Louis Joseph Vance

NOUVELLE AVENTURE DU LOUP SOLITAIRE
MICHAËL LAYNARD

Les Aventures du Loup solitaire
(épisode 5)

traduction : Richard de Clerval

1934

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Table des matières

 

I 4

II 15

III 31

IV.. 46

V.. 60

VI 71

VII 80

VIII 87

IX.. 96

X.. 103

XI 121

XII 138

XIII 142

XIV.. 151

XV.. 168

XVI 185

XVII 210

XVIII 234

XIX.. 240

XX.. 258

XXI 267

XXII 275

XXIII 289

XXIV.. 305

XXV.. 314

XXVI 324

Ce livre numérique. 328

 

I

Michaël Lanyard se pencha vers sa voisine :

— Je vous aime, lui dit-il en français.

Grâce à la musique de l’orchestre, qui couvrait sa voix, ces trois mots ne furent entendus que de la jeune femme. À cet aveu, Mme de Montalais sortit de la rêverie où elle s’abandonnait depuis quelques minutes et cessa de considérer les danseurs tournoyant sous l’éclat des lumières.

Grave, sans que l’expression de ses yeux pût trahir ses sentiments, elle examina son voisin avec une curiosité bienveillante. Elle fut touchée de la ferveur animant cette physionomie qui lui plaisait par sa modeste dignité.

L’habit de soirée seyait bien à Lanyard ; il faisait ressortir le modelé sculptural de son visage, et mettait en valeur la coloration de son teint. Ses cheveux argentés aux tempes rappelaient à la jeune femme les tribulations d’une existence qu’elle connaissait en partie. Devant le pli volontaire de la bouche, elle éprouva, comme toujours, un léger frisson d’inquiétude mêlée de plaisir, et les yeux noirs et limpides, à la fois soumis et impérieux, la prirent sous un charme qu’elle n’avait aucune envie de rompre.

— Je vous aime, répéta-t-il.

Elle plissa le front, affectant un air peiné, et répliqua en français également et à mi-voix :

— Je le sais, cher ami. Je le sais depuis longtemps… tout comme vous savez que mon amour vous est acquis. Et cependant…

Ses frêles épaules, dont le décolleté de soie noire rehaussait la blancheur, ébauchèrent un mouvement de dépit.

— Je ne voulais pas vous l’avouer, reprit-il, avant d’être sûr…

Elle, railleuse et indulgente :

— Sûr que vous m’aimiez ?

Il sourit à peine, poursuivant d’un ton pénétré :

— Ève, je vous aime tant que je ne saurais vivre sans vous… Et, pourtant, je ne puis vous demander de devenir ma femme.

— Vous ne pouvez pas ? (Ses mains fines eurent un geste d’amicale ironie). Ou ne voudriez-vous pas ?

— Je ne veux pas parce que je ne peux pas.

Ève de Montalais parut chercher à comprendre. Elle fit signe qu’elle y renonçait :

— C’est une devinette. Mais on parle habituellement ainsi pour badiner… ce qui n’est pas le cas. Dites-moi, Michaël, au point où nous en sommes, qui vous empêche de me demander mi mariage ?

— Je vous aime trop !

— Trop pour me rendre heureuse ?

— Trop pour vous laisser risquer votre bonheur en associant votre sort aux hasards d’une vie comme la mienne. Vous savez ce qu’il m’en coûte de m’exprimer de la sorte ; mais je ne pourrais tenir un autre langage que si je faisais passer votre bonheur après le mien. Or, c’est à vous seule que je pense ; à vous que j’aime et que je ne puis épouser.

— Si vous m’aimiez, repartit avec calme Ève de Montalais, auriez-vous le désir de me quitter ?

— Il le faut… Ainsi, vous mépriserez mon souvenir, peut-être, mais du moins vous ne vous apercevrez pas trop tard, comme cela ne manquerait pas de se produire un jour, que vous avez uni votre existence à celle d’un homme qui, aux yeux du monde, passe pour un vulgaire malfaiteur.

— Aux yeux du monde ! fit-elle avec dédain. Mais vous n’êtes pas un malfaiteur.

— Je l’ai été jadis…

— Le passé est mort.

— Ou en sommeil… Qui sait ?

— Ah non ! cher ami, si vous prétendez me faire croire cela, vous perdez votre temps.

La musique cessa brusquement… Les danseurs regagnaient leurs tables et leur gai brouhaha n’était pas assez dense pour assurer aux deux interlocuteurs que leurs propos échapperaient encore à un indiscret. Ils se turent d’un commun accord. Mme de Montalais prit une cigarette dans l’étui que lui tendait Lanyard et l’alluma. Elle en tira quelques bouffées. Après quoi, la jeune femme, comme absorbée par le luxe et la vanité de ce palais de plaisir où les gens de son monde avaient coutume de s’assembler chaque soir pour se livrer, une fois de plus, à ce jeu vieux comme le monde et dont l’attrait est toujours nouveau, – le jeu de l’amour et du hasard – laissa le mince rouleau de tabac se consumer dans son fume-cigarette en or.

Lanyard, lui, n’avait d’yeux que pour celle qu’il aimait, et dont la beauté l’émouvait de façon presque douloureuse. Mince, élégante et distinguée, elle rayonnait d’un charme indéfinissable et quasi éthéré qui faisait songer à un croissant de lune voguant dans l’azur d’un ciel nocturne, à une merveilleuse aurore d’été épanouie sur la mer…

Tandis qu’elle regardait de l’autre côté de la salle, il la vit tressaillir.

— Qu’avez-vous ? demanda-t-il.

— C’est cet homme, répondit-elle ; ou plutôt cet individu, qu’on ne voit jamais sans frissonner. Et on le voit partout.

Avant même de regarder, Lanyard devina quel était l’objet de son aversion.

Elle disait vrai : depuis que la conjonction de leurs destins les avait amenés à New-York, en quelque endroit qu’ils se rencontrassent, il arrivait toujours un moment où une sorte de fatalité plaçait sur leur chemin cet individu singulier, qui leur inspirait une étrange inquiétude.

Cette fois encore, il se trouvait en compagnie de quelques invités, exhibant avec ostentation, à une table réservée malgré la cohue, son gros corps lourd aux mouvements lents, son visage aux bajoues blafardes et aux traits figés ressemblant à un masque de carton-pâte. D’une tenue impeccable, vêtu avec recherche, il arborait une profusion de bijoux de nouveau riche, trop voyants et trop gros, en parures assorties, selon les jours, d’émeraudes, de diamants, de rubis ou d’opales. On ne le voyait jamais seul. Il s’entourait d’une petite cour de thuriféraires, paraissant priser par-dessus tout la présence d’un individu que Lanyard prenait pour un bouffon à gages, un nabot à mine de pince-sans-rire, dont les saillies soudaines déchaînaient la plus franche hilarité.

Au milieu de sa bruyante société, le nabot demeurait, comme à son ordinaire, taciturne et distant, mais sous ses paupières retombantes, ses yeux fureteurs exploraient tour à tour les visages de tous les danseurs qu’il scrutait, l’un après l’autre, avec une attention imperturbable.

À diverses reprises, Lanyard avait senti avec agacement peser sur lui ce regard indiscret. Il le surprit une fois de plus et irrité par tant d’impertinence, il souhaita presque que le curieux pût lire sur ses lèvres les paroles qu’il allait prononcer.

— Le Sultan de la Contrebande, dit-il tout haut (Et comme Ève lui jetait un regard interrogateur), il ajouta : C’est le surnom que je donne à cet animal-là. Et il le mérite bien, ne trouvez-vous pas ? Du reste, je le connais simplement de vue. Un contrebandier d’alcool, sans nul doute. La prohibition, alliée à la Providence, fait faire de singulières rencontres, de nos jours, en ce pays désaxé.

— C’est bizarre, remarqua la jeune femme, comme on est parfois obsédé par des gens qu’on ne connaît pas.

— Est-ce toujours si bizarre ?

Elle plissa les paupières.

— Pourquoi cette question, Michaël ?

— Je n’en sais rien, dit-il, avec un petit rire. Ou du moins je ne sais qu’une chose : j’ai rarement eu l’occasion d’être ainsi obsédé sans qu’il en soit résulté du mauvais pour moi.

Elle eut un petit frisson.

— Dans le cas présent, je veux espérer qu’il y aura exception à la règle.

— Je l’espère également. Je n’ai aucune envie de faire plus ample connaissance avec ce citoyen-là. Et pourtant, j’ai comme une idée que nous nous reverrons.

La musique reprit, et la foule reflua des tables vers le parquet libre.

— Des pressentiments, Michaël ?

— Ma foi, impossible de vous le dire… Mais on ne peut se défendre d’un frisson en parlant de cet individu. Rendez-en responsable, si vous voulez, ce sixième sens, cet instinct de la conservation qui joue chez certains hommes le même rôle que l’intuition chez les femmes ; appelez cela comme vous voudrez. Moi, j’ai le sentiment très net que je n’en ai pas fini avec ce type-là.

Un coup d’œil oblique lui montra que le personnage en question venait de sourire, – ce qui lui arrivait rarement, – d’un sourire entendu : c’était à croire qu’il lisait sur les lèvres de Lanyard. Il pensait sans doute à tout autre chose. À vrai dire, il avait cessé de regarder Lanyard ; mais il n’écoutait pas non plus les propos de ses compagnons.

La jeune femme reprit, légèrement railleuse :

— Je comprends… Ces vagues allusions aux hasards de votre vie, c’est pour tâcher de détourner mes idées… et de justifier votre conduite peu galante envers moi !

Lanyard secoua la tête avec gravité.

— Je ne suis pas enfant à ce point-là. Mais depuis des jours, et même depuis des mois, je pense continuellement à la vie que je mène et que je pourrais offrir à une femme. C’est l’existence d’un homme traqué, sans fortune ni situation, sans autre ami que vous dans ce pays étranger.

— Traqué ? fit-elle, avec une pointe d’hésitation, comme si elle jugeait le mot trop fort.

— Traqué ! répéta-t-il : l’existence d’un hors la loi. La société ne me pardonne pas. S’il lui arrive parfois d’applaudir un révolté qui réussit, elle condamne toujours celui qui se repent.

— Pourquoi affirmez-vous cela, Michaël ? J’ai le droit de le savoir.

— Eh bien ! voici, reprit Lanyard avec hésitation. Partout où je vais, je suis un homme taré. Quand on dit aux gens que le Loup Solitaire a cessé de rôder, ils prennent un air moqueur et répondent : « Pour le moment peut-être, mais attendez un peu !… » La police est persuadée que ma conversion n’est qu’un leurre. Une autre catégorie de sceptiques encore pires : Ceux qui sont devenus ce que j’étais hier, des êtres pétris de jalousie, d’avidité, d’insensibilité, et de tout ce qui constitue les malfaiteurs. Ceux-ci, me verraient-ils en haillons, diraient : « Encore un tour de vis, et il redeviendra des nôtres. » Devant ma prospérité apparente, ils ajoutent : « Remarquez qu’il ne manque de rien ; c’est un malin, celui-là ! » Ou supposez qu’un inconnu commette un coup sensationnel ; le chœur alors déclare : « C’est le Loup Solitaire qui a fait ça !… » la société indifférente, la police méfiante, les ennemis envieux : on a besoin de force pour remonter ce courant-là !

— Cette force, vous l’avez.

— Durera-t-elle ?

— La mienne est là pour vous soutenir et vous encourager si la vôtre faiblit…

— Tenez. Imaginez un événement possible : nous nous marions. Qu’arrive-t-il ? Vos amis sont scandalisés, ils se détournent de vous…

— Vous appelez ça des amis ?

— … Vous restez seule, poursuivit Lanyard impassible, seule, toute seule avec votre époux. Et pour chaque ami que vous avez perdu, vous trouvez un ennemi : mes ennemis deviennent les vôtres. Ces gens qui me détestent recourront à tous les expédients pour prévenir votre esprit contre moi. À moi, ils viendront dire : « Soumettez-vous à nos volontés, ou préparez-vous à voir souffrir votre femme. » Admettez que je sois assez fou pour les envoyer au diable. La première fois que nous nous trouvons en public, une main s’abat sur mon épaule, et moi, votre mari, je suis arrêté sous une accusation machinée. Supposez que je me justifie. Il ne m’en reste pas moins le déshonneur, la honte... Non ! ne me demandez pas de vous condamner à une existence comme celle-là.

Il demeura pensif. Elle respecta d’abord son silence, tout en le couvrant d’un regard aigu et en agitant doucement son éventail.

— Il a dû vous arriver quelque chose, dit-elle enfin, pour que vous me parliez ainsi.

— Vous dites vrai. Je suis revenu à la raison. Les trois mois que j’ai passés en votre société presque quotidienne ont été les plus beaux de ma vie. J’ai été trop heureux… Cela ne peut pas durer : je vous aime trop.

L’éventail cessa de battre. Les yeux de la jeune femme se dilatèrent : son souffle s’accéléra.

— De peur de m’affliger, vous me cachez quelque chose. Un danger vous menace !

— Aucun.

— Alors ?…

— Je dois toujours me tenir sur mes gardes. Le malheur survient sous d’étranges déguisements, et le plus souvent sans se faire annoncer. Quant à moi, j’y suis habitué : je m’en soucie peu. Mais pour vous… c’est une autre affaire.

L’éventail reprit son battement. Après un silence, Ève trancha :

— S’il faut que vous partiez, eh bien ! soit. Mais où que vous alliez, je vous accompagne.

— Non !

— Peu m’importe la distance ! il m’est indifférent de vivre ici ou là, du moment que je suis avec vous.

— Se peut-il que de gaieté de cœur, vous acceptiez pareil sacrifice ! Vous êtes une Américaine, Ève, et une femme du monde. Puis-je oublier dans quel état je vous ai trouvée quand vous meniez une vie languissante dans ce château isolé à cinq cents kilomètres de Paris ? Puis-je ne pas voir la transformation heureuse qui s’est opérée en vous durant ces quelques mois passés à New-York, votre ville natale ? Vous êtes faite pour respirer cette atmosphère. Pouvez-vous me demander de vous exiler en je ne sais quel trou, en un endroit perdu où n’aura pas atteint le bruit de ma détestable renommée ?… Une chaumière dans l’Afrique du Sud… une cabane de tôle ondulée dans un ranch d’Australie… Une pareille existence vous tuerait, ou bien elle vous apprendrait à me haïr.

— Jamais. L’amour est plus fort que tout.

— Nous nous disons cela, nous le croyons, jusqu’au jour où l’amour nous contraint de renoncer à notre amour-propre. Pourrais-je le sauvegarder, mon amour-propre, pourrais-je me pardonner, sachant que je vous ai dépouillée de tout ce qui vous rendait la vie belle, ne vous laissant que l’illusoire bonheur de me donner votre vie par amour ?

— C’est l’égoïsme qui parle en vous…

— L’orgueil, père de l’égoïsme, participe à toute chose humaine. C’est triste à dire, mais les hommes et les femmes de ce bas monde sont faits de la sorte. Il y a donc aussi à ménager mon orgueil. (Lanyard eut un sourire contraint.) Songez que, jusqu’ici, vous n’avez jamais eu un seul désir que vous n’ayez pu satisfaire par vos moyens personnels ; tandis que moi je ne suis qu’un aventurier sans feu ni lieu… Je vis au jour le jour…

— Enfin, dit Ève de Montalais, nous y voilà donc ! C’est votre orgueil qui nous sépare.

— Si j’en avais eu moins, m’auriez-vous trouvé digne de votre amour ?

Elle ne répondit pas tout de suite, mais au bout d’un moment elle se leva et dit à Lanyard :

— Je me sens un peu fatiguée. Il vous reste d’autres choses à me dire mon cher Michaël ! mais pas maintenant, pas ici… Une autre fois, voulez-vous ?… Ayez l’obligeance de me reconduire chez moi.

II

L’air était doux et tiède, en cette nuit de novembre, et le ciel couvert distillait une petite pluie fine entrecoupée de fréquentes éclaircies. Fourbi par le passage quotidien de quatre-vingt-dix mille pneumatiques, l’asphalte humide de l’Avenue ressemblait à une large voie de marbre strié d’or. Réglant la circulation intensifiée par la sortie des théâtres, les signaux lumineux des carrefours, pareils à de grands gnomes, clignaient dans la brume leurs yeux irrités, rubis, émeraude et ambre.

Le taxi filait au ralenti avec le flot des voitures en direction nord ; malgré cela, son allure n’était que trop rapide pour les deux amoureux, et la fin du trajet ne leur apparaissait que trop proche. Ni l’un ni l’autre n’avaient parlé depuis le départ du Ritz. Quand on arriva en vue de l’hôtel Walpole, la jeune femme se redressa dans son coin et, se penchant vers son compagnon, elle lui prit les mains et lui dit :

— Accordez-moi un peu de patience, Michaël, je connais votre cœur. Toutes vos paroles sont vraies, mais vous ne m’avez pas encore tout avoué. Et je n’ai pas non plus l’esprit aussi prompt que le vôtre. Il faut me laisser le temps de réfléchir. Vous y consentez, je le sais.

— Je suis entièrement à vous, répondit-il. Votre bonheur seul m’importe.

— Non, pas mon bonheur seul, mais le vôtre aussi… le nôtre !

Sous la marquise de l’hôtel, il lui serra la main, bredouillant de vagues formules de politesse, comme s’il l’eût à peine connue.

Elle, de son côté, ne trahissait que par son teint plus animé et par l’éclat de ses yeux la transformation qui venait de s’accomplir en elle durant ces quelques instants.

— Demain ? précisa Ève… Non, pas demain ; je dîne avec les Druce. Plutôt après-demain. Venez me chercher de bonne heure, Michaël. Nous ferons une longue randonnée en voiture et nous dînerons quelque part à la campagne.

Elle lui adressa un signe de tête amical, monta vivement le perron, et disparut par la porte à tambour dans le tourbillon lumineux du vestibule.

Lanyard renvoya son taxi et s’en alla à pied sous la bruine. Les yeux clignotants des gnomes ayant changé du rouge au vert, il profita de l’arrêt des voitures pour passer du côté ouest de l’Avenue avant d’entreprendre le trajet de deux kilomètres qui le séparaient de son modeste gîte. Il était dans un état d’exaltation trop sublime pour tenir compte des pressentiments fâcheux auxquels il avait donné libre cours ce soir pour la première fois depuis que son amour pour Ève de Montalais était devenu un sentiment tyrannique dépassant ses forces de résistance.

Il avait eu beau faire ce soir, il tentait l’impossible, en s’efforçant de démontrer à la jeune femme qu’un mariage entre eux serait pour elle une folie. Il pouvait bien se l’avouer, à présent qu’elle lui avait appris qu’elle l’aimait. Il avait perdu la bataille ; un seul moyen lui restait : écarter tout obstacle à la solidité du bonheur d’Ève, réorganiser sa vie personnelle de façon à annihiler tout empêchement à leur union, réduire au silence tout écho du passé, éviter tout ennui pour le présent.

Entreprise qui exigeait l’intelligence et le courage d’un surhomme. Mais rendu invincible par l’amour, Lanyard l’envisageait sans faiblir.

Dans ces dispositions héroïques, il ne percevait que subconsciemment ce qui l’entourait, et il avançait à six kilomètres à l’heure sur le trottoir, devant la cathédrale, quand se produisit un incident qui le ramena du ciel sur la terre. Les signaux lumineux commandèrent un nouvel arrêt de la circulation sur l’Avenue, et, une seconde plus tard, un taxi mené maladroitement et à trop vive allure passa de guingois près de Lanyard et dérapa violemment sur l’asphalte gras tandis que le chauffeur serrait les freins pour éviter de s’emboutir dans la file de voitures débouchant de la Cinquantième rue.

La vieille guimbarde pirouetta sur elle-même par deux fois, tel un jeune chat qui joue à poursuivre sa queue, s’inclina dangereusement comme si elle s’apprêtait à faire la culbute, avant de s’arrêter, cahotante et grinçante, le flanc au trottoir.

De son intérieur ténébreux jaillirent des exclamations proférées en langue étrangère par une voix féminine. La voix n’était certes pas d’une femme distinguée ni le langage des plus convenables ; mais cette bordée de vitupérations formulées dans l’argot de la pègre parisienne réveilla en Lanyard le souvenir de ses jeunes années. Et à distance respectueuse, il fit halte, en bon badaud attendant la suite.

Au même instant le chauffeur, tout éberlué, ne comprenant pas un mot de cette avalanche d’injures mais sensible à leur ton, dégringola de son siège et s’approcha de la portière, pour répliquer. Mais il n’avait pas encore saisi la poignée que la portière s’ouvrit violemment et qu’une belle dame en toilette resplendissante surgissait d’un bond, folle de rage et se dressant devant lui. Elle gesticulait si fort qu’instinctivement il leva les deux bras pour garantir son visage de coups imminents. Il apporta tant de précipitation à battre en retraite qu’il s’embarrassa les pieds, trébucha et se retrouva sur son séant.

L’esprit français, plus que celui de toute autre nation, est extrêmement sensible au comique d’une mésaventure purement matérielle. Quand le chauffeur, prenant contact avec le trottoir, émit de tout son souffle un énorme « Ouf ! », la cliente sentit fondre sa colère. Incontinent, elle fut prise d’un tel accès d’hilarité qu’elle dut, pour se soutenir, s’appuyer au flanc ruisselant du taxi. Elle se tordait de rire, sans s’apercevoir que son manteau venait de s’ouvrir, laissant voir son opulente poitrine littéralement cuirassée de bijoux.

Cependant, le chauffeur s’était relevé, furibond, et s’apprêtait à agonir sa cliente des injures les plus choisies. Un rassemblement se forma, comme il est de règle à New-York sous le moindre prétexte, à toute heure du jour ou de la nuit. Sur quoi, Lanyard jugea qu’il était temps d’intervenir.

Consultant d’un regard le compteur, il s’avança entre les deux adversaires, prit dans sa poche un billet, le fourra dans la main du chauffeur avant que celui-ci eût compris la situation, et lança d’un ton péremptoire, pour couper court à l’éloquence de l’homme :

— En voilà assez, hein ! Votre course est payée, filez. Quoi ? Voulez-vous que cet agent là-bas vous flanque un procès-verbal pour votre maladresse ? Vous m’entendez ? Plus un mot !

Et, tandis que le chauffeur, médusé par l’apparition de l’uniforme, fermait la bouche et regagnait son siège, Lanyard, se tournant vers la femme, la prit par le bras.

— Venez, Liane ! remettez-vous. Je vais vous chercher un autre taxi.

Les yeux arrondis de surprise, la femme dévisageait son chevalier servant. Elle semblait hésiter à le reconnaître. Soudain, poussant une exclamation de joie : « Oh ! Lanyard ! », elle fit mine de le presser sur son sein généreux. Il esquiva cette effusion, d’un mouvement de retraite habile.

— Michaël ! Mon Michaël ! s’écria-t-elle en français. Celui d’entre tous les hommes que j’aspirais le plus à retrouver !

— Eh bien, vous êtes servie, répliqua-t-il dans la même langue, en souriant. Mais vous seriez bien gentille de ne pas me tenir ici sous la pluie. Remettez-vous, Liane… remettez aussi votre manteau, quand ce ne serait que pour ne pas contracter une fluxion de poitrine. (Et, d’un ton plus pressant, il ajouta) : Vous ne comprenez donc pas le danger ? Couvrez-vous, Liane… vous êtes folle d’exhiber de pareils trésors dans la rue à cette heure !

Elle obéit, ramenant le manteau sur sa gorge, d’une main, tandis qu’elle glissait l’autre sous le bras de Lanyard.

— Je suis si heureuse de vous avoir retrouvé, mon cher ami, que je ne redoute plus aucun mal. Mais allons-nous-en…

Elle l’entraîna hors du cercle railleur de badauds qui avait commencé à se former, et l’éloigna du bord du trottoir, où le chauffeur grommelant achevait de se réinstaller à son volant. Lanyard résistait, s’apprêtant à faire signe au premier taxi libre.

— Mais il vous faut une autre voiture…

— Du tout… Me voici presque arrivée. À deux pas d’ici… Quant à la pluie, c’est insignifiant (elle étendit la main sous les gouttes), cela cesse déjà. Et je peux assurément compter sur votre galanterie…

Avec une parfaite bonne grâce il céda et se mit en route, la femme à son bras, vers la Sixième Avenue.

— Vous êtes, comme toujours, irrésistible, Liane… New-York, à ce qu’il paraît, a l’honneur de vous posséder une fois encore ?

— Encore ? Mais je ne l’ai nullement quitté, mon cher !

— À vous voir dans une auto de place, j’avais conclu que vous n’étiez ici que de passage.

— Je ne suis jamais partie de New-York, jamais depuis cette malencontreuse expédition qui nous a amenés ici, vous et moi, au printemps dernier. Je l’ai trouvée amusante, cette grande ville ; comme Paris ne l’est plus, hélas ! depuis la guerre… Quant à cet infâme taxi, peut-on faire autrement que d’en user quand on a son auto privée en réparation ?

— Hélas ! repartit Lanyard, songeur.

Il sentit qu’elle l’examinait du coin de l’œil, mais ne broncha pas. Elle poursuivit :

— Commenceriez-vous à vous lasser de l’Amérique, Michaël ?

— Oh ! éluda-t-il, je n’ai pas à me plaindre.

— Votre ancienne existence ne vous manque pas ?

— Ce qui me manque, c’est ma jeunesse, avoua Lanyard, dans un sourire contraint.

Elle reprit avec espièglerie :

— J’en étais sûre quand j’ai pensé à vous aujourd’hui, Michaël. Je me suis dit : à cette heure, il doit déjà en avoir assez de ce pays de mauvaise cuisine, de buveurs d’eau et de vertu indigeste.

— Vous saviez donc que j’étais ici ?

