Edgar Wallace

BIG-FOOT

Traduction : George Mal

1932 (1927)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  SUPER.. 4

CHAPITRE II  UNE HANNAH INATTENDUE. 10

CHAPITRE III  UN SINGULIER RÉQUISITOIRE. 16

CHAPITRE IV  LE DÎNER À BARLEY-STACK.. 23

CHAPITRE V  IL Y A UN HOMME DANS LE JARDIN   30

CHAPITRE VI  L’HISTOIRE DES BILLETS DE CENT DOLLARS  37

CHAPITRE VII  UN VOYAGE VERS LE SUD.. 44

CHAPITRE VIII  LA CUISINE. 48

CHAPITRE IX  UNE VISITE. 58

CHAPITRE X  LE RÉCIT D’ELFA.. 65

CHAPITRE XI  L’ENVELOPPE SCELLÉE. 72

CHAPITRE XII  L’ONCLE DE LATTIMER.. 76

CHAPITRE XIII  SUPER ENQUÊTE. 82

CHAPITRE XIV  THÉORIES ET DÉDUCTIONS. 90

CHAPITRE XV  LE HOME D’ELFA LEIGH.. 97

CHAPITRE XVI  UN PETIT DÎNER.. 104

CHAPITRE XVII  UN ATTENTAT. 111

CHAPITRE XVIII  UNE TARTE AUX CERISES. 122

CHAPITRE XIX.. 127

CHAPITRE XX  UNE TASSE DE THÉ. 134

CHAPITRE XXI  CHLOROFORME. 142

CHAPITRE XXII  LE MANDAT D’ARRÊT. 149

CHAPITRE XXIII 153

CHAPITRE XXIV  LE NŒUD COULANT. 161

CHAPITRE  LE DÎNER D’ADIEU.. 168

Ce livre numérique. 182

 

CHAPITRE PREMIER

SUPER

Ce fut à la suite d’une pure coïncidence que Super, par cette brillante matinée de printemps, s’arrêta devant Barley Stack, la propriété de Cardew. Dans ce moment-là, en effet, il ne savait rien de la tentative de cambriolage dont la maison de Stephen Elson avait été l’objet, ni de l’existence de Sullivan, le chemineau. Aussi bien ignorait-il que le paresseux complice de ce dernier errât nonchalamment parmi la douce campagne environnante, fredonnant dans un langage étrange et peu compréhensible de folles petites chansons dans lesquelles il était question d’amour.

Mais Barley Stack attirait Super comme lumière attire le papillon, ou mieux encore comme l’odeur de la bataille appelle le vieux cheval de guerre. Il aurait pourtant dû savoir que Cardew, à cette heure-là, était depuis longtemps parti pour la ville. Encore que retiré des affaires, il avait en effet gardé l’habitude de partir pour Londres à neuf heures précises du matin.

Quoi qu’il en fût, Super s’arrêta à Barley Stack.

Faute d’avoir avec Cardew une de ces conversations au cours desquelles les deux hommes échangeaient force taquineries plus ou moins acérées, il pensa qu’il y avait encore une certaine satisfaction – d’une sorte quelque peu singulière – à tirer d’une rencontre avec Hannah Staw. Cette personne, caractérisée notamment par un manque de subtilité assez frappant, détestait sincèrement le vieux superintendant[1] de police, allant jusqu’à éprouver, pour la nature de ses fonctions aussi bien que pour lui-même, un mépris dont jamais l’idée ne lui serait venue de le dissimuler.

Hannah se tenait sous le porche de l’habitation. C’était une femme de taille moyenne et de corpulence prononcée. Sa robe d’alpaga ne faisait pas valoir son genre de beauté. Et pourtant, elle était avenante, et presque agréable à voir. Son visage, quoique peu charmant, était régulier et ne portait pas de rides. Ses cheveux abondants, enfin, étaient restés noirs bien qu’elle eût passé la quarantaine.

— Beau temps, ce matin, murmura Super négligemment, tout en s’accotant contre sa vieille motocyclette. Et beau jardin ! jamais vu tant d’œillets et de narcisses à la fois ! Je parie que vous avez quelque chose d’épatant comme jardinier. M. Cardew est là ?

— Non.

— Il est sur les traces de quelque fameux criminel, je parie ! dit Super, en hochant la tête avec un air d’admiration respectueuse qui ne l’empêchait point de sourire du coin des lèvres. Probablement s’occupe-t-il du vol de la Boscombe Bank ? Dès que j’ai vu cela dans les journaux, j’ai dit à un de mes amis : « C’est un type comme Cardew qu’il faudrait pour tirer au clair cette histoire-là. La police n’y verra que du feu, elle ne trouvera pas le moindre indice, elle est fichue d’avance. »

— M. Cardew est parti pour son bureau, comme vous le savez fort bien, Minter (Super était le surnom du superintendant), répondit sèchement Hannah. Il a mieux à faire que de s’occuper des affaires de la police. Nous autres, contribuables, nous payons pour que la police fasse son travail elle-même, n’est-ce pas ? Et en fait, à quoi sert-elle, cette bande de bonshommes ignorants, et mal élevés par-dessus le marché !

— On ne peut pas tout avoir, répondit Super avec mélancolie. Soyez raisonnable, madame Shaw…

— Mademoiselle Shaw ! corrigea impétueusement Hannah.

— Excusez ! c’est toujours à une demoiselle que je pense, quand je pense à vous… je disais justement l’autre jour à mon sergent : « Comment se fait-il que cette femme ne soit pas encore mariée ? Je n’y comprends rien ; elle est jeune, elle est…

— Je n’ai pas de temps à perdre, Minter…

— Monsieur Minter, rectifia gentiment Super.

— Si vous avez une commission pour M. Cardew, je la ferais… sinon… j’ai beaucoup de travail.

— Pas de cambriolages ? questionna Super, comme elle s’éloignait.

— Non, répondit-elle brièvement. Et s’il y en avait nous ne vous enverrions pas chercher.

— Ça, je le parierais, déclara Super avec conviction. Et je parie encore que M. Cardew n’aurait qu’à relever les traces du cambrioleur et à jeter un coup d’œil dans son livre de… d’anthro… enfin, peu importe ; et que le pauvre malfaiteur serait pincé avant ce soir.

Miss Hannah Shaw le foudroya des yeux.

— Si vous vous croyez intelligent, laissez-moi vous dire qu’il existe à Londres des gens auprès desquels vous êtes bien peu de chose, Minter. Si M. Cardew allait voir le Chef de la Sûreté, et lui racontait le quart de ce que vous dites et faites, vous ne garderiez plus longtemps votre uniforme !

Super examina ses manchettes d’un air surpris.

— Qu’est-ce qu’il a, mon uniforme, s’étonna-t-il, tandis qu’elle lui fermait brutalement la porte au nez.

Super ne sourit pas, et ne sembla pas davantage ennuyé. Enfourchant sa motocyclette, il gagna la route.

Une demi-heure plus tard :

— Quand un homme a atteint les hauteurs sociales auxquelles vous me voyez… déclara Super en clignant de l’œil au jeune officier de police qui était assis en face de lui, il est prouvé qu’il possède un certain… hum… tempérament. Eh bien, aujourd’hui plus que jamais, j’ai du tempérament, mon garçon. Il y a un je ne sais quoi de printanier dans l’air et je parierais que j’ai entendu chanter un coucou dimanche dernier ! Or, lorsque les coucous chantent et que les primevères poussent, j’ai du tempérament. Par ailleurs, je viens justement d’avoir une conversation avec la belle de Barley Stack, et j’ai la tête farcie d’idées sentimentales. Vous me demandez de questionner ce chemineau ! Je vous réponds que j’irais plutôt cueillir des fleurs sur les bords de la rivière.

Super était grand, anguleux, et fort désordonné de sa personne. Son uniforme déjà vieux avant la guerre, avait été maintes fois nettoyé, réparé et retourné depuis lors. Son visage maigre et tanné, ses gros sourcils gris, broussailleux, lui conféraient une distinction qu’atténuait son accoutrement. Il faut dire que les allusions d’Hannah Shaw à ses vêtements faisaient sa joie.

Il y avait de nombreux superintendants de police, mais lorsque le nom de Super était prononcé dans les bureaux de Scotland Yard, tout le monde savait qu’il s’agissait du superintendant Patrick J. Minter.

— Interrogez vous-même ce vagabond, mon brave. Super éleva la main dans un geste de grand seigneur, puis : les affaires sérieuses regardent mon passé. Sentant venir le gâtisme, j’ai demandé à être relégué dans ce coin de campagne, où je peux élever des lapins et des poules, et contempler la nature dans sa splendeur et dans sa majesté.

La division « I » de la police anglaise comprend la partie de la grande banlieue de Londres qui est bordée par le Sussex. Elle est notoirement connue comme une division absolument tranquille, et ne connaît guère d’autres crimes que le vagabondage, le braconnage, et les incendies de meules de foin. La police de cette région est ironiquement appelée la « légion perdue » par les inspecteurs londoniens.

Super avait été transféré de Scotland-Yard à ce plaisant endroit quelque temps auparavant, non pas en signe de blâme – il était le principal des « fameux cinq » qui avaient arrêté la « bande russe » de Whitechapel – mais (mieux vaut dire toute la vérité) parce qu’il était difficilement supporté par les chefs de la sûreté londonienne. Il ne respectait personne, n’était poli avec personne, et contredisait tout le monde. Il se chamaillait avec tous, argumentait, et au besoin défiait. Au surplus, il avait presque toujours raison, ce qui bien entendu n’arrangeait rien. De plus, lorsqu’il avait été reconnu que c’étaient ses supérieurs qui s’étaient trompés et non pas lui, il mentionnait le fait vingt ou trente fois au cours d’une seule journée.

— Que gagnerais-je, poursuivit-il, à m’occuper de ce vagabond ? Une fâcheuse interruption dans le cours de mes études. Vous n’avez jamais entendu parler de Lombroso, je parie ? Ah ! Alors vous ignorez tout ce qui concerne le cerveau d’un criminel ? Les cerveaux ordinaires pèsent… j’ai oublié le poids, mais le cerveau du criminel est plus léger. Allez me chercher le cerveau de cet homme, et je vous dirai s’il avait l’intention de pénétrer dans Barley Stack ou non. Et le pied préhensible, donc ! Saviez-vous que cinq criminels sur cent out les pieds préhensibles ? Ignoriez-vous que les têtes oxycéphaliques sont de mode parmi les assassins ? Vous avez raté quelque chose. Allez m’examiner ce chemineau, et ne manquez pas de remarquer l’asymétrie de sa figure ! C’est un jeu d’enfant !

Le sergent Lattimer était trop intelligent pour interrompre son chef. Mais il crut enfin pouvoir parler.

— Chef, il ne s’agit pas d’un cambriolage ordinaire. D’après Sullivan – c’est le nom du chemineau, – son complice ne voulait pas le laisser entrer dans la maison de M. Elson pour y voler de l’argent. Il voulait autre chose…

— Il voulait connaître les exploits des ancêtres de la famille, sans doute, interrompit rêveusement Super, ou bien examiner l’extrait de naissance de l’héritier ? À moins qu’Elson, américain d’origine, n’ait ravi le rubis sacré qui constituait l’œil droit du dieu Hokum et que de sinistres Indiens l’aient suivi ici, attendant l’occasion de rentrer en possession du bijou ? Voilà une affaire pour Cardew. Peut-être la débrouillerez-vous tout seul, sergent ? Dans ce cas, vous aurez votre portrait dans les journaux, et vous épouserez une femme de chambre qui se trouvera être une fille de duc enlevée par les bohémiens lorsqu’elle était enfant. Allez-y !

CHAPITRE II

UNE HANNAH INATTENDUE

Avec une patience admirable, le sergent avait continué d’écouter son chef. Il put enfin parler :

— J’ai arrêté Sullivan la nuit dernière, parce qu’il était couché dans le parc d’une propriété. Il a d’ailleurs presque avoué, à présent, qu’il avait l’intention de pénétrer chez Elson.

— Allez-y, mon garçon, et surtout observez ses oreilles, murmura Super en prenant un porte-plume sur la table. Avez-vous remarqué que les oreilles des criminels et des paranoïaques affectent toujours la forme de pare-brise ? J’ai lu ça dans le bouquin et le bouquin ne peut pas mentir. Le métier de détective n’est plus ce qu’il a été, sergent. Il nous faut maintenant des physiognomonistes, des chimistes. Savez-vous l’idée que je me fais du détective idéal ? Eh bien, imaginez un type assis devant un énorme microscope, dans un immense laboratoire, et qui après avoir examiné une goutte de la boue de Londres, découvre que les bijoux furent volés par un gaucher qui conduisait une Rolls-Royce dernier modèle, à carrosserie verte. Avez-vous déjà rencontré Jim Ferraby ?

— M. Ferraby, le procureur ? questionna le sergent momentanément intéressé. Oui, monsieur, je l’ai vu le jour qu’il est venu vous voir ici.

Super hocha la tête ; ses mâchoires claquèrent l’une contre l’autre, puis ses lèvres s’entr’ouvrirent dans un rictus extraordinaire, pour montrer deux rangées de dents solides et blanches. Il souriait.

— Eh bien, Ferraby n’est pas un détective, déclara-t-il avec emphase ; Ferraby ne comprend que les faits. Si ce garçon était chargé d’éclaircir le mystère de la disparition du bracelet de… du rajah de Bongo, par exemple, et s’il découvrait que le bracelet en question fut engagé chez un prêteur par le grand-vizir dudit rajah, il arrêterait tout simplement le vizir. Or, ce n’est pas ainsi qu’agirait un vrai détective. Celui-ci, par induction et déduction, conclurait immédiatement que le bracelet fut perdu par le rajah lorsqu’il se précipita sur la jeune et ravissante sténodactylo, laquelle, bâillonnée et cachée derrière un panneau secret, est prête à être expédiée par avion à destination d’un palais de l’Himalaya, entièrement construit de lapis-lazuli. Cardew, au contraire, est un détective. Voilà l’exemple que vous devez toujours avoir présent à l’esprit, sergent !

Super dirigea la pointe du porte-plume vers son subordonné.

— Cet homme-là, comprenez-vous, étudie le Crime sous toutes les faces, sous tous les angles. C’est un psy… psycho… bref, voilà ce qu’il est. Les oreilles, les mâchoires prognathes, les figures asy…, asymétriques, etc., n’ont pas de secret pour lui. Et je ne vous parle pas de la bibliothèque qu’il a à Barley Stack !

Lorsque Super avait commencé de parler de Gordon Cardew, « cet excellent amateur », il était bien difficile de lui faire changer de conversation. Le sergent soupira longuement, quoique avec respect.

— Voudriez-vous interroger cet homme, Super ? Il a presque avoué être venu dans la région pour faire un cambriolage.

À la surprise de Lattimer, le superintendant hocha la tête affirmativement.

— Je vais l’interroger. Amenez-le.

Le sergent se leva rapidement et s’éloigna. Il revenait quelques minutes plus tard, précédé d’un énorme individu au visage patibulaire, au maintien gêné.

— Voici Sullivan, monsieur, annonça-t-il.

Super posa sa plume, retira son pince-nez et fixa le prisonnier.

— Qu’est-ce que cette histoire que vous nous racontez à propos d’un de vos collègues qui voulait vous empêcher d’entrer à Hill Brow, la propriété de M. Elson ? questionna-t-il à brûle-pourpoint. Et si vous avez l’intention de mentir, mon garçon, servez-nous des mensonges plausibles !

— J’ai dit la vérité, chef, déclara l’homme, d’une voix rauque. Je veux bien crever tout de suite, s’il n’est pas vrai que cet imbécile m’a retenu lorsque je m’apprêtais à ouvrir la fenêtre. Et pourtant nous avions tout préparé. C’est lui qui m’avait donné les indications, et m’avait expliqué où l’Américain cachait son magot. Je veux bien crever à l’instant même si…

— Ce n’est pas vrai ; les chemineaux ne meurent jamais, coupa Super.

Puis, soudain :

— Sullivan ? Ça y est ! Je me rappelle ! Votre dernière condamnation a été de trois ans de prison, pour vol. Luke Mark Sullivan, je me rappelle vos prénoms !

Sullivan se gratta la tête d’un air embarrassé.

— Que savez-vous au juste de votre compagnon ? poursuivit Super.

Sullivan n’en savait pas long. Il avait connu cet homme dans le Devonshire, et avait quelque peu entendu parler de lui par différents chevaliers de la route.

— Il est complètement fou, chef, et tout le monde le dit. Il traverse les pays en chantant pour lui-même. Il est toujours seul, et il parle drôlement, comme s’il avait de l’instruction. Et puis il parle quelquefois dans des langues qu’on ne comprend pas.

Super se renversa dans sa chaise.

— Vous ne pourriez pas inventer cela. D’ailleurs, le poids de votre cervelle… et dites-moi, où loge-t-il ?

— Oh, partout… mais je crois qu’il a un coin, près de la mer, où il se tient de préférence. Il m’a souvent demandé – car nous avons vécu une semaine ensemble – si j’aimais les bateaux. Il me disait qu’il passait des journées entières à regarder les bateaux, et à se demander lesquels d’entre eux sombreraient ou non. Je vous dis qu’il est fou ! Et après que nous avions décidé de cambrioler un petit peu cette maison, savez-vous ce qu’il a fait ? Il s’est mis à tourner autour de moi comme un chien enragé, et à me dire : « Va-t’en ! va-t’en ! tes mains ne sont pas assez propres pour accomplir…, » Je ne me rappelle plus le reste très bien, mais il s’agissait de justice… c’est un fou.

Le superintendant fixa longtemps son regard sur le chemineau décontenancé.

— Vous en mentez de par votre gorge ! s’exclama-t-il enfin. Et il vous est impossible de dire la vérité, car vous avez des yeux singuliers. Remettez-le dans sa cage, sergent. Nous le ferons pendre !

Sullivan fut reconduit dans sa cellule. Le sergent avait presque terminé son déjeuner, que Super n’avait pas encore bougé de sa chaise. Il demeurait immobile, silencieux, et tenant le porte-plume dans sa main. Il se leva enfin, fit une sorte de grimace, retira les pantoufles qu’il mettait toujours aux heures de bureau, et mit ses chaussures en grognant.

Lattimer en était à la tarte aux pommes lorsque le vieux policier entra dans le mess des sergents.

— Savez-vous quelque chose sur cet Américain, cet Elson ? demanda-t-il. Restez assis, sergent et mangez votre tarte.

— Non, chef… excepté qu’il est très riche, à ce qu’on dit…

— Cette déduction coïncide avec les miennes, constata Super. Quand un homme vit dans une grande et belle villa, qu’il possède quatre automobiles et vingt domestiques, on peut en inférer qu’il a de l’argent… et là-dessus, je vais lui faire une petite visite.

Super avait une motocyclette qui ne manquait pas d’allure, étant à une motocyclette normale ce qu’une cahute en branchages est à Buckingham-Palace. Chaque année, au printemps, Super la démontait entièrement, et, sous les yeux écarquillés du sergent Lattimer, la remontait de telle façon qu’elle offrît une apparence complètement nouvelle. Ceci n’était probablement qu’une illusion, due au changements de coloris que le vieux policier infligeait annuellement à sa machine. Elle avait successivement passé du bleu-ciel au tango et du vert-épinard au vermillon. Le plus curieux était que cette motocyclette se révélait excellente, et, par la grâce d’un incompréhensible miracle, capable de fournir des vitesses impressionnantes.

Il suffit à Super de quelques minutes pour arriver à Hill Brow. Laissant sa moto contre un arbre, il se dirigea lentement vers la somptueuse villa de Stephen Elson.

Le vestibule était désert, mais il entendit deux voix, l’une féminine et l’autre masculine. Elles semblaient venir d’une pièce qui donnait sur le vestibule, et dont la porte était entr’ouverte. Une main apparut, dont les doigts se posèrent sur le bord de cette porte, mais ne l’ouvrirent pas encore. Super avançait son index vers la sonnette de la porte d’entrée, lorsque…

— Le mariage, ou rien du tout, Steve[2] ! Il y a bien trop longtemps que j’attends la réalisation de ces promesses. Les promesses, j’en suis fatiguée ! Quant à de l’argent, que voulez-vous que j’en fasse ? Ne suis-je pas aussi riche que vous ?…

À ce moment la porte s’ouvrit, et Super aperçut la personne qui venait de parler. Encore qu’il ne la vît que de dos, le superintendant reconnût Hannah Shaw.

Il contempla cette silhouette une seconde. Puis il s’éloigna sans bruit et sauta légèrement par-dessus la balustrade du perron. Hannah n’avait pas même vu son ombre.

Afin d’être sûr que sa présence à Hill Brow passerait insoupçonnée, Super mena sa moto à la main durant près de deux kilomètres.

CHAPITRE III

UN SINGULIER RÉQUISITOIRE

Jim Ferraby, après avoir traversé Temple-Gardens du pas d’un homme qui ne déteste pas de se promener, considéra une dernière fois et non sans plaisir l’argent mouvant et brumeux de la Tamise, puis pénétra dans un vaste immeuble, en gravit l’escalier sombre, et s’arrêta devant la grande porte noire de son bureau.

Il insérait la clef dans la serrure lorsque la porte opposée à la sienne, de l’autre côté du palier, s’ouvrit. Il se retourna, et sourit à la jeune fille qui venait d’apparaître.

— Bonjour, mademoiselle Leigh, dit-il gaiement.

Elle fit un petit signe de la tête.

— Bonjour, monsieur Ferraby.

Sa voix était belle, étrangement douce et caressante. C’était la voix d’Elfa Leigh qui tout d’abord avait attiré l’attention de Ferraby vers la jeune secrétaire du vieux Cardew. Il ne manqua pas cette fois encore d’en éprouver tout le charme, quoique bien inconsciemment. Pas plus qu’à cette musique, en effet, il ne se croyait particulièrement sensible au regard lointain de ces immenses yeux gris, ni à la touchante beauté de ce visage.

— Alors, monsieur Ferraby, je suppose que votre réquisitoire a porté ses fruits, et que ce pauvre homme est en prison maintenant ?

— Tout au contraire, mademoiselle, répondit-il calmement. J’ai tout lieu de croire que Sullivan, actuellement, doit être en train de déguster un bock… à ma santé.

La jeune fille était visiblement stupéfaite.

— Oh, excusez-moi… mais à quoi faut-il donc attribuer cet… échec ? M. Cardew disait que l’homme serait certainement condamné…

— Il aurait dû l’être, en effet, mais c’est mon réquisitoire qui l’a sauvé… La vérité, mademoiselle, c’est que je dois avoir une mentalité de criminel !… Figurez-vous que tout en parlant pour accabler cet homme, je pensais à lui. Malgré moi, je lui cherchais et lui trouvais des excuses… je m’imaginais à sa place, et je construisais, je découvrais les phrases qu’il aurait dû dire, les explications qu’il aurait dû donner. Insensiblement, j’en parvins à le défendre, ou peu s’en fallut-il… c’est vous dire, n’est-ce pas, que mon premier réquisitoire aura sans doute été le dernier. Vous pensez bien que le juge me le fit comprendre.

Comme la jeune fille riait doucement au récit, d’ailleurs plein de bonne humeur, du procureur, un pas ferme se fit entendre dans l’escalier. Se penchant par-dessus la rampé. Jim aperçut le fond étincelant du haute-forme de Cardew.

Cardew était un homme à la figure grave, ponctuée de petits yeux noirs à l’expression sympathique, abrités par des sourcils imposants. Il se distinguait par l’impeccabilité de sa mise et par le ton quelque peu pédantesque de ses propos.

Son parapluie sous le bras, les mains croisées derrière le dos, il arrivait sur le palier, l’air légèrement soucieux.

— Hullo, Ferraby ! s’exclama-t-il en apercevant le jeune homme, votre homme est acquitté, me dit-on ?

— Les mauvaises nouvelles vont vite, grogna Jim. Oui monsieur, c’est exact.

— Entrez donc chez moi, Ferraby.

Jim suivit l’ancien notaire dans le luxueux bureau où il ne s’occupait plus que de ses affaires personnelles, qu’on savait fort importantes.

La porte refermée, les deux hommes assis et les cigares allumés :

— En ce qui me concerne, déclara Cardew, je ne vous posais cette question que parce que ce Stephen Elson est mon voisin. Et encore, je le connais bien peu. À part cela… et maintenant, je propose un petit verre de porto.

Jim se demandait pour quelle raison Cardew, pour la première fois, depuis cinq ans qu’ils se connaissaient, l’avait fait entrer dans son bureau. L’attitude de l’ancien notaire montrait assez que l’invitation avait un objet bien déterminé. Évidemment nerveux et préoccupé, il arpentait la pièce et, par intervalles, s’arrêtait devant son bureau pour y déplacer sans motif une feuille de papier, ou changeait de place un cendrier, une chaise…

— J’ai pensé à vous, toute la matinée, déclara-t-il soudain, et je me suis demandé si je devais vous consulter ou non. Vous connaissez ma gouvernante, Hannah Shaw ?

Jim se rappelait parfaitement cette maussade personne qui s’exprimait par monosyllabes, et qui, chaque fois qu’il avait eu l’occasion de dire du bien de Super devant elle, n’avait jamais manqué d’afficher l’opinion désobligeante qu’elle avait du vieux policier.

Cardew dirigea sur Ferraby son œil pénétrant.

— Elle vous déplaît, décida-t-il plutôt qu’il ne questionna. Elle a été désagréable avec vous la dernière fois que vous êtes venu, hein ? Mon chauffeur, qui aime à bavarder, m’a raconté cela. Elle est sans aucun doute désagréable. Pourtant elle me convient pour plusieurs raisons, et de plus, m’a été en quelque sorte léguée par ma pauvre chère femme, qui l’avait prise dans un asile d’orphelins lorsqu’elle était enfant. Toutes proportions gardées, je peux comparer Hannah à l’un de ces terriers écossais dont les aboiements n’épargnent que leur maître.

Tirant son portefeuille de sa poche, il en tira un papier, le déplia et le mit sur la table.

— Lisez ceci, dit-il.

C’était une feuille de papier ordinaire. Elle ne portait ni adresse ni indication d’aucune sorte. Le texte était composé de trois lignes de majuscules d’imprimerie, manuscrites :

 

« JE VOUS AI AVERTI DEUX FOIS DÉJÀ. CET AVERTISSEMENT EST LE DERNIER. VOUS M’AVEZ RÉDUIT AU DÉSESPOIR. »

 

Ce mot était signé Big-Foot.

— Big-Foot ? Qui est ce Big-Foot ? demanda Jim en relisant le papier. Dois-je comprendre que c’est votre gouvernante qui est l’objet de ces menaces, et qu’elle vous a communiqué ceci ?

Cardew secoua la tête.

— Non. Ce papier est venu en ma possession d’une curieuse manière. Le dernier jour de chaque mois, Hannah m’apporte dans mon bureau, les factures des fournisseurs et les pose sur ce sous-main. Elle a l’habitude de les fourrer pêle-mêle dans son sac, et manque complètement de méthode à cet égard. La lettre que vous venez de lire se trouvait dans les plis d’une facture d’épicerie, et c’est évidemment sans le savoir qu’elle me l’a remise.

— Lui en avez-vous parlé ?

Cardew fronça les sourcils.

— Non, répondit-il. Je lui ai donné à entendre, assez maladroitement d’ailleurs, qu’elle avait en moi un protecteur, et qu’en cas de péril elle ne devait pas hésiter à recourir à mon aide. Elle se contenta pour toute réponse de me rire au nez. Oui, il n’y a pas d’autre expression ; elle me rit au nez. N’était-ce pas fort impertinent, pour ne dire que cela ?

Il soupira lourdement.

— Je déteste les nouvelles figures, continua-t-il, et je serais très ennuyé si je venais à perdre Hannah. Si son attitude avait été différente, je l’aurais naturellement informée de ma découverte. Pourtant, et pour vous dire toute la vérité, j’éprouverais un grand embarras à devoir lui dire qu’une lettre lui appartenant se trouve en ma possession. Nous avons déjà eu jadis, elle et moi, une sorte de scène bien désagréable, à propos d’une absurde plaisanterie qu’elle avait faite. Une nouvelle discussion de cette envergure risquerait de nous séparer définitivement. Que pensez-vous de cette lettre ?

— Elle doit venir d’un maître chanteur quelconque, suggéra Jim. Elle est écrite de la main gauche à l’effet de déguiser l’écriture. Je pense que vous devriez lui demander des explications.

— Demander des explications à Hannah ? s’écria Cardew d’un air effrayé. Grands dieux, je n’oserai, jamais ! – Non. Tout ce que je peux faire, c’est de garder mes yeux ouverts, et à la première occasion, c’est-à-dire dès qu’Hannah sera d’une humeur possible – celui lui arrive au moins deux fois l’an – d’entamer ce sujet avec beaucoup de précaution.

— Pourquoi ne vous adresseriez-vous pas à la police ? demanda Jim.

Cardew eut un haut-le-corps.

— C’est-à-dire au superintendant Minter, dit « Super », n’est-ce pas ? répondit-il, glacial. Vraiment, cher ami, vous croyez que je m’adresserais à cette espèce de policeman lourd et sans imagination ! Non. Si la lettre qui nous occupe cache un mystère, je pense – je pense, – que je suis capable de l’éclaircir moi-même. Et je crois que ce mystère existe.

Puis baissant la voix :

— Comme vous le savez, j’ai une petite maison, un bungalow, au bord de la plage de Pawsey-Bay. C’est une ancienne habitation de gardes-côtes. Je l’ai achetée pour un morceau de pain pendant la guerre, et y ai passé d’agréables heures. Je n’y vais plus que très rarement à présent, et cette petite propriété est devenue quelque chose comme la maison de campagne de mes serviteurs. Ainsi, l’année dernière, Mlle Leigh en a disposé durant une semaine, et y a vécu en compagnie de quelques-unes de ses amies. Je fus très surpris ce matin lorsque Hannah vint me demander si elle pourrait passer le prochain week-end[3] au bungalow. En effet, non seulement elle n’a pas été là-bas depuis des années, mais encore elle hait cet endroit, et me le répétait il n’y a pas plus d’une semaine. Et maintenant je me demande si ce soudain voyage à Pawsey n’a pas un rapport quelconque avec la lettre.

— Faites-la surveiller par un détective, conseilla Jim, et il ajouta vivement : par un détective privé.

— J’ai déjà eu cette idée, répondit pensivement Cardew, mais je répugne à espionner Hannah. Rappelez-vous qu’elle est à mon service depuis près de vingt ans. Je lui ai naturellement accordé la permission qu’elle sollicitait. Généralement, elle emploie ses loisirs à parcourir la campagne dans une vieille Ford, mon chauffeur lui ayant appris à conduire il y a de cela quelques années. Ainsi, il ne s’agit pas d’un changement d’air. Je lui donne de bons gages ; elle pourrait se permettre de descendre dans un hôtel, convenable, et par conséquent rien ne l’oblige à se rendre à Pawsey, à moins, bien entendu, qu’elle n’y ait un rendez-vous avec ce mystérieux Big-Foot. Je me demande parfois, vous savez, si elle ne serait pas un peu… – et il se toucha le front de son index.

Jim se demandait toujours pourquoi Cardew avait fait de lui son confident. Il l’apprit enfin.

— Je donne un dîner vendredi à Barley-Stack. J’aimerais que vous soyez des nôtres, et… et que vous vous serviez de vos yeux. Deux intelligences valent mieux qu’une. Vous pourriez remarquer ce qui aura pu m’échapper.

Jim cherchait déjà à s’excuser lorsque Cardew poursuivit :

— Vous ne voyez pas d’inconvénient à rencontrer Mlle Leigh en dehors des affaires ? Ma secrétaire vient à Barley-Stack pour répertorier les œuvres complètes de Mantagazza que je viens d’acheter, et…

— Avec le plus grand plaisir, répondit de bon cœur James Ferraby.

CHAPITRE IV

LE DÎNER À BARLEY-STACK

— Vous connaissez M. Elson ?

Jim Ferraby connaissait assez Stephen Elson pour ne pas désirer le connaître davantage. Ce dernier avait été le principal témoin à charge dans l’affaire Luke Mark Sullivan, et avait considéré l’acquittement du chemineau comme un affront personnel.

