Louis Joseph Vance

LE LOUP SOLITAIRE

(The Lone Wolf)
Traduction : Louis Postif et Théo Varlet

1928 (1914)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I  L’HÔTEL TROYON.. 4

II  LE RETOUR.. 19

III  UN POINT D’INTERROGATION.. 25

IV  UN STRATAGÈME. 40

V  SITUATION INATTENDUE. 47

VI  LA MEUTE DONNE DE LA VOIX.. 53

VII  À L’ABBAYE. 58

VIII  LA HAUTE-MAIN.. 69

IX  CATASTROPHE. 84

X  RÉCIPROCITÉ. 96

XI  EN FUITE. 105

XII  RÉVEIL. 122

XIII  CONFESSION.. 129

XIV  RIVE DROITE. 149

XV  CYNISME PUR.. 162

XVI  RESTITUTION.. 175

XVII  LE SUPRÊME ESPOIR.. 189

XVIII  ÉNIGME. 201

XIX  DÉMASQUÉ. 219

XX  GUERRE. 237

XXI  APOSTAT. 247

XXII  PRIS AU PIÈGE. 252

XXIII  MADAME OMBER.. 258

XXIV  RENDEZ-VOUS. 271

XXV  SUR LES AILES DU MATIN.. 280

XXVI  LA MORT VOLANTE. 292

XXVII  AURORE. 302

Ce livre numérique. 308

 

I

L’HÔTEL TROYON

C’est à coup sûr Bourke qui a émis le premier cet aphorisme : on a beau connaître son chemin dans Paris, on ne s’y retrouve plus quand on cherche celui de l’hôtel Troyon. Mais aussi Bourke s’enorgueillissait d’être Irlandais.

L’hôtel Troyon occupait un coin parmi un labyrinthe de petites rues, bien à l’abri de l’affairement des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, tout voisins, et ce fut jadis un restaurant fameux, dont la renommée ne franchissait pas le cercle étroit d’une clientèle d’initiés. Il avait la meilleure cuisine de Paris, une cave sans rivale, des prix dérisoirement bas ; mais le baedecker l’ignorait. Et ses familiers s’en réjouissaient : à leur avis c’eût été un malheur que de lâcher sur un établissement aussi parfait les flots de touristes qui déshonorent sur la rive droite tous les sanctuaires de la gastronomie.

L’immeuble, peint d’un brun terne, possédait trois étages qui s’ornaient de persiennes vert foncé. Le restaurant occupait presque toute la façade du rez-de-chaussée : à une extrémité de sa rangée de fenêtres garnies de glaces, une porte à deux battants, nue et quelconque, s’ouvrait rarement et on la remarquait encore plus rarement.

Cette porte fermait l’entrée d’un large corridor à murs de pierre. Dans l’un de ses deux épais vantaux de chêne on avait pratiqué une porte plus petite pour la commodité des hôtes de la maison Troyon, qui par cette voie gagnaient la cour, lieu à demi couvert, ombreux et frais par les jours les plus chauds. De la cour, un escalier, de peu d’apparence, s’élevait tant bien que mal jusqu’au second étage, où il justifiait ses modestes prétentions : car les deux étages supérieurs de l’hôtel Troyon semblaient avoir été dessinés dans un cauchemar par un architecte qui aurait assisté à l’un des premiers vaudevilles du Palais-Royal.

Là-haut, un enchevêtrement moyenâgeux de corridors longs et brefs, compliqués de nombreuses dénivellations inattendues, de marches, de recoins et de portes mystérieuses, allaient dans tous les sens, et comme ils reliaient tout compte fait, une quarantaine de chambres à coucher, ils vous menaient immanquablement dans une autre chambre que la vôtre. Il n’existait ni salon ni salle d’attente, pas plus que la moindre salle de bains, et la seule eau courante provenait de deux robinets de palier, un à chaque étage. Les hôtes de marque ou les exigeants avaient une lampe pour se coucher, les autres montaient avec des chandeliers : il ne se brûlait de gaz que dans les corridors et dans le restaurant – des papillons asthmatiques qui, crachotant bleu dans des globes obèses, translucides et jaunâtres, allaient bien avec la décoration et le mobilier datant du second empire auxquels les ans avaient donné une patine moelleuse et plutôt foncée, car jamais rien n’était remis à neuf.

Ce genre d’installation suffisait aux clients de la maison Troyon. D’abord, ils n’étaient guère nombreux, et ensuite c’étaient presque tous des bourgeois entre deux âges, catégorie de gens qui détestent les nouveautés. Ils prenaient l’hôtel Troyon comme ils le trouvaient : les chambres leur convenaient à merveille, et le tarif en était modéré. À quoi bon troubler par des changements la paix immémoriale de cet établissement de confiance, si discret ? On y faisait à peu près ce qu’on voulait, pourvu que l’on payât sa note avec une régularité suffisante, et que l’on sût graisser convenablement la main qui tirait le cordon aux heures tardives de la nuit. Le père Troyon appartenait à une lignée d’hôteliers et avait l’âme généreuse ; quant à madame son épouse, elle n’appréciait qu’une chose au monde : les louis d’or…

C’est à la maison Troyon que, par un soir d’hiver de l’année 1893, fut conduit l’enfant destiné à s’appeler par la suite Michaël Lanyard.

À cette époque il devait avoir quatre ou cinq ans : l’âge où la conscience de la personnalité commence à s’éveiller et où la mémoire enregistre avec une irrégularité capricieuse. Il arriva à l’hôtel dans un état de surexcitation entraînant une réceptivité d’impressions quasi maladive, mais qui ne tarda pas à s’évanouir dans les profondeurs d’un sommeil sans rêves dû à une saine fatigue : et quand par la suite il lui arrivait de jeter un regard en arrière dans la brume des jours dont chacun avait fait un appel distinct et impérieux à sa jeune sensibilité, il ne retrouvait plus que des souvenirs singulièrement ternes et imprécis.

La première image distincte, c’était lui-même, personnage minuscule mais de toute importance, rencogné le cœur gros au fond d’un fiacre obscur. À côté de lui se tenait un homme qui marmottait des jurons dans sa moustache dès que les pleurnichements du petit menaçaient de devenir des hurlements authentiques : cette étrange créature avait des sucreries plein les poches et traitait les petits garçons, en public avec une roideur autoritaire, en privé avec une humble complaisance. La pluie tombait, monotone, avec cette continuité mélancolique propre aux hivers parisiens ; et le pavé des interminables rues inconnues ressemblait à du verre noir strié de lumières versicolores. Certaines de ces rues grondaient comme des bêtes affamées, d’autres au contraire se taisaient, mais leur silence n’en était pas moins menaçant. La pluie incessante crépitait sur le toit du fiacre et pleurait au long des vitres. À l’intérieur du véhicule un relent de moisi luttait sans succès contre la puanteur asphyxiante du cigare que l’homme rallumait à tout coup et laissait aussitôt s’éteindre entre ses lèvres. Au-dehors, les quatre fers du cheval, infatigables, battaient leur cadence morne : cloppety-clop…

Sous toutes ces impressions se dissimulait quelque chose d’indéfinissablement attrayant, quelque chose de triste, de doux, de puissant, qui appartenait en propre à l’enfant lui-même, mais qu’il ne réussissait jamais à atteindre. Vers ce quelque chose sa mémoire rampait à l’aveugle sur un pont étroit comme le fil d’un rasoir et interminable. Précédemment il y avait eu (à moins que l’enfant ne l’eût rêvé) un long et fastidieux voyage en chemin de fer, succédant à un autre en bateau, plus bref mais totalement odieux. Au-delà de ce point la mémoire avait beau faire, elle ne discernait plus rien. Et l’enfant renonçait à ses efforts instinctifs mais trop incohérents pour retrouver son histoire : sa vie quotidienne à l’hôtel Troyon lui fournissait d’ailleurs des sujets d’intérêt tyranniques et accaparants.

Madame y veillait.

Ce fut Madame qui s’empara de lui quand l’étranger l’eut attiré hors de la voiture, tout en pleurs, et qui l’emmena par une cour froide et humide, aux ombres lugubres, puis le fit monter à une chambre tiède et claire : elle lui faisait peur, avec ses yeux ternes et ses « envies » poilues sur la joue, cette Madame qui tirait de sa gorge de drôles de bruits lorsqu’elle parlait au petit garçon en présence de l’homme, des bruits qui voulaient être compatissants et maternels, mais qui, pour l’enfant du moins, signifiaient, hélas ! le contraire.

Puis le sommeil envahissant une jeune tête couchée sur un oreiller trempé de larmes… l’oubli…

Et c’était Madame qui gouvernait d’une main de fer l’étrange nouveau monde dans lequel l’enfant se réveilla.

L’homme était parti dès le matin, et l’enfant ne le revit jamais plus ; et comme ceux qui entouraient ce dernier ne comprenaient pas plus l’anglais que lui le français, il se passa quelque temps avant que le petit pût saisir les affirmations trompeuses de Madame lui disant que son père était en voyage mais qu’il ne tarderait pas à revenir. L’enfant savait bien que l’homme n’était pas son père, mais quand il fut en état de faire cette rectification, la chose avait cessé de l’intéresser : la vie lui était devenue trop pénible pour lui laisser le temps ni l’envie de mettre au point des questions aussi secondaires et accessoires que celle de sa descendance.

Le petit garçon apprit peu à peu à s’entendre appeler Marcel, ce qui n’était pas son nom, et il ne tarda pas à oublier qu’il en eût jamais eu un autre. Un peu plus âgé, il devint Marcel Troyon : mais à cette époque il ne savait déjà plus parler anglais.

Quelques jours après son arrivée on le fit passer de la chambre tiède et claire dans un cabinet froid et sombre donnant sur le boudoir de Madame, une sorte d’armoire meublée d’une mauvaise paillasse et d’une chaise boiteuse, privée de tout moyen de chauffage et d’éclairage et aérée uniquement par un vasistas au-dessus de la porte, mais comme Madame partageait l’horreur bien française des courants d’air et tenait en conséquence son boudoir hermétiquement clos les trois quarts de l’année, le vasistas n’arrangeait guère les choses. Néanmoins ce cabinet constitua pour le gamin son seul refuge durant plusieurs années : une fois là-dedans, seul, il était à l’abri des réprimandes et des bourrades que lui valaient des fautes dépassant sa compréhension ; mais jamais on ne lui accorda une bougie, et les ténèbres et la solitude en faisaient un lieu plein de terreurs pour la nature émotive et l’imagination du jeune enfant.

Il n’était toutefois pas trop mal nourri ; et on ne pouvait guère lui refuser la consolation d’oublier sa misère dans le sommeil.

Durant le jour, jusqu’à ce qu’il eut l’âge d’aller à l’école, il s’amusait craintivement dans les corridors avec des jouets de son invention, et le malheureux petit délaissé sentait le cœur lui manquer à chaque bruit de pas inattendu, car il dérangeait les femmes de chambre, qui n’avaient rien de commun avec la servante au grand cœur des romans. Elles se plaignaient de lui à Madame, et Madame venait bien vite lui tirer les oreilles. Il acquit bientôt une habileté quasi surnaturelle dans l’art de se rendre invisible à son approche, immobile comme la mort ou se mouvant silencieux comme une ombre. Maintes fois, elle arriva sur lui sans se douter qu’il était là, tapi dans un coin obscur. Et cela ne manquait pas de la mettre hors d’elle-même, de découvrir soudain en face d’elle, alors qu’elle se croyait seule, la mine terrifiée du gamin tremblant…

S’il eut la chance d’aller un peu à l’école ce fut uniquement parce que Madame craignait beaucoup de rien faire qui pût attirer l’attention des autorités. Elle était une honnête femme, dans son opinion à elle, une honnête femme qui tenait une maison honnête ; malgré cela elle redoutait les gendarmes plus que la colère de Dieu. Et un ukase gouvernemental avait décrété obligatoire un certain degré d’instruction. Aussi Marcel apprit-il entre autres choses à lire, et par là il fit sans le savoir son premier pas vers la rédemption.

La lecture étant le seul amusement que l’on puisse pratiquer sans faire aucun bruit capable d’attirer fâcheusement l’attention, le gamin s’y adonna d’abord pour sa sauvegarde personnelle. Mais elle ne tarda point à devenir une passion. Il lisait, furtivement, tout ce qui lui tombait entre les mains, un salmigondis baroque de journaux, d’hebdomadaires parisiens illustrés, de revues, de romans : le tout glané sur le reliquat des chambres de clients.

Avant l’âge de onze ans, Marcel avait lu Les Misérables avec un plaisir intense.

Ses lectures, néanmoins, ne se bornèrent pas longtemps aux ouvrages en français. De temps à autre un client laissait en partant un livre anglais dans sa chambre et ces livres-là, Marcel les estimait plus que tous les autres : ils lui semblaient, pour ainsi dire, faire partie de son héritage. En ce temps-là il se qualifiait secrètement d’Anglais, parce qu’il savait n’être pas Français : cela, du moins, il se le rappelait. Il passait de longues heures penché sur les mots étrangers, si bien qu’à la fin ils lui parurent moins étrangers. Et alors un hasard lui mit entre les mains un petit dictionnaire anglais-français.

Il fut à même de lire l’anglais avant de le parler.

Souffre-douleur et marmiton en dehors des heures de classe, ayant pour compagnie les marmitons et leurs supérieurs immédiats, tirés de cette caste au langage libre et à la morale plus libre encore qui fournit les domestiques des petits hôtels, Marcel à onze ans (pour autant qu’on peut évaluer son âge) possédait une connaissance de la vie à la fois précise, complète et déconcertante.

Ce fut peut-être un bonheur pour lui qu’il vécût sans amis. Son type de la féminité s’incarnait en Mme Troyon ; aussi ne s’approchait-il qu’à distance respectueuse de toutes les femmes de l’hôtel. Les domestiques mâles, il les supportait en silence, lorsqu’ils voulaient bien de lui, mais son caractère était si entièrement différent de tout ce qu’ils connaissaient que sa présence les irritait : ce qui l’exposait à des brimades assez analogues à celles que de grossiers paysans infligent à un idiot de village. Mais Marcel avait une langue habile à extraire du vitriol de l’idiome vulgaire, et il apprit à se défendre avec elle non moins qu’avec les pieds et les poings. Après quoi on le laissa strictement seul, ce dont il se réjouit, car cela ne lui procurait que plus de temps pour lire et rêver à ce qu’il lisait.

À quinze ans, il était devenu un grand adolescent efflanqué et gourd, au teint étrangement pâle, à la mine revêche, aux yeux pleins d’un feu sombre, à la tignasse ébouriffée faute de soins. Il paraissait beaucoup plus vieux que son âge, et la fragilité apparente de son corps dissimulait une grande force musculaire. Bien plus, il savait se défendre fort dextrement dans une querelle : la savate n’avait pas de secrets pour lui, et il avait emprunté aux apaches des coups non moins efficaces que ceux enseignés par les manuels de jiu-jitsu. Quant à Paris il le connaissait comme sa poche, et il pouvait converser dans tous les argots divers de la capitale aussi purement qu’un indigène.

À ces talents il joignait celui d’être un fort adroit petit voleur.

De jour il remplissait les fonctions de valet de chambre au troisième étage ; le soir il jouait le rôle de garçon de restaurant. Pour ces services il ne recevait aucun salaire et pas plus de reconnaissance de ses patrons (qui eussent été sidérés d’apprendre qu’ils favorisaient l’esclavage), rien que sa nourriture et un lit dans une chambre un peu mieux aérée mais à peine plus grande que l’annexe du boudoir d’où on l’avait depuis longtemps délogé. Cette chambre était au troisième étage, sur le derrière de la maison, et jouissait d’une petite fenêtre donnant sur une ruelle étroite.

Il était levé avant l’aube et sa journée de travail finissait en principe à dix heures du soir – mais quand on jouait à l’Odéon, le restaurant restait ouvert jusqu’à une heure indéterminée pour le service des soupers.

Une fois de retour dans son antre, et sa porte bien fermée au verrou, Marcel était libre de s’évader par la fenêtre et d’errer à son gré dans Paris. Ce fut surtout par ce moyen qu’il apprit à connaître la ville.

Mais en général Marcel préférait se mettre au lit et s’abîmer les yeux à lire à la lueur des bouts de bougie qu’il chipait. Ses livres, il les empruntait comme jadis aux chambres des clients, ou bien il les subtilisait dans les boîtes des quais et les revendait ensuite aux bouquinistes d’un autre quartier. De temps à autre, quand il lui fallait absolument recourir à l’achat pour se procurer un livre déterminé, les clients lui payaient à leur insu un nouveau tribut par les pièces de monnaie qu’il leur soustrayait. Mais le vrai Parisien sait à un sou près le compte de son argent, et cette particularité obligeait l’adolescent à pratiquer la plupart de ses rapts sur le client de passage de nationalité étrangère.

Au nombre de ceux-ci, le plus connu chez Troyon était peut-être Bourke.

C’était un petit Irlandais remuant, trapu et agressif, qui avait pris l’habitude de venir « se reposer » chez Troyon chaque fois qu’une vacance loin de Londres semblait indiquée comme un remède salutaire pour un gentleman de son espèce ; ce qui arrivait assez fréquemment, vu la nature de ses devoirs professionnels.

Ayant fait presque toutes ses études à l’université de Dublin, Bourke parlait l’anglais le plus pur, ou du moins il le pouvait en cas de besoin, tout comme, avec sa facilité d’Irlandais à apprendre les langues, il avait acquis l’accent parisien au point de passer inaperçu sur les boulevards. Il avait l’œil prompt à remarquer les jolies femmes, le cœur grand comme une porte cochère, quasi pas de scrupules, un chagrin secret, et une superstition favorite.

La couleur de ses cheveux, d’un roux criard, causait son chagrin secret. Ce signe particulier le rendait reconnaissable entre mille. À plusieurs reprises il avait fait des efforts désespérés pour modifier cette couleur ; mais la seule teinture un peu efficace produisait un noir de jais, qui offrait un contraste abominable avec son teint très coloré. De plus, en moins d’une semaine, le roux se montrait de nouveau à la base des cheveux, et lui donnait l’aspect d’un goret mal flambé.

Quant à sa superstition favorite, c’était qu’aussi longtemps qu’il s’abstiendrait de pratiquer son métier dans Paris, Paris demeurerait pour lui une tour d’asile inviolable. Le monde devait à Bourke sa subsistance ou du moins il le pensait ; et il faut reconnaître qu’il prélevait sur lui sa dîme avec une régularité et un succès passables ; mais il exemptait Paris de redevance aussi longtemps que Paris lui offrait l’immunité de tout ennui.

Non seulement Paris convenait tout à fait à ses goûts, mais il n’y avait pas au monde, dans l’opinion de Bourke, un lieu comparable à la maison Troyon pour la paix et la tranquillité. Aussi, en fidèle client, s’abstenait-il de faire l’essai des hôtels rivaux ; et chez Troyon l’on attendait toujours Bourke, pour la raison bien simple qu’il arrivait immanquablement à l’improviste, sans plus d’avis préalable que de cérémonie, pour y rester le temps qu’il jugeait convenable tantôt un jour tantôt une semaine, tantôt un mois, et partir de la même façon.

Son rite quotidien, suffisamment connu chez Troyon, ne variait guère : il déjeunait au lit, vers dix heures et demie, flânait dans sa chambre ou dans le café, si le temps était mauvais, ou se promenait paisiblement dans les jardins du Luxembourg s’il faisait beau, dînait de bonne heure et solidement mais toujours seul, et peu après s’en allait en voiture vers quelque café renommé de la rive droite. De là, sans doute, il passait à d’autres lieux, car il n’était jamais rentré avant la fermeture de la maison, et les heures de son retour demeuraient un secret entre lui et le concierge.

Avant de se coucher, Bourke vidait ses poches sur la table de toilette, où le jeune Marcel, en lui montant son déjeuner le lendemain matin, voyait étalée une confusion tentatrice d’or, d’argent et de bronze, avec un matelas de billets de banque, et un quelconque assortiment de bibelots personnels.

Or, étant donné que Bourke n’était jamais bien réveillé à cette heure-là, Marcel se retirait rarement sans emporter une pièce ou deux ; il eût été contraire à la nature humaine de résister à l’appât de cette table de toilette.

Il lui restait encore à apprendre que Bourke, suivant la coutume des Anglais, ne se mettait jamais au lit sans laisser tout son argent de poche bien en vue… et soigneusement catalogué dans sa mémoire…

Un matin, au printemps de 1904, Marcel servit à Bourke son dernier déjeuner à l’hôtel Troyon.

L’Irlandais avait passé la nuit dehors, et son ronflement rude s’entendait même à travers la porte fermée. Marcel frappa, et ne recevant pas de réponse, il usa de son passe-partout et entra.

Là-dessus le ronflement s’interrompit une minute : Bourke, visible tout d’abord sous les espèces d’une flamboyante mèche de cheveux émergeant des draps, glissa un œil par-dessus son horizon artificiel, l’ouvrit, marmotta une vague réponse au salut de Marcel, et se remit séance tenante à dormir.

Marcel déposa son plateau sur la table de nuit, puis alla sans bruit fermer les fenêtres et tirer l’un contre l’autre les rideaux de guipure. La table de toilette, située entre les deux fenêtres, présentait mêlées à l’argent et au bronze plus de pièces d’or que d’habitude – dix-huit ou vingt louis peut-être en tout. Après avoir dextrement escamoté au passage une pièce de dix francs, Marcel joyeux poursuivit son chemin, mit l’allumette au feu tout préparé dans la grille, et il allait gagner la porte, quand jetant par hasard un dernier coup d’œil vers le lit, il s’aperçut d’un singulier phénomène : le ronflement continuait avec vigueur, mais Bourke le contemplait de ses deux yeux grands ouverts et pleins de curiosité.

Suffoqué, et pour tout dire un peu indigné, le garçon s’arrêta comme sur un mot d’ordre. Toutefois le premier instant d’émotion passé, ses jeunes traits se figèrent dans l’immobilité. Mais ses yeux restèrent attachés sur ceux de Bourke.

L’Irlandais, se relevant sur son oreiller, demanda et reçut la pièce de dix francs, et poursuivit en réclamant au jouvenceau la restitution de diverses sommes s’élevant à un total de plusieurs louis.

Marcel, réfléchissant que le compte de Bourke était encore de quelques louis trop faible, n’hésita pas à s’avouer coupable. Interrogé, le délinquant déclara avoir pris l’argent parce qu’il lui en fallait pour s’acheter des livres. Non, il ne regrettait rien. Oui, il était probable que, si l’occasion se représentait, il recommencerait. Averti qu’on voyait en lui un jeune criminel déjà endurci, il répliqua que s’il était jeune ce n’était pas de sa faute : avec les années et l’expérience il ferait certainement des progrès.

Intrigué par l’attitude du jeune homme, Bourke secoua sa rousse chevelure et se demanda tout haut ce que dirait Marcel si l’on informait ses maîtres de ses rapines.

Marcel parut désolé et déclara qu’une telle conduite de la part de Bourke serait évidemment déloyale : la seule vraie différence entre eux, d’après lui, c’était que là où il chipait un louis, Bourke en dérobait des mille ; et si Bourke s’obstinait à le livrer à la merci de Madame et du père Troyon, qui ne manqueraient pas d’appeler un sergent de ville, lui, Marcel, ne ferait qu’exercer de justes représailles en révélant à la Préfecture de Police tout ce qu’il savait sur le compte de Bourke.

Ce n’était pas là une parole en l’air, et elle prit l’Irlandais au dépourvu. Décontenancé, il balbutia, demanda au gamin ce que signifiait cette diabolique impudence ; mais Marcel lui répondit tranquillement qu’on savait ce qu’on savait : quand on lisait les journaux anglais dans le café, comme le faisait Marcel, on ne pourrait manquer de s’apercevoir que Monsieur venait toujours à Paris après que quelque notable cambriolage avait été commis à Londres ; et quand on prenait la peine de suivre Monsieur la nuit, comme Marcel l’avait fait, il devenait évident que les premières visites de Monsieur dans Paris étaient invariablement pour l’officine du receleur bien connu de la rue des Trois-Frères ; et, finalement, on tirait ses conclusions lorsque des étrangers dînant au restaurant – comme la veille au soir, par exemple – des étrangers qui avaient tout l’air de détectives de la police anglaise – vous chapitraient au sujet d’une personne dont la description répondait au portrait de Bourke, et vous promettaient un billet de cent francs pour les renseigner sur les habitudes et les fréquentations de ladite personne, si on la voyait.

Et comme Bourke haletait, Marcel ajouta que le gentleman en question n’avait parlé qu’à lui seul, en l’absence des autres garçons, et qu’il s’en était débarrassé à l’aide d’un mensonge.

Mais pourquoi – interrogea Bourke – pourquoi Marcel avait-il menti pour le sauver, alors que dire la vérité lui aurait rapporté cent francs ?

— Parce que, expliqua Marcel froidement, moi aussi, je suis un voleur. Monsieur comprendra que c’était une question d’honneur professionnel.

Les Irlandais ont leurs défauts, mais l’ingratitude n’est point du nombre.

Tout en se hâtant de faire sa valise pour quitter Paris, la France et l’Europe par la voie la plus rapide, Bourke trouva encore le temps de questionner Marcel ; et ce qu’il apprit des antécédents du gamin se combina si bien avec la gratitude dans son esprit sentimental de Celte que, trois jours plus tard, lorsque le Carpathia, de la Compagnie Cunard, quitta Naples pour New York il emportait à son bord, parmi ses passagers de première classe, outre un gentleman que ses cheveux du plus beau noir et son teint rose vif rendaient un peu trop voyant pour sa propre tranquillité – un jeune garçon de seize ans qui en paraissait dix-huit.

Le nom du gentleman figurant sur la liste des passagers n’avait bien entendu rien de commun avec celui de Bourke. De même son valet était inscrit sous l’appellation de Michaël Lanyard.

À New York commença pour l’adolescent la seconde étape de son initiation au métier de criminel. Il aurait dû chercher loin pour trouver un professeur plus capable que Bourke. Mais il faut dire aussi pour être juste que Bourke aurait dû chercher non moins loin pour rencontrer un élève mieux doué. Sous sa direction, Michaël Lanyard apprit beaucoup de choses : il devint à la fois un mathématicien du plus brillant avenir, un mécanicien habile, un expert en plaques de blindage et en explosifs considérés dans leur emploi le plus pacifique, et il apprit à évaluer les pierres précieuses au premier coup d’œil. De plus, comme Bourke était né de parents bien élevés, il apprit à parler l’anglais, à s’habiller convenablement suivant les circonstances, et à se servir avec correction d’un couteau et d’une fourchette. Et parce que Bourke était un diplomate avisé, Marcel prit le pli d’être à son aise avec les gens de toute condition : il finit par savoir qu’un millionnaire qui s’est fait lui-même, si on le prend comme il faut, est aussi maniable qu’un autre dont la fortune remonte à la troisième génération ; il sut commander un dîner chez Sherry aussi bien que des boissons chez Sharkey. Et, talent plus précieux encore, il apprit l’art de rire à propos. En fait de sous-produits il acquit une teinture passable des argots américain, anglais et allemand – l’argot français étant déjà pour lui comme une langue maternelle – une connaissance géographique considérable des capitales de l’Europe, des États-Unis et de l’Illinois (Chicago), un goût capable de distinguer entre le vrai tabac et la drogue qu’on vend sous ce nom en France, et une authentique passion pour les bons tableaux.

Pour finir Bourke inculqua à son élève les trois principes cardinaux de la parfaite pègre : connaître son terrain à fond avant de s’y hasarder ; exécuter son coup et battre en retraite avec la rapidité et la précision du faucon ; ne pas avoir d’amis.

Et ce dernier des trois principes était le plus important !

— Tu es un garçon d’avenir, lui disait le professeur – si souvent que Lanyard ébauchait une grimace dès cette formule préliminaire – un garçon d’avenir, bien que la modestie m’obligerait à le taire. Car c’est moi qui t’ai fait ; sans moi tu serais depuis longtemps catalogué à la Tour Pointue et enrôlé avec la canaille de la Santé. Et tu peux devenir un jour un opérateur de premier choix, ce que je ne suis pas et ne serai jamais ; mais pour le devenir il faudra te garder de deux choses : primo, la femme, et secundo, l’homme. Se faire un ami d’un homme exige qu’on s’abaisse d’un cran. Ce qui d’ordinaire est funeste. Quant à la femme, rappelle-toi ceci, mon gars : introduire l’amour dans ta vie t’obligerait à ouvrir une porte qu’aucune main humaine ne pourrait plus refermer. Et Dieu seul sait ce qui s’ensuivrait. Si jamais tu constates que tu es devenu amoureux sans remède, renonce au métier sur-le-champ, ou tu finiras sous la veste du forçat – celle que je porterais moi-même un jour, si cette maudite toux ne devait auparavant amener ma mort… Non, petit gars, suis mes conseils d’imbécile (tu n’en auras jamais de meilleurs) et quand j’aurai disparu, ce qui ne tardera guère, je pense, prends la Voie Solitaire, et tiens-en le milieu. Le proverbe dit vrai : « On voyage plus vite quand on voyage seul. » Mais il faut le compléter ainsi : « Et en outre on va plus loin. »… Pourtant la Voie Solitaire a ses mauvais côtés, petit gars… on y est diantrement isolé !

Bourke mourut en Suisse, de la poitrine, durant l’hiver de 1910 – assisté jusqu’au bout par Lanyard.

Après quoi le jeune homme se tourna vers le monde, seul et solitaire avec ses souvenirs.

II

LE RETOUR

Bien que Lanyard en eût fait le projet depuis plusieurs années – c’est-à-dire depuis la mort de Bourke – son retour à l’hôtel Troyon fut, en fin de compte, un geste presque entièrement impulsif.

Il était arrivé de Londres par la malle de l’après-midi – via Boulogne – voyageant avec une paire de valises pour tout bagage, et craignant pour sa vie. Deux atteintes portées à son prestige depuis la veille à minuit avaient rendu cette fuite nécessaire, voire urgente.

D’après son calcul, il faudrait au moins vingt-quatre heures à Scotland Yard pour se mobiliser au sujet de l’affaire Omber ; mais l’autre affaire, le cambriolage des appartements Huysman, bien que non consommée encore à midi, devait avoir mis en branle les Justices d’au moins trois pays avant que Lanyard fût monté dans son train à Charing-Cross.

Or il avait une piètre opinion de Scotland Yard : ses émissaires doivent opérer avec réserve pour rester dans les lois dont ils sont les gardiens. Mais les agents des diverses polices secrètes du Continent ont une manière à eux de faire leurs lois suivant les besoins ; et envers ceux-ci Lanyard professait un respect que l’on pourrait presque qualifier de profond.

Il n’eût pas été surpris de rencontrer des ennuis sur le quai de Folkestone. Mais Boulogne surtout lui apparaissait comme un lieu décisif : les feux du port, se balançant par-dessus la morne étendue grise, semblaient fouiller l’ombre grandissante du crépuscule pour le découvrir sur le pont du paquebot, et il répondait à leur regard inquisiteur par un autre non moins fixe et inquiet… Mais ce fut seulement arrivé dans le défilé de la gare du Nord qu’il trouva un sujet d’émotion…

En sautant du train sur le quai, il livra son bagage au porteur le plus proche, et suivit l’homme à travers la foule, coudoyé et bousculé, offusqué par les relents de vapeur refroidie et de gaz d’éclairage, et ébloui par l’éclat des lampes à arc.

Quasi la première tête qu’il vit tournée de son côté fut celle de Roddy.

L’homme de Scotland Yard était posté d’un côté de la sortie du quai. En face de lui se trouvait quelqu’un d’autre connu de vue par Lanyard – un fonctionnaire des plus notoires de la Préfecture de Police. L’un et l’autre examinaient attentivement chaque visage dans le flot qui se pressait entre eux.

Se demandant si par quelque fatalité du hasard ces deux-là agissaient d’après des ordres télégraphiques récemment reçus de Londres, Lanyard fit bonne contenance : au premier geste pour le saisir il se livrerait à une démonstration remarquable dans l’art brutal de ne pas se laisser prendre avec les marchandises sur soi. Et durant vingt secondes, tandis que la foule s’écoulait lentement par l’étroit portillon, il fut aussi près de se trahir qu’il l’avait jamais été – plus près même, car il avait déjà repéré sur la joue de Roddy l’endroit où s’abattrait son poing, et un autre où il planterait un coup de savate bien fait pour immobiliser le séide de la Préfecture ; et cependant il regardait les deux hommes avec un air de curiosité toute paisible et détachée.

Mais à part un clignement quasi imperceptible de la part de Roddy quand ses yeux rencontrèrent ceux du voyageur, comme si l’Anglais luttait avec une mémoire rebelle, ni l’un ni l’autre des policiers ne parut le moins du monde reconnaître Lanyard.

Une fois hors de la gare, celui-ci respira, et son porteur l’installa dans un taximètre disloqué.

Inutile de chercher si oui ou non Roddy regardait après lui : dans l’individu haillonneux qui tenait la portière tandis que Lanyard cherchait dans sa poche le pourboire du porteur, il reconnut un familier de la Préfecture ; et d’évidence il y en avait d’autres aux environs. Si un doute subsistait dans l’esprit de Roddy, il n’aurait qu’à demander à cet homme : « Quelle voiture a prise un voyageur fait comme ci et comme ça, et quelle direction ? » pour être aussitôt renseigné à souhait.

Dans ce cas il était évidemment contre-indiqué d’aller tout droit à son pied-à-terre, ce commode petit rez-de-chaussée voisin du Trocadéro. Sans ombre d’hésitation Lanyard donna au chauffeur l’adresse de l’hôtel Lutetia, jeta un sou à l’espion haillonneux, et démarra au bruit d’une portière refermée et d’un moteur qui avait fâcheusement besoin de révision.

La pluie qui avait assailli le train à quelques lieues de Paris, tombait à torrents dans la capitale. Les passants étaient rares sur les trottoirs baignés d’eau, et les terrasses des cafés, sous leurs tentes, étaient unanimement désertes. Mais sur la chaussée un ahurissant pêle-mêle de véhicules, principalement à moteur, se frôlaient, se dépassaient et s’élançaient sur l’asphalte luisant – tous, bien entendu, à grande allure, sans quoi ce n’eût plus été Paris. Lanyard les compara à des insectes effleurant la surface de quelque sombre mare forestière…

Le toit de la voiture résonnait comme un tambour ; le chauffeur clignotait sous les gouttes renvoyées par le tablier de caoutchouc ; de temps à autre les pneus lâchaient prise sur la voie traîtresse et provoquaient des instants de sérieuse inquiétude. Lanyard abaissa une glace pour atténuer l’odeur de moisi particulière aux taxis de France, mais la pluie entrait, et il se hâta de refermer. Puis insensiblement il se laissa aller au flot de souvenirs évoqués par cette soirée trop semblable à celle qui l’avait vu arriver à Paris, vingt ans auparavant.

Ce fut alors que, pour la première fois depuis plusieurs mois, il songea positivement à l’hôtel Troyon.

Et ce fut également le Hasard qui imposa une panne à son taxi. Sur le point de quitter l’île de la Cité par le pont Saint-Michel, le véhicule (on pouvait certes bien s’y attendre) fut pris de folie et s’élança, tel un crabe, du milieu de la chaussée vers le trottoir de droite dans le dessein évident d’escalader le parapet et de mettre fin à ses jours dans la Seine. Le chauffeur ressaisit la direction juste à temps pour éviter une catastrophe, mais il n’y eut pas plus tôt réussi qu’un éclat de verre creva l’un des pneus arrière, lequel rendit l’âme aussitôt dans une détonation pareille à celle d’un vaillant petit canon.

Là-dessus le chauffeur (un homme apparemment porté à la piété) lâcha quelques paroles bien senties où revenait le nom sacré du Seigneur, et se dépêtrant du tablier, se dirigea vers l’arrière pour examiner le dégât.

De son côté Lanyard jura en bon saxon, ouvrit la portière, et se livra à l’averse cataractante.

— Hé bien ? demanda-t-il après avoir, durant quelques instants pathétiques, considéré le chauffeur caressant le pneu vidé.

Relevant un visage contorsionné, l’homme se mit à faire des gestes désespérés, qu’il commenta par quelques phrases incohérentes. Lanyard y démêla non sans peine que l’accident était le second du même genre depuis midi, que la voiture n’avait par conséquent plus de pneu de rechange, et que le seul remède était d’aller au garage. Il répondit (fort à propos) qu’on n’y pouvait rien, paya la course et ajouta un pourboire tout comme si le trajet eût été accompli correctement, et planté auprès de son bagage regarda le véhicule estropié s’éloigner cahin-caha dans la brume croissante.

En temps normal sa détresse eût été secourue en moins de deux minutes. Mais ce n’était pas le cas. Depuis un moment tous les taxis passaient avec des drapeaux dédaigneusement baissés. En outre, leurs conducteurs blaguaient à leur aimable façon parisienne cet étranger solitaire qui occupait une position si incommodément distinguée au cœur de la tourmente et en plein milieu du pont Saint-Michel.

Là-bas à gauche, sur le quai des Orfèvres, la façade de la Préfecture – la Tour Pointue, comme les Parisiens l’appellent plus volontiers – se dressait sourcilleusement. Lanyard oublia son malheur le temps d’adresser à la sombre masse un salut ironique, en songeant aux fonctionnaires enfermés là-dedans qui eussent donné la moitié de leurs biens pour lui mettre la main au collet, à lui qui n’était qu’à quelque cent mètres de distance, abandonné sous la pluie !

À toute petite allure un fiacre en maraude s’approcha et vira à son appel. Il considéra cette bonne fortune avec beaucoup de méfiance : le flageolant et décrépit animal d’entre les brancards promettait de mettre du temps pour arriver au Lutetia.

Et sur cette pensée il céda à la tentation.

— Hôtel Troyon ! cria-t-il au cocher, après avoir embarqué son bagage.

Tandis que le fiacre s’enfonçait dans ce sombre dédale de rues étroites et tortueuses qui s’étendent depuis la Seine jusqu’au Luxembourg, son passager se disait que le sort après tout ne l’avait pas si mal servi : en admettant que Roddy l’eût réellement guetté à la gare du Nord, dans l’idée de le suivre et d’attendre que sa proie fit quelque geste compromettant, ce changement de véhicule et de destination dû au hasard ferait perdre sa piste au détective et accorderait à l’aventurier tout au moins quelques heures de répit.

Lorsqu’enfin la voiture s’arrêta au coin historique, et que Lanyard en descendit, il faillit se frotter les yeux en voyant les fenêtres de l’hôtel Troyon toutes resplendissantes de lumière électrique.

Au fond, jusque-là, et sans aucune raison, il avait toujours cru que l’hôtel resterait immuable, même entre les mains d’un patron novateur.

Un portier chic surgit, empoigna son bagage et lui tendit un parapluie. En pénétrant dans l’hôtel, Lanyard força ses traits à l’impassibilité, car il n’avait aucune envie de laisser voir dans ses yeux la moindre lueur de réminiscence s’il venait à rencontrer des visages familiers.

Et la précaution était bonne, car une fois de plus le premier qu’il aperçut fut Roddy.

III

UN POINT D’INTERROGATION

L’homme de Scotland Yard venait tout juste de remettre au chasseur son chapeau, son pardessus et son parapluie, et il se dirigeait vers la porte de la salle à manger. Derechef, en dévisageant Lanyard, son coup d’œil parut dénué de toute expression particulière, et si l’objet de ce coup d’œil eut besoin à ce moment de tout son sang-froid, ce fut pour cacher non son inquiétude mais son soulagement. Le caractère fortuit de cette rencontre était trop net pour qu’elle justifiât de nouvelles craintes. Puisque dix minutes plus tôt l’aventurier lui-même ignorait encore qu’il viendrait chez Troyon, Roddy ne pouvait assurément l’avoir deviné ; donc, quelle que fût la mission du détective, elle n’avait rien à voir avec Lanyard.

De plus, avant de quitter le vestibule, Roddy s’arrêta pour dire au chasseur de lui faire préparer du feu dans sa chambre.

Ainsi donc il logeait à l’hôtel Troyon – et peu lui importait que tout le monde le sût.

Ses doutes entièrement dissipés par cet incident, Lanyard suivit dans la salle à manger son ennemi naturel avec un air aussi désinvolte que possible, et tellement imposant que le maître d’hôtel abandonna le détective aux soins de l’un de ses seconds et s’empressa d’aller lui-même placer Lanyard et prendre ses ordres.

Ces derniers donnés, Lanyard se livra à de nouvelles impressions – dont les premières s’avéraient un peu déconcertantes.

Malgré l’impulsivité de son désir, ce n’était pas sans une intention définie qu’il avait resongé à la maison Troyon : il comptait y obtenir quelque indice, aussi mince fût-il, concernant le mystère qui entourait l’origine de ce malheureux enfant, Marcel. Et à cette heure il comprit qu’il avait trop tardé : avec le temps les changements n’avaient guère laissé que l’écorce du Troyon de ses souvenirs : Madame n’occupait plus le bureau de la caisse ; et grâce à des questions si discrètement posées qu’elle ne pouvaient le compromettre, Lanyard apprit du maître d’hôtel que la maison avait changé de direction depuis dix-huit mois : l’ancien propriétaire était mort, et sa veuve avait vendu l’établissement pour se retirer à la campagne – on ne savait pas où au juste. Et avec la nouvelle administration étaient venus un décor et un mobilier neufs aussi bien qu’un renouvellement complet du personnel ; il ne restait même pas un seul des anciens garçons.

Lanyard se rappela le vers bien connu : « Tous, tous s’en sont allés, les visages familiers d’autrefois… » Mais il ajouta, avec une mélancolie vengeresse : « Que le diable les emporte ! »

Par bonheur il expérimenta bientôt que la cuisine méritait toujours son ancien renom d’excellence : c’était du moins une compensation.

D’autres impressions, moins intimes, s’avérèrent singulièrement déconcertantes et paradoxalement rassurantes.

Lanyard pouvait surveiller commodément Roddy, placé en face de lui de l’autre côté de la salle. Le détective avait commandé un repas bien en rapport avec sa mine – l’un et l’autre d’une parfaite banalité britannique. C’était un personnage trapu, à la mâchoire carrée, aux yeux d’un bleu froid, au nez épais, à la bouche en tirelire, à la face aussi rouge qu’un bifteck saignant. Son dîner comprenait une entrecôte, des pommes de terre à l’eau, des choux de Bruxelles, un morceau de fromage, une bouteille de stout. Il mangeait lentement, mâchait avec l’acharnement d’un fort appétit retenu par un mauvais estomac, et tout en mangeant il tenait les yeux attachés sur un numéro de l’édition parisienne du Daily Mail, avec une affectation d’intérêt presque trop bien jouée.

On ne lit pas l’édition parisienne du Daily Mail avec une attention soutenue : humainement parlant, c’est impossible.

Où, donc, était l’objet de cette curiosité si soigneusement dissimulée ?

Lanyard ne fut pas long à déchiffrer cette énigme de façon satisfaisante – autant du moins qu’il était satisfaisant pour lui d’être encore plus certain que la mission de Roddy s’appliquait à quelqu’un d’autre.

En dépit de l’heure tardive, car il était alors près de dix heures, une douzaine de tables du restaurant se trouvaient occupées par des convives en train de prolonger agréablement leur soirée avec dessert, café, liqueurs et cigarettes. La majorité de ses clients étaient des couples, mais à une table voisine de Roddy on voyait une société de trois personnes ; et Lanyard remarqua, ou s’imagina, que l’homme de Scotland Yard ne tournait son journal que durant les silences de la conversation de ces gens-là.

Des trois convives, l’un pouvait passer pour un Américain riche et posé : il marquait un peu plus de soixante ans, et possédait un accent atroce, une toux déchirante, et une figure patricienne aux traits assombris par le reflet d’une âme tourmentée – un masque plissé, creusé, crispé, décelant une inquiétude mortelle. Une fois même, quand cet homme leva les yeux et rencontra par hasard ceux de Lanyard, l’aventurier fut troublé de sentir son regard se perdre dans des yeux pareils à ceux d’un mort : ils étaient d’un gris si clair qu’à quelque distance leur iris se confondait avec leur blanc et ne laissait de visible que les points noirs des pupilles anormalement dilatées et dardant un regard vide, fixe, impassible, entre des paupières dépourvues de cils.

Durant un instant ils parurent sonder Lanyard jusqu’à l’âme avec une curiosité lointaine et impersonnelle ; puis ils s’abaissèrent ; et lorsqu’un peu plus tard l’aventurier le regarda de nouveau, l’homme s’était détourné pour écouter ce que lui disait l’un de ses compagnons.

À sa droite se tenait une demoiselle qui devait être sa fille ; car non seulement elle offrait elle aussi le type américain, mais elle était beaucoup trop jeune pour être la femme de l’autre. Cette jeune personne, discrète à la mode ancienne, assurée mais sans prétention, vêtue avec convenance et avec un goût assez personnel sans excentricité, possédait une souple chevelure brune et de doux yeux bruns ; médiocrement jolie lorsque son visage était au repos, son sourire alangui la rendait presque belle : bref (pensa Lanyard) le genre de femme prédestiné à consoler l’humanité, et dont le plus fort instinct est l’instinct maternel.

Elle prenait peu de part à la conversation, et n’interrompait que rarement ce qui était en fait un dialogue entre son père supposé et la troisième personne de leur société.

En ce dernier, bien qu’il ne pût le voir que de dos, Lanyard était sûr de reconnaître M. le comte Rémy de Morbihan.

Et il se demandait, avec un frisson de plaisir, s’il était possible que Roddy fût sur la piste de ce terrible bandit. Dans ce cas, ce serait là une chasse digne d’être vue – un divertissement rendu plus savoureux encore par sa nouveauté pour Lanyard qui, par exception, y assistait en témoin désintéressé.

Bien qu’il ne figurât point sur l’almanach de Gotha, le nom du comte Rémy de Morbihan n’en possédait pas moins de prestige dans le Paris de l’époque. Il se targuait de descendre de la plus ancienne famille de France et d’être l’homme le plus riche et le plus adulé.

Quant à ses façons, bonnes ou mauvaises, elles passaient pour irrésistibles auprès des femmes, tandis qu’un certain nombre d’hommes, pour cette raison peut-être, faisaient à leur possesseur l’honneur de les imiter. Les revues le chansonnaient ; Sem l’avait caricaturé ; sa charge revenait fréquemment sous le crayon de Forain dans cette inimitable série de dessins que donnait le Figaro du lundi : l’on disait « De Morbihan » d’instinct à la vue de cette silhouette trapue, courte et large, surmontée d’une figure lunaire à moustaches cirées, aux yeux efféminés, et au sourire stéréotypé.

Ce personnage, d’une amabilité proverbiale et d’un entrain inépuisable, devait sa popularité singulière à l’engouement aussi singulier dont il s’était épris pour la toquade gauloise dernier-cri : le « sport ». Il traitait en enfant gâté l’équipe du Rugby Parisien ; il était membre actif du Tennis Club, entretenait non seulement une collection d’autos mais une écurie de courses fameuse, chassait à courre, tirait au fusil comme pas un, patronnait l’aviation et les régates de canots automobiles, risquait durant la saison à Monte-Carlo autant de maximums que le grand-duc Michel en personne, et était toujours prêt à croiser l’épée ou à brûler quelques amorces inoffensives de bon matin dans le Parc des Princes.

Mais il courait de vilains bruits concernant l’origine de sa fabuleuse richesse. Lanyard, entre autres, n’aurait jamais vu en lui la meilleure société ou le meilleur cicerone parisien pour un Américain valétudinaire doué d’une fortune solide et d’une fille attrayante.

Paris, d’autre part – Paris qui excuse n’importe quoi chez quiconque contribue à son amusement – Paris adorait le comte Rémy de Morbihan.

Mais peut-être Lanyard se laissait-il influencer par sa partialité envers les Américains, sentiment qui lui restait des années vécues à New York avec Bourke. Il se figurait même qu’entre son esprit et le leur existait un lien de subtile sympathie. À tout prendre, qui sait s’il n’était pas lui-même Américain ?

Durant un bon moment Lanyard s’efforça de saisir quelque chose de la conversation qui semblait offrir tant d’intérêt pour Roddy, mais ce fut sans succès à cause de la rumeur des voix qui emplissaient la salle. Mais à la longue l’assistance s’éclaircit peu à peu, si bien que pour finir il ne resta plus que cette société de trois personnes, Lanyard savourant une salade exquise, et Roddy fumant un cigare (avec une si évidente satisfaction que Lanyard le soupçonna du péché de contrebande) et ingurgitant à petits coups une seconde bouteille de stout.

Dans ces conditions les propos échangés entre de Morbihan et les Américains devenaient du domaine public.

La première remarque perçue par Lanyard venait de l’Américain âgé : après un silence celui-ci consulta sa montre et annonça :

— Onze heures et un quart.

— Nous avons tout le temps, répliqua gaiement de Morbihan. C’est-à-dire, ajouta-t-il, si Mademoiselle ne s’ennuie pas…

La réponse de la jeune fille, accompagnée d’une légère inclination de tête vers le Français, se perdit dans les accents du premier interlocuteur – une voix forte et sonore, qui contrastait singulièrement avec sa mine délabrée et sa toux déchirante.

— Que cela ne vous tracasse pas, fit-il avec bonhomie. Lucia a l’habitude de veiller tard avec moi ; et puis a-t-on jamais entendu dire qu’une jeune et jolie demoiselle s’ennuyât le troisième jour de sa visite à Paris ?

Il prononça le nom de la jeune fille à l’italienne, comme s’il s’écrivait Loutchia.

— Bien sûr, ricana le Français, on peut croire qu’il se passera du temps avant que Mademoiselle cesse de s’intéresser à la rue de la Paix.

— Cela se comprend, répondit la jeune fille, quand on en rapporte d’aussi jolies choses. Voyez ce que nous y avons trouvé aujourd’hui.

Elle fit glisser de son doigt une bague et la passa à de Morbihan.

Il y eut un instant de silence, puis le Français s’écria :

— Mais c’est splendide ! Agréez, mademoiselle, mes félicitations. Elle est digne de vous.

Elle rougit gracieusement, et lui répondit par un sourire flatté.

— Ah ! vous autres Américains ! soupira de Morbihan. Vous nous remplissez d’envie : vous avez des âmes de poètes et la richesse des princes !

— Mais il nous faut venir à Paris afin de trouver de belles choses pour nos femmes.

— Prenez garde, toutefois, d’aller trop loin, monsieur Bannon.

— Trop loin ? Comment cela ?

— Vous pourriez attirer l’attention du Loup Solitaire. On dit qu’il est de nouveau en quête.

L’Américain eut un rire quelque peu méprisant. Les doigts de Lanyard se contractèrent sur son couteau et sa fourchette ; à part cela il ne laissa rien voir. Un coup d’œil oblique dans une glace placée à son côté lui montra Roddy toujours absorbé dans son Daily Mail.

La jeune fille se pencha en avant avec un air de vif intérêt.

— Le Loup Solitaire ? Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Vous ne le connaissez pas en Amérique, mademoiselle ?

— Non.

— Le Loup Solitaire, ma chère Lucia, expliqua le valétudinaire, d’un ton de pince-sans-rire, est le sobriquet attaché par quelque imaginatif reporter français à un célèbre criminel qui, paraît-il, s’est rendu ici une sorte de fléau, en ces dernières années. Personne ne sait rien de précis à son sujet, apparemment, mais il opère d’une façon très originale et donne du fil à retordre à la police en lui laissant deviner où aura lieu son prochain coup.

La jeune fille exhala une exclamation d’incrédulité.

— Mais si fait, je vous jure ! protesta de Morbihan. Le bandit a eu jusqu’ici une carrière étonnamment heureuse, grâce à son absence de confédérés et parce qu’il limite ses rapts aux bijoux et valeurs analogues, peu encombrantes et faciles à convertir en numéraire. Pourtant, ajouta-t-il avec un grave hochement de tête, on ne craint pas de lui prédire qu’il arrive au bout de sa course.

— Pas possible ! s’écria le vieillard. A-t-on relevé sa piste… enfin ?

— On sait qui il est, affirma de Morbihan.

À cette heure la conversation avait fini par attirer la curiosité de plusieurs garçons inoccupés, qui écoutaient bouche bée. Roddy lui-même semblait un peu ému, et pour une fois il oublia de manœuvrer son journal ; mais son regard étonné allait au seul de Morbihan.

Lanyard déposa couteau et fourchette, avala une dernière gorgée de Haut-Brion, et alluma sa cigarette d’une main ignorant la nervosité.

— Garçon, appela-t-il placidement.

Et il commanda du café et des cigares, avec une liqueur ensuite.

— On sait qui ! s’exclama l’Américain. On l’a attrapé, alors ?

— Je n’ai pas dit cela, dit de Morbihan en souriant, mais le mystère n’existe plus… en certains lieux.

— Qui est-ce donc ?

— Cela… vous m’excuserez, monsieur, mais… je ne suis pas encore autorisé à le dire. Même, je suis peut-être indiscret d’en avoir tant dit. Mais entre amis…

Son haussement d’épaules donnait à entendre qu’en ce qui le concernait, les garçons n’étaient pas des êtres humains, et que les autres dîneurs de l’établissement ne comptaient pas.

— Mais, insista l’Américain, peut-être pouvez-vous nous apprendre comment on a été mis sur sa piste ?

— Ce n’était pas difficile : c’était même très simple. Ce ton de modestie convient, car ce fut moi qui suggérai la solution à mon ami le chef de la Sûreté. Il était ennuyé et démoralisé, il avait même parlé de donner sa démission vu son impuissance à en finir avec ce citoyen de Loup Solitaire. Et comme il est mon ami, je me tourmentais aussi, et j’employai mes faibles talents de telle sorte que je découvris enfin une idée qui nous procura la lumière.

— Vous ne voulez pas nous raconter ? protesta la jeune fille, avec une moue de reproche, tandis que le Français se taisait avec affectation.

— Sans doute je ne le devrais pas. Mais après tout… pourquoi pas ? Comme je vous l’ai dit, ce n’était qu’un raisonnement élémentaire – une simple affaire de déduction logique et d’élimination. On supposa que le Loup Solitaire devait être un homme d’une certaine sorte, après quoi il ne restait plus qu’à fouiller la France pour découvrir l’individu répondant à l’hypothèse et puis à le surveiller jusqu’à ce qu’il se trahît.

— Vous ne vous figurez pas que nous allons vous laisser vous arrêter là ? fit l’Américain d’un ton fâché.

— Vraiment ? je dois continuer ? Très bien ! Ma réussite m’inspire, je l’avoue, quelque petite fierté. C’était un haut-fait. Car il est malin, celui-là !

De Morbihan se tut et se tourna un peu de biais sur sa chaise, avec une grimace d’enfant malicieux.

Par cette manœuvre, grâce à la disposition des miroirs garnissant les murailles, il pouvait maintenant voir indirectement Lanyard. Ce dernier s’en aperçut, mais son expression ne changea pas tandis qu’il restait – sans quitter Roddy du coin de l’œil – à se demander si de Morbihan disait vrai ou s’il se vantait à seule fin de se faire valoir.

— Continuez, je vous en prie ! supplia gentiment la jeune fille.

— Je ne puis rien vous refuser, mademoiselle… Eh bien, de ce peu que l’on savait sur ce mystérieux personnage, on conclut vite qu’il devait être célibataire, et sans amis intimes. Vous me suivez, je pense ?

— Trop fort pour moi, mon cher, avoua le vieillard.

— La discrétion absolue, commenta le comte, doctoral – et s’amusant beaucoup – n’est pas possible dans les relations humaines. Tôt ou tard on en est réduit à partager ses secrets, même involontairement, même inconsciemment, avec une femme, une maîtresse, un enfant, ou avec un ami intime. Et un secret partagé entre deux individus est… une source abondante de maux !… Étant donné ce raisonnement, il s’ensuit de toute nécessité que le Loup Solitaire est aussi bien sans femme que sans aucun ami. Au nombre de ses autres attributs figureront évidemment la jeunesse, le courage, l’imagination, une intelligence supérieure et une position sociale – disons plutôt une occupation visible – lui permettant de voyager à volonté de-ci de-là sans soulever de commentaires. Parfait, jusque-là ! Mon ami le chef de la Sûreté confia donc à ses agents la mission de rechercher quelqu’un répondant à ce signalement, grâce à quoi plusieurs beaux poissons furent pris dans la nasse de la filature, scrupuleusement pistés, et lâchés l’un après l’autre – tous sauf un, le vrai coupable. Celui-ci on l’a surveillé comme il faut, le suivant d’un bout à l’autre de l’Europe aller et retour. Il était à Berlin au moment du fameux vol Reinart, bien qu’il accomplît ce coup sans se faire pincer ; il était à Vienne quand l’ambassade britannique y fut cambriolée, mais il échappa grâce à une ruse habile et réussit à se débarrasser de son butin avant que les agents de la Sûreté fussent capables de lui mettre la main dessus ; dernièrement il était à Londres, et là il a fait la cour aux diamants d’une dame de la haute et s’est enfui avec eux. Vous avez entendu parler de Mme Omber n’est-ce pas ?

À ce moment la physionomie de Roddy exprima clairement que, si le nom de Mme Omber n’était pas nouveau pour lui, il trouvait du moins des plus surprenantes les nouvelles la concernant. La bouche béante de stupéfaction peinte dans ses yeux bleus, il ne dissimulait pas son ébahissement.

Lanyard pinça délicatement le petit bout de son cigare, puis l’humecta et l’alluma sans le moindre tremblement. Son cerveau, toutefois, travaillait activement et s’efforçait de déterminer si de Morbihan disait cela en guise d’avertissement, ou s’il se bornait à raconter une fable divertissante basée sur des informations rapides et amplifiées par une riche imagination. Car à cette heure les détails de l’affaire Omber avaient sans doute fait vibrer maints fils télégraphiques du Continent.

— Si j’ai entendu parler de Mme Omber… comme de juste ! acquiesça l’Américain, pensif. Tout le monde connaît l’existence de ses merveilleux bijoux. Et une merveille plus grande encore c’est que le Loup Solitaire ait négligé une tentation semblable aussi longtemps qu’il l’a fait !

— C’est bien vrai, monsieur !

— Et on l’a pris sur le fait, alors ?

— Pas précisément ; mais il a laissé un indice… et il a quitté Londres avec une telle précipitation qu’il semble avoir compris que son habileté a eu pour une fois une défaillance.

— Alors on le pincera bientôt ?

— Ah ! monsieur, je n’ai pas le droit de vous en dire davantage ! protesta de Morbihan. Soyez assuré que le chef de la Sûreté a dressé ses batteries : et cela si habilement que notre insociable bandit se fera, je pense, bientôt des relations dans la prison de la Santé… Mais l’heure est venue de nous quitter. Je le regrette. Une aussi agréable soirée…

Un garçon, tel un prestidigitateur, tira l’addition de quelque recoin de sa veste et la servit sur une assiette à l’Américain. Un autre courut appeler le chasseur. Roddy attacha de nouveau son regard sur le Daily Mail. La société se leva.

Lanyard vit Bannon, au lieu de régler l’addition, y apposer sa signature, ce dont il conclut que l’Américain logeait aussi chez Troyon. Et l’aventurier était en train de s’étonner que quelqu’un de ce genre fréquentât cet établissement de préférence aux modernes palaces de la rive droite – lorsque de Morbihan, affectant de reconnaître pour la première fois Lanyard, s’élança à travers la salle les deux mains tendues et avec un cri de joyeuse surprise médiocrement justifié par leurs relations plutôt superficielles.

— Ah ! ah ! s’exclama-t-il avec effusion. Voici monsieur Lanyard, le grand connaisseur en matière de peinture ! La rencontre est admirable, mon cher… elle me fait un plaisir extrême. Mais venez ! je veux vous faire connaître mes amis…

Et étreignant les mains de Lanyard, qui se levait sans grand enthousiasme pour répondre à cet accueil plus qu’exubérant, il le tira bon gré mal gré de derrière sa table.

— Et vous êtes Américain aussi. Pas de doute, il faut que vous vous connaissiez. Mademoiselle Bannon… mon ami, monsieur Lanyard. Et monsieur Bannon… un vieil et cher ami, passionné comme vous pour les merveilles de l’art.

Lanyard, en serrant la main de l’Américain, la trouva froide, glacée ; et quand leurs yeux se rencontrèrent, l’abominable toux ressaisit sa victime, comme par la peau de la nuque, et la secoua férocement. Avant qu’elle eût cessé, le visage de Bannon était devenu pourpre, et il haletait, n’en pouvant plus.

— Monsieur Bannon, expliqua de Morbihan par phrases entrecoupées… c’est tout à fait désolant… Je lui répète qu’il ne devrait pas séjourner à Paris dans cette saison…

— Ce n’est rien ! interrompit brusquement l’Américain entre deux quintes.

— Mais notre climat d’hiver, monsieur… il ne vaut rien, même pour des gens en bonne santé…

— C’est moi qui ne vaux rien ! lança Bannon, en appliquant son mouchoir sur ses lèvres… je ne mérite pas de vivre ! compléta-t-il rageusement.

Lanyard murmura quelques mots de vague condoléance. Cependant il sentait peser sur lui le regard de la jeune fille. Les doux yeux bruns rencontrèrent les siens franchement, avec un air de curiosité naïve, dépourvue d’effronterie aussi bien que d’ironie. Et si elle se détourna la première, ce fut avec une expression de curiosité satisfaite, sans trace d’humiliation… Et l’aventurier se sentit en quelque sorte jaugé, classé, catalogué.

Mi-intrigué, mi-agacé, il continua de la dévisager pendant que le vieil Américain reprenait haleine et que de Morbihan babillait avec une volubilité inlassable ; et cet examen plus approfondi lui révéla dans les traits de la jeune fille une maturité de pensée supérieure à son âge apparent – que Lanyard évaluait un peu trop haut – et il y vit aussi la trace d’une fugitive et aimable pensivité, avec un rien de mélancolie résignée…

— Nous allons jeter un coup d’œil à Montmartre, expliqua de Morbihan… M. Bannon et moi. Il n’a plus revu Paris depuis vingt ans, me dit-il. Eh bien, ce sera drôle de lui montrer quels changements se sont produits dans tout ce temps-là. Il est regrettable que Mademoiselle soit trop fatiguée pour nous accompagner. Mais vous, mon cher… si vous vouliez consentir à faire notre troisième, ce serait bien gentil de votre part.

