Verniculus

HISTOIRE DE LA
FIN DU MONDE

La Comète de 1904

1882

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  Généralités sur les comètes. 3

CHAPITRE II  La comète de l’année 1904. 13

CHAPITRE III  La commission internationale de Berne. 20

CHAPITRE IV  La troisième section. 42

CHAPITRE V  Précautions. 47

CHAPITRE VI  Rapport général de la commission de Berne. 54

CHAPITRE VII  Nihilistes. 62

CHAPITRE VIII  Astrolovitz. 70

CHAPITRE IX  Les États de la terre en 1904. 83

CHAPITRE X  Relations sociales. Administration. La Bourse. 98

CHAPITRE XI  Les derniers jours. Plus de feu. Les fumeurs. 104

CHAPITRE XII  Préparatifs. 118

CHAPITRE XIII  Le dernier jour. 130

CHAPITRE XIV  La dernière seconde. 147

CHAPITRE XV  Conclusion. Astrophagie. La lune. 159

Ce livre numérique. 165

 

CHAPITRE PREMIER

Généralités sur les comètes.

Depuis la création du monde, de nombreuses comètes parcourent l’immensité. Ces astres vagabonds arrivent de tous les points du ciel, font le demi-tour de notre soleil et s’en vont comme ils sont venus, après avoir intrigué les gens superstitieux, occupé les astronomes et fait jaser les curieux.

Les unes reviennent régulièrement tous les trois, cinq, six ou sept ans ; l’une d’entre elles ne revient que tous les treize ans, c’est la plus terrible pour les gens à présages ; une autre tous les soixante-seize ans. D’autres encore ne reviennent qu’après un voyage de plus d’un siècle à travers l’espace ! Il est, enfin, un grand nombre de comètes qui ne se montrent qu’une fois pour toutes, et ne reparaissent jamais dans les parages que la terre visite dans son cours.

La science astronomique en connaît maintenant une dizaine qui se sont, pour ainsi dire, acclimatées à notre système solaire ; voyageuses perdues dans l’immense vide qui nous entoure, elles ont été attirées par l’une des grosses planètes extérieures de notre système, Jupiter, Saturne ou Neptune, et fixées par la puissance attractive du soleil.

Les astronomes leur ont calculé de beaux orbites elliptiques suivant lesquels elles gravitent et dont elles paraissent fort contentes, puisqu’elles les suivent régulièrement.

Ces immenses courbes étant de longueur différente pour chaque comète, le retour de chacun de ces astres a lieu à des époques variables déjà déterminées par le calcul pour un grand nombre d’années à l’avance.

Quoique régulière et soumise à des lois précises, qui sont les mêmes pour tous les astres, la direction des comètes subit souvent certaines déviations occasionnées par la présence des planètes près desquelles elles passent.

D’après la position relative de la planète et de la comète, la marche de cette dernière est accélérée ou retardée par la puissance attractive de la première, qui agit soit dans le sens du mouvement, soit en sens inverse.

Pour calculer la marche d’une comète, l’astronome doit tenir compte de toutes les rencontres que celle-ci pourra faire sur son chemin ; ce n’est qu’après avoir déterminé et additionné ces influences diverses qu’il obtiendra un résultat parfaitement exact et pourra prédire le retour de l’astre sans crainte de déception.

Une autre catégorie de comètes, animées d’une vitesse très grande, soit d’au moins dix lieues par seconde, vient aussi nous visiter, mais ne le fait qu’une fois. L’astre arrive de l’infini et retourne à l’infini.

L’attraction du soleil n’est pas suffisante pour dompter l’effroyable vitesse dont ces comètes sont animées et les maintenir dans sa dépendance, comme il l’a fait des autres corps célestes de notre système.

Cette grande vitesse leur assigne pour route astronomique des courbes non fermées, paraboles ou hyperboles. Après avoir fait le demi-tour du soleil, elles s’échappent pour toujours de notre coin du ciel, sans aucun espoir de retour.

Ces comètes indépendantes sont des astres voyageurs qui vont d’un soleil à un autre sans se laisser fixer par aucun ; elles sont les seules relations connues de notre système solaire avec les brillantes étoiles que nous admirons dans le firmament !

Que ne pouvons-nous les faire causer et raconter ce qu’elles ont vu ? Combien ce serait intéressant de les entendre !

Il est probable aussi qu’un certain nombre de comètes douées d’une vitesse très faible, à l’inverse de celles dont nous venons de parler, ne peuvent pas résister à l’action du soleil qui les attire. Elles vont se brûler dans ses flammes, lorsqu’elles sont composées d’une matière combustible, ou se vaporiser à la chaleur énorme du globe qui nous éclaire.

La composition des comètes varie beaucoup ; les unes sont complètement gazeuses, d’autres ont un seul noyau solide ; d’autres, enfin, ont un noyau composé d’une agglomération d’aérolithes.

La spectroscopie a fait reconnaître le gaz hydrogène et les vapeurs de carbone comme constituant le plus fréquemment les comètes.

Dans l’année 1904, qui va nous occuper, la composition de toutes les comètes ralliées à notre système solaire est parfaitement connue. Le spectroscope est arrivé à un tel degré de perfection et de précision, que l’on peut, avec son secours, analyser un corps à distance, aussi bien qu’en le tenant sous la main dans un laboratoire de chimie !

On sait ainsi d’une manière parfaitement sûre que les comètes n’ont aucune lumière propre et ne font que réfléchir la lumière du soleil pendant qu’elles se trouvent dans son voisinage.

La chaleur qu’elles en reçoivent a pour effet de dilater les gaz qui les composent, c’est pour cela qu’elles paraissent petites en arrivant, qu’elles grandissent en s’approchant du soleil et décroissent rapidement lorsqu’elles s’en éloignent.

Il est établi que les queues des comètes ne sont pas matérielles ; la science a prouvé qu’elles ne sont qu’un effet de lumière tamisée par le noyau plus ou moins sphérique de l’astre. La queue d’une comète est un effet vibratoire de la matière éthérée, ou pour nous servir d’une expression plus compréhensible, une ombre de lumière portée par le noyau. Contrairement à l’opinion généralement répandue que la queue suit la comète, celle-ci est toujours opposée au soleil, et se déplace continuellement suivant les positions relatives des deux astres.

Les queues des comètes n’ont, du reste, pas toujours la forme ordinaire sous laquelle elles se présentent le plus souvent ; on en a vu qui avaient des formes fort bizarres et capricieuses.

Quelques-unes ont même présenté plusieurs queues dont l’aspect et les contours variaient d’un instant à l’autre.

La grande comète de 1861, entre autres, subissait dans son noyau les plus curieuses transformations, preuve évidente que tous ces effets ne sont que des jeux de lumière. Il résulte de ce qui précède que les comètes n’ayant pas de lumière propre, deviennent complètement invisibles dès qu’elles sont éloignées d’un astre lumineux ; cela nous explique la difficulté qu’il y a à les observer longtemps à l’avance et le peu de temps pendant lequel nous pouvons jouir de leur présence.

On est même arrivé à prouver que la terre et la lune ont passé dans la queue d’une comète le 30 juin 1861, sans que personne s’en soit aperçu ; ce n’est qu’après le passage qu’un astronome s’est rendu compte de la chose par le calcul.

Le mouvement prodigieusement rapide avec lequel ces masses gazeuses se meuvent à travers l’espace donne, mieux que toute autre chose, l’idée de la fluidité de la matière éthérée qui remplit l’espace. C’est en même temps une preuve de son existence matérielle, puisque la lumière et l’électricité peuvent produire sur elle des effets d’aspects si variés.

L’imagination est impuissante à nous représenter la vitesse avec laquelle certaines comètes se transportent dans l’espace ! Ces vitesses varient de quarante à cinquante kilomètres par seconde.

Le 27 février 1843, une comète a fait le tour du soleil en deux heures. Elle marchait avec une vitesse de cinq cent cinquante kilomètres, parcourant en une seconde autant de chemin qu’un train direct lancé à toute vapeur en cinq heures et demie.

Sans cette vitesse prodigieuse, il est probable qu’elle se fût anéantie contre le soleil, car elle passa tout près.

Les comètes ont joué autrefois un rôle considérable dans l’astrologie. Leur apparition était toujours le précurseur de quelque événement important sur la terre. Elle présageait ordinairement la mort d’un prince quelconque ou une guerre sanglante, comme elles le sont toutes, ou une épidémie désastreuse pour l’humanité !

Toujours quelque chose de sinistre !

Comme les princes abondaient dans l’antiquité, il y en avait toujours au moins un prêt à mourir quand une comète apparaissait ; les astrologues pouvaient donc prédire une mort de prince sans grande chance de se tromper !

Les anciens se sont aussi figuré que les comètes étaient les formes prises par les âmes des grands hommes disparus de ce monde. Une comète qui apparut après la mort de Jules César fut considérée comme envoyée du ciel pour emporter et astrolofer[1] l’âme du conquérant des Gaules, non toutefois sans l’avoir auparavant purifiée de tous les péchés, grands et petits, que le digne empereur avait commis ici-bas.

Au Moyen-Âge, les croyances relatives aux comètes prennent une couleur encore plus sombre. L’imagination effrayée les peuple d’une foule de figures dont quelques-unes sont arrivées jusqu’à nous par d’antiques tableaux. L’on y voit des poignards, des épées, des têtes coupées grimaçantes de première laideur, des scorpions, des serpents, des hallebardes, des monstres de toutes espèces !

Longtemps encore après cette époque où l’imagination aimait tant à se donner carrière, les comètes furent regardées comme des présages, et les personnages les plus célèbres du siècle de Louis XIV ne peuvent s’affranchir des terreurs qu’elles font naître dans leur esprit.

Les astronomes déjà fort distingués des XVe, XVIe et XVIIe siècles ne s’occupèrent pas sérieusement des comètes. Le célèbre Kepler, lui-même, qui venait de déterminer et de formuler les lois fondamentales du mouvement des planètes, ne pouvait s’empêcher de considérer les comètes comme des pronostics relatifs aux choses terrestres et aux destinées de l’homme.

Il est juste de dire que le manque d’observations faites jusqu’alors sur leur marche, n’avait pas permis de trouver la loi de leur mouvement.

Les comètes, en un mot, n’étaient pas encore des astres sérieux et se voyaient reléguées dans le domaine de la fantaisie et de l’astrologie.

Ainsi marchaient les comètes, lorsqu’en 1680 le grand Newton, qui était fort sévère sur les mœurs, déclara qu’il ne voulait plus de ce vagabondage dans le ciel !

Prenant d’une main sa bonne plume de calcul et de l’autre son binôme, il leur tailla des orbites elliptiques, paraboliques ou hyperboliques appropriés à chacune d’elles !

Depuis ce temps, elles se conduisent d’une manière fort convenable et suivent leur route consciencieusement ; plusieurs d’entre elles, comme nous l’avons vu en commençant, viennent régulièrement faire contrôler leur passage à des intervalles égaux.

D’autres ne reviennent jamais, mais passent dans notre voisinage sans dévier du droit chemin que les astronomes leur tracent dès qu’elles sont visibles.

À partir du commencement du XVIIIe siècle, elles deviennent un sujet d’étude pour tous les astronomes grands et petits ; leurs mœurs, us et coutumes se font connaître parfaitement, et c’est toujours un grand bonheur pour un observateur du ciel d’en découvrir une.

Tout le merveilleux disparaît et la comète de 1811 vient donner le coup de grâce aux anciennes terreurs, en brillant au ciel pendant que croît dans toutes les vignes de l’Europe le meilleur vin du XIXe siècle. Cette qualité exceptionnelle est nécessairement attribuée à la comète qui, d’astre destructeur, devient astre producteur !

Dès lors, l’apparition d’une comète dans le ciel est toujours vue de bon œil par le public et surtout par le vigneron.

L’arrivée des comètes nouvelles venant de l’infini, peut avoir lieu sous toutes les directions possibles, rien ne s’oppose donc à ce que l’un ou l’autre de ces astres n’arrive dans le voisinage de notre terre. Or, comme l’attraction de celle-ci pour d’autres corps célestes augmente en raison inverse du carré de la distance, au fur et à mesure que ceux-ci s’en rapprochent, il se pourrait fort bien qu’une comète qui se serait imprudemment rapprochée de la terre fût attirée et précipitée sur elle, lors même que sa direction primitive lui eût permis de passer à distance.

Si la comète possédait un noyau solide un peu considérable, la croûte terrestre serait, sans aucun doute, perforée comme par un gigantesque emporte-pièce ; si le noyau était composé d’aérolithes, nous recevrions une pluie de pierres capable de hâcher un pays, ou peut-être tout un hémisphère de la terre ; la vitesse de ces corps est cependant considérablement ralentie par l’atmosphère, dont l’action, analogue à celle d’un coussin élastique, amortit le choc de tout corps qui arrive contre le globe.

L’un des buts du Créateur en nous dotant, d’une atmosphère de 15 lieues d’épaisseur, a été évidemment de protéger la surface de la terre contre les nombreux corps perdus dans l’espace qu’elle rencontre et attire dans sa course autour du soleil.

La plupart de ces corps qui remplissent l’immensité sont probablement les débris de mondes détruits qui errent à l’aventure.

Lorsque la terre en rencontre, ils sont précipités sur elle avec une vitesse de soixante-douze mille lieues par seconde. La chaleur développée par le frottement dû à la résistance de l’air suffit pour les brûler et vaporiser presque tous. Ce phénomène, dont l’explication n’est pas très ancienne, est celui des étoiles filantes que nous admirons pendant les belles soirées, surtout dans les mois d’août et de novembre. La terre traverse alors les parties de son orbite qui en contiennent le plus.

Nous pouvons, dans ces moments-là, nous rendre compte de la quantité innombrable de corpuscules qui voyagent dans l’espace. Sans la protection de l’atmosphère, toute vie serait en danger sur la terre, ou plutôt, l’humanité ne pourrait pas exister.

Le danger que présentent pour nous ces corps vagabonds n’est cependant pas complètement nul, car lorsqu’ils sont d’une certaine grosseur, leur surface seule est vaporisée. Le temps de leur course à travers l’atmosphère n’étant pas suffisamment long pour les brûler entièrement, le centre du corps arrive jusqu’à la surface du sol et constitue les aérolithes dont chaque musée conserve quelque exemplaire.

Les pluies de pierres et de poussières métalliques que l’on a souvent observées, ne sont pas autre chose que des corpuscules de l’espace assez volumineux pour avoir pu traverser notre atmosphère.

La résistance de l’air a si bien diminué la vitesse de ceux de ces corps qui arrivent à terre, qu’elle n’est plus que de cinq mètres par seconde, après avoir été de 72 000 lieues à leur entrée dans l’atmosphère. À la vitesse de cinq mètres par seconde, l’arrivée des aérolithes ne présente plus aucun danger pour la solidité du globe terrestre. Il n’en est cependant pas de même pour les êtres animés, ainsi que pour les constructions qu’ils ont élevées, car l’on possède certains échantillons d’aérolithes, qui pèsent jusqu’à quinze mille kilogrammes.

Une telle masse animée d’une vitesse quelconque, si faible qu’elle soit, perfore encore sans peine les travaux les mieux conçus et les mieux établis par la main de l’homme.

Ce court aperçu sur les comètes en général était nécessaire pour nous faire bien comprendre ce qui se passera en 1904, lorsque la grande comète Astrophagie viendra fondre sur la terre et la détruire, comme nous le verrons dans la suite de ce récit.

CHAPITRE II

La comète de l’année 1904.

L’année 1904 s’annonce pour les humains de la manière la plus favorable.

L’été, quoique très chaud, est favorisé par de bonnes pluies qui produisent une abondante végétation. Les récoltes sont partout belles, l’agriculteur se prépare à retirer le fruit de ses peines que les éléments destructeurs ont épargné jusqu’ici.

Les vignes surtout sont magnifiques ; l’heureux vigneron prépare son pressoir avec la certitude d’obtenir en abondance du vin de choix. Il compte d’autant plus sur une qualité hors ligne que les astronomes ont annoncé l’arrivée d’une comète de grande taille, qui ne peut manquer de donner au 1904 le parfum et l’alcool du 1811. Ils ne sont pas toujours justes envers les astres, nos vignerons. C’est le soleil qui a fait pousser le raisin, qui l’a fait mûrir, qui lui a donné cette belle couleur dorée, et lorsque le vin est bon, c’est la comète qui en retire tout l’honneur !

Ce brave soleil, qui a prodigué ses rayons bienfaisants pendant toute l’année à la vigne, qui lui a fait donner un produit supérieur, croyez-vous que producteurs et buveurs le feront présider au baptême de celui-ci ?

Le nommera-t-on : vin du soleil de 1811, vin du soleil de 1861, vin du soleil de 1904 ?

Nullement !

Au moment de la vendange survient dans le ciel une comète inconnue et vite, en son honneur, on baptisera le vin : vin de la comète ; s’il y en a deux, ce sera le vin des deux comètes !

On cite même l’année 1881 où le vin fut baptisé : vin des six comètes !

C’est ainsi que l’homme s’habitue aux bienfaits qu’il reçoit journellement. Il finit par les considérer comme dus, et n’en éprouve plus de reconnaissance, tandis qu’il attribue beaucoup d’importance à des choses futiles, mais nouvelles et passagères !

Malgré ces belles apparences, un certain malaise règne un peu partout, en 1904. Sans que personne se rende bien compte du pourquoi, l’on a peur de quelque chose d’inconnu !

On ressent un peu ce que ressentent les oiseaux avant l’orage et les voisins du Vésuve avant l’éruption. De vagues pressentiments jettent une sorte de mélancolie inexplicable, dont chacun souffre sans pouvoir se rendre bien compte de la cause inconnue qui l’agite.

Cet effet est général et présage quelque chose de grave !

Il est effectivement fort rare qu’un grand malheur ne soit pas précédé d’un état de malaise et de mélancolie. Dans quelques cas, c’est une joie factice et exagérée, mais non réelle. Les affaires languissent ; la chaleur est très forte. La population aisée des villes a émigré dans les montagnes à la recherche du bon air. Seuls, les citadins peu aisés et les fonctionnaires inférieurs des cités, n’ont pas déserté leur poste et supportent à la plaine la chaleur comme ils peuvent.

Telle était la situation sur la terre, lorsque la comète est découverte par l’observatoire de Paris.

Les journaux ne tardent pas à en répandre la nouvelle dans tout le monde civilisé et non civilisé !

Pour eux, c’est un bonheur d’avoir une comète sous la main pour leur fournir quelque chose à dire, car les nouvelles sont rares. La société qui cause, joue, parle et aime à faire parler d’elle, est en villégiature ; les malheureux journalistes doivent faire des tours de force d’imagination pour remplir leurs colonnes !

Pas d’assassinats, pas de déraillements de trains, peu de caissiers en fuite avec leur caisse ! pas de suicides !

Fait-il trop chaud pour mal faire ?

Pas le moindre parlement en séance, pas le plus petit conseil de province, rien à relater, rien à critiquer !

Dans des circonstances pareilles, on conçoit la joie des journalistes à l’apparition de la comète !

Une comète ! on peut en découdre là-dessus pendant dix jours au moins, quitte à faire l’histoire de toutes celles qui ont paru jusqu’ici et des diverses influences qu’elles ont exercées sur les destinées des hommes ! Pour le public, cela ne l’intéressera pas beaucoup, mais qu’importe, les colonnes se rempliront, c’est l’essentiel ; l’intérêt public vient après !

Il n’en est pas de même pour les astronomes ; pour ceux-ci c’est un astre nouveau qui vient nous visiter ; vite aux télescopes !

Les comètes périodiques appartenant à notre système ne sont intéressantes qu’au point de vue de la vérification de l’instant de leur arrivée et de leur marche autour du soleil. Il est intéressant aussi d’étudier le retard ou l’avance apporté à leur course par l’action des planètes, mais les astres complètement étrangers présentent beaucoup plus d’intérêt ! La comète de 1904 est annoncée comme un astre complètement nouveau, dont l’arrivée ne coïncide avec aucun retour prévu ; chacun donc va l’observer avec soin et s’efforcera d’en déterminer les éléments, c’est-à-dire la direction et la vitesse.

La comète paraît être très grosse, et animée d’une grande vitesse !

Quelques jours après la découverte du nouvel astre, l’Observatoire de Paris peut en déterminer la direction d’une façon approximative. La comète arrive du Nord et marche dans un plan presque perpendiculaire à celui de l’Équateur céleste. Cela veut dire qu’elle se dirige du côté de la terre, et passera très près du soleil.

Ces premiers renseignements rendent déjà les astronomes attentifs, et tous les bons télescopes pointent vers l’astre voyageur qui veut bien nous honorer de sa visite !

Mais quel n’est pas l’effet produit, non seulement sur les astronomes, mais sur chacun, lorsque le 15 août au soir, le Petit Journal de Paris, qui passe pour être fort bien en cour à l’observatoire, publie l’entrefilet suivant :

« La comète qui brille au ciel près de l’étoile B d’Andromède, atteindra son périhélie (c’est-à-dire le point de son orbite le plus rapproché du soleil), le 22 septembre 1904, à 11h55 du matin.

« Ce point est placé sur l’orbite de la terre, et par une coïncidence extraordinaire, mais positive, celle-ci passera en ce point-là juste au même moment et pendant l’équinoxe d’automne… et !…

« Les deux astres ne peuvent manquer de se rencontrer à angle droit de leurs directions respectives !!! »

Le savant astronome Cométard, de Paris, qui, le premier, était parvenu à déterminer la marche de la comète, en réfère de suite à tous ses collègues des observatoires de l’Europe et de l’Amérique !

Jamais question aussi intéressante ni aussi importante ne s’était présentée à leur étude. Les détails, les conséquences de cette rencontre extraordinaire leur fournissent le plus beau sujet qui se soit jamais offert à un astronome !

La rencontre de deux astres avait toujours paru, sinon une chimère, du moins un fait presque complètement improbable ; or, eux, veinards d’astronomes du XXe siècle, vont avoir le fait à leur disposition et plus d’un mois pour en préparer l’observation tout à leur aise.

Voilà de quoi faire déborder de bonheur le cœur de tous !

Grande jubilation dans tous les observatoires ! c’est à celui qui pointera les meilleurs instruments pour observer la grande comète !

Celle-ci était déjà visible à l’œil nu lorsque Cométard communiqua le résultat de ses calculs.

Comme tous ces astronomes sont heureux d’avoir enfin une question importante à étudier !

La science astronomique est arrivée en 1904 à un degré de perfection tel qu’il n’y a presque plus de secrets pour elle dans le ciel. Celui-ci, tout grand qu’il est, lui est connu presque dans ses plus petits détails ; les cartes célestes sont complètes ; la marche de tous les astres déterminée pour de longues années à l’avance ; les éclipses de lune et de soleil calculées jusqu’à la dixième génération de l’avenir !

Seules quelques petites planètes restent encore à découvrir, ainsi que les comètes nouvelles qui arrivent. Mais, pour un astre nouveau qui se présente, il y a des milliers d’astronomes pour les guetter, pour en déterminer les éléments et surtout pour les baptiser de leur nom !

Réellement le métier est gâté, comme du reste tous les autres sur la terre !

Ces braves astronomes pêchent dans le ciel sans rien prendre, comme ici-bas les honnêtes pêcheurs qui n’ont pas le talent de troubler l’eau avant de jeter leur ligne !

Tous ces fils de la science astronomique, en 1904, murmurent contre leurs savants prédécesseurs Galilée, Copernic, Kepler, Newton, Secchi, Leverrier, etc., qui ont fait toute la belle besogne et ne leur ont rien laissé d’important à découvrir.

Mais, la comète de 1904 leur fournit une occasion d’utiliser leurs talents à déterminer avec la plus grande précision l’instant de sa rencontre avec la terre, et tous les effets probables de cette rencontre.

Ils vont donc pouvoir utiliser la science astronomique au salut de l’humanité – si celle-ci doit courir des dangers pendant l’accomplissement du grand phénomène, – en indiquant toutes les phases du passage, ses effets sur le globe terrestre, les précautions à prendre pour éviter la destruction de la planète, s’il est au pouvoir de l’homme de l’éviter.

Enfin, si le sauvetage de la terre est au-dessus de la science humaine, ils auront eu la gloire immense de déterminer l’instant précis de sa fin et de décrire à l’avance ses dernières convulsions avec autant de précision qu’aurait pu le faire un spectateur placé sur un astre voisin !

CHAPITRE III

La commission internationale de Berne.

Les travaux de l’astronome Cométard n’ont eu pour but jusqu’ici que la détermination de la marche de la comète ; ses dimensions ne sont pas encore connues. Le diamètre apparent de l’astre augmente tous les jours dans une proportion plus forte que celle motivée par son rapprochement de la terre. Cela veut dire d’une façon parfaitement certaine que le noyau est gazeux, ou du moins entouré d’une importante atmosphère gazeuse qui se dilate sous l’action toujours plus forte de la chaleur solaire.

Toutes les recherches, observations et calculs confirmaient celles de l’astronome de Paris, lorsqu’une communication fort importante lui arrive de son collègue de Bruxelles, Cosmognaute, dont la réputation de science n’est plus à faire !

Cosmognaute est le doyen du corps astronomique européen. Ses immenses travaux sont répandus dans le monde entier et traduits dans toutes les langues. Toujours marqués au coin de la plus stricte exactitude, ses avis sont écoutés comme des oracles dans tous les congrès astronomiques, qu’il préside depuis plusieurs années avec la plus grande distinction. Modeste et simple comme tout homme supérieur, il est non seulement respecté de tous ses collègues pour son grand savoir, mais encore vénéré pour son affabilité peu commune envers chacun ! C’est le père scientifique de tous les jeunes astronomes qui commencent la carrière !

La sagacité naturelle de ce savant, mélangée peut-être d’une légère dose d’esprit de conservation, le pousse à étudier avant tout la composition chimique de la nouvelle comète.

En effet, si celle-ci n’a heureusement pas de noyau solide assez gros pour enfoncer la croûte terrestre, ou pour l’aplatir comme un œuf sous un marteau-pilon ; si, d’un autre côté, elle ne contient pas de trop gros aérolithes capables de traverser l’atmosphère et de tout hâcher à la surface de la terre, il y a cependant encore un danger épouvantable auquel jusqu’ici lui seul a pensé :

Le gaz composant la comète pourrait fort bien être de l’hydrogène carboné, qui, mêlé à notre atmosphère, formerait un mélange détonant capable de faire sauter la planète avec tous ses habitants, si la moindre étincelle venait y mettre le feu !

Dès que cette idée s’est emparée de son esprit, il se livre immédiatement aux expériences spectroscopiques les plus sérieuses et ne tarde pas à voir toutes ses craintes se réaliser !

Les raies caractéristiques de l’hydrogène et du carbone sont parfaitement déterminées, aucun doute n’est possible ! Chaque nouvelle expérience confirme la précédente avec une concordance mathématique !

La comète est un gros volume d’hydrogène carboné qui va fondre sur la terre !

Malheureux habitants !

Tel est le sujet de la communication du doyen des astronomes à son jeune collègue de Paris.

Il est d’une gravité effrayante !

Pendant un temps dont la durée n’est pas encore déterminée, la terre va se trouver complètement immergée dans un mélange tonnant, ou pour nous servir d’une expression plus populaire :

La terre voguera pendant quelques minutes en plein dans le grisou !

Dans le terrible grisou ! la terreur des mineurs, le plus grand faiseur de veuves et d’orphelins après le canon Krupp !

Une légère fuite de grisou dans une mine produit une explosion assez terrible pour détruire les travaux de plusieurs années ! Que sera l’explosion d’un volume de ce gaz égal à celui de notre atmosphère terrestre mélangé avec lui ! appliqué sur toute la surface du globe, l’entourant, le serrant, se pressant sur ses flancs par l’action universelle de la pesanteur !

Qu’est-ce que la pellicule sur laquelle nous habitons, d’une épaisseur égale seulement à la deux-centième partie du diamètre terrestre, pour résister à l’explosion de dix-sept milliards de kilomètres cubes de feu grisou !

