Andrée Viollis

CRIQUET

1913

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

I. 3

II. 23

III. 49

IV.. 74

V.. 105

DEUXIÈME PARTIE. 131

I. 131

II. 153

III. 174

IV.. 189

V.. 222

VI. 243

Ce livre numérique. 266

 

À

MON CHER MARI

PREMIÈRE PARTIE

I

Camille poussa la porte du couloir obscur qui sentait les champignons et le salpêtre, et, franchissant d’un bond les trois marches du seuil, sauta dans la lumière.

Elle demeura un instant immobile, éblouie, clignotant vers la dune escarpée dont les herbes claires tremblaient sur le ciel. On entendait des pas dans la maison, des voix, des bruits de malles traînées sur le plancher, de placards et de tiroirs ouverts et fermés, tout le tumulte de l’arrivée. Des persiennes rabattues claquèrent au-dessus de la fillette. Alors, craignant d’être aperçue, elle se glissa furtivement le long du mur, tourna, et levant la tête vers la façade de côté, que trouait une seule lucarne en pointe :

— Michel ! appela-t-elle à demi-voix.

Un garçon de quinze à seize ans apparut, la tête hérissée de cheveux noirs, les yeux brillants, la lèvre supérieure mâchurée de larges dents blanches dont l’une, en bas, était un peu cassée. Il était en bras de chemise et nouait une régate rouge autour de son col de flanelle.

— Que veux-tu, Criquet ? demanda-t-il. Comment ? Déjà en costume de voyou ?

Elle mit les deux mains dans les poches de sa culotte.

— Comme tu vois, fit-elle satisfaite.

Puis, d’un ton suppliant :

— Je t’attends : viens vite tout revoir avec moi !

Michel haussa les épaules.

— J’ai bien le temps… Sois tranquille, ça n’a pas bougé depuis l’an dernier… Je te rejoindrai tout à l’heure.

— Méfie-toi ! Si tu restes trop longtemps, on te fera travailler à l’installation : porter la malle, huiler la serrure, chercher la clef perdue… Moi je file !

Et, abandonnant son cousin, Camille s’élança vers la dune, ferma résolument les yeux, et se mit à grimper, lèvres serrées, tête basse, poings clos ; des branches d’ajonc piquaient et rayaient ses jambes nues, ses cheveux lui frappaient les épaules, et son cœur battait contre ses côtes, joyeux, sonore, impatient.

Un dernier bond : la voici haletante, tout en haut, sur la crête. Elle va ouvrir les yeux, elle va voir… Enfin !

— Non, pas encore, déclare-t-elle à demi-voix. Il faut savoir gagner son plaisir !

Et comme ses pieds raclent l’herbe, nerveux, indociles, elles les saisit l’un après l’autre dans sa main et fait sur place quelques pirouettes, en mordillant sa langue qui frétille. À droite ! À gauche ! Là.

Un rayon lui taquine les cils, une bouffée d’air âcre et tiède vient lui froncer les narines, le fifre pointu d’un moustique claironne à son oreille, et, à travers ses paupières, elle voit du rose et de l’or. Tout de même, elle reste inébranlable. Elle se prépare une surprise : quel orgueil de la différer, de mater son envie, de déguster sa force d’âme !

— Si pourtant il y avait quelque chose de changé ?

Du coup, ses yeux s’ouvrent tout grands, et sa bouche, et ses bras aussi, qui se referment ensuite lentement sur sa poitrine comme si elle voulait étreindre le cher paysage.

— Mon île…, murmure-t-elle.

L’île Aulivain est là, tout entière à ses pieds. Ainsi posée, petite et sombre sur la mer immobile, on dirait une mouche dans une assiette bleue ; et comme le flot bouge, là-bas, autour des rochers en pointe, cela fait des pattes noires qui remuent…

Camille suit d’abord les contours de l’île, du bout du doigt, amoureusement, comme si elle les caressait. « La jolie forme ! » pense-t-elle. En face, les roches noires dressent au-dessus de l’eau leur tête furieuse, puis s’abaissent, s’étirent des deux côtés et se perdent dans les grèves dont les liserés d’or se rejoignent enfin. Camille s’en souvient : il y a là-bas, dans ce sable, de tout petits œillets roses qui sentent si fort !

Elle parcourt ensuite des yeux les champs de blé déjà roussis par juillet, les avoines plus pâles, la tache obscure du bois où l’on trouve des mûres violettes, très juteuses, les quelques villages dont les maisons basses, blanchies à la chaux, éclatent au soleil. Elle fait un signe d’amitié au phare qui élève au-dessus de l’île son fuseau gris et, chaque soir, jette au passage le regard soupçonneux de son gros œil rouge. Puis :

— Bon ! soupire-t-elle joyeusement. On n’a pas construit d’horribles villas toutes neuves, comme celles des arches de Noé. C’est toujours mon île à moi, mon île que j’aime… Mais qu’est-ce qui me chatouille donc le nez ? Pas des larmes, je suppose ?

Elle se met les deux poings dans les yeux, frotte avec vigueur, puis, pour bien se prouver qu’elle ne pleure pas, pousse quelques cris aigus en se balançant d’avant en arrière et d’arrière en avant.

— Comme on est à l’aise dans ces habits de garçon, pense-t-elle. J’avais une grosse peur que miss ne les eût jetés ! Mais non : ils ont passé l’hiver dans leur placard avec les filets et les paniers de pêche ; ils sentent un peu le poisson et le chien mouillé, voilà tout…

Et Camille considère avec un orgueil affectueux sa culotte de serge déteinte et son tricot de laine où des reprises naïves indiquent la place pointue des coudes. Elle tâte la bûche creuse – son carquois ! – teinte en ripolin brun, suspendue à sa taille par une lanière, et d’où sortent la pointe de son arc détendu et les têtes de ses flèches, hérissées de plumes. Elle abaisse jusqu’à son nez son béret rouge, écarte d’un geste brusque ses mèches rousses, et de nouveau plonge d’un air crâne ses deux mains au fond de ses poches.

— C’est agréable, les poches ! Tiens ! Qu’y a-t-il là-dedans ?

C’est un livre recouvert de carton gris, revêche, usé, fripé, arrondi aux angles. Camille le reconnaît avec enthousiasme :

— Mon Télémaque que j’ai tant cherché !

Elle le contemple, le tourne, le retourne, le flatte de la main, l’approche de sa joue, de ses lèvres. Il n’est pas beau, oh ! non, mais que de choses il lui rappelle, et si vieilles ! Vieilles d’au moins cinq ans…

Elle venait d’être très malade. Sa tête était si lourde qu’elle tombait toujours d’une épaule sur l’autre, et cependant elle la sentait vide comme une tête de pavot ; le plancher ondulait autour d’elle comme les vagues de la mer, et quand elle aplatissait son nez contre les vitres pour voir le dehors jaune et triste, le froid des carreaux lui entrait peu à peu dans le cœur. Puis, quelle odeur chaude, écœurante, d’iode, de moutarde, de farine de lin !

On lui défendait de lire, les jours n’en finissaient plus. Mais voici que dans un coin du tiroir elle avait découvert ce petit volume. Comme elle l’avait de suite aimé ! Il parlait de soleil, d’arbres à fruits d’or, de batailles et de longs voyages sur la mer tumultueuse… Elle lisait ces aventures surprenantes, assise par terre sur le tapis, et, quand on entrait, elle cachait bien vite le livre sous un fauteuil à franges.

Depuis, elle ne s’en est plus séparée. Elle connaissait dans tous ses détours l’île délicieuse de Calypso, pareille sans doute à l’île Aulivain ; elle admirait le courage modeste et les yeux de feu du jeune Télémaque, et les longs discours de Mentor lui semblaient bien moins ennuyeux que ceux de miss Jenkins, son institutrice.

Un jour, Télémaque disparut. Les livres se perdent moins facilement que les mouchoirs, mais ils se perdent. Quelle joie de le revoir !

Elle l’entr’ouvre doucement, comme un coffret précieux. Mais les pages apparaissent toutes souillées, tachées de vert, festonnées, déchiquetées. Pourquoi-donc ?

Camille hésite un instant, et éclate de rire. C’était aux dernières vacances elle avait renversé une cuvette d’eau sur son jupon, et tandis qu’il séchait dans le pré, un veau, séduit par cette pâture inconnue, avait savouré la mousseline blanche : il entamait Télémaque resté dans la poche lorsque Camille survint… Elle revoit les gros yeux surpris et innocents du veau, un lambeau de dentelle aux dents, ses cabrioles maladroites dans l’herbe profonde – et, de joie, se met à cabrioler aussi.

Un temps de galop à travers la dune, entre les touffes serrées des bruyères et des genêts, et la voici au-dessus de la plage qui s’allonge, lisse et soyeuse, dans les bras durs des rochers. Un coup d’œil à la mer : elle est basse ; tant mieux, on pourra s’avancer très loin, reconnaître toutes les flaques, toutes les pointes. Camille saute sur la grève et tombe, le nez dans le sable uni où personne encore n’a marché. Elle y plonge les bras, les jambes, s’y étend sur le dos, sur le ventre, s’y roule comme un chien dans la neige ; elle s’assoit ensuite, prend à pleines mains le beau sable liquide qu’elle laisse fuir entre ses doigts.

— C’est doux, c’est chaud comme de la cendre, murmure-t-elle, et si l’on enfonce son poing plus profond, cela devient frais comme de l’eau qui coule…

Elle se relève, et tout le long de ses épaules, de son dos, dans le creux des reins, jusqu’à ses pieds, s’égoutte une petite pluie piquante et drue. Comme cela chatouille ! Elle rajuste son tricot, se secoue, s’ébroue, mais ses cheveux, ses cils, sa peau rose et moite sont tout étincelants de poussière d’or et d’argent.

— Bah ! Pour une fois je peux bien mettre de la poudre !

Maintenant, en route vers la mer ! Camille se plaît d’abord à rebondir sur le sable humide, élastique et poli, étend les bras, les ramène vivement sur sa poitrine, fait plier ses jambes, et, les sentant souples et dociles, elle redouble son élan, galope vite, toujours plus vite, si vite qu’elle n’aperçoit plus entre ses paupières qu’un papillotement blond taché de bleu ; ses paumes ouvertes sifflent, il lui semble ne pas toucher le sol, s’éparpiller dans l’air, ne plus être qu’une petite chose transparente que le vent traverse, soulève, entraîne… Et c’est une sensation si enivrante que Camille crie de plaisir, de souffrance et presque d’épouvante.

Une large flaque violette que la mer a laissée et qui repose toute calme sous le soleil, l’arrête un instant ; elle y entre grisée, la tête et le cœur vacillants, et goûte aussitôt un apaisement délicieux à sentir la caresse de l’eau tiédie sur ses mollets brûlants d’égratignures. Sa joie, qui tout à l’heure s’échappait en flèches aiguës, s’épand autour d’elle par nappes lentes et tendres.

À travers l’eau qui clapote un peu, elle marche, silencieuse, comme si elle craignait d’éveiller tout ce qui dort peut-être depuis qu’elle est partie. Des herbes vertes et des tiges gluantes s’enroulent à ses chevilles, des crabes, les pinces dressées, s’enfuient de biais sur leurs pattes hautes ; des poissons gris filent jusqu’aux gros cailloux à barbe de varech, ou disparaissent tout à coup dans un nuage de sable.

Camille jette autour d’elle des regards émus et ravis. Est-ce l’an dernier ou bien hier que, par les chauds après-midi d’août, elle s’étendait en costume de bain sur cette pierre plate et baignée, pour relire des récits de chasse ou de voyage, tandis que l’eau lui étendait sur le corps un drap frais et mouvant ?

Comme elle avait aimé, le soir, quand la mer était phosphorescente, lancer du haut de cette pointe des galets qui glissaient à la surface de l’eau, laissant après eux un sillage d’étoiles ! Et quel plaisir de danser ensuite sur la grève, dans le vent, et d’allumer des arabesques d’or le long du sable humide : plaisir de sirène ou de fée !

Au fond de cette crique, on trouvait, collées au rocher, de grosses moules entourées de leurs petits, dont on ouvrait à la pointe du couteau la coquille luisante ; parfois on se coupait le doigt, mais quelle bonne saveur amère et fraîche, qui donnait une faim terrible ! Il y a encore par là des bigorneaux rosés, gris et mauves, que l’on fait cuire et dont on retire avec une épingle le corps en spirale, jaune en haut, noir en bas, des coquillages aigus, en forme de pyramides à pointe, qui déchirent les espadrilles et ont un intérieur en caoutchouc, et ces minces feuilles de nacre irisée que le flot arrache aux profondeurs inconnues où vivent les pieuvres gigantesques et les arbustes de corail…

C’est ici, dans cette crevasse, qu’elle se fit en tombant une balafre au front dont elle portera toujours la marque blanche ; et là-bas, plus loin, elle découvrit un jour une mouette qui mourait, les ailes étendues, des perles rouges sur le duvet de son ventre palpitant.

Jamais Camille n’aurait cru posséder tant de souvenirs !

Un peu pensive, étonnée d’avoir vécu si longtemps, elle s’inclinait sur des coupes creusées dans le roc et comme doublées de ciment rose où ondulaient des plantes fluides aux souples et fines découpures : des anémones marines épanouissaient puis fermaient leurs pétales de chair nuancés de vert et de rouge ; des crevettes transparentes, au nez futé, reculaient par saccades silencieuses ; un coquillage s’animait soudain et sortait sa tête aux petites cornes noires, un poisson minuscule rôdait en tournant, puis s’enfuyait d’un coup de queue ; et de toutes les parois des rochers, de toutes les touffes de varech, de toutes les fissures, s’échappaient des bruits à peine perceptibles, crissements légers, menus grincements, susurrements et clapotis indistincts, tout le fourmillement d’innombrables vies invisibles et mystérieuses…

« J’entends respirer les crabes tourteaux », pense Camille.

Mais, au fond d’une mare, près d’une grosse pierre, elle vient d’apercevoir une algue mauve, qui bouge. L’œil avivé, le corps en arrêt, le souffle suspendu, elle attend… L’algue s’allonge, se recourbe, se fleurit soudain de bourgeons verdâtres, jette une tige nouvelle qui croit à son tour, serpente, fleurit ; puis c’en est une troisième, une autre ensuite, une autre encore ; toutes ces tiges s’élargissent enfin en un bouquet mouvant dont le cœur est une fleur ronde et flasque aux teintes changeantes. Et cet étrange bouquet s’avance par poussées lentes et régulières qui troublent l’eau, chassent les crevettes effarées, agitent sur le sable fin les mousses et les coquillages vidés.

— Un poulpe !

Camille est rouge, les dents aiguës, les narines élargies ; elle exécute sur la pointe de ses espadrilles une danse muette, attire son carquois, bande d’une corde à violon son arc d’acier, choisit une flèche dont elle tâte la pointe, la place sur l’arc qu’elle tend, et se couche doucement sur un rocher surplombant la mare.

Mais sur la fleur qu’elle guette s’ouvrent soudain deux grands yeux d’or.

— Il m’a vue, s’écrie-t-elle. Allons-y !

Pourtant, elle hésite encore : c’est gênant, ces grands yeux d’or qui regardent : que de terreur suppliante et d’humble menace ils expriment ! La bête s’est enfuie dans un angle de la mare ; et là, peureusement ramassée sur elle-même, voici que de mauve elle devient rouge, puis jaune, puis brune, se tache de vert, de rose, de violet, d’indigo, de nuances rapides et multiples qui semblent le frémissement de sa colère terrifiée ; enfin, défense suprême, elle exhale bruyamment deux jets d’une encre gluante qui noircit l’eau et cache une seconde le regard éperdu.

Alors, Camille n’hésite plus : la flèche file à l’aveuglette avec un bruit doux de plume froissée, pique dans quelque chose, s’agite un instant par secousses vives, tressaille ensuite lentement et s’arrête. Puis, le nuage noir peu à peu dissipé, Camille revoit la fleur toute flasque et molle qui flotte sur la mare, détendue, pâlie. L’un des yeux, transpercé par la flèche, est déjà mort ; mais l’autre, large ouvert, regarde toujours, du même regard plein de reproche et d’infinie détresse. Camille demeure d’abord immobile, penchée, les doigts posés sur la corde de l’arc tendu, puis son visage s’assombrit, grimace, ses lèvres s’allongent ; elle se redresse brusquement, tourne le dos, et fuit.

« Qu’ai-je donc ? se demande-t-elle tout en bondissant. Mon cœur me fait mal et mes jambes tremblent… L’an dernier, j’aurais sauté sur ce poulpe, j’aurais passé mes deux pouces dans la poche qui lui sert de tête, je l’aurais retournée comme on retourne sa vraie poche, et j’aurais suspendu à ma ceinture le scalp de l’ennemi ! Au lieu de cela, je me sauve !… Est-ce que je me suis efféminée, comme Télémaque dans l’île de Calypso ?… Pauvre poulpe ! Que ses yeux étaient tristes ! Qu’il avait l’air malheureux de mourir !… Et moi qui suis si contente aujourd’hui… Je me dégoûte ! Sans compter que j’ai laissé là-bas ma plus belle flèche… »

Là-dessus, Camille arrive au bord d’une large crevasse, la mesure de l’œil, se tâte un instant. Houp !… Le saut est trop court. Elle effleure du pied l’autre bord, essaie vainement de s’y agripper avec les ongles, glisse le long de la paroi mouillée, dégringole à grand bruit et s’étale au fond entre des pierres bleues et lisses. Un coup de reins : elle s’assoit et se rend compte, tourne la tête, fait mouvoir ses bras et ses jambes. Bon ! rien de cassé. Une petite chute d’ailleurs, à peine trois mètres. On en a vu d’autres ! Seulement, le mollet gauche a raclé contre la paroi, et la peau s’enlève comme celle d’une pomme de terre nouvelle : c’est d’abord blanc, ça devient peu à peu violet, enfin voici du rouge.

« On dirait l’ami poulpe », constate Camille, philosophe.

Puis, comme ça brûle dur, elle attrape sa jambe entre ses deux bras, la serre contre son ventre et passe sa langue sur la blessure.

— Aïe ! Aïe ! Aïe !… Rien de meilleur que la salive pour aseptiser, comme dit le docteur… Si seulement un chien pouvait me lécher !

Ça va mieux. Un mouchoir par là ? Pas bien frais, le mouchoir. Il est dans cette poche depuis dix mois avec une ficelle, une toupie, un croûton de pain beurré, des clous. Tant pis !… Trempons-le dans l’eau de mer, un bon bandage, et en route maintenant !

Elle se hisse hors de son trou avec quelques grimaces et en considère longuement le fond.

« C’est drôle, pense-t-elle en hochant la tête. Aux dernières vacances, j’ai sauté par là-dessus plus de cent fois. Allons, je suis engourdie, abrutie… En m’enlevant tout à l’heure, je me suis sentie lourde comme un canard… Est-ce que j’aurais engraissé ? »

Et Camille un peu troublée, un peu honteuse, s’en va tête basse, se palpant et boitillant.

La voici au bord de la grève. De la main elle abrite ses yeux et regarde du côté de la maison : une tache claire apparaît au ras d’une touffe d’ajoncs, puis une silhouette grise émerge de la dune et grandit.

— Michel ! Par ici, Michel !

Camille arrache son béret, agite les bras, saute tout échevelée, se baisse pour rattacher son bandage, ressaute et recrie. Puis, un peu calmée, elle regarde avancer son cousin.

Comment ! Il a mis son costume neuf et son beau panama ? Quelle idée !… Qu’il marche bien ! À longues enjambées, en balançant un peu le corps, comme un marin… Et que ses yeux et ses cheveux brillent noir ! C’est joli d’être brun… Il est grand : presque un homme à présent… Camille aime les garçons, en général. Mais parmi les garçons, c’est Michel qu’elle aime le mieux : il a toutes les qualités, tous les défauts des garçons. Il est son camarade, son ami, son meilleur, son seul ami.

Ils se sont connus tout petits, quand Michel, orphelin, est venu habiter chez son oncle Dayrolles, le père de Camille ; ils ont couché dans la même chambre, partagé leur dessert et leurs billes ; ils ont eu la rougeole ensemble ; ils ont joué, ils se sont battus surtout. À dix ans, Michel a dû entrer comme interne au lycée ; mais on s’est retrouvés aux sorties, aux vacances, on est restés tout de même copains.

Pourtant, depuis quelques mois, il est souvent grognon, irritable. Il ne lui confie plus ses secrets, plus d’une fois il l’a rabrouée. Les garçons ont de ces lubies… Qui sait ? Il redeviendra peut-être aimable dans cette chère vieille île que tous deux connaissent si bien…

Camille marche à la rencontre de son cousin, et inconsciemment, elle met comme lui les mains dans ses poches, allonge le pas, penche le buste en tanguant des épaules. Elle se sent le cœur débordant de paroles joyeuses et tendres, mais au premier coup d’œil, elle devine que ça ne prendra pas. Michel ne se soucie plus d’effusions. S’efforçant d’avoir comme lui l’air indifférent et bourru, elle dit seulement :

— Tu vas donc à la noce pour t’être fait si beau ?

— Et toi, rétorque Michel, c’est à l’étable peut-être ? Quelle touche, non, mais quelle touche ! Attends que tante Éléonore ou miss Winnie t’aperçoivent !

— Pas de danger… C’est vrai, je suis assez sale, ajoute-t-elle d’un air paisible.

Puis, oubliant sa résolution de froideur :

— Oh ! Michel, mon petit Michel, si tu savais ! Je les ai visités, le rocher aux moules, la flaque chaude, la pierre où s’était caché le homard, tu te souviens ? ce petit homard qui se baladait sur le sable et que nous avons crocheté dans son trou avec des tringles à rideau ? Et dans la mare où nous avons un jour pêché des sardines avec notre serviette à bain, devine ce que je viens de tuer ? Tu ne devines pas ? Ce n’est pas malin, pourtant ! Un poulpe, mon vieux ! Un gros bandit de poulpe ! Même que je ne lui ai pas encore retourné la panse pour te laisser le plaisir…

Mais cette attention ne déride pas Michel.

— Que veux-tu que j’en fiche de ton poulpe, et de tes mares, et de tes moules ? Je les ai assez vus, depuis huit ans qu’on vient ici pour les vacances ! Un sale trou de sauvages… Pas un chat à voir.

— Voilà que tu parles comme la femme de chambre, fait Camille mi-fâchée, mi-rieuse.

— C’est vrai, aussi ! Moi qui comptais tant passer les vacances à Royan avec l’onde Charles… Et depuis qu’il est parti pour Bordeaux, pas un mot de lui ! Il me l’avait promis, pourtant.

Michel enlève brusquement son panama, en frappe son genou, hérisse ses cheveux plats, luisants de brillantine, pendant que Camille le considère avec une surprise désolée.

— Oh, Michel ! dit-elle enfin. Tu ne m’avais rien dit de ce projet…

Et montrant d’un geste la mer, la plage et les dunes :

— Alors, tu serais content de quitter tout ça ?

Elle voudrait ajouter : « De me quitter aussi ? Tu ne m’aimes donc plus ? » Mais elle se méfie de sa voix qui tremblerait peut-être ; puis, ce sont des choses qu’on ne dit pas entre garçons… Allons bon ! Une boule lui monte dans la gorge, passe par son nez en piquant, arrive jusqu’à ses yeux : cela va faire déborder les larmes. Michel se moquera d’elle, l’appellera « fille ».

Elle se détourne, passe négligemment sa manche de laine sur ses paupières, tousse et dit :

— J’ai frotté mes yeux avec des mains pleines de sable mouillé ; depuis, ils pleurent ; ils doivent être rouges ?

Et comme son cousin ne daigne pas rompre le silence :

— Tu n’as pas faim, Michel ? Il est près de cinq heures, demande-t-elle.

— Si, répond-il aussitôt, l’œil intéressé. Le déjeuner est loin !

— Et c’était un drôle de déjeuner…

— Oui, du jambon qui restait du voyage…

— De la carcasse de poulet !…

— Et des pommes de terre bouillies : « pommes de terre dans leur jaquette, mes enfants », comme dit miss Winnie.

Ils rient. Michel est de meilleure humeur. Camille sent revenir sa joie.

— Tenons conseil, fait-elle. À midi, j’ai vu arriver le pain du goûter, tu sais, ce bon pain de chez Jezequel, qui a une forme de couronne d’or et la mie trouée comme de la cire d’abeilles. Et on a apporté de Paris des boîtes de ce chocolat suisse qui fond dans la bouche…

Elle avale un peu de salive, avec un petit bruit de gorge.

— Le tout, maintenant, est de savoir où est la famille, reprend-elle.

— Elle est partie pour la plage avant moi.

— Allons voir !

Ils courent jusqu’à un rocher qui leur a toujours servi d’observatoire.

— Je vois la tente ! crie Camille. Elle est dressée au même endroit que l’an dernier. On dirait qu’elle y a passé l’hiver.

— Toute la tribu campe autour…

— Avec armes, bagages…

— Et chameau : je vois tante Éléonore…

— Oh ! Michel !

— Tante Éléonore qui, de ses grands bras noirs, abat quelques noix, et miss Jenkins de profil, avec son beau tailleur khaki, ma chère : une planche d’acajou rabotée et peinte de frais.

— Déjà le nez sur son ouvrage ! Je parie qu’elle tricote encore une cruche en soie vert pâle… Ce qu’elle doit avoir d’amis qui jouent au bridge !

— Cette tache bleue avec un peu de blanc, c’est ta mère, dans son fauteuil à toit de paille.

— Elle tient un livre, mais je suis sûre qu’elle regarde le paysage, de son petit air triste et résigné.

— … Et cette flaque rose surmontée d’un point jaune qui remue : la belle Suzanne aux cheveux d’or, ta sœur et ma cousine ! Quant à ce paquet informe étendu à ses pieds, c’est bien, si je ne me trompe, l’illustre Jacques Broussot, admissible à Saint-Cyr, fils unique de madame veuve Éléonore Broussot, ta tante vénérable et vénérée ?

— Oh ! tu sais… la vénération, c’est une bosse qui me manque. Mais pourquoi Jacques n’est-il pas en train de courir les dunes avec son fusil ?

— Pourquoi ? Innocente enfant ! Hercule file aux pieds d’Omphale… Le fier Hippolyte et… je ne sais plus si c’est pour Phèdre ou pour l’autre bonne femme qu’il avait le béguin, Hippolyte ? Toi non plus ? D’ailleurs on s’en moque, n’est-ce pas ?… Toute la famille étant rassemblée là-bas, depuis la doyenne jusqu’aux deux gamins qui défoncent le sable pour construire un fort, la question se pose : qu’allons-nous faire ?

Camille, les sourcils méditatifs, fit tourner deux ou trois fois son béret sur sa tête, puis, saisissant une mèche de ses cheveux, elle s’en chatouilla le nez, comme d’un pinceau.

— Courir tout droit là-bas, c’est trop dangereux, déclara-t-elle. Si miss m’aperçoit, je l’entends d’ici : « Camille, allez laver vos mains, votre figure, faire votre cheveu et brosser votre panntalon. Vous êtes une disgrâce, vraiment ! » Ou bien tante Éléonore : « Ma pauvre enfant, tu n’as donc pas d’ouvrage en train, un feston, du crochet, un carré de broderie ? » Et là-dessus, un soupir à ébranler le phare… Non, non… Écoute : nous allons faire le tour par la dune ; il y a sur le talus, derrière la tente, une sorte de trou tapissé d’herbe et de bruyère ; on s’y allongera, et tranquilles comme deux petits saints Jean, on attendra d’être appelés pour goûter…

— Entendu, approuva Michel. D’autant que je ne tiens guère à me montrer non plus. (Imitant une grosse voix à la fois criarde et mielleuse) : « N’oublie pas, mon bon Michel, que lorsqu’on s’est fait refuser au baccalauréat, on n’a pas le droit de jouir de ses vacances comme si on avait réussi ! »

Un instant après, étendue non loin de Michel dans une étroite niche d’herbe épineuse, Camille, lasse et contente, rêve vaguement. Comme on est bien dans cette fraîcheur ! Et que c’est agréable d’étirer ses pauvres os ! Quand on bouge, les fleurs de bruyère font un petit bruit de grelots secs… Qu’est-ce que cela sent, ici ? La vanille chaude ; oui, la crème blonde, qui fume… l’odeur des genêts, pardi !… On en mangerait bien, de la crème, il fait faim ! Heureusement, le goûter ne tardera pas ; le soleil tombera ensuite là-bas, au fond, dans du rouge… Oh ! que le ciel paraît haut, quand on est couché, et large, et pâle ! Les hirondelles ont de la chance d’avoir tant de place… Aussi, comme elles s’en donnent, comme elles crient ! Là-haut, point de crevasses noires et pointues où l’on se démolit la jambe… Elle cuit encore, cette écorchure… Est-ce bête, mon Dieu, de ne plus savoir sauter !… Tiens ! un papillon. Tu es en retard, mon vieux, tu ne retrouveras plus ta maison quand il fera noir… Où ça couche-t-il donc, les papillons ?… Allons, bon ! Il tremblote au-dessus de moi, maintenant… Ce n’est pas un coquelicot, imbécile, c’est un béret ! Le voilà sur un genêt qui se penche vers lui, comme pour saluer. C’est drôle, ils sont du même jaune tous les deux. Il s’envole du côté de Michel… Hé ! Michel ?

— Chut ! Écoute plutôt…

Camille tend l’oreille.

— Oui, je vous le répète, ma chère Jeanne, prononce devant la cabine une voix coupante, je suis étonnée, peinée… (une pause) oui, peinée ! des allures… garçonnières – pour ne pas dire davantage – de notre Camille…

— Notre Camille ! grogne celle-ci.

— Attrape, ricane tout bas Michel. Xss ! xss !

— Vous avez raison, comme toujours, chère amie, répond une voix nonchalante et plaintive. Mais, vous le savez, Criquet… Je veux dire Camille… toute petite, était très fragile… Nous avons cru dix fois la perdre… Le docteur recommandait beaucoup d’exercice… De là, l’habitude des vêtements masculins pendant les vacances, habitude qui s’est peut-être prolongée trop longtemps, je vous l’accorde… Puis, quand elle est née, nous attendions un fils ; nous avons donné son nom à la petite en gardant un peu l’illusion qu’il était là… Enfin, il y a surtout ma pauvre santé…

Et la phrase s’achève en un soupir excédé.

— Il résulte donc de votre propre aveu, reprend la voix impitoyable, que Camille n’a rien d’une fille de son âge.

— Ce n’est pas une fille, voyons, risque un gosier masculin, c’est un criquet !

— Brave Jacques, murmure Camille avec ferveur.

— Un criquet ? Encore ce nom absurde qu’il serait grand temps d’oublier… Et quand je dis : rien d’une fille, je me trompe d’ailleurs. Car tout à l’heure je la regardais de loin, dans ses hardes de coureur des bois, et je vous avoue, ma chère sœur, que j’étais scandalisée ! Elle a des mollets d’une longueur ! Sans compter… Elle se forme, cette enfant, et ce jersey avec cette culotte collante deviennent, je vous l’affirme, de la dernière indécence. N’est-ce pas, miss Jenkins ?… Miss Jenkins est de mon avis. Enfin, voyons, ma bonne Jeanne… il y a quelques années, Suzanne…

— Oh ! gémit la voix, ce n’est pas la même chose. Suzanne a toujours été raisonnable, tandis que Camille est encore une gamine.

— Pas la même chose, pas la même chose, c’est vous qui le dites ! Pour moi, conclut tante Éléonore d’un ton définitif, je prétends qu’à quatorze ans bien passés, on est une jeune fille… une jeune fille, vous entendez bien ! répète-t-elle, en martelant toutes les syllabes.

À ce moment même, quelque chose de bleu, de rond et de poudreux déboule du haut de la dune dans un flot de sable et vient rouler aux pieds de tante.

Éléonore interloquée. Ce quelque chose se ramasse, se déploie, et l’on voit Criquet, le béret de travers sur une tignasse saupoudrée de sable et de bruyère, le tricot remonté jusqu’aux épaules en bourrelets et en bosses, le carquois ballant sur les reins, une jambe de la culotte tombant jusqu’à la cheville, l’autre relevée au-dessus du genou bandé d’un mouchoir noirâtre, – Criquet rouge, les yeux flambants, Criquet suppliante, indignée, qui, se désignant d’un index éperdu, clame en hoquetant :

— Regardez-moi bien, tante Éléonore, est-ce que j’ai l’air d’une jeune fille ? Je ne suis pas une jeune fille et je ne serai jamais une jeune fille, jamais. Vous entendez bien ? Jamais ! jamais ! jamais !

II

— Il est sept heures, mademoiselle Camille…

La voix glisse à travers la mousseline des rideaux, coule le long du traversin, se faufile entre les draps et, sous la bourre hérissée des cheveux, vient agacer l’oreille de Criquet, ramassée en boule au fond du lit, comme une chatte qui dort, la tête entre ses pattes.

Elle pousse un soupir, rabat la couverture d’un geste indécis, cache ses yeux sous ses deux bras et s’étire longuement dans la bonne chaleur lisse.

« On dirait qu’on parle dans du coton », pense-t-elle confusément.

Et elle sent aussi, avec une jouissance inquiète, qu’il va falloir s’éveiller tout à fait.

— Fait-il beau, Louise ? murmure-t-elle.

Point de réponse. Mais les bruits familiers, d’abord vagues et comme roulés dans du brouillard, se précisent et s’animent : les pas lourds et mous, le gong du tub en fer blanc, l’eau qui tombe en nappes chantantes et rejaillit, les rideaux et leurs cliquetis d’anneaux de cuivre, la fenêtre qui gémit, craque et s’ouvre, puis la porte refermée, les pas qui s’éloignent, elle les reconnaît un à un, tous les bruits des matins.

« Comme il fait frais ! songe-t-elle en respirant, le nez hors des draps. Et comme l’air sent bon aujourd’hui ! »

Elle attend maintenant d’autres sons coutumiers : les roues cahotantes de la charrette qui, parmi des cris barbares, s’arrête devant la porte pour vider les boîtes de tôle sonore, le tintement des bouteilles de lait que porte en sifflant le petit crémier, la corne gémissante des tramways qui s’ébranlent ou la bicyclette filant avec un grelot frêle…

Rien ! Rien que le susurrement du vent, quelques cris d’oiseaux et par-dessus tout un grondement étrange et profond : cela ronronne très fort, comme le train qui entre sous un tunnel, puis cela s’apaise pour recommencer… Qu’est-ce qui passe dans la rue, ce matin ? La broyeuse mécanique ?…

Mais tout à coup, les draps et les couvertures s’envolent aux quatre coins du lit, l’oreiller saute et s’abat au milieu de la chambre et Criquet, embarrassée dans sa longue chemise, vient tomber sur la natte de jonc, en criant :

— La mer ! C’est la mer… Nous ne sommes plus à Paris !

Elle essaie d’ouvrir les yeux : la chambre, avec ses murs blanchis à la chaux, est si éblouissante qu’on en ressent comme une brûlure. Alors, les paupières baissées et les dents à l’air, elle saisit l’extrémité de sa chemise de nuit, la pince des deux doigts, la déploie en écharpe, en banderoles, et du bout des orteils esquisse des pointes, des pirouettes et des entrechats sur le parquet de sapin brut. Puis, d’un vif mouvement d’épaules, elle laisse glisser sa chemise, s’approche du tub, avance le pied sur l’eau qui se ride, le retire avec un frisson, hésite, et enfin, les mains posées sur chaque bord, s’élève d’un bond pour retomber assise au fond du bassin avec un cri rauque.

Elle prend l’éponge, la presse sur sa nuque peureuse, tout en chantonnant d’une voix qui grelotte, la fait fuir en ruisselets d’eau glacée le long de son dos et de sa poitrine et s’amuse à voir sa peau se marbrer, se hérisser, devenir toute grenue comme celle d’une grosse mandarine.

Debout, maintenant ! Que le soleil est bon ! On dirait un autre bain soyeux, caressant, dans une eau légère qui vous enveloppe de tiédeur.

Et Criquet, les mains croisées derrière la tête, s’étire et s’attarde à la sensation délicieuse.

Un éclair de lumière, dans un angle, attire son regard :

« Tiens, c’est vrai, il y a une glace… »

Elle tire la langue à son mince visage pâle et pointu où rient, entre des taches rousses, ses prunelles vertes, et se fait un collier barbu de ses mèches de cuivre qu’elle noue sous son menton, avec un gros nœud qui dégoutte. Puis ses yeux indifférents parcourent ses pieds rougis par le froid de l’eau, ses mollets bruns zébrés de cicatrices, ses genoux légèrement tournés en dedans, ses hanches aiguës, la rayure de ses côtes jouant sous la peau, toutes les lignes nettes, un peu sèches de son corps de garçonnet qui se mue en fille.

Mais voici que son regard se fixe :

— Qu’est-ce que c’est que ça ? fait-elle brusquement.

Elle fronce les sourcils, se penche vers la glace, lève les bras : de chaque côté de sa poitrine, la chair, semble-t-il, s’est soulevée autour des deux petites pointes rouges, en rondeurs légères et menues, d’une peau claire, veinée de bleu et toute neuve. Criquet les considère avec une inquiétude sérieuse, de face puis de profil, les effleure du doigt, timidement d’abord, puis avec plus de hardiesse et, de toute la force de ses paumes, essaie de les effacer. Mais, souples, élastiques, les rondeurs se redressent et revivent.

— Eh bien merci ! s’écrie-elle alors, stupéfaite, consternée ; et, sans souci du froid, elle retombe assise au fond du tub.

« C’était ça, songe-t-elle, dont tante Éléonore voulait parler la veille, qui était inconvenant et se voyait sous son jersey : c’était ça qui l’avait gênée pour sauter. Elle avait bien senti qu’elle était plus lourde…

Ça ! Des images confuses passaient tour à tour dans son esprit.

Il y avait longtemps : un matin gris, dans une chambre encombrée de linges, de flacons, de bouillottes, Camille examinait avec surprise une petite chose informe et rouge, étendue sur un oreiller, tordant une bouche baveuse et des doigts menus, – un de ses frères jumeaux, nés la veille.

Tante Éléonore s’agitait autour d’une femme au visage épais, affalée sur un siège bas, le corsage ouvert :

— Ce petit est trop faible pour faire monter le lait, gémissait-elle. Il ne peut pas boire… Pressez donc, Nounou, vous êtes là comme une borne… Rien ne vient ? Que faire, mon Dieu ?

Tout à coup, avisant la fillette :

— Une idée ! Criquet va d’abord téter la nounou…

Et comme celle-ci la regardait, les lèvres crispées de dégoût :

— Comment ! Tu hésites à faire un sacrifice pour ce pauvre petit ange ? Allons ! du courage… Offre-le à la Sainte-Vierge…

Elle avait fermé les yeux, comme pour avaler la cuiller d’huile de foie de morue. Et maintenant encore, elle sentait le contact de la lourde masse grasse où enfonçait son nez, l’odeur aigre et forte, le bout de chair vivant entre sa langue et son palais, puis le liquide fade, chaud, sucré, écœurant, coulant le long de sa gorge. Quelle horreur !

Une autre fois, par un jour accablant de juin où ses cheveux pesaient à sa nuque humide, elle avait croisé dans la rue une fille blonde : sous la blouse de mousseline transparente oscillaient deux globes blancs et tendus dont les pointes mauves saillaient. Des hommes en passant crièrent des phrases dont elle ne comprit pas le sens, mais elle revoyait leurs yeux mauvais, la grimace de leur rire et la rougeur de miss Jenkins qui l’avait bien vite entraînée…

Criquet, à ce souvenir, jeta vers la glace un nouveau regard vite détourné, saisit une grande serviette-éponge, s’en enveloppa tout entière et de ses deux poings la tint étroitement fermée sur sa poitrine. Puis elle pensa.

Était-ce possible ? Elle allait ressembler à cette nourrice, à cette passante ? Elle devenait donc une femme, elle aussi ? Hier, pourtant, lui semblait-il, elle descendait une à une, – un pied, puis l’autre, – les marches conduisant au jardin lumineux où elle avait commencé à voir. Le soleil alors était plus brillant, le ciel plus bleu ; immenses et sans fin, des allées blondes s’ouvraient ; les iris, les buis, les rosiers se dressaient bien plus haut que sa tête ; les escargots et les fourmis paraissaient plus proches que les hommes de ses yeux ravis et de sa petite âme confuse ; des mystères surprenants se dévoilaient chaque jour…

Plus tard, elle se voyait, impatiente et joyeuse, danser sous la pluie d’avril en criant et en secouant ses cheveux ; ou bien, mêlée aux feuilles rousses qu’arrachait le vent d’automne, elle se balançait à la cime d’un arbre ; elle gravissait, en courant dans les herbes mouillées, la pente d’une colline, d’où, chaque fois, elle espérait découvrir les pays merveilleux… Puis vinrent les galopades et les rires dans les allées du parc Monceau, dans les champs et les grèves de l’île Aulivain. Une seconde, elle revit la figure pourpre et indignée au-dessus de son col blanc, d’un garçon quelle venait de saisir par sa vareuse, après une poursuite effrénée… Était-ce donc fini, ces plaisirs aigus et simples qui avaient enchanté son enfance ? Finies cette vive liberté et cette insouciance ?

Elle serait une femme. C’est à peine si jusqu’alors elle y avait songé. On lui rappelait bien parfois qu’elle n’était pas un garçon ; il lui était arrivé d’en convenir elle-même ; mais elle ne croyait pas tout à fait être une fille, et le sens précis de l’existence qui demain l’attendait lui avait toujours échappé.

Une femme ! Elle évoqua toutes celles, jeunes ou vieilles, qu’elle connaissait : des paupières baissées, des allures sages, des tailles emprisonnées, des jupes trop longues, une vie monotone et close, sans intérêt, sans imprévu, sans avenir, sans ambitions : des soucis mesquins, des peines qu’elle pressentait nombreuses et profondes. Elle aperçut en un éclair le front appliqué de sa sœur penchée sur une broderie, l’œil neutre de miss Jenkins, comptant méthodiquement du linge, tante Éléonore, autoritaire et bavarde, grondant la cuisinière près des fourneaux allumés, et le visage souffrant de sa mère.

Puis, en contraste, surgirent dans sa mémoire les vieilles gravures qui ornaient sa chambre d’enfant : Napoléon à cheval, faisant son geste d’Austerlitz, Saint-Louis rendant la justice sous un chêne, couvert de son manteau à fleurs de lis, Mirabeau la bouche béante dans sa large face grêlée ; et elle vit encore son père sautant, souple et fort, dans une auto qui démarrait ou, une valise à la main, debout en face du sleeping qui allait l’emporter en Russie : les voyages, les batailles, la gloire, la vraie vie…

Il lui sembla soudain qu’elle étouffait. D’un geste brusque, elle arracha la serviette de ses épaules, la jeta contre le mur, respira de tous ses poumons, à grandes gorgées, lança dans l’eau du tub un coup de pied furieux et cria :

— Non ! Non ! je ne veux pas ! Je ne peux pas !

Elle bondit vers un coin de la chambre, ouvrit un placard et, parmi des fioles de pharmacie, des petits pots et des boîtes, saisit une bande de toile soigneusement épinglée. Alors, immobile devant la glace, une extrémité de la bande entre les dents, elle l’enroula étroitement autour de sa poitrine, puis le long de sa taille, serra violemment et fixa le tout sur la saillie des hanches. Elle contempla la gaine blanche d’où émergeaient ses épaules grêles, son cou mince, son visage sinueux que nimbait la lumière matinale.

— On dirait un momie du musée Guimet, fit-elle avec une satisfaction grave.

Essayant ensuite de balancer son buste cuirassé :

— Ce n’est pas très confortable, comme dirait miss Winnie, mais les chevaliers du Moyen âge en portaient bien d’autres !

Là-dessus, Criquet passa rapidement sa culotte de serge, donna de grands coups de brosse à ses cheveux mouillés, enfila son tricot bleu et une fois encore s’approcha de la glace ; elle parcourut d’un œil critique sa silhouette raidie, tendit le jersey sur sa poitrine plane, planta ses deux mains dans ses poches, essaya d’une pose désinvolte et déclara simplement :

— Ça va.

Mais elle aperçut son regard : ses prunelles tout à l’heure claires et lisses, sans plus de souci que des flaques d’eau verte au soleil, lui apparurent élargies et creusées ; elle se pencha vers elles et de leurs profondeurs montèrent en bulles passagères et changeantes, des craintes, des désirs, des regrets, tout un monde de pensées si intenses, si nouvelles qu’elle ne se reconnut plus. Impuissante pourtant à exprimer ce qu’elle éprouvait :

— Comme mes yeux ont vieilli, remarqua-t-elle.

Et, la tête penchée, elle sortit, hésita devant la chambre de Michel, se détourna et, descendant l’escalier d’un pas traînant, entra dans la salle d’études.

De la soie verte entre les doigts, son grand front tiré par des bigoudis de cuir noir, miss Winnie Jenkins songeait, la bouche entr’ouverte, son profil sec et triste tourné vers la mer.

— C’est moi, fit Criquet, d’une voix plaintive.

Miss Jenkins sursauta ; elle eut un regard surpris et bienveillant pour l’attitude soumise de Camille ; mais à la vue de la culotte, son visage se figea.

— Prenez tout de suite votre porte-aiguilles en papier bristol, mon enfant ! commanda-t-elle. At once !

Et tirant de son corsage cubique sa montre suspendue à une cordelière de cuir fauve :

— Vous êtes un quart d’heure tard, ajouta-t-elle d’une voix glacée ; vous demeurerez une demi-heure de plus.

Criquet n’eut pas une protestation. Elle tira d’une boîte un morceau de carton d’argent criblé de petits trous parallèles, choisit de menus carrés de tailles diverses, s’assit en face de miss Winnie et, les deux talons sur le barreau de la chaise, les dents enfoncées sur sa lèvre inférieure, se disposa à enfiler une aiguillée de soie rouge. Mais l’aiguille, sans doute, était trop fine ; Criquet eut beau l’essuyer sur son tricot de laine, la passer dans ses cheveux, sucer la soie, la mordre, la tordre entre ses doigts humides, viser, en fronçant les sourcils et le nez, le trou imperceptible qui tremblait dans sa main gauche, l’aiguille et la soie s’obstinèrent à ne pas se joindre ; elle poussa un gros soupir et coula vers son institutrice un coup d’œil suppliant.

Miss Jenkins demeurait impassible. Droite sur son fauteuil, les coudes au corps, les jambes correctement allongées devant elle, elle tricotait avec une rapidité mécanique.

« Elle ressemble au roi assyrien de mon histoire ancienne », songea Criquet.

Mais elle s’aperçut que le visage de l’Anglaise semblait plus long encore que de coutume, plus décoloré, que ses rides fléchissaient avec une mélancolie douloureuse et elle vit frémir le coin de sa lèvre plissée. Elle se souvint alors que miss Winnie avait éprouvé un grand chagrin. Pendant l’hiver, un gros monsieur aux yeux ronds et brillants, aux mains énormes, avec un fort accent alsacien, était venu passer des heures au salon, le soir, près de miss Jenkins vêtue de drap prune. Camille remarquait que ces jours-là son institutrice ne manquait jamais de poser sur son front démesuré le beau toupet blond, frisé, acheté quarante francs chez un coiffeur et que cet artiste avait qualifié de « première qualité de breton ». On parlait de mariage à la cuisine. Puis le gros monsieur cessa tout à coup de paraître et Camille entendit sortir de la chambre de l’Anglaise des sanglots rauques et profonds ; pendant plusieurs jours, on lui parla tout bas, comme à l’église ; elle avait les yeux rouges et gonflés.

— Il n’a pas marché, conclut la femme de chambre. Je le comprends, moi, cet homme…

Camille avait eu devant cette douleur plus d’étonnement que de sympathie. Les aventures sentimentales la laissaient assez indifférente et l’idée qu’elle se faisait de leurs héroïnes ne cadrait guère avec la silhouette exacte et les traits dépourvus de grâce de l’institutrice. Aujourd’hui cependant une bouffée de pitié lui gonfla le cœur.

« Pauvre miss Winnie, se dit-elle ; elle ne sait pas que je la plains ; elle ne sait pas non plus que j’ai de la peine ; pourtant nous sommes bien près l’une de l’autre… »

Elle eut un élan et posa sur l’épaule de miss Jenkins sa main rougie par la soie mouillée. Celle-ci, peu habituée à ces expansions, tressaillit :

— Je vous ai toujours défendu de me toucher avec vos sales mains, mon enfant, fit-elle d’un air dégoûté.

Puis, méfiante :

— C’est pour que j’entre le fil dans l’aiguille ? For shame ! À votre âge !

« Miss Winnie ne m’aime pas, pensait Criquet, en édifiant péniblement en pyramide les petits carrés de papier d’argent. Elle a toujours l’air de craindre que je ne la morde… Je ne sais trop qui m’aime : maman semble avoir un peu peur de moi et on la voit si peu, maman ! Pour tante Éléonore, je suis un monstre… Quant à Suzanne, elle est bien gentille pour moi, mais comme elle est gentille pour tout le monde, cela ne compte pas beaucoup… Alors, il reste Michel, et encore nous ne sommes plus amis comme autrefois… Oh ! Et papa que j’oubliais ! Il m’aime, lui, j’en suis sûre ! Seulement il est trop souvent en voyage. Combien de jours avant qu’il vienne nous rejoindre ? Plus que huit !… Que je suis contente ! »

Criquet sursauta de joie sur sa chaise. Elle décroisa les jambes et, selon son geste coutumier, se rejeta vivement en arrière, les deux mains derrière la nuque. Ce fut un désastre : l’aiguillée de soie rouge suivit le mouvement, mais la feuille de papier bristol s’arrêta contre le dossier de la chaise, se tendit, céda et tomba par terre.

— Oh ! fit Criquet en considérant avec effroi la pyramide d’argent dansant au bout du fil rouge. Ça casse donc comme du verre !