— Je regrette, s’excusa Lanyard ; mais comme vous le voyez, je ne fais que de débarquer, après un long et fastidieux voyage. Vous êtes bien bon, mais…

— Bon, dites-vous ? s’exclama de Morbihan avec force. Bon, moi ? Au contraire, je suis fort égoïste : je ne cherche qu’à me procurer le plaisir de votre société. Vous menez une vie si active, mon cher, parcourant toute l’Europe, ici un jour, Dieu sait où le lendemain, qu’on doit profiter de vos moments de loisir. Vous nous accompagnez, bien entendu ?

— Véritablement je ne puis, ce soir. Une autre fois peut-être ; vous m’excuserez.

— Allons ! c’est toujours la même chose ! déclara de Morbihan à ses amis en affectant beaucoup d’indignation. « Une autre fois peut-être »… son excuse invariable ! Il n’y a pas, je vous assure, deux hommes dans tout Paris qui soient vraiment en relation avec ce monsieur que tout Paris connaît. Sa réserve est devenue proverbiale… « distant comme Lanyard », disons-nous sur les boulevards !

Et se tournant derechef vers l’aventurier, qui soutint son regard sans broncher, de Morbihan continua :

— Comme vous voudrez, mon cher ! Mais au cas où vous changeriez d’avis, vous n’aurez pas de peine à nous trouver. Demandez après nous dans n’importe quelle boîte de la tournée habituelle. Nous ne nous voyons pas assez, monsieur… et j’ai le plus vif désir de bavarder un peu avec vous.

— J’en serai fort honoré, riposta Lanyard avec politesse.

Mais en lui-même il rêvait de mettre à mort son interlocuteur par divers moyens plus féroces les uns que les autres. Que voulait dire cet homme ? Que savait-il ? S’il savait quelque chose, ses mauvaises intentions étaient sûres, car il ne pouvait ignorer la nature de la mission de Roddy, ni que chaque nouvelle parole qu’il prononçait tendait à augmenter chez ce dernier le soupçon que Lanyard pourrait bien être le Loup Solitaire, ni que Roddy écoutait de toutes ses oreilles et même regardait de tous ses yeux !

Décidément il fallait faire quelque chose pour museler cet animal, dans le cas où par hasard il saurait vraiment quelque chose…

Ce fut seulement après une profonde méditation sur son verre de liqueur (Roddy dévorait toujours son Daily Mail et l’arrosait d’une troisième bouteille de stout) que Lanyard appela le maître d’hôtel et demanda une chambre.

Il était parfaitement inutile d’aller ailleurs pour cette nuit et de préciser les doutes du détective. Mais heureusement Lanyard connaissait mieux que personne la rabouillère qu’était la maison Troyon : si les circonstances lui semblaient exiger un départ matinal, Roddy aurait de la peine à le retenir.

IV

UN STRATAGÈME

Quand le maître d’hôtel lui eut fait parcourir tout l’établissement (et sans songer à mal lui eut donné en cours de route une liste complète des autres hôtes et de leurs chambres : renseignements aussitôt enregistrés par une mémoire fidèle), Lanyard choisit, au second étage, la chambre voisine de celle qu’occupait Roddy.

La considération déterminante de ce choix fut – comme de juste – que dans cette position il serait en mesure non seulement de tenir l’œil sur l’homme de Scotland Yard mais aussi de juger si oui ou non Roddy était décidé à tenir l’œil sur lui.

À cette époque Lanyard possédait une confiance admirable en lui-même. Il n’avait pu jouir aussi longtemps qu’il l’avait fait de l’impunité propre au Loup Solitaire sans acquérir une robuste foi en son étoile, jointe à quelque mépris corrélatif envers les espions de la loi et leurs méthodes.

Contre le danger inhérent à ces dernières, néanmoins, il se tenait en garde, et il jugeait le pire défaut de l’armure, cette disposition de la pègre à sous-évaluer l’intelligence de la police, disposition grâce à laquelle trop d’autres jeunes aventuriers d’avenir se faisaient prendre chaque année dans le piège tissé par leur propre outrecuidance. La souris peut bien, si elle veut, mépriser le chat et voir en lui une brute épaisse et sanguinaire, dépourvue d’esprit et d’imagination, un simple cas de force majeure ; mais cette même souris n’ira pas délibérément rôder à portée du chat : on a beau dire et beau faire, un coup de patte est un coup de patte – et suffit à abolir tout l’esprit de la plus sage des souris.

En songeant à Roddy, Lanyard s’avouait incapable d’évaluer les bornes de cette intelligence tout à fait britannique – c’est-à-dire aussi renfermée qu’un appartement londonien. Mais il y avait ceci de certain : Roddy ne songeait pas exclusivement au bœuf et au stout ; il ne se laissait berner aisément par personne ; il était capable de faire un raisonnement correct tout autant que d’assener un bon coup.

En se remémorant la scène du restaurant, Lanyard se crut assez fondé à penser, non seulement que Roddy s’intéressait à de Morbihan, mais que le Français avait pleine conscience de cet intérêt. Et il regrettait fort de ne pouvoir aussi bien croire que le comte, par son bavardage au sujet du Loup Solitaire, avait simplement cherché à détourner l’attention de Roddy vers un gibier de plus haute importance. Il était à la rigueur possible qu’en identifiant Lanyard avec ce mystérieux personnage, du moins par allusion, de Morbihan n’eût pas eu d’intention particulière. Mais Lanyard avait peine à l’admettre.

Ces deux problèmes le troublaient fort : Primo, de Morbihan savait-il ? soupçonnait-il simplement, ou avait-il lâché à l’aventure un trait que le hasard avait porté au but ? Secundo, Roddy avait-il été sensible à cette suggestion, ou avait-il, avec son ingénue ténacité nationale, écouté avec impatience ou incrédulité ce genre d’échappatoires, et persisté à concentrer ses opérations sur les faits et gestes de M. le comte Rémy de Morbihan ?

Quoi qu’il en fût, on ne manquerait pas d’être éclairé quelque peu avant longtemps. Le devoir d’un limier est de suivre la piste, et tôt ou tard Roddy finirait à coup sûr par faire un mouvement qui indiquerait où allait réellement sa curiosité.

Pour l’heure, à en croire les bruits perçus à travers la porte fermée qui donnait sur la chambre voisine, le devoir d’un limier semblait être de se coucher. Lanyard, tout en se rasant et s’habillant, pouvait entendre distinctement une voix monotone chantonner : Dans notre rue, Sally, et ponctuant l’audition, la chute successive de deux objets pesants, suivie d’un soupir de soulagement – lorsque Roddy se débarrassa de ses bottes – bruits auxquels succédèrent le tapotement d’une pipe contre la grille, le grincement d’une fenêtre qu’on ouvrait pour l’aération, le déclic d’un commutateur, et le craquement d’un sommier.

Pour finir, et avant que Lanyard eût achevé de s’habiller, l’homme de Scotland Yard se mit à ronfler paisiblement.

Bien entendu, ce pouvait être une feinte ; car Lanyard avait pris soin de faire savoir à Roddy qu’ils étaient voisins, en annonçant son choix à voix haute tout près de la porte de communication.

Mais sur ce point l’aventurier voulait en avoir le cœur net avant de sortir…

Il était à peine minuit quand le miroir de la toilette lui assura qu’il était enfin irréprochable dans le costume et la démarche d’un élégant gentleman en balade nocturne. Mais s’il approuvait le personnage qu’il faisait, c’était surtout parce qu’il aimait à porter l’habit et que le sien lui allait à merveille. Car de celui qui portait cet habit, il se sentait alors un peu moins sûr qu’une demi-heure plus tôt ; et son regard était morne et méfiant. Bref, il subissait une détente après l’excitation due à ses exploits d’outre-Manche, à son exode réussi, et aux circonstances insolites ayant accompagné son retour à ce mausolée où s’attardait le souvenir de son enfance malheureuse. Un frisson même le parcourut, comme au pressentiment d’un malheur, et il se demanda avec accablement : « Pourquoi pas ? »

Car, en bonne logique, une interruption dans le cours de sa chance eût été normale. Jusque-là il avait joué, avec un succès quasi trop invariable, son rôle double, le jour de sympathique amateur d’art, la nuit d’être mystérieux rôdant invisible et fondant sur sa proie sans défiance. Pouvait-on raisonnablement s’attendre à le voir toujours favorisé d’un tel succès ? Devait-il prendre le bavardage de de Morbihan pour un avertissement ? La noire, à la longue, doit sortir aussi souvent que la rouge : aucun joueur ne l’ignore. Et Michaël Lanyard était-il autre chose qu’un vulgaire joueur, qui sans cesse misait sa vie et sa liberté sur les coups aveuglément impartiaux du hasard ?

Après un dernier regard circulaire pour s’assurer qu’il ne laissait rien, dans le désordre intentionnel de sa chambre, capable de l’accuser si on y perquisitionnait en son absence, Lanyard s’enveloppa d’un long pardessus, se coiffa d’un chapeau de soirée, et sortit en refermant la porte à clef avec bruit. Il eût pu aussi bien la laisser grande ouverte, mais cela ne nuisait pas de faire semblant d’ignorer que les clefs des chambres à l’hôtel Troyon étaient interchangeables – et toujours les mêmes, d’ailleurs, qui avaient servi à l’époque de Marcel l’infortuné.

Une unique et faible ampoule électrique perçait les ténèbres du corridor ; une autre pareille faisait une tache de lumière dans l’obscurité de la cour. Les carreaux de la loge eux-mêmes étaient noirs.

Néanmoins Lanyard y frappa vigoureusement.

— Cordon, s’il vous plaît ! demanda-t-il d’une voix forte.

Un grognement de mauvaise humeur lui répondit de la loge. Puis le pêne de la serrure se déclencha, au fond du vestibule.

Marchant à tâtons dans la direction de ce dernier bruit, Lanyard trouva la petite porte latérale entrebâillée. Il l’ouvrit, puis hésita une minute, en regardant au-dehors comme s’il examinait le ciel ; en même temps ses doigts experts repoussaient le pêne et le bloquaient au moyen d’une petite lamelle d’acier.

La pluie avait cessé depuis une heure ; mais le ciel restait chargé de nuées menaçantes, et les trottoirs étaient d’un noir d’encre.

La rue était déserte et mal éclairée, mais d’un bref coup d’œil explorant les ombres du voisinage, Lanyard put se convaincre qu’aucun espion ne s’y cachait.

Il franchit le seuil, claqua la porte, et se dirigea vers le coin, comme pour gagner la station de voitures qui s’aligne dans la rue de Médicis le long des jardins du Luxembourg : le bruit de ses talons résonnait allègrement dans le calme de l’heure : on pouvait fort bien l’entendre s’éloigner, de la maison Troyon.

Mais au lieu de s’arrêter à la station de voitures, il tourna au premier coin, et puis encore au suivant, contournant ainsi le pâté de maisons ; et bientôt, comme il se rapprochait de l’entrée de l’hôtel, il s’arrêta dans l’enfoncement obscur d’une porte et soulevant un pied après l’autre adapta à ses talons des garnitures de caoutchouc. Après quoi nul bruit ne décela plus sa marche.

La petite porte céda sous sa poussée, en silence. Une fois à l’intérieur il la referma doucement, et resta une minute tous les sens aux aguets, l’imagination en éveil.

Mais il ne perçut pas le moindre mouvement dans toute la maison.

Une ombre n’aurait pas fait moins de bruit que lui, tandis qu’il se glissait à pas de loup dans la cour puis dans l’escalier, évitant par une sorte de prescience chaque marche qui eût pu gémir sous son pas. En un clin d’œil il fut de nouveau dans le corridor qui menait à sa chambre.

Il était tout aussi obscur et vide que cinq minutes plus tôt, à la différence, toutefois, de quelque chose dans son atmosphère qui lui fit hocher la tête en voyant ainsi confirmé le soupçon qui l’avait ramené aussi furtivement.

D’une part, Roddy avait cessé de ronfler. Et Lanyard sourit à l’idée que l’homme de Scotland Yard aurait pu avec profit emprunter au pauvre Bourke l’art de ronfler tout en étant aussi éveillé que possible.

Ce ne fut naturellement pas une surprise pour Lanyard de trouver sa serrure ouverte et sa porte entrebâillée. Il s’assura du bon état de son revolver, s’avança dans la chambre, et referma la porte tranquillement mais non tout à fait sans bruit.

Il avait laissé les stores baissés et les rideaux tirés aux deux fenêtres ; et comme on n’y avait pas touché il régnait dans la pièce une obscurité quasi absolue. Sitôt entré, ses doigts s’étaient emparés du commutateur au mur voisin de la porte, mais il s’abstint de faire la lumière tout de suite, dans le désir espiègle de s’amuser à voir ce que ferait Roddy lorsque la tension deviendrait insupportable même pour ses nerfs exercés.

Plusieurs secondes s’écoulèrent sans que le moindre bruit vînt troubler le silence.

Lanyard lui-même s’impatienta un peu, en constatant que sa vue ne s’accoutumait pas aux ténèbres : elles étaient si complètes qu’elles pesaient sur ses globes oculaires comme un fluide noir d’une opacité impénétrable, aussi épais que le silence lui-même.

Il ne bougeait toujours pas : à coup sûr Roddy ne serait pas capable de soutenir bien longtemps cette attente…

Et en effet le silence fut brusquement interrompu par un bruit singulier, un cri d’effroi étouffé qui tenait de la plainte et du sanglot.

Lanyard lui-même sursauta : ce n’était pas la voix de Roddy !

Il y eut un bruit de pas assourdis et confus, comme si quelqu’un s’élançait en hâte vers la porte, puis s’arrêtait effrayé.

Des paroles y succédèrent, les plus étranges qu’il eût pu imaginer, des paroles prononcées d’une voix douce et tremblante :

— Miséricorde ! qui êtes-vous et que voulez-vous ?

Abasourdi, Lanyard alluma l’électricité.

À une distance de quatre pas, il vit devant lui, non Roddy, mais une femme, et non une femme quelconque, mais la jeune fille dont il avait fait la connaissance dans le restaurant.

V

SITUATION INATTENDUE

La surprise fut complète ; jamais certes on n’en vit de pareille ; mais on peut se demander lequel des deux personnages en présence était le plus ému.

Lanyard ouvrait des yeux ébahis. Dans son imagination une telle rencontre dépassait les bornes de la vraisemblance : elle n’était pas simplement improbable, elle était absurde ; et presque grotesque à force d’inattendu.

Il était arrivé comptant surprendre et intimider le plus astucieux détective policier qu’il eût jamais connu ; et voilà qu’au contraire il se trouvait surpris et désarçonné par cette apparition…

Une confusion non moins intense envahit les traits de la jeune fille : elle le regardait dans les yeux avec un air d’interrogation ébahie ; son visage, dont le teint frais avait conquis, deux heures plus tôt, l’admiration de l’aventurier, était décoloré ; ses lèvres restaient entrouvertes ; la main qu’elle appliquait sur sa joue, y incrustait ses doigts.

L’autre main ramenait devant elle les longs plis d’un joli kimono, sous le bord duquel dépassait une soierie blanche, large comme la main, avec le bout d’une pantoufle de soie. Elle restait là, prête à fuir, dans ce vêtement d’intérieur sous lequel on la devinait en toilette de nuit, et la coiffure défaite comme pour aller se mettre au lit…

Mais les patients enseignements de Bourke n’avaient pas été vains, et Lanyard ne resta pas longtemps interdit. Se ressaisissant vite après ce désarroi momentané, il recouvra son sang-froid, et bien qu’il ne comprît toujours rien à l’ahurissante aventure, il parut l’accepter comme une rencontre banale.

— Je vous demande pardon, mademoiselle Bannon… commença-t-il avec un salut cérémonieux.

Elle l’interrompit, tout étonnée de le reconnaître :

— Monsieur Lanyard !

Il inclina la tête une seconde fois.

— Je suis au regret de vous déranger…

— Mais je ne comprends pas…

— Malheureusement, continua-t-il du même ton, j’ai oublié un objet en sortant, et il m’a fallu revenir le chercher.

— Mais… mais…

— Eh bien ?

Tout à coup les yeux de la jeune fille se détournèrent des siens pour la première fois, et jetèrent sur la chambre un regard effaré.

— Cette chambre, bégaya-t-elle… je ne la reconnais pas…

— C’est la mienne.

— La vôtre ! Mais…

— Voilà pourquoi il se fait que je… vous ai interrompue.

La jeune fille recula d’un pas… puis de deux… en poussant à mi-voix un monosyllabe de compréhension, un « Ô ! » brusquement soupiré. En même temps son visage et son cou s’empourprèrent :

— Votre chambre, monsieur Lanyard !

Son ton exprimait si indubitablement la honte et l’effroi que le cœur de Lanyard s’attendrit. Sans compter que la jeune fille était ravissante à voir ainsi.

— Croyez bien, commença-t-il pour la rassurer, que je n’y attache aucune importance. Vous vous êtes trompée de porte…

Elle frissonna :

— Mais vous ne comprenez pas… Cette effrayante habitude ! Et je croyais en être débarrassée ! Comment saurai-je jamais vous expliquer…

— Je vous assure, mademoiselle Bannon, que vous n’avez nul besoin de rien m’expliquer.

— Mais je dois… je veux… je ne puis supporter de vous laisser croire… Enfin vous ne m’en voudrez certainement pas si je suis somnambule !

À cette prière, tout ce qu’il trouva d’abord de plus intelligent à répondre, ce fut de répéter sa phrase précédente.

Sot qu’il était !… Pourquoi n’y avoir pas pensé plus tôt ? Depuis l’instant où il avait allumé l’électricité, il avait cherché en lui-même à s’expliquer par quelque cause plausible la présence de la jeune fille. Mais pas une fois il n’avait songé qu’elle pût être somnambule. Et dans son impéritie, bien qu’il se fût efforcé de rendre ses paroles anodines, il s’était rendu coupable d’une supposition injurieuse.

À son tour Lanyard rougit fortement :

— Je vous demande pardon, bégaya-t-il.

La jeune fille ne l’entendit point : l’air tout absorbé, elle ne songeait qu’à elle-même et à la fâcheuse situation dans laquelle son infirmité l’avait mise. Quand elle parla enfin, les mots lui vinrent abondants :

— Vous comprenez… j’ai eu si peur ! je me suis trouvée subitement debout dans les ténèbres, tout comme si je venais de sauter de mon lit pour fuir un danger ; et alors j’ai entendu quelqu’un entrer dans la chambre et fermer la porte furtivement… Oh, croyez-moi, je vous en prie !

— Mais je vous crois, mademoiselle Bannon… tout à fait.

— Je suis si honteuse…

— Ne prenez donc pas les choses ainsi.

— Mais à présent que vous savez… vous ne pensez plus…

— Voyons, mademoiselle !

— Cela doit être si difficile à admettre ! Moi-même… Mais il y a plus d’un an que cela ne m’était arrivé. Bien entendu, dans mon enfance, c’était presque une habitude : on était obligé de me surveiller tout le temps. Ainsi une fois… Mais peu importe. Je regrette tellement !

— Il n’y a certes pas de quoi, affirma Lanyard. C’est tout à fait naturel… Ce sont de ces choses qui arrivent… qui arrivent tous les jours…

— Mais je ne voudrais pas que vous…

— Je ne compte pas, mademoiselle. De plus, je ne parlerai de l’incident à personne. Et si jamais je suis assez heureux pour vous rencontrer de nouveau, je l’aurai entièrement oublié… croyez-moi.

La sincérité de son ton convainquit la jeune fille, qui baissa les yeux avec confusion.

— Vous êtes trop bon, murmura-t-elle, en se dirigeant vers la porte.

— Je suis trop heureux, voulez-vous dire.

Elle lui jeta un regard interrogatif. Il reprit, en s’efforçant de sourire :

— Puisque vous me favorisez de votre confiance.

Elle était devant la porte : il la lui ouvrit, mais chuchota, en retenant d’un geste sa visiteuse :

— Attendez. Je vais d’abord m’assurer qu’il n’y a personne aux environs.

Il sortit sans bruit sur le palier et resta une minute à écouter et à regarder de droite et de gauche.

La jeune fille s’était arrêtée sur le seuil, hésitante, avec un regard inquiet. Il la rassura d’un signe de tête :

— Tout va bien… la voie est libre !

Mais elle s’attarda un moment encore.

— C’est vous qui faites erreur, chuchota-t-elle, en rougissant de nouveau sous son regard, où elle lisait l’admiration. C’est moi qui suis heureuse… d’avoir rencontré un… gentleman.

Le sourire ambigu de la jeune fille, joint à l’innocence de son regard, embarrassèrent Lanyard à un tel point qu’il demeura incapable de trouver une réponse.

— Bonne nuit, murmura-t-elle… et merci, merci !

Sa chambre était au fond du couloir. Elle en gagna le seuil d’un élan rapide, sans autre bruit que le froufrou soyeux de ses vêtements, puis se retourna pour lancer un dernier regard au jeune homme… Celui-ci songea que les romanciers n’exagèrent pas toujours, lorsqu’ils parlent d’yeux brillants comme des étoiles…

La porte se referma doucement.

Lanyard secoua la tête comme pour rejeter un essaim de pensées importunes, et regagna sa chambre.

L’explication fournie par la jeune fille l’avait entièrement satisfait, mais comme il était d’un esprit méthodique et tenace, il passa cinq minutes à examiner sa chambre et tout ce qu’elle contenait.

L’eût-on interrogé, il aurait été bien embarrassé de dire ce qu’il cherchait ou pensait trouver. En fait il trouva simplement que rien n’avait été dérangé, et rien de plus – pas même un carré de batiste à bordure de dentelle, marqué au chiffre de la dame et exhalant un parfum léger mais caractérisé.

Ce qui, à la réflexion, ne lui parut guère conforme aux règles du jeu.

Quant à Roddy, Lanyard perdit plusieurs minutes à écouter attentivement à la porte de communication : le détective avait cessé de ronfler, mais sa respiration sonore troublait seule la paix de l’heure.

À la vérité cela ne prouvait rien, mais Lanyard ayant échoué dans sa première tentative pour surprendre son ennemi éveillé, n’était plus tenté d’être trop incrédule : il en avait assez d’être sagace et transcendant. Et quand peu après il quitta de nouveau l’hôtel Troyon (cette fois sans troubler le repos du concierge) ce fut en se disant que, si Roddy cachait réellement son jeu, il aurait de la chance s’il trouvait quelque chose d’intéressant dans la chambre de Michaël Lanyard.

VI

LA MEUTE DONNE DE LA VOIX

Le premier but de Lanyard était ce commode petit appartement au rez-de-chaussée voisin du Trocadéro, à l’angle de la rue Roget et de l’avenue de l’Alma ; mais il s’y rendit à pied, ce qui lui prit environ une heure, alors qu’en taximètre il n’aurait pas mis vingt minutes. Quand il arriva au coin, il n’était pas encore une heure.

Chose singulière à première vue, il n’avait pas le moindre désir de cacher à personne son adresse permanente, car Michaël Lanyard, amateur de belle peinture, était un personnage trop connu dans Paris pour qu’il pût tenir sa résidence secrète. De Morbihan, d’ailleurs, en le reconnaissant à l’hôtel Troyon, avait rendu impossible pour Lanyard d’y adopter un nom d’emprunt, même s’il avait jugé cette ruse opportune.

Mais il avait une tâche déterminée à accomplir avant le jour, une affaire exigeant le secret ; et comme il n’était pas du tout sûr de n’être pas suivi (car on n’est jamais sûr de rien, surtout à Paris), autant valait égarer dès le début un espion possible. Et il ne pouvait avoir l’esprit à l’aise en pensant à Roddy, vu la gasconnade de de Morbihan en présence du détective et vu également cette allusion émise par le comte au sujet d’une gaffe fatale commise par Lanyard au cours de son expédition d’Angleterre.

L’aventurier croyait bien pourtant n’avoir rien laissé au hasard. Il s’était même réjoui d’avoir conduit ses opérations avec un degré de prudence particulièrement complet. Pourtant il n’arrivait pas à se délivrer des appréhensions éveillées par de Morbihan lorsque celui-ci affirmait que le vol des bijoux Omber n’avait été accompli qu’au prix d’un indice livrant l’identité du voleur.

Par ailleurs la déclaration positive du comte au sujet du cambriolage prouvait que la nouvelle en avait précédé à Paris la venue de son auteur ; malgré cela Roddy n’en savait certainement rien avant ce propos tenu en sa présence au dîner. Ou bien le détective était meilleur comédien que ne le croyait Lanyard.

Mais d’où de Morbihan pouvait-il tenir sa nouvelle ?

Lanyard était sincèrement et profondément troublé…

Harcelé et accaparé par ces pensées, il mit la clef dans la serrure et s’introduisit sans bruit dans son appartement par une entrée de rue particulière qui, en sus de la porte habituelle ouvrant sur la cour et sous l’œil du concierge, distinguait cet appartement des autres de Paris et le rendait encore mieux approprié aux besoins de l’aventurier.

Puis il fit la lumière et alla rapidement visiter l’une après l’autre les trois pièces de son domicile, pour se rendre compte de leur état.

Mais avant même de quitter le vestibule pour le salon il avait déjà constaté que des choses n’étaient plus à leur place : un chapeau laissé au porte-manteau de l’entrée avait été remis sur une autre patère ; une chaise avait été déplacée à six pouces de sa position habituelle ; et la porte d’une garde-robe, qu’il avait fermée à clef en partant, était à cette heure entrouverte.

Par ailleurs l’état du salon-cabinet de travail, de la salle à manger et de la chambre à coucher voisine, témoignaient également que des mains indiscrètes avaient retourné l’appartement de fond en comble, sans laisser inexploré un centimètre carré.

Mais rien ne manquait. Cet appartement renfermait une galerie privée de tableaux de valeur et de meubles anciens à faire mourir d’envie tout autre collectionneur, et abritait par-dessus le marché un petit musée de livres précieux, de manuscrits et d’objets d’art dont la provenance, en dehors de leur valeur intrinsèque, faisait des trésors inestimables. Un cambrioleur avisé aurait pu emporter dans sa poche de pardessus un butin suffisant à solder la dépense d’une année d’orgies. Mais rien n’avait été enlevé, rien du moins qui fût apparent à une première inspection ; et celle-ci, bien que rapide, n’était nullement superficielle.

Avant de refaire plus soigneusement son inventaire, Lanyard appliqua son attention au dispositif de sûreté, un système avertisseur de fils électriques combinés de façon que toute tentative pour pénétrer dans l’appartement, sauf au moyen d’une clef ouvrant les deux portes et dont il n’existait aucun double, donnerait l’alarme au concierge et à la société de protection contre le vol. Bien que l’appareil ne semblât en aucune façon dérangé, le maître des lieux, afin de l’essayer, ouvrit une fenêtre donnant sur la cour.

La loge du concierge était à portée de la voix. Si la sonnerie avait fonctionné, Lanyard l’eût entendue de sa fenêtre. Or, il n’entendit rien.

Haussant les épaules, il referma la croisée. Il savait bien – mieux que personne – comment un voleur réfléchi et adroit peut rendre vaine une garantie de ce genre.

Regagnant le salon, où se trouvait le plus gros de sa collection, il passa lentement les objets en revue, l’un après l’autre. Ce qui eut pour seul résultat de renforcer sa conclusion primitive : on avait touché à tout, mais sans rien enlever.

Par manière d’épreuve finale, il ouvrit son bureau (dont la serrure avait été habilement crochetée) et en parcourut les casiers.

Sa correspondance, peu nombreuse, et composée surtout de lettres échangées avec des marchands d’objets d’art, avait été examinée et replacée sans soin, en désordre : mais ici encore il ne manquait rien. Après quoi, retirant un petit tiroir et introduisant sa main dans l’ouverture, il déplaça en bloc une série de casiers et découvrit l’armoire à secret qui est presque infailliblement un attribut de tels meubles d’époque.

Dans son creux sans profondeur, cet espace secret ne contenait qu’un objet unique, mais d’une valeur considérable, car c’était le portefeuille de cuir dans lequel l’aventurier gardait à toute occurrence une réserve d’argent liquide.

C’était principalement pour cela, du reste, qu’il était venu à son appartement : son expédition de Londres avait exigé une dépense fort au-delà de ses prévisions, si bien qu’il avait débarqué à Paris avec moins de cent francs dans sa poche. Et Lanyard, malgré toute sa fierté d’esprit, connaissait une crainte obsédante, celle de se trouver pris au dépourvu par la nécessité.

Le portefeuille rendit son trésor jusqu’au dernier sou : Lanyard compta cinq billets de mille francs et dix de vingt livres sterling : au total plus de deux mille dollars.

Mais si rien n’avait été soustrait, on avait ajouté quelque chose : le verso d’un billet de la banque d’Angleterre avait servi à inscrire une note.

Lanyard déploya le billet et déchiffra attentivement l’écriture.

Elle ne semblait aucunement déguisée, mais elle lui était complètement inconnue. On avait tracé avec une de ces plumes à pointe acérée si populaires en France : la calligraphie dénotait un Français instruit. Voici le texte de ce billet :

 

« Au Loup Solitaire

La Meute envoie ses salutations

et offre son invitation

à participer aux bénéfices

de sa Confrérie.

On l’attend chaque soir à

l’Abbaye de Thélème. »

 

Une date suivait, la date même du jour.

Délibérément, après avoir relu ce message, Lanyard tira son étui à cigarettes, en choisit une, craqua une allumette, fit du billet de vingt livres un tortillon grossier, y mit le feu, alluma sa cigarette à la flamme, et, se levant, alla jeter la torche dans un foyer froid et vide, où il la laissa se consumer et se réduire en cendres.

Après quoi un sourire se joua sur sa mine soucieuse.

— Eh bien, mon ami, apostropha-t-il l’auteur du document qui désormais ne pouvait plus servir à le compromettre, j’ai quand même à vous remercier de m’avoir procuré une sensation nouvelle. Je désirais depuis longtemps me croire autorisé à allumer une cigarette avec un billet de vingt livres si la fantaisie m’en prenait !

Son sourire s’évanouit peu à peu et fit de nouveau place au souci : quelque chose de beaucoup plus précieux pour lui que cent dollars venait également de s’évanouir en fumée.

VII

À L’ABBAYE

Son secret découvert, son incognito essentiel percé, sa vanité piquée au vif – tout cet édifice d’art et de subtilité laborieusement construit et qui, hier encore, lui paraissait mettre un mur inviolable entre le Loup Solitaire et le monde, aujourd’hui démantelé et gisant en ruine à ses pieds, Lanyard ne s’attarda pas en lamentations inutiles ni en regrets d’aucune sorte.

Il avait trop à faire avant le matin : d’abord à déterminer, aussi précisément que cela se pourrait sans danger, qui avait sondé son secret et par quel moyen ; ensuite à évaluer quelle chance il lui restait de poursuivre sa carrière sans danger de catastrophe ; et enfin, si l’enquête vérifiait ses pronostics, lesquels étaient des plus sombres, à se retirer en bon ordre, avec tous les honneurs de la guerre, de ce périlleux champ de bataille.

Sans plus s’attarder que juste le temps de refaire ses plans dérangés par les découvertes de ce mauvais dernier quart d’heure, il éteignit l’électricité et sortit par la porte de la cour ; car il était à la rigueur possible que ceux qui avaient eu la cruelle facétie de se nommer eux-mêmes la Meute, eussent posté des émissaires dans les rues pour suivre leur confrère en crime. Et à cette heure, plus que jamais, Lanyard désirait fortement aller son propre chemin sans être vu.

Ce chemin lui fit d’abord passer sans bruit devant la porte de la loge et traverser la cour jusqu’au vestibule d’entrée du corps de bâtiment principal. Par bonheur, il n’y avait pas de lumière pour le trahir même si quelqu’un avait été éveillé. Car les notions d’économie parisienne veulent que les meilleurs immeubles de rapport eux-mêmes ne possèdent pas de garçons d’ascenseur ni de ces lumières qui vous brûlent du bon argent à toute heure de la nuit. En pressant un bouton à côté de la porte d’entrée, néanmoins, Lanyard eût pu se procurer de la lumière aux paliers durant cinq minutes, c’est-à-dire assez longtemps pour permettre à un locataire de retrouver sa porte et de l’ouvrir ; au bout de cet intervalle les lampes s’éteignaient automatiquement. Ou bien, en pénétrant dans une boîte étriquée à peu près de la dimension d’un honnête cercueil, et en pressant un bouton portant le numéro de l’étage auquel il voulait s’arrêter, il aurait pu être confortablement monté sans autre trace d’intervention humaine. Mais par prudence il n’usa pas de ces commodités. À pied et dans une obscurité complète il effectua l’ascension des cinq étages par un escalier tournant, jusqu’à la porte d’un appartement situé sur le sixième palier. Là, l’éclair d’une lampe de poche lui montra le trou de la serrure : la clef tourna sans bruit ; la porte vira sans grincer sur ses gonds huilés.

Une fois à l’intérieur, l’aventurier s’avança plus librement, avec moins de précautions contre le bruit. Il était en terrain connu, et seul ; l’appartement, bien que meublé, était inhabité, et devait le rester aussi longtemps que Lanyard continuerait à payer le terme, de Londres, sous un nom d’emprunt.

Bref, c’était la commodité de ce refuge et de cette ligne de retraite qui lui avait dicté le choix du rez-de-chaussée ; car l’appartement du cinquième possédait ce privilège inestimable : une fenêtre de niveau avec le toit de l’immeuble voisin.

Deux minutes d’examen suffirent à le convaincre qu’ici du moins la Meute n’avait pas pénétré.

Cinq autres minutes plus tard Lanyard crochetait la serrure quelconque d’une porte ouvrant sur le toit d’une maison de rapport située au coin du pâté de maisons, descendait en bas, frappait à la porte du concierge, modulait le traditionnel Sésame-ouvre-toi de Paris : « Cordon, s’il vous plaît ! » et se voyait mis en liberté sur la rue par un digne gardien trop endormi pour s’enquérir de l’identité de ce sortant tardif.

Il dépassa trois pâtés de maisons, arrêta un taxi, et au bout d’un quart d’heure était déposé à la gare des Invalides.

Traversant la gare sans s’arrêter, il s’enfonça dans les rues à pied, suivant le boulevard Saint-Germain jusqu’à la rue du Bac ; une courte marche le long de cette voie désuète l’amena jusqu’à une vaste porte cochère non gardée ouvrant sur une cour entourée d’antiques et vétustes bâtiments.

Quand il se fut assuré que la cour était déserte, Lanyard alla à une porte sur la droite, laquelle à son signal s’entrouvrit aussitôt avec un déclic de pêne. En même temps l’aventurier tira de son pardessus un loup de velours noir et l’ajusta sur son visage pour en cacher le haut. Puis pénétrant dans un corridor étroit et malodorant dont une unique bougie accentuait plutôt l’obscurité, il tourna la poignée de la première porte rencontrée et s’avança dans une petite pièce à peine meublée.

Un jeune homme d’aspect malingre, qui lisait sur un pupitre à la lueur d’une lampe à pétrole voilée par un grand abat-jour vert, se leva et salua poliment.

— Bonjour, monsieur, dit-il avec la familiarité de quelqu’un qui retrouve une ancienne connaissance. Veuillez vous asseoir, ajouta-t-il en désignant un fauteuil auprès du pupitre. Il y a longtemps qu’on n’a eu le plaisir de vous voir, monsieur.

— C’est vrai, fit Lanyard en s’asseyant.

Le jeune homme l’imita. Au-dessous de la pénombre verdâtre de l’abat-jour, la clarté de la lampe, en frappant son visage, révéla une physionomie de type hébraïque.

— Monsieur a quelque chose à me montrer, n’est-ce pas ?

— Mais bien entendu.

La réplique de Lanyard décelait un rien de sécheresse ; comme qui dirait : « Que pensiez-vous donc ? ». Il était intrigué de voir sur la mine du jeune homme une expression singulière et nouvelle, une ombre de réserve et de gêne…

Ils s’étaient rencontrés de temps à autre depuis plusieurs années, effectuant leurs transactions secrètes et illégales selon un rite inventé par Bourke et religieusement suivi par Lanyard. Une lettre ou un télégramme de contenu innocent à première vue, adressé à un certain membre d’une importante maison de joaillerie d’Amsterdam, préludait invariablement à des entrevues comme celle-ci ; lesquelles réunissaient invariablement dans le même lieu, à une heure quelconque d’entre minuit et l’aube, d’une part ce jeune Juif intelligent, instruit et bien élevé, et de l’autre le voleur masqué.

De la sorte, le Loup Solitaire se débarrassait de son butin, ou à tout le moins du plus gros de celui-ci ; d’autres voies lui étaient également ouvertes, mais aucune aussi sûre : et avec aucun autre receleur d’objets volés il ne pouvait espérer faire d’aussi bons et fructueux marchés.

Il va sans dire que dans le cours de cette association prolongée, bien que chacun restât dans l’ignorance de l’identité de son partenaire, tous deux avaient fini par savoir qu’ils se connaissaient fort bien l’un l’autre. Assez souvent, leur affaire réglée, Lanyard s’attardait une heure avec l’employé à bavarder en fumant des cigarettes, et le piquant de la situation les stimulait peut-être un peu tous les deux, car le jeune Juif était le seul homme qui eût jamais consciemment rencontré face à face le Loup Solitaire.

Pourquoi donc cette gêne soudaine et cet embarras de la part de cet employé ?

Les pupilles de Lanyard se contractèrent d’inquiétude.

Sans mot dire il tira de sa poche un écrin de maroquin et le tendit à l’Hébreu, puis il se laissa aller dans son fauteuil, en une pose nonchalante, mais l’esprit sur ses gardes tout comme sa main qui, dans la poche de son pardessus, caressait la crosse d’un revolver.

Le Juif, ayant pris l’écrin avec une légère inclination, pressa le ressort et le contenu apparut. Mais l’opulence du trésor ainsi mis au jour ne parut pas le surprendre, et d’ailleurs il avait plus d’une fois, et sans plus de cérémonie, été mis en présence de butins encore bien plus précieux. S’ajustant dans l’orbite une loupe de bijoutier il souleva les joyaux l’un après l’autre et les examina sous la lampe. Puis le dernier remis en place, il referma le couvercle, se tourna vers Lanyard d’un air pensif, et allait parler mais préféra se taire.

— Eh bien ? fit l’aventurier avec impatience.

— Ce sont là, je parie, reprit l’Hébreu d’un air distrait en tapotant l’écrin, les bijoux de Mme Omber.

— Vous avez bien deviné, reprit Lanyard avec bonhomie.

— Je le regrette, prononça l’autre gravement.

— Hein ?

— Oui, il est très fâcheux…

— Puis-je savoir ce qui est très fâcheux ?

Le Juif haussa les épaules et du bout des doigts repoussa doucement l’écrin vers le visiteur.

— J’en suis bien désolé, monsieur, reprit-il, mais je n’ai pas le choix dans cette affaire. En tant que délégué de mes patrons, j’ai reçu l’ordre de ne pas vous acheter ces marchandises.

— Pourquoi cela ?

Nouveau haussement d’épaules, accompagné d’une grimace d’excuse :

— C’est difficile à dire. On ne m’a pas donné d’explications. J’ai simplement reçu l’ordre de venir à ce rendez-vous comme d’habitude, mais de vous avertir qu’il sera impossible à mes patrons de continuer leurs relations avec vous tant que vos affaires demeureront dans leur état actuel.

— Dans leur état actuel ? répéta Lanyard. Qu’est-ce que cela signifie, je vous prie ?

— Je l’ignore, monsieur. Je ne puis que vous répéter ce qu’on m’a dit.

Au bout d’un instant Lanyard se leva, prit l’écrin et le remit dans sa poche.

— Fort bien, dit-il tranquillement. Vos patrons, comme de juste, se rendent compte que ce geste coupe court définitivement à nos relations, et ne se bornent pas à les interrompre simplement à leur fantaisie ?

— Je suis navré, monsieur, mais… il faut croire qu’ils ont songé à tout. Je n’ai pas la moindre autorité dans cette affaire ; vous le comprenez… j’espère ?

— Oh ! très bien ! admit négligemment Lanyard… Bonne nuit, mon ami, ajouta-t-il en tendant la main.

L’Hébreu la lui serra cordialement.

— Bonne nuit, monsieur… et la meilleure chance !

Il y avait dans ces derniers mots un sous-entendu que Lanyard ne prit point la peine de chercher à démêler. Sans nul doute, cet homme en savait plus qu’il ne voulait le reconnaître. Et l’aventurier se dit qu’il pouvait aisément suppléer beaucoup de ce que l’autre s’était trouvé obligé de garder pour lui.

D’un côté quelconque on avait influencé cette très honorable firme de joailliers d’Amsterdam pour les amener à cesser leurs relations clandestines avec le Loup Solitaire, aussi profitables qu’elles dussent être.

Lanyard se croyait à même de désigner le côté d’où cette pression était partie, mais avant d’aller plus loin ou d’en venir à quelque décision grave, il désirait savoir avec certitude quels gens étaient montés contre lui et quelle dose d’importance il convenait d’attacher à leur hostilité. S’il y échouait, ce serait la faute de ses adversaires, et non la sienne, par défaut de bonne volonté à se rendre à leur invitation.

Bref, il ne songea pas un instant à abandonner sans lutte sa règle sévère d’isolement ni sa carrière de prédilection, mais il ne voulait pas combattre en aveugle.

Il brûlait de colère non moins que de dépit. Et c’était presque inévitable chez un homme qui, si longtemps autorisé à suivre son chemin sans obstacle, se trouvait tout d’un coup, en quelques heures, amené à un tournant brusque, acculé et menacé de tous côtés par des dangers et des ennemis inconnus.

Désormais il ne se souciait plus d’être épié ; et le fait même que, à ce qu’il pouvait voir, il ne l’était pas, ne faisait qu’ajouter à son ressentiment, car il y voyait la preuve que la Meute le jugeait aux abois, sans autre alternative que de se soumettre à sa volonté.

Avisant le premier taxi qui passait, Lanyard cria au chauffeur : « À l’Abbaye de Thélème », puis s’enfermant dans le véhicule, s’abandonna aux plus amères réflexions.

Mais lorsqu’il descendit, ses traits n’en gardaient aucune trace. Il franchit avec un air d’aimable insouciance les portes de cet établissement de gala dont le plus glorieux – et voire le seul – titre de renommée est de ne jamais ouvrir ses portes avant minuit ni de les fermer avant le jour.

Tous ses mouvements s’étaient succédé avec une telle promptitude depuis son entrée dans l’appartement de la rue Roget qu’il n’était alors que deux heures à peine ; heure où l’animation atteint son apogée dans ce lieu, prétendu le plus « chic » de Paris.

Un aventurier moins blasé eût été fier du respect cordial que lui manifesta le maître d’hôtel, cet arbitre des élégances :

— Ah ! voici monsieur Lanyard !… Il y a bien longtemps que nous n’avions eu ce plaisir, monsieur. Mais je vous ai néanmoins réservé une table.

— Vraiment ? vous m’en avez réservé une ?

— Pouvais-je faire autrement, après avoir reçu votre honorée lettre ?

— Non, répliqua Lanyard impassible, non évidemment, si vous tenez à votre réputation.

— Monsieur est seul ? fit l’autre d’un ton désappointé.

— Pour l’instant, en effet.

— Alors par ici, je vous prie…

Dans le sillage du fonctionnaire, Lanyard traversa cette triste antichambre où les consommateurs peu recommandables sont parqués à l’écart en compagnie du corps des figurantes et bacchantes tarifées, et parvint au grand restaurant, le sanctuaire réservé auquel aspire avec tant de ferveur l’âme naïve de l’Anglo-Saxon en mal de voyage.

La salle, en forme d’octogone irrégulier, n’était pas très grande ; des banquettes s’alignaient tout autour derrière une rangée de tables pressées ; elle était mieux éclairée que la plupart des restaurants parisiens, c’est-à-dire de façon moins aveuglante ; mais odieusement mal ventilée ; et dans l’espace libre réservé au milieu du parquet une poignée de jeunes danseuses professionnelles, dont le corps étiolé se vêtait plus ou moins de costumes voyants, se trémoussaient avec toute l’allégresse qu’on peut attendre d’un salaire de cinq francs par nuit chacune. Des groupes d’Anglo-Saxons et de Français, dans la proportion de cinq des premiers contre un des seconds, occupaient les tables, servis par une troupe de garçons à l’air apathique et ennuyé ; un orchestre de violons se démenait sans arrêt ; et sur l’estrade une espèce de nègre épanoui de suffisance scandait et chantait : « En attendant le Robert Lee… »

Lanyard se laissa caser derrière une table, commanda du champagne non parce qu’il en désirait mais parce que l’étiquette le voulait ainsi, étouffa un bâillement, alluma une cigarette, et passa en revue l’assemblée d’un coup d’œil nonchalant mais attentif.

Il ne vit que la société de chaque nuit, car même hors de saison il y a toujours assez de gens de langue anglaise dans Paris pour que l’Abbaye de Thélème puisse rester ouverte avec profit : d’abord l’assortiment inévitable de couples mariés accompagnés d’amis, où les hommes plaisantaient et se demandaient si par hasard tout cela ne semblerait pas moins dénué d’intérêt s’ils étaient seuls et libres de leurs mouvements, où les femmes s’efforçaient de paraître à leur aise avec plus ou moins de succès, car toutes sans exception étaient rouges de gêne ; puis le lot de demi-mondaines nullement humiliées de leur état social ; le petit nombre de gens qui, ayant amené avec eux leur distraction, s’amusaient comme ils l’auraient fait partout ailleurs ; et enfin çà et là quelques vulgaires ivrognes en habit de soirée… Nulle part un visage que Lanyard reconnût positivement : ni M. Bannon, ni le comte Rémy de Morbihan…

Cette circonstance, toutefois, lui inspira plus d’agacement que de surprise : de Morbihan se montrerait sans nul doute en temps voulu ; jusque-là il était ennuyeux de devoir attendre et subir ce martyre d’ennui.

Il dégusta son vin à petits coups, sans plaisir, en songeant au seul fait accessoire qui lui causât quelque étonnement – à savoir qu’on le laissait strictement à lui-même ; chose qui n’arrive guère aux hommes seuls, à l’Abbaye. Évidemment ordre avait été donné de l’épargner. En temps normal il en eût été bien aise : cette nuit au contraire cela l’irritait, car un tel isolement le faisait remarquer…

Le divertissement orgiaque déroulait son programme rituel comme sur commande. On baissa les lumières afin de donner une atmosphère plus mélodramatique pour cette nouveauté palpitante : la Danse apache. Le nègre braillait de toutes ses forces. Les danseuses se démenaient vaillamment sur leurs pauvres pieds harassés. Un insupportable nain en habit miniature allait de table en table, tâchant de soutirer un franc par ci un franc par là – mais le regard de Lanyard l’intimida et il n’osa s’approcher. Des laquais faisaient le tour, offrant à chaque convive une poignée de légères balles de celluloïd en couleur, destinées à bombarder les voisins. L’inévitable Anglais à l’air honteux s’esquivait à la remorque d’une Française à toilette extravagante qui minaudait dans l’orgueil de sa conquête. L’également inévitable alcoolique était extrait de dessous sa table et jeté dans un fiacre. Une Américaine voulait à tout prix monter sur sa table pour danser, mais titubait, et il fallait la faire descendre, riant comme une folle. Cependant on débarrassait le parquet pour le numéro d’une danseuse espagnole. Cela consistait à chanter quelques couplets où personne ne comprenait rien, et à compléter chaque refrain en s’élançant à l’assaut de la chevelure de quelques convives mâles, selon le cas surpris, scandalisés ou flattés… entre autres Lanyard, qui se soumit sans résistance…

Et alors, comme il s’apprêtait justement à envoyer au diable la Meute qui lui infligeait un châtiment aussi cruel et inhumain, l’Espagnole se faufila parmi la foule des danseurs qui profitaient de sa retraite pour envahir le parquet, et vint se poster devant la table du jeune homme.

— Tu n’es pas fâché, mon coco ? fit-elle avec un sourire séducteur.

Lanyard lui répondit par un autre sourire négatif.

— Alors tu m’offres une coupe de champagne ? je peux m’asseoir auprès de toi ?

— Tu ne vois donc pas que je t’ai gardé presque toute la bouteille ?

La fille s’installa bien vite sur la chaise en face de l’aventurier. Il lui versa un verre.

— On n’est donc pas gai, ce soir ? demanda-t-elle, en le regardant par-dessus le bord du verre qu’elle dégustait.

— Je réfléchis, répliqua-t-il.

— Et à quoi réfléchis-tu ?

— Je suis désolé de constater la faiblesse de mes compatriotes, ces Américains qui n’ont pas de cesse dans Paris tant qu’ils n’ont découvert un endroit plus assommant qu’on n’en trouve dans tout Broadway, ou ces Anglais qui adorent le beau Paris simplement parce qu’ils peuvent continuer d’y boire en public après minuit !

— Ah ! c’est la barbe, alors ? dit la fille, en faisant le geste de frotter sa joue peinte et flétrie.

— C’est vrai : je m’ennuie.

— Alors pourquoi ne vas-tu pas où l’on t’attend ? (Elle vida son verre et se leva, en rabattant sa jupe). Ta voiture est là… et tu t’amuseras sans doute davantage avec la Meute !

Et s’élançant dans les bras d’une autre fille, elle s’éloigna en tournoyant, avec un regard espiègle à Lanyard par-dessus l’épaule de sa cavalière.

VIII

LA HAUTE-MAIN

Sans nul doute son départ avait été signalé aussitôt, car en passant la porte de l’Abbaye, il vit le chasseur se précipiter avec un salut.

— Monsieur Lanyard ?

— Oui, c’est moi.

— L’auto de Monsieur est avancée.

— Ah ! bah !

Et d’un bref coup d’œil Lanyard examina une superbe limousine noire qui, arrêtée au bord du trottoir, ronronnait de la plus engageante façon. Il sourit d’un air approbateur :

— Merci quand même du cadeau, fit-il, en glissant un pourboire dans la main du chasseur.

Mais avant de se confier à ce véhicule bénévole, il prit la peine d’examiner le chauffeur – un mécanicien de bonne mine engoncé dans une riche livrée noire relevée de brandebourgs de soie, mais de même que la voiture vierge de tout insigne.

— Je présume que vous savez où je désire aller, mon garçon ?

Le chauffeur porta la main à sa casquette :

— Mais naturellement, monsieur.

— Alors menez-moi là, par le plus court chemin.

Ayant répondu d’un léger signe de tête au salut du chasseur, Lanyard se laissa aller avec délices sur des coussins particulièrement luxueux. Il commençait à se ressentir un peu de la fatigue des dernières trente-six heures ; mais sa jeunesse était encore si pleine de vie, si imprégnée de force et de vigueur, qu’il aurait pu au besoin aller encore aussi longtemps sans dormir.

Néanmoins il saisit avec joie l’occasion de prendre quelques minutes de repos afin de se mieux préparer à la culmination occulte de son aventure. Sans parler de ce qui pouvait s’ensuivre de cette violation de tous les principes qui avaient jusque-là sauvegardé son bien-être ! Et il avait le regret de se dire qu’il eût qualifié d’imbécile tout autre que lui qui serait allé, comme il le faisait, affronter la Meute dans son repaire sans autres armes que son intelligence et un revolver pour protéger à la fois dix mille francs, les bijoux de Mme Omber, les plans Huysman et (qui sait ?) sa vie.

C’était une folie, peut-être ; malgré cela il y persévéra : il voulait jouer la partie comme elle se présentait.

Quant à sa destination prochaine, il était assez peu dans son tempérament de s’en préoccuper : il connaissait si bien Paris qu’un simple coup d’œil en quittant la voiture suffirait à le renseigner sur la topographie du lieu.

Il réfléchit une minute avec admiration à la simplicité avec laquelle cette affaire de l’Abbaye avait été conduite, car il ne trouvait aucune raison précise de soupçonner n’importe qui de l’établissement d’une complicité criminelle avec les projets de la Meute : un ordre supposé au maître d’hôtel pour retenir une table, dix francs au chasseur, et vingt autres à la danseuse pour jouer leurs rôles dans une mystification supposée – et la chose avait été arrangée sans devoir même acheter une conscience !…

Tout à coup, mettant fin à une course beaucoup plus brève que Lanyard ne l’eût souhaité, la limousine stoppa le long d’un trottoir.

Il se pencha en avant, abaissa la glace et regardant par la portière poussa un grognement de profond mépris.

Si c’était là toute l’ingéniosité de la Meute !…

Vraiment il comptait sur quelque chose d’un peu plus original de la part d’hommes assez doués d’esprit et d’imagination pour combiner les phases préliminaires de cette intrigue.

L’auto s’était arrêtée en face d’une institution qu’il connaissait bien – beaucoup trop même, pour son propre intérêt.

Néanmoins il consentit à sortir.

— Êtes-vous sûr de m’avoir mené où il fallait ? demanda-t-il au chauffeur.

— Mais certainement, monsieur, répliqua l’autre, en portant deux doigts à sa visière.

— Ah ! fort bien ! murmura Lanyard avec résignation.

Et jetant à l’homme une pièce de cent sous, il frappa à la porte de ce qui semblait être un quelconque hôtel privé de la rue Chaptal entre l’impasse du Grand-Guignol et la rue Pigalle.

Or le néophyte a besoin d’être présenté par un répondant sûr pour être admis au siège du Cercle des Amis de l’Humanité ; mais il suffit à Lanyard de frapper pour obtenir un droit d’entrée immédiat. Le triste fait est qu’il en était un membre des plus haut placés ; car cette société de buts prétendus altruistes n’était ni plus ni moins que l’une de ces nombreuses maisons de jeu privées que le gouvernement français tolère plus ou moins ouvertement, malgré une sévère législation ad hoc ; et le jeu était la passion dominante de Lanyard – un héritage de Bourke, tout autant que le reste de ses capacités professionnelles.

À chacun son vice (comme disait Bourke, pour s’excuser de ce défaut). Et le jeu est peut-être le vice le moins nuisible à un professionnel de la pègre, car cela ne peut guère l’entraîner à des extrémités plus fâcheuses que celles d’où il tire ses moyens d’existence.

Dans l’opinion de Paris, le comte Rémy de Morbihan lui-même était à peine un peu plus désinvolte parieur que M. Lanyard.

Naturellement, avec une telle réputation, ce dernier avait libre accès aux somptueux salons dans lesquels les Amis de l’Humanité se consacraient à la roulette, au bridge aux enchères, au baccarat et aux petits chevaux. Cette liberté, il se mit alors en devoir d’en user, et entra le chapeau un peu incliné de côté, les mains dans les poches, l’ombre d’un sourire sur les lèvres, et une lueur de malice dans le regard : – bref, son expression reflétait exactement la dernière phase de son humeur… La conduite de la Meute, où il voulait voir un exemple de fade imbécillité, ne lui inspirait plus qu’une pitié dédaigneuse.

Et cette humeur ne se modifia en aucune façon quand, selon son attente, il découvrit M. le comte Rémy de Morbihan debout auprès d’une des tables de roulette, surveillant le jeu et de temps à autre risquant le maximum pour son compte personnel.

Un éclair de joie illumina le masque ingrat du comte quand il vit s’approcher Lanyard. Il le salua d’un joyeux petit geste de sa courte main velue.

— Ah ! mon bon ! s’écria-t-il. Voilà donc que vous avez changé d’idée ! Mais c’est charmant !

— Et qu’avez-vous fait de votre ami l’Américain ? demanda l’aventurier.

— Il en a eu vite assez, et il est retourné chez Troyon. Soyez sûr que je n’ai pas insisté pour lui faire faire la tournée des grands-ducs.

— Alors vous teniez réellement à me voir ce soir ? interrogea Lanyard d’un ton innocent.

— Plus que jamais, mon cher Lanyard ! affirma le comte avec pétulance. Mais venez, reprit-il, j’ai un mot à vous dire en particulier : ces messieurs m’excuseront.

— Faites ! répliqua Lanyard ; et avant de céder au comte qui le tirait par la manche, il lança d’un air confidentiel à la table : notre ami a, je crois, l’intention de me régler les vingt livres qu’il me doit !

Quelques rires railleurs accueillirent cette boutade.

— Du moins, reprit gaiement Lanyard en suivant l’autre dans un coin où ils pourraient causer sans témoins – je veux dire que vous m’avez gâché ce billet de la banque d’Angleterre, hein ?

— Ce n’est vraiment pas cher, protesta le comte en tirant son porte-billets. Cinq cents francs pour faire la connaissance de M. le Loup Solitaire !

— Plaisantez-vous ? demanda Lanyard, sans rire.

Et d’un geste magnanime il écarta le billet qu’on lui tendait.

— Si je plaisante, moi ! Mais à coup sûr vous n’allez pas nier…

— Mon cher, interrompit Lanyard, avant de rien affirmer ni nier, rassemblons d’abord les autres joueurs autour de la table et puis nous examinerons la question. En attendant, il nous suffira de savoir que j’ai trouvé d’une part un message griffonné sur un billet de banque caché dans un lieu secret, et d’autre part, vous-même, monsieur le comte. Entre ces deux points et au-delà, il y a un mystère, dont j’attends l’explication.

— Vous l’aurez, promit de Morbihan. Mais avant tout, il nous faut aller rejoindre ceux qui nous attendent.

— Pas si vite ! interrompit Lanyard. Que dois-je comprendre par là ? Que vous souhaitez que je vous suive jusque… dans l’antre de la Meute ?

— Pourquoi pas ? ricana de Morbihan.

— Mais où est-ce ?

— Je ne suis pas autorisé à vous le dire…

— Voyons, j’ai des yeux. Pourquoi ne pas me satisfaire tout de suite ?

— Parce que vos yeux, avec votre permission, monsieur, seront bandés.

— C’est inadmissible.

— Pardon… c’est une condition formelle.

— Voyons, voyons, mon cher : nous ne sommes pas au moyen âge !

— Je n’ai pas le choix, monsieur. Mes collègues…

— J’insiste : la confiance régnera des deux côtés, ou bien on ne traitera pas.

— Mais je vous assure, mon cher ami…

— Mon cher comte, c’est inutile : je suis résolu. Les yeux bandés ? C’est absurde ! Nous ne sommes plus – dois-je vous le rappeler encore – dans le Paris de Balzac ni d’Alexandre Dumas.

— Que proposez-vous donc ? interrogea de Morbihan, en se tortillant la moustache.

— Quel meilleur endroit que celui-ci pour la conférence projetée ?

— Comment ! ici !

— Pourquoi pas ? N’importe qui vient ici : cela ne fera pas jaser. Je suis ici… j’ai fait la moitié du trajet ; à vos amis d’en faire autant.

— Cela ne se peut pas…

— Alors vous voudrez bien leur présenter mes regrets.

— Vous nous livreriez à la justice ?

— Pas du tout : on ne fait de cadeaux qu’à ses amis. Mais l’intérêt que vous m’inspirez s’affaiblit si rapidement que, si vous tardez davantage, je n’en donnerais pas deux sous.

— Oh !… zut ! fit le comte, dépité.

— Avec toute la bonne volonté du monde… Mais à présent, reprit Lanyard en se levant pour terminer l’entretien, vous m’excuserez de vous rappeler que le jour va venir. Il faut que je sois chez moi dans une heure.

De Morbihan haussa les épaules.

— À cause de ma grande sympathie pour vous, grinça-t-il perfidement, je ferai mon possible. Mais je ne vous promets rien.

— J’ai toute confiance en vos facultés de persuasion, monsieur, railla aimablement Lanyard. À tantôt.

Et là-dessus, assez satisfait de lui-même, il se dirigea vers une table où une grosse partie de chemin de fer allait son train, s’empara d’une chaise vacante, et au bout de deux minutes fut si absorbé dans son jeu qu’il en oublia totalement la Meute.

En quinze minutes il avait gagné trois fois autant de milliers de francs.

Vingt minutes ou une demi-heure plus tard, une main se posa sur son épaule et rompit le charme de sa passion.

— Notre table est préparée, mon cher, annonça de Morbihan avec son sourire inlassable. On vous attend.

— Tout à votre service.

Raflant son gain et se trouvant beaucoup mieux loti qu’il ne le croyait, il céda sa chaise volontiers, et laissa le comte lui prendre le bras et l’entraîner par le grand escalier jusqu’au second étage, où de petites salles étaient réservées aux sociétés préférant jouer en particulier.

— Il paraît donc que vous avez réussi ? plaisanta aimablement Lanyard.

— J’ai amené la montagne à vous, acquiesça de Morbihan.

— Je vous sais gré de ce petit miracle…

Mais de Morbihan n’avait pas l’habitude de rire à ses propres dépens, et pour une minute même, il parut vouloir prendre ombrage de la légèreté de Lanyard. Mais il se borna à jeter un regard oblique à son compagnon. Et ils arrivèrent à la porte du cabinet particulier.

De Morbihan frappa, tourna le bouton, et s’effaça en s’inclinant.

Répondant par un salut à la politesse, Lanyard consentit à passer le premier et pénétra dans une salle d’allure intime meublée principalement d’une table de jeu à tapis vert et de cinq fauteuils, dont trois étaient occupés – deux par des hommes en habit, et le troisième par quelqu’un en complet gris foncé de bonne coupe.

Mais tous les trois portaient des loups de velours noir.

Lanyard les considéra l’un après l’autre et eut un petit rire.

D’un ton piqué, de Morbihan annonça :

— Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter notre confrère, plus connu sous le nom du Loup Solitaire… Monsieur Lanyard, le conseil de notre association, connue de vous sous le nom de La Meute.

Les trois hommes se levèrent et s’inclinèrent cérémonieusement. Lanyard leur répondit par un salut froid et désinvolte. Puis il ricana de nouveau et plus ouvertement :

— Une meute de canailles !

— Monsieur se sent bien à son aise ! répliqua l’un aigrement.

— En votre compagnie, Popinot ? Pas plus que cela ! reprit Lanyard avec une légèreté assez dédaigneuse.

