Voltaire

NANINE
ou l’homme sans préjugé

Comédie en trois actes
en vers de dix syllabes.

1749

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PRÉFACE.. 4

ACTEURS. 11

ACTE PREMIER.. 12

SCÈNE PREMIÈRE.. 12

SCÈNE II. 20

SCÈNE III. 23

SCÈNE IV.. 25

SCÈNE V.. 26

SCÈNE VI. 33

SCÈNE VII. 34

SCÈNE VIII. 38

SCÈNE IX.. 40

ACTE II. 42

SCÈNE PREMIÈRE.. 42

SCÈNE II. 44

SCÈNE III. 47

SCÈNE IV.. 53

SCÈNE V.. 54

SCÈNE VI. 57

SCÈNE VII. 59

SCÈNE VIII. 60

SCÈNE IX.. 62

SCÈNE X.. 64

SCÈNE XI. 66

SCÈNE XII. 67

SCÈNE XIII. 68

ACTE III. 73

SCÈNE PREMIÈRE.. 73

SCÈNE II. 76

SCÈNE III. 80

SCÈNE IV.. 81

SCÈNE V.. 83

SCÈNE VI. 86

SCÈNE VII. 95

SCÈNE DERNIÈRE.. 95

Ce livre numérique. 100

 

PRÉFACE

Cette bagatelle fut représentée à Paris dans l’été de 1749, parmi la foule des spectacles qu’on donne à Paris tous les ans.

Dans cette autre foule beaucoup plus nombreuse de brochures dont on est inondé, il en parut une dans ce temps-là qui mérite d’être distinguée. C’est une dissertation ingénieuse et approfondie d’un académicien de la Rochelle, sur cette question, qui semble partager depuis quelques années la littérature ; savoir, s’il est permis de faire des comédies attendrissantes ? Il paraît se déclarer fortement contre ce genre, dont la petite comédie de Nanine tient beaucoup en quelques endroits. Il condamne avec raison tout ce qui aurait l’air d’une tragédie bourgeoise. En effet, que serait-ce qu’une intrigue tragique entre des hommes du commun ? Ce serait seulement avilir le cothurne ; ce serait manquer à la fois l’objet de la tragédie et de la comédie ; ce serait une espèce bâtarde, un monstre né de l’impuissance de faire une comédie et une tragédie véritable.

Cet académicien judicieux blâme surtout les intrigues romanesques et forcées, dans ce genre de comédie où l’on veut attendrir les spectateurs, et qu’on appelle par dérision comédie larmoyante. Mais dans quel genre les intrigues romanesques et forcées peuvent-elles être admises ? Ne sont-elles pas toujours un vice essentiel dans quelque ouvrage que ce puisse être ? Il conclut enfin en disant, que si dans une comédie l’attendrissement peut aller quelquefois jusqu’aux larmes, il n’appartient qu’à la passion de l’amour de les faire répandre. Il n’entend pas sans doute l’amour tel qu’il est représenté dans les bonnes tragédies, l’amour furieux, barbare, funeste, suivi de crimes et de remords ; il entend l’amour naïf et tendre, qui seul est du ressort de la comédie.

Cette réflexion en fait naître une autre, qu’on soumet au jugement des gens de lettres. C’est que dans notre nation la tragédie a commencé par s’approprier le langage de la comédie. Si on y prend garde, l’amour dans beaucoup d’ouvrages, dont la terreur et la pitié devraient être l’âme, est traité comme il doit l’être en effet dans le genre comique. La galanterie, les déclarations d’amour, la coquetterie, la naïveté, la familiarité, tout cela ne se trouve que trop chez nos héros et nos héroïnes de Rome et de la Grèce dont nos théâtres retentissent. De sorte qu’en effet l’amour naïf et attendrissant dans une comédie, n’est point un larcin fait à Melpomène, mais c’est au contraire Melpomène qui depuis longtemps a pris chez nous les brodequins de Thalie.

Qu’on jette les yeux sur les premières tragédies, qui eurent de si prodigieux succès vers le temps du cardinal de Richelieu ; la Sophonisbe de Mairet, la Mariane, l’Amour tyrannique, Alcionée ; on verra que l’amour y parle toujours sur un ton aussi familier, et quelquefois aussi bas, que l’héroïsme s’y exprime avec un emphase ridicule. C’est peut-être la raison pour laquelle notre nation n’eut en ce temps-là aucune comédie supportable. C’est qu’en effet le théâtre tragique avait envahi tous les droits de l’autre. Il est même vraisemblable que cette raison détermina Molière à donner rarement aux amants qu’il met sur la scène, une passion vive et touchante ; il sentait que la tragédie l’avait prévenu.

Depuis la Sophonisbe de Mairet, qui fut la première pièce dans laquelle on trouva quelque régularité, on avait commencé à regarder les déclarations d’amour des héros, les réponses artificieuses et coquettes des princesses, les peintures galantes de l’amour, comme des choses essentielles au théâtre tragique. Il est resté des écrits de ce temps-là, dans lesquels on cite avec de grands éloges ces vers que dit Massinissa après la bataille de Cirthe :

 

J’aime plus de moitié quand je me sens aimé,

Et ma flamme s’accroît par un cœur enflammé ;

Comme par une vague une vague s’irrite,

Un soupir amoureux par un autre s’excite.

Quand les chaînes d’hymen étreignent deux esprits,

Un plaisir doit se rendre aussitôt qu’il est pris.

 

Cette habitude de parler ainsi d’amour, influa sur les meilleurs esprits ; et ceux-mêmes dont le génie mâle et sublime était fait pour rendre en tout à la tragédie son ancienne dignité, se laissèrent entraîner à la contagion.

On vit dans les meilleures pièces,

Un malheureux visage,

Qui d’un chevalier romain captiva le courage.

Le héros dit à sa maîtresse :

Adieu trop vertueux objet, et trop charmant.

L’héroïne lui répond :

Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.

Cléopâtre dit qu’une princesse

 

Aimant sa renommée

En avouant qu’elle aime, est sûre d’être aimée.

Que César,

Trace des soupirs, et d’un style plaintif,

Dans son champ de victoire il se dit son captif.

 

Elle ajoute, qu’il ne tient qu’à elle d’avoir des rigueurs, et de rendre César malheureux. Sur quoi la confidente lui répond :

 

J’oserais bien jurer que vos charmants appas

Se vantent d’un pouvoir dont ils n’useront pas.

 

Dans toutes les pièces du même auteur qui suivent la Mort de Pompée, on est obligé d’avouer que l’amour est toujours traité de ce ton familier. Mais sans prendre la peine inutile de rapporter des exemples de ces défauts trop visibles, examinons seulement les meilleurs vers que l’auteur de Cinna ait fait débiter sur le théâtre, comme maximes de galanterie.

 

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,

Dont par le doux rapport les âmes assorties,

S’attachent l’une à l’autre, et se laissent piquer,

Par ce je ne sais quoi qu’on ne peut expliquer.

 

De bonne foi croirait-on que ces vers du haut comique fussent dans la bouche d’une princesse des Parthes, qui va demander à son amant la tête de sa mère ? Est-ce dans un jour si terrible qu’on parle d’un je ne sais quoi, dont par le doux rapport les âmes sont assorties ? Sophocle aurait-il débité de tels madrigaux ? Et toutes ces petites sentences amoureuses ne sont-elles pas uniquement du ressort de la comédie ?

Le grand homme, qui a porté à un si haut point la véritable éloquence dans les vers, qui a fait parler à l’amour un langage si touchant à la fois et si noble, a mis cependant dans ses tragédies plus d’une scène, que Boileau trouvait plus propre de la haute comédie de Térence que du rival et du vainqueur d’Euripide.

On pourrait citer plus de trois cents vers dans ce goût ; ce n’est pas que la simplicité qui a ses charmes, la naïveté qui quelquefois même tient du sublime, ne soient nécessaires, pour servir ou de préparation, ou de liaison et de passage au pathétique. Mais si ces traits naïfs et simples appartiennent même au tragique, à plus forte raison appartiennent-ils au grand comique ; c’est dans ce point, où la tragédie s’abaisse, et où la comédie s’élève, que ces deux arts se rencontrent et se touchent. C’est là seulement que leurs bornes se confondent. Et s’il est permis à Oreste et à Hermione de se dire :

 

Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus ;

Je vous haïrais trop… vous m’en aimeriez plus.

Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !

Vous me voulez aimer, et je ne peux vous plaire.

Vous m’aimeriez, madame, en me voulant haïr…

Car enfin il vous hait, son âme ailleurs éprise

N’a plus… Qui vous l’a dit, seigneur, qu’il me méprise ?

Jugez-vous que ma vue inspire des mépris ?

 

Si ces héros, dis-je, se sont exprimés avec cette familiarité, à combien plus forte raison le Misanthrope est-il reçu à dire à sa maîtresse avec véhémence :

 

Rougissez bien plutôt, vous en avez raison,

Et j’ai de sûrs témoins de votre trahison…

Ce n’était pas en vain que s’alarmait ma flamme ;

Mais ne présumez pas que sans être vengé,

Je succombe à l’affront de me voir outragé…

C’est une trahison, c’est une perfidie,

Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments.

Oui, je peux tout permettre à mes ressentiments.

Redoutez tout, madame, après un tel outrage.

Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.

Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,

Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés.

 

Certainement si toute la pièce du Misanthrope était dans ce goût, ce ne serait plus une comédie. Si Oreste et Hermione s’exprimaient toujours comme on vient de le voir, ce ne serait plus une tragédie. Mais après que ces deux genres si différents se sont ainsi rapprochés, ils rentrent chacun dans leur véritable carrière. L’un reprend le ton plaisant, et l’autre le ton sublime.

La comédie encore une fois peut donc se passionner, s’emporter, attendrir, pourvu qu’ensuite elle fasse rire les honnêtes gens. Si elle manquait de comique, si elle n’était que larmoyante, c’est alors qu’elle serait un genre très vicieux, et très désagréable.

On avoue, qu’il est rare de faire passer les spectateurs insensiblement de l’attendrissement au rire. Mais ce passage, tout difficile qu’il est de le saisir dans une comédie, n’en est pas moins naturel aux hommes. On a déjà remarqué ailleurs que rien n’est plus ordinaire que des aventures qui affligent l’âme, et dont certaines circonstances inspirent ensuite une gaieté passagère. C’est ainsi malheureusement que le genre humain est fait. Homère représente même les dieux riant de la mauvaise grâce de Vulcain, dans le temps qu’ils décident du destin du monde.

Hector sourit de la peur de son fils Astyanax ; tandis qu’Andromaque répand des larmes. On voit souvent jusque dans l’horreur des batailles, des incendies, de tous les désastres qui nous affligent, qu’une naïveté, un bon mot, excitent le rire jusque dans le sein de la désolation et de la pitié. On défendit à un régiment, dans la bataille de Spire de faire quartier ; un officier allemand demande la vie à l’un des nôtres, qui lui répond : Monsieur, demandez-moi tout autre chose, mais pour la vie il n’y a pas moyen. Cette naïveté passe aussitôt de bouche en bouche, et on rit au milieu du carnage. À combien plus forte raison le rire peut-il succéder dans la comédie à des sentiments touchants ? Ne s’attendrit-on pas avec Alcmène ? Ne rit-on pas avec Sosie ? Quel misérable et vain travail, de disputer contre l’expérience ! Si ceux qui disputent ainsi, ne se payaient pas de raison, et aimaient mieux des vers, on leur citerait ceux-ci.