Elle se jeta à quatre pattes, ramassa la feuille de papier bristol, constata qu’elle portait au flanc une irréparable blessure et balbutia quelques phrases indistinctes.

Miss Winnie, brusquement tirée de sa méditation, levait vers le ciel des yeux et des bras indignés :

— Oh dear, oh dear ! gémissait-elle. La troisième papier détruite en une semaine ! Et la fête de votre tante venant la prochaine semaine… Quelle pénible brutalité !… Well, Camille, vous devrez coudre pour une demi-heure de plus…

— Non, chère miss Winnie, elle ne devra rien du tout, prononça une voix câline.

Des bras aux poignets frais entourèrent le cou de l’institutrice, une tête brillante se pressa tendrement contre son profil ligneux.

— J’ai vu le drame, continua Suzanne qui était entrée sans bruit. Ce pauvre Criquet n’a pas de chance ; je l’aiderai à finir son porte-aiguilles et vous la lâcherez à l’heure habituelle ; c’est entendu, chère petite miss Winnie ?

De sa main fine elle flattait le grand front qui peu à peu semblait s’éclairer.

— Camille est d’une si choquante maladresse, dit miss Winnie, la voix hésitante. Enfin…

— Merci, merci, darling… À moi maintenant : je voudrais tant finir mon aquarelle au lieu de broder avec vous ! Regardez ce ton mauve, là-bas sur les vagues… Jacques m’accompagnera…

Un joli sourire suppliant sur des lèvres tendres :

— Accordé, n’est-ce pas ? Je le devine à vos bons yeux… Vous êtes une chérie !

La jeune fille glissa jusqu’à la porte en balançant sa jupe bleu pâle, se retourna, sûre des regards heureux qui la suivaient, envoya du bout des doigts un petit baiser triomphant et disparut dans un rayon.

Miss Winnie continua longtemps à contempler la porte.

« Ce n’est pas malin pour Suzanne d’être bonne et de se faire aimer, songeait Criquet, avec un peu d’envie ; dès qu’elle entre, sa figure fait clair et frais comme de la porcelaine et tout le monde a envie de l’embrasser. Si je lui ressemblais, je supporterais presque d’être une fille… »

Puis voyant le profil de son institutrice toujours détendu :

— Voulez-vous faire un échange, miss Winnie, proposa-t-elle d’un air engageant. J’ai encore un quart d’heure de couture à finir, pas vrai ? Eh bien, je vous offre à la place une demi-heure d’anglais. Je traduirai oh ! tout ce que vous voudrez, même cette espèce de petit poète bossu que vous aimez tant et qui est si ennuyeux !

Miss Winnie reprit sa pose assyrienne et prononça :

— Vous coudrez encore pour un quart d’heure… Et Pope il est le plus grand homme des poètes…

Un silence. Il commence à faire très chaud. Les mains de Criquet sont humides et l’aiguille crisse. Elle a mal entre les épaules, ses cheveux lui agacent les cils ; une mouche bleue, l’aile prise dans le rideau de la fenêtre, se débat et bourdonne avec un bruit pointu.

— Miss Winnie ?

— Well ?

— Miss Winnie, Suzanne coud très bien et elle aime beaucoup coudre. Pourtant vous lui permettez toujours d’arriver en retard à l’heure de la couture ou de faire autre chose. Et moi…

— Votre sœur travaille comme une fée…

— … Et moi, comme une brute, je sais. Alors, Suzanne a le droit de ne pas faire ce qu’elle fait bien et moi je suis condamnée à faire ce que je ferai toujours mal ?

— Justement comme ça, mon enfant.

Criquet passe son doigt dans la fente qui doit se changer en boutonnière. Elle sait qu’il faut piquer son aiguille un peu loin de cette fente, faire un petit rond avec son fil, y repasser l’aiguille et tirer. Mais doit-on tirer en avant ou en arrière ? Dire qu’elle oublie ça toutes les fois ! Chinoiserie de malheur !

— Miss Winnie ?

— Quoi encore ?

— Marc adore les poupées et vous supplie toujours de lui tailler des robes ; pourquoi ne le prenez-vous pas à ma place ?

— Votre frère est un garçon.

— Alors les filles viennent au monde avec un dé au doigt, des ciseaux à la main et du fil dans leurs cheveux !

— Vous êtes inconvenante et stupide, Camille. Les jeunes dames bien élevées cousurent toujours. Cela est nécessaire…

— Il est juste et nécessaire, équitable et salutaire, psalmodia Criquet en se balançant sur sa chaise. Ça se chante à la messe…

— Cessez ! cria miss Winnie très rouge.

Ces chants papistes qu’elle n’osait point ouvertement interdire la mettaient hors d’elle. Camille connaissait cette faiblesse.

— Vous avez piqué votre main, continua l’institutrice : votre ouvrage est couvert avec du sang et votre trou pour le bouton à la renverse. Je devrais vous garder plus longtemps, mais j’ai promis à Suzanne… Allez !

Lorsque Criquet sortit, le soleil tombait à pic du ciel dur ; à droite, les allées du jardin pétrifiées et rousses, entre les groseilliers aux grappes luisantes et les poiriers taillés en pointe ; à gauche, la dune semblait plier sous le poids de la mer, haute et droite comme une muraille de lapis. Criquet tournait, indécise. Que faire ? Où aller ? Elle avait les yeux éblouis, la tête et le cœur vagues. La bande qui entourait son corps lui froissait la peau sous les bras. Et tout cet éclat blessait et irritait sa peine confuse.

Michel parut, toujours en costume gris, un œillet rose à la boutonnière. Elle se précipita vers lui :

— Où vas-tu ? cria-t-elle.

Il ne parut pas enchanté de la voir.

— Au bourg, chercher des cigarettes, répondit-il.

Camille se souvint d’une plaisanterie de Jacques : « On va beaucoup fumer ; elle est gentille, la petite du bureau de tabac… »

— Veux-tu que j’aille avec toi ? demanda-t-elle timidement.

— Dans ce costume ?

— Ce ne serait pas la première fois…

— Merci ! Pour que les gamins crient à la chienlit… Tante Éléonore a raison, cette fois : tu es trop grande pour t’affubler d’une culotte ; c’est ridicule !

Allons ! Michel comme les autres…

Elle l’accompagna un instant le long du sentier, puis s’arrêta devant une vieille femme assise sur le seuil d’une maison voisine, entre deux maigres peupliers dont on avait blanchi le tronc à la chaux et qui dressaient au-dessus du toit une petite touffe de branchages.

« Comme la queue d’un caniche », pensa Criquet.

— Bonjour, mère Sainte, fit-elle.

— Bonjour, bonjour, mon petit gars, chevrota la vieille.

Et voyant rire la fillette ravie :

— C’est pas Dieu possible ! fit-elle en levant son bâton. Je vous remets maintenant, vous êtes la seconde demoiselle de madame Dayrolles. À mon âge, dame, on n’y voit plus bien fin.

Elle souriait en laissant voir un bout de langue sur ses dents jaunes et ébréchées, l’air content ; un bandeau de toile blanche avec un nœud tout raide sur l’oreille encadrait son visage racorni ; une mante noire à capuchon se bombait sur son dos en arc, et d’un doigt incertain elle effaçait une larme au coin de son œil voilé.

— Vous êtes donc bien vieille, mère Sainte ? interrogea Camille avec une déférente sympathie.

— Si je suis vieille, ma chère demoiselle ! Mais j’ai près de septante-cinq ans… Quand je débarquerai chez le bon Dieu, j’y trouverai tout mon monde qui est là à m’espérer…

— Votre mari ? C’était un très bel homme, n’est-ce pas ? J’ai vu son portrait en uniforme avec son grand col marin…

— Oh ! non il n’était pas beau, mon pauvre bonhomme ! Il était même bien vilain, encore plus vilain que moi ; mais je serai tout de même contente de le revoir, lui et mes deux gars.

— Ils sont morts aussi ? Pourquoi ?

La vieille eut un geste vague.

— À la mer… Et puis les mauvaises fièvres. Ils naviguaient à l’État… C’est ça qui m’a fait avoir ma petite pension.

Sa voix était pleine de béatitude et ses mains noueuses palpaient avec tendresse une tabatière en coquillages peints.

— Ils avaient peut-être fait le tour du monde ?

— Eh ! oui donc ! Plus d’une fois ! Ils en avaient vu des pays et puis des pays de sauvages où l’on prend la maladie…

— Et vous n’avez jamais été sur mer avec eux ?

— Sur la mer, ma pauvre demoiselle ? Ah ! dame non, j’aurais bien eu trop peur ! Je n’ai quitté l’Île que deux fois : la première, au lendemain de mes noces pour aller acheter l’horloge à la Roche-sur-Yon et conduire mon homme aux Sables… La seconde fois, je fus à la pêche avec mes gars, le long des gros cailloux du port et j’ai manqué de me noyer ; ils m’ont rattrapée par mon cotillon comme je coulais ; j’en suis restée longtemps tout hébétée. La mer, c’est bon pour les hommes. J’aime mieux mettre du bois sous la marmite et astiquer l’armoire…

Elle tourna lentement la tête vers la pièce obscure où luisaient, piqués d’un rayon, les cuivres des meubles, le cœur rose d’une large coquille et le cœur d’or palpitant de l’horloge ; ses yeux, tout à l’heure indifférents, eurent une lueur émue.

Criquet la contemplait avec une curiosité ardente et grave. Cette femme avait vécu si longtemps que son cou était flasque et brun comme celui d’une antique tortue, ses rares cheveux, pareils à des racines, son visage raboteux semblable à la motte de terre dont on la couvrirait. Et les longues années de sa vie s’étaient écoulées dans cette pièce étroite, entre ces meubles branlants, près de cette horloge qui lentement en avait sonné chaque heure. Comment n’avait-elle pas souhaité connaître ces beaux pays, ces larges étoiles, ces fleurs étranges et ces fruits dont ses fils et son mari lui contaient les merveilles ? N’avait-elle vraiment jamais éprouvé la colère d’être enfermée entre ces murs bas, sous ce toit de paille, et la jalousie de ceux qui partaient dans le grand air libre et le grand monde inconnu ? Voilà : elle allait mourir elle serait bientôt une vieille chose inerte et laide dans ce lit à vantaux, sous ces rideaux d’indienne à fleurs où elle avait étouffé tant de nuits, elle allait mourir et elle n’aurait rien vu, rien senti… Était-ce possible qu’elle n’eût pas de regrets ?

— Vous n’avez pas été trop malheureuse, mère Sainte ? interrogea Criquet, compatissante.

La bonne femme leva le menton, l’air surpris.

— Malheureuse ? Pas plus, pas moins que les autres. À chacun ses peines. Au bon Dieu d’en faire le compte.

Elle se moucha soigneusement dans son mouchoir à carreaux, ouvrit sa tabatière, choisit de ses doigts gourds une pincée de poudre brune, la renifla d’une narine puis de l’autre, et les traits détendus, les yeux clos, s’assoupit en humant doucement le soleil entre ses dents branlantes.

Camille revenait, pensive, vers la maison quand des appels aigus la firent tressaillir : ses deux frères, dans leurs maillots de laine rouge, arrivaient en bondissant.

— Oh ! Criquet, Criquet, il y a si longtemps qu’on te cherche ! cria l’un, tout essoufflé.

— Oui ajouta l’autre, parce que, tu sais, il y en a des bourdons le long du grand mur, là-bas ! Tout l’air en est plein…

— Et on a retrouvé la grosse cloche en verre de l’an dernier, où on les mettait…

— Tu te souviens ? Et Marie, à la cuisine, nous a donné des bouteilles pour les attraper ; et, en attendant, on a mangé des groseilles, beaucoup ! sans qu’on nous voie !

Ils tournoyaient et sautaient, haletants ; leurs boucles dansaient autour de leurs visages d’un rose moite, les mots fusaient, clairs et pressés, de leurs lèvres barbouillées de jus rouge. Camille les examinait comme elle avait examiné miss Winnie, puis la mère Sainte, avec la même attention sérieuse. Il lui semblait les voir pour la première fois. Qu’ils étaient gais, vivaces, sans souci ! Ils ne trouvaient pas le soleil brûlant ni la vie lourde. Ils se moquaient bien de l’avenir !

L’avenir ? Ne serait-il pas ce qu’ils voudraient ? Ils choisiraient celle qu’ils aimeraient parmi les routes larges ouvertes.

« Ce sont des garçons, eux », murmura Criquet ; et une bulle de jalousie, montant de son cœur crispé, sécha sa bouche.

— Allez-vous-en et laissez-moi la paix ! fit-elle rudement.

Mais elle vit dans le visage levé des deux enfants leurs yeux bruns tout ronds de surprise et le pli tremblant de leur bouche entr’ouverte.

Elle se souvint alors de leur admiration docile ; elle revit Marc mâchant d’un air solennel et dégoûté la grosse limace rouge qu’elle avait fait cuire sur le fourneau de la cuisine ; elle songea que Maurice avait bien des fois échangé ses plus belles billes d’onyx et d’agate contre les simples billes de verre qu’elle lui proposait avec astuce. À les voir interdits et chagrins pour un simple mot, elle conçut un orgueil attendri :

— Allons ! Pleurez pas, les gosses, c’était pour rire !

Et glissant chacune de ses mains sous leurs boucles chaudes, elle les entraîna par le cou.

Le jardin, entre ses vieux murs tapissés de vignes et de rosiers, semblait une tasse peinte, pleine d’odeurs fumantes. Des figuiers aux branches tordues étendaient au-dessus des allées leurs feuilles immobiles, doublées d’argent mat, leurs fruits mauves alourdis de sucre, les figues-fleurs que mûrit le soleil de juillet, aussi chaud en ce coin de Vendée que le soleil du Midi. Dans les plates-bandes ourlées de buis s’alignaient en files serrées les résédas aux pointes rousses, les flaques veloutées des héliotropes, les têtes finement ciselées des capucines dressées sur leurs feuilles rondes, les touffes couleur poussière de la lavande, les branches vert pâle de la verveine, les plants cotonneux de la menthe, toutes ces fleurs des anciens jardins qui ont des parfums de vanille ou de poivre. L’air odorant semblait le souffle même de leurs corolles vibrantes ; des guêpes, des mouches, des abeilles passaient de l’une à l’autre, frémissantes et grisées.

Criquet oublie sa peine ; une fiole au large goulot dans la main, elle guette les bourdons : il y en a de gros à la voix nasillarde, vêtus de noir et de blanc, solennels comme des juges ; il y en a qui ont le ventre rouge, le fifre aigu, l’allure insolente des soudards ; d’autres sont menus et bleus entre leurs ailes de gaze, d’autres encore spirituels et gamins avec leurs antennes de velours et leurs blonds corselets de pages.

Ils tournent au-dessus d’une plante, hésitent, puis s’abattent, les pattes repliées. Souvent ils effleurent tout juste la corolle en y plongeant leur trompe noire, recourbée comme un bec : d’autres fois, ils se gorgent longuement, la tête en bas, les ailes agitées de menus frissons, reprenant haleine, avec de petits susurrements de bonheur ; parfois enfin, ils disparaissent dans le calice qui se penche sur la tige balancée et reviennent bientôt, les antennes ébouriffées, le velours de leur corselet saupoudré de pollen.

Alors Criquet avance sur la pointe des pieds et pose délicatement derrière eux sa bouteille. Ils y entrent à reculons, sans défiance, puis tout à coup, se sentant prisonniers, bourdonnent avec une indignation stupéfaite, prennent leur essor, se heurtent à la cloison transparente, glissent, retombent et recommencent.

Il y en a déjà huit, des gros, des petits, des bleus, des noirs, des roux et des blonds qui se récrient de toutes leurs voix graves ou aiguës, concert strident qui chatouille l’oreille. Le flacon est maintenant voilé de poussière jaune : au fond, une abeille avisée recueille ces trésors perdus : elle y roule d’abord sa tête et ses antennes, s’en barbouille comme un marmot de confiture, puis lentement, méthodiquement, passe ses pattes de devant sur ses moustaches, fait glisser le pollen le long de son ventre et l’agglutine à ses pattes de derrière en lourdes masses d’or cireux.

« On dirait qu’elle a mis des bottes rousses, comme les moujiks du général Dourakine », pense Criquet, enchantée.

Elle place la fiole dans un rayon de soleil : que c’est joli, ces petits corps remuants et poudrés ! Puis, son nez sur le goulot, elle respire à grandes lampées : tout le parfum mêlé des fleurs la pénètre, avec quelque chose encore d’étrange, de fauve et de sucré.

Tout à coup, un pas martelé, un frou-frou de jupes, un cliquetis de chaînettes et de clefs : tante Éléonore s’avance, sanglée dans une robe de soie aux innombrables garnitures – son uniforme. Car « avec une robe de soie, dit tante Éléonore, on est à sa place à toute heure et partout ». Elle garde pour l’île Aulivain les plus élimés de ces costumes.

Camille, qui s’est retournée d’un bond, dissimule la bouteille derrière son dos et regarde venir sa tante avec des yeux candides.

— Inutile de te cacher, Camille, j’ai tout vu…

Tante Éléonore hoche d’un air affligé sa grosse face cramoisie aux cheveux roux mêlés de fils blancs.

— Mais, balbutie Criquet, je ne fais rien de mal. C’est des bourdons… dans une bouteille…

Elle l’élève à deux mains, comme une offrande propitiatoire.

— Des bourdons !

La voix de tante Éléonore résonne lugubrement.

— Des bourdons ! À ton âge ! Quelle honte !… N’as-tu donc pas en train un ouvrage sérieux ; de la broderie, du tricot, du macramé ?

— Ah ! non, tante, alors ! lance Criquet de tout son cœur… Je sors d’en prendre… avec miss Winnie, pendant une heure…

— Je sors d’en prendre ? Quel langage, grand Dieu !…

Mais voyons, n’as-tu pas de poupée ? Tu es bien grande pour jouer, je le sais, mais si tu l’habillais, ce serait du moins une occupation féminine.

— Une poupée ? répond Criquet, d’un ton morne. Autrefois, j’aimais les casser ; maintenant, ça ne m’amuse même plus…

— Elle n’aime pas, elle n’a jamais aimé les poupées.

Le large visage passe du rouge au pourpre vif.

— … Mais, malheureuse enfant, les poupées sont l’école des mères. Que feras-tu plus tard quand tu auras des petits êtres vivants entre les bras ?

Criquet baisse la tête.

— C’est que, tante Éléonore, murmure-t-elle d’une voix hésitante, c’est que je n’aime pas beaucoup les petits enfants non plus ; j’ai toujours peur de leur faire mal et je trouve qu’ils sentent le lait tourné.

Le silence s’établit, tragique. Criquet n’ose plus lever la tête ; elle écrase de la pointe du pied une figue qui saigne. La semonce ne viendra-t-elle jamais ? Enfin, elle entend un soupir énorme et une voix caverneuse prononce :

— Pauvre, pauvre petite ! Je t’excuse, car tu ne sais ce que tu dis. Renier l’enfant par lequel les femmes connaissent toutes les joies et toutes les souffrances, l’enfant qui…

— Oh ! tante, interrompt Criquet, ce n’est pas ma faute, mais je voudrais bien ne pas souffrir !…

Toute sa peine lui est revenue. Elle se sent seule, abandonnée, désolée. Elle n’a même plus d’amour-propre et, appliquant contre ses yeux ses deux mains fermées sur la bouteille, elle sanglote.

— Je vois avec plaisir que tu n’as pas le cœur trop endurci, déclare tante Éléonore, satisfaite. Je te laisse à tes réflexions, mon enfant. Sois bien persuadée que ce que je t’en dis, c’est pour ton bonheur…

Criquet entend la soie frôler les buis et un instant plus tard, la voix métallique sonner dans la cuisine. Elle pousse encore deux hoquets douloureux, s’essuie les paupières, ouvre les yeux.

Comme il fait chaud, plus chaud encore que tout à l’heure ! Les plantes laissent pendre leurs feuilles comme des oreilles de chien. Tante Éléonore est peut-être bonne ; maman le dit ; mais papa lui a répondu un jour : « Oui, c’est un monstre de bonté et de dévouement. » Et pourtant, papa doit le savoir puisque c’est sa sœur. Allons ! n’y pensons plus !

Criquet se dirige vers le coin du jardin où luit, toute ronde, une cloche à melon, percée d’une ouverture que ferme un tampon de linge. La cloche est pleine de fleurs fraîches auxquelles sont suspendus des bourdons et des guêpes. Ils ont mauvaise mine : le velours de leurs vêtements est souillé, fripé ; ils ont replié leurs antennes ; dans un coin, deux d’entre eux sont couchés sur le dos, ternis, les ailes serrées, les pattes raidies.

— Déjà ! fait Criquet.

Ils devraient être heureux pourtant. Ne leur donne-t-elle pas toutes leurs fleurs préférées ? Ils n’ont même pas la peine de les chercher. Ne sont-ils pas à l’abri du froid, du vent, de la pluie ? Ils trouvent des amis pour causer et s’amuser. S’ils se plaignent, c’est qu’ils ont vraiment bien mauvais caractère ! L’an dernier, Criquet recommençait chaque jour sa tâche méritoire, forte de ses intentions charitables, remplie d’un espoir sans cesse renaissant.

Aujourd’hui, elle n’est plus sûre. Elle considère la cloche, les yeux brouillés de larmes ; songeant alors aux derniers mots de sa tante :

— C’est bien difficile de faire le bonheur des autres, pense-t-elle.

Et, levant le flacon, elle l’ouvre, puis regarde pensivement les bourdons grimper un à un vers le goulot, ouvrir leurs ailes brillantes, hésiter, décrire un grand cercle d’or frémissant et s’évanouir dans la lumière.

III

— Se lever à une heure pareille quand on n’y est pas forcé fit une voix enrouée de sommeil. Je te jure, mon Criquet, que si je n’avais pas promis dans une heure de faiblesse de te mener à cette pêche aux congres… Un brouillard à couper au couteau avec ça !… Enfin, en route !

Et M. Dayrolles, jetant sur ses épaules une pèlerine de molleton bleu, gagna d’un pas rapide le sentier qui conduisait au port. Camille, également enveloppée d’une pèlerine, le capuchon rabattu sur les yeux, essayait d’accorder ses pas avec les longues enjambées de son père. Autrefois, pour le suivre, elle devait courir derrière lui ; maintenant, elle arrivait, avec un peu d’effort, à poser le bout de ses orteils sur la trace des gros souliers ferrés. Presque le pas d’un homme !

Elle était contente, son complot avait réussi. C’était elle qui avait proposé cette partie de pêche, qui l’avait organisée, protégée contre les intrus, – oui, même contre Michel. Celui-ci d’ailleurs, tout à la joie de son prochain départ pour Royan, n’avait point insisté pour les accompagner. Il ne rêvait que casino, théâtre, petits chevaux. Camille tenait donc son père, à elle toute seule, pendant la demi-heure qu’il fallait pour atteindre le bourg. Rare aubaine !

Elle allait tout lui dire. Mais par quoi commencer ?

La veille au soir, dans son lit, elle avait d’avance plaidé sa cause. Les mots lui venaient alors pressés et chauds ; ils coulaient tout droit de son âme et sa voix était si touchante qu’elle lui donnait à elle-même envie de pleurer. Puis le sommeil s’était abattu sur elle ; en s’éveillant elle avait trouvé ses yeux glacés comme des petites huîtres, sa tête et son cœur mornes et morts. Maintenant on les dirait emplis de ces boules de vapeur cotonneuse qui se balancent au-dessus des talus humides.

Il fait presque nuit. Quatre heures n’ont pas sonné. Criquet ne s’est jamais trouvée dehors d’aussi bonne heure. Peut-être est-ce une raison de sa timidité ? Les champs ont l’air si doux et si triste, ce matin ! Elle n’osera jamais élever la voix dans ce silence. De temps à autre un oiseau brun aux plumes lourdes s’échappe d’une touffe d’ajoncs ou d’un buisson de ronces. Il y a dans le gris du ciel une petite étoile presque blanche qui frissonne. Les arbres, tournés en file vers la mer, et tout bossus, rentrent la tête dans leurs épaules et des larmes coulent de chacune de leurs branches noires, de chaque brin d’herbe incliné sur le bord du chemin. Criquet sent aussi ses cils froids et mouillés contre sa joue et elle aperçoit des gouttes d’eau rondes, un peu luisantes, sur les poils frisés de la moustache de son père.

— Comme il est grand et fort, papa, pense-t-elle.

Il frappe les cailloux de son bâton ferré ; ses épaules soulèvent à chaque pas le molleton de la pèlerine et ses cheveux d’un blond ardent forment sur sa large nuque de petits anneaux courts ; car ses cheveux bouclés ne sont pas souples comme ceux d’une femme, mais, crépus et rudes, on dirait sous la main une brosse de chiendent. Il tient toujours la tête en arrière, sa voix sonne et commande, et ses yeux couleur de fer, oh ! ses yeux, on ose à peine les regarder.

Il est bon, pourtant. À l’usine dont il est l’ingénieur, les ouvriers l’aiment. Il prend leur défense auprès des patrons et c’est à cause de lui, qu’ils n’ont jamais fait grève. Il a voyagé partout : en Afrique où il y a des lions et des éléphants, dans les pays de mines et de neige, quelque part vers le Pôle Nord, et dans ces immenses villes d’Amérique si laides avec leurs maisons qui grattent le ciel et leurs cheminées qui fument. Lui qui a vu et fait tant de choses, comment ne comprendrait-il pas le souci de sa fille ?

— Je voudrais tant te ressembler, papa ! s’écrie-t-elle avec admiration. Et voilà que je ressemble à maman. De toi, je n’ai que les yeux et les cheveux. Et encore mes yeux sont plus verts et mes cheveux plus rouges…

M. Dayrolles tourne vers la fillette son visage coloré, aux traits larges :

— Plains-toi donc ! Ta mère est cent fois mieux, certes, que tu ne le seras jamais…

— Je sais bien, papa ; tout de même, j’aimerais mieux te ressembler… parce que tu es un homme…

— Qu’est-ce que tu bafouilles ?

— Oui, les hommes, c’est fort, c’est brave, c’est noble !

— Ah ! Tu crois ça ? Tu as encore des illusions à perdre, mon pauvre petit !…

Mais M. Dayrolles n’aime pas les développements inutiles. Il se contente de hausser doucement les épaules, jette un coup d’œil rapide vers le ciel, abaisse son béret du côté de la mer où s’élève déjà l’aigre bise du matin et se met à siffler une marche alerte.

Criquet recule, un petit froid au cœur : elle court, saute, grimpe aux arbres aussi bien qu’un garçon, certes, mais jamais elle n’a pu apprendre à siffler. Avec une patience tenace, elle a allongé, rentré, arrondi les lèvres, roulé sa langue en boule, en cornet, en entonnoir, rien n’est sorti qu’un misérable sifflotement de couleuvre en colère. Serait-ce le signe qu’elle n’est pas faite pour être un garçon ?

Une maison accroupie au bord de la route, semble guetter : on entrevoit par la porte ouverte un vieillard courbé qui attise un feu de genêts ; on sent une odeur âcre qui pique les narines, on entend une toux grasse et traînante.

« C’est le père Karadec ; comme il a l’air plus vieux et plus sale à cette heure-ci, » songe Criquet avec désolation.

M. Dayrolles allume une cigarette dont la fumée bleue suit en se déroulant avec mollesse les écharpes de brume, allongées dans l’air plus transparent. Et sa main apparaît blanche et forte, un peu carrée, avec ses veines gonflées, ses ongles brillants, ses quelques poils roux aux jointures. Cette main, comme Camille la connaît !

Les soirs d’hiver, quand elle lisait près du feu, assise sur le tapis, elle en aimait la caresse lente sur ses cheveux tombants et sur son cou penché ; parfois deux doigts s’allongeaient jusqu’à son oreille pour la tirer un peu. Elle se rappelle aussi le parfum du gilet, quand son père se baisse pour l’embrasser. Un grand élan de tendresse la soulève et la fait bondir jusqu’à lui.

— Papa, dit-elle, en frottant câlinement sa tête contre le molleton, papa, j’ai à te parler… sérieusement…

— Qu’y a-t-il donc de cassé ? Des difficultés diplomatiques du côté de tante Éléonore ou de miss Winnie, je parie ?

— Oui et non. Il y a de ça, mais c’est bien, bien plus grave…

Un soupir convulsif gonfle puis serre sa gorge ; son cœur s’arrête. Elle sent le bras de son père autour de ses épaules ; il la regarde d’en haut, un peu inquiet.

— Mais tu es tout pâle, mon Criquet. As-tu froid ? As-tu mal ? Voyons, dis vite !

Un silence. Camille frotte ses poings crispés sur le fond de ses poches ; elle y retrouve les ficelles, les coquillages, les clous, son couteau rouillé. Elle n’ouvrira donc jamais la bouche ? C’est qu’elle ne sait pas causer intimement avec son père. Il est gentil pour elle, ils s’aiment bien, mais ils ne se connaissent pas ; sauf Michel, qui la connaîtrait, d’ailleurs ?… La main, la grande main lui presse doucement le bras. Il faut parler maintenant. Elle passe sa langue sur ses lèvres sèches, rejette son capuchon, pousse un autre soupir et très vite, d’une voix haletante :

— Eh bien, voilà, papa, j’ai réfléchi, c’est entendu, décidé : je ne peux pas être une jeune fille !

M. Dayrolles s’arrête :

— Tu ne peux pas être une jeune fille ?

— Non, c’est impossible… Tout le monde le veut, tante Éléonore, miss Winnie, jusqu’à Michel… Moi, je n’y avais jamais songé : tu sais, quand on est petit on croit que ça durera toujours ; on est heureux sans savoir pourquoi et puis c’est tout… Mais ces jours-ci, on m’a fait des histoires à cause de ce costume dans lequel je me trouve si à l’aise ; on me défend de monter aux arbres, sur le toit ; et tout cela n’est rien encore, seulement il y a le reste… Non, non, vois-tu, plus j’y pense, plus je sens que je ne peux pas être une femme…

Elle lève vers son père des yeux navrés qui, limpides, sans paupières semblent naître tout droit du front bombé, entre les plumes noires des cils retroussés.

Il n’a pas encore compris.

— Une femme ? demande-t-il. Au fait, quel âge as-tu donc, Criquet ?

Il la considère à son tour gravement, essayant de se rappeler. Elle baisse la tête avec confusion, et sa voix sort à travers ses cheveux.

— Oh ! je suis très vieille : j’ai eu quatorze ans en janvier…

— Quinze ans bientôt ! Comme le temps passe… Quinze ans, l’âge de Juliette et de Miranda ! Tu es bien une jeune fille, Criquet. On pourrait te marier l’an prochain…

Il lui taquinait l’oreille. Mais Camille eut un cri de douleur.

— Ne ris pas, je t’en prie…

Et ses larmes jaillirent. M. Dayrolles leva les sourcils avec surprise puis, prenant son binocle dans la poche de son gilet, il l’essuya machinalement et le posa sur son nez, comme pour résoudre un problème.

— Allons, marche ! fit-il enfin, en tapotant affectueusement le béret rouge. Explique-toi.

Criquet sauta sur un talus, cueillit un brin de chèvrefeuille, en aspira la rosée odorante tout en méditant, puis reprit :

— Je t’ai souvent entendu dire, papa, que si l’on contrarie la vocation des gens, ils ne font rien de bon dans la vie… Eh bien, moi, je n’ai pas l’ombre de dispositions pour être femme…

— Vraiment ? tu as trouvé ça ?

— Ne m’interromps pas, si tu peux… D’abord une fille doit être jolie, et moi je suis laide…

M. Dayrolles se pencha, considérant sa fille d’un air critique :

— Pas tant que ça, Criquet, dit-il, encourageant.

— Si, si, il y a longtemps que je le sais : tiens, depuis mon premier livre, les Malheurs de Sophie. Elle me ressemble tout à fait, Sophie : un nez retroussé, une grande bouche, des veux verts… Oh ! ces yeux ! Me l’a-t-on assez répété : « Les yeux verts, ça va en enfer. »

— Laisse dire, va ; ils ne me déplaisent pas, tes yeux…

— Parce que tu m’aimes. Mais les dames en visite auprès de maman, je les ai entendues : « Que votre aînée est jolie, madame, un vrai Greuze… Quant à la seconde, elle doit être bien intelligente ! » Ou bien : « C’est un vrai petit diable ! » Non, non, je suis vilaine à voir, je n’ai rien d’une fille. Les autres sont toujours pomponnées, avec des cheveux frisés, des figures roses, des mains propres… Elles me dégoûtent ! Et moi, regarde un peu…

Elle fit quelques pas à reculons, et s’offrit à l’examen de son père, les bras en croix.

— Le fait est… constata celui-ci, une lueur au coin de l’œil.

— Tu vois bien ! D’abord, je ne m’entends qu’avec les garçons : c’est sale, c’est brute, ça hurle, ça cogne, j’aime ça…

— Tu n’es pas difficile !

M. Dayrolles riait. Criquet s’arrêta, les traits contractés. Elle vit, entre deux nuées grises qui s’enfuyaient, le cercle blanchi de la lune et reprit gravement :

— Ce sont des bêtises ? Bon ! Mais il y a d’autres choses, plus sérieuses : il y a la couture, – la moitié de la vie d’une femme, comme dit tante Éléonore… Eh bien, papa…

Et Criquet fit un geste tragique :

— Eh bien, la couture, ce n’est pas ma faute, – j’ai vraiment essayé, deux ou trois fois au moins, – je sais que je n’arriverai jamais à m’y débrouiller !

» Il y a encore le piano, avec ses grandes dents froides comme celles de miss Winnie, les gammes, les aquarelles où coulent toujours des larmes de couleur qui font des bouffissures ; et puis commander le dîner, fabriquer des entremets, surveiller les domestiques, enfin toutes les occupations des femmes, si tu savais comme j’ai ça en horreur !

» Réfléchis, papa : les garçons savent qu’ils peuvent devenir marins, officiers comme Jacques, docteurs comme Michel plus tard, ingénieurs comme toi, ils choisissent leur carrière… Les filles, on ne leur demande pas leur vocation : toutes la même vie d’ours du Jardin des Plantes qui tourne dans sa fosse… Encore l’ours, lui, a-t-il eu la bêtise de se laisser prendre…

Criquet s’arrêta pour respirer. M. Dayrolles, un peu étonné, un peu amusé, tirait sa barbe avec embarras.

— Tu oublies, fit-il, que les femmes ont aussi des joies, elles ont leur mari, leurs enfants et beaucoup moins de gros soucis que les hommes…

Il parlait mollement, du bout des lèvres, cherchant des raisons. Camille l’interrompit avec impétuosité :

— Oh ! papa, tu dis comme tante Éléonore, mais tu n’en penses pas un mot… Toi aussi, tu as une femme, des enfants, cela ne t’empêche pas de faire un métier que tu aimes. Et tu ne voudrais pas être une femme, n’est-ce pas ?

— Ah ! fichtre non ! fit M. Dayrolles avec conviction.

Puis il se mordit les lèvres.

— Tu vois bien ! s’écria aussitôt Camille ; alors tu me comprends : je ferais une mauvaise femme, je t’assure ; il vaut mieux ne pas essayer. D’abord si on me force, je sens que j’en mourrai… Et pourtant, je suis bien contente de vivre !

Les muscles raidis, les oreilles brûlantes, le cœur agité, Criquet regardait à travers ses larmes les champs frais lavés où s’éveillaient des nuances, les rochers, la mer encore voilée de brume grise. Elle humait l’air, à la fois amer et doux, imprégné de l’odeur du varech et des fleurs de genêt humide ; elle souffrait de ne pouvoir expliquer à quel point elle aimait tout cela et pourquoi elle l’aimait. Elle se retourna vers son père d’un mouvement brusque, lui serra le poignet dans ses deux petites mains dures et chaudes, se pressa contre lui avec violence et leva de nouveau vers son visage des yeux angoissés qu’elle ouvrait très larges pour qu’il vît jusqu’au fond de son cœur.

Celui-ci observait encore sa fille du même air perplexe, affectueux, ironique. Il ne s’arrêtait pas aux enfantillages qu’elle débitait, – des paroles en l’air, sans rime ni raison, – mais, tout en caressant ses longs cheveux et la peau fraîche de sa joue, il songeait, un peu ému, que, sous cette défroque de gamin poussait une petite femme qu’il ne connaissait guère, qui chaque jour lui deviendrait plus impénétrable, séparée de lui par son cœur et son corps différents.

« Ses chagrins d’enfant sont finis, pensait-il, elle en aura d’autres que je ne pourrai pas, que je ne saurai pas consoler. Les filles ont des secrets pour leurs pères. »

« Il m’aidait à marcher, à sauter des flaques quand j’étais petite, se disait Criquet ; il me prenait dans ses bras, contre sa poitrine, lorsque j’avais peur ou que j’avais mal. »

Et tous deux continuaient à se contempler, elle, avec une confiance abandonnée, lui, avec une tendresse un peu mélancolique.

Enfin, d’un ton qui implorait :

— Je sens que tu vas m’aider, mon petit papa ; c’est promis ? s’écria-t-elle.

Il se ressaisit alors. Comment s’être laissé émouvoir par des balivernes de gosse, lui, un homme sérieux ? Il avait certes d’autres sujets de souci. Il dégagea sa main, ferma un bouton de sa pèlerine, souffla dans ses moustaches pour en chasser les bulles d’eau, et répondit :

— T’aider ? À quoi et comment ? Tu es une fille, ma pauvre enfant, c’est fâcheux, mais que veux-tu que j’y fasse ?

— Beaucoup, papa, tu peux beaucoup y faire ! J’ai pensé à tout. Tu te souviens qu’il y a deux ans tu m’as permis de commencer le latin et les sciences ? Tante Éléonore a même assez grogné ! Dans ce temps-là, je voulais seulement en savoir autant que Michel, je me moquais du reste. Tout de même, maintenant, je suis aussi avancée que les garçons de mon âge. Alors, sais-tu ce que nous ferons en rentrant à Paris ? Tu diras à tante Éléonore, à miss Winnie, à tout le monde qu’on me met en pension pour me civiliser. Maman, elle, peut être dans le secret, si tu veux. Tu me fais ensuite couper les cheveux, tu m’achètes un vrai costume de garçon (je suis assez grande, c’est une veine, ça !) et en route pour le lycée de Rochefort ! Là, tu dis au proviseur : « Je vous présente mon fils, Camille Dayrolles, qui veut entrer au Borda… » Et ça y est, le tour est joué !

Camille souligna sa conclusion par une pirouette.

— Oui, ça y est, répondit tranquillement M. Dayrolles, tu es complètement folle, mon pauvre Criquet.

— Folle ? Sans mes cheveux, je défie n’importe qui de me prendre pour une fille !

— Les cheveux, les cheveux… Il n’y a pas que les cheveux…

Camille le savait : on n’a pas quatorze ans et des petits frères sans connaître certains détails. Mais ces choses-là se voient-elles quand on est habillé ? Si, pourtant, il y en a qui se voient. Elle tressaillit et passa rapidement sa main sur sa poitrine : elle la trouva toute plate sous la bande de toile bien tendue. Alors, rassérénée, les yeux candides :

— N’aie pas peur, papa, je te promets qu’on ne s’apercevra de rien : j’ai des moyens, des moyens sûrs !

Rougissante, elle répéta sa phrase avec une énergie mystérieuse et convaincue :

— On t’a raconté, continua-t-elle, l’histoire de cette petite Annamite qui est restée cinq ans au lycée d’Alger ? Elle s’est fait pincer un jour ; moi, cela ne m’arrivera pas, je te le jure !

M. Dayrolles souriait, un peu gêné. Des moyens sûrs ? Qu’avait-elle encore en tête, cette gamine. Fallait-il la questionner ? Ma foi, c’était bien scabreux ! À quoi bon, d’ailleurs ? Dans un mois, l’enfant ne penserait plus à ces idées fantastiques… Mieux valait ne pas la buter.

— Eh bien, mon petit, laisse-moi le temps de la réflexion. Ton projet, au premier abord, est – comment dirai-je ? – assez inattendu. Tu reconnaîtras bientôt toi-même, qu’il est irréalisable… Et maintenant, assez causé ; dépêchons-nous, nous sommes en retard.

On arrivait aux premières maisons du bourg. M. Dayrolles allongea le pas. Camille le suivait, bousculant du pied les coquilles de moules, les carapaces brunes des crabes et les têtes de poissons morts aux gros yeux de colle vitreuse. Les maisons blafardes commençaient à vivre, entre les boules sombres des buis arborescents et des lauriers taillés. Des filets de fumée s’élevaient au-dessus des toits, plus gris que la lumière avare ; on poussait les volets, des portes s’ouvraient et l’on apercevait confusément des formes affairées devant les tables où luisaient des faïences peintes ; des chats tournaient autour, le dos en arc, la queue haute ; un petit enfant vagissait, un vieux sortait, en clignotant de ses yeux rougis, pour observer le ciel ; cela sentait les lits défaits, le bois humide qui brûle, le café noir et l’alcool. La tristesse pauvre de ce réveil ajoutait à l’amertume de Camille…

Le port large et rond, empli de brouillard bleuté, semblait un bol de lait fumant.

— Ohé ! Le Bihan ! cria M. Dayrolles.

— Ohé ! répondit aussitôt une voix traînante, étrangement proche.

Et l’on vit glisser dans la brume un gros insecte noir aux longues antennes, qui paraissait très éloigné, tandis que l’on percevait avec une netteté parfaite des bruits de chaînes, des coups d’aviron dans l’eau clapotante, et le crissement de la quille contre les pierres de la jetée.

— Ne craignez-vous pas qu’il y ait de l’orage, Le Bihan ? fit M. Dayrolles, avant d’embarquer. L’air est si sonore !

Le pêcheur tourna brusquement son profil pointu de hareng à droite puis à gauche, respira le brouillard en rentrant les lèvres, secoua la tête et ne dit rien.

M. Dayrolles hésitait. Le ciel était alourdi de nuages, mais il n’y avait plus de vent. On pouvait toujours relever les lignes de congres et, si le temps se maintenait, aller retrouver à Saint-Pleuc, un îlot à quelques kilomètres de là, le reste de la famille qui devait partir quelques heures plus tard pour y déjeuner.

— Allons, saute, Criquet, fit-il, décidé. Nous partons.

Camille n’entendit pas. Elle faisait claquer sous ses semelles les cosses brunes et humides des algues qui pendaient en guirlandes le long des marches de l’escalier. On n’apercevait, entre ses mèches, que la ligne de son cou mince, le haut de sa lèvre en moue et un peu de son front bombé, creusé d’une ride chagrine.

— Voyons ! reprit M. Dayrolles avec impatience. C’est pour toi que je sors à trois heures du matin par un chien de temps et tu ne daignes même pas répondre ? Bouderais-tu, par hasard ? Prends garde : défaut de femme !

Camille tressaillit, sauta dans la barque d’un bond souple, jeta vers son père un coup d’œil de reproche et alla se blottir à l’avant, contre le mât où l’on hissait la voile qui craquait.

Elle n’avait aucune envie, cette fois, d’aider à la manœuvre. Bouder, elle ? Quelle injustice ! Elle était déçue, tout simplement. Elle avait attendu son père avec tant d’espoir et depuis tant de jours. Et voilà qu’il ne se souciait même plus de son chagrin, qu’il était indifférent, comme Michel, comme tous.

Est-il vraiment impossible de découvrir quelqu’un qui pense et sente avec vous ?

De la voile flasque, roulée autour du mât, tombaient sur ses cheveux des gouttes d’eau lentes et froides.

— De loin, songeait Camille, une voile c’est blanc, soyeux comme une aile de cygne, mais de près, oh ! ce n’est plus qu’une vilaine étoffe sale et rapiécée.

Elle rabattit sur ses yeux humides son capuchon de laine, appuya sa tête sur le rebord de la barque et laissa flotter sa main dans l’eau élastique et froide qui engourdissait ses doigts ouverts.

Des milliers de bulles montaient du fond obscur de la mer par fusées fines et pressées qui lui chatouillaient la paume pour s’épanouir ensuite à la surface en légères fleurs d’argent. Camille, un peu éblouie, ferma doucement les yeux. Elle ne sentait plus bouger son cœur, lourd comme une pierre ; sa main qu’elle avait sortie de l’eau et posée sous sa joue, lourde aussi, froide et rayée de petits plis, ne semblait plus lui appartenir. Elle entendait les rames grincer sur les taquets et toucher l’eau, silencieusement. Qu’importe après tout d’être une fille et que personne ne vous aime ? Une goutte d’eau tiède roula le long de sa joue, puis au coin de sa bouche et Criquet ne sut plus rien.

Tout à coup quelque chose de mollasse et de glacé heurte sa jambe nue. Elle se redresse, malgré son dos et ses bras raidis, et relève son capuchon. Tout bouge autour d’elle et comme il fait clair ! Sa figure est moite, un large sillon traverse sa joue meurtrie. Son père, assis en face d’elle, la regarde avec un rire malicieux qui retrousse sa moustache épaisse.

— Eh bien, l’aspirant de marine, c’est comme ça qu’on fait son quart ? Tu as dormi trois heures et les congres sont à tes pieds ! Pends-toi, brave Criquet !…

Quelle honte ! Avoir éprouvé tant d’espoir, tant de crainte, tant de peine et dormir comme un bambin qui s’est levé trop tôt !

Camille feint un vif intérêt pour la pêche. Le Bihan est accroupi au fond de la barque dans un enchevêtrement de serpents au corps onduleux et gluant. Il les saisit, les maintient solidement, le genou sur la gorge, scie la tête qu’il jette à la mer, lance le corps dans un vivier plein d’eau à l’arrière de la barque et essuie sur son pantalon de toile fauve le couteau plein d’écailles et de sang.

— C’est des mauvaises bêtes, répond-il au regard écœuré de la fillette ; ça vous coupe le doigt comme une cisaille.

Il passe ses manches l’une après l’autre sur son nez aigu, laisse pendre ses grosses mains souillées et renifle longuement.

— Je n’aime pas beaucoup les congres, accorde Criquet en détournant la tête ; ils ont un œil cruel… Mais ce petit poisson à mes pieds, qu’est-ce que c’est ? Je n’en ai jamais vu de pareil.

— Peuh ! Pas grand’chose… De la bête de roche, tout juste bonne à mettre dans la soupe…

Il a un corps mince et luisant, ce poisson, avec de doux reflets de coquillage, quatre ailerons roses qui palpitent, des yeux d’or innocents dans une tête cornue ; sa bouche déchirée se ferme et s’ouvre d’un mouvement monotone qui tend la gorge douloureuse.

— Il étouffe, pense Camille en avalant de tous ses poumons des lampées d’air humide ; comme moi, lorsque je mets ma tête au fond de mon lit, en rêvant. C’est affreux d’étouffer !

Elle pousse du bout de son espadrille le poisson qui bondit, tendu en arc, et retombe avec un bruit mou sur les planches boueuses. Toujours le même effort angoissé de la pauvre bouche qui saigne ! Criquet imite malgré elle le halètement d’agonie.

— Tant pis ! murmure-t-elle tout à coup.

Elle saisit le poisson par la queue, le balance au dessus du rebord de la barque et le laisse glisser délicatement ; il demeure immobile, son ventre blanc allongé sur l’eau comme une fleur, puis il se retourne brusquement, plonge, file et disparaît avec un dernier éclair de son corps nacré.

Mais Criquet rencontre alors le regard dédaigneux de Le Bihan. Le pêcheur donne un coup de menton, secoue la tête et grogne :

— C’est pas pour la bête. Mais les fumelles, les petites comme les grandes, ça ne sert qu’à tout brouiller !

Criquet rougit violemment. Son père a-t-il entendu ? Oui : il se tient penché sur sa ligne, mais elle voit le coin de sa barbe qui rit.

Elle court jusqu’à l’avant du bateau, étreint le mât dans ses deux bras, y meurtrit son visage, et s’y cramponne de ses doigts crispés de colère. De quoi se mêle-t-il, ce Le Bihan ? Est-ce qu’il a seulement besoin de savoir qu’elle est une fille, puisqu’il l’a toujours vue habillée en garçon ? D’ailleurs, il ne déteste pas tant les femmes. L’autre semaine, quand toute la famille se promenait en barque, il a chanté une romance stupide et chaque fois que venait le refrain :

 

« Reçois mes vœux et mon encens… »,

 

il se tournait vers Suzanne avec un grand salut. Qu’il était ridicule, la main sur son cœur, le nez en bec de poule qui a pondu, son fond de culotte rapiécé tombant jusqu’aux chevilles ! Il est laid : chaque fois qu’il change la voile, il tord du même côté sa grande bouche noire ; il est méchant aussi : ses deux femmes sont mortes l’une après l’autre, il coupe la tête des poissons comme par plaisir et il donne des coups de pied à son chat galeux…

Mais une bouffée de vent arrache soudain le béret de Camille, gonfle sa pèlerine, déploie la voile qui claque et se tend. Le bateau s’arrête, craque, se soulève, retombe dans la vague avec un son mat, puis cingle, preste, dans un bruissement de soie qu’on déchire. La mer, tout à l’heure plate et muette, semble partout s’éveiller, frissonner ; des vagues pointent, se gonflent en sillons, se creusent en coquilles, la crête dressée, la voix hargneuse ; les îlots que l’on apercevait de loin, immobiles et mornes, s’animent et tanguent avec des profils d’animaux grimaçants ; de grandes traînées bleu sombre courent sur l’eau, courent en sifflant et en chantant…

Le vent sauvage entre dans les cheveux de Camille, dans sa bouche ouverte, dans ses manches, sous son jersey. Elle le sent autour de son cou, sous ses bras, entre ses doigts ; il fouette, il est frais, il est bon, il est vivant ; il veut la prendre, l’enlever, l’emporter comme un morceau d’écume. Elle résiste, accrochée au mât qui gémit et se balance, debout sur l’avant dont le beaupré plonge : des giclées d’embrun rejaillissent, la cinglent au visage, remplissent ses yeux et son nez, ruissellent sur ses joues, le long de son cou. À la bonne heure ! Elle lèche ses lèvres salées, éternue, secoue ses mèches qui dégouttent, plie les genoux puis les redresse aux chocs de la vague et rit de tout son cœur, joyeuse, enivrée.