— C’est un petit oiseau qui me l’a dit.

— Un petit oiseau bien désœuvré, s’il n’a rien de mieux à vous conter que l’histoire de mes jours d’ennui.

— C’est bien ce que je disais ! (Elle lui pressa le bras.) Vous vous ennuyez. Eh bien donc ! un peu de patience, et vous remercierez, comme moi, l’heureux hasard qui m’a jetée sur votre chemin, ce soir.

Lanyard adressa un sourire à la femme, et mit à profit la clarté d’un réverbère pour mieux la considérer.

Naguère la plus belle demi-mondaine de Paris et la plus dangereuse, elle semblait garder intact, à cette lueur incertaine du moins, l’ancien attrait de ses charmes. Qu’elle fût restée redoutable, Lanyard avait souvenir d’événements qui l’empêchaient d’en douter. Mais quelle ruse machiavélique se dissimulait à présent sous ce masque ? À quel méfait projetait-elle d’associer son compagnon de rencontre ?

Un flair inné de tout ce qui ressemblait à une intrigue se réveillait en lui. Il dressait la tête, reniflait l’air avidement…

Ils atteignirent la Dixième Avenue, et, d’une légère pression, la main passée sous le bras de Lanyard l’orienta vers le sud, dans l’ombre de l’Elevated.[1]

— Ils sont longs, Liane, les « deux pas » en question jusqu’à votre rendez-vous.

— Patience ; nous y sommes presque. Quelle heure est-il, je vous prie ?

— Une heure moins le quart, déclara Lanyard en consultant sa montre.

— Alors je suis de quinze minutes en avance.

— Ce qui est bien peu féminin.

— Et mes amis sont toujours en retard. Pourquoi ne me tiendriez-vous pas compagnie entre temps, histoire de bavarder un peu ?

— Ce serait avec plaisir, Liane ; mais êtes-vous sûre ?…

— Nous voici arrivés.

La femme obliqua vers un immeuble qui offrait un aspect de fallacieuse décence. Au rez-de-chaussée du modeste établissement, deux uniques fenêtres, protégées par de robustes barreaux de fer et garnies d’épais rideaux, diffusaient une clarté intime.

Devant cette maison à l’air discret, une file d’autos particulières s’alignaient au bord du trottoir. Lanyard se ressouvint de certains bruits qui couraient et hasarda avec un accent de méfiance.

— Le Clique-Club, hein ?

— Vous connaissez ?

— De réputation, oui. Il paraît que le pourcentage de mortalité résultant de l’ingestion des breuvages qu’on y sert n’est pas trop élevé.

— Me soupçonnez-vous donc de vous y attirer pour vous empoisonner, Michaël ?

— Non, je m’en garderai bien. D’ailleurs, il est écrit dans mon horoscope que la curiosité seule causera ma mort.

Avec un petit rire, Liane appuya le doigt sur un bouton de sonnerie qu’elle localisa – Lanyard le remarqua – du premier coup, sans même regarder. En guise de réponse, dans la moitié supérieure de la porte, s’ouvrit un petit judas grillagé, derrière lequel une paire d’yeux anonymes les examina, Lanyard sans aménité, mais sa compagne en personne de connaissance. Puis avec des cliquetis de chaînes et des claquements de verrous impressionnants, la porte s’ouvrit tout en grand, laissant voir une entrée où se tenait le cerbère de cette institution du New-York prohibitionniste. Après avoir franchi une deuxième porte, non moins défendue, Lanyard et sa compagne pénétrèrent dans un salon de réception éclairé avec art et luxueusement décoré.

Là, devant un foyer ardent, une jeune odalisque se prélassait, jambes croisées, dans un fauteuil, et un jeune gandin, le coude sur la cheminée, se cambrait dans une posture élégante. Tous deux tenaient conversation avec un personnage en habit, poli à l’excès, que caractérisaient un profil et un crane dénudé d’oiseau de proie. On se serait cru dans un hôtel particulier, sans les violentes bouffées de jazz qui arrivaient par le grand escalier et sans la trépidation rythmique du plancher d’au-dessus qu’ébranlaient les pas de nombreux danseurs.

À la vue des nouveaux arrivants, le singulier personnage chauve, avec un salut des plus corrects, s’excusa auprès de ses interlocuteurs et s’avança en souriant, la démarche onctueuse, les épaules ployées de respect.

— Mademoiselle Delorme, prononça-t-il sur le ton du plus parfait ravissement.

— Bonsoir, Théodore, lui jeta Liane en français, avec une amicale désinvolture. M. Morphew est-il arrivé ? Non ?

— Pas encore, mademoiselle. Mais il ne tardera sans doute pas.

— La salle habituelle ? Nous allons monter l’attendre… Mais, je crois, Théodore, que vous ne connaissez pas M. Lanyard.

— Le Clique-Club a le regret, déplora Théodore, en saluant profondément Lanyard, de ne pas compter monsieur parmi ses membres.

— Et c’est une grave lacune, à mon avis, répliqua Liane. Veillez à ce qu’on lui donne une carte, n’est-ce pas ?

— Vous êtes beaucoup trop aimable, Liane. Une simple carte d’invité me suffira.

— Que dites-vous là, Michaël ? Une carte d’invité ? Non pas. Je veux qu’on vous reçoive comme membre. Cela ne coûte rien quand on est convenablement présenté. N’est-ce pas Théodore ?

— Comme dit mademoiselle… Si monsieur Lanyard veut bien avoir l’obligeance de me donner son adresse…

Avec un haussement d’épaules, Lanyard céda. Qu’importait, après tout… Et quand il eut été dûment inscrit au registre du club, Théodore l’escorta jusqu’au pied de l’escalier, où Liane Delorme l’attendait en une pose pittoresque. Un subalterne des mieux stylés les accompagna jusqu’au premier étage.

De larges baies découvraient une enfilade de salons consacrés aux rites du jazz, liquide, instrumental et terpsychoréen qui n’évoquèrent à l’esprit de Lanyard que le spectacle d’un restaurant quelconque de Broadway à minuit.

Mais, au second étage, un arrêt dans la musique lui permit d’entendre derrière une porte close le ricanement cynique d’une bille d’ivoire coquetant avec un disque de roulette.

Au fond du corridor, une autre porte donna accès à Lanyard et à Liane dans une charmante salle à manger où l’on achevait de dresser la table du souper et où, dans les seaux à glace, dormaient des bouteilles de champagne. Liane en fit déboucher une par le garçon, puis se débarrassa de son manteau (que Lanyard prit, tout en conservant lui-même son pardessus, afin de montrer son intention de ne rester que quelques minutes) et s’étant installée à son aise sur un canapé auprès du foyer ouvert, choqua sa coupe contre celle de son compagnon.

— À vous, mon ami trop longtemps perdu, et à moi… à une amitié qui a subi trop d’interruptions et qui ne doit plus en éprouver autant désormais.

Il dit à son tour, avec une froide ambiguïté :

— À des relations plus complètes, chère amie.

Discret, le garçon s’éclipsa.

— Venez vous asseoir près de moi, Michaël, et causons.

— Avec le plus grand plaisir, dit-il, en adoptant une attitude respectueuse. Mais à condition que vous ne m’enjôlerez pas.

— Oh ! Michaël ! reprocha-t-elle, ravie. Vous n’avez pas confiance en moi ?

— Véritablement, vous lisez dans ma pensée.

— Ne craignez donc rien, mon ami… J’ai été folle de vous une fois, mais voilà belle lurette. Et puis, vous ne me connaissez guère si vous croyez que je m’exposerai à essuyer vos dédains une seconde fois !

— Je ne vous connais guère en effet, concéda Lanyard, et j’ai idée que moins j’en saurai sur vous, mieux cela vaudra. Maintenant, soyez bonne fille ; traitez-moi comme un père, et dites-moi quel est votre petit jeu ?

— Moi, un jeu ! répéta-t-elle avec emportement. Michaël, mon ami ! il fut un temps où vous affectiez plus de courtoisie…

— Avouez que vous ne m’avez pas fait venir ici pour vous amuser à un flirt innocent ?

— C’est exact.

— Reconnaissez alors que ma curiosité est excusable… Dites-moi : que sont devenus vos acolytes dans cette petite aventure qui nous a menés, voilà six mois, en Amérique ?

— Cet idiot de Monk et ce pitre de Phinuit ? Pourquoi vous préoccuper de ces canailles ? Je les ai complètement perdus de vue depuis que vous nous avez rencontrés ensemble. Ils m’avaient mise à bout de patience. Quand vous nous avez laissés aller je les ai envoyés paître. Mais vous ? (Elle sourit et hocha la tête comme pour rejeter au tombeau ces souvenirs d’une époque périmée). Parlez-moi donc un peu de vous…

— Je n’ai rien à raconter.

— Bien plus que vous ne pensez. Vous êtes un mystère.

— Vraiment ?… Je l’ignorais moi-même.

— Allons, je plaisante, gouailla la femme. Vous savez que je m’intéresse à tout ce que vous faites. (Il eut un regard énigmatique qu’elle soutint d’un air franc et amical. Elle semblait plus divertie qu’irritée par sa méfiance.) Voyons mon cher, vous ne vous êtes pas si mal conduit que vous n’osiez vous confesser à moi ?

— Ne venez-vous pas de me dire que ma vie était fastidieuse ?

— Vous ne trouvez pas ?

— Cela dépend des goûts.

— Dois-je en conclure que votre conduite a été excellente ?

— Irréprochable… à un certain point de vue.

— Lequel ? Le mien ? (Liane cligna de l’œil) ou le vôtre ?

— Le vôtre, bien entendu, puisque j’hésite à vous assommer de mes confidences.

— Mais vous êtes charmant ! Et pas poli du tout. (Lanyard prit un air contrit et se tut). Fort bien, donc ! Puisque vous ne voulez pas répondre lorsque je vous en prie, je vais vous raconter tout ce que je sais sur vous.

Lanyard dressa l’oreille.

— Encore le petit oiseau ?

Elle acquiesça gravement.

— Il est très renseigné. Chaque jour, il m’apporte des nouvelles de celui-ci ou de celui-là.

— Tiens, tiens… Et… que vous raconte-t-il de celui-ci ?…

— Assez pour faire de vous ce dont je vous qualifiais il n’y a qu’un instant : un mystère.

— Est-il permis de demander en quoi consiste ce mystère ?

— C’est votre droit… Donc, il y a maintenant six mois que vous vous êtes installé dans ce pays sec, pour y végéter apparemment.

— Vous vous défiez des apparences ?

— Toujours, quand elles dissimulent le caractère véritable d’un homme. Or, je ne puis concevoir un Michaël Lanyard dans cette existence de sédentaire. Vous vivez ici paisiblement, vous ne recevez pas de visites, vous écrivez peu de lettres, vous ne voyez ni amis ni amies, sauf une toutefois, Mme de Montalais, et quand vous sortez avec elle, vous ne regardez pas à la dépense… Cela ressemble fort à l’ancienne vie du Loup Solitaire.

— Mais voyons ! protesta Lanyard. Le collecteur d’indications si… détaillées concernant mes modestes habitudes, n’a pu manquer de se convaincre qu’elles sont toutes bien dans le cadre de la Loi ?

— À la surface. Comme l’étaient, avant la guerre, celles de Michaël Lanyard, l’amateur d’art parisien bien connu. Mais l’habileté qui permettait au Loup Solitaire de soutenir cette fiction, sans être soupçonné par les plus fins limiers du Continent, n’a pas nécessairement décliné avec le temps. Au contraire, avec l’âge et l’expérience, vous avez dû vous perfectionner. Laissez-moi vous le dire, cher ami ! conclut la femme avec un sérieux indéniable : ceux qui s’intéressent à vous aujourd’hui ont la plus grande estime pour vos talents.

— Il paraît donc, repartit Lanyard après un temps de réflexion, que je vous suis redevable d’un avertissement ?

— Je serais bien ingrate de ne pas vous le donner, moi qui vous ai dû la vie au moins deux fois.

— Laissons ces bagatelles de côté. Faites-moi plutôt la grâce de répondre à une question.

La main baguée étincela dans un geste de refus.

— Pas de questions. J’en ai déjà dit plus que ne le commandait la prudence.

Il insista :

— Vous ne voulez pas ?

— Inutile d’insister, cher ami, fit Liane Delorme. Mais usez de votre intelligence : elle vous en dira plus que je ne l’ose… malgré toute mon affection pour vous, Michaël.

— Je suivrai votre conseil, Liane, conclut Lanyard en se levant. Et maintenant vos amis ne peuvent plus tarder ; je désire leur épargner la peine de me mettre dehors.

Liane lui prit la main.

— Mais moi, je souhaite que vous restiez. Je vous promets que vous serez bien accueilli. Mes amis seront enchantés. L’un d’eux en particulier ! Je tiens à ce que vous le connaissiez. Vous n’y perdrez rien. C’est l’un des hommes les plus intéressants de New-York, une vraie puissance sociale dans son genre.

Ses yeux en annonçaient plus que ses paroles. Lanyard réfléchit, indécis. On ne pouvait s’y méprendre : elle tenait sincèrement à le voir rester. Mais pour quel motif ?

Il s’était attardé trop longtemps. Dans le corridor, des voix retentirent où prédominaient les accents joyeux d’une femme. Puis la porte s’ouvrit, et cinq personnes entrèrent.

III

La première était une jeune et jolie fille, d’une beauté piquante, au visage animé et aux yeux pétillants de gaieté, à la vue de laquelle Lanyard se crut autorisé à adresser une invocation à son génie prophétique. Car, à cette heure, le hasard ou la prédestination venait de vérifier le pressentiment dont il avait fait l’aveu à Ève durant le souper au Ritz.

La sémillante petite femme apparue dans le rectangle obscur de la porte était tantôt déjà en compagnie de l’individu qui provoquait l’antipathie de Mme de Montalais et, chez Lanyard, d’occultes appréhensions. L’homme par-dessus l’épaule de qui elle égrenait son rire était le nabot au masque flétri et spirituel que Lanyard prenait à part lui pour le bouffon du Sultan de la Fraude. Ce dernier silhouettait sa vaste corpulence sur la pénombre du corridor. Derrière, s’entrevoyait un quatrième arrivant. Le crâne chauve de Théodore, incliné sous un angle servile, fermait le cortège.

Dès le seuil, la dame affecta le ravissement à la vue de Liane Delorme. Elle courut à elle, les deux mains tendues, cambrée avec une grâce de fée dans un somptueux manteau en zibeline de Russie. Puis, lançant de joyeux « Liane chérie ! Ma toute belle ! Comme tu nous manquais ! » elle se précipita dans les bras de Liane et la couvrit de baisers impétueux. Quand Liane fut parvenue à se dégager et à lui présenter Lanyard, il reçut d’elle un sourire d’une affabilité presque déconcertante et elle lui tendit une main délicate où brillaient les plus belles émeraudes qu’il eût encore vues.

— Monsieur Lanyard ! Que je suis heureuse ! Il me semble que Liane connaît tous les gens intéressants… et rien que ceux-là.

— Je souhaite bien vivement que vous n’ayez pas lieu de revenir sur cette opinion flatteuse, repartit Lanyard, en s’inclinant sur la main fine.

Et il ajouta sur un ton interrogatif, car il n’était pas sûr d’avoir bien saisi le nom :

— Madame Mac Fee ?…

— Mme Folliott Mac Fee, compléta Liane, en mettant sur le premier nom un accent qui devait signifier quelque chose dans ce genre : « Vous connaissez certainement ce nom prestigieux ! »

— Parfaitement ! lança Michaël, ne voulant pas avouer son ignorance.

— « Follette » pour abréger, fit en riant Mme Mac Fee… Follette pour mes amis. (Puis, poussant un petit cri de surprise affectée – le gentleman à la physionomie figée lui ôtait des épaules son manteau de zibeline) : Oh ! Peter Pagan ! que vous m’avez fait peur !… Vous connaissez Peter Pagan, n’est-ce pas, monsieur Lanyard ?

Les deux hommes se serrèrent cérémonieusement la main. Mais déjà Liane avait pris Lanyard par la manche et l’attirait vers le Sultan de la Fraude.

— Monsieur Morphew… Monsieur Lanyard… Il faudra que vous soyez bons amis, vous deux qui tenez l’un et l’autre une place de choix dans mon cœur.

Sous une démonstration de froide politesse, M. Morphew, le personnage aux traits immobiles et blêmes et aux paupières retombantes, adressa à Lanyard un regard d’entente secrète. Son sourire grave, discret et fugitif, rida un instant l’impassibilité de son visage. Usant de mots distingués et de formules conventionnelles, il se dit honoré de faire la connaissance de M. Lanyard et exprima l’espoir que celui-ci, en tant qu’ami de Mme Delorme, voudrait bien faire partie de leur société pour le restant de la soirée… Mais dans l’expression de ses yeux, dans sa poignée de main, dans l’accent de ses phrases stéréotypées, il y avait une signification destinée à être saisie par Lanyard seul, et que celui-ci interpréta de la sorte : « Nous avons attendu cette rencontre bien longtemps, vous et moi. Mais patience : nous n’allons pas tarder à nous entendre à merveille. »

Sans paraître le moins du monde avoir perçu cette finesse, Lanyard se contenta d’opposer une attitude d’aimable modestie au regard scrutateur de ces yeux indéchiffrables. Il avait vécu si longtemps dans ce monde-là, durant sa carrière active, qu’en lui-même et, nonobstant les allusions contraires de Liane Delorme, il inclinait à voir en M. Morphew un ostentatoire charlatan, un esprit de la dernière vulgarité caché sous les dehors d’une personnalité considérable. Il se trompait peut-être ; mais tout ce qu’il pouvait accorder à M. Morphew c’était de suspendre son jugement sur lui.

D’ailleurs, Follette Mac Fee réclamait son attention en faveur d’un certain M. Mallison, encore un des personnages que Lanyard avait vus au Ritz.

Cette présentation finale se déroula sans tirer des deux hommes aucun roucoulement d’extase. M. Mallison se montra même passablement désinvolte, et ne s’inquiéta pas de laisser voir que, pour lui, M. Lanyard n’était qu’un importun quelconque. Et Lanyard lui sut gré de cette attitude, en ce sens qu’il put lui rendre la réciproque sans manquer aux règles de la civilité.

Grand et bien fait, M. Mallison portait un habit de soirée et un huit-reflets aussi impeccables que sur une gravure de modes. Son langage était à peu de chose près celui d’un Anglais cultivé. Il affectait un sourire réservé, comme s’il était au courant d’un monde de secrets, et Follette Mac Fee acheva de le dépeindre en déclarant que « Mally » dansait divinement.

« Un thuriféraire de M. Morphew, jugea Lanyard, à le voir si empressé à flatter le nabot à tout propos et hors de propos. »

Quand il eut exposé au sujet de son intrusion les excuses voulues par l’usage et reçu l’assurance également conventionnelle que tous étaient ravis de sa présence, Lanyard se mit en devoir d’user de son intelligence, comme le lui avait conseillé Liane, et de découvrir par lui-même à quoi tendait cette réunion de personnages si disparates.

À coup sûr, si ces membres du Clique-Club s’y étaient donné rendez-vous dans un dessein autre que le désir de boire du vin prohibé en ce local de fâcheuse réputation, cela n’apparaissait pas au premier abord. Personne n’avait faim, tout le monde ayant déjà dîné. En revanche, chacun avait furieusement soif, sauf M. Morphew, qui ne buvait jamais à l’entendre, et Lanyard qui, ayant goûté un échantillon de la cave du Clique, ne se souciait guère de récidiver. Soudain, Follette Mac Fee, chez qui la griserie artificielle montait rapidement, annonça qu’elle brûlait d’envie de s’amuser pour de bon. Sur un signe de Morphew, la nappe fut enlevée et découvrit le drap vert d’une table à jeu, dont le dessus bascula sous l’action d’un ressort, ce qui mit en lumière une petite installation de roulette, complète à l’exception des jetons et de la roue de métal qu’il suffisait d’ajuster dans la cuvette. Ces accessoires apportés par Théodore, M. Morphew proclama qu’il tiendrait la première banque comme banquier et croupier à la fois ; les jetons blancs valaient un dollar pièce et il n’y aurait pas de maximum. Mme Mac Fee tira de son sac à main une liasse impressionnante de billets et acheta des jetons d’une main libérale. De leur côté Liane Delorme, Mallison et Pagan achetèrent avec plus de retenue mais non moins impatiemment.

Mais quand Morphew tourna vers lui ses yeux aux lourdes paupières, Lanyard secoua négativement la tête.

— Merci… Je me contenterai de regarder.

— Oh ! monsieur Lanyard ! se récria Follette Mac Fee… Vous qui me paraissez un si bon joueur !

— Vous voyez comme on peut se tromper sur mon compte, dit Lanyard.

— En vérité, mon cher, lança Liane d’un ton de reproche, je ne vous reconnais plus.

— Je me suis interdit de jouer sans argent en poche.

— Mais je vous avancerai tout ce que vous voudrez !

— Trop aimable, Liane… Une autre règle que je me suis toujours imposée, c’est de ne jamais jouer avec de l’argent emprunté.

— Votre parole nous suffit, monsieur Lanyard, lança brièvement Morphew.

— Règle numéro trois : ne jamais jouer sur parole… Je suis très touché de votre obligeance, monsieur Morphew, mais je vous serai reconnaissant si vous vouliez bien me permettre de rester simple spectateur. À une table de roulette, ce sera pour moi un rôle nouveau.

— Comme il vous plaira, concéda Morphew, froidement.

Mais il échangea avec Liane un regard significatif, que Lanyard n’était pas censé voir et qu’il parut en effet ne pas voir, car il était précisément occupé à remplir la coupe de Follette Mac Fee et à plaisanter avec elle.

Malgré tout, Lanyard ne perdait rien de ce qui se passait. La vie avait trop bien exercé ses facultés pour que la moindre chose lui échappât et pour qu’il consentît à négliger certains détails qui, à d’autres yeux que les siens, eussent paru infimes. Il commençait alors à se rendre compte que cette singulière réunion d’après minuit avait, en définitive, un but. Avant même d’avoir surpris ce muet échange de regards, il s’était déjà convaincu plus ou moins qu’il existait une communauté d’intérêts entre trois des personnes présentes, que Liane, Morphew et Pagan jouaient des rôles prédéterminés et convenus d’avance. Il était, à la rigueur, possible que Mallison également fît partie de la combinaison ; mais cela restait douteux, car Mallison avait plutôt l’air d’être un instrument, un fidèle séide à gages, qu’un des pairs de cette bizarre association.

Les arguments qu’il avait invoqués pour convaincre Mme de Montalais qu’elle ne pouvait épouser un homme tel que lui commençaient à lui paraître dictés par une inspiration. Liane ne l’avait pas amené ici uniquement par caprice. Ce n’était pas non plus au hasard qu’elle avait proféré des allusions à l’intérêt que portaient à Lanyard certaines de ses relations, et à la personne qu’elle désirait surtout lui faire connaître (évidemment Morphew ou Pagan), et qui était, d’après elle, « une vraie puissance sociale… en son genre ». Parce que cette femme lui voulait du bien en mémoire du passé, elle avait tenu à l’avertir, indirectement, de rester sur ses gardes ; mais Lanyard ne pouvait plus douter qu’on eût formé le projet de l’englober avec eux dans une complicité quelconque.

De toute évidence, ils avaient pris beaucoup de peine pour se renseigner sur les faits et gestes de Lanyard. Ils devaient en savoir à tout le moins autant que Liane en avait révélé, et probablement davantage, c’est-à-dire : que la débâcle de sa vie de malfaiteur l’avait laissé sans autres ressources que sa demi-solde d’agent du Service Secret Britannique mis en congé illimité, et que la dépense assez considérable de ses sorties dans New-York avec une femme du monde, l’avait acculé à un point tel qu’il se trouverait bientôt dans l’incapacité matérielle de prolonger cette tendre liaison. Dure nécessité qu’il ne pouvait guère avouer à la femme aimée. Il lui en avait révélé ce soir autant que son orgueil le lui permettait…

Puisque, donc, ce n’était manifestement pas de l’argent que prétendaient tirer de lui ce Morphew et ce Pagan, ils devaient par conséquent désirer quelque chose de moins tangible mais sans doute plus profitable, quelque chose qu’ils auraient pu être à même d’exiger de lui s’il avait joué à la roulette sur parole et perdu. Car il ne doutait pas qu’il aurait perdu. Sans mettre en cause le fonctionnement, truqué ou non, de la roue que Morphew manœuvrait avec dextérité, sa vieille expérience d’ancien joueur lui avait appris que la chance favorise rarement celui pour qui son sourire est une question de vie ou de mort.

Sa rencontre avec Liane avait été trop fortuite pour permettre à Lanyard de supposer que le jeu eût été organisé dans le dessein de le faire jouer et perdre. On s’était mis à la roulette pour le seul agrément de Mme Folliott Mac Fee. Et selon toute vraisemblance, ce n’était même pas pour lui gagner les fortes sommes qu’elle pontait et perdait coup sur coup avec une fiévreuse impatience.

Lanyard jugeait volontiers MM. Morphew et Pagan capables de toutes les canailleries, mais leur association avec Liane Delorme l’inclinait à croire qu’ils visaient en l’occurrence à un méfait quelque peu plus relevé que la tricherie au jeu. Au cours de sa carrière, Liane avait trop bien su mener sa barque pour se voir réduite à jouer le rôle d’appeau avec un couple de vulgaires filous.

Que pouvait-on donc comploter contre cette aguichante et imprudente petite dame ? Pour tenter de le conjecturer, il eût fallu en savoir davantage sur Mme Folliott Mac Fee.

