André Gladès
(Nancy Vuille)

LE STÉRILE SACRIFICE

1901

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

I. 3

II. 21

SECONDE PARTIE. 41

I. 41

II. 58

III. 79

IV.. 89

V.. 103

VI. 119

VII. 130

VIII. 140

IX.. 148

X.. 155

TROISIÈME PARTIE. 169

I  JOURNAL DE MAHAUT (FRAGMENTS). 169

II. 176

Ce livre numérique. 195

 

Garde ton cœur plus que toute autre chose qu’on garde, car c’est de lui que procèdent les sources de la vie,

(Proverbes, IV, 23.)

PREMIÈRE PARTIE

I

En s’éveillant, le matin, dans une chambre inconnue, Ulric Forvel éprouva un moment de vive surprise. Des rayons de soleil, glissant à travers la fente des volets, éclairaient avec mystère un plafond à poutres, des murs bas et larges contre lesquels se détachaient, incertaines, les formes d’une armoire, d’un secrétaire, d’un poêle de faïence blanche, des sièges massifs et surannés. Dehors, il entendit le bruit de multiples clochettes et d’innombrables chants d’oiseaux. La mémoire lui revint : il était chez lui, dans la maison achetée par son père. Mais, arrivé de nuit, après un fastidieux voyage et par une pluie battante, mourant de faim et harassé, sentant encore dans tous ses membres les cahots de la diligence, il n’avait pu qu’avaler sans parler le souper que lui avait servi sa femme de charge, tomber sur son lit, s’endormir. Ses vêtements, épars sur le plancher, disaient assez son impérieuse fatigue. Et sa première vision de la terre ancestrale n’avait été, à travers les glaces ruisselantes, que d’épaisses ténèbres, de torrents déchaînés, d’un château fort soudain jailli sur un rocher au sortir d’un défilé noir, d’un village fantôme dépassé au galop. Maintenant, au moment d’écarter les volets, sa main impatiente hésitait, posée sur le crochet qui les retenait encore. Un peu d’émotion entrait dans son attente. Si cette vallée, cachée dans un pli du Jura, allait lui déplaire ? Déjà le premier aspect de ces montagnes, apparues sous la tristesse d’un crépuscule pluvieux, l’avait désappointé. Si sévères, si dures, si sombres ! La pensée que, sans le connaître, il avait engagé sa vie dans ce pays pour six mois, lui causa une subite alarme. Brusquement, il poussa les volets.

Bleu, frais, éclatant et pur, le matin fit irruption dans la chambre, l’emplissant d’une haleine printanière. Ulric jeta une exclamation joyeuse : son domaine n’aurait pu être plus beau. Des prés fleuris montaient de toutes parts, élevant la vallée, par plusieurs plans superposés, jusqu’à la ligne du ciel ; à gauche, ils se repliaient sur des mamelons agrestes ; à droite, sonore et invisible, un torrent bondissait, au pied d’une abrupte paroi, hérissée d’une forêt de sapins, qui, chevauchant la ravine étroite et encaissée pour venir joindre l’émeraude des champs, se faisait aussitôt plus amène, se mélangeait de verdures plus claires. Pas un être humain, pas une maison. Partout des remparts verdoyants dressés contre le ciel : derrière les cimes, des cimes plus hautes encore, crêtées de sapins aux fines ramures lancéolées sur le fond bleu. De belles vaches fauves, tachées de blanc, paissaient en liberté, agitant ces riantes sonnailles qui avaient surpris le jeune homme au réveil. De plus en plus séduit, il se pencha à mi-corps par la fenêtre, inspecta la route blanche qui longeait son manoir et découvrit la ferme, sous un toit moussu ; dans la cour, un paysan en pantalon de coutil et en sabots, des manches de toile bise retroussées sur ses bras musculeux, la chemise ouverte sur sa poitrine tannée, retournait du fumier avec un trident. Un vieux à grande barbe le regardait du seuil, tandis que deux enfants blonds barbotaient à la fontaine : l’aînée, une fille de six ans, très affairée à débarbouiller son frère avec un rude torchon dont elle trempait le coin dans l’eau limpide.

« Voilà mes fermiers », se dit Ulric prêt à leur adresser un salut bienveillant.

Mais, la fenêtre étant latérale, l’homme au trident ne le vit point, et le plus âgé, après un lent examen du ciel, se retira. La campagne, lavée par la pluie, était d’une fraîcheur éclatante, et la terre encore humide exhalait une odeur de sève. Au-dessous des croisées, dans le jardin clos par une haie vive, des roses au calice gonflé se ployaient lourdement sur leurs tiges, comme pâmées.

« On dirait que la vallée se met en fête pour me recevoir ! » pensa le jeune homme, en dépêchant sa toilette.

Il brûlait d’impatience de visiter sa propriété et de faire connaissance avec le pays où il venait pour la première fois, bien que sa famille en fût originaire.

En effet, chef d’une grosse maison d’armateur, M. Forvel, le père, malgré sa promesse, n’avait jamais trouvé le temps de conduire les siens dans ce pittoresque val des Encaisses, avec lequel, d’ailleurs, il ne gardait lui-même aucune attache personnelle. Une très brève visite au retour d’un voyage lui avait tout juste permis de s’enthousiasmer, de convoiter et d’acheter la demeure mi-seigneuriale, mi-rustique, dont son fils prenait en ce jour possession. Pour peupler le passé de figures et d’histoires, il fallait remonter au grand-père Forvel, qui, riche en espérances, pauvre en biens, ayant quitté jeune le pays pour chercher fortune dans les grandes villes, aimait à rappeler l’ancien temps. Ulric se revit, enfant élégant en blouse de velours, assis sur les genoux du vieillard, dont le visage finement débonnaire, encadré de boucles de neige, s’éclairait à la flamme ravivée par ses propres récits. Ils n’échappaient point cependant à la déformation particulière aux souvenirs trop souvent répétés, que rien ne retrempe jamais aux sources primitives, et dont le conteur finit par ne plus savoir lui-même si ce sont choses réelles ou choses rêvées. Remodelés encore par l’enfantine mémoire d’Ulric, ils n’avaient pu lui donner que la vision la plus confuse du milieu où il allait séjourner. Comme, achevant de s’habiller, il nouait sa cravate noire, il s’attendrit en pensant à son père, dont il portait encore le deuil. Ironie décevante du sort ! L’ambition de l’aïeul aurait été de rentrer au village natal, d’y bâtir ; celle du fils, d’y reposer sa vieillesse du souci des affaires : l’un avait travaillé, durement travaillé, sans revoir même la terre promise ; l’autre n’avait été qu’acquéreur et passant, et celui qui n’avait pas semé récoltait.

Fort à propos, un bruit de pas dans le couloir vint distraire Ulric de sa méditation, au moment où il commençait à s’attrister, et, à travers la porte, une voix de femme, qui chantait les finales, demanda :

— J’entends bouger monsieur. Le déjeuner est prêt, quand on voudra. Faut-il servir dans la salle ?

— Je vous en prie. Je descends à l’instant.

Les pas assez lourds s’éloignèrent dans la direction de l’escalier et, d’en bas, une autre voix résonna, masculine et joviale :

— Tu ne connais pas les usages, ma femme ! Tu aurais dû lui porter son plateau dans sa chambre. Ces beaux messieurs de Paris déjeunent au lit.

— D’abord, il n’est pas de Paris ; il vient de Bordeaux. Et puis il n’avait qu’à parler : c’est lui le maître.

À l’apparition d’Ulric, au haut de l’escalier, l’homme s’éclipsa comme par enchantement. Le maître ne vit de son intendant, gérant, factotum, qu’un gros dos brun en fuite sur lequel dut se rabattre quelque trappe invisible ; mais Mme Blanchard, mieux élevée, l’attendait dans le vestibule. Robe foncée, tablier de mérinos noir du matin, fanchon de dentelle noire posée sur des cheveux grisonnants : aimable figure honnête, rougie d’un peu de couperose. Elle s’informa de son sommeil et, sur le seuil de la salle à manger, s’effaça pour le laisser passer. Il y avait dans ses manières plus de politesse digne que de servilité. Cela plut à Ulric. Il était d’ailleurs dans un de ces heureux états d’esprit où tout enchante. La salle à manger, au-dessous de sa chambre à coucher, en répétait la disposition : une fenêtre au nord, l’autre à l’est, et possédait des lambris en vieux chêne, où, sur chaque panneau, se nouaient des guirlandes délicatement sculptées en plein bois.

— Mais c’est une merveille que ces panneaux-là ! s’écria-t-il.

— Ah ! monsieur s’y connaît ? fit Mme Blanchard avec une nuance de respect. Un amateur de Chauvigny en avait offert quatre mille francs. Mais les anciens propriétaires n’ont pas voulu les vendre, pour ne pas déprécier l’immeuble.

— Je les en félicite ! Ce grand poêle de faïence blanche, avec ces sujets bibliques peints en bleu, a aussi beaucoup de style. Y a-t-il d’autres objets intéressants dans la maison ?

— Monsieur aura sans doute remarqué le lit à colonnes dans lequel il a dormi ? Il y a encore dans les chambres deux ou trois bahuts et armoires que les gens d’ici trouvent beaux. Mais bien sûr qu’on a mieux à Paris. Je vais chercher le café.

Elle apporta sur un plateau une cafetière de cuivre jaune et un pot à lait blanc, rayé de bleu, tout fumant. Ulric, qui avait faim, s’était déjà assis à table et coupait par le milieu un des croissants ventrus empilés sur une assiette pour l’enduire de beurre et de miel.

— Dites-moi, recommença-t-il, tout en se livrant à ce minutieux travail, mon père m’a peu renseigné sur l’achat de cette maison. Il s’est alité en rentrant de voyage. On l’a vendue aux enchères publiques, n’est-il pas vrai ?

— Oui, Monsieur. La dernière propriétaire, une vieille dame noble de Chauvigny, qui ne l’habitait jamais, étant décédée sans parenté directe, les héritiers, des petits-cousins, ont vendu la Maladrerie pour faciliter le partage.

— Singulier nom, la Maladrerie !

— On raconte qu’autrefois, du temps des comtes de Valsombreux, il y avait, sur l’emplacement actuel de votre maison, comme qui dirait un hôpital pour les miséreux de la vallée. Et depuis, bien que ce soit fort ancien, cet endroit-là a toujours porté le nom de Maladrerie.

Comme Ulric, d’un geste machinal, repoussait, pour s’accouder, sa tasse à moitié pleine, Mme Blanchard aussitôt s’inquiéta et reprit d’un ton maternel et chagrin :

— Monsieur n’est-il pas content de son déjeuner ? Hier soir, je n’avais pas d’ordres, et j’ai cru bien faire en servant ce qu’on prend d’habitude chez nous. Ici, on n’est pas trop au courant de la mode de Paris.

— Ma bonne madame Blanchard, votre déjeuner est excellent. Peut-être, pour changer, vous demanderai-je quelquefois des œufs ou du jambon. Pourquoi voulez-vous donc que je sois Parisien ? Vous savez que j’arrive de Bordeaux ?

— Monsieur a raison. Mais pour nous, qui ne sortons pour ainsi dire jamais du val des Encaisses, les grandes villes, ça semble toujours un peu Paris.

Elle ajouta, avec un épanouissement naïf de tous ses traits au-dessus de son fichu de percale blanche :

— Une chose qui va bien étonner monsieur, c’est qu’il n’y a pas que lui de Forvel dans le pays. Le nom existe de longue date.

— Vraiment, fit-il en réprimant un sourire un peu railleur. Je rencontrerai donc des cousins, sans m’en douter ?

— Oh ! répondit-elle avec simplicité, les Forvel de Valsombreux sont de pauvres gens, qui travaillent comme nous. Il y en a un qui est cordonnier, l’autre sonneur à l’église. Ils n’ont rien de commun avec vous.

« Rien que le nom, pensa Ulric, et peut-être quelque bisaïeul. »

Avait-on déjà oublié son grand-père, qui avait dû, enfant, jouer au bord des routes ? Il se tut, réfléchit un instant, les yeux baissés sur ses mains fines et blanches, puis, lentement, releva la tête.

— Je ne connais rien, ni personne. Mais la vallée me semble magnifique. Il me tarde de la parcourir. Et d’abord, à tout seigneur tout honneur. Y a-t-il loin de la Maladrerie au château de Valsombreux ?

— Dix minutes, un quart d’heure au plus. On n’a qu’à descendre au village.

— Et au village, m’indiquera-t-on le château ?

Familièrement, Mme Blanchard se mit à rire, les mains croisées sur son tablier de mérinos noir.

— Monsieur ne l’a donc pas vu hier soir, perché sur un rocher ? Si monsieur aime les vieux donjons, il aura de quoi s’amuser !

— Est-il habité ?

— Non. C’est ce qu’on appelle un château historique. Pendant un temps, on en fit une prison ; mais voilà bien dix ans qu’on n’y enferme plus personne. Il y a quelquefois des savants qui viennent le visiter. C’est pourquoi on a laissé un gardien à demeure, l’ancien geôlier, qui vous renseignera, je suppose, quoiqu’il ne soit pas bavard tous les jours, le père Dionée !

Ulric aurait eu envie de poser cent autres questions ; toutefois il s’abstint, jugeant que l’entretien avait assez duré. D’ailleurs il se dit qu’il trouverait beaucoup plus de plaisir à s’orienter lui-même, tout étant neuf, imprévu, inédit, et cette première journée consacrée à la flânerie.

Il se leva, prit son chapeau, sortit de la maison, escorté jusqu’au seuil par Mme Blanchard, qui lui dit avec sa cordialité franche :

— Eh bien, bonne promenade, monsieur Forvel. Le dîner pour midi, n’est-ce pas ?

Puis, se ravisant, elle le suivit encore pour lui ouvrir la grille de la cour, qui donnait sur la route.

— Monsieur n’a qu’à descendre tout droit. Impossible de s’égarer.

Ainsi congédié, Ulric partit par la grand’route, cherchant du regard un sentier à travers les prés, dont il avait le désir puéril de frôler l’herbe haute. Il passa devant la ferme silencieuse. Les hommes devaient être aux champs et les femmes occupées à l’intérieur, car il ne vit personne, sauf les enfants de tout à l’heure, qui jouaient autour de la fontaine, en mordant à même d’immenses tartines de pain. Le nouveau maître s’arrêta un instant auprès d’eux, sans qu’ils cessassent pour cela de le dévisager avec une effronterie tranquille, ni de manger leur pain, le plus jeune en trempant d’un air de volupté rêveuse ses cheveux blonds et roides dans la mélasse.

« Ces montagnards ont vraiment de robustes enfants », songea Forvel, en continuant son chemin.

Mais ce qui l’intéressait davantage que le teint clair, les membres rebondis des deux petites créatures, c’était la ferme. Son œil avisé d’ingénieur agronome eut vite apprécié l’état de l’antique bâtisse, incommode, presque sans dépendances, et des quelques instruments aratoires dispersés dans la cour ; déjà, en pensée, il modernisait tout cela, quoique respectueux du vieux cadre pittoresque. Une centaine de mètres plus bas, le long d’un ruisseau élargi sous la mousse, il vit une scierie qu’il reconnut, à la description que lui en avait faite son père, pour lui appartenir aussi ; et il se rappela leur dernier entretien à ce sujet : M. Forvel lui avait même laissé le plan d’une exploitation renouvelée, qui devait accroître le rendement dans de notables proportions.

« Et je t’enverrai l’organiser à ma place, avait-il dit à son fils ; car, si j’ai acheté cette propriété, c’est pour toi. À vingt-six ans, il faut apprendre à travailler seul, mon garçon. Oh ! je sais bien que tu es doué. Le malheur, c’est que tu caches toujours un volume de vers dans tes poches ! »

Ulric entendait encore le bon rire qui les avait saisis tous les deux et dont il eut peine, en ce moment, à réprimer un écho sur ses lèvres. C’est vrai qu’il aimait la poésie, comme, en général, tous les arts, toute chose noble, harmonieuse, élégante, qui contribuait à lui créer une atmosphère raffinée. L’indulgente affection paternelle, malgré d’amicales taquineries, lui avait donné tout loisir d’arranger sa vie et de ne travailler qu’à sa guise. Désormais héritier d’une fortune considérable, il aurait à s’occuper lui-même de ses propres affaires. Mais il se sentait plein de courage et de force. Pour la première fois depuis huit mois, le souvenir de son père le traversa sans l’attrister : un vrai printemps chantait en lui, parait son âme d’émotions tendres dont le deuil était banni, l’entraînait plus avant dans la campagne fleurie, l’incitait à une communion joyeuse de sa jeunesse avec la jeunesse des prés et des bois. Ce premier jour était jour de vacances, de fête aimable, où il prenait possession de la vallée. De plus en plus rétrécie à la descente, elle se présentait maintenant resserrée entre deux remparts : l’un vert, moutonné, inégal ; l’autre haut et raide, inclinant sa noire chevelure de sapins au-dessus du torrent. À côté du ruisseau qui actionnait la scierie, Ulric découvrit le sentier désiré, à peine visible, ondulant à travers un pré semé de marguerites et d’ancolies. Il y entra, et l’herbe lui jaillit jusqu’à mi-corps : des corolles effleuraient ses doigts. Il marcha, guidé par la voix de la Sourre : des papillons brillants se levaient devant lui ; dans le ciel, de derniers voiles blancs et diaphanes s’enroulaient aux cimes extrêmes, se déchiraient à la pointe des sapins, fuyaient un à un dans le bleu triomphant. Tout le long du torrent, encore masqué par une frange de broussailles, des vaches, dont il admira l’adresse cauteleuse à éviter le précipice, pâturaient l’herbe épaisse ; d’instant en instant, l’une ou l’autre dressait son mufle humide pour contempler l’intrus de ses calmes yeux noirs. À chaque mouvement correspondait une sonnerie : la vallée en résonnait tout entière.

« Mon troupeau, sans doute, pensa Forvel, avec une sereine satisfaction, et voici, je pense, les petits gardiens. »

Il s’arrêta. Trois têtes de gamins s’encadraient, ébouriffées, dans la ramure d’un noisetier sauvage ; trois paires d’yeux luisants et curieux, tels ceux de jeunes faunes, à son insu, depuis quelques minutes, épiaient l’étranger.

— Holà ! fit-il, en s’approchant d’eux.

Un glissement furtif de corps souples, deux éclats de rire étouffés, un bruit moqueur de cailloux qui s’éboulent en bas de la ravine, et Forvel, en arrivant cette fois tout au bord de la Sourre, qu’il aperçut blanche et légère, sautant sur son lit rocailleux, ne vit plus rien.

Comme il cherchait autour de lui, mystifié, une voix l’avertit d’en haut, charitablement.

— Prenez garde, vous pourriez tomber !

Vivement il leva la tête, découvrit dans les branches d’un hêtre un garçon de quatorze à quinze ans, assez dépenaillé, les pieds ballants, qui, assis à son aise, l’examinait d’un air de supériorité narquoise.

— Qu’est-ce que tu fais là-haut ? demanda Ulric. Et tes camarades, où sont-ils passés ?

Après une seconde de réflexion, il ajouta :

— C’est toi qui gardes mes vaches ?

— Je ne garde les vaches de personne, répondit l’enfant, offusqué, en ramenant sur ses genoux, d’un geste brusque, une grosse botte de muguets frais cueillis qu’il tenait à l’abri sous les feuilles.

— Quelle belle cueillette ! poursuivit Ulric d’un ton conciliant. Tu as dû courir très loin à la recherche de ces muguets ; ils deviennent rares en cette saison. Combien veux-tu de ta récolte ?

— Mes fleurs ne sont pas à vendre, riposta le jeune garçon, toujours plus rogue ; elles sont pour ma sœur.

Ce disant, il se laissa choir de son arbre, suspendit son bouquet la tête en bas par une ficelle dont il passa la boucle à un de ses doigts bruns, et voulut s’en aller. Mais Forvel, qui avait envie de causer et se sentait d’humeur taquine, le retint.

— Où te sauves-tu donc ? Reste un peu. J’ai une quantité de choses à te demander.

— Si vous voulez que je vous réponde, prenez alors un autre ton, dit, en décrivant une soudaine volte-face, ce jeune coq de combat. Je vous parle poliment : parlez-moi de même. Et d’abord, commencez par ne pas me tutoyer.

Ulric, abasourdi, se mit à considérer son interlocuteur avec plus d’attention. Il remarqua, ce qui lui avait échappé à première vue, la finesse de ses traits un peu durs, ciselés dans une chair brunie par toutes les intempéries de la montagne, qui ne devaient pas être ceux d’un paysan ; la voix non plus, d’une nette sonorité, ne rappelait en rien les intonations molles et chantantes du couple Blanchard. Pendant un long moment, ils demeurèrent en face l’un de l’autre à se dévisager, muets et immobiles, formant le plus curieux tableau. L’enfant, adossé au tronc du hêtre, s’arc-boutant des deux coudes dans la verdure, son frêle corps raidi de dignité, les yeux étincelants, s’offrait avec une hardiesse tranquille à l’examen de l’étranger. Celui-ci, dont la haute taille svelte se détachait en pleine lumière contre le fond diapré de la prairie, passait et repassait la main sur sa barbe châtain clair, en dissimulant une forte envie de rire.

— Je vous demande pardon. Arrivé d’hier dans le pays, je ne connais encore personne.

Et, s’inclinant :

— Voici ma carte.

Le gamin saisit le petit carton, le regarda, puis le glissa dans sa poche de côté et répondit avec simplicité :

— Merci, monsieur. Je n’ai pas de cartes. Mon nom est Jean-Louis Dionée.

Forvel, ayant reçu cette information avec toute la courtoisie qui convenait, poursuivit, malgré un léger frémissement au coin des lèvres :

— J’ai pris ce chemin buissonnier pour me rendre au château de Valsombreux. Je crains de m’être égaré. Peut-on y arriver en longeant le torrent ?

— Moi, oui ; vous, pas.

Et, sans lui laisser le temps de s’étonner, Jean-Louis, cette fois-ci, s’expliqua :

— Il n’y a pas de vrai chemin. Il faut grimper à des rochers. Vous êtes trop bien habillé ; sans compter que vous pourriez vous jeter dans la Sourre. Ce que je vous conseille, c’est d’aller au château par la route. À vingt pas d’ici, ce sentier, qui bifurque, vous y conduira. Je vais vous mettre sur la voie.

— Je ne voudrais pas vous en donner la peine.

— Quelle peine ? C’est mon chemin !

Sur cette réplique, lancée d’un ton frondeur, Jean-Louis Dionée se mit en marche, balançant son bouquet au bout de la ficelle, sans prétendre s’inquiéter davantage de son compagnon. Ulric, cependant eut la preuve qu’il n’était pas tout à fait abandonné, en voyant l’enfant deux ou trois fois s’arrêter et retenir, pour lui livrer passage, une branche de ronce fleurie. La Sourre les accompagnait en chantant sur les roches : roulée de l’une à l’autre, tantôt elle retombait en écume d’argent dans des bassins profonds dont elle reflétait aussitôt les vertes parois, toute verte elle-même, tassée comme pour de sournoises représailles ; tantôt elle coulait apaisée sur des pierres plates, baignant les racines chevelues des sapins qui lui versaient leur ombre ; et ainsi, sous ce noir reflet, grave, alentie, sans mauvaise rage ni perfidie, elle était bien la rivière harmonieuse de ce sévère et bon pays. Partout, à travers le fouillis des troncs et des mousses, descendaient de petites sources vives qui affluaient, légères, dans son sein accueillant.

Soudain la futaie se troua : il vit une claire prairie où foisonnaient de hautes marguerites blanches et or. Sur un âpre roc, détaché par l’effort du torrent, se dressa un antique château, ceint de murailles. La Sourre fuyait à sa gauche, dans un ravin abrupt, dont une végétation inextricable, rampante, rabougrie, tortueuse, entremêlée d’éboulis de pierres, tapissait les versants. D’étroites et rares fenêtres, barrées de fer, plongeant à pic sur cette désolation, n’avaient d’autre horizon que le mont à peu près vertical, couronné de sapins.

 

Valsombreux ! Tout un essaim de souvenirs se leva dans l’esprit d’Ulric, s’estompa dans les limbes d’une région trouble en deçà de son expérience personnelle : souvenirs ancestraux, ataviques, dont aucun n’avait de vie propre, car, séparés de la collectivité pâle, ils expiraient dans l’air comme de vains fantômes. Dans sa tête couraient épars les fragments d’un passé valeureux, abondant en drames, quoiqu’il ne pût rien se rappeler de précis à travers les légendes de son aïeul ; mais un ardent désir l’étreignit de connaître les hommes d’autrefois, dont les ombres surgissaient partout d’entre les pierres ; le village, dévoilé dans un bas-fond, au pied du mur d’enceinte, lui parut familier ; son cœur, gonflé de volupté, salua les prés et les bois, les eaux qui jaillissaient des rochers, les sentiers qui escaladaient les pentes : sa poitrine aspira la brise fraîche des sommets ; ses oreilles accueillirent les bruits agrestes de la vallée. Sur ce sol, que depuis le matin il foulait en étranger et où devaient subsister des vestiges de son âme ancienne, de l’âme qu’il avait en commun avec une ascendance ignorée, il se sentit tout à coup chez lui. Tout cela participait de son être, était sien, par droit de naissance, aussi bien que par droit de conquête : un instant, il se vit l’égal des seigneurs de Valsombreux ; puis il songea que son grand-père, et tant d’autres qui l’avaient précédé, portant son nom et de sa race, avaient dû courir dans ce même pré, s’être reposés à cette même place d’où il saluait le château, enfants pauvres et déguenillés comme le gamin qui lui servait de guide. À propos, où celui-là avait-il filé ?

En le cherchant autour de lui, Ulric l’aperçut le dos tourné, debout sur une pierre au milieu du torrent, occupé à rafraîchir ses fleurs dans l’eau courante. Puis il le vit, la ficelle passée sur une épaule, balançant le bouquet derrière son dos, traverser en s’élançant avec adresse d’une roche à l’autre. Il jugea superflu de le déranger pour lui offrir des remerciements.

Il s’orienta et reconnut que son chemin aboutissait un peu plus loin, à l’entrée du village, auprès d’une porte ruinée du mur d’enceinte. La façade du donjon se trouvait de l’autre côté, commandant sans doute l’accès de la vallée. De plus près, Forvel remarqua une terrasse plantée de tilleuls et entourée d’une grande muraille en rotonde. Personne. Sans deux ou trois fenêtres et une porte ouvertes sur cette terrasse, on aurait pu croire le château inhabité. Au-dessous de la rotonde, à mi-hauteur de l’îlot rocheux, une jeune fille en robe mauve dessinait, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, sur un carton qu’elle appuyait contre ses genoux. Le jeune homme en passant, bien qu’à une certaine distance, souleva son chapeau. Elle inclina la tête ; son visage, détourné un instant de son travail, exprima un peu d’étonnement, puis, gravement, elle se remit à dessiner.

« Je me demande qui elle est ? pensa Ulric. Elle est jolie. Il est assez probable que je la reverrai, car elle doit habiter Valsombreux. Il faudra, j’imagine, que je fasse des visites chez mes voisins. Il serait bon, auparavant, d’être renseigné. »

Il eût bien voulu la regarder encore, mais il n’osa pas, et comme, se rappelant Jean-Louis, il se disait que la vallée, si romantique, abondait en surprises de tout genre, il croisa dans le sentier un nouveau personnage, dont l’aspect et les allures étaient bien faits pour intriguer n’importe qui, dans n’importe quel lieu du monde. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, d’une taille au-dessus de la moyenne, maigre, au teint d’ivoire jauni, vêtue d’une robe noire, à la mode vieille de trente ans. Son cou long, décharné, d’une rare noblesse de ligne, était cerclé d’un collier de grosses perles, qui, véritables, auraient valu une petite fortune. Avec cela, elle allait nu-tête, coiffée de bandeaux gris à larges ondes, qui recouvraient la moitié de ses joues et se nouaient derrière en un chignon bas, pesant sur sa nuque, légèrement ployée. Ulric, en s’écartant pour lui laisser la place, eut la vision éblouissante de ce qu’elle avait dû être dans sa jeunesse, alors que des chairs fermes remplissaient le moule pur des traits et que les yeux sombres et doux rayonnaient sous leurs belles paupières.

Elle s’arrêta à deux pas, lui barra résolument le chemin, et demanda, à brûle-pourpoint :

— Jeune homme, je cherche le printemps. Vous qui venez de loin, ne l’auriez-vous pas rencontré sur la route ?

— En vérité, madame… commença Forvel, déconcerté par l’imprévu de l’apostrophe.

Mais elle, continuant d’une voix rapide, sans même écouter la réponse :

— Il est né ce matin dans le val, je le sais. Des oiseaux l’ont annoncé sous ma fenêtre. Aussitôt je suis accourue. J’ai passé au château. Mais le vieux geôlier malgracieux n’a pas réussi à l’emprisonner dans ses murs. Il s’est évadé par cette fenêtre.

Sa main, pâle et très longue, désignait une fenêtre dans la plus haute tourelle. Stupéfait, sans le vouloir, Ulric suivit le geste ; mais il rencontra le regard de la jeune fille en mauve, qui avait posé son dessin et les observait avec attention. Doucement, comme pour écarter des cheveux rebelles, elle passa deux doigts sur son front.

— Il porte une couronne sur la tête et des chapelets de fleurs aux poignets, reprit l’étrange promeneuse. Vous le reconnaîtrez sans peine. Veuillez lui dire que son palais est prêt : son dôme est bleu, son sol de velours, et des amours gardent sa porte.

— Madame, répondit Ulric, les yeux fixés sur la jeune fille, qui maintenant descendait vers eux, vous me rappelez qu’en effet je l’ai rencontré… Il est tout proche…

— Bonjour, mademoiselle, dit la nouvelle venue, d’une voix dont le timbre clair, en même temps qu’il enchanta Ulric, éveilla en lui quelque obscure résonance. Où avait-il déjà entendu cette voix-là ?

— C’est toi, Mahaut, dit aussitôt la démente, son beau visage s’éclairant. Tu es depuis ce matin dans la forêt et tu n’as pas rencontré le printemps ? C’est ce jeune étranger qui nous l’annonce. Et c’est toi qu’il visitera la première. Si je le vois sur la route, je te l’enverrai tout de suite. Il a les bras pleins de roses et versera sa moisson à tes pieds.

— Il devine combien j’aime les fleurs, repartit la jeune fille, en se prêtant avec une grâce facile à ce verbiage incohérent. De toutes celles qu’il me donnera, la moitié sera pour vous, mademoiselle.

D’un mouvement joyeux, presque enfantin, la démente rapprocha ses deux mains comme pour recevoir sa part du don promis ; mais elle les rabattit aussitôt le long de sa jupe noire et reprit sa contenance grave.

— Il n’aime pas les vieux visages, dit-elle avec simplicité. Non, tout pour toi.

Elle parut rêver, salua les jeunes gens d’un sourire distrait et fit mine de se remettre en marche, quand, brusquement, elle s’arrêta, le bras levé dans un geste prophétique :

— Mais prends garde, Mahaut ! L’amour accompagne le printemps ; les pleurs sont la rosée de l’amour, et l’amour engendre la mort.

Ayant proféré ce singulier oracle, elle se complut une seconde dans sa pose hiératique, droite, immobile, sa noire et haute silhouette détachée comme une statue funèbre au bord de la saison fleurie, à laquelle son bras tendu semblait fixer quelque mystérieuse limite, puis s’éloigna le long des sapins.

Les deux jeunes gens demeurèrent seuls, gênés et quelque peu troublés. Mahaut avait rougi et cherchait à dissimuler sa confusion.

— Il ne faut pas écouter ses paroles, monsieur, dit-elle enfin, en accompagnant cette explication d’un demi-sourire. C’est une folle, une pauvre folle ; mais, comme elle est absolument inoffensive, on ne la prive pas de sa liberté.

— Je l’avais compris, répondit-il, quoique, au premier abord, elle se présente à peu près comme tout le monde. Je suis bien certain que si vous n’étiez venue à mon secours, mademoiselle, j’eusse été fort embarrassé.

Par discrétion, il s’abstenait de regarder la jeune fille. Celle-ci, qui avait encore quelque chose à dire, hésitait. Cependant il importait de ne pas laisser cet étranger sous une impression fausse de la petite scène dont il venait d’être témoin.

— Tout le monde à Valsombreux connaît Mlle de Bellelance, reprit-elle. Sur certains points, elle a toute sa raison. Avant son malheur, elle était musicienne et poète : elle l’est encore, c’est ce qui explique la singularité de ses propos.

Là-dessus, reprenant l’entière possession d’elle-même, Mahaut salua Ulric d’un signe de tête froidement cérémonieux et remonta vers le bouquet d’arbres où elle avait abandonné son dessin. Mais elle ne se remit pas au travail. Forvel, qui s’était engagé dans le chemin du village, trouva le moyen, sans se retourner et sans en avoir l’air, d’épier ses mouvements. Il la vit rassembler son papier, ses crayons, ses boîtes, fixer à sa ceinture la branche de roses qui lui avait servi de modèle, raffermir l’épingle de son chapeau dans la torsade de ses cheveux bruns. Il aurait bien voulu savoir où la conduiraient ces préparatifs de départ ; mais il n’osa pas regarder franchement en arrière ; le mur d’enceinte, au tournant de la route, acheva de la dérober à sa vue.

II

Il faisait chaud : le soleil brillait haut dans le ciel. Délivré de brumes, l’azur resplendissait dans sa pureté matinale, au-dessus des prés, au-dessus des forêts, au-dessus des toits roux. Ulric avisa au bord du chemin un tronc d’arbre équarri en manière de banc rustique, sur lequel un marronnier étendait l’ombre de son frais et luxuriant feuillage. Il s’assit, ôta son chapeau et sentit se glacer la moiteur de son front, ce qui lui procura une sensation délicieuse de bien-être. Depuis longtemps il n’avait été aussi allègre et dispos, aussi heureux de vivre. La jeune fille de tout à l’heure occupait agréablement son imagination. S’il n’avait su le château sans maîtres, il aurait pu la prendre pour la châtelaine ; le romanesque de cette supposition n’avait rien d’excessif dans un pays où l’on rencontre de jeunes vagabonds qui se drapent dans leurs loques avec la fierté de princes outragés, et des folles de grande allure qui prophétisent au coin des bois. Jusqu’à ce nom, Mahaut ! un nom du moyen âge, qui le reportait au temps de ses livres d’école. Mais, chose plus étrange, il lui semblait ne pas voir pour la première fois cette svelte princesse mauve, encore qu’il cherchât en vain à remonter à l’origine de ce souvenir. Mentalement, il évoqua ses danseuses des hivers précédents : brunes ou blondes, souriantes et furtives, ennuagées de tulle, engainées de soies claires, des jeunes filles aux corsages vaporeux et fleuris glissèrent dans sa mémoire, sans l’éclairer ; car, quelque indifférent qu’il fût aux femmes, – ayant pris dans des fiançailles précoces l’habitude de considérer sa vie sentimentale comme fermée, – il n’aurait jamais, croyait-il, vu passer sans la remarquer la figure de Mahaut. L’idée d’une ressemblance possible avec la seule jeune fille qu’il connût bien, sa fiancée, ne l’effleura même pas. Quoi de commun en effet entre la petite et sémillante Renée Alder, aux gestes menus, dont les yeux noirs, par un manège coquet, s’abritaient sans cesse sous leurs beaux cils d’enfant, et l’étrangère au regard bleu, presque incisif, qui l’avait si franchement abordé.

« Allons, il faut que j’y renonce, finit-il par se dire, en se levant et en secouant délibérément l’obsession. Rencontre de ville d’eaux, de voyage, passagère ! Rien de tel que de s’obstiner pour ne pas trouver ! »

Devant lui, le village ouvrait sa rue unique, entre d’irrégulières maisons, terminée dans le fond par une arcade de pierre. Autour d’une fontaine à l’ancienne mode, qui scintillait en plein soleil, des femmes rinçaient du linge à grande eau. Quand il passa à côté d’elles, touchant du doigt le bord de son chapeau, elles se retournèrent pour le dévisager, indiscrètes et amicales. Le bruit s’était répandu, avec une rapidité prodigieuse, que ce jeune homme de bonne mine, qui courait le pays depuis le matin, était le nouveau propriétaire de la Maladrerie, et certains auguraient de sa venue toutes sortes de bénédictions pour la commune. On surveilla sa flânerie le long de la rue, qui allait se rétrécissant jusqu’à la porte de pierre où, dans les interstices de la vieille maçonnerie, jaillissaient de place en place, avec une grâce sauvage, des touffes d’ondoyants œillets roses. On le vit s’arrêter sous la voûte pour contempler la place proprement dite, mieux pavée, assez vaste, bordée de quelques habitations d’aspect bourgeois, au milieu desquelles s’élevait l’église, blanche et modeste. Puis il revint lentement sur ses pas. Sur l’enseigne d’une échoppe de savetier, il eut la surprise de lire son nom : FORVEL, LOUIS-AUGUSTE, dont les lettres jaunes remplissaient l’espace resté libre entre deux bottes rouges d’une invraisemblable cambrure. Démentant les splendeurs de l’enseigne et obstruant la vitrine mal essuyée, s’entassaient des chaussures de gros cuir à triple semelle. Amusé, le jeune homme s’approcha. La porte était ouverte et le logis désert ; seul un gros chat ronronnait sur le comptoir. Mais, d’un estaminet voisin, où les fenêtres, garnies à moitié d’une cotonnade à carreaux, laissaient apercevoir les têtes des buveurs, sortit un petit vieux assez sale, la peau toute rasée, qui retombait en plis profonds autour d’une large bouche aux rares dents noires, dont le coin serrait une pipe courte, fort culottée. Il la prit pourtant entre ses doigts pour dire :

— Monsieur désire ?

— Je regrette que vous vous soyez dérangé, répondit Ulric en le dévisageant. Je ne voulais que savoir si l’on peut visiter le château. Voyant cette porte ouverte, je suis entré…

Il ajouta, après une imperceptible pause.

— C’est vous, monsieur Forvel ?

— Oui, monsieur, c’est moi le patron. Pour le château, c’est bien facile. Montez, et appelez le père Dionée. Je suppose qu’il est chez lui. Je ne l’ai point vu descendre au village, ce matin.

— Je vous remercie… Il est bien certain, n’est-il pas vrai, que le château est inhabité, car je ne voudrais pas commettre d’indiscrétion ?…

— Oh ! vous pouvez être tranquille, répondit le cordonnier avec un gros rire. Moi qui suis vieux, je n’y ai jamais vu de maîtres. Autrefois, je ne dis pas ; il y avait, paraît-il, des seigneurs qui, pour un oui ou pour un non, vous faisaient pendre ou jeter dans la Sourre. Dans ce temps-là, on détroussait les voyageurs. Les comtes de Valsombreux étaient de rudes gaillards. Mais ça, c’est pas des histoires d’aujourd’hui…

Même, si vous ne trouvez pas le père Dionée, vous n’avez qu’à entrer tout droit, ajouta le cabaretier, qui, poussé par la curiosité, était venu rejoindre son client à travers la rue.

Muni de cette dernière information, dont il ne devait pas tarder à connaître le prix, Ulric sortit du village, sous les regards placides du petit groupe, en songeant à cet humble homonyme, probablement quelque parent, et en se disant que, si son aïeul, chassé par un besoin d’aventures, ou plus exactement par la misère, n’avait pas quitté le pays, il aurait sans doute vieilli, pareil à ce savetier. Et lui, l’élégant petit-fils, le frère de ces montagnards qu’il voyait faucher l’herbe drue, arroserait vraisemblablement de ses sueurs la vallée, dont il ne comprendrait pas la beauté. Il n’aurait pu dire si de tels rapprochements froissaient ou exaltaient son amour-propre. Un sourire glissa sur ses lèvres. « Je me demande ce qu’en penserait Renée ?… Mme Alder ?… » Le sourire s’accentua : il n’ignorait pas l’orgueil de caste, un peu puéril, des Alder ; pourtant il jugeait sa fiancée bonne et sans morgue.

« D’ailleurs, nous n’avons jamais caché nos origines », conclut-il, avec le redressement d’une fierté dont son esprit vif et juste saisit également l’enfantillage.

En suivant le mur d’enceinte, il arriva à l’extrême étranglement de la vallée, sur un pont de la Sourre, vieille arche moussue dont le flot enlaçait en se jouant les piliers verdâtres. Au delà, le torrent, s’échappant en plein bois, disparaissait le long de la montagne, dans une gorge étroite, qui fermait le val. Ulric reconnut la route qu’il avait faite, la veille, en diligence, resserrée entre le lit de la Sourre et une grande paroi de rochers. Menaçant sur son socle de pierre, le château en gardait l’accès ; deux chemins, dévalant des hauteurs boisées, se joignaient à sa base sur ce pont. À l’horizon, c’était la vallée qui s’ouvrait, élargie, mais si bien enclose dans ses vergers inclinés et sa perpendiculaire montagne noire qu’elle donnait l’illusion d’un cercle ininterrompu.

Assis sur le parapet, les pieds dans la poussière, Ulric, d’en bas, contemplait Valsombreux. Le donjon se présentait de face : son unique tourelle, percée d’irrégulières fenêtres, saillant à droite sur un corps de bâtiment gris ; sa double enceinte à moitié ruinée, aux trois terrasses en hémicycle, s’abaissant du côté du village ; malgré le décor bleu du matin, l’étincelle des deux flèches qu’argentait le soleil, l’abondance des verdures qui semblaient le porter, la grâce des fleurs agrestes qui gîtaient dans les pierres, il était dur, sévère et triste, bien mieux fait, songeait le jeune homme, en regardant un rideau de mousseline blanche onduler dans le vent, pour embusquer la mort derrière ses croisées qu’une châtelaine rêvant à quelque ménestrel. Il comprenait maintenant l’importance stratégique de ce vieux repaire et comment ses seigneurs avaient pu tenir en échec si longtemps les puissants comtes de Chauvigny, leurs suzerains. Malheur à qui, noble ou roturier, s’aventurait, sans escorte suffisante, sous leurs murs ! De nouveau, des bribes de récits lui revenaient à la mémoire, sans qu’il pût rien préciser, rien reconstruire. Pour le moment, le château avait un air de romantique abandon qui ajoutait à son attrait. Il ne put découvrir aucune trace d’habitation, sauf ce rideau d’étoffe légère qui flottait à une fenêtre de la tourelle.

Il aperçut une rampe de degrés effrités et s’introduisit dans l’enceinte par une porte dont seul le cadre demeurait et autour de laquelle croissait une herbe échevelée. À droite, dans une manière de jardin potager qui surplombait le torrent, des poules picoraient en liberté ; à gauche, le mur extérieur s’arrondissait pour former une première terrasse d’où la vue s’étendait sur des prés montants, sertis de bois, tout baignés de limpide lumière. Entre les deux murs, un rude sentier très caillouteux, débouchait sous un vaste portail en ogive et conduisait au village. Ulric s’arrêta une minute pour le revoir d’en haut : il avait un aspect antique et fermé : sa rue ressemblait à une longue place rectangulaire, toute blanche autour du scintillement de la fontaine, et deux femmes, qui puisaient de l’eau, avaient l’air de figurantes de théâtre, irréelles et rapetissées, comme vues par le mauvais bout d’une lorgnette. Pas un mouvement du village ne devait échapper au château. D’un geste involontaire, le jeune homme leva la tête, regarda derrière lui : la grande façade grise, avec ses fenêtres closes, était impénétrable.

Quelques pas plus loin, il franchit une seconde porte béante et se retrouva, non sans étonnement, – car, à force d’errer, il perdait la notion exacte des lieux, – sur la terrasse plantée de tilleuls qui, du bord de la Sourre, avait frappé ses yeux. Sa première impulsion fut de courir au parapet et de chercher l’endroit où il avait rencontré Mahaut. Il ne sut pas même reconnaître le bouquet d’arbres et, un peu confus, se détourna. Les majestueux tilleuls, en pleine floraison blonde, lui secouèrent à la face d’odorants nuages de pétales : il en eut les épaules et les bras parsemés. Du sol, jonché de corolles meurtries, montait un mol et doux parfum. De ce côté-là, du moins, le château paraissait habité, car il y avait une porte, une vraie porte avec une sonnette, et, à une fenêtre entrebâillée du rez-de-chaussée, des rideaux de cette cotonnade à carreaux rouges et blancs qui devait être d’un usage commun dans le pays.