Un vol d’oiseaux bruns entraînés par la rafale arrivent au ras de la barque, becs tendus, puis voltent tout à coup, montrant la lueur rapide et blanche de leurs ventres, dans le tourbillon qui rebrousse leurs ailes.

— Des courlis, prononce le marin : c’est chance que nous allions droit sur Saint-Pleuc, il va pour sûr faire orage…

Criquet, qui a oublié sa rancune, lui sourit avec bonheur. De l’orage ? Une tempête peut-être comme dans Télémaque ? Elle revoit la gravure où Mentor lance son élève cuirassé et casqué, tête en avant, au milieu des flots en courroux. Si Saint-Pleuc pouvait être l’île de Calypso ! Elle trépigne, frappe des mains et crie, des cris aigus que le vent lui arrache de la bouche et emporte par lambeaux. Une nouvelle rafale, puis les îlots s’évanouissent, la mer pâlit et Camille est enveloppée d’un grand voile de pluie soyeuse…

Il a plu tout le jour sur Saint-Pleuc, sur sa ceinture de rocs, sur ses cabanes plates et ses figuiers tordus. Maintenant, c’est le soir. Criquet est assise à même le sol raboteux, près d’une cheminée où, avec une maigre flamme jaune, fument des débris de rames. Ses genoux dans ses bras, la tête sur sa culotte mouillée qui sent la saumure, elle se balance doucement et songe. Michel, appuyé contre un rouleau de cordages, sifflote, étendu près d’elle. Elle est un peu lasse, les membres engourdis, les pieds brûlants, mais ses regards vifs prennent tout ce qui l’entoure et son cœur bat, léger rapide.

Quelle journée merveilleuse !

D’abord Michel s’est montré bon camarade comme autrefois. On a couru ensemble sous la pluie, par l’îlot entier, dans les ruelles étroites où les ruisseaux dégringolaient le long des pentes caillouteuses, sur les rochers glissants, à travers les mares troublées d’écume jaunie, dans les criques envahies de paquets d’algues et de coquilles, on a couru, les coudes au corps, la pèlerine envolée, tête basse dans le vent si rude qu’à peine on osait ouvrir la bouche pour respirer. On a recueilli une vieille rame – celle qui brûle en ce moment – un casier à homards, des débris de filets, on a cru voir un cadavre de noyé qu’enlevait puis ramenait la vague !

L’on vient de dîner chez un pêcheur, ami de Le Bihan : il n’y avait que de la soupe au poisson, chaude, poivrée, sentant l’absinthe et le fenouil, et trop peu d’assiettes et de couverts pour tout le monde. Ils se sont, avec Michel, servi de la même cuiller, les deux petits se sont battus… Comme on a ri !

Une seule chandelle dont la mèche charbonne, éclaire en vacillant la table pleine d’assiettes salies, d’arêtes et de mies de pain, les poutres entre-croisées du plafond, les rideaux à fleurs des lits creusés dans le mur. Au-dessus des têtes pendent des oignons, des chapelets de carrés de liège, des colliers de sardine roulées dans du gros sel, une morue jaunie et, au milieu, un petit bateau noir à filets bleus, au bout d’une ficelle ; le reflet de sa gréure bouge sur le mur blanc et le cuivre de ses menus bossoirs pique l’ombre de points brillants.

Oh ! partir pour six mois au moins dans un navire qui ait des mâts, des échelles de cordes où l’on puisse grimper, – pas un de ces transatlantiques pareils à des maisons, mais un vrai navire qui sente le goudron et le chanvre sec ! Ou encore vivre toujours dans cet îlot, si éloigné de la côte qu’en hiver, pendant les mois de tempête, on manque parfois de pain et de cidre. Avoir peur de mourir de faim, quelle ivresse !

Maurice et Marc dorment, l’un par terre l’autre la tête appuyée sur la table ; le visage de celui-ci est à demi-caché sous ses boucles et chaque fois qu’il respire, une bulle blanche se gonfle et s’arrondit au coin de sa bouche entr’ouverte. Suzanne cause et rit doucement avec Jacques, près de la fenêtre qui fait dans le mur une bande moins sombre.

Tante Éléonore essuie de son mouchoir l’eau de mer qui a trempé sa robe de soie.

— L’étoffe sera toute jaune demain, gémit-elle, et ce n’est que mon second numéro ! J’avais bien dit ce matin que le temps n’était pas sûr… J’ai le don des pressentiments. Mais personne ne veut jamais m’écouter, personne ! Qu’allons-nous faite. Où coucherons-nous ?…

Elle dévide ainsi ses jérémiades, doublement enchantée, car les événements lui ont donné raison et fourni en outre l’occasion de se lamenter avec abondance. Miss Winnie l’écoute, correcte et résignée, lissant du bout des doigts ses maigres bandeaux blonds.

La tempête grandit ; le vent galope le long des ruelles étranglées du hameau, tourbillonne et siffle, soufflette les masures accroupies qui tressaillent, secoue les portes, les volets, soulève les toits ; et la mer gronde, hurle, bat sur les rochers à grands coups retentissants, monte furieusement à l’assaut de la petite île perdue.

La porte s’ouvre tout à coup, comme arrachée, devant M. Dayrolles et Le Bihan qui, poussés par la rafale, retiennent leurs capuchons à deux mains.

— Eh bien, mes enfants, fait le premier, il faut s’y résigner : impossible de partir ce soir.

Des exclamations de stupeur et de joie s’élèvent. Les petits, brusquement éveillés, crient d’effroi.

— Et maman ? demande Suzanne.

— J’ai pu la prévenir par le sémaphore… Pas d’inquiétude de ce côté. Maintenant, discutons la question couchage : nous avons tout juste découvert trois lits : un ici pour tante Éléonore – l’armoire qui est dans le mur…

— Coucher dans une armoire ! s’écrie celle-ci. Un vrai nid à punaises, sans doute ! D’abord, sans air, moi…

— À moins que tu ne préfères coucher dehors, ma chère sœur ? continue paisiblement M. Dayrolles. Donc, un ici, un autre du même genre chez le douanier pour miss Winnie et Suzanne, et un matelas pour les gosses. Quant aux hommes, il leur reste une écurie et des bottes de varech…

Les hommes… une écurie… du varech ! Camille, radieuse, les yeux brillants, le cœur battant d’impatience et d’espoir, bondit comme un ressort jusqu’à son père, se pend à sa manche et souffle :

— Oh ! papa, j’en suis bien, avec toi et Michel ?

— Tiens, Criquet, au fait, je t’avais oubliée, fait M. Dayrolles… Après tout, ajoute-t-il en hésitant, je crois qu’il n’y a pas d’inconvénient à ce que tu nous accompagnes, n’est-ce pas, miss Winnie ?

— René ! clame tante Éléonore, indignée. Tu n’y penses pas, mon ami ! Camille, à son âge, coucher avec des matelots !

— Oh ! tante, pour une fois ! implore Criquet, les mains jointes, les yeux aussitôt voilés de grosses larmes.

— Pour une fois ! Quelle inconscience ! Non, mon enfant, tu resteras ici avec moi, dans l’armoire… Je préfère sacrifier le repos de ma nuit…

— Papa, papa, je t’en prie, insiste Criquet.

Et les sanglots montent.

— Voyons, mon petit, fait celui-ci, je n’y avais pas réfléchi. Mais ma tante a raison : une écurie, ce n’est guère la place d’une jeune fille.

Il détache la main de sa manche et repousse doucement Camille avec un sourire agacé.

Elle recule jusqu’à la porte en suffoquant. Une jeune fille ! C’est lui qui a dit le mot, lui, après tout ce qu’elle lui a confié le matin même ! Il ne se souvient déjà plus. Il a trompé son espoir, sa tendresse. Une grande chaleur monte aux yeux de Criquet, à ses tempes, elle grince des dents, se tord les mains, elle va crier : c’est la colère qui l’envahit, la colère qui vous prend tout entière, vous secoue, contre laquelle il est impossible de lutter. Il faut partir, se sauver, vite, tout de suite !

Elle ouvre la porte, se glisse au dehors : le vent la saisit aussitôt dans ses grandes mains brutales, la fait pivoter, l’entraîne ; elle descend la rue en courant, l’haleine et l’âme entre les dents : les pierres, les écailles d’huîtres et de moules roulent sous ses pieds ; elle plonge dans les flaques d’eau, heurte un caillou, glisse, trébuche sur un fagot, mais elle galope toujours, une main sur son béret, une autre à sa pèlerine ; un dernier bond, elle enfonce jusqu’aux chevilles dans le sable humide et la mer est là, à deux pas, toute noire et grondante.

Alors, elle demeure un instant immobile. Sa colère est tombée, elle se sent lasse, molle et très malheureuse. Elle pleure des larmes résignées et soumises, qui coulent sur ses joues, longues et tièdes. Il lui semble qu’elles couleront toujours.

« Voilà, pense-t-elle, c’est fini ; ils veulent tous que je ne sois plus une enfant ; bientôt je vais être une femme, puis je m’ennuierai très longtemps jusqu’à ce que je devienne une vieille, comme la mère Sainte, et que je meure. »

Elle tend les bras dans le vent, elle les tâte avec pitié, comme s’ils étaient déjà froids et raidis. Mourir… Elle songe à sa grand’mère, étendue sous un drap que relèvent les pieds, les yeux entr’ouverts et blancs, la bouche noircie. Elle entend les pas pesants de ces hommes affreux qui sont venus dans la chambre fondre du plomb sur un grand feu rouge qui sifflait… Oh ! cet œil rouge qui tourne là-bas, très loin, et jette du sang sur l’eau, qu’est-ce que c’est ? Et ces lumières pâles sur la mer ? On dirait des draps qui remuent…

On a crié sur ce rocher… Quel affreux cri, long, déchirant, lugubre ! Les noyés doivent hurler comme ça, la nuit, quand un poulpe les prend dans ses bras visqueux… Non, c’est un oiseau aux lourdes ailes qui effleure Criquet au passage.

Elle frissonne. Elle est seule. Elle écoute les voix qui chuchotent, qui pleurent tout bas avec de faibles gémissements… Des choses bougent, frémissent autour d’elle ; ici, le sable danse en petits tourbillons ; là, un objet blanc cabriole à ses pieds : c’est un os qui a l’air fou, oh ! mon Dieu, un os de mort sans doute !

Cette fois Criquet se retourne et se met à courir de nouveau ; mais ses jambes flageolent, ses dents claquent ; des pas légers bondissent derrière elle ; un souffle froid soulève ses cheveux, un doigt glacé touche sa nuque. Et le vent la repousse et la rejette encore vers la mer !

Enfin ! La dune et ses herbes qui mouillent, qui griffent les jambes ; des maisons blanches, là, tout près, une petite lumière et des voix, de vraies voix celles-là… Elle n’a plus peur… Car elle a eu peur, oui, elle a eu bien peur !

Mais les hommes n’ont jamais peur, eux ?

Criquet s’arrête, haletante, les yeux grands ouverts, les mains sur ses côtes soulevées.

— J’ai été lâche, très lâche, avoue-t-elle. Le Bihan a raison, et tante Éléonore, et miss Winnie et tous : je suis une femme, rien qu’une femme !

Elle sanglote doucement, tristement et monte à petits pas le chemin qui, sous la lune agitée, apparaît blanc, bleu, tout tremblant. Au seuil des cabanes, des plantes de tournesol hochent faiblement leurs larges têtes penchées vers les pierres luisantes…

IV

Camille, assise devant une table d’osier qui se plaignait en grinçant, une lettre ouverte sous les yeux, frottait le manche de son stylographe avec des morceaux de buvard aussitôt gorgés d’encre.

— La patte, Criquet ! commanda M. Dayrolles qui, dans le clair-obscur de la pièce aux volets clos, apparaissait à peine à travers la fumée de sa pipe.

Criquet mit d’abord ses mains derrière son dos, puis les ramenant lentement, les tendit vers son père avec humilité.

— Allons ! aujourd’hui, il n’y en a pas tout à fait jusqu’au coude, et tu n’as qu’une seule tache au bout du nez ! Tu fais des progrès… Courage !

Il riait, mais madame Dayrolles, étendue sur une chaise longue, poussa un soupir douloureux. Puis du souffle et du bout des doigts, elle essaya de chasser une écharpe de fumée qui s’allongeait jusqu’à elle ; et l’on ne savait ce qui l’affligeait davantage : l’encre aux mains de sa fille ou la pipe de son mari.

— C’est la faute de cette sale plume, déclara Camille avec dépit. Dès qu’on lui met la tête en bas, elle crache !

— Savoir ce que tu ferais à sa place ? Dire que depuis deux ans, ta plume et toi ne cessez de vous quereller ! Il est vrai qu’il n’y a que ces ménages-là pour durer…

M. Dayrolles saisit son verre de cognac, l’avala d’un trait, se leva, détendit ses bras avec un bâillement, puis, s’approchant de la cheminée, heurta le fourneau de sa pipe contre le marbre, à petits coups secs et prudents.

— Votre cendre, René ! gémit madame Dayrolles.

— Voyons, ma petite Jeanne, protesta son mari, avec bonne humeur, à Paris je comprends encore, mais ici !

Il montrait la salle campagnarde, aux murs épais blanchis à la chaux, les meubles sommaires, égayés de coussins de cretonne, les nattes recouvrant çà et là le plancher.

— Si, au sein de ce luxe inouï, on n’a même pas la liberté de sa pipe !…

Il alla vers la fenêtre et fit le geste d’ouvrir les volets. Un faible cri l’arrêta :

— Pas cette horrible lumière ! Ma tête, ma malheureuse tête…

— Allons ! ça ne va pas aujourd’hui, ma pauvre enfant…

Et M. Dayrolles, bâillant de nouveau de toutes ses larges mâchoires, tourna un moment autour d’un guéridon, en traînant ses pantoufles, au passage effleura d’une chiquenaude l’oreille de Criquet, tira sa montre, hésita un instant, puis :

— Il fait encore trop chaud pour la promenade… Décidément, il ne reste plus qu’à dormir, dit-il.

Il saisit à la volée tous les coussins des fauteuils, les jeta par terre les uns sur les autres, s’étendit lourdement sur le parquet qui craqua, entrouvrit le col et les premiers boutons de sa chemise de flanelle qui découvrit sa poitrine blanche aux poils roux, cligna des yeux vers Criquet avec un sourire de malice et de bonté, les ferma et bientôt il dormait, la respiration sonore, la bouche entrouverte sur ses dents solides ternies par le tabac, sa grande main arrondie sur ses cheveux crépus.

Cet homme actif, vigoureux, à l’esprit énergique et précis, avait les sommeils soudains et profonds d’un tout petit enfant ; d’un enfant encore, il avait l’humeur facile, insouciante, les violences promptes, les oublis rapides.

Criquet contemplait pensivement le grand corps étendu qui tenait la moitié de la pièce, le visage aux traits puissants qui peu à peu se couvrait de fines gouttelettes de sueur.

« Il est un peu jaune, ces jours-ci, papa, songea-t-elle, il est oppressé, ses yeux sont gonflés ; son foie ne va pas… »

Puis elle se tourna vers sa mère : le regard fixe, celle-ci lissait d’une main ses bandeaux luisants, plus noirs sur le front blême, et de l’autre tapotait une revue à la couverture éclatante : un pli de douleur ou d’impatience crispait sa joue, de la narine au coin de la bouche, et une de ses paupières battait nerveusement. Tout à coup, ses longs yeux noirs se posèrent sur son mari, elle eut une moue chagrine, haussa légèrement les épaules, fit le mouvement de se lever puis se laissa retomber avec lassitude sur ses coussins, tandis que tout son visage semblait soudain se creuser et vieillir.

« Pauvre maman, pensait Criquet, la vie n’est pas drôle pour elle. Toujours étendue quand les autres vont et viennent… Et papa ne reste à la maison que pour dormir… »

Surprise elle-même de blâmer ce père qu’elle avait jusqu’alors si aveuglément adoré, émue d’une pitié neuve pour la mère plaintive qui d’ordinaire compte si peu pour elle, Criquet se renverse dans son fauteuil avec un soupir découragé. Oui, le monde est plein d’injustices… Cela pèse aux épaules…

Il fait si étouffant que, même en écartant les bras et les jambes, on sent sa peau humide, prête à coller. Dehors, un silence accablé et le soleil dont on devine la violence par la flèche de lumière brillante qui, à travers un trou du volet, est venue se ficher dans le sol…

Mais il y a surtout la lettre de Michel. Elle est enfin arrivée ce matin. C’est la première que Criquet reçoit tandis qu’elle en a déjà envoyé quatre. Elle lit et relit les quelques lignes, – vingt en tout, avec la signature, – elle les sait par cœur :

« Mon vieux Criquet,

» Tu me bombardes de missives consécutives. Ça sert toujours pour allumer une Espagnole sèche (à 0.60 cent. le paquet) ; mais si tu attends que je réponde à tout ce que tu me demandes, tu peux te taper. Dis-moi seulement :

» 1° Si tu as retrouvé mon couteau, celui à deux lames, avec un truc pour ouvrir les boîtes de conserves ;

» 2° Si la petite du bureau de tabac a demandé de mes nouvelles.

» J’ai fait la connaissance de deux types épatants ; on rigole ferme, on boulotte supérieurement, on va au Casino, on fume même devant les aïeux. Il y a aussi des typesses épatantes, mais c’est des choses qui ne regardent pas les filles.

» Dis-moi ce que tu veux que je te rapporte pour que je m’empresse de l’oublier.

» Que Dieu t’ait en sa sainte garde, miss Winnie et tante Éléonore itou. Amen ! »

Criquet, du bout des lèvres arrondies, répète lentement les mots, elle les suit du doigt sur la page comme pour les caresser ; elle essaie de leur donner un visage, un sourire, une voix. Mais, en dépit de tous ses efforts, elle ne parvient pas à les attendrir. Il lui semble même qu’ils lui échappent et dansent sous ses yeux une ronde goguenarde en tirant la langue et en fronçant le nez. Ils ricanent, ils lui font mal : Michel, c’est évident, est heureux loin d’elle, plus qu’il ne l’a jamais été ; il ne l’a point regrettée ; il a des amis qu’elle ne connaîtra pas, des secrets qu’il ne lui dira plus.

Certes, Criquet est raisonnable : elle sait bien qu’un garçon ne peut pas écrire des lettres affectueuses, comme une fille, qu’il doit cacher ses émotions et paraître se moquer de tout. Dans ses lettres à Michel, elle-même s’efforce bien de prendre le ton qu’il faut, un ton indifférent et dégagé. Mais tout de même, oh ! tout de même, ce n’est pas la même chose !

Ah ! si seulement elle était un garçon, elle pourrait l’accompagner… Elle n’aime guère les villes, les casinos, mais elle resterait près de lui, elle saurait ce qu’il fait, ce qu’il pense, elle ne le quitterait pas, ils seraient deux hommes qui marchent et rient ensemble dans la vie. Il n’aurait pas besoin de ces amis qu’elle déteste…

Comment lui expliquer tout cela sans l’agacer ? Comment, sans s’exposer à ses railleries, lui faire comprendre que son abandon la peine ?

Criquet tourne, retourne son stylographe, le mordille, le passe dans ses cheveux, s’en gratte l’oreille ; puis, s’apercevant qu’elle est de nouveau toute barbouillée d’encre, s’exclame à demi-voix, s’indigne, s’emporte en menaces contre le malheureux instrument et se sèche enfin à petits coups de buvard.

Mais on entend un trot pesant dans le couloir ; quelqu’un approche, trébuche, se rattrape avec un cri rauque, ouvre la porte bruyamment.

Madame Dayrolles s’est soulevée sur ses coussins, M. Dayrolles s’éveille en grognant et tante Éléonore, debout dans l’embrasure, son lorgnon de travers sur son visage rouge et suant, s’écrie, tragique :

— Ah ! j’ai encore déchiré mon jupon !

Elle relève sa robe sur ses vastes mollets, autour desquels tirebouchonnent des bas de coton blanc, – des bas de son trousseau, d’une qualité extra-solide – et montre d’un geste de mélodrame un pan de volant décousu.

Mais, comme tante Éléonore s’obstine à finir, sous forme de jupon, les robes de soie noire qu’elle a déjà usées jusqu’à la corde, l’accident se reproduit si fréquemment qu’il n’est plus possible de s’en émouvoir.

— Un jupon que je viens de terminer ! continue-t-elle, en regardant tour à tour de ses yeux couleur de faïence, son frère et sa belle-sœur.

— Déplorable ! fait M. Dayrolles. Ce n’est que la dixième fois depuis huit jours ! Je pense que ce n’est pas pour cet événement que tu nous éveilles en sursaut ?

— Non, certes, non ; je cherche Jacques. Où est mon fils ?

M. Dayrolles ébauche un signe d’impatience.

— Sans doute avec Suzanne et miss Winnie qui sont allées au tennis des Bourgoin, dit madame Dayrolles.

— Il n’est pas à la Négraie, maman, interrompt Camille. Il est parti pour la pêche : il avait sa ligne et son vieux pantalon blanc.

— À la pêche, quand il s’agit de son avenir ! s’écrie tante Éléonore en élevant les mains. C’est inconcevable ! Où ce malheureux enfant a-t-il la tête ? Il doit écrire aujourd’hui une lettre des plus importantes ; et l’heure du courrier approche…

Criquet saute de sa chaise :

— Je veux bien aller le chercher… Je sais où il est, fait-elle avec empressement.

Madame Broussot la contemple un instant sans mot dire. Son visage important et naïf trahit une lutte intérieure. Elle n’aime pas voir Camille courir les champs. D’autre part, elle a besoin de Jacques et aller le chercher elle-même, sous ce soleil, dépasse son amour maternel.

— Au moins, lave-toi la figure et les mains avant de sortir, recommande-t-elle avec humeur ; se barbouiller d’encre à ton âge, quelle habitude déplorable !

Et tandis que Camille bondit hors de la pièce, elle entend sa tante gémir :

— C’est affreux vraiment d’être veuve et abandonnée avec un grand fils !

Criquet s’en allait maintenant à petits pas sous le soleil, le long de la route inégale et blanche. Des touffes d’herbes jaunies craquaient sous ses pas, des bourdons et des guêpes pendaient assoupis aux fleurs rouges des chardons et les lézards, avec un bruit de feuilles froissées, filaient entre les pierres où l’on apercevait une seconde le bout de leur queue ronde et grise.

— Ah ! si je savais siffler, pensait Camille avec regret, ils s’arrêteraient, tourneraient vers moi leur tête pointue aux yeux d’or et je verrais trembler leur petite gorge…

Alors, tout de suite, comme rappelée au sentiment du devoir, elle récita « Ô Marie, conçue sans péché, faites que je devienne un garçon… »

Elle répétait la phrase machinalement, les lèvres molles, les yeux distraits. Au fond, elle ne croyait guère au succès de ses invocations. Mais puisque tout secours terrestre lui faisait défaut, pourquoi ne pas s’adresser à ceux qui sont là-haut et qui peuvent tout ? Si pourtant la Sainte Vierge voulait…

Criquet connaissait une vieille demoiselle, en Normandie, paralysée depuis cinq ans, qui, en prononçant avec ferveur pour la dix millième fois peut-être : « Ô Marie, secours des infirmes, ayez pitié de moi… », avait tout à coup quitté son lit et couru jusqu’à la cuisine pour demander un bol de bouillon froid. Papa, il est vrai, riait un peu lorsqu’on racontait cette surprenante histoire, mais papa riait toujours. La vieille demoiselle marchait fort bien depuis lors et s’occupait, avec un zèle parfois excessif, des affaires de sa famille. Était-ce donc plus difficile de changer une fille en garçon ? D’ailleurs pour ce que cela coûte d’essayer…

La lande calcinée où les gousses noires des genêts éclataient avec le bruit sec d’un pistolet minuscule, exhalait des bouffées de vent amères et brûlantes.

Criquet ouvrait la bouche et les narines, secouait ses bras moites dans ses manches, agitait les plis de sa robe lâche ; car, sous prétexte de réparations urgentes, miss Winnie ayant subtilisé la culotte et le jersey, Criquet avait dû se résigner à s’habiller en fille ; elle avait choisi une vieille robe de tussor, bordée de bleuets déteints, toute droite et si courte qu’on ne voyait plus que ses jambes d’un brun lisse, interminables et minces, avec des nœuds aux genoux et aux coudes. Et son visage halé, dans son chapeau en auréole, rendait plus clair et comme argenté le regard de ses yeux mobiles.

De temps à autre, elle sortait d’une boîte verte en fer-blanc pendue à son épaule un mouchoir grisâtre roulé en tampon et le passait sur son front humide ; ou bien, les mains à la taille, elle se balançait d’avant en arrière d’un mouvement rapide qui secouait la masse brillante de ses cheveux ébouriffés.

— Quel bonheur, faisait-elle avec un petit rire, quel bonheur d’être libérée de cette bande de toile qui me serrait les côtes et m’étouffait ! Aujourd’hui, pas de danger qu’on puisse rien deviner sous cette robe de bébé…

Puis, grave soudain :

— Que c’est bon d’être petite encore, de sauter dans le soleil, d’aller toute seule où ça vous chante. Bientôt peut-être…

Une angoisse lui pressa le cœur et vite, très vite, les yeux fermés, les poings serrés, elle reprit en détachant chaque syllabe, comme pour les enfoncer :

— Ô Marie con-çue sans pé-ché…

Mais brusquement :

— Non, ce n’est pas la peine ; si la Sainte Vierge m’entend, elle ne m’exaucera pas ; je n’ai point de ferveur, j’ai perdu la grâce… Mon cœur ne bouge plus ; pourtant, autrefois, j’étais pieuse…

Des moucherons en colonnes transparentes tournaient autour de Criquet avec de menus bourdonnements ; elle souffla, secouant la tête pour les écarter.

Avait-elle été pieuse, vraiment ? Toute petite, elle répétait sa prière du soir, les yeux lourds en balbutiant dans ses cheveux défaits. Les mots lui apparaissaient incompréhensibles, redoutables, les phrases pleines de pièges et de traquenards. Je crois en Dieu surtout se dressait devant elle comme une montagne à pic, avec d’affreuses crevasses toutes noires ; elle grimpait vite, vite, effarée, sans respirer, butant, glissant, chutant et lorsqu’elle atteignait le sommet, quelle joie de crier à pleins poumons, en renversant la tête : « D’où il viendra juger les vivants et les morts, ainsi soit-il ! » IL ? Qui donc ?

Plus tard, elle avait cinq ans, quelqu’un récitait des litanies devant une statue de la Vierge, blanche avec une ceinture bleue, tout entourée d’aubépine et de touffes de muguet, rondes comme des soucoupes entre leurs feuilles. Il faisait nuit. Elle fermait les yeux. Peu à peu, la voix devenait mince, mince, un vrai zézaiement de moustiques…

Et tout à coup, ses yeux s’étaient ouverts. Que tout semblait étrange ! Un souffle vivant comme le soupir d’une personne entrait par la fenêtre ouverte, la flamme des cierges était couchée, tremblante, il pleuvait une petite neige de pétales et des voix grêles, tristes, suppliantes chantaient :

 

Sauvez, sauvez la France…

Au nom… du Sacré-Cœur !

 

Les derniers mots gémissaient longtemps en traînant ; dehors, le grand noir ; devant l’autel, des figures levées et blanches, des mains jointes dressées en pointe, comme pour défendre ou pour écarter… Sauver la France ? De qui ? Pourquoi ? L’Ogre ou le Loup allaient-ils sortir du Noir, sauter dans la maison ? Criquet avait saisi la main de Suzanne, les yeux élargis, sanglotant de terreur : « C’est un petit ange ! » avait déclaré tante Éléonore en la serrant sur la broche d’acier qui hérissait sa poitrine.

Mais voici la première communion, hier dirait-on, trois ans déjà ! Trois ans, l’âge d’un petit enfant qui parle et trotte !

Le matin du grand jour, elle s’était laissée vêtir, les mains détendues, le regard absent ; sur son lit, des étoffes blanches et légères s’allongeaient comme les nuages en été ; on l’entourait, on l’embrassait, des mains attendries frôlaient ses cheveux, son cou, son front. Elle entendait : « On dirait une petite sainte… Non, une mariée… Un peu pâle… Tu n’es pas malade, Camille ? »

Personne ne l’appelait Criquet. Miss Winnie elle-même lui souriait, et la femme de chambre en larmes lui avait dit en lui baisant la main : « Vous prierez pour moi, mademoiselle ? » Elle répondait à peine, se tenant un peu raide dans ses voiles empesés, les cils joints pour écouter battre son cœur. Elle savait que les cœurs sont rouges, mais elle voyait le sien blanc et rond comme une petite chapelle de mai.

« Sera-t-il assez grand pour que Jésus puisse y entrer ? » se demande-t-elle, craintive.

Que toutes ses compagnes réunies à l’église paraissent grandies et graves avec leurs visages nouveaux ; si étranges sous le bonnet à ruches qui cache leurs cheveux ! Cette petite femme aux lèvres closes, aux paupières baissées, est-ce bien la joyeuse Louise Boyer qui a une grande bouche ouverte par le rire, des robes si courtes et des mollets si ronds ?

Voici venir le moment sacré… Plus que des minutes, oh ! mon Dieu !

« Mon bien-aimé ne paraît pas encore… » chante une voix.

L’orgue profond, les violons ardents, les harpes célestes grondent, soupirent, pleurent ; des buées d’encens voilent l’autel et ses mille flammes roses ; les prêtres agenouillés sous leurs chapes brillantes, les bras tendus vers les étoiles de la voûte, étincellent dans des parfums bleus. « Et tout cela pour moi si petite, si ignorante, si indigne », pense Camille, éperdue.

Elle s’avance à son rang, derrière les autres. On dirait un chemin blanc qui marche. Elle chancelle, tombe à genoux devant l’autel, relève son voile, ouvre ses yeux noyés puis les ferme, éblouie, tend ses lèvres sèches, frissonnantes, tend son âme… Un grand vide se creuse en elle.

Des paroles latines murmurées au-dessus de sa tête pâmée, un geste d’or qui se penche : « C’est Lui ! C’est Lui !… Que va-t-IL me dire ? »

Puis, de retour à sa place, elle attend le mystère, prosternée dans l’ombre azurée de son voile. Rien, rien encore… Quelque chose de léger comme du papier est là, posé sur la langue brûlante… « Je suis seule, toute seule avec vous, mon Jésus, je vous aime, je vous écoute : parlez ! »

Pas encore… L’hostie s’est attachée au palais, on ne doit pas y toucher avec les dents… S’il allait se fâcher, s’en aller ?… « Cette fois, il est descendu dans mon cœur. Venez vite, vite, Seigneur, le temps passe, vous n’avez pas encore dit un mot à votre enfant qui vous aime si fort !… »

Un coup de claquoir : il faut redresser la tête, se lever. Le miracle ne s’est pas produit.

C’est fini. Déjà ? Du bruit, un peu de désordre ; des mamans rouges et pressées appellent, une chaise tombe, les robes blanches se répandent, se mêlent aux robes de couleur, débordent sur le parvis ; les mousselines sont fripées, les visages sans ferveur, on crie, on rit, on court… Comme c’est laid, ces cheveux tirés sous le bonnet et quelles vilaines tournures de petites vieilles ou de naines ! Une communiante se barbouille les lèvres de chocolat. C’est qu’on a faim maintenant…

Ô ce matin, ce beau matin pur, candide et brûlant, il s’est évanoui sans prodige. Criquet n’est plus qu’une enfant distraite et gourmande qui de nouveau va pécher. Depuis, elle n’a jamais pu retrouver en faisant sa prière les grands élans qui brisent et soulèvent.

Tant pis ! D’un geste brusque, elle écarte les vieux souvenirs importuns et bondit vers le fossé où elle aperçoit un îlot de menthes vertes. Elle en cueille une branche, choisit près du cœur une feuille velue doublée de duvet d’argent, et la pose sous sa langue.

« Ça pique comme du poivre, mais ça rafraîchit mieux qu’un verre de bière ou de limonade. »

Elle connaît toutes les plantes, non pas sous le nom barbare que leur donnent les botanistes, mais par la couleur, le parfum et surtout par le goût : elle a tout essayé. Elle sait que les pétales du trèfle sont bien meilleurs après la pluie, quand le soleil échauffe leurs fuseaux gonflés de liqueur sucrée, et que les vrilles des vignes, en cornes de limaçons, ont une saveur aigre qui mouille la bouche. Elle aime les jeunes pousses, un peu amères, des tilleuls, les brindilles rosées de l’oseille sauvage dont le jus fait tordre le nez et serrer les lèvres, les petits oignons des champs au goût de phosphore, les fleurs de mauve, douces et grasses comme ces pâtes d’Orient que vendent des hommes à bonnets rouges, les tiges des longues herbes à panaches, asperges menues et tendres… Et elle se passe sur le visage avec délice les feuilles épaisses et veloutées du bouillon blanc dont les fleurs d’or au cœur pourpre sentent la tisane chaude et la maladie. Le soir, Criquet a les dents vertes comme un petit cheval…

Un bêlement grêle lui fait tout à coup lever la tête. Sur le talus, une chèvre tend vers elle un museau surpris et vif entre deux oreilles roses traversées de soleil. Criquet caresse son échine étroite dont on sent chaque nœud sous le poil rêche.

— Brave Blanchette, tu m’as reconnue. Tu es aussi maigre que moi et tu as des yeux fous… Papa dit que je te ressemble… T’es-tu sauvée comme l’autre jour, en emportant ton piquet ? Qu’as-tu fait de ta patronne ?

Traînée au bout d’une corde par deux moutons camus qui broutaient à coups de tête saccadés, avec des regards brusques de leurs gros yeux de verre, s’avançait une fille osseuse, la bouche ouverte, le front bas sous ses cheveux décolorés par l’air marin. On l’appelait « la fille aux eaux grasses », parce qu’après chaque repas elle allait dans les maisons des étrangers quêter l’eau de la vaisselle pour ses porcs et ses veaux.

— Comme vous voilà loin de chez vous, Jeanne-Marie, dit Criquet.

— Oui, dame… J’ai suivi le long de la route, à cause des étrangers de la Négraie qui attendaient aujourd’hui du beau monde avec des robes de Paris… Je ne les ai point vus, mais j’ai rencontré mademoiselle Suzanne avec sa demoiselle Anglich ; elle avait un chapeau plein de roses plus belles qu’il n’en pousse par ici, pour sûr !… Le monsieur qui habite à la Négraie était à l’espérer sur le chemin… Quand il l’a vue, il a fait l’innocent, comme quelqu’un qui se promènerait par là, sans penser. Ah bien ! Il en a du vice !…

Elle riait en se dandinant et en se grattant à travers la manche décousue de son caraco.

— C’est monsieur d’Ailly ? demanda Criquet, perplexe.

— Je ne sais pas s’il s’appelle d’Ailly mais il est bien aimable à voir avec sa figure de Jésus, ses moustaches de gendarme et son beau costume blanc. Celui qui le blanchit ne plaint pas son savon ! Mademoiselle Suzanne, de même, avait une robe blanche ; à eux deux, ça faisait la paire… Pour de juste, elle est gentille aussi… et rose, et grasse… Quand on n’a qu’à manger et à s’attifer… !

— Vous aimeriez être une dame, Jeanne-Marie ?

— Pour sûr !…

— Mieux que d’être un homme ?

— Pour sûr ! Les hommes, même les messieurs, ça a toujours plus de mal…

« Elle dit comme la mère Sainte », songeait Camille en s’éloignant.

— Si vous cherchez monsieur Jacques, cria la fille aux eaux grasses, il s’en est allé vers le bois de Ker-Babu… Il ne faisait guère bon visage, le pauvre gars…

Camille s’arrêta, indécise. Au fond, elle n’avait pas l’intention bien sérieuse de chercher Jacques : un prétexte pour sortir seule, voilà tout. Elle tapotait la boîte de fer-blanc pendue à son épaule ; il y avait là-dedans du fil de fouet, des hameçons, des sauterelles et des petits escargots blancs, car elle comptait pêcher à la ligne, du haut du rocher à pic sous lequel l’eau est si verte et si lisse…

Mais elle emportait aussi un roman de Walter Scott et, par cette chaleur, ne serait-ce pas charmant de lire, juchée sur un arbre du bois, en sandwich entre deux tranches de feuilles étalées ? Puis, elle verrait Jacques…

Elle obliqua par un champ moissonné dont les chaumes piquaient ses pieds à travers les courroies de ses sandales, et, en avançant avec précaution, elle pensait à son grand cousin. C’était la première fois depuis qu’elle le connaissait, c’est-à-dire depuis sa naissance. Autant Michel avait été mêlé à tous les épisodes de sa vie, autant Jacques y était resté étranger. Il était le fils de tante Éléonore, il avait un nez, des yeux, une bouche comme ça, et cet ensemble s’appelait Jacques, quelqu’un qui n’était ni triste, ni gai, ni gentil, ni désagréable, qui arrivait et partait sans vous causer de joie ni de chagrin, – Jacques enfin.

Il lui témoignait la même indifférence. Peut-être n’avaient-ils pas échangé en tout dix phrases dont ils pussent se souvenir. Quand Michel avait dit : « Jacques est amoureux de Suzanne », Criquet avait accepté la nouvelle, sans surprise et, sans enthousiasme, comme une chose attendue.

« Il l’aime ? avait-elle pensé. Bon, elle l’aime aussi sans doute, ils se marieront. » Ses soucis personnels ne lui avaient pas laissé le temps de réfléchir à un cas si simple.

Mais depuis le départ de Michel, seule et désorientée, elle avait eu plus d’une occasion de remarquer que son cousin n’était pas heureux. Il demeurait des heures entières dans sa chambre, en sortait avec les yeux rouges, se promenait des journées tout seul et, sous prétexte de pêcher à la ligne, s’enfouissait dans quelque trou de rocher ou dans ce petit bois, le seul coin obscur de l’île.

— C’est comme dans les livres anglais, observait Camille. On y rencontre des tas de garçons et de filles, de cousins et de cousines. Aux premières pages, ils jouent ensemble, ils travaillent, ils se battent, ils sont contents, c’est amusant. Puis, deux garçons se mettent à avoir de l’amour pour la même fille ou deux filles pour le même garçon. Alors, ils pleurent, ils se séparent, il se brouillent, ils se raccommodent, ils se fiancent et le livre devient assommant !

Voici la lisière du bois qui s’élève, sombre et fraîche, au-dessus du champ pelé, tournant vers la mer le dos bossu que lui fait le vent du large. Criquet franchit d’un bond le talus, écarte des branches et entre dans l’ombre. Seules, quelques gouttes de soleil sont tombées sur le tapis de mousse ; elle avance en hésitant, se frottant les yeux pour s’habituer au clair-obscur et de suite aperçoit Jacques étendu dans l’herbe, près du minuscule ruisseau qui a fait naître toute cette fraîcheur. Le pantalon de toile de son cousin est souillé de boue et de taches vertes. Il semble lire quelque chose. Elle se rapproche doucement et s’arrête ; il ne l’entend pas sans doute. Elle gratte la terre du pied, puis tousse avec discrétion. Rien ne bouge.

— Jacques, fait-elle alors timidement, Jacques, ta mère te veut pour une lettre qu’il faut écrire.

— Laisse-moi tranquille, je m’en fiche, répond une voix maussade.

Camille ne se fâche pas. Les gens tristes ont le droit de ne pas être aimables. Elle s’éloigne un peu, s’allonge à son tour par terre, et attend, le visage contre une touffe de mousse. Elle s’y caresse le nez et les lèvres, la respire et y enfonce ses deux mains ; on dirait de larges gants de laine froide. Le dessus est tiède, le fond humide et glacé, comme dans le sable.

Que c’est drôle un brin de mousse ! Cela ressemble à un de ces sapins au cône de petits copeaux verts et frisés, qui se tiennent debout sur une rondelle dans les arches de Noé et sentent la colle et le vernis. Et, comme dans les arches de Noé, on voit près des arbres des petites bêtes effarées. Qui sait si, en cherchant bien, on ne découvrirait pas aussi la bergère, raide et digne, en corsage de bois rouge ?

— Que je voudrais vivre une minute, rien qu’une minute, dans cette petite forêt, soupire Criquet.

Une aiguille de pin aux dents, elle s’assied ensuite, son genou entre ses bras croisés, et considère gravement les arbres qui l’entourent. Pas un seul châtaignier aux branches lisses et étalées, pas de chêne aux bras tordus qui s’étendent ou se recourbent en fauteuils et en lits. Rien que des arbustes ou des pins. Il lui faudra grimper, les bras et les genoux au tronc, son livre entre les dents.

« À moins que je ne l’enferme dans mon pantalon », pense Criquet.

Il lui arrive souvent de transporter ou de dissimuler ainsi sa bibliothèque.

De nouveau ses regards tombent sur Jacques. Elle n’aperçoit qu’un petit coin de sa joue et de son nez, rouges et luisants. Sa peau est également rouge jusque dans les cheveux ras et blonds, jusqu’en bas de la nuque. Il a encore pleuré, sans doute.

— Tu as du chagrin, mon pauvre Jacques ? dit-elle enfin d’une voix un peu tremblante qui l’étonne elle-même.

Un grognement. La tête du jeune homme disparaît sous ses deux bras.

— Oui, tu as du chagrin. Je sais bien pourquoi…

Un silence.

— Je sais que tu es amoureux, prononce Criquet d’un ton important.

Un soubresaut agite le veston et une voix furieuse crie :

— Qu’est-ce que tu peux bien savoir de ces choses-là ? Une gosse ! De quoi je me mêle !

— Oh ! bien sûr que je n’ai jamais été amoureuse, moi, fait Criquet, l’air supérieur et dédaigneux. Il fera même chaud… Mais je sais tout de même. J’ai vu miss Winnie l’an dernier… Et puis on lit… Ce n’est guère amusant, l’amour !

Une pause. Jacques reniflait doucement sur son bras.

— Et naturellement c’est de Suzanne que tu es amoureux, continua Criquet.

Elle était assez fière au fond de devenir la confidente du grand cousin qui l’avait toujours traitée en gamine…

Un petit hoquet lui répondit.

— Alors, observa-t-elle, je ne vois pas pourquoi tu pleures comme une fontaine. Il n’y a rien de cassé. Excepté toi, je ne vois personne qui puisse épouser Suzanne.

Jacques leva d’un coup brusque sa tête pourpre aux lèvres gonflées :

— Tu ne vois personne ? cria-t-il. Où as-tu les yeux ? Tu n’as donc pas remarqué ce grand imbécile qui tourne autour d’elle depuis quinze jours, qui l’attendait encore tout à l’heure sur le chemin.

— Monsieur d’Ailly ? fit Criquet, qui n’ignorait rien. Mais, Jacques, c’est presque un vieux monsieur…

— Un vieux monsieur ? Tu es folle… Il n’a guère plus de trente ans… L’âge où ces messieurs se rangent, se marient… Et celui-ci, paraît-il, peut se payer, en outre, le luxe d’être désintéressé… C’est ta mère qui le disait l’autre jour en énumérant ses mérites : fortune, famille, distinction, intelligence, éducation, tout y est, paraît-il. Et une figure qui fait tourner la tête à toutes les femmes… Une tête d’idiot ! ajouta-t-il rageusement.

— Voyons, Jacques, tu te trompes, fit Criquet d’un air raisonnable. Comment Suzanne pourrait-elle préférer ce monsieur qu’elle n’avait jamais vu il y a un mois à toi qu’elle a toujours connu ? Ce n’est pas possible !… Tu te rappelles bien qu’étant petits vous ne vous quittiez pas… C’était comme Michel et moi… Excepté que Michel et moi nous sommes deux garçons… Tu lui donnais des fleurs et des bonbons, à Suzanne ; tu lui refaisais sa natte, elle te nouait ta cravate… On disait toujours que vous seriez mari et femme. Tu l’as donc oublié ?

— Moi, oublier quelque chose de Suzanne !… Mais à quoi bon, puisque elle se sauve maintenant quand j’arrive, que ses regards ne se posent jamais sur moi, que si j’essaye de parler d’autrefois, elle rit, elle rit toujours, de ce joli petit rire que j’aimais tant, que je déteste ?

Jacques lui-même se mit à ricaner, amèrement.

— Mais attrape-la donc un jour dans sa chambre, dans le salon, et dis-lui que tu l’aimes, que tu es triste, que tu en mourras… Ça se passe toujours comme ça dans les livres…

— Dans les livres, c’est facile… Mais moi, je n’ose pas…

— Tu n’oses pas, avec Suzanne ? s’écria Criquet stupéfaite. Ah bien !

— Non, là ! fit Jacques avec colère. J’ai essayé. Ça ne sort pas…

Il arrachait et jetait en l’air des poignées d’herbes qui lui retombaient sur la tête.

— Et puis, continua-t-il, je serai bien avancé quand elle me dira que c’est fini. Il ne me restera même plus un pauvre petit espoir… Je lui ai écrit une longue lettre ; elle est là, je la relis, je pleure dessus ; mais je n’ose pas la lui donner ; j’ai trop peur qu’elle ne rie…

Camille, les tempes dans ses deux mains, le regardait avec pitié. Elle aussi avait souffert à la pensée de Michel riant sur sa lettre ; elle aussi avait presque pleuré sur les lignes si courtes et si sèches qu’elle avait reçues. Elle n’était pas amoureuse, pourtant.

— Écoute, fit-elle tout à coup avec résolution, donne-la moi cette lettre ; je la porterai moi-même à Suzanne et… je lui dirai ce que j’en pense, va !

Elle souligna sa phrase d’un hochement de tête décidé.

— Elle est toute mouillée, ma lettre, gémit le jeune homme.

— Tant mieux. Ça fera bien. Donne-la moi… Oh ! on dirait que les limaces s’y sont promenées… Et maintenant sèche tes yeux, et va-t’en pêcher au grand rocher. Je te donnerai la réponse ce soir.

— Il n’y en aura pas… C’est inutile. Tout le monde est contre moi : Suzanne, tes parents, maman qui me disait hier : « Tu ne dois pas songer à te marier avant d’avoir une situation… Il faut compter huit ou dix ans… Alors, tu pourras avoir des prétentions et épouser qui tu voudras… » Qui je voudrai ! Quelle ironie ! Elle avait deviné, j’en suis sûr, et c’est tout ce qu’elle trouvait pour me consoler !…

Les derniers mots avaient été prononcés comme par une bouche pleine de bouillie et il sanglotait maintenant avec des han ! de petit enfant ; de temps à autre il s’arrêtait pour renifler. Ses yeux pâles étaient encore plus pâles et brouillés, son gros nez retroussé brillait et semblait remonter vers ses sourcils maigres que marquait une ligne rouge. Sa bouche faisait une vilaine grimace, un peu ridicule et sa gorge un bruit de clapet.

Criquet songeait qu’un homme qui a le bonheur d’être un homme est bien extraordinaire de pleurer pour une fille ; d’abord un homme ne doit jamais pleurer… Jacques n’était pas très beau lorsqu’il souffrait ; il était même laid. Michel se moquerait sûrement de lui, s’il était là ; elle-même peut-être…

Mais Michel était loin ; Criquet oublia bientôt ce que devrait en cette occasion penser et faire un garçon ; cette faiblesse, cette laideur ne l’émurent que davantage ; ses mains se joignirent, ses lèvres tremblèrent, de grosses larmes montèrent à ses yeux, elle ne fut plus qu’une petite femme qui ne peut pas voir de la peine. Une seconde, elle se souvint du poisson qui haletait au fond de la barque de Le Bihan, et, rampant sur les genoux, elle s’approcha de son cousin :

— Jacques, balbutia-t-elle, mon petit Jacques, ne pleure pas, n’aie pas de chagrin, je t’en prie…

Elle avait sorti de sa poche son mouchoir humide et sali, elle lui en tamponnait la nuque, le cou, les cheveux ; puis elle lui saisit la tête, délicatement, pour lui essuyer les yeux : il résistait, le front sur ses deux poings crispés dans l’herbe. Alors elle se glissa le long de lui, se faufila entre les bras serrés, et quand son visage fut tout proche de celui de son cousin, elle lui jeta les bras autour du cou, mit sa joue contre la joue brûlante et lui souffla dans l’oreille :

— Ne pleure plus, Jacques : tu pleures comme au temps où tu étais petit, où tu avais un béret et un col blanc… Tu es trop grand, voyons !

Elle riait et essayait de le faire rire tout en promenant son mouchoir sur les yeux gonflés, et de temps à autre elle l’embrassait légèrement, gentiment, sur le front, sur les joues, dans le cou, de même qu’elle aurait embrassé un tout petit, en le dorlotant pour le consoler.

Jacques se laissait faire, la tête renversée, les yeux clos avec, par instants, un soupir convulsif. Ses lèvres s’entr’ouvraient sur ses dents et les poils de sa minuscule moustache blonde luisaient autour de sa bouche.

— Ça va mieux, dis ? demanda-t-elle, satisfaite, en lui caressant la nuque de ses doigts légers.

Une lueur rose courut sur le front du jeune homme, un rayon coula entre ses cils fermés, il saisit la petite main brune de Criquet, la parcourut de baisers qui montaient le long du bras, puis, tout à coup, enlaçant la taille libre, il l’étreignit avec violence et posa ses lèvres sur tout ce qu’il put atteindre du menu visage incliné.

Criquet se dégagea brusquement, bondit sur ses pieds, renvoya ses mèches en arrière et, se frottant longuement la bouche avec son mouchoir, elle dit, mi-rieuse, mi-fâchée :

— Qu’est-ce qui te prend, mon vieux ? Je ne suis pas Suzanne… Et mes mains, tu sais, elles ne sont guère propres…

Jacques s’était assis, la tête appuyée contre le tronc d’un pin ; il passa la main sur ses paupières, les leva, l’air égaré, et apercevant Camille debout en face de lui :

— Va-t’en ! cria-t-il avec humeur. On n’a pas idée aussi… Tu es trop grande pour te fourrer comme ça entre les bras des gens… C’est ridicule.

