Jules Verne

L’ÎLE À HÉLICE

Deuxième partie

1895

édité par les Bourlapapey

Bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I – Aux Îles de Cook. 4

II – D’îles en îles. 21

III – Concert à la cour. 38

IV – Ultimatum britannique. 53

V – Le Tabou à Tonga-Tabou. 68

VI – Une collection de fauves. 85

VII – Battues. 99

VIII – Fidji et Fidjiens. 108

IX – Un casus belli 123

X – Changement de propriétaires. 142

XI – Attaque et défense. 161

XII – Tribord et Bâbord, la barre. 178

XIII – Le mot de la situation dit par Pinchinat 196

XIV – Dénouement 213

Ce livre numérique. 227

 

 

I – Aux Îles de Cook

Depuis six mois Standard-Island, partie de la baie de Madeleine, va d’archipel en archipel à travers le Pacifique. Pas un accident ne s’est produit au cours de sa merveilleuse navigation. À cette époque de l’année, les parages de la zone équatoriale sont calmes, le souffle des alizés est normalement établi entre les tropiques. D’ailleurs, lorsque quelque bourrasque ou tempête se déchaîne, la base solide qui porte Milliard-City, les deux ports, le parc, la campagne, n’en ressent pas la moindre secousse. La bourrasque passe, la tempête s’apaise. À peine s’en est-on aperçu à la surface du Joyau du Pacifique.

Ce qu’il y aurait plutôt lieu de craindre dans ces conditions, ce serait la monotonie d’une existence trop uniforme. Mais nos Parisiens sont les premiers à convenir qu’il n’en est rien. Sur cet immense désert de l’Océan se succèdent les oasis, – tels ces groupes qui ont été déjà visités, les Sandwich, les Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, tels ceux que l’on explorera avant de reprendre la route du nord, les îles de Cook, les Samoa, les Tonga, les Fidji, les Nouvelles-Hébrides et d’autres peut-être. Autant de relâches variées, autant d’occasions attendues qui permettront de parcourir ces pays, si intéressants au point de vue ethnographique.

En ce qui concerne le Quatuor Concertant, comment songerait-il à se plaindre, si même il en avait le temps ? Peut-il se considérer comme séparé du reste du monde ? Les services postaux avec les deux continents ne sont-ils pas réguliers ? Non seulement les navires à pétrole apportent leurs chargements pour les besoins des usines presque à jour fixe, mais il ne s’écoule pas une quinzaine sans que les steamers ne déchargent à Tribord-Harbour ou à Bâbord-Harbour leurs cargaisons de toutes sortes, et aussi le contingent d’informations et de nouvelles qui défrayent les loisirs de la population milliardaise.

Il va de soi que l’indemnité attribuée à ces artistes est payée avec une ponctualité qui témoigne des inépuisables ressources de la Compagnie. Des milliers de dollars tombent dans leur poche, s’y accumulent, et ils seront riches, très riches à l’expiration d’un pareil engagement. Jamais exécutants ne furent à pareille fête, et ils ne peuvent regretter les résultats « relativement médiocres » de leurs tournées à travers les États-Unis d’Amérique.

« Voyons, demanda un jour Frascolin au violoncelliste, es-tu revenu de tes préventions contre Standard-Island ?

— Non, répond Sébastien Zorn.

— Et pourtant, ajoute Pinchinat, nous aurons un joli sac lorsque la campagne sera finie !

— Ce n’est pas tout d’avoir un joli sac, il faut encore être sûr de l’emporter avec soi !

— Et tu n’en es pas sûr ?…

— Non. »

À cela que répondre ? Et pourtant, il n’y avait rien à craindre pour ledit sac, puisque le produit des trimestres était envoyé en Amérique sous forme de traites, et versé dans les caisses de la Banque de New-York. Donc, le mieux est de laisser le têtu s’encroûter dans ses injustifiables défiances.

En effet, l’avenir paraît plus que jamais assuré. Il semble que les rivalités des deux sections soient entrées dans une période d’apaisement. Cyrus Bikerstaff et ses adjoints ont lieu de s’en applaudir. Le surintendant se multiplie depuis « le gros événement du bal de l’hôtel de ville ». Oui ! Walter Tankerdon a dansé avec miss Dy Coverley. Doit-on en conclure que les rapports des deux familles soient moins tendus ? Ce qui est certain, c’est que Jem Tankerdon et ses amis ne parlent plus de faire de Standard-Island une île industrielle et commerçante. Enfin, dans la haute société, on s’entretient beaucoup de l’incident du bal. Quelques esprits perspicaces y voient un rapprochement, peut-être plus qu’un rapprochement, une union qui mettra fin aux dissensions privées et publiques.

Et si ces prévisions se réalisent, un jeune homme et une jeune fille, assurément dignes l’un de l’autre, auront vu s’accomplir leur vœu le plus cher, nous croyons être en droit de l’affirmer.

Ce n’est pas douteux, Walter Tankerdon n’a pu rester insensible aux charmes de miss Dy Coverley. Cela date d’un an déjà. Étant donnée la situation, il n’a confié à personne le secret de ses sentiments. Miss Dy l’a deviné, elle l’a compris, elle a été touchée de cette discrétion. Peut-être même a-t-elle vu clair dans son propre cœur, et ce cœur est-il prêt à répondre à celui de Walter ?… Elle n’en a rien laissé paraître, d’ailleurs. Elle s’est tenue sur la réserve que lui commandent sa dignité et l’éloignement que se témoignent les deux familles.

Cependant un observateur aurait pu remarquer que Walter et miss Dy ne prennent jamais part aux discussions qui s’élèvent parfois dans l’hôtel de la Quinzième Avenue comme dans celui de la Dix-neuvième. Lorsque l’intraitable Jem Tankerdon s’abandonne à quelque fulminante diatribe contre les Coverley, son fils courbe la tête, se tait, s’éloigne. Lorsque Nat Coverley tempête contre les Tankerdon, sa fille baisse les yeux, sa jolie figure pâlit, et elle essaie de changer la conversation, sans y réussir, il est vrai. Que ces deux personnages ne se soient aperçus de rien, c’est le lot commun des pères auxquels la nature a mis un bandeau sur les yeux. Mais, – du moins Calistus Munbar l’affirme, – Mrs Coverley et Mrs Tankerdon n’en sont plus à ce degré d’aveuglement. Les mères n’ont pas des yeux pour ne point voir, et cet état d’âme de leurs enfants est un sujet de constante appréhension, puisque le seul remède possible est inapplicable. Au fond, elles sentent bien que, devant les inimitiés des deux rivaux, devant leur amour-propre constamment blessé dans des questions de préséance, aucune réconciliation, aucune union n’est admissible… Et pourtant, Walter et miss Dy s’aiment… Leurs mères n’en sont plus à le découvrir…

Plus d’une fois déjà, le jeune homme a été sollicité de faire un choix parmi les jeunes filles à marier de la section bâbordaise. Il en est de charmantes, parfaitement élevées, d’une situation de fortune presque égale à la sienne, et dont les familles seraient heureuses d’une pareille union. Son père l’y a engagé de façon très nette, sa mère aussi, bien qu’elle se soit montrée moins pressante. Walter a toujours refusé, donnant pour prétexte qu’il ne se sent aucune propension au mariage. Or, l’ancien négociant de Chicago ne l’entend pas de cette oreille. Quand on possède plusieurs centaines de millions en dot, ce n’est pas pour rester célibataire. Si son fils ne trouve pas une jeune fille à son goût à Standard-Island, – de son monde s’entend, – eh bien ! qu’il voyage, qu’il aille courir l’Amérique ou l’Europe !… Avec son nom, sa fortune, sans parler des agréments de sa personne, il n’aura que l’embarras du choix, – voulût-il d’une princesse de sang impérial ou royal !… Ainsi s’exprime Jem Tankerdon. Or, chaque fois que son père l’a mis au pied du mur, Walter s’est défendu de le franchir, ce mur, pour aller chercher femme à l’étranger. Et sa mère lui ayant dit une fois :

« Mon cher enfant, y a-t-il donc ici quelque jeune fille qui te plaise ?…

— Oui, ma mère ! » a-t-il répondu.

Et, comme Mrs Tankerdon n’a pas été jusqu’à lui demander quelle était cette jeune fille, il n’a pas cru opportun de la nommer. Que pareille situation existe dans la famille Coverley, que l’ancien banquier de la Nouvelle-Orléans désire marier sa fille à l’un des jeunes gens qui fréquentent l’hôtel dont les réceptions sont très à la mode, cela n’est pas douteux. Si aucun d’eux ne lui agrée, eh bien, son père et sa mère l’emmèneront à l’étranger… Ils visiteront la France, l’Italie, l’Angleterre… Miss Dy répond alors qu’elle préfère ne point quitter Milliard-City… Elle se trouve bien à Standard-Island… Elle ne demande qu’à y rester… M. Coverley ne laisse pas d’être assez inquiet de cette réponse, dont le véritable motif lui échappe. D’ailleurs, Mrs Coverley n’a point posé à sa fille une question aussi directe que celle de Mrs Tankerdon à Walter, cela va de soi, et il est présumable que miss Dy n’aurait pas osé répondre avec la même franchise – même à sa mère. Voilà où en sont les choses. Depuis qu’ils ne peuvent plus se méprendre sur la nature de leurs sentiments, si le jeune homme et la jeune fille ont quelquefois échangé un regard, ils ne se sont jamais adressé une seule parole. Se rencontrent-ils, ce n’est que dans les salons officiels, aux réceptions de Cyrus Bikerstaff, lors de quelque cérémonie à laquelle les notables milliardais ne sauraient se dispenser d’assister, ne fût-ce que pour maintenir leur rang. Or, en ces circonstances, Walter Tankerdon et miss Dy Coverley observent une complète réserve, étant sur un terrain où toute imprudence pourrait amener des conséquences fâcheuses… Que l’on juge donc de l’effet produit après l’extraordinaire incident qui a marqué le bal du gouverneur, – incident où les esprits portés à l’exagération ont voulu voir un scandale, et dont toute la ville s’est entretenue le lendemain. Quant à la cause qui l’a provoqué, rien de plus simple. Le surintendant avait invité miss Coverley à danser… il ne s’est pas trouvé là au début du quadrille – ô le malin Munbar !… Walter Tankerdon s’est présenté à sa place et la jeune fille l’a accepté pour cavalier… Qu’à la suite de ce fait si considérable dans les mondanités de Milliard-City, il y ait eu des explications de part et d’autre, cela est probable, cela est même certain. M. Tankerdon a dû interroger son fils et M. Coverley sa fille à ce sujet. Mais qu’a-t-elle répondu, miss Dy ?… Qu’a-t-il répondu, Walter ?… Mrs Coverley et Mrs Tankerdon sont-elles intervenues, et quel a été le résultat de cette intervention ?… Avec toute sa perspicacité de furet, toute sa finesse diplomatique, Calistus Munbar n’est pas parvenu à le savoir. Aussi, quand Frascolin l’interroge là-dessus, se contente-t-il de répondre par un clignement de son œil droit, – ce qui ne veut rien dire, puisqu’il ne sait absolument rien. L’intéressant à noter, c’est que, depuis ce jour mémorable, lorsque Walter rencontre Mrs Coverley et miss Dy à la promenade, il s’incline respectueusement, et que la jeune fille et sa mère lui rendent son salut. À en croire le surintendant, c’est là un pas immense, « une enjambée sur l’avenir ! »

Dans la matinée du 25 novembre, a lieu un fait de mer qui n’a aucun rapport avec la situation des deux prépondérantes familles de l’île à hélice. Au lever du jour, les vigies de l’observatoire signalent plusieurs bâtiments de haut bord, qui font route dans la direction du sud-ouest. Ces navires marchent en ligne, conservant leurs distances. Ce ne peut être que la division d’une des escadres du Pacifique.

Le commodore Simcoë prévient télégraphiquement le gouverneur, et celui-ci donne des ordres pour que les saluts soient échangés avec ces navires de guerre.

Frascolin, Yvernès, Pinchinat, se rendent à la tour de l’observatoire, désireux d’assister à cet échange de politesses internationales.

Les lunettes sont braquées sur les bâtiments, au nombre de quatre, distants de cinq à six milles. Aucun pavillon ne bat à leur corne, et on ne peut reconnaître leur nationalité.

« Rien n’indique à quelle marine ils appartiennent ? demande Frascolin à l’officier.

— Rien, répondit celui-ci, mais, à leur apparence, je croirais volontiers que ces bâtiments sont de nationalité britannique. Du reste, dans ces parages, on ne rencontre guère que des divisions d’escadres anglaises, françaises ou américaines. Quels qu’ils soient, nous serons fixés lorsqu’ils auront gagné d’un ou deux milles. »

Les navires s’approchent avec une vitesse très modérée, et, s’ils ne changent pas leur route, ils devront passer à quelques encablures de Standard-Island.

Un certain nombre de curieux se portent à la batterie de l’Éperon et suivent avec intérêt la marche de ces navires.

Une heure plus tard, les bâtiments sont à moins de deux milles, des croiseurs d’ancien modèle, gréés en trois-mâts, très supérieurs d’aspect à ces bâtiments modernes réduits à une mâture militaire. De leurs larges cheminées s’échappent des volutes de vapeur que la brise de l’ouest chasse jusqu’aux extrêmes limites de l’horizon.

Lorsqu’ils ne sont plus qu’à un mille et demi, l’officier est en mesure d’affirmer qu’ils forment la division britannique de l’Ouest-Pacifique, dont certains archipels, ceux de Tonga, de Samoa, de Cook, sont possédés par la Grande-Bretagne ou placés sous son protectorat.

L’officier se tient prêt alors à faire hisser le pavillon de Standard-Island, dont l’étamine, écussonnée d’un soleil d’or, se déploiera largement à la brise. On attend que le salut soit fait par le vaisseau amiral de la division.

Une dizaine de minutes s’écoulent.

« Si ce sont des Anglais, observe Frascolin, ils ne mettent guère d’empressement à être polis !

— Que veux-tu ? répond Pinchinat. John Bull a généralement son chapeau vissé sur la tête, et le dévissage exige une assez longue manipulation. »

L’officier hausse les épaules.

« Ce sont bien des Anglais, dit-il. Je les connais, ils ne salueront pas. »

En effet, aucun pavillon n’est hissé à la brigantine du navire de tête. La division passe, sans plus se soucier de l’île à hélice que si elle n’eût pas existé. Et d’ailleurs, de quel droit existe-t-elle ? De quel droit vient-elle encombrer ces parages du Pacifique ? Pourquoi l’Angleterre lui accorderait-elle attention, puisqu’elle n’a cessé de protester contre la fabrication de cette énorme machine qui, au risque d’occasionner des abordages, se déplace sur ces mers et coupe les routes maritimes ?…

La division s’est éloignée comme un monsieur mal élevé qui se refuse à reconnaître les gens sur les trottoirs de Regent-Street ou du Strand, et le pavillon de Standard-Island reste au pied de la hampe.

De quelle manière, dans la ville, dans les ports, on traite cette hautaine Angleterre, cette perfide Albion, cette Carthage des temps modernes, il est aisé de l’imaginer.

Résolution est prise de ne jamais répondre à un salut britannique, s’il s’en fait, – ce qui est hors de toute supposition.

« Quelle différence avec notre escadre lors de son arrivée à Taïti ! s’écrie Yvernès.

— C’est que les Français, réplique Frascolin, sont toujours d’une politesse…

— Sostenuta con expressione ! » ajoute Son Altesse, en battant la mesure d’une main gracieuse.

Dans la matinée du 29 novembre, les vigies ont connaissance des premières hauteurs de l’archipel de Cook, situé par 20°de latitude sud et 160°de longitude ouest. Appelé des noms de Mangia et d’Harwey, puis du nom de Cook qui y débarqua en 1770, il se compose des îles Mangia, Rarotonga, Watim, Mittio, Hervey, Palmerston, Hage-meister, etc. Sa population, d’origine mahorie, descendue de vingt mille à douze mille habitants, est formée de Malais polynésiens, que les missionnaires européens convertirent au christianisme. Ces insulaires, très soucieux de leur indépendance, ont toujours résisté à l’envahissement exogène. Ils se croient encore les maîtres chez eux, bien qu’ils en arrivent peu à peu à subir l’influence protectrice – on sait ce que cela veut dire – du gouvernement de l’Australie anglaise.

La première île du groupe que l’on rencontre, c’est Mangia, la plus importante et la plus peuplée, – au vrai, la capitale de l’archipel. L’itinéraire y comporte une relâche de quinze jours.

Est-ce donc en cet archipel que Pinchinat fera connaissance avec les véritables sauvages, – ces sauvages à la Robinson Crusoë qu’il avait cherchés vainement aux Marquises, aux îles de la Société et de Nouka-Hiva ? Sa curiosité de Parisien va-t-elle être satisfaite ? Verra-t-il des cannibales absolument authentiques, ayant fait leurs preuves ?…

« Mon vieux Zorn, dit-il ce jour-là à son camarade, s’il n’y a pas d’anthropophages ici, il n’y en a plus nulle part !

— Je pourrais te répondre : qu’est-ce que cela me fait ? réplique le hérisson du quatuor. Mais je te demanderai : pourquoi… nulle part ?…

— Parce qu’une île qui s’appelle « Mangia », ne peut être habitée que par des cannibales. »

Et Pinchinat n’a que le temps d’esquiver le coup de poing que mérite son abominable calembredaine. Du reste, qu’il y ait ou non des anthropophages à Mangia, Son Altesse n’aura pas la possibilité d’entrer en communication avec eux.

En effet, lorsque Standard-Island est arrivée à un mille de Mangia, une pirogue, qui s’est détachée du port, se présente au pier de Tribord-Harbour. Elle porte le ministre anglais, simple pasteur protestant, lequel, mieux que les chefs mangiens, exerce son agaçante tyrannie sur l’archipel. Dans cette île, mesurant trente milles de circonférence, peuplée de quatre mille habitants, soigneusement cultivée, riche en plantations de taros, en champs d’arrow-root et d’ignames, c’est ce révérend qui possède les meilleures terres. À lui la plus confortable habitation d’Ouchora, capitale de l’île, au pied d’une colline hérissée d’arbres à pain, de cocotiers, de manguiers, de bouraaux, de pimentiers, sans parler d’un jardin en fleur, où s’épanouissent les coléas, les gardénias et les pivoines. Il est puissant par les mutois, ces policiers indigènes qui forment une escouade devant laquelle s’inclinent leurs Majestés mangiennes. Cette police défend de grimper aux arbres, de chasser et de pêcher les dimanches et fêtes, de se promener après neuf heures du soir, d’acheter les objets de consommation à des prix autres que ceux d’une taxe très arbitraire, le tout sous peine d’amendes payées en piastres, – la piastre valant cinq francs, – et dont le plus clair va dans la poche du peu scrupuleux pasteur.

Lorsque ce gros petit homme débarque, l’officier de port s’avance à sa rencontre, et des saluts sont échangés.

« Au nom du roi et de la reine de Mangia, dit l’Anglais, je présente les compliments de Leurs Majestés à Son Excellence le gouverneur de Standard-Island.

— Je suis chargé de les recevoir et de vous en remercier, monsieur le ministre, répond l’officier, en attendant que notre gouverneur aille en personne présenter ses hommages…

— Son Excellence sera la bien reçue, » dit le ministre dont la physionomie chafouine est véritablement pétrie d’astuce et d’avidité.

Puis, reprenant d’un ton doucereux :

« L’état sanitaire de Standard-Island ne laisse rien à désirer, je suppose ?…

— Jamais il n’a été meilleur.

— Il se pourrait, cependant, que quelques maladies épidémiques, l’influenza, le typhus, la petite vérole…

— Pas même le coryza, monsieur le ministre. Veuillez donc nous faire délivrer la patente nette, et, dès que nous serons à notre poste de relâche, les communications avec Mangia s’établiront dans des conditions régulières…

— C’est que… répondit le pasteur, non sans une certaine hésitation, si des maladies…

— Je vous répète qu’il n’y en a pas trace.

— Alors les habitants de Standard-Island ont l’intention de débarquer…

— Oui… comme ils viennent de le faire récemment dans les autres groupes de l’est.

— Très bien… très bien… répond le gros petit homme. Soyez sûr qu’ils seront accueillis à merveille, du moment qu’aucune épidémie…

— Aucune, vous dis-je.

— Qu’ils débarquent donc… en grand nombre… Les habitants les recevront de leur mieux, car les Mangiens sont hospitaliers… Seulement…

— Seulement ?…

— Leurs Majestés, d’accord avec le conseil des chefs, ont décidé qu’à Mangia comme dans les autres îles de l’archipel, les étrangers auraient à payer une taxe d’introduction…

— Une taxe ?…

— Oui… deux piastres… C’est peu de chose, vous le voyez… deux piastres pour toute personne qui mettra le pied sur l’île. »

Très évidemment le ministre est l’auteur de cette proposition, que le roi, la reine, le conseil des chefs se sont empressés d’accepter, et dont un fort tantième est réservé à Son Excellence. Comme dans les groupes de l’Est-Pacifique, il n’avait jamais été question de semblables taxes, l’officier de port ne laisse pas d’exprimer sa surprise.

« Cela est sérieux ?… demande-t-il.

— Très sérieux, affirme le ministre, et, faute du paiement de ces deux piastres, nous ne pourrions laisser personne débarquer.

— C’est bien ! » répond l’officier.

Puis, saluant Son Excellence, il se rend au bureau téléphonique, et transmet au commodore la susdite proposition.

Ethel Simcoë se met en communication avec le gouverneur. Convient-il que l’île à hélice s’arrête devant Mangia, les prétentions des autorités mangiennes étant aussi formelles qu’injustifiées ?

La réponse ne se fait pas attendre. Après en avoir conféré avec ses adjoints, Cyrus Bikerstaff refuse de se soumettre à ces taxes vexatoires. Standard-Island ne relâchera ni devant Mangia ni devant aucune autre des îles de l’archipel. Le cupide pasteur en sera pour sa proposition, et les Milliardais iront, dans les parages voisins, visiter des indigènes moins rapaces et moins exigeants.

Ordre est donc envoyé aux mécaniciens de lâcher la bride à leurs millions de chevaux-vapeur, et voilà comment Pinchinat fut privé du plaisir de serrer la main à d’honorables anthropophages, – s’il y en avait. Mais, qu’il se console ! on ne se mange plus entre soi aux îles de Cook, – à regret peut-être !

Standard-Island prend direction à travers le large bras qui se prolonge jusqu’à l’agglomération des quatre îles, dont le chapelet se déroule au nord. Nombre de pirogues se montrent, les unes assez finement construites et gréées, les autres simplement creusées dans un tronc d’arbre, mais montées par de hardis pêcheurs, qui s’aventurent à la poursuite des baleines, si nombreuses en ces mers.

Ces îles sont très verdoyantes, très fertiles, et l’on comprend que l’Angleterre leur ait imposé son protectorat, en attendant qu’elle les range parmi ses propriétés du Pacifique. En vue de Mangia, on a pu apercevoir ses côtes rocheuses, bordées d’un bracelet de corail, ses maisons éblouissantes de blancheur, crépies d’une chaux vive qui est extraite des formations coralligènes, ses collines tapissées de la sombre verdure des essences tropicales, et dont l’altitude ne dépasse pas deux cents mètres.

Le lendemain, le commodore Simcoë a connaissance de Rarotonga, par ses hauteurs boisées jusqu’à leurs sommets. Vers le centre, pointe à quinze cents mètres un volcan, dont la cime émerge d’une frondaison d’épaisses futaies. Entre ces massifs se détache un édifice tout blanc, à fenêtres gothiques. C’est le temple protestant, bâti au milieu de larges forêts de mapés, qui descendent jusqu’au rivage. Les arbres, de grande taille, à puissante ramure, au tronc capricieux, sont déjetés, bossués, contournés comme les vieux pommiers de la Normandie ou les vieux oliviers de la Provence.

Peut-être, le révérend qui dirige les consciences rarotongiennes, de compte à demi avec le directeur de la Société allemande océanienne, entre les mains de laquelle se concentre tout le commerce de l’île, n’a-t-il pas établi des taxes d’étrangers, à l’exemple de son collègue de Mangia ? Peut-être les Milliardais pourraient-ils, sans bourse délier, aller présenter leurs hommages aux deux reines qui s’y disputent la souveraineté, l’une au village d’Arognani, l’autre au village d’Avarua ? Mais Cyrus Bikerstaff ne juge pas à propos d’atterrir sur cette île, et il est approuvé par le conseil des notables, habitués à être accueillis comme des rois en voyage. En somme, perte sèche pour ces indigènes, dominés par de maladroits anglicans, car les nababs de Standard-Island ont la poche bien garnie et la piastre facile.

À la fin du jour, on ne voit plus que le pic du volcan se dressant comme un style à l’horizon. Des myriades d’oiseaux de mer se sont embarqués sans permission et voltigent au-dessus de Standard-Island ; mais, la nuit venue, ils s’enfuient à tire-d’aile, regagnant les îlots incessamment battus de la houle au nord de l’archipel.

Alors il se tient une réunion présidée par le gouverneur, et dans laquelle est proposée une modification à l’itinéraire. Standard-Island traverse des parages où l’influence anglaise est prédominante. Continuer à naviguer vers l’ouest, sur le vingtième parallèle, ainsi que cela avait été décidé, c’est faire route sur les îles Tonga, sur les îles Fidji. Or, ce qui s’est passé aux îles de Cook n’a rien de très encourageant. Ne convient-il pas plutôt de rallier la Nouvelle-Calédonie, l’archipel de Loyalty, ces possessions où le Joyau du Pacifique sera reçu avec toute l’urbanité française ? Puis, après le solstice de décembre, on reviendrait franchement vers les zones équatoriales. Il est vrai, ce serait s’écarter de ces Nouvelles-Hébrides, où l’on doit rapatrier les naufragés du ketch et leur capitaine…

Pendant cette délibération à propos d’un nouvel itinéraire, les Malais se sont montrés en proie à une inquiétude très explicable, puisque, si la modification est adoptée, leur rapatriement sera plus difficile. Le capitaine Sarol ne peut cacher son désappointement, disons même sa colère, et quelqu’un qui l’eût entendu parler à ses hommes aurait sans doute trouvé son irritation plus que suspecte.

« Les voyez-vous, répétait-il, nous déposer aux Loyalty… ou à la Nouvelle-Calédonie !… Et nos amis qui nous attendent à Erromango !… Et notre plan si bien préparé aux Nouvelles-Hébrides !… Est-ce que ce coup de fortune va nous échapper ?… »

Par bonheur pour ces Malais, – par malheur pour Standard-Island, – le projet de changer l’itinéraire n’est pas admis. Les notables de Milliard-City n’aiment point qu’il soit apporté des modifications à leurs habitudes. La campagne sera poursuivie, telle que l’indique le programme arrêté au départ de la baie Madeleine. Seulement, afin de remplacer la relâche de quinze jours qui devait être faite aux îles de Cook, on décide de se diriger vers l’archipel des Samoa, en remontant au nord-ouest, avant de rallier le groupe des îles Tonga.

Et, lorsque cette décision est connue, les Malais ne peuvent dissimuler leur satisfaction…

Après tout, quoi de plus naturel, et ne doivent-ils pas se réjouir de ce que le conseil des notables n’ait pas renoncé à son projet de les rapatrier aux Nouvelles-Hébrides ?

II – D’îles en îles

Si l’horizon de Standard-Island semble s’être rasséréné d’un côté, depuis que les rapports sont moins tendus entre les Tribordais et les Bâbordais, si cette amélioration est due au sentiment que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley éprouvent l’un pour l’autre, si, enfin, le gouverneur et le surintendant ont lieu de croire que l’avenir ne sera plus compromis par des divisions intestines, le Joyau du Pacifique n’en est pas moins menacé dans son existence, et il est difficile qu’il puisse échapper à la catastrophe préparée de longue main. À mesure que son déplacement s’effectue vers l’ouest, il s’approche des parages où sa destruction est certaine, et l’auteur de cette criminelle machination n’est autre que le capitaine Sarol.

En effet, ce n’est point une circonstance fortuite qui a conduit les Malais au groupe des Sandwich. Le ketch n’a relâché à Honolulu que pour y attendre l’arrivée de Standard-Island, à l’époque de sa visite annuelle. La suivre après son départ, naviguer dans ses eaux sans exciter les soupçons, s’y faire recueillir comme naufragés, les siens et lui, puisqu’ils ne peuvent y être admis comme passagers, et alors, sous prétexte d’un rapatriement, la diriger vers les Nouvelles-Hébrides, telle a bien été l’intention du capitaine Sarol.

On sait comment ce plan, dans sa première partie, a été mis à exécution. La collision du ketch était imaginaire. Aucun navire ne l’a abordé aux approches de l’Équateur. Ce sont les Malais qui ont eux-mêmes sabordé leur bâtiment, mais de manière qu’il pût se maintenir à flot jusqu’au moment où arriveraient les secours demandés par le canon de détresse et de manière aussi qu’il fût prêt à couler, lorsque l’embarcation de Tribord-Harbour aurait recueilli son équipage. Dès lors, la collision ne serait pas suspectée, on ne contesterait pas la qualité de naufragés à des marins dont le bâtiment viendrait de sombrer, et il y aurait nécessité de leur donner asile.

Il est vrai, peut-être le gouverneur ne voudrait-il pas les garder ? Peut-être les règlements s’opposaient-ils à ce que des étrangers fussent autorisés à résider sur Standard-Island ? Peut-être déciderait-on de les débarquer au plus prochain archipel ?… C’était une chance à courir, et le capitaine Sarol l’a courue. Mais, après avis favorable de la Compagnie, résolution a été prise de conserver les naufragés du ketch et de les conduire en vue des Nouvelles-Hébrides.

Ainsi sont allées les choses. Depuis quatre mois déjà, le capitaine Sarol et ses dix Malais séjournent en pleine liberté sur l’île à hélice. Ils ont pu l’explorer dans toute son étendue, en pénétrer tous les secrets, et ils n’ont rien négligé à cet égard. Cela marche à leur gré. Un instant, ils ont dû craindre que l’itinéraire ne fût modifié par le conseil des notables, et combien ils ont été inquiets – même jusqu’à risquer de se rendre suspects ! Heureusement pour leurs projets, l’itinéraire n’a subi aucun changement. Encore trois mois, Standard-Island arrivera dans les parages des Nouvelles-Hébrides, et là doit se produire une catastrophe qui n’aura jamais eu d’égale dans les sinistres maritimes.

Il est dangereux pour les navigateurs, cet archipel des Nouvelles-Hébrides, non seulement par les écueils dont sont semés ses abords, par les courants de foudre qui s’y propagent, mais aussi eu égard à la férocité native d’une partie de sa population. Depuis l’époque où Quiros le découvrit en 1706, après qu’il eut été exploré par Bougainville en 1768, et par Cook en 1773, il fut le théâtre de monstrueux massacres, et peut-être sa mauvaise réputation est-elle propre à justifier les craintes de Sébastien Zorn sur l’issue de cette campagne maritime de Standard-Island. Kanaques, Papous, Malais, s’y mélangent aux noirs Australiens, perfides, lâches, réfractaires à toute tentative de civilisation. Quelques îles de ce groupe sont de véritables nids à forbans, et les habitants n’y vivent que de pirateries.

Le capitaine Sarol, Malais d’origine, appartient à ce type d’écumeurs, baleiniers, sandaliers, négriers, qui, ainsi que l’a observé le médecin de la marine Hagon lors de son voyage aux Nouvelles-Hébrides, infestent ces parages. Audacieux, entreprenant, habitué à courir les archipels suspects, très instruit en son métier, s’étant plus d’une fois chargé de diriger de sanglantes expéditions, ce Sarol n’en est pas à son coup d’essai, et ses hauts faits l’ont rendu célèbre sur cette portion de mer de l’Ouest-Pacifique.

Or, quelques mois avant, le capitaine Sarol et ses compagnons ayant pour complice la population sanguinaire de l’île Erromango, l’une des Nouvelles-Hébrides, ont préparé un coup qui leur permettra, s’il réussit, d’aller vivre en honnêtes gens partout où il leur plaira. Ils connaissent de réputation cette île à hélice qui, depuis l’année précédente, se déplace entre les deux tropiques. Ils savent quelles incalculables richesses renferme cette opulente Milliard-City. Mais, comme elle ne doit point s’aventurer si loin vers l’ouest, il s’agit de l’attirer en vue de cette sauvage Erromango, où tout est préparé pour en assurer la complète destruction.

D’autre part, bien que renforcés des naturels des îles voisines, ces Néo-Hébridais doivent compter avec leur infériorité numérique, étant donnée la population de Standard-Island, sans parler des moyens de défense dont elle dispose. Aussi n’est-il point question de l’attaquer en mer, comme un simple navire de commerce, ni de lui lancer une flotille[1] de pirogues à l’abordage. Grâce aux sentiments d’humanité que les Malais auront su exploiter, sans éveiller aucun soupçon, Standard-Island ralliera les parages d’Erromango… Elle mouillera à quelques encablures… Des milliers d’indigènes l’envahiront par surprise… Ils la jetteront sur les roches… Elle s’y brisera… Elle sera livrée au pillage, aux massacres… En vérité, cette horrible machination a des chances de réussir. Pour prix de l’hospitalité qu’ils ont accordée au capitaine Sarol et à ses complices, les Milliardais marchent à une catastrophe suprême.

Le 9 décembre, le commodore Simcoë atteint le cent soixante et onzième méridien, à son intersection avec le quinzième parallèle. Entre ce méridien et le cent soixante-quinzième gît le groupe des Samoa, visité par Bougainville en 1768, par Lapérouse en 1787, par Edwards en 1791.

L’île Rose est d’abord relevée au nord-ouest, – île inhabitée qui ne mérite même pas l’honneur d’une visite.

Deux jours après, on a connaissance de l’île Manoua, flanquée des deux îlots d’Olosaga et d’Ofou. Son point culminant monte à sept cent soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu’elle compte environ deux mille habitants, ce n’est pas la plus intéressante l’archipel, et le gouverneur ne donne pas l’ordre d’y relâcher. Mieux vaut séjourner, pendant une quinzaine de jours, aux îles Tétuila, Upolu, Savaï, les plus belles de ce groupe, qui est beau entre tous. Manoua jouit pourtant d’une certaine célébrité dans les annales maritimes. En effet, c’est sur son littoral, à Ma-Oma, que périrent plusieurs des compagnons de Cook, au fond d’une baie à laquelle est restée le nom trop justifié de baie du Massacre.

Une vingtaine de lieues séparent Manoua de Tétuila, sa voisine. Standard-Island s’en approche pendant la nuit du 14 au 15 décembre. Ce soir-là, le quatuor, qui se promène aux environs de la batterie de l’Éperon, a « senti » cette Tétuila, bien qu’elle soit encore à une distance de plusieurs milles. L’air est embaumé des plus délicieux parfums.

« Ce n’est pas une île, s’écrie Pinchinat, c’est le magasin de Piver… c’est l’usine de Lubin… c’est une boutique de parfumeur à la mode…

— Si Ton Altesse n’y voit pas d’inconvénient, observe Yvernès, je préfère que tu la compares à une cassolette…

— Va pour une cassolette ! » répond Pinchinat, qui ne veut point contrarier les envolées poétiques de son camarade.

Et, en vérité, on dirait qu’un courant d’effluves parfumés est apporté par la brise à la surface de ces eaux admirables. Ce sont les émanations de cette essence si pénétrante, à laquelle les Kanaques samoans ont donné le nom de « moussooi ».

Au lever du soleil, Standard-Island longe Tétuila à six encablures de sa côte nord. On dirait d’une corbeille verdoyante, ou plutôt d’un étagement de forêts qui se développent jusqu’aux dernières cimes, dont la plus élevée dépasse dix-sept cents mètres. Quelques îlots la précèdent, entre autres celui d’Anuu. Des centaines de pirogues élégantes, montées par de vigoureux indigènes demi-nus, maniant leurs avirons sur la mesure à deux-quatre d’une chanson samoane, s’empressent de faire escorte. De cinquante à soixante rameurs, ce n’est pas un chiffre exagéré pour ces longues embarcations, d’une solidité qui leur permet de fréquenter la haute mer. Nos Parisiens comprennent alors pourquoi les premiers Européens donnèrent à ces îles le nom d’Archipel des Navigateurs. En somme, son véritable nom géographique est Hamoa ou préférablement Samoa.

Savaï, Upolu, Tétuila, échelonnées du nord-ouest au sud-est, Olosaga, Ofou, Manoua, réparties dans le sud-est, telles sont les principales îles de ce groupe d’origine volcanique. Sa superficie totale est de deux mille huit cents kilomètres carrés, et il renferme une population de trente-cinq mille six cents habitants. Il y a donc lieu de rabattre d’une moitié les recensements qui furent indiqués par les premiers explorateurs.

Observons que l’une quelconque de ces îles peut présenter des conditions climatériques aussi favorables que Standard-Island. La température s’y maintient entre vingt-six et trente-quatre degrés. Juillet et août sont les mois les plus froids, et les extrêmes chaleurs s’accusent en février. Par exemple, de décembre à avril, les Samoans sont noyés sous des pluies abondantes, et c’est aussi l’époque à laquelle se déchaînent bourrasques et tempêtes, si fécondes en sinistres.

Quant au commerce, entre les mains des Anglais d’abord, puis des Américains, puis des Allemands, il peut s’élever à dix-huit cent mille francs pour l’importation et à neuf cent mille francs pour l’exportation. Il trouve ses éléments dans certains produits agricoles, le coton dont la culture s’accroît chaque année, et le coprah, c’est-à-dire l’amande desséchée du coco.

Du reste, la population, qui est d’origine malayo-polynésienne, n’est mélangée que de trois centaines de blancs, et de quelques milliers de travailleurs recrutés dans les diverses îles de la Mélanésie. Depuis 1830, les missionnaires ont converti au christianisme les Samoans, qui gardent cependant certaines pratiques de leurs anciens rites religieux. La grande majorité des indigènes est protestante, grâce à l’influence allemande et anglaise. Néanmoins, le catholicisme y compte quelques milliers de néophytes, dont les Pères Maristes s’appliquent à augmenter le nombre, afin de combattre le prosélytisme anglo-saxon.

Standard-Island s’est arrêtée au sud de l’île Tétuila, à l’ouvert de la rade de Pago-Pago. Là est le véritable port de l’île, dont la capitale est Leone, située dans la partie centrale. Il n’y a, cette fois, aucune difficulté entre le gouverneur Cyrus Bikerstaff et les autorités samoanes. La libre pratique est accordée. Ce n’est pas Tétuila, c’est Upolu qu’habite le souverain de l’archipel, où sont établies les résidences anglaise, américaine et allemande. On ne procède donc pas à des réceptions officielles. Un certain nombre de Samoans profitent de la facilité qui leur est offerte pour visiter Milliard-City et « ses environs ». Quant aux Milliardais, ils sont assurés que la population du groupe leur fera bon et cordial accueil.

Le port est au fond de la baie. L’abri qu’il offre contre les vents du large est excellent, et son accès facile. Les navires de guerre y viennent souvent en relâche.

Parmi les premiers débarqués, ce jour-là, on ne s’étonnera pas de rencontrer Sébastien Zorn et ses trois camarades, accompagnés du surintendant qui veut être des leurs. Calistus Munbar est comme toujours de charmante et débordante humeur. Il a appris qu’une excursion jusqu’à Leone, dans des voitures attelées de chevaux néozélandais, est organisée entre trois ou quatre familles de notables. Or, puisque les Coverley et les Tankerdon doivent s’y trouver, peut-être se produira-t-il encore un certain rapprochement entre Walter et miss Dy, qui ne sera point pour lui déplaire.

Tout en se promenant avec le quatuor, il cause de ce grand événement ; il s’anime, il s’emballe suivant son ordinaire.

« Mes amis, répète-t-il, nous sommes en plein opéra-comique… Avec un heureux incident, on arrive au dénouement de la pièce… Un cheval qui s’emporte… une voiture qui verse…

— Une attaque de brigands !… dit Yvernès.

— Un massacre général des excursionnistes !… ajoute Pinchinat.

— Et cela pourrait bien arriver !… gronde le violoncelliste d’une voix funèbre, comme s’il eût tiré de lugubres sons de sa quatrième corde.

— Non, mes amis, non ! s’écrie Calistus Munbar. N’allons pas jusqu’au massacre !… Il n’en faut pas tant !… Rien qu’un accident acceptable, dans lequel Walter Tankerdon serait assez heureux pour sauver la vie de miss Dy Coverley…

— Et là-dessus, un peu de musique de Boïeldieu ou d’Auber ! dit Pinchinat, en faisant de sa main fermée le geste de tourner la manivelle d’un orgue.

— Ainsi, monsieur Munbar, répond Frascolin, vous tenez toujours à ce mariage ?…

— Si j’y tiens, mon cher Frascolin ! J’en rêve nuit et jour !… J’en perds ma bonne humeur ! (Il n’y paraissait guère)… J’en maigris… (Cela ne se voyait pas davantage). J’en mourrai, s’il ne se fait…

— Il se fera, monsieur le surintendant, réplique Yvernès, en donnant à sa voix une sonorité prophétique, car Dieu ne voudrait pas la mort de Votre Excellence…

— Il y perdrait ! » répond Calistus Munbar.

Et tous se dirigent vers un cabaret indigène, où ils boivent à la santé des futurs époux quelques verres d’eau de coco en mangeant de savoureuses bananes. Un vrai régal pour les yeux de nos Parisiens, cette population samoane, répandue le long des rues de Pago-Pago, à travers les massifs qui entourent le port. Les hommes sont d’une taille au-dessus de la moyenne, le teint d’un brun jaunâtre, la tête arrondie, la poitrine puissante, les membres solidement musclés, la physionomie douce et joviale. Peut-être montrent-ils trop de tatouages sur les bras, le torse, même sur leurs cuisses que recouvre imparfaitement une sorte de jupe d’herbes ou de feuillage. Quant à leur chevelure, elle est noire, dit-on, lisse ou ondulée, suivant le goût du dandysme indigène. Mais, sous la couche de chaux blanche dont ils l’enduisent, elle forme perruque.

« Des sauvages Louis XV ! fait observer Pinchinat. Il ne leur manque que l’habit, l’épée, la culotte, les bas, les souliers à talons rouges, le chapeau à plumes et la tabatière pour figurer aux petits levers de Versailles ! »

Quant aux Samoanes, femmes ou jeunes filles, aussi rudimentairement vêtues que les hommes, tatouées aux mains et à la poitrine, la tête enguirlandée de gardénias, le cou orné de colliers d’hibiscus rouge, elles justifient l’admiration dont débordent les récits des premiers navigateurs – du moins tant qu’elles sont jeunes. Très réservées, d’ailleurs, d’une pruderie un peu affectée, gracieuses et souriantes, elles enchantent le quatuor, en lui souhaitant le « kalofa », c’est-à-dire le bonjour, prononcé d’une voix douce et mélodieuse.

