Nancy-Marie Vuille
(sous le pseudonyme d’André Gladès)

FLORENCE MONNEROY

LE HASARD

Préface : Édouard Rod

1906

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PRÉFACE. 3

FLORENCE MONNEROY   Récit de la vie du cœur. 28

LE HASARD.. 62

Ce livre numérique. 83

 

PRÉFACE

… O let her pass ! he hates her much

That would upon the rack of this tough world

Stretch her out longer…

Shakespeare, King Lear.

Si jamais j’ai souhaité de pouvoir exprimer les nuances exactes d’une pensée ou d’un sentiment, c’est en venant parler de cette morte. Jamais non plus je n’ai tant craint d’altérer, en cherchant à les transcrire, ces vérités de l’âme et de la vie dont les mots ne savent montrer que de faibles lueurs. Mais puisqu’elle ne disparaîtra pas sans laisser une trace, il faut que ceux qui l’ont vue passer comme enveloppée dans la réserve dont elle voilait si bien les mouvements de son âme, sachent dès maintenant ce qu’elle fut. Et c’est bien à moi qu’il appartient de le dire. Je ne me déroberai point à cette tâche ; toutefois, si j’essaye de m’en acquitter, ce ne sera pas sans regretter le silence, qui conviendrait mieux à ma peine.

 

Il est trop tôt pour raconter sa biographie : il est néanmoins permis d’indiquer qu’elle en eut une. Au lendemain de sa mort, le médecin qui l’avait soignée avec une intelligence et un dévouement admirables, M. le Dr Georges Müller, est venu dire à ceux qui la pleuraient :

— J’ai pu me tromper dans mon diagnostic, sa maladie étant de celles que nous avons rarement l’occasion d’observer. L’idée de cette erreur possible me poursuivra, – me gênera peut-être quand je me retrouverai aux prises avec un cas analogue. Ainsi, d’autres risquent d’en pâtir, qui profiteraient au contraire d’une certitude. Et cette certitude, on ne peut l’avoir qu’en examinant son cœur.

Les affligés, d’abord, se révoltèrent : elle était si calme, après sa longue agonie ; pourquoi la déranger ? Elle était morte : qu’importait que ce fût de ceci ou de cela ? Et puis, la même idée nous vint à tous : elle aurait consenti, pour faire encore un peu de bien, pour servir la cause de la vérité, pour aider ces inconnus, robustes à cette heure, insouciants, heureux de vivre, que guettait dans l’avenir le mal qui nous privait d’elle. Et son cœur, livré au scalpel, renseigna le scrupuleux médecin.

Il en est de sa vie comme de son cœur : on gagnerait à la connaître ; le récit en serait utile à ceux qui traverseraient des circonstances pareilles ; il contribuerait à fixer, sur certains points douteux, notre connaissance des crises de l’âme individuelle, celle même de quelques-uns des troubles et des conflits que provoquent les conditions actuelles de l’existence sociale. Un des amis qui ont le mieux parlé d’elle, M. Samuel Cornut, écrivait l’autre jour : « Pas d’événements dans cette jeune vie, dont nous n’avons respiré que le parfum[1]. » C’est une erreur : il y en eut beaucoup. Ce ne furent pas à vrai dire des événements compliqués ou romanesques, comme l’ont cru, et, je crois, colporté quelques-uns de ceux à qui l’on a dit qu’elle avait souffert. Ce furent des événements très simples, comme la succession des jours en tisse autour de toutes les destinées. Mais le même marteau ne produit pas le même son quand il frappe sur l’or ou sur la pierre, sur le cristal ou sur le plomb : son âme ayant des sonorités extraordinaires, ces événements usuels éveillèrent en elle des échos plus puissants et plus prolongés. Ce ne sont pas les choses elles-mêmes, c’est leur répercussion sur ce métal précieux, c’est leur chant sur ces cordes vibrantes qui ferait le prix de son histoire, aux yeux mêmes des indifférents.

 

Nancy-Marie Vuille naquit le 25 novembre 1867, à Neuchâtel, dans le quartier du Seyon. Elle se plaisait à rappeler la date et les lieux de sa naissance. Ce triste mois de novembre, disait-elle volontiers, est celui où l’on meurt le plus souvent dans sa famille. Et les paysages neuchâtelois, qui s’étaient gravés dans ses yeux d’enfant, lui furent toujours particulièrement chers. Elle en aimait la sévérité, les lignes lentes, les courbes régulières ou symétriques, les teintes qui s’assombrissent et s’unifient aux moindres défaillances du soleil. Elle aimait aussi la ville, où elle passa ses premières années : la couleur jaunâtre des maisons et des édifices, le vieux château, les vieilles mœurs, l’histoire locale qu’elle connaissait dans les moindres détails, et ce beau lac aux tons glauques, aux flots pensifs. Revoir Neuchâtel fut toujours une de ses joies : elle y passa, auprès d’une tante très aimée, une partie de son enfance ; elle y retrouvait de chers souvenirs, de fidèles affections ; elle y commença sa dernière année…

Son père, M. Louis Vuille, appartenait à une bonne famille bourgeoise, originaire de La Sagne. Un accident – l’écroulement d’une grande maison en construction – en avait compromis l’aisance : il dut consacrer à la rétablir beaucoup d’efforts laborieux, une grande somme d’intelligence et d’énergie. De sa ville natale, il ne tarda pas à transporter le centre de son activité à Genève, où il réussit à fonder l’importante Brasserie de Saint-Jean. Il y avait épousé la fille d’un pharmacien d’origine allemande, Mlle Adèle Ladé. Je n’ai pas de renseignements sur les antécédents maternels de Mlle Gladès. Je me rappelle pourtant qu’elle me montra, chez sa mère, le portrait d’une aïeule qui lui ressemblait étrangement. Elle s’était prise de tendresse pour cette dame des anciens temps, et lui consacra un de ses premiers petits poèmes. Je n’ai pas encore retrouvé ce morceau dans ses papiers ; elle me l’avait montré il y a bien longtemps. Le dernier vers en est resté dans ma mémoire :

 

Est-ce ton âme en moi, mon arrière-grand’mère ?…

 

C’était un de ses charmes, la poésie qu’elle mettait à évoquer des choses lointaines, des figures effacées, un passé qu’elle n’avait pas connu et qui pourtant semblait flotter dans sa mémoire. Elle avait le culte de ces souvenirs ancestraux, de cette vie antérieure qu’ont vécue pour nous les inconnus qui nous ont précédés, dont les douleurs et les joies, les regrets et les vœux nous ont faits ce que nous sommes. Elle l’a dit dans un de ces petits poèmes, daté de décembre 1890, où je lis ces vers imparfaits et profonds :

 

N’avez-vous pas senti s’agiter en votre être

Tout un passé lointain impossible à connaître,

Mais qu’on a là pourtant ?

Ce sont des souvenirs de pâleur effacée,

Des pays entrevus, qui hantent la pensée

De leur vague irritant ;

 

Ou bien de très beaux vers doux et mélancoliques

Dont on connaît déjà les accents poétiques

Avant qu’on les ait lus.

C’est une intuition de choses entrevues.

Quelles choses ? Où ? Quand ! Hélas ! peines perdues,

L’esprit ne le sait plus…

 

M. Vuille se donnait tout entier à ses affaires de brasserie, où son labeur fut efficace, son effort récompensé. Sa jeune femme, de goûts artistes, de sensibilité très affinée, d’esprit cultivé, de caractère contenu, silencieux, enclin à la tristesse, souffrit sans doute de le voir trop absorbé par son travail. Ce fut, j’imagine, une histoire fréquente et fatale. L’homme appartient à la vie extérieure : quel que soit son bon vouloir, il n’en peut secouer le joug ; la besogne de la veille lui commande celle du lendemain, lui mesure en avare son repos ; à la fin des dures journées, il apporte à son foyer le poids de ses fatigues, l’amertume de ses soucis. La femme le comprend mal : elle ignore les conditions de la lutte ; elle prend peu d’intérêt aux choses pratiques ; elle a d’autres besoins, des aspirations qu’il ne partage pas ; comme l’homme est le maître, c’est elle qui s’efface ou se sacrifie. Pour changer cela, il faudrait transformer les bases mêmes de notre existence actuelle.

Malgré ces différences, le ménage était uni, se faisait sa part de bonheur. Trois filles naquirent. La prospérité croissante aurait assuré des loisirs. Mais la maladie s’abattit sur la jeune mère, les années d’angoisses commencèrent.

Que de fois Mlle Gladès m’en a raconté les douloureux épisodes ! Comme elle, à peu près au même âge, j’avais vu ma mère souffrir et dépérir longuement. Nous mettions en commun nos tristes souvenirs : ils se ressemblaient. À l’âge où les premières images de la vie se forment dans l’esprit et le façonnent, ce spectacle continuel de la maladie dévorant un être aimé, nous avait créé comme un trésor d’impressions de même ordre. Nous les feuilletions quelquefois, comme on relit ensemble un livre connu pour y trouver des nuances d’idées qui s’apparient. Nous n’étions jamais sortis tout à fait de l’ombre amassée autour de notre enfance par ces pénibles années : nous nous le disions souvent. J’ai sous les yeux des portraits d’elle qui remontent à ce temps-là : elle était une jeune fille très pensive ; sa belle figure avait une expression de gravité et de bienveillance qui n’était pas encore de son âge ; elle l’a gardée jusque dans son cercueil.

Quels troubles la maladie prolongée de la femme et de la mère apporte à un foyer ! L’homme est veuf sans l’être, en pleine maturité, en pleine vigueur. Ses enfants manquent de ces soins maternels que rien ne peut remplacer : dans le malheur commun, leur part est souvent la plus grande. Je ne m’étendrai pas sur cette pénible période ; pourtant je ne puis m’empêcher d’en raconter un épisode qui eut beaucoup d’action sur la sensibilité et sur le développement de Nancy :

Genève est une ville où les jeunes filles s’en vont souvent seules à l’École secondaire ou au Conservatoire, dans la sécurité des rues : Nancy, comme beaucoup d’autres, sortait sans « chaperon », le plus souvent avec l’une de ses sœurs cadettes. Or, un jour, il lui revint qu’un des pasteurs de la ville avait dit à une personne de ses relations :

— Pourquoi rencontre-t-on toujours les demoiselles Vuille seules ? Cela n’est vraiment pas « comme il faut ».

En me rapportant ce blâme, qui l’avait frappée dans son ombrageuse fierté, elle s’écriait :

— Comprenez-vous cela, dites ? Nous n’avions personne pour nous accompagner : fallait-il donc nous enfermer chez nous comme dans une prison ?

L’un de ses sentiments les plus passionnés, qu’elle appelle dans son roman inédit « le sens révolté de la justice », avait bondi sous le reproche immérité, en même temps que sa tenace logique suivait jusqu’à l’extrême les conséquences de l’imprudente parole : quoi donc, les pasteurs sont là pour encourager les faibles, pour les soutenir au nom d’un Dieu dont ils vantent la bonté, pour leur prêter à l’occasion l’appui de leurs conseils ou de leur influence ; voici qu’au contraire ils condamnent sans se renseigner, sans savoir, au profit de simples conventions mondaines que tous ne peuvent pas toujours respecter, voici qu’ils lancent du discrédit contre celles que personne ne protège, justement parce que personne ne les protège, et aggravent ainsi les embarras où elles se débattent… Je n’exagère pas en disant que ce fâcheux propos, échappé à un homme qui n’avait sans doute que de bonnes intentions, fut un facteur important dans le développement des idées religieuses de Mlle Vuille, éveilla sa critique, contribua à l’éloigner de toute croyance positive, et à lui faire préférer, dans son goût instinctif de droiture, de noblesse et d’austérité, le stoïcisme des philosophes païens à un christianisme qui pactise trop volontiers avec les habitudes mondaines et de faux préjugés.

C’est de cette époque que date sa plus ancienne amitié : avec une de ses camarades d’école, Mlle Hélène Cusin, maintenant fixée en Angleterre. Sa meilleure consolation était alors l’étude. Elle suivait les cours de l’École secondaire des jeunes filles avec l’extrême sérieux qu’elle apportait à toutes choses, et avec une sorte de zèle concentré qu’elle puisait dans son grand désir d’apprendre. Elle a raconté quelques-uns de ses souvenirs d’écolière appliquée ; il me semble la retrouver avec son beau sourire grave, dans ces lignes :

 

… De mon temps, il y avait des prix : de belles médailles d’argent étincelantes, que l’on donnait à la plus méritante en chaque branche ; puis, à côté de ces prix-là, des quantités d’autres que j’appellerai de « consolation » : prix d’accessits, prix d’encouragement, prix général de seconde année.

C’était aussi l’époque des prix de bonnes notes ; une généreuse distribution bisannuelle de livres rouges, verts, bleus, violets, ornés sur la couverture des armes de la république et canton de Genève : « Post tenebras lux ! », l’aigle et la clef, sous une gloire de rayons dorés. Les prix de bonnes notes étaient ceux des nigaudes, et les espiègles affectaient de les dédaigner. Pourtant, je me rappelle encore mon orgueil et mon émotion en allant chercher le mien, le premier que j’aie obtenu à l’école. Certaines de mes compagnes m’assuraient que pour rien au monde elles n’en auraient voulu, que les médailles seules sont dignes des élèves intelligentes. Même alors, je ne contestai point la supériorité des médailles sur les livres : elles sont éminemment inutiles, mais elles brillent et elles ont un air de gloriole. Les parents bien pensants les font encadrer dans de la peluche rouge et les mettent en évidence dans leur salon. Les miennes (car j’en ai eu) ont jauni et noirci dans le fond d’une cassette. On me les montrait quelquefois. J’étais très fière. Mais combien mon livre, mon premier prix, m’a fait plus de réel plaisir[2] !…

 

La studieuse élève ne se consola jamais d’avoir été empêchée de prendre ses diplômes. Pourtant elle s’avança bien au-delà, par elle-même, des limites de l’enseignement officiel. Avec sa seconde sœur, elle passa une année dans un pensionnat allemand, à Weinheim, près d’Heidelberg, puis deux années dans un pensionnat anglais, à Hampstead, près de Londres, où elle donna aussi des leçons de français. Je ne crois pas que l’Allemagne l’ait beaucoup influencée : on l’y obligeait à travailler la musique, qu’elle n’aimait guère. En Angleterre, au contraire, tout lui plut : la langue qu’elle apprit à fond, la littérature dont elle s’imprégna, l’ordonnance régulière de l’esprit et des mœurs. Elle revint avec un aspect et comme un accent anglais. Rien ne la réjouissait comme d’être prise pour une Anglaise. Dans notre petit cercle, nous l’avons toujours appelée « miss Nancy » : une amie de ma fille, qui vit son portrait dans un journal, ne l’avait jamais connue que sous ce nom-là.

Ce fut à son retour à Genève qu’en y fréquentant la colonie anglaise, elle se lia avec une femme plus âgée qu’elle, Mme Last, qui lui voua une affection presque maternelle, la soutint de ses conseils et de sa fidélité, et l’assista dans son agonie. Londres, qu’elle revit plus tard avec un grand plaisir, lui avait fait une forte impression. J’en retrouve l’écho dans un petit poème, Saint-Paul de Londres, qui fut écrit, je crois, en 1890, et qui témoigne également de son état d’esprit à ce moment-là :

 

C’est l’église de la cité,

Calme, dans la rue agitée.

 

Contre ses murs mornes et gris

Les bruits de la ville se brisent.

 

Sous les voûtes, un roulement

Confus de lointaine tourmente

 

Scande d’un sanglot infini

Les plaintes de la litanie.

 

Que de paix, Seigneur, que de paix !

Entre ces murailles épaisses,

 

Où la voix des enfants de chœur

Monte et descend, exulte ou pleure !

 

Oh ! s’anéantir, oublier[3]…

Oh ! monter avec la prière…

 

Cependant, contre les prévisions des médecins, Mme Vuille se rétablit. Le retour de la santé ne restaura pas le foyer que la maladie avait compromis : le divorce intervint.

Le divorce, en Suisse, est depuis longtemps entré dans les mœurs. Ses inconvénients n’en subsistent pas moins dans toute leur force : parce qu’ils ne tiennent pas, comme le croient ses apologistes, aux conditions légales qui règlent les rapports de la famille, mais à la nature même de ces rapports. Que le divorce soit facilité ou entravé par les lois, fréquent ou rare, que l’opinion l’accepte ou le blâme, qu’il soit obtenu par le consentement mutuel des époux ou arraché par la volonté d’un seul à travers les fictions qu’impose le code, il déchire des liens qui n’avaient pas été formés pour être passagers, meurtrit ceux qu’il délivre, ouvre aux enfants une série incalculable de malheurs. Celui de M. et de Mme Vuille, qui le poursuivirent sans colère ni rancune, fut parfaitement honorable. J’ignore dans quels sentiments leurs deux autres filles s’y résignèrent ; mais je sais que Nancy, avec sa sensibilité passionnée, son inquiétude d’âme, sa droiture candide, son imagination qui grossissait volontiers les proportions des choses, en souffrit cruellement[4]. Ce fut même cette souffrance, que je devinai, qui me la rendit d’abord sympathique. À l’époque où elle suivait mes cours à l’Université de Genève, elle venait de temps en temps, le dimanche après-midi, dans la vieille maison que j’habitais alors à Champel, à un quart d’heure de la ville. J’avais l’habitude, quand il faisait beau, de reconduire quelques pas sur le chemin mon dernier visiteur. Une fois que je la raccompagnais ainsi, en causant de choses indifférentes, je vis tout à coup que son visage, habituellement surveillé et indéchiffrable, exprimait une intense émotion. Elle s’arrêta, presque haletante, et me dit, avec de visibles efforts :

— Il y a une chose que vous ne savez peut-être pas, Monsieur, et que je désire que vous sachiez : c’est que mes parents sont divorcés.

Surpris, je répondis par quelques paroles banales. J’avais senti qu’elle attachait une grande importance à cet aveu, sans comprendre pourquoi elle me le jetait ainsi, d’une voix si troublée, au milieu d’une conversation sans intimité, à moi qui la connaissais à peine et ne pouvais m’intéresser à ses affaires de famille. Elle s’en expliqua plus tard :

— Je pensais que vous ignoriez cela, et qu’une fois que vous le sauriez, vous ne voudriez plus me recevoir.

Telle était sa scrupuleuse loyauté, sa candeur inquiète ; tel aussi son esprit tourmenté, qui restait si lucide devant les spectacles du monde, et perdait un peu de sa clarté dès qu’il s’agissait d’elle ou de ceux qu’elle aimait.