Visiblement, et malgré toutes ses bravades d’émancipation, elle n’était pas plus à sa place dans ce milieu corrompu et démoralisant, qu’un enfant parmi des voleurs et des assassins. Mais on n’eût rien gagné à l’en avertir. Si elle ne savait pas veiller sur elle-même, il n’en était pas moins certain que le meilleur moyen de s’en faire une ennemie eût été de prétendre la mettre en garde.

Au bout d’un moment, lorsqu’un garçon entra, porteur d’un autre seau à glace où rafraîchissaient deux bouteilles, quelques mesures entraînantes de l’orchestre s’engouffrèrent par la porte ouverte. Sur quoi Follette Mac Fee conclut qu’elle en avait assez de la roulette, du moins provisoirement.

— La guigne la plus noire ! déclara-t-elle en repoussant sa chaise et se levant. Je vais danser, cela fera peut-être tourner la veine. Un tango, Mally ?…

— Tu ne peux pas accaparer Mally, trancha Liane Delorme. Tu l’as eu toute la soirée au Ritz. C’est à mon tour maintenant. Prends plutôt Peter Pagan ; il est mieux assorti avec toi, ma chère.

Pagan quitta sa place avec tant d’empressement qu’il devança l’acquiescement de Lanyard à une invitation des yeux que lui avait vivement adressée Follette.

— Vous ne sauriez me refuser ça, Follette, dit Pagan.

Et il s’éloigna, serrant sous son bras la main de la jeune femme, tandis que Liane se levait et, en manière de plaisanterie, pinçait l’oreille de Mallison pour le tirer de sa chaise, ce dont il se fâcha, car il gagnait et voulait, bien entendu, continuer à jouer aussi longtemps que durerait sa veine.

— Ce n’est pas que j’aie tellement envie de danser, expliqua Liane à Morphew et à Lanyard en remorquant Mallison vers la porte, mais je désire vous laisser à tous deux le temps de lier connaissance…

Le couple sorti, Morphew à son tour s’approcha de la porte et bloqua le verrou de sûreté pour se prémunir contre les importuns. Puis, regagnant son fauteuil, il prononça, rêveur :

— Une femme intelligente, notre amie Liane.

— Là-dessus, monsieur, je partage entièrement votre avis.

Lanyard s’octroya une cigarette, feignant une attention courtoise sous le regard direct et pensif de Morphew.

— Bizarre, fit ce dernier, que nous ne nous soyons encore jamais rencontrés, monsieur Lanyard.

— Vous trouvez ?

— Je vous ai déjà aperçu en ville assez souvent. J’ai idée que, si l’on venait à tout savoir, vous conviendriez avec moi que nous opérons à peu près dans le même secteur… en catimini.

— Vous opérez donc beaucoup en catimini, monsieur ?

Le masque de Morphew s’éclaira furtivement de malice joviale.

— Vous me comprenez. Quand je dis « en catimini », j’entends, naturellement, le côté de nos existences que nous préférons tenir caché.

— Voici qui devient fort intéressant, repartit Lanyard en s’animant. Vous allez me faire des révélations sur ce « côté de votre existence que vous préférez tenir caché ? »

— Pas de danger, ricana Morphew, épanoui. Là-dessus je vous laisserai deviner, tout comme je dois deviner en ce qui vous concerne.

— Je vous conseille très sincèrement, monsieur, de ne point gaspiller votre temps à cela. Je puis vous assurer que vous ne trouverez pas de quoi vous distraire dans le moindre repli de mon existence.

La physionomie de Morphew prit une expression sarcastique.

— Permettez-moi d’en douter, monsieur Lanyard.

— Je vous affirme que je ne suis pas du tout intéressant.

— C’est un point de vue, contesta Morphew. Vous avez eu, en tout cas, une vie mouvementée ?

Lanyard haussa les épaules avec bonhomie.

— Fort honoré d’apprendre que vous vous êtes occupé de ma modeste personne.

— Je connais sur vous beaucoup de choses, appuya Morphew, passées et présentes.

Lanyard se mit à rire.

— Vous m’excuserez de vous dire, monsieur, que vos sources d’information sont erronées si elles vous ont jamais induit à croire mes petites affaires dignes de votre attention.

D’un geste de sa main massive, Morphew repoussa l’argument.

— C’est encore un point de vue. Quoi qu’il en soit, je voulais vous rencontrer pour vous prier de m’aider à résoudre certaine question.

— Vraiment ?

— Ou plutôt, certain problème de psychologie.

— Je suis tout oreilles.

Morphew avait repris sa mine habituelle empreinte de gravité.

— Voici. Est-il possible à un homme… mettons que ce soit un ami auquel je m’intéresse particulièrement… à un homme qui s’est fait une jolie réputation de malfaiteur durant sa jeunesse… est-il possible, donc, qu’un tel homme continue à suivre le droit chemin en présence de sollicitations avantageuses tendant à refaire de lui un maître cambrioleur ?

— Sollicitations telles que… ? interrompit Lanyard en donnant tous les signes de la curiosité intellectuelle pour un cas théorique.

— Eh bien ! supposons que ce mien ami se soit épris d’une femme qui a tout pour elle, position sociale, fortune, etc… Supposons aussi qu’elle soit amoureuse de lui, et qu’ils désirent se marier. Bien… Or mon ami est « à la côte », ou tout comme, et il a un sens de l’honneur très chatouilleux… C’est le cas de certains malfaiteurs repentis, voyez-vous… De telle sorte qu’il ne peut épouser cette femme, parce qu’il aurait l’air de convoiter sa fortune, n’ayant pas lui-même un rouge liard. Il ne peut davantage lui avouer qu’il est à sec, parce qu’alors elle tiendrait à l’épouser pour l’entretenir. Impérieux dilemme ! Une seule solution possible. Pour continuer son train de vie avec elle, il lui faut de l’argent. Comment s’en procurer ? En recourant à quelques-uns de ces petits talents qu’il s’est efforcé d’oublier !… Il habite une grande ville où il y a de l’argent et des bijoux disponibles plus qu’en aucun autre lieu du monde ; la protection de la police contre le vol y est illusoire, on y force chaque nuit un bon gros coffre-fort et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, le cambrioleur n’est pas pris. Vous voyez donc que notre ami a exactement, comme je l’ai dit, toutes les possibilités de retourner à ses anciennes habitudes, et quasiment rien à craindre… à moins peut-être que la femme dont il est épris ne vienne un beau jour à savoir d’où il tire ses ressources. Et voilà le problème qui me tourmente, monsieur Lanyard. Qu’est-ce que notre ami va faire ?… Vous, par exemple, que feriez-vous à sa place ?

Pensivement, Lanyard écrasa le feu de sa cigarette sur un cendrier et se leva.

— J’imagine, dit-il avec calme, que votre ami anonyme agirait précisément comme j’ai l’intention de faire, monsieur Morphew. Il n’irait pas par quatre chemins mais, en même temps, il se rappellerait qu’il doit, en sa qualité d’hôte, laisser provisoirement sans réplique un trait d’odieuse insolence. Pour cette raison il prendrait son chapeau, son pardessus et sa canne… tout comme vous me voyez faire, monsieur, après toutefois vous avoir averti d’une chose…

Lanyard se dressa devant Morphew, et plongeant un regard plein de colère farouche dans les yeux apathiques et indéchiffrables de son hôte, il lui dit :

— Si jamais je m’aperçois, monsieur Morphew, que vous vous disposez à vous mêler davantage de mes affaires, soit par vous-même soit par un intermédiaire, vous aurez beau essayer de vous cacher n’importe où, méprisable individu, je saurai vous y dénicher et je vous casserai sur le dos cette canne-ci ou une autre plus grosse. Méfiez-vous !

Il attendit un instant pour savoir comment Morphew réagirait devant ce défi ; mais voyant que l’autre ne bronchait même pas, il tourna les talons et gagna la porte. Il allait l’ouvrir, quand Morphew prit la parole, sur le même ton de conversation banale qu’il n’avait cessé d’employer.

— Un instant, monsieur Lanyard. Me prendriez-vous pour un apprenti ?… Quand je me suis levé tout à l’heure pour fermer cette porte, j’ai passé la consigne à Théodore. Quatre garçons, les plus costauds et les plus affranchis de tout notre personnel, sont de faction dans le vestibule. Si vous tentez de partir contre mon gré, vous recevrez d’eux une tripotée magistrale. Si vous essayez de la violence ici, j’ai le doigt sur le bouton d’appel qui les fera accourir… Je n’ai pas fini de vous parler, mon cher. Ainsi donc, veuillez m’entendre et contenir votre humeur.

Il s’arrêta, considérant Lanyard sans aucune émotion perceptible. Se ravisant, Lanyard s’éloigna de la porte, et le Sultan de la Fraude, accoudé sur la table et scandant ses phrases de son index épais, reprit avec le même calme menaçant :

— Que vous vous soyez remis à voler, Lanyard, je ne le sais pas encore. Je suppose que c’est déjà fait. Sinon, vous y avez du moins pensé. En tout cas, vous êtes forcé de venir à moi. Je vous tiens… (Morphew retourna sa main la paume par en dessus et referma lentement son poing redoutable)… je vous tiens là-dedans ! Vous êtes libre d’épouser Mme de Montalais quand il vous plaira… mais ce ne sera pas sans mon consentement ; et je ne vous l’accorderai pas pour rien. Si vous avez repris votre ancien sport, il vous faudra partager à égalité avec moi. Si vous épousez cette femme pour son argent, je veux la moitié de tout ce que vous tirerez d’elle.

— Et, dit Lanyard (les doigts lui démangeaient de s’incruster dans cette gorge épaisse et de secouer l’ignoble individu jusqu’à lui faire crier grâce)… et si je refuse ?

— Je ferai savoir dans tout New-York… ou dans tout autre pays où vous tenterez d’aller vivre avec votre femme… que vous êtes le Loup Solitaire. Je vous dénoncerai comme l’auteur de tous les cambriolages de quelque importance qui ont eu lieu depuis trois mois dans la ville, et si cela ne suffit pas, je vous en attribuerai d’autres. Vous viendrez à moi, mon cher monsieur, ou vous irez à Sing-Sing[2] à perpétuité.

— Puisqu’il en est ainsi, répondit Lanyard en serrant plus fort sa canne, autant vaut que j’y aille pour assassinat… si toutefois c’en est un que de supprimer un maître-chanteur.

À peine avait-il lancé cette menace que la porte s’ouvrit. D’en bas, monta un grand brouhaha de voix surexcitées. Théodore parut sur le seuil, claquant des dents, et se tordant grotesquement les mains.

— Monsieur ! bégaya-t-il. Monsieur Morphew ! La police ! Une descente de police !

IV

Avec un meuglement de rage et de stupeur, Morphew se leva brusquement, renversant son fauteuil. Mais ce fut tout ; la consternation s’empara de lui aussitôt, et il resta là, comme paralysé, les mains et les genoux agités d’un tremblement nerveux, la face livide, hagard, et les yeux fixés sur la porte.

Liane Delorme pénétra en tourbillon dans la pièce, hors d’haleine, écartant du bras Théodore affolé. Mallison la suivait de près, comme un enfant apeuré qui s’accroche aux jupes de sa mère. À ce moment, Lanyard, convaincu qu’il ne gagnerait rien à rester davantage, jugea que mieux valait tenter de disparaître.

Dans le corridor, c’était une bousculade de garçons effarés se heurtant aux invités que l’alerte avait chassés de leurs salons particuliers et qui tournoyaient au hasard, ahuris, se questionnant les uns les autres. Nul ne pensait à arrêter Lanyard, mais personne non plus ne lui faisait place. Pagan passa devant lui, en jouant des coudes. Mme Folliott Mac Fee restait invisible.

Sur le palier, la cohue était si dense qu’il lui fallut s’immobiliser, coincé contre la balustrade, et attendre qu’un mouvement général lui permît de continuer.

Par-dessus la rampe il apercevait le premier étage, où invités et employés, dans leur ruée vers l’escalier, se heurtaient à une escouade d’agents, bien reconnaissables aux dessus plats de leurs casquettes bleues, et de détectives en civil, qui les refoulaient et les houspillaient.

Au milieu des cris et des injures, Lanyard perçut enfin une voix de stentor qui conseillait de s’enfuir par le toit. Sur cet avis, toute une masse se mit en branle vers le troisième étage.

En ce moment, comme il s’accrochait à la balustrade pour ne pas être emporté par le flot, Lanyard entendit crier son nom. Il vit Mme Mac Fee, les yeux élargis de détresse, qui tentait en vain de se dégager. Il s’élança vers elle, luttant de toutes ses forces, et réussit à l’entraîner dans l’abri relatif d’un recoin du mur, devant lequel il s’arc-bouta solidement.

— Maintenant nous voilà bien, dit-il jovialement. Du calme, et ne vous affolez pas, quoi qu’il arrive.

— Mais comment voulez-vous que je ne m’affole pas, objecta la petite dame en s’accrochant aux revers de son habit. Je vais être arrêtée, jetée en prison, jugée avec tous ces vils individus ! Quelle honte ! quel déshonneur !

— Si vous vous en remettez à moi, suggéra Lanyard, j’espère bien que tous ces malheurs vous seront épargnés.

— Mais comment pourrez-vous ?…

— Je connais un moyen…

Tout à coup, sans le moindre avertissement, la maison entière, de la cave au grenier, fut plongée dans les ténèbres.

Singulier coup de théâtre ! Remplaçant le charivari et la confusion, un long silence s’établit et personne ne bougea plus. Cet instant de répit donna le temps à Lanyard d’imaginer ce qui s’était passé : un complice de Morphew, agissant probablement d’après des instructions préalables, avait coupé le courant au tableau de distribution principal… Cependant, prise d’une nouvelle peur, Follette Mac Fee se remit à geindre et bientôt de proche en proche, le tumulte renaquit, plus intense.

Lanyard se dégagea doucement des mains de sa compagne.

— Là, ne vous alarmez pas, madame Follette. On a simplement fait l’obscurité pour permettre aux gens de s’échapper. Si vous êtes bien sage, je vais vous tirer de là en un clin d’œil.

— Mon manteau ! Je ne peux pas partir sans mon manteau ! J’attraperais la mort ! Et mon sac à main aussi… Je l’ai laissé sur la table.

— Je vais vous les chercher ; c’est l’affaire d’une minute.

Lanyard balaya les ténèbres de sa main étendue. Comprenant que le palier était désert, il attira sa compagne à lui, la tenant d’un bras par la taille :

— Je ne vous perdrai pas, ainsi… Vous permettez ?

— Oui, répondit une petite voix apeurée. Je préfère, même.

Tâtonnant, Lanyard eut peu de peine à trouver la porte du salon.

— Holà ! cria-t-il, arrêté sur le seuil. J’ai avec moi Mme Mac Fee, saine et sauve. Que quelqu’un fasse de la lumière ; j’ai vu des bougies sur la cheminée, tout à l’heure.

Personne ne lui répondit. Lâchant sa compagne et l’invitant à ne pas bouger, il craqua une allumette : le salon était vide.

— Où sont-ils ? haleta Follette, stupéfaite.

— Ils ont filé, répliqua Lanyard, allumant les bougies qui décoraient la cheminée… Mais voici votre manteau. (Il drapa la zibeline sur les épaules de la dame.) Et votre sac, ajouta-t-il… Et maintenant, petite madame Follette, qui méritez si bien votre nom, en route !

Les mots expirèrent sur ses lèvres et il s’arrêta, interdit. Bloquant la porte, un escogriffe dégingandé, le traditionnel chapeau melon rejeté en arrière, s’appuyait nonchalamment d’une épaule contre le chambranle. Les mains aux poches de son pardessus déboutonné, il tenait dans l’une d’elles, à ce que jugea Lanyard, un pistolet automatique tout prêt à faire feu.

— Le diable ! s’exclama involontairement Michaël.

— Diable vous-même, monsieur Lanyard ! riposta une voix nasillarde. Rigolo, hein ! Je pensais bien qu’un jour ou l’autre nous finirions par nous retrouver.

— Pas possible ! s’écria Lanyard, incrédule et s’approchant d’un pas, la bougie haute.

— Mais si fait, c’est possible, gouailla sympathiquement la voix… C’est très possible, puisque me voici.

À la lueur de la bougie se révélèrent des traits qui rappelaient ceux d’un Indien d’Amérique sous la peau d’un visage-pâle : un front bas, des yeux bridés, un nez étroit aux narines saillantes, des pommettes osseuses et des mâchoires carrées où la bouche aux lèvres minces mettait comme une fente de tirelire.

— C’est bien Crane ! s’écria Lanyard, avec une joie évidente.

— Vous n’avez pas oublié ma tête… C’est de la veine !

Ils échangèrent une amicale poignée de main.

— Allons, reprit le détective, je vois que je rate une nouvelle occasion de vous tirer d’embarras ; car vous ne seriez pas si content de me voir si vous aviez fait quelque chose de vraiment vilain.

— Mon bon ami ! riposta Lanyard. Si tous les policiers américains avaient le dixième de votre intelligence déductive, New-York serait vite purgé de sa population criminelle… À part ça, je suis plus ravi de vous voir que je ne saurais l’exprimer.

— Je le pense, fit Crane avec un soupçon d’ironie. Et je pense aussi que plus tôt vous cesserez de me voir cette nuit, plus heureux vous serez.

— À quoi bon le nier ?

— Alors je vais vous mettre à même, vous et cette dame, de déguerpir illico presto subito sans qu’on vous passe à tabac et qu’on vous prenne vos empreintes digitales… Seulement je suis un fidèle serviteur de la loi : il vous faut me promettre de ne pas me vendre… Par ici.

Lanyard l’arrêta :

— Un instant, cher ami. Moi, je compte vous prouver ma gratitude lorsque vous serez moins occupé. Mais madame voudrait, elle aussi, vous remercier… Permettez-moi, madame Mac Fee, de vous présenter M. Crane…

— Madame Folliott Mac Fee ? interrogea vivement Crane en broyant dans sa large poigne la main minuscule. Comment vous portez-vous, madame ? Enchanté de faire votre connaissance.

— Vous êtes trop aimable, répliqua Follette avec son plus gracieux sourire ; sans vous et M. Lanyard je serais morte de peur.

— Vous n’avez rien à craindre, affirma Crane. C’est au haut personnel de cet établissement que nous en avons cette nuit, et non au public en général… Même si vous ne m’aviez pas rencontré, le pis qui aurait pu vous arriver, à vous et à M. Lanyard, ç’aurait été qu’on prît vos noms et adresses, et qu’on vous citât comme témoins…

Tout en parlant, éclairé par Lanyard qui le précédait, il pilotait Mme Mac Fee dans le corridor. Au haut de l’escalier, il fit un signe à l’agent de faction qui s’effaça devant eux.

Les policiers avaient, à cette heure, trouvé des bougies et allumé des lampes de poche, à la maigre clarté desquelles on séparait le bon grain de l’ivraie, dans les salons où l’on avait dansé. Cette opération de tri, Lanyard et Mme Mac Fee l’entrevirent au passage ; Crane, qui évidemment avait hâte de se débarrasser d’eux, les poussait vivement. À la porte de la rue, il les retint un instant :

— Il y a pas mal de populo dehors ; mais je pense que vous trouverez sans peine un taxi… À moins que Mme Mac Fee ne soit venue dans son auto particulière ?… Non ? Alors, bonne nuit !… Lanyard… J’aimerais vous dire un mot, si toutefois Mme Mac Fee le permet…

Attirant Lanyard à l’écart, Crane baissa la voix :

— Toujours dans le Service Secret Britannique ? Vous faites quelque chose de spécial ici ?

— Non, rien. En congé illimité.

— Je comprends. Où logez-vous ? (Crane nota l’adresse au dos d’une enveloppe.) J’irai vous dire bonjour à la première occasion. Nous bavarderons un peu.

— Entendu, cher ami. Ne tardez pas trop longtemps à venir.

Ayant, grâce à Crane, franchi le cordon de police, mais poursuivis par les quolibets des badauds amassés, Lanyard et Follette gagnèrent au plus vite le coin de la Sixième avenue. Ils eurent la chance de trouver un taxi presque aussitôt. Sans la pluie, qui s’était remise à tomber, ils n’en auraient pas eu besoin : Follette Mac Fee habitait vers le numéro 50, juste avant Park Avenue. En apprenant cela, Lanyard étouffa un soupir de soulagement. Plus court serait le trajet, mieux cela vaudrait. Sa compagne était charmante, mais il n’aspirait qu’à la quitter pour être libre de rentrer chez lui et de penser à Ève de Montalais. De fait, il tombait de sommeil, ce qui lui semblait bizarre. Pourtant, il était deux heures moins quelques minutes, comme le lui apprit une horloge de la Cinquième avenue… Les événements s’étaient succédé rapidement depuis sa rencontre avec Liane Delorme !

Un soupir plaintif, parti de l’autre coin de la banquette, le rappela à la réalité.

— Vous êtes fatiguée, madame ?

La lumière fugitive d’un réverbère lui montra, engoncée dans la fourrure somptueuse, une figure chiffonnée, en harmonie avec le ton de Follette :

— Plus écœurée encore que fatiguée. Je vous suis bien reconnaissante, monsieur Lanyard. Vous vous êtes montré si bon pour moi… bien que vous me preniez pour une petite folle !…

— Mais je vous assure que rien n’est plus éloigné de ma pensée…

— Vous oubliez que vous avez dit là-bas, au Clique-Club… que je méritais bien mon nom. Je ne vois pas pourquoi…

— Je vous le dirais très volontiers, si je ne craignais de paraître empiéter…

— Mais il faut que vous me le disiez ! monsieur Lanyard. Je ne veux donner aux gens une pareille opinion de moi… Expliquez-vous, je vous prie.

— Il est bien tard ; et nous voici déjà arrivés.

Le taxi s’arrêtait, en effet, contre une de ces curieuses maisons de poupée en quoi l’ingéniosité des architectes modernes a transformé, dans les quartiers les plus distingués de New-York, un bon nombre des abominations en pierre et brique des décades révolues.

— Tard ? reprit Follette Mac Fee, en ouvrant des yeux ingénument étonnés. Il n’est que deux heures… la soirée commence à peine ! Vous avez tout le temps de venir fumer une cigarette et m’apprendre la façon d’échapper aux pièges que me tend la vie dans une grande ville.

Tout refus devenait impossible, sous peine de grossièreté. Lanyard aida la jeune femme à descendre, et régla le chauffeur pendant qu’elle ouvrait la porte et se débarrassait de son manteau dans le vestibule.

— Laissez votre pardessus et votre chapeau ici, monsieur Lanyard… et n’allez pas me faire croire que cela vous assomme de devoir passer une demi-heure en compagnie d’une jolie femme qui vous trouve fort agréable.

— Vous me faites injure, repartit Lanyard gravement. Si vous me voyez silencieux et pensif, c’est que je me demande ce que va dire votre famille…

— Dieu merci ! s’écria Follette en levant les yeux au ciel, je n’ai pas ombre de famille ; rien qu’une vieille tante célibataire qui tient à demeurer avec moi pour sauvegarder les convenances. Je suis veuve depuis des années.

En sautillant, elle le guida vers le fond du corridor. La pièce où elle le fit entrer était une sorte de studio-salon, où des chaises longues faisaient face aux tisons d’un foyer ouvert et où les fenêtres aux rideaux tirés mettaient une atmosphère intime.

Lanyard accepta une cigarette et un grog confectionné avec un whisky d’Écosse tel qu’il n’en avait plus bu depuis son départ d’Angleterre puis s’installa confortablement d’un côté du foyer tandis que Follette se pelotonnait sur l’autre siège, les pieds ramenés sous elle.

— Et maintenant, annonça-t-elle d’un air de résolution affectée, j’attends que vous me disiez pourquoi mon surnom me va si bien…

En souriant, Lanyard déposa son verre :

— On pourrait peut-être déjà en donner comme raison que vous invitez inconsidérément chez vous, à une heure indue, un homme dont vous ne savez absolument rien.

— J’en sais assez par votre conduite de cette nuit avec moi. De plus, si je veux des renseignements, j’ai toujours la ressource de les demander à Liane… Non, il vous faut trouver mieux. Ne craignez pas de me parler franchement, allez-y.

— Je vous obéis. Donc vous êtes une jeune femme extrêmement séduisante.

— Oui, je sais. Mais cela fait-il partie de votre prêche, ou bien allez-vous me faire la cour ?

Lanyard ne se laissa pas donner le change. Il continua :

— Et apparemment trop bien munie de pécune pour connaître un vrai souci.

— J’en regorge tout bonnement, avoua-t-elle avec franchise.

— Votre manteau de zibeline a dû coûter, au bas mot, vingt mille dollars ?

— Que les hommes s’y connaissent peu ! Je l’ai payé trente mille.

— Vos bijoux seraient la rançon d’une épouse de nouveau riche.

— Pourquoi pas ? Je suis justement la veuve d’un nouveau riche.

— Ces émeraudes, à elles seules, doivent valoir dans les cent mille.

— Vous vous y connaissez donc en émeraudes, monsieur Lanyard ?

— Bref, telle que vous êtes, vous représentez quelque chose comme un quart de million de dollars. Malgré cela, vous courez la pretentaine en ville et vous n’hésitez pas à vous aventurer dans des repaires comme le Clique-Club, rendez-vous du pire assortiment de gredins que possède New-York… et dont votre hôte lui-même est le propriétaire avoué.

— Oh ! chacun sait que Morphew est le roi des fraudeurs d’alcool, mais il n’y a plus aujourd’hui que les fonctionnaires du fisc pour voir un criminel dans un fraudeur.

— Possible. Mais, j’imagine, la société est moins indulgente envers les maîtres-chanteurs professionnels, les notoires demi-mondaines, et les voleurs de bijoux internationaux.

— Monsieur Lanyard ! Vous ne voulez pas dire ?… Vous ne pensez pas que ?…

Follette Mac Fee se redressa, affectant une mine scandalisée.