— Allons, bon ! fit Criquet avec philosophie. Tout à l’heure, j’étais trop gosse, maintenant je suis trop grande. Il faudrait pourtant s’entendre… Enfin, je m’en vais avec la lettre. À tout à l’heure…

Elle fila entre les arbres puis, s’arrêtant sur le haut du talus pour cueillir une mûre d’un violet noir, sauta sur la route et se hâta. Elle se sentait vaguement troublée.

— Il me prenait pour Suzanne, songeait-elle. Oui, c’est ça… Dans les livres anglais, quand une fille et un garçon se disent : I love you, ils s’embrassent sur les lèvres… Je n’aimerais pas cela du tout…

Elle se frotta encore la bouche, puis cracha de côté.

Ses sandales glissaient silencieusement dans la poussière. Elle prit un raccourci et traversa la lande ; une brise muette courait sur les genêts dont les cosses s’entre-choquaient avec un tintement frêle. La mer pâle et plate semblait assoupie entre les rochers aux lignes pures, sous un ciel de cuivre étrangement bombé, comme s’il pliait encore sous le poids de la chaleur.

D’ordinaire, Criquet ne prenait pas ce raccourci, car il débouchait dans le chemin du cimetière dont on apercevait le carré de murs blancs, les pierres groupées comme un troupeau de moutons immobiles. Criquet n’aimait pas les cimetières. Mais elle voulait arriver à la maison pendant que Suzanne ferait sa toilette pour le dîner, et l’on dînait à six heures. Devant la grille ouverte, elle grimpa sur le talus de la route pour ne pas mettre ses pieds où tant de cercueils avaient passé, jetant vers l’enclos un regard craintif et curieux.

La même brise silencieuse faisait cliqueter les perles des couronnes, le fil de fer des entourages, les graines des plantes folles, et un frémissement semblable à un murmure courait des tombeaux des riches aux croix de fer et aux tertres herbus des pauvres.

« Ils parlent », se disait-elle, et tout en fuyant avec effroi, elle éprouvait du bonheur à se sentir si vivante, de la pitié pour ceux qu’elle laissait là-bas tout raides sous leurs pierres.

Elle s’arrêta une seconde devant Le Bihan qui se dirigeait vers la plage, balançant deux grosses araignées de mer aux pattes molles et poilues :

— C’est pour appâter mes casiers, expliqua-t-il. Elles puent.

Avec un rire épais secouant les plis de son ventre dans sa culotte au fond tombant, il les passa sous le nez de Criquet qui frissonna de dégoût. Elle pensait encore au cimetière… Oh ! ce Le Bihan, quel vilain homme !

Elle traversa le hameau dont les murs éclatants s’éteignaient tandis que montaient les parfums du soir, et, grimpant l’escalier, se précipita sur une porte qu’elle ouvrit toute grande.

La chambre, – la plus élégante de la vieille maison –, avec ses meubles ripolinés de blanc, la lumière discrète de ses stores blonds, son odeur de lavande et de verveine, exhalait un calme si délicat que Camille demeura interdite sur le seuil. En jupon neigeux, le cou et les bras nus, les cheveux lustrés, le sourire assuré, comme Suzanne semblait lointaine, inaccessible ! Elle avait jeté un cri d’effroi, oh ! très léger, et qui n’avait point altéré le pur contour de ses joues :

— D’où sors-tu, Criquet ? Quelle tournure !

Criquet se vit dans la glace : haletante, le visage écarlate, suant, souillé de poussière, les cheveux en désordre, les vêtements froissés, elle était bien le messager du désespoir ; elle en conçut un secret orgueil.

— Veux-tu un peu d’eau de Cologne ? continua Suzanne.

— Non, répondit-elle d’un ton rogue.

Et elle leva les épaules.

Il s’agissait vraiment d’eau de Cologne !

— Qu’est-ce qu’il te faut, alors ?

Criquet hésita un instant ; elle cherchait des mots persuasifs, dramatiques ; ils s’enfuyaient devant cet air paisible, cet air de tous les jours qu’avait Suzanne.

— Voilà, fit-elle gauchement, j’étais allée pêcher et dans le bois de Ker-Babu…

— Tu pêchais, dans un bois ? interrompit Suzanne.

— Ne ris pas, je te le défends !

— Quel ton tragique !

— Dans ce bois, j’ai trouvé quelqu’un. Devine qui ?

— Comment veux-tu ?…

— Quelqu’un qui pleurait… Tu sais maintenant ?… Non ? Tu le fais exprès… Eh bien, Jacques, là !

— Jacques ?

Suzanne ouvrit tout grands ses yeux bleu de lin, avec une expression de surprise innocente.

— Oui… Et il pleurait parce qu’il est amoureux de toi. Et l’an dernier, tu lui as dit aussi que tu l’aimais… Alors il faut que tu te maries avec lui ; sans cela, il va se tuer.

— Se tuer, Jacques ?

Et Suzanne eut un rire clair et railleur :

— … Il a trop bon appétit pour ça !…

— Tu serais peut-être contente qu’il se laisse mourir de faim ? cria Criquet. Pourquoi ne veux-tu pas te marier avec lui ?

— Avec Jacques ? C’est un gamin !…

— Un gamin ? Il a ton âge…

— Autrefois, oui ; mais à présent… Est-ce qu’il a une position, Jacques ?

— Il sera officier…

— S’il est reçu à Saint-Cyr… Et après ? Un sous-lieutenant, la belle affaire ! On ne se marie pas avant d’être lieutenant…

— Eh bien, tu l’attendras… En Angleterre, on est fiancé dix ans, quinze… Demande à miss Winnie !

— Nous sommes en France, Criquet, et tu n’es qu’une petite fille, conclut Suzanne d’un air raisonnable, en nouant sa ceinture rose.

Criquet se sentait comme devant un mur brillant et lisse. Elle voyait fondre son courage et son espoir.

— Oh ! Suzanne, implora-t-elle, il a tant de chagrin… Si tu l’avais vu !

— Ça passera, sois tranquille ; il m’oubliera bien vite et il pleurera pour d’autres. Jacques est fait pour pleurer…, ajouta-t-elle avec un peu de mépris.

Elle secoua une houppette qui répandit un petit nuage odorant et, les lèvres serrées, le nez en avant, se la passa délicatement sur le visage.

Criquet, lasse, indignée, regardait sa sœur.

— Alors, je remporte la lettre, dit-elle d’un air boudeur.

— Quelle lettre ?

— Une lettre du pauvre Jacques.

— Tu me l’apportais ? Oh ! Criquet, si miss Winnie le savait…

— C’est pour cela que je la remporte…

Elle s’en allait le dos rond, la tête basse.

Suzanne l’arrêta :

— Donne-la-moi tout de même ta lettre…

Elle la happa d’un geste rapide, la mine gourmande.

— Tu vas bien t’habiller pour le dîner, je pense ? dit-elle ensuite.

— Pour le dîner ? Qu’est-ce qui vient donc ? Oh ! monsieur d’Ailly ! Ce que je m’en moque de celui-là !

— Monsieur d’Ailly est un jeune homme très bien, déclara Suzanne d’un ton piqué ; maman l’estime beaucoup.

— Ce n’est pas un jeune homme, cria Criquet avec fureur ; c’est un vieux monsieur ! Il a le sourcil tout tordu par cette espèce de verre cassé qu’il se fourre dans l’œil ; ses joues sont creusées de lignes et quand il se baisse pour saluer on voit un rond blanc dans ses cheveux…

Suzanne descendait l’escalier étroit, sans répondre ; sa tête dorée, très droite, éclairait l’ombre, sa jupe glissait sur les marches avec un bruit de feuilles.

Camille posa sa joue brûlante sur la rampe.

« C’est drôle, songeait-elle, elle n’avait pas l’air fâché que Jacques ait de la peine… C’est méchant, les filles ! »

Les impressions de cette longue journée défilaient tour à tour en tourbillonnant dans son cerveau : la lettre de Michel, le soleil, le désespoir de Jacques, ses baisers, le cimetière, le crabe pourri, la fille aux eaux grasses, sa chèvre, et surtout l’amour, ce sentiment étrange qui rend triste ou qui rend cruel.

Des pensées s’élevaient, s’ébauchaient en tournant puis, trop confuses pour se préciser, retombaient dans son cœur qu’elles alourdissaient.

Mais la lueur en pente, courant sur le bois verni de la rampe attira son regard : d’un bond elle enjamba cette rampe et à cheval se laissa couler d’un trait jusqu’en bas. Puis remontant quatre à quatre, elle recommença deux fois cette gymnastique. Alors, réconfortée :

— J’espère, dit-elle qu’on n’est pas forcé d’être amoureux quand on est grand…

Là-dessus, elle s’avisa que l’heure du dîner approchait et, saisissant tous ses cheveux d’une main, monta dans sa chambre pour les brosser.

V

Les jours passaient, les jours rapides de septembre, sous des ciels changeants et blancs où les nuages gonflés glissaient et fuyaient vers la mer.

Camille voyait partir sans regret ces dernières semaines. Elle était seule. Michel n’écrivait plus ; elle n’avait de ses nouvelles que par les lignes hâtives et compassées qu’il adressait à monsieur ou à madame Dayrolles. Elle savait seulement qu’il était toujours à Royan et irait avec son oncle Charles à Bordeaux où l’on avait décidé qu’il repasserait son baccalauréat à la session d’automne. Elle ne le reverrait donc pas avant la fin d’octobre, des siècles ! Se reconnaîtraient-ils seulement ? Déjà, même en fermant les yeux, elle avait peine à reconnaître nettement son visage…

M. Dayrolles venait de quitter l’île Aulivain. Pendant les derniers temps de son séjour, il ne cessait d’arpenter fiévreusement le pays d’un rivage à l’autre.

— On étouffe ici, disait-il avec impatience, c’est trop petit ! À peine a-t-on commencé à se dérouiller les jambes dans un sens qu’on se cogne à la mer…

L’idée lui était d’abord venue de construire une barque lui-même et pendant quelques jours, confiné dans le hangar où il ne laissait pénétrer personne, il avait ébranlé la maison de ses coups de marteau ; mais le bois de l’île étant insuffisant, il n’eut pas la patience d’attendre qu’on lui en envoyât du continent.

Alors, il imagina de constituer un grand troupeau ; il rafla les quelques moutons de l’île et en confia la garde à la fille aux eaux grasses, toute fière de cette multiplication de bêtes.

— Tu comprends, disait-il à madame Dayrolles, nous serons sûrs de manger tout l’hiver de la viande propre, notre viande, du vrai mouton de pré-salé. À Paris, hein ?

— Mais comment les tuerons-nous, ces bêtes ? Et comment pourrons-nous manger tout un mouton en quelques jours ? gémissait madame Dayrolles. Toujours vos entreprises chimériques, mon pauvre ami !

— Tu as raison, ma petite Jeanne, lui répondit-il une fois, ce n’est pas très pratique, mon invention. Quand on s’ennuie, vois-tu, on fait des bêtises… Débarrasse-toi comme tu l’entendras des moutons et de la bergère : moi, je vais filer. Il faut que je me remette sérieusement au travail…

Quelques jours plus tard, il repartait pour Paris, puis pour Londres.

Il avait toujours traité Criquet avec la même affection distraite et brusque, lui tirant les cheveux ou l’oreille, la plaisantant ou jouant avec elle comme avec un petit chien ; mais il n’avait pas compris les regards suppliants qu’elle lui lançait, ni fait allusion à ses confidences, à ses projets. Sans doute avait-il tout oublié…

Jacques était également parti. Quelques jours après la scène du bois, tante Éléonore, les lèvres pincées, avait déclaré à table :

— Nous nous en irons à la fin de la semaine, mon fils. Nous ne manquerons à personne ici. Et la mer me donne des palpitations intolérables…

Pas une voix n’avait insisté pour les retenir. Suzanne avait-elle parlé de la lettre ? Avait-on deviné le secret de Jacques ? Toujours est-il que tante Éléonore qui, la première, eût poussé les hauts cris s’il se fût sérieusement agi de mariage entre les deux cousins, prenait tour à tour des airs de victime et de reine outragée.

— Tu n’es qu’un pauvre orphelin, ne l’oublie pas, mon enfant, disait-elle à son fils.

Ou bien :

— Sans être millionnaires, ni titrés, nous en valons d’autres, et quand tu auras ton épaulette d’or et ton sabre, tu les verras accourir, les jeunes filles, plus belles, plus riches que toutes celles que tu as vues jusqu’à présent, Souviens-toi de ce que je te dis : je suis toujours bon prophète !

Jacques ne répondait rien. Il s’en était allé, le front dur, la bouche tremblante, sans un regard vers les yeux quêteurs que Criquet levait affectueusement vers lui. Elle avait essuyé ses larmes et pleuré de son chagrin ; pourtant il ne l’avait pas remerciée, il n’avait pas songé un instant qu’elle aussi pût avoir de la peine. Ils étaient redevenus étrangers, comme autrefois.

Quant à miss Winnie, exacte et scrupuleuse pendant les heures de leçons, elle semblait ensuite ignorer l’existence de Camille. Lorsqu’elle voyait celle-ci tourner autour d’elle, s’approcher de la chaise où elle tricotait, en caresser le dossier, gauchement, elle lui jetait des coups d’œil de poule, ronds et méfiants :

— Que voulez-vous, mon enfant ? C’est très mauvais d’être sans occupation.

Et Criquet fuyait, redoutant qu’on lui proposât un ourlet, des bas à repriser, une boutonnière.

« C’est qu’autrefois j’ai beaucoup tourmenté miss Winnie, pensait-elle. Mais elle voit bien que je ne suis plus méchante. Et j’aimerais tant un petit mot ou un sourire… Même de miss Winnie ! »

Suzanne, gentille, lui disait parfois :

— Tu es bien seule, mon pauvre Criquet ? Viens donc là-bas avec moi cet après-midi.

Criquet restait un instant hésitante :

— Non, faisait-elle enfin, il faudrait m’habiller, et puis… et puis ça m’ennuie.

— Comme tu voudras, répondait Suzanne, un peu vexée. Si tu veux rester toute ta vie une sauvage…

Là-bas, c’était la Négraie, la propriété de madame Bourgoin. Les rares baigneurs de l’île s’y réunissaient chaque jour autour du tennis et Suzanne ne manquait jamais au rendez-vous. Il y avait des dames en robes claires, en chapeaux de mousseline, qui riaient et babillaient, et quelques messieurs aimables, en costume de flanelle blanche.

« Je me sentirais gênée comme un ours, songeait Camille. Oh ! Michel, Michel, comme tu me manques, et comme je voudrais être un garçon ! »

Partout et toujours elle traînait son inquiétude et son souci ; il lui restait si peu d’espoir, maintenant ! Elle avait même cessé ses prières, les sentant inutiles. Un plan s’ébauchait bien dans son esprit, un plan gigantesque et désespéré, mais il fallait pour le réaliser attendre la fin des vacances.

À Paris, d’ailleurs, avec les leçons, les devoirs, le piano, le dessin qui découpent la journée en petites tranches monotones, elle n’aurait plus guère le temps de penser. Elle souhaitait presque quitter son île, sa chère île dont tant de fois elle avait rêvé dans cette ville d’hiver. Dire qu’un jour peut-être elle regretterait de les avoir perdues, ces dernières semaines d’enfance et de liberté !

Ses frères eux-mêmes se détachaient d’elle ; depuis qu’ils la voyaient distraite, absorbée, oubliant parfois de répondre à leurs appels, s’arrêtant brusquement, l’œil fixe, la mine chagrine, au milieu d’une partie de cache-cache ou de barres, depuis qu’elle n’avait plus leurs surprises, leurs joies, leurs ardeurs, ils ne l’appelaient pas pour jouer.

Certains jours pourtant elle se décidait encore à essayer les jeux qui naguère la passionnaient.

— Venez, les gosses ! appelait-elle. On va s’amuser.

Elle les prenait par la main et ils se mettaient à courir tous trois, eux gambadant et criant :

— Plus fort, Criquet, plus fort…

— Mes pieds vont toucher mon dos. Je tombe, je tombe, Criquet !

Et des rires, des éclats de joie !

Camille s’efforçait de rire avec eux, comme autrefois, lorsqu’elle éprouvait des plaisirs aigus sans cause, parce que le soleil était chaud sur la pelouse, que le vent soulevait son grand col, ses jupes courtes et que des feuilles vertes tourbillonnaient dans l’air. Elle criait alors de bonheur quand la pluie fraîche entrait dans ses cheveux, quand la tempête faisait craquer les arbres et que des branches mouillées s’abattaient sur les massifs. Maintenant le soleil, la pluie, le vent existent encore, mais tout est terne, décoloré, jaune… Oui, jaune…

— Tu sais ce que c’est que de la santonine, Marc ? demande brusquement Criquet.

— Oui, répond le petit, c’est un remède pour quand on a des vers…

— Et quand tu as mangé ton chocolat à la santonine, tu ne remarques rien ?

— J’ai un peu mal au ventre… je crois…

Il la regarde de ses yeux arrondis et sa bonne figure joufflue exprime la stupéfaction.

— Pourquoi demandes-tu cela ? dit Maurice à son tour.

— Pour rien.

— Alors, tu es folle ?

Il s’échappe, fait trois bonds en arrière, frotte un de ses index sur l’autre, la nargue en chantant :

— Criquet est folle, Criquet est folle !

— Attends un peu que je t’attrape !

Et Criquet poursuit le bambin qui hurle de plaisir et de peur.

Mais en même temps : « Ai-je rêvé ? » se demande-t-elle. Elle songe à une tablette de santonine mangée un matin, lorsqu’elle était petite. Elle était sortie sur la pelouse un instant plus tard : alors, les corbeilles de fleurs, les allées, les arbres lui étaient apparus couleur d’ocre, comme si elle les avait regardés à travers les vitraux du vestibule ; elle avait couru vers sa sœur, en pleurant :

— Suzanne, est-ce que j’ai les yeux en verre jaune ? On n’avait pas compris, elle n’avait pu s’expliquer, mais depuis elle gardait le souvenir bizarre dont elle savait à peine s’il était chimère ou réalité…

Ils se trouvaient maintenant tous trois dans le jardin aux murs crevassés et barbus. Criquet l’aimait, ce jardin. Là, dans les allées où les fleurs pressées débordent, sous les bras noirs et les feuilles plates des figuiers trapus, elle se sentait tranquille, confiante, protégée. On aurait dit que le temps lui-même s’y arrêtait et on y respirait un air si brûlant, si lourd du parfum des fleurs mêlées et des fruits trop mûrs, que le cœur engourdi s’endormait…

— Qu’est-ce qu’on va faire, dis, Criquet ? demande Maurice en piétinant d’impatience.

— Tu es encore dans la lune, ajoute Marc, on s’ennuie, nous !

— Laissez-moi réfléchir, je vous dirai ça tout à l’heure, répond Criquet.

Elle se promène lentement en s’éventant de son béret, pendant que les buis frôlent ses jambes nues. Elle examine les bégonias roses qui lui rappellent le visage en cire des poupées anglaises, les dahlias simples, ronds avec un gros œil jaune et les pensées dont certaines ont des figures de vieux singes à favoris. Il y a aussi des pétunias doubles, gaufrés et empesés comme des collerettes de bébés et, dans un coin, tout un massif de plantes en forme de petits sapins dont la tête et les feuilles pendent, oppressées de soleil.

— Ce sont des balsamines, dit Camille à demi-voix.

Et elle soupire ; puis s’adressant à ses frères :

— Écoutez, je vais vous raconter une histoire, une vraie histoire de quand j’étais petite.

— Il y a longtemps alors.

— Oui, il y a bien longtemps, fit Camille. Presque huit ans, je crois…

— Oh ! On n’était pas encore tout à fait nés…

— Eh ! bien, écoutez : c’était à la campagne, avant qu’on ne vînt à Paris… J’avais un petit jardin à moi…

— Vrai ?

— … Et des fleurs que le jardinier plantait lui-même. Seulement, le matin, quand le soleil n’était pas encore venu vers mon coin, j’avais peur de voir mes plantes s’enrhumer et je les déménageais. Je les arrachais, je les emportais sous mon bras avec les racines toutes dégoulinantes de terre et je cherchais pour les replanter un joli endroit, en plein soleil. Mais l’après-midi, comme elles ne paraissaient pas très contentes, je pensais qu’elles avaient trop chaud et je les redéménageais…

— Les plantes aimaient ça ?

— Pas trop. Elles mouraient toutes et le jardinier ne voulait plus m’en donner… Mais voilà qu’un jour…

— Ah ! ça va devenir intéressant !

— … En arrivant devant un de mes jardins, j’aperçois une mignonne petite plante, si petite, avec deux feuilles minuscules, jumelles comme vous, sur une tige mince, un fil rose. Je cours demander son nom au jardinier. Il me répond : « Je ne sais pas ; on le saura quand elle sera grande. Seulement, si vous la déménagez, elle mourra comme les autres. »

» Je ne l’ai jamais touchée. Chaque matin, je courais pour voir si la nuit l’avait changée ; elle grandissait ; d’autres feuilles luisantes lui étaient poussées et la tige montait, montait, rose, creuse, avec des cannelures d’un rouge brillant. « C’est une balsamine », m’avait dit le jardinier. Je l’appelais « ma balsamine », je trouvais le nom si joli ! Je lui parlais, je l’aimais d’être venue comme ça, toute seule dans mon jardin, de l’avoir choisi sur toute la terre pour y naître.

» Elle devenait sans cesse plus haute, plus belle, ce n’était plus une plante, mais un arbuste. J’étais forcée maintenant de me tenir sur la pointe des pieds pour lui voir le cœur. Il y eut d’abord des petits boutons blanc vert, en cercle, puis le blanc se teinta de rose pâle et bientôt c’étaient de belles fleurs rose vif pointillées de rouge, des fleurs en forme de sabots de lutins et qui sentaient bon, oh ! si bon ! Suzanne me disait : « Elle n’a pas d’odeur. » Mais ce n’était pas sa balsamine…

— Et puis ?

— Et puis elle eut encore d’autres fleurs et des graines, des cosses brunes et brillantes qui, lorsque je les effleurais du bout du doigt, me lançaient en pleine figure des graines menues, rondes comme des balles. Elle avait l’air de me rire au nez. Je me disais : « Qui sait ? C’est peut-être une fée… »

— Elle est longue, ton histoire ! fit Maurice avec un soupir.

— Elle va finir : un matin, j’ai trouvé la balsamine étendue en travers de mon jardin, les feuilles et les fleurs déjà flétries : un insecte était entré dans la tige creuse et l’avait rongée…

— Ah ! dit Marc avec tranquillité.

— Il y en a des balsamines ici ? demanda Maurice.

— Oui ; tout ce massif, regardez…

— Elles sont grandes, dit Maurice, poliment.

— Ce n’est pas très beau, ajouta Marc déçu.

Camille encore émue, les yeux humides, fut un peu blessée de leur indifférence. Plus tard elle saura que les souvenirs touchent seuls ceux qui les ont éprouvés. Aujourd’hui, elle s’écarte en boudant, mais apercevant sous l’arbre une figue toute ridée, elle la mange, lui trouve un goût exquis de confiture rance et se console.

— Veux-tu qu’on joue à faire fleurir les fleurs ? demande un des petits.

C’était naguère un des passe-temps favoris de Criquet. Justement, elle connaît au fond du jardin plusieurs plantes de coquelicot qui dressent sur leurs feuilles d’argent ciselé des boutons velus où perle une goutte rouge. Elle y court, flatte les cosses gonflées à la peau rêche, les presse doucement dans ses mains. Qu’elle aimait autrefois à entrouvrir le bouton et à dérouler toute la belle soie fripée qui y est enclose ! Elle la lissait longtemps, tendrement, soufflait entre les pétales pour les gonfler, les étalait, écartait les poils noirs du calice puis s’éloignait, ravie. Elle se disait : « Je fais le bon Dieu », et les yeux rayonnants d’être puissante et bonne comme lui, elle marchait dans le jardin avec une orgueilleuse dignité.

Maintenant, pendant que les deux garçons, de leurs doigts impatients, forcent et brisent les menus coffrets verts, meurtrissent la soie précieuse, une pensée subite arrête Camille :

« Et s’ils ne voulaient pas encore fleurir, ces coquelicots ? S’ils préféraient rester enfants ? »

Elle se précipite vers ses frères :

— Regardez vos mains : elles sont propres avec toutes ces taches brunes ! Et vos costumes blancs : cela ne s’en va pas au lavage, le jus de coquelicot… Que va dire miss Winnie ?

Et devant leur mine consternée :

— Allons ! n’y touchez plus ; je vais vous faire une belle petite danseuse…

Elle cueille un large coquelicot, rabat deux des pétales, les attache au milieu contre la tige, avec du fil dont elle a toujours une bobine dans sa poche :

— Voilà le corps, fait-elle, un joli corsage bouffant avec une jupe rouge toute dentelée ; aux bras maintenant !

Elle saisit les deux autres pétales, les roule, les lie avec le fil :

— Un peu longs, les bras, enlevons-en un morceau…

Puis c’est au tour de la figure – la petite capsule verte, avec son chapeau de bergère aux raies de velours noir, et son cou mince et rond. Il suffit d’arracher en avant les poils noirs du calice, les laissant encadrer l’ovale, de prendre une épingle : deux trous pour les yeux, une ligne pour le nez, un trou plus grand pour la bouche et la petite danseuse en jupe courte rit, les bras étendus, et tourne éperdument sur sa tige.

— On dirait Suzanne, observe Marc.

— Oh ! avec des cheveux noirs et sans pieds ! proteste Maurice.

— Maintenant si vous voulez, nous allons faire des parfums.

— Que tu es gentille, Criquet !

— Va demander une bouteille à la cuisine, Marc. Et toi, Maurice, cueille des fleurs, qui sentent très bon : des héliotropes, des résédas, des œillets. Mais les plus vieilles seulement, celles qui vont mourir.

Les deux petits s’envolent avec des cris aigres. Le parfum est vite composé : on dispose les fleurs en couches pressées dans le flacon, on ajoute de l’eau, on ferme avec un tampon de papier et on enterre le tout dans un massif humide.

— Il ne faudra pas y toucher avant une semaine, prononce Criquet, d’un ton doctoral.

— Une semaine, que c’est long ! soupire Marc, en sautant sur un pied.

— Oui, mais ce sera si amusant d’ouvrir la bouteille ! ajoute Maurice.

— Savoir ce que ça sentira ?

— Le réséda, j’en ai mis plus.

— Ou l’héliotrope, c’est la fleur qui a la plus forte odeur.

— En tout cas, on n’aura plus besoin d’aller voler du parfum dans les belles bouteilles de maman.

— C’est nous qui lui en donnerons.

— Et à Suzanne aussi !

Criquet sourit d’un air indulgent et désabusé. Elle a connu les mêmes impatiences, les mêmes espoirs. Pendant toute la semaine d’attente, elle rôdait autrefois autour du massif interdit, louchant vers le flacon merveilleux. Puis venait le moment décisif :

« Je m’en souviens, pense-t-elle ; le matin, les yeux à peine ouverts, je me disais : C’est aujourd’hui. J’enfilais une robe et je courais au jardin avec ma petite natte serrée qui sautait sur mon cou, mes pieds nus dans mes sandales. Les pétunias de la corbeille montraient la doublure rose de leur robe ; ils dormaient encore, fermés et appuyés les uns sur les autres ; des gouttes de rosée tombaient des branches d’arbre le long de mon dos et sur mes bras… »

Elle débouchait le flacon et vite le portait à son nez : ce n’était qu’une effroyable odeur de plantes pourries et d’eau corrompue ; chaque fois, elle en ressentait d’abord une douloureuse surprise, puis elle recommençait, pleine de confiance. Hélas ! elle sait maintenant que les parfums se fabriquent avec des fleurs distillées et de l’alcool : elle n’a plus aucun plaisir à en faire… Si, tout de même, à cause, des petits qui, eux, ne savent pas encore…

— Une bête, Criquet, une bête dans l’allée ! annonce Maurice.

C’est une jardinière aux écailles rayées vert et or qui se hâte gauchement sur ses longues jambes minces. Criquet la saisit par le corselet et regarde : la bête agite son ventre mordoré, croise et décroise ses pattes, essaie de mordre avec ses petites pinces d’écaille rousse sous ses cornes remuantes, puis, désespérée, crache une grosse goutte de liquide brunâtre.

— Ça sent la fourmi, fait Criquet, en passant son doigt sous les narines des petits.

— Brrr ! Quelle horreur ! crie Marc.

— Ça pique le nez, ça fait pleurer les yeux ! ajoute Maurice.

— Est-ce qu’on va la garder ?

— Si vous voulez, répond Criquet sans trop d’enthousiasme. Seulement allez chercher mon sac en cuir de Russie.

— C’est ça, c’est ça ! Nous la soignerons bien, nous l’apprivoiserons !…

Camille hoche la tête, en considérant la jardinière qui se débat entre ses doigts. À cet égard encore, elle n’a point conservé d’illusions.

Elle se plaisait naguère à dresser les bêtes, à leur apprendre la vie et les mœurs des hommes. Les hannetons étaient ses disciples d’élection ; elle voulait les rendre meilleurs, plus intelligents, plus instruits. De bonne heure, le matin, elle allait secouer les sycomores, leurs arbres favoris, où ils s’endorment, collés au dessous d’argent des feuilles, après avoir tournoyé tout le soir dans le bruit de leurs ailes crissantes. Ils tombaient un à un, comme des petits marrons d’Inde secs, les pattes et les antennes soigneusement repliées, tout engourdis encore.

Parfois ils étaient deux, attachés ensemble, deux amis qui, sans doute, n’avaient pas voulu se quitter. Leur corselet noir et leur robe brun vif étaient ternis de poudre blanche et de pollen. Camille sortait alors son mouchoir de sa poche et, avec un coin mouillé de salive, elle les astiquait soigneusement ; aux grands jours, elle allait même quêter une goutte d’huile à la cuisine. Puis, lorsque ses élèves étaient bien nets et bien luisants, elle leur chatouillait le ventre : ils étendaient et bougeaient leurs pattes, ouvraient en éventail les antennes de caoutchouc blond qui leur donnent l’air si avisé et elle entamait leur éducation : grimper et descendre le long d’une baguette, tirer un petit chariot de carton, voler en enlevant un aéroplane de papier blanc : la vie utile et glorieuse, quoi !

Les garçons reviennent bientôt en galopant ; l’un deux brandit quelque chose de rouge.

— Attention ! crie-t-elle inquiète, animée, attention ! Il y a quelqu’un dedans…

D’une main fiévreuse, elle ouvre le sac, – « un superbe article de maroquinerie », a dit tante Éléonore en le lui offrant pour sa fête – il est rempli de terre humide où grouillent des vers, des cloportes, des mille-pattes, des perce-oreilles, toute une faune rampante et répugnante, et aussi de menus insectes vifs aux carapaces bleues ou brunes.

— Que de bêtes ! Et qu’elles sont drôles ! s’écrie un des petits avec extase. Où les as-tu trouvées ?

— Sous une grosse pierre qu’on n’avait pas soulevée depuis dix ans peut-être.

— Et qu’est-ce que tu leur donnes à manger ?

— Ça dépend. Elles aiment beaucoup les œufs de fourmi. Tu vois celle-ci qui ressemble à un bousier ? Quand je lui offre un œuf de fourmi, lourd et jaune, une vraie petite motte de beurre, elle le prend dans ses pinces, se renverse en arrière comme un déménageur qui boit à la bouteille, et quand elle le lâche, ce n’est plus qu’une vieille peau flasque…

Une silhouette apparaît à l’entrée du jardin, une voix appelle :

— Camille ! Camille ! Où êtes-vous, Criquet, mon enfant ? C’est votre heure pour l’anglais.

— Eh ! bien, dit Marc, si miss Winnie voit les bêtes dans le sac…

— Le beau sac de tante Éléonore ! ajoute Maurice.

Criquet enfonce un peu rudement la jardinière aux écailles d’or dans la terre de son nouveau logis, ferme le sac d’une main preste, l’essuie d’un coin de son chandail et le passant à son bras, s’avance du pas innocent et délibéré d’une jeune fille qui n’a dans son réticule que son mouchoir, sa bourse et sa houppette à poudre de riz.

 

Parfois Criquet prenait son arc, son carquois et s’en allait sur la lande qui abaisse son échine épineuse jusqu’au sable blond de la grève. Elle tournait le dos aux cabines et suivait des sentiers, creusés en sillons dans l’épaisse fourrure des genêts épineux, posait de temps à autre sur son arc une flèche teinte en rouge, la regardait filer en sifflant, disparaître dans l’air bleu et tomber mollement. Elle se piquait un peu les jambes en la cherchant et quand elle l’avait découverte, elle enlevait parfois une de ses sandales pour extraire une épine, puis repartait lentement, le nez en l’air.

Des oiseaux blancs au ventre lourd, des oiseaux noirs au cou de canard et aux pattes palmées qui, sur les plages souvent désertes, suivaient en reculant l’ourlet écumeux du flot, la voyant apparaître de loin, s’enlevaient d’un seul vol avec des cris sauvages, tournoyaient un instant au-dessus de sa tête, puis s’abattaient plus loin, sur les vagues où on les voyait se balancer, plonger et disparaître.

Criquet ne songeait pas à les atteindre de ses flèches. Elle avait perdu la foi. Un jour, elle avait trouvé à la pointe de sa flèche une touffe de poils de lapin : c’était son unique victoire. Mais quelle joie délirante alors, quels espoirs illimités elle en avait conçus !

Elle se rappelait aussi avec un sourire un peu triste, un peu railleur, les jours où, hantée par les récits de Télémaque, elle parcourait farouchement le sable, son arc en arrêt, poussant des cris de guerre et de défi ; tout à coup, apercevant autour d’elle les traces nombreuses de ses pas, elle se croyait escortée d’une troupe de guerriers et les excitant de la parole et du geste, pleine d’orgueil et d’ardeur, elle les lançait à la bataille…

Il lui arrivait, au cours d’une de ces lentes promenades, d’aviser au loin, au-dessus d’un roc, une gaule jaune qui bougeait. Elle se mettait à courir, sautait silencieusement par-dessus flaques et crevasses et, tournant le rocher, tombait soudain sur un large chapeau de paille posé à même des épaules étroites et bossues. Elle suivait un instant de l’œil le bouchon balancé sur l’eau verte et disait enfin à demi-voix :

— Ça mord-il aujourd’hui, monsieur ?

Le chapeau se retournait tout d’une pièce, découvrant un vieux petit visage enfoui dans les plis d’une blouse de toile brune ; l’un des yeux était fermé, et la ligne rouge de la paupière tordue disparaissait sous les rides ; l’autre, rond, globuleux et mobile semblait vouloir sans cesse se pencher au-dessus de l’arête du nez.

« On dirait un œil de homard, pensait Camille, chaque fois avec un intérêt nouveau ; on dirait aussi que sa tête a poussé dans son estomac… »

Le vieux monsieur ouvrait un panier d’où s’exhalait une horrible puanteur et le secouait avec satisfaction.

— Il y en a six ce matin, faisait-il, et tous des loubines, ce qu’il y a de plus fin dans ces parages. Depuis vingt-cinq ans que je viens ici, j’ai eu le temps de connaître les bons endroits !

Puis, voyant des escargots qui, ayant grimpé jusqu’au bord du panier, soulevaient leurs corps blancs en pointant leurs cornes transparentes :

— Voulez-vous bien retourner dans la marmelade, s’écriait-il d’une grosse voix ; tas de loustics, va !

Le vieux pêcheur descendant au même hôtel depuis un quart de siècle, on ne l’y traitait plus que comme un meuble antique et négligeable ; bien souvent on oubliait de prendre ses poissons pour les faire cuire. Il ne s’en apercevait même pas, ayant l’odorat aussi émoussé que la vue, et continuait avec une heureuse inconscience à transporter dans le même récipient poissons frais, poissons pourris, escargots, vers et viande.

— Alors, il y a vingt-cinq ans que vous connaissez l’île Aulivain ? reprenait Camille.

Elle aimait à lui entendre redire cet étonnant propos.

— Bientôt vingt-six. Il n’y venait pas encore d’étrangers ; rien que des pêcheurs… Quant au phare il n’en était pas question ; on pendait une grosse lanterne à l’extrémité du cap de Ker-Babu, c’était tout. Aussi, dans les premières années, j’ai bien vu deux ou trois naufrages.

— Et des noyés ?

— Oui, des noyés. On en a retrouvé un sur la grève, là-bas où les mouettes sont posées. Les crabes lui avaient mangé le nez et il y en avait plein ses bottes, qui grouillaient…

Criquet contemplait avec horreur le sable rose et lisse. Le vieux monsieur sortait alors de sa poche une touffe de lichen gris et la posait sur sa paume.

— C’est la quarante-cinquième variété que je découvre ici, disait-il, et cette fois je crois bien que j’ai la collection complète. Il n’y a pas une plante, une mousse, un brin d’herbe de l’île que je n’aie cueilli, séché, catalogué, mademoiselle. Aussi verra-t-on bientôt en librairie : Flore marine de l’île Aulivain par Arsène Bernard, de l’Académie de Rennes.

Son œil vert remuait de joie au-dessus de son nez. Puis brusquement, le large chapeau de paille se retournait vers la mer et Camille, les mains derrière le dos, considérait avec déférence le bouchon rouge qui dansait sur les vagues.

Les jours pluvieux, elle demeurait assise au pied de la chaise longue de sa mère. Dehors l’averse tombait, une de ces brusques averses de septembre qui envahissent tout le ciel, le blanchissent et passent. Elle regardait les vitres où s’écrasaient les gouttes rageuses et, entre leurs rayures obliques, les arbres tordus par le vent. Puis ses yeux revenaient à sa mère qui, étendue, laissait machinalement couler ses bagues trop larges le long de ses doigts amaigris. Le jour faux de l’orage entourait d’ombres livides les paupières mi-closes, des tressaillements couraient sur les tempes jaunies et de temps à autre un soupir ou un petit cri s’échappait de la bouche entr’ouverte.

Criquet songeait que depuis sept ans elle avait toujours connu sa mère dans le même état, ne quittant sa chambre ou sa chaise longue que pour des eaux lointaines d’où elle revenait plus plaintive et plus énervée. Dans son égoïsme de petit animal vivace, l’enfant ne songeait guère à s’étonner ni à s’en affliger. Souffrir était aussi naturel pour sa mère que pour elle-même sauter et jouer. Peu à peu madame Dayrolles s’était effacée de la vie de Criquet qui n’avait d’autre souci que d’éviter sa présence ; car auprès de maman, il fallait parler bas, ne pas faire de bruit ; jamais elle ne semblait être tout entière avec vous, elle vous écoutait d’un air distrait, fermait bientôt les yeux, se détournait ou vous renvoyait d’un geste las.

Maintenant, saisie d’un remords léger, Criquet pensait à tout ce qu’il pouvait y avoir de souffrance dans cette forme frêle et dans ces traits crispés. Des phrases lui revenaient qu’elle avait entendues à l’office : « C’est une maladie de femme qui la tient. »

Les femmes, avec si peu de joies, avaient-elles encore des maladies à elles ? La cuisinière un jour avait prononcé : « Ça lui est venu à la naissance des gosses… Aussi, cette idée d’avoir des jumeaux quand on est si peu de chose ! »

Ils étaient là, dans un coin, bouclés et joufflus, très affairés à construire des aéroplanes avec des chiffons et des allumettes. Criquet leur lança un regard de colère : ces garçons ont toutes les chances et ne font que du mal !

L’ombre devenait plus rousse, l’heure plus mélancolique. On entendait le tic tac balancé de l’horloge, le sifflement du varech et du bois humide dans la cheminée d’été, encore vide de cendres. Une écharpe de vent et de pluie enveloppa la maison qui gémit. Les lèvres pâles de madame Dayrolles, tirées sur ses dents un peu écartées, laissaient passer un souffle rapide et saccadé comme une plainte. Une angoisse vive serra le cœur de Camille.

« Pauvre maman », pensa-t-elle avec une tendre pitié.

Et songeant à son père, robuste, actif, le visage plein et joyeux :

« Ce n’est pas juste », ajouta-t-elle.

Tout à coup elle saisit les doigts de la malade, de longs doigts moites et trop souples et tandis que celle-ci sursautait :

— N’est-ce pas maman, lui dit-elle, que la vie des femmes est triste ?

Madame Dayrolles la considéra une seconde avec étonnement et intérêt, puis elle haussa les épaules et répondit en souriant faiblement :

— On ne peut pas dire ça, à ton âge, avec ta santé !

Fallait-il confier à sa mère quelle se sentait vieille, malheureuse, isolée ? Camille hésitait : déjà madame Dayrolles était retombée sur ses coussins et reprenait son livre. D’ailleurs, même si elle voulait bien les écouter, que pourrait-elle aux maux de sa fille ? Criquet savait maintenant que chacun garde les siens.

Elle imagina le tressaillement du visage blême, le regard d’impuissance et d’effroi des yeux fatigués. Pour la première fois, elle sut sacrifier un désir, se taire quand elle aurait voulu parler. Elle se renversa le long de sa mère, posa sa tête dans les plis de la robe, mit ses lèvres sur la main couleur d’ivoire et dit d’une voix profonde :

— Je t’aime bien plus, maman…

Et quand un instant plus tard, madame Dayrolles qui n’avait pas semblé entendre, murmura avec un peu d’humeur :

— Comme tu es lourde, Criquet…

Elle s’en alla tout simplement, sur la pointe des pieds, sans protestation ni rancune.

Le jour du départ vint. Camille qui l’avait désiré ressentit tout à coup un chagrin violent. Elle voulut revoir une fois encore tout ce pays qu’elle aimait. Elle courut sur la lande dont les ors et les mauves se rouillaient, sur les rochers, dans les flaques où rien ne bougeait plus, comme si déjà s’étendait le silence de l’hiver.

Elle vit la plage d’où les cabines et les tentes bigarrées avaient disparu, tandis que les gros oiseaux blancs et bruns s’y assemblaient en troupes ; ils trottinaient au-devant de la vague, reculaient peureusement ou, rangés en cercle, jacassaient avec gravité.

Elle s’arrêta sur la lisière du bois pour écouter le bruissement des sapins mêlé au sourd clapotement des vagues, et poussa même jusqu’à la grève de Saint-Sauveur, plate et désolée, où l’on n’allait guère. Des deux côtés s’allongeaient à perte de vue des étendues de sable aux rondeurs fluides, dont chaque jour le vent changeait la forme et que rayaient des herbes dures inclinées vers la mer. On y apercevait parfois un minuscule œillet rose, un chardon en zinc bleuâtre, la trace en croix des pattes d’oiseaux, celle des pattes de lapin, rondes et nombreuses, et là où l’un d’eux avait gîté, un trou dans le sable frais et une tache humide.

Elle jeta un dernier regard sur la nappe de la mer qui s’étirait avec des frissons d’opale sous un ciel limpide voilé de fumées blondes, puis elle revint par le hameau en contemplant chaque maison blanche, avec son étroit jardinet en bordure où les tournesols flétris laissaient tomber leurs graines.

Elle s’élança vers l’un d’eux, lui abaissa la tête, rafla une poignée de ces graines dures et brillantes, et les mit dans sa poche :

« Pour le voyage, fit-elle, c’est presque aussi bon que des amandes de dragées… »

Puis, voyant bouger quelqu’un dans la maison par la porte ouverte :

— C’est vous, mère Sainte ? demanda-t-elle. Je viens vous dire au revoir. Nous partons tout à l’heure, ajouta-t-elle d’un ton plaintif.

La vieille approcha en se tenant les reins ; son menton s’agitait de droite à gauche comme si elle mâchait une perpétuelle bouchée, une larme de tabac coulait sous son nez et ses yeux bordés de rouge clignotaient.

— Alors, vous voilà pour partir ? fit-elle paisiblement. Ah bien, à l’année prochaine, à l’année prochaine, on se reverra toujours…

« C’est drôle, pensait Criquet, elle est si vieille et elle n’a pas aussi peur que moi de l’avenir… »

Elle remonta lentement dans sa chambre en caressant les parois de l’escalier où déjà suintaient des larmes d’hiver, vit le lit et ses couvertures pliées, comme un corps rigide sous la courtepointe, les armoires vides dont les portes bâillaient, les murs qui semblaient plus blancs et plus froids d’être abandonnés. Dans un coin gisaient des boîtes de carton dont le couvercle était percé de trous ; Camille les ouvrit, mania un instant avec sollicitude les carabes bruns, les bousiers bleus, les jardinières aux longues pattes rouges, tous les insectes, ses disciples, puis, par la fenêtre, elle les lança un à un dans un massif.

— Vous ne me regretterez pas, vous non plus, leur dit-elle.

Elle mit ensuite sa robe de voyage, en serge bleue avec une guimpe claire et revint à sa culotte et à son chandail étalés sur le lit. Elle les tourna, les retourna, les lissa longuement, les flatta avec des doigts tendres. La culotte était élimée et luisante ; le jersey déteint, et plein de reprises maladroites, gardait la forme d’un corps et les manches semblaient vivantes, rondes du haut, avec une pointe au coude.

— Vous êtes vieux, vous êtes laids, murmurait-elle, mais je vous aime… Je ne pourrai jamais vous revoir sans tristesse et sans joie et il faudra que je sois bien vieille pour ne pas sauter et courir aussitôt !

Elle prit à sa ceinture une tige de menthe verte, l’épingla au chandail qu’elle roula avec la culotte dans un mouchoir propre et déposa le tout dans une armoire. Ses yeux étaient pleins de larmes.

« Je vais partir, c’est fini, se disait-elle avec détresse. Les autres années, j’étais triste aussi parce que les vacances finissaient et qu’il fallait se remettre au travail ; mais mon cœur ne s’accrochait pas comme aujourd’hui : il partait avec les chevaux, avec le train qui siffle et qui court, avec la vie si grande et si gaie. Cette fois-ci, j’ai peur ; on dirait que je m’en vais pour toujours, ou qu’une autre, que je ne connais pas encore, me remplacera dans cette chambre.

Mais pendant qu’elle se lamentait ainsi, avec une douceur un peu vague, Criquet entendit tout à coup, devant la maison, un bruit de roues et des pas de chevaux. Elle bondit jusqu’à la fenêtre : on chargeait les malles sur l’omnibus et Marc, assis sur le siège, tenait les guides et agitait le fouet :

— Veux-tu bien filer ! lui cria-t-elle. Vite, vite, tout de suite ! Rends-moi ma place ! c’est toujours moi qui monte près du cocher !

L’indignation avait chassé la peine. Elle mit les poings dans ses yeux, écrasa ses dernières larmes et descendit en courant.

Oh ! la joie d’être campée sur le siège, très haut au-dessus de la route, près des branches qu’on frôle en passant, le vent dans le nez, le vent et toutes les odeurs mêlées des talus, – la joie de parler aux chevaux d’une grosse voix qui sonne : hue ! dia ! hue ! et d’épouvanter les gamins avec des clic-clac terribles et des tournoiements de fouet !

DEUXIÈME PARTIE

I

Derrière miss Winnie, dont la jupe était retroussée par un réseau d’agrafes et de ganses, Camille descendait l’escalier avec mauvaise humeur.

Des ouvriers enlevaient la toile grise qui, l’été, recouvre les marches ; les paliers étaient encombrés de rouleaux de moquette et une fumée de poussière jaune montait lourdement vers les vitraux ouverts.

— Oh ! grogna Criquet, exaspérée.

— Quoi donc, mon enfant, qu’y a-t-il ? demanda miss Winnie, le profil inquiet.

— Il y a que ça sent le tapis et les étoffes, partout, dans les chambres, dans le vestibule et même dans la cuisine ! Le matin, ce sont les carpettes et les descentes de lit qu’on bat à tous les étages : poum ! poum ! poum ! On a la gorge remplie de laine et de poussière de pieds. J’étouffe, moi !

Et elle donna un coup de talon furieux sur des tringles de cuivre qui tintèrent.

— Je ne comprends pas, mon enfant, répondit miss Winnie avec calme. On doit battre les tapis pour la propreté…

La cour était pleine de bûches humides qu’on faisait glisser dans les caves par les soupiraux ; certaines étaient encore recouvertes de mousse ; la coupure fraîche des autres disparaissait sous une couche gluante de sève, semblable à du vernis bleu. Camille s’approcha pour les palper, pour les respirer. Quelle bonne odeur de forêt d’automne, de petits champignons en cercle sous les chênes !

Des fumistes, serrés dans leurs bourgerons levaient vers le toit leur figure barbouillée ; la bouche un peu tordue, ils criaient d’une voix traînante :

— Oh… é ! Oh… é !

— Oh… é ! répondait une voix lointaine.

Puis l’on voyait hocher en haut d’une cheminée la tête noire d’un balai.

Criquet abaissa les yeux avec dégoût sur des seaux débordant de suie grasse, rangés contre le mur : tout ce qui restait des beaux feux d’hiver, rouges et jaseurs !

— Dépêche-toi donc, Criquet ! cria Marc qui était depuis un moment en bas, avec son frère.

Un regard à la loge du concierge dont les meubles de velours vert renvoient un parfum d’oignon et de gras de bouilli, et Criquet d’un bond se trouva dans la rue.

Les trottoirs étaient si étroits qu’elle devait passer tantôt devant, tantôt derrière miss Winnie ou bien descendre sur la chaussée en évitant le ruisseau boueux et les automobiles. Il venait tout juste de pleuvoir ; à chaque coin de rue le vent sournois soulevait sur sa tête le chapeau de Criquet en lui tirant les cheveux. Comme elle regrettait son béret, enfoncé jusqu’aux sourcils et qui tient les oreilles au chaud ! Sans cesse elle se cognait contre des gens qui sentaient le vieux caoutchouc et tenaient devant eux comme à la parade leurs parapluies aux jupes ruisselantes ; et le regard aussi se cognait partout, aux murs galeux, au ciel bas, à l’air chargé de fumées et d’odeurs rancies. Après trois mois de mer et de grand air libre, que Paris semble laid, sale, mesquin !