En ce temps-là, Mlle Vuille demeurait en ville, dans le bas de la rue du Mont-Blanc, avec son père et sa seconde sœur. Les fenêtres de l’appartement ouvraient sur l’île Rousseau, qui, dès sa petite enfance, attirait sa rêverie, et qu’elle a si bien décrite : « Cette île, alors, me semblait très mystérieuse, parce que c’était une île, la première que j’eusse vue, – avec des arbres et des bancs solitaires. Un saule surtout excitait ma fantaisie : il s’éployait comme un berceau d’or pâle, lumineux ; j’aimais à voir le fleuve couler et verdir sous son ombre. Que cette eau était donc calme, limpide, cristalline et sereine ! Au fond de sa transparence de saphir, on apercevait des algues mollement ondoyantes, qui, pour une imagination bercée de contes de fées, devaient celer de gracieuses mortes aux cheveux dénoués. L’homme de bronze, assis dans son fauteuil de bronze sur sa pile de livres, avec sa draperie rejetée en arrière, son style à la main, ses yeux creux et pensifs, m’importait beaucoup moins…[5] » Plus tard, c’est-à-dire au moment de sa biographie où nous arrivons, cet « homme de bronze » lui devint très cher, moins peut-être pour les idées qu’il a semées dans le monde que parce qu’il eut une « âme malheureuse, si particulièrement, si cruellement organisée pour saigner à toutes les épines et qui ne faillit en rien à sa destinée[6] ». Quand je relis ces lignes, il me semble revoir, sur leur balcon, les silhouettes des deux sœurs, regardant par delà le mouvement de la rue et des ponts, vers l’horizon où s’estompaient les montagnes, ou vers le passé qu’évoquait à leurs pieds, parmi les ombrages, la statue du plus grand et du plus malheureux des fils de la vieille Genève…

De son côté, Mme Vuille habitait avec sa troisième fille une pittoresque « campagne » au Pommier, près du Petit-Saconnex. La maison était peu commode ; mais il y avait des arbres magnifiques, surtout un de ces chênes comme on en trouve encore dans la région, qui sont peut-être des débris d’anciennes forêts disparues ; et vis-à-vis, encadré par les lignes plus basses des sommets plus proches, le Mont-Blanc se dressait dans toute sa gloire. Nancy s’en allait de l’une à l’autre demeure, dans la peur continuelle de manquer de justice en répartissant son affection : l’angoisse de ce partage, qui multipliait ou précipitait ses courses, l’a poursuivie jusqu’à ses derniers jours.

 

C’est à cette époque qu’elle se mit à écrire, d’abord sous le pseudonyme d’Anne-Marie, puis sous celui d’André Gladès, qui fut bientôt remarqué. Elle commença – naturellement – par des vers, dont quelques-uns à peine ont été publiés : imparfaits, ils échappent du moins à la banalité de fond et de forme qu’ont à l’habitude ces premières tentatives. Puis elle fit des nouvelles, des romans, des traductions, des essais. Elle venait de publier son excellente traduction du Mystère du poète, de Fogazzaro, et quelques nouvelles dans la Revue de famille et dans d’autres périodiques, quand son père se décida à quitter Genève avec ses deux filles aînées : il avait racheté, avec une société de capitalistes genevois, la brasserie des Moulineaux, qui rentrait dans la liquidation du baron de Reinach, et il allait s’établir à Paris (1893). Longtemps avant cet exode, Paris exerçait déjà sur Mlle Gladès, à distance, son habituelle attraction. Il ne la déçut pas : elle l’aima. En douze années, elle ne le quitta, sauf ses séjours en Suisse, que pour revoir l’Angleterre et passer quelques semaines à Rome, chez ses amis M. et Miss Brewster. Elle en sentait profondément les paysages. Elle se plaisait à de longues promenades, de préférence dans les vieux quartiers, et notait en rentrant les aspects des lieux ou les traits qui l’avaient frappée, sans autre souci que de fixer dans sa mémoire une couleur exacte, un détail significatif. Voici un exemple de ces notes, que je relève presque au hasard dans un de ses cahiers :

 

1901, novembre 7.

10 h. à midi. – Jour de brouillard. Les gens indistinguables à 20 mètres. Le jardin des Tuileries empli de brouillards fantastiques. La Seine, un brouillard gris la recouvre. Par ci par là le col (?) d’une grue, un mât apparaissant à travers la brume. Eau gris foncé, des chalands noirs. Sur un quai on décharge du bois givré. Tantôt on ne distingue pas les maisons sur l’autre rive, tantôt elles apparaissent, vagues, avec des airs tristes. Arbres dépouillés. Quelques petites feuilles rabougries se balancent encore aux branchilles. Sol gluant. L’air comme ouaté. Effet curieux du quai de Béthune. Les arbres du port de la Tournelle découpent, d’un peu plus loin, comme de grands ovales gris perle sur le gris foncé de la Seine. Le soleil, petit disque rouge, apparaît sous le brouillard.

 

Mlle Gladès avait depuis longtemps renoncé à la poésie ; un jour pourtant, un jour que je ne crois pas très éloigné, elle jeta sur une feuille de papier ces quatre vers, qui dans sa pensée n’étaient qu’un commencement. Je les transcris, parce qu’on y devine la nuance de son attachement à la ville où elle vivait :

 

22 juin, 9 heures.

Ô Paris, cher Paris, dans ton suaire rose,

Le long de ta rivière endormant tes palais,

Il n’est ni jour ni nuit : le ciel se décompose,

Et sur l’eau toute rouge allonge ses reflets…

 

Elle était cependant bien peu « parisienne », avec le sérieux un peu raide de ses allures, la gravité de ses propos, son goût de l’isolement, avec surtout ce manque absolu d’âpreté qui la distinguait parmi ceux et celles qui s’engagent dans la lutte pour la vie. Aussi évitait-elle les salons bruyants, les réunions où l’on se pousse en bousculant le prochain, le tohu-bohu du monde littéraire qu’elle traversa discrètement, sans y rien laisser d’elle-même, en gardant une réserve hautaine, entourée de respect. Elle aimait son travail en soi, non pour les résultats, et parce qu’elle trouvait une raison de vivre dans son effort quotidien. « Vous voulez que je vous parle de moi, de mon travail ? m’écrivait-elle le 12 mai 1904. C’est que je déteste tant parler de moi ! Peut-être ne suis-je femme de lettres que par raccroc… J’ai tant souffert et de tant de choses, que je me dis que j’aurais le devoir de faire profiter les autres de mon amère expérience. » Jamais elle n’eut que cette ambition-là.

Ce fut pourtant dans le monde des lettres qu’elle choisit son cercle d’amis. Elle les recevait le lundi, à l’heure du thé, dans la « chambre bleue », meublée en style du Premier Empire, qui lui servait de cabinet de travail. Des fleurs toujours, quelques bibelots, des livres reliés avec soin, le beau portrait à la sanguine que fit d’elle Mme Hennequin, une série de gravures relatives à J.-J. Rousseau, en formaient la décoration. Les amis étaient peu nombreux, mais fidèles et fervents. C’étaient des hommes dont les noms sont célèbres ou estimés, des femmes laborieuses dont plusieurs, comme Mme Marcelle Tinayre ou Mme Ivan Strannik, ont conquis leur place au grand soleil de la renommée. Ils ne venaient pas « en visite », avec leur voiture à la porte, pour remplir en hâte une corvée mondaine : ils venaient se retremper un moment dans une atmosphère sérieuse et saine, dans le commerce d’un être parfaitement noble, dont tous reconnaissaient la supériorité, dans le charme d’une conversation que Mlle Gladès dirigeait avec un art parfait, qui excellait à dégager le sens caché des menus faits de la réalité. En l’écoutant, si clairvoyante dans ses observations, si gracieuse dans ses mouvements, on lui appliquait involontairement les beaux vers d’Alfred de Vigny, qui fut un de ses poètes préférés :

 

Elle interroge tout avec inquiétude,

Et des secrets divins se faisant une étude,

Marche, s’arrête et marche avec le col penché.

 

Ces réunions se distinguaient de beaucoup d’autres en ce qu’on n’y parlait jamais mal de personne. Mlle Gladès était l’élégance et la distinction mêmes, dans ses manières, dans ses propos, dans ses pensées : la méchanceté l’offusquait comme une tache, et la bienveillance était aussi naturelle à son cœur que la grâce à son geste. On causait de littérature et d’art, de politique aussi, depuis que la politique a tout envahi. Elle laissera, dans ce petit cercle, le souvenir d’un être d’exception, dont la seule approche était un réconfort : plusieurs sont venus à elle en des heures troubles, et l’ont quittée avec plus de courage ; car rien n’aide mieux à vivre que le spectacle d’une énergie toujours debout, d’une force constante, et qui veille.

Pendant les premières années de son séjour à Paris, Mlle Gladès travaillait beaucoup. Elle a donné trois romans (Au gré des choses, 1895 ; Résistance, 1898 ; le Stérile sacrifice, 1901) ; de nombreuses nouvelles ; plusieurs essais, entre autres une remarquable étude sur le poète italien Giovanni Cena ; des traductions, rarement signées, du Mystère du poète, du Petit monde d’autrefois, de la Femme en gris, de l’Amulette de Neera, du Pintoricchio de M. Corrado Ricci, de diverses nouvelles de Fogazzaro, Giacosa, Neera, Deledda, etc. Je n’ai pas l’intention de mêler des appréciations littéraires à cette simple étude d’âme ; je ne puis pourtant m’empêcher de dire qu’une de ses nouvelles, Florence Monneroy, me paraît un chef-d’œuvre, que le Hasard est bien près d’en être un, et que les dernières pages du Stérile sacrifice sont parmi les plus poignantes, les plus puissamment expressives que je connaisse. Aucune trace de rhétorique, dans ces morceaux dont l’émotion vous prend à la gorge : la vérité d’un sentiment profond en fait la force, et elle y parle la langue simple, vigoureuse et directe qu’elle seule sait parler.

Ces trois romans ne sont pas des livres parfaits : Mlle Gladès m’en voudrait si, même devant sa tombe, j’en disais autre chose que ce que je lui en ai dit dans mon cabinet où j’écris ces pages, – les premières depuis tant d’années que je ne lui lirai pas ; car elle avait le mépris de ces admirations de complaisance qui, dans certains milieux, remplacent constamment la critique. Mais avec leurs défauts ou leur gaucherie d’exécution, ils révèlent une telle délicatesse d’âme, un si sincère talent d’expression, une si diligente intelligence de la vie qu’on ne les saurait lire avec indifférence. Ils ont en outre cet avantage de former un tout homogène. Comme l’ont si bien vu MM. Paul et Victor Margueritte[7], ils constituent une étude très complète des conditions de la femme seule, aux prises avec les difficultés de la vie et de l’amour : dans le premier, l’héroïne, mal armée, trop faible, s’abandonne au courant ; mieux trempée et mieux préparée, elle résiste dans le second, se relève après la chute par l’effort du travail, conquiert ses droits au bonheur ; dans le troisième, elle renonce à sa part de joies pour obéir à une idée chrétienne de sacrifice dont elle regrettera plus tard d’avoir écouté le conseil ; un quatrième roman, qui est inédit et dont je ne veux pas parler encore, devait, en opposition avec le Stérile sacrifice, aboutir au triomphe dans la liberté, comme l’indique son beau titre, Forts et joyeux ; et c’est celui, sans doute, où Mlle Gladès aurait le plus complètement exprimé son idéal de vie. – Cette unité donne à l’œuvre une certaine grandeur : on la consultera plus tard, quand on voudra connaître l’état d’esprit des femmes de notre temps, retenues encore dans les entraves des anciennes mœurs et attirées par les perspectives d’indépendance que leur ouvrent les mœurs nouvelles. Qu’on se garde toutefois de ranger leur auteur parmi les « féministes » ! Quoiqu’elle rêvât pour son sexe la dignité du travail, elle était trop simplement femme pour prendre rang dans ce groupe trop remuant pour son goût.

Depuis trois ou quatre ans, l’activité de Mlle Gladès s’était beaucoup détendue : souvent fatiguée, souffrant de maux de tête presque continuels qu’elle attribuait à « un peu de neurasthénie », elle concentrait ce qui lui restait de forces sur son roman. À peine le quittait-elle de temps en temps pour composer quelque article sur un livre aimé, quelque nouvelle dont le sujet s’imposait à son esprit. Ses derniers écrits dénotent une singulière maturité d’observation. L’horizon s’en est élargi. Les choses de la vie y sont représentées dans une lumière très personnelle : lisez M. Pégrier ; celles du sentiment, parfois les plus profondes, y sont creusées avec une sûreté d’analyse et une force de sympathie véritablement surprenantes : voyez Une mère, ou l’Ennemie. Souvent aussi, l’auteur y dénonce les conventions hypocrites, les mensonges sociaux qui l’indignaient, les bassesses que dissimulent de pompeuses formules : sans violence, d’ailleurs, sans tomber dans la satire, avec la tristesse sereine d’une âme haute et pure, qui traverse le monde sans être dupe, mais sans vouloir déranger par des gestes de colère ou de haine les plis harmonieux du voile où elle se drape.

Ceux qui jugeraient Mlle Gladès par son œuvre seule ne la connaîtraient pas tout entière, puisqu’elle n’a eu ni le temps ni la force de la réaliser. J’imagine pourtant qu’ils pourraient la pressentir ou la deviner : bien qu’elle n’ait jamais mis dans ses ouvrages aucun détail, aucune anecdote de sa vie, elle y a révélé son caractère et sa pensée, puisqu’on ne peut écrire qu’avec son âme quand on a de la sincérité. Et justement, la sincérité fut son trait dominant. Jamais écrivain, jamais femme ne fut d’une sincérité plus complète, plus absolue, plus rigoureuse. Son extrême réserve en rehaussait encore le prix : on la reconnaîtra dans Florence Monneroy. Quand elle écrivait, le souci d’être sincère était son plus grand souci d’art ; dans la vie, la crainte de ne l’être pas assez la poursuivait sans cesse : je n’ai connu aucune femme plus éloignée de toute coquetterie, parce que la coquetterie lui semblait une forme de la dissimulation. Il y avait en elle un mélange de passion et de retenue qui donne à ses meilleures pages, comme il le donnait à sa personne et même à sa voix, un accent peut-être unique. Sa manière de concevoir, de présenter et de résoudre les problèmes du cœur révèle à la fois une scrupuleuse préoccupation d’élégance morale et une absence complète d’esprit religieux. Le pasteur qui a parlé devant son cercueil l’a comparée à l’héroïne du Petit monde d’autrefois, Luisa Maironi. En vérité, son inquiétude d’âme n’a jamais porté que sur la morale ; le côté métaphysique de la religion la laissait complètement indifférente ; et sous le rapport des dogmes et de la foi, elle fut païenne avec ingénuité. Mais s’il est vrai, comme l’a dit M. Faguet, qu’« il n’y a pas d’homme plus religieux que l’homme qui, sans religion, est passionné de morale, » – elle serait alors une des âmes les plus profondément, les plus sincèrement religieuses qui eussent respiré.

 

C’était sans doute la lésion ignorée de son cœur qui arrêtait cette laborieuse : la maladie de sa mère acheva de la paralyser.

Comme je l’ai dit, Mlle Gladès avait toujours souffert du partage auquel le divorce de ses parents l’avait obligée. Elle en sentit plus que jamais la cruauté, quand elle se trouva prise entre le devoir qui la retenait auprès de son père inquiet de rester seul, et celui qui l’appelait au chevet où du moins veillait sa sœur. Ce furent des mois d’angoisses. Que de fois elle m’a confié ses hésitations, son incertitude, ses scrupules, son impossibilité de prendre un parti, les fortes raisons qui l’en empêchaient ! Dans le fait, elle ne décida rien : ce furent les hasards de la maladie, les crises, les aggravations soudaines, les trompeuses accalmies, d’autres incidents encore, plus extérieurs, plus imprévus, qui la ballottèrent douloureusement entre ses deux foyers, de Genève à Paris et de Paris à Genève. Notez qu’elle ne souffrait pas seulement dans sa tendresse filiale : elle souffrait encore, et avec plus d’amertume, dans ce « sens révolté de la justice » qui fut un de ses plus nobles traits. Mme Vuille avait eu une existence tourmentée, étranglée, maladive : voici qu’au lieu de la mort adoucie qu’elle eût au moins méritée, le destin lui imposait des souffrances atroces, sans espoir, voici qu’elle quitterait à travers les pires douleurs ce monde qu’elle avait traversé sans joie ! « Je me sens triste jusque dans les moelles, m’écrivait Mlle Gladès quelques heures après le dénouement, le 25 novembre dernier, non pas tant à cause de la mort, mais à cause de ma mère, de son passé de souffrance. Je ne puis accepter l’iniquité de son sort. Toute ma révolte fermente en moi, bouillonne, me torture. Maman est enfin en paix et c’est moi qui suis tourmentée. » Et quatre jours plus tard, le 29 : « C’est plus que le drame si humain de la maladie et de la mort qui vient de se jouer pour moi, c’est un passé qui est tout à coup ressuscité de ses cendres, non seulement le sien, mais le mien, plusieurs passés, toute l’horreur de la souffrance et de l’injustice qui s’est amoncelée sur moi. » En vérité, pendant les longs mois qu’elle passa auprès de sa mère, Mlle Gladès s’épuisa pour compenser dans les limites de ses forces – hélas ! et au delà – cette iniquité du sort. Elle apportait à cette condamnée à qui la maladie prodiguait ses plus horribles tortures, un dévouement absolu, intransigeant, presque farouche, sans la quitter un instant, sans prendre un jour de repos, repoussant les prières des amis qui s’efforçaient de l’enlever pour quelques heures à sa tâche désespérée. Je la vis souvent, dans cette triste maison du boulevard des Tranchées où le drame se prolongeait, dans ce vieux jardin où ses chers petits neveux n’osaient plus jouer par les allées en deuil. Et bien qu’après chacune de ces courtes visites je partisse inquiet et affligé, je mesurai là, pour la première fois peut-être, la beauté, la noblesse, l’héroïsme de cette âme que je croyais connaître. Plusieurs de ceux qui l’approchèrent alors eurent la même impression : Mlle Gladès ne se bornait pas à combattre la maladie, qu’elle savait sans pitié ; elle luttait contre le destin, comme si elle l’eût cru moins inflexible. En se livrant tout entière, avec un élan que ni les semaines ni les mois ne ralentirent, elle s’acharnait à faire justice. Sa générosité était une vaine, une sublime protestation : comme si elle eût tenté désespérément de donner à cette mourante, dont elle jugeait que la part avait été trop étroite, toute la tendresse, tout le dévouement, tout l’amour qui devraient rayonner dans toutes les vies. Et comme ces sortes de compensations ne s’accomplissent qu’au prix d’un sacrifice, elle en devait être la victime.