Jim, en outre, était prévenu contre Elson pour plusieurs raisons, dont la moindre n’était pas l’insolente admiration qu’affichait ce gentleman à l’endroit d’Elfa Leigh. Insolente au gré de Jim, et celui-ci espérait qu’Elfa la jugeait également telle. Non pas que la jeune fille lui importât démesurément. Elle était simplement la demoiselle de l’autre côté du palier ; elle avait une belle voix douce et de grands yeux gris, des couleurs pareilles à celles qu’on voit aux jeunes femmes sur les réclames de savon, et des formes à en rendre jalouse la Vénus de Médicis. Mais rien de tout cela n’émouvait Jim Ferraby plus qu’il n’eût fallu (comme il le disait lui-même). C’était simplement une jeune personne fort charmante, cultivée, très belle, et il l’admirait d’une manière amicale, philosophique.

Néanmoins l’aisance presque familière avec laquelle Elson parlait à Elfa lui déplaisait infiniment. D’autre part, le fait que l’Américain eût été invité à ce dîner le surprenait presque. Cardew n’était peut-être pas un grand détective, mais à coup sûr il était sensible à certains phénomènes atmosphériques, car il saisit la première occasion d’un entretien particulier avec le jeune homme.

— J’avais complètement oublié cette histoire du chemineau, expliqua-t-il à Jim. C’est assez embarrassant, évidemment ; mais aussi bien, je dois vous dire que c’est sur l’insistance d’Hannah qu’il a été invité. Et d’ailleurs c’est toujours Hannah qui l’a fait inviter ici. Cette fois-ci, elle m’a fait remarquer que nous ne lui avions adressé aucune invitation depuis un an, et c’est ce qui m’a décidé. De plus j’ai pensé que l’occasion était bonne, étant donné que je ne saurais endurer la compagnie de cet individu en tête-à-tête.

Jim rit.

— Je ne suis pas le moins du monde embarrassé, déclara-t-il, malgré que ce monsieur n’ait pas été très aimable avec moi à l’issue de l’affaire Sullivan. Qui est-il ? et pourquoi est-il venu s’établir en Angleterre ?

Cardew secoua la tête.

— Je voudrais bien le savoir, et je finirai par éclaircir tout cela, dit-il. Je ne sais rien de lui, si ce n’est qu’il est très riche.

Il parcourut du regard le salon où l’Américain aux larges épaules faisait visiblement sa cour à la jeune fille.

— Ils vont bien, remarqua-t-il, quelque peu irrité. Je suppose qu’étant du même pays…

— Mlle Leigh n’est pas américaine ? questionna Jim étonné.

— Mais si. Je pensais que vous le saviez. Son père tué pendant la guerre, était fonctionnaire au Trésor des États-Unis. Je pense qu’il vécut assez longtemps en Angleterre, où sa fille fut élevée. Je ne l’ai pas connu, mais il occupait une situation importante. Du reste, sa fille me fut recommandée par l’ambassadeur américain à Londres.

Jim n’avait pas quitté Elfa des yeux tandis que Cardew lui parlait. Il n’avait jamais su, jusqu’alors, combien le noir sied aux blondes, ni qu’une robe si simple pût rehausser encore la beauté d’un corps si parfait.

— Je ne l’aurais jamais cru Américaine… fut tout ce qu’il trouva à dire.

L’Américain allait plus vite.

— Vous êtes originaire de la Nouvelle-Angleterre[4], mademoiselle, n’est-ce pas ? Curieuse chose que je ne m’en sois pas aperçu plus tôt.

Elfa ne semblait pas du tout ravie de se trouver en présence de ce compatriote.

C’était un homme à la figure rouge, aux membres épais, enveloppé d’un perpétuel arôme de whisky et de cigare refroidi. Ses joues étaient bouffies, son nez bulbeux.

— Quant à moi, je viens de l’Ouest américain, déclara-t-il avec complaisance. Connaissez-vous Saint-Paul ? C’est une bien belle petite ville. Dites-moi, mademoiselle Leigh, que fait ici ce jeune… homme de loi ? – et il donna un coup de menton dans la direction de Jim.

La question avait été posée à voix haute, ou presque, et Ferraby l’avait entendue. Il aurait donné beaucoup pour entendre la réplique.

— M. Ferraby est considéré comme un de nos meilleurs procureurs, répondit tranquillement la jeune fille.

— Ah oui ? ricana Elson. Eh bien, ce monsieur est peut-être admirable dans les réceptions mondaines, mais pour ce qui est des tribunaux, je peux vous affirmer qu’il y fait piètre figure.

— Êtes-vous un vieil ami de M. Cardew ? coupa Elfa, désireuse de changer de terrain.

— C’est un de mes voisins, sans plus. Un de nos meilleurs notaires, hein ? ironisa-t-il en fixant son interlocutrice.

— M. Cardew ne pratique plus, répondit-elle, et l’Américain rit avec bruit.

— Il se passionne pour les histoires de détectives, hein ? insista-t-il. Drôle de passe-temps pour un adulte !

Ses yeux ne quittaient pas Elfa, et ne témoignaient que trop de l’admiration bestiale que la jeune fille lui inspirait. Très gênée, elle jeta un regard de détresse vers Jim, qui comprit aussitôt ce qui se passait et s’approcha.

Cardew semblait mal à l’aise, et lorsque Hannah Shaw apparut, plus raide, plus sombre, plus défensive que jamais, et déclara brusquement que le dîner était servi, l’ancien notaire en laissa presque choir son pince-nez de saisissement.

— Je voudrais, pria-t-il, que nous attendions quelques minutes. Le fait est, Hannah, qu’un invité nous manque encore. J’ai en effet demandé à notre ami le superintendant de venir ce soir.

Hannah fit un mouvement, mais demeura silencieuse.

— Je l’ai rencontré aujourd’hui, et il a été très aimable, expliqua Cardew, comme en manière d’excuse, et la gouvernante quitta le salon.

Cinq minutes passèrent. L’hôte, évidemment nerveux, arpentait le tapis.

Hannah revint.

— Combien de temps devrons-nous attendre, monsieur ? bougonna-t-elle.

— C’est bien. Mettons-nous à table, décida Cardew après un rapide coup d’œil à sa montre. Je ne pense pas que notre ami viendra maintenant.

Or, et comme les assiettes à soupe venaient d’être enlevées, le retardataire parut.

— Désolé, murmura-t-il, tandis qu’il examinait les convives à travers ses paupières mi-closes. J’ai si peu l’habitude d’accepter des invitations à dîner, que j’en avais absolument oublié la vôtre, s’excusa-t-il en se tournant vers Cardew. Bonsoir, mademoiselle Hannah !

Les yeux de la gouvernante se levèrent lentement et rencontrèrent ceux du détective.

— Bonsoir, superintendant, répondit-elle avec un accent glacial.

— Beau temps aujourd’hui, remarqua Super. Rarement connu des journées aussi chaudes à cette époque de l’année.

C’était la première fois qu’Elfa voyait le fameux policier. Elle éprouva immédiatement beaucoup de sympathie pour ce vieil homme si singulier, vêtu d’un smoking luisant. Le plastron de sa chemise portait deux larges taches de rouille, et sa cravate semblait irrésistiblement attirée par son épaule droite. Néanmoins, l’allure générale était celle d’un aristocrate.

— Il est magnifique, chuchota Elfa à l’oreille de Jim. Est-ce là le célèbre Minter ?

— Oui, c’est lui. Le roi des détectives, au moins pour l’Europe. Mais écoutez-le, il taquine Cardew.

— Je ne suis pas fait pour aller dans le monde, déclarait Super d’une voix traînante. Je me sers de mon couteau pour manger le poisson, et je confonds le verre à vin blanc avec le verre à vin rouge. Ce qui nous manque terriblement, à nous autres, détectives professionnels, c’est l’éducation, comme je le disais justement à mon sergent cet après-midi. Sans parler de la psychologie, et de l’anthro… anthro… aidez-moi, monsieur Cardew.

— Anthropologie, précisa gracieusement Cardew.

— Justement. Enfin, il est également précieux d’avoir de bons yeux, je pense. Pour ce qui est de lire, les miens ne valent pas grand-chose ; mais en dehors de cela, ils y voient à bien établir des milles de distance. Vous ne fermez jamais vos rideaux, monsieur Cardew ?

Les rideaux des grandes fenêtres de la salle à manger étaient en effet tirés, et laissaient deviner la silhouette des hauts sycomores, noire sur la pourpre sombre du crépuscule finissant.

— Non, répondit l’hôte surpris. Pourquoi ? Nous sommes à cinq cents mètres de la route, et nous n’avons pas d’indiscrétions à craindre.

— Oh, c’était une simple remarque de ma part, s’excusa Super. Et, dites-moi, combien de jardiniers avez-vous ici ?

— Quatre ou cinq. Je ne me le rappelle pas au juste.

— Pas facile, de loger tout ce monde, remarqua le détective.

— Ils ne dorment pas ici. Pour en revenir à l’anthropologie…

Mais Super ne désirait pas en revenir à quoi que ce fût, semblait-il.

— Je croyais, insista-t-il, que le jardin avait encore besoin de certains soins la nuit ?

— Non, répondit Cardew visiblement excédé, mes jardiniers s’en vont à sept heures. Je ne leur permettrais certainement pas de rôder par ici, mais que se passe-t-il ?

Super s’était levé et courait vers la porte. Soudain il y eût un léger déclic, et les lumières s’éteignirent.

— Quittez la table, et tous contre le mur ! clama la voix nette et autoritaire du grand détective. C’est moi qui viens d’éteindre. Il y a un homme dans le jardin. Il est armé d’un revolver.

CHAPITRE V

IL Y A UN HOMME DANS LE JARDIN

Super s’avança lentement dans le jardin. La pelouse était vide. Aucun bruit ne se faisait entendre, sauf le doux bruissement de la brise nocturne parmi les feuilles.

Il se dirigea vers le bois contigu à la propriété, et ne s’en trouvait plus qu’à une distance d’une quarantaine de mètres, lorsqu’une voix, dans la nuit, chanta…

 

Le roi des Maures sur son cheval galope

À travers la ville royale de Grenade…

Ay de mi Alhama !…

 

Super, malgré lui, frissonna. Il y avait quelque chose de si plaintif dans l’air de la vieille ballade espagnole, quelque chose de si tristement désespéré dans la voix, qui en chantait les anciennes paroles, que le détective, un instant, demeura immobile.

 

Des grandes portes d’Eloira à celles

de Evirramba, sur son cheval, il va,

Ay de mi Alhama !…

 

Puis réagissant soudain, il courut vers l’endroit d’où paraissait venir la chanson. Le bois était obscur, et les arbres si serrés qu’il était impossible d’y voir à quelques pas devant soi.

Super comprit qu’il perdait son temps, et retourna sur ses pas.

— Avez-vous vu quelqu’un ? questionna Cardew anxieusement. Vraiment… ceci est la plus extraordinaire… vous avez effrayé ces dames… quant à moi, je dois dire que je n’ai absolument rien vu...

— M. Minter a peut-être trop d’imagination, ricana Elson. Voir un homme dans une obscurité pareille, c’est déjà peu vraisemblable, mais un revolver !

— Le canon de l’arme avait brillé, dit Super en contemplant le bois par une des fenêtres. Pourrais-je avoir une lampe ?

On apporta une lampe de poche.

— Il était là, dit Super en dirigeant le faisceau lumineux sur le chemin qui contournait l’habitation. Pas de traces… le sol est trop dur. Rien…

Vivement, il se baissa, et ramena un objet noir, oblong. Le tenant à plat dans sa main ouverte, il siffla doucement.

— Qu’est-ce que cela ? demanda Cardew.

— Un chargeur de revolver automatique calibre 42, plein de cartouches, répondit Super. Et il expliqua : revolver de la marine américaine ; le chargeur, mal fixé, est tombé.

Cardew avait pâli. Sans doute était-ce là son premier contact avec les réalités policières…

Elson, bouche bée, regardait le chargeur.

— Et cet homme était là… peut-être depuis longtemps… avec un revolver ! balbutia-t-il. L’aviez-vous vu, superintendant ?

Super posa la main sur l’épaule de l’Américain.

— Rien à craindre à présent, dit-il avec bonté, presque amicalement. Non ; si je l’avais vu, je l’aurais attrapé. Je vais me servir de votre téléphone, monsieur Cardew. Merci.

Le détective demanda la station de police.

— Allô, c’est vous, Lattimer ? Mettez les hommes en campagne, et arrêtez tout suspect, particulièrement les chemineaux. Puis rejoignez-moi à Barley Stack. Prenez un revolver et deux lampes de poche.

— Qu’est-ce qui ne va pas, chef ?

— J’ai perdu un bouton de col, expliqua sereinement le détective, et il raccrocha.

Il regarda Cardew, qui l’avait accompagné au téléphone, et désignant les étagères bondées de livres :

— Il y a sûrement là-dedans, opina-t-il, des tas de recettes pour capturer les chemineaux.

Mais Cardew, en regardant le plastron taché de rouille et la cravate caractéristique du policier, reprenait conscience de sa supériorité.

— C’est justement dans cette sorte d’affaires, dit-il, que les qualités de la police professionnelle se montrent le plus, et sont vraiment utiles.

— Ce chemineau cherchait Elson, déclara Super en prenant la tangente.

Cardew leva les sourcils.

— Qu’est-ce qui vous fait penser cela ? s’étonna-t-il.

— Elson s’y attendait, continua Super, les yeux perdus dans le vague. Sans cela, pourquoi porterait-il un fusil ?

— Elson ? Un revolver, voulez-vous dire. Et comment le savez-vous ?

— Je l’ai senti dans son pantalon, expliqua le détective, pendant que je lui témoignais tant d’affection, tout à l’heure. J’ai une des hanches les plus sensibles de toute la police anglaise. Sur ce, je vais encore faire un petit tour dans le jardin…

Jim et Elfa se promenaient dans les allées, entre les sycomores. Super sourit en remarquant que le jeune fille avait pris le bras de Ferraby. Ce dernier, apercevant le détective, se dirigea bientôt vers lui.

Brièvement, il lui parla de la lettre qui lui avait été communiquée la veille par Cardew.

— Big-Foot, dites-vous ? Tout à fait un nom d’Indien, tout à fait…

— Ne dites pas que je vous en ai parlé, je vous en prie.

— Bien, acquiesça Super, quoique visiblement à regret.

Cardew, du perron, les appelait :

— À table, messieurs ! Finissons ce dîner !

Super, les yeux dans son assiette et jouant avec une petite cuiller, se demandait pourquoi le subtil Cardew ne semblait pas avoir établi le rapport entre la lettre dont venait de lui parler Ferraby et la mystérieuse visite de l’homme au revolver.

Il était plus d’une heure du matin, cette même nuit, quand Jim frappa à la porte du bureau de Cardew pour lui dire bonsoir. L’ancien homme de loi feuilletait un épais volume.

— Entrez, Ferraby, et asseyez-vous. Eh bien, que pensez-vous d’Hannah ? Quelque chose vous a-t-il frappé dans son attitude ?

— J’ai été fort surpris de constater que les événements de la soirée l’avaient laissée parfaitement indifférente.

Tout à coup bouleversé, Cardew regardait le procureur la bouche ouverte.

— Grands dieux ! Voulez-vous dire que… c’est pourtant vrai… mais quant à moi, je n’avais pas pensé à une corrélation possible entre la lettre et… il faut vraiment que j’aie perdu tout bon sens ! haleta-t-il.

Il était blanc d’émotion.

— Je me demande comment cela a pu ne pas vous frapper, s’étonna Ferraby.

Pareil étonnement avait été éprouvé par Super, qui l’avait exprimé à Jim avant de quitter la maison. Aussi bien Ferraby avait-il eu toutes les peines du monde à empêcher le vieux détective d’en parler à leur hôte. Encore qu’il sût fort bien que Super, de toute façon, ne tarderait pas à discuter ce point avec le propriétaire de Barley Stack, il garda le silence quant à la surprise du policier.

— L’idée ne m’était pas venue d’établir un rapport quelconque entre l’homme du jardin et Hannah, répéta l’ancien notaire pensif. C’est réellement inconcevable ! J’en suis presque à regretter de ne pas avoir mis Minter au courant.

— Téléphonez-lui et racontez-lui tout, suggéra Jim. Il faut qu’il sache qu’Hannah a reçu cette lettre.

Cardew hésita, décrocha l’appareil, puis le raccrocha.

— Je vais tout d’abord passer la nuit là-dessus déclara-t-il. Si je le lui dis maintenant, il reviendra immédiatement et il y aura une explication épouvantable avec Hannah ; or je redoute les scènes de ce genre, surtout lorsqu’un des rôles y est tenu par une gouvernante. Cette femme m’effraie, que voulez-vous… je l’avoue… c’est absurde, je le sais, et je m’en veux de cette faiblesse. Décidément, je remets cela à demain matin, ou à plus tard, j’inviterai de nouveau le superintendant à dîner, et Hannah sera absente.

Jim, tandis qu’il se déshabillait, pensa qu’il y a avait en effet quelques avantages à ce que l’entrevue des deux hommes eût lieu en l’absence de la gouvernante.

Une lointaine église sonnait deux heures du matin lorsqu’il éteignit l’électricité et se mit au lit. Une demi-heure s’écoula. Il n’arrivait pas à dormir, et se disait qu’il s’était même rarement senti aussi éveillé. Sa pensée voyageait dans Barley Stack, d’Elfa Leigh à Cardew, de Cardew à Hannah, puis revenait à Elfa, invariablement. Enfin et poussant un soupir, il se leva, bourra sa pipe, l’alluma, et s’en fut contempler la nuit à sa fenêtre. La lune, à sa dernière phase, n’était plus qu’un croissant filiforme dans le ciel relativement clair. Une pâle phosphorescence en descendait, et baignait étrangement le jardin. D’où il était, Jim voyait une fenêtre brillamment éclairée dans l’aile opposée de la maison. Était-ce la chambre de la jeune fille, ou celle de Cardew ? Ou celle d’Hannah ? De toute façon, l’occupant de la chambre paraissait fort occupé. À travers le rideau à demi transparent, Jim voyait une silhouette passer et repasser fréquemment. À la longue, il reconnut Hannah. Complètement habillée, elle était en train de remplir une valise qu’elle avait posée sur son lit, à côté duquel se voyaient encore deux malles.

Jim Ferraby fronça, les sourcils. Tout cela pour un week-end ? Pour passer deux jours à la campagne ? C’étaient là des bagages tels qu’on en emporte pour un long voyage. Il observait la gouvernante depuis une heure lorsque la lumière s’éteignit. Aussi bien l’aube pâlissait-elle le ciel, et Jim sentit enfin le sommeil l’envahir.

Il avait déjà un genou sur le lit quand il entendit quelque chose qui l’immobilisa dans cette posture. Quelqu’un chantait, et la voix venait du petit bois.

« Le roi des Maures sur son cheval galope

……………… royale……. Grenade

Ay de mi Alhama ! »

La chanteur nocturne ! L’homme du jardin ! En trois secondes, Jim eut enfilé son pardessus et refermé sur lui la porte de sa chambre. Il descendit l’escalier obscur. Après avoir éprouvé quelque difficulté à ouvrir la porte de la maison, il se trouva enfin dehors, dans l’odeur douce du jardin et de la fraîche brise de l’aurore. La rosée eut bientôt trempé ses pantoufles.

Apercevant une ombre furtive à la lisière du bois, il s’élança dans sa direction.

— Doucement ! Doucement ! chuchota l’homme en se retournant lorsque Jim fut arrivé près de lui ; et surtout, n’effrayez pas mon oiseau chanteur. J’en ai besoin pour mes collections anthropologiques !

C’était Super.

CHAPITRE VI

L’HISTOIRE DES BILLETS DE CENT DOLLARS

— Allez vous habiller plus chaudement. J’ai besoin de vous, car tous mes hommes parcourent le pays à la recherche des rôdeurs. Si vous ne me trouvez pas ici lorsque vous reviendrez, attendez-moi.

Jim obéit avec empressement, car le matin était froid et il frissonnait. Cinq minutes plus tard il était de retour, mais le digne policier avait disparu. Dix minutes s’étaient écoulées lorsqu’il réapparut.

— Cette fois, il est bien parti, grogna-t-il. Il vous a probablement entendu arriver tout à l’heure.

— Parti ? Et comment cela ?

— Le petit bois descend jusqu’à la clôture de la propriété et se continue au delà de la route par un épais taillis. C’est là-dedans que j’ai entendu remuer notre homme. Et pas moyen de lui mettre la main dessus, il est malin comme un singe. Rien de neuf, de votre côté ?

— Hannah Shaw s’en va, répondit Jim, et il raconta ce qu’il avait vu de sa fenêtre.

Super se gratta la tête.

— Je parierais que Cardew ne sait pas qu’elle part pour de bon, dit-il. Ce sera pour lui une surprise telle qu’il n’en a pas eu depuis des années. À part ça, je voudrais bien attraper notre jeune Caruso, ajouta-t-il avec regret.

Il était à mi-chemin de la porte de Barley Stack, lorsqu’il fit demi-tour et revint sur ses pas.

— Vous avez une auto, monsieur Ferraby ?

— Oui, mais pas ici. Je suis venu par le train.

— Il faudrait que vous l’ameniez ce soir à la station de police, et que vous la gariez dans un endroit obscur. J’ai envie de faire un tour à Pawsey.

Jim regagna sa chambre et essaya de dormir, mais en vain. Il redescendit au jardin comme le soleil faisait son apparition, et arpenta les allées autour de la maison. Du fond de la propriété, il voyait Hill Brow, la somptueuse villa d’Elson.

Quel singulier caprice avait conduit cet Américain à s’installer dans une région qui n’avait aucun charme pour lui ?

Revenant vers la pelouse il aperçut Elfa, vêtue d’un ravissant tailleur gris, qui s’avançait vers lui. Durant deux ou trois secondes, son cœur battit plus vite.

— Oui, je suis matinale aujourd’hui, fit-elle. Je n’ai pas très bien dormi.

Elle lui tendit la main avec un sourire éblouissant.

— Je me sens pleine de courage ce matin. Vous avez bien dormi, vous ?

— À dire le vrai, je n’ai pas dormi du tout, avoua-t-il.

Elle hocha la tête.

— Ma chambre est voisine de celle de miss Shaw, et elle n’a pas cessé de marcher et de remuer des objets, expliqua-t-elle.

Il aurait pu dire qu’il le savait déjà, mais elle continua :

— Mon système nerveux supporte mal Barley Stack et miss Shaw. Jusqu’ici, je n’avais passé qu’une nuit dans cette maison, et je n’en ai pas gardé un bon souvenir. La gouvernante était de plus mauvaise humeur encore que d’habitude, et ne parlait ni à moi ni à ce pauvre monsieur Cardew. Enfermée dans sa chambre, elle refusait de prendre part aux repas, prétendant que M. Cardew lui avait manqué d’égards. Après quoi elle fit quelque chose d’assez extraordinaire. Le matin de très bonne heure, m’étant levée, j’étais allée regarder le jardin à ma fenêtre, lorsque je vis sur la pelouse un grand B fait de morceaux de papiers. L’idée me vint que je savais ce qu’étaient ces papiers, et je descendis au jardin pour les examiner de plus près. Il s’agissait bien, comme je l’avais pensé, de billets de cent dollars, au nombre de cinquante environ, et fixés au sol avec des épingles à cheveux !

Jim la regardait presque incrédule.

— Et Cardew ?

— Il avait vu cela de sa fenêtre, et il était furieux.

— Y avait-il d’autres spectateurs ?

Elle fit une délicieuse petite moue.

— Oui. Elson. Sa maison subissant une réfection générale à l’époque, M. Cardew – à l’instigation de miss Shaw – lui avait offert l’hospitalité pendant la durée des travaux.

— Mais comment savez-vous que l’auteur de cette singulière plaisanterie était Hannah ? pourquoi pas Elson ?

— C’était miss Shaw. Elle ramassa les billets quand M. Cardew l’eut envoyé chercher. Il lui demanda des explications, mais elle n’en donna point, et ne consentit pas même à dire où elle s’était procuré l’argent.

— Je la crois un peu folle, reprit la jeune fille après un silence, et c’est pour cela que je déteste venir à Barley Stack.

Le visage d’Hannah ne révélait rien de la nuit blanche qu’elle avait passée lorsqu’elle descendit pour le petit déjeuner. Cardew, par contre, semblait plutôt mal disposé.

— Je ne suis pas encore certain, déclara-t-il, que le superintendant n’ait voulu me jouer un petit tour à sa façon. Personnellement, je n’ai absolument rien vu, et mes yeux en valent bien d’autres. S’il y avait vraiment un homme derrière les buissons, comment se fait-il que Super ait été le seul à le voir ?

Jim était sur le point de parler de la chanson qui l’avait fait descendre au jardin de si bon matin, mais il se rappela à temps la recommandation que lui avait faite le détective de garder le secret à ce sujet.

— Quant au… au chargeur, il peut avoir fait partie de cette sotte plaisanterie, ajouta Cardew d’un air soupçonneux.

— À quelle heure partez-vous, Hannah ? questionna-t-il en regardant la gouvernante.

— À onze heures.

— Vous prenez votre voiture ? Thompson m’a dit que la capote avait besoin de réparations.

— Elle est assez bonne pour moi, et devrait être assez bonne pour M. Thompson, répondit-elle aigrement.

Cardew se rendait lui-même en ville pour y prendre son courrier, et offrit à Jim de le déposer chez lui, dans Cheyne Walk. Il annonça qu’ils partiraient sitôt le petit déjeuner terminé, et Ferraby pensa que l’ancien notaire désirait quitter Barley Stack avant son acariâtre gouvernante.

Jim cherchait Elfa pour lui dire au revoir. Il la trouva qui travaillait dans le bureau de Cardew.

— Vous partez, monsieur Ferraby ? s’exclama-t-elle d’un ton désappointé, et Jim fut heureux à l’idée qu’il manquerait peut-être un peu à la secrétaire de Cardew.

— Oui, je m’en vais, mais je voulais vous prier de me donner votre adresse, de manière que je puisse m’assurer que vous serez rentrée saine et sauve à Londres…

Elle rit.

— Drôle d’idée ! opina-t-elle. Mais voici mon adresse.

Il glissa la carte dans sa poche, at commença :

— Je viendrai…

Elle secoua la tête.

— Vous trouverez mon numéro de téléphone sur la carte que je vous ai donnée, coupa-t-elle, et peut-être un jour vous laisserai-je m’emmener au théâtre. Au revoir.

Il serra la main de la jeune fille, et la tint dans la sienne aussi longtemps qu’il était indiqué de le faire. Peut-être même un peu plus longtemps.

La grande auto de Cardew partait quelques minutes plus tard avec les deux hommes.

— Cela ne saurait continuer ainsi, déclara bientôt Cardew à Jim. Jusqu’ici j’ai toléré Hannah et ses écarts parce qu’au fond elle est bonne fille, et à cause de ma pauvre chère femme. Mais je réalise maintenant que les caprices de cette personne me font une existence impossible, sans compter d’autre part tous ces mystères ; or, je ne veux pas de mystères chez moi. Enfin, je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose entre Hannah et Elson. Peut-être cela vous semble-t-il absurde ; mais cependant je suis certain, par exemple, de les avoir vus échanger des clignements d’yeux et autres signes d’intelligence. En un mot, j’ai décidé qu’Hannah s’en irait, qu’elle s’en irait, ponctua-t-il en frappant le plancher de l’auto, du bout de son parapluie. Je donnerais volontiers mille livres pour que l’idée lui vînt de chercher d’elle-même une autre situation.

— Vous savez naturellement qu’elle a fait ses bagages la nuit dernière ? demanda Jim.

— Elle a fait ses bagages ? s’écria Cardew. Et comment le savez-vous ?

— J’ai vu cela de ma fenêtre, et elle ne faisait d’ailleurs rien pour se cacher.

Cardew demeura longtemps silencieux. Ses traits, sereins à l’ordinaire, étaient tendus par la réflexion.

— Je pense qu’il n’y a rien là de très anormal, dit-il enfin. Il lui est déjà arrivé, à la suite de discussions qu’elle eut avec moi, de faire ses bagages. Et moi, comme un vieil imbécile que je suis, je finissais toujours par la supplier de rester. Mais cette fois-ci… – et l’ancien notaire fit un geste énergique de la main.

Il déposa Jim à Whitehall. Celui-ci fut absorbé deux heures durant par un volumineux courrier amassé là depuis l’avant-veille. Puis il téléphona à Elfa.

— Allô ! oui, oui, monsieur Ferraby, je suis de retour. Non, M. Cardew n’était pas encore revenu à Barley Stack lorsque j’en suis partie. Il a d’ailleurs téléphoné pour prévenir qu’il passerait la nuit à Londres.

— Voulez-vous prendre le thé avec moi ?

Il l’entendit qui riait.

— Non. J’ai l’intention de me reposer ce soir, monsieur Ferraby. Du reste, je suis dans un endroit charmant…

— Ça, je l’aurais deviné, déclara Jim avec chaleur. N’importe quel endroit, pour peu que vous y soyez…

Clac !… Elle avait raccroché ; ce qui n’empêcha pas le procureur de regagner son domicile dans un état d’ivresse sentimentale qui confinait à l’idiotie.

Son valet de chambre lui annonça qu’un visiteur l’attendait, qui était Cardew.

— J’apprends, dit ce dernier, que vous sortez ce soir. Je venais voir si vous vouliez venir à l’Opéra avec moi. On donne Faust, et j’ai pris deux fauteuils dans l’espoir que vous m’accompagneriez.

— Je regrette beaucoup, mais je suis invité.

— Ne pouvez-vous au moins dîner avec moi ? implora presque Cardew.

Jim s’excusa de nouveau.

— Je n’ai vraiment pas de chance, se lamenta Cardew en passant sa main dans ses cheveux. Il ne me reste qu’à retourner à Barley Stack.

Puis il reprit après un silence, songeur et soucieux :

— Je me demande bien ce que cette diablesse d’Hannah fabrique à Pawsey ce soir… je donnerais gros pour le savoir.

CHAPITRE VII

UN VOYAGE VERS LE SUD

L’automobile qui emportait Ferraby et Super dans la direction de Pawsey venait de dépasser Horsham, lorsqu’une pluie diluvienne commença de tomber, bientôt suivie d’éclairs.

Les deux hommes n’avaient pas encore échangé une parole depuis Londres. Jim, comme tiré de ses pensées par le tonnerre qui grondait à cet instant, rompit enfin le silence, et ce fut pour mettre le policier au courant de ce que lui avait raconté Elfa. Super écoutait intensément, et l’épisode du B majuscule constitué par des billets de cent dollars sembla l’intéresser vivement.

— Et Elson y était, répéta-t-il, pensif. Drôle de coïncidence, car ou bien Hannah aime Elson, ou bien mes déductions seraient erronées… en tous cas, je crois que nous ferons bien d’ouvrir nos yeux tout grands ce soir si nous voulons comprendre ce qui se passera. Je regrette presque que Cardew ne soit pas avec nous. Dites-moi, que pensez-vous de ce B en billets de banque ?

— Big-Foot, peut-être ? suggéra Jim.

— Oui, pourquoi pas…

La pluie tombait toujours impitoyable, infinie, et les éclairs incessants éclairaient la route plus que ne le faisaient les phares de la voiture.

— Nous arrivons, constata Super. Si cela ne vous fait rien, vous amènerez l’auto derrière le village ; il y a là une sorte de carrière abandonnée.

— Vous connaissez donc l’endroit ? s’étonna Jim.

— Oui, j’ai étudié la carte d’état-major ce matin, expliqua le détective. La petite maison de Cardew est située à cinq cent cinquante mètres du pied de cette colline que vous entrevoyez à la lueur des éclairs, et à deux kilomètres du village. Éteignez vos phares, monsieur Ferraby.

Tandis que la voiture ralentissait, Lattimer sortit d’un fourré et s’approcha.

— Personne encore dans la maison, monsieur, dit-il, comme Super et Jim sortaient de l’auto.

— Hein ? Mais miss Shaw est venue ici ce matin, s’exclama Jim.

— J’aurais été surpris si elle était venue, dit tranquillement Super. Et de fait, je savais qu’elle n’était pas venue ce matin.

Jim était stupéfait.

— Eh oui, simple déduction, dit le détective avec un accent de satisfaction ; déduction et logique. Un peu de psychologie également.

— Mais comment avez-vous su qu’elle n’était pas venue ce matin ? insista Jim.

— Parce que Lattimer me l’a appris par téléphone il y a une heure, fut la calme réponse. Et à présent, sergent, votre lampe de poche. Nous allons en avoir besoin.

La pluie tombait sans répit, encore que les éclairs et le tonnerre eussent cessé. Le pinceau de lumière d’un phare lointain, par intervalles réguliers, blanchissait la route.

Beach Cottage, le bungalow de Cardew, se trouvait entre la route et la mer. C’était une petite construction en pierre, trapue, entourée par un mur de brique.

— Vous êtes certain que la maison est vide ?

