Voltaire

LE TAUREAU BLANC
ET AUTRES CONTES

Aventure de la mémoire
Le Taureau blanc
L’Histoire de Jenni ou le Sage et l’Athée
Lettres d’Amabed

1733-1775

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

AVENTURE DE LA MÉMOIRE. 5

LE TAUREAU BLANC. 9

CHAPITRE PREMIER  Comment la princesse Amaside rencontre un bœuf 9

CHAPITRE SECOND  Comment le sage Mambrès, ci-devant sorcier de pharaon, reconnut une vieille, et comme il fut reconnu par elle. 13

CHAPITRE TROISIÈME  Comment la belle Amaside eut un secret entretien avec un beau serpent. 17

CHAPITRE QUATRIÈME  Comment on voulut sacrifier le bœuf et exorciser la princesse  25

CHAPITRE CINQUIÈME  Comme le sage Mambrès se conduisit sagement  29

CHAPITRE SIXIÈME  Comment Mambrès rencontra trois prophètes, et leur donna un bon dîner. 35

CHAPITRE SEPTIÈME  Le roi de Tanis arrive. Sa fille et le taureau vont être sacrifiés  39

CHAPITRE HUITIÈME  Comment le serpent fit des contes à la princesse, pour la consoler  41

CHAPITRE NEUVIÈME  Comment le serpent ne la consola point  43

CHAPITRE DIXIÈME  Comment on voulut couper le cou à la princesse, et comment on ne le lui coupa point. 47

CHAPITRE ONZIÈME  Comment la princesse épousa son bœuf 50

L’HISTOIRE DE JENNI  OU LE SAGE ET L’ATHÉE. 53

CHAPITRE PREMIER.. 53

CHAPITRE SECOND  Suite des aventures du jeune Anglais Jenni et de celles de Monsieur son père, docteur en théologie, membre du parlement et de la société royale  57

CHAPITRE TROISIÈME  Précis de la controverse des MAIS entre M. Freind et Don Inigo y Medroso y Papalamiendo, Bachelier de Salamanque. 61

CHAPITRE QUATRIÈME  Retour à Londres ; Jenni commence à se corrompre  71

CHAPITRE CINQUIÈME  On veut marier Jenni 76

CHAPITRE SIXIÈME  Aventure épouvantable. 80

CHAPITRE SEPTIÈME  Ce qui arriva en Amérique. 85

CHAPITRE HUITIÈME  Dialogue de Freind et de Birton sur l’athéisme  95

CHAPITRE NEUVIÈME  Sur l’athéisme. 102

CHAPITRE DIXIÈME  Sur l’athéisme. 115

CHAPITRE ONZIÈME  De l’athéisme. 121

CHAPITRE DOUZIÈME  Retour en Angleterre. Mariage de Jenni 125

LETTRES D’AMABED.. 127

PREMIÈRE LETTRE D’AMABED À SHASTASID, GRAND BRAME DE MADURÉ. 127

RÉPONSE DE SHASTASID.. 129

DEUXIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID.. 130

RÉPONSE DE SHASTASID.. 133

TROISIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID.. 134

QUATRIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID.. 134

PREMIÈRE LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID.. 135

DEUXIÈME LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID.. 136

TROISIÈME LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID.. 139

QUATRIÈME LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID.. 140

RÉPONSE DU BRAME SHASTASID AUX TROIS LETTRE PRÉCÉDENTES D’ADATÉ   143

CINQUIÈME LETTRE D’ADATÉ AU GRAND BRAME SHASTASID   145

SIXIÈME LETTRE D’ADATÉ.. 147

SEPTIÈME LETTRE D’ADATÉ.. 149

PREMIÈRE LETTRE D’AMABED À SHASTASID, APRÈS SA CAPTIVITÉ   150

DEUXIÈME LETTRE D’AMABED PENDANT SA ROUTE.. 151

TROISIÈME LETTRE DU JOURNAL D’AMABED.. 152

QUATRIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID.. 156

CINQUIÈME LETTRE D’AMABED.. 157

SIXIÈME LETTRE D’AMABED PENDANT SA ROUTE.. 159

SEPTIÈME LETTRE D’AMABED.. 160

HUITIÈME LETTRE D’AMABED.. 162

NEUVIÈME LETTRE D’AMABED.. 163

DIXIÈME LETTRE D’AMABED.. 163

ONZIÈME LETTRE D’AMABED.. 165

DOUZIÈME LETTRE D’AMABED.. 167

TREIZIÈME LETTRE D’AMABED.. 169

QUATORZIÈME LETTRE D’AMABED.. 170

QUINZIÈME LETTRE D’AMABED.. 172

SEIZIÈME LETTRE D’AMABED.. 174

DIX-SEPTIÈME LETTRE D’AMABED.. 176

DIX-HUITIÈME LETTRE D’AMABED.. 178

DIX-NEUVIÈME LETTRE D’AMABED.. 179

VINGTIÈME LETTRE D’AMABED.. 180

Ce livre numérique. 182

 

AVENTURE DE LA MÉMOIRE

(1733)

Le genre humain pensant, c’est-à-dire la cent millième partie du genre humain, tout au plus, avait cru longtemps, ou du moins avait souvent répété que nous n’avions d’idées que par nos sens, et que la mémoire est le seul instrument par lequel nous puissions joindre deux idées et deux mots ensemble.

C’est pourquoi Jupiter, représentant la nature, fut amoureux de Mnémosyne, déesse de la mémoire, dès le premier moment qu’il la vit ; et, de ce mariage, naquirent les neuf Muses, qui furent les inventrices de tous les arts.

Ce dogme, sur lequel sont fondées toutes nos connaissances, fut reçu universellement, et même la Nonsobre l’embrassa dès qu’elle fut née, quoique ce fût une vérité.

Quelque temps après vint un argumenteur, moitié géomètre, moitié chimérique, lequel argumenta contre les cinq sens et contre la mémoire, et dit au petit nombre du genre humain pensant : « Vous vous êtes trompés jusqu’à présent ; car vos sens sont inutiles ; car les idées sont innées chez vous avant qu’aucun de vos sens pût agir, car vous aviez toutes les notions nécessaires, lorsque vous vîntes au monde. Vous saviez tout sans jamais avoir rien senti ; toutes vos idées, nées avec vous, étaient présentes à votre intelligence, nommée âme, sans le secours de la mémoire. Cette mémoire n’est bonne à rien. »

La Nonsobre condamna cette proposition, non parce qu’elle était ridicule, mais parce qu’elle était nouvelle. Cependant, lorsque ensuite un Anglais se fut mis à prouver, et même longuement, qu’il n’y avait point d’idées innées, que rien n’était plus nécessaire que les cinq sens, que la mémoire servait beaucoup à retenir les choses reçues par les cinq sens, elle condamna ses propres sentiments, parce qu’ils étaient devenus ceux d’un Anglais. En conséquence elle ordonna au genre humain de croire désormais aux idées innées et de ne plus croire aux cinq sens et à la mémoire. Le genre humain, au lieu d’obéir, se moqua de la Nonsobre, laquelle se mit en telle colère qu’elle voulut faire brûler un philosophe ; car ce philosophe avait dit qu’il est impossible d’avoir une idée complète d’un fromage, à moins d’en avoir vu et d’en avoir mangé ; et même le scélérat osa avancer que les hommes et les femmes n’auraient jamais pu travailler en tapisserie, s’ils n’avaient pas eu des aiguilles et des doigts pour les enfiler.

Les liolisteois se joignirent à la Nonsobre pour la première fois de leur vie ; et les séjanistes, ennemis mortels des liolisteois, se réunirent pour un moment à eux ; ils appelèrent à leur secours les anciens dicastériques, qui étaient de grands philosophes ; et tous ensemble, avant de mourir, proscrivirent la mémoire et les cinq sens, et l’auteur qui avait dit du bien de ces six choses.

Un cheval se trouva présent au jugement que prononcèrent ces messieurs, quoiqu’il ne fût pas de la même espèce, et qu’il y eût entre lui et eux plusieurs différences, comme celles de la taille, de la voix, de l’égalité des crins et des oreilles ; ce cheval, dis-je, qui avait du sens aussi bien que des sens, en parla un jour à Pégase, dans mon écurie ; et Pégase alla raconter aux Muses cette histoire, avec sa vivacité ordinaire.

Les Muses, qui, depuis cent ans, avaient singulièrement favorisé le pays, longtemps barbare, où cette scène se passait, furent extrêmement scandalisées ; elles aimaient tendrement Mémoire ou Mnémosyne, leur mère, à laquelle ces neuf filles sont redevables de tout ce qu’elles savent. L’ingratitude des hommes les irrita. Elles ne firent point de satires contre les anciens dicastériques, les liolisteois, les séjanistes et la Nonsobre, parce que les satires ne corrigent personne, irritent les sots, et les rendent encore plus méchants. Elles imaginèrent un moyen de les éclairer en les punissant. Les hommes avaient blasphémé la mémoire ; les Muses leur ôtèrent ce don des dieux, afin qu’ils apprissent une bonne fois ce qu’on est sans son secours.

Il arriva donc qu’au milieu d’une belle nuit tous les cerveaux s’appesantirent, de façon que le lendemain matin tout le monde se réveilla sans avoir le moindre souvenir du passé. Quelques dicastériques, couchés avec leurs femmes, voulurent s’approcher d’elles par un reste d’instinct indépendant de la mémoire. Les femmes, qui n’ont eu que très rarement l’instinct d’embrasser leurs maris, rejetèrent leurs caresses dégoûtantes avec aigreur. Les maris se fâchèrent, les femmes crièrent, et la plupart des ménages en vinrent aux coups.

Messieurs, trouvant un bonnet carré, s’en servirent pour certains besoins que ni la mémoire ni le bon sens ne soulagent. Mesdames employèrent les pots de leur toilette aux mêmes usages ; les domestiques, ne se souvenant plus du marché qu’ils avaient fait avec leurs maîtres, entrèrent dans leurs chambres sans savoir où ils étaient ; mais, comme l’homme est né curieux, ils ouvrirent tous les tiroirs ; et comme l’homme aime naturellement l’éclat de l’argent et de l’or, sans avoir pour cela besoin de mémoire, ils prirent tout ce qu’ils en trouvèrent sous la main. Les maîtres voulurent crier au voleur ; mais l’idée de voleur étant sortie de leur cerveau, le mot ne put arriver sur leur langue. Chacun ayant oublié son idiome articulait des sons informes. C’était bien pis qu’à Babel, où chacun inventait sur-le-champ une langue nouvelle. Le sentiment inné dans le sens des jeunes valets agit si puissamment, que ces insolents se jetèrent étourdiment sur les premières femmes ou filles qu’ils trouvèrent, soit cabaretières, soit présidentes ; et celles-ci, ne se souvenant plus des leçons de pudeur, les laissèrent faire en toute liberté.

Il fallut dîner ; personne ne savait plus comment il fallait s’y prendre. Personne n’avait été au marché ni pour vendre ni pour acheter. Les domestiques avaient pris les habits des maîtres, et les maîtres ceux des domestiques. Tout le monde se regardait avec des yeux hébétés. Ceux qui avaient le plus de génie pour se procurer le nécessaire (et c’étaient les gens du peuple) trouvèrent un peu à vivre : les autres manquèrent de tout. Le premier président, l’archevêque, allaient tout nus et leurs palefreniers étaient les uns en robes rouges, les autres en dalmatiques ; tout était confondu, tout allait périr de misère et de faim faute de s’entendre.

Au bout de quelques jours, les Muses eurent pitié de cette pauvre race ; elles sont bonnes, quoiqu’elles fassent sentir quelquefois leur colère aux méchants ; elles supplièrent donc leur mère de rendre à ces blasphémateurs la mémoire qu’elle leur avait ôtée. Mnémosyne descendit au séjour des contraires, dans lequel on l’avait insultée avec tant de témérité, et leur parla en ces mots :

« Imbéciles, je vous pardonne ; mais ressouvenez-vous que sans les sens il n’y a point de mémoire, et que sans la mémoire il n’y a point d’esprit. »

Les dicastériques la remercièrent assez sèchement et arrêtèrent qu’on lui ferait des remontrances. Les séjanistes mirent toute cette aventure dans leur gazette ; on s’aperçut qu’ils n’étaient pas encore guéris. Les liolisteois en firent une intrigue de cour. Maître Cogé, tout ébahi de l’aventure, et n’y entendant rien, dit à ses écoliers de cinquième ce bel axiome. « Non magis Musis quam hominibus infensa est ista quæ vocatur memoria ».

LE TAUREAU BLANC

(1774)

Traduit du syriaque par M. Mamaki, interprète du roi d’Angleterre pour les langues orientales.

CHAPITRE PREMIER

Comment la princesse Amaside rencontre un bœuf

La jeune princesse Amaside, fille d’Amasis, roi de Tanis en Égypte, se promenait sur le chemin de Péluse avec les dames de sa suite. Elle était plongée dans une tristesse profonde ; les larmes coulaient de ses beaux yeux. On sait quel était le sujet de sa douleur, et combien elle craignait de déplaire au roi son père par sa douleur même. Le vieillard Mambrès, ancien mage et eunuque des pharaons, était auprès d’elle, et ne la quittait presque jamais. Il la vit naître, il l’éleva, il lui enseigna tout ce qu’il est permis à une belle princesse de savoir des sciences de l’Égypte. L’esprit d’Amaside égalait sa beauté ; elle était aussi sensible, aussi tendre que charmante, et c’était cette sensibilité qui lui coûtait tant de pleurs.

La princesse était âgée de vingt-quatre ans ; le mage Mambrès en avait environ treize cents. C’était lui, comme on sait, qui avait eu avec le grand Moïse cette dispute fameuse dans laquelle la victoire fut longtemps balancée entre ces deux profonds philosophes. Si Mambrès succomba, ce ne fut que par la protection visible des puissances célestes, qui favorisèrent son rival : il fallut des dieux pour vaincre Mambrès.

Amasis le fit surintendant de la maison de sa fille, et il s’acquittait de cette charge avec sa sagesse ordinaire : la belle Amaside l’attendrissait par ses soupirs. « Ô mon amant ! mon jeune et cher amant ! s’écriait-elle quelquefois ; ô le plus grand des vainqueurs, le plus accompli, le plus beau des hommes ! quoi ! depuis près de sept ans tu as disparu de la terre ! quel dieu t’a enlevé à ta tendre Amaside ? L’univers aurait célébré et pleuré ton trépas. Tu n’es point mort, les savants prophètes de l’Égypte en conviennent ; mais tu es mort pour moi, je suis seule sur la terre, elle est déserte. Par quel étrange prodige as-tu abandonné ton trône et ta maîtresse ? Ton trône ! il était le premier du monde, et c’est peu de chose ; mais moi, qui t’adore, ô mon cher Na… ! » Elle allait achever. « Tremblez de prononcer ce nom fatal, lui dit le sage Mambrès, ancien eunuque et mage des pharaons. Vous seriez peut-être décelée par quelqu’une de vos dames du palais. Elles vous sont toutes dévouées, et toutes les belles dames se font sans doute un mérite de servir les nobles passions des belles princesses ; mais enfin il peut se trouver une indiscrète, et même à toute force une perfide. Vous savez que le roi votre père, qui d’ailleurs vous aime, a juré de vous faire couper le cou si vous prononciez ce nom terrible, toujours prêt à vous échapper. Pleurez, mais taisez-vous. Cette loi est bien dure, mais vous n’avez pas été élevée dans la sagesse égyptienne pour ne savoir pas commander à votre langue. Songez qu’Harpocrate, l’un de nos plus grands dieux, a toujours le doigt sur la bouche. » La belle Amaside pleura, et ne parla plus.

Comme elle avançait en silence vers les bords du Nil, elle aperçut de loin, sous un bocage baigné par le fleuve, une vieille femme couverte de lambeaux gris, assise sur un tertre. Elle avait auprès d’elle une ânesse, un chien, un bouc. Vis-à-vis d’elle était un serpent qui n’était pas comme les serpents ordinaires, car ses yeux étaient aussi tendres qu’animés ; sa physionomie était noble et intéressante ; sa peau brillait des couleurs les plus vives et les plus douces. Un énorme poisson, à moitié plongé dans le fleuve, n’était pas la moins étonnante personne de la compagnie. Il y avait sur une branche un corbeau et un pigeon. Toutes ces créatures semblaient avoir ensemble une conversation animée.

« Hélas ! dit la princesse tout bas, ces gens-là parlent sans doute de leurs amours, et il ne m’est pas permis de prononcer le nom de ce que j’aime ! »

La vieille tenait à la main une chaîne légère d’acier, longue de cent brasses, à laquelle était attaché un taureau qui paissait dans la prairie. Ce taureau était blanc, fait au tour, potelé, léger même, ce qui est bien rare. Ses cornes étaient d’ivoire. C’était ce qu’on vit jamais de plus beau dans son espèce. Celui de Pasiphaé, celui dont Jupiter prit la figure pour enlever Europe, n’approchaient pas de ce superbe animal. La charmante génisse en laquelle Isis fut changée aurait à peine été digne de lui.

Dès qu’il vit la princesse, il courut vers elle avec la rapidité d’un jeune cheval arabe qui franchit les vastes plaines et les fleuves de l’antique Saana pour s’approcher de la brillante cavale qui règne dans son cœur, et qui fait dresser ses oreilles. La vieille faisait ses efforts pour le retenir ; le serpent semblait l’épouvanter par ses sifflements ; le chien le suivait et lui mordait ses belles jambes ; l’ânesse traversait son chemin et lui détachait des ruades pour le faire retourner. Le gros poisson remontait le Nil, et, s’élançant hors de l’eau, menaçait de le dévorer ; le bouc restait immobile et saisi de crainte ; le corbeau voltigeait autour de la tête du taureau, comme s’il eût voulu s’efforcer de lui crever les yeux. La colombe seule l’accompagnait par curiosité, et lui applaudissait par un doux murmure.

Un spectacle si extraordinaire rejeta Mambrès dans ses sérieuses pensées. Cependant le taureau blanc, tirant après lui sa chaîne et la vieille, était déjà parvenu auprès de la princesse, qui était saisie d’étonnement et de peur. Il se jette à ses pieds, il les baise, il verse des larmes, il la regarde avec des yeux où régnait un mélange inouï de douleur et de joie. Il n’osait mugir de peur d’effaroucher la belle Amaside. Il ne pouvait parler. Un faible usage de la voix accordé par le ciel à quelques animaux lui était interdit, mais toutes ses actions étaient éloquentes. Il plut beaucoup à la princesse. Elle sentit qu’un léger amusement pouvait suspendre pour quelques moments les chagrins les plus douloureux. « Voilà, disait-elle, un animal bien aimable ; je voudrais l’avoir dans mon écurie. »

À ces mots, le taureau plia les quatre genoux, et baisa la terre. « Il m’entend ! s’écria la princesse ; il me témoigne qu’il veut m’appartenir. Ah ! divin mage ! divin eunuque ! donnez-moi cette consolation, achetez ce beau chérubin[1] ; faites le prix avec la vieille, à laquelle il appartient sans doute. Je veux que cet animal soit à moi ; ne me refusez pas cette consolation innocente. » Toutes les dames du palais joignirent leurs instances aux prières de la princesse. Mambrès se laissa toucher, et alla parler à la vieille.

CHAPITRE SECOND

Comment le sage Mambrès, ci-devant sorcier de pharaon, reconnut une vieille, et comme il fut reconnu par elle

« Madame, lui dit-il, vous savez que les filles, et surtout les princesses, ont besoin de se divertir. La fille du roi est folle de votre taureau ; je vous prie de nous le vendre, vous serez payée argent comptant.

— Seigneur, lui répondit la vieille, ce précieux animal n’est point à moi. Je suis chargée, moi et toutes les bêtes que vous avez vues, de le garder avec soin, d’observer toutes ses démarches et d’en rendre compte. Dieu me préserve de vouloir jamais vendre cet animal impayable ! »

Mambrès, à ce discours, se sentit éclairé de quelques traits d’une lumière confuse qu’il ne démêlait pas encore. Il regarda la vieille au manteau gris avec plus d’attention : « Respectable dame, lui dit-il, ou je me trompe, ou je vous ai vue autrefois.

— Je ne me trompe pas, répondit la vieille, je vous ai vu, seigneur, il y a sept cents ans, dans un voyage que je fis de Syrie en Égypte, quelques mois après la destruction de Troie, lorsque Hiram régnait à Tyr, et Nephel Kerès sur l’antique Égypte.

— Ah ! Madame, s’écria le vieillard, vous êtes l’auguste pythonisse d’Endor.

— Et vous, seigneur, lui dit la pythonisse en l’embrassant, vous êtes le grand Mambrès d’Égypte.

— Ô rencontre imprévue ! jour mémorable ! jécrets éternels ! dit Mambrès ; ce n’est pas, sans doute, sans un ordre de la Providence universelle que nous nous retrouvons dans cette prairie sur les rivages du Nil, près de la superbe ville de Tanis. Quoi ! c’est vous, madame, qui êtes si fameuse sur les bords de votre petit Jourdain, et la première personne du monde pour faire venir des ombres !

— Quoi ! c’est vous, Seigneur, qui êtes si fameux pour changer les baguettes en serpents, le jour en ténèbres, et les rivières en sang !

— Oui, madame ; mais mon grand âge affaiblit une partie de mes lumières et de ma puissance. J’ignore d’où vient ce beau taureau blanc, et qui sont ces animaux qui veillent avec vous autour de lui. »

La vieille se recueillit, leva les yeux au ciel, puis répondit en ces termes : « Mon cher Mambrès, nous sommes de la même profession ; mais il m’est expressément défendu de vous dire quel est ce taureau. Je puis vous satisfaire sur les autres animaux. Vous les reconnaîtrez aisément aux marques qui les caractérisent. Le serpent est celui qui persuada Ève de manger une pomme, et d’en faire manger à son mari. L’ânesse est celle qui parla dans un chemin creux à Balaam, votre contemporain. Le poisson qui a toujours sa tête hors de l’eau est celui qui avala Jonas il y a quelques années. Ce chien est celui qui suivit l’ange Raphaël et le jeune Tobie dans le voyage qu’ils firent à Ragès en Médie, du temps du grand Salmanazar. Ce bouc est celui qui expie tous les péchés d’une nation. Ce corbeau et ce pigeon sont ceux qui étaient dans l’arche de Noé, grand événement, catastrophe universelle que presque toute la terre ignore encore. Vous voilà au fait. Mais pour le taureau, vous n’en saurez rien. »

Mambrès écoutait avec respect. Puis il dit : « L’Éternel révèle ce qu’il veut et à qui il veut, illustre pythonisse. Toutes ces bêtes, qui sont commises avec vous à la garde du taureau blanc, ne sont connues que de votre généreuse et agréable nation, qui est elle-même inconnue à presque tout le monde. Les merveilles que vous et les vôtres, et moi et les miens, nous avons opérées, seront un jour un grand sujet de doute et de scandale pour les faux sages. Heureusement elles trouveront croyance chez les sages véritables qui seront soumis aux voyants dans une petite partie du monde, et c’est tout ce qu’il faut. »

Comme il prononçait ces paroles, la princesse le tira par la manche, et lui dit : « Mambrès, est-ce que vous ne m’achèterez pas mon taureau ? » Le mage, plongé dans une rêverie profonde, ne répondit rien ; et Amaside versa des larmes.

Elle s’adressa alors elle-même à la vieille, et lui dit : « Ma bonne, je vous conjure par tout ce que vous avez de plus cher au monde, par votre père, par votre mère, par votre nourrice, qui sans doute vivent encore, de me vendre non seulement votre taureau, mais aussi votre pigeon, qui lui paraît fort affectionné. Pour vos autres bêtes, je n’en veux point ; mais je suis fille à tomber malade de vapeurs si vous ne me vendez ce charmant taureau blanc, qui fera toute la douceur de ma vie. »

La vieille lui baisa respectueusement les franges de sa robe de gaze, et lui dit : « Princesse, mon taureau n’est point à vendre, votre illustre mage en est instruit. Tout ce que je pourrais faire pour votre service, ce serait de le mener paître tous les jours près de votre palais ; vous pourriez le caresser, lui donner des biscuits, le faire danser à votre aise. Mais il faut qu’il soit continuellement sous les yeux de toutes les bêtes qui m’accompagnent, et qui sont chargées de sa garde. S’il ne veut point s’échapper, elles ne lui feront point de mal ; mais s’il essaye encore de rompre sa chaîne, comme il a fait dès qu’il vous a vue, malheur à lui ! Je ne répondrais pas de sa vie. Ce gros poisson que vous voyez l’avalerait infailliblement, et le garderait plus de trois jours dans son ventre ; ou bien ce serpent, qui vous a paru peut-être assez doux et assez aimable, lui pourrait faire une piqûre mortelle. »

Le taureau blanc, qui entendait à merveille tout ce que disait la vieille, mais qui ne pouvait parler, accepta toutes ses propositions d’un air soumis. Il se coucha à ses pieds, mugit doucement ; et, regardant Amaside avec tendresse, il semblait lui dire : « Venez me voir quelquefois sur l’herbe. » Le serpent prit alors la parole, et dit : « Princesse, je vous conseille de faire aveuglément tout ce que mademoiselle d’Endor vient de vous dire. » L’ânesse dit aussi son mot, et fut de l’avis du serpent. Amaside était affligée que ce serpent et cette ânesse parlassent si bien, et qu’un beau taureau, qui avait les sentiments si nobles et si tendres, ne pût les exprimer. « Hélas ! rien n’est plus commun à la cour, disait-elle tout bas ; on y voit tous les jours de beaux seigneurs qui n’ont point de conversation, et des malotrus qui parlent avec assurance.

— Ce serpent n’est point un malotru, dit Mambrès ; ne vous y trompez pas. C’est peut-être la personne de la plus grande considération. »

Le jour baissait ; la princesse fut obligée de s’en retourner, après avoir bien promis de revenir le lendemain à la même heure. Ses dames du palais étaient émerveillées, et ne comprenaient rien à ce qu’elles avaient vu et entendu. Mambrès faisait ses réflexions. La princesse, songeant que le serpent avait appelé la vieille mademoiselle, conclut au hasard qu’elle était pucelle, et sentit quelque affliction de l’être encore. Affliction respectable, qu’elle cachait avec autant de scrupule que le nom de son amant.

CHAPITRE TROISIÈME

Comment la belle Amaside eut un secret entretien avec un beau serpent

La belle princesse recommanda le secret à ses dames sur ce qu’elles avaient vu. Elles le promirent toutes et en effet le gardèrent un jour entier. On peut croire qu’Amaside dormit peu cette nuit. Un charme inexplicable lui rappelait sans cesse l’idée de son beau taureau. Dès qu’elle put être en liberté avec son sage Mambrès, elle lui dit : « Ô sage ! Cet animal me tourne la tête.

— Il occupe beaucoup la mienne, dit Mambrès. Je vois clairement que ce chérubin est fort au-dessus de son espèce. Je vois qu’il y a là un grand mystère, mais je crains un événement funeste. Votre père Amasis est violent et soupçonneux ; toute cette affaire exige que vous vous conduisiez avec la plus grande prudence.

— Ah ! Dit la princesse, j’ai trop de curiosité pour être prudente ; c’est la seule passion qui puisse se joindre dans mon cœur à celle qui me dévore pour l’amant que j’ai perdu. Quoi ! ne pourrai-je savoir ce que c’est que ce taureau blanc qui excite dans moi un trouble si inouï ?

— Madame, lui répondit Mambrès, je vous ai avoué déjà que ma science baisse à mesure que mon âge avance ; mais je me trompe fort, ou le serpent est instruit de ce que vous avez tant d’envie de savoir. Il a de l’esprit, il s’explique en bons termes, il est accoutumé depuis longtemps à se mêler des affaires des dames.

— Ah ! Sans doute, dit Amaside, c’est ce beau serpent de l’Égypte, qui, en se mettant la queue dans la bouche, est le symbole de l’éternité, qui éclaire le monde dès qu’il ouvre les yeux, et qui l’obscurcit dès qu’il les ferme.

— Non, madame.

— C’est donc le serpent d’Esculape ?

— Encore moins.

— C’est peut-être Jupiter sous la forme d’un serpent ?

— Point du tout.

— Ah ! Je vois, c’est votre baguette, que vous changeâtes autrefois en serpent ?

— Non, vous dis-je, madame ; mais tous ces serpents-là sont de la même famille. Celui-là a beaucoup de réputation dans son pays : il y passe pour le plus habile serpent qu’on ait jamais vu. Adressez-vous à lui. Toutefois je vous avertis que c’est une entreprise fort dangereuse. Si j’étais à votre place, je laisserais là le taureau, l’ânesse, le serpent, le poisson, le chien, le bouc, le corbeau, et la colombe. Mais la passion vous emporte ; tout ce que je puis faire est d’en avoir pitié, et de trembler. »

La princesse le conjura de lui procurer un tête-à-tête avec le serpent. Mambrès, qui était bon, y consentit ; et, en réfléchissant toujours profondément, il alla trouver sa pythonisse. Il lui exposa la fantaisie de sa princesse avec tant d’insinuation qu’il la persuada.

La vieille lui dit donc qu’Amaside était la maîtresse ; que le serpent savait très bien vivre, qu’il était fort poli avec les dames ; qu’il ne demandait pas mieux que de les obliger, et qu’il se trouverait au rendez-vous.

Le vieux mage revint apporter à la princesse cette bonne nouvelle ; mais il craignait encore quelque malheur, et faisait toujours ses réflexions. « Vous voulez parler au serpent, madame ; ce sera quand il plaira à Votre Altesse. Souvenez-vous qu’il faut beaucoup le flatter, car tout animal est pétri d’amour-propre, et surtout lui. On dit même qu’il fut chassé autrefois d’un beau lieu pour son excès d’orgueil.

— Je ne l’ai jamais ouï dire, repartit la princesse.

— Je le crois bien, reprit le vieillard. » Alors il lui apprit tous les bruits qui avaient couru sur ce serpent si fameux. « Mais, madame, quelque aventure singulière qui lui soit arrivée, vous ne pouvez arracher son secret qu’en le flattant. Il passe dans un pays voisin pour avoir joué autrefois un tour pendable aux femmes ; il est juste qu’à son tour une femme le séduise.

— J’y ferai mon possible », dit la princesse.

Elle partit donc avec ses dames du palais et le bon mage eunuque. La vieille alors faisait paître le taureau blanc assez loin. Mambrès laissa Amaside en liberté, et alla entretenir sa pythonisse. La dame d’honneur causa avec l’ânesse ; les dames de compagnie s’amusèrent avec le bouc, le chien, le corbeau, et la colombe ; pour le gros poisson, qui faisait peur à tout le monde, il se replongea dans le Nil par ordre de la vieille.

Le serpent alla aussitôt au-devant de la belle Amaside dans le bocage, et il eurent ensemble cette conversation :

LE SERPENT

Vous ne sauriez croire combien je suis flatté, madame, de l’honneur que Votre Altesse daigne me faire.

LA PRINCESSE

Monsieur, votre grande réputation, la finesse de votre physionomie et le brillant de vos yeux m’ont aisément déterminée à rechercher ce tête-à-tête. Je sais, par la voix publique (si elle n’est point trompeuse), que vous avez été un grand seigneur dans le ciel empyrée.

LE SERPENT

Il est vrai, madame, que j’y avais une place assez distinguée. On prétend que je suis un favori disgracié : c’est un bruit qui a couru d’abord dans l’Inde[2]. Les brachmanes sont les premiers qui ont donné une longue histoire de mes aventures. Je ne doute pas que des poètes du Nord n’en fassent un jour un poème épique bien bizarre, car, en vérité, c’est tout ce qu’on en peut faire. Mais je ne suis pas tellement déchu que je n’aie encore dans ce globe-ci un domaine très considérable. J’oserais presque dire que toute la terre m’appartient.

LA PRINCESSE

Je le crois, monsieur, car on dit que vous avez le talent de persuader tout ce que vous voulez, et c’est régner que de plaire.

LE SERPENT

J’éprouve, madame, en vous voyant et en vous écoutant, que vous avez sur moi cet empire qu’on m’attribue sur tant d’autres âmes.

LA PRINCESSE

Vous êtes, je le crois, un aimable vainqueur. On prétend que vous avez subjugué bien des dames, et que vous commençâtes par notre mère commune, dont j’ai oublié le nom.

LE SERPENT

On me fait tort : je lui donnai le meilleur conseil du monde. Elle m’honorait de sa confiance. Mon avis fut qu’elle et son mari devaient se gorger du fruit de l’arbre de la science. Je crus plaire en cela au maître des choses. Un arbre si nécessaire au genre humain ne me paraissait pas planté pour être inutile. Le maître aurait-il voulu être servi par des ignorants et des idiots ? L’esprit n’est-il pas fait pour s’éclairer, pour se perfectionner ? Ne faut-il pas connaître le bien et le mal pour faire l’un et pour éviter l’autre ? Certainement on me devait des remerciements.

LA PRINCESSE

Cependant on dit qu’il vous en arriva mal. C’est apparemment depuis ce temps-là que tant de ministres ont été punis d’avoir donné de bons conseils, et que tant de vrais savants et de grands génies ont été persécutés pour avoir écrit des choses utiles au genre humain.

LE SERPENT

Ce sont apparemment mes ennemis, madame, qui vous ont fait ces contes. Ils vont criant que je suis mal en cour. Une preuve que j’y ai un très grand crédit, c’est qu’eux-mêmes avouent que j’entrai dans le conseil quand il fut question d’éprouver le bonhomme Job, et que j’y fus encore appelé quand on y prit la résolution de tromper un certain roitelet nommé Achab[3] : ce fut moi seul qu’on chargea de cette noble commission.

LA PRINCESSE

Ah ! monsieur, je ne crois pas que vous soyez fait pour tromper. Mais, puisque vous êtes toujours dans le ministère, puis-je vous demander une grâce ? J’espère qu’un seigneur si aimable ne me refusera pas.

LE SERPENT

Madame, vos prières sont des lois. Qu’ordonnez-vous ?

LA PRINCESSE

Je vous conjure de me dire ce que c’est que ce beau taureau blanc pour qui j’éprouve dans moi des sentiments incompréhensibles, qui m’attendrissent, et qui m’épouvantent. On m’a dit que vous daigneriez m’en instruire.

LE SERPENT

Madame, la curiosité est nécessaire à la nature humaine, et surtout à votre aimable sexe : sans elle on croupirait dans la plus honteuse ignorance. J’ai toujours satisfait, autant que je l’ai pu, la curiosité des dames. On m’accuse de n’avoir eu cette complaisance que pour faire dépit au maître des choses. Je vous jure que mon seul but serait de vous obliger ; mais la vieille a dû vous avertir qu’il y a quelque danger pour vous dans la révélation de ce secret.

LA PRINCESSE

Ah ! C’est ce qui me rend encore plus curieuse.

LE SERPENT

Je reconnais là toutes les belles dames à qui j’ai rendu service.

LA PRINCESSE

Si vous êtes sensible, si tous les êtres se doivent des secours mutuels, si vous avez pitié d’une infortunée, ne me refusez pas.

LE SERPENT

Vous me fendez le cœur ; il faut vous satisfaire ; mais ne m’interrompez pas.

LA PRINCESSE

Je vous le promets.

LE SERPENT

Il y avait un jeune roi, beau, fait à peindre, amoureux, aimé…

LA PRINCESSE

Un jeune roi ! beau, fait à peindre, amoureux, aimé ! et de qui ? et quel était ce roi ? quel âge avait-il ? qu’est-il devenu ? où est-il ? où est son royaume ? quel est son nom ?

LE SERPENT

Ne voilà-t-il pas que vous m’interrompez, quand j’ai commencé à peine. Prenez garde : si vous n’avez pas plus de pouvoir sur vous-même, vous êtes perdue.

LA PRINCESSE

Ah ! pardon, monsieur, cette indiscrétion ne m’arrivera plus ; continuez, de grâce.

LE SERPENT

Ce grand roi, le plus aimable et le plus valeureux des hommes, victorieux partout où il avait porté ses armes, rêvait souvent en dormant ; et, quand il oubliait ses rêves, il voulait que ses mages s’en ressouvinssent, et qu’ils lui apprissent ce qu’il avait rêvé, sans quoi il les faisait tous pendre, car rien n’est plus juste. Or il y a bientôt sept ans qu’il songea un beau songe dont il perdit la mémoire en se réveillant ; et un jeune Juif, plein d’expérience, lui ayant expliqué son rêve, cet aimable roi fut soudain changé en bœuf[4] ; car…

LA PRINCESSE

Ah ! c’est mon cher Nabu… Elle ne put achever ; elle tomba évanouie. Mambrès, qui écoutait de loin, la vit tomber, et la crut morte.

CHAPITRE QUATRIÈME

Comment on voulut sacrifier le bœuf et exorciser la princesse

Mambrès court à elle en pleurant. Le serpent est attendri : il ne peut pleurer, mais il siffle d’un ton lugubre ; il crie : « Elle est morte ! » L’ânesse répète : « Elle est morte ! » Le corbeau le redit ; tous les autres animaux paraissent saisis de douleur, excepté le poisson de Jonas, qui a toujours été impitoyable. La dame d’honneur, les dames du palais, arrivent et s’arrachent les cheveux. Le taureau blanc, qui paissait au loin, et qui entend leurs clameurs, court au bosquet, et entraîne la vieille avec lui en poussant des mugissements dont les échos retentissent. En vain toutes les dames versaient sur Amaside expirante leurs flacons d’eau de rose, d’œillet, de myrte, de benjoin, de baume de la Mecque, de cannelle, d’amomum, de girofle, de muscade, d’ambre gris. Elle n’avait donné aucun signe de vie ; mais, dès qu’elle sentit le beau taureau blanc à ses côtés, elle revint à elle plus fraîche, plus belle, plus animée que jamais. Elle donna cent baisers à cet animal charmant, qui penchait languissamment sa tête sur son sein d’albâtre. Elle l’appelle : « Mon maître, mon roi, mon cœur, ma vie. » Elle passe ses bras d’ivoire autour de ce cou plus blanc que la neige. La paille légère s’attache moins fortement à l’ambre, la vigne à l’ormeau, le lierre au chêne. On entendait le doux murmure de ses soupirs ; on voyait ses yeux, tantôt étincelants d’une tendre flamme, tantôt offusqués par ces larmes précieuses que l’amour fait répandre.

On peut juger dans quelle surprise la dame d’honneur d’Amaside et les dames de compagnie étaient plongées. Dès qu’elles furent rentrées au palais, elles racontèrent toutes à leurs amants cette aventure étrange, et chacune avec des circonstances différentes, qui en augmentaient la singularité, et qui contribuent toujours à la variété de toues les histoires.

Dès qu’Amasis, roi de Tanis, en fut informé, son cœur royal fut saisi d’une juste colère. Tel fut le courroux de Minos quand il sut que sa fille Pasiphaé prodiguait ses tendres faveurs au père du minotaure. Ainsi frémit Junon lorsqu’elle vit Jupiter son époux caresser la belle vache Io, fille du fleuve Inachus. Amasis fit enfermer la belle Amaside dans sa chambre, et mit une garde d’eunuques noirs à sa porte ; puis il assembla son conseil secret.