— Dites-moi, madame Mac Fee, comment avez-vous connu M. Morphew ?

— Eh bien, par l’entremise de Mme Delorme…

— Et Liane ?

— Mally nous a présentées.

— Et M. Mallison ?

— Oh ! je ne sais plus… Je ne me rappelle vraiment pas où j’ai rencontré Mally. Quelque part dans un dancing. C’est le meilleur danseur de la ville.

— Ils le sont tous, en général.

— Ils ?

— Permettez-moi une question indiscrète. Est-ce que M. Mallison vous fait la cour ?

— Mais bien sûr ! C’est le seul genre de conversation dont il soit capable.

— Et… vous l’encouragez ?

— Voyons, n’essayez pas de me faire croire que Mally est un maître-chanteur. Il n’a pas assez de cervelle pour cela…

— Possible. Mais d’autres que lui en sont pourvus, parmi ses intimes. Par exemple, M. Morphew.

À cette supposition, Follette eut un rire de dédain.

— Morphy ? Le roi des fraudeurs gagne bien trop d’argent pour recourir au chantage !

— Il se peut que ce soit son violon d’Ingres, concéda Lanyard. À moins qu’il ne s’entretienne la main pour avoir un bon métier tout prêt, si le régime sec venait à cesser…

— Ce n’est pas sérieux, monsieur Lanyard ?

— Madame, j’en suis certain.

— Comment pouvez-vous l’être ?

— Vos tribunaux américains permettent aux témoins de refuser de répondre aux questions qui pourraient tendre à les incriminer ou à les diffamer.

— Vous voulez dire que Morphy a essayé de vous faire chanter ? Quelle vie singulière vous devez avoir menée !

— Je ne le nie pas ; mais soyez-en sûre, je ne l’admets que pour vous convaincre que je ne parle pas au hasard. Vous ferez bien, croyez-moi, madame, d’éviter désormais M. Morphew et toute sa séquelle.

— Mally, Peter Pagan et Liane Delorme ? Ils sont si amusants ! Qu’avez-vous donc à redire sur Liane ?

— Mme Delorme, reprit Lanyard posément et d’un ton significatif, je la connais de longue date. J’attache un haut prix à son amitié. Je serais tout à fait désolé de rien faire qui pût m’attirer son inimitié.

— Vous me mettez l’eau à la bouche avec vos allusions ! Vous voulez, je présume, me faire entendre que c’est elle la notoire demi-mondaine dont vous parliez tout à l’heure ?

— Liane ne vous a rien raconté sur elle-même ?

— Ah ! des tas de choses ! Mais…

— Alors je vous prie de m’excuser si je ne vous dévoile rien de nature à contredire ses confidences.

— Vilain ! dit Follette d’un air vexé… Serez-vous aussi discret au sujet de ce… voleur de bijoux international ?

— Je l’ignore, madame.

— Dites-moi, c’est au Loup Solitaire que vous faisiez allusion ?

— Qui vous le fait supposer ?

— Peter Pagan, parlant de lui au Ritz ce soir, nous a dit qu’il se remettait de sa conversion et qu’il se livrait de nouveau à ses exploits, ici même à New-York.

— Je ne doute pas, reprit Lanyard avec calme, qu’il ne se colporte des bruits de ce genre… Et maintenant que j’ai accompli mon rôle paternel, chère petite madame… (Il se leva)… maintenant que je vous ai dit tout ce que je sais…

— C’est-à-dire trop ou trop peu !

— J’imagine que je vous délivrerai en vous souhaitant la bonne nuit.

— Je vous trouve tout à fait méchant, dit Follette Mac Fee, se levant pour lui tendre la main. Vous commencez par me gâter ma soirée, après quoi, vous vous enfuyez.

— Vous me pardonnerez, j’en suis sûr, si tout ce que je vous ai dit sert à sauvegarder la joie de vos lendemains.

— Je ne vous pardonnerai pas de me planter là, fit la jeune femme. Vous savez être charmant quand vous le voulez ; mais ce n’est pas bien du tout de m’enlever quatre amis et de ne pas les remplacer par un autre.

— Mais je crois très sincèrement… commença Lanyard.

Il fut interrompu par un tintement péremptoire du timbre de l’entrée.

V

D’une saccade, Follette Mac Fee retira sa main, tout en interrogeant Lanyard des yeux. Elle baissa instinctivement la voix :

— Qu’est-ce que cela signifie ? À cette heure ! Qui cela peut-il bien être ?

— Un ou plusieurs de vos soi-disant amis, sans nul doute, répliqua Lanyard avec une réconfortante absence d’émoi… venus s’informer si vous êtes bien rentrée chez vous… Ils sauront, je gage, trouver une excuse pour vous avoir laissée vous débrouiller toute seule pendant la descente de police.

— Mais je refuse de les voir… Et tous les domestiques qui sont couchés !

— Alors permettez-moi…

Et comme le timbre tintait coup sur coup de façon impérative, Lanyard esquissa un mouvement vers la porte du corridor.

— Non décida Follette, en s’élançant. C’est à moi de leur ouvrir. Mais je suis bien ennuyée de les recevoir.

— Attention ! enjoignit Lanyard. Ne leur donnez aucune raison de soupçonner que je vous ai mise en garde…

— Entendu. Je ferai de mon mieux. Mais vous, promettez-moi de ne pas me laisser seule avec eux.

Il promit. Un aimable signe de tête le remercia, et Follette disparut. Un instant plus tard Lanyard l’entendit pousser de petits cris de joie qui donnaient l’illusion du plus parfait naturel :

— Liane ! Peter ! Que c’est aimable à vous deux !

Et il eut un petit hochement d’approbation pensive.

La voix déplaisante de M. Pagan répliqua :

— Liane ne voulait pas me croire quand je lui disais que vous étiez rentrée chez vous sans encombre…

— Oh ! tout s’est très bien passé pour moi, grâce à M. Lanyard qui m’a reconduite ici. Mais entrez donc, tous les deux, et racontez-moi comment vous-mêmes vous en êtes tirés.

On entendit Liane consentir, tout en déclarant qu’ils ne resteraient qu’une minute ; et tous trois entrèrent dans le studio. Ils aperçurent, à la vaste baie de derrière, Lanyard qui regardait aux carreaux ruisselants.

— Ah ! ah ! mon petit ami, on vous y prend, lui dit Liane du ton qu’elle aurait eu pour interpeller un enfant pris en faute vénielle. Qu’est-ce que vous faites là ?

— J’essaie de voir s’il pleut, expliqua sereinement Lanyard, en laissant retomber les rideaux.

— Vous auriez pu attendre de nous le demander.

— À en juger par l’état d’esprit que vous témoigniez, vous et M. Pagan, la dernière fois que je vous ai vus, repartit Lanyard, il me semblait douteux que vous vous fussiez intéressés à des questions d’ordre météorologique. (Et il lui adressa, ainsi qu’à Pagan, un salut légèrement ironique). Vous pourriez bien nous raconter… Nous avons été infiniment intrigués…

— Je sais, interrompit Pagan avec jovialité. Vous désirez la réponse à cette question historique : où était Morphew quand les lumières se sont éteintes ?

— Pas où il était, monsieur, mais où il est allé… et non seul… et avec une si surprenante vélocité.

— Nous ne savions que croire, déclara Follette. Vous avez disparu comme des clowns dans une pantomime.

— C’est bien simple, expliqua Pagan avec embarras. Tout le monde se dirigeait vers le toit, et nous avons suivi la foule.

— Présumant, comme de juste, ajouta Liane, que vous en feriez autant.

— Vous voyez, commenta Lanyard avec un signe de tête à Follette, comme les choses s’expliquent simplement ! (Ce qui lui valut un regard hostile de Pagan.) Et vous êtes en effet partis par le toit ?

— Malheureusement non. Ces satanés policiers étaient là-haut aussi, répondit Liane. Il nous a donc fallu retourner avec les autres et dévoiler notre identité.

— M. Morphew aussi ? interrogea sceptiquement Lanyard… Et ce si charmant M. Mallison ?

— Nous tous sans exception, trancha Pagan avec une aigreur singulière. Voilà ce qui nous a retardés.

— Franchement, monsieur, vous m’étonnez.

— Comment cela ?

— Voyons ! Si j’avais été à la place de M. Morphew…

— Vous auriez fichu le camp, affirma Pagan.

— Oh ! mon cher ! comme vous dites les choses crûment ! Non ; si j’avais été, comme cet excellent homme, à la tête d’un établissement si exposé aux visites de la police, j’aurais fait aménager plusieurs issues secrètes… pour quand les lumières s’éteignent.

— Il vous faut être indulgent pour Morphew, déclara sereinement Pagan ; il est loin d’avoir reçu votre éducation.

Persuadée apparemment qu’une diversion brusquée s’imposait, pour éviter un conflit, Liane bondit sur le grog à peine entamé de Lanyard.

— Que vois-je ! Et moi qui meurs de soif depuis une heure ! Elle absorba le contenu d’un trait en clignant des yeux à Lanyard. C’est votre grog, mon ami ? Ne vous inquiétez pas : Follette va vous en donner un autre.

— Moi aussi j’en prendrais volontiers un, affirma Pagan. Non, ne vous dérangez pas, madame Mac Fee, je connais les aîtres.

Il ressortit alertement dans le corridor et on l’entendit dans la salle à manger faire cliqueter mélodieusement verres, siphons et glace.

Liane reposa le verre vide, et dit à Lanyard en français, d’un air familier :

— Il ne faut pas en vouloir à Pagan, mon cher. Il est sans gêne, mais aussi c’est quelqu’un.

— Lui en vouloir ? interrogea Lanyard comme s’il trouvait l’idée saugrenue. Ce genre de vermine, ma chère Liane, m’a toujours cordialement répugné. Si vous tenez tant soit peu à l’individu, ayez l’obligeance de l’éloigner de moi.

— Chaque fois que vous employez cette langue-là, grogna Follette en anglais, vous me faites regretter toutes les heures de ma jeunesse que j’ai perdues à étudier ce que je prenais naïvement pour du français.

— Avec un murmure de contrition, Liane se retourna et enlaça de son bras blanc les jolies épaules de Follette.

— Excuse-moi, ma toute belle. Michaël et moi nous nous sommes connus il y a si longtemps dans ce cher Paris d’avant-guerre, que nous parlons français sans nous en apercevoir… Ah ! mon cher vieux, déplora-t-elle, en s’adressant à Lanyard. Ces jours d’autrefois ! Retrouverons-nous jamais leurs pareils ?

Se méfiant de l’allusion, Lanyard répliqua laconiquement :

— Dieu le veuille !

Assez vite pour saisir le sens de ces deux dernières phrases, Pagan rentra chargé d’un plateau dont il humait avec délice les quatre verres pleins.

— À bas la Prohibition ! lança-t-il, en faisant passer le plateau à la ronde. Puis d’un ton bouffonnement déclamatoire : Un jour à la fois. À quoi bon regretter le passé ! Ce que l’homme était hier, il l’est encore aujourd’hui, avec quelque chose en plus. N’est-ce pas, monsieur Lanyard ?

— Ou en moins.

Pagan lui adressa un salut cérémonieux.

— Avec tout le respect qui vous est dû, je le conteste. L’homme ajoute chaque jour quelque chose à son expérience ; il ne peut jamais retrancher un iota de ce qu’il a été. Le paysan qui devient financier reste au fond un paysan… Mieux encore. Prenons, par exemple, un malfaiteur qui a renoncé à ses errements pour devenir un membre respectable de la communauté. N’aura-t-il pas de rechute ? Eh, monsieur Lanyard ?

— Je ne prétendrai pas vous instruire, monsieur, sur une matière en laquelle vous êtes mon maître.

Liane lâcha un « Ho ! » de joie délectable, et Pagan darda à Lanyard un coup d’œil venimeux qu’il s’empressa de masquer sous un sourire désabusé.

— À franchement parler, concéda-t-il généreusement, en reprenant le ton de la conversation normale, c’est au Loup Solitaire que je pensais. On dit qu’il est actuellement ici à New-York, et qu’il s’est remis à son ancien sport. J’avoue que cette idée me tracasse… Somme toute, il a marché droit pendant des années. Alors, comment en est-il venu à récidiver ? Par besoin ? Par suite d’un instinct irrésistible ?

— Vous émettez de si intéressantes hypothèses, monsieur, que vous en trouverez sûrement une pour expliquer ce cas théorique.

— Je ne sais. La nature nous surpasse tellement, et se rit si bien de nos efforts pour la saisir ! Mais voici comment je vois la chose. Ce Loup Solitaire, briseur de coffres-forts et voleur de bijoux, a développé en lui une personnalité seconde, qu’il est parvenu à refouler pour un temps, mais qu’il n’a pu abolir. Imaginez cet homme dont l’esprit et les sens sont exercés à servir ses instincts primitifs. Parce qu’il s’efforce de vivre honorablement aujourd’hui, cela n’implique pas nécessairement que ses habitudes invétérées d’autrefois ont cessé d’exister. Au contraire, j’imagine, elles sont à l’état latent. Quand il va dans le monde, il doit combiner des plans d’attaque… subconsciemment peut-être, mais quand même il use de facultés exercées jadis. Je suis persuadé qu’il ne visite jamais un intérieur de quelque importance sans en emporter dans sa mémoire un plan détaillé, dont il saura se servir au besoin. Comme vous ou moi, monsieur Lanyard, pourrions procéder, en cette maison même, si nous avions les instincts du Loup Solitaire… Et alors, une belle nuit, quand il y songe le moins, le vieil homme se réveille, avec ou sans son consentement et sa volonté…

Peut-être effrayée soudainement par l’éclair qu’elle voyait luire dans les yeux de Lanyard et par la tension de ses lèvres, Liane bondit avec vivacité, courut à Pagan, et lui plaqua sa main sur la bouche.

— Peter ! s’écria-t-elle, vous m’horripilez, vous parlez trop. Une fois que vous êtes lancé, on ne sait jamais quand vous vous arrêterez. Mais à présent il faut vous taire, je l’exige. Vous allez me reconduire chez moi. Il est près de trois heures, et je suis harassée.

Lanyard réussit à décliner d’assez bonne grâce l’offre magnanime que lui fit Pagan de le prendre dans son auto. Quand il se retrouva dans la Cinquième Avenue, il regretta presque son refus. À cette heure aucun taxi ne rôdait en quête de clients, ou du moins tous ceux qu’il vit portaient leurs drapeaux gainés de noir. Il se sentait la tête alourdie. Un ensommeillement singulier qu’il avait déjà ressenti dans le taxi avec Follette Mac Fee, et qui s’était dissipé durant tout le temps qu’il avait passé chez elle. En se retrouvant à l’air libre de la nuit, ses idées se heurtaient en son cerveau, aussi embarrassées que des escargots dans du coton hydrophile. À présent ses pieds aussi commençaient à lui paraître de plomb, et la marche, plaisir habituel pour cet homme vigoureux, lui devenait une corvée.

Comment le peu d’alcool qu’il avait absorbé pouvait-il l’affecter à ce point ? Une seule coupe de champagne au Clique, un unique grog au whisky deux heures plus tard. Il était possible, évidemment, que Pagan eût forcé la dose dans les verres. Lanyard en avait eu l’impression en buvant, mais à cette heure le goût du whisky lui revenait au palais, désagréable. La marque n’était pas aussi bonne qu’il l’avait cru à la première gorgée…

Et toujours pas de taxi.

Lanyard releva le col de son pardessus, mit sa canne sous son bras, et enfonça ses deux mains dans ses poches. Il pataugeait dans les flaques luisantes, à chaque pas plus lourd de corps et de plus en plus en proie à cette étrange léthargie mentale.

Sous les éclairages multicolores de la rue, le rejaillissement des gouttes de pluie sur le trottoir s’irisait à l’instar de pierreries fantomatiques…

Singulier, de n’avoir jamais remarqué cela avant cette nuit !… Être ainsi comme un passant solitaire dans une avenue de pierreries serties de jais et d’or…

Pierreries qui surpassaient en beauté celles mêmes qu’exhibaient le Sultan de la Fraude, et Liane, et cette autre femme… cette gentille petite si bien nommée… comment, diantre, son nom ?… Follette… Ah oui ! Follette Mac Fee !

Idiot d’avoir failli oublier un nom aussi caractéristique !

Il marchait dans les pierreries, jusqu’aux genoux… Et pourtant il n’était qu’un pauvre, un misérable sans-le-sou. Encore quelques jours à courir les boîtes de nuit avec Ève… qui ne devait jamais apprendre… et il serait à sec…

Lanyard se mit à rire tout haut, d’un rire déchirant et affreux.

Pagan, ce vil et grotesque personnage, ne s’était pas tellement trompé, dans sa reconstitution psychologique du malfaiteur en question !

Sur l’écran de sa conscience, Lanyard revit ce tableau instantané, perçu au moment où il regardait par la fenêtre de derrière, chez Follette Mac Fee : au premier plan, au-dessous, le toit d’une dépendance sans étage, un toit plat aménagé pour servir de terrasse par temps chaud ; et au delà, grâce aux travaux de fondations que l’on creusait pour un nouvel immeuble sur le côté nord de l’îlot, pas d’autre obstacle entre la maison et la rue voisine qu’une clôture de planches enfermant la cour de cuisine. C’était une tentation irrésistible pour quiconque eût convoité les bijoux de Follette Mac Fee, bijoux qui, judicieusement liquidés, auraient mis un homme raisonnable à l’abri du besoin pour le restant de ses jours…

Lanyard marmotta un juron, et se secoua coléreusement. Quel démon s’était emparé de lui ce soir, pour qu’il consentît un seul instant à se laisser aller à des pensées de ce genre ?

Tout cela par la faute de ce reptile à la langue venimeuse et au rictus mécanique… Machin, Chose… comment donc s’appelait-il ? Fagan ? Non : Pagan. Répugnant individu !

Il se retrouva près du Waldorf Astorfa, immobilisé sous la pluie battante et considérant ses doigts qui cherchaient machinalement la gorge d’un ennemi imaginaire.

Il s’aperçut qu’il avait perdu sa canne. Après de vagues velléités de recherche, il y renonça, remit ses mains dans ses poches et repartit… Pas loin à aller ; mais difficile d’avancer à cause du brouillard. Car évidemment c’était du brouillard. Ou sinon pourquoi les lumières auraient-elles été si obnubilées ? Un vrai brouillard londonien, qui s’épaississait de minute en minute, absorbant les lumières comme un buvard boit une tache d’encre, ne laissant subsister que de vagues linéaments fondus dans les ténèbres vaporeuses…

Dans un brusque éclairage jaune, Lanyard reconnut l’aspect familier du petit appartement qu’il louait en garni. Il était dans le salon, aux prises avec son pardessus. Tout trempé et ruisselant, ce stupide vêtement ne voulait rien savoir. Il donna une saccade furieuse, entendit craquer quelque chose, et vit, non sans étonnement, qu’il s’en était débarrassé. Puis avec irritation il s’aperçut que la porte donnant sur le vestibule public était restée ouverte. En titubant, il la poussa d’un coup de pied violent.

Le problème consistant à se dépêtrer de son habit de soirée accapara son intelligence. À force de ruses et de manœuvres stratégiques il y parvint, et dans un rire dur et insensible de vainqueur il rejeta au loin le vêtement et gagna tant bien que mal sa chambre à coucher. Il n’était que temps : le brouillard londonien le poursuivait, de plus en plus dense et opaque… Faire vite !… Dans l’ombre épaisse il réussit à trouver son lit et à s’asseoir sur le bord, dans un dernier sursaut d’intelligence. Il eut l’idée, de quitter ses souliers, mais la nuit s’abattit sur lui en coup de foudre et le monde se résorba.

VI

Une migraine carabinée tira Lanyard du néant, avec le concours d’une main qui le secouait impitoyablement par l’épaule, et d’une voix qui lui cornait son nom aux oreilles.

Comme il tentait de résister, son autre épaule fut saisie par une seconde main pareille à des tenailles, et il se trouva dressé sur son séant, au bord du lit. Là, penché en avant et se tenant la tête pour l’empêcher d’éclater, il récupéra quelque lucidité.

Le grand jour baignait la chambre, cruel à ses nerfs optiques. À ses tympans bourdonnants une voix, atrocement joviale, grinça :

— Et alors, comment vous sentez-vous à présent ?

Sans comprendre, les yeux clignotants, il vit devant lui la figure familière et ricanante de Crane.

— Rudement mal aux cheveux, hein ? Vous ne recommencerez pas de sitôt le petit jeu des liquides prohibés, hein ?

Lanyard répliqua dans un hochement de tête faible, mais convaincu. C’était une imprudence. Il poussa des geignements à fendre le cœur. S’étant ressaisi, il entendit Crane qui disait :

— Eh bien, mon fils, c’est heureux pour vous d’avoir un véritable ami à votre portée quand vous êtes dans cet état-là. Restez bien sage. Je cours chez le pharmacien vous chercher un réconfortant.

Lorsque Crane rentra dans la chambre sans frapper, Lanyard s’ébrouait dans la salle de bains. Quelques minutes plus tard, il reparut enveloppé d’une robe de chambre, ayant repris son aspect normal. Une trempette brûlante suivie de cinq minutes de douche glacée avait réduit le mal de tête à une petite migraine supportable. Crane l’attendait, muni d’un grand verre de liquide pétillant, qu’il lui fit avaler. Quand le goût de l’acétate d’ammoniaque eut remplacé dans sa bouche celui de l’aloès, Lanyard fut en état d’exprimer sa gratitude par un sourire moins veule qu’on eût pu l’attendre. Il prononça :

— Vous venez, de vous montrer mon véritable ami. Jamais de ma vie je n’ai eu plus besoin d’en avoir un. (S’affalant dans un fauteuil, il en désigna un second à Crane, d’une main languissante). Asseyez-vous, et racontez-moi à quoi je dois cet acte de miséricorde.

— Eh bien, si vous voulez savoir, je pense que vous le devez principalement à votre oubli de fermer à clef votre porte après l’avoir claquée la nuit dernière.

Crane s’assit et fixa Lanyard d’un regard ironique, tout en se caressant le menton.

— J’ai frappé tant et plus, puis j’ai essayé d’ouvrir la porte, bien persuadé que vous étiez chez vous, puisque je voyais par le vasistas que votre chambre était éclairée. C’est ainsi que je suis entré, tout naturellement, et je vous ai trouvé knock-out. Vous étiez de parfait sang-froid quand je vous ai vu à deux heures, il a donc fallu que vous mettiez les gorgées doubles entre ce moment-là et celui de votre coucher à je ne sais quelle heure.

— Autant que je me rappelle, il n’était guère plus de trois heures.

— Félicitations, mon cher ! C’est ce qui s’appelle battre un record. Je ne vous savais pas amateur de ce petit sport-là !

— Ni moi non plus, avoua Lanyard… La faute en est aux boissons de contrebande.

— On n’a jamais rien fait de mieux pour vous démolir un homme !

— J’ose à peine vous demander de croire que, pour me réduire à l’état de loque où vous me voyez il a suffi, la nuit dernière, d’une petite coupe de champagne, suivie d’un unique whisky-soda chez Mme Mac Fee.

— J’ai eu l’occasion de voir bien pis en ces derniers mois, repartit Crane. Ces sacrés breuvages sont capables de tout. Ce qui me chiffonne c’est que vous ayez pu boire pareille drogue chez Mme Folliott Mac Fee. Voilà une petite dame assez riche pour avoir dans sa cave les meilleurs alcools. Cependant, à la réflexion, je crois qu’elle a comme fournisseur son ami Morphew, lequel empoisonnerait ses meilleurs amis pour gagner quelques dollars de plus par caisse de bouteilles.

— Nous voyons M. Morphew des mêmes yeux, vous et moi.

Lanyard eût bien aimé questionner Crane sur M. Morphew, mais il ne se sentait pas en assez bonnes dispositions. Il jugea prudent d’attendre que ses facultés mentales se fussent rétablies.

— Vous êtes donc allé la nuit dernière chez Mme Mac Fee ?

— J’ai dû, naturellement, la reconduire, répliqua Lanyard. Elle m’a invité à boire un verre… Un peu plus tard, la Delorme s’est amenée avec ce chacal qui se nomme Pagan… vous connaissez, je suppose ?… Crane acquiesça… pour s’assurer qu’il n’était rien arrivé à Mme Mac Fee. Voyez-vous, nous étions tous les invités de Morphew au Clique quand vous vous y êtes introduits. Mais je présume que vous ignorez…

— Là-dessus vous vous trompez. Morphew et sa bande ont réussi à se défiler. Nous n’avons trouvé nulle trace de l’un comme de l’autre. Ils ont dû se glisser par un passage secret pendant la panne de lumière.

Liane et Pagan avaient donc menti, en prétendant être redescendus du toit ? Peu importait, du reste…

— Elle est gentille, la petite Mac Fee, reprit Crane avec un intérêt qu’il s’essayait trop visiblement à dissimuler. Vous la connaissez depuis longtemps, je suppose ?

— J’ai fait sa connaissance la nuit dernière, quelques minutes seulement avant l’arrivée de la police.

— Elle a un joli appartement ?

— Assez joli, oui, dit nonchalamment Lanyard.

— Elle n’a pas eu trop l’air de regarder autour d’elle pendant que vous étiez là ?

Lanyard ouvrit de grands yeux. La lucidité lui revenait rapidement.

— J’imagine que ce n’est pas seulement pour entretenir la conversation que vous me posez ces questions ?

— Vous pensez bien que non, gouailla Crane, en se tapotant le menton. Et puis, tenez. Autant vaut y aller carrément avec vous. Voilà Mme Mac Fee est venue déclarer ce matin que son hôtel avait été cambriolé la nuit dernière, entre trois heures et le jour. Coffre ouvert… Un petit machin de pacotille dans son boudoir… et les plus précieux de ses bijoux enlevés !