Pourtant, ce fut en vain qu’à trois reprises il tira la sonnette. Rien ne vibra. Elle était même depuis si longtemps hors d’usage qu’un peu de la rouille qui l’encrassait déteignit sur ses mains. Pas de marteau non plus. Alors il alla heurter à la fenêtre, puis, devant le persistant silence, d’un geste discret, repoussa les battants. Il vit l’intérieur d’une spacieuse cuisine ; un plafond aux solives enfumées, un vieil âtre dans lequel brûlait un bon feu au-dessous d’une marmite ; mais la cuisinière avait dû délaisser les apprêts de son déjeuner pour quelque occupation plus urgente, car, à l’angle de la table, une chaise restait vide, à côté d’une écuelle et d’un petit tas d’épluchures de pommes de terre.

Ulric eut le soin de refermer la croisée. Ensuite il alluma une cigarette et revint s’asseoir sur la margelle du mur, pour prendre conseil des lieux. Des pigeons voletaient sur le sol parfumé ; un couple roucoulant, perché au bord du toit, avait l’air de le narguer. En bas, dans sa ravine embroussaillée, grondait la Sourre. De ses yeux excellents, Forvel explora la forêt sur la montagne voisine dans l’espoir d’y découvrir, fût-ce même à la cime d’un arbre, la figure grimaçante et bienvenue de Jean-Louis. Il ne vit qu’un écureuil, dont la queue rousse glissa comme un éclair dans la ligne du soleil. En revanche, au pied du mur, il remarqua un second jardin potager, qui rejoignait par une pente rapide la lisière du torrent, et où les plants de haricots, s’alignant dans un ordre superbe à côté des salades, ne permettaient plus aucun doute sur l’existence de l’invisible gardien. L’amour-propre de l’explorateur était en jeu : assis sur son mur, patient comme un pèlerin des temps anciens, il s’opiniâtra, les yeux rivés sur la porte inhospitalière. Un si bel entêtement méritait une récompense : il finit par entendre des pas, puis le bruit d’une serrure. Ce fut un vieillard qui se montra : son grand âge se lisait dans la multitude et la profondeur des rides qui vallonnaient sa peau racornie. Misérablement vêtu d’un costume de droguet aux genoux rapiécés et d’une chemise de toile bise défaite sur la poitrine, il portait un sarcloir en équilibre sur l’épaule. Forvel, le prenant pour un jardinier, l’interpella.

— Où pourrai-je voir le père Dionée, s’il vous plaît ?

— Le père Dionée, c’est moi. Que me voulez-vous ?

— Visiter le château.

— Vous n’avez qu’à monter. L’escalier est là.

En disant ces mots, il repoussa le vantail, découvrit un escalier à rampe de fer, qui remplissait le fond d’un vestibule carré.

— Mais, dit Ulric…

— Les clés sont sur les portes. Et les oubliettes sont comblées !

Et son chapeau de paille déteinte enfoncé très avant sur les yeux, au ras de ses épais sourcils incultes, il s’éloigna sans hâte. Alors une jeune fille, qui l’avait écouté, attentive, à une fenêtre de l’étage supérieur, intervint :

— Ne vous dérangez pas, grand-père. Monsieur, veuillez prendre la peine d’entrer. Je vous rejoins dans l’escalier.

C’était Mahaut. Joyeux, Ulric leva la tête ; mais elle avait déjà disparu. Il la revit au haut de l’escalier, une main appuyée sur la rampe, l’autre laissant pendre un trousseau de clés le long de sa robe mauve, telle une brillante évocation du printemps à qui elle allait ouvrir toutes les vieilles portes.

— Si vous le voulez bien, dit-elle, nous commencerons par le bas.

Et, avec un sourire qui parut à Forvel presque railleur :

— Ce n’est pas que ce soit très intéressant ; mais je suppose que vous désirez tout voir ?

— Oui, répondit-il, si étonné qu’il savait à peine ce qu’il répondait, c’est-à-dire que je serais désolé de vous donner l’ennui…

Elle haussa imperceptiblement les épaules, de l’air de dire : « Qu’importe ! » puis, s’effaçant, pesa d’une main sur un loquet de fer.

— La cuisine du château.

Il reconnut la cuisine dans laquelle il avait déjà jeté un coup d’œil à la dérobée ; cette fois-ci, une servante occupait la chaise à haut dossier devant l’écuelle aux pommes de terre ; elle dévisagea les jeunes gens avec indifférence.

— La chambre contiguë est une chambre à coucher, expliqua Mahaut. Vous trouverez la même pièce, plus grande, à l’étage supérieur, avec une vue plus étendue. On y a aussi réuni quelques objets qui ont une valeur historique.

Les yeux de Forvel restaient rivés sur elle, renfermant un monde de questions ; alors elle insista, se méprenant peut-être avec intention sur le but de sa curiosité :

— Cette partie est réservée à l’habitation du gardien.

Ce n’était point ce qu’il aurait voulu savoir. Tandis qu’il montait derrière elle le sobre escalier de pierre, il était tenté de se frotter les yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait pas éveillé. Quel étrange hasard lui envoyait donc pour guide, dans le château de Valsombreux, cette jolie fille en robe de percale mauve, qui appelait grand-père un vieux paysan maussade ? Comment cela était-il possible ? Son imagination se lança aussitôt en campagne, cherchant un sens à cette énigme. Peut-être le nom de grand-père n’était-il qu’une appellation amicale, et la jeune fille se dévouait-elle à la place d’un serviteur bourru dont l’âge et les fidèles services excusaient l’humeur désobligeante ? Après réflexion, cela lui parut assez plausible, et, tout en se félicitant de sa perspicacité, il éprouva un malicieux plaisir à penser que sa conductrice n’avait réussi à le mystifier qu’à demi.

Cependant elle l’introduisit dans une salle assez vaste, qu’elle lui dit être l’ancienne salle des fêtes. Quatre fenêtres profondes l’éclairaient : dans les embrasures couraient des banquettes de bois auxquelles on accédait par une marche ; chacune de ces embrasures, à la rigueur, aurait pu former un petit cabinet. Il n’y avait pas de rideaux, la lumière se déversait à flots sur quelques armes de chasse et de guerre, vieux meubles et tableaux de diverses époques, groupés dans un ordre fantaisiste. Si préoccupé qu’il fût de Mahaut, Forvel ne put s’empêcher d’être frappé par la fruste simplicité du cadre où avaient vécu les seigneurs féodaux : une cheminée monumentale sans ornements, toute noircie par l’ardeur des brasiers sauvages ; des lambris nus, un plancher noueux, un plafond de bois losangé, une massive aiguière d’étain dans un angle, des fenêtres ouvrant sur une campagne sévère. Tout, dans leur demeure, parlait de rudesse et de force ; rien n’était sacrifié à l’agrément des yeux ni à la mollesse du confort. Sa fine nature s’émut à la pensée de l’implacable ennui qui avait dû peser sur l’existence des femmes, elles qui n’avaient pas la ressource des sorties belliqueuses pour remplir les longues heures vides. Mais peut-être incultes, asservies, sans désirs, n’en souffraient-elles pas autant qu’il se l’imaginait ?

Il regarda Mahaut. Pour l’attendre, elle s’était assise au bord d’un coffre poussiéreux, où elle semblait, dans sa jolie robe légère, une évocation de vie claire et joyeuse, au milieu de ces choses du passé. Le soleil, qui en pénétrait toutes les vétustés, irradiait jusqu’au fond de sa peau blanche, ferme, rosée par un sang pur, moirait d’ondes ambrées ses cheveux. Soit insouciance, soit instinctive coquetterie, elle s’exposait ainsi au franc éclat des rayons, sachant bien qu’elle n’avait rien à en redouter. Un heureux sourire affleurait sans cesse à ses yeux bleus brillants et sur sa bouche mobile, comme le reflet d’une intense joie intérieure, trop exubérante pour ne pas déborder.

« Cette jeune fille, pensa Forvel, doit avoir l’art de créer du bonheur en tous lieux, d’en créer et d’en dispenser autour d’elle ! »

En même temps, il fit cette réflexion : « Non, elle ne ressemble pas du tout à Renée. À qui ressemble-t-elle donc ? »

Puis, remémoré tout à coup du but dans lequel il était entré au château, il se mit à examiner les chenets.

— Tout ici est bien simple et bien pauvre, dit Mahaut, en réponse à une question qu’il se crut obligé de poser. Il est vrai que la plupart des objets précieux ont disparu depuis longtemps. Songez que le château a cessé d’être habité par ses maîtres dès la fin du XVIe siècle. D’ailleurs, on aurait tort de demander à ce donjon perdu au sein d’une vallée ignorée le souvenir d’élégances qu’il ne posséda jamais. La vie, même en son temps d’éclat, y fut toujours rude et sans faste.

— À qui appartient le château maintenant ?

— Il est propriété communale. Après la mort de la dernière comtesse de Valsombreux, il servit de résidence provisoire à divers grands personnages, vassaux ou amis des comtes de Chauvigny ; ensuite il demeura longtemps inoccupé, puis on en fit une prison. Aujourd’hui, on le montre comme curiosité ; ses cellules donnent encore quelquefois l’asile aux vagabonds trop encombrants. Mais tout l’intérêt de Valsombreux réside dans son passé féodal. Jadis, il couvrit de ses tours, de ses ponts-levis, de ses enceintes, un bien plus vaste espace de terrain ; cependant il a subi, à travers les âges, de si grandes mutilations qu’on peut dire qu’il ne reste guère des bâtiments primitifs que les terrasses et les fondations. Pour qui veut se donner la peine de l’étudier, il y a de tout dans son histoire : c’est une page sombre et sanglante arrachée au livre du moyen âge : meurtres, félonies, trahisons, drames de l’amour, de la jalousie, de la haine ; fanatisme religieux, divisions intestines, vassaux qui se révoltent, cruelles représailles, faux monnayeurs, bandits de grands chemins, sorcières qu’on brûle, frères et sœurs qui s’entre-déchirent et s’égorgent, ruinant le pays pour servir leurs rancunes privées ; sans parler de ces luttes constantes contre le suzerain, dont le résultat final fut de mettre Valsombreux sous la dépendance directe de Chauvigny et de clore l’existence personnelle du château.

Mahaut s’animait en parlant, les yeux vifs, le geste éloquent. Entraînée par ce sujet qui la passionnait, elle se laissait aller à développer sa pensée plus qu’elle ne l’aurait voulu, et, trop excitée pour s’en apercevoir, elle poursuivit :

— En arrivant ici, j’eus d’abord la même impression que vous. La nudité et la gravité de ces murs me glaçaient. Mais, depuis une année que j’habite Valsombreux, j’ai appris à le connaître, et je l’aime.

À mesure qu’il l’écoutait, Ulric comprenait mieux l’invraisemblance de ses suppositions. Elle se révélait trop simple, trop franche, pour qu’il pût lui prêter longtemps le désir de jouer une comédie enfantine. Le vieux barbon devait être son grand-père, quelque extraordinaire que cela parût. À tout hasard, il jugea qu’il ferait bien de se présenter.

— Je serais très heureux, mademoiselle, dit-il, de suivre votre exemple en m’initiant à l’histoire du château, et si vous vouliez m’indiquer les sources où puiser. Car c’est ma toute première visite dans ce pays, qui tiendra désormais une place dans ma vie. Mon nom est Ulric Forvel. Peu avant sa mort, dans son dernier voyage, mon père acheta le domaine de la Maladrerie, avec l’espoir que nous y passerions nos étés. Je reste seul pour réaliser notre projet.

Comme toujours, en parlant de son père, sa voix se fit un peu plus basse. Leurs regards se croisèrent. Celui de la jeune fille effleura une seconde le crêpe qu’il portait à son chapeau ; dans le ruban noir qui serrait la taille de Mahaut et la broche de jais qui agrafait le col de sa robe mauve, il remarqua, pour la première fois, les indices d’un deuil finissant. Leurs sympathies s’étaient frôlées. Un silence suivit. Elle le rompit, en reprenant :

— Je connais la Maladrerie. C’est une belle propriété… un peu négligée depuis quelques années…

— Je compte renouveler l’exploitation et aménager complètement la maison. Me voilà installé pour six mois au moins. C’est pourquoi je serais reconnaissant de leur bon accueil aux propriétaires du pays.

Une moue dédaigneuse se dessina sur le visage de la jeune fille.

— Vous êtes seul, dit-elle. Sauf un ou deux notables, vous ne rencontrerez aux Encaisses que des paysans enrichis. Je ne suppose pas que leur société vous semble suffisante. Si vous tenez à voisiner, il vous faudra aller à Chauvigny : c’est loin !…

Son expression railleuse s’accentua. Ulric aurait eu envie de dire : « Et vous ? » mais il y avait dans son attitude quelque chose de hautain qui l’intimida.

— La solitude avec mon travail ne m’effraie point, répondit-il. J’ai peur cependant qu’elle ne soit un peu lourde aux hôtes que j’attends cet été. J’ai une fiancée qui est très mondaine et dont la mère se croit perdue si elle n’a pas de partners pour son whist tous les soirs.

— Pour cela, à la rigueur, vous trouverez à la contenter, dit Mahaut.

Elle ajouta, presque immédiatement :

— Vous plaît-il de continuer la visite du château ?

Elle rassemblait les plis de sa robe dans sa main restée libre, au pied d’un escalier tournant qu’elle s’apprêtait à gravir, quand Ulric, qui commençait à s’orienter, l’interrogea en désignant une porte close.

— N’est-ce point là la chambre dans la tourelle, dont on aperçoit les fenêtres du pont sur le torrent ? La vue doit en être très belle.

— Vous trouverez la même disposition plus haut, où je vous conduis, répondit-elle négligemment.

Elle le promena encore à travers plusieurs salles vides, toutes poussiéreuses, où les araignées tendaient des toiles paisiblement élaborées, frissonnantes au soleil comme des disques d’argent. Par-ci par-là, un objet oublié du vieux temps ; un bahut vermoulu, un rouet sans quenouille, un cadre dédoré enchâssant un portrait rongé par les rats, trop laids, trop détériorés pour mériter les honneurs de la salle d’apparat. Par les fenêtres, aux petites vitres pour la plupart brisées, la lumière ruisselait, sauf du côté du précipice, exposé à l’ombre de la montagne.

— Selon la tradition, expliqua la jeune fille, c’est là qu’on jetait les prisonniers gênants. Par une ancienne porte souterraine, on les amenait vers ces rochers, les tenait un instant suspendus sur la Sourre, puis le bruit de l’eau étouffait leurs cris.

— Quelles mœurs barbares ! dit Ulric.

— Oui, mais quelle vie ardente !

Il la regarda, surpris de l’énergie avec laquelle elle avait prononcé cette phrase. Une flamme passa dans ses yeux bleus. Pour s’en cacher peut-être, elle se pencha à la fenêtre, sur le torrent, qui, dur et mauvais, se ruait à l’assaut des écueils. Il vint à côté d’elle et revit alors le vieillard qui lui avait ouvert la porte, bêchant avec ardeur dans le jardin potager. Ses longs cheveux sous son affreux chapeau rejoignaient le poil embrouillé de sa barbe, et son dos amaigri se courbait sur la bêche, dans une humble attitude de prolétaire. Involontairement, Forvel scruta le visage de Mahaut : elle conservait sa sérénité souriante. Puis, soudain, tous deux s’écartèrent avec un brusque mouvement d’effroi. Quelqu’un, bondissant derrière eux à l’improviste, entourait de ses bras la taille de la jeune fille et lui brandissait au visage un bouquet de muguets mouillé.

— Oh ! Jean-Louis ! s’écria-t-elle. Tu m’as fait peur !

— De quoi ? riposta le gamin, enchanté.

— Combien de fois t’ai-je prié de ne pas sauter ainsi sur moi !

— Ben ! si tu te mêles d’avoir des nerfs, à présent !

Tout en parlant, il fixait son regard bleu et hardi sur l’étranger et venait se poster à côté de sa sœur, dans une attitude défiante, plutôt hostile. Ulric eut aussitôt la clé de la ressemblance qui l’intriguait si fort entre Mahaut et un visage déjà vu, une ressemblance si extraordinaire qu’elle lui fit une impression bizarre, presque anormale. Debout, leurs deux têtes brunes comme à dessein rapprochées, – Jean-Louis perché sur une saillie du soubassement, s’était haussé au niveau de sa sœur, – ils évoquaient l’illusion de la même figure à deux âges successifs : Jean-Louis, c’était la jeune fille adolescente, avec des traits plus aigus et moins purs, une mobilité de lignes plus nerveuse, une sveltesse de corps exagérée, une verdeur d’âpre jeunesse ; elle, c’était la perfection harmonieuse de l’ébauche, fondue de tendresse et d’éclat, avec le reflet d’une pensée mûrie qui en rendait plus intense l’expression.

— C’est mon frère, monsieur, dit Mahaut. Il a une façon cavalière de s’introduire dans les appartements.

— Je connais déjà monsieur Jean-Louis, répondit Ulric. Il a eu l’obligeance de m’indiquer le chemin du château.

L’enfant le dévisagea de ses yeux perçants pour voir s’il ne se moquait pas ; puis, devant la figure sérieuse du jeune homme, il acquiesça d’un signe de tête poli.

— Monsieur a-t-il visité tout ce qui en vaut la peine ? demanda-t-il en s’adressant à sa sœur.

— Il reste encore les cachots.

— Eh bien, je vais vous y conduire, monsieur. Inutile de te fatiguer davantage, Mahaut.

Cette fois, ce fut Ulric dont le front s’assombrit. Mais elle le tira d’inquiétude en disant d’une voix décidée :

— Je n’ai pas besoin de toi, Jean-Louis. Tu n’étais pas là, tout à l’heure. Si tu y tiens, tu peux nous accompagner.

Jean-Louis fronça les sourcils, sous l’empire d’un brusque déplaisir ; impérieuse, elle le contint du regard. Ulric remarqua ce jeu de physionomie, qui dura une seconde, et il en inféra que le jeune garçon, par fierté, n’aimait pas que sa sœur s’abaissât à ce rôle de cicerone. Ils descendirent à trois l’escalier en spirale ; Jean-Louis, rageur, les précédant d’un bond qui refoula Forvel contre la paroi, et sautant sur un pied, au risque de se rompre le cou. Soit inconsciemment, soit avec l’espoir de prolonger la visite, en passant devant la porte fermée du premier étage, Ulric répéta la même remarque :

— De cette salle-là, la vue doit être magnifique.

— La même que tout à l’heure, répondit une seconde fois Mahaut.

— Mais non, beaucoup plus belle, interjeta Jean-Louis. Seulement, c’est la chambre de ma sœur, et elle n’aime pas qu’on y entre. Pourquoi ne veux-tu pas montrer ta chambre, Mahaut ? Elle est toujours en ordre.

En disant ces mots, il souleva le loquet et regarda ses compagnons d’un air narquois, ravi de sa petite vengeance. Ulric, très ennuyé, avait fait un pas en arrière ; mais Mahaut, prenant bravement son parti de la contrariété, le rappela :

— Puisque la vue vous intéresse, monsieur, venez donc.

Il la suivit, en murmurant quelques paroles d’excuse, de blâme à l’adresse de Jean-Louis. Celui-ci, le nez en l’air et les mains dans ses poches, se carrait, emboîtant le pas derrière eux, pas fâché non plus d’avoir produit l’effet désiré sur l’étranger. Car un étonnement presque comique se peignait sur les traits d’Ulric. Il se trouvait maintenant transporté dans une luxueuse chambre de jeune fille. En contraste avec le plafond à poutres, les murs rudes, le poêle de faïence verte, les profondes fenêtres à guillotine, il voyait un lit blanc Louis XV, très ouvragé, avec un ciel d’où retombaient les plis d’une étoffe de soie bleue, brochée de bouquets blancs et de nœuds. La même étoffe recouvrait quelques sièges de style assorti et la chaise-longue ; les rugosités du plancher disparaissaient sous un chaud tapis d’Orient ; dans un angle, un piano d’excellente marque portait une partition ouverte. À côté du piano, sur un chevalet, tourné de manière à recevoir le meilleur jour, se dressait le portrait à l’huile d’un homme d’une quarantaine d’années, dans lequel Ulric reconnut aisément le père des deux jeunes gens. Debout dans une attitude de sereine assurance, le torse vigoureux serré dans une redingote noire, le visage fin, d’une coloration mâle, aux tempes légèrement dégarnies, il avait les yeux de ce bleu intense dont l’éclat, presque provocateur chez Jean-Louis, s’adoucissait chez Mahaut jusqu’à ne plus rappeler, en certains moments, que le bleu des lacs de montagne, assoupis dans la paix des crépuscules. Ulric enveloppa encore d’un regard furtif, sans oser s’arrêter, une table de toilette ornée de brosses et de boîtes en écaille chiffrées d’or, un bureau chargé d’accessoires coûteux : bougeoir de bronze doré, cachet, couteau à papier, encrier en cristal, buvard de cuir russe. Tous ces objets entassés, auxquels s’en mêlaient d’autres disparates, tels qu’un coussin à dentelles, où pendaient des fuseaux, ou des vases en poterie locale semblaient avoir appartenu primitivement à des chambres différentes, puis avoir été réunis dans cet espace relativement étroit, comme les débris d’un luxueux naufrage. Ils témoignaient peut-être aussi, jugea le jeune homme, habitué au confort d’une richesse plus discrète, d’une de ces fortunes brillantes et instables dans lesquelles on puise hâtivement, à mains pleines, ainsi qu’à une source qui, du jour au lendemain, peut tarir.

Mahaut, assise sur la banquette d’une fenêtre, les pieds croisés sur la marche de bois, ramena l’attention d’Ulric en lui montrant le village et le pré en amphithéâtre qui, des dernières maisons, s’élevait jusqu’aux forêts de sapins.

— Autrefois, dit-elle, les comtes de Valsombreux donnaient dans ces prés des réjouissances publiques à leurs vassaux ; et ils honoraient de leur présence les terrasses que voici. Il y avait des danses, des cortèges, des chants, des repas plantureux, et le bon peuple bénissait ses seigneurs.

— C’est curieux comme ces traditions, pourtant si anciennes, se sont conservées dans le pays, dit Ulric. Je me souviens, oh ! très vaguement, d’en avoir entendu parler par mon propre grand-père.

En révélant ainsi ses attaches avec Valsombreux, qu’il avait eu d’abord l’intention de celer, il comptait que Mahaut reconnaîtrait le lien qu’elles créaient entre eux. Mais la jeune fille se contenta de répondre, sans marquer de surprise :

— Dans ce cas, monsieur, vous aurez encore plus de plaisir à lire nos vieilles chroniques.

Elle restait immobile, rêveuse, dans l’embrasure de la fenêtre, presque ignorante de la présence d’Ulric ; lui, debout, regardait par-dessus son épaule. Le soleil avait encore monté dans le ciel ; découpées en lumière, les cimes des sapins s’enfonçaient dans l’azur. Sur les toits du village ondulaient de lentes fumées ; personne ne passait sur la route blanche de Valsombreux, qui, au-delà du pont, se perdait dans l’ombre bleuie des gorges. Une atmosphère de paix entourait la vallée. Tout à coup, dans l’air silencieux, se répandirent les sons d’une musique faible et distante, inexprimablement douce, détachée comme un motif ténu sur le murmure de la Sourre. Ulric prêta l’oreille, attentif. D’où pouvaient venir ces sons ? Ils semblaient tomber du ciel même, ou du sein des hautes forêts.

— C’est Mlle de Bellelance qui joue du piano, dit Mahaut ; la démente que vous avez rencontrée ce matin. Sa maison est là-haut, dans le pré.

Elle appuya sa tête en arrière contre le cadre de la fenêtre, afin qu’il pût voir sans la frôler. C’était une maisonnette mi-paysanne, aux volets verts, sise dans un isolement complet sur la lisière d’un bois. Toutes les fenêtres étant ouvertes, la lumière la traversait de part en part, et, au fond de chaque baie reparaissaient des sapins sur fond bleu. Le piano résonnait toujours sous les doigts de la musicienne invisible.

— Comment est-elle devenue folle ? demanda Ulric.

— Une histoire d’amour, à moitié oubliée, à moitié légendaire ; quelque drame de passion où, à vingt ans, a sombré sa raison. D’après ce que l’on raconte, les siens furent très durs pour elle : ils l’ont reniée et bannie. Elle est d’excellente famille.

— Et à présent ?

— À présent, ceux qui avaient qualité pour la protéger sont morts ou dispersés. Il a toujours plané un certain mystère sur cette histoire d’abandon et de honte. Les Bellelance ont cherché à l’étouffer.

— Comment se fait-il qu’elle vive toute seule ? Et depuis quand ?

— Depuis longtemps. D’abord elle disparut pendant plusieurs années ; puis, un jour, elle revint, personne ne sait d’où, s’installer avec une servante dans cette petite maison qui appartenait à sa famille. Elle a une nièce mariée en Russie, qui lui sert une rente viagère et veille à distance à ses intérêts. En réalité, elle est plutôt sous la protection de la commune, qui doit hériter, après sa mort, de sa maison et du peu de terrain qui l’entoure. L’an dernier, la servante mourut, et Mlle de Bellelance n’a pas permis qu’on la remplaçât. Comme cela ne gêne personne, on l’a laissée vivre en paix à sa guise.

— Étrange histoire, murmura Ulric.

— Sa grande joie, continua la jeune fille, c’est la musique. Il lui arrive de passer des journées entières au piano, et parfois même, quand les souvenirs de son passé viennent la hanter, je suppose, elle joue la nuit. Dans le silence de la montagne, les sons se répercutent à l’infini : c’est comme si de tous les sommets s’entrecroisaient des appels mélodieux. Quand elle y est disposée, je vais jouer à quatre mains chez elle.

— Comment, s’écria-t-il, vous ?…

— Mais oui, répondit-elle en souriant. À part quelques excentricités de tenue et de langage, je vous assure que, pour moi, elle a toute sa raison. Elle est surtout de très bonne compagnie : la seule personne ici avec qui j’aie du plaisir à m’associer.

Brusquement elle se tut, consciente d’avoir trop révélé d’elle-même à cet étranger. Depuis un moment déjà Jean-Louis avait disparu. Forvel continuait à regarder devant lui, sans mot dire, le cœur rempli de mille questions dont aucune n’eût été possible à poser. Bientôt le piano cessa de jouer. Puis, une minute après, Mlle de Bellelance, tête nue, vint sur le seuil de sa porte, s’y attarda un instant et, de son pas automatique, se dirigea vers la forêt.

— Quel est le drame ? demanda Ulric.

— Personne ne sait au juste, répondit la jeune fille, évasive. La légende s’est si bien enlacée à la vérité qu’il est difficile de les dégager l’une de l’autre.

— Peut-être est-elle heureuse dans son inconscience ?

Mahaut jeta un cri, tandis qu’une expression d’horreur bouleversait tous ses traits.

— Heureuse ! Son sort est ce que je puis concevoir de plus affreux ! Cette mort de la conscience, cet abandon de tous ! Pour elle, l’amour a engendré dix fois pis que la mort !

— N’en rejetez pas la faute sur l’amour, s’écria Forvel avec véhémence. Misérable amour que celui qui causa la ruine de cette pauvre créature ! L’amour vrai est une source de salut et de vie !

Elle leva vers lui son regard intense, sans répondre.

Dans son excitation, Ulric, d’un geste affirmatif, avait appuyé la main sur le bord plat de la fenêtre. Le soleil l’échauffait de rayons, et un de ces rayons accrocha, en se jouant, la bague d’or qu’il avait à l’annulaire. Leurs yeux s’y portèrent ensemble, et, ensemble, ils s’en détournèrent.

SECONDE PARTIE

I

Mahaut Dionée et Ulric Forvel se sont rejoints dans une clairière de la montagne. Dans le ciel flottent des ouates blanches, une torpeur alourdit la vallée, pleine du bruissement des insectes. À leurs pieds frémit une mer de feuillages, au fond de laquelle gronde la voix étouffée de la Sourre ; à l’horizon, mais de très loin, par une échancrure des arbres, ils aperçoivent un lac pâle, strié de bandes d’argent, fermé par des falaises à pic que dominent les Alpes, aux aériennes découpures. C’est Jean-Louis qui a découvert cette retraite, dans ses expéditions, et, comme d’une île où un hardi explorateur plante son drapeau, en a fait hommage à sa sœur. Il n’y croît ni fraises, ni champignons, ni myrtilles, rien que de la mousse et de beaux sapins ; aussi les gamins du village n’y passent-ils pas. Mahaut peut, en toute sécurité, laisser sa boîte de couleurs ou son pliant à l’abri d’une roche et reprendre, le lendemain, le travail interrompu. C’est un asile inviolable et sacré, où elle ne convie personne à la suivre. Pourtant, un jour de spontanéité, elle en a livré le secret à Forvel, et ils s’y sont rencontrés maintes fois. Depuis si peu de temps qu’ils se connaissent, l’amour, sous le voile de la sympathie, est déjà entré dans leurs cœurs ; à peine ont-ils cherché à le combattre, vaincus par une attirance si douce et si forte qu’elle prit pour eux le caractère de la fatalité. Peut-être les circonstances ont-elles été complices : Mahaut vit dans un isolement anormal ; Ulric, délicat et sociable, se trouve tout à coup jeté dans un milieu fruste où elle est le seul être de même espèce ; chacun d’eux porte encore le deuil d’un père tendrement, quoique différemment aimé ; ils n’ont de responsabilités qu’envers eux-mêmes ; la nature, qu’ils aiment avec passion, est plus belle et plus solitaire que partout ailleurs. Ils en sont à cette heure émue qui précède l’aveu et dont ils voudraient, pleins de trouble, retenir et précipiter les minutes.

Les premières fois, furtif, embarrassé, Ulric croisait par hasard le chemin de Mahaut et n’osait pas s’arrêter longtemps derrière l’aquarelle que peignait la jeune fille. Elle adoptait envers lui une réserve un peu fière, ne le congédiant, ni l’accueillant. Puis, un jour, les fleurs qu’elle copiait leur servirent de trait d’union. Elle lui expliqua qu’elle ne se vouait pas à la grande peinture, bonne pour les gens qui ont, à défaut de génie, de la fortune et des loisirs, mais à l’art décoratif, où elle voyait une application plus certaine de son léger talent. Pour le moment, selon son expression, elle prenait des notes en vue d’un travail futur, improvisant des groupements de fleurs, des associations de couleurs, cherchant des modèles dans toutes les plantes de la forêt, dont elle modifiait les lignes au gré de sa fantaisie, dans le dessein d’utiliser plus tard ces esquisses pour des vases, des éventails, des étoffes d’ameublement, des frises décoratives, des encadrements ou frontispices de livres.

— Ainsi, disait-elle, au lieu de faire de grands tableaux qui ne se vendraient pas et qui ne pourraient rendre qu’en la déformant ma conception de la beauté, je préfère, par exemple, composer un joli papier de tenture, – tenez : ces pommes de pin, sur ce fond d’un vert doux, dont l’idée m’est venue un jour où j’en ramassais dans les bois. – Ne vaut-il pas la peine de travailler à l’embellissement des maisons ? Toutes les choses dont nous nous servons, que nous gardons autour de nous, devraient être élégantes, et chacun devrait orner son foyer de son mieux.

Elle connaissait Ruskin et William Morris ; cependant, si elle les citait volontiers, elle ne tombait pas dans l’anglomanie. Elle rêvait un art tout français. Elle avait une quantité de projets, assez ambitieux, mais pénétrés de bon sens pratique, qu’elle exposait avec verve à Ulric.

— Mes chimères courent sur deux pieds solides qui les empêcheront toujours de s’envoler dans les nuages, disait-elle en riant ; elles ont des chances d’arriver à leur but. Vous, vous devez être sentimental et romanesque : cela se voit.

Ulric, tout en protestant mollement, l’écoutait avec une admiration nuancée de respect, émerveillé de découvrir chez une jeune fille une intelligence si ferme, alliée à une telle intensité de vie, et une énergie presque virile, secondée par une expérience précoce. Peu à peu, à mesure qu’il la connut mieux, il fut amené à lui confier aussi ses plans pour l’amélioration de sa propriété, et elle put lui donner de très bons conseils, une année de séjour dans la vallée l’ayant familiarisée avec les êtres et les lieux. Ainsi, de leurs causeries, naissaient de mutuelles confidences, des révélations, de soudains jets de lumière, qui se régularisaient, finissaient par éclairer des fragments entiers d’existence. Le jeune homme, une fois ses attaches avec Valsombreux divulguées, n’avait pas grand’chose à narrer ; son histoire, inséparable de celle de ses parents, retraçait la belle ascension graduée d’une famille qui, sans sautes brusques en avant ni reculs, avait planté de solides crampons dans chaque degré qu’elle conquérait, pour arriver enfin à une région sûre. Mais Mahaut ! cosmopolite au point qu’on n’aurait pu dire si le français, l’anglais ou l’italien était sa langue maternelle ; Mahaut qui, de l’hôtel de son père à Paris, passait à d’affreux lodgings de Londres, où elle courait sous la pluie donner des leçons dans un pensionnat de cinquième ordre ; Mahaut, qui, orpheline et sans toit, apportait de San Remo ses bibelots de jeune fille millionnaire dans ce château ruiné de Valsombreux où son grand-père remplissait les plus humbles fonctions ; Mahaut, tour à tour élevée au couvent ou dans un pensionnat puritain ; tantôt laissée à une liberté voisine de l’abandon ou ne sortant qu’accompagnée et en voiture ! Son histoire semblait prodigieuse. Comment cette vie de vingt-quatre ans avait-elle pu contenir tant de faits, tant de changements de fortune, tant de migrations sous des cieux divers, nouer tant de relations au hasard des rencontres dans les milieux les plus opposés et, par le plus bizarre des retours, venir reprendre haleine au bord du vieux nid ancestral ? Forvel en avait le vertige. Un jour, il la pria, en plaisantant, de se raconter. À sa vive surprise, elle y consentit. Peut-être éprouvait-elle un certain plaisir à fixer ses souvenirs, car elle lui demanda, d’un air sérieux, d’attendre au lendemain. Et précisément, par ce chaud après-midi de juillet, malgré l’orage qui s’amasse sur la vallée, elle a été fidèle au rendez-vous et s’acquitte de sa promesse ; assise, le dos appuyé au tronc lisse d’un mélèze, les yeux fixés sur le lac changeant et lointain, elle débute, d’une voix un peu rêveuse, comme si elle parlait plutôt pour satisfaire un besoin intime de son cœur.

— Je suis d’origine paysanne comme vous. Au temps des comtes de Valsombreux, les simples gens dont nous sommes issus ont porté un commun vasselage. Sans remonter si haut, nos grands-parents ont dû jouer ensemble sur la place de l’Église. Mon arrière-grand’mère était une Forvel. Il y a donc entre nous une parenté distante, s’il vous plaît de la revendiquer. Mon père me parla même quelquefois d’un certain Ulric Forvel, – votre aïeul, – parti jeune du pays pour chercher fortune dans le monde et qui avait brillamment réussi. Cela vous expliquera que je n’aie pas été très étonnée de vous voir apparaître, vous aussi, aux Encaisses : tôt ou tard, on finit toujours par retrouver quelque fil mystérieux qui nous guide vers le berceau de notre race. Je savais le nom de l’étranger, acquéreur de la Maladrerie, et j’avais deviné qui vous étiez ; je savais aussi que votre premier acte – inspiré peut-être par d’insaisissables réminiscences – devait être de rendre hommage au château. Je vous attendais. Mais, avant de vous parler de moi, il faut que vous me laissiez vous parler de mon père, car mon histoire, détachée de la sienne, signifierait peu de chose : sa destinée, qu’il a créée, a complètement orienté celle de sa famille. S’il avait eu besoin d’encouragement, je pourrais vous dire que l’exemple d’Ulric Forvel fortifia sa résolution de quitter le village. Mais je crois que son énergie, son besoin dévorant d’action, sa volonté de s’élever, la vie qui bouillonnait en lui et dont rien ne pouvait contenir l’ardeur, lui eussent tracé son chemin en toutes circonstances. Voulez-vous vous rendre compte de ce qu’il était adolescent ? regardez Jean-Louis. Vous avez été frappé déjà par sa grande ressemblance physique avec le portrait : à quatorze ans, mon père devait bondir ainsi sur les rochers, escalader les murs, grimper au sommet des arbres, risquer sa vie pour un caillou ou pour un nid d’oiseau, mal apprendre ses leçons, se maintenir en classe cependant par volonté têtue de savoir quelque chose, être difficile à diriger, loyal, emporté, généreux, incapable de se contraindre, à moins qu’il ne s’agît de servir ses desseins, qu’il poursuivait avec une ténacité indomptable. Jugez de ce que dut être la révolte d’un tel enfant, dont on prétendait limiter l’horizon à celui d’un village !

Avant d’être gardien du château, mon grand-père y remplissait le poste de geôlier. Toute sa vie s’est donc écoulée à l’abri de ces vieux murs, dans ce coin perdu du monde ; ses quatre-vingt-cinq ans ont vu défiler bien des choses : des rois sont tombés, des peuples ont conquis leurs libertés, mais rien n’a jamais été changé à sa routine, sauf par l’inévitable usure du temps. Pourtant il eut quelque ambition pour son fils unique : il rêva d’en faire un clerc de notaire. À cette fin, il l’envoya au collège, à Chauvigny. Ce fils, lui, ne rêvait que de courir le monde, en quête d’entreprises glorieuses ; sa turbulence lui attirait de continuels reproches, qui avaient leur écho à la maison paternelle. Un jour, – il avait alors quinze ans, – à la suite d’une altercation avec un de ses maîtres d’études, il le souffleta, séance tenante fut chassé du collège, et, n’osant plus reparaître chez ses parents après ce bel exploit, prit incontinent la route de Paris. Je suis sûre qu’il souffrit beaucoup de la peine qu’il causa à sa mère, – ma grand’mère Frédérique, que je me rappelle si bien avoir vue une fois dans ma petite enfance, avec son haut bonnet ruché et son coussin de dentellière sur lequel ont dû couler tant de larmes ! Vous savez, le coussin à dentelles dans ma chambre. Mais mon père ne se laissa jamais détourner d’aucun but par des considérations sentimentales : ce dut être là le secret de sa force. Donc il vint à Paris, se louant dans les fermes pour payer son voyage. Je ne vous raconterai pas par le menu ses débuts, les choses inouïes qu’il a accomplies, les vrais prodiges qui, de son point de départ, si misérable, le conduisirent à la fortune.

C’est, avec des variantes de détails, l’histoire commune, en ses grandes lignes, aux hommes de naissance obscure, de forte volonté, capables de beaucoup de travail, d’héroïques privations, et sur qui brille une étoile favorable. Après quelques tâtonnements, le jeune fugitif entra chez un raffineur de sucre et s’y créa une position stable. À la mort du chef de l’usine, on l’associa pour la direction avec le fils et héritier. Puis, bientôt las de travailler pour deux, il trouva moyen de désintéresser son partner et de mener l’affaire à lui tout seul. Elle prit aussitôt une extension nouvelle et prospéra. Bref, à trente ans, le petit vagabond, arrivé à Paris quinze ans auparavant, ses souliers à la main pour les économiser, occupait en tout bien tout honneur la place de celui qui lui avait fait la grâce de l’admettre comme le dernier de ses employés. Quelques années plus tard, son mariage avec ma mère, qui avait une dot et appartenait à une bonne famille bourgeoise, acheva de consolider sa situation. Dès lors il élargit le cercle de son activité : à côté de son usine, il en fonda d’autres, se mit à l’affût d’entreprises de tout genre, s’abouchant avec des banquiers, cherchant des relations dans tous les mondes, réussissant ici, échouant là, renouant ailleurs, ne doutant jamais du succès, insufflant à ceux qui l’approchaient son courage et son enthousiasme, toujours à court d’argent, quoique en dépensant à pleines mains, toujours en mouvement, toujours agité, absorbé, à la fois inquiet et confiant, faisant des affaires comme on fait de l’art, avec amour, fièvre, dévotion, pour le plaisir d’en faire. Tel est le souvenir que j’ai conservé de mon père, depuis les jours de ma petite enfance, où sa figure commence à se préciser, jusqu’à celui où je le revis mort dans une misérable bourgade d’Autriche.

Je naquis à Neuilly, dans une villa que mes parents habitaient à côté de l’usine et dont je ne me rappelle que le grand jardin rempli de charmilles où je m’amusais seule. Notre vie était simple. J’étais heureuse et insoucieuse : on me gâtait sans s’occuper beaucoup de moi, car ma mère eut toujours une santé fragile, et je me demande si, pendant ces premières années, où je jouais un rôle insignifiant, mon père eut le sentiment très net de ma présence. Dès l’âge de cinq ans, j’ai voyagé avec ma mère : je la suivis un hiver à Cannes, un autre à Alger, un troisième en Italie, puis de nouveau à Alger ; mon père nous accompagnait, donnait douze heures à notre installation, six mois après revenait nous chercher ou nous avertissait par télégramme que nous eussions à le rejoindre dans quelque ville, le lendemain. C’est ainsi qu’il brûlait la vie. Il nous faisait des visites brèves et imprévues, qui glissaient comme des éclairs dans notre atmosphère monotonement variée. Tantôt il m’apportait des jouets, tantôt il m’oubliait ; une fois il me fit don d’un peigne d’écaille blonde et fut très étonné d’apprendre que son cadeau n’était d’aucune utilité pour mes cheveux flottants. Vers ma dixième année, ma mère renonça à ses stations hivernales, et la famille, accrue de Jean-Louis, se fixa à Paris dans un grand appartement du boulevard Malesherbes, entièrement aménagé à notre convenance, comme si nous devions y achever nos jours. À cette époque, nous étions riches, ou nous vivions comme tels ; mon père était engagé dans plusieurs grosses affaires industrielles où il touchait comme administrateur de forts dividendes. J’eus une chambre délicieuse dont on me fit la surprise pour mes onze ans, et je commençais à n’avoir plus peur de traverser seule le long couloir qui l’isolait de celle de mes parents, lorsqu’on me mit au couvent. J’y ai passé près de trois ans paisibles ; on me traitait avec beaucoup de considération ; par humilité chrétienne, je m’efforçais de réprimer la vanité dont mon cœur se gonflait quand ma mère venait me voir au parloir avec mon joli petit frère, tout habillé de blanc, ses belles boucles tombant sur son large col de dentelle. Mon père, lui, me promit souvent sa visite et ne vint jamais. Le jour où il tint enfin sa parole fut aussi celui de mon départ : il arriva, la figure convulsée, et m’emmena bien vite pour que ma mère pût m’embrasser avant de mourir. Elle succombait aux suites d’une opération qu’on m’avait laissé ignorer pour m’en éviter l’angoisse…

Mahaut s’arrêta, en disant ces mots, évidemment absorbée par quelque vision rétrospective, car ses yeux prirent une expression fixe et songeuse, dans laquelle s’immobilisèrent tous les traits de son visage.

— Je vous oblige à revenir sur de cruelles impressions, dit Ulric.

— Je ne les crains pas, répondit-elle. Il faut, au contraire, s’astreindre à regarder en face ses souvenirs pour dominer ce qu’ils ont de douloureux et n’en plus voir que la douceur. La mort de ma mère clôt une période de ma vie et en ouvre une seconde. Par amour pour elle, je ne puis regretter qu’elle ne l’ait pas vécue ; car, d’une autre complexion que la nôtre, elle aurait mal supporté les incertitudes qui devinrent ensuite notre lot.

Mon père ne me renvoya pas au couvent : il redoutait de se trouver dans la maison vide, quoiqu’il n’y fût pour ainsi dire jamais. J’étais alors dans ma quatorzième année, trop grande, pâle et maigre à faire peur. Prenant ma mission au sérieux, je relevai mes cheveux, allongeai mes jupes, me composai un maintien grave, et, dans mes robes noires, sous mon immense voile de crêpe, je fis bien, je crois, la plus extraordinaire maîtresse de maison qu’on pût voir. Je m’attelai à la besogne avec zèle, vérifiant les carnets de ménage, jusqu’à m’évanouir de migraine sur ces grimoires au milieu de la nuit ; les domestiques volaient ; nous vivions dans un tel gâchis que nous avions l’air d’être dans un emménagement perpétuel ; Jean-Louis portait des bas troués, et j’avais des cercles sous les yeux : de loin, dans la glace, cela me faisait l’effet de lunettes. Mon père ne s’apercevait de rien, de plus en plus soucieux, nerveux, distrait ; son chagrin lui servait d’excuse pour ne pas s’occuper de nous. Vous représentez-vous ce que c’est que l’angoisse de sentir planer sur soi la menace d’une catastrophe vague, qui rôde dans votre air sans qu’on sache sur quel point elle va vous frapper ? On ne dit rien aux enfants : ils ne comprendraient pas, c’est convenu ; et on n’admet pas qu’ils puissent souffrir, êtres d’imagination, mais passifs, irresponsables, qui tremblent d’effroi dans les ténèbres, sans avoir la ressource d’agir. Je sentais que quelque chose allait mal dans notre maison ; mais je n’osais demander quoi, et je demeurais courbée sous une continuelle appréhension. Je voyais chez nous des hommes d’affaires de tout âge, de toute caste, de toute nationalité, dont les uns m’adressaient des compliments doucereux, les autres, souvent les mieux mis, passaient devant moi sans me saluer. Quelque âme charitable ouvrit-elle les yeux à notre père ? Un jour, il m’appela, me dit que ma santé l’inquiétait beaucoup, que j’avais besoin d’air pur et de soins, qu’il avait en conséquence arrangé de me conduire en Suisse, avec Jean-Louis, en pension chez une bonne dame qui aurait pour ses orphelins la sollicitude d’une mère. J’éclatai en pleurs ; il s’attendrit aussi, en me suppliant d’être raisonnable pour ne pas ajouter à son chagrin. Son expression abattue, presque hagarde, me faisait trop de peine à voir ; je cédai sans plus de résistance.