Une excursion, ou plutôt un pèlerinage que nos touristes ont voulu faire, et qu’ils ont exécuté le lendemain, leur a procuré l’occasion de traverser l’île d’un littoral à l’autre. Une voiture du pays les conduit sur la côte opposée, à la baie de França, dont le nom rappelle un souvenir de la France. Là, sur un monument de corail blanc, inauguré en 1884, se détache une plaque de bronze qui porte en lettres gravées les noms inoubliables du commandant de Langle, du naturaliste Lamanon et de neuf matelots, – les compagnons de Lapérouse, – massacrés à cette place le 11 décembre 1787.

Sébastien Zorn et ses camarades sont revenus à Pago-Pago par l’intérieur de l’île. Quels admirables massifs d’arbres, enlacés de lianes, des cocotiers, des bananiers sauvages, nombre d’essences indigènes propres à l’ébénisterie ! Sur la campagne s’étalent des champs de taros, de cannes à sucre, de caféiers, de cotonniers, de canneliers. Partout, des orangers, des goyaviers, des manguiers, des avocatiers, et aussi des plantes grimpantes, orchidées et fougères arborescentes. Une flore étonnamment riche sort de ce sol fertile, que féconde un climat humide et chaud. Pour la faune samoane, réduite à quelques oiseaux, à quelques reptiles à peu près inoffensifs, elle ne compte parmi les mammifères indigènes qu’un petit rat, seul représentant de la famille des rongeurs.

Quatre jours après, le 18 décembre, Standard-Island quitte Tétuila, sans que se soit produit l’« accident providentiel », tant désiré du surintendant. Mais il est visible que les rapports des deux familles ennemies continuent à se détendre.

C’est à peine si une douzaine de lieues séparent Tétuila d’Upolu. Dans la matinée du lendemain, le commodore Simcoë range successivement, à un quart de mille, les trois îlots Nun-tua, Samusu, Salafuta, qui défendent cette île comme autant de forts détachés. Il manœuvre avec grande habileté, et, dans l’après-midi, vient prendre son poste de relâche devant Apia.

Upolu est la plus importante île de l’archipel avec ses seize mille habitants. C’est là que l’Allemagne, l’Amérique et l’Angleterre ont établi leurs résidents, réunis en une sorte de conseil pour la protection des intérêts de leurs nationaux. Le souverain du groupe, lui, « règne » au milieu de sa cour de Malinuu, à l’extrémité est de la pointe Apia.

L’aspect d’Upolu est le même que celui de Tétuila ; un entassement de montagnes, dominé par le pic du mont de la Mission, qui constitue l’échine de l’île suivant sa longueur. Ces anciens volcans éteints sont actuellement couverts de forêts épaisses qui les enveloppent jusqu’à leur cratère. Du pied de ces montagnes, des plaines et des champs se relient à la bande alluvionnaire du littoral, où la végétation s’abandonne à toute la luxuriante fantaisie des tropiques.

Le lendemain, le gouverneur Cyrus Bikerstaff, ses deux adjoints, quelques notabilités, se font débarquer au port d’Apia. Il s’agit de faire une visite officielle aux résidents d’Allemagne, d’Angleterre et des États-Unis d’Amérique, cette sorte de municipalité composite, entre les mains de laquelle se concentrent les services administratifs de l’archipel.

Tandis que Cyrus Bikerstaff et sa suite se rendent chez ces résidents, Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès et Pinchinat, qui ont pris terre avec eux, occupent leurs loisirs à parcourir la ville.

Et, de prime abord, ils sont frappés du contraste que présentent les maisons européennes où les marchands tiennent boutique, et les cases de l’ancien village kanaque, où les indigènes ont obstinément gardé leur domicile. Ces habitations sont confortables, salubres, charmantes en un mot. Disséminées sur les bords de la rivière Apia, leurs basses toitures s’abritent sous l’élégant parasol des palmiers.

Le port ne manque pas d’animation. C’est le plus fréquenté du groupe, et la Société commerciale de Hambourg y entretient une flotille, qui est destinée au cabotage entre les Samoa et les îles environnantes.

Cependant, si l’influence de cette triplice anglaise, américaine et allemande est prépondérante en cet archipel, la France est représentée par des missionnaires catholiques dont l’honorabilité, le dévouement et le zèle la tiennent en bon renom parmi la population samoane. Une véritable satisfaction, une profonde émotion même saisit nos artistes, quand ils aperçoivent la petite église de la Mission, qui n’a point la sévérité puritaine des chapelles protestantes, et, un peu au delà, sur la colline, une maison d’école, dont le pavillon tricolore couronne le faîte.

Ils se dirigent de ce côté, et quelques minutes après ils sont reçus dans l’établissement français. Les Maristes font aux « falanis », – ainsi les Samoans appellent-ils les étrangers – un patriotique accueil. Là résident trois Pères, affectés au service de la Mission, qui en compte encore deux autres à Savaï, et un certain nombre de religieuses installées sur les îles.

Quel plaisir de causer avec le supérieur, d’un âge avancé déjà, qui habite les Samoa depuis nombre d’années ! Il est si heureux de recevoir des compatriotes – et qui plus est – des artistes de son pays ! La conversation est coupée de rafraîchissantes boissons dont la Mission possède la recette.

« Et, d’abord, dit le vieillard, ne pensez pas, mes chers fils, que les îles de notre archipel soient sauvages. Ce n’est pas ici que vous trouverez de ces indigènes qui pratiquent le cannibalisme…

— Nous n’en avons guère rencontré jusqu’alors, fait observer Frascolin…

— À notre grand regret ! ajoute Pinchinat.

— Comment… à votre regret ?…

— Excusez, mon Père, cet aveu d’un curieux Parisien ! C’est par amour de la couleur locale !

— Oh ! fait Sébastien Zorn, nous ne sommes pas au bout de notre campagne, et peut-être en verrons-nous plus que nous ne le voudrons, de ces anthropophages réclamés par notre camarade…

— Cela est possible, répond le supérieur. Aux approches des groupes de l’ouest, aux Nouvelles-Hébrides, aux Salomons, les navigateurs ne doivent s’aventurer qu’avec une extrême prudence. Mais aux Taïti, aux Marquises, aux îles de la Société comme aux Samoa, la civilisation a fait des progrès remarquables. Je sais bien que les massacres des compagnons de Lapérouse ont valu aux Samoans la réputation de naturels féroces, voués aux pratiques du cannibalisme. Mais combien changés depuis, grâce à l’influence de la religion du Christ ! Les indigènes de ce temps sont des gens policés, jouissant d’un gouvernement à l’européenne, avec deux chambres à l’européenne, et des révolutions…

— À l’européenne ?… observe Yvernès.

— Comme vous le dites, mon cher fils, les Samoa ne sont pas exemptes de dissensions politiques !

— On le sait à Standard-Island, répond Pinchinat, car que ne sait-on pas, mon Père, en cette île bénie des dieux ! Nous croyions même tomber ici au milieu d’une guerre dynastique entre deux familles royales…

— En effet, mes amis, il y a eu lutte entre le roi Tupua, qui descend des anciens souverains de l’archipel, que nous soutenons de toute notre influence, et le roi Malietoa, l’homme des Anglais et des Allemands. Bien du sang a été versé, surtout dans la grande bataille de décembre 1887. Ces rois se sont vus successivement proclamés, détrônés, et, finalement, Malietoa a été déclaré souverain par les trois puissances, en conformité des dispositions stipulées par la cour de Berlin… Berlin ! »

Et le vieux missionnaire ne peut retenir un mouvement convulsif, tandis que ce nom s’échappe de ses lèvres.

« Voyez-vous, dit-il, jusqu’ici l’influence des Allemands a été dominante aux Samoa. Les neuf dixièmes des terres cultivées sont entre leurs mains. Aux environs d’Apia, à Suluafata, ils ont obtenu du gouvernement une concession très importante, à proximité d’un port qui pourra servir au ravitaillement de leurs navires de guerre. Les armes à tir rapide ont été introduites par eux… Mais tout cela prendra peut-être fin quelque jour…

— Au profit de la France ?… demande Frascolin.

— Non… au profit du Royaume-Uni !

— Oh ! fait Yvernès, Angleterre ou Allemagne…

— Non, mon cher enfant, répond le supérieur, il faut y voir une notable différence…

— Mais le roi Malietoa ?… répond Yvernès.

— Eh bien, le roi Malietoa fut une autre fois renversé, et savez-vous quel est le prétendant qui aurait eu alors le plus de chances à lui succéder ?… Un Anglais, l’un des personnages les plus considérables de l’archipel, un simple romancier…

— Un romancier ?…

— Oui… Robert Lewis Stevenson, l’auteur de l’Île au trésor et des Nuits arabes.

— Voilà donc où peut mener la littérature ! s’écrie Yvernès.

— Quel exemple à suivre pour nos romanciers de France ! réplique Pinchinat. Hein ! Zola Ier, ayant été souverain des Samoans… reconnu par le gouvernement britannique, assis sur le trône des Tupua et des Malietoa, et sa dynastie succédant à la dynastie des souverains indigènes !… Quel rêve ! »

La conversation prend fin, après que le supérieur a donné divers détails sur les mœurs des Samoans. Il ajoute que, si la majorité appartient à la religion protestante wesleyenne, il semble bien que le catholicisme fait chaque jour plus de progrès. L’église de la Mission est déjà trop petite pour les offices, et l’école exige un agrandissement prochain. Il s’en montre très heureux, et ses hôtes s’en réjouissent avec lui.

La relâche de Standard-Island à l’île Upolu s’est prolongée pendant trois jours. Les missionnaires sont venus rendre aux artistes français la visite qu’ils en avaient reçue. On les a promenés à travers Milliard-City, et ils ont été émerveillés. Et pourquoi ne pas dire que, dans la salle du casino, le Quatuor Concertant a fait entendre au Père et à ses collègues quelques morceaux de son répertoire ? Il en a pleuré d’attendrissement, le bon vieillard, car il adore la musique classique, et, à son grand regret, ce n’est pas dans les festivals d’Upolu qu’il a jamais eu l’occasion de l’entendre.

La veille du départ, Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, accompagnés cette fois du professeur de grâce et de maintien, viennent prendre congé des missionnaires maristes. Il y a, de part et d’autre, des adieux touchants, – ces adieux de gens qui ne se sont vus que pendant quelques jours et qui ne se reverront jamais. Le vieillard les bénit en les embrassant, et ils se retirent profondément émus.

Le lendemain, 23 décembre, le commodore Simcoë appareille dès l’aube et Standard-Island se meut au milieu d’un cortège de pirogues, qui doivent l’escorter jusqu’à l’île voisine de Savaï.

Cette île n’est séparée d’Upolu que par un détroit de sept à huit lieues. Mais, le port d’Apia étant situé sur la côte septentrionale, il est nécessaire de longer cette côte pendant toute la journée avant d’atteindre le détroit.

D’après l’itinéraire arrêté par le gouverneur, il ne s’agit pas de faire le tour de Savaï, mais d’évoluer entre elle et Upolu, afin de se rabattre, par le sud-ouest, sur l’archipel des Tonga. Il suit de là que Standard-Island ne marche qu’à une vitesse très modérée, ne voulant pas s’engager, pendant la nuit, à travers cette passe que flanquent les deux petites îles d’Apolinia et de Manono.

Le lendemain, au lever du jour, le commodore Simcoë manœuvre entre ces deux îlots, dont l’un, Apolinia, ne compte guère que deux cent cinquante habitants, et l’autre, Manono, un millier. Ces indigènes ont la réputation justifiée d’être les plus braves comme les plus honnêtes Samoans de l’archipel.

De cet endroit, on peut admirer Savaï dans toute sa splendeur. Elle est protégée par d’inébranlables falaises de granit contre les attaques d’une mer que les ouragans, les tornades, les cyclones de la période hivernale, rendent formidable. Cette Savaï est couverte d’une épaisse forêt que domine un ancien volcan, haut de douze cents mètres, meublée de villages étincelants sous le dôme des palmiers gigantesques, arrosée de cascades tumultueuses, trouée de profondes cavernes d’où s’échappent en violents échos les coups de mer de son littoral.

Et, si l’on en croit les légendes, cette île fut l’unique berceau des races polynésiennes, dont ses onze mille habitants ont conservé le type le plus pur. Elle s’appelait alors Savaïki, le fameux Éden des divinités mahories.

Standard-Island s’en éloigne lentement et perd de vue ses derniers sommets dans la soirée du 24 décembre.

III – Concert à la cour

Depuis le 21 décembre, le soleil, dans son mouvement apparent, après s’être arrêté sur le tropique du Capricorne, a recommencé sa course vers le nord, abandonnant ces parages aux intempéries de l’hiver et ramenant l’été sur l’hémisphère septentrional.

Standard-Island n’est plus qu’à une dizaine de degrés de ce tropique. À descendre jusqu’aux îles de Tonga-Tabou, elle atteindra la latitude extrême fixée par l’itinéraire, et reprendra sa route au nord, se maintenant ainsi dans les conditions climatériques les plus favorables. Il est vrai, elle ne pourra éviter une période d’extrêmes chaleurs, pendant que le soleil embrasera son zénith ; mais ces chaleurs seront tempérées par la brise de mer, et diminueront avec l’éloignement de l’astre dont elles émanent.

Entre les Samoa et l’île principale de Tonga-Tabou, on compte huit degrés, soit neuf cents kilomètres environ. Il n’y pas lieu de forcer la vitesse. L’île à hélice ira en flânant sur cette mer constamment belle, non moins tranquille que l’atmosphère à peine troublée d’orages rares et rapides. Il suffit d’être à Tonga-Tabou vers les premiers jours de janvier, d’y relâcher une semaine, puis de se diriger sur les Fidji. De là, Standard-Island remontera du côté des Nouvelles-Hébrides, où elle déposera l’équipage malais ; puis, le cap au nord-est, elle regagnera les latitudes de la baie Madeleine, et sa seconde campagne sera terminée.

La vie se continue donc à Milliard-City au milieu d’un calme inaltérable. Toujours cette existence d’une grande ville d’Amérique ou d’Europe, – les communications constantes avec le nouveau continent par les steamers ou les câbles télégraphiques, les visites habituelles des familles, le rapprochement manifeste qui s’opère entre les deux sections rivales, les promenades, les jeux, les concerts du quatuor toujours en faveur auprès des dilettanti.

La Noël venue, le Christmas, si cher aux protestants et aux catholiques, est célébré en grande pompe au temple et à Saint-Mary Church, comme dans les palais, les hôtels, les maisons du quartier commerçant. Cette solennité va mettre toute l’île en fête pendant la semaine qui commence à Noël pour finir au premier janvier.

Entre temps, les journaux de Standard-Island, le Starboard-Chronicle, le New-Herald, ne cessent d’offrir à leurs lecteurs les récentes nouvelles de l’intérieur et de l’étranger. Et même une nouvelle, publiée simultanément par ces deux feuilles, donne lieu à nombre de commentaires.

En effet, on a pu lire dans le numéro du 26 décembre que le roi de Malécarlie s’est rendu à l’hôtel de ville, où le gouverneur lui a donné audience. Quel but avait cette visite de Sa Majesté… quel motif ?… Des racontars de toutes sortes courent la ville, et ils se fussent sans doute appuyés sur les plus invraisemblables hypothèses, si, le lendemain, les journaux n’eussent rapporté une information positive à ce sujet.

Le roi de Malécarlie a sollicité un poste à l’observatoire de Standard-Island, et l’administration supérieure a immédiatement fait droit à sa demande.

« Parbleu, s’est écrié Pinchinat, il faut habiter Milliard-City pour voir de ces choses-là !… Un souverain, sa lunette aux yeux, guettant les étoiles à l’horizon !…

— Un astre de la terre, qui interroge ses frères du firmament !… » répond Yvernès.

La nouvelle est authentique, et voici pourquoi Sa Majesté s’est trouvée dans l’obligation de solliciter cette place.

C’était un bon roi, le roi de Malécarlie, c’était une bonne reine, la princesse sa femme. Ils faisaient tout le bien que peuvent faire, dans un des États moyens de l’Europe, des esprits éclairés, libéraux, sans prétendre que leur dynastie, quoiqu’elle fût une des plus anciennes du vieux continent, eût une origine divine. Le roi était très instruit des choses de science, très appréciateur des choses d’art, passionné pour la musique surtout. Savant et philosophe, il ne s’aveuglait guère sur l’avenir des souverainetés européennes. Aussi était-il toujours prêt à quitter son royaume, dès que son peuple ne voudrait plus de lui. N’ayant pas d’héritier direct, ce n’est point à sa famille qu’il ferait tort, quand le moment lui paraîtrait venu d’abandonner son trône et de se décoiffer de sa couronne.

Ce moment arriva, il y a trois ans. Pas de révolution d’ailleurs, dans le royaume de Malécarlie, ou du moins pas de révolution sanglante. D’un commun accord, le contrat fut rompu entre Sa Majesté et ses sujets. Le roi redevint un homme, ses sujets devinrent des citoyens, et il partit sans plus de façon qu’un voyageur dont le ticket a été pris au chemin de fer, laissant un régime se substituer à un autre.

Vigoureux encore à soixante ans, le roi jouissait d’une constitution, – meilleure peut-être que celle dont son ancien royaume essayait de se doter. Mais la santé de la reine, assez précaire, réclamait un milieu qui fût à l’abri des brusques changements de température. Or, cette presque uniformité de conditions climatériques, il était difficile de la rencontrer autre part qu’à Standard-Island, du moment qu’on ne pouvait pas s’imposer la fatigue de courir après les belles saisons sous des latitudes successives. Il semblait donc que l’appareil maritime de Standard-Island Company présentait ces divers avantages, puisque les nababs les plus haut cotés des États-Unis en avaient fait leur ville d’adoption.

C’est pourquoi, dès que l’île à hélice eut été créée, le roi et la reine de Malécarlie résolurent d’élire domicile à Milliard-City. L’autorisation leur en fut accordée, moyennant qu’ils y vivraient en simples citoyens, sans aucune distinction ni privilège. On peut être certain que Leurs Majestés ne songeaient point à vivre autrement. Un petit hôtel leur est loué dans la Trente-neuvième Avenue de la section tribordaise, entouré d’un jardin qui s’ouvre sur le grand parc. C’est là que demeurent les deux souverains, très à l’écart, ne se mêlant en aucune façon aux rivalités et intrigues des sections rivales, se contentant d’une existence modeste. Le roi s’occupe d’études astronomiques, pour lesquelles il a toujours eu un goût très prononcé. La reine, catholique sincère, mène une vie à demi claustrale, n’ayant pas même l’occasion de se consacrer à des œuvres charitables, puisque la misère est inconnue sur ce Joyau du Pacifique.

Telle est l’histoire des anciens maîtres du royaume de Malécarlie, – une histoire que le surintendant a racontée à nos artistes, ajoutant que ce roi et cette reine étaient les meilleures gens qu’il fût possible de rencontrer, bien que leur fortune fût relativement très réduite.

Le quatuor, très ému devant cette déchéance royale, supportée avec tant de philosophie et de résignation, éprouve pour les souverains détrônés une respectueuse sympathie. Au lieu de se réfugier en France, cette patrie des rois en exil, Leurs Majestés ont fait choix de Standard-Island, comme d’opulents personnages font choix d’une Nice ou d’une Corfou pour raison de santé. Sans doute, ils ne sont pas des exilés, ils n’ont point été chassés de leur royaume, ils auraient pu y demeurer, ils pouvaient y revenir, en ne réclamant que leurs droits de citoyens. Mais ils n’y songent point et se trouvent bien de cette paisible existence, en se conformant aux lois et règlements de l’île à hélice.

Que le roi et la reine de Malécarlie ne soient pas riches, rien de plus vrai, si on les compare à la majorité des Milliardais, et relativement aux exigences de la vie à Milliard-City. Que voulez-vous y faire avec deux cent mille francs de rente, quand le loyer d’un modeste hôtel en coûte cinquante mille. Or, les ex-souverains étaient déjà peu fortunés au milieu des empereurs et des rois de l’Europe, – lesquels ne font pas grande figure eux-mêmes à côté des Gould, des Vanderbilt, des Rothschild, des Astor, des Makay et autres dieux de la finance. Aussi, quoique leur train ne comportât aucun luxe, – rien que le strict nécessaire, – ils n’ont pas laissé d’être gênés. Or la santé de la reine s’accommode si heureusement de cette résidence que le roi n’a pu avoir la pensée de l’abandonner. Alors il a voulu « accroître ses revenus par son travail, et, une place étant devenue vacante à l’observatoire, – une place dont les émoluments sont très élevés, – il est allé la demander au gouverneur. Cyrus Bikerstaff, après avoir consulté par un câblogramme l’administration supérieure de Madeleine-bay, a disposé de la place en faveur du souverain, et voilà comment les journaux ont pu annoncer que le roi de Malécarlie venait d’être nommé astronome à Standard-Island.

Quelle matière à conversations en tout autre pays ! Ici on en a parlé pendant deux jours, puis on n’y pense plus. Cela paraît tout naturel qu’un roi cherche dans le travail la possibilité de continuer cette tranquille existence à Milliard-City. C’est un savant : on profitera de sa science. Il n’y a rien là que de très honorable. S’il découvre quelque nouvel astre, planète, comète ou étoile, on lui donnera son nom qui figurera avec honneur parmi les noms mythologiques dont fourmillent les annuaires officiels.

En se promenant dans le parc, Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès, Frascolin, se sont entretenus de cet incident. Dans la matinée, ils ont vu le roi qui se rendait à son bureau, et ils ne sont pas encore assez américanisés pour accepter cette situation au moins peu ordinaire. Aussi dialoguent-ils à ce sujet, et Frascolin est-il amené à dire :

« Il paraît que si Sa Majesté n’avait pas été capable de remplir les fonctions d’astronome, elle aurait pu donner des leçons comme professeur de musique.

— Un roi courant le cachet ! s’écrie Pinchinat.

— Sans doute, et au prix que ses riches élèves lui eussent payé ses leçons…

— En effet, on le dit très bon musicien, observe Yvernès.

— Je ne suis pas surpris qu’il soit fou de musique, ajoute Sébastien Zorn, puisque nous l’avons vu se tenir à la porte du casino, pendant nos concerts, faute de pouvoir louer un fauteuil pour la reine et pour lui !

— Eh ! les ménétriers, j’ai une idée ! dit Pinchinat.

— Une idée de Son Altesse, réplique le violoncelliste, ce doit être une idée baroque !

— Baroque ou non, mon vieux Sébastien, répond Pinchinat, je suis sûr que tu l’approuveras.

— Voyons l’idée de Pinchinat, dit Frascolin.

— Ce serait d’aller donner un concert à Leurs Majestés, à elles seules, dans leur salon, et d’y jouer les plus beaux morceaux de notre répertoire.

— Eh ! fait Sébastien Zorn, sais-tu qu’elle n’est pas mauvaise, ton idée !

— Parbleu ! j’en ai, de ce genre-là, plein la tête, et quand je la secoue…

— Ça sonne comme un grelot ! répond Yvernès.

— Mon brave Pinchinat, dit Frascolin, contentons-nous pour aujourd’hui de ta proposition. Je suis certain que nous ferons grand plaisir à ce bon roi et à cette bonne reine.

— Demain, nous écrirons pour demander une audience, dit Sébastien Zorn.

— Mieux que cela ! répond Pinchinat. Ce soir même, présentons-nous à l’habitation royale avec nos instruments comme une troupe musiciens qui viennent donner une aubade…

— Tu veux dire une sérénade, réplique Yvernès, puisque ce sera à la nuit…

— Soit, premier violon sévère mais juste ! Ne chicanons pas sur les mots !… Est-ce décidé ?…

— C’est décidé. »

Ils ont vraiment une excellente pensée. Nul doute que le roi dilettante soit très sensible à cette délicate attention des artistes français et très heureux de les entendre. Donc, à la tombée du jour, le Quatuor Concertant, chargé de trois étuis à violon et d’une boîte à violoncelle, quitte le casino, et se dirige vers la Trente-neuvième Avenue, située à l’extrémité de la section tribordaise. Très simple demeure, précédée d’une petite cour avec pelouse verdoyante. D’un côté, les communs ; de l’autre, les écuries qui ne sont point utilisées. La maison ne se compose que d’un rez-de-chaussée auquel on accède par un perron, et d’un étage, surmonté d’une fenêtre mezzanine et d’un toit mansardé. Sur la droite et sur la gauche deux magnifiques micocouliers ombragent le double sentier par lequel on se rend au jardin. Sous les massifs de ce jardin, qui ne mesure pas deux cents mètres superficiels, s’étend un tapis gazonné. Ne songez point à comparer ce cottage aux hôtels des Coverley, des Tankerdon et autres notables de Milliard-City. C’est la retraite d’un sage, qui vit à l’écart, d’un savant, d’un philosophe. Abdolonyme s’en fût contenté en descendant du trône des rois de Sidon. Le roi de Malécarlie a pour unique chambellan son valet de chambre, et la reine pour toute dame d’honneur, sa femme de chambre. Qu’on y adjoigne une cuisinière américaine, c’est là tout le personnel attaché au service de ces souverains déchus, qui traitaient autrefois de frère à frère avec les empereurs du vieux continent. Frascolin pousse un bouton électrique. Le valet de chambre ouvre la porte de la grille. Frascolin fait connaître le désir que ses camarades et lui, des artistes français, ont de présenter leurs hommages à Sa Majesté, et ils demandent la faveur d’être reçus.

Le domestique les prie d’entrer, et ils s’arrêtent devant le perron.

Presque aussitôt, le valet de chambre revient les informer que le roi les recevra avec plaisir. On les introduit dans le vestibule où ils déposent leurs instruments, puis dans le salon où Leurs Majestés entrent à l’instant même.

Ce fut là tout le cérémonial de cette réception.

Les artistes se sont inclinés, pleins de respect devant le roi et la reine. La reine, très simplement vêtue d’étoffes sombres, n’est coiffée que de sa chevelure abondante, dont les boucles grises donnent un charme extrême à sa figure un peu pâle, à son regard légèrement voilé. Elle va s’asseoir sur un fauteuil, placé près de la fenêtre qui ouvre sur le jardin, au delà duquel se dessinent les massifs du parc.

Le roi, debout, répond au salut de ses visiteurs, et les invite à lui faire connaître quel motif les a conduits dans cette maison, perdue à l’extrême quartier de Milliard-City.

Tous quatre se sentent émus en regardant ce souverain dont la personne est empreinte d’une inexprimable dignité. Son regard est vif sous des sourcils presque noirs – le regard profond du savant. Sa barbe blanche tombe large et soyeuse sur sa poitrine. Sa physionomie, dont un charmant sourire tempère le caractère un peu sérieux, ne peut que lui assurer la sympathie des personnes qui l’approchent.

Frascolin prend la parole, et, non sans que sa voix tremble quelque peu :

« Nous remercions Votre Majesté, dit-il, d’avoir daigné recevoir des artistes qui désiraient lui offrir leurs respectueux hommages.

— La reine et moi, répond le roi, nous vous remercions, messieurs, et nous sommes touchés de votre démarche. Sur cette île, où nous espérons achever une existence si troublée, il semble que vous ayez apporté un peu de ce bon air de votre France ! Messieurs, vous n’êtes point inconnus d’un homme qui, tout en s’occupant de sciences, aime passionnément la musique, cet art auquel vous devez un si beau renom dans le monde artiste. Nous connaissons les succès que vous avez obtenus en Europe, en Amérique. Ces applaudissements qui ont accueilli à Standard-Island le Quatuor Concertant, nous y avons pris part, – d’un peu loin, il est vrai. Aussi avons-nous un regret, c’est de ne vous avoir pas encore entendus comme il convient de vous entendre. »

Le roi indique des sièges à ses hôtes ; puis il se place devant la cheminée, dont le marbre supporte un magnifique buste de la reine, jeune encore, par Franquetti.

Pour entrer en matière, Frascolin n’a qu’à répondre à la dernière phrase prononcée par le roi.

« Votre Majesté a raison, dit-il, et le regret qu’elle exprime n’est-il pas justifié en ce qui concerne le genre de musique dont nous sommes les interprètes. La musique de chambre, ces quatuors des maîtres de la musique classique, demandent plus d’intimité que ne comporte une nombreuse assistance. Il leur faut un peu du recueillement d’un sanctuaire…

— Oui, messieurs, dit la reine, cette musique doit être écoutée comme on écouterait quelques pages d’une harmonie céleste, et c’est bien un sanctuaire qui lui convient…

— Que le roi et la reine, dit alors Yvernès, nous permettent donc de transformer ce salon en sanctuaire pour une heure, et de nous faire entendre de Leurs Majestés seules… »

Yvernès n’a pas achevé ces paroles que la physionomie des deux souverains s’est animée.

« Messieurs, répond le roi, vous voulez… vous avez eu cette pensée…

— C’est le but de notre visite…

— Ah ! dit le roi, en leur tendant la main, je reconnais là des musiciens français, chez lesquels le cœur égale le talent !… Je vous remercie au nom de la reine et au mien, messieurs !… Rien… non ! rien ne pouvait nous faire plus de plaisir ! »

Et, tandis que le valet de chambre reçoit l’ordre d’apporter les instruments et de disposer le salon pour ce concert improvisé, le roi et la reine invitent leurs hôtes à les suivre au jardin. Là, on converse, on parle de musique comme le pourraient faire des artistes dans la plus complète intimité.

Le roi s’abandonne à son enthousiasme pour cet art, en homme qui en ressent tout le charme, en comprend toutes les beautés. Il montre, jusqu’à en étonner ses auditeurs, combien il connaît ces maîtres qu’il lui sera donné d’entendre dans quelques instants… Il célèbre le génie à la fois naïf et ingénieux d’Haydn… Il rappelle ce qu’un critique a dit de Mendelssohn, ce compositeur hors ligne de la musique de chambre, qui exprime ses idées dans la langue de Beethoven… Weber, quelle exquise sensibilité, quel esprit chevaleresque, qui en font un maître à part !… Beethoven, c’est le prince de la musique instrumentale… Il se révèle une âme dans ses symphonies… Les œuvres de son génie ne le cèdent ni en grandeur ni en valeur aux chefs-d’œuvre de la poésie, de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, – astre sublime qui est venu s’éteindre à son dernier coucher dans la Symphonie avec chœur, où la voix des instruments se fond si intimement avec les voix humaines !

« Et pourtant, il n’avait jamais pu danser en mesure ! »

On l’imagine, c’est du sieur Pinchinat qu’émane cette observation des plus inopportunes.

« Oui, répond le roi en souriant, ce qui prouve, messieurs, que l’oreille n’est pas l’organe indispensable au musicien. C’est par le cœur, c’est par lui seul qu’il entend ! Et Beethoven ne l’a-t-il pas prouvé dans cette incomparable symphonie dont je vous parlais, composée alors que sa surdité ne lui permettait plus de percevoir les sons ? »

Après Haydn, Weber, Mendelssohn, Beethoven, c’est de Mozart que Sa Majesté parle avec une entraînante éloquence.

« Ah ! messieurs, dit-il, laissez déborder mon ravissement ! Il y a si longtemps que mon âme est empêchée de se livrer ainsi ! N’êtes-vous pas les premiers artistes dont j’aurai pu être compris depuis mon arrivée à Standard-Island ? Mozart !… Mozart !… L’un de vos compositeurs dramatiques, le plus grand, à mon avis, de la fin du dix-neuvième siècle, lui a consacré d’admirables pages ! Je les ai lues, et rien ne les effacera jamais de mon souvenir ! Il a dit quelle aisance apporte Mozart en faisant à chaque mot sa part spéciale de justesse et d’intonation, sans troubler l’allure et le caractère de la phrase musicale… Il a dit qu’à la vérité pathétique il joignait la perfection de la beauté plastique… Mozart n’est-il pas le seul qui ait deviné, avec une sûreté aussi constante, aussi complète la forme musicale de tous les sentiments, de toutes leurs nuances de passion et de caractère, c’est-à-dire de tout ce qui est le drame humain ?… Mozart, ce n’est pas un roi, – qu’est-ce qu’un roi maintenant ? ajoute Sa Majesté en secouant la tête, – je dirai qu’il est un dieu, puisqu’on tolère que Dieu existe encore !… C’est le dieu de la Musique ! »

Ce qu’on ne peut rendre, ce qui est inexprimable, c’est l’ardeur avec laquelle Sa Majesté manifeste son admiration. Et, lorsque la reine et lui sont rentrés dans le salon, lorsque les artistes l’y ont suivi, il prend une brochure déposée sur la table. Cette brochure, qu’il a dû lire et relire, porte ce titre : Don Juan de Mozart. Alors il l’ouvre, il en lit ces quelques lignes, tombées de la plume du maître qui a le mieux pénétré et le mieux aimé Mozart, l’illustre Gounod : « Ô Mozart ! divin Mozart ! qu’il faut peu te comprendre pour ne pas t’adorer ! Toi, la vérité constante ! Toi, la beauté parfaite ! Toi, le charme inépuisable ! Toi, toujours profond et toujours limpide ! Toi, l’humanité complète et la simplicité de l’enfant ! Toi, qui as tout ressenti, tout exprimé dans une phrase musicale qu’on n’a jamais surpassée et qu’on ne surpassera jamais ! »

Alors Sébastien Zorn et ses camarades prennent leurs instruments et, à la lueur de l’ampoule électrique qui verse une douce lumière sur le salon, ils jouent le premier des morceaux dont ils ont fait choix pour ce concert.

C’est le deuxième quatuor en la mineur, Op. 13 de Mendelssohn, dont le royal auditoire éprouve un plaisir infini.

À ce quatuor succède le troisième en ut majeur, Op. 75 d’Haydn, c’est-à-dire l’Hymne autrichien, exécuté avec une incomparable maestria. Jamais exécutants n’ont été plus près de la perfection que dans l’intimité de ce sanctuaire, où nos artistes n’ont pour les entendre que deux souverains déchus !

Et lorsqu’ils ont achevé cet hymne rehaussé par le génie du compositeur, ils jouent le sixième quatuor en si bémol, Op. 18 de Beethoven, cette Malinconia, d’un caractère si triste, d’une puissance si pénétrante, que les yeux de Leurs Majestés se mouillent de larmes.

Puis vient l’admirable fugue en ut mineur de Mozart, si parfaite, si dépourvue de toute recherche scolastique, si naturelle qu’elle semble couler comme une eau limpide, ou passer comme la brise à travers un léger feuillage. Enfin, c’est l’un des plus admirables quatuors du divin compositeur, le dixième en ré majeur, Op. 35, qui termine cette inoubliable soirée, dont les nababs de Milliard-City n’ont jamais eu l’égale.

Et ce ne sont pas ces Français qui se seraient lassés à l’exécution de ces œuvres admirables, puisque le roi et la reine ne se lassent pas de les entendre.

Mais il est onze heures, et Sa Majesté leur dit :

« Nous vous remercions, Messieurs, et ces remerciements viennent du plus profond de notre cœur ! Grâce à la perfection de votre exécution, nous venons d’éprouver des jouissances d’art dont le souvenir ne s’effacera plus ! Cela nous a fait tant de bien…

— Si le roi le désire, dit Yvernès, nous pourrions encore…

— Merci, Messieurs, une dernière fois, merci ! Nous ne voulons pas abuser de votre complaisance ! Il est tard, et puis… cette nuit… je suis de service… »

Cette expression, dans la bouche du roi, rappelle les artistes au sentiment de la réalité. Devant le souverain qui leur parle ainsi, ils se sentent presque confus… ils baissent les yeux…

« Eh oui ! Messieurs, reprend le roi d’un ton enjoué. Ne suis-je pas astronome de l’observatoire de Standard-Island… et, ajoute-t-il non sans quelque émotion, inspecteur des étoiles… des étoiles filantes ?… »

IV – Ultimatum britannique

Pendant cette dernière semaine de l’année, consacrée aux joies du Christmas, de nombreuses invitations sont envoyées pour des dîners, des soirées, des réceptions officielles. Un banquet, offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard-City, accepté par les notables bâbordais et tribordais, témoigne d’une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les Tankerdon et les Coverley se retrouvent à la même table. Le premier jour de l’an, il y aura échange de cartes entre l’hôtel de la Dix-neuvième Avenue et l’hôtel de la Quinzième. Walter Tankerdon reçoit même une invitation à l’un des concerts de Mrs Coverley. L’accueil que lui réserve la maîtresse de la maison paraît être de bon augure. Mais, de là à former des liens plus étroits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son emballement chronique, ne cesse de répéter à qui veut l’entendre :

« C’est fait, mes amis, c’est fait ! »

Cependant, l’île à hélice continue sa paisible navigation, en se dirigeant vers l’archipel de Tonga-Tabou. Rien ne semblait même devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 décembre se manifeste un phénomène météorologique assez inattendu.

Entre deux et trois heures du matin, des détonations éloignées se font entendre. Les vigies ne s’en préoccupent pas plus qu’il ne convient. On ne peut supposer qu’il s’agisse là d’un combat naval, à moins que ce ne soit entre navires de ces républiques de l’Amérique méridionale, qui sont fréquemment aux prises. Après tout, pourquoi s’en inquiéterait-on à Standard-Island, île indépendante, en paix avec les puissances des deux mondes ?

D’ailleurs, ces détonations, qui viennent des parages occidentaux du Pacifique, se prolongent jusqu’au jour, et, certainement, ne sauraient être confondues avec le grondement plein et régulier d’une artillerie lointaine.

Le commodore Simcoë, avisé par un de ses officiers, est venu observer l’horizon du haut de la tour de l’observatoire. Aucune lueur ne se montre à la surface du large segment de mer qui s’étend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne présente pas son aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu’au zénith. L’atmosphère paraît embrumée, bien que le temps soit beau, et le baromètre n’indique pas, par une baisse soudaine, quelque perturbation des courants de l’espace.

Au point du jour, les matineux de Milliard-City ont lieu d’éprouver une étrange surprise. Non seulement les détonations ne cessent d’éclater, mais l’air se mélange d’une brume rouge et noire, sorte de poussière impalpable, qui commence à tomber en pluie. On dirait une averse de molécules fuligineuses. En quelques instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont recouverts d’une substance où se combinent les couleurs de carmin, de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirâtres.

Tous les habitants sont dehors, – nous excepterons Athanase Dorémus, qui n’est jamais levé avant onze heures, après s’être couché la veille à huit. Il va de soi que le quatuor s’est jeté hors de son lit, et il s’est rendu à l’observatoire, où le commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau fonctionnaire royal, cherchent à reconnaître la nature du phénomène.

« Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matière rouge ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de Pomard ou de Château-Lafitte !

— Soiffard ! » répond Sébastien Zorn.

Au vrai, quelle est la cause du phénomène ? On a de nombreux exemples de ces pluies de poussières rouges composées de silice, d’albumine, d’oxyde de chrome et d’oxyde de fer. Au commencement du siècle, la Calabre, les Abruzzes furent inondées de ces averses où les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang, lorsque ce n’était, comme à Blancenberghe, en 1819, que du chlorure de cobalt. Il y a également des transports de ces molécules de suie ou de charbon, enlevées à des incendies lointains. N’a-t-on même pas vu tomber des pluies de soie, à Fernambouc en 1820, des pluies jaunes, à Orléans en 1829, et dans les Basses-Pyrénées en 1836, des pluies de pollen arraché aux sapins en fleurs ?

Quelle origine attribuer à cette chute de poussières, mêlées de scories, dont l’espace semble chargé, et qui projette sur Standard-Island et sur la mer environnante ces grosses masses rougeâtres ?

Le roi de Malécarlie émet l’opinion que ces matières doivent provenir de quelque volcan des îles de l’ouest. Ses collègues de l’observatoire se rangent à son opinion. On ramasse plusieurs poignées de ces scories dont la température est supérieure à celle de l’air ambiant, et que n’a pas refroidies leur passage à travers l’atmosphère. Une éruption de grande violence expliquerait les détonations irrégulières qui se font encore entendre. Or, ces parages sont semés de cratères, les uns en activité, les autres éteints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra-tellurique, sans parler de ceux qu’une poussée géologique relève parfois du fond de l’Océan, et dont la puissance de projection est souvent extraordinaire.

Et, précisément, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie Standard-Island, est-ce que, quelques années auparavant, le piton Tufua n’a pas couvert une superficie de cent kilomètres de ses matières éruptives ? Est-ce que, durant de longues heures, les détonations du volcan ne se propagèrent pas jusqu’à deux cents kilomètres de distance ?

Et, au mois d’août de 1883, les éruptions du Krakatoa ne désolèrent-elles pas la partie des îles de Java et de Sumatra, voisines du détroit de la Sonde, détruisant des villages entiers, faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de terre, souillant le sol d’une boue compacte, soulevant les eaux en remous formidables, infectant l’atmosphère de vapeurs sulfureuses, mettant les navires en perdition ?…

C’est à se demander, vraiment, si l’île à hélice n’est pas menacée d’un danger de ce genre…

Le commodore Simcoë ne laisse pas d’être assez inquiet, car la navigation menace de devenir très difficile. Après l’ordre qu’il donne de modérer sa vitesse, Standard-Island ne se déplace plus qu’avec une extrême lenteur.

Une certaine frayeur s’empare de la population milliardaise. Est-ce que les fâcheux pronostics de Sébastien Zorn touchant l’issue de la campagne seraient sur le point de se réaliser ?…

Vers midi, l’obscurité est profonde. Les habitants ont quitté leurs maisons qui ne résisteraient pas, si la coque métallique se soulevait sous les forces plutoniennes. Péril non moins à craindre en cas où la mer passerait par-dessus les armatures du littoral, et précipiterait ses trombes d’eau sur la campagne !

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se rendent à la batterie de l’Éperon, suivis d’une partie de la population. Des officiers sont envoyés aux deux ports, avec ordre de s’y tenir en permanence. Les mécaniciens sont prêts à faire évoluer l’île à hélice, s’il devient nécessaire de fuir dans une direction opposée. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus difficile à mesure que le ciel s’emplit d’épaisses ténèbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit guère à dix pas de soi. Il n’y a pas trace de lumière diffuse, tant la masse des cendres absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout à redouter, c’est que Standard-Island, surchargée par le poids des scories tombées à sa surface, ne parvienne pas à conserver sa ligne de flottaison au-dessus du niveau de l’Océan.

Elle n’est pas un navire que l’on puisse alléger en jetant les marchandises à la mer, en le débarrassant de son lest !… Que faire, si ce n’est d’attendre en se fiant à la solidité de l’appareil.