Le grand mage Mambrès y présidait, mais il n’avait plus le même crédit qu’autrefois. Tous les ministres d’État conclurent que le taureau blanc était un sorcier. C’était tout le contraire : il était ensorcelé ; mais on se trompe toujours à la cour dans ces affaires délicates.

On conclut à la pluralité des voix qu’il fallait exorciser la princesse, et sacrifier le taureau blanc et la vieille.

Le sage Mambrès ne voulut point choquer l’opinion du roi et du conseil. C’était à lui qu’appartenait le droit de faire les exorcismes ; il pouvait les différer sous un prétexte très plausible. Le Dieu Apis venait de mourir à Memphis. Un dieu bœuf meurt comme un autre. Il n’était permis d’exorciser personne en Égypte jusqu’à ce qu’on eût trouvé un autre bœuf qui pût remplacer le défunt.

Il fut donc arrêté dans le conseil qu’on attendrait la nomination qu’on devait faire du nouveau dieu à Memphis.

Le bon vieillard Mambrès sentait à quel péril sa chère princesse était exposée : il voyait quel était son amant. Les syllabes Nabu, qui lui étaient échappées, avaient décelé tout le mystère aux yeux de ce sage.

La dynastie[5] de Memphis appartenait alors aux Babyloniens : ils conservaient ce reste de leurs conquêtes passées, qu’ils avaient faites sous le plus grand roi du monde, dont Amasis était l’ennemi mortel. Mambrès avait besoin de toute sa sagesse pour se bien conduire parmi tant de difficultés. Si le roi Amasis découvrait l’amant de sa fille, elle était morte : il l’avait juré. Le grand, le jeune, le beau roi dont elle était éprise avait détrôné son père, qui n’avait repris son royaume de Tanis que depuis près de sept ans, qu’on ne savait ce qu’était devenu l’adorable monarque, le vainqueur et l’idole des nations, le tendre et généreux amant de la charmante Amaside. Mais aussi, en sacrifiant le taureau, on faisait mourir infailliblement la belle Amaside de douleur.

Que pouvait faire Mambrès dans des circonstances si épineuses ? Il va trouver sa chère nourrissonne au sortir du conseil, et lui dit : « Ma belle enfant, je vous servirai ; mais je vous le répète, on vous coupera le cou si vous prononcez jamais le nom de votre amant.

— Ah ! Que m’importe mon cou, dit la belle Amaside, si je ne puis embrasser celui de Nabucho !… Mon père est un bien méchant homme ! Non seulement il refusa de me donner au beau prince que j’idolâtre, mais il lui déclara la guerre ; et, quand il a été vaincu par mon amant, il a trouvé le secret de le changer en bœuf. A-t-on jamais vu une malice plus effroyable ? Si mon père n’était pas mon père, je ne sais ce que je lui ferais.

— Ce n’est pas votre père qui lui a joué ce cruel tour, dit le sage Mambrès, c’est un Palestin, un de nos anciens ennemis, un habitant d’un petit pays compris dans la foule des États que votre auguste amant a domptés pour les policer. Ces métamorphoses ne doivent point vous surprendre ; vous savez que j’en faisais autrefois de plus belles : rien n’était plus commun alors que ces changements qui étonnent aujourd’hui les sages. L’histoire véritable que nous avons lue ensemble nous a enseigné que Lycaon, roi d’Arcadie, fut changé en loup. La belle Callisto, sa fille, fut changée en ourse ; Io, fille d’Inachus, notre vénérable Isis, en vache ; Daphné, en laurier ; Syrinx, en flûte. La belle Édith, femme de Loth, le meilleur, le plus tendre père qu’on ait jamais vu, n’est-elle pas devenue dans notre voisinage une grande statue de sel très belle et très piquante, qui a conservé toutes les marques de son sexe, et qui a régulièrement ses ordinaires chaque mois, comme l’attestent les grands hommes qui l’ont vue ? J’ai été témoin de ce changement dans ma jeunesse. J’ai vu cinq puissantes villes, dans le séjour du monde le plus sec et le plus aride, transformées tout à coup en un beau lac. On ne marchait dans mon jeune temps que sur des métamorphoses.

« Enfin madame, si les exemples peuvent adoucir votre peine, souvenez-vous que Vénus a changé les Cérastes en bœufs.

— Je le sais, dit la malheureuse princesse, mais les exemples consolent-ils ? Si mon amant était mort, me consolerais-je par l’idée que tous les hommes meurent ?

— Votre peine peut finir, dit le sage ; et puisque votre tendre amant est devenu bœuf, vous voyez bien que de bœuf il peut devenir homme. Pour moi, il faudrait que je fusse changé en tigre ou en crocodile, si je n’employais pas le peu de pouvoir qui me reste pour le service d’une princesse digne des adorations de la terre, pour la belle Amaside, que j’ai élevée sur mes genoux, et que sa fatale destinée met à des épreuves si cruelles. »

CHAPITRE CINQUIÈME

Comme le sage Mambrès se conduisit sagement

Le divin Mambrès ayant dit à la princesse tout ce qu’il fallait pour la consoler, et ne l’ayant point consolée, courut aussitôt à la vieille : « Ma camarade, lui dit-il, notre métier est beau, mais il est bien dangereux ; vous courez risque d’être pendue, et votre bœuf d’être brûlé, ou noyé, ou mangé. Je ne sais pas ce qu’on fera de vos autres bêtes, car, tout prophète que je suis, je sais bien peu de choses ; mais cachez soigneusement le serpent et le poisson ; que l’un ne mette pas la tête hors de l’eau, et que l’autre ne sorte pas de son trou. Je placerai le bœuf dans une de mes écuries à la campagne ; vous y serez avec lui, puisque vous dites qu’il ne vous est pas permis de l’abandonner. Le bouc émissaire pourra dans l’occasion servir d’expiatoire ; nous l’enverrons dans le désert chargé des péchés de la troupe ; il est accoutumé à cette cérémonie, qui ne lui fait aucun mal ; et l’on sait que tout s’expie avec un bouc qui se promène. Je vous prie seulement de me prêter tout à l’heure le chien de Tobie, qui est un lévrier fort agile, l’ânesse de Balaam, qui court mieux qu’un dromadaire, le corbeau et le pigeon de l’arche, qui volent très rapidement. Je veux les envoyer en ambassade à Memphis pour une affaire de la dernière conséquence. »

La vieille repartit au mage : « Seigneur, vous pouvez disposer à votre gré du chien de Tobie, de l’ânesse de Balaam, du corbeau et du pigeon de l’arche, et du bouc émissaire ; mais mon bœuf ne peut coucher dans une écurie. Il est dit qu’il doit être attaché à une chaîne d’acier, « être toujours mouillé de la rosée, et brouter l’herbe sur la terre[6], et que sa portion sera avec les bêtes sauvages ». Il m’est confié, je dois obéir. Que penseraient de moi Daniel, Ézéchiel et Jérémie, si je confiais mon bœuf à d’autres qu’à moi-même ? Je vois que vous savez le secret de cet étrange animal. Je n’ai pas à me reprocher de vous l’avoir révélé. Je vais le conduire loin de cette terre impure, vers le lac Sirbon, loin des cruautés du roi de Tanis. Mon poisson et mon serpent me défendront : je ne crains personne quand je sers mon maître. »

Le sage Mambrès repartit ainsi : « Ma bonne, la volonté de Dieu soit faite ! Pourvu que je retrouve notre taureau blanc, il ne n’importe ni du lac de Sirbon, ni du lac de Mœris, ni du lac de Sodome ; je ne veux que lui faire du bien, et à vous aussi. Mais pourquoi m’avez-vous parlé de Daniel, d’Ézéchiel et de Jérémie ?

— Ah ! Seigneur, reprit la vieille, vous savez aussi bien que moi l’intérêt qu’ils ont eu dans cette grande affaire. Mais je n’ai pas de temps à perdre ; je ne veux point être pendue ; je ne veux point que mon taureau soit brûlé, ou noyé, ou mangé. Je m’en vais auprès du lac de Sirbon par Canope, avec mon serpent et mon poisson. Adieu ! »

Le taureau la suivit tout pensif, après avoir témoigné au bienfaisant Mambrès la reconnaissance qu’il lui devait.

Le sage Mambrès était dans une cruelle inquiétude. Il voyait bien qu’Amasis, roi de Tanis, désespéré de la folle passion de sa fille pour cet animal, et la croyant ensorcelée, ferait poursuivre partout le malheureux taureau, et qu’il serait infailliblement brûlé, en qualité de sorcier, dans la place publique de Tanis, ou livré au poisson de Jonas, ou rôti, ou servi sur table. Il voulait, à quelque prix que ce fût, épargner ce désagrément à la princesse.

Il écrivit une lettre au grand prêtre de Memphis, son ami, en caractères sacrés, sur du papier d’Égypte qui n’était pas encore en usage. Voici les propres mots de sa lettre :

 

« Lumière du monde, lieutenant d’Isis, d’Osiris et d’Horus, chef des circoncis, vous dont l’autel est élevé, comme de raison, au-dessus de tous les trônes ; j’apprends que votre dieu le bœuf Apis est mort. J’en ai un autre à votre service. Venez vite avec vos prêtres le reconnaître, l’adorer, et le conduire dans l’écurie de votre temple. Qu’Isis, Osiris et Horus vous aient en leur sainte et digne garde ; et vous, messieurs les prêtres de Memphis, en leur sainte garde !

« Votre affectionné ami,

Mambrès. »

 

Il fit quatre duplicata de cette lettre, de crainte d’accident, et les enferma dans des étuis de bois d’ébène le plus dur. Puis appelant à lui quatre courriers qu’il destinait à ce message (c’étaient l’ânesse, le chien, le corbeau et le pigeon), il dit à l’ânesse : « Je sais avec quelle fidélité vous avez servi Balaam, mon confrère ; servez-moi de même. Il n’y a point d’onocrotale qui vous égale à la course ; allez, ma chère amie, rendez ma lettre en main propre, et revenez. » L’ânesse lui répondit : « Comme j’ai servi Balaam, je servirai monseigneur ; j’irai et je reviendrai. » Le sage lui mit le bâton d’ébène dans la bouche, et elle partit comme un trait.

Puis il fit venir le chien de Tobie, et lui dit : « Chien fidèle, et plus prompt à la course qu’Achille aux pieds légers, je sais ce que vous avez fait pour Tobie, fils de Tobie, lorsque vous et l’ange Raphaël vous l’accompagnâtes de Ninive à Ragès en Médie et de Ragès à Ninive, et qu’il rapporta à son père dix talents[7] que l’esclave Tobie père avait prêtés à l’esclave Gabelus ; car ces esclaves étaient fort riches. Portez à son adresse cette lettre, qui est plus précieuse que dix talents d’argent. » Le chien lui répondit : « Seigneur, si j’ai suivi autrefois le messager Raphaël, je puis tout aussi bien faire votre commission. » Mambrès lui mit la lettre dans la gueule. Il en dit autant à la colombe. Elle lui répondit : « Seigneur, si j’ai rapporté un rameau dans l’arche, je vous apporterai de même votre réponse. » Elle prit la lettre dans son bec. On les perdit tous trois de vue en un instant.

Puis il dit au corbeau : « Je sais que vous avez nourri le grand prophète Elie[8], lorsqu’il était caché auprès du torrent Carith, si fameux dans toute la terre. Vous lui apportiez tous les jours de bon pain et des poulardes grasses ; je ne vous demande que de porter cette lettre à Memphis. »

Le corbeau répondit en ces mots : « Il est vrai, seigneur, que je portais tous les jours à dîner au grand prophète Elie le Thesbite, que j’ai vu monter dans l’atmosphère sur un char de feu traîné par quatre chevaux de feu, quoique ce ne soit pas la coutume ; mais je prenais toujours la moitié du dîner pour moi. Je veux bien porter votre lettre, pourvu que vous m’assuriez de deux bons repas chaque jour, et que je sois payé d’avance en argent comptant pour ma commission. »

Mambrès en colère dit à cet animal : « Gourmand et malin, je ne suis pas étonné qu’Apollon, de blanc que tu étais comme un cygne, t’ait rendu noir comme une taupe, lorsque dans les plaines de Thessalie tu trahis la belle Coronis, malheureuse mère d’Esculape. Eh ! dis-moi donc, mangeais-tu tous les jours des aloyaux et des poulardes quand tu fus dix mois dans l’arche ?

— Monsieur, nous y faisions très bonne chère, repartit le corbeau. On servait du rôti deux fois par jour à toutes les volatiles de mon espèce, qui ne vivent que de chair, comme à vautours, milans, aigles, buses, éperviers, ducs, émouchets, faucons, hiboux, et à la foule innombrable des oiseaux de proie. On garnissait avec une profusion bien plus grande les tables des lions, des léopards, des tigres, des panthères, des onces, des hyènes, des loups, des ours, des renards, des fouines et de tous les quadrupèdes carnivores. Il y avait dans l’arche huit personnes de marque et les seules qui fussent alors au monde, continuellement occupées du soin de notre table et de notre garde-robe ; savoir : Noé et sa femme, qui n’avaient guère plus de six cents ans, leurs trois fils et leurs trois épouses. C’était un plaisir de voir avec quel soin, quelle propreté nos huit domestiques servaient plus de quatre mille convives du plus grand appétit, sans compter les peines prodigieuses qu’exigeaient dix à douze mille autres personnes, depuis l’éléphant et la girafe jusqu’aux vers à soie et aux mouches. Tout ce qui m’étonne, c’est que notre pourvoyeur Noé soit inconnu à toutes les nations, dont il est la tige ; mais je ne m’en soucie guère. Je m’étais déjà trouvé à une pareille fête[9] chez le roi de Thrace Xissutre. Ces choses-là arrivent de temps en temps pour l’instruction des corbeaux. En un mot, je veux faire bonne chère, et être très bien payé en argent comptant. »

Le sage Mambrès se garda bien de donner sa lettre à une bête si difficile et si bavarde. Ils se séparèrent fort mécontents l’un de l’autre.

Il fallait cependant savoir ce que deviendrait le beau taureau, et ne pas perdre la piste de la vieille et du serpent. Mambrès ordonna à des domestiques intelligents et affidés de les suivre ; et, pour lui, il s’avança en litière sur le bord du Nil, toujours faisant des réflexions.

« Comment se peut-il, disait-il en lui-même, que ce serpent soit le maître de presque toute la terre, comme il s’en vante, et comme tant de doctes l’avouent, et que cependant il obéisse à une vieille ? Comment est-il quelquefois appelé au conseil de là-haut, tandis qu’il rampe sur la terre ? Pourquoi entre-t-il tous les jours dans le corps des gens par sa seule vertu, et que tant de sages prétendent l’en déloger avec des paroles ? Enfin comment passe-t-il chez un petit peuple du voisinage pour avoir perdu le genre humain, et comment le genre humain n’en sait-il rien ? Je suis bien vieux, j’ai étudié toute ma vie : mais je vois là une foule d’incompatibilités que je ne puis concilier. Je ne saurais expliquer ce qui m’est arrivé à moi-même, ni les grandes choses que j’ai faites autrefois, ni celles dont j’ai été témoin. Tout bien pesé, je commence à soupçonner que ce monde-ci subsiste de contradictions : Rerum concordia discors ; comme disait autrefois mon maître Zoroastre en sa langue.

Tandis qu’il était plongé dans cette métaphysique obscure, comme l’est toute métaphysique, un batelier, en chantant une chanson à boire, amarra un petit bateau près de la rive. On en vit sortir trois graves personnages à demi-vêtus de lambeaux crasseux et déchirés, mais conservant sous ces livrées de la pauvreté l’air le plus majestueux et le plus auguste. C’étaient Daniel, Ézéchiel, et Jérémie.

CHAPITRE SIXIÈME

Comment Mambrès rencontra trois prophètes, et leur donna un bon dîner

Ces trois grands hommes, qui avaient la lumière prophétique sur le visage, reconnurent le sage Mambrès pour un de leurs confrères, à quelques traits de cette même lumière qui lui restaient encore, et se prosternèrent devant son palanquin. Mambrès les reconnut aussi pour prophètes encore plus à leurs habits qu’aux traits de feu qui partaient de leurs têtes augustes. Il se douta bien qu’ils venaient savoir des nouvelles du taureau blanc ; et, usant de sa prudence ordinaire, il descendit de sa voiture, et avança quelques pas au-devant d’eux avec une politesse mêlée de dignité. Il les releva, fit dresser des tentes et apprêter un dîner dont il jugea que les trois prophètes avaient grand besoin.

Il fit inviter la vieille, qui n’était encore qu’à cinq cents pas. Elle se rendit à l’invitation, et arriva menant toujours le taureau blanc en laisse.

On servit deux potages, l’un de bisque, l’autre à la reine ; les entrées furent une tourte de langues de carpes, des foies de lottes et de brochets, des poulets aux pistaches, des innocents aux truffes et aux olives, deux dindonneaux au coulis d’écrevisse, de mousserons et de morilles, et un chipolata. Le rôti fut composé de faisandeaux, de perdreaux, de gelinottes, de cailles et d’ortolans, avec quatre salades. Au milieu était un surtout dans le dernier goût. Rien ne fut plus délicat que l’entremets ; rien de plus magnifique, de plus brillant et de plus ingénieux que le dessert.

Au reste, le discret Mambrès avait eu grand soin que dans ce repas il n’y eût ni pièce de bouilli, ni aloyau, ni langue, ni palais de bœuf, ni tétines de vache, de peur que l’infortuné monarque, assistant de loin au dîner, ne crût qu’on lui insultât.

Ce grand et malheureux prince broutait l’herbe auprès de la tente. Jamais il ne sentit plus cruellement la fatale révolution qui l’avait privé du trône pour sept années entières. « Hélas ! Disait-il en lui-même, ce Daniel, qui m’a changé en taureau, et cette sorcière de pythonisse, qui me garde, font la meilleure chère du monde ; et moi, le souverain de l’Asie, je suis réduit à manger du foin et à boire de l’eau ! »

On but beaucoup de vin d’Engaddi, de Tadmor et de Chiras. Quand les prophètes et la pythonisse furent un peu en pointe de vin, on se parla avec plus de confiance qu’aux premiers services. « J’avoue, dit Daniel, que je ne faisais pas si bonne chère quand j’étais dans la fosse aux lions.

— Quoi ! Monsieur ; on vous a mis dans la fosse aux lions ? dit Mambrès ; et comment n’avez-vous pas été mangé ?

— Monsieur, dit Daniel, vous savez que les lions ne mangent jamais de prophètes.

— Pour moi, dit Jérémie, j’ai passé toute ma vie à mourir de faim ; je n’ai jamais fait un bon repas qu’aujourd’hui. Si j’avais à renaître, et si je pouvais choisir mon état, j’avoue que j’aimerais cent fois mieux être contrôleur général, ou évêque à Babylone, que prophète à Jérusalem. »

Ézéchiel dit : « Il me fut ordonné une fois de dormir trois cent quatre-vingt-dix jours de suite sur le côté gauche ; et de manger pendant tout ce temps-là du pain d’orge, de millet, de vesces, de fèves et de froment, couvert de[10]… Je n’ose pas dire. Tout ce que je pus obtenir, ce fut de ne le couvrir que de bouse de vache. J’avoue que la cuisine du seigneur Mambrès est plus délicate. Cependant le métier de prophète a du bon ; et la preuve en est que mille gens s’en mêlent.

— À propos, dit Mambrès, expliquez-moi ce que vous entendez par votre Oolla et par votre Ooliba, qui faisaient tant de cas des chevaux et des ânes.

— Ah ! Répondit Ezéchiel, ce sont des fleurs de rhétorique. »

Après ces ouvertures de cœur, Mambrès parla d’affaires. Il demanda aux trois pèlerins pourquoi ils étaient venus dans les États du roi de Tanis. Daniel prit la parole : il dit que le royaume de Babylone avait été en combustion depuis que Nabuchodonosor avait disparu ; qu’on avait persécuté tous les prophètes, selon l’usage de la cour ; qu’ils passaient leur vie tantôt à voir des rois à leurs pieds, tantôt à recevoir cent coups d’étrivières ; qu’enfin ils avaient été obligés de se réfugier en Égypte, de peur d’être lapidés. Ézéchiel et Jérémie parlèrent aussi très longtemps dans un fort beau style qu’on pouvait à peine comprendre. Pour la pythonisse, elle avait toujours l’œil sur son animal. Le poisson de Jonas se tenait dans le Nil, vis-à-vis de la tente, et le serpent se jouait sur l’herbe.

Après le café, on alla se promener sur le bord du Nil. Alors le taureau blanc, apercevant les trois prophètes ses ennemis, poussa des mugissements épouvantables ; il se jeta impétueusement sur eux, il les frappa de ses cornes, et, comme les prophètes n’ont jamais que la peau sur les os, il les aurait percés d’outre en outre, et leur aurait ôté la vie ; mais le Maître des choses, qui voit tout et qui remédie à tout, les changea sur-le-champ en pies ; et ils continuèrent à parler comme auparavant. La même chose arriva depuis aux Piérides, tant la fable a imité l’histoire.

Ce nouvel incident produisait de nouvelles réflexions dans l’esprit du sage Mambrès. « Voilà, disait-il, trois grands prophètes changés en pies : cela doit nous apprendre à ne pas trop parler, et à garder toujours une discrétion convenable. » Il concluait que sagesse vaut mieux qu’éloquence, et pensait profondément selon sa coutume, lorsqu’un grand et terrible spectacle vint frapper ses regards.

CHAPITRE SEPTIÈME

Le roi de Tanis arrive. Sa fille et le taureau vont être sacrifiés

Des tourbillons de poussière s’élevaient du midi au nord. On entendait le bruit des tambours, des trompettes, des fifres, des psaltérions, des cythares, des sambuques ; plusieurs escadrons avec plusieurs bataillons s’avançaient, et Amasis, roi de Tanis, était à leur tête sur un cheval caparaçonné d’une housse écarlate brochée d’or ; et les hérauts criaient : « Qu’on prenne le taureau blanc, qu’on le lie, qu’on le jette dans le Nil, et qu’on le donne à manger au poisson de Jonas ; car le roi mon seigneur, qui est juste, veut se venger du taureau blanc qui a ensorcelé sa fille. »

Le bon vieillard Mambrès fit plus de réflexions que jamais. Il vit bien que le malin corbeau était allé tout dire au roi, et que la princesse courait grand risque d’avoir le cou coupé. Il dit au serpent : « Mon cher ami, allez vite consoler la belle Amaside, ma nourrissonne ; dites-lui qu’elle ne craigne rien, quelque chose qui arrive, et faites-lui des contes pour charmer son inquiétude, car les contes amusent toujours les filles, et ce n’est que par des contes qu’on réussit dans le monde. »

Puis il se prosterna devant Amasis, roi de Tanis, et lui dit : « Ô roi ! vivez à jamais. Le taureau blanc doit être sacrifié, car Votre Majesté a toujours raison ; mais le Maître des choses a dit : « Ce taureau ne doit être mangé par le poisson de Jonas qu’après que Memphis aura trouvé un dieu pour mettre à la place de son dieu qui est mort. » Alors vous serez vengé, et votre fille sera exorcisée, car elle est possédée. Vous avez trop de piété pour ne pas obéir aux ordres du Maître des choses ».

Amasis, roi de Tanis, resta tout pensif ; puis il dit : « Le bœuf Apis est mort ; Dieu veuille avoir son âme ! Quand croyez-vous qu’on aura trouvé un autre bœuf pour régner sur la féconde Égypte ?

— Sire, dit Mambrès, je ne vous demande que huit jours. »

Le roi, qui était très dévot, dit : « Je les accorde, et je veux rester ici huit jours ; après quoi je sacrifierai le séducteur de ma fille » ; et il fit venir ses tentes, ses cuisiniers, ses musiciens, et resta huit jours en ce lieu, comme il est dit dans Manéthon.

La vieille était au désespoir de voir que le taureau qu’elle avait en garde n’avait plus que huit jours à vivre. Elle faisait apparaître toutes les nuits des ombres au roi pour le détourner de sa cruelle résolution. Mais le roi ne se souvenait plus le matin des ombres qu’il avait vues la nuit, de même que Nabuchodonosor avait oublié ses songes.

CHAPITRE HUITIÈME

Comment le serpent fit des contes à la princesse, pour la consoler

Cependant le serpent contait des histoires à la belle Amaside pour calmer ses douleurs. Il lui disait comment il avait guéri autrefois tout un peuple de la morsure de certains petits serpents, en se montrant seulement au bout d’un bâton. Il lui apprenait les conquêtes d’un héros qui fit un si beau contraste avec Amphion, architecte de Thèbes en Béotie. Cet Amphion faisait venir les pierres de taille au son du violon : un rigodon et un menuet lui suffisaient pour bâtir une ville ; mais l’autre les détruisait au son du cornet à bouquin ; il fit pendre trente et un rois très puissants dans un canton de quatre lieues de long et de large ; il fit pleuvoir de grosses pierres du haut du ciel sur un bataillon d’ennemis fuyant devant lui ; et, les ayant ainsi exterminés, il arrêta le soleil et la lune en plein midi, pour les exterminer encore entre Gabaon et Aïalon sur le chemin de Bethoron, à l’exemple de Bacchus, qui avait arrêté le soleil et la lune dans son voyage aux Indes.

La prudence que tout serpent doit avoir ne lui permit pas de parler à la belle Amaside du puissant bâtard Jephté, qui coupa le cou à sa fille parce qu’il avait gagné une bataille ; il aurait jeté trop de terreur dans le cœur de la belle princesse ; mais il lui conta les aventures du grand Samson, qui tuait mille Philistins avec une mâchoire d’âne, qui attachait ensemble trois cents renards par la queue, et qui tomba dans les filets d’une fille moins belle, moins tendre et moins fidèle que la charmante Amaside.

Il lui racontait les amours malheureux de Sichem et de l’agréable Dina, âgée de six ans, et les amours plus fortunés de Booz et de Ruth, ceux de Juda avec sa bru Thamar, ceux de Loth avec ses deux filles qui ne voulaient pas que le monde finît, ceux d’Abraham et de Jacob avec leurs servantes, ceux de Ruben avec sa mère, ceux de David et de Bethsabée, ceux du grand roi Salomon, enfin tout ce qui pouvait dissiper la douleur d’une belle princesse.

CHAPITRE NEUVIÈME

Comment le serpent ne la consola point

« Tous ces contes-là m’ennuient, répondit la belle Amaside, qui avait de l’esprit et du goût. Ils ne sont bons que pour être commentés chez les Irlandais par ce fou d’Abbadie, ou chez les Welches par ce phrasier d’Houteville. Les contes qu’on pouvait faire à la quadrisaïeule de la quadrisaïeule de ma grand-mère ne sont plus bons pour moi, qui ai été élevée par le sage Mambrès, et qui ai lu l’Entendement humain du philosophe égyptien nommé Locke, et la Matrone d’Éphèse. Je veux qu’un conte soit fondé sur la vraisemblance, et qu’il ne ressemble pas toujours à un rêve. Je désire qu’il n’ait rien de trivial ni d’extravagant. Je voudrais surtout que, sous le voile de la fable, il laissât entrevoir aux yeux exercés quelque vérité fine qui échappe au vulgaire. Je suis lasse du soleil et de la lune dont une vieille dispose à son gré, et des montagnes qui dansent, et des fleuves qui remontent à leur source, et des morts qui ressuscitent ; mais surtout quand ces fadaises sont écrites d’un style ampoulé et inintelligible, cela me dégoûte horriblement. Vous sentez qu’une fille qui craint de voir avaler son amant par un gros poisson, et d’avoir elle-même le cou coupé par son propre père, a besoin d’être amusée ; mais tâchez de m’amuser selon mon goût.

— Vous m’imposez là une tâche bien difficile, répondit le serpent. J’aurais pu autrefois vous faire passer quelques quarts d’heure assez agréables ; mais j’ai perdu depuis quelque temps l’imagination et la mémoire. Hélas ! Où est le temps où j’amusais les filles ? Voyons cependant si je pourrai me souvenir de quelque conte moral pour vous plaire.

« Il y a vingt-cinq mille ans que le roi Gnaof et la reine Patra étaient sur le trône de Thèbes aux cent portes. Le roi Gnaof était fort beau, et la reine Patra encore plus belle ; mais ils ne pouvaient avoir d’enfants. Le roi Gnaof proposa un prix pour celui qui enseignerait la meilleure méthode de perpétuer la race royale.

« La faculté de médecine et l’académie de chirurgie firent d’excellents traités sur cette question importante : pas un ne réussit. On envoya la reine aux eaux ; elle fit des neuvaines ; elle donna beaucoup d’argent au temple de Jupiter Ammon, dont vient le sel ammoniaque : tout fut inutile. Enfin un jeune prêtre de vingt-cinq ans se présenta au roi, et lui dit : « Sire, je crois savoir faire la conjuration qui opère ce que Votre Majesté désire avec tant d’ardeur. Il faut que je parle en secret à l’oreille de madame votre femme ; et, si elle ne devient féconde, je consens d’être pendu. — J’accepte votre proposition », dit le roi Gnaof. On ne laissa la reine et le prêtre qu’un quart d’heure ensemble. La reine devint grosse, et le roi voulut faire pendre le prêtre.

— Mon Dieu ! dit la princesse, je vois où cela mène : ce conte est trop commun ; je vous dirai même qu’il alarme ma pudeur. Contez-moi quelque fable bien vraie, avérée et bien morale, dont je n’aie jamais entendu parler, pour achever de me former l’esprit et le cœur, comme dit le professeur égyptien Linro.

— En voici une, madame, dit le beau serpent, qui est des plus authentiques.

« Il y avait trois prophètes, tous trois également ambitieux et dégoûtés de leur état. Leur folie était de vouloir être rois : car il n’y a qu’un pas du rang de prophète à celui de monarque, et l’homme aspire toujours à monter tous les degrés de l’échelle de la fortune. D’ailleurs leurs goûts, leurs plaisirs, étaient absolument différents. Le premier prêchait admirablement ses frères assemblés, qui lui battaient des mains ; le second était fou de la musique, et le troisième aimait passionnément les filles. L’ange Ituriel vint se présenter à eux, un jour qu’ils étaient à table, et qu’ils s’entretenaient des douceurs de la royauté.

« Le Maître des choses, leur dit l’ange, m’envoie vers vous pour récompenser votre vertu. Non seulement vous serez rois, mais vous satisferez continuellement vos passions dominantes. Vous, premier prophète, je vous fais roi d’Égypte, et vous tiendrez toujours votre conseil, qui applaudira à votre éloquence et à votre sagesse. Vous, second prophète, vous régnerez sur la Perse, et vous entendrez continuellement une musique divine. Et vous, troisième prophète, je vous fais roi de l’Inde, et je vous donne une maîtresse charmante, qui ne vous quittera jamais. »

« Celui qui eut l’Égypte en partage commença par assembler son conseil privé, qui n’était composé que de deux cents sages. Il leur fit, selon l’étiquette, un long discours, qui fut très applaudi, et le monarque goûta la douce satisfaction de s’enivrer de louanges qui n’étaient corrompues par aucune flatterie.

« Le conseil des affaires étrangères succéda au conseil privé. Il fut beaucoup plus nombreux ; et un nouveau discours reçut encore plus d’éloges. Il en fut de même des autres conseils. Il n’y eut pas un moment de relâche aux plaisirs et à la gloire du prophète roi d’Égypte. Le bruit de son éloquence remplit toute la terre.

« Le prophète roi de Perse commença par se faire donner un opéra italien dont les chœurs étaient chantés par quinze cents châtrés. Leurs voix lui remuaient l’âme jusqu’à la moelle des os, où elle réside. À cet opéra en succédait un autre, et à ce second un troisième, sans interruption.

« Le roi de l’Inde s’enferma avec sa maîtresse, et goûta une volupté parfaite avec elle. Il regardait comme le souverain bonheur la nécessité de la caresser toujours, et il plaignait le triste sort de ses deux confrères, dont l’un était réduit à tenir toujours son conseil, et l’autre à être toujours à l’opéra.

« Chacun d’eux, au bout de quelques jours, entendit par la fenêtre des bûcherons qui sortaient d’un cabaret pour aller couper du bois dans la forêt voisine, et qui tenaient sous le bras leurs douces amies dont ils pouvaient changer à volonté. Nos rois prièrent Ituriel de vouloir bien intercéder pour eux auprès du Maître des choses, et de les faire bûcherons.

— Je ne sais pas, interrompit la tendre Amaside, si le maître des choses leur accorda leur requête, et je ne m’en soucie guère ; mais je sais bien que je ne demanderais rien à personne si j’étais enfermée tête à tête avec mon amant, avec mon cher Nabuchodonosor. »

Les voûtes du palais retentirent de ce grand nom. D’abord Amaside n’avait prononcé que Na, ensuite Nabu, puis Nabucho ; mais, à la fin, la passion l’emporta, elle prononça le nom fatal tout entier, malgré le serment qu’elle avait fait au roi son père. Toutes les dames du palais répétèrent Nabuchodonosor, et le malin corbeau ne manqua pas d’en aller avertir le roi. Le visage d’Amasis, roi de Tanis, fut troublé, parce que son cœur était plein de trouble. Et voilà comment le serpent, qui était le plus prudent et le plus subtil des animaux, faisait toujours du mal aux femmes en croyant bien faire.

Or Amasis en courroux envoya sur-le-champ chercher sa fille Amaside par douze de ses alguazils, qui sont toujours prêts à exécuter toutes les barbaries que le roi commande, et qui disent pour raison : « Nous sommes payés pour cela. »

CHAPITRE DIXIÈME

Comment on voulut couper le cou à la princesse, et comment on ne le lui coupa point

Dès que la princesse fut arrivée toute tremblante au camp du roi son père, il lui dit : « Ma fille, vous savez qu’on fait mourir toutes les princesses qui désobéissent aux rois leurs pères, sans quoi un royaume ne pourrait être bien gouverné. Je vous avais défendu de proférer le nom de votre amant Nabuchodonosor, mon ennemi mortel, qui m’avait détrôné, il y a bientôt sept ans, et qui a disparu de la terre. Vous avez choisi à sa place un taureau blanc, et vous avez crié Nabuchodonosor ! Il est juste que je vous coupe le cou. »

La princesse lui répondit : « Mon père, soit fait selon votre volonté ; mais donnez-moi du temps pour pleurer ma virginité.

— Cela est juste, dit le roi Amasis ; c’est une loi établie chez tous les princes éclairés et prudents. Je vous donne toute la journée pour pleurer votre virginité, puisque vous dites que vous l’avez. Demain, qui est le huitième jour de mon campement, je ferai avaler le taureau blanc par le poisson, et je vous couperai le cou à neuf heures du matin. »

La belle Amaside alla donc pleurer le long du Nil avec ses dames du palais tout ce qui lui restait de virginité. Le sage Mambrès réfléchissait à côté d’elle, et comptait les heures et les moments. « Eh bien ! Mon cher Mambrès, lui dit-elle, vous avez changé les eaux du Nil en sang, selon la coutume, et vous ne pouvez changer le cœur d’Amasis mon père, roi de Tanis ! Vous souffrirez qu’il me coupe le cou demain à neuf heures du matin ?

— Cela dépendra, répondit le réfléchissant Mambrès, de la diligence de mes courriers. »

Le lendemain, dès que les ombres des obélisques et des pyramides marquèrent sur la terre la neuvième heure du jour, on lia le taureau blanc pour le jeter au poisson de Jonas, et on apporta au roi son grand sabre. « Hélas ! Hélas ! Disait Nabuchodonosor dans le fond de son cœur, moi, le roi, je suis bœuf depuis près de sept ans, et à peine j’ai retrouvé ma maîtresse qu’on me fait manger par un poisson. »

Jamais le sage Mambrès n’avait fait des réflexions si profondes. Il était absorbé dans ses tristes pensées, lorsqu’il vit de loin tout ce qu’il attendait. Une foule innombrable approchait. Les trois figures d’Isis, d’Osiris, et d’Horus, unies ensemble, avançaient portées sur un brancard d’or et de pierreries par cent sénateurs de Memphis, et précédées de cent filles jouant du sistre sacré. Quatre mille prêtres, la tête rasée et couronnée de fleurs, étaient montés chacun sur un hippopotame. Plus loin paraissaient dans la même pompe la brebis de Thèbes, le chien de Bubaste, le chat de Phœbé, le crocodile d’Arsinoé, le bouc de Mendès, et tous les dieux inférieurs de l’Égypte, qui venaient rendre hommage au grand bœuf, au grand dieu Apis, aussi puissant qu’Isis, Osiris et Horus réunis ensemble.

Au milieu de tous ces demi-dieux, quarante prêtres portaient une énorme corbeille remplie d’oignons sacrés, qui n’étaient pas tout à fait des dieux, mais qui leur ressemblaient beaucoup.

Aux deux côtés de cette file de dieux suivis d’un peuple innombrable, marchaient quarante mille guerriers, le casque en tête, le cimeterre sur la cuisse gauche, le carquois sur l’épaule, l’arc à la main.

Tous les prêtres chantaient en chœur avec une harmonie qui élevait l’âme et qui l’attendrissait :

Notre bœuf est au tombeau,

Nous en aurons un plus beau.

Et, à chaque pause, on entendait résonner les sistres, les castagnettes, les tambours de basque, les psaltérions, les cornemuses, les harpes et les sambuques.

CHAPITRE ONZIÈME

Comment la princesse épousa son bœuf

Amasis, roi de Tanis, surpris de ce spectacle, ne coupa point le cou à sa fille : il remit son cimeterre dans son fourreau. Mambrès lui dit : « Grand roi ! l’ordre des choses est changé ; il faut que Votre Majesté donne l’exemple. Ô roi ! déliez vous-même promptement le taureau blanc, et soyez le premier à l’adorer. » Amasis obéit, et se prosterna avec tout son peuple. Le grand prêtre de Memphis présenta au nouveau bœuf Apis la première poignée de foin. La princesse Amaside attachait à ses belles cornes des festons de roses, d’anémones, de renoncules, de tulipes, d’œillets et d’hyacinthes. Elle prenait la liberté de le baiser, mais avec un profond respect. Les prêtres jonchaient de palmes et de fleurs le chemin par lequel on le conduisait à Memphis. Et le sage Mambrès, faisant toujours ses réflexions, disait tout bas à son ami le serpent : « Daniel a changé cet homme en bœuf, et j’ai changé ce bœuf en dieu. »

On s’en retournait à Memphis dans le même ordre. Le roi de Tanis, tout confus, suivait la marche. Mambrès, l’air serein et recueilli, était à son côté. La vieille suivait tout émerveillée ; elle était accompagnée du serpent, du chien, de l’ânesse, du corbeau, de la colombe et du bouc émissaire. Le grand poisson remontait le Nil. Daniel, Ézéchiel et Jérémie, transformés en pies, fermaient la marche.