L’amour règne par le délire,

Sur ce ridicule univers.

Tantôt aux esprits de travers

Il fait rimer de mauvais vers ;

Tantôt il renverse un empire.

L’œil en feu, le fer à la main,

Il frémit dans la tragédie ;

Non moins touchant et plus humain,

Il anime la comédie ;

Il affadit dans l’élégie ;

Et dans un madrigal badin,

Il se joue aux pieds de Sylvie.

Tous les genres de poésie,

De Virgile jusqu’à Chaulieu,

Sont aussi soumis à ce dieu,

Que tous les états de la vie.

ACTEURS

LE COMTE D’OLBAN, seigneur retiré à la campagne.

LA BARONNE DE L’ORME, parente du comte, femme impérieuse, aigre, difficile à vivre.

LA MARQUISE D’OLBAN, mère du comte.

NANINE, fille élevée à la maison du comte.

PHILLIPPE HOMBERT, paysan du voisinage.

BLAISE, jardinier.

GERMON, MARIN : domestiques.

La scène est dans le château du comte d’Olban.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

LE COMTE D’OLBAN, LA BARONNE DE L’ORME

LA BARONNE

Il faut parler, il faut, monsieur le comte,

Vous expliquer nettement sur mon compte.

Ni vous ni moi n’avons un cœur tout neuf ;

Vous êtes libre, et depuis deux ans veuf.

Devers ce temps j’eus cet honneur moi-même :

Et nos procès, dont l’embarras extrême

Était si triste, et si peu fait pour nous,

Sont enterrés, ainsi que mon époux.

LE COMTE

Oui, tout procès m’est fort insupportable.

LA BARONNE

Ne suis-je pas comme eux fort haïssable ?

LE COMTE

Qui ! vous, madame ?

LA BARONNE

Oui, moi. Depuis deux ans,

Libres tous deux, comme tous deux parents,

Pour terminer nous habitons ensemble ;

Le sang, le goût, l’intérêt nous rassemble.

LE COMTE

Ah l’intérêt ! parlez mieux.

LA BARONNE

Non, monsieur,

Je parle bien, et c’est avec douleur ;

Et je sais trop que votre âme inconstante

Ne me voit plus que comme une parente.

LE COMTE

Je n’ai pas l’air d’un volage, je crois.

LA BARONNE

Vous avez l’air de me manquer de foi.

LE COMTE à part.

Ah !

LA BARONNE

Vous savez que cette longue guerre,

Que mon mari vous faisait pour ma terre,

A dû finir en confondant nos droits

Dans un hymen dicté par notre choix :

Votre promesse à ma foi vous engage :

Vous différez, et qui diffère outrage.

LE COMTE

J’attends ma mère.

LA BARONNE

Elle radote ; bon !

LE COMTE

Je la respecte, et je l’aime.

LA BARONNE

Et moi, non.

Mais pour me faire un affront qui m’étonne,

Assurément vous n’attendez personne,

Perfide, ingrat !

LE COMTE

D’où vient ce grand courroux ?

Qui vous a donc dit tout cela ?

LA BARONNE

Qui ? vous ;

Vous, votre ton, votre air d’indifférence,

Votre conduite, en un mot, qui m’offense,

Qui me soulève, et qui choque mes yeux.

Ayez moins tort, ou défendez-vous mieux.

Ne vois-je pas l’indignité, la honte,

L’excès, l’affront du goût qui vous surmonte ?

Quoi ! pour l’objet le plus vil, le plus bas,

Vous me trompez !

LE COMTE

Non, je ne trompe pas ;

Dissimuler n’est pas mon caractère.

J’étais à vous, vous aviez su me plaire,

Et j’espérais avec vous retrouver

Ce que le ciel a voulu m’enlever ;

Goûter en paix, dans cet heureux asile,

Les nouveaux fruits d’un nœud doux et tranquille ;

Mais vous cherchez à détruire vos lois.

Je vous l’ai dit, l’Amour a deux carquois :

L’un est rempli de ces traits tout de flamme,

Dont la douceur porte la paix dans l’âme,

Qui rend plus purs nos goûts, nos sentiments,

Nos soins plus vifs, nos plaisirs plus touchants :

L’autre n’est plein que de flèches cruelles,

Qui répandant les soupçons, les querelles,

Rebutent l’âme, y portent la tiédeur,

Font succéder les dégoûts à l’ardeur.

Voilà les traits que vous prenez vous-même

Contre nous deux ; et vous voulez qu’on aime !

LA BARONNE

Oui, j’aurai tort. Quand vous vous détachez,

C’est donc à moi que vous le reprochez.

Je dois souffrir vos belles incartades,

Vos procédés, vos comparaisons fades.

Qu’ai-je donc fait pour perdre votre cœur ?

Que me peut-on reprocher ?

LE COMTE

Votre humeur.

N’en doutez pas ; oui, la beauté, madame,

Ne plaît qu’aux yeux : la douceur charme l’âme.

LA BARONNE

Mais êtes-vous sans humeur, vous ?

LE COMTE

Moi ? non ;

J’en ai sans doute ; et pour cette raison,

Je veux, madame, une femme indulgente,

Dont la beauté douce et compatissante,

A mes défauts facile à se plier,

Daigne avec moi me réconcilier,

Me corriger, sans prendre un ton caustique,

Me gouverner, sans être tyrannique,

Et dans mon cœur pénétrer pas à pas,

Comme un jour doux dans des yeux délicats.

Qui sent le joug le porte avec murmure ;

L’amour tyran est un dieu que j’abjure.

Je veux aimer, et ne veux point servir ;

C’est votre orgueil qui peut seul m’avilir.

J’ai des défauts, mais le ciel fit les femmes,

Pour corriger le levain de nos âmes,

Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs,

Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs.

C’est là leur lot : et pour moi je préfère

Laideur affable à beauté rude et fière.

LA BARONNE

C’est fort bien dit, traître, vous prétendez,

Quand vous m’outrez, m’insultez, m’excédez,

Que je pardonne, en lâche complaisante,

De vos amours la honte extravagante ?

Et qu’à mes yeux un faux air de hauteur

Excuse en vous les bassesses du cœur ?

LE COMTE

Comment ! Madame ?

LA BARONNE

Oui, la jeune Nanine

Fait tout mon tort. Un enfant vous domine,

Une servante, une fille des champs,

Que j’élevai par mes soins imprudents,

Que par pitié votre facile mère

Daigna tirer du sein de la misère.

Vous rougissez.

LE COMTE

Moi ! je lui veux du bien.

LA BARONNE

Non, vous l’aimez ; j’en suis très sûre.

LE COMTE

Eh bien !

Si je l’aimais, apprenez donc, madame,

Que hautement je publierais ma flamme.

LA BARONNE

Vous en êtes capable.

LE COMTE

Assurément.

LA BARONNE

Vous oseriez trahir impudemment

De votre rang toute la bienséance,

Humilier ainsi votre naissance,

Et dans la honte, où vos sens sont plongés,

Braver l’honneur !

LE COMTE

Dites les préjugés.

Je ne prends point, quoi qu’on en puisse croire,

La vanité pour l’honneur et la gloire.

L’éclat vous plaît ; vous mettez la grandeur

Dans des blasons : je la veux dans le cœur.

L’homme de bien, modeste avec courage,

Et la beauté spirituelle, sage,

Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains,

Sont à mes yeux les premiers des humains.

LA BARONNE

Il faut au moins être bon gentilhomme.

Un vil savant, un obscur honnête homme,

Serait chez vous, pour un peu de vertu,

Comme un seigneur avec honneur reçu ?

LE COMTE

Le vertueux aurait la préférence.

LA BARONNE

Peut-on souffrir cette humble extravagance ?

Ne doit-on rien, s’il vous plaît, à son rang ?

LE COMTE

Être honnête homme, est ce qu’on doit.

LA BARONNE

Mon sang

Exigerait un plus haut caractère.

LE COMTE

Il est très haut ; il brave le vulgaire.

LA BARONNE

Vous dégradez ainsi la qualité !

LE COMTE

Non ; mais j’honore ainsi l’humanité.

LA BARONNE

Vous êtes fou : quoi ! le public, l’usage !

LE COMTE

L’usage est fait pour le mépris du sage ;

Je me conforme à ses ordres gênants,

Pour mes habits, non pour mes sentiments.

Il faut être homme, et d’une âme sensée

Avoir à soi ses goûts et sa pensée.

Irai-je en sot aux autres m’informer

Qui je dois fuir, chercher, louer, blâmer ?

Quoi ! de mon être il faudra qu’on décide ?

J’ai ma raison ; c’est ma mode et mon guide.

Le singe est né pour être imitateur,

Et l’homme doit agir d’après son cœur.

LA BARONNE

Voilà parler en homme libre, en sage.

Allez, aimez des filles de village,

Cœur noble et grand ; soyez l’heureux rival

Du magister et du greffier fiscal ;

Soutenez bien l’honneur de votre race.

LE COMTE

Ah juste ciel ! que faut-il que je fasse ?

SCÈNE II

LE COMTE, LA BARONNE, BLAISE

LE COMTE

Que veux-tu, toi ?

BLAISE

C’est votre jardinier,

Qui vient, monsieur, humblement supplier

Votre grandeur.

LE COMTE

Ma grandeur ! Eh bien, Blaise,

Que te faut-il ?

BLAISE

Mais, c’est, ne vous déplaise,

Que je voudrais me marier…

LE COMTE

D’accord,

Très volontiers. Ce projet me plaît fort.

Je t’aiderai, j’aime qu’on se marie,

Et la future, est-elle un peu jolie ?

BLAISE

Ah, oui, ma foi, c’est un morceau friand.

LA BARONNE

Et Blaise en est aimé ?

BLAISE

Certainement.

LE COMTE

Et nous nommons cette beauté divine ?

BLAISE

Mais c’est…

LE COMTE

Eh bien ?…

BLAISE

C’est la belle Nanine.

LE COMTE

Nanine ?

LA BARONNE

Ah ! bon ! Je ne m’oppose point

À de pareils amours.

LE COMTE à part.

Ciel ! à quel point

On m’avilit ! Non, je ne le puis être.

BLAISE

Ce parti-là doit bien plaire à mon maître.

LE COMTE

Tu dis qu’on t’aime, impudent !

BLAISE

Ah ! pardon.

LE COMTE

T’a-t-elle dit qu’elle t’aimât ?

BLAISE

Mais… Non,

Pas tout à fait ; elle m’a fait entendre,

Tant seulement, qu’elle a pour nous du tendre.

D’un ton si bon, si doux, si familier,

Elle m’a dit cent fois, Cher jardinier,

Cher ami Blaise, aide-moi donc à faire

Un beau bouquet de fleurs, qui puisse plaire

À monseigneur, à ce maître charmant ;

Et puis d’un air si touché, si touchant,

Elle faisait ce bouquet ; et sa vue

Était troublée, elle était tout émue,

Toute rêveuse, avec un certain air,

Un air, là, qui… peste l’on y voit clair.

LE COMTE

Blaise, va-t’en… Quoi ! j’aurais su lui plaire ?

BLAISE

Çà, n’allez pas traînasser notre affaire.

LE COMTE

Hem !…

BLAISE

Vous verrez comme ce terrain-là

Entre mes mains bientôt profitera.