 

Quand elle eut fermé les yeux de sa mère, Mlle Gladès voulut faire une cure de repos et de solitude. Elle aimait le Valais : elle y avait séjourné souvent chez sa sœur cadette, Mme Travelletti ; elle y avait quelques-uns de ses meilleurs souvenirs ; elle choisit Sierre, qu’elle connaissait bien. Son esprit, agité par tant d’émotions, se calma peu à peu dans cette retraite ; quelques promenades, une entre autres à l’église de Géronde, lui parurent salutaires ; des lettres d’amis fidèles lui tenaient compagnie ; les siennes respirent l’apaisement, montrent qu’elle se reprenait au goût de la vie, mais toujours avec cet arrière-fond de tristesse dont je crois qu’elle n’aurait jamais pu se délivrer : « J’essaye de ne pas penser, m’écrivait-elle le 20 décembre, de vivre au jour le jour, heure par heure, de m’épanouir au soleil, en me disant que cette période de détente physique est nécessaire pour rajuster mon être moral, si disloqué. Après, on rentrera dans la vie, on s’efforcera… pourquoi, vers quoi ?… Ma mère a regretté la vie à cause de ses petits-enfants. Ah ! se continuer, ne pas mourir tout entier sans la douceur de laisser quelque chose après soi !… » Et le jour de Noël : « Comme ils sont loin nos arbres de Noël, quand vos enfants étaient petits ! Voilà qu’il me revient tout à coup le souvenir du premier Noël passé à Paris, alors que ma mère m’écrivit une si triste lettre, en rappelant ses Noëls de jeune femme, où nous étions, nous, de petits enfants. Et je me rappelle la Noël de l’année dernière chez les Wisard, où elle souffrait si cruellement, sans se plaindre. Nous avions tous le sentiment qu’elle passait cette fête parmi nous pour la dernière fois… Mon cher ami, je ne sais pas pourquoi je vous écris tout cela : il passe sur moi une grande vague de tristesse. Je ne puis pas accepter que ma mère soit toute seule au cimetière… » En revenant à Genève, pour y régler quelques affaires avant de rentrer à Paris, Mlle Gladès fut frappée à son tour…

Dès les premiers jours de sa maladie, alors qu’on y reconnaissait encore qu’une simple grippe, elle en pressentit la gravité. J’eus le même sentiment. Un doute l’aggrava : ayant vu s’assombrir de mois en mois cette belle âme de lumière, je me dis qu’elle saluait peut-être les approches de la délivrance. J’écrivis aux miens, à des amis communs, combien j’étais effrayé de la voir s’abandonner au mal, sans résistance, comme on se livrerait à un ennemi trop puissant, qu’on sait implacable. Ce qui est certain, c’est qu’elle pensa tout de suite à la mort, dont elle gardait encore l’image dans les yeux, et qu’elle ne craignait pas. Elle en avait toujours mêlé l’idée à celle de ses peines. Elle m’écrivait, le 14 août 1904 : « Vous savez bien que je ne crois pas qu’on meurt de douleur. Mais les chagrins et le souci perpétuel abrègent la vie et empoisonnent ses sources. Cela j’en suis certaine. Les gens qui ont trop souffert par le cœur et dont la vie a été sans joie n’arrivent pas à un âge avancé. » Plus tard, le 1er novembre 1905 : « Je suis toute enveloppée de mort. Mais ce n’est pas la mort qui m’effraie, c’est l’agonie, c’est-à-dire cette humiliation de la chair et de l’esprit. Oh ! disparaître en pleine force, en pleine conscience ! s’endormir ou tomber ! voilà la bonne mort ! » Le 20 du même mois, à son amie, Mlle Alice Fol : « Ma mère n’a presque plus sa connaissance. Dans ses moments de lucidité elle a l’angoisse de la mort, et l’expression de ses yeux est d’une tristesse indicible. Pourtant, pas une seule fois l’horreur de la mort, la crainte même ne m’a effleurée. Horreur de la maladie, de la déchéance, des souffrances de toute nature, oui, mais pas de la délivrance. Je me prends quelquefois à envier le repos où elle va entrer. » Et à moi, de nouveau, dans cette lettre du 29 dont j’ai déjà cité un fragment : « … Je suis une solitaire. Comprenez ce que je veux dire : ma vie est plus riche en affection que beaucoup d’autres et pourtant je n’ai pas les mêmes liens. Je ne voudrais pas changer, mais je n’arrive pas très bien à comprendre ce que je fais sur cette terre. » Cependant sa sœur, Mme Wisard, qui parmi les amis des derniers jours fut si doucement, si tendrement compréhensive, m’a dit qu’en s’alitant Mlle Gladès avait parlé de sa mort possible avec des frissons d’angoisse. Cette révolte si naturelle de l’être jeune contre la grande ombre où le pousse une invisible main ne se renouvela pas. À deux reprises, Mlle Gladès me fit avec beaucoup de calme, en souriant presque, ses suprêmes recommandations. Du reste, elle parlait très peu : aucune de ses paroles n’indiqua jamais l’effroi. Elle répétait de temps en temps à sa garde ou au médecin :

— Est-ce qu’on ne pourrait pas m’aider à mourir sans trop souffrir ?

Quand elle me dit cela à moi aussi, je compris qu’elle était perdue…

La mort n’exauça pas tout son vœu ; mais « l’humiliation du corps et de l’esprit », qu’elle redoutait tant, lui fut du moins épargnée. Elle n’eut pas un instant de délire, et les dernières paroles qu’elle prononça attestaient encore sa bonté, son continuel souci des autres. Elle dit à son amie, Mlle Alice Fol, accourue au premier appel :

— Vous qui avez tant à travailler !

À Mme Last :

— Vous devez être fatiguée, allez vous reposer !

À moi-même :

— Il vous faut retourner à Paris !

Et jusqu’au bout, elle garda son beau calme de stoïcienne sans peur ni reproche, au milieu de ceux que révoltait cette nouvelle injustice du sort, et qui guettaient avec tendresse ou désespoir le moment où s’enfuirait cette âme de noblesse et de douleur.

 

J’ai réservé jusqu’à présent la part de cette vie qui fut mêlée à la mienne. Voici :

Quand Mlle Gladès me parla de ses projets littéraires en me montrant ses premiers essais, je fus tout de suite frappé des qualités d’expression qu’elle possédait déjà. J’essayai cependant de la dissuader de songer aux lettres comme à un but pour son avenir, en lui montrant les difficultés que la carrière d’écrivain ménage à ceux qui la poursuivent, plus particulièrement aux femmes quand elles ont de la délicatesse et de la discrétion. Sans méconnaître la sagesse de mes avis, elle m’expliqua les raisons qu’elle avait de n’en pas tenir compte. Je me rendis à ses arguments. Ce ne fut pas sans quelque inquiétude : il n’était pas nécessaire de la connaître beaucoup pour voir qu’avec toutes les qualités qui promettent une belle œuvre elle ne possédait aucun des défauts qui peuvent en faciliter le succès. Tel fut le commencement d’une activité commune, où bientôt elle m’aida autant que je l’avais d’abord aidée. Je ne parle pas seulement ici des travaux d’un ordre en quelque sorte impersonnel, comme elle en a souvent fait pour moi : je veux dire qu’elle a eu, sur toute mon œuvre, une action que je tiens à reconnaître.

D’abord, elle avait l’âme si riche, abondante et féconde, qu’il suffisait de l’écouter penser et sentir pour élargir ses notions de la vie : jamais je n’ai mieux compris que par elle qu’un être de choix est vraiment, comme le disaient les vieux sages, un abrégé de tout l’univers ; et je dois beaucoup à sa confiance, qui m’a permis d’assister jour par jour aux beaux spectacles de son intelligence et de son cœur. Ce n’est pas tout : il n’y a pas un de mes livres dont je ne me sois longuement entretenu avec elle, dont nous n’ayons discuté certaines péripéties, dont je ne lui aie lu, en la consultant, les principaux chapitres avant de les porter à l’imprimerie. Souvent, quand j’avais des doutes sur la conduite d’un de mes personnages féminins, je lui demandais :

— Que feriez-vous dans cette situation ?

Plus d’une fois, ses réponses me guidèrent dans l’arrangement de mes fictions. Elle en usait de même, sauf toutefois pour son dernier roman, qu’elle ne voulait me montrer qu’achevé. Nous mettions aussi en commun nos observations sur les gens ou les choses, comme deux chercheurs qui partageraient amicalement leurs trouvailles. L’un de nous disait à l’autre :

— Voici une « histoire » qui n’est pas dans mes cordes et vous conviendrait : voulez-vous la retenir ?

Ou bien :

— Notez ce trait : il pourra vous servir une fois ou l’autre.

Nos impressions de littérature et d’art concordaient presque toujours ; mais en politique, et sur certaines questions sociales, nous pensions autrement. Ces dissemblances ne nous empêchaient pas de nous rencontrer sur ce que j’appellerai la philosophie de la vie : je n’oublierai jamais sa satisfaction du dénouement de mon Vainqueur, quand je le lui racontai ; et je cite cet exemple, parce que, parmi les dénouements de mes livres, c’est celui qui exprime le mieux mon sentiment sur la mystérieuse injustice des destinées.

À remuer ainsi les idées qui nous étaient le plus chères, à poursuivre dans nos longues causeries les plus intimes problèmes du cœur, à penser ensemble, à rechercher les mêmes émotions, il se forma entre nous un sentiment que je n’essayerai ni de définir, ni de raconter. Je dirai seulement que ceux qui auraient pu s’en inquiéter ou s’en offenser l’avaient dès longtemps accepté, l’ayant compris, et sachant bien que, de notre côté, nous ne demanderions pas à la vie plus qu’elle ne pouvait nous accorder. La mort, cependant, nous a réunis davantage, puisque j’ai pu lui fermer les yeux. Ni son père, ni sa sœur et son beau-frère dont le toit l’abritait, ni ma femme qui attendait mon retour d’un long voyage, ni mes enfants qui l’aimaient n’ont eu seulement l’idée que ma place ne fût pas à son chevet. En revanche, des étrangers, des indifférents ont marqué quelque surprise, comme ils en avaient parfois montré à nous voir suivre le même chemin. C’est en partie à cause d’eux que je soulève le voile de ces choses intimes. Mais c’est surtout à cause d’elle : puisqu’il me fallait lui apporter publiquement mon adieu, la fierté que j’ai de m’être approché d’une âme si passionnément vraie ne m’eût pas permis de le faire sans dire, avec ce que j’ai su d’elle, tout ce qu’elle fut pour moi.

 

Et maintenant, je vais la quitter. Ceux qui savent lire comprendront pourquoi j’ai inscrit, en tête de ces pages, les vers de Shakespeare qu’un grand artiste, Léonardo Bistolfi, va graver sur la plaque funéraire dont il lui fera don. Notre bas monde – comme on l’appelle si justement – est toujours dur à qui dépasse la moyenne de ses égoïsmes et de ses vulgarités : il a été cruel pour cette morte, dont le tort fut d’être belle, aimante, généreuse et sans défense. Quant à ceux qui gardent son deuil, ils sauront maintenant que ce n’est pas sur elle qu’ils pleurent, mais sur eux-mêmes, et parce qu’une noble flamme a cessé de brûler.

Paris, 20 février 1906.

ÉDOUARD ROD.

FLORENCE MONNEROY

Récit de la vie du cœur

Elle avait droit à la vie, elle aussi…
M. MAETERLINCK.

À MADAME FLORENCE D…, AU MANS

 

Chère Madame,

Lorsque j’eus l’honneur de vous rendre visite le mois dernier, et que je vous eus raconté la mort de Mme Le Quesnel, votre nièce, et de son beau-frère, le comte d’Enceline, vous me dites à peu près ceci :

— On aura peine à me persuader qu’il n’y a pas là un mystère. Florence était une âme rare et précieuse, une de ces âmes qu’il faut chercher. Mais on la connaissait peu : elle et sa mère ne se sont jamais comprises. Pendant les quelques journées qu’elle a passées chez moi, dans sa première jeunesse, j’ai eu le sentiment de ce qu’elle était : un souffle d’affection la transformait ; l’enfant taciturne devenait alors expansive et confiante. Puis, quelque chose d’indéfinissable retombait sur elle, ses élans s’arrêtaient : on eût dit qu’elle venait d’apercevoir, la menaçant, une main étrangère et froide. C’était une nature passionnée à qui manquait l’emploi de ses énergies. J’ai toujours pensé que sa vie ne serait point ordinaire : sa mort tragique ne m’étonne pas. Je vous avoue qu’il m’est difficile de croire à un simple accident !…

Vos paroles correspondaient à mes propres réflexions. Mais je ne vous le dis pas sur-le-champ. Maître d’un secret que je suis seul à posséder, de quel droit en disposerais-je, fût-ce en faveur d’une parente et d’une amie, à qui son affection pour une des victimes créait pourtant une sorte de privilège ? Ce secret pour moi est presque un tourment, car il me semble qu’une part de responsabilité m’incombe dans ce qui est arrivé. Je me décide à vous le confier. Voici la relation complète des incidents que je connais. Votre amitié ne m’en voudra pas d’être remonté un peu loin, aux origines mêmes de la catastrophe.

 

Je ne vous rappellerai pas la manière dont je fis la connaissance, au Caire, de Mme Monneroy, ni comment je l’épousai, après avoir eu tout le loisir d’apprécier ses qualités charmantes. Nos goûts, nos positions, nos fortunes, nos âges s’accordaient à souhait : veuf, sans enfants, frôlant cette heure mélancolique où le cœur assagi ne réclame plus que la paix des affections durables, j’aspirais à me reconstruire un foyer. De son côté, Mme Monneroy était heureuse de me confier le soin de son existence, et de s’assurer mon aide pour diriger dans le monde ses deux filles jumelles, qui achevaient en ce moment leur éducation à Paris. La perspective de partager l’affection de ma femme avec elles, loin de me rebuter, m’enchanta, et je me réjouissais d’avoir le droit d’aimer, de protéger, de gâter.

Simone et Florence avaient alors seize ans. Vous pensez bien qu’avant notre mariage je m’étais déjà formé quelque idée de leur figure et de leur caractère. Lorsqu’il me fut permis de prendre un intérêt plus direct à leur avenir, ma femme se montra encore plus communicative. Que de bonnes causeries, au sujet de nos filles, n’avons-nous pas indéfiniment prolongées, alors que le bateau qui nous ramenait en Europe fuyait sous les douces nuits étoilées !

— Je me demande quelle impression elles feront sur vous ? me répétait sans cesse leur mère. Florence est, je crois, la plus belle, mais d’une beauté froide, que l’on remarque à peine ; son caractère est grave, concentré, presque trop raisonnable ; elle ne donne rien d’elle-même et n’éprouve pas de grands besoins de tendresse. Simone est bien différente. C’est la plus délicieuse enfant qu’on puisse voir !… Oh ! quant à elle, je ne suis pas inquiète, vous l’aimerez…

Elle les aimait toutes deux extrêmement, mais ses paroles, qui trahissaient une évidente prédilection pour Simone, m’influençaient peut-être plus qu’elle ne l’eût voulu. C’est ainsi que je m’habituai, avant même de les avoir vues, à considérer Florence comme la moins aimable et à réserver pour sa sœur le meilleur de ma sollicitude.

À peine arrivés à Paris, nous fîmes aux deux jeunes filles notre première visite. Ma femme, qui se faisait une fête de les surprendre, ne leur avait pas écrit, et nous attendîmes tous deux au parloir, troublés d’une émotion bien naturelle. Je sentais que de cette entrevue dépendraient en grande partie nos relations dans l’avenir. Elles entrèrent enfin, l’une derrière l’autre, sondant la salle, un peu obscure, de leurs yeux curieux, – d’abord vaguement pareilles avec leurs robes d’uniforme, leurs frais visages, leurs cheveux bruns massés en un chignon sévère, sur leur col de toile blanche. Puis Simone, avec un cri de joie, se précipita dans les bras de sa mère. Ce fut une pluie de baisers et de larmes, une avalanche de questions à travers mille caresses dont ma femme se dégagea en souriant pour aller embrasser Florence. Pendant que sa sœur accaparait leur mère, celle-ci demeurait hésitante près du seuil, observant le groupe que nous formions, Simone et ma femme enlacées, moi debout à côté d’elles. Se crut-elle, dès ce premier instant, mise à l’écart ? Il m’avait semblé voir une flamme soudaine éclairer ses yeux sombres, qu’elle éteignit très vite, sous ses lourdes paupières. Elle était déjà belle, mais de cette beauté froide, qui réside plutôt dans l’extrême harmonie des traits que dans leur expression. Je la trouvai telle qu’on me l’avait dépeinte et, sans réfléchir, je me tournai vers Simone, dont le visage rose et mutin, aux jolis yeux caressants, m’attirait davantage. Elle eut surtout un mouvement d’une spontanéité gracieuse, qui me la rendit chère tout de suite. Comme sa mère nous présentait l’un à l’autre, elle vint à moi, et, tout simplement, offrit son front à mes lèvres. Ce fut naïf et gentil : mon cœur s’y laissa gagner. Peut-être attendais-je également de Florence un témoignage de sympathie ; ma femme la regardait aussi, sans doute dans le même espoir. Mais elle se contenta de me donner la main, et la différence de leurs accueils, que je ne sus pas attribuer à la divergence de leurs caractères, établit l’inégalité de mes rapports avec elles.

Je ne puis rien reprocher à Florence. Pendant les quatre années qui s’écoulèrent entre son départ du couvent et son mariage et qui nous réunirent sous le même toit, je n’eus qu’à me louer de sa déférence. Nos relations, sans cordialité, étaient excellentes et correctes. Mais mille détails accentuèrent toujours la dissemblance entre les deux sœurs. Ainsi, ni l’une ni l’autre de mes belles-filles, qui conservaient encore la mémoire de leur père, n’aimait à m’en donner le nom. Je respectais leurs légitimes scrupules ; seulement, Simone, qui ne voulait pas me traiter en étranger, tournait la difficulté en me disant daddy, comme les jeunes filles anglaises. Quant à Florence, je ne crois pas qu’elle m’ait jamais appelé par un nom quelconque ; cependant, en parlant de moi, je l’ai entendue quelquefois dire « mon père », et toujours avec une pointe d’ironie. Elle était, en effet, ironique, – ce qui me déplaît fort chez une jeune fille, – quoique d’une ironie si discrète et si voilée que je me demandais parfois si je ne me trompais pas. Éloigné par son indifférence et ne parvenant pas à la connaître, je finis par renoncer à conquérir une affection qu’elle avait évidemment pris le parti de me refuser ; et je la négligeai pour Simone.

Pourtant, Simone était moins facile à diriger. Lorsque la santé déclinante de ma femme m’obligea, surtout pendant la saison qui précéda leur mariage, à chaperonner seul mes belles-filles dans le monde, Florence ne me causa jamais aucun souci, car elle était la vivante image de la correction et de la bienséance. Auprès de Simone, mon rôle était plus malaisé. Sa tête folle, à plus d’une reprise, faillit m’attirer des embarras, et j’eus parfois à réparer des étourderies dont les suites auraient pu être fâcheuses. Elle avait hérité de la constitution délicate de sa mère : il fallait l’obliger à des précautions dont sa légèreté se fût volontiers dispensée et qu’elle ne prenait, m’assurait-elle gentiment, que par égard pour moi. Florence se portait très bien ; du moins, je ne la vis jamais malade. Elle souffrait d’assez violentes migraines ; mais comme elle repoussait les sympathies, personne ne lui en parlait jamais.

Après leur sortie du couvent, notre vie s’était arrangée, douce et plane. Nous demeurions une partie de l’année à Paris. Simone et Florence devinrent rapidement mondaines : leur figure, leur fortune, leur esprit même leur valurent quelques-uns de ces succès auxquels l’amour-propre des jeunes filles est toujours sensible. Pour être tout à fait sincère, je ne devrais parler que de Simone, car Florence passait souvent inaperçue. Elle n’avait pas l’entrain de sa sœur, ni cette gaieté toujours prête à jaillir comme une fusée légère. Je me rappelle même qu’à son premier bal elle fut si négligée que je ne pus me défendre d’être triste pour elle, et j’eus encore le malheur d’aggraver maladroitement son chagrin. Distrait par des rencontres, je n’avais pas tout de suite remarqué son abandon. Plus tard, la retrouvant à côté de sa mère, immobile, silencieuse, avec un pli triste qui lui rayait le front, je l’interrogeai :

— Comment ! vous ne dansez pas ? Seriez-vous déjà fatiguée ?

Un éclair ironique glissa sous ses longues paupières, et elle me répondit d’une voix nette, sans le moindre embarras :

— Fatiguée ? Oui, de rester assise !

Je me rappelle très bien m’être alors reproché le peu d’intérêt que je lui portais. Je me promis de m’occuper d’elle avec plus d’affection. Le lendemain matin, en causant avec ma femme de ce malencontreux début, je lui dis :

— Florence n’était point à son avantage hier. Ne croyez-vous pas qu’elle devrait renoncer à porter les mêmes toilettes que sa sœur ? Les mêmes choses ne leur vont pas. Ainsi, Simone est ravissante dans un nuage de tulle blanc, mais je préférerais pour Florence un genre qui s’harmonisât mieux avec sa beauté plus sérieuse.

