Théo Varlet

LE DERNIER SATYRE

ET AUTRES NOUVELLES

1920-1923
(1901-1923)

 

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

SIX NOUVELLES  (PARUES DANS LE BEFFROI ET LES BANDEAUX D’OR) 4

DANS LE ZWYN (1901) 4

LE SUICIDÉ (1901) 13

MASTER BRANDY (1902) 24

LE PESTIFÉRÉ (1902) 28

PETIT DRAME CÉRÉBRAL (1904) 35

EN ÉDEN (1912) 39

LA BELLA VENERE (La belle Vénus)  (1920) 50

LA BELLA VENERE  50

TÉLÉPATHIE  65

OTHELLO   77

LE TONNERRE DE ZEUS  85

LE DERNIER SATYRE  97

PYGMALION   109

I 109

II 113

III 116

IV.. 119

V.. 121

VI 124

LE MARTYR   127

AUTRES NOUVELLES PARUES DANS  LE DERNIER SATYRE  (1923) 144

AUTRES NOTES DE HASCHISCH   144

MESSALINE  151

L’APRÈS-MIDI D’UN POÈTE  164

Ce livre numérique. 178

 

SIX NOUVELLES

(PARUES DANS LE BEFFROI
ET LES BANDEAUX D’OR)

 

LE SUICIDÉ
(1901)

Mijnheer van Haze, ses jambes massives allongées sous la table, fumait sa longue pipe en terre de Gouda qu’il tenait par le tuyau, le coude dans la main droite. Devant lui, adossé au mur où il appuyait ses paumes, le baes de l’hôtel d’Yperdamme contemplait son habitué lancer, avec des m’pâ recueillis, des anneaux de fumée qui montaient en élargissant leurs volutes bleuâtres.

La pendule sonna huit heures.

Des silhouettes gaies de baigneuses, drapées de châles écossais, coiffées de bonnets roses, à l’instar des paysannes flamandes, passèrent devant les fenêtres.

— Vous avez déjà des pensionnaires, approuva le penseur, la saison sera bonne.

L’hôtelier hocha la tête, avec un regard oblique vers la rue. Il ne pouvait pas se plaindre ; mais on n’était qu’en juillet, et l’Exposition…

— Et puis, savez-vous, Mijnheer l’échevin, il faudrait de bonnes affaires pour rattraper mes frais. Ça m’a coûté, d’agrandir l’hôtel.

Mijnheer van Haze en convint. Lui-même avait construit plusieurs villas et risqué des fonds considérables. Mais il était en correspondance, pour les louer, avec des gens de Bruxelles à qui on avait vanté le calme du pays. Car la vogue était aux petites plages pas chères et tranquilles, et la réputation naissante de Zeeberg en faisait un lieu de repos absolu, un village paisible et tout patriarcal.

La porte de la salle à manger s’ouvrit, et un homme de courte taille, en redingote vaguement ecclésiastique, entra. Il jeta sur une chaise son pardessus, et tirant un journal, commanda un bock. Sa face dure était rasée comme celle d’un quaker, et des cheveux bruns rendaient plus étranges ses yeux pâles de nerveux. Dépliant sa gazette, il lut avec contention un bref article ; puis, bras croisés, il fixa le bord brillant de son verre.

Mijnheer van Haze, tourné de biais, cherchait une occasion de parler à l’étranger ; mais, celui-ci ne bougeant, il dit en français, d’un air détaché :

— Beau temps, ce soir, n’est-ce pas, Monsieur ?

Le petit homme redressa le buste, et regarda l’échevin en une grave affirmation :

— Oui, monsieur, une soirée qui fait penser.

Le penseur acquiesça muettement, puis reprit :

— Et vous êtes pour longtemps sur notre plage ?

— Un jour ou deux, peut-être, cela dépend.

Le crépuscule tombait. Immobile comme un bas-relief, le cafetier, qui entendait mal le français, réunissait quelque informe songerie. Une jovialité engageante épanouissait la tête chauve de l’échevin entre les parenthèses de ses favoris roux. Et, dans la nébulosité de la fumée, épaisse comme un nuage d’encens, une odalisque drapée de jaune, souriait lascivement sur une affiche-réclame du Byrrh Oriental.

L’homme à la redingote, sa bouche arquée d’amertume, rêva. Mais, décroisant les bras, il s’enquit : où habitait le docteur Hennemans ?

— Près l’hôtel des Bains, répondit van Haze. Et il admirait la coïncidence, lui-même était fort lié avec le médecin.

À cette double intimité, un flux de confidences, déversées en la banale attention de l’échevin, anima l’étranger. Il parlait lentement, par longues phrases suspendues de silences hypocondriaques, où il tapotait la table du journal roulé. Hennemans, qui devait s’absenter pendant la saison, lui louerait à bon compte sa villa, et ses deux garçonnets, dont la pauvre mère était défunte, passeraient ainsi leurs vacances à Zeeberg avec la gouvernante. Lui-même viendrait le plus souvent possible, car il avait besoin du grand air ; mais son commerce – il était facteur de pianos – le retenait à Bruxelles. D’Ostende, il aurait pu retourner le même jour, mais les loyers y étaient inabordables ; puis, l’excès de mouvement, la toilette, empêchaient un vrai repos.

— Oui, soupira l’échevin, c’est une plage très mondaine : un luxe effréné ; tous les jours des fêtes au Casino, – et les jeux ! À propos, avez-vous lu qu’on veut les supprimer, les jeux d’Ostende ?

— Ce serait une belle action, dit l’autre, gravement. Il y a là une immoralité criante à faire cesser. Chaque soir, des gens s’y ruinent, se suicident, jettent le déshonneur dans leur famille. Oui, c’est un scandale pour le pays, comme les jeux de Spa, comme ceux de Dinant, d’Erquelinnes, et le Roi…

— C’est justement le Roi qui refusera, interrompit l’échevin, en tirant de larges bouffées.

— Et il manque ainsi l’occasion de conquérir l’estime des honnêtes gens ! s’exclama l’individu. Heureusement, ajouta-t-il, brusquement crispé, mystérieux, que ses parents rachètent ses négligences. Avez-vous lu – et il ouvrait fébrilement le journal – cette belle pensée ? Sa parole devint solennelle, haletante d’émotion : « Son Altesse, en envoyant une couronne sur la tombe de Mme Gladstone, a écrit sur le ruban un quatrain de sa composition qui révèle un véritable talent poétique chez la femme d’âme très délicate qu’est l’aînée des belles-filles de la Reine. Ce quatrain dit en substance que la mort n’est qu’un très court voyage sur une mer étroite au bord de laquelle on revoit, transfigurés, plus beaux que jamais, les êtres chers qu’on a perdus et qui vous attendent sur le rivage. »

D’un ton inspiré, il redit les derniers mots et, levant une face illuminée, requit l’admiration : Sublime, n’est-ce pas ?

Ce brusque enthousiasme étonna la placidité de l’échevin. Comme il avait des lettres, il déclara la pensée, banale et d’une métaphysique rebattue.

Une indignation, une fureur sainte emporta l’autre, comme un Allan Kardec au scepticisme d’un profane.

— C’est sublime ! tout à fait sublime. Et il vaticina, levé : ils ont des oreilles et ils n’entendent pas ! Je vous plains, Monsieur ! Puis il sortit, violent.

— Qu’est-ce qu’il a donc ? interrogea le cafetier, allumant le gaz.

Une clarté chaude explosa, réfléchie dans le marbre net des tables, virgulant de feux la belle ordonnance des bouteilles et les cuivres brillants de la pompe à bière.

— Rien, lança van Haze, avec un rire gastrique : il est fou.

Et, abreuvé d’une nouvelle chope, il écrivit à ses futurs locataires. Soigneusement, il révisa la ponctuation, et relut deux fois la dernière phrase, dont la tournure lui semblait heureuse : « le caractère paisible des indigènes est tel que de mémoire d’homme, on n’a vu d’arrestation à Zeeberg, et les mœurs et notre plage sont patriarcales au point qu’on peut dormir sa porte ouverte, en tout sécurité. » Il ajouta les formules, signa, cacheta, et, des consommateurs arrivant, sortit jeter sa lettre à la poste.

Au-dessus du village obscur, les étoiles très brillantes repéraient, comme sur un tableau noir, les célestes géométries, dont il repassa tous les noms : les Ourses, les Lyres, Cassiopée… La mer bruissait comme le perpétuel passage d’un train. Un brouillard léger (signe de chaleur) couvrait les dunes.

— Bon temps pour chasser demain, pensa l’échevin.

Et, piteux de songer au réveil matinal, il rentra se coucher.

 

Au petit jour, vêtu d’un complet en velours beige à grosses côtes exagérant ses formes pléthoriques, autour du ventre une ceinture cannelée de cartouches, son fusil à la bretelle derrière l’épaule droite, Mijnheer van Haze referma la lourde porte du « château » qui rendit un bruit confortable. Son chien, un terrier noir et feu, barrait de droite et de gauche, à pattes rapides.

Le ciel était d’un azur pâle nué de gris à l’ouest, décoloré de lumière vers le soleil, se levant au ras des dunes. Leurs crêtes, sur l’inondation blanche de brouillard, émergeaient des îlots, des chaînes de récifs. Le chasseur, aspirant l’air frais, suivait la grand’route, bordée de villas, vers les dunes côtières, plus giboyeuses. Son pas, sur la terre sèche, retentissait. Il redressa le torse. Un calme, une paix onctueuse flottait ; par les fenêtres grandes ouvertes, on apercevait un coin de plafond, la courbure molle d’un rideau, et le silence était tel, qu’en s’arrêtant pour allumer une pipe, il entendit le ronflement léger d’un sommeil paisible.

Devant ses villas neuves, encore fermées, l’affiche collée sur l’imposte, le rida d’une brève inquiétude. Mais les négociations avec ses locataires allaient aboutir : sa lettre de la veille conclurait l’entente. La saison était sûre et les capitaux bien placés. Il supputa les intérêts, revit, lucide, son budget largement équilibré, ses fantaisies de notable campagnard satisfaites, et même quelque dépense somptuaire ajoutée à son luxe de garçon : la cuisine et la chasse.

— Come ! Black ! cria-t-il au chien éventant les premières pistes.

Et, à droite, il s’engagea dans le brouillard déjà moins dense. Avec la perspective incertaine de mousses et de bruyères, la Dune apparaissait comme une fantaisie de jardinier paysagiste, épanchant sur les pentes des forêts de ronces, des clairières de sable et des crânes de montagnes, chauves sous le ciel bleu. Et dans cette miniature de collines et de vallées, on marchait gigantesque, Gulliver d’une Lilliput des lapins.

Mijnheer van Haze, le fusil aux mains, marchait lentement, sur les crêtes, position préférable d’où il dominait les terriers. Leurs galeries s’ouvraient en pente, groupées autour de monticules convergeant vers une caverne intérieure, – et des foulées récentes s’imprimaient sur le sable sec. Tout à coup le chien partit, et, froissant les herbes, deux lapins jaillirent à vingt pas, les oreilles horizontales, dévalant en fuites obliques ; mais éclata une détonation, puis une autre : quelque chose de fauve sauta en l’air, tournoyant comme pour un saut périlleux, et Black se précipita sur le corps aux pattes allongées, grognant, déchirant à pleine gueule les chairs saignantes – le second lapin disparut.

Dépité de manquer un si beau coup double, furieux contre l’intempestive curée de son chien, van Haze allait le corriger rudement, lorsqu’un coup de feu, non loin, comblant son exaspération, le détourna.

— Quel imbécile chasse dans mes réserves ! jura-t-il. C’est trop fort !

Un coup de pied sonna sur les côtes de Black, et, bourrant le lapin dans sa carnassière, il marcha droit vers la dune haute, pour découvrir le braconnier. Le sable mou empêchait les pas : sa rage d’une telle audace croissait, et, dans la violence de sa colère, il rechargea son fusil. Mais, plus loin, sur la crête, un individu, les mains dans les poches, – quelque guetteur d’épaves ou ramasseur de tourbe – à sa vue, fit un crochet brusque et descendit vers la bruyère. Van Haze le héla. Avait-il vu le braconnier ?

— Ya ! répondit l’autre avec une désignation vague. Et il disparut derrière un contrefort.

— Sale brute ! grincha van Haze qui continua de grimper.

Avec un han féroce, il se dressa sur la cime, inquisiteur. Déserte, la dune gonflait puissamment ses musculatures frustes et poilues, où tramaient des loques de brouillard. Un gros soleil rouge montait sur la mer miroitante et les plages, vides. Mais au bas même de l’éminence, un homme était couché.

— Hé ! là-bas ! cria le chasseur. Rien.

Il dévala, en course accélérée, en stoppant net devant l’homme allongé sur le ventre. – L’homme en redingote, de la veille, ce fou ! Il lui secoua le bras pour l’éveiller :

— Monsieur !

Le bras retomba.

— Ah ! ça ! gronda-t-il, angoissé.

De l’autre côté, Black aboyait obstinément.

— Nom de Dieu ! hurla van Haze. Et son fusil, lancé, claqua sur le sable près du chien qui se sauvait, hurlant.

Une déchirure circulaire, le trou d’une balle, lacérait la redingote, au flanc droit, le cœur ne battait plus. Une sorte d’étonnement hagard allongeait la face aux pâles yeux énormes.

— On assassine maintenant à Zeeberg ! balbutia l’échevin hébété. Dans un éblouissement, il eut la vision d’un Zeeberg transformé en coupe-gorge, avec un bandit aposté derrière chaque dune, les baigneurs terrorisés, les hôtels fermés, toutes les villas à vendre, les propriétaires ruinés. C’était un malheur public, une calamité pour lui-même, avec ses Bruxellois timorés.

— C’est impossible ! Non : il s’est suicidé, il a dû se suicider ! s’écria-t-il.

Cependant il y avait évidence de vol : un portefeuille gisait, retourné, près d’une bourse à fermoir de métal.

Van Haze restait à genoux, épouvanté. La mer, criblée de lumière en fulminantes gouttes obliques, avec une seule ligne de petites vagues étalées en dentelle, montait. Le cri d’une alouette invisible, très haut becquetait le silence.

Mais la certitude du danger, l’horreur de débâcles imminentes, subvertissait les habitudes morales de l’échevin. Hypnotisé par l’idée fixe : sa fuite ! un vertige l’emporta. Il remit le portefeuille dans la poche, prit la bourse, et, sans hésiter, y jeta l’argent et le nickel de son propre gousset. Puis, il se dressa, respirant : ses mains tremblaient ; des filets de sueur lui coulaient dans les yeux. Somnambulique, inconscient presque, il ramassa le fusil, attrapa le chien par la peau du cou, et, à grandes r enjambées, remonta la dune, buttant, ivre comme si lui-même avait commis le crime. Une folie l’envahissait : le chien qui braillait toujours, exaspéré, il le mit en joue, et, à bout portant, le foudroya.

Ce meurtre, le silence, détendirent ses nerfs. Les fonds se décrassaient des brumes matinales. Le soleil, éblouissant, tiédissait l’air bleu exquis à respirer, que des gazouillements emplissaient. Une sécurité apaisa l’échevin. Il avait bien le droit, après tout, de défendre ses intérêts : du pied il retourna le cadavre de Black, soulagé comme d’avoir supprimé un témoin gênant.

Par la grève, deux hommes, en manteau sur l’épaule, une grosse canne à la main, approchèrent. La logique de l’aventure entraînait van Haze : il tira en l’air deux nouveaux coups de fusil, il se mit à faire des signaux, descendant à la rencontre des douaniers.

Vite : il y avait là-bas un homme mort, un suicidé. Il fallait courir jusqu’à un hôtel, prendre de quoi le transporter à la morgue. C’était un étranger, une espèce de fou. L’échevin les poussait, pour éviter le scandale, échauffait leur lenteur hésitante. – La prochaine maison était à deux cents mètres, là, derrière le promontoire de dune. On aurait vite fait.

Avec de grands jurements et leurs bâtons gesticulants, tous deux se hâtèrent. Lui gardait le cadavre. Il sentit une gêne brève, d’avoir si maladroitement contredit cet exalté, hier : ses idées étaient respectables, après tout… Mais aussi, pourquoi cette promenade intempestive sur la plage déserte ? Pourquoi chercher le danger, tenter la fortune ? – Et il le détestait, le haïssait, pour le dommage irréparable que sa mort avait failli causer. Son subterfuge même, ses inquiétudes, et la chasse interrompue, les ennuis et les complications possibles, Black tué, tout cela faisait de sa mort une vengeance personnelle, le châtiment trop léger de méfaits inexpiables.

Van Haze ne voulait pas songer. Sa volonté, logique, agissait, discrète et sûre comme une habitude. En attendant les secours, il regardait le talus doux de la mer en acier guilloché monter jusqu’à l’horizon aigu comme un fil de rasoir. Le sable parfaitement lisse miroitait au soleil. Des méduses transparentes, irradiées de filaments violâtres, semblaient des presse-papiers, en verre millefiori. Il écrasa une carcasse de crabe pâmée en détresse gesticulante, – et il vit que ses pas avaient soigneusement embrouillé et confondu ses premières empreintes. Il sourit. Une grande joie traversait l’air, et la brise de la marée montante sentait bon le varech.

Une troupe inquisitive s’affairait, tournant la dune avancée : les douaniers, des domestiques en bras de chemises, le gardien du phare, avec sa casquette, un sauveteur à pantalon de toile, pieds-nus. Et l’échevin, répétant l’histoire du suicide, organisait, commandait, à leur considération respectueuse. Le cadavre, allongé sur une échelle, on partit vers la morgue, espèce de hangar où l’on remisait la pompe à incendie, et qui servait aussi de violon.

Van Haze dépêchait les émissaires avec des instructions pour le docteur, le bourgmestre, le garde-champêtre. Au long de la route, le cortège grossit : des maçons, un boulanger, une laitière – et les yeux se mettaient aux fenêtres, attirés par le bruit des voix, s’étonnant de cette troupe où l’on portait quelque chose, sur une échelle.

Le bourgmestre les rejoignit près de la morgue. Il s’exclama, et, tout de suite, refermant la porte sur le cadavre, voulut commencer avec van Haze l’instruction de cette affaire colossale. D’ailleurs, la tête lui tournait d’être levé si matin. Tous deux se dirigeant vers l’hôtel d’Yperdamme, un groupe resta ; d’autres suivirent.

Le baes était au comptoir où cinq à six matineux tuaient le verre. Il se récria : ça n’était pas possible ! Mais les Flamands surabondaient de détails :

— Il était au bord de l’eau. Avec une balle dans le côté. En redingote. Et des yeux ! L’air d’un fou.

— Et le revolver, où est-il ? interrompit le bourgmestre.

— Qui a vu le revolver ? demanda van Haze.

Certains ne l’avaient pas vu. Tous l’avaient oublié.

— Il est à présent dans la mer, affirma un douanier : le flux montait.

Détail, après tout. Le baes, à présent, aidé par l’échevin, racontait la scène de la veille.

— Oui, il était très exalté, hier soir, et l’air tellement furieux contre les jeux d’Ostende !

Il avait dû y perdre son argent et s’était tué à cause de cela. Puis, quand il avait parlé de la mort, vraiment, il s’était enfui comme un fou !

C’est un malheur pour l’hôtel, conclut le baes.

— Au contraire, – et le bourgmestre le réconforta : il allait avoir pour l’interroger tout le village ; les gendarmes d’Oost-cappelle viendraient et le parquet d’Yperdamme !

Un respect plana. Une considération nouvelle enveloppait les notables et le cafetier. Le bourgmestre, profitant d’élargir sa popularité, paya une tournée générale.

Tous les pieds lourds grincèrent sur le plancher sablé : on se bouscula vers le comptoir où les verres s’emplirent. Les pipes, dans le silence, fumaient à fortes bouffées. On porta des santés, heurtant les verres pleins dont la mousse débordait ; tous déglutirent largement l’âpre bière.

Puis, les chopes claquèrent sur le zinc, sur le marbre ; et, parmi la reprise bruyante des conversations, van Haze, avec un soupir de soulagement, se conclut, en une définitive certitude :

— Eh ! oui, pardieu : il s’est suicidé ! Ce n’est pas ma faute, à moi, si on l’a dévalisé, ensuite !

DANS LE ZWYN
(1901)

J’étais parti, à travers dunes, cet après-midi de juin, vers la petite plage hollandaise où j’aime parfois goûter l’absolu farniente d’une vie solitaire et végétative.

Je suivais, entre les saules étêtés brandissant leurs baguettes feuillues, la longue route ensablée du polder : des fermes en planches imbriquées, sous d’énormes chaumes où les mousses salines du littoral toisonnent leur mordorure. Le chemin tourne à droite, et, à gauche, se diffuse en sentiers rayonnant sur la bruyère vers les dunes aux croupes musculeuses et hirsutes, aux fronts chauves hérissés dans le vent.

Monde bizarre de la lande où l’épiderme moelleux se crève en blanches tumeurs de sable. La marche élastique et joyeuse fait jaillir, à bout portant, la fuite bondissante d’un lapin épouvanté : au seuil des terriers, dans l’ombre bleue, s’empreint la sieste tiède ; indéfiniment, les lapins effarés vont redresser à distance craintive leur silhouette falote, haletants sous leurs oreilles en minuscules ailes de moulin ; – et, à l’orée d’une sapinière, ils groupent l’hémicycle de conciliabules où leur moustache lorgne, d’une timidité arrogante, les terriers tutélaires béants à portée de plongeon.

Le roide talus d’une levée, raccordée là-bas au système compliqué des digues, fut devant moi. Sur l’altitude du rempart, la région s’aplanit indéfiniment. La plaine verte du Zwyn, coupée de drains, s’enfonçait, vers les tours de l’Écluse et les campaniles minces des hameaux. Devant l’autre rive, devant les dunes de la Zélande bleue à l’horizon, la grande marée d’équinoxe miroitait, extravasée sur la vague plaine. Mais inondation mince et facilement guéable, car les dunes basses allongeaient un promontoire à fleur d’eau, de sorte que l’étranglement du goulet mesurait à peine deux cents pas.

Sur le lit de l’ancien golfe, les rameaux charnus de la salade de mer tonifiaient la marche. Des îles de bruyère violette sporadaient le vert aqueux de la plaine. Je sautai plusieurs longs fossés géométriques. Par instant, il semblait que le flux avait imbibé le sol marécageux : chaque pas enfonçait, laissant, avec un bruit de piston, une empreinte spongieuse. J’ôtai mes chaussures. Le tapis de plantes se raréfia sur une boue grise où l’on glissait comme dans l’argile humide. Boue collante et ignoble, évoquant sous le pied des viscosités de crapauds. Parfois, une plaque de teinte plus sinistre engloutissait la cheville. Évidemment, l’eau avait détrempé le terrain, et je traversais une lagune mouvante.

Mais le sable, le vrai sable avec son bruit satiné, me réconforta, et je m’avançai sur le promontoire. Un soleil indulgent lénifiait le grand golfe vert inondé ; les horizons avaient leur charme des contemplations nonchalantes au haut des dunes ; la mer paressait, infiniment tigrée, jaune et verte, avec le mouvement du flux grimpant les échelons fantastiques des brise-lames, sur la côte de Hollande.

J’allai. La pointe, affleurant s’enfonçait en une grève insensible, mais solide, sous les pieds aperçus dans la caresse transparente de l’eau. Des chevelures d’ajoncs flottaient. Le promontoire cessa ; sous mes pieds se ridait le sable des grèves habituelles. Le flot me baignait à mi-jambe ; cette profondeur semblait continuer jusqu’à l’autre bord, et je pouvais éviter les creux par les prudents sondages de ma canne.

Je savourai d’être au milieu de ce lac miroitant. Mais il fallut vite repartir, car je sentais le sable céder doucement, – comme il arrive sur toute grève mouillée où l’on reste en place. Un trou plus profond me fit obliquer. Dix pas, et la dépression continuait, comme une berge. Difficulté imprévue. Faudrait-il me résigner à un bain complet ? Cet instant de réflexion m’avait enfoncé jusqu’aux genoux. Je me dépêtrai, inquiet. Cette ligne de pilotis, là-bas, je pourrais peut-être l’escalader, et franchir sur eux le passage. Seul parti raisonnable. Je courais presque, dans les éclaboussements de ma hâte à quitter ce gué instable. Six pas encore. Mais, brusquement, un vertige, un pied enfonça. Deux enjambées pataugèrent, immobilisées dans un engloutissement mou, de l’eau jusqu’au ventre. Au cœur, un choc glacé : l’Enlisement ! Bras tendus vers les poteaux inaccessibles, une horreur stupide, – l’Enlisement ! – paralysa mon cerveau, la durée d’un spasme. L’instinct eut un ahan forcené de fuite. Rien. Le sable dépassait les genoux, entravait les cuisses d’une succion horripilante. Une certitude atroce tumultua : j’étais perdu ! Mes yeux fermés d’horreur virent l’angoisse des étouffements, une main d’agonie crispée sur l’eau clapotante. Puis, le frisson rouge et hurleur du néant… Je regardai, presque surpris de vivre. L’eau me battait l’estomac. Cela durerait bien dix minutes ; plus, peut-être, si le sable n’était vaseux qu’à la surface.

L’eau gagnait par millimètres. Une lucidité me roidit aux résignations suprêmes. Soit. J’allais mourir. Tous les stoïcismes autrefois médités bandaient mon âme hautaine aux acceptations de l’inévitable. Je mourrais sans terreur.

Devant moi, les dunes rosissaient ; de petits nuages très hauts viraient au lilas tendre. Je tournai la tête. Le soleil carmin se couchait sur la mer de vermeil fondu. Splendeur ! toute l’âme dehors dans les somptuosités solaires, j’oublierais les angoisses mortelles, et, peut-être je m’évanouirais avec le dernier rayon de l’Astre. Sous le pourpre globe déformé, l’horizon se gonflait. Les sphinx de cuivre rouge et les chimères d’or s’écartelaient de prodigieux rayons de lumière rose, dont le reflet m’enveloppait, sur l’infinie guillochure de l’eau. L’hémisphère tentaculé d’une apocalyptique méduse cramoisie flotta. À l’horizon géométrique, mon naufrage sombrait… Mais l’ultime rubis mort vibra d’un jet ardent d’émeraude instantanée : le Rayon-Vert ! – Ironie de la fatalité accordant à mon trépas le divin météore des amants heureux !

L’eau cerclait ma poitrine. Au large, un yacht sillait, sous le rose triangle incurvé de sa voilure. En une pose de linceul, j’allongeai les pieds… il y eut une résistance ! Mes pieds touchaient ! – une dureté régulière ; mes orteils palpaient la chose avec un tact d’espoir exalté. Un clou dépassait. Une poutre. Un pieu ! planté, peut-être, dans le sable résistant… Dressé sur les pointes, j’attendis, démesurément. La descente s’arrêtait. Le solide, après cette fluidité suceuse, me donna la volupté de la terre ferme ; une délivrance exultante, savourée en le symbole du Rayon-Vert. Mais une évidence désespérée jaillit : quel secours ? comment profiter de ce pieu isolé ? La marée descendait ; la nuit allait venir, puis le flux, et la noyade remplaçait l’enlisement. Une agonie interminable multipliant la mort. Sursis atroce que je devais refuser ! – Mais une lâcheté de conservation m’immobilisait, dans l’obscure jouissance d’un répit, dans la vague attente d’un improbable salut.

Un dernier lambeau de brise traîna. Puis le tiède silence d’arrière-crépuscule, tandis que le couchant flutuait ses mauves pâleurs. À la crête des dunes s’élargit un halo clair : la lune, de rose ivoire lumineux, émergea, morcelée en reflets aux vaguelettes du jusant, et sa luminosité perpétua le jour. L’échelle obscure du brise-lames gravissait vers l’horizon enclos du noir rempart des digues, avec la tour carrée de Sainte-Anne et celle à poivrières de l’Écluse.

Un frêle carillon pointilla neuf fois la quinte mineure de sa double sonnerie. Neuf heures. Je frissonnai. J’eus peur : la marée serait basse à onze. Il y avait déjà quatre heures qu’elle baissait. Comme j’étais dans un creux du courant, l’eau, qui me venait au nombril, ne baisserait plus, pour moi. Vers une heure le flux m’atteindrait, – dans quatre heures ! – et, au lever du soleil, je serais submergé.

En attendant, l’espoir vague s’obstinait, me tenant dispos à toute aventure. Malgré la longueur du bain, le froid était supportable, car l’eau coulait, battait avec le jusant par ce canal. Pour ne pas m’engourdir, je peinais de l’une et de l’autre jambe à travers la résistance du sable. Mais une lassitude m’appesantit, me relâcha les muscles, me vida le cerveau. J’avais faim. Devant la lune haute et ronde, en gel ciselé, la plane d’un grand oiseau passa… Si je pouvais me hausser un peu, délivrer mes jambes, partir à la nage !… Mais, sous l’effort de me soulever, ma mince canne de bambou cassa.

Je n’avais plus le courage de remuer mes jambes figées dans la pâte molle du sable. Mes yeux vaguèrent en une instinctive stupidité. Au large, un transatlantique passait, avec la phosphorescence horizontale des cabines illuminées, sous le triangle blanc, rouge et vert des fanaux. Le pouls saccadé de la machine haleta longtemps… Oh ! devant la vie et l’aventure en partance vers les Orients ou les Amériques merveilleuses, être perdu, à trois pas du sable sec, ridant sous la lune sa glaçure violacée !

Sans la gaine qui retenait mes cuisses, je m’abandonnais au hasard des vagues. Une oscillation assoupie balançait mon torse, et, dans mes yeux papillotants, la clarté lunaire irisait des phosphènes. Des gestes maniaques tâtonnaient mes poches. La découverte d’une tablette de chocolat, gluante, mâchée goulûment, me redressa. En mon cerveau, des idées limbiques tentèrent de s’agréger – en vain.

Le sable luisait, l’eau miroitait, la lune glaçait sa netteté minutieuse… La demie d’une heure inconnue picota le silence… Sur les dunes pâles, une ombre se mouvait ; un être apocalyptique, terrifiant : un corps sans tête, avec des anses. Cela venait vers moi, d’abord, puis obliqua vers l’intérieur. C’était une femme avec sa hotte.

J’appelai au secours. La femme n’entendit point. Elle marchait à pas menus, tranquille et courbée. Je hélai plus fort. Elle s’arrêta, inspectant la plaine, et repartit. Je clamai. Elle s’arrêta de nouveau, méfiante. Mais la radiation de la lune l’empêchait de me voir, car elle se remit en marche, plus vite. Alors, je hurlai forcenément, je l’injuriai, je l’implorai, je l’objurguai. Mais elle ne comprenait pas, et, terrifiée, pour conjurer le maléfice, elle se signa d’un grand geste, et s’enfuit, disparue là-bas derrière un brise-lames, tandis que mon désespoir ululait lamentablement sous la lune.

Indéfiniment, mon ivre clameur de bête en détresse m’étourdissait ; je vociférais des syllabes démentes, jusqu’à ne plus éjaculer qu’un sanglot enroué, pénible comme les hurlements silencieux d’un rêve. Mes yeux s’éblouirent ; je m’évanouis ; – et, seul, un vouloir latent de conservation me retint debout, pendant cette défaillance.

Ma conscience s’éclaira ; mais, volontairement, je prolongeai ces limbes délicieuses, d’ignorer ce que je savais en l’intimité de mon cerveau. Cependant, le moi se réorganisa, et, lorsqu’il fallut enfin savoir, une crise – la faiblesse et l’hystérie des sanglots, – exalta un chagrin physique où s’adaptait le prétexte souverainement absurde de ne jamais revoir la petite plage vers quoi, cet hier fatal, je me dirigeais.

Désespérément, je sanglotais, toute l’âme tordue, pressurée en larmes ; et il luisait des souvenirs, de vieux souvenirs crus abolis, et ressuscités de lointains ignorés, dans mon âme enfantine et imploratrice d’un Dieu paternel et consolateur.

Je sanglotais, avec des gestes convulsifs, la tête renversée, les paupières entrouvertes par l’abondance des larmes où la lune diamantait des blancheurs paradisiaques.

Cependant, les spasmes tarirent, les sanglots se desséchèrent, et dans mon cerveau congestionné, une volonté revira brusquement. – Rien n’était perdu, après tout : s’il avait passé quelqu’un, quelqu’un pouvait encore survenir. Ces larmes stupides et lâches disséminaient mes forces, à ménager et à concentrer pour le salut. – Et une résolution subitement stoïque et farouche me redressa… Mais, sur les dunes, les grèves, ni la plaine lunaire, rien de mouvant n’apparut, et mon énergie s’usa dans l’inutilité crispée de l’expectation. J’avais seulement réussi à reprendre le mouvement des jambes et à dissiper leur début d’ankylose. La faim me triturait l’estomac, me contractait le diaphragme… Des temps vagues s’éternisèrent.

Tout à coup, je vis que le sens du courant avait changé. Le flux remontait. L’eau moirée de lune passait lentement, avec des ondulations chuchotantes aux petites caresses ironiques. La marée envahissait, là-bas, le sable découvert, de son lac miroitant et vertigineux. Stupide, je regardais s’élever l’étiage, le long de ma veste. Deux boutons étaient submergés. Encore deux, puis… Je n’osai plus penser : c’eût été trop terrible – et inutile. Béant, je contemplais l’éblouissement de la lune, cassée en mille petits morceaux de lumière douce.

L’avant-dernier bouton disparaissait, lorsqu’une chevelure d’algues passa. Machinalement, je harponnai cette chose qui n’était pas de l’eau, cette chose flottante que j’enviai un peu, en une profonde et navrée sympathie.

Puis, une pomme de pin, encore fraîche, avec des pointes collantes de résine qui sentait bon. Je revis les grands bois de sapins, les siestes délicieuses d’après-midi torrides, avec le long bourdonnement des insectes fous. Et une nostalgie me fit entendre les reproches navrants de l’eau qui susurrait autour de moi : Imbécile !… imbécile… imbécile…

Un grand frisson : mes aisselles se mouillaient. Ce fut un revigorement. Il me sembla mieux voir ma situation… Devant moi, sur la Hollande, le ciel pâlissait ; une grisaille se fondait à la clarté lunaire. Le silence me sembla plus vide, l’eau plus glacée, et ma détresse plus strictement incurable. Je regardai, condamné à mort, l’aube blafarde blanchir devant moi, résorber les étoiles…

Un heurt léger fit tressaillir mon attention : une grosse branche, presque un tronc, m’avait abordé par le flanc, et commençait à virer pour s’échapper. Je saisis ce débris, dont le contact me causa une joie réconfortante. Réminiscence de la terre ferme, flotteur qui me rassurait d’une espérance vague. Et, appuyé sur la grosse branche veloutée par l’usure de l’eau, je savourais la douceur de la sentir supporter mon effort sans enfoncer.

Les petits flots froids du courant dépassaient mes épaules, me caressaient le cou. Du jaune rosâtre teintait les nuages ; la brume bleuissait à l’horizon, ceinturant les dunes, stagnant sur la plaine. Dans mon cerveau, une réorganisation défensive s’opérait. Le solide contact du morceau de bois m’incita au salut, aux ingéniosités décisives. La réflexion se coordonna, logique. Cette branche ayant trente centimètres de diamètre sur deux mètres de long, émergeait du tiers et possédait une force ascensionnelle capable de me soulager, – de me soulever.

Mais à cette conclusion théorique, je m’arrêtais, n’osant croire possible ce trop simple salut. C’était le dernier espoir : des vaguelettes me mouillaient le menton ; l’expérience allait décider de ma vie. Une crainte superstitieuse de la Fatalité me faisait différer… Encore un instant, pour agir à coup sûr… L’eau, clapotant à hauteur de mon visage, semblait infinie, infranchissable, absorbante…

L’âcre sel d’une lame en pleine bouche me décida, furieusement. Pardieu ! je devais réussir. Et, avec la trépidation d’une horreur, je me bandai à un calme factice.

J’amenai à contre-courant le tronc qui se colla contre ma gorge ; et, d’un coup, je passai mes deux bras par-dessus. Soutenu par la branche, d’une torsion de reins, je plongeai en arrière – et je sentis avec une joie hagarde un remous épais, le long de mes cuisses. La lize cédait ! Par saccades, je dégageai une jambe. Une seule restait prise ; mais le pied ne touchait plus. Je m’arrêtai, les vertèbres glacées… Doucement, la lize fluait ; le courant me dégageait ; je dérivais. Alors, ébloui de bonheur, j’osai le geste suprême, l’effort définitif, le long effort violent, la branche s’enfonça presque… Mais la jambe enfin délivrée se dégagea toute, et, lentement, remonta vers la surface de l’eau, tandis que je me tenais cramponné au bois… Je flottais ! Je flottais à vingt brasses du rivage ! Et, sans lâcher le tronc d’arbre sauveur, un instant je savourai avec une tumultueuse volupté le ciel plein d’aurore claire, et, au-dessus de ma tête, un mince nuage, comme une plume de quelque grand oiseau rose, ivre d’espace et de liberté.

MASTER BRANDY
(1902)

Nous l’avions appelé Master Brandy.

Parmi la jovialité où sympathisent vite les pensionnaires des hôtels, dans les très petites stations balnéaires, cet Anglais ivrogne troublait, comme un enfant boudeur à la table de famille, l’unique hôtel du Poull-Dû.