— Absolument certain, monsieur. La porte est fermée par un cadenas.

— Quel est ce petit bâtiment derrière ? Un garage ?

Jim ne voyait pas d’autre bâtiment que la maison elle-même, mais Super avait des yeux de chat.

— Non, monsieur, c’est une espèce de cabane qui autrefois abritait un canot, mais le canot a été vendu.

Super essaya, sans succès, d’ouvrir les portes et les fenêtres.

— Elle ne viendra plus maintenant, opina Jim ; elle a dû être effrayée par l’orage.

Super grogna quelque chose de difficilement compréhensible, où il était toutefois question du peu d’importance des orages dans certaines circonstances.

— Je ne dis pas qu’elle ne va pas venir, prononça-t-il clairement. Je me suis peut-être laissé entraîner par mes théories. Je pense trop, voyez-vous. Je pense beaucoup trop.

Jim se disait qu’il n’avait jamais contemplé un paysage plus désolé. D’un côté, la mer ; de l’autre, au delà de la route, le sombre escarpement de la falaise.

— Ces falaises sont pleines de trous, inaccessibles pour la plupart, remarqua Lattimer.

Quittant la maison, ils reprirent lentement leur chemin vers l’endroit où était dissimulée l’auto.

— Je comprends pourquoi il ne se présente pas une foule de gens pour louer la résidence d’été de Cardew, plaisanta Jim.

— Pourquoi cela ? demanda Super. C’est dans un bungalow pareil à celui-ci que je me retirerai lorsque je prendrai ma retraite. Je parierais que Beach Cottage, en plein soleil, est une maison charmante. Et de toute manière, qu’a-t-on de mieux à faire, la nuit, que de dormir ?

Il tira sa montre dont le cadran phosphorescent brillait doucement.

— Onze heures, annonça-t-il. Nous lui donnons jusqu’à minuit, après quoi je vous ferai toutes mes excuses.

— Que pensiez-vous trouver ici ? questionna Jim, formulant ainsi la question qu’il s’était posée à lui-même toute la soirée.

— Difficile à dire… grogna le détective. Eh bien, voyez-vous… quand une demoiselle de quarante ans rêve au mariage, et quand elle dit ce qu’elle fera si elle n’arrive pas à se marier, cela… cela m’intéresse. Peut-être m’attendais-je à…

Soudain, il agrippa le bras de Jim et l’entraîna sur le côté de la route.

— Derrière ce rocher, vite ! chuchota-t-il.

CHAPITRE VIII

LA CUISINE

Sur la route apparaissaient deux faibles lueurs, celles des lanternes d’une automobile.

Jim, dans sa précipitation, culbuta sur le bord de la route et se retrouva accroupi à côté de Super. Lattimer, derrière eux, était étendu à plat-ventre. La voiture approchait rapidement, et lorsqu’elle passa à leur hauteur, Jim eut la vision fugitive d’une sombre silhouette, celle d’une femme coiffée d’un chapeau à larges bords et penchée en avant comme pour lutter contre la pluie.

Quelques secondes plus tard l’auto entrait dans Beach-Cottage.

— Elle ouvre la porte, murmura Jim comme le vent leur apportait le son de la clef qui grinçait dans la serrure.

Super ne disait rien. Il ne se leva que quand ils eurent entendu la porte de la maison se refermer.

— Silence, recommanda-t-il à voix basse, et ils se dirigèrent avec précaution vers la maison.

Souple comme un félin, Super s’avança, posa la main sur le radiateur de l’auto et parut satisfait. Il contourna le bungalow, observant les fenêtres. Aucun bruit… pas de lumière. Revenant à la porte d’entrée, il vit le cadenas ouvert, pendu à son crochet. Se penchant en avant, il écouta, mais vainement, et revint vers ses compagnons.

— Quelqu’un d’autre doit venir, dit-il. Elle n’est pas ici pour la nuit. D’ailleurs, elle a laissé tourner le moteur de sa Ford.

Ils retournèrent au rocher qui les avait cachés et reprirent leur faction. Un quart d’heure, une demi-heure s’écoulèrent. Ils entendirent enfin la porte successivement ouverte et refermée, puis le grincement du cadenas.

— Elle part déjà ? – Super était surpris. Son ton était celui d’un homme qui a été joué.

— Mais, reprit-il, mais… tonnerre ! vite, tous à plat-ventre ; elle allume les phares !

Deux fuseaux d’une éblouissante clarté, en effet, déchirèrent l’obscurité, mais s’évanouirent presque aussitôt. La voiture sortit du cottage, et remonta la route dans la direction d’où elle était venue.

Encore une fois, las trois hommes aperçurent la tête penchée en avant, le chapeau aux larges bords. La Ford s’éloignait dans la nuit, et ils n’en voyaient plus, confusément, que la lanterne arrière.

Super se releva avec un grognement.

— Je fais mes excuses, déclara-t-il. Les déductions et la psychologie sont des blagues. Elle entre, elle sort, et elle disparaît. Et nul ne sait d’où elle venait, ni où elle va. Avec un peu de chance, nous arriverons peut-être à la rattraper et à la filer, et à savoir où elle est réellement.

Mais ils avaient du chemin à faire pour retourner à la voiture de Ferraby, et enfin l’inévitable se produisit. Un des pneus était à plat, et malgré la rapidité avec laquelle Jim monta sa roue de secours, ils ne parvinrent pas à rejoindre la Ford, ni même à l’apercevoir.

Le policeman de service à l’entrée de Pawsey ne put les renseigner. Il avait vu passer les deux voitures à l’aller, mais n’en avait vu aucune revenir avant celle de Ferraby.

— Je vous laisse ici, Lattimer, ordonna Super. J’espère qu’on pourra vous coucher au poste du village. Il faut que j’aie quelqu’un sur place.

L’orage reprit de plus belle tandis qu’il traversait Horsham, et le tonnerre reprenait des forces quand Jim, fatigué, arrêta sa voiture devant le bureau de Super.

— Entrez, nous allons boire du café, lui dit le policier, qui avait gardé le silence depuis Pawsey. J’espère réussir mieux ici que sous cette pluie du diable à mettre un peu d’ordre dans mes idées.

Crotté des pieds à la tête, le visage tendu, crispé, il s’assit.

— Je n’aime pas beaucoup cela ! Elle n’est pas allée à Pawsey. J’ai confiance en ce policeman, qui a travaillé avec moi autrefois. Lattimer apprendra peut-être quelque chose là-bas. Je lui ai demandé, dans ce cas, de me téléphoner.

Au même moment le sergent de service entra dans la pièce.

— On téléphone de Pawsey et on vous demande, Superintendant.

Super bondit au téléphone.

— Ici Lattimer. J’ai trouvé la Ford, chef.

— Où ?

— En haut de la falaise, entre le bord de celle-ci et la route qui descend à la plage.

— Les lanternes allumées ou éteintes ? demanda vivement Super.

— Éteintes, chef. Autre chose. Derrière la voiture, on a écrit deux mots à la craie sur la carrosserie : Big-Foot.

— Big-Foot, oui. C’est tout ? Personne dedans, naturellement ?

— Non, chef.

Super réfléchissait rapidement.

— Réveillez le chef et le sergent de Pawsey. Il faut examiner le haut et le bas de la falaise, voir s’il n’y a pas quelqu’un ou quelque chose par là. Je viens moi-même. La maison est-elle surveillée ? Bon !

Il raccrocha le récepteur et résuma la conversation à Ferraby.

— Je vais voir ça, continua Super, mais il faut d’abord que je passe à Scotland-Yard. Allez chez Cardew et demandez-lui les clefs du bungalow, Ferraby. Apportez-les-moi aussi rapidement que possible.

Cardew, lorsqu’il passait la nuit à Londres, se servait d’un pied-à-terre qu’il avait près de Regent’s Park.

Il avait le sommeil léger, et Jim n’eut pas longtemps à attendre. Il venait de sonner pour la deuxième fois quand la porte s’ouvrit.

— Comment, c’est vous, Ferraby ? s’exclama l’ancien notaire en retirant la chaîne de sûreté. Entrez donc… Mais, par le diable, qu’est-ce qui vous amène chez moi à pareille heure ?

Jim, en peu de mots, lui raconta les incidents de la nuit.

— Étant donné les circonstances, poursuivit-il, j’ai cru devoir parler au superintendant de la fameuse lettre, signée Big-Foot, qu’avait reçue Hannah, et j’ai pensé que vous ne m’en tiendriez pas rigueur.

Cardew passa sa main dans ses cheveux, déjà mis en désordre par le lit, et, se frottant les yeux :

— Elle n’est arrivée que tard dans la nuit ? articula-t-il, déconcerté. Mais elle avait quitté Barley Stack à onze heures du matin… où est-elle ?

— C’est justement là ce que Minter voudrait savoir, répondit Jim. La Ford a été retrouvée il y a une demi-heure, abandonnée, et portant le nom de Big-Foot écrit à la craie. Super pense qu’il y a eu guet-apens. La police locale est en train de fouiller la falaise et la plage afin de découvrir le… enfin… le corps.

Cardew ne parvenait qu’à secouer la tête.

— Je ne… je ne peux pas croire cela, bégaya-t-il. C’est trop… trop horrible. J’ai les clefs en double, oui, mais elles sont à mon bureau. Je vous demande cinq minutes pour m’habiller. Avez-vous une auto ? Sans cela vous feriez bien d’arrêter un taxi.

Il réapparut bientôt. Il avait revêtu une tenue de voyage.

— Bien entendu je vais avec vous, dit-il, avec calme. Il me serait impossible de me reposer avant de savoir ce qu’il est advenu d’Hannah.

L’auto de Ferraby les conduisit rapidement au bureau de Cardew, d’où il redescendit avec un trousseau de clefs.

— Elles sont dans ce trousseau, mais je n’ai pas voulu les chercher ici. Nous ferons tout cela là-bas.

Super fut quelque peu surpris de voir Ferraby accompagné de Cardew, mais ne dit mot.

— Rien trouvé, annonça-t-il laconiquement. Les clefs, je vous prie, monsieur Cardew.

L’ancien notaire les eut bientôt trouvées et détachées du trousseau.

— En avez-vous d’autres encore ? en double, j’entends.

— Non. Il n’y en a jamais eu que deux jeux. L’un que je remettais aux locataires du cottage, l’autre que je gardais au bureau. Celles-ci, en fait, n’ont jamais servi.

Avant le départ pour Pawsey, Super prit le jeune homme à part.

— J’en envoyé un de mes hommes surveiller Brow Hill. Elson est sorti à 9 heures hier soir et n’a pas reparu depuis. Il était parti seul dans sa Rolls deux places ; c’est-à-dire sans son chauffeur. Et maintenant, en route.

Encore une fois, la grosse Bentley de Jim fila sur Pawsey. L’orage s’était depuis longtemps apaisé, et des étoiles brillaient entre les nuages. Arrivés au village, ils stoppèrent. Le sergent du commissariat de Pawsey, accompagné cette fois de deux détectives, s’approcha.

— Nous n’avons rien trouvé, chef, déclara-t-il à Super, mais un habitant du village a vu une femme, étrangère au pays, qui se dirigeait vers la colline par la route de la mer.

— Quand cela ?

— Il y a deux heures environ. Elle semblait venir de la station du chemin de fer « Pawsey-Halt », où s’arrête le dernier train pour Londres. Mais je n’ai pu trouver le chef de gare...

— Elle ne venait pas du tout de la station, coupa Super, mais elle a pu chercher à donner cette impression. Puis se tournant vers Cardew :

— Hannah Shaw prenait-elle quelquefois le train pour venir ici ?

— Jamais depuis 1918. Nous venions souvent ici pendant la guerre, à cause des bombardements aériens.

La Ford avait été laissée où l’avait trouvée Lattimer. À l’aide de sa lampe de poche, Super l’examina minutieusement. L’inscription à la craie, qui ne paraissait pas l’intéresser, émut beaucoup Cardew.

— C’est de la craie verte ! s’écria-t-il. De la craie de billard !

— Peut-être trouverons-nous Hannah dans une académie de billard, commenta sardoniquement le policier.

Dès lors, Cardew observa une réserve pleine de dignité, sinon tout à fait exempte d’amertume.

Saper examina plus particulièrement l’intérieur de la petite auto. Il inspecta longuement, pouce par pouce, la capote ; après quoi il promena lentement la lueur de sa lampe sur les coussins et sur le plancher, aussi bien aux places d’arrière qu’à celles d’avant. Durant tout ce temps, il était demeuré sur les marchepieds.

— Le coussin légèrement éraillé, monologua-t-il ; éraillures récentes… tout est propre… pas de boue au frein à pied, ni à la pédale de débrayage… rien d’intéressant.

Tous revinrent à la voiture de Ferraby.

— Vous êtes retourné au bungalow, Lattimer ? questionna Super.

— Oui, chef. Personne. D’ailleurs j’ai posté un homme là-bas après votre départ, et il y est toujours.

— Eh bien, allons-y.

L’auto de Jim, quelques minutes plus tard, les déposait à nouveau devant Beach-Cottage.

— Quel étrange endroit ! s’écria Cardew avec un frisson. Je n’avais jamais remarqué combien cette maison est solitaire et-triste.

Sur le conseil de Super, la voiture fut arrêtée ; de manière que les phares éclairassent la porte de l’habitation.

— Le cadenas y est toujours ; elle n’est pas là.

Super ne parut point surpris.

— Je n’ai jamais pensé qu’elle y était dit-il. Mais elle y a été. Et elle y était venue pour quelque chose. Connaissait-elle quelqu’un par ici, monsieur Cardew ?

L’ancien notaire secoua la tête négativement.

— Pas que je sache. Mais peut-être avait-elle amené quelqu’un aujourd’hui, répondit-il.

— Sûrement pas, déclara Super. Avait-elle une armoire, un placard ici ?

— Elle n’avait rien ici, ou cela m’étonnerait passablement.

Super enfonça la clef dans le cadenas. Le pêne fonctionna aisément, quoique en grinçant. La porte ouverte, Super braqua sa lampe qui éclaira un petit vestibule, de l’autre côté duquel était une porte, vitrée dans sa partie supérieure. L’ayant poussée, le détective se trouva dans un petit couloir qui traversait le bungalow dans sa largeur.

— Restez où vous êtes, ordonna-t-il à ses compagnons. Je préfère être seul pour commencer.

Deux chambres qui donnaient à droite sur le couloir furent visitées en premier lieu par le policier. C’étaient des chambres à coucher simplement meublées. Les lits étaient dégarnis.

Il passa aux pièces de gauche. La première était une salle à manger dont l’aspect ne présentait rien de remarquable. Dans l’un des murs était pratiqué une sorte de grand judas communiquant de toute évidence avec la cuisine. Ce judas était clos par un petit portillon. Seule restait à visiter la cuisine, mais la porte en était fermée.

Le détective regagna l’entrée de la maison.

— Avez-vous la clef de la cuisine ? demanda-t-il.

— Non, répondit Cardew étonné. Il y a bien une clef, mais elle restait toujours dans la serrure.

Super retourna à la cuisine, essaya une seconde fois d’ouvrir, mais la porte était bien fermée à clef. Soudain, levant la tête, il renifla, puis appela Jim.

— Sentez-vous quelque chose ? questionna-t-il.

Jim hésita quelques secondes.

— C’est l’odeur de la cordite ! s’exclama-t-il enfin. On a tiré un coup de feu ici… et il n’y a pas longtemps !

— Je me disais bien aussi, constata tranquillement Super, que je connaissais cette odeur de fer chauffé. La porte est fermée de l’intérieur.

Il revint à la salle à manger. Le portillon du judas, lui aussi, était fermé à clef. Le détective appela Cardew.

— En effet, ce volet ferme, mais je ne sais absolument pas où peut être la clef, et elle est unique. Mais brisez-le.

Un vieil arrache-clou rouillé, bientôt trouvé par Lattimer dans le jardin, eut vite eu raison du mince panneau de bois. L’odeur âcre de la cordite se précisa, et Cardew lui-même la remarqua.

— Qu’est-ce que cette odeur ? s’enquit-il, mais personne ne lui répondit.

Super s’était penché dans l’ouverture du judas, armé de sa lampe dont il promenait lentement le faisceau lumineux dans la cuisiné. Soudain le cercle blanc révéla une chaussure pointant vers le plafond... puis une autre… puis le bord d’une jupe noire.

Une femme était assise là, par terre, le dos appuyé contre la porte, et la tête penchée sur sa poitrine, comme un ivrogne. Super ne pouvait distinguer le visage, mais il savait que cette femme était Hannah Shaw, et point ne lui était besoin de voir les taches de sang, noires sur le plancher de la cuisine, pour comprendre qu’Hannah Shaw était morte.

CHAPITRE IX

UNE VISITE

Super, sans hâte, se retira du judas.

— Restez tous où vous êtes, conseilla-t-il. Sergent, allez chercher un médecin… monsieur Ferraby, voulez-vous le conduire… non, restez plutôt. Vous pouvez être appelé à témoigner, plus tard.

Lattimer s’offrit pour conduire le sergent au village, et après avoir échangé quelques mots à voix basse avec Super, il s’éloigna rapidement.

— Non pas, expliqua le détective, qu’aucun médecin y puisse quelque chose…

— Qu’est-ce qu’il est donc arrivé ? questionna Cardew, qui tremblait des pieds à la tête. Mon Dieu… il ne s’agit pas d’Hannah ?

Super hocha la tête.

— J’ai bien peur que si, monsieur Cardew, dit-il, avec douceur.

— Blessée ?… Morte ?

De nouveau, Super baissa la tête.

— Oui. Vous ferez mieux de rester là. Suivez-moi, monsieur Ferraby. Montez sur une chaise.

Et le détective, avec une agilité insoupçonnable chez un homme de son âge, se glissa à travers le judas. Jim le suivit.

— Autant que possible, fermez l’ouverture ; je vais éclairer.

Super enleva le verre d’une petite lampe à pétrole qui se trouvait sur la table, alluma soigneusement la mèche, et posa sur la table l’allumette éteinte.

Jim Ferraby, pâle, regardait la morte.

— Suicide ? demanda-t-il dans un souffle.

— Si c’est un suicide, nous trouverons l’arme, remarqua Super. Elle est morte… cela, c’est un fait. Je regrette de n’avoir pas été très agréable avec elle. Ce n’était pas une mauvaise femme.

Penché, il examinait le visage décoloré.

— Ce n’est pas un suicide, déclara-t-il, presque joyeusement. Cela m’aurait bien surpris, du reste. Elle a été assassinée. Mais comment ? La porte est fermée de l’intérieur ; vous voyez la clef ? Les volets de la fenêtre sont fermés par cette barre de fer.

Sur la table était un sac à main de femme, qui avait visiblement été fouillé, car son contenu gisait en désordre un peu plus loin.

— Cinquante-cinq livres anglaises et deux mille dollars, constata Super, après avoir compté. Et cette brique, que signifie-t-elle ?

Il y avait là une brique rouge, polie d’un côté, sur lequel semblait collé un disque de caoutchouc, qui lui-même était attaché à une ficelle passée dans son centre.

— Le sol est de brique rouge, remarqua Jim.

— Oui… j’ai vu.

Super prit la lampe et se baissa, inspectant le sol. Au centre de la portion qui correspondait à la table se voyait une cavité rectangulaire. La brique trouvée quelques instants auparavant la remplissait exactement.

— Oui… les gosses se servent de rondelles de ce genre, caoutchouc ou cuir mouillé, pour soulever des pavés, soliloqua le détective. Et c’est de cette manière qu’elle retirait la brique.

À genoux, il inspecta la petite cavité.

— Il y avait quelque chose là-dedans, dit-il, et c’est cela qu’elle était venue chercher ici.

— Mais comment est-elle rentrée ici après avoir quitté le cottage, puisque nous avons trouvé la porte d’entrée cadenassée de l’extérieur ?

Super hocha la tête.

— Oui, il y a pas mal de choses à débrouiller, répondit-il vaguement. En tous cas, nous ne sommes pas venus pour rien !

Il se pencha de nouveau sur le cadavre, sa pipe éteinte entre les dents, silencieux et préoccupé.

— Impossible de la toucher avant l’arrivée du docteur, dit-il en se relevant. Le coup de feu a été tiré de près… l’autre devait être de ce côté-ci de la table… là, indiqua-t-il du doigt. Revolver automatique, probablement, quoique je ne trouve la douille nulle part. Hannah était debout, à droite de la porte. Puis elle a avancé d’un pas, elle a glissé, elle est tombée… je crois que la balle a traversé le cœur. Un mort peut fort bien, d’ailleurs, faire un pas ou deux. Elle n’avait retiré que son gant droit. Elle n’a donc jamais eu l’intention de rester longtemps ici. Remarquez-vous quelque chose, monsieur Ferraby, quelque chose de très remarquable ?

Jim fit un geste d’impuissance.

— Il y a tant de choses remarquables, que je n’arrive plus à différencier, dit-il.

Le nez de Super se plissa bizarrement.

— Cardew aurait vu cela avant moi, assura-t-il. Elle n’a pas son chapeau, ni son manteau. Et sous ce porte-manteau, là, sur le mur, voyez-vous quelque chose, par terre ?

— De l’eau !

— Oui. De l’eau, qui coula de son manteau. Elle l’accrocha là, la première fois qu’elle vint, en tous cas. Où a-t-elle laissé ces vêtements ?

— Peut-être dans une des autres chambres ? suggéra Ferraby, et le vieil homme montra les dents dans un de ces sourires insolites qui lui appartenaient en propre.

— Ces objets ne sont pas dans la maison, affirma-t-il. Je n’ai pas fouillé les chambres, mais je les ai sérieusement regardées. Et ces vêtements ne sont pas dans la maison !

Il exultait. On eût dit que cette affirmation exprimait pour lui un triomphe personnel.

— Voici le docteur, dit-il. Il faudra qu’il passe par le trou dans le mur. S’il est gros, il ne va pas rire.

Le médecin se trouvait être un homme jeune et svelte, et n’eut aucune peine à pénétrer dans la cuisine.

— Je ne puis dire exactement quand elle est morte, mais il y a certainement plus d’une heure de cela. J’ai demandé une ambulance automobile. Le sergent Lattimer m’a mis au courant.

Super consulta sa montre ; il était trois heures et demie du matin.

— Je vais attendre qu’on ait enlevé le corps, dit-il.

Un peu plus tard, lorsque la misérable dépouille eût été emportée par l’ambulance, Super ouvrit la fenêtre et les volets. Seuls Jim et lui étaient restés dans Beach-Cottage. Cardew, complètement déprimé, s’était retiré, et Lattimer était parti avec l’ambulance pour fouiller la morte.

Super posa sur la table de la cuisine une longue enveloppe brune.

— Trouvé ça sous le corps quand on l’a enlevé, dit-il.

Jim examina l’enveloppe.

— Vide, constata-t-il. Puis il lut l’adresse, tapée à la machine, et s’étonna :

 

Dr John W. Milles,

Coroner de West Sussex

HAILSHAM, SUSSEX

 

— Mais alors, c’était un suicide ?

Super empocha l’enveloppe avant de répondre.

— Le docteur Mills, dit-il enfin, n’a pas été coroner du West Sussex… au moins depuis cinq ans, étant donné qu’il y a cinq ans qu’il est mort. Il se trouve que j’en suis certain ; pour la raison que j’ai assisté à son enterrement.

— Celui qui a écrit cela ne le savait pas.

— Certainement pas, répondit le détective. Enfin, c’est un beau meurtre, continua-t-il avec une espèce de soupir gai. Savez-vous, monsieur Ferraby, si Hannah Shaw tapait à la machine ?

— Je crois que oui. Cardew m’a dit qu’elle en possédait une vieille.

— Ceci n’a pas été tapé par une dactylo professionnelle, dit Super en regardant à nouveau l’enveloppe, ni par quelqu’un qui écrit souvent le mot « coroner ». Je ferai relever les empreintes.

Peu après, le policier retirait du mur la balle qui avait tué la gouvernante. Il la posa sur la table.

— Cette balle vient d’un revolver automatique, calibre 42, déclara-t-il. Vous vous souvenez du magasin perdu dans le jardin de Barley-Stack ? Il s’agit d’ailleurs d’un calibre courant ; gardons-nous de conclure prématurément. Ce revolver n’appartenait certainement pas à miss Shaw ; ces armes effrayent les femmes. De plus, Cardew l’aurait su…

Soudain, la tête penchée, le détective s’interrompit, écoutant…

À travers la fenêtre ouverte venait la plainte éternelle des vagues sur le sable.

— Il y a quelqu’un à la porte, souffla-t-il.

Saisissant la lampe, il s’avança doucement dans le couloir.

Jim, lui aussi, avait entendu ; il frissonna légèrement. Quelqu’un était là, sûrement. On ne frappait pas, pourtant… mais il y avait quelque chose comme des grattements légers sur le bois, comme des frôlements de mains… puis, lentement, le bouton commença de tourner…

Super regarda Jim, et lui fit signe. Jim comprit, avança avec précaution, et tournant vivement la clef, ouvrit la porte toute grande.

Sur le seuil se tenait une femme trempée de pluie, échevelée. Elle regardait fixement le jeune homme.

— Au secours… murmura-t-elle, et elle s’affaissa dans les bras de Jim.

C’était Elfa Leigh !

— Chut ! Écoutez !

Super tendait son visage vers la falaise. Jim demeura immobile. La jeune fille, dans ses bras, avait perdu connaissance.

De quelque part dans l’obscurité, très loin, venait l’écho mélancolique d’une chanson :

Le Roi des Maures sur son cheval galope

À travers la ville royale de Grenada

Ay de mi Alhama…

— Enfer ! rugit le détective, et il se rua dans la nuit.

CHAPITRE X

LE RÉCIT D’ELFA

Le jour paraissait lorsqu’il revint.

— Rien à faire, annonça-t-il. Ce bougre de chemineau devait chanter du haut de la falaise. Mais je finirai bien par l’attraper, notre ténor vagabond, et ce jour-là, je m’engage à lui procurer un de ces engagements !

— Je lui ai fait du feu dans une des chambres, dit Jim. Elle est tout à fait remise à présent.

— Lui avez-vous raconté…

— Non. J’ai pensé qu’étant donné l’état dans lequel elle était c’eût été imprudent. Pauvre enfant elle a vécu de durs moments.

Elfa avait entendu les voix des deux hommes dans le couloir. Elle entr’ouvrit la porte de sa chambre.

— C’est vous, monsieur Minter ? Je viens tout de suite.

Elle les rejoignit quelques minutes après, emmitouflée dans le volumineux pardessus de Ferraby, et ses pieds nus enfouis dans une paire de pantoufles trouvées sous la toilette.

— Où est miss Shaw ? demanda-t-elle. Quelque chose lui est-il arrivé ?

— Elle est partie, répondit Super.

Elfa dévisagea les deux hommes l’un après l’autre, tâchant de deviner l’énigme qu’elle sentait planer dans l’atmosphère du cottage.

— Il s’est passé quelque chose. Qu’est-il arrivé ? insista-t-elle.

— C’est à vous qu’il semble être arrivé quelque chose, mademoiselle, remarqua Super, d’un ton de bonne humeur. Comment se fait-il que vous soyez ici au beau milieu de la nuit ?

— C’est miss Shaw qui m’a demandé de venir, fut la réponse inattendue.

Retournée à sa chambre pour quelques instants la jeune fille revint et en rapporta un télégramme qu’elle tendit à Super. Le détective ajusta son pince-nez et lut. Le télégramme était adressé à Elfa Leigh, Cubitt Street.

 

« Je vous prie de me rendre un grand service. Aussitôt que vous recevrez ceci, rendez vous au cottage de Mr. Cardew, à Pawsey. Si je n’y suis pas, attendez-moi. À quelque heure que ce soit, venez. Je ne vous ai jamais rien demandé jusqu’ici, et votre seule présence peut influer sur toute ma vie. Je vous prie d’être le témoin d’un fait très important. J’ai recours à vous comme une femme à une autre femme. »

 

Il était signé « Hannah Shaw », et avait été envoyé de Guilford, dans le Surrey, la veille à 6 heures.

— Je l’ai reçu peu après sept heures, dit Elfa, et je ne savais vraiment que faire. Le fait que je n’aime pas miss Shaw rendait la chose encore plus délicate. Je décidai enfin d’aller à Pawsey, et après le dîner, je pris la dernier train, à 10 heures ; je descendis à Pawsey-Halt…

— Ainsi, c’est vous que ce villageois vit venir de la station, interrompit Super. Naturellement ! Cela fortifie l’une des bases de ma théorie. Continuez, miss Leigh. Que fîtes-vous entre ce moment et celui où vous vîntes ici ?

— Au lieu de prendre la route, je m’engageai dans un étroit raccourci qui, traversant la falaise, abrège beaucoup le chemin. J’ai vécu plusieurs mois à Pawsey, et j’en connais tous les coins. De plus, la terrible tempête, qui sévissait à ce moment m’incitait à atteindre Beach-Cottage le plus vite possible. Mais j’ignorais totalement qu’un éboulement s’était produit dans la falaise au début de cette année. Soudain, une pierre sur laquelle je venais de poser mon pied céda, et je tombai. La chute me parut plus longue qu’elle ne l’avait été en réalité, à tel point que je pensai m’écraser sur des rochers au bas de la falaise. Je tombai simplement dans un grand trou. La peur et l’obscurité me paralysaient. Je restai là, prostrée, plusieurs heures durant. Je vis arriver deux automobiles et criai de toutes mes forces, mais on ne m’entendit pas. Puis les autos repartirent… J’essayai maintes fois de sortir du trou, mais en vain, la pente étant trop forte. Une autre voiture arriva, et s’arrêta devant le bungalow. Un effort désespéré me permit enfin, trempée de pluie, couverte de boue, d’arriver au sommet de la pente. À peine eus-je la force, ensuite, de traverser la route et d’arriver à la porte du cottage ; je ne sais pas comment j’y parvins.

Super relut le télégramme.

— « Je vous prie d’être le témoin d’un fait très important », répéta-t-il en se grattant le menton.

— Où est mis Shaw ? demanda encore la jeune fille.

Elle lut la réponse dans les yeux du détective, et recula, blême.

— Elle n’est… pas morte ?

Il baissa la tête.

— De mort naturelle, ou bien… oh, non !

— Elle a été assassinée, là. Il tendit la main dans la direction de la cuisine. Et maintenant, écoutez-moi, mademoiselle. Vous devrez témoigner au tribunal, puisque vous avez passé une grande partie de la nuit près du cottage. Il n’est pas venu d’autres voitures que celles dont vous avez parlé ?

— Aucune autre. J’en suis certaine.

— Avez-vous vu quelqu’un sur la route ? Avez-vous vu le retour de miss Shaw ?

— Non. La nuit était trop noire. J’ai vu les autos à cause des phares. Autrement je ne les aurais ni vues ni entendues.

Super était désappointé.

— Aussitôt que vos vêtements seront secs, je prierai M. Ferraby de vous ramener à Londres, dit-il. Je suppose que vous n’avez rien de plus à nous dire ?

— Rien, répondit Elfa. Quelle terrible, terrible chose…

— Vous tapez à la machine, n’est-ce pas. Avez-vous tapé ceci ? Et le détective lui tendit l’enveloppe jaune.

— Non, ce n’est pas mon travail, et cela n’a pas même été écrit avec ma machine. Je sais que miss Shaw possédait une vieille machine, car elle me demanda un jour quelques renseignements à ce sujet.

Il faisait grand jour à présent et encore que le ciel demeurât gris, la pluie avait cessé. Laissant la jeune fille sécher ses vêtements, les deux hommes sortirent de la maison. Super regardait attentivement la falaise.

— Lattimer a raison, cette falaise est criblée de trous, observa-t-il.

Et montrant du geste les innombrables orifices sombres :

— Si quelqu’un se cache là-dedans, il se passera quelque temps avant qu’on lui mette la main dessus, opina-t-il. En même temps, la logique et la déduction me disent qu’il serait tout aussi difficile pour l’individu en question d’accéder à ces petites grottes. On ne pourrait guère visiter que les trous du bas… ce que la police essayera de faire aujourd’hui même.

Comme il tournait la tête vers la route, la voiture de Ferraby arriva, pilotée par Lattimer.

— J’ai trouvé ceci sur le cadavre, annonça le sergent, et il tendit au détective un petit sachet en peau de chamois, un peu plus grand qu’un timbre-poste, et attaché à une fine chaîne d’or.

— C’était autour de son cou, précisa-t-il.

Super ouvrit le sachet et en sortit une bague d’or.

— Cela ressemble étonnamment à une alliance, dit-il. Pas de certificat de mariage ?

Lattimer secoua la tête.