Quand on fut arrivé aux frontières du royaume, qui n’étaient pas fort loin, le roi Amasis prit congé du bœuf Apis, et dit à sa fille : « Ma fille, retournons dans nos États, afin que je vous y coupe le cou, ainsi qu’il a été résolu dans mon cœur royal, parce que vous avez prononcé le nom de Nabuchodonosor, mon ennemi, qui m’avait détrôné il y a sept ans. Lorsqu’un père a juré de couper le cou à sa fille, il faut qu’il accomplisse son serment, sans quoi il est précipité pour jamais dans les enfers, et je ne veux pas me damner pour l’amour de vous. »

La belle princesse répondit en ces mots au roi Amasis : « Mon cher père, allez couper le cou à qui vous voudrez ; mais ce ne sera pas à moi. Je suis sur les terres d’Isis, d’Osiris, d’Horus, et d’Apis ; je ne quitterai point mon beau taureau blanc ; je le baiserai tout le long du chemin, jusqu’à ce que j’aie vu son apothéose dans la grande écurie de la sainte ville de Memphis : c’est une faiblesse pardonnable à une fille bien née. »

À peine eut-elle prononcé ces paroles que le bœuf Apis s’écria : « Ma chère Amaside, je t’aimerai toute ma vie ! » C’était pour la première fois qu’on avait entendu parler Apis en Égypte depuis quarante mille ans qu’on l’adorait. Le serpent et l’ânesse s’écrièrent : « Les sept années sont accomplies ! » et les trois pies répétèrent : « Les sept années sont accomplies ! » Tous les prêtres d’Égypte levèrent les mains au ciel. On vit tout d’un coup le dieu perdre ses deux jambes de derrière ; ses deux jambes de devant se changèrent en deux jambes humaines ; deux beaux bras charnus, musculeux et blancs sortirent de ses épaules ; son mufle de taureau fit place au visage d’un héros charmant ; il redevint le plus bel homme de la terre, et dit : « J’aime mieux être l’amant d’Amaside que dieu. Je suis Nabuchodonosor, roi des rois. »

Cette nouvelle métamorphose étonna tout le monde, hors le réfléchissant Mambrès. Mais, ce qui ne surprit personne, c’est que Nabuchodonosor épousa sur-le-champ la belle Amaside en présence de cette grande assemblée.

Il conserva le royaume de Tanis à son beau-père, et fit de belles fondations pour l’ânesse, le serpent, le chien, la colombe, et même pour le corbeau, les trois pies et le gros poisson : montrant à tout l’univers qu’il savait pardonner comme triompher. La vieille eut une grosse pension. Le bouc émissaire fut envoyé pour un jour dans le désert, afin que tous les péchés passés fussent expiés ; après quoi, on lui donna douze chèvres pour sa récompense. Le sage Mambrès retourna dans son palais faire des réflexions. Nabuchodonosor, après l’avoir embrassé, gouverna tranquillement le royaume de Memphis, celui de Babylone, de Damas, de Balbec, de Tyr, la Syrie, l’Asie Mineure, la Scythie, les contrées de Chiras, de Mosok, du Tubal, de Madaï, de Gog, de Magog, de Javan, la Sogdiane, la Bactriane, les Indes et les Îles.

Les peuples de cette vaste monarchie criaient tous les matins : « Vive le grand Nabuchodonosor, roi des rois, qui n’est plus bœuf ! » Et depuis, ce fut une coutume dans Babylone que toutes les fois que le souverain, ayant été grossièrement trompé par ses satrapes, ou par ses mages, ou par ses trésoriers, ou par ses femmes, reconnaissait enfin ses erreurs, et corrigeait sa mauvaise conduite, tout le peuple criait à sa porte : « Vive notre grand roi, qui n’est plus bœuf ! »

L’HISTOIRE DE JENNI

OU LE SAGE ET L’ATHÉE

(1775)

par M. Sherloc, traduit par M. De la Caille.

CHAPITRE PREMIER

Vous me demandez, monsieur, quelques détails sur notre ami le respectable Freind, et sur son étrange fils. Le loisir dont je jouis enfin après la retraite de milord Peterborough me permet de vous satisfaire. Vous serez aussi étonné que je l’ai été, et vous partagerez tous mes sentiments.

Vous n’avez guère vu ce jeune et malheureux Jenni, ce fils unique de Freind, que son père mena avec lui en Espagne lorsqu’il était chapelain de notre armée, en 1705. Vous partîtes pour Alep avant que milord assiégeât Barcelone ; mais vous avez raison de me dire que Jenni était de la figure la plus aimable et la plus engageante, et qu’il annonçait du courage et de l’esprit. Rien n’est plus vrai ; on ne pouvait le voir sans l’aimer. Son père l’avait d’abord destiné à l’Église ; mais le jeune homme ayant marqué de la répugnance pour cet état, qui demande tant d’art, de ménagement, et de finesse, ce père sage aurait cru faire un crime et une sottise de forcer la nature.

Jenni n’avait pas encore vingt ans. Il voulut absolument servir en volontaire à l’attaque du Mont-Jouy, que nous emportâmes, et où le prince de Hesse fut tué. Notre pauvre Jenni, blessé, fut prisonnier et mené dans la ville. Voici un récit très fidèle de ce qui lui arriva depuis l’attaque de Mont-Jouy jusqu’à la prise de Barcelone. Cette relation est d’une Catalane un peu trop libre et trop naïve ; de tels écrits ne vont point jusqu’au cœur du sage. Je pris cette relation chez elle lorsque j’entrai dans Barcelone à la suite de milord Peterborough. Vous la lirez sans scandale comme un portrait fidèle des mœurs du pays.

Aventure d’un jeune Anglais nommé Jenni, écrite de la main de doña las Nalgas

Lorsqu’on nous dit que les mêmes sauvages qui étaient venus, par l’air, d’une île inconnue, nous prendre Gibraltar, venaient assiéger notre belle ville de Barcelone, nous commençâmes par faire des neuvaines à la sainte Vierge de Manrèze ; ce qui est assurément la meilleure manière de se défendre.

Ce peuple, qui venait nous attaquer de si loin, s’appelle d’un nom qu’il est difficile de prononcer, car c’est English. Notre révérend père inquisiteur don Jeronimo Bueno Caracucarador prêcha contre ces brigands. Il lança contre eux une excommunication majeure dans Notre-Dame d’Elpino. Il nous assura que les English avaient des queues de singes, des pattes d’ours, et des têtes de perroquets ; qu’à la vérité ils parlaient quelquefois comme les hommes, mais qu’ils sifflaient presque toujours ; que de plus ils étaient notoirement hérétiques ; que la Ste Vierge, qui est très favorable aux autres pécheurs et pécheresses, ne pardonnait jamais aux hérétiques, et que par conséquent ils seraient tous infailliblement exterminés, surtout s’ils se présentaient devant le Mont-Joui. À peine avait-il fini son sermon que nous apprîmes que le Mont-Joui était pris d’assaut.

Le soir, on nous conta qu’à cet assaut nous avions blessé un jeune English, et qu’il était entre nos mains. On cria dans toute la ville : vittoria, vittoria ! et on fit des illuminations.

La doña Boca Vermeja, qui avait l’honneur d’être maîtresse du révérend père inquisiteur, eut une extrême envie de voir comment un animal english et hérétique était fait. C’était mon intime amie. J’étais aussi curieuse qu’elle. Mais il fallut attendre qu’il fût guéri de sa blessure ; ce qui ne tarda pas.

Nous sûmes bientôt après qu’il devait prendre les bains chez mon cousin germain Elvob le baigneur, qui est, comme on sait, le meilleur chirurgien de la ville. L’impatience de voir ce monstre redoubla dans mon amie Boca Vermeja. Nous n’eûmes point de cesse, point de repos, nous n’en donnâmes point à mon cousin le baigneur, jusqu’à ce qu’il nous eût cachées dans une petite garde-robe, derrière une jalousie par laquelle on voyait la baignoire. Nous y entrâmes sur la pointe du pied, sans faire aucun bruit, sans parler, sans oser respirer, précisément dans le temps que l’English sortait de l’eau. Son visage n’était pas tourné vers nous ; il ôta un petit bonnet sous lequel étaient renoués ses cheveux blonds, qui descendirent en grosses boucles sur la plus belle chute de reins que j’aie vue de ma vie ; ses bras, ses cuisses, ses jambes, me parurent d’un charnu, d’un fini, d’une élégance qui approche, à mon gré, l’Apollon du Belvédère de Rome, dont la copie est chez mon oncle le sculpteur.

Doña Boca Vermeja était extasiée de surprise et d’enchantement. J’étais saisie comme elle ; je ne pus m’empêcher de dire : Oh ! che hermoso muchacho ! Ces paroles, qui m’échappèrent, firent tourner le jeune homme. Ce fut bien pis alors ; nous vîmes le visage d’Adonis sur le corps d’un jeune Hercule. Il s’en fallut peu que doña Boca Vermeja ne tombât à la renverse, et moi aussi. Ses yeux s’allumèrent et se couvrirent d’une légère rosée, à travers laquelle on entrevoyait des traits de flamme. Je ne sais ce qui arriva aux miens.

Quand elle fut revenue à elle : « St Jacques, me dit-elle, et Ste Vierge ! est-ce ainsi que sont faits les hérétiques ? Eh ! qu’on nous a trompées ! »

Nous sortîmes le plus tard que nous pûmes. Boca Vermeja fut bientôt éprise du plus violent amour pour le monstre hérétique. Elle est plus belle que moi, je l’avoue ; et j’avoue aussi que je me sentis doublement jalouse. Je lui représentai qu’elle se damnait en trahissant le révérend père inquisiteur don Jeronimo Bueno Caracucarador pour un English. « Ah ! Ma chère Las Nalgas, me dit-elle (car Las Nalgas est mon nom), je trahirais Melchisédech pour ce beau jeune homme. » Elle n’y manqua pas, et, puisqu’il faut tout dire, je donnai secrètement plus de la dîme des offrandes.

Un des familiers de l’Inquisition, qui entendait quatre messes par jour pour obtenir de Notre-Dame de Manrèze la destruction des English, fut instruit de nos actes de dévotion. Le révérend père don Caracucarador nous donna le fouet à toutes deux. Il fit saisir notre cher English par vingt-quatre alguazils de la sainte Hermandad. Jenni en tua cinq, et fut pris par les dix-neuf qui restaient. On le fit reposer dans un caveau bien frais. Il fut destiné à être brûlé le dimanche suivant en cérémonie, orné d’un grand san-benito et d’un bonnet en pain de sucre, en l’honneur de notre Sauveur et de la vierge Marie sa mère. Don Caracucarador prépara un beau sermon ; mais il ne put le prononcer, car le dimanche même la ville fut prise à quatre heures du matin.

Ici finit le récit de doña Las Nalgas. C’était une femme qui ne manquait pas d’un certain esprit que les Espagnols appellent agudezza.

CHAPITRE SECOND

Suite des aventures du jeune Anglais Jenni et de celles de Monsieur son père, docteur en théologie, membre du parlement et de la société royale

Vous savez quelle admirable conduite tint le comte de Peterborough dès qu’il fut maître de Barcelone ; comme il empêcha le pillage ; avec quelle sagacité prompte il mit ordre à tout ; comme il arracha la duchesse de Popoli des mains de quelques soldats allemands ivres, qui la volaient et qui la violaient. Mais vous peindrez-vous bien la surprise, la douleur, l’anéantissement, la colère, les larmes, les transports de notre ami Freind, quand il apprit que Jenni était dans les cachots du Saint-Office, et que son bûcher était préparé ? Vous savez que les têtes les plus froides sont les plus animées dans les grandes occasions. Vous eussiez vu ce père, que vous avez connu si grave et si imperturbable, voler à l’antre de l’Inquisition plus vite que nos chevaux de race ne courent à Newmarket. Cinquante soldats, qui le suivaient hors d’haleine, étaient toujours à deux cents pas de lui. Il arrive, il entre dans la caverne. Quel moment ! Que de pleurs et que de joie ! Vingt victimes destinées à la même cérémonie que Jenni sont délivrées. Tous ces prisonniers s’arment ; tous se joignent à nos soldats ; ils démolissent le Saint-Office en dix minutes et déjeunent sur ses ruines avec le vin et les jambons des inquisiteurs.

Au milieu de ce fracas, et des fanfares, et des tambours, et du retentissement de quatre cents canons qui annonçaient notre victoire à la Catalogne, notre ami Freind avait repris la tranquillité que vous lui connaissez. Il était calme comme l’air dans un beau jour après un orage. Il élevait à Dieu un cœur aussi serein que son visage, lorsqu’il vit sortir du soupirail d’une cave un spectre noir en surplis, qui se jeta à ses pieds et qui lui criait miséricorde.

« Qui es-tu ? lui dit notre ami ; viens-tu de l’enfer ?

— À peu près, répondit l’autre ; je suis don Jéronimo Bueno Caracucarador, inquisiteur pour la foi ; je vous demande très humblement pardon d’avoir voulu cuire monsieur votre fils en place publique : je le prenais pour un juif.

— Eh ! quand il serait juif, répondit notre ami avec son sang-froid ordinaire, vous sied-il bien, monsieur Caracucarador, de cuire des gens parce qu’ils sont descendus d’une race qui habitait autrefois un petit canton pierreux tout près du désert de Syrie ? Que vous importe qu’un homme ait un prépuce ou qu’il n’en ait pas, et qu’il fasse sa pâque dans la pleine lune rousse, ou le dimanche d’après ? Cet homme est juif, donc il faut que je le brûle, et tout son bien m’appartient : voilà un très mauvais argument ; on ne raisonne point ainsi dans la Société royale de Londres.

« Savez-vous bien, monsieur Caracucarador, que Jésus-Christ était juif, qu’il naquit, vécut, et mourut juif ; qu’il fit sa pâque en juif dans la pleine lune ; que tous ses apôtres étaient Juifs ; qu’ils allèrent dans le temple juif après son malheur, comme il est dit expressément ; que les quinze premiers évêques secrets de Jérusalem étaient Juifs ? Mon fils ne l’est pas, il est anglican : quelle idée vous a passé par la tête de le brûler ? »

L’inquisiteur Caracucarador, épouvanté de la science de M. Freind, et toujours prosterné à ses pieds, lui dit : « Hélas ! Nous ne savions rien de tout cela dans l’université de Salamanque. Pardon, encore une fois ; mais la véritable raison est que monsieur votre fils m’a pris ma maîtresse Boca Vermeja.

— Ah ! s’il vous a pris votre maîtresse, repartit Freind, c’est autre chose : il ne faut jamais prendre le bien d’autrui. Il n’y a pourtant pas là une raison suffisante, comme dit Leibniz, pour brûler un jeune homme. Il faut proportionner les peines aux délits. Vous autres, Chrétiens de delà la mer britannique en tirant vers le sud, vous avez plus tôt fait cuire un de vos frères, soit le conseiller Anne Dubourg, soit Michel Servet, soit tous ceux qui furent ards sous Philippe II surnommé le Discret, que nous ne faisons rôtir un rosbif à Londres. Mais qu’on m’aille chercher mademoiselle Boca Vermeja, et que je sache d’elle la vérité. »

Boca Vermeja fut amenée pleurante, et embellie par ses larmes comme c’est l’usage. « Est-il vrai, mademoiselle, que vous aimiez tendrement don Caracucarador, et que mon fils Jenni vous ait prise à force ?

— À force ! monsieur l’Anglais ! c’était assurément du meilleur de mon cœur. Je n’ai jamais rien vu de si beau et de si aimable que monsieur votre fils ; et je vous trouve bien heureux d’être son père. C’est moi qui lui ai fait toutes les avances ; il les mérite bien : je le suivrai jusqu’au bout du monde, si le monde a un bout. J’ai toujours, dans le fond de mon âme, détesté ce vilain inquisiteur ; il m’a fouettée presque jusqu’au sang, moi et mademoiselle Las Nalgas. Si vous voulez me rendre la vie douce, vous ferez pendre ce scélérat de moine à ma fenêtre, tandis que je jurerai à monsieur votre fils un amour éternel : heureuse si je pouvais jamais lui donner un fils qui vous ressemble ! »

En effet, pendant que Boca Vermeja prononçait ces paroles naïves, milord Peterborough envoyait chercher l’inquisiteur Caracucarador pour le faire pendre. Vous ne serez pas surpris quand je vous dirai que M. Freind s’y opposa fortement. « Que votre juste colère, dit-il, respecte votre générosité : il ne faut jamais faire mourir un homme que quand la chose est absolument nécessaire pour le salut du prochain. Les Espagnols diraient que les Anglais sont des barbares qui tuent tous les prêtres qu’ils rencontrent. Cela pourrait faire grand tort à monsieur l’archiduc, pour lequel vous venez de prendre Barcelone. Je suis assez content que mon fils soit sauvé, et que ce coquin de moine soit hors d’état d’exercer ses fonctions inquisitoriales. » Enfin le sage et charitable Freind en dit tant que milord se contenta de faire fouetter Caracucarador, comme ce misérable avait fait fouetter miss Boca Vermeja et miss Las Nalgas.

Tant de clémence toucha le cœur des Catalans. Ceux qui avaient été délivrés des cachots de l’Inquisition conçurent que notre religion valait infiniment mieux que la leur. Ils demandèrent presque tous à être reçus dans l’Église anglicane ; et même quelques bacheliers de l’université de Salamanque, qui se trouvaient dans Barcelone, voulurent être éclairés. La plupart le furent bientôt. Il n’y en eut qu’un seul nommé don Inigo y Medroso y Comodios y Papalamiendo, qui fut un peu rétif.

Voici le précis de la dispute honnête que notre cher ami Freind et le bachelier don Papalamiendo eurent ensemble en présence de milord Peterborough. On appela cette conversation familière le dialogue des Mais. Vous verrez aisément pourquoi, en le lisant.

CHAPITRE TROISIÈME

Précis de la controverse des MAIS entre M. Freind et Don Inigo y Medroso y Papalamiendo, Bachelier de Salamanque

LE BACHELIER

Mais, monsieur, malgré toutes les belles choses que vous venez de me dire, vous m’avouerez que votre Église anglicane, si respectable, n’existait pas avant don Luther et avant don Œcolampade. Vous êtes tout nouveau, donc vous n’êtes pas de la maison.

FREIND

C’est comme si on me disait que je ne suis pas le fils de mon grand-père, parce qu’un collatéral, demeurant en Italie, s’était emparé de son testament et de mes titres. Je les ai heureusement retrouvés, et il est clair que je suis le petit-fils de mon grand-père. Nous sommes, vous et moi, de la même famille, à cela près que nous autres Anglais nous lisons le testament de notre grand-père dans notre propre langue, et qu’il vous est défendu de le lire dans la vôtre. Vous êtes esclaves d’un étranger, et nous ne sommes soumis qu’à notre raison.

LE BACHELIER

Mais si votre raison vous égare ?… Car enfin vous ne croyez point à notre université de Salamanque, laquelle a déclaré l’infaillibilité du pape, et son droit incontestable sur le passé, le présent, le futur, et le paulo-post-futur.

FREIND

Hélas ! Les apôtres n’y croyaient pas non plus. Il est écrit que ce Pierre, qui renia son maître Jésus, fut sévèrement tancé par Paul. Je n’examine point ici lequel des deux avait tort ; ils l’avaient peut-être tous deux, comme il arrive dans presque toutes les querelles ; mais enfin il n’y a pas un seul endroit dans les Actes des apôtres où Pierre soit regardé comme le maître de ses compagnons et du paulo-post-futur.

LE BACHELIER

Mais certainement saint Pierre fut archevêque de Rome, car Sanchez nous enseigne que ce grand homme y arriva du temps de Néron, et qu’il y occupa le trône archiépiscopal pendant vingt-cinq ans sous ce même Néron, qui n’en régna que treize. De plus il est de foi, et c’est don Grillandus, le prototype de l’Inquisition, qui l’affirme (car nous ne lisons jamais la sainte Bible), il est de foi, dis-je, que St Pierre était à Rome une certaine année ; car il date une de ses lettres de Babylone ; car puisque Babylone est visiblement l’anagramme de Rome, il est clair que le pape est de droit divin le maître de toute la terre ; car, de plus, tous les licenciés de Salamanque ont démontré que Simon Vertu-Dieu, premier sorcier, conseiller d’État de l’empereur Néron, envoya faire des compliments par son chien à saint Simon Barjone, autrement dit saint Pierre, dès qu’il fut à Rome ; que saint Pierre, n’étant pas moins poli, envoya aussi son chien complimenter Simon Vertu-Dieu ; qu’ensuite ils jouèrent à qui ressusciterait le plus tôt un cousin germain de Néron, que Simon Vertu-Dieu ne ressuscita son mort qu’à moitié, et que Simon Barjone gagna la partie en ressuscitant le cousin tout à fait ; que Vertu-Dieu voulut avoir sa revanche en volant dans les airs comme saint Dédale, et que saint Pierre lui cassa les deux jambes en le faisant tomber. C’est pourquoi saint Pierre reçut la couronne du martyre, la tête en bas et les jambes en haut ; donc il est démontré a posteriori que notre saint-père le pape doit régner sur tous ceux qui ont des couronnes sur la tête, et qu’il est le maître du passé, du présent, et de tous les futurs du monde.

FREIND

Il est clair que toutes ces choses arrivèrent dans le temps où Hercule, d’un tour de main, sépara les deux montagnes, Calpée et Abila, et passa le détroit de Gibraltar dans son gobelet ; mais ce n’est pas sur ces histoires, tout authentiques qu’elles sont, que nous fondons notre religion : c’est sur l’Évangile.

LE BACHELIER

Mais, monsieur, sur quels endroits de l’Évangile ? Car j’ai lu une partie de cet Évangile dans nos cahiers de théologie. Est-ce sur l’ange descendu des nuées pour annoncer à Marie qu’elle sera engrossée par le Saint-Esprit ? Est-ce sur le voyage des trois rois et d’une étoile ? sur le massacre de tous les enfants du pays ? sur la peine que prit le diable d’emporter Dieu dans le désert, au faîte du temple et à la cime d’une montagne, dont on découvrait tous les royaumes de la terre ? sur le miracle de l’eau changée en vin à une noce de village ? sur le miracle de deux mille cochons que le diable noya dans un lac par ordre de Jésus ? sur…

FREIND

Monsieur, nous respectons toutes ces choses, parce qu’elles sont dans l’Évangile, et nous n’en parlons jamais, parce qu’elles sont trop au-dessus de la faible raison humaine.

LE BACHELIER

Mais on dit que vous n’appelez jamais la sainte Vierge mère de Dieu.

FREIND

Nous la révérons, nous la chérissons ; mais nous croyons qu’elle se soucie peu des titres qu’on lui donne ici-bas. Elle n’est jamais nommée mère de Dieu dans l’Évangile. Il y eut une grande dispute, en 431, à un concile d’Éphèse, pour savoir si Marie était théotocos, et si, Jésus-Christ étant Dieu à la fois et fils de Marie, il se pouvait que Marie fût à la fois mère de Dieu le Père et de Dieu le Fils, qui ne font qu’un Dieu. Nous n’entrons point dans ces querelles d’Éphèse, et la Société royale de Londres ne s’en mêle pas.

LE BACHELIER

Mais, monsieur, vous me donnez là du théotocos ! Qu’est-ce que théotocos, s’il vous plaît ?

FREIND

Cela signifie mère de Dieu. Quoi ! vous êtes bachelier de Salamanque, et vous ne savez pas le grec ?

LE BACHELIER

Mais le grec, le grec ! de quoi cela peut-il servir à un Espagnol ? Mais, monsieur, croyez-vous que Jésus ait une nature, une personne et une volonté ? ou deux natures, deux personnes, et deux volontés ? ou une volonté, une nature, et deux personnes ? ou deux volontés, deux personnes, et une nature ? Ou…

FREIND

Ce sont encore les affaires d’Éphèse ; cela ne nous importe en rien.

LE BACHELIER

Mais qu’est-ce donc qui vous importe ? Pensez-vous qu’il n’y ait que trois personnes en Dieu, ou qu’il y ait trois dieux en une personne ? La seconde personne procède-t-elle de la première personne, et la troisième procède-t-elle des deux autres, ou de la seconde intrinsecus, ou de la première seulement ? Le Fils a-t-il tous les attributs du Père, excepté la paternité ? Et cette troisième personne vient-elle par infusion, ou par identification, ou par spiration ?

FREIND

L’Évangile n’agite pas cette question, et jamais saint Paul n’écrit le nom de Trinité.

LE BACHELIER

Mais vous me parlez toujours de l’Évangile, et jamais de saint Bonaventure, ni d’Albert le Grand, ni de Tambourini, ni de Grillandus, ni d’Escobar.

FREIND

C’est que je ne suis ni dominicain, ni cordelier, ni jésuite ; je me contente d’être chrétien.

LE BACHELIER

Mais si vous êtes chrétien, dites-moi, en conscience, croyez-vous que le reste des hommes soit damné éternellement ?

FREIND

Ce n’est point à moi à mesurer la justice de Dieu et sa miséricorde.

LE BACHELIER

Mais enfin, si vous êtes chrétien, que croyez-vous donc ?

FREIND

Je crois, avec Jésus-Christ, qu’il faut aimer Dieu et son prochain, pardonner les injures et réparer ses torts. Croyez-moi, adorez Dieu, soyez juste et bienfaisant : voilà tout l’homme. Ce sont là les maximes de Jésus. Elles sont si vraies qu’aucun légis-lateur, aucun philosophe n’a jamais eu d’autres principes avant lui, et qu’il est impossible qu’il y en ait d’autres. Ces vérités n’ont jamais eu et ne peuvent avoir pour adversaires que nos passions.

LE BACHELIER

Mais… ah ! ah ! à propos de passions, est-il vrai que vos évêques, vos prêtres, et vos diacres, vous êtes tous mariés ?

FREIND

Cela est vrai. Saint Joseph, qui passa pour être père de Jésus, était marié. Il eut pour fils Jacques le Mineur, surnommé Oblia, frère de notre Seigneur ; lequel, après la mort de Jésus, passa sa vie dans le temple. Saint Paul, le grand saint Paul, était marié.

LE BACHELIER

Mais Grillandus et Molina disent le contraire.

FREIND

Molina et Grillandus diront tout ce qu’ils voudront, j’aime mieux croire saint Paul lui-même, car il dit dans sa première aux Corinthiens[11] : « N’avons-nous pas le droit de boire et de manger à vos dépens ? N’avons-nous pas le droit de mener avec nous nos femmes, notre sœur, comme font les autres apôtres et les frères de notre Seigneur et Céphas ? Va-t-on jamais à la guerre à ses dépens ? Quand on a planté une vigne, n’en mange-t-on pas le fruit ? » etc.

LE BACHELIER

Mais, monsieur, est-il bien vrai que saint Paul ait dit cela ?

FREIND

Oui, il a dit cela, et il en a dit bien d’autres.

LE BACHELIER

Mais quoi ! ce prodige, cet exemple de la grâce efficace !…

FREIND

Il est vrai, monsieur, que sa conversion était un grand prodige. J’avoue que, suivant les Actes des apôtres, il avait été le plus cruel satellite des ennemis de Jésus. Les Actes disent qu’il servit à lapider saint Étienne ; il dit lui-même que, quand les Juifs faisaient mourir un suivant de Jésus, c’était lui qui portait la sentence, detuli sententiam[12]. J’avoue qu’Abdias, son disciple, et Jules Africain, son traducteur, l’accusent aussi d’avoir fait mourir Jacques Oblia, frère de notre Seigneur[13] ; mais ses fureurs rendent sa conversion plus admirable, et ne l’ont pas empêché de trouver une femme. Il était marié, vous dis-je, comme saint Clément d’Alexandrie le déclare expressément.

LE BACHELIER

Mais c’était donc un digne homme, un brave homme que saint Paul ! Je suis fâché qu’il ait assassiné saint Jacques et saint Étienne, et fort surpris qu’il ait voyagé au troisième ciel ; mais poursuivez, je vous prie.

FREIND

Saint Pierre, au rapport de saint Clément d’Alexandrie, eut des enfants, et même on compte parmi eux une sainte Pétronille. Eusèbe, dans son Histoire de l’Église, dit que saint Nicolas, l’un des premiers disciples, avait une très belle femme, et que les apôtres lui reprochèrent d’en être trop occupé, et d’en paraître jaloux… « Messieurs, leur dit-il, la prenne qui voudra, je vous la cède[14] ».

Dans l’économie juive, qui devait durer éternellement, et à laquelle cependant a succédé l’économie chrétienne, le mariage était non seulement permis, mais expressément ordonné aux prêtres, puisqu’ils devaient être de la même race ; et le célibat était une espèce d’infamie.

Il faut bien que le célibat ne fût pas regardé comme un état bien pur et bien honorable par les premiers chrétiens, puisque parmi les hérétiques anathématisés dans les premiers conciles, on trouve principalement ceux qui s’élevaient contre le mariage des prêtres, comme saturniens, basilidiens, montanistes, encratistes, et autres iens et istes. Voilà pourquoi la femme d’un saint Grégoire de Nazianze accoucha d’un autre saint Grégoire de Nazianze, et qu’elle eut le bonheur inestimable d’être femme et mère d’un canonisé, ce qui n’est pas même arrivé à sainte Monique, mère de saint Augustin.

Voilà pourquoi je pourrais vous nommer autant et plus d’anciens évêques mariés que vous n’avez autrefois eu d’évêques et de papes concubinaires, adultères, ou pédérastes : ce qu’on ne trouve plus aujourd’hui en aucun pays. Voilà pourquoi l’Église grecque, mère de l’Église latine, veut encore que les curés soient mariés. Voilà enfin pourquoi, moi qui vous parle, je suis marié, et j’ai le plus bel enfant du monde.

Et dites-moi, mon cher bachelier, n’aviez-vous pas dans votre Église sept sacrements de compte fait, qui sont tous des signes visibles d’une chose invisible ? Or un bachelier de Salamanque jouit des agréments du baptême dès qu’il est né ; de la confirmation dès qu’il a des culottes ; de la confession dès qu’il a fait quelques fredaines ou qu’il entend celles des autres ; de la communion, quoique un peu différente de la nôtre, dès qu’il a treize ou quatorze ans ; de l’ordre quand il est tondu sur le haut de la tête, et qu’on lui donne un bénéfice de vingt, ou trente, ou quarante mille piastres de rente ; enfin de l’extrême-onction quand il est malade. Faut-il le priver du sacrement de mariage quand il se porte bien ? surtout après que Dieu lui-même a marié Adam et Ève ; Adam, le premier des bacheliers du monde, puisqu’il avait la science infuse, selon votre école ; Ève, la première bachelette, puisqu’elle tâta de l’arbre de la science avant son mari.

LE BACHELIER

Mais, s’il est ainsi, je ne dirai plus mais. Voilà qui est fait, je suis de votre religion : je me fais anglican. Je veux me marier à une femme honnête qui fera toujours semblant de m’aimer tant que je serai jeune, qui aura soin de moi dans ma vieillesse, et que j’enterrerai proprement si je lui survis : cela vaut mieux que de cuire des hommes et de déshonorer des filles, comme a fait mon cousin don Caracucarador, inquisiteur pour la foi.

Tel est le précis fidèle de la conversation qu’eurent ensemble le docteur Freind et le bachelier don Papalamiendo, nommé depuis par nous Papa Dexando. Cet entretien curieux fut rédigé par Jacob Hulf, l’un des secrétaires de milord.

Après cet entretien, le bachelier me tira à part et me dit : « Il faut que cet Anglais, que j’avais cru d’abord anthropophage, soit un bien bon homme, car il est théologien, et il ne m’a point dit d’injures. » Je lui appris que M. Freind était tolérant, et qu’il descendait de la fille de Guillaume Penn, le premier des tolérants, et le fondateur de Philadelphie. « Tolérant et Philadelphie ! s’écria-t-il ; je n’avais jamais entendu parler de ces sectes-là. » Je le mis au fait : il ne pouvait me croire, il pensait être dans un autre univers, et il avait raison.

CHAPITRE QUATRIÈME

Retour à Londres ; Jenni commence à se corrompre

Tandis que notre digne philosophe Freind éclairait ainsi les Barcelonais, et que son fils Jenni enchantait les Barcelonaises, milord Peterborough fut perdu dans l’esprit de la reine Anne, et dans celui de l’archiduc, pour leur avoir donné Barcelone. Les courtisans lui reprochèrent d’avoir pris cette ville contre toutes les règles, avec une armée moins forte de moitié que la garnison. L’archiduc en fut d’abord très piqué, et l’ami Freind fut obligé d’imprimer l’apologie du général. Cependant cet archiduc, qui était venu conquérir le royaume d’Espagne, n’avait pas de quoi payer son chocolat. Tout ce que la reine Anne lui avait donné était dissipé. Montecuculli dit dans ses Mémoires qu’il faut trois choses pour faire la guerre : 1° de l’argent ; 2° de l’argent ; 3° de l’argent. L’archiduc écrivit de Guadalaxara, où il était le 11 auguste 1706, à milord Peterborough, une grande lettre signée yo el rey, par laquelle il le conjurait d’aller sur-le-champ à Gênes lui chercher, sur son crédit, cent mille livres sterling pour régner[15]. Voilà donc notre Sertorius devenu banquier génois de général d’armée. Il confia sa détresse à l’ami Freind : tous deux allèrent à Gênes ; je les suivis, car vous savez que mon cœur me mène. J’admirai l’habileté et l’esprit de conciliation de mon ami dans cette affaire délicate. Je vis qu’un bon esprit peut suffire à tout ; notre grand Locke était médecin : il fut le seul métaphysicien de l’Europe, et il rétablit les monnaies d’Angleterre.

Freind, en trois jours, trouva les cent mille livres sterling, que la cour de Charles VI mangea en moins de trois semaines. Après quoi il fallut que le général, accompagné de son théologien, allât se justifier à Londres, en plein Parlement, d’avoir conquis la Catalogne contre les règles, et de s’être ruiné pour le service de la cause commune. L’affaire traîna en longueur et en aigreur, comme toutes les affaires de parti.

Vous savez que M. Freind avait été député en Parlement avant d’être prêtre, et qu’il est le seul à qui l’on ait permis d’exercer ces deux fonctions incompatibles. Or, un jour que Freind méditait un discours qu’il devait prononcer dans la Chambre des Communes, dont il était un digne membre, on lui annonça une dame espagnole qui demandait à lui parler pour affaire pressante. C’était doña Boca Vermeja elle-même. Elle était tout en pleurs ; notre bon ami lui fit servir à déjeuner. Elle essuya ses larmes, déjeuna, et lui parla ainsi :

« Il vous souvient, mon cher monsieur, qu’en allant à Gênes vous ordonnâtes à monsieur votre fils Jenni de partir de Barcelone pour Londres, et d’aller s’installer dans l’emploi de clerc de l’Échiquier que votre crédit lui a fait obtenir. Il s’embarqua sur le Triton avec le jeune bachelier don Papa Dexando, et quelques autres que vous aviez convertis. Vous jugez bien que je fus du voyage avec ma bonne amie Las Nalgas. Vous savez que vous m’avez permis d’aimer monsieur votre fils, et que je l’adore…

— Moi, mademoiselle ! je ne vous ai point permis ce petit commerce ; je l’ai toléré : cela est bien différent. Un bon père ne doit être ni le tyran de son fils ni son mercure. La fornication entre deux personnes libres a été peut-être autrefois une espèce de droit naturel dont Jenni peut jouir avec discrétion sans que je m’en mêle ; je ne le gêne pas plus sur ses maîtresses que sur son dîner et sur son souper ; s’il s’agissait d’un adultère, j’avoue que je serais plus difficile, parce que l’adultère est un larcin, mais pour vous, mademoiselle, qui ne faites tort à personne, je n’ai rien à vous dire.

— Eh bien ! Monsieur, c’est d’adultère qu’il s’agit. Le beau Jenni m’abandonne pour une jeune mariée qui n’est pas si belle que moi. Vous sentez bien que c’est une injure atroce.

— Il a tort, dit alors M. Freind.

Boca Vermeja, en versant quelques larmes, lui conta comment Jenni avait été jaloux, ou fait semblant d’être jaloux du bachelier ; comment madame Clive-Hart, jeune mariée très effrontée, très emportée, très masculine, très méchante, s’était emparée de son esprit ; comment il vivait avec des libertins non craignant Dieu ; comment enfin il méprisait sa fidèle Boca Vermeja pour la coquine de Clive-Hart, parce que la Clive-Hart avait une nuance ou deux de blancheur et d’incarnat au-dessus de la pauvre Boca Vermeja.

« J’examinerai cette affaire-là à loisir, dit le bon Freind. Il faut que j’aille en Parlement pour celle de milord Peterborough. » Il alla donc en Parlement : je l’y entendis prononcer un discours ferme et serré, sans aucun lieu commun, sans épithète, sans ce que nous appelons des phrases ; il n’invoquait point un témoignage, une loi ; il les attestait, il les citait, il les réclamait ; il ne disait point qu’on avait surpris la religion de la cour en accusant milord Peterborough d’avoir hasardé les troupes de la reine Anne, parce que ce n’était pas une affaire de religion ; il ne prodiguait pas à une conjecture le nom de démonstration ; il ne manquait pas de respect à l’auguste assemblée du parlement par de fades plaisanteries bourgeoises ; il n’appelait pas milord Peterborough son client, parce que le mot de client signifie un homme de la bourgeoisie protégé par un sénateur. Freind parlait avec autant de modestie que de fermeté : on l’écoutait en silence ; on ne l’interrompait qu’en disant : « Hear him, hear him : écoutez-le, écoutez-le. » La Chambre des Communes vota qu’on remercierait le comte de Peterborough au lieu de le condamner. Milord obtint la même justice de la Cour des Pairs, et se prépara à repartir avec son cher Freind pour aller donner le royaume d’Espagne à l’archiduc : ce qui n’arriva pourtant pas, par la raison que rien n’arrive dans ce monde précisément comme on le veut.

Au sortir du Parlement, nous n’eûmes rien de plus pressé que d’aller nous informer de la conduite de Jenni. Nous apprîmes en effet qu’il menait une vie débordée et crapuleuse avec madame Clive-Hart et une troupe de jeunes athées, d’ailleurs gens d’esprit, à qui leur débauches avaient persuadé que « l’homme n’a rien au-dessus de la bête ; qu’il naît et meurt comme la bête ; qu’ils sont également formés de terre ; qu’ils retournent également à la terre ; et qu’il n’y a rien de bon et de sage que de se réjouir dans ses œuvres, et de vivre avec celle que l’on aime, comme le conclut Salomon à la fin de son chapitre troisième du Coheleth, que nous nommons Ecclésiaste ».