Ma femme me jeta un regard étonné.

— Quelle idée ! Le tulle, la gaze, les étoffes vaporeuses sont ce qu’il y a de plus joli pour les jeunes filles. Deux sœurs jumelles doivent être habillées de même et sa toilette d’hier va bien à Simone ! Et puis, Florence n’y attache aucune importance.

Peut-être ? Je me demandais d’ailleurs à quoi Florence pouvait bien attacher de l’importance, car jamais je ne connus âme de jeune fille plus fermée…

Peu d’événements marquèrent les années qui suivirent. J’étais si bien pris dans les liens très doux tissés autour de moi par la vie familiale et de chères affections, que je ne songeais pas à me plaindre des jours monotones. Mes belles-filles continuaient leur existence un peu superficielle de jeunes filles mondaines ; seulement, la santé de leur mère m’obligeait à remplir de plus en plus souvent les devoirs d’un père qui se dévoue. Je ne savais rien refuser à Simone. Elle avait la grâce étonnée et ravie de l’enfant dont les yeux, s’ouvrant sur les choses, n’en voient que les brillants contours, et qui muse par les sentiers dorés, semant son rire avec candeur sous le ciel bleu, dans l’air léger. Tout l’enchantait et la faisait heureuse. Sa gaieté peuplait d’échos notre maison ; son ignorance des réalités laides nous créait une atmosphère d’innocence. Elle eût été ma propre enfant que je n’aurais pu l’aimer davantage, et il me semblait que chacun devait partager mes sentiments pour elle.

Les recherches en mariage dont elle fut l’objet ne servirent qu’à me confirmer dans ce que j’appelais mes illusions paternelles. Si elle restait encore libre à vingt ans, c’était un peu ma faute : je me montrais trop difficile pour elle et la priais, moitié riant, moitié sérieux, de m’accorder le temps de lui trouver un mari digne d’elle. Mon grand désir, que j’avais amené sa mère à partager, était de lui faire épouser le comte Louis d’Enceline, le fils d’un vieil ami d’enfance. Je ne l’avais guère revu depuis plusieurs années, car il vivait continuellement à l’étranger, promené dans des capitales lointaines par les hasards de la carrière diplomatique. Je reportais toutefois sur lui mon ancienne affection pour son père, dont j’aimais à lui croire le caractère généreux, loyal, la grande bonté et la tendresse. Ayant accepté la mission de surveiller quelques-uns de ses intérêts, je correspondais avec lui : il me témoignait une vive reconnaissance pour les services que je lui avais rendus, et je retrouvais dans toutes ses lettres comme un écho de l’âme très noble et très chère de mon ami. Peu à peu, je pris l’habitude, en lui écrivant, de lui parler de mes filles, de Simone surtout. Il parut s’intéresser à ces confidences, dont il devina sans doute l’intention. Quand il m’annonça son prochain retour et sa décision de vivre désormais en France, je pensai que mes projets avaient des chances d’aboutir, et je commençai à causer de lui avec les deux sœurs. Mais, je m’en souviens fort bien à présent, c’était toujours à Simone que je m’adressais, et la fine mouche ne tarda pas à percer mes petites ruses. Le nom de M. d’Enceline revenait à chaque instant dans nos entretiens. Et c’était toujours Simone qui me donnait la réplique : comme s’il eût été tacitement convenu qu’elle seule pouvait apprécier Louis d’Enceline, comme s’il n’existait que pour elle.

Florence nous écoutait, ses grands yeux indifférents levés sur nous, et, si elle se mêlait à notre conversation, c’était toujours pour dire d’une voix posée, où vibrait en sourdine son imperceptible ironie, des choses raisonnables, auxquelles on ne trouvait rien à reprendre. Quatre années de vie mondaine avaient fait d’elle une personne distinguée, intelligente, causant peu, mais bien. Cependant, les hommes jeunes ou vieux la remarquaient à peine. Il y avait dans cette jeune fille de vingt ans quelque chose d’impeccable et de solennel, comme une léthargie d’âme, qui arrêtait les sympathies. Souffrait-elle de la préférence accordée à sa sœur ? Si j’ai été quelquefois tenté de le croire, elle s’en cachait si bien, qu’aucun indice certain n’est jamais venu confirmer mes soupçons. Sa mère la jugeait comme moi : froide et sage, incapable de se laisser entraîner par son cœur ou par son imagination. Insensiblement, nous avions renoncé à exercer aucun contrôle sur ses actions, sur ses lectures, sur sa correspondance, et nous lui accordions une liberté complète. Un détail vous peindra à quel point notre confiance était absolue.

Ayant un jour à traiter une question d’affaires avec Florence, j’allai lui en parler dans sa chambre. Elle était à lire, auprès de la fenêtre ; elle se leva d’un mouvement lent, qui lui était habituel, et m’offrit un siège, avec une politesse cérémonieuse. Mon message délivré, je restai un moment à causer avec elle. Elle se prêta de bonne grâce à la conversation, sans que je pusse comprendre s’il lui plaisait ou non de la prolonger. Mes yeux erraient autour de moi, à la recherche de quelque bibelot qui me trahît ses préférences ; mais sa chambre, élégante, ne se distinguait de celles des autres jeunes filles riches que par un aspect plus sérieux, un ordre sévère. Je remarquai enfin une bibliothèque bien garnie, où les livres harmonisaient sur des rayons leurs reliures recherchées. Un volume qu’elle lisait à mon entrée et qu’elle avait fermé, en le repoussant sur la table, fixa tout à coup mes regards.

— Mais c’est le Théâtre d’Amour que vous lisez là ?

— Oui, dit-elle, je viens de me le faire envoyer. J’aime le talent de Porto-Riche.

Je me récriai :

— Hum !… Comment se peut-il ?…

Et, pris d’une soudaine inquiétude, je lui demandai :

— Puis-je examiner vos livres ?

— Comme il vous plaira.

Elle s’était levée de nouveau et rapprochée de moi, tandis que je parcourais les titres en or imprimés au dos de ses jolis volumes.

— Margueritte, Bourget, Maupassant, Loti, en violet ; Édouard Rod, en mauve pâle ; Baudelaire… ah ! vous aimez aussi les poètes ? George Sand, Alfred de Vigny, Lamartine… Vous classez les romantiques ensemble, prose et vers ? Voici le rayon des Anglais : Shelley, Byron, Élisabeth Browning… Je vois qu’il vous manque un Tennyson, vous me laisserez vous l’offrir ?… Je ne vous savais pas si instruite ! C’est très bien… Qui vous a choisi tous ces livres ?

— Moi-même, en partie. Les autres appartenaient à mon père.

— Fort bien… Votre mère a-t-elle approuvé votre choix ?

— Je ne l’ai pas consultée. Mais, je vous en prie, ne lui en parlez pas.

Ce cri lui avait échappé. Je la regardai, surpris et perplexe. C’était la première fois que je la voyais rougir, se troubler, que j’entendais trembler sa voix. D’ailleurs, cela dura une seconde. Ses joues reprirent aussitôt leur pâleur, ses yeux leur paix immuable ; le geste suppliant qu’esquissaient ses mains retomba, et sa voix se raffermit :

— Quand ma mère entre dans ma chambre, elle ne regarde même pas ma bibliothèque. Vous savez qu’elle me laisse très libre. Je comprendrais votre sollicitude pour Simone. Mais moi, je ne suis pas romanesque… Si je lis ces livres, c’est pour former mon goût littéraire… et j’aime les belles reliures, en vrai bibliophile…

Je la revois encore, debout à côté de moi, triomphant de sa facile victoire. Je me souviens même de sa toilette. Comme en chacun de ces épisodes qui se sont gravés si profondément dans ma mémoire, je retrouve Florence inséparable des étoffes qui la drapaient. Si elle devait, dans le monde, se conformer au goût de Simone, on lui permettait de choisir ses robes d’intérieur. Celle qu’elle portait, ce jour-là, était en soie de Chine, jaune, droite à la taille et retombant en plis antiques. Elle tenait dans ses mains sans bagues le Disciple relié en bleu éteint, qu’elle me fit admirer, et je me rappelle lui avoir conseillé pour sa robe une broderie de hauts iris de cette nuance. Je m’en allai sur ce conseil esthétique, mis en déroute une fois de plus, et m’étonnant avec simplicité du goût de cette fille de vingt ans pour les belles reliures.

 

Peu de temps après, le comte d’Enceline nous annonça son arrivée, et je ne songeai plus qu’à mes projets. Les choses marchèrent selon mes désirs, avec une extrême facilité. Dès la première entrevue, Simone lui plut ; ma diplomatie consista ensuite à les rapprocher le plus possible, à vanter discrètement, quand j’étais seul avec Louis, la grâce, la gaieté, la nature affectueuse de ma belle-fille ; avec elle, à faire l’éloge de M. d’Enceline. Je plaidais des deux côtés une cause déjà gagnée. Le résultat ne se fit point attendre : les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se fiancer.

Nous étions alors en mars : le mariage fut décidé pour la fin d’avril. C’est vous dire que nous eûmes six semaines d’une vie agitée, absorbante, à laquelle Florence continua de participer, indifférente, chaque fois que les convenances l’exigeaient. Sauf les banalités d’usage, je ne sache pas qu’elle ait échangé dix paroles avec le fiancé de sa sœur.

— Comment trouvez-vous Florence ? – demandai-je à Louis, un soir que je l’avais emmené fumer. — Vous ne m’avez pas encore parlé d’elle.

— Elle est très belle.

— Une belle statue, n’est-ce pas ?

Il regarda le nuage bleuâtre qui s’arrondissait au-dessus de sa tête, fit tomber la cendre de son cigare et finit par répondre :

— Une statue, vous l’avez dit… Mais représentez-vous cette figure-là animée par la passion : elle deviendrait superbe.

— Cela, mon cher, ni vous ni moi ne le verrons. Florence ne se passionne pas. C’est un sage.

Un sage !… Je ne croyais pas si bien dire. Sa sœur se maria un des tout premiers jours du printemps, et ce fut une fête gracieuse et parée, dont tous les assistants conservèrent, je crois, un agréable souvenir. Dans le ciel d’un bleu léger, moutonné de blanc, de brèves averses, qui jetaient des diamants sur les feuilles, alternaient avec le soleil. Nous étions entrés à l’église par la pluie ; un rayon vint frapper aux vitraux, baignant d’une large lueur rose la svelte forme prosternée de la mariée. Et il en fut tout le jour de même. Averses et rayons ; rayons et averses. Le vrai temps pour les noces de Simone : la nature reflétant son âme, ou pour mieux dire, son âme reflétant la nature. Elle pleura un peu à l’église, souriait à la sacristie, riait en distribuant les fleurs de son bouquet à ses amies, éclatait en larmes nouvelles en disant adieu à sa mère, bien pâle et bien affaiblie. Et j’eus le temps de voir encore, comme elle montait en voiture, la flamme de bonheur qui séchait les pleurs sous ses cils. Louis paraissait gravement heureux. Mais, en ce jour-là, où nous avions tous un peu perdu la tête, le sang-froid de Florence nous fut très précieux. Elle remplaça sa mère souffrante auprès de nos amis, et se révéla une maîtresse de maison très entendue. Un provincial de passage à Paris, M. Le Quesnel, qui s’ennuyait au milieu de tous ces inconnus, me prit à part pour me confier que Mlle Monneroy était une aimable jeune fille. Florence, en effet, le voyant isolé, lui avait parlé deux ou trois fois. C’était un gentilhomme campagnard, bien élevé et nul, qui vivait toute l’année dans ses terres, n’en sortait qu’à de très longs intervalles, pour une courte visite d’affaires à Paris. Il avait connu autrefois le père de Simone et de Florence, et ma femme, à ce titre, l’avait invité au mariage. Il revint quelquefois nous voir pendant le reste de son séjour, puis, avant de repartir pour ses Hautes-Pyrénées, il demanda la main de Florence. À notre grande surprise, la jeune fille se montra disposée à accepter ce médiocre parti. Elle avait vingt ans, lui cinquante. Sa fortune était modeste et il ne s’intéressait, au fond, qu’à son train de campagne qu’il brûlait de retrouver après un mois d’absence. Je ne crois pas qu’il fût question d’amour dans son cas : il cherchait une femme, Florence lui convenait, voilà tout.

— Mlle Monneroy, me dit-il, m’a séduit par une raison et un sérieux au-dessus de son âge. Elle me paraît posséder les qualités que j’estime le plus chez une femme : l’égalité d’humeur, l’ordre, un esprit posé. Et, de mon côté, je ne pense pas que je lui déplaise.

— Mon ami, me dit ma femme, parlez donc à Florence. Elle vous écoutera peut-être mieux que moi. Je n’arrive pas à la convaincre. Elle me répète toujours qu’elle n’est ni romanesque, ni ambitieuse, qu’elle n’aime pas le monde, adore la campagne, que M. Le Quesnel est un homme estimable… Si indifférente qu’elle soit, elle n’est qu’une jeune fille qui va faire une folie. Elle ignore tout de la vie, il faut l’avertir. Elle a le droit d’être heureuse. Comment le serait-elle dans un pareil mariage ?

J’essayai tout aussi vainement de combattre la résolution de ma belle-fille. Un soir, je la priai de m’accompagner dans mon cabinet de travail ; chez moi, je me flattais d’avoir plus d’autorité. Je lui parlai avec chaleur, d’un ton que je tâchais de rendre le plus bienveillant possible, quoique ce dernier trait de « raison » m’inspirât, cette fois, pour son caractère, une certaine mésestime. Mais elle resta froide et figée, n’opposant à tous mes arguments que des phrases d’une désespérante sagesse.

— Il faut bien que je vous éclaire les côtés de la vie que vous ne paraissez pas soupçonner, Florence ! – m’écriai-je, après avoir épuisé tous mes autres arguments. – Vous dites que vous n’aimez personne, que M. Le Quesnel est un galant homme, que rien ne s’oppose à ce qu’il vous rende heureuse. Mais vous ne songez donc pas que vous avez vingt ans ! Savez-vous si votre cœur ne réclamera jamais ses droits ?

Elle fit un geste lent de dénégation. Cette sécheresse, ce parti pris d’indifférence pour l’avenir m’agacèrent. Je repris avec une croissante vivacité :

— Vous allez engager toute votre existence, vous allez vous lier par le serment qui enchaîne à jamais une honnête femme, et cela, sans illusions, sans amour, – car vous reconnaissez que M. Le Quesnel vous inspire à peine une banale sympathie, – sans avoir même la médiocre excuse de l’intérêt. Mais si cette combinaison vous plaît aujourd’hui, pour des raisons que je ne puis concevoir, dites-vous bien que le moment viendra où vous la regretterez. Songez que vous serez dans tout l’éclat de votre jeunesse quand votre mari ne sera plus qu’un vieillard. Car, enfin, il a cinquante ans…

Elle m’arrêta pour corriger :

— Cinquante-deux. Il n’a pas cherché à se rajeunir, ni à me tromper sur la nature de ses sentiments. Nous nous sommes expliqués en toute franchise, et je lui suis reconnaissante de sa loyauté. Je sais qu’il a besoin d’une femme pour tenir sa maison. Je sais que ma dot lui sera utile. Je sais que je suis pour lui un excellent parti, et qu’en l’acceptant je lui fais une grâce. Il le sait aussi et il me l’a dit. Il me devra donc plus qu’il ne pourra me rendre. Il m’en saura gré. Nous vivrons côte à côte comme deux êtres qui s’estiment, et qui se feront les sacrifices que la vie exige. Vous voyez que je raisonne aussi.

Elle s’interrompit, fixa sur moi ses yeux noirs ironiques, sans doute pour voir l’effet qu’avait produit cette dernière phrase, et poursuivit, le menton appuyé sur sa main, d’une voix lente et grave :

— Sa recherche me flatte ; je peux bien vous l’avouer, à vous qui me tenez lieu de père. Ma sœur a eu quatre propositions avant celle de M. d’Enceline ; moi, aucune… C’est un peu humiliant… Il ne m’aime pas d’amour, soit, mais il m’a choisie. Et c’est une satisfaction nouvelle pour moi d’être quelque chose, dans la vie de quelqu’un… Cela vous semble puéril sans doute, que j’y attache tant de prix ?… Mais je n’ai pas eu beaucoup d’affection…

Elle me regardait bien en face en parlant ainsi. Je sentis l’amertume de ce reproche. Il frappait si juste que je n’osai pas le relever ; et, pour la première fois, j’eus l’intuition de la souffrance, peut-être de la rancune qui s’était amassée dans cette âme mystérieuse de jeune fille.

— Du moins, répliquai-je, attendez un peu. Rien ne nous empêchera, votre mère et moi, de nous occuper de vous, maintenant, de chercher un établissement plus raisonnable et plus avantageux.

Elle s’inclina.

— Je vous remercie, dit-elle. Mais je persiste à croire qu’en épousant M. Le Quesnel j’arrange ma vie pour le mieux.

— Le bonheur de Simone ne vous fait donc pas envie ? lui demandai-je, après un court silence.

— Voudriez-vous que j’en fusse jalouse ? s’écria-t-elle.

Puis, se reprenant aussitôt, elle répéta une de ses phrases favorites :

— Je ne suis pas romanesque.

— Ah ! ma pauvre enfant, m’écriai-je, je crains plutôt que vous ne le soyez trop, à votre manière. Mais vous voyez faux, vous raisonnez faux, vous êtes comme un aveugle qui ne voudrait pas qu’on lui rendît la lumière. Puissiez-vous ne jamais vous repentir de votre entêtement !

Le mot la froissa, car elle se leva, pour mettre fin à la conversation.

— Alors, si « la faute fut mienne, que la peine soit mienne ! » conclut-elle, citant un vers d’une romance anglaise.

C’est ainsi que ce mariage fut accepté et célébré peu après celui de Simone, très simplement, à la campagne. Florence partit aussitôt après le déjeuner pour son domaine des Hautes-Pyrénées, où M. Le Quesnel, qui s’attendrissait en parlant de ses montagnes, lui promettait une existence paisible, selon ses goûts. M. et Mme d’Enceline, qui faisaient un long voyage de noces, n’assistaient point à la cérémonie.

 

*
*    *

 

Voilà, chère Madame, où s’arrêtent mes souvenirs de vie commune avec mes belles-filles. Six mois après le mariage de Florence, j’eus la douleur de perdre ma femme et je cherchai à me distraire en voyageant. Je revenais souvent à Paris : j’y voyais Simone heureuse, gaie et jolie, toujours un peu folle, insoucieuse, divisant son temps entre le monde, son mari et ses deux petites filles. M. d’Enceline avait des goûts plus graves ; mais il ne contrariait point sa femme.

— Simone est un papillon : les papillons sont faits pour agiter leurs ailes ! – disait-il avec une indulgence que parfois j’aurais voulu moins tranquille.

Mes relations avec Florence se bornaient à l’échange de quelques lignes de politesse, de temps à autre. J’avais de ses nouvelles par sa sœur : elle habitait toute l’année la campagne, ne s’ennuyait pas, s’accommodait de son mari. Elle n’avait pas d’enfants, et M. Le Quesnel, meilleur administrateur que je ne l’aurais cru, grâce à la dot de sa femme étendait son domaine. Elle fit deux séjours à Paris, chez Mme d’Enceline, mais pendant mes absences.