Trois vagues peintres, venus brosser les fantasques paysages d’entre Lorient et Quimperlé, excellents boute-en-train, d’ailleurs ; une famille nantaise ; mon ami Charles Grange qui, son dernier examen de médecine passé goûtait avec moi le calme de cette plage ; – une hostilité unanime nous unissait contre le taciturne buveur de cognac.

Véritablement, il était hideux, avec sa tête glabre, aux chairs dissoutes par l’alcool, aux veines saillant comme sur une préparation injectée d’esprit-de-vin. Mais sa dégaine, surtout, de grand héron malade, émouvait nos ricanements dégoûtés, lorsqu’il venait, au bout de la table, échouer sa carcasse titubante. En ses mains agitées, la cuiller dégoulinait, la fourchette brandissait d’horrifiques bouchées ; lippe maladroite d’ivresse, il crachotait, bavait sur son vieil habit tatoué de sauces. Puis, il s’écroulait à petits coups, assoupi, la nuque cassée, étalant à la verve des peintres l’ivoirine calvitie de son crâne où grimaçaient quelques cheveux gris. Et l’éjouissement devenait rabelaisien quand il tâchait de lever ses yeux pleins d’eau sur ce bruit qui l’éveillait : trop pesante bonbonne d’alcool, sa tête retombait, et de filantes stalactites allongeaient sur sa cravate la visqueuse argentation d’une limace.

Toutefois, à l’époque de notre arrivée, – lui-même était depuis le printemps au Poull-Dû, – il ne s’enivrait guère. Placé vis-à-vis de lui, à table, j’avais compté polir en ses entretiens ma connaissance de la langue anglaise. D’autant qu’il semblait ignorer même les vingt mots français indispensables. Et les rapins farceurs en profitaient, accommodant de la bonne manière, au grand gaudissement des Nantais, cette binette ridicule. D’abord, je goûtai peu ces railleries à mon professeur, dont les confidences spleenitiques me souciaient. Mais voici qu’un matin de pluie, il commença de boire terriblement, et ne discontinua plus. Dès lors, je ne tirai de son ivresse que des mots vagues : atone, il bégayait, puis rentrait dans son rêve morne. J’y renonçai, et, malgré ma pitié pour ce vieux journaliste venu terrer parmi ces falaises désolées un lamentable veuvage, son alcoolisme empêchait toute sympathie. Avec les autres, je le déclarai inexcusable.

Grange, plein de médicale indulgence, n’y voyait qu’un dipsmane à rechutes, paralytique général arrivant à l’aphasie. Mais pouvions-nous davantage absoudre son vice ? Une inquiétude, seulement, élargit notre hostilité, d’avoir parmi nous ce malade, ce presque fou. Chose bizarre, celui-ci, comme intuitif d’être un sujet de clinique pour Grange, tendait vers lui ses regards en longues supplications interrogatrices, oublieux parfois de son assiette pleine. Il était alors d’une telle drôlerie que nous exultions : les joies fusaient, mais hypocritement, comme tout à fait étrangères à sa trogne convulsée. Pourtant, à l’éclat des rires, il se concentrait en une grimace farouche pareil à un chien battu, avec sa lèvre retroussée découvrant des crocs jaunes, mortifié sans doute de ne comprendre rien à ces gaietés.

Le matin, roide et somnambulique, il filait, voûté, les épaules hautes, – et ses coudes avaient le déhanchement de grotesques ailes de pingouin. Devant la mer, au long des falaises, il traînait sa solitude en de maniaques ambulations. Puis, une heure avant le repas, il rentrait, engloutir ce qu’il persistait à nommer brandy.

En temps de pluie, il buvait tout le jour ; et, ces soirs-là, on pâmait. Master Brandy ronflait, éructait, étouffait, et le domestique – impassible Breton à la désopilante gravité – l’emmenait, baillant, la main sur la bouche, parmi la rigolade énorme des peintres et les protestations des bons bourgeois voulant imposer leur scandale aux enfants qui gloussaient avec des rires aigres.

Vers la mi-septembre, des pluies précoces tombèrent. Les maussades horizons noyés, les grèves criblées par l’averse nous pénétraient de mélancolies automnales suintant par les vitres déliquescentes. M. Brandy, pour combattre l’humidité, s’imbibait d’alcool, devenu gâteux, complètement : parfois, sans cause, il s’enfuyait dans le jardin ruisselant, pleurer, sur une chaise, des heures, mêlant à l’ondée ses larmes d’ivrogne.

La veille de notre départ, le grand vent d’ouest secouait l’hôtel où nous tuions la dernière après-midi. Une intimité nous baignait, à cause de la proche séparation. Ébaudis sans fin, les bons Nantais, devant le flux verveux des « artistes ». Toute licence aux enfants : leurs jeux pleins de rires tapageaient à l’aise. Près du poêle, Grange me confiait que sa maîtresse avait eu la fantaisie de venir le chercher : il l’attendait ce soir. L’Anglais, tassé dans un fauteuil, comme anxieux des cordialités épandues, buvait de grands coups de cognac, subitement hagard et crispé.

Des rires s’étouffèrent : là-bas, tous entouraient l’un des peintres — Monsieur Grange ! Monsieur Lefebvre, venez-donc ! — Ah ! la bonne charge ! Sous les traits d’un indéniable gorille, c’était l’exhilarante caricature de M. Brandy. De multiples yeux sournois constataient la perfection de ce grotesque. L’on s’extasia. — Oui, tout d’un singe ! comment n’avait-on pas encore trouvé cette ressemblance ? – Et un piment nouveau refit savoureuses les plaisanteries sur ce morne quadrumane.

L’Anglais, maintenant, était atrocement soûl : la gorge serrée, les paupières battantes, atone, il partit, insoucieux du repas servi.

— Je commence à croire que cet individu nous fera un mauvais coup, dubita le père de famille. Grange rassura : les paralytiques généraux sont peu dangereux.

Cependant, un bruit retentit à l’étage, comme de meubles renversés.

— En attendant, voilà cet animal de Brandy qui casse tout, là-haut, nota un rapin hilare.

Et, de nouveau, nous épiloguâmes sur la folie de l’Anglais. Le caricaturiste avait des cocasseries impayables.

— Pensez donc, bouflonnait-il, au mirobolant succès d’un professeur de darwinisme exhibant ce monstre rare, cette pièce unique, ce providentiel anthropopithèque. Hein ! le triomphe !…

L’impassible domestique vint se pencher à l’oreille de Grange : « Monsieur, on vous demande ». Mon ami cligna de l’œil et sortit. Sa maîtresse était là, sans doute.

— Oui, Messieurs, continuait le peintre, lancé ; on l’enca-gera, avec ses frères singes, pour que la démonstration soit irréfutable. Voyez-vous bien les merveilleux effets de cette compagnie qui le mettrait à même de retourner librement aux instincts primitifs ? Et quel trésor à léguer ensuite aux générations futures, cet homme-singe, bocalisé dans l’esprit de vin, ou savamment empaillé, comme un chien bicéphale !…

Mais, à la porte brusquement ouverte, Grange apparut, tragique, et sa voix cinglante nous fit béants :

— Messieurs, c’est cet animal de Brandy qui vient de se suicider.

LE PESTIFÉRÉ
(1902)

Au dîner, le premier effroi des passagers s’atténua. La grandiloquente stupeur des hommes se muait en enquêtes pratiques, et les femmes, après d’exclamatoires épanchements, requirent tous les détails de la catastrophe.

C’était bien simple : le steamer, avant d’être utilisé pour cette croisière méditerranéenne, revenait de Bombay, atteint par la peste. Des rats contaminés, alors introduits dans la cale, avaient mordu ce matelot, récemment. Le diagnostic de la maladie n’étant pas net, on avait attendu l’arrivée au port sans inquiéter les passagers. Mais la Santé venait d’être formelle : Peste bubonique.

— Au fond, j’en étais sûr, ajouta le médecin, parmi l’attention des tablées voisines. Et, infatué de scientifique détachement, à travers la vapeur de son thé, il mirait, sur la vitre, d’un hublot, le rose crépusculaire.

— Mais, Monsieur, interpella, suant et pâle, un gros homme flanqué de sa fille et son « épouse », je m’étonne qu’on ne nous débarrasse pas de ce malade : la plus élémentaire prudence… car enfin… le lazaret…

— Nous y passerons tous une quarantaine sérieuse, railla le morticole. Mais, patience : il faut des formalités et des préparatifs, pour loger cent personnes. Demain on nous débarquera. Pour le matelot, il n’est pas transportable.

— C’est monstrueux ! geignit le père de famille.

Des murmures scandalisés l’appuyèrent. Tous déclaraient inouï leur abandon sur ce foyer contagieux. Les plus pondérés invectivaient l’Administration. Le capitaine interpellé haussa les épaules, et, allumant un cigare, sortit. Dans le brouhaha, la chaleur, une dame s’évanouit.

La soirée fut lugubre. Sous la nuit bleue, palpitante de larges étoiles, les groupes stagnaient, torpides, contemplant, là-bas, les jaunes réverbères du port, s’allonger, s’égoutter dans l’eau huileuse, et s’y tordre en vibrions de lumière. Une muette prostration appesantissait la veille, et pour fuir la chaleur malsaine, l’air pestilentiel des cabines, la plupart couchèrent sur les bancs, roulés dans une couverture.

Un émoi de cloche, à terre, éveilla ce dimanche. Malgré la mauvaise nuit, malgré le souvenir de la position calamiteuse, on respirait, dans la fraîche clarté matinale, d’irrésistibles espérances. Sur la mer de lapis en fusion, la lumière par gouttes fulminantes, crépitait, devant l’île du lazaret, découpée à contre-soleil. Quelques fumeurs, dans la joie du premier cigare, plaisantaient d’avance leur séjour sur ce rocher en carton-pâte.

Grise et rose, derrière un grillage confus de mâts et de vergues, la ville emplissait l’amphithéâtre, refluant sur les collines, qui crèvent de leur nudité rouge la draperie noire et grumeleuse des forêts. Et sur une falaise verticale, au sommet d’une basilique, la Vierge-de-la-Mer irradiait en plein azur son or éblouissant.

Les gestes, les regards, cherchaient les points familiers. Des conversations reprirent, çà et là : on remémorait, comme si l’on fût débarqué, les incidents du voyage. Évocations d’Algérie ou de Palestine, rappels de pays bizarres et charmeurs, – et, brusquement, l’on se taisait, poigné par la fatale pensée de la Chose.

Cependant, à travers les vélums de toile bise qui craquaient, retendus, dans l’atmosphère inerte, le soleil, plus haut, perça, pointillant d’or lumineux les robes de flanelle blanche. L’ombre des canotiers poudra de mauve les visages. La chaleur ardait. On se tut. Des gens obèses, moulés sur des X bas, épongèrent leur calvitie, ruminant des idées accablantes. Les maigres arpentaient les coursives, et s’arrêtaient, les yeux fixés au dehors, broyant, de leurs mâchoires serrées, une rage sèche. Bronzés aux aventures en pantoufles, de vieux touristes, sur les fauteuils d’osier, humaient, les yeux entre-clos, la lente fumigation d’un cigare ; – et, accoudés aux lisses, deux Anglais roux, attendant l’heure assignée de la délivrance, confrontaient le panorama aux plans du Bædeker.

La matinée s’alourdit. Le pont, arrosé, séchait aussitôt, et l’air surchauffé, faisait, à travers une buée de mirage, trembloter les lointains crus de montagnes, et la ville éblouissante.

Quand la cloche du bord piqua midi, on se mut lentement vers la salle à manger. De mornes réflexions sur la température occupèrent seules le silence. Beaucoup, le hors-d’œuvre achevé, prenant un fruit, revinrent s’échouer à l’ombre sur le pont. Au hasard des sièges, tournés vers l’île blanche où étincelait la toiture en zinc du lazaret, ils songeaient à leur vie sur ce roc nu. D’autres, devant la liquide turquoise des flots, se complaisaient aux rêves somnolents, aux presque illusions d’être en pleine mer, très loin, en route… heurtés par le mauvais réveil de l’hélice immobile, du sillage absent.

Là-bas, sur le môle de pierre bleue, une foule se multipliait ; et, à la lorgnette, on distinguait les gestes, les visages de la foule endimanchée, tournés vers le steamer.

— Ce n’est pas tout cela, déclara un athlétique personnage en vareuse blanche, télescopant les tubes de sa longue-vue ; tout le monde à terre connaît la nouvelle, et, ce soir, les journaux vont publier notre quarantaine. Il serait bien temps de prévenir les nôtres.

Mais le groupe des célibataires environnants comptait sur le télégraphe du lazaret – puisqu’on allait y débarquer cette après-midi…

Justement, le sémaphore, à la pointe de l’île, gesticulait : et chacun, attentif, voulut voir, dans les mystérieux signaux, l’annonce de la délivrance.

Au capitaine, affairé, plus renfrogné qu’à l’ordinaire, s’adressa le passager, résolument ; serait-ce bientôt ?

Le marin était furieux.

— Ah oui ! bientôt ! – et ses joues couperosées tremblaient – ils se fichaient de lui ! Ce qu’on signalait ? Rien de prêt aujourd’hui, voilà !

L’autre passa l’index sur la noire frisure de sa barbe.

— Je suppose, capitaine, que vous ferez transmettre les dépêches de vos passagers à leurs familles ?

— Des dépêches ? Oui, demain. Le service du lazaret les portera au télégraphe.

Ceux qui s’étaient rapprochés murmurèrent. C’était scandaleux ! une vraie tyrannie !…

Le sportsman, de dessus ses moustaches, considéra l’homme galonné :

— Vous avez des canots et des hommes, je pense. Eh bien, on vous paiera la course.

Hargneux, les jambes écartées, il croisa les bras :

— Mon cher monsieur, nous ne sommes pas vos domestiques. Vous avez des dépêches à porter ? Allez-y, si vous savez nager. La mer est belle. Bon voyage.

Et il pirouetta, grossièrement.

— Au fait, il a raison cet animal ! murmura l’athlète, souriant parmi la révolte des passagers à cette brutale proposition. Rapide, il assura sa ceinture, abandonna ses babouches, rejeta sa vareuse, et, du plat-bord, piqua une tête méthodique, aux cris épouvantés de ses compagnons. Sur l’eau, d’un geste aisé il salua les têtes clamantes penchées aux bastingages ; – et, rassurés sur le sang-froid de cet extravagant, tous le suivirent d’un intérêt sympathique, les nageurs admirant les belles brasses vigoureuses qui le portaient vers la ville.

 

Cette après-midi là, délaissant le large Cours où sa flânerie dominicale l’exhibe à elle-même, la foule endimanchée occupait le môle, le grand port, les quais. Chacun voulait contempler le steamer au pavillon jaune, le bateau pestiféré.

Un soulagement, une universelle alacrité mêlait en mêmes remous les ouvriers à complets neufs, leurs femmes luisant de soieries, les bourgeois aux ventres chaînés d’or, et leurs épouses sanglées du luxe hebdomadaire. Et, au lendemain d’un tel fléau conjuré, le bruissement des voix joyeuses dominait le calme clapotis de la rade insolant la sieste paisible de ses eaux bleues aux écailles étincelantes.

D’aucuns se félicitaient plus discrètement :

— Car enfin, Monsieur, l’île du lazaret n’est pas si éloignée ! Mais on était en sûreté, l’eau de la rade absorbait toute émanation, et, d’ailleurs, la Municipalité saurait prendre des mesures.

Tout à coup, ceux munis de jumelles, qui observaient le bateau, s’étonnèrent. Ils avaient vu… n’est-ce pas ? un homme se précipiter. Aucun doute. – Pour voir cette chose étrange, la main en visière, chacun plissa les yeux.

Les désignations, bientôt, se firent plus nettes : tous aperçurent le nageur. Sauvetage, crime, suicide ? Non évidemment : ceux-là du steamer, sans broncher, le regardaient s’éloigner. Qu’est-ce que cela signifiait ? La tête noire, entre les remous des bras, progressait sur les vaguelettes pacifiques.

Inquiets, les yeux se consultèrent : — impossible ! — une plaisanterie : — où allait-il, ce pestiféré ? — Mais voyez donc : il arrive, ce pestiféré ! — Nul doute : il cinglait droit vers le môle : c’était sûr.

Le saisissement apeuré fraternisait en motions virulentes. Ainsi, la peste, de gaîté de cœur, on la laisserait s’introduire ! Il fallait aviser, prendre parti. Le cas devait être prévu ! – Et, dans l’énervement de la chaleur, une indignation s’exalta, défensive.

Avec des gestes, furieux, ceux du môle invectivaient le nageur, — Arrière ! le pestiféré ! Arrière ! – L’homme sans entendre, allait toujours. Les cris devinrent forcenés ; les faces des plus respectables bourgeois s’apoplectisèrent d’une imprécatoire sauvagerie.

À une demi-encablure, le nageur enfin dressa la tête. Mais, sans prendre au sérieux ces colères, il inclina vers l’intérieur de la rade ; évitant le rond-point extrême du fanal, où les clameurs étaient les plus formidables. En hurlements, le tumulte s’égosillait, de voir approcher la calamité. — Non : il n’atterrirait pas, ce fou criminel ! — Un homme n’avait pas le droit de risquer une catastrophe, d’infecter une ville ? — Au lazaret, le pestiféré ! — qu’il crève sur son bateau, le misérable !

Cette brutalité menaçante, ce cannibalisme en habits de dimanche le poursuivaient. Il nageait, le souffle court, longeant la paroi verticale du môle, mais son approche affolait la rage, le trépignement furieux de cette foule contre le terrorisant fléau.

La Peste était là, la Peste, prête à sortir de la mer, pour les agripper, les abîmer dans une mort hideuse, aux effroyables agonies.

Les fauves menaces le refoulèrent au fond de la rade. Pour se reposer, il tentait de s’accrocher aux pierres, se cassait les ongles dans le ciment ; il retombait, harassé, parmi la clameur exécratoire, dont tonitruait le port, tandis que, sur les estacades, la foule gesticulante, suppliait les plus proches de faire bonne garde, de les préserver, de sauver la Ville ! de chasser cet affreux cauchemar de la Peste.

Ahanant, épuisé, le nageur, au bord du quai, malgré le délire d’anathèmes, empoigna les échelons de fer. Une terreur panique tenta de s’écarter ; une hurlante horreur de voir apparaître, de toucher la Face même de la Mort. Derrière, on cherchait des cailloux, des briques ; on aurait voulu arracher les dalles du quai pour l’écraser, de loin, comme un chien enragé. Terrorisés, fous, ceux du bord suppliaient de faire place, de reculer, pour eux-mêmes, pour leurs enfants, pour la Ville… Mais, ruisselante, la tête méduséenne surgit, à trois pas, dans un cercle de trépidation horripilée. Au hasard, on lui lança des cannes, des chapeaux, des montres, dont leur manie furieuse voulait le lapider… Mais, parmi l’horreur tétanique, le buste s’éleva.

Alors, sous l’inexorable poussée, dans la folie rouge du face à face hagard, un monsieur à lunettes d’or, justicier de la foule hystérique, d’un coup de revolver, à la renverse abattit, dans l’eau rejaillissante, le Pestiféré.

PETIT DRAME CÉRÉBRAL
(1904)

PERSONNAGES : Le Morbide-Poète, Le Bourgeois intérieur, Le Génie, L’Inspiration, L’Hygiène, L’Urticaire, L’Orgueil, La Neurasthénie, Horloge, Subconscient, Tasses de café, Pipes, Idées et Manies.

La scène se passe dans le cerveau du Morbide-Poète.

L’Horloge. – Minuit.

Le Poète. – Hélas ! voilà trois heures que je me pressure le cerveau devant une feuille de papier blanc. Ah ! c’est à devenir fou !… Allons ! encore du café. Une nouvelle pipe.

Le Bourgeois. – C’est idiot. Va plutôt te coucher ça vaudra mieux. Tu as sommeil, tu as déjà baillé et les yeux te piquent. Dors ! quand on dort, on ne s’embête pas. Mais, pour Dieu ! plus de café.

L’Hygiène. – Écoute-le, ce soir. Une bonne nuit te retonifiera le cerveau : on ne se surmène pas impunément.

La Neurasthénie. – Laissez-le donc faire ! Vous n’allez pas m’enlever mon petit bénéfice, je suppose ? – Veille, pauvre ami ! Acharne-toi ! Ils sont si beaux, les matins qui suivent les nuits blanches ; il y a une volupté tellement évanescente à voir lever le soleil, à sentir chatoyer une phosphorescence de pensées…

Le Cerveau. – Nom de Zeus ! va-t-on m’octroyer la paix, à la fin ? Ahrrr… je deviendrai enragé ! – Puisqu’on leur dit qu’il n’y a rien de fait, aujourd’hui.

La Nouvelle-Pipe. – Hardi ! confrère. Pousse – dru – me voilà. Du Rêve, ô cerveau ! – de la Pensée ; – médite, – contemple, – déroule en mes volutes – les cinématographies – de l’Imagination – ou du Souvenir !

L’Idée-qui-va-venir. – Qu’y a-t-il ? Qui m’appelle ?… Regarde bien : je vais apparaître.

Le Poète. – Oh ! j’entrevois quelque chose. Vite ! notons.

La Plume. Bâille, desséchée.

Le Canif. S’obstine à ne pas couper.

L’Idée-qui-va-venir. – Ah ! on me fait trop attendre.

… C’est fini… Je suis… Je ne sais plus.

L’Horloge. – Une heure.

Le Poète. – Et pourtant, j’ai failli trouver ! – Encore une tasse de café.

Le Cerveau. – Ah ! c’est ainsi ? Eh bien, en avant le grand jeu !

L’Inspiration. – Me voilà ! prends-moi. – Je ne te fais pas languir, moi ! Me voilà, resplendissante, profonde, inépuisable, multiforme. Prends-moi, dis-moi toute, en ma beauté complète – Tu n’as jamais rien vu de si beau, n’est-ce pas ?

Le Poète. – Sublime ! À l’œuvre ! Jusqu’à demain s’il le faut : je ne sortirai pas de ce fauteuil avant de t’avoir épuisée, ô divine !

Le Bourgeois. – C’est qu’il fera comme il le dit, l’animal !

L’Orgueil. – Oui, il le fera. L’Art avant tout ! Qu’importe le reste ?

La Neurasthénie. – Pas – si vite ! Je suis – épuisée !

L’Inspiration. – Sens-tu ma bonne fièvre ? Je suis la volupté suprême. Écris, note, tant que je puis parler. – Je serai peut-être si longtemps sans revenir !…

La Pipe. – Ffff ! Quel métier ! Je brûle. Prends un verre de whisky.

Le Cerveau. – Attention !

L’Hyper-Excitation. – Plus vite, hardi, ça va bien !

L’Urticaire. – Gratte-moi ! gratte, gratte, gratte !

L’Hygiène. – Surtout, ne gratte pas !

Le Bourgeois. – Mon Dieu ! il va se rendre malade.

L’Inspiration. – Chevauche ! chevauche : Pégase nage en plein éther, au-dessus des contingences, dans l’Absolu Esthétique… (elle bafouille).

L’Érotomanie. – Et moi ? tu m’oublies ? Parle donc de moi.

L’Ambulomanie. – Debout ! marche !

Viens scander ton poème au rythme des étoiles !

La Morphinomanie. – Tu ne feras rien de bon sans moi. Je suis le Graal. Je suis le Génie.

Le Génie. – Présent ! – Je suis Toi. – Tu es Moi. – Tout est dans Tout.

L’Obsession. – Comment donc s’appelle le volume de machin – chose – tu sais bien ?

L’Inspiration. – Poète, chante encore, et ne te trouble pas.

Les Idées Pétillantes. – Elle est stupide ! – C’est moi que tu devrais prendre ! – Non, moi ! – Pst ! par ici !

L’Érotomanie. –… Joli blond ! J’ai une bonne grille.

Le Subconscient. – Vraiment je crois que tu te mets dedans. C’est ainsi toutes les fois. Au fond, tu n’es qu’un mattoïde, un dégénéré…

L’Orgueil. – Ta bouche, Nordau !

Toi, noble cabotin de ton âme, en avant !

Le Génie. – Io Péan ! – Allah il Allah ! – Tararaboum !

L’Inspiration. – Du courage, poète, et chasse les démons !

L’Hygiène. – Ça t’apprendra, à boire trop de café.

L’Ambulomanie. – Il faut venir, tu entends ? En route ! Ou demain nous filons pour Irkoutsk.

L’Érotomanie. – Suis-moi !

La Morphinomanie. – Je n’en peux plus ! Viens réveiller un pharmacien.

Le Génie. – Cléoboulos d’Halicarnasse – myriadaire et catapultaire – Téglath-Phalazar – Assourbanipal.

Le Bourgeois. – C’est la cour du roi Pétaud !

L’Obsession. – Il s’appelle… s’appelle… s’appelle…

Le Génie. – Diras-tu donc encore que tu n’as pas d’idées ?

Le Poète. – Oh ! ma tête ! ma tête !

Le Subconscient. – Elle est vide.

L’Horloge. – Deux heures.

ÉDEN
(1912)

À fleur de sommeil encore, par une maille du hamac, mes coups d’œil espacés guettent, après la nuit sereine, l’épanouissement de l’aube. Entre les pins, à contre-jour profilés sur le ciel limpide, se dissolvent les étoiles, et seule, la blanche Vénus brille en plein Orient clair. À l’horizon, sur la mer de saphir repose le continent lilas. L’aurore parmi les ramures basses s’allume. Dans le calme du bois sacré fleurant la résine et le myrte, de grosses gouttes de rosée tombent par intervalles. Des mouches bourdonnent. Les premières cigales, impatiemment, appellent le soleil. Au-dessus de ma tête, derrière la dentelle des pins, le ciel est bleu.

Dans le hamac jumeau, Zéade ouvre les yeux à la joie lumineuse de ce nouveau matin.

Un jour de plus, l’Éden nous est ouvert. Insulaire apothéose de l’été, convoitise interminable au cours des mois civilisés, une fois de plus, dans ce glorieux exil la barque, naguère, nous déposa. Île abandonnée, dernier refuge sur la face de la planète sociale, à nous seuls bois et brousse, à nous rochers, calanques ; à nous, sur la mer éternelle, l’évasion aux Origines, au cœur des préhistoriques solitudes !

— Je veux ici commémorer un jour de nos mystères annuels, la renaissance aux ingénuités animales, et l’ivresse nue de l’inhumaine liberté.

Le continent s’éclaire : le soleil est levé. Sa gloire fuse des ramures ; à l’ouest, s’illumine la colline, puis au-dessus de nos têtes les branches safranées et les vertes houppes d’aiguilles. Dans le grinçant hosanna des cigales, le soleil nous imbibe de son chaud baiser.

Hors des couvertures, à bas des hamacs, nous reprenons pied dans cette vie inimitable, où chaque minute, en cru relief, n’est pas moins précieuse et splendide que le souvenir du premier jour, lorsque, voici quatre ans, nous y débarquâmes.

Vêtue comme moi de toile azurée, pantalon et flottante vareuse, – en toi, Zéade, virile Amie, mon compagnon, mon frère, sans nul fatras sentimental, je vois, orgueilleusement, vivre mon plus beau moi.

Face à la brise d’est qui se lève, dans la jeunesse de l’Aventure natale, nous montons vers les Roches Blanches, et l’âpre cadence des cigales nous pénètre, qui matérialise la vibration même de la lumière, l’ivresse dionysiaque de l’été. Par myriades collées aux troncs écailleux des pins, à ceux lisses et cendrés des eucalyptus, elles s’envolent, nuée, sur notre passage, et filent dans l’azur ébloui, ou butent, folles, et s’agrafent à nos vareuses, à tes cheveux, vivants et stridulants bijoux.

Le sentier raviné gravit d’abord la roche pailletée de mica, veinée de gros cristaux, laiteux ou transparents, de quartz, qui grincent sous nos souliers et nos bâtons ferrés, étincelant au soleil entre les hauts fourrés de brousse, ces marches d’argent et de marbre nous haussent à l’arête culminante de l’île.

Qu’importe la madone, vainement bénisseuse, qui s’y dresse ?

Ce symbole d’une civilisation reniée nous est plus étranger qu’à l’essaim d’abeilles bourdonnant autour de son piédestal, sur les dernières feuilles des cistes rouillés.

Là-bas, le continent étale au nord de quatre lieues de mer sa paisible frise bleutée, derrière les sommets insulaires, depuis les verdoyantes collines de l’Arboursier où cesse notre domaine, puis les hauteurs de Port-Cros, et Bagaud, et Porquerolles, jusqu’à Giens et la terre de Provence : là-bas, sur le continent du XXe siècle, son règne persiste. Christianisme hypocrite, il est, là-bas, dimanche.

Et, descendant vers le nord, où notre île se relève et coupe net son plateau sur le large, je songe aux millions, aux centaines de millions d’humains qu’infecte la contagion dominicale. Ennui puant des villes, et cloches : odieuses sonneries des cloches, depuis l’aube. Excursionnistes et guinguettes des banlieues, trains de plaisir, fanfares municipales ; – et les mains calleuses, hébétées de chômage, au bout des manches trop longues des sinistres beaux habits des dimanches…

Le soleil chauffe, par l’ouverture de nos vareuses, ma poitrine et ton cou hâlé d’adolescent. Lézards et couleuvres froissent les feuillages et sillonnent le sentier. Les cigales précipitent leur rythme halluciné. Deux tourterelles sauvages, déployant l’éventail bariolé de leur queue, s’enlèvent sous nos pas.

Le vallon du Javieu enfonce vers le sud, tropical fouillis, les gerbes, retombant en lanières argentées, de ses glynérions ; ses yuccas et ses palmiers évadés au hasard de jardins abolis, – encadre d’idylliques et impénétrables bosquets un triangle marin de bleu transcendantal.

Au puits de la noria je coupe, pour la pêche prochaine, deux longs roseaux. Et, remontant le vallon par un sentier qu’envahissent bruyères, lentisques, arbousiers, nous passons la crête. Sur la déclivité croissante, une vieille piste à peine se repère dans la brousse. Cistes, genévriers, myrtes, sous la rude froissée des jambes et des poings, soufflent leurs parfums secs ; les fleurs de romarin neigent en brins de tabac d’Orient, et la bruyère nous encense d’un pollen sternutatoire.

Par une roide pente, cailloux roulants que parsèment des touffes de lavande et de thym, repaires à geckos et à lézards gris, roche fauve et micacée, appuis sous les doigts effrités, nous dévalons jusqu’aux blocs littoraux.

En un tourne-main, nous voici lumineusement nus, livrés à la caresse de l’air universel.

Splendeur des chairs halées dans la libre atmosphère ! Hors des hardes civilisées, sur cette table de roc, ta nudité, dorée en dur-relief, exaspère l’outremer du ciel et l’indigo de la mer. Tu es plus belle, ainsi, qu’une déesse de marbre, et plus parfaite d’être mobile et vivante, chair intégrale, glorieusement haussée par cette solaire transfiguration à l’éternelle existence…

Mais tu bondis et plonges à pic dans l’eau glauque de la calanque, où je te rejoins, pour un bref ébat, une étreinte liquide à brasses précipitées ; – et nous émergeons, ruisselants, vêtus d’éphémère fraîcheur. Car ce n’est pas l’heure des jeux et des flâneries fluides : il s’agit, avant l’embrasement méridien, de pêcher un repas dont le bissac n’enferme que de minces accessoires.

Cette côte est si peuplée que la pire amorce accrocherait les poissons rôdant parmi les algues cespiteuses. Mais voici mieux : le corps mou des bemards-l’hermite qui vont, dans cette flaque, tirant obliquement leurs tornatelles empruntées, fera merveille. Une poignée de ces crustacés bâtards, un galet pour les dégainer, d’un coup sec et mesuré ; et chacun, installé en surplomb de ce merveilleux aquarium, jette la ligne. Mécanique, le souci de ferrer à point le poisson imbécile que ne rebute l’excessive transparence ; – ma rêverie erre dans ce monde liquide, parmi les paysages de cette atmosphère mille fois plus dense que la nôtre, ou quelques pieds de recul teintent les objets de vert, comme dans l’air supérieur se gazent d’azur les plans lointains.

Sur le fond de galets illuminés d’émeraude, les ombres des poissons défilent, et leurs remous ondulent aux chevelures des laminaires et aux verts bosquets d’ulves ; des touffes de filum, vermicelle animé, s’agitent, vermiculaires ; les plocamies carminées étalent leur dentelle ; les oursins, noirs, pourpres, roses, crèmes, hérissent d’épines leurs alvéoles ; violettes, bronze vert, blanches ou vermillon, les étoiles de mer constellent le sable, épanouissant leurs fleurs, opale, rose-thé, céladon ; et, çà et là, de grosses holothuries reposent, comme des crottes fainéantes piquées de perles.

Mais, presque à la fois, nous saluons les étincelantes captures qui frétillent en l’air, au bout des lignes.

Et, crevant, d’un coup de lame, l’obtuse cervelle de la bête, avant de la mettre au frais dans un trou d’eau, puis écrasant la coquille des pagures, à qui l’on arrache les pinces pour les enfiler vifs sur la courbe de l’hameçon, je ris haut des sentimentalismes citadins, de leurs hypocrites pitiés : car tantôt ces meurtres aboutiront au rissolage de succulentes nourritures, – sarans à grosse tête, ruquiers opimes, girelles bariolées de blanc, rouge et bleu.

Stupidement, les escouades de bars et de daurades évoluent autour de l’hameçon, que dédaignent les mulets d’un empan, défilant à la queue leu-leu ; une famille de scombres tigrés de noir et vert glisse dans les creux, dont j’envie les fraîches forêts d’algues, et les grottes où se lovent les noires murènes ocellées d’ocre, où brillent, perles de jais, les yeux d’un crabe à l’affût.

Nos dos brûlent au soleil comme le rocher que, seule, tient frais notre ombre. Sous le chapeau de paille que débordent tes cheveux déjà secs et bouclés, ton échine s’incurve, Zéade, et j’admire tes bras, attentifs à tenir la longue canne. S’ils évoquent un instant le jeune pêcheur du musée de Naples, je suis aussitôt rejeté hors de l’art figé, à la beauté préhistorique et nue, par ta chair vivante, fauve comme le pan de cet aduste promontoire.

Assez. La pêche est suffisante, et nous avons faim. Tandis que je recueille épaves de roseaux, branches et bois secs, et que j’allume, montant droit vers l’azur, la flamme d’un sauvage foyer, Zéade, jusqu’aux hanches immergée, arrache dextrement les pelotes hérissées des oursins et les cônes des arapèdes, dont la chair coriace et apéritive, mieux iodée que nul coquillage, concentre les saveurs marines.

Allongés sur la roche la moins rugueuse, nous mangeons ; et la chair rose des oursins, les poissons amoncelés, allèchent les taons vert-de-gris, aux gros yeux duvetés. Ils nous harcèlent de bourdonnements bavards, cherchant le pore où enfoncer leur piqûre sanguinaire, – foudroyés d’une claque opportune, – les taons inlassablement renaissants. Des papillons, grands-paons somptueusement bariolés, rôdent, nous frôlent de leur silencieux vol de chauve-souris, se posent sur ta joue, Amie, tentés par la fleur prodigieuse de tes lèvres que farde le vin violet ; mais ils préfèrent le gobelet plein, où ils se penchent, déroulant leur trompe transparente pour boire, ivrognes, au chalumeau.

Le pain manque, depuis hier. Mais qu’importe ! Et nous conspuons le ridicule préjugé du pain essentiel, sacro-saint et mystique, symbole occidental de la civilisation.

Souviens-toi de Robinson, l’ami de nos enfances qu’inquiétaient déjà les pressentiments vagabonds aujourd’hui réalisés. Quel triste hère il fait, ce pauvre Crusoé pleurard, regrettant pain, habitudes, et société de ses contemporains ! Britannique protestant esclave des routines, qui passait dans son île le sunday rituel à d’ineptes méditations bibliques ; qui revêtait de pudibonds caleçons l’inoffensif Vendredi ; qui s’empêtrait à reconstituer le home natal, les arts brumeux de son pays, dans la généreuse nature tropicale !…

 

La brise manque. Les murailles de schiste, surchauffées, sans un pied d’ombre, emprisonnent la touffeur ; et, même sur cet îlot grumeleux où s’étale notre sieste, nul air frais ne monte de la mer immobile, engourdie sous l’éblouissement zénithal. Cette fois encore, rudement empaumés par les méplats de la roche brûlante, livrons-nous, héroïques, à l’incubat sacré du soleil.

Soleil, volontairement retournés à la simplicité primitive, le long des mers originaires de la vie, nous absorbons la joie de la Lumière, que tu prodigues au monde épanoui sous tes rayons.

Soleil, tes rayons infusent à notre chair la vertigineuse sérénité cosmique, nous baignent dans les mystérieuses et panthéistes ondes de l’essentiel Éther.

Nous buvons, à la source jouvencienne, la Force fondamentale d’où procède toute existence, où tend chacune des créatures, de tes créatures, Soleil, ô Père universel de la vie planétaire, Source et Origine de nos destins, lieu et foyer de toute vie concevable ; Soleil, dieu resplendissant de nos cieux, suprême dieu terrestre, seul dieu humainement accessible, base et substance de notre Univers. Émanation pour nous de l’éternel Mystère. Au feu central du monde nous nous torréfions, accablés sous l’extase de sentir s’enfoncer en nous ses radieux stigmates.