Les imaginations les plus fortes ne peuvent se représenter un pareil volume !

On se figure en général que le globe terrestre est massif, et par conséquent très solide ; grave erreur. C’est un globe de matière en fusion, recouvert d’une couche durcie par le refroidissement ! En réalité cette couche est fort mince, puisqu’elle n’atteint qu’une épaisseur de 15 lieues au maximum, égale à la centième partie de la distance qui sépare la surface de la terre du centre de celle-ci !

La coquille d’un œuf est bien plus épaisse relativement à l’œuf entier, que l’épaisseur de la croûte solide qui nous porte, comparée au diamètre du globe terrestre.

Les volcans et les nombreux tremblements de terre nous démontrent aisément le peu de rigidité de l’écorce terrestre, et la faible résistance qu’elle serait capable d’opposer à l’explosion du terrible mélange !

Si le feu est communiqué à ce dernier, la terre entière sera pulvérisée comme un boulet en verre mince dans un canon Armstrong pendant l’explosion !

L’astronome bruxellois ajoute qu’il est urgent de prévenir immédiatement les observatoires de tous les pays, en les priant de vérifier les études faites jusqu’ici sur la comète, à commencer par les siennes, dont il serait trop heureux de voir démontrer la fausseté !

Hélas ! cette dernière supposition est peu probable, car il n’a que trop bien vu les raies de l’hydrogène, mais un peu d’hésitation est bien permise devant une semblable découverte !

Dans un siècle de journalisme comme le XXe, qui l’emporte encore à ce point de vue sur son prédécesseur, une nouvelle semblable ne peut rester secrète bien longtemps ! Quelles que soient les précautions prises pour tenir une chose à l’abri de la curiosité publique, il y aura toujours un reporter assez adroit pour s’emparer du secret et le publier immédiatement.

Importance du secret, danger, rien ne l’arrêtera, tout sera sacrifié au bénéfice de la primeur !

Il en fut donc ainsi de la découverte du savant Cosmognaute ; le soir même de l’arrivée de celle-ci à Paris, elle faisait le tour de la ville sur le même Petit Journal. De là à tous les autres journaux du vieux et du Nouveau-Monde, il suffit de quelques enjambées télégraphiques, rapidement exécutées.

En 1904, les nouvelles se répandent avec une rapidité merveilleuse, non seulement dans tous les pays, villes et villages, mais encore dans les maisons particulières et même dans les appartements !

Les portiers ont perdu toute leur importance pour la transmission des nouvelles ; le téléphone les a supplantés, aussi lui gardent-ils une rancune qui ne finira qu’avec la disparition de ces importants fonctionnaires, lorsque quelque appareil mécanique plus parfait et plus discret viendra les remplacer.

Chacun donc possède un abonnement téléphonique au bureau du télégraphe. Celui qui ne peut se payer cet agrément, dont le prix n’est pas très élevé, est un gredin et un homme pas comme il faut !

Être dans la gêne, avoir faim, passe encore en 1904, mais ne pas être renseigné rapidement, fi donc !

Sitôt une nouvelle arrivée par le télégraphe, qui est toujours maître des grandes lignes, l’employé donne un signal d’appel et lit la dépêche à haute voix (on ne prend pour ce service que de vieux sergents-majors) et les abonnés de toute la ville reçoivent leur nouvelle au fond de l’oreille droite qu’ils ont rapidement appliquée contre l’appareil.

Répandue ainsi subitement, sans qu’il soit possible de la taxer de canard américain, la terrible nouvelle jette partout la consternation ! Le monde mondain et le monde scientifique, toutes les classes de la société, sont profondément émotionnées ! Le cri de la Fin du monde, retentit partout ; la fin du monde par le grisou !

Horreur, l’on n’en pouvait craindre une plus terrible ! À part quelques robustes incrédules, la généralité des hommes s’émeut profondément ! Sauter comme des marionnettes, sans savoir qu’y faire, ni où se sauver pour l’éviter, quelle perspective !

Et pourtant personne n’avait prédit la fin du monde ! Un événement pareil aurait dû être prédit longtemps à l’avance ! En l’an 1000, par exemple, chacun avait eu le temps de se préparer, et encore en avait-on été quitte pour la peur !

Dans des circonstances pareilles, les gouvernements ne peuvent pas rester tranquilles spectateurs de la chose ; le peuple souverain en ferait justice immédiatement, aussi voyons-nous partout les gouvernements convoquer d’urgence la Haute Assemblée du pays pour délibérer.

Les Chambres françaises en vacances d’été sont convoquées par le fil ! Messieurs les députés, qui sont en train de travailler leurs électeurs pour les prochaines élections, sont violemment arrachés à ces bonnes causeries, à ces professions de foi sincères, à ces joyeux banquets et ramenés à Paris par le train le plus prochain ! Il en est de même des parlements anglais, italien, allemand, autrichien et belge ; des cortès espagnols, du congrès américain, de l’Assemblée fédérale suisse, etc., etc.

Que l’on se figure la quantité effrayante de dépêches télégraphiques expédiées et reçues !

Si la terre doit finir, cela n’aura évidemment pas lieu sans que le télégraphe s’en soit mêlé ! La première séance de chacun de ces corps parlementaires s’ouvre au milieu d’un silence complet, tombant comme une bombe au sein de discussions coulissières interminables entre crédules et incrédules !

Le discours d’ouverture des présidents est presque partout le même, vu l’entière similitude de la situation pour chaque pays.

Plus d’intérêts internationaux, cette fois-ci la planète entière est intéressée ! Plus de Français, d’Anglais, d’Allemands, de Turcs, rien que des hommes !

A-t-il fallu du temps pour s’en apercevoir, et encore sans la comète on ne le saurait pas plus qu’auparavant !…

« Messieurs, dirent les présidents, un danger colossal menace notre pays et le monde entier ; vous avez été convoqués d’urgence afin d’aviser à ce qui peut être fait pour le sauver, si cela est possible, et pour nous mettre d’accord sur toutes les mesures à prendre conjointement avec les gouvernements de tous les pays de la terre.

« Je vous prie d’apporter dans la discussion tout le sérieux que comporte la question, comme cela convient à une assemblée composée de toutes les plus fortes intelligences de la nation !

« Le salut de l’humanité entière demande de nous des efforts tels qu’aucune question n’en a jamais demandé de pareils.

« Vous saurez être, messieurs et chers collègues, à la hauteur des circonstances, soit que par de sages et énergiques mesures nous arrivions à sauver la terre, soit que nous soyons appelés à présider à ses derniers moments et à sa destruction par la grande comète qui s’approche, etc., etc. »

Vis-à-vis d’un cas pareil, une assemblée composée d’éléments toujours fort hétérogènes, ne peut faire que s’en rapporter aux spécialistes. Comme il n’y a pas de temps à perdre – ceci se passant le 20 août 1904, et la rencontre étant prévue pour le 22 septembre, – l’on décide en général de demander aux astronomes les plus capables de chaque pays, un rapport sur la situation ! La décision du congrès américain fut un peu différente, et digne en tous points des plus sublimes résolutions du vieux sénat romain, lorsqu’il sauvait la république par son inébranlable fermeté !

La voici dans toute sa simplicité :

« Le Congrès américain, réuni en séance extraordinaire à Washington le 20 août 1904, pour s’occuper de la rencontre de la comète annoncée par l’observatoire de Paris, avec la terre, décrète :

« Art. 1. L’observatoire de Philadelphie est chargé d’édicter toutes les mesures nécessaires à la conservation de la terre, et du continent américain en particulier !

« Des pouvoirs absolus lui sont déférés dans ce but. Tous les fonctionnaires d’État exécuteront ses ordres sans discussion !

« Art. 2. Pour le cas où il ne serait pas possible de sauver la terre, le peuple américain est invité à conserver son calme jusqu’au dernier moment, et à sauter avec dignité, comme cela convient à un peuple républicain !

« Art. 3. Toute spéculation de Bourse sur la rencontre des deux astres est interdite ! »

Cette décision énergique fut votée à l’unanimité par le congrès ! Démocrates et républicains la votèrent également avec un ensemble que l’on n’avait certes jamais vu !

Depuis la fondation de la grande république en 1776, c’était la première décision prise à l’unanimité des membres !

Si nous ne craignions d’anticiper, nous pourrions dire aussi… Mais n’anticipons point !

Plusieurs autres corps parlementaires donnèrent aussi des preuves de courage et prirent des décisions analogues, quoique un peu différentes dans la forme.

Seul au Reichstag de Berlin, un député socialiste déclara qu’il opinait pour laisser faire le grisou !

— Laissez-moi sauter ce vieux monde, s’écria-t-il ; il est si mal partagé entre les hommes que c’est une grosse sottise de se donner tant de soucis (Bekümmernisse) et de peines pour le conserver !

Hâtons-nous d’ajouter qu’il fut seul de son avis ; sans aucun doute, ses collègues avaient été mieux servis que lui en biens terrestres !

Dans l’Assemblée fédérale suisse qui n’avait pas de conseil d’observatoire, et encore moins d’astronome célèbre à disposition, mais qui ne tenait pas du tout à laisser sauter sa bonne vieille Helvétie, surgit une idée lumineuse !

Voguant à pleine voiles vers la centralisation complète des lois et des services publics, la digne assemblée ne voyait le salut en toutes choses que dans cet ordre d’idées ! Ne nous étonnons donc point de voir un délégué du canton de Schaffhouse, présenter la motion suivante :

« Le Conseil fédéral suisse est invité à proposer à tous les États du monde, la réunion à Berne d’une commission internationale de savants, chargée d’édicter les mesures générales qui devront être prises sur toute la terre pendant le passage de la comète, et de présider à la fin du monde, s’il y a lieu ! »

Ô joie ! ô bonheur ! ô merveille ! La proposition est adoptée à l’unanimité !

C’était au moins la 400me motion présentée par ce vieux député ; il siégeait depuis 30 ans au moins et jamais aucune de ses propositions n’avait été admise jusqu’ici !

Il fallait le passage d’une comète et sa rencontre avec la terre pour honorer cette sublime persévérance ; mais aussi quelle gloire, si cette manière de faire est ratifiée par tous les États de l’Europe, et quel honneur !

Cette fois-ci l’honorable député de Schaffhouse avait réellement tranché d’un coup le nœud gordien de la situation ; rien n’était plus simple et plus pratique que cette commission internationale qui siégerait à Berne pendant toute l’époque dangereuse, étudierait avec le plus grand soin la marche de la comète, édicterait les précautions à prendre et donnerait les ordres nécessaires aux gouvernements du monde entier, qui les feraient exécuter ponctuellement chacun dans son pays !

Après le passage de l’astre redoutable, elle avertirait les humains de l’instant précis où ils pourraient recommencer à vivre, si tout se passait bien !

La commission serait composée essentiellement des astronomes, des mathématiciens, des physiciens et des météorologues les plus célèbres de chaque pays !

Lorsque la république romaine était en péril, le Sénat remettait les pouvoirs à un dictateur ; en 1904, l’idée d’un dictateur terrestre universel n’eût pas été adoptée ; la mode est depuis longtemps aux commissions ! Pour la moindre chose, on nomme une commission de 5, 7, 9 membres ou même plus, s’il y a lieu !

La ville fédérale de Berne en a déjà sa bonne part et paraît y prendre goût ! Des commissions internationales de la paix universelle, des chemins de fer, des télégraphes, des postes, y ont leur siège, sans oublier celle du phylloxera (qui n’est plus rien auprès de l’hydrogène).

Mais que sont toutes ces commissions auprès de celle qui fut proposée par l’honorable conseiller de Schaffhouse, qui possédera pendant un temps donné le pouvoir absolu de toute la terre !

Berne, centre du monde pendant un mois ! Administration de savants universels !

Quel beau rêve pour un centralisateur !

Cantons où êtes-vous ?

Le vieil ours de Berne debout sur le planisphère, un drapeau à la main, et sur le drapeau encore des ours en sautoir !

Quelle gloire, quel bonheur ! Quelle belle fin l’on va faire dans la ville fédérale si la terre saute ! Quelle renommée immense et quel profit si l’on s’en tire ! Berne deviendra un lieu de pèlerinage scientifique universel !

La Mecque de la science astronomique !

La proposition suisse, transmise par le télégraphe et par le Conseil fédéral à tous les États prépondérants, fut admise d’emblée ! C’était ce qu’il y avait de plus logique dans un cas semblable !

Si la centralisation est un grand mal dans l’administration d’un pays en temps de calme, il n’en est pas de même dans les circonstances graves, où la plus grande unité doit exister dans le commandement.

Il faut alors se décider promptement, travailler énergiquement, être obéi sans discussion !

Ainsi donc fut fait, et le 28 août 1904 la commission centrale du salut terrestre se réunit à Berne au grand complet !

La France envoya comme délégué l’astronome Cométard. Ayant aperçu la comète et calculé la rencontre le premier, cet honneur lui revenait de droit.

L’Angleterre délégua le professeur Orbitson, célèbre par ses travaux sur les orbites des petites comètes.

L’Allemagne envoya à Berne son fameux mathématicien Cosinus, fort connu par ses tables logarithmiques calculées à 15 décimales. Ce travail gigantesque lui a coûté trente ans.

La Russie se fit représenter par le physicien Spectroscof et par l’astronome Solstitscheff, tous deux directeurs honoraires de l’observatoire de Pulkova.

L’Autriche désigna pour son représentant le physicien astronome Pneumaticus, connu essentiellement par ses remarquables études sur l’atmosphère de la planète Mars.

Les deux délégués de l’Italie furent les astronomes Stellari et Pianetti, et ceux de l’Espagne les savants météorologues Ventadouro et Ouraganôs.

L’Amérique fut représentée par deux célébrités du Nouveau-Monde, les professeurs Zodjackson et Eccliptikson, qui les premiers ont étudié la comète depuis le continent transatlantique.

Enfin la Hollande et la Belgique eurent aussi leurs représentants à Berne ; ce fut, pour la première, qui n’avait point d’astronome hors ligne, le vieux docteur Ox, connu par ses expériences sur l’oxygénèse de la race humaine, et pour la seconde, nous n’aurions presque pas besoin de le dire, le savant et modeste Cosmognaute, avec lequel nous avons déjà fait connaissance d’une manière superficielle.

Tous les noms que nous venons de citer sont ceux de savants de première grandeur ! Plusieurs autres de 2me et 3me grandeur les accompagnent comme secrétaires-conseils-adjoints.

Ces derniers seront chargés des rapports et d’une foule de travaux accessoires, qui ne laisseraient pas assez de temps libre, et d’indépendance d’esprit aux délégués principaux pour prévenir toutes les éventualités du grand phénomène qui les rassemble !

Ce fut donc le 28 août 1904 que la commission internationale se réunit pour la première fois. Elle prit possession du modeste observatoire fédéral suisse, dont le syndic de Berne lui fit les honneurs avec la plus grande amabilité.

Cet honorable magistrat adressa à la commission réunie un charmant petit discours en bon français fédéral, dans lequel il exprimait d’une façon élégante et cordiale :

« Combien la bourgeoisie de Berne était satisfaite de voir autant de célébrités réunies sous la paternelle protection du vieil ours de Berne, et combien il était confiant dans l’excellent travail et la capacité réelle de la Commission, qui par son talent et toutes ses connaissances dans les nobles sciences physiques, mathématiques et astronomiques et aussi par son dévouement entier et complet aux chers intérêts du monde, sauverait toute l’humanité de la collaudation[2] dont elle était menacée par la comète, qui venait si inopinément troubler la sécurité du monde et de la ville de Berne en particulier, mais que toutefois alors, cependant, malgré ces circonstances très dérangeantes, c’était un grand honneur pour la ville de Berne, d’avoir autant de personnes illustres dans ses murs, qui pourraient toujours garder d’elles un bon souvenir et pour elle un grand honneur de son excellent séjour, et que le conseil de la bourgeoisie mettrait tous ses efforts pour donner à la Commission tout ce qu’il lui faudrait pour faire un fort bon travail et faire passer la comète sans beaucoup de danger et de désagréments pour les bourgeois et pour les habitants, etc., etc. »

Le docteur Ox, doyen de la Commission, répondit à cet aimable discours par quelques paroles bien senties. Comme il fallait avant toutes choses tranquilliser les populations, il soutint que dans ses expériences particulières, le public ayant fort bien résisté à l’oxygène, résisterait bien aussi à l’hydrogène ! « Il sera évidemment de moins bonne humeur dans le second de ces gaz, dit-il, qu’il ne l’a été dans le premier, mais si les gouvernements suivent ponctuellement les prescriptions que nous allons édicter, je ne doute nullement du salut de la terre !

« Peut-être avec quelques petits dégâts, ajouta-t-il, mais ici-bas l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! et puis, finalement, il ne passe pas tous les jours des comètes ! Les hommes feront comme les fourmis lorsque quelque intrus a marché sur leur habitation, ils répareront la fourmilière et tout sera dit ! »

Ce brave docteur Ox était toujours le même ; le voisinage de la comète ne parvint pas à diminuer sa bonne et franche gaîté !

Après cet échange de bonnes paroles, la Commission prit séance dans la grande salle de l’observatoire, rapidement aménagée pour la recevoir. Bientôt tous ces savants sont installés dans de bons fauteuils, autour d’une grande table recouverte d’un inévitable tapis vert à franges, chargé de papiers et de documents de tous genres ! Ils sont prêts à entreprendre la grande œuvre qui les rassemble.

La science a si bien élevé ces hommes, et domine à un tel point jusqu’à leur tempérament, qu’ils ne voient, la plupart, dans toute cette affaire qu’une question à résoudre ! Pas un mot de crainte, pas une parole effarée, ne vient se mêler à leur discussion préventive !

La première séance fut consacrée à la constitution de la Commission.

L’astronome Cosmognaute fut nommé président et prit place au fauteuil immédiatement.

Aucune contestation n’eut lieu sur ce choix. Cet homme illustre inspirait à tous une confiance si grande, que ses collègues le désignèrent à l’unanimité pour être à leur tête dans ces mémorables séances. On serait même tenté, de croire que, tout capables qu’ils étaient, ils cherchaient à se réfugier sous les ailes de son grand savoir, comme les poulets se cachent sous les ailes de leur mère à l’approche du danger !

— Messieurs, dit-il dans la courte improvisation par laquelle il prit possession du fauteuil :

« Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en m’appelant à la présidence d’une aussi noble assemblée. Jamais la science n’a dû s’occuper de faits aussi importants que celui qui va se passer ! Cette science que nous aimons tous, messieurs, a l’honneur de voir l’humanité entière prosternée à ses pieds pour lui demander le salut de la terre. Je ne doute nullement qu’elle ne sache se montrer à la hauteur du XXe siècle, qui commence si glorieusement pour elle !

« Messieurs, il ne m’est nullement nécessaire de vous recommander la fermeté et le calme devant le danger ; des savants de notre trempe sont au-dessus de la peur, et la conduite de l’humanité dans les tristes moments qu’elle va passer, dépendra beaucoup de l’exemple que nous lui donnerons.

« Il nous reste, très chers et honorés collègues, vingt-trois jours pour faire prendre aux gouvernements les mesures nécessaires à la conservation de notre planète, et préparer notre petit globe à recevoir le choc de la belle voyageuse qui vient le visiter !

« Si la terre doit disparaître, rappelons-nous que, ce n’est qu’un grain de poussière dans l’univers immense, et que celui-ci n’en sera nullement dérangé.

« La matière seule peut être détruite, la partie divine et scientifique de nous-mêmes est immortelle ! Libérée de ses entraves physiques, elle ira continuer ses travaux dans un champ bien plus vaste que le parcours actuel de notre petit monde !

« Quelle que soit l’issue du grand phénomène que nous allons étudier, je serai toujours heureux, fier et reconnaissant envers vous, messieurs et chers collègues, de ce que la planète Terre ait été sauvée ou pulvérisée sous ma présidence ! C’est le plus grand bonheur qui pût être accordé à un astronome !

« J’ai dit. »

Ces paroles, pleines de bon sens et de dignité, furent acclamées par chacun, et la Commission internationale de Berne se mit à l’œuvre résolument, pleine de confiance en elle-même et en son illustre président.

Il fallait réellement une cause grandiose et un intérêt majeur pour réunir tous ces hommes, la plupart inconnus personnellement les uns aux autres, dans une aussi touchante unanimité, car l’harmonie n’a jamais été le faible des savants !

Les hommes les plus célèbres ont eu leurs faiblesses de caractère, ordinairement traduites par l’impatience et la jalousie. Dans ce moment, comme si ces douze savants eussent voulu racheter les vivacités de leurs prédécesseurs, peut-être aussi les leurs, l’unanimité et la soumission au président furent admirables ! La charge de cet honorable savant fut bien plus facile au point de vue disciplinaire, que celle du moindre président de conseil de commune discutant l’établissement d’une fontaine de village !

Et pourtant ces hommes sont revêtus de pouvoirs illimités ; les gouvernements du monde entier attendent, l’arme au pied, pour faire exécuter sans discussion et avec la plus grande rigueur tous les ordres qu’ils donneront !

Les savants, complètement exclus jusqu’alors des assemblées parlementaires et gouvernementales au profit des politiqueurs, sont maintenant à la tête de l’humanité ! Chacun leur obéit et leur demande le salut du monde.

Le règne du sabre et de la tribune est suspendu, la science seule gouverne !

Quelle occasion magnifique de se venger des dédains dont ils ont été l’objet ; des critiques dont on les a accablés de tout temps, des persécutions de tout genre que le Moyen-Âge a fait subir à leurs aînés !

Quelle occasion de venger Galilée des poursuites qu’il a dû subir pour avoir affirmé que la terre tourne ! De venger aussi tous ces innombrables savants, chimistes, physiciens, dont les découvertes ont transformé l’économie de l’homme ici-bas, et que celui-ci a presque laissé mourir de faim, payant d’ingratitude les plus grands bienfaits !

Mais les douze savants réunis à Berne ne sont pas hommes à se laisser dominer par des idées aussi mesquines ! Ils sont au-dessus de la vengeance, plutôt décidés à se dévouer corps et âme pour le salut de cette humanité qui doit déjà tant de choses à la science !

Rien ne les détournera de leur devoir ! Toutes leurs facultés seront absorbées par la tâche qui leur est imposée !

Aucun lien de famille ne viendra du reste détourner leur esprit du but cherché, car nous avons omis de dire que tous sont célibataires. Leur unique épouse est la science ; épouse jalouse qui les veut tout entiers, qui les domine, qui les enlace et ne supporterait aucune rivale, même d’entre les plus belles filles d’Ève !

De tous temps les astronomes ont été plus ou moins dénigrés par le gros public. On les a souvent traités de lunatiques, d’astrologues, comme plusieurs de leurs prédécesseurs des temps anciens le furent réellement !

Maintenant, c’est bien différent ; le public est plein de respect pour les érudits professeurs, et surtout pour les astronomes ! Même les plus mauvais gamins de Berne, et certes il y en a des gamins à Berne, saluent tout bas ces messieurs de la Commission, quoique cela soit tout à fait en dehors de leurs habitudes !

Il en est de même de toutes les villes qui possèdent un observatoire et des astronomes. Ces derniers sont l’objet d’une vénération universelle qui les laisse toutefois parfaitement indifférents ! Ils changeraient volontiers la vénération universelle des hommes, femmes et enfants de toute la terre, contre la découverte du moindre petit astre dans le ciel !

Mais revenons à la Commission centrale, dont les travaux nous intéresseront plus que le degré de politesse des gamins de Berne !

Les questions à étudier étant multiples, la Commission de la Fin du Monde, comme chacun l’appelle, se divisa en sections pour se répartir la besogne.

Voici la composition des sections formées et la part d’études qui incombe à chacune d’elles :

Première section. – Observation continuelle de la comète. Vérification de sa marche et des travaux faits jusqu’ici. Détermination de l’instant précis de la rencontre : MM. Orbitson, Sollstitscheff et Stellari.

2me section. – Observations spectroscopiques. Détermination des gaz qui composent la comète. Étude générale de l’astre au point de vue chimique : MM. Spectroscof, Pianetti, Eccliptikson.

3me section. – Calcul et détermination des effets de la compression de l’atmosphère terrestre par la comète. Forme et dimension du mélange des gaz. Effets sur la croûte terrestre et sur les océans : MM. Pneumaticus, Cométard, Cosinus, et Zodjakson.

4me section. – Étude de l’atmosphère terrestre au point de vue météorologique. Répartition des pressions sur la surface générale du globe au moment de la rencontre. Tempêtes, dépressions etc. : MM. Ventadouro, Ouraganôs et Ox.

Ainsi, sont répartis les travaux principaux auxquels ces messieurs vont se livrer sans aucun retard.

À pareille commission, il fallait un chancelier de première force sur toutes les sciences.

Sur la proposition du président Cosmognaute, acclamée par tous ses collègues, le poste de secrétaire en chef fut proposé à M. Jules Verne, écrivain scientifique célèbre de Paris. Malgré son grand âge, cet illustre propagateur de la science voulut bien accepter ces importantes fonctions, pour lesquelles il était si bien qualifié. Aucun savant peut-être ne connaissait sa planète aussi bien que lui, extérieurement et même intérieurement !

Le vénérable président resta en dehors des sections. L’administration générale et les rapports avec les gouvernements occuperont suffisamment le peu de temps qui s’écoulera entre les séances générales.

La besogne ainsi répartie, l’un des premiers devoirs du président fut de se mettre en relation télégraphique avec les observatoires des pays trop éloignés pour avoir pu se faire représenter à Berne, tels que la Chine, le Japon, l’Australie et les principales stations de l’Océanie !

Tous promirent la transmission régulière de leurs observations et leur adhésion ainsi que celles de leurs gouvernements aux ordres de la Commission internationale.

Voilà donc Berne, reine et centre du monde ! Les Bernois bondissent d’une joie telle que nous n’entreprendrons pas de la décrire !

Malgré la comète, ils sont joyeux ! Ayant à Berne le gouvernement général de la planète, ils se croient peut-être moins en danger que le reste du monde !

L’autorité bourgeoisiale fit frapper une médaille pour la commémoration de ce beau temps. Un ours gigantesque tient de sa patte gauche une sorte de grande broche représentant l’axe autour duquel la terre opère sa rotation ; de la droite il fait tourner le globe à sa guise en lui appliquant de petites chiquenaudes régulières et amicales. Son expression est celle de la plus douce béatitude ; ses yeux brillent du plus vif bonheur ! On prétend que son appétit augmentant encore, il tourne de temps en temps un œil d’envie sur Jupiter et Saturne quand ces deux astres scintillent dans le firmament !

S’il pouvait encore les enfiler sur sa broche ! Ah ! mi mützl, wie bist du froh !

Le revers de la médaille représente la commission internationale en séance avec les noms des quatorze savants qui vont présider à la fin du monde !

Combien c’est dommage pour l’ours de Berne que cette médaille ait un revers !

CHAPITRE IV

La troisième section.

Comme le lecteur l’a sans doute remarqué dans le chapitre précédent, c’est à la troisième section qu’incombe la tâche la plus difficile : déterminer dans quelles conditions les deux masses gazeuses, comète et atmosphère terrestre, vont se rencontrer !

Et puis répondre aux questions suivantes qui furent admises comme programme :

1° Le mélange des gaz aura-t-il lieu ?

2° En cas affirmatif, sera-t-il complet ?

3° L’atmosphère ne sera-t-elle pas entraînée par la comète ou bien comprimée à une pression énorme par suite de la grande vitesse avec laquelle celle-ci fond sur la terre ? En un mot, laquelle des deux forces l’emportera, de la comète qui cherchera à entraîner l’atmosphère, ou de la terre qui s’efforcera de la retenir par son attraction ?

Telles sont les principales questions du programme de la troisième section.

Le gaz hydrogène est treize fois plus léger que l’air lorsque les deux gaz sont à pressions et températures égales. Mais l’hydrogène de la comète n’est pas pur ; c’est de l’hydrogène carboné dont la densité, supérieure à celle de l’hydrogène pur, doit être déterminée par un calcul spécial basé sur les éléments de marche de la comète au moment où elle abordera la terre, et sur la température probable qu’elle aura atteint à ce moment-là.