Cinq ans s’étaient donc écoulés depuis son mariage sans que je la revisse, car, malade elle-même à la mort de sa mère, elle n’avait pu venir aux funérailles. La dernière année, nous ne correspondîmes même plus ; elle se serait ainsi effacée de ma vie, sans y laisser de trace, si nous n’avions refait connaissance chez Simone.

M. et Mme d’Enceline avaient acheté dans l’Ain, au bord d’un petit lac de montagne, un château dont ils disaient merveilles et où ils me pressaient d’aller les voir. Leur invitation, si cordiale, me fit plaisir, d’autant plus que je ne savais où passer mon été et que j’ai toujours adoré la vraie campagne. Je partis sans m’annoncer, certain d’être le bienvenu.

À la gare, je ne trouvai pas de voiture, mais on m’assura que le trajet n’était pas long : aussi, laissant mes bagages, je m’acheminai à pied, heureux de faire tout de suite connaissance avec le pays. C’était le Jura dans toute sa rude beauté. Des roches énormes, couronnées de durs sapins, défiaient le ciel, un torrent se ruait dans un ravin. Tantôt, en me penchant sur son lit étroit, je recevais au visage l’écume d’une eau neigeuse, tantôt je le voyais, décrivant une courbe, enserrer des prairies abruptes semées d’une herbe drue, que bordaient, en haut, de grandes fleurs sauvages, en bas, une ceinture de rocs éboulés. Puis, à un tournant, le vallon s’élargit brusquement, plus frais, plus hospitalier. Quelques maisons de pauvres gens apparaissaient entre les verdures. À droite, au ras d’une paroi rocheuse, presque verticale, sommeillait un lac, d’une eau bleue, doublée d’émeraude. Des sapins géants s’y miraient d’en haut. Le soleil, à son déclin, s’effaçait dans une ombre violâtre, nuée d’or, et un rayon d’adieu rougeoyait encore aux fenêtres d’un petit château tout blanc, adossé aux rochers. Une terrasse en pente douce, plantée de cèdres argentés, descendait à la rive. Ce château me sembla d’abord la seule habitation ; puis, en avançant, je découvris une manière de village à l’autre extrémité du lac. Lorsque j’arrivai sur la terrasse, la nuit était tombée et des lumières brillaient dans la montagne. Involontairement, je songeai à deux feux follets, et la forme blanche d’une femme, soudain détachée sur les marches d’une véranda, les bras levés en signe d’étonnement, me causa un délicieux frisson d’apparition. Ce fantôme, c’était Simone, qui avait entendu le gravier crier sous mes pas. Elle se jeta à mon cou, et le surnaturel s’envola.

— Oh ! cher daddy, – me dit-elle, après quelques minutes d’un intarissable et affectueux bavardage, – Louis n’est pas là ! Tant pis ! Nous nous mettrons à table sans lui. Je vais recommander qu’on ne l’avertisse pas, pour qu’il ait la surprise… À propos de surprise !… Votre chambre est prête, je vous donne cinq minutes pour vous faire beau, et vous verrez…

Comme je posais la main sur le bouton de la porte, une femme entra, venant du jardin. Je me retournai, saluai.

Simone se mit à rire.

— Que je vous présente ! dit-elle. Vous ne reconnaissez pas Florence ?

Plus étonné que joyeux, je m’excusai en alléguant l’obscurité de la pièce. Florence me tendit la main et me souhaita la bienvenue. À ce moment, Simone, pressant du doigt quelque mystérieux ressort, fit jaillir du plafond une gerbe de rayons électriques : des tulipes roses versèrent une tendre lumière sur les deux sœurs, debout à côté l’une de l’autre. Toujours pareille à elle-même, Simone, avec ses yeux rieurs et doux, dans sa nuageuse toilette blanche, avait une grâce de fin bibelot. Mais Florence, grande et svelte, d’une suprême élégance de lignes, Florence, avec son visage harmonieux couronné d’opulents cheveux sombres, était belle. Toujours, il est vrai, à la façon de ces Grecques de marbre, pâles et pures, à qui manque l’étincelle de vie. Leur sérénité, sculptée dans la pierre, semble immuable, et l’on dit, parce que les petites choses ne les émeuvent point, qu’elles n’ont pas d’âme. J’ai cru cela d’elles autrefois. Erreur ! L’âme vit, palpite, souffre et s’exalte, comme chez d’autres, sous cette rigide enveloppe, et plus belle, plus noble, plus vibrante, car si profondément enclose, aucun contact extérieur ne l’a jamais déflorée. Elle se donne, vierge et entière, à un seul sentiment. Et n’est-ce pas peut-être cette flamme intérieure qui affine et cisèle les traits ? Mais, à l’époque où je retrouvai Mme Le Quesnel, je n’étais pas encore clairvoyant, et mon premier mouvement fut plutôt de contrariété. « Elle va compromettre par sa présence, me disais-je avec humeur, le plaisir que je m’étais promis de mon séjour chez Simone ! »

— Comment se fait-il que vous soyez ici ? – lui demandai-je un quart d’heure plus tard, quand je me trouvai à table entre elle et sa sœur.

— Son mari nous la prête pendant qu’il fait réparer leur maison, expliqua Simone. Il en a bien pour trois mois de bruit et de poussière, n’est-ce pas ? Lui, s’est installé à la ferme et surveille les travaux. Mais il ne pouvait être question de garder Florence. N’est-ce pas une bonne surprise, daddy ?

— Très bonne !

Comme Mme Le Quesnel posait sur moi son regard ironique, Louis entra dans la salle à manger, il me serra la main, très heureux de me voir, en s’excusant brièvement de son retard. Il me parut maigri et nerveux. Je fis la réflexion que le séjour dans cette paisible contrée lui serait excellent, et il me répondit en riant qu’il y avait acheté un château précisément dans le dessein de se reposer. Une certaine amertume perçait sous son rire. Par la suite, il me confia que la vie mondaine et oisive lui pesait, mais qu’il s’y résignait par amour pour Simone : celle-ci, en revanche, consentait à venir passer quatre mois d’été à la campagne. Chez eux, un rouage grinçait ; je m’en apercevais depuis longtemps, sans pouvoir en déterminer la cause. Simone, jolie nature aimante et frêle, faite pour vibrer sous un archet très doux, sans résonance pour les notes fortes de la passion, ne devait pas suffire à remplir toute l’existence d’un être comme Louis, et je commençais à craindre qu’il ne vît dans sa femme qu’une aimable poupée. Pourtant elle se trouvait heureuse, je n’aurais pas voulu troubler sa sérénité. Je remarquai encore que M. d’Enceline, prévenant pour sa femme, était gravement poli avec sa belle-sœur. Florence causait toujours très peu et ne se mêlait de rien. Elle était, dans la maison de sa sœur, l’hôte discret, sans exigence, qui se contente de peu, sait fermer les yeux quand il le faut et offrir ses services avec tact. Elle gardait ses allures calmes et indépendantes de jadis, s’occupait volontiers seule, ne fuyait ni ne recherchait la compagnie des autres ; et elle faisait, à pied, de longues promenades, sans but, avec un livre qu’elle ouvrait sous quelque mélèze et qu’elle ne lisait pas.

Nous menions dans ce petit coin de montagne, abrité du monde par ses hauts remparts, une vie délicieusement saine. La pêche, les excursions, les lectures, les causeries occupaient assez bien mes journées. Nous voyions très peu de gens. Cependant, Simone, sous prétexte que je devais m’ennuyer, invita deux ou trois fois à dîner quelques familles du voisinage. Je n’y tenais pas, mais je feignais d’y trouver du plaisir, car je savais qu’il lui en coûtait un peu de se passer ainsi de toute distraction. Ces belles montagnes barraient pour elle l’horizon comme les murs d’un cachot. Douce petite âme ! Pour plaire à son mari, elle s’efforçait d’aimer ce pays austère, mais une ombre de mélancolie cernait parfois ses jolis yeux.

Un jour, en herborisant dans les bois, je rencontrai Florence, rêveuse sur un vieux tronc, les mains croisées sur ses genoux, comme une immobile statue. Je m’assis à côté d’elle : nous causâmes un peu et nous fîmes ensemble le chemin du retour. Insensiblement, je pris l’habitude de l’escorter dans ses promenades. C’était presque toujours le matin, pendant que Simone dormait encore et que Louis, le fusil sur l’épaule, parcourait de son côté la montagne. Tout en marchant, elle me donnait, avec assez d’abandon, quelques détails sur sa vie, et elle s’enquérait, plutôt par politesse que par sollicitude, je le crains, de mes propres affaires. Aux haltes, nous retombions dans le silence, elle, cherchant un siège dans la mousse au pied d’un arbre, moi, sur quelque roche caressée de soleil. Que de fois ne l’ai-je pas observée ! Son fin profil se détachait sur l’écorce verdie, ses mains gisaient dans les plis de sa jupe, ses grands yeux noirs, indifférents et tristes, se fixaient dans le vide.

« Elle est jeune, elle est belle, – pensais-je, – je suis sûr qu’elle n’est pas heureuse. Pas d’amour, pas d’enfant, rien de ce qui peut remplir un cœur de femme !… Mais un cœur, en a-t-elle un ? Et personne ne lui demande d’en avoir. Son mari, j’imagine, s’il est accessible à quelque poésie, la considère comme un beau lis tranquille, parmi les fleurs du jardin. Pour les autres êtres qui l’ont frôlée, pour sa mère, pour sa sœur, pour moi-même, elle n’a jamais été, elle ne sera jamais qu’une étrangère ! »

Une ou deux fois, la grande silhouette de Louis nous apparut sur quelque distante arête, découpée dans le bleu matinal. Il restait immobile, appuyé sur son fusil, les yeux perdus dans la contemplation du paysage. S’il nous apercevait, il esquissait un geste large pour nous saluer, puis redescendait dans les bois. La jeune femme regardait à peine de son côté. Comment me serais-je douté qu’il y eût entre eux un coupable secret ? Le hasard devait brusquement me l’apprendre, et l’effet de cette découverte fut sur moi d’autant plus foudroyant que j’y étais moins préparé.

Simone réunissait un soir quelques amis à dîner. Florence descendit la dernière, pâle, les yeux cernés. À ma question, elle répondit qu’elle souffrait d’une migraine. L’évidente lassitude empreinte sur son visage excita ma pitié. Après le dîner, tout le monde, sauf elle, sortit pour admirer le lac.

La nuit était superbe, une nuit de lune, sous un ciel en désordre. De gros nuages, chassés par la brise, passaient et repassaient sur le disque d’argent. Dans l’air vif, saturé de l’arôme des sapins, on respirait la fraîche haleine de la montagne. Par prudence, au bout de quelques minutes, je revins à la maison chercher mon pardessus. Je rentrai par le salon, dont les portes-fenêtres, communiquant avec la véranda, restaient ouvertes. La lune y luisait aussi, blanchissant un grand cercle aux bords inégaux devant la cheminée. Florence, seule, reposait sa tête malade sur la soie rouge d’un fauteuil ; elle avait une expression douloureuse que je ne lui connaissais pas. J’allais m’avancer et lui parler, quand une vision inattendue m’arrêta, stupéfait. Louis venait d’entrer par la porte de la salle à manger. Croyant Florence seule, il s’approcha rapidement, se courba sur le dossier du fauteuil, et la jeune femme, avec un frisson de bonheur, blottit la tête sur son épaule. Oh ! comment oublier son regard ! Il brûlait de tout ce que la passion, la confiance, le réconfort dans la souffrance physique, la joie d’aimer et d’être aimée peuvent mettre d’ardeur dans les yeux d’une femme. Je voyais mal Louis, mais cette admirable tête d’amoureuse, transfigurée, d’une blancheur extatique, aux yeux enivrés, aux lèvres frémissantes ! Comme alors, je la retrouve aujourd’hui en moi : elle me prend le cœur, elle obscurcit ma mémoire, elle brouille toutes mes notions du bien et du mal, elle paralyse ma conscience, qui me semble se détacher de moi, molle et sans force.

La surprise m’étourdit : je demeurai là, caché dans l’ombre, tandis que m’apparaissait soudain, dans son éclat dangereux et tragique, l’âme de Florence, cette âme ignorée, que depuis si longtemps je croyais absente. Son masque d’indifférence était tombé : comme une autre femme, elle aimait, elle souffrait, elle s’abandonnait dans le même oubli, dans la même ferveur de douleur et de joie. Et de quel amour devait-elle aimer… pour aimer !… Cependant, ils restaient enlacés, dans ce salon où le premier domestique venu pouvait les surprendre. Je tremblai pour eux. Un instant, j’eus l’idée de me montrer, de les accabler de reproches, de leur parler en père et en père irrité. Je n’osai pas. L’amour qui transformait Florence n’était point celui qui connaît la peur, il n’y avait rien à faire pour l’avertir ou pour la sauver : le seul résultat probable de mon intervention serait de précipiter une catastrophe qui nous menaçait tous. Et puis je ne me reconnus pas le droit – moi qui ne lui étais rien, de lui briser le cœur, en invoquant froidement le devoir. Le devoir, la morale, la raison !… Des mots qu’elle n’écouterait pas, dont elle n’entendrait pas le sens !

Un nuage passa sur la lune, l’obscurité envahit la pièce jusque dans ses recoins. Un pressentiment qu’ils n’étaient pas seuls leur signala-t-il enfin ma présence ? Louis se dégagea soudain et disparut avec la légèreté d’un fantôme. Florence se leva lentement et marcha vers la véranda. Je retenais mon haleine, je comprimais de la main les battements de mon cœur. Elle passa droite, sans un regard. Je ne sus jamais si elle m’avait vu, mais la traîne de sa robe a effleuré mes pieds. La lune s’était de nouveau dévoilée et brillait sur les marches de pierre. Je vis s’y détacher une seconde sa forme haute et mince, puis elle s’éloigna par l’avenue des cèdres.

… Je crois que je remontai alors dans ma chambre, pour y chercher mon pardessus que je ne parvins pas à trouver et que Robert, le domestique, finit par découvrir à sa place accoutumée. Ensuite, je m’en allai vers le lac.

Un murmure de voix rieuses, que dominait le timbre clair de Simone, quittait la rive. Une barque les emportait, piquée à l’avant et à la poupe de deux lanternes vénitiennes, l’une verte, l’autre rouge. La clarté qui tombait du ciel était si pure que les rames trempaient dans une eau d’argent. Florence, arrivée trop tard, se tenait debout, au bord du lac. J’éprouvai à son aspect une sorte de répulsion mélangée de curiosité. Allait-elle lire dans mon regard ? Moins habitué qu’elle à me contraindre, j’avais peine à composer mes traits. J’aurais voulu l’éviter ; il n’en était plus temps : déjà elle m’avait aperçu et m’adressait un signe de tête. Puis, sans rien dire, elle me désigna la barque qui s’approchait de l’autre rive. Elle avait repris son impassibilité coutumière. Mais le masque m’était devenu transparent et, dès lors, je vis toujours au travers son visage de passion.

Que ne puis-je vous décrire la magie de cette nuit et vous faire sentir tout le charme de ce hautain et mélancolique pays ? Le lac, froissé par le vent, clapotait en chantant ; dans l’échancrure des montagnes, la lune, suspendue, laissait glisser une brillante traînée pâle jusqu’aux cailloux des rives, polis et blancs. Florence, dressée sur une pierre étroite détachée du bord, regardait fuir la barque. Sa robe, dans laquelle cette merveilleuse lumière faisait courir des ruissellements de drap d’argent, coulait autour d’elle, dérobant la pierre : ainsi, elle avait l’air d’émerger directement de l’eau, profonde en cet endroit.

— Prenez garde, lui dis-je. Cette pierre est branlante, vous pourriez tomber.

— Oh ! répondit-elle, je n’ai pas peur. Je n’ai jamais peur de rien !

Je connaissais cette phrase de longue date : pourquoi, ce soir-là, fus-je frappé par son ambiguïté ?

Je fis un geste qu’elle dut interpréter comme un mouvement pour lui venir en aide, car elle s’écria, sans bouger, avec un étrange sourire :

— Ne m’approchez pas ! Je suis en équilibre sur une pointe de couteau…

Mit-elle quelque intention dans ses paroles ? Voulut-elle m’avertir ? Il me parut que sa voix avait un accent de menace. Dès cette heure où je sus, j’imaginai toujours, à tort ou à raison, un sens caché à ses rares et mystérieux sourires, à ses légères ironies, je prêtai une importance d’énigme à ses plus simples propos.

La nuit ne fut pour moi qu’une longue veille, pleine d’anxiété. Fallait-il parler à Florence ou à Louis ? Essayer, s’il en était temps encore, de les arrêter sur la pente fatale ? Mais que pourraient mes exhortations, mes remontrances, mes menaces, eussé-je même l’autorité d’un père, contre l’amour qui les poussait aux bras l’un de l’autre, tels que les avaient surpris mes yeux effrayés ? Je ne pouvais les soupçonner d’un caprice frivole, hélas ! et l’on n’éteint pas un incendie avec des mots ! Je me rappelai les paroles de Florence, au bord de l’eau, dont le double sens m’avait déjà inquiété. Sûrement, elle m’avait prévenu ; je n’en doutais plus, je comprenais : je ne parlerais pas…

… Je ne parlerais pas, je ne tenterais rien pour défendre Simone ! Mais, alors, je serais complice de la trahison… Je me souviens très bien qu’en la plaignant je me répétai, plusieurs fois, en moi-même :

« La pauvre enfant, qui a toujours été heureuse !… »

L’absurdité de cette réflexion, tout à coup, m’arrêta. La longue série des injustices passées, se réveillant dans ma mémoire, m’éclaira impitoyablement la fausse route où nous avions persévéré, ma femme et moi. Nous jugions Florence insensible ; nous ne croyions point qu’elle souffrît, parce qu’elle ne se plaignait pas. À Simone allaient toutes les tendresses, toutes les adorations. Nous n’avions songé qu’à son bonheur, oubliant que l’autre attendait aussi ; maintenant, la balance reprenait son équilibre. L’enfant incomprise, la jeune fille négligée, la femme résignée rencontrait l’amour : elle prenait et se donnait sans préjugé, sans scrupule, ardente et libre, libre des liens d’affection que nous n’avions pas pris soin de tisser autour d’elle.

Comment cet amour avait-il pris naissance ? Datait-il d’hier ou de plus longtemps ?… Avait-elle aimé Louis au temps de ses fiançailles ? Était-ce le secret du fâcheux mariage dans lequel elle s’était réfugiée pour s’éloigner, peut-être pour nous fuir ?… Ou bien, en se retrouvant après des années, s’étaient-ils tout à coup découverts, reconnus trop tard ?… Je ne saurai jamais…

Et pas plus que je ne pouvais remonter aux origines de leur passion, je ne pouvais prévoir l’avenir qui les attendait. Que feraient-ils ? Bientôt, quand M. Le Quesnel viendrait chercher sa femme, accepteraient-ils paisiblement la séparation ?… Je frémissais en songeant aux désastres que pourrait causer leur révolte. Mais une voix secrète me disait que « quelque chose » les arrêterait, qu’ils ne feraient jamais souffrir qu’eux-mêmes, que Simone n’avait rien à redouter de leur part.

C’est ainsi que je raisonnais sur leur situation, confiant malgré tout en leur noblesse d’âme, et préoccupé de Simone, qui devait continuer à tout ignorer.