Ces idées leur étaient principalement insinuées par un nommé Wirburton, méchant garnement très impudent. J’ai lu quelque chose des manuscrits de ce fou : Dieu nous préserve de les voir imprimés un jour ! Wirburton prétend que Moïse ne croyait pas à l’immortalité de l’âme ; et comme en effet Moïse n’en parla jamais, il en conclut que c’est la seule preuve que sa mission était divine. Cette conclusion absurde fait malheureusement conclure que la secte juive était fausse ; les impies en concluent par conséquent que la nôtre, fondée sur la juive, est fausse aussi, et que cette nôtre, qui est la meilleure de toutes, étant fausse, toutes les autres sont encore plus fausses ; qu’ainsi il n’y a point de religion. De là quelques gens viennent à conclure qu’il n’y a point de Dieu ; ajoutez à ces conclusions que ce petit Wirburton est un intrigant et un calomniateur. Voyez quel danger !

Un autre fou nommé Needham, qui est en secret jésuite, va bien plus loin. Cet animal, comme vous le savez d’ailleurs, et comme on vous l’a tant dit, s’imagine qu’il a créé des anguilles avec de la farine de seigle et du jus de mouton ; que sur-le-champ ces anguilles en ont produit d’autres sans accouplement. Aussitôt nos philosophes décident qu’on peut faire des hommes avec de la farine de froment et du jus de perdrix, parce qu’ils doivent avoir une origine plus noble que celle des anguilles ; ils prétendent que ces hommes en produiront d’autres incontinent ; qu’ainsi ce n’est point Dieu qui a fait l’homme ; que tout s’est fait de soi-même ; qu’on peut très bien se passer de Dieu ; qu’il n’y a point de Dieu. Jugez quels ravages le Coheleth mal entendu, et Wirburton et Needham bien entendus, peuvent faire dans de jeunes cœurs tout pétris de passions, et qui ne raisonnent que d’après elles.

Mais, ce qu’il y avait de pis, c’est que Jenni avait des dettes par-dessus les oreilles ; il les payait d’une étrange façon. Un de ses créanciers était venu le jour même lui demander cent guinées pendant que nous étions en parlement. Le beau Jenni, qui jusque-là paraissait très doux et très poli, s’était battu avec lui, et lui avait donné pour tout paiement un bon coup d’épée. On craignait que le blessé n’en mourût : Jenni allait être mis en prison et risquait d’être pendu, malgré la protection de milord Peterborough.

CHAPITRE CINQUIÈME

On veut marier Jenni

Il nous souvient, mon cher ami, de la douleur et de l’indignation qu’avait ressenties le vénérable Freind quand il apprit que son cher Jenni était à Barcelone dans les prisons du Saint-Office ; croyez qu’il fut saisi d’un plus violent transport en apprenant les déportements de ce malheureux enfant, ses débauches, ses dissipations, sa manière de payer ses créanciers, et son danger d’être pendu. Mais Freind se contint. C’est une chose étonnante que l’empire de cet excellent homme sur lui-même. Sa raison commande à son cœur, comme un bon maître à un bon domestique. Il fait tout à propos, et agit prudemment avec autant de célérité que les imprudents se déterminent. « Il n’est pas temps, dit-il, de prêcher Jenni ; il faut le tirer du précipice. »

Vous saurez que notre ami avait touché la veille une très grosse somme de la succession de George Hubert, son oncle. Il va chercher lui-même notre grand chirurgien Cheselden. Nous le trouvons heureusement, nous allons ensemble chez le créancier blessé. M. Freind fait visiter sa plaie, elle n’était pas mortelle. Il donne au patient les cent guinées pour premier appareil, et cinquante autres en forme de réparation ; il lui demande pardon pour son fils ; il lui exprime sa douleur avec tant de tendresse, avec tant de vérité, que ce pauvre homme, qui était dans son lit, l’embrasse en versant des larmes, et veut lui rendre son argent. Ce spectacle étonnait et attendrissait le jeune M. Cheselden, qui commence à se faire une grande réputation, et dont le cœur est aussi bon que son coup d’œil et sa main sont habiles. J’étais ému, j’étais hors de moi ; je n’avais jamais tant révéré, tant aimé notre ami.

Je lui demandai, en retournant à sa maison, s’il ne ferait pas venir son fils chez lui, s’il ne lui représenterait pas ses fautes. « Non, dit-il ; je veux qu’il les sente avant que je lui en parle. Soupons ce soir tous deux ; nous verrons ensemble ce que l’honnêteté m’oblige de faire. Les exemples corrigent bien mieux que les réprimandes. »

J’allai, en attendant le souper, chez Jenni ; je le trouvai comme je pense que tout homme est après son premier crime, pâle, l’œil égaré, la voix rauque et entrecoupée, l’esprit agité, répondant de travers à tout ce qu’on lui disait. Enfin je lui appris ce que son père venait de faire. Il resta immobile, me regarda fixement, puis se détourna un moment pour verser quelques larmes. J’en augurai bien ; je conçus une grande espérance que Jenni pourrait être un jour très honnête homme. J’allai me jeter à son cou, lorsque madame Clive-Hart entra avec un jeune étourdi de ses amis, nommé Birton.

« Eh bien ! dit la dame en riant, est-il vrai que tu as tué un homme aujourd’hui ? C’était apparemment quelque ennuyeux ; il est bon de délivrer le monde de ces gens-là. Quand il te prendra envie de tuer quelque autre, je te prie de donner la préférence à mon mari, car il m’ennuie furieusement. »

Je regardais cette femme des pieds jusqu’à la tête. Elle était belle ; mais elle me parut avoir quelque chose de sinistre dans la physionomie. Jenni n’osait répondre, et baissait les yeux, parce que j’étais là. « Qu’as-tu donc, mon ami ? lui dit Birton, il semble que tu aies fait quelque mal ; je viens te remettre ton péché. Tiens, voici un petit livre que je viens d’acheter chez Lintot ; il prouve, comme deux et deux font quatre, qu’il n’y a ni Dieu, ni vice, ni vertu : cela est consolant. Buvons ensemble. »

À cet étrange discours je me retirai au plus vite. Je fis sentir discrètement à M. Freind combien son fils avait besoin de sa présence et de ses conseils. « Je le conçois comme vous, dit ce bon père ; mais commençons par payer ses dettes. » Toutes furent acquittées dès le lendemain matin. Jenni vint se jeter à ses pieds. Croiriez-vous bien que le père ne lui fit aucun reproche ? Il l’abandonna à sa conscience, et lui dit seulement : « Mon fils, souvenez-vous qu’il n’y a point de bonheur sans la vertu. »

Ensuite il maria Boca Vermeja avec le bachelier de Catalogne, pour qui elle avait un penchant secret, malgré les larmes qu’elle avait répandues pour Jenni : car tout cela s’accorde merveilleusement chez les femmes. On dit que c’est dans leurs cœurs que toutes les contradictions se rassemblent. C’est, sans doute, parce qu’elles ont été pétries originairement d’une de nos côtes.

Le généreux Freind paya la dot des deux mariés ; il plaça bien tous ses nouveaux convertis, par la protection de milord Peterborough : car ce n’est pas assez d’assurer le salut des gens, il faut les faire vivre.

Ayant dépêché toutes ces bonnes actions avec ce sang-froid actif qui m’étonnait toujours, il conclut qu’il n’y avait d’autre parti à prendre pour remettre son fils dans le chemin des honnêtes gens que de le marier avec une personne bien née qui eût de la beauté, des mœurs, de l’esprit, et même un peu de richesse ; et que c’était le seul moyen de détacher Jenni de cette détestable Clive-Hart, et des gens perdus qu’il fréquentait.

J’avais entendu parler de mademoiselle Primerose, jeune héritière élevée par milady Hervey, sa parente. Milord Peterborough m’introduisit chez milady Hervey. Je vis miss Primerose, et je jugeai qu’elle était bien capable de remplir toutes les vues de mon ami Freind. Jenni, dans sa vie débordée, avait un profond respect pour son père, et même de la tendresse. Il était touché principalement de ce que son père ne lui faisait aucun reproche de sa conduite passée. Ses dettes payées sans l’en avertir, des conseils sages donnés à propos et sans réprimandes, des marques d’amitié échappées de temps en temps sans aucune familiarité qui eût pu les avilir, tout cela pénétrait Jenni, né sensible et avec beaucoup d’esprit. J’avais toutes les raisons de croire que la fureur de ses désordres céderait aux charmes de Primerose et aux étonnantes vertus de mon ami.

Milord Peterborough lui-même présenta d’abord le père, et ensuite Jenni chez milady Hervey. Je remarquai que l’extrême beauté de Jenni fit d’abord une impression profonde sur le cœur de Primerose : car je la vis baisser les yeux, les relever, et rougir. Jenni ne parut que poli, et Primerose avoua à milady Hervey qu’elle eût bien souhaité que cette politesse fût de l’amour.

Peu à peu notre beau jeune homme démêla tout le mérite de cette incomparable fille, quoiqu’il fût subjugué par l’infâme Clive-Hart. Il était comme cet Indien invité par un ange à cueillir un fruit céleste, et retenu par les griffes d’un dragon. Ici le souvenir de ce que j’ai vu me suffoque. Mes pleurs mouillent mon papier. Quand j’aurai repris mes sens, je reprendrai le fil de mon histoire.

CHAPITRE SIXIÈME

Aventure épouvantable

On était prêt de conclure le mariage de la belle Primerose avec le beau Jenni. Notre ami Freind n’avait jamais goûté une joie plus pure ; je la partageais. Voici comme elle fut changée en un désastre que je puis à peine comprendre.

La Clive-Hart aimait Jenni en lui faisant continuellement des infidélités. C’est le sort, dit-on, de toutes les femmes qui, en méprisant trop la pudeur, ont renoncé à la probité. Elle trahissait surtout son cher Jenni pour son cher Birton et pour un autre débauché de la même trempe. Ils vivaient ensemble dans la crapule. Et, ce qui ne se voit peut-être que dans notre nation, c’est qu’ils avaient tous de l’esprit et de la valeur. Malheureusement ils n’avaient jamais plus d’esprit que contre Dieu. La maison de madame Clive-Hart était le rendez-vous des athées. Encore s’ils avaient été des athées gens de bien, comme Épicure et Leontium, comme Lucrèce et Memmius, comme Spinoza, qu’on dit avoir été un des plus honnêtes hommes de la Hollande ; comme Hobbes, si fidèle à son infortuné monarque Charles Ier… Mais !…

Quoi qu’il en soit, Clive-Hart, jalouse avec fureur de la tendre et innocente Primerose, sans être fidèle à Jenni, ne put souffrir cet heureux mariage. Elle médite une vengeance dont je ne crois pas qu’il y ait d’exemple dans notre ville de Londres, où nos pères ont vu cependant tant de crimes de tant d’espèces.

Elle sut que Primerose devait passer devant sa porte en revenant de la Cité, où cette jeune personne était allée faire des emplettes avec sa femme de chambre. Elle prend ce temps pour faire travailler à un petit canal souterrain qui conduisait l’eau dans ses offices.

Le carrosse de Primerose fut obligé, en revenant, de s’arrêter vis-à-vis cet embarras. La Clive-Hart se présente à elle, la prie de descendre, de se reposer, d’accepter quelques rafraîchissements, en attendant que le chemin soit libre. La belle Primerose tremblait à cette proposition ; mais Jenni était dans le vestibule. Un mouvement involontaire, plus fort que la réflexion, la fit descendre. Jenni courait au-devant d’elle, et lui donnait déjà la main. Elle entre ; le mari de la Clive-Hart était un ivrogne imbécile, odieux à sa femme autant que soumis, à charge même par ses complaisances. Il présente d’abord, en balbutiant, des rafraîchissements à la demoiselle qui honore sa maison, il en boit après elle. La dame Clive-Hart les emporte sur-le-champ, et en fait présenter d’autres. Pendant ce temps la rue est débarrassée. Primerose remonte en carrosse et rentre chez sa mère.

Au bout d’un quart d’heure, elle se plaint d’un mal de cœur et d’un étourdissement. On croit que ce petit dérangement n’est que l’effet du mouvement du carrosse. Mais le mal augmente de moment en moment, et le lendemain elle était à la mort. Nous courûmes chez elle, M. Freind et moi. Nous trouvâmes cette charmante créature, pâle, livide, agitée de convulsions, les lèvres retirées, les yeux tantôt éteints, tantôt étincelants, et toujours fixes. Des taches noires défiguraient sa belle gorge et son beau visage. Sa mère était évanouie à côté de son lit. Le secourable Cheselden prodiguait en vain toutes les ressources de son art. Je ne vous peindrai point le désespoir de Freind, il était inexprimable. Je vole au logis de la Clive-Hart. J’apprends que son mari vient de mourir, et que la femme a déserté la maison. Je cherche Jenni ; on ne le retrouve pas. Une servante me dit que sa maîtresse s’est jetée aux pieds de Jenni, et l’a conjuré de ne la pas abandonner dans son malheur ; qu’elle est partie avec Jenni et Birton ; et qu’on ne sait où elle est allée.

Écrasé de tant de coups si rapides et si multipliés, l’esprit bouleversé par des soupçons horribles que je chassais et qui revenaient, je me traîne dans la maison de la mourante. « Cependant, me disais-je à moi-même, si cette abominable femme s’est jetée aux genoux de Jenni, si elle l’a prié d’avoir pitié d’elle, il n’est donc point complice. Jenni est incapable d’un crime si lâche, si affreux, qu’il n’a eu nul intérêt, nul motif de commettre, qui le priverait d’une femme adorable et de sa fortune, qui le rendrait exécrable au genre humain. Faible, il se sera laissé subjuguer par une malheureuse dont il n’aura pas connu les noirceurs. Il n’a point vu comme moi Primerose expirante ; il n’aurait pas quitté le chevet de son lit pour suivre l’empoisonneuse de sa femme. » Dévoré de ces pensées, j’entre en frissonnant chez elle que je craignais de ne plus trouver en vie. Elle respirait. Le vieux Clive-Hart avait succombé en un moment, parce que son corps était usé par les débauches ; mais la jeune Primerose était soutenue par un tempérament aussi robuste que son âme était pure. Elle m’aperçut, et d’une voix tendre elle me demanda où était Jenni. À ce mot j’avoue qu’un torrent de larmes coula de mes yeux. Je ne pus lui répondre ; je ne pus parler au père. Il fallut la laisser enfin entre les mains fidèles qui la servaient.

Nous allâmes instruire milord de ce désastre. Vous connaissez son cœur : il est aussi tendre pour ses amis que terrible à ses ennemis. Jamais homme ne fut plus compatissant avec une physionomie plus dure. Il se donna autant de peine pour secourir la mourante, pour découvrir l’asile de Jenni et de sa scélérate, qu’il en avait prises pour donner l’Espagne à l’archiduc. Toutes nos recherches furent inutiles. Je crus que Freind en mourrait. Vous volions tantôt chez Primerose, dont l’agonie était longue, tantôt à Rochester, à Douvres, à Portsmouth ; on envoyait des courriers partout, on était partout, on errait à l’aventure, comme des chiens de chasse qui ont perdu la voie ; et cependant la mère infortunée de l’infortunée Primerose voyait d’heure en heure mourir sa fille.

Enfin nous apprenons qu’une femme assez jeune et assez belle, accompagnée de trois jeunes gens et de quelques valets, s’est embarquée à Newport dans le comté de Pembroke, sur un petit vaisseau qui était à la rade, plein de contrebandiers, et que ce bâtiment est parti pour l’Amérique septentrionale.

Freind, à cette nouvelle, poussa un profond soupir ; puis, tout à coup se recueillant et me serrant la main : « Il faut, dit-il, que j’aille en Amérique. » Je lui répondis en l’admirant et en pleurant : « Je ne vous quitterai pas ; mais que pourrez-vous faire ? – Ramener mon fils unique, dit-il, à sa patrie et à la vertu, ou m’ensevelir auprès de lui. » Nous ne pouvions douter en effet aux indices qu’on nous donna que ce ne fût Jenni qui s’était embarqué avec cette horrible femme et Birton, et les garnements de son cortège.

Le bon père, ayant pris son parti, dit adieu à milord Peterborough, qui retourna bientôt en Catalogne ; et nous allâmes fréter à Bristol un vaisseau pour la rivière de Delaware et pour la baie de Maryland. Freind concluait que, ces parages étant au milieu des possessions anglaises, il fallait y diriger sa navigation, soit que son fils fût vers le sud, soit qu’il eût marché vers le septentrion. Il se munit d’argent, de lettres de change et de vivres, laissant à Londres un domestique affidé, chargé de lui donner des nouvelles par les vaisseaux qui allaient toutes les semaines dans le Maryland ou dans la Pennsylvanie.

Nous partîmes ; les gens de l’équipage, en voyant la sérénité sur le visage de Freind, croyaient que nous faisions un voyage de plaisir. Mais, quand il n’avait que moi pour témoin, ses soupirs m’expliquaient assez sa douleur profonde. Je m’applaudissais quelquefois en secret de l’honneur de consoler une si belle âme. Un vent d’ouest nous retint longtemps à la hauteur des Sorlingues. Nous fûmes obligés de diriger notre route vers la Nouvelle-Angleterre. Que d’informations nous fîmes sur toute la côte ! Que de temps et de soins perdus ! Enfin un vent de nord-est s’étant levé, nous tournâmes vers Maryland. C’est là qu’on nous dépeignit Jenni, la Clive-Hart, et leurs compagnons.

Ils avaient séjourné sur la côte pendant plus d’un mois, et avaient étonné toute la colonie par des débauches et des magnificences inconnues jusqu’alors dans cette partie du globe ; après quoi ils étaient disparus, et personne ne savait de leurs nouvelles.

Nous avançâmes dans la baie avec le dessein d’aller jusqu’à Baltimore prendre de nouvelles informations…

CHAPITRE SEPTIÈME

Ce qui arriva en Amérique

Nous trouvâmes dans la route, sur la droite, une habitation très bien entendue. C’était une maison basse, commode et propre, entre une grange spacieuse et une vaste étable, le tout entouré d’un jardin où croissaient tous les fruits du pays. Cet enclos appartenait à un vieillard qui nous invita à descendre dans sa retraite. Il n’avait pas l’air d’un Anglais, et nous jugeâmes bientôt à son accent qu’il était étranger. Nous ancrâmes ; nous descendîmes ; ce bonhomme nous reçut avec cordialité, et nous donna le meilleur repas qu’on puisse faire dans le nouveau monde.

Nous lui insinuâmes discrètement notre désir de savoir à qui nous avions l’obligation d’être si bien reçus. « Je suis, dit-il, un de ceux que vous appelez sauvages. Je naquis sur une des montagnes bleues qui bordent cette contrée, et que vous voyez à l’occident. Un gros vilain serpent à sonnette m’avait mordu dans mon enfance sur une de ces montagnes ; j’étais abandonné ; j’allais mourir. Le père de milord Baltimore d’aujourd’hui me rencontra, me mit entre les mains de son médecin, et je lui dus la vie. Je lui rendis bientôt ce que je lui devais, car je lui sauvai la sienne dans un combat contre une horde voisine. Il me donna pour récompense cette habitation, où je vis heureux. »

M. Freind lui demanda s’il était de la religion du lord Baltimore. « Moi ! dit-il, je suis de la mienne ; pourquoi voudriez-vous que je fusse de la religion d’un autre homme ? » Cette réponse courte et énergique nous fit rentrer un peu en nous-mêmes. « Vous avez donc, lui dis-je, votre dieu et votre loi ?

— Oui, nous répondit-il avec une assurance qui n’avait rien de la fierté ; mon dieu est là », et il montra le ciel ; « ma loi est là-dedans », et il mit la main sur son cœur.

M. Freind fut saisi d’admiration, et, me serrant la main : « Cette pure nature, me dit-il, en sait plus que tous les bacheliers qui ont raisonné avec nous dans Barcelone. »

Il était pressé d’apprendre, s’il se pouvait, quelque nouvelle certaine de son fils Jenni. C’était un poids qui l’oppressait. Il demanda si on n’avait pas entendu parler de cette bande de jeunes gens qui avaient fait tant de fracas dans les environs. « Comment ! dit le vieillard, si on m’en a parlé ! Je les ai vus, je les ai reçus chez moi, et ils ont été si contents de ma réception qu’ils sont partis avec une de mes filles. »

Jugez quel fut le frémissement et l’effroi de mon ami à ce discours. Il ne put s’empêcher de s’écrier dans son premier mouvement : « Quoi ! Votre fille a été enlevée par mon fils !

— Bon Anglais, lui repartit le vieillard, ne te fâche point ; je suis très aise que celui qui est parti de chez moi avec ma fille soit ton fils, car il est beau, bien fait, et paraît courageux. Il ne m’a point enlevé ma chère Parouba : car il faut que tu saches que Parouba est son nom, parce que Parouba est le mien. S’il m’avait pris ma Parouba, ce serait un vol ; et mes cinq enfants mâles, qui sont à présent à la chasse dans le voisinage, à quarante ou cinquante milles d’ici, n’auraient pas souffert cet affront. C’est un grand péché de voler le bien d’autrui. Ma fille s’en est allée de son plein gré avec ces jeunes gens ; elle a voulu voir le pays : c’est une petite satisfaction qu’on ne doit pas refuser à une personne de son âge. Ces voyageurs me la rendront avant qu’il soit un mois ; j’en suis sûr, car ils me l’ont promis. » Ces paroles m’auraient fait rire, si la douleur où je voyais mon ami plongé n’avait pas pénétré mon âme, qui en était tout occupée.

Le soir, tandis que nous étions prêts à partir et à profiter du vent, arrive un des fils de Parouba tout essoufflé, la pâleur, l’horreur et le désespoir sur le visage. « Qu’as-tu donc, mon fils ? D’où viens-tu ? Je te croyais à la chasse. Que t’est-il arrivé ? Es-tu blessé par quelque bête sauvage ?

— Non, mon père, je ne suis point blessé, mais je me meurs.

— Mais d’où viens-tu, encore une fois, mon cher fils ?

— De quarante milles d’ici sans m’arrêter ; mais je suis mort. »

Le père, tout tremblant, le fait reposer. On lui donne des restaurants ; nous nous empressons autour de lui, ses petits frères, ses petites sœurs, M. Freind, et moi, et nos domestiques. Quand il eut repris ses sens ; il se jeta au cou du bon vieillard Parouba. « Ah ! dit-il en sanglotant, ma sœur Parouba est prisonnière de guerre, et probablement va être mangée. »

Le bonhomme Parouba tomba par terre à ces paroles. M. Freind, qui était père aussi, sentit ses entrailles s’émouvoir. Enfin Parouba le fils nous apprit qu’une troupe de jeunes Anglais fort étourdis avaient attaqué par passe-temps des gens de la montagne bleue. « Ils avaient, dit-il, avec eux une très belle femme et sa suivante ; et je ne sais comment ma sœur se trouvait dans cette compagnie. La belle Anglaise a été tuée et mangée ; ma sœur a été prise, et sera mangée tout de même. Je viens ici chercher du secours contre les gens de la montagne bleue ; je veux les tuer, les manger à mon tour, reprendre ma chère sœur, ou mourir. »

Ce fut alors à M. Freind de s’évanouir ; mais l’habitude de se commander à lui-même le soutint. « Dieu m’a donné un fils, me dit-il ; il reprendra le fils et le père quand le moment d’exécuter ses décrets éternels sera venu. Mon ami, je serais tenté de croire que Dieu agit quelquefois par une providence particulière, soumise à ses lois générales, puisqu’il punit en Amérique les crimes commis en Europe, et que la scélérate Clive-Hart est morte comme elle devait mourir. Peut-être le souverain fabricateur de tant de mondes aura-t-il arrangé les choses de façon que les grands forfaits commis dans un globe sont expiés quelquefois dans ce globe même. Je n’ose le croire, mais je le souhaite ; et je le croirais si cette idée n’était pas contre toutes les règles de la bonne métaphysique. »

Après des réflexions si tristes sur de si fatales aventures, fort ordinaires en Amérique, Freind prit son parti incontinent selon sa coutume. « J’ai un bon vaisseau, dit-il à son hôte, il est bien approvisionné ; remontons le golfe avec la marée le plus près que nous pourrons des montagnes bleues. Mon affaire la plus pressée est à présent de sauver votre fille. Allons vers vos anciens compatriotes ; vous leur direz que je viens leur apporter le calumet de la paix, et que je suis le petit-fils de Penn : ce nom seul suffira. »

À ce nom de Penn, si révéré dans toute l’Amérique boréale, le bon Parouba et son fils sentirent les mouvements du plus profond respect et de la plus chère espérance. Nous nous embarquons, nous mettons à la voile, nous abordons en trente-six heures après de Baltimore.

À peine étions-nous à la vue de cette petite place, alors presque déserte, que nous découvrîmes de loin une troupe nombreuse d’habitants des montagnes bleues qui descendaient dans la plaine, armés de casse-têtes, de haches, et de ces mousquets que les Européans leur ont si sottement vendus pour avoir des pelleteries. On entendait déjà leurs hurlements effroyables. D’un autre côté s’avançaient quatre cavaliers suivis de quelques hommes de pied. Cette petite troupe nous prit pour des gens de Baltimore qui venaient les combattre. Les cavaliers courent sur nous à bride abattue, le sabre à la main. Nos compagnons se préparaient à les recevoir. M. Freind, ayant regardé fixement les cavaliers, frissonna un moment ; mais, reprenant tout à coup son sang-froid ordinaire : « Ne bougez, mes amis, nous dit-il d’une voix attendrie ; laissez-moi agir seul. » Il s’avance en effet seul, sans armes, à pas lents, vers la troupe. Nous voyons en un moment le chef abandonner la bride de son cheval, se jeter à terre, et tomber prosterné. Nous poussons un cri d’étonnement, nous approchons, c’était Jenni lui-même qui baignait de larmes les pieds de son père, qui l’embrassait de ses mains tremblantes. Ni l’un ni l’autre ne pouvait parler. Birton et les deux jeunes cavaliers qui l’accompagnaient descendirent de cheval. Mais Birton, conservant son caractère, lui dit : « Pardieu, mon cher Freind, je ne t’attendais pas ici. Toi et moi nous sommes faits pour les aventures. Pardieu ! Je suis bien aise de te voir. »

Freind, sans daigner lui répondre, se retourna vers l’armée des montagnes bleues qui s’avançait. Il marcha à elle avec le seul Parouba, qui lui servait d’interprète. « Compatriotes, leur dit Parouba, voici le descendant de Penn qui vous apporte le calumet de la paix. »

À ces mots, le plus ancien du peuple répondit, en élevant les mains et les yeux au ciel : « Un fils de Penn ! Que je baise ses pieds et ses mains, et ses parties sacrées de la génération ! Qu’il puisse faire une longue race de Penn ! Que les Penn vivent à jamais ! Le grand Penn est notre Manitou, notre Dieu. Ce fut presque le seul des gens d’Europe qui ne nous trompa point, qui ne s’empara point de nos terres par la force. Il acheta le pays que nous lui cédâmes ; il le paya libéralement ; il entretint chez nous la concorde ; il apporta des remèdes pour le peu de maladies que notre commerce avec les gens d’Europe nous communiquait ; il nous enseigna des arts que nous ignorions. Jamais nous ne fumâmes contre lui ni contre ses enfants le calumet de la guerre ; nous n’avons avec les Penn que le calumet de l’adoration. »

Ayant parlé ainsi au nom de son peuple, il courut en effet baiser les pieds et les mains de M. Freind ; mais il s’abstint de parvenir aux parties sacrées dès qu’on lui dit que ce n’était pas l’usage en Angleterre, et que chaque pays a ses cérémonies.

Freind fit apporter sur-le-champ une trentaine de jambons, autant de grands pâtés et de poulardes à la daube, deux cents gros flacons de vin de Pontac qu’on tira du vaisseau ; il plaça à côté de lui le commandant des montagnes bleues. Jenni et ses compagnons furent du festin ; mais Jenni aurait voulu être cent pieds sous terre. Son père ne lui disait mot ; et ce silence augmentait encore sa honte.

Birton, à qui tout était égal, montrait une gaieté évaporée. Freind, avant qu’on se mît à manger, dit au bon Parouba : « Il nous manque ici une personne bien chère, c’est votre fille. » Le commandant des montagnes bleues la fit venir sur-le-champ ; on ne lui avait fait aucun outrage ; elle embrassa son père et son frère comme si elle fût revenue de la promenade.

Je profitai de la liberté du repas pour demander par quelle raison les guerriers des montagnes bleues avaient tué et mangé madame Clive-Hart, et n’avaient rien fait à la fille de Parouba. « C’est parce que nous sommes justes, répondit le commandant. Cette fière Anglaise était de la troupe qui nous attaqua ; elle tua un des nôtres d’un coup de pistolet par derrière. Nous n’avons rien fait à la Parouba dès que nous avons su qu’elle était la fille d’un de nos anciens camarades, et qu’elle n’était venue ici que pour s’amuser : il faut rendre à chacun selon ses œuvres. »

Freind fut touché de cette maxime, mais il représenta que la coutume de manger des femmes était indigne de si braves gens, et qu’avec tant de vertu on ne devait pas être anthropophage.

Le chef des montagnes nous demanda alors ce que nous faisions de nos ennemis lorsque nous les avions tués. « Nous les enterrons, lui répondis-je.

— J’entends, dit-il ; vous les faites manger par les vers. Nous voulons avoir la préférence ; nos estomacs sont une sépulture plus honorable. »

Birton prit plaisir à soutenir l’opinion des montagnes bleues. Il dit que la coutume de mettre son prochain au pot ou à la broche était la plus ancienne et la plus naturelle puisqu’on l’avait trouvée établie dans les deux hémisphères ; qu’il était par conséquent démontré que c’était là une idée innée, qu’on avait été à la chasse aux hommes avant d’aller à la chasse aux bêtes, par la raison qu’il était bien plus aisé de tuer un homme que de tuer un loup ; que si les Juifs, dans leurs livres si longtemps ignorés, ont imaginé qu’un nommé Caïn tua un nommé Abel, ce ne put être que pour le manger ; que ces Juifs eux-mêmes avouent nettement s’être nourris plusieurs fois de chair humaine ; que, selon les meilleurs historiens, les Juifs dévorèrent les chairs sanglantes des Romains assassinés par eux en Égypte, en Chypre, en Asie, dans leurs révoltes contre les empereurs Trajan et Adrien.

Nous lui laissâmes débiter ces dures plaisanteries, dont le fond pouvait malheureusement être vrai, mais qui n’avaient rien de l’atticisme grec et de l’urbanité romaine.

Le bon Freind, sans lui répondre, adressa la parole aux gens du pays. Parouba l’interprétait phrase à phrase. Jamais le grave Tillotson ne parla avec tant d’énergie, jamais l’insinuant Smalridge n’eut des grâces si touchantes. Le grand secret est de démontrer avec éloquence. Il leur démontra donc que ces festins où l’on se nourrit de la chair de ses semblables sont des repas de vautours, et non pas d’hommes ; que cette exécrable coutume inspire une férocité destructive du genre humain ; que c’était la raison pour laquelle ils ne connaissaient ni les consolations de la société, ni la culture de la terre ; enfin ils jurèrent par leur grand Manitou qu’ils ne mangeraient plus ni hommes ni femmes.

Freind, dans une seule conversation, fut leur législateur ; c’était Orphée qui apprivoisait les tigres. Les Jésuites ont beau s’attribuer des miracles dans leurs Lettres curieuses et édifiantes, qui sont rarement l’un et l’autre, ils n’égaleront jamais notre ami Freind.

Après avoir comblé de présents les seigneurs des montagnes bleues, il ramena dans son vaisseau le bonhomme Parouba vers sa demeure. Le jeune Parouba fut du voyage avec sa sœur ; les autres frères avaient poursuivi leur chasse du côté de la Caroline. Jenni, Birton et leurs camarades s’embarquèrent dans le vaisseau ; le sage Freind persistait toujours dans sa méthode de ne faire aucun reproche à son fils quand ce garnement avait fait quelque mauvaise action ; il le laissait s’examiner lui-même et dévorer son cœur, comme dit Pythagore. Cependant il reprit trois fois la lettre qu’on lui avait apportée d’Angleterre ; et, en la relisant, il regardait son fils, qui baissait toujours les yeux ; et on lisait sur le visage de ce jeune homme le respect et le repentir.

Pour Birton, il était aussi gai et aussi désinvolte que s’il était revenu de la comédie : c’était un caractère à peu près dans le goût du feu comte de Rochester, extrême dans la débauche, dans la bravoure, dans ses idées, dans ses expressions, dans sa philosophie épicurienne, n’étant attaché à rien, sinon aux choses extraordinaires, dont il se dégoûtait bien vite ; ayant cette sorte d’esprit qui tient les vraisemblances pour des démonstrations ; plus savant, plus éloquent qu’aucun jeune homme de son âge, mais ne s’étant jamais donné la peine de rien approfondir.

Il échappa à M. Freind, en dînant avec nous dans le vaisseau, de me dire : « En vérité, mon ami, j’espère que Dieu inspirera des mœurs plus honnêtes à ces jeunes gens, et que l’exemple terrible de la Clive-Hart les corrigera. »

Birton, ayant entendu ces paroles, lui dit d’un ton un peu dédaigneux : « J’étais depuis longtemps très mécontent de cette méchante Clive-Hart : je ne me soucie pas plus d’elle que d’une poularde grasse qu’on aurait mise à la broche ; mais, en bonne foi, pensez-vous qu’il existe, je ne sais où, un être continuellement occupé à faire punir toutes les méchantes femmes, et tous les hommes pervers qui peuplent et dépeuplent les quatre parties de notre petit monde ? Oubliez-vous que notre détestable Marie, fille de Henri VIII, fut heureuse jusqu’à sa mort ? Et cependant elle avait fait périr dans les flammes plus de huit cents citoyens et citoyennes sur le seul prétexte qu’ils ne croyaient ni à la transsubstantiation ni au pape. Son père, presque aussi barbare qu’elle, et son mari, plus profondément méchant, vécurent dans les plaisirs. Le pape Alexandre VI, plus criminel qu’eux tous, fut aussi le plus fortuné : tous ses crimes lui réussirent, et il mourut à soixante et douze ans, puissant, riche, courtisé de tous les rois. Où donc est le Dieu juste et vengeur ? Non, pardieu ! il n’y a point de Dieu. »

M. Freind, d’un air austère, mais tranquille, lui dit : « Monsieur, vous ne devriez pas, ce me semble, jurer par Dieu même que ce Dieu n’existe pas. Songez que Newton et Locke n’ont prononcé jamais ce nom sacré sans un air de recueillement et d’adoration secrète qui a été remarqué de tout le monde.

— Pox ! Repartit Birton ; je me soucie bien de la mine que deux hommes ont faite. Quelle mine avait donc Newton quand il commentait l’Apocalypse ? Et quelle grimace faisait Locke lorsqu’il racontait la longue conversation d’un perroquet avec le prince Maurice ? »

Alors Freind prononça ces belles paroles d’or qui se gravèrent dans mon cœur : « Oublions les rêves des grands hommes, et souvenons-nous des vérités qu’ils nous ont enseignées. » Cette réponse engagea une dispute réglée, plus intéressante que la conversation avec le bachelier de Salamanque ; je me mis dans un coin, j’écrivis en notes tout ce qui fut dit : on se rangea autour des deux combattants ; le bonhomme Parouba, son fils et surtout sa fille, les compagnons des débauches de Jenni, écoutaient, le cou tendu, les yeux fixés ; et Jenni, la tête baissée, les deux coudes sur ses genoux, les mains sur ses yeux, semblait plongé dans la plus profonde méditation.

Voici mot à mot la dispute.

CHAPITRE HUITIÈME

Dialogue de Freind et de Birton sur l’athéisme

FREIND

Je ne vous répéterai pas, monsieur, les arguments métaphysiques de notre célèbre Clarke. Je vous exhorte seulement à les relire ; ils sont plus faits pour vous éclairer que pour vous toucher : je ne veux vous apporter que des raisons qui peut-être parleront plus à votre cœur.

BIRTON

Vous me ferez plaisir ; je veux qu’on m’amuse et qu’on m’intéresse ; je hais les sophismes : les disputes métaphysiques ressemblent à des ballons remplis de vent que les combattants se renvoient. Les vessies crèvent, l’air en sort, il ne reste rien.

FREIND

Peut-être, dans les profondeurs du respectable arien Clarke, y a-t-il quelques obscurités, quelques vessies ; peut-être s’est-il trompé sur la réalité de l’infini actuel et de l’espace, etc. ; peut-être, en se faisant commentateur de Dieu, a-t-il imité quelquefois les commentateurs d’Homère, qui lui supposent des idées auxquelles Homère ne pensa jamais.

À ces mots d’infini, d’espace, d’Homère, de commentateurs, le bonhomme Parouba et sa fille, et quelques Anglais même, voulurent aller prendre l’air sur le tillac ; mais Freind ayant promis d’être intelligible, ils demeurèrent ; et moi, j’expliquais tout bas à Parouba quelques mots un peu scientifiques que des gens nés sur les montagnes bleues ne pouvaient entendre aussi commodément que des docteurs d’Oxford et de Cambridge.

L’ami Freind continua donc ainsi :

Il serait triste que, pour être sûr de l’existence de Dieu, il fût nécessaire d’être un profond métaphysicien : il n’y aurait tout au plus en Angleterre qu’une centaine d’esprits bien versés ou renversés dans cette science ardue du pour et du contre qui fussent capables de sonder cet abîme, et le reste de la terre entière croupirait dans une ignorance invincible, abandonné en proie à ses passions brutales, gouverné par le seul instinct, et ne raisonnant passablement que sur les grossières notions de ses intérêts charnels. Pour savoir s’il est un Dieu, je ne vous demande qu’une chose, c’est d’ouvrir les yeux.

BIRTON

Ah ! Je vous vois venir : vous recourez à ce vieil argument tant rebattu que le soleil tourne sur son axe en vingt-cinq jours et demi, en dépit de l’absurde Inquisition de Rome ; que la lumière nous arrive réfléchie de Saturne en quatorze minutes, malgré les suppositions absurdes de Descartes ; que chaque étoile fixe est un soleil comme le nôtre, environné de planètes ; que tous ces astres innombrables, placés dans les profondeurs de l’espace, obéissent aux lois mathématiques découvertes et démontrées par le grand Newton ; qu’un catéchiste annonce Dieu aux enfants, et que Newton le prouve aux sages, comme le dit un philosophe frenchman, persécuté dans son drôle de pays pour l’avoir dit.

Ne vous tourmentez pas à m’étaler cet ordre constant qui règne dans toutes les parties de l’univers : il faut bien que tout ce qui existe soit dans un ordre quelconque ; il faut bien que la matière plus rare s’élève sur la plus massive, que le plus fort en tout sens presse le plus faible, que ce qui est poussé avec plus de mouvement coure plus vite que son égal ; tout s’arrange ainsi de soi-même. Vous auriez beau, après avoir bu une pinte de vin comme Esdras, me parler comme lui neuf cent soixante heures de suite sans fermer la bouche, je ne vous en croirais pas davantage. Voudriez-vous que j’adoptasse un Être éternel, infini et immuable, qui s’est plu, dans je ne sais quel temps, à créer de rien des choses qui changent à tout moment, et à faire des araignées pour éventrer des mouches ? Voudriez-vous que je disse, avec ce bavard impertinent de Nieuventyd, que « Dieu nous a donné des oreilles pour avoir la foi, parce que la foi vient par ouï-dire » ? Non, non, je ne croirai point à des charlatans qui ont vendu cher leurs drogues à des imbéciles ; je m’en tiens au petit livre d’un frenchman qui dit que rien n’existe et ne peut exister, sinon la nature ; que la nature fait tout, que la nature est tout, qu’il est impossible et contradictoire qu’il existe quelque chose au delà du tout ; en un mot, je ne crois qu’à la nature.