Le soir arrive, ou plutôt la nuit, et encore ne peut-on le constater que par l’heure des horloges. L’obscurité est complète. Sous l’averse des scories, il est impossible de maintenir en l’air les lunes électriques que l’on ramène au sol. Il va sans dire que l’éclairage des habitations et des rues, qui a fonctionné toute la journée, sera continué tant que se prolongera ce phénomène.

La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble cependant que les détonations sont moins fréquentes et aussi moins violentes. Les fureurs de l’éruption tendent à diminuer, et la pluie de cendres, emportée vers le sud par une assez forte brise, commence à s’apaiser.

Les Milliardais, un peu rassurés, se décident à réintégrer leurs habitations, avec l’espoir que le lendemain Standard-Island se retrouvera dans des conditions normales. Il n’y aura plus qu’à procéder à un complet et long nettoyage de l’île à hélice.

N’importe ! quel triste premier jour de l’an pour le Joyau du Pacifique, et de combien peu s’en est fallu que Milliard-City ait eu le sort de Pompéi ou d’Herculanum ! Bien qu’elle ne soit pas située au pied d’un Vésuve, sa navigation ne l’expose-t-elle pas à rencontrer nombre de ces volcans dont sont hérissées les régions sous-marines du Pacifique ?

Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables restent en permanence à l’hôtel de ville. Les vigies de la tour guettent tout changement qui se produirait à l’horizon ou au zénith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l’île à hélice n’a cessé de marcher, mais à la vitesse de deux ou trois milles à l’heure seulement. Lorsque le jour reviendra – ou du moins dès que les ténèbres seront dissipées, – elle remettra le cap sur l’archipel des Tonga. Là, sans doute, on apprendra laquelle des îles de cette portion de l’océan a été le théâtre d’une telle éruption.

Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s’avance, que le phénomène tend à s’amoindrir.

Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City.

Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup s’est propagé à travers les compartiments de sa coque. Il est vrai, la secousse n’a pas eu assez de force pour provoquer l’ébranlement des habitations ou le détraquement des machines. Les hélices ne se sont pas arrêtées dans leur mouvement propulsif. Néanmoins, à n’en pas douter, il y a eu collision à l’avant.

Que s’est-il passé ?… Standard-Island a-t-elle heurté quelque haut-fond ?… Non, puisqu’elle continue à se déplacer… A-t-elle donc donné contre un écueil ?… Au milieu de cette obscurité si profonde, s’est-il produit un abordage avec un navire croisant sa route et qui n’a pu apercevoir ses feux ?… De cette collision est-il résulté de graves avaries, sinon de nature à compromettre sa sécurité, du moins à nécessiter d’importantes réparations à la prochaine relâche ?…

Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se transportent, non sans peine en foulant cette épaisse couche de scories et de cendres, à la batterie de l’Éperon.

Là, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement dû à une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de l’ouest à l’est, a été heurté par l’éperon de Standard-Island. Que ce choc ait été sans gravité pour l’île à hélice, peut-être n’en a-t-il pas été de même pour le steamer ?… On n’a entrevu sa masse qu’au moment de l’abordage… Des cris se sont fait entendre, mais n’ont duré que quelques instants… Le chef du poste et ses hommes, accourus à la pointe de la batterie, n’ont plus rien vu ni rien entendu… Le bâtiment a-t-il sombré sur place ?… Cette hypothèse n’est, par malheur, que trop admissible.

Quant à Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a occasionné aucun dommage sérieux. Sa masse est telle qu’il lui suffirait, même à petite vitesse, de frôler un bâtiment, si puissant qu’il soit, fût-ce un cuirassé de premier rang, pour que celui-ci fût menacé de se perdre corps et biens. C’est là ce qui est arrivé, sans doute.

Quant à la nationalité de ce navire, le chef du poste croit avoir entendu des ordres jetés d’une voix rude, – un de ces rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise. Il ne saurait cependant l’affirmer d’une façon formelle.

Cas très grave et qui peut avoir des conséquences non moins graves. Que dira le Royaume-Uni ?… Un bâtiment anglais, c’est un morceau de l’Angleterre, et l’on sait que la Grande-Bretagne ne se laisse pas impunément amputer… À quelles réclamations et responsabilités Standard-Island ne doit-elle pas s’attendre ?…

Ainsi débute la nouvelle année. Ce jour-là, jusqu’à dix heures du matin, le commodore Simcoë n’est point en mesure d’entreprendre des recherches au large. L’espace est encore encrassé de vapeurs, bien que le vent qui fraîchit commence à dissiper la pluie de cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l’horizon.

Dans quel état se trouvent Milliard-City, le parc, la campagne, les fabriques, les ports ! Quel travail de nettoyage ! Après tout, cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et d’argent. Ni l’un ni l’autre ne manquent.

On va au plus pressé. Tout d’abord, les ingénieurs gagnent la batterie de l’Éperon, sur le côté du littoral où s’est produit l’abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque d’acier n’a pas plus souffert que le coin qui s’enfonce dans le morceau de bois, – en l’espèce, le navire abordé.

Au large, ni débris ni épaves. Du haut de la tour de l’observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard-Island ne se soit pas déplacée de deux milles.

Il convient de prolonger les investigations au nom de l’humanité.

Le gouverneur confère avec le commodore Simcoë. Ordre est donné aux mécaniciens de stopper les machines, et aux embarcations électriques des deux ports de prendre la mer.

Les recherches, qui s’étendent sur un rayon de cinq à six milles, ne donnent aucun résultat. Cela n’est que trop certain, le bâtiment, crevé dans ses œuvres vives, a dû sombrer, sans laisser trace de sa disparition.

Le commodore Simcoë fait alors reprendre la vitesse réglementaire. À midi, l’observation indique que Standard-Island se trouve à cent cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa.

Entre temps, les vigies sont chargées de veiller avec un soin extrême.

Vers cinq heures du soir, on signale d’épaisses fumées qui se déroulent vers le sud-est. Ces fumées sont-elles dues aux dernières poussées du volcan, dont l’éruption a si profondément troublé ces parages ? Ce n’est guère présumable, car les cartes n’indiquent ni île ni îlot à proximité. Un nouveau cratère est-il donc sorti du fond océanien ?…

Non, et il est manifeste que les fumées se rapprochent de Standard-Island.

Une heure après, trois bâtiments, marchant de conserve, gagnent rapidement en forçant de vapeur.

Une demi-heure plus tard, on reconnaît que ce sont des navires de guerre. À une heure de là, on ne peut avoir aucun doute sur leur nationalité. C’est la division de l’escadre britannique qui, cinq semaines auparavant, s’est refusée à saluer les couleurs de Standard-Island.

À la nuit tombante, ces navires ne sont pas à quatre milles de la batterie de l’Éperon. Vont-ils passer au large et poursuivre leur route ? Ce n’est pas probable, et en relevant leurs feux de positions, il y a lieu de reconnaître qu’ils demeurent stationnaires.

« Ces bâtiments ont sans doute l’intention de communiquer avec nous, dit le commodore Simcoë au gouverneur.

— Attendons, » réplique Cyrus Bikerstaff.

Mais de quelle façon le gouverneur répondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci vient réclamer à propos du récent abordage ? Il est possible, en effet, que tel soit son dessein, et peut-être l’équipage du navire abordé a-t-il été recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses chaloupes ? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu’on saura de quoi il s’agit.

On le sait, le lendemain, dès la première heure.

Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mât d’artimon du croiseur de tête, qui se tient sous petite vapeur à deux milles de Bâbord-Harbour. Une embarcation en déborde et se dirige vers le port.

Un quart d’heure après, le commodore Simcoë reçoit cette dépêche.

« Le capitaine Turner, du croiseur l’Herald, chef d’état-major de l’amiral sir Edward Collinson, demande à être conduit immédiatement près du gouverneur de Standard-Island. »

Cyrus Bikerstaff, prévenu, autorise l’officier du port à laisser le débarquement s’effectuer et répond qu’il attend le capitaine Turner à l’hôtel de ville.

Dix minutes après, un car, mis à la disposition du chef d’état-major qui est accompagné d’un lieutenant de vaisseau, dépose ces deux personnages devant le palais municipal.

Le gouverneur les reçoit aussitôt dans le salon attenant à son cabinet.

Les salutations d’usage sont alors échangées – très raides de part et d’autre.

Puis, posément, en ponctuant ses paroles, comme s’il récitait un morceau de littérature courante, le capitaine Turner s’exprime ainsi, rien qu’en une seule et interminable phrase :

« J’ai l’honneur de porter à la connaissance de Son Excellence le gouverneur de Standard-Island, en ce moment par cent soixante-dix-sept degrés et treize minutes à l’est du méridien de Greenwich, et par seize degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, que, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, le steamer Glen, du port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, chargé de blé, d’indigo, de riz, de vins, cargaison de considérable valeur, a été abordé par Standard-Island, appartenant à Standard-Island Company limited, dont le siège social est à Madeleine-bay, Basse-Californie, États-Unis d’Amérique, bien que ce steamer eût ses feux réglementaires, feu blanc au mât de misaine, feux de position vert à tribord et rouge à bâbord, et que, s’étant dégagé après la collision, il a été rencontré le lendemain à trente-cinq milles du théâtre de la catastrophe, prêt à couler bas par suite d’une voie d’eau dans sa hanche de bâbord, et qu’il a effectivement sombré, après avoir pu heureusement mettre son capitaine, ses officiers et son équipage à bord du Herald, croiseur de première classe de Sa Majesté Britannique naviguant sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel dénonce le fait à Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en lui demandant de reconnaître la responsabilité de la Standard-Island Company limited, sous la garantie des habitants de ladite Standard-Island envers les armateurs du dit Glen, dont la valeur en coque, machines et cargaison s’élève à la somme de douze cent mille livres sterling[2], soit six millions de dollars, laquelle somme devra être versée entre les mains dudit amiral sir Edward Collinson, faute de quoi il sera procédé même par la force contre ladite Standard-Island. »

Rien qu’une phrase de trois cent sept mots, coupée de virgules, sans un seul point ! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne laisse place à aucune échappatoire ! Oui ou non, le gouverneur se résout-il à admettre la réclamation faite par sir Edward Collinson et accepte-t-il son dire touchant : 1°la responsabilité encourue par la Compagnie ; 2°la valeur estimative de douze cent mille livres, attribuée au steamer Glen de Glasgow ?

Cyrus Bikerstaff répond par les arguments d’usage en matière de collision :

Le temps était très obscur en raison d’une éruption volcanique qui avait dû se produire dans les parages de l’ouest. Si le Glen avait ses feux, Standard-Island avait les siens. De part et d’autre, il était impossible de les apercevoir. On se trouve donc dans le cas de force majeure. Or, d’après les règlements maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne peut y avoir matière ni à réclamation ni à responsabilité.

Réponse du capitaine Turner :

Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas où il s’agirait de deux bâtiments naviguant dans des conditions ordinaires. Si le Glen remplissait ces conditions, il est manifeste que Standard-Island ne les remplit pas, qu’elle ne saurait être assimilée à un navire, qu’elle constitue un danger permanent en mouvant son énorme masse à travers les routes maritimes, qu’elle équivaut à une île, à un îlot, à un écueil qui se déplacerait sans que son gisement pût être porté d’une façon définitive sur les cartes, que l’Angleterre a toujours protesté contre cet obstacle impossible à fixer par des relèvements hydrographiques, et que Standard-Island doit toujours être tenue pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature, etc., etc.

Il est évident que les arguments du capitaine Turner ne manquent pas d’une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la justesse. Mais il ne saurait de lui-même prendre une décision. La cause sera portée devant qui de droit, et il ne peut que donner acte à l’amiral sir Edward Collinson de sa réclamation. Très heureusement, il n’y a pas eu mort d’hommes…

« Très heureusement, répond le capitaine Turner, mais il y a eu mort de navire, et des millions ont été engloutis par la faute de Standard-Island. Le gouverneur consent-il dores et déjà à verser entre les mains de l’amiral sir Edward Collinson la somme représentant la valeur attribuée au Glen et à sa cargaison ? »

Comment le gouverneur consentirait-il à faire ce versement ?… Après tout, Standard-Island offre des garanties suffisantes… Elle est là pour répondre des dommages encourus, si les tribunaux jugent qu’elle soit responsable, après expertise, tant sur les causes de l’accident que sur l’importance de la perte causée.

« C’est le dernier mot de Votre Excellence ?… demande le capitaine Turner.

— C’est mon dernier mot, répond Cyrus Bikerstaff, car je n’ai pas qualité pour engager la responsabilité de la Compagnie. »

Nouveaux saluts plus raides encore, échangés entre le gouverneur et le capitaine anglais. Départ de celui-ci par le car, qui le ramène à Bâbord-Harbour, et retour à l’Herald par la chaloupe à vapeur, qui le transporte à bord du croiseur.

Lorsque la réponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des notables, elle reçoit son approbation pleine et entière, et, après le conseil, celle de toute la population de Standard-Island. On ne peut se soumettre à l’insolente et impérieuse mise en demeure des représentants de Sa Majesté Britannique.

Ceci bien établi, le commodore Simcoë donne des ordres pour que l’île à hélice reprenne sa route à toute vitesse.

Or, si la division de l’amiral Collinson s’entête, sera-t-il possible d’échapper à ses poursuites ? Ses bâtiments n’ont-ils pas une marche très supérieure ? Et s’il appuie sa réclamation de quelques obus à la mélinite, sera-t-il possible de résister ? Sans doute, les batteries de l’île sont capables de répondre aux Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont armés. Mais le champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste… Que deviendront les femmes, les enfants, dans l’impossibilité de trouver un abri ?… Tous les coups porteront, tandis que les batteries de l’Éperon et de la Poupe perdront au moins cinquante pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile !…

Il faut donc attendre ce que va décider l’amiral sir Edward Collinson.

On n’attend pas longtemps.

À neuf heures quarante-cinq, un premier coup à blanc part de la tourelle centrale du Herald en même temps que le pavillon du Royaume-Uni monte en tête de mât. Sous la présidence du gouverneur et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle des séances à l’hôtel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat Coverley sont du même avis. Ces Américains, en gens pratiques, ne songent point à essayer d’une résistance qui pourrait entraîner la perte corps et biens de Standard-Island. Un second coup de canon retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirigé de manière à tomber à une demi-encablure en mer, où il éclate avec une formidable violence, en soulevant d’énormes masses d’eau. Sur l’ordre du gouverneur, le commodore Simcoë fait amener le pavillon qui a été hissé en réponse à celui du Herald. Le capitaine Turner revient à Bâbord-Harbour. Là, il reçoit des valeurs, signées de Cyrus Bikerstaff et endossées par les principaux notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures plus tard, les dernières fumées de la division s’effacent dans l’est, et Standard-Island continue sa marche vers l’archipel des Tonga.

V – Le Tabou à Tonga-Tabou

« Et alors, dit Yvernès, nous relâcherons aux principales îles de Tonga-Tabou ?

— Oui, mon excellent bon ! répond Calistus Munbar. Vous aurez le loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le droit d’appeler archipel d’Hapaï, et même archipel des Amis, ainsi que l’a nommé le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil qu’il y avait reçu.

— Et nous y serons sans doute mieux traités que nous ne l’avons été aux îles de Cook ?… demande Pinchinat.

— C’est probable.

— Est-ce que nous visiterons toutes les îles de ce groupe ?… interroge Frascolin.

— Non certes, attendu qu’on n’en compte pas moins de cent cinquante…

— Et après ?… s’informe Yvernès.

— Après, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hébrides, puis, dès que nous, aurons rapatrié les Malais, nous reviendrons à Madeleine-bay où se terminera notre campagne.

— Standard-Island doit-elle relâcher sur plusieurs points des Tonga ?… reprend Frascolin.

— À Vavao et à Tonga-Tabou seulement, répond le surintendant, et ce n’est point encore là que vous trouverez les vrais sauvages de vos rêves, mon cher Pinchinat !

— Décidément, il n’y en a plus, même dans l’ouest du Pacifique ! réplique Son Altesse.

— Pardonnez-moi… il en existe un nombre respectable du côté des Nouvelles-Hébrides et des Salomon. Mais, à Tonga, les sujets du roi Georges Ier sont à peu près civilisés, et j’ajoute que ses sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant d’épouser une de ces ravissantes Tongiennes.

— Pour quelle raison ?…

— Parce que les mariages entre étrangers et indigènes ne passent point pour être heureux. Il y a généralement incompatibilité d’humeur !

— Bon ! s’écrie Pinchinat, et ce vieux ménétrier de Zorn qui comptait se marier à Tonga-Tabou !

— Moi ! riposte le violoncelliste en haussant les épaules. Ni à Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant !

— Décidément, notre chef d’orchestre est un sage, répond Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus – et même permettez-moi de vous appeler Eucalistus, tant vous m’inspirez de sympathie…

— Je vous le permets, Pinchinat !

— Eh bien, mon cher Eucalistus, on n’a pas raclé pendant quarante ans des cordes de violoncelle sans être devenu philosophe, et la philosophie enseigne que l’unique moyen d’être heureux en mariage, c’est de n’être point marié. »

Dans la matinée du 6 janvier, apparaissent à l’horizon les hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce groupe est très différent, par sa formation volcanique, des deux autres, Hapaï et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le dix-septième et le vingt-deuxième degré sud, et le cent soixante-seizième et le cent soixante-dix-huitième degré ouest, – une aire de deux mille cinq cents kilomètres carrés sur laquelle se répartissent cent cinquante îles peuplées de soixante mille habitants.

Là se promenèrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de Cook en 1773, pendant son deuxième voyage de découvertes à travers le Pacifique. Après le renversement de la dynastie des Finare-Finare et la fondation d’un état fédératif en 1797, une guerre civile décima la population de l’archipel. C’est l’époque où débarquèrent les missionnaires méthodistes, qui firent triompher cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le roi Georges Ier est le souverain non contesté de ce royaume, sous le protectorat de l’Angleterre, en attendant que… Ces quelques points ont pour but de réserver l’avenir, tel que le fait trop souvent la protection britannique à ses protégés d’outre-mer.

La navigation est assez difficile au milieu de ce dédale d’îlots et d’îles, plantés de cocotiers, et qu’il est nécessaire de suivre pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao.

Vavao est volcanique, et, comme telle, exposée aux tremblements de terre. Aussi s’en est-on préoccupé en élevant des habitations, dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs tressés forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et sur des piliers ou troncs d’arbres repose une toiture ovale. Le tout est très frais et très propre. Cet ensemble attire plus particulièrement l’attention de nos artistes, postés à la batterie de l’Éperon, alors que Standard-Island passe à travers les canaux bordés de villages kanaques. Çà et là, quelques maisons européennes déploient les pavillons de l’Allemagne et de l’Angleterre.

Mais si cette partie de l’archipel est volcanique, ce n’est pas à l’un de ses volcans qu’il convient d’attribuer le formidable épanchement, éruption de scories et de cendres, vomi sur ces parages. Les Tongiens n’ont pas même été plongés dans des ténèbres de quarante-huit heures, les brises de l’ouest ayant chassé les nuages de matières éruptives vers l’horizon opposé. Très vraisemblablement, le cratère qui les a expectorées appartient à quelque île isolée dans l’est, à moins que ce ne soit un volcan de formation récente entre les Samoa et les Tonga.

La relâche de Standard-Island à Vavao n’a duré que huit jours. Cette île mérite d’être visitée, bien que, plusieurs années auparavant, elle ait été ravagée par un terrible cyclone qui renversa la petite église des Maristes français et détruisit quantité d’habitations indigènes. Néanmoins, la campagne est restée très attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de ceintures d’orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne à sucre, d’ignames, ses massifs de bananiers, de mûriers, d’arbres à pain, de sandals. En fait d’animaux domestiques, rien que des porcs et des volailles. En fait d’oiseaux, rien que des pigeons par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et de jolis lézards verts, que l’on prendrait pour des feuilles tombées des arbres.

Le surintendant n’a point exagéré la beauté du type indigène – commun, du reste, à cette race malaise des divers archipels du Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu obèses peut-être, mais d’une admirable structure et de noble attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre foncé jusqu’à l’olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnées, les mains et les pieds d’une délicatesse de forme et d’une petitesse qui font commettre plus d’un péché d’envie aux Allemandes et aux Anglaises de la colonie européenne. On ne s’occupe, d’ailleurs, dans l’indigénat féminin, que de la fabrique des nattes, des paniers, des étoffes semblables à celles de Taïti, et les doigts ne se déforment pas à ces travaux manuels. Et puis, il est aisé de pouvoir de visu juger des perfections de la beauté tongienne. Ni l’abominable pantalon, ni la ridicule robe à traîne n’ont encore été adoptés par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en fines écorces sèches pour les femmes, qui sont à la fois réservées et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soignée, que les jeunes filles relèvent coquettement sur leur front, et dont elles maintiennent l’édifice avec un treillis de fibres de cocotier en guise de peigne.

Et pourtant, ces avantages n’ont point le don de faire revenir de ses préventions le rébarbatif Sébastien Zorn. Il ne se mariera pas plus à Vavao, à Tonga-Tabou que n’importe en quel pays de ce monde sublunaire.

C’est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui, de débarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur plaît ; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n’est pas non plus pour leur déplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes, de vrais cours d’eau, cela repose des rivières factices et des littoraux artificiels. Il faut être un Calistus Munbar pour donner à son Joyau du Pacifique la supériorité sur les œuvres de la nature.

Bien que Vavao ne soit pas la résidence ordinaire du roi Georges, il possède à Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu’il habite assez fréquemment. Mais c’est sur l’île de Tonga-Tabou que s’élèvent le palais royal et les établissements des résidents anglais.

Standard-Island va faire là sa dernière relâche, presque à la limite du tropique du Capricorne, point extrême qui aura été atteint par elle au cours de sa campagne à travers l’hémisphère méridional.

Après avoir quitté Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux jours, d’une navigation très variée. On ne perd de vue une île que pour en relever une autre. Toutes, présentant le même caractère volcanique, sont dues à l’action de la puissance plutonienne. Il en est, à cet égard, du groupe septentrional comme du groupe central des Hapaï. Les cartes hydrographiques de ces parages, établies avec une extrême précision, permettent au commodore Simcoë de s’aventurer sans danger entre les canaux de ce dédale, depuis Hapaï jusqu’à Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui manqueraient pas, s’il avait à requérir leurs services. Nombre d’embarcations circulent le long des îles ; – pour la plupart des goélettes sous pavillon allemand employées au cabotage, tandis que les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le café, le maïs, principales productions de l’archipel. Non seulement les pilotes se seraient empressés de venir, si Ethel Simcoë les eût fait demander, mais aussi les équipages de ces pirogues doubles à balanciers, réunies par une plate-forme et pouvant contenir jusqu’à deux cents hommes. Oui ! des centaines d’indigènes seraient accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix du pilotage eût été calculé sur le tonnage de Standard-Island ! Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes ! Mais le commodore Simcoë, à qui tous ces parages sont familiers, n’a pas besoin de leurs bons offices. Il n’a confiance qu’en lui seul, et compte sur le mérite des officiers qui exécutent ses ordres avec une absolue précision.

Tonga-Tabou est aperçue dans la matinée du 9 janvier, alors que Standard-Island n’en est pas à plus de trois à quatre milles. Très basse, sa formation n’étant pas due à un effort géologique, elle n’est pas montée du fond sous-marin, comme tant d’autres îles immobilisées après être venues respirer à la surface de ces eaux. Ce sont les infusoires qui l’ont peu à peu construite en édifiant leurs étages madréporiques.

Et quel travail ! Cent kilomètres de circonférence, une aire de sept à huit cents kilomètres superficiels, sur lesquels vivent vingt mille habitants !

Le commodore Simcoë s’arrête en face du port de Maofuga. Des rapports s’établissent immédiatement entre l’île sédentaire et l’île mouvante, une sœur de cette Latone de mythologique souvenir ! Quelle différence offre cet archipel avec les Marquises, les Pomotou, l’archipel de la Société ! L’influence anglaise y domine, et, soumis à cette domination, le roi Georges Ier ne s’empressera pas de faire bon accueil à ces Milliardais d’origine américaine.

Cependant, à Maofuga, le quatuor rencontre un petit centre français. Là réside l’évêque de l’Océanie, qui faisait alors une tournée pastorale dans les divers groupes. Là s’élèvent la mission catholique, la maison des religieuses, les écoles de garçons et de filles. Inutile de dire que les Parisiens sont reçus avec cordialité par leurs compatriotes. Le supérieur de la Mission leur offre l’hospitalité, ce qui les dispense de recourir à la « Maison des Étrangers ». Quant à leurs excursions, elles ne doivent les conduire qu’à deux autres points importants, Nakualofa, la capitale des états du roi Georges, et le village de Mua, dont les quatre cents habitants professent la religion catholique.

Lorsque Tasman découvrit Tonga-Tabou, il lui donna le nom d’Amsterdam, – nom que ne justifieraient guère ses maisons en feuilles de pandanus et fibres de cocotier. Il est vrai, les habitations à l’européenne ne manquent point ; mais le nom indigène s’approprie mieux à cette île.

Le port de Maofuga est situé sur la côte septentrionale. Si Standard-Island eût pris son poste de relâche plus à l’ouest de quelques milles, Nakualofa, ses jardins royaux et son palais royal se fussent offerts aux regards. Si, au contraire, le commodore Simcoë se fût dirigé plus à l’est, il aurait trouvé une baie qui entaille assez profondément le littoral, et dont le fond est occupé par le village de Mua. Il ne l’a pas fait, parce que son appareil aurait couru des risques d’échouage au milieu de ces centaines d’îlots, dont les passes ne donnent accès qu’à des navires de médiocre tonnage. L’île à hélice doit donc rester devant Maofuga pendant toute la durée de la relâche.

Si un certain nombre de Milliardais débarquent dans ce port, ils sont assez rares ceux qui songent à parcourir l’intérieur de l’île. Elle est charmante, pourtant, et mérite les louanges dont Élisée Reclus l’a comblée. Sans doute, la chaleur est très forte, l’atmosphère orageuse, quelques pluies d’une violence extrême sont de nature à calmer l’ardeur des excursionnistes, et il faut être pris de la folie du tourisme pour courir le pays. C’est néanmoins ce que font Frascolin, Pinchinat, Yvernès, car il est impossible de décider le violoncelliste à quitter sa confortable chambre du casino avant le soir, alors que la brise de mer rafraîchit les grèves de Maofuga. Le surintendant lui-même s’excuse de ne pouvoir accompagner les trois enragés.

« Je fondrais en route ! leur dit-il.

— Eh bien, nous vous rapporterions en bouteille ! » répond Son Altesse.

Cette perspective engageante ne peut convaincre Calistus Munbar, qui préfère se conserver à l’état solide. Très heureusement pour les Milliardais, depuis trois semaines déjà le soleil remonte vers l’hémisphère septentrional, et Standard-Island saura se tenir à distance de ce foyer incandescent, de manière à conserver une température normale. Donc, dès le lendemain, les trois amis quittent Maofuga à l’aube naissante, et se dirigent vers la capitale de l’île. Certainement, il fait chaud ; mais cette chaleur est supportable sous le couvert des cocotiers, des leki-leki, des toui-touis qui sont les arbres à chandelles, les cocas, dont les baies rouges et noires se forment en grappes d’éblouissantes gemmes. Il est à peu près midi lorsque la capitale se montre dans, toute sa splendide floraison, – expression qui ne manque pas de justesse à cette époque de l’année. Le palais du roi semble sortir d’un gigantesque bouquet de verdure. Il existe un contraste frappant entre les cases indigènes, toutes fleuries, et les habitations, très britanniques d’aspect, – citons celle qui appartient aux missionnaires protestants. Du reste, l’influence de ces ministres wesleyens a été considérable, et, après en avoir massacré un certain nombre, les Tongiens ont fini par adopter leurs croyances. Observons, cependant, qu’ils n’ont point entièrement renoncé aux pratiques de leur mythologie kanaque. Pour eux le grand-prêtre est supérieur au roi. Dans les enseignements de leur bizarre cosmogonie, les bons et les mauvais génies jouent un rôle important. Le christianisme ne déracinera pas aisément le tabou, qui est toujours en honneur, et, lorsqu’il s’agit de le rompre, cela ne se fait pas sans cérémonies expiatoires, dans lesquelles la vie humaine est quelquefois sacrifiée…

Il faut mentionner, d’après les récits des explorateurs – particulièrement M. Aylie Marin dans ses voyages de 1882, – que Nakualofa n’est encore qu’un centre à demi civilisé.

Frascolin, Pinchinat, Yvernès, n’ont aucunement éprouvé le désir d’aller déposer leurs hommages aux pieds du roi Georges. Cela n’est point à prendre dans le sens métaphorique, puisque la coutume est de baiser les pieds de ce souverain. Et nos Parisiens s’en félicitent lorsque, sur la place de Nakualofa, ils aperçoivent le « tui », comme on appelle Sa Majesté, vêtu d’une sorte de chemise blanche et d’une petite jupe en étoffe du pays, attachée autour de ses reins. Ce baisement des pieds eût certes compté parmi les plus désagréables souvenirs de leur voyage.

« On voit, fait observer Pinchinat, que les cours d’eau sont peu abondants dans le pays ! »

En effet, à Tonga-Tabou, à Vavao, comme dans les autres îles de l’archipel, l’hydrographie ne comporte ni un ruisseau ni un lagon. L’eau de pluie, recueillie dans les citernes, voilà tout ce que la nature offre aux indigènes, et ce dont les sujets de Georges Ier se montrent aussi ménagers que leur souverain.

Le jour même, les trois touristes, très fatigués, sont revenus au port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur appartement du casino. Devant l’incrédule Sébastien Zorn, ils affirment que leur excursion a été des plus intéressantes. Mais les poétiques incitations d’Yvernès ne peuvent décider le violoncelliste à se rendre, le lendemain, au village de Mua.

Ce voyage doit être assez long et très fatigant. On s’épargnerait aisément cette fatigue, en utilisant l’une des chaloupes électriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers à la disposition des excursionnistes. Mais, d’explorer l’intérieur de ce curieux pays, c’est une considération de quelque valeur, et les touristes partent pédestrement pour la baie de Mua, en contournant un littoral de corail que bordent des îlots, où semblent s’être donné rendez-vous tous les cocotiers de l’Océanie.

L’arrivée à Mua n’a pu s’effectuer que dans l’après-midi. Il y aura donc lieu d’y coucher. Un endroit est tout indiqué pour recevoir des Français. C’est la résidence des missionnaires catholiques. Le supérieur montre, en accueillant ses hôtes, une joie touchante – ce qui leur rappelle la façon dont ils ont été reçus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soirée, quelle intéressante causerie, où il a été plutôt question de la France que de la colonie tongienne ! Ces religieux ne songent pas sans quelque regret à leur terre natale si éloignée ! Il est vrai, ces regrets ne sont-ils pas compensés par tout le bien qu’ils font dans ces îles ? N’est-ce point une consolation de se voir respectés de ce petit monde qu’ils ont soustrait à l’influence des ministres anglicans et convertis à la foi catholique ? Tel est même leur succès que les méthodistes ont dû fonder une sorte d’annexe au village de Mua, afin de pourvoir aux intérêts du prosélytisme wesleyen.

C’est avec un certain orgueil que le supérieur fait admirer à ses hôtes les établissements de la Mission, la maison qui fut construite gratuitement par les indigènes de Mua, et cette jolie église, due aux architectes tongiens, que ne désavoueraient pas leurs confrères de France.

Pendant la soirée, on se promène aux environs du village, on se porte jusqu’aux anciennes tombes de Tui-Tonga, où le schiste et le corail s’entremêlent dans un art primitif et charmant. On visite même cette antique plantation de méas, banians ou figuiers monstrueux à racines entrelacées comme des serpents, et dont la circonférence dépasse parfois soixante mètres. Frascolin tient à les mesurer ; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le fait certifier exact par le supérieur. Allez donc, après cela, mettre en doute l’existence d’un pareil phénomène végétal !

Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission. Après quoi, bon déjeuner, bons adieux des missionnaires qui résident à Mua, et retour à Standard-Island, au moment où cinq heures sonnent au beffroi de l’hôtel de ville. Cette fois, les trois excursionnistes n’ont point à recourir aux amplifications métaphoriques pour assurer à Sébastien Zorn que ce voyage leur laissera d’inoubliables souvenirs.

Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reçoit la visite du capitaine Sarol ; voici à quel propos :

Un certain nombre de Malais – une centaine environ, – avaient été recrutés aux Nouvelles-Hébrides, et conduits à Tonga-Tabou pour des travaux de défrichement, – recrutement indispensable eu égard à l’indifférence, disons la paresse native des Tongiens qui vivent au jour le jour. Or, ces travaux étant achevés depuis peu, ces Malais attendaient l’occasion de retourner dans leur archipel. Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur Standard-Island ?

C’est cette permission que vient demander le capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera à Erromango, et le transport de ces indigènes n’aura pas été une grosse charge pour le budget municipal. Il n’eût pas été généreux de refuser à ces braves gens un service si facile à rendre. Aussi le gouverneur accorde-t-il l’autorisation, – ce qui lui vaut les remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient été recrutés.

Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s’adjoignait ainsi des complices, que ces Néo-Hébridiens lui viendraient en aide, lorsqu’il en serait temps, et n’avait-il pas lieu de se féliciter de les avoir rencontrés à Tonga-Tabou, de les avoir introduits à Standard-Island ?…

Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans l’archipel, le départ étant fixé au lendemain.

L’après-midi, ils vont pouvoir assister à l’une de ces fêtes mi-civiles, mi-religieuses, auxquelles les indigènes prennent part avec un extraordinaire entrain.

Le programme de ces fêtes, dont les Tongiens sont aussi friands que leurs congénères des Samoa et des Marquises, comprend plusieurs numéros de danses variées. Comme cela est de nature à intéresser nos Parisiens, ceux-ci se rendent à terre vers trois heures.

Le surintendant les accompagne, et, cette fois, Athanase Dorémus a voulu se joindre à eux. La présence d’un professeur de grâces et de maintien n’est-elle pas tout indiquée dans une cérémonie de ce genre ? Sébastien Zorn s’est décidé à suivre ses camarades, plus désireux sans doute d’entendre la musique tongienne que d’assister aux ébats chorégraphiques de la population.

Quand ils arrivèrent sur la place, la fête battait son plein. La liqueur de kava, extraite de la racine desséchée du poivrier, circule dans les gourdes et s’écoule à travers les gosiers d’une centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles, ces dernières coquettement ornées de leurs longs cheveux qu’elles doivent porter tels jusqu’au jour du mariage.

L’orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flûte nasale nommée fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont des tambours sur lesquels on frappe à coups redoublés, – et même en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat.

Évidemment, le « très comme il faut » Athanase Dorémus ne peut qu’éprouver le plus parfait dédain pour des danses qui ne rentrent pas dans la catégorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses de l’école française. Aussi ne se gêne-t-il pas de hausser les épaules, à l’encontre d’Yvernès, auquel ces danses paraissent empreintes d’une véritable originalité.

Et d’abord, exécution des danses assises, qui ne se composent que d’attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps, sur un rythme lent et triste d’un étrange effet.

À ce balancement succèdent les danses debout, dans lesquelles Tongiens et Tongiennes s’abandonnent à toute la fougue de leur tempérament, figurant tantôt des passes gracieuses, tantôt reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les sentiers de la guerre.

Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant à quel degré arriveraient ces indigènes, s’ils étaient surexcités par la musique enlevante des bals parisiens.

Et alors, Pinchinat, – l’idée est bien de lui, – fait cette proposition à ses camarades : envoyer chercher leurs instruments au casino, et servir à ces ballerins et ballerines, les plus enragés six-huit et les plus formidables deux-quatre des répertoires de Lecoq, d’Audran et d’Offenbach.

La proposition est acceptée, et Calistus Munbar ne doute pas que l’effet doive être prodigieux.

Une demi-heure après, les instruments ont été apportés, et le bal de commencer aussitôt.

Extrême surprise des indigènes, mais aussi extrême plaisir qu’ils témoignent d’entendre ce violoncelle et ces trois violons, maniés à plein archet, d’où s’échappe une musique ultra-française.

Croyez bien qu’ils ne sont pas insensibles à de tels effets, ces indigènes, et il est prouvé jusqu’à l’évidence que ces danses caractéristiques des bals musettes sont instinctives, qu’elles s’apprennent sans maîtres, – quoi qu’en puisse penser Athanase Dorémus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les écarts, les déhanchements et les voltes, lorsque Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiablés d’Orphée aux Enfers. Le surintendant lui-même ne se possède plus, et le voilà s’abandonnant dans un quadrille échevelé aux inspirations du cavalier seul, tandis que le professeur de grâces et de maintien se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de cette cacophonie, à laquelle se mêlent les flûtes nasales et les tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum d’intensité, et l’on ne sait où cela se serait arrêté, s’il ne fût survenu un incident qui mit fin à cette chorégraphie infernale.

Un Tongien, – grand et fort gaillard, – émerveillé des sons que tire le violoncelliste de son instrument, vient de se précipiter sur le violoncelle, l’arrache, l’emporte et s’enfuit, criant :

« Tabou… tabou !… »

Ce violoncelle est taboué ! On ne peut plus y toucher sans sacrilège ! Les grands-prêtres, le roi Georges, les dignitaires de sa cour, toute la population de l’île se soulèverait, si l’on violait cette coutume sacrée…

Sébastien Zorn ne l’entend pas ainsi. Il tient à ce chef-d’œuvre de Gand et Benardel. Aussi le voilà-t-il qui se lance sur les traces du voleur. À l’instant ses camarades se jettent à sa suite. Les indigènes s’en mêlent. De là, débandade générale.

Mais le Tongien détale avec une telle rapidité qu’il faut renoncer à le rejoindre. En quelques minutes, il est loin… très loin !

Sébastien Zorn et les autres, n’en pouvant plus, reviennent retrouver Calistus Munbar qui, lui, est resté époumoné. Dire que le violoncelliste est dans un état d’indescriptible fureur, ce ne serait pas suffisant. Il écume, il suffoque ! Taboué ou non, qu’on lui rende son instrument ! Dût Standard-Island déclarer la guerre à Tonga-Tabou, – et n’a-t-on pas vu des guerres éclater pour des motifs moins sérieux ? – le violoncelle doit être restitué à son propriétaire.

Très heureusement les autorités de l’île sont intervenues dans l’affaire. Une heure plus tard, on a pu saisir l’indigène, et l’obliger à rapporter l’instrument. Cette restitution ne s’est pas effectuée sans peine, et le moment n’était pas éloigné où l’ultimatum du gouverneur Cyrus Bikerstaff allait, à propos d’une question de tabou, soulever peut-être les passions religieuses de tout l’archipel.

D’ailleurs, la rupture du tabou a dû s’opérer régulièrement, conformément aux cérémonies cultuelles du fata en usage dans ces circonstances. Suivant la coutume, un nombre considérable de porcs sont égorgés, cuits à l’étouffée dans un trou rempli de pierres brûlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macoré, puis mangés à l’extrême satisfaction des estomacs tongiens.

Quant à son violoncelle, un peu détendu dans la bagarre, Sébastien Zorn n’eut plus qu’à le remettre au diapason, après avoir constaté qu’il n’avait rien perdu de ses qualités par suite des incantations indigènes.

VI – Une collection de fauves

En quittant Tonga-Tabou, Standard-Island met le cap au nord-ouest, vers l’archipel des Fidji. Elle commence à s’éloigner du tropique à la suite du soleil qui remonte vers l’Équateur. Il n’est pas nécessaire qu’elle se hâte. Deux cents lieues seulement la séparent du groupe fidgien, et le commodore Simcoë se maintient à l’allure de promenade.

La brise est variable, mais qu’importe la brise pour ce puissant appareil marin ? Si, parfois, de violents orages éclatent sur cette limite du vingt-troisième parallèle, le Joyau du Pacifique ne songe même pas à s’en inquiéter. L’électricité, qui sature l’atmosphère, est soutirée par les nombreuses tiges dont ses édifices et ses habitations sont armés. Quant aux pluies, même torrentielles, que lui versent ces nuages orageux, elles sont les bienvenues. Le parc et la campagne verdoient sous ces douches, rares d’ailleurs. L’existence s’écoule donc dans les conditions les plus heureuses, au milieu des fêtes, des concerts, des réceptions. À présent, les relations sont fréquentes d’une section à l’autre, et il semble que rien ne puisse désormais menacer la sécurité de l’avenir.

Cyrus Bikerstaff n’a point à se repentir d’avoir accordé le passage aux Néo-Hébridiens embarqués sur la demande du capitaine Sarol. Ces indigènes cherchent à se rendre utiles. Ils s’occupent aux travaux des champs, ainsi qu’ils le faisaient dans la campagne tongienne. Sarol et ses Malais ne les quittent guère pendant la journée, et, le soir venu, ils regagnent les deux ports où la municipalité les a répartis. Nulle plainte ne s’élève contre eux. Peut-être était-ce là une occasion de chercher à convertir ces braves gens. Ils n’ont point jusqu’alors adopté les croyances du christianisme, auquel une grande partie de la population néo-hébridienne se montre réfractaire en dépit des efforts des missionnaires anglicans et catholiques. Le clergé de Standard-Island y a bien songé, mais le gouverneur n’a voulu autoriser aucune tentative en ce genre.

Ces Néo-Hébridiens, dont l’âge varie de vingt à quarante ans, sont de taille moyenne. Plus foncés de teint que les Malais, s’ils offrent de moins beaux types que les naturels des Tonga ou des Samoa, ils paraissent doués d’une extrême endurance. Le peu d’argent qu’ils ont gagné au service des Maristes de Tonga-Tabou, ils le gardent précieusement, et ne songent point à le dépenser en boissons alcooliques, qui ne leur seraient vendues d’ailleurs qu’avec une extrême réserve. Au surplus, défrayés de tout, jamais, sans doute, ils n’ont été si heureux dans leur sauvage archipel.

Et, pourtant, grâce au capitaine Sarol, ces indigènes, unis à leurs compatriotes des Nouvelles-Hébrides, vont conniver à l’œuvre de destruction dont l’heure approche. C’est alors que reparaîtra toute leur férocité native. Ne sont-ils pas les descendants des massacreurs qui ont fait une si redoutable réputation aux populations de cette partie du Pacifique ?