Le personnage ainsi désigné, un épais ruffian de Français en habit de soirée râpé et mal coupé, tressaillit et devint pourpre sous son masque, mais son voisin posa sur son bras une main conciliante, et Popinot, avec un haussement d’épaules, se rassit.

— Ma parole ! s’écria Lanyard sans aménité, on se croirait au théâtre ! Êtes-vous sûr, monsieur le comte, qu’il n’y a pas eu erreur… que ces beaux masques ne se croient pas sur la scène du Grand-Guignol ?

— Prenez garde, mon cher ! Vous allez trop loin !

— Vraiment ? Vous m’étonnez ? Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous prendre au sérieux, citoyens !

— Dans ce cas-là, vous constaterez vite que l’affaire, elle, est sérieuse pour vous ! grommela le nommé Popinot.

— Vous vous le figurez ? Mais vous êtes admirables, vous tous ! En vérité il ne manque plus que l’éclairage d’un solitaire bout de bougie… un crâne grimaçant… une coupe de sang sur la table… pour que la comédie soit complète ! Mais déjà comme ceci… Messieurs, vous devez vous sentir bien mal à l’aise, et j’ajouterai même aussi nigauds que vous le paraissez ! De plus, je ne suis pas un enfant… Popinot, pourquoi ne pas nous laisser voir votre gracieuse physionomie ? Et vous, monsieur Wertheimer, vous vous sentirez mieux à visage découvert, comme on dit, ajouta-t-il en désignant d’un signe de tête l’homme assis à côté de Popinot. Et quant à ce monsieur, conclut-il en regardant le troisième, je n’ai pas le plaisir de le connaître.

Avec un rire bref, Wertheimer se démasqua, et libéra un visage de type nettement anglais, rose et bien modelé mais où des traces de sang sémitique justifiaient assez son nom. Et sur cet exemple, Popinot arracha son loup noir et dévisagea âprement Lanyard : avec son habit miteux, on eût dit l’incarnation même du bourgeois offensé. Mais le troisième, celui au complet gris, ne bougea pas : ses yeux seuls soutenaient impassiblement le regard de l’aventurier.

Quoique plus âgé que Lanyard, il était de la même taille et de conformation très analogue. Une moustache brune ornait sa lèvre supérieure. Son menton était carré et fort à l’excès. La coupe de ses habits n’avait rien d’anglais ni de continental.

— Je ne vous connais pas, monsieur, reprit tranquillement Lanyard, étonné de se sentir presque en intimité avec ce personnage qu’il était pourtant sûr de n’avoir jamais rencontré. Mais vous ne vous laisserez pas surpasser en civilité par vos amis ici présents, j’imagine ?

— Si vous voulez dire par là que je dois me démasquer, je refuse, répliqua l’autre avec brusquerie, en bon français, mais avec un accent nettement transatlantique.

— Américain, pas vrai ?

— Et de naissance, si ça vous intéresse.

— Vous ai-je déjà rencontré ?

— Jamais.

— Mon cher comte, dit Lanyard en s’adressant à de Morbihan, faites-moi le plaisir de me présenter ce monsieur.

— Votre cher comte s’en gardera bien, monsieur Lanyard. S’il vous faut à tout prix un nom pour me désigner, Smith est assez bon.

Le ton énergique du personnage s’accordait bien avec son attitude générale. Lanyard reconnut en lui un caractère aussi peu souple que le sien. Inutile de perdre du temps à disputer avec lui.

— Cela n’a pas d’importance, fit-il sèchement ; et attirant à lui un fauteuil, il s’assit. Dans le cas contraire j’insisterais… ou bien je déclinerais l’honneur de recevoir les communications de ce comité cosmopolite. En vérité, messieurs, vous me faites trop d’honneur. Nous avons ici M. Wertheimer, qui représente la haute pègre d’outre-Manche ; M. le comte nous tient lieu du gratin de Paris ; Popinot est le porte-parole de nos chers apaches ; et M. Bonassez Smith, à ce que je suppose, l’ambassadeur du banditisme new yorkais. Il m’apparaît donc que vous vous adressez à moi comme représentant la fine fleur du monde louche européen.

— Il vous apparaîtra que moi, en tout cas, je goûte mal votre impudence, lâcha le gros Popinot.

— Mille regrets… mais j’ai déjà dit mon incapacité à vous prendre au sérieux.

— Pourquoi cela ? demanda l’Américain, menaçant. Vous vous trouveriez fort mal de nous prendre en plaisanterie, je vous assure.

— Vous ne m’avez pas compris, monsieur… comment ? ah ! oui, Smith. Ce à quoi je tiens tout d’abord, c’est à ne pas me laisser prendre par vous, en aucun sens. Car c’est vous, rappelez-vous, qui avez exigé cette rencontre et distribué les rôles.

— Que voulez-vous donc dire par là ? interrompit de Morbihan.

— Ceci, messieurs… puisque vous voulez le savoir.

Et abandonnant son ton de raillerie, Lanyard se pencha en avant, et se mit à scander ses phrases en frappant sur la table avec son index.

— Par suite de quelque négligence de ma part, ou de votre habileté – je ne sais lequel des deux ; peut-être les deux – vous avez réussi à pénétrer mon secret. Qu’en résulte-t-il ? Vous devenez jaloux de mon succès. Bref, je vous porte ombrage : je me retire toujours avec quelque chose que vous auriez pu prendre si vous aviez eu l’esprit d’y songer avant moi. Comme dirait votre complice américain, M. Smith le Mystérieux, je vous fais la pige.

— Vous avez appris ça dans Broadway, interrompit vivement l’Américain.

— Possible… Continuons : vous vous assemblez donc, et vous vous creusez la cervelle pour élaborer un plan qui me contraigne à partager avec vous mes bénéfices. Je n’ai pas de doute que vous soyez disposés à me permettre de garder la moitié du produit de mes opérations, si j’accepte de m’associer avec vous ?

— C’est en effet la proposition que nous sommes autorisés à vous faire, acquiesça de Morbihan.

— En d’autres termes, vous avez besoin de moi. Vous vous êtes dit : « Nous ferons semblant d’être à la tête d’un syndicat criminel, comme ceux dont nous rebattent les oreilles ces idiots de romanciers, et nous le menacerons de lui interdire les affaires s’il refuse d’accéder à nos propositions. » Mais vous avez négligé un point important : à savoir que vous ne possédez pas assez d’intellect pour vous tirer de ce rôle écrasant ! Hé quoi ! Vous figurez-vous que je vais vous accepter comme les intelligences directrices d’un vaste système criminel… vous, Popinot, qui vivez en ménageant à la fois la police et vos sinistres rôdeurs de Belleville, ou vous, Wertheimer, voleur-mouchard, et maître-chanteur de femmes sans défense, ou vous, de Morbihan, parce que vous vous faites des rentes en indiquant à une bande d’individus louches la place où chercher du butin dans les demeures de vos amis ?

Il fit un geste d’impatience, et s’allongea en arrière, pour attendre la réponse à ce réquisitoire. Son regard, en parcourant les visages, n’en rencontra qu’un seul qui ne fût pas empourpré de rage ; et c’était celui de l’Américain.

— Et moi, ne m’oubliez-vous pas ? suggéra tranquillement ce dernier.

— Au contraire : je refuse de tenir compte de vous aussi longtemps que vous n’aurez pas le courage de me montrer votre figure.

— Comme vous voudrez, mon cher, ricana l’Américain. Tirez de cela le parti qu’il vous conviendra.

Lanyard se redressa :

— Eh bien, messieurs, j’ai mis au point votre cas. Il se résume en un vulgaire et maladroit chantage. Il me faut partager mes gains avec vous, ou sinon vous me dénoncez à la police. C’est à peu près cela, hein ?

— Pas nécessairement, ronronna de Morbihan, en se caressant la moustache.

— Pour ma part, déclara Popinot avec chaleur, je vous réponds que ce monsieur de la Haute-Main ici présent, ou bien travaillera avec nous, ou bien ne fera plus d’opérations dans Paris.

— Ni dans New York, ajouta l’Américain.

— Et l’Angleterre, on n’en dit rien ? suggéra ironiquement Lanyard.

Wertheimer lui répliqua, sans trop d’assurance :

— Quant à moi, si vous voulez le savoir, je doute que vous trouviez encore toutes facilités là-bas.

— Alors, que dois-je conclure ? Si vous avez peur de déposer une plainte contre moi… et ce ne serait guère prudent, je pense… votre intention est donc de me faire assassiner, hein ?

— Pas nécessairement, murmura le comte du même ton pensif… comme s’il avait tenu un atout caché.

— Il y a tant de façons d’arranger les choses, hasarda Wertheimer.

— Néanmoins, si je refuse, vous me déclarez la guerre ?

— Quelque chose comme ça, concéda l’Américain.

— En ce cas, me voici enfin à même de bien juger ma situation.

Lanyard se leva, et de son haut adressa un gracieux sourire à ses auditeurs :

— Vous pouvez, tous les quatre, aller vous faire f… !

— Mon cher ami ! s’écria de Morbihan, scandalisé, vous oubliez…

— Je n’oublie rien du tout ! trancha Lanyard froidement, et ma décision est irrévocable. Considérez-vous comme libres d’aller de l’avant et de faire le pire ! Mais n’oubliez pas que c’est vous qui êtes les agresseurs. Déjà vous avez eu l’impudence de contrarier mes dispositions : vous avez entamé les opérations d’offensive avant de me déclarer la guerre. Aussi maintenant si vous recevez un coup de pied bas, il ne faudra pas vous en plaindre : c’est vous qui l’aurez voulu !

— Dites-nous donc ce que vous entendez par là ? nasilla narquoisement l’Américain.

— Je vous le laisse à deviner. Mais je vous dirai ceci : j’espère bien que vous déciderez de me laisser la paix, car vous vous en repentiriez si vous me forciez la main.

Il ouvrit la porte, et se détourna pour les saluer avec une politesse sardonique :

— J’ai l’honneur de souhaiter le bonsoir à ces messieurs du Conseil de… la Meute.

IX

CATASTROPHE

Ayant réalisé son dessein de faire connaissance avec les membres de l’opposition, Lanyard leur claqua la porte au nez, enfonça ses mains dans ses poches, et descendit l’escalier d’un pas allègre, en chantonnant, le nez en l’air, très satisfait de lui-même.

Au vrai, il avait mis le feu aux poudres : il lui fallait désormais ouvrir l’œil, et s’avancer prudemment parmi les embûches. Mais c’était déjà quelque chose d’avoir humilié ces quatre hommes, dont aucun ne l’intimidait sérieusement.

Popinot, peut-être, à l’estime de Lanyard, était le plus dangereux : une bête venimeuse, ce Popinot et ses créatures, les infâmes petits rôdeurs de Belleville, une bande de sinistres individus, pourris de drogues, détraqués d’alcool, qui auraient tué un homme pour le prix d’une absinthe.

Mais Popinot ne bougerait pas sans l’autorisation de de Morbihan, et à moins que Lanyard ne se trompât fort, de Morbihan et ses associés n’useraient des grands moyens que le jour où ils seraient entièrement convaincus de l’impossibilité de faire céder Lanyard. L’assassinat était assez peu dans les cordes de de Morbihan – ou du moins il n’y recourrait qu’à la dernière extrémité. Et d’ici l’heure où il serait disposé à l’employer, Lanyard aurait depuis longtemps pris le large. Wertheimer également répugnait à la violence : son caractère de métis était aussi lâche que perverti ; et les lâches ne tuent que par impulsion, avant d’avoir eu le temps de peser les conséquences. Restait Smith : problème : cet homme était apparemment doué d’intelligence aussi bien que de volonté… Mais alors que faisait-il dans cette galère ?

Pourtant il y était, et ce genre d’association le condamnait sans réplique aux yeux de tous les hommes de valeur.

Arrivé à ce point, la bonne opinion de lui-même née de son mépris envers MM. de Morbihan et Cie engendra à son tour une pensée qui arrêta l’aventurier.

Au diable ! Qui était-il donc, lui, Michaël Lanyard, pour s’estimer au-dessus de tels misérables, alors qu’il vivait d’une façon propre à légitimer parfaitement leurs ouvertures ? Quel droit avait-il de s’irriter de leurs avances confraternelles, aussi longtemps qu’il foulait un chemin si proche du leur et si analogue qu’un sophiste seul eût pu les différencier ? Quelle distinction salutaire pouvait-on établir entre, d’une part, un maître-chanteur comme Wertheimer, un chevalier d’industrie comme de Morbihan, ou un patron d’apaches comme Popinot, et de l’autre, lui-même, qui gagnait son pain à la sueur du cambriolage ?

Sa mine s’allongea, il sifflota, hocha la tête, et sourit amèrement :

— Heureux que je n’aie pas pensé à cela deux minutes plus tôt, sinon je n’aurais jamais eu le front…

À l’improviste, par une association incohérente et qu’il jugea incompréhensible, se leva en lui le souvenir de la jeune fille, Lucia Bannon.

L’espace d’un instant, il la revit, très nettement, telle qu’il l’avait aperçue pour la dernière fois, alors qu’elle se retournait à la porte de sa chambre pour le regarder encore, vision de charme troublant dans son kimono de soie rose, avec ses beaux cheveux dénoués, ses joues fraîches, ses yeux brillants d’une émotion impénétrable à son unique spectateur…

Quel message ces yeux lui avaient-ils lancé d’un bout à l’autre du corridor mal éclairé de l’hôtel, avant qu’elle disparût ? Était-ce un adieu, ou un au revoir ?…

Elle avait qualifié Lanyard de gentleman, la pauvrette.

Mais si elle savait… si elle soupçonnait… ou voire imaginait, qu’il était simplement ?…

Il hocha la tête de nouveau, mais cette fois avec irritation, les sourcils froncés et murmurant :

— De toute façon que lui importé-je ? Voilà que je m’attendris sur une jeune fille que je n’avais jamais vue avant hier soir ! Comme si ce qu’elle pense de moi avait la moindre importance !… Ou serait-ce possible que j’en vienne à acquérir un rudiment de conscience morale, sur mes vieux jours ? Moi !…

Si cette hypothèse renfermait une part de vérité, les premiers remords de cette conscience tardivement éveillée furent en tout cas bientôt paralysés par le sortilège hypnotique des jetons tintants, d’une bille d’ivoire sautillant dans sa course circulaire, et de croupiers braillants.

Car la chaise de Lanyard à la table de chemin de fer avait été occupée par quelqu’un d’autre, et trop impatient pour attendre une place libre, il avait passé dans le salon consacré à la roulette, essayé sa chance en misant un billet de cinq cents francs sur la noire, gagné, et aussitôt s’était installé sur une chaise et livré à un oubli qui dura l’espace de trois quarts d’heure.

Au bout de cet intervalle, il se trouva délesté de ses forts gains au chemin de fer ainsi que de dix mille francs pris sur sa réserve.

Pour garnir ses poches, il lui restait tout juste la somme qu’il avait apportée à Paris ce soir-là, moins ses menus frais ultérieurs.

Cette aventure n’était pas nouvelle pour lui. Il se leva, moins irrité que désolé de voir sa guigne l’obliger à se retirer alors que le jeu commençait à devenir intéressant, et à regret s’en alla au vestiaire pour reprendre son pardessus et son chapeau.

Et là il trouva de Morbihan – encore ! – debout et tout vêtu pour sortir, qui mâchonnait un énorme cigare et offrait un air d’impatience irritée.

— Enfin ! s’écria-t-il d’un ton fâché, quand Lanyard apparut dans le vestibule. Vous en prenez à votre aise, mon cher !

En dépit de son trouble, Lanyard ébaucha un sourire.

— Je ne croyais pas que votre intention était réellement de m’attendre, répliqua-t-il d’un ton ambigu, pour apaiser de Morbihan et pour donner le change au valet.

— Que croyiez-vous donc ? riposta le comte avec véhémence, que j’allais rester là et vous laisser errer dans Paris à cette heure matinale en quête d’un taxi introuvable et courir Dieu sait quel risque d’être attaqué par un apache malencontreux ? Ah bien non ! Je veux vous ramener chez vous dans ma voiture, cela me coûtât-il une demi-heure de bon sommeil dont je sens trop la perte à mon âge !

L’intention que cachait la mi-plaisante irritation du petit homme ne fut pas perdue.

— Vous êtes trop aimable, monsieur le comte ! déclara pensivement Lanyard, tandis que le valet lui tendait chapeau et pardessus. Ainsi donc, puisque vous voilà prêt, je ne vous retarderai pas plus longtemps.

Ils sortirent du club, dont la porte se referma derrière eux. Au bord du trottoir l’aventurier vit arrêtée cette même superbe limousine noire qui l’avait pris à l’Abbaye.

Deux rapides coups d’œil, jetés à droite et à gauche, lui montrèrent la rue déserte, sans aucune trace de danger.

— Un instant, monsieur ! dit-il en arrêtant le comte par le bras. Il n’est que juste que je vous prévienne… Je suis armé.

— Vous êtes donc moins imprudent que je ne le craignais. Puisque cela vous intéresse, je puis vous avouer que je porte également un sauf-conduit. Mais après ? A-t-on envie d’aller jouer du revolver à cette heure de la nuit, pour le simple amusement de raconter aux sergents de ville qu’on a été attaqué par les apaches ?… Pourvu toutefois qu’on vive assez pour le raconter !

— Cela va donc aussi mal que cela, dites ?

— Suffisamment du moins pour que je n’aime pas de m’attarder à vos côtés sous une entrée éclairée.

Lanyard sourit malgré sa déconfiture.

— Monsieur le comte, dit-il, il y a en vous une teinte de ce que votre copain américain, Smith le Mystérieux, appellerait du sang sportif, et cela vous vaut mon admiration sans mélange. Je vous remercie de votre offre courtoise et prends la liberté d’accepter.

De Morbihan lui répondit par un grognement assez peu civil, commanda au chauffeur : « Hôtel Troyon », et suivit Lanyard dans la voiture. Puis, une fois installé :

— Il ne s’agit pas d’offre courtoise, reprit-il. Si je n’en croyais que mon envie, je n’empêcherais pas les assassins de Popinot de vous envoyer ad patres au plus vite.

— Voilà qui est charmant ! s’exclama Lanyard. D’abord vous tenez à me mettre chez moi pour me sauver la vie, et ensuite vous me racontez que vous me verriez volontiers dans la tombe. Y a-t-il à cela une explication rationnelle ?

— Elle est sur votre personne, répondit gravement le comte.

— Hein ?

— Vous portez votre raison d’être avec vous, mon cher… sous les espèces des bijoux Omber.

— À supposer que je les…

— Vous n’êtes pas allé rue du Bac, monsieur, sans ces bijoux, et je vous ai fait surveiller depuis lors.

— Quel prétendu intérêt, reprit Lanyard d’un ton calme, vous figurez-vous avoir dans le susdit butin !

— Assez, du moins, pour m’ôter l’envie de lui dire adieu en vous livrant à la merci de Popinot. Vous n’imaginez pas que j’en entendrais jamais plus parler, après que ses apaches vous auraient fait votre affaire ?

— Ah ! Ah !… Ainsi, tout compte fait, votre soi-disant organisation n’est pas basée sur cette confiance réciproque si indispensable à la prospérité de pareilles entreprises ?

— Amusez-vous autant que vous voudrez avec vos suppositions, mon cher, répliqua le comte, sans se dérider, mais n’oubliez pas mon conseil : gardez-vous de Popinot !

— Il est vindicatif ?

— En diable.

— Vous ne pouvez pas l’empêcher ?

— Lui ? Impossible ! Vous n’avez guère été sage de l’irriter de la sorte.

— Peut-être. C’est simplement une question de goût en fait d’associés.

— Si j’étais aussi bête que vous le croyez, reprit le comte, je vous en voudrais de cette allusion. Mais je ne vous en tiens pas rigueur. Du moins je saurai attendre avant de vous la faire payer.

— Et jusque-là je bénéficierai de votre indulgence ?

— Mais naturellement. Ne vous l’ai-je pas déjà dit ?

— Pourtant je demeure perplexe. Je ne vois pas du tout comment vous comptez exiger votre part du butin Omber.

— Chaque chose en son temps. Si vous étiez sage, vous me passeriez l’objet sur-le-champ, et vous prendriez ce que je veux bien vous donner en retour. Mais puisque vous êtes le moins sage des hommes, il faut que vous receviez une leçon.

— C’est-à-dire ?

— La nuit porte conseil, vous aurez le temps de réfléchir. Dès demain vous viendrez m’offrir ces bijoux en échange de l’influence que je possède en certain lieu.

— Auprès de votre fameux ami, le chef de la Sûreté ?

— Peut-être. On me connaît aussi à la Tour Pointue.

— J’avoue que je ne vous comprends pas, à moins que vous n’ayez l’intention de jouer le rôle d’indicateur.

— Non, pas cela.

— C’est une énigme, alors ?

— Pour l’instant, seulement… Mais je vous dirai ceci : il sera utile que vous cherchiez à sortir de Paris, Popinot a déjà fait garder toutes les issues. Votre seule espérance réside en moi ; et je serai chez moi pour vous jusqu’à minuit demain… ou pour mieux dire aujourd’hui.

Troublé malgré lui, Lanyard regarda fixement le comte. Mais celui-ci, sans baisser les yeux, demeura impénétrable. Une aussi calme assurance ne pouvait être affectation pure.

— Il faut que je réfléchisse, songea Lanyard à voix haute.

— Que je ne vous dérange pas, exhorta le comte avec une douce ironie. J’ai moi aussi mes petites réflexions…

Lanyard ricana doucement et s’enfonça dans une rêverie que ne troubla pas de Morbihan et qui dura les quelques dernières minutes du trajet ; car, grâce à l’heure matinale, les rues étaient complètement désertes et n’offraient pas d’obstacles à la vitesse ; sans compter que le chauffeur avait sans doute hâte de gagner son lit.

Comme on approchait de l’hôtel Troyon, cependant, Lanyard se redressa et scruta inquiètement les deux côtés de la rue.

— Vous ne vous attendez tout de même pas à ce que l’on vous retienne dehors ? demanda sèchement le comte. Mais je vois que vous appréciez bien mal cet excellent Popinot. Il ne s’opposera pas du tout à ce que vous vous enfermiez là-haut puisqu’il sait où vous retrouver… mais seulement à ce que vous en partiez sans sa permission.

— C’est assez juste, ma foi. Mais je me suis fait une règle de ne rien laisser au hasard.

Il n’y avait en effet nulle trace d’embuscade, ni aucun indice que les apaches de Popinot fussent postés aux environs. Néanmoins, Lanyard tira son revolver et libéra le cran de sûreté avant d’ouvrir la porte.

— Mille remerciements, mon cher comte !

— Pourquoi donc ? Pour m’être rendu service à moi-même ? Mais vous me rendez confus !

— Je sais, acquiesça Lanyard négligemment ; mais c’est ainsi que je suis… un peu méphistophélique… on ne peut vraiment pas se fier à moi. Adieu, monsieur le comte.

— Au revoir, monsieur !

Lanyard attendit que l’auto eût tourné le coin avant de se diriger vers la porte de l’hôtel, sans cesser de veiller au grain. Mais le départ de la voiture avait laissé la rue tout à fait déserte, et aussi muette que si elle eût été la grand-route de quelque village lointain et non une artère du vieux cœur palpitant de Paris.

Malgré cela il n’était pas tranquille. Bien qu’en sa qualité d’homme sain il ne crût pas à la prémonition psychique, il était alors harcelé par l’idée que l’entourage renfermait quelque chose de radicalement suspect. C’était peut-être le résultat des menaces ouvertes du comte et de ses allusions voilées opérant sur une imagination sensibilisée par l’inquiétude et la fatigue, mais depuis sa descente de voiture il se sentait dans une atmosphère saturée d’un obscur danger. Et il frissonna même un peu, moins à cause du froid matinal que de ce pressentiment qui obsédait son âme…

Quelle qu’en fût la cause, il ne parvint pas à la découvrir ; et se secouant avec impatience, il pressa un bouton qui fit retentir une sonnerie auprès de l’oreille du concierge, entendit le déclic du pêne, poussa la porte, et entra dans l’hôtel.

Il y régnait un silence encore plus profond que dans la rue, un silence lourd comme celui de la tombe, au point que malgré lui Lanyard longea le corridor et traversa la cour en marchant à pas de loup. Dans ce silence s’éleva comme un blasphème un grincement de gonds mal huilés : le concierge ouvrait la porte de sa loge pour identifier le locataire attardé.

Tout en adressant un salut familier au vieux gardien à la mine somnolente sous son bonnet de coton, Lanyard s’arrêta pour fouiller dans sa poche.

— Je regrette de vous déranger, monsieur, fit-il poliment.

Et pour confirmer la sincérité de son regret, il se dépouilla de la somme de cinq francs.

— Merci bien, monsieur, mais cela n’en vaut pas la peine. Je fais mon devoir. Et qu’importe d’être dérangé une fois de plus ou de moins ? Toute la nuit on va et on vient…

— Bonne nuit, trancha Lanyard.

Et laissant là le vieux radoteur il monta l’escalier d’un pas soudain appesanti, car il s’apercevait enfin de sa grande fatigue.

Les paupières clignotantes, la cervelle lourde, il songea à son lit avec amour, bâilla démesurément, et arrivé à sa porte, y introduisit la clef de façon très peu professionnelle.

Mais la clef ne rencontra pas la résistance du double tour, et en s’apercevant de ce détail, Lanyard reprit aussitôt toute sa lucidité.

Car il avait sans aucun doute refermé la porte soigneusement après son aventure avec la charmante somnambule…

Aurait-elle donc pris en affection sa chambre ?

Ou n’était-ce là que la preuve attendue tout d’abord, que Roddy faisait son métier de limier ?

Inclinant vers cette dernière hypothèse, Lanyard poussa la porte au large et s’avança dans la pièce, où son premier geste fut de saisir le commutateur et de le tourner vivement.

Mais la lumière ne se fit pas.

— Hoho ! s’exclama-t-il à mi-voix, en se ressouvenant qu’il était facile d’éteindre à l’ampoule même. À quoi bon faire cela ?

Au même instant il tressaillit et fit volte-face.

La porte venait de se refermer derrière lui, net, mais sans bruit, éclipsant la faible clarté du palier, et le laissant dans l’obscurité complète.

Sa première impression fut que l’intrus – Roddy ou un autre – venait de passer à côté de lui et de sortir, en tirant la porte.

Avant qu’il eût pu corriger cette idée erronée, il était engagé dans une lutte sans merci.

L’attaque fut si brusque, inattendue et rapide, qu’il se trouva pris complètement au dépourvu : entre la clôture de la porte et cet assaut dont la violence l’envoya trébucher contre le mur, il ne s’écoula guère que la durée d’un instant.

Et alors deux bras vigoureux l’entourèrent, immobilisant ses bras contre ses flancs. Il perdit pied, et fut renversé avec une force qui faillit lui casser la mâchoire et l’assomma presque.

Quelques secondes, il resta étendu, à se débattre faiblement ; et son adversaire en profita pour assurer sa prise et s’installer sur son corps, où il s’accroupit, un genou sur chaque avant-bras de Lanyard, enserrant à deux mains son cou, et lui enfonçant dans le gosier des pouces assassins.

Un moment Lanyard se ranima, et rassemblant ses forces, tenta en vain de désarçonner l’agresseur.

Mais celui-ci n’en resserra que davantage la pression sur sa gorge.

La douleur devint atroce ; Lanyard ayant presque perdu la respiration, il râlait, les yeux exorbités, des myriades de lumières éblouissantes dansaient et se confondaient devant lui, et dans ses oreilles s’élevait un ronflement pareil à la voix du ressac brisant sur des écueils.

Et soudain il cessa de lutter et resta inerte, passif entre les mains de l’autre.

La compression de sa gorge se relâcha presque aussitôt. Les deux mains l’abandonnèrent, et l’une d’elles se porta à sa tête pour la retourner et l’appliquer violemment contre le sol. En même temps il sentit sur son cou le tâtonnement de l’autre main ; et puis le contact métallique et la piqûre d’une aiguille s’enfonçant dans sa chair sous l’oreille.

Ceci le galvanisa : il revint à la vie en un clin d’œil, animé d’une force et d’un courage décuplés. L’homme accroupi sur sa poitrine fut rejeté au loin comme par un petit tremblement de terre ; et à peine libéré, le bras droit de Lanyard se détendit avec un élan aveugle mais formidable sur la pointe du menton de l’adversaire. Il y eut un claquement de dents, puis l’homme abattu poussa un gémissement désespéré…

Péniblement Lanyard se retrouva debout, un peu pris de vertige peut-être, mais encore suffisamment maître de ses esprits, et son premier mouvement fut de tirer son revolver.

X

RÉCIPROCITÉ

La pensée de sa lampe de poche s’offrit à Lanyard, et aussitôt le jet lumineux lui montra son ex-antagoniste.

L’homme était tombé sur le flanc, les jambes étalées, et ne remuait plus : il avait le visage aux trois quarts tourné vers le sol, et en outre masqué.

Par méfiance Lanyard poussa le corps du pied, tout en tenant son arme braquée sur lui comme s’il s’attendait à le voir se relever et bondir ; mais il ne donna pas signe de vie.

Avec un hochement de tête satisfait, il fit tourner le jet de lumière jusqu’à ce qu’il rencontrât la plus proche ampoule électrique. Comme il l’avait prévu, celle-ci avait été éteinte par la manette de douille, tandis que le verre encore chaud montrait que le courant avait été coupé un instant seulement avant son arrivée.

L’électricité rallumée, il s’approcha du bandit, s’agenouilla, et soulevant le corps, le retourna sur le dos.

Cette manœuvre lui permit de le reconnaître : la face masquée levée vers la lumière était celle de M. Smith, l’Américain qui avait fait le quatrième dans le concert de la Meute.

Dénouant bien vite les cordons du masque, Lanyard l’enleva, mais le visage ainsi exposé ne lui apprenait rien de plus, il aurait juré ne l’avoir jamais vu. Malgré cela un quelque chose dans ses traits persistait à solliciter sa mémoire, comme à leur première rencontre, mais avec aussi peu de succès.

Déjà l’Américain reprenait peu à peu conscience. Ses lèvres et ses sourcils tressaillaient spasmodiquement. Il frissonna et ses muscles contractés se réassouplirent. À cette occasion quelque chose tomba d’entre les doigts de sa main droite – un objet petit et brillant comme de l’argent, qui attira le regard de Lanyard.

Il le ramassa, et examina avec intérêt une petite seringue hypodermique chargée dans toute la longueur de son cylindre de verre, le piston levé, toute prête à servir.

C’était l’aiguille de cet instrument qui avait piqué la peau de Lanyard, sans aucun doute cela contenait une dose soporifique, sinon mortelle, d’un poison stupéfiant : de la cocaïne, peut-être.

Il semblait donc que cet agent de la Meute eût été délégué pour réduire le Loup Solitaire au sommeil pendant une heure ou deux au moins – sinon à jamais – afin de se débarrasser de lui le temps suffisant pour exécuter leurs ténébreuses entreprises.

Il eut un sourire amer, en tripotant la seringue et considérant l’homme étendu.

— La réciprocité, songea-t-il, est, dit-on, de bonne guerre… Eh bien ! pourquoi pas ?

Il se pencha, enfonça l’aiguille dans le poignet de l’Américain, et poussa le piston à fond de course, le tout d’un geste si prompt et sûr que le poison fut injecté avant que la douleur pût tirer la victime de son coma.

D’ailleurs l’homme revint à lui assez vite, mais il ne recouvra la lucidité que pour sentir le canon d’un revolver lui imprimer un cercle froid sur la tempe.

— Ne faites pas un mouvement, mon cher monsieur Smith, ordonna Lanyard, ne parlez qu’à voix basse ! Laissez agir la bonne drogue : il n’y faudra qu’un instant, ou bien nous sommes, moi mauvais juge et vous un maladroit exécuteur des hautes œuvres ! J’aimerais savoir, pourtant, si cela vous est égal…

Mais l’injection faisait son effet, le regard de détresse, qui avait empli les yeux de l’Américain à mesure qu’il comprenait mieux sa situation, s’obnubilait déjà, s’effaçait, se fondait en une expression de vague hébétude. Les paupières battirent et s’immobilisèrent, les lèvres remuèrent comme pour parler, mais nul son n’en sortit, un long soupir convulsif agita le corps de l’Américain et il s’immobilisa. On l’eût cru mort, sans les lentes et régulières oscillations de sa poitrine.

Devant cette succession de phénomènes, Lanyard resta pensif :

— Elle tape sérieusement, cette drogue ! se dit-il. Heureux qu’elle ne m’ait pas attrapé avant que je n’aie su de quoi il retournait ! Si j’avais même soupçonné son énergie, peut-être me serais-je un peu moins pressé, j’aurais aimé tirer quelques informations de M. l’Inconnu Mystérieux ici présent.

Tout à coup, se sentant la gorge sèche et brûlante, il se leva, et allant au lavabo, il but à longs traits à la carafe, après quoi il s’occupa à remettre de l’ordre dans ses pensées et à se demander ce qu’il convenait de faire.

Ainsi absorbé il s’approcha d’une chaise sur le dos de laquelle était jeté un léger kimono de soie lie-de-vin qu’il avait l’habitude d’emporter en voyage, à cause du peu de place que cela tenait. Lanyard l’avait laissé étalé sur le lit, et il se demandait subconsciemment ce que cet homme avait bien pu en faire pour qu’il se fût donné la peine de le déposer sur cette chaise.

Mais Lanyard n’eut pas plus tôt saisi le vêtement qu’il le laissa tomber, dans sa surprise de le trouver appesanti, imprégné d’un liquide visqueux. Dans un rapide éclair d’intuition, il examina ses doigts, et il les vit teintés de rose pâle.

Le tissu déteignait-il ? Et pourquoi cet Américain avait-il trempé le vêtement dans l’eau ?

Mais l’aspect d’un objet sur le parquet auprès de son pied arrêta le regard inquisiteur de Lanyard. Il ouvrit des yeux incrédules, fit un pas en avant, se pencha et ramassa la chose, la prenant du bout des doigts, avec répugnance.

C’était l’un de ses rasoirs – une lourde lame – et il était plein de sang.

Avec un cri étouffé, envahi d’une terrible compréhension, Lanyard fit volte-face et regarda avec crainte la porte donnant sur la chambre de Roddy.

Elle était entrouverte de trois ou quatre centimètres, et on en avait fait sauter la serrure à l’aide d’une petite mais très robuste pince-monseigneur qui gisait sur le seuil.

Au-delà de la porte… l’obscurité… le silence…

Rassemblant tout son courage, l’aventurier s’avança résolument dans la pièce voisine.

Le premier éclair de sa lampe de poche lui montra la réalisation affreuse de ses plus terribles craintes.

Il comprenait maintenant à quelle fin son kimono avait été réquisitionné pour protéger les vêtements d’un boucher !

Au bout d’une minute il s’en retourna, ferma la porte, et s’y adossa, comme pour interdire l’accès de cet odieux charnier.

Il était très pâle, le visage bouleversé d’horreur, et il tremblait de dégoût.

L’infâme complot était évident, puisque Roddy s’avérait un danger pour la Meute et qu’il devenait urgent de l’éliminer, son assassinat avait été combiné de telle sorte que la responsabilité en retombât sur Lanyard. D’où la tentative pour le droguer, afin qu’il ne pût échapper avant la venue de la police qui le trouverait là.

Il ne doutait plus que de Morbihan ne fût resté en arrière au Cercle des Amis de l’Humanité à seule fin de le retenir, au besoin, et de laisser à Smith le loisir d’achever sa tâche hideuse et de tendre le piège à sa seconde victime.

Et le complot avait réussi en dépit de son échec partiel, en dépit de la chance adverse et de la ruse que Lanyard avait opposée à l’envoyé de la Meute. C’était son propre kimono qui était saturé du sang de Roddy, tout comme ses gants, extraits de sa valise, qui avaient en partie protégé les mains du meurtrier, et que Lanyard avait trouvés dans la chambre voisine, défaits en hâte et jetés sur le parquet – deux petits tampons froissés de peau de chamois teintés de sang.

Il ne lui restait plus guère de choix : il lui fallait ou bien fuir de Paris et chercher le salut dans son ingéniosité, ou bien aller trouver de Morbihan et solliciter sa protection, cette influence en haut lieu dont il se vantait.

Mais se livrer entre ses mains, devenir l’associé d’un homme capable de participer à un crime aussi odieux que celui-ci… Lanyard préférait la guillotine.

Il consulta sa montre, et vit qu’il était seulement quatre heures et demie, tant les événements s’étaient succédé avec rapidité depuis l’incident de la somnambule.

Ceci laissait à sa disposition deux bonnes heures encore d’obscurité. Les nuits de novembre sont longues et noires à Paris ; il ferait à peine un peu clair à sept heures. Mais ce n’était pas un répit trop long pour le besoin de Lanyard, il lui fallait même passer rapidement à l’action immédiate s’il voulait se tirer d’affaire à l’insu de la Meute et sans son consentement.

Donc, avant tout, fuir ce terrain funeste de Paris. Mais comment ? De Morbihan avait affirmé que les séides de Popinot gardaient toute issue, et Lanyard n’en doutait pas. Une tentative pour s’évader de la ville par les moyens ordinaires provoquerait ou bien une dénonciation à la police pour cause de meurtre, ou bien une de ces formes d’assassinat fatalement expéditives en quoi les apaches sont passés maîtres.

Il devait et il voulait trouver un autre moyen, mais sa décision était terriblement empêchée par le manque d’argent comptant, les quelques francs qui lui restaient en poche étant loin de constituer le trésor de guerre exigé par la circonstance.

À vrai dire il avait les bijoux Omber, mais ils n’étaient pas négociables – du moins pas à Paris.

Et les plans Huysman ?

Il réfléchit rapidement à ce que représentaient pour lui les plans Huysman.

Comme il marchait de long en large dans son agitation, à chaque tour il passait devant sa table de toilette, et lui étant arrivé une fois de se regarder dans le miroir, il s’arrêta court, sidéré par quelque chose qu’il croyait voir dans sa physionomie bouleversée, appesantie de fatigue et égarée par la vision de cet affreux contretemps.

Aussitôt il retourna auprès de l’Américain, examina de près les contours du visage livide. Voilà donc quelle était cette ressemblance qui l’avait intrigué, et à présent qu’il la voyait, il ne pouvait nier qu’elle fût proche et peu flatteuse : trait pour trait le visage de l’assassin reproduisait son visage à lui, comme une réplique peut-être plus dure, mais reconnaissable, de ce Michaël Lanyard qui se confrontait à lui chaque matin dans son miroir à barbe. La seule différence pour ainsi dire résidait dans la petite moustache en brosse qui ombrageait la lèvre supérieure de l’Américain.

Après tout il n’y avait rien de merveilleux là-dedans, le type de Lanyard n’était pas rare, il ne s’était jamais cru un individu exceptionnel.

Avant de se relever il vida les poches de son sosie. Mais ceci ne lui profita guère, l’assassin s’était habillé pour la circonstance dans l’idée préconçue d’échapper à l’identification en cas de malheur. Lanyard ne recueillit qu’une montre américaine à bon marché en doublé, d’un modèle fabriqué en série, un briquet, une clef banale qui pouvait aller sur n’importe quelle serrure d’hôtel, un paquet entamé de cigarettes françaises, un revolver, quelques francs en argent, bref, rien qui pût servir à l’identification, et bien que le complet gris provînt d’un bon tailleur, on avait arraché de ses poches les étiquettes de la maison. Quant au linge de l’homme et à ses sous-vêtements, ils ne portaient même pas une marque de blanchisseuse.

Mal satisfait de cette moisson négative, Lanyard s’en retourna au lavabo, prit son blaireau, fit mousser le savon, repassa longuement un autre rasoir, tira une paire de ciseaux de son nécessaire de toilette et s’en revint auprès du meurtrier.

En deux minutes de travail rapide, il eut dépouillé de sa moustache cette figure flasque et inerte.

Indubitablement la ressemblance était à présent plus accusée, l’Américain pouvait passer aisément pour Michaël Lanyard.

Après quoi ce dernier poursuivit ses préparatifs avec une hâte fébrile. Mais il n’oubliait aucun détail. En moins de vingt minutes il eut complètement changé d’habits avec l’Américain, jusqu’aux chaussures, aux cols et aux cravates ; emballé dans ses propres poches les divers objets pris dans celles de l’autre, plus la pince-monseigneur et quelques-uns de ses effets personnels, et il ne lui resta plus qu’à dire adieu à lui-même, à ce Michaël Lanyard que Paris connaissait.

L’homme gisant sur le sol s’était appelé jusque-là Smith Bon-assez ; il servirait à présent de Lanyard Bon-assez, du moins pour ce qu’en voulait faire le Loup Solitaire, la police en tout cas l’accepterait comme tel. Et si la mémoire de Michaël Lanyard devait être flétrie par un lâche assassinat, il ne pouvait guère le déplorer, car ce décès par procuration vaudrait au Loup Solitaire une liberté plus grande que jamais.

La Meute n’avait réussi qu’à supprimer Michaël Lanyard, l’amateur de bons tableaux, restait le Loup Solitaire, avec ses facultés intactes et avec une volonté plus ferme encore de poursuivre ses voies ténébreuses…

Sous l’influence de ces préparatifs méthodiques, son trouble s’était apaisé notablement et revêtait l’aspect d’un désir de revanche impitoyable.

Celui qui pas une fois, dans toute son existence criminelle, n’avait même appuyé sur une gâchette pour se défendre, était prêt maintenant à revolvériser de sang-froid l’une quelconque des trois cibles déterminées ; et quant aux séides de Popinot, s’ils l’ennuyaient, il les exterminerait sans remords, comme de simples rats d’égout…

Il éteignit l’électricité, s’approcha vivement de la fenêtre, et soulevant le bord d’un store, regarda dans la rue.

Il y fut à temps pour voir une silhouette humaine se détacher de l’ombre d’une porte en face, aller au bord du trottoir et agiter le bras – signal évidemment destiné à un autre guetteur posté au coin, hors du champ visuel de Lanyard.

C’était là une nouvelle preuve, s’il en était besoin, que de Morbihan n’exagérait pas les dispositions de Popinot. Cette brute là-bas dans la rue, entrevue à la lueur du réverbère du coin quand il traversa pour reprendre son poste à la porte, cette brute à la face maladive et au menton en galoche, au cache-nez crasseux entourant un cou de poulet, au veston enveloppant des épaules pendantes, au pantalon flottant sur des chevilles osseuses, c’était un homme de Popinot, et un entre mille autres ne différant que par le degré de vice.

Impossible de deviner jusqu’à quel point Popinot avait encerclé la maison, de connivence avec le meurtrier de Roddy, en vue de prévenir un malheur ; mais l’aventurier se persuada que, sous son apparence réelle, il lui aurait suffi d’ouvrir cette porte de derrière à l’extrémité du corridor, pour sentir un couteau s’insérer entre ses côtes – fort probablement dans le dos, sous l’omoplate…

Il hocha la tête d’un air sombre, se retira de la fenêtre, et prit sa lampe de poche pour s’éclairer jusqu’à la porte.

XI

EN FUITE

Après avoir fermé la porte, Lanyard se dit que la paix funèbre de ces deux chambres à coucher était assurée, sauf malencontre, pour tout le temps que la drogue continuerait d’agir sur l’Américain ; et il se jugea fondé à croire que ce laps durerait assez longtemps, car – à moins d’instructions contraires – aucun hôtelier conscient de ses devoirs ne permettrait qu’on troublât le repos d’un hôte anglo-saxon avant midi au plus tôt.

Durant toute une minute, après avoir retiré la clef, l’aventurier resta aux écoutes ; mais le lourd silence de ce sinistre vieux phalanstère bourdonnait dans ses oreilles, troublé par aucun bruit insolite.

Ce triste fantôme de ses souvenirs, ce pauvre Marcel d’un passé si défunt, que frappait de terreur la main de Mme Troyon, n’avait jamais filé dans ce corridor plus silencieusement ; malgré cela, Lanyard n’était pas encore à cinq pas de sa porte qu’une autre porte s’ouvrit tout au bout, livrant passage à Lucia Bannon.

Il retint un juron : c’était à croire vraiment que cette série de malchances n’allait jamais finir !

L’étonnement tempéra beaucoup son exaspération. Qu’est-ce qui avait attiré la jeune fille hors de son lit et l’avait fait s’habiller pour sortir à cette heure indue ? Et pourquoi tremblait-elle devant lui ?

Car la surprise n’était pas plus agréable pour elle que pour lui : cela était aussi évident que le fait qu’elle se préparait à quitter l’hôtel, car elle s’enveloppait d’un imperméable Burberry depuis le cou jusqu’à l’ourlet de sa jupe trotteuse, et elle portait de fortes bottines de cuir marron. À la vue de l’aventurier elle s’arrêta, fit machinalement un pas en arrière, et porta la main vers le bouton de sa porte ; tandis que ses yeux, fixant ceux du jeune homme avec un air d’effroi sidéré, semblaient pour un instant s’élargir dans son visage d’une pâleur insolite.

Mais c’étaient là des témoignages inintelligibles, et Lanyard ne se préoccupait que de la faire taire avant qu’elle pût le trahir et ruiner sur-le-champ ce macabre alibi qu’il s’était ménagé avec tant de soin. Il s’approcha d’elle rapidement, à longues enjambées silencieuses, la main levée pour réclamer son attention, et en s’approchant d’elle il vit l’expression de ses traits se modifier : à la crainte y succédait une sorte de soulagement, à la répulsion quelque chose d’analogue à de la sympathie ; et laissant retomber sa main qui cherchait le bouton, à son tour elle se dirigea silencieusement vers lui.

Il fut heureux de cet acquiescement tacite à son souhait non encore formulé ; et il en retira un peu d’espoir et de confiance dans cette aventure où il n’avait d’autre ressource que de s’en remettre à la merci de la jeune fille. Et dès qu’il put se faire entendre d’elle dans le chuchotement net mais concentré qui faisait partie de son métier – un chuchotement imperceptible pour une oreille placée à un mètre de celui à qui il s’adressait – il lui dit d’un ton à la fois péremptoire et respectueux :

— Je vous en prie, mademoiselle Bannon… pas un mot, pas un murmure !

Elle s’arrêta et acquiesça d’un signe de tête, en l’interrogeant des yeux.

Avec hésitation, et se demandant pourquoi elle montrait si peu d’étonnement, il lui glissa :

— Il est d’importance vitale que je quitte cet hôtel sans qu’on le sache. Si je pouvais compter que vous ne direz rien…

Elle le rassura d’un petit geste.

— Mais comment voulez-vous sortir ? fit-elle dans un souffle. Le concierge…

— Rapportez-vous-en à moi… Je connais un autre chemin. Je n’ai besoin que d’une chance…

— Alors, voulez-vous m’emmener avec vous ?

— Hein ? bégaya-t-il, abasourdi.

Elle lui tendit les mains d’un geste suppliant.

— Moi aussi il faut que je m’en aille sans être vue !… Il le faut ! Emmenez-moi avec vous… hors d’ici… et je vous promets que nul ne saura jamais…

Il ne s’attarda pas à peser les inconvénients attachés à cette proposition : bien qu’elle lui apportât un lourd handicap, il n’avait d’autre choix que de l’accepter sans résistance.

— Venez donc, fit-il… et pas de bruit…

Elle acquiesça d’un nouveau geste ; et là-dessus il se dirigea vers une porte voisine, l’ouvrit sans bruit, tira sa lampe de poche, et s’enfonça dans l’ouverture. Sans hésiter elle le suivit ; et tels deux fantômes ils marchèrent derrière la lueur vacillante de la lampe, traversant une lingerie et une pièce de service, descendant un escalier en spirale à marches de fonte, et par un long corridor reliant les cuisines, aboutissant à une solide porte fermée simplement par d’énormes et antiques verrous de fer.

Ainsi, en moins de deux minutes depuis l’instant de leur rencontre, ils se trouvèrent hors de la porte de derrière de l’hôtel Troyon, dans une ruelle étroite et malodorante – sombre vestige de ce pittoresque Paris médiéval dont la suppression fut un titre de gloire pour l’excellent baron Haussmann.

Cette fois encore il pleuvait, une bruine épaisse qui tombait lentement, avec presque l’opacité d’un brouillard ; et la faible lueur des réverbères de ce quartier mal éclairé offrait peu de secours à Lanyard et à la jeune fille, qui s’avançaient avec précaution, et toujours dans un complet silence, sur les pavés raboteux et glissants. Car l’aventurier avait rempoché sa lampe, de crainte que ses rayons n’attirassent quelque rôdeur de Popinot ; mais il croyait assez probable que l’on avait négligé de garder la ruelle, supposant qu’il en ignorait l’existence, vînt-il à survivre et à vouloir s’échapper de l’hôtel.

Malgré le pouvoir et l’omniscience de la Meute, Lanyard doutait qu’elle eût encore identifié Michaël Lanyard avec cet infortuné Marcel qui jadis avait été aussi familiarisé avec cette voie infréquentée que les autres petits polissons du quartier.

Mais chez le Loup Solitaire la confiance n’allait jamais jusqu’à la témérité, et si, en quittant l’hôtel, il prit la main de la jeune fille sans lui en demander la permission et la passa tout naturellement sous son bras, ce fut son bras gauche qu’il consacra ainsi à la galanterie : sa droite resta libre, et toujours à portée de son revolver.

Il n’avait d’ailleurs pas pleine confiance dans sa compagne. La pesée de cette main sur son bras, les contacts furtifs de cette épaule, lui semblaient, sur le moment, les choses les plus vives et intéressantes du monde ; et de la sentir à son côté faisait parmi les ténèbres de son dilemme comme une trouée de lumière dorée. Mais à mesure que les minutes s’écoulaient et que leur fuite s’effectuait sans encombre, son humeur s’assombrit de doutes et s’aiguisa de défiance. Repassant toute l’aventure, il crut discerner quelque chose de trop suspectement improvisé dans la manière dont elle s’était emparée de lui, là-bas dans le couloir de l’hôtel. C’était un peu trop fort comme coïncidence – de même que cette histoire de somnambulisme qu’elle lui avait servie pour justifier sa présence dans la chambre. En y réfléchissant, l’excuse était beaucoup trop maladroite pour tromper tout homme non ensorcelé par une beauté en détresse.

Qui était-elle, d’abord ? Et quel genre d’intérêt lui portait-elle ? Qu’était-elle venue chercher dans sa chambre, cette jeune Américaine faisant son premier voyage à Paris en la société de son père, cette vénérable ruine ? Qui, entre parenthèses, était ce Bannon ? Si l’histoire du somnambulisme était fausse, Bannon pourrait bien avoir été l’instigateur de la tentative d’espionnage de sa fille – Bannon, l’intime de de Morbihan, et un Américain tout comme le meurtrier du pauvre Roddy en était un !

Est-ce donc que cette singulière rencontre fortuite ne serait qu’un prétexte à une surveillance ultérieure ? Avait-il dans sa précipitation et son désespoir, joué son jeu à elle, en s’encombrant de sa présence et d’un nouveau souci ?

Mais il semblait absurde de croire qu’elle… une jeune fille comme elle, dont chaque mot et chaque geste attestaient la naissance distinguée et la bonne éducation…

Pourtant… que venait-elle faire dans cette chambre ? Les somnambules ne sont que trop sincères dans l’exercice de leur maladie quand leurs expéditions se réalisent si opportunément – et quand ils se munissent de clefs ouvrant les portes des voisins. Et maintenant qu’il y repensait, il avait été bien niaisement aveugle de ne pas voir cette lacune dans son explication… Et cette seconde fois, pourquoi était-elle debout et habillée et si follement entichée de quitter l’hôtel à quatre heures et demie du matin ? Pourquoi ne pouvait-elle attendre au moins le jour ? Quelle commission, quel devoir légitime ou quel projet pouvait l’avoir fait se lever et s’enfoncer dans la nuit et la tempête à cette heure indue ? Il se le demandait.

Et, de minute en minute, il aiguisait davantage son attention sur elle, et analysait chaque nuance de sa conduite. Eût-elle pesé un tant soit peu plus fort sur son bras, eût-elle laissé croire le moins du monde que son compagnon ne lui était pas tout à fait indifférent et qu’elle le regardait autrement que comme un camarade de hasard en une heure difficile, cela lui aurait permis de préciser ses soupçons. Car, se disait-il, ce serait là la première pensée d’une femme désireuse de le leurrer, de le mener à son gré en lui témoignant d’une façon vague et subtile mais d’autant plus séductrice, qu’elle ne le trouvait pas tout à fait déplaisant.

Mais il ne réussit à découvrir rien de ce genre dans son attitude.

Que devait-il donc croire ? Qu’elle était assez intelligente pour comprendre à quel point de telles avances compromettaient ses desseins ?…

Dans cette incertitude il la mena jusqu’au bout de la ruelle, où il s’arrêta pour jeter un regard à la ronde avant de se hasarder dans l’étroite, sombre et déserte petite rue qui s’offrait à eux.

Là-dessus la jeune fille dégagea doucement sa main et se recula d’un pas ou deux. Quand Lanyard se fut assuré qu’il n’y avait aucun apache en vue, il se retourna et la vit plantée là, juste à l’entrée de la ruelle, dans une posture d’indécision.

Se sentant regardée par lui, elle lui présenta un visage où errait un sourire mal assuré.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

Il lui nomma la rue ; mais elle hocha la tête.

— Cela ne me dit pas grand-chose, avoua-t-elle. Je suis si peu familiarisée avec Paris que je connais tout juste quelques rues principales. Où est le boulevard Saint-Germain ?

Lanyard lui en indiqua la direction :

— La troisième rue de ce côté.

— Je vous remercie.

Elle s’avança d’un pas ou deux, puis s’arrêta de nouveau.

— Sauriez-vous par hasard où je pourrais trouver un taxi ?

— Je crains fort qu’à cette heure vous n’en trouviez aucun dans ces parages. Un fiacre, tout au plus… avec de la chance : je doute même qu’il y en ait un seul de libre plus proche de Montmartre, où les affaires sont en général plus actives.

— Oh ! s’écria-t-elle, désolée. Je n’y avais pas songé… Je croyais que Paris ne s’endormait jamais.

— Simplement quelque trois heures plus tôt que la plupart des capitales du monde… Mais peut-être puis-je vous conseiller…

— Que vous seriez aimable ! Mais je ne voudrais pas être importune…

Il affecta de sourire :

— Ne vous en faites pas pour cela. Où voulez-vous aller ?

— À la gare du Nord.

Il ouvrit de grands yeux.

— La gare du Nord, répéta-t-il. Mais… excusez-moi…

— Je veux prendre le premier train pour Londres, lui déclara tranquillement la jeune fille.

— Vous aurez longtemps à attendre, fit Lanyard. Le premier train part vers huit heures et demie, et il n’en est pas encore cinq.

— Tant pis. J’attendrai dans la gare.

Il haussa les épaules : elle n’avait pas en effet d’autre perspective – si toutefois elle disait vrai en affirmant qu’elle avait l’intention de quitter Paris ; chose dont il prit la liberté de douter.

— Vous pouvez y aller par le métro, suggéra-t-il… le chemin de fer souterrain, si vous préférez : il y a une station non loin d’ici, à Saint-Germain-des-Prés. Si vous le désirez… je vais vous y conduire.

Elle parut si réellement soulagée qu’il fut tenté de la croire. Et pourtant…

— Je vous en serais très reconnaissante, murmura-t-elle.

Il accepta cela sous bénéfice d’inventaire, et tranquillement, reprit sa place auprès d’elle ; dans un commun silence – peut-être dû en grande partie à la sensation intuitive qu’elle avait de son embarras – ils gagnèrent le boulevard Saint-Germain. Mais là, juste comme ils débouchaient de la petite rue, se produisit un incident qui renversa les plans de Lanyard : un fiacre en maraude surgit du brouillard et vint se ranger le long du trottoir, tandis que le cocher sollicitait bien haut leur clientèle.

À mi-voix, Lanyard maudit copieusement l’importun, rien ne pouvait être plus intempestif ; il avait besoin pour lui de ce déplorable véhicule, et si seulement le cocher avait attendu pour venir qu’il eût piloté la jeune fille jusqu’à la station du métropolitain, il aurait pu profiter de l’occasion. À cette heure il lui fallait ou bien céder le fiacre à la jeune fille, ou bien le partager avec elle. Au fait, pourquoi pas ? Il pouvait facilement la déposer à sa destination et dire au cocher de continuer jusqu’à la gare du Nord ; car le métro n’était ni assez rapide ni assez direct pour son dessein – qui comportait de se trouver à l’abri bien avant le jour.

Un peu à contre-cœur donc, mais sans laisser voir son agacement, il fit signe au cocher, ouvrit la portière et fit monter la jeune fille :

— Si cela ne vous dérange pas de me déposer en route ?

— Je ne demande pas mieux, répliqua-t-elle… Je ferais tout pour reconnaître, si peu que ce soit, votre obligeance.

— Oh ! je vous en prie, ne vous inquiétez pas de cela…

Il donna au cocher des instructions précises, monta et s’installa à côté de la jeune fille. Le fouet claqua, le cheval hennit, le conducteur jura ; le fiacre antique gémit, démarra péniblement, et partit cahin-caha parmi la bruine épaisse.

Dans son intérieur une égale contrainte maintenait le silence, tel un mur, entre les deux voyageurs.

La jeune fille, la tête détournée, lisait à travers le carreau les plaques indicatrices devant lesquelles on passait : rue Bonaparte, rue Jacob, rue des Saints-Pères, quai Malaquais, pont du Carrousel ; elle reconnut enfin un repère dans les sombres voûtes du Louvre ; et elle s’étonna un peu du singulier goût français en matière de nomenclature qui avait baptisé place du Carrousel ce vaste et sombre quadrilatère, la moins animée des places publiques de Paris, à son souvenir d’étrangère.

De son côté Lanyard voyait défiler ces artères bien connues en un vaste découragement d’esprit, irrité contre lui-même de sentir que la jeune fille avait plus ou moins deviné sa défiance.

« Le Loup Solitaire, hein ? songea-t-il amèrement. On ferait mieux de l’appeler le Rat Traqué… si on savait ! Ou mieux encore le Juif-Errant… non… L’Imbécile Garanti ! »

Ils longeaient le Palais-Royal quand soudain elle se tourna vers lui dans un désir subit de se justifier :

— Qu’est-ce que vous devez penser de moi, monsieur Lanyard ?

Il sursauta :

— Moi ? Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie. Peu importe ce que je pense… n’est-ce pas ?

— Mais vous avez été si aimable, je sens que je vous dois au moins une explication…

— Oh ! quant à ça, répliqua-t-il jovialement, j’ai l’idée bien nette que vous vous enfuyez d’auprès de votre père.

— Oui. Je n’y pouvais plus tenir.

Elle s’interrompit brusquement, comme tentée d’en dire plus mais n’osant pas. Il attendit un peu avant de lui offrir son encouragement :

— J’espère que je ne vous ai pas paru indiscret ?

— Non, non !

Cette négation impatiente fut tout ce qu’il en obtint. Elle était retombée dans sa réserve, mais – à ce qu’il crut voir – pas de son plein gré.

Était-il donc possible qu’il l’eût mal jugée ? Il hasarda :

— Vous avez des amis à Londres, sans doute ?

— Non, personne.

— Mais alors…

— Je m’arrangerai très bien. Je n’y resterai pas plus d’un jour ou deux… jusqu’au départ du prochain paquebot.

Il y avait dans son ton une note tranchante qui exprimait son désir de laisser ce sujet. Néanmoins il poursuivit malicieusement :

— Je comprends… Permettez-moi de vous souhaiter bon voyage, mademoiselle Bannon… et de vous présenter mes regrets que les circonstances aient conspiré à changer vos plans.

Elle le regardait toujours de biais, irrésolue, comme si elle se demandait ce qu’il savait de ses plans, quand le fiacre déboucha de la rue Vivienne sur la place de la Bourse, contourna ce sourcilleux monument, et s’arrêta sur sa face nord devant les globes bleus d’un bureau de télégraphe ouvert toute la nuit.

— Permettez, dit Lanyard en ouvrant la portière. Je descends ici. Mais je vais bien dire au cocher de vous mener gare du Nord. Vous n’aurez même pas de pourboire à lui donner, cela me regarde. Non… plus un mot de remerciement ; avoir eu l’occasion de vous rendre service, c’est pour moi un plaisir singulier, mademoiselle Bannon… Et sur ce, bonne nuit !

D’un geste presque timide, la jeune fille lui tendit la main.

— Je vous remercie, monsieur Lanyard, dit-elle d’une voix mal assurée. Je regrette…

Mais elle n’acheva point ; et Lanyard, debout tête nue sous la pluie battante, lui serra froidement les doigts, réitéra ses adieux, donna au cocher de l’argent avec des instructions, et regarda le fiacre s’éloigner avant d’entrer au bureau de télégraphe…

Mais l’énigme qu’était la jeune fille irritait si profondément son imagination qu’il eut de la peine à rédiger un télégramme non compromettant destiné à l’ami de Roddy à la Préfecture – cet imposant personnage qui guettait avec l’homme de Scotland Yard à la sortie des quais de la gare du Nord.

Il avait libellé son texte en anglais, et il le remit à l’employé du guichet tout en priant le ciel intérieurement que l’homme ne connût point cette langue.

Venez immédiatement à ma chambre hôtel Troyon. Entrez par chambre voisine prêt à agir événement grave. Urgent. Roddy.

Que cette dépêche fût ou non du grec pour l’homme du guichet, celui-ci la prit avec une complète indifférence – ou plutôt avec un intérêt qui sembla s’évanouir dès qu’il eut perçu le prix du télégramme. Lanyard ne vit pas qu’il était favorisé d’un regard non moins curieux tandis qu’il s’apprêtait à sortir et à disparaître pour enterrer son identité une fois pour toutes, sous l’incognito du Loup Solitaire.

Il n’aurait pu avoir de repos s’il n’eût assuré par cette démarche l’arrestation de l’Américain assassin ; à présent, avec de la chance et une prompte action de la part de la Préfecture, il se sentait assuré que Roddy serait vengé par M. de Paris… Mais autant valait ne laisser aucun indice qui permît de découvrir l’auteur de ce mystérieux télégramme.