En vérité, nous retrouvons à notre usage personnel – et sans prosélytisme ! – une religion solaire, un suraigu paradis égal aux plus puissants kifs artificiels ; et le hâle dorant notre nudité, le hâle talismanique infusé par de patients holocaustes, nous garde des ridicules fléaux que l’hygiène puérile et honnête ne manquerait pas d’infliger aux pâles chairs citadines fourvoyées dans notre sauvage et incandescente oraison…

À l’eau ! Brassant le fluide cristal, nous étirons en libre souplesse, pesanteur abolie, nos membres, nacrés de transparences… Et voguent à la dérive nos corps, paupières closes dans l’éblouissement, doigts croisés sous la nuque, au parfait hamac des eaux tièdes… Ou bien, nages éperdues, feintes des longs plongeons parmi les troubles paysages sous-marins, et jaillissement bienheureux à l’air libre, au rire ardent de la lumière…

Une sieste encore, au creux de cette calanque où l’affolée stridulation des cigales fait pétiller le soleil en myriadaire effervescence de bulles d’or entrechoquées. Les cigales, infatigables énergumènes, disjoignent tour à tour et fondent, trépignement élastique, leurs rythmes bondissants de fakirs en délire ivres de l’embrasement culminant.

… Avons-nous dormi, sur ce rythme hypnotique des cigales ? Le soleil a baissé. La soif nous tourmente. Plus de vin. Il faut partir, remonter, vers l’orifice de ce caillouteux cratère, dompter à nouveau la brousse, où la chaleur s’est condensée aux touffes immobiles du ciste et du romarin. Au Javieu, le puits nous désaltérera.

Voici. La bouteille, goulot lesté d’un caillou, est descendue, elle s’emplit, au fond du trou sonore, et remonte, alourdie de fraîcheur… Mais le fardeau retombe, la ficelle déjà mûre tranchée par les arêtes du schiste. Rien à faire. Une grosse heure encore jusqu’à notre campement, et l’autre puits.

Dans l’après-midi ivre de cigales, et bourdonnant d’insectes, les strophes d’un merle qui nous escorte scandent la savouration de notre souffrance.

Souffrances multiples, et voluptueuses, de cette vie. Joie de faire jouer toutes les élasticités de nos êtres, de constater, intacte notre souplesse sauvage. Oh ! nulle vaine et pédante philosophie stoïcienne ! Perversité pure, – si l’on veut, – de goûter le piment des incommodités et des souffrances en cette zone flottante qui sépare et joint plaisir et douleur, et de s’en amuser, puérilement.

Cuisson du soleil sur la peau nue ; corps-à-corps avec les épines farouches, meurtrissures des sournoises souches, des chausse-trapes rocheuses, dans la brousse ; âpre crispation des pieds, bien que tannés de cal, sur la rugosité madréporique des grèves, ou leur sursaut à la sous-marine agression d’une pelote d’oursin, plantant ses aiguilles jusqu’au derme, d’où on les extirpe avec les gestes minutieux et nus du tireur d’épines, sur les sièges de roc tatouant, pour une minute, nos fesses de stigmates granités… Joie d’explorer nos blessures, de voir tes fines mains parées – sauvages bijoux ! – d’égratignures ; et le sang, témoin de garçonniers insoucis, gouttelant, tiède et salé, sur ta peau brunie. Et cette alerte, hier, lorsque, glissée au bord de la précipiteuse falaise, sur le feutrage des myrtes nains tu t’agrippas, sans un cri, aux préhistoriques agilités ! Et la vague traîtresse qui, lors du bain téméraire, déferlant sur nos têtes, nous roula contre les écueils, te rejeta, naufragée, au rivage hérissé, haletante de la lutte, mais triomphale, offrant au soleil tes coudes et tes genoux déchirés ! Inconfort du sommeil engainé, aux hamacs parfois battus de vent, transpercés de froid, fouettés de pluie ; nourritures de hasard, attente du poisson qui refuse. Et la faim, et la soif, et les moustiques, et les scorpions : – et nul secours humain à espérer !

Joie de réaliser un peu nos secrets rêves de jeunesse, ces vieux désirs pervers, la trouble convoitise de souffrances inouïes, naufrages et abandons, tout le romanesque délectable caressé jadis dans la pénombre atavique de nos âmes, – ici goûté en pleine réalité !

Durant le retour s’est levé le mistral, qui balaiera, cette nuit, la pinède. – Nous coucherons, tantôt, sous les eucalyptus.

Le repas achevé, nous allons, au pied d’un pin, regarder le coucher du soleil, – la mer, sous la frise cendre-bleue du continent, se paillette de blanches écumes ; contre la falaise, les lames clapotent : elles déferlent là-bas au ras des roches bronzées que surmontent les éperons d’ocre saillant des croupes vertes.

… Encore un couchant de notre Âge d’Or. Encore une longue contemplation animalement ivre de ce jour révolu… La mer, lumineusement rose et glauque, en gorge de pigeon chatoie ; dans le ciel de vermeil où rayonne la gloire du soleil profilant les montagnes lointaines, passe, lent et ample, un vol de goéland.

Les dernières cigales se taisent. Avec des volètements secs, elles vont se jucher, grosses mouches aux ailes nervées, sur les branchettes du pin qui tremblent dans le vent.

Le crépuscule. Hamacs et couvertures au dos, il faut remonter le ravin enfonçant vers le sud des bois épais, où se détachent sur la confusion des verdures, les nobles ombrelles des pins parasols ; il faut traverser la paix enténébrée, le mystère de la forêt primitive.

Mais nous ignorons les peurs légendaires. La nature souveraine nous émeut de pacifiques frissons dans la nuit inoffensive qui monte. Ce recul au bout du monde, cette solitude d’antipodes, titillent délicieusement les obscures mysticités, les réminiscences préhistoriques.

Plus haut que le maquis, plus haut que les chênes-lièges, au creux du val, c’est une pente feutrée d’aiguilles et de longues lanières d’écorce, – une futaie sombre et sans un souffle, où deux pins et un eucalyptus alignés offrent l’entre-colonnement propice à la tension des hamacs.

Très haut dans l’azur crépusculaire se froisse, au vent, un bouquet terminal de feuilles en faucille. À droite et à gauche, de vagues remous bruissent sur la tête des pins. Mais ici, le silence, picoté de grillons. On n’entend même plus la mer.

Recueillis, allongés aux hamacs, nous aspirons la balsamique odeur, le charme mystérieux de cette forêt-vierge. Plus loin que jamais, ici, au cœur de quelle île mystérieuse, notre antique patrie…

L’eucalyptus, à mes pieds, fuse, bifide, lisse et nu comme un serpent, jusqu’au ciel clair encore. À l’est, dans le feuillage plumeux d’un acacia s’allume la première étoile. Et, allongeant la main jusqu’aux aiguilles fines et froides d’un pin nain, je me berce, pendulaire, parmi la volupté de cette nuit primitive.

De vers-luisantes étoiles brillent dans les ramures, des chauves-souris papillonnent, nous frôlent Une chouette tinte. Tout, proche, un rossignol prélude, alterne ses stances avec celui qui, de l’autre bout du ravin, lui réplique, et supplée les divagations de nos pensées dissoutes au sommeil.

Le bruit des pommes de pin qui craquent et se referment à la rosée, ou choient, cognant les branches, et roulent sur les lanières sèches d’eucalyptus, par instants, me réveillent à demi.

Je serre mon âme plus étroitement contre le cœur de la nuit édénique ; et, l’œil entr’ouvert, je suis, sur les cimes ténébreuses, la lente ascension des étoiles.

LA BELLA VENERE (La belle Vénus)

(1920)

 

LA BELLA VENERE

En voyage de noces, oui, Monsieur, parfaitement ! ricana le peintre après une grosse goulée de son troisième pernod. C’était imbécile. Mais que voulez-vous ! la jeunesse ; et ce sacré soleil de Provence qui nous étourdissait comme du gros vin, au débarqué de Paris et de son sale été…

— Vous l’aimez, dites-vous, Cassis, ce parfait résumé des petits ports méditerranéens ? Ah, Monsieur, si vous l’aviez connu avant l’invasion industrielle !… Ce matin-là, ma pauvre Miette voyait pour la première fois le ciel de pur cobalt et sa lumière d’apothéose sur la mer indigo. Les collines calcaires et leurs bois de pins, le cap Canaille et sa formidable falaise ocre rouge ; cet éclatant décor enchantait ses yeux de septentrionale. Le long du quai aux maisons peintes, chébecs, tartanes, lesteurs, entrecroisaient leurs agrès vernis de lumière. Sur une goélette, des matelots bariolés (et même un nègre en jersey rouge), à l’ombre d’une voile, mangeaient la bouillabaisse, en buvant à la régalade le jet d’un poûro clissé. La scène nous captiva. De romanesques désirs, trop familiers à nos imaginations, s’éveillèrent.

— Quelle poésie, soupira Miette, de naviguer ainsi à la voile ! Quelle aventure inoubliable ce serait de vivre notre lune de miel dans la brise marine, loin des sites banalement civilisés !

De ce beau rêve elle voulut au moins garder le souvenir : pliant, chevalet, toile, parasol furent dressés, et je dus, en dépit du pavé qui nous rôtissait les semelles, travailler.

Le soleil provençal nous intoxiquait, Monsieur ; et reproduire cette vivante scène de l’Odyssée eut tôt fait de m’emballer à fond. Irréalisable, ce voyage de noces ultra-fantaisiste ? Pourquoi ? Préjugé pur !… Mon esquisse venait bien, lorsqu’une voix creuse murmura derrière mon épaule : Chè bellezza ! Je me retournai. Une espèce de forban, basané, barbu de noir, s’écarquillait d’admiration. Sa goélette ! son équipage, dessinés au naturel ! Car il était le patron, expliquait-il, lui, Bartolomeo Tosatti, Syracusain ; et il achèterait volontiers le tableau, avant de partir, si j’y mettais d’abord les couleurs… Occasion unique ! Miette, à qui je traduisais ce verbiage, me suppliait du regard. Je brusquai la négociation. – Quand, ce départ ? Demain ? Alors, impossible d’achever mon œuvre. En plusieurs jours, oui ; et même, je lui en aurais fait cadeau !

Il marcha d’emblée. Voulions-nous ? Il nous emmenait – gratis, et nourris, porco Madonna ! de sa cuisine particulière – jusqu’à Syracuse, et jusqu’à Samos, où il portait la cargaison de ciment. Une cabine ? Nous aurions la sienne propre. Meilleure que sur les grands paquebots, sa parole ! — Venez donc la voir !

En effet, de grandeur et de netteté insolites pour une goélette de 150 tonnes, le rouf possédait une large couchette, table, chaise, placard. Sauf trois petits barils dans un coin et tout un arrimage de fiasques et de bouteilles, cette chambre eût séduit des passagers moins accommodants. Affaire conclue. Et l’on trinqua au succès du voyage.

En regagnant le quai, Miette serrée à mon bras, exultante, je plaisantai le nom inscrit à l’arrière du bateau, en lettres d’or sur champ d’azur : Bella Venere, Siracusa. – Oui, la Belle Vénus, la belle amour, quoi !

— C’est bien pour nous ! gamina-t-elle, rougissante.

Ah, Monsieur, quel triple imbécile je faisais !

Le soir, j’invitai Bartolomeo à un dîner somptueux… Comme elle pouffait joliment sous cape, Miette, et me pressait du genou, tandis que « le vieux loup de mer », disait-elle, se versait à pleines rasades champagne et bénédictine ! Comme elle s’amusait des mirobolantes histoires de mer, du grotesque sabir franco-italien !…

Enfin, le nègre de la Bella Venere vint chercher notre bagage, et nous couchâmes à bord. Mais nous n’y tenions plus d’impatience et souhaitions puérilement que la nuit fût passée.

 

Le branle-bas de l’appareillage nous éveilla. L’aube éclaircit, à la fenêtre ouverte de la cabine, le rideau, frémissant de brise matinale. Nous bondîmes de la couchette, et en cinq minutes nous étions dehors. Aux ordres braillés par le capitaine, les pieds nus battaient sur le pont, des poulies grinçaient, la chaîne de l’ancre cliquetait, et les voiles se gonflaient, glorieuses, sur l’aurore débordant la majestueuse falaise du Canaille.

Héroïsme des beaux départs, savourés à notre premier bond, hors du môle ; ravissement de piquer vers le large, de voir fuir le petit port endormi au fond du golfe, et le panorama de montagnes calcaires rapetissé bientôt à l’horizon… Ah ! ce lever de soleil !…

Miette avait par bonheur le pied marin, et ce fut, toute cette première matinée, la classique contemplation du sillage mousseux élargissant derrière nous sa traîne de dentelle, sans que notre solitude fût troublée par l’affairement de l’équipage. Car, presque tous Grecs de l’Archipel, ils parlaient romaïque : et Miette s’amusait fort de ne pas les comprendre.

— Notez bien, Monsieur, que j’avais, l’année précédente, fait le voyage de Grèce, et que je les comprenais, moi.

Pour déjeuner, cependant, Bartolomeo nous appela, et sans autre mention de cuisine spéciale, nous mit près de lui, à la table commune. Division pittoresque, d’ailleurs. Le pilaf, chef-d’œuvre du maître-coq nègre, les grosses olives de Syrie, le fromage sicilien, le vin résiné, flattèrent nos goûts d’exotisme. Sur la fin du repas, tandis que j’étudiais les huileuses physionomies de nos hôtes, le grand boiteux à bonnet phrygien m’adressa la parole ; mais, par nonchalance, et afin d’éluder leurs bavardages futurs, je feignis de ne pas comprendre. Bartolomeo ricana, et les autres plaisantèrent à mi-voix, redoublant leur curiosité à notre égard.

Tous avaient les mêmes yeux hardis et vifs, les mêmes gestes lents et fléchis, et nous dévisageaient avec une insistance gênante, exagérée chez le nègre par la bestialité de son perpétuel sourire.

— Il me fait presque peur, dit Miette en s’éloignant : il a l’air d’un cannibale. Je ne suis pourtant pas si grasse !

Mais c’étaient de braves gens, au fond, ces sauvages, si attrayants pour des yeux de peintre ; et l’argument irréfutable, qu’ils ressemblaient aux compagnons d’Ulysse, tranquillisa Miette.

L’après-midi fut un long rêve d’amoureux, dans la fraîcheur saline, à l’ombre des voiles. Le vent se maintenait à l’ouest ; nous filions grand large ; l’homme aux bras tatoués tenait la barre ; à l’avant, les autres buvaient de la mastique en jouant à la morra. Après dîner, ils tinrent un long conciliabule, puis un gringalet – béret bleu, nez cassé et dévié – accompagna sur la guitare des refrains de café-concert et de nasillardes complaintes, – fort poétiques, déclara Miette, dans la mélancolie crépusculaire… Ah oui, Monsieur, poétiques !…

Au matin, le vent avait molli ; plus de houle ; et nous filions à peine trois nœuds. Le jovial Bartolomeo vint me rappeler que ce temps était juste propice à faire le portrait de l’équipage, tantôt, les besognes courantes expédiées, après la soupe.

Notre matinée en fut gâtée ; la nourriture nous sembla médiocre, et ces matelots par trop grossiers. Ce fut un soulagement lorsque, Miette assise derrière moi, j’esquissai le nouveau groupe.

Je m’intéressai vite à mes lascars, et m’échauffais au travail, lorsque, malgré moi, dans le semi-automatisme du dessin, j’écoutai leurs paroles.

Les syllabes romaïques me redevenaient familières, et le sens des mots, des phrases, s’élucidait. – Mais pourquoi donc avais-je la subite certitude que, figés dans la pose, et se lançant, bouche de coin, les répliques, ils parlaient de nous ?

— Il ne comprend pas ! ricanait le guitariste au nez cassé.

J’entrevis leurs regards furtifs vérifier mon impassibilité.

Que me voulaient-ils donc ? Et, les yeux fixés sur mon dessin, l’attention en arrêt, j’écoutai.

— Pistolet ou non, j’en viendrai à bout, moi seul, disait le nègre. Et je réclame d’abord la poule…

— Chacun son tour, trancha le capitaine. On tirera au sort. Mais après ça ?

Les brutes éclatèrent de rire. Mon cœur ne battait plus, une horrible torpeur de cauchemar m’envahissait : – J’allais pâlir ! Et, refoulant, pour savoir encore, d’abominables imaginations, avec des gestes méthodiques, mes doigts glacés ouvrirent la palette, et, somnambuliquement, y vidèrent le tube à vermillon.

— Silence, chuchotait, rageur, le capitaine. Tenez-vous tranquilles, idiots ! Je veux dire : en débarquant à terre. Elle jasera.

— Hé bien quoi ! On la débarquera avant d’arriver à terre, riposta le bonnet phrygien.

— C’est vous autres qui jaserez, alors, gronda Bartolomeo.

— Le premier qui ose… menaça le nègre, en crispant les poings.

Il y eut un silence. Je contemplais ma flaque de vermillon. Devais-je bondir, chercher mon revolver, et tirer dans le tas ? Mais je n’avais que cinq coups pour eux sept. Et puis, j’étais hypnotisé sur l’idée de paraître calme, indifférent…

J’y réussis. – Dieu ! quel effort ! – J’osai les regarder de nouveau, affronter leur examen sournois, tandis que le désespoir de la catastrophe m’emplissait le crâne.

— Quand, alors, hein ? gronda le nègre.

— Quand il aura fini le portrait. C’est bien le moins. Et puis, à nous la poule, jusqu’à Samos.

Et le guitariste pinça un allègre Viens, Poupoule repris en chœur sur d’obscènes paroles de matelots.

— Quelle jolie langue, ce grec moderne, dis, mon amour ? hasarda Miette.

Un spasme furieux de mes mâchoires trancha net le bouquin d’ambre de ma pipe éteinte qui roula sur le pont.

Impossible ! je succomberais avant de les exterminer tous, et ma pauvre femme n’y profiterait guère… D’affreuses visions me torturaient, comme sous l’influence d’une drogue, d’un mortel anesthésique. Il nous fallait fuir ; fuir était la seule ressource ; et, vu ce répit annoncé, oui, je pouvais combiner des plans…

Mais la situation devenait intolérable. Les matelots avec des plaisanteries ignobles, buvaient le raki à la bouteille. Miette s’étonnait de mon silence, alors que prononcer un mot eût fait éclater en folie ma rage contenue. Je n’osais lever la séance, et, misérablement, béais sur mon dessin.

— Basta ! cria tout à coup Bartolomeo. Et, désignant le sud-est, il se mit à hurler des ordres. Tous se précipitèrent à la manœuvre pour réduire la voilure.

— C’est un grain, signor : remisons le portrait.

En effet, sur la mer bleue, une zone sombre et ridée s’élargissait rapidement vers nous. Cinq minutes plus tard, le bateau, en pleine rafale, se couchait à demi sur tribord. On s’affairait, dans la saute de vent, à changer les amures. Nous étions oubliés. J’entraînai Miette dans la cabine, et lui versai avant tout un verre de Syracuse.

— Celui-là est peut-être meilleur ? dit-elle en désignant les trois petits tonneaux cerclés de cuivre. Lui révéler la situation vraie ? Non. L’y préparer d’abord.

— Ça ? des barils de poudre, plutôt. Nous sommes ici chez des contrebandiers, des pirates, des sacripants…

Je suffoquais. Elle m’enlaça, tendrement inquiète.

— Qu’est-ce qu’il y a mon amour ? Tu les écoutais, je l’ai bien vu. Raconte-moi tout : je ne piquerai pas de crise de nerfs.

Elle était si brave, je le savais, et de bon conseil aussi. J’avouai que ces brutes maudites voulaient… nous dévaliser, pis même ; et qu’il fallait trouver un moyen de fuir avant le fatal achèvement du tableau.

Elle pâlit à peine, ma pauvre Miette ; ses grands yeux confiants m’infusèrent le courage, et elle jura de vivre et de mourir avec moi. On trouverait sûrement, à deux. L’essentiel était de dissimuler jusqu’au bout vis-à-vis des scélérats.

Mais nous avions à peine conçu le plan de faire des signaux au premier bâtiment rencontré, qu’un violent mal de mer se déclara chez elle, par réaction nerveuse.

— Patience ! murmura-t-elle en se couchant : il faut le calme pour achever le tableau ; et je serai alors vaillante.

C’était juste : la bourrasque me laissait tout loisir de combiner mon plan. J’allai à la cambuse chercher ma portion, puis revins m’enfermer pour la nuit, le revolver sous la main, au chevet de Miette tombée dans une torpeur dont j’enviais l’insouciance anéantie.

Inutile de vous dire les projets que je combinai et rejetai successivement comme irréalisables et absurdes. Ou bien je me butais à la sinistre impossibilité de fuir, sans complicité, d’un bateau en pleine mer, et un délire lucide ramenait la cinématographie des horreurs qui allaient accompagner et suivre – suivre, surtout ! – mon assassinat par ces brutes. Ou bien, le nègre, le géant boiteux, le guitariste au nez cassé, Bartolomeo, et les autres, je les surprenais sans défense, les massacrais, en bloc ou tour à tour, avec de vengeresses cruautés… Je côtoyai la folie durant cette nuit horrible, balloté sur ma chaise dans cette cabine étouffante, où je n’osai m’endormir, prêt à repousser une éventuelle agression. Vers l’aube seulement, j’attrapai deux ou trois heures de sommeil.

Mais, au lieu de retrouver ensuite, comme on fait après un songe persécuteur, la bonne sécurité de la vie normale, mon réveil se buta contre une réalité oppressive à l’égal du cauchemar. Cependant, la vue de Miette, toujours ensevelie dans les limbes du mal de mer, finit par évoquer le sang-froid, l’énergie, la ruse nécessaires à l’action. J’ignorais certes le plan à suivre ; mais je le sentais secrètement élaboré en moi, prêt à se formuler, à se réaliser de lui-même, aux approches du danger. Et, par besoin de flairer les nouvelles, je sortis sur le pont.

La mer s’était un peu calmée. Entre de gros nuages, le soleil brillait. Bartolomeo vint à moi, plaignit fort la signora de son indisposition ; les matelots me saluèrent, obséquieux, et le nègre me fit voir triomphalement la friture de poulpes qu’ils venaient de pêcher… Ces gens-là, des gredins ? N’y avait-il pas erreur ? Une plaisanterie stupide, peut-être, une galéjade de matelots destinée à voir si je comprenais leur patois ?… Et, la durée d’une pipe, je m’enlisai dans ce doute provisoire.

Le soleil disparut ; la brise renforça. Cauteleux à l’excès, Bartolomeo insinua : « Nous ne le finirons pas encore aujourd’hui, ce portrait. Quel péché ! » Et, brutalement, la persuasion du complot me ressaisit.

Journée démoralisée. Parfois, l’attente des événements s’engourdissait de fatalisme passif ; puis un lancinement aigu rouvrait la crise d’inquiétude immédiate qui me fondait le diaphragme, me vidait la poitrine ; et des envies affolées me prenaient, d’entamer la lutte sans retard, pour fuir cet épouvantable malaise. Alors, je retournais auprès de Miette qui, du fond de son anéantissement, esquissait un sourire, me chuchotait : « Patience ! »

Le soir, un grand paquebot du Lloyd, ses trois étages de cabines illuminés d’un bout à l’autre, nous dépassa, dans une bouffée de musique. Si Miette avait été valide, j’aurais, je crois bien, risqué l’aventure.

Cette nuit-là, je cuvai dans un noir sommeil la courbature nerveuse de ces émotions.

L’angoisse d’un dénouement prochain me réveilla. Fini, le gros temps : la goélette filait vent arrière, sans la moindre secousse. Le tableau s’achèverait demain, au plus tard : il fallait fuir aujourd’hui même. D’ailleurs, Miette, rétablie entièrement, déjeuna de bel appétit, et me communiqua son optimisme.

Grâce à la pêche, aux traînasseries de l’équipage, la séance fut remise après le repas de dix heures, auquel nous dûmes figurer, domptant nos répulsions, auprès des odieux scélérats. Ils affectaient un respect exagéré. Le capitaine était tout miel, et le nègre nous passait les fins morceaux. – Mais j’étais heureux que Miette ne pût comprendre leurs cyniques lazzis !

Vers onze heures, Bartolomeo nous fit remarquer, à l’horizon, sous les nuages, une longue chaîne de sommets vaporeux : la Corse et la Sardaigne. « Malheureusement, ajouta-t-il, c’est de nuit que nous passerons le détroit de Bonifacio ; sans quoi, vous auriez pris là-bas quelques jolis dessins. »

Miette lança un petit rire nerveux, et je dus traduire à Bartolomeo son objection naïve : le détroit de Bonifacio était large, sans doute, et mes dessins n’auraient pas grand’chose à représenter, si l’on prenait le milieu ?

Large ? Bien entendu. Une huitaine de milles. Mais, faisant route au nord des îles Lavezzi, on doublait les falaises du cap Pertusato, à dix encablures du fanal. Toutefois, avec cette brise, il serait au moins onze heures, et Papassendis, l’homme de barre, resterait seul à surveiller les feux de la côte.

La séance de pose commença dans une fièvre d’espoir. Oui, j’avais compris. Mais en même temps, je m’invectivais de n’avoir prévu que notre chance unique était là-bas. Un kilomètre, ou deux, ma brave Miette les nagerait, dans cette mer tiède, elle qui égalait, naguère, mes prouesses, sur les plages de la Manche. Le tout était de quitter le bord sans donner l’éveil. Car ce serait vite fait de mettre un canot à la mer et de nous rattraper, au clair de lune.

Tandis que Miette lisait, accotée à la cabine, j’examinais ce Papassendis, le nabot aux dents pourries, qui se trouverait sur le pont, lors de notre fuite. Non, rien à tenter, pas plus que sur les autres, avec cette bête féroce. Impossible de l’attendrir ; et, quant à le soudoyer, il nous trahirait aussitôt. – Un coup de revolver ? Du bruit. Le bâillonner ? Ma poigne inexperte le laisserait crier, sûrement. – Quoi, alors ?

Cependant, je m’appliquais à fignoler sa ressemblance, puis celles de Bartolomeo et du guitariste, afin de tenir en haleine les autres, et spécialement le nègre, très animé. Et je tâchais de surprendre dans la conversation de l’équipage la preuve définitive de leurs intentions. Mais le capitaine me harcelait de sa loquacité, et je ne saisissais pas grand’chose. À la fin, il s’étira, vint se planter devant la toile, et me demanda quand j’aurais fini ?

— Demain soir, après-demain, au plus tard.

— Vous voyez, vous, on attendra, jeta-t-il à ses hommes. La couleur n’est pas toute mise.

L’équipage défila, et ceux dont les traits n’étaient qu’ébauchés exhortèrent les autres à la patience.

Sitôt dîné, Miette et moi retirés à l’arrière, la bande se mit à boire. Au coucher du soleil, tous avaient leur plein, et la fête se prolongea sous un fanal. Un accordéon s’était joint à la guitare, et des castagnettes, improvisées avec deux cuillers, scandaient les ignobles chansons. Une angoisse nous étreignait : n’allaient-ils pas avancer l’heure du massacre ? Il est vrai que pas un seul ne fût arrivé jusqu’à l’arrière sans tomber d’ivresse, et avec mon revolver et une hachette trouvée dans la cabine, j’avais des chances. Mais, tout à leur crapuleuse ribote, ils paraissaient nous avoir oubliés. Par bâbord avant, des phares jalonnaient la côte silhouettée contre le clair de lune. Nous piquions droit sur le feu à éclats du Pertusato.

Enfin Papassendis, titubant, vint relever l’homme de barre, qui avait solitairement tété sa fiole de raki, et tous descendirent cuver leur ivresse, dans le poste.

Il était temps. Les lumières de Bonifacio s’alignaient au loin comme un train immobile. Avant trois quarts d’heure, la goélette doublerait le cap. Nous rentrâmes nous équiper.

À mesure que la minute décisive approchait, les cruelles alternances de crainte et d’espoir s’atténuaient, et ce fut avec un sang-froid parfait que je dirigeai les préparatifs. Miette, fiévreuse, à présent, les pommettes rougies, serrait les mâchoires, et s’efforçait de sourire. Nous nous dévêtîmes, enfilâmes les maillots destinés à de joyeux ébats dans les calanques ensoleillées ; je ficelai à ma ceinture, cousus dans un sachet imperméable, or, bijoux et papiers ; puis, un cache-poussière sur les épaules, nous ressortîmes. La pleine lune, déjà haute, éclairait Papassendis, affalé sur la barre qu’il maintenait par un reste de lucidité professionnelle. Bonifacio disparaissait au fond de son golfe, et les falaises libératrices du phare approchaient. Dix minutes encore.

C’était inévitable, décidément : je tuerais Papassendis. – Lui ou nous : légitime défense. Pas le moindre doute. La chose allait de soi, et l’exécution de cette brute ennemie fut réglée par la même irrésistible fatalité qui machine les rêves. Nous rentrâmes, et, sous la lampe, dégagée de sa monture de roulis et posée au bord de la table, j’assujettis la lame de mon rasoir tout ouverte dans le prolongement du manche. Assise sur la couchette, le revolver armé sur ses genoux, Miette me regardait faire.

Le long du bastingage, précautionneusement, je me glissai jusque derrière le timonier. L’homme ne me vit pas. Il somnolait, la tête presque renversée sur son bras gauche appuyé contre la barre. Son cou nu se présentait à souhait… Je ne tremblais pas ; et j’admire encore la précision de mon geste, la promptitude avec laquelle ce fut fait. Pas un cri. Le rasoir, en trois coups d’énergique va-et-vient, traversa la gorge et toute une tuyauterie coriace, giclante et gargouillante ; je sentis la lame ébréchée s’incruster dans les vertèbres, et la brute s’écroula comme un sac de pommes de terre. Non, Monsieur, ce n’est pas le diable de tuer un homme ; et ma seule émotion alors fut la joie d’avoir réussi mon coup, supprimé ce dernier obstacle. Je tirai une longue respiration de la brise nocturne. À huit cent mètres par le travers au haut de la falaise clignotait le phare. Il était temps !

J’ouvris la porte, entraînai Miette… Mais dans notre brusque hâte, la lampe tomba, fracassée, et le pétrole flamba. Machinalement, j’étouffai l’incendie sous nos cache-poussière, et nous sortîmes, effrayés. S’ils avaient entendu, à l’avant ! – Mais non : rien ne bougeait. Tous ivres morts. Le seul murmure des bulles fuyantes, contre la flottaison… Je m’avisai soudain que la goélette virait peu à peu de bord, s’éloignait du Pertusato.

— Vite ! vite ! chuchotai-je. Et, descendus le long d’un câble, nous prîmes la mer, silencieusement.

Évasion ! la fraîche caresse de l’eau, les libres souplesses des membres flottants nous imprégnèrent d’une merveilleuse joie physique. À longues brasses marinières nous glissions de conserve, sur le flanc gauche pour mieux fendre le clapotis léger, et l’ivresse animale de la nage transformait en épreuve sportive cette course pour la vie.

Nous étions à deux cents mètres de la goélette lorsqu’une fumée rouge s’échappa de la cabine. Le feu, mal éteint, se propageait. S’ils allaient prendre l’éveil, nous apercevoir, trop visibles sur ces flots éclairés de lune, nous poursuivre ! – Afin d’encourager notre furieuse allure, je comptais les brasses, à mi-voix.

Le phare, vu notre position au ras des vagues, nous paraissait toujours aussi loin ; mais la dérive de la Bella Venere nous favorisait visiblement, et sa distance augmentait de façon inespérée.

Je l’évaluais à cinq cents mètres, lorsqu’un éclair soudain, un coup de flamme tonnant, puis un autre, et un troisième, jaillirent de la goélette en bouquet d’artifice. Une fumée obscurcit la lune, et un débris tomba, nous aspergeant d’écume, à cinq ou six mètres.

— Qu’est-ce que c’est ? cria nerveusement Miette, en cessant de nager.

— Les tonneaux, les tonneaux de la cabine : tu vois bien que c’était de la poudre !

Et un rire m’envahit, absurde, immaîtrisable, un crescendo de gaîté nerveuse, qui gagna bientôt Miette, crise de résurrection définitive, après ces deux jours comprimés et traqués d’angoisse. Nous nous embrassions à fleur d’eau, nous dansions, par furieux coups de pieds, comme des gosses ; et nous restâmes à faire la planche, à étirer notre joie dans ce bain de vif-argent qu’illuminait le prodigieux lampadaire de la lune. Puis, sans hâte, amusés de cette insolite partie de nage nocturne, nous avançâmes vers le phare.

On distinguait, sous la majestueuse révolution des lentilles lumineuses balayant l’espace de projections rectilignes, une silhouette noire grotesquement armée d’un porte-voix… Cris, appels, encouragements ; puis un bruit d’avirons ; et les gardiens nous recueillirent dans leur barque, seuls survivants de ce naufrage dont j’improvisai une version expurgée.

Quelle belle nuit, après cela, dans le lit destiné à M. l’Inspecteur des Ponts et Chaussées, où l’on nous hospitalisa, une fois secs et réconfortés !

Puis encore, le lendemain, à Bonifacio, ridiculement accoutrés de vêtements d’emprunt, ce déjeuner sur le port, à la terrasse du café Napoléon, où Miette me jura que pour rien au monde elle n’eût donné, à présent, notre aventure !

 

Le peintre sécha d’un coup son pernod, puis fixant le verre reposé sur la table, il reprit :

— Elle les aimait beaucoup, les aventures. Trop. Et celle-ci amorça indubitablement la catastrophe finale… Vous ne devineriez pas, Monsieur, non… Six mois après, elle se faisait enlever par un Brésilien, une espèce de nègre… Pauvre Miette ! – Il ressemblait tant, disait-elle, au feu coq de la Bella Venere !

TÉLÉPATHIE

Le haschisch, jamais je n’en avais pris.

Non que j’affecte une magnanimité naïve à la Balzac et refuse de « penser malgré moi-même ». J’envisage au contraire les poisons comme une manière de sport, et les aperçus nouveaux qu’ils ouvrent sur le monde de l’esprit me séduisent à l’instar d’une course en automobile, d’un voyage en ballon, ou d’une plongée en sous-marin.

Trop tôt j’ai découvert ma voie. C’est seulement à l’aube de mes recherches que j’ai pu hésiter, éclectique, entre les divers « paradis artificiels ». J’eus bien alors pour le haschisch une passagère curiosité : mais cette drogue orientale me semblait si ardue à obtenir que je remis la chose de jour en jour, et, finalement, n’y pensai plus.

Vieil initié du bon Poison, j’ai pris un peu de cet exclusivisme qui nous fait, toxicomanes, aussi sectaires que prêtres de religions différentes. Le morphiné traite de Turc à More le fumeur d’opium, et les brutes ivres d’alcool n’ont pas assez d’injures pour nous autres dégusteurs d’éther. Nous le leur rendons bien du reste. Et quant à moi, sans aller jusqu’à suspecter Baudelaire, j’ai toujours tenu son haschisch en fort piètre estime.

Maintenant, je le connais : c’est pis que de la défiance, et l’on ne m’y prendra plus.

Avec l’éther, au moins, l’on sait à quoi s’en tenir. On peut établir la formule de sa folie, sa teneur moyenne en rêves. Il se dose à quelques décigrammes près, et je connais d’avance le résultat de chaque éthérisation.

Absorber de l’opium est encore possible, malgré les coupables sophistications des apothicaires et les fâcheuses lacunes de son efficacité.

Mais si vous avez l’esprit un tant soit peu mathématique, si vous tenez à conserver dans la démence cette lucidité d’analyse qui forme pour les esthéticiens de l’ivresse la meilleure volupté – se regarder être ivre – s’il vous plaît de lancer votre rêve comme un obéissant aéroplane dans le ciel de la folie pure, gardez-vous du haschisch, du ténébreux et perfide haschisch. Le haschisch, quand vous l’avez absorbé, c’est fini. Plus rien à faire. Vous êtes embarqué, pieds et poings liés, sur une mécanique indirigeable remontée pour un vol inconnu.

Je n’en soupçonnais rien lorsque j’acceptai, un après-midi, l’offre d’Albert Chaylas. Il s’étonnait de me voir, fervent des paradis artificiels, ignorer celui-ci. L’obtenir ? c’est bien simple : tout droguiste fournit au premier venu des quantités indéterminées de Cannabis Indica. Les pharmaciens eux-mêmes en délivrent, vu le grotesque usage qu’on peut en faire, de soulager cors-aux-pieds, durillons, et œils-de-perdrix.

Chaylas, ayant, comme maint habitué d’un seul poison, la manie de recruter des adeptes, était heureux de m’initier à sa drogue favorite, et caressait peut-être l’espoir de me faire abjurer l’éther. Il prépara, selon des rites minutieux, du café très fort et très chaud, tira d’un petit pot de Delft deux parts inégales de haschisch, fit dissoudre la plus grosse dans sa tasse, et m’offrit l’autre sur une cuiller.

C’était une sorte de glu vert-sombre, d’une odeur pénétrante d’herbes marécageuses et d’une saveur âcre qui serait celle du thé souchong poussée à une concentration excessive. Mélangée au café, la chose était buvable ; et une seconde tasse dissipa le goût, momentanément.

Pour passer l’heure préliminaire d’attente, où rien ne se manifeste, je proposai de relire Les Paradis artificiels, comme un Joanne de ce pays merveilleux où j’allais m’aventurer. Chaylas m’en dissuada : il est contraire à la spontanéité des impressions de se suggestionner ainsi. On doit laisser venir l’effet, de lui-même. Et, en bon familier du haschisch, il se mit à parler de choses indifférentes, sans la moindre allusion à la drogue.