Répondez donc, pourquoi ne me rien dire ?

LE COMTE

Ah ! mon cœur est trop plein. Je me retire…

Adieu, madame.

SCÈNE III

LA BARONNE, BLAISE

LA BARONNE

Il l’aime comme un fou :

J’en suis certaine. Et comment donc ? par où ?

Par quels attraits, par quelle heureuse adresse,

A-t-elle pu me ravir sa tendresse ?

Nanine ! ô ciel ! quel choix ! quelle fureur !

Nanine ! non. J’en mourrai de douleur.

BLAISE (revenant.)

Ah ! vous parlez de Nanine.

LA BARONNE

Insolente !

BLAISE

Est-il pas vrai que Nanine est charmante ?

LA BARONNE

Non.

BLAISE

Eh si fait : parlez un peu pour nous ;

Protégez Blaise.

LA BARONNE

Ah quels horribles coups !

BLAISE

J’ai des écus, Pierre Blaise mon père

M’a bien laissé trois bons journaux de terre ;

Tout est pour elle, écus comptants, journaux,

Tout mon avoir, et tout ce que je vaux,

Mon corps, mon cœur, tout moi-même, tout Blaise.

LA BARONNE

Autant que toi, crois que j’en serais aise,

Mon pauvre enfant, si je peux te servir ;

Tous deux ce soir je voudrais vous unir ;

Je lui payerai sa dot.

BLAISE

Digne baronne,

Que j’aimerai votre chère personne !

Que de plaisirs ! est-il possible ?

LA BARONNE

Hélas !

Je crains, ami, de ne réussir pas.

BLAISE

Ah par pitié, réussissez, madame.

LA BARONNE

Va. Plût au ciel qu’elle devînt ta femme !

Attends mon ordre.

BLAISE

Eh ! puis-je attendre ?

LA BARONNE

Va.

BLAISE

Adieu. J’aurai ma foi cet enfant-là.

SCÈNE IV

LA BARONNE seule.

Vit-on jamais une telle aventure ?

Peut-on sentir une plus vive injure ?

Plus lâchement se voir sacrifier ?

Le comte Olban rival d’un jardinier !

(à un laquais.)

Holà, quelqu’un. Qu’on appelle Nanine.

C’est mon malheur qu’il faut que j’examine.

Où pourrait-elle avoir pris l’art flatteur,

L’art de séduire et de garder un cœur,

L’art d’allumer un feu vif et qui dure ?

Où ? dans ses yeux, dans la simple nature.

Je crois pourtant que cet indigne amour

N’a point encore osé se mettre au jour.

J’ai vu qu’Olban se respecte avec elle ;

Ah ! c’est encore une douleur nouvelle !

J’espérerais, s’il se respectait moins.

D’un amour vrai le traître a tous les soins.

Ah la voici : je me sens au supplice.

Que la nature est pleine d’injustice !

À qui va-t-elle accorder la beauté ?

C’est un affront fait à la qualité.

Approchez-vous, venez, mademoiselle.

SCÈNE V

LA BARONNE, NANINE

NANINE

Madame.

LA BARONNE

Mais ! est-elle donc si belle ?

Ces grands yeux noirs ne disent rien du tout

Mais s’ils ont dit, j’aime… ah je suis à bout.

Possédons-nous. Venez.

NANINE

Je viens me rendre

À mon devoir.

LA BARONNE

Vous vous faites attendre

Un peu de temps ; avancez-vous. Comment !

Comme elle est mise ! et quel ajustement !

Il n’est pas fait pour une créature

De votre espèce.

NANINE

Il est vrai. Je vous jure,

Par mon respect, qu’en secret j’ai rougi

Plus d’une fois d’être vêtue ainsi ;

Mais c’est l’effet de vos bontés premières,

De ces bontés qui me sont toujours chères.

De tant de soins vous daigniez m’honorer !

Vous vous plaisiez vous-même à me parer.

Songez combien vous m’aviez protégée ;

Sous cet habit je ne suis point changée.

Voudriez-vous, madame, humilier

Un cœur soumis, qui ne peut s’oublier ?

LA BARONNE

Approchez-moi ce fauteuil… Ah j’enrage…

D’où venez-vous ?

NANINE

Je lisais.

LA BARONNE

Quel ouvrage ?

NANINE

Un livre anglais, dont on m’a fait présent.

LA BARONNE

Sur quel sujet ?

NANINE

Il est intéressant :

L’auteur prétend que les hommes sont frères,

Nés tous égaux ; mais ce sont des chimères ;

Je ne puis croire à cette égalité.

LA BARONNE

Elle y croira. Quel fond de vanité !

Que l’on m’apporte ici mon écritoire…

NANINE

J’y vais.

LA BARONNE

Restez. Que l’on me donne à boire.

NANINE

Quoi ?

LA BARONNE

Rien. Prenez mon éventail… Sortez.

Allez chercher mes gants… Laissez… Restez.

Avancez-vous… Gardez-vous, je vous prie,

D’imaginer que vous soyez jolie.

NANINE

Vous me l’avez si souvent répété,

Que si j’avais ce fond de vanité,

Si l’amour-propre avait gâté mon âme,

Je vous devrais ma guérison, madame.

LA BARONNE

Où trouve-t-elle ainsi ce qu’elle dit ?

Que je la hais ! quoi ! belle, et de l’esprit !

(avec dépit.)

Écoutez-moi. J’eus bien de la tendresse

Pour votre enfance.

NANINE

Oui. Puisse ma jeunesse

Être honorée encor de vos bontés !

LA BARONNE

Eh bien, voyez si vous les méritez.

Je prétends, moi, ce jour, cette heure même,

Vous établir ; jugez si je vous aime.

NANINE

Moi ?

LA BARONNE

Je vous donne une dot. Votre époux

Est fort bien fait, et très digne de vous ;

C’est un parti de tout point fort sortable ;

C’est le seul même aujourd’hui convenable :

Et vous devez bien m’en remercier :

C’est, en un mot, Blaise le jardinier.

NANINE

Blaise, madame ?

LA BARONNE

Oui. D’où vient ce sourire ?

Hésitez-vous un moment d’y souscrire ?

Mes offres sont un ordre, entendez-vous ?

Obéissez, ou craignez mon courroux.

NANINE

Mais…

LA BARONNE

Apprenez qu’un mais est une offense.

Il vous sied bien d’avoir l’impertinence

De refuser un mari de ma main !

Ce cœur si simple est devenu bien vain ;

Mais votre audace est trop prématurée ;

Votre triomphe est de peu de durée.

Vous abusez du caprice d’un jour,

Et vous verrez quel en est le retour.

Petite ingrate, objet de ma colère,

Vous avez donc l’insolence de plaire ?

Vous m’entendez ; je vous ferai rentrer

Dans le néant dont j’ai su vous tirer.

Tu pleureras ton orgueil, ta folie,

Je te ferai renfermer pour ta vie

Dans un couvent.

NANINE

J’embrasse vos genoux ;

Renfermez-moi, mon sort sera trop doux.

Oui, des faveurs que vous vouliez me faire,

Cette rigueur est pour moi la plus chère.

Enfermez-moi dans un cloître à jamais ;

J’y bénirai mon maître et vos bienfaits ;

J’y calmerai des alarmes mortelles,

Des maux plus grands, des craintes plus cruelles,

Des sentiments plus dangereux pour moi,

Que ce courroux qui me glace d’effroi.

Madame, au nom de ce courroux extrême,

Délivrez-moi, s’il se peut, de moi-même ;

Dès cet instant je suis prête à partir.

LA BARONNE

Est-il possible ? et que viens-je d’ouïr ?

Est-il bien vrai ? me trompez-vous, Nanine ?

NANINE

Non. Faites-moi cette faveur divine :

Mon cœur en a trop besoin.

LA BARONNE (avec un emportement de tendresse.)

Lève-toi ;

Que je t’embrasse. Ô jour heureux pour moi !

Ma chère amie ! eh bien je vais sur l’heure

Préparer tout pour ta belle demeure.

Ah quel plaisir que de vivre en couvent !

NANINE

C’est pour le moins un abri consolant.

LA BARONNE

Non : c’est, ma fille, un séjour délectable.

NANINE

Le croyez-vous ?

LA BARONNE

Le monde est haïssable,

Jaloux.

NANINE

Oh oui.

LA BARONNE

Fou, méchant, vain, trompeur,

Changeant, ingrat ; tout cela fait horreur.

NANINE

Oui ; j’entrevois qu’il me serait funeste,

Qu’il faut le fuir…

LA BARONNE

La chose est manifeste ;

Un bon couvent est un port assuré.

Monsieur le comte, ah ! je vous préviendrai.

NANINE

Que dites-vous de monseigneur ?

LA BARONNE

Je t’aime

À la fureur ; et dès ce moment même,

Je voudrais bien te faire le plaisir

De t’enfermer pour ne jamais sortir.

Mais il est tard, hélas ! il faut attendre

Le point du jour. Écoute ; il faut te rendre

Vers le minuit dans mon appartement.

Nous partirons d’ici secrètement

Pour ton couvent, à cinq heures sonnantes :

Sois prête au moins.

SCÈNE VI

NANINE seule.

Quelles douleurs cuisantes !

Quel embarras ! quel tourment ! quel dessein !

Quels sentiments combattent dans mon sein !

Hélas ! je fuis le plus aimable maître !

En le fuyant je l’offense peut-être :

Mais en restant, l’excès de ses bontés,

M’attirerait trop de calamités,

Dans sa maison mettrait un trouble horrible.

Madame croit qu’il est pour moi sensible,

Que jusqu’à moi ce cœur peut s’abaisser ;

Je le redoute, et n’ose le penser.

De quel courroux madame est animée !

Quoi ! l’on me hait, et je crains d’être aimée !

Mais moi, mais moi ! je me crains encor plus ;

Mon cœur troublé de lui-même est confus.

Que devenir ? De mon état tirée,

Pour mon malheur je suis trop éclairée.

C’est un danger, c’est peut-être un grand tort,

D’avoir une âme au-dessus de son sort.

Il faut partir ; j’en mourrai, mais n’importe.

SCÈNE VII

LE COMTE, NANINE, UN LAQUAIS

LE COMTE

Holà, quelqu’un, qu’on reste à cette porte.

Des sièges, vite.

Il fait la révérence à Nanine, qui lui en fait une profonde.

Asseyons-nous ici.

NANINE

Qui, moi, monsieur ?

LE COMTE

Oui, je le veux ainsi ;

Et je vous rends ce que votre conduite,

Votre beauté, votre vertu mérite.

Un diamant trouvé dans un désert,

Est-il moins beau, moins précieux, moins cher ?

Quoi ! vos beaux yeux semblent mouillés de larmes.

Ah ! je le vois. Jalouse de vos charmes,

Notre baronne aura, par ses aigreurs,

Par son courroux, fait répandre vos pleurs.

NANINE

Non, monsieur, non ; sa bonté respectable

Jamais pour moi ne fut si favorable ;

Et j’avouerai qu’ici tout m’attendrit.

LE COMTE

Vous me charmez ; je craignais son dépit.

NANINE

Hélas ! pourquoi ?

LE COMTE

Jeune et belle Nanine,

La jalousie en tous les cœurs domine.

L’homme est jaloux, dès qu’il peut s’enflammer ;

La femme l’est même avant que d’aimer.