En attendant, les Milliardais vivent dans la pensée que rien ne saurait compromettre une existence où tout est si logiquement prévu, si sagement organisé. Le quatuor obtient toujours les mêmes succès. On ne se fatigue ni de l’entendre ni de l’applaudir. L’œuvre de Mozart, de Beethoven, d’Haydn, de Mendelssohn, y passera en entier. Sans parler des concerts réguliers du casino, Mrs Coverley donne des soirées musicales, qui sont très suivies. Le roi et la reine de Malécarlie les ont plusieurs fois honorées de leur présence. Si les Tankerdon n’ont pas encore rendu visite à l’hôtel de la Quinzième Avenue, du moins Walter est-il devenu un assidu de ses concerts. Il est impossible que son mariage avec miss Dy ne s’accomplisse pas un jour ou l’autre… On en parle ouvertement dans les salons tribordais et bâbordais… On désigne même les témoins des futurs fiancés… Il ne manque que l’autorisation des chefs de famille… Ne surgira-t-il donc pas une circonstance qui obligera Jem Tankerdon et Nat Coverley à se prononcer ?…

Cette circonstance, si impatiemment attendue, n’a pas tardé à se produire. Mais au prix de quels dangers, et combien fut menacée la sécurité de Standard-Island !

L’après-midi du 16 janvier, à peu près au centre de cette portion de mer qui sépare les Tonga des Fidji, un navire est signalé dans le sud-est. Il semble faire route sur Tribord-Harbour. Ce doit être un steamer de sept à huit cents tonneaux. Aucun pavillon ne flotte à sa corne, et il ne l’a pas même hissé lorsqu’il n’était plus qu’à un mille de distance.

Quelle est la nationalité de ce steamer ? Les vigies de l’observatoire ne peuvent le reconnaître à sa construction. Comme il n’a point honoré d’un salut cette détestée Standard-Island, il ne serait pas impossible qu’il fût anglais.

Du reste, ledit bâtiment ne cherche point à gagner l’un des ports. Il semble vouloir passer au large, et, sans doute, il sera bientôt hors de vue.

La nuit vient, très obscure, sans lune. Le ciel est couvert de ces nuages élevés, semblables à ces étoffes pelucheuses, impropres au rayonnement, qui absorbent toute lumière. Pas de vent. Calme absolu des eaux et de l’air. Silence profond au milieu de ces épaisses ténèbres.

Vers onze heures, changement atmosphérique. Le temps devient très orageux. L’espace est sillonné d’éclairs jusqu’au delà de minuit, et les grondements de la foudre continuent, sans qu’il tombe une goutte de pluie.

Peut-être ces grondements, dus à quelque orage lointain, ont-ils empêché les douaniers en surveillance à la batterie de la Poupe d’entendre de singuliers sifflements, d’étranges hurlements qui ont troublé cette partie du littoral. Ce ne sont ni des sifflements d’éclairs, ni des hurlements de foudre. Ce phénomène, quelle qu’en ait été la cause, ne s’est produit qu’entre deux et trois heures du matin.

Le lendemain, nouvelle inquiétante qui se répand dans les quartiers excentriques de la ville. Les surveillants préposés à la garde des troupeaux en pâture sur la campagne, pris d’une soudaine panique, viennent de se disperser en toutes directions, les uns vers les ports, les autres vers la grille de Milliard-City.

Fait d’une bien autre gravité, une cinquantaine de moutons ont été à demi dévorés pendant la nuit, et leurs restes sanglants gisent aux environs de la batterie de la Poupe. Quelques douzaines de vaches, de biches, de daims, dans les enclos des herbages et du parc, une vingtaine de chevaux également, ont subi le même sort…

Nul doute que ces animaux aient été attaqués par des fauves… Quels fauves ?… Des lions, des tigres, des panthères, des hyènes ?… Est-ce que cela est admissible ?… Est-ce que jamais un seul de ces redoutables carnassiers a paru sur Standard-Island ?… Est-ce qu’il serait possible à ces animaux d’y arriver par mer ?… Enfin est-ce que le Joyau du Pacifique se trouve dans le voisinage des Indes, de l’Afrique, de la Malaisie, dont la faune possède cette variété de bêtes féroces ?…

Non ! Standard-Island n’est pas, non plus, à proximité de l’embouchure de l’Amazone ni des bouches du Nil, et pourtant, vers sept heures du matin, deux femmes, qui viennent d’être recueillies dans le square de l’hôtel de ville, ont été poursuivies par un énorme alligator, lequel ayant regagné les bords de la Serpentine-river, a disparu sous les eaux. En même temps, le frétillement des herbes le long des rives indique que d’autres sauriens s’y débattent en ce moment.

Que l’on juge de l’effet produit par ces incroyables nouvelles ! Une heure après, les vigies ont constaté que plusieurs couples de tigres, de lions, de panthères, bondissent à travers la campagne. Plusieurs moutons, qui fuyaient du côté de la batterie de l’Éperon, sont étranglés par deux tigres de forte taille. De diverses directions, accourent les animaux domestiques, épouvantés par les hurlements des fauves. Il en est ainsi des gens que leurs occupations avaient appelés aux champs dès le matin. Le premier tram pour Bâbord-Harbour n’a que le temps de se remiser dans son garage. Trois lions l’ont pourchassé, et il ne s’en est fallu que d’une centaine de pas qu’ils aient pu l’atteindre.

Plus de doute, Standard-Island a été envahie pendant la nuit par une bande d’animaux féroces, et Milliard-City va l’être, si des précautions ne sont immédiatement prises.

C’est Athanase Dorémus qui a mis nos artistes au courant de la situation. Le professeur de grâces et de maintien, sorti plus tôt que d’habitude, n’a pas osé regagner son domicile, et il s’est réfugié au casino, dont aucune puissance humaine ne pourra plus l’arracher.

« Allons donc !… Vos lions et vos tigres sont des canards, s’écrie Pinchinat, et vos alligators des poissons d’avril ! »

Mais il a bien fallu se rendre à l’évidence. Aussi la municipalité a-t-elle donné l’ordre de fermer les grilles de la ville, puis de barrer l’entrée des deux ports et des postes de douane du littoral. En même temps, le service des trams est suspendu, et défense est faite de s’aventurer sur le parc ou dans la campagne, tant qu’on n’aura pas conjuré les dangers de cet inexplicable envahissement.

Or, au moment où les agents fermaient l’extrémité de la Unième Avenue, du côté du square de l’observatoire, voici qu’à cinquante pas de là, bondit un couple de tigres, l’œil en feu, la gueule sanglante. Quelques secondes de plus, et ces féroces animaux eussent franchi la grille.

Du côté de l’hôtel de ville, même précaution a pu être prise, et Milliard-City n’a rien à craindre d’une agression.

Quel événement, quelle matière à copie, que de faits-divers, de chroniques, pour le Starboard-Chronicle, le New-Herald et autres journaux de Standard-Island !

En réalité, la terreur est au comble. Hôtels et maisons se sont barricadés. Les magasins du quartier commerçant ont clos leurs devantures. Pas une seule porte n’est restée ouverte. Aux fenêtres des étages supérieurs apparaissent des têtes effarées. Il n’y a plus dans les rues que les escouades de la milice sous les ordres du colonel Stewart, et des détachements de la police dirigés par leurs officiers.

Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt, accourus dès la première heure, se tiennent en permanence dans la salle de l’administration. Par les appareils téléphoniques des deux ports, des batteries et des postes du littoral, la municipalité reçoit des nouvelles des plus inquiétantes. De ces fauves, il y en a un peu partout… des centaines à tout le moins, disent les télégrammes, où la peur a peut-être mis un zéro de trop… Ce qui est sûr, c’est qu’un certain nombre de lions, de tigres, de panthères et de caïmans courent la campagne.

Que s’est-il donc passé ?… Est-ce qu’une ménagerie en rupture de cage s’est réfugiée sur Standard-Island ?… Mais d’où serait venue cette ménagerie ?… Quel bâtiment la transportait ?… Est-ce ce steamer aperçu la veille ?… Si oui, qu’est devenu ce steamer ?… A-t-il accosté pendant la nuit ?… Est-ce que ces bêtes, après s’être échappées à la nage, ont pu prendre pied sur le littoral dans sa partie surbaissée qui sert à l’écoulement de la Serpentine-river ?… Enfin, est-ce que le bâtiment a sombré ensuite ?… Et pourtant, aussi loin que peut s’étendre la vue des vigies, aussi loin que porte la lunette du commodore Simcoë, aucun débris ne flotte à la surface de la mer, et le déplacement de Standard-Island a été presque nul depuis la veille !… En outre, si ce navire a sombré, comment son équipage n’aurait-il pas cherché refuge sur Standard-Island, puisque ces carnassiers ont pu le faire ?…

Le téléphone de l’hôtel de ville interroge les divers postes à ce sujet, et les divers postes répondent qu’il n’y a eu ni collision ni naufrage. Cela n’aurait pu tromper leur attention, bien que l’obscurité ait été profonde. Décidément, de toutes les hypothèses, celle-là est encore la moins admissible.

« Mystère… mystère !… » ne cesse de répéter Yvernès.

Ses camarades et lui sont réunis au Casino, où Athanase Dorémus va partager leur déjeuner du matin, lequel sera suivi, s’il le faut, du déjeuner de midi et du dîner de six heures.

« Ma foi, répond Pinchinat, en grignotant son journal chocolaté qu’il trempe dans le bol fumant, ma foi, je donne ma langue aux chiens et même aux fauves… Quoi qu’il en soit, mangeons, monsieur Dorémus, en attendant d’être mangés…

— Qui sait ?… réplique Sébastien Zorn. Et que ce soit par des lions, des tigres ou par des cannibales…

— J’aimerais mieux les cannibales ! répond Son Altesse. Chacun son goût, n’est-ce pas ? »

Il rit, cet infatigable blagueur, mais le professeur de grâces et de maintien ne rit pas, et Milliard-City, en proie à l’épouvante, n’a guère envie de se réjouir.

Dès huit heures du matin, le conseil des notables, convoqué à l’hôtel de ville, n’a pas hésité à se rendre près du gouverneur. Il n’y a plus personne dans les avenues ni dans les rues, si ce n’est les escouades de miliciens et des agents gagnant les postes qui leur sont assignés.

Le conseil, que préside Cyrus Bikerstaff, commence aussitôt sa délibération.

« Messieurs, dit le gouverneur, vous connaissez la cause de cette panique très justifiée qui s’est emparée de la population de Standard-Island. Cette nuit, notre île a été envahie par une bande de carnassiers et de sauriens. Le plus pressé est de procéder à la destruction de cette bande, et nous y arriverons, n’en doutez pas. Mais nos administrés devront se conformer aux mesures que nous avons dû prendre. Si la circulation est encore autorisée à Milliard-City dont les portes sont fermées, elle ne doit pas l’être à travers le parc et la campagne. Donc, jusqu’à nouvel ordre, les communications seront interdites entre la ville, les deux ports, les batteries de la Poupe et de l’Éperon. »

Ces mesures approuvées, le conseil passe à la discussion des moyens qui permettront de détruire les animaux redoutables qui infestent Standard-Island.

« Nos miliciens et nos marins, reprend le gouverneur, vont organiser des battues sur les divers points de l’île. Ceux de nous qui ont été chasseurs, nous les prions de se joindre à eux, de diriger leurs mouvements, de chercher à prévenir autant que possible toute catastrophe…

— Autrefois, dit Jem Tankerdon, j’ai chassé dans l’Inde et en Amérique, et je n’en suis plus à mon coup d’essai. Je suis prêt et mon fils aîné m’accompagnera…

— Nous remercions l’honorable M. Jem Tankerdon, répond Cyrus Bikerstaff, et, pour mon compte, je l’imiterai. En même temps que les miliciens du colonel Stewart, une escouade de marins opérera sous les ordres du commodore Simcoë, et leurs rangs vous sont ouverts, messieurs ! »

Nat Coverley fait une proposition analogue à celle de Jem Tankerdon, et, finalement, tous ceux des notables auxquels leur âge le permet, s’empressent d’offrir leur concours. Les armes à tir rapide et à longue portée ne manquent point à Milliard-City. Il n’est donc pas douteux, grâce au dévouement et au courage de chacun, que Standard-Island ne soit bientôt débarrassée de cette redoutable engeance. Mais, ainsi que le répète Cyrus Bikerstaff, l’essentiel est de n’avoir à regretter la mort de personne.

« Quant à ces fauves, dont nous ne pouvons estimer le nombre, ajoute-t-il, il importe qu’ils soient détruits dans un bref délai. Leur laisser le temps de s’acclimater, de se multiplier, ce serait compromettre la sécurité de notre île.

— Il est probable, fait observer un des notables, que cette bande n’est pas considérable…

— En effet, elle n’a pu venir que d’un navire qui transportait une ménagerie, répond le gouverneur, un navire expédié de l’Inde, des Philippines ou des îles de la Sonde, pour le compte de quelque maison de Hambourg, où se fait spécialement le commerce de ces animaux. »

Là est le principal marché des fauves, dont les prix courants atteignent douze mille francs pour les éléphants, vingt-sept mille pour les girafes, vingt-cinq mille pour les hippopotames, cinq mille pour les lions, quatre mille pour les tigres, deux mille pour les jaguars, – d’assez beaux prix, on le voit, et qui tendent à s’élever, tandis qu’il y a baisse sur les serpents.

Et, à ce propos, un membre du conseil, ayant fait observer que la ménagerie en question possédait peut-être quelques représentants de la classe des ophidiens, le gouverneur répond qu’aucun reptile n’a encore été signalé. D’ailleurs, si des lions, des tigres, des alligators, ont pu s’introduire à la nage par l’embouchure de la Serpentine, cela n’eût pas été possible à des serpents.

C’est ce que fait observer Cyrus Bikerstaff.

« Je pense donc, dit-il, que nous n’avons point à redouter la présence de boas, corals, crotales, najas, vipères, et autres spécimens de l’espèce. Néanmoins, nous ferons tout ce qui sera nécessaire pour rassurer la population à ce sujet. Mais ne perdons pas de temps, messieurs, et, avant de rechercher quelle a été la cause de cet envahissement d’animaux féroces, occupons-nous de les détruire. Ils y sont, il ne faut pas qu’ils y restent. »

Rien de plus sensé, rien de mieux dit, on en conviendra. Le conseil des notables allait se séparer afin de prendre part aux battues avec l’aide des plus habiles chasseurs de Standard-Island, lorsque Hubley Harcourt demande la parole pour présenter une observation.

Elle lui est donnée, et voici ce que l’honorable adjoint croit devoir dire au conseil :

« Messieurs les notables, je ne veux pas retarder les opérations décidées. Le plus pressé, c’est de se mettre en chasse. Cependant permettez-moi de vous communiquer une idée qui m’est venue. Peut-être offre-t-elle une explication très plausible de la présence de ces fauves sur Standard-Island ? »

Hubley Harcourt, d’une ancienne famille française des Antilles, américanisée pendant son séjour à la Louisiane, jouit d’une extrême considération à Milliard-City. C’est un esprit très sérieux, très réservé, ne s’engageant jamais à la légère, très économe de ses paroles, et l’on accorde grand crédit à son opinion. Aussi le gouverneur le prie-t-il de s’expliquer, et il le fait en quelques phrases d’une logique très serrée :

« Messieurs les notables, un navire a été signalé en vue de notre île dans l’après-midi d’hier. Ce navire n’a point fait connaître sa nationalité, tenant sans doute à ce qu’elle restât ignorée. Or, il n’est pas douteux, à mon avis, qu’il transportait cette cargaison de carnassiers…

— Cela est l’évidence même, répond Nat Coverley.

— Eh bien, messieurs les notables, si quelques-uns de vous pensent que l’envahissement de Standard-Island est dû à un accident de mer… moi… je ne le pense pas !

— Mais alors, s’écrie Jem Tankerdon, qui croit entrevoir la lumière à travers les paroles de Hubley Harcourt, ce serait volontairement… à dessein… avec préméditation ?…

— Oh ! fait le conseil.

— J’en ai la conviction, affirme l’adjoint d’une voix ferme, et cette machination n’a pu être que l’œuvre de notre éternel ennemi, de ce John Bull, à qui tous les moyens sont bons contre Standard-Island…

— Oh ! fait encore le conseil.

— N’ayant pas le droit d’exiger la destruction de notre île, il a voulu la rendre inhabitable. De là, cette collection de lions, de jaguars, de tigres, de panthères, d’alligators, que le steamer a nuitamment jetée sur notre domaine !

— Oh ! » fait une troisième fois le conseil.

Mais, de dubitatif, qu’il était d’abord, ce oh ! est devenu affirmatif. Oui ! ce doit être une vengeance de ces acharnés English, qui ne reculent devant rien quand il s’agit de maintenir leur souveraineté maritime ! Oui ! ce bâtiment a été affrété pour cette œuvre criminelle ; puis, l’attentat commis, il a disparu ! Oui ! le gouvernement du Royaume-Uni n’a pas hésité à sacrifier quelques milliers de livres dans le but de rendre impossible à ses habitants le séjour de Standard-Island !

Et Hubley Harcourt d’ajouter :

« Si j’ai été amené à formuler cette observation, si les soupçons que j’avais conçus se sont changés en certitude, messieurs, c’est que ma mémoire m’a rappelé un fait identique, une machination perpétrée dans des circonstances à peu près analogues, et dont les Anglais n’ont jamais pu se laver…

— Ce n’est pourtant pas l’eau qui leur manque ! observe l’un des notables.

— L’eau salée ne lave pas ! répond un autre.

— Pas plus que la mer n’aurait pu effacer la tache de sang sur la main de lady Macbeth ! » s’écrie un troisième.

Et notez que ces dignes conseillers ripostent de la sorte, avant même que Hubley Harcourt leur ait appris le fait auquel il vient de faire allusion :

« Messieurs les notables, reprend-il, lorsque l’Angleterre dut abandonner les Antilles françaises à la France, elle voulut y laisser une trace de son passage, et quelle trace ! Jusqu’alors, il n’y avait jamais eu un seul serpent ni à la Guadeloupe ni à la Martinique, et, après le départ de la colonie anglo-saxonne, cette dernière île en fut infestée. C’était la vengeance de John Bull ! Avant de déguerpir, il avait jeté des centaines de reptiles sur le domaine qui lui échappait, et depuis cette époque, ces venimeuses bêtes se sont multipliées à l’infini au grand dommage des colons français ! »

Il est certain que cette accusation contre l’Angleterre, qui n’a jamais été démentie, rend assez plausible l’explication donnée par Hubley Harcourt. Mais, est-il permis de croire que John Bull ait voulu rendre inhabitable l’île à hélice, et même avait-il tenté de le faire pour l’une des Antilles françaises ?… Ni l’un ni l’autre de ces faits n’ont jamais pu être prouvés. Néanmoins, en ce qui concerne Standard-Island, cela devait être tenu pour authentique par la population milliardaise.

« Eh bien ! s’écrie Jem Tankerdon, si les Français ne sont pas parvenus à purger la Martinique des vipères que les Anglais y avaient mis à leur place… »

Tonnerre de hurrahs et de hips à cette comparaison du fougueux personnage.

« … Les Milliardais, eux, sauront débarrasser Standard-Island des fauves que l’Angleterre a lâchés sur elle ! »

Nouveau tonnerre d’applaudissements, qui ne cessent que pour recommencer de plus belle, d’ailleurs, après que Jem Tankerdon a ajouté :

« À notre poste, messieurs, et n’oublions pas qu’en traquant ces lions, ces jaguars, ces tigres, ces caïmans, c’est aux English que nous donnons la chasse ! »

Et le conseil se sépare.

Une heure après, lorsque les principaux journaux publient le compte rendu sténographié de cette séance, quand on sait quelles mains ennemies ont ouvert les cages de cette ménagerie flottante, lorsqu’on apprend à qui l’on doit l’envahissement de ces légions de bêtes féroces, un cri d’indignation sort de toutes les poitrines, et l’Angleterre est maudite dans ses enfants et ses petits-enfants, en attendant que son nom détesté s’efface enfin des souvenirs du monde !

VII – Battues

Il s’agit de procéder à la destruction totale des animaux qui ont envahi Standard-Island. Qu’un seul couple de ces redoutables bêtes, sauriens ou carnassiers, échappe, et c’en est fait de la sécurité à venir. Ce couple se multipliera, et autant vaudrait aller vivre dans les forêts de l’Inde ou de l’Afrique. Avoir fabriqué un appareil en tôle d’acier, l’avoir lancé sur ces larges espaces du Pacifique, sans qu’il ait jamais pris contact avec les côtes ou les archipels suspects, s’être imposé toutes les mesures pour qu’il soit à l’abri des épidémies comme des invasions, et, soudain, en une nuit… En vérité, la Standard-Island Company ne devra pas hésiter à poursuivre le Royaume-Uni devant un tribunal international et lui réclamer de formidables dommages intérêts ! Est-ce que le droit des gens n’a pas été effroyablement violé dans cette circonstance ? Oui ! il l’est, et si jamais la preuve est faite…

Mais, ainsi que l’a décidé le conseil des notables, il faut aller au plus pressé.

Et tout d’abord, contrairement à ce qu’ont demandé certaines familles sous l’empire de l’épouvante, il ne peut être question que la population se réfugie sur les steamers des deux ports et fuie Standard-Island. Ces navires n’y suffiraient pas, d’ailleurs.

Non ! on va donner la chasse à ces animaux d’importation anglaise, on les détruira, et le Joyau du Pacifique ne tardera pas à recouvrer sa sécurité d’autrefois.

Les Milliardais se mettent à l’œuvre sans perdre un instant. Quelques-uns n’ont pas hésité à proposer des moyens extrêmes, – entre autres d’introduire la mer sur l’île à hélice, de propager l’incendie à travers les massifs du parc, les plaines et les champs, de manière à noyer ou à brûler toute cette vermine. Mais dans tous les cas, le moyen serait inefficace en ce qui concerne les amphibies, et mieux vaut procéder par des battues sagement organisées.

C’est ce qui est fait.

Ici, mentionnons que le capitaine Sarol, les Malais, les Néo-Hébridiens, ont offert leurs services, qui sont acceptés avec empressement par le gouverneur. Ces braves gens ont voulu reconnaître ce qu’on a fait pour eux. Au fond, le capitaine Sarol craint surtout que cet incident interrompe la campagne, que les Milliardais et leurs familles veuillent abandonner Standard-Island, qu’ils obligent l’administration à regagner directement la baie Madeleine, ce qui réduirait ses projets à néant.

Le quatuor se montre à la hauteur des circonstances et digne de sa nationalité. Il ne sera pas dit que quatre Français n’auront point payé de leur personne, puisqu’il y a des dangers à courir. Ils se rangent sous la direction de Calistus Munbar, lequel, à l’entendre, a vu pire que cela, et hausse les épaules en signe de mépris pour ces lions, tigres, panthères et autres inoffensives bêtes ! Peut-être a-t-il été dompteur, ce petit-fils de Barnum, ou tout au moins directeur de ménageries ambulantes ?…

Les battues commencent dans la matinée même, et sont heureuses dès le début.

Pendant cette première journée, deux crocodiles ont eu l’imprudence de s’aventurer hors de la Serpentine, et, on le sait, les sauriens très redoutables dans le liquide élément, le sont moins en terre ferme par la difficulté qu’ils éprouvent à se retourner. Le capitaine Sarol et ses Malais les attaquent avec courage, et, non sans que l’un d’eux ait reçu une blessure, ils en débarrassent le parc.

Entre temps, on en a signalé une dizaine encore – ce qui, sans doute, constitue la bande. Ce sont des animaux de grande taille, mesurant de quatre à cinq mètres, par conséquent fort dangereux. Comme ils se sont réfugiés sous les eaux de la rivière, des marins se tiennent prêts à leur envoyer quelques-unes de ces balles explosives qui font éclater les plus solides carapaces.

D’autre part, les escouades de chasseurs se répandent à travers la campagne. Un des lions est tué par Jem Tankerdon, lequel a eu raison de dire qu’il n’en est pas à son coup d’essai, et a retrouvé son sang-froid, son adresse d’ancien chasseur du Far-West. La bête est superbe, – de celles qui peuvent valoir de cinq à six mille francs. Un lingot d’acier lui a traversé le cœur au moment où elle bondissait sur le groupe du quatuor, et Pinchinat affirme « qu’il a senti le vent de sa queue au passage ! »

L’après-midi, lors d’une attaque dans laquelle, un des miliciens est atteint d’un coup de dent à l’épaule, le gouverneur met à terre une lionne de toute beauté. Ces formidables animaux, si John Bull a compté qu’ils feraient souche, viennent d’être arrêtés dans leur espoir de progéniture.

La journée ne s’achève pas avant qu’un couple de tigres soit tombé sous les balles du commodore Simcoë, à la tête d’un détachement de ses marins, dont l’un, grièvement blessé d’un coup de griffe, a dû être transporté à Tribord-Harbour. Suivant les informations recueillies, ces terribles félins paraissent être les plus nombreux des carnassiers débarqués sur l’île à hélice.

À la nuit tombante, les fauves, après avoir été résolument poursuivis, se retirent sous les massifs, du côté de la batterie de l’Éperon, d’où l’on se propose de les débusquer dès la pointe du jour.

Du soir au matin d’effroyables hurlements n’ont cessé de jeter la terreur parmi la population féminine et enfantine de Milliard-City. Son épouvante n’est pas près de se calmer, si même elle se calme jamais. En effet, comment être assuré que Standard-Island en a fini avec cette avant-garde de l’armée britannique ? Aussi les récriminations contre la perfide Albion de se dérouler en un chapelet interminable dans toutes les classes milliardaises.

Au jour naissant, les battues sont reprises comme la veille. Sur l’ordre du gouverneur, conforme à l’avis du commodore Simcoë, le colonel Stewart se dispose à employer l’artillerie contre le gros de ces carnassiers, de manière à les balayer de leurs repaires. Deux pièces de canon de Tribord-Harbour, de celles qui fonctionnent comme les Hotchkiss en lançant des paquets de mitraille, sont amenées du côté de la batterie de l’Éperon.

En cet endroit, les massifs de micocouliers sont traversés par la ligne du tramway qui s’embranche vers l’observatoire. C’est à l’abri de ces arbres qu’un certain nombre de fauves ont passé la nuit. Quelques têtes de lions et de tigres, aux prunelles étincelantes, apparaissent entre les basses ramures. Les marins, les miliciens, les chasseurs dirigés par Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley et Hubley Harcourt, prennent position sur la gauche de ces massifs, attendant la sortie des bêtes féroces que la mitraille n’aura pas tuées sur le coup.

Au signal du commodore Simcoë, les deux pièces de canon font feu simultanément. De formidables hurlements leur répondent. Il n’est pas douteux que plusieurs carnassiers aient été atteints. Les autres, – une vingtaine – s’élancent, et, passant près du quatuor, sont salués d’une fusillade qui en frappe deux mortellement. À cet instant, un énorme tigre fonce sur le groupe, et Frascolin est heurté d’un si terrible bond qu’il va rouler à dix pas.

Ses camarades se précipitent à son secours. On le relève presque sans connaissance. Mais il revient assez promptement à lui. Il n’a reçu qu’un choc… Ah ! quel choc !

Entre temps, on cherche à pourchasser les caïmans sous les eaux de Serpentine-river, et comment sera-t-on jamais certain d’être débarrassé de ces voraces animaux. Heureusement, l’adjoint Hubley Harcourt a l’idée de faire lever les vannes de la rivière, et il est possible d’attaquer les sauriens dans de meilleures conditions, non sans succès.

La seule victime à regretter est un magnifique chien, appartenant à Nat Coverley. Saisi par un alligator, le pauvre animal est coupé en deux d’un coup de mâchoire. Mais une douzaine de ces sauriens ont succombé sous les balles des miliciens, et il est possible que Standard-Island soit définitivement délivrée de ces redoutables amphibies.

Du reste, la journée a été bonne. Six lions, huit tigres, cinq jaguars, neuf panthères, mâles et femelles, comptent parmi les bêtes abattues.

Le soir venu, le quatuor, y compris Frascolin remis de sa secousse, est venu s’attabler dans la restauration du casino.

« J’aime à croire que nous sommes au bout de nos peines, dit Yvernès.

— À moins que ce steamer, seconde arche de Noé, répond Pinchinat, n’ait renfermé tous les animaux de la création… »

Ce n’était pas probable, et Athanase Dorémus s’est senti assez rassuré pour réintégrer son domicile de la Vingt-cinquième Avenue. Là, dans sa maison barricadée, il retrouve sa vieille servante, au désespoir de penser que, de son vieux maître, il ne devait plus rester que des débris informes !

Cette nuit a été assez tranquille. À peine a-t-on entendu de lointains hurlements du côté de Bâbord-Harbour. Il est à croire que, le lendemain, en procédant à une battue générale à travers la campagne, la destruction de ces fauves sera complète.

Les groupes de chasseurs se reforment dès le petit jour. Il va sans dire que, depuis vingt-quatre heures, Standard-Island est restée stationnaire, tout le personnel de la machinerie étant occupé à l’œuvre commune.

Les escouades, comprenant chacune une vingtaine d’hommes armés de fusils à tir rapide, ont ordre de parcourir toute l’île. Le colonel Stewart n’a pas jugé utile d’employer les pièces de canon contre les fauves à présent qu’ils se sont dispersés. Treize de ces animaux, traqués aux alentours de la batterie de la Poupe, tombent sous les balles. Mais il a fallu dégager, non sans peine, deux douaniers du poste voisin qui, renversés par un tigre et une panthère, ont reçu de graves blessures.

Cette dernière chasse porte à cinquante-trois le nombre des animaux détruits depuis la première battue de la veille.

Il est quatre heures du matin. Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë, Jem Tankerdon et son fils, Nat Coverley et les deux adjoints, quelques-uns des notables, escortés d’un détachement de la milice, se dirigent vers l’hôtel de ville, où le conseil attend les rapports expédiés des deux ports, des batteries de l’Éperon et de la Poupe.

À leur approche, lorsqu’ils ne sont qu’à cent pas de l’édifice communal, voici que des cris violents retentissent. On voit nombre de gens, femmes et enfants, pris d’une soudaine panique, s’enfuir le long de la Unième Avenue.

Aussitôt, le gouverneur, le commodore Simcoë, leurs compagnons, de se précipiter vers le square, dont la grille aurait dû être fermée… Mais, par une inexplicable négligence, cette grille était ouverte, et il n’est pas douteux qu’un des fauves, – le dernier peut-être, – l’ait franchie.

Nat Coverley et Walter Tankerdon, arrivés des premiers, s’élancent dans le square.

Tout à coup, alors qu’il est à trois pas de Nat Coverley, Walter est culbuté par un énorme tigre.

Nat Coverley, n’ayant pas le temps de glisser une cartouche dans son fusil, tire le couteau de chasse de sa ceinture, et se jette au secours de Walter, au moment où les griffes du fauve s’abattent sur l’épaule du jeune homme.

Walter est sauvé, mais le tigre se retourne, se redresse contre Nat Coverley…

Celui-ci, frappe l’animal de son couteau, sans avoir pu l’atteindre au cœur, et il tombe à la renverse.

Le tigre recule, la gueule rugissante, la mâchoire ouverte, la langue sanglante…

Une première détonation éclate…

C’est Jem Tankerdon qui vient de faire feu.

Une seconde retentit…

C’est la balle de son fusil qui vient de faire explosion dans le corps du tigre.

On relève Walter, l’épaule à demi déchirée.

Quant à Nat Coverley, s’il n’a pas été blessé, du moins n’a-t-il jamais vu la mort de si près.

Il se redresse, et s’avançant vers Jem Tankerdon lui dit d’une voix grave.

« Vous m’avez sauvé… merci !

— Vous avez sauvé mon fils… merci ! » répond Jem Tankerdon.

Et tous deux se donnent la main en témoignage d’une reconnaissance, qui pourrait bien finir en sincère amitié… Walter est aussitôt transporté à l’hôtel de la Dix-neuvième Avenue, où sa famille s’est réfugiée, tandis que Nat Coverley regagne son domaine au bras de Cyrus Bikerstaff. En ce qui concerne le tigre, le surintendant se charge d’utiliser sa magnifique fourrure. Le superbe animal est destiné à un empaillement de première classe, et il figurera dans le Musée d’Histoire naturelle de Milliard-City, avec cette inscription :

Offert par le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande à Standard-Island, infiniment reconnaissante.

À supposer que l’attentat doive être mis au compte de l’Angleterre, on ne saurait se venger avec plus d’esprit. Du moins, est-ce l’avis de Son Altesse Pinchinat, bon connaisseur en semblable matière.

Qu’on ne s’étonne pas si, dès le lendemain, Mrs Tankerdon fait visite à Mrs Coverley pour la remercier du service rendu à Walter, et si Mrs Coverley rend visite à Mrs Tankerdon pour la remercier du service rendu à son mari. Disons même que miss Dy a voulu accompagner sa mère, et n’est-il pas naturel que toutes deux lui aient demandé des nouvelles de son cher blessé ?

Enfin tout est pour le mieux, et, débarrassée de ses redoutables hôtes, Standard-Island peut reprendre en pleine sécurité sa route vers l’archipel des Fidji.

VIII – Fidji et Fidjiens

« Combien dis-tu ?… demande Pinchinat.

— Deux cent cinquante-cinq, mes amis, répond Frascolin. Oui… on compte deux cent cinquante-cinq îles et îlots dans l’archipel des Fidji.

— En quoi cela nous intéresse-t-il, répond Pinchinat, du moment que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante-cinq relâches ?

— Tu ne sauras jamais ta géographie ! proclame Frascolin.

— Et toi… tu la sais trop ! » réplique Son Altesse.

Et c’est toujours de cette sorte qu’est accueilli le deuxième violon, lorsqu’il veut instruire ses récalcitrants camarades. Cependant Sébastien Zorn, qui l’écoutait plus volontiers, se laisse amener devant la carte du casino sur laquelle le point est reporté chaque jour. Il est aisé d’y suivre l’itinéraire de Standard-Island depuis son départ de la baie Madeleine. Cet itinéraire forme une sorte de grand S, dont la boucle inférieure se déroule jusqu’au groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet amoncellement d’îles découvert par Tasman en 1643, – un archipel compris d’une part entre le seizième et le vingtième parallèle sud, et de l’autre entre le cent soixante-quatorzième méridien ouest et le cent soixante-dix-neuvième méridien est.

« Ainsi nous allons engager notre encombrante machine à travers ces centaines de cailloux semés sur sa route ? observe Sébastien Zorn.

— Oui, mon vieux compagnon de cordes, répond Frascolin, et si tu regardes avec quelque attention…

— Et en fermant la bouche… ajoute Pinchinat.

— Pourquoi ?…

— Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n’entre pas mouche !

— Et de quelle mouche veux-tu parler ?…

— De celle qui te pique, quand il s’agit de déblatérer contre Standard-Island ! »

Sébastien Zorn hausse dédaigneusement les épaules, et revenant à Frascolin :

« Tu disais ?…

— Je disais que, pour atteindre les deux grandes îles de Viti-Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le groupe oriental : la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe Onéata…

— Sans compter la passe où l’on se fracasse en mille pièces ! s’écrie Sébastien Zorn. Cela finira par nous arriver !… Est-ce qu’il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une ville, et toute une population dans cette ville ?… Non ! cela est contraire aux lois de la nature !

— La mouche !… riposte Pinchinat. La voilà, la mouche à Zorn… la voilà ! »

En effet, toujours ces fâcheux pronostics dont l’entêté violoncelliste ne veut pas démordre ! Au vrai, en cette portion du Pacifique, c’est comme une barrière que le premier groupe des Fidji oppose aux navires arrivant de l’est. Mais, que l’on se rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simcoë puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles indiquées par Frascolin. Parmi ces îles, les plus importantes, en dehors des deux Levou situées à l’ouest, sont Ono Ngaloa, Kandabou, etc.

Une mer est enfermée entre ces sommets émergés des fonds de l’Océan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook, visité par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si minutieusement connu, c’est que les remarquables voyages de Dumont d’Urville en 1828 et en 1833, ceux de l’Américain Wilkes en 1839, de l’Anglais Erskine en 1853, puis l’expédition du Herald, capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d’établir les cartes avec une précision qui fait honneur aux ingénieurs hydrographes.

Donc, aucune hésitation chez le commodore Simcoë. Venant du sud-est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bâbord l’île de ce nom, – une sorte de galette entamée servie sur son plateau de corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer intérieure, qui est protégée par ces solides chaînes sous-marines contre les grandes houles du large.

Il va sans dire que toute crainte n’est pas encore éteinte relativement aux animaux féroces apparus sous le couvert du pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le qui-vive. D’incessantes battues sont organisées à travers les bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n’est relevée. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les premiers temps, quelques timorés se refusent à quitter la ville pour s’aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre que le steamer ait débarqué une cargaison de serpents – comme à la Martinique ! – et que les taillis en soient infestés ? Aussi une prime est-elle promise à quiconque s’emparerait d’un échantillon de ces reptiles. On le paiera à son poids d’or, ou suivant sa longueur à tant le centimètre, et pour peu qu’il ait la taille d’un boa, cela fera une belle somme ! Mais, comme les recherches n’ont pas abouti, il y a lieu d’être rassuré. La sécurité de Standard-Island est redevenue entière. Les auteurs de cette machination, quels qu’ils soient, en auront été pour leurs bêtes.

Le résultat le plus positif, c’est qu’une réconciliation complète s’est effectuée entre les deux sections de la ville. Depuis l’affaire Walter-Coverley et l’affaire Coverley-Tankerdon, les familles tribordaises et bâbordaises se visitent, s’invitent, se reçoivent. Réceptions sur réceptions, fêtes sur fêtes. Chaque soir, bal et concert chez les principaux notables, – plus particulièrement à l’hôtel de la Dix-neuvième Avenue et à l’hôtel de la Quinzième. Le Quatuor Concertant peut à peine y suffire. D’ailleurs, l’enthousiasme qu’ils provoquent ne diminue pas, bien au contraire.

Enfin la grande nouvelle se répand un matin, alors que Standard-Island bat de ses puissantes hélices la tranquille surface de cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s’est rendu officiellement à l’hôtel de M. Nat Coverley, et lui a demandé la main de miss Dy Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat Coverley a accordé la main de miss Dy Coverley, sa fille, à Walter Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n’a soulevé, aucune difficulté. Elle sera de deux cents millions pour chacun des jeunes époux.

« Ils auront toujours de quoi vivre… même en Europe ! » fait judicieusement remarquer Pinchinat.

Les félicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point à cacher son extrême satisfaction. Grâce à ce mariage, disparaissent les causes de rivalité si compromettantes pour l’avenir de Standard-Island. Le roi et la reine de Malécarlie sont des premiers à envoyer leurs compliments et leurs vœux au jeune ménage. Les cartes de visite, imprimées en or sur aluminium, pleuvent dans la boîte des hôtels. Les journaux font chronique sur chronique à propos des splendeurs qui se préparent, – et telles qu’on n’en aura jamais vu ni à Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des câblogrammes sont expédiés en France en vue de la confection de la corbeille. Les magasins de nouveautés, les établissements des grandes modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de bijouterie et d’objets d’art, reçoivent d’invraisemblables commandes. Un steamer spécial, qui partira de Marseille, viendra par Suez et l’océan Indien, apporter ces merveilles de l’industrie française. Le mariage a été fixé à cinq semaines de là, au 27 février. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City auront leur part de bénéfices dans l’affaire. Ils doivent fournir leur contingent à cette corbeille nuptiale, et, rien qu’avec les dépenses que vont s’imposer les nababs de Standard-Island, il y aura des fortunes à réaliser.

L’organisateur tout indiqué de ces fêtes, c’est le surintendant Calistus Munbar. Il faut renoncer à décrire son état d’âme, lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a été déclaré publiquement. On sait s’il le désirait, s’il y avait poussé ! C’est la réalisation de son rêve, et, comme la municipalité entend lui laisser carte blanche, soyez certains qu’il sera à la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra-merveilleux festival.

Le commodore Simcoë fait connaître par une note aux journaux qu’à la date choisie pour la cérémonie nuptiale, l’île à hélice se trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les Nouvelles-Hébrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, où la relâche doit durer une dizaine de jours – la seule que l’on se propose de faire au milieu de ce vaste archipel.

Navigation délicieuse. À la surface de la mer se jouent de nombreuses baleines. Avec les mille jets d’eau de leurs évents, on dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui de Versailles n’est qu’un joujou d’enfant, fait observer Yvernès. Mais aussi, par centaines, apparaissent d’énormes requins qui escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en marche.

Cette portion du Pacifique limite la Polynésie, qui confine à la Mélanésie, où se trouve le groupe des Nouvelles-Hébrides[3]. Elle est coupée par le cent quatre-vingtième degré de longitude, – ligne conventionnelle que décrit le méridien de partage entre les deux moitiés de cet immense Océan. Lorsqu’ils attaquent ce méridien, les marins venant de l’est effacent un jour du calendrier, et, inversement, ceux qui viennent de l’ouest en ajoutent un. Sans cette précaution, il n’y aurait plus concordance des dates. L’année précédente, Standard-Island n’avait pas eu à faire ce changement puisqu’elle ne s’était pas avancée dans l’ouest au delà dudit méridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer à cette règle, et, puisqu’elle vient de l’est, le 22 janvier se change en 23 janvier.

Des deux cent cinquante-cinq îles qui composent l’archipel des Fidji, une centaine seulement sont habitées. La population totale ne dépasse pas cent vingt-huit mille habitants, – densité faible pour une étendue de vingt et un mille kilomètres carrés.

De ces îlots, simples fragments d’attol ou sommets de montagnes sous-marines, ceints d’une frange de corail, il n’en est pas qui mesure plus de cent cinquante kilomètres superficiels. Ce domaine insulaire n’est, à vrai dire, qu’une division politique de l’Australasie, dépendant de la Couronne depuis 1874, – ce qui signifie que l’Angleterre l’a bel et bien annexé à son empire colonial. Si les Fidgiens se sont enfin décidés à se soumettre au protectorat britannique, c’est qu’en 1859 ils ont été menacés d’une invasion tongienne, à laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle par l’intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de Taïti. L’archipel est présentement divisé en dix-sept districts, administrés par des sous-chefs indigènes, plus ou moins alliés à la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.

« Est-ce la conséquence du système anglais, demande le commodore Simcoë, qui s’entretient à ce sujet avec Frascolin, et en sera-t-il des Fidji comme il en a été de la Tasmanie, je ne sais ! Mais, fait certain, c’est que l’indigène tend à disparaître. La colonie n’est point en voie de prospérité, ni la population en voie de croissance, et, ce qui le démontre, c’est l’infériorité numérique des femmes par rapport aux hommes.

— C’est, en effet, l’indice de l’extinction prochaine d’une race, répond Frascolin, et, en Europe, il y a déjà quelques États que menace cette infériorité.