— Ah ! bien ! fit Lanyard… C’est donc à cela que je dois l’honneur de votre visite ?

— Vous avez pas mal d’expérience en cette matière, et j’ai cru que vous consentiriez peut-être à me donner quelques tuyaux…

Lanyard se renfonça dans son fauteuil, avec un sourire d’indulgent reproche.

— Pourquoi jouer avec la vérité ? Pour ménager mes sentiments ?

— Ma foi, concéda Crane avec embarras, je dois dire que ce coup-là m’a tout l’air de porter la signature du Loup Solitaire…

— Vraiment ?

— Le type qui a ouvert le coffre n’a rien forcé, rien abîmé… Tout à fait votre méthode, mon cher… Comme de juste, il n’a pas laissé d’empreintes. Il s’est introduit par le toit d’une dépendance, derrière la maison, une fenêtre ouvre dessus, dans le studio. Il n’a même pas eu besoin de la pousser ; quelqu’un l’avait laissée ouverte au préalable.

— Quelqu’un qui en avait eu le loisir, tel que votre honoré serviteur ?

— Vous y êtes.

— Bref, reprit Lanyard, ce que vous vous efforcerez délicatement de me suggérer, c’est que vous me seriez obligé de vous suivre sans esclandre ?

— Non, repartit Crane. Pas du tout question de ça.

— Vous ne venez pas pour ?… insista Lanyard dun air stupéfait.

— Non… J’avoue que j’avais des doutes en venant vous voir ce matin. Mais avant même de revenir, vous m’avez présenté un alibi assez solide pour me satisfaire. Il se peut que je me trompe sur votre compte, Lanyard, et que vous soyez aussi corrompu qu’un inspecteur des douanes ; mais rien ne me fera croire que vous avez fait le coup et qu’ensuite vous vous êtes flanqué une biture, ou que le Loup Solitaire a laissé sa porte ouverte en rentrant chez lui après avoir vidé un coffre… Ce n’est pas tout !… Avant votre réveil, j’ai exploré vos poches et fait un petit tour chez vous. Vous pouvez en être fâché, mais j’ai estimé qu’il y allait de mon devoir d’ami et de serviteur de la loi.

— Au contraire affirma Lanyard avec sincérité, je vous suis très obligé, heureux d’être justifié à vos yeux, et plus heureux encore de l’être aux miens propres.

— Aux vôtres ? répéta Crane intrigué. Que pouvez-vous bien vouloir dire par là ?

— Je me félicite de n’avoir pas à me demander si, par hasard, je n’aurais pas fait le coup en dormant ?

— C’est ça, c’est ça ! fit Crane, en riant… Maintenant, il faut que je m’en aille. J’ai déjà perdu trop de temps.

— Votre présence me manquera. Mais vous comprendrez évidemment qu’à certaines heures on préfère rester seul ?

— J’allais le dire.

— Vous m’excusez de ne pas vous reconduire ?

— Ne bougez pas. Je repasserai sans doute dans la soirée pour prendre de vos nouvelles.

— Merci… Je me permettrai de solliciter quelques renseignements de vous quand j’irai mieux.

Crane tira de son portefeuille une carte de visite. Il la déposa sur le manteau de la cheminée.

— Vous avez là mon adresse et mon numéro de téléphone. Si je suis empêché de revenir ce soir, appelez-moi à l’appareil quand vous en aurez envie, et nous dînerons ensemble.

Après le départ du détective, durant plus d’une heure, Lanyard resta étendu sur sa chaise longue, à réfléchir.

Somme toute, il eût été ingrat de se plaindre du sort, puisqu’en cette circonstance il avait réussi à garder la confiance de Crane, et surtout la sienne propre. L’enquête de Crane, en effet, avait résolu toute question susceptible de le troubler. Il n’avait plus à se demander si l’hypothèse soulevée par Pagan n’était pas, après tout, exacte, et s’il n’avait pas pu, tenté subconsciemment au delà de ses forces, commettre ce vol, dans un état somnambulique d’autosuggestion doublée d’amnésie…

Quoi qu’il en fût, il se rendait parfaitement compte qu’il allait avoir à franchir une passe difficile, où il aurait besoin de toute son intelligence.

Cette histoire de bijoux n’était évidemment que le premier pas d’une campagne habilement combinée par Morphew pour l’amener à résipiscence.

Eh bien, soit ! Puisque Morphew voulait la guerre, il l’aurait…

Mais dans ce cas, ç’eût été folie que de rester dans l’inaction alors que l’ennemi avait brusquement déclanché l’offensive.

Lanyard se leva et pénétra de nouveau dans sa salle de bains. Une seconde douche glacée lui restitua toute sa vigueur d’esprit.

Il se rasa, s’habilla et absorba une tasse de café fort.

Après quoi, un coup d’œil sur les vêtements qu’il portait la veille lui révéla qu’ils devaient longuement recevoir les soins du valet de chambre. L’habit était fripé. Le pantalon, lamentablement froissé était encore tout humide et des plaques de boue le tachaient jusqu’aux genoux.

Lanyard fronça les sourcils. Comment avait-il pu s’arranger ainsi, même en tenant compte de l’état dans lequel il était en traversant l’avenue au plus fort de l’averse ? Il s’expliquait les traces de boue noire : celle qui s’accumule sur l’asphalte en couche mince… Mais d’où provenaient ces croûtes jaunâtres et cette sorte de glaise qui poissait ses semelles ? À coup sûr, pas de la Cinquième Avenue !… Pour s’être arrangé de la sorte, il avait fallu patauger dans quelque terrain défoncé.

Alors il se souvint des fondations, derrière l’immeuble de Follette Mac Fee.

— Tiens ! murmura-t-il, de plus en plus intrigué. Voilà qui est bizarre. Morphew serait-il encore plus fort que je ne le supposais ?

De déduction en déduction, il reconstituait les événements probables.

Soudain, il examina de plus près son habit. En le soulevant, il heurta, d’une des basques, le pied de la table. Un choc étrange le fit tressaillir.

— Crane a pourtant fouillé ce vêtement, dit-il, songeur… Mais peut-être est-il peu familiarisé avec les habits de soirée…

Il plongea sa main dans la poche. Il en tira un petit paquet noué dans son propre mouchoir.

Avant même d’en avoir défait les nœuds, il devina ce qu’il contenait. Pourtant, il eut un étourdissement : au creux de l’étoffe scintillaient les bijoux volés à Follette Mac Fee !

VII

Pendant quelques secondes, il fut emporté dans un tourbillon vertigineux. Il lui fallut toute sa maîtrise pour redevenir lui-même.

— Bien joué ! dit-il en ricanant.

Que faire de ces bijoux ? Le plus sûr était encore de les garder sur lui. Il les plaça dans sa poche-revolver.

— Toutes les chances contre moi… Et j’ai gagné ! fit-il en hochant la tête.

Mais il savait bien que plus il s’attarderait dans cet appartement, plus il aurait à craindre de la part de la police une seconde visite, effectuée cette fois, par des agents moins bienveillants que Crane. Le sort lui adressait un fugitif sourire ? À lui de mettre à profit la minime chance qu’il lui offrait, et d’opérer son salut par ses propres moyens.

Il fallait donc quitter les lieux sur-le-champ, à tout prix. Lanyard jugea indispensable, avant tout, de brosser soigneusement les vêtements et les souliers qu’il abandonnait là, et d’en effacer la moindre trace suspecte.

Deux heures plus tard, après une fastidieuse succession de tours et de détours dans le labyrinthe des divers réseaux de transport de New-York, il descendait du métro de banlieue au terminus de Mont-Vernon, et se dirigeait à pied vers New-York.

Il faisait beau et doux, une de ces journées ensoleillées d’octobre qui prennent aux États-Unis le nom d’« été indien ». Après s’être dérouillé les jambes sur deux ou trois kilomètres de routes peu fréquentées, pour s’assurer qu’il n’était pas suivi, Lanyard commença enfin à se sentir en état d’examiner froidement la situation.

Tâche peu aisée. Le fait qu’à un moment quelconque il était entré involontairement en possession des bijoux, ne s’expliquait que par deux hypothèses. Ou bien Lanyard devait se résigner à croire qu’il les avait volés dans une crise d’inconscience ; ou bien, et c’était probablement la vérité, ces bijoux avaient été glissés dans sa poche à son insu.

Il fallait bien admettre que le whisky-soda qu’on lui avait servi était drogué. Mais comment savoir si la drogue avait été ajoutée à la boisson par Pagan, ou si le whisky lui-même n’était pas un de ces effroyables produits de synthèse dont l’industrie des fraudeurs a inondé le pays ?

Si c’était le whisky que Lanyard devait incriminer, Pagan lui aussi avait sûrement souffert, comme Follette Mac Fee et Liane Delorme, Liane surtout, puisqu’elle avait bu deux verres, et Lanyard un seul… Moyen bien simple de découvrir la vérité ; mais l’aventurière avait omis de donner son adresse à Lanyard, et celui-ci ne voyait personne capable de le renseigner.

Et même s’il résultait de l’enquête de Lanyard que nul autre que lui n’avait été malade, et que seul son whisky avait subi un perfide mélange, restaient encore à découvrir les circonstances du vol. Il était commode d’imputer à Pagan le truquage du whisky et de supposer que cette manœuvre avait eu pour but de jeter Lanyard dans l’inconscience totale, afin qu’on pût pénétrer chez lui sans risques, maquiller ses vêtements et déposer les bijoux dans son propre habit ! Dans ce cas, il fallait qu’une intelligence supérieure eût présidé aux moindres détails de l’opération qui, réussie, devait accabler lourdement Lanyard et le mettre dans l’impossibilité absolue de démontrer son innocence.

Tout en déambulant, il retournait le problème sous toutes ses faces.

Que devait-il faire ? Avant tout, penser à son rendez-vous du lendemain où il voulait aller l’esprit net et le cœur pur, donc libéré des soucis actuels. Pour cela, il était nécessaire qu’il combinât un plan afin de se débarrasser des émeraudes et de se placer à l’abri de tout soupçon. Ensuite, il devait s’ingénier à savoir si Pagan avait drogué son whisky. S’il y parvenait, il fallait alors prouver au coupable et à ses complices qu’on ne s’attaquait pas impunément à un homme comme Michaël Lanyard.

Le crépuscule tombait, et dans ses ombres mauves qui s’épaississaient de minute en minute, les lumières de la ville scintillaient au loin avec des reflets d’argent et d’or. Devant lui Lanyard vit flamboyer sur le ciel l’enseigne lumineuse d’un cabaret. Elle lui rappela qu’il avait besoin de se sustenter et qu’il restait beaucoup de besogne avant l’aube. Il entra donc et soupa légèrement. Puis il reprit sa marche.

À neuf heures et demie, campé au coin de Lewington avenue, il surveillait discrètement les abords de l’hôtel de Follette Mac Fee.

De son poste d’observation, il ne pouvait distinguer grand’chose. Les rideaux des fenêtres, tirés, ne laissaient filtrer qu’une vague clarté. Impossible de se rendre compte si Follette était seule chez elle, et même si elle s’y trouvait.

Lanyard se hasarda à passer sur le trottoir d’en face. S’il ne vit rien de plus, il put néanmoins constater que personne ne se dissimulait aux environs et qu’il n’était point filé.

À Park Avenue, il obliqua au nord, continuant de faire le tour du pâté de maisons, ce qui le conduisit peu après devant le trou béant des fondations qu’il avait remarqué la nuit précédente des fenêtres du studio de Follette. Un rapide examen lui démontra que le voleur avait pu, sans difficulté, empruntant ce chemin, s’introduire dans la cour de derrière et monter sur le toit. Au surplus, la disposition des lieux n’éveillait chez lui aucun souvenir. Circonstance favorable qui, d’ailleurs, ne prouvait rien, car les actes commis en état de démence alcoolique ne laissent pas, obligatoirement, de traces dans la mémoire.

Après avoir contourné l’îlot, il se retrouva dans la rue où donnait l’hôtel Mac Fee, mais cette fois sur le trottoir nord. Lanyard ralentit le pas, et, sous une insouciance apparente de badaud masqua la vive curiosité qui l’empoignait.

À vingt pas de lui, il venait de voir la porte de l’entrée de service s’ouvrir, livrant passage à une accorte soubrette en robe noire, tablier et bonnet blancs, qui, d’un pas alerte, se dirigeait vers la boîte du coin pour y jeter le courrier avant la dernière levée.

Coup du sort propice ou destin malfaisant ? Vraiment, cette porte entre-bâillée était trop tentante. Quand Lanyard se rendit compte de ce qu’il venait de faire, il était trop tard pour reculer. Il se trouvait déjà dans le couloir intérieur. Se raviser et sortir eût été risquer de se heurter à la soubrette qui devait revenir.

Le vestibule était long, étroit, peu éclairé. Un escalier, au fond descendait aux offices. À mi-chemin, une porte à tambour communiquait avec le corps principal de la maison. Lanyard se résolut à la pousser, insoucieux de ce qui l’attendait. La moindre hésitation l’eût perdu… Et il avait les émeraudes sur lui !

La porte à tambour donnait accès à une desserte, vide pour le moment. Des piles de plats s’amoncelaient sur une table. Des éclats de voix provenaient de la salle voisine, dominés par le rire perlé de Follette. Mme Mac Fee présidait un joyeux dîner.

Lanyard en conclut que personne ne devait occuper les autres pièces de l’habitation puisque le personnel et les convives étaient rassemblés dans l’office et dans la salle à manger. À tout hasard, il s’empara d’une serviette jetée au dos d’une chaise.

Craignant à chaque instant de voir surgir un domestique ou le maître d’hôtel, Lanyard, le cœur battant, pénétra dans le grand vestibule. Il fut soulagé de le trouver désert. Allons ! il avait bien perdu l’habitude du métier. Sinon, il eût affronté sans frémir des risques infiniment plus dangereux !

Il avançait doucement. De quelque façon qu’il s’y prît, il devait passer devant la porte de la salle à manger ouverte à deux battants… Traversant le grand vestibule en oblique, il alla se poster derrière l’un des battants. Au même instant, le maître d’hôtel sortait, portant une carafe vide.

Lanyard demeura une minute sans bouger. Il combinait son plan : bientôt, il avancerait délibérément, sa serviette au bras. Si quelque invité l’entrevoyait au passage, il le prendrait pour un domestique.

En effet, il fut récompensé de son audace. Nul ne prit garde à lui… Un rapide coup d’œil lui confirma la présence de Liane Delorme, de Mallison et de Pagan, dont il avait d’ailleurs reconnu les voix.

Lanyard s’engagea dans l’escalier qui conduisait à l’étage supérieur, réservé de toute évidence à l’usage intime de Follette.

Il notait soigneusement les propos qu’il entendait.

Follette, exubérante, confiait à ses amis que la police l’avait rassurée.

— Vous aurez vos émeraudes dans trois jours !

Elle ajoutait, en riant :

— Pauvre voleur ! Il n’a pas vu le compartiment secret du coffre-fort ! De telle sorte que les bijoux que j’ai actuellement sur moi me sont restés.

Pagan l’interrompit :

— Mais s’il revenait ? j’espère que vous avez une autre cachette ?

— Pourquoi ? D’abord, il est impossible qu’il revienne.

— C’est entendu… Pourtant, admettez cette chose invraisemblable.

— Bah ! je les remettrai à la même place.

— J’espère que vous changerez la combinaison ?

— Non. Pas du tout. Du moins, pas tout de suite, car j’ai égaré l’adresse du constructeur. Quand je la retrouverai, il sera toujours temps !

Et Follette de s’esclaffer de plus belle en contant que sa tante, bouleversée par le cambriolage, avait été contrainte d’aller se détendre les nerfs à Atlantic-City.

— Vous feriez bien, chère Follette, de prendre pour domestique un cambrioleur à gages. Ce serait plus sûr, dit Pagan.

Liane rit à gorge déployée. Elle était débordante de vitalité…

Lanyard réfléchit :

— Pourtant, hier, elle a bu devant moi deux verres de whisky. Elle n’en a été nullement incommodée. Donc, le liquide qu’on m’a servi était drogué.

Le point d’interrogation crayonné en regard du nom de Pagan venait d’être remplacé par une croix à l’encre indélébile !

VIII

Parvenu au premier, Lanyard détaillait les lieux. Deux grandes chambres, une chambre à coucher sur le devant de la maison et, donnant sur la rue, un boudoir. Face à celui-ci, un petit couloir sur lequel s’ouvraient une salle de bains et de vastes garde-robes regorgeant de toilettes luxueuses.

Lanyard n’eut pas le loisir de s’attarder à son examen. Un pas léger montant l’escalier le contraignit à se jeter dans une cachette qu’il avait repérée d’avance. C’était un cabinet garni de toilettes de jour, qui avait donc bien peu de chances d’être utilisé à cette heure. En outre, il était situé de telle sorte que, par l’entre-bâillement de la porte, on pouvait apercevoir un coin du boudoir, et aussi, indirectement, par l’intermédiaire d’une psyché disposée dans ce dernier, une partie de la chambre à coucher.

Caché dans un fouillis de vêtements dont le subtil parfum était des plus troublants, il demeura pendant quelques minutes à guetter, autant que le miroir le lui permettait, la femme de chambre qu’il avait d’abord vue dans la rue et qui, à présent, disposait la chambre à coucher pour la venue de sa maîtresse.

La soubrette partie et redescendue, Lanyard sortit enfin de sa cachette, et sans plus tergiverser alla directement à l’objet de son intérêt principal, c’est-à-dire au coffre-fort qui avait donné si peu de mal au voleur de la nuit précédente. Il ne put s’empêcher de sourire :

— Quand donc, se demanda-t-il, les hommes, profitant enfin des enseignements de l’expérience, cesseraient-ils de mettre à l’abri leurs trésors dans des endroits aussi vulnérables ? Ce charmant petit coffre, encastré dans le bas d’un secrétaire de style, masquait derrière un panneau simulant des tiroirs, une porte dont la serrure « à secret »… Dieu bénisse la marque !… était aussi peu capable d’opposer quelque résistance à des talents exercés, que la fermeture d’une tirelire d’enfant…

Lanyard avait eu le temps de se rendre compte de tout cela et avait même déjà trouvé le mot de la combinaison au moyen de l’ouïe en écoutant tourner la roue à rochets, lorsque le téléphone sonna.

Le trille aigu du timbre retentit dans le studio d’en bas ; l’appareil portatif posé sur le bureau du boudoir ne fit entendre qu’un déclic assourdi.

Lanyard essuya le devant du coffre avec un foulard de soie pour effacer les empreintes digitales. Il poussa la fermeture postiche, et passant à pas de loup dans le couloir, arriva à la rampe d’escalier au moment où le maître d’hôtel interrompait la conversation de Follette et de ses amis.

— On demande M. Mallison au téléphone.

Sans plus d’hésitation que de remords, Lanyard retourna à l’appareil du boudoir et il avait déjà le récepteur à l’oreille quand Mallison arriva dans le studio, lançant d’un ton parfaitement calme, un mélodieux « Allô ! » Mais quand une voix inconnue lui répondit, voix féminine d’ailleurs, l’indiscret écouteur éprouva un sentiment de déception. Il avait espéré autre chose, la voix de Morphew par exemple ! Ç’eût été plus intéressant que la perspective de connaître les affaires sentimentales que lui faisait présager cette phrase caressante :

— C’est toi, mon petit Mally ?

Lanyard se disposa à raccrocher. Allait-il perdre son temps à écouter des fadaises ? Cependant, l’ambiguïté de la réponse le frappa :

— Oui, disait Mallison d’une voix très claire, très haute et sur un ton de froide interrogation. Ici M. Mallison. C’est de la part de qui ?

— Malin petit chéri ! approuva l’inconnue avec un rire confidentiel. J’espère bien qu’elle t’entend, mais je suppose qu’elle n’est pas dans la même pièce que toi puisque tu es obligé de crier comme ça. Dis donc, tu ferais bien d’y mettre une sourdine, mon petit, car la dame pourrait peut-être tiquer.

Ce à quoi Mallison fit cette réplique de nouveau remarquable quant au sens, et sur un ton de surprise indéniablement mortifiée :

— Ah ! miséricorde !… C’est pour ce soir ? Il n’est vraiment pas possible que j’aie pu oublier un rendez-vous aussi important !

Non moins remarquablement la femme reprit :

— Tout va bien, alors, mon petit chéri ? Je veux dire que tout est réglé pour le grand coup ?

— Mais bien entendu ! enchaîna distinctement Mallison, avec un écho affaibli du sentiment qui avait teinté sa précédente réponse… bien, j’y serai ! Mais il va falloir que j’aille supplier à deux genoux Mme Mac Fee de me pardonner… et je ne peux vraiment m’absoudre moi-même d’avoir été si étourdi !

— Mince alors, souffla l’autre, pénétrée d’admiration ; tu es épatant pour le chiqué, mon gosse. Mais dépêche-toi. Notre ami… tu sais qui… commence à s’impatienter. Puis-je lui dire dans combien de temps tu seras prêt ?

— Oh ! vraiment ! Je crains bien ne pouvoir en finir avant une petite demi-heure.

— Tu es bien sûr que cela te suffira ? (Une singulière sollicitude parut troubler la voix de l’inconnue). Tu sais, mon chéri, nous ne voudrions pour rien au monde rappliquer trop tôt, je veux dire avant que tu aies eu le temps de pousser les choses le plus loin possible. Pense que plus ça aura l’air compromettant mieux on casquera, et d’autant plus volontiers.

— Oh ! parfaitement ! acquiesça gaiement Mallison. Mais j’aurai bien assez d’une demi-heure.

— Ça va. Tu es gentil tout plein. Nous arriverons dans trente minutes d’ici, à l’heure H. Et prends bien garde à toi, mon chéri. À tantôt.

Avec une courtoisie indiscutable Mallison répliqua :

— Au revoir. À bientôt !

Lanyard attendit que l’autre récepteur eût regagné son crochet, puis à son tour il suspendit le sien, et alla se poster de nouveau au haut de l’escalier, d’où il put entendre les excuses que présentait Mallison.

— Soyez charitable, Follette, et ne me tenez pas trop rigueur d’une défaillance de mémoire. Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu être assez stupide pour oublier que j’avais promis à Mary Ashe… Mme Stuyvesant Ashe, vous connaissez… d’aller à la réunion qu’elle a organisée pour ce soir au Rendez-Vous…

— Ô Mally ! se lamenta Mme Mac Fee… Mais c’est absolument ridicule !

— N’est-ce pas ? Je sais. Mais j’ai promis il y a plus de huit jours. Et puis, c’est en partie votre faute. Pourquoi avoir tenu à improviser ce petit dîner pour fêter votre cambriolage ?… Non, je vous en prie, ne vous dérangez pas… et je n’ai pas besoin non plus que Soames m’accompagne. Je retrouverai mon chapeau et mon pardessus et je saurai ouvrir et refermer la porte de la rue moi-même.

— Tu peux prendre mon auto, Mally, à condition que tu me la renvoies tout de suite, proposa généreusement Pagan. C’est-à-dire si tu la trouves dehors. J’ai dit au chauffeur d’être là vers dix heures.

— Merci, ma vieille branche ; mais j’aurai facilement un taxi dans Park Avenue. Il est du reste encore loin de dix heures.

Quand il eut distribué à la ronde des bonsoirs amicaux mais hâtifs, Mallison traversa le vestibule, où d’un ton plus discret et intime, non moins que résolument tendre, il entreprit un débat avec son hôtesse qui avait tenu à le reconduire.

— Songez un peu aux apparences, Follette ; Liane et Peter vont croire que vous avez fini par vous éprendre de moi.

— Allons donc ! répliqua Follette avec une sérénité peu flatteuse : ils ne sont pas si niais.

— Et puis, ce serait à croire que vous n’avez pas confiance en moi…

Cette phrase sonnait tellement faux que Lanyard en haussa les sourcils. Mais Follette était d’humeur trop enjouée pour se permettre d’aussi subtiles distinctions.

— Avoir confiance en vous ! railla-t-elle d’un ton léger. Je voudrais bien savoir comment cela serait possible, étant donnée la façon dont vous vous conduisez envers les femmes… Oh ! je ne coupe pas du tout dans cette histoire de soirée auprès de Mme Stuyvesant Ashe, vous savez ? Je crois que c’est tout bonnement un prétexte pour aller faire la fête en galante compagnie !

— C’est tout à fait flatteur !

Les deux interlocuteurs, arrivés dans le champ visuel de Lanyard, s’arrêtèrent devant la porte. Mallison acheva de boutonner son pardessus, ajusta son haut-de-forme sous un angle vainqueur, et considéra Follette d’un air de fatuité.

— Pour ce que vous vous en souciez ! plaisanta-t-il.

— Je me soucie de ce que vous avez gâté ma soirée. À présent Peter et Liane vont s’en aller et me laisser triste et solitaire.

Mallison empoigna le bouton. Il tira la porte, la maintint ouverte en s’y appuyant du dos et s’immobilisa pour prolonger son flirt. Son sourire se fit momentanément plus direct et plus significatif ; mais une partie de son assurance devait être factice, à en juger par la nervosité qu’il trahissait aux yeux de Lanyard – mais non à ceux de Follette qui n’en pouvait rien voir – en gardant ses mains derrière lui et tripotant le bouton de la serrure. D’un signe de tête ironique, il désigna les deux amis qu’ils avaient laissés dans la salle à manger, et reprit :

— Je vais revenir, si vous voulez bien… après qu’ils auront filé !

Follette se recula, rougissante.

— Mally ! Ne faites pas le nigaud, ne dites pas des choses qui me mettraient en colère. Je n’aurais pas dû vous permettre tant de privautés ce soir…

Tout à coup Mallison s’écarta de la porte, la laissant se refermer sans bruit, et prit la jeune femme dans ses bras.