En considérant qu’il faut encore tenir compte dans le calcul des mouvements de rotation et de translation de la terre, on peut se figurer la difficulté du problème à résoudre par la troisième section ! Ne nous étonnons donc point d’y voir figurer les professeurs les plus célèbres dans les sciences mathématiques.

Après avoir fixé dans une discussion générale les éléments fondamentaux du calcul, sur lesquels il était important de se mettre d’accord, chacun l’entreprit en particulier, et resta enfermé dans sa chambre pendant huit jours consécutifs.

Les résultats du calcul par trois méthodes différentes, comme il avait été convenu de le faire, furent concordants pour chacun des quatre mathématiciens, avec de légères variantes provenant de quantités infinitésimales négligées par quelques-uns d’entre eux dans le cours des calculs, mais qui ne pouvaient influencer en rien le résultat final.

On a peine à se figurer la quantité effrayante de formules, d’équations, de dérivées et d’intégrales que brassèrent ces messieurs pendant ces huit jours ! Le binôme de Newton et les tables du savant Cosinus furent constamment de la partie jusqu’au moment où le résultat connu et revu par chacun d’eux pût être formulé en rapport à rendre à la commission générale.

Voici le verdict de la troisième section :

Il était de l’avis de chacun très favorable à la possibilité de sauver la terre, non toutefois sans que sa surface n’éprouvât des dégâts assez considérables.

Mais que sont quelques dégâts matériels si l’on peut sauver la vie humaine et animale sur la terre, ainsi que la solidité du globe !

Laissons la parole au rapporteur, qui va nous donner un extrait de ce savant travail :

« La comète arrivant par le nord, l’atmosphère terrestre sera violemment comprimée, puis refoulée vers l’hémisphère austral. La période de compression durera pendant 5’ 6” ; à ce moment-là l’équilibre s’établira entre la force d’entraînement du gaz hydrogène et l’attraction de la terre pendant 2’ 13” après lesquelles l’attraction terrestre reprenant le dessus, l’atmosphère commencera à rentrer à sa place. Pendant les 2’ 13” d’équilibre, la couche d’air pur sera réduite à 2000 mètres dans l’hémisphère boréal, comprimée à 3 atmosphères de pression.

« C’est trois fois la pression ordinaire que nous supportons au niveau du sol.

« À partir de 2000 mètres de hauteur, les deux gaz seront mélangés sur une épaisseur qui atteindra 40 kilomètres ; cela donne, pour le volume du grisou, le chiffre de dix-sept milliards de kilomètres cubes, en chiffre rond !

« Voilà l’ennemi qui menace la terre !

« L’épaisseur de la couche d’air pur sera égale dans tout l’hémisphère boréal, mais elle ira en augmentant à partir de l’équateur vers le pôle sud, où elle atteindra une épaisseur de 10 kilomètres pendant le moment d’équilibre. Le point exact où aura lieu le maximum d’épaisseur ne sera pas exactement le pôle sud, mais un point du cercle polaire antarctique, situé au midi de la Nouvelle-Zélande.

« En résumé, notre atmosphère prendra la forme d’un œuf dans lequel le jaune central se trouverait très près du petit bout ! »

Extrayons encore du rapport quelques chiffres qui peuvent présenter un certain intérêt. Ainsi, le diamètre de la comète, au moment de son périhélie, c’est-à-dire pendant la rencontre, sera de cinquante mille kilomètres, ou 12 500 lieues de 4 kilomètres. La rencontre aura lieu le 22 septembre 1904, à 12h15 de l’après-midi, heure de Berne, comme l’astronome Cométard l’avait prédit, soit 11h55 à Paris.

La comète a un diamètre quatre fois supérieur à celui de la terre, son volume est donc soixante-quatre fois plus grand. C’est un astre très gros !

Le temps total de l’immersion de la terre dans la masse gazeuse sera de 8 minutes.

Tels sont les résultats du calcul au point de vue purement théorique. « Cependant, ajoute le rapport, il est à prévoir que la couche atmosphérique pure qui doit rester adhérente au sol sera traversée par des courants hydrogénés, occasionnés par la configuration bosselée de la terre et sa rotation sur son axe. »

Dans le calcul, on avait admis une sphère parfaite pour la surface de la terre, il ne pouvait être fait dans d’autres conditions ; mais comme cela n’existe pas en réalité, et que les chaînes de montagnes provoquent dans l’atmosphère des courants de toutes sortes et de toutes directions, il se pourrait fort bien que des quantités plus ou moins fortes d’hydrogène fussent attirées par ceux-ci et vinssent raser le sol.

Nous verrons dans le rapport général tout le chapitre relatif aux marées occasionnées par le passage de la comète et qui constituent l’un des points les plus intéressants de ce savant travail.

Le rapport de la troisième section donne encore une foule de détails tirés de l’interprétation des formules définitives auxquelles les mathématiciens sont arrivés. Intéressants au point de vue théorique, ils n’ont pas une grande importance quant au côté pratique du remarquable phénomène.

CHAPITRE V

Précautions.

Le rapport de la troisième section, dont nous avons donné un extrait bien incomplet dans le chapitre précédent, fut reçu à la commission centrale avec de vifs applaudissements pour les profonds calculateurs qui l’avaient rédigé. Chacun de s’écrier après en avoir entendu les conclusions :

— Nous sauverons la terre !

Que faut-il, en effet, pour la sauver, si rien d’anormal n’intervient ?

1° Résister à une pression de trois atmosphères pendant 8 minutes !

2° Éviter de faire du feu sur les montagnes à partir de 2000 mètres d’altitude, ou, mieux encore, sur toute la terre !

Rien là d’impossible !

Depuis longtemps on a exécuté des travaux hydrauliques dans l’air comprimé à une pression de trois, et même quatre atmosphères.

C’est le procédé le plus employé pour faire les fondations sous l’eau, telles que celles des ponts, digues, etc. On est ainsi parvenu à travailler à sec à une profondeur de quarante mètres au-dessous du niveau de l’eau. Les ouvriers sont un peu malades ; il en est même souvent mort des suites après un séjour prolongé dans les caissons. Comme il ne s’agit pas, pour l’humanité, de résister à trois atmosphères de pression pendant longtemps, mais seulement pendant huit minutes, tout porte à croire qu’elle supportera cette épreuve sans subir trop de déchet.

Quant à la deuxième précaution, c’est l’affaire des gouvernements, qui devront user de leur autorité pour interdire toute espèce de feu sur la terre, un temps suffisant, avant, pendant et après le passage de l’astre.

Il y a cependant des éventualités dont nous avons déjà entrevu quelques-unes et contre lesquelles toutes les précautions inspirées par la science humaine seraient inutiles.

La première serait le cas où la comète contiendrait des corps solides qui, lancés dans notre atmosphère avec une grande vitesse, augmentée au dernier moment de l’accélération due à l’attraction de la terre, seraient portés, par le frottement de l’air, à une température très élevée suffisante pour allumer le mélange tonnant !

Contre cette alternative, il n’existe évidemment aucun préservatif possible. Tous les membres de la commission sont parfaitement d’accord sur ce point.

Il en serait de même si, au moment de la rencontre, la terre attirait à elle quelque aérolithe ou bolide passant dans son rayon d’attraction. Encore ici, la science est impuissante à prévoir et à prévenir.

Une troisième alternative fort à craindre, serait le cas malheureux où l’un quelconque des nombreux volcans de l’Amérique du Sud, de la Méditerranée ou autres se mît à lancer des flammes au moment dangereux. Alors tout serait perdu ; aucun artilleur humain n’a encore réussi à régler ces formidables canons naturels de la planète ! Comme ils sont en paix depuis quelques mois, espérons qu’ils voudront bien prolonger leur sieste jusqu’après le 22 septembre !

Encore là rien de sûr !

On croyait avoir épuisé la liste des éventualités fâcheuses contre lesquelles l’action de l’homme serait impossible, dont l’une ou l’autre pourrait enflammer le mélange, lorsque le docteur Ox, se frappant le front d’un geste désespéré, demande la parole qui lui est gracieusement accordée par le président.

— Oh ! messieurs, messieurs, dit-il, tout est perdu, impossible de sauver la terre !… L’expédition du jeune savant Pousseaunord ne peut pas être avertie et pourrait, sans le savoir, nous incendier la planète en luttant contre le froid du pôle nord ! Il est probablement en train maintenant de commencer son hivernage !

La consternation se répandit un instant sur tous les visages à cette importante communication du docteur hollandais. En effet, c’était très grave.

L’expédition partie depuis trois mois sous les ordres du jeune savant Pousseaunord est la deuxième qu’il entreprend dans le but d’atteindre enfin le pôle. Dans la première, il y est arrivé à deux degrés près, au moyen d’un appareil dont il est l’inventeur ! C’est un ballon rasant le sol, dirigeable et pouvant franchir aisément, en s’élevant un peu, les montagnes de glace qui ont jusqu’ici protégé le pôle contre la curiosité des savants.

Un accident arrivé au moteur l’a mis dans l’impossibilité d’atteindre le but, à cinquante lieues de distance seulement ; ce n’est que grâce à des efforts surhumains qu’il a pu rejoindre son vaisseau et rentrer en Suède.

Cela ne l’a pas empêché de former une nouvelle expédition et de repartir après avoir apporté à son ballon tous les perfectionnements que l’expérience lui a suggérés. Cette fois-ci il était sûr de la réussite, et deux amis scientifiques l’ont accompagné pour jouir de son triomphe, voir le pôle Nord et recueillir aussi leur petite part de gloire !

Lorsque le premier moment de stupeur produit par la communication du docteur Ox fut passé, la discussion commença sur ce terrible sujet. Le professeur Sollstitscheff, ami particulier de Pousseaunord, observa fort judicieusement que les savants montés sur les deux navires Septentrion et Droitopol :

1° Étaient munis de tous les instruments nécessaires aux observations astronomiques.

2° Que la comète était visible continuellement pour les régions polaires, puisque la grande nuit avait commencé à régner sur ces régions.

3° Que ces savants, confinés pour huit mois dans leur vaisseau immobile, ne pouvaient manquer d’observer l’astre nouveau pour se distraire ; d’en déterminer les éléments et l’instant de la rencontre. Ils possédaient aussi d’excellents spectroscopes qui leur révéleraient le danger en leur indiquant la nature chimique de la comète.

— Soyez tranquilles, messieurs, conclut-il, ce n’est pas mon jeune ami Pousseaunord, une des lumières scientifiques du XXe siècle, qui sera assez aveugle et imprudent pour laisser allumer du feu, se sentant en plein dans l’hydrogène ; il périra plutôt de froid et tous ses compagnons avec lui !

Ces paroles bien senties du professeur Sollstitscheff et l’accent convaincu avec lequel il les prononça, ramenèrent la confiance dans les esprits de la commission. Quelques membres cependant branlèrent la tête en signe de doute, ne se sentant pas aussi rassurés que leurs collègues.

Mais que faire ? il n’y a aucun moyen possible d’avertissement, c’est un cas à ranger avec les aérolithes et les volcans, dans l’immense catégorie espérance.

Les éventualités que nous venons de citer ne sont pas les seules contre desquelles la commission doit s’en tenir à l’espérance. Il existait encore, en 1904, au centre de l’Afrique méridionale, des tribus sauvages qu’aucun missionnaire n’était parvenu à civiliser, et qui avaient horreur de tout étranger. Ces tribus anthropophages n’ayant aucune relation avec les populations des côtes, n’auraient consenti à recevoir aucun commandement qu’il fût. Elles auraient purement et simplement massacré les porteurs de l’ordre d’extinction de tout feu quelconque, et peut-être auraient-elles allumé de grands feux pour les faire cuire à point juste au moment critique. Il valait encore mieux les laisser tranquilles et s’en tenir à l’espoir que des courants d’hydrogène n’iraient pas les visiter.

Il y avait du reste, moins de chance de voir ceux-ci arriver au sol dans l’hémisphère austral que dans le boréal, à cause de la plus grande épaisseur de la couche d’air pur qui devait lui rester fidèle pendant la période de compression.

La deuxième section, composée comme nous l’avons vu, de MM. Spectroscof, Pianetti et Eccliptikson, ausculte continuellement la comète et n’a encore découvert aucun corps solide. La crainte d’en découvrir est son plus gros souci, car, si malheureusement elle en découvre, la commission peut se licencier ; elle n’a plus aucune espérance à donner à l’humanité.

Que ferait celle-ci, privée de toute espérance de salut, voyant sa fin arriver lentement, mais sûrement !

À quelles extrémités vont se porter ces humains ?… c’est à faire frémir ! Spectroskof lui-même devint tout pâle en y pensant !

Pianetti disait avec son accent italien :

— Maladetta, sers camarades, si nous trouvons des zazérolithes dans la cométa, nous pouvons plier bagaze presto ; fera pas beau sur la terre les derniers zours, les hommes y deviendront fous !

— Qu’ils deviennent fous, ajoutait Spectroscof, qui parlait fort bien le français comme tous les Russes, cela nous serait assez égal, ils le sont déjà beaucoup, mais ils deviendraient enragés, et comme il leur faudra nécessairement des victimes, nous serons les premiers pris. La comète étant un astre et nous des astronomes, c’est à nous la faute, si elle menace la terre, car tout astre est de notre ressort !

Ainsi raisonneront les hommes.

— Aôh, yess, ajouta Eccliptikson, et ils mangeraient naô, certainement !

Ce raisonnement des savants était logique. Dans toutes les calamités publiques, l’humanité cherche à décharger sa colère sur quelque victime. Autrefois les Juifs étaient les souffre-douleur universels dans les cas d’épidémie et de disette d’argent. Comme il n’est guère possible de les rendre responsables des futurs méfaits de la comète, ce seront les malheureux astronomes qui paieront la carte !

Tous les rapports des sections ayant été lus, discutés et approuvés par la commission centrale, réunie au grand complet, les conclusions sont consignées dans le rapport général qui doit être livré aux gouvernements.

Ceux-ci l’attendent avec une impatience facile à comprendre. Ne se rendant pas compte des immenses difficultés du travail des savants, les divers parlements se sont figuré qu’ils allaient recevoir ce rapport tout de suite ; les malheureux députés, sénateurs, conseillers, etc., qui n’ont pas osé s’ajourner en présence de circonstances aussi graves, grillent dans leurs fauteuils !

N’oublions pas que l’été de 1904 est très chaud.

CHAPITRE VI

Rapport général de la commission de Berne.

Le 10 septembre 1904, le rapport général de la commission internationale de Berne est prêt.

Il est écrit avec le plus grand soin, car le digne chancelier des savants a mis tout son savoir et taillé sa meilleure plume pour le rédiger.

Il fut lu dans toutes les assemblées parlementaires au milieu d’un silence absolu. Le phonographe le plus subtil n’eût pas enregistré une seule vibration en dehors de celles qui furent produites par la voix des secrétaires qui le lurent.

Les premières pages contiennent une description sommaire des différentes phases du phénomène, sans trop insister sur les détails techniques auxquels les administrateurs des différents états du globe n’auraient pas compris grand-chose.

Tous ces détails sont enregistrés dans les procès-verbaux spéciaux des séances de la commission, dont le recueil deviendra un véritable monument pour la science astronomique future.

Le rapport de la troisième section, dont nous avons déjà parlé, constitue la base du rapport général, avec quelques développements nécessaires pour le rendre plus à la portée des profanes en astronomie ; nous ne reproduisons donc pas cette première partie.

Vient ensuite l’exposé de la façon dont le phénomène commencera à être sensible aux habitants de la terre ; extrayons-en quelques lignes :

« Le phénomène de la rencontre, dit-il, commencera par un coup de vent du nord très violent, dont la durée sera de six minutes ; l’instant précis de son arrivée sera le 22 septembre 1904, à 12h15, heure de Berne ! »

Les méridiens de Paris, Greenwich, etc., ne sont plus rien à côté de celui de Berne : il donne l’heure véritable au monde entier !

Mais suivons le rapport :

« Pendant ce temps, l’air deviendra de plus en plus lourd, plusieurs personnes seront sérieusement incommodées.

« Toutes les constructions peu solides seront renversées ; les habitants devront, par conséquent, se tenir en rase campagne et couchés. C’est au pied des chaines de montagnes, du côté du midi, que les populations seront le moins en danger pendant le coup de vent.

« Aux abords des grandes villes, les autorités feront creuser immédiatement dans le terrain de grandes tranchées, dans lesquelles les citadins pourront attendre la comète sans être trop violemment bousculés.

« Ceux qui pourront se réfugier dans les cavernes, dans les mines, dans les tunnels de chemins de fer souffriront le moins.

« La violence du vent sera telle que tous les arbres isolés seront déracinés et renversés.

« Au bord de la mer, le phénomène se traduira par une marée formidable ayant une direction perpendiculaire à celle des marées ordinaires produites par le soleil et la lune sur les océans.

« Les eaux seront refoulées avec une grande violence vers l’hémisphère austral, dont toutes les basses côtes seront submergées pendant plusieurs heures.

« Les populations des côtes sud de l’Afrique, de l’Amérique méridionale, de l’Australie et des îles australes du Pacifique devront quitter le bord de la mer et se réfugier à une altitude de cent mètres au moins, suivant la latitude de chacun de ces pays.

« Les côtes de l’hémisphère austral seront inondées au flux, celles du boréal au reflux de l’énorme marée.

« L’eau se précipitera dans toutes les vallées des fleuves qui arrivent à la mer et remontera leurs barres à plusieurs lieues en amont, en dévastant tout sur leur passage.

« Plus d’une plaine basse, quoique située au milieu des terres, sera transformée en mer intérieure.

« La hauteur excessive qu’atteindront les eaux près du pôle sud aura pour résultat de détacher des quantités considérables de glaces, qui seront entraînées au retour de la marée jusque près de l’équateur, et rendront, pendant longtemps, la navigation difficile dans ces parages. Il est même probable que le grand refroidissement des eaux produit par les glaces, amènera des modifications de climat dans certains pays en diminuant l’évaporation sur les mers équatoriales… »

Passant ensuite aux précautions à prendre pour éviter l’inflammation du mélange d’hydrogène et d’oxygène qui se trouvera formé à 2000 mètres d’élévation, le rapport s’étend sur une éventualité dont nous n’avons pas encore parlé, prévue et étudiée par la quatrième section chargée des études météorologiques.

Comme l’on s’en souvient, cette section était composée des deux savants espagnols, Ventadouro et Ouraganos, adjoints au docteur Ox.

Voici ce que disait le rapport :

« Pendant la durée du phénomène, un centre de dépression atmosphérique chargé d’électricité se trouvera sur l’Angleterre. Il se pourrait fort bien qu’un orage avec accompagnement de foudre vînt à éclater dans ce rayon-là. Les éclairs enflammeraient alors, sans aucun doute, le mélange et ce serait fini de la terre.

« Pour éviter ce danger, il faudra nécessairement décharger les nuages de l’électricité qu’ils contiendront, au moyen de nombreux paragrêles du système Ventadouro. Cette opération doit être pratiquée dans la journée du 22 septembre, au moins huit heures avant le moment de la rencontre, continuée avec le plus grand soin pendant et plusieurs heures après, jusqu’à ce que l’atmosphère ne contienne plus d’hydrogène. »

Nous verrons plus loin la description du paragrêle Ventadouro et la manière de s’en servir.

Le rapport formulait ensuite les précautions générales à prendre sur toute la surface du globe terrestre :

1° Ne plus allumer aucun feu, ni lumière quelconque où que ce soit et pour quelque motif que ce soit, à partir du 19 septembre au soir ;

2° Arrêter chemins de fer, bateaux à vapeur, voiliers, usines de tous genres, éclairages publics et particuliers, phares des côtes, etc., etc. ;

3° Les fabriques de dynamite, matassiette, picrate de potasse, poudrières, enterreront leurs produits fabriqués et leurs approvisionnements à quatre mètres de profondeur ;

4° Mêmes précautions à prendre dans les arsenaux militaires avec les obus, torpilles, bombes, que l’ébranlement produit par le coup de vent pourrait faire entrechoquer et enflammer ;

5° Idem pour les laboratoires de chimie ;

6° Vider tout particulièrement les fabriques d’allumettes, enterrer produits et fournitures.

Dans ce paragraphe, le rapport adresse des recommandations toutes spéciales à la Suisse, au sujet de sa fabrique d’allumettes fédérales. Cette fabrique, bientôt célèbre, a déjà sauté cinq fois depuis vingt ans ; ses produits sont la terreur des fumeurs et des ménagères par leurs fréquentes explosions. Un adjudant-général à la cour de Russie a même été accusé de nihilisme, puis exilé en Sibérie, pour avoir offert à l’empereur qui demandait du feu, une boîte d’allumettes fédérales suisses.

7° Interdiction, sous les peines les plus sévères, des pipes, cigares, cigarettes et narghilés trois jours à l’avance ;

8° Défendre la chasse.

Heureux gibier, tu auras au moins la paix pendant les derniers jours de ton existence !

La commission terminait son rapport par les belles paroles suivantes, que nous ne pouvons nous empêcher de reproduire textuellement :

« Habitants de toute la terre !

« Hommes, femmes et enfants !

« Le monde sur lequel vous habitez va courir un danger immense. La science nous a permis d’en mesurer l’étendue et nous enseigne comment l’homme peut intervenir dans certaines éventualités du phénomène, afin de ne pas être lui-même la cause d’une catastrophe indescriptible.

« De l’application rigoureuse des prescriptions que nous venons d’énumérer dépend votre salut. Sachez les mettre en œuvre avec calme, confiance et intelligence.

« Sachez surtout sacrifier vos petits intérêts personnels au salut général.

« Qu’une mesquine avarice ne vienne pas vous induire à laisser subsister à la surface du sol des matières inflammables, car vous pourriez compromettre ainsi votre vie et celle de tous vos frères humains !

« Lequel d’entre vous voudra assumer sur sa tête une pareille responsabilité.

« Vigilance et obéissance aux prescriptions qui vous sont données et nous sauverons le monde ! Et notre belle terre continuera à tourner autour du bienfaisant soleil, et nous vivrons encore dans nos chères patries respectives, resserrés davantage par le terrible danger auquel nous aurons échappé. Nous continuerons à nous civiliser toujours plus et à nous instruire, nous efforçant de pratiquer toutes les règles de la bienveillance générale des hommes les uns pour les autres, lorsque l’amour du semblable aura remplacé au gouvernail de l’humanité l’intérêt matériel qui le dirige aujourd’hui.

« Puisse le grand phénomène apporter sa part d’influence à l’accomplissement de ce beau rêve !

« Nous devons cependant, en finissant, ne pas vous cacher que le salut du monde n’est pas en entier dans nos mains. Un aérolithe, un bolide, un volcan ou peut-être quelque phénomène encore inconnu pourrait enflammer le redoutable grisou qui va se former autour de nous.

« Dans ce cas, c’est la Fin du monde ou la pulvérisation complète de la terre et de tout ce qu’elle porte.

« Alors, préparons-nous aussi à mourir en hommes civilisés. Qu’aucune faiblesse ne vienne troubler nos derniers moments.

« Sachons ressembler aux héroïques marins de la république française, attendant avec calme le moment de sauter avec leur vaisseau ou de s’engloutir avec lui dans la mer.

« Nous sommes l’équipage de la terre ; sachons mourir avec elle sans faiblesse, étonnant par notre fermeté devant la mort de nos corps les habitants des cieux, qui nous contemplent.

« Souvenons-nous que si nos corps périssent, c’est la libération de nos âmes prisonnières dans la matière. Les âmes sont impérissables et les plus nobles destinées les attendent dans l’immense univers, après leur rude séjour sur la planète qui nous y porte.

« Et vous, gouvernements de la terre, vous saurez être à la hauteur de la tâche qui vous incombe dans ces jours difficiles, par l’activité que vous mettrez à faire observer nos prescriptions, ainsi que par l’exemple de fermeté et de courage que vous saurez donner à vos administrés. »

Suivent les signatures des quatorze savants et de tous leurs adjoints.

Tel est le rapport de la commission de la fin du monde aux habitants et aux gouvernements de la terre. Nos extraits ne peuvent en donner qu’une idée bien incomplète, mais le temps nous manque pour le reproduire tout entier.

CHAPITRE VII

Nihilistes.

Le monde entier s’occupe de la comète qui s’approche et des conséquences possibles de sa rencontre avec la terre. Les savants travaillent toujours et voient arriver le grand moment avec une certaine inquiétude habillée du plus grand calme.

En 1904, l’instruction est déjà fort répandue ; la majorité des humains, ou du moins une grande partie d’entre eux, peut déjà se rendre compte du danger.

Les ouvrages d’astronomie populaire publiés à la fin du XIXe siècle par le savant astronome Flammarion de Paris, ont généralisé dans le peuple la connaissance des lois fondamentales de cette belle science.

Chacun sait distinguer une planète d’une étoile, et une comète d’une planète.

L’astronomie est enseignée dans les collèges, et plus d’un gamin de 10 ans répond avec aplomb qu’il a fait dix fois le tour du soleil quand on lui demande son âge !

Pour que chacun se rende compte du danger de la rencontre, les professeurs donnent partout des séances populaires avec expérience en miniature du phénomène. L’expérimentateur n’ayant pas de comètes, ni de terres à sa disposition pour les faire croquer et sauter sous le nez des spectateurs, mélange dans une éprouvette très solide de l’hydrogène et de l’oxygène ou simplement du gaz à éclairage et de l’air. Il introduit dans ce mélange une boule creuse en verre sur laquelle sont tracés les océans, continents, etc. du globe terrestre comme sur un planisphère. Il met ensuite le feu au mélange qui explose, la boule est pulvérisée sans qu’il en reste trace ; l’auditoire frémit et le professeur termine en disant :

— Mesdames et messieurs ! il en sera ainsi de notre terre, si quelque imprudent enflamme le mélange qui va nous entourer… J’ai dit !

Il faut toujours laisser le public sous l’impression qu’il doit garder.

Bien averti, chacun s’efforcera de suivre les prescriptions, et les chances de salut augmenteront.

Les polices du monde entier, et certes il y en a des polices en 1904, se donnent une peine inouïe pour ne laisser passer aucune contravention et détruire tout ce qui peut présenter un danger quelconque !

Dans toutes les villes et villages, de grandes affiches exposent au public les phases du phénomène, adjurant chacun de concourir au grand sauvetage du monde par la stricte observation des ordres donnés.

Pendant que chacun fait ses préparatifs et s’arrange de son mieux pour passer ce vilain quart d’heure, transportons-nous par la pensée à Moscou, et voyons ce qui se passe chez une partie de la société russe peu connue dans son intérieur, mais qui fait parler d’elle depuis longtemps.

Au carrefour de deux des principales rues de la vieille capitale russe, se trouve un magasin de tabacs et cigares fort en vogue ! C’est là que les nombreux étudiants et tous les grands fumeurs font leurs provisions de fin tabac turc, de cigarettes Laferme, de gros Joukoff, etc., etc.

Nulle part ces articles ne sont aussi réputés qu’à la « Rouskaïa troubka » ; c’est l’enseigne du magasin.

La personne qui dessert ordinairement la Rouskaïa troubka est une belle jeune fille brune, à la taille svelte et élégante !

Ses grands yeux noirs respirent l’indépendance et l’énergie, mêlées peut-être de quelque chose d’un peu dur, que son sourire ne parvient pas toujours à cacher. Sa toilette simple, presque austère, et son port décidé lui donnent un air de grandeur et de sévérité ; cela ne l’empêche cependant pas d’être fort aimable avec les nombreux clients qui, chaque jour, visitent son magasin.

Un vieux papa, celui de Mlle Katharina, trottine autour du comptoir. C’est un petit homme à l’œil vif, toujours en mouvement, dont la langue s’arrête rarement.

Ses occupations sont multiples ; il tient les écritures, met le magasin en ordre, époussette les caissons de cigares, donne des conseils à la pratique sur les goûts, mérites et qualités des innombrables articles qui couvrent les rayons.

Son intarissable babil contraste avec la sévère retenue de sa fille, et souvent les jeunes clients qui viennent pour faire un bout de causette avec la belle marchande, sont obligés d’écouter les histoires du vieux Fédor, qui n’en est jamais à court.