— Ici, d’ailleurs, reprend le commodore, les indigènes ne sont que de véritables serfs, autant que les naturels des îles voisines, recrutés par les planteurs pour les travaux de défrichements. En outre, la maladie les décime, et, en 1875, rien que la petite vérole en a fait périr plus de trente mille. C’est pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet archipel des Fidji ! Si la température est élevée à l’intérieur des îles, du moins est-elle modérée sur le littoral, très fertile en fruits et en légumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n’y a que la peine de récolter les ignames, les taros[4], et la moelle nourricière du palmier, qui produit le sagou…

— Le sagou ! s’écrie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson Suisse !

— Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simcoë, ces animaux se sont multipliés depuis leur importation avec une prolificence extraordinaire. De là, toute facilité de satisfaire aux besoins de l’existence. Par malheur, les indigènes sont enclins à l’indolence, au far niente[5], bien qu’ils soient d’intelligence très vive, d’humeur très spirituelle…

— Et quand ils ont tant d’esprit… dit Frascolin.

— Les enfants vivent peu ! » répond le commodore Simcoë.

Au fait, tous ces naturels, polynésiens, mélanaisiens et autres, sont-ils différents des enfants ? En s’avançant vers Viti-Levou, Standard-Island relève plusieurs îles intermédiaires, telles Vanua-Vatou, Moala, Ngan, sans s’y arrêter. De toutes parts cinglent, en contournant son littoral, des flottilles de ces longues pirogues à balanciers de bambous entre-croisés, qui servent à maintenir l’équilibre de l’appareil et à loger la cargaison. Elles circulent, elles évoluent avec grâce, mais ne cherchent à entrer ni à Tribord-Harbour ni à Bâbord-Harbour. Il est probable qu’on ne leur eût pas permis, étant donnée l’assez mauvaise réputation des Fidgiens. Ces indigènes ont embrassé le christianisme, il est vrai. Depuis que les missionnaires européens se sont établis à Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens, mélangés de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant, ils étaient tellement adonnés aux pratiques du cannibalisme qu’ils n’ont peut-être pas perdu tout à fait le goût de la chair humaine. Au surplus, c’est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le sang. La bienveillance était regardée, dans ces peuplades, comme une faiblesse et même un péché. Manger un ennemi, c’était lui faire honneur. L’homme que l’on méprisait, on le faisait cuire, on ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans les festins, et le temps n’est pas si éloigné où le roi Thakumbau aimait à s’asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait un membre humain réservé à la table royale. Quelquefois même une tribu, – et cela est arrivé pour celle des Nulocas, à Viti-Levou, près Namosi, – fut dévorée tout entière, moins quelques femmes, dont l’une a vécu jusqu’en 1880.

Décidément, si Pinchinat ne rencontre pas sur l’une quelconque de ces îles des petits-fils d’anthropophages ayant conservé les vieilles coutumes de leurs grands-pères, il devra renoncer à jamais demander un reste de couleur locale à ces archipels du Pacifique.

Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes îles, Viti-Levou et Vanua-Levou, et deux îles moyennes, Kandavu et Taviuni. C’est plus au nord-ouest que gisent les îles Wassava, et que s’ouvre la passe de l’île Ronde par laquelle le commodore Simcoë doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hébrides.

Dans l’après-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se dessinent à l’horizon. Cette île montagneuse est la plus considérable de l’archipel, d’un tiers plus étendue que la Corse, – soit dix mille six cent quarante-cinq kilomètres carrés.

Ses cimes pointent à douze cents et quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce sont des volcans éteints ou du moins endormis, et dont le réveil est généralement fort maussade.

Viti-Levou est reliée à sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une barrière sous-marine de récifs, qui émergeait sans doute à l’époque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrière, Standard-Island pouvait se hasarder sans péril. D’autre part, au nord de Viti-Levou, les profondeurs sont évaluées entre quatre et cinq cents mètres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille.

Autrefois, la capitale de l’archipel était Levuka, dans l’île d’Ovalau, à l’est de Viti-Levou. Peut-être même les comptoirs, fondés par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l’île de Viti-Levou. Mais ce port offre des avantages sérieux à la navigation, étant situé, à l’extrémité sud-est de l’île, entre deux deltas, dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port d’attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le fond de la baie de Ngalao, au sud de l’île de Kandava, le gisement qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie, des îles françaises de la Nouvelle-Calédonie et de la Loyauté.

Standard-Island vient relâcher à l’ouverture du port de Suva. Les formalités sont remplies le jour même, et la libre pratique est accordée. Comme ces visites ne peuvent qu’être une source de bénéfices autant pour les colons que pour les indigènes, les Milliardais sont assurés d’un excellent accueil, dans lequel il existe peut-être plus d’intérêt que de sympathie. Ne pas oublier, d’ailleurs, que les Fidji relèvent de la Couronne, et que les rapports sont toujours tendus entre le Foreign-Office et la Standard-Island Company, si jalouse de son indépendance.

Le lendemain, 26 janvier, les commerçants de Standard-Island qui ont des achats ou des ventes à effectuer, se font mettre à terre dès les premières heures. Les touristes, et parmi eux nos Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yvernès plaisantent volontiers Frascolin, – l’élève distingué du commodore Simcoë, – sur ses études « ethno-rasantogéographiques », comme dit Son Altesse, ils n’en profitent pas moins de ses connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxième violon a toujours quelque réponse instructive. Sébastien Zorn ne dédaigne pas de l’interroger à l’occasion, et, tout d’abord, lorsque Pinchinat apprend que ces parages étaient, il n’y a pas longtemps, le principal théâtre du cannibalisme, il ne peut retenir un soupir en disant :

« Oui… mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces Fidgiens, énervés par la civilisation, en sont tombés à la fricassée de poulet et aux pieds de porc à la Sainte-Menehould !

— Anthropophage ! lui crie Frascolin. Tu mériterais d’avoir figuré sur la table du roi Thakumbau…

— Hé ! hé ! un entrecôte de Pinchinat à la Bordelaise…

— Voyons, réplique Sébastien Zorn, si nous perdons notre temps à des récriminations oiseuses…

— Nous ne réaliserons pas le progrès par la marche en avant ! s’écrie Pinchinat. Voilà une phrase comme tu les aimes, n’est-ce pas, mon vieux violoncelluloïdiste ! Eh bien, en avant, marche ! »

La ville de Suva, bâtie sur la droite d’une petite baie, éparpille ses habitations au revers d’une colline verdoyante. Elle a des quais disposés pour l’amarrage des navires, des rues garnies de trottoirs planchéiés, ni plus ni moins que les plages de nos grandes stations balnéaires. Les maisons en bois, à rez-de-chaussée, parfois, mais rarement, avec un étage, sont gaies et fraîches. Aux alentours de la ville, des cabanes indigènes montrent leurs pignons relevés en cornes et ornés de coquillages. Les toitures, très solides, résistent aux pluies d’hiver, de mai à octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, à ce que raconte Frascolin, très ferré sur la statistique, Mbua, située dans l’est de l’île, a reçu en un jour trente-huit centimètres d’eau.

Viti-Levou, non moins que les autres îles de l’archipel, est soumise à des inégalités climatériques, et la végétation diffère d’un littoral à l’autre. Du côté exposé aux vents alizés du sud-est, l’atmosphère est humide, et des forêts magnifiques couvrent le sol. De l’autre côté, s’étendent d’immenses savanes, propres à la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent à dépérir, – entre autres le sandal, presque entièrement épuisé, et aussi le dakua, ce pin spécial aux Fidji.

Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de l’île est d’une luxuriance tropicale. Partout, des forêts de cocotiers et de palmiers, aux troncs tapissés d’orchidées parasites, des massifs de casuarinées, de pandanus, d’acacias, de fougères arborescentes, et, dans les parties marécageuses, nombre de ces palétuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais la culture du coton et celle du thé n’ont point donné les résultats que ce climat si puissant permettait d’espérer. En réalité, le sol de Viti-Levou, – ce qui est commun dans ce groupe, – argileux et de couleur jaunâtre, n’est formé que de cendres volcaniques, auxquelles la décomposition a donné des qualités productives.

Quant à la faune, elle n’est pas plus variée que dans les divers parages du Pacifique : une quarantaine d’espèces d’oiseaux, perruches et serins acclimatés, des chauves-souris, des rats qui forment légions, des reptiles d’espèce non venimeuse, très appréciés des indigènes au point de vue comestible, des lézards à n’en savoir que faire, et des cancrelats répugnants, d’une voracité de cannibales. Mais, de fauves, il ne s’en trouve point, – ce qui provoque cette boutade de Pinchinat :

« Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait dû conserver quelques couples de lions, de tigres, de panthères, de crocodiles, et déposer ces ménages carnassiers sur les Fidji… Ce ne serait qu’une restitution, puisqu’elles appartiennent à l’Angleterre. »

Ces indigènes, mélange de race polynésienne et mélanésienne, présentent encore de beaux types, moins remarquables cependant qu’aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, à teint cuivré, presque noirs, la tête couverte d’une chevelure toisonnée, parmi lesquels on rencontre de nombreux métis, sont grands et vigoureux. Leur vêtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne, ou une couverture, faite de cette étoffe indigène, le « masi », tirée d’une espèce de mûrier qui produit aussi le papier. À son premier degré de fabrication, cette étoffe est d’une parfaite blancheur ; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et elle est demandée dans tous les archipels de l’Est-Pacifique. Il faut ajouter que ces hommes ne dédaignent pas de revêtir, à l’occasion, de vieilles défroques européennes, échappées des friperies du Royaume-Uni ou de l’Allemagne. C’est matière à plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncés d’un pantalon déformé, d’un paletot hors d’âge, et même d’un habit noir, lequel, après maintes phases de décadence, est venu finir sur le dos d’un naturel de Viti-Levou.

« Il y aurait à faire le roman d’un de ces habits-là !… observe Yvernès.

— Un roman qui risquerait de finir en veste ! » répond Pinchinat.

Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les habillent d’une façon plus ou moins décente, en dépit des sermons wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l’attrait de la jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle détestable habitude elles ont, – les hommes aussi, – d’enduire de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau calcaire, qui a pour but de les préserver des insolations ! Et puis, elles fument, autant que leurs époux et frères, ce tabac du pays, qui a l’odeur du foin brûlé, et, lorsque la cigarette n’est pas mâchonnée entre leurs lèvres, elle est enfilée dans le lobe de leurs oreilles, à l’endroit où l’on voit plus communément en Europe des boucles de diamants et de perles. En général, ces femmes sont réduites à la condition d’esclaves chargées des plus durs travaux du ménage, et le temps n’est pas éloigné où, après avoir peiné pour entretenir l’indolence de leur mari, on les étranglait sur sa tombe. À plusieurs reprises, pendant les trois jours qu’ils ont consacrés à leurs excursions autour de Suva ; nos touristes essayèrent de visiter des cases indigènes. Ils en furent repoussés, – non point par l’inhospitalité des propriétaires, mais par l’abominable odeur qui s’en dégage. Tous ces naturels frottés d’huile de coco, leur promiscuité avec les cochons, les poules, les chiens, les chats, dans ces nauséabondes paillottes, l’éclairage suffocant obtenu par le brûlage de la gomme résineuse du dammana… non ! il n’y avait pas moyen d’y tenir. Et, d’ailleurs, après avoir pris place au foyer fidgien, n’aurait-il pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de tremper ses lèvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par excellence ? Bien que, pour être tiré de la racine desséchée du poivrier, ce kava pimenté soit inacceptable aux palais européens, il y a encore la manière dont on le prépare. N’est-elle pas pour exciter la plus insurmontable répugnance ? On ne le moud pas, ce poivre, on le mâche, on le triture entre les dents, puis on le crache dans l’eau d’un vase, et on vous l’offre avec une insistance sauvage qui ne permet guère de le refuser. Et, il n’y a plus qu’à remercier, en prononçant ces mots qui ont cours dans l’archipel : « E mana ndina, » autrement dit : amen. Nous ne parlons que pour mémoire des cancrelats qui fourmillent à l’intérieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dévastent, et des moustiques, – des moustiques par milliards, – dont on voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vêtements des indigènes, d’innombrables phalanges. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns anglais, se soit exclamé en voyant fourmiller ces formidables insectes : « Mioustic !… Mioustic ! »

Enfin, ni ses camarades ni lui n’ont eu le courage de pénétrer dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs études ethnologiques sont incomplètes, et le savant Frascolin lui-même a reculé, – ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de voyage.

IX – Un casus belli

Toutefois, alors que nos artistes se dépensent en promenades et prennent un aperçu des mœurs de l’archipel, quelques notables de Standard-Island n’ont pas dédaigné d’entrer en relation avec les autorités indigènes de l’archipel. Les « papalangis », – ainsi appelle-t-on les étrangers dans ces îles, – n’avaient point à craindre d’être mal accueillis.

Quant aux autorités européennes, elles sont représentées par un gouverneur général, qui est en même temps consul général d’Angleterre pour ces groupes de l’ouest qui subissent plus ou moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou trois fois, les deux chiens de faïence se sont regardés, mais leurs rapports n’ont pas été au delà de ces regards.

Pour ce qui est du consul d’Allemagne, en même temps l’un des principaux négociants du pays, les relations se sont bornées à un échange de cartes.

Pendant la relâche, les familles Tankerdon et Coverley avaient organisé des excursions aux alentours de Suva et dans les forêts qui hérissent ses hauteurs jusqu’à leurs dernières cimes.

Et, à ce propos, le surintendant fait à ses amis du quatuor une observation très juste.

« Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades à de hautes altitudes, dit-il, cela tient à ce que notre Standard-Island n’est pas suffisamment accidentée… Elle est trop plate, trop uniforme… Mais, je l’espère bien, on lui fabriquera un jour une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion, nos citadins s’empressent d’aller respirer, à quelques centaines de pieds, l’air pur et vivifiant de l’espace… Cela répond à un besoin de la nature humaine…

— Très bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus ! Quand vous construirez votre montagne en tôle d’acier ou en aluminium, n’oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les entrailles… un volcan avec boîtes fulminantes et pièces d’artifices…

— Et pourquoi pas, monsieur le railleur ?… répond Calistus Munbar.

— C’est bien ce que je me dis : Et pourquoi pas ?… » réplique Son Altesse.

Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prennent part à ces excursions et qu’ils les font au bras l’un de l’autre. On n’a pas négligé de visiter, à Viti-Levou, les curiosités de sa capitale, ces « mburé-kalou », les temples des esprits, et aussi le local affecté aux assemblées politiques. Ces constructions, élevées sur une base de pierres sèches, se composent de bambous tressés, de poutres recouvertes d’une sorte de passementerie végétale, de lattes ingénieusement disposées pour supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de même l’hôpital, établi dans d’excellentes conditions d’hygiène, le jardin botanique, en amphithéâtre derrière la ville. Souvent ces promenades se prolongent jusqu’au soir, et l’on revient alors, sa lanterne à la main, comme au bon vieux temps. Dans les îles Fidji, l’édilité n’en est pas encore au gazomètre ni aux becs Auër, ni aux lampes à arc, ni au gaz acétylène, mais cela viendra « sous le protectorat éclairé de la Grande-Bretagne ! » insinue Calistus Munbar.

Et le capitaine Sarol et ses Malais et les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, que font-ils pendant cette relâche ? Rien qui soit en désaccord avec leur existence habituelle. Ils ne descendent point à terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines, les uns pour les avoir fréquentées dans leur navigation au cabotage, les autres pour y avoir travaillé au compte des planteurs. Ils préfèrent, de beaucoup, rester à Standard-Island, qu’ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe et de l’Éperon. Encore quelques semaines, et, grâce à la complaisance de la Compagnie, grâce au gouverneur Cyrus Bikerstaff, ces braves gens débarqueront dans leur pays, après un séjour de cinq mois sur l’île à hélice…

Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est très intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur parle d’un ton enthousiaste des Nouvelles-Hébrides, des indigènes de ce groupe, de leur façon de se nourrir, de leur cuisine – ce qui intéresse particulièrement Son Altesse. L’ambition secrète de Pinchinat serait d’y découvrir un nouveau mets, dont il communiquerait la recette aux sociétés gastronomiques de la vieille Europe.

Le 30 janvier, Sébastien Zorn et ses camarades, à la disposition desquels le gouverneur a mis une des chaloupes électriques de Tribord-Harbour, partent dans l’intention de remonter le cours de la Rewa, l’une des principales rivières de l’île. Le patron de la chaloupe, un mécanicien et deux matelots ont embarqué avec un pilote fidgien. En vain a-t-on offert à Athanase Dorémus de se joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosité est éteint chez ce professeur de maintien et de grâces… Et puis, pendant son absence, il pourrait lui venir un élève, et il préfère ne point quitter la salle de danse du casino.

Dès six heures du matin, bien armée, munie de quelques provisions, car elle ne doit revenir que le soir à Tribord-Harbour, l’embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral jusqu’à la baie de la Rewa.

Non seulement les récifs, mais les requins se montrent en grand nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns comme aux autres.

« Peuh ! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont même plus des cannibales d’eau salée !… Les missionnaires anglais ont dû les convertir au christianisme comme ils ont converti les Fidgiens !… Gageons que ces bêtes-là ont perdu le goût de la chair humaine…

— Ne vous y fiez pas, répond le pilote, – pas plus qu’il ne faut se fier aux Fidgiens de l’intérieur. »

Pinchinat se contente de hausser les épaules. On la lui baille belle avec ces prétendus anthropophages qui n’ « anthropophagent » même plus les jours de fête !

Quant au pilote, il connaît parfaitement la baie et le cours de la Rewa. Sur cette importante rivière, appelée aussi Waï-Levou, le flot se fait sentir jusqu’à une distance de quarante-cinq kilomètres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre-vingts.

La largeur de la Rewa dépasse cent toises à son embouchure. Elle coule entre des rives sablonneuses, basses à gauche, escarpées à droite, dont les bananiers et les cocotiers se détachent avec vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa, conforme à ce redoublement du mot, qui est presque général parmi les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yvernès, n’est-ce pas là une imitation de cette prononciation enfantine qu’on retrouve dans les papa, maman, toutou, dada, bonbon, etc. Et, au fait, c’est à peine si ces indigènes sont sortis de l’enfance !

La véritable Rewa est formée par le confluent du Waï-Levou (eau grande) et du Waï-Manu, et sa principale embouchure est désignée sous le nom de Waï-Niki.

Après le détour du delta, la chaloupe file devant le village de Kamba, à demi caché dans sa corbeille de fleurs. On ne s’y arrête point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri. D’ailleurs, à cette époque, ce village venait d’être déclaré « tabou », avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu’aux eaux de la Rewa qui en baignent la grève. Les indigènes n’eussent permis à personne d’y prendre pied. C’est une coutume sinon très respectable, du moins très respectée que le tabou, – Sébastien Zorn en savait quelque chose, – et on la respecta. Lorsque les excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite à regarder un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle de la rive.

« Et qu’a-t-il de remarquable, cet arbre ?… demande Frascolin.

— Rien, répondit le pilote, si ce n’est que son écorce est rayée d’incisions depuis ses racines jusqu’à sa fourche. Or, ces incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en cet endroit, mangés ensuite…

— Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses bâtonnets ! » observe Pinchinat, dont les épaules se haussent en signe d’incrédulité.

Il a tort pourtant. Les îles Fidji ont été par excellence le pays du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas entièrement éteintes. La gourmandise les conservera longtemps chez les tribus de l’intérieur. Oui ! la gourmandise, puisque, au dire des Fidgiens, rien n’est comparable, pour le goût et la délicatesse, à la chair humaine, très supérieure à celle du bœuf. À en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut, leur nombre s’élevait à huit cent vingt-deux.

« Et savez-vous ce qu’indiquaient ces pierres ?…

— Il nous est impossible de le deviner, répond Yvernès, même en y appliquant toute notre intelligence d’instrumentistes !

— Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait dévorés !

— À lui tout seul ?…

— À lui tout seul !

— C’était un gros mangeur ! » se contente de répondre Pinchinat dont l’opinion est faite au sujet de ces « blagues fidgiennes ».

Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le village de Naililii, composé de quelques paillettes, apparaît entre les frondaisons, sous l’ombrage des cocotiers et des bananiers. Une mission catholique est établie dans ce village. Les touristes ne pourraient-ils s’arrêter une heure, le temps de serrer la main du missionnaire, un compatriote ? Le pilote n’y voit aucun inconvénient, et l’embarcation est amarrée à une souche d’arbre.

Sébastien Zorn et ses camarades descendent à terre, et ils n’ont pas marché pendant deux minutes qu’ils rencontrent le supérieur de la Mission.

C’est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante, figure énergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour à des Français, il les emmène jusqu’à sa case, au milieu du village qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses hôtes acceptent quelques rafraîchissements du pays. Que l’on se rassure, il ne s’agit pas du répugnant kava, mais d’une sorte de boisson ou plutôt de bouillon d’assez bon goût, obtenu par la cuisson des cyreae, coquillages très abondants sur les grèves de la Rewa.

Ce missionnaire s’est voué corps et âme à la propagande du catholicisme, non sans de certaines difficultés, car il lui faut lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une sérieuse concurrence dans le voisinage. En somme, il est très satisfait des résultats obtenus, et convient qu’il a fort à faire pour arracher ses fidèles à l’amour du « bukalo », c’est-à-dire la chair humaine.

« Et puisque vous remontez vers l’intérieur, mes chers hôtes, ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes.

— Tu entends, Pinchinat ! » dit Sébastien Zorn.

On repart un peu avant que l’angélus de midi ait sonné au clocher de la petite église. Chemin faisant, l’embarcation croise quelques pirogues à balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de bananes. C’est la monnaie courante que le collecteur de taxes vient de toucher chez les administrés. Les rives sont toujours bordées de lauriers, d’acacias, de citronniers, de cactus aux fleurs d’un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les cocotiers dressent leurs hautes branches chargées de régimes, et toute cette verdure se prolonge jusqu’aux arrière-plans des montagnes, dominées par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs se détachent une ou deux usines à l’européenne, peu en rapport avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre, munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, « peuvent avantageusement soutenir la comparaison vis-à-vis des sucres des Antilles et des autres colonies ». Vers une heure, l’embarcation arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le jusant se fera sentir, et il y aura lieu d’en profiter pour redescendre la rivière. Cette navigation de retour s’effectuera rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront rentrés à Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose donc d’un certain temps en cet endroit, et comment le mieux employer qu’en visitant le village de Tampoo, dont on aperçoit les premières cases à un demi-mille. Il est convenu que le mécanicien et les deux matelots resteront à la garde de la chaloupe, tandis que le pilote « pilotera » ses passagers jusqu’à ce village, où les anciennes coutumes se sont conservées dans toute leur pureté fidgienne. En cette partie de l’île, les missionnaires ont perdu leurs peines et leurs sermons. Là règnent encore les sorciers ; là fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom compliqué de « Vaka-Ndranni-Kan-Tacka », c’est-à-dire « la conjuration pratiquée par les feuilles ». On y adore les Katoavous, des dieux dont l’existence n’a pas eu de commencement et n’aura pas de fin, et qui ne dédaignent pas des sacrifices spéciaux, que le gouverneur général est surtout impuissant à prévenir et même à châtier. Peut-être eût-il été plus prudent de ne point s’aventurer au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent à les accompagner, en leur recommandant de ne point s’éloigner les uns des autres. Tout d’abord, à l’entrée de Tampoo, formé d’une centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de véritables sauvagesses. Vêtues d’un simple pagne noué autour des reins, elles n’éprouvent aucun étonnement à la vue des étrangers qui viennent les émouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les gêner depuis que l’archipel est soumis au protectorat de l’Angleterre. Ces femmes sont occupées à la préparation du curcuma, sortes de racines conservées dans des fosses préalablement tapissées d’herbes et de feuilles de bananier ; on les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des paniers garnis de fougère, et le suc qui s’en échappe est introduit dans des tiges de bambou.

Ce suc sert à la fois d’aliment et de pommade, et, à ce double titre, il est d’un usage très répandu.

La petite troupe entre dans le village. Aucun accueil de la part des indigènes, qui ne s’empressent ni à complimenter les visiteurs ni à leur offrir l’hospitalité. D’ailleurs, l’aspect extérieur des cases n’a rien d’attrayant. Étant donnée l’odeur qui s’en dégage, où domine le rance de l’huile de coco, le quatuor se félicite de ce que les lois de l’hospitalité soient ici en maigre honneur.

Cependant, lorsqu’ils sont arrivés devant l’habitation du chef, celui-ci, – un Fidgien de haute taille, l’air farouche, la physionomie féroce, – s’avance vers eux au milieu d’un cortège d’indigènes. Sa tête toute blanche de chaux, est crépue. Il a revêtu son costume de cérémonie, une chemise rayée, une ceinture autour du corps, le pied gauche chaussé d’une vieille pantoufle en tapisserie, et – comment Pinchinat n’a-t-il pas éclaté de rire ? – un antique habit bleu à boutons d’or, en maint endroit rapiécé, et dont les basques inégales lui battent les mollets.

Or, voici qu’en s’avançant vers le groupe des papalangis, ce chef butte contre une souche, perd l’équilibre, s’étale sur le sol.

Aussitôt, conformément à l’étiquette du « baie muri », tout l’entourage de trébucher à son tour, et de s’affaler respectueusement, « afin de prendre sa part du ridicule de cette chute ».

Cela est expliqué par le pilote, et Pinchinat approuve cette formalité, pas plus risible que tant d’autres en usage dans les cours européennes – à son avis du moins.

Entre temps, lorsque tout le monde s’est relevé, le chef et le pilote échangent quelques phrases en langue fidgienne, dont le quatuor ne comprend pas un mot. Ces phrases, traduites par le pilote, n’ont d’autre objet que d’interroger les étrangers sur ce qu’ils viennent faire au village de Tampoo. Les réponses ayant été qu’ils désirent simplement visiter le village et faire une excursion aux alentours, cette autorisation leur est octroyée après échange de quelques demandes et réponses.

Le chef, d’ailleurs, ne manifeste ni plaisir ni déplaisir de cette arrivée de touristes à Tampoo, et, sur un signe de lui, les indigènes rentrent dans leurs paillotes.

« Après tout, ils n’ont pas l’air d’être bien méchants ! fait observer Pinchinat.

— Ce n’est point une raison pour commettre quelque imprudence ! » répond Frascolin.

Une heure durant, les artistes se promènent à travers le village sans être inquiétés par les indigènes. Le chef à l’habit bleu a regagné sa case, et il est visible que l’accueil des naturels est empreint d’une profonde indifférence.

Après avoir circulé dans les rues de Tampoo, sans qu’aucune paillote se soit ouverte pour les recevoir, Sébastien Zorn, Yvernès, Pinchinat, Frascolin et le pilote se dirigent vers des ruines de temples, sortes de masures abandonnées, situées non loin d’une maison qui sert de demeure à l’un des sorciers de l’endroit.

Ce sorcier, campé sur sa porte, leur adresse un coup d’œil peu encourageant, et ses gestes semblent indiquer qu’il leur jette quelque mauvais sort.

Frascolin essaie d’entrer en conversation avec lui par l’intermédiaire du pilote. Le sorcier prend alors une mine si rébarbative, une attitude si menaçante, qu’il faut abandonner tout espoir de tirer une parole de ce porc-épic fidgien.

Pendant ce temps, et en dépit des recommandations qui lui ont été faites, Pinchinat s’est éloigné en franchissant un épais massif de bananiers étages au flanc d’une colline.

Lorsque Sébastien Zorn, Yvernès et Frascolin, rebutés par la mauvaise grâce du sorcier, se préparent à quitter Tampoo, ils n’aperçoivent plus leur camarade.

Cependant l’heure est venue de regagner l’embarcation. Le jusant ne doit pas tarder à s’établir, et ce n’est pas trop des quelques heures qu’il dure pour redescendre le cours de la Rewa.

Frascolin, inquiet de ne point voir Pinchinat, le hèle d’une voix forte. Son appel reste sans réponse.

« Où est-il donc ?… demande Sébastien Zorn.

— Je ne sais… répond Yvernès.

— Est-ce que l’un de vous a vu votre ami s’éloigner ?… » interroge le pilote.

Personne ne l’a vu !

« Il sera sans doute retourné à l’embarcation par le sentier du village… dit Frascolin.

— Il a eu tort, répond le pilote. Mais ne perdons pas de temps, et rejoignons-le. »

On part, non sans une assez vive anxiété. Ce Pinchinat n’en fait jamais d’autre, et, de regarder comme imaginaires les férocités de ces indigènes, demeurés si obstinément sauvages, cela peut l’exposer à des dangers très réels. En traversant Tampoo, le pilote remarque, avec une certaine appréhension, qu’aucun Fidgien ne se montre plus. Toutes les portes des paillotes sont fermées. Il n’y a plus aucun rassemblement devant la case du chef. Les femmes, qui s’occupaient de la préparation du curcuma, ont disparu. Il semble que le village ait été abandonné depuis une heure. La petite troupe presse alors le pas. À plusieurs reprises, on appelle l’absent, et l’absent ne répond point. N’a-t-il donc pas regagné la rive du côté où l’embarcation est amarrée ?… Ou bien est-ce que l’embarcation ne serait plus à cet endroit, sous la garde du mécanicien et des deux matelots ?… Il reste encore quelques centaines de pas à parcourir. On se hâte, et, dès que la lisière des arbres est dépassée, on aperçoit la chaloupe et les trois hommes à leur poste.

« Notre camarade ?… crie Frascolin.

— N’est-il plus avec vous ?… répond le mécanicien.

— Non… depuis une demi-heure…

— Ne vous a-t-il point rejoint ?… demande Yvernès.

— Non. »

Qu’est donc devenu cet imprudent ? Le pilote ne cache pas son extrême inquiétude.

« Il faut retourner au village, dit Sébastien Zorn. Nous ne pouvons abandonner Pinchinat… »

La chaloupe est laissée à la garde de l’un des matelots, bien qu’il soit peut-être dangereux d’agir ainsi. Mais mieux vaut ne revenir à Tampoo qu’en force et bien armé, cette fois. Dût-on fouiller toutes les paillotes, on ne quittera pas le village, on ne ralliera pas Standard-Island sans avoir retrouvé Pinchinat. Le chemin de Tampoo est repris. Même solitude au village et aux alentours. Où donc s’est réfugiée toute cette population ? Pas un bruit ne se fait entendre dans les rues, et les paillotes sont vides. Il n’y a plus malheureusement de doute à conserver… Pinchinat s’est aventuré dans le bois de bananiers… il a été saisi… il a été entraîné… où ?… Quant au sort que lui réservent ces cannibales dont il se moquait, il n’est que trop aisé de l’imaginer !… Des recherches aux environs de Tampoo ne produiraient aucun résultat… Comment relever une piste au milieu de cette région forestière, à travers cette brousse que les Fidgiens sont seuls à connaître ?… D’ailleurs, n’y a-t-il pas lieu de craindre qu’ils ne veuillent s’emparer de l’embarcation gardée par un seul matelot ?… Si ce malheur arrive, tout espoir de délivrer Pinchinat serait perdu, le salut de ses compagnons serait compromis…

Le désespoir de Frascolin, d’Yvernès, de Sébastien Zorn, ne saurait s’exprimer. Que faire ?… Le pilote et le mécanicien ne savent plus à quel parti s’arrêter.

Frascolin, qui a conservé son sang-froid, dit alors :

« Retournons à Standard-Island…

— Sans notre camarade ?… s’écrie Yvernès.

— Y penses-tu ?… ajoute Sébastien Zorn.

— Je ne vois pas d’autre parti à prendre, répond Frascolin. Il faut que le gouverneur de Standard-Island soit prévenu… que les autorités de Viti-Levou soient averties et mises en demeure d’agir…

— Oui… partons, conseille le pilote, et pour profiter de la marée descendante, nous n’avons pas une minute à perdre !

— C’est l’unique moyen de sauver Pinchinat, s’écrie Frascolin, s’il n’est pas trop tard ! »

L’unique moyen, en effet.

On quitte Tampoo, pris de cette appréhension de ne pas retrouver la chaloupe à son poste. En vain le nom de Pinchinat est-il crié par toutes les bouches ! Et, moins troublés qu’ils le sont, peut-être le pilote et ses compagnons auraient-ils pu apercevoir derrière les buissons quelques-uns de ces farouches Fidgiens, qui épient leur départ.

L’embarcation n’a point été inquiétée. Le matelot n’a vu personne rôder sur les rives de la Rewa.

C’est avec un inexprimable serrement de cœur que Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, se décident à prendre place dans le bateau… Ils hésitent… ils appellent encore… Mais il faut partir, a dit Frascolin, et il a eu raison de le dire, et l’on a raison de le faire.

Le mécanicien met les dynamos en activité, et la chaloupe, servie par le jusant, descend le cours de la Rewa avec une rapidité prodigieuse.

À six heures, la pointe ouest du delta est doublée. Une demi-heure après, on accoste le pier de Tribord-Harbour.

En un quart d’heure, Frascolin et ses deux camarades, transportés par le tram, ont atteint Milliard-City et se rendent à l’hôtel de ville.

Dès qu’il a été mis au courant, Cyrus Bikerstaff se fait conduire à Suva et, là, il demande au gouverneur général de l’archipel une entrevue qui lui est accordée.

Lorsque ce représentant de la reine apprend ce qui s’est passé à Tampoo, il ne dissimule pas que cela est très grave… Ce Français aux mains d’une de ces tribus de l’intérieur qui échappent à toute autorité…

« Par malheur, nous ne pouvons rien tenter avant demain, ajoute-t-il. Contre le reflux de la Rewa, nos chaloupes ne pourraient remonter à Tampoo. D’ailleurs, il est indispensable d’aller en nombre, et le plus sûr serait de prendre à travers la brousse…

— Soit, répond Cyrus Bikerstaff, mais ce n’est pas demain, c’est aujourd’hui, c’est à l’instant qu’il faut partir…

— Je n’ai pas à ma disposition les hommes nécessaires, répond le gouverneur.

— Nous les avons, monsieur, réplique Cyrus Bikerstaff. Prenez donc des mesures pour leur adjoindre des soldats de votre milice, et sous les ordres de l’un de vos officiers qui connaîtra bien le pays…

— Pardonnez, monsieur, répond sèchement Son Excellence, je n’ai pas l’habitude…

— Pardonnez aussi, répond Cyrus Bikerstaff, mais je vous préviens que si vous n’agissez pas à l’instant même, si notre ami, notre hôte, ne nous est pas rendu, la responsabilité retombera sur vous, et…

— Et ?… demande le gouverneur d’un ton hautain.

— Les batteries de Standard-Island détruiront Suva de fond en comble, votre capitale, toutes les propriétés étrangères, qu’elles soient anglaises ou allemandes ! »

L’ultimatum est formel, et il n’y a qu’à s’y soumettre. Les quelques canons de l’île ne pourraient lutter contre l’artillerie de Standard-Island. Le gouverneur se soumet donc, et, qu’on l’avoue, il aurait tout d’abord mieux valu qu’il le fît de meilleure grâce, au nom de l’humanité.

Une demi-heure après, cent hommes, marins et miliciens, débarquent à Suva, sous les ordres du commodore Simcoë, qui a voulu lui-même conduire cette opération. Le surintendant, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin, sont à ses côtés. Une escouade de la gendarmerie de Viti-Levou leur prête son concours.

Dès le départ, l’expédition se jette à travers la brousse, en contournant la baie de la Rewa, sous la direction du pilote qui connaît ces difficiles régions de l’intérieur. On coupe au plus court, d’un pas rapide, afin d’atteindre Tampoo dans le moins de temps possible…

Il n’a pas été nécessaire d’aller jusqu’au village. Vers une heure après minuit, ordre est donné à la colonne de faire halte.

Au plus profond d’un fourré presque impénétrable, on a vu l’éclat d’un foyer. Nul doute qu’il n’y ait là un rassemblement des naturels de Tampoo, puisque le village ne se trouve pas à une demi-heure de marche vers l’est.

Le Commodore Simcoë, le pilote, Calistus Munbar, les trois Parisiens, se portent en avant…

Ils n’ont pas fait cent pas qu’ils s’arrêtent et demeurent immobiles…

En regard d’un feu ardent, entouré d’une foule tumultueuse d’hommes et de femmes, Pinchinat, demi nu, est attaché à un arbre… et le chef fidgien court vers lui, la hache levée…

« Marchons… marchons ! » crie le commodore Simcoë à ses marins et à ses miliciens. Surprise subite et terreur très justifiée de ces indigènes, auxquels le détachement n’épargne ni les coups de feu ni les coups de crosse. En un clin d’œil, la place est vide, et toute la bande s’est dispersée sous bois…

Pinchinat, détaché de l’arbre, tombe dans les bras de son ami Frascolin.

Comment exprimer ce que fut la joie de ces artistes, de ces frères, – à laquelle se mêlèrent quelques larmes et aussi des reproches très mérités.

« Mais, malheureux, dit le violoncelliste, qu’est-ce qui t’a pris de t’éloigner ?…

— Malheureux, tant que tu voudras, mon vieux Sébastien, répond Pinchinat, mais n’accable pas un alto aussi peu habillé que je le suis en ce moment… Passez-moi mes vêtements, afin que je puisse me présenter d’une façon plus convenable devant les autorités ! »

Ses vêtements, on les retrouve au pied d’un arbre, et il les reprend tout en conservant le plus beau sang-froid du monde. Puis, ce n’est que lorsqu’il est « présentable », qu’il vient serrer la main du commodore Simcoë et du surintendant.

« Voyons, lui dit Calistus Munbar, y croirez-vous, maintenant… au cannibalisme des Fidgiens ?…

— Pas si cannibales que cela, ces fils de chiens, répond Son Altesse, puisqu’il ne me manque pas un membre !

— Toujours le même, satané fantaisiste ! s’écrie Frascolin.

— Et savez-vous ce qui me vexait le plus dans cette situation de gibier humain sur le point d’être mis à la broche ?… demande Pinchinat.

— Que je sois pendu, si je le devine ! réplique Yvernès.

— Eh bien ! ce n’était pas d’être mangé sur le pouce par ces indigènes !… Non ! c’était d’être dévoré par un sauvage en habit… en habit bleu à boutons d’or… avec un parapluie sous le bras… un horrible pépin britannique ! »

X – Changement de propriétaires

Le départ de Standard-Island est fixé au 2 février. La veille, leurs excursions achevées, les divers touristes sont rentrés à Milliard-City. L’affaire Pinchinat a produit un bruit énorme. Tout le Joyau du Pacifique eût pris fait et cause pour Son Altesse, tant le Quatuor Concertant jouit de la sympathie universelle. Le conseil des notables a donné son entière approbation à l’énergique conduite du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Les journaux l’ont vivement félicité. Donc Pinchinat est devenu l’homme du jour. Voyez-vous un alto terminant sa carrière artistique dans l’estomac d’un Fidgien !… Il convient volontiers que les indigènes de Viti-Levou n’ont pas absolument renoncé à leurs goûts anthropophagiques. Après tout, c’est si bon, la chair humaine, à les en croire, et ce diable de Pinchinat est si appétissant !

Standard-Island appareille dès l’aurore, et prend direction sur les Nouvelles-Hébrides. Ce détour va l’éloigner ainsi d’une dizaine de degrés, soit deux cents lieues vers l’ouest. On ne peut l’éviter, puisqu’il s’agit de déposer le capitaine Sarol et ses compagnons aux Nouvelles-Hébrides. Il n’y pas lieu de le regretter, d’ailleurs. Chacun est heureux de rendre service à ces braves gens – qui ont montré tant de courage dans la lutte contre les fauves. Et puis ils paraissent si satisfaits d’être rapatriés dans ces conditions, après cette longue absence ! En outre, ce sera une occasion de visiter ce groupe que les Milliardais ne connaissent pas encore.

La navigation s’effectue avec une lenteur calculée. En effet, c’est dans les parages compris entre les Fidji et les Nouvelles-Hébrides, par cent soixante-dix degrés trente-cinq minutes de longitude est, et par dix-neuf degrés treize minutes de latitude sud, que le steamer, expédié de Marseille au compte des familles Tankerdon et Coverley, doit rejoindre Standard-Island.

Il va sans dire que le mariage de Walter et de miss Dy est plus que jamais l’objet des préoccupations universelles. Pourrait-on songer à autre chose ? Calistus Munbar n’a pas une minute à lui. Il prépare, il combine les divers éléments d’une fête qui comptera dans les fastes de l’île à hélice. S’il maigrissait à la tâche, cela ne surprendrait personne.

Standard-Island ne marche qu’à la moyenne de vingt à vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures. Elle s’avance jusqu’en vue de Viti, dont les rives superbes sont bordées de forêts luxuriantes d’une sombre verdure. On emploie trois jours à se déplacer sur ces eaux tranquilles, depuis l’île Wanara jusqu’à l’île Ronde. La passe, à laquelle les cartes assignent ce dernier nom, offre une large voie au Joyau du Pacifique qui s’y engage en douceur. Nombre de baleines, troublées et affolées, donnent de la tête contre sa coque d’acier, qui frémit de ces coups. Que l’on se rassure, les tôles des compartiments sont solides, et il n’y a pas d’avaries à craindre.

Enfin, dans l’après-midi du 6, les derniers sommets des Fidji s’abaissent sous l’horizon. À ce moment, le commodore Simcoë vient d’abandonner le domaine polynésien pour le domaine mélanésien de l’océan Pacifique.

Pendant les trois jours qui suivent, Standard-Island continue à dériver vers l’ouest, après avoir atteint en latitude le dix-neuvième degré. Le 10 février, elle se trouve dans les parages où le steamer attendu d’Europe doit la rallier. Le point, reproduit sur les pancartes de Milliard-City, est connu de tous les habitants. Les vigies de l’observatoire sont en éveil. L’horizon est fouillé par des centaines de longues-vues, et, dès que le navire sera signalé… Toute la population est dans l’attente… N’est-ce pas comme le prologue de cette pièce si demandée du public, qui se terminera au dénouement par le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley ?…

Standard-Island n’a donc plus qu’à demeurer stationnaire, à se maintenir contre les courants de ces mers resserrées entre les archipels. Le commodore Simcoë donne ses ordres en conséquence, et ses officiers en surveillent l’exécution.

« La situation est décidément des plus intéressantes ! » dit ce jour-là Yvernès.

C’était pendant les deux heures de far niente que ses camarades et lui s’accordaient d’habitude après leur déjeuner de midi.

« Oui, répondit Frascolin, et nous n’aurons pas lieu de regretter cette campagne à bord de Standard-Island… quoi qu’en pense notre ami Zorn…

— Et son éternelle scie… scie majeure avec cinq dièzes ! ajoute cet incurable Pinchinat.