Malgré mes efforts, j’étais distrait. L’énigmatique résultat m’inquiétait. Cette inefficacité provisoire, ce silence du poison, déroutaient mon expérience. Qu’arriverait-il ensuite ? Serait-ce, comme avec l’éther, une béatitude ineffable préludant au défilé des rêves ? Ou bien l’océan d’images, les idées chatoyantes et agiles de l’opium ?

Allongé dans un fauteuil, auprès du feu, j’examinais attentivement la vaste pièce, éclairée du haut par une seule lampe électrique. J’épiais les coins sombres que devaient hanter chaque soir les fantasmes du haschisch… En vain, Chaylas, étendu de l’autre côté de la table – où sa tête seule m’apparaissait, parmi les livres et les bibelots – fumait nonchalamment sa longue pipe hollandaise et causait avec une placidité qui redoublait mon impatience. Dans les intervalles de la conversation, je retenais mon souffle pour m’assurer que la pendule fonctionnait toujours.

Je m’observais avec minutie. Le goût fâcheux d’herbes marécageuses rôdait à nouveau sous mon palais. Ma gorge était sèche. Mais je n’avais nul désir d’allonger le bras vers ma tasse de café pour vider les quelques gouttes restantes. La chaleur du feu de coke me pénétrait d’une somnolence irrésistible, nullement désagréable. Mes jambes s’alourdissaient, comme au début de l’opium… Rien d’autre. C’était peu, quarante-cinq minutes après l’absorption !

Les hautes bibliothèques bourrées de volumes, les tableaux à cadres dorés, une panoplie de kriss et de flèches, des fusils et des revolvers accrochés au mur – tous chargés, selon la manie de Chaylas – demeuraient proches et stables, bien réels et tangibles, sans la moindre apparence de cette fluctuation qui transfigure, après quelques bouffées d’éther, le monde extérieur en un décor sans relief ni perspective, mal tendu et vacillant.

— Es-tu sûr, demandai-je à brûle-pourpoint, que ton haschisch n’est pas une vaste blague ?

— Une vaste blague ? riposta lentement Chaylas, d’une bizarre voix de tête, une vaste blague ?

Et il se mit à rire, d’un petit rire sec et saccadé. Il déposa la longue pipe sur la table, pour rire plus à l’aise, pour rire plus largement, pour éclater de rire, la tête renversée derrière les coussins du divan. À la lettre, il se tordait de rire.

— Une blague ! le haschisch une blague ! J’en étais sûr. Une vaste blague ! Mon vieux Fernand, tu me feras mourir !

Cette hilarité trop familière, je la trouvais incongrue, démesurée. J’étais froissé. Je le fis voir.

— Tu ris ? ma supposition n’est cependant pas si sotte… puisque je ne sens rien.

— Tu ne sens rien ? Mon pauvre ami ! C’est vrai. Tu ne peux savoir encore. Mais tu verras, tu verras !

Cette sorte d’excuse m’attendrit. Je ne lui en voulais pas. Ma question, à la rigueur, pouvait lui paraître saugrenue. Et j’en souriais moi-même.

Je repris mes observations. Les murs s’éloignaient comme si la pièce se fût agrandie à vue d’œil. Ma torpeur croissait. Il semblait qu’une onde subtile montât du tapis, me baignant bientôt jusqu’au cou, dont ma tête émergeait seule, où j’allais être noyé. Et j’éprouvais une sensation bizarre, d’habiter un corps étranger, de n’avoir jamais perçu combien ce corps m’était étranger.

J’examinai la tête de Chaylas. Lui non plus, je ne l’avais jamais regardé ! Le filet de cuivre de la table bordait à présent une étagère garnie de livres par le haut. Dans la vitrine du bas, entre les bibelots épars, il était, ce Chaylas étrange, un hilare, épanoui masque japonais ! Il me fallut rire, d’un rire sec et saccadé, inconvenant, d’un rire large, éclatant ; et cette exclamation me jaillit absurde :

— Un magot ! Mon vieil Albert, tu as une bien bonne tête de magot !

La tête s’exhilara, yeux plissés, bouche tordue, en une grimace grotesque.

— Un magot ! Oui, Fernand : un magot ! Tu y es ! tu y es aussi, n’est-ce pas ?

En effet, j’y étais.

Tout : – mes propres paroles, la tête de Chaylas, cette vitrine japonaise, la pièce entière, jusqu’aux aiguilles caricaturales de la pendule – avait pris un aspect irrésistiblement bouffon. Je me redressai, je montai debout sur le divan pour prendre des choses une vue panoramique, et j’improvisai, sur leur cachet particulièrement drolatique, une conférence burlesque.

Les facéties affluaient en moi avec une telle abondance que je n’avais pas le temps de les développer. Je ne pouvais que les marquer au passage d’allusions quintessenciées. Mais Chaylas comprenait à demi-mot, semblait même deviner avec une extraordinaire perspicacité ce que j’allais dire, et donnait la réplique à mes lazzis, avant que je les eusse énoncés, par d’étincelantes plaisanteries, non moins elliptiques.

Ces dix minutes-là, nous tînmes le plus extravagant concile de rire qu’il soit possible d’imaginer.

Peu à peu le sujet s’épuisa. Les dernières fusées s’éteignirent. Je me rassis.

— Ce n’est rien, affirma Chaylas. Cela commence.

Et je me rendis compte – ce fut une parenthèse de pensée – que nous voguions désormais en plein haschisch.

Comment dire l’inexprimable ? cette chambre me paraissait isolée dans l’espace, à cent mille lieues de la terre ; – nous avions transmigré dans une autre planète ; – mon corps recélait une âme excessivement agile et subtile ; – et de brefs éclairs de conscience étaient tout le souvenir de mon être antérieur… Prodige exquis et inquiétant, d’avoir transgressé les bornes fastidieuses de mon individu, d’avoir rejeté la vieille enveloppe des apparences quotidiennes, de voir les choses avec des sens nouveaux – qui sait ? peut-être à fond, sous leur aspect essentiel !

Oui, crevée la membrane de la réalité, c’est ici le plein-haschisch. Nulle hallucination, à vrai dire. Mes idées, promptes et saccadées, cinématographiques, filent et passent, se déroulent, volubiles comme les rouages d’une montre dont l’échappement vient de sauter… En même temps, au fond de moi, tout au fond, une pensée, énigmatique comme une lumière montant d’un puits de mine, s’élève par degrés vers la conscience, une pensée indiscernable.

Chaylas, lui, souriait. Quels étaient ses rêves ? Pourquoi, en me regardant, ce sourire de complicité ? Pourquoi sourire, moi aussi, avec une inquiétude secrète ?

Nous nous regardons, sans bouger.

Lui aussi voudrait bien parler ; mais il n’ose non plus. C’est si gênant à dire, si douteux encore ! Qui de nous énoncera cette idée dont le soupçon m’oppresse, me fait froid au cœur ?

Il a dit : « Cela va ? » J’ai répondu : « Oui, bien. »

— Pour gagner du temps évidemment. Il se lève, inspecte les murs, va s’étendre sur le second divan, de l’autre côté du feu, en face de moi… Cela est normal. Non, il n’y a là aucun mystère.

De nouveau un silence lourd. De nouveau ce sourire ambigu et contraint. De plus en plus gêné, cet augural sourire. Car ce secret, ce secret terrible va s’échappant : il fuse de nos cerveaux comme de la vapeur sous pression ; il se répand autour de nous, sature la salle d’une atmosphère plus révélatrice que d’explicites paroles. Le mystère se dévoile, se communique sans que nul ait prononcé un mot… Il sait aussi ! nous savons tous deux ! – Et cependant – car il faut à tout prix que l’autre ne sache pas que celui-là sait – chacun persiste à sourire, à sourire d’une grimace fixe et cataleptique.

Et je me souviens. Par éclipses, je revois la série de mes entrevues précédentes avec Chaylas. J’analyse à mesure son caractère sombre, ses accès de pessimisme, son goût pervers de flirter avec la mort. Un jour, il mêlait à des pilules d’opium une pilule de même aspect contenant une dose foudroyante de strychnine, et, m’invitant à l’imiter, en avalait une tirée au hasard. Il était fou, lorsque ayant laissé une cartouche à balle dans son revolver, il me faisait tourner le barillet à l’aveuglette, puis s’écria : « Trois ! » Trois fois le canon de l’arme dans sa bouche, il appuya sur la gâchette, sans amener la balle qui venait quatrième. – Et cet autre jour où il me dit, avec un regard singulier, en me désignant sa maîtresse : « Si elle te plaît… »

Cependant, j’ai les yeux ouverts, et, lorsque ces images s’évanouissent – comme la figure reflétée par une glace sans tain se fond dans les choses placées derrière, celles-ci venant à s’éclairer, – je vois en face de moi, sur le divan de l’autre côté du feu, Chaylas qui m’analyse avec curiosité.

Nous étions jeunes, alors – il y a deux ans ! – La vieillesse hâtive du poison ne nous avait pas encore injecté dans les veines un tel mépris de la vie. – Mais moi, moi ! je n’en suis pas si détaché, voyons !

— Évidemment.

Il a répondu – haut – à mon interrogation psychique. C’est clair. Il sait. Il pénètre ma pensée comme je pénètre la sienne ! Nos pensées, absolument synchrones, ne font qu’une, en deux cerveaux.

Absolument synchrones ?

Je vois au caractère de son sourire, où je le lis nos idées, que la coïncidence n’est pas complète. Il y a, çà et là, un décalement dans la transmission.

Mais il faut savoir si c’est bien vrai, si ce prodige de télépathie, par un mystérieux effet de la Drogue, relie effectivement nos cellules cérébrales, si nos dynamismes psychiques sont bien entrés en communication, si la pensée circule entre nous comme entre des vases communicants.

Est-ce vrai ? Et je prononce :

— Oh ! ce serait admirable !

— Admirable, oui, n’est-ce pas ? Toi aussi ? réplique Chaylas, dont le regard ne me quitte pas.

Plus de doute.

Immobile comme une statue, je ne manifeste pas mon émotion. Et voici que notre occulte duo se poursuit en moi, faisant alterner mes pensées avec d’autres, d’un caractère sombre et hagard, que je ne reconnais pas, indubitablement fournies par Chaylas. Afflux de tristesses cosmiques et de mortels dégoûts – flagrante inutilité de notre vie – idées étrangères que j’adopte, que je dois adopter, comme Chaylas, par influx réciproque, doit admettre en lui ma pensée.

Dans les interstices de cette conversation psychique se glissent des apartés indépendants : une parcelle de mon moi, soustraite à la contagion, raisonne par éclairs sur l’horreur du phénomène. Absolu-déterministe, accoutumé par les autres poisons à ne voir en ma conscience lucide qu’un témoin inactif des énergies fatales qui régissent ma pseudo-volonté, je me révolte, cette fois, de me trouver sous l’influence directe d’un autre cerveau humain, de subir ses idées, – fut-ce avec la revanche assurée du même empire sur lui.

Et parfois, revêtant la matérialité de la parole, se formulent les répliques attendues, à leur instant précis. Voilà qu’attestant le sortilège, il répond à ma question mentale :

— Oh ! ça y est bien !

— Pas de doute.

Mais je ruse, à présent, je me réfugie dans l’îlot de lucidité strictement personnelle qu’épargnent les courants et les remous de notre double pensée, je m’y retranche, pour éprouver si nous sommes liés indissolublement.

Parfois, j’ai le dessus : je sens ma pensée couler en lui, tel un fleuve dans la mer ; parfois, c’est la sienne qui reflue en moi, irrésistible, comme la marée emplit un estuaire.

Allons ! plus fort ! — Non ? — Mais qui donc ici a la commande de notre couple psychique ? — Toi ou moi ? — Réponds ! — Réponds tout haut, je le veux !

Il ne prononce rien. Il me regarde toujours. Mais une voix intérieure s’écrie — Moi ! – Qui a pensé ? lui ou moi ?

Et je m’efforce, de toute ma volonté : – Ah ! pour ceci, j’en use, du libre-arbitre ! – Je la dresse, je l’arc-boute de toutes mes forces, pour vaincre cette volonté antagoniste. Enlacées comme des lutteurs dans l’idéal espace qui nous sépare, témoins en apparence indifférents, nos volontés se collètent dans un duel aux passes farouches. Des sursauts de triomphe me traversent. Il va toucher, toucher des épaules ! – Et j’appuie, oh ! j’appuie ! – Mais mon effort se relâche, sans qu’il ait crié sa défaite ; et je dois à mon tour me défendre, terriblement.

C’est un duel à mort. À mort, car l’oscillatoire, ivre, et derviche-tourneuse double pensée enlacée se vertiginise sur la spirale descendante de ses litanies alternées, vers le suicide.

Il veut se suicider – il est fou : j’aurais bien dû le voir – et aujourd’hui cette vieille hantise va se réaliser. Il pense, je le sais, il pense aux armes accrochées derrière lui à la muraille, – ces revolvers chargés, qu’il voit, comme je les vois, sans les regarder… (ho ! n’est-ce pas moi qui vient de lui suggérer la chose ? Y pensait-il vraiment ?) — Et alors tu me tuerais (car il a le prosélytisme du suicide, il veut me délivrer de la vie, malgré moi-même), tu me tuerais, et puis toi-même ; — nous nous tuerions, avec les revolvers, là-bas. — Oh : n’approche pas ! je te le défends ! Vois, je reste immobile (pour le maintenir aussi à sa place. Car si j’essayais de le devancer, il pénétrerait d’abord mon projet, et je ne pourrais, – tout bas, ceci, tout bas ! – le tuer, avant qu’il n’en fasse autant de moi. Assez, je te défends ! – Pensons un instant à autre chose, que j’aie le répit, dans notre corps-à-corps, de reprendre des forces, pour dompter tes impulsions ; que j’aie le temps de te vaincre ; passons à autre chose, passons ! (Mais je ne trouve rien, et, dans le vide de ma suggestion, c’est sa pensée mortelle qui va jouer, me remplir aussi…) Écoute, je me souviens. (Non, pas cela ! je ne veux pas ! je n’ai rien dit ! ombre ! ombre sur cela !) – que ta maîtresse – (Mais suis-je donc fou de lui révéler ? je ne veux pas, moi ! – moi ? qui, moi ?) Ce jour-là nous nous. – (Non ! rien, rien !… Ah ! Victoire !) Rien. Écoute. Je vais te dire…

Et nos regards noirs, aux pupilles énormes, se sondent. Nos visages sont terribles, oraculaires.

Viens ! viens ! allons ! – Oui, ce sont nos pensées synchrones ! – Allons ! Une force mystérieuse et commune, dominatrice, notre Destinée, jaillit du double tréfonds de nos êtres. Viens ! nous allons mourir !…

Traître ! tu as menti ! C’est ta démence que tu veux faire passer pour notre Destinée. Je veux vivre, moi ! – je vivrai. Ma force est revenue. Je veux ! je veux ! – Victoire ! j’ai pris la commande du couple. (Pour un bref instant, peut-être ?

N’importe, cela suffit). Reste là, je t’ordonne de rester là ! Vingt secondes ! Vingt secondes ! Je le veux, reste, fou !

Ah ! j’ai bondi ! j’ai pu bondir ! – en avance sur lui – ouvrir la porte, la refermer de l’extérieur, à double tour, et m’enfuir, libre, m’enfuir dans la nuit, chez moi, me renfermer aussi, à double tour…

La communication était brisée entre nous. Quelques fragments de sa pensée flottèrent encore jusqu’à moi. Vaincu, il voulait tourner le drame en plaisanterie, s’excusait platement… Après une heure de veille revolver au poing, je sentis qu’il venait de s’endormir.

Sauvé ! j’avais reconquis mon individualité, ma précieuse individualité, soumise au seul jeu des Forces éternelles, et non à l’insupportable conjonction avec un autre cerveau humain !

J’osai m’endormir.

Quand je me réveillai d’un sommeil grouillant de rêves néfastes, le souvenir de l’aventure me troubla de nouveau. J’avais recouvré ma conscience normale et ma pleine lucidité. Mais, contrairement à ce qui se passe après les fantasmagories de l’éther, je ne pouvais voir une simple illusion dans la télépathie de la veille. L’effet de la drogue avait cessé, je raisonnais avec mon cerveau de tous les jours, ce cerveau qui nie systématiquement la possibilité de forces surnaturelles. Et pourtant je ne croyais pas que ces étranges phénomènes fussent d’ordre purement subjectif.

Même s’ils n’étaient qu’une illusion due au haschisch, celui-ci n’avait-il pas révélé, tiré des profondeurs de mon organisme pour la faire naître à la conscience, ma folie, latente jusque-là, du suicide ?

Et si c’était vrai ? Si ç’avait été vrai ?

Interroger Chaylas ? Mais aujourd’hui, redevenu un civilisé lucide, ne nierait-il pas ces impulsions sauvages, cette scène farouche où il s’était comporté en homme des cavernes ? – Et moi ? Mon rôle n’avait-il pas été grotesque et odieux ?

Je l’évitai donc. Je lui fis consigner ma porte, – car enfin, il pourrait venir me demander pourquoi je l’avais enfermé chez lui !

Il fallut bien, cependant, me laisser aborder, lorsque nous nous rencontrâmes, huit jours après, sur le boulevard. Il était, comme toujours, taciturne et fermé. Il n’entama pas la question. Dévoré d’une de ces fatales curiosités qui font éclaircir ce qui doit à jamais rester dans l’ombre, je voulais savoir. – Nous étions silencieux. Un vertige léger, comme une rémanence du haschisch, flottait entre nous, malgré la positive atmosphère du boulevard. – À l’instant précis où j’allais parler, je vis une hésitation pareille à la mienne, une crainte que je lui révélasse la réalité de l’aventure ; – et la moindre allusion, de lui ou de moi, en était l’irréfutable preuve !…

Ensemble, nous détournâmes les yeux ; – ensemble nous entreprîmes le même lieu-commun.

OTHELLO

L’intrus est consommé tranquillement, des journées entières et par petites bouchées, comme le serait l’ordinaire gibier.

J.-H. Fabre.

« Si le Mooncalf n’avait été commandé par cette scandaleuse brute, je n’aurais pas trimé un an – et pour la peau ! – dans les placers australiens, et surtout je pourrais encore m’endormir sur quelques éthers-cocktails sans être persécuté par Othello, Lily, Bob, et le chat Ito.

Mais quoi : devais-je payer trois cents dollars sur le paquebot de Shang-Haï, au lieu de cinquante avec ce voilier ? Je ne pouvais deviner qu’à peine sortis de San Francisco, le coup de temps nous drosserait en plein sud, et que M. Collins se conduirait comme un entonnoir à whisky ! Je ne dis pas que la tempête nous facilitait précisément la route de Shang-Haï ; mais il était absurde pour un capitaine de déclarer, après deux jours de dérive, que Melbourne ferait aussi bien la première escale et Shang-Haï la seconde, – et je déclarai la chose souverainement indécente.

J’aurais dû garder ma réflexion, car M. Collins me lança pour toute réponse un siphon à la tête, en menaçant de me flanquer aux fers. Et c’est à coup sûr pour m’embêter que, l’accalmie venue, il maintint le cap au sud-ouest, comme il l’avait annoncé.

Cinq semaines à tanguer et rouler sur ce damné sabot, sans autre distraction que l’éternel irish whisky en compagnie des éternelles mêmes têtes d’idiots !

— Vous jugez si je demandai mon reste en accostant à Melbourne !

Non pas que ce soit joli, Melbourne. Ah ! vingt dieux non ! Surtout ce jour-là. Il pleuvait à verse, et la Victoria-Avenue, avec ses eucalyptus dégoulinants, était moins drôle qu’une allée de cimetière. Je me collai dans l’aquarium d’une taverne, à regarder passer parapluies, tramways, auto-cabs. Mais les boissons étaient infâmes, et il me fallut faire au moins une douzaine de bars et ingurgiter autant de sordides mixtures, avant de savourer un éther-cocktail passable, dans une sorte de musico. Là, un monde fou, des tas de lampes à arc, un orchestre nègre, et, au fond, une scène grande comme une cabine téléphonique, où une bayadère dansait avec une jupe trop courte et pas plus de dessous que sur ma main.

Je commençais juste à m’amuser, lorsqu’une sacrée Londonienne vint à son tour brailler une gaudriole patriotique et sentimentale. Tous ces imbéciles applaudirent. Moi pas, car elle chantait faux : et c’est plus fort que moi, je ne peux pas entendre chanter faux. On la bisse. Je siffle, je crie : Assez ! Elle dégoise un troisième air ! Vingt dieux ! Je tire mon browning, et pan ! pan ! pan ! mouche à tout coup dans les ampoules électriques qui explosent sur la tête de la donzelle. Cette fois, elle comprit et disparut. Mais voilà-t-il pas que ces crétins, au lieu de me remercier, se mettent à gueuler : À la porte ! – Un peu plus, on m’expulsait, oui, monsieur, comme per-tur-ba-teur !

Bref, je sortis, en proie à un parfait dégoût, chose que vous comprendrez si vous avez un peu d’oreille musicale.

Alors, fut-ce l’émotion, l’air humide, ou même les breuvages toxiques des bars précédents (je soupçonne surtout leur infect « Superior Australian Champagne »), mais je dois avouer qu’il manque ici un anneau à la chaîne des faits. Savoir comment j’arrivai sur le seuil de cette chambre, est au-delà des forces de la mémoire, – de la mienne, en tout cas.

Je devais être un tant soit peu ivre, car l’intérieur balançait comme une cabine par un gros temps.

La lampe n’avait pas d’abat-jour, et c’est pourquoi la garce ne me voyait pas. Elle était avachie, en kimono rouge, sur un canapé, devant une table basse. La cigarette à la bouche, elle rengorgeait son cou blanc, et, clignant à la fumée ses paupières peintes, elle se tirait les cartes.

Je restai dans le cadre de la porte dix bonnes minutes, comme un idiot, à la regarder, elle, ou plutôt son nichon gauche, qui mettait le nez dehors à chaque geste de sa main.

La dernière carte posée, elle leva les yeux, et me vit.

— Qu’est-ce que c’est que ce pierrot-là ?

Pas émotionnée pour un sou, du reste. Elle se leva, majestueuse comme une vraie lady.

— Qu’est-ce que tu fiches ici, hein ? Pouvais pas frapper ?… Et plein comme un œuf, le saligaud !… En bordée, pour sûr ?

Au fait, je lui devais une apologie, à cette fille ; et, pour jaser plus dignement, je m’accroupis sur une sorte de coussin en velours noir. Mais ce coussin était un chat. Il me carda les fesses de quelques solides coups de griffes, et je m’étalai.

— Imbécile ! Voilà qu’il s’assied sur Ito, à présent ! Tu ne te figures peut-être pas que tu vas coucher ici ?

— À voir, dis-je pour la rigolade. Et, bien assis par terre, à la chinoise, je tirai de ma valise une miche d’opium, et mordis dedans une forte chique, afin de m’éclaircir les idées.

Elle s’y connaissait en drogue, la garce, car elle sauta sur mon bloc, et en arracha, à l’aide d’un ouvre-conserves, une pilule respectable, qu’elle croqua en vraie affamée.

La connaissance était faite. Elle m’installa sur le canapé avec des coussins partout, m’offrit une bouteille de burgundy, un ananas, du pâté de kangourou. Mais j’avais surtout soif, – comme elle – et nous mixâmes les grogs, avec un éther comme rarement j’en bus de pareil.

J’étais calé, à présent, tout à fait at home. Plus trace de roulis. Ce canapé était vraiment un chic meuble, plus doux qu’un hamac. Je m’offrirai le pareil, quand je serai milliardaire. Et bien commode à l’occasion pour y étaler une riche membrure de garce, comme celle dont je commençais à tripoter, semblant de rien, les tototes toutes chaudes. Car l’opium la rendait souple comme une pelote de mastic, tandis qu’elle débondait ses petites histoires. Mais, entre gens de la Drogue, ça n’a pas d’importance, et je la laissais dire, par politesse…

Qu’est-ce qu’elle racontait donc ? Malgré moi, ça m’intéressait, et je suspendis, pour mieux écouter, la vérification méthodique de ses œuvres vives.

Othello… Où diable avais-je entendu ce nom-là ?

— Ah ! c’est un rude gars ! Vois-tu, mon chou, il n’y a encore que lui. Mais il était, il est, jaloux, jaloux ! C’est même pour ça que je l’appelle Othello. Othello, tu dois savoir, c’était un lord anglais du temps de la reine Anne, qui n’aimait pas se laisser faire des queues… Et puis, tiens, je vais te raconter… Mais bois d’abord : tu laisses évaporer ton grog.

Depuis quinze jours, il reniflait après mes jupes, comme un chien, le pauvre Bob ! Un soir, enfin, je le laisse monter avec moi. Car j’ai beau adorer mon Lolo et lui être fidèle, celui-là, vois-tu, était si joli, si mignon, avec sa figure de bébé frisé, blond et rose, dans son grand col de marin ! Ça ne fait de mal à personne, pas vrai ?… D’habitude, au moins… Bref, nous voilà installés, comme aujourd’hui nous deux, à sécher quelques bouteilles ; et, de fil en aiguille, il se met à me débiter des choses, mais là, qui me remuent comme une pilule de bonne drogue. « Couronne ma flamme », répétait-il. Moi, je le laissais faire : – un si beau gars ! – et je couronnais tout ce qu’il voulait, lorsque, derrière la blanche épaule de Bob se lève la face noire de mon Othello, avec des yeux rouges de diable japonais ; – et ses dents grinçaient, de rage, lui, et pas de plaisir !

Quel cri je poussai ! Mais Bob n’y entendait pas malice, le pauvre, au contraire. D’ailleurs, les doigts noirs serraient déjà son gésier. Entre nos chaleurs jointes, une chose de glace passa, glissa, trancha, tandis que Bob sautait en arrière, hurlant comme un porc égorgé, me laissant après lui une sorte de doigt de gant flasque et mouillé. – Quand j’y pense, j’ai failli m’évanouir, pour la seule fois de ma vie ! – Mais ça n’est pas la question. Il ne gueula pas longtemps, le bébé, car elle est fameuse, la poigne de mon Othello !

Quand il eut fini de gigoter, nous écoutâmes. Mais personne ne bougeait, aux étages, ni dans la rue. Tu comprends, les voisins sont habitués, et si la police devait fourrer son nez dans toutes les explications intimes du quartier…

Qu’il était beau, alors, mon nègre chéri ! Son grand couteau de cuisine lui bavait du sang rouge sous son menton noir ; et ses gros bras luisants sortis de ses manches retroussées jonglaient avec le corps de Bob – si blanc, si mince, pauvre bébé… Et il vous le pendit aussi facilement qu’un lièvre, par les pattes, à l’anneau de la suspension, avec un bout de filin tiré de sa poche.

Après ça, quand il se retourna sur moi en empoignant le tranchelard, je crus bien que j’allais y passer. Oh ! je n’aurais pas bougé ! Pour quoi faire ? Et puis, c’était son droit. Mais mon brave Ito, le chat que tu as voulu écraser, avait bondi sur le lit, et, ronronnant et grognant de joie contre moi, croquait le petit doigt de gant, flasque et ridé.

Mon Othello se tordit de rire.

— Ito pas peur : Ito savoir. Bon. Toi Lily savoir bientôt. Toi maintenant apporter tub.

Il me le fit disposer sous le corps suspendu, puis se mit à travailler du couteau dans cette viande, comme un boucher à l’abattoir.

Ito, à coups de pattes et de gueule, dévidait les tripes, qu’il traînait par la chambre.

Moi, j’aidais à débiter Bob, et nous empilions au fur et à mesure les pièces. Le bassin une fois rempli, Lolo eut un ricanement satisfait. Puis il me tendit un morceau de graisse, et m’ordonna de mettre la poêle sur le feu.

— À propos, s’interrompit-elle, as-tu déjà mangé de l’homme ?

J’ai beaucoup roulé, monsieur, et j’en ai vu de toutes les couleurs, mais ça, non pas encore. Je lui avouai la chose.

— N’essaie pas, alors. C’est une triste viande. Si fade ! Il a fallu des livres de poivre et des gallons de Worcester-sauce pour assaisonner ce pauvre Bob. Lolo, lui, trouvait ça exquis ; et comment le contredire, quand sa mauvaise humeur s’en allait à chaque bouchée que nous avalions ?

Et puis c’était trop long ! Un mois, mon chou, nous avons vécu là-dessus. Heureusement, Othello est un cuisinier à la hauteur, et sa place est dans un palace-hôtel plutôt que dans une damnée cambuse. Rôti, bouilli, étuvé, à la broche, en bifteck, en ragoût, que sais-je, tout y a passé, sans parler, sur la fin, des morceaux à la saumure, en daube, des jambons, boudins, saucisses et pâtés ! Le dernier soir, nous sommes allés au bout du môle jeter les os à la mer.

Le crâne, ce fut le plus drôle. Mon Lolo seul était capable de trouver la blague : un carabin n’est pas plus subtil. Ce crâne, nous l’avons déposé… devine… sur la fenêtre du Police-Office, avec une bougie allumée dedans !

Et la garce partit d’un rire hystérique, en laissant s’ouvrir les derniers plis de son kimono.

Mais ça, je m’en fichais à présent. Son rire venait de crever net le flegme de l’opium. Je la secouai par le bras.

— Où est-il, Othello ? Quand vient-il ?

— Pas peur, mon chou ! Les cartes disent qu’il a débarqué ; mais pas ici encore, pour sûr. Il doit être ce soir à Shang-Haï, chez la mère Pivoine, avec tout l’équipage du Mooncalf, de San Francisco.

Je sautai à bas du canapé, me rajustant à la galope… Vingt dieux ! et mon browning vidé de toutes ses cartouches !… Lolo, oui ! c’est Black-Pig, le maître-coq du Mooncalf : un lascar du bord, je me souviens, l’appelait Othello, parfois… Plus une cartouche, stupide imbécile !…

Je déguerpis, en cauchemar, dégringolai les quatre étages, mon waterproof d’une main, mes bottes ferrées de l’autre, oubliant mon précieux bloc d’opium, et interposait plusieurs tournants de rues entre moi et ce… coupe-gorge, comme vous dites, monsieur, avant de m’asseoir sur un seuil, devant un réverbère, pour me rechausser.

Là, j’étudiai longuement mes bottes, afin de répartir chacune du bon côté : aussi, je ne l’entendis pas venir. Je vis des pieds extrêmement boueux, des pieds noirs, s’arrêter près des miens, et l’abominable voix familière me changea d’abord en statue :

— Hé ! moussié Robert ! Pas bon place rester ici. Moi connaître Lily tout près. Toi venir. Bon manger. Bon amuser.

Du coin de l’œil, je vis reluire le grand couteau de cuisine qu’il trimballait sans gaine, à son habitude.

Alors, je compris tout, je voulus, – et je bondis. Furieusement, avec l’agilité que donne la Drogue (vous connaissez peut-être, monsieur ?) j’encapuchonnai de mon waterproof le cannibale, lui assénai à toute volée sur la tête ma paire de bottes ferrées, – puis je détalai, tel un kangourou, pieds nus et vareuse de toile, sous la pluie, à travers les rues désertes de l’ignoble Melbourne.

Et, le lendemain, je filai par le premier train. »

LE TONNERRE DE ZEUS

J’étais hors de Castelvetrano quand la première aube délaya l’opacité de la nuit nébuleuse. La pied-sente, au bord de la route, devint perceptible. De noires silhouettes végétales se délimitèrent. Et ce fut, dans le réconfort de la marche visible, comme si je m’éveillais, après la fixité animale de l’instant que hérissent les ténèbres. Une tiédeur, mollement, soufflait. Peu à peu, les colorations se révélèrent ; de blancs nuages s’effritaient, confusément ; sur les talus de la route encaissée, le profil baroque des figuiers d’Inde – buissons tourmentés en hirsutes spatules de gros bronze vert – alternaient avec le faisceau des aloès en zinc bleu, d’où jaillit une hampe grêle sommée de fleurs orangées. Des paysans, montés sur des ânes, me dépassaient, drapés dans leurs châles comme en des chlamydes. Parfois, une carriole, haute sur roues, peinturlurée jusqu’aux brancards, au petit trot d’une mule caparaçonnée de cuir rouge, cahotait un jeune garçon tombé, de sommeil, sous la banquette.

Malgré les places offertes et l’appât des savoureuses conversations, je redoutai l’aide tressautante des rudes véhicules indigènes et continuai de piétonner dans l’alacrité matinale. Il faisait grand jour : de longs rais de gloire fendirent la couche amorphe des nuages ; des flaques d’outremer s’ouvrirent. Le soleil était levé.

La joie de cette divine terre de Sicile m’émerveilla une fois encore de son ivresse neuve et légère. Une sensation d’héroïsme voluptueux émouvait de larges communions avec l’âme familière et bienveillante des choses. L’aimable jeu des forces naturelles biffait la mysticité du Nord. Je reconnus la proximité enveloppante des dieux immortels, et, songeant à l’eurythmie lumineuse de la vie antique, un grand frisson mit en moi la passagère et précieuse intuition de cette grâce et de cette beauté – abolies.

Cependant, la campagne se dégageait, plate et moins fertile : quelques îlots de citronniers compacts ; le vert poussiéreux d’oliviers rabougris, mêlé aux touffes sombres de caroubiers ; et, parfois, au long d’un fossé, l’écran des roseaux secs et bruissants. Un vent moite, à longues bouffées raréfiait l’air, sous le dôme vite refermé des nuages cendreux ; la marche, anhélante, s’alentit.

Le pays se désola tout à fait : la bruyère grumelait ses broussailles noires jusqu’aux lointaines collines. Un bouquet d’eucalyptus, aux troncs blanchâtres sous l’écorce laciniée, aux feuilles pendantes, exténuées, avoisinait les murs croulants d’une ferme vide.

À gauche bifurqua la grand’route, et le chemin, au milieu des landes, pointa droit vers les Ruines érigeant sur l’horizon quatre fûts isolés et de vagues tumuli. Des dunes basses recouvraient cette région infectée de malaria et de fièvres après les catastrophes anciennes ; et l’envahissement continuel des sables avait poussé, en travers du cailloutis neuf, de larges bancs pâles et mouvants dont la traversée se faisait plus pénible par la brise fade, sous le vélum floconneux et tiède du sirocco.

Des ruines émanait une horreur sacré. C’était un prodigieux chaos, incomparable avec les âpres solitudes de Ségeste ou les rivages d’Ostie, plus lugubres encore. La consécration d’anathèmes évidents s’imposait à ce désastre unique. Au hasard du décombre, j’escaladai les informes blocs fauves, et assis, en la cannelure gigantesque d’un fût brisé, l’ensemble m’apparut, formidable.

Les épaisses colonnes doriques s’étaient, d’un bloc, abattues, projetant leurs chapiteaux, la base écrasée sous la chute massive des entablements ; d’autres éparpillaient leurs tronçons inégaux ; et celle des angles avaient déversé en titaniques chaînes de vertèbres, leurs tambours descellés. Les temples étaient méconnaissables, les poutres de marbre avaient éclaté : naos, frises, frontons, mêlaient leurs débris fracassés ; et des sections d’architraves avaient, comme des béliers, défoncés les triples gradins coupés dans le roc. Pas une arête qui ne fut écornée, tailladée, hachurée ; les moulures denticulées en scies, et partout la pierre affouillée, cavernée, vermiculée d’alvéoles où nichaient les salamandres vertes. Là-bas, d’autres monceaux débordaient les murs cyclopéens de l’Acropole, dont le ravin ouvrait un delta renversé sur le mercure brasillant de la mer libyque.

Le caractère étrange, la malédiction spéciale de ces ruines me pénétra. Il y avait fallu d’obstinés tremblements de terre, un acharnement inhumain. La guerre ni l’incendie, nulle ruée de hordes sauvages n’eussent amené cette définitive et parfaite subversion. La violence irritée des dieux, seule, avait pu ruer bas, concasser et niveler cette vigoureuse architecture : puis, ce monument vengeur abandonné au pays désormais stérile et méphitique, le patient linceul des sables séculaires en avait enseveli les restes, et la récente exhumation des fouilles n’avait pas altéré la solitude maudite, au large des railways, des itinéraires touristes et des voyages nuptiaux.

Ma songerie accoudée, fermant les paupières, aux densités du passé s’entorpeura. Par lumineux fragments s’imagèrent d’antiques évocations : profils, sur le ciel, de temples ensoleillés, au long des murs ; et la ville claire ; et les rues polychromes, et le rythme onduleux et jeune des peplos et des chlamydes. Une intuition aiguë et silencieuse projetait en couleurs vivantes et fugaces les mille parcelles de cette histoire, animée à la présence de ces débris ; et cette pleine compréhension de la beauté plastique m’initiait à la joie d’une existence harmonieuse et dionysiaque. Générosité pleine de grâce des souples énergies, au regard de quoi notre civilisation triste et compliquée apparaît misère cacochyme et pitoyable sénilité…

Lyrique de ces splendeurs évoquées, les monceaux de ruines informes je les restituai à leurs maîtres légitimes : sous la gloire des frontons et des colonnades, au fond des temples, les Olympiens d’ivoire et d’or trônaient parmi les nuages de parfums. Et, en la lenteur attentive d’un respect, s’imposa l’auguste et toute puissante Majesté, la Face marmoréenne de Zeus.