Connaissez-vous Zurich ? mon père nous y amena par un jour de vent âpre dans une villa qui regardait le lac ; là, nous fûmes reçus, grelottants et peureux, par une veuve sérieuse et sa fille, une demoiselle dans la trentaine, qui nous dit adorer les enfants et n’embrassa pas Jean-Louis. J’ai passé dans cette maison les deux pires années de ma vie : malheureuse, inquiète, parce que mon père, constamment en voyage, restait jusqu’à six semaines sans m’écrire, à court d’argent, en mésintelligence avec les personnes chez qui nous habitions. Je comprends à présent que ces dames n’aimaient pas les enfants, et qu’elles faisaient métier d’en élever chez elles parce que ce genre de négoce est plus considéré que la vente de l’épicerie ; mais, au fond, nous étions des articles de commerce, qui leur occasionnaient simplement beaucoup plus de tracas que des lacets ou des chandelles. Je conviens, pour être juste, que Jean-Louis était insupportable.

— Mais votre père, interrompit Ulric, comment n’est-il pas intervenu ?

— Il avait bien d’autres soucis ! Comme je l’ai su plus tard, il traversait une crise financière effroyable. D’ailleurs, si compétent qu’il fût pour les affaires d’argent, il était d’une candeur touchante pour les autres questions de ce monde. Sa psychologie était rudimentaire. Chacun devait s’intéresser, pensait-il, à deux enfants sans mère ; et que des maîtresses de pension pussent être anxieuses au sujet d’un compte en retard qui, dans son esprit, serait payé, ou qu’une fillette fière et sensible pût souffrir en de telles circonstances, cela, il ne le comprit jamais.

— Il fallait qu’il fût en proie à de très graves ennuis, reprit vivement Ulric, pour vous laisser ainsi sans nouvelles !

En lui-même, il songeait :

« Le mien ne l’aurait jamais fait ! »

— Sans doute, dit Mahaut. Mais mon père a toujours eu ceci de particulier que, quand une idée l’occupait, elle le possédait tout entier, fermant ses yeux à ce qui aurait pu l’en distraire. Il a toujours tendu uniquement à son but. C’est une condition de réussite. S’il s’était embarrassé de nos plaintes, il n’aurait pas relevé notre fortune.

— Oui, mais vous en avez souffert !

Mahaut tressaillit, saisie par l’accent passionné de cette exclamation. Elle regarda Ulric et fut surprise de sa pâleur. Émue, elle aussi, elle détourna la tête pour contempler le ciel, où s’amoncelaient de blancs nuages.

— Continuez, je vous en prie ! dit-il.

Elle continua.

— J’abrège. Au début du second été, mon père nous fit venir auprès de lui à Folkestone, où il se trouvait à demeure. Nous devions faire le voyage seuls, j’avais délicieusement peur, et cependant, pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’on nous accompagnât, tant je me sentais fière, et libre, et heureuse, et pénétrée du sentiment de ma nouvelle importance. Il nous attendait sur le débarcadère et nous serra dans ses bras, pleurant presque de joie à nous revoir. Fût-ce l’effet de cette émotion ? je remarquai aussitôt combien il avait vieilli ; des cheveux blancs pâlissaient ses tempes, deux lignes droites, qui des narines au coin de sa bouche venaient se perdre dans sa moustache grise, achevaient de lui donner un air harassé et amer. L’esprit à cent lieues de ce qu’il me disait, il m’expliqua, tout en nous conduisant à son hôtel, qu’il avait eu toutes sortes de difficultés, que sa situation était loin d’être éclaircie, mais qu’il avait préféré rappeler ses chers enfants, quand bien même il ne pourrait pas leur offrir encore toute l’aisance qu’il désirait pour eux. Je lui fus reconnaissante de cette pensée affectueuse, et je pris assez allègrement mon parti de notre installation incommode. Pendant ses fréquents séjours à Londres, nous restions, Jean-Louis et moi, à jouer au bord de la mer. En automne, nous le suivîmes et nous louâmes de vilains lodgings à Bayswater. Ce furent vraiment des temps difficiles : dans mon désarroi, je pressais mon père de questions sur l’état de ses affaires. Il ne montra nulle bonne grâce à me répondre ; enclin à l’expansion dans la fortune favorable, il lui déplaisait, en revanche, de mettre personne, même sa fille, dans la confidence de ses échecs. Et il en eut de terribles, pauvre père ! où aurait sombré un courage moins fortement trempé que le sien. Je finis toutefois par comprendre qu’il était en pourparlers avec des financiers anglais, au sujet de l’achat de terrains dans l’Afrique du Sud, spéculation dont il escomptait de brillants bénéfices. Il courait la Cité du matin au soir, s’absentait des journées entières, parfois deux, même trois fois de suite, et dépensait à peu près tout son argent pour ses déplacements, ses fiacres, les frais d’une tenue correcte qu’il importait de conserver dans l’intérêt de notre prospérité future. En attendant, notre logeuse me trouva des leçons à donner dans la pension de ses deux petites filles ; faute de quoi, Jean-Louis et moi, nous aurions manqué de souliers. Les jours où mon père pouvait nous consacrer quelques heures de son temps, il nous promenait devant les beaux magasins de Regent Street, et nous choisissions ce que nous achèterions plus tard, quand nous serions riches. En dépit de notre misère présente, j’avais en l’avenir une confiance superbe ; si mes vulgaires petites élèves m’ennuyaient trop, je me consolais en me comparant à une princesse déguisée sous une robe de bure.

Puis les vaches grasses succédèrent aux vaches maigres : la fortune tourna sa roue. Mon père, ayant conclu l’affaire qui lui tenait à cœur, partit pour le Transvaal surveiller ses nouveaux intérêts, nous laissant jusqu’à son retour en Angleterre, où je devais achever mes études. Je fus remise en pension, cette fois dans de bonnes conditions, et on confia Jean-Louis à la veuve d’un officier, chez qui j’allais le voir tous les mois, enchantée de jouer à la jeune maman. Pourtant, vous étonnerai-je en vous disant que, malgré l’agrément de ma seconde vie à Londres, je regrettai souvent l’ancienne ? Il ne faut pas de contrastes trop brusques. Quand, à la table ornée de fleurs où nous dînions en robes claires, le souvenir me revenait tout à coup de nos humbles repas autour d’un unique bec de gaz, et du jour où mon père prétendit n’avoir pas faim pour céder sa portion à Jean-Louis, des larmes me brûlaient les paupières. En outre, ayant été si libre, trop libre, j’avais peine à me plier à une règle stricte : il est plus difficile qu’on ne le croit de passer d’institutrice à élève ! Ce fut avec plaisir que je rentrai à Paris.

Je n’y devais pas trouver la sécurité à laquelle je commençais ardemment à aspirer. Mon père était dans une veine heureuse ; tout ce qu’il touchait se changeait en or ; il spéculait avec une audace inouïe. Sa situation l’obligeait à de grosses dépenses ; nous avions une voiture ; nous donnions des dîners ; je m’habillais chez la bonne faiseuse ; j’avais des bijoux que je n’osais pas mettre, et je sentais, à n’en pouvoir douter, que nous marchions à une nouvelle ruine. Aussi, dans les milieux mêlés et frivoles que je fus obligée quelque temps de fréquenter, ai-je passé sans rien engager de moi-même, en invitée qui assiste à une belle fête et sait que, l’heure sonnée, elle n’aura plus qu’à se retirer. Mais cela ne m’empêchait pas de jouir de la fête. Il faut prendre les bonnes choses quand on les a. Bientôt, en effet, mon père tomba gravement malade ; cela suffit à détruire l’équilibre toujours menacé de notre position. Quand je le vis si changé, tout blanc, les épaules voûtées, le cœur abreuvé d’amertume, prêt à laisser échapper de sa main énervée la direction de ses lourdes affaires, je pus croire un instant que nous touchions au port et, je le confesse, mon premier mouvement fut de joie. Il était las ; il voulait se reposer ; renonçant à des ambitions dont la poursuite le tuait, il ne désirait plus que finir ses jours dans quelque paisible retraite où il aurait du soleil et des fleurs. C’était à l’entrée de l’hiver ; il acheta une villa à San Remo et, une fois de plus, nous plantâmes notre tente.

— Ce dut être une année après le séjour que j’y fis avec les Alder, interrompit Ulric. Que j’aurais eu de bonheur à vous y rencontrer !

— Et vous vous seriez demandé, dit Mahaut en souriant, quel était cet étrange trio que l’on voyait au bord de la mer, et qui choisissait de préférence les promenades désertes : un homme à la figure fine et vieillie, appuyé mélancoliquement au bras d’une jeune fille que chacun prenait pour sa femme ; un grand garçon qui courait devant eux et dont la présence déroutait les suppositions, car, avec un peu de bon sens, il était impossible de s’imaginer que la jeune fille fût sa mère. On vous aurait peut-être raconté que c’était là une famille de Parisiens, dont le père venait s’établir à San Remo pour refaire sa santé minée et chercher à marier sa fille. Pauvre père ! Il y pensait bien peu ! Dans son monde mêlé des affaires, c’est en toute sincérité qu’il ne trouvait personne d’assez bien pour moi, et puis, vraiment, il désirait trop me conserver. Cette première année de San Remo fut très douce ; nous menions une vie retirée dans une jolie maison entourée d’un beau jardin. Je consacrais une partie de mon temps à mes études, et ayant lié connaissance avec quelques personnes de mon choix, je jouissais beaucoup de leur intimité. La santé de mon père, dans cette paix et dans ce calme, se raffermissait tous les jours ; d’abord je fus contente de le voir reprendre goût à quelques travaux faciles : ainsi, il se passionna pour une plantation de rosiers. Mais, la seconde année déjà, sa fièvre le ressaisit. Cette roseraie fut le point de départ d’une nouvelle spéculation : un soir, comme nous nous promenions le long de ces gracieux champs de roses dont la brise soulevait les parfums, il fut séduit tout à coup par l’idée de créer sur les terrains voisins un vaste parc, bâti de villas à louer. En vain essayai-je de l’en dissuader. « C’est la fortune, me répétait-il, obstiné, la fortune pour vous. Cette fois-ci, je ne travaille que pour vous. Vous m’en bénirez un jour ! »

Je n’avais pas confiance, ni le courage non plus de le contrecarrer ; car, dans ce dernier projet, il apportait toute son âme. D’ailleurs, à quoi mes instances eussent-elles servi ? Il se remit à courir les hommes d’argent ; nous ne le vîmes presque plus, emporté qu’il était par le tourbillon renaissant. Des étrangers à mine suspecte reparurent à notre foyer ; leur présence me semblait le souiller. Quand ils ne venaient pas, c’était lui qui partait à leur recherche.

Personne ne se rappelle cet accident de chemin de fer, arrivé sur la ligne de Vienne, en février 1889, qui coûta la vie au chauffeur et à un voyageur. Cet unique voyageur était mon père. Un télégramme m’avertit, et je vins seule de San Remo. Je le revis par une blafarde nuit de neige ; jamais je n’oublierai la petite salle nue, sinistre, dans la gare d’un village ignoré, où son corps mutilé reposait déjà dans la bière, gardé par des hommes en uniforme qui parlaient un dialecte que je ne comprenais point ; en m’apercevant, d’un geste instinctif, ils détournèrent leurs lanternes fumeuses pour me cacher le cercueil. Où fallait-il emmener ces lamentables restes ? – le choc lui avait coupé les deux jambes. J’obéis au conseil que l’on me donna de le laisser enterrer dans le village même, et je fus seule, toute seule, pour lui rendre les derniers devoirs, car nous n’avions pas de parents, et nos amis étaient trop loin.

— Que n’ai-je été déjà votre ami ! dit Ulric.

Puis il se tut, dominé par une émotion si forte qu’une parole de plus l’eût trahi. Rapidement, Mahaut reprit, d’une voix résolue à rester égale :

— En pensant aujourd’hui à cette catastrophe, dégagée de l’horreur du premier moment, je me dis qu’elle rentre dans la logique de la vie de mon père, en complète, en quelque sorte, l’harmonie. À ce déraciné, la tombe solitaire dans le sol étranger ; à cet éternel agité, la mort soudaine sur une de ces grand’routes qu’il mit sa joie à parcourir. Il me semble qu’il n’y a rien d’irrémédiablement triste dans une destinée qui a décrit sa courbe normale. Pour moi, mon père est mort au champ d’honneur. Mais il m’a fallu de longues méditations paisibles dans cette vallée, où il commença sa carrière, pour calmer mon angoisse. À l’heure cruelle, je ne raisonnais pas ainsi ; je ne raisonnais pas du tout, et ce fut à la multitude des soucis matériels qui m’accablèrent que je dus de conserver l’équilibre de mes nerfs. L’avenir de Jean-Louis dépendait de moi : son tuteur, un ami sûr, désigné autrefois par mon père, mais qui était parti pour Java, ne pouvait songer à se déplacer : il m’envoyait des conseils. C’est une vraie nuée de corbeaux qui s’abattirent sur nous ; jugez donc si la proie était belle : une jeune fille et un enfant ! La maison de San Remo vendue, il nous resta pour tous deux, à côté de quelques objets personnels, environ quarante mille francs. Cela ne suffisait pas pour vivre : la rente de nos deux parts n’aurait pas même payé une bonne pension pour Jean-Louis. J’étais découragée, excédée, j’avais soif de repos ; or, un des derniers désirs exprimés par mon père, une des charmantes chimères qu’il caressait dans ses rares heures de loisir, avait été de venir un jour en famille surprendre notre aïeul, qui ne connaissait pas encore Jean-Louis. Mon père déplorait souvent d’avoir si peu trouvé le temps de visiter ses parents ; car ses séjours au pays, depuis sa fuite, avaient été brefs et espacés, et sa mère était morte sans qu’il la revît. Au fond, une parcelle de son cœur resta toujours à son village ; tout ce qui le lui rappelait lui était cher ; son attachement se manifestait même parfois d’une façon un peu romanesque : ainsi, je porte le nom de Mahaut en souvenir d’une comtesse de Valsombreux.

J’avais écrit à mon grand-père pour lui apprendre la mort de son fils ; je lui écrivis une seconde fois en lui demandant s’il voulait nous donner un asile : c’était le seul parent que nous eussions, et il me semblait, en agissant de la sorte, obéir aux dernières volontés de mon père. Il me répondit : « Venez, si cela vous arrange. » Et voici un an le mois prochain que nous sommes à Valsombreux, vivant d’une manière qui, sans doute, ne peut être définitive, mais que je crois être pour le présent la plus sage ; Jean-Louis, dont la santé me causait de l’inquiétude, s’est beaucoup fortifié ; il va au collège à Chauvigny, où il reçoit à peu de frais une instruction excellente. Quant à moi, je ne serais certes pas embarrassée de gagner ma vie ; mais je ne puis songer à quitter Jean-Louis, qui se croirait exilé à mon profit. Il faut attendre, comme l’oiseau sur la branche, prêt à s’envoler dès qu’il saura dans quelle direction orienter sa course. Et vous, mon cousin, n’avez-vous point une histoire à me conter, en échange de la mienne ?

Elle souriait avec bravoure ; mais une lassitude involontaire pesait sur son ton léger, des larmes embuaient ses yeux, comme une vapeur qui se serait exhalée de trop de choses tristes qu’elle venait d’agiter, de celles surtout qu’elle n’avait pas dites et qu’elle emprisonnait dans son cœur courageux. Ulric se taisait. Alors elle le regarda, déjà peinée de son indifférence : il était pâle, la bouche frémissante, sans mouvements, sans voix ; enfin ses paroles jaillirent :

— Je vous aime, Mahaut, je vous aime ! Pardonnez-moi de vous le dire ici… mais je ne puis plus… mon secret m’étouffe… laissez-moi le crier enfin… Oh ! que vous ayez supporté tant d’épreuves pendant que j’étais si heureux !… Je ferai du bonheur pour vous, croyez-le…

Elle l’écoutait, muette et ravie ; cet aveu n’avait rien qui pût la troubler, car il flottait dans leur air depuis le premier jour ; mais quelle joie de le recueillir sur les lèvres de celui qu’elle aimait ! Quelle joie divine, mille fois plus forte qu’elle ne s’y attendait ! Cependant, il répétait :

— Je vous ferai heureuse ! Il n’y a pas d’obstacles. Je ne suis point lié encore. Renée est loyale, elle comprendra, elle abdiquera ses droits fragiles devant ceux de l’amour !…

Et ils étaient si épris, si confiants, si honnêtes, qu’ils le crurent : ils s’abandonnèrent sans arrière-pensée à la douceur des serments d’amour. Un vertige de jeunesse et de passion les aveuglait sur ce qui n’était pas eux. Pourquoi tout ne se serait-il pas incliné devant leur volonté magique, telles les cimes des arbres que ployait en ce moment le vent d’orage ? Leur audace défia le monde : dans un éclair d’orgueil, ils le virent se courber à leurs pieds.

II

Les fiançailles qui liaient Ulric Forvel à Mlle Alder n’étaient point tout à fait officielles. Sa famille avait eu de grandes obligations à celle de la jeune fille, dont le grand-père maternel, M. de la Rouverade, armateur, avait pris jadis l’aïeul d’Ulric comme employé, et, ne tardant pas à reconnaître les rares aptitudes de ce fils de paysan, l’avait formé complètement aux affaires. Bien qu’il fût arrivé par son travail, sa probité, sa persévérance, à une position inespérée et qu’il eût prodigué à M. de la Rouverade les marques d’un dévouement que l’argent ne peut payer, Ulric Forvel, l’ancêtre, en raison de ses humbles origines, avait continué à considérer son ancien patron, devenu à peu près son ami, comme un être de race supérieure, dont la bienveillance daignait s’abaisser jusqu’à lui. Si son fils unique, qui, par la suite, dirigea seul la maison d’une main intelligente et ferme, se fût avisé de s’éprendre de Mlle de la Rouverade, fille unique elle aussi, délicate de santé, indolente, peut-être eût-il traité cet amour de sacrilège et s’y fût-il opposé, par respect. Heureusement que son fils ne s’éprit point de Mlle de la Rouverade. À la même époque où elle épousait un M. Alder, de fortune et de famille équivalentes, il recherchait et obtenait une charmante jeune fille qui fut la mère d’Ulric. Les deux femmes se lièrent d’affection et se virent souvent sur un pied d’intimité. Ce fut Mme Forvel qui consola son amie de la mort de deux premiers enfants et l’aida à élever Renée. Ulric accompagnait la fillette à la promenade ; naturellement doux, il la traitait dans leurs jeux avec une condescendance de grand frère. Le temps, en égalisant les fortunes, avait nivelé les distances sociales ; il ne restait plus que le vieil Ulric pour s’en souvenir ; encore ne put-il résister longtemps à la joie de voir les deux petits, la main dans la main, jolis et parés, sortir ensemble sous la garde de leur gouvernante anglaise et de penser qu’on les destinait l’un à l’autre. Sa dévotion prit une autre forme. En aucune occasion, il ne manquait de répéter à son petit-fils : « Aime bien Renée. Sois gentil avec Renée. Ne fais pas de peine à Renée. » Une ou deux fois, on le surprit à marmotter dans sa barbe blanche : « L’arrière-petit-fils du bûcheron épouser l’arrière-petite-fille d’un comte ! » Son snobisme naïf, – si l’on peut faire usage d’un mot qu’il ignorait pour définir son état d’âme, – son snobisme naïf s’épanouissait dans de tels rapprochements. Quand Mme Alder perdit son mari, comme elle était incapable d’administrer sa fortune, M. Forvel s’en chargea, tout en refusant, par délicatesse, la tutelle de Renée. Mme Alder avait l’imagination malade : à tout propos, elle prédisait sa mort prochaine et se désolait de laisser sa fille seule au monde. Ce fut pendant une de ces crises d’abattement qu’on fit endosser à Ulric la dette de reconnaissance de sa famille en le fiançant à Renée. Ils avaient alors quinze et vingt ans : on trouva plus convenable, dans leur intérêt même, de ne pas divulguer leur engagement. Ils continuèrent donc à se voir familièrement, sans que rien fût modifié à leurs habitudes de fraternelle camaraderie ; et, si l’un ou l’autre s’absentait, ils s’écrivaient des lettres amicales et insignifiantes, où, de loin en loin, survenait quelque allusion à leurs projets d’avenir. Peu à peu, presque à leur insu, une poésie subtile, celle qui rayonnait de leur jeunesse, se glissa dans leurs relations. Lors d’un séjour commun à San Remo, ils se firent don, avec puérilité, de bagues de fiançailles, et ils eurent du plaisir à se promener ensemble dans les bois d’oliviers, sous l’œil indulgent de Mme Alder, en échangeant de tendres propos. D’ailleurs, n’étaient-ils pas réunis sous le plus beau ciel du monde, dont l’enchantement seul peut créer le mirage d’amour, et ne se savaient-ils pas promis l’un à l’autre ? Quelque jour, ils seraient mariés ; cette sécurité, qui leur épargnait l’inquiétude ou la fièvre, les laissait aussi sans hâte ; mais ils jouissaient du charme délicat de l’heure présente. La mère ne désirait se séparer de sa fille que le plus tard possible, et Ulric, par habitude invétérée, acquiesçait. Cependant, lorsque la mort de M. Forvel creusa un si grand vide dans l’existence du jeune homme, Mme Alder jugea bon de le rapprocher de sa fiancée et de fixer la date du mariage, jusque-là restée dans le vague, à la majorité de Renée. Peut-être Ulric, consulté autrement que pour la forme, aurait-il préféré se marier tout de suite, car la solitude lui pesait ; mais il ne fit pas d’objections et se contenta de la promesse que les deux femmes viendraient lui tenir quelque temps compagnie à la Maladrerie.

Maintenant l’amour, qui était entré dans son cœur, impétueux et irrésistible, bouleversait tous ses plans. La perspective de la visite de Renée, au lieu de lui donner de la joie, ne lui causait plus qu’une vive appréhension. Comment la laisser venir jusqu’à lui pour la prier de lui rendre une parole qu’il ne pouvait plus tenir ? D’un autre côté, il ne voulait pas écrire. C’eût été l’idée de Mahaut : écrire, écrire immédiatement une lettre franche et digne qui permît à la fiancée de juger et d’agir selon sa conscience. Ulric répugnait à ce moyen, qu’il trouvait brutal. Mieux valait attendre l’arrivée des dames Alder ; elles verraient Mahaut, s’éprendraient d’elle et, la sympathie aidant, comprendraient.

— Croyez-vous ? répondait Mahaut, hésitante, quand il lui proposait cette solution : tout dépend beaucoup des caractères. Moi, je préférerais qu’on m’avertît d’avance. Et puis, qui vous assure de la bienveillance de Mlle Alder à mon égard ? Il serait plus logique qu’elle me haït.

— Vous haïr ? disait-il avec feu. Soyez persuadée que, la première gêne passée, – résultat inévitable de l’explication, – elle deviendra au contraire votre amie. C’est une douce et gracieuse nature, incapable de sentiments extrêmes. Elle est aussi très loyale ; elle nous saura gré de notre franchise.

— Êtes-vous donc sûr qu’elle vous aime si peu ?

— Elle m’aime comme je l’aime, d’une affection tranquille, faite d’habitude, sur la nature de laquelle nous aurions pu toute notre vie nous tromper, si je n’avais rencontré le véritable amour, répondait-il avec l’inconscience de l’homme qui aime une autre femme. Puisse-t-elle le connaître à son tour !

Une circonstance fortuite vint encore affermir Ulric dans la décision qui lui plaisait davantage. Il reçut une lettre de Renée, lui disant que sa mère avait été assez gravement malade, qu’elle allait mieux, mais qu’il fallait encore des ménagements, ce qui les obligerait à passer l’été à Arcachon, dont le climat convenait à Mme Alder. Leur voyage à Valsombreux en était ainsi retardé, retombait même à l’état de projet incertain. Ces nouvelles, qui eussent consterné le jeune homme quelque temps auparavant, le déchargèrent soudain d’un grand poids. Dans l’état de Mme Alder, il était hors de question d’imposer aux deux femmes une aggravation de soucis. Plus tard, d’autres événements indiqueraient la meilleure marche à suivre.

Dès lors, Ulric et Mahaut, abusés, ne virent plus devant eux que de longs jours de liberté et d’amour : tout, jusqu’à leur lien léger de parenté, semblait se concerter en faveur du sentiment qui les possédait uniquement et se développait avec éclat, telle une fleur de race dans un terrain propice. Parmi les paysans qui formaient leur seul entourage, ils s’étaient reconnus comme des êtres de même nature ; un sûr instinct de solidarité les avait poussés à se tendre la main au-dessus du village, par les sentiers de la vallée. Leurs actes n’importaient à personne. « La demoiselle au père Dionée » vivait en isolée. À Valsombreux on s’était d’abord beaucoup occupé d’elle, avec curiosité, puis avec méfiance ; puis, en la voyant bonne et simple, on s’était désintéressé, jusqu’à lui pardonner ses manières « de la ville ». Cela n’étonnait plus personne de la rencontrer, dessinant à l’orée des bois. Comme elle avait la taille fine et les mains blanches, on la croyait toujours riche. Les élégances de sa chambre à coucher défrayaient quelquefois la conversation des commères, encore que bien peu d’entre elles pussent se vanter d’en avoir franchi le seuil. Les deux ou trois familles bourgeoises de Valsombreux ne voyaient pas la petite-fille du gardien, et la société des autres était épargnée à Mahaut, grâce au genre de vie que menait son grand-père. De tout temps, Jonas Dionée avait passé pour un être bizarre et peu communicatif ; après la fuite de son fils, il se cloîtra dans une solitude à peu près complète, dont le goût s’accentua en lui avec son veuvage et avec les années. Levé tôt, couché en été avec le soleil, son travail favori était l’entretien de son jardin et de deux champs, sa propriété, à une courte distance du village. Ses fonctions officielles se bornaient à la garde du château : sinécure accordée en récompense de services rendus et par égard pour son grand, âge. À ses heures de loisir, il fumait sa pipe, sur un banc devant la cuisine, en regardant ses pigeons et ses poules aller à la picorée sous les tilleuls. En hiver, il lisait des récits de voyages, dont il possédait dix ou quinze volumes usés et dépareillés : les Voyages de Laharpe, en trente-deux tomes, reliés en cartonnage jaspé, qui portaient sur des étiquettes vert pâle la date de 1822 ; le Voyageur moderne, de 1821, ou Extraits des voyages les plus récents dans les quatre parties du monde, avec gravures, par une dame. Il les recommençait, toujours les mêmes, reprenant le premier quand il avait fini le dernier. Personne n’aurait su dire, ses petits-enfants moins que qui que ce fût, si leur présence lui était un plaisir ou une gêne. Il ne leur adressait presque jamais la parole, laissait Mahaut se débrouiller comme bon lui semblait avec Jean-Louis et, pourvu qu’elle respectât la routine établie de son existence, ne se mêlait de rien. La jeune fille avait renoncé à lui parler de leurs affaires. C’est en vain qu’elle essayait de lire dans ce cœur racorni, fermé par de longues solitudes, et que la vieillesse achevait de pétrifier dans son horizon borné.

— Je crois bien que je pourrais disparaître en emmenant Jean-Louis, disait-elle un jour à Ulric, sans que mon grand-père le remarquât. Sait-il au juste qui nous sommes ? Se rappelle-t-il qu’il eut un fils ?…

… Et pourtant, ajoutait-elle, pour corriger l’amertume de sa remarque, il ne nous témoigne aucun mauvais vouloir. Peut-être nous aime-t-il à sa façon. Il faut lui être reconnaissants de nous avoir recueillis.

Forvel ne pouvait songer, sans une compassion mélangée d’effroi, à ce que l’hiver avait dû représenter de tristesse pour elle, dans ce milieu inassimilable et au sein de ce sévère paysage, dépouillé de sa seule grâce de verdure et de fleurs. Il s’étonnait encore davantage qu’elle ne se fût pas laissé accabler par l’ennui. C’était avec un sentiment voisin de la honte qu’il se rappelait ses propres défaillances, lui, entouré de tous les adoucissements que la vie peut offrir à une peine, et les comparait au courage avec lequel cette jeune fille acceptait la mauvaise fortune. Mahaut était gaie, vaillante, disposée par sa nature à l’optimisme. Ses épreuves, loin d’entamer son énergie, l’avaient au contraire accrue, en lui donnant, en même temps que l’habitude précieuse de considérer les choses en face, une sorte de sérénité philosophique.

— Ne croyez pas que l’hiver m’ait paru trop long, lui répondait-elle ; – ils causaient paisiblement à l’ombre d’un chêne, au bord de la route, qui, par une pente raide, relie Valsombreux au village voisin des Fortins. – D’abord je ne m’ennuie jamais. Précisément parce que j’ai beaucoup vu et beaucoup éprouvé, j’ai en moi une plénitude de vie qui ne demande qu’à se communiquer. J’ai assez d’images, de souvenirs, d’intérêts, pour peupler la solitude la plus aride. Valsombreux est d’ailleurs si riche en suggestions de toute sorte qu’il n’est pas besoin d’y apporter des impressions antérieures. Vous figurez-vous la splendeur de ce pays sous la neige ? Toutes les forêts que vous voyez sont blanches : elles ont un sol blanc, des arbres blancs, des dômes, des portiques, des arcades, taillés dans du marbre blanc, où le vent fait tourbillonner de blanches poussières glacées qu’il est délicieux de recevoir au visage.

— Brr… fit Ulric, quel froid ! Et les jours de pluie ! Allez-vous me dire que c’est gai par ici ?

— Non, certes ; mais, ces jours-là, je trouve toujours à m’occuper avec ma musique, mes livres, ma peinture. Et ma correspondance ! vous ne pouvez vous imaginer ce qu’est ma correspondance ! J’ai des amis aux quatre coins du monde. J’aide aussi Jean-Louis dans la préparation de ses devoirs de classe. Et puis, je n’oublie pas ma grande distraction, le seul contact que j’aie eu avec mes semblables : deux fois la semaine, en hiver et ce printemps, j’allais donner des leçons de peinture dans une famille de Chauvigny. Je n’aurais eu garde d’y manquer. Mes élèves m’ont vue arriver par des temps où elles auraient cru risquer leur vie dans les gorges. J’adore cela ! Nous rentrions, mon frère et moi, bravant la bourrasque et faisant des projets d’avenir, car vous pensez bien que nous ne resterons pas toujours à Valsombreux !

— Et quels furent ces projets que vous me sacrifiez ?

— Aussi nombreux et aussi changeants que les nuages, dit la jeune fille en riant, les mains croisées derrière sa tête, qu’elle appuyait contre le chêne, et les yeux fixés sur le ciel. Beaucoup ne sont que des châteaux en Espagne. Mais c’était amusant de les faire, de les transformer, de les renverser. Jean-Louis, naturellement, ne rêve qu’aventures en lointains pays.

— Et vous ? insista Ulric, c’est de vous que je parlais, non pas de Jean-Louis.

— Je ne suis pas en peine. Que la vie de l’enfant s’arrange, la mienne ne m’embarrasse guère. Je l’aurais faite…

— Et maintenant ?…

— Maintenant je ne comprends plus à quelles choses insignifiantes j’ai pu attacher du prix. Dès que nous nous quittons, que je suis séparée de vous, mes pensées sont d’amour : je ne pourrais plus, même si je le voulais, en distraire une seule. Comme tout s’éclaire d’une lumière différente quand on se sent aimée !…

— Et quand on aime ! Avant vous, l’amour n’était pour moi qu’un joli mot sonore ; je le confondais avec le sentiment paisible qui m’a suffi jusque aujourd’hui. Il m’arrivait de m’ennuyer, d’avoir des tristesses sans sujet. Rien ne me manquait pourtant ; je me croyais comblé de biens… Ou je me disais que, si telle joie existe, elle était hors de ma portée, que je n’avais pas l’âme qu’il faut !

— Dites plutôt que votre âme dormait ; tôt ou tard, vous l’auriez sentie s’éveiller.

— Vous seule avez pu la faire vibrer !…

Mahaut lui pressa la main avec une gravité émue.

— Et si vous ne m’aviez pas rencontrée ?…

— Je ne sais… J’aime mieux ne pas y penser…

— Moi aussi… mais je voudrais que ce fût derrière nous !…

Ce cri jailli de ses lèvres, elle le regretta aussitôt, car il peina son ami. C’était un grand sacrifice qu’elle lui faisait d’adopter la voie du silence. Eût-elle été seule en cause, elle aurait peut-être suivi les impulsions de sa droiture. Mais, déjà, elle ne s’appartenait plus : sa nette vision des choses était obscurcie par la crainte de blesser une sensibilité qu’elle ménageait mille fois plus que la sienne. Car rien, dans son expérience antérieure, acquise au sein d’une famille où l’on ne se troublait pas pour des mots, ne l’avait préparée au contact avec une nature aussi nerveuse et aussi impressionnable que celle d’Ulric Forvel, et, tremblant de paraître dure, il lui arriva maintes fois de se tromper, par excès de délicatesse. D’ailleurs, dans le cas particulier, un scrupule de dignité lui imposait, croyait-elle, de rester passive.

Elle reprit doucement :

— Je ne doute pas que tout ne se passe selon votre désir. Seulement vous comprendrez que je sois un peu anxieuse.

Sans transition, elle ajouta :

— N’est-ce pas Jean-Louis qui descend des Fortins ?

Oui, c’était Jean-Louis qui dévalait, non par la route, – c’eût été trop banal pour lui, – mais au travers d’un fourré. Les ayant rejoints, il grimpa d’abord au chêne, enfourcha une branche et, de là, fit tomber sur sa sœur un cornet formé de deux morceaux d’écorce et rempli de fraises parfumées.

— Régalez-vous, dit-il.

— Merci bien, répondit Ulric. As-tu préparé ton algèbre ?

— Oui. J’ai le livre dans ma poche. Voulez-vous m’interroger à présent ?

— Comme cela ? De bas en haut ?

— Est-ce que cela vous gêne ?

— Non. Mais j’aime mieux que tu viennes chez moi. Ce sera plus sérieux.

— Vous avez raison, répliqua le gamin, après une courte pause. Ce ne sera pas plus amusant, mais ce sera plus sérieux… Et du moment qu’il faut le faire…

— Très juste !… Tu as un esprit pratique qui te mènera loin.

— Parbleu ! j’y compte bien !

Ces paroles furent lancées sur un ton d’insouciance, car Jean-Louis, malgré ses vantardises, n’était encore qu’un grand enfant. Pourtant certains gestes et certaines attitudes éclairaient à son insu le jeu de sa physionomie intérieure, trahissant ses mobiles cachés. Mahaut dit, avec une pointe de raillerie :

— Jean-Louis acceptera n’importe quelle corvée, s’il sait qu’elle peut lui être utile.

— Il ne s’agit pas d’une corvée, mais d’un plaisir et d’une complaisance que M. Forvel a pour moi, corrigea Jean-Louis, dans une de ces sautes de courtoisie qui, détonnant sur son débraillé habituel, amusaient toujours Ulric.

— Si la leçon a lieu chez vous, monsieur Ulric, continua-t-il avec plus de familiarité, ma sœur pourrait venir me chercher. Elle a envie de copier les dessins de votre vieux poêle…

— Voulez-vous bien ? demanda le jeune homme, en tournant vers Mahaut un regard de joyeuse surprise.

— Je serais enchantée, répondit-elle simplement. Mais aujourd’hui, je ne puis pas. Ce sera pour la prochaine fois.

Elle s’adressa à son frère.

— As-tu porté la montre de grand-père chez l’horloger ?

— Non, je n’ai pas eu le temps.

— Comment, tu n’as pas eu le temps ? Tu n’as fait que courir toute la matinée !

— Plains-toi ! Si j’ai couru, c’est pour te cueillir des fraises !

Elle haussa les épaules.

— Tu passais par les Fortins, cela ne t’aurait pas dérangé. J’aurais préféré que tu m’évitasses une sortie superflue.

— Oust ! un écureuil ! fit Jean-Louis, la main levée pour commander l’attention.

 

*
*   *

 

« Ce gamin est là tout entier, pensait Forvel, quelques heures plus tard, en se rappelant l’incident. Tant qu’elles ne lui coûtent rien, il fera les choses les plus étonnantes pour plaire à sa sœur ; il se dérobera en revanche devant le moindre sacrifice. Il l’aime ; il est fier d’elle ; il est prêt à tomber à poings raccourcis sur quiconque oserait lui manquer de respect, et jamais il n’hésitera à faire passer sa propre convenance la première. »

Installé dans la salle à manger de la Maladrerie, où il feuilletait un manuel en attendant son élève, Ulric faisait ces réflexions et d’autres encore qui amenèrent un sourire sur ses lèvres. Avec quel enthousiasme le jeune garçon avait accueilli sa proposition de répéter de l’algèbre pendant les vacances ! Non pas que Jean-Louis fût studieux : rien ne l’assombrissait, au contraire, comme un livre ; mais ses nombreux déplacements l’ayant retardé dans ses études, sur plusieurs branches, il restait en arrière de sa classe. Or, loin d’être rebuté par les échecs, il s’obstinait avec courage, se maintenait à force de volonté têtue. Il y avait du mérite, car, à ne suivre que ses goûts, il aurait, dans maint accès d’exaspération, jeté son bagage d’écolier à la Sourre. Mais il savait que le monde fait peu de cas d’un ignorant, et, semblable à son père, s’appliquait en vue de résultats pratiques.

Ce fut donc en lui donnant des leçons qui l’ennuyaient qu’Ulric gagna la confiance du frère de Mahaut. Au début, l’enfant était demeuré sur la défensive : un obscur instinct l’avertissait de se méfier, et plusieurs fois les jeunes gens le surprirent à rôder sur leurs pas, soupçonneux et taquin. Puis un travail avait dû s’accomplir dans sa cervelle futée ; car, tout à coup, il devint très aimable, cessa de les molester, observant envers eux une réserve pleine de tact. De ce mystère qui flottait dans son air, le frôlait sans le pénétrer, il comprenait confusément une chose : c’est qu’il se tramait du bonheur pour Mahaut, bonheur dont, indirectement, il aurait aussi sa part, qu’il fallait se garder de compromettre par son mauvais vouloir. Sa verte imagination, franchissant les étapes, lui montrait déjà en Ulric Forvel le plus avantageux des beaux-frères : il sut gré à sa sœur d’être si charmante. D’ailleurs, pour un enfant délicatement élevé, que froissait son milieu, un compagnon comme celui que lui envoyait le sort était inappréciable, et Jean-Louis avait bien trop d’esprit pour battre froid longtemps. Il acceptait les leçons d’Ulric, montait son cheval, copiait ses manières, et le payait en dévotion, s’attachant à lui avec tout l’élan d’une nature à la fois calculatrice et passionnée. Spontanément, il pria son nouvel ami de le tutoyer. Ulric, en veine de condescendance, proposa que le tutoiement fût réciproque ; mais Jean-Louis s’en défendit.

— Cela n’aurait pas de sens. Vous êtes un homme et je suis un enfant. Ce certain matin, vous aviez besoin d’une leçon de politesse.

Leurs rapports, ainsi établis, continuèrent sur le pied d’une excellente camaraderie. Il y avait toujours une chance, quand Ulric allait visiter quelque point de son domaine, de voir Jean-Louis émerger d’un fourré, le visage épanoui, bondir à sa rencontre, en refoulant d’un geste impératif la horde de jeunes paysans qui l’accompagnaient, faute de mieux. Le plus souvent, Ulric emmenait l’enfant pour finir la tournée. Il s’amusait de sa verve gamine et prenait intérêt à découvrir les rouages de cette petite âme ambitieuse dont le jeu s’étalait encore sans trop de complications. Mais le vrai lien, c’était Mahaut.

Encore que Jean-Louis parlât le plus volontiers de lui-même, sa sœur était si bien mêlée à sa vie qu’elle revenait à tout instant dans son babil comme un refrain. Dans ses projets, et lui aussi en avait de nombreux, Mahaut occupait toujours une place : à vrai dire, un peu celle de la Providence dont la mission est d’aplanir la voie. Il ne semblait jamais se douter que la jeune fille pût rêver un bonheur personnel, avoir ses défaillances ou ses tristesses. Quand, par hasard, Ulric le reprenait, tentant de lui démontrer l’égoïsme de ses propos, un étonnement sincère se peignait sur ses traits. Comment ? Mahaut était majeure ! Libre de disposer d’elle-même, libre de disposer de leur petit héritage, au mieux des intérêts de son frère et des siens ! Lui plaisait-il de s’en aller, elle le pouvait ! C’était son caprice qui les avait amenés, qui les retenait encore dans ce trou de Valsombreux. Jean-Louis oubliait tout à fait que, si elle consentait à y ensevelir sa jeunesse, c’était beaucoup par dévouement pour lui. Ah ! s’il eût été le maître ! Quand il parlait ainsi, un éclair de désir luisait dans ses yeux bleus ; tout son petit être vibrant se tendait, semblait offrir à la destinée un audacieux défi.

Alors Ulric, pensant aux choses que Mahaut lui avait aussi confiées, voyait s’enrouler la chaîne d’égoïsme qui, du père à l’aïeul, de l’aïeul au frère, entravait sa jeune existence, et dans les anneaux de laquelle se débattait, avec toute la force de l’instinct, sa vaillante individualité. Sacrifiée, elle l’avait toujours été. Comment ne le comprenait-elle donc pas ! Égoïsme, le détachement du vieux Jonas, qui acceptait les soins et soustrayait son cœur aux affections qui en eussent troublé le sommeil ! Égoïsme, l’insouciance de ce père, qui n’avait pas craint de laisser sa fille dépourvue, sans appui ! Et quel trésor pour un observateur que l’égoïsme épanoui de Jean-Louis ! Tous, à des degrés divers et de manières différentes, ils avaient pesé et pesaient sur sa vie ; et cette tyrannie, sous laquelle la ployait l’habitude, pourrait finir par l’écraser, si une main forte ne lui prêtait secours.

Ulric était cette main tendre et virile qui briserait le mauvais cercle. Il l’aimait avec une ardeur si fervente qu’il se réjouissait qu’elle fût pauvre, humblement située, sans amour, pour qu’il eût à donner davantage. S’il en avait eu le courage, il aurait souhaité qu’elle fût laide, afin de lui offrir une preuve plus grande encore de la profondeur de son affection. Il songeait précisément à Mahaut avec cette douceur émue dont il se sentait l’âme prise, chaque fois qu’il cherchait à se représenter ce qu’aurait pu être sa vie, sollicitée vers des directions incertaines, s’il n’était intervenu à temps pour la guider sur la route du bonheur, quand Jean-Louis, après avoir heurté, entra d’un pas bien sage, des livres sous le bras. L’enfant avait les cheveux brossés, les vêtements en ordre ; un sentiment inné des convenances qui faisait toujours soigner sa tenue pour prendre ses leçons à la Maladrerie. D’ailleurs il n’était pas négligent par goût ; mais, pour ses courses dans la montagne, son débraillé lui semblait plus commode et bien suffisant pour ses camarades de Valsombreux.

— Je n’ai pas pu décider ma sœur à m’accompagner, dit-il en s’asseyant. Elle a dû aller chez Mlle de Bellelance, qui est un peu souffrante.

— Que dirais-tu, suggéra Ulric, dont l’esprit entrevit promptement la possibilité d’une nouvelle rencontre, si, après la leçon, je t’emmenais dans mon tilbury ? J’ai affaire aux Fortins.

— Ça me va ! fit Jean-Louis, enthousiaste et candide. Si cela ne vous dérange pas, nous pourrions peut-être appeler Mahaut au passage ? Dépêchez-vous, monsieur Ulric. Justement, j’ai bien appris aujourd’hui. Vous m’aviez donné une tâche difficile. Quand c’est difficile, cela vaut davantage la peine de s’y mettre.