— Ô Follette, lui murmura-t-il ardemment dans les cheveux. Chère Follette. Je suis fou de vous ! Dites un mot, j’enverrai promener Mme Ashe, et je serai ici dans une demi-heure, ou dès que je serai sûr que Peter et Liane seront partis. Follette ! ayez pitié de moi !

Se dégageant d’une brusque saccade et maintenant l’homme à bout de bras, elle lança à voix basse mais d’un ton vibrant d’indignation :

— Mally ! Ne recommencez jamais plus ! Je ne veux pas de ça… Comment osez-vous me dire de pareilles choses ? Vous savez que je n’ai pas pour vous la moindre inclination… Et même si j’en avais… Mais je ne veux pas être injuste. Vous avez trop bu aujourd’hui. Allez-vous en, je vous prie et ne revenez que lorsque vous serez disposé à me demander pardon.

La figure de l’homme s’assombrit, un rictus nerveux crispa sa bouche aux lèvres charnues sous la courte moustache à la mode. Trépidant, il sembla prêt à lancer une réplique cinglante ; mais il s’en abstint et, faisant volte-face, muet de fureur, il s’élança hors de la maison. Grâce à son frein automatique, la porte se referma sans autre bruit que celui du pêne claquant dans sa gâche. Et Follette reprit une physionomie sereine pour rejoindre Pagan et Liane Delorme.

Tous trois bavardaient de nouveau quand Lanyard retournant au téléphone du boudoir, joua son va-tout, en demandant à la demoiselle du Central le numéro que Crane lui avait laissé. La chance avait tourné : il eut bien la communication presque aussitôt, mais la voix masculine qui lui répondit n’était pas celle qu’il désirait entendre.

Non : M. Crane n’était pas là, et il était impossible de dire quand il rentrerait ; peut-être dans dix minutes, peut-être dans dix jours. Et la voix se déclara poliment prête à communiquer à M. Crane, dès son retour, tout message que l’on voudrait bien laisser pour lui.

— Dites-lui, je vous prie, que M. Duchemin l’a demandé au téléphone. (Il fallut épeler cet ancien pseudonyme que Crane ne pouvait guère avoir oublié.) Dites que mon affaire est d’une extrême urgence. M. Crane comprendra.

— Où M. Crane pourra-t-il vous attendre ? Quel est votre numéro ?

— Dites-lui que je n’ai pas le téléphone. Mais donnez-lui, si vous voulez bien en avoir l’obligeance, cette adresse.

Lanyard dicta le numéro et le nom de la rue et raccrocha. Il ne doutait pas que Crane tirerait les déductions logiques et agirait en conséquence. Mais il eût été bien aise de savoir que son message parviendrait en temps opportun.

De retour au haut de l’escalier, il se crut autorisé à penser que la liberté qu’il venait de prendre avec le téléphone ne l’avait pas trahi. Le murmure des conversations s’élevait toujours de la salle à manger, uniforme et ponctué de rires des deux femmes qui excitaient Pagan à redoubler de drôlerie. Malgré tout, Lanyard faillit de bien près être découvert, car, en s’avançant dans le couloir il s’aperçut que Mallison s’était réintroduit dans la maison, et qu’il escaladait furtivement les marches ; il était même déjà arrivé à mi-hauteur de l’escalier.

Réduit de nouveau à se jeter dans la garde-robe, Lanyard en tira la porte sur lui a l’instant même où Mallison se glissait dans le boudoir.

Il semblait donc, à en juger d’après ce retour, que l’on ne s’était pas abusé en se méfiant de la nervosité simulée de l’individu lorsque ses mains jouaient avec le bouton de l’entrée… et aussi, on n’en pouvait plus douter, avec le cran de sûreté de la serrure… tandis qu’il s’attardait, le dos contre la porte, à marivauder avec Follette.

IX

Le témoin invisible qui épiait Mallison par l’entre-bâillement de la porte de la penderie était à peu près certain d’avoir affaire à un spécialiste en cambriolage. Les pas de Mallison n’auraient pu troubler le repos d’un fiévreux. Les gestes de ses mains étaient précis, quoique aussi légers que le battement d’ailes d’un papillon, et ses mouvements étaient calculés et exécutés avec une économie d’efforts toute professionnelle.

Ayant de quelques coups d’œil rapides, directs et sommaires exploré le boudoir comme si les lieux lui étaient déjà familiers, l’homme passa dans la chambre à coucher, où il devint moins aisé pour Lanyard de suivre ses gestes, car la psyché ne reflétait qu’un étroit secteur de la pièce attenante. Ce secteur, néanmoins, comprenait la tête du lit et la petite table de nuit, du tiroir de laquelle Mallison retira un charmant pistolet, un joujou à crosse de nacre. Il le vida de ses balles qu’il glissa dans une poche de son gilet et reposa l’arme exactement où il l’avait prise.

Apparemment satisfait de ces petits préparatifs, Mallison retourna au boudoir, ôta son pardessus, le plia soigneusement, et le dissimula avec son chapeau, sur le parquet derrière une vaste chaise longue.

Puis ayant consulté sa montre et, dans un bâillement, évalué le temps qu’il lui restait, il alla jusqu’au secrétaire et se pencha pour examiner le coffre encastré dans son socle. Du bout de l’ongle il taquina le panneau postiche, puis, se ravisant, décida de laisser le coffre tranquille. Dans les casiers du secrétaire, des papiers intimes sollicitaient sa curiosité. Mais un miroir à main reposant, la glace en évidence, sur le buvard de Follette, offrit à Mallison une tentation irrésistible. Et il s’exerçait à esquisser un savant sourire séducteur, quand, dans les profondeurs de la maison, une sonnerie retentit vigoureusement. Ce fut pour lui comme le signal de passer désormais aux affaires sérieuses.

Aussitôt, il alla écouter à la porte, occupation dans laquelle il avait un grand avantage sur Lanyard, qui enfermé dans son placard, n’en réussit pas moins à conclure, des bruits provenant du vestibule d’entrée, que l’auto de Pagan était annoncée et que son propriétaire et Liane prenaient congé. Puis, quand le bruit de voix eut cessé Mallison d’un pas rapide et muet retraversa le boudoir et sortit du rayon visuel de Lanyard. Mais celui-ci, se rappelant avoir vu dans ce coin-là un superbe paravent de laque, ne douta pas que Mallison ne fût allé se cacher derrière.

Pour prouver le bien-fondé de cette supposition, Follette elle-même entra au bout d’une minute, et témoigna visiblement qu’elle ignorait toute présence étrangère. Elle traversa le boudoir d’un pas indécis, et jeta autour d’elle un regard chagrin, comme si elle quêtait vaguement quelque distraction. Visiblement déçue et, par suite, plus nettement impatientée, elle passa dans sa chambre à coucher, du fond invisible de laquelle s’élevèrent alors sa voix et celle de la soubrette.

Leurs propos étaient sans importance : le dialogue du coucher quotidien, avec la seule variante que Follette décréta de rester debout encore quelque temps. Elle n’avait pas sommeil et en profiterait pour écrire des lettres. Cela dit, elle renvoya la servante et se traîna mélancoliquement dans le boudoir, portant un large écrin de cuir repoussé qui contenait les bijoux dont elle s’était parée au dîner, et qu’elle enferma dans le coffre. Simple habitude, car elle avait perdu toute foi en ce meuble. Au surplus, elle ne se donna la peine ni de fermer la porte ni de mettre le cran de sûreté.

Un silence suivit. Avec un soupir d’ennui, Follette s’installa dans le fauteuil, devant son secrétaire, et Lanyard s’aventura à élargir quelque peu l’ouverture de la porte.

Tandis qu’elle tourmentait son porte-plume, perdue dans ses pensées, Mallison surgit sans bruit derrière elle. Il allait la saisir dans ses bras lorsqu’elle s’aperçut de sa présence. Avec un cri de surprise et de colère, elle se dressa.

— Taisez-vous, je vous en prie ! supplia Mallison en lui mettant la main devant la bouche. Les domestiques pourraient vous entendre…

— Ils « pourraient », dites-vous ? lança Follette furieuse, en rejetant la tête en arrière. Mais moi, je « veux » qu’ils entendent !

— Je vous en prie, n’appelez pas ! Je ferai ce que vous voudrez, je vous promets d’être sage et de m’en aller tranquillement lorsque vous me renverrez… mais n’appelez pas les domestiques. (Mallison avait pris une attitude conciliante). Je suis fou de vous ; mais, Dieu m’en est témoin, ce n’est pas tout à fait ma faute. Et vous savez que c’est vrai.

— Et vous voudriez me faire croire que c’est pour me dire ces fadaises que vous êtes revenu ici ce soir furtivement comme un voleur ?

— Non… C’est pour vous demander pardon d’avoir agi comme une brute, il y a une heure. Je voulais vous faire comprendre que j’avais perdu la tête un instant…

— Et vous jugiez peut-être aussi qu’il fallait commencer par vous conduire de la sorte ? lança Follette avec un ricanement de mépris. Avant de partir, reprit-elle en assurant son peignoir, avant de partir, ayez l’obligeance de m’expliquer comment vous avez pu vous introduire ici.

Mais Mallison se contenta de lancer un « Chut ! », levant le doigt pour lui faire signe d’écouter.

En bas, le timbre de l’entrée résonnait sur une note impérative.

— Qu’est-ce que cela peut être ? interrogea l’homme, en un murmure d’appréhension.

— Qu’en sais-je ? Quelqu’un qui sonne à la porte.

Le bruit se renouvela. Une lueur de méfiance s’alluma dans les yeux de la jeune femme.

— Qu’est-ce qu’il y a, Mally ? Vous attendez quelqu’un ?

— Quelle bêtise ! En voilà une question ! Qui pourrais-je attendre ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— J’ai simplement été surpris…

— Oui, affirma Follette, les lèvres pincées : je l’ai bien vu.

Un tumulte soudain s’éleva dans le vestibule, où plusieurs personnes parlaient à la fois : évidemment celle qui venait d’ouvrir la porte avait été aussitôt harcelée d’une grêle de questions.

Le visage de Follette témoignait d’un redoublement de crainte et de soupçon. Elle murmura :

— C’est bien singulier…

À ces mots, Mallison se rapprocha d’elle et l’emprisonna dans son étreinte.

— Qu’importe ? reprit-il. Des imbéciles qui dérangent Soames : qu’est-ce que cela peut nous faire ? Follette, je vous aime ; je suis fou de vous…

Elle se débattait avec rage mais sans succès, frappant des pieds et des poings, mordant la main qui lui fermait la bouche. En bas, la rumeur de voix montait de diapason et devenait une dispute.

Hardiment Lanyard sortit de sa cachette.

Ni Follette, ni Mallison ne le virent s’approcher. Il saisit l’homme par derrière, avec une brutalité savamment calculée qui, brisant son étreinte autour du corps de la jeune femme, lui fit lâcher prise et l’envoya rouler à l’autre bout de la chambre où son crâne cogna fortement contre le mur.

En bas, la dispute avait pris les proportions d’une petite bagarre. Des pas retentirent, gravissant l’escalier. Dans le boudoir, Follette poussait des cris. Mallison, qui s’était relevé en grinçant des dents, prit à son tour l’offensive et avec une rage meurtrière sauta à la gorge de son adversaire. Malheureusement pour lui, c’était exactement ce que souhaitait Lanyard. Tous deux s’empoignèrent, se colletant. Bientôt, Mallison sentit qu’un de ses bras allait être irrésistiblement arraché de son emboîture, et sous l’empire de la douleur il fut contraint de tourner le dos à Lanyard qui le retint ainsi un instant, dans cette humiliante position, puis, à l’improviste, le lâcha.

En présence des injures qui s’échangeaient alors sur le palier même Lanyard n’osa se montrer généreux ni laisser à son adversaire aucune possibilité de combat. Lorsque l’homme se retourna pour entreprendre un nouvel assaut, le poing de Lanyard alla chercher son visage avec une violence foudroyante. Atteint à la pointe du menton, Mallison tomba contre une table, renversant une lampe qui s’éteignit, et s’effondra, inanimé, sur le parquet.

Au même instant, la porte s’ouvrit toute grande et quatre personnages pénétrèrent dans la chambre, en un bloc tumultueux qui se résolut aussitôt en ses éléments constitutifs : le maître d’hôtel Soames, son habit à moitié déchiré, deux hommes inconnus, l’un à la mine patibulaire, l’autre d’un genre un plus relevé, et une femme, une blonde oxygénée, en toilette tapageuse, le chapeau sur l’oreille.

Ces divers acteurs devaient évoluer à la faible clarté de la lampe à abat-jour du secrétaire. Lanyard se tenait juste devant. Ce n’était qu’une silhouette à peine distincte pour des yeux éblouis par l’éclairage plus intense du vestibule. À sa gauche, Follette, en peignoir léger, n’était guère plus visible ; Mallison, à sa droite, disparaissait sous la table derrière laquelle il était tombé.

Ainsi le hasard disposait la scène et l’éclairait pour faire dévier l’action de la pièce d’une façon imprévue de tous. Car la blonde oxygénée au chapeau sur l’oreille n’eût pas plus tôt jeté un coup d’œil vers cette silhouette haute, svelte et bien campée, se détachant en noir sur la lumière, qu’elle s’élança dans la chambre, tomba en pleurant sur le sein de Lanyard, et l’étreignit passionnément sur son opulente poitrine, en s’écriant :

— Mon mari ! mon mari ! Ô Harry ! comment as-tu pu ?…

Et Lanyard la laissait faire.

X

Il n’était nullement pressé… Elle connaîtrait assez tôt l’amère vérité. En attendant, si elle trouvait quelque consolation à reposer sur lui le fardeau de ses peines, libre à elle ! Mais il regrettait de n’être point son familier pour lui reprocher amicalement son goût en matière de parfum pour les cheveux, qu’il jugeait plus asphyxiant que séducteur.

Malgré tout, plus cette infortunée créature s’enfoncerait aveuglément dans sa méprise, plus cela profiterait à Follette… comme à Michaël Lanyard. Il n’avait qu’assez peu de confiance dans le tour qu’allaient prendre les événements. Les circonstances l’obligeaient à compter plus qu’il ne l’eût désiré sur la vivacité d’esprit de Follette et sur sa promptitude à saisir les indications qu’il pourrait plus ou moins lui fournir.

D’un regard oblique, il vit Follette, l’air sidérée et béante, comme n’en croyant pas ses yeux. Il était le dernier au monde qu’elle eût jamais pensé revoir, sans son consentement, et en particulier sous ce toit, lui qui, hier encore, était le prétendu voleur de ses émeraudes, et qui ce soir figurait spontanément dans le double rôle de chevalier errant et d’époux volage !

Tout en la voyant ainsi, et sachant très bien que son geste ne pourrait guère contribuer qu’à rendre l’ahurissement de Follette plus profond, un irrésistible besoin de gaminerie poussa Lanyard à lui adresser un hochement de tête et une moue bouffonne par-dessus la tête de la blonde qui s’était attachée à lui tel un arapède. Il fut quelque peu surpris, et plus encouragé encore de discerner une lueur de compréhension percer à travers les nuées de l’hébétude de Follette.

Mais au même moment, avec brusquerie et en donnant l’illusion de repousser Lanyard de vive force, la blonde éperdue prit une pose théâtrale, le bras tendu et les yeux flamboyants.

— Le voilà, s’exclama-t-elle, le voilà, messieurs, c’est mon mari, l’infâme qui me laisse pleurer toutes les larmes de mon corps à la maison, tandis qu’il s’en va courir le guilledou chez les dames de la haute, comme cette éhontée à demi nue que voici !

D’un index accusateur, elle désigna Follette qui se drapait de son mieux dans sa toilette sommaire, puis se tut un instant pour jouir de l’effet produit sur ses auditeurs. Mais quand elle voulut reprendre la parole, elle ne put émettre qu’un bégaiement, car, à l’improviste, la clarté du plafonnier, judicieusement allumé par Soames, venait de lui révéler non pas le masque penaud de Mallison, mais une physionomie totalement inconnue dont l’amabilité se voilait d’un sourire énigmatique.

Les compagnons de la femme blonde participèrent à sa crise passagère de mutisme. Lanyard mit à profit cette accalmie pour noter les traits les plus saillants de ces deux hommes, en cas de besoin ultérieur. C’étaient des gredins de la plus vulgaire espèce. Il en ressentit du mépris pour Morphew : un scélérat de réelle envergure ne se serait pas avisé d’employer de tels instruments de pacotille, même pour une aussi basse besogne.

La femme était, ou avait été, une avenante commère ; mais la vive lumière n’avantageait pas son teint dont le maquillage s’était détérioré par suite du frottement contre le gilet de Lanyard : il allait falloir bien des pots de blanc-gras et de tubes de carmin pour réparer les dégâts !

Les deux hommes paraissaient bien ses dignes acolytes : l’un, de formes trapues et dont les yeux de brute s’accordaient sinistrement avec des mâchoires proéminentes, l’autre, à mine patibulaire, d’une élégance affectée que démentaient le costume de confection et le col raide légèrement sale.

Ne jugeant en aucun d’eux une personnalité digne d’un second coup d’œil, Lanyard reporta son attention sur la femme, qui instinctivement avait reculé d’un pas, comme si elle eût craint de se voir mettre la main au collet.

— Hé quoi ! lança-t-elle d’une voix étranglée, vous n’êtes pas mon mari.

— Madame, fit Lanyard avec un salut grave, les regrets sont réciproques.

— Mais où est-il ?… Où est mon mari ?

— Madame en a égaré un ?

La raillerie porta : la mâchoire retombante et les yeux troubles, la femme recula d’un second pas.

— Je pense, balbutia-t-elle, qu’il y a eu erreur.

— La conjecture fait beaucoup d’honneur à la perspicacité de Madame.

— Monsieur, c’est à M. Mallison qu’elle en veut, dit alors le maître d’hôtel Soames.

Dressé à vivre sans nul étonnement, parmi les pires excentricités de ce monde de fous qu’étaient ses maîtres, et renonçant avec intelligence à comprendre la présence de Lanyard, il s’adressait à ce dernier comme à son seul égal intellectuel du moment présent.

— Monsieur, ils m’ont soutenu à toute force qu’il était en haut avec Mme Mac Fee, et ils sont montés quand même, en dépit de mes efforts pour les en empêcher.

— Je comprends fort bien, Soames… Mme Mac Fee aussi, j’en suis sûr. Vous comprenez, n’est-ce pas, madame Mac Fee, que ce n’est pas la faute de Soames ?

Follette acheva de se ressaisir et fit un signe d’assentiment vigoureux ; mais Lanyard devança les paroles qu’elle avait sur les lèvres.

— C’est sans doute M. Mallison qui est le mari de Madame ? lança-t-il à la blonde donzelle. Madame avait quelque raison de s’attendre à le trouver ici ?

— Une petite minute, ma chère Grâce, interrompit le moins vulgaire des deux acolytes, d’un ton à la fois outrecuidant et rusé. Laissez-moi parler pour vous…

— Vous en avez le droit ? interrogea Lanyard avec une politesse marquée.

— J’ai été choisi par Mme Mallison… (L’individu tira de sa poche une carte professionnelle défraîchie et la fourra sous le nez de Lanyard.) Je suis son représentant légal dans cette affaire.

— Intéressant… mais peut-être incorrect… si toutefois c’est vrai. Je veux dire… (D’un geste Lanyard repoussa la carte, mais non sans y avoir lu le nom de Hobart G. Howlin, suivi de la mention « Avoué-légiste » ; et il devint tout à coup aussi brutal qu’il venait d’être doucereux.) De quoi s’agit-il ?

— Nous avions des raisons de croire que M. Mallison était ici…

— Vous vous dites légiste et vous prétendez que cela donne le droit de violer l’intimité de ce domicile ?

— Il devient parfois nécessaire pour une femme offensée de recourir à la loi.

— Mme Mallison a donc été offensée ? Quel malheur !

— Mme Mallison, reprit l’avoué, quoique avec déjà moins d’assurance, a été informée que, depuis peu, son mari passe beaucoup trop de temps dans la société de Mme Mac Fee.

— Bref, vous avez eu l’audace de vous introduire de force dans une maison particulière dans l’espoir de recueillir des témoignages pour un procès en divorce ?

— Vous y êtes.

— Oh ! l’insolent ! s’écria Follette, hors d’elle.

Il redevint alors nécessaire pour Lanyard de l’empêcher fermement d’intervenir, sous peine de voir échouer sa diplomatie.

— Si vous le voulez bien, ma chère Follette, vous me permettrez de continuer à m’occuper de ces nobles seigneurs. La justification qu’ils fournissent de leur présence est beaucoup trop ingénieuse pour la laisser perdre. Si nous les laissons poursuivre leur histoire, nous pourrons, qui sait ? apprendre quelque chose à leur désavantage.

Sur quoi, le gredin à mine patibulaire déclara que, pour sa part, il en avait assez.

— Viens donc, murmura-t-il, en tirant Howlin par la manche. Allons nous-en d’ici.

— Pas si vite. Vous êtes entrés de force ; vous ne vous en irez qu’au bon plaisir de Mme Mac Fee. Et puis M. Mallison doit partir avec vous.

— Que dites-vous là ? fit le légiste. Mallison est ici ?

— Nous n’avons nullement l’intention de vous le cacher.

— Mais où ? piailla la femme offensée. Je ne le vois pas.

— Comme les gens mariés se connaissent peu l’un l’autre ! Le cher garçon a été si ému, en vous entendant monter l’escalier, qu’il s’est évanoui. Une petite minute…

Lanyard passa derrière la table où Mallison revenait tout doucement à lui. D’une main peu cérémonieuse il le souleva par son col et le mit debout. L’individu vacilla, promenant des yeux troubles sur le cercle de figures dont les lèvres esquissaient des murmures de stupeur, tandis que d’un signe de tête Lanyard le désignait poliment à la soi-disant épouse :

— Permettez-moi, madame Mallison, de vous présenter votre mari. D’un ton plus brusque, il ajouta : Et maintenant, Soames, si vous croyez pouvoir trouver un agent de police…

Le valet accueillit cette suggestion par un salut respectueux, mais l’homme, naguère si pressé de s’en aller, se hâta de lui barrer la porte.

— Hé là ! grommela-t-il dans un effort assez peu heureux pour affirmer son autorité… attendez une minute… Attendez une minute, vous dis-je ! En voilà une idée !

— Vous avez une objection à présenter ? riposta Lanyard.

— Si vous avez besoin d’un flic, inutile de chercher plus loin. Je suis détective de la ville.

— À la bonne heure ! Vous allez pouvoir exercer vos fonctions. Nonobstant, Soames va s’en aller chercher un agent de police.

Dans une fanfaronnade inspirée par l’effroi, d’un coup de coude, le soi-disant détective écarta le valet.

— Attendez donc ! Voilà qui me regarde. S’il y a une arrestation à opérer ici ce soir, je m’en charge.

— Ne prenez pas cette peine, dit Lanyard…

Sa main se glissa dextrement sous les basques de l’habit de soirée de Mallison et ramena au jour un pistolet automatique dont il avait senti la présence au cours de leur lutte.

— Au contraire, reprit-il, vous voudrez bien avoir l’obligeance de vous reculer et de laisser Soames obéir à mes ordres. M’entendez-vous ? Et vous tous – une poussée renvoya M. Mallison, titubant comme un homme ivre, parmi les rangs de ses confédérés – vous quatre, vous ferez sagement de mettre haut les mains.

Ce bon conseil fut entendu avec promptitude et respect ; Mallison lui-même se montra suffisamment remis pour le suivre.

— Maintenant allez-y, Soames ; et vous pourrez dire à l’agent qu’il aura besoin d’une camionnette de patrouille pour emmener quatre prisonniers.

— Dites donc ! – Mallison avait recouvré la parole, mais il bafouillait de dépit et de peur – Vous allez trop loin, Lanyard, vous vous arrogez des droits…

— Je ne connais qu’un moyen de traiter les maîtres-chanteurs.

— Et que direz-vous donc de vous-même… espèce de sale cambrioleur ?

Une nouvelle voix s’introduisit dans le dialogue :

— Des maîtres-chanteurs ? gouailla-t-elle. Un cambrioleur ? Ma parole, nous sommes en plein tournoi d’éloquence !

Soames, s’apprêtant à exécuter les ordres de Lanyard, avait ouvert la porte derrière laquelle venait de surgir un long personnage efflanqué. À présent, les mains dans les poches, le chapeau en arrière, mâchonnant son éternel cigare non allumé, le détective Crane pénétra dans la pièce, embrassant d’un ironique coup d’œil les diverses physionomies que coloraient de si multiples émotions. Mais quand il s’avisa de la présence de Mme Mac Fee, il s’empressa de se découvrir et de faire disparaître son cigare.

— Votre serviteur, madame. J’espère que vous excuserez mon incorrection, mais nous avons trouvé votre porte grande ouverte, et nous avons pensé que peut-être il y avait chez vous quelque chose qui clochait. Comment va, Lanyard ? On travaille donc toujours, à ce que je vois. D’un sourire Crane désignait le pistolet ; puis détournant la tête il appela : « Hoffmeyer !… Allons, entre. Il me semble que nous allons avoir à exercer notre métier. »

Un puissant policier en uniforme, qui était dans le couloir, apparut. Avec un vif soulagement, Lanyard abaissa son pistolet et dit :

— Mon bon ami ! jamais personne ne vous a vu arriver avec plus de plaisir.

— Je le conçois facilement. Nous survenons à l’un de ces moments dits psychologiques. Mais il n’y a pas à m’en remercier, Lanyard ; j’ai comme de juste rappliqué ici tout droit dès que j’ai eu votre message téléphonique.

— Vous avez téléphoné à M. Crane ? demanda Follette en considérant attentivement Lanyard.

— Bien sûr qu’il m’a téléphoné, confirma Crane.