Là-bas, sur l’Acropole, avec de secs croassements, un aigle s’enlevait droit en l’air. Et l’instinct subit de ma reconnaissance monta avec l’oiseau vers le Dieu qui agréait ainsi mon hommage de Barbare.

La complaisance d’une torpeur aimable poursuivit le jeu de cette illusion, lorsque m’éveilla net un salut révérencieux : l’inévitable « custode delle rovine »[1], sa pipe en terre rouge d’une main, de l’autre tirait, pour m’offrir ses services, sa casquette galonnée d’argent. La figure de misère et de fièvre, que les pointes trop cirées de ses moustaches noires voulaient en vain revigorer, augmenta la détente de cette intrusion ; je me sentis incapable de l’énergie nécessaire à rebuter le harcèlement loquace et tenace d’un cicérone italien. Il fallut me résigner, descendre, et suivre le personnage qui me ramenait à la route pour observer l’immuable itinéraire de sa démonstration.

Il remémora « les fouilles qui avaient mis enfin mis au jour les débris de cette ville dont on avait oublié même le véritable emplacement » ; il entama une chronologie fantaisiste des premiers « rois » ; – mais un bruit, un bourdonnement rude, et qui s’approchait, nous détourna. Silhouette nette au fond de la route : une automobile.

À une allure de train rapide, la crépitante machine, laquée de vermillon, un éperon aigu entre ses phares de locomotive, caracola, dérapant dans un virage à pleine vitesse, et devant nous stoppa net avec un gargouillement exaspéré de détonations. Parmi les puanteurs de benzine et d’huile, un formidable géant, tout encuirassé de peau de phoque, sauta de la machine trépidante, et, de ses poignes velues, retirant une sorte de scaphandre, qui démasqua son large et rouge visage de taureau, haut campé sur ses fortes bottes, stentorisa en anglais :

— By jove ! On dirait des cheminées d’usine, ces colonnes ! Very curious, indeed ! Et il m’interpella : Sir…

Je me présentai.

— Charmed, sir. – Colonel William Klondyke, Chicago. – Qu’en dites-vous, Sir ? Voilà une fameuse capilotade de temples !

Et sa rousse et rayonnante barbe rutilant comme un balai en fils de cuivre tressauta d’un rire satisfait dont les spasmes cyclopéens gonflaient le paletot de phoque. Bien que le rictus de son épaisse face fibrillée me fût tout de suite odieux, une curiosité m’empêcha de l’abandonner seul aux explications du gardien. J’acquiesçai à son exorde abrupt.

Sir William Klondyke se tourna vers l’automobile dont le chauffeur, muni d’un jeu de clés, vérifiait les écrous ; il tira du coffre un guide in-octavo relié en chagrin sang-de-bœuf et un volumineux appareil photographique. Et il se mit à collationner sur son texte les discours du custode, et à viser les points de vue que ratifiait la sonnerie du déclenchement.

Mon instinctive animadversion négligeait le grotesque de ses allures : je conférais un sérieux profond à l’assurance de sa brutalité ; et pour son arrivée, sa conduite, j’abominais l’individu.

— Voici, dit le cicérone, un des temples les plus considérables que les Grecs aient jamais construit. Il a 113 mètres de long et 54 de large. Son attente requérait les coutumières exclamations à l’énoncé de tels chiffres.

Avec la raucité métallique d’un phonographe, sir William Klondike parla :

— Et voilà pourquoi on vient nous jeter à la tête l’Antiquité ! Ces gens étaient civilisés parce qu’ils faisaient des temples ! Well, ce n’était pas trop mal – pour l’époque. Mais, soyons sérieux. Sir, comparez-moi un peu leur bâtisse primitive avec la construction moderne : ciment armé, acier chromé, verre trempé. Hein ? Il y avait du marbre et des dorures. Et puis ? Tout pour le décor, rien de sérieux, pas l’ombre de confortable. Tenez, ces fameux temples, pour les éclairer, il y avait un trou dans le plafond, et la pluie tombait à même. Et ne me parlez pas de grandeur : une gare très ordinaire (celle d’Omaha, par exemple) en tiendrait une demi-douzaine. Dites, Sir, auraient-ils été capables de faire, pas le pont de Brooklyn ou la Grande-Roue, mais une Galerie des Machines ? Pour quoi mettre dedans, d’abord ? Des dieux ? – Yes, of course, leurs bêtes de dieux anthropomorphes pour qui ils gaspillaient stupidement leurs temps en fêtes et leurs denrées en sacrifices. Voulez-vous savoir ? Eh bien, ces Grecs n’étaient pas des gens pratiques !

Il paracheva de cette véhémente flétrissure sa vitupération, et s’assit sur un pliant d’aluminium dont il avait tiré de sa poche le mécanisme ingénieux.

Certes, j’ai subi de très absurdes conversations, et les turpides gloses des touristes me sont familières en leur diversité. Mais je ne pouvais prévoir ces énormes extravagances, et l’âpreté de cette sortie, qui n’avait en rien l’humour d’un paradoxe, déconcerta ma réfutation. Je boursouflai la banale emphase d’un rappel au sens commun : — Car, même en Amérique, Monsieur, on concède aux anciens le rôle de précurseurs (lointains, je l’admets) de la civilisation moderne ; et les plus subversifs penseurs eux-mêmes n’ont pu nier le génie de pondération, d’harmonie et proportion…

Il coupa ces plates niaiseries :

— Yes, sir, je conspue tous ces transcendantaux, ces idéalistes. Du mattoïdisme, votre génie grec. Qu’est-ce qu’il a produit ? En politique, l’anarchie et la démence : Athènes, Sparte, Syracuse, et les autres des États microscopiques qui ne surent même pas s’unir, des peuplades envieuses et hargneuses qui passèrent leur vie à s’entre-dévorer. Leur philosophie ? Un ramas d’hypothèses contradictoires et anti-scientifiques : chaque affirmation d’Aristote est une bourde ; Diogène était un toqué, Platon un fumiste ! – Tous des artistes, vous dis-je ! Et non seulement ce n’étaient pas des gens pratiques, mais ils n’étaient pas moraux. Leur conception de l’Olympe devrait les clouer au pilori de l’histoire. Un prostibulum, cet Olympe ! une ribaudaille de dieux ! Leur ignoble Zeus a mérité cent fois le hard-labour et l’électrocution ; leur Aphrodite… Il éjacula de plus formidables blasphèmes. Sa véhémence farouche m’horrifiait : je le sentis l’énergumène d’une occulte puissance, et ce forcené m’apparut comme une posthume révolte, comme l’intrusion vengeresse, en cette nécropole divine, de quelque Titan mal écrasé. Et, comprenant la vanité de toute réponse, l’inanité d’un effort pour rétorquer cette haine brutale et féroce, je subis les affres confuses d’être impliqué dans la transcendante aventure d’un spectacle interdit.

Cependant, le cicérone, inconscient des choses proférées, s’épongeait – car l’atmosphère stagnait, irrespirable – et, profitant du silence, reprit ses fonctions. Il racontait, d’une voix monotone et inexpressive, le siège par les Carthaginois, le pillage et l’incendie, la plaie de la mal’aria envoyée sur le pays par le démon Jupiter – il diavol Giove – à qui était vouée la ville. – « Car c’est en ce lieu, Signori miei, que Giove s’est réfugié lorsque notre bon Sauveur (il se signa) Jésus-Christ jeta en enfer les dieux des païens. Et ici il a conservé sa puissance. Lorsque les moines, chassés par les Mores, vinrent s’établir dans les temples, qui étaient encore debout, le démon Giove, offensé de les voir prier Dieu, fit écrouler les pierres et les occit tous – li uccide tutti ! Aujourd’hui, il fait surveiller son domaine par un aigle ; et cela est certain, signori, car on n’a jamais vu d’autres aigles de ce côté. Mais celui-ci fut découvert dans les fouilles… »

Un « Stop ! » comminatoire bâillonna le nonchalant débit du custode interloqué : « Ce n’est pas dans le Guide ! » clama sir William Klondyke brandissant le livre moins écarlate que son apoplexie. Il écumait. — Comme si ce n’était pas assez, sir, d’être empoisonné à chaque page par les stupidités classiques, sans que cet imbécile vienne nous assassiner de légendes apocryphes sur ce diable de Zeus, – sur ce sacré Zeus du diable ! Et de nouveau, en italien, il bourra de ses objurgations le cicérone pétrifié.

Ces invectives contre un récit de folklore n’étaient pas l’incartade saugrenue d’un maniaque mal embouché ; ni de la simple démence l’acharnement dont il objurgua l’épisode de l’aigle. Cet excès même de brutalité découvrait plus que la chicanière rancune licite à un moderne ; cet homme était à proximité mystérieuse de l’Antiquité ; les profondeurs organiques de son être, son essence même se rebellaient contre les Dieux, et il impugnait le seul Zeus d’agressions fougueuses et personnelles.

— Montre-le donc enfin, ton aigle !

Debout, les bras croisés, sa stature massive érigeait la provocation de puissances obscures et formidables.

Coïncidence nécessaire dont je guettais la réplique, un croassement sec grinça, et parmi les ruines, l’aigle, à grands battements, s’éleva selon l’ample révolution de spires régulières.

« Eccolo ! » triompha le cicérone. Je m’angoissais : Le « Hah ! » d’une joie féroce rebroussa sur ses crocs les babines du géant ; et, débandant le geste tragique d’une infaillible embûche, hoquetant un magma de blasphèmes congestifs, vers le motocar, il s’encourut.

« E matto ! » interjecta le custode, ahuri. Oui certes ! il était fou ! Ébranlée par cette fuite, s’insurgea mon inquiétude, et, pour mieux réagir, j’inculpai l’atmosphère de ma nerveuse irritation – presciente de faits graves extraordinairement.

Des nuages pesants de soufre et d’antimoine se boursouflaient, foisonnaient plein le ciel luride. Le cicérone me proposa un abri, et même à déjeuner, dans sa cabane, là-bas sur l’Acropole. J’acceptais l’opportune diversion : nous prîmes la route défoncée qui coupait le ravin… Mais, derrière nous, le ronflement de l’horrible automobile se saccada, et l’aboiement féroce d’une trompe impérative repoussa mon compagnon qui criait en vain le danger à sir William Klondyke, debout à l’avant de la machine dévalant à toute vitesse : Piano ! Piano ! Signore ; per Dio !…

Une terreur me prenait, insolite et absurde : non qu’elle se fracassât en route, mais au contraire qu’elle atteignit l’acropole, où l’aigle, en cercle, planait.

Elle allait, tressautant, vira au pont, s’élança pour une escalade exaspérée. Un dernier bondissement la projeta sur l’acropole. Angoissés, nous attendions. Du mur cyclopéen surgit un buste pareil à quelque rude hécatonchire : Sir William Klondyke épaula son rifle. Un souffle de fumée ; l’aigle, convulsif, tournoya ;… et la sèche détonation se répercuta dans le premier roulement du tonnerre, tandis que l’oiseau, battant, tombait – vers l’homme, une main sur l’arme, le nez levé, immobile.

Je tremblais, impulsé de courir, là-haut, voir… Le custode bégayait d’incohérentes lamentations : je l’empoignai par l’épaule. Au pas de course, en dix minutes, le cœur battant dans la gorge, suants, anhélants, nous fûmes au plateau. Un éclair violet par deux fois palpita, éblouissant largement les nuages, – et la scène, tragique, nous atterra.

Sir William Klondyke, assis, coudes aux genoux, poings au menton, devant la porte ouverte d’une hutte, contemplait hideusement son acolyte, en train de plumer l’Aigle. Dans l’ombre, un réchaud ventru dardait sa couronne de flamme bleue sur la panse d’un coquemar d’aluminium.

Cette cuisine m’horrifia, comme celle de caraïbes en train de dépiauter un enfant. La haine épouvantée du sacrilège me poignit. Le custode, strangulé de terreur panique, me suppliait de fuir. Mais inerte, je béais, fasciné.

L’orage s’exalta. De longs serpentins de feu rutilaient, d’immenses éclairs verts, des foudres violettes m’éblouissaient. Les tonnerres ne discontinuaient plus, et, sur la basse des roulements, éclataient de formidables redondances.

Titubant, cédant au vertige, enfin je reculai. – Mais l’instantanée déflagration d’un bloc de soleil aveuglant m’abîma dans sa tonitruante explosion, chute des cieux déversant le définitif cataclysme des sphères de cristal effondrées.

Silence sidéré. De folles phosphènes bleues emplissaient mes yeux ouverts…

J’entrevis la cahute, subsistante. J’avançai. À l’âpre puanteur de l’ozone se mêlait un relent de grillade : la gigantesque nudité de sir William Klondyke s’étalait, charbonneuse, la face écrasée. Quatre tas flasques de caoutchouc repéraient la voiture, volatilisée. Le corps du chauffeur ruisselait et crépitait, à plat ventre dans la flambée d’une flaque d’alcool. – De l’Aigle, plus rien.

Force et justice des Dieux immortels ! Clairement se manifestait la puissance fulgurale de Zeus. Les faits authentiques transparurent sous les symboles de leurs apparences : je compris la signification de ces choses, et que moi, Barbare indigne, j’avais assisté au jeu des mythes éternels, – au foudroiement d’un Titan !

La pluie commençait, à grosse gouttes claquantes. L’orage, son rôle accompli, s’apaisait, et relâchait en ondée les nuages superflus. Je me réfugiai dans la cabane du custode, où celui-ci mastiquait goulûment un chanteau de pain gris ; et sous le toit mitraillé par l’averse, j’expérimentai, machinal, le réconfort du fromage de chèvre à goût de suif.

Mais quand je m’aperçus que l’homme, égaré, avait perdu tout souvenir de la catastrophe, lorsqu’il m’offrit de reprendre la visite des ruines, une lâcheté subite m’aveulit. J’eus peur, à ce souffle de démences contagieuses ; et je m’enfuis, par la route ensablée avec la fixe obsession de ce foudroiement – au-dessus de l’analyse et de l’examen, – châtiment du blasphème et du sacrilège.

Sur la grand’route, la diligence de Sciacca me joignit. Harassé d’émotion, je me calai en un coin de la guimbarde vide, regardant avec hébétude défiler le paysage familier de Sicile, figuiers d’Inde en bronze vert, aloès en zinc bleu. Et l’odeur de la terre mouillée entrait par les vitres baissées, avec le parfum des citronniers, vernis de pluie.

Je fus à Castelvetrano pour le passage de l’express. Mais sa trépidation attaqua, sans la dissoudre, ma somnambulique hantise qu’entretenaient les pourpres somptuosités du couchant apollinien.

À Palerme enfin, quand je retrouvai les lunes électriques de la via Macqueda, la rumeur joviale des Quattro Canti, les trottoirs de flâne vespérale et le luxe illuminé des magasins, je me sentis à l’abri des Dieux.

Mais ce fut seulement rafraîchi, en des habits secs, à la table claire du restaurant polyglotte, à partir du moment où le garçon inclina sa calvitie luisante pour me signaler au menu certaine friture de poulpes et d’anchois, que je commençai à ratiociner congrûment sur cette bizarre journée de sirocco, et à mieux apprécier tout l’absurde anachronisme de cette invraisemblable histoire.

LE DERNIER SATYRE

Après une abrupte escalade à l’aveuglette du fourré, je débouchai dans une clairière éblouie, en terrasse émergeant des bois de mélèzes qui drapent les dernières pentes du mont Antennamare.

Le lucide panorama, de la mer Ionienne à celle de Tyrrhénie, incurvait sa fresque minutieuse et superbement immobile.

Sous l’outremer d’un ciel Angelico, les massives Calabres, bigarrées de neige, remparaient l’estuaire bleu-paon du détroit, où la blanche Messine enserrait, dans l’antique faucille de son môle, une moisson de mâtures.

Au nord, la mer, de lapis-lazuli, s’évasait brusquement, piquetée de vagues, blanches comme un vol de mouettes ; et son versant colossal ascendait jusqu’à l’horizon aigu où les cônes volcaniques des îles Lipari s’effilochaient par le sommet en longues fumées traînantes.

Depuis le cap Tyndaris, opalisé de lointain, jusqu’aux noirs flots grumeleux de la forêt proche, s’accotaient, par plans azurés, glauques, cendre-verte, les monts déserts de la chaîne Péloride. Leurs profils indolents, leurs hanches bucoliques, pérennisaient le souverain paysage de la sensuelle et divine Trinacrie.

Mère des voluptés pacifiques et lumineuses ; – autre Grèce, anadyomène lascive et hâlée de soleils africains, étalant sur ses plages la sieste anonchalie de ses cités opimes, – sœur luxuriante de la spirituelle Hellade, – domaine sacré des divinités animales, où leurs jeux, longtemps après la mort du grand Pan, exubéraient encore, dans la liberté de la forêt dionysiaque… je rêvai.

Pour m’inciter à des visions plus précises, à des synthèses moins panoramiques, je m’assis au bord de la terrasse rocheuse, tirai de ma poche un Théocrite, et me mis à psalmodier, en grec, la Ve idylle.

La sonorité des syllabes doriennes, le sortilège familier de ces vers, évoquaient, aux perspectives de mon cerveau, l’enthousiaste venue des intuitions historiques, – lorsqu’un bruit, de branches froissées, me troubla.

— Les brigands ? sursautai-je.

Mais, à cette grotesque supposition, – espingoles et chapeaux pointus, – je haussai les épaules : « Bah ! quelque bête. »

Et je repris ma lecture, plus attentif, rythmant les vers, qui s’enluminaient d’imageries évanescentes.

Indubitable, cette fois, un bruit – de pas menus, secs et précautionneux.

Je me retournai.

Un Satyre !

Plus forte que l’étonnement, une démesurée curiosité me tint coi : j’envisageai le fabuleux capripède qui me contemplait, l’air défiant et stupide, appuyé sur un bâton.

Une vieillesse, une caducité millénaires écrasaient ce survivant de la race semi-divine dont les marbres de nos musées commémorent l’alerte et pétulante jeunesse : de ses maigres cuisses de bouc, un abondant poil roux avait envahi son torse, ses bras trop longs ; une crinière grise, d’où pointaient des cornes ébréchées et des oreilles cicatrisées, pendaient en mèches sur sa face camuse dont une bestiale dégénérescence empâtait le caractère jadis anthropoïde ; et dans les yeux atones aux pupilles horizontales vaguait une confuse tristesse, l’impuissante horreur de sentir s’user, aux veines immortelles, les gouttes restantes de son antique divinité.

Nous demeurions muets par contenance, enfin, je glissai le Théocrite dans la poche de mon pardessus.

Mais, à ce geste, une moue de douleur enfantine tordit les grosses lèvres pendantes du silène :

— Signor ! no ! no ! ancora ! bégaya-t-il, joignant ses doigts velus, et trépignant sur ses sabots usés.

Je compatis à sa fantaisie, et déclamai à nouveau les répliques alternées de Comatas et de Lacôn.

Un bêlement sauvage coupa le dixième vers : le silène sanglotait, le cou rentré, roulant la sclérotique verte de ses yeux révulsés dont les larmes s’agglutinaient aux poils hirsutes de sa barbiche blanche.

Cette désolation de brute assassinée me navra : je m’approchai du pauvre dieu gâteux et lui tapotai l’épaule, amicalement.

Il s’essuya, d’un revers de bras, et renifla un coup rude. Un effort d’intelligence contracta ses pupilles ; et, avec un sourire difforme, il parla, mêlant le sicilien au grec, avec des arrêts et de longs balbutiements amnésiques à la recherche des mots.

— Étranger, écoute. Tes paroles m’ont réveillé. J’avais presque perdu mon âme ; et – tu vois – je ne connais plus la langue de ma jeunesse. – C’est ma jeunesse, que tu lisais là – ma jeunesse divine – car je suis vieux, vois-tu ! vieux ! – vieux !

Il appuya le menton sur ses mains croisées à l’extrémité du gourdin ; – et il me regardait avidement, avec des yeux de chien battu, ne sachant par où débrouiller l’écheveau de sa pensée, noué depuis des siècles. Je l’encourageai à poursuivre. Alors, assurant son regard sur mon attention sympathique, il reprit :

— Étranger, je veux essayer de te dire : car tu es bon ; et, malgré ta ressemblance avec les barbares, porteurs d’ombrelles vertes, qui montent parfois jusqu’ici, – tu es peut-être un dieu. Tu es peut-être immortel aussi ?

Ah ! si tu savais ! voilà des siècle que je n’ai trouvé personne qui comprenne. Les gens du pays s’enfuient à mon approche, ou me jettent des cailloux. Parfois, à la nuit tombée, je me hasarde auprès des fermes ; les serviteurs me prennent pour un contrebandier, et me donnent un pain, du fromage. Mais s’ils aperçoivent mes cornes, ou qu’ils touchent mes poils, ils s’écrient : au diable ! me pourchassent à coups de fourche, et me lancent les chiens aux sabots. J’ai failli être dévoré dix fois. Tous ont oublié les dieux…

D’ailleurs, les dieux ont déserté la Trinacrie, ou sont tombés dans les embuscades. Je crois qu’il y a encore des nymphes, à la ville ; mais je n’ose y descendre ; c’est un séjour de périls inconnus et terribles.

Et je reste, misérable, à errer, traqué, dans les montagnes, seul, toujours seul. Il me faut, de longues nuits, souvent déçu, tapi dans les haies de cactus, aux dards moins aigus que ceux du désir, guetter, à l’orée des bourgs, le passage d’une paysanne…

Il s’interrompit ; et, plus bas, comme pour une confidence honteuse :

— Ceci même, cette dernière joie furtive m’échappe, – car un mal secret me ronge, un mal divin, qui m’est survenu après qu’un jeune berger m’eut accueilli dans sa cabane, une nuit d’hiver…

Et, penaud, écartant ses poils, il m’exhiba sa poitrine et ses cuisses, croûtelevées de plaques cuivreuses.

— Crois-tu que je puisse guérir ? demanda-t-il, humblement.

— À la ville, dis-je, il y a de savants thérapeutes.

— Hélas ! ce mal suce les forces que m’avait laissée la vieillesse. Il ne me restera plus bientôt nul plaisir que de jouer cette flûte, rapportée de la ville par un chevrier compatissant. – Même, il m’a appris des airs. Veux-tu les entendre ?

— Certes ! acquiesçai-je.

Le bonhomme déchevêtra de sa poitrine, où elle pendait à un bout de faveur bleue, crasseuse et tortillée, une flûte à treize sous, qu’il emboucha, avec une modestie assurée.

Abomination ! le Viens, Poupoule trémula son hideux refrain, suivi de Cake-Walk, et il me fallut subir tout le Tararaboum avant de pouvoir stopper la sinistre performance que le pauvre Dieu déchu sifflait avec frénésie dans son tuyau de fer-blanc crevé.

— Bien, bien ! repose toi ! m’écriai-je enfin.

Le malheureux suffoquait, les lèvres ardoisées d’inanition.

— Tu as soif. Allons, bois ! Et je lui tendis une confortable gourde, pleine de mixture dynamogène : rhum, caféine et kola.

Il lampa goulûment une dose redoutable. Ses paupières battirent, ses yeux miroitèrent ; et, les narines gonflées, dans un gros sourire bestial et niais, il interrogea :

— C’est le Nectar ?

— Presque, dis-je. Es-tu mieux ?

Sans répondre, il ramassa son gourdin. Et, l’échine cambrée, les jarrets fermes, tapant ses sabots sur la roche qui sonnait creux, il s’avança jusqu’à une pointe de la terrasse en surplomb sur le vertigineux dévalement des arbres.

Là, poitrinant dans l’azur, silhouette souveraine dont le contre-jour frisait en peluche d’or la pilosité rousse, d’un moulinet vigoureux et accéléré, il projeta la bâton de sa vieillesse, désormais inutile, au hasard de l’abîme.

— Hé-âh ! guttura-t-il, sauvage, les poings brandis, étiré vers la lumière. Hé-âh ! – Et son thorax se gonflait, craquant comme du cuir neuf. – Hé-âh !

Il se tourna vers moi, le visage tumultueux, les lèvres luisantes, couleur de myrtilles écrasées.

— Ami, oui, tu es un Dieu ! Donne-moi encore le Nectar !

Il empoigna le flacon, déglutit une large gorgée ; puis, arrachant de son cou la flûte de fer-blanc, il l’envoya voltiger, faveur bleue et tout, par-dessus son épaule.

— Je me rappelle. Je ferai une syrinx. Tu verras. Comment donc avais-je oublié ?

Il parlait, grec, maintenant, d’une voix grave et chantante, un peu rauque.

— Marchons ! Et, par un chemin s’amorçant au bout de la terrasse, il m’entraîna, rapide, impératif, irrésistible.

Nous courions, aux flancs du mont, sous le couvert de la forêt. Çà et là de tièdes trouées bleues crevaient la fraîcheur des feuillages. Puis, dans la demi-obscurité des tunnels de verdure, une fluorescence verte illuminait les prunelles de mon compagnon. Chaque fois qu’elles me fixaient, un spasme de vigueur me soulevait : nous galopions, frénétiques, à travers les casse-cous de l’absurde sentier ; nous aurions, par Hercule ! bondi sur les cimes des mélèzes et des pins.

— Vois-tu ! je me rappelle. C’était avant la subversion de l’ordre lumineux des choses. C’était avant les Arabes stupides, avant les Chrétiens contempteurs de la vie. Aux temps qui, seuls, furent. Dans les radieuses torridités de la Sicile antique, j’étais dieu. Aux jours de tramontane, ivre de soleil cru et de rafale têtue, je dominais les flots des montagnes. Leur âme verte et voluptueuse filtrait par tous les pores de ma peau – nue, alors, et belle ! – et fluait dans mes jeunes artères. Le cœur universel battait en ma poitrine. Écoute. Aux larges nuits d’été pâmées de sirocco, j’ai pénétré l’essence de la Force panique.

— Hé-âh ! Je sais encore ! Je te dirai – sur la syrinx.

Il se tut, les mains crispées aux pectoraux, la tête renversée dans l’œstre d’une joie dionysiaque, savourant l’inexprimable tumulte de son enthousiasme qui m’induisait contagieusement – moi, suscitateur d’un dieu !

Il allait. Ses pas somnambuliques lançaient des cailloux qui rebondissaient aux précipices. Sa chevelure, assouplie, s’aérait ; sa toison, défeutrée, flottait comme un vêtement, rythmait son allure sèche, pareille à une danse rapide que menaient d’intérieures harmonies.

Nous descendions, cependant. Une vallée apparut, enclose de crêtes onduleuses et cernées de pins-parasols, – et les grands pans vert-bouteille des contreforts s’échelonnaient, par le bas, en terrasse d’oliviers, jusqu’au toit rouge d’une métairie.

Plus loin, dans un autre ravin stérile, où la montagne se crevait d’éboulis fauves, les lacets blancs de la grand’route apparurent, tout au fond. Minuscules, les clochettes d’un troupeau tintinnabulaient, – festons musicaux sur le silence.

Les oreilles du satyre pointèrent, ses naseaux reniflèrent. Il siffla à travers ses incisives et m’empoigna l’épaule, montrant : « là-bas », de son index velu.

— Les chèvres ! les vois-tu ? Sur le dos pelé de la montagne, les chèvres noires, comme des poux. Eâh !

Le souffle saccadé, trottant sec sur le long éperon de granit, il me tira vers le troupeau qui broutait, plus bas, dans une boucle du sentier, l’herbe des pentes impraticables.

Brusquement, le capripède me lâcha, et, à bonds exorbitants, dévala par au travers des éboulis. Le petit chevrier, culotté de peau de bique, nu-pieds, se mit à fuir, vainement agile, le pourchas foudroyant du satyre. Mais le chien ne bronchait pas, et les chèvres mâchant des herbes qui pendillaient dans leur barbiche, regardèrent, placides, passer l’aigipan : – il disparut derrière un amas de rochers où venait de se réfugier sa victime.

Je galopais sur le long détour de la route, haletant, angoissé du drame qui se perpétrait derrière le monticule, d’où jaillirent bientôt les triomphales onomatopées d’un hymne incohérent.

Cinq minutes plus tard, au lieu d’une catastrophe, je surpris, ébahi, une scène bucolique : sur les genoux du capripède, le petit chevrier, tout rouge encore d’avoir couru, câlin et jacassant, jouait avec sa barbiche, tirait, à son cou de bouc, les deux petits appendices mous et duveteux ; et le dieu, chatouillé, pâmait d’un rire éclatant, dans la pose du satyre ivre de Pompéi… Mais l’enfant, effarouché à ma vue, déguerpit soudain.

Irrité de ma sotte inquiétude, j’interpellai le vieil aigipan.

— Me diras-tu, au moins…

— Sur la syrinx ! s’écria-t-il. Sur la syrinx ! Viens !

Et, dix pas plus loin, d’un coup, il déracina une botte de roseaux, dont il choisit les meilleurs. Je lui passai mon canif, et, tout en marchant, il taillait ses tuyaux, dont il éprouvait à mesure la sonorité.

Puis, il me fixa, ironique, et me ricana au nez, effrontément :

— Tu sais, il n’a pas eu peur de moi. Il m’a reconnu. Tu verras, dieu-du-nectar : je te dirai sur la syrinx.

Eâh ! je suis toujours un Dieu !

De Déprane à Syracuse, la Trinacrie était à nous. Les gens des campagnes nous portaient des offrandes, et nous invoquaient dans leurs chansons.

Au versant des allées, dans l’ombre ronde des pins-parasols, je m’asseyais auprès des jeunes pâtres. Je leur enseignais des airs nouveaux, sur la flûte ; et je me penchais, frôlant leurs cheveux qui sentaient bon le foin frais, pour voir leurs lèvres rouges glisser au tranchant des chalumeaux, où elles se coupaient, parfois, et saignaient – de petites gouttes salées.

Dans les grands midis torrides de canicule, où les paysages fluidement tremblotent, embusqué au bord des routes, j’attendais les filles qui reviennent de porter à boire aux moissonneurs ; – et sous le silence ardent de la sieste, je faisais gicler le cri pointu des virginités transfixées.

Je guettais, dans le jour vert des forêts, l’heure où les mignonnes hamadryades passent leurs têtes hors des arbres ; précautionneuses écartent leur gaine vivante d’écorce, et sautent à terre, souples nudités vertes. – Celles-là aussi étaient à moi.

Et les nymphes, blanches et froides comme la chair des nénuphars, qui se renversent en silence, les yeux fermés, sur l’herbe humide, avec un roucoulement doux, pareil au murmure glougloussant de l’eau voisine… et puis, seul, je me penchais sur la source pour tirer la langue à mon reflet, grimaçant encore de leur plongeon.

J’allais, sur la lisière des forêts, m’asseoir devant la mer, au coucher du soleil et peigner de mes doigts les longs poils de mes cuisses, où, la nuit venue, pétillaient des étincelles – jusqu’à l’heure lunaire des sirènes.

Les sirènes, elles sont toutes bleues. – Sais-tu ? C’est emmaillotées d’un fourreau en nacre squameuse qu’elles batifolent avec les gros tritons à queues de langouste. Pauvres tritons ! – Mais c’est nues, en leur vrai corps d’azur, qu’elles s’aiment deux à deux, les sirènes, dans les grottes illuminées. Eâh ! j’ai violé deux sirènes, toutes nues, devant la mer phosphorescente, une nuit d’équinoxe.

Je te dirai, sur la syrinx…

— As-tu de la cire ? s’avisa-t-il tout à coup.

— Nous achèterons de la colle-forte à la ville, en allant voir le médecin.

Une terreur subite l’immobilisa.

— Non ! non ! pas à la ville… je suis guéri !

— Comme tu veux. Nous demanderons de la cire, dans une ferme.

Cependant, son exaltation s’affaissait ; ses traits se décomposèrent, une sueur mouilla les rides épaisses de son front. Il titubait.

— Tu es fatigué, dis-je. Repose-toi.

Le pauvre dieu s’assit sur un mètre de cailloux. Il croisa les jambes, et regardant avec un sourire triste ses sabots usés :

— Dis ? Il faudra que je me fasse ferrer.

Sa tête ballottait comme celle des gens qui sommeillent en wagon. J’allai pour le soutenir. Mais, brusquement crispé d’une résolution farouche, il se dressa.

— Le Nectar !

Cette fois, il téta l’élixir vital jusqu’à la dernière goutte, puis lança le flacon dans la haie de cactus.

— À présent, je vais te dire…

Fébrile, ajustant sa syrinx, il préluda. Mais, faute de cire, les tuyaux fuyaient.

— Soit, dieu du nectar, descendons à la ville !

Nous repartîmes. Il allait, le cou raidi, la tête dressée, en une sérénité sombre, sous la formidable poigne des Destins imminents. Sa parole volubile embrouillait des récits fragmentaires, fulgurant parfois de visions farouches et grotesques.

— J’étais jeune et agile ! Avec les centaures, je faisais des courses à travers les forêts – les crottes de centaures, mêlées aux cailloux, rebondissaient, comme des balles de fronde, sur le tronc des yeuses et des caroubiers ; – les centaures, sans s’arrêter, dardaient leurs flèches à l’œil rouge du soleil qui crevait, polyphémique, entre les paupières des nuages horizontaux – et le galop de nos randonnées dionysiaques parcourait la Trinacrie, d’une mer à l’autre.

— J’étais jeune, et beau ! Les faunes et les silènes…

Il s’exalta, en des histoires où la liberté antique se doublait de celle d’un satyre : et, à le voir, les yeux fous, danser avec des hennissements hystériques, je commençais à redouter l’approche des faubourgs, dont apparaissaient les premières maisons.

Évidemment, le demi-litre de caféine, rhum et kola, ingéré par le dieu, outrait sa jouvence intégrale, et il fallait, avant tout, le munir, chez un pharmacien, de quelque antidote.

Sur la rédhibitoire indécence de mon compagnon, je boutonnai mon propre pardessus.

— Pour entrer en ville, soufflai-je. Et je complétai d’un cap de poche cet accoutrement plausible d’étranger.

Nous passâmes à l’octroi. Les gabelous sourirent bénévolement du forestière, qu’ils estimèrent un Anglais excentrique.

Je le poussai dans une rue déserte, et l’entraînai, rapidement.

Mais, tout à coup, une petite fille, en jupe et corset rouges, s’avança d’une encoignure, un bouquet de roses à la main.

— Un soldo, signori, un soldo.

Ce fut la catastrophe.

Mon satyre stoppa net, en arrêt devant la petite qui lui souriait. Puis, subit, avec un « Eâh ! » de joie frénétique, il s’élança, happant à pleines dents le bouquet, à pleins bras la gosse épouvantée.

Je me précipitai. Il me mordit, crachant les roses, se débattant ; et, ivre, furieux, épileptique, s’échappa, emportant la fillette qui hurlait aigrement.

Tandis qu’horrifié, je laissais l’invraisemblable viol se consommer dans cette fuite, dionysiaque quand même, du dieu lâché : d’une rue latérale deux carabiniers débusquèrent, dont l’habile croc-en-jambe abattit le capripède.

Alors, ce ne fut pas long. Les deux vengeurs de la morale outragée dégagèrent la petite, pleurnichante, et mirent les menottes à son odieux ravisseur. Lui, navré, décrépit, vidé, retombé des siècles divins – passé à tabac ! – me regarda, stupide et sans reproche, regarda, épars sur la chaussée, les tuyaux de sa syrinx à jamais imparfaite ; – et, silhouette ridicule : pardessus flasque et cap dansant sur ses cornes, mon pauvre bougre de satyre disparut, tandis que je me répétais la phrase inepte, mais cette fois intégrale, qui l’épitapherait, le lendemain, dans les gazettes de la ville : « enfin, l’immonde satyre fut conduit au poste. »

PYGMALION

I

Par un mauvais chemin en zig-zag, la litière du banquier Melchis, balancée aux épaules de six Éthiopiens, gravissait la colline.

À chaque lacet, une trouée dans le feuillage des myrtes et des lauriers-roses découvrait au loin la mer qui s’étalait, céruléenne, avec une large traînée de feu sous le soleil. Des galères, évoluant à force de rames, pareilles à des araignées aquatiques, entrecroisaient les fils d’argent de leurs sillages sur le calme plat de la rade. Plus bas, le port se hérissait d’antennes ; et, au long du golfe, avec ses milliers de terrasses et les acrotères d’or de ses temples reluisants parmi les bois sacrés, s’alanguissait, en une courbe nonchalante, la voluptueuse Amathonte.

Mais, dans sa litière de soie verte, Melchis, sans regarder le paysage, renfrognait son nez crochu, et tourmentait les nattes de sa barbe noire : car la montée était rude, l’après-midi étouffant, et ses nègres ruisselaient de sueur.

— C’est absurde ! grommela-t-il, incomparablement absurde ! Ces esclaves seront tantôt fourbus !

— Patience, seigneur, nous arrivons, répliqua un jeune homme, en tunique lie-de-vin, qui marchait à côté de la litière.

— Des Ethiopiens à dix mines pièce ! poursuivit l’autre. Ce sculpteur ne saurait-il habiter dans la ville ? – comme les gens sensés !