Le professeur ne demandait pas mieux non plus que d’expédier la leçon. Tout en s’efforçant de suivre la récitation monotone et un peu chantante de Jean-Louis, il s’imaginait Mahaut, l’expression de surprise et de joyeux reproche qui illuminerait son visage, dès qu’elle apercevrait la voiture. Elle le gronderait, car elle n’admettait pas qu’il la suivît ainsi partout ; et elle serait ravie, ses ordres étant de ceux qu’on aime à voir désobéis.

Trois quarts d’heure plus tard, les jeunes gens quittaient la Maladrerie en voiture.

— Vous me laisserez conduire aujourd’hui, monsieur Ulric ? avait demandé l’enfant, qui n’en était pas à son coup d’essai.

Forvel, toujours complaisant, lui mit les guides dans les mains.

— C’est gentil d’avoir un cheval, dit Jean-Louis, après un silence, les sourcils froncés d’attention, en tirant sur la rêne de droite au tournant. Si nous étions restés à Paris, mon père m’en aurait acheté un.

— Tu en auras un une fois ou l’autre, répondit Ulric, distrait.

— Qui est-ce qui me le donnera ?

— Moi.

— Vous n’avez pas de raison de me faire un si gros cadeau.

— Peut-être en aurai-je une plus tard.

— Chic ! fit Jean-Louis, laissant son grand ami dans le doute sur le sens de son exclamation, qui pouvait se rapporter à cette mystérieuse raison future aussi bien qu’au cheval promis.

Mais il est assez probable qu’il n’avait que le cheval en tête, car il reprit, une minute après, les yeux fixés sur les jolis flancs lustrés de la jument.

— Comme cela, Mahaut pourrait sortir avec moi. Avec vous, elle ne veut pas.

Ulric sourit furtivement, sans répondre.

Ils avaient longé l’enceinte du château et pris la route des Fortins, à gauche du village, dont les toits bruns se doraient déjà sous les rayons déclinants du soleil. Car le soleil se couche tôt à Valsombreux, où, certains jours d’hiver, la lumière ne fait même que passer. Ulric et Jean-Louis montaient à l’encontre d’un ciel fauve, découpé en de hautes ogives par les derniers sapins sur la montagne. La réverbération qui les frappait de face, les plongeant dans une sorte de halo jaune où brillaient les ornements d’acier du cheval, éclairait les champs à droite et à gauche d’une lumière triste, et les forêts massées s’enfonçaient dans une ombre toujours plus sévère. Au haut de la côte, à la lisière des bois, blanchissait la petite maison de Mlle de Bellelance, avec son jardinet tout parfumé de lis. Dans la baie de la fenêtre ouverte, Ulric aperçut Mahaut, assise au piano, immobile, droite dans la pénombre, les mains alanguies, ne jouant plus. Elle le reconnut ; il devina qu’elle lui souriait ; mais elle ne bougea point. Mlle de Bellelance restait invisible. Pourtant, elle devait être là, Ulric en était sûr, cachée dans un angle, rigide, les yeux perdus, écoutant encore la musique qui s’était arrêtée. Pourquoi, malgré cette conviction, une vive angoisse lui serra-t-elle le cœur, en voyant son amie seule dans cette maison peuplée de souvenirs tragiques et d’images de démence ? Il aurait voulu l’appeler, la conjurer de venir à lui, ou courir à sa rencontre, la saisir par la main, l’arracher à la menace d’un danger imprécis. Mlle de Bellelance et ses entours lui causaient toujours une indéfinissable sensation de malaise. Quoiqu’il eût pour elle mainte complaisance, il admirait le dévouement plus large de Mahaut sans pouvoir s’y hausser, et il l’aurait même priée de cesser ses visites, si un sentiment de gêne et de pitié ne l’en eût empêché. Peut-être aussi Mahaut n’aurait-elle pas cédé.

En redescendant des Fortins, il quitta la voiture, sous prétexte de laisser Jean-Louis se tirer d’affaire seul et se dirigea vers le jardin de Mlle de Bellelance. Mahaut s’y trouvait, debout à côté de la palissade, une main posée affectueusement sur le pelage roux d’un petit chat que sa pauvre amie tenait entre les bras. À eux trois, sous le fauve reflet du couchant, au milieu du paysage solennel, ils formaient un groupe d’une étrange poésie : la démente, droite et imposante dans sa beauté flétrie, mystérieuse évocation d’un passé de douleur ; la jeune fille, fraîche comme l’avenir, auquel tout son espoir tendait, faisant l’aumône de sa gaieté ; le jeune homme amoureux, un bras jeté en travers de la palissade, son visage trahissant une heureuse impatience. Sur la route, le long des prés violâtres, Jean-Louis passait en criant : « Hue, ma belle ! » d’une voix sonore, tandis qu’au fond de la vallée le château, se tassant sous des ombres géantes, semblait prêt à rentrer pour la nuit, avec ses fenêtres sans lumière, dans le sein même de la montagne.

Ulric et Mahaut cheminaient côte à côte. Une joie profonde leur venait d’être ensemble, une de ces joies pour lesquelles les paroles sont insuffisantes. Puis, tout à coup, la jeune fille dit :

— Si vous saviez de quelles douleurs de tête elle souffre ! combien j’ai compassion en la voyant étreindre à deux mains son pauvre front traversé de chimères et se plaindre qu’il y ait là une roue qui tourne, tourne, en broyant tout ! La femme qui la sert, honnête personne, mais bornée, n’entend rien à son langage imagé. Il semble que ma présence lui fasse vraiment du bien. J’arrive à lui faire prendre, en déguisant le cachet, un peu d’antipyrine. Puis je me mets au piano. C’est merveilleux, l’effet d’apaisement que la musique exerce sur ses nerfs ! Si on l’avait traitée jadis avec un peu d’intelligence, je suis bien sûre qu’on aurait sauvé sa raison. Mais peut-être ne le désirait-on pas.

— C’est monstrueux ! s’écria Forvel.

— Il y a des antécédents de dureté dans sa famille. C’est une descendante de ce René de Challant, seigneur de Valsombreux[1], qui, selon la légende, poussé par la jalousie, condamna à mourir de faim sa femme, Mancie de Bragance. Elle descend de lui par une fille, la comtesse Philiberte, dont la querelle avec sa sœur puînée Isabelle, fut cause que, vers la fin du XVIe siècle, la seigneurie souveraine de Valsombreux rentra sous la domination directe. La comtesse Philiberte s’étant éprise d’un violent amour pour un homme de la basse classe, son père la déshérita en faveur de sa cadette. Mais c’était une habile femme, qui sut attendrir même le cœur de René de Challant et lui faire annuler ce second testament par un troisième, qui la rétablissait dans ses droits. De là, fureur et rivalité d’Isabelle, qui continua à se déclarer dame de Valsombreux et à remplir le monde du bruit de ses lamentations. L’histoire de l’âpre lutte que, pendant près de vingt ans, soutinrent l’une contre l’autre ces deux sœurs est bien curieuse.

— Je m’en souviens à présent : je l’ai lue dans le livre que vous m’avez prêté, dit Ulric. Admirez-vous ces sœurs ennemies ? Moi, je les appelle de mauvaises femmes. Pour satisfaire leurs rancunes privées, elles n’ont pas craint d’exposer aux horreurs de la guerre civile le pays que Dieu leur avait confié.

Forvel avait parfois de ces phrases bien pensantes, restes d’une éducation très bourgeoise, dont Mahaut le raillait un peu.

— À laquelle des deux ? demanda-t-elle. Vous oubliez que là était le litige et que chacune, en combattant pour elle-même, disait de bonne foi : « Dieu et mon droit ! » D’ailleurs, à considérer l’histoire du point où nous sommes parvenus, vous conviendrez que toutes choses ont concouru ensemble au bien de ceux qui le méritent, c’est-à-dire au bien du bon peuple. Car, après que les filles de René de Challant se furent dévorées l’une l’autre, Valsombreux cessa d’être le jouet de tyranneaux malfaisants, et de cette époque date pour la vallée une ère de paix et de prospérité.

— Eh bien, voilà qui donne raison à mes théories pacifiques, répliqua-t-il avec bonne humeur. Les méchantes furent punies par où elles ont péché. Car, si elles ne s’étaient point vilainement disputé l’héritage de leur père, l’une ou l’autre des sœurs rivales aurait pu accomplir, dans sa postérité, les réformes dont vous parlez.

— Rien n’est moins certain. En tous cas, les événements n’auraient pu qu’être retardés : ce qui doit arriver finit toujours par arriver. Ces petits domaines féodaux n’avaient plus de raison d’être. Valsombreux avait déjà dépassé son temps. Mais n’est-ce pas terminer sur une belle page d’amour l’histoire de sa seigneurie souveraine ?

— D’amour ?… Où prenez-vous l’amour ?

— Il circule à travers tout ce récit ; pour moi, il en est le souffle et la vie. Si la comtesse Isabelle agit surtout par ambition, Philiberte fut une grande amoureuse. Vous représentez-vous combien elle dut l’aimer, cet homme, pour fuir avec lui, elle, la fille de haute et puissante maison ? Elle oubliait son rang, bravait les préjugés, renonçait à son patrimoine, s’exposait à la vengeance de René, dont jamais la tendresse jalouse ne fut plus injustement déçue. Puis, au lieu d’accepter sa déchéance, c’est l’amour qui lui fait relever la tête. Celui qu’elle a choisi ne peut être humilié en elle ; il faut qu’il devienne son égal. Et pour lui elle implore avec larmes le pardon paternel ; elle va partout quêtant des protections ; elle se reconnaît la vassale du comte de Chauvigny ; elle lutte, elle intrigue, elle se débat, et se refusant à voir la partie perdue jusque sur son lit de mort, elle fait son testament en faveur de son mari.

— À mon avis, il aurait été plus digne de se contenter d’une vie obscure et d’accepter les conséquences de son choix.

— Ah ! mais c’est précisément ce qu’elle ne voulait pas !…

— Remarquez que, pour son grand amour, elle mit son pays à feu et à sang. Sans l’aventure de sa sœur, Isabelle n’aurait pas eu de prétexte à légitimer son ambition.

— Elle en aurait trouvé un autre. Ce qui m’intéresse dans la vie des sœurs ennemies, comme vous les appelez, ce sont elles-mêmes, ce sont leurs fortes individualités. Ah ! sans doute elles furent dures, vindicatives, impitoyables, retranchées comme dans des forteresses dans leurs orgueilleux vouloirs. Mais il y a de la beauté dans leur opiniâtreté, pour moi, du moins, car je me passionne au spectacle de tout ce qui se redresse contre la destinée hostile. Qu’importe, puisqu’elles ont réalisé leur nature, que leurs efforts n’aient point remporté le succès, dans le sens étroit du mot. Je les admire pour leur vaillance.

— Et moi, dit Forvel, malgré tout mon désir de penser comme vous, je ne les admire pas du tout. Elles manquent d’esprit de sacrifice, de dévouement, d’abnégation. À tous ces égards, notre époque vaut mieux que celle que vous semblez regretter.

— J’aime les caractères forts, dit Mahaut.

Elle ajouta, avec un sourire, le visage tourné vers lui :

— Et j’aime les âmes tendres…

La route était déserte ; ils osèrent se prendre le bras, marcher quelques pas ensemble, très lentement, le cœur calme, pénétrés jusqu’au fond d’eux-mêmes par cette grande sécurité que donne l’amour. La robe blanche de Mahaut effleurait, claire encore, l’herbe du chemin, et déjà se levait une étoile, dans une échancrure vert pâle ansée entre les sapins.

Ulric murmura, d’une voix lourde de passion :

— Ce pays est si merveilleusement beau ! Quelle joie ce serait pour moi d’en découvrir avec vous les aspects encore ignorés. Vous représentez-vous comme il serait bon de s’en aller tous deux, un matin, à la première heure, par les routes toutes fraîches encore, le long des bois ? Toute la vallée serait à nous ; nous irions si vite et si loin ! Mon cheval, quand je le veux, est rapide comme le vent. Songez que peut-être nous regretterons chaque beau jour qui fuit, chaque heure dont nous n’avons pas su profiter…

Mahaut l’écoutait, troublée et indécise : sa raison, toujours lucide, veillait à côté de son cœur. Mais elle avait à un tel point le scrupule de rien faire qui pût paraître le plus petit marchandage d’elle-même, de la méfiance ou de la crainte, que, venant de louer au-dessus de tout la volonté et la force, elle dit à Ulric, dans son humble et ardent désir de lui plaire :

— Je veux bien, puisque vous y tenez tant. Je pensais… mais je ne pensais rien…

III

Ulric menait une vie de travail saine et régulière. Levé tôt, quelquefois même avec le jour, il consacrait les premières heures de la matinée à diriger son exploitation agricole, assez importante depuis que, sur les conseils de Mahaut, il avait adjoint à sa ferme de la Maladrerie la métairie des Fortins. En se rendant de l’une à l’autre, il manquait rarement de s’arrêter devant la nouvelle scierie hydraulique qu’on organisait à la place de l’ancienne, sous la surveillance de M. Blanchard. Celui-ci, promu au rang de directeur des travaux, en tirait fierté ; on le pouvait voir, en bras de chemise, se démener sur le chantier et, le verbe haut, gourmander son monde d’une grosse voix bougonne qui ne faisait peur à personne.

Le long de la route s’alignaient de belles piles de planches, blondes et fleurant encore la résine, tandis que sous l’auvent du toit la scie montait et s’abaissait d’un mouvement rythmique. C’était là qu’en rentrant des Fortins Ulric rencontrait Mahaut, assise sur un tronc d’arbre, un livre sur les genoux, dont elle tournait les pages, bercée à travers sa lecture par la chanson du ruisseau. Elle aimait cette halte à mi-côte entre leurs deux demeures, où, de quelque côté que Forvel arrivât, elle pouvait le voir apparaître. Généralement il s’asseyait à côté d’elle, et ils échangeaient les impressions qu’ils n’avaient pu partager depuis la veille, causant avec effusion, libres et sans méfiance, sous les yeux à la fois bonasses et terribles du directeur, qui ne s’inquiétait pas d’eux, leur étant d’ailleurs dévoué. Ils excitaient davantage la curiosité d’un voisin, M. Chevalin, propriétaire d’une maisonnette rose, aux sournois volets verts, bâtie un peu en-dessus du village, sur un escarpement de la route : excellent poste d’observation pour un vieux garçon désœuvré et bavard. Mi-paysan et mi-monsieur, ayant quelque connaissance de la loi, M. Chevalin vivait de ses toutes petites rentes et de quelques aubaines professionnelles. Ainsi il s’occupait des affaires de Mlle de Bellelance. Mahaut, à qui son ingérence obséquieuse déplaisait, le tenait à distance, et Ulric le trouvait ennuyeux comme la pluie, ce qui n’empêchait pas ledit M. Chevalin de les saluer jusqu’à terre, chaque fois que l’occasion s’en présentait. D’extérieur, c’était un sexagénaire propret, de taille moyenne, avec un visage jaune, encadré de favoris blancs et de petits yeux chafouins qui semblaient se détourner par discrétion des gens qu’ils regardaient. Mahaut les sentait au contraire rivés sur elle avec une persistance dont le souvenir lui revenait ensuite, désagréable. Pourtant, bien qu’elle l’eût surpris, deux fois déjà, en embuscade derrière ses volets à les épier, il ne lui vint pas à l’idée, non plus qu’à Forvel, de prendre plus de précautions, tant leur amour était insouciant.

Pour prolonger leurs confidences, ils quittaient ensemble la scierie et s’éloignaient, marchant lentement, tantôt dans la direction de la Maladrerie, tantôt dans celle de Valsombreux. Quand leur promenade s’arrêtait au petit mur surmonté d’une grille qui fermait le jardin d’Ulric, Mahaut entrait pour cueillir des fleurs ; d’autres fois, c’était sous le grand portail du donjon qu’ils se disaient au revoir pour l’après-midi. Et, après qu’ils s’étaient serré la main, Ulric, retenu comme par un invincible aimant, suivait Mahaut jusque sur la terrasse, où on les voyait quelques minutes encore errer sous les tilleuls. Leurs rendez-vous de l’après-midi étaient absolument sûrs ; ils passaient dans les bois de longues heures à causer ou à lire. Les jours de pluie, Forvel montait au château. Au moindre nuage, une vraie désolation se déversait sur la vallée, qui prenait l’aspect d’une fosse, entre les remparts noyés de ses montagnes. Un rideau gris masquait l’entrée des gorges, des brouillards enveloppaient les sapins, dérobant les sommets, et le village, avec ses maisons noires, silencieuses, ressemblait à une nécropole. Mais qu’importait aux jeunes gens ? Dans un angle de la grande salle, Mahaut avait organisé une sorte d’atelier : la nudité des hautes parois s’éclairait aux rayons de ce petit coin intime. Un jour qu’il fit particulièrement humide, ils allèrent chercher du bois dans une des cellules, sous les combles, et allumèrent une pétillante flambée. Jamais plus heureuse châtelaine que la petite fille du gardien ne sourit à son chevalier, couché à ses pieds devant l’âtre, sous la rouge réverbération du feu. À ces heures-là, leur joie précieuse était enclose dans le sentiment de leur inviolable solitude. L’apparition de Jean-Louis sur le pont de la Sourre, ruisselant et crotté – car jamais Jean-Louis n’usa d’un parapluie – avec son béret enfoncé sur les yeux et son sac d’écolier bossuant son imperméable sur son dos, donnait généralement à Ulric le signal du départ. Jusqu’au soir Mahaut se consacrait à son frère.

Et les soirées ? Quand elles étaient belles, la jeune fille, sur le mur bas d’une des terrasses, d’où son regard dominait la route, s’exposait aux yeux du village avec une sereine inconscience : la longue silhouette d’Ulric ne tardait pas à émerger sur la ligne des sapins, reconnaissable d’assez loin à sa démarche vive et pressée. Valsombreux jasait bien un peu ; en bonne justice, s’en fussent-ils aperçus, ils n’auraient pu lui en vouloir. Mais M. Ulric, selon l’appellation familière du pays, était le plus riche propriétaire de la vallée, le seul qui comptât ; sa situation, couvrant celle de la jeune fille, imposait le respect. Devant lui, les bruits de médisance s’éteignaient. D’ailleurs ces montagnards, encore qu’ils eussent leurs défauts, étaient de race honnête ; certains soupçons ne leur seraient pas venus, simplement parce qu’ils leur auraient semblé trop gros. Il se trouvait même parmi eux quelques bonnes gens assez bienveillants pour affirmer que telles sont les mœurs des grandes villes, où les messieurs et les dames désœuvrés se divertissent tout le jour ensemble sans que cela tire à conséquence. D’autres, plus malins, hochaient la tête, en disant que « tout cela pourrait bien finir par donner quelque chose ». Des vantardises échappées à Jean-Louis étayaient ces suppositions. Et pourquoi pas ? La demoiselle au père Dionée était jolie, fine mouche, elle devait s’ennuyer à Valsombreux. M. Ulric avait l’air d’en tenir violemment. Ce serait là pour elle un parti inespéré ? quoi d’étonnant à ce qu’elle manœuvrât dans ce sens ?

— Pourtant, quand on courtise une fille pour le bon motif, disait M. Chevalin, qui ne dédaignait pas de se mêler aux conversations sur le seuil des boutiques, on se déclare, on ne laisse pas les gens dans le doute si longtemps. Qu’attendent-ils donc ? Ces airs de mystère ne présagent rien de bon.

Sans être encore défavorable, le village, influencé par lui, commençait à leur en vouloir de ce silence et à adopter à leur égard une attitude d’expectative gourmée.

Ils ne remarquaient rien. L’avenir les préoccupait pourtant, et d’une façon moins désintéressée ; car, tandis que les voisins discutaient librement de leur mariage, ils évitaient d’en prononcer le mot, remettant, par une sorte de gêne délicate, l’exécution de tout projet à « plus tard », quand certaines questions seraient réglées. Entre ce plus tard, prometteur de félicités sans mélange, et le présent, dont le charme subjuguait leurs cœurs, il s’étendait, à vrai dire, un passage obscur, douloureux peut-être, pénible en tous cas, auquel l’un et l’autre s’interdisaient de penser, mais dont la perspective jetait parfois une ombre soudaine et glaçante sur leur bonheur. En principe, il était convenu, puisque Renée ne viendrait pas à la Maladrerie, qu’Ulric y prolongerait son séjour le plus longtemps possible, jusqu’à la fin de l’automne, qu’ensuite il partirait pour Bordeaux, où l’explication inévitable aurait lieu. À travers son caractère optimiste et surtout parce que cette explication se présentait d’assez loin, Forvel la voyait simple et concluante, digne de Mlle Alder et de lui ; la jeune fille, en lui rendant sa parole, agirait comme il en aurait agi envers elle. N’avait-il pas récemment, encore, au chevet de son père mourant, renouvelé la promesse solennelle de ne jamais peser sur la volonté de celle qu’on lui avait fiancée enfant et de renoncer à ses droits, si Renée voulait se reprendre ?

Mlle Alder et sa mère n’ignoraient pas ces scrupules des Forvel et les en estimaient davantage. Mais personne, parmi ces gens qui raffinaient sur la délicatesse, ne s’était avisé de songer que le jeune homme pourrait un jour réclamer pour lui-même des droits égaux ; il ne s’en serait jamais prévalu si Mahaut, dans son bon sens loyal, n’avait estimé que la clause qui déliait l’un, déliait l’autre, et que ce serait faire injure à Renée que de lui prêter un sentiment différent. Ulric ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre ; son imagination, sujette à d’heureuses envolées dans le bleu, caressa bientôt un rêve invraisemblable, possible et gracieux. Il vit Renée faciliter elle-même le mariage de sa rivale, devenue son amie. Quand il racontait ses chimères à Mahaut, elle souriait, d’un énigmatique sourire, sans répondre. Peut-être croyait-elle à ces générosités-là, parce qu’elle en aurait été capable. La pensée d’Ulric lui renvoyait un écho de la sienne.

C’est ainsi qu’à eux deux, Mahaut, qui ne connaissait pas Renée Alder et Ulric, arrivé, par l’intensité de son désir, à façonner l’âme de cette jeune fille selon les besoins de leur cause, ils avaient, bien à leur insu, créé une Renée idéale, fille de leurs vœux, maniable à leur gré, impersonnelle et passive, qu’animait le souffle de leur inspiration, dont tous les actes correspondaient à la volonté docile qu’ils avaient mise en elle. À force de prévoir et de réfuter ses objections, à force d’imposer leurs conclusions à cet être muet, à force de l’exalter pour sa magnanimité, ils avaient été amenés, par une pente naturelle à se persuader que Renée, la vraie, se trouvait parvenue au même point qu’eux, après avoir parcouru un chemin qui, en réalité, devait lui rester toujours inconnu.

— Tout finira par s’arranger, vous verrez, disait Ulric de son ton confiant. Il n’y eut jamais entre nous qu’une affection d’amis d’enfance à laquelle, je vous l’avoue, il m’en coûterait de renoncer. Qu’il y a loin pourtant de ce paisible sentiment à l’amour que j’ai pour vous ! Mais il me semble que l’un n’exclut pas l’autre ; vous avez, toutes les deux, l’âme trop haute pour être jalouses, vous de Renée, elle de vous.

— Puisqu’il n’y a entre vous qu’une affection d’amis d’enfance, répétait Mahaut, lentement, en appuyant sur les mots, comme pour leur donner plus de poids.

Cependant, douée d’un esprit qui la poussait à pénétrer les idées jusqu’au fond et à chercher les certitudes, elle reprenait, inquiète :

— En êtes-vous bien sûr, au moins ? car, si vous vous trompiez !…

Elle avait par moments l’effroi d’une erreur possible, la vision de ce qui pourrait se passer : la souffrance de Renée, aggravée d’une cruelle blessure d’amour-propre, son indignation, ses reproches, la réprobation qui en rejaillirait sur eux. Forte de ses droits, la fiancée pourrait accabler de mépris leur déloyauté. Comment sécher les larmes qu’ils auraient fait couler ? Quelle excuse invoquer à leur silence ? Toutes celles dont ils se payaient semblaient à Mahaut tout à coup misérables.

Pour la rassurer, Ulric lui lisait des lettres de Mlle Alder, ces lettres d’un ton calme, enjoué, qui rendaient compte, avec une grâce gentille, des menus faits de tous les jours. Incidemment, en quatre ou cinq lignes, sans paraître y attacher d’importance, le jeune homme avait parlé de Mahaut, qu’il présentait comme une cousine éloignée, découverte par une coïncidence assez bizarre, dans cette solitude des Encaisses. Renée, dans sa réponse, mit quelques mots aimables à l’adresse de la nouvelle cousine, enchantée, écrivait-elle, qu’Ulric eût l’occasion de se distraire un peu en son absence.

— Évidemment, disait Mahaut, rien ne ressemble moins à une correspondance d’amoureux. Si vous l’égariez et qu’un indiscret la lût, il croirait tomber sur les lettres d’une sœur à son frère.

Tandis qu’ils ne songeaient qu’à s’aimer davantage, écartant les pensées importunes, les beaux mois d’été avaient fui. À la fin d’août, un peu pluvieuse, succéda un mois de septembre d’une rare splendeur, déjà automnal à la montagne, avec des matins et des soirs noyés de brumes argentées et de rouges couchers de soleil sur des feuilles jaunissantes. Les troupeaux, redescendant tous les jours des alpages, remplissaient de nouveau la vallée d’un tintement de joyeuses sonneries. C’était la fête de Valsombreux, sa saison de plus grande beauté, où les teintes chaudes des feuillages avivaient le noir du donjon et des monts : riches broderies d’or, d’écarlate, de pourpre, de rouille, d’ambre appliquées au vieux socle de pierre, somptueusement jetées sur le manteau vert des forêts.

Leur amour était désormais à l’abri des atteintes ordinaires ; il avait dépassé le sentiment facile, qui incline, au gré du moment, le cœur libre d’un jeune homme vers le cœur libre d’une jeune fille ; en se connaissant mieux, ils s’aimèrent vraiment pour eux-mêmes. Ainsi qu’une noble flamme dévore allègrement tout ce qui lui fait obstacle, leur passion dédaigna chaque jour davantage les vaines précautions. Les événements extérieurs glissaient inaperçus ; du haut de leur empyrée, ils laissaient tomber sur les êtres lointains, qui fourmillaient au-dessous d’eux, de paisibles regards souriants, qui ne voyaient pas. Insoucieux de tout, ils sortaient ensemble maintenant tous les jours, et, bons marcheurs, préféraient à la promenade en voiture la course à pied par des sentiers plus pittoresques qu’ils se donnaient la joie de découvrir. Un après-midi qu’ils avaient été plus loin que de coutume, ils aboutirent à un des plateaux herbeux qui couronnent la vallée. Le contraste fut brusque. Au lieu de l’horizon rétréci des Encaisses, une étendue immense : ils virent dans l’éloignement trois lacs bleuâtres et frémissants, qui, à cette distance, ne semblaient séparés que par des isthmes, des marécages se perdant dans les eaux, des rives pâles, des villes indistinctes ; au fond, les Alpes neigeuses déroulant sur le ciel leur chaîne ininterrompue.

Mahaut, les cheveux emportés par le vent, ne se détachait pas de sa contemplation. Depuis près de trois mois, elle n’était pas sortie de la vallée et croyait, disait-elle en riant, émerger du sein de la terre pour reprendre contact avec le vaste monde.

— Il a du bon, ajouta-t-elle. Nous aurions tort de rompre tout à fait avec lui !

En ce moment, comme elle appuyait la main sur l’épaule d’Ulric et se penchait en avant pour regarder Chauvigny, blotti à la base des forêts, d’autres promeneurs apparurent sur le plateau montant par la route de la ville. Elle retira aussitôt sa main. Sa confusion s’accrut quand elle vit parmi le petit groupe une de ses élèves de l’hiver précédent. Cette jeune fille, une aimable enfant de seize ans, poussa une exclamation joyeuse en reconnaissant Mlle Dionée, qu’elle aimait beaucoup, quitta ses amis, courut à elle, puis s’arrêta rougissante, en s’apercevant qu’un étranger l’accompagnait. Mahaut lui adressa un signe de tête et un sourire. Bien qu’elle dissimulât son embarras, elle se sentit gênée à cause d’Ulric, qu’elle n’aurait su en quels termes présenter, et vaguement fâchée, sans se l’avouer, d’être le point de mire de regards furtifs. Forvel s’en voulut de l’avoir exposée à cet ennui ; ils ne commentèrent point ce futile incident ; mais, d’un accord tacite, ils limitèrent plus rigoureusement leurs promenades dans la vallée.

Septembre, lumineux et chaud, approchait de sa fin, quand leur grand bonheur, édifié sur des rêves, reçut la première atteinte.

Une lettre fut la messagère du désastre : une courte lettre, de celles qu’on ouvre sans émotion et qui apportent dans leurs lignes insignifiantes les décrets du destin. Par ce billet, griffonné en hâte, au retour d’une partie de plaisir, Renée annonçait à son fiancé qu’elle et sa mère allaient venir à Valsombreux. Cette décision, prise à la dernière heure, était due à un changement favorable dans l’état de Mme Alder et à la clémence de l’automne. Renée n’en avait pas parlé d’avance, de peur de susciter un faux espoir. « Mais, le jour où vous recevrez ma lettre, écrivait-elle, nous serons en route et, le surlendemain, attendez-nous. »

Ulric la trouva dans son courrier de midi, comme il rentrait d’une course dans les champs, affamé et rompu d’une saine fatigue. Il lut une fois, deux fois, à moitié étourdi, puis replia la feuille bleutée au monogramme d’argent et la remit dans l’enveloppe. Après le déjeuner, il alla rejoindre Mahaut. Celle-ci, qui lisait sur la terrasse des tilleuls, retourna son livre tout grand ouvert sur ses genoux, et, sans se déranger, lui sourit. Le contraste entre son heureuse expression confiante et l’angoisse qui, la minute d’après, bouleversa son visage, fut saisissant.

— Qu’y a-t-il, demanda-t-elle ? De mauvaises nouvelles ?

— Oh ! non ! d’excellentes au contraire, répondit-il avec un petit sourire crispé. Rien qui doive vous alarmer. Mmes Alder ont changé leurs plans ; elles viennent me voir à la Maladrerie ; elles seront ici mercredi.

Mahaut dit : « Ah ! » et resta immobile, une main abandonnée sur la couverture de son livre, tandis qu’Ulric, s’asseyant sur la margelle, suivait d’un œil taciturne les allées et venues du grand-père Jonas entre les plants de haricots.

— Que comptez-vous faire ? dit enfin à voix basse la jeune fille.

— Je n’ai pas le choix. Elles sont en route. Ah ! si j’avais pu supposer !…

Il s’arrêta. Une vive douleur emplit ses yeux aimants.

— Je vous aurais évité cette peine, reprit-il. Pourrez-vous me pardonner ?

La rigidité des traits de Mahaut se détendit :

— Mon pauvre ami, dit-elle, je ne pense pas ce que vous croyez… Mais, en cela, comme en toute chose, combien la ligne droite eût été la meilleure !…

Ils se turent et, silencieusement se rapprochèrent l’un de l’autre, dans un besoin instinctif d’affirmer leur tendresse, de s’unir avec plus de force pour parer au péril prêt à fondre. Comment, se demandaient-ils avec terreur, avaient-ils pu vivre dans une pareille insouciance, à côté de l’abîme, dont une perverse volonté de ne pas voir avait seule détourné leurs regards ? C’était comme un passage, effrayant de rapidité, d’une lumière à une autre, où tous les objets changeaient d’aspect, leurs faces les plus ignorées sortant de l’ombre, les autres s’éclairant d’un jour affreux et imprévu. Ou bien encore cela ressemblait à la tombée d’une nuit soudaine, qui enveloppait d’épaisses ténèbres leur vision. Le ciel, au-dessus de leurs têtes, leur parut tout à coup moins bleu : retrouveraient-ils jamais de la joie à ces prés, à ces bois ?

— Je ne veux pas vous perdre, non ! dit Ulric.

Il parlait avec difficulté, les dents serrées, le visage convulsé.

— Il n’en est pas question, dit Mahaut, vivement.

Devant le désarroi de son ami, elle reconnaissait l’impérieuse obligation d’être forte, alors que jamais elle n’avait éprouvé plus intense le sentiment de sa faiblesse de femme, de son isolement, de l’incertitude de sa vie, le besoin d’être, elle aussi, rassurée, protégée, secourue… Partout, partout, elle voyait des menaces, des dangers l’assaillant !…

— Il faut être forts, dit-elle. Ce qui arrive devait arriver. Tant mieux que le moment en soit avancé. Nous serons heureux plus tôt.

Brusquement elle se tut, pour maîtriser ses pleurs.

IV

Jean-Louis n’était pas content. Devant sa table de travail, – une table de sapin brut, tailladée de coups de canif et couverte de taches d’encre, – il faisait voler d’un pouce rageur les feuilles de son dictionnaire, avec un petit bruit sec qu’accompagnait d’en bas la colère plus grave de la Sourre. Sa cellule, blanchie à la chaux, avait pour mobilier cette table, une couchette en fer, deux chaises, un lavabo et une grande variété d’ornements : soit des gravures épinglées aux murs, des herbiers, des planches de papillons incomplètes, deux filets de pêche et des lignes, des couteaux plus ou moins ébréchés, des clous, des débris de ferraille, un mauvais pistolet hors d’usage, des joncs, un tas de copeaux dans un angle, des livres de classe dans un autre, un album de timbres-poste soigneusement enveloppé de papier gris sur un rayon, à côté de bocaux où fermentaient d’extraordinaires préparations. Dans ce fouillis régnait un esprit de méthode, chaque objet disparate ayant sa place marquée ; et malheur à quiconque aurait tenté, sous un fallacieux prétexte d’ordre, d’introduire de la confusion ! À peine si Mahaut avait ses entrées chez son frère, sous réserves : « Car les femmes, assurait Jean-Louis, dès qu’elles se mêlent de quelque chose, brouillent tout. » Jusque-là sa sœur avait fait exception. Elle seule pouvait ranger des chemises dans une armoire sans signaler son passage par des actes de vandalisme ; en outre, bien que récriminant sans cesse, il lui accordait une certaine compétence dans la direction de leurs affaires. Cependant, depuis plusieurs jours, la vie en général prenait une si fâcheuse tournure qu’il se sentait naître des doutes sur les capacités de Mahaut ; et c’est à quoi il songeait, le front appuyé sur sa main, l’autre poing enfoncé dans le creux de sa hanche.

La tension de son esprit creusait son jeune visage de plis rigides. Il avait l’air d’un homme, en ce moment, et d’un homme de volonté dure.

D’abord, on agissait très mal envers lui. Il se passait des choses et on ne lui disait rien. Un beau matin arrivaient à la Maladrerie deux étrangères dont il ignorait, autant dire, l’existence, et qui s’y installaient en maîtresses. Mahaut faisait des frais d’amabilité pour ces intruses, alors que, suivant la logique de Jean-Louis, elle aurait dû se mettre sur la défensive. De plus, elle était préoccupée, – d’autres l’auraient vue triste – et elle se cachait de lui. Ulric cessait ses visites quotidiennes ; second mystère : tout son temps était pris par ses nouvelles amies. Qu’adviendrait-il de leur séjour ? Que signifiaient les propos oiseux des gens ? les railleries même, à mots couverts, dont il s’était déjà vengé en rossant ses camarades ? Si M. Forvel était vraiment fiancé à cette demoiselle, où allait Mahaut ? et surtout, où l’entraînait-elle à sa suite, lui, son frère ? Jean-Louis sentait l’air plein de dangers dont, par contre-coup, il pourrait être atteint ; sa méfiance éveillée, il se tenait sur ses gardes, prêt à foncer, sans savoir sur quoi. Ce lui était particulièrement odieux de penser qu’on avait pu le berner et que, du jeu de ces forces de l’amour, qu’il admettait par finesse précoce sans que sa nature les comprît, il pût sortir un mal indéterminé pour lui. « Le sage tire profit de la folie des fous », aurait-il dit volontiers, s’il n’eût été trop jeune pour traduire ses instincts en maximes. Mais, dès l’instant où les agissements des fous menaçaient la sécurité des sages, Jean-Louis se croyait le devoir de leur opposer une vigoureuse résistance. Si encore il avait vu clair ! Le malheur voulait qu’il errât en pleine forêt d’ombre. Or, pour un être de sa trempe, est-il rien de plus irritant que de marcher à l’aventure, avec la perspective d’endosser la responsabilité de fautes commises par d’autres, qui manquent de confiance et dédaignent vos conseils ?

« Ah ! que ne suis-je l’aîné ! » soupira-t-il.

Un coup frappé à sa porte lui fit aussitôt replonger le nez dans son dictionnaire avec un air maussade. Comme il ne répondait pas, Mahaut entra, s’arrêta un instant, debout derrière sa chaise. Elle portait une robe noire de l’hiver précédent et, dans cette sévère gaine de deuil, semblait amincie, pâlie et soucieuse. Ses yeux étaient cernés ; une expression inquiète attristait jusqu’à son sourire. Elle attendit un peu ; puis, voyant que Jean-Louis, sans paraître remarquer sa présence, cherchait avec ardeur un mot commençant par b, elle l’interpella :

— N’as-tu pas encore fini ta version ?

— Comment le pourrais-je, si l’on m’interrompt à tout instant ?

— Voilà deux heures que tu es monté ! À présent il faut laisser tes cahiers et t’habiller un peu, Jean-Louis.

— Pourquoi faire ? grogna-t-il.

— Tu sais bien. M. Forvel va venir tout à l’heure avec Mmes Alder visiter le château. Je tiens à ce que tu sois présentable.

— Tu peux le leur montrer sans moi.

Elle hésita. Une ombre de lassitude passa sur son visage. Si jeune qu’il fût, pensait-elle, Jean-Louis aurait pu lui éviter d’insister sur ce point.

— Je préfère que tu sois avec nous.

— Alors tu te dispenseras de me faire une scène si j’ai encore une mauvaise place en latin. Puisque c’est toi et tes amis – il souligna le mot – qui m’empêchez de travailler.

— Tu ne sais pas ce que tu dis !

Il ne répondit rien et, toujours rogue, rassembla ses cahiers sur la table. Mahaut cependant ne se retirait point ; elle contemplait, au niveau de la fenêtre, un sapin dénudé qui se balançait dans le vent.

— Est-ce vrai, demanda son frère, que M. Ulric est fiancé à Mlle Alder ?

Elle inclina la tête en signe d’assentiment.

— Ah !… Pourquoi ne nous l’a-t-il pas dit ?

— Je le savais…

Jean-Louis la fixa de ses perçants yeux bleus où s’allumait une lueur de courroux.

Incapable de supporter ce regard, elle se rapprocha de la fenêtre, mit son front contre les vitres. La Sourre mugissait au fond de la ravine avec une joie méchante. Que ce paysage était donc triste, triste à la mort !

— À propos, fit Jean-Louis, sans daigner expliquer la liaison de ses idées, le facteur a-t-il passé ?

— Il y a longtemps.

— Et c’est demain dimanche ! plus de courrier jusqu’à lundi. Quel chien de pays !

— Tu attends donc une lettre importante ? fit-elle, en s’efforçant de sourire.

— Cela me regarde. Mais tu sais, Mahaut, je commence à en avoir assez de ce trou de sauvages !

— Où veux-tu que nous allions ?

— Ailleurs, n’importe où, excepté ici. Moi, du moins, car toi, tu as sans doute des raisons pour t’y plaire.

Elle tressaillit, peureusement, comme s’il lui eût fait mal. Elle eut envie de le prier, de lui dire : « Sois bon, cher petit, ne m’accable pas. Tu es ma fidèle affection, ce que j’ai de plus cher, mon frère, oh ! que je trouve auprès de toi une consolation à ma peine ! » Mais elle se tut et se contenta de tourner vers lui son visage indiciblement las.

Le cruel enfant poursuivit :

— Quoique, tout de même, je ne te comprenne guère. En tout cas, moi, je ne veux pas moisir ici. Tu m’as forcé à retourner au collège de Chauvigny : j’y vais ; mais plus pour longtemps, je t’assure.

— Nous ne pouvons pas laisser grand-père.

— Ah ! grand-père ! parlons-en ! Pour ce que tu t’occupes de lui et pour ce qu’il tient à nous !

Jean-Louis conclut d’un geste tranchant.

— Tout ça, c’est trop bête !

Et il versa l’eau du broc dans sa cuvette.

Mahaut le quitta, le cœur plus meurtri, descendit à sa chambre, où elle se mit dans l’embrasure de la fenêtre. Jean-Louis avait raison : c’était trop bête. Mais elle se sentait abandonnée, sans énergie, sans force de réaction. Son amour, son grand amour, la lumière joyeuse de sa vie, qu’en faisait-elle ? Et Ulric ? Si elle cessait de souffrir pour elle-même, c’était pour s’apitoyer sur le chagrin de l’être cher dont la douleur lui faisait plus de mal encore que la sienne propre. Qu’il semblait las aussi, avec l’étirement fiévreux de ses traits, ses yeux battus qui trahissaient ses insomnies ! Pourquoi ne parlait-il pas ? Pourquoi n’avait-il pas ce courage, lui, l’homme ; lui, qui aurait dû être vaillant et de bon secours, lui qui, étant lié, avait seul à se libérer ? Quand enfin la parole serait dite, elle respirerait comme au sortir d’un mauvais rêve ; mais pourquoi tarder autant à lui en abréger l’horreur ? Pourquoi lui imposer cette cruelle dissimulation ? Ne comprenait-il point que chaque jour, chaque heure de délai augmentait les difficultés, les dangers ?

Elle se dressa, incapable de rester en place, plongea comme Jean-Louis son visage et ses mains dans l’eau froide, puis elle revint à la fenêtre, surveiller la route, éternelle obsession.

À l’entrée du village, à l’endroit où cessent les bordures de sapins, elle vit, en pâlissant, apparaître un couple, Ulric et Renée, qui s’avançaient vers le château, à pas lents, comme jadis elle et lui. Lors même qu’elle se savait aimée, une atroce jalousie lui laboura le cœur. Elle rassasia sa douleur de cette vue, élargissant la plaie, envenimant le mal. Puis, lorsqu’ils eurent passé sous la porte en ogive, elle descendit sur la terrasse les recevoir.

Mlle Alder, en l’apercevant, devança son compagnon pour courir à elle :

— Maman ne peut pas venir. Elle craint de se fatiguer ; mais elle m’a chargée de tous ses regrets. Vous voyez qu’elle m’a confiée à M. Forvel.

La fiancée se tenait entre Mahaut et Ulric, fraîche et souriante, d’une grâce indéniable dans sa petite taille. Elle avait des allures d’enfant heureuse ; de légères boucles noires ombrageaient son front limpide, son visage à l’ovale plein et ses candides yeux noirs. Très élégante, changeant de robe jusqu’à trois fois par jour, ce qui émerveillait et scandalisait les bonnes femmes de Valsombreux, elle portait, cet après-midi-là, un costume de drap marron dont la doublure de soie bruissait à chaque pas ; à sa ceinture pendait une trousse de menus objets d’or, qu’elle agitait du bout des doigts, négligemment. On devinait le plaisir qu’elle éprouvait à se parer au soin avec lequel se combinaient tous les détails de sa toilette.

L’abord des deux jeunes filles fut plein de courtoisie. Prévenue par Ulric, Renée avait fait à Mahaut, dès le premier jour, un gracieux accueil, sympathisant, après tout ce qu’il lui en avait raconté, à sa position anormale. Elle ne se doutait de rien.

Mahaut, de son côté, ayant pris sur elle de recomposer son visage, s’acquitta une fois de plus, avec une sérénité apparente, de son rôle de cicérone. Elle et Ulric n’avaient échangé que quelques mots de salutation. Pourtant, comme ils montaient à trois l’escalier principal, il ne put se défendre, en la voyant si pâle, de lui demander des nouvelles de sa santé. Elle répondit, avec ce sourire sans spontanéité qu’il ne lui connaissait que depuis peu de jours :

— Je me suis enrhumée ; le vent d’automne est traître.

— Aussi moi, fit Renée, suis-je chaudement habillée. Ulric voulait que je prisse encore ma jaquette ; mais il aurait eu l’embarras de la porter.

— C’est votre mère qui est frileuse pour vous, dit-il.

— Oh ! mais vous aussi, avouez !

Elle s’arrêta, le regarda avec coquetterie, en souriant.

Il répondit, la bouche crispée :

— Sans doute.

— Cette grande salle-là est l’ancienne salle des fêtes, dit Mahaut, en ouvrant la porte.

— Oh ! je la trouve lugubre ! Qu’a-t-on fait des meubles ? Quelle vue splendide !