— Rien de plus, chef. Aucun document. Super considéra le brillant objet.

— Une alliance… et une alliance neuve, murmura-t-il, pensif. L’a-t-elle jamais portée ? On dirait bien que non …

Ils marchèrent lentement vers la plage. La mer montait.

— C’est un endroit bigrement solitaire, admit le policier, et je crois bien que je retire ce que j’avais dit au sujet de ma retraite. Cela ferait bien l’affaire d’un type qui aimerait se baigner, pourtant…

Poursuivant leur marche vers la mer, ils foulèrent bientôt un sable plus ferme.

— Bel endroit pour se baigner, murmura de nouveau Super, puis il se tut.

Soudain, Jim observa l’air de stupéfaction qui se répandait progressivement sur la figure du vieux détective.

— Bonté divine ! s’exclama celui-ci.

Il contemplait, dans le sable, l’empreinte d’une chaussure, à demi effacée par la pluie, mais fort distincte encore. C’était la trace d’une chaussure, énorme, d’une longueur d’environ quarante-neuf centimètres et d’une largeur proportionnée.

— Par Christophe Colomb ! jura encore Super, littéralement fasciné.

Les traces se dirigeaient vers Beach-Cottage.

Big-Foot !

Ces deux mots signifiaient-ils donc quelque chose ?

Super regarda Jim.

— Avez-vous là-dessus une théorie ? Des déductions ?

— J’avoue que non, confessa Jim.

— Dommage, car je n’en ai pas davantage, par tous les diables !

Il envoya Lattimer chercher un peu de plâtre de Paris à Pawsey, et ils passèrent une heure à mouler quelques-unes des empreintes.

Et durant tout ce temps, de l’ouverture d’une des grottes de la falaise, un homme à la figure tannée, à la barbe inculte, étendu de tout son long, les regarda travailler. Ses yeux étincelaient d’une joie d’enfant. Et tout en continuant de les observer, il se chanta tout doucement, à lui-même, l’histoire d’Alhama.

CHAPITRE XI

L’ENVELOPPE SCELLÉE

Cardew avait eu la bonne fortune d’obtenir, au Grand-Hôtel de Pawsey, une chambre qui donnait sur la mer. Il était au lit, mais éveillé, lorsque Super et Jim entrèrent chez lui.

— Avez-vous des nouvelles ? demanda-t-il, et cela presque avant que Ferraby eût refermé la porte. La pauvre Hannah est morte ?

Super lui parla de l’alliance, et lui demanda ce qu’il savait à cet égard. Du coup, Cardew en sauta, et s’assit dans son lit.

— Mariée ? Hannah ? Mariée ? Impossible ! affirma-t-il vigoureusement. Peu importent vos renseignements, ou ceux que vous aurez : Hannah n’est-pas-ma-riée !

— Mais comment se fait-il que vous en soyez tellement certain ?

Visiblement, l’ancien notaire, qui ne répondit pas tout de suite, fouillait parmi ses souvenirs, cherchait, réfléchissait. Ce fut sur un ton plus calme qu’il poursuivit :

— J’ai été l’homme d’affaires d’Hannah pendant bien des années. Elle n’avait aucun secret pour moi. Il se peut qu’elle ait eu… de l’affection pour quelqu’un, et il lui arriva bien, en effet, de me parler de mariage jadis ; mais elle n’aurait pu, de toute manière, se marier sans mon consentement.

Super lui-même, cette fois, n’en revenait pas.

— Hein ? put-il uniquement s’exclamer.

— Mais parfaitement. Lorsque ma femme mourut, elle laissa une pension annuelle à Hannah, à la condition qu’elle ne se marierait pas sans mon consentement. Ma pauvre femme redoutait la solitude pour moi. Ainsi, je le répète, le legs fut fait sous cette réserve.

— De quelle importance était l’annuité de cette pension ?

— De deux cent livres, ce qui était considérable pour Hannah. Mais j’oubliais quelque chose, reprit-il après avoir réfléchi un instant. Je vous ai dit qu’Hannah n’avait pas de secret pour moi ; et bien, ce n’est pas entièrement exact. Il y a trois ans de cela, en effet, elle me remit une enveloppe scellée, en me priant de la lui garder. Je lui demandai tout naturellement ce que contenait l’enveloppe, mais elle refusa absolument de me le dire. Vous savez sans doute que nous avions recueilli Hannah à sa sortie d’un orphelinat. Un mystère existait, quant à sa naissance, et j’ai toujours pensé que la clef de ce mystère avait quelque choses faire avec le contenu de l’enveloppe.

Super hocha la tête.

— C’est en effet très mystérieux, opina-t-il. Bien entendu, il me faut cette enveloppe. Où-est-elle ?

— Dans mes bureaux à King’s Bench Walk, répondit Cardew. Si vous voulez y aller aujourd’hui, vous trouverez l’enveloppe dans une petite boîte japonaise, laquée, et portant les initiales « H. S. » Cette boîte renferme également d’autres papiers ; soit, si je me rappelle bien, une copie du testament de ma femme, ma correspondance avec le directeur de l’orphelinat, le certificat de naissance d’Hannah, et d’autres documents de même nature, plus ou moins importants.

Prenant son veston sur une chaise à côté du lit, il en retira un trousseau de clefs qu’il tendit à Super.

— Voici les clefs du bureau et de la boîte. Avez-vous fait de nouvelles découvertes ?

— Aucune, répondit le détective. Comment cette femme parvint à quitter cette maison et à y rentrer, tout cela pendant que Lattimer gardait ladite maison, cela dépasse mon entendement.

— Lattimer était là tout le temps ?

— Tout le temps, monsieur, affirma Super, en appuyant sur les mots.

Cardew se grattait la tête.

— Nous vous quittons, annonça le détective. Je passerai prendre l’enveloppe ce matin.

Une heure plus tard, l’auto de Ferraby déposait les deux hommes à King’s Bench Walk, devant les bureaux de l’ancien notaire.

— Je vais chercher cette enveloppe. Voulez-vous m’accompagner ?

Jim, qui connaissait la maison, conduisit Super.

Le détective introduisait la clef dans la serrure de l’épaisse porte de chêne mais il s’aperçut que celle-ci cédait à la pression de la main, et s’ouvrait.

Ils entrèrent.

Ils se trouvaient dans le couloir au bout duquel était comme le savait bien Ferraby, la bureau d’Elfa Leigh. La porte en était fermée. Mais celle du bureau de Cardew était grande ouverte.

Super s’arrêta sur le seuil, examinant silencieusement la pièce. Puis :

— On dirait que nous arrivons un peu tard, murmura-t-il.

Une petite boîte japonaise gisait sur le plancher, bien en vue, ouverte et vide. Des papiers en désordre sortaient à moitié des tiroirs ouverts du bureau de Cardew.

— Pas à dire, quelqu’un s’est promené par ici avant nous, dit encore le détective.

CHAPITRE XII

L’ONCLE DE LATTIMER

Il parcourut lentement la pièce du regard, de nouveau. Ses yeux fixèrent la cheminée. Elle était pleine de papier brûlé, qui avait été soigneusement pilé, de manière qu’aucun vestige de l’écriture ne subsistât. L’examen des papiers que contenait le bureau révéla que l’enveloppe ne s’y trouvait pas. Aucun d’eux, d’ailleurs, ne concernait Hannah Shaw.

Super ramassa la petite boîte noire marquée aux initiales H. S., et la posa sur une table. Ayant approché le tout d’une fenêtre :

— La boîte a été ouverte avec une clef, remarqua-t-il.

Agenouillé devant l’âtre, il fouilla longuement et délicatement les cendres. Après quoi il examina les fenêtres. Comme il descendait lentement un store, une feuille de papier qui avait été prise dans les plis tomba, vola un instant à travers le bureau, et se posa sur le plancher. Super se baissa et la ramassa. C’était une facture de fournisseur, acquittée.

— Voilà, monologua-t-il. Un jour de grand vent, cette facture s’envola et fut prise dans le store qu’on relevait au même moment. Voilà de la déduction… plaisanta-t-il. Si je connais bien le vieux Cardew, ce cambriolage lui sera tout aussi sensible que la mort de sa gouvernante. Perdre des papiers, pour un homme de loi, c’est le plus grand des malheurs. Et maintenant, allons mettre le commissaire du quartier au courant de ces effractions.

Jim, après avoir accompagné le détective au commissariat et déposé son témoignage, heureux d’en avoir fini, retourna chez lui. Il n’était pas question de se déshabiller. Trente heures successives de veille, de fatigue et d’émotions diverses l’avaient épuisé. Il s’allongea sur son lit et s’endormit immédiatement.

Le soleil s’était déjà couché lorsque le jeune procureur s’éveilla. Il pensa tout d’abord à Elfa Leigh. Après avoir fait une rapide toilette, il prit un taxi et se fit conduire à Cubitt Street. Elfa sortait de chez elle.

— Avez-vous vu M. Minter ? demanda-t-elle tout d’abord. Il me quitte à l’instant.

— Il vous quitte ? Mais il ne dort jamais, cet homme ! s’exclama Ferraby. Vous a-t-il mis au courant du cambriolage du bureau ?

— C’est à ce sujet même qu’il est venu me voir cet après-midi, expliqua-t-elle.

Ils gagnèrent la rue ensemble et marchèrent de conserve.

— Apparemment, reprit-elle, les cambrioleurs ne sont pas entrés dans mon bureau, car la porte en était fermée. Mais dites-moi, M. Minter vous a-t-il parlé de Big-Foot ?

Jim se demandait si Super avait parlé de sa découverte à la jeune fille, alors qu’il n’en avait soufflé mot à Cardew.

— Il voulait savoir, continua-t-elle, si j’avais jamais entendu prononcer ce nom. – Elle répondait ainsi, sans le savoir, à la question que s’était posé Jim. – Naturellement, je ne connaissais pas ce nom. Tout cela est bien terrible et mystérieux. Je ne peux encore croire que miss Shaw est morte…

Elfa se dirigeait vers Holborn, et Jim se demandait où elle se rendait à cette heure de la soirée. Elle s’arrêta au coin de Kingsway.

— Et à présent, je vais tâcher d’éclaircir un petit mystère qui me concerne, dit-elle avec un faible sourire. Il s’agit de si peu de chose que je n’ose pas solliciter votre aide.

— Moins le mystère est profond, et plus je vous serai utile ! répondit avec empressement Jim. Tout ce que je vous demande, où que nous allions, c’est de prendre un taxi avec moi. Ceci par pur égoïsme : dans l’autobus, il est interdit de fumer.

— Vous pouvez fumer sur l’impériale, répliqua-t-elle tandis que Ferraby hélait une auto.

Elle ne protesta pourtant pas davantage, et donna au chauffeur une adresse dans Edwards Square.

— Je vais voir mon locataire, expliqua-t-elle. Cela sonne bien, n’est-ce pas ? Lorsque papa mourut, il me laissa la petite maison dans laquelle nous avions vécu. Je l’ai louée, mais il arrive à présent que mon locataire devient de plus en plus nerveux, et cela à cause des œufs.

— À cause des œufs ? questionna Jim, qui ne comprenait pas.

Elle hocha la tête solennellement.

— Oui, à cause des œufs, des pommes de terre et des choux. Mais les œufs constituent le plus gros mystère, car ils sont plus fréquents. M. Lattimer, naturellement, prétend qu’il s’agit…

— Lattimer ? interrompit Jim. Un parent du sergent ?

— Son oncle. Je ne crois d’ailleurs pas qu’ils soient en excellents termes. Le sergent dit qu’il ne se rend jamais à Edwards Square parce que son oncle lui en veut de faire partie de la police.

Elle rit doucement.

— Mais je vous en prie, racontez-moi l’histoire des œufs.

— Et des pommes de terre ! insista-t-elle. Tout cela est tellement absurde ! J’avais-cru, tout d’abord, qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Les denrées en question ont fait leur apparition depuis que M. Bolderwood Lattimer habite le 178 d’Edwards Square. Il les trouve généralement sur le seuil de la porte d’entrée, le matin de fort bonne heure. De plus, en été, ces cadeaux sont régulièrement accompagnés de fleurs. La bonne de M. Lattimer, vendredi dernier, trouva un énorme tas de lilas. Tout le sommet d’un arbuste ! Et accompagné d’une botte d’asperges ! Toujours est-il que cela dure depuis trop longtemps pour être une plaisanterie ordinaire, et que mon locataire devient tout à fait furieux. Je suis content que vous m’ayez accompagnée, peut-être trouverez-vous la clef de l’énigme !

Lattimer (Bolderwood), ayant vu arriver le taxi, traversa le jardinet qui précédait la maison, et ouvrit la porte. C’était un petit homme chauve et fort replet.

— Entrez, mademoiselle Leigh, dit-il, et il s’inclina avec grâce. Monsieur, je vous salue. Vous avec reçu mon petit mot, mademoiselle ? Je regrette infiniment de vous ennuyer avec cette histoire, mais vraiment cela devient absolument intolérable.

— À quelle heure sont généralement déposés ces… présents ? s’enquit Jim tandis que le gros homme les conduisait au salon.

— Entre minuit et trois heures du matin. J’ai guetté bien des fois, espérant attraper le mauvais plaisant, et lui demander des explications faute desquelles, bien entendu, je l’aurais remis entre les mains du premier policeman venu. Mais jusqu’ici, mes… veilles sont demeurées infructueuses.

— Cela ne me semble pas extrêmement grave, monsieur Lattimer, opina Jim en souriant. Après tout, vous profitez de cette étrange générosité !

— Mais supposez que ces œufs, que ces légumes soient empoisonnés ? questionna, glacial, le locataire. J’en ai envoyé plusieurs au laboratoire municipal, et quoique rien encore n’ait été décelé, qui me dit que ce n’est pas intentionnellement que ces soi-disant cadeaux sont sains jusqu’à présent, de manière, lorsque je ne me méfierais plus, à…

— Cela me semble absolument improbable, dit Jim. Avez-vous mis la police au courant ? Je me suis laissé dire que le sergent Lattimer était votre neveu. Est-ce exact ?

Le locataire parut embarrassé.

— C’est exact, oui, mais nous ne sommes pas très bons amis. Mon neveu refusa, lorsqu’il était jeune garçon, d’accepter une place que je lui offrais dans ma maison de commerce. Cela ne lui porta point bonheur, puisqu’il en fut réduit, plus tard, à s’engager dans la police !

Le brave homme avait prononcé ces derniers mots sur un ton d’indicible mépris.

— Mais c’est une honorable profession, répliqua Jim.

— Peut-être bien, monsieur, mais ce n’est pas mon avis. On raconte de bien drôles de choses, et on ne sait pas trop que penser… quoi qu’il en soit, vous ne me ferez pas croire qu’un sergent de la police, tel que mon neveu, – et c’est de lui que je parle – reçoive des appointements tels qu’ils lui permettent de dîner au Ritz-Carlton, en compagnie de trois messieurs, dont l’un millionnaire, et de payer l’addition par-dessus le marché !

Jim était visiblement très surpris de ce qu’il venait d’apprendre. Lattimer, le sergent Lattimer, si modeste, si calme et consciencieux ? Était-ce possible ? Pourtant, l’oncle ne pouvait s’être trompé… et sur le moment Ferraby ne sut que répondre.

Ils prirent bientôt congé de M. Bolderwood Lattimer, après lui avoir promis qu’ils auraient bientôt tiré au clair ce qui le troublait si fort.

Tandis qu’ils regagnaient Bloomsbury, le silence préoccupé de Jim frappa Elfa.

— Dites-moi, monsieur Ferraby ; croyez-vous réellement que cette histoire d’œufs et de légumes soit sans importance ? Pensez-vous qu’elle ne cache rien de sinistre ?

Jim sursauta.

— Pardon ?… Oh, excusez-moi, je ne pensais pas du tout à cela. Ce qu’il nous a raconté du sergent Lattimer m’intrigue vraiment beaucoup…

— Mais pourquoi ce pauvre homme ne pourrait-il pas dîner au Ritz-Carlton ?

— Pour l’excellente raison qu’un pauvre homme ne peut pas dîner au Ritz-Carlton, répondit lentement Jim. Scotland-Yard, reprit-il après un court silence, se méfie des policiers qui ont de l’argent à jeter par les fenêtres.

CHAPITRE XIII

SUPER ENQUÊTE

Super avait le don, dévolu à tous les grands hommes, de pouvoir dormir n’importe où et n’importe quand ; et lorsqu’il eut dormi deux heures durant dans son bureau, il s’estima parfaitement dispos.

La cloche sonnait pour le service de nuit quand il appela Lattimer. Ce personnage, les paupières quelque peu gonflées, indiscutablement fatigué, répondit par un sourd grognement.

Lattimer était un jeune homme grand, bien musclé. Les jeunes femmes impressionnables le qualifiaient de « distingué », et les cheveux prématurément gris de ses tempes, son nez approximativement napoléonien, justifiaient cette qualification.

Super quand son subordonné pénétra dans le bureau, le fixa d’un œil aigu derrière son pince-nez.

— M. Ferraby vient de me téléphoner, dit le détective. Il paraît que quelqu’un bombarde votre oncle d’œufs et de lilas. Je parierais que c’est la première fois qu’on lui offre des fleurs. Quant aux œufs, ce sont sans doute de vieilles connaissances pour lui…

Super ne dit rien du dîner au Ritz-Carlton.

— J’espère, commenta Lattimer sarcastique, qu’il en a reçu quelques-uns sur le coin de sa figure. Ç’est un vieux bigot, prétentieux comme un duc et aussi humain qu’un fourneau de cuisine.

— Il semble être un brave homme, apprécia pensivement Super.

Puis, abruptement, à sa manière :

— Elson est revenu à Hill Brow à 5 h. 53 – auto couverte de boue, un phare et les deux ailes avant emboutis.

Un long silence.

— Je crois que je vais aller le voir, continua-t-il en regardant par la fenêtre. Quant à l’intelligent et actif agent que j’ai chargé de surveiller la maison, s’il avait eu autant d’idée et d’initiative qu’un moucheron, il aurait arrêté l’Américain pour excès de vitesse, ivrognerie ou quelque chose comme ça, et l’aurait amené ici. Rien de tel pour interroger un type à loisir et pour visiter tranquillement sa maison. Mais ce sont là les veilles méthodes et vous les dédaignez, vous autres jeunes…

Il soupira et se leva.

— Je fais un saut là-haut. Restez ici, au cas où un message arriverait de Pawsey. Je suis chargé de l’affaire officiellement ; on me l’a appris de Scotland Yard il y a deux heures. À l’occasion, faites gentiment comprendre à l’inspecteur-chef de Pawsey qu’il est moins que rien à cet égard désormais. Il a la tête passablement dure, mais il comprendra tout de même.

Super enfourcha sa vieille moto et prit le chemin de Hill Brow ; les terribles pétarades du moteur, une fois de plus, épouvantèrent les enfants, interrompirent les ouvriers dans leur travail et firent trembler les malades dans leur lit.

Comme il arrivait devant la propriété, le valet de chambre d’Elson ouvrit la porte.

— M. Elson vous attend, monsieur, annonça l’homme. Je vais vous montrer le chemin.

Super, étonné, monta le large escalier de chêne et parcourut un long couloir tapissé de rouge jusqu’au salon qui se trouvait à l’extrémité.

Elson était étendu sur un large divan. Le détective nota aussitôt sa barbe de deux jours, ses chaussures gaînées de boue sèche. L’expression trouble du visage n’était pas embellie par un pansement qui le couvrait d’une tempe à la mâchoire. Lorsque Super entra, l’Américain tenait un grand verre plein d’un liquide ambré. Sur un guéridon, à portée de sa main, était une bouteille de whisky, débouchée.

— Entrez, Minter, fit-il d’une voix qui tremblait. Je voulais vous voir. Qu’est-ce que cet assassinat d’Hannah Shaw ? J’ai vu cela dans les journaux de dimanche…

— Si cela se trouvait dans un journal de dimanche, répondit calmement Super, j’aimerais connaître l’auteur de l’article, étant donné que nous avons découvert le cadavre ce matin à l’aube.

— J’ai vu cela quelque part… ou bien j’en ai entendu parler… bégaya Elson ; puis, désignant une chaise : asseyez-vous, voulez-vous ? Désirez-vous boire ?

— Buveur d’eau de naissance, remercia Super en s’asseyant lentement. Et il reprit : donc, comme ce n’était pas dans les journaux de dimanche, vous avez dû en entendre parler.

— C’était dans une des dernières éditions de dimanche ; j’ai lu tout cela à Londres, affirma hargneusement Elson. Pourquoi me contredire ? Croyez-vous que je sache quoi que ce soit de cette affaire ? poursuivit-il d’un ton de méfiance.

Super secoua doucement la tête.

— Vous êtes la dernière personne que je croirais au courant de quoi que ce soit qui concerne cette affaire, monsieur Elton, protesta-t-il. À peine connaissiez-vous même la victime, sans doute ?

Elson hésita.

— Je l’ai vue chez Cardew, c’est tout.

— Peut-être, pourtant, vint-elle vous voir une fois ou deux ? insista gracieusement le détective, comme en s’excusant. Une maîtresse de maison, si elle a besoin de quelque chose, surtout à la campagne, s’adresse très naturellement aux voisins. Je parierais qu’elle vint ici une ou deux fois ?

— Oui… peut-être… une ou deux… admit Elson. Et comment tout cela est-il arrivé ?

— Elle vint donc une ou deux fois, insista Super. Il me semble bien, un jour, l’avoir vue sortir par la grande entrée. Elle venait probablement de chez-vous ? Ce souvenir se précise peu à peu dans ma mémoire.

Elson scruta soupçonneusement la figure du policier.

— Elle était venue, me demander… il hésita de nouveau, me… poser une question à-propos de… d’une affaire. C’est la seule fois que je la vis ici. Et si mes domestiques vous disent qu’elle est venue plus souvent, ce sont de damnés menteurs !

— Je n’ai pas parlé à vos serviteurs, dit Super d’un air vexé. Je ne parle jamais des affaires d’un gentleman avec ses domestiques ! Elle venait donc vous parler affaires, n’est-ce pas ? Quel genre d’affaires, à peu près ?

— Affaires privées, répondit brièvement Elson, et il avala d’un trait ce qui restait de whisky dans son verre. Où a-t-elle été tuée ? questionna-t-il.

— À Pawsey. Elle venait passer là le weekend, et… elle fut assassinée.

— Comment a-t-elle été tuée ?

— Il me semble qu’on s’est servi d’une arme à feu… hésita le détective. La tête levée, il regarda le plafond, comme cherchant à se souvenir de détails qu’il n’aurait appris que par le plus grand hasard. Oui, oui, elle a été tuée par une balle.

— À Beach-Cottage ? demanda vivement l’autre.

— Dans une sorte de bungalow, concéda Super ; une sorte de maison de campagne appartenant à M. Cardew. Vous la connaissez ?

Elson passa sa langue sur ses lèvres sèches.

— Oui, je la connais, reconnut-il. Puis, à la surprise du policier, il bondit sur ses pieds, et brandissant son poing dans la direction de la fenêtre, il hurla :

— Enfer et damnation ! si seulement j’avais su…

Il s’arrêta soudain, comme subitement, conscient de la présence de Super.

— Oui, je parie que si vous aviez été au courant, cela se serait passé autrement, approuva sympathiquement le détective. Mais si vous aviez su quoi ?

— Rien, répliqua brusquement Elson. Regardez ma main.

Sa grande main, qu’il tendit vers Super, tremblait comme une feuille.

— Cela me rend fou, comprenez-vous ? Tuée ! Abattue comme un chien enragé !

Il arpenta fiévreusement la pièce. Ses mains s’ouvraient et se refermaient convulsivement.

— Si j’avais su ! répéta-t-il sauvagement.

— Où étiez-vous la nuit dernière ? demanda doucement Super.

— Moi ? L’Américain regarda le détective. Je ne sais pas. Je crois que j’étais ivre. Cela m’arrive. J’ai dormi quelque part… était-ce à Oxford ? Il y avait beaucoup d’étudiants en casquette… oui, cela devait être Oxford.

— Pourquoi êtes-vous allé à Oxford ?

— Je n’en sais rien… comme ça… pour aller quelque part. Dieu ! Ce que je peux détester ce pays ! Je donnerais mes mains, mes deux mains – il les secoua devant Super – et les trois quarts de mon argent pour retourner à Saint-Paul !

— Pourquoi n’y retournez-vous pas ? demanda tranquillement le policier.

— Parce que je ne veux pas, tranche sèchement l’Américain.

Super se grattait le menton.

— À quel hôtel avez-vous bien pu descendre à Oxford ?

Elson se campa devant lui, les poings sur les hanches.

— Qu’est-ce que vous pensez ? questionna-t-il d’une voix rauque. Mais dites-le donc ? Vous croyez que je sais quelque chose du meurtre ? Je vous dis que j’étais à Oxford, à moins que ce ne soit à Cambridge. Je perdis mon chemin et arrivai près d’un champ de courses, je crois…

— Le champ de courses de Newmarket, précisa Super. Vous étiez donc bien à Cambridge.

— Appelez-ça Cambridge si vous voulez.

— Vous êtes descendu dans un hôtel de premier ordre, et vous avez donné votre nom, monsieur Elston, n’est-ce pas ?

— Peut-être bien. Je ne me le rappelle pas. Comment fut-elle tuée ? Racontez-moi cela. Qui la trouva ? Qui trouva le corps ?

— Moi, M. Cardew et le sergent Lattimer, répondit Saper, et il vit Elson chanceler.

— Était-elle morte lorsque vous…

Super hocha la tête affirmativement.

Elson recommença de marcher de long en large. Après quelques minutes il parut légèrement calmé.

— Je ne sais rien de tout cela, dit-il. Hannah Shaw, un jour, vint me demander un conseil. Je la conseillai du mieux que je pu. Un homme voulait l’épouser, ou bien c’était elle qui voulait se marier. Je ne sais même pas qui était cet homme, mais je crois qu’elle l’avait rencontré au cours d’une de ses promenades dans sa Ford.

— Ah, vraiment ? fit Super poliment. Au cours d’une de ses promenades ? C’est très curieux ; ayant réfléchi à tout cela, figurez-vous que j’en étais justement arrivé à cette hypothèse d’une rencontre au cours d’une de ses promenades en auto.

— Alors, vous êtes au courant ? demanda vivement l’autre.

— Un petit peu seulement.

Le détective se leva.

— Eh bien, je vais vous laisser. Vous avez un beau jardin. Presque aussi beau que celui de M. Cardew.

Heureux d’en avoir fini avec cette conversation désagréable, Elson marcha vers la fenêtre.

— Oui, j’aime bien mon jardin. Mais il y a des gens – des gens de la ville, probablement, – qui me volent des fleurs. Regardez l’autre nuit, quelqu’un m’a volé tout le sommet de ce lilas.

Elson montrait l’arbuste du doigt. Super ne regarda pas. Il réfléchissait. Intensément.

— Tout le sommet du lilas, murmura-t-il pourtant. Drôle d’idée, oui…

Le détective parti, Elson rentra chez lui, se déshabilla, prit un bain et se rasa. Ensuite il mangea légèrement – lui qui mangeait comme quatre à l’ordinaire – et passa la dernière heure du jour finissant à errer dans le jardin, les mains dans les poches et le menton sur la poitrine.

La demie de neuf heures sonnait lorsque ayant descendu la pente du jardin et traversé une grande roseraie, il s’arrêta devant une petite porte pratiquée dans le mur qui entourait la propriété.

Il ouvrit la porte sans bruit, livrant passage au sergent Lattimer. Celui-ci, quand la porte eut été refermée, questionna rudement :

— Pourquoi diable avez-vous parlé à Super de ce lilas ?

— Chut ! grogna Elson. Allons boire un verre. Passons par ici. Les domestiques ne nous verront pas.

CHAPITRE XIV

THÉORIES ET DÉDUCTIONS

Le colonel Langley, directeur de la police judiciaire, entra dans le bureau de Jim.

Super n’appelait jamais le colonel autrement que « le directeur au long nez », faisant suivre cette appellation de commentaires plus ou moins violents selon le cas. Quant au colonel, il ne parlait jamais du célèbre détective qu’avec respect et admiration. Car la haine qui poursuivait Super à travers les bureaux de l’état-major (c’était sa propre expression) était surtout imaginaire.

— Quelle veine il a, ce diable de Super ! s’exclama Langley. Il tombe sur les enquêtes intéressantes comme une mouche dans du lait. Et moi qui le croyais gâteux depuis qu’il avait demandé à être envoyé à la division « I » !

— Super m’a toujours laissé entendre qu’il avait été exilé là-bas, remarqua Jim.

— Super est un menteur, répondit posément Langley. Personne ne désire, ni n’oserait exiler Super. À côté de cela, nous étions joliment contents le jour qu’il nous quitta. Vivre avec lui, c’est vivre sur une poudrière. Mais c’est là sa pose : la relégation, l’exil. C’est lui qui demanda à partir, emmenant Lattimer avec lui.

Ferraby n’avait pas à parler de Lattimer au directeur de la police judiciaire. Il avait parlé de lui à Super, et c’était suffisant. Mais il ne put résister – et c’était bien humain – au désir qu’il avait de savoir quelque chose des antécédents du sergent.

— Je sais très peu de choses de lui, répondit le colonel. Il a fait de bonnes études et vient d’une famille très respectable.

Cependant la personnalité de Lattimer n’intéressait pas Langley outre mesure, et dès lors il aborda directement ce qui motivait son entrevue avec Ferraby.

— Super me dit que vous étiez à Pawsey peu après que le meurtre a été commis ? Nous avons eu une conférence à Scotland-Yard hier soir, et je dois reconnaître que nous sommes diantrement embarrassés, commença-t-il. Les empreintes de ce pied gigantesque ne sont pas ce qui nous gêne le moins, étant donné qu’elles vont uniquement dans la direction du cottage. Super les a d’ailleurs photographiées. Et maintenant, si vous voulez bien, je vais énumérer les faits. Si je me trompe, vous m’interromprez :

Beach-Cottage quand vous y arrivâtes, samedi avant minuit, était fermé. Lattimer, posté là depuis plusieurs heures, avait soigneusement examiné la maison et confirmé que la porte était doublement fermée, c’est-à-dire à clef d’abord, puis cadenassée. La porte de derrière était verrouillée de l’intérieur. Les fenêtres étaient fermées, et les volets barrés. On ne pouvait donc entrer ni par les portes ni par les fenêtres. La cheminée est beaucoup trop étroite pour donner passage à un être humain, fût-ce un enfant.

Miss Shaw arrive peu avant minuit dans sa vieille Ford. Elle ouvre le cadenas, la serrure, et entre, fermant la porte derrière elle. Un quart d’heure plus tard environ, miss Shaw sort referme, et repart.

Maintenant écoutez-moi bien, Ferraby. Si miss Shaw était déjà venue au cottage dans la journée, mais accompagnée, elle aurait pu laisser son compagnon dans la maison. Or, l’enquête démontre que la maison était vide lors de l’arrivée de Lattimer. Une patrouille de police visite tous les soirs les propriétés isolées du pays. Le chef de la patrouille, sur toutes les portes des maisons inhabitées, appose des scellés noirs, minuscules, invisibles pour qui n’est pas au courant, appelés « témoins ». Si le chef de patrouille constate un soir que les scellés sont brisés, il sait immédiatement que le local a reçu un ou plusieurs visiteurs. Samedi soir, lors de l’arrivée de Lattimer, les « témoins » étaient intacts.

— Ceci, observa Ferraby, détruit ma théorie, selon laquelle le meurtrier était déjà caché dans le bungalow.

— Exactement, approuva Langley. Mais je continue. Miss Shaw sort du cottage, part dans sa voiture et disparaît. La Ford, plus tard, est retrouvée en haut de la falaise ; le manteau et le chapeau de la victime sont découverts par un policeman, pendus à un arbuste.

— Quand cela ? demanda Jim surpris.

— Ce matin ; je l’ai appris quelques secondes avant de quitter Scotland Yard. Notre théorie actuelle est la suivante : miss Shaw devait rencontrer un homme à Beach-Cottage, mais elle découvre qu’elle est observée, – soit qu’elle ait aperçu votre auto garée dans la carrière, soit qu’elle ait tout simplement vu l’un de vous. De manière à vous donner le change et à vous éloigner, – j’entends vous, Super et Lattimer, – elle monte en haut de la falaise avec sa Ford, et en redescend à pied par un sentier. Il est possible qu’elle ait rencontré l’homme à l’endroit où elle a laissé son auto, et qu’il l’ait accompagnée à ce moment.

— Pourquoi aurait-elle quitté son manteau et son chapeau ? questionna Jim.