Un jeune objet, beau, doux, discret, sincère,

À tout son sexe est bien sûr de déplaire.

L’homme est plus juste, et d’un sexe jaloux

Nous vous vengeons autant qu’il est en nous.

Croyez surtout que je vous rends justice ;

J’aime ce cœur, qui n’a point d’artifice ;

J’admire encore à quel point vous avez

Développé vos talents cultivés.

De votre esprit la naïve justesse

Me rend surpris autant qu’il m’intéresse.

NANINE

J’en ai bien peu : mais quoi ! je vous ai vu,

Et je vous ai tous les jours entendu ;

Vous avez trop relevé ma naissance ;

Je vous dois trop ; c’est par vous que je pense.

LE COMTE

Ah ! croyez-moi, l’esprit ne s’apprend pas.

NANINE

Je pense trop pour un état si bas ;

Au dernier rang les destins m’ont comprise.

LE COMTE

Dans le premier vos vertus vous ont mise.

Naïvement dites-moi quel effet

Ce livre anglais sur votre esprit a fait ?

NANINE

Il ne m’a point du tout persuadée :

Plus que jamais, monsieur, j’ai dans l’idée,

Qu’il est des cœurs si grands, si généreux,

Que tout le reste est bien vil auprès d’eux.

LE COMTE

Vous en êtes la preuve… Ah ça, Nanine,

Permettez-moi qu’ici l’on vous destine

Un sort, un rang, moins indigne de vous.

NANINE

Hélas ! mon sort était trop haut, trop doux.

LE COMTE

Non. Désormais soyez de la famille ;

Ma mère arrive, elle vous voit en fille ;

Et mon estime, et sa tendre amitié,

Doivent ici vous mettre sur un pied

Fort éloigné de cette indigne gêne

Où vous tenait une femme hautaine.

NANINE

Elle n’a fait, hélas ! que m’avertir

De mes devoirs… Qu’ils sont durs à remplir !

LE COMTE

Quoi ? quel devoir ? Ah ! le vôtre est de plaire ;

Il est rempli ; le nôtre ne l’est guère.

Il vous fallait plus d’aisance et d’éclat.

Vous n’êtes pas encor dans votre état.

NANINE

J’en suis sortie, et c’est ce qui m’accable ;

C’est un malheur peut-être irréparable.

(se levant.)

Ah, monseigneur ! ah, mon maître ! écartez

De mon esprit toutes ces vanités.

De vos bienfaits confuse, pénétrée,

Laissez-moi vivre à jamais ignorée.

Le ciel me fit pour un état obscur ;

L’humilité n’a pour moi rien de dur.

Ah ! laissez-moi ma retraite profonde.

Et que ferais-je, et que verrais-je au monde,

Après avoir admiré vos vertus ?

LE COMTE

Non, c’en est trop, je n’y résiste plus.

Qui ? vous, obscure ! vous !

NANINE

Quoi que je fasse,

Puis-je de vous obtenir une grâce ?

LE COMTE

Qu’ordonnez-vous ? parlez.

NANINE

Depuis un temps

Votre bonté me comble de présents.

LE COMTE

Eh bien ! pardon. J’en agis comme un père,

Un père tendre à qui sa fille est chère.

Je n’ai point l’art d’embellir un présent ;

Et je suis juste, et ne suis point galant.

De la fortune il faut venger l’injure ;

Elle vous traita mal ; mais la nature,

En récompense, a voulu vous doter

De tous ses biens ; j’aurais dû l’imiter.

NANINE

Vous en avez trop fait ; mais je me flatte

Qu’il m’est permis, sans que je sois ingrate,

De disposer de ces dons précieux,

Que votre main rend si chers à mes yeux.

LE COMTE

Vous m’outragez.

SCÈNE VIII

LE COMTE, NANINE, GERMON

GERMON

Madame vous demande,

Madame attend.

LE COMTE

Eh, que madame attende.

Quoi ! l’on ne peut un moment vous parler,

Sans qu’aussitôt on vienne nous troubler ?

NANINE

Avec douleur, sans doute, je vous laisse ;

Mais vous savez qu’elle fut ma maîtresse.

LE COMTE

Non, non, jamais je ne veux le savoir.

NANINE

Elle conserve un reste de pouvoir.

LE COMTE

Elle n’en garde aucun, je vous assure.

Vous gémissez… Quoi ! votre cœur murmure !

Qu’avez-vous donc ?

NANINE

Je vous quitte à regret ;

Mais il le faut… Ô ciel ! c’en est donc fait.

Elle sort.

SCÈNE IX

LE COMTE, GERMON

LE COMTE seul.

Elle pleurait. D’une femme orgueilleuse,

Depuis longtemps l’aigreur capricieuse

La fait gémir sous trop de dureté ;

Et de quel droit ? par quelle autorité ?

Sur ces abus ma raison se récrie.

Ce monde-ci n’est qu’une loterie

De biens, de rangs, de dignités, de droits,

Brigués sans titre, et répandus sans choix.

Eh…

GERMON

Monseigneur.

LE COMTE

Demain sur sa toilette

Vous porterez cette somme complète

De trois cents louis d’or ; n’y manquez pas ;

Puis vous irez chercher ses gens là-bas ;

Ils attendront.

GERMON

Madame la baronne

Aura l’argent que monseigneur me donne

Sur sa toilette.

LE COMTE

Eh, l’esprit lourd ! eh non !

C’est pour Nanine, entendez-vous ?

GERMON

Pardon.

LE COMTE

Allez, allez, laissez-moi.

Germon sort.

Ma tendresse

Assurément n’est point une faiblesse.

Je l’idolâtre, il est vrai, mais mon cœur

Dans ses yeux seuls n’a point pris son ardeur.

Son caractère est fait pour plaire au sage ;

Et sa belle âme a mon premier hommage.

Mais son état ?… Elle est trop au-dessus ;

Fût-il plus bas, je l’en aimerais plus.

Mais puis-je enfin l’épouser ? Oui, sans doute.

Pour être heureux qu’est-ce donc qu’il en coûte ?

D’un monde vain dois-je craindre l’écueil,

Et de mon goût me priver par orgueil ?

Mais la coutume… Eh bien, elle est cruelle ;

Et la nature eut ses droits avant elle.

Eh quoi ! rival de Blaise ! pourquoi non ?

Blaise est un homme ; il l’aime, il a raison.

Elle fera, dans une paix profonde,

Le bien d’un seul, et les désirs du monde.

Elle doit plaire aux jardiniers, aux rois ;

Et mon bonheur justifiera mon choix.

 

Fin du premier acte.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

LE COMTE D’OLBAN, MARIN

LE COMTE seul.

Ah ! cette nuit est une année entière.

Que le sommeil est loin de ma paupière !

Tout dort ici ; Nanine dort en paix ;

Un doux repos rafraîchit ses attraits :

Et moi je vais, je cours, je veux écrire,

Je n’écris rien ; vainement je veux lire ;

Mon œil troublé voit les mots sans les voir,

Et mon esprit ne les peut concevoir.

Dans chaque mot le seul nom de Nanine

Est imprimé par une main divine.

Holà, quelqu’un, qu’on vienne. Quoi ! mes gens

Sont-ils pas las de dormir si longtemps ?

Germon, Marin.

MARIN derrière le théâtre.

J’accours.

LE COMTE

Quelle paresse !

Eh ! venez vite, il fait jour : le temps presse :

Arrivez donc.

MARIN

Eh, monsieur, quel lutin

Vous a sans nous éveillé si matin ?

LE COMTE

L’amour.

MARIN

Oh, oh ! la baronne de l’Orme

Ne permet pas qu’en ce logis on dorme.

Qu’ordonnez-vous ?

LE COMTE

Je veux, mon cher Marin,

Je veux avoir, au plus tard pour demain,

Six chevaux neufs, un nouvel équipage,

Femme de chambre adroite, bonne et sage,

Valet de chambre, avec deux grands laquais,

Point libertins, qu’ils soient jeunes, bien faits ;

Des diamants, des boucles des plus belles,

Des bijoux d’or, des étoffes nouvelles.

Pars dans l’instant, cours en poste à Paris ;

Crève tous les chevaux.

MARIN

Vous voilà pris.

J’entends, j’entends. Madame la baronne

Est la maîtresse aujourd’hui qu’on nous donne ;

Vous l’épousez ?

LE COMTE

Quel que soit mon projet,

Vole et reviens.

MARIN

Vous serez satisfait.

SCÈNE II

LE COMTE, GERMON

LE COMTE seul.

Quoi ! j’aurai donc cette douceur extrême,

De rendre heureux, d’honorer ce que j’aime.

Notre baronne avec fureur criera,

Très volontiers, et tant qu’elle voudra.

Les vains discours, le monde, la baronne,

Rien ne m’émeut, et je ne crains personne.

Aux préjugés c’est trop être soumis,

Il faut les vaincre, ils sont nos ennemis ;

Et ceux qui sont les esprits raisonnables,

Plus vertueux, sont les seuls respectables.

Eh mais… quel bruit entends-je dans ma cour ?

C’est un carrosse. Oui… mais… au point du jour

Qui peut venir ?… C’est ma mère peut-être.

Germon…

GERMON arrivant.

Monsieur.

LE COMTE

Vois ce que ce peut être.

GERMON

C’est un carrosse.

LE COMTE

Eh qui ? par quel hasard ?

Qui vient ici ?

GERMON

L’on ne vient point ; l’on part.

LE COMTE

Comment ! on part ?

GERMON

Madame la baronne

Sort tout à l’heure.

LE COMTE

Oh je le lui pardonne ;

Que pour jamais puisse-t-elle sortir !

GERMON

Avec Nanine elle est prête à partir.

LE COMTE

Ciel ! que dis-tu ? Nanine ?

GERMON

La suivante

Le dit tout haut.

LE COMTE

Quoi donc ?

GERMON

Votre parente

Part avec elle ; elle va, ce matin,

Mettre Nanine à ce couvent voisin.

LE COMTE

Courons, volons. Mais quoi ! que vais-je faire ?

Pour leur parler je suis trop en colère ;

N’importe : allons. Quand je devrais… mais non :

On verrait trop toute ma passion.

Qu’on ferme tout, qu’on vole, qu’on l’arrête ;

Répondez-moi d’elle sur votre tête :

Amenez-moi Nanine.

(Germon sort.)

Ah juste ciel !

On l’enlevait. Quel jour ! quel coup mortel !

Qu’ai-je donc fait, pourquoi, par quel caprice,

Par quelle ingrate et cruelle injustice ?

Qu’ai-je donc fait, hélas ! que l’adorer,

Sans la contraindre, et sans me déclarer,

Sans alarmer sa timide innocence ?

Pourquoi me fuir ? je m’y perds plus j’y pense.

SCÈNE III

LE COMTE, NANINE

LE COMTE

Belle Nanine : est-ce vous que je vois ?

Quoi ! vous voulez vous dérober à moi ?

Ah répondez, expliquez-vous de grâce.

Vous avez craint, sans doute, la menace

De la baronne ; et ces purs sentiments

Que vos vertus m’inspirent dès longtemps,

Plus que jamais l’auront sans doute aigrie.

Vous n’auriez point de vous-même eu l’envie

De nous quitter, d’arracher à ces lieux

Leur seul éclat, que leur prêtaient vos yeux ?