FREIND

Et si je vous disais qu’il n’y a point de nature, et que dans nous, autour de nous, et à cent mille millions de lieues, tout est art sans aucune exception !

BIRTON

Comment ? tout est art ! en voici bien d’une autre !

FREIND

Presque personne n’y prend garde ; cependant rien n’est plus vrai. Je vous dirai toujours : « Servez-vous de vos yeux, et vous reconnaîtrez, vous adorerez un Dieu. Songez comment ces globes immenses, que vous voyez rouler dans leur immense carrière, observent les lois d’une profonde mathématique : il y a donc un grand mathématicien que Platon appelait l’éternel géomètre. Vous admirez ces machines d’une nouvelle invention, qu’on appelle oréri, parce que milord Oréri les a mises à la mode en protégeant l’ouvrier par ses libéralités : c’est une très faible copie de notre monde planétaire et de ses révolutions, la période même du changement des solstices et des équinoxes, qui nous amène de jour en jour une nouvelle étoile polaire. Cette période, cette course si lente d’environ vingt-six mille ans, n’a pu être exécutée par des mains humaines dans nos oréri. Cette machine est très imparfaite : il faut la faire tourner avec une manivelle ; cependant c’est un chef-d’œuvre de l’habileté de nos artisans. Jugez donc quelle est la puissance, quel est le génie de l’éternel architecte, si l’on peut se servir de ces termes impropres si mal assortis à l’Être suprême ».

Je donnai une légère idée d’un oréri à Parouba. Il dit : « S’il y a du génie dans cette copie, il faut bien qu’il y en ait dans l’original. Je voudrais voir un oréri : mais le ciel est plus beau. » Tous les assistants, Anglais et Américains, entendant ces mots, furent également frappés de la vérité, et levèrent les mains au ciel. Birton demeura tout pensif, puis il s’écria : « Quoi ! Tout serait art, et la nature ne serait que l’ouvrage d’un suprême artisan ! serait-il possible ? » Le sage Freind continua ainsi :

Portez à présent vos yeux sur vous-même ; examinez avec quel art étonnant, et jamais assez connu, tout y est construit en dedans et en dehors pour tous vos usages et pour tous vos désirs ; je ne prétends pas faire ici une leçon d’anatomie, vous savez assez qu’il n’y a pas un viscère qui ne soit nécessaire, et qui ne soit secouru dans ses dangers par le jeu continuel des viscères voisins. Les secours dans le corps sont si artificieusement préparés de tous côtés qu’il n’y a pas une seule veine qui n’ait ses valvules et ses écluses, pour ouvrir au sang des passages. Depuis la racine des cheveux jusqu’aux orteils des pieds, tout est art, tout est préparation, moyen, et fin. Et, en vérité, on ne peut que se sentir de l’indignation contre ceux qui osent nier les véritables causes finales, et qui ont assez de mauvaise foi ou de fureur pour dire que la bouche n’est pas faite pour parler et pour manger ; que ni les yeux ne sont merveilleusement disposés pour voir, ni les oreilles pour entendre, ni les parties de la génération pour engendrer. Cette audace est si folle que j’ai peine à la comprendre.

Avouons que chaque animal rend le témoignage au suprême Fabricateur.

La plus petite herbe suffit pour confondre l’intelligence humaine, et cela est si vrai qu’il est impossible aux efforts de tous les hommes réunis de produire un brin de paille si le germe n’est pas dans la terre ; il ne faut pas dire que les germes pourrissent pour produire, car ces bêtises ne se disent plus.

L’assemblée sentit la vérité de ces preuves plus vivement que tout le reste, parce qu’elles étaient plus palpables. Birton disait entre ses dents : « Faudra-t-il se soumettre à reconnaître un Dieu ? Nous verrons cela, pardieu ! c’est une affaire à examiner. » Jenni rêvait toujours profondément, et était touché, et notre Freind acheva sa phrase :

Non, mes amis, nous ne faisons rien ; nous ne pouvons rien faire : il nous est donné d’arranger, d’unir, de désunir, de nombrer, de peser, de mesurer ; mais faire ! quel mot ! Il n’y a que l’Être nécessaire, l’Être existant éternellement par lui-même, qui fasse ; voilà pourquoi les charlatans qui travaillent à la pierre philosophale sont de si grands imbéciles, ou de si grands fripons. Ils se vantent de créer de l’or, et ils ne pourraient pas créer de la crotte.

Avouons donc, mes amis, qu’il est un Être suprême, nécessaire, incompréhensible, qui nous a faits.

BIRTON

Et où est-il, cet Être ? S’il y en a un, pourquoi se cache-t-il ? Quelqu’un l’a-t-il jamais vu ? Doit-on se cacher quand on a fait du bien ?

FREIND

Avez-vous jamais vu Christopher Wren, qui a bâti Saint-Paul de Londres ? Cependant il est démontré que cet édifice est l’ouvrage d’un architecte très habile.

BIRTON

Tout le monde conçoit aisément que Wren a bâti avec beaucoup d’argent ce vaste édifice, où Burgess nous endort quand il prêche. Nous savons bien pourquoi et comment nos pères ont élevé ce bâtiment. Mais pourquoi et comment un Dieu aurait-il créé de rien cet univers ? Vous savez l’ancienne maxime de toute l’antiquité : Rien ne peut rien créer, rien ne retourne à rien. C’est une vérité dont personne n’a jamais douté. Votre Bible même dit expressément que votre Dieu fit le ciel et la terre, quoique le ciel, c’est-à-dire l’assemblage de tous les astres, soit beaucoup plus supérieur à la terre que cette terre ne l’est au plus petit des grains de sable ; mais votre Bible n’a jamais dit que Dieu fit le ciel et la terre avec rien du tout : elle ne prétend point que le Seigneur ait fait la femme de rien. Il la pétrit fort singulièrement d’une côte qu’il arracha à son mari. Le chaos existait, selon la Bible même, avant la terre : donc la matière était aussi éternelle que votre Dieu.

Il s’éleva alors un petit murmure dans l’assemblée ; on disait : « Birton pourrait bien avoir raison » ; mais Freind répondit :

FREIND

Je vous ai, je pense, prouvé qu’il existe une intelligence suprême, une puissance éternelle à qui nous devons une vie passagère : je ne vous ai point promis de vous expliquer le pourquoi et le comment. Dieu m’a donné assez de raison pour comprendre qu’il existe, mais non pas assez pour savoir au juste si la matière lui a été éternellement soumise ou s’il l’a fait naître dans le temps. Que vous importe l’éternité ou la création de la matière, pourvu que vous reconnaissiez un Dieu, un maître de la matière et de vous ? Vous me demandez où Dieu est ; je n’en sais rien, et je ne dois pas le savoir. Je sais qu’il est ; je sais qu’il est notre maître, qu’il fait tout, que nous devons tout attendre de sa bonté.

BIRTON

De sa bonté ! Vous vous moquez de moi. Vous m’avez dit : « Servez-vous de vos yeux » ; et moi je vous dis : « Servez-vous des vôtres. Jetez seulement un coup d’œil sur la terre entière, et jugez si votre Dieu serait bon. »

M. Freind sentit bien que c’était là le fort de la dispute, et que Birton lui préparait un rude assaut ; il s’aperçut que les auditeurs, et surtout les Américains, avaient besoin de prendre haleine pour écouter, et lui pour parler. Il se recommanda à Dieu ; on alla se promener sur le tillac ; on prit ensuite du thé dans le yacht, et la dispute réglée recommença.

CHAPITRE NEUVIÈME

Sur l’athéisme

BIRTON

Pardieu ! Monsieur, vous n’aurez pas si beau jeu sur l’article de la bonté que vous l’avez eu sur la puissance et sur l’industrie ; je vous parlerai d’abord des énormes défauts de ce globe, qui sont précisément l’opposé de cette industrie tant vantée ; ensuite je mettrai sous vos yeux les crimes et les malheurs perpétuels des habitants, et vous jugerez de l’affectation paternelle que, selon vous, le maître a pour eux.

Je commence par vous dire que les gens de Glocestershire, mon pays, quand ils ont fait naître des chevaux dans leurs haras, les élèvent dans de beaux pâturages, leur donnent ensuite une bonne écurie, et de l’avoine et de la paille à foison ; mais, s’il vous plaît, quelle nourriture et quel abri avaient tous ces pauvres Américains du Nord quand nous les avons découverts après tant de siècles ? Il fallait qu’ils courussent trente et quarante milles pour avoir de quoi manger. Toute la côte boréale de notre ancien monde languit à peu près sous la même nécessité ; et depuis la Laponie suédoise jusqu’aux mers septentrionales du Japon, cent peuples traînent leur vie, aussi courte qu’insupportable, dans une disette affreuse, au milieu de leurs neiges éternelles.

Les plus beaux climats sont exposés sans cesse à des fléaux destructeurs. Nous y marchons sur des précipices enflammés, recouverts de terrains fertiles qui sont des pièges de mort. Il n’y a point d’autres enfers sans doute ; et ces enfers se sont ouverts mille fois sous nos pas.

On nous parle d’un déluge universel, physiquement impossible, et dont tous les gens sensés rient ; mais du moins on nous console en nous disant qu’il n’a duré que dix mois : il devait éteindre ces feux qui depuis ont détruit tant de villes florissantes. Votre saint Augustin nous apprend qu’il y eut cent villes entières d’embrassées et d’abîmées en Libye par un seul tremblement de terre ; ces volcans ont bouleversé toute la belle Italie. Pour comble de maux, les tristes habitants de la zone glaciale ne sont pas exempts de ces gouffres souterrains ; les Islandais, toujours menacés, voient la faim devant eux, cent pieds de glace et cent pieds de flamme à droite et à gauche sur leur mont Hécla : car tous les grands volcans sont placés sur ces montagnes hideuses.

On a beau nous dire que ces montagnes de deux mille toises de hauteur ne sont rien par rapport à la terre, qui a trois milles lieues de diamètre ; que c’est un grain de la peau d’une orange sur la rondeur de ce fruit, que ce n’est pas un pied sur trois mille. Hélas ! qui sommes-nous donc, si les hautes montagnes ne font sur la terre que la figure d’un pied sur trois mille pieds, et de quatre pouces sur neuf mille pieds ? Nous sommes donc des animaux absolument imperceptibles ; et cependant nous sommes écrasés par tout ce qui nous environne, quoique notre infinie petitesse, si voisine du néant, semblât devoir nous mettre à l’abri de tous les accidents. Après cette innombrable quantité de villes détruites, rebâties et détruites encore comme des fourmilières, que dirons-nous de ces mers de sable qui traversent le milieu de l’Afrique, et dont les vagues brûlantes, amoncelées par les vents, on englouti des armées entières ? À quoi servent ces vastes déserts à côté de la belle Syrie ? Déserts si affreux, si inhabitables, que ces animaux féroces appelés Juifs se crurent dans le paradis terrestre quand ils passèrent de ces lieux d’horreur dans un coin de terre dont on pouvait cultiver quelques arpents.

Ce n’est pas encore assez que l’homme, cette noble créature, ait été si mal logé, si mal vêtu, si mal nourri pendant tant de siècles. Il naît entre de l’urine et de la matière fécale pour respirer deux jours ; et, pendant ces deux jours, composés d’espérances trompeuses et de chagrins réels, son corps, formés avec un art inutile, est en proie à tous les maux qui résultent de cet art même : il vit entre la peste et la vérole ; la source de son être est empoisonnée ; il n’y a personne qui puisse mettre dans sa mémoire la liste de toutes les maladies qui nous poursuivent ; et le médecin des urines en Suisse prétend les guérir toutes !

Pendant que Birton parlait ainsi, la compagnie était tout attentive et tout émue ; le bonhomme Parouba disait : « Voyons comme notre docteur se tirera de là ». Jenni même laissa échapper ces paroles à voix basse : « Ma foi, il a raison ; j’étais bien sot de m’être laissé toucher des discours de mon père. » M. Freind laissa passer cette première bordée, qui frappait toutes les imaginations, puis il dit :

Un jeune théologien répondrait par des sophismes à ce torrent de tristes vérités et vous citerait saint Basile et saint Cyrille qui n’ont que faire ici ; pour moi, messieurs, je vous avouerai sans détour qu’il y a beaucoup de mal physique sur la terre ; je n’en diminue pas l’existence ; mais M. Birton l’a trop exagérée. Je m’en rapporte à vous, mon cher Parouba ; votre climat est fait pour vous, et il n’est pas si mauvais, puisque ni vous ni vos compatriotes n’avez voulu le quitter. Les Esquimaux, les Islandais, les Lapons, les Ostiaks, les Samoyèdes, n’ont jamais voulu sortir du leur. Les rangifères, ou rennes, que Dieu leur a donnés pour les nourrir, les vêtir et les traîner, meurent quand on les transporte dans une autre zone. Les Lapons mêmes aussi meurent dans les climats un peu méridionaux : le climat de la Sibérie est trop chaud pour eux ; ils se trouveraient brûlés dans le parage où nous sommes.

Il est clair que Dieu a fait chaque espèce d’animaux et de végétaux pour la place dans laquelle ils se perpétuent. Les nègres, cette espèce d’hommes si différente de la nôtre, sont tellement nés pour leur patrie que des milliers de ces animaux noirs se sont donné la mort quand notre barbare avarice les a transportés ailleurs. Le chameau et l’autruche vivent commodément dans les sables de l’Afrique ; le taureau et ses compagnes bondissent dans les pays gras où l’herbe se renouvelle continuellement pour leur nourriture ; la cannelle et le girofle ne croissent qu’aux Indes ; le froment n’est bon que dans le peu de pays où Dieu le fait croître. On a d’autres nourritures dans toute votre Amérique, depuis la Californie jusqu’au détroit de Lemaire ; nous ne pouvons cultiver la vigne dans notre fertile Angleterre, non plus qu’en Suède et en Canada. Voilà pourquoi ceux qui fondent dans quelques pays l’essence de leurs rites religieux sur du pain et du vin n’ont consulté que leur climat ; ils font très bien, eux, de remercier Dieu de l’aliment et de la boisson qu’ils tiennent de sa bonté ; et vous ferez très bien, vous Américains, de lui rendre grâce de votre maïs, de votre manioc et de votre cassave. Dieu, dans toute la terre, a proportionné les organes et les facultés des animaux, depuis l’homme jusqu’au limaçon, aux lieux où il leur a donné la vie : n’accusons donc pas toujours la Providence, quand nous lui devons souvent des actions de grâces.

Venons aux fléaux, aux inondations, aux volcans, aux tremblements de terre. Si vous ne considérez que ces calamités, si vous ne ramassez qu’un assemblage affreux de tous les accidents qui ont attaqué quelques roues de la machine de cet univers, Dieu est un tyran à vos yeux ; si vous faites attention à ses innombrables bienfaits, Dieu est un père. Vous me citez saint Augustin le rhéteur, qui, dans son livre des miracles, parle de cent villes englouties à la fois en Libye ; mais songez que cet Africain, qui passa sa vie à se contredire, prodiguait dans ses écrits la figure de l’exagération : il traitait les tremblements de terre comme la grâce efficace et la damnation éternelle de tous les petits enfants morts sans baptême. N’a-t-il pas dit, dans son trente-septième sermon, avoir vu en Éthiopie des races d’hommes pourvues d’un grand œil au milieu du front, comme les cyclopes, et des peuples entiers sans tête ?

Nous, qui ne sommes pas Pères de l’Église, nous ne devons aller ni au delà ni en deçà de la vérité : cette vérité est que, sur cent mille habitations, on en peut compter tout au plus une détruite chaque siècle par les feux nécessaires à la formation de ce globe.

Le feu est tellement nécessaire à l’univers entier que, sans lui, il n’y aurait sur la terre ni animaux, ni végétaux, ni minéraux : il n’y aurait ni soleil ni étoiles dans l’espace. Ce feu, répandu sous la première écorce de la terre, obéit aux lois générales établies par Dieu même ; il est impossible qu’il n’en résulte quelques désastres particuliers : or on ne peut pas dire qu’un artisan soit un mauvais ouvrier quand une machine immense, formée par lui seul, subsiste depuis tant de siècles sans se déranger. Si un homme avait inventé une machine hydraulique qui arrosât toute une province et la rendît fertile, lui reprocheriez-vous que l’eau qu’il vous donnerait noyât quelques insectes ?

Je vous ai prouvé que la machine du monde est l’ouvrage d’un être souverainement intelligent et puissant : vous, qui êtes intelligents, vous devez l’admirer ; vous, qui êtes comblés de ses bienfaits, vous devez l’aimer.

Mais les malheureux, dites-vous, condamnés à souffrir toute leur vie, accablés de maladies incurables, peuvent-ils l’admirer et l’aimer ? Je vous dirai, mes amis, que ces maladies si cruelles viennent presque toutes de notre faute, ou de celle de nos pères, qui ont abusé de leurs corps, et non de la faute du grand fabricateur. On ne connaissait guère de maladie que celle de la décrépitude dans toute l’Amérique septentrionale, avant que nous vous y eussions apporté cette eau de mort que nous appelons eau-de-vie, et qui donne mille maux divers à quiconque en a trop bu. La contagion secrète des Caraïbes, que vous autres jeunes gens vous appelez pox, n’était qu’une indisposition légère dont nous ignorons la source, et qu’on guérissait en deux jours, soit avec du gayac, soit avec du bouillon de tortue ; l’incontinence des Européans transplanta dans le reste du monde cette incommodité, qui prit parmi nous un caractère si funeste, et qui est devenue un fléau si abominable. Nous lisons que le pape Jules II, le pape Léon X, un archevêque de Mayence nommé Henneberg, le roi de France François Ier en moururent.

La petite vérole, née dans l’Arabie Heureuse, n’était qu’une faible éruption, une ébullition passagère sans danger, une simple dépuration du sang : elle est devenue mortelle en Angleterre, comme dans tant d’autres climats ; notre avarice l’a portée dans ce nouveau monde ; elle l’a dépeuplé.

Souvenons-nous que, dans le poème de Milton, ce benêt d’Adam demande à l’ange Gabriel s’il vivra longtemps. « Oui, lui répond l’ange, si tu observes la grande règle Rien de trop ». Observez tous cette règle, mes amis ; oseriez-vous exiger que Dieu vous fit vivre sans douleur des siècles entiers pour prix de votre gourmandise, de votre ivrognerie, de votre incontinence, de votre abandonnement à d’infâmes passions qui corrompent le sang, et qui abrègent nécessairement la vie ?

J’approuvai cette réponse, Parouba en fut assez content ; mais Birton ne fut pas ébranlé, et je remarquai dans les yeux de Jenni qu’il était encore très indécis. Birton répliqua en ces termes :

Puisque vous vous êtes servi de lieux communs mêlés avec quelques réflexions nouvelles, j’emploierai aussi un lieu commun auquel on n’a jamais pu répondre que par des fables et du verbiage. S’il existait un Dieu si puissant, si bon, il n’aurait pas mis le mal sur la terre ; il n’aurait pas dévoué ses créatures à la douleur et au crime. S’il n’a pu empêcher le mal, il est impuissant ; s’il l’a pu et ne l’a pas voulu, il est barbare.

Nous n’avons des annales que d’environ huit mille années, conservées chez les brachmanes ; nous n’en avons que d’environ cinq mille ans chez les Chinois ; nous ne connaissons rien que d’hier ; mais dans cet hier tout est horreur. On s’est égorgé d’un bout de la terre à l’autre, et on a été assez imbécile pour donner le nom de grands hommes, de héros, de demi-dieux, de dieux même, à ceux qui ont fait assassiner le plus grand nombre des hommes leurs semblables.

Il restait dans l’Amérique deux grandes nations civilisées qui commençaient à jouir des douceurs de la paix : les Espagnols arrivent, et en massacrent douze millions ; ils vont à la chasse aux hommes avec des chiens, et Ferdinand, roi de Castille, assigne une pension à ces chiens pour l’avoir si bien servi. Les héros vainqueurs du nouveau monde, qui massacrent tant d’innocents désarmés et nus, font servir sur leur table des gigots d’hommes et de femmes, des fesses, des avant-bras, des mollets en ragoût. Ils font rôtir sur des brasiers le roi Gatimozin au Mexique ; il courent au Pérou convertir le roi Atabalipa. Un nommé Almagro, prêtre, fils de prêtre, condamné à être pendu en Espagne pour avoir été voleur de grand chemin, vient, avec un nommé Pizarro, signifier au roi, par la voix d’un autre prêtre, qu’un troisième prêtre, nommé Alexandre VI, souillé d’incestes, d’assassinats, et d’homicides, a donné, de son plein gré, proprio motu, et de sa pleine puissance, non seulement le Pérou, mais la moitié du nouveau monde, au roi d’Espagne ; qu’Atabalipa doit sur-le-champ se soumettre sous peine d’encourir l’indignation des apôtres saint Pierre et saint Paul. Et, comme ce roi n’entendait pas la langue latine plus que le prêtre qui lisait la bulle, il fut déclaré sur-le-champ incrédule et hérétique : on fit brûler Atabalipa, comme on avait brûlé Gatimozin ; on massacra sa nation, et tout cela pour ravir de la boue jaune endurcie, qui n’a servi qu’à dépeupler l’Espagne et à l’appauvrir, car elle lui a fait négliger la véritable boue, qui nourrit les hommes quand elle est cultivée.

Çà, mon cher M. Freind, si l’être fantastique et ridicule qu’on appelle le diable avait voulu faire des hommes à son image, les aurait-il formés autrement ? Cessez donc d’attribuer à un Dieu un ouvrage si abominable.

Cette tirade fit revenir toute l’assemblée au sentiment de Birton. Je voyais Jenni en triompher en secret ; il n’y eut pas jusqu’à la jeune Parouba qui ne fut saisie d’horreur contre le prêtre Almagro, contre le prêtre qui avait lu la bulle en latin, contre le prêtre Alexandre VI, contre tous les Chrétiens qui avaient commis tant de crimes inconcevables par dévotion, et pour voler de l’or. J’avoue que je tremblais pour l’ami Freind : je désespérais de sa cause ; voici pourtant comme il répondit sans s’étonner :

Mes amis, souvenez-vous toujours qu’il existe un Être suprême ; je vous l’ai prouvé, vous en êtes convenus, et, après avoir été forcés d’avouer qu’il est, vous vous efforcez de lui chercher des imperfections, des vices, des méchancetés.

Je suis bien loin de vous dire, comme certains raisonneurs, que les maux particuliers forment le bien général. Cette extravagance est trop ridicule. Je conviens avec douleur qu’il y a beaucoup de mal moral et de mal physique ; mais puisque l’existence de Dieu est certaine, il est aussi très certain que tous ces maux ne peuvent empêcher que Dieu existe. Il ne peut être méchant, car quel intérêt aurait-il à l’être ? Il y a des maux horribles, mes amis ; eh bien ! n’en augmentons pas le nombre. Il est impossible qu’un Dieu ne soit pas bon ; mais les hommes sont pervers : ils font un détestable usage de la liberté que ce grand Être leur a donnée et dû leur donner, c’est-à-dire la puissance d’exécuter leurs volontés, sans quoi ils ne seraient que de pures machines formées par un être méchant pour être brisées par lui.

Tous les Espagnols éclairés conviennent qu’un petit nombre de leurs ancêtres abusa de cette liberté jusqu’à commettre des crimes qui font frémir la nature. Don Carlos, second du nom (de qui M. L’archiduc puisse être le successeur !), a réparé, autant qu’il a pu, les atrocités auxquelles les Espagnols s’abandonnèrent sous Ferdinand et sous Charles-Quint.

Mes amis, si le crime est sur la terre, la vertu y est aussi.

BIRTON

Ha ! ha ! ha ! la vertu ! voilà une plaisante idée ; pardieu ! je voudrais bien savoir comment la vertu est faite, et où l’on peut la trouver.

À ces paroles je ne me contins pas ; j’interrompis Birton à mon tour. « Vous la trouverez chez M. Freind, lui dis-je, chez le bon Parouba, chez vous-même, quand vous aurez nettoyé votre cœur des vices qui le couvrent. » Il rougit, Jenni aussi ; puis Jenni baissa les yeux et parut sentir des remords. Son père le regarda avec quelque compassion, et poursuivit ainsi son discours :

FREIND

Oui, mes chers amis, il y eut toujours des vertus, s’il y eut des crimes. Athènes vit des Socrate, si elle vit des Anitus ; Rome eut des Caton, si elle eut des Sylla ; Caligula, Néron, effrayèrent la terre par leurs atrocités ; mais Titus, Trajan, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, la consolèrent par leur bienfaisance : mon ami Sherloc dira en peu de mots au bon Parouba ce qu’étaient les gens dont je parle. J’ai heureusement mon Épictète dans ma poche : cet Épictète n’était qu’un esclave, mais égal à Marc-Aurèle par ses sentiments. Écoutez, et puissent tous ceux qui se mêlent d’enseigner les hommes écouter ce qu’Épictète se dit à lui-même ! « C’est Dieu qui m’a créé, je le porte dans moi ; oserais-je le déshonorer par des pensées infâmes, par des actions criminelles, par d’indignes désirs ? » Sa vie fut conforme à ses discours. Marc-Aurèle, sur le trône de l’Europe et de deux autres parties de notre hémisphère, ne pensa pas autrement que l’esclave Épictète : l’un ne fut jamais humilié de sa bassesse, l’autre ne fut jamais ébloui de sa grandeur ; et, quand ils écrivirent leurs pensées, ce fut pour eux-mêmes et pour leurs disciples, et non pour être loués dans des journaux. Et, à votre avis, Locke, Newton, Tillotson, Penn, Clarke, le bonhomme qu’on appelle the man of Ross, tant d’autres dans notre île et hors de notre île, que je pourrais vous citer, n’ont-ils pas été des modèles de vertu ?

Vous m’avez parlé, M. Birton, des guerres aussi cruelles qu’injustes dont tant de nations se sont rendues coupables ; vous avez peint les abominations des Chrétiens au Mexique et au Pérou, vous pouvez y ajouter la saint Barthélemy de France, et les massacres d’Irlande ; mais n’est-il pas des peuples entiers qui ont toujours eu l’effusion de sang en horreur ? Les bracmanes n’ont-ils pas donné de tout temps cet exemple au monde ? Et, sans sortir du pays où nous sommes, n’avons-nous pas auprès de nous la Pennsylvanie, où nos Philadelphiens, qu’on défigure en vain par le nom de quakers, ont toujours détesté la guerre ? N’avons-nous pas la Caroline, où le grand Locke a dicté ses lois ? Dans ces deux parties de la vertu, tous les citoyens sont égaux, toutes les consciences sont libres, toutes les religions sont bonnes pourvu qu’on adore un Dieu ; tous les hommes y sont frères. Vous avez vu, M. Birton, comme au seul nom d’un descendant de Penn les habitants des montagnes bleues, qui pouvaient vous exterminer, ont mis bas les armes. Ils ont senti ce que c’est que la vertu, et vous vous obstinez à l’ignorer ! Si la terre produit des poisons comme des aliments salutaires, voudrez-vous ne vous nourrir que de poisons ?

BIRTON

Ah ! Monsieur, pourquoi tant de poisons ? Si Dieu a tout fait, ils sont son ouvrage ; il est le maître de tout ; il fait tout, il dirige la main de Cromwell qui signe la mort de Charles Ier ; il conduit le bras du bourreau qui lui tranche la tête : non, je ne puis admettre un Dieu homicide.

FREIND

Ni moi non plus. Écoutez, je vous prie ; vous conviendrez avec moi que Dieu gouverne le monde par des lois générales. Selon ces lois, Cromwell, monstre de fanatisme et d’hypocrisie, résolut la mort de Charles Ier pour son intérêt, que tous les hommes aiment nécessairement et qu’ils n’entendent pas tous également. Selon les lois du mouvement établies par Dieu même, le bourreau coupa la tête de ce roi. Mais certainement Dieu n’assassina pas Charles Ier par un acte particulier de sa volonté, Dieu ne fut ni Cromwell, ni Jeffreys, ni Ravaillac, ni Balthazar Gérard, ni le frère prêcheur Jacques Clément. Dieu ne commet, ni n’ordonne, ni ne permet le crime ; mais il a fait l’homme, et il a fait les lois du mouvement ; ces lois éternelles du mouvement sont également exécutées par la main de l’homme charitable, qui secourt le pauvre, et par la main du scélérat, qui égorge son frère. De même que Dieu n’éteignit point son soleil et n’engloutit point l’Espagne sous la mer pour punir Cortez, Almagro et Pizzaro, qui avaient inondé de sang humain la moitié d’un hémisphère, de même aussi il n’envoie point une troupe d’anges à Londres et ne fait point descendre du ciel cent mille tonneaux de vin de Bourgogne, pour faire plaisir à ses chers Anglais quand ils ont fait une bonne action. Sa providence générale serait ridicule si elle descendait dans chaque moment à chaque individu ; et cette vérité est si palpable que jamais Dieu ne punit sur-le-champ un criminel par un coup éclatant de sa toute-puissance : il laisse luire son soleil sur les bons et sur les méchants. Si quelques scélérats sont morts immédiatement après leurs crimes, ils sont morts par les lois générales qui président au monde. J’ai lu dans le gros livre d’un frenchman nommé Mézeray que Dieu avait fait mourir notre grand Henri V de la fistule à l’anus parce qu’il avait osé s’asseoir sur le trône du roi très chrétien ; non, il mourut parce que les lois générales émanées de la toute-puissance avaient tellement arrangé la matière que la fistule à l’anus devait terminer la vie de ce héros. Tout le physique d’une mauvaise action est l’effet des lois générales imprimées par la main de Dieu à la matière ; tout le mal moral de l’action criminelle est l’effet de la liberté dont l’homme abuse.

Enfin, sans nous plonger dans les brouillards de la métaphysique, souvenons-nous que l’existence de Dieu est démontrée ; il n’y a plus à disputer sur son existence. Ôtez Dieu au monde, l’assassinat de Charles Ier en devient-il plus légitime ? Son bourreau vous en sera-t-il plus cher ? Dieu existe, il suffit ; s’il existe, il est juste. Soyez donc justes.

BIRTON

Votre petit argument sur le concours de Dieu a de la finesse et de la force, quoiqu’il ne disculpe pas Dieu entièrement d’être l’auteur du mal physique et du mal moral. Je vois que la manière dont vous excusez Dieu fait quelque impression sur l’assemblée ; mais ne pouvait-il pas faire en sorte que ses lois générales n’entraînassent pas tant de malheurs particuliers ? Vous m’avez prouvé un Être éternel et puissant, et, Dieu me pardonne ! j’ai craint un moment que vous ne me fissiez croire en Dieu ; mais j’ai de terribles objections à vous faire : allons, Jenni, prenons courage ; ne nous laissons point abattre.

Et vous, monsieur Freind, qui parlez si bien, avez-vous lu le livre intitulé Le Bon Sens ?

FREIND

Oui, je l’ai lu, et je ne suis point de ceux qui condamnent tout dans leurs adversaires. Il y a dans ce livre des vérités bien exposées ; mais elles sont gâtées par un grand défaut. L’auteur veut continuellement détruire de dieu de Scot, d’Albert, de Bonaventure, le dieu des ridicules scolastiques et des moines. Remarquez qu’il n’ose pas dire un mot sur le Dieu de Socrate, de Platon, d’Épictète, de Marc-Aurèle ; contre de Dieu de Newton et de Locke, j’ose dire contre le mien. Il perd son temps à déclamer contre des superstitions absurdes et abominables dont tous les honnêtes gens sentent aujourd’hui le ridicule et l’horreur. C’est comme si on écrivait contre la nature, parce que les tourbillons de Descartes l’ont défigurée ; c’est comme si on disait que le bon goût n’existe pas, parce que le plupart des auteurs n’ont point de goût. Celui qui a fait le livre du Bon Sens, croit avoir attaqué Dieu ; et en cela il manque tout-à-fait de bon sens ; il n’a écrit que contre certains prêtres anciens et modernes. Croit-il avoir anéanti le maître pour avoir redit qu’il a été souvent servi par des fripons ?

BIRTON

Écoutez, nous pourrions nous rapprocher. Je pourrais respecter le maître, si vous m’abandonniez les valets. J’aime la vérité ; faites-la moi voir, et je l’embrasse.

CHAPITRE DIXIÈME

Sur l’athéisme

La nuit était venue, elle était belle, l’atmosphère était une voûte d’azur transparent, semée d’étoiles d’or ; ce spectacle touche toujours les hommes, et leur inspire une douce rêverie : le bon Parouba admirait le ciel, comme un Allemand admire saint Pierre de Rome, ou l’opéra de Naples, quand il le voit pour la première fois. « Cette voûte est bien hardie », disait Parouba à Freind ; et Freind lui disait : « Mon cher Parouba, il n’y a point de voûte ; ce cintre bleu n’est autre chose qu’une étendue de vapeurs, de nuages légers, que Dieu a tellement disposés et combinés avec la mécanique de vos yeux qu’en quelque endroit que vous soyez vous êtes toujours au centre de votre promenade, et vous voyez ce qu’on nomme le ciel, et qui n’est point le ciel, arrondi sur votre tête.

— Et ces étoiles M. Freind ?

— Ce sont, comme je vous l’ai déjà dit, autant de soleils autour desquels tournent d’autres mondes ; loin d’être attachées à cette voûte bleue, souvenez-vous qu’elles en sont à des distances différentes et prodigieuses : cette étoile, que vous voyez, est à douze cents millions de mille pas de notre soleil. » Alors il lui montra le télescope qu’il avait apporté : il lui fit voir nos planètes, Jupiter avec ses quatre lunes, Saturne avec ses cinq lunes et son inconcevable anneau lumineux ; « c’est la même lumière, lui disait-il, qui part de tous ces globes, et qui arrive à nos yeux : de cette planète-ci, en un quart d’heure ; de cette étoile-ci, en six mois. » Parouba se mit à genoux et dit : « Les cieux annoncent Dieu. » Tout l’équipage était autour du vénérable Freind, regardait, et admirait. Le coriace Birton avança sans rien regarder, et parla ainsi :

BIRTON

Eh bien, soit ! Il y a un Dieu, je vous l’accorde ; mais qu’importe à vous et à moi ? Qu’y a-t-il entre l’Être infini et nous autres vers de terre ? Quel rapport peut-il exister de son essence à la nôtre ? Épicure, en admettant des dieux dans les planètes, avait bien raison d’enseigner qu’ils ne se mêlaient nullement de nos sottises et de nos horreurs ; que nous ne pouvions ni les offenser ni leur plaire ; qu’ils n’avaient nul besoin de nous, ni nous d’eux : vous admettez un Dieu plus digne de l’esprit humain que les dieux d’Épicure et que tous ceux des Orientaux et des Occidentaux. Mais si vous disiez, comme tant d’autres, que ce Dieu a formé le monde et nous pour sa gloire ; qu’il exigea autrefois des sacrifices de bœufs pour sa gloire ; qu’il apparut, pour sa gloire, sous notre forme de bipèdes, etc., vous diriez, ce me semble, une chose absurde, qui ferait rire tous les gens qui pensent. L’amour de la gloire n’est autre chose que de l’orgueil, et l’orgueil n’est que de la vanité ; un orgueilleux est un fat que Shakespeare jouait sur son théâtre : cette épithète ne peut pas plus convenir à Dieu que celle d’injuste, de cruel, d’inconstant. Si Dieu a daigné faire, ou plutôt arranger l’univers, ce ne doit être que dans la vue d’y faire des heureux. Je vous laisse à penser s’il est venu à bout de ce dessein, le seul pourtant qui pût convenir à la nature divine.

FREIND

Oui, sans doute, il y a réussi avec toutes les âmes honnêtes : elles seront heureuses un jour, si elles ne le sont pas aujourd’hui.

BIRTON

Heureuses ! quel rêve ! quel conte de Peau d’âne ! Où ? quand ? comment ? qui vous l’a dit ?

FREIND

Sa justice.

BIRTON

N’allez-vous pas me dire, après tant de déclamateurs, que nous vivrons éternellement quand nous ne seront plus ; que nous possédons une âme immortelle, ou plutôt qu’elle nous possède, après nous avoir avoué que les Juifs eux-mêmes, les Juifs, auxquels vous vous vantez d’avoir été subrogés, n’ont jamais soupçonné seulement cette immortalité de l’âme jusqu’au temps d’Hérode ? Cette idée d’une âme immortelle avait été inventée par les brachmanes, adoptée par les Perses, les Chaldéens, les Grecs, ignorée très longtemps de la malheureuse petite horde judaïque, mère des plus infâmes superstitions. Hélas ! monsieur, savons-nous seulement si nous avons une âme ? Savons-nous si les animaux, dont le sang fait la vie, comme il fait la nôtre, qui ont comme nous des volontés, des appétits, des passions, des idées, de la mémoire, de l’industrie ; savez-vous, dis-je, si ces êtres, aussi incompréhensibles que nous, ont une âme, comme on prétend que nous en avons une ?

J’avais cru jusqu’à présent qu’il est dans la nature une force active dont nous tenons le don de vivre dans tout notre corps, de marcher par nos pieds, de prendre par nos mains, de voir par nos yeux, d’entendre par nos oreilles, de sentir par nos nerfs, de penser par notre tête, et que tout cela était ce que nous appelons l’âme : mot vague qui ne signifie au fond que le principe inconnu de nos facultés. J’appellerai Dieu, avec vous, ce principe intelligent et puissant qui anime la nature entière ; mais a-t-il daigné se faire connaître à nous ?

FREIND

Oui, par ses œuvres.

BIRTON

Nous a-t-il dicté ses lois ? Nous a-t-il parlé ?

FREIND

Oui, par la voix de votre conscience. N’est-il pas vrai que si vous aviez tué votre père et votre mère, cette conscience vous déchirerait par des remords aussi affreux qu’involontaires ? Cette vérité n’est-elle pas sentie et avouée par l’univers entier ? Descendons maintenant à de moindres crimes. Y en a-t-il un seul qui ne vous effraye au premier coup d’œil, qui ne vous fasse pâlir la première fois que vous le commettez, et qui ne laisse dans votre cœur l’aiguillon du repentir ?

BIRTON

Il faut que je l’avoue.

FREIND

Dieu vous a donc expressément ordonné, en parlant à votre cœur, de ne vous souiller jamais d’un crime évident. Et quant à toutes ces actions équivoques, que les uns condamnent et que les autres justifient, qu’avons-nous de mieux à faire que de suivre cette grande loi du premier des Zoroastres, tant remarquée de nos jours par un auteur français : « Quand tu ne sais si l’action que tu médites est bonne ou mauvaise, abstiens-toi » ?