Elle entendait trop le bruit de ses talons claquant sur l’asphalte et songeait tristement aux sandales qui vous font une allure souple et muette de sauvage ou de tigre. Avec des souliers on est juché sur des échasses ; c’est dur, cela serre ; les bas aussi piquent et emprisonnent les jambes.

Criquet lança un regard maussade sur les mollets nus de ses frères qui trottaient en avant, appuyés l’un sur l’autre ; les garçons ont toutes les veines : on leur a permis de garder leurs chaussettes ; quant à elle, ce serait inconvenant, paraît-il.

Et ce n’est pas pour eux qu’on va maintenant chez la couturière.

Camille marchait très droite, les deux mains dans les poches de son paletot de ratine bleue qui, avec sa coupe à l’ordonnance, ses boutons dorés et ses ancres lui donnait, pensait-elle, l’air viril d’un enseigne de vaisseau. On le lui avait acheté, l’année dernière, au rayon des garçons d’un grand magasin car, dans ce temps-là, il ne s’agissait pas de l’habiller en femme…

Les passants la regardaient, surpris de ce visage boudeur, si brun entre les mèches claires. Depuis son retour dans l’appartement encore privé de tapis et de rideaux, Criquet restait sombre, désorientée. Tout lui semblait différent : elle-même ne se reconnaissait plus, le visage allongé, la bouche triste, les yeux ternis ; et les autres ne semblaient pas davantage la reconnaître : « Comme vous avez grandi ! Comme vous avez l’air sérieux ! À la bonne heure ! » lui disait-on. Et on s’imaginait lui faire plaisir !

Criquet tapait parfois du pied sur le trottoir ; elle dessinait du bout de son parapluie des arabesques dans la fange, puis le plongeait dans le ruisseau pour en laver la pointe.

Tout à coup, elle aperçut à un étalage de fruitier une corbeille de noix blondes auxquelles adhérait encore un léger réseau de filaments : autrefois par les matins d’automne, dans l’odeur amère du grand noyer jauni, elle avait découvert sous l’herbe des noix pareilles, roulées dans la doublure molle des coques entr’ouvertes ; elle les cassait entre deux pierres ou dans la jointure d’une porte, enlevait comme un gant la peau qui recouvre le fruit et mâchait enfin avec délices la chair croquante, blanche et laiteuse comme une dent de bébé.

— Miss Winnie, supplia-t-elle, achetez-moi pour quelques sous de noix !

Et les yeux de Criquet brillaient, elle dansait de joie devant les paniers de raisins et de pêches tardives.

— Quelle extravagance, mon enfant ! répondit miss Winnie, choquée. Nous venons de finir de déjeuner et les noix ne sont pas bonnes pour la santé. Hurry please ! Il va encore pleuvre.

Et ouvrant « sa paraplouie », l’institutrice activa son dandinement.

Chez la couturière, un poêle était déjà allumé dans le petit salon d’essayage. Les meubles d’Utrecht jaune étaient encombrés de coupons d’étoffes, de doublures aux teintes neutres et dans un coin, sur un mannequin au buste impérieux, s’étalait une jupe de drap prune, zébrée de faufilures. Cela sentait la fonte chauffée, la sueur, la mercerie.

Camille s’assit en face d’un guéridon couvert de journaux de modes et de gravures où des femmes polychromes, la taille sous les seins et la jupe aux chevilles évoluaient sur des jambes démesurées.

— Elles sont belles, les dames, dis ? souffla l’un des enfants avec admiration.

— Belles ? Je n’en ai jamais vu de pareilles, répondit Criquet, irritée ; on dirait des champignons poussés à l’ombre, avec une large tête, une queue mince et haute à n’en plus finir. On nous apprend au cours de dessin qu’il faut sept à huit longueurs de tête pour faire un corps. Ces bonnes femmes en ont au moins quinze. C’est trop bête, aussi, les couturières et les journaux de modes et tout !

Par une porte entre-bâillée s’échappaient des chuchotements, des rires étouffés et le ronflement de la machine à coudre. Quand l’un des enfants s’approcha, on entendit un bouquet de cris joyeux : — Oh ! cet amour ! – Qu’il est frisé ! – Et ces lèvres, c’est-y du vrai rose ? – Fais-toi faire le pareil, Amélie !

Mais mademoiselle Petitemanche, la couturière, se glissait sans bruit dans la pièce. C’était une toute petite vieille fille, plate et guindée, toujours vêtue de noir et dont le corsage monacal était bardé d’épingles perpétuelles. Elle parlait, les yeux baissés, d’une voix douce et sans inflexion, décrivant une toilette destinée à miss Winnie, qui écoutait la bouche ouverte au-dessus de son long menton. Mademoiselle Petitemanche vantait l’avantage des soutaches en garniture :

— C’est du riche, du beau, du sérieux, et qui ne change pas de mode, assurait-elle.

Miss Winnie souriait vaguement, hésitante. Les garçons, debout en face de la cheminée, se disputaient à propos d’une demoiselle en terre cuite, vêtue d’une toilette à la mode de 1875, couronnant de fleurs un terre-neuve, doux comme un agneau, qui portait un cadran de pendule en guise d’estomac.

— Je te dis que tante Éléonore est bien plus grosse et bien plus vieille !

— Oui, mais c’est le bracelet de tante Éléonore et un peu sa robe aussi…

Mademoiselle Petitemanche, aimable et compassée, dénouait le mètre qui l’entourait d’une ceinture virginale.

— Je vais prendre vos mesures, miss… Après leurs villégiatures, mes clientes me donnent si souvent des surprises !

Miss Winnie, gênée, se laissait faire, ses pieds solides sortant de la robe écourtée, les bras éloignés du corps.

— Justement, annonça mademoiselle Petitemanche, avec un sourire flatteur, justement miss a forci de quatre centimètres à la gorge.

Miss Winnie s’empourpra avec un orgueil pudique.

Puis ce fut le tour de Camille. Elle avança sans grâce, les bras pendants, le dos rond, en s’efforçant de prendre une mine indifférente. La couturière la considérait avec regret.

— C’est drôle, fit-elle, en hochant la tête, mademoiselle Camille a beaucoup grandi ; j’aurais cru que sa taille se ferait davantage. Elle ne s’est pas faite du tout !

Elle étendit les doigts vers les hanches de Criquet, mais celle-ci fit un bond de côté :

— Ne me touchez pas ! Ça me chatouille !

— For shame, Camille ! gronda miss Winnie.

Mademoiselle Petitemanche méditait :

— J’espérais que nous pourrions essayer un costume mi-long, avec blouse. Cela flatte les jeunes personnes de cet âge. Allons ! Il faudra se contenter encore cette fois de la robe droite. Cela ne vous contrarie pas trop, au moins, mademoiselle Camille ?

— Pas trop, répondit Criquet, d’un air sage.

Son cœur battait tumultueusement. Le matin même, elle avait choisi une bande de toile neuve plus large, l’avait longtemps roulée autour de son corps, puis serrée de toutes ses forces. La ruse avait réussi…

— Vous ferez la robe plus longue ? interrogea miss Winnie.

— La forme princesse pour fillettes se porte toujours très courte, objecta la couturière. Nous nous arrêtons même quelquefois au genou.

— Oh ! dear ! oh ! dear ! s’écria miss Winnie. C’est une chose insupportable pour une fille si grande de montrer ses jambes… Vous descendrez la robe aussi bas que vous pourrez.

— Si vous voulez, miss.

Mais, tandis que mademoiselle Petitemanche et miss Winnie s’accordaient sur le choix d’une grosse serge pain brûlé, Criquet s’empara furtivement du peloton de fil de même nuance qui traînait sur la table :

« Ces jours-ci, pensa-t-elle, je demanderai à faire des ourlets pour me perfectionner, et quand la robe arrivera, je la raccourcirai moi-même, le soir, dans ma chambre. »

Puis, se précipitant vers les deux garçons :

— Voulez-vous bien ne pas voler toutes les épingles de mademoiselle Petitemanche ! s’écria-t-elle.

Et elle leur allongea une bourrade affectueuse et triomphante.

Dehors, Camille trouvait tout aimable maintenant. Il n’y avait plus de nuages ni de vent ; les rues humides luisaient de soleil, l’air tiédi avait je ne sais quelle mollesse joyeuse. Le parc Monceau brillait de loin, tout en or et en émeraude, à travers ses grilles.

— Oh ! miss Winnie, entrons un instant ! supplia Criquet.

Entre les masses fluides des arbres blonds, les allées élargies par l’automne fuyaient vers des fonds de brume poudrée de rose que rayaient les troncs penchants et frais lavés.

Camille, son institutrice et ses frères passèrent le long de l’étang taché de feuilles en mosaïque, des massifs d’asters mauves que la pluie avait foulés, puis miss Winnie s’assit sur un banc, en face d’un tronçon d’arbre, coiffé à la mode d’un large chapeau cloche en lierre, posé un peu sur l’oreille. Elle tira aussitôt d’un réticule de ficelles tressées son inséparable grammaire de Brachet et Dussouchet, et se mit à réciter avec acharnement : « Amours, délices et orgues prennent le féminin… »

Criquet regardait autour d’elle pour découvrir un visage ami. Personne. Rien que des tout petits, qui raclaient la terre avec leurs pelles aux pieds de la nourrice ou se poursuivaient en chancelant sur leurs courtes jambes grasses.

Un garçonnet et une fillette tournaient autour du banc avec timidité. Ils chuchotaient en épiant Criquet, mais quand elle les regardait à son tour s’éloignaient bien vite, l’air effaré. Tout à coup, pourtant ils s’élancèrent vers les deux garçons, occupés à compter et à comparer leurs billes.

— Voulez-vous jouer avec nous ? demanda la fillette, d’une voix tremblante.

— Je veux bien, répondit solennellement un des garçons.

— Moi aussi, fit l’autre.

Ils se sourirent, se prirent la main tous quatre et partirent en échangeant des propos graves.

— Ils me trouvent trop grande, pensa Criquet avec amertume.

Deux nourrices sèches, sur le banc, échangeaient des confidences :

— Les Bretonnes, madame, c’est tout propre ou tout sale…

— Et les Anglaises, madame, c’est des femmes qui ont des idées comme personne. Elles laissent les gosses aller pieds nus dans des chaussures à trous, qu’elles appellent des sandales, pire que des petits malheureux ; ça se fait dans leur pays, qu’on dit. Drôle de pays, tout de même !

— Moi, madame, on m’a raconté qu’il y en a une qui a assis son gosse dans l’eau bouillante pour mieux le laver, même qu’il est mort au bout d’une heure. Et c’est ce monde-là qu’on fait venir de si loin et qu’on paie des vingt francs au mois de plus que nous, madame !

Criquet lança un coup d’œil à miss Winnie. Avait-elle entendu ? Non, elle répétait en scandant de son menton : « Confiture de groseilles avec une s ; gelée de groseille sans s… »

Une bande d’enfants, rouges et essoufflés débouchaient en se bousculant avec de grands cris. L’une des filles, la main déjà tendue vers le tronc vêtu de lierre, allait toucher le but quand un garçon fit un crochet qui laboura le sable et la retint par sa natte dont le nœud rouge lui resta dans la main.

— Vous m’avez fait mal, espèce de brutal, pleurnicha la fillette, en ramenant ses cheveux.

Il dansait autour d’elle la bamboula du triomphe, lui tirant la langue et agitant le ruban rouge :

— Voilà ce que c’est d’avoir une queue de cheval ! À qui le pompon, le beau pompon rouge ?

Camille les considérait avec envie et dédain. Pendant des années elle avait régné en souveraine sur ce parc. Il ne se faisait pas de parties de barres, de cache-cache ou de chat-perché qu’elle n’eût organisées. Elle avait formé une bande qui se réunissait chaque jour à la même heure et dont elle était le capitaine. Les jeudis et les dimanches, les garçons affluaient. Il arrivait alors à Criquet de répondre à une humble supplique d’admission : « Nous ne voulons pas de filles aujourd’hui, mademoiselle. » On jouait à la guerre, aux voleurs. Comme on lui obéissait et quelles courses folles à travers les allées, quelles expéditions lointaines d’une grille à l’autre, du monument où Chopin se désole sur son piano de marbre, aux ruines de l’étang aux canards !

Quand la bande passait en trombe hurlante, les mères et les nounous terrifiées rappelaient les bébés, les chaises s’abattaient et roulaient, les gens sérieux qui lisaient à l’ombre levaient des yeux mécontents, le vieux gardien vêtu de vert courait derrière ces galopins en brandissant sa petite canne noire. Un jour il l’avait lancée dans les jambes de Camille qui s’était enfuie en l’emportant et le soir l’avait suspendue comme un trophée au mur de sa chambre.

Il venait justement de passer près d’elle, voûté, les mains derrière le dos, indifférent et placide. Et Camille se rappelait les regards de fureur qu’il lui lançait naguère, des regards qui la consacraient aux yeux de ses soldats.

Debout près de la pelouse, elle contemplait, mélancolique, une statue de moissonneur qui, courbé sur sa faucille, coupait éternellement une gerbe de bronze.

« Ce qu’il doit être fatigué ! » se disait-elle.

Entre les bouquets d’arbres s’arrondissaient des tas de feuilles brunes qui sentaient l’odeur des caves d’été. De petites roses rouges, un peu rouillées, inclinaient avec une grâce maladive leurs têtes lourdes de pluie. Des merles gras sautaient pesamment sur la terre humide qu’ils piquetaient de leur bec jaune. Des pigeons ramiers qui s’étaient avancés vers Criquet et la guettaient de profil, le cou tendu, avec leurs yeux de porcelaine, ne voyant pas venir les miettes espérées, tournaient en roucoulant sur leur queue en éventail, tandis que leur gorge irisée se gonflait de colère. Puis ils s’envolèrent tous ensemble avec un claquement de leurs ailes métalliques, se posèrent sur la crête déjà dépouillée d’un grand frêne et il y eut alors une pluie de brindilles et de feuilles jaunes qui tournaient en montrant leur doublure gris argent.

« Les arbres, c’est comme les hommes, pensait Camille, le nez levé, ils commencent à se déplumer par en haut. »

Mais au fond de sa poche elle découvrit un objet dur, – un sabot peint en rouge. Il lui manquait un fouet. Elle se dirigea vers le kiosque, près de la rotonde où le visage camus de la marchande à lunettes souriait dans un cadre de cerceaux et de cordes à sauter.

— Un fouet en peau d’anguille ? Parfaitement, mademoiselle. Pour un enfant de quelle taille ?

— Mais… pour moi.

— Ah ! pardon…

Criquet avait envie de pipes en sucre rouge posées près de la carafe de coco que bouchait un citron. Mais elle n’osa pas en demander.

Miss Winnie la voyait venir d’un air désapprobateur.

Sans la regarder, Criquet fit un trou dans la terre, y posa le sabot, l’enroula de la peau d’anguille, le lança et le fit ronfler à grands coups de fouet.

Elle ne prenait aucun plaisir à ce jeu ; il lui semblait que les passants se retournaient pour la considérer moqueusement. Quand elle entendait un rire, elle n’osait plus lever les yeux. Puis le fouet était trop court, ou bien elle était trop grande, il lui fallait se courber, cela devenait très fatigant.

Elle cherchait un prétexte pour cesser quand elle aperçut au bout de l’allée l’une de ses camarades de catéchisme. Tout en courant à sa rencontre, elle remarqua la robe tombant aux chevilles, le costume tailleur, les cheveux, autrefois flottants, relevés sur la nuque avec un large ruban noir ; la fillette portait un rouleau à musique et marchait dignement près de sa femme de chambre.

— Vous venez jouer, Jeanne ? lui demanda tout de suite Criquet.

— Jouer ?… Oh ! non, je ne viens plus jamais. Je traverse seulement le parc pour aller au cours.

— Ah ! fit Camille, interdite. Et… Et cela ne vous ennuie pas ?

— Pas du tout !… Vous, vous jouez encore ? Au sabot ? Pas possible…

Jeanne eut un sourire écrasant.

— Oh ! dit Camille avec embarras. Je voulais savoir si je n’avais pas oublié.

— Eh bien, continuez, ma chère, amusez-vous… Ah ! dites-donc ! Demandez à madame votre mère si elle ne voudrait pas vous envoyer à un bon cours de danse. C’est le jeudi… On rit… Il y a des jeunes gens, des élèves de philosophie, un candidat à Polytechnique… On prend du thé… Elle vous permettra peut-être ?

— Peut-être, fit Camille. Mais moi, je n’y tiens pas beaucoup ; je n’aime pas la danse…

— Comment ferez-vous dans les matinées et plus tard au bal ?

— Je n’irai pas, ou je regarderai les autres.

— Comme vous êtes drôle !

Et la fillette s’éloigna avec un signe de tête protecteur.

« C’est une dinde, pensait Camille, vexée, elle se laissait toujours prendre aux barres, et au catéchisme elle avait une petite voix pointue de souris qui a peur. »

Tandis qu’elle revenait lentement vers miss Winnie, elle vit de loin un autre de ses camarades, un garçon. Cette fois, elle n’alla pas au-devant de lui et attendit.

Qu’il était changé, lui aussi ! Plus de béret, de col blanc, de culottes courtes : un pantalon d’homme, un chapeau melon, une fleur à la boutonnière et à la main une canne à pomme d’argent qu’il balançait d’un air désinvolte. Il s’avançait en chantonnant dans l’allée étroite quand tout à coup il reconnut Criquet. Il s’arrêta net, devint cramoisi, ricana niaisement puis fit demi-tour. Et elle le vit disparaître dans l’avenue aux voitures, ricanant toujours, les yeux obstinément fixés sur les arbres de la pelouse opposée, ses larges oreilles écarlates. Criquet alors se mit à rougir aussi, sans savoir pourquoi, les mains tombantes, crispées sur sa toupie.

Qu’avait-il, ce garçon ? Ils étaient si bonnement amis, autrefois ! Un jour qu’il la poursuivait, elle l’avait giflé en plein nez. Ça fait mal, une gifle sur le nez ! Puis ils s’étaient réconciliés, embrassés. Il avait au coin des lèvres la farine du pain de son goûter et sa joue sentait le froment…

Au retour, Criquet passa devant l’église de sa paroisse ; des enfants sortaient de la chapelle des catéchismes.

— Ce sont ceux de la première communion, se dit-elle en détournant la tête.

Elle ne les aimait pas, ces petits garçons, ces petites filles qui étaient venus prendre sa place sur son banc, dans la chapelle et dans le cœur des prêtres. Ce serait pour eux maintenant les paroles persuasives, les chants d’orgue, les robes blanches, les regards, les sourires, les baisers, pour eux l’attente et sa divine émotion. Elle ne comptait plus : ils l’avaient chassée plus avant, toujours plus avant dans la vie.

Elle se souvint que le lendemain de sa première communion, elle avait vu, collés sur le grand portail de l’église, deux papiers jumeaux : « Jeudi matin, disait l’un, entrée solennelle des enfants de la première communion… » – « Dimanche, dix heures, ajoutait l’autre, réunion des jeunes filles de la persévérance… »

Dimanche ? Mais elle devait aller à cette réunion. Alors, une jeune fille, elle ? En deux jours ! Elle s’était tout à coup sentie très vieille, toute triste et pleine d’effroi. Puis elle avait oublié…

Aujourd’hui, le même sentiment revient, plus proche, plus réel, chaque jour il grandit et s’étend sur le cœur alourdi de Criquet.

Immobile maintenant devant le buffet ouvert de la salle à manger, Criquet hésite. Que prendre pour son goûter ? Du chocolat qu’elle mettra un instant dans le four de la cuisine pour le changer en pâte chaude et fondante ? Une orange qu’on troue, qu’on bourre de sucre et dont on tète ensuite le jus ? Ou bien des biscuits dans de l’eau rougie et sucrée ? Problème.

Les petits, silencieux, lèchent une tartine, tout barbouillés de confitures, et miss Winnie ingurgite de larges rasades d’une tisane amère, de la centaurée, – qui a de si jolies petites fleurs roses, pense Camille.

— C’est bon pour le teint, prononce l’Anglaise, le visage stoïque.

Mais Camille tout à coup entend une voix dans le petit salon voisin où se trouve sa mère, une voix étrange qu’elle connaît et ne connaît pas, parfois grave avec des sonorités de bronze et parfois, plus rarement, fine et claire, tout cela traversé de notes enrouées comme en ont certains coqs de grand matin, dans le noir. Et voici un rire semblable à un coassement de grenouille, – non, à une toux d’enfant qui a la coqueluche. Elle ouvre doucement la porte, risque un œil, pousse un cri, donne un grand coup de genou sur le battant et se précipite dans le salon, les deux bras étendus.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’y a-t-il ? s’écrie madame Dayrolles avec effroi…

Criquet n’écoute rien.

— Michel ! Oh ! Michel ! C’est toi ! Que je suis contente ! Pourquoi n’as-tu pas écrit que tu venais ? Je croyais que c’était fini, qu’on ne te verrait plus…

— Me voilà tout de même, voilà le phénomène, répond Michel en se dandinant d’un air gauche.

— Et bachelier ?

— Oui… Il ne manquerait plus que ça !

— Bravo ! Chic ! Chic !

— Camille ! fit madame Dayrolles d’un ton de remontrance.

Mais Criquet sautait au cou de son cousin, l’embrassait vingt fois malgré ses reculs puis dansait autour de lui, en frappant des mains, rouge, joyeuse, les yeux pleins de larmes.

— Le temps me durait, tu sais… Tu ne m’as guère écrit, vieille paresse ! Toi, deux fois, moi dix au moins !

— Si tu crois que j’avais le temps ! Les dernières semaines, j’ai travaillé comme un galérien.

— Pauvre vieux !… Mais quelle drôle de voix tu as prise ! Où l’as-tu ramassée ? Et ça, mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle éclata d’un grand rire :

— Mais c’est de la moustache, de la vraie ! Regarde, maman ! Avant, tu avais les lèvres mâchurées… Les poils ont au moins trois centimètres ; il faudra que je les mesure… Seulement sous chaque poil il y a un bouton et ils ne sont guère souples, de vrais fils de fer !

Elle essaya de friser le petit pinceau noir et dur, puis tira le nez de Michel.

— Il est encore plus long qu’avant, dit-elle.

Il la repoussa avec un peu d’humeur.

— Quelles manières, mais quelles manières !

— Voyons, Criquet, laisse ton cousin, ajouta madame Dayrolles. Ce n’est pas convenable et tu me romps la tête !

Ses paroles s’achevèrent en gémissement et elle se cacha le visage dans ses mains.

— Tu as grandi, toi aussi, observa Michel qui regardait sa cousine avec condescendance. Mais quelle taille, non quelle touche ! On dirait une grosse poutre mal équarrie. Tu es ossifiée, ma pauvre fille !

— Ce que je m’en fiche, espèce d’idiot !

Et des deux mains Criquet fourragea dans les cheveux de son cousin.

— Ah ! c’est spirituel, fit-il en la repoussant. Voilà ma raie défaite, et justement ma trousse est restée dans la valise.

Il s’approcha de la glace, l’air important et vexé...

— Oh ! que mes mains sentent bon… De la violette qu’embaume ! chanta Criquet en sautant. Non, c’est du jasmin… On se contentait de brillantine toute simple, autrefois… Monsieur n’est pas content de sa beauté ? Monsieur veut un peigne ? Viens dans ma chambre, alors…

— C’est cela, allez-vous-en, mes enfants. Vous m’avez éreintée, soupira madame Dayrolles, avec accablement.

Camille entraînait Michel en se pendant à son cou :

— Tu es trop grand, fit-elle, je ne peux plus mettre mon bras autour de ta tête, comme l’an dernier.

Et, tandis qu’il alignait avec soin ses cheveux luisants, elle le regardait, attendrie :

— Maintenant, tu vas me raconter ce que tu as fait, n’est-ce pas ?… Moi, je t’ai tout dit dans mes lettres… Excepté que tu me manquais, oh ! tu ne peux pas savoir combien ! J’ai eu de la peine aussi et j’ai un grand projet en train… J’ai besoin de tes conseils… Mais, à toi d’abord !

— Qu’est-ce que tu veux que je te raconte ?

— Tout ! Y avait-il de belles promenades, là-bas ? Et des arbres ? Et des bêtes à pêcher, à chasser ?

— Ma foi, je n’en sais rien…

Il repiquait, au milieu de sa cravate vert chou, un fer à cheval en or, clouté de rubis.

— Qu’est-ce que tu faisais donc toute la journée ? interrogea Criquet avec surprise.

— Ce que je faisais ? Je t’ai bien parlé de deux types dont j’ai fait la connaissance ? Un qui est étudiant à Bordeaux, l’autre de la Taupe, à Saint-Louis ?

— Vous jouiez ensemble ?

— Jouer !

Michel, comme Jeanne tout à l’heure, eut un ricanement.

— Tu es trop bête pour ton âge, mon pauvre Criquet. Le matin, nous prenions un bain, et tu sais, on avait sous le peignoir un kodak pour les baigneuses qui avaient du galbe ; puis nous allions voir les autos qui partaient en excursion ; on flânait devant les boutiques, on déjeunait… L’après-midi, nous nous promenions dans le parc du Casino, à l’heure de la musique. Mes copains connaissaient toutes les femmes…

— Ah ! fit Criquet, avec indifférence.

— Mais nous allions surtout aux petits chevaux et au théâtre.

Il prit un air mystérieux.

— Pourquoi ?

— Parce que Meyran, celui de Bordeaux, qui a dix-neuf ans, avait le fort béguin pour une actrice… Jolie fille, un peu maigre pour mon goût, mais jolie fille ! Nous lui portions des bouquets – c’est Meyran qui les payait – nous tâchions de lui parler quand elle risquait ses cent sous à la roulette, et nous la suivions dans le bois, où elle promenait son gosse…

— Quel gosse ?

— Le sien, pardi ! Un môme de cinq ou six ans, malin comme un singe…

— Et ton ami était amoureux d’elle ? cria Camille stupéfaite. D’une femme qui a un enfant ?

— Eh bien, quoi ? fit Michel avec ironie.

Incrédule, désorientée, Criquet cherchait une réponse. Elle dit seulement :

— C’est les jeunes filles, qu’on aime…

— Les jeunes filles, minauda Michel en imitant sa voix. Est-ce que ça compte, les jeunes filles ?

Et il fit claquer ses doigts avec mépris. Puis il ajouta :

— D’abord de quoi est-ce que je me mêle, mademoiselle ? Je suis bien bon de causer avec toi ! Ne t’en va pas répéter ça à miss Winnie, au moins ?

Criquet protesta d’un signe de tête. Toute sa joie était tombée. Elle n’osait plus regarder Michel ni lui poser de questions. Comme ces trois mois l’avaient encore éloigné d’elle !

Il avait tiré sa montre.

— Retournons près de ma tante, veux-tu ? dit-il ; il faut que je parte.

— Comment ? Déjà ?

Mais oui. J’ai rendez-vous avec Meyran qui m’a accompagné à Paris. Nous devons dîner ensemble, avant la rentrée en boîte.

— Tu t’en vas déjà ? répétait Camille.

Puis, tout à coup, lui prenant la manche de ses doigts suppliants :

— Emmène-moi, dis ! J’ai tant besoin de te voir ! On me permettra : nous sommes souvent sortis ensemble autrefois.

Michel se dégagea avec un rire :

— Tu veux venir au d’Harcourt ? Va le demander à miss Winnie, tu entendras la réponse ! Tu es trop grande d’ailleurs pour te promener avec un jeune homme.

Et comme elle continuait de le supplier, les yeux navrés, il effleura distraitement ses cheveux…

— Au revoir, Criquet, à dimanche, s’il y a sortie…

« Je n’ai pas pu lui exposer mon plan, pensait Camille, désolée, et maintenant il est trop tard pour goûter ! »

II

Criquet posa sa joue sur le gros dictionnaire de toile rugueuse et soupira avec effort. Une mèche de ses cheveux brouilla sur la page un mot à l’encre violette, toute fraîche. De sa main brûlante elle caressait les moulures de bois sculpté qui entouraient sa table, une très vieille table qu’on lui avait donnée autrefois pour y écrire ses devoirs et dont elle était fière. Elle connaissait tous les petits trous jaunes qui la criblaient ; elle en avait même élargi plusieurs avec son couteau, pour découvrir les vers qui habitaient cet ermitage, et parfois elle collait son oreille contre le bois pour mieux entendre leur sourd labeur.

« Ils ne travaillent pas beaucoup aujourd’hui, pensa-t-elle. Moi non plus… »

Elle attendait son professeur, M. Poiret, et sa version était à peine commencée. Elle se sentait vraiment malade : sa tête était aussi lourde que le gros poids rond de la suspension, dans la salle à manger ; son dos avait une épine dorsale en coton ; il était douloureux entre les épaules et surtout dans les reins ; il lui semblait parfois qu’une ceinture de fer s’allongeait le long de ses flancs pour venir se nouer en avant, toute dure et glacée.

On s’était inquiété de sa mine défaite, de ses airs dolents et la veille on l’avait conduite chez le docteur Mourot. Il l’avait longuement contemplée de ses yeux gris, toujours humides, comme de petites flaques d’eau de mer entre les poches gonflées que formaient ses paupières. Il lui avait palpé la figure avec des mains immenses et si molles qu’elle sentait ses pommettes y pénétrer et s’y mouler comme dans du beurre froid, lui avait examiné les gencives, l’intérieur des yeux, puis avait demandé brusquement :

— Quel âge a donc cette enfant ?

— Bientôt quinze ans, fit miss Winnie.

— Et… rien de nouveau encore ?

L’institutrice était demeurée un instant interdite, bouche bée, puis elle avait d’un geste envoyé Camille dans le salon où, près d’un caoutchouc aux feuilles vernies, des serins déchiquetaient une salade.

Elle venait bientôt l’y rejoindre, rouge, l’air contrarié, et ne répondait que par monosyllabes à ses questions. Le docteur n’avait ordonné aucun remède et personne ne semblait plus s’inquiéter d’elle ni la plaindre.

Elle se souvint alors d’annonces qu’elle avait vues sur les murs.

— Qui sait ? se disait-elle. J’ai peut-être une maladie secrète puisqu’on ne veut pas m’en parler ? Qu’est-ce que cela peut être ? En meurt-on ?

Allons ! Il faut relever la tête, reprendre la plume, ouvrir le dictionnaire… Criquet hume d’avance l’odeur de moisi des vieilles pages et une nausée subite lui monte à la gorge ; puis un goût amer se répand dans sa bouche qui s’emplit d’une salive claire et filante, comme celle que les gros chiens ont toujours au coin de la gueule.

Pourquoi ce dégoût ? Elle aimait tant autrefois ce livre usé, elle avait éprouvé tant de joie le jour où Michel l’avait apporté du lycée. Elle allait donc apprendre le latin comme un garçon, dans un livre qui avait appartenu à des garçons. Car leurs noms inscrits sur la première page lui étaient devenus familiers comme des noms d’amis : Drouet Jean, Bersier Paul, Anatole Moriceau…

Ils avaient écrit sur les marges, tout le long des pages, des phrases qu’elle lisait pieusement avec un orgueil attendri, comme s’ils l’avaient choisie pour confidente.

L’un d’eux, Drouet, aimait bien rire, mais c’était un mal élevé. Dans l’angle des feuillets on lisait de son écriture : « Voyez à la page 1510. » Docilement elle avait obéi, avec une hâte curieuse ; il l’avait alors renvoyée à une autre page, puis à une autre et à une autre encore, et après un voyage haletant à travers le dictionnaire, elle découvrait enfin, un très vilain gros mot qu’elle ne disait jamais, mais qu’elle avait entendu parfois. Drouet devait avoir une figure ronde avec de grandes oreilles rouges et des dents qu’il ne lavait pas tous les jours.

Moriceau, lui, conspuait les pions, vouait ses professeurs aux morts les plus atroces et, en face des noms respectables de Tacite ou de Cicéron, inscrivait d’une écriture rageuse : « Vermine ! Veau ! » Ses camarades ou ses professeurs n’échappaient pas à ses rancunes : « À mort, Courbot ! Courbot me le paiera ! » lisait Criquet. Elle l’imaginait avec des yeux d’un bleu froid, les lèvres serrées entre des joues plates et jaunes.

Son préféré, c’était Bersier. Il avait l’âme sentimentale. Partout où se trouvait un espace blanc dans les pages, il avait transcrit des vers signés en grosses lettres : Victor Hugo, François Coppée, Alfred de Musset, Paul Déroulède, avec de beaux paraphes, bouclés et emmêlés comme une chevelure. Peut-être était-il, dans ces vers, un peu trop question d’amour et Criquet soupçonnait en outre Paul Bersier d’avoir souligné dans le dictionnaire tous les passages se rapportant à cette passion. Mais qu’il était courageux, par quelles belles pensées il traduisait sa vaillance ! Celle-ci, par exemple : « Les guerriers et les poètes sont la parure des nations. » Ou encore : « Il est beau de vivre pour sa patrie, plus beau de mourir pour elle ! » Et sur toutes les marges du dictionnaire, en haut en bas, à droite, à gauche, on trouvait ces mots fatidiques : « Excelsior ! Excelsior ! » inscrits en caractères appuyés et grimpants, ponctués de gigantesques points d’exclamation. Quelle superbe devise ! Cher Paul Bersier ! Il était sûrement grand, mince, avec des cheveux noirs en boucles et de larges prunelles… À présent il avait vingt ans, peut-être… Où était-il ? Que faisait-il ? Sans doute s’en allait-il à ses cours, une serviette de maroquin sous le bras, les yeux levés vers le ciel, le front grave, tout blanc, fermé sur de nobles et généreuses ambitions… Il deviendrait un grand homme, un héros plein de tendresse comme le chevalier d’Assas, comme Achille qui aimait son ami Patrocle. Ah ! être l’ami de Paul Bersier ! Si seulement elle le connaissait, elle oserait lui conter ses peines, lui demander conseil, il la comprendrait, il l’aiderait, lui… Tandis que Michel…

Camille se redresse brusquement puis, avec une plainte, porte ses deux mains à ses tempes. Une vague chaude s’enfle dans sa tête et bat contre les parois du crâne, violemment d’abord, puis à petits coups rythmés qui, peu à peu, se ralentissent et s’arrêtent. Elle ne sent maintenant que son cœur plus gros et plus pesant…

Michel n’est plus son ami. Les jeudis et les dimanches, c’est à peine s’il passe quelques minutes auprès d’elle, toujours distrait, parlant vite, avec une expression gauche et violente. Sa figure est traversée de tics brusques, son regard, de pensées incompréhensibles. Il ne s’occupe d’elle que pour rire à grands éclats rauques de « sa taille ossifiée », comme il dit, de ses joues pâles, de son air morne. Parce qu’elle souffre de son abandon et se tait par fierté, il l’accuse de bouder, la traite de fille et lui tourne le dos.

— Il ne s’aperçoit même pas que j’ai du chagrin, soupire-t-elle tristement.

Sans lui, d’ailleurs, comment exécuter le grand projet ? Elle a décidé de s’habiller en garçon, de fuir, d’aller au Havre ou à Marseille et de s’engager comme matelot à bord d’un bâtiment de commerce. La marine marchande vaut bien, après tout, la marine de l’État : on arrive plus vite et il n’y a pas de concours : rien que de l’énergie et de la ténacité. Dieu sait quelle provision Criquet en amasse !

Déjà elle a mis de côté un ancien costume de Michel, un peu long, un peu large, mais facile à arranger. Deux détails l’arrêtent pourtant : comment pourra-t-elle se couper les cheveux toute seule ?

Aller chez un coiffeur ? Impossible sans exciter les soupçons… Non, c’est à Michel qu’elle confiera ce soin. Ensuite, elle n’a pas d’argent : c’est effrayant ce que l’argent est nécessaire ! Ce n’est pas avec neuf francs soixante-quinze, tout son avoir, qu’elle pourra payer son voyage jusqu’au Havre… Pour cela, elle compte sur son cousin, et aussi pour prévenir ses parents, les rassurer…

Tout à coup, le timbre de la porte d’entrée résonne trois fois, strident et pressé :

« Jeudi… C’est lui… Je reconnais sa façon de sonner… »

Elle se lève, le visage tendu, appuyée des deux mains à son dictionnaire. Mais elle ne court pas à sa rencontre. À quoi bon ? Elle entend des pas qui s’éloignent vers le salon, une porte qui se ferme, c’est tout.

Pourtant, elle continue à écouter ; ce sont d’abord, dans l’antichambre, des piétinements, des cris, des bruits de disputes et de rires, des claquements de fouet, une bille qui tombe et roule : les petits frères de Criquet qui depuis quelques jours sont entrés au lycée Carnot, vont au parc Monceau retrouver leurs camarades ; ils échangent là-bas des timbres, des cartes postales, jouent aux billes et aux barres, ont leurs haines et leurs amitiés, leurs occupations, leurs soucis. « Vous êtes des hommes maintenant », leur a dit papa. Ils sortent seuls, eux si petits encore, et on ne leur recommande pas de bien se tenir dans la rue. Ils verront les pelouses où les pigeons tournent, le platane qui se rengorge entre deux allées, avec son cou gonflé d’une pomme d’Adam. Il doit avoir en ce moment une écorce toute écaillée de vert, ce platane, et, au sommet, quelques feuilles brunes, les dernières…

Mais voici que Criquet entend un froissement soyeux de jupes, le heurt des parapluies qu’on prend : c’est Suzanne qui part pour sa leçon de chant, avec miss Winnie.

Justement la voix douce, un peu trop haute, de Suzanne interroge :

— Tu ne vas pas avec Criquet aujourd’hui, Michel ?

— Mais Criquet a sa leçon.

— Tu y assistes, d’ordinaire.

— Oui, mais aujourd’hui j’aimerais tant t’accompagner un peu… Tu veux bien, Suzanne ?

Et la voix se fait suppliante.

— Quel gosse ! Allons ! viens si tu veux.

Le froissement soyeux se rapproche, la porte de la chambre s’entr’ouvre pour laisser passer le visage de Suzanne, rond et joyeux sous une toque de loutre.

— Veux-tu dire bonjour à Michel, Criquet ? Sais-tu qu’il est ici depuis un moment ?

Criquet se détourne brusquement. Elle fait : Non ! de tout son corps et, pour se donner une contenance, enfonce son nez dans un plant de fougère sur la table. Elle sent que sa sœur a pitié d’elle et cette pitié lui fait horreur.

— Vous êtes donc fâchés ? demande Suzanne.

Silence farouche.

— Si tu boudes…

Criquet espère toujours. Mais elle entend la porte se clore doucement, puis le claquement sourd de la porte d’entrée. Une grande désolation l’envahit : elle est seule…

Elle voit en un éclair toutes les chambres de l’appartement : celle de papa, avec son lit étroit, ses fauteuils algériens, sa panoplie, son parfum d’ambre et de tabac, – de papa, en Belgique pour le moment et qui la néglige. La chambre de maman grande, pleine de dentelles et de rubans, qui sent toujours un peu l’éther ; celle de Suzanne, cretonne claire et boiseries blanches ; celle de miss Winnie, encombrée de cadres et de petits carrés au crochet ; celle des garçons, – des toupies qui traînent, des livres déchirés, des cris de cochon d’Inde. Toutes les pauvres chambres sont vides. Criquet est bien seule. Maman elle-même est sortie en voiture.

Elle ferme les paupières sur les grosses larmes qui montent ; les feuilles de la fougère, déjà un peu sèches, lui caressent le front et une odeur humide s’exhale de la terre arrosée.

— Oh ! fait-elle, en respirant très fort, cela sent le chemin creux…

Les hauts talus doublés de mousse épaisse, les touffes vertes inclinées sous les gouttes d’eau rondes, les ornières de boue grasse, l’air glacé qui craque sous les dents, combien y a-t-il de siècles qu’elle ne les a vus, sentis, savourés ?

« Michel est parti avec Suzanne, » songe-t-elle, douloureuse.

Michel ne quitte plus Suzanne : il la guette avec des yeux pointus, tire sa manche, ses cheveux, tâte l’étoffe de sa robe, tourne sans cesse autour d’elle, les doigts à demi-ouverts comme pour la saisir. L’autre jour, il lui a happé la main au passage pour la baiser et sa figure ressemblait à une lampe allumée. Pourquoi ce changement ? L’an dernier, il se moquait de Suzanne, singeait ses mines quand elle se barbouillait de poudre de riz en avançant les lèvres.

— Je voudrais le détester ! lance Criquet.

Naguère si elle avait été fâchée contre lui, elle lui aurait sauté dessus à coups de poing, à coups de pied, elle lui aurait lancé à la figure une brosse, un soulier, l’eau de son verre à dents ; ils se seraient battus, puis réconciliés. Maintenant elle n’en a pas le courage ; il ne lui reste aucun courage. Elle qui se vantait de ne jamais pleurer, à présent, elle fond en larmes, sans raison, comme ça… Un petit serrement au cœur, une petite piqûre qui monte dans le nez et cela vient, malgré tous ses efforts : de grosses larmes droites et longues, des gouttes de pluie d’orage qui coulent le long du visage en le lavant comme une éponge. Par bonheur, personne ne l’a encore vue. Elle ne pleure que lorsqu’elle est seule. C’était bien la peine de tant mépriser les filles !

— Aussi, c’est leur faute à tous, fait-elle pleine d’amertume. Personne ne voit que je suis malade… Et je vais peut-être mourir…

Mourir ? Pourquoi pas ? Ou se tuer ? Il y a des enfants bien plus jeunes qui se tuent. L’autre jour, un gamin auquel on avait refusé un tour de chevaux de bois s’est jeté par la fenêtre, pour punir ses parents. C’était dans le journal, Louise l’a raconté à Criquet.

Comment se tuerait-elle ? Elle pourrait bien, elle aussi, se jeter par la fenêtre… Seulement, en bas, au-dessus du café, il y a une véranda, et sur du verre, on se coupe… S’empoisonner ? Justement, elle a vu du sublimé dans le cabinet de toilette de maman, avec le mot poison en grosses lettres sur l’étiquette rouge. Oui, mais le sublimé donne des coliques, et les coliques font si mal !

« Oh ! je trouverai bien un moyen, conclut Criquet, après réflexion. Et comme on laisse toujours une lettre, j’écrirai sur un papier bordé de noir : « M. le commissaire, je me tue parce que ma famille ne m’aime plus et que j’aurais voulu être un garçon. »

Comme ils auraient tous des remords, papa, Suzanne, Michel ! Elle les voit en noir, avec les épaules frissonnantes des gens qui suivent les corbillards. Michel se mouche avec son poing, Suzanne a un châle à franges qui lui descend jusqu’aux talons, comme les dames de province.

Criquet rit, toute contente, fait trois tours à cloche-pied autour de la table, s’assied, se renverse sur sa chaise, saisit à deux mains le rebord de la table et se balance si fort que ses cheveux pendent jusqu’au tapis. Mais dans le cortège en deuil, elle aperçoit tout à coup le pauvre visage de maman. Sa joie s’apaise, et, un peu essoufflée, elle retombe enfin en face de son dictionnaire.

La version n’a guère avancé. C’est du Cicéron. Quel texte serré, bourré ! Quelles phrases longues et lourdes ! On dirait une maison sans fenêtres. Décidément le latin est désagréable à regarder. Il n’y a pas d’accents et les accents sont les papillons des pages, des petites bêtes ailées qui vivent, volent et se posent sur les mots.

Autrefois, cela amusait un peu Criquet de découvrir le sens de ces grands mots grognons. Elle les comparait à des chevaliers masqués, comme on en trouve dans Quentin Durward et dans Ivanhoé. Ils s’enfuyaient à pas lourds et sonores et elle les poursuivait pour leur arracher leur casque de fer. Quels yeux féroces ou souriants allait-elle trouver sous la visière ? Maintenant ils ne sont plus pour elle que des mots comme les autres. Et dans les versions, il s’agit uniquement des hommes, des actions, des guerres et des procès des hommes.

— Qu’est-ce que cela me fait, à moi, leur sale latin ? grogne Criquet, et qu’as-tu à me regarder de cet air dédaigneux, toi, avec tes joues en lune et ta grosse perruque ?

Criquet se précipite sur un Racine de bronze qui siège, solennel, au-dessus de la pendule de marbre. Elle le soufflette.

— Ah ! mes ongles !… Que c’est dur !

Puis enlevant sa pantoufle de drap rouge, elle en coiffe la tête vénérable :

— Et voilà pour toi !

Le verre bombé de la pendule est entr’ouvert : Camille tous les matins doit faire une heure et demie de piano. Les filles, paraît-il, sont obligées de savoir la musique. Alors, lorsqu’au bout d’un instant, miss Winnie envoie Criquet regarder l’heure, un petit coup de doigt sur l’aiguille et on en a pour dix ou quinze minutes de moins.

— Comme cette pendule avance ! remarque parfois Suzanne.

— Cela vaut mieux que si elle retardait, répond sentencieusement Criquet.

« C’est comme la cuiller d’huile de foie de morue que je jetais tous les jours derrière le grand buffet de la salle à manger, songe-t-elle. J’aurais voulu voir la tête des déménageurs quand, en enlevant le meuble, ils ont découvert cette flaque puante ! »

La glace, derrière la pendule, est couverte d’une buée humide. Criquet y inscrit son nom, la date, – 10 novembre, – puis une belle étoile dessus et dessous. À travers l’écriture, son visage apparaît, un peu brouillé :

« Michel a raison… Comme je suis laide ! » se dit-elle.

Elle contemple gravement ses yeux qui paraissent tout petits parce qu’ils sont ternes et gonflés, son nez couvert de minuscules boutons rouges, ses joues creusées sous les pommettes.

Elle les frotte avec ses deux poings : il n’y vient pas de rose. Ses lèvres sont fendillées, gercées, épaisses comme des lèvres de nègre. Quand elle sort, le froid les irritant, on les lui fait cacher sous un rond de soie noire doublé de blanc qui s’attache aux oreilles par deux lacets. On la regarde dans la rue. Deux dames anglaises, ont dit en la voyant : Poor child ! Consumptive… Criquet s’en est sentie rehaussée à ses propres yeux. Pourtant elle sait bien qu’elle n’est pas tuberculeuse ; elle ne s’enrhume jamais…

— Tu traverses la Mésopotamie en ce moment, mon pauvre Criquet, lui a dit papa l’autre jour.

— La Mésopotamie ?

— Un vilain pays aride où les Hébreux piétinèrent longtemps avant d’arriver à la Terre Promise.

— Je n’y comprends rien, papa.

— Je veux dire que tu es en plein dans l’âge ingrat.

— Ça c’est vrai ! Savoir si j’en sortirai ?

— Mais oui, mais oui… Tu entreras à ton tour dans la Terre Promise.

Criquet s’accoude à la cheminée, les mains dans ses cheveux : « Pourquoi suis-je une fille ? Pourquoi est-ce moi, là, dans cette glace ? Comment est-ce que je sais que moi, c’est moi ? »

Il lui semble enfoncer dans des ténèbres maladives. Et personne ne répond aux questions mystérieuses. Seul un visage immobile et tiré la regarde avec des yeux inquiets.

On a sonné d’une main hésitante.

« M. Poiret, » se dit Criquet.

Des pas traînants, à la fois lourds et mous, traversent le vestibule.

Criquet bondit vers le coin de la chambre où se trouvent le lit et la table de nuit, tire vivement le rideau de serge verte qui les dissimulent, – « une jeune demoiselle ne doit jamais exhiber son lit », recommande sans cesse miss Winnie, – puis elle va ouvrir.

M. Poiret trébuche sur le tapis à l’entrée, avance le cou en clignant des yeux derrière son lorgnon aux verres arrondis, puis esquisse un mouvement de défense.

— Vous êtes seule, mademoiselle ?

— Oui, monsieur, miss Winnie était obligée de sortir, maman aussi ; mon cousin n’a pas voulu rester… Mais ça ne fait rien…

D’une main, M. Poiret tient contre sa poitrine une immense serviette affaissée et inégalement bossuée d’objets divers, – de l’autre, des journaux, des brochures, un parapluie ruisselant et son chapeau melon. Il a aux pieds d’énormes snow-boots et sourit, debout sur le seuil, d’un air naïf et embarrassé.

« Allons ! Il a encore apporté tout son bagage, » pense Camille avec découragement.

— Entrez donc, monsieur Poiret, lui dit-elle. Je vais vous débarrasser.

Mais M. Poiret ramène son parapluie et son chapeau contre son ventre plat et serre sa serviette sur son cœur :

— Je ne souffrirai jamais, mademoiselle, proteste-t-il.

Il heurte un fauteuil, s’élance, pour éviter Criquet, contre la table d’où tombent un livre et un mouchoir, se baisse pour les ramasser, laisse échapper son parapluie, son chapeau, les brochures qui s’éparpillent, rencontre de sa tête la tête de Camille qui s’est mise à quatre pattes pour lui porter secours, et se redresse enfin rouge, balbutiant, éperdu, multipliant les « Pardon… Excusez ma maladresse, mademoiselle… Pardon encore… »

« Et dire que chaque fois c’est la même histoire ! » soupire Criquet, les yeux au ciel.

Tandis qu’il édifie en une pyramide branlante les divers objets qu’il vient de ramasser, enlève péniblement son pardessus et retire ses snow-boots boueux, elle le considère avec une pitié sérieuse. D’ordinaire son professeur lui donne des fous rires qu’il lui faut justifier par les raisons les plus saugrenues. Aujourd’hui elle s’aperçoit que ses épaules sont étroites et voûtées, ses longs membres aux jointures saillantes décharnés, que son visage est osseux et blême. Il n’a guère plus de trente ans, et trente ans, c’est encore jeune. Comme il semble vieux pourtant ! Peut-être a-t-il aussi ses chagrins ?