Un Moscovite veut-il connaître les nouveaux du jour, il n’a qu’à venir à la Rouskaïa troubka, il est renseigné immédiatement.

Le fond du magasin est de forme concave, formé par des rayons profonds, chargés des produits les plus exquis de la Havane, de Porto-Rico et de la Turquie.

Deux de ces rayons sont de simples passages fermés par un rideau bleu, donnant accès dans un salon de dégustation placé derrière.

C’est là que de nombreux amateurs viennent, moyennant un kopek, savourer en passant une cigarette ou une bonne pipe.

Les Russes ne fument jamais dans la rue ; cela est défendu dans la plupart des villes et villages dont les constructions sont en bois.

Ils aiment à fumer tranquillement, avec un sérieux qui paraît souvent fort comique à toute personne qui les contemple pour la première fois.

À l’inverse des Occidentaux, ils avalent la fumée, prennent un air d’importante béatitude pendant qu’elle séjourne dans leur estomac, puis la rendent en levant la tête pour mieux la voir s’envoler vers le ciel. L’exhalaison se fait avec un serrement de lèvres particulier, la fumée part dans la direction voulue sous la forme d’une colonne d’ondes bleuâtres qui embaume l’atmosphère lorsque le tabac est bon.

Mais si c’est le moujik qui fume son cru du pays, malheur aux voisins propriétaires de nez délicats ; c’est une infection de premier ordre !

Plusieurs fumeurs russes, pour profiter encore mieux de la fumée, la font passer de l’estomac dans le nez, d’où elle s’échappe par les narines en colonne inclinée ! Ils imitent en cela leur grands poêles, qui ne lâchent les produits de la combustion qu’après leur avoir fait parcourir d’immenses circuits dans d’interminables carnaux.

Les poêles russes tirent le plus grand rendement possible du combustible, et les fumeurs russes du tabac.

Similia similibus !

Dans le salon de dégustation, se trouvent des journaux à l’usage des fumeurs ; ils peuvent se renseigner en peu de temps sur les nouvelles les plus fraîches, et sur les nombreux cancans de la ville !

Une grande vitrine contient une collection de pipes en terre rouge avec des tuyaux de toutes longueurs, gradués de centimètre en centimètre, armés à leur extrémité supérieure d’un morceau d’ambre demi-sphérique. La plupart de ces pipes sont numérotées ; ce sont celles des abonnés qui tiennent à fumer toujours dans la même pipe, comme les buveurs de bière en Allemagne qui changeraient plus facilement de têtes que de chopes !

Pendant la journée, rien d’extraordinaire ne se passe dans le salon. On entre, on fume, on lit, on repose sa pipe, on paie et l’on s’en va, après avoir échangé un salut gracieux, souvent quelques paroles aimables avec demoiselle Katharina ou avec papa Fédor ; mais si l’on observe quelques-uns des hôtes qui viennent pendant la soirée, on les verra disparaître derrière la grande vitrine comme par enchantement !

Une porte secrète, connue d’eux seulement, les conduit de là par un escalier tournant dans un long couloir souterrain, terminé par une porte en pierre, imitant un mur plein à s’y méprendre. Au moyen d’un secret conventionnel, la porte s’ouvre, et l’on pénètre dans une grande cave voûtée et murée de tous côtés.

Aucune fenêtre, aucune porte autre que celle que nous venons de franchir ne communique avec l’extérieur. Seuls le poêle et une cheminée dans le gros mur du fond opèrent la ventilation du local. Les murs et le plafond sont tendus d’une grosse étoffe rouge qui retombe tout autour et donne à cet intérieur un aspect sinistre.

Dans un coin, une petite presse d’imprimerie, avec des casiers contenant un nombre assez restreint de caractères, repose sur un bloc de pierre, recouvert lui-même de plusieurs épaisseurs de feutre pour amortir les chocs qui pourraient se produire.

À côté de la presse, une pile de papier pour affiches, rouge aussi, – tout est rouge dans ce local, – attend le moment de porter au peuple russe des paroles de liberté et d’affranchissement par le sang.

Du côté opposé court une sorte de table portant quantité d’appareils de chimie, cornues, réchauds, lampes, tubes, éprouvettes, etc. Une grande armoire vitrée contient une série de gros flacons, sur les étiquettes desquels se lisent les noms de : glycérine, acide nitrique, acide picrique, potasse, etc.

Dans un coin se trouve une collection de bombes, de torpilles à main, prêtes à recevoir leur charge.

Les tentures de la cave rouge, comme les habitués la nomment, sont épinglées de têtes de mort et d’ossements divers placés en sautoir comme des fleurets contre les parois d’une salle d’armes.

Au plafond, une grande image de femme au regard infernal représente la vengeance. Sa main droite tient une épée, sa gauche une torche enflammée ; sa taille est ceinte d’un chapelet de revolvers et de poignards ; ses seins sont deux bombes avec mèches allumées. Ses yeux lancent des éclairs, sa bouche semble vomir des imprécations !

Ce tableau est l’œuvre d’un artiste pendu en suite de la dernière tentative d’assassinat faite contre le tsar.

Comme on le voit par la description de ce lieu, qui a jusqu’ici échappé aux investigations de la police, nous nous trouvons dans un local de nihilistes, servant en même temps de laboratoire pour la préparation d’engins destructifs de toutes sortes et d’atelier d’imprimerie pour le service de la secte.

L’élégant magasin de tabac est doublé d’un repaire de conspirateurs !

La belle vendeuse Katharina est l’une des plus terribles nihilistes de son époque. C’est grâce à son intelligence, à son adresse, à son entier dévouement à la cause, à l’ascendant qu’elle exerce sur ses associés, que le local a pu rester inconnu à la police de Moscou !

Là se sont tramés une foule d’attentats contre les employés supérieurs de la police, dont une vingtaine au moins ont succombé depuis dix ans.

Quatre tzars et trois grands ducs ont aussi perdu la vie, après avoir été jugés dans la cave rouge !

Jamais aucun des affidés, qui ont été pris et pendus, n’a révélé le magasin de tabac comme étant le principal lieu de réunion du conseil supérieur de la secte.

L’empereur actuel Nicolas IV, plus entêté encore que ses prédécesseurs, refuse toujours une constitution à son peuple ; il est probable que son heure est proche, car les séances de la cave rouge sont fréquentes depuis quelque temps.

CHAPITRE VIII

Astrolovitz.

Telle est la situation, lorsque la comète vient jeter le trouble dans les esprits des hommes. Les nihilistes de Moscou sont, comme chacun, parfaitement au courant de tout, suivant attentivement les prescriptions gouvernementales sur les précautions à prendre pour éviter l’explosion de la terre.

L’un des leurs, nommé Pavel Astrolovitz, employé supérieur de l’observatoire de Moscou, est parfaitement à même de renseigner ses collègues sur toutes les péripéties par lesquelles le pauvre monde va passer. C’est un jeune savant que des talents hors ligne ont fait recevoir à l’observatoire, où il jouit de la confiance entière de ses chefs, dont il est fort aimé. Comme l’on se trompe : le modeste savant recouvre un fervent nihiliste !

Pour avoir réclamé un peu trop fort contre les iniquités d’un fonctionnaire, son père est mort dans les fers au fond de la Sibérie ; le fils a juré dès son enfance une haine implacable au gouvernement, voilà pourquoi nous le trouvons affilié au parti révolutionnaire et membre du conseil supérieur, où son intelligence n’a pas tardé à le faire arriver !

Astrolovitz n’est pas foncièrement méchant ; sans les tristes circonstances qui ont amené son entrée dans la secte nihiliste, dont on ne sort que par la porte de l’éternité après y être entré, il eût vécu de la vie de tous les honnêtes gens. Quoique dévoué à son parti, l’amour de la science domine encore chez lui la haine violente que les adeptes ont vouée à tout ce qui se nomme gouvernement autocratique. Il n’approuve pas la torpille et le poignard comme moyens politiques mais ne reculerait pas devant une solution scientifique des pouvoirs terrestres.

Sans pouvoir affirmer qu’il attendît une occasion pour ainsi dire impossible, il n’était pas homme à la laisser passer si elle se présentait elle-même ; le mélange d’hydrogène et d’air produit par le passage de la comète venait lui offrir un moyen plus simple et efficace que tous ceux qu’il eût pu imaginer, ou même désirer, pour libérer d’un seul coup ceux qui souffrent ici-bas et punir en même temps les oppresseurs ! Sa décision est vite prise :

— Faisons sauter la terre, dit-il ; comme il ne passe pas souvent des comètes, jamais occasion pareille ne se présentera !

La nature en a assez des hommes qui la révoltent par leur rapacité, leur égoïsme et leur amour de l’oppression ; nous travaillons en vain pour amener un état meilleur, mais plus nous nous dévouons, plus nous souffrons… finissons-en !

Le 12 septembre au soir est jour de séance à la cave rouge ; Astrolovitz arrive le premier. Il est préoccupé de sa grande idée, ou plutôt de la façon dont il la présentera à ses collègues nihilistes, et impatient de voir comment elle sera reçue et comprise par eux.

Voudront-ils tous faire le sacrifice de leur vie à la grande cause. Pour ces aimables confrères, ce n’est rien de voter la mort de quelques personnes, là n’est pas la difficulté ; mais c’est de leur faire voter la leur propre avec celle des autres victimes !

Il y a là suffisamment de quoi le préoccuper !

Enfin, tous sont réunis, le magasin de tabacs et le salon sont fermés, il est minuit, la séance commence.

Astrolovitz déclare avoir à faire une proposition qui doit primer toutes les autres par son importance ; il demande à parler, ce qui lui est accordé.

Le commencement de son discours est une exposition concise du phénomène de l’arrivée de la comète sur la terre, tel qu’il est prévu par la Commission de Berne et tel que lui, Astrolovitz, estime aussi qu’il se passera. Il a fait lui-même les observations et les calculs, qui corroborent complètement ceux de la Commission, et ne doute nullement de leur parfaite exactitude.

Plus il avance dans son discours, plus il s’anime ; on voit qu’il est sous la domination d’une grande idée dont il va faire part à ses auditeurs. S’échauffant toujours plus, il arrive à sa proposition par les paroles suivantes, qu’il prononce d’une voix vibrante de sombre émotion :

— Frères opprimés, dit-il :

« La nature met dans nos mains le plus puissant moyen d’en finir avec les autocrates qui nous tiennent dans la servitude et avec leurs innombrables satellites ; une occasion unique se présente à nous de détruire la terre et de noyer dans un océan de feu les oppresseurs et les victimes !

« Jusqu’ici nos efforts, nos martyrs et nos crimes ont été inutiles pour obtenir la justice, maintenant la grande nature révoltée contre les tyrans nous donne une arme infaillible, terrible et vengeresse !

« Saurons-nous en profiter ?

« Jamais la main de l’homme, vécût-il encore des milliers d’années, ne pourrait établir une machine infernale assez puissante pour détruire seulement la cent-millième partie du globe terrestre ; en utilisant la présence du mélange des deux gaz, nous pulvérisons le globe entier sans aucun effort !

« Courage frères, notre jour est arrivé, ce sera le 22 septembre, à 2 heures ¼ de l’après-midi, heure de Moscou !

« À ce moment, enflammons le mélange, et nous guérissons en un instant toutes les maladies et les misères dont souffre l’humanité terrestre !

« J’ai dit ! »

Les hommes et la jeune fille qui entendirent ce discours ne se laissaient pas facilement surprendre par l’émotion. Ils prenaient depuis longtemps les plus terribles décisions sans qu’une fibre de leur être éprouvât le plus léger tremblement.

Comme les anciens Indiens de Cooper, ils s’appliquaient à ne rien laisser voir sur leurs visages de ce qui se passait dans leur intérieur. La chose pour eux est facile, car il est probable qu’il ne s’y passe rien du tout ; il est sec depuis longtemps à toute sensibilité ! Malgré cela, la proposition d’Astrolovitz produisit un léger frémissement sur la figure de plusieurs d’entre eux.

Dans ces séances du conseil supérieur secret, aucune parole oiseuse, ni aucune plaisanterie ne sont permises ; tout est méthodique, réfléchi, sérieux et froid comme l’acier du poignard !

Personne cependant ne chercha à mettre en doute les assertions d’Astrolovitz. Ce membre parlait peu dans les réunions ; il ne prenait la parole que dans les grandes occasions, parlait toujours avec justesse et conviction. C’était l’un des membres les plus influents du conseil, où ses avis prédominaient fort souvent.

À peine eut-il terminé le discours que nous venons de lire, que Picratof Potassof, chef du conseil, se tourne vers lui et lui dit :

— Frère Astrolovitz, le conseil te remercie de l’importante proposition que tu viens de lui faire ; il va en délibérer de suite, veuille la formuler en termes précis :

— Secrétaire Protocolokine, protocolisez au livre rouge !

— Voici ma proposition, dit Astrolovitz :

« Je propose que le conseil supérieur du parti de l’indépendance russe et universelle décrète la fin du monde pour le 22 septembre 1904, à 2 heures ¼, en utilisant à cet effet la rencontre de la comète avec la terre. »

Et Protocolokine protocolisa sur son livre rouge la proposition du jeune astronome moscovite, de faire sauter la terre.

— Maladietz, Astrolovitz, dit une voix plus douce que les autres.

— Silence, dit le président.

Nous ne voulons pas entrer dans tous les détails de la discussion, qui fut assez longue ; nous dirons seulement qu’il y eut une forte opposition de la part d’un nommé Torpillof, qui, quoique jeune encore, faisait partie du conseil secret, probablement à cause de son mauvais caractère. Il votait la mort des souverains et des employés supérieurs avec une facilité étonnante, à la condition de ne pas être mêlé à l’exécution, toujours périlleuse. C’était un de ces individus pusillanimes et méchants qui aiment à voir commettre le mal, mais n’ont pas le courage de l’accomplir eux-mêmes.

Combien y en a-t-il de ceux-là qui courent le monde ?

Voici du reste, comment a toujours procédé le conseil pour l’exécution des condamnés : Il donnait l’ordre à un jeune fervent, avec force menaces, de détruire tel ou tel et se tenait parfaitement en dehors des dangers de l’action elle-même. La composition du conseil supérieur et son lieu de réunion, étaient même complètement inconnus du reste du parti, dont les réunions partielles, jamais générales, avaient lieu dans d’autres locaux qui changeaient souvent. Après un attentat, la police, croyant tenir le noyau du parti quand elle avait trouvé un de ces locaux, cessait ses recherches.

Le conseil secret, comme nous le voyons, ne courait aucun risque.

Dans le cas de la proposition Astrolovitz, c’est tout différent, chacun doit sauter avec les victimes proposées, voilà ce qui refroidit Torpillof.

— Pourquoi, dit-il, nous détruire tous ensemble quand il nous reste assez de moyens d’action et de jeunes gens qui ne demandent qu’à bien mériter du parti par leur dévouement ? Je m’oppose à la destruction de la terre, à moins que notre ami Astrolovitz ne trouve moyen de nous mettre à l’abri pendant l’explosion !

Ces paroles auraient peut-être entraîné quelques membres du conseil, si la belle Dynamita, qui n’était autre que l’aimable marchande de cigares dont nous avons fait la connaissance sous le nom de Katharina, ne fût intervenue dans la discussion avec la chaleur qu’elle y mettait toujours, contrairement à son calme réservé dans sa vie au grand jour.

— Comment, dit-elle, Michael Torpillof, pouvez-vous prononcer des paroles semblables ? Ne sommes-nous pas tous solidaires ? N’avons-nous pas tous fait d’avance le sacrifice de nos vies à la grande cause ? Allons-nous manquer de courage quand la nature nous met le feu dans les mains pour brûler les tyrans ?

« Que diraient les ombres des martyrs du parti, qui ont généreusement sacrifié leurs vies dans cent occasions moins favorables, s’ils voyaient leurs survivants manquer un coup si facile à exécuter ?

« Que diront nos successeurs, en lisant plus tard dans les revues astronomiques que l’existence de la terre entière a été dans nos mains et que nous n’avons pas su en profiter ?

« Voulez-vous les forcer à rougir de honte sur leurs aînés de notre époque ?

« Oh ! non, Torpillof, je vous en conjure, retirez vos paroles, revenez à de meilleurs sentiments et votez avec nous la fin du monde !

« Merci à toi, frère Astrolovitz, tu auras été le plus grand révolutionnaire de tous les temps ; je suis heureuse et fière d’être ta sœur politique pendant cette grande époque qui va précéder notre délivrance ! »

N’y avait-il pas entre ces deux jeunes gens quelque tendre sympathie réciproque qu’ils devaient refouler au plus profond de leur cœur, et même bannir de celui-ci, pour obéir aux terribles engagements que les membres de la secte contractaient en y entrant ?

Mais ce n’est pas le moment de nous livrer aux bucoliques ; rappelons-nous le local dans lequel nous sommes, le picrate de potasse et les têtes de mort qui nous environnent.

Le discours de Dynamita ayant annulé complètement l’effet des paroles de Torpillof, l’opinion générale fut ramenée à la proposition Astrolovitz.

Torpillof lui-même reconnut le bien-fondé de la chose et finit par déclarer qu’il se rangeait aux idées de son savant collègue.

Nous pensons qu’il fit bien, car une pareille décision prise, il devenait dangereux pour le conseil de laisser courir des opposants. Or, comme il avait quantité de petits moyens, tous plus ingénieux les uns que les autres, pour faire disparaître les fâcheux sans bruit, le mieux était, pour Torpillof, de faire bonne mine à mauvais jeu et de se ranger à l’opinion de la majorité.

Il eut le bon esprit de penser qu’il était encore préférable de sauter en compagnie de tout le monde que de sauter tout seul dans un coin. Et puis, la première alternative laissait quelques chances ; les savants de Berne et Astrolovitz lui-même pouvaient s’être trompés ou avoir exagéré le danger. Ce n’est pas ainsi que l’on fait sauter un morceau comme la terre !

Ces gens sont peut-être encore des prophètes de malheur, qui annoncent la fin du monde, comme tant d’autres l’ont fait jusqu’ici, sans que cela se soit jamais réalisé.

Ce mélange d’ignorance et d’incrédulité tranquillisa Torpillof.

L’unanimité des sept membres du conseil secret est donc acquise à la proposition Astrolovitz. Le président Picratof Potassof, résumant en quelques paroles la discussion, mit aux voix cette proposition infernale, à l’appel nominal.

Protocolokine protocolisa au livre rouge les noms des malheureux nihilistes qui votèrent la fin du monde. Jamais sentence aussi importante n’avait été consignée dans ce terrible livre, qui recelait cependant, dans ses terribles feuillets, la condamnation de bien des hommes sacrifiés inutilement à la grande cause de la liberté.

Voici les noms des sept personnes qui eurent l’infernal courage de condamner à la mort tous les habitants de la terre d’un seul coup :

Picratof Potassof, président ;

Protocolokine, secrétaire ;

Dynamita, Astrolovitz, Popoticof, Fougassief et Torpillof.

Popoticof, que nous n’avons pas encore vu de près, était un chimiste distingué. Il est, au grand jour, premier commis de la Rouskaïa Apothek, la plus grande pharmacie de Moscou. C’est à l’université de Kazan qu’il s’est imbu d’idées nihilistes, auxquelles il est fort attaché et à la cause de laquelle son concours est d’une immense utilité.

Popotikof se charge de la préparation des substances explosibles dont la secte fait une forte consommation, il manie le picrate de potasse, la nitroglycérine, le fulmi-coton, la dynamite avec une assurance étonnante. C’est à croire qu’il n’est heureux que dans cette compagnie-là.

Cet habile chimiste a inventé dernièrement un procédé nouveau pour l’impression des affiches et des journaux, qui jouera un grand rôle dans la suite de cette histoire, comme nous le verrons plus tard.

Peu causeur, mais grand travailleur et d’une insensibilité complète, tel est le chimiste Popoticof.

Le vieux Fougassief est le doyen de la réunion, c’est le père de la belle Dynamita, que nous avons entrevu au magasin sous le faux nom de Fédor. Il a l’air d’un vieux bonhomme inoffensif, ce qui ne l’empêche pas de valoir au fond aussi peu cher que ses confrères.

Son seul côté sensible est l’amour de sa fille, à laquelle il a inspiré dès son jeune âge, les idées nihilistes.

Le reste du parti obéit à ces sept vauriens, dont il ne connaît, comme nous l’avons déjà vu, ni les noms, ni le lieu de réunion. Chacun reçoit des ordres imprimés, doit les exécuter sous peine de mort, sans demander la plus petite explication.

Dans une seconde séance du conseil secret, qui eut lieu le lendemain 13 septembre, fut discutée la question de savoir qui irait enflammer le grisou et comment l’on s’y prendrait pour le faire.

Les nihilistes ne sont pas meilleurs que d’autres, et souvent fort jaloux entre eux, comme le reste des hommes ; on le vit fort bien lorsqu’il s’agit de décider qui aurait l’honneur de mettre le feu. Une longue discussion s’engage ; chacun tient à prouver qu’il est lui-même le plus apte et le plus en droit à la chose.

Picratof le réclame, comme président ; Astrolovitz, comme auteur de la proposition ; Dynamita, comme la seule femme et que partout :

« Honneur aux dames ! »

Même pour faire sauter la terre !

Seuls, le chimiste Popoticof et le pusillanime Torpillof déclarent qu’ils n’y tiennent pas ; c’est assez de dévouement pour eux de se laisser sauter sans être encore obligés de mettre le feu.

On finit pourtant par se décider en faveur d’Astrolovitz, en lui adjoignant un compagnon par le sort.

Six billets rouges sont immédiatement découpés ; cinq restent rouges, sur le sixième l’on écrit : feu !

Les billets sont brassés dans un vieux crâne qui sert d’urne pour les votations ; on le présente à chacun, en commençant par Dynamita, en vertu de l’axiome ci-dessus. Introduisant sa belle main dans le crâne, elle en ressort un billet, l’ouvre rapidement et lit dessus : Feu.

— Bravo ! s’écrie-t-elle ; bravo ! répond Astrolovitz.

Un coup-d’œil respirant une sorte de joie s’échange entre les deux jeunes gens.

Mourir ensemble !…

Décidément un lutin quelconque cherche à les attirer l’un à l’autre ; il se donne maintenant le curieux plaisir de les réunir pour commettre le meurtre le plus colossal que l’imagination puisse concevoir !

Reste à savoir quel moyen l’on emploiera pour communiquer le feu à l’hydrogène ! Les uns veulent lancer de petits ballons porteurs de matières enflammées ; Picratof et Fougassief veulent lancer des fusées. Torpillof voudrait escalader une montagne suisse et incendier un chalet à la barbe de la commission de Berne ; Dynamita veut lancer un cerf-volant enflammé, etc., etc.

Il ne fut pas difficile à Astrolovitz, qui laissa écouler ce flot de bonnes idées avant de prendre la parole, de démontrer le peu de sérieux de tous ces projets plus enthousiastes que pratiques.

— Vous n’y êtes pas, leur dit-il ; pour enflammer le mélange, il faut agir avec précision, juste au moment où il sera complet, après avoir reconnu qu’il existe réellement. Un seul moyen permettra de réussir, c’est de monter en ballon, et d’allumer à l’heure précise en frappant sur l’amorce d’une bombe chargée au pétrole.

À ce mot de bombe au pétrole, les yeux du chimiste Popoticof brillèrent d’un éclat soudain :

— Et c’est Popoticof qui la préparera, celle-là, dit-il.

— Pas d’interruption, dit le président, c’est Astrolovitz qui parle !

— Le vent sera si violent, continua Astrolovitz, qu’aucun feu ne pourrait être allumé d’une autre façon, et c’est à vous, belle Dynamita, que je cède ma part à l’honneur d’écraser l’amorce de la bombe, puisque le sort, ou pour mieux dire, ma bonne étoile, vient de m’accorder le plaisir de votre compagnie pendant les derniers instants de l’existence de la terre.

— Merci, Astrolovitz, merci, frère, répondit-elle, je serai digne de toi et de vous tous à l’heure suprême !

Après une décision semblable, les autres questions à l’ordre du jour, ou pour parler plus exactement, de la nuit, perdaient leur importance ; la séance fut levée, chacun rentra chez soi, réfléchissant aux graves événements qui allaient se passer dans la vieille capitale russe.

Le lendemain, le magasin de cigares et le salon bleu ouvraient leurs portes aux adeptes de la pipe du matin ; la belle Dynamita, plus aimable que jamais, recevait ses clients ; aucun Moscovite n’eût soupçonné les mystérieuses et infernales décisions qui venaient d’être prises dans la cave rouge, ni la mission terrible dont celle qui les servait venait de se charger.

CHAPITRE IX

Les États de la terre en 1904.

Avant d’arriver au grand événement qui nous occupe, jetons un rapide coup d’œil sur l’état général et la façon de vivre de l’humanité terrestre au commencement du XXe siècle, particulièrement en l’année 1904 !

Comme nous l’avons déjà vu, la science a marché depuis une quarantaine d’années à pas de géants ! Une foule de découvertes nouvelles ont été faites et perfectionnées ; enfantées par la théorie, elles ont fini par tomber dans le domaine de la pratique et rendent de grands services.

Les téléphones, microphones, phonographes, et bien d’autres sont aussi communs en 1904 que les moulins à café cinquante ans auparavant.

Il ne serait pas possible de faire la description, ni même l’énumération de tous les ingénieux appareils dont se servent les hommes, car notre but n’est pas de faire une revue scientifique. Nous devons cependant en citer quelques-uns, entre autres le paragrêle Ventadouro, dont nous avons déjà parlé, remarquable parce que c’est le seul appareil construit par l’homme, qui puisse intervenir d’une façon évidente dans les phénomènes météorologiques.

Cet appareil fut inventé, comme l’indique son nom, en 1894 par le savant espagnol Ventadouro, que nous voyons à juste titre figurer dans la Commission internationale de Berne. Fort simple de construction et peu coûteux, le paragrêle Ventadouro consiste en un petit ballon captif, muni d’une quantité de fils de cuivre très minces qui flottent autour de lui, l’enveloppant comme une sorte de crinière échevelée. Le câble qui le retient vient s’enrouler sur le tambour d’un treuil servant à le faire monter ou descendre à la hauteur convenable indiquée par l’électromètre dont il est pourvu.

Le paragrêle arrivé dans la zone des nuages chargés, et le fil mis en communication avec le sol, les deux fluides se neutralisent sans aucune détonation.

C’est, comme on le voit, un paratonnerre perfectionné travaillant à une hauteur quelconque.

La grêle et les éclairs ne pouvant plus se produire faute d’électricité, ce simple appareil rend des services immenses en diminuant considérablement le nombre des incendies occasionnés par la foudre et en préservant les récoltes de nos campagnes de ces terribles averses de grêle si désastreuses pour l’agriculteur.

Dans tous les pays civilisés, chaque village doit posséder un certain nombre de ces appareils, qui vivent dans la remise communale en fort bonne intelligence avec la pompe à feu.

Comme elle, ils sont montés sur roues. Un cheval les mène rapidement au lieu du danger.

Maintenant nous voyons le paragrêle appelé par la Commission de Berne au sauvetage de la terre pour décharger la zone de dépression atmosphérique qui doit traverser l’Angleterre pendant le passage de la comète.

En prenant cette décision, la Commission, sur l’invitation de son président, se leva en l’honneur de l’illustre inventeur, bienfaiteur de l’humanité, le señor Ventadouro !

À côté de cet appareil remarquable, les applications de l’électricité sont fort nombreuses ; quoi que l’on ne sache rien encore sur sa nature intime, on s’en sert largement.

Elle a remplacé la vapeur presque partout comme force motrice, le gaz comme éclairage en forte proportion, et même le pétrole dont les sources ont singulièrement tari par suite de l’usage immodéré qui en fut fait à la fin du XIXe siècle.

Les machines électriques sont arrivées en 1904 à un degré de perfection et de simplicité vraiment surprenant. Leur légèreté extraordinaire relativement à la force produite a permis au fameux mécanicien aéronaute français, Montanlair, de construire le premier ballon dirigeable.