Hier au soir, de pleurs toute trempée,

De ce dessein étiez-vous occupée ?

Répondez donc. Pourquoi me quittiez-vous ?

NANINE

Vous me voyez tremblante à vos genoux.

LE COMTE la relevant.

Ah parlez-moi. Je tremble plus encore.

NANINE

Madame.

LE COMTE

Eh bien ?

NANINE

Madame, que j’honore,

Pour le couvent n’a point forcé mes vœux.

LE COMTE

Ce serait vous ? qu’entends-je ? ah malheureux !

NANINE

Je vous l’avoue : oui, je l’ai conjurée

De mettre un frein à mon âme égarée…

Elle voulait, monsieur, me marier.

LE COMTE

Elle ? à qui donc ?

NANINE

À votre jardinier.

LE COMTE

Le digne choix !

NANINE

Et moi toute honteuse,

Plus qu’on ne croit peut-être malheureuse,

Mais qui repousse avec un vain effort

Des sentiments au-dessus de mon sort,

Que vos bontés avaient trop élevée,

Pour m’en punir j’en dois être privée.

LE COMTE

Vous, vous punir ? ah Nanine ! et de quoi ?

NANINE

D’avoir osé soulever contre moi

Votre parente, autrefois ma maîtresse.

Je lui déplais ; mon seul aspect la blesse ;

Elle a raison ; et j’ai près d’elle hélas !

Un tort bien grand… qui ne finira pas.

J’ai craint ce tort, il est peut-être extrême.

J’ai prétendu m’arracher à moi-même,

Et déchirer dans les austérités,

Ce cœur trop haut, trop fier de vos bontés,

Venger sur lui sa faute involontaire.

Mais ma douleur, hélas ! la plus amère,

En perdant tout, en courant m’éclipser,

En vous fuyant, fut de vous offenser.

LE COMTE (se détournant et se promenant.)

Quels sentiments, et quelle âme ingénue !

En ma faveur est-elle prévenue ?

A-t-elle craint de m’aimer ? ô vertu !

NANINE

Cent fois pardon, si je vous ai déplu.

Mais permettez qu’au fond d’une retraite

J’aille cacher ma douleur inquiète,

M’entretenir en secret à jamais,

De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.

LE COMTE

N’en parlons plus. Écoutez ; la baronne

Vous favorise, et noblement vous donne

Un domestique, un rustre pour époux ;

Moi j’en sais un moins indigne de vous.

Il est d’un rang fort au-dessus de Blaise,

Jeune, honnête homme, il est fort à son aise ;

Je vous réponds qu’il a des sentiments ;

Son caractère est loin des mœurs du temps ;

Et je me trompe, ou pour vous j’envisage

Un destin doux, un excellent ménage.

Un tel parti flatte-t-il votre cœur ?

Vaut-il pas bien le couvent ?

NANINE

Non, monsieur…

Ce nouveau bien que vous daignez me faire,

Je l’avouerai, ne peut me satisfaire.

Vous pénétrez mon cœur reconnaissant ;

Daignez y lire, et voyez ce qu’il sent.

Voyez sur quoi ma retraite se fonde.

Un jardinier, un monarque du monde,

Qui pour époux s’offriraient à mes vœux,

Également me déplairaient tous deux.

LE COMTE

Vous décidez mon sort. Eh bien, Nanine,

Connaissez donc celui qu’on vous destine.

Vous l’estimez ; il est sous votre loi ;

Il vous adore, et cet époux… c’est moi.

L’étonnement, le trouble l’a saisie.

Ah parlez-moi ; disposez de ma vie ;

Ah reprenez vos sens trop agités.

NANINE

Qu’ai-je entendu ?

LE COMTE

Ce que vous méritez.

NANINE

Quoi ! vous m’aimez ?… Ah gardez-vous de croire,

Que j’ose user d’une telle victoire.

Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas,

Qu’ainsi pour moi vous descendiez si bas.

Un tel hymen est toujours trop funeste ;

Le goût se passe, et le repentir reste.

J’ose à vos pieds attester vos aïeux…

Hélas sur moi ne jetez point les yeux.

Vous avez pris pitié de mon jeune âge ;

Formé par vous, ce cœur est votre ouvrage ;

Il en serait indigne désormais,

S’il acceptait le plus grand des bienfaits.

Oui, je vous dois des refus. Oui, mon âme

Doit s’immoler.

LE COMTE

Non, vous serez ma femme :

Quoi ! tout à l’heure, ici vous m’assuriez,

Vous l’avez dit, que vous refuseriez

Tout autre époux, fut-ce un prince.

NANINE

Oui sans doute,

Et ce n’est pas ce refus qui me coûte.

LE COMTE

Mais me haïssez-vous ?

NANINE

Aurais-je fui ?

Craindrais-je tant, si vous étiez haï ?

LE COMTE

Ah ! ce mot seul a fait ma destinée.

NANINE

Eh ! que prétendez-vous ?

LE COMTE

Notre hyménée.

NANINE

Songez…

LE COMTE

Je songe à tout.

NANINE

Mais prévoyez…

LE COMTE

Tout est prévu.

NANINE

Si vous m’aimez, croyez…

LE COMTE

Je crois former le bonheur de ma vie.

NANINE

Vous oubliez…

LE COMTE

Il n’est rien que j’oublie.

Tout sera prêt, et tout est ordonné.

NANINE

Quoi ! malgré moi votre amour obstiné…

LE COMTE

Oui, malgré vous ma flamme impatiente

Va tout presser pour cette heure charmante.

Un seul instant je quitte vos attraits,

Pour que mes yeux n’en soient privés jamais.

Adieu, Nanine, adieu, vous que j’adore.

SCÈNE IV

NANINE seule.

Ciel ! est-ce un rêve ? et puis-je croire encore

Que je parvienne au comble du bonheur ?

Non, ce n’est pas l’excès d’un tel honneur,

Tout grand qu’il est, qui me plaît et me frappe :

À mes regards tant de grandeur échappe.

Mais épouser ce mortel généreux,

Lui, cet objet de mes timides vœux,

Lui que j’avais tant craint d’aimer, que j’aime,

Lui qui m’élève au-dessus de moi-même ;

Je l’aime trop pour pouvoir l’avilir ;

Je devrais… Non, je ne peux plus le fuir ;

Non, mon état ne saurait se comprendre.

Moi l’épouser ? quel parti dois-je prendre ?

Le ciel pourra m’éclairer aujourd’hui ;

Dans ma faiblesse il m’envoie un appui.

Peut-être même… Allons, il faut écrire,

Il faut… par où commencer, et que dire ?

Quelle surprise ! écrivons promptement,

Avant d’oser prendre un engagement.

Elle se met à écrire.

SCÈNE V

NANINE, BLAISE

BLAISE

Ah ! la voici. Madame la baronne,

En ma faveur vous a parlé, mignonne.

Ouais, elle écrit sans me voir seulement.

NANINE écrivant toujours.

Blaise, bonjour.

BLAISE

Bonjour est sec vraiment.

NANINE écrivant.

À chaque mot mon embarras redouble ;

Toute ma lettre est pleine de mon trouble.

BLAISE

Le grand génie ! elle écrit tout courant ;

Qu’elle a d’esprit ! et que n’en ai-je autant !

Çà, je disais…

NANINE

Eh bien ?

BLAISE

Elle m’impose

Par son maintien : devant elle je n’ose

M’expliquer… là… tout comme je voudrais :

Je suis venu cependant tout exprès.

NANINE

Cher Blaise, il faut me rendre un grand service.

BLAISE

Oh ! deux plutôt.

NANINE

Je te fais la justice

De me fier à ta discrétion,

À ton bon cœur.

BLAISE

Oh ! parlez sans façon :

Car, voyez-vous, Blaise est prêt à tout faire

Pour vous servir ; vite, point de mystère.

NANINE

Tu vas souvent au village prochain,

À Rémival, à droite du chemin ?

BLAISE

Oui.

NANINE

Pourrais-tu trouver dans ce village

Philippe Hombert ?

BLAISE

Non. Quel est ce visage ?

Philippe Hombert ? je ne connais pas ça.

NANINE

Hier au soir je crois qu’il arriva ;

Informe-t’en. Tâche de lui remettre,

Mais sans délai, cet argent, cette lettre.

BLAISE

Oh ! de l’argent !

NANINE

Donne aussi ce paquet ;

Monte à cheval, pour avoir plus tôt fait :

Pars, et sois sûr de ma reconnaissance.

BLAISE

J’irais pour vous au fin fond de la France.

Philippe Hombert est un heureux manant ;

La bourse est pleine : ah ! que d’argent comptant !

Est-ce une dette ?

NANINE

Elle est très avérée ;

Il n’en est point, Blaise, de plus sacrée.

Écoute. Hombert est peut-être inconnu ;

Peut-être même il n’est pas revenu.

Mon cher ami, tu me rendras ma lettre,

Si tu ne peux en ses mains la remettre.

BLAISE

Mon cher ami !

NANINE

Je me fie à ta foi.

BLAISE

Son cher ami !

NANINE

Va, j’attends tout de toi.

SCÈNE VI

LA BARONNE, BLAISE

BLAISE

D’où diable vient cet argent ? quel message !

Il nous aurait aidés dans le ménage !

Allons, elle a pour nous de l’amitié ;

Et ça vaut mieux que de l’argent, morgué :

Courons, courons.

(Il met l’argent et le paquet dans sa poche : il rencontre la baronne, et la heurte.)

LA BARONNE

Eh, le butor !… arrête.

L’étourdi m’a pensé casser la tête.

BLAISE

Pardon, madame.

LA BARONNE

Où vas-tu ? que tiens-tu ?

Que fait Nanine ? As-tu rien entendu ?

Monsieur le comte est-il bien en colère ?

Quel billet est-ce là ?

BLAISE

C’est un mystère.

Peste !…

LA BARONNE

Voyons.

BLAISE

Nanine gronderait.

LA BARONNE

Comment dis-tu ? Nanine ! Elle pourrait

Avoir écrit, te charger d’un message !

Donne, ou je romps soudain ton mariage :

Donne, te dis-je.

BLAISE riant.

Oh, oh.

LA BARONNE

De quoi ris-tu ?

BLAISE riant encore.

Ah, ah.

LA BARONNE

J’en veux savoir le contenu :

Elle décachète la lettre.

Il m’intéresse, ou je suis bien trompée.

BLAISE riant encore.

Ah, ah, ah, ah, qu’elle est bien attrapée !

Elle n’a là qu’un chiffon de papier ;

Moi j’ai l’argent, et je m’en vais payer

Philippe Hombert : faut servir sa maîtresse.

Courons.

SCÈNE VII

LA BARONNE seule.

Lisons. « Ma joie et ma tendresse

Sont sans mesure, ainsi que mon bonheur ;

Vous arrivez, quel moment pour mon cœur !

Quoi ! je ne puis vous voir et vous entendre !

Entre vos bras je ne puis me jeter !

Je vous conjure au moins de vouloir prendre

Ces deux paquets ; daignez les accepter.

Sachez qu’on m’offre un sort digne d’envie,

Et dont il est permis de s’éblouir ;

Mais il n’est rien que je ne sacrifie

Au seul mortel que mon cœur doit chérir. »

Ouais. Voilà donc le style de Nanine,

Comme elle écrit, l’innocente orpheline !

Comme elle fait parler la passion !

En vérité ce billet est bien bon.