Elle courut aux fenêtres, monta sur la banquette, s’extasia.

Restés une seconde seuls en arrière, leurs regards se croisèrent, rapides.

— Vous souffrez ?

— Non pas.

— Ne dites pas non ! Et moi, si vous saviez !…

— Ulric, appela Renée sans détourner la tête, venez donc !

Tressaillant comme un coupable pris en faute, le jeune homme obéit. Il fallait faire à sa fiancée les honneurs de Valsombreux. L’exubérance de Renée la poussait à interroger sur tout. Assise sur l’entablement de la fenêtre, alors qu’il se tenait debout, elle penchait à tout instant son front vers le sien, le frôlant de ses petites boucles noires. Mahaut demeurait à l’écart, le visage impassible, le cœur en butte à toutes ses révoltes déchaînées. Elle revivait avec une acuité terrible les phases de cette radieuse matinée de printemps, où était né leur amour audacieux. C’était dans cette même salle, inondée de joyeux rayons : la lumière, le ciel bleu, l’air frais, la senteur des bois entraient par les fenêtres ; c’était en un moment pareil que leurs yeux, trahissant leur vouloir, avaient échangé un inconscient aveu. Depuis lors, que d’étapes franchies dans la route du bonheur vers la douleur ! Comme il arrive souvent dans les grands déchirements, un détail puéril arrêta son souvenir, rivant son regard sur le bord gris de la fenêtre ; elle revoyait une tache ensoleillée où avait lui la bague d’Ulric. Que dans ce petit cercle d’or, qu’il ne portait plus, pût tenir le symbole de tant de souffrances ! Elle souriait en elle-même de pitié, comme elle reconnaissait, trop tard, le juste chemin. Au lieu de lui ôter du doigt cet anneau d’or, n’aurait-elle pas dû détacher la chaîne morale, délier le cœur ? Faux scrupules, mensongère délicatesse, derrière lesquels ils avaient abrité leur lâcheté d’agir. Lâche, tel était le mot dont Mahaut flagellait durement sa conduite, leur conduite : ni déloyale, ni injuste, mais lâche. Il n’y avait que ce mot pour exprimer leur faiblesse, qu’ils décoraient encore du nom de générosité ! Elle oubliait leurs entretiens, pleins d’angoisse, où ils avaient délibéré sur le parti à prendre ; elle ne trouvait plus dans la santé de Mme Alder une excuse à leurs atermoiements ; elle ne se disait pas que sa pauvreté avait mis et mettrait toujours un sceau orgueilleux sur ses lèvres. Au vent de sa passion fuyaient tous ses remords. En cet instant, elle redevenait la créature d’instinct, qui aime et qui s’insurge, que tout être social porte en soi, la créature de proie, fille de cet âpre sol et de ces tenaces paysans, ses ancêtres, prête à marcher, comme son père, coûte que coûte, contre tous, par-dessus tout, à son but !

Et le joug de l’habitude était si fort que, bouleversée par cet orage, elle continuait néanmoins à répondre aimablement au babil de Renée. Celle-ci se faisait raconter par Ulric des épisodes de l’histoire de Valsombreux ; et il était en train de lui décrire, d’après un livre de chroniques appartenant à Mahaut, les fêtes populaires dont chaque nouveau seigneur avait coutume de saluer son avènement.

— Que j’aurais voulu vivre en ce temps-là ! Vous représentez-vous, Ulric, combien ce serait exquis, au lieu de se conter des choses passées du haut de cette fenêtre d’avoir été acteur et spectatrice ? Moi, avec une longue robe à traîne et une aumônière pendant à ma ceinture, et vous…, vous je suppose, avec une cotte de mailles et des souliers à la poulaine ?

— Vous oubliez qu’en ce temps-là, dit-il d’un ton de plaisanterie, en regardant Mahaut comme pour l’intéresser à la conversation, j’eusse été un de vos plus humbles vassaux, confondu dans la populace à vos pieds.

Elle lui jeta un coup d’œil rapide, avec ce jeu des paupières dont elle aimait la coquetterie et parut un peu déconcertée, gênée peut-être par la présence de Mahaut ; mais elle reprit d’une voix tendre :

— Qu’importe ? Dans ce temps-là, j’imagine, mon privilège eût été de faire tout ce qui me plaisait. Je vous aurais… comment disait-on ?… affranchi ?

Ulric fut embarrassé pour répondre, sentant peser sur lui le regard ironique de Mahaut. Il crut se tirer de difficulté en détournant leur attention à toutes deux.

— Voyez, dit-il à Renée, ces quelques pierres qui affleurent encore dans le pré, à la lisière du bois ; il y avait là-bas, autrefois, une maison, ou, à proprement parler, une masure. Il paraît qu’elle a été détruite par un incendie. Mais c’est là que naquit mon grand-père. Ses parents étaient de bien pauvres gens : l’un bûcheron, l’autre dentellière, selon la coutume des femmes de ces montagnes ; l’un et l’autre se tuèrent à la tâche. Grand-papa m’a souvent dépeint leur chaumière, si fruste que vous ne pourriez vous en faire une idée ! et ses jeux au bord du torrent. Ce fut miracle si, plus d’une fois, il ne se noya pas ! On n’avait guère le temps de le surveiller. Un jour, il vit briller entre deux pierres quelque chose de rond et de blanc. Bien que l’eau fût assez profonde en cet endroit, il y courut et rapporta en triomphe à sa mère un bel écu d’argent tout neuf. Sans doute quelque voyageur, en passant sur le pont de la Sourre, l’avait laissé tomber de sa bourse. Je renonce à vous dire la joie de la famille. Le père déclara solennellement que, cet argent étant un don du ciel, il fallait se garder d’y toucher pour les besoins ordinaires de la vie ; d’ailleurs il appartenait au petit. Donc, après avoir cherché la plus sûre cachette, on le mit dans un pot de terre, sur le rayon de la cheminée. Défense fut faite à l’enfant d’y grimper. Le dimanche, quand il avait été sage, on lui prêtait un moment sa pièce, dont on discutait, autour de la table, l’emploi le plus judicieux. On finissait toujours par conclure qu’on aurait tort de se décider à la légère et que le temps porterait conseil jusqu’au dimanche suivant. Cet écu resta bien dix mois dans son pot de terre ; un beau dimanche, quand on voulut l’y reprendre, on ne l’y trouva plus. Il avait été volé probablement par un colporteur qu’on ne revit jamais à Valsombreux après ce vilain coup. Grand-papa pleura amèrement ; car, avec son écu, il perdait la lampe merveilleuse qui lui éclairait le pays des trésors chimériques.

— Pauvre petit ! s’écria Renée. Que n’ai-je été là ! Je la lui aurais rendue, sa pièce ; je lui en aurais rendu dix !

Sous le ton badin de la riposte, Mahaut perçut une condescendance qui l’irrita.

Oui, en effet, que n’avaient-ils tous vécu au temps ancien ! Ulric et elle auraient été parmi les petits villageois, libres de s’aimer à leur guise, sous les yeux de la demoiselle. Une folle colère s’amassait en elle, d’autant plus vive qu’elle en sentait toute l’impuissance et l’injustice. Que venait faire entre eux cette étrangère ? Pourquoi étaler devant elle d’humbles souvenirs familiaux qu’elle ne pouvait comprendre ? Mahaut en accusait Ulric. N’étaient-ils pas de même race, de même caste ? Ils avaient l’un et l’autre dans le sol de Valsombreux les mêmes racines profondes, tels deux rejetons du même arbre, qui auraient poussé à distance et fini par entrelacer leurs feuillages, riches de sève. Ainsi s’étaient-ils rejoints, après s’être développés séparément dans le même sens, par la cime. De quel droit la plante aliène, jetée entre eux par un caprice du vent, aurait-elle désuni leurs ramures ?

« Jamais, songeait Mahaut avec passion, elle ne saura l’aimer comme je l’aime. Elle croit lui faire une grâce en l’épousant. Oh ! quelle fut la pensée de son père, de son père dont il garde la mémoire bénie, en rivant cette chaîne à sa vie ? »

Frappé soudain par la pâleur, l’air tragique de la jeune fille, Forvel proposa de monter aux étages supérieurs, et la visite continua, douloureux pèlerinage pour Mahaut, qui y retrouvait à chaque pas des souvenirs de son amour. Et il fallait causer, sourire ; il fallait rassurer Renée, qui poussa de petits cris d’épouvante en apercevant le gouffre de la Sourre et s’accrocha au bras d’Ulric pour regarder en bas. Jean-Louis, qui marchait derrière eux, haussa les épaules de pitié. En redescendant de la tourelle, ils passèrent devant la chambre de Mahaut ; comme Ulric, Renée s’arrêta pour demander :

— Où va-t-on par cette porte-là ?

— C’est celle d’une chambre qu’on ne visite pas, répondit Mahaut.

Cette fois, son frère eut le tact de ne pas la démentir.

Puis ils s’engagèrent dans le noir escalier qui déroule sa spirale jusque dans les cachots. Jean-Louis se glissa en avant, frottant une allumette-bougie pour éclairer Renée, tandis qu’Ulric et Mahaut, qui connaissaient le chemin, fermaient la procession. Profitant d’une seconde où la saillie du mur tournant les isolait au-dessus des deux autres, le jeune homme dit d’une voix basse et précipitée :

— Mahaut, on va vous inviter à dîner. Acceptez. Il faut que je vous parle. Je vous reconduirai.

À travers l’obscurité, elle put voir ses yeux briller et le geste qu’il esquissa pour lui prendre la main. Mais déjà ils avaient atteint le bas de la spirale, et Jean-Louis, élevant son lumignon à la hauteur d’un énorme verrou, découvrait une porte de chêne, percée d’un guichet cadenassé.

Peu à peu, s’accoutumant à cette nuit, ils distinguèrent l’entrée d’un couloir aux murs suintants où s’enfonçaient trois autres portes ; au bout, un gouffre d’ombre, béant, impénétrable, marquait l’orifice du souterrain qui, passant sous le village, avait une issue dans la campagne.

— Le souterrain, autrefois, communiquait avec l’église et la maison des chanoines, se mit tout à coup à débiter Jean-Louis d’un ton rapide et chantant. Et, du temps des luttes religieuses, le fameux réformateur Farel fut prisonnier quelques heures dans le cachot que voilà. Mais le bon peuple vint en armes le réclamer ; ce que voyant, dame Guillemette de Valsombreux, bien que fervente catholique, crut prudent de lui ouvrir les portes. Quelques années plus tard, la religion réformée s’établit dans la seigneurie. Dame Guillemette en fut si navrée qu’elle quitta le château et se retira dans un autre domaine…

Tout à coup, soit malice, soit étourderie, il laissa s’éteindre son allumette et, pendant un instant, ils furent plongés dans de complètes ténèbres. Renée jeta un cri ; Mahaut eut une sensation brusque de peur physique ; instinctivement, elle étendit les mains, cherchant à s’appuyer ; mais une intuition tout aussi rapide lui fit deviner que Renée se cramponnait à Ulric. Son impression d’abandon fut affreuse. Jean-Louis, ayant rallumé, contempla d’un air moqueur les trois visages qui, dans l’atmosphère épaisse où rougeoyait la petite flamme, devenaient d’une pâleur funèbre.

— Voilà, dit-il, en introduisant dans la serrure la plus proche une clé rouillée. Je vous demande bien pardon ; je ne l’ai pas fait exprès. N’entrez pas, si vous avez peur des rats. Et je vous avertis que, si vous voulez vous promener dans le souterrain, je n’en suis pas. Il y a des éboulements.

Mais Renée, bien que ces paroles ne s’adressassent à personne en particulier, s’écria qu’elle n’en avait nulle envie et, se ressaisissant du bras d’Ulric, elle l’entraîna au plus vite dans l’escalier.

Revenue à la lumière du jour, elle plaisanta de sa terreur, s’apitoya sur le sort des prisonniers, puis, ayant consulté à la dérobée la montre enchâssée dans son bracelet, elle dit à Ulric qu’il était l’heure de rentrer, que sa mère les attendait. En prenant congé, elle remercia gentiment Mahaut et l’invita à dîner pour le soir. L’intention de la jeune fille avait été de refuser ; elle s’y sentait d’autant plus disposée que le sans-gêne de Renée et de sa mère, qui considéraient la maison d’Ulric comme la leur, l’avait déjà maintes fois vivement blessée. Était-il donc à ce point leur chose, leur esclave ?…

Pourquoi accepta-t-elle cette invitation, qui lui était odieuse ?…

— À tout à l’heure, dit Renée. Maman sera charmée.

Adossée au tronc d’un tilleul, Mahaut les regarda s’éloigner, pressés l’un contre l’autre, car il pleuvait des gouttes fines, et force avait été à Ulric d’ouvrir leur unique parapluie sur la tête de sa fiancée.

Une poignante douleur s’enfonça dans sa poitrine, comme si une main d’acier, avec une lenteur calculée et savante, lui avait tordu le cœur. Elle ne savait pas que la jalousie pût faire autant de mal.

V

Ulric, n’ayant pas de salon organisé, avait mis à la disposition de ses hôtes sa belle salle à manger aux panneaux sculptés et au poêle de la Renaissance. Quelques-uns de ces bibelots dont les femmes élégantes s’entourent, même en voyage, introduisirent dans cette vaste pièce lambrissée un cachet moderne, d’une note tout à fait imprévue, et achevèrent de la rendre habitable, selon le goût de Renée. Ce soir-là, en effet, elle avait un aspect attirant, chaudement hospitalier, avec ses volets fermés, ses gerbes de feuillages roux et de branches de sorbier aux graines écarlates, jaillissant de grosses potiches paysannes, sa table blanche égayée par une faïence à sujets rustiques. Le long du poêle, Mme Alder, très frileuse, avait fait placer une chaise-longue d’osier et un guéridon qu’encombraient ses ouvrages commencés, des revues, des livres nouveaux. Renée s’était aussi arrangé un coin auprès d’elle avec un vieux fauteuil original volé à la cuisine de Mme Blanchard. Et voilà, déclaraient ces dames, une installation provisoire, qui, avec l’adjonction d’une lampe voilée de dentelles, donnait tout à fait l’illusion du chez soi.

Mme Alder laissait reposer ses mains à côté d’une pelote de laine blanche, piquée en croix de deux aiguilles d’ivoire. En dépit d’un certain air dolent, sur ses lèvres flottait un sourire heureux, ce sourire des gens très aimés, très choyés, qui se sentent l’objet d’une constante sollicitude. Atteinte d’une maladie de cœur, que marquaient des crises assez graves, sans qu’on sût dire jusqu’à quel point sa vie se trouvait en danger, elle croyait pourtant que la mort pouvait la surprendre d’un instant à l’autre, et souvent, d’un geste devenu habituel, portait à sa poitrine des mains maigres et pâles, pour qui leurs bagues gemmées semblaient un poids trop lourd. Elle avait un teint transparent, aux tons jaunis, dont on pouvait aussi bien attribuer la délicatesse à l’excessive finesse de sa peau qu’à la fragilité de sa santé. Ses yeux noirs, aux paupières bistrées, ses mouvements alanguis, la couverture qui lui recouvrait les jambes jusqu’aux genoux, complétaient sa physionomie d’invalide.

Vis-à-vis de sa mère, Renée, deux petits pieds chaussés de souliers vernis croisés devant elle, parcourait une revue ; Ulric, entre les deux femmes, feignait de s’absorber dans la lecture d’un catalogue d’instruments aratoires… Sa pensée était à Mahaut. Le souvenir de la jeune fille, si douloureuse et si changée, le poursuivait comme un criant reproche. Il n’y avait pas eu un moment, dans cette torturante journée, où il n’eût été sur le point de lui crier : « Venez, j’abandonne tout, pourvu que vous consentiez à me suivre. Je suis à vous, vous êtes mienne. » Vaines paroles, qu’il savait que sa bouche n’aurait pas prononcées ! brûlant désir, qu’il savait ne pouvoir arracher de son cœur ! Depuis dix jours, depuis la perte de leur liberté, il n’avait pas passé entre eux un mot qui pût faire présumer un changement dans leurs intentions, et pourtant ils souffraient cruellement, d’une souffrance qui s’imprimait déjà en traits indéniables sur leurs visages pâlis, tourmentés par l’idée fixe, presque hagards. Car les paroles qu’on ne dit pas, les larmes qu’on refoule, les supplications que l’on tait, les terreurs que l’on cache, les silences de glace, tout ce que l’on cèle sous une pierre, fait des ravages bien plus profonds qu’une lave bouillonnante qui s’écoule. Comment cette situation se dénouerait-elle ? Ulric n’admettait pas qu’il pût perdre Mahaut ; d’autre part, en présence des deux confiantes créatures qui avaient foi en sa parole, il ne voyait plus d’issue. Dans ce dilemme, renonçant à trouver une solution par lui-même, il se reposait sur Mahaut, dont la volonté ferme tracerait le chemin. Or une des circonstances les plus déprimantes en l’état actuel de leurs relations, c’était de ne plus communiquer librement ; et, dans les rares instants où ils auraient pu être seuls, la jeune fille se dérobait. Il ne s’expliquait plus ou tremblait d’interpréter sa conduite. Ainsi il fut hanté tout à coup par la crainte que, ce soir-là, elle ne vînt pas. Comment alors faire renaître la chance de lui parler, de l’arracher à ce mutisme angoissant et farouche ?

— Ulric, demanda Renée, qu’y a-t-il dans ce catalogue qui vous donne un air si tragique ? Vous fait-on des prix de voleurs ? Venez vers moi.

Les bras arrondis, les deux mains jointes derrière la tête, elle lui adressait un appel souriant.

« Pourquoi ne peut-elle rien comprendre ? » songea-t-il, au désespoir, en se levant. Il y avait des moments où il la détestait.

Comme il se rapprochait d’elle pour lui obéir et lui disait un mot gentil sur l’arrangement de ses cheveux, un coup de sonnette le fit tressaillir.

— Voici Mlle Dionée, dit-il.

Son impulsion fut trop vive : quittant Renée, il courut à la porte.

Une rapide poignée de main, où ils sentirent frémir tout leur amour, tomber leurs doutes, et Mahaut se trouva entre Mme Alder et Renée, qui s’empressaient pour la recevoir, très cordiales. La jeune fille leur plaisait, et leur grande sociabilité leur faisait considérer comme une aubaine la rencontre d’une personne comme elle dans la solitude de Valsombreux. Que Forvel, livré à ses propres ressources pendant cinq mois, se fût épris de la séduisante créature que le hasard avait si romanesquement placée sur son chemin, Mme Alder et sa fille n’en eurent pas même le soupçon. Leur quiétude était absolue ; très sincèrement, il arriva à Ulric de souhaiter qu’on fût moins sûr de lui : certaines méfiances lui auraient facilité la voie.

Mahaut, d’un coup d’œil rapide, remarqua les changements introduits dans la salle sévère, où elle n’était entrée que deux ou trois fois et où sa présence avait été ressentie comme un si grand honneur ! Qu’il lui paraissait bizarre d’être accueillie chez Ulric par une autre que lui ; car, tout naturellement, Mme Alder avait pris les rênes de ce ménage de garçon. Pourtant ce fut sans révolte qu’elle s’assit dans le fauteuil que lui cédait Renée. Les événements des jours derniers semblaient l’avoir matée, en émoussant ses forces pour la lutte. Lasse de trop de pleurs et de trop d’anxiété, elle se laissait aller à une détente passagère, flottant dans une sorte d’inconscience, s’abandonnant même peu à peu à une subtile sensation de plaisir. Après avoir été si longtemps privée de l’atmosphère de bien-être où s’épanouissait sa vie d’autrefois, elle éprouvait de la douceur, plus qu’elle ne se le fût imaginé, à s’associer de nouveau à ses pareils, à participer à une causerie enjouée autour d’une table bien servie. De rouges feuillages d’automne, piqués de baies noires, ornaient la nappe ; l’argenterie était brillante ; l’eau et le vin étincelaient dans le cristal des carafes. Par courtoisie pour leur hôte, ou coquetterie envers Ulric, peut-être aussi par simple habitude mondaine, les deux femmes s’étaient parées : la blouse de soie rose de Renée, la robe scintillante de jais de sa mère achevaient, aux yeux de Mahaut, de donner à leur réunion un aimable air de fête. Mme Alder, dont la langueur, peut-être plus apparente que réelle, prêtait à ses manières un très grand charme, s’adressa plusieurs fois avec bonté à la jeune fille. Et, dans son désarroi moral, celle-ci subissait la séduction de cette voix presque maternelle, aux accents caressants, que le moindre soupçon pouvait changer en ceux d’une inimitié implacable. Des sentiments divers se reflétaient sur le visage d’Ulric : il aimait à sentir Mahaut appréciée ; son imagination édifiait déjà des combinaisons heureuses ; en même temps, il avait honte de leur duplicité. Mais il était dit que la joie ne devait que sillonner leur peine, brève comme un éclair.

— Vous ne pouvez considérer votre vie à Valsombreux comme définitive, disait Mme Alder à Mahaut, comme, après le dîner, ils s’étaient de nouveau groupés autour du poêle, devant le guéridon où Renée faisait le thé. N’avez-vous pas des projets d’avenir ?

Des projets ? Oui, certes. Mais lesquels avouer ? Ceux d’hier ?… Ceux de jadis, dans lesquels elle mettait sa foi, et qu’elle voyait soudain se lever de l’oubli, inutiles et décolorés ?…

— J’en ai beaucoup, mais ils sont vagues, souvent contradictoires, répondit-elle.

— Hors de Valsombreux ?

— Pour la plupart.

— Si nous pouvions vous servir en quelque manière, nous en serions heureuses, mère et moi, dit gracieusement Renée.

Mahaut tressaillit ; Ulric aussi ; ils échangèrent un regard apeuré ; et, cette fois encore, ne trouvèrent de refuge que dans le silence. Nette et lucide, la vie, telle qu’elle aurait pu être, fulgura aux yeux de Mahaut Dionée, illuminant sa nuit. Elle eut une vision de force et de beauté, de travail, de noble indépendance, de joie sereine, de tout ce qui pourrait encore lui appartenir si elle secouait ses chaînes ; l’amour valait-il un pareil sacrifice ? Lourdement, le voile de ténèbres retomba.

— Vous n’avez pas renoncé à vous marier, je suppose ? reprit Mme Alder, avec un demi-sourire. Excusez-moi si je semble indiscrète, c’est par intérêt pour vous…

Renée, aussitôt, d’un geste furtif, posa la main sur le bras d’Ulric.

Mahaut répondit :

— Non, sans doute…

Et s’étonna que l’étranglement de sa voix ne la trahît pas.

« Jolie, ambitieuse, sans appui, sans fortune : elle aura de la peine ! » songea Mme Alder.

— Vous auriez bien tort, dit-elle à haute voix. Mais, ma chère enfant, pour se marier, si charmante que l’on soit, encore faut-il rencontrer quelqu’un. Je ne vois pas ici, à Valsombreux…

— Oh ! maman ! interrompit Renée, tu vas dire des choses raisonnables. Je hais les choses raisonnables. Moi, je prétends, comme les Anglais, que, l’heure venue, « on rencontre son sort ». Ce n’est certes pas en allant dans le monde qu’à quinze ans, I met my fate.

— Êtes-vous sûre qu’on ne se trompe jamais ? demanda Mahaut.

— La preuve !

Avec une vivacité de petite fille, Renée courut derrière la chaise d’Ulric, lui jeta un bras autour des épaules, lui attira la tête contre sa poitrine.

Il n’y avait aucune joie méchante dans son triomphe, aucune intention perfide dans le murmure de reproche indulgent avec lequel Mme Alder accueillit cette boutade :

— Renée, Renée, comment te tiens-tu ?

Et pourtant, eussent-elles eu l’âme gonflée de venin, elles n’auraient pas pu broyer d’une façon plus cruelle, entre leurs petites mains chargées de bagues, ces deux cœurs déchirés et saignants.

Simulant une bouderie, Renée revint s’asseoir sur un tabouret aux pieds de sa mère, le plus loin possible de son fiancé. D’un geste affectueux, Mme Alder appuya la main sur ses boucles soyeuses. Alors Mahaut baissa le front, les yeux détournés, refoulant des larmes prêtes à jaillir. Le sentiment d’une monstrueuse injustice commise envers elle, sans qu’elle pût en accuser personne, l’oppressait jusqu’à la souffrance physique. Elle était la victime, choisie par le hasard, et ce cri de protestation, si profondément humain et si vain, montait de son cœur, renversant l’équilibre de sa factice résignation : « Pourquoi moi ? pourquoi moi plutôt qu’une autre ? Pourquoi moi, plutôt que cette autre ? Qu’a-t-elle donc fait pour mériter d’être si heureuse ? Quel crime expié-je pour que je sois, moi, condamnée ? Vraiment, s’il y a une justice au ciel ou sur la terre, quelle est-elle ? Qui influence ses aveugles décrets ?… » Elle songea avec amertume à ce que, par comparaison, elle appelait son bonheur d’autrefois. Triste bonheur ! toujours menacé, toujours chancelant, abreuvé de soucis, nourri d’attentes creuses, toujours près de sombrer dans les extraordinaires affaires de son père, hanté par les souvenirs de la misère de Londres, de l’inhospitalière maison de Zurich. Quelle différence avec l’existence ouatée de Renée Alder, l’atmosphère de sécurité, de tendresse, de gaieté, d’insouciance où s’était épanouie l’enfant de luxe, à l’abri des intempéries ! Ah ! rien ne devait la toucher, celle-là ! Les fleurs de sa couronne de joie lui appartenaient toutes, même celles que, trop chargée, elle laissait glisser à ses pieds. Qu’importait à ce cœur heureux que ce fût Ulric Forvel ou un autre ? Il y en avait dix plus riches, mieux nés, vers lesquels on aurait pu tout aussi bien incliner sa préférence capricieuse. Et il fallait que ce fût justement lui !… Sans doute, en raison de la loi qui veut que l’on donne à celui qui a, que l’on prenne à celui qui n’a pas… Soit ! mais celui qui a dut commencer par prendre…

Elle eut une pensée de folle révolte : réclamer impérieusement ses droits, ou mendier sa part avec des sanglots. Un éclair dur passa dans ses yeux bleus. Brusquement, elle regarda Ulric, vit son effroi de ce qu’elle allait dire et, par pitié pour lui, se tut…

Mme Alder avait assez de tact pour s’apercevoir que le sujet entamé tout à l’heure déplaisait à la jeune fille ; elle eut l’intuition d’un amour contrarié, sur lequel elle se réserva d’interroger Ulric, qui la connaissait mieux. En attendant, elle se mit à causer peinture.

Le moment arriva où Mahaut crut enfin pouvoir se retirer. Elle se leva, prétextant la route déserte et, ployant un peu en arrière sa haute et fine taille, se laissa poser par Renée une mante sur les épaules.

— Vous ne pouvez pas rentrer seule, dit Mme Alder.

Elle eut de nouveau ce sourire discret, voilé d’ironie.

— J’y suis habituée. D’ailleurs, il le faut bien : je n’ai personne. Mon frère est trop jeune ; j’évite de le faire veiller ; il doit être prêt le matin à six heures à cause du collège.

— Ulric vous accompagnera, dit Renée ; n’est-ce pas, cher ?

Il fit un signe d’assentiment et sortit chercher son pardessus, car la soirée était fraîche.

— Votre frère m’amuse énormément, dit Mlle Alder. Quel drôle de petit bonhomme ! L’autre jour je l’ai rencontré devant la scierie, les mains dans ses poches, faisant le matamore et racontant à M. Blanchard que, chez son tuteur, à Java, on scie des baobabs de 30 mètres de circonférence ! Puis il eut l’amabilité de m’offrir de porter jusqu’à la Maladrerie un paquet assez volumineux dont je m’étais chargée au village.

— Et que vous a-t-il dit encore ? demanda Mahaut, curieuse. Il cause volontiers.

— En effet, il a bavardé comme une jeune pie. Il m’a confié, entre autres, qu’il ne comptait plus rester bien longtemps à Valsombreux, car, dès qu’il aurait reçu certaine lettre de son tuteur… mais il n’a pas été très explicite à ce sujet. Et puis il m’a parlé de vous…

Elle adressa à Mahaut un sourire hésitant, comme si elle n’était pas très sûre de bien faire en disant ce qu’elle allait dire.

— Votre frère est très fier de vous. Il doit vous aimer beaucoup. Il paraît que vous seriez marquise, si vous l’aviez voulu.

Que cela ressemblait à son frère ! Hâbleur incorrigible ! Dans le besoin de se grandir aux yeux des autres, il finissait par prendre pour des réalités ses imaginations les plus échevelées. Mahaut se rappela le vieux marquis de San Remo, qui se retournait dans la rue pour la voir passer, parce qu’il la trouvait jolie. De là à bâtir un roman qui flattait son énorme vanité, il n’y avait qu’un pas pour Jean-Louis. Quel écho une déception de sa sœur n’éveillerait-elle pas dans son âme d’enfant ambitieux ! Elle trembla. Rien qu’à cause de lui, pour ne pas affaiblir ce lien d’une qualité si fragile qu’elle évitait de l’exposer au moindre choc, il aurait fallu être forte, Jean-Louis n’étant pas de ceux qui, devant une défaite, s’apitoient : il n’aurait plutôt que mépris.

— Revenez encore, n’est-ce pas ? dit Renée, en accompagnant la jeune fille sur le seuil. Et vous, cher, ne rentrez pas trop tard.

— Il est déjà tard. Pour ne pas vous déranger, je préfère vous souhaiter tout de suite le bonsoir.

— Comme il vous plaira.

Ses yeux malicieux scintillèrent. Comprendrait-il ? Il feignit de ne pas comprendre et lui secoua la main à l’anglaise.

— Bonsoir, Renée.

Puis il se trouva seul avec Mahaut sur la route amie, et, libres, ils s’enfoncèrent dans la nuit.

Pendant les premières minutes, ils ne se dirent rien, dominés par la joie tumultueuse d’être de nouveau ensemble. Ils regardèrent le paysage familier, comme s’ils le voyaient pour la première fois. Le ciel, lavé par la pluie de la journée, restait obscur, semé de frêles étoiles sans réverbération. Les sapins, au bord du chemin, projetaient une ombre épaisse, et du ruisseau, caché sous les herbes, s’élevait une buée humide. Seules, les cimes extrêmes des montagnes retenaient quelque clarté ; des arbres s’y profilaient, en dentelures de velours, déchirées, de temps à autre, par des coups de vent.

Ils dépassèrent les bâtiments silencieux de la scierie. Les longues piles de planches, rangées aux deux côtés du hangar, épandaient une terne blancheur. D’instinct, ils pressèrent le pas, comme s’ils craignaient d’être aperçus. Obéissaient-ils à quelque ordre secret ? leur voie semblait chaque jour davantage s’éloigner de la lumière. Dans sa détresse, Mahaut avait pris le bras d’Ulric ; leur double silhouette glissait comme un large fantôme, le long des prés nocturnes.

— Mahaut, demanda-t-il enfin, pouvez-vous encore croire en moi ?

Elle répondit :

— Je vous aime ; j’ai confiance en votre amour.

Sa voix était calme ; mais sa main trembla. Il devina tout ce qu’il y avait de douleur dans cette foi déterminée à ne pas plier.

— Ah ! s’écria-t-il, avec un élan de cette sensibilité aiguë qui le caractérisait, existe-t-il une torture pareille ? Faire souffrir ce qu’on aime plus que sa vie ? Car je donnerais ma vie, toute ma vie, pour assurer le bonheur de la vôtre.

— Moi, répondit-elle, je vous ai déjà voué la mienne. Dans l’adversité et dans la joie, nous sommes unis. Voici la première épreuve, Ulric… Sans doute, celle qui nous échoit doit toujours sembler la plus dure !…

Elle se tut, comme pour rassembler ses forces, et reprit frémissante :

— J’étouffe dans l’atmosphère de mensonge qui peu à peu s’est formée autour de nous. Chacune de mes paroles est un mensonge. Le mensonge entre jusque dans mes pensées. Je me débats dans de l’ignominie. Je suis courbée sous un joug d’abjection. Il me semble que je n’oserai plus jamais redresser le front. Je ne suis plus moi. Je ne vois plus avec mes yeux ; car souvent je ne vous reconnais même plus. Et vous mon pauvre aimé, vous mentez aussi, vous mentez comme moi : si c’est pour moi, la honte de votre mensonge accroît encore la mienne ; si c’est pour moi, mon amour vous dégrade et vous avilit. À force de mentir aux autres, nous en viendrons à nous mentir à nous-mêmes. Ne cherchez-vous jamais un double sens à ce que je vous dis ?… Ô mon ami, mon cher ami, je vous en supplie, mettez fin à cette horrible équivoque !

La voix coupée par l’émotion et par la marche, défaillant presque, elle dut s’arrêter, et, se séparant d’Ulric, s’appuyer d’une main contre un mur.

— Pourquoi n’ai-je pas parlé à temps ? dit-il. Pourquoi l’ai-je laissée venir ? À présent…, à présent…, il faut que vous le sachiez, Mahaut ! elle m’aime !

Baissant la tête, il évitait de la regarder. Comme elle ne répondait pas, immobile dans sa pose incertaine, il poursuivit :

— Je ne le savais pas, je vous le jure. Jusqu’à ces derniers jours, je ne le savais pas. Je croyais qu’elle m’acceptait comme elle en eût accepté un autre, dont la position, la fortune, le caractère auraient convenu à sa mère. Eh bien, je me trompais : elle m’aime !

— Vous croyez ?

Surpris par l’âpreté, l’ironie de cette voix changée, presque rauque, il balbutia :

— Elle me l’a dit… Sa mère me l’a répété…

— Et ne vous l’avait-elle pas déjà dit ? Avez-vous été fiancé six ans sans qu’on vous les dise, ces trois mots d’un usage si facile ?… À quoi distinguez-vous qu’on en fait un emploi sincère aujourd’hui ?…

— Raillez, vous en avez le droit, dit-il amèrement.

— Elle vous aime, soit ! Mais vous ?…

— Oh ! moi ! vous savez bien que c’est vous, vous seule !… Mahaut, dites-moi que vous n’en doutez pas !

Ce cri si vibrant, si douloureux, les jeta aux bras l’un de l’autre. Leurs lèvres se cherchèrent, leurs larmes se mêlèrent, et la jeune fille murmura à travers un sanglot :

— Oh ! que je suis heureuse !… Je craignais !… J’étais jalouse !…

Il faut que je rentre, ajouta-t-elle soudain, car ils arrivaient devant le château.

Sur le mur d’enceinte, leurs deux formes se détachaient, visibles du village où brillaient encore deux ou trois lumières, comme des regards inquisiteurs.

— Mais nous ne nous sommes rien dit ! s’écria Forvel. Venez jusqu’aux gorges, Mahaut ! Venez, insista-t-il, d’un ton presque impérieux. Qui sait quand nous nous retrouverons seuls ?

Elle obéit. Rasant le mur d’enceinte, ainsi que des voleurs, fuyant sur le pont de la Sourre, ils s’enfoncèrent dans le sein de la montagne. Confusément, Mahaut songeait aux anciens chevaliers, guettant leur proie dans l’ombre complice ; aux malheureux passants, rampant dans les broussailles pour échapper au terrible péage ; puis aussi aux filles et aux garçons du village, dont les rires, par les beaux soirs clairs, s’étouffaient à l’abri des rochers ; et son front s’empourpra de honte. Comme Agar à travers le désert, son amour humilié errait à travers la nuit.

La Sourre, à leur côté, dansait le sabbat des sorcières. Au premier coude du défilé, elle apparut dans une trouée des sapins, écartés comme les deux pans d’un rideau. Le long des parois de granit, roulaient et s’écrasaient de minces filets d’eau, accourus de la haute forêt, qui se réunissaient en gerbe et s’effondraient à grand bruit dans le torrent. Vis-à-vis de cette cascade, – but de promenade pour les dimanches – un banc s’adossait au rocher. Ulric et Mahaut s’y assirent, hors d’atteinte des éclaboussures glacées. Ils se sentaient déjà plus calmes, le cœur apaisé par la marche, par la fraîcheur de la nuit.

— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il, je parlerai.

Prompte à percevoir les nuances, elle discerna dans ces paroles plus de crainte et de résignation que d’élan, et froissée, doutant déjà de lui, répliqua :

— Mais qu’attendez-vous donc pour le faire ?

Il avoua, péniblement, sa faiblesse.

— Si vous saviez comme c’est difficile !… Je l’ai compris dès le premier jour… Ah ! pourquoi n’ai-je pas écrit !... Mme Alder est malade, on lui défend les émotions… Elle a peur de mourir ; elle redoute au-dessus de tout de laisser sa fille seule au monde, – car Renée est un être faible, qui ne saurait vivre sans appui ; – en somme, ce mariage est maintenant le grand intérêt de sa vie ; elle y compte absolument. Elle n’a pas même l’idée que je puisse songer à me soustraire à des engagements dont les obligations de ma famille envers la sienne font, pour moi, une affaire d’honneur… Et puis, il y a… il y a ce sentiment de Renée que j’ignorais hier…

— Oh ! murmura Mahaut, d’une voix sourde, et moi, est-ce que je ne vous aime donc pas ?

— Elle aussi… Seulement, je ne le savais pas, et, je vous l’avoue, j’ai été bouleversé. Il y avait une tendresse inconnue dans ses yeux, sa voix tremblait ; elle attendait de moi un mot qui ne vint pas. Pouvais-je davantage prononcer celui qui aurait brisé ces deux frêles créatures ? Elles sont mes hôtes. Comment leur porter ce coup brutal, dans ma maison, où elles sont venues avec confiance, où je les avais appelées ?… Comment les chasser de chez moi ?…

Mahaut restait muette, le front dans ses mains, les coudes pressés sur ses genoux, cachant son visage. Quelle douleur que cet amour qui fléchissait ainsi ! quelle humiliation ! quel effondrement de son rêve !…

— Mais comprenez donc que ce serait une lâcheté ! s’écria-t-il, avec désespoir. Il y a des choses qu’un honnête homme ne peut pas faire !… Ce n’est pas ma parole seule qui est engagée. Mon père, à son lit de mort, l’a ratifiée pour moi…

— Votre père n’avait pas le droit d’engager votre parole. Vous en êtes le seul maître. Vous êtes seul juge de vos devoirs… et de votre cœur.

— Mon cœur ! vous savez qui le possède. Mais mon devoir ? J’y ai manqué en vous aimant avant de reprendre ma liberté ; j’y ai manqué en reculant l’explication nécessaire ; j’y manque encore en prolongeant l’équivoque… Mon devoir, je ne le vois plus !… Je sais qui j’aime, je sais ce que je désire, je ne sais pas ce qu’il faut faire.

— Et pourtant, dit-elle, qui jugera, sinon votre conscience ?

— Ma conscience, je l’ai perdue… Prêtez-moi la vôtre, Mahaut… Je jure de lui obéir.

En ce moment, elle eut l’intuition très nette qu’elle pouvait être la volonté, qu’il obéirait ; qu’elle était maîtresse de leur destinée.

— Descendez au fond de votre conscience, répéta-t-il, et dites-moi ce que vous y voyez.

Loyalement, tout au fond de sa conscience, – comme à travers une eau troublée à la surface, mais limpide dans les profondeurs que ne souillent plus les impuretés du mensonge, – elle vit que leur faute était d’avoir dissimulé, attendu, menti. Elle vit aussi que chaque instant aggravait cette faute initiale et que, s’ils pouvaient encore lui échapper aujourd’hui, demain, peut-être, ils ne le pourraient plus. Elle vit cela et vit aussi que sa puissance sur Ulric demeurait absolue, qu’il dépendait d’elle de l’arracher à une voie où elle savait qu’il ne trouverait ni le bonheur, ni la dignité, ni la paix, d’en finir avec le mensonge, d’ouvrir à leur amour un avenir triomphant. Elle vit cela, et sa bouche resta close, car d’autres paroles bourdonnaient à son oreille et tremblaient sur ses lèvres :

« Je suis pauvre, d’humble famille, sans avenir : ils sont riches, elle et lui, de tout ce que je n’ai pas. Qu’il juge, qu’il décide ! Moi, ma fierté, c’est de me taire. »

Et, se tournant vers son ami dont l’attitude trahissait l’anxieuse expectative, elle lui dit, très doucement :

— Cher Ulric, je ne puis pas vous conseiller. C’est à vous de vous prononcer. Faites pour le mieux : je suis passive.

Puis, avec un effort pour rester confiante et tendre, elle appuya la tête sur son épaule. Mais un bruit léger dans la futaie les sépara brusquement. Quelqu’un rôdait dans leurs entours. On les avait donc suivis, épiés ? Mahaut, instinctivement, pensa à M. Chevalin. Leurs yeux fouillèrent la nuit ; ils écoutèrent, rigides, prêts à tout. Peut-être n’était-ce qu’une bête ? le frôlement des pas sur les feuilles était à peine perceptible ; mais une voix humaine chantonna dans le silence :

 

« Ô mes blanches fleurs, êtes-vous fanées ?

Ô mes pâles fleurs que m’avait données

Mon doux fiancé ! »

 

C’était Mlle de Bellelance, qui se promenait aussi dans les gorges. Ils poussèrent presque un cri de joie à la reconnaître, tant leur terreur avait été vive ; mais elle ne s’en émut nullement. S’approchant d’eux, d’un air de mystère, elle mit un doigt sur ses lèvres :

— Chut ! il ne faut pas que le bourreau le sache. Je vais chercher du thym pour nourrir mes abeilles.

Un instant debout devant eux, elle divagua, douce et souriante. Puis elle conclut tout à coup :

— Il faut que j’aille encore cueillir des roseaux au bord du lac.

Elle s’éloigna, rapide, par la route descendante, comme si elle craignait qu’ils ne voulussent la retenir.

— Quand elle se promène ainsi la nuit, dit Mahaut, en la suivant d’un regard apitoyé, c’est qu’elle ne peut dormir. De sombres imaginations la hantent ; elle sort alors pour que l’air les chasse.

Ils se sentaient loin l’un de l’autre, presque étrangers ; tristement, ils reprirent la route du château.

VI

Après trois semaines de séjour, les hôtes d’Ulric parlèrent de quitter la Maladrerie. Mme Alder avait pris froid : pas assez malade pour inquiéter sa fille, elle passait néanmoins la majeure partie de son temps étendue sur sa chaise-longue au milieu de l’amoncellement soyeux des coussins et des couvre-pieds, pâle, languissante, élégante, un livre ou un ouvrage facile aux mains. Son abord était plein de mansuétude. Mahaut se disait parfois que, si ce n’eût été la mère de Renée, elle aurait aimé à l’avoir pour amie. Mais, quand Mme Alder, de sa voix douce, racontait quelque anecdote du passé de ses enfants, comme elle les appelait, le cœur de la jeune fille se serrait. Elle reconnaissait la folie de ses désirs : il n’y avait point de place pour elle dans cette maternelle affection ; les déshérités n’ont droit qu’aux miettes qui tombent de la table, et encore faut-il qu’ils s’arrêtent humblement sur le seuil. Pendant les derniers beaux jours, elle fit aussi quelques courses avec Ulric et Renée, en réalité, chaperonnant sa rivale, car Mme Alder tenait aux convenances. Mahaut avait à un tel point perdu le sentiment de sa dignité qu’elle trouvait du plaisir à ces promenades, qui la rapprochaient d’Ulric. Puisqu’ils ne pouvaient plus se voir, comme autrefois, que sur chacune de leurs actions pesait une contrainte, au moins avait-elle la consolation de sa présence, d’entendre le son de sa voix, de contempler son cher visage soucieux, qui s’éclairait toujours en lui parlant, comme s’il attendait d’elle la solution d’un angoissant problème, et de le réconforter par une sympathie silencieuse, la seule chose en leur pouvoir, leurs yeux, leurs bouches étant désormais condamnées au mensonge perpétuel. Triste consolation ! Qui aurait osé lui prédire qu’elle s’en serait jamais contentée !… S’il est vrai que les paysages aient des âmes, ceux à travers lesquels ils passaient devaient s’affliger avec eux. Toujours à l’affût de la minute favorable, ils échangeaient quelques mots à voix basse, jamais ceux qu’ils auraient voulu dire, et se taisaient soudain, peureux comme des malfaiteurs, quand ils se croyaient remarqués, eux qui s’étaient aimés librement et le front si haut ! De grandes ondes de révolte agitaient Mahaut ; tout à coup, sans raison apparente, elle s’enfermait dans un mutisme taciturne, ou bien elle pâlissait, ses yeux devenaient durs ; sur ses lèvres oscillaient les paroles vengeresses, lourdes de conséquences. Et, chaque fois, elle trompait l’appréhension d’Ulric par un sourire de lassitude ou un propos insignifiant. Il l’adorait à ces moments-là, où il comprenait qu’elle se dominait par amour pour lui.