Mais quand ils se trouvent assis côte à côte, Criquet se demande pour la centième fois pourquoi les cheveux de M. Poiret sont toujours coupés plus haut d’un côté que de l’autre, – est-ce une farce de son coiffeur ? – pourquoi son menton possède à droite une pointe qui ne se trouve pas à gauche, pourquoi surtout un de ses yeux est vert et allongé, l’autre jaune et tout rond ? Avait-il ces yeux en naissant ? Ou bien est-ce venu à la suite d’une maladie, – les convulsions, par exemple ?

Le visage appuyé sur ses deux mains, Criquet regarde au fond des prunelles de M. Poiret avec tant d’intérêt méditatif que celui-ci se trouble, remue nerveusement les jambes sous la table, rencontre ses jambes à elle, recule précipitamment, murmure un nouveau ; « Pardon ! », rougit encore, tousse dans sa grande main pâle, et s’efforçant de prendre un ton sévère :

— Eh bien ! Et cette version, mademoiselle Camille ?

C’est au tour de Criquet de rougir. Elle croise et tord ses doigts qui craquent dans le silence :

— Elle n’est pas finie, monsieur… Pas tout à fait.

— Comment, mademoiselle ? Déjà la semaine dernière…

— Je sais, je sais bien… Mais c’est que, voyez-vous, monsieur Poiret (d’un ton pathétique), je suis malade, bien malade !

La voix de M. Poiret s’afflige :

— Vraiment, mademoiselle ? Que c’est regrettable ! Et de quoi souffrez-vous, si je puis me permettre ?…

— Oh ! d’une maladie secrète, je crois…

— Comment ?

La voix de M. Poiret exprime la stupéfaction, l’épouvante, son œil jaune s’arrondit encore.

— Mais oui, développe tranquillement Criquet, il faut bien que ce soit quelque chose comme ça, puisque j’ai du mal et que ni le docteur ni miss Winnie ne veulent m’en dire le nom…

— Ah ! bon, bon, fait M. Poiret.

Son visage s’est rasséréné.

— Peut-être, ajoute-t-il, êtes-vous surtout atteinte de la maladie dénommée paresse…

Et maintenant M. Poiret rit. Est-ce de son bon mot ? Est-ce d’autre chose ? Mais il rit. Phénomène rare et singulier. Il baisse la tête. Camille voit des veines se gonfler sur son front, elle entend des hoquets étouffés, le bruit d’un sac de noix qu’on agite, d’étranges gargouillements, et quand il se redresse, il semble presque rouge et son œil vert est près de cligner.

Camille sourit aussi, d’un air complice, et hoche la tête en mordillant son porte-plume qui a un goût de caoutchouc brûlé.

— Puisque vous êtes malade, reprend M. Poiret, – et un dernier spasme fait saillir entre les pointes de son col cassé sa pomme d’Adam, aussi pointue que celle du platane du parc – nous allons expliquer une ode d’Horace que nous choisirons de circonstance…

Mais Criquet lui coupe la parole, lui arrache le livre :

— Oh ! monsieur, soyez tout à fait gentil et laissez-moi choisir moi-même : il y a une poésie d’Horace que j’aimerais tant traduire parce qu’elle a une si jolie forme ! Cela trace sur la page le contour d’un vase qui est au salon…

Elle commence à déclamer un vers latin.

M. Poiret fait sur sa chaise un saut de carpe et Camille reçoit un coup de pied en plein tibia.

— Non, mademoiselle, non… Je ne peux pas permettre, bafouille-t-il. Il serait préférable, je crois, de passer à un autre morceau…

— Pourquoi ? demande Criquet en levant sur lui des yeux limpides. Ce n’est pas trop difficile, je vous assure. Il me semble que je comprends tout…

Et elle continue sa lecture devant M. Poiret accablé.

— Tiens ! s’écrie-t-elle tout à coup, ça c’est drôle, par exemple. On dirait bien qu’il s’agit d’amour. Alors, ces vieux Romains étaient donc amoureux, comme les Anglais ? Je ne l’aurais jamais cru. Ils avaient tant de choses intéressantes à faire !

M. Poiret s’agite violemment sur sa chaise qui craque ; il tourne entre ses doigts noueux le porte-plume de Criquet qui tout à coup se sépare en deux morceaux avec un petit bruit sec.

— Mon porte-plume qui avait si bon goût ! gémit celle-ci.

Puis, voyant l’air consterné de M. Poiret :

— Cela ne fait rien, ajoute-t-elle. J’en ai un autre en bois ; seulement, à force de le mâcher, le bout est devenu comme un petit balai de chiendent.

Et devant le visage bouleversé de son professeur :

— Peut-être que vous aussi, monsieur Poiret, vous êtes amoureux ? dit-elle. C’est pour cela sans doute que vous n’aimez pas cette poésie et que vous êtes parfois si triste ?

Elle revoit les yeux rouges de miss Winnie, le dos sanglotant de Jacques. Les gens qui ont des chagrins d’amour sont décidément toujours un peu laids, un peu ridicules. Elle se demande là-dessus si lorsque M. Poiret pleure, les larmes qui sortent de ses yeux différents ont bien la même forme ? Elle voudrait regarder encore l’œil jaune et l’œil vert. Mais M. Poiret fixe obstinément le parquet que raclent ses gros souliers.

— Est-ce que vous n’avez jamais voulu vous tuer, monsieur Poiret ? interroge-t-elle avec sympathie. J’aimerais bien savoir quel moyen vous auriez choisi, – quelque chose qui ne fasse pas bien mal et qui ne soit pas trop sale ?

— Mademoiselle, prononce M. Poiret d’une voix mal affermie, quelles que puissent être mes peines, je ne songerai jamais au suicide qui est une lâcheté.

— C’est vrai ? répond Criquet pensivement. Je ne suis pas très lâche ; pourtant il me semble que ce n’est guère commode de se tuer.

Elle hoche la tête avec gravité.

M. Poiret se redresse et se cale à grand, bruit sur sa chaise ; sa bouche tremble ; la prunelle jaune et la prunelle verte semblent nager dans une brume humide.

— Ce sont là des pensées malsaines, mademoiselle, reprend-il en toussant avec énergie, des pensées qui ne conviennent ni à votre âge, ni à votre situation, que je me permets de qualifier d’heureuse, de très heureuse…

Criquet contemple le vide d’un air méditatif.

— Vous n’en savez rien, fait-elle enfin, on ne sait jamais… Vous avez parlé de vos peines tout à l’heure ; il me semble, moi, que si j’étais un homme, je ne pourrais pas avoir de peines… Vous avez bien de la chance, monsieur Poiret !

Et elle contemple avec envie le long corps voûté, la redingote élimée, le pantalon en spirale.

M. Poiret demeure une seconde, les yeux absents posés sur le Racine de bronze, la bouche entr’ouverte sur ses dents noircies, les joues travaillées de soubresauts. Il remonte ses épaules étroites et pousse un soupir long et profond.

— En effet, mademoiselle, j’ai beaucoup de chance, beaucoup, en vérité, déclare-t-il, lugubre.

Criquet lit sur son visage tant de lassitude et de lamentable ironie qu’elle éprouve un léger remords. Peut-être, après tout, les hommes ont-ils également leurs soucis ? Pauvre M. Poiret ! Elle lui tend le livre aux pages écornées :

— Tenez, lui dit-elle gentiment, puisque vous préférez un autre passage, cherchez vous-même…

Et pendant toute la leçon, elle explique d’une voix douce, appliquée, avec des coups d’œil déférents.

Puis elle est seule de nouveau. Il fait presque nuit ; la chambre est emplie d’un crépuscule jaune qui salit les murs. Pourtant, il ne fait pas assez noir pour donner de la lumière.

Une feuille de papier traîne sur la table. Criquet la saisit et y inscrit en grosses lettres :

« Je voudrais devenir un garçon… »

Vite une allumette. La page s’enflamme avec une lueur bleue, devient peu à peu noire, fragile, les caractères y tracent un réseau rouge scintillant, puis elle ondule, se brise et s’éparpille en menus fragments soyeux et doux comme une aile de chauve-souris.

Pour que le souhait se réalise, il s’agit maintenant de recueillir les cendres et de les jeter au dehors, dans le vent. C’est le rite que suivait autrefois Camille quand elle avait grande envie de quelque chose. À présent, elle n’y croit plus guère. Qui sait, pourtant ?

Par la fenêtre ouverte entre une aigre bouffée de bise qui secoue les mèches de Criquet, lui rougit les yeux et le nez. Des flaques d’eau luisent sur la chaussée, les devantures des magasins sont souillées d’éclaboussures et l’œil roux des premiers becs de gaz cligne pauvrement ; une auto passe en hoquetant, enveloppée d’une carapace de boue, avec une âcre odeur d’essence. Une orange au ventre ouvert pourrit dans le ruisseau. Tout est morne et sale.

Sous le porche d’une maison, en face, deux hommes soufflent dans des trompettes un air de cake-walk dont une fillette aux cheveux courts, maigre, aiguë, esquisse le pas en tapant sur un tambour de basque, son visage vieillot est bleui de froid, ses jambes ressemblent à des baguettes de bois noir qui frappent alternativement le pavé gras. Un bébé emmitouflé dans des cache-nez, tourne maladroitement autour d’elle, en remuant ses doigts courts, emprisonnés dans des mitaines.

« Comme il est pâle, songe Criquet, et quel gros cou !

Une fois encore, une nausée lui tord l’estomac et gonfle son gosier jusqu’à ses lèvres. Tout est répugnant dans cette rue : la boue, l’odeur d’essence, l’enfant blême et surtout l’orange dont on voit la chair décomposée.

Elle se rejette en arrière, les deux mains derrière la nuque. Mais une douleur se lève sous ses bras, une brûlure vive qui lancine, s’étend, gagne la poitrine, comprimée sous la bande de toile dont chaque matin Criquet l’entoure. Elle y pose ses deux mains. Il lui semble que cette poitrine bouge, gonflée, tendue, endolorie et elle sent à travers l’étoffe les deux pointes dures et chaudes.

« Je les ai trop serrés, pense-t-elle. Ils se vengent ou peut-être qu’ils vont mourir… »

Mais une autre douleur, froide et brutale, lui lacère les entrailles, lui fend les reins :

« Non, gémit-elle, c’est plutôt moi qui vais mourir… »

III

Le lendemain matin, au moment où Louise frappait à la porte, Criquet revécut en une seconde le rêve qui toute la nuit l’avait torturée : elle galopait furieusement à travers les landes de l’île Aulivain, contre le vent qui hurlait et coupait ; des pas la poursuivaient plus proches, toujours plus proches, jusqu’à l’extrême bord de la falaise.

Elle s’arrêtait, hésitait une seconde en apercevant en bas, sous l’écume, des rocs dressés comme des crocs dans de la salive blanche ; mais l’inconnu la rejoignait, une pointe acérée s’enfonçait à travers ses reins ; elle se jetait dans le noir, dans le vide, arrivait au gouffre bouillonnant, et au moment d’être broyée ou happée, se retrouvait sur son lit, les yeux fixes, les dents serrées, les cheveux humides.

Trois fois de suite le même rêve l’avait saisie, mais à la dernière, sa chute ne l’avait pas éveillée ; elle était tombée jusqu’à l’eau qui, froide et molle, s’était refermée sur sa tête, insinuée autour d’elle, en elle. Immobile, alourdie, sans conscience et sans souffrance, elle demeurait au fond, comme une éponge gonflée.

Maintenant, il faut se lever. D’ordinaire, elle saute du lit, heureuse de bouger, de revivre. Il lui semble ce matin qu’elle ne pourra jamais arracher sa tête de l’oreiller. Ça y est. Si pesante tout à l’heure, elle sent cette tête légère comme une fleur de pissenlit, une large boule de duvet que le vent effiloche… Pourquoi son corps, ses jambes sont-ils devenus si lourds ? L’a-t-on vraiment changée en éponge ? Ou bien est-elle retenue par mille petits liens, comme l’infortuné Gulliver ?

Elle a laissé glisser ses jambes jusqu’à la descente de lit ; la fenêtre, la cheminée, la table sculptée, le Racine de bronze assis sur la pendule se mettent à valser autour d’elle ; le parquet monte et descend, comme la barque de Le Bihan, le jour de la tempête ; et accrochée aux montants du lit elle contemple vaguement ses pieds, taches blanches sur le tapis rouge ; mais tout à coup l’œil hagard, la bouche tordue, les bras en croix, elle bondit à travers la chambre jusqu’à la porte :

— Oh ! Suzanne, Suzanne, crie-t-elle éperdue, viens vite, vite ! On m’a tuée… Un homme, cette nuit… Viens !

Suzanne, dans la pièce voisine, la regarde, effarée d’abord, puis le visage soudain rassuré, s’avance vers elle, l’embrasse.

— Petite sotte, comme tu m’as fait peur ! Ce n’est rien, je te dis, rien du tout… Ne pleure plus.

Elle lui murmure quelques phrases à l’oreille, en lui caressant les cheveux.

Louise entre, et, avec un sourire entendu, abaisse ses paupières sur des regards sournois.

Alors, tout à coup, Criquet voulut se cacher sous le lit, entrer dans le parquet, s’enfuir au bout du monde. Mais elle était si faible que, serrée sur le couvre-pied en un petit tas peureux, elle eut tout juste la force de fermer les yeux pour ne pas voir. Oh ! être sourde, aveugle, ne plus penser !

On l’avait prise, maniée comme un bébé aux membres mous, on l’avait couchée dans un lit tout blanc :

— Regarde-moi donc, vilaine, disait Suzanne. Pourquoi m’en veux-tu ?

Mais Criquet, en réponse, enfonçait son visage dans l’oreiller, et Suzanne finit par disparaître.

« Qu’ai-je fait toute la matinée ? se demandait Criquet quelques heures plus tard. J’étais si lasse qu’il me semblait avoir reçu un coup sur la tête, comme le jour où je suis tombée de la balançoire, sous le grand acacia… Maman qui ne se dérange jamais est venue dans ma chambre. J’ai fait semblant de dormir ; elle s’est penchée sur moi, elle a effleuré mes cheveux ; je voyais entre mes cils ses mains toutes pâles et la pierre bleue d’une bague trop large qu’elle laisse glisser le long de son doigt… Je sentais sur ma joue son souffle un peu pressé, son odeur de muguet et d’éther. Elle m’a examinée un instant, elle a soupiré : « Pauvre petite ! », elle est partie de son pas lent et léger… Après j’ai dû dormir longtemps : ce tintement de porcelaine et d’argenterie, c’est le plateau du café qu’on porte au salon. On a fini de déjeuner, il doit être deux heures… »

Mais les accents d’une voix sèche et claironnante qui se rapprochaient et se précisaient firent tressauter Criquet :

— Tante Éléonore ! s’écria-t-elle. Elle ne devait rentrer qu’à la fin du mois. Voilà bien ma chance !

On s’arrêtait à la porte.

— Vous dites qu’elle dort depuis ce matin, miss Winnie ? disait la voix. C’est inconcevable ! Inconcevable et dangereux. Cela finirait par arrêter la circulation… D’ailleurs, je suis obligée de partir. Jacques, mon fils, m’attend pour une importante démarche et je tiens tout d’abord à voir cette enfant… Il semblerait vraiment que j’aie prévu la chose. – J’ai le don de prévoir ; triste don, parfois – Une de mes premières questions ce matin, vous en souvenez-vous ? fut pour demander : « Y a-t-il du nouveau chez Camille ? » Il était du reste grand temps : à son âge, moi… J’étais, il est vrai, précoce en tout et pour tout… Vous l’êtes, je crois, beaucoup moins, en Angleterre ? Vous appartenez au genre blond lymphatique, tandis que, nous autres Flamands, nous sommes des blonds sanguins, le beau type que Rubens aimait à reproduire… Vous, miss Winnie, par exemple ?…

Criquet n’entendit point la réponse murmurée.

— Ah ! vraiment ? reprit tante Éléonore. C’est extraordinaire ! On vous avait prévenue alors ? Oui ? Moi je n’approuve nullement ce système. Rien ne vaut l’innocence, la sainte ignorance… C’est comme pour le mariage… Michelet a écrit… Que dites-vous, miss Winnie ? Camille peut m’entendre ? Mais non, mais non, je parle à voix très basse, je vous assure, personne ne peut m’entendre…

La porte grinça ; de puissantes foulées ébranlèrent le parquet, on entendit un bruissement arrogant de taffetas et des cliquetis de chaînes et d’anneaux. Criquet se blottit au fond de son lit comme un animal traqué, se fit toute mince, toute plate, ensevelit sa tête sous son traversin, pressant son nez contre le matelas. Mais une main résolue écarta les couvertures, souleva l’oreiller et la retourna comme une crêpe ; alors, risquant un œil inquiet, elle aperçut d’abord miss Winnie, les joues écarlates, l’air choqué, puis, dressée comme une tour au-dessus du lit, la silhouette imposante de tante Éléonore, surmontée d’un visage charnu dont l’énorme coiffure poudrée avivait encore la couleur groseille.

« Comme elle est grande et grosse ! » songeait Criquet en tendant humblement vers elle ses lèvres brûlantes.

— Non, mon enfant, non, fit tante Éléonore en la repoussant de la main, je ne t’embrasserai pas aujourd’hui. Si j’en juge par les gerçures de ta bouche, tu as dû subir un accès de fièvre et le contact des fiévreux est à éviter.

« Pour ce que cela me prive ! » pensait Criquet.

— Eh bien, mon enfant, continua tante Éléonore, comment te sens-tu ? J’ai désiré te voir, causer avec toi… J’ai même dû renoncer pour cela à un grave rendez-vous, mais tu me connais !… Ta pauvre mère hélas ! n’a pas assez de santé pour tenir comme elle le devrait son rôle d’éducatrice… Voyons, ma chère Camille, qu’as-tu à me confier ? Parle sans crainte, mon enfant, je t’écoute…

Et tante Éléonore, d’un geste aux tintements métalliques, croisa ses deux bras sur sa poitrine de soie noire.

Criquet cherchait éperdument dans son cerveau où tournaient quelques lambeaux d’idées. Une seule sensation dominait : ses oreilles cuisantes qu’elle sentait gigantesques et rouges…

— Mais, tante, gémit-elle enfin, je n’ai rien à dire, rien ! Je suis très fatiguée, voilà tout…

— Fatiguée ? reprit tante Éléonore en hochant la tête avec complaisance, oui, cela se voit de reste, tu es exténuée ! Te souviens-tu du jour, – il n’y a pas si longtemps, – où tu détalais à travers champs comme un va-nu-pieds de mousse ? Et lorsque je te faisais observer que c’était une conduite peu décente pour une fille de ton âge, tu me répondais seulement : « Oh ! tante, cela m’amuse tant ! » T’en souviens-tu ?

— Oui, souffla Camille avec un regret désolé.

Il lui sembla qu’une bouffée de vent odorant lui baignait soudain le visage.

— Que te disais-je alors ? « Jouis de ton reste, ce ne sera pas pour longtemps… » J’avais raison, une fois de plus ! Te vois-tu aujourd’hui bondissant comme un cabri ? Tu es là, pâle, lasse, brisée…

— Cela ne durera pas toujours ? cria Criquet avec effroi.

— Non, sans doute… Mais après cette première misère, d’autres viendront… De ce jour jusqu’à ta mort, ta vie, ma pauvre enfant, comme celle de toutes les femmes, ne sera qu’une suite de peines, de sacrifices, de souffrances physiques et morales… Le mariage et ses devoirs, la maternité et ses douleurs…

— Mais, tante, je ne veux pas me marier, je ne veux pas avoir d’enfants, je te l’ai déjà dit, sanglota Criquet.

— Tu me l’as dit comme tu me disais l’été dernier, assez insolemment d’ailleurs : « Je ne veux pas être une jeune fille. » Et pourtant demain peut-être, tu seras une mère, une pauvre mère !

Madame Broussot leva les yeux au plafond.

— Profite du repos que tu es obligée de prendre, poursuivit-elle, et demande au ciel des forces pour gravir ton futur calvaire…

Criquet pleurait doucement, les nerfs brisés. Miss Winnie raide, figée, désapprouvait de toute sa figure fermée ce verbiage papiste, inutile et inconvenant. Tante Éléonore les contempla toutes deux avec satisfaction :

— Miss Winnie est certainement de mon avis, ajouta-t-elle, bien que la Providence, ayant sans doute d’autres vues sur son âme, lui ait évité la part des épreuves réservées aux épouses…

Cette allusion à son célibat acheva la déroute de miss Winnie. Alors, radieuse, triomphante :

— Je dois te quitter mon enfant, conclut tante Éléonore. Que ton ange gardien veille sur toi !

Et de son large pouce esquissant une croix dans l’espace, elle s’éloigna, cinglant avec majesté.

— Ne sentez-vous pas, ma chère miss Winnie, que la cheminée fume ? dit-elle encore avant de disparaître. Moi, rien ne m’échappe. J’ai un odorat d’une délicatesse !…

Criquet, noyée dans ses larmes, remarqua pourtant que, sous la traîne pesante de sa robe brochée, la tante entraînait un petit plumeau oublié par Louise et elle s’en réjouit une seconde.

Mais le chagrin était là, trop lourd, trop encombrant pour être si vite déposé ; il ne s’agissait plus maintenant de l’an ni du mois prochain. Ce n’était pas demain qu’elle deviendrait une jeune fille ; quand elle se lèverait, elle serait une grande personne, on le lui répétait depuis le matin.

Bientôt viendra le mariage, puis la maternité, a dit tante Éléonore… Devient-on mère tout à coup, comme ça ? Criquet se souvient d’une chatte qui jouait, avec toutes les grâces de l’enfance dans ses prunelles dorées, dans son corps soyeux et souple ; un jour, elle avait eu des petits chats, et elle s’était transformée en dame longue, efflanquée, à l’allure grave, au caractère acariâtre.

Elle voit encore, à une soirée chez ses parents, une jeune femme qui, depuis son mariage, avait beaucoup grossi, se désolant de ne pouvoir danser ; « Consolez-vous, lui avait-on dit, dans quelques mois, vous serez légère comme avant… » Et, en effet, on l’avait revue plus tard, la taille svelte, escortée d’une nourrice qui portait un bébé.

La vie de Criquet était alors trop pleine, trop absorbante pour qu’elle eût le loisir de méditer sur ce phénomène.

« Je le savais bien pourtant, mais je n’y avais jamais réfléchi, songeait-elle ; les mamans comme les mères chattes, portent leurs enfants dans elles-mêmes, tout près de leur cœur… Mais comment les font-elles sortir ? Peut-être que leur corps éclate, comme une orange trop mûre ? Ou bien il s’ouvre, comme l’écorce des noix ? »

Puis, avec terreur :

« Si tout de même cela m’arrivait ? »

Criquet passait une main craintive sur son ventre plat, tout en pensant : « Et les hommes ? Ont-ils les mêmes ennuis ? »

Que de mystères ! Criquet sait d’avance qu’elle n’apprendra rien de gai. Mais mieux vaut être sûre. Elle promène à travers la pièce son regard inquiet. La femme de chambre vient d’entrer. Elle coud auprès du feu. Criquet éprouve quelque honte à la questionner.

Cette Louise a de très grands yeux gris qui semblent toujours se moquer, des yeux entourés d’un cercle noir comme une paire de lunettes. « C’est sûrement pas la mine de plomb qui les rend comme mon fourneau, » avait un jour grommelé la cuisinière, d’un ton plein de sous-entendus.

Criquet, perplexe et soucieuse, cherchait le sens de ces paroles ambiguës, quand la femme de chambre, qui venait de lui jeter un coup d’œil, se mit à rire, pliée en deux, sur le mouchoir quelle reprisait :

— Qu’y a-t-il de si drôle ? interrogea Camille offusquée.

— Que mademoiselle me pardonne, fit Louise. Quand je vois mademoiselle se mettre les sangs à l’envers je ne peux pas, là, c’est plus fort que moi !

Et de nouveau elle gloussa.

Criquet, un peu choquée, murmura, comme se parlant à elle-même :

— Il n’y a pas de quoi être si contente !

— Eh bien, moi, il y avait beau temps à votre âge que je tourmentais ma mère pour me mettre des jupes à taille et que je fourrais des paires de bas dans mon corsage… Ah ! j’étais dégourdie, on peut le dire !

— Et pourquoi désiriez-vous tant être grande, Louise ?

— Tiens ! pour m’amuser, comme les autres filles…

— Moi, fit Criquet pensivement, je n’aime pas danser, je n’aime ni les robes ni les rubans. Je voudrais bien vous ressembler.

Et après un silence, elle ajouta plus bas :

— Vous n’avez jamais eu d’enfant, Louise ?

La femme de chambre sauta sur sa chaise en laissant tomber ses ciseaux :

— Un gosse, moi ? Ah bien ! En voilà une question, mademoiselle ?

— C’est que tante Éléonore avait l’air de dire que je pourrais bientôt en avoir. Alors, j’ai peur…

Louise lança un rire pointu, saccadé, qui s’acheva en chant de coq :

— Bien sûr qu’on peut en avoir : c’est plus facile que de gagner à la loterie. Mais cela ne vient tout de même pas à regarder voler les mouches…

— Comment cela vient-il ?

Louise jeta vers Criquet un regard en dessous et se tut.

— Que mademoiselle s’adresse donc un peu pour voir à la miss anglaise, dit-elle au bout d’un instant.

Elle abaissa les paupières, fit quelques points, puis releva des yeux luisants où semblait frétiller tout un monde de pensées folâtres ; elle passait sa langue sur ses lèvres, l’air gourmand, attendant les questions. Criquet, gênée par ce regard, demanda seulement :

— Et les hommes, Louise ?

— Quoi, les hommes ?

— Ils ne sont pas malades quand les enfants naissent ?

Criquet avait parlé d’un air détaché, car elle devinait la réponse. Louise poussa un cri aigu et se balança sur sa chaise en se tortillant.

— Mademoiselle me fera mourir ! souffla-t-elle enfin, haletante. Malades, les hommes ? Ah ! bien oui, le plaisir pour eux, la peine pour nous !

Louise ne riait plus ; les sourcils froncés, les prunelles durcies, elle secouait la tête et paraissait remuer des souvenirs cuisants.

— Et les garçons ? reprit Camille à voix plus basse. Est-ce que…

Elle hésitait…

Un éclair de gaieté traversa le visage de Louise, mais elle restait assombrie :

— Non, non, mademoiselle les garçons n’ont rien, pas plus que les hommes… Tous les ennuis sont pour les femmes… Ah ! ils peuvent se vanter d’avoir tiré le bon numéro, les…

Criquet crut entendre un vilain mot. Louise qui pliait le mouchoir le tendit avec tant de violence qu’il craqua.

Le feu flûtait sa chanson aigre et moqueuse. Une auto traversa la rue avec fracas, lançant trois longues notes mélancoliques.

— Enfin, conclut Criquet avec un grand soupir, heureusement que c’est fini !

— Quoi donc, mademoiselle ?

— Je serai bientôt guérie et je ne penserai plus à tout ça.

Louise la regardait avec ahurissement.

— Guérie ? On n’a donc pas prévenu mademoiselle ?

— Comment ? Ce n’est pas fini ?

On frappait à la porte de la chambre voisine. La femme de chambre se leva pour aller ouvrir.

Camille, restée seule, eut un instant de désespoir. La vie lui apparut tout à coup affreuse, intolérable.

— Ce n’est pas juste, ce n’est pas juste, répétait-elle, en roulant sa tête dans l’oreiller. Les hommes ont gardé tout le bonheur de la vie… Égoïstes, lâches !

Pour la première fois, elle s’avouait qu’elle était une fille, elle éprouvait de la pitié pour ses pareilles, elle s’associait à elles. Pour la première fois, elle n’admirait plus les garçons.

— Mademoiselle, fit Louise, en passant sa tête par la porte entre-bâillée, c’est monsieur Michel qui voudrait vous dire un mot…

Michel ? Aujourd’hui ? Lui qui, la veille, n’avait pas daigné lui accorder une minute ?

— Non ! non ! cria-t-elle. Je ne veux pas le voir !

Mais Michel entrait déjà, bousculant la femme de chambre. Très à l’aise, les mains dans ses poches, l’allure dégagée, la figure fraîche, l’œil vif, il emplissait l’air des accents de sa voix coassante :

— Miss Winnie m’avait défendu d’entrer dans ta chambre, mais j’ai passé par celle de Suzanne. C’est à ton tour maintenant de faire ta poire ? Tu es bien fière parce que tu dors, au lieu de trimer comme le pauvre monde… Et puis sois tranquille, je ne vais pas moisir ici…

Une pudeur nouvelle et douloureuse emplissait Criquet, pudeur du corps, pudeur de l’âme. Si Michel allait deviner ! Elle ferma la bouche, elle ferma ses yeux pleins de larmes, elle tira le drap jusqu’à ses lèvres, rentra ses bras, les croisa étroitement sur sa poitrine, avec un mouvement de défense et de terreur. Immobile, blanche, silencieuse comme une petite morte, elle écoutait le pas martelé, la voix sonore, les paroles étrangères qui meurtrissaient sa tête dolente.

— On m’a donné trois heures pour aller chez le dentiste, expliquait Michel mais je vais le sécher, le dentiste ! Nous sommes plusieurs qu’on a laissé sortir aujourd’hui. On a fait un pari : c’est à qui boira le plus de bocks en dix minutes. Moi, j’ai parié d’en avaler douze. Ce sera dur ! Et pendant que les uns avaleront, les autres chanteront :

 

Il vaut mieux boire et s’en ressentir

Que de ne pas boire et de s’en repentir !

 

Il hurlait à tue-tête, le bras levé. Criquet poussa un gémissement.

— Je suis venu pour faire signer ma feuille de sortie, continuait Michel ; puis je me suis rappelé que tu avais une trousse à ongles dont tu ne le sers jamais. Tu me la prêteras jusqu’à la prochaine sortie, n’est-ce pas ? Eh ! bien, es-tu muette ? Ou sourde ? Ou morte ? Veux-tu bien m’ouvrir ces yeux-là ?

Il se penchait sur elle. Elle sentit sur son visage les doigts froids et le souffle vif. Alors son chagrin, sa rancune, sa jalousie bondirent à la fois. Elle sortit violemment ses bras, frappa son cousin sur le nez, sur la bouche, lui saisit les cheveux, les tira à pleines mains.

— Va-t’en, criait-elle en sanglotant, va-t’en ! Je ne veux plus te voir ! Tu es bête, tu es méchant. Je te déteste !

Il la prit aux poignets, les yeux noirs de colère, mais la voyant prête à appeler, songeant en outre qu’on lui avait défendu d’entrer, il la lâcha, se bornant à grogner :

— Chatte en colère, fille ! C’est traître, les filles, ça griffe !

Il lui tourna le dos et bientôt la porte se refermait. Mais de l’autre côté on entendait maintenant un bruit de murmures et de rires.

Suzanne peut-être ? Non. Suzanne était sortie. C’était Louise qui parlait à Michel, en le couvant de ses regards effrontés. Si elle allait lui dire ?… Criquet sentit une vague de feu rouge l’envahir tout entière.

Assise sur son lit, une main sur son front douloureux, l’autre sur son cœur agité, elle songeait à Michel, qu’elle avait perdu, qu’elle ne retrouverait point et qui s’en allait dans l’air frais et vivant de la rue, vigoureux, content, vulgaire, haïssable.

Elle entrevit le café aux lumières crues, les verres levés, les visages violents avec leurs yeux allumés, leurs bouches ouvertes et noires. Un frisson la secoua ; aurait-elle aimé ces joies brutales ? Non, non, certes ! Elle ne souhaitait pas l’accompagner aujourd’hui. Mais qu’il ne sache pas non plus ce qu’elle souffre, qu’il ne sache plus rien d’elle, jamais !

La chambre s’obscurcissait lentement ; les objets familiers se noyaient un à un dans l’ombre triste, abandonnant Camille ; une lueur rouge à peine frémissait à terre devant le feu qui pleurait ; le vent pleurait aussi et la pluie monotone frappait les vitres. Criquet sanglotait longuement tout bas, à sanglots brisés qui s’arrêtaient pour reprendre. Parfois elle s’écoutait et se plaignait avec douceur : « Pauvre, pauvre Criquet », répétait-elle. Elle n’avait plus de peine aiguë ; c’était un découragement infini qui l’épuisait comme si, avec ses larmes, s’écoulait peu à peu sa vie. Qu’il faudrait peu de chose pour s’en aller tout à fait, pour cesser de sentir !

Elle se tut un instant ; de gros soupirs en hoquets soulevaient encore sa poitrine ; dans les intervalles, le silence s’étendait autour d’elle en toile d’araignée ; seule, une note rythmique le troublait maintenant, égale et claire comme le chant d’un crapaud. Criquet reconnut ce bruit : celui d’une goutte d’eau qui, dans la salle de bains voisine, tombait sans cesse du robinet dans la baignoire. La petite goutte lente et obstinée semblait une voix menue qui disait : « Viens ! Viens ! Viens ! »

Camille redressa la tête pour écouter. On lui avait dit le matin même : « Surtout pas d’eau froide… On peut en mourir… »

En mourir ? Elle obéit à l’appel, sortit de son lit, et toute chancelante encore, ouvrit les deux portes et marcha jusqu’à la vasque blanche qu’on avait remplie pour le bain de miss Winnie. Elle contempla un instant l’eau noire où dansait un reflet de gaz, quitta sa longue chemise, et, avec un petit cri où s’achevait son dernier sanglot, se laissa glisser dans la baignoire.

IV

Criquet ne mourut pas : on ne meurt pas comme on veut, quand on veut ; un mois plus tard on l’eût même étonnée en lui rappelant qu’une seconde elle avait souhaité disparaître.

Elle était revenue se coucher grelottante dans ses draps humides ; une bronchite, dont personne ne sut la cause, la tint longtemps alitée, le cœur et le corps engourdis dans les feuilles d’ouate qui l’enveloppaient comme une larve au fond de son cocon.

De ces jours, elle ne garda d’autres souvenirs que odeur âcre de l’iode qui monte dans le nez, met sur la langue un goût de fer et la molle brûlure des cataplasmes. Mais elle avait aimé l’atmosphère close de la chambre où se glisse la lumière nacrée par la mousseline des rideaux, les pas étouffés, les voix assourdies, l’effleurement d’une main sur le poignet ou sur le front, le cliquetis de la cuiller contre la tasse et, vers la nuit, quand la lampe n’est pas encore allumée, les flammes roses du feu, dansant en reflets sur le plafond. Elle écoutait passer les heures qui s’en allaient une à une au timbre clair de la pendule et savourait les jours égaux. C’était comme une trêve bienfaisante entre la vie d’hier et celle de demain : nul souci, nul regret, nul désir, la halte serait rapide…

Les paupières abaissées, elle rêvait de choses vagues et héroïques : son navire glissait sur les flots éblouissants, colorés par un ciel d’or et de pourpre : elle était sur le pont, officier, grand, svelte, cambré, le bras tendu vers des rivages fleuris où l’on voyait, entre les arbres chargés de fruits, danser de jeunes négresses. Des cités féeriques, des caravanes bariolées, des fêtes et des combats défilaient ensuite tour à tour devant ses yeux fermés : elle était à la fois le témoin et le héros de ces épopées merveilleuses, oubliant son corps frêle de malade qu’accablait le poids des draps trop chauds.

Tout lui était prétexte à s’évader : le soir, quand la brume de novembre entrait par la fenêtre un instant ouverte, lui apportant les fumées amères et les cris de la ville, elle cachait sous les couvertures son visage frileux, évoquant avec bonheur le grand vent glacial qui hurle autour d’une barque en détresse. Ou bien si son pied fuyait le contact brûlant de la bouillotte, elle se voyait aussitôt, silhouette casquée, toute noire sur le foyer rouge, grimpant à l’échelle dressée devant une maison en flammes.

La pluie tombe sur les rues boueuses ? Qu’importe puisque, pour elle seule, luit l’éclatant soleil, celui qu’elle admirait toute petite et qui plus tard s’est assombri. Et si sa main tremble en soulevant la tasse de tisane, qu’importe encore ? La couverture au menton, ne devient-elle pas, selon son caprice, marin, explorateur, missionnaire ?

Souvent, aux heures de fièvre, un petit derviche sortait du mur pour la visiter. Il faisait, en tapant dans ses mains sèches, trois tours sur lui-même qui soulevaient en auréole sa courte jupe blanche, inclinait cérémonieusement devant Criquet son fin visage olive surmonté d’un turban et demandait : « Faites un vœu, Camille. » – « Être un homme », répondait tout de suite Criquet. « Il en sera selon votre volonté », prononçait le derviche. Un nouveau salut, un claquement de mains, trois tours de jupe envolée et le petit derviche rentrait dans le mur. Criquet l’appelait son ami et parfois croyait en lui. Elle en parla même à Suzanne qui sourit avec des yeux graves et lui mit aussitôt le thermomètre sous le bras.

Pourtant un jour, il fallut bien se lever. Dès que Camille fut assise au coin du fauteuil trop vaste où elle meurtrissait son dos amaigri, ses rêves l’abandonnèrent brusquement.

« Voilà, se disait-elle en clignant ses paupières baissées et en fronçant le nez ; je monte sur le pont de mon vaisseau, la mer est grise et un gros brouillard roule au-dessus. Je relève le col de ma vareuse, je bats la semelle pour me réchauffer, je me donne de grands coups de poing sur les omoplates, comme les cochers… »

Mais, soulevant les bras, elle apercevait ses poignets posés comme des baguettes blanches sur les appuis du fauteuil et ses jambes, baguettes noires étendues vers le feu. Les chimères en tapisserie, sur le dossier de la chaise, en face d’elle, lui tiraient une langue en laine rousse et le Racine de la pendule, sous sa perruque de bronze, la contemplait avec une ironie hautaine.

Ils étaient presque ses seuls compagnons. M. Dayrolles venait de rentrer de voyage avec une crise de foie si grave qu’il ne quittait plus sa chambre.

Le docteur Mourot lui faisait de longues visites, apparaissant à la porte de Criquet tout juste le temps d’agiter sa grande main molle, en disant d’une voix graillonnante :

— Allons ! Allons ! Ça va mieux, ça va bien ! On dansera bientôt le cake-walk.

Michel entrait de temps à autre, l’air gêné ; les garçons n’aiment pas les malades ; d’ailleurs le souvenir de leur dernière scène restait entre eux. Suzanne, sa mère, miss Winnie passaient auprès de M. Dayrolles la plus grande partie de leur temps. Et Criquet immobile comptait pendant de longues heures les feuilles vertes qui entouraient les pavots bleu pâle courant en frise le long du mur : « Le bouton en a trois, la fleur, quatre… »

Ou bien elle écoutait vaguement sa sœur qui, dans le salon, déchiffrait des sonates de Beethoven, hésitant, s’arrêtant parfois, tandis que continuaient imperturbables les claquements du métronome et la voix fausse de miss Winnie, psalmodiant : « Un, deux, trois… Un ! »

C’était la vie quotidienne avec ses détails secs et précis, la vie sans imprévu, monotone et morne, que demain elle reprendrait.

Une légère douleur, entre les épaules, là où la peau tannée par l’iode se détachait en lambeaux de cuir brun, lui procurait une minute de distraction.

Puis les questions maladives qu’elle s’était posées naguère s’emparaient de nouveau de son esprit.

— Pourquoi, mais pourquoi suis-je moi ? se demandait-elle tout bas.

Quand elle apercevait dans la glace, entre les écrans de paille tressée, la tache presque rose de ses cheveux, un œil qui bougeait, un doigt dressé, mince et blanc :

— Comment est-ce que je sais que ça, c’est moi, murmurait-elle avec une surprise alanguie. Est-ce que je suis moi parce que je dis que je suis moi ?

À plusieurs reprises, elle répétait du bout des lèvres les mêmes paroles dont bientôt elle cessait de comprendre le sens. Mais pourquoi sa bouche remuait-elle ?

Dans la rue un tramway s’ébrouait lourdement avec un ronflement nasillard :

« On dirait un bourdon », pensait vaguement Criquet.

Une fleur, un petit corps roux et velu, des odeurs ferventes traversaient sa mémoire. Puis le carré de la fenêtre s’embrumait, les pavots du mur, les dragons de la chaise s’effaçaient, les sons du piano s’évanouissaient… Criquet s’était endormie.

— Prendre un cerceau pour aller à une matinée dansante, c’est bien une idée de Criquet, faisait Michel d’une voix maussade, quelques jours plus tard. Si tu t’en sers, avec tes longues jambes et ton dos rond, tu auras l’air du kangourou boxeur. Et si tu continues à ne pas t’en servir, je voudrais bien savoir pourquoi tu l’as emporté ?

— Je ne le sais pas moi-même, répondit Criquet.

Elle parcourut d’un regard l’avenue large et blanche entre les pelouses givrées, les arbres lointains du Bois dont les branches inscrivaient leurs nervures élégantes sur le ciel gris, vit à son côté Michel, le nez bleui, les traits tirés, les deux mains dans les poches de sa capote de lycéen, miss Winnie, le visage barré par un pan d’étole de fourrure et dont l’aigrette verte scandait d’un hochement chacun des pas allongés et secs ; baissant alors la tête avec un soupir, Criquet serra nerveusement le cercle de bois usé qui ne lui venait plus qu’au genou. En le sentant là, comme autrefois, tiède et dur dans sa main, il lui semblait que son cher passé d’insouciance durait toujours.

Elle désirait se tromper et tromper les autres, prolonger l’instant indécis… Aujourd’hui surtout, jour de sa première sortie, n’avait-elle pas le droit d’être heureuse ?

En s’habillant, tout à l’heure, elle était agitée, le souffle rapide, les mouvements vifs : elle quittait enfin sa chambre fermée, elle allait revoir le ciel, les arbres, les rues, les voitures, les gens aux visages mélancoliques ou souriants : Michel, qu’elle avait si peu aperçu pendant sa maladie, l’accompagnait.

Mais le temps était hostile, l’air immobile et coupant, le ciel dur, les arbres figés. La terre était aride ; chaque brin d’herbe, gainé de gelée blanche, semblait un glaive luisant.

Camille était vaguement blessée de cette indifférence. Cette promenade qu’elle avait tant souhaitée, son retour à la lumière, au monde, rien ni personne n’en semblait donc ému ? Elle désira un peu de sympathie :

— Il y a plus d’un mois que je n’étais sortie, dit-elle.

La phrase tomba dans le silence. Miss Winnie jugea inutile de répondre à une remarque évidente. Elle tira de son manchon un mouchoir de soie quadrillée – les mouchoirs de fil, assurait-elle, lui écorchaient le nez – essuya les gouttelettes qui s’arrondissaient autour de chaque poil de son boa, tamponna sa voilette en face de sa bouche, puis cacha de nouveau sous la fourrure son grand menton triste. Quant à Michel, il suivait du regard une amazone au chapeau rond qui, ramassée sur sa selle, sautait à chaque bond du lourd cheval, entouré de vapeur.

— Pas de style ! grommela-t-il, la lèvre dédaigneuse.

— C’est bien le vingt novembre que je suis tombée malade, n’est-ce pas, miss Winnie ? continua Camille.

Mais miss Winnie se contenta de hocher la tête. Alors Criquet se sentit tout à coup faible, petite et seule. Ces voitures, ces autos, ces bicyclettes roulaient, trépidaient, filaient dans un monde qui n’était pas le sien ; ces passants grands, gras, bien vêtus lui prenaient sa part d’espace et de joie. Le froid mordait ses mollets, raidissait ses doigts et ses orteils, glissait dans ses manches un peu courtes pour pénétrer jusqu’à son cœur… Elle aperçut dans un arbre un pinson au gros bec mélancolique qui sautait silencieusement de branche en branche : « Il doit avoir les pattes gelées, pensa-t-elle, ses pauvres petites pattes toutes nues… »

Que faire lorsqu’on a froid, lorsqu’on est triste ? Courir. Criquet asséna un grand coup de baguette à son cerceau et s’élança. Mais le cerceau d’abord et Criquet à sa suite s’abattaient bientôt contre le manteau de loutre d’une dame élégante qui trébucha.

— Maladroite ! murmura cette dernière.

Et tout en époussetant la fourrure de ses doigts gantés elle ajouta, se tournant vers son mari :

— Quand on joue encore au cerceau à cet âge, on devrait au moins faire attention…

— Tu vois, grommela Michel, tu nous rends grotesques !

Persuadé qu’il était le point de mire de toutes les femmes, il avait pris pour lui le coup d’œil méprisant de la jolie promeneuse.

Camille rougissante, marchait lentement, appuyée sur son cerceau. Sa course lui avait donné des palpitations et ses jambes tremblaient, raides et alourdies. Oubliant quelle venait de passer plusieurs semaines au lit, elle se désolait :

— C’est fini, répétait-elle tout bas, je ne sais même plus courir ! Je suis vieille…

Elle inclinait la tête pour paraître moins grande, pliait un peu les genoux à cause de sa robe courte, de temps à autre, elle avait un mouvement nerveux du coude, comme pour écarter l’attention. Si elle sentait qu’un promeneur allait la regarder, elle tournait brusquement la tête.

Quand un homme passait, elle enviait son air résolu, sa démarche alerte. Mais les femmes retenaient davantage son attention ; elle s’étonnait de les voir, le visage plein, rose, satisfait, cingler sur le trottoir, la poitrine en proue, laissant des parfums en sillage. Elle se disait : « Comment ont-elles l’air si heureux ? Elles doivent tant s’ennuyer ! » Et elle se retournait pour les suivre du regard.

— Quelle façon tu as de dévisager les gens ! fit Michel qui l’avait rejointe. Tu vas encore te faire apostropher…

— Je me demande… dit Camille hésitante.

— Quoi ?

— Je me demande à quoi peuvent bien penser toutes ces femmes ?

Michel leva le nez avec importance :

— Peuh ! fit-il. À peu de chose : à leur robe, à leur chapeau… à leur amant…

— À leur amant ? Un amant, Michel, c’est bien quelqu’un qu’on aime d’amour ?

— En voilà une question ! Ne fais pas la bête. Tu le sais bien.

— Mais ces dames-là sont déjà mariées ?

— Eh bien, quoi ? demanda Michel agacé.

Criquet réfléchit un instant.

— C’est que… reprit-elle timidement… tu sais, moi, je n’ai jamais beaucoup pensé à ces choses-là… Je croyais qu’on aimait quelqu’un d’amour avant de se marier…

Michel eut un petit ricanement. Il tourna la tête pour voir si miss Winnie se trouvait à une distance convenable, repoussa son képi en arrière, se campa devant sa cousine, et déclara avec suffisance :

— Tel que tu me vois, mon vieux Criquet, je suis, l’amant d’une femme mariée !

Il pensait à une crémière du quartier, qui, les jours de sortie, lui souriait d’un air engageant pendant qu’il buvait un lait chaud sucré. Mais il ne produisit pas l’effet attendu. Camille attachait sur lui des yeux surpris, incrédules :

— Puisque tu ne peux pas l’épouser ?

Elle médita un instant :

— À moins que tu ne veuilles l’épouser plus tard, quand son mari sera mort… ou qu’elle aura divorcé ?…

— Plus souvent ! s’écria Michel, brisant d’avance le cœur de la trop sensible crémière.

Camille resta interdite ; puis :

— Alors, pourquoi faire ? demanda-t-elle.

— Que tu es sotte, non, mais que tu es sotte ! Pourquoi faire ? Pour l’embrasser, pour la caresser, pour…

Gêné par les yeux clairs, plus grands, plus fixes :

— Et puis zut, flûte ! C’est trop difficile de parler de ces choses avec une fille…

Et il haussa les épaules.

— Alors, continua Camille, rouge et sérieuse, on peut dire à des femmes qu’on les aime, on peut les embrasser sans se marier avec elles ?

— Tu en as de bonnes ! S’il fallait convoler avec toutes celles…

Il acheva par un rire. Puis, content d’afficher un cynisme qui le faisait homme :

— On le leur promet bien parfois ; mais quant à s’exécuter !…

Il eut un nouveau rire dont il exagéra la brutalité.

— C’est mentir, Michel, c’est un parjure, fit Camille d’une voix tragique.

— Mentir à une femme, ce n’est pas mentir, déclara le lycéen d’un ton catégorique.

Camille eut un sursaut et, la bouche à demi-ouverte, le visage perplexe, se tut.

On avait pris une allée latérale qui conduisait à Neuilly. Miss Winnie s’étant arrêtée de nouveau pour essuyer son écharpe de fourrure, Criquet et Michel s’arrêtèrent également.

Un homme et une femme s’avançaient vers eux. L’homme, une casquette de cycliste posée en arrière sur une touffe trop noire et trop frisée, un foulard jaune enroulé autour du cou, pelait une baguette en sifflant ; la femme, toute jeune, avait une figure ronde, rouge et joyeuse, comme enfouie sous un épais bourrelet de cheveux gras d’où sortaient ses regards mobiles et hardis ; elle faisait craquer des noix entre ses dents solides, les épluchait avec des mouvements de guenon, et de temps à autre passait ses doigts dans les coques d’un ruban cerise qui soulignait la blancheur de sa nuque.

Michel pivota sur les talons pour la suivre des yeux :

— Gentille !… dit-il en sifflotant.

Puis s’adressant à Criquet :

— En voilà une, tiens !

— Une quoi ?

— Une femme qu’on embrasse, qu’on aime… qu’on n’épouse pas…

Et le rire odieux retentit encore dans le cœur de Criquet. Elle recula d’un pas, fixa sur son cousin des yeux d’effroi, de tristesse, d’horreur :

— Toi, Michel, toi, tu pourrais embrasser cette femme, cette vilaine femme-là… que tu ne connais pas ?

— Pourquoi pas ? Elle est fraîche, belle fille…

— Oh ! s’écria Camille suffoquée.

Et après un silence :

— Mais l’homme qui est à côte d’elle, moi, je ne pourrais pas le toucher, pour rien au monde, et s’il me touchait, je crois que j’en mourrais !…

— Naturellement… Tu es une fille… Ce n’est pas la même chose.