Tout est parfait, je ne me sens pas d’aise.

Ah, ah, rusée, ainsi vous trompiez Blaise !

Vous m’enleviez en secret mon amant.

Vous avez feint d’aller dans un couvent ;

Et tout l’argent que le comte vous donne,

C’est pour Philippe Hombert ? Fort bien, friponne ;

J’en suis charmée, et le perfide amour

Du comte Olban méritait bien ce tour.

Je m’en doutais, que le cœur de Nanine

Était plus bas que sa basse origine.

SCÈNE VIII

LE COMTE, LA BARONNE

LA BARONNE

Venez, venez, homme à grands sentiments,

Homme au-dessus des préjugés du temps,

Sage amoureux, philosophe sensible,

Vous allez voir un trait assez risible.

Vous connaissez sans doute à Rémival,

Monsieur Philippe Hombert votre rival ?

LE COMTE

Ah ! quels discours vous me tenez !

LA BARONNE

Peut-être

Ce billet-là vous le fera connaître.

Je crois qu’Hombert est un fort beau garçon.

LE COMTE

Tous vos efforts ne sont plus de saison,

Mon parti pris je suis inébranlable.

Contentez-vous du tour abominable

Que vous vouliez me jouer ce matin.

LA BARONNE

Ce nouveau tour est un peu plus malin.

Tenez, lisez. Ceci pourra vous plaire ;

Vous connaîtrez les mœurs, le caractère

Du digne objet qui vous a subjugué.

Tandis que le comte lit.

Tout en lisant il me semble intrigué.

Il a pâli, l’affaire émeut sa bile…

Eh bien, monsieur, que pensez-vous du style ?

Il ne voit rien, ne dit rien, n’entend rien :

Oh, le pauvre homme ! il le méritait bien.

LE COMTE

Ai-je bien lu ? je demeure stupide.

Ô tour affreux, sexe ingrat, cœur perfide !

LA BARONNE

Je le connais, il est né violent ;

Il est prompt, ferme ; il va dans un moment

Prendre un parti.

SCÈNE IX

LE COMTE, LA BARONNE, GERMON

GERMON

Voici dans l’avenue

Madame Olban.

LA BARONNE

La vieille est revenue ?

GERMON

Madame votre mère, entendez-vous ?

Est près d’ici, monsieur.

LA BARONNE

Dans son courroux

Il est devenu sourd. La lettre opère.

GERMON criant.

Monsieur.

LE COMTE

Plaît-il ?

GERMON haut.

Madame votre mère,

Monsieur.

LE COMTE

Que fait Nanine en ce moment ?

GERMON

Mais… elle écrit dans son appartement.

LE COMTE d’un air froid et sec.

Allez saisir ses papiers, allez prendre

Ce qu’elle écrit, vous viendrez me le rendre ;

Qu’on la renvoie à l’instant.

GERMON

Qui, Monsieur ?

LE COMTE

Nanine.

GERMON

Non, je n’aurais pas ce cœur :

Si vous saviez à quel point sa personne

Nous charme tous, comme elle est noble, bonne !

LE COMTE

Obéissez, ou je vous chasse.

GERMON

Allons.

Il sort.

SCÈNE X

LE COMTE, LA BARONNE

LA BARONNE

Ah ! je respire ; enfin nous l’emportons :

Vous devenez un homme raisonnable.

Ah ça, voyez s’il n’est pas véritable,

Qu’on tient toujours de son premier état,

Et que les gens, dans un certain éclat,

Ont un cœur noble, ainsi que leur personne ?

Le sang fait tout, et la naissance donne

Des sentiments à Nanine inconnus.

LE COMTE

Je n’en crois rien ; mais soit, n’en parlons plus ;

Réparons tout ; le plus sage, en sa vie,

À quelquefois ses accès de folie :

Chacun s’égare, et le moins imprudent

Est celui-là qui plutôt se repent.

LA BARONNE

Oui.

LE COMTE

Pour jamais cessez de parler d’elle.

LA BARONNE

Très volontiers.

LE COMTE

Ce sujet de querelle

Doit s’oublier.

LA BARONNE

Mais vous de vos serments

Souvenez-vous.

LE COMTE

Fort bien. Je vous entends ;

Je les tiendrai.

LA BARONNE

Ce n’est qu’un prompte hommage,

Qui peut ici réparer mon outrage.

Indignement notre hymen différé

Est un affront.

LE COMTE

Il sera réparé.

Madame, il faut…

LA BARONNE

Il ne faut qu’un notaire.

LE COMTE

Vous savez bien… que j’attendais ma mère.

LA BARONNE

Elle est ici.

SCÈNE XI

LA MARQUISE, LE COMTE, LA BARONNE

LE COMTE à sa mère.

Madame, j’aurais dû…

à part.                   à sa mère.

Philippe Hombert !… Vous m’avez prévenu ;

Et mon respect, mon zèle, ma tendresse…

à part.

Avec cet air innocent, la traîtresse !

LA MARQUISE

Mais vous extravaguez, mon très cher fils.

On m’avait dit, en passant par Paris,

Que vous aviez la tête un peu frappée ;

Je m’aperçois qu’on ne m’a pas trompée :

Mais ce mal-là…

LE COMTE

Ciel, que je suis confus !

LA MARQUISE

Prend-il souvent ?

LE COMTE

Il ne me prendra plus.

LA MARQUISE

Ça, je voudrais ici vous parler seule.

Faisant une petite révérence à la baronne.

Bonjour, madame.

LA BARONNE à part.

Hom ! La vieille bégueule !

Madame, il faut vous laisser le plaisir

D’entretenir monsieur tout à loisir.

Je me retire.

Elle sort.

SCÈNE XII

LA MARQUISE, LE COMTE

LA MARQUISE, parlant fort vite,
et d’un ton de petite vieille babillarde.

Eh bien, monsieur le comte,

Vous faites donc à la fin votre compte

De me donner la baronne pour bru ;

C’est sur cela que j’ai vite accouru.

Votre baronne est une acariâtre,

Impertinente, altière, opiniâtre,

Qui n’eut jamais pour moi le moindre égard ;

Qui l’an passé, chez la marquise Agard,

En plein souper me traita de bavarde ;

D’y plus souper désormais Dieu m’en garde.

Bavarde, moi ! Je sais d’ailleurs très bien

Qu’elle n’a pas, entre nous, tant de bien :

C’est un grand point, il faut qu’on s’en informe ;

Car on m’a dit que son château de l’Orme

À son mari n’appartient qu’à moitié ;

Qu’un vieux procès, qui n’est pas oublié,

Lui disputait la moitié de la terre :

J’ai su cela de feu votre grand-père :

Il disait vrai : c’était un homme, lui ;

On n’en voit plus de sa trempe aujourd’hui.

Paris est plein de ces petits bouts d’homme,

Vains, fiers, fous, sots, dont le caquet m’assomme ;

Parlant de tout avec l’air empressé,

Et se moquant toujours du temps passé.

J’entends parler de nouvelle cuisine,

De nouveaux goûts ; on crève, on se ruine :

Les femmes sont sans frein, et les maris

Sont des benêts. Tout va de pis en pis.

LE COMTE relisant le billet.

Qui l’aurait cru ? Ce trait me désespère,

Eh bien, Germon ?

SCÈNE XIII

LA MARQUISE, LE COMTE, GERMON

GERMON

Voici votre notaire.

LE COMTE

Oh ! qu’il attende.

GERMON

Et voici le papier,

Qu’ elle devait, monsieur, vous envoyer.

LE COMTE lisant.

Donne… Fort bien. Elle m’aime, dit-elle,

Et par respect me refuse !… Infidèle !

Tu ne dis pas la raison du refus !

LA MARQUISE

Ma foi, mon fils a le cerveau perclus ;

C’est la baronne ; et l’amour le domine.

LE COMTE à Germon.

M’a-t-on bientôt délivré de Nanine ?

GERMON

Hélas ! Monsieur, elle a déjà repris

Modestement ses champêtres habits,

Sans dire un mot de plainte et de murmure.

LE COMTE

Je le crois bien.

GERMON

Elle a pris cette injure

Tranquillement, lorsque nous pleurons tous.

LE COMTE

Tranquillement ?

LA MARQUISE

Hem ! de qui parlez-vous ?

GERMON

Nanine, hélas ! Madame, que l’on chasse ;

Tout le château pleure de sa disgrâce.

LA MARQUISE

Vous la chassez ; je n’entends point cela.

Quoi ! ma Nanine ? Allons, rappelez-la.

Qu’a-t-elle fait ma charmante orpheline ?

C’est moi, mon fils, qui vous donnai Nanine.

Je me souviens qu’à l’âge de dix ans,

Elle enchantait tout le monde céans.

Notre baronne ici la prit pour elle ;

Et je prédis dès lors que cette belle

Serait fort mal, et j’ai très bien prédit :

Mais j’eus toujours chez vous peu de crédit.

Vous prétendez tout faire à votre tête :

Chasser Nanine est un trait malhonnête.

LE COMTE

Quoi ! seule, à pied, sans secours, sans argent ?

GERMON

Ah ! j’oubliais de dire qu’à l’instant

Un vieux bonhomme à vos gens se présente :

Il dit que c’est une affaire importante

Qu’il ne saurait communiquer qu’à vous ;

Il veut, dit-il, se mettre à vos genoux.

LE COMTE

Dans le chagrin où mon cœur s’abandonne.

Suis-je en état de parler à personne ?

LA MARQUISE

Ah ! vous avez du chagrin, je le crois ;

Vous m’en donnez aussi beaucoup à moi.

Chasser Nanine, et faire un mariage

Qui me déplaît ! non, vous n’êtes pas sage.

Allez, trois mois ne seront pas passés,

Que vous serez l’un de l’autre lassés.

Je vous prédis la pareille aventure

Qu’à mon cousin le marquis de Marmure.

Sa femme était aigre comme verjus ;

Mais, entre nous, la vôtre l’est bien plus.

En s’épousant ils crurent qu’ils s’aimèrent ;

Deux mois après tous deux se séparèrent ;

Madame alla vivre avec un galant,

Fat, petit-maître, escroc, extravagant ;

Et monsieur prit une franche coquette,

Une intrigante et friponne parfaite.

Des soupers fins, la petite maison,

Chevaux, habits, maître d’hôtel fripon,

Bijoux nouveaux pris à crédit, notaires,

Contrats vendus et dettes usuraires :

Enfin, monsieur et madame, en deux ans,

À l’hôpital allèrent tout d’un temps.

Je me souviens encor d’une autre histoire,

Bien plus tragique, et difficile à croire ;

C’était…

LE COMTE

Ma mère, il faut aller dîner,

Venez… Ô ciel ! ai-je pu soupçonner

Pareille horreur !

LA MARQUISE

Elle est épouvantable :

Allons, je vais la raconter à table ;

Et vous pourrez tirer un grand profit,

En temps et lieu, de tout ce que j’ai dit.

Fin du second acte.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

NANINE vêtue en paysanne, GERMON

GERMON

Nous pleurons tous en vous voyant sortir.

NANINE

J’ai tardé trop, il est temps de partir.

GERMON

Quoi ! pour jamais, et dans cet équipage ?

NANINE

L’obscurité fut mon premier partage.

GERMON

Quel changement ! Quoi du matin au soir !

Souffrir n’est rien, c’est tout que de déchoir.