Après cette nuit sans repos, je me levai, la tête lourde. Le matin était radieux. Tout en m’habillant, je regardais, de ma fenêtre, le lac danser sous un treillis d’or, et je me demandais si je n’avais pas fait un mauvais rêve. Je me le demandai encore une heure plus tard, en rencontrant les deux jeunes femmes installées devant la véranda avec les enfants. Simone m’offrit son front, Florence me tendit la main. Elles avaient toutes les deux leur air habituel. Cela me rassura : il y a tant d’orages, dans ce pays de montagnes, qui s’amassent et n’éclatent pas ! Égarés un instant, Florence et Louis comprendraient qu’aucun sentiment coupable ne pouvait exister entre eux : ils sacrifieraient leur rêve. Peut-être l’avaient-ils déjà fait ; peut-être se fuyaient-ils pour se vaincre ; peut-être la scène de la veille était-elle la dernière du drame douloureux, une surprise qui ne se renouvellerait pas… Sinon, Florence ne serait pas là, paisiblement assise à côté de sa sœur…

Cependant, les deux petites filles faisaient des pâtés dans le sable ; je les appelai, les pris sur mes genoux ; tout en les caressant, je regardais Florence. Son calme visage, hier encore, m’aurait paru le même ; aujourd’hui, j’y découvrais une expression douloureuse, qui de nouveau m’inquiéta.

— Tante Florence nous emmène à la promenade, dit l’une des petites. Venez-vous, grand-père ?

— Oui, répondis-je machinalement.

Et je m’imaginai que Florence, en se chargeant d’elles, ce qu’elle faisait rarement, voulait m’empêcher de l’accompagner seul.

Le lendemain, il pleuvait à verse, nous ne sortîmes pas. Le surlendemain, nous allâmes en famille passer la journée chez des amis. Les jours suivants, Florence dut chercher à m’éviter, car je ne retrouvai plus l’occasion de causer en tête à tête avec elle. J’observais avec une attention soutenue ses gestes, ses regards, sa physionomie, si bien que ses yeux noirs finirent par s’attacher aussi sur moi. Ils semblaient me répéter : « Prenez garde. » Je voyais aussi un avertissement dans les phrases les plus simples prononcées par elle ou par M. d’Enceline. Et je n’osais pas davantage m’adresser à lui. Il me fuyait, d’ailleurs. Sous le calme apparent, j’étais seul à soupçonner des menaces d’orage, et je vivais dans une telle anxiété que j’aurais bien voulu, prétextant un rappel à Paris, abréger ma visite. Mais je ne cédai pas à cette tentation. Ma présence était une sauvegarde pour tous, et pouvait devenir nécessaire à l’une ou l’autre des deux sœurs.

Je ne goûtais plus aucun plaisir à mes promenades du matin. Florence m’accompagnait encore quelquefois ; mais, comme si elle n’eût plus pris la peine de jouer un rôle pour moi, elle laissait errer son âme, et je n’avais qu’une compagne absente et muette. Nous marchions et nous nous reposions en silence. Parfois, il me venait le désir bizarre de toucher sa main nue, ou sa joue pâle, pour sentir si sa chair n’avait pas le froid de la pierre. Il m’arriva plusieurs fois de l’appeler :

— Florence !

Elle tressaillait, levait sur moi son regard noir, demandait doucement :

— Plaît-il ?…

Elle attendait, un instant, les paroles qui hésitaient sur mes lèvres, et se levait avec docilité, quand je lui disais :

— Ne pensez-vous pas qu’il est temps de rentrer ?

Dès que je ne la voyais plus, je chassais ces pensées pour me poser des questions, qui demeuraient sans réponse. Se voyaient-ils seul à seule ? Où ? Quand ? Comment ?… Cela n’était pas impossible : le château était vaste ; les rives du lac et de grands bois de sapins étendaient les limites du jardin. Les indigènes, graves montagnards, courbés vers la terre, n’avaient pas même pour nous des regards curieux. Chacun de nous vivait à peu près à sa guise. Et ma petite Simone, absorbée par ses soins de mère et de maîtresse de maison, allait et venait comme une gentille oiselle, insoucieuse, heureuse du beau temps qu’il faisait, heureuse de la gaieté de ses petites filles, heureuse de nous grouper autour d’elle…

 

Une après-midi, nous prenions le thé au jardin, Louis, Simone et moi, en attendant Florence. Nous la vîmes sortir de la maison, une lettre dépliée à la main. Arrivée devant nous, elle dit sans préambule :

— J’ai reçu des nouvelles de mon mari. Il viendra me chercher dans trois jours.

— Ah ! fit Simone ! Je serai bien heureuse de le voir, mon beau-frère. Une fois là, nous vous garderons tous les deux.

Elle s’adressa à son mari qui, debout pour offrir sa chaise à Florence, avait détourné la tête.

— Quel dommage que notre dîner soit déjà organisé pour demain. Nos amis auraient eu du plaisir à rencontrer le mari de Florence.

— Rien ne t’empêchera de donner un second dîner pour M. Le Quesnel, répondit Louis.

Florence s’était assise. Elle refusa, d’un mouvement de la tête, sa tasse de thé. Elle ne voulait pas qu’on vît que sa main tremblait.

Ce fut tout. Au bout d’un moment, Louis nous quitta et descendit au lac. Puis nous vîmes le bateau gagner le large. Sa coque blanche, enjolivée d’or, glissait, alerte, entre les deux rames écartées.

— Rapporte du poisson ! – cria Simone. – C’est un incorrigible rêveur, reprit-elle. Il passe des après-midi entières, étendu sur le dos, flottant à la dérive, sous prétexte de pêcher, et il s’aperçoit qu’il a oublié sa ligne !

Je vous avoue, Madame, qu’en ce moment-là je ne pensai qu’au dénouement prochain, et que cette perspective me remplit de joie. Rien ne pourrait engager M. Le Quesnel à rester absent plus de deux ou trois jours ; il emmènerait Florence qui, dans la paix de sa vie coutumière, se consolerait ou se résignerait. Louis, après le déchirement des premières heures, aurait ses enfants, l’affection dévouée de sa femme. Force leur serait – quelque douloureux que pût être le sacrifice – de céder à la destinée, puisque ni l’un ni l’autre n’aurait acheté son bonheur au prix d’une cruauté et d’un scandale. La confiance de Simone l’avait protégée : ils ne lui feraient aucun mal, ils sauraient s’immoler en silence, comme il convient à de nobles âmes qu’un amour défendu peut séduire, mais non abaisser.

La veille du jour où Florence attendait son mari, le soleil se leva dans un ciel nuageux, bizarre et tourmenté. L’eau du lac se ridait en petites vagues régulières, le vent relevait en courant les têtes inclinées des longues herbes. Machinalement, je sortis. En vérité, je n’aurais su que faire dans la maison. Je m’arrêtai à ma place favorite – une baie gazonnée ouverte dans la forêt, au bord du chemin, d’où l’on contemple le torrent qui bondit, éperdu, de roche noire en roche noire. Florence m’y avait devancé. Elle avait emporté un album, des crayons, mais la feuille ouverte devant elle restait blanche. Je ne sais quels propos insignifiants nous échangeâmes tout d’abord, puis, notre conversation glissa, sans transition, à un ton plus sincère. Trop brisée ou trop fière, elle renonçait à me cacher son souci et pressait, abattue, son front contre ses mains. Ce fut elle qui, la première, me parla de son mari.

— Il vous aime bien, lui dis-je, timidement.

— Il est très bon pour moi, répondit-elle.

Elle se leva, rassembla avec lassitude les feuilles de son album que le vent s’amusait à éparpiller, puis se tint debout, un moment, adossée à un sapin. Les nuages se tassaient sur le bord de l’horizon. Elle les contempla longtemps, et sans détourner la tête vers moi, finit par me dire d’une voix sourde, à travers le murmure du vent et le fracas du torrent :

— Vous rappelez-vous… une conversation que nous eûmes, quelques jours avant mon mariage ? Vous m’avez dit que je voyais et raisonnais faux, et que je le comprendrais plus tard. Notre entretien est toujours demeuré dans ma mémoire.

— Oui, je me rappelle, répliquai-je.

Et toute la scène reparut devant mes yeux.

— Je me rappelle même quelque chose que vous m’avez répondu : « Si la faute fut mienne, que la peine soit mienne. » Vous en souvenez-vous aussi, Florence ?

— Oh ! très bien… La question est de savoir si la faute fut vraiment mienne.

À ces mots, ma tendresse pour Simone l’emporta sur la pitié que Florence commençait à m’inspirer. Je voulus parler. Mais, avant même que j’eusse prononcé une parole, sa boîte à dessein tombait, renversant crayons et fusains. Elle fut aussitôt à genoux dans l’herbe pour les recueillir.

— S’il vous plaît, me dit-elle, voulez-vous m’apporter ce gros crayon qui a roulé sur le chemin ?

Force me fut de lui venir en aide : calculé ou fortuit, ce ridicule incident coupa net à mes tentatives d’explication ; et nous nous retrouvâmes tous deux sur la route, marchant dans la direction de la maison. Une fois de plus, j’avais obéi à un ordre muet de me taire, et je la quittai, harcelé de nouveaux remords et de nouvelles appréhensions. Elle me paraissait de moins en moins résignée. Allait-elle, dans une suprême révolte, saisir de ses propres mains le bonheur qui n’était pas pour elle ?

Ces pensées me poursuivirent tout le reste du jour, et le soir, je n’aurais pas été étonné d’apprendre qu’ils étaient partis ensemble. Il était dit que je méconnaîtrais Florence jusqu’au bout. Ce fut presque une surprise pour moi de la trouver au salon, causant avec une jeune femme invitée à dîner. Elle était à peine plus pâle que de coutume et portait cette robe originale que je lui avais déjà vue, un inoubliable soir. Quelques autres personnages entouraient les maîtres de la maison. Simone expliquait qu’il faisait si froid qu’elle avait eu envie de demander du feu. Il faisait froid réellement, non pas dans la maison, mais dehors, car la température a des sautes brusques, dans ces montagnes. C’est pourquoi, après le dîner, nous restâmes au salon. Nous étions peu gais. Louis, très sombre, desserrait à peine les lèvres ; le calme de Florence me semblait artificiel et menaçant. Peut-être aussi le vent qui sifflait aux fenêtres insufflait-il à nos âmes sa tristesse. Les invités de Simone se retirèrent assez tôt : il ne resta bientôt plus avec nous qu’un M. Monnier et sa femme, qui habitaient une maison cachée dans un repli de la montagne, à l’autre bout du lac. Étant voisins, ils ne se pressaient pas de rentrer.

— Il ne fait pas mauvais dehors, – dit Louis, qui revenait d’escorter ses derniers hôtes. – Nous aurions pu sortir, le vent n’est pas très violent.

Je compris qu’il ne pouvait tenir dans ce salon clos où la petite Mme Monnier tapotait du piano ; peut-être comptait-il sur l’obscurité de la nuit pour se rapprocher de Florence.

— Une idée ! Ne pourriez-vous pas nous reconduire en bateau ? s’écria Mme Monnier, en retirant ses mains du clavier.

— Volontiers, si vous ne craignez pas de danser un peu.

— Oh ! bien au contraire, le vent, j’adore ça !

Ces dames firent aussitôt apporter leurs manteaux et, tandis qu’elles s’enveloppaient, Louis ouvrit la porte de la véranda.

— Il fait un vent terrible, Louis, lui dis-je en le rejoignant.

— Bah ! répondit-il. Je connais le lac. Il n’y a pas de danger.

Dans le ciel pâle et clairsemé d’étoiles, des stries sombres s’enchevêtraient et se rompaient.

Au-dessus de l’eau agitée, un nuage noir, entouré d’une bande d’or diffus, cachait la lune. Le bateau se soulevait un peu sur ses ancres. Louis, le retenant d’un pied, installa d’abord les Monnier ; puis, sautant à son tour, il détacha les rames.

— Venez-vous, Florence ? demanda-t-il tout à coup.

Elle n’eut pas une seconde d’hésitation et le suivit, s’appuyant sur la main qu’il lui tendait.

— Prends-moi aussi, supplia Simone.

— Le lac est trop agité pour toi. Tu aurais peur, répondit-il.

Je ne sais quel soupçon irraisonné me poussa à m’écrier :

— J’ai envie d’aller avec vous !

— Oh ! non, fit Simone, je n’aime pas à rester toute seule.

Et elle se suspendit à moi.

— Restez donc avec elle, – dit Louis, d’un ton grave.

Comme je demeurais perplexe, il se hâta de lever l’ancre, et la barque, tournant lentement, gagna le large. Le vent balançait assez fort.

— Allons-nous-en, – me dit alors Simone, le cœur un peu gros, – puisqu’ils ne veulent pas de nous.

— Voyons-les partir, murmurai-je.

Un rayon de lumière tombait sur Florence : ses yeux brillèrent sous la dentelle qui protégeait sa tête. Elle fit le geste de rattacher ses cheveux, et nous envoya de la main un léger signe d’adieu. Ces détails, très nets, se sont imprimés dans ma mémoire. Je ne sais quelle puissance rivait mes regards sur elle, qui s’éloignait dans la nuit ; mais Simone, me prenant par le bras, m’emmena.

Elle papillonna encore un peu dans le salon, croqua un bonbon, ferma le piano, puis vint me tendre son front.

— Je suis fatiguée, dit-elle. Bonsoir, daddy. Ils sauront bien rentrer tout seuls. D’ailleurs, Louis n’aime pas qu’on l’attende.

Nous montâmes ensemble. Je l’entendis donner encore l’ordre de fermer les portes comme d’habitude, son mari ayant une clé. Et j’allai me coucher, étrangement las, pour m’endormir assez vite. Ma dernière pensée consciente fut celle-ci :

« Enfin, demain, le mari de Florence viendra la chercher… »

Toute la nuit, le vent chanta de sa grande voix solennelle dans les sapins. Le lac roula ses vagues inquiètes d’une rive à l’autre. Puis, aux premières blancheurs matinales, ces rumeurs s’apaisèrent. Ce fut sans doute ce brusque silence qui me réveilla. Un rais jaunâtre glissait entre mes rideaux. Il me prit fantaisie d’ouvrir les persiennes et d’assister, de mon lit, à l’éclosion du jour. Le ciel était d’une pâleur à peine nuancée ; je ne voyais pas le soleil, mais une rougeur teignait l’orient. Le lac, très calme, se glaçait d’un reflet d’opale. J’aperçus une barque blanche, la coque retournée, immobile sur la surface de l’eau endormie.

D’abord, je ne compris pas. Puis, mon cœur faillit s’arrêter et je courus à la fenêtre. Je ne me rappelle pas combien de temps j’y restai, à demi vêtu, grelottant de froid, hypnotisé par cette chose blanche au-dessus de laquelle le soleil finit par étinceler, glorieux, dans la paix d’un ciel adorable.

Deux hommes, gesticulant et criant, qui arrivaient à grands pas sur la route, m’arrachèrent soudain à ma torpeur. Ce fut tout de suite un éveil affolé du château, et je courus aux informations auprès d’eux. Les domestiques, les yeux encore gonflés de sommeil, se réunissaient dans la cour ; des campagnards, en blouse, se joignirent à leur groupe. Puis une jeune femme de chambre vint dire que le lit de Mme Le Quesnel n’avait pas été défait de la nuit. Et, comme j’essayais d’obtenir quelques explications des deux hommes l’un d’eux me désigna de son bras étendu les civières que l’on apportait, par le sentier du lac. Ce fut en ce moment-là que Simone – qui l’avait avertie ? – parut aussi sur le perron, blanche, oh ! plus blanche que son peignoir blanc ; ses yeux cherchèrent, égarés, autour d’elle, puis se tournèrent instinctivement du côté où nous regardions tous… Elle poussa un cri et s’évanouit.

Nous dûmes emporter son corps insensible pour laisser entrer les deux autres. On les déposa dans le vestibule.

— C’est François, le pêcheur, qui les a retrouvés, en allant détacher sa barque, – me dit un homme à demi voix. – M. le comte est un fameux nageur, mais la pauvre dame a dû se cramponner à lui et l’entraîner. On a eu toutes les peines du monde à séparer leurs bras…

Leurs visages ne gardaient pourtant aucune trace d’angoisse ; ils étaient calmes, d’un calme auguste, malgré une légère bouffissure des traits. Je les contemplai très longtemps, puis des larmes coulèrent de mes yeux…

 

Vous avez su, Madame, ce que tout le monde a su : que le comte d’Enceline et sa belle-sœur, ayant accompagné en bateau des amis, furent surpris au retour par un mauvais coup de vent qui renversa leur embarcation, et qu’ils se noyèrent, leurs appels n’ayant pas été entendus… Contrairement à ce qui arrive en pareil cas, cette version fut et demeura la seule. La réserve de Florence était trop connue pour qu’aucune supposition maligne l’effleurât. La douleur de Simone, aujourd’hui, est encore aussi pure. Ils ont fait en sorte qu’elle puisse, sans amertume, pleurer son mari et sa sœur…

M. Le Quesnel arriva le soir même et Simone joignit ses prières aux miennes pour qu’on enterrât les deux morts dans le cimetière du village. Ainsi les mêmes sapins ombragent leurs tombes jumelles, les mêmes rosiers y effeuillent au printemps leurs pétales, la même main pieuse soigne leur dernier asile ; et, sauf vous et moi, nul ne connaît le secret d’amour qu’ils ont emporté avec eux.

LE HASARD

Cette fois-ci, mon séjour à Paris devant être bref, j’acceptai l’hospitalité de mes amis Bussier. C’était le couple le plus heureux et le mieux assorti que je connusse. Je ne me lassais pas de parler d’eux quand je voulais donner un exemple de gens dont la félicité est à peu près sans nuage, et qui représentaient pour moi un idéal de perfection. Leur vie s’écoulait vraiment en beauté harmonieuse.

Ils n’étaient pas de ces privilégiés dont la vue exaspère la souffrance d’autrui et qui feraient douter de la Providence, précisément parce qu’on les voit comblés de biens qu’ils n’ont pas mérités. Nulle part ne flambaient sous leurs pas ces foyers de haine, qui sont la rançon abominable des dons exceptionnels. C’est que, fortunés, ils savaient se faire pardonner leur fortune avec grâce, répandant à pleines mains non seulement les secours de leur richesse, mais ceux de leur influence sociale, de leur intelligence, de leur culture, de leur large et délicate bonté. D’ailleurs, leur présent lumineux s’enracinait dans un passé moins clair, qui contenait juste ce qu’il faut d’épreuve pour leur apprendre la valeur de ce qu’ils possédaient. D’avoir pressé leurs lèvres, eux aussi, sur la coupe sacrée de la douleur, les préserva de devenir arrogants ou stupides : ils comprenaient ; et, détestant le Pharisien, étroitement drapé dans son manteau d’orgueil qu’il croit être sa vertu, ils se penchaient, avec une tendre sympathie, sur la misère des hommes.

Pour ma part, jamais je n’ai été quelque temps auprès d’eux sans remporter une impression de noblesse et de paix. J’aimais leur charmant intérieur, élégant, bien ordonné, où leurs trois enfants s’épanouissaient comme des fleurs éclatantes et joyeuses de leur maturité. L’aînée, Geneviève Gay, était la fille d’un premier mariage de sa mère. Mais son beau-père, en épousant la veuve, avait accueilli l’enfant, qu’il chérissait à l’égal de ses propres fils. Ces secondes noces s’étaient même accomplies dans des conditions un peu romanesques.