Depuis ce moment, c’était en 1890, ces ballons ont été perfectionnés, et fonctionnent d’une façon pratique.

Les états-majors des armées en possèdent plusieurs d’une construction spéciale, propre au service de campagne. Ces ballons sont armés de lunettes puissantes pour observer l’ennemi et de légers canons porte-fusées pour lui lancer des projectiles depuis 4 ou 5000 mètres d’élévation. Ceci nous fait voir que l’on n’est pas encore près de désarmer en 1904. Plus la science pure fait de progrès dans tous les domaines, plus les gouvernements autocratiques les ont utilisés pour servir à la destruction des nations les unes par les autres.

Les hommes n’ont pas eu jusqu’ici assez de place sur terre et sur mer pour se battre, il faut encore qu’ils s’attaquent en l’air ; à 6000 mètres de hauteur, à celui qui montera ses canons le plus haut !

Douceur des mœurs, intelligence, raison, progrès !!

Comme il est difficile de respirer à une hauteur pareille, on met, au lieu de cognac dans la gourde des soldats aériens transformée à cet effet, de l’oxygène pur.

En respirant ce gaz vivifiant, ces canonniers atmosphériques peuvent d’une hauteur quelconque cribler la terre de projectiles, sans être incommodés par la rareté de l’air !

Le canonnier-ballonaire possède des données précises et des tables très exactes pour tenir compte dans le pointage de tous les éléments qui peuvent influencer la direction des projectiles : vents, mouvements du ballon, résistance de l’air, inclinaison suivant la hauteur, etc.

Chaque canon-ballonnaire porte un baromètre réducteur fixé à son affût, indiquant au pointeur la hauteur exacte à laquelle il se trouve. Il déduit de là l’angle de pointage pour atteindre un but déterminé.

Le génie aérien est exercé aussi à jeter à la main, avec une précision effrayante, des torpilles, des obus au pétrole, à la dynamite, au picrate de potasse, à l’amidogène et autres douceurs.

Il ne fait pas bon dans une ville assiégée en 1904 !

La guerre se fait d’après des données complètement nouvelles dans lesquelles nous ne voulons pas entrer ; il nous suffit de dire que les états-majors doivent siéger en ballon pour diriger les mouvements des troupes, ce qui n’est pas précisément du goût des vieux généraux, peu amateurs de ce genre d’équitation.

Ces ballons militaires sont d’immenses machines qui coûtent fort cher ; ils nécessitent pour leur gonflement des installations considérables dont nous verrons plus loin la description.

Que l’on se figure les budgets militaires avec ces nouveaux engins !… et les impôts !

Il devait nécessairement arriver un moment où cela ne pourrait plus aller.

Les chemins de fer ont été perfectionnés à outrance ! Les progrès réalisés dans la fabrication de l’acier et l’application de la machine électrique ont permis de diminuer le poids mort du matériel des neuf dixièmes de ce qu’il était !

Sur plusieurs lignes, les locomotives et wagons de la période 1850-1885 ne sont plus qu’un souvenir !

On a, en 1904, d’élégantes locomotives électriques rapides et légères, qui franchissent leurs cent-cinquante kilomètres à l’heure sans aucune peine. Les fières et massives locomotives à vapeur disparaissent les unes après les autres !

Les wagons du nouveau système sont d’une légèreté incroyable. Leur construction mixte, toile et acier, fait frémir les vieux ingénieurs du XIXe siècle. Ce sont des sortes de cages roulantes construites presque complètement en fil d’acier, mais qui ne le cèdent en rien aux anciens wagons pour le confortable intérieur.

Les accidents sont nombreux, mais l’opinion publique s’y habitue assez facilement. Lorsqu’un accident arrive, s’il y a moins de 100 personnes tuées et blessées, l’on n’en parle pas ; ce sont des victimes sacrifiées au dieu de la vitesse !

Les bateaux à vapeur, construits d’après un système de propulsion complètement nouveau sont arrivés à des vitesses incroyables. En 1904, on vient de New-York au Havre en deux jours ; cela nous explique comment les savants américains Eccliptikson et Zodjackson ont pu arriver à Berne aussi rapidement.

Quand le temps est mauvais, le bateau, muni d’un réservoir à air qu’il vide ou remplit à volonté, s’enfonce à 50 mètres et continue sa course à cette profondeur-là. La ventilation artificielle se fait si bien que personne n’en est incommodé. Lorsque le calme est rétabli, il remonte à la surface en remplissant d’air son réservoir. Ce dernier est une imitation parfaite de la vessie natatoire du poisson. Ce résultat merveilleux est dû à l’étude et à l’emploi judicieux de l’air comprimé dont les applications sont universelles.

Depuis ce moment, les poissons sont beaucoup moins tranquilles dans leur élément ; le passage de ces gros confrères métalliques ne les enchante pas du tout !

Nous aurions encore une foule de nouveautés à enregistrer, mais, comme nous l’avons dit précédemment, nous ne voulons pas faire une revue scientifique et industrielle qui nous entraînerait trop loin.

Au point de vue politique, l’Europe et ses différents États ont peu changé :

La France est toujours république ; l’instruction s’est répandue dans les masses. Grâce à la paix qu’elle s’est efforcée de maintenir avec ses voisins, ainsi qu’à son merveilleux génie industriel et commercial, elle est fort prospère et prête de l’argent aux autres États.

L’augmentation de sa fortune tient aussi à ce qu’elle a eu le courage d’arborer en 1900, c’est-à-dire avec le commencement du XXe siècle, le noble drapeau du libre-échange et la suppression de toutes ses douanes. Les résultats de cet acte de progrès, ne se sont pas fait attendre et ont rallié à ce système les économistes qui s’y étaient le plus opposés. La première suppression de douanes fut réciproque entre la France et la Suisse, puis vint la Belgique. Les trois États s’en trouvent fort bien.

L’Angleterre politique toujours à droite et à gauche pour assurer la prépondérance du lion britannique sur l’Asie et l’Afrique, mais l’Irlande a fini par conquérir sa liberté complète.

Grâce à l’appui du congrès américain, où siégeaient de nombreux députés d’origine irlandaise, le gouvernement anglais a dû céder et rendre la liberté à cette nation opprimée par lui depuis si longtemps. On dit que le régime de la liberté a déjà beaucoup civilisé les Irlandais, et qu’à part la boxe et le brandy, c’est un peuple charmant ! Les différents États de l’Allemagne subissent toujours la pression de la Prusse. Ils bataillent beaucoup parlementairement pour se libérer de cette tutelle, mais comme ils causent beaucoup, agissent peu et ne sont jamais d’accord, le pouvoir central de Berlin les tourne et retourne dans un sac depuis trente ans comme il lui plaît.

Les finances sont dans un état déplorable, car l’on sacrifie toujours au militaire. L’on va jusqu’à dire que pour les remettre en état, des négociations sont ouvertes avec la France pour lui vendre l’Alsace et la Lorraine, dont on n’a pas encore pu faire façon.

La Russie est, comme nous l’avons vu, toujours travaillée par le nihilisme ; les empereurs se succèdent avec une rapidité vertigineuse.

Quatre en vingt-cinq ans. La famille impériale ne suffisant plus à les produire, on a dû prendre des collatéraux.

Tous s’entêtent à ne pas vouloir donner une constitution au peuple ; celui-ci, trop disséminé pour faire une révolution à la 89, n’a que les tristes moyens nihilistes pour arriver à la liberté.

L’avant-dernier empereur, Nicolas III, a fait une nouvelle guerre au sultan. Il l’a forcé à repasser le détroit des Dardanelles en l’année 1899, soit juste 446 ans après la prise de Constantinople par les Turcs (1453).

Le monarque musulman a été expédié avec beaucoup de courtoisie ; on lui a dit : Mon cher monsieur, votre trône est en Asie ; veuillez vous y seoir !

Après cela, prise de possession de ses États en donnant quelques bribes à la Grèce, malgré les gros yeux de l’Angleterre.

Cet événement mémorable a paru suffisant à l’empereur de Russie pour motiver le changement de son calendrier. On sait que la Russie n’avait jamais admis les corrections faites au calendrier de Jules César par le pape Grégoire XIII en 1582, et que par conséquent, le calendrier russe retardait de 12 jours sur celui des autres pays. Un événement aussi considérable que la prise de Constantinople sembla au tsar la meilleure occasion possible pour remettre son calendrier à l’heure, tout en faisant briller d’un éclat immortel le fait d’armes lui-même.

Il se serait évidemment évité cette peine s’il avait pu savoir le peu d’années que ce calendrier avait à compter, comme nous le verrons bientôt.

Un oukase très laconique avertit les Russes jeunes et vieux qu’ils seraient âgés de 12 jours de plus à partir du 18 décembre 1899, et que le lendemain de ce jour-là serait le 1er janvier 1900.

Le sexe masculin enregistra l’accroissement de son âge sans trop de peine, mais le beau sexe fit un tapage épouvantable, malgré tout son respect pour le tsar omnipotent.

Peut-on vieillir ainsi les gens ? Quelle horreur ! Les jours ne vont-ils donc pas assez vite pour que l’on vous en mette ainsi douze à la fois !

Non ! non ! non !

Les dames russes qui parlent de leur âge ne l’indiquent plus maintenant sans ajouter immédiatement après : moins douze jours !

Cette réduction hautement proclamée vient après celle que l’on ne proclame pas !

En Italie, comme ailleurs, pas de changements politiques importants. Cette puissance travaille toujours à son unification, se chamaille souvent avec le pape, et change de ministère aussi souvent qu’une jolie femme de toilette.

Le Trentin, réclamé depuis longtemps par l’irredenta, est redevenu italien par voie diplomatique, au grand honneur de l’Autriche et de l’Italie, qui se sont conduites en grandes filles dans cette occasion-là. Ce sera la gloire du vieux papa Humbert Ier, dont la grosse moustache est toute blanche. Cette opération, fort habilement conduite, lui a attiré les sympathies de son peuple et popularisé son règne, à la fin duquel on crie encore quelques fois :

Et viva el ré !

Quant à l’Espagne, elle présente le même aspect que trente ans auparavant, avec quelques légères modifications. Petit Alphonse est devenu grand ; quoiqu’il marche déjà seul, il laisse aller les Cortès à leur guise, c’est pour lui le meilleur moyen d’avoir la paix !

Les peuples de l’Europe tolèrent encore les souverains, mais à la condition qu’ils ne se mêlent pas de gouverner. Ce sont des sortes d’idoles que l’on aime à sortir dans les grandes occasions, et qui font aller le commerce des capitales.

Sans eux, que deviendrait la pléiade de gros bonnets, genre sangsues, qui entoure le souverain ! Si l’astre qui leur fournit la lumière et bien autre chose avec n’existait plus, que deviendraient-ils ?

Que feraient les planètes, si le soleil venait à disparaître ?

Donc les rois présentent encore quelques avantages pour ceux qui savent bien manier cette antique institution.

Pour en finir avec l’Espagne, nous devons ajouter que l’île de Cuba a réussi par conquérir son indépendance complète ; elle forme un État qui marche fort bien avec un parlement de toutes couleurs physiques et politiques agréablement mélangées. Ainsi les rangs de l’extrême gauche sont des nègres du plus beau noir, tandis que la droite conservatrice est composée de mulâtres du plus beau rouge !

Un président européen perdrait la tête dans une assemblée semblable et ne saurait où courir après sa majorité.

Quant au ministère, composé de sept conseillers, il ressemble au spectre solaire de Newton : toutes les couleurs y sont représentées !

En 1904, l’Amérique du Nord continue à se bonder d’émigrants Européens, surtout Allemands. New-York est peuplé de huit millions d’habitants ; c’est la plus grande ville du monde, et les Yankees en sont extrêmement fiers. Il est vrai de dire que si la population brille par la quantité, elle est loin de briller par la qualité, qui laisse énormément à désirer et donne forte besogne à la police !

Tout le continent américain est habité et cultivé, les Indiens et les bisons ont disparu !

Les blancs ont légalement exterminé jusqu’au dernier Apache, et le type du trappeur de Cooper n’a plus aucun représentant partout où la charrue peut passer. Ces honnêtes coureurs de forêts ne pratiquent plus leur art que dans les régions polaires, où quelques rares zibelines et renards bleus veulent bien encore se laisser donner la chasse.

Les deux Amériques sont séparées par le grand canal du Pacifique, creusé au travers de l’isthme de Panama. Ce magnifique travail terminé depuis une dizaine d’années, a parfaitement réussi ; les plus gros vaisseaux le franchissent aisément.

Au grand honneur de l’Amérique, aucune forteresse, ni aucun canon ne décore les têtes du long canal. Seule, l’immense statue de Ferdinand de Lesseps en indique l’embouchure occidentale aux navires.

Le grand ingénieur étend son bras sur le Pacifique et paraît plonger son regard dans cet immense horizon. Il semble lui demander quelque gigantesque problème à résoudre encore, quelque contour géographique à corriger, quelque difformité terrestre à enlever.

L’Angleterre aurait beaucoup aimé faire de l’embouchure du canal un petit, ou plutôt un grand Gibraltar.

Aoh ! le position était fort convenable !

Mais le congrès américain avait décrété que le canal serait libre et sous sa protection.

Chaque État comprit qu’il n’y avait rien à faire, et l’on vit au moins sur la terre un grand passage sans canons, sans bureaux de péages, sans douaniers et sans gabelous !

Heureux voyageurs transaméricains !

La tête du canal sur l’Atlantique se fait remarquer de tout loin par un groupe artistique immense représentant le XIXe siècle rendant le dernier soupir dans les bras de la science, avec la date : 1899.

Inutile de dire que la science est représentée par une belle et gigantesque jeune femme de 150 mètres de hauteur.

Le XIXe siècle est un long vieillard ridé et fatigué, qui paraît cependant heureux de s’endormir en de si belles mains !

Depuis l’établissement du grand canal, les deux océans se sont liés d’une étroite amitié ; ils vivent en fort bonne intelligence. Lorsque les lames du Pacifique sont violemment chassées par le vent d’ouest, elles reçoivent dans le golfe du Mexique un accueil fort aimable. Il en est de même lorsque le vent d’est souffle, pour celles de l’Atlantique refoulées dans le Pacifique.

Les deux océans se rendent du reste des visites régulières à chaque marée par le grand canal. Il y a bien quelques requins des Antilles qui vont un peu trop souvent braconner dans le Pacifique, mais celui-ci, doué d’un bon caractère, est au-dessus de ces petites misères et ne songe pas à s’en plaindre.

Dans l’Amérique du Sud, toujours guerres et ravages pour des questions de guano.

Si les oiseaux qui l’ont déposé s’étaient figuré le sang que leurs excréments allaient faire couler, ils l’auraient certainement mis ailleurs.

Le sol de la vieille Europe, épuisé, par une longue culture et une mauvaise économie des engrais, n’a plus d’autre réconfortant que le guano. Cet agent rend au sol quelques forces momentanées, comme le bon vin vieux en donne aux vieillards. Il est fort recherché et coté dans les ports de mer à des prix très élevés. Les Chiliens et les Péruviens s’entretuent depuis tantôt trente ans pour s’assurer la possession des bancs de guano qui sont de réelles mines d’or sous une forme moins brillante.

Le Pérou, que l’on croyait anéanti en 1881, se révolta plus tard contre le Chili, et soutenait encore en 1904 une sanglante lutte contre son vieil ennemi avec une succession de victoires et de revers qui n’en finissait pas. Ce n’est qu’à force de télégrammes que la Commission dictatoriale de Berne parvint à obtenir des deux belligérants une trêve de quinze jours pour laisser passer la comète.

Si nous n’avons pas trouvé grands changements en parcourant les pays que nous venons de voir, ce n’est certes pas en arrivant en Chine que nous en trouverons.

Depuis trente ans, le céleste empire n’a pas subi le moindre changement ; c’est le pays conservateur par excellence. Les fils et filles du ciel gardent leurs bonnes et mauvaises habitudes indéfiniment. Peut-être consomment-ils un peu plus d’opium que précédemment, voilà tout.

Ce n’est en tout cas pas un progrès, et ne compte pas à l’honneur de l’Angleterre qui force le Chinois à s’abrutir pour s’enrichir elle-même.

Les Chinois émigrent beaucoup ; l’Amérique en est couverte, et l’Europe commence à les voir arriver, au détriment des ouvriers de nos pays qui ne peuvent lutter avec eux pour l’adresse, le travail et la sobriété.

Quant au Japon, c’est une autre affaire ; la civilisation européenne y brille dans tout son éclat. Les Japonais ont surpassé leurs maîtres, et tiennent la tête de plusieurs branches d’industrie.

Travailleurs et adroits, ils inondent l’Europe des produits de leurs usines, au point que la vieille Angleterre elle-même ne peut y placer un seul ballot d’étoffe sans se trouver en concurrence avec un Japonais quelconque.

Le Japon est maintenant le pays le plus prospère du monde entier. Il possède une constitution admirable et un mikado, qui ne le cède en rien aux premiers hommes d’État de l’Europe et de l’Amérique.

La principale cause de sa prospérité est la suppression complète qu’il a faite du militaire. Après avoir envoyé quantité de jeunes gens étudier en Europe la science militaire, il a fini par en reconnaître l’immense inconvénient et l’a supprimée sans aucune hésitation.

Canons rayés, fusils à répétition, engins de toute espèce, ont été mis en fonderie. Quelques rares exemplaires seulement ont été conservés dans les musées pour les montrer aux enfants comme des antiquités.

La seule arme conservée est le sabre des sergents de ville de Yeddo, dont ils ne font jamais usage, au grand honneur de cet honorable corps.

CHAPITRE X

Relations sociales. Administration. La Bourse.

Si nous abandonnons chaque pays en particulier pour jeter un rapide coup-d’œil sur les relations des hommes entre eux, nous aurons en général un spectacle peu attrayant.

En 1904, la fièvre des affaires est arrivée sur la terre à une tension extraordinaire. Seul l’intérêt domine. C’est le règne du veau d’or sur toute la ligne ! Gagner de l’argent par tous les moyens possibles ; dévaliser son prochain gracieusement et légalement, constitue le nec plus ultra du savoir-faire ou du talent commercial !

Le monde des affaires est une vaste grapillade, pour nous servir d’un terme vulgaire, où chacun cherche à accrocher la plus grosse part en se donnant le moins de peine.

L’honnêteté parfaite, la délicatesse dans les rapports des hommes entre eux, ne sont plus que des théories anciennes, admises tout au plus comme des mots. Le véritable homme d’affaires est au-dessus de ces scrupules-là, dit-on.

Les exigences du public vis-à-vis des administrations sont effrayantes. À force de flatter le peuple souverain pour monter le long de son échine – comme le renard sur celle du bouc, quand ils étaient tous deux dans le puits – les ambitieux ont fini par le rendre extrêmement difficile. Il veut être servi comme un pacha, et tout magistrat qui a assez de courage pour s’opposer au moindre désir exagéré de l’opinion publique se voit rapidement mis de côté pour toujours.

Il a cassé sa pipe celui-là, dit-on !

Aussi les conseillers, avant de pouvoir s’occuper des affaires, doivent-ils veiller à leur précieuse popularité, et la soigner comme une délicate plante des tropiques.

Ce sont les employés de chancellerie, les secrétaires d’État, les contrôleurs et inspecteurs de toutes espèces qui sont les véritables chefs et qui mènent les affaires à leur guise.

Le fonctionnarisme est, en 1904, dans tout son épanouissement et répand partout son ombre épaisse. Le pot de vin, le tant pour cent et le pourboire, sublime invention du garçon de café parisien, sont à la mode dans toutes les administrations.

Vous voulez obtenir une fourniture ou une commande quelconque, commencez par graisser plus gras que le concurrent, sinon elle n’est pas pour vous, toutes favorables que sont vos offres.

Pour obtenir un bon emploi, il faut savoir bien crier avant d’arriver en place, et savoir bien se taire après l’arrivée au port des désirs. Les capacités honnêtes et modestes sont pour l’arrière-plan.

La fièvre des affaires, les spéculations malheureuses et effrénées, l’amour du gain, la méchanceté générale des hommes, le manque de principes toujours plus grand ont couvert la terre de victimes. Les hôpitaux, les maisons d’aliénés et les prisons renferment bientôt la moitié du genre humain. La moitié saine est occupée à nourrir et garder l’autre moitié !

L’homme à la recherche individuelle du bien-être a tellement compliqué le problème de l’existence par son ambition et sa rapacité, que la vie en 1904 devient très difficile, et qu’au lieu du bien-être, la plupart vivent chétivement.

Les grandes villes sont devenues des agglomérations de population que les meilleures polices ne peuvent plus contenir, et aux caprices desquelles les gouvernements doivent satisfaire. Cela commence un peu à ressembler aux derniers jours de l’empire romain, lorsque le peuple souverain demandait :

Panem et circenses !

Et quelle pourriture parmi ces malheureux citadins entassés les uns sur les autres, comme si la terre n’était plus assez grande pour donner une place à chacun !

Dans les campagnes, cela va moins mal ; cependant les impôts sont partout écrasants. Le malheureux agriculteur a peine à vivre. Le sol, fouillé, retourné et cultivé par les procédés les plus perfectionnés, est surmené. Il ne produit qu’avec les plus grands efforts ; pas un pouce de terrain n’est perdu ! Depuis longtemps, l’Amérique, l’Afrique, l’Asie et l’Australie nourrissent l’Europe, mais l’on voit arriver le moment où ces pays ne suffiront plus à son alimentation.

Nous ne pouvons aller plus loin sans nous rendre compte de l’influence qu’exerça la comète sur la Bourse. Ce fut un spectacle fort curieux, et comme ces établissements influent les uns sur les autres d’une ville à une autre, obéissant aux mêmes causes, de la même façon, le spectacle fut le même sur toutes les grandes places. Les joueurs de Bourse sont divisés en crédules et incrédules ; les uns croient aux prédictions des savants de Berne et vendent leurs titres à tout prix pour n’avoir que du métal au grand moment, tandis que les autres, qui n’y croient pas, profitent pour meubler leur portefeuille à bon marché.

Le public qui hante la Bourse est si peu connaisseur en fait de science, et si peu préoccupé de ce qui n’est pas valeur bonne ou mauvaise, que les plus grosses absurdités prennent cours, bonifiant ou décréditant certains fonds publics sans l’ombre de raison.

Dès que la commission de Berne eut annoncé que la couche d’air pur serait moins épaisse dans l’hémisphère boréal que dans l’austral, les valeurs des pays du nord baissèrent rapidement, tandis que celles des contrées du midi montèrent ; quand l’on sut qu’il n’était pas possible d’avertir les tribus africaines du sud, les fonds anglais et russes reprirent au détriment du brésilien et de l’australien.

On annonça ensuite que l’expédition du jeune savant Pousseaunord pourrait bien allumer le mélange en combattant le froid par le feu : crac ! Voilà de nouveau les fonds des pays du nord en déroute, au grand détriment de ceux qui en possédaient, et au grand bonheur de ceux qui avaient la confiance plus australe. À cette occasion, la dernière émission de l’emprunt quatre et demi des Boers fit merveille !

Emprunter de l’argent huit jours avant la fin du monde ! Ainsi se régla la Bourse dans les grandes villes, pendant les derniers jours ; pas plus qu’auparavant la raison n’y domina !

Elle fut par moment réellement affolée et présenta les mêmes phénomènes que l’aiguille aimantée lorsque des orages éclatent à la surface du soleil.

La rapacité humaine ayant déjà un pied dans la tombe, brille de son dernier éclat ; son dernier jet semble vouloir aller plus haut que tous les précédents ; elle veut mourir debout, comme Vespasien.

En dehors des Bourses, l’effroi qu’inspire la possibilité de la fin du monde, se traduit de différentes manières sur la terre. Les riches se montrent effrayés et agités ; ils deviennent affables, sont polis avec tout le monde et commencent à comprendre un peu l’égalité.

Rien ne fait mettre l’orgueil en panne comme la peur ! Ils sont ennuyés de sauter avec la terre, et donneraient bien volontiers leur fortune pour éviter ce vilain quart d’heure, pire que tous ceux de Rabelais, mais la comète est inexorable, et les astronomes ne la laisseraient pas passer à côté, car leurs calculs ne seraient plus justes.

Une bonne grosse fermière, qui avait fini par se rendre compte du danger, disait naïvement à sa voisine :

— Écoutez-donc, madame Dubonchou, moi, je ne comprends pas comment ça va aller ; je comprendrais bien que le bon Dieu reprenne les pauvres gens qui n’ont rien ; ils n’ont pas tant de bonheur dans ce monde, mais nous qui avons du joli bien, c’est pourtant extraordinaire qu’il faille se voir sauter comme les autres.

— Oh ! vous avez bien raison, madame Déségras, voyez-vous, par ce temps d’égalité, cette malheureuse comète, à ce que dit mon mari, n’aura point d’égards pour personne, ni pour le bien !

— Si au moins on pouvait faire les vendanges avant qu’elle arrive ! oh ! monté tipossible !

L’égoïsme est en 1904 à la hauteur de son siècle !

Les pauvres gens sont plus résignés. À part une certaine crainte de la souffrance physique au moment même de la catastrophe, ils sont assez calmes.

La mort sera pour eux la fin d’une vie de peine ; leurs enfants n’auront pas à remplir une carrière aussi longue et chargée ; comme ils en ont toujours beaucoup, cet argument a bien sa valeur !

La mort venant tout égaliser, ce sont eux qui gagneront si la terre saute !

CHAPITRE XI

Les derniers jours. Plus de feu. Les fumeurs.

Nous avons vu précédemment quelles sont les précautions à prendre sur toute la terre pour éviter l’inflammation du grisou dans lequel celle-ci va se trouver au moment du passage de la comète.

Il est difficile de se représenter la perturbation que les mesures préservatrices apportèrent dans la vie publique et particulière ; la plus terrible fut sans contredit la défense expresse de faire du feu à partir du 19 septembre.

Quatre jours sans feu, donc quatre nuits sans lumière !

Tous durent passer par là, croyants, incrédules. Ces derniers trouvèrent la chose encore plus dure que les autres, car lorsque l’on croit une chose nécessaire, les conséquences en sont moins désagréables à supporter ; mais quand l’on n’y croit pas, ce n’est réellement pas agréable. L’on doit cependant se soumettre :

1° Parce que les gouvernements l’ont prescrit sous les peines les plus sévères.

2° Parce que les mesures de préservation sont populaires, approuvées par la grande majorité de la population, qui voit maintenant grandir la comète chaque soir et croit toujours plus à sa rencontre avec la terre.

Les nombreuses révolutions de Paris ont prouvé qu’il ne fait pas beau lutter contre le sentiment du peuple quand celui-ci prétend faire à sa tête, même en temps ordinaire. À bien plus forte raison lorsqu’il est menacé d’un danger terrible.

Malheur à celui qui eût été surpris, allumant du feu dans une ville quelconque pendant le temps défendu ! C’était un homme perdu sans que la police eût à s’en mêler.

Que l’on se figure toutes les grandes et petites usines du monde entier arrêtées ; les forges, ateliers de constructions, filatures, fabriques de tous genres, fermées faute de feu.

Et tous ces fourneaux potagers éteints ; ces gastronomes mangeant froid, non seulement à Paris, mais partout !

Figurons-nous un peu la physionomie des Anglais privés de leur thé chaud, des Russes de leur samovar, des dames du monde entier de leur café et des Marseillais de la bouillabaisse !

Ce sont partout lamentations à fendre l’âme des plus solides estomacs, qui gémissent d’avoir à digérer des aliments froids, malgré les nombreux petits verres dont on les accompagne pour les réchauffer.

Quelques jours avant la date fatale de l’extinction des feux, les fabricants de denrées alimentaires, ont fait des préparatifs immenses pour ne pas être pris au dépourvu lorsqu’ils n’auraient plus de feu ; les boulangers ont fabriqué des montagnes de pain dont ils doublent le prix dès le 19.

Bouchers, charcutiers, ont fait des hécatombes de bestiaux, ils en ont fait cuire la viande qu’ils conservent à la glace.