Lanyard était donc assez satisfait quand il s’enfonça dans le vent et la pluie ; mais son exaspération fut à son comble quand le premier objet qui se présenta à ses regards fut ce malheureux fiacre, revenu à sa place devant la porte. Lucia Bannon se penchait à la portière, et le cocher sur son siège brandissait vers l’aventurier un fouet importun.

Il faillit lâcher un juron ; et pour deux sous il aurait tourné les talons et ignoré délibérément la jeune fille. Mais il n’osa pas : non loin se tenait un sergent de ville, dont les yeux inquisiteurs luisaient sous la visière ruisselante de son képi, car la scène lui promettait une distraction bienvenue en cette heure lugubre.

Avec un semblant au moins extérieur de résignation, Lanyard s’approcha de la portière.

— Me serais-je rendu coupable de quelque sottise ? par hasard ? demanda-t-il avec une politesse verbale sans écho dans son cœur. Je regrette…

— La sottise vient de moi, interrompit la jeune fille d’un ton vibrant d’agitation. Monsieur Lanyard, je… je…

La voix lui manqua et sa phrase s’acheva en un sanglot bref et sec. Elle se rejeta en arrière afin de ne pas montrer son émotion en public, Lanyard refoula une envie de demander brutalement « Eh bien quoi ? » et se rapprocha de la portière.

— Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire pour vous, mademoiselle Bannon ?

— Je ne sais… Je viens seulement de découvrir… je suis partie si précipitamment que je n’ai pas pensé à m’en assurer ; mais je n’ai pas d’argent… pas même un franc !

Après une courte pause il répliqua avec obligeance :

— Voilà qui complique les choses, n’est-ce pas ?

— Que vais-je faire ? Je ne puis retourner… je ne veux pas !… tout plutôt que cela. Vous pouvez juger de ma détresse puisque je préfère m’en remettre à votre générosité… et j’ai déjà abusé de votre patience…

— À peine, fit-il, conciliant. Mais… un petit instant… nous allons en parler.

Et disant au cocher de les mener place Pigalle, il remonta en voiture, plus que jamais soupçonneux. Mais autant qu’il pouvait voir – avec ce maudit agent qui regardait ! – c’était la seule chose à faire. Il ne pouvait rester là sous la pluie, éternellement à pérorer avec une jeune fille à demi éperdue – ou feignant de l’être.

— Voyez-vous, expliqua-t-elle quand le fiacre se fut remis en marche, je croyais avoir un billet de cent francs dans mon portefeuille ; et il y est bien, seulement le portefeuille est resté là-bas dans ma chambre d’hôtel.

— Cent francs ne vous mèneraient pas jusqu’à New York, remarqua-t-il pensivement.

— Oh ! j’espère que vous ne croyez pas…

Elle se rejeta dans son coin avec un léger frisson d’humiliation.

Comme s’il ne l’avait pas remarqué, Lanyard s’approcha de la portière, se pencha, et jeta au cocher cette nouvelle adresse : « Impasse Stanislas ! »

Aussitôt le véhicule vira de bord, tourna un coin, et s’en revint vers la Seine avec une célérité à faire croire que l’écurie était sur la rive gauche.

— Où donc ? demanda la jeune fille quand Lanyard se fut rassis. Où nous menez-vous ?

— Je regrette, dit Lanyard avec toutes les apparences d’une contrition soudaine. J’ai agi à la légère… en supposant que vous me donniez toute votre confiance. Ce qui, bien entendu, est impardonnable. Mais, croyez-moi, vous n’avez qu’à dire non, et ce sera comme vous le désirez.

— Mais, insista-t-elle avec agacement, vous ne m’avez pas répondu : où est cette impasse Stanislas ?

— C’est là que demeure un artiste de ma connaissance : le peintre Solon. Il est absent : nous allons prendre possession de son atelier… Ne vous en faites pas : cela lui est égal. Je lui ai rendu un grand service… je lui ai fait vendre plusieurs tableaux ; et quand il est en voyage, comme maintenant, aux États-Unis, il me laisse ses clefs. C’est un quartier tranquille, où nous pourrons nous reposer sans crainte et prendre le temps de la réflexion.

— Mais… commença la jeune fille d’un ton singulier.

— Permettez-moi d’abord, interrompit-il bien vite, de vous exposer les faits de la cause.

— Eh bien, j’écoute, fit-elle du même ton, voyant qu’il s’arrêtait.

— Pour commencer… je ne doute pas que vous ayez de bonnes raisons de vous enfuir d’auprès de votre père.

— Des raisons très fortes et très graves, affirma-t-elle posément.

— Et vous préférez ne pas retourner…

— C’est hors de question !

Et ce fut dit avec une telle rage concentrée qu’il la croyait presque.

— Mais vous n’avez pas d’amis à Paris…

— Pas un !

— Et pas d’argent. Il semble donc que, si vous voulez fuir votre père, il vous faut trouver quelque cachette provisoire. Quant à moi, je n’ai pas dormi depuis quarante-huit heures, il est nécessaire que je me repose si je veux être en état de penser clairement et de faire des projets… Et nous ne pouvons pas continuer à nous faire cahoter indéfiniment dans cette guimbarde. Ainsi donc je vous offre la seule solution que je sois en état de vous proposer, vu les circonstances.

— Vous avez tout à fait raison, répliqua la jeune fille au bout d’un instant. Surtout ne me croyez pas ingrate. Même, je suis très malheureuse de me dire que je ne possède aucun moyen de vous dédommager de vos ennuis.

— Il y en a peut-être un, fit doucement Lanyard, mais nous en reparlerons plus tard, lorsque vous vous serez reposée un peu.

— Je ne serai que trop heureuse… commença-t-elle ; mais elle n’acheva pas, et dans un silence presque craintif, elle le regarda pensivement durant tout le reste du trajet.

Celui-ci ne fut pas long : au bout de dix minutes ils s’arrêtèrent à l’extrémité d’une impasse de peu de profondeur. Lanyard descendit le premier et aida la jeune fille à descendre, paya et renvoya le cocher, et se dirigea vers une porte de fer dans une haute muraille de pierre couronnée de piquants.

La partie grillée de cette porte laissait entrevoir un jardin étroit et obscur et une petite maison d’un étage. De chaque côté les murs nus des vieux bâtiments enserraient la propriété.

Ayant ouvert la grille, Lanyard la réassujettit avec le plus grand soin, répéta cette manœuvre sur la porte d’entrée de la maison, et quand ils furent bien enfermés dans un sombre vestibule, il alluma l’électricité.

Mais il ne permit à la jeune fille que de jeter un coup d’œil rapide sur cette antichambre et la fit passer dans une pièce d’un caractère original.

— Ici en bas, c’est l’habitation, expliqua-t-il en hâte. Solon est célibataire, et vit tout à fait seul – son modèle d’atelier et sa femme de ménage ne viennent que le jour – et par là il évite le fléau d’un concierge. Avec votre permission je vous donnerai l’atelier… par ici en haut.

Et lui montrant le chemin par un étroit escalier, il fit de la lumière dans la vaste pièce qui composait à elle seule l’unique étage.

— Je crois que vous serez bien, fit-il… ce divan-là est aussi moelleux que possible… et voici une porte que vous pourrez fermer à clef en haut de l’escalier ; moi, bien entendu, je monterai la garde en bas… Et maintenant, mademoiselle Bannon… s’il n’y a plus rien que je puisse faire pour vous…

La jeune fille répondit par un faible sourire et un petit soupir brisé. Presque sans le vouloir, dans l’excès de sa fatigue, elle s’était abandonnée aux bras accueillants d’une vaste chaise longue.

Son regard las explora l’atelier luxueusement arrangé et revint au visage de Lanyard ; et tandis qu’il attendait, il crut voir de l’émotion dans ces yeux attentifs, si profondément assombris par la désolation, l’inquiétude et la fatigue.

— Je suis très lasse, en effet, avoua-t-elle… plus que je ne le pensais. Mais je suis sûre que je dormirai bien… Et je m’estime très heureuse, monsieur Lanyard. Vous avez été plus obligeant que je ne le mérite. Sans vous, je n’ose pas songer à ce qu’il serait advenu de moi…

— De grâce ! fit-il ; et troublé tout à coup par la conscience de sa duplicité, il se dirigea vers l’escalier.

— Bonne nuit, mademoiselle Bannon, murmura-t-il ; et il était déjà à la moitié des marches quand il perçut la lointaine réponse à son souhait.

Comme il arrivait en bas, la porte du haut de l’escalier se referma et le verrou claqua sourdement dans sa gâche. Il s’apprêtait à fermer à clef la porte inférieure, quand une indécision passagère arrêta sa main.

— Que diantre ! grommela-t-il avec agacement… il ne peut y avoir aucune méchanceté dans cette jeune fille ! C’est impossible de mentir avec des yeux comme les siens. Et pourtant… pourtant !… Ah ça ! qu’est-ce qui me prend ? Est-ce que je deviens ramolli ? Pourquoi hésiter devant une précaution élémentaire contre la possible trahison d’une femme qui ne m’est rien et dont je ne sais rien qui ne soit notoirement douteux ?… Tout cela à cause d’une jolie figure et d’un air suppliant !

Et alors il assujettit la porte, mais très doucement ; et ayant mis la clef dans sa poche et fait la ronde des portes et fenêtres pour vérifier leurs fermetures, il gagna d’un pas lourd la chambre à coucher de son ami le peintre.

Les ténèbres l’envahirent : il tomba assommé comme un bœuf sous le maillet.

XII

RÉVEIL

Il était tard dans l’après-midi quand Lanyard se réveilla d’un sommeil si profond et si noir qu’il avait fallu pour le produire un parfait épuisement de tout son organisme, à la fois nerveux, musculaire et mental.

Une léthargie profonde et brumeuse obnubilait ses sens. Il avait de la stupeur dans le cerveau, et une douleur sourde dans les membres. Il ouvrit des yeux vagues à la morne obscurité. Dans ses oreilles bourdonnait un vaste silence.

Et dans cet étrange moment du réveil il n’avait pas conscience de son individualité : c’était, pour l’heure, comme s’il eût passé durant son sommeil d’une existence dans une autre, dépouillant par la même occasion sa triple personnalité de Marcel Troyon, de Michaël Lanyard et du Loup Solitaire. L’un quelconque de ces noms prononcé alors en sa présence n’aurait rien signifié pour lui – ou presque rien : il n’était plus en cet instant rien d’autre que lui-même, une coque de sensations renfermant des tisons rougeoyants de vitalité.

Durant quelques minutes il resta couché sans remuer, singulièrement intrigué par cette énigme d’identité : ce fut seulement peu à peu que son esprit, telle une main explorant à l’aveugle une chambre obscure, recueillit des bribes de souvenirs.

Une par une les connexions se rétablirent, les circuits se refermèrent…

Mais, chose assez bizarre à son point de vue, sa première pensée fut pour la jeune fille là-haut dans l’atelier, inconsciemment sa prisonnière et son otage – plutôt que pour lui-même qui était couché ici, tout appesanti de sommeil, et s’efforçant péniblement de se retrouver lui-même.

Car il ne se reconnaissait plus. Où gisait la différence, il n’eût su le dire, mais il était persuadé que cette différence existait – qu’il avait changé, que quelque étrange réaction des chimies de son être s’était produite durant son sommeil. On eût dit que le sommeil avait non seulement réparé les ravages de la fatigue sur les tissus de son cerveau et de son corps, mais qu’il avait en outre amendé les tissus de son âme. Ses pensées avaient pris un cours nouveau, ses intérêts cessaient d’être ceux du Michaël Lanyard qu’il avait connu, et n’étaient plus concentrés sur lui-même, les intérêts de l’unique moi. Même à cette heure où il eût dû ne se soucier que de lui-même, il s’en préoccupait beaucoup moins que de cette jeune fille, Lucia Bannon, qui ne lui était rien, qu’il connaissait depuis quarante-huit heures à peine, mais à qui il ne pouvait cesser de songer en dépit de ses efforts.

Troublé et mal à l’aise, il s’avisa enfin de consulter sa montre. Mais il n’en croyait pas ses yeux : sûrement il ne pouvait être cinq heures du soir ! sûrement il ne pouvait avoir dormi presque le tour du cadran !

Et s’il en était bien ainsi, qu’était-il advenu de la jeune fille ? Avait-elle eu également un tel besoin de sommeil que le bref jour de novembre s’était levé et couché sans qu’elle s’en aperçût ?

Cette question était bien faite pour le stimuler : à l’instant il fut debout et chercha son chemin à tâtons dans l’obscurité profonde qui emplissait la chambre à coucher et la salle à manger, jusqu’à la porte de l’escalier dans le vestibule. Bien entendu, il la trouva fermée, puisqu’il en avait toujours la clef dans sa poche, et l’ouvrant en hâte, il projeta les rayons de sa lampe électrique parmi la cage obscure, sur la porte du haut, qui était hermétiquement close.

Quelques minutes il prêta l’oreille à un morne silence que ne troublait aucun bruit… il eût pu se croire l’occupant solitaire de la petite demeure. En hésitant il éleva le pied vers la première marche… puis le rabaissa. Si elle dormait toujours, à quoi bon la déranger ? Il avait beaucoup à réfléchir, afin de mettre les choses au point ; et pour cela mieux valait la solitude.

Il alla à l’une des fenêtres de devant, écarta les rideaux et regarda au-dehors par-delà le petit jardin à travers les ouvertures de la grille, sur la rue, où un unique bec de gaz vacillant parmi un vague halo doré de brume, laissait voir la longueur de l’impasse Stanislas, vide, fouettée par la pluie, sinistre.

La pluie tombait comme si elle ne devait plus jamais s’arrêter.

L’aspect désolé de cette courte perspective assombrit encore l’imagination de Lanyard et creusa dans son front une ride soucieuse.

Distraitement il gagna la cuisine et, y faisant la lumière, se lava au robinet, puis chercha quelque chose pour déjeuner. À force de persévérance il découvrit un réchaud à alcool, un demi-litre d’esprit-de-vin, un paquet de thé, deux ou trois boîtes de biscuits, autant de conserves, derniers restes des provisions du peintre, fâcheusement insuffisantes et d’aspect peu engageant. Il s’aperçut en outre qu’il était quasi affamé, et il n’avait aucune raison de croire qu’il n’en fût pas de même pour la jeune fille. Une expédition à la plus proche charcuterie s’imposait ; mais après avoir cherché et découvert un vieux caban appartenant à Solon, Lanyard ne put se décider à laisser la jeune fille seule. En attendant son apparition, il remplit le réchaud à alcool, mit l’eau sur le feu, et allumant une cigarette, s’assit pour surveiller la casserole et examiner les divers problèmes de l’heure.

Avec une lucidité singulière, même pour lui, il rassembla tous les faits ayant trait à leur situation, à lui et à Mlle Bannon, conjointement et isolément, et les pesa impartialement…

Mais insensiblement ses pensées revinrent à leur phase exotique de son réveil, et l’entraînèrent à un examen mental comme il s’y livrait rarement, le conduisant ainsi loin de l’énigme présente, par des voies ignorées, jusqu’à une révélation tout à fait imprévue et à une décision encore plus subversive.

Un regard d’émerveillement brillait dans ses yeux pensifs : tenue entre deux doigts, sa cigarette finit par devenir un long rouleau de cendre, qu’elle laissa tomber, et se consuma jusqu’au bout si loin que la braise faillit griller les doigts du rêveur. Il rejeta le mégot et l’éteignit sous son talon, le tout à son insu.

Dans une évolution lente mais irrésistible, son univers venait de se retourner sous ses pieds…

Un bruit de pas le rappela à lui comme d’un lointain démesuré : il leva les yeux, vit Lucia arrêtée sur le seuil, et se leva avec lenteur, se ressaisissant d’un effort et rassemblant ses esprits en vue de la lutte que présageait l’attitude de la jeune fille.

Vibrante d’indignation, aiguisée de mépris, elle lui demanda, sans autre préambule :

— Pourquoi m’avez-vous enfermée ?

Il balbutia misérablement :

— Je vous demande pardon…

— Pourquoi m’avez-vous enfermée ?

— Je suis au regret…

— Pourquoi m’avez-vous…

Mais elle s’interrompit pour frapper du pied avec violence, ce qui lui arracha cette réponse :

— Parce que je me défiais de vous, puisque vous voulez le savoir !

Elle lui lança un regard sombre :

— Et pourtant vous me pressiez d’avoir confiance en vous !

— Nos cas sont différents : vous n’êtes pas, vous, un notoire malfaiteur, réclamé par les polices de toutes les capitales d’Europe, pourchassé en outre par ses rivaux… luttant pour la vie, pour la liberté, et (il eut un rire bref) pour la recherche du bonheur !

Elle aspira l’air avec force – mais il ne put savoir si c’était par gêne ou par simple étonnement de sa franchise.

— Vous l’êtes réellement ? fit-elle avec vivacité.

— Si je suis quoi ?

— Ce que vous venez de dire.

— Un cambrioleur… et le reste ? Mais, mademoiselle Bannon, vous le savez bien !

— Le Loup Solitaire ?

— Vous le savez depuis longtemps. De Morbihan vous l’a dit, ou bien votre père. Ou bien vous l’avez deviné d’après les bravades de de Morbihan au restaurant. En tout cas, c’est assez clair, le seul désir de trouver une preuve que je suis bien le Loup Solitaire vous a amenée dans ma chambre la nuit dernière – soit pour votre édification personnelle, soit à l’instigation de Bannon – tout comme le seul dégoût de ce qui se brassait vous a fait vous enfuir d’une si abominable société… Bien que, là-dessus, je ne croie pas que vous ayez même deviné à quel degré d’indicible perversité ils en sont !

Il se tut, s’attendant à une dénégation fougueuse ou à une réfutation : telles devaient être, en effet, les conséquences naturelles de l’humeur où elle était en descendant pour l’affronter.

Au lieu de cela, cette attaque parut la calmer et lui rendre son sang-froid ; loin de s’en fâcher, elle en reconnaissait la justice ; la colère abandonna ses traits, les laissant attentifs et graves. Elle s’avança posément dans la pièce et le regarda en plein par-dessus la table.

— Vous avez pensé tout cela de moi… que j’étais capable de vous espionner… et malgré cela vous avez eu la générosité de croire que je me méprisais de le faire ?

— Pas au début… Au début, quand nous nous sommes rencontrés là-bas dans le corridor, j’étais persuadé que vous veniez de nouveau m’espionner. Ce n’est qu’en m’éveillant ici, il y a une demi-heure, que j’ai commencé à comprendre de quelle impossibilité il était pour vous de vous prêter à une vilenie comme celle de la nuit dernière.

— Mais puisque vous pensiez cela de moi, pourquoi avez-vous…

— Il me semblait que ce serait tout aussi bien de vous empêcher d’aller faire votre rapport au quartier-général.

— Mais maintenant vous avez changé d’avis à mon égard ?

Il fit « oui » d’un signe de tête.

— Mais pourquoi ? demanda-t-elle d’un ton d’étonnement. Pourquoi ?

— Je ne saurais vous le dire, fit-il lentement… J’ignore pourquoi. Je présume seulement que c’est parce que… parce que je ne puis m’empêcher de croire en vous.

Elle rougit, et son regard vacilla.

— Je ne comprends pas, fit-elle.

— Moi non plus, avoua-t-il d’un ton aussi bas…

Le soudain débordement de la casserole leur fut une diversion opportune. Lanyard enleva l’eau du feu et la versa lentement sur une dose de thé mise dans un pot de grès.

— Une tasse de ce breuvage et quelque chose à manger, cela ne nous fera pas de mal, hasarda-t-il, avec un sourire mal assuré… en particulier s’il nous faut poursuivre cette enquête psychologique sur l’origine de la tendance de l’esprit humain à changer d’opinion !

XIII

CONFESSION

Et alors, comme la jeune fille restait sans répondre, son regard vague fixé sur une rêverie lointaine, il prononça :

— Vous prenez du thé, dites ?

Elle rassembla ses esprits, fit « oui, merci » avec un faible sourire, et se laissa aller sur une chaise.

Il se mit aussitôt à la faire parler, dans le but de dissiper la contrainte qui le séparait d’elle comme une invisible présence étrangère :

— Vous devez avoir très faim.

— En effet.

— Je regrette de n’avoir rien de mieux à vous offrir. J’aurais bien couru chercher quelque chose de plus substantiel, mais…

— Mais ?… fit-elle, en se servant posément de biscuit et de jambon en boîte.

— Je ne croyais pas prudent de vous laisser seule.

— Était-ce avant ou après que vous avez pris votre décision à mon sujet ?… Plutôt après, je pense ? appuya-t-elle avec une pointe de malice.

— Avant, répliqua-t-il calmement… et aussi après. De toute façon, il n’eût pas été prudent de vous laisser seule ici. Supposez qu’en vous éveillant seule dans cette maison inconnue vous m’ayez trouvé parti ?

— Je suis éveillée depuis plusieurs heures, interrompit-elle… Je me suis vue sous clef, et je n’ai entendu aucun bruit m’indiquant que vous étiez encore là.

— Je le regrette : j’étais éreinté et j’ai dormi comme une souche… Mais prenons le cas : vous seriez partie, seule, sans un sou…

— En passant par une porte fermée à clef, monsieur Lanyard ?

— Je ne l’aurais pas laissée ainsi, expliqua-t-il patiemment… Vous vous seriez trouvée sans amis et sans ressources dans une ville que vous ne connaissez pas.

— C’est juste. Mais qu’y faire ?

— En désespoir de cause vous auriez peut-être été forcée de retourner…

— Et d’exposer le résultat de mes investigations.

— On aurait su tirer de vous des détails nuisibles pour moi, supposa aimablement Lanyard. En tout cas, vous auriez été forcée de reprendre des relations dont vous êtes débarrassée.

— Vous en êtes sûr ?

— Il me semble.

— Comment pouvez-vous le croire ? s’exclama-t-elle. Vous ne me connaissez pas même depuis vingt-quatre heures.

— Mais je connais mieux les associations. Même si vous vous étiez abaissée à jouer le rôle d’espionne la nuit dernière, mademoiselle Bannon, vous n’auriez pu le soutenir. Il vous aurait fallu fuir à nouveau le contact pernicieux de cette bande de chacals.

— Pas seulement pour vous tenir en observation, vous en êtes sûr ?

— J’en suis sûr. Vous m’avez donné votre parole là-dessus.

La jeune fille acheva tranquillement de boire son thé, et s’adossa, regardant fixement son compagnon. Puis elle dit, avec un rire singulier :

— Vous avez une manière à vous de prendre les gens par l’honneur.

— Je n’en ai pas besoin… avec vous.

Elle médita cette parole avec une certaine inquiétude :

— Que voulez-vous dire par là ?

— Je veux dire que je n’ai pas besoin de vous prendre par l’honneur, parce que je suis sûr de vous. Même si je ne l’étais pas, je m’abstiendrais de vous demander aucune promesse. (Il s’arrêta, et haussa les épaules avant de poursuivre.) Si je me méfiais encore de vous, mademoiselle Bannon, je vous dirais : « La porte est ouverte ; allez-vous-en si vous voulez, retournez à la Meute, lui faire votre rapport, et ils agiront à leur guise. » Croyez-vous que je me soucie d’eux ? Vous figurez-vous un instant que j’en crains un seul de toute la bande ?

— Voilà qui sent singulièrement l’égoïsme.

— Soit, répliqua-t-il. C’est la fierté de caste, si vous voulez savoir. Je m’estime d’un rang supérieur à ce vil troupeau ; j’ai de l’intelligence, au moins… je sais veiller sur moi !

Il aurait pu lire sur le visage de la jeune fille, plus que tout autre sentiment, de la tristesse et du désappointement.

— Pourquoi vous vantez-vous comme cela… avec moi ?

— Moins par vanité que par mépris pour un tas de chiens infâmes… par irritation d’avoir à m’occuper d’individus comme Popinot, Wertheimer, de Morbihan… et toute la séquelle.

— Et Bannon, rectifia-t-elle calmement… c’est cela que vous vouliez dire.

— Ma foi… bégaya-t-il, décontenancé.

— Cela m’est égal, affirma-t-elle. Je comprends fort bien, et aussi étrange que cela puisse vous paraître, cela ne m’émeut pas du tout. (Et, répondant par un faible sourire à son regard ébahi :) Je sais ce que je sais, ajouta-t-elle, sibylline.

— Je donnerais beaucoup pour apprendre ce que vous savez, murmura-t-il confus.

— Mais d’abord, que savez-vous ? reprit-elle, contre M. Bannon – contre mon père, c’est-à-dire – qui vous porte à nous soupçonner tous deux, lui et moi ?

— Rien, avoua-t-il. Je ne sais rien ; mais je soupçonne tout et chacun… Et plus j’y pense, plus j’examine de près cette sinistre affaire de la nuit dernière, plus je crois sentir sa volonté à lui derrière tout cela… comme on devinerait une figure dans l’obscurité derrière un carreau éclairé… Oh ! riez si vous voulez ! Cela paraît bien tiré par les cheveux, mais c’est là ce que j’éprouve… Qu’est-ce qui vous a amenée dans ma chambre, sinon ses ordres ? Pourquoi fraye-t-il avec de Morbihan, s’il n’est pas apparenté à cette espèce ? Pourquoi vous enfuyez-vous d’auprès de lui sinon parce que vous avez découvert son rôle dans cette conspiration ?

Il ne reçut pas de réponse : la jeune fille resta immobile et attentive, soutenant son regard sans broncher. Cette impassibilité irrita le jeune homme.

— Eh bien, affirma-t-il avec chaleur, si j’osais m’en rapporter à mon intuition… pardonnez-moi si je vous peine…

Elle l’interrompit avec impatience :

— Je vous ai déjà prié de ne pas tenir compte de mes sentiments, monsieur Lanyard. Si vous osiez vous en rapporter à votre intuition… qu’y aurait-il alors ?

— Eh bien alors je croirais que M. Bannon, votre père… je croirais que c’est sur son ordre qu’on a tué le pauvre Roddy !

Elle manifesta une surprise horrifiée et à demi incrédule.

— Roddy ? répéta-t-elle, quasi dans un souffle, blêmissante. Roddy !…

— L’inspecteur Roddy, de Scotland Yard, prononça-t-il, impitoyable, a été assassiné pendant son sommeil la nuit dernière à l’hôtel Troyon. Le meurtrier a pénétré dans sa chambre en passant par la mienne – toutes deux communiquent. Il s’est servi de mon rasoir, a revêtu mon kimono pour protéger ses vêtements, a tout fait pour jeter le soupçon sur moi, et quand je suis rentré m’a assailli, dans l’intention de me droguer et de me laisser inanimé afin que la police me trouve là. Par bonheur je l’ai devancé. Je venais juste de le laisser drogué et inanimé à ma place, quand je vous ai rencontrée dans le corridor… Vous l’ignoriez ?

— Comment pouvez-vous le demander ? gémit la jeune fille.

Penchée en avant, un coude sur la table, elle se tordait les mains, si fort que ses doigts en devinrent blancs – mais moins blancs que son visage dont les yeux remplis d’horreur, de surprise et de pitié, imploraient ceux du jeune homme.

— Vous ne me trompez pas ? Mais non… quelle raison auriez-vous ? bégaya-t-elle. Mais c’est terrible, c’est indiciblement affreux !

— J’en suis fâché, murmura Lanyard, je ne vous aurais rien dit si je n’avais pas cru que vous saviez…

— Vous croyiez que je savais… et que je n’avais pas levé un doigt pour sauver cet homme ? Oh ! est-ce possible ?

— Non… ce n’est pas cela… Je n’ai jamais cru cela. Mais vous rencontrant aussitôt après, si à point, je ne pouvais ignorer la coïncidence ; et quand vous m’avez dit que vous vous enfuyiez d’auprès de votre père, vu toutes ces circonstances, j’étais bien autorisé à croire que ce qui vous chassait c’était la suite, du moins en partie, de ce qui s’était passé.

Elle secoua lentement la tête, et son indignation décrût aussi vite qu’elle s’était élevée.

— Je comprends, fit-elle ; vous aviez là une excuse ; mais vous vous trompiez. Oui, je me suis enfuie, mais pas à cause de cela. Je ne songeais pas…

Elle retomba dans le silence, et s’assit la tête penchée et se tordant les mains, en sorte qu’elle faisait peine à voir.

— Oh ! je vous en prie, implora-t-il, ne le prenez pas aussi à cœur, mademoiselle Bannon. Puisque vous ne saviez rien, vous ne pouviez rien empêcher.

— Non, fit-elle avec incohérence… Je n’aurais pu rien faire… Mais je ne savais pas. Ce n’est pas cela… c’est l’horreur et la pitié que j’en éprouve. Et que vous ayez pu croire… !

— Mais je n’ai rien cru ! protesta-t-il… vraiment non. Et quant à ce que je pensais, croyez-moi, je suis vraiment désolé pour l’injustice que je vous ai faite.

— Vous aviez toute raison, reprit-elle… non seulement à cause des apparences, mais en réalité jusqu’à un certain point. Vous devez savoir… il faut que je vous dise…

— Rien d’autre que ce que vous désirez dire, interrompit Lanyard. Le fait que je vous ai quasi séquestrée sous prétexte de vous rendre service, et que je vous soupçonnais d’être à la solde de la Meute, ne me donne aucun titre à vos confidences.

— Puis-je vous blâmer d’avoir pensé ainsi ? (Elle continua lentement, sans lever les yeux, le regard attaché sur ses doigts entrelacés :) c’est pour mon propre repos que je tiens à ce que vous sachiez ce qu’autrement peut-être je ne vous aurais pas dit… pas encore, en tout cas. Je ne suis pas plus la fille de Bannon que vous n’êtes son fils. Nos noms se ressemblent – les gens les confondent fréquemment. Je m’appelle Shannon… Lucy Shannon. M. Bannon m’appelait Lucia pour me taquiner, parce qu’il savait que cela me déplaisait ; pour la même raison il fait toujours semblant que je suis sa fille quand des gens s’y méprennent.

— Mais s’il en est ainsi… alors pourquoi…

— Eh bien, c’est très simple. (Mais elle ne levait toujours pas les yeux.) Je suis infirmière de métier. M. Bannon est tuberculeux… si avancé que c’est miracle qu’il ne soit pas déjà mort depuis des années : durant des mois j’ai eu l’idée obsédante que c’est sa seule méchanceté qui le maintient en vie. Ce fut peu de temps après mon entrée à son service que je découvris quelque chose à son sujet… Il eut une hémorragie étant à son bureau ; et pendant son évanouissement, alors que j’attendais le docteur, je remarquai par hasard l’un des papiers sur lesquels il travaillait quand il tomba. Et alors, juste comme je commençais à comprendre de quel genre d’homme j’étais la salariée, il revint à lui, et vit… et comprit. Je m’aperçus qu’il me regardait avec ces terribles yeux qu’il sait faire, et bien qu’il fût hors d’état de prononcer une parole, je sentis que ma vie serait compromise si jamais je soufflais mot de ce que je venais de lire. Je l’aurais volontiers quitté alors, mais il était trop rusé pour moi, et quand à la fin je trouvai une occasion de m’échapper… j’eus peur de ne pas vivre longtemps si je le quittais. Il s’employa délibérément à entretenir ma crainte, et bien qu’il ne reparlât jamais de la chose en elle-même, il me fit comprendre clairement, de mille manières, quelle était sa puissance et ce qu’il m’arriverait si je soufflais mot de ce que je savais. Il y a maintenant de cela près d’un an… presque une année de terreur continuelle…

Sa voix se brisa : elle tremblait au rappel de ses souffrances durant cette longue année de servitude. Et Lanyard se sentit tout d’abord trop ému pour pouvoir parler ; il restait ébahi, regardant cette femme, à la fois profondément et agréablement féminine, et si singulièrement forte et courageuse ; et il songeait confusément aux tortures qu’avait dû lui causer son association obligée avec un individu de trempe aussi impitoyable que Bannon. Il se sentit déchiré de pitié et se jura qu’il la soutiendrait et la rendrait libre et heureuse, dût-il mourir pour cela – ou finir à la Santé !

Il s’entendit murmurer :

— Pauvre ! pauvre enfant !

— Ne me plaignez pas ! fit-elle, le visage toujours détourné. Je ne le mérite pas. Si j’avais la moindre fermeté, je l’aurais bravé ; il ne fallait que le courage de dire un mot à la police…

— Mais qui est-il donc ? demanda Lanyard. Qu’est-ce qu’il est, veux-je dire.

— Je ne sais que vous répondre. Et j’ose à peine : il me semble que ces murs vont me trahir si je parle… Mais pour moi il est l’incarnation du mal. (Elle se reprit avec un rire nerveux :) Mais pourquoi dire des bêtises ? Je ne sais en réalité ni qui il est, ni ce qu’il est : je soupçonne seulement et je crois que c’est un homme dont la vie est consacrée à méditer le mal et à en ordonner l’exécution à ses séides. Quand les journaux de chez nous parlent de « l’homme qui est à la tête », ils désignent sans s’en douter Archer Bannon – ou bien je ne suis qu’une visionnaire exagérant les impressions d’une imagination malade… Et voilà tout ce que je sais de lui d’intéressant.

— Mais pourquoi, si vous croyez tout cela… comment avez-vous enfin trouvé le courage… ?

— Parce que je n’avais plus le courage de supporter ma vie, parce que j’avais plus peur de rester auprès de lui que de m’en aller… Peur que ma propre âme ne fût entraînée. Et alors, la nuit dernière, il m’ordonna d’aller dans votre chambre et d’y fouiller pour trouver la preuve que vous êtes le Loup Solitaire. C’était la première fois qu’il me demandait quelque chose de ce genre. J’avais peur, et tout en obéissant j’ai été heureuse quand vous m’avez interrompue – heureuse même d’avoir à mentir comme je l’ai fait… Et une fois rentrée dans ma chambre, tout cela a agi sur moi si bien que j’ai senti que je n’y pouvais plus tenir ; et après un long moment, quand la maison me parut tout à fait endormie, je me suis levée, habillée sans bruit, et… Voilà comment je vous ai rencontré – tout à fait par hasard.

— Mais vous sembliez si effrayée la première fois que vous m’avez vu…

— Je l’étais, avoua-t-elle simplement. Je croyais que c’était M. Greggs.

— M. Greggs ?

— Le secrétaire particulier de M. Bannon – son bras droit. Il est à peu près de votre taille et a un costume pareil à celui que vous portez ; et dans ce mauvais éclairage – à distance – je ne remarquais pas que vous étiez tout rasé – Greggs porte la moustache…

— Alors c’est Greggs qui a assassiné Roddy et qui a tenté de me droguer !… Parbleu, j’aimerais savoir si la police est allée là-bas avant Bannon ou quelqu’un d’autre et a découvert la substitution. C’était un télégramme à la police, savez-vous bien, que j’ai envoyé de la Bourse la nuit dernière !

Dans son agitation Lanyard se mit à arpenter la salle à grands pas ; et à présent qu’il ne la fixait plus, la jeune fille releva la tête et le suivit des yeux dans ses évolutions. Il parlait à haute voix – plus pour lui-même que pour elle :

— Je voudrais le savoir !… Et quelle heureuse chance que vous m’ayez rencontré ! Car si vous étiez partie à la gare du Nord et que vous ayez attendu là… Il n’est pas impossible que Bannon ait découvert votre disparition avant huit heures ce matin, n’est-ce pas ?

— Je le crains en effet…

— Et ils ont mis l’embargo pour moi sur toutes les issues possibles de Paris : il y a partout en sentinelle des apaches de Popinot. Et si Bannon avait découvert à temps la vérité à votre sujet, il ne lui eût fallu qu’un mot…

Il s’arrêta et frissonna en songeant à ce qui aurait pu arriver si ce mot avait été prononcé et la jeune fille retrouvée attendant son train dans la gare du Nord.

— Grâce à Dieu, nous avons évité cela. Et maintenant, je l’espère, Bannon doit être occupé à tâcher de faire sortir son précieux M. Greggs de la Santé pour que nous ayons une chance. Et tout ce que je demande, c’est la possibilité de m’en tirer.

La jeune fille se pencha vers lui par-dessus la table dans une posture de vif intérêt :

— Monsieur Lanyard, avez-vous quelque idée pourquoi il… pourquoi M. Bannon vous hait tellement ?

— Il me hait, en vérité ? Je l’ignorais.

— Sinon, pourquoi se serait-il efforcé de faire retomber sur vous la responsabilité de l’assassinat, et aurait-il désiré tellement savoir si vous étiez bien le Loup Solitaire ? J’ai vu flamber ses yeux quand de Morbihan a cité ce nom après le dîner ; et si jamais j’ai aperçu de la haine sur les traits d’un homme, c’est sur les siens quand il vous a considéré tandis que vous ne le regardiez pas.

— Autant que je me rappelle, je n’avais jamais entendu parler de lui jusque-là, dit négligemment Lanyard. Je suppose que ce qui l’excite c’est tout bonnement l’attrait d’une chasse à l’homme. À présent qu’ils m’ont repéré, de Morbihan et sa bande n’auront plus de cesse tant qu’ils n’auront pas eu ma peau.

— Mais pourquoi ?

— Jalousie professionnelle. Nous sommes tous de la pègre, tous du même bateau ; malgré cela je ne voudrais pas ramer sur leur galère. J’ai toujours joué mon jeu à part avec succès ; or ils viennent prétendre que je me mette dans leur jeu et qu’ils partagent mes gains. Et je leur ai dit où ils pouvaient aller.

— Et pour cela ils veulent…

— Il n’y a rien qu’ils ne voudraient pas, mademoiselle Shannon, pour m’amener à leurs pieds ou me voir mettre hors de leur chemin, car ainsi mes opérations ne nuiraient plus à leurs portefeuilles. Eh bien, tout ce que je demande, c’est la possibilité de m’en tirer et qu’ils fassent à leur guise.

Elle fronça les sourcils :

— Je ne comprends pas bien… Vous voulez donc vous rendre… céder à leurs exigences ?

— D’une façon, oui. Je veux la possibilité de faire ce dont ils ne devaient à aucun prix s’attribuer l’honneur – c’est-à-dire abandonner tout et leur laisser le champ libre.

Et comme elle l’interrogeait du regard, il appuya :

— C’est mon intention : je veux me retirer… déblayer le terrain… lâcher le jeu pour de bon !

Un petit silence accueillit cette déclaration. Lanyard, arrêté près de la table, où il s’appuyait d’une main, penchait vers les yeux levés de la jeune fille un regard sérieux mais candide. Et dans les profondeurs de ces yeux qui ne se détachaient pas des siens, il crut voir un trouble singulier. On eût dit qu’une lumière y naissait, flamme d’abord minuscule, timide et vacillante, mais qui de minute en minute s’affermissait et devenait plus haute quoique toujours dansante ; si bien que lui, perdu dans son émerveillement et oublieux de lui-même, il croyait voir le visage flamboyant d’un chérubin qui dansait aux profondeurs de quelque forêt cuivrée d’automne…

— C’est vous, soupira-t-elle avec incrédulité, vous-même qui allez cesser… ?

— J’ai déjà cessé, mademoiselle Shannon. Le Loup Solitaire a rôdé pour la dernière fois. Je l’ignorais jusqu’à mon réveil, il y a une heure, mais j’ai accompli mon dernier exploit.

Il s’aperçut qu’elle avait des mains petites, en rapport avec la gracilité de sa personne, mais qu’elles ne le semblaient pas au premier abord : elles offraient un aspect de force et d’adresse convenant à des mains rompues aux fonctions d’infirmière ; et il les vit toutes deux, poings serrés et frémissants, posés sur la table comme si leur maîtresse luttait pour cacher les symptômes d’une émotion aussi forte qu’incompréhensible pour lui.

— Mais pourquoi ? demanda-t-elle avec stupéfaction. Pourquoi dites-vous cela ? Que peut-il être arrivé qui vous incite… ?

— Ce n’est toujours pas la peur de la Meute ! ricana-t-il… Pour ça non, je vous le garantis.

— Eh ! je le sais bien ! fit-elle avec impatience… Je le sais très bien. Malgré cela je ne comprends pas…

Il attira à lui sa chaise et s’assit de nouveau, faisant face à Lucy par-dessus la table encombrée :

— Si cela ne vous ennuie pas, je vais essayer de vous expliquer… Je ne pense pas que vous vous soyez jamais arrêtée à considérer combien profondément stupide doit être un monte-en-l’air. La plupart d’entre eux sont stupides parce qu’ils exercent gauchement l’une des professions les plus difficiles qui soient et y échouent inévitablement, mais s’y obstinent. Ils ne songeraient pas à entreprendre de but en blanc une tâche d’ingénieur civil, mais ils s’attaqueront d’emblée à une périlleuse opération de cambriolage, et après avoir payé leur échec par des années de prison, une fois libérés ils recommencent. Ce genre de malfaiteurs – qui forme les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la corporation – est incurablement stupide. Il y en a une autre catégorie, ceux que leur imagination avertit du danger, et que leurs capacités intellectuelles, leur instruction technique et leur dextérité manuelle autorisent à s’attaquer aux plus redoutables opérations – par exemple à forcer le secret d’un coffre-fort moderne. Il y a les malfaiteurs qui réussissent, comme moi, mais ils ne sont pas moins stupides, ils ne sont pas moins des ratés, que les autres quatre-vingt-dix-neuf centièmes, parce qu’ils ne s’arrêtent pas à réfléchir. Ils ne se disent jamais que la même intelligence, appliquée à l’un quelconque des métiers qu’il leur faut posséder, non seulement les récompenserait mieux de leurs peines mais leur laisserait leur honorabilité et les délivrerait pour toujours de cette crainte de l’arrestation qui nous obsède tous comme le souvenir d’un acte honteux… Mais je ne veux pas vous en faire une conférence, mademoiselle Shannon, et je résume en deux mots : moi, je me suis arrêté à réfléchir…

Là-dessus il se tut, hors d’haleine, et resta un moment silencieux, avec un pâle sourire crispé qui témoignait de sa sincérité ; mais bientôt, voyant qu’elle ne cherchait pas à l’interrompre, mais continuait à lui prêter une attention si exclusive qu’on l’eût dite fascinée, il reprit tout d’abord avec moins d’assurance :

— Quand je me réveillai c’était comme si, à mon insu, j’avais pensé tout cela dans mon sommeil. Je me vis pour la première fois nettement tel que j’ai toujours été, d’aussi loin que je me souvienne… un malfaiteur, irréfléchi, vaniteux, rapace, inquiet, tapi dans l’ombre et me croyant très joli garçon parce que, entre deux mauvais coups, je jouais un peu au gentleman, m’aventurais à la lumière et me montrais dans les réunions distinguées ! Dans mon pauvre cerveau perverti, je pensais qu’il y avait quelque chose de beau et de passionnément romantique dans la carrière d’un grand criminel et je m’estimais un personnage supérieur, un ennemi de la société.

— Pourquoi me dites-vous cela ? demanda-t-elle tout à coup, en sortant d’une période de songerie profonde.

Il haussa les épaules d’un air détaché :

— Parce que, j’imagine, j’ai perdu mon orgueil. J’en étais tout pétri, il y a vingt-quatre heures ; mais à présent je suis esseulé comme un enfant perdu dans une forêt sombre. Je n’ai pas un ami au monde. Je suis pareil à un pauvre chien abandonné qui recherche la sympathie. Et vous avez le malheur d’être la seule personne à qui je puisse me confier. Il va y avoir une lutte – je le sais trop bien ! – et sans rien d’extérieur pour me stimuler, je serai lourdement handicapé. Mais si… (il hésita, avec un air de désir ardent) si je croyais que vous, peut-être, vous vous intéressez un peu à moi, si j’osais espérer que vous seriez heureuse de savoir que j’ai triomphé des circonstances, ce serait beaucoup pour moi, ce serait peut-être mon salut !

Il ne la quittait pas des yeux, attendant sa décision avec l’angoisse d’un proscrit qui espère le pardon contre toute espérance. Il la vit hésiter, les yeux détournés, les lèvres entrouvertes ; et sans la laisser parler il reprit bien vite :

— Ne dites rien encore, laissez-moi d’abord vous prouver ma sincérité. Jusqu’ici je n’ai rien fait pour vous convaincre, sinon des discours ! Donnez-moi la possibilité de vous prouver ce que je dis.

— Comment, prononça-t-elle avec un effort visible, comment pouvez-vous me donner cette preuve ?

— À la longue, en adoptant une façon de vivre honnête quoique modeste ; mais tout de suite et surtout, en réparant le dernier méfait que j’ai commis et qui n’est pas irréparable.

Elle lui lança un regard interrogateur et il y répondit par un signe de tête confiant, tout en plaçant sur la table l’écrin de maroquin.

— À Londres, hier, fit-il tranquillement, j’ai exécuté deux gros coups. L’un fut délibéré, l’autre improvisé sur-le-champ. Celui que j’ai médité pendant des mois, c’est le vol des bijoux Omber… que voici.

Il frappa sur l’écrin et reprit du même ton :

— L’autre affaire exige un schéma. Il y a peu de temps un Français, nommé Huysman, qui habitait Tours, fut assassiné dans des circonstances mystérieuses. C’était un pauvre inventeur, qui s’était réduit à la misère pour perfectionner un stabilisateur, un appareil destiné à rendre les aéroplanes pratiquement inchavirables. Ses derniers essais firent sensation, et il était à la veille de vendre son invention au gouvernement, quand il fut tué et ses plans disparurent. Tous les indices semblaient accuser de ce meurtre un espion international du nom d’Ekstrom – Adolph Ekstrom, jadis chef du service d’aviation de l’armée allemande, renvoyé pour diverses indélicatesses et soupçonné de trahir. Mais Ekstrom demeura introuvable, et bientôt les plans arrivèrent au ministère de la guerre allemand. C’était une bonne aubaine pour l’Allemagne ; déjà supérieure par ses dirigeables, l’acquisition du stabilisateur lui permettait une avance de dix ans sur les autres nations en matière d’aéroplanes… Or, hier, Ekstrom reparut à Londres avec ces mêmes plans qu’il voulait vendre à l’Angleterre. Le hasard le mit sur mon chemin, et il me prit pour l’homme qui lui avait donné rendez-vous – un agent secret de Downing Street. Eh bien – peu importe comment – j’ai obtenu de lui les plans et les ai apportés avec moi, dans l’intention de les offrir à la France, qui y a droit.

— Sans récompense ? demanda la jeune fille.

— Pas précisément. J’avais l’intention de ne pas tirer profit de l’affaire – car je ne mange pas de ce pain-là – mais dans les circonstances actuelles, si la France tient à me récompenser par un sauf-conduit pour quitter le pays, je ne refuserai pas… M’approuvez-vous ?

Elle fit un signe affirmatif :

— Ce serait plus que criminel de rendre ces plans à Ekstrom.

— C’est bien ainsi que je l’entends.

— Mais ceci ?

Et la jeune fille posa la main sur l’écrin.

— Ceci fait retour à Mme Omber. Elle a ici, à Paris, un domicile que je connais très bien. En fait, l’unique raison qui m’a empêché d’y voler les bijoux, c’est qu’elle est partie pour l’Angleterre à l’improviste, juste comme je m’apprêtais à faire le coup. Maintenant je me propose d’utiliser ma connaissance des lieux pour restituer les bijoux sans risque de tomber entre les mains de la police. Ce sera facile… Et ceci m’amène à vous parler d’une grande faveur que je veux vous demander.

Elle lui lança un regard d’une telle douceur inattendue qu’il en fut ébranlé. Mais il se surmonta :

— Vous ne pouvez plus désormais quitter Paris avant le matin – grâce à ce que j’ai trop dormi. Je ne vois aucun moyen honnête de me procurer de l’argent avant l’ouverture des bijoutiers qui prêtent sur gages. Mais j’aime à croire que ce ne sera pas nécessaire, et que je pourrai arranger les choses sans aller jusque-là. En attendant, êtes-vous d’avis qu’il faut rendre ces bijoux ?

— Certes, fit-elle avec chaleur.

— Alors… voulez-vous m’accompagner tandis que je les restitue ? Il n’y aura aucun danger : je vous le promets. Même, ce serait plus hasardeux pour vous de m’attendre ailleurs pendant que j’exécute la chose seul. Et j’aimerais vous convaincre de ma bonne foi.

— Ne croyez-vous pas que vous pouvez vous fier à moi pour cela aussi ? demanda-t-elle avec un rien d’impatience.

— Me fier à vous ?

— Pour vous croire, monsieur Lanyard, dit-elle doucement mais fermement. Je vous crois.

— Vous me rendez bien heureux… Mais j’aimerais que vous voyiez par vous-même. Et je serais content de ne pas avoir à m’inquiéter à votre sujet durant mon absence. Comme agence d’espionnage, la brigade d’apaches de Popinot est sans égale en Europe. Je crains réellement de vous laisser seule.

Elle resta muette.

— Voulez-vous venir avec moi, mademoiselle Shannon ?

— C’est là votre seule raison de me demander cela ? reprit-elle en l’examinant avec attention.

— Que je désire que vous croyiez en moi… oui.

— Pourquoi ? continua-t-elle, inexorable.

— Parce que… mais je vous l’ai déjà dit.

— Vous m’avez dit que vous désiriez vous reposer sur la bonne opinion de quelqu’un… Mais pourquoi allez-vous me choisir entre tous, moi que vous connaissez à peine, moi de qui le peu que vous savez n’a rien de rassurant ?

Il rougit et hésita à répondre.

— Je ne puis vous le dire, avoua-t-il enfin.

— Pourquoi ne pouvez-vous pas me le dire ?

Il la regarda d’un air malheureux.

— Je n’en ai pas le droit… En dépit de tout ce que je vous ai dit, en dépit de la confiance que vous me promettez si généreusement, je dois encore passer à vos yeux pour un voleur, un menteur, un imposteur – de mon propre aveu. Les simples protestations, ni même les efforts, ne suffisent pas à créer des hommes nouveaux, en une heure, un jour, ni une semaine. Mais accordez-moi un an ; si je vis un an dans l’honnêteté, et si je gagne mon pain, et prouve ainsi ma force de volonté, alors peut-être trouverai-je le courage, l’audace de vous dire pourquoi je tiens à votre bonne opinion… À présent j’en ai dit plus que je ne le voulais, ou que je n’en avais le droit. J’espère, hasarda-t-il timidement, que je ne vous ai pas offensée ?

Elle détourna presque aussitôt le regard inflexible dont elle l’avait couvert jusque-là. Car elle ne pouvait plus ignorer ce qu’il voulait dire. Elle abaissa les paupières ; le rouge envahit son visage ; et d’un geste prompt, écartant un peu sa chaise de la table, elle se tourna de côté. Mais elle se tut.

Il resta dans la même position, penché avidement vers elle.

Et dans la longue minute qui s’écoula avant que l’un d’eux reprit la parole, tous deux furent singulièrement frappés du silence qui régnait dans cette petite maison solitaire, de leur isolement dans le monde, de leur péril commun et de leur solidarité.

— Je crains, reprit enfin Lanyard, je crains bien de savoir ce que vous devez penser. On ne peut faire à votre intelligence l’injure de croire que vous ne m’avez pas compris – vous avez lu dans mon esprit… et dans mon cœur. Je reconnais que j’ai eu tort de parler si clairement, de vous laisser entendre mon affection pour vous, en un tel moment, en de telles circonstances. J’en suis vraiment au regret, et je vous prie de considérer comme non avenu tout ce que je n’aurais pas dû dire… Après tout, qu’est-ce que cela peut bien vous faire, qu’un voleur se résolve tout à coup à changer d’existence ?

Là-dessus elle se dressa brusquement, et tourna vers lui un visage rayonnant de grâce et des yeux merveilleusement émus et attendris.

— Non ! s’exclama-t-elle d’une voix entrecoupée, je vous en prie, il ne faut pas me gâter ! Vous m’avez fait le plus beau des compliments, et de celui-là j’en suis heureuse et reconnaissante… et je voudrais croire que je le mérite !… Vous dites qu’il vous faut un an pour vous affirmer ? Alors – mais je n’ai pas le droit de dire ceci, et vous devez s’il vous plaît ne pas m’en demander l’explication – alors je vous accorde cette année. Une année j’attendrai de vos nouvelles à partir du jour de notre séparation, ici à Paris… Et ce soir, également, je vous accompagnerai, et avec joie, puisque vous le désirez !

Et comme il s’était levé et restait interdit, frémissant et n’osant croire, elle lui tendit la main d’un geste noble et généreux :

— Monsieur Lanyard, je vous le promets…

Toute femme a son heure de beauté, même la moins jolie. Jusqu’à ce moment Lanyard n’avait pas encore eu dans l’idée que cette femme pût être belle. Il avait bien constaté son charme étrange, sa grâce pensive et mélancolique, tout comme il avait dû s’avouer qu’elle était tout pour lui, qu’il l’aimait de toutes les forces de son être ; mais il venait seulement de comprendre que c’était la seule femme dont la séduction pour lui effacerait les appas de toutes les autres.

Et un instant, incapable de détourner les yeux d’elle, il garda sur le bout de ses doigts la main frémissante de sa compagne, comme s’il craignait de la meurtrir par un contact plus rude.

Puis avec respect il inclina la tête et posa ses lèvres sur cette main… mais il se la sentit arracher vivement, et il se redressa dans un sursaut, tandis que son idylle se dissipait brutalement et que le château de cartes de ses songes s’effondrait en tonnerre autour de lui.

À l’étage au-dessus, dans le lanterneau de l’escalier, un carreau venait de casser et de s’éparpiller en morceaux avec un fracas aussi sinistre que la trompette du jugement !

XIV

RIVE DROITE

Surprise par cette alerte tombant ainsi à l’improviste dans la paix somnolente qui enveloppait la petite maison perdue dans ce recoin mort de Paris, la jeune fille se rejeta loin de la table pour s’adosser au mur le plus proche, où elle demeura un instant, clouée de terreur.

À son regard élargi et fixe qui l’interrogeait de façon si pressante, Lanyard se hâta de répondre par un signe de tête rassurant. Il n’avait plus bougé depuis son premier sursaut involontaire et quasi imperceptible, et le dernier fragment de verre cassé n’avait pas achevé de tinter sur le plancher d’en haut, qu’il apaisait déjà Lucy de l’air le plus naturel.

— Ne vous inquiétez pas, fit-il. Ce n’est rien… simplement le lanterneau de Solon qui se démolit.

— Vous appelez cela rien ! s’exclama-t-elle. Mais qu’est-ce qui a causé ce dégât ?

— Ma négligence, avoua-t-il piteusement. J’aurais du savoir que cette vaste étendue vitrée de l’atelier où l’électricité brûlait à plein, allait vendre la mèche complètement. On sait la maison inoccupée, et il ne fallait pas s’attendre à voir la police ni la bande à Popinot négliger une enseigne aussi brillante… Et c’est bien la faute de mon étourderie ; j’aurais dû y penser plus tôt… Grand temps que j’abandonne un jeu dont je n’ai plus l’esprit d’observer les règles !

— Mais la police n’irait jamais…

— Sûrement non. C’est un gentil moyen à Popinot de nous faire savoir qu’il est là. Mais je vais aller jeter un coup d’œil, pour m’assurer… Non, restez là, je vous prie. J’aime mieux aller seul.

Il s’approcha vivement de la fenêtre du vestibule, ne s’y arrêtant que pour jeter un bref regard à travers les rideaux. Ce furtif coup d’œil lui montra l’impasse Stanislas non plus abandonnée au vent et à la pluie, mais visiblement occupée par au moins un individu, appuyé contre le réverbère solitaire : ce citoyen aux traits invisibles s’occupait à surveiller la petite maison.

Mais Lanyard comprit que cet homme avait une douzaine de compagnons embusqués à portée de la voix.

Grimpant l’escalier, il s’arrêta prudemment au haut des marches. Un premier regard rapide lui montra la grande brèche découpée en noir dans le lanterneau ; un second, le projectile destructeur gisant parmi un amas de verre cassé – une brique enveloppée dans un journal, semblait-il.

Il se pencha pour le ramasser, puis se recula bien vite hors de l’espace dangereux sous le lanterneau brisé, et il n’eut pas plus tôt quitté le seuil qu’un second objet tomba par la brèche et s’enfonça dans le plancher. C’était une balle tirée du toit de l’un des bâtiments voisins, et cela confirma son hypothèse antérieure que le premier projectile avait dû tomber de haut plutôt que d’avoir été lancé de la rue, pour avoir fait un tel dégât dans ces épais et solides carreaux de verre dépoli…

En jurant tout bas, il redescendit à la cuisine.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il froidement, tout en exhibant sa trouvaille. Ils sont là-haut sur le toit de la maison voisine. Mais ils ont placé une sentinelle aussi dans la rue, comme de juste.

— Mais ce second bruit de chute ? demanda la jeune fille.

— Une balle, répondit-il, tout en déposant le paquet sur la table et coupant la ficelle qui l’entourait ; ils étaient sur le qui-vive, et ils ont tiré quand je me suis montré sous le lanterneau.

— Mais je n’ai pas entendu de détonation, objecta-t-elle.

— Un « silencieux » Maxim adapté au fusil, sans doute, expliqua-t-il, en déballant la brique et lissant le journal… Heureux que vous ayez songé à mettre votre chapeau avant de descendre, ajouta-t-il avec un coup d’œil approbateur à la jeune fille ; il ne serait certainement pas prudent de remonter à l’atelier.

Son insouciance était beaucoup moins réelle qu’il ne le semblait, mais elle contribuait à rassurer Lucy qui se contenait à grand-peine, frisant l’attaque de nerfs.

— Mais qu’allons-nous faire à présent ? bégaya-t-elle. S’ils ont encerclé la maison…

— Ne vous en faites pas ; il y a plus d’un chemin pour s’en aller, répliqua-t-il en fronçant les sourcils à la lecture du journal ; autrement je n’aurais pas choisi cette maison. Et Solon ne l’aurait pas louée, si elle avait manqué d’une issue de secours, en prévision des créanciers… Ah ! je le pensais bien.

— Quoi ?

— L’hôtel Troyon a disparu, fit-il sans lever les yeux. Voici la Presse de ce soir… « Totalement détruit par un incendie qui s’est déclaré ce matin à six heures trente, et en moins d’une demi-heure a réduit cette vieille bâtisse en un amas de décombres fumants. » Il parcourut rapidement des yeux la colonne, choisissant les passages importants.

« On croit que le feu a été mis volontairement, bien que le local ne fût pas assuré. »… Voilà une déduction intelligente !… « Les clients se sont échappés à grand-peine dans le plus simple appareil… On croit qu’il y a trois victimes… on a retrouvé un cadavre carbonisé au point d’être méconnaissable, mais par la suite on y a reconnu celui de Roddy. »… le pauvre diable !… « Deux clients manquent, M. Lanyard, l’amateur d’art bien connu, qui occupait la chambre voisine de celle de l’infortuné détective, et Mlle Bannon, fille du millionnaire américain, qui lui-même n’a échappé que par miracle avec son secrétaire, M. Greggs, ce dernier étourdi par la fumée… La police et les pompiers explorent les décombres »… voyons ! voyons !… « l’intérêt singulier manifesté par la Préfecture de Police permet de soupçonner que le feu aurait été mis à l’immeuble pour cacher un crime de nature politique. »

Froissant le journal entre ses mains, il le jeta dans un coin.

— Voilà qui est fort intéressant. Une idée à la Popinot, de me le faire savoir de cette façon. Bien entendu le mystère de ce télégramme signé du nom de Roddy et déposé à la Bourse une heure ou deux avant sa mort par incinération, a mis la Préfecture dans une effervescence de ruche. Bien regrettable que je n’aie pas su alors ce que je sais maintenant ; si j’avais le moins du monde soupçonné Greggs d’être rattaché à la Meute par l’intermédiaire de Bannon… Mais à quoi bon ? J’ai fait mon possible, tout en sachant qu’il y avait fort peu de chances de succès.

— Qu’y avait-il d’écrit sur ce journal ? interrogea tout à coup la jeune fille.

Il ouvrit des yeux étonnés :

— D’écrit sur ce journal…

— J’ai vu quelques lignes à l’encre rouge en haut de la colonne. Vous avez essayé de me les cacher, mais je les ai vues. Qu’est-ce que c’était ?

— Oh… pour ça, ricana-t-il avec dédain. Le cynisme de Popinot… une invitation à sortir et à lui offrir une bonne cible.

Elle secoua la tête avec impatience :

— Vous ne me dites pas la vérité. C’était quelque chose d’autre, ou bien vous n’auriez pas été si désireux de me le cacher.

— Voyons mademoiselle, je vous assure…

— Non. Soyez franc avec moi, monsieur Lanyard. C’était une offre de vous laisser aller si vous me livriez à Bannon… n’est-ce pas ?

— Quelque chose comme ça, acquiesça-t-il à regret… trop idiot pour qu’on s’en occupe… Mais à présent il s’agit de sortir d’ici avant qu’ils trouvent moyen d’entrer. Non pas qu’ils soient de taille à risquer un assaut avant d’avoir tenté de nous prendre par la famine ; mais il vaut autant mettre une bonne distance entre eux et nous avant qu’ils découvrent que nous avons décampé.

Il s’introduisit dans son imperméable d’emprunt, le boutonna jusqu’au cou et rabattit les bords de son chapeau de feutre ; mais quand il leva de nouveau les yeux sur la jeune fille, il vit qu’elle n’avait pas bougé ; au contraire elle restait comme sidérée, le regardant sans le voir, d’un air impénétrable.

— Eh bien, fit-il… si vous êtes tout à fait prête, mademoiselle Shannon…

— Monsieur Lanyard, demanda-t-elle presque sévèrement, quel était le texte exact de ce message ?

— Si vous voulez le savoir…

— Je le veux !

Il haussa les épaules avec résignation :

— Puisque vous y tenez, je vais vous le lire – ou plutôt vous le traduire, car Popinot m’a fait l’honneur d’employer l’argot de la pègre.

— Inutile, dit-elle. Je vous croirai sur parole… Mais il faut me dire la vérité.