NANINE

Il est des maux mille fois plus sensibles.

GERMON

J’admire encor des regrets si paisibles :

Certes, mon maître est bien mal avisé ;

Notre baronne a sans doute abusé

De son pouvoir, et vous fait cet outrage.

Jamais monsieur n’aurait eu ce courage.

NANINE

Je lui dois tout : il me chasse aujourd’hui ;

Obéissons. Ses bienfaits sont à lui,

Il peut user du droit de les reprendre.

GERMON

À ce trait-là qui diable eût pu s’attendre ?

En cet état qu’allez-vous devenir ?

NANINE

Me repentir, longtemps me repentir.

GERMON

Que nous allons haïr notre baronne !

NANINE

Mes maux sont grands, mais je les lui pardonne.

GERMON

Mais que dirai-je au moins de votre part

À notre maître après votre départ ?

NANINE

Vous lui direz que je le remercie,

Qu’il m’ait rendue à ma première vie ;

Et qu’à jamais sensible à ses bontés,

Je n’oublierai… rien… que ses cruautés.

GERMON

Vous me fendez le cœur, et tout à l’heure

Je quitterais pour vous cette demeure.

J’irais partout avec vous m’établir ;

Mais monsieur Blaise a su nous prévenir.

Qu’il est heureux ! avec vous il va vivre :

Chacun voudrait l’imiter et vous suivre.

NANINE

On est bien loin de me suivre… Ah ! Germon !

Je suis chassée… et par qui ?…

GERMON

Le démon

A mis du sien dans cette brouillerie ;

Nous vous perdons… et monsieur se marie.

NANINE

Il se marie !… Ah ! partons de ce lieu ;

Il fut pour moi trop dangereux… Adieu…

(Elle sort.)

GERMON

Monsieur le comte a l’âme un peu bien dure :

Comment chasser pareille créature !

Elle paraît une fille de bien :

Mais il ne faut pourtant jurer de rien.

SCÈNE II

LE COMTE, GERMON

LE COMTE

Eh bien, Nanine est donc enfin partie ?

GERMON

Oui, c’en est fait.

LE COMTE

J’en ai l’âme ravie.

GERMON

Votre âme est donc de fer.

LE COMTE

Dans le chemin

Philippe Hombert lui donnait-il la main ?

GERMON

Qui ? quel Philippe Hombert ? Hélas, Nanine,

Sans écuyer, fort tristement chemine,

Et de ma main ne veut pas seulement.

LE COMTE

Où donc va-t-elle ?

GERMON

Où ? mais apparemment

Chez ses amis.

LE COMTE

À Rémival, sans doute.

GERMON

Oui, je crois bien qu’elle prend cette route.

LE COMTE

Va la conduire à ce couvent voisin,

Où la baronne allait dès ce matin :

Mon dessein est qu’on la mette sur l’heure

Dans cette utile et décente demeure ;

Ces cent louis la feront recevoir.

Va :… garde-toi de laisser entrevoir

Que c’est un don que je veux bien lui faire ;

Dis-lui que c’est un présent de ma mère ;

Je te défends de prononcer mon nom.

GERMON

Fort bien ; je vais vous obéir.

 (Il fait quelques pas.)

LE COMTE

Germon,

À son départ, tu dis que tu l’as vue ?

GERMON

Eh ! oui, vous dis-je.

LE COMTE

Elle était abattue ?

Elle pleurait ?

GERMON

Elle faisait bien mieux,

Ses pleurs coulaient à peine de ses yeux :

Elle voulait ne pas pleurer.

LE COMTE

A-t-elle

Dit quelque mot qui marque, qui décèle

Ses sentiments ? As-tu remarqué ?…

GERMON

Quoi ?

LE COMTE

A-t-elle enfin, Germon, parlé de moi ?

GERMON

Oh, oui, beaucoup.

LE COMTE

Eh bien, dis-moi donc, traître,

Qu’a-t-elle dit ?

GERMON

Que vous êtes son maître ;

Que vous avez des vertus, des bontés ;…

Qu’elle oubliera tout,… hors vos cruautés.

LE COMTE

Va… mais surtout garde qu’elle revienne.

(Germon sort.)

Germon ?

GERMON

Monsieur.

LE COMTE

Un mot ; qu’il te souvienne,

Si par hasard, quand tu la conduiras,

Certain Hombert venait suivre ses pas,

De le chasser de la belle manière.

GERMON

Oui poliment à grands coups d’étrivière :

Comptez sur moi ; je sers fidèlement.

Le jeune Hombert, dites-vous ?

LE COMTE

Justement.

GERMON

Bon, je n’ai pas l’honneur de le connaître ;

Mais le premier que je verrai paraître,

Sera rossé de la bonne façon ;

Et puis après il me dira son nom.

(Il fait un pas et revient.)

Ce jeune Hombert est quelque amant, je gage,

Un beau garçon, le coq de son village.

Laissez-moi faire.

LE COMTE

Obéis promptement.

GERMON

Je me doutais qu’elle avait quelque amant ;

Et Blaise aussi lui tient au cœur peut-être.

On aime mieux son égal que son maître.

LE COMTE

Ah! cours, te dis-je.

SCÈNE III

LE COMTE seul.

Hélas, il a raison ;

Il prononçait ma condamnation :

Et moi du coup qui m’a pénétré l’âme,

Je me punis ; la baronne est ma femme.

Il le faut bien, le sort en est jeté.

Je souffrirai, je l’ai bien mérité.

Ce mariage est au moins convenable.

Notre baronne a l’humeur peu traitable ;

Mais, quand on veut, on fait donner la loi,

Un esprit ferme est le maître chez soi.

SCÈNE IV

LE COMTE, LA BARONNE, LA MARQUISE

LA MARQUISE

Or ça, mon fils, vous épousez madame ?

LE COMTE

Eh, oui.

LA MARQUISE

Ce soir elle est donc votre femme ?

Elle est ma bru ?

LE COMTE

Si vous le trouvez bon,

J’aurai, je crois, votre approbation.

LA MARQUISE

Allons, allons, il faut bien y souscrire ;

Mais dès demain chez moi je me retire.

LE COMTE

Vous retirer ! eh ! ma mère, pourquoi ?

LA MARQUISE

J’emmènerai ma Nanine avec moi.

Vous la chassez, et moi je la marie ;

Je fais la noce en mon château de Brie ;

Et je la donne au jeune sénéchal,

Propre neveu du procureur fiscal,

Jean Roc Souci ; c’est lui de qui le père

Eut à Corbeil cette plaisante affaire.

De cet enfant je ne peux me passer ;

C’est un bijou que je veux enchâsser.

Je vais la marier… Adieu.

LE COMTE

Ma mère,

Ne soyez pas contre nous en colère ;

Laissez Nanine aller dans un couvent ;

Ne changez rien à notre arrangement.

LA BARONNE

Oui, croyez-nous, madame, une famille

Ne se doit point charger de telle fille.

LA MARQUISE

Comment ? quoi donc ?

LA BARONNE

Peu de chose.

LA MARQUISE

Mais…

LA BARONNE

Rien.

LA MARQUISE

Rien, c’est beaucoup. J’entends, j’entends fort bien.

Aurait-elle eu quelque tendre folie ?

Cela se peut, car elle est si jolie :

Je m’y connais : on tente, on est tenté ;

Le cœur a bien de la fragilité.

Les filles sont toujours un peu coquettes.

Le mal n’est pas si grand que vous le faites.

Çà, contez-moi, sans nul déguisement,

Tout ce qu’a fait notre charmante enfant.

LE COMTE

Moi, vous conter ?

LA MARQUISE

Vous avez bien la mine

D’avoir au fond quelque goût pour Nanine :

Et vous pourriez…

SCÈNE V

LE COMTE, LA MARQUISE, LA BARONNE,
MARIN
en bottes.

MARIN

Enfin, tout est bâclé,

Tout est fini.

LA MARQUISE

Quoi ?

LA BARONNE

Qu’est-ce ?

MARIN

J’ai parlé

À nos marchands ; j’ai bien fait mon message ;

Et vous aurez demain tout l’équipage.

LA BARONNE

Quel équipage ?

MARIN

Oui, tout ce que pour vous

A commandé votre futur époux ;

Six beaux chevaux ; et vous serez contente

De la berline ; elle est bonne, brillante ;

Tous les panneaux par Martin sont vernis.

Les diamants sont beaux, très bien choisis ;

Et vous verrez des étoffes nouvelles,

D’un goût charmant… Oh ! rien n’approche d’elles.

LA BARONNE (au comte.)

Vous avez donc commandé tout cela ?

LE COMTE à part.

Oui… Mais pour qui ?

MARIN

Le tout arrivera

Demain matin dans ce nouveau carrosse,

Et sera prêt le soir pour votre noce.

Vive Paris pour avoir sur-le-champ

Tout ce qu’on veut, quand on a de l’argent.

En revenant j’ai revu le notaire,

Tout près d’ici, griffonnant votre affaire.

LA BARONNE

Ce mariage a traîné bien longtemps.

LA MARQUISE (à part.)

Ah ! je voudrais qu’il traînât quarante ans.

MARIN

Dans ce salon j’ai trouvé tout à l’heure

Un bon vieillard, qui gémit et qui pleure :

Depuis longtemps il voudrait vous parler.

LA BARONNE

Quel importun ! qu’on le fasse en aller :

Il prend trop mal son temps.

LA MARQUISE

Pourquoi, madame ?

Mon fils, ayez un peu de bonté d’âme ;

Et croyez-moi, c’est un mal des plus grands,

De rebuter ainsi les pauvres gens.

Je vous ai dit cent fois dans votre enfance,

Qu’il faut pour eux avoir de l’indulgence,

Les écouter d’un air affable, doux.

Ne sont-ils pas hommes tout comme nous ?

On ne sait pas à qui l’on fait injure ;

On se repent d’avoir eu l’âme dure.

Les orgueilleux ne prospèrent jamais.

(à Marin.)

Allez chercher ce bonhomme.

MARIN

J’y vais.

(Il sort.)

LE COMTE

Pardon, ma mère, il a fallu vous rendre

Mes premiers soins, et je suis prêt d’entendre

Cet homme-là malgré mon embarras.

SCÈNE VI

LE COMTE, LA MARQUISE, LA BARONNE,
LE PAYSAN

LA MARQUISE au paysan.

Approchez-vous, parlez, ne tremblez pas.

LE PAYSAN

Ah ! Monseigneur, écoutez-moi de grâce :

Je suis… Je tombe à vos pieds, que j’embrasse ;

Je viens vous rendre…

LE COMTE

Ami, relevez-vous ;

Je ne veux point qu’on me parle à genoux ;

D’un tel orgueil je suis trop incapable.

Vous avez l’air d’être un homme estimable.

Dans ma maison cherchez-vous de l’emploi ?

À qui parlé-je ?

LA MARQUISE

Allons, rassure-toi.

LE PAYSAN

Je suis, hélas ! le père de Nanine.

LE COMTE

Vous ?

LA BARONNE

Ta fille est une grande coquine.

LE PAYSAN

Ah ! Monseigneur, voilà ce que j’ai craint,

Voilà le coup dont mon cœur est atteint :

J’ai bien pensé qu’une somme si forte

N’appartient pas à des gens de sa sorte :

Et les petits perdent bientôt leurs mœurs,

Et sont gâtés auprès des grands seigneurs.