— À quelle heure ?

— Il y a une demi-heure à peu près… n’est-ce pas Lanyard ?

— Approximativement. Mais je suis à même de mieux préciser l’heure : Madame Mac Fee se rappelle sans aucun doute que Mallison a quitté la table pour répondre au téléphone.

Follette acquiesça, et ses yeux s’arrondirent. Lanyard sourit et, d’un geste bon enfant, lui présenta la femme blonde :

— Vous avez devant vous la dame qui était alors, d’après Mallison, Mme Stuyvesant Ashe. À présent elle s’accuse d’être sa femme. L’un des deux ou tous les deux semblent être dans l’erreur. Mais peu importe : après avoir bénéficié de leur conversation, je me suis jugé autorisé à appeler M. Crane sans attendre d’avoir obtenu votre approbation.

— Vous l’avez appelé de chez moi ?

Avec une aimable naïveté, Lanyard feignit de mal comprendre cette interrogation stupéfaite, qui était de pure rhétorique.

— Que voulez-vous, madame ! Avouez que je n’avais pas le temps de courir à la recherche d’une cabine téléphonique ! Avouez que je n’avais pas d’autre choix que de rester ici si je voulais vous tenir parole… et plus spécialement alors que le téléphone venait de m’en apprendre assez pour me prouver que ce joli monsieur comptait faire du chantage… à tout le moins !

Il tenait sous son regard attentif les yeux de Follette, et il les vit troublés par cet embrouillamini d’allusions et de déductions. Mais ce fut seulement lorsqu’elle l’eut laissé parler avec, pour tout commentaire, un simple signe d’assentiment, que Lanyard retrouva la faculté de respirer librement. Ce signe d’assentiment, joint à son silence, attestait qu’elle avait compris que le seul moyen sûr de sauver sa réputation était de le laisser parler et qu’en le contredisant, elle prêterait de la vraisemblance à la calomnie impliquée dans l’intrusion de la « femme » de Mallison et de ses complices.

Et si Follette en eût désiré la preuve, elle l’eut obtenue à la minute même quand l’individu au col sale entreprit une contre-offensive.

— Une petite minute, messieurs, fit-il, en avançant sa figure hâve et animée entre Lanyard et Crane. Vous allez trop vite. Nous nions toutes ces ridicules insinuations et, en particulier, que ma cliente se trouve ici par suite d’une collusion quelconque avec son mari. Cette perfide allégation, nous y contredisons nettement et l’appelons un mensonge fabriqué de toutes pièces.

— « Nous » ? reprit Crane, interrogateur, et, au reste, médiocrement impressionné. Votre « cliente » ?

— Je suis l’avoué-conseil de Mme Mallison.

— Pas possible ? (Crane adressa à Lanyard un haussement de sourcils dubitatif). Un légiste marron ?

— Il dit s’appeler Howlin, répondit Lanyard, impatienté. Si vous y tenez, il va vous montrer une carte presque aussi louche que l’affaire à laquelle il consacre ses talents ce soir…

— Je veux bien ignorer, provenant d’une telle source, les injures adressées à ma qualité professionnelle, riposta hautainement Howlin. Mais mon devoir légitime étant, ce soir, de veiller aux intérêts d’une cliente, vous ne voudriez tout de même pas que je reste là, sans rien dire, quand je l’entends calomnier.

— Je le crois volontiers, acquiesça férocement Crane, en toisant la dame des pieds à la tête avec un regard si perspicace qu’il la fit rougir violemment.

Mais cette fois encore, Howlin tint compte de la source, et crut devoir laisser passer ce sarcasme.

— M. Regan que voici, reprit-il en présentant l’homme qui s’était qualifié de détective de la ville, a sur mes instructions, pris en filature depuis plusieurs semaines le mari de ma cliente. Ses rapports démontrent qu’il existe un certain degré d’intimité entre Mallison et Mme Mac Fee. Quand, donc, nous avons vu ce soir Mallison s’introduire dans cette maison, à l’aide de son propre passe-partout, nous avons eu toute raison de croire qu’une visite inattendue produirait des résultats. Néanmoins, puisqu’il paraît que nous nous sommes trompés, il ne nous reste plus qu’à présenter à Mme Mac Fee l’assurance que ma cliente se tient prête à lui accorder toutes les satisfactions auxquelles la loi peut lui donner droit. Il me semble que c’est tout…

Et il se dirigea vers la porte avec assurance, en ajoutant :

— Allons, madame Mallison, si vous êtes disposée… Venez, Regan.

— Qu’est-ce qui vous presse ? fit Crane avec bonhomie, mais assez vite pour prévenir le déluge de mots que faisait augurer le violent haut-le-corps de Follette. Vous admettez que vous êtes passible de poursuites judiciaires pour intrusion illégale, je suppose ?

— Si Mme Mac Fee croit pouvoir trouver un tribunal au monde qui consentirait à appeler cela ainsi, précisa Howlin.

— Mais vous n’avez rien à craindre, n’est-ce pas ?

D’un haussement d’épaules, M. Howlin rejeta bien loin une supposition aussi ridicule.

— Alors, soyez beaux joueurs… pourquoi pas… et restez encore un moment. Vous pourrez peut-être nous aider à en finir avec M. Mallison. D’après tout ce que vous m’avez dit, Mme Mallison ne lui veut aucun bien ; j’estime qu’elle devra être fort heureuse de nous voir l’emmener avec nous. Qu’en dites-vous, madame ?

Avant de répondre, l’interpellée regarda Howlin et reçut de lui un signe discret auquel sans doute elle se méprit ; non sans quelque apparence de raison, vu que la situation était des plus délicates pour eux tous, et que le sacrifice de l’un pour le salut de la majorité est chez ses pareils un expédient d’usage immémorial.

— Demandez-moi tout ce que vous voudrez, fit-elle d’un air indigné, en dardant à Mallison un regard venimeux… après la façon dont il m’a traitée, le vil individu !

— Voilà qui est noble de votre part, madame, fit Crane en considérant avec bienveillance la blonde dame, et, avec guère moins d’intérêt, l’infortuné homme des dancings. Je me garderai bien de l’oublier. Mais auparavant, j’aimerais poser à M. Lanyard, ici présent, quelques questions, afin de déblayer plus ou moins le terrain.

— Je m’y oppose ! balbutia Mallison en détresse. Je refuse de me soumettre à ces procédés d’inquisition…

— Tiens, tiens ? commenta Crane, l’air fort intéressé. Ma foi, mon garçon, pour tout dire, je pense que vous n’aurez pas tort d’appeler « procédés d’inquisition » ce qui va vous arriver ici sur-le-champ.

Mallison ne comprit que trop bien ; la crainte fit luire dans ses yeux séducteurs, habituellement si doux sous leurs longs cils, la férocité d’un rat pris au piège. Il grinça :

— Je proteste ! Je vous conteste le droit…

— Vous feriez mieux de vous taire. Votre figure ne revient pas beaucoup à mon collègue Hoffmeyer. Ce sera pour lui un devoir que de vous l’améliorer si vous ne cessez de parler en dehors de votre tour.

Mallison reçut du colosse en uniforme un rictus sinistre et se soumit à discrétion, tandis que Crane adressait à Lanyard un coup d’œil significatif.

— Voyons, monsieur Lanyard. Voulez-vous nous dire ce que vous savez de la façon dont ce sieur Mallison a bien pu se trouver ici…

— Volontiers.

Lanyard avait son histoire toute prête et il la débita sans hésitation.

— Je présume que tous ceux qui sont ici savent que la nuit dernière un voleur a enlevé les émeraudes de Mme Mac Fee du coffre-fort dissimulé dans ce secrétaire là-bas, et que les circonstances du vol ont fait soupçonner une certaine personne…

— Pourquoi être si modeste ? interrompit Mallison d’un ton vindicatif. Pourquoi ménager ainsi les mots ? « Soupçonner » est bien faible.

— Je suis navré de décevoir Monsieur ; malheureusement, comme M. Crane a pu établir mon innocence ce matin même…

— Quel infernal mensonge !…

— Dites encore un vilain mot, Mallison, fit Crane, et je laisserai mon collègue Hoffmeyer vous caresser les côtes de ses poings d’enfant.

— Chose assez bizarre, continua sereinement Lanyard, Mme Mac Fee et moi, en réfléchissant à l’affaire chacun de notre côté, nous sommes arrivés à la même conclusion, à savoir que Mallison était probablement mieux renseigné que personne sur le vol. En conséquence, Mme Mac Fee lui a tendu un piège : elle l’a invité ce soir à un dîner, au cours duquel elle a laissé entendre que le voleur avait négligé un précieux lot de bijoux qu’elle comptait bien placer cette nuit dans le coffre attaqué une fois déjà avec succès. Ce qui rendait probable une seconde visite, si nos soupçons étaient justes… Moi, de mon côté, je m’arrangeai pour occuper cette penderie que vous voyez ouverte en laissant la porte entre-bâillée, il m’était facile de veiller sur le coffre. Vers la fin du dîner, Mallison a reçu le coup de téléphone déjà mentionné, merveilleux prétexte pour partir avant les autres invités. Il a pris congé de Mme Mac Fee à la porte de la rue, mais sitôt qu’elle fut retournée à la salle à manger, il s’est réintroduit dans la maison et a grimpé subrepticement à l’étage. Il était caché derrière le paravent lorsque Mme Mac Fee est montée. Lorsqu’elle eut mis le reste de ses bijoux dans le coffre et qu’elle s’apprêta à passer dans sa chambre à coucher, il a commis une gaffe, en manifestant sa présence de telle sorte que Mme Mac Fee ne pouvait l’ignorer. Alors il a voulu la brutaliser pour l’empêcher de donner l’alarme. J’ai dû intervenir et je venais juste de réussir à l’en décourager quand ces gens-là se sont introduits.

— L’histoire ne manque pas de saveur, jusqu’ici, approuva Crane.

Mais Mallison protesta violemment.

— Un ramassis de mensonges d’un bout à l’autre !

Ce à quoi Lanyard répliqua, sans s’émouvoir, que si l’on doutait de sa parole, on pouvait interroger Mme Mac Fee. Et sa confiance n’était pas déplacée. Tranquillement la jeune femme affirma l’exactitude matérielle du tissu de faussetés qu’il venait d’ourdir si impudemment sous ses yeux mêmes et pour son bénéfice à elle, aussi bien que pour le sien à lui.

— Mais il y a une chose que je veux mettre au point tout de suite, déclara-t-elle. Ces gens prétendent que Mallison s’est servi d’un passe-partout. Je dis, moi, qu’il n’en a pas… à moins qu’il ne l’ait volé. S’ils ont raison, je veux cette clé. S’ils ont tort, je veux pour moi-même que ce soit prouvé.

— C’est assez juste, commenta Crane. Qu’avez-vous à répondre, Mallison ? Vous avez une petite cléclé à me remettre ? L’homme des dancings secoua la tête, en marmottant une négation. Vous vous épargnerez des tas d’ennuis en me la refilant, vous savez ?

— Je vous répète que je n’ai pas de clé ! réitéra Mallison, avec l’apparence d’une colère excessive, tandis que Lanyard le considérait, de plus en plus perplexe : l’individu paraissait en proie à une crainte inexplicable, non justifiée par les circonstances connues, et dans ses yeux traqués on entrevoyait du désespoir… Mme Mac Fee sait que je n’en ai pas… je ne veux pas qu’on me sacrifie pour la sauver.

— Comment cela ?

— Mme Mac Fee, affirma Mallison avec arrogance, sait parfaitement bien que je n’ai pas de clé et n’en ai jamais eu, elle sait parfaitement bien qu’elle a laissé la porte disposée pour moi de telle façon que je pusse la rouvrir en tournant le bouton du dehors…

— Oh ! bégaya Follette, furieuse, quel ignoble mensonge ! Fouillez-le, monsieur Crane. J’exige qu’on fouille ce misérable et qu’on le confonde à l’instant même. Il faut qu’il ait eu une clé, il ne peut pas être entré autrement.

Elle parlait encore, que les événements se déclenchèrent, non pas un à un, mais tous à la fois : Mallison, poussé à l’affolement par ses craintes, pivota sur un talon et fonça comme un fou vers le couloir menant à la chambre à coucher. L’un des bras de Crane, avec une surprenante prestesse, s’allongea pour d’une main musculeuse, lui agripper l’épaule et le tirer en arrière. Il se retourna et se débattit furieusement. L’agent de police, Hoffmeyer, y alla de bon cœur pour prêter main-forte à Crane. Mme Mallison et MM. Howlin et Regan crurent pouvoir profiter de la préoccupation générale pour abandonner les lieux, mais ils eurent la pénible surprise de constater que Lanyard, qui, un instant plus tôt était à quatre mètres de là, posté résolument en face de la porte du corridor, leur adressait un large et bénin sourire par-dessus le ricanement sinistre du pistolet de Mallison.

Ils firent halte. Et en même temps Mallison se trouva réduit à l’impuissance, dans l’étreinte de Hoffmeyer, qui l’avait ceinturé par derrière.

— Finis donc un peu, idiot ! grogna le policier. Si tu me flanques encore des coups de pied dans les tibias, je te fais cracher tes dents en cinq secs.

Pantelant et se tortillant comme un chien fouetté, Mallison céda, et d’un regard de morne impuissance, suivit le travail des mains habiles de Crane qui retournaient ses poches et les vidaient une à une, rangeant méthodiquement leur contenu sur la table voisine. Elles ramenèrent au jour, en sus de quelques objets personnels, un écrin plat en cuir qui s’adaptait exactement dans une poche de la doublure du gilet de Mallison et qui renfermait une jolie pince-monseigneur pliante, de l’acier le plus robuste, avec un assortiment de fausses clés destinées à ravir leur secret aux serrures les plus modernes.

Cette découverte faite, les traits de Mallison décelèrent nettement l’abandon du désespoir ; mais Crane n’en avait pas encore fini avec lui. D’un nouveau plongeon de ses doigts, il retira, d’une poche intérieure du gilet, un paquet de papier de soie, lequel, déplié, laissa voir les émeraudes volées à Follette Mac Fee.

Crane eut un claquement de langue stupéfait ; Follette, n’en croyant pas ses yeux, poussa un glapissement de joie ; Lanyard réprima un sursaut et prit un air ébahi. Les autres personnes présentes réagirent de façon diverse, chacune selon son tempérament. Mallison seul n’émit pas un son et ne broncha pas. Mais ce furent des yeux d’assassin qu’il darda sur Lanyard…

XI

— Chouette ! prononça Crane.

Le rire de joie avec lequel il laissa cascader ce trésor sans prix, ce ruissellement de feux verts, dans le creux des mains que lui tendait avidement Mme Follette, mit fin au silence qui tenait comme sous un charme les divers acteurs.

— Moi, poursuivit-il au comble de la satisfaction, je suis convaincu ! À présent, Hoffmeyer, si tu veux passer les menottes à notre petit ami des dancings, nous allons nous défiler… Mais voyons : je pense que Mme Mac Fee aimera autant ne pas donner aux voisins le spectacle d’un embarquement devant sa porte dans la camionnette de la Préfecture. Aussi, madame, si vous êtes d’avis, je vais envoyer votre valet chercher une paire de taxis. Et alors, les camarades (son regard bénin embrassa Mallison, sa soi-disant épouse, l’avoué-conseil, et le piteux collaborateur de ce dernier), nous irons tous faire un tour à l’Hôtel de la Lanterne Verte dans la Cinquante-et-unième.

Ni le raisonnement, ni les supplications, ni les injures, ni les menaces plus ou moins voilées, rien ne put le faire démordre de ce programme. Condamné par le sort, Mallison montra du moins qu’il avait l’esprit de se taire.

Il se soumettait sans murmure ; mais l’attention dont il enveloppa Lanyard jusqu’à la fin ne laissait aucun doute sur ses intentions ; et quelqu’un de moins confiant en soi-même eût bien pu trembler de songer que, le lendemain matin, au plus tard, cet homme serait libre, « libéré sous caution », avec toute facilité d’exécuter ses plans de vengeance… sous le patronage de Morphew.

Quand Lanyard se trouva enfin en compagnie de Follette dans le studio, ce fut avec un air d’irritation avouée qu’elle referma la porte, et il lui adressa en pure perte son plus désarmant sourire : elle avait les lèvres pincées, le front hautain, les yeux indifférents.

— Eh bien ?

D’une voix froide, elle l’invitait à parler. Lanyard répondit dans un haussement d’épaules :

— Eh bien, ça ne va pas trop mal jusqu’ici à la rigueur ; mais nous sommes encore loin de la fin… Dites-moi, madame, serait-ce perdre son temps que de vous demander un service ?

Le front hautain se plissa, et elle eut cette réponse vague :

— Je ne sais si je dois !

— Après tout, concéda-t-il. Madame n’a pas perdu ses émeraudes.

— Et c’est à vous que je le dois… Je le sais. Mais pourtant…

— Et elle garde aussi cette chose impondérable qui n’a pas de valeur tant qu’on ne l’a pas perdue, je veux dire sa bonne renommée.

— N’ai-je pas prouvé que je m’en rendais compte en vous laissant mentir comme un…

Ne trouvant pas de terme de comparaison, Follette hésita, et Lanyard lui suggéra gravement :

— Comme un galant homme.

— Allons, soit ! (N’ayant pu réussir à reprendre son affectation d’impassibilité qu’il avait déjà ébranlée, elle sourit tout à fait.) Et je vous ai aimé pour cela et j’ai menti sans vergogne pour vous. Mais je pense que vous me devez quelque chose de plus…

— L’explication que je suis tout aussi disposé à vous donner que vous à l’entendre, mais c’est une histoire si singulière…

— Je l’imagine bien.

— Permettez-moi d’en douter… Une histoire si singulière qu’elle vous semblera à peine croyable sans le témoignage de quelqu’un qu’on ne peut guère suspecter de partialité en ma faveur, je veux dire M. Morphew.

— Morphew !

Lanyard affecta de ne pas voir qu’il avait réussi à l’ébranler une seconde fois.

— Voulez-vous avoir l’obligeance de téléphoner à ce brave homme ?… Je pense que vous connaissez son numéro…

— Mais Morphew n’est jamais chez lui dans la soirée.

— Néanmoins je me hasarderai à prophétiser qu’il est chez lui ce soir, et qu’il guette la sonnerie du téléphone. Appelez-le sans retard.

— Morphew ? reprit Follette, comme n’en croyant pas ses oreilles.

— C’est un de vos grands amis. Il ne jugera pas étrange que vous vous adressiez à lui dans votre détresse…

— Mais je ne suis pas du tout en détresse !

— C’est là précisément la faveur que je voudrais vous demander, madame ; faire croire que vous l’êtes, dire à M. Morphew qu’il vient de vous arriver quelque chose de si troublant que vous ne pourrez prendre de repos avant d’avoir eu son avis. Si vous voulez bien faire cela, je pense que vous le trouverez tout disposé à vous obliger, à venir vous voir ici avec toute la célérité possible.

— Mais quelle…

— Je vous le dirai quand vous aurez téléphoné. Si vous attendez que les collègues de Mallison aient pu se concerter et faire choix de leurs répondants, vous n’atteindrez plus Morphew chez lui.

Follette céda enfin. Avec un petit haussement d’épaules elle alla au téléphone.

Confiant à sa mémoire le numéro qu’elle donnait à la demoiselle du Central, Lanyard vit la jeune femme tressaillir quand elle sut que Morphew était chez lui ce soir-là, par exception. Mais elle témoigna une fois de plus des dons d’excellente actrice amateur qu’elle venait un peu plus tôt déjà de prouver à Lanyard, et il dut reconnaître que lui-même se serait laissé prendre à l’accent de sincérité de sa voix bouleversée.

— Est-ce vous, réellement, Morphy ? Oh ! que je suis contente !… Figurez-vous qu’il m’arrive une terrible aventure, Morphy. Ne me posez pas de questions maintenant, je ne puis rien vous dire par fil ; mais si vous pouvez par hasard disposer d’une minute, venez, vous me donnerez un conseil. Vous êtes l’homme le plus avisé que je connaisse, et j’ai la tête à moitié perdue… Comme c’est gentil de votre part ! Oui, le plus tôt possible, je vous attends si impatiemment…

Elle raccrocha et se tourna vers Lanyard :

— Morphy dit qu’il va venir tout de suite.

— Songez, madame, qu’il ne pourrait que difficilement se contraindre à attendre.

Avec une moue, Follette se leva.

— Eh bien ! j’attends… Pourquoi m’avez-vous demandé de téléphoner ?

— Nous avons si peu de temps… et je suis sûr que Madame en aura besoin pour remédier à ce que je me permettrai d’appeler… la trop délicieuse imperfection de sa toilette.

Nullement froissée, Follette minauda :

— Est-ce que vous vous en plaignez ?

— Je cherche délicatement à vous suggérer qu’il serait regrettable de donner à M. Morphew le moindre motif de faire des suppositions… inexactes, pour ne pas dire pénibles…

— Pénibles ?

— Pour lui.

Elle hésita entre le sourire et la fâcherie. Jugeant l’instant venu, Lanyard passa du badinage à un ton sérieux.

— Jusqu’ici, vous avez eu confiance en moi, madame. Vous ne pouvez manquer de m’en accorder encore un peu. Donc, je désire que vous vous retiriez quand Soames introduira Morphew… Il dira que vous allez descendre tout de suite, rien de plus… Je tiens à ce que Morphew me rencontre seul à l’improviste. D’autre part il faut que vous entendiez tout ce qui se dira ; ainsi tout ce qui vous semble mystérieux à présent vous deviendra clair. Tandis que Morphew tentera de dissimuler sa joie de me revoir, vous pourrez descendre sans faire trop de bruit…

— Si je comprends bien, vous me suggérez d’écouter aux portes !

— Pourquoi pas ? J’en ai fait autant pour vous il y a une heure… et fort à votre avantage, vous en conviendrez. Croyez-m’en sur parole, dans le cas qui nous occupe vous auriez même encore plus de motifs…

— Dieu sait comment vous faites toujours pour me tourner autour de votre petit doigt, mais vous y arrivez !

Follette se dirigea vers la porte. Elle s’arrêta sur le seuil, en regardant par-dessus son épaule, avec des yeux provocants, la tête penchée.

— Et cela vaut mieux pour moi, je le crains, avoua-t-elle, s’il est vrai, comme le dit Liane, que vous êtes follement amoureux d’une autre femme.

Elle disparut. On l’entendit échanger quelques mots avec le valet dans le vestibule, puis grimper lestement l’escalier.

« Et cela vaut mieux aussi pour moi », se dit alors Lanyard, avec un sourire entendu.

En prévision de cette entrevue imminente et de succès douteux, il lui fallait prendre rapidement toutes ses dispositions, mentales et matérielles. Morphew partirait-il de chez lui en réponse à l’appel de Follette, assez tôt pour ignorer l’échec de Mallison ? Lanyard souhaitait que Morphew arrivât sans rien savoir ni soupçonner. Dans le cas contraire, il lui faudrait ouvrir l’œil, s’il tenait à sortir d’ici vivant…

Il repéra soigneusement les gros meubles susceptibles de lui servir de bouclier, en cas de besoin et en particulier les quatre issues : la porte du vestibule d’entrée, la porte à tenture qui correspondait avec le salon, les deux portes-fenêtres qui donnaient sur le toit en terrasse de la dépendance.

Les lampes voilées des appliques murales baignaient le studio d’une lumière uniforme. Il les éteignit, ne laissant pour tout éclairage qu’une lampe de table à abat-jour. Celle-ci éteinte à son tour, il devint possible de risquer un coup d’œil à travers les vitres sans crainte d’être aperçu par quelque espion embusqué dans le terrain vague sur les derrières de la maison. Mais quand Lanyard eut écarté doucement les tentures et mis le nez à un carreau, sa vision s’épuisa inutilement sur l’amas de formes plus ou moins noires qui emplissaient la cour de la cuisine entre ses murs de planches et le trou de fondations ouvert au delà. Les passants sur les trottoirs du côté nord étaient bien visibles à la lueur blafarde d’un réverbère situé au coin de Lexington avenue ; mais s’il y avait un être vivant dans les ténèbres intermédiaires, l’œil de Lanyard n’en pouvait rien discerner.

Le timbre d’entrée l’engagea à quitter la fenêtre pour rallumer la lampe et prendre place dans un fauteuil caché contre le battant de la porte qui s’ouvrait en dedans.

Les pas feutrés du valet trottinèrent de l’office à la porte de la rue, des verrous jouèrent, le pêne cliqueta, on entendit Morphew saluer Soames d’un ton rogue et protecteur, et la voix blanche du domestique lui répondre. Après s’être débarrassé de son chapeau et de son pardessus, le Sultan de la Fraude s’avança dans le studio, l’air enchanté. Avec Follette prise dans ses rets – comme il n’en doutait pas – Morphew en ce moment était le plus heureux des brasseurs d’affaires. S’il était de si belle humeur, c’est qu’il ne savait rien. Lanyard cessa d’entretenir aucun doute sur la conduite à tenir avec lui.

Près de la table dont la lampe accusait ses traits comme à la scène, Morphew fit halte. Il toussa, pour s’éclaircir la gorge, consulta sa montre, tout en guettant d’une oreille impatiente l’arrivée de Follette, légèrement dépité de ne pas l’entendre, puis aperçut enfin Lanyard, assis tranquillement dans son coin. Le visiteur tout aussitôt se raidit, comme un chien en présence de quelque danger, et sa physionomie cessa d’être déchiffrable. En attente du premier mouvement, qu’il était clairement résolu à laisser à Lanyard, Morphew se contraignit à prendre un air flegmatique.

Attitude que Lanyard ne tarda pas à récompenser. De nouveau, il eut la certitude que si l’ennemi préférait s’abstenir de l’initiative, c’est qu’il ignorait encore les événements de la dernière heure. Lanyard se leva donc et lui adressa un salut cérémonieux.