— Comme vous voudrez… Popinot suggère aimablement que si je vous laisse ici, pour qu’on vous réunisse à votre père putatif – si je m’en remets à sa parole d’honneur, c’est-à-dire, et sors de la maison seul, il me donnera vingt-quatre heures pour quitter Paris.

— Alors il n’y a que moi entre vous et…

— Chère petite madame ! protesta-t-il bien vite. Ne vous emballez pas sur une idée aussi absurde. Croyez-vous que je consentirais à traiter en aucun cas avec de pareils chenapans ?

— Tout de même, s’obstina-t-elle, je suis la pierre d’achoppement. Vous risquez votre vie pour moi…

— Pas du tout, fit-il, presque avec colère.

— Si fait, répliqua-t-elle avec une tranquille assurance.

— Soit ! fit-il en souriant, à votre guise !… Mais c’est ma vie à moi, n’est-ce pas ? Je ne vois réellement pas ce qui vous pousse à m’empêcher de la risquer pour une chose qui m’en paraît digne !

Elle ne souriait pas ; mais sa mine, dépouillant tout à coup son expression de révolte, s’adoucit exquisément, et elle le regarda avec des yeux pleins de bonté.

— Dès qu’il est entendu que je comprends… tout va bien, dit-elle avec calme. Je ferai comme vous le désirez, monsieur Lanyard.

— À la bonne heure ! s’écria-t-il gaiement. Je désire, avec votre permission, vous emmener dehors pour dîner… Par ici, je vous prie !

Il lui fit traverser la buanderie, où il déverrouilla une porte basse percée dans l’un des murs, et qui découvrit l’entrée d’un étroit corridor pareil à un souterrain.

L’exhortant à la prudence, sa lampe électrique dans la main gauche, son pistolet dans la droite, Lanyard s’enfonça dans les ténèbres.

— La voie est libre, annonça-t-il ; j’étais bien sûr que Popinot ignorait cette sortie… ou sinon nous aurions reçu depuis longtemps des hôtes indésirés. Maintenant, une petite minute…

Le compteur électrique était disposé contre le mur de la buanderie, non loin de la porte. Faisant sauter son couvercle, il dévissa et enleva le « fusible », ce qui plongea toute la maison dans une totale obscurité.

— Cela leur donnera un peu à réfléchir, fit-il avec un ricanement – si je connais bien ces gars-là ! Ils vont hésiter un bon moment à s’aventurer dans une maison occupée par un homme armé et aux abois… En outre, quand ils auront repris courage, le manque de lumière les empêchera de découvrir cette issue… Et maintenant, encore un dernier mot.

D’un éclair de la lampe il situa la main de la jeune fille. Il s’en empara tranquillement et sans opposition.

— Je ne vous ai déjà causé que trop d’ennuis par ma sottise, reprit-il ; sans quoi cette maison nous eût été un refuge jusqu’au moment propice pour quitter Paris. Aussi, maintenant, ne devons-nous pas oublier, avant de sortir pour aller affronter Dieu sait quels périls, de nous fixer un rendez-vous en cas de séparation… Popinot, par exemple, peut avoir disposé un cordon de sentinelles tout autour du pâté de maisons ; nous ne le saurons qu’une fois dans la rue ; s’il l’a fait, vous devrez me laisser les amuser jusqu’à ce que vous vous soyez mise en sûreté hors de leur portée… Oh ! ne vous en faites pas ; je suis parfaitement capable de m’en tirer tout seul… Mais ensuite, nous devons savoir où nous retrouver. Hôtels, cafés et restaurants sont hors de question ; en premier lieu, nous avons à peine assez d’argent pour notre dîner ; en outre, ils seront surveillés de près ; quant à nos ambassades et consulats, ils ne sont pas ouverts à toute heure, et seront également surveillés. Il nous reste – à moins que vous n’ayez une autre idée – uniquement les églises ; et je n’en vois pas de mieux appropriée à notre dessein que le Sacré-Cœur.

Elle lui pressa doucement la main.

— J’ai compris, dit-elle tout bas ; si nous sommes obligés de nous séparer, je vais tout droit au Sacré-Cœur et je vous y attends.

— Parfait !… Mais espérons que ce ne sera pas nécessaire.

La main dans la main comme des enfants qui ont peur, tous deux s’enfoncèrent dans l’espèce de souterrain, traversèrent une petite cour resserrée entre deux vieux bâtiments, et débouchèrent enfin dans la sombre, sinueuse et muette rue d’Assas.

Ils y rencontrèrent quelques passants, lesquels, préoccupés du désir de se mettre à l’abri de la pluie, durent les prendre pour un étudiant du Quartier avec sa bonne amie – car Lanyard, dans son imperméable râpé, marchait à grands pas, la tête et les épaules courbées sous l’averse battante, et la jeune fille, dans son coquet Burberry, s’accrochait à son bras…

Évitant comme dangereuses les plus proches stations, Lanyard fit un détour par des rues secondaires jusqu’à la station « Rue de Sèvres » du Nord-Sud ; puis leur trajet accompli, ils revinrent à la surface à la place de la Concorde, marchèrent quelque temps, prirent un taxi et moins d’une demi-heure après avoir quitté l’impasse Stanislas, ils furent confortablement installés dans un cabinet particulier d’un petit restaurant sans prétention au nord immédiat des Halles.

Ils festoyèrent royalement : la cuisine, encore que bourgeoise, était exquise, et surtout bien dans les moyens de la maigre bourse de Lanyard. Et il ne s’inquiéta pas en s’apercevant que, la note une fois payée et les pourboires distribués, il lui resterait à peine plus que le prix du taxi. Souverainement confiant en lui-même, il envisageait un aimable avenir – à présent que les pages sombres de son existence avaient été tournées et scellées par une décision qu’il jugeait irrévocable.

La réussite de leur évasion le remplissait d’entrain. Il était jeune, il était amoureux, il avait faim – bref, il se sentait tout à fait vivant. Et la conscience du commun péril mettait dans leurs propos une intimité enchanteresse. Pour la première fois de sa vie Lanyard se trouvait en la compagnie d’une femme avec laquelle il osait – et aimait – parler sans réserve : chose déjà enivrante à elle seule. Et stimulé par l’évident intérêt et la sympathie qu’elle lui montrait, il parlait sans réserve de l’ancien Troyon et de son souffre-douleur, Marcel ; de Bourke et de ses périples ; de l’éducation du Loup Solitaire et de sa carrière, moins par vanité que par soulagement de la voir terminée ; quant au futur, il se réservait d’y veiller par lui-même.

Et assise le menton appuyé sur le dessus de ses doigts entrelacés, la jeune fille l’écoutait avec l’indulgence que les femmes trouvent toujours pour leurs amoureux. D’elle-même elle avait peu à dire : Lanyard remplit à son gré le canevas de la simple histoire d’une jeune fille de bonne famille obligée de gagner sa vie.

Et si parfois il voyait ses yeux graves s’obnubiler et son attention vaciller, c’était moins par ennui qu’à cause des réminiscences éveillées en elle par quelque phrase de Lanyard.

— Mais je vous assomme avec mes histoires, lança-t-il une fois avec un prompt repentir, en s’apercevant qu’il avait accaparé la conversation depuis de longues minutes.

Elle secoua sa tête pensive :

— Non, encore… Mais je me demande si vous comprenez l’énormité de la tâche que vous avez entreprise ?

— Peut-être pas, concéda-t-il altièrement ; mais peu importe. Plus graves sont les difficultés, plus grand est le désir d’en triompher.

— Mais, objecta-t-elle, vous m’avez raconté la singulière histoire d’un homme qui n’a jamais eu l’occasion ni le désir de « marcher droit », comme on dit. Et pourtant vous paraissez croire qu’une résolution de se corriger, prise en une nuit, est capable de modifier toutes les habitudes d’une existence. Vous me persuadez de votre sincérité d’aujourd’hui ; mais qu’en sera-t-il pour vous demain – et non seulement demain mais dans six mois, quand vous aurez constaté que la route est dure et quand vous songerez qu’il vous suffit de vous en écarter d’un pas pour retrouver un chemin aplani et facile ?

— Si j’échoue, donc, ce sera parce que je suis inapte – et je m’enfoncerai, et on n’entendra plus jamais parler de moi… Mais je n’échouerai pas. Il me semble que le seul fait que je veux marcher droit est une preuve suffisante que j’ai quelque chose de foncièrement honnête sur quoi bâtir.

— Je le crois aussi, et pourtant… (Elle baissa la tête et se mit à tracer un dessin incohérent sur la nappe avant de reprendre) : vous m’avez donné à entendre que je suis la cause de votre soudain éveil, que c’est en raison de la sympathie que je vous inspire que vous êtes si désireux de devenir un honnête homme. Supposez… supposez que vous veniez à découvrir… que vous vous êtes trompé sur mon compte ?

— Ce n’est pas possible, répliqua-t-il promptement.

Elle lui adressa un sourire triste – et indulgent, du haut de son intuition qui connaissait mieux la nature humaine.

— Mais admettez que ce le soit ?

— Alors, je pense, répondit-il avec calme – je pense que je me sentirais comme si je n’avais plus rien que le vide sous mes pieds.

— Et vous retomberiez ?

— Comment le savoir ? La question n’est pas légitime. Je ne sais ce que je ferais, mais je sais qu’il faudrait quelque chose de formidable pour ébranler ma foi en vous !

— Vous le croyez maintenant, fit-elle avec indulgence. Mais si les apparences étaient contre moi…

— Il faudrait qu’elles fussent bien sombres !

— Si vous découvriez que je vous ai trompé ?

— Mademoiselle Shannon ! (Il avança le bras par-dessus la table et lui saisit la main brusquement). Il est inutile de battre le buisson. Vous avez dû comprendre…

Elle se recula soudain avec un regard effrayé et protesta vivement par un monosyllabe :

— Non !

— Mais il vous faut m’écouter. Je veux que vous m’entendiez… Bourke me disait toujours : « Celui qui laisse l’amour entrer dans sa vie ouvre une porte que nulle main humaine ne saurait refermer, et Dieu sait ce qui peut s’ensuivre ! » Et Bourke avait raison… Maintenant cette porte-là est ouverte dans mon cœur, et je pense que rien de ce qui entre par là ne peut être mauvais ni dégradant… Oh ! je vous l’ai déjà répété dix fois de manière indirecte, mais je peux tout aussi bien le dire carrément à cette heure ! Je vous aime ; c’est pour l’amour de vous que je veux marcher droit… dans l’espoir que quand je me serai affirmé vous me permettrez peut-être de vous demander de m’épouser… Peut-être êtes-vous déjà éprise d’un homme supérieur à moi ; j’en accepte le risque : une année apporte bien des changements. Peut-être avez-vous une raison qui m’échappe de douter de ma force et de ma persévérance. La suite nous le dira. Mais veuillez comprendre ceci : si j’échoue à devenir un homme de bien, ce ne sera pas de votre faute ; ce sera parce que je suis inapte et que je l’aurai prouvé… Tout ce que je demande, c’est ce que vous m’avez généreusement promis : une occasion de vous revoir au bout de l’année et de vous faire mon rapport… Et alors, si vous voulez, vous pourrez répondre : non, à la question que je vous poserai, et je ne vous en voudrai pas, même si c’est ma perte ; car un homme peut bien s’attacher à une entreprise pour un an, mais il ne peut s’y atteler pour toujours, avec ou sans l’amour de la femme qu’il aime.

Elle l’écouta jusqu’au bout sans tenter de l’interrompre, mais elle fit précéder sa réponse d’un triste petit hochement de tête.

— Voilà ce qui me rend la chose si dure, si terriblement dure, prononça-t-elle… Certes je vous ai compris. Tout ce que vous avez dit par allusion, et bien plus encore, n’a pas été perdu pour moi. Et je suis heureuse et fière de l’honneur que vous m’offrez. Mais je ne puis l’accepter, cela m’est impossible – pas plus dans un an qu’aujourd’hui. Il ne serait pas loyal de vous laisser faire fond sur l’espérance que je pourrais un jour consentir à vous épouser… Car c’est impossible.

— Vous – pardonnez-moi – vous n’êtes pas déjà mariée ?

— Non.

— Ni fiancée ?

— Non plus.

— Ni éprise de quelqu’un d’autre ?

Derechef elle lui répondit négativement.

Il se redressa et ses traits s’éclaircirent. Il réussit même à sourire :

— Alors ce n’est pas impossible. Nul obstacle humain n’existe, que le temps ne puisse renverser. En dépit de tout ce que vous dites, je continuerai à espérer de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes énergies.

— Mais vous ne comprenez pas…

— Pouvez-vous m’expliquer… me faire comprendre ? Après un long silence, elle lui répondit, une fois de plus et très tristement :

— Non.

XV

CYNISME PUR

Bien qu’il fût à peine huit heures lors de leur arrivée au restaurant, il en était plus de onze quand Lanyard réclama l’addition.

— Nous avons tout le temps, avait-il dit, car nous ne pouvons rien faire avant minuit. L’aimable art du cambriolage a sa technique, vous le savez, ses règles morales : nous ne pouvons pas décemment violer l’intimité du coffre-fort de Mme Omber avant que les gardiens des lieux ne soient profondément endormis. Cela ne se fait pas, voyez-vous, ce n’est pas reçu, d’aller cambrioler quand des gens convenables et respectueux des lois sont encore éveillés… En attendant, nous sommes mieux ici qu’à arpenter les rues.

Il est silencieux et sinistre, de nuit, ce labyrinthe de petites rues qui s’étend au nord des Halles : c’est le vieux Paris, taciturne et sombre, plongé dans ses souvenirs de farouche romantisme. À part des réverbères d’angle clairsemés et vacillants, la rue qui accueillit le couple au sortir du restaurant tiède et intime, était lugubre comme une allée de cimetière. Ses maisons aux toits mansardés et aux fenêtres à tabatière s’entre-regardaient comme à une veillée des muets vêtus de noir et encapuchonnés ; de rares lumières s’y montraient ; aucune ne trahissait par le moindre son ce qui se passait derrière ces stores jalousement baissés.

À présent la pluie avait cessé, et bien que le ciel demeurât menaçant, l’air pur et avivé d’une pointe de gelée contrastait agréablement avec l’atmosphère lourde et humide qui avait régné dans les dernières vingt-quatre heures.

— Nous allons marcher, proposa Lanyard – si cela ne vous fait rien – une partie du chemin au moins ; cela passera le temps, et un peu d’exercice nous fera du bien à tous les deux.

La jeune fille acquiesça volontiers.

Le martèlement de leurs talons sur le pavé déjà presque sec éveillait les échos dans le silence de ce quartier endormi, et ce bruit isolé leur rendait impossible d’ignorer leur solitude apparente – aussi impossible qu’il l’était pour Lanyard d’ignorer le fait qu’ils étaient suivis.

L’ombre qui les épiait de l’autre côté de la rue, à cinquante mètres en arrière, ne faisait pas plus de bruit qu’un chat ; mais n’eût été ce détail – si elle n’avait pas mis une sourdine à ses pas – Lanyard aurait été lent à comprendre qu’elle s’occupait de lui, tant il s’était flatté jusqu’alors d’avoir donné le change à la Meute.

Et ce lui fut l’occasion de diagnostiquer un nouveau symptôme de l’incurable stupidité de la Meute !

Extrêmement sur ses gardes, il avait découvert cette poursuite avant même de quitter le pâté de maisons du restaurant. Tout en dissimulant, aussi bien pour éviter d’alarmer sa compagne, que pour leurrer l’espion, il changea de route deux ou trois fois en tournant plusieurs coins successifs ; puis, bien convaincu que l’ombre lui en voulait à lui exclusivement, il renonça vite à son plan primitif, et au lieu de s’en tenir aux petites rues sombres, il se dirigea tout droit vers le large boulevard de Sébastopol, bien éclairé et animé.

Après l’avoir traversé sans regarder en arrière, il le remonta vers le nord, cherchant quelque café dont la disposition convînt à ses projets, et bientôt mais peu avant d’être arrivé aux grands boulevards, il en trouva un à son goût, un établissement gai et bien illuminé occupant un coin, avec une entrée sur chaque rue. Une haie de fusains rachitiques plantés dans des caisses de bois protégeaient sa terrasse aux tables rondes de métal et aux chaises squelettiques dont peu étaient occupées. À l’intérieur, visibles à travers les larges glaces des fenêtres, une douzaine de clients tout au plus étaient assis autour de moitié autant de tables, occupés à jouer aux dominos ou à bavarder : des bourgeois solennels avec leurs épouses, petits boutiquiers du voisinage.

S’étant joint à cette société, Lanyard choisit, contre le mur du fond, une table rectangulaire à dessus de marbre, se retrancha avec la jeune fille sur la banquette arrière, commanda deux cafés et de quoi écrire, et se mit en devoir d’allumer une cigarette avec la nonchalance de quelqu’un qui a tout le temps.

— Que se passe-t-il ? demanda Lucy à mi-voix quand le garçon fut parti exécuter la commande. Vous ne nous avez pas fait entrer ici pour rien !

— C’est vrai… mais plus bas, je vous prie. Si nous parlons anglais assez haut pour être entendus, cela va attirer l’attention… Le malheur est que nous sommes suivis. Mais jusqu’à présent notre ombre fidèle ignore que nous le savons… à moins qu’il ne soit plus malin qu’il ne le paraît. En conséquence, si j’en juge correctement, il va s’attabler au-dehors, de façon à garder l’œil sur nous, dès qu’il verra que nous avons l’air de vouloir rester un moment. D’ailleurs j’ai une lettre à écrire – et pas seulement comme subterfuge. Il nous faut semer cet individu, et aussi longtemps que nous restons ensemble, cela ne se peut pas.

Il s’interrompit tandis que le garçon les servait, puis sucra son café, disposa à sa commodité la bouteille d’encre et le papier, et se pencha sur sa plume.

— Approchez-vous, dit-il… comme si ce que j’écris vous intéressait… et vous amusait : si vous pouviez rire un peu, cela vaudrait mieux. Mais surveillez bien les fenêtres. Vous pouvez le faire plus facilement que moi, plus naturellement de dessous le bord de votre chapeau… et dites-moi ce que vous voyez.

Il ne se fut pas plus tôt disposé à écrire que la jeune fille (elle feignait de suivre sa plume avec la plus grande attention) se mit à rire coquettement et lui poussa le coude.

— La fenêtre à la droite de la porte par où nous sommes entrés, fit-elle, en souriant d’un air amusé ; il se tient derrière les fusains et regarde à l’intérieur.

— Pouvez-vous distinguer qui c’est ? demanda Lanyard sans remuer les lèvres.

— Non, je vois seulement qu’il est grand, dit-elle avec tous les signes de s’amuser prodigieusement d’une plaisanterie. Sa figure est tout entière dans l’ombre…

— Patience, conseilla l’aventurier. Il va s’enhardir quand il sera convaincu de notre ignorance.

Il déposa sa plume, leva les yeux au plafond pour y chercher l’inspiration, et un faible sourire se joua sur ses traits.

— Vous irez porter cette lettre, s’il vous plaît, dit-il gaiement, à l’adresse indiquée sur l’enveloppe, en taxi ; c’est à quelque distance, près de l’Etoile… Une faible chance, mais il nous faut la tenter ; laissez-moi seul une demi-heure, et je vous promets de décourager cet animal d’une façon ou d’une autre. Vous m’entendez ?

— Parfaitement, fit-elle avec un rire espiègle.

Il se pencha et durant une minute écrivit activement.

— À présent il fait le tour du coin, sans nous quitter des yeux, annonça la jeune fille, son épaule contre l’épaule du jeune homme, et sa tête délicieusement proche de la sienne.

— Bon… Le distinguez-vous un peu mieux ?

— Pas encore…

— Cette lettre, fit-il sans arrêter sa plume ni paraître même dire quelque chose, est pour le concierge d’une maison où je loue un garage pour une petite auto. Je passe là pour être un chauffeur au service d’un Anglais lunatique qui ne cesse de me faire faire avec lui le voyage aller et retour entre Paris et Londres. Cela pour rendre compte de l’irrégularité avec laquelle je me sers de la voiture. Ils me connaissent, monsieur et madame de la conciergerie, sous le nom de Pierre Lamier ; ils sont francs, non seulement dignes de confiance et sympathiquement disposés mais d’un esprit tout à fait naïf, et je ne crois pas qu’ils jasent beaucoup. Il y a donc des chances pour que de Morbihan et sa bande ignorent cet arrangement. Mais tout cela est hypothétique, et je ne m’en sers qu’en désespoir de cause.

— J’ai compris, répondit la jeune fille. Il se promène de long en large derrière la haie.

— Nous n’aurons pas besoin de cette voiture cette nuit ; mais l’hôtel de Mme Omber est dans ces environs ; et j’irai vous rejoindre là dans une heure au plus. En attendant, cette lettre vous présentera au concierge et à sa femme – j’espère que vous ne vous en formaliserez pas – comme ma promise. Je leur dis que nous nous sommes fiancés en Angleterre et que je vous ai amenée à Paris pour aller rendre visite à ma mère, à Montrouge ; mais que je suis retenu par les affaires de mon patron ; et qu’ils veuillent bien vous offrir l’hospitalité pour une heure.

— Le voilà qui entre, annonça tout bas Lucy.

— Ici dedans ?

— Non… seulement à l’intérieur de la rangée d’arbustes.

— Quelle entrée ?

— Côté du boulevard. Il a pris la table du coin. À présent un garçon sort pour aller le servir.

— Vous ne voyez pas sa figure à présent ? demanda Lanyard tout en cachetant sa lettre.

— Pas bien…

— Rien qui vous permette de le reconnaître ?

— Rien.

— Vous connaissez de vue Popinot et Wertheimer ?

— Non ; rien que de nom ; de Morbihan et M. Bannon ont parlé d’eux hier au soir.

— Ce ne peut être Popinot, songea Lanyard en écrivant l’adresse sur l’enveloppe. C’est un poussah.

— Cet homme-ci est grand et mince.

— Wertheimer, peut-être. A-t-il l’air d’un Anglais ?

— Pas du tout. Il porte une moustache – blonde – retroussée comme celle du Kaiser.

Lanyard ne répondit pas ; mais le cœur lui manqua, et il eut un petit frisson d’effroi. Il ne doutait plus que le pire s’était produit, et qu’au nombre de ses ennemis dans Paris s’ajoutait Ekstrom.

Un regard furtif confirma cette conclusion. Il lança un juron, à part et avec la mine innocente d’un enfant, tout en avalant son café et achevant sa cigarette.

— Qui est-ce donc ? demanda-t-elle. Le connaissez-vous ?

Il répugnait fort à l’inquiéter, car il se rappelait lui avoir dit qu’on attribuait à Ekstrom l’assassinat de Huysman.

— Rien qu’un parasite de de Morbihan, répondit-il avec détachement ; un animal invertébré – aucune difficulté pour l’intimider… Maintenant prenez cette lettre, je vous prie, et nous allons partir. Mais en arrivant à la porte, faites demi-tour – et sortez par l’autre. Vous trouverez sans peine un taxi, et ne vous arrêtez sous aucun prétexte !

Il avait eu la précaution de payer sitôt les consommations servies, et il fut conséquemment libre de partir à l’improviste, sans laisser à Ekstrom le temps de se reconnaître. Se levant brusquement, il repoussa la table de côté ; Lucy ne fut pas moins prompte, et guère moins sensible à la gravité du moment ; et quand elle passa devant lui, ses cils se levèrent et ses yeux furent pour un instant tout à lui.

— Bonsoir, souffla-t-elle ; bonsoir… cher ami !

Elle ne pouvait mieux deviner ce dont il avait besoin pour le soutenir dans la lutte imminente. Il n’avait pas hésité sur ce qu’il devait faire, mais jusqu’alors une crainte affreuse l’avait tenaillé, car il savait trop bien quel dangereux individu était le bandit allemand. Mais désormais il ne pouvait plus faiblir.

Il se dirigea rapidement vers la porte donnant sur le boulevard ; et du coin de l’œil il vit Ekstrom, pris au dépourvu, se lever à demi de sa chaise, puis s’y laisser retomber.

À deux pas de la sortie, la jeune fille s’arrêta, murmura en français : « Oh ! mon mouchoir ! » et s’en retourna rapidement sur ses pas.

Sans faire halte, comme s’il n’avait pas entendu, Lanyard ouvrit la porte au large et sortit, se dirigeant droit sur l’espion. En même temps il plongea la main dans sa poche où gîtait son revolver.

Par bonheur Ekstrom avait choisi une table dans un coin assez éloigné de toutes les autres. Lanyard pouvait lui parler sans crainte d’être entendu par un tiers.

Mais tout d’abord il s’en abstint. Ekstrom non plus ne parla ni ne remua ; assis de biais à sa table, les jambes croisées négligemment, l’Allemand tenait lui aussi une main enfoncée dans la poche de son gros ulster noir. Ainsi aucun des deux ne douta du mauvais vouloir de l’autre, ou qu’il fût sur ses gardes. Et durant trente secondes de silence ils restèrent en arrêt, chacun s’efforçant de tout son pouvoir de lire dans les yeux de l’autre ce qu’il méditait. Mais il y avait cette différence entre leurs attitudes, que tandis que le regard de Lanyard bravait son ennemi, celui de l’Allemand exprimait une méfiance sournoise. Et bientôt Lanyard sentit son cœur s’alléger : les yeux de l’espion s’étaient détournés.

— Ekstrom, dit posément l’aventurier, si vous tirez, je ne vous raterai pas avant de tomber. C’est là un fait irrécusable.

L’Allemand hésita, passa une langue tremblante sur les coins de ses lèvres, et se borna à un signe de tête ; il avait compris.

— Ôtez votre main de ce revolver, lui ordonna Lanyard. Rappelez-vous : je n’ai qu’à prononcer votre nom tout haut pour vous voir mettre en pièces par ces gens. Votre vie ne vaut pas tripette dans Paris, comme vous devriez le savoir.

L’Allemand hésita, mais au fond il savait que Lanyard n’exagérait pas. Le meurtre de l’inventeur avait soulevé toute la France d’indignation ; et bien que ce soir-là le mauvais temps maintînt chez eux un tiers des Parisiens, il y avait encore sur le trottoir, au-delà de la frêle barrière des fusains, un flot de promeneurs qui s’épaissirait sous le moindre prétexte et deviendrait vite une foule en délire.

Il s’était mépris au sujet de Lanyard : il avait cru que celui-ci, même se sachant poursuivi par lui, chercherait à le semer en fuyant plutôt que de faire face pour combattre… et combattre ici, vraiment… !

— M’entendez-vous ? reprit Lanyard du même ton uni et ferme. Mettez vos deux mains en vue… sur la table.

Il n’y eut plus d’hésitation : Ekstrom obéit avec la mauvaise grâce d’une bête fauve qui voudrait pouvoir trucider son dompteur d’un seul coup de patte – s’il l’osait.

Pour la première fois depuis qu’il s’était séparé de la jeune fille, Lanyard se relâcha de son guet vigilant sur l’individu, le temps de jeter un bref coup d’œil par la fenêtre, à son côté. Mais Lucy avait déjà disparu du café.

Il respira plus librement.

— Allons ! dit-il avec autorité. Levez-vous. Nous avons à causer, je présume – à régler cette affaire – et nous n’aboutirons à rien ici.

— Où allons-nous donc ? interrompit l’Allemand, soupçonneux.

— Nous pouvons nous promener.

Irrésolu, l’espion décroisa les jambes, mais ne se leva pas.

— Nous promener ? répéta-t-il. Où cela ?

— En remontant le boulevard, si vous voulez… là où il fait le plus clair…

— Oh ! fit l’autre, montrant les dents avec un rictus féroce ; mais je ne me fie pas à vous.

Lanyard se mit à rire :

— Nous faisons bien la paire sur ce point, mon cher capitaine ! Nous sommes d’une race défiante, nous autres oiseaux de proie. Allons, venez ! Pourquoi rester là à bouder comme un enfant gâté ? Vous avez fait l’imbécile en me suivant à Paris ; et aussi tristement que vous ayez saboté cette affaire à Londres, je vous croyais assez d’intelligence pour ne pas venir ici fourrer votre tête dans la gueule du lion. Mais – cela posé – pourquoi ne pas mieux prendre la chose ? Vous voyez que je vous traite gentiment, comme un égal ; et vous pourriez au moins me montrer assez de reconnaissance pour accepter mon invitation à faire un tour !

Avec un grognement l’espion se mit debout, tandis que Lanyard restait adossé contre la fenêtre, et lui ménageait un étroit sentier entre les caisses de fusains et les tables.

— Après vous, mon cher Adolph !

L’Allemand s’arrêta, mi-tourné vers lui, étouffant de rage, son teint congestionné faisant mieux ressortir les cicatrices livides gagnées à Heidelberg. Là-dessus, avec un signe de tête significatif, Lanyard fit saillir de sa poche le canon de son revolver, et avec un affreux grondement l’autre s’avança et sortit sur le trottoir. Lanyard le suivait respectueusement à quelques centimètres en arrière de son coude.

— Prenez à droite, enjoignit-il avec amabilité… si cela vous est égal, j’ai à faire sur les boulevards…

Ekstrom ne répondit rien sur le moment, et céda en silence à l’injonction.

— À propos, reprit alors l’aventurier, si vous étiez assez gentil pour me dire comment vous avez su où nous dînions… hein ?

— Si cela vous intéresse…

— Oui, cela m’intéresse… prodigieusement !

— Pur hasard : je me trouvais installé dans le café, et vous ai entrevu par la porte comme vous montiez. Alors j’ai attendu que le garçon vînt demander votre addition à la caisse, après quoi je me suis posté dehors.

— Mais dans quel but ? Pouvez-vous me dire ce que vous comptiez faire ?

— Vous le savez bien, murmura Ekstrom. Après ce qui s’est passé à Londres… c’est votre peau ou la mienne !

— Vous parlez en vrai malotru ! Mais il me semble que vous avez négligé une occasion remarquable d’accomplir votre infernal dessein là-bas dans les petites rues.

— Serais-je assez bête pour vous abattre avant d’avoir découvert ce que vous avez fait de ces plans ?

— Vous auriez aussi bien fait, riposta Lanyard avec désinvolture, car vous ne les aurez pas autrement !

Avec un furieux blasphème l’Allemand s’arrêta court ; mais il ne put ignorer la promptitude avec laquelle son bourreau imita sa manœuvre et tint son revolver en joue à travers le tissu de son imperméable.

— Hein ? fit l’aventurier sur un ton de surprise exaspérant.

— Entendez-moi bien, murmura rageusement Ekstrom : à la prochaine fois je ne vous ferai pas grâce…

— Mais s’il n’y a pas de prochaine fois ? Vous savez, il n’est guère probable que nous nous rencontrions de nouveau.

— C’est ce que vous ignorez…

— Croyez-vous ?… Mais si nous reprenions notre balade ? Les gens pourraient nous remarquer arrêtés ici – vous, montrant les dents tel un chien hargneux… Ah ! merci ! (Et comme ils se remettaient en marche, Lanyard continua :) vous expliquerai-je pourquoi nous ne serons pas à même de nous rencontrer de nouveau ?

— Si ça vous amuse.

— Merci une fois de plus !… Pour la simple raison que Paris me plaît : aussi je m’y fixe.

— Et alors ? demanda l’espion avec un regard oblique.

— Tandis que vous, vous allez quitter Paris ce soir même.

— Qu’est-ce qui vous fait croire cela ?

— C’est que vous tenez à votre vilaine peau beaucoup trop pour rester, mon cher capitaine. (Arrivé au coin du boulevard Saint-Denis, Lanyard fit halte.) Un moment, je vous prie. Vous voyez là-bas l’entrée du métro, n’est-ce pas ? Et ici, à quatre mètres de nous, un sergent de ville assez costaud ? Pénétrez-vous congrument de cette conjonction du destin : car cinq minutes après que vous serez descendu dans le souterrain – ou du moins dès que le bruit d’une rame m’avertira que vous avez eu une chance de partir – je dirai comme par hasard au sergot… que je viens de voir le capitaine Eks…

— Taisez-vous ! s’exclama l’autre, effrayé.

— Bien volontiers : je n’ai aucun désir de vous mettre dans l’embarras ; la publicité doit être terriblement gênante pour quelqu’un de votre caractère impressionnable et discret… Mais j’espère que vous m’avez compris ! D’une part, voilà le métro, de l’autre voici le flic ; tandis que moi, vous devez le savoir, je suis grand comme la fatalité, et tout à fait sérieux… Et étant donné que je communiquerai certainement mes soupçons au représentant de l’ordre – comme dit plus haut – je vous conseillerai d’être bien loin de Paris avant le jour !

Les yeux de l’espion lui lancèrent un regard assassin ; et pour un instant Lanyard fut convaincu qu’il était allé trop loin, que même là, même à ce carrefour animé de deux grandes artères, Ekstrom allait laisser son tempérament prendre le dessus sur sa raison, et tenter à tout risque d’ôter la vie à celui qui l’avait dépouillé.

Mais il se trompait.

Avec un amer haussement d’épaules, l’espion se détourna et marcha droit vers l’entrée du chemin de fer souterrain, dans lequel il s’engouffra, sans un regard en arrière.

Deux minutes plus tard, le grondement d’une rame allant vers le nord faisait trembler le sol sous les pieds de Lanyard.

Il attendit encore trois minutes ; mais Ekstrom ne reparut pas ; et convaincu à la fin que son avertissement avait suffi, Lanyard tourna les talons et s’éloigna.

XVI

RESTITUTION

Malgré le succès qui avait récompensé son audace, Lanyard était loin d’avoir l’esprit tranquille durant l’heure suivante qu’il passa avant d’oser aller rejoindre Lucy Shannon, à circuler dans Paris avec force détours, marches et contre-marches, dans le dessein de dépister les chacals de la Meute qui pourraient avoir relevé sa piste par hasard comme l’avait fait Ekstrom.

Le plaisir, en effet, que lui causait la défaite de sa dupe, était troublé par la crainte que ce ne fût une folie de considérer l’affaire Ekstrom comme terminée. L’espion s’était montré d’une docilité trop inattendue. Et cette docilité même offrait quelque chose d’étrange et de menaçant, un présage de malheur qui fut à peine mitigé en retrouvant la jeune fille saine et sauve sous l’aile tutélaire de Mme la concierge, dans la petite cour du garage privé où il louait une place pour sa voiture, non loin de la rue des Acacias.

M. le concierge, paraît-il, était absent ; et madame, d’esprit épais et de cœur bon, en âme simple qu’elle était, fit preuve d’une superbe incuriosité, qui fut des plus agréables à l’aventurier, car elle lui permit de se dispenser d’explications embarrassantes, et d’emmener la jeune fille dès qu’il le jugea bon.

Cela se produisit aussitôt après qu’un examen personnel l’eut rassuré au sujet de son automobile – à première vue une voiture quelconque du meilleur genre, mais qui possédait, caché sous son capot, un moteur exceptionnellement puissant. Une telle voiture, passant aisément pour la voiture de ville d’une famille aisée, ou bien pour ce qu’à Paris on nomme une voiture de remise (c’est-à-dire un fiacre sans taximètre) était d’une commodité extrême pour son possesseur, car elle lui permettait de circuler à volonté parmi les fiacres de Paris sans éveiller de commentaires. Mais on n’aurait pu la laisser stationner en des lieux publics en des heures indues, ni pour longtemps, sans attirer l’attention de la police ; et c’est pourquoi elle était inutilisable dans le cas présent. Lanyard, néanmoins, soupçonnait fort que ses projets pourraient tourner mal et que la possession d’une voiture roulant vite deviendrait peut-être bientôt indispensable à son salut ; aussi consacra-t-il volontiers une bonne demi-heure à mettre le moteur en parfait état pour la route.

Ceci fait – et s’étant assuré par un discret questionnaire posé à Mme la concierge, qu’on n’avait fait aucune enquête au sujet de « Pierre Lamier », et qu’elle n’avait pas remarqué d’individus suspects rôdant dans le voisinage depuis peu – il s’apprêta à faire son premier pas authentique vers la réhabilitation…

Il était plus d’une heure du matin quand, la jeune fille à son bras, il déboucha dans la sombre et somnolente rue des Acacias, et marchant rapidement, traversa l’avenue de la Grande-Armée. Après quoi, évitant les voies fréquentées, tous deux piquèrent vers le sud par un lacis de petites rues jusqu’à l’aristocratique Passy, longèrent les boulevards des fortifications, et arrivèrent au parc privé de la Muette.

L’hôtel particulier de Mme Hélène Omber, cette riche et aimable excentrique, datait du temps où Passy n’était encore qu’un faubourg. Survivance de la Révolution, cette vaste et sévère bâtisse qui n’avait guère subi de changements depuis l’époque de sa construction, occupait un grand parc négligé, de forme à peu près triangulaire, borné par deux rues et une avenue, et enfermé entre de hautes murailles couronnées de tessons de verre. La porte cochère, gardée par une loge de portier, donnait sur l’avenue ; par ailleurs, des trois poternes percées dans les murs sur les rues latérales, une seule servait couramment aux domestiques de la maison ; les deux autres étaient censées condamnées en permanence.

Mais Lanyard était mieux renseigné.

Quand ils furent sortis de l’avenue, il ralentit le pas et s’avança avec circonspection, examinant attentivement les alentours.

D’un côté s’élevait le mur du parc, d’où dépassaient les branches dénudées d’arbres non taillés ; de l’autre, par-delà la chaussée, un pâté de hauts et anciens immeubles, jalousement retranchés derrière des murs de jardins, montraient leurs façades somnolentes aux ouvertures sans lumière.

Dans la perspective de la rue trois uniques silhouettes se mouvaient. Lanyard et la jeune fille dans l’ombre du mur, et un malheureux chat abandonné qui décampa en hâte comme un fantôme pris de panique.

Là-haut le ciel se découvrait et laissait voir des trouées d’ébène avec quelques étoiles parmi les nuages en déroute. L’air nocturne avait sensiblement fraîchi et bruissait sous les rafales du vent qui venait de se lever.

À quelques mètres de la poterne, Lanyard s’arrêta définitivement, parla pour la première fois depuis de nombreuses minutes ; car la nature de leur expédition avait oppressé leurs âmes à tous deux, leur imposant un silence inusité, depuis leur départ de la rue des Acacias.

— C’est ici que nous nous arrêtons, fit-il en désignant le mur d’un signe de tête ; mais il n’est pas trop tard…

— Pourquoi ? demanda vivement la jeune fille.

— Je vous ai promis tout à l’heure qu’il n’y aurait pas de danger ; mais depuis j’ai réfléchi, et je n’ose plus le promettre : il y a toujours du danger. Et je crains pour vous. Il n’est pas encore trop tard pour que vous vous en retourniez m’attendre en lieu sûr.

— Vous m’avez demandé de vous accompagner dans un but déterminé, objecta-t-elle ; vous m’avez priée de venir avec vous, en fait… Maintenant que j’ai accepté et que je suis venue si loin, je ne veux pas m’en retourner sans juste cause.

Il fit à regret un geste d’acquiescement.

— Je n’aurais pas dû vous demander cela. Il faut qu’à ce moment-là j’aie été un peu fou. Si jamais cette aventure avait pour vous des conséquences nuisibles…

— Si vous avez l’intention de faire ce que vous avez promis…

— Doutez-vous de ma sincérité ?

— C’est vous-même qui avez déclaré que vous ne me laissiez aucune raison de douter.

Sans plus discuter, mais en proie à de fâcheux pressentiments, il la guida vers la porte – un simple panneau de bois, peint en vert foncé, et profondément encastré dans le mur.

Conformément à son assertion qu’il avait depuis longtemps fait tous ses préparatifs pour pénétrer dans les lieux, Lanyard avait à la main une clef qui fut dans la serrure dès l’instant même où ils atteignirent la porte. Celle-ci s’ouvrit aisément et sans bruit comme sur des gonds bien huilés. Dans le même silence il la referma sur eux.

Ils se trouvèrent sur un chemin de gravier envahi par l’herbe, encaissé entre des massifs de verdure ; mais le parc était aussi noir que l’intérieur d’un four ; et les lourds relents d’humidité, de moisissure, de végétaux pourrissants et de feuilles en décomposition qui emplissaient l’air, semblaient rendre les ténèbres encore plus opaques.

Mais Lanyard connaissait évidemment son chemin les yeux fermés : bien que par prudence il s’abstînt d’employer sa lampe électrique, il ne montra pas dans ses mouvements la moindre incertitude. Pas une fois il n’hésita sur le bon chemin et pilota vivement la jeune fille à travers un déconcertant et noir dédale de sentiers, de pelouses et de massifs…

À un moment donné il s’arrêta, et Lucy s’aperçut qu’ils avaient débouché à l’air libre sur une pelouse de gazon, toute proche de la masse informe et ténébreuse d’un bâtiment muet.

La jeune fille sentit sur ses doigts une pression significative, et elle entendit le chuchotement spécial de son compagnon qui lui disait :

— C’est ici le derrière de la maison – l’entrée de service. De cette porte-ci une large allée s’en va jusqu’à la grande porte cochère de service ; vous ne pouvez vous y tromper ; et la porte elle-même a un loquet à ressort, facile à ouvrir de l’intérieur. Rappelez-vous cela en cas de danger. Il pourrait se faire que nous fussions séparés dans l’obscurité et la confusion…

Lui rendant doucement sa pression de main, elle répondit dans un souffle :

— C’est compris.

Aussitôt il l’entraîna jusqu’à la maison, ne faisant halte qu’un instant devant une large porte, dont un battant céda vite, et dès qu’ils l’eurent franchi se referma sans aucun bruit perceptible. Et alors la lampe de Lanyard fouilla l’obscurité de toutes parts, explorant rapidement les parois d’un grand vestibule de service, et repérant enfin à l’autre bout le bas d’un escalier. Ils se dirigèrent de ce côté à pas de loup sur un sol carrelé.

L’ascension de l’escalier ne s’accomplit toutefois qu’avec des précautions infinies, car Lanyard essayait chaque marche avant d’y confier son poids ou celui de la jeune fille. À deux reprises il lui fit enjamber un degré, de crainte que le gémissement de l’antique menuiserie ne vînt à les trahir. Malgré tout celle-ci ne proféra pas moins de trois affreuses plaintes avant qu’ils fussent en haut : chacune d’elles marqua une halte et une attente de plusieurs secondes angoissées.

Mais il semblait que les domestiques qui pouvaient être restés dans la maison, en l’absence de la châtelaine, ou bien dormaient profondément, ou bien étaient accoutumés au concert nocturne de ces bois anciens ; et sans malencontre ils finirent par pénétrer dans l’antichambre de réception, qui leur apparut à la lueur du rai dansant de sa lampe comme une pièce de vastes proportions, meublée avec une sobre magnificence.

Y laissant la jeune fille seule pour une minute, Lanyard s’élança en haut pour passer en revue les chambres à coucher et les logements des domestiques.

Avec l’impression d’être écrasée et étouffée par le sombre mystère qui l’environnait, elle se roidit contre l’énervement d’une attente prolongée. De toutes parts l’obscurité semblait animée de bruits et de pas furtifs, de chuchotements, et du passage de formes enveloppées dans un silence menaçant. Ses yeux lui faisaient mal, sa gorge et ses tempes battaient, sa peau se hérissait, son cuir chevelu se recroquevillait. Elle croyait ouïr mille bruits inquiétants. Les seuls bruits qu’elle n’entendit pas furent probablement ceux qui accompagnèrent le départ et le retour de Lanyard. S’il n’eût pris la précaution, arrivé à quelques pas d’elle, de l’avertir de sa présence par la lumière de sa lampe, elle l’eût sans doute accueilli par un cri d’effroi, tant il se mouvait silencieusement. En fait, elle fut surprise, craignant quelque malheur, de le voir si tôt de retour : car il n’était pas resté absent trois minutes.

— Tout va bien, lui annonça-t-il à voix basse – et non plus en chuchotant. Il n’y a, sans nous compter, que cinq personnes dans la maison – tous des domestiques, endormis dans l’aile de derrière. Nous avons donc le champ libre… ce qui n’est pas une raison de courir des risques inutiles ! En tout cas nous aurons fini et nous serons repartis dans moins de dix minutes. Par ici.

Cette direction conduisait à une vaste et sombre bibliothèque située tout au bout d’une enfilade de grands salons, un véritable musée de meubles d’art et d’authentiques tableaux de maîtres anciens. Tout en marchant lentement à travers ces pièces, Lanyard tenait sa lampe allumée ; involontairement, de temps à autre il arrêtait sa compagne devant quelque toile ou quelque antiquité remarquables.

— J’ai toujours songé à venir ici un jour avec une voiture de déménagement et à vider proprement le local ! avoua-t-il avec un petit soupir affecté. De ce point de vue de praticien expert dans ma… hum !… dans mon ex-profession, c’est un péché et une honte de laisser tout cela à l’abandon, quand c’est si piètrement gardé. La vieille – je parle de Mme Omber – a mis presque toute sa fortune là-dedans, et à sa mort tous ces trésors iront au Louvre, car elle n’a pas d’héritiers.

— Mais comment a-t-elle fait pour amasser tout cela ? s’émerveilla la jeune fille.

— C’est l’œuvre de plusieurs générations de collectionneurs passionnés, répliqua-t-il. Feu M. Omber était le dernier de sa dynastie ; lui et ses prédécesseurs ont réuni les tableaux et les meubles ; madame y a ajouté les choses d’Orient rassemblées par son premier mari, ainsi que sa propre collection de bijoux anciens et de pierres précieuses – sa toquade particulière.

Tout en parlant il éteignit sa lampe électrique. Un instant plus tard la jeune fille entendit un petit cliquetis d’anneaux de rideaux courant sur leur tringle ; et ce bruit se répéta par trois fois. Puis, après un autre court silence, le déclic d’un commutateur ; et, ruisselant de l’abat-jour d’une lampe de bureau portative, un flot de lumière inonda le centre d’une vaste pièce pleine d’ombre, un appartement dont les portes et les fenêtres étaient pareillement calfeutrées de lourdes tentures qui pendaient à longs plis lustrés depuis le plafond jusqu’au plancher. D’énormes bibliothèques noires aux rayons encombrés de volumes somptueusement reliés, garnissaient les murs ; et du haut de leurs frontons, de blêmes bustes de marbre paraissaient regarder les intrus de leurs yeux sévères. Une vaste cheminée de marbre sculpté, supportant un grand miroir obscur, occupait la majeure partie d’une paroi ; au-dessous, un âtre large et profond béait, à demi caché par un écran ajouré de cuivre et de cristal. Au milieu de la pièce se dressait une table de lecture en acajou ; de hauts fauteuils de cuir et des sofas encombraient le reste de son étendue. Et le coin de droite de la cheminée était caché par un haut paravent japonais vermillon et or.

Ce fut de ce côté que Lanyard se dirigea avec assurance, en emportant la lampe. Il la déposa sur le parquet, saisit à deux mains un feuillet du paravent et non sans effort le fit tourner, ce qui laissa voir le devant d’un coffre-fort à l’ancienne mode encastré dans le mur.

Durant quelques secondes – mais peu nombreuses – Lanyard s’immobilisa, la tête baissée et projetée en avant, les mains sur les hanches, pour étudier ce problème. Puis, se retournant, il fit signe à la jeune fille de s’approcher.

— Ma dernière opération, fit-il avec un sourire bizarrement éclairé par la lampe posée à ses pieds… et ma plus facile, je pense. C’est regrettable, d’ailleurs, car j’aurais préféré vous montrer un peu mes talents. Mais cette vieille caisse de fer-blanc ne laisse aucun prétexte à des méthodes théâtrales.

— Mais, objecta la jeune fille, vous n’avez pas apporté d’outils !

— Si fait, j’en ai ! (Et, fouillant dans sa poche, Lanyard en tira un crayon.) Tenez ! fit-il, en le brandissant avec un rire.

Elle fronça les sourcils :

— Je ne comprends pas.

— C’est tout ce qu’il me faut… avec ceci.

S’approchant du pupitre, il y prit une feuille de papier à lettres, qu’il plia en deux, et s’en revint.

— Maintenant, dit-il, donnez-moi cinq minutes…

S’agenouillant, il fit faire au bouton de la combinaison un rapide tour préliminaire, puis appuya l’épaule contre le feuillet de tôle peinte, la joue contre sa surface lisse et froide, l’oreille toute proche du cadran ; et avec les doigts experts d’un maître-serrurier il se mit à manipuler le bouton.

Doucement, infatigablement, de-ci de-là, il le tournait, faisant et défaisant la combinaison, le caressait, l’exhortait, le questionnait inexorablement dans le langage muet que ses doigts parlaient si bien. Et les bruits mystérieux des cliquets et des rouages susurraient des réponses compréhensibles à son oreille exercée.

De temps à autre, lâchant le bouton et s’asseyant en arrière sur ses talons, il se courbait sur le cadran avec une attention particulière, notait la position des lettres, et avec son crayon griffonnait des notes sur le papier. Ceci se reproduisit peut-être une douzaine de fois, à intervalles irréguliers.

Il travaillait activement, avec une concentration d’esprit qui semblait lui faire oublier la proximité immédiate de la jeune fille, laquelle, à demi agenouillée à moins d’un pas de son épaule, surveillait l’opération avec un intérêt à peine moins intense que le sien.

Mais lorsqu’un petit bruit étrange vint rompre le silence endormi des salons, à l’instant il se retourna et se dressa d’un seul geste, le regard sur les rideaux.

Mais ce n’était que le râle prémonitoire d’une antique grande horloge qui s’apprêtait à sonner dans la pièce voisine. Et tandis que ses coups sonores annonçaient deux heures, Lanyard répondit par un petit rire tranquille au regard inquiet de sa compagne, et alla se réaccroupir devant le coffre.

Sa tâche était presque terminée. Au bout d’une minute il s’assit en arrière avec le visage illuminé, poussa une exclamation étouffée de joie, consulta un moment ses notes, puis rapidement et avec des gestes assurés plaça le bouton et les lettres dans les diverses positions de la combinaison, saisit la poignée d’ouverture, la fit tourner avec force, et la porte s’ouvrit toute grande.

— Facile, hein ? ricana-t-il avec un regard de biais à la jeune fille attentive, ravissante avec sa figure animée et ombrée par la clarté renversée de la lampe – quand on connaît le truc, bien entendu ! Et maintenant… si l’on n’était pas un honnête homme !

Un geste de sa main désigna les casiers qui garnissaient l’intérieur du coffre : loges grandes et petites, où s’entassait un pêle-mêle extravagant d’écrins à bijoux, de paquets ficelés et cachetés dans un papier gris, et des boîtes en bois et en carton de toutes formes et dimensions.

— C’est seulement ses plus belles pièces, ses joyaux personnels, que Mme Omber a emportés avec elle en Angleterre, expliqua-t-il ; elle en raffole et ne s’en sépare jamais… Peut-être la plus belle collection du monde, pour la grosseur et la pureté de l’eau… Elle a eu le cœur de laisser ça… tout ça !

Avançant la main il choisit au hasard, sortit deux écrins de cuir, les déposa sur le parquet, et avec une lame de son canif força leurs fermetures.

Du premier, la lumière fit jaillir une irradiation de feux éblouissants. Il n’y avait là rien que des diamants, pour la plupart enchâssés dans des montures anciennes.

Il prit une pièce et l’offrit à la jeune fille. Instinctivement celle-ci retira sa main.

— Non, protesta-t-elle dans un chuchotement d’effroi.

— Voyons, rien qu’un coup d’œil ! fit-il. Il n’y a pas de danger… et vous ne reverrez plus jamais le pareil !

Obstinément elle retirait sa main.

— Non, non ! suppliait-elle. J’aime mieux ne pas y toucher. Enlevez cela. Dépêchons-nous. J’ai peur.

Il haussa les épaules et replaça le bijou ; puis il céda de nouveau à la curiosité et leva le couvercle du second écrin.

Celui-ci ne contenait que des pièces enchâssant des pierres colorées de premier ordre – émeraudes, améthystes, saphirs, rubis, topazes, grenats, lapis-lazuli, hyacinthes, jades, montés par des maîtres-orfèvres, en anneaux, bracelets, chaînes, broches, agrafes, colliers, de formes ravissantes : le tout jeté négligemment, pêle-mêle, sans ordre ni soin.

Durant une minute l’aventurier contempla de sang-froid ce trésor inestimable, les yeux clignés et la respiration perceptiblement accélérée. Puis d’un geste lent il referma l’écrin, prit dans sa poche celui qu’il avait apporté de Londres avec lui, et le tint à côté du premier sous la lumière, pour le montrer à la jeune fille.

Pas une fois il ne les regarda, ni leur contenu, ni elle, craignant que sa physionomie ne trahît la vérité, à savoir qu’il n’avait pas encore complètement réussi à exorciser ce démon acharné et rebelle, le Loup Solitaire, du domicile qu’il avait si longtemps habité ; et satisfait d’entendre sa compagne pousser un petit soupir d’étonnement à la vue de ce qui surpassait si merveilleusement ce que lui avaient révélé les autres écrins, il retira celui-ci, le referma, lui trouva une place dans le coffre, et sans désemparer ferma la porte de fer, fit claquer les verrous, et tourna le cadran pour brouiller la combinaison.

Une dernière pression sur la poignée d’ouverture lui ayant montré que le coffre était dûment fermé, il se leva, reprit la lampe, la replaça sur le pupitre en prenant grand soin de ne pas laisser voir qu’on l’avait déplacée, et chercha du regard la jeune fille.

Elle n’avait pas bougé de place, et sa petite personne se détachait parmi les ombres, avec des yeux ravis dans une face de pâleur resplendissante.

Portant la tête haute et les épaules en arrière, il fit un geste signifiant avec plus d’éloquence que les mots : « c’en est fini de tout cela ! »

— Et maintenant ? demanda-t-elle, haletante.

— En route pour le départ, répliqua-t-il avec une désinvolture affectée. Avant le jour il nous faut être loin de Paris… Deux minutes, pendant que je remets tout en place pour laisser la pièce comme je l’ai trouvée.

Il retourna au coffre-fort, ramena le feuillet du paravent à l’endroit exact d’où il l’avait déplacé, et après un rapide examen du tapis, se mit à explorer ses poches.

— Que cherchez-vous ? interrogea la jeune fille.

— Le papier où j’ai noté la combinaison…

Elle désigna la poche de son manteau :

— Je l’ai. Vous l’aviez laissé sur le parquet, et j’avais peur que vous ne l’oubliiez…

— Pas de danger ! fit-il en riant. (Et, comme elle lui tendait la feuille repliée) : Non, gardez-la ; vous la détruirez quand nous serons sortis d’ici. À présent, ces rideaux…

Éteignant la lampe de pupitre, il tourna son attention vers les portes et les fenêtres…

Cinq minutes plus tard tous deux se retrouvaient dans les rues silencieuses de Passy.

Il leur fallut marcher jusqu’au Trocadéro avant que Lanyard découvrit un fiacre, qu’il renvoya ensuite, arrivé au coin du boulevard Saint-Germain.

Quelques pas de plus les amenèrent devant une porte percée dans le mur du jardin d’une propriété à la bifurcation de deux rues tranquilles.

— Ici, je pense, vont se terminer nos aventures parisiennes, annonça Lanyard. Si vous voulez bien avoir l’obligeance de veiller aux indiscrets… et de vous effacer le plus possible contre cette porte…

Et il retourna au bord du trottoir, pour mesurer de l’œil la hauteur du mur.

— Qu’allez-vous faire ?

Il lui répondit en exécutant la chose si rapidement qu’elle resta béante de surprise : faisant halte un instant à un mètre du mur, il se rassembla, bondit en l’air avec légèreté, attrapa le faîte du mur à deux mains, et…

Elle entendit le choc assourdi de ses pieds touchant terre de l’autre côté ; le loquet grinça derrière elle ; la porte s’ouvrit.

— Pour la dernière fois, ironisa Lanyard, permettez-moi de vous inviter à enfreindre la loi en commettant un acte de violation de domicile !

Après avoir refermé la porte, il mena sa compagne à un banc de jardin enfoui sous un bosquet traditionnel.

— Si vous voulez attendre ici, lui dit-il… eh bien, ce sera le mieux. Je serai de retour le plus tôt possible, mais je puis aussi être retenu quelque temps. De plus, comme je vais m’introduire par effraction dans cet hôtel, mes motifs, qui sont des plus respectables, seront peut-être mal interprétés, et je préfère que vous restiez ici, à portée de la rue. Si vous entendez un bruit de lutte, vous n’avez qu’à ouvrir la porte. Mais espérons que mes bienveillantes intentions envers la République française ne seront pas méconnues !

— J’attendrai, lui déclara-t-elle courageusement ; mais ne me direz-vous pas… ?

D’un geste, il lui désigna le bâtiment au fond du jardin.

— Je vais m’introduire là-dedans pour faire une visite matinale et communiquer des nouvelles intéressantes à un personnage des plus distingués – rien moins, en fait, que M. Ducroy.

— Et qui est-ce ?

— Le ministre de la Guerre actuel… Nous n’avons pas encore eu le plaisir de faire notre connaissance réciproque ; mais je pense qu’il ne sera pas fâché de me voir… Bref, je veux lui faire cadeau des plans Huysman et traiter avec lui pour obtenir notre libre sortie de France.

Avec élan elle lui tendit la main, et quand il l’eut prise, étonné, avec quelque hésitation :

— Prenez garde, chuchota-t-elle, en balbutiant et levant vers lui sa douce figure pâle. Oh ! prenez garde ! J’ai peur pour vous.

Et pour une minute la tentation de l’étreindre dans ses bras fut la plus forte qu’il eût encore éprouvée…

Mais il se rappela son année stipulée de probation, et lui lâchant la main en murmurant quelques mots vagues, il se détourna et disparut dans la direction de la maison.

XVII

LE SUPRÊME ESPOIR

Qu’il fût installé à son superbe pupitre d’acajou dans son bureau du Ministère de la Guerre, qu’il se pavanât majestueusement au-dehors revêtu de son habit à queue et de son huit-reflets, ou qu’il daignât rehausser de sa présence l’éclat de quelque cérémonie officielle en ce bel uniforme qui appartenait à sa fonction, M. Hector Ducroy faisait un personnage imposant.

Au lit… hélas ! ce n’était plus du tout la même chose.

Lanyard tourna le commutateur de la lampe de chevet, la dirigea de telle sorte que sa clarté donnât en plein sur la figure du dormeur, et tout en s’asseyant, eut un sourire.

Le ministre de la Guerre était étendu sur le dos, et son embonpoint remarquable perturbait fâcheusement la modeste harmonie des couvertures. En travers de sa poitrine en pente, ses grasses mains se repliaient en un geste d’une ingénuité touchante. Il avait la figure rouge, un noble reflet brillait sur la convexité de sa calvitie, et sa bouche était ouverte. À son insu il faisait de son mieux pour donner une imitation prolongée d’un combat de chiens ; et il déployait réellement une virtuosité émérite : on distinguait aisément les aboiements de chacun, leurs grognements, leurs jappements, qu’accompagnaient les voix unies de non-combattants surexcités…

Aussi brusquement que si un auditeur s’ennuyant de ce divertissement phonographique avait soulevé l’aiguille du disque, il s’interrompit. Le ministre de la Guerre s’étira avec gêne dans son sommeil, marmotta un gros mot, ouvrit un œil, fronça les sourcils, et ouvrit l’autre.

Il clignotait furieusement, à demi ébloui mais néanmoins capable de discerner la déconcertante silhouette d’un homme assis juste au-delà de la clarté : personnage muet qui ne remuait pas mais le regardait fixement ; apparition d’autant plus inquiétante qu’elle était immobile.

Rapidement la face du ministre de la Guerre se décolora de plusieurs tons. Il s’humecta nerveusement les lèvres, et convulsivement agrippa le drap et le ramena autour de son cou, comme s’il avait l’impression trompeuse que la majesté de sa personne était menacée.

— Que me voulez-vous, monsieur ? bégaya-t-il d’une petite voix tremblante qu’il eût été le dernier à reconnaître pour la sienne.

— Je désire traiter une affaire avec vous, monsieur, répliqua l’intrus après une courte pause. Si vous voulez avoir l’obligeance de vous calmer…

— Je suis parfaitement calme…

Mais ici le ministre de la Guerre vérifia d’un regard rapide une impression antérieure, à savoir que l’homme tenait un objet brillant d’un éclat métallique, et son âme commença à se recroqueviller en lui.

— Il y a dix-huit cents francs dans mon portefeuille, à peu près, réussit-il à articuler. Ma montre est sur la table de nuit. Vous trouverez l’argenterie dans le coffre de la salle à manger derrière le buffet… la clef est pendue à mon trousseau… et les bijoux de madame mon épouse sont dans un petit coffret à secret sous le chevet de son lit. La combinaison…

— Pardon, monsieur : vous vous méprenez, interrompit sèchement le cambrioleur. Si j’eusse désiré ces choses de valeur, je les aurais bien prises sans me donner la peine de troubler votre repos… Mais j’ai déjà exposé la nature de ma visite.

— Hein ? fit le ministre. Qu’est-ce que c’est ? Donnez-moi donc de grâce le moyen de comprendre ! Je ne vous ai jamais fait de mal volontairement, monsieur ; et si je vous en ai fait sans le savoir, soyez assuré que vous n’avez qu’à m’adresser une réclamation par les voies officielles et je ne serai que trop heureux de vous faire réparation !

— Vous ne comprenez toujours pas ! reprit l’autre. Allons, monsieur Ducroy, calmez-vous. Je ne vous ai pas volé, parce que je n’en ai aucun désir. Je ne vous ai pas fait de mal pour la même raison. Mon unique désir est de vous exposer, en votre qualité de membre du gouvernement, une affaire qui concerne les intérêts de l’État.

Il y eut un silence tandis que M. le Ministre se pénétrait de cette exhortation. Puis, rassuré apparemment, il se mit sur son séant et examina son intempestif visiteur avec un regard quelque peu truculent.

— Hein ? Qu’est-ce que c’est ? Une affaire, dites-vous ? Quel genre d’affaire ? Si vous désirez soumettre à mon appréciation une affaire quelconque, comment cela se fait-il que vous pénétrez dans ma demeure au cœur de la nuit et m’éveillez de cette façon brutale (ici sa voix s’altéra) avec une arme de mort braquée sur moi ?