LA BARONNE

Il a raison ; mais il trompe ; et Nanine

N’est point sa fille, elle était orpheline.

LE PAYSAN

Il est trop vrai : chez de pauvres parents

Je la laissai dès ses plus jeunes ans.

Ayant perdu mon bien avec sa mère.

J’allai servir, forcé par la misère,

Ne voulant pas, dans mon funeste état,

Qu’elle passât pour fille d’un soldat,

Lui défendant de me nommer son père.

LA MARQUISE

Pourquoi cela ? pour moi je considère

Les bons soldats ; on a grand besoin d’eux.

LE COMTE

Qu’à ce métier, s’il vous plaît, de honteux ?

LE PAYSAN

Il est bien moins honoré qu’honorable.

LE COMTE

Ce préjugé fut toujours condamnable.

J’estime plus un vertueux soldat,

Qui de son sang sert son prince et l’État,

Qu’un important, que sa lâche industrie

Engraisse en paix du sang de la patrie.

LA MARQUISE

Ça, vous avez vu beaucoup de combats ;

Contez-les-moi bien tous, n’y manquez pas.

LE PAYSAN

Dans la douleur, hélas ! qui me déchire,

Permettez-moi seulement de vous dire,

Qu’on me promit cent fois de m’avancer :

Mais sans appui comment peut-on percer ?

Toujours jeté dans la foule commune,

Mais distingué, l’honneur fut ma fortune.

LA MARQUISE

Vous êtes donc né de condition ?

LA BARONNE

Fi, quelle idée !

LE PAYSAN, à la baronne.

Hélas ! Madame, non ;

Mais je suis né d’une honnête famille ;

Je méritais peut-être une autre fille.

LA MARQUISE

Que vouliez-vous de mieux ?

LE COMTE

Eh ! poursuivez.

LA MARQUISE

Mieux que Nanine ?

LE COMTE

Ah ! de grâce, achevez.

LE PAYSAN

J’appris qu’ici ma fille fut nourrie,

Qu’elle y vivait bien traitée et chérie.

Heureux alors, et bénissant le ciel,

Vous, vos bontés, votre soin paternel,

Je suis venu dans le prochain village,

Mais plein de trouble et craignant son jeune âge,

Tremblant encore, lorsque j’ai tout perdu,

De retrouver le bien qui m’est rendu.

Montrant la baronne.

Je viens d’entendre au discours de madame,

Que j’eus raison : elle m’a percé l’âme ;

Je vois fort bien que ces cent louis d’or,

Des diamants, sont un trop grand trésor,

Pour les tenir par un droit légitime :

Elle ne peut les avoir eu sans crime.

Ce seul soupçon me fait frémir d’horreur,

Et j’en mourrai de honte et de douleur.

Je suis venu soudain pour vous les rendre ;

Ils sont à vous, vous devez les reprendre ;

Et si ma fille est criminelle, hélas !

Punissez-moi, mais ne la perdez pas.

LA MARQUISE

Ah ! mon cher fils, je suis tout attendrie.

LA BARONNE

Ouais, est-ce un songe ? est-ce une fourberie ?

LE COMTE

Ah ! qu’ai-je fait ?

LE PAYSAN
(Il tire la bourse et le paquet.)

Tenez, monsieur, tenez.

LE COMTE

Moi les reprendre ! ils ont été donnés,

Elle en a fait un respectable usage.

C’est donc à vous qu’on a fait le message ?

Qui l’a porté ?

LE PAYSAN

C’est votre jardinier,

À qui Nanine osa le confier.

LE COMTE

Quoi ! c’est à vous que le présent s’adresse ?

LE PAYSAN

Oui, je l’avoue.

LE COMTE

Ô douleur ! ô tendresse !

Des deux côtés quel excès de vertu !

Et votre nom ? Je demeure éperdu.

LA MARQUISE

Eh, dites donc votre nom. Quel mystère !

LE PAYSAN

Philippe Hombert de Gatine.

LE COMTE

Ah ! mon père !

LA BARONNE

Que dit-il là ?

LE COMTE

Quel jour vient m’éclairer ?

J’ai fait un crime, il le faut réparer.

Si vous saviez combien je suis coupable !

J’ai maltraité la vertu respectable.

Il va lui-même à un de ses gens.

Holà ! courez.

LA BARONNE

Et quel empressement ?

LE COMTE

Vite un carrosse.

LA MARQUISE

Oui, madame, à l’instant,

Vous devriez être sa protectrice.

Quand on a fait une telle injustice,

Sachez de moi que l’on ne doit rougir

Que de ne pas assez se repentir.

Monsieur mon fils a souvent des lubies,

Que l’on prendrait pour de franches folies :

Mais dans le fonds c’est un cœur généreux ;

Il est né bon, j’en fais ce que je veux.

Vous n’êtes pas, ma bru, bien satisfaisante :

Il s’en faut bien.

LA BARONNE

Que tout m’impatiente !

Qu’il a l’air sombre, embarrassé, rêveur !

Quel sentiment étrange est dans son cœur ?

Voyez, monsieur, ce que vous voulez faire.

LA MARQUISE

Oui, pour Nanine.

LA BARONNE

On peut la satisfaire

Par des présents.

LA MARQUISE

C’est le moindre devoir.

LA BARONNE

Mais moi jamais je ne veux la revoir ;

Que du château jamais elle n’approche :

Entendez-vous ?

LE COMTE

J’entends.

LA MARQUISE

Quel cœur de roche !

LA BARONNE

De mes soupçons évitez les éclats.

Vous hésitez ?

LE COMTE après un silence.

Non, je n’hésite pas.

LA BARONNE

Je dois m’attendre à cette déférence ;

Vous la devez à tous les deux, je pense.

LA MARQUISE

Seriez-vous bien assez cruel, mon fils ?

LA BARONNE

Quel parti prendrez-vous ?

LE COMTE

Il est tout pris.

Vous connaissez mon âme et sa franchise :

Il faut parler. Ma main vous fut promise ;

Mais nous n’avions voulu former ces nœuds,

Que pour finir un procès dangereux.

Je le termine ; et dès l’instant je donne,

Sans nul regret, sans détour j’abandonne

Mes droits entiers, et les prétentions,

Dont il naquit tant de divisions.

Que l’intérêt encor vous en revienne ;

Tout est à vous, jouissez-en sans peine.

Que la raison fasse du moins de nous

Deux bons parents, ne pouvant être époux.

Oublions tout, que rien ne nous aigrisse :

Pour n’aimer pas, faut-il qu’on se haïsse ?

LA BARONNE

Je m’attendais à ton manque de foi.

Va, je renonce à tes présents, à toi.

Traître, je vois avec qui tu vas vivre,

À quel mépris ta passion te livre.

Sers noblement sous les plus viles lois ;

Je t’abandonne à ton indigne choix.

Elle sort.

SCÈNE VII

LE COMTE, LA MARQUISE, PHILIPPE HOMBERT

LE COMTE

Non, il n’est plus indigne ; non, madame ;

Un fol amour n’aveugla point mon âme.

Cette vertu qu’il faut récompenser,

Doit m’attendrir, et ne peut m’abaisser.

Dans ce vieillard, ce qu’on nomme bassesse

Fait son mérite ; et voilà sa noblesse.

La mienne à moi, c’est d’en payer le prix.

C’est pour des cœurs par eux-mêmes annoblis,

Et distingués par ce grand caractère,

Qu’il faut passer sur la règle ordinaire :

Et leur naissance, avec tant de vertus,

Dans ma maison n’est qu’un titre de plus.

LA MARQUISE

Quoi donc ? quel titre ? et que voulez-vous dire ?

SCÈNE DERNIÈRE

LE COMTE, LA MARQUISE, NANINE,
PHILIPPE HOMBERT

LE COMTE à sa mère.

Son seul aspect devrait vous en instruire,

LA MARQUISE

Embrasse-moi cent fois, ma chère enfant.

Elle est vêtue un peu mesquinement :

Mais qu’elle est belle, et comme elle a l’air sage !

NANINE

(courant entre les bras de Philippe Hombert, après s’être baissée devant la marquise.)

Ah ! la nature a mon premier hommage.

Mon père !

PHILIPPE HOMBERT

Ô ciel ! ô ma fille ! ah, monsieur,

Vous réparez quarante ans de malheur.

LE COMTE

Oui ; mais comment faut-il que je répare

L’indigne affront qu’un mérite si rare,

Dans ma maison, put de moi recevoir ?

Sous quel habit revient-elle nous voir !

Il est trop vil, mais elle le décore.

Non, il n’est rien que Nanine n’honore.

Eh bien, parlez : auriez-vous la bonté

De pardonner à tant de dureté ?

NANINE

Que me demandez-vous ? Ah ! je m’étonne,

Que vous doutiez si mon cœur vous pardonne.

Je n’ai pas cru que vous puissiez jamais

Avoir eu tort après tant de bienfaits.

LE COMTE

Si vous avez oublié cet outrage,

Donnez-m’en donc le plus sûr témoignage :

Je ne veux plus commander qu’une fois,

Mais jurez-moi d’obéir à mes lois.

PHILIPPE HOMBERT

Elle le doit, et sa reconnaissance…

NANINE à son père.

Il est bien sûr de mon obéissance.

LE COMTE

J’ose y compter. Oui, je vous avertis,

Que vos devoirs ne sont pas tous remplis.

Je vous ai vue aux genoux de ma mère,

Je vous ai vue embrasser votre père ;

Ce qui vous reste en des moments si doux…

C’est… à leurs yeux… d’embrasser… votre époux.

NANINE

Moi !

LA MARQUISE

Quelle idée ! est-il bien vrai ?

PHILIPPE HOMBERT

Ma fille !

LE COMTE à sa mère.

Le daignez-vous permettre ?

LA MARQUISE

La famille

Étrangement, mon fils, clabaudera.

LE COMTE

En la voyant elle l’approuvera.

PHILIPPE HOMBERT

Quel coup du sort ! Non, je ne puis comprendre,

Que jusque-là vous prétendiez descendre.

LE COMTE

On m’a promis d’obéir… je le veux.

LA MARQUISE

Mon fils.

LE COMTE

Ma mère, il s’agit d’être heureux.

L’intérêt seul a fait cent mariages.

Nous avons vu les hommes les plus sages

Ne consulter que les mœurs et le bien :

Elle a les mœurs, il ne lui manque rien ;

Et je ferai par goût et par justice,

Ce qu’on a fait cent fois par avarice.

Ma mère, enfin terminez ces combats,

Et consentez.

NANINE

Non, n’y consentez pas ;

Opposez-vous à sa flamme,… à la mienne ;

Voilà de vous ce qu’il faut que j’obtienne.

L’amour l’aveugle, il le faut éclairer.

Ah ! loin de lui, laissez-moi l’adorer.

Voyez mon sort, voyez ce qu’est mon père :

Puis-je jamais vous appeler ma mère ?

LA MARQUISE

Oui, tu le peux, tu le dois ; c’en est fait ;

Je ne tiens pas contre ce dernier trait ;

Il nous dit trop combien il faut qu’on aime ;

Il est unique aussi bien que toi-même.

NANINE

J’obéis donc à votre ordre ; à l’amour

Mon cœur ne peut résister.

LA MARQUISE

Que ce jour

Soit des vertus la digne récompense,

Mais sans tirer jamais à conséquence.

Fin du troisième et dernier acte.


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