Le public tombe toujours dans les extrêmes lorsqu’un dérangement des habitudes prises se fait sentir ; à défaut d’aliments chauds, il se rabattit immédiatement sur les conserves à la glace ! Les malheureux consommateurs les avalent avec les plus atroces grimaces, tout en jurant les grands dieux de l’Olympe que c’est excellent, parfait, chic, etc. En vrais Parisiens qu’ils sont, pour tenir compte des circonstances du moment, ces nouvelles préparations ont reçu des désignations astronomiques ; un Parisien se croirait déshonoré d’appeler une chose par son nom ! Ainsi un beefsteak à la glace devient un pôle nord ; une côtelette est un méridien, un poulet à la glace est un zodiaque ; un rôti de veau est un veau à la commission (sous-entendu de Berne) ! Une salade est une constellation, etc., etc.

Les mots hydrogène et oxygène abrégés sont appliqués aux consommations des cafés, ainsi un hydro signifie un verre d’absinthe, un ox est un vermouth ; le syphon d’eau gazeuse devient un grisou, etc.

Si quelque ivrogne titube dans la rue, on dit : En vla une comète !

Avec une pareille nomenclature, malheur à l’étranger tout récemment débarqué qui n’est pas au courant de la technologie gastronomique parisienne, il réussit invariablement à se faire servir l’inverse de ce qu’il désire !

Côte à côte avec les fournisseurs de vivres, la petite industrie ne veut pas laisser passer une aussi belle occasion de gagner de l’argent ; une foule d’inventions plus ingénieuses les unes que les autres prennent naissance en peu de temps.

Un industriel construit des appareils ressemblant aux cuisines norvégiennes et destinés à conserver des aliments chauds pendant huit jours ; il les annonce à grand fracas en disant : « À l’occasion de la fin du monde, le sieur Danilo offre au public des cuisines portatives qui conserveront la chaleur et la fraîcheur aux aliments pour le reste de ses jours ! »

Le bon public achète ; au bout de deux jours, tout est parfaitement froid, mais le sieur Danilo a réchauffé sa bourse.

Plusieurs magasins, toujours à la poursuite de nouvelles réclames, ont pris pour enseigne : À la fin du monde, prix de faveur !

L’un d’eux annonce qu’à l’occasion des derniers jours de l’existence terrestre, il vendra à 30 % de rabais des articles indispensables à posséder pendant le mauvais moment. C’étaient des sortes de cache-nez, avec régulateurs de pression, permettant de respirer sous une pression quelconque, aussi ajoutait-il dessous :

Appareil recommandé par la commission internationale de Berne.

Un autre a pris pour enseigne :

À la comète !

Il a fait peindre sur sa façade une grosse comète qui emporte des débris de la terre avec force têtes, jambes, bras d’hommes, mélangés de trompes d’éléphants, de cornes de rhinocéros, de locomotives renversées, de vaisseaux, de maisons, de montagnes, etc., on y voit jusqu’à des pianos ! Seule la commission de Berne, entourée de quatre gros ours, et armée de télescopes, siège en ordre autour d’un planisphère et préside avec un grand sérieux au désastre immense du monde. Cette enseigne monstre et terrible fait un gros effet sur les passants, qui achètent à l’industrieux marchand quantité de flacons de sels anticométiques, qui préserveront mieux que toute autre chose des maux de tête pendant la rencontre.

On couvrirait des montagnes de papier si l’on voulait décrire tous les produits que l’imagination mercantile des industriels parisiens et autres, mais surtout parisiens, inventa pendant les dix derniers jours, afin de s’enrichir à l’occasion du passage de la comète !…

Il semble que chacun pourra emporter avec soi dans la vie à venir tous les sous qu’il s’acharne à amasser dans ce monde !

Cette toquade est toujours la même, et acquiert ses maxima d’intensité dans tous les événements importants. La rencontre d’une comète avec la terre étant le fait le plus extraordinaire qui se soit produit depuis que le monde existe, les industriels du XXe siècle ne vont certainement pas le laisser passer sans en profiter, pas plus que les astronomes sans l’observer.

À ce côté plus ou moins plaisant de la question s’en ajoute un autre qui, indépendamment du danger, n’est pas du tout plaisant, ce sont les nuits sans lumière, si longues, si ennuyeuses, si pleines de terreur, que l’arrivée du jour est un soulagement général !

Beau soleil, jamais tu ne fus apprécié autant que les trois derniers jours de la terre.

Les ténèbres écrasent les hommes comme le ferait un immense fardeau que chacun ne peut déposer qu’à l’arrivée du jour.

L’éclairage des villes un peu importantes a été poussé si loin que la nuit était devenue pour ainsi dire la continuation du jour avec un simple changement d’éclairage, comme cela se pratique au théâtre !

Que l’on se figure Paris, la ville des veilles par excellence, ne pouvant allumer le moindre quinquet ! Tous ces grands boulevards parfaitement sombres, ces brillants salons à peine éclairés par un reflet lunaire, ces grands hôtels noirs comme des prisons, ces grands magasins qui sont comme les yeux de Paris veillant, à peine visibles, grâce à quelques pâles rayons de lumière diffuse !…

La grande ville est beaucoup moins bien éclairée que sous le roi Clovis, de longue mémoire, et son immense population grouille à tâtons dans ce fouillis, remplie de terreurs imaginaires, et sentant que quelque phénomène grandiose et terrible se prépare.

Ô comète ! Bel astre lumineux, quelle obscurité profonde tu nous procures !

Le Parisien déteste la tranquillité ; il n’aime la nuit que parce qu’elle est bien éclairée ; il a horreur de tout changement à ses habitudes, et le voilà tout-à-coup privé de lumière pendant quatre nuits consécutives !

Aller se coucher à sept heures du soir, lui, habitant de Paris, citoyen de la grande ville, en vlà une verte ! Au diable la comète et les astronomes !…

Tous les cafés, brasseries, cercles, sont fermés ; seules quelques guinguettes des quartiers reculés, ouvrent leurs portes à un certain nombre de clients émérites, qui avalent à tâtons, dans la plus grande obscurité, les tristes produits de ces infects laboratoires ! Une fois pochards, ces braves s’écrient que maintenant la terre peut sauter : « Nous sommes prêts, disent-ils, leur comète peut venir quand elle voudra, et s’il faut un homme d’attaque pour mettre le feu, le voilà ! »

Ceci dit en faisant un pas mal assuré oblique à gauche en arrière, avec accompagnement d’un énergique coup de poing dans la poitrine !

Dans les campagnes, le changement est beaucoup moins dur ! Le brave campagnard prend son repas du soir une heure plus tôt, et dort une heure de plus. Manger froid, n’est pour son robuste estomac qu’une épreuve facile, à laquelle les nécessités du travail champêtre l’ont dès longtemps accoutumé. Il mange un peu plus et l’excédent de nourriture remplace la chaleur. Compensation comme une autre ! S’il est inquiet, ce n’est pas pour lui, mais plutôt pour les gros porcs qu’il engraisse avec tant de soins ; habitués à manger leur cuite chaude, ils vont diminuer de taille par cette alimentation froide, de quatre jours, s’ils n’attrapent pas un refroidissement d’estomac encore !

Plus l’homme s’est créé de besoins factices, comme l’habitant des grandes villes, plus il souffre lorsqu’une crise ou un accident quelconque vient déranger l’économie ordinaire de la vie.

Plus il est resté simple, mieux il résiste aux épreuves que nous avons à traverser ici-bas.

N’avoir pas de feu pendant quatre jours est presque insupportable pour un citadin, c’est insignifiant pour un campagnard.

Tout est habitude chez l’homme ; nous sommes les esclaves de l’habitude.

Les plus grands apôtres du progrès politique, démagogues, socialistes, qui veulent tout changer ici-bas, détestent aussi bien que d’autres un changement quelconque à leurs habitudes particulières.

À partir du 19 septembre, la confusion commença donc à régner un peu partout ! Les chemins de fer électriques et autres sont arrêtés, les locomotives éteintes, remisées dans les dépôts et calées solidement ainsi que les wagons !

Le personnel licencié pour le temps nécessaire, chacun se quitte en se disant au revoir ! si revoir viendra !

Dans plusieurs villes, les tramways marchant à l’air comprimé par des moteurs hydrauliques furent admis à continuer leurs courses, ce genre de locomotion ne présentant aucun danger puisqu’il n’emploie pas de feu. Ils devaient s’arrêter définitivement le jour même de la rencontre quatre heures avant le moment précis.

Les actions de ces entreprises montèrent rapidement, ainsi que le prix des courses, car le public, privé de ses chemins de fer, se rabattit avec frénésie sur les tramways.

Voilà encore une habitude celle-là !…

Il n’est donc pas suffisant pour l’homme :

1° De tourner autour du soleil avec une vitesse de vingt-neuf kilomètres par seconde ;

2° De tourner autour de l’axe de la terre avec une vitesse de quatre-cent-soixante-cinq mètres par seconde ;

3° De se diriger avec tout le système solaire vers la constellation d’Hercule avec une vitesse de deux lieues par seconde ;

Il faut encore qu’il passe une partie de sa vie en chemin de fer ; c’est décidément un être voyageur !

Aussi tout nous porte à croire qu’après cette vie nos âmes feront des voyages bien plus grandioses et surtout plus variés que ceux-ci !

Une fois les grands transports arrêtés, la confusion s’accentue de plus en plus. Les ports de mer sont évacués ; les villes et villages de l’intérieur se peuplent à triple mesure.

Les uns s’arrangent pour aller à la montagne, pensant que l’air y sera plus léger pendant le passage ; les autres veulent rester à la plaine, crainte de se rapprocher du terrible grisou.

Dès le 19 septembre, on peut déjà constater une augmentation notable dans les dimensions de la comète. Elle paraît déjà plus grosse que tous les autres astres, à l’exception du soleil et de la lune ; quarante heures avant la rencontre, elle paraîtra aussi grosse que cette dernière ; il n’y aura alors plus à douter… Pauvres humains !

Chacun l’observe dès qu’elle est visible, chacun l’interroge des yeux avec inquiétude !

Allons, belle comète, que nous apportes-tu ? Du bon vin dans nos vignes, ou bien la mort !

Alternatives bien différentes l’une de l’autre, entre lesquelles il n’y a pas de milieu !

En attendant, les prescriptions de la Commission sont exécutées ponctuellement et les gouvernements ne sont obligés de sévir que dans des cas très rares.

Un type d’individu bien à plaindre pendant ces quatre grands jours, et auquel nous n’avons pas pensé jusqu’ici, c’est le malheureux fumeur, qui ne peut allumer la moindre cigarette, ni le plus modeste brûlot !

Passe encore pour lui de manger froid, mais ne pas fumer, c’est intolérable !

Un grand nombre de fumeurs, ne pouvant se livrer à leur incarnée habitude, se mettent résolument à mâcher du tabac, ou pour appeler les choses par leur nom, à chiquer, comme le font les marins et bien d’autres qui n’ont jamais mis le pied sur le moindre canot !

Cela ne fait pas le même effet, c’est vrai, mais cependant cela distrait, tout en continuant la nicotinisation méthodique de l’individu !

Les fumeurs du grand monde sont privés de cet avantage ; comment se compromettre à mâcher du tabac, ce ne serait pas comme il faut en France et shocking en Angleterre !

Encore dans ce cas-là, les grands et les fortunés de la terre sont moins favorisés que les petits : Aurea mediocritas !

Nous ferions bien mieux de dire que les plus favorisés dans cette circonstance célèbre, sont ceux qui ne fument pas du tout !

Ce qui fait le plus rager les fumeurs, c’est de voir les heureux priseurs prendre une grosse prise en branlant la tête, à chaque regard qu’ils dirigent contre la comète ; car le besoin de fumer se fait surtout sentir chez les grands fumeurs dans les circonstances graves.

Un fumeur ne trouvera jamais une idée dans son cerveau, pendant que sa pipe est au repos ! Il ne prendra jamais une résolution énergique sans que la dite soit bien allumée ; c’est probablement pour cela qu’il ne pourra jamais se décider à la poser pour toujours !

Lorsque le chloroforme manqua dans les grandes guerres de la fin du XIXe siècle, plus d’un héroïque soldat se laissa opérer bras ou jambe sans être endormi, mais non pas sans avoir auparavant réclamé une bonne pipe à fumer pendant l’opération !

La pipe était sur la terre une sujétion, une bêtise, une mauvaise habitude ; malgré cela, elle fut toujours une amie fidèle et dévouée pour l’homme puisque, comme nous le voyons, c’est dans les plus mauvais moments qu’elle lui était utile, en servant de dérivatif à ses souffrances.

— Ce ne serait rien de sauter avec la comète, disait un vieux fumeur, si l’on avait au moins sa bouffarde, mais sans elle, n’y aura pas de plaisir !

Et le vieux caporal de Béranger, marchant au supplice, ne commence-t-il pas son chant de mort par ce cri du cœur :

Morbleu ! ma pipe s’est éteinte,

Non, pas encore, allons, tant mieux !

Nous allons entrer dans l’enceinte ;

Ça, ne me bandez pas les yeux !

C’est en Russie que l’on eut le plus de peine à arrêter les fumeurs. Le paysan russe est fumeur de nature ; il aime fumer son cru du pays sans autre préparation qu’un séchage à l’air ; cela empeste vingt pas à la ronde tout en faisant son bonheur. Il semble que plus le tabac est mauvais, et plus le fumeur en use. Nous voyons le grand seigneur qui peut se payer les tabacs les meilleurs et les plus aromatiques, fumer en général modérément.

Cette curieuse disposition de la nature se trouve aussi dans la consommation des liqueurs ; c’est dans les pays qui fabriquent les eaux-de-vie de pommes de terre les plus atroces, que se trouvent le plus d’ivrognes passionnés de ce poison.

C’est au contraire dans les pays du midi qui produisent les vins les plus exquis, que l’on trouve les populations les plus sobres.

Dans plus d’un cas semblable, l’homme lutte contre ses goûts pour contracter de mauvaises habitudes, tant l’esprit du mal est incarné dans la nature humaine !

Revenons au paysan russe, qui ne comprend pas du tout comment sa pauvre troubka peut compromettre la sécurité de la terre ; il est si bien habitué à obéir qu’il finit à regret par la poser ! Adieu pour quatre jours à ces bonnes causeries qu’il fait avec ses amis, assis en rond sur le sol, se passant l’un l’autre cette bonne pipe dont chacun hume à son tour ! Sans fumée, elles vont manquer de parfum, tout mauvais qu’est le tabac ; nous ne garantissons cependant pas que sur l’immense surface de l’empire des tsars, quelques bonnes bouffées n’aient été aspirées avec les délices du fruit défendu dans plus d’une isba[3] russe !

Quant aux Turcs et aux Arabes, le Scheik-ul-islam, homme fort intelligent, avisé par le consul allemand des précautions à prendre pour ne pas faire sauter la terre, et entre autres de la défense de fumer, rendit un iradé[4] fort laconique, conçu en ces termes :

Les fils du prophète ne feront pas de feu et ne fumeront pas pendant les quatre jours de la pleine lune de septembre ! Allah le veut !

L’ordre fut porté par des cavaliers plus rapides que le vent dans toutes les parties de l’empire des croyants, et nous n’avons connaissance d’aucune contravention.

Le schah de Perse, dont les astronomes n’avaient pas encore découvert la comète le 12 septembre, quoiqu’elle fût depuis longtemps visible à l’œil nu, voulut résister aux ordres de la Commission internationale, prétendant que ses États ne risquaient rien.

« La Perse est solide, disait-il, et toutes vos prédictions d’Occident ne sont que balivernes ; elles ne m’en imposent pas ! Ce n’est pas en Europe que l’on a fait le premier calendrier et mes astronomes ont connu le ciel avant vous ; si pareil fait devait se produire, c’est moi qui vous l’aurais annoncé, et non pas vous à moi ! »

Il ne put cependant s’empêcher le soir de regarder le ciel, découvrit la comète, devint inquiet et finit par se persuader que les Occidentaux pourraient avoir raison.

Faisant alors venir ses astronomes devant lui, il leur dit qu’ils étaient des ânes et leur fit trancher la tête séance tenante pour leur apprendre à mieux observer le ciel !

Content de lui, il déclara ensuite aux consuls étrangers qu’il allait prendre les mesures nécessaires à la conservation de la terre.

Ce vieux schah était toujours le même qui visita les différents États de l’Europe en 1870 ; on voit que son voyage lui avait profité et qu’il appréciait à sa juste valeur la science européenne.

On ne vit pas pendant deux mois en intimité avec des rois et des présidents de républiques sans se former !

Pendant que nous sommes en Asie, ajoutons que l’Angleterre fait les plus louables efforts pour faire éteindre les feux dans ses immenses possessions de l’Inde, et dans les pays voisins, sur lesquels elle exerce, sinon le droit du propriétaire, du moins un protectorat fort étendu et surtout fort compliqué.

Cette puissance possédant bientôt la moitié de la terre est très intéressée à sa conservation !

L’Amérique, la Chine et le Japon ne restent pas en arrière. Des vapeurs partis de tous les ports de ces différents pays portent la nouvelle et les ordres dans les îles du Pacifique !

Seuls entre leurs confrères, ces bâtiments rapides garderont leurs feux allumés jusqu’au 21 septembre au matin, afin de pouvoir atteindre tous les pays habités. À ce moment-là, ils mettront en panne, éteindront leurs feux et attendront la terrible marée du Nord en prenant les précautions nécessaires pour ne pas être jetés sur les récifs.

CHAPITRE XII

Préparatifs.

Après avoir prescrit aux gouvernements terrestres les précautions à prendre pour assurer la conservation de la terre et de la race humaine pendant le passage de la comète, la Commission de savants réunie à Berne, qui commande au monde entier, ne perd pas de vue un autre devoir très sérieux qu’elle doit remplir elle-même : c’est l’observation de toutes les phases du phénomène jusque dans ses plus petits détails.

Elle veut laisser aux savants des âges à venir, s’il y a lieu, une description complète de la rencontre, qui sera un monument unique dans les annales de la science.

Les observatoires de tous les pays sont chargés de consigner très exactement les éléments physiques qui doivent être influencés, tels que la pression atmosphérique, la température, la vitesse du vent, la hauteur de la couche d’air pur, les proportions du mélange à diverses hauteurs, l’intensité de la marée, sa durée, le nombre d’oscillations, l’état de la boussole, etc., etc.

Il fut aussi décidé qu’en souvenir du passage de la comète, on garderait une certaine quantité de l’hydrogène qui la compose, soit pour en avoir dans les musées, soit pour le soumettre à l’analyse et vérifier les données spectroscopiques.

Les savants de Berne se répartirent la direction de chaque spécialité d’observations ; les ateliers de construction d’instruments de physique durent travailler jour et nuit pour préparer le matériel spécial nécessité par les nouvelles conditions atmosphériques.

Les appareils qui frappèrent le plus le bon public de la ville fédérale, furent des baromètres de deux mètres cinquante de hauteur, destinés à mesurer les trois atmosphères de pression prévues pendant le passage.

— Jamais le mercure n’y monte ! disait le public.

On en fit cependant un grand nombre qui furent expédiés à une infinité de stations, de façon à ce que l’on pût obtenir la forme exacte de l’atmosphère dans les phases du passage par les pressions et vérifier les calculs des professeurs Cométard, Pneumaticus, Cosinus et Zodjackson.

Tous ces instruments furent munis d’appareils autographiques, avec mouvement d’horlogerie, afin de donner sous la forme de courbes représentatives toutes les variations possibles, du commencement à la fin du phénomène.

Les observations sur la composition du mélange ne pouvant se faire qu’en ballon, la Commission de Berne prit de réquisition les ballons des états-majors des armées pour les faire monter par des savants. Le télescope, les baromètres, les instruments de toute espèce vont remplacer les canons ; l’amour de l’observation remplacera celui de la destruction.

Les hardis savants qui doivent monter les ballons, seront revêtus de costumes protecteurs analogues à ceux des plongeurs afin de ne pas être incommodés par l’hydrogène. Un réservoir d’oxygène pur avec appareil distributeur assurera l’alimentation rationnelle de leurs poumons. Afin de ne pas être mis en pièces par le coup de vent prévu à l’arrivée de la comète, les ballons destinés aux observations sont renforcés et munis de filets doubles.

C’est sur ces observations ballonaires que comptait Astrolovitz, le savant nihiliste de Moscou, pour exécuter son funeste projet ! L’observatoire de Moscou, ne voulant pas rester en arrière des autres, il ne lui est pas difficile de se faire confier la direction du ballon chargé des études atmosphériques pendant le passage. Personne ne songeant à lui disputer cet honneur dangereux, il put s’adjoindre un aide de son choix, qui fut naturellement Dynamita.

La jeune fille fut présentée par lui comme une fiancée dévouée qui voulait accompagner son futur époux au travers des dangers qu’il allait courir, et mourir avec lui s’il y avait lieu.

La chose parut à chacun toute naturelle, et ne manquant même pas d’un certain côté poétique…

On applaudit au courage des deux jeunes gens, et le magasin de tabac, lors même que l’interdiction de fumer eût déjà pris cours, fut constamment rempli d’admirateurs de l’héroïque fiancée, qui, non contente d’attendre la redoutable comète, allait à sa rencontre au haut des airs.

Depuis que les ballons sont utilisés par le génie militaire, ce n’est plus un fait extraordinaire d’en voir, et même d’en monter. On s’est familiarisé avec le ballon ; on n’éprouve plus aucune crainte, et le moment arrivera où chaque famille un peu comme il faut sera tenue d’avoir son ballon dans la remise comme elle a sa voiture ou son téléphone au théâtre ; son phonographe à la chambre, ainsi qu’une foule d’obligations nouvellement créées. Il faut être riche, en 1904, pour tenir son rang et faire front aux inventeurs sur toute la ligne.

Où est le temps où le grand savant Arago n’osait pas mettre les pieds dans les trains de chemin de fer de son époque, qui certes n’avaient pas une allure désordonnée, tant s’en faut !

Tempora mutantur !

Maintenant on voit souvent les ballons militaires évoluer dans les airs, monter, descendre, se poursuivre, tirer du canon sur un but déterminé, etc. L’ancien système employé pour les gonfler a été abandonné depuis longtemps, il eût été complètement insuffisant pour les exigences d’un service pratique.

On a, en 1904, de grands réservoirs dans lesquels le gaz hydrogène carboné, moins coûteux que l’hydrogène pur, est refoulé et comprimé par de puissantes pompes à cinquante atmosphères de pression ; les réservoirs n’acquièrent ainsi que des dimensions raisonnables, et le temps du gonflement des ballons est très court.

Une fois le ballon en communication avec le réservoir, il se trouve gonflé, prêt à partir en quelques minutes. À son retour, le gaz est repris par les mêmes pompes, refoulé dans le réservoir jusqu’au moment où il sera utilisé à nouveau. La même quantité de gaz sert indéfiniment sans beaucoup de déchet.

Pendant son gonflement, le ballon est retenu au sol par un simple déclic que l’aéronaute pousse du pied pour s’élancer dans les airs.

Plus n’est besoin de nombreux hommes armés de cordes qui retiennent le ballon et le laissent partir au commandement traditionnel : Lâchez tout ! Plus pratique est le déclic, mais moins poétique.

De là rapidité et économie ; sans ces perfectionnements capitaux, jamais les ballons ne seraient entrés dans l’usage général, malgré la découverte de l’appareil conducteur inventé par Montanlair.

Dans le laboratoire du génie ballonaire moscovite se trouvent deux ballons. C’est le moins que puisse avoir un arsenal atmosphérique qui se respecte un peu. Astrolovitz choisit le meilleur ; c’est le Grand Aigle Impérial, ballon du général en chef.

Sa puissante machine électrique actionne cinq propulseurs hélicoïdaux qui constituent l’appareil conducteur Montanlair ; ces propulseurs sont enfermés dans de gros tubes en tôle très mince ouverts des deux côtés en pavillons élégants. Assez puissants pour vaincre la vitesse d’un vent moyen, ils conduisent le ballon dans une direction quelconque.

Un propulseur vertical le fait monter ou descendre à volonté.

Le génie du jeune nihiliste lui inspira une précaution indispensable à la réussite de son funeste projet. La pression de l’atmosphère devant monter à trois atmosphères pendant le passage, son ballon serait immanquablement aplati, diminuerait de volume et descendrait à une hauteur de laquelle il ne serait plus possible d’atteindre le mélange. Pour parer à cet inconvénient, le prévoyant nihiliste fit construire un réservoir en tôle d’acier très mince, d’un volume assez grand, dans lequel il fit comprimer une provision considérable de gaz ; ce gaz lui servira à augmenter la pression dans son ballon au fur et à mesure que celle de l’atmosphère s’élèvera.

Un simple tuyau en fort caoutchouc, muni d’un robinet, met en communication les deux capacités, il ne reste qu’à l’ouvrir au bon moment.

Ayant enlevé de la nacelle les canons et les obus qui constituent sa charge ordinaire, il peut donner à son réservoir une capacité suffisante pour atteindre son but.

La nacelle fut meublée de tous les instruments nécessaires aux observations ; un élégant fauteuil très léger, mais bien capitonné et fixé au plancher, attend Mlle Dynamita.

Une sorte de capote légère doit la protéger pendant le coup de vent ; une tablette supporte le registre où elle notera les observations que lui dictera Astrolovitz. Tous deux seront revêtus du costume protecteur, qui leur permettra de vivre en plein hydrogène, si cela est nécessaire.

Le 20 septembre, le ballon étant prêt, les deux aéronautes improvisés firent une course d’essai qui réussit parfaitement. Le ballon s’éleva, descendit, cingla vers chacun des points cardinaux ou intermédiaires, à l’entière volonté de ceux qui le montaient. Les deux jeunes gens contemplèrent la terre qu’ils allaient volontairement détruire !

Elle était pourtant si belle, vue d’en haut ! Ce soleil couchant qui en dorait les reliefs, ces grandes plaines vertes, ces belles forêts, ces rivières simulant des routes argentées, ce grand Moscou à leurs pieds !

Il faut réellement qu’ils aient l’âme de fer pour persévérer dans leur projet !

Comment, ils vont détruire d’un seul coup dix-huit cent millions de créatures humaines, qui aiment la vie, qui ne demandent qu’à vivre et sacrifieraient tout pour sauver leur existence !

Oh ! barbarie ! oh ! horreur ! oh ! les misérables !

On se demande si ces pensées, qui doivent nécessairement hanter leur esprit devant un spectacle aussi grandiose, les laissent insensibles !

Voués dès leur jeune âge à haïr, ne sont-ils pas capables d’aimer ? Haïssent-ils tout et n’aiment-ils rien ; pas même leur propre personne ? Voilà ce que nous ne pouvons pas affirmer !

L’idée de partir ensemble avec le ballon dont ils sont les maîtres, de quitter cet affreux parti politique dont ils sont les esclaves, ne leur vint-elle pas à l’esprit ?

Ne se voient-ils pas par la pensée, unis dans un lointain pays, cachés aux yeux de leurs horribles collègues, vivant doucement d’amour l’un pour l’autre et pour leurs semblables ; cachant dans une retraite paisible un bonheur sans mélange !

Hélas ! là encore nous ne pouvons rien savoir de ce qui se passe dans ces deux cœurs ; comme ceux de tous les adeptes de la redoutable secte, ils sont fermés à double tour, et nul regard n’y pénètre !

Tout ce que nous savons, c’est qu’ils revinrent à Moscou, et se trouvèrent le soir même en séance à la Cave rouge pour rendre compte de leur course et de tous leurs préparatifs !

Pourquoi cette séance l’avant-veille de la rencontre ? Qu’est-ce que ces sectaires peuvent encore avoir à discuter la veille de leur mort, et sachant que tout va être détruit ! Voici ce qui les occupe :

Il s’agit de décider une grosse question : savoir si l’on avertira le peuple russe que son dernier moment approche ou s’il convient de lui laisser l’espérance jusqu’au bout.

Singulière question !