BIRTON

Cette maxime est admirable ; c’est sans doute ce qu’on a jamais dit de plus beau, c’est-à-dire de plus utile en morale ; et cela me ferait presque penser que Dieu a suscité de temps en temps des sages qui ont enseigné la vertu aux hommes égarés. Je vous demande pardon d’avoir raillé de la vertu.

FREIND

Demandez-en pardon à l’Être éternel, qui peut la récompenser éternellement, et punir les transgresseurs.

BIRTON

Quoi ! Dieu me punirait éternellement de m’être livré à des passions qu’il m’a données !

FREIND

Il vous a donné des passions avec lesquelles on peut faire du bien et du mal. Je ne vous dis pas qu’il vous punira à jamais, ni comment il vous punira, car personne n’en peut rien savoir ; je vous dis qu’il le peut. Les brachmanes furent les premiers qui imaginèrent une prison éternelle pour les substances célestes qui s’étaient révoltées contre Dieu dans son propre palais : il les enferma dans une espèce d’enfer qu’ils appelaient ondéra ; mais, au bout de quelques milliers de siècles, il adoucit leurs peines, les mit sur la terre, et les fit hommes ; c’est de là que vint notre mélange de vices et de vertus, de plaisirs et de calamités. Cette imagination est ingénieuse ; la fable de Pandore et de Prométhée l’est encore davantage. Des nations grossières ont imité grossièrement la belle fable de Pandore ; ces inventions sont des rêves de la philosophie orientale ; tout ce que je puis vous dire, c’est que, si vous avez commis des crimes en abusant de votre liberté, il vous est impossible de prouver que Dieu soit incapable de vous en punir : je vous en défie.

BIRTON

Attendez ; vous pensez que je ne peux pas vous démontrer qu’il est impossible au grand Être de me punir : par ma foi, vous avez raison ; j’ai fait ce que j’ai pu pour me prouver que cela était impossible, et je n’en suis jamais venu à bout. J’avoue que j’ai abusé de ma liberté, et que Dieu peut m’en châtier ; mais, pardieu ! je ne serai pas puni quand je ne serai plus.

FREIND

Le meilleur parti que vous ayez à prendre est d’être honnête homme tandis que vous existez.

BIRTON

D’être honnête homme pendant que j’existe ?… Oui, je l’avoue ; oui, vous avez raison : c’est le parti qu’il faut prendre.

Je voudrais, mon cher ami, que vous eussiez été témoin de l’effet que firent les discours de Freind sur tous les Anglais et sur tous les Américains. Birton, si évaporé et si audacieux, prit tout à coup un air recueilli et modeste ; Jenni, les yeux mouillés de larmes, se jeta aux genoux de son père, et son père l’embrassa. Voici enfin la dernière scène de cette dispute si épineuse et si intéressante.

CHAPITRE ONZIÈME

De l’athéisme

BIRTON

Je conçois bien que le grand Être, le maître de la nature, est éternel ; mais nous, qui n’étions pas hier, pouvons-nous avoir la folle hardiesse de prétendre à une éternité future ? Tout périt sans retour autour de nous, depuis l’insecte dévoré par l’hirondelle jusqu’à l’éléphant mangé des vers.

FREIND

Non, rien ne périt, tout change ; les germes impalpables des animaux et des végétaux subsistent, se développent, et perpétuent les espèces. Pourquoi ne voudriez-vous pas que Dieu conservât le principe qui vous fait agir et penser, de quelque nature qu’il puisse être ? Dieu me garde de faire un système, mais certainement il y a dans nous quelque chose qui pense et qui veut : ce quelque chose, que l’on appelait autrefois une monade, ce quelque chose est imperceptible. Dieu nous l’a donnée, ou peut-être, pour parler plus juste, Dieu nous a donnés à elle. Êtes-vous bien sûr qu’il ne peut la conserver ? Songez, examinez ; pouvez-vous m’en fournir quelque démonstration ?

BIRTON

Non ; j’en ai cherché dans mon entendement, dans tous les livres des athées, et surtout dans le troisième chant de Lucrèce ; j’avoue que je n’ai jamais trouvé que des vraisemblances.

FREIND

Et, sur ces simples vraisemblances, nous nous abandonnerions à toutes nos passions funestes ! Nous vivrions en brutes, n’ayant pour règle que nos appétits, et pour frein que la crainte des autres hommes rendus éternellement ennemis les uns des autres par cette crainte mutuelle ! Car on veut toujours détruire ce qu’on craint. Pensez-y bien, M. Birton ; réfléchissez-y sérieusement, mon fils Jenni : n’attendre de Dieu ni châtiment ni récompense, c’est être véritablement athée. À quoi servirait l’idée d’un Dieu qui n’aurait sur vous aucun pouvoir ? C’est comme si on disait : il y a un roi de la Chine qui est très puissant ; je réponds : grand bien lui fasse ; qu’il reste dans son manoir et moi dans le mien : je ne me soucie pas plus de lui qu’il ne se soucie de moi ; il n’a pas plus de juridiction sur ma personne qu’un chanoine de Windsor n’en a sur un membre de notre Parlement ; alors je suis mon Dieu à moi-même, je sacrifie le monde entier à mes fantaisies si j’en trouve l’occasion ; je suis sans loi, je ne regarde que moi. Si les autres êtres sont moutons, je me fais loup ; s’ils sont poules, je me fais renard.

Je suppose (ce qu’à Dieu ne plaise) que toute notre Angleterre soit athée par principes ; je conviens qu’il pourra se trouver plusieurs citoyens qui, nés tranquilles et doux, assez riches pour n’avoir pas besoin d’être injustes, gouvernés par l’honneur, et par conséquent attentifs à leur conduite, pourront vivre ensemble en société : ils cultiveront les beaux-arts, par qui les mœurs s’adoucissent ; ils pourront vivre dans la paix, dans l’innocente gaieté des honnêtes gens ; mais l’athée pauvre et violent, sûr de l’impunité, sera un sot s’il ne vous assassine pas pour voler votre argent. Dès lors tous les liens de la société sont rompus, tous les crimes secrets inondent la terre, comme les sauterelles, à peine d’abord aperçues, viennent ravager les campagnes ; le bas peuple ne sera qu’une horde de brigands, comme nos voleurs, dont on ne pend pas la dixième partie à nos sessions ; ils passent leur misérable vie dans des tavernes avec des filles perdues, ils les battent, ils se battent entre eux ; ils tombent ivres au milieu de leurs pintes de plomb dont ils se sont cassé la tête ; ils se réveillent pour voler et pour assassiner ; ils recommencent chaque jour ce cercle abominable de brutalités.

Qui retiendra les grands et les rois dans leurs vengeances, dans leur ambition, à laquelle ils veulent tout immoler ? Un roi athée est plus dangereux qu’un Ravaillac fanatique.

Les athées fourmillaient en Italie au XVe siècle ; qu’en arriva-t-il ? Il fut aussi commun d’empoisonner que de donner à souper, et d’enfoncer un stylet dans le cœur de son ami que de l’embrasser ; il y eut des professeurs du crime, comme il y a aujourd’hui des maîtres de musique et de mathématique. On choisissait exprès les temples pour y assassiner les princes au pied des autels. Le pape Sixte IV et un archevêque de Florence firent assassiner ainsi les deux princes les plus accomplis de l’Europe. (Mon cher Sherloc, dites, je vous prie, à Parouba et à ses enfants ce que c’est qu’un pape et un archevêque, et dites-leur surtout qu’il n’est plus de pareils monstres.) Mais continuons. Un duc de Milan fut assassiné de même au milieu d’une église. On ne connaît que trop les étonnantes horreurs d’Alexandre VI. Si de telles mœurs avaient subsisté, l’Italie aurait été plus déserte que ne l’a été le Pérou après son invasion.

La croyance d’un Dieu rémunérateur des bonnes actions, punisseur des méchants, pardonneur des fautes légères, est donc la croyance la plus utile au genre humain : c’est le seul frein des hommes puissants, qui commettent insolemment les crimes publics ; c’est le seul frein des hommes qui commettent adroitement les crimes secrets. Je ne vous dis pas, mes amis, de mêler à cette croyance nécessaire des superstitions qui la déshonoreraient, et qui même pourraient la rendre funeste : l’athée est un monstre qui ne dévorera que pour apaiser sa faim ; le superstitieux est un autre monstre qui déchirera les hommes par devoir. J’ai toujours remarqué qu’on peut guérir un athée, mais on ne guérit jamais le superstitieux radicalement ; l’athée est un homme d’esprit qui se trompe, mais qui pense par lui-même, le superstitieux est un sot brutal qui n’a jamais eu que les idées des autres. L’athée violera Iphigénie prête d’épouser Achille, mais le fanatique l’égorgera pieusement sur l’autel, et croira que Jupiter lui en aura beaucoup d’obligation ; l’athée dérobera un vase d’or dans une église pour donner à souper à des filles de joie, mais le fanatique célébrera un auto-da-fé dans cette église, et chantera un cantique juif à plein gosier, en faisant brûler des Juifs. Oui, mes amis, l’athéisme et le fanatisme sont les deux pôles d’un univers de confusion et d’horreur. La petite zone de la vertu est entre ces deux pôles : marchez d’un pas ferme dans ce sentier ; croyez un Dieu bon, et soyez bons. C’est tout ce que les grands législateurs Locke et Penn demandent à leurs peuples.

Répondez-moi, M. Birton, vous et vos amis ; quel mal peut vous faire l’adoration d’un Dieu jointe au bonheur d’être honnête homme ? Nous pouvons tous être attaqués d’une maladie mortelle au moment où je vous parle : qui de nous alors ne voudrait pas avoir vécu dans l’innocence ? Voyez comme notre méchant Richard III meurt dans Shakespeare ; comme les spectres de tous ceux qu’il a tués viennent épouvanter son imagination. Voyez comme expire Charles IX de France après sa saint Barthélemy. Son chapelain a beau lui dire qu’il a bien fait, son crime le déchire, son sang jaillit par ses pores, et tout le sang qu’il fit couler crie contre lui. Soyez sûr que de tous ces monstres, il n’en est aucun qui n’ait vécu dans les tourments du remords, et qui n’ait fini dans la rage du désespoir.

CHAPITRE DOUZIÈME

Retour en Angleterre. Mariage de Jenni

Birton et ses amis ne purent tenir davantage : ils se jetèrent aux genoux de Freind. « Oui, dit Birton, je crois en Dieu et en vous. »

On était déjà près de la maison de Parouba. On y soupa, mais Jenni ne put souper : il se tenait à l’écart, il fondait en larmes ; son père alla le chercher pour le consoler. « Ah ! Lui dit Jenni, je ne méritais pas d’avoir un père tel que vous ; je mourrai de douleur d’avoir été séduit par cette abominable Clive-Hart : je suis la cause, quoique innocente, de la mort de Primerose, et tout à l’heure, quand vous nous avez parlé d’empoisonnement, un frisson m’a saisi ; j’ai cru voir Clive-Hart présentant le breuvage horrible à Primerose. Ô ciel ! ô Dieu ! Comment ai-je pu avoir l’esprit assez aliéné pour suivre une créature si coupable ! Mais elle me trompa ; j’étais aveugle ; je ne fus détrompé que peu de temps avant qu’elle fût prise par les sauvages : elle me fit presque l’aveu de son crime dans un mouvement de colère ; depuis ce moment je l’eus en horreur, et, pour mon supplice, l’image de Primerose est sans cesse devant mes yeux ; je la vois, je l’entends ; elle me dit : « Je suis morte, parce que je t’aimais. »

M. Freind se mit à sourire d’un sourire de bonté dont Jenni ne put comprendre le motif ; son père lui dit qu’une vie irréprochable pouvait seule réparer les fautes passées : il le ramena à table comme un homme qu’on vient de retirer des flots où il se noyait ; je l’embrassai, je le flattai, je lui donnai du courage : nous étions tous attendris. Nous appareillâmes le lendemain pour retourner en Angleterre, après avoir fait des présents à toute la famille de Parouba : nos adieux furent mêlés de larmes sincères ; Birton et ses camarades, qui n’avaient jamais été qu’évaporés, semblaient déjà raisonnables.

Nous étions en pleine mer quand Freind dit à Jenni en ma présence : « Eh bien ! mon fils, le souvenir de la belle, de la vertueuse et tendre Primerose vous est donc toujours cher ? » Jenni se désespéra à ces paroles ; les traits d’un repentir inutile et éternel perçaient son cœur, et je craignis qu’il ne se précipitât dans la mer. « Eh bien ! lui dit Freind, consolez-vous ; Primerose est vivante, et elle vous aime. »

Freind en effet en avait reçu des nouvelles sûres de ce domestique affidé, qui lui écrivait par tous les vaisseaux qui partaient pour Maryland. M. Mead, qui a depuis acquis une si grande réputation pour la connaissance de tous les poisons, avait été assez heureux pour tirer Primerose des bras de la mort. M. Freind fit voir à son fils cette lettre qu’il avait relue tant de fois, et avec tant d’attendrissement.

Jenni passa en un moment de l’excès du désespoir à celui de la félicité. Je ne vous peindrai point les effets de ce changement si subit : plus j’en suis saisi, moins je puis les exprimer ; ce fut le plus beau moment de la vie de Jenni. Birton et ses camarades partagèrent une joie si pure. Que vous dirai-je enfin ? L’excellent Freind leur a servi de père à tous ; les noces du beau Jenni et de la belle Primerose se sont faites chez le docteur Mead ; nous avons marié aussi Birton, qui était tout changé. Jenni et lui sont aujourd’hui les plus honnêtes gens de l’Angleterre. Vous conviendrez qu’un sage peut guérir des fous.

LETTRES D’AMABED

(1769)

Traduites par l’abbé Tamponet.

PREMIÈRE LETTRE D’AMABED À SHASTASID, GRAND BRAME DE MADURÉ.

À Bénarès, le second du mois de la souris,
l’an du renouvellement du monde 115.652[16].

Lumière de mon âme, père de mes pensées, toi qui conduis les hommes dans les voies de l’Éternel, à toi, savant Shastasid, respect et tendresse.

Je me suis déjà rendu la langue chinoise si familière, suivant tes sages conseils, que je lis avec fruit leurs cinq Kings, qui me semblent égaler en antiquité notre Shasta, dont tu es l’interprète, les sentences du premier Zoroastre, et les livres de l’Égyptien Thaut.

Il paraît à mon âme qui s’ouvre toujours devant toi, que ces écrits et ces cultes n’ont rien pris les uns des autres ; car nous sommes les seuls à qui Brahma, confident de l’Éternel, ait enseigné la rébellion des créatures célestes, le pardon que l’Éternel leur accorde, et la formation de l’homme ; les autres n’ont rien dit, ce me semble, de ces choses sublimes.

Je crois surtout que nous ne tenons rien, ni nous, ni les Chinois, des Égyptiens. Ils n’ont pu former une société policée et savante que longtemps après nous, puisqu’il leur a fallu dompter leur Nil avant de pouvoir cultiver les campagnes et bâtir leurs villes.

Notre Shasta divin n’a, je l’avoue, que quatre mille cinq cent cinquante-deux ans d’antiquité ; mais il est prouvé par nos monuments que cette doctrine avait été enseignée de père en fils plus de cent siècles avant la publication de ce sacré livre. J’attends sur cela les instructions de Ta Paternité.

Depuis la prise de Goa par les Portugais, il est venu quelques docteurs d’Europe à Bénarès. Il y en a un à qui j’enseigne la langue indienne ; il m’apprend en récompense un jargon qui a cours dans l’Europe, et qu’on nomme l’italien. C’est une plaisante langue. Presque tous les mots se terminent en a, en e, en i, et en o ; je l’apprends facilement, et j’aurai bientôt le plaisir de lire les livres européens.

Ce docteur s’appelle le P. Fa tutto ; il paraît poli et insinuant ; je l’ai présenté à Charme des yeux, la belle Adaté, que mes parents et les tiens me destinent pour épouse ; elle apprend l’italien avec moi. Nous avons conjugué ensemble le verbe j’aime dès le premier jour. Il nous a fallu deux jours pour tous les autres verbes. Après elle, tu es le mortel le plus près de mon cœur. Je prie Birma et Brama de conserver tes jours jusqu’à l’âge de cent trente ans, passé lequel la vie n’est plus qu’un fardeau.

RÉPONSE DE SHASTASID

J’ai reçu ta lettre, esprit enfant de mon esprit. Puisse Drugha[17], monté sur son dragon, étendre toujours sur toi ses dix bras vainqueurs des vices !

Il est vrai, et nous n’en devons tirer aucune vanité, que nous sommes le peuple de la terre le plus anciennement policé. Les Chinois eux-mêmes n’en disconviennent pas. Les Égyptiens sont un peuple tout nouveau qui fut enseigné lui-même par les Chaldéens. Ne nous glorifions pas d’être les plus anciens, et songeons à être toujours les plus justes.

Tu sauras, mon cher Amabed, que depuis très peu de temps une faible image de notre révélation sur la chute des êtres célestes et le renouvellement du monde a pénétré jusqu’aux Occidentaux. Je trouve dans une traduction arabe d’un livre syriaque, qui n’est composé que depuis environ quatorze cents ans, ces propres paroles « L’Éternel tient liées de chaînes éternelles, jusqu’au grand jour du jugement, les puissances célestes qui ont souillé leur dignité première ». L’auteur cite en preuve un livre composé par un de leurs premiers hommes, nommé Énoch. Tu vois par là que les nations barbares n’ont jamais été éclairées que par un rayon faible et trompeur qui s’est égaré vers eux du sein de notre lumière.

Mon cher fils, je crains mortellement l’irruption des barbares d’Europe dans nos heureux climats. Je sais trop quel est cet Albuquerque qui est venu des bords de l’Occident dans ce pays cher à l’astre du jour. C’est un des plus illustres brigands qui aient désolé la terre. Il s’est emparé de Goa contre la foi publique ; il a noyé dans leur sang des hommes justes et paisibles. Ces Occidentaux habitent un pays pauvre qui ne leur produit que très peu de soie ; point de coton, point de sucre, nulle épicerie. La terre même dont nous fabriquons la porcelaine leur manque. Dieu leur a refusé le cocotier qui ombrage, loge, vêtit, nourrit, abreuve les enfants de Brama. Ils ne connaissent qu’une liqueur qui leur fait perdre la raison. Leur vraie divinité est l’or ; ils vont chercher ce Dieu à une autre extrémité du monde.

Je veux croire que ton docteur est un homme de bien ; mais l’Éternel nous permet de nous défier de ces étrangers. S’ils sont moutons à Bénarès, on dit qu’ils sont tigres dans les contrées où les Européans se sont établis.

Puissent ni la belle Adaté ni toi n’avoir jamais à se plaindre du P. Fa tutto ! Mais un secret pressentiment m’alarme. Adieu. Que bientôt Adaté, unie à toi par un saint mariage, puisse goûter dans tes bras les joies célestes !

Cette lettre te parviendra par un banian qui ne partira qu’à la pleine lune de l’éléphant.

DEUXIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID

Père de mes pensées, j’ai eu le temps d’apprendre ce jargon d’Europe avant que ton marchand banian ait pu arriver sur le rivage du Gange. Le père Fa tutto me témoigne toujours une amitié sincère. En vérité je commence à croire qu’il ne ressemble point aux perfides dont tu crains, avec raison, la méchanceté. La seule chose qui pourrait me donner de la défiance, c’est qu’il me loue trop, et qu’il ne loue jamais assez Charme des yeux ; mais d’ailleurs il me paraît rempli de vertu et d’onction. Nous avons lu ensemble un livre de son pays qui m’a paru bien étrange. C’est une histoire universelle du monde entier, dans laquelle il n’est pas dit un mot de notre antique Empire, rien des immenses contrées au delà du Gange, rien de la Chine, rien de la vaste Tartarie. Il faut que les auteurs, dans cette partie de l’Europe, soient bien ignorants. Je les compare à ces villageois qui parlent avec emphase de leurs chaumières, et qui ne savent pas où est la capitale ; ou plutôt à ceux qui pensent que le monde finit aux bornes de leur horizon.

Ce qui m’a le plus surpris, c’est qu’ils comptent les temps depuis la création de leur monde tout autrement que nous. Mon docteur européan m’a montré un de ses almanachs sacrés, par lequel ses compatriotes sont à présent dans l’année de leur création 5552, ou dans l’année 6244, ou bien dans l’année 6940[18], comme on voudra. Cette bizarrerie m’a surpris. Je lui ai demandé comment on pouvait avoir trois époques différentes de la même aventure. « Tu ne peux, lui ai-je dit, avoir à la fois trente ans, quarante ans, et cinquante ans. Comment ton monde peut-il avoir trois dates qui se contrarient ? » Il m’a répondu que ces trois dates se trouvent dans le même livre, et qu’on est obligé chez eux de croire les contradictions pour humilier la superbe de l’esprit.

Ce même livre traite d’un premier homme qui s’appelait Adam, d’un Caïn, d’un Mathusalem, d’un Noé qui planta des vignes après que l’océan eut submergé tout le globe ; enfin d’une infinité de choses dont je n’ai jamais entendu parler, et que je n’ai lues dans aucun de nos livres. Nous en avons ri la belle Adaté et moi en l’absence du P. Fa tutto ; car nous sommes trop bien élevés et trop pénétrés de tes maximes pour rire des gens en leur présence.

Je plains ces malheureux d’Europe, qui n’ont été créés que depuis six mille neuf cent quarante ans tout au plus, tandis que notre ère est de cent quinze mille six cent cinquante-deux années ; je les plains davantage de manquer de poivre, de cannelle, de girofle, de thé, de café, de soie, de coton, de vernis, d’encens, d’aromates et de tout ce qui peut rendre la vie agréable : il faut que la Providence les ait longtemps oubliés ; mais je les plains encore plus de venir de si loin, parmi tant de périls, ravir nos denrées les armes à la main. On dit qu’ils ont commis, à Calicut, des cruautés épouvantables pour du poivre : cela fait frémir la nature indienne, qui est en tout différente de la leur ; car leurs poitrines et leurs cuisses sont velues. Ils portent de longues barbes, leurs estomacs sont carnassiers. Ils s’enivrent avec le jus fermenté de la vigne, plantée, disent-ils, par leur Noé. Le P. Fa tutto lui-même, tout poli qu’il est, a égorgé deux petits poulets ; il les a fait cuire dans une chaudière, et il les a mangés impitoyablement. Cette action barbare lui a attiré la haine de tout le voisinage, que nous n’avons apaisé qu’avec peine. Dieu me pardonne ! Je crois que cet étranger aurait mangé nos vaches sacrées, qui nous donnent du lait, si on l’avait laissé faire. Il a bien promis qu’il ne commettrait plus de meurtres envers les poulets ; et qu’il se contenterait d’œufs frais, de laitage, de riz, de nos excellents légumes, de pistaches, de dattes, de cocos, de gâteaux, d’amandes, de biscuits, d’ananas, d’oranges et de tout ce que produit notre climat béni de l’Éternel.

Depuis quelques jours, il paraît plus attentif auprès de Charme des yeux. Il a même fait pour elle deux vers italiens qui finissent en o. Cette politesse me plaît beaucoup ; car tu sais que mon bonheur est qu’on rende justice à ma chère Adaté.

Adieu. Je me mets à tes pieds, qui t’ont toujours conduit dans la voie droite, et je baise tes mains, qui n’ont jamais écrit que la vérité.

RÉPONSE DE SHASTASID

Mon cher fils en Birma, en Brama, je n’aime point ton Fa tutto, qui tue des poulets, et qui fait des vers pour ta chère Adaté. Veuille Birma rendre vains mes soupçons !

Je puis te jurer qu’on n’a jamais connu son Adam ni son Noé dans aucune partie du monde, tout récents qu’ils sont. La Grèce même, qui était le rendez-vous de toutes les fables, quand Alexandre approcha de nos frontières, n’entendit jamais parler de ces noms-là. Je ne m’étonne pas que des amateurs de vin, tels que les peuples occidentaux, fassent un si grand cas de celui qui, selon eux, planta la vigne ; mais sois sûr que Noé a été ignoré de toute l’antiquité connue.

Il est vrai que, du temps d’Alexandre, il y avait, dans un coin de la Phénicie, un petit peuple de courtiers et d’usuriers qui avait été longtemps esclave à Babylone. Il se forgea une histoire pendant sa captivité, et c’est dans cette seule histoire qu’il ait jamais été question de Noé. Quand ce petit peuple obtint, depuis, des privilèges dans Alexandrie, il y traduisit ses annales en grec ; elles furent ensuite traduites en arabe, et ce n’est que dans nos derniers temps que nos savants en ont eu quelque connaissance. Mais cette histoire est aussi méprisée par eux que la misérable horde qui l’a écrite.

Il serait plaisant, en effet, que tous les hommes, qui sont frères, eussent perdu leurs titres de famille, et que ces titres ne se retrouvassent que dans une petite branche composée d’usuriers et de lépreux. J’ai peur, mon cher ami, que les concitoyens de ton père Fa tutto, qui ont, comme tu me le mandes, adopté ces idées, ne soient aussi insensés, aussi ridicules qu’ils sont intéressés, perfides et cruels.

Épouse au plus tôt ta charmante Adaté ; car, encore une fois, je crains les Fa tutto plus que les Noé.

TROISIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID

Béni soit à jamais Birma, qui a fait l’homme pour la femme ! Sois béni, ô cher Shastasid, qui t’intéresses tant à mon bonheur ! Charme des yeux est à moi ; je l’ai épousée. Je ne touche plus à la terre ; je suis dans le ciel : il n’a manqué que toi à cette divine cérémonie. Le docteur Fa tutto a été témoin de nos saints engagements, et, quoiqu’il ne soit pas de notre religion, il n’a fait nulle difficulté d’écouter nos chants et nos prières : il a été fort gai au festin des noces. Je succombe à ma félicité. Tu jouis d’un autre bonheur : tu possèdes la sagesse ; mais l’incomparable Adaté me possède. Vis longtemps heureux, sans passions, tandis que la mienne m’absorbe dans une mer de voluptés. Je ne puis t’en dire davantage : je revole dans les bras d’Adaté.

QUATRIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID

Cher ami, cher père ! Nous partons, la tendre Adaté et moi, pour te demander ta bénédiction. Notre félicité serait imparfaite, si nous ne remplissions pas ce devoir de nos cœurs ; mais, le croirais-tu ? Nous passons par Goa, dans la compagnie de Coursom, le célèbre marchand, et de sa femme. Fa tutto dit que Goa est devenue la plus belle ville de l’Inde ; que le grand Albuquerque nous recevra comme des ambassadeurs ; qu’il nous donnera un vaisseau à trois voiles pour nous conduire à Maduré. Il a persuadé ma femme, et j’ai voulu le voyage dès qu’elle l’a voulu. Fa tutto nous assure qu’on parle italien plus que portugais à Goa. Charme des yeux brûle d’envie de faire usage d’une langue qu’elle vient d’apprendre ; je partage tous ses goûts. On dit qu’il y a eu des gens qui ont eu deux volontés ; mais, Adaté et moi, nous n’en avons qu’une, parce que nous n’avons qu’une âme à nous deux. Enfin, nous partons demain, avec la douce espérance de verser dans tes bras, avant deux mois, des larmes de tendresse et de joie.

PREMIÈRE LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID

À Goa, le 5 du mois du tigre,
l’an du renouvellement du monde 115.652.

Birma, entends mes cris, vois mes pleurs, sauve mon cher époux ! Brama, fils de Birma, porte ma douleur et ma crainte à ton père ! Généreux Shastasid, plus sage que nous, tu avais prévu nos malheurs. Mon cher Amabed, ton disciple, mon tendre époux ne t’écrira plus ; il est dans une fosse que les barbares appellent prison. Des gens que je ne puis définir (on les appelle ici inquisitori, je ne sais ce que ce mot signifie), ces monstres, le lendemain de notre arrivée, saisirent mon mari et moi, et nous mirent chacun dans une fosse séparée, comme si nous étions morts ; mais, si nous l’étions, il fallait du moins nous ensevelir ensemble. Je ne sais ce qu’ils ont fait de mon cher Amabed. J’ai dit à mes anthropophages : « Où est Amabed ? Ne le tuez pas, et tuez moi. » Ils ne m’ont rien répondu. « Où est-il ? pourquoi m’avez-vous séparée de lui ? » Ils ont gardé le silence ; ils m’ont enchaînée. J’ai, depuis une heure, un peu plus de liberté ; le marchand Coursom a trouvé moyen de me faire tenir du papier de coton, un pinceau et de l’encre. Mes larmes imbibent tout, ma main tremble, mes yeux s’obscurcissent, je me meurs !

DEUXIÈME LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID

Écrite de la prison de l’inquisition.

Divin Shastasid, je fus hier longtemps évanouie ; je ne pus achever ma lettre ; je la pliai quand je repris un peu mes sens ; je la mis dans mon sein, qui n’allaitera pas les enfants que j’espérais avoir d’Amabed. Je mourrai avant que Birma m’ait accordé la fécondité.

Ce matin, au point du jour, sont entrés dans ma fosse deux spectres armés de hallebardes, portant au cou des grains enfilés, et ayant sur la poitrine quatre petites bandes rouges croisées. Ils m’ont prise par les mains, toujours sans me rien dire, et m’ont menée dans une chambre où il y avait, pour tous meubles, une grande table, cinq chaises et un tableau qui représentait un homme tout nu, les bras étendus et les pieds joints.

Aussitôt entrent cinq personnages vêtus de robes noires, avec une chemise par-dessus leur robe, et deux longs pendants d’étoffe bigarrée par-dessus leur chemise. Je suis tombée à terre de frayeur. Mais quelle a été ma surprise ! J’ai vu le père Fa tutto parmi ces cinq fantômes ! Je l’ai vu, il a rougi ; mais il m’a regardée d’un air de douceur et de compassion qui m’a un peu rassurée pour un moment. « Ah ! Père Fa tutto, ai-je dit, où suis-je ? Qu’est devenu Amabed ? Dans quel gouffre m’avez-vous jetée ? On dit qu’il y a des nations qui se nourrissent de sang humain : va-t-on nous tuer ? va-t-on nous dévorer ? » Il ne m’a répondu qu’en levant les yeux et les mains au ciel, mais avec une attitude si douloureuse et si tendre que je ne savais plus que penser.

Le président de ce conseil de muets a enfin délié sa langue, et m’a adressé la parole ; il m’a dit ces mots : « Est-il vrai que vous avez été baptisée ? » J’étais si abîmée dans mon étonnement et dans ma douleur, que, d’abord, je n’ai pu répondre. Il a recommencé la même question d’une voix terrible. Mon sang s’est glacé, et ma langue s’est attachée à mon palais. Il a répété les mêmes mots pour la troisième fois, et à la fin j’ai dit : « Oui ; » car il ne faut jamais mentir. J’ai été baptisée dans le Gange, comme tous les fidèles enfants de Brama le sont ; comme tu le fus, divin Shastasid, comme l’a été mon cher et malheureux Amabed. Oui, je suis baptisée ; c’est ma consolation, c’est ma gloire. Je l’ai avoué devant ces spectres.

À peine cette parole, oui, symbole de la vérité, est sortie de ma bouche, qu’un des cinq monstres noirs et blancs s’est écrié : Apostata ! Les autres ont répété Apostata ! Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais ils l’ont prononcé d’un ton si lugubre et si épouvantable, que mes trois doigts sont en convulsion en te l’écrivant.

Alors, le père Fa tutto prenant la parole, et me regardant toujours avec des yeux bénins, les a assurés que j’avais dans le fond de bons sentiments, qu’il répondait de moi, que la grâce opérerait, qu’il se chargerait de ma conscience ; et il a fini son discours, auquel je ne comprenais rien, par ces paroles : Io la converterò ; cela signifie, en italien, autant que j’en puis juger : Je la retournerai.

« Quoi ! Disais-je en moi-même, il me retournera ! Qu’entend-il par me retourner ? Veut-il dire qu’il me rendra à ma patrie ? Ah ! Père Fa tutto, lui ai-je dit, retournez donc le jeune Amabed, mon tendre époux ; rendez-moi mon âme, rendez-moi ma vie ! »

Alors il a baissé les yeux ; il a parlé en secret aux quatre fantômes dans un coin de la chambre. Ils sont partis avec les deux hallebardiers. Tous ont fait une profonde révérence au tableau qui représente un homme tout nu, et le père Fa tutto est resté seul avec moi.

Il m’a conduite dans une chambre assez propre, et m’a promis que, si je voulais m’abandonner à ses conseils, je ne serais plus enfermée dans une fosse. « Je suis désespéré comme vous, m’a-t-il dit, de tout ce qui est arrivé. Je m’y suis opposé autant que j’ai pu ; mais nos saintes lois m’ont lié les mains. Enfin, grâce au ciel et à moi, vous êtes libre dans une bonne chambre, dont vous ne pouvez pas sortir. Je viendrai vous y voir souvent ; je vous consolerai ; je travaillerai à votre félicité présente et future.

— Ah ! lui ai-je répondu, il n’y a que mon cher Amabed qui puisse la faire cette félicité, et il est dans une fosse ! Pourquoi y est-il enterré ? Pourquoi y ai-je été plongée ? Qui sont ces spectres qui m’ont demandé si j’avais été baignée ? Où m’avez-vous conduite ? M’avez-vous trompée ? Est-ce vous qui êtes la cause de ces horribles cruautés ? Faîtes-moi venir le marchand Coursom, qui est de mon pays, et homme de bien. Rendez-moi ma suivante, ma compagne, mon amie Déra, dont on m’a séparée. Est-elle aussi dans un cachot pour avoir été baignée ? Qu’elle vienne ; que je revoie Amabed, ou que je meure ! »

Il a répondu à mes discours et aux sanglots qui les entrecoupaient par des protestations de service et de zèle dont j’ai été touchée. Il m’a promis qu’il m’instruirait des causes de toute cette épouvantable aventure, et qu’il obtiendrait qu’on me rendît ma pauvre Déra, en attendant qu’il pût parvenir à délivrer mon mari. Il m’a plainte ; j’ai vu même ses yeux un peu mouillés. Enfin, au son d’une cloche, il est sorti de ma chambre, en me prenant la main et en la mettant sur son cœur. C’est le signe visible, comme tu le sais, de la sincérité, qui est invisible. Puisqu’il a mis ma main sur son cœur, il ne me trompera pas. Eh ! pourquoi me tromperait-il ? Que lui ai-je fait pour me persécuter ? Nous l’avons si bien traité à Bénarès, mon mari et moi ! Je lui ai fait tant de présents, quand il m’enseignait l’italien ! Il a fait des vers italiens pour moi : il ne peut pas me haïr. Je le regarderai comme mon bienfaiteur, s’il me rend mon malheureux époux, si nous pouvons tous deux sortir de cette terre envahie et habitée par des anthropophages, si nous pouvons venir embrasser tes genoux à Maduré et recevoir tes saintes bénédictions.

TROISIÈME LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID

Tu permets sans doute, généreux Shastasid, que je t’envoie le journal de mes infortunes inouïes ; tu aimes Amabed, tu prends pitié de mes larmes, tu lis avec intérêt dans un cœur percé de toutes parts, qui te déploie ses inconsolables afflictions.

On m’a rendu mon amie Déra, et je pleure avec elle. Les monstres l’avaient descendue dans une fosse comme moi. Nous n’avons nulle nouvelle d’Amabed. Nous sommes dans la même maison, et il y a entre nous un espace infini, un chaos impénétrable. Mais voici des choses qui vont faire frémir ta vertu, et qui déchireront ton âme juste.

Ma pauvre Déra a su, par un de ces deux satellites qui marchent toujours devant les cinq anthropophages, que cette nation a un baptême comme nous. J’ignore comment nos sacrés rites ont pu parvenir jusqu’à eux. Ils ont prétendu que nous avions été baptisés suivant les rites de leur secte. Ils sont si ignorants, qu’ils ne savent pas qu’ils tiennent de nous le baptême depuis très peu de siècles. Ces barbares se sont imaginé que nous étions de leur secte, et que nous avions renoncé à leur culte. Voilà ce que voulait dire ce mot apostata, que les anthropophages faisaient retentir à mes oreilles avec tant de férocité. Ils disent que c’est un crime horrible, et digne des plus grands supplices, d’être d’une autre religion que la leur. Quand le père Fa tutto leur disait : Io la converterò, je la retournerai, il entendait qu’il me ferait retourner à la religion des brigands. Je n’y conçois rien ; mon esprit est couvert d’un nuage, comme mes yeux. Peut-être mon désespoir trouble mon entendement, mais je ne puis comprendre comment ce Fa tutto, qui me connaît si bien, a pu dire qu’il me ramènerait à une religion que je n’ai jamais connue, et qui est aussi ignorée dans nos climats que l’étaient les Portugais quand ils sont venus pour la première fois dans l’Inde chercher du poivre les armes à la main. Nous nous perdons dans nos conjectures, la bonne Déra et moi. Elle soupçonne le père Fa tutto de quelques desseins secrets ; mais me préserve Birma de former un jugement téméraire !

J’ai voulu écrire au grand brigand Albuquerque pour implorer sa justice, et pour lui demander la liberté de mon cher mari ; mais on m’a dit qu’il était parti pour aller surprendre Bombay et le piller. Quoi ! venir de si loin dans le dessein de ravager nos habitations et de nous tuer ! et cependant ces monstres sont baptisés comme nous ! On dit pourtant que cet Albuquerque a fait quelques belles actions. Enfin je n’ai plus d’espérance que dans l’Être des êtres, qui doit punir le crime et protéger l’innocence. Mais j’ai vu ce matin un tigre qui dévorait deux agneaux. Je tremble de n’être pas assez précieuse devant l’Être des êtres pour qu’il daigne me secourir.

QUATRIÈME LETTRE D’ADATÉ À SHASTASID

Il sort de ma chambre, ce P. Fa tutto. Quelle entrevue ! quelle complication de perfidies, de passions et de noirceurs ! Le cœur humain est donc capable de réunir tant d’atrocités ? Comment les écrirai-je à un juste ?

Il tremblait, quand il est entré ; ses yeux étaient baissés ! J’ai tremblé plus que lui. Bientôt il s’est rassuré. « Je ne sais pas, m’a-t-il dit, si je pourrai sauver votre mari. Les juges ont ici quelquefois de la compassion pour les jeunes femmes ; mais ils sont bien sévères pour les hommes.

— Quoi ! La vie de mon mari n’est pas en sûreté ? »

Je suis tombée en faiblesse. Il a cherché des eaux spiritueuses pour me faire revenir ; il n’y en avait point. Il a envoyé ma bonne Déra en acheter à l’autre bout de la rue, chez un banian. Cependant il m’a délacée pour donner passage aux vapeurs qui m’étouffaient. J’ai été étonnée, en revenant à moi, de trouver ses mains sur ma gorge et sa bouche sur la mienne. J’ai jeté un cri affreux ; je me suis reculée d’horreur. Il m’a dit : « Je prenais de vous un soin que la charité commande ; il fallait que votre gorge fût en liberté, et je m’assurais de votre respiration.