— Monsieur reconnaîtra qu’il parle sous l’influence d’une illusion, répliqua le bandit. Je n’ai pas encore braqué sur lui ce revolver. Je serais fort marri d’avoir à le faire. Je l’exhibe, en réalité, à seule fin que monsieur ne s’oublie pas au point d’appeler ses domestiques dans son ressentiment contre cette méthode inusitée – je l’avoue – de venir lui demander audience. Quand nous nous comprendrons mieux l’un l’autre, une telle précaution deviendra superflue et alors je mettrai mon arme de côté, de façon que sa vue n’importune plus monsieur.

— C’est vrai, je ne vous comprends pas, grommela le ministre. Pourquoi – si votre mission est pacifique – pourquoi pénétrer ainsi chez moi ?

— Parce qu’il était de toute urgence pour moi de voir à l’instant monsieur. Monsieur voudra bien songer à la réception qu’on aurait si on sonnait à sa grande porte pour lui demander audience à trois heures du matin !

— Eh bien, concéda Ducroy en hésitant… Puis, à la réflexion il réitéra sur un ton interrogateur : — Eh bien ! Que voulez-vous donc ?

— Monsieur me comprendra mieux quand il aura examiné… ce que j’ai à lui montrer.

Là-dessus Lanyard glissa son revolver dans sa poche de manteau, tira d’une autre un porte-cigarette en or, et parmi la provision que renfermait ce dernier, choisit avec soin une unique cigarette.

Tout en regardant le ministre d’un air de mystère, il se mit à rouler vivement la cigarette entre ses paumes. Une petite pincée de tabac se répandit sur le sol ; le papier de soie se brisa et s’éparpilla ; et avec le gracieux sourire et le geste d’un prestidigitateur authentique, Lanyard exhiba entre le pouce et l’index un petit rouleau de papier raide.

En roulant de gros yeux irrités, M. Ducroy lança :

— Dites donc ! est-ce que vous vous fichez de moi ?

Toujours avec le sourire, Lanyard se pencha en avant et sans un mot déposa le rouleau dans la main du Français. En même temps il lui tendit une loupe de poche.

— Qu’est-ce que c’est ? répétait niaisement Ducroy. Qu’est-ce que c’est ?…

— Si monsieur veut avoir la bonté de dérouler ces papiers et de les examiner à l’aide de cette lentille…

Avec un grognement étonné, l’autre obéit, déroula plusieurs petites feuilles de papier à épreuves photographiques sur lesquelles avaient été reproduits plusieurs dessins extraordinairement compliqués et minutieux – ressemblant assez à de laborieux efforts pour styliser une toile d’araignée.

Mais M. Ducroy ne les eut pas plus tôt examinés à la loupe, qu’il tressaillit violemment, poussa une exclamation de surprise, et se livra à un examen prolongé et scrupuleux des épreuves.

— Monsieur est sans doute satisfait, à présent ? interrogea Lanyard quand sa patience fut à bout.

— Elles sont authentiques ? demanda vivement le ministre, sans lever les yeux.

— Monsieur peut aisément distinguer les notes inscrites sur les dessins par l’inventeur même, Georges Huysman. En outre, chaque plan a été marqué dans le coin gauche inférieur du mot « Accepté », suivi des initiales du ministre de la Guerre d’Allemagne. Ceci, je pense, établit sans conteste possible l’authenticité des photos du plan de l’invention de Huysman.

— Oui, acquiesça le ministre haletant. Vous avez les négatifs qui ont servi à tirer ces épreuves ?

— Les voici, répondit Lanyard en désignant une seconde cigarette.

Et d’un geste si sûr et si désinvolte que l’opération fut accomplie avant que l’autre, dans sa préoccupation, s’en aperçut, l’aventurier se pencha en avant et rafla les épreuves de dessus la couverture, au nez de M. Ducroy.

— Hé là ! s’exclama le Français. Pourquoi faites-vous ça ?

— Monsieur ne doute plus de leur authenticité ?

— Je vous le concède.

— Alors je reprends ces épreuves, durant les négociations pour leur transfert à la France.

— Comment les avez-vous obtenues ? interrogea M. Ducroy après une minute de silence.

— Monsieur a-t-il besoin de le demander ? La France est-elle si mal servie par ses espions que vous ne sachiez pas déjà la mésaventure arrivée à Londres à un certain capitaine Ekstrom ?

Ducroy secoua la tête. Lanyard accueillit cette négation avec impatience. Il lui semblait à peine possible que le ministre de la Guerre français pût être si stupide ou si ignorant…

Mais avec un haussement d’épaules indulgent il se mit à expliquer :

— Le capitaine Ekstrom n’a réussi que depuis peu à photographier ces plans et il les a emportés à Londres pour les vendre à l’Angleterre. Malheureusement pour lui – et pour la perfide Albion ! – le capitaine Ekstrom a fait ma rencontre et m’a pris pour le représentant de Downing Street. Et voici les plans.

— Vous êtes donc… le Loup Solitaire ?

— Je suis, en ce qui vous concerne, monsieur, simplement la personne en possession de ces plans, qui les offre par votre intermédiaire à la France, moyennant un certain prix.

— Mais pourquoi vous introduire auprès de moi de cette façon insolite, en vue d’une transaction pour laquelle la filière habituelle – qui ne doit pas vous être étrangère ? – est plus spécialement indiquée.

— Simplement parce que Ekstrom m’a suivi à Paris, expliqua Lanyard avec modération. Si je m’étais hasardé à venir vous trouver de la façon normale, mes chances de jouir de la vie ensuite eussent été pratiquement nulles. De plus, les circonstances pour moi sont telles qu’il est devenu nécessaire que je quitte la France immédiatement – sans une heure de délai – et secrètement aussi ; ou bien je n’aurais plus qu’à rester ici pour me faire massacrer… Or vous disposez du seul moyen que je sache d’accomplir mon projet. Et c’est là le prix, le seul prix, que vous aurez à me donner pour ces plans.

— Je ne vous comprends pas.

— Il est au programme, n’est-ce pas, que le capitaine Vauquelin, du corps de l’aviation, doit tenter un vol sans escale de Paris à Londres ce matin, avec deux passagers, sur un nouveau biplan Parrot ?

— C’est exact… Eh bien ?

— Il faut que je sois l’un de ces passagers, et j’ai une compagne, une demoiselle, qui prendra la place de l’autre.

— Ce n’est pas possible, monsieur. Ces détails sont déjà réglés.

— Vous les modifierez.

— Le temps me manque…

— Vous pouvez avoir la communication avec Issy en deux minutes.

— Mais on a promis aux passagers…

— Vous leur dépromettrez.

— Le départ aura lieu aux premières lueurs du jour. Comment pourrez-vous arriver à temps à Issy ?

— Avec votre automobile, monsieur.

— C’est impossible.

— Il le faut ! Si l’on doit retarder le départ jusqu’à mon arrivée, vous donnerez des ordres pour qu’il en soit ainsi.

Une minute, le ministre de la Guerre hésita, puis il secoua la tête résolument :

— Les difficultés sont insurmontables…

— Il n’y a là rien d’insurmontable, monsieur.

— Je le regrette, cela ne peut pas se faire.

— C’est votre dernier mot ?

— J’en suis désolé, monsieur…

— Fort bien !

Lanyard se pencha de nouveau en avant, prit une allumette dans le pyrogène de la table de nuit, et la craqua. Très calmement il approcha la flamme de la cigarette contenant le rouleau de pellicules inflammables.

— Monsieur ! s’écria Ducroy, horrifié. Qu’allez-vous faire ?

Lanyard lui jeta un regard d’étonnement :

— Je vais détruire ces pellicules et ces épreuves.

— Ne faites pas cela !

— Pourquoi pas ? Elles m’appartiennent, j’ai le droit d’en faire ce que je veux. Si je ne puis en disposer à mon prix, je vais les détruire.

— Mais… mon Dieu ! ce que vous me demandez là est impossible ! Arrêtez, monsieur ! Songez aux conséquences de votre geste pour la France.

— Je n’y ai que trop songé. Maintenant il faut que je songe un peu à moi-même.

— Voyons… une minute !

Ducroy se décida à se lever de son lit et sortit des draps ses jambes velues.

— Une minute, soit, mais rien qu’une… Ne me faites pas gaspiller vos allumettes !

— Monsieur, ce sera comme vous le désirez, s’il est en mon pouvoir d’y réussir.

Là-dessus le ministre se mit debout et se dirigea vers le téléphone, oubliant dans son agitation sa robe de chambre et ses pantoufles.

— Il vous faut y réussir, monsieur Ducroy, lui conseilla gravement Lanyard, en soufflant la flamme ; car si vous échouez ; vous vous mettez ma mort sur la conscience. Voici les plans.

— Vous vous fiez à moi ? demanda Ducroy, ébahi.

— Mais naturellement ! c’est pour vous une question d’honneur, répliqua suavement Lanyard.

Avec un geste de capitulation aimable, le Français prit le petit rouleau de pellicule.

— Permettez-moi, dit-il, de vous remercier de la confiance dont vous m’honorez.

Lanyard s’inclina très bas :

— On sait à qui on a affaire, monsieur !… Et maintenant, si vous voulez avoir l’obligeance de m’excuser…

Il se dirigea vers la porte.

— Mais… dites donc… où allez-vous ? interrogea Ducroy.

— La demoiselle, répondit Lanyard en s’arrêtant sur le seuil… c’est-à-dire la jeune personne qui m’accompagne, m’attend impatiemment dans le jardin, là-bas, dehors. Je m’en vais la retrouver, la rassurer, et – avec votre permission – la ramener dans votre bibliothèque, où nous attendrons que monsieur ait fini de téléphoner, et de réparer les insuffisances de sa toilette, qu’il m’excusera, je l’espère, de lui signaler !

Il salua de nouveau avec une gaieté ironique, et… quand le ministre de la Guerre releva les yeux avec confusion de dessus ses jambes nues – il avait disparu.

Plein d’allégresse, Lanyard traversa la maison et gagna une porte de derrière qui donnait sur le jardin– car dans sa nouvelle dignité sociale de protégé du gouvernement, il dédaignait un chemin aussi commun que la fenêtre du jardin d’hiver dont il avait forcé la fermeture pour entrer. Et déverrouillant hardiment la porte, il s’enfonça rapidement dans la nuit, tel un homme qui s’éveille à une vie nouvelle, pour aller rejoindre sa bien-aimée.

Mais elle n’était plus là ! Il n’y avait personne sur le banc ni dans le jardin, et la grande porte bâillait sur la rue.

Lanyard étouffa un cri de détresse, et s’éloignant du banc, il courut jusqu’au carrefour de la rue transversale. Mais nulle part dans ses diverses perspectives il ne vit rien remuer.

Au bout de quelque temps il regagna le jardin et le parcourut avec le soin méthodique d’un limier battant un sous-bois. Mais il fit cela sans espoir, sachant, hélas ! trop bien que le résultat en serait précisément tel qu’il le fut en effet, c’est-à-dire négatif…

Il s’agenouilla auprès du banc, pour examiner l’herbe avec une attention minutieuse à l’aide de sa lampe de poche et chercher quelque indice de lutte qui lui prouverait qu’elle n’était pas partie de son plein gré. Il n’en avait pas encore trouvé quand une voix vint pour une minute le tirer de sa préoccupation.

Il leva des yeux égarés, et vit Ducroy debout devant lui : sa grosse personne était chastement drapée d’une robe de chambre ouatée et d’un pantalon, et son visage exprimait l’ébahissement.

— Eh ! bien, monsieur… Eh ! bien, demanda le ministre non sans irritation. Qu’est-ce que, une fois de plus, qu’est-ce que vous fichez là ?

Lanyard tenta de répondre, mais sa voix s’étrangla. Il se leva et resta comme étourdi, montrant un visage décomposé.

— Dites donc ! insista Ducroy sur un ton d’exaspération, jusqu’à quand resterez-vous à me dévisager comme ça, hein ? Voyons, monsieur, qu’y a-t-il encore ? J’ai tout arrangé, vous dis-je. Où est la demoiselle ?

Lanyard fit un geste accablé.

— Disparue ! murmura-t-il avec désespoir.

À l’instant la physionomie du gros homme – romantique invétéré qu’il était ! – s’éclaira d’une lueur de vive curiosité, et il s’approcha d’un pas, examinant attentivement le visage de l’étranger.

— Disparue ? répéta-t-il. Mademoiselle… votre fiancée, hein ?

Lanyard, en soupirant, acquiesça d’un geste navré. Dans son impatience Ducroy le prit par la manche.

— Allons, insista-t-il en le tirant… Allons, venez tout de suite chez moi. À présent, monsieur, à présent enfin, vous conquérez toutes mes sympathies ! Venez, vous dis-je ! Avez-vous envie que je prenne le coup de la mort, par ce froid ?

Lanyard se laissa entraîner avec indifférence. Il était en effet à peine conscient de ce qui se passait. Tout son être était possédé par l’unique pensée que Lucy l’avait abandonné. Et il pouvait sans peine deviner pourquoi : impossible pour quelqu’un comme elle d’envisager sans frémir la perspective de devenir la compagne d’un homme ayant un tel passé ! Folie ! – d’avoir rêvé qu’elle accepterait les hommages d’un malfaiteur, qu’elle pourrait jamais oublier son identité avec le Loup Solitaire. Inévitablement, tôt ou tard, elle devait fuir cette ignominieuse pensée avec crainte et horreur, bravant toutes les conséquences pour y échapper et oublier en même temps son compagnon d’un jour. Et après tout, mieux valait peut-être maintenant que plus tard…

XVIII

ÉNIGME

Il ne trouva aucun motif de croire qu’elle l’eût quitté sinon volontairement, ou que leur aventure depuis l’évasion de l’impasse Stanislas eût été surveillée par les espions de la Meute. Il aurait juré qu’ils n’avaient pas été suivis jusqu’à la rue des Acacias, ni depuis ; leur itinéraire avait été trop long et intentionnellement trop compliqué, lui-même avait déployé trop de vigilance pour qu’une filature quelconque eût pu exister sans qu’il n’en aperçût un indice, à un moment ou à l’autre.

Par ailleurs, se disait-il, tout s’accordait à lui faire croire qu’elle ne l’avait pas quitté pour retourner auprès de Bannon, envers qui elle s’était exprimée avec trop de sévérité pour justifier l’hypothèse qu’elle pouvait préférer sa protection à celle du Loup Solitaire.

Au vu de ce raisonnement, s’avouait-il, on ne pouvait la blâmer. Il voyait bien que, illusionnée au début par un certain goût romantique, elle ne s’était pas rendu un compte exact qu’elle unissait son sort à celui d’un vulgaire malfaiteur, avant le moment où il l’avait laissée seule dans le jardin. Alors, envahie tout à coup d’horreur, elle avait fui, avec égarement, à l’aveugle, il n’en doutait pas. Mais où ? Il la chercherait en vain à leur rendez-vous convenu, au Sacré-Cœur. Elle n’avait ni argent ni amis dans Paris.

À vrai dire, elle avait parlé de ses bijoux personnels qu’elle projetait d’engager. Sa première démarche, à lui, devait donc être d’aller au mont-de-piété, non pour s’imposer de nouveau à elle, mais pour la suivre à distance et empêcher une intervention de la part de Bannon.

L’officine gouvernementale avait son attrait pour Lanyard lui-même : il y fut dès avant l’ouverture des portes ; et muni de prêts obtenus sur sa montre, son étui à cigarettes, et une bague ou deux, il se retira dans un café d’où l’on avait vue sur l’entrée de la rue des Blancs-Manteaux, et s’apprêta à une journée de guet.

Ce n’était pas facile, une somnolence bourdonnait dans son cerveau et alourdissait ses paupières, de temps à autre, à son insu, il dodelinait sur sa tasse de café noir. Et quand, le soir venu, le mont-de-piété se ferma, il se leva et s’éloigna, se demandant si par hasard il n’avait pas fait un petit somme sans le savoir et ainsi manqué la visite de Lucy.

Ayant loué une vague chambre aux environs de la rue des Acacias, il dormit jusqu’à près de midi du lendemain, puis se leva pour mettre à exécution un plan qui avait jailli tout armé de son esprit au moment du réveil.

Il avait non seulement sa voiture, mais un brevet de chauffeur de longue date, au nom de Pierre Lamier. Il était libre, en somme, de parcourir à volonté les rues de Paris. Et après avoir eu recours aux bons offices d’un marchand d’habits et d’un parfumeur, il se sentit à peu près sûr qu’il faudrait de bons yeux, de la part de la Meute ou bien de celle de la Préfecture, pour identifier « Pierre Lamier » avec Michaël Lanyard ou avec le Loup Solitaire.

Du brun sur sa figure, ses oreilles et son cou, et une discrète application de rouge aux pommettes, simulaient l’effet de l’exposition quotidienne aux intempéries hivernales de Paris, et il donna à ses mains une teinte encore plus prononcée, y adjoignant, pour plus de vraisemblance, des ongles en grand deuil. Par ailleurs comme une barbe de deux jours hérissait son menton et ses joues, il s’abstint de se raser. Un ulster d’un roux pisseux, avec la casquette de même, un pantalon élimé que décoraient de singulières bandes couleur de plomb, et des bottines rapiécées, complétaient le déguisement.

Quant à M. et Mme de la Conciergerie, il les enjôla en leur racontant avoir vendu tout ce qu’il possédait pour acheter l’automobile et se mettre dans les affaires pour son propre compte. Avec leur bénédiction, il se mit en route pour explorer Paris diligemment et y chercher la femme à qui chaque battement de son cœur était consacré.

Vers la fin du troisième jour, il était prêt à avouer qu’elle avait réussi à s’échapper sans son aide.

Et il commençait à soupçonner que Bannon avait également fui la capitale, car les recherches les plus assidues n’aboutirent pas à lui fournir le moindre indice que l’Américain eût assisté à l’incendie de l’hôtel Troyon.

Quant à l’hôtel lui-même, il n’était plus à cette heure qu’une excavation béante encombrée de cendres et de poutres carbonisées : et bien que le bruit courût encore que la police s’intéressait à l’origine du feu, rien dans les journaux ne rattachait leurs activités au nom de Michaël Lanyard. Sa disparition comme celle de Lucia Bannon semblaient également attribuées à la mort par incinération, et le fait qu’on n’avait pas retrouvé leurs corps ne fournissait plus matière à commentaires.

Bref, Paris avait déjà cessé de s’intéresser à l’affaire.

De même, semblait-il, la Meute avait cessé de s’intéresser au Loup Solitaire ; ou bien son déguisement était impénétrable. À deux reprises il vit l’élégant de Morbihan flâner sur les boulevards, et une autre fois il passa tout près de Popinot, mais ni l’un ni l’autre ne le reconnurent.

Le troisième jour vers minuit, Lanyard, qui roulait à petite allure sur le boulevard de la Madeleine, remarqua une limousine d’aspect familier qui débouchait d’un coin à peu de distance en avant, et qui, arrivée en face de chez Viel, débarqua quatre passagers.

Le premier était Wertheimer, et à la vue de ce personnage assez frappant, harnaché en une tenue de soirée faite pour Conduit Street ou Bond Street, Lanyard accéléra l’allure.

Ayant mis pied à terre l’Anglais se retourna pour offrir la main à une jeune dame. Celle-ci, en toilette éblouissante et d’humeur rieuse, sauta sur le trottoir.

Involontairement Lanyard arrêta sa voiture ; celle qui le suivait obliqua aussitôt pour éviter la collision, et son chauffeur l’injuria abondamment au passage, tandis qu’un sergent de ville lui lançait un œil sévère doublé d’un mot impératif.

Il se ressaisit plus ou moins et remit les gaz.

La jeune fille, escortée de Wertheimer, pénétrait dans le restaurant, par la porte tournante, tandis que de Morbihan, qui était descendu à son tour, prêtait à Bannon un bras secourable.

Tout à fait automatiquement l’aventurier continua, dépassant la Madeleine, et remonta le boulevard Malesherbes. Paris, avec tout son brillant cortège de minuit, défilait sans obtenir de lui la moindre attention : il n’avait guère conscience que des lumières dont la ronde vertigineuse faisait autour de lui comme une multitude d’yeux malicieux et moqueurs…

À la bifurcation du boulevard Haussmann un second sergent de ville le réveilla en l’avertissant qu’il conduisait mal. Il circula ensuite plus convenablement, mais la détresse la plus absolue régnait dans son cœur ; ses yeux offraient toujours une expression hagarde, et de temps à autre il secouait la tête impatiemment comme pour se délivrer d’un essaim de pensées importunes…

Ainsi donc, semblait-il, il avait d’un bout à l’autre été la dupe de cette fille, tout le temps où il s’était évertué à la protéger du mal et où il lui avait timidement révélé toutes les preuves de son dévouement, elle n’avait cessé de se moquer de lui sous cape et d’envisager un retour à ce service qu’elle affectait de mépriser, pour y faire son rapport concernant un nigaud dupé par lui-même.

Une grande colère gonflait dans son sein.

Faisant demi-tour, il revint en sens inverse jusqu’au boulevard de la Madeleine, et sous divers prétextes, réussit à se maintenir au voisinage du Viel jusqu’au moment où le quatuor réapparut, un peu après une heure.

Il était clair qu’ils avaient soupé joyeusement, la jeune fille semblait de la plus folâtre humeur ; Wertheimer un peu gai, de Morbihan tout épanoui ; Bannon même ricanait d’aise tout en s’appuyant lourdement sur le bras du Français. La société se réempila dans la limousine de de Morbihan, qui les emporta vers l’avenue des Champs-Élysées, où elle s’arrêta devant l’Élysée-Palace-Hôtel pour déposer Bannon et la jeune fille – sa fille – ou bien quoi ?

Où elle alla ensuite, Lanyard ne chercha pas à le savoir. Il roula mélancoliquement jusque chez lui et alla se coucher, mais resta sans dormir durant de longues heures ; l’amertume de sa désillusion rongeait son cœur comme un acide.

Malgré toute son angoisse, son esprit demeurait indécis. Il avait tourné le dos à l’art où il était passé maître incontesté, pour l’amour d’une femme ; pour la même cause, se disait-il, il s’était voué à la pauvreté et à un labeur honnête ; et le peu de privation qu’il avait déjà enduré lui était odieusement désagréable. L’art du Loup Solitaire, sa ruse et sa subtilité consommées étaient encore à sa disposition ; n’ayant plus que lui-même à qui penser, il avait un profond mépris pour l’hostilité de la Meute, et par ailleurs nul ne connaissait mieux que lui les richesses de l’insoucieux Paris qui pouvaient être détournées dans ses poches. Il suffisait d’un pas hors de la voie qu’il avait choisie, et demain soir il pourrait dîner au Ritz, et non plus dans quelque infâme gargote pour cochers !

Et puisque personne ne s’en souciait… puisqu’Elle avait trahi sa confiance… qu’importait ?

Pourquoi pas ?…

Mais il ne réussissait pas à prendre une décision ; le lendemain encore il s’obstinait à poursuivre la ligne de conduite qu’il s’était tracée avant sa désillusion accablante.

Comme ses fonds baissaient rapidement et que la simple prudence – à défaut de motifs plus élevés – interdisait d’aller regarnir son portefeuille par une visite au petit rez-de-chaussée de la rue Roget et à ses trésors, il avait résolu de faire adapter un compteur-taximètre à sa voiture et de rouler moyennant salaire jusqu’à ce que le temps ou le hasard vinssent résoudre le problème de l’avenir.

Déjà même il avait rempli les formalités réglementaires, et reçu l’autorisation de convertir sa voiture de remise en taxi-auto ; et quand il amena celle-ci au dépôt indiqué, on lui promit que le compteur serait posé pour quatre heures. En y retournant à cette heure-là, il apprit que ce ne serait pas terminé avant six heures, et trop impatient et agité pour tuer ces deux heures dans un café, il se mit à errer sans but par les rues et les boulevards – sans se soucier s’il était ou non reconnu – et par hasard il finit par déboucher de la rue Saint-Honoré sur la place Vendôme et de là dans la rue de la Paix.

La sagesse lui interdisait de poursuivre dans cette voie périlleuse. Et Lanyard le comprit. Néanmoins il continua.

Il était cinq heures passées – le crépuscule s’assombrissait sous les nuées obscures – l’animation dans cette rue-là était à son comble. Tout ce que Paris renfermait de richesse et d’élégance défilait entre les deux trottoirs. Il eût fallu l’âme d’un stoïcien pour rester indifférent à l’attrait de son spectacle.

Marchant d’un pas ferme, l’homme au vieil ulster d’un roux pisseux coudoyait presque ceux dont, quelques jours plus tôt, il avait été l’égal – des hommes bien vêtus, frais et dispos, à la mine fleurie – et des femmes exquises, délicieusement toilettées, extravagamment surchargées de fourrures et de bijoux, aux visages radieux et aux yeux pleins de mystère et de promesses : vivantes créatures dont le rire était une douce musique, mais dont les gestes étaient fiers et hautains. Tous sans exception regardaient derrière lui, au-dessus, autour et au travers, sans paraître s’apercevoir de son existence.

L’asphalte de la chaussée, rendu par l’usage aussi lisse que le verre, et non moins dur ce soir grâce à la gelée, résonnait haut et clair sous les fers des chevaux par-dessus la basse des moteurs. Des lampes par myriades emplissaient la large voie d’une illumination diffuse. Deux interminables rangées de magasins se faisaient face des deux côtés du flot, exhibaient leurs richesses que des rois auraient convoitées.

Devant une vitrine à un angle de la rue, Lanyard s’arrêta sans le vouloir.

C’était le magasin d’un bijoutier fameux. Séparé de lui par l’épaisseur de la glace il y avait là un trésor princier. En regardant par-delà cet étalage, il fixa son attention sur l’intérieur d’un énorme coffre-fort dans lequel un élégant vendeur français replaçait des plateaux de velours chargés d’objets précieux. Lanyard examina en connaisseur le mécanisme puissant et compliqué de la porte du coffre, avec un regard pensif non tout à fait vierge d’intention ironique. Le meuble avait bien l’aspect rébarbatif d’une forteresse qui, une fois refermée, deviendrait inexpugnable à quiconque ignorait la combinaison et ne disposait pas du loisir d’en user. Mais qu’on laissât vingt minutes le Loup Solitaire en sa présence, vingt minutes de tranquillité assurée, et lui, le seul homme au monde capable de forcer une serrure à secret et de la laisser en apparence inviolée…

Sur un côté de cette vitrine il y avait un miroir, disposé obliquement, et soudain Lanyard y vit son image, une apparition hâve et famélique, avec un air de loup qu’il n’avait jamais eu quand il portait son surnom, et ouvrant des yeux où luisait le désir.

Saisi d’inquiétude à l’idée qu’un passant pourrait le remarquer, il se détourna et s’éloigna en hâte.

Mais il avait l’esprit empoisonné par cette brutale révélation de l’abîme qui se creusait entre le Loup Solitaire d’hier et le Pierre Lamier d’aujourd’hui ; entre Michaël Lanyard le débonnaire, l’amateur de beaux-arts et de beaux vêtements, le fier pourfendeur de gentlemen-cambrioleurs, et ce maigre, hâve, débraillé et piteux animal qui l’avait regardé du fond de ce miroir de bijoutier.

Par un instinct analogue à celui qui pousse le dipsomane à détourner les yeux des bars et à passer rapidement, il accéléra le pas et s’enfonça au hasard dans la rue Daunou, vers l’avenue de l’Opéra.

Mais cela ne fit qu’empirer les choses pour lui, car il ne put éviter de reconnaître les fenêtres à l’illumination discrète de ce Café de Paris qu’il connaissait si bien, et de se rappeler ses nappes éclatantes, son argenterie et ses cristaux, sa luxueuse atmosphère tiède et parfumée, sa musique et sa cuisine sans égale même dans Paris.

Et la vérité lui apparut : il avait faim, non de cet appétit grossier qu’il avait dans sa poche les moyens de satisfaire, mais du désir des mets délicats et des vieux vins de cru, du désir de connaître une fois de plus la douce étreinte d’un habit de soirée et de respirer à nouveau l’atmosphère de l’aisance et de la considération.

Pris d’un effroi soudain, il traversa l’avenue en hâte et fonça vers le nord, résolu à ne plus se laisser tenter par des spectacles et des bruits si alléchants et si troublants.

Comme il traversait le boulevard des Capucines, il faillit se faire écraser par un taxi, se trouva un moment isolé sur un refuge, et y attendit qu’une trouée dans la presse des voitures lui permît de gagner l’autre trottoir.

Enfin l’agent du milieu du boulevard fit un signal avec son bâton blanc : le courant des véhicules allant vers l’est s’arrêta et commença de se resserrer vers la droite du croisement, sur lequel ils s’efforçaient d’empiéter, et un taxi qui arrivait, voisin du refuge, dépassa la limite, s’arrêta court, et se mit à reculer en deçà. Avant que Lanyard eût pu faire un mouvement, la portière était en face de lui, et il regardait à l’intérieur, sidéré.

Il y avait assez de lumière pour lui permettre de bien distinguer la figure de l’occupante, dont les yeux s’attachaient sur lui, comme fascinés…

Elle resta tout d’abord immobile, et puis une de ses mains gantées de blanc se porta mi-défaillante vers son sein.

Cela le décida ; soulevant malgré lui sa casquette, il recula d’un pas et fit mine de s’éloigner.

Là-dessus elle se pencha en avant avec vivacité vers la portière et la lui ouvrit toute grande.

Sans presque savoir ce qu’il faisait, il obéit à l’invitation muette, monta, prit la place vide, et referma la portière.

Presque aussitôt la voiture se remit en marche avec une secousse, la jeune fille se laissa retomber dans son coin, on l’eût dite hors d’haleine, comme si son effort pour paraître calme avait presque épuisé ses énergies.

Son visage, tourné vers Lanyard, se perdait dans la pénombre immobile et indéchiffrable ; ses yeux seuls brillaient, avivés par l’attente.

De son côté, Lanyard se sentit désemparé, sans remède, sous l’étreinte d’une émotion qui lui permettait à peine de parler. Il n’en revenait pas de ce qu’elle lui eût ouvert cette portière, non moins que de ce qu’il y était lui-même entré. Il percevait confusément que tous deux ils avaient agi sans préméditation, et il se demandait si elle ne regrettait pas déjà cette faiblesse passagère.

— Pourquoi avez-vous fait cela ? s’entendit-elle demander tout à coup, d’une voix enrouée, contrainte et méconnaissable.

Elle se roidit légèrement, d’un geste nerveux des épaules.

— Parce que je vous ai vu… j’ai été surprise ; j’avais espéré… je croyais que vous aviez quitté Paris.

— Sans vous ? Jamais !

— Mais il le faut ! appuya-t-elle, vous devez partir aussitôt que possible… Paris ne vous vaut rien…

— Je suis en bon état, répliqua-t-il, sain de corps et en pleine possession de ma raison.

— Mais d’une minute à l’autre, vous pouvez être reconnu…

— Dans cet accoutrement ? C’est peu probable… Et peu m’importe d’ailleurs.

Elle examinait son costume avec curiosité, sans comprendre.

— Pourquoi vous êtes-vous habillé de la sorte ? C’est un déguisement ?

— Et un fameux ! Mais en fait, c’est la livrée nationale de ma présente condition.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Simplement ceci, que quittant mon ancien métier, j’ai recouru au premier venu, je conduis un taxi.

— N’est-ce pas terriblement… risqué ?

— Vous le croyez ; mais non. Peu de gens se donnent la peine de regarder leur chauffeur. Quand on hèle un taxi, on est pressé, en général… on court à ses affaires ou à son plaisir. Et puis notre uniforme est en soi un déguisement ; aux yeux du public nous avons l’air d’autant de Chinois !

— Vous vous trompez bien ; je vous ai reconnu tout de suite, n’est-il pas vrai ? Et les autres… ils sont aussi vigilants que moi, sans nul doute. Ah ! vous n’auriez pas dû rester à Paris !

— Je n’en pouvais partir sans savoir ce que vous étiez devenue.

— Je le craignais, avoua-t-elle.

— Alors pourquoi ?…

— Oh ! je sais ce que vous allez dire ! Pourquoi me suis-je enfuie d’auprès de vous ? Je ne puis vous l’expliquer… ou plutôt je ne sais comment le faire.

Elle tenait son visage détourné, regardant vaguement par la portière, mais comme il restait sans répondre, en réalité il ne savait que dire, elle se retourna pour l’observer, et l’éclat d’un lampadaire qu’on dépassait lui montra qu’elle avait le visage infiniment navré, la bouche contractée, les sourcils froncés, les yeux emplis d’une inquiétude suppliante.

Quand il la vit si tourmentée et si malheureuse, son indignation tomba tout à coup, et en même temps tous ses doutes au sujet de la jeune fille se dissipèrent ; confusément il devina qu’il y avait quelque chose derrière ce sombre tissu de mystères et d’incohérence, de toute façon inexplicable pour lui, qui excusait tout l’apparent manque de foi et la versatilité de Lucy. Il lui suffisait de la regarder et d’entendre sa voix pour se persuader que nul cœur au monde n’avait jamais battu aussi franc et bon, aussi loyal et affectueux que le sien.

Il sentit une onde de tendresse et de pitié envahir son cœur, lui-même n’existait pas, son amour-propre ne comptait plus, rien n’importait, aussi longtemps qu’il lui épargnait un petit remords de conscience.

Il lui dit, avec douceur :

— Je ne voudrais pas que vous vous fassiez de la peine à mon sujet, mademoiselle Bannon… Je comprends fort bien qu’il doit y avoir des choses que je ne puis comprendre, que vous deviez avoir eu vos raisons d’agir comme vous l’avez fait.

— Oui, fit-elle avec gêne, et détournant toujours les yeux, j’en ai eu, mais elles ne sont pas faciles, elles sont même impossibles à expliquer… surtout à vous.

— Et puis, tout compte fait, je n’ai pas le droit d’exiger une explication.

— Oh, comment pouvez-vous dire cela, en vous rappelant tout ce que nous avons traversé ensemble.

— Vous ne me devez rien, reprit-il, tandis que moi je vous dois tout, même une confiance tacite. Même si je succombe, j’aurai du moins à vous remercier de ceci… du seul désir noble que j’aie connu de mon existence.

— Il ne faut pas dire cela, ni le penser. Je ne le mérite pas. Vous ne diriez pas cela… si vous saviez…

— Peut-être puis-je en deviner assez pour me rassurer.

Aussitôt sur la défensive, elle lui jeta un regard oblique de défi.

— Pourquoi, balbutia-t-elle, que pensez-vous ?

— Quelle importance cela a-t-il, ce que je pense ?

— Cela en a pour moi, je désire le savoir.

— Eh ! bien, fit-il à regret, je pense que, quand vous avez eu l’occasion de réfléchir calmement aux choses, en attendant là-bas dans le jardin, vous avez décidé qu’il serait mieux de… d’obéir à la raison et de vous dépêtrer d’une situation embarrassante.

— Vous croyez cela ! interrompit-elle sincèrement. Vous croyez cela, après avoir eu confiance en moi, après m’avoir confessé que vous m’aimiez, après m’avoir dit tout ce que cet amour signifiait pour vous… vous croyez, après tout cela, que je vous ai volontairement abandonné parce que j’ai soudain compris que vous aviez été le Loup Solitaire !

— Je regrette de vous avoir blessée. Mais que puis-je d’autre ?

— Mais vous avez tort ! affirma-t-elle véhémentement, tout à fait tort ! C’est moi que j’ai fui… moi, et non pas vous… et j’avais en outre un motif que je ne puis vous expliquer.

— C’est vous-même que vous avez fui et non pas moi ? répéta-t-il, abasourdi.

— Ne comprenez-vous donc pas ? Pourquoi me rendre cet aveu si pénible ? Pourquoi me faire dire ouvertement ce qui m’afflige à un tel point ?

— Oh, je vous en supplie…

— Mais si vous ne voulez pas comprendre autrement, il faut bien que je parle, ce me semble. – Elle s’arrêta, le souffle coupé, toute rouge et tremblante. – Vous vous rappelez notre conversation d’après-dîner, l’autre soir, quand je vous ai demandé ce que vous feriez si vous veniez à découvrir que vous vous étiez mépris sur mon compte, que je vous avais trompé, et quand je vous ai dit de plus qu’il me serait impossible de vous épouser ?

— Je m’en souviens.

— C’est pourquoi je me suis enfuie, parce que je n’avais pas parlé à la légère, parce que vous vous êtes mépris en effet sur mon compte, parce que je vous ai trompé, parce que je n’aurais jamais pu vous épouser, et parce que j’ai fini par comprendre que, si je ne partais pas sur-le-champ, je ne trouverais plus jamais le courage de vous quitter, et qu’il ne sortirait de tout cela que de la souffrance et du malheur. Il me fallait partir, autant pour vous que pour moi.

— Vous voulez me faire entendre que vous avez découvert que vous commenciez à… m’aimer, n’est-ce pas ?

Elle tenta de parler, mais y renonça enfin, et ne lui répondit que par une muette inclination de tête.

— Et vous vous êtes enfuie parce que l’amour était impossible entre nous ?

De nouveau elle s’inclina en silence.

— Parce que j’ai été un malfaiteur, je présume ?

— Vous n’avez pas le droit de dire cela…

— Que puis-je penser d’autre ? Vous me racontez que vous avez craint que je pusse vous persuader de devenir ma femme – chose que, pour une raison inconnue de moi, vous déclarez impossible. Quelle autre explication puis-je envisager ? Quelle autre explication peut-il y avoir ? Celle-ci répond à tout, et elle ne me donne pas le droit de me plaindre… Dieu sait !

Elle tenta de protester, mais il l’interrompit :

— Il y a une chose que je ne comprends pas du tout ! S’il en est ainsi, si c’est votre répugnance envers la société des criminels qui vous a fait me fuir… pourquoi être retournée auprès de Bannon ?

— Vous saviez cela ?

— Je vous ai vue, hier soir, et vous ai suivie depuis le restaurant Viel jusqu’à votre hôtel.

— Et vous avez cru, lança-t-elle d’une voix frémissante, vous avez cru que j’étais en cette compagnie de mon propre gré ?

— Vous ne sembliez aucunement abattue, répliqua-t-il.

Voulez-vous me faire entendre que vous étiez avec lui contre votre volonté ?

— Non, répondit-elle avec tristesse… Non, je suis retournée auprès de lui volontairement, et sachant parfaitement ce que je faisais.

— Par crainte de lui…

— Non. Je ne prétends pas cela.

— Plus que de moi ?…

— Vous ne comprendrez jamais, fit-elle avec une sorte de lassitude, jamais. C’était une question de devoir. Il me fallait retourner… il le fallait.

Sa voix se brisa en un petit sanglot. Mais lorsque, entraîné par l’émotion, Lanyard allait prendre la main gantée de blanc qu’elle abandonnait sur la banquette à côté d’elle, elle la retira d’un prompt geste de refus.

— Non ! s’écria-t-elle. Je vous en prie ! Ne faites pas cela !… Vous me rendez la chose encore plus dure…

— Mais vous m’aimez !

— Je ne le puis. C’est impossible. Je voudrais bien, mais je ne le puis.

— Pourquoi ?

— Je ne saurais vous le dire.

— Si vous m’aimez, vous devez me le dire.

Elle se tut, et ses mains blanches tourmentèrent nerveusement son mouchoir.

— Lucy ! reprit-il, vous devez me dire ce qui se dresse entre vous et votre amour pour moi. C’est vrai, je n’ai pas le droit de le demander, pas plus que je n’ai celui de vous parler d’amour. Mais après tout ce que nous avons dit, nous ne pouvons en rester là. Vous voulez me le dire, ma chérie ?

— C’est… c’est impossible.

— Mais vous ne pouvez exiger que je me contente de cette réponse !

— Oh ! s’écria-t-elle, comment donc puis-je me faire comprendre ?… Quand vous avez parlé de la sorte, cette nuit-là, il m’a semblé que l’aube d’un nouveau jour se levait sur ma vie. Vous m’avez obligée à croire que j’en étais la cause. Vous m’avez mise plus haut que vous… là où je n’avais pas le droit d’être ; mais le fait que vous me jugiez digne d’y être m’a rendue fière et heureuse, et pour un peu, dans mon aveuglement, je me serais crue digne de votre amour et de votre respect. Je pensais que, si je pouvais être aussi forte que vous pendant cette année que vous me demandiez pour prouver votre force de volonté, je vous accorderais mon amour, vous dirais tout, et me verrais pardonnée… Mais je me trompais, et je sus bientôt à quel point… Il ne m’est plus resté qu’à vous quitter, et à tout prix !

Elle cessa de parler, et le silence se prolongea plusieurs minutes. N’eût été sa respiration rapide et convulsive, la jeune fille demeurait comme une femme de pierre, à regarder par la fenêtre d’un œil sec. Et Lanyard également demeurait immobile, et son cœur en sa poitrine était aussi lourd et froid qu’un caillou.

À la fin, relevant la tête, il prononça d’une voix morne et creuse dont il perçut lui-même l’étrangeté :

— Vous ne me laissez pas d’alternative… Je ne puis penser qu’une chose…

— Pensez ce que vous voudrez, fit-elle d’une voix blanche, peu importe, dès lors que vous renoncez à moi, que vous me rejetez de votre cœur, et… que vous me laissez.

Sans autre réplique, il se pencha en avant et frappa au carreau, et comme la voiture obliquait vers le trottoir, il posa la main sur la poignée de la portière.

— Lucy, supplia-t-il, ne me laissez pas partir croyant…

Elle parut prise tout à coup d’une hostilité implacable.

— Je vous répète, fit-elle avec âpreté, que peu m’importe ce que vous pensez, dès lors que vous partez !

Elle avait le visage cendreux, la bouche dure, et ses yeux brillaient de fièvre.

Et alors, comme il hésitait toujours, la voiture s’arrêta, et le chauffeur, allongeant le bras derrière lui, ouvrit la portière.

Avec un salut bref et résigné, Lanyard se leva et descendit.

Aussitôt la jeune fille se pencha en avant et saisit le porte-voix, la portière claqua, la voiture s’éloigna et laissa l’aventurier sur place dans la pose et avec le geste de celui qui vient d’ouïr son arrêt de mort.

Quand il se réveilla au sentiment de ce qui l’entourait, il se vit arrêté à un coin de l’avenue du Bois.

Il faisait un froid aigre, le vent soufflait en rafale de l’ouest, et la nuit commençait à tomber. Seul dans le ciel au-dessus du Bois s’attardait une longue zone de lumière carminée, sur laquelle se détachaient en silhouettes grimaçantes les arbres dépouillés.

Tandis qu’il regardait, le carmin se dégrada rapidement et passa au mauve, puis au violet, et enfin au noir.

XIX

DÉMASQUÉ

Quand il n’y eut plus de lumière dans le ciel, un profond soupir s’échappa des lèvres de Lanyard, et avec le geste de céder à un présage, il se détourna et se remit en marche, d’un pas traînant, vers la ville.

Plus pareil à un automate qu’à un être conscient, il suivit la ligne des boulevards illuminés et bruyants, où à maintes reprises il faillit passer sous les roues de quelque auto emballée ou d’un lourd et tonitruant autobus.

À peine conscient de ces dangers côtoyés, il y était à peu près indifférent ; il eût fallu quelque blessure mortelle pour égaler la sourde et funèbre angoisse de son âme, car ce n’était pas uniquement le ciel du couchant qui s’était enténébré pour lui depuis une heure.

Le froid devenait intense, et bien qu’il ne fût pas très chaudement vêtu, la sueur n’en perlait pas moins sur son front.

Confusément il se rappelait cette image qu’il avait employée dans l’une de ses conversations avec Lucy Shannon, à savoir que s’il perdait sa foi en elle, il n’aurait plus que le vide sous les pieds.

Et en effet, maintenant que cette foi lui manquait, qu’elle lui avait été retirée malgré tous ses efforts pour la conserver, il avait bien l’impression de marcher sur le vide, avec autour du cou la corde de la tentation qui se resserrait, roidie par le poids des instincts criminels – étouffant en lui toute aspiration au bien, le dépouillant du souffle même de cette nouvelle vie à laquelle il avait cru se donner.

Si Elle n’était pas digne, à quoi bon lutter ?

À un moment donné de son voyage, il s’arrêta, plus par habitude que par désir conscient, il pénétra dans un restaurant économique, pour absorber son repas du soir habituel, sans savoir le moins du monde ce qu’il mangeait ni si la nourriture était bonne ou mauvaise.

Quand il eut terminé, il partit précipitamment, comme sous l’empire d’une idée fixe. Il n’y avait plus guère de place dans son esprit pour une pensée cohérente, en lui se creusait le gouffre sans fond d’un noir désespoir. Il se sentait pareil à un aveugle-né, à qui une habile opération chirurgicale a rendu le don de la lumière pour un jour ou deux, et qui se voit tout à coup et sans aucun avertissement rejeté de nouveau dans les ténèbres.

Il savait seulement que sa courte lutte avait été vaine, que derrière la frêle barrière de son désir du bien, le Loup Solitaire grondait de rage. Et il sentait que s’il lui laissait une fois briser la barrière, celle-ci ne pourrait jamais plus être réparée.

Il l’avait élevée à force de volonté, pour l’amour d’une femme. Rien à présent ne l’incitait plus à la maintenir que le désir de garder sa propre estime – ou sinon il n’aurait plus qu’à se livrer entièrement à ces ténèbres dont il était sorti à grand-peine, et à leurs puissances qui à cette heure assiégeaient son âme.

Et… peu lui importait.

Sans le moindre but déterminé il chercha le garage où il avait laissé sa voiture.

Il n’avait aucun projet, mais la pensée meurtrière possédait son esprit, qu’avant l’aube prochaine il pourrait rencontrer Bannon.

En attendant il allait travailler. Il pouvait réfléchir au problème de sa vie tout en conduisant, aussi bien qu’en s’enfermant ; quoi qu’il pût finalement se résoudre à faire, il ne pouvait guère l’accomplir qu’à partir de minuit.

Vers sept heures, avec sa machine en parfait ordre de marche, il prit le volant et fila par les rues, se sentant l’âme inquiète, l’âme d’une bête de proie.

La barrière était tombée ; une fois de plus le Loup Solitaire était en chasse.

Mais pour le moment il se gouvernait et jouait à merveille son rôle provisoire de chauffeur-maraudeur, pareil à ces milliers d’autres qui infestent Paris. Une demi-douzaine de fois au cours des trois heures suivantes, des gens le hélèrent des trottoirs et des restaurants ; il les chargea, les emmena à leurs diverses destinations, fut payé par eux, et reçut leurs pourboires avec des mercis détachés, entièrement dans le rôle, mais le tout sans presque en avoir conscience.

Il ne voyait plus qu’une chose : la figure de Lucy Shannon qui brillait dans l’ombre comme un fantôme, blanche et douloureuse, la figure avec laquelle elle l’avait renvoyé.

Il n’avait qu’une pensée, le désir de déchiffrer l’énigme de son servage à elle. Pour y parvenir il était prêt à se livrer à toutes les extrémités ; si Bannon et sa bande se mettaient entre lui et son dessein, tant pis pour eux… et incidemment, tant mieux pour la société. Ce qui pouvait lui arriver à lui-même n’avait pas d’importance.

Il n’envisageait qu’un but, redevenir ce qu’il avait été, le suprême aventurier, le prince des rapaces, se perdre une fois de plus dans le délire des jours aventureux et des nuits pleines de périls, bref réincarner le Loup Solitaire et sous son apparence mettre de nouveau le monde en coupe réglée pour demander l’oubli fût-ce aux portes de la prison…

Il était dix heures passées quand, roulant au petit bonheur à vide de client, il arriva par la rue Auber sur la place de l’Opéra, et là, devant le Café de la Paix, il fut hélé par un chasseur de restaurant.

S’approchant du trottoir avec l’habileté désinvolte qui avait caractérisé toutes ses actions de la soirée, il attendit, le moteur trépidant, et avec un esprit détaché et le regard perdu loin des flots de piétons et du trafic roulant qui passaient bruyamment de toutes parts.

Au bout d’un instant deux hommes sortirent de la porte tournante du café et s’approchèrent de la voiture. Lanyard ne fit pas attention à eux. Ses pensées étaient alors occupées d’un certain hôtel particulier voisin de la Muette, et dans sa préoccupation il ne lui fallait qu’un mot d’adresse et le bruit de la portière claquée, pour le faire partir comme un boulet.

Mais il entendit l’un des hommes tousser violemment, et en un clin d’œil il se roidit sur son siège. Il n’avait entendu cette toux-là qu’une fois seulement auparavant, mais ç’avait été une fois de trop. Figeant ses traits en une parfaite immobilité, il sut, sans même un regard de côté, que la toux avait secoué le plus mince des deux personnages.

Et soudain il eut la conscience aiguë de la transparence de l’air glacé, de l’éclat impitoyable de l’électricité tombant sur lui de toutes parts des innombrables lampadaires et des lustres du café. Et un regret poignant le saisit de ne s’être pas dissimulé le visage sous des lunettes de chauffeur.

Il ne resta pas longtemps en suspens. La toux s’épuisa en quintes ; et il perçut la voix caractéristique et sonore de Bannon.

— Et voilà, mon cher garçon ! J’ai à vous remercier de votre excellent dîner, et de cette très intéressante soirée. Malheureux de l’interrompre si tôt. Mais les affaires… vous comprenez. Je regrette que vous n’alliez pas de mon côté… Tiens ! tiens ! c’est un bien beau taxi que vous avez retenu là. Quel est son numéro… hein ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, nasilla en réponse une voix d’Anglais. Je ne m’inquiète jamais du numéro d’un taxi à moins qu’il ne m’ait passé dessus.

— Grave erreur, répliqua gaiement Bannon. Toujours prendre le numéro d’un taxi avant de monter dedans. Alors, s’il arrive quelque chose… Quand même, il a bon aspect, le gars au volant… il n’a pas l’air de devoir vous causer de désagrément.

— Non, je ne pense pas, répliqua l’Anglais, excédé.

— Bah ! on ne sait jamais. Le numéro est sur la lampe. Prenez-le en note et mettez-le en sûreté. Ou fiez-vous à moi… je n’oublie jamais les numéros.

Ayant dit ces mots, Bannon s’approcha de Lanyard et l’examina ; ses méchants vieux yeux pétillaient de malice aiguë.

— Vous êtes un gars d’aspect honnête, remarqua-t-il avec un sourire moqueur, mais sur le ton de la plus inoffensive admiration – honnête et… hein, qu’allais-je dire ?… Quel est ce mot que nous employons tous les jours ?… Ah oui ! capable. L’air honnête et capable, capable des meilleures choses, si je ne me trompe ! Excusez la simplicité d’un vieillard, mon ami… et prenez bien soin de notre cousin anglais que voici. Il ne connaît pas très bien son chemin dans Paris. Mais je suis assuré qu’il ne lui arrivera pas de mal en votre compagnie… Tenez ! voici un franc pour vous.

Avec une audace inégalable il tira une pièce de la poche de son paletot de fourrure.

Sans hésiter, sans laisser voir aucune émotion, Lanyard tendit la main, reçut l’argent, le mit dans sa poche, et porta deux doigts à la visière de sa casquette.

— Merci, monsieur, fit-il simplement.

— Ah ! voilà qui est bien ! ricana la voix de basse. Ne jamais vous mettre au-dessus de votre situation… ne jamais hésiter à prendre un pourboire ! Allons, je vais encore vous donner un conseil, gratis : quittez ce métier ; il n’est pas digne de vous. Ne me demandez pas comment je le sais ; je le lis sur votre figure… Dites donc ! pourquoi abaissez-vous votre drapeau ? Vous n’êtes pas encore parti !

— La conversation marche au compteur ! répliqua Lanyard en français. Puis il se tourna vers Bannon et, le dévisageant en plein, lui décocha dans les yeux un regard de haine : plus longtemps j’aurai à rester ici à écouter votre radotage, plus vous aurez à payer. Quelle adresse, s’il vous plaît ? ajouta-t-il en se retournant pour voir son passager.

— Hôtel Astoria, lança le chasseur.

— Très bien.

Le chasseur ferma la portière.

— Mais rappelez-vous mon conseil, reprit froidement Bannon, en se reculant et saluant de la main l’homme installé dans la voiture. Bonsoir.

Lanyard démarra vivement du trottoir, tourna sur le boulevard des Capucines et se dirigea vers la rue Royale.

Il avait à peine fait cent mètres, que la fenêtre derrière lui s’abaissa et son client lui lança jovialement :

— C’est vous, Lanyard ?

L’aventurier hésita une seconde ; puis, sans se retourner, répondit :

— Wertheimer, hein ?

— Tout juste ! Le vieux m’a intrigué un moment avec son sot asticotage. D’autant plus stupide de ma part que nous venions tout juste de parler de vous.

— Vraiment ?

— Comme je vous le dis. Ne feriez-vous pas mieux de m’emmener quelque part où nous pourrions causer tranquilles ?

— Je n’éprouve pas le besoin…

— Oh, voyons ! fit aimablement Wertheimer, ne soyez pas si cassant, ma vieille branche. Donnez-moi l’occasion de vous rendre service. J’ai des nouvelles d’Anvers qui, j’en suis sûr, vous intéresseront.

— D’Anvers ? répéta Lanyard, intrigué.

— Oui, d’Anvers, d’où partent les bateaux, railla Wertheimer ; pas d’Amsterdam, où vont les diamants, comme vous savez.

— Je ne vous suis pas, je le crains.

— Je ne m’exprimerai pas plus clairement tant que nous ne serons pas en lieu sûr.

— Fort bien. Où dois-je vous mener ?

— Un café tranquille fera l’affaire. Vous en connaissez bien un…

— Non, merci, fit Lanyard sèchement. Si je dois palabrer avec des citoyens de votre acabit, je préfère que ça ne se sache pas. Même habillé comme je le suis, je pourrais être reconnu, voyez-vous.

Mais il était évident que Wertheimer n’admettrait pas de refus.

— Alors, est-ce que ma modeste installation vous conviendra ? reprit-il avec jovialité. J’ai pris un appartement dans la rue Vernet, juste derrière l’hôtel Astoria, et là nous serons aussi tranquilles que vous le désirez, si vous n’y voyez pas d’objection.

— Pas la moindre.

Wertheimer lui donna l’adresse et remonta la glace…

Son appartement de la rue Vernet se trouva être un petit rez-de-chaussée avec entrée particulière sur la rue.

— J’ai pris exemple sur vous, dit-il en ouvrant la porte. Je pense que vous seriez heureux de retourner vous-même à votre rez-de-chaussée. Épatant, cet endroit-là… Entre parenthèses, à en juger d’après votre apparent état de santé florissante, vous n’avez pas essayé de loger chez vous ces temps derniers ?

— Vraiment ?

— Vraiment oui, monsieur ! Si je puis prendre la liberté de vous conseiller, à votre place je me tiendrais au large de la rue Roget pour un temps… pour aussi longtemps du moins que vous resterez dans vos présentes dispositions intraitables.

— Je suppose que vous avez raison, acquiesça Lanyard avec insouciance, tandis que Wertheimer faisait la lumière dans un petit salon luxueusement meublé. Vous habitez seul ici, j’imagine ?

— Entièrement seul : soyez donc tranquille, nul ne peut nous entendre. Et, ajouta l’Anglais avec un rire, ayez soin d’oublier votre revolver, monsieur Lanyard. Je ne suis pas Popinot, et nous ne sommes pas ici à l’hôtel Troyon.

— Pourtant, riposta Lanyard, vous venez de dîner avec Bannon.

Wertheimer se mit à rire de bon cœur.

— Bien répondu ! avoua-t-il sans broncher. Je pense que vous en savez un peu plus sur le vieux qu’il y a huit jours ?

— C’est possible.

— Mais asseyez-vous donc ; prenez cette chaise-là, qui commande les deux portes, puisque vous ne vous fiez pas à moi.

— Croyez-vous que je le doive ?

— Guère. Autrement je vous demanderais d’en croire ma parole que vous êtes en sûreté pour l’heure. En fait, je ne me formaliserai pas si vous gardez votre revolver à votre portée et votre instinct de la conservation tendu à dix atmosphères. Mais vous ne refuserez pas de prendre avec moi un whisky au soda.

— Non, fit pensivement Lanyard, je ne refuserai pas, si vous buvez de la même bouteille.

Derechef l’Anglais rit sans affectation et alla chercher une carafe, des verres, un flacon de soda et une boîte de cigares, qu’il plaça à portée de Lanyard.

L’aventurier le suivait des yeux avec étonnement. Il ne connaissait rien de cet homme, en dehors de sa réputation – assez peu flatteuse, pour tout dire ! – il ne l’avait vu qu’une fois, et cela à distance, avant l’entretien de la rue Chaptal. Et maintenant il commençait à discerner en lui une personnalité singulièrement séduisante : Wertheimer déployait tout le flegme d’un Anglais du meilleur monde. Plus que personne de la pègre que Lanyard avait toujours fréquentée, ce maître-chanteur avait l’air de quelqu’un qui se respecte. Et sa nonchalance, la bonne humeur avec laquelle il acceptait la pardonnable défiance de Lanyard, sa cordiale affectation de le traiter en camarade, et sur un pied d’égalité, l’attiraient tout en l’intriguant.

Avec la politesse aisée d’un amphitryon qui a l’habitude de recevoir, il versa le whisky dans le verre de Lanyard, qui l’arrêta d’un : « Là, merci », puis se servit copieusement et déboucha le soda.

— Je ne vous demande pas de trinquer avec moi, dit-il avec un clin d’œil, mais – glou ! glou ! – et inclinant son verre, il le vida d’un trait.

Murmurant une vague formule, et irrité de se sentir inférieur en politesse, Lanyard but avec moins d’enthousiasme quoique sans méfiance.

Wertheimer choisit une cigarette et l’alluma sans se presser.

— Eh bien, railla-t-il à travers un nuage de fumée, je pense que nous voilà en bonne voie de nous entendre, étant donné que vous m’avez envoyé me faire f… la dernière fois que je vous ai vu.

Son entrain était irrésistible : malgré lui Lanyard lui rendit son sourire.

— Je n’ai jamais vu personne qui le prît de meilleure grâce, avoua-t-il en allumant à son tour une cigarette.

— Pourquoi pas ? cela m’a plu, à moi ; vous nous avez donné précisément ce que nous méritons.

— Alors, interrogea Lanyard avec sérieux, si c’est là votre point de vue, si vous êtes assez convenable pour envisager la chose de la sorte… que diable allez-vous faire dans cette galère ?

— Le malheur nous donne parfois d’étranges compagnons de lit, vous l’admettrez. Et si la question vous paraît légitime… que faites-vous ici, avec moi ?

— Même motif que ci-devant… j’essaie de découvrir quel est votre jeu.

Wertheimer considéra le plafond avec une grimace.

— Mon cher camarade ! protesta-t-il ; ce n’est pas rien, ce que vous voulez savoir là !

— Ça dépend, admit Lanyard sans aménité. On pense que vous avez l’intention de rester de ce côté de la Manche pour quelque temps.

— Comment cela ?

— C’est que votre installation a un air stable et intime. On ne s’imagine pas à la voir que la moitié de vos affaires soient encore dans vos malles.

— Ah, c’est ma piaule !… Oui, elle est assez intime.

— Vous ne regrettez pas Londres ?

— Si fait ! Mais je l’en apprécierai d’autant mieux quand j’y retournerai.

— Alors vous pouvez y retourner si vous voulez ?

— C’est-à-dire que selon vous j’y suis brûlé ? interrompit Wertheimer sur un ton persifleur. Je ne vous raconterai pas ce qu’il en est. Mais j’espère avoir le droit d’y aller passer quelques jours à l’occasion sans que cela dérange Scotland Yard. Pourquoi ne pas y venir un jour avec moi ?

Lanyard secoua la tête.

— Allons ! railla l’Anglais. Ne faites donc pas ainsi le fier. Je ne suis pas de mauvaise compagnie. Pourquoi ne pas être gentil, puisqu’il est forcé que nous nous rencontrions plus ou moins dans les affaires ?

— Oh ! je ne le pense pas.

— Mais, mon cher garçon, vous ne pouvez continuer ce métier-là. Jouer au chauffeur de taxi, ce n’est guère fait pour vous. Et comme de juste vous sentez qu’on ne vous permettra pas de vous engager dans une entreprise plus lucrative tant que vous n’aurez pas fait un accord avec les puissances en question – ou bien quitté Paris.

— Un accord avec Bannon, de Morbihan, Popinot et vous, hein ?

— Avec eux-mêmes.

— Monsieur Wertheimer, lui dit tranquillement Lanyard, aucun de vous ne m’arrêtera si je prends la décision de rentrer en campagne.

— Vous n’avez pas songé à la quitter, tout de même ? demanda innocemment Wertheimer en ouvrant de grands yeux.

— Qui sait…

— Ah ! maintenant je commence à y voir clair. C’est donc là le motif qui vous a amené à manœuvrer un taxi. Je m’étonnais… Mais, en tout cas, monsieur Lanyard (et Wertheimer plissa les yeux pensivement) je ne vous vois guère vous contenter de ce métier… même si cette idée de conversion n’est pas du simple chiqué !

— Eh bien, que pensez-vous ?

— Je pense, ricana l’Anglais, je pense que cet entretien n’aboutit pas à grand-chose. Nos simples natures confiantes ne paraissent pas fraterniser aussi spontanément qu’elles le devraient. Nous pouvons aussi bien couper court et nous en retourner à nos affaires, croyez-vous pas ? Mais auparavant, j’aimerais que vous me permettiez de vous offrir un mot d’avis amical.

— Et quel est-il ?

— Méfiez-vous de Bannon !

Lanyard hocha la tête.

— Merci, fit-il simplement.

— Je vous dis cela en toute sincérité, affirma Wertheimer. Dieu sait que vous ne m’êtes rien, mais du moins vous avez joué la partie comme un brave ; et je ne veux pas vous voir massacrer pour l’agrément d’un apache, faute d’avertissement.

— Bannon est aussi vindicatif que cela, vous croyez ?