Pourtant, que n’avait-elle le courage de s’élever au-dessus de cette dangereuse faiblesse, de combattre l’orgueil qui l’empêchait de rien demander pour elle-même ? Tantôt elle s’applaudissait de ses renoncements, tantôt, au souvenir de tel incident, d’où aurait pu jaillir une explication, elle maudissait sa propre lâcheté, qui resserrait comme à plaisir, se disait-elle ensuite amèrement, les anneaux de leur chaîne. Plus elle réprimait ses révoltes, plus s’émoussaient ses forces pour la lutte ; à chaque nouvel atermoiement, elle se sentait plus désarmée, plus asservie.

Un jour, pour se ménager un instant de liberté avec son ami, elle eut l’adresse de décider Jean-Louis à se joindre à une promenade. C’était un dimanche matin, déjà froid. Tandis que la montagne vivait dans le soleil, Chauvigny et le lac s’immergeaient dans un brouillard laiteux, phénomène assez fréquent à cette altitude. Mlle Alder, désirant jouir de ce contraste, nouveau pour elle, on la conduisit au débouché de la vallée, vers un point d’où l’on apercevait la ville, au fond d’un large panorama.

Leur route, traversant la forêt au-dessus des gorges, courait entre les talus bordés de gazon brunissant et se couvrait déjà d’un tapis de feuilles dorées. À droite, sous un voile de broussailles, la Sourre, cette folle toujours ivre de vitesse, bondissait sous le fouet du vent. Car il faisait beaucoup de vent : le chapeau de Renée se déplaçait ; rieuse, elle s’arrêtait alors pour le fixer, donnant à Jean-Louis son bouquet à tenir. C’était une de ses manies de citadine d’arracher, au début d’une promenade, toutes les plantes qui lui plaisaient, puis de s’en fatiguer et de s’en débarrasser au retour. Elle se plaignait qu’on ne l’aidât point dans sa récolte. Ce jeu-là amusait Jean-Louis, flatté qu’une jeune fille si distinguée daignât se servir de lui. Pour affirmer sa crânerie, il risquait à tout instant de se rompre le cou. Plus empressé et plus souple qu’Ulric, il n’y avait pas de fleur sur la pente du précipice qui lui parût dangereuse à cueillir. Mahaut s’abstenait de manifester sa désapprobation ; mais elle souffrait de voir le sot enfant s’aventurer sur un terrain perfide pour satisfaire aux fantaisies de Renée, qui le dédaignerait, la promenade finie. « Si jeune, il a déjà la vanité d’un homme, songeait-elle. Il sait que j’ai peur pour lui, et cela attise son zèle. » Puis elle se rassurait en se disant que son frère avait l’agilité d’un chat.

Cependant, grâce au concours qu’il leur prêtait inconsciemment, elle marchait à côté d’Ulric. La route décrivait tant de lacets qu’ils s’y trouvaient comme seuls, et le vent dispersait leurs paroles. Une vive émotion contractait leurs traits ; les mots arrivaient, saccadés, sur leurs lèvres. Un petit vieux endimanché qui se rendait à Valsombreux, le cou raidi par son haut col de toile, croisa leur chemin et les salua d’abord en souriant, puis changea d’expression, stupéfait de lire une telle angoisse sur leurs deux jeunes visages.

— Avez-vous remarqué, disait Ulric d’une voix oppressée, combien Mme Alder tousse depuis quelques jours ?

— Oui, Valsombreux est trop froid pour elle. Ce vent va nous amener de la pluie. Elle devrait retourner à Bordeaux.

— Mais vous… car vous comprenez que je ne puis me dispenser de les accompagner…

— J’attendrai, dit-elle. – Je vous aime.

Il voulut lui presser la main. Elle la retira d’un geste d’effroi.

— Si vous m’aimez, faites quelque chose. N’importe quoi ! Je suis prête à tout. Cette torture n’aura donc pas de fin ?

— Ah ! si elle n’était pas malade ! murmura-t-il.

Tout à coup la forêt cessa. De grandes prairies à sa base recouvraient un plateau montueux, coupé de routes et d’avenues de noyers. Au delà, tout s’enfonçait dans un dense brouillard blanc.

— Que c’est curieux ! s’écria Renée en prenant à deux mains le bras d’Ulric. On ne voit rien. Où est le lac ? Où sont les Alpes ? Où est Chauvigny ?

— Nous allons tâcher de vous les montrer.

Jean-Louis, avec des exclamations de bonheur, se précipitait à quatre pattes dans l’herbe mouillée, où il apercevait des noix. Il les débarrassait de leur écale pourrie, les écrasait entre deux pierres plates et les présentait à Renée. Il négligeait sa sœur. Ulric en ouvrit une pour elle avec son couteau. Puis Jean-Louis, qui savait tout, les conduisit à un coin abrité par le rideau de la forêt, où des troncs équarris pouvaient servir de sièges.

Les quatre jeunes gens, assis en plein soleil, sous un ciel bleu et tendre, tournaient le dos à la ligne boisée qui, décrivant une large courbe, se perdait à ses deux extrémités dans une mer de brouillards. Rien qu’une immensité blanche, laiteuse, opaque, où les flèches d’or s’émoussaient comme dans de l’ouate. Une lutte active se livrait entre l’astre et cette masse de vapeurs. Pendant un instant, on put la croire immobile, invaincue, puis une fine buée se leva de la surface et des bords, découvrant des bandes d’herbe et de nouveaux noyers, dont les feuilles humides luisaient comme de l’argent. Derrière un rideau de gaze se dessinèrent des toits, des façades, les sept ou huit maisons d’un hameau ; puis la grand’route reparut, descendant vers la ville ; soudain, du côté opposé, sur les confins de l’horizon, deux ou trois cimes des Alpes pointèrent, aériennes et légères. Dès lors, la désagrégation du brouillard fut rapide. Éclairci, évaporé, transpercé, flagellé par le vent, il fuyait, rapide, déchirant ses voiles aux aspérités des rochers ; le lac brilla au dessous, montrant d’étroites raies de saphir toutes moirées de soleil ; Chauvigny, sur la rive, laissa deviner ses toits noirs, groupe encore confus, quoique son vieux château, bâti sur un rocher, émergeât déjà dans la libre lumière. La belle chaîne des montagnes rattachait un à un ses anneaux ; des pics blancs jaillissaient dans l’azur, encore barrés à mi-hauteur par une ligne floconneuse.

— Nous sommes arrivés juste à temps, dit Ulric.

Mahaut, à qui il s’adressait, ne répondit pas, reprise par un de ses accès de noire mélancolie. Elle regardait un carré de neige fraîche tombée sur une sommité du Jura, une neige qui ne fondrait plus, malgré le tiède soleil, et songeait à l’hiver imminent. L’hiver à la montagne, blanc, silencieux, solitaire ; quel serait-il pour elle ?…

— Comme c’est amusant, dit Renée, de planer au-dessus des nuages ! À propos des nuages, je ne vous ai pas raconté, Ulric, que votre extraordinaire protégée, Mlle de Bellelance, est passée hier devant la maison. En voilà une qui est toujours dans les nuages, pauvre fille !

— S’est-elle arrêtée ? demanda Mahaut, soudain distraite de sa rêverie.

Mlle de Bellelance avait pris l’habitude d’entrer quelquefois à la Maladrerie, où on la recevait bien. Pourvu qu’on n’eût pas désappointé son attente ! La jeune fille en aurait été peinée.

— Arrêtée ? Oh ! non ! À quoi pensez-vous ? Je crois, par exemple, qu’elle en avait envie, car elle s’est appuyée un instant à la grille du jardin. Moi, j’ai couru fermer la porte de la maison : j’avais peur. On ne devrait pas la laisser sortir.

— Pourquoi ? Elle n’a jamais fait de mal à personne.

— Vous le dites ; mais on ne sait pas. En tout cas, elle m’impressionne d’une façon désagréable. J’évite de la rencontrer.

— Mauvais système ! Il faudrait, au contraire, vous habituer à la rencontrer sans frayeur.

Renée leva des yeux étonnés :

— Pourquoi, si cela m’est désagréable ?… Mais comment a-t-elle perdu la raison, Mlle de Bellelance ?

Comme Mahaut se taisait, avec un peu d’obstination, ce fut Ulric qui répondit :

— À la suite d’une peine de cœur…

— Oh ! racontez !

— C’est que je ne sais pas exactement… Au fond, je n’ai jamais bien su. Mlle Mahaut pourra peut-être vous renseigner…

Dans sa joie curieuse, Renée frappa ses paumes l’une contre l’autre.

— Je vous en prie, mademoiselle Mahaut ! Je n’aime rien autant que ces histoires tragiques.

— Je ne sais pas si celle-ci contient assez d’éléments tragiques pour vous satisfaire, répliqua Mahaut, de ce ton ironique, frôlant l’impertinence, qu’elle prenait quelquefois pour répondre à Mlle Alder. Toute jeune, Mlle de Bellelance s’est éprise d’un homme que les circonstances ne lui permirent pas d’épouser. Il y eut scandale ; elle s’enfuit avec lui ; mais on la ramena. J’ignore de quelle nature était l’obstacle. Peut-être n’y eut-il simplement entre elle et son bonheur que la volonté tyrannique de son père, le baron de Bellelance, qui passait pour un homme très dur. Elle ne voulut pas renoncer ; elle n’eut pas non plus le courage d’aller jusqu’au bout de sa révolte. D’ailleurs, comment l’aurait-elle pu ? Elle vivait dans un milieu où la rébellion semblait impossible : ce n’était pas une âme trempée comme celle de sa vaillante aïeule, Philiberte de Valsombreux : elle n’était que douceur et tendresse. Je veux croire que le sacrifice fut trop lourd à ce cœur passionné et que ce ne fut pas tout à fait sans motif que, pour couvrir le scandale, on la fit enfermer comme folle. Quoi qu’il en soit, elle l’est bien aujourd’hui ; l’implacabilité des siens et l’indifférence du monde ont achevé l’œuvre de destruction que la nature aurait peut-être hésité à accomplir.

— L’effroyable lâcheté de cet homme, dit Forvel, de celui qui a laissé commettre une pareille abomination en son nom ! Comment n’a-t-il rien tenté pour la sauver ?

— Nous ne savons pas. Peut-être a-t-il essayé…

— Ou aurait-il eu besoin qu’on le secondât, interjeta Renée. Moi, je trouve cette malheureuse déplorablement faible. Ce n’est pas moi qu’on ferait renoncer ainsi à l’homme que j’aime !

— Pourtant, il y a quelquefois des obstacles, insinua Mahaut.

— Oh ! quels obstacles ? Il n’y en a point devant l’amour. On les vainc !

— Vous, peut-être… – Mahaut cachait mal son énervement. – Mais tout le monde n’a pas votre force de caractère, et vous admettrez que, devant certains obstacles, la plus forte volonté reste impuissante.

— Moi d’abord, dit Jean-Louis, de son ton de rodomontade, je voudrais bien voir qu’on m’empêchât d’épouser la femme qui me plaît !

Renée apostropha l’enfant, dont les velléités de flirt l’amusaient.

— Et comment sera-t-elle, la femme qui vous plaira ? brune ou blonde, monsieur Jean-Louis ?

Jean-Louis fit claquer ses doigts avec une sereine indifférence.

— Oh ! moi, vous savez, une femme ou une autre, c’est ça qui m’est égal ! Ce que je voulais dire, c’est qu’en cela comme en autre chose je n’entends pas qu’on me contrarie.

— Bravo ! fit Renée, en riant un peu fort. Quel malheur que l’amie de votre sœur ne se soit pas éprise d’un homme énergique comme vous !… ou comme Ulric, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé.

Celui-ci sourit vaguement, sans répondre. Pourtant il ne put se défendre de montrer un peu d’irritation, comme Renée insistait :

— N’est-ce pas, cher ?

— Jusqu’à présent, ma chère amie, je n’ai pas eu l’occasion de faire preuve de beaucoup d’énergie.

— S’il le fallait, vous en auriez ?

Il haussa les épaules.

— Moins, peut-être, qu’il ne serait à souhaiter !

Renée n’avait pas l’intelligence d’amour ; son intuition la servait souvent en sens contraire ; aussi reprit-elle sur le même ton :

— Moi, je suis sûre que vous en auriez. Ainsi, ce n’est pas nous qui nous lasserions séparer ! Oh ! nous avons eu notre part de difficultés, nous aussi !

— Tiens ! fit Mahaut, je ne m’en serais pas doutée !

Elle était pâle, un sourire ironique frémissait aux coins de sa bouche ; il devait se passer dans son âme irrésignée tout un drame de passion jalouse. Ce fut encore un de ces moments où Forvel la vit, violente et amoureuse, prête à revendiquer ses droits. Cette fois-ci, il ne trembla point. Au contraire, il l’en eût bénie, heureux d’être acculé à la nécessité d’agir, de sortir, coûte que coûte, de cette situation où le ridicule se joignait à l’odieux. Malheureusement, elle ne le comprit pas et plia une fois de plus sous la peur affreuse d’être désavouée.

— C’est pourtant vrai, continuait Renée. Ma mère a exigé que j’attende ma vingt et unième année : elle me trouvait trop jeune. Elle ne voulait même pas que je considérasse mon engagement comme définitif, dans la crainte que, si le hasard m’avait fait rencontrer quelqu’un…

Il l’interrompit, un peu trop vivement :

— Croyez-vous que je vous aurais sommée de tenir votre parole, dans le cas où vous auriez aimé un autre homme ? Vous avez toujours été libre, Renée. Votre mère le sait bien.

Elle inclina la tête.

— Je n’ai pas abusé de ma liberté…

— Non, sans doute, reprit Mahaut, d’une voix oppressée qui voulait être plaisante ; mais, permettez-moi de vous dire que vous avez été d’une terrible imprudence !… Pendant tout le temps de ces fiançailles… conditionnelles, M. Forvel aurait pu disposer de son cœur.

— Une telle chose ne serait pas arrivée : j’ai foi en Ulric.

— Votre engagement ne liait donc que lui ?

— Lui et moi. Aussi vous voyez que nous l’avons tenu, malgré le temps et la distance.

— Et si l’un de vous l’avait rompu ?

— L’autre aurait le droit de le mépriser.

Ulric devint soudain très pâle ; Mahaut poursuivit, les yeux ardents, en se penchant vers elle :

— Des mots ! des mots ! Vous parlez en enfant qui ignore. Pourriez-vous vous donner à lui en ayant de l’amour pour un autre ? Voudriez-vous le garder de force, si son cœur vous était infidèle ?

— Mais il ne l’est pas, riposta la jeune fille offusquée. Un honnête homme n’a qu’une parole. Je vous le répète, je mépriserais mon fiancé si je le croyais capable de parjure. Je sais bien que c’est impossible.

Il aurait fallu qu’elle fût aveugle et sans âme pour ne pas remarquer enfin l’expression hagarde de ces deux visages, tendus vers le sien, qui s’étaient décomposés presque ensemble à l’ouïe de ses légères et cruelles paroles. Ses regards, perplexes, allèrent de l’un à l’autre, scrutant leurs physionomies, comme pour en déchiffrer l’énigme. Un doute troubla-t-il sa quiétude ? Ulric et Mahaut n’en furent jamais tout à fait sûrs. D’un geste plus affirmatif qu’elle n’en avait coutume, elle posa sa main sur le bras d’Ulric et dit d’une voix un peu refroidie :

— N’ai-je pas raison, mon ami ? D’ailleurs, après des fiançailles de six ans, si l’un de nous avait le mauvais goût de se dédire, ce ne serait plus une rupture, mais un divorce ! Or un divorce, dans notre monde !…

— Dites donc, vous autres, cria Jean-Louis, qui, s’ennuyant, avait imaginé, pour se distraire, de se jucher sur une barrière au bas du pré, si vous comptez déjeuner aujourd’hui, ce serait peut-être l’heure de rentrer.

Renée se leva aussitôt. Elle avait conscience de s’être attardée : sa mère devait être anxieuse.

Le soleil, ayant déchiré les dernières brumes, illuminait la beauté du décor automnal d’une richesse de couleur si intense qu’il évoquait presque l’idée d’un paysage d’Italie ; mais le petit groupe, sans rien voir du spectacle qu’il était venu admirer, reprit le chemin de Valsombreux. Le retour fut maussade. Ulric et Mahaut avaient dans le cœur un souci trop cuisant pour que rien pût l’en arracher ; sous les jolies boucles de Renée semblait s’être logée une pensée mystérieuse et inquiétante, car elle restait muette, le front plissé ; Jean-Louis trouvait la société des grandes personnes assommante.

À quelque distance du village, ils furent rejoints par un domestique de la Maladrerie, qui les cherchait partout avec la fâcheuse nouvelle que Mme Alder avait eu une syncope. Renée jeta un cri, et, bien que cet homme s’efforçât de la rassurer en lui affirmant que la malade ne courait aucun danger, elle se mit à trembler si fort qu’Ulric dut l’entourer de son bras pour la soutenir.

Ainsi Mahaut conserva dans ses yeux secs et brûlants la vision du couple qui s’éloignait, presque enlacé, et du visage de son ami tourné vers elle avec une expression de remords, d’angoisse, de supplication apeurée.

Rentrée dans sa chambre, elle s’affaissa à côté de son lit, enfouit son visage dans l’oreiller. Désormais toute lutte devenait inutile ! le malheur s’abattait sur eux ; rien ne pouvait l’arrêter dans son progrès inexorable. C’était à cette vie frêle et chancelante qu’il faudrait maintenant sacrifier leur amour jeune et fort. Elle pensa à Ulric ; elle ne put supporter le souvenir de ses yeux de détresse ; les larmes qui n’avaient pas coulé sur elle-même ruisselèrent pour lui, impétueuses et désespérées.

VII

Sitôt que les hôtes de la Maladrerie l’eurent quittée, Mahaut, courageuse, se jeta à corps perdu dans une multitude d’occupations, pour s’ôter jusqu’à la possibilité de penser. Elle s’astreignit surtout à des besognes ménagères, juste assez absorbantes pour ne pas laisser son imagination prendre l’essor, alors qu’elle aurait été incapable de l’emprisonner dans les pages d’un livre, ou de la défendre contre les séductions de la musique. Une fièvre d’activité la soutint ; elle continua à faire beaucoup d’exercices en plein air, de longues courses rapides par le froid, par la pluie, par le vent. Pour se donner un but, – car, si elle était partie pour le simple plaisir de marcher, dans des chemins qui n’aboutissaient pas, comme jadis, quand elle était heureuse, elle aurait pu penser ! – pour se donner un but, elle allait à la rencontre de Jean-Louis, sur la route de Chauvigny ; et, de préférence, par les jours d’orage, où la bise tordait les arbres sur les bords du chemin, chassant les feuilles mortes en tourbillon, elle poussait jusqu’à la ville, se repaissant de la vue du lac d’un gris sombre, sur lequel se levaient de grandes ailes d’écume, pareilles à un vol bas d’inquiétants oiseaux blancs. Elle traversait Chauvigny, où son passage excitait la curiosité. Si elle avait su qu’on l’observait, elle en aurait été bien surprise. Elle était toujours distraite, l’esprit ailleurs ; pourquoi les autres, qui la troublaient si peu, se seraient-ils préoccupés d’elle ? Un jour, pourtant, des paroles qui frappèrent par hasard son oreille la remplirent d’une noire épouvante. C’était dans un magasin, où elle entrait pour quelques menues emplettes et où deux bonnes en tablier la dévisagèrent en chuchotant :

— Qui est-ce donc, cette demoiselle, qu’on voit toujours arriver seule du côté de Valsombreux ?

— C’est… la voix s’abaissa à un murmure, pas si faible pourtant que Mahaut ne l’entendît – c’est, je crois, cette personne qui vit seule dans la forêt, Mlle de Bellelance, dont on dit…

Ce sot propos fit à la jeune fille un mal horrible.

« Faut-il que j’aie l’air malheureux… ou absent ! pensa-t-elle. Désormais je m’observerai mieux ! »

Et, nerveusement, elle se mit à causer de la pluie et du beau temps, comme elle achetait un écheveau de soie à la mercière.

Les camarades de Jean-Louis s’étant moqués de lui parce que sa sœur venait le chercher, il défendit à Mahaut de l’attendre au collège. Elle se soumit, se contenta de guetter son retour à l’entrée des gorges et de ne l’accompagner que dans cette dernière partie du trajet. Dans son abandon et dans sa douleur, elle se cramponnait à l’enfant comme au seul être qui pût lui donner l’illusion d’une tendresse dont, plus que jamais, elle faisait tous les frais. Jean-Louis devenait arrogant. En perdant son empire sur elle-même, Mahaut se sentait abaissée dans l’estime de son frère, car il avait besoin de craindre ou d’admirer pour aimer. Cet enfant avait le culte inconscient de la force, le respect immodéré du succès. Sans calcul et sans méchanceté réfléchie, simplement en suivant son instinct naturel, il en arrivait à faire durement expier à Mahaut la déception qu’elle lui causait. Elle n’avait pas le droit d’avoir un chagrin qui compromît son frère ; ne voyait-elle donc pas qu’en se sacrifiant – car Jean-Louis comprenait d’une façon obscure que sa sœur s’était, d’une manière ou de l’autre, sacrifiée, – elle le sacrifiait aussi ? Ses relations personnelles avec Forvel, si agréables et si utiles, dépendaient de celles de Mahaut : il lui en voulait de n’avoir pas su agir dans le sens de leur intérêt. S’il n’y avait eu que cela ! Non seulement il était lésé, frustré des espérances qu’on lui avait fait entrevoir, non seulement elle ne s’occupait plus de lui, mais il lui fallait encore supporter l’impertinence des paysans qui se vengeaient à leur manière de ses mépris et la défendre contre leurs stupides propos !

Jean-Louis, qui acceptait le dogme de la solidarité humaine au point de vue du bien commun, se dérobait naïvement devant sa part de la souffrance. Pourtant, malgré ses furieuses révoltes, il subissait le contre-coup direct de l’épreuve de Mahaut. Elle le devinait, s’en affligeait et n’osait point l’exhorter à la patience. Il rentrait quelquefois avec une mine si sombre, un front si chargé d’orage, il avait une façon si brutale de lui dire : « Laisse-moi tranquille, je n’ai rien », qu’il lui venait des envies folles de s’enfuir avec son frère, loin, très loin, à l’autre extrémité de la terre, où personne ne les connaîtrait.

Elle aussi commençait à sentir dans son air une malveillance sourde qui l’apeurait, l’enveloppait, la frôlait comme la menace d’un danger mal défini, traduit par l’insolence de certaines paroles, l’inquisition de certains regards, longuement posés sur elle. Ce lui fut d’autant plus pénible que, pendant la première année de son séjour à Valsombreux, elle avait su, malgré une situation délicate, se concilier la sympathie. On ne la blâmait pas de rester à l’écart ; on admettait, à la rigueur, qu’elle ne pût pas trouver de plaisir à bavarder avec les ménagères qui remplissaient leurs seaux à la fontaine. Sous cette indulgence de surface, se cachait une source de jalousie dont elle méconnut les bouillonnements avertisseurs, car elle ne fit rien pour l’endiguer. Avec un peu de prudence et d’hypocrisie, cela aurait été facile. Toute à son bonheur, toute à son amour, elle eut le tort de marcher la tête haute, fière et joyeuse, en ignorant les autres. Or les autres, surtout dans un village, ne pardonnent pas ce dédain apparent. On n’osa rien dire tant qu’Ulric fut là ; d’ailleurs savait-on comment tout cela tournerait ?… elle pouvait un jour prendre de l’influence… Mais, après le départ de Forvel, quand on vit la jeune fille, pâle et les yeux rougis, revenir seule, comme en pèlerinage, aux lieux qui lui rappelaient ses heureux souvenirs, l’opinion publique se fit tout à coup très acerbe. Puisqu’elle souffrait, c’est qu’il y avait quelque chose ; et, puisque douloureux, ce devait être quelque chose de mauvais. On commenta le brusque exode des habitants de la Maladrerie avec une intention désobligeante. Mahaut eût-elle tenu tête à l’orage et su imposer sa peine, comme elle avait su imposer son bonheur, on l’aurait peut-être respectée ; mais elle traversait une de ces périodes de découragement où l’on a le cœur trop profondément meurtri pour songer à se composer une attitude et où tout paraît indifférent. Malheur à ceux qui, dans ces moments-là, n’ont pas auprès d’eux des êtres de tendresse qui s’interposent ! les conséquences de leurs défaillances sont incalculables. Mahaut était seule. Nul ne prit le soin d’étendre sur sa blessure un voile pieux qui la dissimulât aux yeux du monde. Elle se trahit et on l’en méprisa. D’ailleurs, les natures d’exception quel que soit le milieu dans lequel le sort les a égarées, n’ont pas le droit d’être déçues : il faut qu’elles se libèrent ou qu’elles succombent. Cette dure condition est le prix dont se paie toute supériorité.

Mahaut sentit son échec comme un poids lourd, pendant ce triste hiver où elle dut rapprendre à vivre sans Ulric, à Valsombreux. Il y avait une heure dans la journée qui, selon ce qu’elle apportait, pouvait être particulièrement douce ou cruelle : l’heure du courrier. La poste venait deux fois par jour à Valsombreux, le matin et le soir, et c’était celle du matin que la jeune fille guettait avec tant d’anxiété. Dès huit heures, elle se mettait à sa fenêtre, le regard fixé sur l’entrée des gorges, la main pressée contre sa poitrine, lorsqu’elle entendait ou croyait entendre le bruit de ferraille de la diligence, qui servait en même temps de voiture postale. Mais ce n’était souvent qu’un attelage de paysan qui apparaissait au pied du rocher, trottant l’amble dans la direction du village. Alors, n’y tenant plus, elle descendait sur la terrasse, bravant le froid et, penchée sur le parapet, la tête nue et les épaules mal protégées contre l’âpre vent, elle sondait de ses yeux brûlants la profondeur de la montagne, comme si le magnétisme de son vouloir eût pu faire jaillir de ces entrailles de pierre la lourde voiture jaune si désirée. Puis, quand enfin, avec un retard accru par chaque jour d’hiver, elle la voyait déboucher sur le pont de la Sourre, rudement secouée par ses deux gros chevaux au collier frangé d’épais grelots, une autre variété de tourment reprenait. Il fallait attendre. Attendre que la diligence fût arrivée au relais, qu’on eût dételé, que le cocher se fût restauré à l’auberge, que le courrier, des mains de la receveuse des postes, eût passé en celles du facteur. Personne n’est jamais pressé, à Valsombreux, et le courrier n’enfièvre nullement les esprits. Donc le facteur, muni de sa sacoche, partait en tournée. La diligence, allégée d’une liasse de papiers, et quelquefois d’un voyageur, repassait devant le mur d’enceinte, continuant sa route vers les autres villages des Encaisses. Mahaut savait que la distribution avait commencé. Le donjon était desservi le dernier. Du temps où le père Jonas l’habitait seul, le facteur ne gravissait pas dix fois l’an le raidillon pour venir frapper aux volets de la cuisine. En reconnaissance de la rareté du fait, la domestique lui offrait un verre de vin entre les barreaux. Mais, depuis l’arrivée du frère et de la sœur, elle l’avait réduit à la portion congrue et ne lui donnait plus rien qu’en rechignant. Bien que Valsombreux fût de peu d’importance, les maisons à l’entour étaient espacées, et la tournée, en général, durait assez longtemps. Quelquefois même, le facteur, simple homme, pour économiser ses jambes, confiait la correspondance des Dionée à quelque personne qui devait monter au château. C’est ainsi qu’une lettre d’Ulric, que la jeune fille attendait dans une agonie de doute et de désespoir, lui parvint après douze heures de retard, parce que le cordonnier l’avait oubliée dans sa poche. En d’autres temps, Mahaut aurait sévèrement admonesté les coupables, et pareil fait ne se serait jamais renouvelé. Elle n’osa qu’une remontrance timide, et le bonhomme n’en continua pas moins, quand l’occasion s’en présentait, à charger du courrier « les personnes qui montaient ». Mahaut prit le parti d’aller à sa rencontre elle-même, surveillant les passants sur le chemin. Mais comment leur demander s’ils avaient une lettre pour elle ? L’énervement de cette heure la brisait pour le reste de la journée.

Pourtant Ulric lui écrivait assez régulièrement des lettres inégales : tantôt longues, tantôt courtes, tantôt sombres et découragées, tantôt vibrantes et pleines d’espoir. Il puisait des forces dans l’amour de Mahaut, dont la vaillance, disait-il, l’aidait seule à supporter une situation intolérable. La jeune fille était fière de cette louange ; aussi lui dissimulait-elle avec soin sa tristesse. Il souffrait sans doute autant qu’elle, mais il avait la vie extérieure pour se distraire ; elle renfermait tout son chagrin dans son cœur, et son travail solitaire ne tuait pas l’ennui de ses journées.

En somme, le même état de choses se prolongeait depuis l’été sans que rien l’eût encore modifié. Mal guérie de sa bronchite de Valsombreux, Mme Alder traversait une de ces crises cardiaques qui mettaient sa vie à la merci d’une surprise ou d’une émotion brusque ; et Renée, tout entière à sa mère, ne semblait même plus se souvenir qu’elle dût se marier. Cette incertitude achevait d’abattre les forces d’Ulric : ce n’était pas à lui de rappeler à la jeune fille l’échéance que, dans son for intérieur, il repoussait avec effroi ; et le moment était le pire qu’il pût choisir pour l’explication nette et loyale dont le devoir s’imposait. Ses lettres reflétaient le trouble de son esprit : il disait toutes ses hésitations, ses remords, ses angoisses, alors que Mahaut, touchée qu’il eût tant de confiance en elle, taisait son propre découragement. Sa correspondance avec lui ne fut jamais tout à fait franche ; un pouvoir insurmontable éloignait de sa plume certaines pensées, les plus intimes, celles peut-être qu’il aurait fallu dire et dont l’écho attendait, prêt à vibrer, dans l’âme incertaine d’Ulric. Elle se bornait à le plaindre et à lui répéter mille fois qu’elle l’aimait. Quand elle descendait au village glisser sa réponse dans la boîte – car elle ne se serait déchargée de ce soin sur personne – on chuchotait en la voyant : « Voilà qu’elle lui écrit encore ! » Et elle passait, indifférente.

Pour Jean-Louis, l’heure du courrier était aussi très grave. Non pas qu’il reçût beaucoup de lettres ; mais il y en avait une entre autres qui excitait son impatience ; sa première question, en rentrant du collège, était souvent celle-ci : « Le facteur a-t-il apporté quelque chose pour moi ? » Autrefois, Mahaut se serait amusée ou peut-être froissée de cette préoccupation que lui cachait son petit frère. Maintenant, elle n’était guère d’humeur à s’appesantir sur les enfantillages de Jean-Louis. Un dimanche matin, cependant, jour de congé, où elle était particulièrement anxieuse au sujet d’Ulric, le facteur lui remit une large enveloppe carrée, au timbre exotique, adressée à M. Jean-Louis Dionée. Elle venait du tuteur de l’enfant. Que pouvait-il avoir à lui dire ? Mahaut fut effleurée par le soupçon que Jean-Louis avait demandé à M. Reynier quelque chose qu’elle ignorait et que cette lettre était la réponse. Mais cette pensée ne fit que traverser son esprit, s’engouffrant aussitôt dans le tourbillon des noires inquiétudes qui s’y pourchassaient.

— Tiens, dit-elle à Jean-Louis, trop désappointée pour montrer de la curiosité.

Il lui arracha l’enveloppe, rougit en reconnaissant le timbre de Java, et courut s’enfermer dans sa cellule sous les combles. Une demi-heure plus tard, il entrait chez sa sœur. Il avait frappé, et, comme on ne répondait pas, passé la tête par la porte entr’ouverte. Mahaut était assise près de la fenêtre, les mains abandonnées sur ses genoux, de grosses larmes brillant à ses paupières. Elle ne songea pas plus à les essuyer que son frère à lui demander pourquoi elle pleurait. Il s’avança vers elle d’un pas délibéré, un peu pâle, un peu nerveux, et dit d’une voix vibrante :

— Mahaut, j’ai reçu une lettre de mon tuteur. Il m’offre de me prendre dans sa maison de Java et de m’initier aux affaires. Dès que je serai décidé, il m’enverra ses instructions pour le voyage…

Il ajouta, avec ruse, après avoir hésité une seconde :

— Crois-tu que ce sera un bon moment, à la fin de l’hiver ?

Surprise et fâchée, Mahaut s’était redressée.

— Il te fait cette proposition parce que tu lui en as parlé le premier ? Voyons, dis la vérité.

— Je ne lui ai pas caché, en effet, non plus qu’à personne, que la vie des colonies me plairait beaucoup. Et, puisqu’il a la bonté de venir au-devant de mon désir…

— Oh ! pas de phrases, je t’en prie ! C’est parce que tu l’en as prié que M. Reynier t’invite chez lui ?

Jean-Louis, voyant l’inutilité de biaiser, prit nettement position.

— Eh bien, soit ! Je lui en ai parlé. Où est le mal, veux-tu me le dire ?

— Le mal, mon petit, c’est de lui avoir écrit à mon insu, sans me demander conseil ; sans savoir si je consentirais…

Tout de suite insolent, il répliqua :

— Je pense à mes intérêts. J’arrange ma vie. C’est mon affaire. Toi, tu as les tiennes, dont je ne me mêle pas.

— Que veux-tu dire ?

— Tu le sais bien !

Comme Mahaut se taisait, atterrée par cette attaque directe, il continua avec condescendance :

— Et, si tu veux mon opinion, tu ferais mieux de venir avec moi. Je ne suis pas aussi égoïste que tu le penses : j’ai écrit à M. Reynier que je ne voulais pas te laisser. Il me charge de te dire que, toi aussi, tu serais la bienvenue : il a sa petite Flora, dont tu pourrais t’occuper. Une petite fille de dix ans qui ne te gênerait pas ; des gens aimables, une maison superbe, un tas de domestiques ! Vrai, cela vaudrait mieux que de rester ici !…

Elle cherchait quelque chose à répondre. Confusément, à travers sa peine et son irritation, elle sentait que son frère avait raison ; en même temps, pour rien au monde, elle n’en aurait convenu. Sous quel prétexte masquer le désir obstiné, où elle se butait, de ne pas quitter Valsombreux ?

Elle reprit, d’un ton impatient qui s’efforçait d’être sévère :

— Et grand-père ? Pouvons-nous l’abandonner ? Il est vieux ; il est seul. Nous avons été heureux de le trouver quand nous étions sans asile. Nous avons des devoirs envers lui.

Jean-Louis haussa les épaules.

— Notre père, qui en avait bien plus, est parti. Et, d’ailleurs, grand-père sait-il seulement que nous sommes là ? Non, vois-tu, Mahaut, tu te paies de mauvaises raisons pour ne pas avouer la bonne. La bonne, la vraie, c’est…

Il s’arrêta ; elle eut le courage de répéter en le regardant en face :

— C’est ?

— C’est que tu préfères rester à Valsombreux. Eh bien ! après tout, c’est ton affaire. Libre à toi ! Moi, je n’entends pas, parce que tu es l’aînée, dépendre de tes caprices. On m’offre une position splendide, je l’accepte.

— Et si je ne te permets pas de l’accepter ?

Brutalement, il reprit l’offensive :

— Je me passerai de ta permission. Quel besoin ai-je de tes conseils ? Est-ce que tu te soucies de moi ? Tu ne penses qu’à toi, comme toujours !…

— Tais-toi, je te défends de me parler sur ce ton !

Aussitôt il la défia, pâle de rage, les poings crispés :

— Ah ! c’est comme cela que tu le prends ! Oui, tu ne penses qu’à toi, en égoïste !… à toi et à quelqu’un d’autre… Heureusement que c’est bientôt fini, cette histoire : il ne t’épousera jamais, ton Ulric !

— Jean-Louis !

La main de Mahaut s’abattit lourdement sur son frère. En recevant le coup, en la voyant si blême, les yeux chargés d’éclairs, il éprouva un sentiment inconnu de peur et de honte, et il n’osa rien dire, maté, attendant, tête basse. Les doigts de la jeune fille lui meurtrissaient l’épaule.

— Va-t’en, dit-elle en le repoussant. Dépêche-toi, va-t’en.

VIII

L’après-midi de ce même dimanche, elle alla faire une visite à Mlle de Bellelance. Se sentant coupable de l’avoir un peu négligée, elle resta plus longtemps que de coutume, joua à quatre mains des fugues de Bach, goûta d’un biscuit et d’un doigt de vin vieux, pour donner à son amie le plaisir de se servir d’assiettes en porcelaine de Sèvres et de la lourde cristallerie à facettes, dont il ne se présentait jamais de meilleure occasion de faire les honneurs. Ensuite Mlle de Bellelance lut des vers de sa composition, et le crépuscule la surprit, le front penché contre la vitre pour profiter des dernières lueurs du soleil, tandis qu’un rayon submergé ensanglantait les perles de son collier. Mahaut n’écoutait pas. Il n’y avait d’ailleurs rien à comprendre dans ce verbiage de folie : aucun fil conducteur ne liait les idées éparses, telles de pauvres fleurs coupées, jetées au fil de l’eau, que le flot roulerait pêle-mêle ; elle regardait au dehors le mélancolique paysage ; le ciel s’assombrissait ; les arbres dépouillés levaient leurs bras rigides dans la nuit commençante.

— Il faut que je m’en aille, dit-elle tout à coup.

Elle embrassa Mlle de Bellelance, se laissa reconduire jusqu’au jardin, dut accepter un chrysanthème gelé qui se dressait tout seul sur sa longue tige noire, comme une vieille petite tête flétrie, et attendre qu’on l’eût détaché avec un soin solennel, « pour ne pas nuire aux boutons qui écloraient demain ». Tout cela la retarda encore. Lorsqu’elle put partir, l’obscurité était venue. Raide et sonore, la route descendait dans le creux d’ombre de Valsombreux. On était aux derniers jours de novembre, et le vent s’engouffrait dans la vallée avec des menaces de neige. Mahaut remonta sur ses oreilles le col de fourrure de sa jaquette et marcha vite.

Elle avait à peine dépassé de quelques cent mètres la maisonnette de Mlle de Bellelance, et se trouvait en rase campagne, entre deux champs d’herbe jaunie, quand elle entendit des pas derrière elle qui se hâtaient, avec l’intention évidente de la rejoindre. Force lui fut de s’arrêter : tournant la tête, elle reconnut M. Chevalin, qui, essoufflé, le visage un peu congestionné par le froid, s’empressa de la saluer, en découvrant avec précaution sa calvitie, où luisait une moiteur de sueur à la racine de sa respectable couronne de cheveux gris.

— Bonsoir, mademoiselle Dionée, vous voilà bien tard seule sur la route. Vous rentrez chez vous, je suppose ? Moi aussi. Voulez-vous me permettre de vous reconduire ?

Mahaut dissimula un mouvement involontaire de contrariété, presque de répulsion. Elle n’aimait pas cet homme, dont la fausse piété, au moins autant que la malveillance, l’écœurait. S’il l’abordait, c’est qu’il avait des choses désagréables à lui dire : il semblait en chercher l’occasion depuis quelque temps. En effet, peu après le départ d’Ulric, un jour où il l’avait suivie pour la harceler de questions insidieuses, elle n’eut pas la patience de supporter son indélicatesse et, assez sèchement, lui imposa silence. Dès lors, il s’était abstenu de lui parler, mais pour attacher sur elle, en revanche, des regards plus froidement arrogants. Leur obscure antipathie s’était changée en inimitié ouverte. Redoutant maintenant sa rancune, Mahaut, quand elle le voyait de loin, s’arrangeait de façon à l’éviter. Ce soir-là, la malchance voulait qu’elle se trouvât seule avec lui sur cette route déserte ! et, pas plus qu’elle ne pouvait songer à lui échapper, elle n’osait, dans sa pire solitude morale, offenser plus gravement un homme qui avait déjà des raisons d’hostilité contre elle. Mais était-il bien sûr que ce vieillard fût à ce point son ennemi ? Elle se savait encline à exagérer ses impressions douloureuses. Peut-être M. Chevalin ne l’approchait-il que dans la bonne pensée d’accompagner une jeune fille solitaire, ou avec le désir de bavarder en chemin ? Depuis plusieurs jours, elle restait sans nouvelles d’Ulric, en proie à de sombres pressentiments : en de tels moments son âme ramollissait toujours ; elle avait la peur superstitieuse, si elle faisait quelque chose qu’il pût désapprouver, d’attirer le malheur sur lui ; en outre, elle éprouvait une lourde lassitude, une grande soif de bonté, et, dans le sentiment de sa faiblesse, le besoin nouveau de se gagner quelques sympathies. Par calcul, par appréhension, par détente nerveuse, elle se résigna donc, se força même à un sourire aimable.

— Je vous remercie. La nuit tombe si vite en cette saison qu’on se laisse surprendre. Quoique je ne sois guère peureuse, je suis bien aise de vous rencontrer.

— Eh ! eh ! vous pourriez désirer une escorte plus agréable ! Mais il faut savoir se contenter…

Elle rougit. Adieu l’illusion d’une trêve, l’attaque commençait déjà !

— Je viens de chez Mlle de Bellelance, dit-elle.

— Ah !… C’est ennuyeux qu’elle continue ses promenades nocturnes. Elle effraye les passants. Si cela ne cesse, il faudra voir à l’en empêcher. Mlle Alder, qui est très impressionnable, redoutait de sortir, le soir venu… Et à propos, mademoiselle Dionée, savez-vous quelque chose des habitants de la Maladrerie ?

Le ton impertinent, bien plus que la question qui, en soi, ne pouvait l’offenser, cingla Mahaut comme d’un fouet :

— Je ne sais rien de récent, dit-elle.

— Je croyais que ces dames vous écrivaient… ou tout au moins M. Ulric ?

Elle fut sur le point de répondre : « M. Forvel n’a aucune raison de m’écrire » ; mais elle répugnait aux mensonges ; faisant de son mieux pour paraître naturelle, elle reprit :

— D’après les dernières nouvelles, tout le monde va bien.

— Vous m’ôtez un poids du cœur. Ces dames sont si sympathiques ! Tout le monde plaignait Mlle Renée le jour où sa mère s’est évanouie. Pauvre jeune fille ! Elle sanglotait à faire pitié. Ah ! ils ont tous eu une belle peur, ce matin-là ! M. Ulric est rentré en courant, blanc comme un linge : il avait presque autant de chagrin que sa fiancée, car il paraît qu’il aime Mme Alder comme une mère. Je l’ai vu, moi, car c’est moi qui ai ramené le docteur, je l’ai vu à genoux à côté de la pauvre dame, lui réchauffant les mains. Alors Mlle Renée, d’émotion, a pris mal aussi, et il a dû l’emporter dans ses bras. Elle est extrêmement sensible : la vue de la souffrance lui est insupportable.

— Valsombreux est trop froid pour une personne aussi délicate, que Mme Alder. Elle éprouve déjà les bienfaits du changement de climat.

— Et sans doute le mariage de sa fille achèvera de la rétablir. On ne m’ôtera pas de la tête qu’elle avait quelque chose qui la tourmentait, cette femme ! Sa maladie ne m’a jamais semblé parfaitement naturelle. Une fois Mlle Renée bien mariée, vous verrez que sa mère sera moins sujette aux bronchites. Je n’ai pas non plus dans l’idée qu’elle revienne de si tôt s’y exposer, à Valsombreux !

Il se rapprocha de Mahaut, familièrement, mais sans réussir à voir son visage, caché par l’ombre bienveillante.

— Ces dames seront bien regrettées, ajouta-t-il d’un ton pleurard, dont l’hypocrisie grossière causa un frisson de dégoût à la jeune fille. Et M. Ulric, un si aimable jeune homme ! Cela manquera de ne plus le voir traverser Valsombreux à cheval. On s’était habitué à lui ; il va falloir le perdre.

— Pourquoi donc ? Il n’a pas, que je sache, pris un congé définitif de Valsombreux.

— Hé, hé, hé ! Je doute fort qu’on l’y laisse revenir…

— Comment ? dit-elle sèchement, M. Forvel n’est pas homme à se mettre aux ordres de qui que ce soit.

— Pas même d’une gentille petite femme ? Mlle Renée sait bien qu’au fond elle peut avoir confiance. Mais les hommes sont tous pareils : il y a des choses que comprend une femme mariée et qu’ignore une innocente jeune fille.

— Quel vent humide ! Ne craignez-vous pas qu’il nous apporte de la neige ?