— Ah ! Prenez soin que mon mari respire ! Est-il encore dans cette fosse horrible ?

— Non, m’a-t-il répondu ; j’ai eu, avec bien de la peine, le crédit de le faire transférer dans un cachot plus commode.

— Mais, encore une fois, quel est son crime ? quel est le mien ? d’où vient cette épouvantable inhumanité ? pourquoi violer envers nous les droits de l’hospitalité, celui des gens, celui de la nature ?

— C’est notre sainte religion qui exige de nous ces petites sévérités. Vous et votre mari, vous êtes accusés d’avoir renoncé tous deux à notre baptême. »

Je me suis écriée alors : « Que voulez-vous dire ? Nous n’avons jamais été baptisés à votre mode ! Nous l’avons été dans le Gange, au nom de Brama. Est-ce vous qui avez persuadé cette exécrable imposture aux spectres qui m’ont interrogée ? Quel pouvait être votre dessein ? »

Il a rejeté bien loin cette idée ; il m’a parlé de vertu, de vérité, de charité ; il a presque dissipé un moment mes soupçons, en m’assurant que ces spectres sont des gens de bien, des hommes de Dieu, des juges de l’âme, qui ont partout de saints espions, et principalement auprès des étrangers qui abordent dans Goa. « Ces espions ont, dit-il, juré à ses confrères, les juges de l’âme, devant le tableau de l’homme tout nu, qu’Amabed et moi, nous avons été baptisés à la mode des brigands portugais ; qu’Amabed est apostato, et que je suis apostata.

Ô vertueux Shastasid ! Ce que j’entends, ce que je vois de moment en moment, me saisit d’épouvante depuis la racine des cheveux jusqu’à l’ongle du petit doigt du pied.

« Quoi ! vous êtes, ai-je dit au P. Fa tutto, un des cinq hommes de Dieu, un des juges de l’âme ?

— Oui, ma chère Adaté, oui, Charme des yeux, je suis un des cinq dominicains délégués par le vice-dieu de l’univers pour disposer souverainement des âmes et des corps.

— Qu’est-ce qu’un dominicain ? Qu’est-ce qu’un vice-dieu ?

— Un dominicain est un prêtre, enfant de saint Dominique, inquisiteur pour la foi ; et un vice-dieu est un prêtre que Dieu a choisi pour le représenter, pour jouir de dix millions de roupies par an, et pour envoyer dans toute la terre des dominicains vicaires du vicaire de Dieu. »

J’espère, grand Shastasid, que tu m’expliqueras ce galimatias infernal, ce mélange incompréhensible d’absurdités et d’horreurs, d’hypocrisie et de barbarie.

Fa tutto me disait tout cela avec un air de componction, avec un ton de vérité qui, dans un autre temps, aurait pu produire quelque effet sur mon âme simple et ignorante. Tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il les arrêtait sur moi : ils étaient animés et remplis d’attendrissement ; mais cet attendrissement jetait dans tout mon corps un frissonnement d’horreur et de crainte. Amabed est continuellement dans ma bouche comme dans mon cœur. « Rendez-moi mon cher Amabed ! » c’était le commencement, le milieu et la fin de tous mes discours.

Ma bonne Déra arrive dans ce moment : elle m’apporte des eaux de cinnamum et d’amomum. Cette charmante créature a trouvé le moyen de remettre au marchand Coursom mes trois lettres précédentes. Coursom part cette nuit ; il sera dans peu de jours à Maduré. Je serai plainte du grand Shastasid ; il versera des pleurs sur le sort de mon mari ; il me donnera des conseils ; un rayon de sa sagesse pénétrera dans la nuit de mon tombeau.

RÉPONSE DU BRAME SHASTASID AUX TROIS LETTRE PRÉCÉDENTES D’ADATÉ

Vertueuse et infortunée Adaté, épouse de mon cher disciple Amabed, Charme des yeux, les miens ont versé sur tes trois lettres des ruisseaux de larmes. Quel démon ennemi de la nature a déchaîné du fond des ténèbres de l’Europe les monstres à qui l’Inde est en proie ! Quoi ! Tendre épouse de mon cher disciple, tu ne vois pas que le père Fa tutto est un scélérat qui t’a fait tomber dans le piège ! Tu ne vois pas que c’est lui seul qui a fait enfermer ton mari dans une fosse, et qui t’y a plongée toi-même pour que tu lui eusses l’obligation de t’en avoir tirée ! Que n’exigera-t-il pas de ta reconnaissance ! Je tremble avec toi : je donne part de cette violation du droit des gens à tous les pontifes de Brama, à tous les omras, à tous les raïas, aux nababs, au grand empereur des Indes lui-même, le sublime Babar, roi des rois, cousin du soleil et de la lune, fils de Mirsamachamed, fils de Semcor, fils d’Abouchaïd, fils de Miracha, fils de Timur, afin qu’on s’oppose de tous côtés aux brigandages des voleurs d’Europe. Quelle profondeur de scélératesse ! Jamais les prêtres de Timur, de Gengis-kan, d’Alexandre, d’Ogus-kan, de Sésac, de Bacchus, qui tour à tour vinrent subjuguer nos saintes et paisibles contrées, ne permirent de pareilles horreurs hypocrites ; au contraire, Alexandre laissa partout des marques éternelles de sa générosité. Bacchus ne fit que du bien ; c’était le favori du ciel ; une colonne de feu conduisait son armée pendant la nuit, et une nuée marchait devant elle pendant le jour[19] ; il traversait la mer Rouge à pied sec ; il commandait au soleil et à la lune de s’arrêter quand il le fallait ; deux gerbes de rayons divins sortaient de son front : l’ange exterminateur était debout à ses côtés ; mais il employait toujours l’ange de joie. Votre Albuquerque, au contraire, n’est venu qu’avec des moines, des fripons de marchands, et des meurtriers. Coursom le juste m’a confirmé le malheur d’Amabed et le vôtre. Puissé-je avant ma mort vous sauver tous deux, ou vous venger ! Puisse l’éternel Birma vous tirer des mains du moine Fa tutto ! Mon cœur saigne des blessures du vôtre.

N.B. Cette lettre ne parvint à Charme des yeux que longtemps après, lorsqu’elle partit de la ville de Goa.

CINQUIÈME LETTRE D’ADATÉ AU GRAND BRAME SHASTASID

De quels termes oserai-je me servir pour t’exprimer mon nouveau malheur ? Comment la pudeur pourra-t-elle parler de la honte ? Birma a vu le crime, et il l’a souffert ! Que deviendrai-je ? La fosse où j’étais enterrée est bien moins horrible que mon état.

Le père Fa tutto est entré ce matin dans ma chambre, tout parfumé, et couvert d’une simarre de soie légère. J’étais dans mon lit. « Victoire ! m’a-t-il dit, l’ordre de délivrer votre mari est signé. » À ces mots, les transports de la joie se sont emparés de tous mes sens ; je l’ai nommé mon protecteur, mon père : il s’est penché vers moi ; il m’a embrassée. J’ai cru d’abord que c’était une caresse innocente, un témoignage chaste de ses bontés pour moi ; mais, dans le même instant, écartant ma couverture, dépouillant sa simarre, se jetant sur moi comme un oiseau de proie sur une colombe, me pressant du poids de son corps, ôtant de ses bras nerveux tout mouvement à mes faibles bras, arrêtant sur mes lèvres ma voix plaintive par des baisers criminels, enflammé, invincible, inexorable… Quel moment ! Et pourquoi ne suis-je pas morte !

Déra, presque nue, est venue à mon secours ; mais lorsque rien ne pouvait plus me secourir qu’un coup de tonnerre : ô Providence de Birma ! il n’a point tonné, et le détestable Fa tutto a fait pleuvoir dans mon sein la brûlante rosée de son crime. Non, Drugha elle-même, avec ses dix bras célestes, n’aurait pu déranger ce Mosasor[20] indomptable.

Ma chère Déra le tirait de toutes ses forces, mais figurez-vous un passereau qui becquetterait le bout des plumes d’un vautour acharné sur une tourterelle ; c’est l’image du père Fa tutto, de Déra et de la pauvre Adaté.

Pour se venger des importunités de Déra, il la saisit elle-même, la renverse d’une main en me retenant de l’autre ; il la traite comme il m’a traitée, sans miséricorde ; ensuite il sort fièrement comme un maître qui a châtié deux esclaves, et nous dit : « Sachez que je vous punirai ainsi toutes deux quand vous ferez les mutines. »

Nous sommes restées Déra et moi un quart d’heure sans oser dire un mot, sans oser nous regarder. Enfin Déra s’est écriée : « Ah ! Ma chère maîtresse, quel homme ! Tous les gens de son espèce sont-ils aussi cruels que lui ? »

Pour moi, je ne pensais qu’au malheureux Amabed. On m’a promis de me le rendre, et on ne me le rend point. Me tuer, c’était l’abandonner ; ainsi je ne me suis pas tuée.

Je ne m’étais nourri depuis un jour que de ma douleur. On ne nous a point apporté à manger à l’heure accoutumée. Déra s’en étonnait, et s’en plaignait. Il me paraissait bien honteux de manger après ce qui nous était arrivé : cependant nous avions un appétit dévorant : rien ne venait ; et, après nous être pâmées de douleur, nous nous évanouissions de faim.

Enfin, sur le soir, on nous a servi une tourte de pigeonneaux, une poularde, et deux perdrix, avec un seul petit pain ; et, pour comble d’outrage, une bouteille de vin sans eau. C’est le tour le plus sanglant qu’on puisse jouer à deux femmes comme nous, après tout ce que nous avions souffert ; mais que faire ? Je me suis mise à genoux : « Ô Birma ! ô Vistnou ! ô Brama ! Vous savez que l’âme n’est point souillée de ce qui entre dans le corps ; si vous m’avez donné une âme, pardonnez-lui la nécessité funeste où est mon corps de n’être pas réduit aux légumes ; je sais que c’est un péché horrible de manger du poulet ; mais on nous y force. Puissent tant de crimes retomber sur la tête du père Fa tutto ! Qu’il soit, après sa mort, changé en une jeune malheureuse Indienne ; que je sois changée en dominicain ; que je lui rende tous les maux qu’il m’a faits, et que je sois plus impitoyable encore pour lui qu’il ne l’a été pour moi ! » Ne sois point scandalisé ; pardonne, vertueux Shastasid ; nous nous sommes mises à table : qu’il est dur d’avoir des plaisirs qu’on se reproche !

Postcrit. Immédiatement après dîner, j’écris au modérateur de Goa, qu’on appelle le corrégidor. Je lui demande la liberté d’Amabed et la mienne ; je l’instruis de tous les crimes du père Fa tutto. Ma chère Déra dit qu’elle lui fera parvenir ma lettre par cet alguazil des inquisiteurs pour la foi, qui vient quelquefois la voir dans mon antichambre, et qui a pour elle beaucoup d’estime. Nous verrons ce que cette démarche hardie pourra produire.

SIXIÈME LETTRE D’ADATÉ

Le croirais-tu, sage instructeur des hommes ! Il y a des justes à Goa, et don Jéronimo le corrégidor en est un. Il a été touché de mon malheur et de celui d’Amabed. L’injustice le révolte, le crime l’indigne. Il s’est transporté avec des officiers de justice à la prison qui nous renferme. J’apprends qu’on appelle ce repaire le palais du Saint-Office ; mais, ce qui t’étonnera, on lui a refusé l’entrée. Les cinq spectres, suivis de leurs hallebardiers, se sont présentés à la porte, et ont dit à la justice : « Au nom de Dieu, tu n’entreras pas.

— J’entrerai au nom du roi, dit le corrégidor ; c’est un cas royal.

— C’est un cas sacré, » ont répondu les spectres. Don Jéronimo le juste a dit : « Je dois interroger Amabed, Adaté, Déra, et le père Fa tutto.

— Interroger un inquisiteur, un dominicain ! s’est écrié le chef des spectres, c’est un sacrilège ; scommunicao, scommunicao ! » On dit que ce sont des mots terribles, et qu’un homme sur qui on les a prononcés meurt ordinairement au bout de trois jours.

Les deux partis se sont échauffés ; ils étaient près d’en venir aux mains : enfin ils s’en sont rapportés à l’obispo de Goa. Un obispo est à peu près parmi ces barbares ce que tu es chez les enfants de Brama ; c’est un intendant de leur religion ; il est vêtu de violet, et il porte aux mains des souliers violets ; il a sur la tête, les jours de cérémonie, un pain de sucre fendu en deux. Cet homme a décidé que les deux partis avaient également tort, et qu’il n’appartenait qu’à leur vice-dieu de juger le père Fa tutto. Il a été convenu qu’on l’enverrait par-devant sa divinité avec Amabed et moi, et ma fidèle Déra.

Je ne sais où demeure ce vice, si c’est dans le voisinage du grand lama, ou en Perse ; mais n’importe, je vais revoir Amabed ; j’irais avec lui au bout du monde, au ciel, en enfer. J’oublie dans ce moment ma fosse, ma prison, les violences de Fa tutto, ses perdrix, que j’ai eu la lâcheté de manger, et son vin, que j’ai eu la faiblesse de boire.

SEPTIÈME LETTRE D’ADATÉ

Je l’ai revu, mon tendre époux ; on nous a réunis ; je l’ai tenu dans mes bras ; il a effacé la tache du crime dont cet abominable Fa tutto m’avait souillée : semblable à l’eau sainte du Gange, qui lave toutes les macules des âmes, il m’a rendu une nouvelle vie. Il n’y a que cette pauvre Déra qui reste encore profanée ; mais tes prières et tes bénédictions remettront son innocence dans tout son éclat.

On nous fait partir demain sur un vaisseau qui fait voile pour Lisbonne ; c’est la patrie du fier Albuquerque ; c’est là sans doute qu’habite ce vice-dieu qui doit juger entre Fa tutto et nous : s’il est vice-dieu, comme tout le monde l’assure ici, il est bien certain qu’il condamnera Fa tutto. C’est une petite consolation ; mais je cherche bien moins la punition de ce terrible coupable que le bonheur du tendre Amabed.

Quelle est donc la destinée des faibles mortels, de ces feuilles que les vents emportent ! Nous sommes nés, Amabed et moi sur les bords du Gange : on nous emmène en Portugal ; on va nous juger dans un monde inconnu, nous qui sommes nés libres ! Reverrons-nous jamais notre patrie ? Pourrons-nous accomplir le pèlerinage que nous méditons vers ta personne sacrée ?

Comment pourrons-nous, moi et ma chère Déra, être enfermées dans le même vaisseau avec le P. Fa tutto ? Cette idée me fait trembler. Heureusement j’aurai mon brave époux pour me défendre ; mais que deviendra Déra qui n’a point de mari ? Enfin nous nous recommandons à la Providence.

Ce sera désormais mon cher Amabed qui t’écrira ; il fera le journal de nos destins ; il te peindra la nouvelle terre et les nouveaux cieux que nous allons voir. Puisse Brahma conserver longtemps ta tête rase et l’entendement divin qu’il a placé dans la moelle de ton cerveau !

PREMIÈRE LETTRE D’AMABED À SHASTASID, APRÈS SA CAPTIVITÉ

Je suis donc encore au nombre des vivants ! C’est donc moi qui t’écris, divin Shastasid ! J’ai tout su, et tu sais tout. Charme des yeux n’a point été coupable ; elle ne peut l’être : la vertu est dans le cœur, et non ailleurs. Ce rhinocéros de Fa tutto, qui avait cousu à sa peau celle du renard, soutient hardiment qu’il nous a baptisés, Adaté et moi, dans Bénarès, à la mode de l’Europe ; que je suis apostato, et que Charme des yeux est apostata. Il jure, par l’homme nu qui est peint ici sur presque toutes les murailles, qu’il est injustement accusé d’avoir violé ma chère épouse et sa jeune Déra : Charme des yeux, de son côté, et la douce Déra, jurent qu’elles ont été violées. Les esprits européans ne peuvent percer ce sombre abîme ; ils disent tous qu’il n’y a que leur vice-dieu qui puisse y rien connaître, attendu qu’il est infaillible.

Don Jéronimo, le corrégidor, nous fait tous embarquer demain pour comparaître devant cet être extraordinaire qui ne se trompe jamais. Ce grand juge des barbares ne siège point à Lisbonne, mais beaucoup plus loin, dans une ville magnifique qu’on nomme Roume. Ce nom est absolument inconnu chez nos Indiens. Voilà un terrible voyage. À quoi les enfants de Brama sont-ils exposés dans cette courte vie !

Nous avons pour compagnons de voyage des marchands d’Europe, des chanteuses, deux vieux officiers des troupes du roi de Portugal, qui ont gagné beaucoup d’argent dans notre pays, des prêtres du vice-dieu, et quelques soldats.

C’est un grand bonheur pour nous d’avoir appris l’italien, qui est la langue courante de tous ces gens-là ; car comment pourrions-nous entendre le jargon portugais ? Mais, ce qui est horrible, c’est d’être dans la même barque avec un Fa tutto. On nous fait coucher ce soir à bord, pour démarrer demain au lever du soleil. Nous aurons une petite chambre de six pieds de long sur quatre de large pour ma femme et pour Déra. On dit que c’est une faveur insigne. Il faut faire ses petites provisions de toute espèce. C’est un bruit, c’est un tintamarre inexprimable. La foule du peuple se précipite pour nous regarder. Charme des yeux est en larmes ; Déra tremble ; il faut s’armer de courage. Adieu ; adresse pour nous tes saintes prières à l’Éternel qui créa les malheureux mortels, il y a juste cent quinze mille six cent cinquante-deux révolutions annuelles du soleil autour de la terre, ou de la terre autour du soleil.

DEUXIÈME LETTRE D’AMABED PENDANT SA ROUTE

Après un jour de navigation, le vaisseau s’est trouvé vis-à-vis Bombay, dont l’exterminateur Albuquerque, qu’on appelle ici le Grand, s’est emparé. Aussitôt un bruit infernal s’est fait entendre ; notre vaisseau a tiré neuf coups de canon : on lui en a répondu autant des remparts de la ville. Charme des yeux et la jeune Déra ont cru être à leur dernier jour. Nous étions couverts d’une fumée épaisse. Croirais-tu sage Shastasid, que ce sont là des politesses ? C’est la façon dont ces barbares se saluent. Une chaloupe a apporté des lettres pour le Portugal ; alors nous avons fait voile dans la grande mer, laissant à notre droite les embouchures du grand fleuve Zonboudipo, que les barbares appellent l’Indus.

Nous ne voyons plus que les airs, nommés ciel par ces brigands si peu dignes du ciel, et cette grande mer que l’avarice et la cruauté leur ont fait traverser.

Cependant le capitaine paraît un homme honnête et prudent. Il ne permet pas que le père Fa tutto soit sur le tillac quand nous y prenons le frais ; et lorsqu’il est en haut, nous nous tenons en bas. Nous sommes comme le jour et la nuit, qui ne paraissent jamais ensemble sur le même horizon. Je ne cesse de réfléchir sur la destinée qui se joue des malheureux mortels. Nous voguons sur la mer des Indes avec un dominicain, pour aller être jugés dans Roume, à six mille lieues de notre patrie.

Il y a dans le vaisseau un personnage considérable qu’on nomme l’aumônier. Ce n’est pas qu’il fasse l’aumône ; au contraire on lui donne de l’argent pour dire des prières dans une langue qui n’est ni la portugaise ni l’italienne, et que personne de l’équipage n’entend ; peut-être ne l’entend-il pas lui-même, car il est toujours en dispute sur le sens des paroles avec le P. Fa tutto. Le capitaine m’a dit que cet aumônier est franciscain, et que l’autre étant dominicain, ils sont obligés en conscience de n’être jamais du même avis. Leurs sectes sont ennemies jurées l’une de l’autre ; aussi sont-ils vêtus tout différemment pour marquer la différence de leurs opinions.

Le franciscain s’appelle Fa molto ; il me prête des livres italiens concernant la religion du vice-dieu devant qui nous comparaîtrons. Nous lisons ces livres, ma chère Adaté et moi ; Déra assiste à la lecture. Elle y a eu d’abord de la répugnance, craignant de déplaire à Brama ; mais plus nous lisons, plus nous nous fortifions dans l’amour des saints dogmes que tu enseignes aux fidèles.

TROISIÈME LETTRE DU JOURNAL D’AMABED

Nous avons lu avec l’aumônier des épîtres d’un des grands saints de la religion italienne et portugaise. Son nom est Paul. Toi, qui possèdes la science universelle, tu connais Paul, sans doute. C’est un grand homme ; il a été renversé de cheval par une voix, et aveuglé par un trait de lumière ; il se vante d’avoir été comme moi au cachot ; il ajoute qu’il a eu cinq fois trente-neuf coups de fouet, ce qui fait en tout cent quatre-vingt-quinze écourgées sur les fesses ; plus trois fois des coups de bâton, sans spécifier le nombre ; plus, il dit qu’il a été lapidé une fois : cela est violent ; car on n’en revient guère ; plus, il jure qu’il a été un jour et une nuit au fond de la mer. Je le plains beaucoup ; mais, en récompense, il a été ravi au troisième ciel. Je t’avoue, illuminé Shastasid, que je voudrais en faire autant, dussé-je acheter cette gloire par cent quatre-vingt-quinze coups de verges bien appliqués sur le derrière.

Il est beau qu’un mortel jusques aux cieux s’élève

Il est beau même d’en tomber,

comme dit un de nos plus aimables poètes indiens, qui est quelquefois sublime.

Enfin je vois qu’on a conduit comme moi Paul à Roume pour être jugé. Quoi donc ! mon cher Shastasid, Roume a donc jugé tous les mortels dans tous les temps ? Il faut certainement qu’il y ait dans cette ville quelque chose de supérieur au reste de la terre ; tous les gens qui sont dans le vaisseau ne jurent que par Roume ; on faisait tout à Goa au nom de Roume.

Je te dirai bien plus, le Dieu de notre aumônier Fa molto, qui est le même que celui de Fa tutto, naquit et mourut dans un pays dépendant de Roume, et il paya le tribut au zamorain qui régnait dans cette ville. Tout cela ne te paraît-il pas bien surprenant ? Pour moi, je crois rêver, et que tous les gens qui m’entourent rêvent aussi.

Notre aumônier Fa molto nous a lu des choses encore plus merveilleuses. Tantôt c’est un âne qui parle, tantôt c’est un de leurs saints qui passe trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine, et qui en sort de fort mauvaise humeur. Ici c’est un prédicateur qui s’en va prêcher dans le ciel, monté sur un char de feu traîné par quatre chevaux de feu ; un docteur passe la mer à pied sec, suivi de deux ou trois millions d’hommes qui s’enfuient avec lui ; un autre docteur arrête le soleil et la lune ; mais cela ne me surprend point ; tu m’as appris que Bacchus en avait fait autant.

Ce qui me fait le plus de peine, à moi qui me pique de propreté et d’une grande pudeur, c’est que le dieu de ces gens-là ordonne à un de ses prédicateurs[21] de manger de la matière louable sur son pain ; et à un autre de coucher pour de l’argent avec des filles de joie[22] et d’en avoir des enfants.

Il y a bien pis. Ce savant homme nous a fait remarquer deux sœurs, Oolla et Ooliba[23]. Tu les connais bien, puisque tu as tout lu. Cet article a fort scandalisé ma femme : le blanc de ses yeux a rougi. J’ai remarqué que la bonne Déra était tout en feu à ce paragraphe. Il faut certainement que ce franciscain Fa molto soit un gaillard. Cependant il a fermé son livre dès qu’il a vu combien Charme des yeux et moi nous étions effarouchés, et il est sorti pour aller méditer sur le texte.

Il m’a laissé son livre sacré ; j’en ai lu quelques pages au hasard ! Ô Brama ! ô justice éternelle ! quels hommes que tous ces gens-là[24] ! ils couchent tous avec leurs servantes dans leur vieillesse. L’un fait des infamies à sa belle-mère[25], l’autre à sa belle-fille[26]. Ici c’est une ville tout entière qui veut absolument traiter un pauvre prêtre comme une jolie fille[27] ; là deux demoiselles de condition enivrent leur père[28], couchent avec lui l’une après l’autre et en ont des enfants.

Mais ce qui m’a le plus épouvanté, le plus saisi d’horreur, c’est que les habitants d’une ville magnifique à qui leur Dieu députa deux êtres éternels qui sont sans cesse au pied de son trône, deux esprits purs, resplendissants d’une lumière divine… Ma plume frémit comme mon âme… Le dirai-je ? Oui, ces habitants firent tout ce qu’ils purent pour violer ces messagers de Dieu[29]. Quel péché abominable avec des hommes ! mais avec des anges ! cela est-il possible ? Cher Shastasid, bénissons Birma, Vistnou, et Brama ; remercions-les de n’avoir jamais connu ces inconcevables turpitudes. On dit que le conquérant Alexandre voulut autrefois introduire cette coutume si pernicieuse parmi nous ; qu’il polluait publiquement son mignon Éphestion. Le ciel l’en punit ; Éphestion et lui périrent à la fleur de leur âge. Je te salue, maître de mon âme, esprit de mon esprit. Adaté, la triste Adaté se recommande à tes prières.

QUATRIÈME LETTRE D’AMABED À SHASTASID

Du cap qu’on appelle Bonne-Espérance,
le 15 du mois du rhinocéros.

Il y a longtemps que je n’ai étendu mes feuilles de coton sur une planche, et trempé mon pinceau dans la laque noire délayée, pour te rendre un compte fidèle. Nous avons laissé loin derrière nous à notre droite le détroit de Babelmandel, qui entre dans la fameuse mer Rouge, dont les flots se séparèrent autrefois, et s’amoncelèrent comme des montagnes, pour laisser passer Bacchus et son armée. Je regrettais qu’on n’eût point mouillé aux côtes de l’Arabie Heureuse, ce pays presque aussi beau que le nôtre, dans lequel Alexandre voulait établir le siège de son Empire et l’entrepôt du commerce du monde. J’aurais voulu voir cet Aden ou Éden dont les jardins sacrés furent si renommés dans l’antiquité ; ce Moka fameux par le café, qui ne croît jusqu’à présent que dans cette province ; Mecca, où le grand prophète des musulmans établit le siège de son Empire, et où tant de nations de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, viennent tous les ans baiser une pierre noire descendue du ciel, qui n’envoie pas souvent de pareilles pierres aux mortels ; mais il ne nous est pas permis de contenter notre curiosité. Nous voguons toujours pour arriver à Lisbonne, et de là à Roume.

Nous avons déjà passé la ligne équinoxiale ; nous sommes descendus à terre au royaume de Mélinde, où les Portugais ont un port considérable. Notre équipage y a embarqué de l’ivoire, de l’ambre gris, du cuivre, de l’argent, et de l’or. Nous voici parvenus au grand Cap : c’est le pays des Hottentots. Ces peuples ne paraissent pas descendus des enfants de Brama. La nature y a donné aux femmes un tablier que forme leur peau ; ce tablier couvre leur joyau, dont les Hottentots sont idolâtres, et pour lequel ils font des madrigaux et des chansons. Ces peuples vont tout nus. Cette mode est fort naturelle ; mais elle ne me paraît ni honnête ni habile. Un Hottentot est bien malheureux ; il n’a plus rien à désirer quand il a vu sa Hottentote par devant et par derrière. Le charme des obstacles lui manque ; il n’y a plus rien de piquant pour lui. Les robes de nos Indiennes, inventées pour être troussées, marquent un génie bien supérieur. Je suis persuadé que le sage Indien à qui nous devons le jeu des échecs et celui du trictrac imagina aussi les ajustements des dames pour notre félicité.

Nous resterons deux jours à ce cap, qui est la borne du monde, et qui semble séparer l’Orient de l’Occident. Plus je réfléchis sur la couleur de ces peuples, sur le gloussement dont ils se servent pour se faire entendre au lieu d’un langage articulé, sur leur figure, sur le tablier de leurs dames, plus je suis convaincu que cette race ne peut avoir la même origine que nous.

Notre aumônier prétend que les Hottentots, les nègres, et les Portugais, descendent du même père. Cette idée est bien ridicule ; j’aimerais autant qu’on me dît que les poules, les arbres, l’herbe de ce pays-là, viennent des poules, des arbres, et de l’herbe de Bénarès ou de Pékin.

CINQUIÈME LETTRE D’AMABED

De 16 au soir,
au cap dit de Bonne-Espérance.

Voici bien une autre aventure. Le capitaine se promenait avec Charme des yeux et moi sur un grand plateau, au pied duquel la mer du Midi vient briser ses vagues. L’aumônier Fa molto a conduit notre jeune Déra tout doucement dans une petite maison nouvellement bâtie, qu’on appelle un cabaret. La pauvre fille n’y entendait point finesse, et croyait qu’il n’y avait rien à craindre, parce que cet aumônier n’est pas dominicain. Bientôt nous avons entendu des cris. Figure-toi que le père Fa tutto a été jaloux de ce tête-à-tête. Il est entré dans le cabaret en furieux ; il y avait deux matelots qui ont été jaloux aussi. C’est une terrible passion que la jalousie. Les deux matelots et les deux prêtres avaient beaucoup bu de cette liqueur qu’ils disent avoir été inventée par leur Noé, et dont nous prétendons que Bacchus est l’auteur : présent funeste qui pourrait être utile, s’il n’était pas si facile d’en abuser. Les Européans disent que ce breuvage leur donne de l’esprit : comment cela peut-il être, puisqu’il leur ôte la raison ?

Les deux hommes de mer et les deux bonzes d’Europe se sont gourmés violemment, un matelot donnant sur Fa tutto, celui-ci sur l’aumônier, ce franciscain sur l’autre matelot, qui rendait ce qu’il recevait ; tous quatre changeant de main à tout moment, deux contre deux, trois contre un, tous contre tous, chacun jurant, chacun tirant à soi notre infortunée, qui jetait des cris lamentables. Le capitaine est accouru au bruit ; il a frappé indifféremment sur les quatre combattants ; et pour mettre Déra en sûreté, il l’a menée dans son quartier, où elle est enfermée avec lui depuis deux heures. Les officiers et les passagers, qui sont tous fort polis, se sont assemblés autour de nous, et nous ont assuré que les deux moines (c’est ainsi qu’ils les appellent, seraient punis sévèrement par le vice-dieu, dès qu’ils seraient arrivés à Roume. Cette espérance nous a un peu consolés.

Au bout de deux heures le capitaine est revenu en nous ramenant Déra avec des civilités et des compliments dont ma chère femme a été très contente. Ô Brama ! Qu’il arrive d’étranges choses dans les voyages, et qu’il serait bien plus sage de rester chez soi !

SIXIÈME LETTRE D’AMABED PENDANT SA ROUTE

Je ne t’ai point écrit depuis l’aventure de notre petite Déra. Le capitaine, pendant la traversée, a toujours eu pour elle des bontés très distinguées. J’avais peur qu’il ne redoublât de civilités pour ma femme ; mais elle a feint d’être grosse de quatre mois. Les Portugais regardent les femmes grosses comme des personnes sacrées qu’il n’est pas permis de chagriner. C’est du moins une coutume qui met en sûreté le cher honneur d’Adaté. Le dominicain a eu ordre de ne se présenter jamais devant nous, et il a obéi.

Le franciscain, quelques jours après la scène du cabaret, vint nous demander pardon. Je le tirai à part. Je lui demandai comment, ayant fait vœu de chasteté, il avait pu s’émanciper à ce point. Il me répondit : « Il est vrai que j’ai fait ce vœu ; mais si j’avais promis que mon sang ne coulerait jamais dans mes veines, et que mes ongles et mes cheveux ne croîtraient pas, vous m’avouerez que je ne pourrais accomplir cette promesse. Au lieu de nous faire jurer d’être chastes, il fallait nous forcer à l’être, et rendre tous les moines eunuques. Tant qu’un oiseau a ses plumes, il vole ; le seul moyen d’empêcher un cerf de courir est de lui couper les jambes. Soyez très sûr que les prêtres vigoureux comme moi, et qui n’ont point de femmes, s’abandonnent malgré eux à des excès qui font rougir la nature, après quoi ils vont célébrer les saints mystères. »

J’ai beaucoup appris dans la conversation avec cet homme. Il m’a instruit de tous les mystères de sa religion, qui m’ont tous étonné. « Le R. P. Fa tutto, m’a-t-il dit, est un fripon qui ne croit pas un mot de tout ce qu’il enseigne ; pour moi, j’ai des doutes violents ; mais je les écarte ; je me mets un bandeau sur les yeux ; je repousse mes pensées, et je marche comme je puis dans la carrière que je cours. Tous les moines sont réduits à cette alternative : ou l’incrédulité leur fait détester leur profession, ou la stupidité la leur rend supportable. »

Croirais-tu bien qu’après ces aveux, il m’a proposé de me faire chrétien ? Je lui ai dit : « Comment pouvez-vous me présenter une religion dont vous n’êtes pas persuadé vous-même, à moi qui suis né dans la plus ancienne religion du monde, à moi dont le culte existait cent quinze mille trois cents ans pour le moins, de votre aveu, avant qu’il y eût des franciscains dans le monde ?

— Ah ! Mon cher Indien, m’a-t-il dit, si je pouvais réussir à vous rendre chrétiens, vous et la belle Adaté, je ferais crever de dépit ce maraud de dominicain, qui ne croit pas à l’immaculée conception de la Vierge ! Vous feriez ma fortune ; je pourrais devenir obispo[30] ; ce serait une bonne action, et Dieu vous en saurait gré. »

C’est ainsi, divin Shastasid, que parmi ces barbares d’Europe on trouve des hommes qui sont un composé d’erreur, de faiblesse, de cupidité et de bêtise, et d’autres qui sont des coquins conséquents et endurcis. J’ai fait part de ces conversations à Charme des yeux ; elle a souri de pitié. Qui l’eût cru que ce serait dans un vaisseau, en voguant vers les côtes d’Afrique, que nous apprendrions à connaître les hommes !

SEPTIÈME LETTRE D’AMABED

Quel beau climat que ces côtes méridionales ! Mais quels vilains habitants ! Quelles brutes ! Plus la nature a fait pour nous, moins nous faisons pour elle. Nul art n’est connu chez tous ces peuples. C’est une grande question parmi eux s’ils sont descendus des singes ou si les singes sont venus d’eux. Nos sages ont dit que l’homme est l’image de Dieu : voilà une plaisante image de l’Être éternel qu’un nez noir épaté, avec peu ou point d’intelligence ! Un temps viendra, sans doute, où ces animaux sauront bien cultiver la terre, l’embellir par des maisons et par des jardins, et connaître la route des astres : il faut du temps pour tout. Nous datons, nous autres, notre philosophie de cent quinze mille six cent cinquante-deux ans : en vérité, sauf le respect que je te dois, je pense que nous nous trompons ; il me semble qu’il faut bien plus de temps pour être arrivés au point où nous sommes. Mettons seulement vingt mille ans pour inventer un langage tolérable, autant pour écrire par le moyen d’un alphabet, autant pour la métallurgie, autant pour la charrue et la navette, autant pour la navigation : et combien d’autres arts encore exigent-ils de siècles ! Les Chaldéens datent de quatre cent mille ans, et ce n’est pas encore assez.

La capitaine a acheté, sur un rivage qu’on nomme Angola, six nègres qu’on lui a vendus pour le prix courant de six bœufs. Il faut que ce pays-là soit bien plus peuplé que le nôtre, puisqu’on y vend les hommes si bon marché ; mais aussi comment une si abondante population s’accorde-t-elle avec tant d’ignorance ?

Le capitaine a quelques musiciens auprès de lui ; il leur a ordonné de jouer de leurs instruments, et aussitôt ces pauvres nègres se sont mis à danser avec presque autant de justesse que nos éléphants. Est-il possible qu’aimant la musique, ils n’aient pas su inventer le violon, pas même la musette ? Tu me diras, grand Shastasid, que l’industrie des éléphants même n’a pas pu parvenir à cet effort, et qu’il faut attendre. À cela je n’ai rien à répliquer.

HUITIÈME LETTRE D’AMABED

L’année est à peine révolue, et nous voici à la vue de Lisbonne, sur le fleuve du Tage, qui depuis longtemps a la réputation de rouler de l’or dans ses flots. S’il est ainsi, d’où vient donc que les Portugais vont en chercher si loin ? Tous ces gens d’Europe répondent qu’on n’en peut trop avoir. Lisbonne est comme tu me l’avais dit, la capitale d’un très petit royaume. C’est la patrie de cet Albuquerque qui nous a fait tant de mal. J’avoue qu’il y a quelque chose de grand dans ces Portugais qui ont subjugué une partie de nos belles contrées. Il faut que l’envie d’avoir du poivre donne de l’industrie et du courage.

Nous espérions, Charme des yeux et moi, entrer dans la ville ; mais on ne l’a pas permis, parce qu’on dit que nous sommes prisonniers du vice-dieu, et que le dominicain Fa tutto, le franciscain aumônier Fa molto, Déra, Adaté et moi, nous devons tous être jugés à Roume.

On nous a fait passer sur un autre vaisseau qui part pour la ville du vice-dieu.

Le capitaine est un vieux Espagnol différent en tout du Portugais, qui en usait si poliment avec nous. Il ne parle que par monosyllabes, et encore très rarement ; il porte à sa ceinture des grains enfilés qu’il ne cesse de compter : on dit que c’est une grande marque de vertu.

Déra regrette fort l’autre capitaine ; elle trouve qu’il était bien plus civil. On a remis à l’Espagnol une grosse liasse de papiers, pour instruire notre procès en cour de Roume. Un scribe du vaisseau l’a lue à haute voix. Il prétend que le père Fa tutto sera condamné à ramer dans une des galères du vice-dieu, et que l’aumônier Fa molto aura le fouet en arrivant. Tout l’équipage est de cet avis ; le capitaine a serré les papiers sans rien dire. Nous mettons à la voile. Que Brama ait pitié de nous, et qu’il te comble de ses faveurs ! Brama est juste ; mais c’est une chose bien singulière qu’étant né sur le rivage du Gange, j’aille être jugé à Roume. On assure pourtant que la même chose est arrivée à plus d’un étranger.

NEUVIÈME LETTRE D’AMABED

Rien de nouveau ; tout l’équipage est silencieux et morne comme le capitaine. Tu connais le proverbe indien : Tout se conforme aux mœurs du maître. Nous avons passé une mer qui n’a que neuf mille pas de large entre deux montagnes ; nous sommes entrés dans une autre mer semée d’îles. Il y en a une fort singulière : elle est gouvernée par des religieux chrétiens qui portent un habit court et un chapeau, et qui font vœu de tuer tous ceux qui portent un bonnet et une robe. Ils doivent aussi faire l’oraison. Nous avons mouillé dans une île plus grande et fort jolie, qu’on nomme Sicile ; elle était bien plus belle autrefois : on parle de villes admirables dont on ne voit plus que les ruines. Elle fut habitée par des dieux, des déesses, des géants, des héros ; on y forgeait la foudre. Une déesse, nommée Cérès, la couvrit de riches moissons. Le vice-dieu a changé tout cela ; on y voit beaucoup de processions et de coupeurs de bourse.