Criquet cherchait les mots capables d’exprimer son indignation. Elle n’en trouvait pas. Mais, sentant monter de grosses larmes, de ces larmes qui coulent et mouillent :

— Tu me répugnes ! cria-t-elle.

Puis elle donna un grand coup de baguette sur son cerceau et partit en courant…

Elle n’avait plus froid. Ses oreilles étaient brûlantes. Une douleur, une colère confuses lui gonflaient le cœur. Michel la délaissait. Michel embrassait des femmes en cheveux, des femmes mariées.

La vie ne finit donc pas quand on est marié ? L’amour n’est pas le sentiment simple et facile qu’elle s’imagine, la formalité qui précède le mariage, aussi obligatoire que la robe blanche et les cadeaux ? Il lui apparaît tout à coup comme un mystère trouble, effrayant. Elle s’aperçoit obscurément qu’elle ignore bien des choses et que ces choses ne sont pas gaies.

Le ton de Michel, son rire, ses coups d’œil vers la femme au ruban rouge, la soulèvent de dégoût : « Je ne l’aime plus, je ne l’aimerai plus jamais », dit-elle tout haut, et elle galope, sans souci de sa fatigue oubliée, elle assène des coups plus violents sur son cerceau qui vibre, bondit et file sur le sol glacé.

Elle s’arrête enfin, hors d’haleine. Michel et miss Winnie apparaissent au loin, tout petits et noirs sur le fond terne ; les arbres forment un lacis de lignes embrouillées qui se confondent. Il n’y a dans les taillis que des feuilles sèches qui ont perdu leurs belles couleurs d’automne, et des mottes de terre durcie. Le cerceau, après avoir lentement tourné sur lui-même, s’affaisse près d’une petite rivière, immobile sous une couche de glace. Camille se penche : tout semble mort là-dessous. Elle se rappelle la même rivière au printemps, le fond de sable doré par le soleil, les têtards aux énormes têtes jaunes, aux queues agiles, frétillant entre les herbes vives ; on n’aperçoit plus maintenant que des plantes brunes aux bras pétrifiés. Elle frappe doucement la glace du bout de sa baguette ; un petit craquement sec se fait entendre, des bulles rondes montent en roulant mollement et s’égrènent une à une sous la vitre transparente, puis les plantes ouvrent leurs bras endormis qui semblent s’étirer et ondulent avec une faible douceur.

— Que fais-tu là ? interroge Michel qui l’a rejointe.

Il la regarde, un peu craintif.

Mais Criquet lève vers lui des yeux encore rouges, limpides quand même et sans rancune.

— Tu vois, dit-elle joyeusement, avec un sourire, je viens d’éveiller la rivière…

On venait d’arriver au pavillon où se donnait la matinée à laquelle les Dayrolles devaient assister. Miss Winnie était partie après avoir expliqué à un vieux monsieur distrait que la maladie de son père avait retenu Suzanne. Michel venait de disparaître par une porte de lumière rose d’où sortaient des éclats de voix et des rires ; et Camille, dans l’antichambre, sous le jour blafard de la fenêtre étroite, parmi les manteaux amoncelés et les rangées de snow-boots, se tenait gauchement debout en face d’un vieux monsieur qui la contemplait d’un air vague par-dessus son lorgnon.

Apercevant une bande de poignet rouge tranchant sur son gant clair, elle tira sa manche en détournant obstinément la tête ; puis elle se baissa pour remonter son bas et enfin, d’un mouvement nerveux, releva vivement les yeux vers le regard qu’elle sentait attaché sur elle, à travers les vitres brillantes.

— Préférez-vous la société des jeunes gens où celle des enfants, mademoiselle ? demanda le vieillard d’un ton solennel. Ici – et il indiquait la porte ouverte – c’est notre petite matinée, oh ! bien modeste, une vingtaine de couples, tout au plus… Là…

Mais Camille l’interrompit :

— J’aime mieux les enfants, s’il vous plaît, monsieur, dit-elle rapidement.

— Parfait ! Parfait ! fit le vieillard d’un air mécontent, car il n’avait pu achever sa phrase.

Et, s’avançant vers une porte, il se disposait à entrer quand, tout à coup, il s’effaça :

— Mes excuses, mademoiselle, prononça-t-il, passez la première : j’allais oublier vraiment que vous êtes une jeune fille.

— Mais non, monsieur, je vous en prie… C’est tout le contraire, bafouilla Camille, confuse. Et elle s’aplatit contre le mur.

Le vieux monsieur lui jeta un regard encore plus vexé, puis ouvrit la porte.

Quelques enfants, avec des boucles sur leurs collerettes de dentelles, riaient de tout leur cœur, rangés en cercle autour d’un garçonnet d’une dizaine d’années qui faisait d’affreuses grimaces en allongeant par secousses rythmées son cou mince au-dessus d’un col empesé.

Le vieillard fit les présentations :

— Mes petits-enfants – je suis huit fois grand-père, mademoiselle ! –, de jeunes amis qui ont bien voulu se rendre à notre invitation et monsieur Marcel Tourane, le doyen – jusqu’à présent du moins – de cette jeune assemblée…

Et se tournant vers Criquet avec un salut :

— Mademoiselle ?…

— Camille…

— Mademoiselle Camille Dayrolles qui vous fait l’honneur de se joindre à vous.

Les enfants semblaient pétrifiés ; une envie de rire faisait trembler les coins de leur bouche ; Camille, gênée par l’œil goguenard du jeune Marcel, demeurait immobile, la tête inclinée, les bras pendants.

— Allons ! un peu d’entrain, un peu de gaieté ! reprit le vieux monsieur. Connaissez-vous une ronde enfantine, mademoiselle Camille ? Car j’imagine que nos jeunes amis ignorent, pour la plupart, les éléments de la danse…

— Je sais : Les lauriers sont coupés, monsieur. Et puis : Savez-vous planter les choux.

— Parfait ! Parfait !

Et le vieillard, hochant la tête, retourna dans l’antichambre, avec les snow-boots et les manteaux.

— Oui ! oui ! C’est ça : les choux, les choux ! crièrent des petites voix aiguës.

Des menottes gantées battirent, puis se tendirent, s’accrochèrent aux mains de Camille, et, traînant un peu leurs souliers sans talons qui glissaient sur le parquet ciré, les enfants commencèrent à tourner.

Camille avait d’abord chanté seule ; mais, peu à peu, une voix grêle, puis une autre se joignirent à la sienne et bientôt ce fut un chœur nasillard, sur lequel tranchaient les cris rauques du gamin à col blanc dont le cou se gonflait, et la note en fausset d’une fillette qui montrait, dans sa bouche dégarnie, deux dents toutes neuves, trop grosses, et rayées de cannelures.

— Pas si fort ! cria-t-on de la pièce voisine.

— … On les plante avec son doigt !

Les enfants se laissent tomber comme s’ils plongeaient ; des petites filles ont le visage entièrement voilé de leurs cheveux ; le jeune Marcel feint de creuser le parquet de ses deux mains, en soupirant d’effort, tandis qu’un bébé aux yeux solennels gratte le bois avec application, de son index potelé.

Quand les petits se relèvent, la joie est à son comble. Marcel qui, maintenant, conduit la ronde, les tire en arrière, puis les ramène brusquement, si bien que tous les fronts se choquent avec violence. On dit : oh ! en se frottant, puis on rit ; un petit garçon, qu’ont heurté à la tempe les grosses dents neuves de la fillette, rit plus fort que les autres, une larme au coin de l’œil.

— … On les plante avec son nez !

Un grand tapage ; un cercle de menus corps aplatis, des jambes noires qui frétillent, le bruit mou des nez qu’on « plante ». Tout à coup le gamin facétieux saisit la tête de ses deux voisins et la cogne à plusieurs reprises contre le parquet ; l’un – la fillette aux dents – rouge, gonflée de sanglots retenus, essuie sur sa lèvre une goutte de sang qui tache son petit mouchoir ; mais l’autre, le bébé aux yeux graves, se dresse, les bras écartés, la tête renversée, ferme les paupières, ouvre une bouche immense, grimaçante, tremblante, d’où ne sort encore qu’un son drôle de clapet. Marcel, en face de lui, le singe de façon ridicule ; une petite fille se précipite pour le consoler ; les autres enfants attendent, les mains près des oreilles.

Et les hurlements arrivent enfin, effroyables, perçants, ponctués de notes aiguës, de hoquets, de balbutiements et d’appels :

— Ah ! Ah ! Méchant… Maman ! Oh ! Oh ! Maman !…

— Capon ! Cafard ! marmotte entre ses dents Marcel.

Et pivotant sur un pied, il tourne le dos d’un air indifférent.

La porte du salon s’ouvre, des têtes se penchent, des exclamations se croisent, et un tourbillon de soie rose s’abat aux pieds du bébé :

— Mon Roger ! Mon amour ! Qu’est-ce qu’ils ont fait au trésor à sa maman ?

Le jeune Marcel, superbe et dédaigneux, entraîne dans un coin un petit bonhomme, rond comme un ver de hanneton dans son costume de soie blanche.

— Veux-tu voir mon oncle ? lui demande-t-il.

Et il met les pouces sous le menton de sa victime qui le regarde avec terreur.

Une fillette tourne sur elle-même, en frappant des mains et en chantant d’une voix monotone :

 

Alex-an-dre le Grand

Roi de Ma-cé-doine

Av-ait un che-val

Nom-mé Bu-cé-phale…

 

Ses cheveux plats et lourds frappent ses épaules, en cadence.

Camille voudrait offrir sa sympathie à la maman du petit Roger. Mais celle-ci lui lance un coup d’œil irrité, en murmurant :

— Grande bête ! Elle ne pouvait pas faire attention ?

Alors Camille s’éloigne.

« Décidément, pense-t-elle, je ne m’amuse plus guère avec les enfants… »

Elle entre doucement dans le salon où l’on danse et s’accote contre le chambranle de la porte.

C’est la fin d’un pas-de-quatre. Le pianiste, derrière son instrument, allonge le cou pour voir, en s’essuyant les mains. Les jeunes gens appuyés contre le mur ou groupés au milieu de la pièce démeublée, passent leur mouchoir sur leur visage et d’un geste furtif tirent leur gilet. L’un d’eux, long et dégingandé, heurte du front le lustre qui tinte tandis que les jeunes filles poussent de petits cris niais et pointus :

— Oh ! Monsieur Gaston !

— Voilà ce que c’est de vouloir être le plus grand !

— Vous irez bientôt vous cogner à la lune…

Elles sont assises en demi-cercle, serrées, comme dans leur boîte, des bonbons fondants blancs, roses, mauves ; un peu essoufflées, elles relèvent avec une épingle mousse une mèche envolée, tapotent leur jupe, assurent une fleur, font bouffer une dentelle, ou s’éventent, penchées vers leur voisine pour chuchoter, avec des gestes tendres, des sourires mutins, un secret frivole qui souligne la grâce de la taille inclinée ou du bras arrondi. Mais causant, s’éventant, s’ajustant, toutes, d’un clin d’œil qui met au bord de leurs cils un éclair d’argent, cherchent le regard des jeunes hommes debout en face d’elles, et si elles le rencontrent, rient très fort en renversant la tête.

« En voilà des histoires ! » se dit Criquet, agacée. Elle les considère avec surprise. Ce sont donc les mêmes filles qui, l’an dernier, avaient les cheveux noués d’un ruban sur la nuque, des tailles plates et des gestes brusques ? L’une d’elles surtout s’est transformée, Jeanne Lasalle, qui n’a guère que quelques mois de plus que Criquet. Avec sa jupe blanche, presque longue, découvrant le petit soulier noir, sa taille déjà cambrée, sa figure ferme et ronde blottie dans une chevelure de cendre bise, son cou qu’elle gonfle, ses regards malicieux, sa bouche humide, tantôt pincée et tantôt épanouie, c’est vraiment une femme. Et comme elle manie son éventail, le faisant palpiter avec une nonchalance onduleuse, ou le fermant d’un petit coup sec du poignet qui retombe, souple comme une tige !

— Où a-t-elle appris tout cela ? se demande Camille stupéfaite. Quelle jolie figure elle a !…

Criquet soupire un peu. Elle essaie de se rappeler cette Jeanne bredouillant d’une voix pâteuse au catéchisme, pleurant quand elle tombait ou trichant aux barres, avec un air pleutre et sournois. Mais elle sent qu’ici ces choses n’ont guère d’importance.

Ses yeux cherchent une glace. En se haussant sur la pointe des pieds, elle aperçoit une seconde son visage en pointe, trop pâle, la saillie de ses pommettes, ses yeux un peu gonflés, son expression gauche et maussade, sa robe étriquée aux épaules, large à la taille, son cou engoncé dans un col qui l’étrangle. Et son cœur se serre. Pour la première fois elle regrette de n’être pas jolie. Jusqu’alors, elle le constatait sans rancœur. Elle disait avec simplicité : « Je ne suis pas belle », comme on remarque : « J’ai les yeux noirs », ou : « Je suis enrhumée ». Elle éprouvait même quelque mépris pour les fillettes trop bouclées, au visage de sucre rose, dont on dit : « Quel amour ! »

Et honteuse de ce sentiment nouveau :

« Est-ce que je vais devenir aussi ridicule que les autres ? » songe-t-elle avec humeur.

Le pianiste a disparu derrière son mur laqué de noir ; on entend les premières mesures d’une valse et un remous agite aussitôt les danseurs. Trois d’entre eux se précipitent ensemble et s’inclinent vers Jeanne. Michel en est. Jeanne se lève, le visage éclairé de triomphe ; elle pose son éventail au coin de sa bouche, et regardant les trois jeunes gens l’un après l’autre, d’un air impertinent et perplexe :

— Je ne peux pourtant pas danser avec trois cavaliers, minaude-t-elle.

Elle avance à pas légers en se balançant un peu, tandis que, toujours inclinés, ils la précèdent à reculons. Elle trouve cela très drôle, elle rit, la tête rejetée en arrière, les yeux brillants, et deux fossettes se creusent dans ses joues grasses.

« Comme elle est mince et souple ! pense Camille. Moi aussi, je serais mince sans cette bande de toile… »

Et du doigt, elle touche à travers la robe sa cuirasse épaisse.

— Avec moi, mademoiselle Jeanne, dansez avec moi ! crie Michel dont la voix s’enroue. Il y a deux ans, vous m’avez promis, solennellement promis, de m’accorder votre première valse !

— Moi, je vous ai promis quelque chose ? dit Jeanne d’un petit air provocant.

— Oui, oui.

— Menteur !

Et du bout de son éventail, elle lui frappe la joue.

— Je ne mens pas… C’était… C’était chez ma tante Dayrolles… Justement Camille est là. Tu t’en souviens, Criquet ?

Il s’est tourné vers Criquet et tour à tour cligne des yeux et la supplie.

— Je ne me rappelle pas du tout, fait-elle dignement. Mais je sais bien qu’un jour tu lui as tiré les cheveux et qu’elle a boudé une heure !

Jeanne, les sourcils un peu froncés, la bouche durcie, la détaille entre ses cils depuis les pieds jusqu’aux cheveux.

— Tiens ! Bonjour, Camille… Je ne vous avais pas vue… Comment va madame votre mère ?… Et pourquoi ne dansez-vous pas ?

— Maman va bien, merci… Quant à danser, je ne sais pas. Et puis si je savais…

Elle allait ajouter « On ne m’inviterait pas… » mais elle se mord les lèvres.

— Mon Dieu, que vous êtes drôle ! fait Jeanne, supérieure. On apprend quand on ne sait pas…

Mais s’avisant que Camille fixe sur Michel des regards désolés, elle se tourne légèrement vers le jeune homme qui joue avec les glands de sa ceinture de soie blanche, et, l’éventail haut :

— À bas les pattes, ou je frappe ! Je n’aime pas qu’on me touche. Vous êtes un faiseur d’histoires, monsieur Michel… Allons ! ne prenez pas cette tête lugubre ! Si vous êtes bien sage, je vous accorderai cette valse… parce que cela me plaît… Et parce que je suis gentille…

Avec un signe de tête protecteur à Camille et un sourire de victoire, elle pose ses doigts sur l’épaule de Michel qui l’enlace et l’entraîne.

Les deux danseurs évincés tournent des visages déçus, hésitent une seconde, puis, s’élançant tête baissée à travers les couples qui tourbillonnent, ramènent deux jeunes filles, épaves parmi les sièges vides. Le cercle s’élargit, les robes claires et mousseuses viennent battre contre Criquet appuyée au mur ; des écharpes effleurent mollement sa joue, elle sent les haleines tièdes, le parfum des mouchoirs de dentelle, le vent des éventails, elle surprend les mots chuchotés, les regards animés ou tendres ; la valse la frôle, l’enveloppe de son souffle et de son ivresse ; et pourtant comme elle est seule ! Pas un coup d’œil, pas une parole ne s’égare vers elle. Chaque fois que passe et repasse Michel, rouge, les yeux étincelants, les lèvres entr’ouvertes, penché sur le visage radieux et amolli de Jeanne, elle éprouve une douleur vive, comme si on lui piquait le cœur avec une petite pointe.

« Il y a deux ans, Michel appelait Jeanne poseuse, chipie. Comme il la regarde, pourtant ! Moi, son amie, jamais il ne m’a regardée ainsi… Je n’ai pas ces beaux yeux, cette figure lisse et ronde… »

Elle s’aperçoit tout à coup qu’être jolie, c’est tout ce que les hommes exigent des femmes, tout ce qu’ils aiment en elles. Cependant, on vient au monde jolie ou laide. On n’y peut rien. Alors ?

Ce sentiment d’injustice mêlé à sa jalousie confuse, l’irrite et la désole. Et soudain, elle revoit un musée de cire, où on l’avait conduite, étant petite. Sur ce même air de valse, un automate vêtu de velours bleu montrait du doigt, en dodelinant de la tête, son cœur battant dans sa poitrine ouverte.

« C’est là que j’ai mal… », se dit-elle.

Voici, en face, sur la cheminée, un beau chardon sec, aux nuances bleuâtres, comme il en pousse dans le sable de l’île Aulivain… Tiens ! cette nuque blonde dont luisent les poils ras ? Mais c’est Jacques ! Il vient de passer plusieurs mois en Allemagne. Oh ! lui, du moins, sera heureux de la rencontrer, on parlera de Suzanne !

Toute joyeuse, elle se faufile le long du mur, passe derrière le piano où le musicien plaque des accords sauvages, et débouche près de la cheminée. Jacques y est accoudé. Il cause avec une dame en rose, la mère du petit Roger. Elle a des grands yeux sombres, une bouche rouge en arc, des bandeaux noirs et une lourde natte en diadème. Jacques admire des œillets couleur de vin, piqués à son corsage.

— Ce n’est pas possible, dit-il, ces fleurs sont naturelles !

Il se penche comme pour les respirer, si bas que son visage semble effleurer, les belles épaules un peu hautes. La dame recule imperceptiblement, sourit, baisse les yeux, puis les relève aussitôt, si grands que ses cils frisés vont toucher la ligne pure des sourcils.

— Pourquoi fait-elle cette drôle de tête ? se demande Criquet.

Puis, comme son cousin ne se décide pas à bouger, elle le tire doucement par le pan de son habit.

— Ah ! c’est toi, Criquet ? fait-il en se retournant.

— Oui, c’est moi… Je suis si contente de te voir ! Je voulais te dire : Suzanne…

Elle s’arrête. Le visage de Jacques, distrait, impatient, n’a pas changé.

— Eh bien, Suzanne ?

— Elle n’a pu venir aujourd’hui, parce que papa est malade…

— Je sais…

— On va peut-être lui faire une opération dans un mois ou deux…

— Je sais, je sais… Maman me l’a dit… j’irai demain voir mon oncle…

— Dis donc, Jacques, je crois que si Suzanne avait deviné que tu serais ici…

Mais Jacques s’est déjà retourné vers la jeune femme. Il prend l’éventail suspendu par un ruban au poignet mince, l’ouvre, regarde au travers, s’évente et rit d’un air câlin. Il ne tient pas à savoir ce que Suzanne aurait dit ou fait. L’aurait-il déjà oubliée ? Comme il pleurait pour elle, il y a quelques mois !

Déçue, Camille retourne vers son coin, se blottit dans l’angle de la porte.

« Tout est changé, pense-t-elle, moi comme les autres. »

Les lanciers, de nouveau ! Cette journée ne finira donc jamais !

Quatre couples se sont formés, et, debout près de Camille, attendent. Les jeunes gens passent la main dans leurs cheveux, essuient les verres de leur lorgnon, se dandinent en regardant avec inquiétude du côté du pianiste : les demoiselles remontent leurs gants et piétinent d’un air mutin.

La première phrase du quadrille égrène enfin ses notes lentes et maniérées ; les visages se détendent, les jeunes gens s’inclinent, les jeunes filles se suspendent à leur bras arrondi, et les groupes s’ébranlent, tournant en cercle d’un pas solennel et rythmé.

Qu’ils sont grotesques ! Il y a un petit homme tout rond, tout rouge et tout suant, que sa longue danseuse tient dédaigneusement à distance, d’un coude pointu ; quant à cette grosse, au nez retroussé, avec ses bras courts et cette façon de rebondir qui gonfle ses jupes, c’est une balle de caoutchouc, un peu molle et déjà dégonflée. L’autre, en face, une jolie brune qui a une tête minuscule, des bandeaux plaqués, un nez busqué, une taille plate et pliante, on dirait une de ces longues bêtes vertes aux bras croisés qu’on appelle des mantes religieuses !

Et Criquet se déride. C’est vraiment bête, la danse ! Que serait-ce donc s’il n’y avait pas la musique ?

Criquet se bouche les oreilles. Alors, tous ces gens qui, sans raison, agitent les bras et les jambes, avancent, reculent, esquissent des gestes de marionnettes et des plongeons de pantins, s’écartent, puis tout à coup se ruent violemment les uns sur les autres, s’empoignent, tourbillonnent et sautent comme des grenouilles épileptiques, lui apparaissent si cocassement bouffons que, sa mélancolie soudain dissipée, Criquet rit de tout son cœur !

Mais elle aperçoit, appuyé de l’autre côté de la porte, un monsieur pas très grand, pas très beau, un peu voûté, vieux déjà, avec une barbiche grise en pointe et une minuscule rosette à la boutonnière, qui la regarde avec des yeux clairs, si pleins d’intérêt et de bonté, que Criquet répond aussitôt par un signe de tête complice, un sourire confiant.

— Ils sont drôles, dit-elle en indiquant du menton les couples confondus en une mêlée frénétique.

— Assez drôles, fait le vieux monsieur. Mais ce n’est pas à votre âge qu’on remarque ces choses. Vous n’aimez donc pas danser ?

— Non… D’abord, je ne sais pas…

— On apprend…

— C’est ce que me disait tout à l’heure la jeune fille qui est là-bas… qui danse avec le lycéen… Elle est jolie, n’est-ce pas ?… Non, voyez-vous, je sens que je ne pourrais pas apprendre : on me dit que je n’ai pas d’oreille, je chante faux ; alors…

Un silence, puis gravement :

— Du reste, même si je savais, je ne danserais pas : puisque ce sont les garçons qui invitent les filles.

— Eh bien ?

— Eh bien, il ne m’inviteraient pas !

— Quelle idée !

— Ce n’est pas une idée…

Criquet secoua la tête un peu tristement. Ses regards cherchèrent Michel.

— Tenez, dit-elle, le lycéen que je vous ai montré, c’est mon cousin. Nous étions amis, autrefois. Aujourd’hui, il ne fait pas attention à moi, et il danse avec Jeanne, dont il se moquait l’an dernier… Les garçons n’aiment danser qu’avec les filles qui sont jolies…

— Vous ne vous trouvez pas jolie ?

— Oh ! non, alors !… Autrefois, je m’en moquais, je crois que maintenant cela va me faire de la peine…

Et Criquet soupira.

— Mais vous n’êtes pas laide !… Voyons, regardez-moi un peu… Pas avec cet air gauche et malheureux… Là, comme ça ! Vous n’êtes pas laide du tout, mademoiselle… ?

— Camille. Mais on m’appelle Criquet.

— Très gentil, Criquet. Résumons, mademoiselle Criquet : vous avez des cheveux superbes…

— Rouges !

— C’est très joli, les cheveux roux ! Allez-vous quelquefois au Louvre, dans les Salons ? Oui ?… Vous en avez bien vu, dans les tableaux !

— Oui, mais les tableaux, c’est des tableaux.

— Quant à vos yeux, ils sont vifs, d’une couleur rare…

— Oh ! Monsieur, des yeux verts !

— Eh bien quoi ? Je vous assure que les yeux verts ne passent pas pour une difformité !

— Vrai ?

— Mais oui !

— Ça, c’est drôle ! Dans les livres que je lis, je n’en ai jamais vu qu’aux personnages ridicules ou méchants.

Le vieux monsieur continuait son examen :

— La taille… Mon Dieu, la taille pourrait être plus… déliée. Mais vous mincirez, je pense. Quel âge avez-vous ? Treize ans ? Quatorze ans ?

— Non, bientôt quinze, fit Criquet d’une voix rapide.

Puis elle reprit :

— Oh ! ma taille !… Mais je suis très mince, vous savez ?… Seulement, c’est la bande…

— La bande ?

— Oui…

Camille baissa la tête, gratta un instant ses bottines l’une sur l’autre, puis tout à coup, rejetant ses cheveux en arrière, dit résolument :

— Écoutez, monsieur, je vais vous confier ce que je n’ai jamais confié à personne ; parce que vous m’avez parlé quand j’étais toute seule dans mon coin et que vous avez l’air très bon… Si je parais si carrée, c’est à cause d’une longue bande de toile épaisse qui est roulée des tas de fois autour de ma taille : sans cela je serais mince, mince comme Jeanne là-bas… Voilà !

Les yeux du vieux monsieur brillaient de curiosité.

— Voilà, en effet ! dit-il. Maintenant vous allez m’expliquer, je pense, pourquoi cette bande ?

— … Pour des masses de raisons. Mais la principale, c’est que je ne voulais pas avoir l’air d’une fille.

— Comment ? À votre âge, d’ordinaire, on soupire après les jupes longues, les éventails, les coiffures compliquées, que sais-je ?

— Les autres, peut-être… Mais moi, oh ! j’aurais voulu, j’aurais tant voulu être un garçon !

Camille joignit les mains, tordit ses doigts qui craquèrent, les croisa vivement derrière sa tête ; et, oubliant ce qui l’environnait, les yeux fixes, la voix haletante :

— Les garçons, reprit-elle, ils ont toutes les chances ! Il leur arrive de belles aventures, ils gagnent de l’argent, des honneurs, de la gloire… Et tenez, même pour danser, ils peuvent choisir qui leur plaît… Pour se marier aussi… Ils ont gardé pour eux le meilleur de la vie… Ils sont égoïstes, les hommes, ils sont méchants, ils sont brutaux !… Je les déteste, oh ! comme je les déteste !

Elle frappa du pied, la voix brisée par un petit sanglot. Le vieux monsieur l’observait derrière son lorgnon, avec un sourire de bienveillante malice.

— Drôle de fillette, fit-il au bout d’un instant. Comment ! Vous trouvez les hommes méchants, brutaux, égoïstes, – vous avez raison, d’ailleurs, jusqu’à un certain point ! – et vous voudriez être un homme ? Vous désirez vous ranger parmi les oppresseurs et les tyrans contre les faibles, les désarmés ? De la part de la petite personne généreuse que vous semblez être, voilà de quoi surprendre !

Camille laissa tomber ses bras, entr’ouvrit la bouche, posa sur le vieillard des yeux étonnés.

— Croyez-vous, poursuivit-il en s’écoutant parler avec complaisance, croyez-vous qu’il ne serait pas plus noble, plus digne de vous, de prendre le parti des femmes, justement parce que vous les trouvez malheureuses et sacrifiées ? Ne pensez-vous pas qu’il y a là un rôle à jouer ? Montrer aux hommes, par exemple, que quoique femme ou plutôt parce que femme, et malgré tous les obstacles, on peut travailler, se rendre utile, à soi-même et aux autres, et non pas seulement chercher des honneurs et de la gloire, ce qui est vain, mais faire de la belle et bonne besogne ? Consoler des douleurs, réparer des injustices ? Cela ne vaut-il pas mieux que de se révolter inutilement, puérilement ? Car vous ne pouvez pas devenir un homme, n’est-ce pas ?

— Ça, c’est vrai, confessa Camille. Autrefois, j’espérais toujours…

— Quoi donc ?

— Rien… des bêtises…

Et, après un instant de réflexion :

— Vous êtes très gentil, monsieur, dit-elle. Je n’avais jamais pensé à tout cela, jamais ! Vous avez raison : ce n’est pas chic de vouloir être un homme parce que les hommes sont plus heureux que les femmes… Seulement, c’est si bon d’être heureux !

— Mais il y a de grandes joies dans la vie des femmes, des joies que vous connaîtrez, j’en suis sûr : je pourrais dès à présent vous les énumérer, ajouta-t-il en souriant, mais nous avons eu une conversation déjà bien longue, bien grave. Je ne devais passer ici que cinq minutes… Allons ! Il faut que je file à l’anglaise. Nous recauserons de tout cela plus tard, ma petite amie… Vous êtes bien ma petite amie, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui monsieur !

— Nous reparlerons de cela quand vous serez une femme, une vraie femme, forte, vaillante, heureuse aussi, et moi un pauvre bonhomme, bien plus vieux encore que maintenant…

— Vous n’êtes pas très vieux, monsieur, fit Camille avec politesse.

Elle l’avait accompagné dans l’antichambre déserte où il endossait, en soufflant un peu, une pelisse de fourrure. Elle l’aida à passer les manches, puis resta debout devant lui, le contemplant avec affection.

— À présent, dit-il, si vous étiez une petite fille, je vous embrasserais… Si vous étiez une jeune fille, je vous baiserais la main…

— Oh ! non !

— Comme vous n’êtes ni l’une ni l’autre, nous allons échanger une poignée de mains, tout simplement, en camarades. Là !… Au revoir, mon amie Criquet, nous nous reverrons. En attendant, pensez à ce que je vous ai dit…

— Oui, monsieur, à bientôt, et merci de tout, mon cœur.

Lorsque Camille rentra au salon, l’air content et rêveur, le piano s’était tu depuis un instant. Elle fut tout étonnée de voir que tout le monde la regardait ; on chuchotait, on riait. Une jeune fille s’avança vers elle, puis un jeune homme, puis d’autres encore, et bientôt elle fut entourée. Michel lui-même s’approchait :

— Qu’est-ce qu’il te disait, Criquet ?

— Pourquoi avez-vous causé si longtemps ?

— Hé bien, mademoiselle Camille, voilà que vous vous payez des tête-à-tête avec des grands hommes !

— Quel grand homme ? demanda Criquet.

— Mais… Julien Lacoste !

— Le romancier !

— L’auteur dramatique !

— L’académicien !

— Le psychologue, le féministe !

— Que vous racontiez-vous donc avec tant de feu ?

— Oh ! des choses, répondit Criquet, avec une négligente dignité… Des choses que vous ne comprendriez pas… Nous avons tout à fait les mêmes idées sur la vie, ce monsieur Lacoste et moi…

V

Camille descendait l’escalier, rapidement mais posément, sans sauter les marches trois par trois, sans faire tinter du talon les baguettes de cuivre. Elle allait avec Louise, la femme de chambre, voir son père, qui depuis une dizaine de jours était en traitement dans une maison de santé. Elle devait l’embrasser avant l’opération qu’on avait fixée pour l’après-midi.

Pourtant, elle n’était pas inquiète. Elle savait qu’il ne souffrirait pas puisqu’on l’endormirait ; et elle revoyait la face joviale du grand chirurgien, elle entendait sa voix encourageante, son rire sonore : « Veinard ! disait-il à M. Dayrolles, son ami d’enfance. Tu vas te payer des vacances ! Et dans un mois, tu seras sur pied, tout prêt à repartir pour les sales pays qui t’ont mis le foie en si bel état ! »

Camille n’en doutait pas. Autour d’elle, des oncles, des tantes, des amis avaient subi des opérations et ne s’en portaient que mieux. Sans cesse, au hasard des propos, revenaient des phrases de ce genre : « C’était avant son opération… » – « Le docteur Tréhun, qui m’a opérée… » – « Depuis mon opération je peux manger de tout… » Cela semblait marquer une halte dans la vie, un point de repère, – comme on dit : « Après mes années de service » ou « avant mon mariage ». – « Et tous ces gens-là ne sont pas solides comme papa », songeait Camille en évoquant avec orgueil la haute taille, les larges épaules, les cheveux drus et bouclés de M. Dayrolles.

Ce n’était donc pas à lui qu’elle pensait ce matin-là en s’en allant dans la rue, silencieuse et la mine absorbée. Depuis sa conversation avec Julien Lacoste, ses pensées avaient suivi une direction nouvelle. Si elle n’avait pas modifié sa coiffure ni sa toilette enfantines, c’était un peu par habitude, un peu par paresse, et pour ne pas surprendre ceux qui l’entouraient. Elle attendait un événement, je ne sais quoi d’important ou d’imprévu pour inaugurer sa vie nouvelle.

Mais elle n’envisageait plus cette vie toute prochaine comme un désert monotone et morne, et petit à petit, d’avance, elle en comblait les vides, la peuplait de projets et de rêves neufs. Ce n’était plus sous les traits d’un homme, explorateur ou marin, qu’elle se voyait lorsque le soir, dans son lit, elle appelait l’avenir. Elle consentait à être une femme, – mais pas une femme comme les autres, naturellement ! Elle protégerait ses sœurs malheureuses, les relèverait, engagerait contre les méchants une lutte où elle resterait victorieuse et pourtant magnanime… Avec un orgueil puéril, elle s’enfiévrait et s’imaginait déjà, modeste et fière, debout, les mains tendues, entre des femmes à genoux, levant des yeux d’extase reconnaissante, et des hommes prosternés, le front dans la poussière. « Alors, Michel m’admirera peut-être, pensait-elle. Il regrettera de m’avoir méconnue. Et moi je lui dirai : « Je te pardonne… Sois mon ami comme autrefois. » Seulement, cette gloire, comment l’acquérir ? Que serait Criquet ? Elle avait aperçu dans le journal le portrait d’une bien jolie avocate. Lui permettrait-on de faire son droit ?

Tante Éléonore disait : « Une femme, une jeune fille, toute seule, au Palais, au milieu de cette meute d’hommes qui la flairent ! C’est une horreur que la loi devrait interdire ! » D’ailleurs, pour plaider il faut parler, faire de longues phrases dont on ne prévoit pas la fin, de beaux gestes, calmes et ronds. « Moi, au bout de six mots je bafouille et dès que je lève un bras, pensait Criquet, quelque chose tombe ou s’accroche à moi… »

Médecin, peut-être : on soigne les gens, on les guérit, ils vous aiment. Pourtant, Criquet se rappelle que l’autre semaine, elle accompagnait chez le docteur, un de ses frères qui avait un panari : elle revoit le bistouri luisant, la petite main solidement maintenue, le coup de lancette, le sang, le pus. Au souvenir des cris, des supplications de l’enfant, elle pâlit encore. « Je ne vous conseille pas de faire votre médecine », lui avait dit le docteur, en riant ironiquement.

Pour la première fois, un doute traverse son cerveau : « Peut-être, si j’étais née garçon, n’aurais-je pas fait un très bon officier… » Un soldat, un marin, c’est son métier de tuer, de faire couler du sang, des larmes… Un frisson de dégoût lui court entre les épaules.

Alors, professeur ? Une dame, amie de sa famille, apparaît à Camille. Elle est agrégée et fait des cours dans un grand lycée de Paris. On dit d’elle : « C’est une femme remarquable », et tante Éléonore ajoute : « L’enseignement, du moins, est une carrière féminine ! » Mais elle a une voix haute et dure, un grand nez osseux dont le bout est chevauché par un lorgnon toujours de travers. Elle possède des opinions sur tout, littérature, philosophie, politique, musique et elle les sort avec autorité. Criquet n’oserait jamais. Non, décidément.

Elle entrait dans le parc Monceau. Tout à coup, Louise, la femme de chambre, qui semblait également perdue dans ses réflexions, s’arrêta en apercevant une grosse fille aux joues vermillonnées, avec un corsage de velours rouge boutonné à grand’peine sur une poitrine exubérante et qui marchait en tenant son mouchoir à la main.

— Tiens, Clémence ! fit-elle.

La grosse fille appliqua aussitôt son mouchoir sur sa figure avec de petits reniflements et l’on vit trembler son chignon. Louise l’entraîna plus loin, et toutes deux se mirent à chuchoter avec animation.

Camille demeurait au milieu de l’allée. Une faible brise agitait les branches où les feuilles pointaient, semblables à des mains de nourrisson, frémissantes et ridées ; les arbres, au loin, se couronnaient de fumée blonde, le soleil s’allongeait tendrement sur les pelouses encore noires, rayées de tiges vertes ; l’air amolli vibrait de cris aigus de moineaux et de merles, de roucoulements de pigeons. Les pas sonnaient légèrement dans les allées ; les promeneurs chantonnaient en regardant le ciel gris et bleu. L’un d’eux tenait d’une main son chapeau melon, et de l’autre tirait au bout d’une laisse un petit bull aux yeux saillants, dont la langue pendait. Un chat qui errait au long d’un bosquet s’assit, et, rentrant dans sa fourrure, ferma les yeux avec jouissance.

Criquet envia le garçon pâtissier, assis sur sa corbeille renversée et qui lisait un journal en chauffant son dos blanc. Puis elle s’approcha d’un massif que bêchaient deux jardiniers. Ils avaient rejeté dans l’allée un gros tas de terre de bruyère emplie de fibres et de racines, qui sentait les feuilles mortes et la forêt. Une bête aux longues pattes, à la cuirasse d’un vert cannelé, y courait éperdument. Camille, oubliant ses soucis, se sentit tout à coup alerte et contente.

Sa pensée courut trouver Michel. C’était un jeudi, on le verrait. Peut-être n’aurait-il pas sa bouche moqueuse et ses yeux distraits.

Camille l’imagina les deux mains dans les poches de sa capote à boutons d’or, descendant le boulevard Saint-Michel ou causant dans les allées du Luxembourg avec des camarades. Elle vit en un éclair le bassin à l’eau couleur de bronze, les terrasses avec leurs arbres aux masses rondes et le cercle des statues grises. Puis elle s’assombrit en pensant que Michel parlait sans doute de ces choses qu’on ne dit pas aux jeunes filles…

La grosse bonne était partie, rouge et gonflée, en secouant son mouchoir humide. Le visage brun de Louise était plus sec et plus dur, et ses yeux paraissaient de l’encre terne dans le cercle orangé des paupières ; elle balançait rageusement le sac de faux cuir pendu à son poignet.

— Qu’a donc votre amie ? interrogea Criquet.

— On l’a mise à la porte sans même lui donner ses huit jours…

— Pourquoi ça ?

— À cause du fils du patron, un gosse de dix-sept ans, frisé comme un petit saint Jean, avec une moustache blonde et une voix si douce, le polisson ! De suite, il s’était mis à tourner autour de Clémence. Plus tard, quand il en a eu assez, la patronne qui avait fermé les yeux parce que ça l’arrangeait, lui a cherché des raisons à la douzaine. Ah ! ça n’a pas traîné : en cinq sec, elle était dehors. Et maintenant, elle se dévore de chagrin. Bien heureuse encore si elle s’en tire comme ça. Moi, je lui ai dit tout à l’heure : « Tu engraisses tant de l’estomac que tu en fais sauter tes boutons. Ce n’est pas naturel, ma fille ! »

— Et lui… le jeune homme ? demanda Criquet. Il n’a pas expliqué à sa mère qu’il aimait votre amie ?

— Lui ? Ah ! Mademoiselle a encore des illusions ! Camille n’avait pas tout compris de cette histoire, mais elle soupçonnait qu’il s’y cachait bien des hontes, bien des tristesses. Une fois de plus, sa pensée retourna vers Michel. Elle se rappela son regard vers la fille au ruban rouge, près des fortifications. « On les aime, on les embrasse, on ne les épouse pas. » Et dire qu’elle avait cru tous les hommes nobles et courageux !

Louise donna un grand coup de pied dans une pomme pourrie qui alla rouler entre les jambes d’un valet de chambre en gilet jaune.

— Attention, la belle, attention !

Et il ouvrit les bras d’un air gouailleur.

— Voulez-vous me laisser passer, espèce de mal poli ! cria Louise, verte de colère.

Et saisie d’une crise de frénésie subite, serrant les poings :

— J’en ai soupé, des hommes ! fit-elle. C’est tout menteur, canaille et compagnie !

— Oh ! pas tous, Louise, protesta Criquet.

— Si, mademoiselle, tous !

— Pas mon père… Papa, j’en suis sûre, n’a jamais commis de vilaines actions.

— Je ne veux rien dire contre monsieur, prononça la femme de chambre avec son air sournois. Mais c’est bien certain que monsieur a dû faire comme les autres quand il était jeune !

Elles se turent jusqu’au moment où elles arrivèrent à la maison de santé. Camille traversa la cour, ourlée de primevères et de crocus en fleurs, et pénétra dans un vestibule orné de plantes vertes où se tenait un petit groom. Une infirmière en tablier de toile parut, jeune, fraîche et souriante sous son bonnet blanc.

— Monsieur Dayrolles cause pour le moment avec l’interne, dit-elle ; votre maman et votre sœur sont sorties, il faudra que vous attendiez un instant au salon, mademoiselle.

Camille vit au portemanteau quatre pardessus à collet de fourrure avec des rosettes rouges à la boutonnière ; ses yeux s’arrêtèrent une seconde sur la tache sanglante, puis allèrent, un peu anxieux, vers un large couloir ripoliné de blanc sur lequel s’ouvraient deux portes.

— Oui, dit l’infirmière, ces messieurs sont là. Nous avons opération toute la journée aujourd’hui. Ce matin, c’est le jeune homme qui revient de Dakar, vous savez, celui qui avait un costume à carreaux.

On entendit tout à coup un long gémissement étouffé. Camille leva la tête et pâlit.

— Ce n’est rien, fit l’infirmière toujours souriante, ils sont endormis, ils ne souffrent pas… Mais entrez donc au salon, mademoiselle.

Et elle la poussa du côté opposé.

À peine dans la vaste pièce, Criquet se sentit rassurée. Un soleil vif et clair entrait par de larges portes-fenêtres donnant sur un jardin ; dans un coin, une cage dorée où des oiseaux aux couleurs éclatantes sautelaient et lançaient leurs notes de cristal ; partout, sur les tables et les consoles, des plants géants d’azalées fleuries, roses, blanches, rouges, dont l’odeur molle pénétrait l’air tiède, et, pour ajouter à cette atmosphère de paix et de douceur, auprès du feu, une vieille dame aux cheveux neigeux, au visage gras et paisible, brodait en chantonnant. Elle sourit gaiement à Camille, et les flammes du feu de bois mirent un reflet rose à ses lunettes.

— Comment allez-vous, madame ? demanda Criquet.

— Mais bien, très bien, ma petite amie, merci. Jamais je ne me suis sentie aussi vaillante… C’est le tour de votre papa aujourd’hui, paraît-il ? Moi, c’est pour demain. Oh ! je n’ai pas la moindre appréhension. Ces messieurs m’ont tellement rassurée ! « Quelques heures de sommeil, m’ont-ils dit, quelques jours de lit à vous laisser dorloter, et vous retrouverez votre appétit et vos jambes de vingt ans. » Nous voisinerons avec votre papa, il me racontera ses voyages… Savez-vous, ma chère petite, que nous nous sommes rencontrés autrefois au bal, quand il était presque un gamin et moi encore une jeune femme ? Cela vous étonne, n’est-ce pas ?

Elle eut un joli rire puéril, et d’un geste qui découvrit son bras potelé à la peau très blanche, fit bouffer une coque de ses fins cheveux.

— Et cette dame qui vous faisait la lecture, dimanche ? interrogea Camille.

— Elle est guérie, paraît-il ! J’avais demandé à la voir, mais on m’a répondu qu’on avait déjà pu la transporter dans sa famille. C’est comme ce monsieur d’un certain âge qui faisait sa partie avec moi, vous souvenez-vous ? Il n’a pas encore pu me recevoir, il a toujours du monde. Moi, j’attends ma fille et mes petits-fils tout à l’heure.

Camille écoutait avec déférence ce joyeux bavardage. Elle avait oublié ses craintes d’un instant. Pouvait-on vraiment être malade et souffrir, dans cette belle maison pleine de fleurs et de soleil, qui sentait si bon ?

Aussi, lorsque, quelques minutes plus tard, elle entrait sur la pointe des pieds dans la chambre de son père, avait-elle presque oublié l’opération prochaine.

M. Dayrolles était étendu tout habillé sur le lit où son grand corps robuste s’enfonçait, formant un creux, comme s’il pesait très lourd ; ses cheveux n’avaient plus leur crêpelure vivace ; ils étaient ternes, aplatis, semés de mèches blanches, un reflet argenté courait sur sa barbe en broussaille, et son visage aux lignes fléchies, à la peau sèche et fendillée, se pommelait de taches brunes ; sa main pâle pendait le long du drap. Il était tourné vers la fenêtre, et ses yeux trop clairs dans leurs paupières jaunies, avaient un regard fixe, profond, d’une lucidité amère, douloureuse, un de ces regards qui savent et désespèrent, et que l’on cache à ceux qu’on aime.

Mais Camille, debout au pied du lit, ne remarqua pas plus ce regard que les altérations du visage familier. Contemplant la forme immobile, elle se disait simplement, avec un effroi presque hostile : « Papa aussi, à l’âge de Michel, a peut-être fait de vilaines choses. De pauvres femmes ont pleuré à cause de lui. Et il riait sans doute, comme Michel… » Aussi, quand son père l’aperçut et qu’un tressaillement passa sur les pauvres joues amollies, Criquet n’eut-elle pas un élan. Elle s’approcha du lit, et dit : « Comment vas-tu, papa ? », de son ton habituel.

Il prit les petites mains rouges dans ses mains desséchées aux ongles courbes, les serra, et considérant sa fille avec avidité :

— Mon Criquet, ma chérie, dit-il d’une voix un peu haletante, lorsque tu es née, j’attendais un garçon, j’étais déçu ; je n’ai pas eu vers ton mignon visage grimaçant le grand mouvement de tendresse que j’aurais du… Oh ! ma petite, je te demande pardon… Je t’ai bien aimée plus tard. Te souviens-tu ? Tu avais trois ans, des mèches en anneaux roux autour du front, et un air si résolu !… Je t’envoyais, le soir, chercher une fleur au fond du jardin ; tu avais peur, tu courais, puis j’entendais tes petits pieds hésitants sur le gravier… Je revois cette nuit, par la fenêtre, les arbres qui bougent, un oiseau qui file dans les feuilles, je sens l’odeur du seringa… J’étais jeune, j’étais fort. Te souviens-tu de ce temps, Camille ?

— Pas trop, papa.

— Il faut se souvenir, ma petite fille, il faut toujours se souvenir… Plus tard, je t’ai peut-être un peu délaissée, ma chérie… J’étais si occupé ! Mais c’était pour toi encore, pour vous tous ; il fallait gagner de l’argent, en gagner sans cesse davantage ! Et maintenant, hélas !… Peut-être que je me trompais, que ce n’est pas là le vrai bonheur… j’aurais dû mieux vous connaître, ne pas perdre le temps qu’on ne retrouve jamais, causer avec vous, avec toi, t’écouter, ne pas rire… J’ai ri quand tu m’as conté tes petits chagrins ; ensuite, j’ai oublié. Tu étais triste, cet hiver… Une seconde, je le voyais, j’y pensais, et puis, et puis les soucis me reprenaient, la vie, l’horrible vie… La vie… Ah ! ma petite, ma petite, on ne s’aime pas assez, on ne s’aime jamais assez !…

Il l’approchait d’elle, étreignant ses mains, enlaçant sa taille ; il parcourait son visage de ses yeux fiévreux, tout à coup il lui inclina la tête, elle sentit sur sa joue des lèvres chaudes et dures. Elle était un peu surprise ; elle avait peine à reconnaître ce père brusque, gai, aux paroles brèves, autoritaires, et une honte, une sorte de pudeur invincible, la tenait droite, raide, presque maussade, sous ces marques de tendresse inaccoutumée.

Quand sa mère entra, Camille ne remarqua pas davantage la fatigue anxieuse de ses traits tirés, ni les marbrures rouges sur les joues de Suzanne, ni l’éclat humide des regards bleus, ni le pauvre sourire contraint...

On lui dit :

— Il faut t’en aller, Camille…

Une seconde, elle fut serrée contre la poitrine haletante, entre les bras où elle se blottissait naguère avec tant de confiance, et dont l’étreinte était maintenant faible et tremblante. Elle dit :

— À bientôt, papa, dans quelques jours…

Elle fit avant de sortir, un signe de sa main repliée, et ce fut tout : la minute précieuse s’était enfuie. Camille devait la regretter toute sa vie.

L’après-midi du même jour, assise chez elle dans le salon, un livre entre les doigts, Criquet se sentait peu à peu envahie par une vague inquiétude. Des détails qui, le matin, ne l’avaient point frappée, se levaient et s’accusaient dans sa mémoire. Elle pensait à l’émotion étrange de son père, elle revoyait tout à coup le visage creusé, jauni, comme fondu, et une mèche décolorée où apparaissaient des fils d’argent. Un frémissement soudain lui parcourut le cœur : « Pauvre papa, comme il a blanchi ! », songea-t-elle.

Mais elle se rappelait surtout un incident. En sortant de la chambre, elle s’était arrêtée un instant à la fenêtre donnant sur le jardin, au fond du couloir ripoliné de blanc. Elle regardait un oiseau jaune qui tournait autour d’une branche de sycomore en frappant l’écorce à légers coups de bec, quand elle entendit à travers une porte des bruits singuliers : on aurait dit une plainte étouffée, rauque, monotone… Puis, il y eut un silence, un grand cri, et comme des sanglots profonds et contenus, entrecoupés de murmures.