— Il vous a voué une solide haine. Peut-être savez-vous pourquoi : moi, non. En tout cas, c’est un hasard déplorable qui a amené votre voiture devant la porte ce soir. Il vous a nommé durant le dîner, et comme apparemment il ne sait pas où vous chercher, il est clair qu’il n’a pas besoin de vous – pas en tout cas avant que vous ayez changé d’attitude à l’égard du syndicat.

— Elle n’a pas changé. Mais je ne vous en suis pas moins obligé.

— Vraiment, vous ne voyez pas la possibilité de travailler avec nous ?

— Absolument pas.

— Rappelez-vous, j’aurai à faire mon rapport au Vieux. Je dois lui communiquer votre réponse.

— Je ne pense pas nécessaire de vous dire ce qu’il faudra lui répéter, fit Lanyard avec une grimace.

— Pourtant, cela vaut d’y réfléchir. Je connais le Vieux assez pour oser vous offrir toute compensation raisonnable à votre choix si vous voulez venir à nous. Dix mille francs dans votre poche avant demain, si vous voulez, et la licence de lâcher votre sale métier…

— Halte-là, je vous prie ! interrompit chaleureusement Lanyard. Vous commenciez à me plaire aussi… Pourquoi vous obstinez-vous à me faire souvenir que vous êtes lié avec la bête féroce qui a fait assassiner Roddy pendant son sommeil ?

— Le pauvre type ! dit doucement Wertheimer. Ça été là une triste besogne, j’en conviens. Mais qui vous l’a raconté ?

— Peu importe. C’est vrai, n’est-ce pas ?

— Oui, fit l’Anglais avec gravité, c’est vrai. C’est une honte pour Bannon, en définitive… Peut-être ne me croirez-vous pas, mais c’est un fait que jusqu’à ce soir j’ai totalement ignoré qui en était responsable.

— Non, vrai, vous ne pensez tout de même pas que je vais gober celle-là ? Vous étiez comme les doigts de la main…

— Oh, mais à l’essai seulement ! Quand on a voté la mort de Roddy, je n’ai pas été consulté. On m’a laissé dans l’ignorance – surtout, je m’en flatte, parce que je m’oppose au meurtre. Si j’avais su – ceci vous ne le croirez pas, comme de juste – Roddy serait encore vivant.

— Je voudrais vous croire, fit Lanyard. Mais quand vous me demandez de signer un accord avec ce maudit assassin…

— On ne peut jouer notre jeu avec les mains nettes, riposta Wertheimer.

Lanyard ne trouva pas de réponse.

— Si vous avez dit tout ce que vous désirez, insinua-t-il en se levant, je n’ai plus qu’à vous affirmer que ma réponse est décisive et à m’en aller à mes affaires ?

— Qu’est-ce qui vous presse ? Rasseyez-vous. Nous avons encore beaucoup à dire… beaucoup.

— Par exemple.

— J’avais l’idée que vous aimeriez me poser une question ou deux.

Lanyard secoua la tête ; il était clair que Wertheimer avait l’intention de le prendre par son amour pour Lucy Shannon.

— Vos affaires ne m’inspirent pas la moindre curiosité, déclara-t-il.

— Elles le devraient, pourtant ; j’aurais à vous dire beaucoup de choses intéressantes qui touchent de très près à vos affaires à vous, si je voulais. Il vous faut savoir que dorénavant c’est moi qui vais détenir le pouvoir ici.

— Félicitations ! railla Lanyard.

— Ne blaguez pas, mon cher garçon ; j’ai été promu chef de vos amis de Morbihan et Popinot, et serai désormais – comme on dit en Amérique – le grand ressort.

— Mais sous quel mandat ?

— Celui de l’illustre Bannon. J’ai été nommé son lieutenant… à la place de Greggs, déposé pour maladresse.

— Voulez-vous me faire croire que Bannon gouverne de Morbihan et Popinot ?

L’Anglais sourit avec indulgence :

— Si vous ne le saviez pas, c’est lui le général en chef de nos forces alliées, l’intelligence directrice du Bas-Monde International Sans Limitation.

— Fumisterie ! s’écria Lanyard avec dédain. Pourquoi me parler comme si j’étais un enfant, et vouloir m’effrayer avec une histoire de revenants comme celle-là ?

— À votre guise : le fait n’en est pas moins là… Je le sais, si vous l’ignorez. J’avoue que je ne connaissais rien avant ce soir ; mais j’ai appris plusieurs choses qui m’ont ouvert les yeux… Voyez-vous, au Café de la Paix, nous avions une table dans un coin tranquille, et comme le Vieux va retourner dans son pays d’ici peu, il était temps pour lui de se déboutonner plus complètement vis-à-vis de celui qu’il laisse pour le représenter à Londres et à Paris. Je n’avais jamais soupçonné notre puissance avant qu’il eût commencé de parler…

Lanyard, qui le surveillait de près, aurait juré qu’il n’avait jamais vu personne plus de sang-froid. Il était démesurément troublé par cette ingénuité indéniable… il n’en revenait pas et restait sur la défensive.

— Et puis il y a ceci à considérer, de votre point de vue, reprit Wertheimer sur le ton le plus positif : vous pouvez travailler avec nous sans être obligé d’avoir affaire aucunement avec le Vieux, pas plus qu’avec de Morbihan ni Popinot. Bannon ne repassera plus jamais l’Atlantique, et vous ferez à peu près tout ce qu’il vous plaît, dans les justes bornes.

— L’un de nous deux est fou, murmura Lanyard avec conviction.

— L’un de nous deux est aveugle à ses meilleurs intérêts, corrigea Wertheimer avec une parfaite bonne humeur.

— Peut-être… Ainsi soit-il. Cela ne m’intéresse pas… je n’ai jamais eu de goût pour les contes de fées.

— Ne vous en allez pas encore. Il reste beaucoup à dire des deux côtés de la discussion.

— Il y en a donc eu une ?

— De plus, je vous ai promis des nouvelles d’Anvers.

— C’est exact, dit Lanyard.

Et il se tut, sa curiosité à la fin éveillée.

Wertheimer plongea la main dans la poche intérieure de son habit et en tira une formule télégraphique bleue, qu’il tendit à l’aventurier.

Datée du jour, d’Anvers, la dépêche portait :

 

Bas-Monde – Paris – Greggs arrêté aujourd’hui à bord paquebot pour Amérique après lutte désespérée s’est suicidé immédiatement après poison pas avoué. – Q. 2.

 

— Bas-Monde ? s’enquit Lanyard, sans comprendre.

— Notre adresse télégraphique, comme de juste. « Q. 2. » est notre principal agent à Anvers.

— Ainsi on a arrêté Greggs !

— Le stupide bougre, observa Wertheimer, je n’ai aucune compassion pour lui. Toute l’affaire était une gaffe d’un bout à l’autre.

— Mais vous avez sauvé Greggs et brûlé l’hôtel Troyon !

— Malgré cela nos amis de la Préfecture n’en étaient pas satisfaits. Quelque chose a dû éveiller leurs soupçons.

— Vous ne savez pas quoi ?

— Il doit y avoir eu une fuite quelque part…

— Dans ce cas, cela aurait dû certainement mener la police jusqu’à moi, après toutes les peines que vous vous êtes données pour m’accuser du crime. Il y a quelque chose de plus qu’une simple trahison dans ceci, monsieur Wertheimer.

— Peut-être avez-vous raison, dit l’autre pensivement.

— Et cela ne parle pas en faveur de la discipline de votre fameux syndicat… étant donné la possibilité d’une telle absurdité, dans votre hypothèse.

— Allons, allons, à votre guise là-dessus. Je n’y insiste pas, aussi longtemps que vous consentez à joindre vos forces avec moi.

— Hé ! ce n’est pas avec vous seulement, à présent, n’est-ce pas ? Puisqu’il y a cette inepte fiction de Bas-Monde International Sans Limitation !

— Avec moi seul. Je vous laisse le champ libre. Allez où bon vous semble, faites ce que vous voulez… je n’aurai pas l’audace de prétendre vous gouverner ni même vous influencer.

Lanyard se contint avec la plus grande difficulté.

— Mais vous ? demanda-t-il. Quel est votre rôle là-dedans ?

Wertheimer s’allongea dans son fauteuil et se mit à rire tranquillement.

— Faut-il que vous le demandiez ? Dois-je vous rappeler l’origine de ma prospérité ? Vous avez bien su la dire, l’autre soir, rue Chaptal… Quand vous aurez fini votre travail, vous viendrez me trouver et nous nous partagerons la besogne comme il faut… et à condition que vous fassiez cela, pas un mot ne sortira de mes lèvres !

— Maître-chanteur !

— Oh, si vous y tenez ! C’est drôle, comme je déteste ce mot !

Brusquement l’aventurier se remit debout.

— Pardieu ! s’écria-t-il, je préfère m’en aller d’ici avant de faire un malheur !

La porte claqua derrière lui, tandis que dans la pièce retentissait le franc rire de Wertheimer.

XX

GUERRE

Mais pourquoi – se demandait-il en emmenant sa voiture au hasard – pourquoi cette aveugle rage avec laquelle il avait accueilli les ouvertures de Wertheimer ?

Incontestablement les affaires de chantage sont plutôt abjectes, et comme maître-cambrioleur de la plus haute caste du monde criminel, le Loup Solitaire avait eu raison de traiter avec dégoût et mépris les avances d’un paria tel que Wertheimer. Mais ce n’était pas de ce point de vue qu’il avait envisagé les propositions de l’Anglais, lorsque finalement celui-ci en était venu au point décisif ; aucun froid dédain n’avait imprégné son attitude, mais au lieu de cela une brûlante indignation au début, à la fin une rage insensée…

Il s’intriguait lui-même. Cet accès de colère avait tout l’aspect d’une incohérence psychique, impossible à concilier avec la raison.

Il se rappela avec inquiétude comment, vers la fin, le visage de l’Anglais lui avait paru nager dans une brume ; avec quelle antipathie voisine de la haine il avait considéré son sourire fixe et faux ; avec quel dégoût il avait supporté le ton de familiarité de Wertheimer ; comment il avait été tenté de se jeter à la gorge de cet homme et de l’étrangler en récompense de son audace : émotions qui convenaient mieux à un homme d’honneur et d’intégrité sans tache, soumis aux propositions insolentes d’un méprisable maître-chanteur, émotions que l’on devait plutôt attendre de l’homme que Lanyard avait rêvé naguère de devenir.

Mais à présent qu’il avait renoncé à cette ambition folle et renié tous ses vœux, son rôle véritable eût dû être de rire au nez de Wertheimer, et de lui enjoindre d’aller au diable avant qu’il ne lui arrivât pis. Au lieu de quoi, il s’était mis en fureur. Et tandis qu’il réfléchissait à son volant, il comprit que si les circonstances se renouvelaient, sa conduite serait la même.

Était-il possible qu’il eût changé si profondément, au cours de sa passagère crise de réforme ?

Il se refusait à y croire : il savait trop bien ce qu’il projetait actuellement ; que tous ses plans étaient faits et qu’une grave malencontre seule pourrait l’empêcher de les mettre à exécution, car il sentait une fois de plus en lui l’âme du Loup Solitaire, hasardeuse et révoltée, pleine de force et de ruse, et d’orgueil invincible.

Quand enfin il sortit de sa rêverie, il s’aperçut que sa course vagabonde l’avait ramené vers le centre de Paris, et bientôt fatigué d’errer de la sorte et se trouvant dans le voisinage de la Madeleine, il gagna la station de voitures, arrêta son moteur, et retomba dans ses mornes réflexions, si profondes que rien d’extérieur n’atteignait plus sa conscience.

Ce fut donc à son insu qu’une paire de rôdeurs furtifs purent venir flâner le long de la rangée, l’examinant discrètement mais en détail, s’arrêter devant la voiture de Lanyard sous prétexte d’allumer des cigarettes, l’identifier à leur aise, et s’éloigner lestement.

Ils avaient déjà disparu quand le chauffeur de la voiture devant lui osa l’avertir.

Se penchant en arrière, cet homme observa l’aventurier avec curiosité ; et quand Lanyard le regarda enfin :

— Dis donc, camarade, lui demanda-t-il poliment, est-ce que tu serais sur le livre noir de ce brave général Popinot ?

— Hein… qu’est-ce que tu racontes ? fit Lanyard avec un air d’inquiétude hagarde.

L’homme hocha la tête avec gravité :

— Celui qui est en bisbille avec Popinot, remarqua-t-il, sentencieux, ne doit pas dormir en public. Tu n’as pas vu ces deux types qui viennent de passer et de prendre ton numéro ? – des rôdeurs de Montmartre, si je connais mon Paris ! Tu rêvais, camarade, et j’ai dans l’idée que sans la présence de ces deux flics sur la chaussée, ils t’auraient fait ton affaire. Si j’étais toi, je m’en irais bien vite, et ne m’arrêterais pas avant d’avoir mis de solides murailles entre moi et Popinot.

Un frisson de crainte parcourut l’échine de Lanyard.

— Tu es sûr ?

— Mais il n’y a pas de doute, mon vieux !

— Mille remerciements !

Sautant à bas, l’aventurier donna un tour de manivelle, regrimpa sur son siège, et fila comme un lièvre pourchassé…

Et quand, plus d’une heure après, il arrêta sa voiture pantelante dans une petite rue tranquille et déserte du quartier d’Auteuil, après un itinéraire qui avait embrassé la plus grande partie de Paris, ce fut avec la conviction d’avoir sans aucun doute semé ses poursuivants – eussent-ils en effet tenté de le suivre.

Il profita de la solitude du lieu pour substituer de faux numéros à ceux qu’il avait le droit d’arborer ; puis à une allure modeste il longea la ligne des fortifications vers le nord jusqu’à La Muette, où virant, il contourna sur deux de ses côtés le parc privé qui enfermait l’hôtel de Mme Omber.

Mais la demeure ne montrait aucune lumière, et il ne vit rien dans l’aspect de la propriété qui le portât à croire que la châtelaine fût déjà de retour à Paris.

La nuit était encore peu avancée, mais Lanyard avait sa voiture à garer, et un certain nombre d’autres détails importants à régler avant de pouvoir faire les premiers pas décisifs vers sa réincarnation du Loup Solitaire.

Traversant la Seine par le pont Mirabeau, il se rendit par les chemins les plus sûrs jusqu’au bureau télégraphique ouvert toute la nuit dans la rue de Grenelle, où il lança une dépêche chiffrée au ministre de la Guerre, puis prenant les mêmes précautions pour éviter d’être vu, il s’en retourna vers la rue des Acacias. Mais il ne lui était pas possible de traverser la Seine secrètement sans repasser par où il était venu, et son impatience s’irrita à l’idée de ce long détour.

Malencontreusement il décida de traverser par le pont des Invalides – et il comprit sa bévue presque aussitôt qu’il eut quitté le brillant quai de la Conférence pour entrer dans la pénombre de la rue François-Ier. Il avait à peine fait trente mètres depuis le coin quand, dans un élan, son moteur ronronnant comme un chat-tigre, une puissante voiture de tourisme surgit derrière lui, arriva à sa hauteur, mais au lieu de le dépasser, ralentit l’allure de façon à égaler la sienne.

Frappé de cette manœuvre singulière, il se tourna bien vite, et reconnut la face lunaire de de Morbihan qui lui ricanait sardoniquement par-dessus le volant de la voiture noire.

Un second coup d’œil hâtif lui montra quatre hommes à l’intérieur. Il n’eut pas le loisir de les identifier, mais il douta aussi peu de leur personnalité que de leurs mauvaises intentions : des spadassins de Belleville, sans doute, extraits des bataillons de Popinot, et ayant l’ordre de lui ramener Lanyard mort ou vif.

Il eut vite la preuve que ses craintes n’étaient pas exagérées. Tout à coup de Morbihan mit l’échappement libre et déclencha, à pleine puissance, la sirène électrique. Parmi la rude pétarade des explosions et les frénétiques hurlements de l’avertisseur, une effroyable clameur retentit dans cette rue paisible – un charivari dans lequel un coup de revolver fut noyé et passa inaperçu. Lanyard lui-même l’eût ignoré s’il n’avait entrevu du coin de l’œil un éclair qui jaillit vers lui comme une langue de feu, et entendu derrière son dos le bris d’une glace qui tomba à l’intérieur, fracassée.

Si le coup n’eut pas de successeur immédiat, ce fut presque uniquement grâce à la présence d’esprit de Lanyard.

Avant même que le bruit de verre cassé fût parvenu à sa conscience, il mit tous les gaz et partit comme un lévrier apeuré.

La soudaineté de cette manœuvre prit de Morbihan tout à fait au dépourvu. En un instant Lanyard eut dix mètres d’avance. Un instant de plus, et il virait sur deux roues à angle aigu dans la rue Jean-Goujon ; encore un, et il filait par ce court passage jusqu’à l’avenue d’Antin, portant son avance à quinze mètres. Mais il ne pouvait espérer faire mieux ; au contraire même. Les poursuivants possédaient la voiture la plus vive, et elle était commandée par quelqu’un réputé le plus audacieux et le plus habile automobiliste de France.

Les considérations qui dictaient à Lanyard sa simple stratégie étaient bonnes quoique informulées : sauf intervention de la police – chose sur quoi il n’osait compter – son seul espoir était la fuite franche et de rester continuellement dans les voies les mieux éclairées et les plus fréquentées, où l’attentat avait moins de chance de se renouveler. Restait encore la possibilité d’un accident… que la voiture de de Morbihan crevât un pneu ou fût embouteillée par la circulation, ce qui permettrait à Lanyard de s’évader en quelque labyrinthe de petites rues sombres, d’y abandonner sa voiture, et de se mettre en sûreté au plus vite.

Mais c’était là un espoir des plus problématiques, et il ne l’ignorait pas. En outre, un accident pouvait aussi bien arriver à lui qu’à de Morbihan : à supposer un pneu dégonflé ou une crevaison, ou qu’il fût retardé deux secondes par quelque embarras du trafic, et il faudrait un miracle pour le sauver…

Comme il débouchait de l’avenue d’Antin sur le Rond-Point des Champs-Élysées, l’avant de la voiture poursuivante pointa sur sa gauche, prohibant nettement toute tentative d’obliquer vers l’est, vers les boulevards et le centre nocturne de la capitale. Il ne lui restait d’autre choix que de fuir vers l’ouest.

Afin de ne pas perdre un centimètre d’avantage, il prit la sécante sur la circonférence sixpartite du Rond-Point, et fila ventre à terre remontant l’avenue vers la place de l’Etoile, fonçant frénétiquement à travers le flot de la circulation plus paisible – et toujours le moteur de la voiture de tourisme ronronnait de satisfaction juste à son côté.

S’il y avait de la police par là, Lanyard n’en vit rien ; et il n’eût d’ailleurs pas songé à stopper ni même à ralentir pour autre chose qu’un obstacle inamovible.

Mais à mesure que les minutes s’écoulaient, il devenait évident que l’attentat sur sa vie n’allait pas se renouveler pour le moment. Les poursuivants pouvaient attendre. Ils pouvaient se permettre de singer la patience de la Mort elle-même.

Et il apparut alors à Lanyard qu’il ne roulait plus seul : la Mort était sa passagère.

Tout absorbé qu’il était par la direction de sa machine et les problèmes sans cesse renaissants de la route, il trouvait encore le loisir de songer nettement à lui-même, de se dire qu’il voyait fort probablement pour la dernière fois Paris… et la vie…

D’ici quelques minutes le nom de Michaël Lanyard ne serait plus même un souvenir pour ceux dont les existences composaient la vie inlassable de la large avenue.

Devant lui la sombre et grandiose silhouette de l’Arc de Triomphe s’élargissait à vue d’œil sur le champ des étoiles nocturnes. Il se demanda s’il l’atteindrait vivant…

Il l’atteignit : les poursuivants prenaient tout leur temps. Mais le capot de la voiture de tourisme le rabattait inexorablement autour de l’Arc, et le détournait de l’avenue de la Grande-Armée pour le pousser dans l’avenue du Bois.

Il était déjà en train de foncer vers la porte Dauphine quand il comprit le dessein de de Morbihan. On allait l’envoyer dans les solitudes nocturnes du Bois de Boulogne, et une fois là le rattraper et le mettre à mort.

Mais à présent il commençait à entrevoir un faible rayon d’espérance.

Une fois à l’intérieur de l’enclos du parc, il comptait bien trouver quelque occasion de faire une halte brusque et d’abandonner la voiture ; après quoi, cherchant un asile dans l’ombre propice des feuillages, ou bien il réussirait à s’échapper à pied, ou il contiendrait les apaches jusqu’à ce que la police vînt à son secours. Avec la nuit pour cacher ses mouvements et un bouquet d’arbres pour l’abriter, il osait croire qu’il lui restait une chance de sauver sa vie – tandis que dans les rues désertes une tentative de ce genre eût équivalu tout bonnement au suicide.

Des coups d’œil espacés par-dessus l’épaule ne lui montrèrent aucune modification dans l’intervalle entre sa voiture et celle des assassins. Mais son moteur ronflait avec souplesse et régularité : le flattant, le réprimandant, il réussit encore quelque temps à maintenir sa distance.

Aux abords de la porte Dauphine, il aperçut deux sergents de ville arrêtés au milieu de la chaussée et agitant des bras furibonds. Il fonça sur eux sans ralentir – c’était leurs vies ou la sienne – et ils s’écartèrent d’un bond juste à temps pour éviter de se faire écraser.

Et comme il filait dans le parc telle une ombre fugitive, il crut entendre un coup de revolver – dirigé contre lui par les apaches, ou tiré par les policiers pour appuyer leurs injonctions de stopper, il n’eût pu le dire. Mais il se félicita d’avoir un taxi à conduire, et non une voiture de tourisme : n’eût été la carrosserie de son véhicule qui le protégeait, il ne doutait pas qu’une balle l’eût atteint depuis longtemps.

À cette heure avancée, les allées du bois étaient quasi désertes. Entre la porte et le premier carrefour il dépassa seulement une auto, une limousine dont le chauffeur lui cria quelques mots indistincts quand Lanyard fila à son côté comme un bolide. C’était un soulagement que d’être délivré des dangers de la circulation ; mais la poursuite gagnait du terrain, centimètre par centimètre, tandis qu’il dévalait la route longeant la rive orientale du lac ; et il ne trouvait toujours pas d’issue, il ne voyait dans la topographie du terrain aucune occasion de tenter son seul recours ; si cela ne changeait pas, les apaches seraient sur lui avant qu’il pût sauter à bas de son siège.

Se courbant sur le volant, fouillant de regards inquiets les bords ombreux de cette allée tournante, il dirigea pour un moment d’une main, tandis que de l’autre il ouvrait son imperméable et préparait son revolver.

Puis, comme il arrivait au haut de la pente, par-dessus le ronflement de son moteur, le froissement de l’asphalte sous les pneus, et le bruissement du courant d’air à ses oreilles, il perçut un claquement sec de fers de chevaux et comprit que les gendarmes lui donnaient la chasse.

Et alors, dans la légère descente, bien qu’il la prît à une vitesse dangereuse et parût véritablement courir aussi vite que le vent, l’autre machine, aidée par son poids supérieur, commença de se rapprocher encore plus rapidement. À chaque seconde le vrombissement de son moteur devenait plus fort et plus menaçant. Ce n’était désormais qu’une question de secondes…

L’inspiration du désespoir l’envahit, plus farouche que n’en conçut jamais aucun cerveau humain.

Ils approchaient d’un point où, sur la gauche, un bosquet dense côtoyait la route. À droite, une large allée de piétons séparait l’avenue de la douce déclivité parsemée de jeunes plants qui dévalait jusqu’à l’eau.

Se dressant à sa place, Lanyard dégagea de dessous lui le lourd coussin caoutchouté.

Puis obliquant vers la gauche du milieu de la chaussée, il coupa tout à coup l’allumage et bloqua les freins de toutes ses forces.

Malgré sa vitesse effrayante, la voiture s’arrêta sur deux fois sa longueur.

Lanyard fut projeté en avant contre le volant, mais comme il s’était préparé à la chose, il évita toute blessure et se releva aussitôt.

En l’espace d’un instant la voiture des apaches fut sur lui. N’ayant pas le moindre soupçon de son intention, de Morbihan n’eut pas le temps d’user des freins. Lanyard vit la forme noire du véhicule arriver à toute vitesse et entendit un hurlement de triomphe. Alors, de toute sa force, il lança le lourd coussin à travers l’espace, en plein dans la figure de de Morbihan.

Il atteignit son but.

Épouvanté, incapable de comprendre la nature de cette masse énorme, sombre et tournoyante, de Morbihan tenta de lever le coude pour se protéger. Trop tard : de tout son élan le coussin l’attrapa dans la figure, et avant qu’il pût se reconnaître ni savoir ce qu’il faisait, il avait tourné la direction en plein sur la droite.

La voiture, qui n’allait guère moins vite qu’une locomotive, bondit par-dessus la bande de l’allée de piétons, accrocha sa roue avant de droite contre un arbuste, se mit brutalement par les travers et culbuta sens dessus dessous en s’élançant au bas de la pente vers le lac.

À un craquement formidable succéda un chœur effroyable de blasphèmes, de hurlements, de cris et de gémissements.

Aussitôt Lanyard remit son moteur en marche et, tremblant de tous ses membres, parcourut plusieurs centaines de mètres. Mais le temps pressait, et l’utilité de sa voiture avait pris fin, en ce qui le concernait ; on ne pouvait dire combien de fois son identité avait dû être établie par les policiers, au cours de cette poursuite enragée à travers Paris, ni au bout de combien de temps ces derniers arriveraient à le rejoindre et à l’appréhender ; aussitôt donc qu’une courbe de la route lui cacha la scène de la catastrophe, il stoppa pour de bon, sauta à bas, et plongea tête baissée au cœur ténébreux du Bois nocturne.

Un peu plus tard, pareil à un rôdeur de nuit, pantelant, échevelé, ses vêtements grossiers tachés et boueux, il ressurgit à l’air libre, à un kilomètre ou deux de son point de disparition, se laissa glisser sans bruit dans le lit à sec d’un fossé des fortifications, grimpa aussi furtivement sur le glacis, traversa en vitesse le boulevard intérieur, et se dirigea par un grand détour vers sa destination, l’hôtel Omber.

XXI

APOSTAT

Il était singulièrement dénué de toute sorte de triomphe quant à la manière dont il avait à la fois ménagé son évasion et provoqué la catastrophe de ses meurtriers désignés ; son esprit était plein d’étonnement, de crainte et de stupeur. Plus il réfléchissait à l’aventure, plus étrange et inexplicable elle lui apparaissait. Il n’avait pas songé à défier la Meute et à s’échapper facilement ; mais il ne prévoyait pas non plus qu’elle s’efforcerait avec tant de persévérance à le discipliner aussi longtemps qu’il se tenait hors de son chemin et suspendait ses activités criminelles. Une recrue de mauvaise volonté est pour un parti un traître en puissance ; et on n’a pas à craindre un concurrent qui a renoncé. Apparemment donc, Wertheimer n’en avait pas cru ses protestations, ou bien Bannon avait rejeté le rapport qu’avait dû lui faire la jeune fille. Dans les deux cas, la Meute n’avait pas attendu que le Loup Solitaire prouvât son manque de sincérité ; elle ne s’était pas mise en peine de lui déclarer la guerre ; elle s’était bornée à frapper ; avec moins d’avertissement que n’en donne un serpent à sonnettes, elle l’avait frappé – surgissant des ténèbres – dans le dos.

Et de même – se jurait âprement Lanyard – lui aussi allait frapper, maintenant que c’était son tour, maintenant que son heure était venue.

Mais il eût donné beaucoup pour avoir la clef de l’énigme. Pourquoi lui imposait-on la nécessité de frapper pour se défendre ? Pourquoi lui lançait-on ce cartel, à lui qui ne demandait rien d’autre que d’avoir la paix ? Il sentait bien que la cause n’en était pas uniquement la jalousie professionnelle de de Morbihan, Popinot et Wertheimer ; c’était surtout l’étrange et rancunier dépit qui animait Bannon.

Mais, encore une fois, pourquoi ?

Était-il possible que Bannon lui en voulût à ce point pour l’aide et l’encouragement qu’il avait donnés à la jeune fille lors de sa tentative avortée d’évasion ? Ou était-ce peut-être que Bannon rendait Lanyard responsable de l’arrestation et de la mort de Greggs ?

Était-il possible qu’il y eût réellement quelque chose de positif au fond de l’abracadabrante histoire de Wertheimer concernant « le Bas-Monde International Sans Limitation », si prétentieusement dénommé ? Était-ce réellement la preuve de leur intention de supprimer la concurrence… et d’arrêter les frais ?

Ou fallait-il chercher quelque motif moins superficiellement tangible ? Bannon cachait-il quelque secrète et personnelle animosité contre Michaël Lanyard lui-même, indépendamment du Loup Solitaire ?

À force de retourner ces problèmes sous toutes les faces et sans résultat, il finit par se mettre dans une belle rage d’exaspération. Il se jura qu’il accomplirait cet unique coup suprême, se réfugierait en Angleterre jusqu’à ce que l’affaire fût enterrée, et en temps opportun reviendrait à Paris pour dénoncer de Morbihan (à supposer qu’il survécût à l’accident du Bois), exterminer Popinot, forcer Wertheimer à se retirer pour toujours dans le Dartmoor, et exiger des comptes de Bannon, dût-il périr en même temps que ce valétudinaire exhalerait son dernier soupir…

Dans cette humeur il arriva, après une heure du matin, sous les murs de l’hôtel Omber, et choisit prudemment un nouveau point d’attaque. Au cours de son précédent examen des murs, il ne lui avait pas échappé que leur maçonnerie de brique et de mortier était en mauvais état ; il avait noté plusieurs endroits où le temps avait rongé complètement le revêtement de plâtre. Devant l’un de ceux-ci, à mi-chemin encre l’avenue et la bifurcation des rues secondaires, il s’arrêta.

Comme il l’avait prévu, le mortier qui tenait les briques ensemble s’effritait sous les doigts ; ce lui fut donc un jeu que d’enlever l’une d’elles, et d’obtenir ainsi une marche, du haut de laquelle il put saisir avec sa main gantée le faîte garni de verre du mur, y étaler son imperméable pour se protéger des coupures, et s’élancer d’un bond par-dessus la muraille.

Mais là, pour une minute, il fit halte, indécis et tremblant. Dans cette position exposée et incommode, avec la rue déserte d’une part et le noir mystère du parc abandonné de l’autre, il fut saisi et ébranlé par un soudain retour de sentiment pareil à une défaillance de toute l’âme. La crainte physique n’avait rien à faire là-dedans, car il était bien seul et personne ne le voyait : dans le cas contraire, ses facultés exercées durant toute sa vie à pareille besogne et maintenant parvenues à leur apogée n’eussent pas manqué de l’avertir de tout péril susceptible d’échapper à des sens plus grossiers.

Néanmoins, il avait peur comme si la crainte elle-même s’était emparée de son âme et refusait de la lâcher tant qu’il ne se serait pas vu lui-même sous son vrai jour. Il avait peur, d’une grande peur, telle qu’il n’avait jamais imaginé en connaître ; bien qu’il connût le recul de la chair devant le risque de douleur, le hérissement de l’esprit en présence de la mort, et cet effroi qui l’avait empoigné l’autre matin dans la chambre du pauvre Roddy.

Mais rien de tout cela ne lui avait inspiré une crainte comparable à celle qu’il éprouvait maintenant, si intégrale qu’il tremblait comme une âme nue en la présence inexorable de l’Éternel.

Il avait peur de lui-même, peur de cet étrange et incompréhensible Moi qui se cachait en lui, de ce Moi mystérieux et masqué dont l’impénétrable fantaisie pouvait faire de lui un homme d’honneur ou un homme vil, de ce Moi impalpable et fuyant comme une ombre mais d’une force invincible, son maître et son destin, à la fois le tombeau d’Hier, le réceptacle d’Aujourd’hui, le giron de Demain…

Il leva les yeux vers les visages fatigués et mornes de ces vieux bâtiments qui le regardaient par-dessus la rue de leurs fenêtres aveugles et sans lumières, dormant sans soupçonner qu’il s’était glissé parmi eux – lui, l’être sinistre et terrible qui rôdait dans la nuit, le Loup Solitaire, créature de pillage et de rapine, esclave mené par ce Moi qui ne connaissait pas de loi…

Peu à peu cette obsession s’évanouit comme un cauchemar qui s’éloigne ; et avec un sursaut, un petit frisson et un soupir, Lanyard se secoua et continua d’exécuter les ordres du Moi en vue de ses fins insondables…

Se laissant tomber sans bruit sur l’herbe molle et humide, il se confondit avec les ombres du parc, jusqu’au moment où il reparut sous les étoiles, pour traverser une pelouse qui s’étendait vers l’immeuble jusqu’à l’aile de la bibliothèque. Arrivé là, il s’approcha d’un petit balcon de pierre qui se projetait en saillie à huit pieds au-dessus de la pelouse – élévation si peu considérable que, d’un bond, empoignant sa balustrade de pierre, l’aventurier sauta dessus en une couple de secondes.

Les hautes fenêtres à la française qui s’ouvraient sur le balcon ne lui offrirent pas plus grand obstacle : un canif enleva vite le mastic desséché autour d’un petit vitrail en losange, puis souleva le vitrail lui-même ; une main passée par cette ouverture saisit et tourna la crémone ; une pression ménagée ouvrit les deux battants assez pour introduire sa personne et… il se trouva dans la bibliothèque.

Il n’avait fait aucun bruit ; et grâce à sa connaissance des lieux, il n’eut pas besoin de lumière. Le paravent vermillon lui offrait toute la protection désirable ; et parce qu’il voulait accomplir son dessein et être hors de la maison dans un délai minimum, il ne se donna pas la peine d’explorer les salons voisins, si ce n’est d’un coup d’œil rapide et superficiel.

L’horloge sonnait les trois quarts quand il s’agenouilla derrière le paravent et saisit le bouton de la combinaison.

Mais il ne le tourna point. Le son mélodieux du timbre s’évanouit lentement, et le laissa sidéré, là, dans l’obscurité silencieuse, les yeux fixés dans le noir sur le vide, les mâchoires contractées, le front plissé et moite de sueur, les mains crispées au point que les ongles lui entraient dans la chair ; et pendant ce temps sa pensée regardait en arrière par-dessus un abîme béant entre le Loup Solitaire de cette nuit et l’homme qui, moins d’une semaine plus tôt, s’était agenouillé en ce lieu en compagnie de la femme qu’il aimait, occupé à faire restitution afin que son âme fût sauvée à cause de la foi qu’elle avait en lui…

Des minutes passèrent à son insu.

Mais à la longue il redevint plus calme ; ses mains se relâchèrent, les rides de son front disparurent, il respira plus lentement et plus profondément ; ses lèvres serrées s’entrouvrirent et un profond soupir s’échappa dans le silence. Avec l’impression d’une grande lassitude, il se releva pesamment du parquet, et se tint droit, délivré enfin et à jamais de ce mal ancien qui avait si longtemps maintenu son âme en servitude.

Et à ce moment de victoire, parmi la profonde paix qui régnait dans la maison, il perçut un bruit de pas mal étouffés qui s’avançaient sur le parquet de l’antichambre de réception.

XXII

PRIS AU PIÈGE

C’était un bruit si léger, si faible, que seule une ouïe hypersensible pouvait le discerner de la confuse multiplicité de bruits presque imperceptibles, entremêlés et associés, qui font, de nuit, le calme somnolent de toute habitation humaine.

Lanyard, à qui l’habitude avait enseigné l’art d’écouter, savait que la paix nocturne de chaque intérieur déterminé a son rythme propre, sa cadence spéciale de sons subtils mais harmoniques, dans lesquels l’introduction d’un son étranger produit une dissonance immédiate, cadence à laquelle tout en étant à son travail, il lui fallait prêter une attention subconsciente, en sorte que la moindre altération de la norme pût lui donner l’éveil.

Or, dans le silence de cette vieille demeure, il saisit une légère note discordante qui avait quelque chose de furtif ; une note telle qu’aucun de ses gestes n’en avait provoqué depuis son entrée ici.

Il n’était donc plus seul, et partageait la vide magnificence de ces salons avec un être dont le dessein était aussi furtif, aussi secret, aussi précautionneux que le sien ; non pas un domestique éveillé par un pressentiment de danger ; mais quelqu’un qui n’avait pas plus que lui le droit d’être là.

Et comme il restait en alerte, le bruit se renouvela d’un point moins éloigné, ce qui dénotait que le nouvel intrus se dirigeait vers la bibliothèque.

En deux rapides enjambées, Lanyard quitta l’abri du paravent et alla se poster dans l’embrasure de l’une des hautes fenêtres, derrière ses lourdes draperies de velours : et son geste ne pouvait être plus opportun, car il était à peine dans sa cachette qu’une ombre se glissa dans la bibliothèque, fit halte devant le pupitre massif, et explora la pièce avec le jet lumineux d’une forte lampe de poche.

L’éclair initial de celle-ci frappa droit dans les yeux de Lanyard, qui regardait par une étroite ouverture des rideaux, et l’éblouit ; aussi, bien que la lumière s’éloignât aussitôt, durant quelques minutes une tache de couleur irisée et fondante lui parut osciller comme un rideau dans les ténèbres, et il ne vit plus rien distinctement – plus rien que le sillage tracé par ce jet dansant de lumière sur les parois et les meubles.

Quand, à la fin, sa vision s’éclaircit, le nouveau venu s’était agenouillé à son tour devant le coffre-fort ; mais il lui fallait plus de lumière, et le personnage, qui manquait de la patience et de la soigneuse prudence de Lanyard, retourna au pupitre, et y prit la lampe de lecture, qu’il transporta sur le parquet derrière le paravent.

Mais avant même que le flot de lumière ne suivît le déclic assourdi du commutateur, Lanyard avait reconnu… cette femme.

Durant un instant, il se sentit stupéfait, à demi étourdi, suffoqué, à peu près comme il l’avait éprouvé alors que les doigts de Greggs lui serraient le gosier, en cette nuit vieille d’une semaine, à l’hôtel Troyon : il éprouvait une réelle difficulté à respirer, et il avait conscience d’un battement vertigineux dans ses tempes et d’un martèlement dans sa poitrine pareil au tocsin d’une grosse cloche. Il restait ébahi, vacillant…

La lumière, ruisselant de l’abat-jour opaque, inondait la porte du coffre, qui la réverbérait sur le visage attentif et masqué de la jeune fille, faisant ressortir en silhouette aiguë son corps svelte et gracieux, indubitablement identifié par l’attitude originale de sa tête et de ses épaules et la jolie coupe de son vêtement tailleur.

Elle était toute en noir, jusqu’à ses mains : aucune autre trace de blanc ni de couleur n’apparaissait que la courbe fine de la joue par-dessous le masque, et le rouge de ses lèvres. Et s’il eût fallu plus d’évidence à Lanyard, le savoir avec lequel elle attaquait la combinaison, la précision assurée distinguant tous ses gestes, lui montraient qu’elle était bonne élève en cet art.

Ses pensées étaient en plein désarroi. Il comprenait que ceci expliquait bien des choses qui lui eussent paru suspectes si son engouement ne lui avait défendu d’y réfléchir, de crainte de faire injure à cette femme qu’il adorait ; mais, dans l’angoisse de cette heure, il ne pouvait garder qu’une pensée, et celle-ci le possédait entièrement : à savoir qu’il fallait d’une manière ou d’une autre la préserver de commettre le forfait qu’elle méditait.

Mais comme il hésitait, elle s’aperçut de sa présence ; bien qu’il n’eût fait aucun bruit depuis l’entrée de Lucy, bien qu’il n’eût pas même remué, néanmoins elle devina qu’il y avait dans l’embrasure de la fenêtre quelqu’un la regardant.

Sur le point d’ouvrir le coffre – usant des notes de la combinaison que Lanyard avait griffonnées en sa présence – il la vit s’arrêter, se figer dans une pose attentive, puis diriger les yeux en plein vers la portière qui le dissimulait. Et durant une seconde interminable elle resta agenouillée là, tellement immobile qu’elle ne semblait même plus respirer, le regard fixe et horizontal, attendant qu’un bruit, qu’un signe, qu’un frémissement des plis des rideaux, vînt confirmer ses soupçons.

Lorsqu’enfin elle se releva ce fut d’un geste prompt et alerte. Et quand elle fit halte, ses frêles épaules redressées et sa tête rejetée en arrière avec défi – comme quelqu’un attiré par une volonté étrangère, sous son regard il s’avança dans la pièce.

Et comme il n’était plus le Loup Solitaire, désormais, mais simplement un homme en détresse, sans aucune pensée pour ce qui les entourait – car le fait qu’ils étaient tous les deux des cambrioleurs et que le moindre bruit pouvait mettre toute la maison en branle-bas lui échappait – il fit un pas hésitant vers elle, s’arrêta, leva la main en un geste de prière, et balbutia :

— Lucy… vous…

La voix lui manqua.

Pour toute réponse, elle recula comme s’il avait voulu la frapper, jusqu’au moment où la table l’arrêta et elle s’y appuya, comme prête à tomber.

— Oh ! s’écria-t-elle, tremblante – pourquoi… pourquoi avez-vous fait cela ?

Il eût pu lui répondre de même, mais il était incapable de se défendre. Il ne sut lui dire : « Parce que ce soir vous m’avez fait perdre ma foi en vous, et que j’ai pensé vous oublier en allant au diable par le plus court chemin que je connaisse – celui-ci » – bien que ceci fût vrai. Il ne sut lui dire : « Parce que, voleur dès l’enfance, l’habitude s’est montrée plus forte que moi et je n’ai pas pu soutenir la tentation » – car cela n’était pas vrai. Il ne sut que baisser la tête et murmurer cet aveu misérable :

— Je ne sais pas.

Comme s’il n’eût rien dit, elle s’écria de nouveau :

— Pourquoi… oui, pourquoi avez-vous fait cela ? J’étais si fière de vous, si sûre de vous qui étiez rentré dans le droit chemin à cause de moi !… Cela eût compensé… Tandis qu’à présent !

Sa voix se brisa en un petit sanglot.

— Compensé ? répéta-t-il niaisement.

— Oui, compensé ! (Elle leva la tête avec un mouvement d’impatience) : Pour ceci… comprenez-vous… pour ceci que je fais ! Vous n’imaginez pas que je suis ici de ma propre volonté ? que je suis retournée auprès de Bannon pour autre chose que pour essayer de vous sauver ? Je connaissais son pouvoir, et vous pas ; je savais que si je m’en allais avec vous il n’aurait plus de repos avant de vous avoir fait assassiner. Et je croyais que si je pouvais l’induire en erreur par des mensonges pour quelque temps – assez longtemps pour vous permettre de fuir – je pensais que peut-être je serais à même de communiquer avec la police, de le dénoncer…

Elle s’interrompit, hors d’haleine et suppliante.

Dès les premiers mots il s’était rapproché d’elle et toute leur conversation s’était tenue en murmures. Mais ce fut entièrement machinal ; car tous deux avaient oublié toute prudence : la seule idée claire de chacun était qu’à présent et une fois pour toutes, il fallait en finir avec les malentendus.

Aussi naturellement que s’ils eussent été déjà des amants, Lanyard prit sa main et l’emprisonna dans les siennes.

— Vous m’aimez à ce point !

— Je vous adore, lui déclara-t-elle… je vous aime à un tel point que je suis prête à tout sacrifier pour vous, ma vie, ma liberté, mon honneur…

— Taisez-vous, ma chérie, taisez-vous ! supplia-t-il, à demi éperdu.

— Je dis bien : si l’honneur pouvait me retenir, croyez-vous que j’aurais pénétré ici cette nuit afin de voler pour le compte de Bannon ?

— Il vous a envoyé, hein ? fit Lanyard d’une voix âpre.

— Il a été trop malin pour moi… J’avais peur de vous le dire… Je voulais vous dire… vous avertir, ce soir dans la voiture. Mais quand j’ai cru que peut-être si je ne disais rien et vous renvoyais avec la plus triste idée de moi, peut-être vous vous seriez sauvé et m’auriez oubliée…

— Cela, jamais !

— J’ai fait de mon mieux pour le tromper, mais n’ai pu y réussir. Ils m’ont arraché la vérité par des menaces…

— Ils n’ont pas osé…

— Ils osent tout, vous dis-je ! Ils connaissent suffisamment ce qui est arrivé, par leurs espions, pour aller de l’avant, et ils m’ont tourmentée et menacée jusqu’au moment où j’ai cédé et où je leur ai dit tout… Et quand ils ont appris que vous aviez rapporté les bijoux ici, Bannon m’a ordonné de les lui rapporter à lui, ajoutant que si je refusais, il vous ferait tuer. J’ai tenu bon jusqu’à ce soir ; puis juste comme j’allais monter me coucher il a reçu un coup de téléphone, et m’a dit que vous conduisiez un taxi, que les apaches vous poursuivaient et que vous auriez cessé de vivre avant le jour si je persistais dans mon refus.

— Vous êtes venue seule ?

— Non. Trois hommes m’ont accompagnée jusqu’à la porte. Ils m’attendent dehors, dans le parc.

— Des apaches ?

— Deux. L’autre est le capitaine Ekstrom.

— Ekstrom ! s’écria Lanyard consterné. Est-il…

Le claquement sourd et pesant de la grande porte qui se refermait lui coupa la parole.

XXIII

MADAME OMBER

Avant que l’écho de ce claquement eût cessé de se répercuter d’une pièce à l’autre, Lanyard se glissa d’un côté de l’entrée, d’où il pouvait apercevoir l’enfilade des salons en même temps qu’une partie de la porte principale. Il n’était pas plus tôt là, dans l’ombre des portières, que la lumière d’un plafonnier inonda l’antichambre de réception.

Elle lui découvrit une unique personne, une femme distinguée, ayant dépassé de beaucoup la trentaine, mais encore de belle prestance, vigoureuse et imposante, en grande toilette de soirée, d’une somptuosité à faire croire qu’elle revenait de quelque bal officiel.

Arrêtée sous le lustre, elle remit une clef dans un sac à main de brocart. Cela fait, elle tourna la tête et lança quelques mots indistincts par-dessus son épaule. Aussitôt arriva en vue une seconde femme d’à peu près le même âge mais d’apparence encore plus robuste, une servante en simple robe noire, évidemment la femme de chambre de Madame.

Lui tendant le sac de brocart, Madame dégrafa le col de son manteau d’hermine et le confia aux soins de la domestique.

Les paroles qu’elle prononça ensuite furent perceptibles et rassurantes, en ce qu’elles montraient son ignorance de toute chose anormale.

— Cela va bien, Sidonie, maintenant vous pouvez aller vous coucher.

— Madame n’aura pas besoin de moi pour se déshabiller ?

— Je n’y suis pas encore disposée. Quand je le serai… je suis assez grande pour m’occuper de moi-même. D’ailleurs, je préfère que vous alliez vous coucher, Sidonie. Cela n’améliore pas votre caractère, de perdre votre bon sommeil.

— Merci bien, madame. Bonne nuit.

— Bonne nuit.

La fille s’en alla vers le grand escalier, tandis que sa maîtresse se dirigeait délibérément à travers les salons vers la bibliothèque.

Là-dessus, revenant d’un seul pas auprès de Lucy, et lui prenant le poignet pour forcer son attention, Lanyard lui parla en un chuchotement rapide, la bouche à son oreille, mais avec une sollicitude si profonde et si peu égoïste qu’il ignorait tout à fait son charme à elle et son amour à lui.

— Par ici, lui dit-il, l’entraînant impérieusement vers la fenêtre par laquelle il était entré. Il y a un balcon dehors, ce n’est pas haut pour sauter jusqu’à terre. – Et ouvrant la fenêtre il l’y poussa. – Essayez de sortir par la grande porte de derrière… celle que je vous ai montrée l’autre fois… en évitant Ekstrom.

— Mais vous allez sûrement venir aussi ? fit-elle, en résistant.

— Impossible, il ne nous reste pas le temps de fuir tous les deux sans être pris. Je retiendrai la dame à causer assez longtemps pour que vous vous éloigniez. Mais prenez ceci – et il lui mit dans la main son revolver – vous pouvez en avoir besoin. N’ayez pas peur pour moi, mais allez… oh ! ma bien-aimée !… allez !

Les pas de Mme Omber résonnaient terriblement proches, et sans laisser à la jeune fille le loisir de protester davantage, Lanyard referma la fenêtre, tourna la crémone, et fila comme un chat se poster par-delà le pupitre, à quelques pas du paravent et du coffre-fort.

La lampe de lecture brûlait encore là où la jeune fille l’avait laissée derrière le paravent rouge, et Lanyard comprit que ses rayons diffus étaient suffisants pour rendre aussitôt bien visible sa personne à quelqu’un entrant par la porte.

Désormais tout dépendait de l’humeur de la maîtresse de maison : prendrait-elle cette apparition tranquillement, induite par les simagrées de Lanyard à croire qu’elle n’avait affaire en lui qu’à un pauvre imbécile de voleur, ou bien l’accueillerait-elle par un éclat d’hystérie bourgeoise ? Dans ce dernier cas, la main de Lanyard serait vite plantée, la paume en bas, sur le dessus du pupitre ; si cette femme tentait de donner l’alarme, d’un seul bond l’aventurier sauterait par-dessus le meuble et il fuirait à toutes jambes vers la porte d’entrée.

La maîtresse de maison apparut sur le seuil et fit halte, ses yeux vifs examinant tour à tour la lampe sur le plancher et la silhouette sombre du voleur. Puis, d’une enjambée, elle alla à un commutateur et le tourna, faisant jaillir du lustre un flot de lumière.

Quand cela se produisit, Lanyard se ratatina sur lui-même, levant le coude comme pour se protéger le visage, comme s’il s’attendait à se trouver sous le canon d’un revolver.

Ce geste eut l’effet attendu, de concentrer uniquement sur lui l’attention de la dame, après que d’un rapide regard circulaire celle-ci se fût vue seule dans la pièce avec un voleur craintif. Et immédiatement il devint manifeste que, leurrée ou non, elle allait prendre la situation avec calme, mais aussi avec vigueur.

Elle entreferma les paupières, et les muscles de sa mâchoire forte et quasi masculine se durcirent de façon menaçante, tandis qu’elle toisait l’intrus du haut en bas. Elle s’avança de trois pas vers lui, s’arrêtant de l’autre côté du pupitre, le dos à la porte.

Lanyard tremblait visiblement…

— Eh bien ! – et ces mots retentirent comme le premier coup de canon d’un engagement. Eh bien ! mon garçon ! – ses yeux aigus allèrent à la porte fermée du coffre et revinrent aussitôt sur lui – vous ne semblez pas avoir fait grande besogne !

— Pour l’amour de Dieu, madame ! bégaya Lanyard d’une voix rauque et entrecoupée qui n’avait rien de commun avec la sienne habituelle, ne me faites pas arrêter ! Grâce ! je n’ai rien pris ! N’appelez pas les flics !

Il s’arrêta, portant à sa gorge une main mal assurée, comme s’il avait la langue desséchée.

— Allons, allons ! répliqua la dame avec un regard presque de pitié. Je n’en ai pas encore appelé un seul… jusqu’ici.

Les doigts de sa forte main blanche tambourinaient en sourdine sur le dessus du pupitre, puis, d’un geste vif et précis que Lanyard lui eût envié, ils se glissèrent jusqu’à la poignée d’un tiroir, l’ouvrirent d’un coup, se refermèrent sur la crosse d’un revolver, et présentèrent celui-ci à la tête de l’aventurier.

Spontanément il leva les deux mains :

— Ne tirez pas ! s’écria-t-il. Je ne suis pas armé…

— Est-ce la vérité ?

— Vous n’avez qu’à me fouiller, madame.

— Merci ! – le ton de la dame décelait à présent une trace d’ironie. – Je m’en rapporte à vous pour cela. Videz vos poches, là, sur le pupitre… et rappelez-vous, pas de bêtises !

L’arme visait Lanyard continuellement, ne lui laissant d’autre choix que d’obéir. En attendant, il fut heureux de cette occasion de prêter l’oreille à tous bruits susceptibles de lui révéler que la jeune fille effectuait son évasion, et pour justifier la lenteur avec laquelle il obéissait, il simula d’avoir les doigts tremblants.

Mais il n’entendit rien.

Quand il eut dûment retourné toutes ses poches à fond, et disposé leur contenu sur le pupitre, la dame inspecta avec curiosité ce déballage.

— Remettez ça en place, fit-elle sèchement. Et allez chercher cette chaise là-bas… celle dans le coin. J’ai idée que j’aimerais causer un peu avec vous. C’est ainsi que cela se passe toujours, n’est-ce pas ?

— Comment ? interrogea Lanyard avec un regard hébété.

— Dans tous les romans policiers que j’ai lus, la respectable propriétaire ne manque jamais de s’asseoir et de faire un bout de causette avec le cambrioleur… avant d’appeler la police. Je crains que cela ne fasse partie de la rançon que vous aurez à payer pour mon hospitalité.

Elle s’arrêta, surveillant Lanyard avec attention tandis qu’il remettait ses objets dans ses poches.

— Maintenant prenez cette chaise, ordonna-t-elle, et elle attendit, debout, qu’il lui eût obéi. C’est cela… là ! Asseyez-vous.

Appuyée contre le pupitre, tenant négligemment son revolver, elle put examiner Lanyard plus à loisir, la dureté de son regard s’atténua et la colère qui au début assombrissait ses traits avait disparu au moment où elle consentit à poursuivre son questionnaire :

— Comment vous appelez-vous ? Non… ne répondez pas ! J’ai vu vos yeux vaciller, et les pseudonymes improvisés ne m’intéressent pas. Mais c’est la question fondamentale, vous le savez… Voulez-vous un cigare ?

Elle ouvrit une cassette en acajou.

— Non, merci.

— C’est juste… d’après Hoyle, le criminel refuse toujours de fumer durant ces scènes-là. Mais oublions les textes et soyons originaux. Je vais vous poser une question inédite : pourquoi, il y a un instant, jouiez-vous la comédie ?

— La comédie ? reprit Lanyard, stupéfait par l’acuité d’esprit de cette maîtresse femme.

— Je précise : en faisant semblant d’être un voleur ordinaire. Un moment vous m’avez fait croire pour tout de bon que vous aviez peur de moi. Mais ni l’un ni l’autre n’est vrai. Comment je le sais ? Parce que vous n’êtes pas armé, que votre voix est devenue dans les deux dernières minutes celle d’un homme cultivé, que vous avez cessé de vous recroqueviller et vous êtes mis à réfléchir, et que la façon dont tous êtes allé prendre cette chaise montre quelle est votre force. Si je n’avais pas ce revolver, vous pourriez me maîtriser en un instant, et je ne suis pas une femmelette. Ainsi donc, pourquoi cette comédie ?

Se voyant découvert, Lanyard eut un pâle sourire et haussa les épaules, mais ne répondit pas. Tout ce qu’il pouvait faire c’était de gagner du temps : plus longtemps il amuserait la dame, plus Lucy aurait des chances de mener son évasion à bonne fin. En ce moment, calcula-t-il, elle devait être arrivée sur la rue par la porte de service. Mais il était sur des épines et ne cessait d’appréhender un malheur.

— Voyons, voyons ! reprit Mme Omber, vous n’êtes guère poli, mon garçon. Répondez à ma question.

— Vous ne voudriez tout de même pas… dites ?

— Pourquoi non ? Vous devez au moins satisfaire ma curiosité en compensation d’avoir pénétré chez moi.

— Mais si, comme vous le dites, je joue – ou j’ai joué – la comédie à dessein, comment pouvez-vous attendre que je vende la mèche ?

— Voilà qui est logique. Je savais que vous étiez capable de réfléchir. C’est d’autant plus triste !

— Il est triste que je sois capable de réfléchir ?

— Triste que vous puissiez vous résoudre à vous gaspiller comme ceci. Je suis une vieille femme, et je connais passablement les hommes, je vois en vous de la capacité. C’est pourquoi je dis qu’il est triste que vous ne vous employiez pas mieux. Ne vous y méprenez pas, ceci n’est pas le rôle conventionnel. Je ne tiens pas à encourager un fou dans sa folie. Vous êtes un fou, malgré toute votre intelligence, et la seule cure que je voie pour vous est un châtiment sévère.

— Vous voulez dire la Santé, madame ?

— Exactement. Je vous le déclare tout net, quand j’aurai fini de vous chapitrer, vous irez en prison.

— Puisqu’il en est ainsi, je ne vois pas que j’aie beaucoup à gagner en vous racontant l’histoire de ma vie. Vous n’avez plus, ce me semble, qu’à sonner vos domestiques et à faire chercher la police.

Une lueur de colère brilla dans les yeux de la dame.

— Vous avez raison, dit-elle sèchement. Sidonie n’est pas encore couchée. Je vais l’appeler au téléphone, tout en gardant l’œil sur vous.

Se penchant sur le pupitre, sans perdre du regard l’aventurier, sa geôlière tâtonna, et atteignit un bouton d’appel, qu’elle pressa.

Dans les profondeurs de la maison retentit le grelot d’une sonnerie électrique.

— Il est malheureux que vous soyez si intraitable, fit-elle. Un peu moins de morgue, et vous seriez quelqu’un de plus agréable.

Lanyard ne répondit rien. D’ailleurs il n’écoutait pas.

Sous le poids de cette attente, la volonté de fer qui avait toujours été la sienne semblait prête à céder, car maintenant ce n’était plus pour une autre qu’il s’inquiétait. Et il ne gaspilla pas ses forces à essayer de la restaurer. Son angoisse devenait visible. Et Mme Omber ne s’y trompa point :

— Que se passe-t-il donc ? Est-ce que déjà vous entendez la porte du cachot se refermer sur vous ?

Elle parlait encore que Lanyard, dans un geste où il mit toute son âme, s’élança de sa chaise, d’un bond de fauve subtil et sûr qui lui fit franchir comme un boulet les deux mètres environ qui le séparaient d’elle.

La plus minime erreur de calcul eût été sa perte, car l’autre attendait précisément un pareil geste, et le revolver était presque au niveau de la tête de Lanyard quand il l’empoigna par le canon, le dirigea vers le plafond, et en deux temps s’empara de l’arme sans blesser sa propriétaire.

— N’ayez pas peur, dit-il calmement. Je ne vous ferai pas d’autre violence que de mettre cette arme hors de service.

La déclenchant d’un coup, il fit tomber sur le parquet une averse de cartouches, et jeta l’arme désormais inutile dans une corbeille à papier sous le pupitre.

— J’espère que je ne vous ai pas fait de mal, ajouta-t-il distraitement, mais votre revolver me gênait.

Il fit un pas vers la porte, s’arrêta, et resta indécis, examinant d’un air absent la dame, laquelle, sans bouger, riait paisiblement et le considérait avec un air de malice amusée.

Il lui répondit par un regard admiratif ; dès le début il avait reconnu en elle quelqu’un d’une intelligence et d’une amabilité rares.

— Pardon, madame, mais… commença-t-il tout à coup, et il s’arrêta avec contrainte en s’apercevant de son sans-gêne.

— Si c’est pour m’autoriser à interrompre votre rêverie, fit Mme Omber, je ne vous cacherai pas que vous êtes le plus singulier bandit dont j’aie jamais entendu parler.

Un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier, le traînassement hâtif de pieds chaussés de pantoufles.

— C’est vous, Sidonie ? cria Madame.

La voix de la servante répondit :

— Oui, madame… je viens.

— Non… ne venez pas encore… Attendez que je vous appelle.

— Très bien, madame.

Mme Omber rendit à Lanyard toute son attention :

— Maintenant, monsieur Pas-bien-décidé, qu’est-ce que vous désiriez me dire ?

— Pourquoi avez-vous fait cela ? demanda l’aventurier, en montrant le vestibule d’un signe de tête.

— De dire à Sidonie d’attendre au lieu d’appeler à l’aide ? Parce que, eh bien ! parce que vous m’intéressez singulièrement. J’ai conçu l’idée que vous êtes dans un embarras désespéré et que vous voici tout prêt à vous livrer à ma merci.

— Vous avez raison, avoua Lanyard de bonne grâce.

— Ah ! Maintenant vous commencez à devenir intéressant ! Voudriez-vous m’expliquer pourquoi vous croyez que je vous serai indulgente ?

— Parce que, madame, je vous ai rendu un grand service, et que je sens que je puis compter sur votre gratitude.

La Française haussa les sourcils :

— Monsieur sait apparemment de quoi il parle…

— Écoutez, madame : je suis amoureux d’une jeune fille, une Américaine, étrangère et sans amis dans Paris. S’il m’arrive quelque chose cette nuit, si je suis arrêté ou assassiné…

— Est-ce vraisemblable ?

— Tout à fait vraisemblable, madame : j’ai des ennemis chez les apaches, aussi bien que dans ma profession même, et j’ai lieu de croire que cette nuit plusieurs d’entre eux sont dans ce voisinage. Je puis ne pas échapper à leur attention. Dans ce cas, la jeune fille dont je parle aura besoin d’une protectrice.

— Et pourquoi devrais-je m’intéresser à son sort, je vous prie ?

À cause, madame, de ce service que je vous ai rendu… Récemment, à Londres, vous avez été volée…

La dame tressaillit et rougit d’impatience :

— Vous savez quelque chose de mes bijoux ?

— Je sais tout, madame, c’est moi qui les ai volés !

— Vous ? Vous êtes donc le Loup Solitaire ?

— Je l’étais, madame.

— Pourquoi employez-vous le passé ? demanda-t-elle, avec un regard sévère.

— Parce que j’en ai fini de voler.

Elle rejeta la tête en arrière et éclata de rire, mais sans gaieté.

— Voilà un conte bien invraisemblable, monsieur ! Vous êtes-vous converti depuis que je vous ai trouvé ici ?

— Peu importe quand. Je parie que cette preuve visible et tangible de ma sincérité serait plus utile pour vous convaincre qu’une date sans importance.

— Il n’y a aucun doute là-dessus, monsieur le Loup Solitaire !

— Pouvez-vous me demander une meilleure preuve que la restitution de vos bijoux volés ?

— Est-ce que par hasard vous voudriez m’induire à vous laisser aller en m’offrant de me rendre mes joyaux ?

— Je crains qu’une conversion forcée serait incapable de vous convaincre.