— Ces deux objets sont de couleur claire ; elle passait inaperçue dans sa seule robe noire…

Jim secoua la tête.

— Vous semblez oublier, colonel, que la maison, pendant ce temps-là, était gardée par Lattimer ?

— Je le sais. Mais Lattimer fut déposé par vous à Pawsey, qui est à quelque distance de la plage, et ne parvint au cottage qu’une demi-heure plus tard. Il le déclare lui-même. Miss Shaw avait donc tout le temps de regagner le bungalow avec son compagnon. C’est une explication bien simple, mais les plus compliquées ne sont pas toujours les meilleures. J’ai exposé ma théorie à Super, au téléphone, et encore que je me sois conduit avec toute la courtoisie désirable, je sentais qu’il était sur le point d’exploser. Il dit qu’Hannah n’aurait pas eu le temps d’effectuer le parcours du haut de la falaise au cottage avant le retour de Lattimer. Il trouve cette suggestion ridicule.

Qui était l’assassin ? Qui est Big-Foot, qui menaça cette pauvre femme ? Nous arrivons maintenant à un événement dont je crois que vous avez été témoin. Je veux parler du dîner chez Cardew la nuit précédente. Super dit qu’il aperçut un chemineau debout dans l’ombre des arbustes, près de la fenêtre, lequel chemineau était armé d’un revolver, et qu’il l’entendit chanter la traduction qu’a faite Byron d’une célèbre chanson espagnole : Ay de mi Alhama. Quant à la description de cet homme par Super, elle coïncide exactement avec celle d’un chemineau aperçu dans les environs de la falaise. De plus, Super, après le meurtre, entendit chanter le même air tout près de « Beach-Cottage ». Il nous faut à tout prix nous emparer de ce vagabond. Vous êtes d’accord ?

— Et Super ? demanda prudemment Ferraby ; car pour ce qui était de lui-même, il approuvait pleinement la théorie de Langley.

— Super ? Non. Mais comment voudriez-vous que Super soit du même avis que le quartier général ? Apparemment, il suit une autre trace. Il nous a téléphoné la nuit dernière pour demander expressément qu’une enquête soit faite à Cambridge et auprès de la police de cette ville. Il s’agissait de savoir si un certain Elson avait couché là-bas la nuit du meurtre. Cela, c’est du Super tout pur. Selon lui, cet Elson avait des accointances avec la victime. Ce qui pouvait l’amener à croire qu’un millionnaire américain s’était amusé à assassiner une inoffensive gouvernante, il ne me l’a pas confié. Il a dû envoyer Lattimer enquêter également ; un de mes inspecteurs a vu ce dernier se diriger vers Cambridge ce matin…

Plus tard dans l’après-midi, Jim Ferraby fut avisé que le sergent Lattimer demandait à le voir.

— Faites-le entrer, dit-il, tout d’abord surpris. Puis il pensa que Super lui envoyait un message.

Le sergent entra.

— J’ai pensé, monsieur Ferraby, qu’il vous intéresserait peut-être de savoir que l’alibi d’Elson a été reconnu valable.

— Je ne savais même pas qu’Elson fût suspect, répondit Jim en souriant.

— Eh bien, d’une certaine façon… il l’était, hésita Lattimer. Quand Super a une idée dans la tête, il l’a bien. On ne connaissait pas l’emploi du temps d’Elson entre samedi après-midi et dimanche soir. Il semble qu’il s’est enivré et qu’il a passé la nuit à Cambridge. Son nom ne figure sur aucun des registres d’hôtel, mais j’ai trouvé un garagiste qui se souvient de l’auto. Quant à Elson, il a probablement dormi chez des particuliers.

— Ce n’est pas tout ce qu’il y a de mieux comme alibi, sergent, qu’en dites-vous ? ironisa Jim. Lattimer demeura impassible.

— Je pense qu’il satisfera le superintendant, répondit-il froidement. Mais sentant qu’il parlait sur un ton inutilement agressif, il continua : je n’ai pas vu un lit depuis vendredi soir… on dirait vraiment que le chef, lui, n’a pas besoin de dormir. Il était debout avant l’aurore ce matin.

— Avez-vous fait de nouvelles découvertes à Pawsey ?

Lattimer secoua la tête.

— Je crois qu’il n’y a plus rien à découvrir, dit-il. Avez-vous su que nous avions trouvé le manteau et le chapeau ? Ils étaient pendus à un arbuste, dans un des endroits les plus escarpés de la falaise. Ce fut un coup pour Super, qui pensait les trouver ailleurs.

— Et où donc ? demanda Jim.

— Je ne sais pas exactement. Le sait-il lui-même ?

— Lattimer, combien de temps mîtes-vous à regagner le cottage après que nous vous avons laissé à Pawsey ?

— Vous voulez dire la nuit du meurtre ? Environ un quart d’heure. Super dit qu’Hannah Shaw n’aurait pas eu le temps de retourner à Beach-Cottage durant cet intervalle. Pour moi, il me semble qu’elle aurait eu grandement le temps. Mais il est bien superflu de proposer des théories à Super et de lui soumettre des hypothèses : c’est un réaliste ! Lorsque j’ai eu le malheur de lui suggérer qu’un abri de contrebandiers avait peut-être précédé le bungalow à l’endroit où il est bâti, et qu’il pourrait exister sous la maison, sinon des souterrains, au moins une cave, j’ai bien cru qu’il allait éclater de fureur. Non, il ne veut pas entendre parler de théories. Et, naturellement, il a raison.

— Pourquoi « naturellement » ?

Lattimer fixa étrangement Ferraby ; il y avait une imperceptible lueur amusée dans ses yeux.

— Parce que Super sait, articula presque sèchement le sergent. Personne ne sait mieux que Super comment ce meurtre fut commis… ou pourquoi !

Et Jim n’était pas encore revenu de son ébahissement, que Lattimer avait disparu.

CHAPITRE XV

LE HOME D’ELFA LEIGH

Lorsqu’elle avait quitté, pour toujours sans doute, la petite maison d’Edwards Square, Elfa Leigh avait emporté avec elle tous ses souvenirs intimes, tout ce qui lui rappelait son père. Ils avaient été de bons, de vrais amis, cette enfant sans mère et cet homme rêveur et doux. Quand Elfa, un matin, reçut de l’Amirauté britannique une courte lettre où il lui était dit que le paquebot Américain Lenglan avait été torpillé au sud de l’Irlande et avait sombré corps et bien, elle demeura incrédule, encore qu’anéantie. Elle ne pouvait concevoir la mort.

John Kenneth Leigh revenait de Washington où il avait été rappelé par ses chefs quelques mois auparavant. Il était officier de liaison entre les trésoreries anglaise et américaine depuis le début de la guerre, et avait largement collaboré à l’édification des contrats financiers qui furent passés entre les deux nations. Quand les États-Unis entrèrent en guerre, il avait continué d’effectuer cette liaison, devenue maintenant plus périlleuse que jamais, et sa fille l’avait vu rarement depuis lors. La vie de John Leigh se passait presque uniquement sur mer. Il avait déjà frôlé la mort maintes fois, lorsque survint le désastre. Elfa entreprit sa nouvelle existence avec un magnifique courage. Elle quitta la maison paternelle et loua un petit appartement de trois pièces au sixième étage du numéro 75 de Cubitt Street.

Elle possédait quelques vagues parents aux États-Unis, mais elle avait préféré rester à Londres, tout plein pour elle des souvenirs de son père chéri.

Les murs de son charmant salon était littéralement couverts de gravures du meilleur goût et d’aquarelles que son père aimait à collectionner de son vivant. Le vieux fauteuil qu’il préférait était à la place d’honneur, près de la fenêtre ; son râtelier à pipes était accroché au mur, sous son épée – il avait servi dans la cavalerie américaine – toujours étincelante.

Elfa avait peu de relations. Elle ne connaissait pas de femmes, et peu d’hommes. Aussi bien n’encourageait-elle point les visiteurs. Super seul, à cet égard, était privilégié, et lorsque la propriétaire de la jeune fille, le lundi après-midi, lui montra la carte du détective, elle le fit aussitôt prier de monter.

Super gravit lentement les six étages, entra dans le salon, son chapeau à la main, et, sur son visage, cette grimace qui voulait être un sourire, et qui terrifiait si fort les non-initiés.

— Je me fais vieux, dit-il en déposant son chapeau sur le piano. Je me souviens du temps que j’aurais monté ces six étages en douze bonds.

Elle n’arrivait pas à deviner, d’après l’attitude de Super, et ses propos, s’il venait lui apprendre quelque chose, ou bien s’il voulait la questionner encore au sujet de Big-Foot. La manière qu’il avait de faire précéder les conversations importantes de préliminaires banals et vagues devait participer, pensait-elle, d’un système raisonné d’interrogation. En quoi elle ne se trompait pas.

— Vous avez un bien joli salon, mademoiselle Leigh, et particulièrement confortable. Si vous me disiez de m’asseoir, j’obéirais, mais si vous me disiez : « Minter, vous pouvez fumer », je n’oserais pas le faire, car le genre de tabac que je fume…

— Vous pouvez aussi bien fumer que vous asseoir, s’esclaffa-t-elle. Les fenêtres sont ouvertes, et du reste j’aime l’odeur du tabac quel qu’il soit.

— Oui, mais pour ce qui est de ceci, on ne sait pas exactement ce que c’est. Certains assurent que c’est en effet du tabac, mais d’autres soutiennent que non, expliqua le détective en bourrant sa pipe. Vous jouez donc du piano, mademoiselle Leigh ?

— Quelquefois, oui, répondit-elle amusée.

— Pas de bonne éducation sans piano, énonça gravement Super. La plupart des gens ne savent jouer que du gramophone. Êtes-vous complètement remise de cette mauvaise nuit d’avant-hier ?

— Oh oui ; ce n’est plus qu’un triste souvenir.

— Quant à moi, si j’étais resté cinq heures sous la pluie, couché dans la boue de cette falaise, je crois bien que je n’en serais jamais revenu, dit Super. Mais vous, jeune comme vous êtes, cela ne vous aura laissé qu’un peu de rhumatisme.

— Même pas de rhumatisme, répliqua Elfa en souriant.

— Je vois que vous avez aussi de beaux livres.

Il feuilleta quelques-uns des volumes qui garnissaient la bibliothèque.

— Vous n’en avez pas qui traitent de l’anthropologie ? Ou de la psychologie ? Je n’en vois aucun qui parle de crimes, plaisanta le policier.

— Les crimes ne m’intéressent guère, déclara la jeune fille. Tous ces livres appartenaient à mon père.

Super tournait lentement les pages d’un livre qu’il venait de tirer du rayon. Il le remit en place, puis :

— Il fut tué pendant la guerre. Je l’avais rencontré une fois.

— Mon père ? demanda-t-elle vivement.

— Oui. Un employé qui travaillait dans le même service que lui, avait volé de l’argent pour jouer aux courses, et je fus chargé de l’enquête. Il me parut être un homme tout à fait bien. Je parle de votre père.

— C’était le meilleur homme du monde, dit calmement Elfa.

Et le détective hocha la tête approbativement.

— M. Cardew est-il allé à son bureau aujourd’hui ? questionna-t-il.

— Non. Il m’a téléphoné ce matin. Il est de retour à Barley Stack. Je pense qu’il est remis, maintenant, du choc provoqué chez lui par la mort de sa gouvernante, car la bonne m’a dit qu’il travaillait beaucoup.

— Théories et déductions, commenta mélancoliquement le policier ; voilà son travail. Il élabore des théories, il induit, il déduit… J’ai fait un saut chez lui ce matin, et il était là, dans son bureau, entouré d’ouvrages d’anthropologie, de sociologie, de logique, et le reste. Il avait un plan du Cottage et le mesurait avec des compas, des mètres à ruban. Il a trouvé, par exemple, qu’il y avait sept mètres quatre-vingt-dix de la porte d’entrée à la cuisine. Il avait aussi un tableau des marées de l’année… mais il n’avait pas de microscope, et cela m’a déçu. Pas davantage de tubes à essai ou autres trucs pour la chimie ; peut-être sortit-il tout cela après mon départ. J’ai emporté le plan du bungalow ; il n’en a pas besoin. Il a toutes les distances en mètres et centimètres, et un échantillon du sable de la plage. Nous saurons sûrement le nom de l’assassin ce soir.

En dépit de la tristesse du sujet, Elfa ne put s’empêcher de rire doucement.

— Vous ne croyez pas à la méthode déductive, monsieur Minter ?

— Appelez-moi Super, je vous en prie, supplia le vieux policier. Vous vous trompez, mademoiselle, je crois à la science. Elle est le plus souvent totalement négligée par la police, et c’est un grand tort. Elle avait acheté ce chapeau chez Astor’s, dans High Street, à Kensington. Elle voulait ce chapeau-là et pas un autre, malgré qu’il datât d’un an. Étrange, cette femme qui désirait un chapeau qui n’était plus à la mode.

La transition d’un sujet à l’autre avait été tellement rapide que la jeune fille en restait toute déconcertée. Qu’est-ce que cette histoire de chapeau avait à faire avec la science ?

— Ah ! s’exclama-t-elle enfin, vous parlez de miss Shaw ? Et quel genre de chapeau était-ce ?

— Un grand chapeau de paille jaune avec une voilette qui en faisait le tour complet ; vous savez bien, cette sorte de chapeau qui cache entièrement le visage ? Elle l’acheta samedi, juste avant la fermeture du magasin, et il ne lui allait pas ; la vendeuse, du reste, le lui avait dit.

Super se retourna vers la bibliothèque et examina plusieurs livres, se contentant d’y jeter un coup d’œil rapide.

— Encore des œufs et des pommes de terre ? demanda-t-il soudain.

— Vous voulez dire à Edwards Square ? Non. Je n’ai pas de nouvelle de M. Bolderwood Lattimer.

— Vous aimez les fleurs, mademoiselle Leigh ?

— Infiniment.

Super se gratta le menton.

— Qui ne les aime pas, observa-t-il. Les fleurs me rendent plus sentimental que n’importe quoi. J’ai un album plein de poèmes qui furent inspirés par des fleurs. Il est étrange qui personne n’ait écrit un poème sur le lilas.

Malicieusement, elle le regarda.

— Monsieur Minter, vous prenez bien des détours pour arriver à me parler des fleurs trouvées à Edwards Square. J’écrirais volontiers un poème sur le lilas si j’étais capable d’écrire un poème en général. C’est ma fleur favorite.

— La mienne est la tulipe, murmura Super.

Elfa quitta la pièce pour commander du thé. Lorsqu’elle revint, le détective feuilletait à nouveau un livre.

— Vous aimez beaucoup les livres ?

— J’aime les livres, avoua-t-il. Puis il lut, sur une page de garde : « J. K. L. ». Ce sont les initiales de votre père ?

— Oui : John Kenneth Leigh.

— Un homme très bien, opina le détective, pensif. Et certainement pas un homme à se faire des ennemis.

— Il n’en avait pas un seul au monde, affirma-t-elle. Tout le monde l’adorait.

Super émit un grognement bizarre.

— Voilà quelque chose, déclara-t-il, qu’on ne dira jamais de moi…

— Je suis sûre que vous êtes beaucoup plus populaire que vous ne voulez le dire, protesta-t-elle en versant le thé. Vous ne parviendrez pas à me faire croire que vous êtes détesté !

— Je ne le suis pas, mais cela viendra, assura Super d’un air sombre. Croyez-moi, mademoiselle Leigh, je suis sur le bon chemin pour devenir un des détectives les plus impopulaires de toute la police. Et cela bientôt.

CHAPITRE XVI

UN PETIT DÎNER

Super, quand il quitta la jeune fille, lui dit qu’il regagnait son poste, ou autrement dit, la station de la division « I ». Il se permettait ainsi, parfois, des petits mensonges qu’il jugeait d’ailleurs parfaitement justifiés, ou même utiles.

Son véritable objectif était le Fregetti’s. Cet établissement, quoique se trouvant à l’extrémité de Portland Street, c’est-à-dire dans un quartier peu élégant, n’a rien à envier du Ritz-Carlton ou de tout autre endroit de ce genre sous le rapport de la qualité de ses clients ; son restaurant, en effet, est considéré comme le meilleur de Londres.

Super choisit une place, et attendit. Autos après autos s’arrêtaient devant le Fregetti’s, et déposaient maintes belles dames accompagnées de maints respectables gentlemen. Le quart après neuf heures sonnait lorsque descendirent d’un taxi les deux hommes qu’attendait le détective. Le taxi réglé, ils pénétrèrent dans le restaurant.

Le premier était Elson, en jaquette, et coiffé d’un haute-forme étincelant qu’il portait rejeté en arrière. Il était suivi d’un personnage plus élégant et beaucoup plus à l’aise dans son smoking bien coupé.

Super émit un petit grognement de satisfaction.

— Vous n’avez pas l’air de vous embêter, Lattimer, soliloqua-t-il. Vous me semblez singulièrement fringant, pour un homme si fatigué…

Les deux hommes s’assirent. La demi-obscurité qui régnait dans la salle où de petites lampes à abat-jour rouge n’éclairaient que les tables sur lesquelles elles étaient posées, conférant ainsi au restaurant une atmosphère de luxueuse intimité, ne laissa pas de plaire à l’Américain, qui haïssait la lumière aussi bien que la compagnie.

— Où avez-vous laissé ce vieux fou ? questionna Elson.

— Super ? Oh, il est quelque part dans Londres, répondit Lattimer en allumant la cigarette qu’il venait d’extraire d’un étui en or.

— Et maintenant, que me voulez-vous ? demanda Elson en se renversant dans sa chaise.

— Je veux encore cinq cents livres, répliqua froidement le sergent.

— En dollars, ce n’est pas le diable, jugea l’autre, mais en livres, nom d’un chien ! Et les cent livres que je vous ai données il y a quinze jours, qu’en avez-vous fait ?

— Les cent livres que vous m’avez prêtées, corrigea soigneusement Lattimer, et desquelles je vous ai donné un reçu. Ce que j’en ai fait ne regarde personne. Il m’en faut cinq cents maintenant.

Les traits d’Elson s’assombrirent de colère.

— Croyez-vous, scanda-t-il à voix basse, que ce petit jeu va durer infiniment ? Si j’allais raconter au vieux que vous…

— Vous ne le feriez pas, répondit doucement Lattimer. Je vous ai épargné un tas d’ennuis, et j’aurai encore l’occasion de le faire. Il est d’ailleurs en mon pouvoir de vous sortir de n’importe quel pétrin ; à moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse d’un meurtre.

— Pourquoi me parlez-vous de meurtre ? s’écria Elson après avoir haussé les épaules.

Des dîneurs, à une table voisine, tournèrent la tête dans la direction de l’Américain. Il baissa la voix :

— Je vais vous donner les cinq cents livres. Non pas que je vous craigne, car vous ne pouvez rien contre moi, mais parce que cela me plaît, simplement. Je n’ai pas peur de la police…

— Rappelez-vous qu’il y a aussi une police à Saint-Paul, interrompit l’autre avec un ricanement. Vous êtes recherché par elle pour vol à main armée. Vous avez déjà purgé deux condamnations aux États-Unis ; et quant à cette fois-ci, pour peu que vous soyez extradé, c’est encore la prison qui vous attend. À part cela, conclut le sergent en souriant, je ne peux rien contre vous.

— Maître chanteur, siffla Elson entre ses dents.

— Imbécile, répliqua Lattimer qui semblait de fort bonne humeur. Écoutez-moi bien, Elson, ou Alstein, ou ce que vous voudrez… ; je peux vous rendre de grands services, et j’ai idée que l’occasion s’en présentera bientôt. Rappelez-vous que ce n’est pas ce que je sais de vous qui compte, mais bien ce qui se passe dans la cervelle de Super.

— Est-il au courant de ces histoires de Saint-Paul ?

— Ça m’est égal, répondit froidement le sergent. Ces histoires, comme vous dites, ne suffiraient pas à entraîner votre extradition…

— Comment ? s’exclama le millionnaire, confondu. Mais vous me disiez il y a deux minutes que…

— C’est à présent que je vous dis la vérité. Aussi longtemps que vous resterez en Angleterre, vous ne courrez aucun danger. Inutile de faire une si laide grimace ; je n’ai su cela qu’aujourd’hui. Se penchant sur la table, il baissa la voix : Elson, il va y avoir du vilain au sujet d’Hannah Shaw. Super m’a envoyé à Cambridge pour vérifier votre alibi. Je lui ai raconté que j’avais trouvé le garage où vous aviez remisé votre voiture ; quant au garage, je ne l’ai jamais trouvé. Vous n’étiez pas allé à Cambridge ?

Elson, mal à l’aise, fit un mouvement.

— Comment saurais-je où j’étais ? Ne vous ai-je pas dit que j’étais complètement ivre ? Je crois avoir été quelque part près d’un collège. C’est tout.

Le regard perçant du sergent Lattimer ne quittait pas l’homme.

— Allons, Elson, insista-t-il doucement ; dites ce que vous avez à dire !

L’autre secoua la tête.

— Je n’ai rien à dire, gronda-t-il. Qu’est-ce qui vous prend ? Puisque vous savez tout, pourquoi me questionnez-vous ?

— Qui a tué Hannah Shaw ?

Voyant qu’il ne tirerait plus un mot de l’Américain :

— Commandez une autre bouteille, lui dit-il, et parlons d’autre chose.

Il était minuit passé lorsque Elson regagna Brow Hill. Très ivre, il ne parvint qu’après plusieurs essais inutiles à ouvrir la porte de la maison. Il monta l’escalier en heurtant tantôt le mur et tantôt la rampe. Réussissant après bien des efforts et des recherches à trouver le grand divan du salon, il tomba dessus plutôt qu’il ne s’y allongea, et s’endormit instantanément. Ce fut l’une des pointes de son col dur qui, plus tard, le ramena à un état de demi-conscience. À moitié réveillé, il se leva. Sa tête tournait, et ses jambes étaient si faibles qu’elles pouvaient à peine supporter le poids de son corps.

Tout ensommeillé, il tenta à plusieurs reprise de retirer son col, mais, y renonçant, l’arracha. Ensuite il éteignit l’électricité ; il pensait que la lumière l’empêcherait de dormir. La blême et fantomatique clarté qui, venant du jardin, succéda au brillant éclat des lampes, lui rendit quelque lucidité. Il retourna au divan, se confectionna un brandy-soda qu’il avala d’une seule gorgée, et s’endormit brusquement.

Il faisait presque jour lorsqu’il s’éveilla. Il avait chaud. Il ouvrit une fenêtre et, penché, aspira profondément l’air pur et doux de l’aube. Ce fut alors qu’il aperçut quelqu’un qui, presque au-dessous de lui, longeait un parterre et, se baissant de temps à autre, cueillait une fleur qu’il avait choisie. Il avait déjà de cette manière constitué un gros bouquet.

— Hé, là-bas ! cria Elson. Qu’est-ce que vous faites ici ?

L’homme se retourna. Il ne faisait pas encore assez clair pour que l’Américain pût distinguer son visage.

— Que faites-vous là ? grogna-t-il furieux.

L’intrus, qui n’avait pas répondu, franchit le parterre d’un bond et s’enfuit.

— Toi, je t’aurai ! hurla Elson hors de lui.

Mais alors, de l’épais fourré du bois voisin où s’était réfugié l’homme au bouquet, vinrent les paroles d’une chanson.

 

Le roi des Maures sur son cheval galope

À travers la ville royale de Grenade…

Ay de mi Alhama…

 

Elson, soudain blême, demeura immobile. Ses mains étaient crispées sur le rebord de la fenêtre et ses yeux égarés, hagards, regardaient fixement le fond du jardin.

— … Ay de mi Alhama…

Le refrain s’évanouissait au loin, mais Elson n’entendait plus. Loque tremblante, effondré par terre, il balbutiait des blasphèmes et des supplications, il frissonnait de terreur, car il avait entendu la voix d’un mort.

Mais il y avait quelqu’un là, dans l’ombre même de la maison, que la chanson semblait au contraire avoir galvanisé.

Super, car c’était lui, courut à la route et sauta sur sa motocyclette, dont les explosions, pareilles à des coups de canon, réveillaient bientôt les échos endormis de la campagne environnante.

Le chemineau, se voyant poursuivi, traversa un champ en courant et plongea dans un épais taillis. Il tenait toujours le bouquet. Comme le détective gagnait du terrain sur lui, il s’efforça d’effectuer des zigzags, sauta un large fossé et s’engagea dans une prairie. Il ignorait qu’elle était traversée par un chemin maraîcher, et l’apprit trop tard ; c’est-à-dire dans le moment même que Super, sautant de sa machine, le saisissait à bras-le-corps et le renversait sur l’herbe.

— Soyons sages, l’ami ! conseilla le policier.

Le chemineau le regarda avec un singulier sourire sur sa figure barbue.

— Je crains de vous avoir causé bien du tourment, murmura-t-il faiblement.

Son langage et son accent étaient ceux d’un Américain cultivé, dont Super ne parut point surpris.

— Aucun tourment, répliqua-t-il gaiement. Vous pouvez vous tenir debout ?

Le chemineau se dressa péniblement sur ses jambes qui tremblaient.

— Je crois que vous ferez bien de m’accompagner à la station de police et de prendre quelque nourriture, opina doucement Super, et l’autre obéit sans hésitation.

Comme ils marchaient lentement dans la direction de la ville, le détective exposa sa satisfaction intérieure avec loquacité :

— Il y a une semaine de cela, je vous aurais probablement maltraité, je l’avoue. Je pensais que vous étiez un sale type.

— Je ne suis pas du tout un sale type, répondit simplement l’homme.

— J’en suis persuadé, dit Super. Parfaitement, monsieur ! Je me suis beaucoup occupé de vous. J’ai édifié un tas de théories à votre sujet, et je suis certain, à présent, de savoir qui vous êtes. Je sais même votre nom.

Le chemineau sourit.

— Des noms, dit-il, j’en ai tant, je voudrais bien savoir quel est le bon.

— Eh bien je vais vous le dire, moi, répliqua Super. Au nom de la logique, de mes théories et de mes déductions, je vous déclare que vous êtes John Kenneth Leigh, du Trésor des États-Unis !

CHAPITRE XVII

UN ATTENTAT

Gordon Cardew posa son compas sur la table, retira son pince-nez, et, la bouche ouverte, regarda son visiteur. Super, ayant produit la sensation qu’il désirait, ne voulut pas intriguer plus longtemps l’ancien notaire.

— Mais j’avais cru comprendre que le père de cette enfant avait été tué à la guerre ?

— Il est vivant, répéta le détective. Il est actuellement dans une clinique, où on le soigne.

Les yeux de Cardew allaient du visage de Super aux papiers étalés sur la table, comme s’il se fût demandé si cette nouvelle était assez extraordinaire pour justifier une interruption dans son travail.

— J’en suis fort heureux, dit-il enfin, fort heureux.

— C’est lui sans aucun doute, continua Super, que nous entendîmes chanter la nuit du crime. Je me disais qu’il devait habiter un des trous de la falaise, et y accéder au moyen d’une échelle qu’il y rentrait après s’en être servi. Cette hypothèse confirmée par ses propres dires…

— Le chemineau ? s’exclama Cardew. Pas celui qui était dans mon jardin le soir du dîner ?

Super hocha la tête affirmativement.

— Le père de mademoiselle Leigh ? Un chemineau ? C’est incroyable !

Il était visiblement choqué.

— Mais oui, dit Super, un chemineau. Et se conduisant tout à fait, d’ailleurs, comme tel ; rôdant un peu partout, chipant par-ci par-là. Malgré son état il doit se rappeler l’endroit où il a vécu, et craindre, dans sa conception primitive des choses, que sa fille ait faim. C’est pourquoi il vole des œufs, des pommes de terre, et les dépose à la porte de la maison qu’il habitait jadis avec Elfa. Quelquefois même, il apporte des fleurs.

— Est-il donc… anormal ? demanda Cardew.

— Il l’est, et il ne l’est pas, fut l’étrange réponse du policier. Les médecins pensent qu’il a eu le crâne fracturé et qu’un petit morceau d’os presse sur le cerveau. Le cuir chevelu porte une cicatrice de dix centimètres de long. Il a dû recevoir quelque chose de fameux comme coup de matraque, ou même de hache.

Songeur, Cardew fixait le plafond.

— Peut-être un éclat d’obus, opina-t-il. J’ai entendu parler de cas semblables.

— Vous connaissez mon sergent ? coupa Super à sa manière abrupte.

— Lattimer ? Oui. Il est venu ici à plusieurs occasions, répondit Cardew étonné.

— Ne l’avez-vous jamais trouvé un peu… familier ?

Cardew hésita.

— Non… et en tous cas, je me demande s’il serait très généreux à moi d’en parler à son supérieur, mais…

— Mais ?

— Eh bien, il m’a fait comprendre un jour qu’il désirait emprunter de l’argent.

— Et… vous lui en avez prêté ?

— Non. J’étais bien ennuyé. On ne s’attend pas à des sollicitations pareilles de la part d’un officier de police.

Il y eut un silence.

— Et où est-il, votre chemineau ? reprit Cardew.

— M. John-Kenneth Leigh, du Trésor des États-Unis, détailla soigneusement Super, est dans une clinique.

— Et sa fille ?

— Mlle Elfa Henrietta Leigh est auprès de son père, et essaie de réveiller sa mémoire. Mais il ne fait que chanter cette drôle de chanson dans laquelle il est dit que le roi des Maures présente ses chevaux à l’Alhambra, ou quelque chose comme ça. C’est évidemment sa chanson favorite, et j’en ai vu la musique sur le piano de sa fille, un jour que j’étais allé la voir. Il y avait aussi beaucoup de bouquins sur l’Espagne, et c’est là l’origine de mes déductions. Et à présent, monsieur Cardew, je vous salue bien.

Super se rendit ensuite à la maison de santé de Weymouth où était soigné Leigh.

— Il dort en ce moment, lui dit Elfa.

La jeune fille, en quelques jours, avait sensiblement changé. Ses joues étaient plus roses, ses yeux plus brillants.

— Vous a-t-il reconnue ? demanda Super.

Elle secoua la tête.

— Pas encore. Mais je suis si heureuse…, le retrouver, après six ans, n’est-ce pas merveilleux, Super ?

— C’est moi qui l’ai déniché, plaisanta le détective.

Elle prit sa rude main entre les siennes et la serra.

— Je sais… répondit-elle d’une voix ardente et douce. Personne d’autre que vous n’aurait eu l’idée d’établir un rapport entre la chanson et papa. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que je l’entendis au cours de la nuit que je passai sur la falaise. Mais je croyais avoir rêvé.

— Vous ne saviez pas qu’il y avait un chemineau qui chantait des airs espagnols ?

Elle secoua la tête à nouveau.

— Non, dit-elle. Si j’avais su cela, j’aurais immédiatement pensé à papa, quoique je le crusse mort. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’il ne se soit pas fait connaître. Pourquoi se cachait-il depuis six ans ?

Super montra ses dents dans un sourire farouche, menaçant.

— C’est la question que je me pose depuis longtemps, répondit-il. Et j’ai déjà édifié quelques petites théories à ce sujet.

À quelques pas de la clinique se trouvait le domicile du célèbre chirurgien à qui Super, sous sa responsabilité personnelle, avait demandé d’examiner Leigh. Il eut la chance de le rencontrer chez lui. Le grand praticien se montra optimiste.

— Quand pensez-vous l’opérer ? demanda le détective.

— Je ne puis encore vous le dire. Notre malade n’est pas en état, actuellement, de subir une opération grave. Nous devons tout d’abord le remonter, lui donner des forces.

— Faites, docteur, que ce soit le plus tôt possible, de manière que l’affaire ne soit pas remise à la session d’octobre. Il faut que nous passions en juin. Ainsi, les coupables seront pendus en juillet. Je n’ai jamais montré de plaisir à partir en vacances tant que mon homme n’est pas mort.

Il laissa le chirurgien passablement intrigué et se demandant s’il n’avait pas eu affaire à un homme ivre.

Après quoi il se dirigea vers le commissariat de Marybbone Lane. Il avait quelques instructions à donner au secrétaire du commissaire.

— Il faut qu’un de vos hommes surveille le numéro 59 de Weymouth Street le jour, et un autre la nuit, expliqua-t-il. Il y a dans cette maison un membre de l’ambassade des États-Unis, nommé Leigh. Voici la liste des gens qui ne doivent absolument pas être admis à le voir.

Il posa un papier sur le bureau.

— J’ai averti la directrice de la clinique qu’il ne devait sous aucun prétexte manger quoi que ce soit qui ne vienne pas de la cuisine. Quant à vos hommes, ils veilleront également à ce que personne n’entre dans la maison après la tombée de la nuit.