Tous les conjurés, à l’exception de Dynamita et d’Astrolovitz, furent d’avis qu’il fallait avertir le peuple et les tyrans deux heures à l’avance. C’est le même laps de temps qui a été donné aux derniers nihilistes pendus, entre la lecture de leur sentence et l’exécution de celle-ci : œil pour œil, dent pour dent, heure pour heure !

Astrolovitz n’est pas cruel de nature ; il est enthousiaste d’une idée qu’il poursuit depuis longtemps : la libération de l’humanité des peines qu’elle endure, et la fin des injustices que les hommes se font les uns les autres ; il préfère pour eux la mort générale à la servitude, sans les avoir consultés toutefois. Mais il ne tient nullement à la rendre plus dure à supporter que cela n’est nécessaire !

Il en est de même de Dynamita ; heureuse d’être l’héroïne de la fin du monde, elle ne demande pas mieux que de la rendre aussi facile que possible à chacun ! Mais les collègues ne sont pas de cet avis ; leurs amis ont souffert, eux-mêmes souffrent, ils veulent que chacun souffre avant de mourir !

L’argument principal qu’ils avancent après celui-ci, est que les oppresseurs doivent savoir, ne fût-ce que pendant un temps très court, qu’ils sont dans la dépendance complète des nihilistes, et que ce sont bien les nihilistes de la capitale russe qui vont faire sauter la terre.

Il y a dans cet argument de l’orgueil et de la rancune, deux sentiments que les meilleurs caractères ne parviennent pas toujours à refouler ; or, rappelons-nous que nous n’avons pas sous la main de bons caractères, tant s’en faut !

Astrolovitz et Dynamita ont encore une excellente raison pour ne rien dire. Si le coup manque, l’intention suffit amplement pour les faire pendre à leur retour, tandis qu’en ne disant rien, personne ne soupçonnera leurs criminelles intentions.

— Comment, leur dit Picratof Potassof, pouvez-vous invoquer un argument aussi personnel que celui-ci ? Les adeptes désignés pour les corvées ont-ils jamais tenu compte de ce qui pouvait leur arriver après coup !

Les nihilistes désignent sous le nom de corvées les assassinats, jets de bombes, explosion de chemin de fer, de bateaux à vapeur, de palais, etc., etc.

Et puis, continue-t-il, quel mérite y a-t-il à aller mettre le feu incognito, sans que personne le sache ? Quelle drôle de fin du monde vous allez nous faire là, Astrolovitz, sans tambours ni trompettes ! Mais, halte-là, pas de sottises, nous voulons que cela se passe d’une manière grandiose, avec une mise en scène digne de la grandeur du sujet, en avertissant assez à l’avance les intéressés pour qu’ils puissent voir arriver leur fin tout à leur aise.

N’est-ce pas à notre tour à jouir un moment de la toute-puissance terrestre, plutôt que de la laisser dans les pattes de l’ours de Berne, qui en fait tout ce qu’il veut depuis que la comète est en vue ? À nous le globe pendant les deux dernières heures de son existence, et que chacun sache profiter des moments que nous voulons bien lui donner.

Ces tristes arguments prévalurent : le peuple de Moscou doit traverser une agonie de deux heures. Pendant que l’on espère sur toute la terre, il sera sans espérance ; il attendra sa fin en comptant les minutes et les secondes ; c’est une condamnation capitale dans toutes les règles.

Des affiches annonceront au peuple l’inflammation du mélange par les soi-disant savants qui montent le Grand-Aigle.

C’est une occasion unique de se servir des fameuses affiches inventées par le chimiste Popoticof, dont nous avons déjà fait connaissance.

Ce savant est parvenu après de nombreux essais à imprimer la même affiche avec deux textes différents. Le premier texte est visible pendant six heures, ou tel laps de temps convenable à chaque cas ; puis il disparaît au moment voulu pour faire place à un second texte qui devient alors visible.

Le changement se fait au moment prévu en quelques minutes sous l’action de la lumière, et arrive avec une précision remarquable.

Il est facile de se rendre compte de l’importance de cette découverte pour le parti nihiliste ; les afficheurs, si exposés autrefois, vont être complètement à l’abri. On demandera permission à la police pour afficher un déballage quelconque ou l’arrivée d’un cirque olympien ; après six heures, l’affiche sera une proclamation révolutionnaire de la plus belle eau.

L’application de cette importante découverte ayant été réservée pour une circonstance grave, c’était le cas ou jamais de l’utiliser pour annoncer au peuple russe la fin de ses jours.

Voici les deux textes qui furent adoptés après une discussion approfondie :

1er Texte.

« Le public est avisé que la grande ménagerie marocaine arrivera sous peu à Moscou. Repas des animaux à 8 heures du soir ; entrée des dompteurs Baguette et Faitdel’œil à 7 heures. Les plus beaux animaux du monde. Douze panthères, cinq tigres, quatre lions, etc., etc. »

Cette affiche étant placée à 6 heures et demie du matin, le texte ci-dessus va rester visible jusqu’à midi et demie ; à cette heure-là il disparaîtra pour faire place au suivant :

2me Texte.

« Peuple russe !

« Le comité révolutionnaire, estimant qu’il vaut mieux pour toi disparaître que continuer à vivre dans la servitude, a, dans sa séance du 12 septembre 1904, décrété la fin du monde, utilisant à cet effet le grisou qui entourera la terre pendant le passage de la comète, aujourd’hui 22 septembre, à 2 heures et quart du jour ! Le frère Pavel Astrolovitz, adjoint supérieur à l’observatoire de Moscou, a été chargé de l’exécution de la sentence, aidé par Dynamita Fougassief. Tel est le motif de leur départ en ballon, auquel tu viens d’assister.

« À 2 heures et quart (longitude de Moscou), la terre sera pulvérisée de nos mains et tes chaînes tomberont pour toujours.

« Sois-nous reconnaissant !

« Le Conseil supérieur. »

C’est donc à 12 heures qu’Astrolovitz doit partir pour être hors de toute atteinte lorsque le second texte deviendra apparent.

Le public sera mystifié avec la ménagerie marocaine, mais il y est si bien habitué que personne ne soupçonnera quoi que ce soit !

Le vieux Fougassief se chargea de coller les affiches. Son visage ressemblait beaucoup à celui d’un vieil afficheur juif du Soukrébachnoé fort connu ; avec quelques préparatifs, il ne lui était pas difficile de lui ressembler complètement. Ainsi déguisé, il allait à la police demander la permission de placer les affiches de la ménagerie, collait ses placards à deux ou trois des principaux carrefours et s’en allait. Le temps et la lumière se chargeaient du reste.

CHAPITRE XIII

Le dernier jour.

Nous voici enfin arrivés à ce grand jour qui fut le dernier de la planète Terre et de tous ses habitants.

Le temps est magnifique sur l’Europe centrale, le soleil brille de toute sa splendeur.

La Commission siège toujours à Berne ; elle observe, calcule, et constate de plus en plus que la rencontre se prépare. La comète s’avance, grossit, et dans un certain nombre d’heures, elle atteindra la terre. Pendant le jour, c’est un petit nuage rond, à peine visible ; le soir elle s’éclaire peu à peu, semble grossir et finit par resplendir au ciel d’une éclatante et menaçante beauté.

Sur la terre, les précautions sont prises, on paraît l’attendre de pied ferme, cette terrible comète. Aucun feu n’a été allumé depuis quatre jours ; l’humanité se recueille.

La comète est maintenant si voisine, et la terre, ou plutôt l’horizon, paraît si grand aux petits êtres qui le peuplent, que les incrédules les plus solides ont fini par croire qu’elle ne pouvait manquer de nous tomber dessus.

Chacun se prépare à sa manière au grand événement, espérant toujours en être quitte pour la peur.

Cent mille paragrêles travaillent en Angleterre à décharger les nuages électriques sur le chemin parcouru par la dépression atmosphérique, qui s’est manifestée comme l’ont prévu les savants de la IVme section.

Aux abords de toutes les localités habitées dont le voisinage ne présente pas d’abris naturels contre le vent du nord, on a creusé de grandes tranchées-abris avec talus gazonnés ; c’est là que vont se rendre les populations pour passer le moment critique.

Les nombreuses tranchées de chemin de fer orientées de l’Est et de l’Ouest se remplissent aussi de malheureux mortels qui fuient leurs demeures, de peur que celles-ci ne les ensevelissent sous leurs décombres au moment du coup de vent.

Les familles se resserrent ; pères, mères, enfants, se pressent dans les bras les uns des autres ; plus d’une larme s’essuie furtivement, bien étanche est la paupière qui n’en laisse point échapper ! Il fait si bon vivre, si l’on allait mourir !

Les ennemis se recherchent et font la paix ; les amis se serrent la main avec des regards significatifs ; chacun voudrait revoir ceux qu’il aime, et même ceux qu’il n’aime pas.

Faut-il donc des événements aussi graves que celui-là pour rappeler à l’homme qu’il ne doit jamais cesser d’aimer son semblable !

Combien toutes ces rancunes, ces misérables divisions d’intérêts, ces soi-disant supériorités de naissance, ces différences d’intelligence et de positions, sont petites devant le danger commun !

Voilà deux voisins qui sont brouillés depuis vingt ans pour un droit de jour, qui tombent dans les bras l’un de l’autre.

Voilà deux familles qui ne se voient pas depuis dix ans, parce qu’elles prétendent à un héritage commun ; la peur de la comète les réconcilie.

Voici deux campagnards qui se haïssent à mort depuis longtemps, parce que l’un d’eux a tué la poule de l’autre picorant dans son jardin, qui envoient toutes les poules au diable et font la paix.

Voici encore deux bonnes femmes qui, pour une difficulté de fontaine, se sont réciproquement gratifiées de toutes les plus mauvaises raisons, qui s’embrassent maintenant avec effusion.

On n’en finirait pas à décrire toutes les scènes analogues.

Avant d’être un astre destructeur, la comète est une cause de conciliation. Les avares donneraient tout pour éviter cette terrible épreuve, sauf à tout reprendre après le passage.

Les riches sont en général agités ; ils courent de tous côtés, causent beaucoup, questionnent les spécialistes. Les pauvres sont tranquilles et résignés à leur sort. Les biens terrestres sont plus embarrassants au dernier moment que les plus lourds bagages en chemin de fer.

Certains groupes sont gais, d’une gaîté factice ; ils ont bu pour s’étourdir et narguent ceux qui ont peur ; en réalité, ce sont eux qui ont peur et se cachent derrière l’ivresse. Chacun en 1904 a une montre : on en achète d’excellentes à 50 centimes la pièce tant l’horlogerie a progressé. En aucun jour toutes les montres de la terre n’ont marché à l’unisson comme le 22 septembre ; les bureaux de postes et télégraphes ont été littéralement assiégés pour donner à tous l’heure exacte.

Chacun tient à voir arriver le moment de la rencontre sans se tromper d’une seconde.

Ainsi sont les Européens ; les Arabes et les Turcs sont beaucoup plus tranquilles. Assis sur des nattes, les jambes croisées, la face tournée contre l’Orient, ils attendent avec un flegme parfait l’arrivée de la comète, et ne cherchent nullement à se rendre compte du danger qui les menace.

Le fatalisme qui les domine est certainement fort commode dans certaines circonstances graves.

Les Turcs instruits, qui sont à même de comprendre la gravité de la situation, prennent une dose d’opium suffisante pour ne plus rien comprendre, et voient tout en beau ce jour-là ; encore un moyen ingénieux pour passer les mauvais moments.

Le calme sur toute la terre est assez grand relativement à la gravité de la circonstance ; l’espérance domine en général la crainte. On a confiance dans la Commission de Berne, dans les paragrêles et dans toutes les précautions prises pour sauver la planète.

La comète est maintenant trop visible pour que l’on puisse encore douter ; elle grossit à vue d’œil, va devenir plus grande que l’horizon lui-même qu’elle dépassera de tous côtés, puis recouvrira toute la terre, comme l’ont exposé les savants. Mais ce n’est qu’un nuage, il paraît impossible qu’il fasse tant de mal !

Pendant que l’humanité se prépare, allons rejoindre le bon peuple moscovite que le grand événement dérange fort dans son beau mois de septembre, ce mois dont il jouit avec passion quand le temps est beau ; car c’est le dernier avant le long hiver de huit mois dans lequel il entrera bientôt.

Tous les préparatifs ont été exécutés avec le plus grand soin. Le Grand Aigle impérial se balance déjà gracieusement dans la cour du Kremlin, où se trouve l’arsenal atmosphérique ; le déclic seul l’empêche de s’élancer vers les cieux.

Astrolovitz et Katharina arrivent à midi moins un quart ; le premier au bras du directeur de l’observatoire, qui lui donne ses dernières instructions ; la seconde au bras du président Picratof Potassof, qui veut s’assurer par lui-même de la parfaite exécution des décisions du Conseil secret.

Le général Bombardicof, gouverneur de Moscou, avec sa suite, assiste au départ ; il témoigne par sa présence ainsi que par quelques paroles amicales à l’intrépide savant sa satisfaction personnelle et les souhaits qu’il fait pour la réussite de ces observations, qui seront un monument unique pour la science astronomique future. Cette phrase est un refrain général dans toutes les bouches qui se piquent d’un peu d’instruction.

Trop galant pour oublier la belle compagne d’Astrolovitz, il se tourne vers Katharina et lui exprime toute son admiration pour le courage qu’elle déploie en accompagnant son fiancé dans les airs à la rencontre du danger.

— Vous corroborez dignement, mademoiselle, la réputation de vaillance des dames russes et faites l’honneur du beau sexe pour le monde entier, lui dit-il, puissiez-vous nous revenir en parfaite santé !

Malgré ces idées politiques et sociales, Dynamita rougit de plaisir à ce compliment du haut gouverneur de Moscou.

— Votre Excellence est bien bonne, répondit-elle ; c’est pour moi un devoir facile à remplir.

Toutes les notabilités de Moscou envahissent la grande cour pour assister à ce départ célèbre. L’intérêt scientifique n’est pas le véritable but qui attire une si nombreuse assistance ; non, c’est plutôt la curiosité vulgaire et le besoin d’une distraction quelconque, qui s’empare de chacun avant le danger.

Et puis aussi ce fait singulier de deux fiancés jeunes et beaux, qui vont affronter l’ouragan au haut des airs par pur amour de la science, est bien fait pour exciter la curiosité publique. Il faut souvent si peu de chose pour l’intéresser, et même la passionner.

Fougassief, après s’être débarrassé du costume de vieux Juif, qu’il a pris pour coller ses affiches, et avoir revêtu ses plus beaux habits, est venu prendre un congé éternel de sa fille.

Sa fille qu’il aime tant, qui part pour détruire la terre ! Il parvient à grand peine jusqu’à elle à travers la foule compacte qui entoure le ballon, et la serre dans ses bras avec effusion. On prétend même qu’il parvint à répandre une ou deux larmes ; une corde sensible vibrait encore dans ce vieux corps, l’amour de sa fille, mais c’était la seule !

À midi précis, les aéronautes sont prêts, Katharina, drapée dans un élégant châle écarlate, prend place dans le fauteuil qui lui est destiné. Elle ne revêtira le costume protecteur, qu’un instant avant l’arrivée de la comète, probablement n’est-il pas des plus gracieux, et veut-elle avant tout plaire au dernier moment. Une personne de son sexe négligerait-elle jamais une pareille occasion !…

Perdre la vie, ce n’est rien, mais ne pas « être bien » au moment de partir, quelle horreur !

Elle est même belle et souriante, la terrible nihiliste, et rend gracieusement les nombreux saluts que chacun lui adresse, non sans laisser voir le plaisir que lui procure l’admiration qu’elle inspire.

Dynamita, morituri te salutant !

Astrolovitz, après avoir embrassé son directeur et s’être profondément incliné devant le gouverneur de Moscou, qui le comble de bons souhaits, monte à son tour dans la nacelle, si l’on peut encore appeler cela une nacelle. C’est plutôt un laboratoire de physique, tant l’on y voit d’instruments divers. Les câbles qui la relient au corps du ballon ont été doublés, et l’on a relevé le bordage d’une certaine quantité. Un solide filet de petite corde, servant de plafond aux aéronautes, est destiné à les recevoir si le ballon est tourné par le coup de vent.

Il serait trop long d’énumérer ici toutes les précautions spéciales que l’on prit pour l’organisation de ce voyage ; rien n’avait été oublié de ce qui pouvait, aux yeux de tous, faciliter les observations, la sécurité ou l’agrément de nos deux soi-disant observateurs ; cela nous ferait presque penser qu’Astrolovitz, très distrait comme tous les savants, oubliait par moments le véritable but de son départ, et n’en voyait plus que le côté scientifique.

Si cependant nous jetons un coup d’œil à l’intérieur de ce charmant petit local aérien, notre vue sera attirée par deux objets suspendus au filet. Ils ressemblent fort à deux flacons ; une certaine distance les sépare de façon à les empêcher de s’entrechoquer par le mouvement du ballon ; sur l’un des deux l’on peut lire : nalivka et sur l’autre : kognac.

Rien de plus naturel que l’on prenne quelque réconfortant pour un pareil voyage, mais ne nous laissons pas tromper par les apparences, comme le bon public qui entoure le ballon ; le contenu des deux flacons n’est ni la douce liqueur que les dames russes aiment à déguster sous le nom de nalivka, ni la fine champagne dont nous aimons à humer le parfum. Les deux flacons sont deux bombes au pétrole, système Popoticof, destinées à enflammer le mélange au bon moment.

L’amorce étant placée dessous, il suffira de couper le fil qui les supporte pour qu’en tombant elles éclatent en inondant tout de pétrole enflammé.

Ainsi Dynamita, coupant le fil de la bombe, deviendra la quatrième Parque ; elle va faire d’un seul coup autant de besogne que ses trois sœurs aînées n’en font en trente-trois ans.

Les arrangements définitifs sont pris ; midi sonne à toutes les églises de Moscou pour la dernière fois, c’est le moment de partir.

Astrolovitz et Dynamita font de la main un dernier salut, puis Astrolovitz, son chronomètre à la main, avise sa compagne de noter l’heure du départ qu’il va lui indiquer ; il pousse ensuite du pied le déclic qui seul retient le ballon, en comptant successivement :

Douze heures, une minute, quatre secondes, un… deux… trois dixièmes !

Une pareille précision de l’heure du départ ne pouvait pas servir à grand-chose ; c’était plutôt l’effet d’une vieille habitude d’astronome notant le passage d’un astre à la lunette méridienne, et le plaisir de jeter une poignée de poudre aux yeux de ce bon public si curieux et si facile à tromper. Il l’était cette fois-ci, trompé, et de la belle façon.

Le magnifique ballon s’éleva majestueusement dans les airs et atteignit bientôt une hauteur considérable. Aucun vent ne souffle, il plane sur Moscou dont toutes les prunelles le suivent du regard.

Le moteur est au repos, rien ne nécessite une course dans une direction quelconque.

Les deux nihilistes, armés de fortes lunettes, regardent d’en haut la grande ville avec ses innombrables coupoles, ses toits bigarrés, son grand Kremlin, sa belle Moskova.

Une secrète appréhension succède au moment de fiévreuse agitation qui a précédé le départ. Une légère émotion les saisit même en pensant à l’action infernale qu’ils vont accomplir, mais que leur imagination est impuissante à leur représenter clairement. Aucun mot ne s’échange entre eux ; que pourraient-ils se dire ? Quelles paroles pourraient exprimer ce qui doit se passer dans leur for intérieur ? Ne pouvant rester en face de leurs pensées, ils sentent le besoin de s’occuper ; Astrolovitz regarde ses instruments ; Dynamita, de sa jolie écriture fine et correcte comme toute sa personne sous le rapport physique, note les chiffres qu’il lui transmet.

Heure, hauteur barométrique, altitude, température, direction du vent, etc., etc.

Cela ne suffisant pas à dompter complètement les sentiments divers qui les agitent, ils décident de faire le tour de la ville à 2000 mètres de hauteur.

— Allons, dit le jeune homme, essayons de manœuvrer un moment ; le mouvement nous fera du bien et rendra moins longues ces deux grandes heures qui nous restent avant l’arrivée de la comète ; sans ce malheureux Picratof, et ses velléités d’avertir le peuple, nous aurions évité cette longue attente.

— À vos ordres, répond Dynamita, je vais conduire la machine électrique de mon mieux, et j’espère que vous serez content de moi, Astrolovitz.

La machine est mise en mouvement, les propulseurs refoulent l’air en arrière et le ballon part légèrement pour décrire la longue orbite sous laquelle le grand Moscou s’agite.

La comète qui s’avance paraît maintenant sous la forme d’un grand nuage rond, encore assez éloigné et peu visible à cause du voisinage du soleil. Est-il bien possible que ce pauvre petit nuage détruise la terre ? On se figurait tout autre chose, et les humains qui croient toujours mieux ce qu’ils voient que ce qu’on leur dit, commencent à ne plus croire le danger si grand.

Pendant que la comète parcourt l’espace qui la sépare encore de la terre, et que nos deux nihilistes font le tour de Moscou à une grande hauteur, redescendons un peu dans la ville.

La population, son gouverneur en tête, quitte la cité pour se rendre sur la grande plaine qui s’étend au midi ; c’est là qu’on a creusé les tranchées où chacun doit se coucher pendant le terrible coup de vent.

Les personnes aisées ont apporté de fins tapis, avec force duvets et couvertures, comme elles en prennent pour aller en chemin de fer. En Russie, les compartiments des wagons paraissent en hiver de véritables voitures de déménagement, tant chacun se charge d’effets pour la route, au grand désagrément des voisins !

Les pauvres n’ont que leur fidèle touloupe et quelques peaux de mouton.

L’immense colonne sort de la ville à pied ; les agents de police, aidés par la troupe, répartissent tout le monde dans les tranchées, où chacun cherche à se caser tant bien que mal.

Alors commencent les appréciations sur le phénomène, avec abondance de mais et de si : Si l’on s’en tire, si l’on échappe, si l’on avait un bon somovar pour faire du thé, si l’on avait une bonne pipe pour faire passer le temps, le dernier moment serait moins dur, etc., etc.

Faute de thé, c’est le votka qui aidera aux bons Moscovites et peut-être à bien d’autres à supporter l’épreuve.

Ainsi, dans tous les pays de la terre habités, même à Berne, où la Commission de la fin du monde siège au centre d’une sorte de redoute qu’elle a fait préparer par le génie fédéral pour son usage particulier sur la grande place de l’Observatoire. Elle attend la comète de pied ferme, et l’observe attentivement.

La redoute est hérissée d’instruments de physique à faire frémir toutes les comètes passées et futures ; malgré cela celle qui est à l’horizon du Nord s’avance sans crainte et grossit à vue d’œil.

Mais revenons à Moscou, malgré toute l’envie que nous aurions de voir la figure de l’ours de Berne quand le globe terrestre, à l’administration générale duquel il s’est accoutumé, lui sautera dans les pattes.

La longue colonne des bourgeois, non bourgeois, nobles et vilains de Moscou, n’est pas encore complètement entrée dans les tranchées lorsque partent soudain sur ses derrières des cris épouvantables sous la forme d’imprécations contre les nihilistes !

Ce sont les retardataires qui ont vu apparaître le deuxième texte des affiches, système Popoticof. Horreur ! Ce ballon qui plane là-haut est monté par des révolutionnaires qui vont enflammer le mélange tonnant et faire sauter la terre. Ceux au départ desquels l’on vient d’assister sont d’infâmes traîtres !…

Toutes les précautions sont inutiles ! Malheur, malheur ! Canailles, chiens de nihilistes.

Pour être parfaitement vrai, il faudrait ici faire défiler en bon ordre tout le répertoire des jurons russes. Nous devons malheureusement renoncer à le traduire, le récit de ces terribles instants devrait-il même en manquer de couleur. Il est du reste intraduisible, comme le savent les lecteurs qui ont l’avantage de le connaître.

Que faire ? Cette immense population que police ni troupe ne peuvent maîtriser, affolée, menaçante, frémissante de colère et d’effroi, fait volte-face et rentre à Moscou.

Mourir chez soi, tel est le sentiment qui domine. Mille poings impuissants se lèvent, toutes les malédictions sont dévolues à cet affreux ballon.

Le désarroi est complet, la cohue est affreuse l’effroi et les cris sont indescriptibles lorsqu’enfin une troupe de cavaliers s’avance au galop renversant tout sur son passage. Elle se dirige à bride abattue sur le Kremlin.

Un gigantesque cavalier, monté sur un grand coursier noir, la précède ; le cheval brûle le pavé dans sa course affolée.

C’est le gouverneur de Moscou.

À peine averti, le général Bombardicof, gouverneur de Moscou a vu :

D’un premier coup d’œil… le danger. D’un second… l’unique chance de salut.

Il reste une heure et quart jusqu’au moment fatal ; ce temps est suffisant pour gonfler le second ballon, se mettre à la poursuite du premier, l’atteindre et détruire les deux nihilistes avant la consommation de leur exécrable forfait.

Sans perdre une minute, il réunit son état-major, part au galop vers l’arsenal ballonaire du Kremlin et ordonne de gonfler le ballon Russia avec la plus grande célérité.

Tous comprenant l’importance de chaque minute dans un moment pareil, obéissent sans discuter ; les ordres sont suivis ponctuellement, et pour ainsi dire instantanément.

Officiers et soldats s’attellent au wagon sur lequel reposent l’enveloppe et la nacelle du Russia ; il est amené sous la grande potence porte-ballon qui sert à les gonfler ; la grue soulève l’étoffe, le gaz se précipite dans l’intérieur avec un ronflement sonore.

Le ballon s’arrondit rapidement et ne tarde pas à s’élever jusqu’au bras supérieur de la potence qui, après en avoir été détaché, tourne pour le laisser passer.

Ce globe énorme semble déjà menacer son perfide collègue porteur des faux astronomes. En un quart d’heure, tout est prêt, la nacelle est armée d’un long canon porte-fusée, dont la réputation de précision n’est plus à faire.

Si le Russia peut s’approcher avant que le mélange ait lieu, c’en est fait du Grand Aigle et de ceux qui le montent ; alors la terre est sauvée.

À une heure et demie précise, le général Bombardicof, accompagné de son fidèle adjudant-major Obusine, enjambe la nacelle, pousse le déclic et s’élance dans les airs aux acclamations de la foule qui les accompagne d’un déluge de souhaits et de bénédictions, mélangées de malédictions à l’adresse d’Astrolovitz et de Dynamita.

Bientôt tous les propulseurs du Russia marchent ; le ballon monte rapidement du côté du Nord, où se trouve maintenant le Grand Aigle impérial.

Trois kilomètres séparent les deux machines l’une de l’autre.

Pendant que la poursuite commence, faisons un peu connaissance avec le général Bombardicof, qui va exposer sa vie pour sauver l’humanité.

Sa puissante stature, son port droit, ses grosses moustaches, nous disent déjà que c’est un vieux militaire, sans cela, du reste, il ne serait pas général. Il a gagné son épaulette au siège de Contantinople en 1899 en dirigeant comme chef d’état-major d’artillerie le bombardement de la place. C’est à l’emploi du ballon que furent dus les rapides et brillants succès de l’armée russe dans cette campagne, ainsi qu’au talent extraordinaire du général. On ne s’étonnera donc pas s’il est passé maître en aéronavigation, au double point de vue théorique et pratique, et s’il s’élance lui-même à la poursuite du Grand Aigle. Les nombreux services qu’il a rendus pendant le siège lui ont fait décerner le titre de duc de Bombardicof, nom fort honorable chéri du peuple et de l’armée.

Dernièrement, il avait été nommé gouverneur de Moscou et, nihilistes à part, il faisait le bonheur de ses administrés.

D’un caractère franc et décidé, il était rond et brusque, mais affable en affaires et en relations.

Comme chacun a son petit défaut, même les gouverneurs de Moscou, Bombardicof a le sien, et son faible est un petit grain de vanité ; ce mal étant incurable chez toute la gent militaire, nous n’en parlerons pas ; d’ailleurs notre général ne saurait être parfait.

Brave jusqu’à la témérité, quel bonheur pour lui s’il peut réussir à détruire les deux malfaiteurs en perforant ou bousculant leur ballon !