Mme Gay ne devait guère avoir plus de vingt-cinq ou vingt-six ans et se trouvait dans toute sa juvénile beauté, lorsqu’elle se remaria avec Henri Bussier, un des plus distingués parmi les membres de la magistrature parisienne. Ce fut un mariage d’amour. L’un et l’autre étaient très épris. Et la joie de cette nouvelle union, encore parfaite après quinze ans, avait compensé pour la jeune femme les tristesses de la première, où il paraît qu’elle avait beaucoup souffert. Mes relations avec elle remontaient assez loin, quoique, dans ce temps ancien, nous eussions été peu liés. Nos familles échangeaient une ou deux visites de cérémonie par an ; ce qui me valut d’être convié, parmi cinq cents autres personnes, au mariage religieux de Jeanne avec un agent de change, M. Georges Gay : mariage que l’on célébra en grande pompe à l’Oratoire, comme il convient pour des gens bien rentés et de bonne bourgeoisie. Ce Georges Gay était un long jeune homme sec et maigre, gris de teint, à l’œil impertinent, vitré par un monocle, qui ne me plaisait nullement. Il passait pour brutal et cynique. Personne ne comprenait qu’on lui eût accordé cette fine jeune fille, qu’il ne tarda pas à rendre parfaitement malheureuse. Elle supporta ses infortunes conjugales avec patience et dignité, n’en laissant entrevoir que ce qu’il lui était tout à fait impossible de cacher. Car c’était une âme fière et elle redoutait d’être plainte. Néanmoins, malgré la consolation que lui apportait la présence de sa petite fille, on ne sait trop comment aurait fini ce mauvais mariage, – séparation, divorce ? – d’autant plus que l’on commençait déjà à remarquer les assiduités d’Henri Bussier, auprès de la pauvre créature, et que le monde ouvrait déjà ses yeux malins, pointait ses oreilles avides, aiguisait ses dents tranchantes. Mais Georges Gay périt dans un accident de voiture. La jeune femme porta son deuil décemment, sans larmes hypocrites. Un an après, elle put épouser Bussier, qu’elle aimait, en vérité, de toute son âme.

Henri et moi, nous avions été camarades à l’Ecole de droit, et nous étions restés en bonnes relations, quoique assez espacées. Son mariage nous rapprocha. Je grandis dans son amitié, par le simple fait que je connaissais sa femme de longue date, depuis plus longtemps que lui : il m’enviait, comme il me l’apprit un jour, d’avoir pu l’admirer dans son charme délicat de jeune fille, avant qu’on l’eût sacrifiée à ce butor de Gay. Je me laissai bien volontiers attirer dans leur milieu ; et je leur dus cette joie rare d’assister à la métamorphose d’une âme comprimée et dolente, à qui jusque-là tout avait manqué de ce qui était nécessaire à sa vie. Aussitôt libre, elle se développa dans la lumière, riche en énergies et en beautés insoupçonnées, que son malheur avait trop longtemps noyées d’ombre.

Les années s’écoulèrent, sans rien changer à leur amour, sinon que, par une évolution insensible, ils se dépouillaient de la passion ardente et égoïste ; moins préoccupés de s’aimer en eux-mêmes, ils cherchèrent à faire rayonner leur bonheur sur les autres. L’accroissement de leur situation leur permit d’élargir leur cercle d’influence. Henri Bussier était maintenant conseiller à la cour d’appel ; très estimé dans ses fonctions, il devait aussi à l’intelligence et à la distinction de sa femme de faire bonne figure dans le monde. Mme Bussier recevait beaucoup, tout en choisissant ses hôtes ; attentive à ne pas garnir sa maison de gens inutiles, elle se montrait en revanche largement accueillante au vrai mérite. Avec un peu plus d’ambition mondaine, elle aurait pu se composer « un salon » : elle se contentait de rendre le sien très agréable à ses amis.

Mon départ pour la province ne relâcha point mes relations avec les Bussier. Jamais je ne revenais à Paris sans les voir, et je savais que j’étais toujours le bienvenu à passer quelques jours sous leur toit. Lors de la visite à laquelle je pense, ils habitaient l’île Saint-Louis, l’ancien et aristocratique quartier de la magistrature. Leur exquise vieille maison du quai de Béthune s’honorait du voisinage d’hôtels fastueux, jadis occupés par la noblesse de robe, la finance ou les fermiers généraux. Un calme suranné régnait sur les quais de l’île : nacelle-joyau à l’ancre le long de la Cité, dans les eaux vertes de la Seine. Ils jouissaient d’un appartement spacieux, élevé de plafond, avec de hautes fenêtres, ouvrant sur un balcon à mascarons et à merveilleuses ferronneries, qui dominait, de biais, le pont de la Tournelle. Un large escalier de pierre conduisait à leur premier étage. La décoration des salles correspondait à celle de l’extérieur : bien qu’on eût beaucoup fait pour les rendre commodes, elles gardaient quelque chose d’un peu solennel et, je ne sais pourquoi, j’aurais eu peine à évoquer les Bussier dans un cadre plus mièvre.

Quand je franchissais le seuil de leur salon, j’aimais à voir Jeanne se lever de son fauteuil massif, tandis que les longues glaces, aux ors ternis, reflétaient son image glissante le long des boiseries de chêne, dans l’espace assombri par les lourdes étoffes qui retombaient des fenêtres et des portes. En province, on eût appelé Mme Bussier une femme mûre ; à Paris, elle était belle encore, avec le développement de son buste onduleux, avec son visage d’ivoire, uniformément pâle, détaché en blancheur sur la masse de ses cheveux restés châtains.

Elle m’attendait, et me salua avec sa bonne grâce coutumière. Une joie inusitée rayonnait de ses yeux, dont j’eus aussitôt l’explication, car, comme je m’avançais vers la fenêtre, une mince jeune fille qui regardait dehors, le front pressé contre la vitre, se retourna brusquement et, souriante, vint me tendre la main. Etait-ce Geneviève, si grandie, si embellie ? La même expression de joie rêveuse animait son visage. Je complimentai la mère sur sa bonne mine. Mme Bussier me répondit :

— Geneviève n’est plus une enfant. Elle aurait même, si elle le voulait, une grande nouvelle à vous apprendre. Faut-il parler, Geneviève ?

La jeune fille fixa résolument ses yeux sur moi, et m’annonça d’une voix mutine :

— J’ai à vous apprendre que je suis fiancée… à un charmant jeune homme que j’aime bien !

— Cela s’est décidé il y a trois jours, dit la mère. On n’en parle pas encore officiellement, parce que le mariage n’aura lieu qu’en mai. Mais on peut faire une exception en votre faveur et vous confier le secret !

Elle ajouta, plus grave :

— Vous tombez, mon cher ami, dans une famille de gens heureux !

Bussier, entré sans qu’on l’eût aperçu, comprit aussitôt à nos figures de quoi il était question, et il se mit à rire, d’un beau rire sonore, en me serrant les mains.

— Je parie qu’on aura déjà bavardé, dit-il, et que vous connaissez notre secret ? Cette prétention au mystère est risible. Mais, enfants que vous êtes, il s’échappe par vos yeux !

Puis il s’assit auprès de la cheminée où flambait un clair feu de bûches, et, attirant sa fille par la taille, la jucha sur le bras du fauteuil, tout contre lui, tandis qu’il m’interrogeait sur mon voyage. Il était grand, d’une corpulence qu’il maintenait dans de bonnes limites par les soins d’une hygiène rigoureuse ; sa barbe noire, filée d’argent, masquait le dessin d’un menton carré et les lignes fortes du bas du visage. Sa physionomie respirait la franchise, la volonté, l’audace. Dans la vie, il marchait allègrement, le front levé, le rire clair, dédaigneux des mesquineries, des calculs bas, des plates complaisances, de toutes les laides petites choses enfin dont la nécessité ou leur faiblesse inflige la tare à la moyenne des êtres humains. La jeune fille, blonde et mignonne, blottie contre son épaule, qui s’amusait du bout des doigts à étaler ses cheveux sur son front, formait avec lui, par cette opposition de la force et de la grâce juvénile, un groupe charmant. Debout, derrière leur mère, les deux petits garçons, Paul et Alfred, contemplaient avec une admiration mêlée d’envie cette grande sœur qui osait prendre de telles libertés avec papa. Ils aimaient leur père, mais craignaient son autorité. Une fois de plus, l’idée me traversa, et ce fut une certitude, que les époux préféraient Geneviève aux fils nés de leur amour. Pourquoi ? J’eusse été en peine de me l’expliquer, sinon que par une bonté raffinée, ils voulaient empêcher l’enfant du mariage malheureux de se sentir étrangère dans sa seconde famille.

Naturellement, je témoignai le plus vif désir de connaître le fiancé.

— Vous dînerez avec lui après-demain, me dit Bussier, puisque, demain, comme vous me l’avez annoncé, vous tenez à nous fausser compagnie !

Geneviève se retira du salon en emmenant ses deux frères ; je fis alors aux parents quelques questions sur leur futur gendre, dont ils se déclarèrent enchantés. Henri finit par me dire, d’une voix émue :

— Notre fille fait un mariage d’inclination. C’est à dessein que je n’emploie pas le mot d’amour : l’amour, tel que nous l’entendons, est un sentiment trop grave pour une frêle âme de dix-huit ans. Il ne prend conscience de lui-même que plus tard. J’espère que Geneviève et son mari le connaîtront un jour, et que le gracieux lien de leur jeunesse se resserrera en une union complète.

En disant ces mots, il échangea avec sa femme un regard lumineux, où s’affirma leur tendresse éprouvée, et qui m’expliqua, mieux que le plus éloquent commentaire, leur conception du parfait amour.

Le surlendemain, les Bussier réunissaient dans l’intimité quelques amis à dîner. C’étaient d’abord le fiancé, un jeune homme blond, agréable, au front uni, dont la rondeur bon garçon s’accordait bien avec l’ingénuité rieuse de Geneviève ; puis un très jeune pasteur, M. Clément, lié d’enfance avec le fiancé et qui devait bénir le mariage. Celui-ci m’intéressa tout d’abord. Des yeux gris, candides pleins de feu, éclairaient sa figure ascétique, large du haut, aux pommettes saillantes, qu’amincissait par le bas une barbe grêle, épandue comme une mousse d’or brun sur le col de sa redingote. Il s’exprimait avec facilité, d’une voix douce et sonore, et l’on comprenait qu’il considérait comme un devoir de son état de manifester sa ferme opinion sur les hommes et sur les choses. Il appartenait à cette élite novatrice de théologiens, qui, se déliant des dogmes, essaient d’interpréter dans sa pure beauté morale le sens des livres saints.

Après le dîner, la conversation tomba, je ne sais comment, sur les jeux du hasard ou de la chance, et sur la part d’influence qu’ils peuvent avoir dans nos destinées. M. Clément soutenait que, seules, la valeur morale et la volonté de l’individu dirigent sa conduite, que les contingences sont de peu de poids, – dans son zèle, il alla même jusqu’à les nier tout à fait, car notre force ou notre faiblesse réside en nous, – et que, si nous voulons bien y réfléchir, nous finirons toujours par trouver que c’est à nous-mêmes que sont imputables nos fautes et les maux qui en résultent.

— Et si nous souffrons par notre faute, notre châtiment est juste, dit sentencieusement la mère de l’amie.

— Sans doute, interrompit Mme Bussier avec un peu d’impatience. Je comprends très bien que si nous commettons une faute, il eût dépendu de nous aussi de ne pas la commettre, et que, comme M. Clément le disait tout à l’heure à table, nous conditionnons nous-mêmes notre propre devenir. Jusqu’à un certain point ! Ne ferez-vous pas une concession au hasard ? Le hasard, le grand ordonnateur après tout de nos existences, qui se rit quelquefois de nos prétentions et se plaît à bafouer l’orgueil de nos victoires… ou à précipiter nos défaites ! De notre libre arbitre, nous avons commis une faute, soit ! En bonne logique, nous devrions la payer. Or, si le hasard propice en allège les conséquences, va même jusqu’à les détruire, à les tourner à notre plus grand bien ?

— Je n’ai pas voulu parler exclusivement des conséquences matérielles de nos fautes, répliqua le pasteur, mais des conséquences morales, qui sont les plus graves pour un être moral. Il y a en effet des péchés cachés qui demeurent impunis. Est-ce à ceux-là que vous pensiez ?… Soyez sûre que les hommes qui en sont chargés portent en eux-mêmes leur propre châtiment : ils sont lentement gangrenés jusqu’à l’âme. Et tôt ou tard, d’une manière ou de l’autre, que nous ne pressentons pas, que nous ne comprenons pas peut-être, l’heure de l’expiation sonne pour eux !

Excitée, Jeanne se leva, une flamme aux joues, imposante et grandie dans sa robe de velours noir, évasée sur le tapis. Elle prit un écran sur la cheminée, qu’elle interposa entre le feu et son visage :

— N’avez-vous pas remarqué, dit-elle, vous, dont c’est la mission d’étudier les âmes, qu’il y a d’honnêtes gens que pousse dans le mal un concours de circonstances fatales, ou, pis, un seul événement contraire ? Favorisés par le sort, par ces circonstances extérieures que vous dédaignez trop, ils eussent été bons, loyaux, bienveillants : c’est le hasard de la méchante vie qui les a rendus mauvais. Nous les jugeons sévèrement et nous ne voulons pas voir qu’il aurait suffi de peu de chose pour que leur destinée prît une orientation différente. Mon Dieu, oui ! le plus banal des incidents !… tel qu’il en arrive tous les jours aux gens qui n’en auraient pas exactement besoin ! La chance d’une bonne place, d’un lot à la loterie, d’une rencontre fortuite…

Elle s’interrompit pour reprendre brusquement :

— Ce qui me froisse le plus dans mon sens inné de la justice, c’est que les mêmes actes, coupables, tantôt entraînent après eux des conséquences logiques et terribles, et sont jugés criminels, tantôt, par la complicité d’un heureux hasard, échappent au châtiment et méritent l’absolution.

— … Et, fit-elle encore, sans laisser répondre le pasteur, comme si elle eût prévu son objection, je ne parle pas d’êtres bas et vicieux. Mon Dieu, ceux-là m’intéressent peu. Je me préoccupe de nobles êtres, qui ont un cœur et une conscience. Et je dis que l’inexorable vie les oblige parfois à des actes que la morale courante réprouve, pour lesquels le monde n’a pas assez de mépris !… Que le hasard miséricordieux intervienne, les arrête au bord de l’abîme, de quelle fatale expiation ne les sauve-t-il pas ?

— Ce que vous appelez le hasard, n’est-ce pas ce que nous appelons Dieu ?

— Dieu protège les uns, pourquoi sacrifie-t-il les autres ?

— Vous les croyez sacrifiés : ils n’ont pas eu la force de résister au mal, dit le jeune homme avec vivacité. Je le répète, leur faiblesse est en eux. Quel outrage à la dignité de l’homme que de faire dépendre sa vertu du caprice des petites circonstances ! Autant vaudrait être une feuille morte, que le vent chasse à gauche, à droite, dans le ruisseau ou vers le ciel, comme il lui plaît !

— … Je sais, ajouta-t-il après un silence, et avec un sourire hésitant, tandis que ses pommettes saillantes se coloraient, je sais qu’il n’est pas correct de faire des allusions personnelles. Pardonnez-moi à cause du sentiment qui m’anime. Où pourrais-je mieux trouver que chez vous-même un exemple à l’appui de ce que j’avance ? Il y a peu de gens pour qui j’ai une estime aussi profonde que pour vous, Madame, et pour M. Bussier. La vie vous a été propice : est-ce à dire que, placés dans des conditions moins heureuses, malheureuses mêmes, vous n’auriez pas su les dominer et garder le respect, l’affection de ceux qui vous entourent ?

— Hum ! hum ! fit Henri en riant. Je me connais : dans l’adversité, je me serais aigri : je serais devenu anarchiste ! Quant à ma femme, c’est différent !

— J’ai meilleure opinion de mon mari que lui, interjeta Jeanne ; et je vous assure du contraire. Moi-même, j’aurais ambitionné, dans n’importe quelles circonstances, de rester fidèle à ce que je crois être le bien. Seulement…

— Seulement, dis-je à mon tour, vous auriez eu beaucoup plus de mérite et on vous aurait rendu moins d’hommages ! Le monde juge sur l’apparence…

Elle inclina la tête.

— Vous venez d’énoncer ma pensée. J’ajouterai, – quelque estime particulière que nos amis aient pour nous, – le monde ne nous aurait pas plus ménagés que d’autres !

Un pli pensif, presque douloureux, se creusa au coin de sa bouche.

On apportait le thé que Geneviève servit, aidée de son fiancé et de son amie qui présentaient l’un le sucrier, l’autre le crémier.

Pendant que nous causions, les trois jeunes gens avaient bavardé confidentiellement à l’autre extrémité du salon, assis sur le même canapé.

Les invités se retirèrent de bonne heure. Geneviève, ayant dansé la veille, nous déclara, après avoir reconduit son fiancé, qu’elle était fatiguée et qu’elle désirait se coucher.

… Nous restions donc seuls, Henri, Jeanne et moi, dans le grand salon aux retraits pleins d’ombre. Les lampes n’éclairaient que l’espace occupé par nous, devant la cheminée, où les braises, rougeoyant dans l’âtre noir, modelaient des formes merveilleuses. Henri, très actif, tira sa montre et jeta une exclamation.

— Dix heures et demie, à peine ! Et nous les avons laissés partir ! C’est la faute de Geneviève. Elle a bâillé. Est-ce qu’on se couche aussi tôt en province qu’à Paris ?… Moi, je me sens d’humeur à travailler. J’ai le temps d’expédier une besogne urgente, ce soir encore. Il me souvient, mon cher, que vous aimez les heures tardives ? Voulez-vous m’excuser, si je vous quitte ? Vous tiendrez compagnie à Jeanne. Elle aussi aime beaucoup à muser au coin du feu, avec un livre ou un ami. N’est-ce pas, Jeanne ?

Et de nouveau ils se sourirent, de ce sourire confiant, paisible, heureux, des gens qui s’aiment parfaitement, et qu’enveloppe la sécurité.

Lorsqu’il fut sorti, Mme Bussier demeura, pensive, en face de moi. Je respectai sa méditation. Mais je sentais que, lorsqu’elle parlerait, ce serait pour m’apprendre quelque chose ; j’attendais donc, avec une curiosité émue, une révélation que son attitude, au cours de la soirée, m’avait laissé prévoir.

Quel charme indicible, quelle grâce austère émanait d’elle, comme elle se penchait, le corps ployé sur le bras du fauteuil, vers les tisons mourants ! Leur reflet avivait sa pâleur, et son cou blanc, un peu massif se détachait, ferme de lignes, dans l’échancrure du velours noir. C’était la femme dans sa maturité triomphante, parée de sa double fierté d’épouse et de mère, qui peut vieillir en paix, sans crainte pour les années futures. Elle était honorée, irréprochable, bonne : on ne pouvait rien supposer d’elle qui ne fût bien.

— Ce jeune directeur d’âmes, me dit-elle en rompant le silence, tranche les complications les plus subtiles avec le rigorisme de son âge. Ne serait-on pas tenté de lui répéter, avec une légère variante, la phrase d’Hamlet : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêve votre… religion ! » N’importe, il me plaît ainsi, quoique la vie ne soit pas toujours aussi simple que son honnêteté tendrait à nous le faire croire !…

« Je voudrais vous conter une histoire, si cela ne vous ennuie pas trop. Une histoire que, jusqu’à présent, mon mari et moi, nous avons été les seuls à connaître. Aujourd’hui, il n’importe plus guère qu’elle soit divulguée à un tiers. Nous vous tenons pour un ami discret, intelligent, aussi serais-je curieuse de savoir votre opinion sur des questions qui me troublent quelquefois…

« Inutile, n’est-ce pas, de commencer mon récit par la formule consacrée : « Une femme de mes amies… » Je vous dis simplement qu’il s’agit de moi-même.