— Cela ne me surprendrait pas du tout… C’est pour le mois de janvier, n’est-ce pas, qu’on annonce le mariage ? Une heureuse nouvelle pour les amis du jeune couple. Et ils sont nombreux ; chacun vous le dira ! Ce n’est pas tous les jours qu’on voit des unions si bien assorties : âge, caractère, fortune, famille ; car il ne faut pas faire de mésalliance : c’est un fâcheux calcul. Qu’avez-vous donc, mademoiselle Dionée ? Cette ombre grise ?… Rassurez-vous : ce n’est qu’un buisson. D’abord, avec moi, vous n’avez rien à craindre.

— J’avais cru voir mon frère, dit Mahaut, d’une voix éteinte. Je ne serais pas étonnée qu’il fût parti à ma recherche.

Jean-Louis était trop fâché : elle savait qu’il n’en ferait rien. Elle n’avait aucun secours à attendre ; personne ne passerait plus sur la route, ce soir-là. Elle eut honte de son mensonge, lorsque M. Chevalin, sans même prendre la peine de le remarquer, continua, comme après réflexion :

— Oui, car si ce devait être en décembre, on aurait déjà envoyé les lettres de faire-part. Vous n’avez rien reçu ?

Elle se reprocha d’être lâche et, tout à coup, s’éperonnant à la résistance, répliqua d’un ton ferme :

— Rien du tout. Les suppositions que l’on fait sont absolument gratuites. Je n’ai jamais entendu parler du prochain mariage de M. Forvel.

Malgré l’obscurité, elle vit M. Chevalin joindre les mains, lever les yeux vers le ciel, d’un air de commisération douloureuse :

— Hé ! que me dites-vous là ? Y aurait-il de nouveaux obstacles ? Pauvre, pauvre Mlle Renée ! Sa mère pourrait en mourir… Mais, non, je me refuse à croire… M. Ulric connaît son devoir. Il a pu être inconsidéré ; mais, au fond… D’ailleurs – M. Chevalin prit un ton solennel – si les choses tournaient mal pour Mlle Renée, tous les gens de cœur seraient avec elle, tous ! Dans Valsombreux, on n’a qu’une opinion…

— Heureusement que Valsombreux n’est pas le monde !… et qu’on n’a pas partout des notions aussi étroites !

— Trouvez-nous étroits, bornés même, mademoiselle, tant qu’il vous plaira ! Nous avons des mœurs honnêtes !

Suffoquant d’un juste courroux, M. Chevalin se tut brusquement, cherchant, à présent que la guerre était déclarée, par quel trait envenimé et brutal il pourrait mieux blesser son adversaire.

La jeune fille, dont les jambes fléchissaient, inspectait l’horizon avec le désir intense d’y apercevoir une silhouette humaine dont la rencontre la délivrât ! Mais la solitude, la nuit, le silence enveloppaient d’un triple réseau d’horreur la vallée. De grandes masses noires, des arbres grimaçants, des croupes fantastiques de montagnes, la forme enténébrée du château sur son socle, répondaient seuls aux regards éperdus de Mahaut. Le village, dans son bas-fond, avait disparu de la vue. Pourquoi Ulric n’était-il pas là pour la protéger ? Pourquoi la laissait-il seule en butte à toutes les attaques ? Des larmes aveuglèrent ses yeux ; elle fut prête à sangloter d’angoisse, ne sachant ce qui lui faisait le plus de mal, de l’abandon d’Ulric ou de la lâcheté de M. Chevalin. Cependant elle sentait sur sa nuque le souffle épais de son persécuteur ; une peur la prit, une peur physique, irraisonnée ; elle eut envie de crier : « Au secours ! » Un reste de lucidité retint ce cri dans sa poitrine. Il fallait se garder d’irriter cet homme, de lui montrer la terreur abjecte qu’il inspirait ! Il fallait se garder surtout de lui répliquer comme il le méritait ; car, si elle le poussait à bout, de quelle ignoble vengeance ne serait-il pas capable !

— Oui, reprit M. Chevalin, après ce temps d’arrêt consacré à aiguiser ses lourdes méchancetés, parce que nous ne lisons pas tous les mauvais livres qu’on imprime, que nous ne sommes pas dans les « idées modernes », comme on dit, on nous prête des notions étroites, et il y a des gens qui se croiraient le droit de nous prendre pour des bêtes. Même pour le plaisir de paraître moins bornés à certains esprits larges, – il fit un grand geste de la main pour donner plus d’ampleur à ce mot, – on ne nous fera jamais approuver des choses que nous n’approuvons pas. Si les villes sont des centres de dépravation, il est heureux qu’il y ait encore quelques bourgades tranquilles, comme Valsombreux, mademoiselle, où l’on conserve le respect des principes.

Enfin Mahaut, courant presque, avait atteint le mur d’enceinte. Et, hors d’haleine, oubliant qu’il ne lui restait plus que quelques pas à faire pour se trouver en sûreté, elle demeurait fascinée, s’appuyant contre le portail d’honneur. Ses joues brûlaient comme du feu ; un souffle rauque, qui ressemblait à un sanglot ou à un râle, étouffait sa poitrine. Elle réussit encore à dire, avec une douceur désespérée :

— Vous avez raison. Pourtant je ne comprends pas à quel propos, monsieur, vous me dites, à moi, ces choses-là.

— Sans doute, sans doute, il est entendu que je ne m’adresse à personne en particulier. Mais cela fait toujours du bien d’exprimer son opinion. Il faut espérer que les bonnes paroles, même semées dans le désert, ne sont jamais perdues. Mademoiselle, vous voilà chez vous. J’ai bien l’avantage…

Et, soulevant son chapeau, cet homme vertueux s’éloigna, d’un pas allégé, la taille droite, avec la conscience d’avoir rempli son devoir.

Mahaut, toujours arrêtée dans le cadre de la porte, sans un mouvement, le regarda disparaître. Un unique sentiment la dominait : celui de la haine, de la haine contre Ulric dont l’amour l’exposait à toutes ces insultes. Que la vengeance, si elle avait été possible lui aurait semblé douce ! Elle se tordit les mains devant son impuissance. Puis, à la pensée qu’elle en était venue à éprouver des sentiments pareils pour celui qu’elle aimait tant, elle eut horreur d’elle-même et se mit à trembler, n’ayant pas de larmes.

IX

Le lendemain, le village et le château se réveillèrent tout blancs : la première neige de l’année était tombée sur le val des Encaisses. De son lit, pendant le jour, Mahaut observa le doux et monotone glissement des flocons. Une grippe violente, jointe à l’ébranlement de ses nerfs, avait enfin eu raison de sa force physique ; après une nuit passée dans les larmes, à frissonner, au sortir de deux heures d’un sommeil de plomb, elle se trouva accablée d’une torpeur invincible, les membres lourds, avec des douleurs lancinantes dans le front et dans la nuque. Et ce fut un si grand soulagement de pouvoir s’accorder le luxe de disparaître de la vie pour un peu de jours, sans avoir la peine de chercher une excuse, qu’elle bénit dans son cœur la maladie, qui seule accorde quelque répit aux forts, en les admettant provisoirement au bénéfice des privilèges des faibles. Ainsi, au lieu de feindre, d’agir, d’attacher tous les matins le masque de l’indifférence sur son visage blêmi par l’angoisse de la nuit, elle put rester couchée, tourner la tête vers la ruelle, prétendre dormir. N’était-ce pas tout simple ? elle était malade. Sous prétexte de la contagion possible, elle défendit l’entrée de sa chambre à Jean-Louis, et cela lui fut bon aussi de ne pas voir son frère. D’ailleurs, dès qu’il la sut assez sérieusement indisposée pour s’aliter, l’enfant, rempli de contrition, se montra prévenant. Il aurait sans doute persisté dans sa rancune si Mahaut avait conservé assez d’énergie pour vaquer encore aux tâches quotidiennes ; mais, dès l’instant où elle était vraiment malade, c’est-à-dire malade au lit, son cœur viril s’apitoya. Pour lui prouver sa sympathie, il alla lui chercher des livres et des friandises à Chauvigny, en ayant soin de la prévenir qu’il faisait ces dépenses exceptionnelles sur son propre argent, gagné pendant l’été à la cueillette des framboises et à toutes sortes de petits trafics dans lesquels, encore que d’une scrupuleuse honnêteté, il se montrait fort adroit.

L’indisposition de Mahaut lui valut aussi deux joies inattendues. D’abord, elle reçut une lettre d’Ulric, et elle éprouva le besoin de s’imaginer qu’il lui écrivait à ce moment précis parce qu’il la savait souffrante. C’était une ardente lettre d’amour, la plus passionnée et la plus douloureuse depuis leur séparation. La jeune fille lui répondit qu’il ne fallait pas qu’il se mît en peine d’elle, qu’elle l’aimait toujours, plus que la vie. De cela surtout, il importait qu’il fût bien persuadé. Puis, la tête enfoncée dans l’oreiller, ses tristes yeux bleus fixés sur la fenêtre, elle regarda tomber la neige, en pressant entre ses doigts une précieuse enveloppe. Ses pensées un peu vagues tourbillonnaient avec les flocons. M. Chevalin la hantait. Il s’occupait beaucoup de bonnes œuvres. Elle se demandait pourquoi il s’acharnait contre elle ? Lui avait-elle fait quelque tort ? Lui avait-elle jamais refusé une modeste obole pour ses pauvres ? L’avait-elle froissé, humilié, lésé ? Elle ne s’en souvenait pas. Jamais, du moins, avant qu’il l’eût provoquée, et sa révolte avait été de légitime défense. C’est en vain qu’elle se chagrinait, s’accusant de torts imaginaires : sa perspicacité était en défaut. En réalité, M. Chevalin ne la détestait pas plus qu’il n’aimait Ulric ou Renée : homme éminemment social, il révérait la position ; par amour de l’ordre, il prenait toujours parti pour les heureux ; il y avait donc simple antagonisme d’instinct entre lui et la créature isolée qu’était Mahaut Dionée.

Mais elle ne le savait pas. Dans un accès de délire conscient, elle vit s’ameuter contre elle une horde d’horribles figures grimaçantes qu’excitait à lui courir sus M. Chevalin en personne. Trempée de sueur, le cœur battant à se briser, elle laissa passer cette crise, terrée sous ses couvertures, conservant juste assez de présence d’esprit pour ne pas appeler, ce qui aurait été bien inutile, puisqu’on ne l’aurait pas entendue. Et cette vision d’enfer, qui dura une minute, pesa d’une longue épouvante sur sa mémoire.

La seconde chose heureuse fut une visite, qui lui arriva un après-midi où elle somnolait, le corps gourd, la tête endolorie. C’était Mme Blanchard, à qui Jean-Louis avait appris l’indisposition de sa sœur, et qui accourait, désolée qu’on ne l’eût pas avertie tout de suite. Malgré la réserve imposée par sa situation, la femme de l’intendant avait toujours une tendre partialité pour Mahaut et lui restait, au fond, chaudement dévouée. La vue de cette bonne figure, vermillonnée par le froid, sous l’auvent de sa capeline violette, arracha une exclamation de joie à la jeune fille.

— Que vous êtes aimable, chère madame Blanchard, de braver la neige pour venir me voir ! dit-elle, toute émue, en se dressant sur son lit et en tendant sa main fiévreuse.

— Ne vous découvrez pas, mademoiselle Mahaut, ne vous découvrez donc pas ! Ces jeunes filles sont d’une imprudence !

Vivement, d’un geste maternel, l’excellente femme ramenait les couvertures, remontait les oreillers, puis, s’asseyant au chevet du lit, son panier sur les genoux, se mettait à contempler la malade avec de bons yeux amicaux.

— À tout hasard, j’ai pris la liberté de vous apporter quelques friandises ; quand on est souffrante, on aime bien à grignoter un peu.

Mahaut souriait d’un air reconnaissant en regardant tomber la neige. « L’hiver est venu, songeait-elle, nous voici bloqués pour trois mois au moins. On ne pourra plus compter sur les courriers. » Elle aurait voulu savoir ce que faisait Ulric, s’il pensait à elle. Tantôt elle se l’imaginait malheureux, et un élan de pitié entraînait son cœur vers lui ; tantôt elle le voyait, entre Mme Alder et Renée, causant de cet air détaché qui la blessait si cruellement. Mme Blanchard avait ôté sa capeline et ses gants, et, sans cesser de jaser, elle allait et venait par la chambre, préparant un verre de sirop de mûres. Mahaut reconnut le flacon pour l’avoir vu dans le buffet de la salle à manger, à la Maladrerie. Ce puéril souvenir fit monter des larmes à ses yeux. Tout ce qui le lui rappelait, jusqu’au plus humble et trivial détail, lui serrait le cœur d’une douceur triste, d’une tendresse presque religieuse. Dans cette disposition d’esprit, rien ne pouvait l’émouvoir davantage que d’être soignée par une personne amie, qui avait vécu dans l’air d’Ulric et avait encore le bonheur de respirer une atmosphère tout imprégnée de son souvenir. Avant de partir, Mme Blanchard, la voyant si faible, s’enhardit à la baiser au front, en murmurant :

— Vous savez, mademoiselle Mahaut, nous vous aimons bien, et tout ce que nous pourrons faire pour vous…

L’effet de cette caresse fut inattendu ; il y avait si longtemps, des mois, des années même, que Mahaut n’avait reçu de personne un pareil témoignage d’affection qu’elle se troubla, jeta ses bras autour du cou de Mme Blanchard, lui rendit son baiser en éclatant en pleurs. Puis, sans mot dire, elle lui tendit sa lettre pour Ulric. Tout aussi silencieuse, Mme Blanchard la glissa dans son sac, passa son gant tricoté sur ses yeux et s’en alla.

 

*
*   *

 

L’hiver fut d’une rigueur extrême. La montagne devint d’une beauté féerique. Tous ses aspects étaient changés. De molles ondulations blanches remplaçaient ses aspérités, des gemmes scintillaient sur ses routes, des diamants étoilaient ses forêts, ses cascades suspendaient partout des cristaux et des stalactites, ses torrents se taisaient dans leurs gaines de glace. Mais Mahaut restait insensible à ses charmes ; elle la haïssait maintenant comme une prison. Pendant les vacances de Noël, Jean-Louis fit de longues courses en traîneau avec ses camarades. Il partait de bonne heure, le matin, rentrait tard, le soir, et profitait de chaque occasion pour affirmer son indépendance. Mahaut eût beaucoup donné pour reconquérir la confiance de son frère ; mais, en s’anéantissant dans son chagrin personnel, elle avait laissé échapper son influence et compromis ses droits.

Un jour, il revint d’une de ses expéditions dans un état qui arracha à sa sœur un cri d’alarme. Le visage et les mains en sang, un œil noir, les vêtements en lambeaux, frissonnant de douleur ou de rage, il essaya d’abord de se faufiler, inaperçu, le long du corridor qui conduisait à la tourelle. Mahaut l’arrêta, folle d’angoisse.

— Que t’est-il arrivé, Jean-Louis ? réponds-moi ! T’es-tu encore battu ? Qui t’a abîmé l’œil de la sorte ? Où as-tu mal ?

— Laisse-moi tranquille. Tu m’ennuies !

Il la repoussait, brutal, la voix dure. Tout à coup ses forces le trahirent ; il fut pris d’un vertige et, chancelant, il s’appuya sur elle.

Au premier moment, elle ne pensa qu’à le soigner. Elle l’emmena dans sa chambre, le fit asseoir dans son meilleur fauteuil, lui donna à respirer des sels, lava les taches de sang ; une affreuse inquiétude l’étreignait, tandis qu’elle le harcelait de ses tendres questions.

— Mais parle, mon cher petit, parle donc ! Dis-moi qui t’a fait tout ce mal ? Je vois bien que tu t’es battu, mais contre qui, grand Dieu ! et pourquoi ?

— Ils se sont mis six contre moi, dit enfin Jean-Louis, les dents serrées. Six, pas un de moins, et tous plus grands ! Il y avait le fils du boulanger, tu sais, ce blond, qui a bien dix-huit ans ? Au lieu de me venir en aide, il regardait en ricanant. Oh ! j’ai cogné ferme, va ! mais un contre six, c’est impossible !… Les lâches, les lâches ! Que ne suis-je un homme pour pouvoir me venger !

— Les lâches, les lâches ! répétait-elle. Il faut pourtant qu’ils aient eu un motif ? On n’assomme pas ainsi un enfant ? Que leur avais-tu fait, mon mignon ?

— Ne me demande rien. C’est inutile, je ne te le dirai jamais.

Elle était à genoux à côté de lui, tamponnant une écorchure qu’il s’était faite à la jambe, et elle se redressait, les deux mains sur les accotoires du fauteuil, en le fixant d’un regard effrayé, quand, soudain, il s’abandonna, laissa tomber la tête sur l’épaule de sa sœur, la serra dans ses bras, éclatant en sanglots convulsifs.

— Partons, Mahaut, partons, je t’en prie, balbutia-t-il à travers ses pleurs. Ne restons plus dans cet affreux pays. On nous hait trop, on nous veut trop de mal. Pourquoi ne veux-tu pas partir ?

Éperdue, elle le pressait contre son sein, le berçait pour le calmer, comprenant enfin ; elle lui disait en l’embrassant avec passion :

— Tu partiras, cher petit, sois tranquille. Tu ne resteras pas ici un jour de plus qu’il ne faudra. Oh ! comment ai-je pu être si égoïste ? T’exposer à souffrir pour moi ? Mais je ne savais pas qu’on pût être aussi lâche…

— Tu viendras aussi, dis, Mahaut, tu viendras ? Je ne voudrais pas te laisser ici et m’en aller.

— Je viendrai, oui… Je te rejoindrai plus tard, si je ne puis partir tout de suite avec toi. Mon cher petit, tu m’aimes donc encore un peu ?

— Je t’aime toujours, même quand tu m’agaces et ne veux pas comprendre les choses… parce que tu es ma sœur, et que je ne veux pas qu’on t’attaque.

Elle le fit taire en le serrant plus fort ; un instant encore, ils restèrent enlacés, unis, s’aimant, rendus l’un à l’autre par la douleur, mêlant sans honte leurs larmes fraternelles devant le portrait de leur père, dont les yeux souriants défiaient l’avenir, pleins d’audace.

X

Un voyageur, poussé par l’esprit d’aventure à franchir les gorges qui séparent Valsombreux du monde, aurait eu, en cette nuit de janvier, le grandiose et un peu effrayant spectacle d’une vallée ensevelie sous la neige. Une vallée de montagne, sans chemins, ni forêts, ni prés, ni ruisseaux, où tous les objets déformés, perdant leurs contours habituels, ressortent en protubérances bizarres, sous un ciel bas, sans lune ni étoiles, éclairé d’une manière presque surnaturelle. Deux massives tours blanches masquaient l’orifice des gorges ; la route de la Maladrerie montait dans les nuages, qui, pâles et denses, reposaient à même sur les sommets crénelés de blanc, à l’endroit où s’étaient élevées des bordures de sapin. Le silence solennel ajoutait encore à l’impression d’engourdissement. Peu à peu, accoutumé à cette uniformité, l’œil aurait pu distinguer un groupe de toits confondus les uns dans les autres, comme un moutonnement de candides toisons, et la menaçante silhouette du château, isolé sous l’hermine. Il semblait plongé dans la léthargie la plus profonde : tandis que deux ou trois lumières rougeoyaient dans la rue du village, évocatrices de chauds foyers, ses larges fenêtres restaient enténébrées, faisant paraître plus lividement blanche, par contraste, la neige amoncelée à sa base.

Pourtant, du côté de la terrasse, brillait une subtile raie de lumière, invisible de la route. Les Dionée veillaient dans la cuisine, pièce que le grand-père affectionnait. Assis dans son rustique fauteuil, dont il n’avait jamais permis que sa petite-fille renouvelât la housse d’indienne fanée, le vieillard lisait, ses besicles sur le nez, entre la table et l’âtre, où de gros tisons brûlaient sous la cendre. La domestique Suzette tricotait dans la demi-obscurité, à une place humble, près de la porte. À la table de noyer, éclairée par une lampe de porcelaine blanche coiffée d’un abat-jour en carton vert, Jean-Louis, la tête dans ses mains et les coudes appuyés, ânonnait ses devoirs, et Mahaut, pâle et sérieuse, travaillait à un ouvrage d’aiguille, d’une façon compliquée. À côté d’elle, son élégant nécessaire en ivoire, garni de menus objets de vermeil, qui faisaient hausser les épaules de pitié à la servante. La jeune fille avait changé : l’éclat de son teint s’était beaucoup atténué et ses yeux ne brillaient certes plus de cette joie de vivre intense où s’était enflammée la passion d’Ulric. Toujours préoccupée de quelque rêve intérieur, elle s’enfermait dans un mutisme grave ; à qui aurait-elle parlé, d’ailleurs ? qui lui aurait répondu ? On n’entendait que le bourdonnement de Jean-Louis et le tic-tac cadencé de la pendule dans sa gaine campagnarde de bois verni. Au dehors, la paix régnait absolue ; la neige calfeutrait tous les sons ; si une branche trop chargée se rompait, elle s’abattait sans aucun bruit dans le mol tapis blanc. Aussi, quelle surprise quand un coup de heurtoir résonna à la porte d’entrée ! Jean-Louis bondit sur ses pieds.

— Qui est-ce ? s’écria-t-il, et il courut ouvrir, bousculant la servante, qui s’était aussi levée, et, toute en émoi, allumait un chandelier.

Le grand-père lui-même croisa ses mains noueuses sur le onzième volume des voyages de Laharpe et dressa sa tête chenue, avec un air d’expectative. Le cœur de Mahaut battit violemment. Il y a donc des rêves que continue la réalité ?… Confuses et joyeuses, les exclamations de Jean-Louis retentissaient dans le vestibule.

— Entrez, mais entrez donc, disait-il, en poussant le visiteur devant lui. Mahaut, c’est M. Forvel.

— Peut-on entrer ? On ne vous dérange pas ? demanda à son tour la voix claire d’Ulric, qui apparut, poudré de neige, dans le cadre de la porte.

La jeune fille courut au-devant de lui, lui saisit les mains.

— Vous, c’est vous ?

Pendant une ineffable minute, par l’étreinte de leurs mains, les regards de leurs yeux, les sourires de leurs lèvres, ils reprirent possession l’un de l’autre. Ils tremblaient d’émotion et de joie. Que ceux qui étaient là leur importaient donc peu ! Qu’il était indifférent qu’ils comprissent, qu’ils devinassent ! En le revoyant, Mahaut oubliait tout : tout ce qui n’était pas lui s’abîmait dans l’extase de cette minute bénie, se retirait, comme un de ces décors de théâtre dont la disparition instantanée transforme la scène. Au fond, elle était à peine surprise ; à force de penser à Ulric nuit et jour, elle avait fini, en quelque sorte, par reconstituer pour elle seule la matérialité de sa présence. Autour d’eux, Jean-Louis gambadait de plaisir. Sur l’immobile visage de l’aïeul se lisait une question vague, comme le lointain, très lointain reflet d’un intérêt qui s’éveille ; comprenait-il quelque chose, si peu que ce fût, au drame de vie qui vibrait dans son air, ou bien se demandait-il simplement si la politesse l’obligeait à interrompre sa lecture ? Les yeux brillants de sa petite-fille se posaient aussi sur lui, avec une expression de félicité sans mélange ; défaillant de joie, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle vint s’appuyer au dossier de son fauteuil ; Forvel s’approcha aussi.

— Bonsoir, monsieur ; vous ne vous attendiez guère à ma visite, dit-il. Je suis de passage aux Encaisses pour affaires de ma scierie, et j’ai pris la liberté de venir vous voir.

— À votre aise, monsieur Forvel, bien obligé… Et… est-ce qu’il neige aussi, à la ville ?

— Pas à Bordeaux, où j’étais.

Ce fut tout. Jugeant qu’il avait sacrifié aux devoirs de la civilité dans la mesure qu’on peut exiger d’un homme raisonnable, le grand-père Jonas affermit son pouce brun sur la page dont il lui restait encore quatre lignes à lire et se désintéressa de la conversation. La servante avait fui. Ulric revint auprès de la table, tandis que Mahaut insistait pour lui préparer un verre de grog. Il la suivit d’un regard triste que, trop heureuse, elle ne remarqua pas, comme elle attisait le feu de ses mains blanches et suspendait une bouilloire à la crémaillère.

— Vous êtes venu tout d’un trait de Bordeaux, monsieur Ulric ? interrogea Jean-Louis.

— Tout d’un trait.

— Quand ? Ce matin ?

— Non… plus tard.

Il n’osa pas dire qu’arrivé à Chauvigny par le train de trois heures il avait loué un traîneau qui le conduisit, le soir même, à la Maladrerie, et que de là, ayant remis sa valise aux mains de M. Blanchard, avec l’ordre péremptoire de ne parler de sa présence à personne, il était reparti aussitôt à pied pour Valsombreux. Jean-Louis n’avait que faire de ces détails.

— C’est égal, vous avez eu un crâne courage de monter au château par ce temps, reprit le jeune garçon avec volubilité. Hier, figurez-vous, le boulanger ne nous a pas apporté de pain. Il craignait de se casser la jambe, l’imbécile ! C’est moi qui suis descendu en chercher.

— Toujours intrépide, à ce que je vois. Et tes leçons ?

— Ça marche, maintenant.

— Quoi ? sans ton répétiteur ?

— Dame ! il faut bien apprendre à se tirer d’affaire seul. Mais vous, monsieur Ulric, vous êtes un fameux lâcheur ; vous ne m’avez pas une fois donné de vos nouvelles.

— Je pourrais t’adresser le même reproche.

— Non. C’est à ceux qui partent à écrire les premiers, dit Jean-Louis.

— Toi, tu ne permettras jamais qu’on manque aux égards qui te sont dus, riposta le jeune homme, égayé malgré lui. N’est-ce pas, mademoiselle Mahaut, il ne ferait pas bon offenser votre frère ?

— Soyez rassuré ; vous êtes rentré en grâce auprès de Jean-Louis, répondit-elle avec son sourire d’autrefois, son joli sourire gai, un peu railleur, que le bonheur ramenait sur ses lèvres. Il s’ennuyait ; vous venez à propos. Il a trop d’esprit pour vous bouder ; n’ai-je pas raison, petit ?

Puis, changeant de ton, car ni l’un ni l’autre ne pouvaient s’attarder longtemps à ce badinage, elle reprit d’une voix tremblante :

— Et vous, qu’avez-vous fait ? Oh ! si vous saviez comme… on est heureux ici de vous revoir. L’hiver est long à la montagne. Voilà tantôt un mois que nous sommes sous la neige et que, pour ma part, je n’ai pas vu un visage ami. J’ai l’impression que mon existence personnelle s’atrophie, toujours à l’écart des autres. Encore mon frère a-t-il la ressource du collège pour se distraire ; il rencontre des camarades, lui ! Mais moi ! Pensez donc qu’il y a des jours où le courrier n’arrive pas !

— Ah ! oui ! mes camarades ! parlons-en ! protesta Jean-Louis. Tous des cruches ! Tu en conviens, Mahaut, que ce n’est pas amusant, par ici ?

Il lança ces derniers mots d’un ton de triomphe où perçait néanmoins son candide étonnement. Comment, c’était elle qui se plaignait, à présent ? elle, qui avait toujours de si bons arguments pour défendre Valsombreux !

— La vie n’est amusante nulle part, je t’assure, murmura Ulric.

Son front se creusa d’une ride et son visage prit tout à coup une expression de souffrance aiguë, comme si les paroles du frère et de la sœur eussent fouillé en lui quelque point douloureux.

— Comment donc ? protesta Jean-Louis. Quand on fait ce qu’on veut, qu’on a un cheval !…

— Que ne puis-je prendre ta place !… Vivre ici tranquille, loin du monde… dans ce cher village que j’aime !…

Tout en jetant cette exclamation, il se leva, et, incapable de dominer ses nerfs, s’approcha d’une croisée, où il fixa les yeux, cherchant machinalement à pénétrer l’opacité des lourds volets de bois, appliqués à l’extérieur contre les carreaux. Un son de cloche vibra, mélodieux dans la nuit, s’infiltra tout à coup à travers les joints, emplissant la chambre d’une résonnance voilée.

— Oh ! le couvre-feu ! dit-il. Quel plaisir de l’entendre de nouveau !

— Laissez-moi ouvrir pour que vous l’entendiez mieux.

Mahaut souleva la fenêtre, défit les crochets de fer, repoussa les volets. Une bouffée d’air glacial s’engouffra dans la cuisine, apportant la rumeur distincte des cloches, qui, selon la coutume surannée de ces montagnes, sonnaient le couvre-feu à l’église paroissiale. D’un même mouvement, les deux jeunes gens se penchèrent dans la paix solennelle de la nuit : au sein de la vallée de neige, le village leur apparut ratatiné, rigide ; une seule lumière, telle une fumeuse étoile rouge, luisait tout au haut d’une côte, sur la maison de Mlle de Bellelance ; ils la virent vaciller, puis s’éteindre.

Cependant, au premier avertissement du couvre-feu, le grand-père Jonas, ayant fermé son livre sur un signet en carton de bristol brodé, remit ses besicles dans l’étui et l’étui dans sa poche, se leva, atteignit sur la corniche de bois de la cheminée un chandelier en cuivre, qu’il alluma au foyer ; puis, dressant d’une main son flambeau, dont la lueur rejaillit sur sa vieille figure brune et décharnée, il chercha, de l’autre, la porte de sa chambre à coucher.

— Bonsoir à tous, dit-il, bonne nuit !

— Grand-père va toujours se coucher avec le couvre-feu, expliqua Jean-Louis. Autrefois, il paraît que c’était encore bien plus drôle : il y avait le guet qui faisait sa ronde, n’est-ce pas, grand-père ?

— Oui, répondit le vieillard ; de mon temps, il y avait le veilleur de nuit, – et je l’ai bien connu, le père Joseph ! – qui passait dans la nuit en criant : « Guet, bon guet, il a frappé dix heures, dix heures, il a frappé ! » Et les honnêtes gens éteignaient leurs feux.

Là-dessus, Jonas Dionée, que ses petits-enfants eux-mêmes n’avaient jamais entendu en dire aussi long, répéta sa salutation :

— Bonsoir à tous, bonne nuit !

— Croyez-vous qu’il est antique, grand-père, pour avoir connu le veilleur de nuit ! dit Jean-Louis, quand la porte se fut refermée.

Ni l’un ni l’autre ne répondirent. Le jeune homme, ayant clos la fenêtre, revint auprès de l’âtre, à côté de Mahaut, qui avait pris possession du fauteuil de l’aïeul et appuyait sa tête au dossier. Son bonheur, comme une fleur sensitive, se repliait déjà. Une seconde remarque de Jean-Louis passa aussi inaperçue. Ulric lui dit, après une minute de silence :

— Jean-Louis, veux-tu me faire l’amitié de nous laisser ? J’ai à causer avec ta sœur.

Saisi d’abord, l’enfant eut néanmoins la bonne grâce d’obéir sans regimber. Il rassembla avec lenteur son bagage d’écolier sous son bras et tendit la main à leur hôte.

— Bonsoir, monsieur Ulric ; bonsoir, Mahaut… À propos, tu n’oublieras pas d’annoncer à M. Ulric la grande nouvelle de notre départ pour Java ?

En disant ces mots, il enveloppa sa sœur d’un regard inquiet, vaguement suppliant.

— Oui, oui, répondit-elle toute nerveuse. Va, mon petit !

Et aussitôt qu’il fut sorti, elle tourna vers Ulric son visage exultant.

— Vous, vous, enfin, je vous retrouve ! Oh ! si vous aviez tardé quelque temps encore, je crois que j’en serais morte !

Il ouvrit les bras ; elle s’abattit contre sa poitrine, toute frémissante.

— Car c’est pour me chercher que vous êtes revenu ! je l’ai bien compris tout de suite ! Et je vous attendais, et je vous espérais ! avec quelle angoisse, avec quelle douleur ! vous ne le saurez jamais !… Ce n’est pas vrai ce que raconte Jean-Louis ; ne le croyez pas ! J’ai dû le lui promettre, pour lui faire plaisir… Pourtant rien ne me lie. Je suis libre, libre toujours de consacrer ma vie à vous rien qu’à vous !

— Que ne puis-je en dire autant de la mienne !

La phrase brutale était partie, comme un aveu qui s’échappe d’une conscience lourde, soulageant d’un coup la faiblesse et les hésitations d’Ulric, et frappant Mahaut, ainsi que d’une lame mortelle, en plein cœur. Elle recula en chancelant.

— Vous n’avez rien fait, rien dit ?… Alors, pourquoi revenez-vous ?

— Elles sont ruinées, dit-il d’une voix basse. C’est cela que j’avais à vous apprendre.

— Ah ! fit-elle.

Elle ne s’étonna pas ; elle ne songea même pas à demander comment. Il lui suffisait de comprendre que ce malheur rejaillirait sur elle et que, quelles que fussent les fautes qui l’avaient provoqué, c’était de sa souffrance à elle qu’il faudrait les payer.

— C’est à croire, dit Ulric d’un ton découragé, qu’une fatalité nous poursuit. Depuis longtemps, je m’apercevais qu’elles dépensaient trop, sans oser toutefois intervenir, car je ne me suis jamais mêlé de leurs affaires. Le même scrupule exagéré les empêchait de s’adresser à moi. Pour accroître leur revenu et combler certains déficits, elles ont fait des placements imprudents, de femmes seules, mal conseillées. Leur notaire est un coquin. Que faire, maintenant ?… Jadis, mon aïeul a dû sa situation au père de Mme Alder. Plus tard, en des temps difficiles, ce fut M. Alder nouvellement marié qui, d’accord avec sa jeune femme, mit à la disposition de mon père sa fortune et son crédit. C’est une chaîne de reconnaissance qui m’attache à eux, d’autant plus rigoureuse que les services rendus remontent plus haut, que ma dette est une dette de famille, une dette d’honneur !… Et l’on pourrait dire de moi, l’obligé de sa famille, que j’abandonne Renée Alder parce qu’elle est à peu près ruinée !

— Mais ce ne serait pas vrai ! s’écria Mahaut.

Il murmura, les dents serrées, si bas qu’elle l’entendit à peine :

— Pourtant on le dira.

— Êtes-vous donc sans force contre la calomnie ?

— Je n’y pourrais survivre !

Elle tressaillit, fixa sur lui ses yeux pleins de douleur.

— Eh bien… il ne faut pas vous y exposer.

— Il fit un geste d’impatience.

— S’il n’y avait que les paroles ! Mais il y a la réalité. La ruine est horrible.

— Sont-elles donc… tout à fait pauvres ?

— Non, sans doute. Renée ne sera heureusement pas obligée de gagner son pain. Il lui reste de quoi vivre d’une façon très modeste, avec sa mère. Se représente-t-on leur souffrance, aux prises avec les tracas quotidiens de la vie mesquine ? C’est si dur pour une jeune fille, habituée aux raffinements de la fortune, de devoir tout à coup se restreindre, se servir elle-même, renoncer aux toilettes, aux plaisirs de son âge !…

— Je sais, je sais…

— Et puis, les amis vous négligent : on passe sans transition d’une vie brillante et entourée à un isolement humiliant. La pauvre Renée n’a aucune expérience du malheur.

— En effet… il y faut une certaine expérience.

— Si sa mère mourait, que deviendrait-elle, seule au monde ?

— Je comprends ! vous n’avez pas besoin de m’expliquer ces choses-là ; je les sens si bien !…

Chassée par une angoisse qui devenait intolérable, Mahaut se leva, marchant d’un pas fiévreux. Ulric lui saisit les mains au passage et, les unissant, y colla sa bouche et ses yeux.

— Si j’insiste sur ces choses d’une manière qui vous semble cruelle, c’est qu’il faut que vous sachiez tout, que vous soyez au courant de tout. Je n’attendais pas d’autres paroles de votre bonté. Mais vous, Mahaut, vous ? Croyez-vous que je ne pense pas à vous ? Ce n’est pas une solution que je vous apporte ; comment le pourrais-je ? comment en aurais-je le droit ? comment, surtout, en aurais-je le courage ? Non, ce ne sont que les tortures de mon cœur déchiré que je vous expose…

Elle eut la sensation écrasante d’un poids lourd, suspendu dans l’air, qui se serait abattu sur elle seule, et, instinctivement, courba la tête. Son épreuve ne prendrait donc jamais fin ? après tant de semaines, tant de mois ?…

— J’ai fait les rêves les plus insensés, continua-t-il. Je voulais donner à Renée la moitié de ma fortune, toute ma fortune. Vous et moi, nous serions heureux sans argent ; nous saurions travailler. Mais comment lui offrir de racheter ma liberté ?

— Absurde, murmura Mahaut, comme pour elle-même. Absurde surtout d’avoir hésité, d’avoir attendu, d’avoir menti… Ah ! pourquoi avons-nous été lâches ?…

— Oui, pourquoi avons-nous été lâches ? Moi, du moins, car vous…

— Moi aussi… Nous n’avons rien à nous reprocher l’un à l’autre !…

Le front pressé entre ses mains, elle revit en une seconde des paroles et des actes sous une lumière toute différente…

— Avant tout, reprit-elle, après un silence et d’une voix qui tremblait, je ne veux pas être entrée dans votre vie pour y introduire le remords… Épousez Renée…

Il la regarda, presque avec colère…

— Et vous ?

— Vous m’oublierez.

— Vous faites bon marché de mon amour !

— Le mien ne veut pas vous diminuer. Il aura le courage de s’immoler. Plutôt vous perdre que de vous entraîner à un acte où votre conscience hésite. Faites votre devoir tout entier. Puisqu’on ne vous délie pas spontanément, il faut acquitter la dette d’honneur de votre famille, Ulric. Il faut tenir votre propre parole.

Il ne répondit pas, trop douloureusement surpris par cette facilité au sacrifice. Se méprenant sur son silence, elle ne comprit pas qu’un mot d’elle lui aurait donné du courage, un mot qu’il était venu chercher, qu’il attendait : soit ignorance, soit insurmontable lassitude, ce mot, elle ne le dit pas. Ainsi, une fois de plus, en une heure décisive, ils se méconnurent l’un l’autre ; le doute, que, follement, ils avaient accueilli, se dressa entre eux, les sépara, tordant leurs cœurs dans ses perfides anneaux. Peut-être ne s’aimaient-ils pas moins ; mais ils avaient perdu toute confiance, détruit en eux, par leurs luttes solitaires et stériles, jusqu’au désir du bonheur ; ils s’étonnaient même d’avoir pu croire à sa possibilité. Une grave tristesse – celle qui pressent les événements irrévocables – les accabla.

— Épousez Renée, reprit la jeune fille.

— Et vous ?

Ses épaules esquissèrent ce geste rapide de désespoir qui signifie si bien : « Que m’importe ? »

— Moi, je ne sais… J’aurai Jean-Louis.

— Vous partirez avec lui et je ne vous reverrai jamais plus !

— Je resterai à Valsombreux avec mes souvenirs… Peut-être vous reverrai-je quelquefois… Mon Dieu, est-ce trop demander ?…

C’était elle qui fléchissait maintenant, à bout de forces, sanglotant, secouée d’un tremblement violent. Ulric, à genoux devant elle, lui baisa les mains, balbutia :

— Non, chère, vous verrez qu’il y aura encore du bonheur pour nous ; il n’est pas juste que nous souffrions ainsi. Le sacrifice porte en soi sa récompense…

Il se tut, sa voix se brisa sur la fin de la pauvre phrase…

Et ces deux êtres jeunes, forts, vaillants, que l’amour inclinait l’un vers l’autre, devant qui la vie s’ouvrait, large et féconde, goûtèrent un instant de volupté amère à se griser des larmes du sacrifice, persuadés que ce qu’ils allaient faire était juste et beau : Ulric marchait au mariage avec l’exaltation d’une victime volontaire ; Mahaut, prenant en main les palmes du martyre, se glorifiait de ses renoncements !

Enfin il se leva, la pressa dans ses bras, et ils scellèrent leur pacte de mort d’un long baiser. Dans l’âtre, le feu achevait de se consumer, et il fit tout à coup plus froid. Mahaut frissonna sur le cœur de son ami.

— Allez, dit-elle, partez, maintenant.

Elle le reconduisit jusqu’au seuil. Des flocons de neige glissaient dans l’air humide, le long de la vallée silencieuse.

— Prenez la lanterne, dit Mahaut, ce sera plus prudent.

Il lui prit des mains la lanterne sourde, qu’elle éleva à la hauteur de son visage, pour le voir une dernière fois.

— Rentrez, dit-il, vous aurez froid.

Ce furent leurs paroles d’adieu.

Elle resta debout sur le seuil, le vit disparaître à l’angle du château, avec la faible lumière qui protégeait sa marche ; alors elle eut l’impression d’un abîme d’ombre qui se creusait devant elle, sans limite et sans fond ; sur les hauteurs, rompant l’obscurité du paysage d’hiver, la petite étoile rouge de tout à l’heure recommença à briller.

« C’est Mlle de Bellelance qui a une insomnie, songea Mahaut. Pourvu qu’il ne regarde pas sa fenêtre ! »

Mais elle-même s’attarda longtemps encore à contempler cet œil rouge de folie, seul vivant au milieu de cette mort blanche.

TROISIÈME PARTIE

I

JOURNAL DE MAHAUT (FRAGMENTS)

Août 18..

… Je ne saurais dire quel sentiment j’éprouve pour l’enfant d’Ulric ?…

… Non, je ne puis l’aimer. Lui aussi, il me vole quelque chose du cœur de son père, et ce quelque chose est le meilleur ; car n’est-il pas le lien suprême, celui que chaque jour resserrera ? la consécration, la seule joie légitime de cette union que jusqu’alors j’avais plutôt prise en pitié ?…

Je suis jalouse…

 

Août 18..

Pense-t-il encore à moi, qui l’ai aimé au point de perdre ma vie pour lui ? de renoncer à toute joie ? d’ensevelir ma jeunesse dans les regrets et dans les larmes ? Sais-je s’il souffre, lui ? À l’heure où je succombe sous le poids de ma peine, où, du plus profond de ma solitude, mon souvenir s’élance vers lui, implorant sa compassion, peut-être alors est-il dans le monde, souriant à des femmes heureuses comme la sienne !

Il faut que je chasse de moi ces pensées ; il faut que je revoie ses yeux pleins de larmes, l’expression torturée de ses traits, ce dernier soir ; que je sente l’étreinte passionnée de ses bras ; que je me souvienne, que je comprenne tout, autrement, je pourrais encore le haïr !…

 

Septembre 18..

Ceci est-il une observation d’ordre général ou particulier : que l’on soit toujours prêt à sacrifier l’être le mieux aimé à celui qu’on aime moins ? Peut-être le sentiment du sacrifice étant ce que l’on croit posséder de plus noble, tient-on à le faire partager à qui l’on estime le plus ? Dur privilège ! Pauvre amour ! dont on parle tant, qu’on exalte tant ! Le premier sur les lèvres, le premier immolé ! Je dirais presque : heureuses celles qu’on n’aime point !

 

Novembre 18..

Reçu ce matin une lettre de Jean-Louis…

Qui sait ? il y aurait peut-être dans ce qu’il me propose un semblant de bonheur pour moi. La belle vie large, saine, mouvementée ! Dans un décor nouveau, au milieu de figures nouvelles, saisie par le tourbillon de nouveaux intérêts, peut-être parviendrais-je à m’étourdir, à me reconquérir, à oublier ? Ce serait si bon, si reposant ! me réveiller un matin comme tout le monde, le cœur libre, l’esprit léger ; jouir du brillant soleil, de la fraîcheur de l’air, aller avec courage au-devant du jour qui naît, lui demander ma part de joie, ma part de travail, redevenir enfin ce que j’étais jadis. Il semble que l’amour m’ait tout pris : ma santé morale et physique, ma gaieté, ma force, ma volonté ; il semble qu’il ait jeté un voile entre moi et ce qui m’était cher ; je ne vois plus rien sous le même angle ; je suis une créature différente des autres, seule, sans attaches, qui erre à travers le monde, en proie à une idée fixe. Pourquoi, puisque je connais mon mal, n’ai-je aucune envie de guérir ? Je marche à un lent suicide moral, je le sais, et je ne fais rien pour me sauver. Un pouvoir malfaisant et terrible me retient dans des chaînes ; toute résistance est vaine ; l’amour étend sur moi son étendard de mort ! Je suis condamnée et perdue… Je blasphème !…

 

Janvier 18..