— Oui… et surtout quand elle sera finie, cette campagne, réplique le violoncelliste, et lorsque nous aurons empoché le quatrième trimestre des appointements que nous aurons bien gagnés…

— Eh ! fait Yvernès, en voilà trois que la Compagnie nous a réglés depuis notre départ, et j’approuve fort Frascolin, notre précieux comptable, d’avoir envoyé cette forte somme à la banque de New-York ! »

En effet, le précieux comptable a cru sage de verser cet argent, par l’entremise des banquiers de Milliard-City, dans une des honorables caisses de l’Union. Ce n’était point défiance, mais uniquement parce qu’une caisse sédentaire paraît offrir plus de sécurité qu’une caisse flottante, au-dessus des cinq à six mille mètres de profondeur que mesure communément le Pacifique.

C’est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumées des cigares et des pipes, qu’Yvernès fut conduit à présenter l’observation suivante :

« Les fêtes du mariage promettent d’être splendides, mes amis. Notre surintendant n’épargne ni son imagination ni ses peines, c’est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de Milliard-City verseront des vins généreux, je n’en doute pas. Pourtant, savez-vous ce qui manquera à cette cérémonie ?…

— Une cataracte d’or liquide coulant sur des rochers de diamants ! s’écrie Pinchinat.

— Non, répond Yvernès, une cantate…

— Une cantate ?… réplique Frascolin.

— Sans doute, dit Yvernès. On fera de la musique, nous jouerons nos morceaux les plus en vogue, appropriés à la circonstance… mais s’il n’y a pas de cantate, de chant nuptial, d’épithalame en l’honneur des mariés…

— Pourquoi non, Yvernès ? dit Frascolin. Si tu veux te charger de faire rimer flamme avec âme et jours avec amours pendant une douzaine de vers de longueur inégale, Sébastien Zorn, qui a fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de mettre ta poésie en musique…

— Excellente idée ! s’exclame Pinchinat. Ça te va-t-il, vieux bougon bougonnant ?… Quelque chose de bien matrimonial, avec beaucoup de spiccatos, d’allégros, de molto agitatos, et une coda délirante… à cinq dollars la note…

— Non… pour rien… cette fois… répond Frascolin. Ce sera l’obole du Quatuor Concertant à ces nababissimes de Standard-Island. »

C’est décidé, et le violoncelliste se déclare prêt à implorer les inspirations du dieu de la Musique, si le dieu de la Poésie verse les siennes dans le cœur d’Yvernès.

Et c’est de cette noble collaboration qu’allait sortir la Cantate des Cantates, à l’imitation du Cantique des Cantiques, en l’honneur des Tankerdon unis aux Coverley.

Dans l’après-midi du 10, le bruit se répand qu’un grand steamer est en vue, venant du nord-est. Sa nationalité n’a pu être reconnue, car il est encore distant d’une dizaine de milles, au moment où les brumes du crépuscule ont assombri la mer.

Ce steamer semblait forcer de vapeur, et on doit tenir pour certain qu’il se dirige vers Standard-Island. Très vraisemblablement, il ne veut accoster que le lendemain au lever du soleil.

La nouvelle produit un indescriptible effet. Toutes les imaginations féminines sont en émoi à la pensée des merveilles de bijouterie, de couture, de modes, d’objets d’art, apportées par ce navire transformé en une énorme corbeille de mariage… de la force de cinq à six cents chevaux !

On ne s’est pas trompé, et ce navire est bien à destination de Standard-Island. Aussi, dès le matin, a-t-il doublé la jetée de Tribord-Harbour, développant à sa corne le pavillon de la Standard-Island Company.

Soudain, autre nouvelle que les téléphones transmettent à Milliard-City : le pavillon de ce bâtiment est en berne.

Qu’est-il arrivé ?… Un malheur… un décès abord ?… Ce serait là un fâcheux pronostic pour ce mariage qui doit assurer l’avenir de Standard-Island.

Mais voici bien autre chose. Le bateau en question n’est point celui qui est attendu et il n’arrive pas d’Europe. C’est précisément du littoral américain, de la baie Madeleine, qu’il vient. D’ailleurs, le steamer, chargé des richesses nuptiales, n’est pas en retard. La date du mariage est fixée au 27, on n’est encore qu’au 11 février, et il a le temps d’arriver.

Alors que prétend ce navire ?… Quelle nouvelle apporte-t-il… Pourquoi ce pavillon en berne ?… Pourquoi la Compagnie l’a-t-elle expédié jusqu’en ces parages des Nouvelles-Hébrides, où il savait rencontrer Standard-Island ?…

Est-ce donc qu’elle avait à faire aux Milliardais quelque pressante communication d’une exceptionnelle gravité ?…

Oui, et on ne doit pas tarder à l’apprendre.

À peine le steamer est-il à quai, qu’un passager en débarque.

C’est un des agents supérieurs de la Compagnie, qui se refuse à répondre aux questions des nombreux et impatients curieux, accourus sur le pier de Tribord-Harbour.

Un tram était prêt à partir, et, sans perdre un instant, l’agent saute dans l’un des cars.

Dix minutes après, arrivé à l’hôtel de ville, il demande une audience au gouverneur, « pour affaire urgente », – audience qui est aussitôt consentie.

Cyrus Bikerstaff reçoit cet agent dans son cabinet dont la porte est fermée.

Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que chacun des membres du conseil des trente notables est prévenu téléphoniquement d’avoir à se réunir d’urgence dans la salle des séances.

Entre temps, les imaginations vont grand train dans les ports comme dans la ville, et l’appréhension, succédant à la curiosité, est au comble.

À huit heures moins vingt, le conseil est assemblé sous la présidence du gouverneur, assisté de ses deux adjoints. L’agent fait alors la déclaration suivante :

« À la date du 23 janvier, la Standard-Island Company limited a été mise en état de faillite, et M. William T. Pomering a été nommé liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des intérêts de ladite Société. »

M. William T. Pomering, auquel sont dévolues ces fonctions, c’est l’agent en personne.

La nouvelle se répand, et la vérité est qu’elle ne provoque pas l’effet qu’elle eût produit en Europe. Que voulez-vous ? Standard-Island, c’est « un morceau détaché de la grande partition des États-Unis d’Amérique », comme dit Pinchinat.

Or, une faillite n’est point pour étonner des Américains, encore moins pour les prendre au dépourvu… N’est-ce pas une des phases naturelles aux affaires, un incident acceptable et accepté ?… Les Milliardais envisagent donc le cas avec leur flegme habituel… La Compagnie a sombré… soit. Cela peut arriver aux sociétés financières les plus honorables… Son passif est-il considérable ?… Très considérable, ainsi que le fait connaître le bilan établi par le liquidateur : cinq cent millions de dollars, ce qui fait deux milliards cinq cent millions de francs… Et qui a causé cette faillite ?… Des spéculations, – insensées si l’on veut, puisqu’elles ont mal tourné, – mais qui auraient pu réussir… une immense affaire pour la fondation d’une ville nouvelle sur des terrains de l’Arkansas, lesquels se sont engloutis à la suite d’une dépression géologique que rien ne pouvait faire prévoir… Après tout, ce n’est pas la faute de la Compagnie, et, si les terrains s’enfoncent, on ne peut s’étonner que des actionnaires soient enfoncés du même coup… Quelque solide que paraisse l’Europe, cela pourra bien lui arriver un jour… Rien à craindre de ce genre, d’ailleurs, avec Standard-Island, et cela ne démontre-t-il pas victorieusement sa supériorité sur le domaine des continents ou des îles terrestres ?…

L’essentiel, c’est d’agir. L’actif de la Compagnie se compose hic et nunc de la valeur de l’île à hélice, coque, usines, hôtels, maisons, campagne, flotille, – en un mot, tout ce que porte l’appareil flottant de l’ingénieur William Tersen, tout ce qui s’y rattache, et, en outre, les établissements de Madeleine-bay. Est-il à propos qu’une nouvelle Société se fonde pour l’acheter en bloc, à l’amiable ou aux enchères ?… Oui… pas d’hésitation à cet égard, et le produit de cette vente sera appliqué à la liquidation des dettes de la Compagnie… Mais, en fondant cette Société nouvelle, serait-il nécessaire de recourir à des capitaux étrangers ?… Est-ce que les Milliardais ne sont pas assez riches pour « se payer » Standard-Island rien qu’avec leurs propres ressources ?… De simples locataires, n’est-il pas préférable qu’ils deviennent propriétaires de ce Joyau du Pacifique ?… Leur administration ne vaudra-t-elle pas celle de la Compagnie écroulée ?…

Ce qu’il y a de milliards dans le portefeuille des membres du conseil des notables, on le sait de reste. Aussi sont-ils d’avis qu’il convient d’acheter Standard-Island et sans retard. Le liquidateur a-t-il pouvoir de traiter ?… Il l’a. D’ailleurs, si la Compagnie a quelque chance de trouver à bref délai les sommes indispensables à sa liquidation, c’est bien dans la poche des notables de Milliard-City, dont quelques-uns comptent déjà parmi ses plus forts actionnaires. À présent que la rivalité a cessé entre les deux principales familles et les deux sections de la ville, la chose ira toute seule. Chez les Anglo-Saxons des États-Unis, les affaires ne traînent pas. Aussi les fonds sont-ils faits séance tenante. De l’avis du conseil des notables, inutile de procéder par une souscription publique. Jem Tankerdon, Nat Coverley et quelques autres offrent quatre cent millions de dollars. Pas de discussion, d’ailleurs, sur ce prix… C’est à prendre ou à laisser… et le liquidateur prend.

Le conseil s’était réuni à huit heures treize dans la salle de l’hôtel de ville. Quand il se sépare, à neuf heures quarante-sept, la propriété de Standard-Island est passée entre les mains des deux « archirichissimes » Milliardais et de quelques autres de leurs amis sous la raison sociale Jem Tankerdon, Nat Coverley and Co.

De même que la nouvelle de la faillite de la Compagnie n’a, pour ainsi dire, apporté aucun trouble chez la population de l’île à hélice, de même la nouvelle de l’acquisition faite par les principaux notables n’a produit aucune émotion. On trouve cela chose très naturelle, et, eût-il fallu réunir une somme plus considérable, les fonds auraient été faits en un tour de main. C’est une profonde satisfaction pour ces Milliardais de sentir qu’ils sont chez eux, ou, au moins, qu’ils ne dépendent plus d’une Société étrangère. Aussi le Joyau du Pacifique, représenté par toutes ses classes, employés, agents, fonctionnaires, officiers, miliciens, marins, veut-il adresser des remerciements aux deux chefs de famille qui ont si bien compris l’intérêt général.

Ce jour-là, dans un meeting tenu au milieu du parc, une motion est faite à ce sujet et suivie d’une triple salve de hurrahs et de hips. Aussitôt nomination de délégués, et envoi d’une députation aux hôtels Coverley et Tankerdon.

Elle est reçue avec bonne grâce, et elle emporte l’assurance que rien ne sera changé aux règlements, usages et coutumes de Standard-Island. L’administration restera ce qu’elle est ! Tous les fonctionnaires seront conservés dans leurs fonctions, tous les employés dans leurs emplois.

Et comment eût-il pu en être autrement ?…

Donc il résulte de ceci, que le commodore Ethel Simcoë demeure chargé des services maritimes, ayant la haute direction des déplacements de Standard-Island, conformément aux itinéraires arrêtés en conseil des notables. De même pour le commandement des milices que garde le colonel Stewart. De même pour les services de l’observatoire qui ne sont pas modifiés, et le roi de Malécarlie n’est point menacé dans sa situation d’astronome. Enfin personne n’est destitué de la place qu’il occupe, ni dans les deux ports, ni dans les fabriques d’énergie électrique, ni dans l’administration municipale. On ne remercie même pas Athanase Dorémus de ses inutiles fonctions, bien que les élèves s’obstinent à ne point fréquenter le cours de danse, de maintien et de grâces.

Il va de soi que rien n’est changé au traité passé avec le Quatuor Concertant, lequel, jusqu’à la fin de la campagne, continuera à toucher les invraisemblables émoluments qui lui ont été attribués par son engagement.

« Ces gens-là sont extraordinaires ! dit Frascolin, lorsqu’il apprend que l’affaire est réglée à la satisfaction commune.

— Cela tient à ce qu’ils ont le milliard coulant ! répond Pinchinat.

— Peut-être aurions-nous pu profiter de ce changement de propriétaires pour résilier notre traité… fait observer Sébastien Zorn, qui ne veut pas démordre de ses absurdes préventions contre Standard-Island.

— Résilier ! s’écrie Son Altesse. Eh bien ! fais seulement mine d’essayer ! »

Et, de sa main gauche dont les doigts s’ouvrent et se ferment comme s’il démanchait sur la quatrième corde, il menace le violoncelliste de lui envoyer un de ces coups de poing qui réalisent une vitesse de huit mètres cinquante à la seconde. Cependant une modification va être apportée dans la situation du gouverneur. Cyrus Bikerstaff, étant le représentant direct de la Standard-Island Company, croit devoir résigner ses fonctions. En somme, cette détermination paraît logique en l’état actuel des choses. Aussi la démission est-elle acceptée, mais dans des termes les plus honorables pour le gouverneur. Quant à ses deux adjoints, Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt, à demi ruinés par la faillite de la Compagnie, dont ils étaient gros actionnaires, ils ont l’intention de quitter l’île à hélice par un des prochains steamers.

Toutefois, Cyrus Bikerstaff accepte de rester à la tête de l’administration municipale jusqu’à la fin de la campagne.

Ainsi s’est accomplie sans bruit, sans discussions, sans troubles, sans rivalités, cette importante transformation financière du domaine de Standard-Island. Et l’affaire s’est si sagement, si rapidement opérée, que dès ce jour-là le liquidateur a pu se rembarquer, emportant les signatures des principaux acquéreurs, avec la garantie du conseil des notables.

Quant à ce personnage, si prodigieusement considérable, qui a nom Calistus Munbar, surintendant des beaux-arts et des plaisirs de l’incomparable Joyau du Pacifique, il est simplement confirmé dans ses attributions, émoluments, bénéfices, et, en vérité, aurait-on jamais pu trouver un successeur à cet homme irremplaçable ?

« Allons ! fait observer Frascolin, tout est au mieux, l’avenir de Standard-Island est assuré, elle n’a plus rien à craindre…

— Nous verrons ! » murmure le têtu violoncelliste.

Voilà dans quelles conditions va maintenant s’accomplir le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Les deux familles seront unies par ces intérêts pécuniaires qui, en Amérique comme ailleurs, forment les plus solides liens sociaux. Quelle assurance de prospérité pour les citoyens de Standard-Island. Depuis qu’elle appartient aux principaux Milliardais, il semble qu’elle soit plus indépendante qu’elle ne l’était, plus maîtresse de ses destinées ! Auparavant, une amarre la rattachait à cette baie Madeleine des États-Unis, et cette amarre, elle vient de la rompre !

À présent, tout à la fête !

Est-il nécessaire d’insister sur la joie des parties en cause, d’exprimer ce qui est inexprimable, de peindre le bonheur qui rayonne autour d’elles ? Les deux fiancés ne se quittent plus. Ce qui a paru être un mariage de convenance pour Walter Tankerdon et miss Dy Coverley est réellement un mariage de cœur. Tous deux s’aiment d’une affection dans laquelle l’intérêt n’entre pour rien, que l’on veuille bien le croire. Le jeune homme et la jeune fille possèdent ces qualités qui doivent leur assurer la plus heureuse des existences. C’est une âme d’or, ce Walter, et soyez convaincus que l’âme de miss Dy est faite du même métal, – au figuré s’entend, et non dans le sens matériel qu’autoriseraient leurs millions. Ils sont créés l’un pour l’autre, et jamais cette phrase, tant soit peu banale, n’a eu un sens plus strict. Ils comptent les jours, ils comptent les heures qui les séparent de cette date si désirée du 27 février. Ils ne regrettent qu’une chose, c’est que Standard-Island ne se dirige pas vers le cent quatre-vingtième degré de longitude, car, venant de l’ouest à présent, elle devrait effacer vingt-quatre heures de son calendrier. Le bonheur des futurs serait avancé d’un jour. Non ! c’est en vue des Nouvelles-Hébrides que la cérémonie doit s’accomplir, et force est de se résigner.

Observons, d’ailleurs, que le navire, chargé de toutes ces merveilles de l’Europe, le « navire-corbeille » n’est pas encore arrivé. Par exemple, voilà un luxe de choses dont les deux fiancés se passeraient volontiers, et qu’ont-ils besoin de ces magnificences quasi-royales ? Ils se donnent mutuellement leur amour, et leur en faut-il davantage ?

Mais les familles, mais les amis, mais la population de Standard-Island, désirent que cette cérémonie soit entourée d’un éclat extraordinaire. Aussi les lunettes sont-elles obstinément braquées vers l’horizon de l’est. Jem Tankerdon et Nat Coverley ont même promis une forte prime à quiconque signalera le premier ce steamer que son propulseur ne poussera jamais assez vite au gré de l’impatience publique.

Entre temps, le programme de la fête est élaboré avec soin. Il comprend les jeux, les réceptions, la double cérémonie au temple protestant et à la cathédrale catholique, la soirée de gala à l’hôtel municipal, le festival dans le parc. Calistus Munbar a l’œil à tout, il se prodigue, il se dépense, on peut bien dire qu’il se ruine au point de vue de la santé. Que voulez-vous ! Son tempérament l’entraîne, on ne l’arrêterait pas plus qu’un train lancé à toute vitesse.

Quant à la cantate, elle est prête. Yvernès le poète et Sébastien Zorn le musicien se sont montrés dignes l’un de l’autre. Cette cantate sera chantée par les masses chorales d’une société orphéonique, qui s’est fondée tout exprès. L’effet en sera très grand, lorsqu’elle retentira dans le square de l’observatoire, électriquement éclairé à la nuit tombante. Puis viendra la comparution des jeunes époux devant l’officier de l’état civil, et le mariage religieux se célébrera à minuit, au milieu des féeriques embrasements de Milliard-City.

Enfin, le navire attendu est signalé au large. C’est une des vigies de Tribord-Harbour qui gagne la prime, laquelle se chiffre par un nombre respectable de dollars.

Il est neuf heures du matin, le 19 février, lorsque ce steamer double la jetée du port, et le débarquement commence aussitôt.

Inutile de donner par le détail la nomenclature des articles, bijoux, robes, modes, objets d’art, qui composent cette cargaison nuptiale. Il suffit de savoir que l’exposition qui en est faite dans les vastes salons de l’hôtel Coverley, obtient un succès sans précédent. Toute la population de Milliard-City a voulu défiler devant ces merveilles. Que nombre de ces personnages invraisemblablement riches puissent se procurer ces magnifiques produits en y mettant le prix, soit. Mais il faut aussi compter avec le goût, le sens artiste, qui ont présidé à leur choix, et l’on ne saurait trop les admirer. Au surplus, les étrangères curieuses de connaître la nomenclature des dits articles pourront se reporter aux numéros du Starboard-Chronicle et du New-Herald des 21 et 22 février. Si elles ne sont pas satisfaites, c’est que la satisfaction absolue n’est pas de ce monde.

 « Fichtre ! dit simplement Yvernès, quand il est sorti des salons de l’hôtel de la Quinzième Avenue en compagnie de ses trois camarades.

— Fichtre ! me paraît une expression juste entre toutes, fait observer Pinchinat. C’est à vous donner envie d’épouser miss Dy Coverley sans dot… rien que pour elle-même ! »

Quant aux jeunes fiancés, la vérité est qu’ils n’ont accordé qu’une vague attention à ce stock des chefs-d’œuvre de l’art et de la mode.

Cependant, depuis l’arrivée du steamer, Standard-Island a repris la direction de l’ouest afin de rallier les Nouvelles-Hébrides. Si on est en vue de l’une des îles du groupe avant la date du 27, le capitaine Sarol débarquera avec ses compagnons, et Standard-Island commencera sa campagne de retour.

Ce qui va faciliter cette navigation, dans ces parages de l’Ouest-Pacifique, c’est qu’ils sont très familiers au capitaine malais. Sur la demande du commodore Simcoë, qui a réclamé ses services, il se tient en permanence à la tour de l’observatoire. Dès que les premières hauteurs apparaîtront, rien ne sera plus aisé que d’approcher l’île Erromango, l’une des plus orientales du groupe, – ce qui permettra d’éviter les nombreux écueils des Nouvelles-Hébrides.

Est-ce hasard, ou le capitaine Sarol, désireux d’assister aux fêtes du mariage, s’est-il appliqué à ne manœuvrer qu’avec une certaine lenteur, mais les premières îles ne sont signalées que dans la matinée du 27 février, – précisément le jour fixé pour la cérémonie nuptiale.

Peu importe, du reste. Le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley n’en sera pas moins heureux pour avoir été célébré en vue des Nouvelles-Hébrides, et, si cela doit causer tant de plaisir à ces braves Malais, – ils ne le dissimulent point, – libre à eux de prendre part aux fêtes de Standard-Island. Rencontrant d’abord quelques îlots du large, et, après les avoir dépassés sur les indications très précises du capitaine Sarol, l’île à hélice se dirige vers Erromango, en laissant au sud les hauteurs de l’île Tanna. En ces parages, Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ne sont pas éloignés, – trois cents milles au plus, – des possessions françaises de cette partie du Pacifique, les îles Loyalty et la Nouvelle-Calédonie, ce pénitentiaire qui est situé aux antipodes de la France. Erromango est très boisée à l’intérieur, accidentée de multiples collines, au pied desquelles s’étendent de larges plateaux cultivables. Le commodore Simcoë s’arrête à un mille de la baie de Cook de la côte orientale. Il n’eût pas été prudent de s’approcher davantage, car les bandes corralligènes s’avancent à fleur d’eau jusqu’à un demi-mille en mer. Du reste, l’intention du gouverneur Cyrus Bikerstaff n’est point de stationner devant cette île, ni de relâcher en aucune autre de l’archipel. Après les fêtes, les Malais débarqueront, et Standard-Island remontera vers l’Équateur pour revenir à la baie Madeleine.

Il est une heure après midi, lorsque Standard-Island demeure stationnaire. Par ordre des autorités, tout le monde a sa liberté, fonctionnaires et employés, marins et miliciens, à l’exception des douaniers de garde dans les postes du littoral que rien ne doit distraire de leur surveillance. Inutile de dire que le temps est magnifique, rafraîchi par la brise de mer. Suivant l’expression consacrée, « le soleil s’est mis de la partie ».

« Positivement, ce disque orgueilleux paraît être aux ordres de ces rentiers ! s’écrie Pinchinat. Ils lui enjoindraient, comme autrefois Josué, de prolonger le jour, qu’il leur obéirait !… Ô puissance de l’or ! »

Il n’y a pas lieu d’insister sur les divers numéros du programme à sensation, tel que l’a rédigé le surintendant des plaisirs de Milliard City. Dès trois heures, tous les habitants, ceux de la campagne comme ceux de la ville et des ports, affluent dans le parc, le long des rives de la Serpentine. Les notables se mêlent familièrement au populaire. Les jeux sont suivis avec un entrain, auquel l’appât des prix à gagner n’est pas étranger peut-être. Des bals sont organisés en plein air. Le plus brillant est donné dans l’une des grandes salles du casino, où les jeunes gens, les jeunes femmes, les jeunes filles, font assaut de grâce et d’animation. Yvernès et Pinchinat prennent part à ces danses, et ne le cèdent à personne, quand il s’agit d’être le cavalier des plus jolies milliardaises. Jamais Son Altesse n’a été si aimable, jamais elle n’a eu tant d’esprit, jamais elle n’a eu un tel succès. Qu’on ne s’étonne donc pas si, au moment où l’une de ses danseuses lui dit après une valse tourbillonnante : « Ah ! monsieur, je suis en eau ! » il a osé répondre : « En eau de Vals, miss, en eau de Vals ! » Frascolin, qui l’écoute, rougit jusqu’aux oreilles, et Yvernès, qui l’entend, se demande si les foudres du ciel ne vont pas éclater sur la tête du coupable ! Ajoutons que les familles Tankerdon et Coverley sont au complet, et les gracieuses sœurs de la jeune fille se montrent très heureuses de son bonheur. Miss Dy se promène au bras de Walter, – ce qui ne saurait blesser les convenances, lorsqu’il s’agit de citoyens originaires de la libre Amérique. On applaudit ce groupe sympathique, on l’acclame, on lui offre des fleurs, on lui décerne des compliments qu’il reçoit en montrant une parfaite affabilité.

Et pendant les heures qui se succèdent, les rafraîchissements servis à profusion ne laissent pas d’entretenir la belle humeur du public.

Le soir venu, le parc resplendit des feux électriques que les lunes d’aluminium versent à torrents. Le soleil a sagement fait de disparaître sous l’horizon ! N’aurait-il pas été humilié devant ces effluences artificielles, qui rendent la nuit aussi claire que le jour.

La cantate est chantée entre neuf et dix heures, – avec quel succès, il ne sied ni au poète ni au compositeur d’en convenir. Et peut-être même, à ce moment, le violoncelliste a-t-il senti se dissoudre ses injustes préventions contre le Joyau du Pacifique…

Onze heures sonnant, un long cortège processionnal se dirige vers l’hôtel de ville. Walter Tankerdon et miss Dy Coverley marchent au milieu de leurs familles. Toute la population les accompagne en remontant la Unième Avenue.

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff se tient dans le grand salon de l’hôtel municipal. Le plus beau de tous les mariages qu’il lui aura été donné de célébrer pendant sa carrière administrative, va s’accomplir…

Soudain des cris éclatent vers l’extrême quartier de la section bâbordaise.

Le cortège s’arrête à mi-avenue.

Presque aussitôt, avec ces cris qui redoublent, de lointaines détonations se font entendre.

Un instant après, quelques douaniers, – plusieurs blessés, – se précipitent hors du square de l’hôtel de ville.

L’anxiété est au comble. À travers la foule se propage cette épouvante irraisonnée qui naît d’un danger inconnu…

Cyrus Bikerstaff paraît sur le perron de l’hôtel, suivi du commodore Simcoë, du colonel Stewart et des notables qui sont venus les rejoindre.

Aux questions qui leur sont faites, les douaniers répondent que Standard-Island vient d’être envahie par une bande de Néo-Hébridiens, – trois ou quatre mille, – et le capitaine Sarol est à leur tête.

XI – Attaque et défense

Tel est le début de l’abominable complot préparé par le capitaine Sarol, auquel concourent les Malais recueillis avec lui sur Standard-Island, les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, les indigènes d’Erromango et îles voisines. Quel en sera le dénouement ? On ne saurait le prévoir, étant données les conditions dans lesquelles se produit cette brusque et terrible agression.

Le groupe néo-hébridien ne comprend pas moins de cent cinquante îles, qui, sous la protection de l’Angleterre, forment une dépendance géographique de l’Australie. Toutefois, ici comme aux Salomon, situées dans le nord-ouest des mêmes parages, cette question du protectorat est une pomme de discorde entre la France et le Royaume-Uni. Et encore les États-Unis ne voient-ils pas d’un bon œil l’établissement de colonies européennes au milieu d’un océan dont ils songent à revendiquer l’exclusive jouissance. En implantant son pavillon sur ces divers groupes, la Grande-Bretagne cherche à se créer une station de ravitaillement, qui lui serait indispensable dans le cas où les colonies australiennes échapperaient à l’autorité du Foreign-Office.

La population des Nouvelles-Hébrides se compose de nègres et de Malais, d’origine kanaque. Mais le caractère de ces indigènes, leur tempérament, leurs instincts, diffèrent suivant qu’ils appartiennent aux îles du nord ou aux îles du sud, – ce qui permet de partager cet archipel en deux groupes.

Dans le groupe septentrional, à l’île Santo, à la baie de Saint-Philippe, le type est plus relevé, de teint moins foncé, la chevelure moins crépue. Les hommes, trapus et forts, doux et pacifiques, ne se sont jamais attaqués aux comptoirs ni aux navires européens. Même observation en ce qui concerne l’île Vaté ou Sandwich, dont plusieurs bourgades sont florissantes, entre autres Port-Vila, capitale de l’archipel, – qui porte aussi le nom de Franceville – où nos colons utilisent les richesses d’un sol admirable, ses plantureux pâturages, ses champs propices à la culture, ses terrains favorables aux plantions de caféiers, de bananiers, de cocotiers et à la fructueuse industrie des « coprahmakers[6] ». En ce groupe, les habitudes des indigènes se sont complètement modifiées depuis l’arrivée des Européens. Leur niveau moral et intellectuel s’est haussé. Grâce aux efforts des missionnaires, les scènes de cannibalisme, si fréquentes autrefois, ne se reproduisent plus. Par malheur, la race kanaque tend à disparaître, et il n’est que trop évident qu’elle finira par s’éteindre au détriment de ce groupe du nord, où elle s’est transformée au contact de la civilisation européenne.

Mais ces regrets seraient très déplacés à propos des îles méridionales de l’archipel. Aussi n’est-ce pas sans raison que le capitaine Sarol a choisi le groupe du sud pour y organiser cette criminelle tentative contre Standard-Island. Sur ces îles, les indigènes, restés de véritables Papous, sont des êtres relégués au bas de l’échelle humaine, à Tanna comme à Erromango. De cette dernière surtout, un ancien sandalier a eu raison de dire au docteur Hayen : « Si cette île pouvait parler, elle raconterait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête ! »

En effet, la race de ces Kanaques, d’origine inférieure, ne s’est, pas revivifiée avec le sang polynésien comme aux îles septentrionales. À Erromango, sur deux mille cinq cents habitants, les missionnaires anglicans, dont cinq ont été massacrés depuis 1839, n’en ont converti qu’une moitié au christianisme. L’autre est demeurée païenne.

D’ailleurs, convertis ou non, tous représentent encore ces indigènes féroces, qui méritent leur triste réputation, bien qu’ils soient de taille plus chétive, de constitution moins robuste que les naturels de l’île Santo ou de l’île Sandwich. De là, de sérieux dangers contre lesquels doivent se prémunir les touristes qui s’aventurent à travers ce groupe du sud.

Divers exemples qu’il convient de citer :

Il y a quelque cinquante ans, des actes de piraterie furent exercés contre le brick Aurore et durent être sévèrement réprimés par la France. En 1869, le missionnaire Gordon est tué à coups de casse-tête. En 1875, l’équipage d’un navire anglais, attaqué traîtreusement, est massacré, puis dévoré par les cannibales. En 1894, dans les archipels voisins de la Louisiade, à l’île Rossel, un négociant français et ses ouvriers, le capitaine d’un navire chinois et son équipage, périssent sous les coups de ces anthropophages. Enfin, le croiseur anglais Royalist est forcé d’entreprendre une campagne, afin de punir ces sauvages populations d’avoir massacré un grand nombre d’Européens. Et, quand on lui raconte cette histoire, Pinchinat, récemment échappé aux terribles molaires des Fidgiens, se garde maintenant de hausser les épaules.

Telle est la population chez laquelle le capitaine Sarol a recruté ses complices. Il leur a promis le pillage de cet opulent Joyau du Pacifique dont aucun habitant ne doit être épargné. De ces sauvages qui guettaient son apparition aux approches d’Erromango, il en est venu des îles voisines, séparées par d’étroits bras de mer – principalement de Tanna, qui n’est qu’à trente-cinq milles au sud. C’est elle qui a lancé les robustes naturels du district de Wanissi, farouches adorateurs du dieu Teapolo, et dont la nudité est presque complète, les indigènes de la Plage-Noire, de Sangalli, les plus, redoutables et les plus redoutés de l’archipel.

Mais, de ce que le groupe septentrional est relativement moins sauvage, il ne faut pas conclure qu’il n’a donné aucun contingent au capitaine Sarol. Au nord de l’île Sandwich, il y a l’île d’Api, avec ses dix-huit mille habitants, où l’on dévore les prisonniers, dont le tronc est réservé aux jeunes gens, les bras et les cuisses aux hommes faits, les intestins aux chiens et aux porcs. Il y a l’île de Paama, avec ses féroces tribus qui ne le cèdent point aux naturels d’Api. Il y a l’île de Mallicolo, avec ses Kanaques anthropophages. Il y a enfin l’île Aurora, l’une des plus mauvaises de l’archipel, dont aucun blanc ne fait sa résidence, et où, quelques années avant, avait été massacré l’équipage d’un côtre de nationalité française. C’est de ces diverses îles que sont venus des renforts au capitaine Sarol.

Dès que Standard-Island est apparue, dès qu’elle n’a plus été qu’à quelques encablures d’Erromango, le capitaine Sarol a envoyé le signal qu’attendaient les indigènes.

En quelques minutes, les roches à fleur d’eau ont livré passage à trois ou quatre mille sauvages.

Le danger est des plus graves, car ces Néo-Hébridiens, déchaînés sur la cité milliardaise, ne reculeront devant aucun attentat, aucune violence. Ils ont pour eux l’avantage de la surprise, et sont armés non seulement de longues zagaies à pointes d’os qui font de très dangereuses blessures, de flèches empoisonnées avec une sorte de venin végétal, mais aussi de ces fusils Snyders dont l’usage est répandu dans l’archipel.

Dès le début de cette affaire, préparée de longue main, puisque c’est ce Sarol qui marche à la tête des assaillants, il a fallu appeler la milice, les marins, les fonctionnaires, tous les hommes valides en état de combattre.

Cyrus Bikerstaff, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont gardé tout leur sang-froid. Le roi de Malécarlie a offert ses services, et s’il n’a plus la vigueur de la jeunesse, il en a du moins le courage. Les indigènes sont encore éloignés du côté de Bâbord-Harbour, où l’officier de port essaie d’organiser la résistance. Mais nul doute que les bandes ne tardent à se précipiter sur la ville.

Ordre est donné tout d’abord de fermer les portes de l’enceinte de Milliard-City, où la population s’était rendue presque tout entière pour les fêtes du mariage. Que la campagne et le parc soient ravagés, il faut s’y attendre. Que les deux ports et les fabriques d’énergie électrique soient dévastés, on doit le craindre. Que les batteries de l’Éperon et de la Poupe soient détruites, on ne peut l’empêcher. Le plus grand malheur serait que l’artillerie du Standard-Island se tournât contre la ville, et il n’est pas impossible que les Malais sachent la manœuvrer…

Avant tout, sur la proposition du roi de Malécarlie, on fait rentrer dans l’hôtel de ville la plupart des femmes et des enfants.

Ce vaste hôtel municipal est plongé dans une profonde obscurité, comme l’île entière, car les appareils électriques ont cessé de fonctionner, les mécaniciens ayant dû fuir les assaillants.

Cependant, par les soins du commodore Simcoë, les armes qui étaient déposées à l’hôtel de ville sont distribuées aux miliciens et aux marins, et les munitions ne leur feront pas défaut. Après avoir laissé miss Dy avec Mrs Tankerdon et Coverley, Walter est venu se joindre au groupe dans lequel se tiennent Jem Tankerdon, Nat Coverley, Calistus Munbar, Pinchinat, Yvernès, Frascolin et Sébastien Zorn.

« Allons… il paraît que cela devait finir de cette façon !… murmure le violoncelliste.

— Mais ce n’est pas fini ! s’écrie le surintendant. Non ! ce n’est pas fini, et ce n’est pas notre chère Standard-Island qui succombera devant une poignée de Kanaques ! »

Bien parlé, Calistus Munbar ! Et l’on comprend que la colère te dévore, à la pensée que ces coquins de Néo-Hébridiens ont interrompu une fête si bien ordonnée ! Oui, il faut espérer qu’on les repoussera… Par malheur, s’ils ne sont pas supérieurs en nombre, ils ont l’avantage de l’offensive.

Pourtant les détonations continuent d’éclater au loin, dans la direction des deux ports. Le capitaine Sarol a commencé par interrompre le fonctionnement des hélices, afin que Standard-Island ne puisse s’éloigner d’Erromango, où se trouve sa base d’opération.

Le gouverneur, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, réunis en comité de défense, ont d’abord songé à faire une sortie. Non, c’eût été sacrifier nombre de ces défenseurs dont on a tant besoin. Il n’y a pas plus de merci à espérer de ces sauvages indigènes, que de ces fauves qui, quinze jours auparavant, ont envahi Standard-Island. En outre, ne tenteront-ils pas de la faire échouer sur les roches d’Erromango pour la livrer ensuite au pillage ?…

Une heure après, les assaillants sont arrivés devant les grilles de Milliard-City. Ils essaient de les abattre, elles résistent. Ils tentent de les franchir, on les défend à coups de fusil.

Puisque Milliard-City n’a pu être surprise dès le début, il devient difficile de forcer l’enceinte au milieu de cette profonde obscurité. Aussi le capitaine Sarol ramène-t-il les indigènes vers le parc et la campagne, où il attendra le jour.

Entre quatre et cinq heures du matin, les premières blancheurs nuancent l’horizon de l’est. Les miliciens et les marins, sous les ordres du commodore Simcoë et du colonel Stewart, laissant la moitié d’entre eux à l’hôtel de ville, vont se masser dans le square de l’observatoire, avec la pensée que le capitaine Sarol voudrait forcer les grilles de ce côté. Or, comme aucun secours ne peut venir du dehors, il faut à tout prix empêcher les indigènes de pénétrer dans la ville.

Le quatuor a suivi les défenseurs que leurs officiers entraînent vers l’extrémité de la Unième Avenue.

« Avoir échappé aux cannibales des Fidji, s’écrie Pinchinat, et être obligé de défendre ses propres côtelettes contre les cannibales des Nouvelles Hébrides !…

— Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable ! répond Yvernès.

— Et je résisterai jusqu’à mon dernier morceau, comme le héros de Labiche ! » ajoute Yvernès.

Sébastien Zorn, lui, reste silencieux. On sait ce qu’il pense de cette aventure, ce qui ne l’empêchera pas de faire son devoir.

Dès les premières clartés, des coups de feu sont échangés à travers les grilles du square. Défense courageuse dans l’enceinte de observatoire. Il y a des victimes de part et d’autre. Du côté des Milliardais, Jem Tankerdon est blessé à l’épaule – légèrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de Malécarlie, bravant les balles des snyders, cherche à viser le capitaine Sarol, lequel ne s’épargne pas au milieu des indigènes.

En vérité, ils sont trop, ces assaillants ! Tout ce qu’Erromango, Tanna et les îles voisines ont pu fournir de combattants, s’acharne contre Milliard-City. Une circonstance heureuse, pourtant, – et le commodore Simcoë a pu le constater, – c’est que Standard-Island, au lieu d’être drossée vers la côte d’Erromango, remonte sous l’influence d’un léger courant, et se dirige vers le groupe septentrional, bien qu’il eût mieux valu porter au large.

Néanmoins le temps s’écoule, les indigènes redoublent leurs efforts, et, malgré leur courageuse résistance, les défenseurs ne pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont arrachées. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le commodore Simcoë est forcé de se rabattre vers l’hôtel de ville, où il faudra se défendre comme dans une forteresse.

Tout en reculant, les miliciens et les marins cèdent pied à pied. Peut-être, maintenant qu’ils ont forcé l’enceinte de la ville, les Néo-Hébridiens, entraînés par l’instinct du pillage, vont-ils se disperser à travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux Milliardais de reprendre quelque avantage…

Vain espoir ! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indigènes se jeter hors de la Unième Avenue. C’est par là qu’ils atteindront l’hôtel de ville, où ils réduiront les derniers efforts des assiégés. Lorsque le capitaine Sarol en sera maître, la victoire sera définitive. L’heure du pillage et du massacre aura sonné.

« Décidément… ils sont trop ! » répète Frascolin, dont une zagaie vient d’effleurer le bras.

Et les flèches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul s’accentue.

Vers deux heures, les défenseurs ont été refoulés jusqu’au square de l’hôtel de ville. De morts, on en compte déjà une cinquantaine des deux parts, – de blessés, le double ou le triple. Avant que le palais municipal ait été envahi par les indigènes, on s’y précipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les enfants à chercher un refuge dans les appartements intérieurs, où ils seront à l’abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, Jem Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins se postent aux fenêtres, et le feu recommence avec une nouvelle violence.

« Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C’est notre dernière chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver ! »

L’assaut est aussitôt donné par ordre du capitaine Sarol, qui se croit sûr du succès, bien que la tâche soit rude. En effet, les portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans artillerie. Les indigènes les attaquent à coups de hache, sous le feu des fenêtres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux. Mais cela n’est point pour arrêter leur chef, et, pourtant, s’il était tué, peut-être sa mort changerait-elle la face des choses…

Deux heures se passent. L’hôtel de ville résiste toujours. Si les balles déciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel Stewart, cherchent-ils à démonter le capitaine Sarol. Tandis que nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu’il soit invulnérable.

Et ce n’est pas lui, au milieu d’une fusillade plus nourrie que jamais, que la balle d’un snyders est venue frapper sur le balcon central. C’est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles étouffées, le sang lui remonte à la gorge. On l’emporte dans l’arrière-salon, où il ne tarde pas à rendre le dernier soupir. Ainsi a succombé celui qui fut le premier gouverneur de Standard-Island, administrateur habile, cœur honnête et grand.

L’assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes vont céder sous la hache des indigènes. Comment empêcher l’envahissement de cette dernière forteresse de Standard-Island ? Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu’elle renferme, d’un massacre général ?

Le roi de Malécarlie, Ethel Simcoë, le colonel Stewart, discutent alors s’il ne conviendrait pas de fuir par les derrières du palais. Mais où chercher refuge ?… À la batterie de la Poupe ?… Mais pourra-t-on l’atteindre ?… À l’un des ports ?… Mais les indigènes n’en sont-ils i pas maîtres ?… Et les blessés, déjà nombreux, se résoudra-t-on à les abandonner ?…

En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature à modifier la situation.

Le roi de Malécarlie s’est avancé sur le balcon, sans prendre garde aux balles et flèches qui pleuvent autour de lui. Il épaule son fusil, il vise le capitaine Sarol, à l’instant où l’une des portes va livrer passage aux assaillants…

Le capitaine Sarol tombe raide.

Les Malais, arrêtés par cette mort, reculent en emportant le cadavre de leur chef, et la masse des indigènes se rejette vers les grilles du square.

Presque en même temps, des cris retentissent dans le haut de la Unième Avenue, où la fusillade éclate avec une nouvelle intensité.

Que se passe-t-il donc ?… Est-ce que l’avantage est revenu aux défenseurs des ports et des batteries ?… Est-ce qu’ils sont accourus vers la ville… Est-ce qu’ils tentent de prendre les indigènes à revers, malgré leur petit nombre ?…

« La fusillade redouble du côté de l’observatoire ?… dit le colonel Stewart.

— Quelque renfort qui arrive à ces coquins ! répond le commodore Simcoë.