DIXIÈME LETTRE D’AMABED

Enfin nous voici sur la terre sacrée du vice-dieu. J’avais lu dans le livre de l’aumônier que ce pays était d’or et d’azur ; que les murailles étaient d’émeraudes et de rubis ; que les ruisseaux étaient d’huile, les fontaines, de lait ; les campagnes, couvertes de vignes dont chaque cep produisait cent tonneaux de vin[31]. Peut-être trouverons-nous tout cela quand nous serons auprès de Roume.

Nous avons abordé avec beaucoup de peine dans un petit port fort incommode, qu’on appelle la cité vieille. Elle tombe en ruines, et est fort bien nommée.

On nous a donné, pour nous conduire, des charrettes attelées par des bœufs. Il faut que ces bœufs viennent de loin ; car la terre à droite et à gauche n’est point cultivée : ce ne sont que des marais infects, des bruyères, des landes stériles. Nous n’avons vu dans le chemin que des gens couverts de la moitié d’un manteau, sans chemise, qui nous demandaient l’aumône fièrement. Ils ne se nourrissent, nous a-t-on dit, que de petits pains très plats qu’on leur donne gratis le matin, et ne s’abreuvent que d’eau bénite.

Sans ces troupes de gueux, qui font cinq ou six mille pas pour obtenir, par leurs lamentations, la trentième partie d’une roupie, ce canton serait un désert affreux. On nous avertit même que quiconque y passe la nuit est en danger de mort. Apparemment que Dieu est fâché contre son vicaire, puisqu’il lui a donné un pays qui est le cloaque de la nature. J’apprends que cette contrée a été autrefois très belle et très fertile, et qu’elle n’est devenue si misérable que depuis le temps où ces vicaires s’en sont mis en possession.

Je t’écris, sage Shastasid, sur ma charrette, pour me désennuyer. Adaté est bien étonnée. Je t’écrirai dès que je serai dans Roume.

ONZIÈME LETTRE D’AMABED

Nous y voilà, nous y sommes dans cette ville de Roume. Nous arrivâmes hier en plein jour, le trois du mois de la brebis, qu’on dit le 15 mars 1513. Nous avons d’abord éprouvé tout le contraire de ce que nous attendions.

À peine étions-nous à la porte dite de Saint-Pancrace[32], que nous avons vu deux troupes de spectres, dont l’une est vêtue comme notre aumônier, et l’autre comme le père Fa tutto. Elles avaient chacune une bannière à leur tête, et un grand bâton sur lequel était sculpté un homme tout nu, dans la même attitude que celui de Goa. Elles marchaient deux à deux, et chantaient un air à faire bâiller toute une province. Quand cette procession fut parvenue à notre charrette, une troupe cria : « C’est saint Fa tutto ! » l’autre : « C’est saint Fa molto ! » On baisa leurs robes, le peuple se mit à genoux. « Combien avez-vous converti d’indiens, mon Révérend Père ?

— Quinze mille sept cents, disait l’un.

— Onze mille neuf cents, disait l’autre.

— Bénie soit la vierge Marie ! » Tout le monde avait les yeux sur nous, tout le monde nous entourait. « Sont-ce là de vos catéchumènes, mon Révérend Père ?

— Oui, nous les avons baptisés.

— Vraiment, ils sont bien jolis. Gloire dans les hauts ! Gloire dans les hauts ! »

Le père Fa tutto et le père Fa molto furent conduits, chacun par sa procession, dans une maison magnifique : pour nous, nous allâmes à l’auberge ; le peuple nous y suivit en criant Cazzo, Cazzo, en nous donnant des bénédictions, en nous baisant les mains ; en donnant mille éloges à ma chère Adaté, à Déra et à moi-même. Nous ne revenions pas de notre surprise.

À peine fûmes-nous dans notre auberge, qu’un homme vêtu d’une robe violette, accompagné de deux autres en manteau noir, vint nous féliciter sur notre arrivée. La première chose qu’il fit fut de nous offrir de l’argent de la part de la propaganda, si nous en avions besoin. Je ne sais pas ce que c’est que cette propagande. Je lui répondis qu’il nous en restait encore avec beaucoup de diamants ; en effet j’avais eu le soin de cacher toujours ma bourse et une boîte de brillants dans mon caleçon. Aussitôt cet homme se prosterna presque devant moi, et me traita d’excellence. « Son Excellence la signora Adaté n’est-elle pas bien fatiguée du voyage ? Ne va-t-elle pas se coucher ? Je crains de l’incommoder, mais je serai toujours à ses ordres. Le signor Amabed peut disposer de moi, je lui enverrai un cicéron[33] qui sera à son service ; il n’a qu’à commander. Veulent-ils tous deux, quand ils seront reposés, me faire l’honneur de venir prendre le rafraîchissement chez moi ? J’aurai l’honneur de leur envoyer un carrosse. »

Il faut avouer, mon divin Shastasid, que les Chinois ne sont pas plus polis que cette nation occidentale. Ce seigneur se retira. Nous dormîmes six heures, la belle Adaté et moi. Quand il fut nuit, le carrosse vint nous prendre ; nous allâmes chez cet homme civil. Son appartement était illuminé et orné de tableaux bien plus agréables que celui de l’homme tout nu que nous avions vu à Goa. Une très nombreuse compagnie nous accabla de caresses, nous admira d’être Indiens, nous félicita d’être baptisés, et nous offrit ses services pour tout le temps que nous voudrions rester à Roume.

Nous voulions demander justice du père Fa tutto ; on ne nous donna pas le temps d’en parler. Enfin nous fûmes reconduits, étonnés, confondus d’un tel accueil, et n’y comprenant rien.

DOUZIÈME LETTRE D’AMABED

Aujourd’hui nous avons reçu des visites sans nombre, et une princesse de Piombino nous a envoyé deux écuyers nous prier de venir dîner chez elle. Nous y sommes allés dans un équipage magnifique ; l’homme violet s’y est trouvé. J’ai su que c’est un des seigneurs, c’est-à-dire un des valets du vice-dieu qu’on appelle préférés, prelati. Rien n’est plus aimable, plus honnête que cette princesse de Piombino. Elle m’a placé à table à côté d’elle. Notre répugnance à manger des pigeons romains et des perdrix l’a fort surprise. Le préféré nous a dit que, puisque nous étions baptisés, il fallait manger des perdrix, et boire du vin de Montepulciano ; que tous les vice-dieu en usaient ainsi ; que c’était la marque essentielle d’un véritable chrétien.

La belle Adaté a répondu avec sa naïveté ordinaire qu’elle n’était pas chrétienne, qu’elle avait été baptisée dans le Gange. « Eh ! Mon Dieu ! Madame, a dit le préféré, dans le Gange, ou dans le Tibre, ou dans un bain, qu’importe ? Vous êtes des nôtres. Vous avez été convertie par le père Fa tutto ; c’est pour nous un honneur que nous ne voulons pas perdre. Voyez quelle supériorité notre religion a sur la vôtre ! » Et aussitôt il a couvert nos assiettes d’ailes de gelinottes. La princesse a bu à notre santé et à notre salut. On nous a pressés avec tant de grâce, on a dit tant de bons mots, on a été si poli, si gai, si séduisant, qu’enfin, ensorcelés par le plaisir (j’en demande pardon à Brama), nous avons fait, Adaté et moi, la meilleure chère du monde, avec un ferme propos de nous laver dans le Gange jusqu’aux oreilles, à notre retour, pour effacer notre péché. On n’a pas douté que nous ne fussions chrétiens. « Il faut, disait la princesse, que ce père Fa tutto soit un grand missionnaire ; j’ai envie de le prendre pour mon confesseur. » Nous rougissions et nous baissions les yeux, ma pauvre femme et moi.

De temps en temps la signora Adaté faisait entendre que nous venions pour être jugés par le vice-dieu, et qu’elle avait la plus grande envie de le voir. « Il n’y en a point, nous a dit la princesse ; il est mort, et on est occupé à présent à en faire un autre : dès qu’il sera fait, on vous présentera à sa Sainteté. Vous serez témoin de la plus auguste fête que les hommes puissent jamais voir, et vous en serez le plus bel ornement. » Adaté a répondu avec esprit ; et la princesse s’est prise d’un grand goût pour elle.

Sur la fin du repas nous avons eu une musique qui était, si j’ose le dire, supérieure à celle de Bénarès et de Maduré.

Après dîner la princesse a fait atteler quatre chars dorés : elle nous a fait monter dans le sien. Elle nous a fait voir de beaux édifices, des statues, des peintures. Le soir on a dansé. Je comparais secrètement cette réception charmante avec le cul de basse-fosse où nous avions été renfermés dans Goa ; et je comprenais à peine comment le même gouvernement, la même religion, pouvaient avoir tant de douceur et d’agrément dans Roume, et exercer au loin tant d’horreurs.

TREIZIÈME LETTRE D’AMABED

Tandis que cette ville est partagée sourdement en petites factions pour élire un vice-dieu, que ces factions, animées de la plus forte haine, se ménagent toutes avec une politesse qui ressemble à l’amitié, que le peuple regarde les Pères Fa tutto et Fa molto comme les favoris de la Divinité, qu’on s’empresse autour de nous avec une curiosité respectueuse, je fais, mon cher Shastasid, de profondes réflexions sur le gouvernement de Roume.

Je le compare au repas que nous a donné la princesse de Piombino. La salle était propre, commode et parée ; l’or et l’argent brillaient sur les buffets ; la gaieté, l’esprit et les grâces animaient les convives ; mais, dans les cuisines, le sang et la graisse coulaient ; les peaux des quadrupèdes, les plumes des oiseaux et leurs entrailles pêle-mêle amoncelées, soulevaient le cœur, et répandaient l’infection.

Telle est, ce me semble, la cour romaine ; polie et flatteuse chez elle, ailleurs brouillonne et tyrannique. Quand nous disons que nous espérons avoir justice de Fa tutto, on se met doucement à rire ; on nous dit que nous sommes trop au-dessus de ces bagatelles ; que le gouvernement nous considère trop pour souffrir que nous gardions le souvenir d’une telle facétie ; que les Fa tutto et les Fa molto sont des espèces de singes élevés avec soin pour faire des tours de passe-passe devant le peuple ; et on finit par des protestations de respect et d’amitié pour nous. Quel parti veux-tu que nous prenions, grand Shastasid ? Je crois que le plus sage est de rire comme les autres, et d’être poli comme eux. Je veux étudier Roume, elle en vaut la peine.

QUATORZIÈME LETTRE D’AMABED

Il y a un assez grand intervalle entre ma dernière lettre et la présente. J’ai lu, j’ai vu, j’ai conversé, j’ai médité. Je te jure qu’il n’y eut jamais sur la terre une contradiction plus énorme qu’entre le gouvernement romain et sa religion. J’en parlais hier à un théologien du vice-dieu. Un théologien est, dans cette cour, ce que sont les derniers valets dans une maison ; ils font la grosse besogne, portent les ordures, et, s’ils y trouvent quelque chiffon qui puisse servir, ils le mettent à part pour le besoin.

Je lui disais : « Votre Dieu est né dans une étable entre un bœuf et un âne ; il a été élevé, a vécu, est mort dans la pauvreté ; il a ordonné expressément la pauvreté à ses disciples ; il leur a déclaré qu’il n’y aurait parmi eux ni premier ni dernier, et que celui qui voudrait commander aux autres les servirait ; cependant je vois ici qu’on fait exactement tout le contraire de ce que veut votre Dieu. Votre culte même est tout différent du sien. Vous obligez les hommes à croire des choses dont il n’a pas dit un seul mot.

— Tout cela est vrai, m’a-t-il répondu. Notre Dieu n’a pas commandé à nos maîtres formellement de s’enrichir aux dépens des peuples, et de ravir le bien d’autrui ; mais il l’a commandé virtuellement. Il est né entre un bœuf et un âne ; mais trois rois sont venus l’adorer dans une écurie. Les bœufs et les ânes figurent les peuples que nous enseignons, et les trois rois figurent tous les monarques qui sont à nos pieds. Ses disciples étaient dans l’indigence ; donc nos maîtres doivent aujourd’hui regorger de richesses ; car, si ces premiers vice-dieu n’eurent besoin que d’un écu, ceux d’aujourd’hui ont un besoin pressant de dix millions d’écus ; or, être pauvre, c’est n’avoir précisément que le nécessaire ; donc nos maîtres, n’ayant pas même le nécessaire, accomplissent la loi de la pauvreté à la rigueur.

« Quant aux dogmes, notre Dieu n’écrivit jamais rien, et nous savons écrire ; donc c’est à nous d’écrire les dogmes ; aussi les avons-nous fabriqués avec le temps selon le besoin. Par exemple, nous avons fait du mariage le signe visible d’une chose invisible : cela fait que tous les procès suscités pour cause de mariage ressortissent de tous les coins de l’Europe à notre tribunal de Roume, parce que nous seuls pouvons voir des choses invisibles. C’est une source abondante de trésors qui coule dans notre chambre sacrée des finances pour étancher la soif de notre pauvreté. »

Je lui demandai si la chambre sacrée n’avait pas encore d’autres ressources. « Nous n’y avons pas manqué, dit-il ; nous tirons parti des vivants et des morts. Par exemple, dès qu’une âme est trépassée, nous l’envoyons dans une infirmerie ; nous lui faisons prendre médecine dans l’apothicairerie des âmes, et vous ne sauriez croire combien cette apothicairerie nous vaut d’argent.

— Comment cela, monsignor ? Car il me semble que la bourse d’une âme est d’ordinaire assez mal garnie.

— Cela est vrai, signor ; mais elles ont des parents qui sont bien aises de retirer leurs parents morts de l’infirmerie, et de les faire placer dans un lieu plus agréable. Il est triste pour une âme de passer toute une éternité à prendre médecine. Nous composons avec les vivants ; ils achètent la santé des âmes de leurs défunts parents, les uns plus cher, les autres à meilleur compte, selon leurs facultés. Nous leur délivrons des billets pour l’apothicairerie. Je vous assure que c’est un de nos meilleurs revenus.

— Mais, monsignor, comment ces billets parviennent-ils aux âmes ? »

Il se mit à rire. « C’est l’affaire des parents, dit-il ; et puis, ne vous ai-je pas dit que nous avons un pouvoir incontestable sur les choses invisibles ? »

Ce monsignor me paraît bien dessalé ; je me forme beaucoup avec lui, et je me sens déjà tout autre.

QUINZIÈME LETTRE D’AMABED

Tu dois savoir, mon cher Shastasid, que le cicéron à qui monsignor m’a recommandé, et dont je t’ai dit un mot dans mes précédentes lettres, est un homme fort intelligent qui montre aux étrangers les curiosités de l’ancienne Roume et de la nouvelle. L’une et l’autre, comme tu le vois, ont commandé aux rois ; mais les premiers Romains acquirent leur pouvoir par leur épée, et les derniers par leur plume. La discipline militaire donna l’Empire aux Césars, dont tu connais l’histoire ; la discipline monastique donne une autre espèce d’empire à ces vice-dieu qu’on appelle papes. On voit des processions dans la même place où l’on voyait autrefois des triomphes. Les cicérons expliquent tout cela aux étrangers ; ils leur fournissent des livres et des filles. Pour moi, qui ne veux pas faire d’infidélité à ma belle Adaté, tout jeune que je suis, je me borne aux livres, et j’étudie principalement la religion du pays, qui me divertit beaucoup.

Je lisais avec mon cicéron l’histoire de la vie du dieu du pays : elle est fort extraordinaire. C’était un homme qui séchait les figuiers d’une seule parole, qui changeait l’eau en vin et qui noyait des cochons. Il avait beaucoup d’ennemis : tu sais qu’il était né dans une bourgade appartenant à l’empereur de Roume. Ses ennemis étaient malins ; ils lui demandèrent un jour s’ils devaient payer le tribut à l’empereur ; il leur répondit : « Rendez au prince ce qui est au prince ; mais rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » Cette réponse me paraît sage ; nous en parlions, mon cicéron et moi, lorsque monsignor est entré. Je lui ai dit beaucoup de bien de son dieu, et je l’ai prié de m’expliquer comment sa chambre des finances observait ce précepte en prenant tout pour elle, et en ne donnant rien à l’empereur ; car tu dois savoir que bien que les Romains aient un vice-dieu, ils ont un empereur aussi auquel même ils donnent le titre de roi des Romains. Voici ce que cet homme très avisé m’a répondu :

« Il est vrai que nous avons un empereur ; mais il ne l’est qu’en peinture. Il est banni de Roume ; il n’y a pas seulement une maison ; nous le laissons habiter auprès d’un grand fleuve, qui est gelé quatre mois de l’année, dans un pays dont le langage écorche nos oreilles. Le véritable empereur est le pape, puisqu’il règne dans la capitale de l’Empire. Ainsi, Rendez à l’empereur veut dire Rendez au pape ; Rendez à Dieu signifie encore Rendez au pape, puisqu’en effet il est vice-dieu. Il est seul le maître de tous les cœurs et de toutes les bourses. Si l’autre empereur, qui demeure sur un grand fleuve, osait seulement dire un mot, alors nous soulèverions contre lui tous les habitants des rives du grand fleuve, qui sont, pour la plupart, de gros corps sans esprit, et nous armerions contre lui les autres rois, qui partageraient avec nous ses dépouilles. »

Te voilà au fait, divin Shastasid, de l’esprit de Roume. Le pape est en grand ce que le dalaï-lama est en petit ; s’il n’est pas immortel comme le lama, il est tout-puissant pendant sa vie, ce qui vaut bien mieux. Si quelquefois on lui résiste, si on le dépose, si on lui donne des soufflets, ou si même on le tue[34] entre les bras de sa maîtresse, comme il est arrivé quelquefois, ces inconvénients n’attaquent jamais son divin caractère. On peut lui donner cent coups d’étrivières ; mais il faut toujours croire tout ce qu’il dit. Le pape meurt, la papauté est immortelle. Il y a eu trois ou quatre vice-dieu à la fois qui disputaient cette place. Alors la divinité était partagée entre eux : chacun en avait sa part ; chacun était infaillible dans son parti.

J’ai demandé à monsignor par quel art sa cour est parvenue à gouverner toutes les autres cours. « Il faut peu d’art, me dit-il, aux gens d’esprit pour conduire les sots. » J’ai voulu savoir si on ne s’était jamais révolté contre les décisions du vice-dieu. Il m’a avoué qu’il y avait eu des hommes assez téméraires pour lever les yeux, mais qu’on les leur avait crevés aussitôt ou qu’on avait exterminé ces misérables, et que ces révoltes n’avaient jamais servi, jusqu’à présent, qu’à mieux affermir l’infaillibilité sur le trône de la vérité.

On vient enfin de nommer un vice-dieu. Les cloches sonnent, on frappe les tambours, les trompettes éclatent, le canon tire, cent mille voix lui répondent. Je t’informerai de tout ce que j’aurai vu.

SEIZIÈME LETTRE D’AMABED

Ce fut le 25 du mois du crocodile, et le 13 de la planète de Mars (comme on dit ici), que des hommes vêtus de rouge, et inspirés, élurent l’homme infaillible devant qui je dois être jugé, aussi bien que Charme des yeux, en qualité d’apostata.

Ce dieu en terre s’appelle Leone, dixième du nom. C’est un très bel homme de trente-quatre à trente-cinq ans, et fort aimable : les femmes sont folles de lui. Il était attaqué d’un mal immonde qui n’est bien connu encore qu’en Europe, mais dont les Portugais commencent à faire part à l’Indoustan. On croyait qu’il en mourrait, et c’est pourquoi on l’a élu, afin que cette sublime place fût bientôt vacante ; mais il est guéri, et il se moque de ceux qui l’ont nommé.

Rien n’a été si magnifique que son couronnement ; il y a dépensé cinq millions de roupies pour subvenir aux nécessités de son dieu, qui a été si pauvre. Je n’ai pu t’écrire dans le fracas de nos fêtes : elles se sont succédé si rapidement, il a fallu passer par tant de plaisirs, que le loisir a été impossible.

Le vice-dieu Leone a donné des divertissements dont tu n’as point d’idée. Il y en a un surtout, qu’on appelle comédie, qui me plaît beaucoup plus que tous les autres ensemble. C’est une représentation de la vie humaine ; c’est un tableau vivant : les personnages parlent et agissent ; ils exposent leurs intérêts ; ils développent leurs passions ; ils remuent l’âme des spectateurs.

La comédie que je vis avant-hier chez le pape est intitulée la Mandragora[35]. Le sujet de la pièce est un jeune homme adroit qui veut coucher avec la femme de son voisin. Il engage, avec de l’argent, un moine, un Fa tutto ou un Fa molto, à séduire sa maîtresse et à faire tomber son mari dans un piège ridicule. On se moque, tout le long de la pièce, de la religion que toute l’Europe professe, dont Roume est le centre et dont le siège papal est le trône. De tels plaisirs te paraîtront peut-être indécents, mon cher et pieux Shastasid. Charme des yeux en a été scandalisée ; mais la comédie est si jolie, que le plaisir l’a emporté sur le scandale.

Les festins, les bals, les belles cérémonies de la religion, les danseurs de corde se sont succédé tour à tour sans interruption. Les bals surtout sont fort plaisants. Chaque personne invitée au bal met un habit étranger, et un visage de carton par-dessus le sien. On tient, sous ce déguisement, des propos à faire éclater de rire. Pendant les repas, il y a toujours une musique très agréable. Enfin c’est un enchantement.

On m’a conté qu’un vice-dieu, prédécesseur de Leone, nommé Alexandre, sixième du nom, avait donné aux noces d’une de ses bâtardes une fête bien plus extraordinaire. Il y fit danser cinquante filles toutes nues. Les brachmanes n’ont jamais institué de pareilles danses : tu vois que chaque pays a ses coutumes. Je t’embrasse avec respect, et je te quitte pour aller danser avec ma belle Adaté… Que Birma te comble de bénédictions !

DIX-SEPTIÈME LETTRE D’AMABED

Vraiment, mon grand brame, tous les vice-dieu n’ont pas été si plaisants que celui-ci. C’est un plaisir de vivre sous sa domination. Le défunt, nommé Jules, était d’un caractère différent : c’était un vieux soldat turbulent, qui aimait la guerre comme un fou ; toujours à cheval, toujours le casque en tête, distribuant des bénédictions et des coups de sabre, attaquant tous ses voisins, damnant leurs âmes et tuant leurs corps, autant qu’il le pouvait : il est mort d’un accès de colère. Quel diable de vice-dieu on avait là ! Croirais-tu bien qu’avec un morceau de papier, il s’imaginait dépouiller les rois de leurs royaumes ? Il s’avisa de détrôner, de cette manière, le roi d’un pays assez beau, qu’on appelle la France. Ce roi était un fort bon homme : il passe ici pour un sot, parce qu’il n’a pas été heureux. Ce pauvre prince fut obligé d’assembler, un jour, les plus savants hommes de son royaume[36] pour leur demander s’il lui était permis de se défendre contre un vice-dieu qui le détrônait avec du papier. C’est être bien bon que de faire une question pareille ! J’en témoignai ma surprise au monsignor violet, qui m’a pris en amitié. « Est-il possible, lui disais-je, qu’on soit si sot en Europe ?

— J’ai bien peur, me dit-il, que les vice-dieu n’abusent tant de la complaisance des hommes, qu’à la fin ils leur donneront de l’esprit. »

Il faudra donc qu’il y ait des révolutions dans la religion de l’Europe. Ce qui te surprendra, docte et pénétrant Shastasid, c’est qu’il ne s’en fit point sous le vice-dieu Alexandre, qui régnait avant Jules. Il faisait assassiner, pendre, noyer, empoisonner impunément tous les seigneurs ses voisins. Un de ses cinq bâtards fut l’instrument de cette foule de crimes à la vue de toute l’Italie. Comment les peuples persistèrent-ils dans la religion de ce monstre ? C’est celui-là même qui faisait danser les filles sans aucun ornement superflu. Ses scandales devaient inspirer le mépris ; ses barbaries devaient aiguiser contre lui mille poignards : cependant il vécut honoré et paisible dans sa cour. La raison en est, à mon avis, que les prêtres gagnaient à tous ses crimes, et que les peuples n’y perdaient rien. Dès qu’on vexera trop les peuples, ils briseront leurs liens. Cent coups de bélier n’ont pu ébranler le colosse, un caillou le jettera par terre. C’est ce que disent ici les gens déliés qui se piquent de prévoir.

Enfin les fêtes sont finies ; il n’en faut pas trop ; rien ne lasse comme les choses extraordinaires devenues communes. Il n’y a que les besoins renaissants qui puissent donner du plaisir tous les jours. Je me recommande à tes saintes prières.

DIX-HUITIÈME LETTRE D’AMABED

L’infaillible nous a voulu voir en particulier, Charme des yeux et moi. Notre monsignor nous a conduits dans son palais. Il nous a fait mettre à genoux trois fois. Le vice-dieu nous a fait baiser son pied droit en se tenant les côtés de rire. Il nous a demandé si le P. Fa tutto nous avait convertis, et si en effet nous étions chrétiens. Ma femme a répondu que le père Fa tutto était un insolent ; et le pape s’est mis à rire encore plus fort. Il a donné deux baisers à ma femme, et à moi aussi.

Ensuite il nous a fait asseoir à côté de son petit lit de baise-pieds. Il nous a demandé comment on faisait l’amour à Bénarès, à quel âge on mariait communément les filles, si le grand Brama avait un sérail. Ma femme rougissait ; je répondais avec une modestie respectueuse ; ensuite il nous a congédiés, en nous recommandant le christianisme, en nous embrassant, et en nous donnant de petites claques sur les fesses en signe de bonté. Nous avons rencontré, en sortant, les Pères Fa tutto et Fa molto, qui nous ont baisé le bas de la robe. Le premier moment, qui commande toujours à l’âme, nous a fait d’abord reculer avec horreur, ma femme et moi ; mais le violet nous a dit : « Vous n’êtes pas encore entièrement formés ; ne manquez pas de faire mille caresses à ces bons Pères : c’est un devoir essentiel, dans ce pays-ci, d’embrasser ses plus grands ennemis ; vous les ferez empoisonner, si vous pouvez, à la première occasion ; mais, en attendant, vous ne pouvez leur marquer trop d’amitié. » Je les embrassai donc, mais Charme des yeux leur fit une révérence fort sèche, et Fa tutto la lorgnait du coin de l’œil en s’inclinant jusqu’à terre devant elle. Tout ceci est un enchantement ; nous passons nos jours à nous étonner. En vérité, je doute que Maduré soit plus agréable que Roume.

DIX-NEUVIÈME LETTRE D’AMABED

Point de justice du P. Fa tutto. Hier, notre jeune Déra s’avisa d’aller, le matin, par curiosité, dans un petit temple. Le peuple était à genoux ; un brame du pays, vêtu magnifiquement, se courbait sur une table ; il tournait le derrière au peuple. On dit qu’il faisait Dieu. Dès qu’il eut fait Dieu, il se montra par devant. Déra fit un cri, et dit : « Voilà le coquin qui m’a violée ! » Heureusement, dans l’excès de sa douleur et de sa surprise, elle prononça ces paroles en indien : on m’assure que, si le peuple les avait comprises, la canaille se serait jetée sur elle comme sur une sorcière. Fa tutto lui répondit en Italien : « Ma fille, la grâce de la Vierge soit avec vous ! Parlez plus bas. » Elle revint tout éperdue nous conter la chose. Nos amis nous ont conseillé de ne jamais nous plaindre ; ils nous ont dit que Fa tutto est un saint, et qu’il ne faut jamais mal parler des saints. Que veux-tu ? ce qui est fait est fait. Nous prenons en patience tous les agréments qu’on nous fait goûter dans ce pays-ci. Chaque jour nous apprend des choses dont nous ne nous doutions pas. On se forme beaucoup par les voyages.

Il est venu, à la cour de Leone, un grand poète. Son nom est messer Ariosto : il n’aime pas les moines ; voici comme il parle d’eux :

Non sa quel che sia amor, non sa che vaglia

La caritade ; e quindi avvien che i frati

Sono si ingorda e si crudel canaglia.

Cela veut dire, en indien :

Modermen sebar eso

La te ben sofa meso.

Tu sens quelle supériorité la langue indienne, qui est si antique, conservera toujours sur tous les jargons nouveaux d’Europe : nous exprimons en quatre mots ce qu’ils ont de la peine à faire entendre en dix. Je conçois bien que cet Ariosto dise que les moines sont de la canaille ; mais je ne sais pourquoi il prétend qu’ils ne connaissent point l’amour : hélas ! Nous en savons des nouvelles. Peut-être entend-il qu’ils jouissent, et qu’ils n’aiment point.

VINGTIÈME LETTRE D’AMABED

Il y a quelques jours, mon cher grand brame, que je ne t’ai écrit. Les empressements dont on nous honore en sont la cause. Notre monsignor nous donna un excellent repas, avec deux jeunes gens vêtus de rouge de la tête aux pieds. Leur dignité est cardinal, comme qui dirait gond de porte ; l’un est le cardinal Sacripante, et l’autre le cardinal Faquinetti. Ils sont les premiers de la terre après le vice-dieu ; aussi sont-ils intitulés : vicaires du vicaire. Leur droit, qui est sans doute droit divin, est d’être égaux aux rois et supérieurs aux princes, et d’avoir surtout d’immenses richesses. Ils méritent bien tout cela, vu la grande utilité dont ils sont au monde.

Ces deux gentilshommes, en dînant avec nous, proposèrent de nous mener passer quelques jours à leurs maisons de campagne : car c’est à qui nous aura. Après s’être disputé la préférence le plus plaisamment du monde, Faquinetti s’est emparé de la belle Adaté, et j’ai été le partage de Sacripante, à condition qu’ils changeraient le lendemain, et que, le troisième jour, nous nous rassemblerions tous quatre. Déra était du voyage. Je ne sais comment te conter ce qui nous est arrivé ; je vais pourtant essayer de m’en tirer.

Ici finit le manuscrit des lettres d’Amabed. On a cherché dans toutes les bibliothèques de Maduré et de Bénarès la suite de ces lettres ; il est sûr qu’elle n’existe pas.

Ainsi, supposé que quelque malheureux faussaire imprime jamais le reste des aventures des deux jeunes Indiens, nouvelles Lettres d’Amabed, nouvelles Lettres de Charme des yeux, Réponses du grand brame Shastasid, le lecteur peut être sûr qu’on le trompe et qu’on l’ennuie, comme il est arrivé cent fois en cas pareil.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Voltaire, Œuvres complètes ; tome 21, Romans ; Paris, Garnier Frères, 1879. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page reproduit une Statuette en bronze du dieu Apis sous sa forme anthropomorphe bucéphale – Basse époque – Musée du Louvre a été prise par Neithsabes le 05.03.2008.

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[1] Cherub, en chaldéen et en syriaque, signifie un bœuf.

[2] Les brachmanes furent en effet les premiers qui imaginèrent une révolte dans le ciel, et cette fable servit longtemps après de canevas à l’histoire de la guerre des géants contre les dieux, et à quelques autres histoires.

[3] Troisième livre des Rois, chapitre XXII, v. 21 et 22. Le Seigneur dit qu’il trompera Achab, roi d’Israël, afin qu’il marche en Ramoth de Galaad, et qu’il y tombe. Et un esprit s’avança et se présenta devant le Seigneur, et lui dit : « C’est moi qui le tromperai. » Et le Seigneur lui dit : « Comment ? Oui, tu le tromperas ; et tu prévaudras. Va, et fais ainsi. »

[4] Toute l’antiquité employait indifféremment les termes de bœuf et de taureau.

[5] Dynastie signifie proprement puissance. Ainsi on peut se servir de ce mot, malgré les cavillations de Larcher. Dynastie vient du phénicien dunast ; et Larcher est un ignorant qui ne sait ni le phénicien, ni le syriaque, ni le cophte.

[6] Daniel, chapitre V.

[7] Vingt mille écus argent de France, au cours de ce jour.

[8] Troisième livre des Rois, chapitre XVII.

[9] Bérose, auteur chaldéen, rapporte en effet que la même aventure advint au roi de Thrace Xissutre : elle était même encore plus merveilleuse, car son arche avait cinq stades de long sur deux de large. Il s’est élevé une grande dispute entre les savants pour démêler lequel est le plus ancien du roi Xissutre ou de Noé.

[10] Ézéchiel, chapitre IV.

[11] Chapitre IX.

[12] Actes, chapitre XXVI.

[13] Histoire apostolique d’Abdias. Traduction de Jules Africain, livre VI, page 595 et suiv.

[14] Eusèbe, livre III, chapitre XXX.

[15] Elle est imprimée dans l’apologie du comte de Peterborough, par le docteur Freind, page 143, chez Jonas Bourer.

[16] Cette date répond à l’année de notre ère vulgaire 1512, deux ans après qu’Alphonse d’Albuquerque eut pris Goa. Il faut savoir que les brames comptaient 111100 années depuis la rébellion et la chute des êtres célestes, et 4552 ans depuis la promulgation du Shasta, leur premier livre sacré : ce qui faisait 115652 pour l’année correspondante à notre année 1512, temps auquel régnaient : Babar, dans le Mogol ; Ismael Sophi, en Perse ; Sélim, en Turquie : Maximilien Ier, en Allemagne : Louis XII, en France ; Jules II, à Rome ; Jeanne la Folle, en Espagne ; Emmanuel, en Portugal.

[17] Drugha est le mot indien qui signifie vertu. Elle est représentée avec dix bras, et montée sur un dragon pour combattre les vices, qui sont l’intempérance, l’incontinence, le larcin, le meurtre, l’injure, la médisance, la calomnie, la fainéantise, la résistance à ses père et mère, l’ingratitude. C’est cette figure que plusieurs missionnaires ont pris pour le diable.

[18] C’est la différence du texte hébreu, du samaritain et des Septante.

[19] Il est indubitable que les fables concernant Bacchus étaient fort communes en Arabie et en Grèce, longtemps avant que les nations fussent informées si les Juifs avaient une histoire ou non. Josèphe avoue même que les Juifs tinrent toujours leurs livres cachés à leurs voisins. Bacchus était révéré en Égypte, en Arabie, en Grèce, longtemps avant que le nom de Moïse pénétrât dans ces contrées. Les anciens vers orphiques appellent Bacchus Misa ou Mosa. Il fut élevé sur la montage de Nisa, qui est précisément le mont Sina ; il s’enfuit vers la mer Rouge ; il y rassembla une armée, et passa avec elle cette mer à pied sec. Il arrêta le soleil et la lune ; son chien le suivit dans toutes ses expéditions, et le nom de Caleb, l’un des conquérants hébreux, signifie chien.

Les savants ont beaucoup disputé, et ne sont pas convenus si Moïse est antérieur à Bacchus, ou Bacchus à Moïse. Ils sont tous deux de grands hommes ; mais Moïse, en frappant un rocher avec sa baguette, n’en fit sortir que de l’eau ; au lieu que Bacchus, en frappant la terre de son thyrse, en fit sortir du vin. C’est de là que toutes les chansons de table célèbrent Bacchus, et qu’il n’y a peut-être pas deux chansons en faveur de Moïse.

[20] Ce Mosasor est l’un des principaux anges rebelles qui combattirent contre l’Éternel, comme le rapporte l’Autorashasta, le plus ancien livre des brachmanes ; et c’est là probablement l’origine de la guerre des Titans et de toutes les fables imaginées depuis sur ce modèle.

[21] Voyez Ézéchiel, chapitre IV.

[22] Osée, chapitre Ier.

[23] Ézéchiel, chapitre XVI. « Tes tétons ont paru, ton poil a commencé à croître ; je t’ai couverte, tu as ouvert tes cuisses à tous les passants… etc. » ; et chapitre XXIII : « Elle a cherché ceux qui ont le membre d’un âne, et déch… comme des chevaux. »

[24] Voyez l’histoire d’Abraham, de Jacob, etc.

[25] Le patriarche Rubeu couche avec Bala, concubine de son père ; Genèse, chapitre XXXV.

[26] Le patriarche Juda couche avec Thamar, sa bru ; Genèse, chapitre XXXVIII.

[27] Un lévite, de la tribu d’Ephraïm, arrivant dans la tribu de Benjamin, les Benjamites veulent le forcer, et assouvissent leurs désirs sur sa femme, qui en meurt ; Juges, chapitre XIX.

[28] Les filles de Lot ; Genèse, chapitre XIX.

[29] Sodome ; Genèse, chapitre XIX.

[30] Obispo est le mot portugais qui signifie episcopus, évêque, en langage gaulois. Ce mot n’est dans aucun des quatre Évangiles.

[31] Il veut apparemment parler de la sainte Jérusalem décrite dans le livre exact de l’Apocalypse, dans Justin, dans Tertullien, Irénée, et autres grands personnages ; mais on voit bien que ce pauvre brame n’en avait qu’une idée très imparfaite.

[32] C’était autrefois la porte du Janicule ; voyez comme la nouvelle Rome l’emporte sur l’ancienne.

[33] On sait qu’on appelle à Rome cicérons ceux qui font métier de montrer aux étrangers les antiquailles.

[34] Jean VIII, assassiné à coups de marteau par un mari jaloux ; Jean X, amant de Théodora, étranglé dans son lit ; Étienne VIII, enfermé au château qu’on appelle aujourd’hui Saint-Ange ; Étienne IX, sabré au visage par les Romains ; Jean XII, déposé par l’empereur Othon Ier, assassiné chez une de ses maîtresses ; Benoît V, exilé par l’empereur Othon Ier ; Benoît VII, étranglé par le bâtard de Jean X ; Benoît IX, qui acheta le pontificat, lui troisième, et revendit sa part, etc. Ils étaient tous infaillibles.

[35] Sans doute la Mandragola. (BNR.)

[36] Le pape Jules II excommunia le roi de France Louis XII, en 1510. Il mit le royaume de France en interdit, et le donna au premier qui voudrait s’en saisir. Cette excommunication et cette interdiction furent réitérées en 1512. On a peine à concevoir aujourd’hui cet excès d’insolence et de ridicule. Mais depuis Grégoire VII, il n’y eut presque aucun évêque de Rome qui ne fît ou ne voulût faire et défaire des souverains, selon son bon plaisir. Tous les souverains méritaient cet infâme traitement, puisqu’ils avaient été assez imbéciles pour fortifier eux-mêmes chez leurs sujets l’opinion de l’infaillibilité du pape, et son pouvoir sur toutes les Églises. Ils s’étaient donné eux-mêmes des fers qu’il était très-difficile de briser. Le gouvernement fut partout un chaos formé par la superstition. La raison n’a pénétré que très tard chez les peuples de l’Occident : elle a guéri quelques blessures que cette superstition, ennemie du genre humain, avait faites aux hommes ; mais il en reste encore de profondes cicatrices.