— Je me tiens honoré par tout ce que vous voudrez bien me confier, répliquai-je.

Elle me remercia d’un geste, et simplement :

— Vous savez, comme tous nos amis, dit-elle, que j’ai été malheureuse dans mon premier mariage. Ce que vous ne savez pas, ce que personne n’a jamais su, c’est combien j’ai été malheureuse ! J’étais fière ; je cachais ma peine. Et à quoi m’eût-il servi de me plaindre ? Pas davantage aujourd’hui, après quinze ans de bonheur, il ne me siérait d’accuser un mort. J’ai pardonné à sa mémoire ; je m’efforce d’oublier le mal qu’il m’a fait. Je vais plus loin : j’admets que, dans tout ménage mal appareillé, les torts sont réciproques et que je n’étais pas plus la femme qu’il fallait à M. Gay que lui le mari pour moi. Comme il m’a rendue malheureuse ! Le présent est si beau qu’il a fermé d’une porte d’or le hideux passé : j’en ai perdu la clé ; je ne veux plus l’ouvrir ; cependant, quelquefois, il rôde derrière la porte et clame du fond de ma mémoire, impuissant contre moi, je le sais ! mais son évocation fait courir dans mes moelles un frisson d’horreur. Oh ! Dieu, que serais-je devenue si je n’eusse été délivrée !… Mon jeune cœur ardent, loyal, vibrant d’enthousiasme et d’amour, nourri de nobles pensées, se gonflait de rancune et de haine. Je haïssais mon mari ; certes, ses sentiments envers moi n’étaient pas meilleurs, quoiqu’il se plaignît ironiquement de ne pas comprendre mes griefs. Il goûtait un plaisir cruel à me maintenir sous le joug ; je savais que jamais je n’obtiendrais de lui ni séparation, ni divorce, quelles qu’eussent été mes prières, mes révoltes folles, mes lâches concessions. En quelle manière la chaîne qui me meurtrissait aurait-elle pesé sur lui ? Je le laissais libre, d’une liberté qu’il avait bien vite reprise ; il jouissait de ma fortune, de ma personne, de la considération que lui valait dans le monde des affaires une maison bien tenue, une épouse irréprochable. Quels que fussent ses torts particuliers envers sa femme, il restait un chef de famille, dans une position enviable, et vous savez en quelle estime le monde tient les brillantes et trompeuses façades ! Seule, dans cette existence lamentable, ma petite Geneviève mettait un rayon de joie ; je m’attachais à elle de toute la force de mon désespoir. Mais il faut davantage que le sourire d’un petit enfant pour réconforter le cœur d’une jeune femme. Je le compris lorsque j’eus rencontré Henri.

« Je fis sa connaissance chez des amis, banalement, comme pour tant d’autres qui m’ont coudoyée, passants indifférents. Je l’intéressai ; il me plut. Il vint me voir chez moi. Nous recevions, nous donnions des dîners, que mon premier mari voulait brillants, et M. Bussier était une relation à cultiver. Je ne vous conterai pas comment nous nous aimâmes : entre une femme malheureuse et un homme chevaleresque, jeunes tous deux, la sympathie, ardente à s’établir, prend, avant qu’ils ne s’en doutent, la forme de l’amour. C’est de l’homme qu’elle émane la première, car la pauvre créature, humiliée et brisée, accoutumée à ce que les autres supportent sa douleur, ne garde plus même assez de confiance pour tendre ses mains vers le secours. Elle rentre dans la résurrection par un étonnement joyeux.

« Comme vous le pensez, l’amour entre Henri et moi allait fleurir dans la souffrance. Nous avions l’un et l’autre l’horreur de l’adultère, du mensonge qui dégrade, et puis quelle ironie de nous avilir, nous, pour un être de la trempe de M. Gay ! Pour moi, l’amour était mon salut, car il me rendait non seulement le courage de vivre, mais il me sauvait de tous les sentiments bas que mon mariage avait suscités en moi. Vous n’imaginez pas quelle sinistre moisson peut germer dans un cœur labouré par la haine ! Henri dirigea mes pas, hésitants comme ceux d’une convalescente, vers la croyance au bien. Il me soutint de sa force, de son espoir, de sa loyauté rigide.

Elle s’arrêta sur ce mot, et fixa ses yeux dans les miens, anxieuse de savoir comment je l’accueillerais. Je suppose que mon visage continuait à exprimer ma sympathie sincère, car elle reprit, d’une voix ferme, en détachant lentement ses paroles, pour marquer qu’elle disait bien ce qu’elle entendait dire, qu’elle avait réfléchi.

— Sa loyauté !… Sans doute, la morale officielle interpréterait différemment cette vertu. Quelques bonnes âmes se seraient scandalisées, si elles avaient su qu’une jeune femme, élevée comme moi dans les principes d’une religion si propre à développer la conscience personnelle, en fût arrivée à prendre la résolution que je pris. Mais c’est justement parce que l’on m’avait donné une conscience personnelle, enseigné le respect de moi-même, le sens de mes responsabilités, que je n’ai pu supporter mon union mensongère !…

Ses sourcils se contractèrent dans l’effort de sa franchise, car il en coûtait à son âme puritaine, orgueilleuse, d’aller jusqu’au bout de la confession volontaire. Mais elle comprit, puisqu’elle avait parlé, qu’elle se devait, plus encore qu’à moi-même, de ne point faire de restrictions ; elle poursuivit donc, sans fausse honte, tandis que ses traits se détendaient dans un sourire furtif :

— Et puis, nous nous aimions. Cela ne suffit-il pas à expliquer notre conduite ? L’injustice avait abattu entre nous toutes les barrières morales ; nous étions résolus à tout braver pour conquérir notre part de bonheur. Le divorce eût arrangé nos affaires ; je savais que M. Gay n’y consentirait pas, et qu’il était trop habile pour me laisser un prétexte légal à le demander contre lui. Déjà, j’étais dans mon tort. Il prenait ombrage des visites d’Henri ; une jalousie de propriétaire l’incitait à épier mes sorties, à détourner mes lettres, à m’outrager de soupçons et de reproches cinglants… Nous résolûmes de fuir ensemble.

« Ah ! ce ne fut pas une décision prise à la légère ! Je vous épargne le récit de nos luttes. Si mon enfant ne m’a pas retenue, vous pensez bien que la morale et le devoir ont été impuissants. Je marchais éblouie, non aveuglée, vers l’abîme : abîme de félicité surhumaine, abîme de souffrance indicible ? Je ne distinguais pas. Mais ce que nous faisions, nous en calculions d’avance, lucidement, la portée. La volonté hautaine d’Henri enflammait mon courage : il me sacrifiait peut-être sa carrière, j’avais joie à lui sacrifier mon honneur, et je voulais me persuader que je ne lui sacrifiais pas tout à fait ma fille. Nous avions tout pesé, prévu jusqu’aux misérables chances qui restaient en notre faveur. Nous vivrions à l’étranger, si M. Gay ne nous laissait pas vivre en France. Eût-il même consenti au divorce, il l’aurait fait d’une manière qui nous empêchât de nous marier. Ainsi, l’existence vers laquelle nous nous acheminions était une existence irrégulière, en marge de la société, où nous brisions, de notre plein gré, avec notre passé. Tout cela, je l’acceptais pour l’amour… Mais ma fille ! Ah ! aujourd’hui encore, ce souvenir me brise ! L’avoir abandonnée, ma Geneviève ! Jamais Henri et moi n’avons pu l’étreindre d’assez de tendresse pour nous absoudre de notre cruelle action préméditée envers elle.

« Pressentez-vous le drame ? Un jour, j’allai conduire ma fille chez mes parents, qui habitaient toute l’année leur propriété de Garches. Je voulais qu’elle fût près d’eux… au moment. Quelquefois, quand elle est très gaie, sa voix retrouve encore aujourd’hui son timbre enfantin, clair comme du cristal, d’il y a quinze ans, et j’entends son adieu insoucieux :

— « Au revoir, maman, au revoir ! Tu viendras faire visite à Ginette dans deux jours ! »

« C’était le lendemain que je devais partir. Mon temps, entre le départ de Ginette et le mien, se passa à ranger ma maison. Je tenais à ne rien négliger. Je fus calme, infatigable : une âme étrangère semblait s’être glissée en moi, agir, parler, penser, tandis que la mienne propre dormait dans une étrange torpeur.

« Et vers la fin de l’après-midi, simplement, tranquillement, comme un jour ordinaire, je sortis de chez moi. Les domestiques, sans doute, s’imaginèrent que j’allais faire quelques achats, ou une visite, ou, comme il m’en prenait souvent la fantaisie, une promenade à pied. Je n’avais laissé aucun ordre ; en ne me voyant pas rentrer pour le dîner, ils supposèrent – M. Gay dînant en ville ce soir-là – que j’étais allée voir ma fille, chez ma mère. Plus tard, mon absence prolongée n’inquiéta encore personne : on crut que je passais la nuit à Garches, négligeant d’envoyer une dépêche. Ce n’est que dans la journée du lendemain qu’on aurait pu s’alarmer de mon silence…

« Henri m’attendait à la gare de Lyon. Nous prîmes le train jusqu’à Fontainebleau, où nous devions passer la nuit. Le lendemain aurait commencé notre exode vers la Suisse, où nous nous serions fixés quelque temps, dans un endroit retiré. Ma mère, à qui j’avais écrit en partant une lettre décisive, m’aurait envoyé là des nouvelles de ma fille…

« Le matin, comme j’achevais ma toilette, Henri descendit le premier dans la salle à manger, commander notre déjeuner. Je me rappelle, lorsque je fus habillée, m’être assise auprès de la fenêtre. Il faisait si beau, par ce radieux matin de mai : l’immense forêt étendait jusqu’à la limite du ciel sa houle d’arbres voilés d’ombre bleue, dans une paix si ravissante que des larmes mouillèrent mes paupières. Larmes de joie, larmes de gratitude, larmes d’extase : toute ma jeunesse, délivrée de contrainte, aurait voulu communier avec la jeune beauté de la nature ; un ardent désir de bonté me souleva ; je me sentis soudain l’âme vide de haine, et une douceur innommable m’alanguit… Ce ne fut que l’éclair d’une seconde. Je me rappelai, à temps, que j’étais une femme perdue, à qui les nobles pensées sont interdites, et je fus pleine de mépris pour les jugements des hommes…

On frappa à ma porte. Henri entra, un journal déployé à la main. Je le vis pâle, vibrant, les traits émus. Craintive d’instinct, je me tournai vers lui.

— « Quelque chose arrive, dit-il, qui va modifier nos plans. Rassurez-vous : ce n’est pas Geneviève. Voyez ce que je viens de lire :

« M. Gay a été tué, dans un accident de voiture… Hier, vers la fin de l’après-midi, son fiacre a été renversé par un omnibus. Il est mort sur le coup, d’une blessure au crâne. »

« Je restais impassible, clouée à ma place, sans comprendre. »

« Il précisa :

— « Il ne peut y avoir de doute. J’ai lu le récit de l’accident dans trois journaux. Georges Gay, agent de change. On l’a transporté à son domicile, 129, avenue Kléber. Sa femme et sa petite fille se trouvaient justement absentes. »

« Je continuais à fixer sur mon ami des yeux hagards, sans comprendre. Alors, m’attirant à lui, il posa ses deux mains sur mes épaules, et me dit d’une voix nette, presque impérieuse :

— « Jeanne, écoutez-moi. Il faut rentrez chez vous, seule, par le premier train. Vous reprendrez la place qui convient dans votre maison. Dans le désarroi de cet accident, personne n’approfondira les raisons de votre absence. D’ailleurs, à présent, qu’importe ! Ce ne sont pas vos parents, les pauvres gens, qui vous trahiront !… »

« Vous êtes-vous jamais aperçu, mon ami, que notre secret ait transpiré dans le monde ? M. Bussier, qui prit soin de se montrer partout, n’entendit aucun racontar. Il assista très correctement aux funérailles de mon mari. Quant à moi, je n’eus pas la peine de dissimuler ; nous nous accordions si mal qu’on m’eût plutôt blâmée d’afficher une douleur que je n’éprouvais pas. Il resta convenu que j’avais passé la nuit chez ma mère. Mes parents, que ma lettre venait de plonger dans le désespoir, furent trop heureux de cette solution inespérée pour oser même me faire des reproches. Ma mère, qui était pieuse, remercia Dieu tout le jour de m’avoir sauvée de l’opprobre.

« Dès que ce fut possible, je partis pour le Midi, avec Geneviève et ma mère. La santé de l’enfant me servit de prétexte à prolonger mon séjour. Henri ne vint pas me voir une fois. Nous aurions accepté d’être séparés dix ans, dans la certitude qu’aucune barrière n’existait plus entre nous !

« Vous seriez-vous douté, conclut-elle, debout, appuyée à la cheminée, et ses yeux sincères de nouveau posés sur moi, pour scruter ma pensée derrière le masque de mon visage, que notre histoire contenait cette page-là ?

— Non, répondis-je, mais je ne vous en estime pas moins, car vous avez souffert davantage que je ne l’ai cru.

— Eh ! si l’on mesurait la compassion à la souffrance !… Comprenez-vous maintenant pourquoi j’attribue au hasard une part si grande dans l’arrangement de nos vies, et dans l’idée que tout le monde se fait de notre vertu ? Mon expérience personnelle déterminant ma conviction, celle-ci est sans valeur ; peut-être ! Cependant, les faits me donnent presque toujours raison ! Ainsi, ce jeune pasteur, qui m’exprima avec une exubérance si naïve ses sentiments d’amitié, aurait-il consenti à s’asseoir à notre table, si le hasard, en supprimant la volonté hostile de M. Gay, ne se fût pas chargé de régulariser notre union ? Faut-il, comme mon excellente mère, remercier le ciel de m’avoir sauvée ? C’est d’une ironie tant soit peu cruelle ! Pourtant, je vous assure que nous ne valons pas mieux que nous n’aurions valu. Nous étions prêts à tout, prêts à accepter loyalement, courageusement, les conséquences de notre acte de révolte réfléchie. Nous ne sommes pas davantage « faits l’un pour l’autre » aujourd’hui, que ce certain soir de mai, où nous jetâmes notre audacieux défi à la société. Certes, nous avons été fidèles l’un à l’autre, et sans avoir choisi la route unie, nous y avons marché avec confiance chaque jour, affermis dans notre amour. Il me revient qu’on nous admire. En des circonstances malheureuses, on nous eût vitupérés… Henri, qui est une force, est sûr que nous aurions résisté à l’épreuve. Je n’en suis plus aussi sûre aujourd’hui !… Je ne suis qu’une femme, qui aime, et qui aurait atrocement souffert de voir les siens malheureux par sa faute ! Que serait-il advenu de la famille que nous avons fondée ?… Après quinze ans d’un si parfait bonheur, je connais mieux le prix de ce que nous voulions sacrifier. Mes fils auraient grandi hors la loi, sans doute amers et révoltés ; Geneviève, ma joyeuse Geneviève, élevée par son père dans le mépris de sa mère, serait perdue pour moi ! Henri, parvenu à l’âge des ambitions permises, n’occuperait pas la situation qu’il occupe aujourd’hui. Repoussés par les uns, à peine tolérés par les autres, nous aurions traîné peut-être sur la terre d’exil une existence de déclassés. Mes parents qui, depuis, sont morts, rassurés sur l’avenir de leur fille, après avoir joui de leurs petits-enfants, quelle désolation n’aurait pas accablé leur vieillesse !… Et au premier signe de défaillance que j’aurais surpris sur le visage de mon mari, au premier refroidissement de sa tendresse pour moi, vous représentez-vous quelle torture !

Elle frissonna, couvrit son visage de ses mains. Visiblement, elle souffrait de ces pensées dont elle gardait depuis trop longtemps pour elle seule l’obsession, et dont l’aveu venait de lui faire plus de mal qu’elle ne le présumait.

— Dire que toutes ces épreuves, que j’avais acceptées, s’écria-t-elle, reprise par un intarissable et nerveux besoin de s’épancher, m’ont été épargnées par le hasard ! Le hasard !… C’est un peu humiliant. Et pourquoi à moi, tandis que d’autres femmes paient jusqu’au bout la rançon de leur amour !

« … Je m’efforce d’acquitter ma dette d’humble reconnaissance, car je n’attribue pas la considération dont je jouis à mon propre mérite. On me dit indulgente et bonne… trop indulgente, trop bonne… Ma réputation irréprochable me permet ce luxe-là…

En ce moment de notre conversation, ou plutôt de cette longue confidence, car j’avais à peine parlé, Henri Bussier vint nous rejoindre. Sa haute taille, aux robustes épaules, se détacha un instant en vigueur dans le vide de la portière. Il avait le teint clair, les yeux vifs, l’air dispos, comme s’il ne venait pas de fournir une heure de travail nocturne après une journée et une soirée suffisamment remplies. Avec lui entrait une bouffée d’énergie et de sérénité. Il s’aperçut que sa femme était troublée ; s’approchant d’elle, il s’assit, une main sur le fauteuil de Jeanne.

— Vous me paraissiez dire des choses intéressantes, fit-il, et voilà que vous vous taisez tout à coup. De quoi causiez-vous ?

Elle demeura silencieuse. Ses yeux, qu’elle ne détourna point, l’enveloppèrent d’un tendre et passionné regard. Je crois qu’il devina le sujet de notre conversation, car son front se plissa. En tout cas, je crus bien faire de répondre en m’adressant à Jeanne.

— Je vous remercie de m’avoir confié votre histoire. On aime tellement mieux ses amis, quand ils vous ont donné cette marque de confiance, de vous introduire en eux-mêmes, dans ces arcanes du cœur, fermées aux indifférents ! Permettez-moi de vous dire, chère Madame, qu’à mon sens vous faites la part trop large à la chance dans la beauté de votre vie. La chance, en somme, est assez vulgaire. Des êtres comme vous savent lui être supérieurs, et quelles que soient les circonstances, ne tombent pas au-dessous d’eux-mêmes !

— Que vous avez raison de le lui dire ! s’écria Henri. Moi, je tâche de l’en persuader depuis si longtemps ! Jamais nous ne nous serions laissés être malheureux ensemble, Jeanne !

Elle sourit, nullement convaincue, je le crains, mais fière de cet amour si fort qu’elle inspirait, et murmura :

— Oh non !… seulement, c’est bien plus facile d’être heureux !


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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : André Gladès, Florence Monneroy récit de la vie et du cœur, Paris, Perrin, 1906. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Portrait au miroir, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Tribune de Lausanne, 4 février 1900.

[2] La Patrie suisse, 13 avril 1898.

[3] Publiée dans la Suisse romande illustrée, p. 424.

[4] Quelque douleur qu’elle en eût, Mlle Vuille avait approuvé le divorce de ses parents ; dans la suite, je l’ai toujours entendue défendre le divorce, dans de fréquentes discussions sur cet objet.

[5] Jean-Jacques vu à travers un cerveau d’enfant, dans le Foyer romand de 1898 (Lausanne, Payot, éditeur, pp. 128-129).

[6] Id., p. 136.

[7] Semaine littéraire, 10 février 1906.