— Je te l’ai déjà dit : mon maître Pygmalion est fou. – Cette statue !… du jour qu’elle fut achevée, il l’emporta dans la maison, là-haut ; et maintenant, c’est tout au plus s’il ne jette pas dehors ceux qui viennent comme toi, admirer son œuvre. Il est fou, te dis-je ! – ou ensorcelé. Il oublie que je suis son élève et ne m’enseigne rien. Depuis treize lunes, il n’a touché un ciseau. Il passe des heures à polir sa déesse d’ivoire, à lui ajuster des bijoux, à nouer et dénouer sa chevelure. Une fois, je l’ai surpris qui lui parlait comme à une maîtresse, l’appelant son âme, sa vie, – que sais-je !… Peut-être me croiras-tu, seigneur ? Eh bien ! – l’Aphrodite me pardonne ! – Pygmalion est amoureux de sa Galatée.

Le Syrien haussa les épaules, avec mépris.

— Grotesque ! déclara-t-il. Jeune homme, tu ne peux rester chez ce maître. À Smyrne, j’en connais un meilleur : Nasiclès. Durant ma jeunesse, moi-même je fus son élève. Avec des figurines en plâtre et en terre cuite, rehaussées d’ocre, de minium et d’outremer, nous reproduisions, à l’usage du peuple, les icônes illustres des dieux ou des héros. – Ne souris pas, mon fils ! c’est un commerce avantageux ; et chacun sait, dans Smyrne, jusqu’au dernier vendeur de poulpes frits, que mes richesses, aujourd’hui célèbres, n’eurent pas d’autre origine.

Cependant, on atteignait, sur une esplanade ombragée de cyprès et d’yeuses, une sorte de temple.

— C’est ici ! dit Apnoukhos.

Il aida Melchis à descendre de litière ; puis, ouvrant la porte avec précaution, l’introduisit dans l’atelier.

Le velarium de pourpre diffusait un jour rose. Au bout de la salle, sur un lit d’écarlate, une vierge à cheveux blonds sommeillait, nue, dans la pose de l’Hermaphrodite. Un homme, assis devant elle, qui semblait méditer, tressaillit au bruit des pas ; et, reconnaissant Apnoukhos :

— Qu’y a-t-il ? Ne t’avais-je pas défendu ?…

— Pardonne-moi, ô Maître ! Ce riche voyageur, avant de regagner sa patrie, est venu pour rendre hommage à ton talent divin.

Melchis, un sourire sur sa face bilieuse, s’inclina, en portant au front, puis à la poitrine, sa main droite étincelante de bagues.

— Salut ! répliqua sèchement le sculpteur.

L’autre se répandit en compliments. Il vanta les œuvres de Pygmalion qu’il avait admirées, au cours de ses voyages, dans les temples de Paphos, d’Aphrodision, de Rhodes et d’Halicarnasse. Il se plaignit que l’illustre cité de Smyrne n’en possédât aucune… Les beaux-arts, pourtant, étaient fort en honneur chez ses concitoyens ; lui-même, Melchis possédait une collection de marbres et de bronzes, assez estimée. Bref (et tout en débitant ses phrases ampoulées, il inspectait à la dérobée la salle vide), son unique désir était de voir cette merveilleuse statue de Galatée, célèbre par tout l’Archipel, et jusqu’aux rivages de la Propontide.

— Galatée ? répéta Pygmalion, Elle est devant toi !

Et, avec un sourire d’orgueil, il désigna la vierge couchée dans la pose de l’Hermaphrodite.

Belle comme une Déesse, elle semblait dormir. Mais son corps, bien que revêtu des couleurs de la vie, demeurait inerte.

Nulle respiration ne soulevait sa gorge d’ivoire. Une guêpe qui vrombissait dans un rai de soleil effleurant ses cheveux d’or, soudain s’abattit sur les lèvres impassibles – de la statue.

— Par les cornes de Moïse ! s’écria le banquier, béant d’admiration. Et, se tournant vers le sculpteur : On ne m’avait pas trompé. J’aurai juré que cette femme était en vie ! Dis-moi : combien me la vends-tu ?

Pygmalion partit d’un rire sombre.

— Te vendre cette femme, dis-tu ? Ma Galatée, la fille de mon âme, qu’éveillera bientôt le souffle divin d’Aphrodite ! Te vendre mon épouse !… Je l’ai refusée aux prêtres mêmes de la Déesse ; et toi, un barbare, viens me la demander ! Mais tous les trésors du Grand Roi…

Le Syrien, accoutumé aux verbeuses protestations et aux serments apocryphes des marchandages, l’interrompit :

— Combien t’offraient donc les prêtres de la Déesse ?

— Trente talents ! les sots ! trente talents ma Galatée !

Melchis sourit avec scepticisme.

— En conscience, pour une simple statue d’ivoire, – pas même chryséléphantine, – c’est bien payé. Sauf la chevelure, tu n’y as pas mis vingt drachmes d’or. Néanmoins, je veux prouver ici mon amour des beaux-arts. Le Dieu d’Abraham m’en est témoin, les temps sont durs ; – mais j’irai jusqu’à trente-cinq talents, payables comptant, en belles dariques neuves et en statères d’or.

À mesure qu’il parlait, Pygmalion avait pâli. Un rictus féroce contractait sa face. Blême d’indignation, enfin, il éclata :

— À toi, ma Galatée ! pour des dariques et des statères ? – Hors d’ici ! infâme ! Hors d’ici ! esclave de Syrie, mangeur de petits enfants, proxénète ! Détale ! ou – j’en jure par Hécate par l’Hadès, par le Styx ! – je te tue comme un porc !

Et, saisissant à terre un lourd maillet de buis, il le brandit comme une massue.

Melchis, terrifié, reculait, en appelant au secours les Éthiopiens de sa litière ; mais Apnoukhos le tira par la manche et lui glissa quelques mots à l’oreille.

— C’est vrai ! dit le Syrien.

Arrêtant d’un geste ses esclaves, il passa le seuil, tandis que Pygmalion refermait la porte et poussait les verrous, furieusement.

II

Pygmalion, une fois seul, sa colère tomba. Il secoua les épaules, s’approcha de la statue ; et, s’agenouillant face-à-face avec elle, lui entoura la tête de ses bras.

— Ô Galatée ! Vierge toute belle ! Que nous font les paroles de ce chien, puisque moi, je te connais, Déesse ! Moi seul puis te comprendre, moi ton créateur ; moi qui t’ai révélée, native, en la splendeur tragique du désir !

Ô Galatée ! Depuis que mes yeux sont ouverts à la merveille éternelle de la lumière, ton amour secret se levait sur mon cœur, comme une aurore, pour jamais, d’apothéose !… Je t’appelais, jadis, aux soirs adolescents d’été, lorsque ta voix modulait mon désir aux zéphyrs caressant la ramure des pins…

Ô bien-aimée ! ton corps miraculeux, tes hanches et tes seins sont le nubile amour des golfes parfumés !

Toutes les joies, toutes les gloires, toutes les femmes, tous mes désirs tordus vers l’ardente beauté n’étaient que les élans frémissants de ton âme, – effigie d’un plus beau moi-même, Galatée !…

Tu es l’Idée resplendissante de mon être, qui s’exilait au ciel fixe des Archétypes ; tu es, de notre double et total Androgyne, l’Épouse – hélas ! inerte encore !

Future Épouse ! – si douloureusement imparfaite ! – ne saurai-je donc te ravir, toute ivre, à ton froid simulacre, et dans tes yeux ouverts déverser les reflets de la nuit sidérale, pour que fulgure enfin, dans notre double chair, l’éclair vertigineux de l’antique Unité !

Tandis que l’amoureux modulait ses platoniciennes divagations, le crépuscule tomba. Des ondes lentes de fraîcheur coulaient par l’ouverture du toit. Dans l’atmosphère assombrie, l’on eût dit que l’ivoire tiédissait davantage, sous les caresses.

Pygmalion se recula, pour mieux la contempler. Envahi de ténèbres croissantes, le beau corps étendu, où çà et là luisait quelque bijou, semblait s’émouvoir d’une vie éphémère. À demi caché par la chevelure massive, le visage se faisait irréel : un mystérieux sourire ondoyait sur la face ; obscurément, les yeux soulevaient leurs paupières, s’ouvraient tout grands, fixant sur les ténèbres un inscrutable regard, tandis qu’un soupir léger soulevait les seins, par intervalle.

Or, c’était ainsi, chaque soir, depuis l’éclosion de cet étrange amour. À la nuit tombée, un sommeil parfois, venait surprendre l’amant. Livré au sortilège de ces songes mystérieux qui réalisent en aventures cohérentes et quasi-réelles nos plus impossibles désirs, il imaginait sa Galatée enfin vivante : elle répondait à ses baisers, et, lui nouant autour du cou ses bras souples et tièdes, mêlait son étreinte à la sienne, jusqu’à l’extase définitive.

Mais ce leurre, pas plus que les fugaces illusions du crépuscules, ne le satisfaisait. Il n’était pas de ces forcenés idéologues qui, sur la foi de sophismes spécieux, estiment à l’égal d’une réalité concrète les fluides fantasmagoriques de leur pensée, – la projection, sur la toile des ténèbres, de leur rêve intime.

Ce sculpteur ne voulait être dupe d’aucune vision : la seule évidence, pour lui, était celle qu’on peut serrer dans ses bras, éprouver avec des muscles bien éveillés, sans crainte de la faire s’évanouir dans le monde larvaire des fantômes et des ombres.

Soucieux ainsi de n’accoupler son désir qu’à une rigoureuse réalité, il avait repoussé avec indignation les philtres de Thrytta, la sorcière de Paphos, occulte entremetteuse renommée parmi les amants dédaignés. Il n’eût pas risqué, sous l’influence d’un vil breuvage aphrodisiaque, le sort de cet aveugle éphèbe qui, naguère, à Cnide, avait possédé, en la fureur de sa démence, une Aphrodite de marbre.

Dût-il en périr de son amour insensé, dût-il en périr sur l’heure, c’est réelle et vivante que Pygmalion voulait sa Galatée.

Sur l’aveu de son amour insensé, le grand-pontife d’Aphrodite cria tout d’abord au sacrilège. Puis il avait déclaré la chose ardue, sinon impossible. Après quoi, tout en lissant les bandelettes de sa tiare, il avait hasardé que peut-être la Déesse se laisserait fléchir, à force de supplications. Le plus sûr eût été d’offrir au sanctuaire la Galatée d’ivoire. Mais ce moyen rejeté, il faudrait des sacrifices et des prières, innombrables.

Rien ne rebuta la confiance vouée par Pygmalion à la déesse d’Amathonte. Si, entre tous les humains, elle lui infligeait la merveilleuse torture de ce désir, c’était, sans doute, pour le récompenser par un miracle final ?

D’ailleurs, plus l’épreuve s’allongeait, plus les affirmations du pontife devenaient formelles. À cinq reprises, des augures heureux se manifestèrent. Les successifs ajournements, loin d’abattre sa confiance, l’exaspéraient.

Chaque matin, Pygmalion descendait vers la ville, par le chemin de lacets. Dans le faubourg, sur le seuil des portes où des pâtes comestibles, suspendues à des tringles, sèchent au soleil comme des tentures jaunes, des vieilles, accroupies, regardaient passer l’amoureux de la statue. Les jeunes femmes, dont la chevelure noire s’étale en larges coques, riaient et chuchotaient sur son passage. Des portefaix, chargés de fenouils et de choux-fleurs, s’arrêtaient net, et le considéraient, comme un étranger, avec ébahissement.

Sans rien voir, il atteignait la place voisine du temple. Là, sous les platanes et les palmiers, dans la cohue des vendeurs de choses consacrées, qui vous hèlent avec volubilité, il achetait, sans marchander. Puis, avec la foule, il se dirigeait vers les myrtes de l’enceinte. Devant lui, un bambin nu à tignasse poussiéreuse se cramponnait aux cornes d’une chèvre blanche, et un autre serrait dans ses deux poings les oreilles d’un lièvre effaré. Pygmalion, portant sous les plis de sa robe un ex-voto d’or en forme de cœur, les suivait, une cage d’osier à la main : – entre les barreaux passaient les becs roses des tourterelles qui, roucoulaient interminablement, à l’unisson de son désir.

III

C’était un soir du mois Poséidon, quatre lunes après la visite de Melchis. Pygmalion remontait de la ville, se répétant les paroles du sacrificateur, lorsqu’il avait rencontré dans les viscères d’une colombe le prodige de deux cœurs accolés : « Espère ! La Déesse a résolu d’exaucer ton vœu… bientôt. »

Bientôt ? – Ne serait-ce pas ce soir ? – Et Pygmalion, hâtant le pas, frissonnait sous les lentes bouffées énervantes agitant les buissons de lauriers, roses et de myrtes. Aux endroits où les constellations, embuées de sirocco, se montraient parmi les ramures, il s’arrêtait, se demandant s’il ne devait point laisser au miracle le temps de s’accomplir ? Et, dans les halos irisés des astres, il cherchait un présage.

Il tournait l’avant-dernier lacet de la route, lorsqu’une étoile filante coula sur la face de la nuit comme une larme de soleil, et silencieusement disparut vers le sommet de la colline. Mais, avant qu’elle se fût éteinte, une foi soudaine l’avait traversé :

— Galatée ! C’est son âme que la Déesse lui envoie !

Et le cœur battant dans la gorge, il avait couru d’une haleine jusqu’à sa demeure, dont il ouvrit brusquement la porte.

Des effluves mystiques l’enveloppèrent. Silence. Une lueur mauve auréolait la cassolette ardente où fumait de la myrrhe. Derrière, Galatée, à peine visible, flottait dans une nuée lilas, comme une déesse aux membres de rose.

Vivait-elle donc ?

Il s’arrêta. Une angoisse, tout à coup l’accablait : – trop impossible, ce miracle ! – Il se laissa tomber sur le lit de fourrures.

Elle était immobile, dans son habituelle pose de l’Hermaphrodite, ses longs cheveux d’or dénoués et pendants comme il les avait laissés le matin.

— Sainte Aphrodite ! exauce-moi ! Sainte Aphrodite ! exauce-moi ! répétait-il, tout grelottant d’amour et d’une terreur sacrée.

La myrrhe grésillait doucement. Par intervalles, des bouffées de sirocco apportaient la rumeur de la ville mêlée aux bruits confus de la mer.

— Sainte Aphrodite ! exauce-moi !

Mais la statue, comme une déesse aux membres de rose, reposait impassible sur sa nuée d’hyacinthe.

Désespérément, alors, il se leva, marcha vers elle ; et, plein de sanglots, laissa tomber son front brûlant, pour l’y rafraîchir, sur les beaux seins d’ivoire…

Un cri affolé, de terreur et de joie : son front avait touché une souplesse tiède, l’élasticité de la chair vivante !

Une seconde, il resta béant.

Mais oui, n’est-ce pas ? ces seins respirent ! le reflet d’un rêve s’émeut sur son visage !

Il jeta les mains sur elle, impétueusement.

Son cœur bat ! son cœur ! Ô joie ! joie surhumaine ! ses cils noirs palpitent… Galatée ! Galatée ! – Et pour l’éveiller, il secouait son torse, passionnément. – Ses yeux s’ouvrent ! ses yeux mordorés, ses yeux inouïs, profonds comme l’Érèbe, se fixent sur lui… ses dents sourient entre les lèvres disjointes… Ouraniens immortels ! Aphrodite auxiliatrice ! la terre peut l’engloutir, à présent, les sept sphères de cristal le fracasser sous leur chute : il mourra dans son désir réalisé !

Frénétique, il saisit entre ses paumes la tête aux cheveux d’or ; il colle sa bouche à ces lèvres surnaturelles qui se mêlent, humides et brûlantes, aux siennes, où il aspire, croit-il, et l’extase et la mort foudroyante qui va l’anéantir, Prométhée sacrilège !…

Mais non : il ne meurt pas. Ivresse ! Et il blasphème les Olympiens, il les défie de goûter jamais un bonheur pareil. Les bras de Galatée, ses bras de chair vivante, le frôlant, s’unissent autour du son cou ; et – volupté suraiguë – il sent le camée d’un bracelet s’incruster dans sa nuque… C’est donc vrai ! Il ne rêve pas ! Elle vit, cette chair inouïe qu’il a créée, qu’il éprouve de ses muscles et de ses baisers ! elle vit, cette aisselle nue où il aspire toutes les violettes, tous les lis, et toute l’ambroisie des dieux !

Puis, leurs regards s’affrontent.

Il murmure :

— C’est toi ! Toi, ma Galatée, mon Désir ! mon âme !

Elle sourit. Sa voix suave hésite, comme mal incarnée encore, sa voix tombée des cieux !

— Ô Toi ! C’est Nous ! Vois-tu ? Je t’attendais depuis l’Éternité !

Et la vierge pâmée s’abandonne : il la soulève, l’emporte vers l’amas profond de fourrures. Ses cheveux s’épandent, enveloppant leurs têtes comme un voile tissu de lumineux parfums. Eux deux existent seuls, dans l’immense Univers ! Plus de terre, plus de ciel, rien qu’eux deux – et ces seins durs, ces seins brûlants et aigus incrustés dans ses pectoraux frémissants.

IV

La ville d’Amathonte avait célébré leurs noces.

Le grand-pontife d’Aphrodite, avec le collège des prêtres, et suivi du peuple entier, était venu quérir les Amants sacrés en qui se manifestait la puissance miraculeuse des Immortels. Et tout un jour, sous le soleil du tiède hiver cypriote, le cortège parcourut la cité.

Tout un jour, les flûtes, les tambourins, les cymbales et les lyres rythmèrent les hymnes d’hyménée et les acclamations de cent mille poitrines. Tout un jour, les prêtres vêtus d’hyacinthe et d’aurore ; et les courtisanes nues sous leurs gazes et leurs bijoux d’or ; et les blanches théories de vierges effeuillant des roses ; et les éphèbes en tuniques claires, couronnés de violettes, agitant, parmi l’air bleu, l’allégresse des palmes sur l’ouragan clamorant des enthousiasmes et des bénédictions ; toute la gloire ivre et pavoisée des conquérants et des dieux escorta le char triomphal de Pygmalion et Galatée.

Cette apothéose, au dire du pontife, n’était qu’un prélude. Le lendemain, cette semaine entière, la suivante, ne seraient semblablement que fêtes : les gens d’Arsinoé, de Paphos, et des autres bourgs, ne manqueraient pas de venir à nouveau célébrer la gloire d’Aphrodite.

Galatée, grisée encore par les acclamations de ce peuple dont elle se sentit plus que la souveraine, accueillit cette nouvelle avec ravissement. Et le soir, dans leur maison de la colline, qu’environnèrent jusqu’à la deuxième veille des chœurs d’adolescents, elle s’étonna fort que son cher époux ne partageât point sa joie.

Cet homme extraordinaire, persuadé qu’Aphrodite avait pour lui seul animé son œuvre, s’irritait de ne pouvoir goûter le calme et la paix amoureuse dont jouissent les plus humbles épousés. Il se jura de ne subir point davantage cette vie tumultuaire.

Avant l’aube, ayant ramassé pierreries et or en une bourse de cuir, il éveilla Galatée ; – et son air de résolution était tel qu’elle le suivit sans murmurer, à pied, jusqu’au port de Cition, où une nef sidonienne les prit à bord, faisant voile pour l’île de Trinacrie.

Sur ce navire, où les autres passagers – taciturnes Asiatiques encapuchonnés de laine blanche – ne voyaient en eux qu’un couple d’amants banals, les jours se succédèrent pareils, de voluptés ardentes et de rêveries bienheureuses. Le navire, penché sous ses larges voiles rouges comme les chevaux qui tournent la borne du cirque, fuyait avec un doux balancement sur les plaines infinies de la mer cérulée. Nulle terre en vue. Assis avec Galatée, près du timonier en casaque orange, Pygmalion regardait s’allonger, comme un grand chemin de neige, le sillage ; et, de sentir la patrie à chaque heure plus lointaine, il se réjouissait.

Galatée, au contraire, devint triste : la monotonie de cette longue navigation l’accablait, disait-elle. Pour la distraire, il lui contait des légendes, ou reprenait le thème, sans cesse nouveau, de leur miraculeuse union.

Le matin du neuvième jour – les vents avaient été favorables ; – on aperçut vers la droite un cône vaporeux flottant sur la mer. Lentement, heure par heure, il grandit, cyclopéen, et l’on distingua la masse fumante et neigeuse de l’Etna.

Puis, sous une chaîne de montagnes vertes, la côte sicilienne apparut, évasée comme un golfe énorme, piquetée de villages clairs où trônaient, couvrant plusieurs collines de ses édifices polychromes, s’avançant dans la mer avec ses palais, ses temples, ses théâtres, l’opulente et démesurée Syracuse.

V

Une fois sur les dalles du quai, Pygmalion et Galatée s’arrêtèrent. Pygmalion n’avait pu, dans la hâte et le secret de sa fuite, se ménager une lettre d’introduction pour quelque notable Syracusain. Il leur fallait donc s’enquérir d’une auberge. Et il cherchait auprès de qui s’informer, lorsque Galatée lui désigna un homme, enveloppé d’un manteau militaire et coiffé d’un casque à plumes d’autruche. Accoudé sur une pile de ballots, le menton dans la main, il examinait d’un air désœuvré le déchargement de leur galère.

— N’est-ce pas aussi un étranger ? objecta Pygmalion.

— Qu’importe ! murmura Galatée. Et, hardiment, elle aborda l’inconnu.

— Seigneur, dit-elle, nous venons de Chypre. Mon époux que tu vois, est Pygmalion, le fameux sculpteur d’Amathonte. Tu connais son nom, peut-être ?… Moi, je suis Galatée… Je te prie de nous indiquer un logis.

— Je suis Sextus Pomponicus Ridens, déclara l’autre, chevalier romain et tribun de la IVe Légion, envoyé par le Sénat auprès du tyran Hiéronyme.

Avec une parfaite urbanité, il protesta de son dévouement à l’illustre Pygmalion et à sa compagne. Il ignorait, à vrai dire, les auberges de Syracuse. Mais, habitant le palais de l’Achradine réservé aux ambassadeurs, il offrait de les y recevoir jusqu’au lendemain, jour où, sa mission terminée, il repartait pour l’Italie.

Émerveillé de se savoir connu à Rome même, Pygmalion hésitait devant l’offre de tribun. Mais comment refuser à Galatée cette joie d’être logée dans le palais des ambassadeurs ? Et puis, pour un jour !…

Il accepta.

Le soir, Pomponicus vint leur tenir compagnie. Le sculpteur et lui jouèrent au cottabe. En jetant les dés, il narrait ses campagnes de Dacie, sa poursuite des Quades et des Gépides à travers les affreuses profondeurs de la forêt hercynienne. Galatée écoutait ce héros avec ravissement – et Pygmalion, qui, malgré son désir de perdre, gagnait à tout coup, s’ébahissait que leur hôte fût un si piètre joueur.

Dès le matin, Pygmalion partit à la recherche d’un autre logis. Galatée trop lasse pour courir la ville, attendrait son retour. Rien ne pressait, Pomponicus ne partant que tard dans la soirée.

Le Cypriote, guidé par un Syracusain complaisant, ne tarda guère à découvrir, dans le paisible quartier de Tyché, au-dessus du port de Trogile, une maison, jolie et presque neuve. Toute blanche, elle avait des jardins fleuris et des terrasses ombragées de citronniers, d’où la vue s’étendait sur les forêts de l’Hybla, l’immensité bleue de la mer Ionienne, et, tout au fond, les neiges de l’Etna. – Délicieux refuge pour leur amour ! Aujourd’hui même ils s’y installeraient, car des meubles – outre une vieille esclave libyenne – garnissaient les appartements.

Tout joyeux du marché conclu, il regagna l’Achradine. Le soleil était au haut de sa course, et l’ombre des gnomons entamait la sixième heure, lorsqu’il entra dans le palais, se hâtant vers la chambre de Galatée.

Personne !

— Elle doit être chez Pomponicus : elle s’ennuyait, sans doute ! – J’ai été si longtemps dehors !

Il courut chez l’officier.

Des esclaves nettoyaient la pièce, secouant les tentures, déplaçant les meubles.

— Où est le chevalier romain ?

— Ne sais-tu donc qu’il est partit ? Vers la quatrième heure. Avec une femme. C’est l’envoyé de Carthage qui doit arriver ici, tantôt.

Mais le malheureux n’entendait plus. – Son épouse ! ce traître, cet infâme Romain avait enlevé son épouse ! – Et il se précipita vers le port, à travers la foule épaisse qui emplit les rues, l’hiver, au milieu du jour. – Des garnements, sur son passage, criaient : au voleur ! – Comme un furieux, il passa le pont d’Ortygie, repoussant les péagers qui tentaient de l’arrêter. Il atteignit le quai.

Trop tard ! Là-bas, une girouette dorée figurant la louve de Rome oscillait au mât d’une trirème. On entonnait le « rhypapai » du départ. Elle démarrait !

À grands coups brutaux, il enfonça la presse des badauds.

La galère, à vingt brasses du bord, s’essorait : selon la plaintive mélopée de la chrome, les rames, grinçant en cadence sur leurs tolets de bronze, battaient l’eau écumeuse.

À cet instant, coiffé de son casque à plumes d’autruche, Sextus Pomponicus montait sur le tillac, tenant par la taille, amoureusement penchée sur son épaule, Galatée.

Pygmalion s’élança, plongea, reparut, nageant de toutes ces forces vers la galère.

Mais ses vêtements s’imbibaient d’eau, le paralysaient ; le navire accélérait sa vitesse, filant comme une mouette sous l’effort de son triple rang de rames. Et, devant Pygmalion qui se débattait dans le sillage mousseux, Galatée mit un long baiser sur la bouche de son beau chevalier.

Alors, suffoquant, se débattant, il se souvint :

— Jadis, « la posséder une fois, et mourir ! » avait-il dit ? – Dérision folle ! non ! il ne voulait pas mourir ! – la posséder ! toujours ! oui ! – Galatée ! c’est impossible ! Galatée, la fille de son âme, sa vie ! son épouse surnaturelle ! – Désir ! Désir ! seul vrai Dieu !

Empaqueté comme dans un linceul parmi les plis collants de sa robe, il coulait, irrémédiablement. – Galatée ! Galatée ! Ô la divine statue d’impassible ivoire qu’il contempla, jadis, aux jours heureux, dans les mystiques illusions du crépuscules ! – Désir ! Désir ! seul vrai Dieu !

Sa main crispée agrippa un instant, à la surface de l’eau, des flocons d’écume ; tandis que penchée à la poupe, elle lui criait, suave et ironique, – sans qu’il pût l’entendre, jamais plus :

— Je ne t’aime pas, tu sais ? Je ne t’ai jamais aimé ! Imbécile ! tu m’as prise pour Galatée ! mais je suis Gyné, fille de Héva ! Gyné ! Gyné !

À côté d’elle, le chevalier romain Sextus Pomponicus Ridens, tribun de la IVe Légion, lorgnait, en fin connaisseur, la grâce souple et voluptueuse de son geste ployé.

VI

À cette heure-là, le banquier Melchis exhibait à de riches convives smyrniotes sa collection de raretés. On marchait à petits pas sous le portique aux chapiteaux de vermeil. Les habitués de la maison, allant droit aux pièces capitales, les désignaient aux autres, discrètement.

— Tiens : une nouvelle statue ? interrogea le chiliarque Gelastyx.

— Oui. Ma dernière acquisition. Une Galatée. Elle paraît vivante, n’est-ce pas ?

— Admirable !

— Une vraie déesse !

— Et toute en ivoire !

— Elle a dû vous coûter bon ! s’extasia l’archonte Metarpax.

Melchis se rengorgea avec suffisance :

— Elle vaut au bas mot soixante talents… mais je l’ai eue pour un morceau de pain… Voyons… coût de l’esclave circassienne que je lui ai substituée : vingt mines. Item, avoir gagné à ma cause l’élève du sculpteur : dix mines. Total : trente mines.

— Comment cela ?

— Trente mines ! une statue de soixante talents, habile homme !

— Glorieux Melchis !

— Raconte ! raconte-nous l’histoire !

— C’est, en effet une histoire… mais d’abord, passons dans ce belvédère.

On s’installa autour des tricliniums.

Des enfants ioniens, couronnés de violettes, passèrent des sorbets au citron, des cédrats confits, des gâteaux au miel et des boissons à la neige. Au bas de la terrasse, les flots du golfe bleu clapotaient avec langueur. Une brise tiède soufflait de l’ouest, apportant le parfum des amandiers en fleurs et des roses épanouies sur le promontoire ensoleillé.

Melchis, avec un sourire de souverain mépris, commença :

— Figurez-vous, ces artistes ont parfois des idées bien bizarres !…

LE MARTYR

« Les martyrs, éclatant en sanglots, s’étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement. »

(Flaubert, La Tentation de Saint Antoine).

La rafle avait réussi. Guidée par un traître, la cohorte, gardant les deux issues, avait pris sur le fait ces ennemis de Rome et de César, comme ils adoraient l’Âne crucifié, aux catacombes de Calixte. Et, traversant la vigne où se dissimulait l’entrée, le cortège déboucha sur la Voie Appienne.

Encadrée des légionnaires, casqués et cuirassés, glaive au poing, qui la houspillaient rudement, la canaille défilait : une vingtaine d’artisans et d’esclaves, enchaînés deux à deux, nu-tête sous le soleil de mai, leurs beaux habits de fête déguenillés dans la bagarre, salis de terre, d’huile et de résine, abjects. Des yeux pochés se fermaient, déjà bleus ; le sang des balafres agglutinait les chevelures. Des femmes, clopinantes encore des stupres soldatesques subis au fond des galeries, sanglotaient ; d’autres hagardes, roulaient des yeux ; les hommes ricanaient de défi ; et tous, encouragés par un grand vieillard aux gestes théâtraux, braillaient leurs chants révolutionnaires, sous les coups. Et, flanquant la colonne, cep de vigne à l’épaule, le centurion, méprisant et roide, lançait des ordres.

Les portiers des riches villas sortaient, leur trousseau de clefs brandi, sur les seuils de mosaïque ; d’élégants cavaliers se détournaient à peine ; soulevant le rideau vert de sa litière, emportée au trot de huit Éthiopiens, une matrone reconnut l’homme qui marchait au dernier rang, et le suivit des yeux, l’air ébahi, avec une moue dégoûtée pour sa compagne de chaîne.

Ceux-là, parmi la tourbe vile, étaient des personnages.

Lui, malgré sa cuculle de bure, gardait la démarche hautaine du tribun militaire Caïus Tullius Liber, habitué à parader en tête de sa légion, sous la pourpre ; et son ancien prestige de maître déchu faisait encore baisser le regard aux soldats haineux. Ils n’osaient non plus railler trop haut la femme en palla noire que chaque pas jetait contre lui, douloureuse et confuse : une de ses sandales s’était détachée, et son pied nu boitait dans les ornières du dallage. Il s’efforçait, malgré ses liens, de la soutenir, et tâchait de distraire par de pieuses exhortations la fatigue de sa sœur en Christ, Madeleine – l’ex courtisane Apollinia.

D’une famille enrichie par le trafic maritime depuis les années de Domitien, Caïus Tullius Liber avait préféré à la tribune où le destinaient ses succès de gymnase, les honneurs militaires. Il avait, dès vingt ans, participé aux campagnes de Marc-Aurèle César contre les Quades et les Marcomans, dans les forêts de la Pannonie où le sage empereur périt le jour même de sa victoire définitive ; et, nommé à son retour tribun de la IVe Légion, il servait depuis deux ans le César Commode.

Mais l’aventureuse activité de son esprit débordait les routinières occupations de sa charge. À Rome, il se contamina des nouveautés orientales. Aigri par quelques injustices de ses chefs, il se fit initier à la secte chrétienne, dont les doctrines d’égalité, les revendications sociales le séduisirent. Sans dégoût de ceux qu’il nommait ses frères, il devint un familier des rites secrets célébrés dans cette taupinière où on venait de le prendre, ignominieusement.

Car, si des patriciens, – et un César même, – avaient, parfois, dans leur oratoire, révéré Christ, conjointement avec Bacchus, Hercule, et autres dieux, les allures trop révolutionnaires de la secte, traquée par la police de l’Empire, détournaient du baptême les gens sages. Des femmes distinguées s’engouaient bien, par mode, des théories glorifiant la pauvreté, l’humilité, la faiblesse. Mais seuls les esclaves et la plèbe bravaient les rigueurs de la Justice, aux réunions clandestines où l’on prêchait le règne futur des Cieux sur la terre, où mûrissait la révolte vengeresse, où l’on demandait à Christ le bouleversement social, le triomphe des bons sur les méchants. – Et les bons, c’étaient les pauvres et les opprimés ; les méchants, c’étaient les riches, les heureux, les puissants.

Trop fin pour admettre ce grossier absolutisme, Caïus s’enfiévrait cependant aux rêves de tendre fraternité, de charité, d’harmonie future qui donnerait seule aux hommes la paix et la concorde universelles, à l’avènement du Royaume de Dieu. Et ce philosophe, ce lettré, acoquiné à la ferveur mystique des catacombes, se passionnait, à voir l’hostie resplendir sur l’autel, aux doigts du prêtre ; et, le cœur gonflé d’aspirations immenses et d’amour, il savourait, avec les Espèces consacrées, le goût de la Divinité.

Un charme profane s’ajouta d’ailleurs aux mystiques attraits, lorsque la néophyte Apollinia introduisit dans les réunions sa rayonnante beauté. La nouvelle courut la ville : la courtisane Apollinia, dans l’éclat de la jeunesse et de la renommée, touchée par la grâce, venait de se retirer du monde.

Son palais de Tibur aux viviers célèbres, sa villa de Baïes, sa maison des Carines, ses meubles en cyprès d’Afrique, ses bois, ses métairies, ses esclaves, ses toilettes, ses gemmes, ses bijoux, – toute cette fastueuse richesse que payèrent les ruines des plus opulents citoyens de l’Empire, depuis des censeurs et des personnages consulaires jusqu’à des princes grecs et des satrapes d’Asie, – elle avait tout abandonné aux prêtres chrétiens, pour les pauvres.

Et, pauvre elle-même, afin de se racheter des flammes éternelles où le dieu d’amour et de pitié précipite les filles qui ont mésusé de leur corps, la pécheresse Apollinia, renonçant à ses fornications, cachant sa beauté sous un voile de veuve, se vouait au repentir et à une perpétuelle chasteté.

En vain, le Préfet du Prétoire, qui convoitait son tour à jouir de ses charmes, la pria-t-il de retarder en sa faveur cette retraite inhumaine. En vain il lui offrit de remplacer par d’autres plus royales encore les richesses dispersées par son caprice. – La nouvelle Madeleine fut inflexible.

— Fais-toi chrétien, lui répondit-elle, je prierai pour toi.

Et, chaque jour, ne dévoilant qu’au fond des cryptes, à ses humbles frères et au respectueux Caïus, sa beauté, merveilleuse en dépit des jeûnes et des macérations, elle croissait en grâce et en mérites devant Dieu.

Le Préfet passa aux menaces ; et, conformément à la nouvelle persécution qu’infligeait le César Commode aux Chrétiens, coupables de nier sa divinité herculéenne, il résolut de faire arrêter l’ex courtisane. De savoir qu’elle hantait les réunions secrètes des Catacombes, la pensée des agapes luxurieuses attribuées aux adorateurs de l’Âne enrageait sa passion. Qu’elle l’eût ajourné en faveur de quelque plus opulent protecteur, passe. Il aurait attendu son tour. Mais qu’elle courût ainsi les muletiers et les portefaix, dans les orgies crapuleuses qui, toutes lumières renversées, confondaient, aux braiments de la Tête d’Âne, sous prétexte de fraternité, les chairs échauffées de vin, c’était l’outrage impardonnable au désir qu’il avait daigné lui manifester ! – Et, aujourd’hui, en conséquence, la rafle l’avait prise, avec les autres.

Dès leur première entrevue, Caïus s’était attaché à elle. Il admira ce repentir, cette abnégation vertueuse qu’elle offrait à Dieu. Il aimait la beauté de son âme, comprenant mieux que leurs incultes frères la grandeur d’un tel sacrifice. Il la voyait déjà, auréolée de ses mérites, rayonner parmi les chœurs des Séraphins, à la droite du Père.

Elle, les yeux chastement baissés devant le mâle et séduisant guerrier, louait sa bravoure de compromettre, pour Christ, les biens et les honneurs du siècle. Lui aussi serait sauvé. Et, là-haut, leurs êtres spirituels pourraient s’aimer à loisir sans péché. Dès cette vie, elle l’aimait d’une affection fraternelle. Mais tout autre désir serait une tentation du Démon, un pas vers la Luxure, – péché contre quoi fulminait précisément le vieux prêtre qui l’avait convertie, un montagnard helvète, qui dépeignait sans relâche les effroyables tourments de l’enfer réservés aux fornicateurs et aux adultères.

 

Côte à côte, au dernier rang du cortège, le couple suivait sa voie douloureuse. Ils invoquaient la grâce de Dieu, et les signes de croix qu’ébauchaient leurs mains enchaînées les réconfortaient d’une sérénité surnaturelle. En attendant leurs futures épreuves, ils montraient à la tourbe vile des Païens comment les Chrétiens supportent les outrages !

Passé la porte Capène, les abatteurs du macellum voisin, bras nus et tabliers rougis, brandirent avec d’atroces injures leurs coutelas sanglants au nez des prisonniers : et les soldats repoussèrent, avec le plat du glaive, les plus hardis, que le reste poussait par derrière.

Car ces misérables, il fallait les laisser vivre, malgré leur scélératesse : les jeux des ides prochaines, à l’Amphithéâtre Flavien, les réclamaient. Le couteau serait mort trop douce pour ces exécrateurs de la Société ! Les griffes et les crocs des fauves, sous l’auguste présidence de César, dont ils avaient offensé l’herculéenne divinité, feraient de leur châtiment un exemple et un divertissement pour quatre-vingt-dix mille spectateurs.