Super prit congé du secrétaire et sauta sur sa moto qui venait d’être l’objet d’un profond étonnement de la part des jeunes policemen. Il regagna son quartier général personnel au moyen de cet engin fameux qui, une fois de plus, sema l’épouvante parmi les populations.

Lattimer lui fit part du résultat de ses investigations à Pawsey.

— J’ai suivi pendant six kilomètres le sentier qui contourne Pawsey par le sud. Une auto ne peut évidemment pas le prendre. Il est beaucoup trop étroit par endroits, et ces endroits sont encaissés entre des talus. De plus il est interrompu deux fois par d’épaisses barrières. Il rejoint la route de Londres à Lewes ainsi que vous le pensiez.

— Ainsi que je le savais, corrigea Super. Donc, une auto ne saurait y passer ? Tant mieux, tant mieux.

Lattimer ouvrait les yeux.

— Mais je croyais au contraire que vous espériez…

— Tant mieux, tant mieux, se borna à répondre le détective. Et comme Lattimer se retirait : Elson va mieux, à ce qu’on m’a dit.

— Je ne savais même pas qu’il avait été souffrant, dit Lattimer d’un ton indifférent.

L’habitation de Super était un petit cottage contigu à la station de police. Il était composé d’un jardin microscopique et d’un rez-de-chaussée comprenant deux chambres à coucher et un salon. Derrière le cottage était un petit champ où vivaient quelques magnifiques poules Orpington au plumage d’or. Ces volatiles au caractère aventureux ignoraient toutes frontières, se nourrissaient aux dépens des voisins, et ne réintégraient guère leur domicile que pour dormir. Mais tel était le prestige exercé par la personnalité du superintendant Minter, que bien peu de propriétaires osaient se plaindre des intrusions de ces animaux chez eux. Par contre, il y avait des maraudeurs d’une autre espèce, qui ne respectaient ni Super ni ses poules. Leurs formes brunes et souples sortaient des collines vers le soir, et rampaient sournoisement vers les basses-cours. Super, ayant découvert le chemin que prenaient les renards lors de leurs expéditions nocturnes, avait confectionné lui-même un mortier à ressort, rudimentaire sans doute, mais qui lui donnait toute satisfaction. L’appât, dès que le carnassier tirait dessus, déclenchait un ressort qui actionnait la détente. La charge de chevrotines partait droit, dans la direction de l’appât, et par conséquent du voleur.

Il faisait nuit quand Super, dans l’intention de nettoyer le carburateur de sa moto, se dirigea vers le petit hangar où il la garait.

Encore que sa vue fût excellente, il avait l’habitude de se guider jusqu’au hangar en suivant de la main un fil électrique souple, tendu à deux mètres du sol environ, qui amenait le courant depuis la maison jusqu’au petit garage.

Levant la main pour le saisir, il se baissa et tâta le sol, pensant que le fil était tombé. Il le trouva en effet bientôt. Un fil électrique tombé, cela n’avait rien d’extraordinaire en soi…

Pourtant, le détective rentra dans le cottage, emportant avec lui le bout du fil rompu, et l’examina à la lueur d’une lampe. Le fil avait été sectionné ; la trace des pinces était visible.

— Charmant, apprécia doucement Super.

Si quelque chose était certain, c’était qu’il ne s’agissait pas là de l’œuvre d’un plaisantin. On ne plaisantait pas avec Super.

Il alla dans sa chambre à coucher, et y prit un revolver Colt grand modèle, ainsi qu’une lampe de poche. Après quoi il sortit de l’habitation, et, silencieusement, se dirigea à pas de chat vers le garage. Pas un bruit ne se faisait entendre dans la tranquillité de la nuit, sauf, à de longs intervalles, le gloussement lointain et ensommeillé d’une poule.

Lentement, il posa la main sur le loquet et le leva. Puis il ouvrit brusquement la poutre, en ayant soin de s’abriter derrière elle. Il y eut aussitôt une détonation assourdissante, suivie d’un bruit de verre brisé. Quand la fumée se fut quelque peu dissipée, Super pénétra dans le petit hangar et y vit, par terre, son mortier à ressort, le canon dirigé vers la porte. Ce n’était pas lui qui l’avait disposé ainsi. Il n’en avait pas davantage relié l’appât à la porte au moyen d’une corde. La dernière fois qu’il avait vu le mortier, c’était à une centaine de mètres du cottage, entre deux buissons où il l’avait installé lui-même.

Quelqu’un cria son nom. Il traversa la maison et ouvrit la porte. C’était Lattimer.

— Eh bien, s’étonna le détective. Je vous croyais au lit ?

— J’ai entendu une explosion ; qu’est-ce que c’était ? Elle était trop proche pour venir du mortier.

Lattimer paraissait bouleversé.

— Entrez, lui dit Super. Voici une excellente occasion, pour les détectives de la jeune école, d’étudier sur place les relations de cause à effet.

— Il n’y a pas eu de mal ? demanda Lattimer, encore essoufflé.

— Trois carreaux cassés et vingt-cinq poulets de race réveillés à une heure indue. C’est tout.

Un nuage de fumée planait encore derrière la maison, pleine de l’odeur âcre mais point déplaisante de la poudre. Lattimer suivit son chef dans le garage.

— Aviez-vous donc rentré le mortier ici ? questionna-t-il.

Super fit une grimace d’impatience.

— Parfaitement, dit-il d’un ton de sarcasme. J’ai essayé de me suicider. Une idée que j’avais, comme ça.

Il examinait le canon fumant du mortier.

— Quelle frousse il a ! opina-t-il. Il ne doit pas souvent dormir, celui-là.

— Qui ? demanda vivement Lattimer.

— Le type qui a eu l’amabilité d’organiser tout ceci. Il doit vivre dans l’épouvante, littéralement. Il savait que j’allumerais l’électricité avant d’entrer dans le hangar ; donc, prévoyant que je pourrais, à travers les vitres, apercevoir le mortier à temps, il coupe le fil. Il est bien mignon, ce Big-Foot. Mais, Lattimer, je vous croyais au lit ? insista le détective.

— Non. Je me promenais sur la route, en fumant, quand j’ai entendu la détonation. Cette affaire, décidément, me rend incroyablement nerveux, chef.

— Vous êtes trop sensible, dit Super.

Il revint vers le cottage, suivi du sergent.

— Allez dormir, mon garçon. Vous allez perdre vos belles couleurs.

Il attendit jusqu’à ce que Lattimer eût regagné son logement, et retourna derrière la maison. Muni de sa lampe, il inspecta longuement le sol. Il y avait bien une douzaine d’endroits qui pouvaient avoir servi d’entrée au malfaiteur, mais aucune trace ne révélait son passage. La terre était sèche, tassée et dure.

Au cours de l’après-midi du lendemain, Super, accompagné de son sergent, prenait le thé chez Jim Ferraby lorsque Gordon Cardew se fit annoncer.

— J’ai enfin mis au point ma théorie, déclara-t-il, et je crois que je tiens enfin la solution du mystère. Je commence.

Super poussa tout d’abord un grognement bizarre, puis s’adressant à Lattimer :

— Écoutez de toutes vos oreilles, mon fils. Un jeune officier de police n’en apprend jamais de trop. Et lorsque la chance vous échoit de pouvoir écouter le développement des théories d’un gentleman tel que M. Cardew, vous devez en profiter. Cela peut vous enseigner énormément de choses, ou aucune ; on ne sait jamais. Asseyez-vous, et écoutez !

— D’après vos témoignages, commença l’ancien notaire, vous étiez tous trois, messieurs, cachés au bord de la route quand la pauvre Hannah arriva. Elle s’arrêta devant Beach-Cottage et y entra, mais le mur d’enceinte vous empêcha de la voir sortir de sa voiture.

— Parfaitement exact, accorda Super ; après quoi, il murmura : Voilà une déduction dont vous pouvez être fier.

— Bien. Or, je dis, moi, que vous ne vîtes pas davantage sortir de la Ford l’homme qui l’occupait à l’insu de ma gouvernante. Il y était monté après elle et se dissimulait, accroupi, dans la partie arrière de l’automobile. Aussitôt qu’Hannah eut ouvert la porte du bungalow, il bondit sur elle, la poussa dans le vestibule en étouffant ses cris, la traîna dans la cuisine, où nous ne saurons jamais ce qui se passa. Ensuite il revêtit le manteau et le chapeau de sa victime, sortit de la maison, ferma et cadenassa la porte. Enfin, il monta dans la voiture, lui fit faire demi-tour, prit la route de mer jusqu’au haut de la falaise, se débarrassa du chapeau et du manteau, et gagna à pied l’endroit proche où il avait caché sa voiture à lui. Une petite voiture, évidemment. C’est tout.

Le détective, stupéfait, regardait fixement l’ancien homme de loi. Lentement, il se leva.

— C’est une des théories les plus remarquables que j’aie jamais entendu exposer, dit-il enfin, et Jim comprit que Super ne plaisantait plus. Par l’enfer, reprit le policier, vous avez raison, monsieur Cardew !

Il y eut un long silence. Puis la main du détective étreignit celle de Cardew.

— Merci, articula-t-il simplement.

Super ne prononça pas un seul mot tandis que Jim le ramenait à la station, ainsi que le sergent dans sa voiture.

Lorsqu’ils furent arrivés :

— Je retire ce que je disais de Cardew, déclara le détective. Pas tout, mais beaucoup de choses. Il est loin d’être bête. Et surtout, il m’a donné confiance en moi-même en me prouvant que j’étais plus intelligent que lui.

— Comment cela ? s’étonna Jim.

— Il n’a rien trouvé concernant Big-Foot. Or je sais, moi, qui est Big-Foot. Je pourrai vous présenter à lui quand je voudrai.

— Le meurtrier ?

— Lui-même.

— Hannah le connaissait-elle ?

— Non, monsieur. Elle était morte avant qu’il vînt.

— Mais, Super, vous disiez qu’elle avait été tuée par lui ?

— Parfaitement, mon fils.

CHAPITRE XVIII

UNE TARTE AUX CERISES

Le privilège dont seul jouissait Super fut étendu à Jim ; il lui fut permis de voir Elfa chez elle et de s’enquérir ainsi de la santé de son père.

— Il va aussi bien que possible pour le moment, répondit-elle. L’ambassade américaine s’occupe de nous avec beaucoup de bonté et me fait jusqu’à nouvel ordre une pension, de telle manière que je n’ai pas besoin de reprendre mon travail chez Cardew.

— L’avez-vous vu récemment ?

— Non, mais il m’a téléphoné ce matin. Il était très gentil, quoique assez vague. J’ai l’impression qu’il est tellement absorbé par le problème de la mort de miss Shaw que cela l’empêche de beaucoup s’occuper de moi. Mais c’est un brave homme.

— Qui… Cardew ? Jim sourit. Je connais quelqu’un qui ne partage pas votre avis.

— Super ? naturellement. Comment voulez-vous que Super soit du même avis que qui que ce soit ! C’est un bien brave homme aussi, mais avouez qu’il a une tête de fer.

La sonnerie du téléphone se fit entendre à cet instant, et la jeune fille décrocha le récepteur. Comme elle écoutait, ses sourcils se froncèrent.

— Non, dit-elle bientôt, je n’ai rien envoyé… Oui, j’en suis certaine. Ne la lui donnez pas. Je vais venir.

Elle raccrocha, et une expression d’inquiétude se répandit sur ses traits.

— Je ne comprends pas, dit-elle. La directrice de la clinique me demande si j’ai envoyé une petite tarte aux cerises à mon père. Je n’ai jamais rien envoyé. Elle a été apportée par un commissionnaire, ainsi qu’un mot émanant soi-disant de moi.

— Curieux, observa Jim. Et tandis que la jeune fille allait s’habiller, l’idée lui vint d’appeler Super au téléphone. Par bonheur, celui-ci était à la station.

— Dites-leur, recommanda le détective, de me garder cette tarte. Après avoir conduit Mlle Leigh à la clinique, vous m’attendrez dans la rue. Si vous remarquez un jeune homme qui s’intéresse spécialement à votre présence devant la clinique, il vous suffira de lui dire que vous m’attendez.

Jim apprit ainsi que la clinique était surveillée.

Lorsqu’ils arrivèrent, la directrice les fit entrer dans son bureau, leur montra le gâteau suspect et le mot qui était venu en même temps.

— Ce n’est pas mon écriture, dit Elfa. Qui a pu envoyer cette tarte ?

— Sans doute un ami qui a voulu vous faire une surprise, opina Jim, mais Elfa avait fort bien compris ce qui se passait.

— Super doit-il venir ? demanda-t-elle.

— Oui, d’ici quelques minutes.

Suivant les instructions du détective, Ferraby alla l’attendre dans la rue. Il n’y était que depuis quelques minutes lorsqu’un homme traversa la chaussée dans sa direction, vint à lui, et sans autres préliminaires lui demanda ses papiers. Il les inspectait longuement, car les policiers sont sceptiques, lorsque le bruit d’une mitrailleuse actionnée par saccades se fit entendre non loin de là, précédant de peu l’apparition de Super monté sur son vaste engin.

— J’ai fait du soixante-quinze dans Bernes Common ! annonça-t-il victorieusement avec un large et illégal sourire. Le policeman de service au croisement des tramways aurait bien voulu m’arrêter. Autant essayer d’attraper un morceau de lumière !

Calant sa machine contre le bord du trottoir :

— Venez avec moi, Ferraby.

Ils entrèrent dans la clinique, et le gâteau fut aussitôt soumis à l’examen du détective.

— Il a l’air excellent, opina-t-il. Je vais l’emporter, mademoiselle, si cela ne vous fait rien. Sauriez-vous, par hasard, d’où venait le commissionnaire ?

— De Trafalgar Square, m’a-t-il dit, répondit la directrice.

Ils déposèrent la tarte au commissariat voisin, et Super donna des instructions pour qu’elle fut envoyée au Laboratoire Public, dans une boîte scellée, aux fins d’analyse.

— Je regrette de ne pas savoir où trouver Lattimer en ce moment, dit Super. C’est exactement le type que j’aurais voulu mettre sur la piste du commissionnaire, lequel doit être un quelconque traîneur de rues directement payé par l’expéditeur de la tarte. Lattimer possède une sorte d’affinité particulière avec tous ceux qui n’aiment pas travailler…

Le détective se tut brusquement, l’air très absorbé.

— Monsieur Ferraby, dit-il, après quelques instants de silence, je ne sais pas trop pourquoi j’éprouve l’envie, subitement, de regagner ma station dans une confortable automobile. Puis-je vous demander de me reconduire avec la vôtre ?

— Avec plaisir. Mon auto est garée tout près d’ici. Attendez-moi quelques instants.

Ainsi fut fait. Quant à la moto du détective, elle fut hissée derrière les sièges avant.

— Les idées nous viennent d’une bien drôle de manière. Cela se passe fréquemment la nuit. Ainsi, il m’en est venu une, la nuit dernière, qui m’a rempli de joie.

Joie que le policier refusa catégoriquement de partager avec le jeune procureur.

Le parcours fut rapide et exempt d’incidents.

— Entrez, dit Super. Je n’ai pas l’intention de vous garder longtemps, mais peut-être y a-t-il des nouvelles.

Il y en avait en effet. Le sergent de service rapporta qu’il avait reçu la visite d’un motocycliste.

— Il a déclaré qu’il avait essuyé deux coups de feu sur la route, à environ quinze cents mètres de la villa dans la direction de Londres.

Super poussa un soupir joyeux.

— Ils ne l’ont pas atteint, hein ? Je l’aurais parié. Il s’agit sans doute d’une moto qui ne dépasse pas le quarante. C’est ce qui les a trompés. Moi, sur ma vaillante machine, à quatre-vingts à l’heure, j’aurais écopé.

— Vous ? s’exclama Jim. Ils tiraient, ils croyaient tirer sur vous ?

— Vous pouvez parier que oui, répondit tranquillement Super.

Ferraby comprenait maintenant pourquoi le détective avait voulu revenir en auto, l’attentat de la nuit précédente l’ayant mis sur ses gardes. De plus, il était évident que le bruit formidable de sa moto l’eût signalé longtemps à l’avance sur la route. (On sut plus tard que le motocycliste attaqué montait, lui aussi, un engin particulièrement bruyant.)

— Je m’attends à tout désormais, déclara philosophiquement Super. Mais ils feront bien de se dépêcher.

Exactement au même moment, un homme assis sur un talus entre deux épais buissons, sur la route de Londres, un revolver de grand modèle à la main, s’étonnait de ne pas voir revenir Super, et s’impatientait…

CHAPITRE XIX

Le sergent Lattimer attendit que la nuit fût tombée et se dirigea vers Hill Brow. Il n’entra point par la grande grille, mais contourna la propriété et s’arrêta devant une petite porte basse du mur d’enceinte, qui constituait son habituelle voie d’accès à la somptueuse villa d’Elson. Cette fois, l’Américain n’était plus là pour l’attendre, mais aussi bien Lattimer n’avait-il pas besoin de lui. Il ouvrit la porte avec précaution à l’aide d’une clef minuscule qu’il avait tirée de sa poche, se glissa silencieusement dans le jardin, et referma la porte derrière lui. Après une brève reconnaissance, il marcha, sans faire le moindre bruit vers la porte d’entrée de l’habitation. Arrivé là, il ne tira point la sonnette, ni ne frappa, mais prit dans sa poche un papier, lequel était sans doute enduit de gomme au verso, car lorsqu’il l’appliqua sur le panneau supérieur de la porte, il y adhéra immédiatement. Ceci fait il revint sur ses pas, parvint derrière la villa et cogna légèrement du doigt au carreau d’une fenêtre. Ce signal n’ayant pas donné de résultat, il le renouvela bientôt avec plus d’énergie. Peu après il entendit un léger craquement, pareil à celui que fait une chaise quand on la quitte, et la figure peureuse de l’Américain apparut à la fenêtre ; ses yeux cherchaient à percer l’obscurité.

— C’est vous ? grogna Elson.

— Moi, fut la laconique réponse ; et vous pouvez rentrer votre revolver. Personne ne vous veut plus de mal.

Le sergent entra, ferma les rideaux, et s’affalant sur une chaise, attira vers lui une boîte de cigares.

— Super est allé à Londres, dit-il.

— Il peut bien aller au diable, gronda l’autre.

On voyait aisément qu’il avait beaucoup bu. Ceux qui ne l’avaient pas vu depuis une semaine ne l’auraient pas reconnu. Ses mains tremblaient sans cesse et ses mâchoires se contractaient convulsivement.

— Il y a peu d’endroits, reprit Lattimer, où Super n’irait pas s’il pensait y trouver celui qu’il cherche.

— Il ferait bien, s’écria l’autre, de faire attention aux…

— Absolument inutile de crier, dit le sergent en levant la main d’un air agacé.

— Il ne peut rien contre moi.

— Il pense peut-être le contraire, dit Lattimer en tranchant l’extrémité de son cigare d’un vigoureux coup de dent. On ne sait jamais ce qu’il pense. Je me suis demandé s’il me soupçonnait, ce matin. Il m’a fait un discours sur l’avantage qu’il y avait pour un malfaiteur à vendre ses complices.

Elson passa la langue sur ses lèvres.

— Je ne vois pas en quoi ceci pourrait affecter l’un ou l’autre de nous deux… commenta-t-il.

— Ne faisons donc pas de personnalités, prononça paresseusement Lattimer. Je vais prendre une goutte de ce whisky ; ce sera autant de moins pour vous. Vous avez fait un feu de joie, ce soir ?

— Moi ? Que voulez-vous dire ?

— J’ai vu la cheminée de Hill Brow vomir des tourbillons de fumée. Et il fait une nuit bien chaude pour allumer du feu…

Elson réfléchit un instant avant de répondre.

— Je me suis débarrassé d’un tas de vieilleries inutiles, expliqua-t-il.

Ils fumèrent en silence durant quelques minutes, puis Lattimer constata :

— Vous êtes allé à Londres, ce matin ?

L’autre le regarda, soupçonneux.

— Oui, Hill Brow me dégoûte, dit-il, et je suis allé respirer un peu l’air de Londres. Quel mal à cela ?

— Quelle sorte de cabine vous a-t-on donné ?

L’Américain sursauta.

— La C. P. R., reprit Lattimer, est une bonne compagnie. Je ne suppose pas que vous ayez l’intention de débarquer à New-York ?

— Mais… qui vous a dit…

— J’avais deviné depuis longtemps que vous chercheriez à filer. Et naturellement, ajouta Lattimer nonchalamment, cela m’ennuie. Je ne vois pas sans déplaisir une de mes sources de revenus s’en aller.

— Revenus ? Avant, vous appeliez cela des emprunts, ricana Elson. Je me demande d’ailleurs pourquoi je vous ai donné de l’argent.

— Je vous suis utile, dit Lattimer. Et je vous serai encore plus utile samedi prochain. Voudriez-vous qu’on sache que vous quittez le pays ? Je suppose que lorsque vous serez en sûreté au Canada…

— Je suis en sûreté partout s’exclama Elson avec violence. La police, je vous le répète, ne peut rien me faire.

— Vous m’avez dit cela si souvent que je finirai par le croire, assura Lattimer en riant. Allons, Elson, soyons sérieux à présent. Qu’est-ce qui vous presse tellement ?

— Je suis fatigué de l’Angleterre. Depuis la mort d’Hannah, notamment. Mon système nerveux se détraque. Dites, Lattimer, qu’est-il advenu de ce chemineau ?

— Celui qu’attrapa Super ? Oh, il est quelque part à Londres. Pourquoi ?

— Comme ça… sans raison spéciale, affirma l’Américain avec rudesse. Je l’ai vu dans mon jardin le matin du jour qu’il a été arrêté, et mon chauffeur était sur la route lorsque Minter lui a sauté dessus. Il est fou ? n’est-ce pas ?

— Fou ? Oui, je crois ; du moins, c’est Super qui le croit. Je n’ai pas le droit d’avoir une opinion quand le chef est là.

— Écoutez-moi, Lattimer – Elson se pencha en avant et sa voix ne fut plus qu’un murmure – vous qui connaissez bien les lois anglaises…, savez-vous s’il peut être tenu compte du témoignage d’un déséquilibré ? Une plainte déposée par lui, par exemple, peut-elle être considérée comme valable ? Non, n’est-ce pas ?

Lattimer sondait l’homme d’un œil curieux.

— Que craignez-vous ? lui demanda-t-il.

— Je ne crains rien du tout ! Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai quelque chose à craindre ? Je suis simplement curieux… et je crois me rappeler ce chemineau… j’ai dû le rencontrer quelque part aux États-Unis. Dans l’Arizona, peut-être, quand j’étais fermier… Je crois l’avoir employé et… rudoyé. Cela arrive souvent là-bas… vous voyez ce que je veux dire ?

Il mentait, et Lattimer savait qu’il mentait.

— Je ne pense pas, répondit le sergent, que les déclarations d’un fou, juridiquement parlant, pussent être prises au sérieux. Au moins, je l’espère. Mais quant à celui dont nous parlons, il ne sera plus fou longtemps. Super m’a dit qu’on allait bientôt l’opérer, et qu’il y avait tout lieu de croire à une guérison complète.

Elson bondit, livide.

— Mensonge ! Mensonge ! Il ne peut pas guérir ! s’écria-t-il. Bon Dieu, si j’avais su… si j’avais su !

Lattimer l’observait, impassible.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il. Ce type peut vous faire arrêter. Mais soyez tranquille, il se passera bien des jours et bien des semaines avant qu’il recouvre la raison, en admettant que cela arrive jamais…

L’autre, plus calme, à présent, se versait à boire, mais quelque chose l’avait frappé dans le ton du sergent.

— Qu’est-il pour vous, ce chemineau ? questionna-t-il.

Lattimer haussa les épaules.

— Pour moi ? Rien du tout.

Elson pencha sa figure bouffie vers son interlocuteur.

— Et supposons qu’il ne soit pas aussi fou que vous le pensez ? Il paraît qu’il couchait dans le trou de la falaise, en face de Beach-Cottage. Il était peut-être dans les environs quand Hannah arriva, et cela pourrait vous embêter diablement, hein ?

Lattimer éclata de rire et lança une bouffée de fumée au plafond.

— Mais peut-être est-ce vous que cela embêterait, n’est-ce pas ? dit-il. Si vous pensez que je connais ce Leigh, vous vous trompez. J’ai entendu parler de lui, naturellement, mais je ne l’avais jamais vu quand Super l’amena au poste. C’est là que je le vis pour la première fois. Il buvait une tasse de thé…

Soudain, Elson leva la main pour interrompre le sergent, et tendit l’oreille. Puis il tira sa montre.

— Mes domestiques sont de retour, dit-il.

— Vont-ils venir ici ?

— Non, à moins que je sonne…

Quelqu’un frappa à la porte.

Lattimer, vivement, se leva et se dissimula derrière un rideau tandis que l’Américain se dirigeait vers la porte et l’ouvrait. C’était son valet de chambre.

— Excusez-moi, monsieur, fit-il, je ne voudrais pas vous déranger… mais…

— Eh bien ? demanda rudement Elson.

— Monsieur, je me demandais si vous aviez vu le papier qu’on a collé sur la porte ? Je n’ai pu le détacher tellement il est bien fixé.

— Un papier sur la porte ? demanda Elson, d’un ton de surprise. Que racontez-vous ?

Il bouscula le valet de chambre et traversa le hall en courant. Toutes les lumières brillaient maintenant. Ayant ouvert la porte d’un geste brusque, il tomba en arrêt devant la feuille blanche, et lut lentement :

 

« HANNAH SHAW D’ABORD. VOUS ENSUITE.

BIG-FOOT. »

 

Sa main monta à sa gorge. Il voulut parler, mais rien ne sortit de ses lèvres qu’un rauque cri d’angoisse. Retourné dans son bureau en chancelant, il ferma la porte à clef.

— Lattimer ! cria-t-il avec effort. Lattimer !

Il fouilla les rideaux, fébrile. Mais Lattimer n’était plus là.

CHAPITRE XX

UNE TASSE DE THÉ

Super finissait sa toilette, et sifflotait en se frottant la tête avec une serviette rugueuse, quand Lattimer entra pour prendre ses instructions du matin.

— Apportez-moi mes lettres, mon fils.

Le sergent revint bientôt, porteur de quelques plis revêtus de cachets officiels pour la plupart, et le vieux détective opéra un rapide inventaire.

— Voyons… une facture, une plainte concernant ma motocyclette, une lettre de Scotland-Yard, murmura-t-il tandis que le courrier, pli par pli, passait d’une de ses mains dans l’autre et voilà ce que je voulais.

C’était une enveloppe ordinaire, et Lattimer observa que la lettre comportait un en-tête imprimé qu’il ne put déchiffrer.

— Hum ! fit Super après avoir lu. Savez-ce que c’est que l’aconitine ?

— Non, chef. C’est un poison ?

— Presque. Presque. Gros comme une tête d’épingle vous tuerait, Lattimer. Moi, cela ne me tuerait pas, parce que je suis plus robuste que vous, et parce que je ne fais pas la noce.

— C’est la lettre du laboratoire, chef ? demanda le sergent.

— Oui. Faites une enquête à ce sujet. Tâchez de retrouver le personnage qui a acheté de l’aconitine récemment. Cela ne se demande pas couramment. Voyez à Scotland-Yard. N’aviez-vous jamais entendu parler de ce produit-là, hein ?

Super attachait son col, le cou tordu et la tête renversée en arrière.

— Non, chef. Jamais.

— Je vous parie que le vieux Cardew, ce fameux détective amateur, vous citerait une douzaine de meurtres commis à l’aide de cette drogue.

— C’est probable, agréa Lattimer.

— Je n’aime pas les empoisonneurs, déclara Super d’un ton pensif tout en apportant un soin inaccoutumé à la confection de sa cravate. Ce sont les plus abjects des assassins ; ils n’avouent jamais. Saviez-vous cela ? Lattimer ? Un empoisonneur n’avoue jamais, même lorsqu’il a la tête engagée dans le nœud coulant.

— Je ne savais pas cela, chef, fit le patient Lattimer.

— Je parie que le vieux Cardew le sait. Je parie qu’il possède, rien que sur ce sujet-là, des bouquins qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête.

Super répondit en peu de temps à son courrier, puis partit sur sa moto pour faire plusieurs visites importantes. Aussi bien n’eussent-elles point paru importantes à tout autre qu’au détective. Il passa d’abord un quart d’heure au téléphone de la cabine publique, s’entretenant sur des points divers avec un superintendant d’une autre espèce que lui. Il resta près de deux heures chez un papetier du village, dans High Street, et durant ce temps il acquit un nombre respectable de connaissances spéciales concernant certaines sortes de papiers et leurs caractéristiques. Il ne séjourna que quelques minutes dans l’agence de dactylographie, mais elles furent fructueuses. Ses investigations les plus sérieuses ne commencèrent réellement que quand il eut laissé le village loin derrière lui. Arrivé à Londres, il se dirigea vers le Strand. Il rencontra par hasard Jim et Elfa. L’auto du procureur longeait Whitehall vers Green Park. Elfa insista pour que Ferraby fît demi-tour ; elle voulait parler au détective. Descendue de l’auto, elle courut vers lui.

— Nous allons à Kensington Gardens. Venez-vous avec nous, monsieur Minter ? demanda-t-elle.

— Je ne pense pas que ce jeune homme, fit Super en clignant de l’œil vers Jim, désire beaucoup ma présence, mademoiselle Leigh. Je ne suis pas de ces gens qui aiment à s’interposer entre deux jeunes cœurs amoureux.

— Nos cœurs sont jeunes, monsieur Minter, mais ils ne sont point amoureux, dit Elfa qui devenait rouge comme une pivoine. M. Ferraby a été très aimable avec moi…

— Qui ne le serait ? murmura Super. Vous êtes certaine qu’il ne m’en voudra pas ?

— Mais naturellement, répondit la jeune fille légèrement gênée. Pourquoi vous en voudrait-il ?

Super marcha vers la voiture avec une grimace.

— Je disais à cette jeune fille, déclara-t-il à Jim, que je détestais ennuyer des jeunes gens qui désirent être seuls.

— Nous sommes très heureux de vous voir, Super, répondit Jim non sans quelque raideur.

— Je prétends, quant à moi, reprit le détective, en montant dans l’auto, que les jeunes gens ont bien assez de temps pour canoter ensemble, se tenir les mains, etc., et qu’ils sont malvenus, par exemple, d’en vouloir à un vieux bonhomme qui entre dans le salon sans avoir toussé ou chantonné au préalable. Moi, je n’ai jamais été amoureux, ajouta-t-il tristement. Il y a bien eu quelque chose, une fois… c’était une veuve… vous ai-je jamais parlé de cette veuve sentimentale ?

— Vous avez dû lui manquer, lorsque vous l’avez quittée, fit Jim en manière de taquinerie.

— Oui, peut-être. L’assiette qu’elle me lança à la figure me manqua aussi, heureusement.

C’était la seule allusion qu’eût jamais faite le détective à ses amours.

— J’aime voir les gens se marier jeunes, insista-t-il. Ainsi, lorsque enfin l’envie leur vient de divorcer, il est trop tard, car ils ont déjà fabriqué tout une famille.

— Vous n’êtes pas précisément joyeux, ce matin, Super, remarqua Jim en riant malgré lui.

— Je ne suis jamais joyeux le matin.

Comme ils passaient dans Hyde Park, une sentinelle présenta les armes. Super se découvrit avec solennité.

— Il saluait l’officier que nous avons croisé, expliqua la jeune fille.

Super, désenchanté, secoua la tête.

— Je croyais qu’enfin l’on reconnaissait mes mérites, fit-il. Si j’étais apprécié à ma juste valeur, les cloches des églises sonneraient chaque fois que je viens à Londres.

Ils prirent le thé chez Alfresco’s. Le détective en était à la troisième tasse quand subitement il parla.

— Cette tarte, ma jeune dame, avait été droguée. Si je vous disais le contraire, vous ne me croiriez pas.

— Vous voulez dire empoisonnée ? demanda Elfa en pâlissant.

Super hocha la tête vigoureusement.

— Oui. J’ai idée qu’il y a quelqu’un qui ne désire pas la guérison de votre père. Peut-être celui-ci en a-t-il trop vu de son trou dans la falaise. Mais je croirais plutôt qu’il s’agit de quelque chose de plus ancien, et datant de l’époque où il était encore normal. Ne me demandez pas qui a drogué le gâteau, car je n’ai pas le droit de vous le dire. De plus, je n’ai pas encore les preuves nécessaires à l’arrestation. Quand j’étais jeune officier, l’idée ne me vint jamais de poser au gentleman, ni de déguster des glaces.