— Je ne le pense pas, observe le roi de Malécarlie, car ces coups de feu ne s’expliqueraient pas…

— Oui !… il y a du nouveau, s’écrie Pinchinat, et du nouveau à notre avantage…

— Regardez… regardez ! réplique Calistus Munbar. Voici tous ces gueux qui commencent à décamper…

— Allons, mes amis, dit le roi de Malécarlie, chassons ces misérables de la ville… En avant !… »

Officiers, miliciens, marins, tous descendent au rez-de-chaussée et se précipitent par la grande porte… Le square est abandonné de la foule des sauvages qui s’enfuient, les uns le long de la Unième Avenue, les autres à travers les rues avoisinantes.

Quelle est au juste la cause de ce changement si rapide et si inattendu ?… Faut-il l’attribuer à la disparition du capitaine Sarol… au défaut de direction qui s’en est suivi ?… Est-il inadmissible que les assaillants, si supérieurs en force, aient été découragés à ce point par la mort de leur chef, et au moment où l’hôtel de ville allait être envahi ?…

Entraînés par le commodore Simcoë et le colonel Stewart, environ deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades, descendent la Unième Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se retournent même pas pour leur lancer une dernière balle ou une dernière flèche, et jettent snyders, arcs, zagaies.

« En avant !… en avant !… » crie le commodore Simcoë d’une voix éclatante.

Cependant, aux abords de l’observatoire, les coups de feu redoublent… Il est certain qu’on s’y bat avec un effroyable acharnement… Un secours est-il donc arrivé à Standard-Island ?… Mais quel secours… et d’où aurait-il pu venir ?… Quoi qu’il en soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie à une incompréhensible panique. Sont-ils donc attaqués par des renforts venus de Bâbord-Harbour ?… Oui… un millier de Néo-Hébridiens a envahi Standard-Island, sous la direction des colons français de l’île Sandwich ! Qu’on ne s’étonne pas si le quatuor fut salué dans sa langue nationale, lorsqu’il rencontra ses courageux compatriotes ! Voici dans quelles circonstances s’est effectuée cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse. Pendant la nuit précédente et depuis le lever du jour, Standard-Island n’avait cessé de dériver vers cette île Sandwich, où, on ne l’a point oublié, résidait une colonie française en voie de prospérité. Or, dès que les colons eurent vent de l’attaque opérée par le capitaine Sarol, ils résolurent, avec l’aide du millier d’indigènes soumis à leur influence, de venir au secours de l’île à hélice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l’île Sandwich ne pouvaient suffire… Que l’on juge de la joie de ces honnêtes colons, lorsque, dans la matinée, Standard-Island, poussée par le courant, arriva à la hauteur de l’île Sandwich. Aussitôt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des indigènes – à la nage pour la plupart, – et tous de débarquer à Bâbord-Harbour… En un instant, les hommes des batteries de l’Éperon et de la Poupe, ceux qui étaient restés dans les ports, purent se joindre à eux. À travers la campagne, à travers le parc, ils se portèrent vers Milliard-City, et, grâce à cette diversion, l’hôtel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, déjà ébranlés par la mort du capitaine Sarol. Deux heures après, les bandes néo-hébridiennes, traquées de toutes parts, n’ont plus cherché leur salut qu’en se précipitant dans la mer, afin ce gagner l’île Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coulé sous les balles de la milice.

Maintenant, Standard-Island n’a plus rien à craindre : elle est sauvée du pillage, du massacre, de l’anéantissement.

Il semble bien que l’issue de cette terrible affaire aurait dû donner lieu à des manifestations de joie publique et d’actions de grâce… Non ! Oh ! ces Américains toujours étonnants ! On dirait que le résultat final ne les a pas surpris… qu’ils l’avaient prévu… Et pourtant, à quoi a-t-il tenu que la tentative du capitaine Sarol n’aboutît à une épouvantable catastrophe !

Toutefois, il est permis de croire que les principaux propriétaires de Standard-Island durent se féliciter in petto d’avoir pu conserver une propriété de deux milliards, et cela, au moment où le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley allait en assurer l’avenir.

Mentionnons que les deux fiancés, lorsqu’ils se sont revus, sont tombés dans les bras l’un de l’autre. Personne, d’ailleurs, ne s’est avisé de voir là un manque aux convenances. Est-ce qu’ils n’auraient pas dû être mariés depuis vingt-quatre heures ?…

Par exemple, où il ne faut pas chercher un exemple de cette réserve ultra-américaine, c’est dans l’accueil que nos artistes parisiens font aux colons français de l’île Sandwich. Quel échange de poignées de main ! Quelles félicitations le Quatuor Concertant reçoit de ses compatriotes ! Si les balles ont daigné les épargner, ils n’en ont pas moins fait crânement leur devoir, ces deux violons, cet alto et ce violoncelle ! Quant à l’excellent Athanase Dorémus, qui est tranquillement resté dans la salle du casino, il attendait un élève, lequel s’obstine à ne jamais venir… et qui pourrait le lui reprocher ?…

Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee qu’il soit, sa joie a été délirante. Que voulez-vous ? Dans ses veines coule le sang de l’illustre Barnum, et on admettra volontiers que le descendant d’un tel ancêtre ne soit pas sui compos, comme ses concitoyens du Nord-Amérique !

Après l’issue de l’affaire, le roi de Malécarlie, accompagné de la reine, a regagné son habitation de la Trente-septième Avenue, où le conseil des notables lui portera les remerciements que méritent son courage et son dévouement à la cause commune.

Donc Standard-Island est saine et sauve. Son salut lui a coûté cher, – Cyrus Bikerstaff tué au plus fort de l’action, une soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou les flèches, à peu près autant parmi ces fonctionnaires, ces employés, ces marchands, qui se sont si bravement battus. À ce deuil public, la population s’associera tout entière, et le Joyau du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir.

Du reste, avec la rapidité d’exécution qui leur est propre, ces Milliardais vont promptement remettre les choses en état. Après une relâche de quelques jours à l’île Sandwich, toute trace de cette sanglante lutte aura disparu.

En attendant, il y a accord complet sur la question des pouvoirs militaires, qui sont conservés au commodore Simcoë. De ce chef, nulle difficulté, nulle compétition. Ni M. Jem Tankerdon ni M. Nat Coverley n’émettent aucune prétention à ce sujet. Plus tard, l’élection réglera l’importante question du nouveau gouverneur de Standard-Island.

Le lendemain, une imposante cérémonie appelle la population sur les quais de Tribord-Harbour. Les cadavres des Malais et des indigènes ont été jetés à la mer, il ne doit pas en être ainsi des citoyens morts pour la défense de l’île à hélice. Leurs corps, pieusement recueillis, conduits au temple et à la cathédrale, y reçoivent de justes honneurs. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff, comme les plus humbles, sont l’objet de la même prière et de la même douleur.

Puis ce funèbre chargement est confié à l’un des rapides steamers de Standard-Island, et le navire part pour Madeleine-bay, emportant ces précieuses dépouilles vers une terre chrétienne.

XII – Tribord et Bâbord, la barre

Standard-Island a quitté les parages de l’île Sandwich le 3 mars. Avant son départ, la colonie française et leurs alliés indigènes ont été l’objet de la vive reconnaissance des Milliardais. Ce sont des amis qu’ils reverront, ce sont des frères que Sébastien Zorn et ses camarades laissent sur cette île du groupe des Nouvelles-Hébrides, qui figurera désormais dans l’itinéraire annuel.

Sous la direction du commodore Simcoë, les réparations ont été rapidement faites. Du reste, les dégâts étaient peu considérables. Les machines des fabriques d’électricité sont intactes. Avec ce qui reste du stock de pétrole, le fonctionnement des dynamos est assuré pour plusieurs semaines. D’ailleurs, l’île à hélice ne tardera pas à rejoindre cette partie du Pacifique où ses câbles sous-marins lui permettent de communiquer avec Madeleine-bay. On a, par suite, cette certitude que la campagne s’achèvera sans mécomptes. Avant quatre mois, Standard-Island aura rallié la côte américaine.

« Espérons-le, dit Sébastien Zorn alors que le surintendant s’emballe comme d’habitude sur l’avenir de son merveilleux appareil maritime.

— Mais, observe Calistus Munbar, quelle leçon nous avons reçue !… Ces Malais si serviables, ce capitaine Sarol, personne n’aurait pu les suspecter !… Aussi, est-ce bien la dernière fois que Standard-Island aura donné asile à des étrangers…

— Même si un naufrage les jette sur votre route ?… demande Pinchinat.

— Mon bon… je ne crois plus ni aux naufragés ni aux naufrages ! »

Cependant, de ce que le commodore Simcoë est chargé, comme avant, de la direction de l’île à hélice, il n’en résulte pas que les pouvoirs civils soient entre ses mains. Depuis la mort de Cyrus Bikerstaff, Milliard-City n’a plus de maire, et, on le sait, les anciens adjoints n’ont pas conservé leurs fonctions. En conséquence, il sera nécessaire de nommer un nouveau gouverneur à Standard-Island. Or, pour cause d’absence d’officier de l’état civil, il ne peut être procédé à la célébration du mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Voilà une difficulté qui n’aurait pas surgi sans les machinations de ce misérable Sarol ! Et non seulement les deux futurs, mais tous les notables de Milliard-City, mais toute la population, ont hâte que ce mariage soit définitivement accompli. Il y a là une des plus sûres garanties de l’avenir. Que l’on ne tarde pas, car déjà Walter Tankerdon parle de s’embarquer sur un des steamers de Tribord-Harbour, de se rendre avec les deux familles au plus proche archipel, où un maire, pourra procéder à la cérémonie nuptiale !… Que diable ! il y en a aux Samoa, aux Tonga, aux Marquises, et, en moins d’une semaine, si l’on marche à toute vapeur… Les esprits sages font entendre raison à l’impatient jeune homme. On s’occupe de préparer les élections… Dans quelques jours le nouveau gouverneur sera nommé… Le premier acte de son administration sera de célébrer en grande pompe le mariage si ardemment attendu… Le programme des fêtes sera repris dans son ensemble… Un maire… un maire !… Il n’y a que ce cri dans toutes les bouches !…

« Pourvu que ces élections ne ravivent pas des rivalités… mal éteintes peut-être ! » fait observer Frascolin.

Non, et Calistus Munbar est décidé à « se mettre en quatre », comme on dit, pour mener les choses à bonne fin.

« Et d’ailleurs, s’écrie-t-il, est-ce que nos amoureux ne sont pas là ?… Vous m’accorderez bien, je pense, que l’amour-propre n’aurait pas beau jeu contre l’amour ! »

Standard-Island continue à s’élever au nord-est, vers le point où se croisent le douzième parallèle sud et le cent soixante-quinzième méridien ouest. C’est dans ces parages que les derniers câblogrammes lancés avant la relâche aux Nouvelles-Hébrides ont convié les navires de ravitaillement expédiés de la baie Madeleine. Du reste, la question des provisions ne saurait préoccuper le commodore Simcoë. Les réserves sont assurées pour plus d’un mois, et de ce chef, il n’y a aucune inquiétude à concevoir. Il est vrai, on est à court de nouvelles étrangères. La chronique politique est maigre. Starboard-Chronicle se plaint, et New-Herald se désole… Qu’importe ! Est-ce que Standard-Island à elle seule n’est pas un petit monde au complet, et qu’a-t-elle à faire de ce qui se passe dans le reste du sphéroïde terrestre ?… Est-ce donc la politique qui la démange ?… Eh ! il ne tardera pas à s’en faire assez chez elle… trop peut-être !

En effet, la période électorale est ouverte. On travaille les trente membres du conseil des notables, où les Bâbordais et les Tribordais se comptent en nombre égal. Il est certain, d’ores et déjà, que le choix du nouveau gouverneur donnera lieu à des discussions, car Jem Tankerdon et Nat Coverley vont se trouver en rivalité.

Quelques jours se passent en réunions préparatoires. Dès le début, il a été visible qu’on ne s’entendrait pas, ou du moins difficilement, étant donné l’amour-propre des deux candidats. Aussi une sourde agitation remue-t-elle la ville et les ports. Les agents des deux sections cherchent à provoquer un mouvement populaire, afin d’opérer une pression sur les notables. Le temps s’écoule, et il ne semble pas que l’accord puisse se faire. Ne peut-on craindre, maintenant, que Jem Tankerdon et les principaux Bâbordais ne veuillent imposer leurs idées repoussées par les principaux Tribordais, reprendre ce malencontreux projet de faire de Standard-Island une île industrielle et commerciale ?… Cela, jamais l’autre section ne l’acceptera ! Bref, tantôt le parti Coverley semble l’emporter, tantôt le parti Tankerdon paraît tenir la tête. De là des récriminations malsonnantes, des aigreurs entre les deux camps, un refroidissement manifeste entre les deux familles, – refroidissement dont Walter et miss Dy ne veulent même pas s’apercevoir. Toute cette broutille de politique, est-ce que cela les regarde ?…

Il y a pourtant un très simple moyen d’arranger les choses, du moins au point de vue administratif ; c’est de décider que les deux compétiteurs rempliront à tour de rôle les fonctions de gouverneur, – six mois celui-ci, six mois celui-là, un an même pour peu que la chose semble préférable. Partant, plus de rivalité, une convention de nature à satisfaire les deux partis. Mais ce qui est de bon sens n’a jamais chance d’être adopté en ce bas monde, et pour être indépendante des continents terrestres. Standard-Island n’en subit pas moins toutes les passions de l’humanité sublunaire !

« Voilà, dit un jour Frascolin à ses camarades, voilà les difficultés que je craignais…

— Et que nous importent ces dissensions ! répond Pinchinat. Quel dommage en pourrait-il résulter pour nous ?… Dans quelques mois, nous serons arrivés à la baie Madeleine, notre engagement aura pris fin, et chacun de nous remettra le pied sur la terre ferme… avec son petit million en poche…

— S’il ne surgit encore quelque catastrophe ! réplique l’intraitable Sébastien Zorn. Est-ce qu’une pareille machine flottante est jamais sûre de l’avenir ?… Après l’abordage du navire anglais, l’envahissement des fauves ; après les fauves, l’envahissement des Néo-Hébridiens… après les indigènes, les…

— Tais-toi, oiseau de mauvaise augure ! s’écrie Yvernès. Tais-toi, ou nous te faisons cadenasser le bec ! »

Néanmoins, il y a grandement lieu de regretter que le mariage Tankerdon-Coverley n’ait pas été célébré à la date fixée. Les familles étant unies par ce lien nouveau, peut-être la situation eût-elle été moins difficile à détendre… Les deux époux seraient intervenus d’une façon plus efficace… Après tout, cette agitation ne saurait durer, puisque l’élection doit se faire le 15 mars.

C’est alors que le commodore Simcoë essaie de tenter un rapprochement entre les deux sections de la ville. On le prie de ne se mêler que de ce qui le concerne. Il a l’île à conduire, qu’il la conduise !… Il a ses écueils à éviter, qu’il les évite !… La politique n’est point de sa compétence.

Le commodore Simcoë se le tient pour dit.

Elles-mêmes, les passions religieuses sont entrées en jeu dans ce débat, et le clergé, – ce qui est peut-être un tort, – s’y mêle plus qu’il ne convient. Ils vivaient en si bon accord pourtant, le temple et la cathédrale, le pasteur et l’évêque !

Quant aux journaux, il va de soi qu’ils sont descendus sur l’arène. Le New-Herald combat pour les Tankerdon, et le Starboard-Chronicle pour les Coverley. L’encre coule à flots, et l’on peut même craindre que cette encre ne se mélange de sang !… Grand Dieu ! n’a-t-il pas déjà été trop arrosé, ce sol vierge de Standard-Island, pendant la lutte contre ces sauvages des Nouvelles-Hébrides !…

En somme, la population moyenne s’intéresse surtout aux deux fiancés, dont le roman s’est interrompu au premier chapitre. Mais que pourrait-elle pour assurer leur bonheur ? Déjà les relations ont cessé entre les deux sections de Milliard-City. Plus de réceptions, plus d’invitations, plus de soirées musicales ! Si cela dure, les instruments du Quatuor Concertant vont moisir dans leurs étuis, et nos artistes gagneront leurs énormes émoluments les mains dans les poches.

Le surintendant, quoiqu’il n’en veuille rien avouer, ne laisse pas d’être dévoré d’une mortelle inquiétude. Sa situation est fausse, il le sent, car toute son intelligence s’emploie à ne déplaire ni aux uns ni aux autres, – moyen sûr de déplaire à tous.

À la date du 12 mars, Standard-Island s’est élevée sensiblement vers l’Équateur, pas assez en latitude cependant pour rencontrer les navires expédiés de Madeleine-bay. Cela ne peut tarder d’ailleurs ; mais vraisemblablement les élections auront eu lieu auparavant, puisqu’elles sont fixées au 15.

Entre temps, chez les Tribordais et chez les Bâbordais, on se livre à des pointages multiples. Toujours des pronostics d’égalité. Il n’est aucune majorité possible, s’il ne se détache quelques voix d’un côté ou de l’autre. Or, ces voix-là tiennent comme des dents à la mâchoire d’un tigre.

Alors surgit une idée géniale. Il semble qu’elle soit née au même moment dans l’esprit de tous ceux qui ne devaient pas être consultés. Cette idée est simple, elle est digne, elle mettrait un terme aux rivalités. Les candidats eux-mêmes s’inclineraient sans doute devant cette juste solution.

Pourquoi ne pas offrir au roi de Malécarlie le gouvernement de Standard-Island ? Cet ex-souverain est un sage, un large et ferme esprit. Sa tolérance et sa philosophie seraient la meilleure garantie contre les surprises de l’avenir. Il connaît les hommes pour les avoir vus de près. Il sait qu’il faut compter avec leurs faiblesses et leur ingratitude. L’ambition n’est plus son fait, et jamais la pensée ne lui viendra de substituer le pouvoir personnel à ces institutions démocratiques qui constituent le régime de l’île à hélice. Il ne sera que le président du conseil d’administration de la nouvelle Société Tankerdon-Coverley and Co.

Un important groupe de négociants et de fonctionnaires de Milliard-City, à laquelle se joint un certain nombre d’officiers et de marins des deux ports, décide d’aller présenter à leur royal concitoyen cette proposition sous forme de vœu.

C’est dans le salon du rez-de-chaussée de l’habitation de la Trente-neuvième Avenue, que Leurs Majestés reçoivent la députation. Écoutée avec bienveillance, elle se heurte à un inébranlable refus. Les souverains déchus se rappellent le passé, et sous l’empire de cette impression :

« Je vous remercie, messieurs, dit le roi. Votre demande nous touche, mais nous sommes heureux du présent, et nous avons l’espoir que rien ne viendra troubler désormais l’avenir. Croyez-le ! Nous en avons fini avec ces illusions qui sont inhérentes à une souveraineté quelconque ! Je ne suis plus qu’un simple astronome à l’observatoire de Standard-Island, et je ne veux pas être autre chose. »

Il n’y avait pas lieu d’insister devant une réponse si formelle, et la députation s’est retirée.

Les derniers jours qui précèdent le scrutin voient accroître la surexcitation des esprits. Il est impossible de s’entendre. Les partisans de Jem Tankerdon et de Nat Coverley évitent de se rencontrer même dans les rues. On ne va plus d’une section à l’autre. Ni les Tribordais ni les Bâbordais ne dépassent la Unième Avenue. Milliard-City est formée maintenant de deux villes ennemies. Le seul personnage qui court de l’une à l’autre, agité, rompu, fourbu, suant sang et eau, s’épuisant en bons conseils, rebuté à droite, rebuté à gauche, c’est le désespéré surintendant Calistus Munbar. Et, trois ou quatre fois par jour, il vient s’échouer comme un navire sans gouvernail dans les salons du casino, où le quatuor l’accable de ses vaines consolations.

Quant au commodore Simcoë, il se borne aux fonctions qui lui sont attribuées. Il dirige l’île à hélice suivant l’itinéraire convenu. Ayant une sainte horreur de la politique, il acceptera le gouverneur, quel qu’il soit. Ses officiers comme ceux du colonel Stewart, se montrent aussi désintéressés que lui de la question qui fait bouillonner les têtes. Ce n’est pas à Standard-Island que les pronunciamientos sont à craindre.

Cependant, le conseil des notables, réuni en permanence à l’hôtel de ville, discute et se dispute. On en vient aux personnalités. La police est forcée de prendre certaines précautions, car la foule s’amasse du matin au soir devant le palais municipal, et fait entendre des cris séditieux.

D’autre part, une déplorable nouvelle vient d’être mise en circulation ; Walter Tankerdon s’est présenté la veille à l’hôtel de Coverley et il n’a pas été reçu. Interdiction aux deux fiancés de se rendre visite, et, puisque le mariage n’a pas été célébré avant l’attaque des bandes néo-hébridiennes, qui oserait dire s’il s’accomplira jamais ?…

Enfin le 15 mars est arrivé. On va procéder à l’élection dans la grande salle de l’hôtel de ville. Un public houleux encombre le square, comme autrefois la population romaine devant ce palais du Quirinal, où le conclave procédait à l’exaltation d’un pape au trône de Saint-Pierre.

Que va-t-il sortir de cette suprême délibération ? Les pointages donnent toujours un partage égal des voix. Si les Tribordais sont restés fidèles à Nat Coverley, si les Bâbordais tiennent pour Jem Tankerdon, que se passera-t-il ?…

Le grand jour est arrivé. Entre une heure et trois, la vie normale est comme suspendue à la surface de Standard-Island. De cinq à six mille personnes s’agitent sous les fenêtres de l’édifice municipal. On attend le résultat des votes des notables, – résultat qui sera immédiatement communiqué par téléphone aux deux sections et aux deux ports. Un premier tour de scrutin a lieu à une heure trente-cinq. Les candidats obtiennent le même nombre de suffrages. Une heure après, second tour de scrutin. Il ne modifie en aucune façon les chiffres du premier. À trois heures trente-cinq, troisième et dernier tour. Cette fois encore, aucun nom n’obtient la moitié des voix plus une.

Le conseil se sépare alors, et il a raison. S’il restait en séance, ses membres sont à ce point exaspérés qu’ils en viendraient aux mains. Alors qu’ils traversent le square pour regagner, les uns l’hôtel Tankerdon, les autres l’hôtel Coverley, la foule les accueille par les plus désagréables murmures.

Il faut pourtant sortir de cette situation, qui ne saurait se prolonger même quelques heures. Elle est trop dommageable aux intérêts de Standard-Island.

« Entre nous, dit Pinchinat, lorsque ses camarades et lui apprennent du surintendant quel a été le résultat de ces trois tours de scrutin, il me semble qu’il y a un moyen très simple de trancher la question.

— Et lequel ?… demande Calistus Munbar, qui lève vers le ciel des bras désespérés. Lequel ?…

— C’est de couper l’île par son milieu… de la diviser en deux tranches égales, comme une galette, dont les deux moitiés navigueront chacune de son côté avec le gouverneur de son choix…

— Couper notre île !… s’écrie le surintendant, comme si Pinchinat lui eût proposé de l’amputer d’un membre.

— Avec un ciseau à froid, un marteau et une clef anglaise, ajoute Son Altesse, la question sera résolue par ce déboulonnage, et il y aura deux îles mouvantes au lieu d’une à la surface de l’Océan Pacifique ! »

Ce Pinchinat ne pourra donc jamais être sérieux, même lorsque les circonstances ont un tel caractère de gravité ! Quoi qu’il en soit, si son conseil ne doit pas être suivi, – du moins matériellement, – si l’on ne fait intervenir ni le marteau ni la clef anglaise, si aucun déboulonnage n’est pratiqué suivant l’axe de la Unième Avenue, depuis la batterie de l’Éperon jusqu’à la batterie de la Poupe, la séparation n’en est pas moins accomplie au point de vue moral. Les Bâbordais et les Tribordais vont devenir aussi étrangers les uns aux autres que si cent lieues de mer les séparaient. En effet, les trente notables se sont décidés à voter séparément faute de pouvoir s’entendre. D’une part, Jem Tankerdon est nommé gouverneur de sa section, et il la gouvernera à sa fantaisie. De l’autre, Nat Coverley est nommé gouverneur de la sienne, et il la gouvernera à sa guise. Chacune conservera son port, ses navires, ses officiers, ses marins, ses miliciens, ses fonctionnaires, ses marchands, sa fabrique d’énergie électrique, ses machines, ses moteurs, ses mécaniciens, ses chauffeurs, et toutes deux se suffiront à elles-mêmes.

Très bien, mais comment fera le commodore Simcoë pour se dédoubler, et le surintendant Calistus Munbar pour remplir ses fonctions à la satisfaction commune ?

En ce qui concerne ce dernier, il est vrai, cela n’a pas d’importance. Sa place ne va plus être qu’une sinécure. De plaisirs et de fêtes, pourrait-il en être question, lorsque la guerre civile menace Standard-Island, car un rapprochement n’est pas possible.

Qu’on en juge par ce seul indice : à la date du 17 mars, les journaux annoncent la rupture définitive du mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley.

Oui ! rompu, malgré leurs prières, malgré leurs supplications, et, quoi qu’ait dit un jour Calistus Munbar, l’amour n’a pas été le plus fort ! Eh bien, non ! Walter et miss Dy ne se sépareront pas… Ils abandonneront leur famille… ils iront se marier à l’étranger… ils trouveront bien un coin du monde où l’on puisse être heureux, sans avoir tant de millions autour du cœur !

Cependant, après la nomination de Jem Tankerdon et de Nat Coverley, rien n’a été changé à l’itinéraire de Standard-Island. Le commodore Simcoë continue à se diriger vers le nord-est. Une fois à la baie Madeleine, il est probable que, lassés de cet état de choses, nombre de Milliardais iront redemander au continent ce calme que ne leur offre plus le Joyau du Pacifique. Peut-être même l’île à hélice sera-t-elle abandonnée ?… Et alors on la liquidera, on la mettra à l’encan, on la vendra au poids, comme vieille et inutile ferraille, on la renverra à la fonte !

Soit, mais les cinq mille milles qui restent à parcourir, exigent environ cinq mois de navigation. Pendant cette traversée, la direction ne sera-t-elle pas compromise par le caprice ou l’entêtement des deux chefs ? D’ailleurs, l’esprit de révolte s’est infiltré dans l’âme de la population. Les Bâbordais et les Tribordais vont-ils en venir aux mains, s’attaquer à coups de fusil, baigner de leur sang les chaussées de tôle de Milliard-City ?…

Non ! les partis n’iront pas jusqu’à ces extrémités, sans doute !… On ne reverra point une autre guerre de sécession, sinon entre le nord et le sud, du moins entre le tribord et le bâbord de Standard-Island… Mais ce qui était fatal est arrivé au risque de provoquer une véritable catastrophe.

Le 19 mars, au matin, le commodore Simcoë est dans son cabinet, à l’observatoire, où il attend que la première observation de hauteur lui soit communiquée. À son estime, Standard-Island ne peut être éloignée des parages où elle doit rencontrer les navires de ravitaillement. Des vigies, placées au sommet de la tour, surveillent la mer sur un vaste périmètre, afin de signaler ces steamers dès qu’ils paraîtront au large. Près du commodore se trouvent le roi de Malécarlie, le colonel Stewart, Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, un certain nombre d’officiers et de fonctionnaires, – de ceux que l’on peut appeler les neutres, car ils n’ont point pris part aux dissensions intestines. Pour eux, l’essentiel est d’arriver le plus vite possible à Madeleine-bay, où ce déplorable état de choses prendra fin.

À ce moment, deux timbres résonnent, et deux ordres sont transmis au commodore par le téléphone. Ils viennent de l’hôtel de ville, où Jem Tankerdon, dans l’aile droite, Nat Coverley, dans l’aile gauche, se tiennent avec leurs principaux partisans. C’est de là qu’ils administrent Standard-Island, et ce qui n’étonnera guère, à coups d’arrêtés absolument contradictoires.

Or, le matin même, à propos de l’itinéraire suivi par Ethel Simcoë et sur lequel les deux gouverneurs auraient au moins dû s’entendre, l’accord n’a pu se faire. L’un, Nat Coverley, a décidé que Standard-Island prendrait une direction nord-est afin de rallier l’archipel des Gilbert. L’autre, Jem Tankerdon, s’entêtant à créer des relations commerciales, a résolu de faire route au sud-ouest vers les parages australiens.

Voilà où ils en sont, ces deux rivaux, et leurs amis ont juré de les soutenir.

À la réception des deux ordres envoyés simultanément à l’observatoire :

« Voilà ce que je craignais… dit le commodore.

— Et ce qui ne saurait se prolonger dans l’intérêt public ! ajoute le roi de Malécarlie.

— Que décidez-vous ?… demande Frascolin.

— Parbleu, s’écrie Pinchinat, je suis curieux de voir comment vous manœuvrerez, monsieur Simcoë !

— Mal ! observe Sébastien Zorn.

— Faisons d’abord savoir à Jem Tankerdon et à Nat Coverley, répond le commodore, que leurs ordres sont inexécutables, puisqu’ils se contredisent. D’ailleurs, mieux vaut que Standard-Island ne se déplace pas en attendant les navires qui ont rendez-vous dans ces parages ! »

Cette très sage réponse est immédiatement téléphonée à l’hôtel de ville.

Une heure s’écoule sans que l’observatoire soit avisé d’aucune autre communication. Très probablement, les deux gouverneurs ont renoncé à modifier l’itinéraire chacun en un sens opposé…

Soudain se produit un singulier mouvement dans la coque de Standard-Island… Et qu’indique ce mouvement ?… Que Jem Tankerdon et Nat Coverley ont poussé l’entêtement jusqu’aux dernières limites. Toutes les personnes présentes se regardent, formant autant de points interrogatifs.

« Qu’y a-t-il ?… Qu’y a-t-il ?…

— Ce qu’il y a ?… répond le commodore Simcoë, en haussant les épaules. Il y a que Jem Tankerdon a envoyé directement ses ordres à M. Watson, le mécanicien de Bâbord-Harbour, alors que Nat Coverley envoyait des ordres contraires à M. Somwah, le mécanicien de Tribord-Harbour. L’un a ordonné de faire machine en avant pour aller au nord-est, l’autre, machine en arrière, pour aller au sud-ouest. Le résultat est que Standard-Island tourne sur place, et cette giration durera aussi longtemps que le caprice de ces deux têtus personnages !

— Allons ! s’écrie Pinchinat, ça devait finir par une valse !… La valse des cabochards !… Athanase Dorémus n’a plus qu’à se démettre !… Les Milliardais n’ont pas besoin de ses leçons !… »

Peut-être cette absurde situation, – comique par certain côté, – aurait-elle pu prêter à rire. Par malheur, la double manœuvre est extrêmement dangereuse, ainsi que le fait observer le commodore. Tiraillée en sens inverses sous la traction de ses dix millions de chevaux, Standard-Island risque de se disloquer.

En effet, les machines ont été lancées à toute vitesse ; les hélices fonctionnent à leur maximum de puissance, et cela se sent aux tressaillements du sous-sol d’acier. Qu’on imagine un attelage dont l’un des chevaux tire à hue, l’autre à dia, et l’on aura l’idée de ce qui se passe !

Cependant, avec le mouvement qui s’accentue, Standard-Island pivote sur son centre. Le parc, la campagne, décrivent des cercles, concentriques, et les points du littoral situés à la circonférence se déplacent avec une vitesse de dix à douze milles à l’heure.

De faire entendre raison aux mécaniciens dont la manœuvre provoque ce mouvement giratoire, il n’y faut pas songer. Le commodore Simcoë n’a aucune autorité sur eux. Ils obéissent aux mêmes passions que les Tribordais et les Bâbordais. Fidèles serviteurs de leurs chefs, MM. Watson et Somwah tiendront jusqu’au bout, machine contre machine, dynamos contre dynamos…

Et, alors, se produit un phénomène dont le désagrément aurait dû calmer les têtes en amollissant les cœurs.

Par suite de la rotation de Standard-Island, nombre de Milliardais, surtout de Milliardaises, commencent à se sentir singulièrement troublés dans tout leur être. À l’intérieur des habitations, d’écœurantes nausées se manifestent, principalement dans celles qui, plus éloignées du centre, subissent un mouvement « de valse » plus prononcé.

Ma foi, en présence de ce résultat farce et baroque, Yvernès, Pinchinat, Frascolin, sont pris d’un fou rire, bien que la situation tende à devenir très critique. Et, en effet, le Joyau de Pacifique est menacé d’un déchirement matériel qui égalera, s’il ne le dépasse, son déchirement moral.

Quant à Sébastien Zorn, sous l’influence de ce tournoiement continu, il est pâle, très pâle… Il « amène ses couleurs ! » comme dit Pinchinat, et le cœur lui remonte aux lèvres, est-ce que cette mauvaise plaisanterie ne finira pas ?… Être prisonnier sur cette immense table tournante, qui n’a même pas le don de dévoiler les secrets de l’avenir…

Pendant toute une interminable semaine, Standard-Island n’a pas cessé de pivoter sur son centre, qui est Milliard-City. Aussi la ville est-elle toujours remplie d’une foule qui y cherche refuge contre les nausées, puisque en ce point de Standard-Island le tournoiement est moins sensible. En vain le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont essayé d’intervenir entre les deux pouvoirs qui se partagent le palais municipal… Aucun n’a voulu abaisser son pavillon… Cyrus Bikerstaff lui-même, s’il eût pu renaître, aurait vu ses efforts échouer contre cette ténacité ultra-américaine.

Or, pour comble de malheur, le ciel a été si constamment couvert de nuages pendant ces huit jours, qu’il n’a pas été possible de prendre hauteur… Le commodore Simcoë ne sait plus quelle est la position de Standard-Island. Entraînée en sens opposé par ses puissantes hélices, on la sentait frémir jusque dans les tôles de ses compartiments. Aussi personne n’a-t-il songé à rentrer dans sa maison. Le parc regorge de monde. On campe en plein air. D’un côté éclatent les cris : « Hurrah pour Tankerdon ! », de l’autre : « Hurrah pour Coverley ! » Les yeux lancent des éclairs, les poings se tendent. La guerre civile va-t-elle donc se manifester par les pires excès, maintenant que la population est arrivée au paroxysme de l’affolement ?…

Quoi qu’il en soit, ni les uns ni les autres ne veulent rien voir du danger qui est proche. On ne cédera pas, dût le Joyau du Pacifique se briser en mille morceaux, et il continuera de tourner ainsi jusqu’à l’heure où, faute de courants, les dynamos cesseront d’actionner les hélices…

Au milieu de cette irritation générale, à laquelle il ne prend aucune part, Walter Tankerdon est en proie à la plus vive angoisse. Il craint non pour lui, mais pour miss Dy Coverley, quelque subite dislocation qui anéantisse Milliard-City. Depuis huit jours, il n’a pu revoir celle qui fut sa fiancée et qui devrait être sa femme. Aussi, désespéré, a-t-il vingt fois supplié son père de ne pas s’entêter à cette déplorable manœuvre… Jem Tankerdon l’a éconduit sans vouloir rien entendre…

Alors, dans la nuit du 27 au 28 mars, profitant de l’obscurité, Walter essaye de rejoindre la jeune fille. Il veut être près d’elle si la catastrophe se produit. Après s’être glissé au milieu de la foule qui encombre la Unième Avenue, il pénètre dans la section ennemie, afin de gagner l’hôtel Coverley…

Un peu avant le lever du jour, une formidable explosion ébranle l’atmosphère jusque dans les hautes zones. Poussées au delà de ce qu’elles peuvent supporter, les chaudières de bâbord viennent de sauter avec les bâtiments de la machinerie. Et, comme la source d’énergie électrique s’est brusquement tarie de ce côté, la moitié de Standard-Island est plongée dans une obscurité profonde…

XIII – Le mot de la situation dit par Pinchinat

Si les machines de Bâbord-Harbour sont maintenant hors d’état de fonctionner par suite de l’éclatement des chaudières, celles de Tribord-Harbour sont intactes. Il est vrai, c’est comme si Standard-Island n’avait plus aucun appareil de locomotion. Réduite à ses hélices de tribord, elle continuera de tourner sur elle-même, elle n’ira pas de l’avant.

Cet accident a donc aggravé la situation. En effet, alors que Standard-Island possédait ses deux machines, susceptibles d’agir simultanément, il eût suffi d’une entente entre le parti Tankerdon et le parti Coverley pour mettre fin à cet état de choses. Les moteurs auraient repris leur bonne habitude de se mouvoir dans le même sens, et l’appareil, retardé de quelques jours seulement, eût repris sa direction vers la baie Madeleine.

À présent, il n’en va plus ainsi. L’accord se fît-il, la navigation est devenue impossible, et le commodore Simcoë ne dispose plus de la force propulsive nécessaire pour quitter ces lointains parages.

Et encore si Standard-Island était stationnaire pendant cette dernière semaine, si les steamers attendus eussent pu la rejoindre, peut-être eût-il été possible de regagner l’hémisphère septentrional…

Non, et, ce jour-là, une observation astronomique a permis de constater que Standard-Island s’est déplacée vers le sud durant cette giration prolongée. Elle a dérivé du douzième parallèle sud jusqu’au dix-septième.

En effet, entre le groupe des Nouvelles-Hébrides et le groupe des Fidji, existent certains courants dus au resserrement des deux archipels, et qui se propagent vers le sud-est. Tant que ses machines ont fonctionné en parfait accord, Standard-Island a pu sans peine refouler ces courants. Mais, à partir du moment où elle a été prise de vertige, elle a été irrésistiblement entraînée vers le tropique du Capricorne.

Ce fait reconnu, le commodore Simcoë ne cache point à tous ces braves gens que nous avons compris sous le nom de neutres, la gravité des circonstances. Et voici ce qu’il leur dit :

« Nous avons été entraînés de cinq degrés vers le sud. Or, ce qu’un marin peut faire à bord d’un steamer désemparé de sa machine, je ne puis le faire à bord de Standard-Island. Notre île n’a pas de voilure, qui permettrait d’utiliser le vent, et nous sommes à la merci des courants. Où nous pousseront-ils ? je ne sais. Quant aux steamers, partis de la baie Madeleine, ils nous chercheront en vain sur les parages convenus, et c’est vers la portion la moins fréquentée du Pacifique que nous dérivons avec une vitesse de huit ou dix milles à l’heure ! »

En ces quelques phrases, Ethel Simcoë vient d’établir la situation qu’il est impuissant à modifier. L’île à hélice est comme une immense épave, livrée aux caprices des courants. S’ils portent vers le nord, elle remontera vers le nord. S’ils portent vers le sud, elle descendra vers le sud, – peut-être jusqu’aux extrêmes limites de la mer Antarctique. Et alors…

Cet état de choses ne tarde pas à être connu de la population, à Milliard-City comme dans les deux ports. Le sentiment d’un extrême danger est nettement perçu. De là, – ce qui est très humain, – un certain apaisement des esprits sous la crainte de ce nouveau péril. On ne songe plus à on venir aux mains dans une lutte fratricide, et, si les haines persistent, du moins ne se traduiront-elles pas par des violences. Peu à peu, chacun rentre dans sa section, dans son quartier, dans sa maison. Jem Tankerdon et Nat Coverley renoncent à se disputer le premier rang. Aussi, sur la proposition même des deux gouverneurs, le conseil des notables prend-il le seul parti raisonnable, qui soit dicté par les circonstances ; il remet tous ses pouvoirs entre les mains du commodore Simcoë, l’unique chef auquel est désormais confié le salut de Standard-Island.

Ethel Simcoë accepte cette tâche sans hésiter. Il compte sur le dévouement de ses amis, de ses officiers, de son personnel. Mais que pourra-t-il faire à bord de ce vaste appareil flottant, d’une surface de vingt-sept kilomètres carrés, devenu indirigeable depuis qu’il ne dispose plus de ses deux machines !

Et, en somme, n’est-on pas fondé à dire que c’est la condamnation de cette Standard-Island, regardée jusqu’alors comme le chef-d’œuvre des constructions maritimes, puisque de tels accidents doivent la rendre le jouet des vents et des flots ?…

Il est vrai, cet accident n’est pas dû aux forces de la nature, dont le Joyau du Pacifique, depuis sa fondation, avait toujours victorieusement bravé les ouragans, les tempêtes, les cyclones. C’est la faute de ces dissensions intestines, de ces rivalités de milliardaires, de cet entêtement forcené des uns à descendre vers le sud et des autres à monter vers le nord ! C’est leur incommensurable sottise qui a provoqué l’explosion des chaudières de bâbord !…

Mais à quoi bon récriminer ? Ce qu’il faut, c’est se rendre compte avant tout des avaries du côté de Bâbord-Harbour. Le commodore Simcoë réunit ses officiers et ses ingénieurs. Le roi de Malécarlie se joint à eux. Ce n’est certes pas ce royal philosophe qui s’étonne que des passions humaines aient amené une telle catastrophe !

La commission désignée se transporte du côté où s’élevaient les bâtiments de la fabrique d’énergie électrique et de la machinerie. L’explosion des appareils évaporatoires, chauffés à outrance, a tout détruit, en causant la mort de deux mécaniciens et de six chauffeurs. Les ravages sont non moins complets à l’usine où se fabriquait l’électricité pour les divers services de cette moitié de Standard-Island. Heureusement, les dynamos de tribord continuent à fonctionner, et, comme le fait observer Pinchinat :

« On en sera quitte pour n’y voir que d’un œil !

— Soit, répond Frascolin, mais nous avons aussi perdu une jambe, et celle qui reste ne nous servira guère ! »

Borgne et boiteux, c’était trop.

De l’enquête il résulte ainsi que les avaries n’étant pas réparables, il sera impossible d’enrayer la marche vers le sud. D’où nécessité d’attendre que Standard-Island sorte de ce courant qui l’entraîne au delà du tropique.

Ces dégâts reconnus, il y a lieu de vérifier l’état dans lequel se trouvent les compartiments de la coque. N’ont-ils pas souffert du mouvement giratoire qui les a si violemment secoués pendant ces huit jours ?… Les tôles ont-elles largué, les rivets ont-ils joué ?… Si des voies d’eau se sont ouvertes, quel moyen aura-t-on de les aveugler ?…

Les ingénieurs procèdent à cette seconde enquête. Leurs rapports, communiqués au commodore Simcoë, ne sont rien moins que rassurants. En maint endroit, le tiraillement a fait craquer les plaques et brisé les entretoises. Des milliers de boulons ont sauté, des déchirements se sont produits. Certains compartiments sont déjà envahis par la mer. Mais, comme la ligne de flottaison n’a point baissé, la solidité du sol métallique n’est pas sérieusement compromise, et les nouveaux propriétaires de Standard-Island n’ont point à craindre pour leur propriété. C’est à la batterie de la Poupe que les fissures sont plus nombreuses. Quant à Bâbord-Harbour, un de ses piers s’est englouti après l’explosion… Mais Tribord-Harbour est intact, et ses darses offrent toute sécurité aux navires contre les houles du large.