Et les teinturiers aux mains bleues, les taverniers, les tonneliers du quartier, après les invectives ignobles lancées contre les premiers rangs, éclataient d’indignation à la vue de l’ex-tribun. Ah ! il eût fallu le saigner comme un porc, jeter aux chiens son foie blanc et son cœur de traître ! Et sa compagne, la courtisane renégate, qui réservait à son absurde Christ une beauté qui eut dû être le partage de tous, celle-là, on lui ferait réapprendre l’amour, avec les fauves d’Afrique ! – Et, sur le seuil des prostibules béants, où la lampe brûlait, au chevet du lit, devant la statuette de la Vénus Vulgivage, les mérétrices, poings aux hanches, tordaient leurs bouches peintes, à imaginer cette belle dame dévêtue à coups de pattes, les seins éclatés, le ventre crevé, sur le sable de l’arène ! Les gamines nus pieds, louves précoces, lui lançaient de la boue et des tomates pourries : les ruffians calamistrés, une fleur à l’oreille, hurlaient des obscénités, en faisant mine d’agiter vers elle leur gagne-pain. Et de voir le jeune guerrier blême et tremblant de rage impuissante, provoquait les plus désopilants outrages.

— C’était son baudouineur, pour sûr, à cette bagasse ? Eh bien, il pouvait apprêter sa tête, car il verrait beau jeu, lorsqu’elle le vulcaniserait, aux ides prochaines, avec ses galants à quatre pattes !

Mais Apollinia, pâle comme neige, défaillante, trouvait la force d’exhorter Caïus au pardon des injures, d’esquisser un sourire angélique ! – Frère, offrons à Christ cette nouvelle offense !

La foule augmenta, à mesure qu’on avançait sur la Voie Sacrée ; on longea les hautes terrasses du Palatin, où s’étalaient, entre des cyprès et des pins, les somptueuses façades des palais impériaux ; – et, là-haut même, des personnages en toge, découpés sur l’azur, jetaient un regard nonchalant au cortège.

À la Meta Sudans, les esclaves abreuvant des chevaux, les gladiateurs attablés aux buvettes en plein vent, les étuvistes et les baigneurs, inventèrent de nouvelles injures. – Mais à droite, comme une falaise courbe, l’Amphithéâtre superposait ses trois ordre d’arcades, peuplées de statues, jusqu’à l’attique hérissant les mâts où des gabiers de la flotte amarraient, pour le surlendemain, les haubans du vélum intérieur.

On pénétra sous les voûtes massives, en de croissantes ténèbres ; un geôlier, suivi d’un porte-torche, ouvrit une grille ; les légionnaires se formèrent en deux haies ; et le lugubre troupeau des captifs s’engouffra dans sa prison.

Vu le flagrant délit, leur affaire à tous était claire. La recrudescence de persécution voulait des rigueurs exactes et inflexibles, après une alternative nouvelle de ces mollesses inaugurées par Trajan. Car ce fut l’indulgence trop répétée qui laissa les funestes doctrines se propager, tel dans un bois, le feu, cru éteint, se diffuse sous terre, au long des racines, et va, dans les aiguilles sèches, rallumer le foyer qui consumera la pinède. Telle la peste chrétienne, mal écrasée, couvait sous une vigilance trop tôt relâchée, contaminant la sottise et la crédulité, rongeait les esclaves et les gens abrutis de misère et d’envie, enfumait les âmes vides des classes supérieures, pourrissait de proche en proche cette civilisation qui atteignait ses limites spécifiques – jusqu’au jour où les cerveaux barbares offrirent le combustible dont les explosions répétées emportèrent cette gigantesque machine de l’Empire romain.

Marc-Aurèle avait négligé l’ennemi intérieur pour combattre celui, moins dangereux, des frontières. Commode, lui, comprit l’urgence d’un retour à la manière forte, d’une battue générale. Malgré les vantardises de Tertullien, l’Église était faible encore, – du moins à Rome, – et nullement à ménager. Les Chrétiens ne comptaient pas plus que ne devaient faire, dix-sept cents ans plus tard, leurs frères spirituels (comme eux militants, théoriques, ou d’inclination), les anarchistes et nihilistes. Toute la Société, du haut en bas, ressentait le malaise de leur propagande haineuse, leur menace contre l’avenir de l’Empire. Aussi, pour eux, pas même de « lois scélérates » : – hors la Loi ! – Et les formes juridiques cessèrent d’être appliquées à ces criminels de lèse-majesté.

À vrai dire, l’abjuration, absolutrice, leur était offerte dans la prison. Mais bien peu acceptaient de renier Christ. Car les quelques années de vie gagnées par cet irrémissible péché (ils le croyaient ferme) leur valait l’enfer. Même, le martyre était une occasion admirable de gagner prématurément le Ciel, de le cambrioler, pour ainsi dire, en échappant aux occasions futures de péché. Et, parfois, aux temps de persécution sérieuse, cette idée soufflait en épidémie sur les cerveaux plus faibles et exaltés, les affolait à blasphémer spontanément les dieux et l’Empereur, à briser leurs images, sur les autels publics, allant se constituer prisonniers, ensuite, – comme ces vagabonds qui, à l’orée de l’hiver, cassent un carreau, sous le nez d’un policier, afin de se faire héberger. Ceux-là, esquivant ainsi les orages de la vie, comptaient posséder à leur tour une imaginaire villa dans la banlieue de l’éternelle béatitude, – les coquins !

D’ailleurs, les autorités n’encourageaient guère l’abjuration, qui privait de figurants les jeux de l’amphithéâtre. Car, pour obéir aux désirs du public, au lieu d’une mort secrète et inglorieuse, on accordait à la sotte fatuité de ces martyrs un trépas théâtral (la réclame des guillotinades, ou les portraits d’assassins, dans les journaux actuels), aussi dangereux que la tolérance pure et simple. Et les prêtres, les occultes propagateurs de la foi nouvelle, prenaient texte de leur courage (que Ravachol montra aussi bien) pour émettre, avec succès, l’ineptie dialectique : « Elle doit être vraie, la religion pour laquelle on meurt ! »

Dans le cas présent, les éditeurs des jeux furent satisfaits : personne n’abjura. Sans cet heureux coup de filet, la pénurie de figurants tournait au désastre. Deux misérables criminels de droit commun – dont un manchot ! – La galère alexandrine, attendue depuis trois semaines, avec sa cargaison de gladiateurs, avait dû faire naufrage dans la dernière tempête d’équinoxe. Et, cependant, le goût du public pour ces exhibitions était plus vif qu’au temps où Néron inaugura ses jardins de la Maison d’Or par une illumination de torches chrétiennes. Ces prisonniers, presque tous jeunes et bien bâtis, feraient d’excellentes chairs à lions.

Par une humilité suprême, l’ex-tribun n’avait pas réclamé la décapitation, privilège du citoyen romain : et on feignit d’ignorer son titre. Lorsque le scribe venu s’enquérir des abjurations l’interrogea, il protesta de son respect à César, tout en niant sa divinité, avec le nébuleux galimatias ecclésiastique : Un seul Dieu existait, Christ, Verbe fait chair, Dieu et homme, Fils du Père et consubstantiel à Lui et à l’Esprit, – un Dieu en trois personnes, à la fois triple mais un ; tous les autres soi-disant dieux étaient de faux dieux, des démons… Comme il refusait de se taire, sur un signe du scribe, des gardes l’avaient bâillonné et contenu, avec de sournoises bourrades, et lui écrasant les orteils sous leurs semelles ferrées.

Apollinia, seule, comparut devant le Préfet du Prétoire. Celui-ci, flanqué de gardes thraces, s’efforçait à la majesté, imposant, mais paternel. – Il était bon. Il l’aimait. Il voulait la sauver. Il irait même (non, ces Thraces ne comprenaient pas le latin) jusqu’à transgresser pour elle son devoir. Il la laissait libre de ne pas accomplir la cérémonie de l’hommage aux dieux : la fantaisie d’une aussi charmante femme était sacrée. Une seule chose lui importait : qu’elle consentît à lui appartenir. Un baiser, un simple baiser, ici même, en gage de son consentement ; et, de ses mains, il ôterait ses fers, pour l’emmener aussitôt dans la somptueuse maison sur l’Esquilin, qu’il venait de racheter au célèbre mime Lapithos, exprès. Car il l’épouserait, oui, contre toute convenance, pour la décider, – tant il était féru d’elle !

Levé de sa chaise curule, il s’avançait, les bras étendus, haletant, déshabillant d’yeux troubles ce corps dont les voiles, trop pudiquement serrés, dénonçaient les rondeurs voluptueuses ; – et sa glotte tressautait nerveusement tandis qu’un mince filet de salive découlait dans sa barbe blanche.

Apollinia recula d’horreur, à cette incarnation de la Luxure.

— Arrière ! suppôt de Satan ! Satan toi-même ! Ne m’approche pas, ou je te crache sur ton hideux visage ! Pour tous les trésors de l’Inde, je ne te livrerais pas le bout de mon petit doigt ! Christ est mon époux éternel ; je le jure ici par son sang divin qui a coulé sur le Calvaire… Tes dieux, je les déteste, je les hais, je les foule aux pieds !

Et, de ses mains enchaînées, violemment, elle balaya du petit autel sur la mosaïque, où elles se fracassèrent, les statuettes – en plâtre doré, par prévoyance, – tandis que les charbons ardents de l’encensoir roulaient jusque sur le tapis.

Le Préfet suffoquait de rage.

— Aux bêtes ! bégaya-t-il. Aux bêtes, la mérétrice, aux bêtes, avec tous les immondes Chrétiens !

 

Étendus sur la paille, dans la puanteur de leur fumier, les captifs, à peine éclairés par la faible lampe déposée dans une niche à l’extérieur de la grille, vivaient leurs dernières heures. Le vieux prêtre helvète, infatigablement, les exhortait, rythmait les psaumes et les prières dont il les anesthésiait contre les épouvantes de l’Instinct. (Celui-ci, plus savant que les prêtres, même vieux et helvètes, sait bien que la mort est l’entrée dans le néant, la fin totale et irrémédiable du monde, magnifique ou médiocre, mais si incomparablement précieux, que chacun porte en soi). L’habile hypnotiseur, jouant de ces âmes crédules, savait interpréter leurs frissons d’épouvante comme une sainte impatience d’aller cueillir, sous les regards de tant de milliers de païens, émerveillés, – peut-être convertis par leur exemple ! – la palme du martyre, qui leur ouvrirait le bonheur éternel.

Caïus et Apollinia débordaient de courage. La proximité de leur supplice était une grâce de Dieu ; ils mourraient ainsi en pleine ferveur, non amollis par une attente prolongée. Le prêtre, fier de ces Vases d’élection, les citait aux jeunes gens et aux femmes qui n’avaient pas encore rompu toutes attaches avec cette Vallée de larmes.

Enfin, aux profondeurs ténébreuses du massif travertin, un bourdonnement naquit, une rumeur grandit, confuse, puis roula, pareille au bruit des eaux dans un aqueduc… Le peuple de Rome, envahissant les gradins, réclamait leur supplice.

Un pas lourd s’approcha : le geôlier appela de la grille le vieux prêtre, et lui remit entre les barreaux une gourde ovoïde, gravée de signes mystérieux, et un petit gobelet d’étain.

— Voici, dit-il, ce que tes amis envoient pour vous tous.

Le prêtre reconnut le breuvage à l’aide duquel certains épiscopes jugeaient utile d’assurer, à l’heure du martyre, la constance de leurs fidèles, grâce à la vertu de certaine herbe indienne. De riches fidèles achetaient à grand prix le geôlier pour la leur faire passer.

— Que mes frères boivent avec confiance, déclama-t-il : ce vin vous fortifiera dans les épreuves, à la plus grande gloire du Christ.

Et Apollinia d’abord, puis Caïus, et tout à tour les autres, burent leur dose d’un vin étrangement aromatisé.

Cependant le geôlier était parti. La rumeur bourdonnait toujours, coupée de silences où l’on discernait, infinitésimaux, des cris isolés, des sonneries de trompettes, suivis de roulements prolongés, comme la mer sur une plage de galets.

— C’est le tour des gladiateurs, murmura Caïus, en pressant dans l’ombre la main d’Apollinia.

Ce contact l’envahit d’une torpeur subtile, qui lui rompait, lui dissolvait les jambes, lui pinçait la nuque, dans une onde d’angoisse délicieuse. Les paupières closes, une clairvoyance étrange lui fit voir toute la scène qui se passait là-haut, dans l’amphithéâtre : il reconnaissait le visages des dignitaires, l’Empereur dans sa loge, vêtu en Hercule de gala, regardant à travers un monocle de rubis le scintillement du soleil sur le filet d’acier où le rétiaire capturait le mirmillon.

Puis la délusion changea : il lui semblait respirer l’odeur saline de la mer, par un grand vent ; il voyait des galères dorées jusqu’aux enseignes, des mâts bondir sur l’écume, vers un port merveilleux dont les tours, de marbres éclatants, se pavoisaient pour une fête héroïque. – Et, enthousiaste, il décrivait à mesure ses visions aux autres prisonniers qui l’écoutaient en s’étirant les membres avec d’inexplicables soupirs d’aise.

— C’est le Port du Salut éternel, frère ! Dieu te favorise par avance du miraculeux spectacle dont nous jouirons tout à l’heure en réalité, déclama le vieux prêtre, qui s’était abstenu du vin drogué et surveillait ses ouailles avec une sollicitude inquiète. Puis il marmotta : Quelle imprudence ! Peut-on se fier sûrement à cette herbe nouvelle, dont ils prétendent remplacer la bonne vieille décoction de pavot ?

Des minutes interminables s’écoulèrent. Quel incident retardait donc le tour des Chrétiens ? Une joie surhumaine, un avant-goût du Paradis, amollissait inexplicablement la froide pénombre du cachot. Les condamnés, tantôt si mornes, devenaient loquaces : dans l’intervalle des hymnes, entonnées par le prêtre, qu’ils chantaient avec une ferveur d’Élus parmi les chœurs angéliques, ils se contaient mutuellement leurs rêves, ils se décrivaient l’échelonnement des Séraphins, des Dominations, des Trônes, escaladant les nuées au-dessus des Sphères, vers le resplendissement de la Gloire de Dieu ; ils s’embrassaient, se donnaient rendez-vous dans le ciel ; des rires, des sanglots de bonheur, éclatèrent ; une prodigieuse impatience les soulevait, de la délivrance ; ils invoquaient à grands cris le soleil de la piste, le sable sanglant, où ils confesseraient leur foi, glorieusement, à la face du monde, impavides, et tendant leur gorge à la mort passagère.

Apollinia se serrait contre Caïus, des cercles de feu plein les yeux, – espoirs tourbillonnants, félicités démesurées, – saisissant par bribes le sens du poème admirable qu’improvisait son ami… il était question de caverne, de prisonniers, d’ombres, de lumière, d’androgyne, du divin Platon…

Soudain, le geôlier réapparut, suivi de gardes ; la grille s’ouvrit ; et les Chrétiens, délivrés de leurs chaînes, ivres de chants triomphants, processionnèrent jusqu’à une baie, qu’un pont-levis isolait de l’arène.

Là, un appariteur toucha de sa baguette Caïus et Apollinia ; le pont-levis s’abaissa, et, tandis que leurs frères les acclamaient avec envie, sous la dernière bénédiction du prêtre, seuls, parmi la fanfare étourdissante des tubas, ils entrèrent dans la lumière.

Éblouis, transis d’une joie indicible, la fauve ardeur les baignait : – un ovale de soleil projeté sur l’arène, tandis que les voilures, ingénieusement obliquées, du vélum bleu, ombrageaient d’azur, alentour, la fourmilière bariolée. Cuve géante, corbeille animée de fleurs polychromes, ils l’entrevirent à peine, et nullement César, droit devant eux, les examinant, Hercule de gala, par son monocle de rubis.

Le soleil, après la sonnerie des cuivres, les foudroyait. C’étaient des spasmes de Visitation, la vertigineuse volupté d’une chrysalide qui se dégaine. Elle s’éployait, l’âme inouïe naissante en eux ; ils ressuscitaient, – crevant, par cette métamorphose, de l’ancien recroquevillement chrétien, – à la vie triomphale et sublime.

Qu’importait, alentour, ce mur unanime d’hostilité ? Ils connaissaient, ici, la Lumière originelle. Une jeunesse triomphale bandait leurs souples échines. Leurs seize ans glorieux oubliaient les ténèbres larvaires où ils avaient langui des années, des siècles ; ils s’éveillaient d’un cauchemar, à la jeunesse immortelle des dieux !

— Chrétiens ! mugissait la Cuve.

Chrétiens ? Ils ne savaient plus… Abjurer ?… Les syllabes sonnaient à leurs oreilles, insignifiantes.

Dans le silence qui se fit, au déclenchement d’une trappe ouverte, une voix suraigüe de gamin, au plus haut du cirque, modula : « Oranges ! citrons ! cédrats ! » Les tubas de nouveau éclatèrent ; et, aux yeux éblouis de Caïus ruisselèrent tous les fruits de la terre, dans le flot du soleil, – tandis que, là-bas, une cage ouverte, surgie, déposait sur l’arène le lion.

Il s’étira, clignant des paupières au soleil, puis, face à César, bâilla démesurément.

La foule hurla de joie.

Les amants, inconscients, l’ignoraient. Loin de leurs frères, dans un monde nouveau… Ou bien c’étaient eux qui n’étaient plus les mêmes ?… Chrétiens ? pourquoi ces syllabes obsédantes ? Ils n’étaient pas chrétiens. Ils avaient oublié : cela était tombé de leur vie, comme une branche morte.

Les destins de leur jeunesse les menaient, à présent, et non plus les lois d’une religion triste, ce mauvais rêve d’autrefois. Ils se prirent la taille, amoureux adolescents, et gagnèrent le monticule champêtre, – un banc de gazon, un buisson de genêts et de roses, – demeuré des jeux précédents. Leur sérénité, leur ignorance du danger, au lieu des exorbitantes bravades attendues, fit onduler autour de la Cuve fleurie, un frisson sympathique.

— Ils n’ont pas vu le lion. — Il les verra bien, lui. — Mais non, ils se cachent. — Ils s’aiment. — Elle est belle. — Et lui digne d’elle. — C’est Apollinia, la courtisane, vous savez ? — Et lui… — N’est-il donc pas citoyen romain ? — Si fait, mais… — Retenez le lion ! Qu’ils s’aiment, d’abord ! — Des chrétiens, ils n’ont pas le droit ! — Le beau couple ! Quel sourire jeune ! — Daphnis et Chloé…

Les amants s’étaient assis sur le banc de gazon.

Ils goûtaient la vierge volupté d’être libres. Une cagoule de plomb venait d’abandonner leurs âmes ailées. Nul sot préjugé ne retenait plus leurs bras ; l’Amour les possédait, et le soleil. D’un geste idyllique, ils s’enlacèrent…

Un strepitus énorme roula plein la Cuve, et le groupe des chrétiens, scandalisé, conspua.

Tout à coup, dans le ruissellement de la lumière, Caïus leva la tête. Une enthousiaste inspiration lui fit réciter, d’une voix éclatante, les vers de Lucrèce :

 

Alma Venus, cœli subter labentia signa

Que mare navigerum, quæ terras frugiferentes

Concelebras…

 

Un murmure d’étonnement, une approbation chuchotée enveloppa les rythmiques paroles : — Il adore Vénus ! — Il n’est plus chrétien ! — Il abjure !… Et une clameur supplicatrice tonitrua vers l’Empereur, impassible derrière son monocle de rubis : — Qu’ils vivent ! les grilles ! les grilles !

César leva le pouce. Il faisait grâce. Et, l’ordre transmis aux machinistes, la grille circulaire monta de sa rainure, pour isoler le tertre… Mais, juste alors, le lion bondit et s’enferma dans l’enceinte.

Après un soupir d’horreur, l’angoisse haleta, muette.

Caïus aperçut enfin le fauve, qui flairait, surpris, les barreaux de sa nouvelle prison. Mais ses yeux revinrent fascinés, au visage d’Apollinia, qui se transfigurait en ondoyantes effigies de beautés surhumaines.

Elle, éperdue, ignorante de la Cuve argéenne, planait en plein Amour, au chaud soleil d’une autre planète infiniment heureuse… Leurs lèvres unies burent un premier baiser aux sources mêmes de la Béatitude.

Mais leurs vêtements les gênaient.

— Soyons nus, dit-elle.

Et l’ancienne courtisane donna l’exemple du sublime délire. Tous deux furent nus, dans la lumière, statues de grâce. Couple idéal, chair dorée enlacée aux blancheurs féminines.

Dans le silence, un grincement de poulie, au vélum manœuvré, passa, là-haut, comme un cri d’hirondelle.

— Je t’aime, ô mon Caïus ; je t’aime à jamais. J’étais folle, avec leur Christ. C’est Toi que j’aime, depuis toujours. Je suis à Toi ; prends-moi ; je te suivrai, jusqu’en enfer.

Ils se caressaient, éperdument : leurs touchers, subtilisés par une virginité merveilleuse, prenaient possession de leurs chairs, se pâmaient sur leurs formes.

— Il n’y a pas d’enfer ! Il n’y a pas de dieux ! Christ est un imposteur, comme les autres, et ses serviteurs des fous ! S’il y avait un Dieu, ce serait celui-là, le Soleil ! Il n’y a pas d’âme immortelle. Il y a l’éternité jaillie pour nous du feu central de l’Univers, notre conscience passagère qui nous révèle celle, éparse dans chaque parcelle de la matière, dont nous comprenons, nous, seuls au monde, le détail et l’union. Il y a cette éternité dans laquelle nous baignons, cette volupté inégalable en nul paradis. Et qu’importe de mourir ; que cette conscience – éternelle, puisqu’elle fut un instant de l’Être infini ! – retourne au néant, s’éparpille, aux globules élémentaires d’âme inclus en chaque atome de matière !…

Le lion, après s’être couché au soleil, comme un gros chat jaune, venait d’apercevoir le couple. Il fit quelques pas, puis s’arrêta, étonné, devant leur nudité, sous le regard magnétique de Caïus.

— Il y a Vénus, il y a la Vie, il y a nous. Nous qui allons mourir. Mais qu’importe ! nous sommes désormais au-delà de la vie, dans le resplendissement de l’Âme Universelle. Ces instants révèlent notre divinité ; jamais plus nous ne la retrouverions. Nous sommes dieux, puisque nous sommes. À quoi bon vivre encore, après cette apothéose ? Dix ans ou dix secondes sont pareils, du haut de cette fulgurance d’éternité qui nous consume !…

— Je ne sais. Je ne veux que Toi, Toi, avant de mourir. Être à Toi, et je mourrai bienheureuse.

Elle s’abandonna sur le banc gazon, comme jadis sur les lits en pourpre. Et Caïus, s’unissant à elle, accomplit la double statue de l’Amour.

Une acclamation prodigieuse retentit. César lui-même, debout, applaudissait ; tout le cirque râlait, dans la contagion de la triomphale volupté…

Le lion, libéré du regard dompteur, s’approcha, souple et silencieux, et bondit sur le groupe qu’agitait l’ardeur magnifique de Vénus…

Dans l’âme des Amants, explosion suprême : un million d’images – leur vie – flambèrent simultanément… Éclipse rouge… Noir… Vide…

Et, rugissant, le lion attaqua l’une des têtes broyées, sous un cyclone formidable de huées.

AUTRES NOUVELLES PARUES DANS

LE DERNIER SATYRE

(1923)

 

AUTRES NOTES DE HASCHISCH

À nous deux, chère complice ; assez de la sagesse et des joies quotidiennes : désirs secrets et mysticités sans issue nous tourmentent. Assez ! et puisqu’il est trop sûr que nulle apothéose ne vient ravir les âmes, avec les corps mortels, en l’éternel futur où se sublimeraient, aux harpes de l’Infini, nos culminants instants, puisque la mort, aveugle et massive, nous est à jamais prédestinée : vifs encore, sachons boire aux calices du nectar !

Aujourd’hui je t’emmène, complice bénévole. Buvons à l’amour ! au paradis réel de nos mille désirs enfin réalisables, réciproques jouets de nos rêves secrets.

Adieu, amie, sœur initiée aux glorieux mystères ; adieu ! Ton visage quotidien s’efface. Mes yeux se ferment. Nous allons, passagers vers l’autre hémisphère, franchir la ligne…

Mon ancien corps se dissout ; mon âme se ramasse, au centre rayonnant de ma tête s’allume, – comme s’il me fallait, des deux yeux, regarder par la fente d’une porte, au trou de la serrure – un merveilleux spectacle illuminé… C’est ma pensée où je pénètre, le palais qu’illumine la fête de ce soir… Et mes yeux clos avivent, convergents, un terrible et désirable foyer qui m’éblouit, me capte, m’absorbe. Par la fente, cœur battant, je guette ; je vais voir, car l’angle de mes regards oscille, en quête du point critique… Et soudain, voici ! Je le happe, comme sûrement le coq au bec posé sur la ligne de craie.

Mes yeux s’ouvrent. Oui ! je suis passé par le trou de la serrure, et je m’éveille au monde mystérieux, aux réalités magiques de la fascination.

Je ne me reconnais pas. La rafale triomphale vient d’emporter ma vieille âme. Il n’en reste, filipendule au centre de mon crâne, que l’insatiable araignée, la vigie attentive, – conscience.

Joie ! la caducité, l’horrible pesanteur des jours quotidiens, la carapace opaque est tombée : j’aspire la radieuse délivrance, la triomphale et virginale Jouvence.

Qui es-tu, là, gazée d’une délectable vapeur ? Sur ces coussins d’empire, nudité d’or, mains jointes à la nuque, et ce bijou à l’effigie du scarabée ; au profond des cheveux diadémés de roses, qui donc es-tu, visage souverain, fixant sur moi tes yeux profonds et graves ?… Élastique ferveur de ma glorieuse échine, face à face, cambrée d’orgueil, tu es la reine, la reine enchanteresse, Cléopâtre.

Au fil du fleuve, toi entre mes bras, la barque, cette nuit, silencieuse, fuit… Mais raconte : c’était infect, la perle ? Tu étais ivre, reine, ou bien folle d’ennui, pour tenir la gageure de ce fat d’Antoine. Lui as-tu pardonné cette colique au vinaigre qui, tout le lendemain, tordit ton ventre charmant de fausse-maigre ?

Mais elle rit ! je te reconnais. C’est bien vrai qu’elle ressemble à Cléopâtre, Thrytta, ma belle courtisane.

Danse, joie de mes yeux, au chant rythmé de ton tournoyant délire, danse, légère, tes bras fins suspendus à l’écharpe aurore, vertigineuse hélice hissant ton corps au paradis de la danse ivre ; tête pâmée, nymphéa sur les ondes d’extase, tourne, balance aisselles et seins menus, tourne encore ce profil à la toison bombée ; alterne, jeune bacchante, l’ascensionnelle frénésie de tes pas, avec cet autre adolescent délice aux cheveux courts, au dos nerveux, hanches et jambes minces de garçon !

À plat ventre, visage au creux des bras cachés, allonge-toi, miracle retrouvé du bel Hermaphrodite, chair chaude et vive où mes yeux et mes doigts, touchers divinisés, baisent ces splendeurs que nul Art n’inventa, beau Ganymède au belvédère de mon Olympe…

Elle se tourne. Jeunes et nus, baignés dans la lumière antique, d’inouïes jeunesses bandent ma souple échine. Et nous avons quinze ans, ma Chloé ; et notre folle jeunesse inaugure d’un baiser…

Évanouie, Chloé. Une autre !

Chaque geste, clin d’œil, sourire, l’un après l’autre dévoile un masque nouveau, toujours plus vite ouvre, sous un visage, un autre, et puis d’autres ; tout le harem de mes désirs te modèle à leurs mille effigies, prototype de l’amour.

Trop vite ! trop vite ! nausée d’une chute accélérée en des remous d’éternité. Les visages, transparences superposées, distinctement jusqu’au fond s’illuminent…

Si je voulais, pourtant, j’émergerais, de ce vertige ; happée au vol, s’incarnerait plus stable, une transfiguration…

Que dit-elle ? En un sourire mystérieux et fixe, elle a prononcé un mot étrange. Ce mot, je suis sûr de ne pas le connaître, mais tout au fond de moi, il irradie ; un moi caché l’a compris, délectablement. Et, prompt réflexe, de mon sourire mystérieux et fixe éclôt un autre mot de cette langue inconnue.

Efforts profonds, surprise de retrouver une leçon oubliée, ce dialogue, bientôt accéléré, réplique d’un autre, antérieur.

Volupté croissante de le reconnaître, trouble délice d’une complicité profonde, et stupeur à la fois d’une découverte merveilleuse, les syllabes se répondent, accolées en phrases : c’est la langue magique, le verbe oublié. Nul sens grammatical ; mais quels trésors sentimentaux éveille en nous cette musique suprême ! C’est bien la langue depuis des siècles oubliée, à nous deux, cette langue tropicale et nue, à ces jours qui déjà nous unirent, jadis. Spasmodiques ondes des sources immémoriales, trésors secrets, pour jamais interdits aux lucides fils des hommes, qui nous livrent leur prodige, à cette heure clandestine. Ô Nuit, antique Nuit, nos âmes éployées ondulent, algues aux transparences musicales. Mots-Atlantides, et l’Autre-Vie ! Brises de joie, parfums de l’Océan perdu, sur l’Île bienheureuse ; immenses houles pacifiques et vertes, autour, jadis, de notre amour cythéréenne et nue, Daphnis et Chloé d’Otaïtis vermeilles.

Langue fluide et familière, vers tentaculaires et strophes alternées, d’un merveilleux poème. Jets retombant, figés, du vierge azur, les palmes doucement éventent l’atmosphère balsamique. Évasion ! retournés au premier, premier baiser, sous l’accablant mystère des étoiles australes ! Hors de tout, en nous seuls, unique amour sauvage, et ton visage obscur comme la lune cendrée, sous le mousseux nuage de ta chevelure !…

Poème, hélas, à jamais perdu, poème secret, splendeur gaspillée, hors la future prise du souvenir, fulminant triomphe de ton éphémère génie, trop généreux haschisch !

Génie, poète ! Les strophes alternées, beauté vivante, escaladent les arcs-en-ciel d’orgueil suprématiel, à mourir de joie ! Nos âmes vaticinatrices, emboîtées et complètes, comblent la volupté sans nom d’éjaculer, thyrse lyrique d’enthousiasme sacré, le plus beau poème du monde.

Zéade, je ne savais pas ! à peine me laissas-tu soupçonner ! Tu n’osais pas ? – Voilà que tu te serres contre mon épaule, encore, petite fille… Ou bien toi-même peut-être l’ignorais-tu, Zéade ! Pourquoi l’avoir caché jusqu’ici ? Pourquoi cette excessive pudeur de me cacher ainsi que tu es mon égale ? Jamais jusqu’ici nous n’avions pu nous dire ! Et c’est par hasard, ainsi, sans savoir, que nous avons chanté le duo de notre génie !

Zéade ! Ô ma sublime Zéade ! qu’est-il donc arrivé ? C’est comme si le soleil explosait dans nos cerveaux jumeaux ! Toute-précieuse ! Comprends-tu la fulgurante merveille ? Te voilà blottie en moi, écrasée avec moi sous la Révélation. Cette fois, Zéade, nous sommes unis dans la sublime volupté, éblouissamment unis comme une étoile double, un couple de soleils.

Je sais. Tout ton génie m’est révélé ! Nous végétions dans un coin de l’univers : – tu te taisais !… Et voilà que cette heure inaugure notre gloire, sacre Annonciateurs, cerveaux centraux de l’Univers ! Disons encore !… Non ? Vite ! rappelle-toi !… Non ! C’est fini ! Trop tard ! Les portes sont refermées ! L’heure est passée où nous fûmes si proches, proches que jamais autrefois, que peut-être jamais plus !…

Plus près ! plus près encore ! Nos fronts se touchent, et leur contact s’échauffe ; une ardeur naît, un éclat d’arc électrique ; nos âmes à l’unisson flambent d’un coït suraigu, d’un délire où toutes les réserves de la vie explosent à la fois, volupté interdite, niée des jours grossiers, volupté affolée, combustion de l’âme que les Initiés connurent, et nommèrent, naguère, amour divin. Mais nous savons, ici, que nous les dieux, nous pénétrons, éblouissante intuition, le secret d’or. Notre âme brûle, notre âme flambe, éblouissante : nous avons allumé, Prométhées, la flamme du génie plénier ; nous violons la crypte où veille la Lumière ; ravi le Feu sacré, nous secouons les torches de nos âmes ! Plus haut ! plus fort ! et d’un seul coup ! au prix de notre vie que flambe cette heure, au centre de l’Éternité !

Nous sommes dieux. La matière qui vit en nous, jadis née du Soleil, fils de la Force, cette Matière alliée à la cosmique Matière, nous emplit d’infini : tout notre corps, tous les milliards d’atomes de notre corps ouvrent leur monde astronomique. Au lieu du pauvre lumignon de la conscience, c’est le vaste feu de joie de la divinité ; autour de chaque atome gravitent les fastes d’épopées universelles. Il s’est tout grand ouvert, cet œil dont la paupière ne se lève jamais chez les autres mortels, cet œil mystérieux qui perçoit la Conscience infinie… Je suis Dieu ! Je féconde les Mondes ! je t’épouse enfin, Éternité ! En moi toutes créatures existent, et je les lance, inlassable, parmi les musiques des sphères, en ton sein, géante nébuleuse, en toi, Éternité !…

Transe, voluptueuse encore, mais d’agonie, où se résout la flamboyante extase. La mort, peut-être ? La dissolution suprême de la conscience, éparpillée aux milliards de nos atomes ?… Oui, c’est la mort. Nous allons mourir pour avoir violé le secret interdit. Enfants, nous sommes foudroyés par la Terreur sacrée… Mais qu’importe ! Nous comprenons à présent, nous venons de vivre, en cette éternité, plus de bonheur qu’en mille banales existences…

Silence. Immobilité. C’est ainsi que l’on meurt…

Allons-nous vraiment mourir ? Oh ! une lueur comme au fond d’un puits de mine, le jour : haschisch ! C’est le haschisch… Pourrons-nous échapper ? Nous sommes engloutis tous deux : les paroles dévidées représentent la formule rituelle, au bout de laquelle : l’infaillible mort… À moins… à moins que nous sachions – courage ! – remonter, à rebours, le long de ces incantatoires litanies… Voici. Péniblement, par éclairs filtrant aux parois de l’opacité mortelle, nous régressons, pas à pas, mot à mot. Des battements d’ailes lucides rafraîchissent nos efforts. Fragments voluptueux, bouffées respiratoires, voici la joie, toute la joie enfin de la résurrection. Nous sortons. Nous émergeons. Par instants, je reconnais ton rire, les inflexions de ta voix familière…

Dans la vaste paresse des fins de haschisch, que nous ensevelisse, bons complices initiés, le kief énorme en sa glorieuse béatitude !

MESSALINE

Il me fallait coucher à Toulon, ce soir-là, pour prendre, dès sept heures, le mauvais petit vapeur qui dessert Porquerolles et Port-Cros, les îles d’Or élyséennes que je voulais revoir, cette fois sous le glorieux soleil du plein été.

En attendant, ma soirée s’annonçait mal, à cette terrasse du port. Le trop beau couchant, sur la rade hérissée de mâtures, les violons tziganes, la foule vêtue de blanc, quasi exotique, m’avaient imbibé de cette mélancolie particulière aux heures désœuvrées, en voyage. Et, dans la poésie éparse du crépuscule, évocateur d’ardentes sérénités coloniales, je me sentis très loin, très seul, dépaysé, devant mon apéritif.

J’eus du Loti à l’âme, du Farrère aussi. Répugnant aux attractions du Casino local ou du cinéma, blasé par le Vieux-Port de Marseille sur le pittoresque des rues chaudes, j’aspirai à d’impossibles joies. J’ambitionnai de visiter une fumerie d’opium – assez sottement du reste, car je savais ce monde-là fermé, inaccessible. M’y introduire sans présentation était plus malaisé que, par exemple, interpeller un passant à l’air sympathique, pour lier conversation.

J’en étais à regretter amèrement que la dure certitude de canaillerie aux aguets oblige entre civilisés à pareille méfiance – et que les plus intelligents soient les plus noli-me-tangere, – lorsqu’une femme me frôla, dans une subtile bouffée d’éther, et s’assit à une table plus loin.

Peuh ! une petite grue éthéromane, quoi de merveilleux ? En serait-elle moins bête que ses congénères ?

N’importe : elle m’intéressa, malgré moi. De ce type mince et fin, prédestiné aux savourations délicates, bibelot joli à regarder, sans doute aussi à manier, le blanc linon à la mode éclairait la grâce juvénile de ses traits, accusait le duveté charmant de sa lèvre supérieure. Cette petite grue n’était pas comme les autres.

D’ailleurs, elle ou une autre !… pourvu que je ne me sentisse pas ainsi esseulé, dans la volupté du trop beau soir ! Un bref échange de regard m’attesta qu’elle était libre, que je ne lui déplaisais pas ; et (toujours selon les us civilisés, bien contradictoires !) je me transférai à sa table. Elle m’accueillit avec simplicité, et je la mis tout de suite à l’aise, sur ce pied de familiarité discrète et naturelle que nous accordons si peu volontiers, nous hommes, à « ce genre de femmes ».