Je me demande encore si je n’ai pas été dupe ? En m’attachant à des chimères, en m’exaltant avec de creuses paroles, en me sacrifiant sans raison ? Quand je regarde autour de moi, que je compare, l’ironie de la situation me saisit. J’ignore quel est l’état d’âme d’Ulric ; je n’y veux pas penser ; mais, extérieurement, il vit, lui ! Mille choses le prennent par des liens solides, et sans doute importuns, qui tissent néanmoins autour de lui un réseau d’habitudes, de devoirs, de distractions, dont les mailles se resserrent chaque jour. Ses affaires, par exemple, sont un puissant dérivatif à sa tristesse ; déjà, pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé de la fortune de Mme Alder, quelle énergie n’a-t-il pas déployée ! Il a fallu s’ingénier, chercher des solutions, correspondre, voir des gens ; il s’est piqué au jeu, et je crois qu’un certain succès a récompensé ses efforts. D’un côté, l’excitation de la lutte ; de l’autre, une petite satisfaction de vanité bien légitime ; cela suffit déjà à reléguer au second plan la cuisante peine de cœur. Pendant les interminables soirées que je passe toute seule à ressasser mes monotones pensées, je ne puis pas, quand même je le voudrais, me leurrer de l’illusion qu’il est seul, lui aussi, et s’afflige. Sa position lui fait un devoir de vivre dans le monde ; et puis, il faut bien accompagner Renée. Pourrais-je m’offenser, si, dans des milieux indifférents, il ne trahit pas notre secret par la mélancolie de ses allures ? Oh ! non ! quand il est avec les autres, qu’il soit comme les autres, qu’il cause, qu’il rie, qu’il jouisse, s’il le peut ; qu’il ait de la verve, de la gaieté ; qu’il raille, si le tour donné à la conversation l’exige, les grands et naïfs sentiments ; c’est assez pour moi que la douleur reste vive sous le mensonge de l’apparence. N’ai-je pas toujours professé du mépris pour ces gens qui ne savent pas se composer une attitude, ou qui ont le cœur brisé avec ostentation ?…

D’autres images me poursuivent aussi, qui me font encore plus de mal. Je le vois auprès de son enfant, je le vois à côté de sa femme, ces deux êtres que la loi de la nature et celle de la société lui enjoignent d’aimer uniquement. Elle est bien forte, cette attirance ! Vers eux tout l’entraîne et l’incline ; il pourrait aimer sans remords ; sa conscience et son cœur seraient d’accord, il goûterait une tranquillité permise que sanctifierait l’approbation du monde. Et moi, moi qui m’enorgueillis de l’aimer plus que personne, voudrais-je lui dénier cette paix ? faut-il souhaiter qu’il partage mes angoisses ? ne devrais-je pas au contraire me féliciter si ce mariage, auquel je l’ai poussé, lui apporte la part de bonheur qu’il est en droit d’attendre ? Qu’est-ce que cela fait qu’elle ne lui vienne pas de moi ?

 

Mai 18..

Il m’a écrit et je n’ai pas eu la rigueur de laisser sa lettre sans réponse. Ma force m’abandonne dès que je le sens malheureux. Loin de moi, triste, découragé, sans amour, sans espoir, c’est en vain qu’il me veut et m’appelle. Je ne puis plus, comme autrefois, calmer son inquiétude, prendre ma part du fardeau de sa vie. C’est nous qui, de nos propres mains, avons creusé cet abîme infranchissable !

 

Mai 18..

Pendant longtemps je vécus dans des ténèbres, méconnaissant la voix juste de ma conscience ; à présent, mes yeux se sont dessillés ; je comprends beaucoup de choses, mais trop tard. La vie, qui aurait pu être si belle, nous l’avons follement reniée. Que n’avons-nous employé, pour être heureux, la volonté que nous avons mise à nous anéantir ? apporté, à vivre dans la sincérité, l’effort que nous a coûté notre mensonge ? Nous aurions souffert, soit ! mais au moins notre souffrance aurait été loyale. Car tout a été déloyauté et mensonge dans notre sacrifice ; nous n’avons pas été sublimes, nous avons été lâches. Hélas ! aurais-je étouffé la pressante voix secrète qui, dès le début, m’indiqua la route à suivre, si Ulric n’eût été riche et moi pauvre ? Âme sensible et noble, sans expérience de la douleur, je l’ai vu s’engager dans une erreur funeste, et, encore que c’eût été mon devoir et mon droit, je n’ai rien osé pour le retenir. J’ai été pusillanime pour lui devant l’action. Aucune femme, je pense, n’aurait pu lui faire autant de mal que celle qui eut l’ambition de se sacrifier à son bonheur.

Aussi, quelle lamentable destinée ! Sous une apparence de prospérité : l’ennui, le découragement, la solitude d’âme, le remords, le mensonge ; le mensonge de tous les instants, odieux, cruel, ironique, grotesque, tantôt cynique dans sa révolte, tantôt sournois, partout et toujours dégradant. Au moins, moi, dans ma solitude, ne suis-je pas astreinte à cette dissimulation de toutes les heures, et, si je veux souffrir, je peux souffrir seule.

 

Juillet 18..

Quelle joie raffinée on éprouve à torturer son cœur ! Voilà trois longues années qu’il prit congé de moi, en cette nuit d’hiver ; trois ans que mes pensées, mes désirs, mes larmes vont à lui ; trois ans que je me consume dans une attente irréalisable, dans l’espoir ardent d’un miracle. Ulric m’a écrit qu’ils allaient revenir passer quelques semaines à Valsombreux, et, quoique j’eusse donné tout ce qui me reste à vivre pour le revoir un seul jour, une heure, j’ai fui. Car je ne veux pas, je ne peux pas les rencontrer. Il y a des abdications au-dessus des forces humaines. Malgré mon horreur de tous les déplacements, j’ai couru chercher un refuge dans la banalité d’une ville d’eaux. En deux jours, j’avais décidé, préparé, mis à exécution mon départ. J’ai eu la cruauté de le lui laisser ignorer. Il est donc arrivé, comptant sur ma tendresse fidèle : c’est en vain que, pendant trois semaines, il m’a attendue ; avec quelle fièvre, avec quelle impatience, dans quelle profonde détresse ! ses lettres, que j’ai trouvées à mon retour, me le disaient toutes. Quelles confidences avait-il à me faire que je n’ai pas eu le courage d’écouter ? Je sais trop que je n’aurais pu supporter sa douleur : j’ai bien fait de partir…

Mais quelle concluante expérience ! Ma vie pendant un mois a côtoyé celle des autres sans que le mur de pierre qui m’isole soit tombé. Nulle sympathie humaine ne m’a attirée ; étrangère, j’ai passé parmi des indifférents. Je suis rentrée d’hier, et déjà les figures de ces compagnons de hasard se brouillent dans mon souvenir. Je ne les ai pas vues.

 

Août 18..

C’est fini, à présent ; je n’aurai plus besoin de quitter Valsombreux. Sur ma prière, sur mon ordre, Ulric s’est engagé à n’y plus revenir. Hélas ! qu’ai-je exigé ? Dans de telles conditions, ses intérêts, étant aussi ceux de Renée, l’obligeront à disposer de la Maladrerie. Déjà la scierie est vendue, une partie des terres sont affermées ; il ne reste plus que la maison d’habitation et quelques dépendances que gèrent les Blanchard. Quelque désir qu’il en ait, il ne pourra pas conserver cette maison, qui, pour lui et moi seuls, évoque un bonheur si parfait. Sa femme, d’ailleurs, déteste Valsombreux. Je puis être tranquille, je ne le reverrai plus.

 

Août 18..

La vie coule devant moi comme un beau fleuve, emportant les hommes dans ses eaux tumultueuses…

De la rive, où je le regarde passer avec de mornes yeux d’envie, je vois sombrer des barques et j’entends des cris de victoire : un ardent désir m’étreint de me mêler, moi aussi, à son cours…

Je ne suis que spectatrice sur la rive…

 

Août 18..

… Il me semble que je suis couchée dans un tombeau. Le ciel est bleu, on marche et on s’agite au-dessus de ma tôle. Mais la dalle qui me recouvre à moitié avance insensiblement. Je vois avec horreur qu’elle va m’enterrer vivante ! Du fond de mon sépulcre, où je gis impuissante, c’est en vain que j’appelle ! qui pourrait m’entendre, qui sait que je suis là ? L’espace libre diminue chaque jour. Bientôt la dalle de pierre se refermera tout à fait !… et je ne verrai plus la lumière.

II

Novembre 18..

Après trois ans d’interruption, je reprends mon journal : mon journal, cette suprême ressource des délaissées, des vieilles filles. Dans quel but ai-je commencé à l’écrire, dans quel but le continué-je ? Aucun. À qui pourront servir les divagations de ma pensée malade ? Ce que je fais, c’est pour moi-même. Parfois, si l’on ne savait où s’épancher, le cœur éclaterait, et je n’ai eu personne…

Pour mesurer la distance entre ce que j’ai été et ce que je suis devenue, il faut que je feuillette les premières pages de ces cahiers. Quelles impressions aiguës et déchirantes, celles que relate une encre déjà pâlie ! Il fut un temps où j’avais peur, peur à me voiler les yeux, de me replonger dans ces abîmes d’effrayant désespoir : voici telle page qu’en relisant j’ai baignée de mes larmes ; telles autres que je n’ai jamais eu le courage de rouvrir ; certaines, parmi celles qui précèdent, que j’ai honte et remords d’avoir pu écrire. Ce fut à mes heures les plus découragées ; maintenant, je suis plus sereine ; c’est que la mort a passé, entraînant avec elle les jalousies, les malentendus, les mesquineries, les rancunes, tout ce que la vie peut mettre de bas dans un amour comme le nôtre. Il n’en reste que la beauté douloureuse. Mon cœur est un temple purifié. Mais le culte n’en est pas joyeux.

Aujourd’hui, Renée Forvel s’est remariée. J’ignore dans quelles conditions ; on m’a dit le nom du futur, que j’ai oublié. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a que trois ans ; aussi, dans l’après-midi, suis-je allée au cimetière. J’étais presque contente ; elle ne portera plus son nom : il m’a semblé qu’elle me le rendait. Il est vrai que, depuis trois ans, il m’appartient de plus en plus. Les premiers mois, je le confesse, j’ai frémi ; si dans la mort même, elle allait vouloir le garder ? me disputer sa tombe, que, par un acte de sa volonté dernière, il m’a léguée ? Elle en aurait eu le droit, ayant la loi pour elle. Or, le jour des funérailles, en voyant son émoi, ses pleurs, j’ai cru à la profondeur de son chagrin ; à présent, me voilà rassurée ! – Délivrée d’un deuil qui pesait trop à ses fragiles épaules, elle va pouvoir reprendre ses robes chatoyantes ; les convenances lui faisaient un devoir d’être triste, les convenances lui imposent désormais d’être heureuse auprès de son second mari. Étranges âmes que celles dont une formule légale peut changer d’un instant à l’autre les sentiments ! Ainsi, nulle désertion ! nulle trahison envers le mort dont la mémoire s’efface du cœur, nul abandon de l’enfant qui souffrira un jour de voir un étranger à la place de son père ! L’enfant d’Ulric ! ce petit être, doux et blond comme lui, que je n’ai vu qu’une fois et que je n’ai pas même osé embrasser sur le front, de crainte de me trahir en le serrant trop fort ! Je ne le reverrai sans doute jamais plus. La Maladrerie est à vendre. Dans sa terreur de tout ce qui peut entretenir une impression pénible, Renée, conseillée par sa mère, a pris des arrangements pour rompre définitivement avec un pays où rien ne la rappellerait plus que des souvenirs de deuil. Et moi, – tremblante d’effroi qu’elle ne se ravisât, – je me suis jetée avec une reconnaissance humble et sournoise sur ce qu’elle a bien voulu me laisser. C’est grâce à son détachement que j’ai pu venir sur la fosse fraîche comblée, où je fus seule à voir se faner les couronnes et les gerbes, puis au pied de la stèle de marbre pâle que mes mains, mes seules mains, ont parée de roses vivaces. Par les soins du bon M. Blanchard, un petit banc de bois s’est trouvé là, sans que j’y prisse garde, et il s’écoule bien rarement un jour où je ne passe quelques instants auprès d’Ulric.

Au commencement, je crois que j’ai dû fort étonner, scandaliser peut-être les villageois ; mais, en ce temps-là, j’étais tout à fait insensible aux heurts extérieurs, et, aujourd’hui, on semble s’être accoutumé à mes visites quotidiennes au cimetière. D’ailleurs, je suis discrète ; je ne sors qu’aux heures où je suis sûre de ne rencontrer personne, pendant que le village travaille aux champs, ou tard, à la nuit tombée. Et puis on est devenu bienveillant pour moi. Il y a un incontestable avantage à toucher le fond de la souffrance humaine : quand rien ne peut plus vous blesser, on vous épargne ; quand aucune sympathie ne vous est plus utile, on ne vous la refuse plus. Quelquefois même, des enfants de l’école, en croisant mon chemin, m’ont tendu les fleurs qu’ils venaient de cueillir et m’ont dit :

— Tenez, mam’selle !

Ils savaient bien où j’allais les porter !

Aujourd’hui, j’ai voulu que sa tombe fût particulièrement belle. Pendant une heure, à genoux sur le sol, j’ai sarclé, j’ai émondé, j’ai nettoyé ; en me relevant, pour aller m’asseoir sur mon siège favori, j’étais fière de mon œuvre. Les fleurs sont rares pourtant, en cette saison ; notre dur climat n’est guère favorable qu’aux chrysanthèmes ; aussi en ai-je demandé à Mlle de Bellelance une quantité ; de plaisir, elle a battu des mains en voyant leurs somptueuses corolles s’épanouir au pied de la colonne de marbre.

J’aperçois, de ma place, un pan de mur de la Maladrerie, défiguré par un disgracieux écriteau : « Propriété à vendre. » Quelle note discordante au milieu des beaux feuillages bruns ! Il paraît qu’un acquéreur s’est présenté et que les démarches ont des chances d’aboutir. Hélas ! il ne sert à rien de souhaiter : celui-là ou un autre, que m’importe ! Pourvu que le nouveau propriétaire, quel qu’il soit, garde à son service les Blanchard ! D’abord ces braves gens se trouveraient très malheureux de quitter le manoir dont ils ont fini, naïvement, par se considérer comme les maîtres ; ensuite il me manquerait d’aller causer quelquefois avec eux. J’aime leur société ; ils sont bons ; ils ont connu Ulric ; ils lui restent fidèles ; une de mes tristes joies est qu’ils me parlent de lui. Autrefois je ne savais guère que leur dire ; à présent, leur bonté me suffit… J’ai bien changé…

… À ce point que je me demande comment, après mes orages de douleur, j’ai pu en arriver à cette espèce de quiétude, qui n’est pas de la résignation, car je n’ai jamais accepté mon sort ; qui n’est pas de l’apaisement, car je n’ai que l’apparence morne de la sérénité ; mais qui m’a fait plutôt courber la tête, comme l’esclave trop faible, jugeant d’avance l’inutilité des révoltes.

Voilà même que ce soir, en rentrant de ma consolante visite au cimetière, à la fin d’un jour où je me sentis presque heureuse, il me semble que mes souvenirs se sont un peu ternis, que ma souffrance se décolore, que ma mémoire conserve moins nettes certaines images ; retrempons-la aux profondes sources amères !

 

Novembre 18..

Je n’aurais pas dû réveiller ces souvenirs !…

Sous la cendre si légère qui les recouvrait, ils paraissaient dormir ; leur acuité, du moins, s’était changée en mal sourd ; nuit et jour, j’en sentais l’emprise continue ; mais l’habitude m’avait enseigné à la supporter. Or, maintenant, par la faute de mon acte imprudent, des flammes renaissent, des plaies nues brûlent à vif, d’anciennes tortures se répètent, des sensations engourdies se raniment, plus aiguës que jamais. Des visions d’angoisse, de maladie, de mort, se reforment et alternent sans cesse, tel un mirage de folie, dans ma tête ; le temps écoulé n’a pu qu’aggraver l’horreur de mes impressions passées, car, alors, je les vivais, si poignantes fussent-elles, tandis qu’aujourd’hui je suis comme le fantôme de mon moi d’autrefois qui revient errer en détresse aux lieux du drame dont je fus le protagoniste. Des ruines dont la terre est jonchée monte une lamentation déchirante ; les pierres crient ; le sol se soulève, recreusant les sillons de douleur ; les ronces sont rouges des blessures qu’elles ont faites ! Il faudrait pouvoir fuir ces cauchemars que ma mémoire ressuscite ; mais il est trop tard ! pourquoi donc les ai-je évoqués ? C’est en vain que j’essaie de me raccrocher à ces occupations monotones dont je tâche de combler le vide de mon existence ; le sépulcre est ouvert, les spectres du passé affluent ; leur horde désordonnée m’entraîne. Peut-être ferais-je bien, en me livrant sans résister, d’en épuiser l’amertume jusqu’au bout ?…

J’ai revécu des heures atroces…

… Comme celles où pendant la maladie d’Ulric, je suis restée sans nouvelles, et où, dans l’espoir, en brisant mon corps, de lasser mon angoisse, je marchais sans but et sans trêve dans la montagne…

Comme le jour où j’appris sa mort, incidemment, par une conversation entre la petite épicière et une femme de service, demeurée en relations avec la cuisinière des Forvel. Je venais payer une note et j’ai eu la force d’attendre ma monnaie, de rentrer au château, d’un pas égal, sous les yeux curieux qui m’épiaient. Il faut croire, après que le cœur a cessé de battre, que le corps obéit encore à une impulsion reçue antérieurement…

Ensuite je ne me rappelle vraiment plus : il dut m’être impossible de penser ; une léthargie miséricordieuse dut s’emparer de moi, prendre mon cerveau, mon cœur, mes sens, mes nerfs…

Quand on me dit que, selon le désir exprimé par Ulric, son corps devait être ramené à Valsombreux, j’éprouvai une sorte de satisfaction matérielle ; ne fût-ce que son cercueil, je reverrais quelque chose de lui, je le toucherais de mes mains ; à ce moment-là, les sensations physiques seules comptaient. D’ailleurs, je compris son intention : ne pouvant être à moi qu’à demi dans la vie, il se donnait tout entier dans la mort. Je fus enfin récompensée de ma longue patience.

Car c’est moi qu’il a aimée, moi seule ! Dans chacune de ses lettres, il se montrait plus tendre, plus découragé ; ce ne fut bientôt plus qu’un unique cri d’amour, un appel suppliant vers moi. Il n’a jamais été heureux : mon sacrifice est retombé en malédiction sur sa tête.

Autrefois, quand je perdis mon père, je crus avoir connu dans toute son intensité le déchirement que peut causer la mort d’un être aimé. Seule, dans cette misérable gare étrangère, je me grisais de larmes désespérées, le cœur brisé à la pensée de l’isolement où était mort mon père, navrée de mon propre abandon. Que cette douleur était franche et pure à côté de celle que l’avenir me destinait ! Je pouvais pleurer librement ; nul ne me contestait ma place au chevet du cercueil ; une sympathie respectueuse m’entourait ; on a toujours pitié des orphelins, et le deuil paraît noble et touchant dès qu’il s’enveloppe de voiles de crêpe.

La veille des funérailles d’Ulric, j’eus le droit d’entrer avec tout le monde à la Maladrerie, où l’on avait exposé la bière. Depuis leur séjour à Valsombreux, je n’avais pas revu Renée. Il fallut aller au salon, lui parler. Je ne l’oublierai jamais, telle que je l’aperçus alors, assise toute droite dans un fauteuil, sa sévère robe de veuve la drapant de longs plis, son enfant sur les genoux, un bras passé autour de lui, dans l’autre main son mouchoir à large bordure qu’elle pressait d’un mouvement énervé, tandis que de grosses larmes intermittentes roulaient sur l’ovale juvénile de ses joues. Le malheur la parait d’une majesté inaccoutumée ; en même temps elle avait l’air si fragile et si désolée que j’éprouvai pour elle une vraie compassion de sœur. Elle et l’enfant, c’était tout ce qui me restait d’Ulric. Que ne pouvais-je courir à eux, étreindre leur groupe frêle entre mes bras, leur murmurer de tendres paroles, les consoler très doucement, comme des êtres faibles qu’on protège ! Mais je me souvins à temps combien pareille démonstration de ma part pourrait sembler déplacée !

Autour de Renée, quelques personnes de Valsombreux : M. Chevalin, Mme Blanchard, deux membres de sa famille qui l’assistaient dans ce triste pèlerinage, causaient à voix basse, modéraient leurs gestes, avec cette peur d’éveiller une résonnance que l’on a, instinctive, dans les maisons des morts. Sa mère, pâle et défaite, debout derrière son fauteuil, lui prenait quelquefois la tête à deux mains et la baisait au front avec passion, mouillant de pleurs ses boucles noires. Comme les autres, je m’approchai d’elle, balbutiai une phrase de condoléance, serrai la main qu’elle me tendit par-dessus les cheveux blonds de son fils, puis allai m’asseoir dans le cercle. Le contact de l’alliance de mariage m’avait fait frissonner. Mme Alder, avec une certaine lassitude, répétait des choses déjà dites, mais qui, pour moi, étaient nouvelles, car de qui les aurais-je apprises ? et je prêtais l’oreille avidement. Ulric, racontait-elle, était mort d’une péritonite ; sa maladie avait duré cinq jours ; dès le début, le médecin avait reconnu la gravité du cas, et, détail navrant, le pauvre enfant s’était senti mourir ; dans ses yeux, constamment rivés sur ceux qui l’entouraient, se lisait une angoisse indicible.

— Et d’autres choses encore que nous ne comprenions pas, maman, interrompit Renée. – Quelle étrangeté prenait, dans son expression dolente, cette voix que je n’avais jamais entendue que rieuse ! – Il y avait une ardente supplication dans le regard de mon mari : que voulait-il, quel vœu suprême lui restait-il à formuler ? Je ne le saurai jamais. Par moments, il semblait qu’il allait parler ; mais la parole expirait sur ses lèvres, et la même expression tourmentée renaissait, plus intense, dans ses yeux.

— C’était le regret de sa jeune vie si belle, ma fille, reprit la mère, le regret des êtres adorés qu’il laissait derrière lui.

Renée secoua la tête.

— Pas cela seulement. Je sens bien qu’il y avait autre chose. Et ce n’est pas ma moindre peine, de penser que mon mari est mort en emportant une préoccupation cachée que je n’ai pas su deviner.

De nouveau, j’eus pitié d’elle, car ce qu’elle ignorait m’était connu, et un éclair de joie irraisonnée me traversa : déjà la mort commençait à me donner sur la vie ma revanche ! C’était moi qui avais été sa dernière pensée ; c’était moi que son cœur appelait, moi que son regard cherchait, moi dont il eût voulu recevoir le baiser d’adieu ; c’était le sentiment que nous ne nous reverrions jamais plus et l’effroi de ma douleur, bien plus que la mort approchante, qui mettait ce reflet de désespoir dans ses yeux. Je le sens, je le sais, je le jure ; mais comment l’aurais-je dit, ou pourquoi ?

Soudain Renée, éclatant en sanglots, se jeta au cou de sa mère. Celle-ci la pressa contre son sein, dans une effusion de tendresse silencieuse. De ma chaise où je me tenais raide, je les regardais, les yeux fixes, et je crois que j’ai dû paraître insensible, car les autres femmes pleuraient toutes. Mais moi, si j’avais succombé, je n’aurais pas eu d’épaule où m’appuyer ; je n’avais pas le droit de le pleurer.

Il me restait cependant une demande à faire ; je la fis, debout à côté de la veuve, la gorge sèche et les jambes fléchissantes.

— Ne puis-je pas entrer dans la chambre mortuaire ?

— Je ne peux pas vous y conduire, sanglota Renée. C’est trop affreux, j’ai peur, cela me fait un mal horrible. Il n’est pas nécessaire que ce soit moi, dis, maman ? Et toi, ne me quitte pas ! Mme Blanchard ira avec vous.

Dans l’ancienne chambre à coucher d’Ulric, un drap noir, jonché de fleurs, revêtait le cercueil, déposé sur le lit ancien. Les fenêtres étaient ouvertes, mais les contrevents mi-clos ; de forts et pénétrants parfums flottaient dans l’air assombri. Mme Blanchard déplaça une couronne pour mettre sur le haut de la bière les fleurs que j’avais apportées.

— Personne ne le remarquera, dit-elle.

Sans répondre, je m’approchai, soulevai un coin du drap, et, m’agenouillant, j’appuyai ma tête sur le bois rigide. Je me sentais apaisée, presque contente : tout ce que j’aurais aimé, c’eût été de rester là longtemps, de m’abandonner à cette torpeur, de respirer jusqu’à l’inconscience le doux poison des parfums, de sentir le froid contact remonter de mes doigts inertes à mon cœur.

Même ce bonheur-là, pour moi, était un bonheur volé. Mme Blanchard, toute en pleurs, la bonne âme, m’appelait d’une voix tendre et effrayée :

— Mademoiselle Mahaut, mademoiselle Mahaut, on pourrait venir. Et puis, c’est mauvais pour vous, ce que vous faites là. Écoutez-moi, ma chère enfant… Entendez-vous, on vient !…

Peureusement, je me levai, reprenant mon masque de convention. J’y étais déjà si bien accoutumée que ces brusques passages de moi-même à mon être de mensonge ne me coûtaient aucun effort. Les pas se perdirent dans le couloir. Mais ma sécurité était détruite ; j’avais pourtant l’âpre désir de bénéficier de ma dernière chance jusqu’au bout.

— Madame Blanchard, personne que vous ne doit rester ici, la nuit ? Je reviendrai ; vous me ferez entrer sans qu’on me voie, sans qu’on le sache. Je veux veiller.

Elle fit un geste d’effarement.

— Oh ! mademoiselle Mahaut, c’est impossible !

— Si, c’est possible. Cela ne dépend que de vous. Vous ne pouvez pas repousser ma prière.

— Ma pauvre chère enfant ! demandez-moi n’importe quoi, je le ferai. Mais pas cela. Je ne peux pas. Songez donc, mademoiselle Mahaut, si l’on vous surprenait ?…

— On ne me surprendra pas. Vous garderez la porte. Cette nuit est à moi : personne ne me la disputera. Vous l’aimiez, lui ; que ce soit pour son souvenir à lui, si ce n’est pour l’amour de moi ! Dites-vous bien que demain il sera trop tard, que vous ne pourrez jamais plus vous raviser, quelque pitié, quelque remords que vous ayez !

Elle résistait, me conjurait de chasser cette idée folle et d’être sûre de son inaltérable dévouement ; je me fis humble, suppliante, impérieuse, menaçante ; l’effrayant par la véhémence de mon désespoir, la ployant sous ma volonté plus forte. Il m’était impossible d’admettre que ce que je voulais avec toute l’énergie de mon âme ne se ferait point.

Et je fis ce que j’avais résolu de faire : le soir tombé, je revins ; j’eus enfin mon heure à moi, rien qu’à moi !

 

Décembre 18..

Mes prévisions se sont réalisées. Une lettre de mon frère, reçue ce matin, m’apprend qu’il s’est fiancé avec Flora Reynier. Elle a dix-sept ans, lui, vingt-deux. Quoiqu’ils soient bien jeunes l’un et l’autre, je ne suppose pas que le mariage tarde beaucoup. Dans ces heureux pays, le capital est activité, robustesse, intelligence chez l’homme ; la dot, santé, gaieté, confiance chez la femme. Quand, à côté de ces dons précieux, on a de la fortune comme les Reynier, une situation dans la maison comme celle de Jean-Louis, un mariage ne pourrait s’accomplir sous de meilleurs auspices. Et puis ils ont tant de jeunesse et de fraîcheur communicatives tous les deux ! Je ne puis me lasser de contempler la photographie qui accompagne la lettre, où ils sont pris ensemble, debout, sous de hauts arbres : ma future belle-sœur, gracieusement vêtue de blanc, une ombrelle à la main, sourit avec une joie naïve. On la devine heureuse d’être fiancée, heureuse du beau temps, des épais feuillages, de la lumière, de ses doux dix-sept ans. Mon frère, mince et vigoureux, avec ses clairs yeux francs que l’on sent fermement posés sur les choses, ses cheveux touffus dessinant une pointe nette sur son front, la virilité de ses traits fins, répond bien à l’image que je conserve de son adolescence. Toutes les lignes caractéristiques de sa personne se sont développées, effaçant celles qui étaient incertaines pour parachever le type complet. Je le compare au portrait que je possède de notre père : sans doute, la ressemblance sur quelques points reste encore très grande ; mais cet homme d’affaires était, dans son genre, un artiste : il avait de l’imprévoyance, de l’irrésolution, de la fantaisie. Son fils ne connaît pas les défaillances : il ira plus loin. Plus que jamais, Jean-Louis sait ce qu’il veut, va où il veut, tend sa volonté vers un but et l’atteint. Ainsi je suis persuadée que son esprit pratique lui avait fait dès longtemps entrevoir la possibilité d’un mariage avec la fille enfant de son tuteur. Loin de moi la pensée de soupçonner mon frère de calculs mesquins ! Eût-il déplu à Flora, elle ou lui eussent-ils aimé ailleurs, qu’il se serait honnêtement désisté. Mais, en principe, pourquoi pas ? Toutes les ambitions sont légitimes : nouveau Jacob, pendant sept ans, il travailla fidèlement pour conquérir Rachel. Et il l’a obtenue.

Dans sa lettre perce la joie exultante du triomphe. Il s’y montre aussi plus expansif que de coutume, me donnant des détails, me parlant de Flora, dont il ne peut assez me vanter la beauté, la grâce, le dévouement, et m’entretenant de leurs projets d’installation. Jusqu’à présent, ses lettres ne m’avaient point gâtée. Il n’a jamais su le prix, qu’auraient eu, pour une isolée comme moi, les longs épanchements amicaux, les confidences intimes, les regrets affectueux, ni quel baume peuvent mettre sur un cœur ulcéré certaines paroles, fussent-elles de simple pitié. Leur caresse serait bonne, et il y a tels jours où l’on serait reconnaissante même du mensonge qui les inspire. À vrai dire, mon frère ne fut jamais sentimental. Pourtant, quand nous vivions ensemble, il appréciait mes soins à sa manière ; il avait des exigences jalouses ; mais j’ai toujours souffert de sentir combien, au fond, je lui étais peu nécessaire. Alors que je n’ai jamais eu un plan d’avenir d’où il fût exclu, lui voyait le sien en dehors de moi. Comme il s’est facilement résigné à me laisser en arrière ! Il n’ignorait pas mon chagrin, cependant ; je n’avais pas pu le dissimuler à sa jeune clairvoyance ; mais, parce que je perdais stupidement ma vie, était-ce une raison pour qu’il compromît la sienne ? Dans mon malheureux amour, il n’a vu qu’une humiliante faiblesse, bien faite pour offusquer son bon sens rigoriste. Je comprends mieux, à présent, combien j’ai dû le décevoir, le blesser. Ce sentiment très net de ce qu’il se doit à lui-même, Jean-Louis s’attend à le rencontrer à un degré égal chez les autres, surtout chez ceux qui lui tiennent de près. Je me suis sentie deux fois méprisée : d’abord, parce que je me suis sacrifiée ; ensuite, parce que je m’afflige sur mon sacrifice. À quoi cela sert-il ? Ou une chose vous est indispensable, et on l’obtient ; ou, si l’on admet qu’elle est inaccessible, on s’en passe. Telle est sa logique. Il a raison. C’est étonnant combien, quand on y réfléchit, tous les points de vue sont également raisonnables. Ulric, en somme, a eu raison de tirer de la vie le meilleur parti possible ; mon père a bien fait de faire ce qu’il a voulu ; mon grand-père ne s’écarterait pas de son chemin pour un roi. Dans mon entourage, je ne vois guère que Mlle de Bellelance qui n’ait été, comme moi, ni raisonnable ni sage.

 

Avril 18..

Dans le pensionnat de Chauvigny où, deux fois la semaine, je donne des leçons de dessin, il y a une jeune fille qui m’intéresse. En général, en dehors des rapports que m’impose mon travail avec les élèves, j’ai peu de communications avec elles. Elles sont gaies, ignorantes, insoucieuses, quelques-unes méchantes, et, si je n’avais été talonnée par le besoin de gagner de l’argent, jamais je n’aurais fait violence à ma sauvagerie. À présent, la vue d’un visage nouveau me met en fuite. Mais mon petit capital fond avec une rapidité effrayante : les premiers temps surtout, j’ai puisé au trésor sans scrupule ; quoique menant une vie très simple, je n’économisais pas sur un ruban, des livres, des couleurs. Il me fallait de jolies robes, et je ne m’inquiétais pas de voir mes ressources diminuer, certaine qu’un jour ou l’autre je saurais y suppléer par mon travail. Qu’aurais-je fait ? Je ne le savais pas exactement ; je me sentais assez de force et de volonté pour soulever un monde. Aujourd’hui, je tremble comme une vieille femme devant l’incertitude de l’avenir. C’est que je suis brisée, anéantie. Mon dessin, j’y ai renoncé. Il aurait fallu travailler, fréquenter les grands ateliers, rester dans le courant qui vous porte ; or je me sens à l’écart de tout, incapable d’un effort pour quitter Valsombreux. À quoi serais-je bonne dans la vie, vieillie, découragée, sans désirs et sans but ? Les appointements de mon grand-père suffisent à nous faire vivre en pauvres gens ; après, quand il ne sera plus là, que deviendrai-je ? J’ai peur, j’ai une peur abjecte de la misère ; aussi veillé-je avec une prudence d’avare sur les quelques sous qui me restent. Je retourne mes robes, je vais de Valsombreux à Chauvigny à pied pour épargner le prix de la diligence ; il y a un temps infini que je ne reçois plus une revue ni un journal ; je me prive de gâter les enfants du village, et cependant, si économe que je sois, mon maigre capital, que rien n’alimente, va tarir. Aussi ai-je dû considérer comme une aubaine l’offre qu’on me fit d’enseigner les éléments du dessin dans le premier pensionnat de Chauvigny.

La jeune fille que j’ai distinguée, Elsie, est anglaise. À première vue, avec sa figure pâle et ses yeux clairs, elle n’a rien qui attire l’attention ; mais on s’aperçoit bien vite qu’elle est fine, d’une élégance de bon aloi ; sa voix musicale surtout captive. Quoique simple sous-maîtresse dans la pension, on la sent d’un rang social supérieur ; tout dans sa manière d’être l’indique : je ne l’ai jamais entendue se vanter. Nous causons quelquefois pendant les dix minutes de récréation qui coupent les deux heures de dessin, et je suppose que nous aurions fini par nous lier si je n’étais devenue trop différente de tout le monde pour inspirer ou éprouver une amitié. Bientôt Elsie m’a confié son histoire. Elle appartient, en effet, à une excellente famille, peu fortunée, et elle est la troisième de sept enfants. Son rêve, c’est de se faire un jour une situation indépendante dans le journalisme. Pour cela, elle juge nécessaire de savoir à fond le français, et, ne pouvant payer un séjour coûteux, elle est venue l’apprendre sans bourse délier.

Elle me conta tout cela de son air résolu, sa petite tête blonde fièrement redressée.

— Et ce n’est qu’un commencement, me dit-elle ; pour l’avenir, j’ai de grands projets. J’ai l’ambition de fonder un journal de femmes. Il y faudra de bons éléments, de l’argent, des relations utiles. Cela se fera ; mais patience ; je suis encore trop jeune ; en attendant, je ne perds aucune occasion de m’instruire ; ma seconde sœur, qui partage mes idées, est en ce moment en Allemagne, dans les mêmes conditions que moi.

Je ne pus réprimer un sourire de doute.

— Êtes-vous certaine de la réussite ? Je ne voudrais pas vous décourager ; mais la vie est hérissée de difficultés pour une femme qui travaille. Elle rencontre sur son chemin tant d’obstacles !

— Les obstacles ? on les vainc. Où serait la saveur de vivre si l’on n’avait pas à lutter ? En fait de bonheur, je n’estime que celui qui a coûté quelque prix. Nous réussirons, vous verrez !

— Je vous le souhaite.

— Et mieux que cela, nous gagnerons beaucoup d’argent. L’argent est une force nécessaire : il faut en avoir pour en donner.

— Vous marierez-vous ?

— Pourquoi pas ?

Elle ajouta, en riant :

— Quand j’aurai une position suffisante à offrir à mon mari.

Sa confiance lui donnait le droit d’obtenir, à son tour, quelques confidences. Je fus peu explicite. Qu’aurait-elle compris à une histoire comme la mienne ? Je me bornai à lui dire que ma vie sentimentale étant, dans le passé, je ne pouvais me reprendre à aucune autre.

Elle réfléchit un instant, puis répondit :

— Peut-être avez-vous raison. Je n’ai pas assez l’expérience de ces choses-là pour me prononcer. Mais vous avez tort de considérer votre vie comme finie. Il y a d’autres choses que l’amour, qui valent la peine qu’on s’y intéresse. Je ne saurais, dans votre cas, vous dire lesquelles ; c’est à vous de les chercher et de les découvrir. De toute manière, votre apathie vous est funeste. Allez rejoindre votre frère ; ou bien laissez-moi vous procurer une situation en Angleterre. Suivez mon exemple ; vous verrez que vous vous en trouverez bien.

Hélas ! chère petite, vous avez un but devant vous, tandis que moi, pourquoi m’efforcerais-je ? à quelle fin cette dépense d’énergie ? Je n’appartiens à personne ; personne ne m’appartient.

 

Avril 18..

Les paroles d’Elsie m’ont laissée songeuse toute la nuit…

Ce matin, je me suis longuement regardée à la glace.

Je suis pâle, j’ai les yeux éteints, mes cheveux, jadis si lustrés, dont je ne prends plus que le soin indispensable, sont ternes et grisonnent aux tempes ; je suis mal mise et mal coiffée ; je m’alourdis ; j’ai l’air humble des vaincus. Ulric ou Jean-Louis, s’ils pouvaient revenir, hésiteraient à me reconnaître.

Si j’avais été heureuse, je serais aujourd’hui, je suppose, dans tout l’éclat de ma beauté de femme, tandis que je ne suis qu’une vieille fille, une vieille fille, cet être lamentable, ridicule, et, qui pis est, une demoiselle de village !

 

Juin 18..

Grand-père vient de s’assoupir ; j’ai pu le quitter un instant. Il ne souffre pas, si ce n’est de cette oppression qui le tient éveillé une partie de la nuit. « Rien à faire, m’a dit le docteur, c’est la lampe qui s’éteint, faute d’huile. Elle a brûlé plus que son temps. Cela peut durer quelques semaines encore, mais les facultés iront toujours s’affaiblissant. » En effet déjà il ne reconnaît presque plus personne ; je crains bien qu’il ne me distingue pas de la domestique, quand l’une ou l’autre de nous lui donne sa potion. Mais a-t-il jamais fait la différence ? Ma présence lui a-t-elle jamais apporté quelque douceur ? ou, comme le prétend Jean-Louis, n’ai-je été dans sa maison qu’un meuble utile, qui aurait pu être remplacé par n’importe quel autre de fabrique plus grossière, sans trop d’inconvénient ? Voilà ce que je ne saurai jamais, ce qu’il ne me dira pas. D’ailleurs, je préfère ne pas savoir : j’aurais peur de perdre ma dernière illusion : celle de m’être un peu sacrifiée à lui. Sacrifiée ! toujours ce mot vide de sens qui revient sous ma plume ! Me suis-je vraiment sacrifiée, ou n’ai-je obéi, en restant auprès de lui, qu’à ma force d’inertie ?…

 

Juin 18..

Le plus souvent, il est couché, sans mouvements, son maigre corps, réduit à rien, saillant à peine sous l’épaisseur des couvertures ; son visage brun, tout petit, tout ratatiné, détaché sur la blancheur de l’oreiller ; sa bouche édentée entr’ouverte, à travers laquelle passe un souffle bref ; il a des yeux atones qui se fixent dans le vide sans voir ; quelque jour, demain, peut-être, ses paupières ridées n’auront plus la force de s’abaisser, et ce sera la fin : il sera au terme de sa longue carrière. Et moi, que deviendrai-je ? mon cri d’égoïsme jaillit, impuissant, à côté de ce lit de mort, au chevet de ce vieillard de quatre-vingt-treize ans, dont l’appui m’est encore nécessaire. Dès qu’il ne sera plus, je n’aurai plus de toit. Son successeur est déjà désigné : on me laissera bien quelque répit pour préparer mon départ ; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne sais où aller ? Lasse, effrayée, tremblante, je m’affaisse avec le vieil arbre qui me soutient ; j’ai une peur maladive de la lutte, et je ne désire rien tant que de rester tranquille où je suis. Comment faire ? Il faudra vivre. Voilà pour moi le terrible problème. Ah ! que ne suis-je à la place de ce moribond qui va entrer dans son repos ! Malheureusement, dans notre famille, on est robuste et l’on devient très vieux. Qu’il est plus aisé d’organiser sa vie quand la durée semble en être limitée ! Pour le long chemin difficile, on a besoin de sécurité et de joie ; comment, me sachant destinée à y marcher si longtemps, ai-je pu accepter de m’y traîner seule, privée de tous les adoucissements ?…

J’ai honte d’apporter mon souci mesquin dans cette chambre dont la Mort garde le seuil, l’emplissant de son ombre auguste…

 

Juin 18..

Mon avenir, du moins immédiat, s’est arrangé d’une manière que je ne prévoyais guère. En m’en allant de Valsombreux, j’aurai un gîte et du pain.

Ce matin, je travaillais dans la chambre de mon grand-père, avec la porte de communication ouverte, quand je vis arriver par la cuisine M. Chevalin. Il entra à pas furtifs, s’excusant de l’indiscrétion ; mais il n’avait trouvé personne pour l’introduire, et, comme je ne pouvais pas abandonner mon malade, il m’exprima le désir de m’entretenir sur place d’une affaire urgente.

— Nous ne le troublerons pas, dit-il, après s’être approché du lit ; il me paraît tombé dans un état comateux. Je doute qu’il finisse la semaine. C’est bien triste, c’était un brave homme.

J’acquiesçai de la tête, sans parler. Il m’offrit ses condoléances, puis, à court de banalités, il me demanda de but en blanc si, après la mort de mon aïeul, j’avais des projets d’existence. Force me fut de lui répondre que je n’en avais aucun.

— Dans ce cas, la combinaison que j’ai à vous soumettre a des chances de vous convenir.

Et, tranquillement, il me fit ses propositions.

Il s’agissait d’aller vivre avec Mlle de Bellelance, dont la santé, depuis quelque temps, déclinait beaucoup. Il devenait même imprudent de la laisser seule. La nièce, qui de loin veillait sur elle, désirait qu’on pût garantir sa sécurité en changeant le moins possible à ses habitudes : c’est alors qu’on songea à lui donner une compagne et que le choix se porta sur moi, qui avais, me dit mon visiteur, toujours témoigné de l’amitié à la pauvre fille et allais être obligée de quitter le château.

— Réfléchissez-y, mademoiselle, conclut-il. La position n’est pas sans avantages. Une jolie maison, des loisirs, le logis et le vivre assurés, la perspective d’un legs de la famille, qui voudra reconnaître vos services. Et une malade qui n’a pas d’exigences tracassières : c’est énorme.

Je promis de réfléchir, quoiqu’au premier moment ce projet m’eût glacée d’effroi. Et je réfléchis toute la journée, à la fenêtre de mon grand-père, en regardant par-delà les prés la petite maisonnette, baignée d’éclatante lumière bleue. Je finis par trouver que je n’avais pas d’autre ressource. Plus tard, – car celle-là même ne pouvait être que provisoire, – mon jeune frère pourvoirait sans doute à mes besoins.

Juin 18..

En attendant de m’engager comme garde-malade ou dame de compagnie chez Mlle de Bellelance, je reste auprès de mon grand-père, qui, doucement, sans agonie, sans connaissance, achève de s’éteindre. Par la croisée ouverte entre l’air parfumé de juin. Chaque fois que mes yeux se détournent du lit, c’est pour se porter sur ma future demeure, que j’aperçois là-haut, à la lisière des bois. Il faisait ce même temps radieux, le jour où Ulric et moi la vîmes ensemble pour la première fois, et où nous écoutions, souriants, enivrés, une musique aérienne…

Dieu soit béni de nous laisser ignorer l’avenir.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Anne C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Gladès, André, Le Stérile Sacrifice, Lausanne, Payot et Paris, Perrin, 1901. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Temple d’Amour à Vevey a été prise par Ancha le 13.12.2015.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Le fond de ces légendes, que nous avons librement arrangées, est emprunté à l’histoire d’un vieux château du Jura neuchâtelois, auquel nous avons pensé quelquefois en décrivant Valsombreux. Voir Les Châteaux neuchâtelois anciens et modernes, par D. -G. Huguenin, Neuchâtel, 1894.