Cependant des ordres sont donnés afin que ce qu’il y a de réparable soit fait sans retard. Il importe que la population soit tranquillisée au point de vue matériel. C’est assez, c’est trop que, faute de ses moteurs de bâbord, Standard-Island ne puisse se diriger vers la terre la plus proche. À cela, nul remède.

Reste la question si grave de la faim et de la soif… Les réserves sont-elles suffisantes pour un mois… pour deux mois ?…

Voici les relevés fournis par le commodore Simcoë :

En ce qui concerne l’eau, rien à redouter. Si l’une des usines distillatoires a été détruite par l’explosion, l’autre, qui continue à fonctionner, doit fournir à tous les besoins.

En ce qui concerne les vivres, l’état est moins rassurant. Tout compte fait, leur durée n’excédera pas quinze jours, à moins qu’un sévère rationnement ne soit imposé à ces dix mille habitants. Sauf les fruits, les légumes, on le sait, tout leur vient du dehors… Et le dehors… où est-il ?… À quelle distance sont les terres les plus rapprochées, et comment les atteindre ?…

Donc, quelque déplorable effet qui doive s’ensuivre, le commodore Simcoë est forcé de prendre un arrêté relatif au rationnement. Le soir même, les fils téléphoniques et télautographiques sont parcourus par la funeste nouvelle.

De là, effroi général à Milliard-City et dans les deux ports, et pressentiment de catastrophes plus grandes encore. Le spectre de la famine, pour employer une image usée mais saisissante, ne se lèvera-t-il pas bientôt à l’horizon, puisqu’il n’existe aucun moyen de renouveler les approvisionnements ?… En effet, le commodore Simcoë n’a pas un seul navire à expédier vers le continent américain… La fatalité veut que le dernier ait pris la mer, il y a trois semaines, emportant les dépouilles mortelles de Cyrus Bikerstaff et des défenseurs tombés pendant la lutte contre Erromango. On ne se doutait guère alors que des questions d’amour-propre mettraient Standard-Island dans une position pire qu’au moment où elle était envahie par les bandes néo-hébridiennes !

Vraiment ! à quoi sert de posséder des milliards, d’être riches comme des Rothschild, des Mackay, des Astor, des Vanderbilt, des Gould, alors que nulle richesse n’est capable de conjurer la famine !… Sans doute, ces nababs ont le plus clair de leur fortune en sûreté dans les banques du nouveau et de l’ancien continent ! Mais qui sait si le jour n’est pas proche, où un million ne pourra leur procurer ni une livre de viande ni une livre de pain !…

Après tout, la faute en est à leurs dissensions absurdes, à leurs rivalités stupides, à leur désir de saisir le pouvoir ! Ce sont eux les coupables, ce sont les Tankerdon, les Coverley, qui sont cause de tout ce mal ! Qu’ils prennent garde aux représailles, à la colère de ces officiers, de ces fonctionnaires, de ces employés, de ces marchands, de toute cette population qu’ils ont mise en un tel péril ! À quels excès ne se portera-t-elle pas, lorsqu’elle sera livrée aux tortures de la faim ?

Disons que ces reproches n’iront jamais ni à Walter Tankerdon ni à miss Dy Coverley que ne peut atteindre ce blâme mérité par leurs familles ! Non ! le jeune homme et la jeune fille ne sont pas responsables ! Ils étaient le lien qui devait assurer l’avenir des deux sections, et ce ne sont pas eux qui l’ont rompu !

Pendant quarante-huit heures, vu l’état du ciel, aucune observation n’a été faite, et la position de Standard-Island n’a pu être établie avec quelque exactitude.

Le 31 mars, dès l’aube, le zénith s’est montré assez pur, et les brumes du large n’ont pas tardé à se fondre. Il y a lieu d’espérer que l’on pourra prendre hauteur dans de bonnes conditions.

L’observation est attendue, non sans une fiévreuse impatience. Plusieurs centaines d’habitants se sont réunis à la batterie de l’Éperon. Walter Tankerdon s’est joint à eux. Mais ni son père, ni Nat Coverley, ni aucun de ces notables que l’on peut si justement accuser d’avoir amené cet état de choses, n’ont quitté leurs hôtels, où ils se sentent murés par l’indignation publique.

Un peu avant midi, les observateurs se préparent à saisir le disque du soleil, à l’instant de sa culmination. Deux sextants, l’un entre les mains du roi de Malécarlie, l’autre entre les mains du commodore Simcoë, sont dirigés vers l’horizon.

Dès que la hauteur méridienne est prise, on procède aux calculs, avec les corrections qu’ils comportent, et le résultat donne :

29° 17’ latitude sud.

Vers deux heures, une seconde observation, faite dans les mêmes conditions favorables, indique pour la longitude :

179° 32’ longitude est.

Ainsi, depuis que Standard-Island a été en proie à cette folie giratoire, les courants l’ont entraînée d’environ mille milles dans le sud-est.

Lorsque le point est reporté sur la carte, voici ce qui est reconnu :

Les îles les plus voisines, – à cent milles au moins, – constituent le groupe des Kermadeck, rochers stériles, à peu près inhabités, sans ressources, et d’ailleurs comment les atteindre ? À trois cents milles au sud, se développe la Nouvelle-Zélande, et comment la rallier, si les courants portent au large ? Vers l’ouest, à quinze cents milles, c’est l’Australie. Vers l’est, à quelques milliers de milles, c’est l’Amérique méridionale à la hauteur du Chili. Au delà de la Nouvelle-Zélande, c’est l’océan Glacial avec le désert antarctique. Est-ce donc sur les terres du pôle que Standard-Island ira se briser ?… Est-ce là que des navigateurs retrouveront un jour les restes de toute une population morte de misère et de faim ?…

Quant aux courants de ces mers, le commodore Simcoë va les étudier avec le plus grand soin. Mais qu’arrivera-t-il, s’ils ne se modifient pas, s’il ne se rencontre pas des courants opposés, s’il se déchaîne une de ces formidables tempêtes si fréquentes dans les régions circumpolaires ?…

Ces nouvelles sont bien propres à provoquer l’épouvante. Les esprits se montent de plus en plus contre les auteurs du mal, ces malfaisants nababs de Milliard-City, qui sont responsables de la situation. Il faut toute l’influence du roi de Malécarlie, toute l’énergie du commodore Simcoë et du colonel Stewart, tout le dévouement des officiers, toute leur autorité sur les marins et les soldats de la milice pour empêcher un soulèvement.

La journée se passe sans changement. Chacun a dû se soumettre au rationnement en ce qui concerne l’alimentation et se borner au strict nécessaire, – les plus fortunés comme ceux qui le sont moins.

Entre temps, le service des vigies est établi avec une extrême attention, et l’horizon sévèrement surveillé. Qu’un navire apparaisse, on lui enverra un signal, et peut-être sera-t-il possible de rétablir les communications interrompues. Par malheur, l’île à hélice a dérivé en dehors des routes maritimes, et il est peu de bâtiments qui traversent ces parages voisins de la mer Antarctique. Et là-bas, dans le sud, devant les imaginations affolées, se dresse ce spectre du pôle, éclairé par les lueurs volcaniques de l’Erebus et du Terror !

Cependant une circonstance heureuse se produit dans la nuit du 3 au 4 avril. Le vent du nord, si violent depuis quelques jours, tombe soudain. Un calme plat lui succède, et la brise passe brusquement au sud-est dans un de ces caprices atmosphériques si fréquents aux époques de l’équinoxe.

Le commodore Simcoë reprend quelque espoir. Il suffit que Standard-Island soit rejetée d’une centaine de milles vers l’ouest pour que le contre-courant la rapproche de l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande. En tout cas, sa marche vers la mer polaire paraît être enrayée, et il est possible que l’on rencontre des navires aux abords des grandes terres de l’Australasie.

Au soleil levant, la brise de sud-est est déjà très fraîche. Standard-Island en ressent l’influence d’une manière assez sensible. Ses hauts monuments, l’observatoire, l’hôtel de ville, le temple, la cathédrale, donnent prise au vent dans une certaine mesure. Ils font office de voiles à bord de cet énorme bâtiment de quatre cent trente-deux millions de tonneaux !

Bien que le ciel soit sillonné de nues rapides, comme le disque solaire paraît par intervalles, il sera sans doute permis d’obtenir une bonne observation.

En effet, à deux reprises, on est parvenu à saisir le soleil entre les nuages.

Les calculs établissent que, depuis la veille, Standard-Island a remonté de deux degrés vers le nord-ouest.

Or il est difficile d’admettre que l’île à hélice n’ait obéi qu’au vent. On en conclut donc qu’elle est entrée dans un de ces remous qui séparent les grands courants du Pacifique. Qu’elle ait cette bonne fortune de rencontrer celui qui porte vers le nord-ouest, et ses chances de salut seront sérieuses. Mais, pour Dieu ! que cela ne tarde pas, car il a été encore nécessaire de restreindre le rationnement. Les réserves diminuent dans une proportion qui doit inquiéter en présence de dix mille habitants à nourrir !

Lorsque la dernière observation astronomique est communiquée aux deux ports et à la ville, il se produit une sorte d’apaisement des esprits. On sait avec quelle instantanéité une foule peut passer d’un sentiment à un autre, du désespoir à l’espoir. C’est ce qui est arrivé. Cette population, très différente des masses misérables entassées dans les grandes cités des continents, devait être et était moins sujette aux affolements, plus réfléchie, plus patiente. Il est vrai, sous les menaces de la famine, ne peut-on tout redouter ?…

Pendant la matinée, le vent indique une tendance à fraîchir. Le baromètre baisse lentement. La mer se soulève en longues et puissantes houles, preuve qu’elle a dû subir de grands troubles dans le sud-est. Standard-Island, impassible autrefois, ne supporte plus comme d’habitude ces énormes dénivellations. Quelques maisons ressentent de bas en haut des oscillations menaçantes, et les objets s’y déplacent. Tels les effets d’un tremblement de terre. Ce phénomène, nouveau pour les Milliardais, est de nature à engendrer de très vives inquiétudes.

Le commodore Simcoë et son personnel sont en permanence à l’observatoire, où sont concentrés tous les services. Ces secousses qu’éprouve l’édifice, ne laissent pas de les préoccuper, et ils sont forcés d’en reconnaître l’extrême gravité.

« Il est trop évident, dit le commodore, que Standard-Island a souffert dans ses fonds… Ses compartiments sont disjoints… Sa coque n’offre plus la rigidité qui la rendait si solide…

— Et Dieu veuille, ajoute le roi de Malécarlie, qu’elle n’ait pas à subir quelque violente tempête, car elle n’offrirait plus une résistance suffisante ! »

Oui ! et maintenant la population n’a plus confiance dans ce sol factice… Elle sent que le point d’appui risque de lui manquer… Mieux valait cent fois, cette éventualité de se briser sur les roches des terres antarctiques !… Craindre, à chaque instant, que Standard-Island s’entr’ouvre, s’engloutisse au milieu de ces abîmes du Pacifique, dont la sonde n’a encore pu atteindre les profondeurs, c’est là ce que les cœurs les plus fermes ne sauraient envisager sans défaillir.

Or, impossible de mettre en doute que de nouvelles avaries se sont produites dans certains compartiments. Des cloisons ont cédé, des écartements ont fait sauter le rivetage des tôles. Dans le parc, le long de la Serpentine, à la surface des rues excentriques de la ville, on remarque de capricieux gondolements qui proviennent de la dislocation du sol. Déjà plusieurs édifices s’inclinent, et s’ils s’abattent, ils crèveront l’infrastructure qui supporte leur base ! Quant aux voies d’eau, on ne peut songer à les aveugler. Que la mer se soit introduite en diverses parties du sous-sol, c’est de toute certitude, puisque la ligne de flottaison s’est modifiée. Sur presque toute la périphérie, aux deux ports comme aux batteries de l’Éperon et de la Poupe, cette ligne s’est enfoncée d’un pied, et si son niveau baisse encore, les lames envahiront le littoral. L’assiette de Standard-Island étant compromise, son engloutissement ne serait plus qu’une question d’heures.

Cette situation, le commodore Simcoë aurait voulu la cacher, car elle est de nature à déterminer une panique, et pis peut-être ! À quels excès les habitants ne se porteront-ils pas contre les auteurs responsables de tant de maux ! Ils ne peuvent chercher le salut dans la fuite, comme font les passagers d’un navire, se jeter dans les embarcations, construire un radeau sur lequel se réfugie un équipage avec l’espoir d’être recueilli en mer… Non ! Ce radeau, c’est Standard-Island elle-même, prête à sombrer !…

D’heure en heure, pendant cette journée, le commodore Simcoë fait noter les changements que subit la ligne de flottaison. Le niveau de Standard-Island ne cesse de baisser. Donc l’infiltration se continue à travers les compartiments, lente, mais incessante et irrésistible.

En même temps, l’aspect du temps est devenu mauvais. Le ciel s’est coloré de tons blafards, rougeâtres et cuivrés. Le baromètre accentue son mouvement descensionnel. L’atmosphère présente toutes les apparences d’une prochaine tempête. Derrière les vapeurs accumulées, l’horizon est si rétréci, qu’il semble se circonscrire au littoral de Standard-Island.

À la tombée du soir, d’effroyables poussées de vent se déchaînent. Sous les violences de la houle qui les prend par en dessous, les compartiments craquent, les entretoises se rompent, les tôles se déchirent. Partout on entend des craquements métalliques. Les avenues de la ville, les pelouses du parc menacent de s’entr’ouvrir… Aussi, comme la nuit s’approche, Milliard-City est-elle abandonnée pour la campagne, qui, moins surchargée de lourdes bâtisses, offre plus de sécurité. La population entière se répand entre les deux ports et les batteries de l’Éperon et de la Poupe.

Vers neuf heures, un ébranlement secoue Standard-Island jusque dans ses fondations. La fabrique de Tribord-Harbour, qui fournissait la lumière électrique, vient de s’affaisser dans l’abîme. L’obscurité est si profonde qu’elle ne laisse voir ni ciel ni mer.

Bientôt de nouveaux tremblements du sol annoncent que les maisons commencent à s’abattre comme des châteaux de cartes. Avant quelques heures, il ne restera plus rien de la superstructure de Standard-Island !

« Messieurs, dit le commodore Simcoë, nous ne pouvons demeurer plus longtemps à l’observatoire qui menace ruines… Gagnons la campagne, où nous attendrons la fin de cette tempête…

— C’est un cyclone », répond le roi de Malécarlie, qui montre le baromètre tombé à 713 millimètres.

En effet, l’île à hélice est prise dans un de ces mouvements cycloniques, qui agissent comme de puissants condensateurs. Ces tempêtes tournantes, constituées par une masse d’eau dont la giration s’opère autour d’un axe presque vertical, se propagent de l’ouest à l’est, en passant par le sud pour l’hémisphère méridional. Un cyclone, c’est par excellence le météore fécond en désastres, et, pour s’en tirer, il faudrait atteindre son centre relativement calme, ou, tout au moins, la partie droite de la trajectoire, « le demi-cercle maniable » qui est soustrait à la furie des lames. Mais cette manœuvre est impossible, faute de moteurs. Cette fois, ce n’est plus la sottise humaine ni l’entêtement imbécile de ses chefs qui entraîne Standard-Island, c’est un formidable météore qui va achever de l’anéantir.

Le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, Sébastien Zorn et ses camarades, les astronomes et les officiers abandonnent l’observatoire, où ils ne sont plus en sûreté. Il était temps ! À peine ont-ils fait deux cents pas que la haute tour s’écroule avec un fracas horrible, troue le sol du square, et disparaît dans l’abîme.

Un instant après, l’édifice entier n’est plus qu’un amas de débris.

Cependant, le quatuor a la pensée de remonter la Unième Avenue et de courir au casino, où se trouvent ses instruments qu’il veut sauver, s’il est possible. Le casino est encore debout, ils parviennent à l’atteindre, ils montent à leurs chambres, ils emportent les deux violons, l’alto et le violoncelle dans le parc où ils vont chercher refuge.

Là sont réunies plusieurs milliers de personnes des deux sections. Les familles Tankerdon et Coverley s’y trouvent, et peut-être est-il heureux pour elles qu’au milieu de ces ténèbres, on ne puisse se voir, on ne puisse se reconnaître.

Walter a été assez heureux cependant pour rejoindre miss Dy Coverley. Il essaiera de la sauver au moment de la suprême catastrophe… Il tentera de s’accrocher avec elle à quelque épave… La jeune fille a deviné que le jeune homme est près d’elle, et ce cri lui échappe :

« Ah ! Walter !…

— Dy… chère Dy… je suis là !… Je ne vous quitterai plus… »

Quant à nos Parisiens, ils n’ont pas voulu se séparer… Ils se tiennent les uns près des autres. Frascolin n’a rien perdu de son sang-froid. Yvernès est très nerveux. Pinchinat a la résignation ironique. Sébastien Zorn, lui, répète à Athanase Dorémus, lequel s’est enfin décidé à rejoindre ses compatriotes :

« J’avais bien prédit que cela finirait mal !… Je l’avais bien prédit !

— Assez de trémolos en mineur, vieil Isaïe, lui crie son Altesse, et rengaine tes psaumes de la pénitence ! »

Vers minuit, la violence du cyclone redouble. Les vents qui convergent soulèvent des lames monstrueuses et les précipitent contre Standard-Island. Où l’entraînera cette lutte des éléments ?… Ira-t-elle se briser sur quelque écueil… Se disloquera-t-elle en plein océan ?…

À présent, sa coque est trouée en mille endroits. Les joints craquent de toutes parts. Les monuments, Saint-Mary Church, le temple, l’hôtel de ville, viennent de s’effondrer à travers ces plaies béantes par lesquelles la mer jaillit en hautes gerbes. De ces magnifiques édifices, on ne trouverait plus un seul vestige. Que de richesses, que de trésors, tableaux, statues, objets d’art, à jamais anéantis ! La population ne reverra plus rien de cette superbe Milliard-City au lever du jour, si le jour se lève encore pour elle, si elle ne s’est pas engloutie auparavant avec Standard-Island !

Déjà, en effet, sur le parc, sur la campagne, où le sous-sol a résisté, voici que la mer commence à se répandre. La ligne de flottaison s’est de nouveau abaissée. Le niveau de l’île à hélice est arrivé au niveau de la mer, et le cyclone lance sur elle les lames démontées du large.

Plus d’abri, plus de refuge nulle part. La batterie de l’Éperon, qui est alors au vent, n’offre aucune protection ni contre les paquets de houle, ni contre les rafales qui cinglent comme de la mitraille. Les compartiments s’éventrent, et la dislocation se propage avec un fracas qui dominerait les plus violents éclats de la foudre… La catastrophe suprême est proche…

Vers trois heures du matin, le parc se coupe sur une longueur de deux kilomètres, suivant le lit de la Serpentine-river, et par cette entaille la mer jaillit en épaisses nappes. Il faut fuir au plus vite, et toute la population se disperse dans la campagne. Les uns courent vers les ports, les autres vers les batteries. Des familles sont séparées, des mères cherchent en vain leurs enfants, tandis que les lames échevelées balayent la surface de Standard-Island comme le ferait un mascaret gigantesque.

Walter Tankerdon, qui n’a pas quitté miss Dy, veut l’entraîner du côté de Tribord-Harbour. Elle n’a pas la force de le suivre. Il la soulève presque inanimée, il l’emporte entre ses bras, il va ainsi à travers les cris d’épouvante de la foule, au milieu de cette horrible obscurité…

À cinq heures du matin, un nouveau déchirement métallique se fait entendre dans la direction de l’est.

Un morceau d’un demi-mille carré vient de se détacher de Standard-Island…

C’est Tribord-Harbour, ce sont ses fabriques, ses machines, ses magasins, qui s’en vont à la dérive…

Sous les coups redoublés du cyclone, alors à son summum de violence, Standard-Island est ballottée comme une épave… Sa coque achève de se disloquer… Les compartiments se séparent, et quelques-uns, sous la surcharge de la mer, disparaissent dans les profondeurs de l’Océan.

____________

 

« Après le crack de la Compagnie, le crac de l’île à hélice ! » s’écrie Pinchinat.

Et ce mot résume la situation.

À présent, de la merveilleuse Standard-Island, il ne reste plus que des morceaux épars, semblables aux fragments sporadiques d’une comète brisée, qui flottent, non dans l’espace, mais à la surface de l’immense Pacifique !

XIV – Dénouement

Au lever de l’aube, voici ce qu’aurait aperçu un observateur, s’il eût dominé ces parages de quelques centaines de pieds : trois fragments de Standard-Island, mesurant de deux à trois hectares chacun, flottent sur ces parages, une douzaine de moindre grandeur surnagent à la distance d’une dizaine d’encablures les uns des autres.

La décroissance du cyclone a commencé aux premières lueurs du jour. Avec la rapidité spéciale à ces grands troubles atmosphériques, son centre s’est déplacé d’une trentaine de milles vers l’est. Cependant la mer, si effroyablement secouée, est toujours monstrueuse, et ces épaves, grandes ou petites, roulent et tanguent comme des navires sur un océan en fureur.

La partie de Standard-Island qui a le plus souffert est celle qui servait de base à Milliard-City. Elle a totalement sombré sous le poids de ses édifices. En vain chercherait-on quelque vestige des monuments, des hôtels qui bordaient les principales avenues des deux sections ! Jamais la séparation des Bâbordais et des Tribordais n’a été plus complète, et ils ne la rêvaient pas telle assurément !

Le nombre des victimes est-il considérable ?… Il y a lieu de le craindre, bien que la population se fût réfugiée à temps au milieu de la campagne, où le sol offrait plus de résistance au démembrement.

Eh bien ! sont-ils satisfaits, ces Coverley, ces Tankerdon, des résultats dus à leur coupable rivalité !… Ce n’est pas l’un d’eux qui gouvernera à l’exclusion de l’autre !… Engloutie, Milliard-City, et avec elle l’énorme prix dont ils l’ont payée !… Mais que l’on ne s’apitoie pas sur leur sort ! Il leur reste encore assez de millions dans les coffres des banques américaines et européennes pour que le pain quotidien soit assuré à leurs vieux jours !

Le fragment de la plus grande dimension comprend cette portion de la campagne qui s’étendait entre l’observatoire et la batterie de l’Éperon. Sa superficie est d’environ trois hectares, sur lesquels les naufragés – ne peut-on leur donner ce nom ? – sont entassés au nombre de trois mille. Le deuxième morceau, de dimension un peu moindre, a conservé certaines bâtisses qui étaient voisines de Bâbord-Harbour, le port avec plusieurs magasins d’approvisionnements et l’une des citernes d’eau douce. Quant à la fabrique d’énergie électrique, aux bâtiments renfermant la machinerie et la chaufferie, ils ont disparu dans l’explosion des chaudières. C’est ce deuxième fragment qui sert de refuge à deux mille habitants. Peut-être pourront-ils établir une communication avec la première épave, si toutes les embarcations de Bâbord-Harbour n’ont pas péri. En ce qui concerne Tribord-Harbour, on n’a pas oublié que cette partie de Standard-Island s’est violemment détachée vers trois heures après minuit. Elle a sans doute sombré, car si loin que les regards puissent atteindre, on n’en peut rien apercevoir. Avec les deux premiers fragments, en surnage un troisième, d’une superficie de quatre à cinq hectares, comprenant cette portion de la campagne qui confinait à la batterie de la Poupe, et sur laquelle se trouvent environ quatre mille naufragés. Enfin, une douzaine de morceaux, mesurant chacun quelques centaines de mètres carrés, donnent asile au reste de la population sauvée du désastre.

Voilà tout ce qui reste de ce qui fut le Joyau du Pacifique !

Il convient donc d’évaluer à plusieurs centaines les victimes de cette catastrophe.

Et que le ciel soit remercié de ce que Standard-Island n’ait pas été engloutie en entier sous les eaux du Pacifique !

Mais, si elles sont éloignées de toute terre, comment ces fractions pourront-elles atteindre quelque littoral du Pacifique ?… Ces naufragés ne sont-ils pas destinés à périr par famine ?… Et survivra-t-il un seul témoin de ce sinistre, sans précédent dans la nécrologie maritime ?…

Non, il ne faut pas désespérer. Ces morceaux en dérive portent des hommes énergiques et tout ce qu’il est possible de faire pour le salut commun, ils le feront.

C’est sur la partie voisine de la batterie de l’Éperon que sont réunis le commodore Ethel Simcoë, le roi et la reine de Malécarlie, le personnel de l’observatoire, le colonel Stewart, quelques-uns de ses officiers, un certain nombre des notables de Milliard-City, les membres du clergé, – enfin une partie importante de la population.

Là aussi se trouvent les familles Coverley et Tankerdon, accablées par l’effroyable responsabilité qui pèse sur leurs chefs. Et ne sont-elles déjà frappées dans leurs plus chères affections, puisque Walter et miss Dy ont disparu !… Est-ce un des autres fragments qui les a recueillis ?… Peut-on espérer de jamais les revoir ?…

Le Quatuor Concertant, de même que ses précieux instruments, est au complet. Pour employer une formule connue, « la mort seule aurait pu les séparer ! » Frascolin envisage la situation avec sang-froid et n’a point perdu tout espoir. Yvernès, qui a l’habitude de considérer les choses par leur côte extraordinaire, s’est écrié devant ce désastre :

« Il serait difficile d’imaginer une fin plus grandiose ! »

Quant à Sébastien Zorn, il est hors de lui. D’avoir été bon prophète en prédisant les malheurs de Standard-Island, comme Jérémie les malheurs de Sion, cela ne saurait le consoler. Il a faim, il a froid, il s’est enrhumé, il est pris de violentes quintes, qui se succèdent sans relâche. Et cet incorrigible Pinchinat de lui dire.

« Tu as tort, mon vieux Zorn, et deux quintes de suite, c’est défendu… en harmonie ! »

Le violoncelliste étranglerait Son Altesse, s’il en avait la force, mais il ne l’a pas.

Et Calistus Munbar ?… Eh bien, le surintendant est tout simplement sublime… oui ! sublime ! Il ne veut désespérer ni du salut des naufragés, ni du salut de Standard-Island… On se rapatriera… on réparera l’île à hélice… Les morceaux en sont bons, et il ne sera pas dit que les éléments auront eu raison de ce chef-d’œuvre d’architecture navale !

Ce qui est certain, c’est que le danger n’est plus imminent. Tout ce qui devait sombrer pendant le cyclone a sombré avec Milliard-City, ses monuments, ses hôtels, ses habitations, les fabriques, les batteries, toute cette superstructure d’un poids considérable. À l’heure qu’il est, les débris sont dans de bonnes conditions, leur ligne de flottaison s’est sensiblement relevée, et les lames ne les balayent plus à leur surface.

Il y a donc un répit sérieux, une amélioration tangible, et comme la menace d’un engloutissement immédiat est écartée, l’état symptomatique des naufragés est meilleur. Un peu de calme renaît dans les esprits. Seuls, les femmes et les enfants, incapables de raisonner, ne peuvent maîtriser leur épouvante.

Et qu’est-il arrivé d’Athanase Dorémus ?… Dès le début de la dislocation, le professeur de danse, de grâces et de maintien s’est vu emporté avec sa vieille servante sur une des épaves. Mais un courant l’a ramené vers le fragment où se trouvaient ses compatriotes du quatuor.

Cependant le commodore Simcoë, comme un capitaine sur un navire désemparé, aidé de son dévoué personnel, s’est mis à la besogne. En premier lieu, sera-t-il possible de réunir ces morceaux qui flottent isolément ? Si c’est impossible, pourra-t-on établir une communication entre eux ? Cette dernière question ne tarde pas à être résolue affirmativement, car plusieurs embarcations sont intactes à Bâbord-Harbour. En les envoyant d’un débris à l’autre, le commodore Simcoë saura quelles sont les ressources dont on dispose, ce qui reste d’eau douce, ce qui reste de vivres.

Mais est-on en mesure de relever la position de cette flottille d’épaves en longitude et en latitude ?…

Non ! faute d’instruments pour prendre hauteur, le point ne saurait être établi, et, dès lors, on ne saurait déterminer si ladite flottille est à proximité d’un continent ou d’une île ?

Vers neuf heures du matin, le commodore Simcoë s’embarque avec deux de ses officiers dans une chaloupe que vient d’envoyer Bâbord-Harbour. Cette embarcation lui permet de visiter les divers fragments, et voici les constatations qui ont été obtenues au cours de cette enquête.

Les appareils distillatoires de Bâbord-Harbour sont détruits, mais la citerne contient encore pour une quinzaine de jours d’eau potable, si l’on réduit la consommation au strict nécessaire. Quant aux réserves des magasins du port, elles peuvent assurer l’alimentation des naufragés durant un laps de temps à peu près égal.

Il est donc de toute nécessité qu’en deux semaines au plus, les naufragés aient atterri en quelque point du Pacifique.

Ces renseignements sont rassurants dans une certaine mesure. Toutefois le commodore Simcoë a dû reconnaître que cette nuit terrible a fait plusieurs centaines de victimes. Quant aux familles Tankerdon et Coverley, leur douleur est inexprimable. Ni Walter ni miss Dy n’ont été retrouvés sur les débris visités par l’embarcation. Au moment de la catastrophe, le jeune homme, portant sa fiancée évanouie, s’était dirigé vers Tribord-Harbour, et de cette partie de Standard-Island il n’est rien resté à la surface du Pacifique…

Dans l’après-midi, le vent ayant molli d’heure en heure, la mer est tombée, et les fragments ressentent à peine les ondulations de la houle. Grâce au va-et-vient des embarcations de Bâbord-Harbour, le commodore Simcoë s’occupe de pourvoir à l’alimentation des naufragés, en ne leur attribuant que ce qui est nécessaire pour ne pas mourir de faim.

D’ailleurs, les communications deviennent plus faciles et plus rapides. Les divers morceaux, obéissant aux lois de l’attraction, comme des débris de liège à la surface d’une cuvette remplie d’eau, tendent à se rapprocher les uns des autres. Et comment cela ne paraîtrait-il pas de bon augure au confiant Calistus Munbar, qui entrevoit déjà la reconstitution de son Joyau du Pacifique ?…

La nuit s’écoule dans une profonde obscurité. Il est loin le temps où les avenues de Milliard-City, les rues de ses quartiers commerçants, les pelouses du parc, les champs et les prairies resplendissaient de feux électriques, où les lunes d’aluminium versaient à profusion une éblouissante lumière à la surface de Standard-Island !

Au milieu de ces ténèbres, il s’est produit quelques collisions entre plusieurs fragments. Ces chocs ne pouvaient être évités, mais, par bonne chance, ils n’ont pas été assez violents pour causer de sérieux dommages.

Au jour levant, on constate que les débris se sont très rapprochés, et flottent de conserve sans se heurter sur cette mer tranquille. En quelques coups d’aviron, on passe de l’un à l’autre. Le commodore Simcoë a toute facilité pour réglementer la consommation des vivres et de l’eau douce. C’est la question capitale, les naufragés le comprennent et sont résignés.

Les embarcations transportent plusieurs familles. Elles vont à la recherche de ceux des leurs qu’elles n’ont pas encore revus. Quelle joie chez celles qui se retrouvent, sans souci des dangers qui les menacent ! Quelle douleur pour les autres, qui ont vainement fait appel aux absents !

C’est évidemment une circonstance des plus heureuses que la mer soit redevenue calme. Peut-être est-il regrettable, toutefois, que le vent n’ait pas continué à souffler du sud-est. Il eût aidé le courant, qui, dans cette partie du Pacifique, porte vers les terres australiennes.

Par l’ordre du commodore Simcoë, les vigies sont postées de manière à observer l’horizon sur tout son périmètre. Si quelque navire apparaît, on lui fera des signaux. Mais il n’en passe que rarement en ces parages lointains et à cette époque de l’année où se déchaînent les tempêtes équinoxiales.

Elle est donc bien faible, cette chance d’apercevoir quelque fumée se déroulant au-dessus de la ligne de ciel et d’eau, quelque voilure se découpant à l’horizon… Et, pourtant, vers deux heures de l’après-midi, le commodore Simcoë reçoit la communication suivante de l’une des vigies :

« Dans la direction du nord-est, un point se déplace sensiblement, et, quoiqu’on ne puisse en distinguer la coque, il est certain qu’un bâtiment passe au large de Standard-Island. »

Cette nouvelle provoque une extraordinaire émotion. Le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, les officiers, les ingénieurs, tous se portent du côté où ce bâtiment vient d’être signalé. Ordre est donné d’attirer son attention soit en hissant des pavillons au bout d’espars, soit au moyen de détonations simultanées des armes à feu dont on dispose. Si la nuit vient avant que ces signaux aient été aperçus, un foyer sera établi sur le fragment de tête, et, pendant la nuit, comme il sera visible à une grande distance, il est impossible qu’il ne soit pas aperçu.

Il n’a pas été nécessaire d’attendre jusqu’au soir. La masse en question se rapproche visiblement. Une grosse fumée se déroule au-dessus, et il n’est pas douteux qu’elle cherche à rallier les restes de Standard-Island.

Aussi les lunettes ne la perdent-elles pas de vue, quoique sa coque soit peu élevée au-dessus de la mer, et qu’elle ne possède ni mâture ni voilure.

« Mes amis, s’écrie bientôt le commodore Simcoë, je ne me trompe pas !… C’est un morceau de notre île… et ce ne peut être que Tribord-Harbour qui a été entraîné au large par les courants !… Sans doute, M. Somwah a pu faire des réparations à sa machine et il se dirige vers nous ! »

Des démonstrations, qui touchent à la folie, accueillent cette nouvelle. Il semble que le salut de tous soit maintenant assuré ! C’est comme une partie vitale de Standard-Island qui lui revient avec ce morceau de Tribord-Harbour !

Les choses, en effet, se sont passées telles que l’a compris le commodore Simcoë. Après le déchirement, Tribord-Harbour, pris par un contre-courant, a été repoussé dans le nord-est. Le jour venu, M. Somwah, l’officier de port, après avoir fait quelques réparations à la machine légèrement endommagée, est revenu vers le théâtre du naufrage, ramenant encore plusieurs centaines de survivants avec lui.

Trois heures après, Tribord-Harbour n’est plus qu’à une encablure de la flottille… Et quels transports de joie, quels cris enthousiastes accueillent son arrivée !… Walter Tankerdon et miss Dy Coverley, qui avaient pu y trouver refuge avant la catastrophe, sont là l’un près de l’autre…

Cependant, depuis l’arrivée de Tribord-Harbour avec ses réserves de vivres et d’eau, on entrevoit quelque chance de salut. Ces magasins possèdent une quantité suffisante de combustible pour mouvoir ses machines, entretenir ses dynamos, actionner ses hélices durant quelques jours. Cette force de cinq millions de chevaux dont il dispose doit lui permettre de gagner la terre la plus voisine. Cette terre est la Nouvelle-Zélande, d’après les observations qui ont été faites par l’officier de port.

Mais la difficulté est que ces milliers de personnes puissent prendre passage sur Tribord-Harbour, sa superficie n’étant que de six à sept mille mètres carrés. En sera-t-on réduit à l’envoyer chercher des secours à cinquante milles de là ?…

Non ! cette navigation exigerait un temps trop considérable, et les heures sont comptées. Il n’y a pas un jour à perdre, en effet, si l’on veut préserver les naufragés des horreurs de la famine.

« Nous avons mieux à faire, dit le roi de Malécarlie. Les fragments de Tribord-Harbour, de la batterie de l’Éperon et de la batterie de la Poupe peuvent porter en totalité les survivants de Standard-Island. Relions ces trois fragments par de fortes chaînes, et mettons-les en file, comme des chalands à la suite d’un remorqueur. Puis, que Tribord-Harbour prenne la tête, et avec ses cinq millions de chevaux, il nous conduira à la Nouvelle-Zélande ! »

L’avis est excellent, il est pratique, il a toutes chances de réussir, du moment que Tribord-Harbour dispose d’une si puissante force locomotrice. La confiance revient au cœur de la population, comme si elle était déjà en vue d’un port.

Le reste de la journée est employé aux travaux que nécessite l’amarrage au moyen des chaînes que fournissent les magasins de Tribord-Harbour. Le commodore Simcoë estime que, dans ces conditions, ce chapelet flottant pourra faire de huit à dix milles par vingt-quatre heures. Donc, en cinq jours, aidé par les courants, il aura franchi les cinquante milles qui le séparent de la Nouvelle-Zélande. Or, on a l’assurance quelles approvisionnements peuvent durer jusqu’à cette date. Par prudence, cependant, en prévision de retards, le rationnement sera maintenu dans toute sa rigueur.

Les préparatifs terminés, Tribord-Harbour prend la tête du chapelet vers sept heures du soir. Sous la propulsion de ses hélices, les deux autres fragments, mis à sa remorque, se déplacent lentement sur cette mer au calme plat.

Le lendemain, au lever du jour, les vigies ont perdu de vue les dernières épaves de Standard-Island.

Aucun incident à relater pendant les 4, 5, 6, 7 et 8 avril. Le temps est favorable, la houle est à peine sensible, et la navigation s’effectue dans d’excellentes conditions.

Vers huit heures du matin, le 9 avril, la terre est signalée par bâbord devant, – une terre haute, que l’on a pu apercevoir d’une assez grande distance.

Le point ayant été fait, avec les instruments conservés à Tribord-Harbour, il n’y a aucun doute sur l’identité de cette terre.

C’est la pointe d’Ika-Na-Mawi, la grande île septentrionale de la Nouvelle-Zélande.

Une journée et une nuit se passent encore et, le lendemain, 10 avril, dans la matinée, Tribord-Harbour vient s’échouer à une encablure du littoral de la baie Ravaraki.

Quelle satisfaction, quelle sécurité toute cette population éprouve à sentir sous son pied la vraie terre et non plus ce sol factice de Standard-Island ! Et cependant combien de temps n’eût pas duré ce solide appareil maritime, si les passions humaines, plus fortes que les vents et la mer, n’eussent travaillé à sa destruction !

Les naufragés sont très hospitalièrement reçus par les Néo-Zélandais, qui s’empressent de les ravitailler de tout ce dont ils ont besoin.

Dès l’arrivée à Auckland, la capitale d’Ika-Na-Mawi, le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley est enfin célébré avec toute la pompe que comportent les circonstances. Ajoutons que le Quatuor Concertant se fait une dernière fois entendre à cette cérémonie à laquelle tous les Milliardais ont voulu assister. C’est là une union qui sera heureuse, et que ne s’est-elle accomplie plus tôt dans l’intérêt commun ! Sans doute, les jeunes époux ne possèdent plus qu’un pauvre million de rentes chacun…

« Mais, comme le formule Pinchinat, tout porte à croire qu’ils trouveront encore le bonheur dans cette médiocre situation de fortune ! »

Quant aux Tankerdon, aux Coverley et autres notables, leur projet est de retourner en Amérique, où ils n’auront pas à se disputer le gouvernement d’une île à hélice.

Même détermination en ce qui concerne le commodore Ethel Simcoë, le colonel Stewart et leurs officiers, le personnel de l’observatoire, et même le surintendant Calistus Munbar, qui ne renonce point, tant s’en faut, à son idée de fabriquer une nouvelle île artificielle.

Le roi et la reine de Malécarlie ne cachent point qu’ils regrettent cette Standard-Island dans laquelle ils espéraient terminer paisiblement leur existence !… Espérons que ces ex-souverains trouveront un coin de terre où leurs derniers jours s’achèveront à l’abri des dissensions politiques !

Et le Quatuor Concertant ?…

Eh bien, le Quatuor Concertant, quoi qu’ait pu dire Sébastien Zorn, n’a point fait une mauvaise affaire, et, s’il en voulait à Calistus Munbar de l’avoir embarqué un peu malgré lui, ce serait pure ingratitude.

En effet, du 25 mai de l’année précédente au 10 avril de la présente année, il s’est écoulé un peu plus de onze mois, pendant lesquels nos artistes ont vécu de la plantureuse vie que l’on sait. Ils ont touché les quatre trimestres de leurs appointements, dont trois sont déposés dans les banques de San-Francisco et de New-York, lesquelles les verseront contre signature, quand il leur conviendra…

Après la cérémonie du mariage à Auckland, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat sont allés prendre congé de leurs amis sans oublier Athanase Dorémus. Puis ils ont pu s’embarquer sur un steamer à destination de San-Diégo.

Arrivés le 3 mai dans cette capitale de la Basse-Californie, leur premier soin est de s’excuser par la voie des journaux d’avoir manqué de parole onze mois auparavant, et d’exprimer leurs vifs regrets de s’être fait attendre.

« Messieurs, nous vous aurions attendu vingt ans encore ! »

Telle est la réponse qu’ils reçoivent de l’aimable directeur des soirées musicales de San-Diégo.

On ne saurait être ni plus accommodant ni plus gracieux. Aussi la seule manière de reconnaître tant de courtoisie est-elle de donner ce concert annoncé depuis si longtemps !

Et, devant un public aussi nombreux qu’enthousiaste, le quatuor en fa majeur de l’Op. 9 de Mozart vaut-il à ces virtuoses, échappés au naufrage de Standard-Island, l’un des plus grands succès de leur carrière d’artistes.

Voilà comment se termine l’histoire de cette neuvième merveille du monde, de cet incomparable Joyau du Pacifique ! Tout est bien qui finit bien, dit-on, mais tout est mal qui finit mal, et n’est-ce pas le cas de Standard-Island ?…

Finie, non ! et elle sera reconstruite un jour ou l’autre, – à ce que prétend Calistus Munbar.

Et pourtant, – on ne saurait trop le répéter, – créer une île artificielle, une île qui se déplace à la surface des mers, n’est-ce pas dépasser les limites assignées au génie humain, et n’est-il pas défendu à l’homme, qui ne dispose ni des vents ni des flots, d’usurper si témérairement sur le Créateur ?…

 

FIN DE LA SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE.


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[1] L’auteur écrit, en général, flottille avec l’orthographe flotille. [Note du correcteur.]

[2] 30 millions de francs.

[3] Ces relevés sont donnés d’après les cartes françaises dont le méridien zéro passe par Paris, – méridien qui était généralement adopté à cette époque.

[4] Cette aroïdée est largement utilisée dans l’alimentation des naturels du Pacifique.

[5] Orthographe courante au XIXe siècle. [Note du correcteur.]

[6] Industrie qui utilise les noix de coco, lesquelles, après avoir été fendues et desséchées soit au soleil, soit au feu, fournissent cette pulpe désignée sous le nom de « coprah » qui entre dans la composition des savons de Marseille.