J’évitai ainsi les affectations prétentieuses, revanche habituelle des hauteurs masculines. Elle ne le fit même pas à la Parisienne. Elle s’appelait Odette, elle était d’une bonne famille corse ; et même un petit héritage l’attendait là-bas. Mais comment réunir l’argent du voyage ? Tous ses gains passaient en toilettes. Si elle aimait « la noce » ? Non, bien sûr : elle aurait préféré autre chose : – s’établir modiste par exemple ; – car les hommes sont si rosses, souvent, si brutaux ! De plus, la boisson ne convenait guère à son « petit tempérament ». « Et ça nuit, dans notre métier ! » La moindre privation de sommeil la rendait malade… Les drogues ? Ah bien oui !

Une seule pipe d’opium, acceptée par défi, l’avait fait dormir quarante-huit heures de suite. De l’éther, elle en respirait parfois, au flacon, un rien, « pour son estomac » – et son « ami » la grondait, prétendant que ça lui faisait mal.

Sa voix n’était pas laide ; mais son torrentueux accent corse entrechoquait en une syntaxe barbare, quasi nègre, des mots hérissés de désinences saugrenues.

Un tel contraste avec ses dehors de bibelot précieux, son luxe de créature subtile et raffinée, me serrait le cœur. Seul, le parfum naïf de cette sauvagerie enveloppant les abjects préjugés de sa caste, rachetait un peu l’inculture de son verbiage, et sa bêtise.

Le porto l’avait grisée aux trois quarts, et j’espérais des confidences moins plates, lorsque je l’emmenai dîner.

Mais là encore, je fus déçu. Ses curiosités, ses joies, étaient mesquines ou populacières. Toute lecture lui indifférait, hors les faits divers, et Fantômas, dont elle me débita religieusement les plus folles et ineptes aventures. Elle avait horreur des voyages, qui rompaient son train-train habituel. D’un séjour à Tunis, elle ne sut me dire que sa répugnance de la ville indigène (cette vision des Mille et une Nuits !) si sale, aux pavés traîtres pour ses talons hauts.

— Tunis, vois-tu, c’est comme Marseille. Seulement, les Français n’y ont pas de galette. Les Arabes, eux, vous donnerait des douros en veux-tu en voilà ; mais ils prétendent tous nicker ; et ça, moi, macache bono !… J’avais une amie qui faisait le truc avec eux ; eh bien, tu ne le croirais pas ; mais elle perdait ses légumes !… Ce que j’ai vite rappliqué à Toulon !

Et toujours elle revenait à son histoire (apocryphe peut-être) d’héritage, en Corse, où elle rêvait d’aller se marier (les concitoyens la croyaient « en place ») et vivre son idéal bourgeois de petite vie simple, tranquille…

À dix heures, pour esquiver le dangereux chapitre « spectacle », je fis une allusion directe au but final de notre accointance, et je ratifiai sans marchander le prix qu’elle fixa d’abord, en ajoutant la promesse sacramentelle : « Je serai bien gentille, tu verras ! ».

À l’hôtel de la Gare, où j’avais déposé ma valise, ce fut, dans la chambre, l’éternelle scène des courtisanes. La fille, m’ayant jugé un bon type, sinon une poire, fut sans rosserie. Elle se prêta complaisamment au déshabillage, et flattée de me voir apprécier la recherche de ses fanfreluches, elle me déclara « pas si maladroit, pour un homme ».

Tout au plaisir de manier des dessous fins, de dévoiler, sous une mousse de dentelles, une peau fraîche, des membres jeunes et jolis, j’oubliai peu à peu mes rancunes, et l’exacte situation.

Elle restait en chemise, debout parmi sa corolle de lingeries effeuillées, massant avec douceur les empreintes du corset, lorsque le déclic professionnel fonctionna :

— Donne-moi d’abord mon petit cadeau.

Maladroite ! de couper ainsi notre effet ! Plus d’illusion possible : tu n’es qu’une pauvre bêtasse de prostituée, pour me sortir ce geste vilain ! Vois-tu donc en moi la grossièreté brutale de ceux qui n’ont « jamais payé une femme » ? Vais-je, comme eux, salement profiter de la loi qui te laisse sans recours, vu notre pacte obscène, contre ma possible grivèlerie, et te filouter d’un salaire à mes yeux aussi légitime que le paiement de mon bock, au café ?

Tu m’infliges le ridicule d’aller, en pans volants, fouiller la poche de mon pantalon. Et ce grief nouveau s’ajoute au déboire de ta bêtise. Ah ! vous êtes bien toutes les mêmes ! aucun flair, aucune délicatesse. Pas une qui sache son métier : bonne marchande d’illusions, faire valoir sa camelote, et fleurir de quelque grâce l’écartèlement et la ruée du stupre. Si la goujaterie des mâles justifie en partie votre maussade sabotage, celui-ci n’est-il pas trop payé par le louis âprement marchandé ?

Tiens, petite imbécile, le voilà, ton louis ! mords dedans : il est bon. – Et j’achète chat en poche…

Mais vous savez trop bien qu’il est inutile de vous fouler ; vous savez qu’un approximatif bâclage des fonctions érotiques aboutira, tout comme un travail fignolé, au dégoût de l’« animal triste », et à la décampade bourrue du consommateur !…

La fille avait remis son porte-monnaie dans son bas ; entre le genou et la jarretière. Mais j’oubliai de prendre livraison. Ce fut elle qui dut me réveiller de cette lubie incompréhensible, pour mon rôle ultérieur.

Passive, résignée, sans même cacher son indifférence, elle subit la corvée. Je l’attendais ensuite, à la carotte coutumière. Sans doute va-t-elle prétendre, dépêchées ses ablutions, filer, si je n’ajoute un petit supplément au tarif d’abord consenti, nuit comprise. Car elle n’a pensé, durant les gestes mécaniques, qu’à l’occasion fabuleuse qui passe peut-être justement sur le boulevard, et que lui souffle Lucie Éther ou la petite Mandarine ?

Ah ! je ne l’aurais pas retenue ! – Mais avec toute sa gaucherie et son inconscience, elle était de parole, et sans barguigner, elle s’installa pour la nuit.

Dans l’espoir secret d’éviter, avec le contact des épidermes, la réitération du « travail », elle remit sa chemise, « à cause du froid » (on cuisait, et nulle brise n’entrait, par la fenêtre ouverte). Puis, pelotonnée au fond du lit, contre le mur, avec ses cheveux dénoués sur l’oreiller, elle s’immobilisa.

Je fus seul, ironique et amer, auprès de cette chair endormie. Mes yeux se lassèrent de suivre au plafond les ombres que les réverbères de la place faisaient avec le feuillage des platanes ; les derniers bruits de pas se raréfièrent ; et il ne me resta plus dans le silence que les vols sifflants des hirondelles et la note monotone d’un grillon.

 

Le sifflet, le tapage métallique, les freins fusants d’un rapide entré en gare, m’éveillèrent. La locomotive, arrêtée, haleta dans la nuit ; puis une rumeur de foule : parlant haut, marchant sec, les voyageurs s’ébrouaient, se dispersaient ; des fiacres même dévalèrent l’avenue.

Le cadran lumineux de la gare marquait deux heures. Contre moi, la fille dormait toujours. Ses mèches noires cachaient à moitié sa frimousse pâlie, fripée, vieillie, son nez pincé d’un maussade ennui de vivre. Elle dormait, le souffle imperceptible, comme morte.

La porte de l’hôtel battit ; des arrivants montèrent l’escalier, envahirent la chambre d’à-côté, où commença le remue-ménage d’une installation.

Malignité du sort ! Pourquoi juste ce numéro, dans l’hôtel aux trois-quarts vide ? Avec cette cloison ridiculement sonore, le sans-gêne traditionnel de mes voisins et leur lambinerie, j’en étais pour une heure de veille forcée… Quelles complications vestimentaires ces gens peuvent-ils avoir à débrouiller ? Quelle odieuse manie les pousse à tracasser et à trôler çà et là, au lieu de se coucher ?

Restait à employer le passe-temps que j’avais sous la main.

Discrètement pour requérir mon dû, et laisser au jeu quelque grâce, je tentai d’émouvoir ce sommeil habituel aux putes, qui semble cuver un arriéré d’orgie. Ma caresse explora la jambe délicate, la hanche garçonnière…

Elle eut d’abord un grognement, un recul fâché ; puis l’instinct professionnel assouplit ses muscles, disposa au « travail » sa chair soumise, – toujours dormant, bras étendus, sourcils froncés. Pouah ! Quel fade plaisir tirer d’une telle passivité ? – J’abandonnai l’entreprise.

D’ailleurs ce qui se disait à côté prenait une tournure piquante, et mes nouveaux voisins, tantôt vitupérés, allaient se charger de mon divertissement.

— Un second oreiller, ma fille !… Vous voyez pourtant que nous sommes deux !… Ah ! et puis, vous m’apporterez un grand, grand broc d’eau chaude, très, très chaude !

— Oui, madame.

La voix impérative, grasse et savoureusement timbrée, joignant à un discret fumet provençal une distinction un peu forcée, m’évoquait une gaillarde plantureuse et lascive, une hétaïre huppée.

Quant au partenaire, les monosyllabes distraits dont il accueillit, jusqu’au retour de la soubrette, des chatteries passionnées, me renseignaient mal sur l’identité du quidam.

Au fait, l’acoustique bizarre qui me livrait si nets les moindres mots, ne provenait-elle pas d’un orifice ?

J’inventoriai la paroi.

Dans la porte de communication ; condamnée, un point lumineux décelait le trou de vrille classique. J’y regardai, mais ne vis qu’un canotier noir et un bête de cache-poussière, pendus au portemanteau.

Depuis qu’un voyageur en veine de gaillardise fora cet oculaire, le lit, sans doute, avait été déplacé.

Tant pis : mon imagination ferait les frais des gestes et attitudes.

L’experte courtisane (car les termes spéciaux de ses ardeurs écartaient d’emblée l’hypothèse du voyage de noces, du couple habitué, ou même de l’adultère) se multipliait, moins soucieuse de s’échauffer elle-même que de dégeler son rechigné d’amant.

Le fat ! – Ou bien quels graves soucis l’absorbaient ? Sa voix cassée et lasse disait le noceur invétéré – non décati, toutefois : car l’autre louait tour à tour sa belle barbe, ses beaux bras, sa belle poitrine, ses « muscles d’Hercule »… Oui : quelqu’un de ces bellâtres, mi-rastas, mi-escrocs, habitués des Nice et Monte-Carlo, ratiboisé par le tapis vert, et songeant plus à l’échec de sa martingale qu’aux charmes de sa conquête.

L’attrait de son physique compensait celui des ors absents : même après que la livraison du « grand, grand broc d’eau chaude, très, très chaude » eut amené le moment psychologique du « petit cadeau », elle n’y fit pas la moindre allusion.

Amant de cœur, alors ? – Lubies des femmes ! ironie du sort ! accoupler cette bouillante courtisane à un morose imbécile, digne pendant de la petite marmotte qui m’était échue !… Alors que moi, sans prétendre au galbe du torse Farnèse, j’aurais si bien donné la réplique aux fougues de la belle, qui là derrière la cloison, cambrait sous des regards indifférents son glorieux érotisme !

Comme moi, elle aimait la vie, elle connaissait le grand-jeu de l’Amour, elle ne marchandait pas !

Et elle avait des lettres, aussi ! Ses mots crus – termes techniques, après tout – se relevaient d’allusions, d’images, dont la populacière cervelle des mérétrices ignorent sans exception, le raffiné conditionnement.

— Tu es mon beau mâle, bramait-elle ; tu es mon roi magnifique, mon dieu, mon Éros… Non, écoute : je veux être, ce soir, ta louve, ta Messaline. Les ardeurs de la luxure me dévorent, à te baiser !

Un peu d’emphase, peut-être, un peu d’exagération dans la note ; mais quel feu, quel nature !

J’étais emballé à fond.

Et ses paumes claquèrent sur ses seins opulents et fermes, qu’elle tendit, leurs pointes haut dardées, vers l’homme.

Il m’agaçait, celui-là ! Sans doute accoudé sur l’oreiller, à fumer une dernière cigarette, il poussait, entre deux bouffées, de vagues grognements approbateurs. Comprenait-il la rare beauté du spectacle ? appréciait-il l’inestimable chance de posséder, entre dix mille, une vraie courtisane ?

— Je suis ta Messaline, ta bacchante, ta ménade, ta luxurieuse esclave. Ô prends-moi ! enlace-moi ! ravis-moi dans les cieux de l’extase !

Des froissements derniers de lingerie. Une porte grinça, fut calée par une chaise : l’armoire à glace doubla pour eux le spectacle de leurs nudités ; et le lit gémit sous le fardeau précieux de l’impudique.

— Vois quel beau couple nous faisons ! Vois la fauve harmonie de ta chair virile jointe à ma blanche carnation !… Ah ! tu es mon beau mâle. Quelles joies tu vas me donner avec ton membre admirable !

Et moi !… Tu les vois, ces beaux seins ; tu le vois, ce beau cul, ce superbe cul ? C’est à toi, tout à toi ; ce sont les instruments dévoués de ton plaisir…

Prends tout !…

Sacrée femme ! Son brio, son enthousiasme, provoquaient mon imagination au point que voir la scène ne m’aurait, croyais-je, rien appris.

Les fresques du lupanar pompéien, celles du Musée Secret de Naples revivaient en ma mémoire, et reconstituaient le tableau dont s’exaltait cette sœur des Laïs et des Phrynés…

À quels triomphes ne pouvait-elle prétendre dans le monde de la galanterie ! Laquelle des professionnelles beautés en vogue possédait une aussi empoignante maîtrise ?

Draps mordus, ongles agrippant la chair, chevelure rejetée en arrière d’un brusque coup de tête ; – et ce fut le cliquetis de dents entrechoquées, le galop fougueux, le pantèlement suprême, – et l’immobilité.

J’assistai à tout cela sans perdre un détail, étendu sur le lit, contre ma stupide dormeuse.

Une fraîcheur fluait, par la fenêtre large, de la nuit nuptiale et bleue, où le grillon solitaire accompagnait les sifflements des hirondelles inlassables.

Tandis que la farouche ménade et son « beau mâle » reposaient, parmi les moiteurs de l’amour, je ruminais le désir de connaître l’artiste merveilleuse qui m’avait donné cette inoubliable séance. Et je restai longtemps à suivre la marche des constellations, dans l’échappée du ciel, entre les maisons et la gare, où se profilait, hellénique, un sommet rocheux. La lueur des réverbères se fondit dans le petit jour ; les étoiles disparurent ; la montagne se mua de rose. Les premières cigales craquetèrent ; et ma fièvre s’engourdit un moment sous la titillation multipliée de leur rythme solaire.

Un va-et-vient, dans la chambre voisine, rassembla ma conscience. La gare s’activait ; les pas et les voix, sur la place, dominaient l’éveil confus de la ville, sous la lumière déjà chaude. Juste alors, le garçon heurta suivant mes instructions :

— Cinq heures et demie !

M’embarquer, à sept, pour les Îles d’Or ?

Mais non ! Une seule chose importait, à présent : voir la belle « Messaline », lui parler, peut-être ; qui sait, la conquérir ; lui faire déployer pour moi seul ses talents – rétribués, soit, je ne liarderais pas. Et, pressant ma toilette, j’épiais chaque geste des autres, là derrière, qui apprêtaient aussi leur départ.

Singulier. Les blandices amoureuses faisaient trêve. La voix grasse et savoureusemont timbrée qui tantôt célébra la furieuse priapée, ne savait plus que les banalités quotidiennes. D’humeur grincheuse, ce matin, elle piquait le « beau mâle » d’observations aigres-douces. Quant à lui, c’était un autre homme, loquace, empressé, plus soumis que de raison, – assoti. Ses « oui, ma bonne ; voilà, ma belle » seyaient davantage à un placide bourgeois qu’au personnage fatal, au rasta désinvolte que j’avais reconstitué.

Mais je n’allais pas, sous prétexte de vétilles, chicaner son piédestal à ma déesse. Eux prenaient le train de 7 heures 10 pour Bandol, où ils séjourneraient. Assez des Îles d’Or ! Libre voyageur, je m’attacherais à leurs pas. J’irais à Bandol, j’irais au diable, pour Elle !

Soudain, mon ex-compagne de lit remua. Parole ! je n’y pensais plus ! Entortillée dans le drap, elle dormait toujours. Son bas blanc, qu’elle avait gardé, faisait une bosse, entre la jarretière et le genou, dessinant le porte-monnaie… Adieu, petite brute !

Ils étaient prêts. Ma valise à la main, debout contre la porte entrebâillée, ému comme un collégien qui guette sa première maîtresse, j’attendis.

Encore un sac à fermer, paraît-il. Enfin, le « beau mâle » déclare :

— Je descends d’abord commander les chocolats.

Chance inespérée ! Le verrou claque dans sa gâche ; la serrure fonctionne ; un pas pesant traverse le palier, descend les marches…

Je vis disparaître un dos rond, une valise jaune, le canotier de paille noire.

Elle était seule ! Et sa porte restée ouverte !

Je m’avançai, en risque-tout, me fiant, pour aborder une telle femme, à l’inspiration, également prêt au lyrisme ou à la brutalité conquérante…

Effroyable aventure !

Elle avait cinquante ans pour le moins, des conserves fumées, l’air sévère. De gros traits couperosés ; un double menton parsemé de longs poils gris, aux fanons engoncés dans une guimpe baleinée. Elle était assise au bord du lit, à bourrer un sac de moleskine ; ses mains boudinées, où s’incrustait l’alliance, sortaient de manches en soie noire ; et sa robe, pareille, comprimait un gélatineux amas de mauvaise graisse. Séant informe, mamelles débordant les réceptacles du corset. Des bijoux en jais – imitation, y inclus une broche à portrait, complétaient ce parangon de la femme-forte, de l’odieuse bonne-ménagère de la Vertu hargneuse et intransigeante.

Je restai là, bouche ouverte comme devant les faiseurs de tours, hypnotisé par la convexité de verres fumés qu’elle avait braqués sur moi. Un sadique et instantané désir me traversa, de lui courir sus, de la culbuter, de lui trousser les jupes et de mettre à l’air « ce beau cul », sur lequel j’aurais appliqué un magistral coup de pied, vengeur de mes illusions trompées, de ma fièvre concupiscente…

Mais dressée soudain dans le harnois de sa vertu menacée, elle me foudroya d’un majestueux :

— Polisson ! et me claqua la porte au nez.

Je dégringolai l’escalier, avec des coliques de fou rire et des larmes de rage, pour retrouver dans la salle du restaurant mon canotier noir de là-haut, attablé devant deux tasses vides, et qui beurrait les croissants d’un couteau mal assuré.

L’air d’un rat blanc famélique, d’un pauvre rat sans queue ; des yeux minuscules à paupières jambonnées, une épaule déjetée par le bureau, son étique maigreur ficelée dans une redingote de pion, – c’était lui, le « beau mâle » !

Le cœur me défaillit, à entendre le pas de « Messaline » qui descendait. Je réglai ma chambre, empoignai ma valise, et, au pas gymnastique, rejoignis le tramway du port, qui démarrait, grinçant sur la courbe des rails, parmi l’implacable hosanna des cigales célébrant le soleil de l’Amour.

L’APRÈS-MIDI D’UN POÈTE

LA PIPE

Savourons la grisaille de cet après-midi, et la paix de l’hiver sur la plaine flamande. Écoute la pluie qui mitraille les vitres. Il pleut, des lieues et des lieues à la ronde, sur les labours des polders, sur les îles zélandaises au-delà de l’Escaut, sur les dunes et sur la mer. Les sirènes des transatlantiques meuglent comme des vaches perdues dans le brouillard. Dégustons ces intimités crépusculaires : le poêle où ronfle un feu aromatisé de pommes de pin, et le chat qui observe, gravement assis dans l’orbe de sa queue, les volutes de fumée scandant les phases de ton rêve.

LE POÈTE

La pluie, la chère pluie pissote des gouttières…

LE CHEMINEAU

Et ça l’amuse !… Porco di Dio ! je crève, moi, dans ce pays ! Je deviens idiot à force de regarder du brouillard et encore du brouillard. Mes poumons s’encroûtent de nicotine et d’oxyde de carbone. Mes muscles s’amollissent, mes jarrets s’ankylosent, et il va me pousser au cul des hémorroïdes, à faire le rond-de-cuir !… Poète de malheur, qui s’enferme tout l’hiver comme un cochon flamand à l’étable ! Va, mon petit, cultive ton cerveau, cultive. – Des champignons, voilà tout ce que tu y récolteras, ici…

Vingt dieux ! As-tu donc oublié nos libres floraisons, corps et âme, aux pays bleus ?

Quelques sous en poche, revolver au flanc, trique ferrée au poing, sous les pieds une route poudreuse d’Italie, – et le soleil qui brasille plein les golfes. C’est l’heure de la baignade, au fond d’une crique déserte… Ah ! plonger encore dans l’épais cristal bleu et ondulant, nager, tout de son long étiré, comme une brute heureuse, comme un triton ! puis, étendu à pleine peau sur les roches chaudes, se sécher au soleil, en vidant à la régalade une fiasque de vin noir… L’étape va finir : là-bas, des maisons fauves, bleues, roses, couvrent le promontoire, au-dessus des terrasses d’oliviers. Çà et là, un pin parasol rêve, solitaire, comme un bel adolescent, si svelte et si beau, en plein ciel trop bleu, qu’il donne envie de pleurer… Et, par la route en corniche, on descend vers la ville, suçant les oranges et les citrons doux chipés au bord des vergers !

LE POÈTE

Oui, ça ne serait pas mal… un sonnet, par exemple ?

LE CHEMINEAU

Va donc, idéaliste ! Quatorze vers sur cinq rimes ne valent pas un litre de falerne à l’osteria de la Sirène, sur la baie de Pouzzoles, tandis que les vieux pêcheurs, assis sur les dalles du quai, raccommodent les filets qu’ils manient avec leurs orteils en pinces de homards… Les antennes des barques s’incurvent, noires sur le couchant rouge… Sac au dos, nom de Dieu ! sac au dos !

BOUFFI

Pas de ça, Lisette ! Le footing, je l’admets, est un sport hygiénique. De temps en temps, une petite excursion pédestre, rien de mieux, – et encore, à l’ombre. Mais faire le chemineau, non je ne marche pas ! Les joies de la grand’route ? parlons-en ! Porter dix kilos sur le dos par une température de 40° centigrades ; et les ampoules aux pieds, et les nourritures malsaines, – sans parler des moustiques, et des puces, punaises et poux récoltés dans les auberges louches où l’on dort revolver au poing, dans la promiscuité de la chambre commune, entre des quidams patibulaires ; – oui, monsieur, des poux ! C’est poétique, n’est-ce pas, des poux ?… Moi, quand je voyagerai encore, je prends le train, et je loge au Palace-Hôtel.

LE CHEMINEAU

Et des sous ?

BOUFFI

Ce n’est que trop vrai. Bohèmes que vous êtes, vous n’en savez pas gagner. Depuis des années que je vous prêche, c’est pourtant malheureux ! Je ne parle pas à toi, chemineau, qui es un pauvre d’esprit, un dégénéré, un mattoïde ambulomane et dromomane, comme dit Lombroso, un imbécile, au bout du compte. Mais toi, poète, avec tes facultés, ton intelligence… Tu les emploies mal, avoue. La plume peut nourrir son homme, l’enrichir même, nom d’un pétard ! Vois plutôt certains journalistes… Non ? – Tels romanciers, alors qui gagnent de l’argent à la pelle. Imite notre grand Zola national : une page chaque matin. Au bout de l’année, cela fait un volume. Tu pourrais gagner…

LE POÈTE

La peau.

BOUFFI

Évidemment, si tu t’obstines à fabriquer des histoires abracadabrantes, avec des mots qu’on doit chercher dans le dictionnaire. Mais si tu voulais un peu écrire comme tout le monde, pour le public de jugeote moyenne, je te réponds du succès…

Et même de simples rimeurs… Fais du théâtre comme M. Edmond Rostand ; imite la verve poétique et vraiment française de M. Abel Bonnard, – et tu pourras t’en payer, des voyages !

LE CHEMINEAU

Je verrais l’Égypte ! Je remonterais le Nil ! J’irais à Khartoum !

BOUFFI

Si tu y tiens. En sleeping, toutefois, par le train blindé.

LE POÈTE

Nous verrons plus tard. J’y réfléchirai. Pour aujourd’hui, qu’on me fiche la paix : je veux travailler.

L’OPIUM

Tu travailleras, mon petit, si moi je le veux. Rappelle-toi que nous sommes fatalistes. Je t’ai prouvé depuis longtemps que la Volonté est une invention des curés.

BOUFFI

À bas la Calotte !

LE CHEMINEAU (sur l’air des Lampions)

Sac au dos ! Liberté ! Liberté ! Sac au dos !

L’OPIUM

Ferme ça, l’homme libre ! Tu beugles comme un pochard de grand’routes que tu es. Et toi, poète, as-tu donc oublié que les plus beaux voyages c’est en moi seul que tu les as vécus ? Laisse-moi t’inspirer ma torpeur propice au souvenir. Tu travailleras bien mieux après.

LE POÈTE

Une fois, en effet…

BOUFFI

Ouais. Mais combien d’autres fois en es-tu revenu avec mal aux cheveux, de ton paradis artificiel ?

LE HASCHISCH

C’est moi, moi ! qui suis la Drogue, la vraie, la seule, l’unique, l’incomparable Drogue. Je guéris les cors aux pieds des imbéciles, et je sais faire, dans les cerveaux de mes fidèles, ruisseler les cataractes de la Joie cosmique. C’est moi, poète, la lampe d’Aladin. Je puis te faire vivre les aventures resplendissantes et impossibles que laissent entrevoir parfois les moins pâles de tes métaphores. Je suis le rêve devenu plus intense que le réel. Poète, cher microcosme, je serai ta petite Isis. Je ferai comparaître devant toi, face à face, le génie que tu poursuis toujours sans jamais l’atteindre ; tu te pâmeras de volupté, tu demanderas grâce sous les spasmes à mourir de mon rire olympien ! Viens, poète ! tu verras tout, tu sauras tout, comme un dieu ; tu seras Dieu, – et je te ferai coucher ce soir avec l’Impératrice de toutes les Voies Lactées, passées, présentes et futures !

LE POÈTE

Tais-toi ! Déjà le frisson de tes miraculeuses délices court le long de mes vertèbres, ma gorge se sèche, mes mâchoires se serrent, en pensant aux orgies de joie que célèbrent en toi les cellules de mon cerveau…

BOUFFI

Jobard ! quoi ! tu gobes ces fariboles ? Tu coupes dans ces hallucinations ? Nous sommes au XXe siècle, que diable ! en pleine ère positiviste… Je ne comprends pas quel plaisir on peut trouver à se miner le tempérament par l’usage d’aussi funestes toxiques !

LE HASCHISCH

Tu l’as dit, Bouffi. Ne fais pas tes yeux en billes de billard : tu y as coupé aussi, le jour où je t’ai laissé si gracieusement suggéré que tu agonisais. Hein ! ta frousse citoyen positiviste, pour cette pauvre petite hallucination inoffensive de rien du tout !

BOUFFI

Ne plaisantons pas avec ces choses-là. Dieu de Dieu ! cette sale drogue a failli nous expédier ad patres.

LE HASCHISCH

Dis, poète, l’ai-je trouvé, cette fois, le remède au spleen ? Ha ! ha ! ma petite bouffonnerie funèbre est un peu plus efficace comme piment vital que le squelette d’ivoire exhibé au dessert chez les Égyptiens !

LES INSTINCTS

Vrai. Depuis des jours, le patron ne voulait plus rien savoir. Il avait dans le crâne de l’étoupe d’ennui en guise de cervelle. On essaya tout pour le ravigoter un peu ; mais il pionçait toujours, – si bien que nous aussi, dégoûtés, nous nous endormîmes comme des marmottes une belle nuit d’hiver… Et tout d’un coup : Au voleur ! à l’assassin ! – Tonnerre ! quel branle-bas ! Ce sacré haschisch lui tordait les boyaux comme de la lessive. Et lui, avec son encéphale de poisson, demandait à dormir !… Nous étions là, frénétiques, à lui mordre les nerfs pour le réveiller, à lui crier dans la moelle, de toutes nos forces : « Respire, fainéant, respire donc ! » – Il avait déjà les doigts bleus, comme un macchabée. – Crèvera ! Crèvera pas ! Respire ! Ho hisse ! les côtes ; ho hisse ! le diaphragme ; – et le cul massif de la Mort qui pesait sur ses côtes, lui écrasant le sternum comme un édredon de glace.

LE HASCHISCH

Et après ?

LES INSTINCTS

Après ? Ah ! mille dieux ! Son cerveau flambait comme un soleil…

BOUFFI

À propos, il fait nuit : allumons la lampe ; ça vous changera les idées qui ne sont folichonnes.

LE POÈTE

Oui. Tout à l’heure, attends.

UNE VOIX

Le soleil flambait chaque jour plus haut. Depuis longtemps nous avions oublié l’affreux Cap des Pluies. Les voiles continuellement s’enflaient d’une brise parfumée, et nous chantions, perchés dans les haubans. Parfois, quand le soleil, juste au-dessus de nos têtes, rissolait le goudron du bordage, je piquais une tête, de l’extrême corne de l’antenne. Dans l’excès de ma joie, je buvais de larges rasades d’océan, et, mêlé à la troupe des sirènes et des tritons, j’escortais la nef à longues brassées nonchalantes, ne m’arrêtant même pas pour crever à coups de talon le mufle gluant d’un requin…

LE CHEMINEAU

Ah ! moi aussi, l’ancêtre, je m’en souviens ! C’était là-bas…

AUTRE VOIX

C’était dans la Mer Chaude. Juste au milieu, l’île émergeait, solitaire et plate. Du haut des cocotiers, l’horizon s’arrondissait tout alentour comme le bord d’une immense jarre d’émeraudes. Nous étions heureux. Couchés dans le rouge et brûlant sable de corail, me souriait – goutte d’humanité apparue un instant sur le torrent sanguin de notre race – ma toute précieuse bien-aimée : Zéade…

LE CHEMINEAU

Hé ! hé ! l’ancêtre : torrent sanguin, – tu as du style, pour un sauvage.

LE POÈTE

Silence, cuistre ! laisse parler les métempsycoses.

BOUFFI

Voilà un mot bien spiritualiste pour exprimer les obscures réminiscences, en ton tissu plasmique, des aventures ancestrales. – Et encore, tout ceci m’a l’air d’un simple mirage poétique du subconscient.

AUTRE VOIX

Ils sont morts. Le seigneur Ours Blanc les a emportés, ma femme et mes enfants. Avec mon dernier-né pendu sur mon dos dans le carquois de fourrure, je cassais la glace des trous à phoques ; puis, le cœur gros de graisse crue et d’huile tiède, assis sur la banquise devant les sinistres magnificences de l’aurore boréale, je restais, jusqu’au retour du soleil, à beugler dans une conque marine mon incurable tristesse…

AUTRE

La vie était douce au milieu de mes statues et de mes esclaves grecs. Les jets d’eau roucoulaient dans leurs vasques de malachite. À l’ombre des platanes, je caressais les cheveux parfumés de ma belle maîtresse…

AUTRE

C’est moi, moi qui l’ai violée. Toutes les villas flambaient comme des meules de paille. Les viviers à murènes débordaient de cadavres…

AUTRE

J’étais le Chef. Mille guerriers m’escortaient. Le claquement de nos pieds nus ébranlait sourdement les dalles des chaussées droites bordées d’aqueducs. Quand le défilé s’ouvrit sur la plaine – depuis trois lunes, le sang ne séchait plus sur nos framées – quand les poils roux de ma poitrine frissonnèrent au vent chaud qui soufflait du Sud, je me dressai, à la tête des tribus, comme un drapeau…

AUTRE

Des haches en silex éclaté… de la cervelle giclant comme du fromage mou… et mordre à pleines mâchoires dans le cou de l’ennemi terrassé…

BOUFFI

Ces avale-tout-cru deviennent répugnants. D’ailleurs, si chaque ancêtre doit débiter son petit boniment, nous ne sommes pas près d’en avoir fini.

CATOBLEPAS

En effet cher poète. Bien qu’il te soit à la rigueur licite de transposer littérairement l’hypothèse qui fait participer chacun de nous aux influences ancestrales de sa lignée, je te ferai observer que cette lignée n’est pas une, mais infiniment dichotome : nos père et mère procédant chacun de deux géniteurs, qui charrient l’un et l’autre dans leurs veines un double sang. Ouvre une table de logarithmes, et tu verras que, s’il a fallu, pour procréer un individu, deux parents à la première génération ascendante, la deuxième en comptait quatre, la troisième huit, etc. À la trentième (et ceci, à quatre générations par siècle, nous reporte à peine au XIIe siècle), un milliard soixante-treize millions, cinq cent quarante-et-un mille, huit cent vingt-quatre individus représentent le nombre de nos ancêtres, à chacun, contemporains de cette époque.

BOUFFI

C’est-à-dire, au bas mot, la population de la terre alors.

CATOBLEPAS

Je ne lui fais pas dire. Donc, supposant que chacun de ces ancêtres prenne une minute à nous synthétiser sa vie, il faudrait, en chiffres ronds, un milliard de minutes, soit un peu plus de deux mille ans…

LE POÈTE

Assez !

CATOBLEPAS

En outre, au-delà de cette date si rapprochée, tous les individus actuels ne peuvent retrouver que des ancêtres communs…

LE POÈTE

Crétin !

BOUFFI

Au moins, s’ils disaient ce qu’ils veulent !

VOIX ANCESTRALES

Vivre !

KALOYEROS (chevrotant)

Pour louer Dieu selon mes forces, j’ai passé ma vie à copier des manuscrits. J’étais, au pays de la pluie, un moine, un humble moine…

VOIX

Enlevez le ratichon ! nous voulons vivre ! vivre ! vivre, nom de Dieu !

LE POÈTE

Vous revivrez, dans mes vers…

VOIX

Te fiches-tu de nous, avec ton immortalité de papier ? Il nous faut des yeux, des jarrets, des poings, des muscles, de la chair vive et agissante. Nous voulons vivre encore ! À ton tour de transmettre le flambeau !

CATOBLEPAS

Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.

VOIX

Et d’abord, revivre en toi, revivre tous, avec nos violences, nos ruses, nos joies, nos triomphes !

LE CHEMINEAU

Courage, frères, je suis avec vous !

KALOYEROS

Permettez à un humble moine…

VOIX

À mort ! Nous voulons bâfrer, nous voulons boire ! tue ! tue Vive la Révolution !

PARIS

C’est l’heure où les boulevards s’allument, l’heure atavique de l’embuscade et du rut ; – et les lunes électriques font reluire dans tous les yeux les instincts des cavernes. Sous les rassurants dehors de la civilisation suprême, j’assure dans le stupre la satisfaction de tous les désirs fauves. Spiritualité et bestialité, cerveau et mentule, je puis tout satisfaire. Aspasie et Messaline, double centre du monde, j’assure à tous le développement intégral de leur être.

KALOYEROS

La Babylone moderne !

CATOBLEPAS

Évoluons, messieurs, évoluons !

LE CHEMINEAU

Paris ? Ce sera toujours une étape.

LE POÈTE

Voyons l’indicateur.

VOIX

Hourra ! À nous ! En route ! Branlebas de combat ! Tout le monde sur le pont !

(La lampe, allumée, éclaire, sur la table rangée pour le travail, une main de papier blanc et, proche l’encrier, quelques plumes de mouette taillées à point.)

KALOYEROS

À force de copier des manuscrits, je ne sentais plus mon derrière, qui s’était délicieusement incrusté dans mon banc.

L’HUÎTRE

Juste comme moi qui, valves entrouvertes, captais dans mes tuniques lamelliformes et vibratiles la boue phosphorescente des fonds océaniques.

VOIX, lointaines et décroissantes

À l’eau ! les invertébrés n’ont pas la parole !

(Le poète s’est assis devant la lampe. Le feu ronfle. La pluie redouble au dehors.)

LE PAPIER

Au travail ?

LE POÈTE

Au travail !

LE CHEMINEAU, presque indistinct

Va donc !… cul-de-plomb !… idéaliste !… raté !…

LE POÈTE

Silence, là-dedans ! À la niche, tous !

LA PIPE

Il est cinq heures. C’est la nuit sur le pays.

Et la pluie.

Les bestiaux dorment dans les étables ;

Et toi, seul cerveau des lieues à la ronde,

— Autant vaut dire seul au monde, –

Tu te cabres, bon poète, devant la table…

BOUFFI

Encore des vers libres ! Mais tu es fossile, mon pauvre garçon !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com

en août 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Varlet, Théo, La Bella Venere (La belle Vénus) Contes, Amiens, Edgar Malefère, 1920, ainsi que : Le Dernier Satyre, idem, 1923. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Silène avec deux flûtes et un étui suspendu à sa verge. Tondo d'une assiette attique à figures rouges, a été peinte par Épictète, 500-520 av. J.-C., Vulci (photographié par Bibi Saint-Pol, 2007, Wikimédia), Cabinet des Médailles, BNF, Paris.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Ces sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Gardien des ruines.