La transition d’un sujet à l’autre avait été si prompte qu’Elfa n’en croyait pas ses oreilles. Jim, plus habitué aux façons singulières du détective, chercha à voir ce qui avait motivé la dernière réflexion de Super.

Il aperçut bientôt un visage familier à une table de la terrasse.

— Lattimer était-il donc avec vous ? questionna-t-il.

Super secoua la tête.

— Il mange une glace ! fit-il amèrement. Comme une fillette ! De mon temps, un sergent de la police buvait un viril demi de bière.

— Vous a-t-il vu ? demanda Jim en baissant la voix.

— Vous pouvez parier que oui. Ce Lattimer voit tout. Il est pareil à l’araignée, qui possède paraît-il quarante millions d’yeux. Ou quatre millions, je ne sais plus exactement. Cardew nous dirait cela.

Si Lattimer avait vu son chef, il n’en montrait rien. Il mangeait en effet une glace, et ne parut en aucune manière embarrassé quand Super alla s’asseoir en face de lui. Jim, regardant les deux policiers, devina que le superintendant était d’une humeur particulièrement acide, car, lorsqu’il revint vers les jeunes gens, Lattimer s’empressait de payer sa glace. Après quoi il disparut.

— Je lui avais formellement recommandé de rester à la station, expliqua Super, et je le rencontre ici, faisant sa jeune fille du monde et… maintenant, je vous quitte. Ma moto est d’ailleurs tout près d’ici, dans Bayswater Road.

Le détective s’inclina rapidement devant la jeune fille et s’en alla.

D’où ils étaient assis, Elfa et Jim voyaient Super s’éloigner. Ils furent surpris de voir qu’il était suivi à distance respectueuse par Lattimer.

— Je me demande ce que Lattimer fait par ici ? dit Jim. Super disait l’avoir renvoyé à la station, et il n’a guère l’air de vouloir en prendre le chemin.

Ils restèrent encore là une demi-heure, parlant de choses et d’autres, puis se dirigèrent vers l’auto. Jim posait le pied sur le marchepied lorsqu’on l’appela par son nom :

— Excuses-moi, monsieur Ferraby, fit une voix.

Il se retourna et son visage rencontra un visage qui ne lui était pas inconnu. C’était celui d’un homme aux chaussures béantes, au chapeau de paille éventré.

— Vous me remettez, monsieur ? Sullivan. C’était moi le gentleman que vous avez fait acquitter à Old Bailey…

— Fichtre ! prononça Jim à voix basse. Vous n’êtes donc pas en prison ?

— Non, monsieur, fit l’homme, qui sembla peu étonné de cet accueil. Pourriez-vous me donner quelque chose, monsieur ? Voilà une semaine que je dors dans la rue.

Jim, peu sensible à ce genre de sollicitation, chercha des yeux un policeman, mais n’en vit pas. L’homme s’était probablement assuré de ce détail avant lui. Le procureur vit un sourire trembler au coin des lèvres d’Elfa. Il se tourna vers elle.

— Voici le « pauvre diable » dont vous parliez un jour, Elfa. Vous rappelez-vous ?

À ce moment, Jim aperçut avec soulagement, à quelque distance, un policeman à cheval qui approchait. Sullivan le vit également.

— Si vous me donniez seulement une paire de shillings, monsieur, insista-t-il rapidement, vous me rendriez un grand service. Je n’ai rien eu depuis le shilling qu’on m’a donné hier soir pour porter une tarte en ville.

Le policeman arrivait, et Sullivan allait s’enfuir, quand Ferraby lui agrippa énergiquement le bras.

— Par ici, mon ami. Qu’est-ce que cette histoire de tarte ? Qui vous la remit ?

— Un type… je ne l’avais jamais vu avant. J’étais du côté de l’Embankment quand il est venu me parler et me demander si je voulais gagner un shilling – je ne vous mentirais pas, à vous, monsieur – en portant un paquet.

— Avez-vous vu sa figure ? demanda vivement Jim.

Sullivan hocha la tête. Pendant ce temps le policeman était arrivé à hauteur du petit groupe et toisait le chemineau avec sévérité. Jim s’avança sur la chaussée, se présenta au policeman et lui exposa l’intérêt qu’il y avait à s’assurer de la personne de Sullivan.

— Oui, monsieur, nous avons reçu des instructions à ce sujet au commissariat, et nous recherchions l’individu qui avait fait la commission, déclara le policeman.

Il apostropha Sullivan :

— Allez, ouste ! Venez faire un petit tour avec moi. Si vous bronchez, je vous tue. Compris ? En avant !

Le soir même, Super interrogeait le chemineau, dont les explications étaient malheureusement bien décevantes. Tout d’abord, il n’avait pas vu la figure de l’homme qui lui avait remis le gâteau. Enfin, il ne savait comment le décrire autrement.

— Il parlait très durement, monsieur Super, et tout d’abord j’avais cru que c’était quelqu’un de la police.

— Oui, je comprends ce que vous voulez dire, approuva gentiment le détective. Il paraissait être de la police, hein ?

— Oui, à la manière dont il m’a donné ses ordres.

— Bon. M. Ferraby m’a dit que vous désiriez coucher ailleurs que dehors. C’est exact ?

— Ma foi, monsieur Super… fit Sullivan.

— Parfait, mon fils. Vous aurez un lit ce soir, et gratuit.

Puis, se tournant vers le policeman qui lui avait amené le chemineau.

— Fourrez-le moi dans le frigorifique[5], jusqu’à ce qu’il en crève, ordonna le superintendant, et il accompagna ces mots d’un geste seigneurial.

CHAPITRE XXI

CHLOROFORME

Gordon Cardew était encore au lit, étudiant avec un ardent intérêt l’un des nombreux tomes du traité de Mantagazza sur la physiognomonie, qu’il avait posé sur ses genoux. Ses pensées allaient des théories du célèbre criminologiste à l’enquête sur la mort d’Hannah Shaw, suspendue depuis quelques jours, mais qui allait être reprise ; lorsqu’une servante lui apporta son petit déjeuner et l’installa sur un guéridon au chevet du lit.

— M. Minter est en bas, monsieur.

— Minter ? s’étonna l’ancien homme de loi. Mais quelle heure est-il donc ?

— Sept heures et demie, monsieur.

— Que peut-il bien vouloir à une heure pareille ? Dites-lui que je descends dans cinq minutes.

Ayant revêtu sa robe de chambre et mis ses pantoufles, il prit sa tasse de thé et descendit l’escalier. Super était assis dans un rocking-chair.

— J’ai au poste un type qui s’appelle Sullivan, commença immédiatement Super. Je ne pense pas que vous vous le rappeliez. C’est lui qui essaya de cambrioler Elson…

— Je me rappelle les circonstances. C’est l’homme que M. Ferraby, quoique bien malgré lui, fit acquitter ?

— Exact. Il a été arrêté cette nuit, et je suis bien ennuyé, monsieur Cardew. Je ne pensais pas venir vous consulter à ce sujet, car, en toute franchise, je ne crois pas que l’anthropologie ait quoi que ce soit à voir dans cette affaire. Mais peut-être vous souviendrez-vous, de l’admiration que j’éprouvai, – et cela le plus sincèrement du monde, – pour votre théorie du meurtre de miss Shaw ? Je me suis donc dit qu’un homme qui était capable d’analyser des événements avec une telle perspicacité, serait peut-être plus capable que moi, qui ne suis qu’une vieille bête dans certains cas, plus capable, dis-je, de mener à bien l’interrogatoire de ce chemineau qui, j’en suis persuadé, en sait plus long qu’il ne veut dire.

— Bien. Que dois-je faire exactement ? Faire subir à cet homme un interrogatoire contradictoire ? Mais cela me semble bien irrégulier. Pourquoi ne vous adressez-vous pas à M. Ferraby, qui est de la partie ?

— M. Ferraby requit publiquement l’application des lois contre Sullivan, mais ne l’obtint pas !… expliqua Super ironiquement. Enfin, je ne voudrais pas insister. L’idée de vous demander votre concours dans cette occurrence m’était venue la nuit dernière, ajouta-t-il. Étrange chose que l’heure à laquelle les idées…

— … précisément ! s’exclama Cardew. Si vous vous le rappelez, c’est justement durant une nuit, à deux heures du matin exactement, que me vint l’idée de ma théorie du meurtre.

— Je ne me rappelle pas absolument l’heure, mais le fait que l’idée vous était venue la nuit, cela oui.

Cardew garda le silence quelque temps. Il réfléchissait.

— Très bien, dit-il enfin. C’est entendu, j’interrogerai l’homme. Mais je tiens à vous prévenir que je ne sais rien des méthodes de la police judiciaire, et qu’au surplus je n’ai pas la moindre expérience de cette sorte d’exercice, ne l’ayant jamais pratiqué.

Super ne tenta point de dissimuler sa satisfaction.

— Je ne vous cache pas, déclara-t-il, que j’étais diablement embêté au sujet de cet oiseau-là. Il y a des gens qui se figurent que je ne m’abaisserais jamais à demander l’avis de quelqu’un… Ils se trompent bien !

Le détective semblait sereinement inconscient de ce que ce propos avait de peu gracieux pour l’ancien notaire, lequel n’en parut d’ailleurs pas offensé.

— Et maintenant, reprit celui-ci, dites-moi de quoi est accusé ce Sullivan, et ce que vous voulez tirer de lui.

— Tentative de meurtre. Ce chemineau déclare qu’un homme qu’il rencontra sur le Thames Embankment, le chargea de porter à une clinique de Weymouth Street un paquet qu’il lui remit. Or, ledit paquet contenait une tarte aux cerises… et à l’aconitine. Sullivan prétend ne pas connaître l’homme en question, et je suis certain qu’il ment ! Mais je n’arrive pas à le faire parler.

Cardew était visiblement indigné.

— Un… gâteau… empoisonné ! s’exclama-t-il. En plein vingtième siècle !… à l’ap… à l’apogée de la civilisation ! mais… êtes-vous sérieux, Minter – Ne vous… moquez-vous pas de moi ?

— Je préférerais me moquer de vous, assura Super. Non que je sois capable de le faire, mais croyez bien que j’aimerais mieux cela !

Cardew, à présent, le menton dans la main, réfléchissait profondément.

— Extraordinaire histoire, murmura-t-il, comme se parlant à lui-même, et cela au cœur de… de la… du progrès…

— … et de la culture, suggéra l’incorrigible policier.

— Eh bien, c’est une affaire entendue, superintendant, je verrai cet homme, et je ferai tout mon possible. Croyez-vous à un rapport quelconque entre ce Sullivan et le meurtre de ma pauvre Hannah ?

— J’y crois absolument.

De retour à la station, Super visita Sullivan, lequel somnolait paisiblement.

— Debout, votre dernière heure est arrivée ! lui annonça-t-il. Courage, mon enfant, comme on dit en français, si vous connaissez cette langue.

Sullivan s’assit sur les planches qui constituaient son lit, et se frotta les yeux.

— Quelle heure est-il ? bâilla-t-il.

— L’heure ne vous importe pas, vagabond, et ne vous importera bientôt plus du tout. Un grand détective va venir vous interroger. Il sera bien inutile de lui mentir, mon garçon, car c’est un grand savant et la psychologie n’a pas de secret pour lui. Il voit clair dans votre sombre cœur comme en plein jour. Il réussira, lui, à vous faire dire qui était l’homme de l’Embankment. Vous ne pourrez pas lui cacher la vérité. À tout à l’heure !

Le détective quitta Sullivan. Au même instant la limousine de Cardew stoppait devant la station et le chauffeur sautait à terre. Il traversa le trottoir en courant…

— Superintendant, voulez-vous venir immédiatement… M. Cardew vient d’être chloroformé…

— Pourquoi n’avez-vous pas téléphoné ? cria Super furieux en se précipitant vers la voiture.

— Les fils étaient coupés, dit le chauffeur.

Le détective, dans une grimace, montra les dents.

— Ce Big-Foot pense à tout ! dit-il.

____________

 

— Retourné dans ma chambre, je m’allongeai sur mon lit pour penser à ce que vous m’aviez demandé de faire, raconta Cardew.

Il était blême, et de fait, avait été très mal. Il reposait, complètement allongé, sur un divan, et la pièce était encore pleine de l’odeur douce du chloroforme.

— J’ai dû m’asseoir… j’avais mal dormi la nuit dernière, et je ne me rappelle rien jusqu’au moment que je me sentis secoué par mon valet de chambre, qui était entré chez moi tout à fait par hasard, et me vit couché sur mon lit, la figure recouverte d’un gros tampon de charpie. Mon agresseur dut l’entendre approcher, car la fenêtre fut trouvée grande ouverte.

Super alla vers la fenêtre et regarda au dehors. En bas, dans un massif de fleurs, il aperçut un objet brillant. Il descendit dans le jardin, et ramassa un flacon brisé. L’étiquette portait la mention : « Chloroformü B. P. ». Des vapeurs s’en échappaient encore, qui détruisaient instantanément les fleurs voisines.

Levant les yeux, il examina la fenêtre, de laquelle il était évidemment aisé de descendre ou même de sauter. Le massif de fleurs ne portait pas de traces de chaussures, mais on avait facilement pu sauter plus loin, sur le gravier de l’allée.

Le flacon provenait de chez un chimiste en gros, où l’acheteur était certainement inconnu. Quant au fil du téléphone, il courait sur un mur de la villa, à hauteur d’homme. La coupure, fraîche encore, était nette.

— C’est la même pince qui a servi chez moi, murmura Super.

Lorsqu’il rentra dans la chambre, Cardew, qui avait quelque peu recouvré ses forces, était assis dans un fauteuil.

— Vous n’aviez vu personne dans le jardin ? Où était votre jardinier ?

— Il mettait des fleurs en pot derrière la maison. J’ai bien entendu quelque chose qui grinçait sur de la pierre, mais je n’y prêtai pas d’attention.

— Le fenêtre était ouverte ?

— À moitié ; et maintenue dans cette position par un crochet qu’on pouvait fort bien décrocher de l’extérieur. Quand mon valet de chambre entra, elle était grande ouverte.

Le détective examina le tampon de charpie. Quoique le chloroforme soit extrêmement volatil, le tampon en était encore humide dans son épaisseur.

Ensuite, il retira l’oreiller sur lequel Cardew avait posé sa tête, puis regarda sous le lit.

L’ancien notaire, malgré sa faiblesse, sourit.

— Non, dit Super, je n’espère pas trouver quelqu’un ici. Mais je pensais trouver… quelque chose. Vos mains n’ont-elles pas été égratignées ?

— Mes mains ? égratignées ? Je me demande bien…

Super inspecta minutieusement les mains de Cardew, doigt par doigt et de fort près. Le détective avait une vue extraordinaire, et bien des gens, y compris Lattimer, considéraient comme de la pose cette façon qu’il avait parfois d’approcher ses yeux, à le toucher, de l’objet qui l’intéressait.

— Je pensais qu’on vous aurait égratigné les mains. Il paraissait désappointé. Ceci contredit une de mes théories. À part ça, monsieur Cardew, je vais prier la police de vous protéger.

— N’en faites rien, protesta l’ancien homme de loi. Je suis parfaitement capable de me défendre tout seul.

— On dirait ! se contenta de railler Super à voix basse.

CHAPITRE XXII

LE MANDAT D’ARRÊT

La tâche qui avait d’abord été confiée à Cardew échut à Jim Ferraby.

— Je ne pensais pas avoir recours à vous, lui dit Super, mais « l’homme qui pense à tout », ou autrement dit Big-Foot, attentait à la vie du plus grand anthropologiste des temps modernes au moment même que ce dernier devait interroger le triste Sullivan.

— Quoi ? Cardew ? Que lui est-il arrivé ? demanda vivement Jim.

Super rit. Cela lui arrivait si rarement que Jim en demeura ébahi.

— Big-Foot l’a eu, le détective amateur ! déclara Super. Ce garçon, s’il a des pieds, n’en a pas moins une tête. Il devait être dans la maison lors de la conversation que j’ai eue avec Cardew au sujet de Sullivan. Il y a déjà une semaine de cela, l’idée m’était venue que quelque chose arriverait à notre criminologiste-théoricien. Peut-être aurais-je dû le faire garder par quelques policemen en civil… mais qui aurait jamais pensé que quiconque s’attaquerait à un type qui est en correspondance suivie avec Lombrosto, Lambrosso ?… Peu importe le nom…

Jim regardait le détective du coin de l’œil, se demandant une fois de plus s’il était sérieux ou s’il ironisait.

— Dites-moi ce qui s’est passé, demanda-il encore, et Super lui raconta le détail des événements qui venaient d’émouvoir Barley Stack une fois de plus.

Après quoi et sur l’insistance du vieux policier, il se rendit dans la cellule qu’occupait Sullivan et une heure durant cuisina le chemineau, mais sans le moindre succès.

— Je pensais bien que vous n’y arriveriez pas, conclut Super quand le procureur lui fit part du résultat de l’interrogatoire.

— Mais, mon cher ami, Sullivan dit ce qu’il sait, répliqua Jim, piqué.

Le détective considéra Ferraby entre ses paupières mi-jointes.

— À votre avis, corrigea-t-il. Dommage, très dommage. Mais… vous vous en allez ?

— Oui, je m’en vais, dit Jim. Et réellement, Super, je me demande pourquoi vous m’avez fait venir.

Le policier regarda l’heure ; il était quatre heures moins deux minutes.

— J’ai lutté contre moi-même tout cet après-midi, dit-il. Une petite bataille entre la justice et l’ambition personnelle. Et la justice a gagné.

Il ouvrit son bureau et en sortit un papier bleu sur lequel il écrivit quelque mots. Jim se demanda si Super avait décidé de démissionner.

— Un instant, monsieur Ferraby. Vous êtes procureur, et avez par conséquent qualité pour signer ceci.

Jim parcourut la feuille qui venait d’être tournée vers lui. C’était un mandat d’arrêt au nom d’Elson.

Motif : possession illégale de biens.

— Vous désirez vraiment que je signe ceci ?

Super hocha la tête.

— Oui, monsieur.

— Mais : « possession illégale de biens »… quels biens ?

— Je le saurai quand j’aurai mis le bonhomme en boîte, dit le détective. Je cours un risque évidemment. Mais je suis sûr de moi. Signez-moi ce mandat, monsieur Ferraby.

Jim hésita une seconde, prit une plume, et signa au bas du mandat.

— Bien ! dit Super. La justice a gagné. Venez avec moi, et vous verrez quelque chose.

Une servante les invita à attendre dans le hall pendant qu’elle allait chercher son maître. Ils l’entendirent frapper à une porte. Elle revint bientôt.

— M. Elson n’est pas dans la maison, dit-elle. Il doit être dans le jardin. Si vous voulez m’attendre ici…

— Inutile, dit Super. Je connais le jardin, et nous trouverons M. Elson nous-mêmes.

Le propriétaire de Hill Brow n’était pas dans le jardin. La servante, qui avait attendu le retour éventuel des deux hommes, suggéra qu’il se trouvait peut-être dans la « jungle ». On appelait ainsi un grand terrain inculte qui faisait suite à Hill Brow.

Ils se dirigèrent vers la jungle en question.

— Je ne peux m’empêcher de penser qu’il a peut-être filé. Cela ne me plairait guère, grogna Super.

Soudain, comme ils avançaient péniblement parmi un épais fourré, Jim s’arrêta.

— Chut ! fit-il.

De quelque part dans la jungle vint un son trois fois répété : le « hoc ! hoc ! hoc ! » d’une hache contre un tronc.

— Il abat un arbre, dit Ferraby ; mais le détective ne répondit pas.

Ils reprirent leur marche. Au bout de quelques minutes. Super s’arrêta, immobile.

— Eh bien ? demanda Jim. On ne peut plus avancer ?

Il regarda.

Par terre, il y avait un homme couché dans une mare de sang. C’était l’Américain.

— Trois balles, remarqua-t-il tranquillement. Elson, j’aurais dû vous arrêter ce matin et vous sauver la vie.

CHAPITRE XXIII

— Bon Dieu ! s’écria Ferraby horrifié. Mais qui donc a tué Elson ?

— Qui ? – Super, assis sur ses talons, parlait à voix si basse que le procureur dut tendre l’oreille pour saisir les paroles. – Qui ? Celui qui a chloroformé Cardew, celui qui a tué Hannah, celui qui a empoisonné la tarte. Le même cerveau, la même main, les mêmes motifs. J’admire d’une certaine manière, un tel homme. Cet homme qui prévoit tout, qui pense à tout… mais ne restez pas debout, monsieur Ferraby. Il faut que l’un de nous deux au moins, dans l’intérêt de la justice, revienne vivant.

Un frisson traversa Jim, et il s’accroupit auprès du détective.

— Ce que vous preniez pour le bruit que fait une hache contre un arbre, poursuivit Super, c’étaient les coups d’un revolver muni d’un silencieux…

Il se tut. Puis, brusquement :

— Par ici ! Vite ! Et baissez la tête ! cria-t-il en bondissant sous le couvert du fourré qu’ils avaient traversé quelques minutes auparavant.

— … hoc ! hoc !…

Des balles passèrent en sifflant près des deux hommes. Jim les entendait traverser des feuilles et briser des branches.

Toujours courant, ils se retrouvèrent dans le jardin. Légèrement essoufflés ils s’arrêtèrent.

— Doucement à présent, fit Super. Il ne va pas nous suivre ; pas en ce moment, il file. Vite au téléphone.

Bientôt arrivèrent, appelés par le détective, une ambulance automobile et une escouade de policemen-motocyclistes.

Jim, avant de repartir pour Londres, passa chez Cardew. Il était assis dans son bureau, pâle, et tremblant au moindre bruit. Ce que le procureur avait à lui rappeler n’était pas fait pour le calmer.

— Tragédie sur tragédie ! s’écria-t-il d’une voix creuse. C’est terrible, Ferraby ! Qui aurait pensé que ce pauvre Elson… et vous me dites qu’il allait être arrêté ?… Comment cela… Je ne comprends pas… Ma tête n’est plus que brouillard et confusion. Je suis complètement bouleversé par cette nouvelle horreur.

En sortant de la maison, Jim aperçut Lattimer assis sur une chaise sous un grand mûrier. Il sommeillait à demi, car il sursauta quand Ferraby prononça son nom.

— Ah, c’est vous ? Je craignais que ce ne fût Super. Je suis si fatigué.

D’où le sergent était assis, Jim remarqua qu’il voyait l’entrée de Barley Stack aussi bien que les fenêtres du bureau.

— Croyez-vous vraiment que M. Cardew soit en danger ? questionna Ferraby.

Lattimer haussa les épaules.

— Oui, puisque le chef m’a posté ici pour veiller au grain, répondit-il.

Il bâilla.

— Je me suis couché très tard la nuit dernière, expliqua-t-il. J’aimerais bien me coucher de bonne heure ce soir.

Il était assez tard quand Jim se rendit chez Elfa. Elle était lasse infiniment.

— Papa ne sera pas opéré avant la semaine prochaine, dit-elle. M. Cardew m’a téléphoné ce matin pour me prier de venir à Barley Stack. Il a un travail très urgent à faire, et il dit qu’il ne peut quitter la villa.

— Vous n’irez pas là-bas, opina péremptoirement Jim. Il est lui-même protégé, gardé par la police, et je ne puis vous permettre de courir un risque quelconque.

Il n’eut pas à apprendre la mort d’Elson à la jeune fille ; elle en avait eu la connaissance par les journaux du soir.

— Je le connaissais peu, dit-elle, et ne l’avait rencontré qu’à Barley Stack. Oh, Jim, que je suis lasse ! Lasse !

— Cardew peut attendre, dit Jim résolument.

Mais l’ancien notaire ne pouvait évidemment pas attendre, car au même moment la sonnerie du téléphone tinta furieusement ; c’était encore lui.

Jim prit l’appareil des mains d’Elfa.

— Ici Ferraby, dit-il. Je viens d’accompagner Mlle Leigh chez elle, et elle est beaucoup trop fatiguée pour aller à Barley Stack ce soir.

— Il faut qu’elle vienne, insista la voix de Cardew. Venez avec elle si vous voulez. Je me sentirai certainement davantage en sécurité s’il y a dans la maison des visages connus.

— Mais cela ne peut-il attendre ?

— Non, non ! c’est extrêmement important. Il faut absolument que mes affaires soient en ordre le plus vite possible, comprenez-vous ?

— Mais enfin, vous ne vous croyez tout de même pas exposé à un grand danger ?

— Absolument si, répondit la voix avec force. Et je veux que ce soit fait rapidement, de façon que Mlle Leigh puisse repartir avant que rien de grave se produise. Super m’a complètement défendu de quitter Barley Stack. Ne pouvez-vous venir avec elle ?

Devant une insistance aussi catégorique, Jim, couvrant le récepteur de sa main, expliqua la situation à la jeune fille.

— Il est vraiment dans un état pareil ? demanda-t-elle, surprise. Je n’aurais jamais cru que la peur pouvait avoir autant de prise sur lui. Elle hésita. Peut-être ferais-je mieux d’y aller, dit-elle. M’accompagneriez-vous ?

La perspective d’une nuit à passer sous le même toit qu’Elfa et celle du parcours en voiture à la nuit tombante avec elle, avaient entièrement changé les dispositions de Jim. Pourtant, il ne devait pas, par pur égoïsme, encourager la jeune fille à courir un risque quelconque, si léger fût-il, et il essaya encore de la dissuader. Mais Elfa Leigh n’était pas femme pour rien, et son instinct lui fit deviner le désir caché de Jim.

— Dites-lui que je viens, décida-t-elle. Le changement d’air me fera du bien.

Jim transmit la réponse et raccrocha.

— Si vous voulez descendre et m’attendre dans votre voiture, je fais ma petite valise et je vous rejoins, dit Elfa.

Elle n’avait pas encore dîné, mais voulut partir tout de suite.

— Cardew dîne très tard et nous aura probablement attendu, dit-elle.

Cardew, lorsqu’ils entrèrent dans son bureau, arpentait le tapis, les mains croisées derrière son dos. La jeune fille fut frappée du changement survenu dans les traits de l’ancien notaire depuis qu’elle l’avait vu. Il avait réellement vieilli de dix ans. Il remarqua le regard apitoyé d’Elfa.

— Comme vous êtes bonne d’être venue, dit-il en lui serrant chaleureusement les mains. Je vous attendais pour dîner. J’espère que vous n’avez pas mangé encore ? Je serai un peu mieux, je pense, quand j’aurai pris quelque nourriture… je ne me rappelle pas mon dernier repas !

Ils passèrent dans la salle à manger. Le capuchon doré d’une bouteille de champagne brillait dans un seau nickelé débordant de glace. Le vin pétillant rendit promptement quelques couleurs à l’ancien homme de loi qui généralement ne buvait jamais de vin.

— C’est d’abord l’horrible fin d’Elson, et ensuite le sentiment que peut éprouver un homme gardé par la police, qui m’ont passablement détraqué le système nerveux. Et pourtant – il se tut un instant, son verre à la main cette infernale passion pour ce que Minter appelle les « théories et déductions » ne me laisse pas de répit.

Il expliqua plus tard pourquoi il avait demandé à la jeune fille de venir.

— Dans mes moments de calme, reprit-il, je ne pense pas être exposé à un grand danger. Mais j’ai été notaire, vous le savez. Il m’en reste quelque chose, naturellement, et notamment ce lieu commun qui dit qu’on doit toujours être prêt à toute éventualité. La pensée m’a subitement frappé, ce matin, que je n’avais pas fait de testament, que je n’avais même pas mis mes papiers en ordre. J’ai donc rédigé mes dernières volontés. Quant Mlle Leigh en aura fait deux copies, je vous demanderai, Ferraby, d’en prendre connaissance et de signer en qualité de témoin. Un des domestiques sera le deuxième. Car pour ce qui est de vous, mademoiselle, vous ne pouvez malheureusement pas me servir de témoin ; en effet, j’ai pris la liberté de vous laisser une somme assez importante.

Comme Elfa allait protester, il leva la main.

— Je suis un vieil homme, mon enfant. Je ne me suis même jamais senti aussi vieux que la nuit dernière… de plus je n’ai pas de relations, très peu d’amis, et bien peu de personnes, enfin, à l’égard desquelles j’éprouve de la gratitude. Il sourit. Pour couronner le tout, je lègue ma bibliothèque au superintendant Minter.

Il se mit à rire pour la première fois depuis bien longtemps, et Jim ne put s’empêcher de partager son hilarité.

— J’ajoute, poursuivit Cardew, que je lui lègue également une somme qui lui permettra soit de bâtir une maison qui puisse contenir la bibliothèque, soit d’acheter une motocyclette qui n’annonce pas le jugement dernier chaque fois qu’elle passe sur la route.

Après le dîner, la jeune fille suivit l’ancien homme de loi dans son bureau, et Jim s’en fut, solitaire, fumer un cigare dans le jardin. Il n’avait pas fait trois pas qu’il rencontrait déjà l’inévitable gardien. Ce n’était pas le sergent Lattimer, mais un détective que le procureur avait déjà vu dans le bureau de Super. Ils causèrent du temps, de la beauté de la nuit et des élections prochaines. Comme ils arpentaient à pas lents l’allée centrale du jardin, Ferraby remarqua que les stores du bureau de Cardew étaient levés, et qu’il voyait parfaitement l’homme de loi et la jeune fille, assis chacun d’un côté d’une grande table, l’un dictant, l’autre tapant à la machine.

— N’est-ce pas dangereux ? demanda nerveusement Jim. Ils sont visibles de partout, certainement.

— Peut-être pourriez-vous leur conseiller de les baisser, monsieur ? suggéra le policier.

Jim, ne voulant pas déranger lui-même l’ancien notaire, lui envoya une servante, et eut la satisfaction, quelques secondes plus tard, de voir les stores descendus.

— Cela m’étonne que M. Cardew n’ait pas pensé à prendre cette précaution, observa le sergent. J’ai entendu dire qu’il était détective amateur ?

À ce moment vinrent du fond du jardin les premières notes liquides de la chanson du rossignol. Puis ce fut à nouveau le silence nocturne.

— Peut-être allez-vous rentrer à présent, monsieur ? demanda respectueusement le policier.

Jim, surpris, le regarda.

— Mon tour de garde va prendre fin, expliqua l’homme, et Super ne serait peut-être pas content de me voir causer avec vous pendant mon service.

Jim rentra, intrigué. Il alla à la chambre et défit sa valise. Ses vêtements et ses objets de toilette rangés, pensant que la relève devait avoir été effectuée depuis quelque temps déjà, il redescendit au jardin. Le policier à qui il avait parlé était toujours là. Jim s’en étonna, et plus encore de constater que les stores du bureau étaient de nouveau levés.

— Super, déclara le policier, a dit qu’il valait mieux voir l’intérieur du bureau, et que n’importe quoi pouvait arriver derrière des stores baissés.

— M. Minter est passé ici ?

— Il n’est resté qu’une minute, monsieur, précisa l’autre.

Ayant accepté un cigare que lui offrait Jim, il commença de raconter une histoire très compliquée dans laquelle il s’agissait de pensions, de retraites policières, et d’iniquités de toutes sortes.

Il était minuit quarante-cinq lorsque la jeune fille descendit et invita Ferraby à la suivre dans le bureau.

— Je crois que le travail est terminé, dit-elle à voix basse. Assez triste travail, d’ailleurs. Savez-vous, Jim, il me laisse une somme énorme ! Ce n’est vraiment pas possible, n’est-ce pas ? Mais il refuse absolument de changer quoi que ce soit au testament.

Cardew sonna son valet de chambre. Quand celui-ci eut signé le testament et se fut retiré, l’ancien notaire appela Jim près de lui.

— Je vous demande, lui dit-il, de garder ceci. – À la surprise de Jim, il lui tendait le testament – Ou, tout au moins, de me le garder jusqu’à demain matin. Je l’enverrai ensuite à ma banque. Je suis bien content d’en avoir terminé avec tout cela.

Il était plus calme, plus semblable à lui-même maintenant.

— Là-dessus, mademoiselle, je crois que vous avez grand besoin de dormir ! dit-il. La servante vous conduira à votre chambre. Je vous ai donné celle que vous occupiez dans le temps.

Elfa était heureuse de s’échapper. Elle ferma sa porte à clef et se déshabilla promptement. Dix minutes après s’être mise au lit, elle dormait, d’un sommeil profond et sans rêves.

Lattimer, du fond du jardin, vit la lumière s’éteindre dans la chambre de la jeune fille.

CHAPITRE XXIV

LE NŒUD COULANT

Tap, tap, tap.

Elfa entendit vaguement un son lointain, sourd, et fit un mouvement.