Elle écoutait, troublée, pâlissante, quand la porte s’ouvrit, et un interne qu’elle connaissait de vue sortit en courant. Elle aperçut la chambre en désordre, le lit où se devinait un corps, allongé et, à genoux, une femme, la tête entre ses bras, le dos agité de tressaillements.

Ce ne fut qu’un éclair : une infirmière arrivait, fermait la porte et disait d’un ton sévère :

— Il ne faut pas stationner dans les couloirs, mademoiselle, ces messieurs le défendent. Justement, un malade vient d’avoir une crise.

Criquet s’était sauvée, avait revu en bas le vestibule orné de plantes vertes, le groom rieur, le salon ensoleillé, la vieille dame paisible, elle avait respiré l’odeur des azalées, écouté le gazouillis des oisillons aux couleurs vives dans leur cages à barreaux d’or, elle s’était efforcée d’oublier… Mais une impression de malaise et de terreur lui était demeurée de cette vision. Que se passe-t-il là-bas, en ce moment même ?

Madame Dayrolles et miss Winnie étaient restées à la maison d’opération. Les deux garçons jouaient à la toupie dans l’antichambre ; on entendait le sifflement de la corde, le bruit aigu de la toupie mordant sur le plancher, puis un bourdonnement sonore. « Cela rappelle les batteuses de l’île Aulivain, en septembre », pensa Criquet.

Et de nouveau, elle éprouva la piqûre de l’angoisse. Son père serait-il plus malade qu’elle ne l’avait cru ? Suzanne, en face d’elle, tenait sa broderie sur ses genoux, mais on ne voyait pas bouger l’aiguille. Elle levait la tête, tirait sa montre, respirait fort, la main posée sur sa poitrine. Quand, dans la rue, une voiture roulait et semblait s’arrêter, elle courait à la fenêtre, soulevait le rideau, revenait ensuite en se tordant les poignets. Parfois, elle écoutait le silence, et Camille s’effrayait devant ce regard fixe et ces traits figés. Le tic tac de la pendule lui paraissait alors étrangement bruyant et rapide, comme s’il battait dans son cœur accéléré. La journée passait, le ciel, à travers les rideaux, envoyait une clarté d’un rose affaibli.

Tout à coup, au lieu de sonner, on frappa doucement à la porte d’entrée, quelqu’un alla ouvrir, il y eut des piétinements, le murmure de plusieurs voix entrecoupées, puis des pas hésitants s’approchèrent. Un souffle froid semblait avoir pénétré dans la pièce. Suzanne s’était dressée, les yeux dilatés, les mains pendantes ; elle regardait la porte, et Camille voyait se décolorer affreusement son beau visage aux lèvres entrouvertes. L’instant semblait s’éterniser, et, dehors, une corne d’automobile, lugubre, n’en finissait pas de sonner.

Enfin, miss Winnie entra, puis s’arrêta, les bras tendus vers Suzanne ; sa longue figure était tachée de larmes, sa bouche et son menton s’agitaient par saccades ; aucune parole n’en pouvait sortir. Mais Suzanne qui regardait toujours avec une affreuse avidité, porta soudain ses doux poings à ses tempes, en renversant le cou.

— Miss Winnie ! miss Winnie ! supplia-t-elle. Non ? non ?… Je ne veux pas ! je ne veux pas !

— Mon enfant, ma pauvre enfant !…

Alors, on entendit un cri terrible. Le corps mince de Suzanne frémit, se crispa ; elle arracha d’un seul coup les deux bracelets d’or de ses poignets et les lança contre le mur où ils tintèrent ; puis, elle ondula, tourna plusieurs fois sur elle-même en secouant la tête ; ses cheveux se répandirent autour d’elle, et elle s’abattit toute raide entre les bras de l’institutrice.

Camille, debout près du piano, les yeux et le cœur immobiles, voyait tout cela. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas comprendre. Un grand froid pénétrait dans ses veines, et la scène qui se déroulait devant elle s’imprimait pour toujours dans son cerveau, sans que, par une parole ou par un geste, elle pût en témoigner. Elle sentit qu’elle s’affaissait entre le canapé et le piano, sa place favorite ; elle sut que ses deux mains étaient comme soudées l’une à l’autre, sa langue desséchée, ses dents contractées. Ce fut tout. Et elle continuait à voir.

Miss Winnie avait emporté Suzanne. Les deux garçons étaient entrés ; l’un deux pleurait tout haut en tenant sa toupie serrée contre sa poitrine ; l’autre, l’air stupéfait, demandait à Louise :

— Ce n’est pas vrai que papa est mort ?

La cuisinière arrivait, et après s’être essuyé les yeux avec le revers de son tablier, tapait dans ses mains crevassées :

— Ah ! ce pauvre monsieur ! soupirait-elle. Encore si jeune ! Qui aurait pensé ça quand il me disait il y a quinze jours : « Votre soufflé est réussi, Françoise ! » Il en a mangé comme un agneau, le pauvre… Que c’est peu de chose de nous !

Les deux bonnes cachaient mal sous des dehors de pitié une animation presque joyeuse. Une mort soudaine, cela donne de l’importance chez la concierge et les fournisseurs. Camille comprit leur sentiment et se mit à les haïr, elles, leurs larmes feintes et leur bavardage.

Le timbre de l’antichambre sonnait maintenant à toute minute ; un bref colloque à la porte, puis des parents, des amis entraient, l’air affligé, et s’entretenaient à voix basse. On entendait parfois des bribes de phrase :

— Il était perdu, paraît-il…

— Il ne s’est pas réveillé après l’opération… Il était encore sous l’action du chloroforme…

— Ah ! cela vaut mille fois mieux !

— Moi, quand j’ai appris qu’il entrait à la maison du docteur Touroude, je me suis dit : « Ce n’est pas bon signe. »

— Oui, on n’y reçoit que les cas désespérés. Il paraît que malgré tous les soins, qui sont admirables – on les paie à leur prix ! – on n’en sauve pas un sur cinq…

Camille qui écoutait, insensible, revit la maison tiède et fleurie, la vieille dame si gaie, la scène rapide surprise le matin même ; son cœur eut une secousse et de nouveau s’arrêta.

On entendit alors les pas de plusieurs personnes, puis des mots entrecoupés, des plaintes, des hoquets, quelqu’un qui résistait et qu’on entraînait vers le fond de l’appartement. Chacun s’était tu dans le salon.

— C’est madame Dayrolles qu’on ramène, murmura une voix.

Le silence retomba, frémissant de la douleur qui avait passé.

Mais il y eut un bruit d’étoffes soyeuses, des pas lourds, des exclamations, des soupirs pareils à des aboiements, et tante Éléonore fit une entrée théâtrale :

— Ah ! Ah ! gémissait-elle. Que je suis malheureuse ! Encore un deuil dans ma pauvre vie, et quel deuil ! Le meilleur des frères, qui m’a consolée dans mon veuvage ! Ah !… De l’air, vite de l’air, je me trouve mal !

Et tandis qu’on s’affairait autour d’elle, elle se laissait choir dans une confortable bergère, se renversait sur les coussins, sortait son flacon de sels, le respirait, les yeux clos, en poussant de petits cris, puis se redressait tout à coup pour éponger avec soin les larmes tombées sur la mousseline de soie de son corsage.

— Ces médecins sont des ânes ! continuait-elle avec une énergie surprenante. Si l’on m’avait écoutée, jamais on n’aurait fait d’opération ! J’ai le malheur d’être une Cassandre ! Ma pauvre belle-sœur, d’ailleurs, est si faible, si désarmée, si enfant encore… Ah ! c’est une lourde charge que me laisse mon frère bien-aimé !

Avisant alors les deux garçons qui, regardaient, ahuris, consternés :

— Venez ici ! commanda-t-elle de sa voix la plus sonore, venez dans les bras de votre tante, malheureux petits orphelins !

Le mot frappa Camille comme un coup de couteau, s’enfonça en elle et fit jaillir le premier flot de douleur consciente. Pourtant elle ne put encore pleurer.

À ce moment, une vieille parente effacée, toujours vêtue de noir et que personne n’avait l’habitude de remarquer, se leva pour partir. Elle fut la seule à découvrir Camille, effondrée dans son coin. Elle s’approcha d’elle, se pencha, lui prit la main qu’elle serra dans les siennes, l’embrassa, la contempla longuement sans une parole, avec des regards noyés, pitoyables et bons. Camille ne parla pas davantage, mais son cœur se fondit, et jamais plus elle n’oublia le vieux visage compatissant ni l’étreinte des deux pauvres mains gantées de laine noire.

Un à un, les gens se retiraient avec quelques murmures polis et attristés. On avait oublié de donner de la lumière, l’appartement s’emplissait d’ombre, et de tous côtés semblaient s’élever des soupirs, des plaintes, des sanglots.

« C’est Suzanne dans sa chambre… C’est la voix de maman… » pensait Camille, les yeux toujours secs.

Le temps passait, elle était seule. Enfin miss Winnie entra, parcourut du regard le salon. Son visage était rouge, ses traits bouleversés, mais elle parla de son ton ordinaire :

— Êtes-vous là, Camille ?… Oui ? Venez dîner, mon enfant…

Camille se leva lentement. Combien d’années était-elle restée là, dans ce coin ? Il lui semblait que ses bras, que ses jambes, que tout son corps se fussent changés en pierre ; ils ne lui obéissaient plus. Pourtant, elle marcha, d’un pas mécanique.

Mais quand elle pénétra dans la salle à manger, qu’elle vit le couvert dressé, la nappe blanche, les assiettes rondes et luisantes sous la suspension et le potage fumant dans la soupière, quand elle aperçut ses frères, miss Winnie, d’autres encore autour de cette table, une tempête de colère et d’horreur la souleva soudain. Comment ! on allait dîner comme hier, comme tous les jours ! Ces gens étaient-ils fous ?

— Laissez-moi, je n’ai pas faim, dit-elle.

Et à demi-voix, elle ajouta :

— On dîne… mais lui, lui

Ses yeux tombèrent sur la place de son père. Tante Éléonore se disposait à s’y asseoir. Criquet s’élança, les dents grinçantes, les poings levés :

— Je ne veux pas, cria-t-elle d’une voix rauque. C’était sa place, sa place à lui, je vous défends, vous entendez, je vous défends de la prendre !

Elle regardait sa tante avec haine. Elle aurait eu plaisir à la mordre, à la battre, à la tuer. Puis, voyant son air stupéfait :

— Pardon, pardon, balbutia-t-elle.

Elle se sauva. Personne ne la suivit.

— Cette enfant est terrible, remarqua seulement tante Éléonore.

Miss Winnie ne songeait qu’au chagrin de Suzanne, qui sanglotait de fièvre dans son lit. Les autres n’eurent pas l’idée que cette gamine singulière, qui n’avait même pas pleuré, pût souffrir atrocement.

Camille s’en allait par l’appartement noir, s’accrochant aux draperies, griffant les murs, chancelant à travers les ténèbres, lamentable, affolée, perdue. Puis elle bondit tout à coup et se trouva dans la chambre de son père dont elle referma doucement la porte. Tout y était paisible, ordonné. La lumière vacillante du bec de gaz, dans la rue, glissait sur le parquet, tremblait le long de la table de noyer, mettait une lueur blanche sur un livre ouvert, accrochait un éclair à la panse de l’encrier de cristal. Un léger parfum d’ambre, son parfum, baignait toute la pièce. C’était comme une présence muette flottant dans la chambre vide.

Camille contemplait d’un air égaré ces objets familiers : l’armoire où l’on voyait les cols brillants et les cravates, la grande toilette de marbre avec ses robinets et ses flacons, cette glace où si souvent elle avait vu le visage de son père, pendant qu’il brossait ses durs cheveux bouclés. Des souliers jaunes dans leurs embauchoirs attendaient. Il était là, elle le sentait, elle le voyait. Elle tendit les bras et les lèvres en tournant lentement sur elle-même.

— Papa, papa, suppliait-elle.

Elle aperçut le lit, s’y jeta, arracha le couvre-lit et, prenant l’oreiller entre ses deux bras, y ensevelit sa figure. Le parfum d’ambre s’y retrouvait plus vif, avec une autre odeur qu’elle connaissait bien, celle de la chère main caressante, qu’elle avait si souvent sentie dans son cou, sur ses cheveux.

— Papa, réponds-moi, vite, tout de suite, ne sois pas méchant, sanglotait-elle. Je t’aime, je t’aime ! Je ne te l’ai pas dit ce matin, parce que je pensais à des bêtises ; je ne savais pas que tu étais bien malade. Ne me punis pas si fort, ne me laisse pas, je t’en prie, ne me laisse pas ! Je t’aime trop ! Dire que je ne t’ai même pas embrassé, que je t’ai à peine répondu, et maintenant, maintenant… Pardon, papa, mon papa chéri, pardonne-moi, dis-moi que ce n’est pas vrai ! Parle-moi, je t’en prie, parle à ta petite fille que tu aimais, que tu portais dans tes bras !…

Elle étreignait l’oreiller, le pressait contre ses lèvres, le couvrait de baisers, le baignait de larmes.

Son cœur éclatait enfin, son pauvre cœur gonflé de remords et de désespoir. Elle se roulait sur le lit, ses cheveux lui entraient dans la bouche, l’étouffaient, elle se meurtrissait contre le mur. Parfois, elle se taisait pour écouter… Alors c’était un affreux silence, pesant et mort, qui l’écrasait, et l’abominable pensée la rejetait sur l’oreiller, gémissante et tordue :

— Il n’a pas su combien je l’aimais ! Il ne le saura jamais…

Elle sanglotait encore désespérément quand la porte s’entr’ouvrit :

— Tu étais donc là, mon pauvre Criquet, dit Michel à voix basse. Je viens d’arriver, je t’ai cherchée partout.

Elle se jeta dans ses bras avec toute sa douleur :

— Ah ! pleura-t-elle, tu as pensé à moi !… Tu es bon, Michel, tu es tout de même bon…

VI

La lumière grise de novembre entrait brutalement dans la chambre, à travers les vitres qui, sans rideaux, semblaient regarder avec l’air surpris des yeux dépourvus de cils ; le tapis était roulé dans un coin ; une couche de poussière revêtait la table, et une pénétrante odeur de naphtaline saturait l’atmosphère.

Criquet, à genoux devant sa commode, tira brusquement un tiroir, et en renversant le contenu par terre :

— Là, fit-elle, c’est un moyen catégorique, le seul bon quand on veut remettre de l’ordre… Et Dieu sait si ma pauvre chambre en a besoin !

Elle leva des yeux rieurs vers Michel, accoudé au-dessus d’elle sur le marbre de la commode. Elle vit qu’il la contemplait profondément, avec une expression étrange.

— Combien y a-t-il de temps au juste que nous ne nous étions vus ? demanda-t-il.

— Plus de huit mois… Depuis la mort de pauvre papa… en mars.

— Et qu’as-tu pu faire si longtemps là-bas, Camille ?

Peut-être était-ce la première fois qu’il ne l’appelait pas Criquet. Mais, le front grave, le regard lointain, elle ne s’en aperçut pas.

— Là-bas ? dit-elle après un silence. Je ne sais pas trop… Il me semble parfois que j’y suis restée des siècles, parfois, au contraire, quelques jours seulement. Les premiers temps, j’ai eu tant de peine que je ne me souviens de rien ; puis, je me suis engourdie peu à peu, avec, de temps à autre, de petites piqûres d’aiguille, si fines, dans le cœur. On se dit : « Enfin, je n’ai plus mal… » Et puis, la douleur se réveille. Je crois, vois-tu, que mon chagrin ne s’en ira jamais tout à fait. Comment te dire ?… Avant, je savais bien qu’on pouvait perdre son père, mais il me semblait impossible que cela m’arrivât… Et c’est venu si soudainement ! Je ne pouvais pas, je ne voulais pas croire que ce fût fini. Si nous n’étions pas partis pour la Normandie, je serais devenue folle…

Elle parlait par phrases hésitantes. Elle sentait que Michel l’écoutait comme autrefois, et, comme autrefois, elle voulait lui confier sa pensée sincère.

— Là-bas, continua-t-elle, tout était tellement différent ! Il y avait d’abord la vieille cousine qui nous avait invités, si calme, si muette que j’ai peine à me rappeler le son de sa voix ; elle glisse sur le parquet comme sur du velours, elle passe de pièce en pièce en soulevant de lourdes draperies, elle a supprimé les portes pour éviter le bruit, et elle fait toujours le même geste, un geste qui recommande le silence.

» Il y avait aussi le parc et le pays. Dans notre île, tu te souviens, Michel ? tout est vif, clair, fort, cela donne envie de courir, de sauter, de crier. On se sent comme si on était dix. À la Rêbière, avec les grandes prairies pleines de brumes, les chemins qui vous enferment sous les feuilles, les arbres qui laissent traîner leurs branches à terre, comme des bras fatigués, l’étang d’huile noire, ses feuilles de nénuphar allongées, endormies, on sent qu’il est inutile de se révolter… Mon chagrin était toujours là, il m’entourait, je vivais avec lui, mais je n’avais plus envie de sangloter… J’étais molle, accablée… Oh ! comme je voudrais pouvoir t’expliquer, Michel !

Jamais elle n’avait parlé si longtemps, avec d’aussi, longues phrases. Tout à coup, cessant de regarder le vide, elle se tourna vers son cousin :

— Mais tu ne m’écoutes pas ! fit-elle avec reproche.

— Non, je ne t’écoute pas, c’est vrai, répondit-il d’une voix changée, aux notes chaudes et graves. Je te regarde, je ne cesse de te regarder depuis que je t’ai retrouvée ce matin. Je me demande si c’est bien toi qui t’asseyais par terre près du piano pour écouter mes histoires ; car nous étions de vrais amis, t’en souviens-tu, Camille ?

— Je me souviens toujours, Michel…

— L’an dernier, poursuivit-il, tu avais la figure jaune, maussade, les épaules voûtées, la taille large et osseuse… Tu étais laide, je t’assure.

— Je sais… Et c’est pour cela que tu me négligeais, que tu me rudoyais ? demanda-t-elle à demi-voix, avec tristesse.

— Maintenant, fit-il sans l’entendre, tu as de la lumière dans les yeux, sur les joues ; ça court tout autour de ta bouche quand tu souris ; et tes cheveux ont pris cette nuance d’acajou, si rare…

— C’est tout simplement qu’ils ne flottent plus sur mes épaules : depuis qu’ils sont relevés, ils paraissent moins rouges.

— Si tu savais comme les coques de ruban noir qui les nouent sont charmantes des deux côtés de ton cou ! Mais j’aime surtout ta taille mince, souple, et ton petit pied sortant de ta jupe qui n’est plus courte et qui n’est pas tout à fait longue !

Criquet donna un souvenir rapide à la bande de toile qui, si longtemps, l’avait épaissie et raidie. Mais elle ne songea pas à confier ce secret à Michel. Celui-ci parlait toujours :

— Tu ne peux t’imaginer, disait-il, comme le temps m’a paru long, depuis ton départ ; le bachot, c’est fini. Je suis libre, je suis étudiant en médecine, et je m’ennuie, je m’ennuie !… Tiens, l’autre jour, on s’était réunis entre camarades à la Source ; c’était à qui boirait le plus de bocks dans le temps le plus court : pendant que l’un avale, les autres chantent…

— Je sais, interrompit Criquet, tu m’as déjà raconté…

— L’an dernier cela m’aurait amusé. Eh bien ! Tout d’un coup je les ai trouvés idiots à pleurer, les camarades ! Et j’ai été pris d’une tristesse à se faire sauter la cervelle… Il me manquait quelque chose, je ne savais pas trop quoi… Toi, sans doute, puisque je ne me sens plus le même depuis que je t’ai revue.

— Tu crois ? demanda Criquet, avec un sourire. Tu ne m’as pas dit que je te manquais, dans l’unique lettre que j’ai reçue de toi… Et nous avons su par tante Éléonore qu’il y avait à Biarritz, cet été, de gentilles Américaines avec lesquelles tu ne semblais pas t’ennuyer.

Michel rougit :

— Ce n’est pas la même chose, fit-il.

Assise sur ses talons, elle le considérait avec une douceur ironique. Il paraissait très grand, vu d’en bas ; ses épaules s’étaient élargies, son veston à la mode lui cambrait la taille, sa légère moustache brillait, comme vernie de noir, sur ses joues bien rasées. Elle le trouvait très embelli, mais elle ne lui en dit rien :

« Je l’aurais mieux aimé, je crois, s’il n’avait pas changé, » pensait-elle.

Elle était un peu contente, un peu triste, un peu déçue. Certes, il ne lui semblait pas désagréable d’être trouvée jolie, par Michel surtout ; mais pourquoi, tandis qu’elle essayait de lui raconter son âme, négligeait-il de l’écouter pour regarder son visage ? Elle sentait vaguement qu’il attachait peu de prix à ce qu’elle possédait de plus précieux : sa tendresse et son cœur. « S’il m’avait trouvée laide, songeait-elle, il ne serait pas là, penché sur moi, avec ces yeux brillants. Les paroles qu’il me dit vont à mes cheveux, à mon teint, à ma taille, qui lui déplaisaient l’an dernier, qui lui plaisent aujourd’hui… Si demain je changeais encore, il ne m’aimerait plus… Ils aiment drôlement, les garçons ! »

Elle n’avait plus vers lui l’élan confiant qui tout à l’heure la soulevait. De la mélancolie, du regret, un soupçon de mépris se lisaient dans ses yeux.

— Pourquoi me regardes-tu comme cela, Camille ? demanda Michel, en lui prenant la main. Es-tu fâchée contre moi ? T’ai-je fait de la peine ?

— Tu ne m’as rien fait.

— Avec quel drôle d’air tu me parles ! Explique-moi, je t’en prie…

— Non, tu ne me comprendrais pas… Mais je ne suis pas fâchée contre toi.

Elle baissa la tête et ils se turent un instant. Incliné vers elle, il admirait la chevelure couleur d’automne. « Cela doit être doux aux lèvres, songeait-il, et tiède comme la plume, cela doit sentir le foin et les feuilles. Dessous, il y a sa petite oreille un peu pointue que je connais bien… Ah ! si j’osais… Mais je n’ose plus… Suis-je bête ? Je l’ai si souvent tenue serrée entre mes bras !… » Il avançait doucement sa bouche qui haletait un peu.

C’est ainsi qu’ils s’éloignaient l’un de l’autre.

Seule, Criquet en avait la sensation confuse. Leur intimité d’enfants était finie. Elle était une jeune fille, il était un jeune homme, deux êtres dissemblables qui, malgré l’amour, si l’amour venait, ne pourraient jamais entièrement se comprendre ni se pénétrer.

« Que c’est triste de grandir », se dit Criquet avec un soupir léger.

Et elle se souvint en même temps des regards dont Michel, au bal, l’an dernier, poursuivait Jeanne, sa camarade. Ces regards, les mêmes, étaient pour elle aujourd’hui ; elle ressentit d’abord une bouffée d’orgueil. Mais de suite : « Pour qui seront-ils demain ? » pensa-t-elle. Et son cœur se serra.

Pourtant, une douceur lui vint et demeura. Michel avait été très bon lors de son grand chagrin. Les larmes mêlées sur leurs joues, leurs soupirs, leurs sanglots confondus, le souffle désolé de leurs bouches rapprochées, dans cette chambre où frémissait encore la chère présence, ce souvenir amer et sacré restait bien à eux deux, à eux seuls, pour toujours ; quelle que fût la vie qui les attendait, personne ne pourrait leur ravir ce douloureux trésor.

Peut-être allait-elle en évoquer la mémoire, quand elle eut l’impression brûlante des yeux fixés sur elle, avec cet éclat sec qui lui faisait peur. Sa pensée s’arrêta sur ses lèvres ; et, gênée maintenant, devenue timide, étrangère, elle jeta d’une voix forcée :

— Et ce tiroir que nous oublions… Tu vas m’aider à le ranger, n’est-ce pas ?

Il y avait de tout là-dedans : des flèches cassées, des fleurs fanées, des chiffons, des toupies, des images…

— C’est là que je mettais mes richesses, dit Camille. Chacune a son histoire. Je ne les ai pas toutes oubliées : tiens, cette grosse bille de verre – cela s’appelle un calot, n’est-ce pas ? – tu me l’avais apportée du lycée ; je te l’avais échangée contre vingt bonbons anglais, un peu gluants, un peu sucés… Que je la trouvais belle, cette bille, avec ses longs vermicelles de couleur ! Il y avait surtout une bande violette !… Je ne la jette pas. Je la donnerai aux deux garçons.

— Toujours pensionnaires, les gosses ?

— Oui, pendant deux ou trois mois encore, jusqu’à notre déménagement. Tu sais qu’après le mariage de Suzanne nous devons prendre un petit appartement ? Au fait, tu ne connais pas encore le fiancé de Suzanne ? Elle avait fait sa connaissance, l’autre année, à l’île Aulivain : un grand, un peu chauve, avec une moustache rousse… Dans ce temps-là, je le détestais à cause de Jacques qui avait du chagrin. Maintenant, Jacques est consolé, Suzanne est contente, moi aussi. C’est comme ça, la vie… Ce monsieur a demandé Suzanne, malgré sa petite dot. Tante Éléonore crie partout qu’il fait preuve d’une générosité, d’un désintéressement inouïs, que c’est un héros ! Et elle secoue la tête d’un air plein de sous-entendus, comme si elle se demandait s’il pourra sortir quelque chose de bon d’un tel sacrifice. Moi, je trouve cela tout naturel de la part de monsieur d’Ailly : des Suzanne, on lui en donnera, même avec ses millions !

— Parbleu !… Mais tu vas être très seule après le départ de ta sœur, ma pauvre chérie. Miss Winnie s’en va, je crois ?

— Oui, elle retournera bientôt en Angleterre. Tu sais, c’est drôle, nous nous aimons bien maintenant, miss Winnie et moi. Je me suis aperçue que, sous ses allures si sèches, elle avait beaucoup de cœur. Et elle ne me considère plus comme un animal qui va mordre. Je ne l’aurais jamais cru, mais j’aurai du chagrin quand elle partira… beaucoup !

Et Criquet, philosophe, prit comme autrefois ses deux genoux entre ses bras, y posa la tête et se balança un instant.

— Avec ta mère malade, les deux garçons au lycée, ce ne sera pas gai continua Michel.

— Que veux-tu ? J’aurai pas mal à faire ; j’ai des tas d’examens à préparer, à passer… Je crois que je serai médecin, comme toi. C’est qu’il faudra bien, maintenant… Quand je pense aux cris que l’on poussait autrefois, quand je parlais de travailler ! Tante Éléonore déclare elle-même qu’une fille sans fortune peut se permettre bien des libertés. Et elle m’a dit l’autre jour : « Comme ce n’est pas ta beauté qui te procurera un mari, mieux vaut y renoncer tout de suite, ma pauvre enfant. »

— Vieille sorcière, va ! Je lui dirai, moi…

— Oh ! Michel ! Regarde ! s’écria Criquet.

Elle s’était remise à fouiller dans le tiroir et lui tendait deux petits objets d’un brun rouge.

— Ça ? Mais c’est une carapace d’insecte !

— Oui : ici la tête, là le ventre. Cela ne te rappelle rien ?

— Ma foi, non.

— Comment ! Tu as oublié Jézabel ?

La mémoire des hommes ne conserve pas de si menus trésors. Michel répéta seulement :

— Jézabel ?

— Une bête – on les appelle des cerfs, je crois – que nous avions découverte sur un arbre du Bois de Boulogne ; elle était superbe, presque rouge, avec de grandes pinces de corne blonde. Nous l’avions baptisée Jézabel, à cause du songe d’Athalie que j’apprenais par cœur, et nous la mettions paître dans une caisse d’herbe sur le balcon, avec une laisse en fil blanc autour de la taille… Un jour, nous l’avons trouvée en deux morceaux ! Elle remuait les pattes et paraissait toute vivante ; nous l’avons recollée avec de la seccotine, et pendant quinze jours encore elle a bougé !

— J’ai bien un vague souvenir maintenant… Je te faisais peur, n’est-ce pas, en te disant que Jézabel c’était le diable ?

— Quel bon temps !… Et cette sauterelle qui est séchée entre deux feuilles de papier, comme une fleur ? Je l’avais prise en automne sur une vigne aux feuilles rousses où l’on trouvait des grains noirs, tout ridés, presque secs, avec un goût délicieux de confiture trop sucrée… La sauterelle faisait crisser les écailles de son dos, tristement, paisiblement : elle était presque gelée, la pauvre petite. Je l’ai gardée longtemps dans une boîte ouatée…

— Tu as toujours aimé ces affreuses bêtes ! Te souviens-tu que, l’an dernier encore, miss Winnie t’a fait dîner dans ta chambre parce qu’on avait trouvé un sac de cuir tout neuf, plein de terre, de mille-pattes, de cloportes, de toutes sortes d’horreurs ?

— Oui, dit pensivement Criquet ; je les avais attrapés sous de grosses pierres. Comme j’étais impatiente, lorsque je soulevais ces pierres ! C’était un pays nouveau qui m’apparaissait, avec les longues herbes écrasées et pâlies, les petites carapaces bleues ou noires, les mille-pattes en tire-bouchon, les cloportes d’argent rosé, les autres bêtes sans nom et presque sans forme, leurs pattes, leurs cornes et leurs moustaches qui bougeaient !…

— Quelle drôle de petite fée tu as toujours été, Camille, et comme tu contes de belles histoires ! dit Michel, lui serrant tendrement le bras.

Mais Criquet se dégagea :

— Petite fée ! fit-elle, moqueuse. Autrefois, tu m’appelais sale gosse quand je te parlais de mes bêtes… Tout de même, tu as raison : nous habitions alors un monde féerique… Que tout est devenu plat, ordinaire, ennuyeux !

— Je ne trouve pas… surtout quand je te vois !

— Oh ! Michel ! C’est à moi que tu dis ces bêtises ! À moi, ton vieil ami ? Il y a neuf ans que nous sommes amis ! Neuf ans… J’ai seize ans, toi dix-huit. Est-ce possible ? Que nous sommes vieux !

— Pas assez… Tiens, Camille, je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir six ou sept ans de plus !

— Cela viendra, cela viendra… Moi, je n’y tiens guère.

Mais Criquet venait de pêcher dans le tiroir un petit papier plié en quatre. Elle l’ouvrit, le lut, devint toute rose, rit, puis sautant sur ses pieds, fit quelques pas rapides en secouant la feuille.

— Qu’y a-t-il sur ce billet ? demanda Michel, les sourcils froncés.

— Rien.

— Comment, rien ? Ce n’est pas vrai !

— Rien qui te regarde.

— Tout ce qui te regarde me regarde. Donne-le moi.

Criquet passa vivement le billet derrière son dos.

— Jamais ! Il est à moi, ce papier…

— Veux-tu…

Il la poursuivait, mi-rieur, mi-fâché. Elle marchait à reculons vers la cheminée.

— Attends une minute ! dit-elle.

Et prenant une allumette derrière elle, elle la frotta contre un de ses talons, en approcha vivement le papier qui s’enflamma : l’on vit briller une seconde des caractères rouges sur un petit carré noir qui se tordit, ondula, s’envola.

— C’était un billet d’amoureux ! cria Michel, irrité.

Elle leva les épaules.

— Un amoureux ! fit-elle avec dédain. Comme si les amoureux m’intéressaient !

Tournant le dos à Michel qui boudait, elle courut à la fenêtre, appuya son front contre la vitre. Ah ! si Michel avait pu lire l’unique ligne écrite sur ce papier !… « Sainte Marie, Vierge du ciel, faites-moi devenir homme ! » Aurait-il assez ri d’elle ! Elle avait honte maintenant de son enfantillage, si proche et si lointain.

Mais au même moment, un peu de l’ancien désir remonta dans son cœur nouveau. Si longtemps elle en avait vécu, elle avait espéré, douté, pleuré !

Dans le ciel opaque, un rayon de soleil d’un rouge cuivre filtra tout à coup et glissa le long des façades jusqu’au trottoir mouillé qui s’alluma. Une petite voiture chargée de chrysanthèmes et des premiers mimosas traversa la rue comme une vive parure ; les branches en éventail d’un arbre dont on n’apercevait que le faîte au-dessus d’un toit d’ardoises se penchèrent en balançant leurs feuilles rousses : la triste journée grise semblait s’éveiller au moment de mourir.

Camille étendit ses bras, les fit craquer, étira tout son corps mince, gonfla sa poitrine d’un large soupir, puis d’un bond s’élançant jusqu’à la table, s’y assit, réfléchit un instant en balançant les jambes, les yeux posés sur Michel, avec un regard à la fois suppliant et malicieux :

— Veux-tu me faire un plaisir, mon petit Michel ? demanda-t-elle, en traînant un peu la voix.

— Je crois bien !…

— Même si c’est difficile ?

— Surtout si c’est difficile !

— Oh ! ce n’est pas bien compliqué… Seulement, ça ne se fait pas... Enfin, voici : tout à l’heure, en pendant mes robes dans le cabinet noir, j’ai découvert un ancien costume à toi, avec un pantalon long et une vareuse de marin, que tu mettais quand tu avais treize ou quatorze ans. J’ai remarqué qu’il était juste de ma taille… Alors, si tu voulais…

Elle s’arrêta.

— Tu ne veux pourtant pas t’affubler de ces vieilles nippes ? fit le jeune homme.

— Mais si, justement !… Je voudrais sortir tout à l’heure avec toi, dans la rue, habillée en garçon… Là !

— Tu es folle, Criquet !

— J’en ai tant, tant envie !

— Que dira ma tante ?

— Rien du tout puisqu’elle est encore à la campagne ! Quant à Suzanne et à miss Winnie, elles ont des courses jusqu’au dîner. Les bonnes sont à la cuisine…

— Et le concierge ?

— Le concierge ne me reconnaîtra pas ! Je vais enfoncer mes cheveux dans mon béret bleu, mettre mon ancienne pèlerine dont je rabattrai le capuchon… Du reste, il fait noir : tu vois, on allume les becs de gaz… Et puis, zut pour le concierge ! S’il n’est pas content…

Michel restait indécis, le visage contrarié.

— Après tout, fit Criquet offensée, je suis bien bonne de te supplier : si tu ne veux pas, je m’en moque, au fond ; seulement, pour une fois que je te demande de me faire plaisir…

Elle quittait la pièce, la tête droite, les lèvres serrées, la démarche indifférente. Il la rejoignit, humblement :

— Pardonne-moi, Camille… Tu sais bien que je ne voudrais pour rien au monde te chagriner…

Elle le regardait avec un air de souveraine.

— Bien, dit-elle. Va m’attendre dans l’antichambre.

Restée seule, elle eut un petit sourire ; elle venait de remporter sa première victoire féminine.

Dans la rue, Camille resta un instant interdite ; elle craignait de se voir tout à coup trahie, et s’imaginait que les passants, la dévisageaient insolemment. Puis, elle ne savait plus marcher avec un pantalon ; elle se trouvait serrée aux hanches ; ses jambes, habituées depuis quelques mois au frôlement de la jupe, n’avançaient plus qu’avec hésitation, et le vent, qui la frappait en arrière, lui donnait l’impression d’être nue. Elle avait un peu honte et se blottissait contre son cousin.

Michel avait pris son parti de l’aventure : il trouvait même cela très crâne ; cette Camille avait vraiment des idées comme personne. Il était heureux de serrer contre le sien le bras fragile, flottant dans la manche trop large et dont il sentait la tiédeur. Elle lui apparaissait si petite dans ce costume, si menue, si enfant, il devinait si bien son désir et son besoin de protection qu’il n’éprouvait plus aucune timidité.

— Ça, un homme ? faisait-il en riant avec tendresse. Tout au plus un gosse de douze ans !

Et l’étreinte du bras se faisait plus étroite, plus caressante.

— Appuie-toi bien sur moi, disait-il. Tu n’as plus peur, comme cela ?

— Je n’ai jamais eu peur, répondit Camille, piquée.

— Ne te fâche pas, mon Criquet. Cela me cause une si grande joie, la pensée que je peux t’aider, te soutenir… Toute notre vie comme cela, Camille, ajouta-t-il dans un murmure.

Il penchait un visage câlin vers le capuchon de drap, essayant d’apercevoir tout au fond l’ovale clair où luisait la tache des yeux plus clairs.

« Pourquoi, songeait Camille, pourquoi ne me parlait-il pas ainsi l’an dernier, alors que je ne pensais que par lui, que je ne vivais que pour lui ? J’ai changé, moi aussi… Je l’aime bien encore, mais ce n’est plus pour moi Michel, l’ami, l’unique ami, ce n’est qu’un jeune homme gentil, que j’ai toujours connu et qui veut me plaire… »

Ils s’en allaient ainsi par les rues mouillées, appuyés l’un sur l’autre, Michel fier, attentif, les yeux brillants, le cœur ardent, inhabile à démêler ce qu’éprouvait Camille ; inhabile, d’ailleurs que lui importe ? autrefois, elle était laide, il ne songeait pas à elle ; maintenant qu’il la trouvait jolie, il se sentait capable de faire de grandes choses, de se sacrifier, de se dévouer pour elle, mais il la voulait à lui, pour lui, pour lui seul, c’était tout ce qu’il savait, cela suffisait à ses sensations courtes et violentes de petit homme.

Elle marchait, courbée sous sa longue pèlerine, les yeux baissés, le pas traînant, surprise de ne pas se sentir plus joyeuse de cette escapade, frêle gamin aux pensées et à l’âme vieillies.

Ils arrivaient au parc Monceau. Le soir tombait : un peu de brume flottait autour des globes de lumière bleue qui clignaient dans l’air humide. Des ombres s’avançaient, grandissaient, faisaient crier le sable sous leurs pas, puis s’enfonçaient dans les allées obscures ; un gros chat blanc sortit d’un bosquet et vint se frotter en ronronnant contre les jambes de Camille ; une odeur âcre de dahlias monta d’un massif assombri ; les canards, près de l’étang aux colonnes, firent entendre leur chœur nasillard, puis un grand souffle mou, le souffle de la nuit, courut sur les pelouses d’où s’éleva un vol d’oiseaux noirs, tandis que les arbres s’étiraient avec langueur. C’était une inquiétude tendre et mélancolique, une attente indéfinissable, comme d’un soir de printemps égaré dans cet automne.

Un homme et une femme murmuraient, enlacés sur un banc ; leurs deux têtes se rapprochèrent et ce fut le silence d’un long baiser.

Michel les regarda au passage, poussa un petit soupir, glissa son bras sous la pèlerine et entoura la taille libre de Camille.

— Vois-tu, lui glissa-t-il dans l’oreille, ce sont des amoureux… Il fait froid, le banc est mouillé, il va pleuvoir, mais ils s’en moquent parce qu’ils s’aiment ; ils ne voient rien parce qu’ils s’embrassent.

— Drôle de bonheur ! fit Criquet, en se raidissant.

— Tu ne comprends donc pas ? continua-t-il en l’étreignant plus fort. Toi et moi, comme nous sommes là, tout seuls, bien serrés, si tu le voulais, nous irions au bout du monde !… Pourquoi t’écarter ? Tu ne m’aimes donc plus, Camille ?

Le bras impérieux lui faisait une ceinture brûlante ; elle avait l’impression d’être prisonnière, irritée d’un émoi qu’elle ne partageait pas, et s’efforçait d’éloigner son corps. Que répondre ? Après l’avoir négligée si longtemps, voulait-il, dès le premier jour où son caprice parlait, la forcer à s’engager ? L’amour, déjà ? Oh ! non, pas encore…

— Tu m’aimais autrefois, Camille, insistait la voix suppliante. Que t’ai-je fait pour que tu ne m’aimes plus ?

Eh oui, elle l’avait aimé de tout son cœur d’enfant. Mais était-ce l’amour ? Ce qu’il lui avait fait ? S’en était-il même douté ? Alors, à quoi bon le lui reprocher aujourd’hui ?

L’aimerait-elle de nouveau plus tard ? Qui sait ? Peut-être oui, peut-être non… Un trouble grandissant se mêlait à l’irritation de Camille. Elle ne trouvait plus rien à dire, un seul désir persistait : échapper à l’étreinte de ce bras dont la chaleur étrange pénétrait en elle, éviter le regard humide et luisant qui la cherchait, le souffle fiévreux de cette bouche tendue vers la sienne. Elle avait peur, elle avait honte.

— Tu ne veux pas me répondre ? soupira-t-il en l’attirant toujours plus près de sa poitrine.

Alors, Camille trouva sa première ruse de femme.

— Tu sais bien, fit-elle d’un petit ton posé, que j’ai pour toi une vieille affection.

— Avec quelle froideur tu me dis cela ! Au moins, dis-moi aussi comment et combien tu m’aimes ?

— En voilà une question !

Elle hésita un instant, et de sa voix la plus innocente :

— C’est difficile de mesurer ces choses !... Écoute : un peu plus que les deux garçons et à peu près autant que Suzanne… Là, es-tu content ?

Son visage, sous le capuchon, avait un sourire de malice.

— Oh ! Criquet ! méchant Criquet ! s’écria Michel en retirant brusquement son bras. Es-tu trop jeune pour comprendre ou te moques-tu de moi ?

Elle avait fait un bond, contente d’être libérée, fière de son succès, et elle pirouettait dans l’allée, les mains sur les hanches, en agitant par saccades son capuchon pointu sous lequel on apercevait tout juste la ligne blanche des dents railleuses.

— Pourquoi ces yeux et ce ton tragique ? fit-elle. D’abord, j’en ai assez d’être grave !… J’ai envie de courir ! Si j’avais su, j’aurais emporté mon vieux cerceau ! Attends-moi un instant… Au revoir, beau ténébreux ! Michel le Taciturne !

Gamine, les pieds joints, portant la main à son capuchon avec un salut militaire, elle sauta sur un banc, le franchit en deux enjambées, retomba sur le sable et disparut au grand galop dans l’allée envahie de brouillard.

Elle frappait du talon le sol mouillé qui rebondissait, lançant en avant puis en arrière, comme aux jours lointains des vacances dans l’Île, ses jambes qu’elle sentait fortes, élastiques, et si libres dans les gaines étroites du pantalon, renversait parfois une chaise de fer, s’élançait sur tous les bancs qu’elle traversait en deux sauts, et, griffant les buissons au passage, recevait en pleine figure des gouttes d’eau et des brindilles. L’air humide sifflait contre ses joues, glaçait ses dents et pénétrait jusqu’à ses poumons ; les statues, les arbres, les maisons en bordure avec leurs lumières, filaient à ses côtés comme des ombres, les pas de son cousin se perdaient derrière elle, elle allait toujours, emplie d’une singulière ivresse, à la fois puérile et sérieuse, se répétant : « Je suis un garçon ! Je fais ce qu’il me plaît ! Je suis un garçon ! » Et en même temps, une voix ténue lui susurrait à l’oreille : — C’est la dernière fois que tu cours ainsi… la dernière fois…

Elle s’arrêta enfin, haletante, suffoquée, près de la Rotonde du parc, et, la main sur sa poitrine, vit défiler un instant les autos qui, pareilles à des bêtes poussives aux gros yeux éblouissants, sortaient de la brume et roulaient lentement, en grognant et en soufflant, devant deux agents immobiles. On y voyait des dames roses comme des poupées, les cheveux exubérants et ondulés, qui allaient dîner en ville. Mais une vieille personne, marchant à pas menus sous une mante de cachemire noir, se posait alors devant Criquet, la regardait un instant, clignant des yeux, fronçant le nez, et lui disait :

— Pourriez-vous m’indiquer l’avenue Velasquez, mon ami ?

— Mais oui, madame ! C’est de l’autre côté du parc, à droite.

— Ah ! dit la vieille, c’est que je n’oserai jamais traverser, avec toutes ces grosses machines.

— Voulez-vous prendre mon bras, madame ? offrit Criquet d’un air aimable.

Arrondissant le coude, elle se pencha galamment vers la vieille dame qui s’y accrocha.

Quand elles furent sur l’autre trottoir :

— C’est une bonne fortune à mon âge, fit celle-ci d’une voix gracieuse et chevrotante, de rencontrer un jeune homme aussi bien élevé.

Et, avec une petite révérence, elle s’en alla trottinant le long des pelouses. Criquet, ravie de l’aventure, se carra dans sa pèlerine, fourra ses deux mains dans ses poches et s’efforça de siffloter en se dandinant, comme un monsieur qui flâne et prend ses aises.

Trois jeunes ouvrières, emmitouflées dans des châles de laine, qui épluchaient des marrons en bavardant, vinrent à passer. Criquet s’avança hardiment, comme elle l’avait vu faire à Michel, dévisagea l’une des fillettes, et prononça à demi-voix, l’air convaincu :

— Jolie blonde !

Des rires, des cris aigus lui répondirent :

— Mais voyez-vous ce môme !

— Y a plus d’enfants, parole ! T’en as du toupet, mon petit !

— Repasse dans trois ans, je t’attends sur ce banc !

Tout de même, elles semblaient enchantées. Elles se retournèrent à plusieurs reprises, et l’une d’elles lui envoya un baiser, avec des épluchures de châtaigne.

— En a-t-il, des dents blanches ! fit-elle.

Criquet, souriante, un peu mélancolique, se disait : « Les petites sottes ! Si j’étais un homme et si je revenais, qu’arriverait-il ? » Elle revoyait la figure sanglotante et gonflée de la grosse amie de Louise, elle se souvenait des propos de Michel, de ses dernières lectures, et son cœur était plein d’indulgence et de pitié. Comme elle commençait à les comprendre, à les plaindre, à les excuser, toutes ses sœurs inconnues qui avaient besoin de tendresse et qui pleuraient ensuite ! « Qui sait, se demandait-elle, si je ne me suis pas trompée autrefois en désirant être garçon ; peut-être suis-je bien plus faite pour être une fille… »

Mais une femme en cheveux qui tournait en balançant sa jupe dans l’allée solitaire, s’approcha d’elle.

— Veux-tu venir chez moi, mon petit coco ? murmura-t-elle d’un ton mielleux.

Camille fit un bond en arrière ; le dos rond sous une jaquette élimée, ses grosses mains rouges croisées sur le ventre, la face carrée, violette et ravinée, la femme semblait la considérer, la bouche entrouverte sur un trou noir ; et de ce trou sortirent tout à coup des injures :

— Zut alors ! un gosse ! Qu’est-ce que tu fais-là, à moucharder les gens ? Tu vas voir un peu si je t’attrape !

Camille s’enfuit, abasourdie, terrifiée, poursuivie par un flot de grossièretés. Que faisait cette femme ? Que voulait-elle ? Quel mystère de tristesse et de honte se cachait encore là ?

Elle n’avait plus envie d’être seule ni de courir. Tout à coup, elle eut peur des ténèbres, son costume la gêna, elle se sentit rougir à la pensée que le pantalon la serrait trop, elle tira sa pèlerine, abaissa son capuchon sur ses yeux. Et justement, elle aperçut Michel qui arrivait, tout essoufflé.

— En voilà des manières pour une jeune fille ! dit-il avec humeur. Je croyais t’avoir perdue, j’étais inquiet, je craignais de mauvaises rencontres. Je t’ai vue causer avec une femme, là, au coin, qui est venue m’accoster ensuite. Qu’a-t-elle pu te dire ? Ah ! c’est du joli !

— Je n’ai pas entendu, répondit Criquet d’un petit ton soumis. Rentrons, veux-tu ? ajouta-t-elle en lui prenant calmement le bras. Je crois bien que ma vie de garçon est finie…

Un instant plus tard, dans sa chambre, Criquet considérait d’un air songeur le pantalon et la vareuse tombés par terre à ses pieds. À cette minute, ces vieilles nippes usées prenaient une valeur de symbole ; Criquet dépouillait avec elles sa vie passée, tous les rêves puérils que personne n’avait connus, dont elle souriait maintenant, tous ses espoirs, tous ses regrets stériles. Certes, elle enviait toujours le sort des hommes, mais elle avait appris qu’ils ne possédaient ni toutes les vertus, ni tous les privilèges, qu’ils n’étaient bien souvent, comme les femmes, que de pauvres êtres incertains et asservis.

Désormais, elle serait une jeune fille. Elle acceptait le fait. Et même, lorsque, après avoir agrafé sa blouse et passé les mains autour de sa ceinture étroite pour faire bouffer l’étoffe sur la poitrine, au-dessous de la collerette blanche, elle aperçut dans la glace son visage animé, elle lui sourit avec joie, avec espoir. Elle pensait aux regards, aux paroles de Michel ; elle se rappelait que, le matin, en la croisant dans la rue, une dame s’était écriée : « Oh ! la jolie fillette ! » Jolie ?… Non. Mais elle n’était plus une déshéritée ; elle possédait, comme presque toutes les femmes, sa part de grâce et de jeunesse. La vie s’étendait avec ses horizons voilés d’une brume nacrée. Qu’y avait-il sous ces voiles ? Que serait sa vie ?

— Je voudrais être heureuse… heureuse… murmura-t-elle.

On frappait à la porte ; elle reconnut les doigts impatients de Michel.

— Je voudrais aussi ne pas trop faire souffrir, continua-t-elle en pensant à lui.

Il disait, la voix suppliante :

— Dépêche-toi, Camille ! Je t’attends, je m’ennuie sans toi…

Elle se pencha vers la glace, lissa ses sourcils, passa un bout de langue sur ses lèvres vives, souleva ses cheveux en auréole au-dessus de son front, les ramena sur les tempes, sourit encore à son image et repoussant du pied les vêtements de garçon.

— Je viens, répondit-elle d’une voix douce.

 

FIN


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Madame d’Ardenne de Tizac Andrée Viollis, Criquet, Paris, Calmann-Lévy, 1913. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Une côte découpée devant l’océan, nuages et coucher de soleil, a été prise et retouchée par Laura Barr-Wells.

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