— Vous avez bien raison de le craindre, monsieur !

— Mais si je vous prouve que j’ai déjà restitué les bijoux…

— C’est ce que vous n’avez pas fait.

— Si madame veut me faire la grâce d’ouvrir son coffre, elle les y trouvera, bien en vue.

— Quelle bêtise !

— Ai-je tort de supposer que madame n’est rentrée d’Angleterre que tout récemment ?

— Mais aujourd’hui, en effet.

— Et vous ne vous êtes pas donné la peine d’examiner votre coffre depuis votre retour ?

— Je n’en ai pas vu la nécessité…

— Alors pourquoi ne pas vérifier ce que je dis avant de le nier ?

Avec un haussement d’épaules incrédule, Mme Omber cessa de scruter la physionomie de Lanyard, et se dirigea vers le coffre.

— Mais pour avoir fait ce que vous dites, reprit-elle, il a fallu que vous connaissiez le mot de la combinaison… puisqu’il paraît que vous ne l’avez pas forcé.

Le mot s’échappa couramment des lèvres de Lanyard. Et là-dessus, avec tous les signes de l’émotion, commençant enfin à espérer sinon à croire, la dame se mit en devoir d’ouvrir le coffre. En une minute elle y eut réussi, l’écrin de maroquin était dans sa main, et un examen hâtif lui apprenait que son trésor était intact.

— Mais pourquoi ? balbutia-t-elle, pâle d’émotion, pourquoi, monsieur, pourquoi donc ?

— Parce que j’avais décidé de renoncer au vol pour gagner ma vie.

— Quand avez-vous rapporté ces bijoux ici ?

— Durant le courant de la semaine… il y a quatre ou cinq jours.

— Et après… vous l’avez regretté, hein ?

— Je l’avoue.

— Et vous êtes revenu ici cette nuit, pour voler une seconde fois ce que vous aviez déjà volé une première.

— C’est encore vrai.

— Et je vous ai interrompu…

— Pardon, madame, pas vous, mais ma conscience. Je suis venu pour voler… et je n’ai pas pu.

— Monsieur… vous ne me persuaderez pas. Je n’arrive pas à discerner vos motifs, mais…

Un bruit soudain de gros souliers piétinant dans l’antichambre, et accompagné d’éclats de voix surexcitées, l’interrompit et fit faire volte-face à Lanyard.

Par-dessus la dispute violente, dont ni l’un ni l’autre n’avait perçu le moindre prodrome, tant leur discussion les avait absorbés – la voix de Sidonie se fit entendre, en un cri de protestation :

— Madame !… Madame !

— Que se passe-t-il ? demanda Mme Omber à Lanyard.

Il lui jeta ces mots : « La police ! » et se détournant alla se jeter dans l’enfoncement de la fenêtre.

Mais quand il l’ouvrit, la voix d’une sentinelle sur la pelouse le salua d’une vive injonction, et comme involontairement il s’avançait sur le balcon, un éclair de feu déchira l’ombre au-dessous de lui, une détonation retentit dans le calme du parc, et une balle vint s’aplatir en sifflant sur l’encadrement de pierre de la fenêtre.

XXIV

RENDEZ-VOUS

Avec aussi peu de cérémonie que si la balle s’était logée dans son individu, Lanyard se rejeta en arrière dans la pièce, trébucha et tomba à la renverse, tandis qu’au rythme de leurs bottes battant le parquet, deux sergents de ville faisaient vaillamment irruption dans la bibliothèque et s’arrêtaient en découvrant Mme Omber tranquillement debout, saine et sauve, à côté de son pupitre, et Lanyard en train de se relever devant la fenêtre.

Derrière eux, Sidonie trottinait en se tordant les mains.

— Madame, bêla-t-elle, ils n’ont pas voulu m’écouter… je n’ai pas pu les arrêter !

— C’est bien, Sidonie. Retournez dans l’antichambre. Je vous appellerai quand ce sera nécessaire… Messieurs, bien le bonjour.

L’un des agents s’avança en saluant gauchement et avec cette question superflue :

— Madame Omber, je pense ?

L’autre attendait sur le seuil, barrant le passage.

Lanyard les considéra tous les deux : celui qui venait de parler était un peu âgé et ventru, mûr pour la retraite, et peu apte à se montrer de grande utilité dans une bagarre ; mais l’autre était jeune et râblé, avec une carrure d’athlète, et il portait en sus de son coupe-choux un revolver nu à la main. Quand ses yeux d’un bleu clair rencontrèrent ceux de l’aventurier, ils s’éclairèrent d’une lueur de défi.

Mais pour le moment Lanyard n’en avait cure. Il reçut ce cartel avec un air d’entière hébétude, se croisa les bras, appuyé contre le pupitre, et regarda Mme Omber accueillir sans trop d’aménité la demande de l’autre sergot.

— Oui, c’est bien moi Mme Omber. Que me voulez-vous ?

L’homme en resta ébaubi.

— Pardon, balbutia-t-il, et puis il se mit à rire comme s’il comprenait tardivement une bonne farce. Il est heureux que nous soyons arrivés à temps, madame, ajouta-t-il… bien qu’il semble que vous n’ayez pas eu grand-peine avec ce chenapan. Où est la femme ?

Il s’avança d’un pas vers Lanyard, et entre ses mains il fit tinter des menottes.

— Voyons, une minute ! interrompit Mme Omber. Une femme, dites-vous ? Quelle femme ?

L’aîné des sergots, s’arrêtant, répondit sur un ton de surprise :

— Mais sa complice, comme de juste ! Nous avons reçu pour instruction de venir tout de suite à l’hôtel de Mme Omber, d’entrer sans bruit par la porte de service – qui serait ouverte et d’arrêter un bandit avec sa complice.

Derechef le gros sergot s’avança vers Lanyard, derechef Mme Omber l’arrêta :

— Non, encore un instant, je vous prie !

Ses yeux, chargés de soupçon, interrogeaient Lanyard. Celui-ci, avec un signe de tête significatif vers l’écrin qu’elle tenait toujours, adressa à la dame un regard de muette prière.

Après une courte hésitation, Mme Omber déclara :

— C’est une méprise, il n’y a aucune femme dans cette maison, j’en suis certaine, qui n’ait pas le droit d’y être… Mais vous dites que vous avez reçu un avis ? Je n’en ai envoyé aucun !

Le gros sergot haussa les épaules :

— Ce n’est pas à moi de vous contredire, madame. Mais j’ai reçu l’ordre de marcher.

Il examinait sournoisement Lanyard, qui lui répondit par un placide sourire, sous lequel – en dépit de l’espoir qu’il pouvait tirer de l’attitude irrésolue de Mme Omber – se dissimulait une forte dose d’inquiétude. Il était bien certain que Mme Omber n’avait pas envoyé chercher la police avant de l’avoir aperçu dans la bibliothèque. Tout ceci, donc, semblait indiquer une nouvelle vengeance de la Meute. Il avait probablement été suivi et on l’avait vu entrer, ou bien la jeune fille avait été prise comme elle tentait de fuir et on lui avait arraché de force le renseignement… D’ailleurs il pouvait entendre deux nouvelles paires de pieds s’avancer à travers les salons.

En attendant l’arrivée de ces derniers venus, Mme Omber garda le silence.

Et, sans trop de cérémonie, deux nouveaux personnages s’introduisirent dans la bibliothèque, un solennel individu en uniforme, de mine par ailleurs peu distinguée, en qui les sergents de ville saluèrent bien vite M. le commissaire du quartier, l’autre, un petit homme bouffi, connu de Lanyard tout au moins – sinon apparemment des autres – sous le nom de Popinot.

Voyant ainsi confirmées ses craintes les plus sinistres, l’aventurier abandonna l’espoir d’être secouru par Mme Omber, et se mit subrepticement à calculer ses chances de s’en tirer par ses propres moyens.

Mais il était absolument désarmé, et le danger était grand : quatre contre un, tous quatre sans doute en armes, et deux au moins – les policiers – habitués à l’obéissance militaire.

— Mme Omber ? fit le commissaire, en saluant la dame avec la plus grande dignité. J’espère que cette intrusion me sera pardonnée, vu les circonstances. Dans une affaire de ce genre, qui concerne un tel musée de trésors historiques…

— Parfaitement, monsieur le commissaire, c’est entendu, répliqua madame d’un air hautain. Et ce monsieur, sans doute, est votre adjoint ?

Le fonctionnaire s’empressa de nommer son compagnon :

— M. Popinot, agent de la Sûreté, qui s’occupe de ce genre d’enquêtes.

Avec une profonde révérence à Mme Omber, Popinot alla d’un air tragique se poster en face de Lanyard pour lui examiner la figure de son petit œil vif et clignotant de goret. L’aventurier supporta cet examen avec une impassibilité apparente.

— C’est lui ! déclara Popinot avec un grand geste : messieurs, je vous enjoins d’arrêter cet homme, Michaël Lanyard, dit le Loup Solitaire.

Il recula d’un pas en gonflant la poitrine dans le vain espoir d’effacer son abdomen, et promena un regard triomphant sur sa respectueuse assistance.

— Accusé, ajouta-t-il avec un infini délice, du meurtre de l’inspecteur Roddy de Scotland Yard, à l’hôtel Troyon, et en même temps d’avoir mis le feu à l’immeuble.

— Pour ce coup-ci, Popinot, interrompit Lanyard à mi-voix, je te couperai un jour les oreilles ! – Il se tourna vers Mme Omber. – Agréez, je vous prie, madame, mes sincères regrets… mais c’est là une accusation dont je suis entièrement innocent.

Au même instant Lanyard, qui s’appuyait contre le pupitre, se redressa, et la lourde cassette à cigares, de cuivre et d’acajou, sur laquelle reposait sa main, sembla positivement jaillir de sa place quand d’un élan de son bras il la fit voltiger en plein sur le plus jeune sergot.

Avant que l’homme, qui ne s’attendait à rien de pareil, eût même le temps de dire ouf, la cassette lui arriva comme une ruade juste au creux de l’estomac. Il tituba, exhala son souffle dans un grand soupir, tomba assis brusquement – ses yeux bleus agrandis par une douloureuse surprise – il porta les deux mains à sa ceinture, battit des paupières, devint blême, et chavira sur le flanc.

Mais Lanyard ne s’était pas attardé à noter ces détails. Il avait de l’occupation par ailleurs. Le gros sergot, grinçant des dents, avait bondi sur son bras et s’efforçait de le maintenir assez longtemps pour lui passer la menotte au poignet, cependant que le commissaire s’était élancé avec un beuglement de rage et les deux mains en avant cherchant la gorge de l’aventurier.

Le premier attrapa sur le bout du menton un magistral coup de poing, qui ébranla tout son être, et sans comprendre le moins du monde ce qui lui arrivait, se trouva pirouettant et jeté à plat sur le chemin du commissaire. Ce dernier buta dessus, tomba, et planta deux genoux durs aggravés par le poids de son corps, dans la rotondité de la panse du sergot.

Au même instant Lanyard, qui bondissait vers la porte, vit Popinot fouiller dans sa poche de derrière.

Suivit une lueur intense, puis l’obscurité complète : d’un coup de pied bien envoyé, emprunté au manuel de la savate, Lanyard avait fait sauter l’interrupteur des lampes électriques, arrachant du mur la boîte de porcelaine, écrasant le contact et créant un court-circuit qui éteignit toutes les lampes du haut en bas de la maison.

Ayant ainsi déblayé en partie son chemin et mis la police en déroute, Lanyard profita de l’obscurité pour foncer en avant, mais au milieu d’une enjambée, comme il passait la porte, sa cheville fut saisie par le jeune sergot toujours à plat, et se déroba sous lui.

Entraîné par son élan, il tomba lourdement, ce qui peut-être lui épargnant un pire mal, car à la même seconde il entendit un coup de feu et comprit que Popinot avait tiré sur son ombre fugitive.

Comme il venait d’envoyer son talon avec une énergie farouche sur le poignet de l’agent, ce qui libérait son pied, il perçut la voix du commissaire criant à tue-tête de cesser le feu. Mais l’agent, fou de douleur, rampa sur ses genoux, se jeta en avant à l’aveugle, renversa l’aventurier en train de se relever et s’abattit par-dessus.

Écrasé sous les cent kilos du Français furieux, Lanyard se sentit perdu, mais malgré cela il s’obstina, résolu à lutter jusqu’à son dernier souffle.

D’un soulèvement, d’une torsion et d’une saccade, il se dégagea de dessous, et envoyant son poing au hasard, il se cogna les phalanges contre les dents du sergot. Celui-ci lâcha prise momentanément, et Lanyard réussit à se mettre sur ses genoux, mais ce fut pour retomber quand l’indomptable Français l’agrippa une seconde fois.

Mais ce coup-ci, en tombant, Lanyard était dessus, et s’accrochant des deux mains à l’avant-bras gauche de son antagoniste, il le tordit dans tous les sens. Un cri de douleur s’éleva, et il bondit, délivré d’un adversaire désormais incapable de nuire.

Néanmoins, comme il l’avait craint, ce retard eut des suites désastreuses. Il avait à peine recouvré son équilibre qu’un personnage non identifié fonça éperdument dans l’obscurité et enlaça de ses deux bras les jambes de Lanyard. Et comme les deux hommes tombaient, deux autres s’amoncelèrent par-dessus.

Durant quelques minutes, Lanyard se débattit en aveugle, férocement, tapant comme un sourd des poings et des pieds. Malgré cela, même avec un agent hors de combat, ils étaient trois contre un : avec la fureur suprême du désespoir, il se débarrassa d’eux tous en un moment, et gagna encore quelques mètres, mais ils revinrent à la charge et le renversèrent de nouveau, l’accablant de leur triple poids.

Il perdait la respiration, sa force l’abandonnait. Il rassembla ses dernières énergies, tout son esprit et tout son courage, pour un suprême effort : il se débattit comme un chat-tigre, des dents et des griffes, se releva une fois de plus sur les genoux, avec deux hommes attachés à lui comme des loups aux flancs d’un cerf, en secoua un, se remit debout, vacillant, et dans un dernier accès de rage planta ses deux poings à plusieurs reprises sur la figure de l’autre qui se cramponnait encore à lui.

Ce dernier était Popinot, il le sut d’instinct, et une joie sinistre l’envahit quand il sentit la prise de l’individu se relâcher et l’abandonner, et quand il devina le ravage qu’il avait fait sur cette grosse et ignoble figure.

Enfin libre, il fonça, titubant, pris de vertige, atteignit l’antichambre, ouvrit la porte, et sans souci de la sentinelle qui avait tiré sur lui de dessous la fenêtre, dégringola l’escalier et prit le large.

Trois coups de feu accélérèrent sa vitesse parmi les labyrinthes du parc nocturne. Mais aucune balle ne l’atteignit, et la poursuite, qui ne dura guère, s’égara bientôt et s’éloigna.

Arrivé au mur, il le longea sous le couvert de son ombre jusqu’au moment où il rencontra un arbre avec une longue branche basse qui se projetait jusque sur la rue ; il y grimpa, dépassa le mur, et se laissa retomber sur le trottoir.

Un cri provenant de la porte cochère salua son apparition. Il fit volte-face et reprit sa course. Des pas rapides le poursuivirent un moment, et une fois même le cœur lui défaillit, en percevant le ronflement d’un moteur. Mais il se ressaisit vite, retrouva sa respiration, et courut comme il faut, à longues enjambées régulières qui dévoraient l’espace, et il faisait des détours et embrouillait sa piste avec une habileté que lui eût enviée le plus fin des renards.

À la longue il se crut autorisé à ralentir et à se mettre au pas de course.

La fatigue pesait à présent sur lui comme un lourd fardeau, et son esprit obnubilé aspirait désespérément au repos ; mais son allure ne se ralentit pas, et il ne se détourna pas de son but.

Encore que directe, elle était longue, la route qu’il entreprit dès qu’il se fut assuré que la poursuite avait cessé pour de bon. Il se rendait sans hésiter à la seule place où il pût être sûr de trouver sa bien-aimée, si elle était encore vivante et en liberté. Il savait qu’elle n’avait pas oublié, et au fond de son cœur il savait aussi que jamais plus de sa propre volonté elle ne l’abandonnerait.

Il ne s’était pas trompé. Après que – las et épuisé d’avoir escaladé la terrible pente de la Butte Montmartre – il fut passé en flageolant devant le bedeau ensommeillé et se fut dirigé parmi les ombres amassées vers le centre lumineux de la basilique du Sacré-Cœur, il LA vit là, agenouillée, la tête penchée sur ses mains que soutenait le dossier de la chaise devant elle : humble et frêle, perdue solitaire dans les longues rangées de chaises vides qui emplissaient la nef.

Lentement, presque avec crainte, il s’approcha d’elle, et en silence prit place sur la chaise voisine.

Sans même lever les yeux, elle sut que c’était lui…

Au bout d’un instant, elle avança la main, lui emprisonna les doigts et l’attira en avant avec une douceur persuasive. Il s’agenouilla alors comme elle, la main dans la main, empli d’étonnement à se voir, lui pour qui la religion avait toujours été inexistante, amené à celle-ci par la main d’une femme.

Il resta de longues minutes à genoux, profondément étonné, interrogeant d’un regard anxieux les ombres et le mystère sacré du chœur lointain et de l’autel étincelant d’ors, et son âme n’ignorait pas que, malgré les futures vicissitudes, l’esprit inquiet du Loup Solitaire avait pour jamais trouvé le repos.

XXV

SUR LES AILES DU MATIN

Vers six heures et demie Lanyard quitta le vestiaire qui lui avait été assigné dans les baraquements de Port-Aviation, et tout empêtré dans le lourd costume d’aviateur qu’il avait obtenu sur la recommandation de Ducroy, il s’avança entre deux hangars vers le terrain de départ.

À cette heure l’aube déjà proche palpitait au ciel oriental, mais dans le vaste enclos de l’aérodrome, l’obscurité de la nuit s’attardait si obstinément que deux grands projecteurs avaient été mis à la disposition des aides occupés à régler le moteur du biplan Parrot.

Dans le puissant faisceau de clarté blanche qui frisait bizarrement sur les costumes de toile cirée de la douzaine de mécanos affairés autour de l’appareil, les faces inférieures des larges plans immobiles se détachaient sur le noir avec un aspect d’irréalité : on les eût crus déjà flottants, et qu’il leur suffirait d’un souffle pour s’envoler vers le ciel…

D’un côté, un groupe de jeunes Français aux traits énergiques, officiers du corps, flânaient en surveillant les préparatifs avec une curiosité intelligente et alerte.

De l’autre, toute la majesté de Mars s’incarnait en la personne de M. Ducroy, qui prenait des airs avantageux dans son paletot de fourrure et son huit-reflets, tout en bavardant avec un officier dont le costume d’aviateur mettait en relief les formes sveltes et athlétiques.

Quand Lanyard s’approcha, ce dernier joignit les talons, salua le ministre de la Guerre, et s’éloigna vers la machine volante.

— Le capitaine Vauquelin vient de me dire qu’il prendra le départ dans cinq minutes, monsieur, lui annonça Ducroy. Vous arrivez à temps.

— Et Mademoiselle ? demanda l’aventurier, en promenant à la ronde un regard inquiet.

Presque aussitôt la jeune fille surgit de l’ombre, avec un sourire d’excuse pour la singularité de son costume.

Elle avait revêtu, par-dessus sa toilette de ville, un ample paletot de cuir, étroitement boutonné au col, aux poignets et aux chevilles, qui l’enveloppait des pieds à la tête. Son petit chapeau était remplacé par un casque de cuir qui ne laissait voir que ses yeux, son nez, sa bouche et son menton, et ces derniers mêmes furent bientôt cachés par un voile épais destiné à la protéger contre les projections d’huile.

— Mademoiselle n’est pas inquiète ? demanda poliment Ducroy.

Lucy sourit gaiement :

— Moi ? Pourquoi donc, monsieur ?

— J’espère que Mademoiselle me permettra quand même de lui souhaiter bon courage. Mais pardon ! j’ai un dernier mot à dire au capitaine Vauquelin.

Soulevant son chapeau, le Français alla rejoindre le groupe proche de l’appareil.

Lanyard contemplait la jeune fille sans dissimuler sa surprise de la voir proclamer sa vaillance par son teint animé et ses yeux brillants.

— Eh bien ? demanda-t-elle allègrement. Surtout, n’allez pas me dire que je suis à faire peur ! Je le sais déjà !

— Je n’ose pas vous dire comment vous paraissez à mes yeux, répliqua Lanyard avec modestie. Mais je ne vous cacherai pas que pour le courage simple et vrai, vous…

— Merci, monsieur, pas mal et vous ?

Il jeta un regard défiant sur l’engin fragile auquel ils allaient se confier.

— En somme, fit-il sans trop d’assurance, je ne me sens pas le moins du monde ému ni emballé. Cela ne me paraît guère sortir du train ordinaire de l’existence, de la vie quotidienne !

— Je crois, répliqua-t-elle judicieusement, que vous ressemblez fort à l’autre loup solitaire – Arsène Lupin, vous connaissez le roman – vous êtes comme lui un peu bluffeur. Si vous n’êtes pas inquiet, pourquoi rester à regarder par là-bas, comme si vous attendiez quelqu’un, comme si cela ne devait pas vous surprendre de voir Popinot ou de Morbihan surgir de terre… ou même Ekstrom !

— Hum ! fit-il gravement. Je ne vous cacherai pas que c’est précisément de cela que j’ai peur.

— Quelle bêtise ! s’écria la jeune fille franchement ironique. Que pourraient-ils faire ?

— Ne me le demandez pas, je vous prie, fit Lanyard sérieusement. Car je pourrais être tenté de vous le dire.

— Voyons, ne vous en faites pas, très cher ! – Et furtivement elle lui pressa la main. – Nous allons partir.

C’était exact : Ducroy revenait vers eux majestueusement.

— Tout est prêt, annonça-t-il d’une voix claironnante.

Un peu intimidé, le couple s’approcha en silence de l’appareil.

Vauquelin resta à l’écart tandis que Lanyard et un jeune officier aidaient la jeune fille à prendre place sur le siège à la droite du pilote, où ils la bouclèrent. Quand Lanyard eut été pareillement assujetti à la place de gauche, tous deux restèrent là, emprisonnés, à quelque six pieds du sol.

Lanyard trouvait son siège assez confortable. Une large bande de sangle lui soutenait le dos, une autre, disposée en travers de sa poitrine, le garantissait contre une chute en avant, il y avait des appuis pour les pieds, et pour les mains des crochets recouverts de drap fixés à la carlingue de chaque côté.

Il sourit à Lucy par-dessus le siège vide, et fut surpris de distinguer si nettement le sourire qu’elle lui adressa en réponse. Mais il ne devait plus le revoir de longtemps, presque aussitôt elle s’occupa d’ajuster son voile.

La lumière avait grandi considérablement au cours des quelques dernières minutes.

Puis il y eut une longue attente, durant laquelle la foule des mécanos, des assistants et des aviateurs militaires bourdonnaient à leurs pieds comme un essaim d’abeilles.

Le ciel était à présent clair jusqu’à l’horizon de l’ouest. Une flottille de gros nuages s’enfonçait vers le sud, laissant derrière eux un mince voile de brume qui devait bientôt s’évanouir sous les rayons du soleil. L’air était passablement limpide et pas trop froid pour la saison.

La lumière grandissait toujours ; les détails des objets lointains devinrent distincts, des traces de couleur chauffèrent le paysage hivernal.

À la fin leur pilote, muni de son casque protecteur, apparut et se mit en devoir de grimper jusqu’à son siège. Avec un froid salut à Lanyard et une inclination civile pour sa passagère, il s’installa, manœuvra des leviers, et agita familièrement la main vers ses confrères, les officiers.

Un cri d’avertissement retentit. La foule s’écarta rapidement à droite et à gauche. Ducroy leva son chapeau en guise de salut, lança un « Bon voyage ! », et s’esquiva tel un coq effarouché par une automobile. Et le moteur et l’hélice se déclenchèrent avec un fracas tonitruant.

Lanyard crut tout d’abord que ses tympans allaient se rompre sous les chocs répétés et formidables qu’ils subissaient, mais bientôt cette illusion disparut, remplacée par celle d’une surdité permanente.

Avant qu’il pût se ressaisir et reprendre la domination de ses esprits perturbés, l’aviateur avait abaissé un levier et le vaste engin se mit en mouvement.

Il fila sur le sol tel un cygne effarouché, et les roues de son châssis d’atterrissage enregistraient les plus minimes irrégularités de la surface du terrain, les amplifiant cinquante fois. On se serait cru dans une carriole emportée à toute vitesse sur la Chaussée des Géants. Lanyard en était abominablement secoué jusqu’aux moelles, il croyait que ses yeux mêmes allaient jaillir de leurs orbites…

Puis le Parrot commença à monter. Chose assez singulière, ce changement fut marqué au début simplement par une légère diminution de la trépidation, la machine semblait toujours se précipiter à une allure de casse-cou sur une route caillouteuse, et Lanyard eut de la peine à se rendre compte qu’ils volaient déjà, même quand il regarda en bas et se vit séparé du terrain d’exercice par une distance de cent pieds.

Quelques secondes plus tard ils filaient au-dessus des maisons.

Peu à peu, les secousses devenaient moins fréquentes, et elles cessèrent bientôt presque entièrement, pour ne plus se renouveler qu’à de rares intervalles, quand le courant d’air que rencontraient les ailes offrait des irrégularités dans sa vitesse. Il en résulta par contraste la paix la plus sublime, le ronflement même de l’hélice s’atténua en un bourdonnement continu, le biplan paraissait voguer sans effort sur une vaste mer tranquille, ridée seulement çà et là par des vaguelettes passagères.

S’élevant toujours, ils rencontrèrent les premiers rayons du soleil, et dans leur vierge lumière l’avion se transforma en une chose d’or aérien.

Sans cesse l’air flagellait leurs visages comme un flot d’eau glacée.

En bas le monde se déployait comme une enluminure de missel géante et compliquée, ou comme une étrange mosaïque, merveilleusement détaillée.

Lanyard pouvait voir le cadran du compas, fixé dans sa monture d’aluminium, en face et sur la gauche du pilote. D’après la boussole ils faisaient route presque en plein nord-est. Déjà les toits grouillants de Paris s’étalaient à droite, avec la Tour Eiffel qui se dressait comme un pilier de dentelle d’or, la Seine qui se déroulait comme un serpent sombre, et le Sacré-Cœur qui semblait un palais de rêve aux murs opalins.

Versailles apparut à l’horizon de bâbord et s’évanouit en arrière. Paris se referma, télescopant son panorama qui devint une simple tache, un flocon de fumée. Mais il fallut longtemps pour que la distance éclipsât le doigt indicateur de la Tour Eiffel.

Vauquelin manœuvra ses leviers, et l’avion, levant le nez, monta toujours plus haut. Le chant du moteur était devenu plus grave. La vitesse avait augmenté sensiblement.

Lanyard constatait avec un étonnement sans bornes qu’il n’était pas du tout ému, mais simplement fort intéressé par cette aventure qui ne semblait avoir rien d’extraordinaire. Et il ne pouvait discerner dans ses sensations physiques aucune trace de cette crainte nauséeuse qu’il ressentait toujours dans les lieux élevés ; le sentiment de sécurité, de stabilité qu’il éprouvait, avait quelque chose de vraiment incompréhensible.

Tout à coup, saisi de se sentir toucher le bras, il se tourna vers l’aviateur et vit par les fenêtres de mica du masque ses yeux emplis d’un doute inquiet. Considérablement perturbé et tout prêt à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’appareil, Lanyard secoua la tête en signe d’incompréhension. D’un geste impatient l’aviateur lui désigna les régions inférieures. Comprenant l’inutilité de la parole, Lanyard s’agrippa au rebord de la carlingue et se pencha en avant. Mais l’allure était maintenant si rapide et leur élévation si grande que le paysage ondulant sous sa vision n’était plus qu’une plaine roussâtre maculée çà et là de taches de couleur plus vive.

Il leva des yeux interrogateurs, mais ne reçut en réponse que le même geste.

Piqué au jeu, il concentra mieux son attention sur le paysage plat et vaporeux. Et soudain il reconnut quelque chose de singulièrement familier dans une courbe proche de la Seine.

— Saint-Germain-en-Laye ! s’écria-t-il avec un sursaut d’inquiétude.

C’était là l’endroit dangereux…

« Et plus loin sur la gauche, se dit-il – ce vaste champ avec au milieu cette drôle de petite chose qui a l’air d’un insecte ailé – ce doit être l’aérodrome de de Morbihan et son monoplan Valkyr ! Vont-ils le sortir ? Est-ce là ce que Vauquelin me montre ? Et si c’est cela… qu’en résultera-t-il ? Je ne vois pas… »

Tout à coup le doute et l’étonnement glacèrent l’aventurier.

Pour un instant Vauquelin rendit toute son attention à la manœuvre de l’appareil. Le vent soufflait alors plus irrégulièrement, ce qui créait des poches d’air – ces trous de l’atmosphère si redoutés des pilotes – et en quête de couches plus homogènes l’aviateur faisait décrire à son avion une large courbe vers le nord, tout en grimpant toujours plus haut.

La terre perdit bientôt toute apparence de forme ; le ruban d’argent sinueux de la Seine disparut lui aussi au loin sur la gauche ; il ne restait plus que la sensation d’être fermement suspendu dans cette haute voûte bleue, celle d’un flot continu d’eau glacée dans la figure – et sans cesse le chant monotone du moteur.

Après quarante minutes environ de cet exercice – ou peut-être même une heure, car le temps avait perdu sa valeur habituelle – Lanyard, dans un état de réceptivité anormale, finit par percevoir une nouvelle inquiétude dans l’esprit de l’aviateur, et rencontra enfin son regard.

— Qu’est-ce qui se passe ? hurla-t-il dans un vain effort pour élever la voix au-dessus du fracas.

Mais le Français comprit et répondit en désignant d’un geste du bras l’horizon avant. Et ne voyant rien qu’un nuage dans la direction indiquée, Lanyard comprit l’origine d’un phénomène qui, dès le début, l’avait vaguement troublé. S’il avait été incapable jusque-là de percevoir aucune limite distincte au monde, cela provenait de ce que la terre était toute fumante des récentes grosses pluies : tous les lointains se voilaient d’une vapeur ascendante. Et maintenant ils approchaient de la côte, où les vapeurs, semblait-il, se rassemblaient plus épaisses ; car tout le paysage devant eux reposait sous un linceul d’un gris uniforme.

Et il n’était pas non plus difficile de comprendre maintenant pourquoi l’aviateur était peu rassuré en envisageant la perspective de naviguer dans l’épais brouillard du Pas-de-Calais.

Quelques minutes plus tard, il fit sursauter Lanyard en lui posant de nouveau la main sur le bras avec autorité, et en jetant par-dessus son épaule un regard significatif.

Lanyard se retourna aussitôt.

Derrière eux, à une distance qu’il évaluait approximativement à trois kilomètres, la silhouette d’un monoplan se détachait sur le firmament clair, pareil, avec son unique paire d’ailes blanches, à un goéland solitaire planant, bien plus qu’à une machine dirigée par la main de l’homme.

Seul, un rare et presque imperceptible balancement des ailes prouvait qu’il se déplaçait.

Saisi d’une inquiétude et d’une anxiété croissantes, il l’examina durant quelques secondes sans pouvoir deviner s’il gagnait ou perdait du terrain, dans cette poursuite lointaine, ou qui pouvait être le pilote.

Mais il ne doutait guère que cette machine fût partie à leur intention de l’aérodrome du comte Rémy de Morbihan, à Saint-Germain-en-Laye ; qu’elle n’était rien moins, en fait, que le Valkyr de de Morbihan, réputé le monoplan le plus vite d’Europe et le vainqueur d’une douzaine de concours internationaux ; et qu’il était dirigé, sinon par de Morbihan lui-même, du moins par un des séides de la Meute – fort possiblement, voire probablement par Ekstrom !

Mais dans cette hypothèse, quel mal pouvait présager cette poursuite ? Comment imaginer que la Meute pût compter aboutir à ses fins en chargeant le monoplan de poursuivre ou de dépasser le Parrot ? Elle ne pouvait empêcher Lanyard et Lucy Shannon de s’évader jusqu’en Angleterre, en tout cas, du moins par aucun moyen rationnellement concevable.

Était-ce là simplement un nouveau procédé de tenir le couple sous surveillance ? Mais on pouvait tout aussi bien y arriver en télégraphiant ou téléphonant aux collègues de la Meute, les associés de Wertheimer en Angleterre !

S’avouant son incapacité d’attribuer aucun motif raisonnable à une telle conduite, Lanyard y renonça ; mais malgré tout l’énigme ne cessait de tourmenter son esprit.

Dès le début, dès le moment où la disparition de Lucy avait exigé l’ajournement de cette fuite, il avait craint des ennuis ; il ne lui semblait pas raisonnable d’espérer qu’on pût faire attendre le Parrot durant plusieurs jours sans que le secret se répandît ; mais ce qu’il avait craint alors, c’était un ennui destiné à se produire avant le départ d’Issy. La possibilité que la Meute fût capable de lui ménager quelque mésaventure, après cela, n’était jamais entré dans ses calculs. Même à présent il lui paraissait difficile de lui accorder une attention sérieuse.

De nouveau il regarda en arrière. Maintenant, à son appréciation, le monoplan se détachait plus grand que tantôt, sur le ciel radieux, ce qui montrait qu’il gagnait.

À mi-voix il poussa un juron.

Le Parrot était capable d’une vitesse de 250 kilomètres à l’heure ; et sans conteste Vauquelin faisait donner au moteur tout ce qu’il pouvait. Depuis qu’il avait attiré l’attention de Lanyard sur le poursuivant, il avait obtenu une sensible accélération.

Mais cette allure même réussirait-elle à tenir contre le Valkyr, sinon à le distancer ?

Un nouveau regard en arrière ne lui montra pas le monoplan plus proche.

Trente autres minutes s’écoulèrent sans que les positions relatives des deux appareils eussent subi un changement notable.

Durant ce laps de temps le Parrot s’éleva à une altitude, indiquée par le barographe encastré devant Vauquelin, de plus de 1500 mètres. En bas, le Pas-de-Calais s’étendait comme une mer de lait qui commence à bouillir.

Regardant en bas comme fasciné, Lanyard se dit pensivement :

« C’est de l’eau verte par là-dessous, mon vieux ! »

Il semblait difficile de croire qu’ils eussent accompli le trajet depuis Paris en aussi peu de temps.

À son compte – très approximatif – le Parrot était alors quelque part au large de Dieppe ; il devait en pareil cas atteindre l’Angleterre non loin de Brighton. Si seulement on y voyait !…

En se penchant un peu en avant et en regardant par-delà l’aviateur, Lanyard pouvait entrevoir Lucy Shannon.

Bien que toute la grâce et le charme de sa personne fussent enfermés dans les difformes enveloppes de son costume d’emprunt, elle semblait assez à son aise ; et le courant d’air, aiguisé par le froid de l’altitude, moulait son voile exactement selon les fins contours de son visage et piquait si bien ses joues fermes que celles-ci brillaient d’un feu précieux que l’épaisseur de ce tissu foncé ne parvenait pas à cacher entièrement.

Le soleil dépassa le plancher de brume, s’y joua en rais irisés, l’emplit d’un éclat chaud et palpitant comme celui d’une opale, et tout d’un coup le changea en une mer d’or moutonneuse et apparemment sans bornes, qui déjouait tous efforts pour deviner leur position, et s’ils étaient oui ou non au-dessus de la terre ou de la mer.

Néanmoins, par des calculs rapides et sommaires, Lanyard se persuada qu’ils étaient à peu près au milieu du détroit.

Il en était à peine arrivé à cette conclusion qu’une secousse brusque, qui fit vaciller les plans, attira son attention sur son voisin.

D’un coup d’œil inquiet sur le visage de l’aviateur, il le vit pâle comme marbre.

Vauquelin tenait son bras étendu et le considérait avec incrédulité ; le regard de Lanyard fut attiré sur le même point – une déchirure irrégulière dans la manche du paletot de cuir du pilote, juste au-dessus du coude.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il niaisement, oubliant de nouveau qu’on ne pouvait l’entendre.

Les yeux de l’aviateur, se détournant de la déchirure pour rencontrer le regard de Lanyard, étaient envahis par la consternation.

Puis Vauquelin se détourna vivement et regarda en arrière. En même temps il abaissa la tête et quelque chose passa en sifflant près de la joue de Lanyard, effleurant sa peau d’un souffle plus glacé que celui de l’air.

— Damnation ! hurla-t-il, hors de lui. Ce fou du Valkyr… voilà-t-il pas qu’il tire sur nous !

XXVI

LA MORT VOLANTE

Après s’être ressaisi par un merveilleux effort de volonté et de courage héroïque, le capitaine Vauquelin se concentra sur la manœuvre du biplan.

Le vrombissement du moteur devint encore plus grave, sa vitesse s’accrut, et l’appareil commença de s’élever toujours plus haut, en décrivant une longue spire élégante.

Lanyard jeta un regard d’appréhension à la jeune fille, mais elle semblait ne s’être aperçue de rien d’anormal. Son visage était toujours tourné en avant, et toujours le voile tremblotait contre ses joues brûlantes.

Grâce au fracas du moteur, aucune détonation perceptible n’avait accompagné le feu roulant de l’homme du monoplan ; et d’autre part le cri d’horreur de Lanyard n’avait été perçu que de lui-même. N’entendant rien, Lucy ne soupçonnait rien.

De nouveau Lanyard regarda en arrière.

À présent le Valkyr semblait s’être rapproché à moins de quatre cents mètres du biplan, et il filait à une allure vertigineuse, son unique paire d’ailes située au même niveau à peu près que le plan inférieur du Parrot.

Mais ce dernier s’élevait sans cesse…

Le siège de direction du Valkyr était occupé par une forme grotesquement emmitouflée qui pouvait être n’importe qui – de Morbihan, Ekstrom, ou tout autre fou homicide. À distance, ses gestes étaient aussi peu distincts que leurs résultats étaient indiscutables : Lanyard vit une langue de feu jaillir d’un point proche de la figure de l’homme – il ne distinguait pas l’arme à feu elle-même – et comme Vauquelin, tout à fait sans le vouloir, il fit le plongeon.

En même temps un bruit rude d’arrachement retentit juste au-dessus de sa tête ; et il se surprit à regarder en l’air une longue déchirure de la toile, causée par la balle qui l’avait frappée en oblique.

— Qu’allons-nous faire ? hurla-t-il à Vauquelin.

L’aviateur secoua la tête avec impatience, et ils continuèrent à monter : déjà le voile arachnéen d’or qui cachait la terre et la mer semblait trois fois plus loin sous leurs pieds qu’il ne l’était au moment où Vauquelin avait fait la terrible découverte de sa manche crevée par une balle.

Mais le monoplan s’obstinait à suivre son exemple ; à mesure que le Parrot s’élevait, le Valkyr en faisait autant, quoique un rien plus lentement, et avec moins de souplesse.

Lanyard avait lu quelque part, ou entendu dire, que les monoplans sont de piètres appareils pour grimper. Il se dit que, si cela était, Vauquelin connaissait son affaire, et il tira quelque réconfort de cette réflexion.

Et il était heureux, fort heureux, de la noirceur du voile qui enveloppait le visage de Lucy, car ce visage, croyait-il, ne devait être rien moins qu’un masque de terreur panique.

Il était lui-même complètement figé de crainte et d’horreur. Cela ne servait à rien de se dire qu’il y avait peu de chances pour que l’une des balles du Valkyr atteignît un organe vital de l’avion : la toile déchirée là au-dessus, le trou dans la manche de Vauquelin, démontraient l’inanité de ce raisonnement…

Et alors le barographe encastré devant Lanyard disparut comme par enchantement. Il éprouva une légère secousse ; la carcasse de l’appareil vibra comme sous un choc violent ; quelque chose qui ressemblait à une poignée de miettes noires tournoya au-dehors dans l’air et s’évanouit ; et à la place où il y avait eu l’instrument, un trou aux contours irréguliers s’ouvrait dans la plaque d’aluminium.

Et d’autant que l’un de ces projectiles eût pu devenir fatal, le premier venu des suivants pouvait blesser l’aviateur sinon le tuer net ; et de toute façon le résultat inévitable serait la mort consécutive à une chute d’une hauteur que l’aiguille du barographe évaluait, avant sa destruction, à plus de deux mille mètres.

Ils grimpaient toujours…

À cette heure le poursuivant perdait un peu de l’avantage de sa vélocité plus grande ; le Parrot était sensiblement plus haut ; le Valkyr exigeait pour monter une spire de plus grand rayon.

Néanmoins Lanyard, qui regardait en bas, vit encore une autre langue de feu jaillir vers lui ; et deux trous de balle apparurent dans les ailes bâbord du biplan, l’un dans l’aile inférieure, l’autre dans la supérieure.

Les lèvres décolorées et tout tremblant, l’aventurier se mit en devoir d’ouvrir son paletot. Au bout d’un instant, impatienté, il arracha l’un de ses gants et le jeta au loin. L’objet, étalé, descendit dans le vent comme un moineau blessé. Vauquelin l’avait regardé faire avec, dans les yeux, une curiosité qui se changea bientôt en un éclair d’intelligence, quand Lanyard, fourrant sa main sous le paletot de cuir, eut tiré de sa poche un pistolet automatique que Ducroy l’avait obligé d’accepter.

Ils étaient maintenant peut-être à cent pieds plus haut que le Valkyr, qui planait sur tribord à quatre cents mètres de distance. Dirigé par le Français, le Parrot s’abaissa selon une spire étroite, de façon à venir se placer presque immédiatement au-dessus de l’autre – manœuvre qui exigea, tout compte fait, un peu plus de cinq minutes.

Cependant Lanyard reboutonna son paletot et empoigna le pistolet, tout en s’efforçant de ne plus penser. Mais déjà son imagination reculait d’horreur à la pensée de ce qui allait s’ensuivre, une fois le moment venu pour lui de réaliser son dessein.

Vauquelin lui toucha le bras pour l’avertir de se hâter ; mais Lanyard, ravalant sa salive, fit un signe négatif, et les yeux détournés, remit son arme à l’aviateur…

Fortement penché par-dessus le bord de la carlingue, il dominait la large surface blanche du fuselage et des ailes du Valkyr. Invisibles au-dessous d’elles, il y avait le moteur et le siège du pilote.

Au bout d’un instant il vit Vauquelin se pencher lui aussi et regarder en bas.

L’aviateur, visant avec tout le soin possible, tira les huit cartouches du chargeur en moins d’une minute.

Un moment Lanyard douta qu’aucune d’elles eût été efficace. Sa vision était brouillée et il ne pouvait distinguer aucune trace de dégât dans les toiles du Valkyr.

Il vit le pistolet, vidé, glisser des doigts engourdis et sans force de Vauquelin – et disparaître…

Une horreur fascinatrice tenait son regard attaché sur le Valkyr planant.

Au-delà de celui-ci, au-dessous, tout en bas d’un kilomètre et demi de vide, il y avait ce plancher doré de nuages amoncelés, qui attendait…

Il vit tout à coup le monoplan s’arrêter dans son puissant essor – comme s’il venait de donner, tête baissée, contre un obstacle invisible, et, durant un intervalle qui lui parut être d’une minute entière, l’avion resta sur place, virant et hésitant comme pour chercher le vent. Puis, telle une baleine qui plonge, il bascula et chut la tête la première, son hélice tournoyant comme une toupie.

Il tomba en flèche sur l’espace de quatre cents mètres ; après quoi, pris dans un remous, il se mit de travers et commença de pirouetter, d’abord lentement, puis avec une rapidité croissante, dans sa chute fatale.

Dès le début de ses giroiements, quelque chose en jaillit, quelque chose de petit, de noir, d’étalé… à l’instar du gant que Lanyard avait jeté. Mais cette chose-ci tombait avec une vitesse encore plus grande que celle du Valkyr ; en une couple de secondes elle fut réduite aux dimensions d’un moucheron, et à la suivante elle s’engouffra dans cette vaste mer de vapeurs dorées.

Quant au monoplan lui-même, un peu plus tard il roulait dans l’abîme et plongeait vers l’oubli dans le brouillard…

Lanyard était encore penché sur le bordage, les membres mous, la tête vide, et luttant contre la nausée, quand tout à coup et sans avertissement préalable, le chant stentoréen du moteur se tut et fut remplacé par l’infini silence, ce terrible silence des vastes solitudes de l’air supérieur, où l’on n’entend jamais d’autre son que les voix des éléments en lutte mutuelle : un silence qui résonna, avec un accent aussi terrible que le cataclysme du Jugement Dernier, aux oreilles de ces trois êtres humains suspendus là, au cœur de cette inconcevable, transparente et immaculée splendeur, sous la voûte énorme des cieux, à mi-chemin entre le bleu profond de l’espace éternel et l’océan rose et or du brouillard – ce brouillard qui, enveloppant la terre et la mer, cachait également tout vestige du drame qui venait de se dérouler, toute trace du meurtre qu’ils avaient commis afin de n’être pas eux-mêmes tués et précipités dans l’abîme.

Son hélice ayant cessé de mordre l’air, l’aéroplane vogua à une allure toujours décroissante, et, son élan épuisé, resta complètement inerte, comme s’il eût reposé dans le creux de quelque main géante et invisible, baigné d’impitoyable lumière, sous l’œil impassible de l’Infini, pour attendre son Jugement…

Alors, avec un léger frisson d’hésitation, les plans basculèrent, inclinés légèrement vers la terre, et se mirent lentement et comme à regret, à descendre sur les voies longues et vides de l’atmosphère.

Là-dessus, se réveillant, Lanyard entendit sa propre voix qui criait frénétiquement à Vauquelin :

— Bon Dieu ! Pourquoi faites-vous ça ?

Vauquelin ne lui répondit que par un pâle rictus et un haussement d’épaules à peine visible.

Emporté par un élan accru de minute en minute, l’avion filait vers le bas, d’une course irrésistible, avec la vitesse d’un vent furieux – une vitesse si grande que, quand Lanyard voulut de nouveau parler, il en eut la respiration coupée et ne put émettre aucun son.

Ainsi donc, de cette effroyable hauteur, du sein pacifique du vide démesuré, ils descendirent de plus en plus bas, par une longue succession de spires vertigineuses qu’interrompaient à peine des haltes insignifiantes. Et bien qu’ils l’abordassent par une longue pente douce, le plancher de vapeur parut s’élever à leur rencontre comme une vague immense : en un clin d’œil le biplan l’effleura, et après une seconde d’hésitation, s’enfonça toujours plus profondément dans cette froide et grisâtre immensité du brouillard.

En cet instant d’arrêt où l’aventurier n’avait pas encore repris sa respiration et frottait ses yeux ruisselants d’une main douloureuse et transpercée de froid, le brouillard lui apparut moins massif qu’il ne l’avait pensé ; des taches de couleur transparaissaient sous les plis du voile, et avec elles les sommets arrondis d’un monticule roussâtre.

Puis ils s’enfoncèrent, quittant le soleil radieux, dans le froid crépuscule des vapeurs rampantes, et la bonne terre maternelle tendit son sein chaleureux pour les recevoir.

Relevant un peu la proue, voletant comme indécis, le Parrot se posa délicatement avec à peine un choc, sur une large pente de terre inculte couverte d’herbe rase et rude.

Durant quelque temps, tous trois restèrent sur leurs sièges comme pétrifiés, complètement immobiles et – à l’exception peut-être de l’aviateur – quasi inconscients.

Mais bientôt Lanyard se rendit compte qu’il s’emplissait régulièrement les poumons d’un air doux, humide, salubre, et par comparaison tiède, et que le sang battait douloureusement dans ses mains et ses pieds à demi gelés.

Il soupira comme s’il s’éveillait d’un songe étrange.

Au même moment l’aviateur étira ses membres roidis, et se mit en devoir de descendre.

Quand il sentit la terre sous ses pieds, il s’éloigna de quelques pas, vacillant et butant comme un homme ivre, puis s’en revint vers l’appareil.

— Allons, mon ami ! lança-t-il à Lanyard d’une voix redevenue singulièrement normale – grouillez-vous… si vous en êtes capable… et occupez-vous avec moi de mademoiselle. Je crains qu’elle ne se soit évanouie.

La jeune fille reposait inerte dans les courroies de sangle, les yeux clos, les lèvres entrouvertes, les membres relâchés.

— On ne peut guère lui en faire un reproche ! dit Lanyard, tout en lui dessanglant la poitrine. Il y avait de quoi rendre quelqu’un fou, avec ce plongeon !

— Mais il me fallait l’exécuter ! protesta vivement l’aviateur. Je n’osais rester plus longtemps là-haut. Je n’ai jamais encore eu peur en l’air, mais après ce que vous savez, j’ai eu terriblement la frousse. Je me sentais partir – j’allais perdre connaissance – et je savais qu’il me fallait agir si nous ne voulions pas faire comme cet autre… Dieu ! quelle mort !

Il se tut, frissonna, et se passa le revers de la main sur les yeux avant de reprendre :

— Aussi, j’ai coupé l’allumage et me suis mis en vol plané. Allons, voici ma main. À la bonne heure ! Vous êtes d’aplomb, hein ?

— Oh, je suis très bien, déclara Lanyard avec assurance.

Mais cette assurance était démentie par son air égaré, car la terre ondulait et giroyait autour de lui comme ensorcelée, et avant de savoir ce qui lui arrivait, il tomba sur son séant et leva des yeux hébétés vers l’aviateur.

— Tenez ! fit ce dernier avec politesse, en dissimulant un sourire sous son masque, revoici ma main, monsieur. Vous en avez supporté plus que vous ne croyez. Et maintenant, à mademoiselle…

Mais quand ils arrivèrent auprès de la jeune fille, ils eurent la surprise de la voir déjà redressée, frissonnante, et en train de se ressaisir.

— Vous vous sentez mieux, à cette heure, mademoiselle ? demanda Vauquelin, qui s’empressa de défaire ses attaches.

— Je suis mieux… oui, je vous remercie, acquiesça-t-elle d’une voix faible et entrecoupée… mais pas encore tout à fait moi-même.

Elle donna une main à l’aviateur, l’autre à Lanyard, et quand ils l’eurent aidée à gagner le sol, Lanyard, averti par son expérience, la soutint de son bras.

Elle avait besoin de cet appui, et durant quelques minutes ne parut même pas s’apercevoir qu’il la tenait. À la fin, se dégageant doucement, elle se recula quelque peu :

— Où sommes-nous… vous le savez ?

— Quelque part sur les dunes du sud ? hasarda Lanyard, en consultant Vauquelin.

— C’est probable, fit ce dernier – du moins à en juger d’après la route que j’ai tenue. Quelque part à l’intérieur du pays, ce me semble, car je n’entends pas la mer.

— Près de Lewes, peut-être ?

— Je n’ai pas de raison d’en douter.

Il y eut alors un silence contraint. La jeune fille regarda l’un après l’autre Lanyard et l’aviateur, puis se détourna de tous les deux, tremblante de fatigue et s’efforçant de tenir bon en se croisant les mains avec force, elle resta là, les yeux perdus dans le brouillard.

Tristement Lanyard se mit à envisager leur situation.

Le Parrot s’était posé dans une sorte de vaste creux de terrain peu profond, dont les bords irréguliers se perdaient dans le brouillard. Dans cette enceinte, aucun être vivant ne remuait, à part eux-mêmes, et la lande n’était même pas traversée par une piste à bestiaux. Bref, ils étaient égarés. Peut-être y avait-il dans une direction quelconque une route longeant le creux à dix mètres de son bord. Mais le contraire était également possible. Peut-être y avait-il une ville ou un village à proximité immédiate. Non moins possiblement les dunes désertes ondulaient de toutes parts sur des lieues et des lieues.

— Eh ! bien… qu’allons-nous faire ? demanda soudain la jeune fille, d’une voix inquiète et agitée.

— Oh ! nous trouverons bien un chemin quelconque pour sortir d’ici, affirma Vauquelin avec assurance. L’Angleterre n’est pas tellement vaste qu’on puisse y rester égaré – pas pour longtemps, en tout cas. Mais je suis fâché de l’aventure à cause de Mlle Shannon.

— Nous nous en tirerons quand même, affirma Lanyard avec énergie.

L’aviateur eut un singulier sourire.

— Pour commencer, fit-il, je suppose que nous ferions aussi bien de nous débarrasser de ces costumes incongrus. Ils sont gênants… surtout pour marcher.

En dépit de sa fatigue, Lanyard fut si frappé par un détail qu’il ne put s’empêcher d’en faire la remarque à son interlocuteur :

— Vous parlez remarquablement bien anglais, capitaine Vauquelin.

L’autre eut un rire bref.

— Pourquoi pas ? fit-il, en retirant son masque.

Lanyard le regarda au visage, et, stupéfait, recula d’un pas en bégayant :

— Wertheimer !

XXVII

AURORE

En réponse au cri d’étonnement de Lanyard, l’Anglais sourit gaiement.

— En effet, déclara-t-il, tout en se dépouillant de ses gants, vous avez raison, monsieur Lanyard. « Wertheimer » n’est pas tout à fait mon nom, mais s’apparente de si près à ma personnalité – hum ! – supposez qu’on a le droit de s’y méprendre. Je ne vous demanderai pas d’excuse aussi longtemps que vous m’autorisez à garder un incognito qui peut encore avoir son utilité.

— Un incognito ! bégaya Lanyard, totalement abasourdi. Son utilité !

— Vous m’avez parfaitement entendu, bien que ma besogne à Paris soit maintenant terminée, on ne sait jamais s’il ne sera pas bon de pouvoir y retourner sans devoir s’établir une nouvelle identité.

Lanyard n’avait pas encore répondu que l’étonnement fit place dans ses yeux à la compréhension.

— Scotland Yard, hein ? interrogea-t-il brièvement.

Tout en saluant, Wertheimer compléta :

— Agent spécial.

— J’aurais dû le deviner, si je n’avais aussi peu d’esprit qu’une dinde ! fit Lanyard avec dépit. Mais je dois avouer…

— Oui, affirma l’Anglais avec bonne humeur, je me suis payé votre tête, pas vrai ? Mais pas plus que celles de nos autres amis. Comme de juste, j’y ai mis du temps, il m’a fallu d’abord me poser en une des gloires de la pègre par ici, avant que de Morbihan m’accueillît dans son sein hospitalier.

— Je présume que je dois me considérer comme en état d’arrestation ?

Avec un rire, l’Anglais secoua énergiquement la tête.

— Non, merci ! fit-il. Vous n’aimez pas qu’on se mêle de vos affaires, vous ne me l’avez que trop bien prouvé. Vous combattez avec trop de cœur, monsieur Lanyard… et le limier que je suis est ce matin fatigué à l’excès. Il me faudrait huit jours de repos pour entreprendre de vous mener en prison… huit jours et un solide renfort… Mais, reprit-il d’un air sérieux, sachez bien ceci, si vous êtes encore en Angleterre dans la huitaine, je serai tenté d’accomplir la besogne pour le principe. Je ne mets nullement en doute que vous ayez l’intention sincère de vous bien conduire dorénavant, mais en ma qualité de serviteur du Roi, je dois vous prévenir que l’Angleterre préférerait vous voir recommencer votre vie – comme on dit – dans un autre pays. Plusieurs paquebots partent pour l’Amérique avant la fin de la semaine ; quant aux autres détails, je m’en rapporte entièrement à vous. Mais il vous faut partir, conclut-il avec fermeté.

— Je comprends… fit Lanyard.

Et il voulut continuer, mais il ne le put. Il avait devant les yeux quelque chose qui ressemblait fort à un brouillard.

Évitant les visages de l’Anglais et de sa bien-aimée, il se détourna, posa la main au hasard sur une aile de l’avion pour se soutenir, et resta la tête baissée, tremblant de tous ses membres.

S’approchant de lui sans bruit, la jeune fille prit son autre main et la serra étroitement…

Puis Lanyard se secoua avec impatience et releva la tête.

— Je regrette, fit-il en s’excusant, mais votre générosité… alors que je n’attendais rien de mieux qu’une arrestation… mes nerfs n’ont pu y résister.

— Des blagues ! fit l’Anglais avec une brusquerie joviale. Vous n’êtes pas d’aplomb, tout bonnement ! Une goutte de cognac vous fera le plus grand bien.

Déboutonnant son paletot de cuir, il tira un flacon d’une poche intérieure, emplit un gobelet de métal, et l’offrit à la jeune fille.

— À vous l’honneur, s’il vous plaît, mademoiselle Shannon… Non… je vous assure. Vous en avez réellement besoin.

Elle se laissa persuader, but, toussa, et avec un soupir d’aise, rendit le gobelet à Wertheimer, qui se hâta de le remplir et de le passer à Lanyard.

L’alcool pur brûlait comme du feu, mais réconforta sur-le-champ les nerfs si éprouvés de l’aventurier. Au bout d’une minute il était redevenu lui-même.

Quand il eut bu à son tour, Wertheimer remisa le flacon.

— Cela va mieux, déclara-t-il. À présent me voilà paré pour continuer avec cette sacrée mécanique, sans m’inquiéter du sort d’Ekstrom. Mais jusqu’à présent je n’avais pas encore pu oublier…

Il se tut et se passa la main sur les yeux.

— C’était donc Ekstrom, vous pensez ? interrogea Lanyard.

— Indiscutablement ! De Morbihan avait eu connaissance – je le sais – de votre marché avec Ducroy, et je sais également qu’après votre évasion sensationnelle, lui et Ekstrom passaient toutes leurs matinées dans les hangars de Saint-Germain. Il ne m’est jamais venu à l’idée, comme de juste, qu’ils avaient en vue un plan aussi insensé que celui-ci – sans quoi je n’aurais jamais combiné avec Ducroy – par l’intermédiaire de la Sûreté, vous comprenez – de prendre la place de Vauquelin… D’ailleurs, qui d’autre cela pourrait-il être ? Pas de Morbihan, car il est estropié pour la vie, grâce à cette affaire du Bois, ni Popinot, qui était en route pour la Santé, la dernière fois que je l’ai vu, et encore moins Bannon – qui était déjà mort avant mon départ de Paris pour Issy.

— Bannon est mort !

— Oh ! tout ce qu’il y a de plus mort ! déclara nonchalamment l’Anglais. Quand nous l’avons arrêté ce matin à trois heures – accusé de complicité dans l’assassinat de Roddy – il s’est mis dans une colère qui a entraîné une hémorragie fatale. Il a trépassé en dix minutes.

Il y eut un petit silence…

— Je puis vous dire, monsieur Lanyard, reprit l’Anglais, détournant les yeux du moteur auquel il donnait ses soins à l’aide d’une clef anglaise et d’une burette, que vous étiez tout à fait à côté quand vous vous moquiez du « Bas-Monde International Sans Limitation ». Bien sûr, si vous n’aviez pas ri, je n’aurais pas éprouvé autant de sympathie pour vous, et il y a des chances que vous seriez en cette minute avec les menottes ou dans une cellule de la Santé. Mais aussi idiot que cela vous parût – et que ce le fût – le projet du Bas-Monde était un dada favori de Bannon – qui a été le cerveau d’une bande de criminels à New York durant de longues années. Il était un peu piqué sur ce sujet-là, monomane, je dirai presque. Et son enthousiasme a conquis de Morbihan et Popinot – ainsi que moi ! Il m’avait pris en affection singulière, ce Bannon, et j’ai été réellement nommé son premier lieutenant à la place de Greggs… Aussi vous avez d’abord gagné ma sympathie en vous moquant de mon offre, fit Wertheimer en remettant la burette dans la boîte à outils, en quoi vous étiez fort sage… De fait, mon sentiment personnel pour vous est celui d’une estime croissante, si vous voulez me permettre de vous le dire. Vous avez toute l’étoffe d’un honnête homme. Voulez-vous me serrer la main… à moi un mouchard ?

Quand il eut échangé avec Lanyard une pression amicale, il s’adressa à la jeune fille :

— Au revoir, mademoiselle Shannon. Je suis vraiment reconnaissant de l’aide que vous nous avez fournie. Sans vous, nous aurions été vilainement handicapés. J’apprends que vous avez envoyé votre démission ? Ce n’est pas bien. Le Service s’apercevra de votre perte. Mais je crois que vous avez raison de nous quitter, vu les circonstances… Et maintenant, je vous dis au revoir et bonne chance ! J’espère que vous serez heureuse… Je suis sûr que vous n’irez pas loin sans rencontrer une grande route ou un village, mais – pour des raisons non étrangères à ma profession – j’aime mieux rester dans l’ignorance du chemin que vous allez prendre.

Laissant aller la main de la jeune fille, il s’éloigna, salua les amoureux d’un sourire et d’un geste cordial, et escalada agilement la carlingue de l’avion.

Une fois bien installé, il tourna la manette de mise en marche.

Le bourdonnement grave et caractéristique du puissant moteur emplit ce creux solitaire des dunes comme un ronronnement de dynamo.

Avec un dernier salut de la main, Wertheimer saisit le levier du départ.

Le vrombissement devint plus grave, le Parrot s’ébranla et partit brusquement. En deux secondes il était à cinquante mètres de distance, silhouette déjà embrumée, et ses roues s’enlevaient du bord du creux. Puis d’un bond léger, il prit son vol, s’enfonça dans le brouillard et disparut…

Durant quelque temps, Lanyard et Lucy Shannon restèrent immobiles, enlacés l’un à l’autre, la main dans la main, écoutant le ronflement qui diminuait peu à peu, pour devenir un son filé et s’évanouir enfin complètement dans l’obscurité supérieure.

Puis, se détournant, ils se virent face à face, avec un sourire indécis, un sourire qui signifiait : « Tout cela est donc fini !… Ou, qui sait, nous l’avons rêvé !… »

Soudain, avec un léger cri, la jeune fille s’abandonna dans les bras de Lanyard, et au même instant la brume s’entrouvrit et le soleil éclatant inonda le creux des dunes.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Marcel, Dominique, Françoise

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Vance, Louis Joseph, Le Loup solitaire, Paris, Librairie des Champs-Élysées, 1928. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, tirée de Wikimédia, Le Boulevard Montmartre de Nuit, huile sur toile, 1897, est de Camille Pissarro.

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