Tap, tap, tap !

Ce devait être, contre une vitre, le bord d’un store balancé par un souffle de vent, décida-t-elle, à demi endormie encore.

Tap, tap, tap !

Réveillée maintenant, elle se redressa légèrement et s’appuya sur son coude. Le son était venu de la fenêtre. Était-ce accidentel ? Sa régularité démontrait que non. La nuit était parfaitement tranquille, et il n’y avait aucun vent. Elle se leva, alla vers la fenêtre, écarta les épais rideaux. La croisée était ouverte ainsi qu’elle l’avait laissée. La baguette du store ne portait pas contre les carreaux. Dehors, c’était la nuit impénétrable, noire.

Comme elle tendait l’oreille, elle entendit un bruit de gravier foulé, et son cœur battit plus fort. Enfin elle se rappela que la maison était gardée.

— Est-ce vous, mademoiselle Leigh ? chuchota une voix.

— Oui, répondit-elle sur le même ton. Avez-vous frappé à ma fenêtre ?

— Non, mademoiselle, répondit faiblement la voix. Vous avez entendu quelqu’un frapper ? Vous avez dû rêver.

Elle regagna son lit, mais comprit qu’elle ne dormirait plus de la nuit.

Tap, tap, tap !

Elle se releva, écarta doucement les rideaux et écouta. Il n’y avait rien… rien qu’un intense silence. Doucement, elle avança et se pencha à la fenêtre, essayant de percer l’obscurité du regard.

Elle ne vit personne, mais aperçut dans le lointain, vers les arbres, une lueur presque imperceptible, et devina que c’était la cigarette d’un garde. Qui donc avait frappé à la fenêtre ? Elle se pencha davantage. Au même instant, quelque chose de rude et de souple à la fois frôla sa tête.

Avant qu’elle eut compris ce qui se passait, le nœud coulant serrait son cou. Elle l’agrippa des deux mains, essayant de se dégager. La corde se tendit et souleva la jeune fille au-dessus du plancher. Elle se retint furieusement à la barre d’appui, et fit un effort désespéré. La corde, enfin, céda… Soudain, dans le jardin, un éclair jaillit, et un puissant faisceau lumineux inonda Elfa de clarté, tandis qu’elle quittait la fenêtre. Haletante, épuisée, elle tomba par terre à côté du lit. La corde entourait toujours son cou.

Quelqu’un pénétra dans la chambre.

Les yeux d’Elfa s’ouvrirent. Elle vit, penchée sur elle, la figure d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Il l’étendit sur le lit, retourna à la fenêtre et siffla.

Jim avait entendu. Il sortit immédiatement de sa chambre, et se dirigea vers la chambre de la jeune fille. Il ouvrit la porte et reconnut le détective avec lequel il avait causé dans le jardin. Le policier tamponnait le front d’Elfa avec une serviette imbibée d’eau froide.

— Occupez-vous de la jeune dame, indiqua brièvement l’homme. Il tendit la serviette à Ferraby et quitta la chambre.

Une voix s’éleva dans le jardin.

— Qu’est-ce qui se passe ?

C’était Super.

Elfa était revenue à elle. Jim, par la fenêtre, mit le détective au courant. Quelques secondes plus tard, Super arrivait.

— Laissez-moi ici et descendez, ordonna-t-il.

Jim dans l’escalier, croisa Cardew qui sortait de sa chambre, un revolver dans une main, une bougie allumée dans l’autre. Il n’entreprit point de lui raconter ce qui venait de se passer, mais le conduisit à la chambre d’Elfa. Pendant ce temps, la jeune fille, assise sur son lit, ramenait sa robe de chambre sur ses délicates épaules.

Elle avait la gorge endolorie et se sentait encore en proie au vertige. Elle réussit pourtant à raconter ce qui lui était arrivé.

Comme elle finissait, le policier qui le premier était entré chez elle revint. Il était allé à l’étage supérieur et en rapportait un bambou long d’une mètre environ.

— C’est une baguette de store, dit-il. La chambre qui est au-dessus de celle-ci communique avec le toit par une trappe. C’est tout ce que j’ai trouvé… C’est avec cela qu’on a dû frapper à la fenêtre.

— Il frappa à la fenêtre, murmura Super, elle se pencha pour regarder, et il lança le nœud. Ensuite il fila par la trappe. Je vous le répète, ce garçon n’oublie rien ! Montons sur le toit ? Vous avez un revolver ? Si vous l’apercevez, tirez… ne vous cassez pas le cou, c’est inutile. D’autant plus qu’à mon avis il aura déjà filé quand vous arriverez là-haut.

Super ramassa la corde qui avait servi à l’étrangleur inconnu, et la tendit à Cardew.

— Connaissez-vous ceci ? questionna-t-il.

C’était une espèce de cordelière de soie rouge, longue de trois mètres.

— Je n’ai jamais, vu cela, dit-il. On dirait un ancien cordon de sonnette n’est-ce pas ? Nous n’avons que des sonneries électriques ici.

Il examinait la corde avec soin.

— Elle est très ancienne… remarqua-t-il.

— C’est ce que je pensais, interrompit Super. On trouve des ficelle de ce genre-là chez n’importe quel brocanteur. Comment vous sentez-vous, mademoiselle ?

Elfa, bravement, essaya de sourire.

— Nous allons sortit et vous laisser vous habiller. Je crois que vous ferez mieux de descendre. Il est près de trois heures, et il est excellent de se lever de bonne heure.

Au même instant le policier envoyé sur le toit revenait.

— Rien, déclara-t-il simplement.

— Où est Lattimer ? demanda Super.

— Dans le jardin, au fond, chef.

Le vieux détective se tut.

Un peu plus tard, il parcourait le jardin en compagnie de Ferraby. Soudain, un rossignol chanta pour la deuxième fois, tout près…

— Je suis un vrai rossignol, qu’en dites-vous ? dit Super. C’était lui, en effet qui venait d’imiter si admirablement les modulations pures et douces du rossignol. J’ai toujours été très bon, pour les chants d’oiseaux. Mais le rossignol, c’est ma spécialité… le rossignol et les poulets.

Et, à la profonde stupéfaction de Jim, il donna une extraordinaire imitation de la poule qui couve des poussins inquiets.

— C’est vous, Lattimer ? appela Super comme quelqu’un accourait vers eux.

— Oui, chef.

Il s’avança, éclairé par les lampes du vestibule. Ses vêtements étaient couverts de poussière et son pantalon déchiré au genou. Jim remarqua que ses mains étaient écorchées.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé, Lattimer ?

— Je suis tombé… j’allais tellement vite, répondit le sergent.

— Avez-vous vu quelqu’un ? demanda Super.

— Non. J’ai entendu qu’il se passait quelque chose dans la maison, mais je savais que vous étiez à proximité. Je suis resté dehors parce que j’ai pensé que quelqu’un aurait pu chercher à s’enfuir.

Super grommela quelques ordres et retourna, suivi de Jim, dans le bureau où Elfa était en train de confectionner des grogs.

Le détective prit le sien des mains de la jeune fille et alla s’asseoir sur un divan.

— J’ai quelque chose à vous dire, belle demoiselle, annonça-t-il, qui rendra un peu de couleur à vos joues.

— À moi ? fit-elle, surprise. Que voulez-vous dire, Super.

— L’opération a été un succès.

Elle se leva brusquement, toute palpitante.

— L’opération ? Mais c’est pour la semaine prochaine, rectifia-t-elle.

— C’était pour cette nuit, répondit tranquillement Super. J’avais arrangé tout cela avec les médecins, préférant que le résultat ne vous fût communiqué qu’après l’opération. Mais je croyais que vous aviez deviné ce qui se passait, puisque vous avez demandé à la directrice de la clinique de remettre à votre père, aussitôt qu’il serait en état de lire, une lettre que vous lui aviez confiée.

— Mais je n’ai pas laissé de lettre ! s’exclama-t-elle. Je ne savais pas du tout que papa serait opéré cette nuit !

Super considérait le mur, les paupières mi-jointes.

— Vraiment ? dit-il doucement.

Il décrocha le récepteur du téléphone et donna un numéro.

— … Allô !… Elle est couchée ? Eh bien, dites-lui que le superintendant Minter la demande, et tout de suite.

L’écouteur à l’oreille, il attendit.

— … Allô… C’est vous, miss Moody ? Vous avez une lettre… Oui, celle que Mlle Leigh vous a laissé pour son père. Voulez-vous, je vous prie, l’ouvrir et m’en lire le contenu.

Encore un silence…

— Oui… bien, merci, dit-il enfin. Gardez-la moi, n’est-ce pas.

— Eh bien ? demanda Elfa.

— Rien. Une blague. La lettre disait : « Mille baisers de la fifille à son père ». C’est tout.

Super ne disait pas la vérité. Le contenu de la lettre, une seule ligne d’écriture, était le suivant :

« Votre fille a été étranglée la nuit dernière. »

— Il pense à tout ! murmura Super, et il claqua les doigts en signe d’admiration.

CHAPITRE

LE DÎNER D’ADIEU

Cardew avait pris une décision. Il fermerait Barley Stack, congédierait ses domestiques, et louerait une maison à Londres. Ou bien peut-être irait-il passer la fin de l’été à l’étranger.

— Excellente idée, opina Super mis au courant ; et vous ne sauriez, à mon avis, partir trop tôt. Partez même cette nuit. Je vous le conseille.

Cardew hésita.

— Non, pas cette nuit. Mes bagages…

— Mes hommes vous aideront, offrit le détective.

— Je resterai cette nuit encore, décida l’homme de loi après avoir réfléchi. Voulez-vous me faire le plaisir de dîner avec moi ? Super secoua la tête.

— Impossible, répondit-il. Je rencontre ce soir un ami.

— Amenez-le.

C’était au tour de Super d’hésiter.

— Difficile. Ce n’est pas un homme du monde. Et pourtant, j’ai de l’admiration pour lui. Il ne discute jamais, et il n’est pas intelligent. C’est ce qui me plaît chez lui.

— Superintendant, dit Cardew, je ne vous ai jamais demandé ce que vous pensiez exactement au sujet de ces mystérieux meurtres et tentatives de meurtre commis dans notre entourage. Je me permettrai donc de vous questionner ce soir. Amenez de toute façon votre ami. M. Ferraby m’a promis de venir.

— Mlle Leigh aussi ?

— Non, elle reste avec son père. Nous nous sommes arrangés de manière qu’elle ait une chambre à la clinique.

Soudain le détective se frappa le front avec une expression ennuyée.

— Je savais bien que j’oubliais quelque chose ! s’exclama-t-il. Lattimer devait nous rejoindre pour dîner, mon ami et moi...

— Amenez-le également, approuva gaiement Cardew. C’est d’ailleurs un homme parfaitement élevé. Et maintenant je vais à Londres. Profitez-vous de ma voiture ?

— Non, bien aimable, remercia Super. Puis, après un silence :

— Le policier de garde pour la journée va vous accompagner, monsieur Cardew.

— Croyez-vous vraiment que ce soit nécessaire ?

— C’est prudent.

— Alors à ce soir.

L’ancien notaire se rendit à son bureau. Quoiqu’il eût un courrier assez considérable à faire, il trouva le temps de téléphoner à la clinique. Ce fut Elfa qui lui répondit.

— Eh bien, comment vous sentez-vous ? s’enquit-il.

— Terriblement lasse, répondit-elle. Je me reposais justement, allongée sur mon lit, quand vous m’avez appelée. Vous êtes à Londres, monsieur Cardew ?

— Oui, pour une heure. Je retourne à Barley Stack ce soir. Demain je ferme la maison et je reviens à Londres pour un jour ou deux. Cela coïncidera, je le crains fort, avec la fin de notre très agréable collaboration, ajouta-t-il. J’ai pris la liberté, en ce qui concerne vos appointements, de vous envoyer un chèque par la poste. Vous rappelez-vous le cambriolage de mon bureau ? Et dirait-on pas qu’il y a des années de cela ?

— C’était la semaine dernière, précisa la jeune fille.

— Je viens justement d’examiner mes papiers, et je sais exactement, à présent, ce qui fut volé, et pourquoi. Super lui-même sera de mon avis à cet égard.

— Et pourquoi vola-t-on ? questionna curieusement la jeune fille ; mais Cardew refusa de lui en dire plus long. Dont elle inféra, revenue dans sa petite chambre, que l’ancien notaire avait fait une découverte importante et qu’il se réservait de la révéler plus tard.

Son courrier expédié, il regagna Barley-Stack.

Assis dans la bibliothèque et regardant le jardin par la fenêtre, il vit Lattimer à son poste, sous le vieux mûrier, et lui fit remettre une boîte de cigares. Le sergent, souriant, le remercia d’un mouvement de la main.

____________

 

Il était dix minutes de plus que l’heure fixée pour le dîner lorsque arriva Super accompagné d’un petit homme roux au maintien nerveux et maladroit.

— Je vous présente mon ami, M. Wells.

Cardew serra la main que lui tendait l’homme roux.

— Lattimer, je vous présente M. Wells.

Le sergent s’avança et joignit les deux hommes.

— Et maintenant, déclara Cardew, je crois que nous ferions bien de nous mettre à table. La soupe est déjà servie.

Ils suivirent l’homme de loi dans la salle à manger, et s’assirent après qu’il eut indiqué les places. La soupe, à dire le vrai, n’était point servie encore, mais la servante l’apportait toute fumante, tandis que le valet de chambre disposait les assiettes. L’homme aux cheveux roux interrogea Super d’un regard inquiet. Celui-ci aussitôt, désigna sa grande cuiller, et se pencha vers son ami :

— Celle-ci ! lui souffla-t-il. Puis reprenant sa voix naturelle : Avant de commencer ce dîner d’adieu, je dois vous dire qui est mon ami Wells.

— J’avoue que je suis curieux de le savoir, dit Cardew.

— Levez-vous, monsieur Wells. Je vous présente M. Cardew, ancien notaire. M. Cardew, je vous présente M. Topper Wells, exécuteur des hautes œuvres !

Cardew sursauta dans sa chaise, comme mordu par un serpent. Jim, horrifié, frissonna.

— Lattimer, je vous présente Wells. Peut-être le connaissiez-vous déjà ? Vous le rencontrerez encore…

Les yeux de Super étaient fixés sur le sergent.

— … et ne touchez pas cette soupe, Lattimer. Que personne n’y touche, car…

— Que voulez-vous dire… commença Cardew.

— … car elle est droguée, acheva Super.

Cardew recula sa chaise de la table, surpris et incrédule à la fois.

— Empoisonnée ?

— Empoisonnée, répondit Super. Et de nouveau :

— Je vous présente Wells, l’homme qui pend. Et…

Cela arriva avant que quiconque eût réalisé ce qui se passait. D’un seul bond, Cardew avait atteint la porte ; d’un second il la refermait derrière lui, à clef.

— À la fenêtre, vite ! cria Super. Brisez-la avec une chaise. Vous pouvez parier qu’elle est également fermée à clef !

Une lourde chaise, lancée par Lattimer, passa à travers la croisée, suivie une seconde plus tard par le sergent.

— Il a filé derrière la maison, gronda Super. Il aurait fallu quelques hommes dans ce coin-là aussi !

Jim courait, mais ne savait guère pourquoi, ni vers quel but. La tête lui tournait Cardew ? Impossible !

Le propriétaire de Barley Stack n’était nulle part. Super poussa une porte entre deux bâtiments des communs. Elle donnait accès à un petit chemin qui conduisait à la route. C’était l’entrée de service.

Et de là, il vit Cardew, ou plutôt sa tête, qui se déplaçait avec rapidité le long du muretin de clôture.

— Motocyclette, dit le détective. Celle avec laquelle il put retourner à Londres, après avoir tué Hannah Shaw, sans traverser Pawsey. Votre auto, Ferraby, et vivement.

Super, tout à coup, vola littéralement vers la bibliothèque et se précipita sur le téléphone. Il lui suffit de mettre le récepteur à l’oreille pour savoir que les fils avaient été coupés.

— … il pense à tout, murmura-t-il. Coupés avant le dîner. Il était certain de nous voir tous endormis dès le début du repas.

Ferraby arrivait dans sa voiture. Lattimer y était déjà monté.

— N’arrêtez pas ! cria Super en s’élançant sur le marchepied. L’auto prit de la vitesse.

Ils ralentirent au premier croisement de routes. Une patrouille de policemen y arrivait au même instant, mais n’avait vu passer aucun motocycliste. Le fugitif avait pris une des trois routes qui partaient de ce carrefour. La première menait directement à Londres par Isleworth ; la seconde, après avoir traversé Kingston, débouchait dans Richmond Park. Quant à la troisième, ce n’était qu’un chemin vicinal.

L’auto du procureur fit demi-tour et stoppa bientôt devant la station de police. Super avait des instructions à donner à ses subordonnés.

— Cardew avait commandé un avion spécial à Croydon pour ce soir, expliqua le détective ; mais étant donné les circonstances il ne s’en servira certainement pas. Il essayera de trouver un abri à Londres. C’est un homme qui pense vite, et qui prévoit longtemps à l’avance.

Super sortit de la station. Préoccupé, il considérait l’automobile.

— Oui, il est à Londres, monologua-t-il ; mais sûrement pas à son appartement ni à son bureau. Il doit avoir une cachette quelque part.

Aussitôt arrivé à Londres, le détective commença par doubler le service de garde à la clinique de Weymouth Street. Il passa ensuite à l’appartement de l’ancien notaire. Personne n’y était venu, et pas davantage au bureau de King’s Bench Walk.

Super, un peu plus tard, soupa en compagnie de Jim.

— Oui, c’est Cardew qui tua Hannah Shaw, expliqua le détective. Elle l’aimait et voulait qu’il l’épousât. Lui il la haïssait, mais elle le tenait, et cela par une lettre terriblement compromettante qu’il avait écrite des années auparavant et qu’elle possédait. Menacé, terrifié, poussé à bout, il l’épousa donc, et ce fut le jour du meurtre. Ils furent mariés à Newbury, sous le nom de Lynes. Peu importait nom à Hannah, puisqu’elle avait l’homme. Mais elle voulait être désormais la compagne officielle de Cardew, et qu’il la reconnût pour telle devant témoin. C’est à cet effet qu’elle avait télégraphié à Mlle Leigh. Quant à l’ancien notaire, il rentra en possession de la fameuse lettre – c’était le prix du mariage – puis assassina sa femme. Il s’était arrangé pour la rencontrer le soir même. Lorsqu’il passa chez vous et vous dit qu’il cherchait quelqu’un pour l’accompagner au théâtre, il savait parfaitement que vous aviez déjà disposé de votre soirée. Mais il ne savait pas comment vous deviez l’employer…

Quand Hannah et Cardew se rendirent à Beach-Cottage dans la Ford, il laissa sa femme seule sur le siège avant, sous je ne sais quel prétexte, et monta derrière. Là, il s’accroupit sur le plancher de l’auto. De cette manière, les passants éventuels ne pouvaient l’apercevoir, et Miss Shaw semblait seule dans la voiture. Il pensait à tout, je vous le dis ! Ce fut lui qui choisit le chapeau et le manteau qu’elle devait porter ! Dès qu’il l’eût tuée, il revêtit des vêtements, car il savait qu’Elfa devait venir, et craignait de la rencontrer sur la route en repartant.

— Mais enfin, pourquoi tout cela, par le diable ?… Il était riche…

— Riche ? Non, répandit Super. Il avait de l’argent, mais comment se le procurait-il ? Je vais tout vous raconter, toute l’histoire, encore qu’il y en ait une partie que je devine plus que je ne la sais. Mais je parie volontiers que Leigh ne me contredira en rien.

Leigh, la dernière fois qu’il voyagea pour le Trésor américain, revenait de New-York à Londres – c’était peu de jours avant la fin de la guerre – convoyant sous sa responsabilité quatre caisses contenant des dollars. Le bateau sur lequel il se trouvait fut torpillé près de la côte sud de l’Irlande, au plus fort d’une tempête. Il fut secouru par un contre-torpilleur au moment où il commençait de couler. Deux des caisses purent être sauvées et basées à bord du petit navire de guerre, lequel, privé de sa T.S.F. par la violence de l’ouragan, gagna péniblement le sud de l’Angleterre. La tempête durait depuis trois jours. Le contre-torpilleur entra enfin dans la baie de Pawsey, mais ce fut pour son malheur, car il y fut torpillé, lui aussi, et à bout portant pour ainsi dire, par un sous-marin allemand.

À la même époque, poursuivit Super, Cardew était ruiné, ayant engagé dans de folles spéculations l’argent de la clientèle. Un de ses clients, un conseiller municipal, déposa une plainte, et la police allait s’occuper de cette affaire, lorsque le client, brusquement, se désista, annonçant qu’il avait recouvré son argent… ; comment il avait été payé, vous allez le savoir.

Super vida un grand verre de bière, et reprit son récit.

— Cardew, la nuit du torpillage, était à Beach-Cottage. Il avait décidé de se suicider. Mais tout d’abord, et ayant gardé de son métier l’habitude de la précision, il rédigea la confession de ses fautes dans l’intention de l’adresser à la police. Il achevait cette lettre quand il entendit l’explosion et se rendit sur la plage. À ce moment, et pour quelques minutes au moins, Cardew fut un homme. Il affronta la mer furieuse dans le petit yacht qu’il possédait alors, et aperçut bientôt une sorte de radeau qu’occupaient les deux seuls survivants du contre-torpilleur. Ces deux hommes avaient avec eux les deux caisses du Trésor américain rescapées du premier torpillage. L’un des deux hommes était Leigh, à moitié mort. L’autre Elson, un cow-boy qui s’était engagé comme matelot pour échapper à la police américaine. Elson mit Cardew au courant de la nature des caisses, qui furent ramenées sur la plage et mises au sec. Ce fut à ce moment que Leigh commença à reprendre connaissance. Elson savait que c’était lui qui convoyait l’argent, et que le seul moyen de s’approprier les caisses était de le faire disparaître. Consulta-t-il Cardew ou non à ce sujet, toujours est-il qu’il frappa Leigh d’un coup de hache à la tête et le jeta à la mer. Comment celui-ci en réchappa, Dieu seul le sait ! Toute trace de lui disparut pendant douze mois. Il est possible qu’il ait été recueilli dans un hôpital et qu’il y ait passé la plus grande partie de la première année… Elson et Cardew rentrèrent les caisses dans Beach-Cottage, et Hannah Shaw dut être mise au courant. Le bois des caisses fut brûlé et l’argent partagé entre les trois complices. Hannah connaissait la situation désespérée du notaire. D’après moi, elle découvrit la confession de Cardew qu’il avait cachée, lorsqu’il entendit l’explosion, et la garda. Lui ne le sut que beaucoup plus tard.

— Tout cela, vous l’avez deviné ?

— Je le savais… l’enveloppe trouvée par terre quand on enleva le cadavre d’Hannah me fit comprendre bien des choses.

La maison de Barley Stack était couverte d’hypothèques, qui furent bientôt purgées. Cardew paya toutes ses dettes, et enfin vendit son étude. Il avait évidemment de quoi se retirer des affaires. Il aurait d’ailleurs pu être heureux toute sa vie si Hannah n’avait pas été ambitieuse. Mais elle l’était, et voulait prendre la place de celle qui par bonté l’avait recueillie chez elle, bien des années avant, au sortir de l’orphelinat. Forte de la position que lui conféraient les derniers événements, Hannah entreprit de faire sa cour à l’homme de loi, et dès lors ne lui laissa plus de répit. Une fois, elle alla jusqu’à représenter à l’aide de billets de cent dollars, sur la pelouse de Barley Stack, l’initiale du nom du contre-torpilleur anglais torpillé ; cela de manière que l’homme de loi se rappelât, une fois de plus, l’arme qu’elle possédait contre lui… vous vous souvenez de cette démonstration, n’est-ce pas ? Ce fût Mlle Leigh qui vous la raconta.

— Mais tout cela, vous le saviez depuis longtemps ?

Super hocha la tête.

— Vous pouvez parier que j’en savais au moins une bonne partie ! dit-il. Je me demandais d’autre part ce que ferait Elson lorsqu’il saurait que Cardew avait tué Hannah, et je n’étais pas sans craintes à ce sujet. Lattimer le cuisinait depuis des mois, et lui avait emprunté de l’argent à plusieurs reprises, de façon que l’Américain pensât le tenir par là et avoir en lui une sorte d’ami forcé. J’espérais qu’il finirait une nuit, après avoir beaucoup bu, par tout raconter à mon sergent. Celui-ci remplissait donc depuis longtemps le rôle de policier-escroc, et je dois dire qu’il le joua avec un talent presque… alarmant, tant il y mettait de conscience. Il suivait parfaitement mes instructions, et ne les transgressa qu’une fois ; ce fut lorsque dernièrement il me suivit à Londres, alors qu’il aurait dû garder la station. Ce grand fou croyait que Cardew m’avait tendu une embuscade en ville.

— Était-ce donc Cardew qui tenta d’étrangler Elfa Leigh ?

— Oui, monsieur. Lattimer était sur le toit, au poste que je lui avais indiqué. Il y avait accédé par une grande échelle posée derrière la maison dès que la nuit était venue. Il entendit le bruit que faisait la baguette de bambou contre la fenêtre, mais ne vit rien de ce qui se passait jusqu’au moment où la trappe qui donnait sur le toit s’ouvrit violemment. Lattimer attendit, prêt à bondir sur celui qui sortirait par cette trappe. Mais comme personne ne sortait, il devina qu’il s’agissait là d’une manœuvre destinée à distraire son attention, et se rua vers l’échelle qu’il descendit d’une seule glissade. Et voilà pourquoi vous lui vîtes les mains écorchées et son pantalon troué.

Jim, visiblement, était bouleversé par tout ce qu’il entendait.

— Pourquoi demandiez-vous à Cardew, le matin qu’il fut trouvé chloroformé, si ses mains n’étaient pas égratignées ?

— Et pourquoi fut-il chloroformé ? demanda Super avec un sourire de satisfaction. Il employait là un truc élémentaire, comme vous allez voir. Il avait payé un type rencontré dans la rue pour porter la tarte empoisonnée. Bon. La chance vous fait rencontrer le type en question. Parfait. Je file chez Cardew, lui débite un conte de fées concernant Sullivan et le supplie de faire subir à celui-ci un interrogatoire contradictoire serré. Cardew comprend que l’homme le reconnaîtra immédiatement ; et pourtant, il ne peut me refuser ce que je lui demande. Et voilà d’où vient le coup du chloroforme. Il avait tout un stock de drogues variées chez lui. Il sature de chloroforme un gros tampon de charpie, jette le flacon par la fenêtre, s’étend sur son lit et s’applique le tampon sur la figure. Il faillit d’ailleurs y passer, car il a le cœur faible. Si j’examinais ses doigts de si près, c’était simplement pour les sentir. Vous savez que j’ai un bon nez. Le jour que ce vilain bonhomme nous tira dessus dans la « jungle » à Hill Brow, je sentis encore un relent de chloroforme. Il y a un tas de messieurs qui vous diront que l’odeur de cet anesthésique disparaît une demi-heure après son évaporation. Vous pourrez les envoyer à Patrick Minter s’ils désirent réellement savoir à quoi s’en tenir.

M. Ferraby, vous ne m’entendrez plus médire des détectives-amateurs. Ce Cardew, en plus d’une occasion, m’en a bouché un coin. J’ai maintenant le plus grand respect pour l’anthropologie, et la psychologie m’a définitivement séduit.

Il y eut aussi le cambriolage de son bureau, au cours duquel il brûla tous les papiers de sa gouvernante. Ce fut lui le cambrioleur. Forcément. Car, au lieu de faire de la lumière et de baisser le store de la fenêtre pour la cacher, il opéra dans l’obscurité ! Lorsque je baissai le store, en effet, il en tomba une facture vieille d’un mois qui avait dû être prise dedans à la suite d’un coup de vent.

Le détective posa son demi, et soudain se frappa le front.

— J’ai laissé le petit bourreau tout seul, et il ne doit pas savoir où aller, dit-il d’un ton de regret.

— Mais pourquoi diable aviez-vous amené cet oiseau-là ?

— C’était la goutte d’eau destinée à faire déborder le vase. Nous avions également essayé d’épouvanter Elson. Lattimer avait collé un avertissement menaçant à sa porte, et ne se serait jamais attendu au résultat qui s’ensuivit. Il avait pensé qu’Elson ferait des aveux complets et circonstanciés. Il n’en fut rien. Comme un imbécile, il n’eut rien de plus pressé, lorsqu’il eût entendu Leigh chanter dans le bois, que de téléphoner à Cardew pour le mettre au courant. Je le sus parce que je faisais déjà intercepter, à cette époque, les conversations téléphoniques échangées entre Hill Brow et Barley Stack. Ce fut alors que Cardew essaya de me tuer au moyen de mon piège à renards. Quant à ce qui s’est passé ce soir, monsieur Ferraby, et pour être tout à fait franc, je dois vous dire que Cardew a été plus fort que je ne le pensais. Sachant son système nerveux épuisé ces derniers temps, je croyais que le coup de la présentation du bourreau serait décisif, et que, décidant enfin d’abandonner la partie, il avouerait. Cet homme, vraiment, possède une extraordinaire force de caractère…

Super hocha la tête.

— Ce Big-Foot… fit-il.

— Big-Foot ?

— Oui, l’homme aux grands pieds. Eh bien, je les ai, ses pieds. Je les ai chez moi, sous mon lit. C’est pour mieux dire, une paire d’énormes bottes, achetées chez un marchand d’accessoires de théâtre dans Catherine Street. Il n’oublie jamais rien, il était toujours prêt à tout ! La trace de ces pieds gigantesques était destinée à lancer la police sur des pistes effarantes ! Mais l’exception confirme la règle une fois de plus, puisque le prévoyant Cardew oublia ces bottes sous le siège arrière de son auto, là où je les trouvai. L’histoire de la lettre de menaces reçue par Hannah et signée Big-Foot, encore un stratagème destiné à dépister la police ! Miss Shaw ne reçut jamais de lettre de Big-Foot. Cardew faisait ses préparatifs, simplement…

Jim Ferraby, renversé en arrière dans sa chaise, la bouche entr’ouverte, admirait Super.

— Vous êtes un génie ! s’exclama-t-il, haletant presque de surprise et d’émotion.

— Déductions et théories ! expliqua modestement le grand détective.

____________

 

Il était une heure et demie du matin. La Tamise était déserte et silencieuse. Au loin, vers le nord, le reflet bleuâtre des lampes à arc rêvait dans l’eau mouvante des quais.

Un beau yacht à moteur glissait doucement et sans le moindre bruit parmi les eaux noires du fleuve, annoncé d’abord par l’éclat tranquille de ses feux de position, rouge à bâbord, vert à tribord. Il semblait ne quitter qu’à regret, dans sa marche lente et gracieuse, les bords de la rivière romantique.

Devant Gravesend son allure s’accéléra quelque peu comme il appuyait sur sa gauche pour éviter un grand vapeur. Il avait presque dépassé la haute masse obscure, lorsque de l’ombre sortit vivement un petit canot automobile qui se dirigea vers l’avant du yacht.

— Qui êtes-vous ? questionna une voix nasillarde qui sortait de la nuit.

— Yacht à moteur Cecily, appartenant au comte de Freslac. Destination Bruges, répondit quelqu’un.

Du bord du Cecily, on pouvait distinguer, en bas, la silhouette du canot automobile qui approchait. Ce fut alors que le capitaine du yacht parût comprendre le danger, car il y eût soudain un rugissement des machines, un effort profond et furieux du yacht, dont on eût dit qu’il bondissait hors du fleuve obscur.

Mais il était trop tard. Déjà Super était sur le pont.

— Un point pour moi, Cardew !

— Même vos théories et déductions sont parfois justes, convint Cardew en souriant, cependant que les menottes claquaient, froides, autour de ses poignets.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en décembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Big-Foot par Edgar Wallace, Paris, Gallimard, 1932 (21ème édition). D’autres éditions, notamment l’édition originale anglaise, ont pu être consultée en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reprend deux photos : « Empreinte » du Yéti dans l’attraction Matterhorn Bobsleds à Disneyland, Californie Found outside of the Matterhorn. Picture is mine, tirée de Wikimédia, a été prise par Seanutbutter le 06.04.2006 (licence CC BY-SA 3.0) et Crâne 4, prise par Laura Barr-Wells, BNR, le 07.08.2012.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Chef d’une brigade d’inspecteurs.

[2] Diminutif de Stephen.

[3] Fin de semaine (C’est-à-dire du samedi au lundi.)

[4] Un des États-Unis (New-England).

[5] Prison, en argot policier londonien. N. d. T.