Le major Obusine est le vieux compagnon d’armes du général, qu’il chérit comme un frère auquel il obéit aveuglément et dont il aime, par une sorte de manie, à répéter les paroles, même quand elles ne sont pas des plus parlementaires. Cela arrive quelquefois au général !

En un mot, ce brave major se figure être partie intégrante de son chef.

Dans leurs pérégrinations aériennes, c’est lui qui soigne la machine électrique, le mécanisme en général ; Bombardicof lui-même dirige le ballon au moyen des propulseurs qui lui donnent en même temps le mouvement et la direction.

Le Russia cingle directement sur le Grand Aigle impérial, que l’on voit au nord, dans le lointain, accomplissant le tour de Moscou. Il est maintenant à deux mille mètres d’élévation ; c’est à cette hauteur qu’Astrolovitz, chez qui le nihiliste n’a pas détruit le savant, attend le mélange ; il tient à savoir avant de mourir si son calcul et ceux de la Commission de Berne sont justes.

Quel n’est pas son étonnement en apercevant un ballon qui arrive sur lui en droite ligne à cinq cents mètres de distance à peine.

— Sapristi, qui vient-là ? pensa-t-il.

Un instant de réflexion lui fait comprendre ce qui s’est passé : les affiches rouges ont révélé le but des nihilistes une demi-heure après son départ et l’on s’est mis à sa poursuite.

— On ne pense jamais à tout, dit-il ; j’aurais dû prévoir cela et lâcher le gaz du réservoir. Qui aurait supposé que l’on viendrait nous poursuivre ainsi dans les airs avec le Russia !

— Voyez, Dynamita, nous sommes poursuivis.

La jeune fille saisissant vivement une lunette regarde le nouvel arrivant :

— C’est le gouverneur Bombardicof lui-même avec son major Obusine, s’écria-t-elle, nous sommes perdus !…

Le gouverneur passait pour le premier conducteur de ballons du monde entier.

— Hum ! répond le jeune homme, pas encore, Dynamita ; cependant, comme nous n’avons aucune arme pour nous défendre, et que nous ne voulons pas compromettre le résultat final par une lutte, fuyons.

Dynamita, familiarisée déjà avec la conduite de la machine électrique, en prend la direction ; Astrolovitz prend celle du ballon dont la vitesse s’accélère bientôt ; le Grand Aigle fuit du côté opposé à celui par lequel arrive le Russia, c’est-à-dire qu’il cingle au nord de toute la vitesse de ses propulseurs.

Il reste, au moment où la poursuite commence réellement, trente minutes avant l’arrivée de la comète.

CHAPITRE XIV

La dernière seconde.

Les propulseurs des ballons inventés par Montanlair, sont de gros ventilateurs hélicoïdaux qui aspirent l’air d’un côté pour le refouler de l’autre. Ils travaillent ainsi par réaction et sont placés au nombre de cinq dans de gros tubes disposés suivant des rayons horizontaux également divergents et partant de l’axe du ballon. Le tout est placé sous la coque ; la machine est dans la nacelle et transmet le mouvement par un arbre vertical articulé.

En faisant mouvoir trois propulseurs adjacents, le ballon marche dans la direction de celui du milieu ; pour changer de direction il suffit d’embrayer ou débrayer un propulseur à droite ou à gauche. Le débrayage s’opère fort simplement en poussant cinq petits leviers placés sous la main de l’aéronaute-pilote. Un sixième levier sert à faire actionner un propulseur vertical, qui, marchant à volonté dans les deux sens, fait monter ou descendre le ballon.

La plus grande difficulté dans la conduite d’un ballon, consiste à emparer le vent et les courants de l’atmosphère en embrayant ou débrayant rapidement et à propos les différents propulseurs, pour éviter de faire des lacets.

Un aéronaute très habile parvient, si le vent ne varie pas trop, à marcher suivant une ligne presque absolument droite, tandis qu’un apprenti marche en zig-zag comme un vélocipédiste qui fait ses premières armes.

Une savante théorie, appliquée par une haute intelligence, ne remplace pas la sûreté de coup d’œil et de main que donne une longue pratique, aussi voyons-nous bientôt le Grand Aigle, réputé le premier marcheur de la Russie, perdre du terrain sur celui qui le poursuit.

Il décrit des courbes assez prononcées, comme un homme ivre, tandis que le Russia vole sur une ligne parfaitement droite. Si cela continue ainsi pendant un moment, le général ne tardera pas à rejoindre les fugitifs et pourra sauver la terre de la formidable explosion qu’ils lui préparent. Aussi le général-duc de Bombardicof est-il magnifique à voir : ses gros yeux ne quittent le Grand Aigle que de temps en temps pour consulter sa montre ; il semble par moments qu’ils vont s’échapper de leurs orbites. On le voit pousser et retirer ses leviers avec une précision infaillible, accompagnant chaque mouvement d’un énergique : Attendez, canailles, je vais vous apprendre comment on dirige un ballon.

Malgré toute l’attention que demande la direction du Russia, le général ne peut cependant s’empêcher de temps en temps de passer la main sur la garde de son grand sabre, ressemblant en cela au lion du désert qui passe la langue sur ses longs crocs avant de s’élancer sur sa proie.

Son fidèle major soigne la machine avec autant de calme et d’adresse que s’il se fût trouvé dans un cabinet de physique ; à chaque juron du général il répète comme un écho : Korocho, korocho, attendez, canailles.

Conduit aussi bien qu’il peut l’être, le Russia cingle comme une flèche vers son but.

La population de Moscou, terrifiée, suit des yeux et de ses vœux les plus ardents son gouverneur, qui cherche à la sauver.

— En voilà un brave ! voilà un gouverneur, que Dieu le protège ; Maladietz Bombardicof, maudits nihilistes, on vous verra bientôt tomber du ballon en petits morceaux !

Kanalia Astrolovitz, kanalia Katharina ! Tous les lorgnons, lorgnettes, jumelles, lunettes d’approche, télescopes de Moscou sont dirigés vers les ballons qui vont bientôt se perdre dans l’horizon du nord ; chacun attend le résultat de cette poursuite acharnée à laquelle est suspendue par un fil la dernière chance de salut.

Une bande de forcenés a même envahi l’Observatoire, malgré le directeur qui n’a pas voulu quitter son poste ; ils ont saisi les gros instruments et cherchent à les braquer dans la direction voulue pour voir ce qui se passe.

Quatre moujiks ont pris le grand équatorial, mais le champ est si restreint qu’ils ne parviennent pas à trouver les ballons. Chacun voulant en savoir plus que l’autre, ils se poussent, se bousculent, s’injurient sans rien voir du tout.

D’autres ont saisi la grande lunette méridienne ; ils veulent la braquer, mais ne pouvant la sortir de son plan, ils sont en train de la démonter pour l’orienter à leur guise, au grand désespoir du directeur, qui se morfond de voir ses chers instruments dans les mains de pareils barbares.

Que faire contre la volonté populaire ? c’est un torrent aveugle que rien n’arrête.

En attendant, la comète s’avance et grandit à vue d’œil ; c’est un immense nuage qui vient du nord et ressemble un peu à une aurore boréale très pâle ! Chacun frisonne. Mais revenons à nos ballons, car le moment fatal s’approche.

Astrolovitz et Dynamita sont inquiets ; ils sentent qu’ils perdent du terrain. S’ils sont atteints par le gouverneur, ils doivent ou bien se rendre, être reconduits à Moscou piteusement et pendus sur la place publique après avoir subi tous les outrages de la population ! Ou bien, se faire sauter au moyen des bombes Popoticof ; c’est évidemment à ce dernier parti qu’ils s’arrêteront, mais alors ils auront manqué le but de leur mission.

Astrolovitz regarde souvent son chronomètre, il lui reste encore 10 minutes avant l’arrivée de la comète. S’il peut tenir jusqu’à ce moment, il pourra échapper au gouverneur en s’élevant plus haut que lui au moyen du réservoir de gaz comprimé, mais tant que la pression atmosphérique est la même, il perd du terrain.

Dynamita l’encourage de son mieux ; elle est calme devant le danger ; tous deux réunissant leurs efforts pour bien diriger le ballon, lui font fournir une bonne traite pendant cinq minutes.

Malgré cela, Bombardicof a encore gagné du terrain ; il arrive à portée de la voix :

— Au nom du tsar, rendez-vous, cria-t-il aux fugitifs.

Ceux-ci fuient tant qu’ils peuvent, et ne répondent pas, crainte de perdre du temps.

Le gouverneur, s’approchant toujours plus, les menace de la corde, du bâton, de toutes les tortures imaginables, s’ils ne s’arrêtent pas, mais ils continuent à fuir sans répondre.

Commençant alors à se fâcher, il les accable d’invectives, tout le répertoire y passe ; les jurons fondent sur eux comme la grêle, répétés en sourdine par le major.

Enfin Dynamita, indignée, lui répond sans perdre de vue la machine du Grand Aigle.

« Prépare-toi, tyran, tu vas bientôt sauter ; tes insultes ne nous touchent pas ; dans cinq minutes la Russie sera libérée de toi, du tsar et de tous les oppresseurs ; vive la liberté ! »

À ces mots, la colère du gouverneur devient telle qu’il oublie toute prudence, lâche les leviers directeurs et pointe son canon sur le Grand Aigle. Mais Obusine, qui n’a pas perdu son calme, l’arrête au moment où il allait frapper sur l’amorce, en lui faisant observer que dans quelque minutes l’hydrogène sera là et que, s’il embrase le Grand Aigle au moyen de la fusée dont le canon est chargé, celui-ci se maintiendra encore assez longtemps pour enflammer le mélange. C’est trop tard pour employer le canon.

Qui sait si les deux nihilistes n’ont pas une réserve de matière inflammable assez légère pour rester en l’air pendant un temps suffisamment long. Alors lui, Bombardicof, gouverneur de Moscou, serait l’auteur du grand désastre qu’il cherche à éviter… horreur !

Il faut les poursuivre à outrance et s’en emparer morts ou vivants.

Sentant la profonde vérité de ce raisonnement, le gouverneur reprend la conduite du Russia, qui a perdu quelques mètres par le fait de cette discussion intempestive.

Il faut atteindre au plus vite Astrolovitz et sa compagne.

Tout en manœuvrant avec une précision admirable, Bombardicof se creuse la mémoire pour trouver un moyen de les anéantir sans employer le canon. Il repasse dans sa mémoire toutes les manières par lesquelles l’homme peut tuer son prochain à distance, en dehors des armes à feu ; il maudit son grand sabre inoffensif à cinq pas de distance, et lui, le grand et savant militaire de 1904, donnerait tout pour avoir en main la fronde de David, l’arc d’un Iroquois ou l’arbalète de Guillaume Tell. Singulière position !

Le ballon, volant toujours à toute sa vitesse, arrive enfin à quelques mètres du Grand Aigle ; les adjurations et les gros mots n’ayant pas abouti, le gouverneur ne dit plus rien, chacun manœuvre en silence de son mieux… Et quel silence ! Il peut déjà voir dans la nacelle ennemie. Encore un effort, il pourra l’accoster et sortir son sabre, dont il brûle de se servir !

Un balancement plus fort que les autres lui permet enfin d’atteindre la nacelle du Grand Aigle ; il est deux heures douze minutes, encore trois minutes et la comète sera là !

Bombardicof saisit le bordage élevé de la nacelle ennemie avec la main gauche ; il les tient. De la droite il tire son sabre et frappe pour couper le filet protecteur qui recouvre Astrolovitz et Dynamita. Mais le malheureux sabre s’enfonce dans les mailles du filet dont il ne ressort qu’avec peine, il frappe en désespéré et parvient à couper, quelques mailles ; alors par l’ouverture, il allonge un coup terrible, un coup suffisant pour anéantir les deux nihilistes à la fois, mais Astrolovitz, prompt comme la pensée, saisit son gros télescope et pare le coup.

— Canaille, dit le général, ce n’est pas ta lunette qui m’empêchera de te déchiqueter, pendard d’astronome, et toi non plus, satanée marchande de cigares, je vais vous couper en morceaux tous les deux !

Il continue à frapper avec furie ; sa bouche écume, ses cheveux se hérissent, ses yeux lui sortent de la tête, mais Astrolovitz, protégé encore par le bordage, pare tous les coups avec une adresse extraordinaire ; la lunette en souffre un peu, mais elle est solide, et le sabre du gouverneur s’émousse dessus inutilement.

Obusine, voyant que les affaires n’avancent pas et que les dernières minutes disparaissent, tire son sabre et vient se mêler de la partie.

Alors Dynamita saisissant la bombe Kognac se prépare à la lancer dans le ballon ennemi.

— Ce n’est pas l’heure ! lui crie Astrolovitz en parant un coup du gouverneur qui ne cesse de frapper.

Tenant toujours sa bombe de la main gauche, la jeune fille saisit de la droite un gros baromètre à monture métallique et riposte de son mieux au major Obusine, qui répète toujours, au fur et à mesure de leur production, les jurons de son général.

Cette lutte ne peut certes pas se terminer à l’avantage des deux nihilistes, le filet protecteur tombe en lambeaux sous la pluie des coups de sabre toujours plus difficiles à parer.

À quoi peuvent servir une lunette et un baromètre maniés par un astronome et une jeune fille contre deux fines lames de Toula dans les mains expérimentées de deux généraux russes ?

En attendant, les premiers se défendent avec un grand courage ; certains de périr d’une manière ou de l’autre, ils vendront leur vie chèrement. Astrolovitz, toujours maître de lui, pare les coups avec adresse et précision.

Dynamita, tenant toujours sa bombe de la main gauche, rugit comme une jeune lionne ; ses grands yeux noirs cherchent à fasciner le major, ses longs cheveux flottent au vent comme ceux d’une furie ; elle est réellement belle à voir et son grand baromètre de 2m50 fait merveille.

Ayant cependant ouvert dans le filet et dans le bordage une large ouverture, les deux officiers vont s’élancer à l’abordage, lorsqu’Astrolovitz, qui entre deux coups, a eu le temps de regarder son chronomètre, s’écrie :

— Tschass ! (en français : c’est l’heure !)

À l’instant même, un coup de vent terrible fait tourner les deux ballons horizontalement et les sépare violemment l’un de l’autre.

C’est la comète qui aborde la terre par le pôle nord et refoule l’atmosphère.

Le général Bombardicof, qui avait déjà soulevé une de ses longues jambes pour sauter dans la nacelle du Grand Aigle, est violemment bousculé en arrière. Il vient s’étendre de toute sa longueur dans sa propre nacelle, en prononçant la plus terrible imprécation de son répertoire contre le nouveau contre-temps, qui lui enlève sa proie au moment où il allait la mettre en pièces et sauver la terre.

Pas de chance, Bombardicof, tu méritais mieux que ça !

Impossible de se relever, les oscillations de la nacelle sont si fortes qu’elles renversent le gouverneur, chaque fois qu’il parvient à se placer sur les genoux. Le malheureux général et son major sont roulés sur le plancher de la nacelle bien plus fort que les ballots sur le pont d’un navire dans un ouragan, jusqu’au moment où la direction du vent s’établit régulière du Nord au Sud.

Ils parviennent alors à se relever, malgré les fourreaux de leurs grands sabres qui entravent leurs mouvements.

Une fois relevés, nouvelle déception. Le Grand Aigle vogue à plus de cent mètres de distance.

— En avant, crie Bombardicof, et le Russia, malgré le vent terrible qui ramène les deux ballons parallèlement l’un à l’autre sur Moscou, coupe en travers pour rejoindre l’ennemi.

Mais l’agonie du brave général n’est pas encore à son terme ; un malheur plus terrible que les autres l’attend. Son ballon, qui jusque-là s’est fort bien comporté, commence à s’aplatir ; il descend tandis que le Grand Aigle se maintient gonflé comme un œuf.

Ainsi que l’ont prévu les savants de Berne et Astrolovitz lui-même, la pression atmosphérique augmente depuis l’arrivée de la comète.

Astrolovitz, usant du réservoir de gaz comprimé dont il a eu la précaution de se munir, peut augmenter celle de son ballon, de façon à la rendre égale à la pression extérieure ; il se maintient ainsi à la hauteur voulue, tandis que Bombardicof, qui n’a pu prévoir le cas ou n’a pas eu le temps de prendre les précautions nécessaires, voit le sien descendre malgré le propulseur vertical qui marche à toute sa vitesse, mais est insuffisant pour balancer la différence de pression qui commence à s’accentuer.

Les prévisions des savants, basées sur le calcul, se réalisent avec une précision parfaite ; la science triomphe de la force, et un vivat unique s’échappe de la poitrine des deux jeunes malfaiteurs en voyant les efforts inutiles et désespérés du général Bombardicof pour se maintenir de niveau.

Le malheureux, malgré toute sa science ballonaire, malgré tout son dévouement, malgré ce grand sabre qui pend inutile à son côté, n’a plus aucun moyen de détruire ses ennemis qui le narguent et attendent le moment où le mélange sera complet pour l’enflammer avec les bombes.

Un malaise produit par la présence de l’hydrogène dans l’air se fait sentir à chacun.

Les deux ballons et la terre flottent tous trois dans le grisou…

Une longue rumeur s’élève depuis la ville au-dessus de laquelle ils sont emportés avec une vitesse effrayante ; la population, renversée par le coup de vent, se relève en chancelant et court éperdue en tous sens ; elle ne quitte pas des yeux les deux ballons. Les sanglots, les cris de désespoir, les imprécations s’élèvent par intervalles réguliers avec un bruit semblable à celui de la grosse vague.

Malheureux nihilistes, grâce, grâce, pitié pour nous, pitié pour nos enfants !

Mais Astrolovitz et Dynamita, accrochés aux parois de leur nacelle, attendent le moment ; le premier tient à la main son chronomètre, la seconde, la bombe Kognac :

— Encore une minute, le mélange sera complet et alors…

À cet instant, l’infortuné gouverneur, dont le ballon n’est qu’à 25 mètres de distance horizontale, mais plus bas, leur adresse une dernière sommation. Il est à bout de forces et veut épuiser tous les moyens :

— Malheureux enfants, leur crie-t-il, renoncez à votre funeste projet, et je vous fais grâce de tout !

C’était, certes, une grosse concession de sa part, mais il était homme de parole, ils pouvaient compter dessus.

La farouche Dynamita répond à l’offre désespérée du général en lui montrant une affiche rouge avec le texte révolutionnaire, et la bombe qu’elle tient dans sa main.

— Voici ma réponse, dit-elle, tu vas mourir.

Alors le général Bombardicof, hors de lui, déjà fort incommodé par l’hydrogène, troublé par les cahots qu’il a subis dans la nacelle, n’ayant plus aucun espoir de sauver la terre, perd la tête complètement. Il pointe son canon contre le Grand Aigle en vociférant :

— Chiens de nihilistes, vous n’êtes pas encore les maîtres, ce n’est pas moi qui périrai de votre main, mais bien vous de la mienne. Prompt comme la foudre, sans que le major qui s’élance puisse l’arrêter, il saisit son sabre par la lame et frappe d’un geste désespéré sur l’amorce du canon… qui part !

Un seul cri, perçant, instantané, atroce, celui de dix-huit cent millions de créatures humaines s’éleva dans l’espace et tout fut fini !

La terre avait vécu !

La force cosmique qui retenait les molécules attachées les unes aux autres n’a pu résister à l’explosion des dix-sept milliards (17 000 000 000) de kilomètres cubes de grisou !

La science aurait sauvé la terre.

La méchanceté humaine développée par l’oppression la condamna.

Le sabre, toujours digne représentant des plus grandes calamités de notre globe, lui donna le coup fatal.

Chacun est bien resté dans son rôle jusqu’à la fin !…

CHAPITRE XV

Conclusion. Astrophagie. La lune.

Si dans cette formidable explosion nous voyons tous les corps matériels anéantis, il n’en fut pas de même des âmes immortelles des hommes, libérées des attaches qui les reliaient à la matière.

Bien que secouées par la commotion, elles se remettent vite et se répandent un peu partout dans la comète.

Celle-ci, grossie de tous les atomes qui formaient la terre par leur agglomération, suit fièrement son cours dans l’espace suivant une ellipse qu’elle décrit autour du soleil.

La queue de la comète qui, contrairement à celle des autres astres de ce genre, suit le noyau dans sa marche, est terminée en forme de croissant ; on prétend que là se trouvent les esprits des Musulmans, projetés jusqu’à cette place éloignée à cause de leur grande immobilité au moment de l’explosion.

Les âmes d’Astrolovitz et de Katharina, toujours rapprochées l’une de l’autre, errent dans l’immense globe vaporeux, toujours poursuivies par l’esprit du général Bombardicof. Ne pouvant se consoler d’avoir été l’auteur de la fin du monde terrestre, l’infortuné croit venger les humains en ne laissant aucun repos aux esprits des instigateurs du désastre.

Il les poursuivra sans cesse pour leur punition et pour la sienne !

L’augmentation de poids qu’a subi la comète par l’adjonction des atomes terrestres, et la diminution de vitesse résultant du choc, ont augmenté sur elle la puissance du soleil, qui ne la laissera pas échapper.

Elle marche maintenant suivant la résultante des directions de l’ancienne comète et de la terre, c’est-à-dire que le plan de son orbite fait un angle de 40° degré environ avec le plan de l’équateur céleste. Éclairée par le soleil, elle resplendit au ciel, et prend place dans les almanachs et calendriers sous le nom d’Astrophagie.

Peut-être un jour quelque force cosmique réunira-t-elle les molécules terrestres pour en former un monde nouveau ; celui-ci, après quelques milliers d’années, donnera-t-il naissance à de nouveaux corps dans lesquels « les âmes » qui l’habitent pourront rentrer, et commencer une nouvelle vie, en profitant de l’expérience acquise sur la pauvre vieille terre d’antique mémoire ? C’est ce que nous verrons peut-être un jour.

La disparition de la terre, ou plutôt son enlèvement par la comète Astrophagie, eut un gros retentissement dans l’espace. C’était une belle planète, la Terre ; l’une des plus anciennes, et qui passait pour l’une des plus avancées.

Ses compagnes Mercure, Vénus, Mars, surtout, sa voisine, Jupiter, Uranus et Neptune s’en affligèrent sincèrement ; elles commencèrent même à être dans l’inquiétude pour elles-mêmes ; rien n’empêchait qu’une comète ne vînt aussi leur faire subir un sort pareil !

Ce phénomène de la rencontre de deux astres, passait auparavant aux yeux de tout astronome sérieux presque pour une impossibilité ; maintenant il avait un antécédent.

Cela n’est pas peu de chose qu’un antécédent, même en astronomie.

Les astronomes de la planète Mars, à qui nous empruntons ces détails, étaient aux premières loges pour observer la rencontre des deux astres ; comme ceux de la terre, ils en avaient calculé l’instant précis, longtemps à l’avance, les avaient vus s’approcher, s’aborder, rester un moment confondus, briller subitement d’un éclat extraordinaire, et puis la comète, plus belle que jamais, avait continué son cours…

Mais la terre avait disparu !

Pauvre planète, pauvre voisine, pauvres habitants !

Il pouvait en arriver autant à chaque astre du ciel.

Inquiétude à perpétuité.

Le seul astre sur lequel on se réjouit de la disparition de la terre, à l’inverse de tous les autres, fut la lune.

Comment, cette belle et paisible lune, qui envoyait à la terre sa douce lumière depuis la Création ; qui la suivait fidèlement dans son cours, qui n’avait jamais manifesté le moindre esprit de rébellion !

Ce soleil des amoureux, le plus doux, le plus discret, le plus tolérant de tous, se réjouit de la destruction de la terre, qui se croyait aimée et vénérée comme une bonne maman par son satellite…

Comment expliquer un fait pareil, une aberration aussi incroyable ?

Hélas ! cela n’est que trop simple : affaire d’orgueil et d’intérêt, plus apparent que réel, comme nous le verrons.

Les habitants de la lune ont les mêmes défauts que feu les hommes terrestres ; ils sont orgueilleux et intéressés ; ces deux défauts priment ordinairement toute sympathie.

Mais quel est donc cet intérêt qui les porte à se réjouir ? C’est ce que nous devons voir avant de terminer. Nous savons déjà que la rencontre eut lieu au moment de la pleine lune, c’est-à-dire pendant que celle-ci se trouvait du côté opposé au soleil par rapport à la terre.

La direction de marche en ce moment-là était donc parallèle à celle de la terre. La masse de la terre ayant subitement diminué de soixante-quatre fois sa valeur, par suite de l’écartement des molécules dans tout le noyau de la comète, l’attraction par laquelle elle tenait la lune dans son orbite devint subitement insuffisante pour la maintenir. Celle-ci, dégagée de l’entrave terrestre, serait partie par la tangente en vertu de sa vitesse acquise, si le soleil ne l’eût retenue dans cet accès de vivacité, bien compréhensible au premier souffle de la liberté.

La vitesse acquise de la lune, se combinant à l’attraction du soleil, lui assigne donc pour chemin une grande ellipse qu’elle décrira indéfiniment autour de ce dernier.

La lune devient donc une planète !

Voilà un sujet de joie !

Mais elle en a encore un autre : c’est qu’elle vient d’échapper au plus terrible danger qu’un astre puisse courir.

Si la destruction de la terre était arrivée huit jours plus tard, c’en était fait de la lune ; en effet, lorsqu’elle entre au quatrième quartier, elle marche contre le soleil ; sa vitesse acquise s’ajoutant à l’attraction de celui-ci au moment de l’explosion terrestre, elle tombait directement dessus avec une vitesse effroyable, s’engouffrait dans l’incommensurable fournaise et s’y consumait en moins de temps qu’il n’en faut pour l’exprimer.

Cette crainte étant dissipée, le principal sujet de joie est sans contredit le fait que la lune devient une planète.

Lunos, lunatiques et lunards sont heureux de voir leur petit monde monter en grade dans l’échelle céleste, devenir astre de second ordre et surtout perdre ce nom peu bienveillant de satellite qu’ils ont toujours trouvé irrespectueux de la part des terriens.

Ce petit globe qu’ils aiment, tout rocailleux et volcanique qu’il est, après avoir consciencieusement rempli pendant longtemps le rôle modeste de lanterne de la terre, devient un astre au long cours.

La terre, qui le tenait en servitude, a disparu ; il n’a plus à obéir qu’au grand soleil, et va siéger au ciel en rang égal à ses grandes sœurs aînées, Vénus, Mars, Jupiter, Uranus, etc.

Donc, grande joie à la lune ; partout fêtes et réjouissances ! L’on porte les astronomes en triomphe, les observatoires sont décorés de fleurs, les sommets des cratères resplendissent de grands feux de joie. C’est l’événement le plus important qui se soit passé depuis la création de la lune. Il est logique de le célébrer avec toute la magnificence possible ; aussi les meilleurs crûs des coteaux volcaniques, le Chiquelunard, le Terrasselunos, etc., coulent à flots sur tous les points du globe.

Il est cependant probable que cette joie ne sera pas de bien longue durée, car si la lune servait de lanterne à la terre, celle-ci lui rendait au centuple la lumière qu’elle en recevait, lui faisant un clair de terre de toute beauté.

Maintenant, pour elle, plus de lumière pendant ses longues nuits de 325 heures ; ténèbres compactes, à peine atténuées par la lumière des étoiles.

L’honneur d’habiter une planète compensera-t-il ce désagrément, nous en doutons, et pensons que lunards et lunardes regretteront la terre dont ils célèbrent aujourd’hui la disparition.

Des spéculations effrayantes se font déjà sur les pétroles lunaires.

 

FIN.

 


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://eooks-bnr.com/

en juin 2023.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Histoire de la fin du monde ou La Comète de 1904, de Verniculus, Lausanne, Imprimerie Édouard Jaunin, 1882. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Flaring, active regions of our Sun, a été prise le 29 avril 2015 par la NASA/JPL-Caltech/GSFC/JAXA (éditrice de l’image : Yvette Smith).

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[1] Transformer en astre.

[2] Louange, éloge. (BNR.)

[3] Chaumière.

[4] Décret. (BNR.)