— Bonsoir, monsieur. C’est gentil à vous d’être venu si vite. Veuillez vous asseoir.

Morphew affecta d’ignorer le geste qui lui désignait un fauteuil, mais après avoir pris un temps il remarqua, plutôt qu’il ne demanda :

— Vous m’attendiez…

— C’est moi qui ai prié Mme Mac Fee d’appeler Monsieur en consultation.

Hargneusement l’autre lâcha ce seul mot :

— Pourquoi ?

— Cela s’indiquait comme le moyen le plus simple et le plus sûr de vous amener à une conversation que je voulais avoir bon gré mal gré avec vous avant le matin. Vous concevez vous-même quelle sécurité c’est pour moi de vous rencontrer ici, le dernier endroit où vous vous seriez attendu à me trouver…

Morphew fit un pas vers la porte, mouvement impulsif dont il parut se repentir quand il vit Lanyard lui barrer le chemin. Il déclara avec force :

— Je suis venu ici pour causer avec Mme Mac Fee, sur son invitation…

— Elle a bien voulu m’accorder la faveur de me laisser quelques minutes seul avec vous.

— Je n’ai rien à vous dire.

— Cela met l’un de nous en infériorité. Moi, j’ai beaucoup à vous dire, monsieur, et je compte le dire.

— Mais si je ne tiens pas à l’entendre…

— Je regrette de me voir obligé de vous avertir que, tout à fait par hasard et contrairement à mes principes et à mon habitude, il se trouve que je suis armé.

Un rictus passa sur les traits de l’affreux bonhomme.

— Le Loup Solitaire a-t-il changé son ancienne méthode ? Autrefois, il ne tuait pas.

— Monsieur fait bien d’employer le passé… Mais il voudra bien se rappeler que, le Loup Solitaire n’existant plus, la loi qu’il s’était imposée ne saurait guider les gestes de Michaël Lanyard quand il lutte pour avoir le droit de vivre comme il l’entend.

Un instant leurs regards se croisèrent, puis Morphew baissa les yeux, et pour cacher un embarras déplacé chez lui, il tira son porte-cigares :

— Eh bien, que me voulez-vous ?

Avant de répondre, Lanyard alla pousser la porte du vestibule.

— D’abord m’offrir la joie de vous annoncer de graves nouvelles.

Morphew releva les yeux sur Lanyard, et sa grosse main chargée de bagues tarda à ouvrir l’étui d’or incrusté de diamants qu’il venait d’extraire de sa poche.

— Allons, monsieur Morphew ! avouez que vous brûlez de savoir ce qu’il est advenu de votre zélé disciple, M. Mallison.

— Pourquoi parlez-vous de Mallison ?

Mais Morphew avait dû s’humecter les lèvres pour pouvoir prononcer ces mots.

— Il est, à l’heure actuelle, j’ai bonne raison de le croire, en train de téléphoner dans toute la ville pour vous joindre et vous prier de lui trouver un répondant qui le libère sous caution. Car il sera inculpé, demain matin, d’avoir volé les émeraudes de Mme Mac Fee.

Les pupilles des petits yeux renfoncés se contractèrent, et Morphew se passa de nouveau la langue sur les lèvres.

— Comment cela ?

— Votre protégé, monsieur, a été pris, caché dans le boudoir, là-haut, il y a quinze ou vingt minutes, et arrêté.

Pour se donner le temps d’assimiler cette funeste nouvelle, Morphew se choisit minutieusement un cigare. Il le coupa avec ses dents, cracha le bout au loin, déposa l’étui, craqua une allumette, et à travers un écran de flamme et de fumée, reporta le regard sur Lanyard.

— Comment avez-vous réussi cette opération ?

— Mais voyons, quelqu’un qui en eût été incapable… une chose si simple… n’aurait pas été honoré de la belle offre que vous me faisiez hier soir !

— Je vous ai posé une question, reprit Morphew avec agacement ; je veux savoir comment vous êtes parvenu à faire accuser Mally. Vous avez peur de répondre.

— Chaque chose en son temps. Tout d’abord il me plaît de vous faire toucher du doigt votre maladresse en cette affaire, afin que vous puissiez vous épargner de nouvelles déconvenues en arrêtant dès maintenant tous plans malavisés de vengeance qui pourraient fermenter derrière ce large front impassible.

— Vous parlez assez bien anglais, observa Morphew, pour un étranger. Cherchant des yeux un siège assez solide pour supporter son poids, et avec un air de résignation, il s’assit enfin. Allons, lâchez-moi tout ce que vous avez sur le cœur. Je veux bien vous écouter.

— Monsieur est trop aimable. Pour l’en remercier, je tâcherai d’être bref.

— Prenez votre temps. Je ne suis pas pressé.

— Sachez donc, mon bon Morphew, ceci : hier soir, dans cette pièce, j’ai été drogué.

— Drogué ? fit Morphew sans s’émouvoir. Il y a de bien mauvaise marchandise dans ce qu’on nous fournit aujourd’hui.

— Quatre verres ont été préparés pour nous hier soir, monsieur, par votre ami Pagan. Trois furent absorbés sans mauvais effet. Trente minutes après avoir bu le mien, j’étais inconscient de mes actes.

— Je n’ai jamais encore vu un Français capable de supporter sa boisson comme un gentleman.

— Monsieur s’y connaît sans doute mieux que personne en fait de gentlemen qui boivent… Je poursuis. Pagan fit de son mieux, au moyen d’allusions à peine voilées, pour disposer Mme Mac Fee à m’attribuer le vol qui était alors déjà préparé en détail…

— Est-ce une confession que vous me faites ?

— … Préparé par vous, monsieur, et brillamment exécuté par votre séide, l’homme des dancings.

— Si vous ignoriez ce que vous faisiez la nuit dernière, comme vous le prétendez, comment savez-vous si vous n’avez pas dirigé le coup vous-même ?

— Parce que, toujours grâce à Pagan, mon appartement a été visité ce matin de bonne heure et, comme ma personne, fouillé pendant mon sommeil.

Morphew retira d’entre ses dents le cigare et, avec un air de sollicitude, considéra ses deux bons centimètres de cendre. Puis, sans curiosité marquée :

— Et l’on n’a rien trouvé ?

— Hélas !

— Vous ne vous rappelez pas non plus ce que vous avez fait des bibelots sans douter (Le cigare reprit sa place.) C’est bien fâcheux. Vous deviez avoir une cuite monstre, mon cher.

— Attendez… Ce soir, quand Mme Mac Fee a fait arrêter Mallison, pour s’être introduit dans cette maison comme un voleur qu’il est, après l’avoir quittée en qualité de convive et d’ami, il a été fouillé et trouvé en possession… (Lanyard fit une pause intentionnellement prolongée)… d’un nécessaire de poche de cambrioleur.

— Tiens ? Comme c’est bizarre !… Et ce sont là toutes vos nouvelles ?

— Comme vous êtes pressé ! La suite des recherches trouva que Mallison s’était rendu coupable de la singulière imprudence de rapporter les émeraudes, cachées sur sa personne, dans la maison même où il les avait volées.

Sans que la main de Morphew y eût touché, le cigare qu’il tenait entre les dents laissa tomber sa cendre.

— Que voulez-vous dire ? marmotta-t-il en regardant ses gros doigts secouer les résidus grisâtres répandus sur le revers de son habit. On n’a pas pu trouver les émeraudes sur Mally à moins… (Il vrilla ses yeux ternes dans ceux de Lanyard)… à moins que vous ne les y ayez mises !

— Mes talents sont trop modestes, vraiment, je n’ai pas l’habileté que Monsieur veut bien m’attribuer.

— Tonnerre ! (Et dans une rage froide de conviction, Morphew se souleva de son fauteuil). C’est vous qui avez fourré les bibelots dans la poche de ce garçon !

— Mais, fit Lanyard, sans se départir de son exquise urbanité, puisque vous êtes si sûr que les émeraudes étaient en ma possession avant qu’on ne les eût trouvées sur Mallison, il s’ensuit par là même que vous aviez du vol une connaissance qui vous en fait complice. Sinon comment expliquer cette assurance de votre part ?

— Je suis persuadé que c’est vous qui les avez volées, grogna Morphew. J’affirme que vous les avez fourrées dans la poche de Mally, de peur qu’on ne les trouvât sur vous.

— Mais pourquoi ? raisonna Lanyard, avec une moqueuse logique. Ne vous êtes-vous jamais trompé en lisant dans le cœur des gens que vous employez ? Rappelez-vous ce que vous devez avoir appris de Mallison avant que vous ne l’ayez jugé assez habile et peu scrupuleux pour vous servir de lui. Était-il entièrement sage, croyez-vous, de vous fier à un tel homme lorsqu’il s’agissait de résister à la tentation de garder pour lui le butin volé et de le refiler dans ma poche pour ma perte ? Était-il prudent d’oublier que la moindre anicroche dans l’exécution du plan vous laisserait incapable de prouver que votre complice avait déçu votre confiance ? Était-il raisonnable de croire Mallison trop bête pour penser à cela lui-même ? Comment pouvez-vous certifier qu’il n’a pas mis les bijoux dans sa poche au lieu de les repasser dans la mienne ?

— Dites donc !… balbutia Morphew, incapable de dissimuler plus longtemps son trouble.

— Ah ! mais là je vous tiens, ricana Lanyard. J’ai touché le talon d’Achille… hein, monsieur ?… votre point vulnérable. La vérité c’est que vous n’osez vous fier à personne ; vous ne savez pas si Mallison ne s’est pas joué de vous, pas plus que vous ne savez maintenant s’il ne va pas, le moment venu, se faire témoin à charge et vous trahir pour se sauver !

Morphew trancha d’un coup de dents son cigare et le jeta au loin avec violence.

— Retirez-vous de mon chemin ! J’en ai assez de toutes vos idioties !…

Lanyard s’écarta poliment de la porte.

— En tout cas, monsieur, rendez vous vite au poste de police et semez une crainte salutaire dans le cœur de ce pauvre être auquel vous avez été assez sot de vous lier. Vous n’avez pas une minute à perdre si vous voulez réussir à fermer la bouche de ces quatre individus que la police est à cette heure même, sans aucun doute, en train de soumettre à des procédés sans douceur…

— Quatre ? lança Morphew la tête enfoncée dans les épaules, et se balançant comme un fauve inquiet. Quatre !…

— Sapristi ! J’ai donc omis de vous l’apprendre ? Voilà qui est inexcusable de ma part. La dame qui a perdu toute honte au point de s’accuser ouvertement d’être Mme Mallison, l’entreprenant M. Howlin et son associé M. Regan… se sont tous jetés, avec Mallison, dans le piège que vous aviez tendu à Mme Mac Fee, aux fins de chantage, et l’ont refermé sur eux-mêmes. Si vous doutez de ma parole, vous les trouverez tous au poste de police de la Cinquante-et-unième rue.

— Si c’est vrai, gronda Morphew… si je vous suis redevable de cela. Lanyard…

— C’est vrai… et vous l’êtes.

— Vous me le paierez, bandit !… Quand bien même vous iriez vous cacher au bout du monde, je vous retrouverai et vous écraserai…

— Ah ! merci, mon bon Morphew, merci bien, fit Lanyard en riant de plaisir. Avec quelle générosité vous jouez mon jeu. Vous confessez que vous avez employé Pagan pour me droguer et Mallison pour me charger d’un cambriolage retentissant. Vous reconnaissez votre complicité dans une affaire encore pire, une tentative de chantage sur Mme Mac Fee, et maintenant vous venez de couronner l’édifice !

Lanyard s’interrompit :

— Êtes-vous là, madame Mac Fee ?

Les portières qui fermaient la baie du salon s’ouvrirent. Follette entra et fit halte, vêtue cette fois selon les règles mondaines, mais frémissante d’un mépris qui flambait dans ses yeux d’un tel éclat que Morphew eut la pudeur de se taire.

— Et maintenant, devant ce témoin, poursuivit Lanyard, vous venez de proférer une menace contre ma vie. C’est plus que je n’en espérais, Morphew, c’est tout ce qu’il me faut pour m’assurer une nuit de bon sommeil. Si je ne m’en réveille pas sain et sauf, Mme Mac Fee saura ce qu’elle a à faire. Vous partez ? Soames sans aucun doute vous attend pour vous mettre à la porte. Mais si vous préférez que je vous reconduise à coups de botte dans…

Morphew poussa un rugissement inarticulé, fonça vers la porte, l’ouvrit brutalement et se précipita dans le vestibule. La porte de la rue claqua en tonnerre tandis que Lanyard restait à rire, face à face avec Follette.

XII

Mais Lanyard avait appris à rire sans perdre de vue les affaires sérieuses ; son esprit ne participait que de façon superficielle à la joie de Follette devant la confusion où il avait jeté Morphew, et toutes ses pensées étaient mises en branle-bas : il sentit la valeur de chaque instant perdu. Il importait, tout d’abord, de se soustraire à la vengeance de Morphew.

Mais tout occupé qu’il était de ce péril majeur, il ne pouvait rester aveugle à un autre plus proche, l’ardeur du sentiment qu’à travers sa joie lui témoignait Follette, et où il ne voyait qu’une raison de plus de ne laisser retarder par rien son prompt départ.

Cette pensée le mena vivement à la table ; il levait la main vers l’interrupteur de la lampe quand Follette lui prit le bras de ses deux mains et l’arrêta d’un geste aussi doux et tenace que l’enlacement du lierre.

— Vous êtes merveilleux ! déclara-t-elle dans un souffle, levant vers lui des yeux d’où la gaieté avait disparu. Admirable, la façon dont vous l’avez arrangé, tourné autour de votre petit doigt, fait avouer tout ! Et moi qui ai toujours considéré Morphew comme une espèce de surhomme, à le voir si raisonnable, si calme et si fort !

— Ne vous en faites pas un reproche, répliqua Lanyard avec un sourire complice. J’y ai été pris aussi avant qu’il m’obligeât à dénoncer son bluff. Mais nous ne devons pas oublier que tous les hommes sont à peu près pareils ; c’est seulement tant qu’il n’aura pas trouvé moyen de dénoncer le mien que Morphew me respectera. Mon seul espoir est de le tenir à distance… de le laisser dans le doute.

Mais la jeune femme n’allait pas se laisser dépouiller à si bon compte de son nouveau plaisir d’admirer un héros.

— Voyons ! contre vous Morphew n’a aucune chance ! vous en valez une douzaine comme lui… et autant de Mallison et de Pagan par-dessus le marché. Comme si je ne le savais pas ? Ne venez-vous pas de le prouver ici cette nuit ?

— La nuit est encore peu avancée, lui rappela gravement Lanyard ; elle pourrait bien nous apprendre autre chose, si les gens de Morphew parvenaient à mettre la main sur moi avant le matin.

— Après qu’il vous a menacé devant moi ? C’est invraisemblable ; il n’oserait pas… vous le lui avez bien dit.

— Par bravade. Malgré cela, il va falloir que je m’éclipse au plus tôt… Et, comme elle semblait ne pas vouloir desserrer l’étreinte de ses mains, il ajouta : Avec votre permission, il faut que je m’en aille.

— Mais où serez-vous en sûreté ?

— J’aurai le temps d’y penser après être allé chez moi chercher quelques effets.

— Mais (et Follette le retenait toujours, avec un petit froncement de sollicitude pour faire excuser son insistance), si vous êtes si sûr que Morphew vous veut du mal…

— Vous faut-il une autre preuve que celle que vous avez eue ?

— Alors il a déjà chargé un de ses hommes de surveiller la maison…

— Le devant, oui. C’est pourquoi je désire partir avant qu’il puisse poster des espions pour garder les derrières. Si vous n’y voyez pas d’objection, je vais descendre par ces fenêtres après avoir éteint la lampe.

— Mais pourquoi ? dit Follette avec une moue adorable. N’êtes-vous pas en sûreté ici ?

— Madame m’excusera si je me permets d’en douter. Chaque minute qui s’écoule rend le danger à l’extérieur plus réel.

— Alors, ne partez pas du tout…

— Madame est généreuse à l’excès. Elle oublie que le monde n’a pas l’esprit large. Il faut songer aux domestiques, aux voisins…

— Je me soucie bien de ce que pensent les gens ! C’est à vous que je songe, moi !

Lanyard dut se contraindre à ignorer la tentation de ce charmant visage levé vers lui, de ces yeux caressants et de cette bouche dont les lèvres tremblaient d’un souffle précipité. Avec une hésitation réelle, il murmura :

— Madame ferait beaucoup mieux de penser toujours à elle d’abord. Et moi, je dois penser à une autre personne…

Follette prit sa respiration avec un petit sifflement sec, lâcha le bras de Lanyard et s’écarta, rougissante mais… chose assez curieuse… nullement en colère.

— Oh ! fit-elle ; et elle ajouta avec un demi-sourire de repentir comique : J’avais oublié. C’est donc vrai ce que Liane m’a dit. (Lanyard inclina lentement la tête, et elle eut un petit soupir d’envie.) Je suppose qu’elle doit être bien belle… Ne voulez-vous pas me parler un peu d’elle ?

— Un jour, peut-être, acquiesça vaguement Lanyard… si vous m’autorisez à vivre assez longtemps pour voir lever le jour.

— Moi !

— Il n’y a pas grand danger encore pour moi s’il m’est permis de vous souhaiter la bonne nuit sans plus de délai.

— Soumettons-nous à l’inévitable… repartit Follette, en hochant la tête avec un pâle sourire. Quelle sotte sentimentale vous devez me croire ! Non : ne le niez pas, parce que c’est trop vrai. Enfin, que voulez-vous… Merci pour mes émeraudes, monsieur le Loup Solitaire.

Elle lui fit une révérence malicieuse :

— Merci davantage encore pour la leçon. Et là-dessus, adieu !

Il attendit avec intention, et alors, dans un geste de charmante espièglerie, une main vint se poser dans la sienne.

— Bonne nuit, mon cher, cher ami, murmura tendrement Follette comme il se penchait pour baiser cette main... Adieu !

Lanyard se redressa, et éteignit la lumière.

XIII

Un peu après quatre heures, le coupé-auto, astreint jusque-là à suivre une allure modérée dans la traversée du faubourg de Bronx, eut un petit sursaut d’allégresse à se trouver enfin en rase campagne. Dans un doux et grave ronronnement crescendo, il souleva de ses pneumatiques la poussière des Plaines-Blanches et s’élança à toute allure sur la grand’route qui, contournant les berges nord du réservoir de Kensico, parcourt d’un air si agréablement flâneur la région des lacs de Westchester.

Dans l’après-midi finissant, doré par l’« été indien » (la plus belle saison des quatre dans les États du nord) Ève de Montalais et Lanyard savouraient en silence la douce mélancolie de cette heure d’expirante beauté.

Depuis New-York, ils n’avaient échangé que de rares propos sans importance. Mais à ce moment, enhardie par l’ombre montante, la solitude de la route peu fréquentée, et la discrétion du chauffeur, la jeune femme se blottit près de son compagnon, la joue à son épaule.

— Michaël, dites-moi que vous êtes heureux !

Il dut pencher la tête pour saisir ce murmure. Elle en profita pour baiser furtivement sa joue au passage.

— Je n’ai jamais été aussi heureux Ève.

Et il passa un bras autour de sa taille.

— Dites-moi qu’il en sera toujours ainsi pour nous. Cela ne dépend que de nous.

Pour toute réponse, il resserra plus fort son étreinte. Un peu déçue, elle se tut quelques minutes, jusqu’au moment où Lanyard s’étonna tout haut :

— Cette région est toute nouvelle pour moi. Où donc allons-nous ?

— À un établissement lointain qui vous plaira, j’espère.

— Comment ne me plairait-il pas, si c’est vous qui l’avez choisi ?

— Une vieille petite auberge, Michaël, blottie dans la solitude des montagnes. Nous serons tranquilles, là, pour causer.

— Causer ? Est-il bon d’encourager mon vice dominant ?

— Je crois, reprit Ève, que vous avez quelque chose à me dire ce soir.

— Mais vous le savez déjà répliqua-t-il avec un sourire gêné… Et je pense que vous n’avez entendu que trop souvent ce que j’ai à vous raconter.

Comme s’il n’avait rien dit, comme si elle épanchait involontairement son cœur, d’un ton singulièrement impassible, quoique déterminé, Ève répliqua :

— Nous ne devons jamais nous séparer.

De longtemps il n’osa reprendre la parole.

Après la féerie du crépuscule, il ne restait au bas du ciel obscurci qu’une dernière flaque d’émeraude claire, sur quoi se profilaient, déjà ombrées de nuit, les montagnes. Quelques lumières perdues scintillaient sur des hauteurs ignorées. Et de chaque côté de la route, les surfaces des lacs étalant leurs eaux paisibles commencèrent à refléter les étoiles.

Avec une sûreté infaillible, l’auto courait à la poursuite des faisceaux lumineux de ses phares sur les méandres de la chaussée, par monts et par vaux, croisant de rares voitures, annoncées par deux petites lunes qui s’élançaient à la rencontre du coupé, dans un semblant de fureur destructrice, et disparaissaient dans un rugissement de klaxon.

L’air fouettant les visages des deux voyageurs devenait de plus en plus froid, mais ni l’un ni l’autre ne s’en souciaient. Serrant contre lui l’objet de son amour, Lanyard s’efforçait de ne vivre que dans l’instant présent, et d’oublier hier et d’oublier demain. Il n’y parvenait pas, bien entendu. Comment eût-il pu rester sourd aux murmures de son cœur contre cette résolution qui, formée par son jugement le plus sain, affermie par sa volonté, lui ordonnait de renoncer à son amour ce soir et pour jamais, de crainte d’attirer le malheur sur celle qu’il aimait ! Ce soir passé avec elle serait le dernier : il l’avait résolu. Mais comment l’annoncer à Ève, comment lui faire comprendre, obtenir son consentement et son concours ?

— Pourquoi regardez-vous si souvent en arrière ?

— Une vieille mauvaise habitude, badina Lauvard, tout en se reprochant de lui avoir laissé remarquer ce symptôme de préoccupation… Un souvenir de l’ancien temps, lorsque la jungle, pour le Loup solitaire, était pleine d’ennemis à sa poursuite.

— Ce pauvre Michaël ! sourit la jeune femme avec indulgence. Est-ce qu’il se figure donner le change à quelqu’un ?

— Mais n’oubliez pas (il se raccrochait à ce fétu) que même dans ces régions désertes il y a des autos de la police des routes. Il est naturel de regarder s’il en vient une.

Bien qu’Ève eût de nouveau réussi à lui faire perdre contenance, il y avait malgré tout un semblant de vérité dans son allégation : l’inquiète vigilance de Lanyard était plus instinctive que suscitée par un indice de poursuite. Depuis, le soir précédent, rien ne l’autorisait à supposer que Morphew eût réussi à connaître l’itinéraire compliqué qu’il avait adopté pour aller de chez Follette à son propre logement et de là au modeste hôtel qui finalement l’avait hébergé. Rien ne lui permettait de penser que Morphew eût décidé de mettre la leçon à profit ou de se tenir tranquille… Mais cette dernière hypothèse, Lanyard ne pouvait guère s’y arrêter ; l’expérience lui avait trop bien enseigné à connaître les gens de l’espèce de Morphew.

Ses réflexions furent provisoirement interrompues par la voix d’Ève :

— Nous arrivons, dit-elle.

L’auto ralentit, à l’entrée d’un chemin de traverse où une enseigne en lettres de feu lacérait la nuit : Hostellerie de la Forêt Verte. Les phares virants balayèrent la nef des pins sous lesquels le chemin serpentait sur une montée rapide, qui amena enfin la voiture dans une clairière où se dressait une bâtisse de rondins sans revêtement, aux larges vérandas et aux fenêtres dont la chaude clarté revigorait.

Sur le côté étaient parquées plusieurs autos. Des dîneurs les avaient précédés.

À l’intérieur, une atmosphère sympathique confirmait le bon choix d’Ève : un goût éclectique avait adjoint les raffinements modernes à l’installation primitive de nos pères. Une grande cheminée de pierre recélait un feu de bois agréable aux chairs pincées par l’air nocturne. Des tables dressées avec art, et suffisamment espacées, donnaient une impression supplémentaire d’intimité grâce aux rustiques balustrades de bois qui les séparaient. Çà et là soupaient d’élégants convives. Ève de Montalais et Lanyard furent conduits à leur table réservée, dans un coin.

Peu de temps après, deux couples survinrent et s’installèrent non loin d’eux. Lanyard leur accorda le menu examen attentif mais discret auquel il venait de soumettre en vain leurs voisins. Rien, chez ces nouveaux venus, ne lui sembla de nature à réveiller sa méfiance de l’humanité en général. Au surplus, la délicieuse présence de sa compagne l’inclinait à l’optimisme.

Par hasard, le vin était bon. Mais, en se voyant servir, sans nul égard pour les lois du pays, une bouteille de vrai bourgogne, Lanyard songea que lorsqu’il aurait payé l’addition, il remporterait de l’Hostellerie de la Forêt Verte une bourse des plus plates, et qu’il n’aurait nul espoir de la regarnir avant de toucher le prochain quartier de sa pension, dans deux mois !

Pensée capable à elle seule d’affoler un amoureux qui n’eût pas eu d’autres ennuis. De toutes ses forces, Lanyard tentait de l’écarter de son esprit, de crainte qu’elle ne transparût dans son humeur. Il ne fallait pas qu’Ève pût jamais soupçonner que sa fierté de pauvre fût pour quelque chose dans sa décision de mettre fin ce soir à leur amitié amoureuse.

Fut-ce le vin ou bien son désir de paraître à l’aise qui lui délia la langue et fouetta son esprit ? Toujours est-il que Lanyard constata qu’il parlait avec un entrain et une verve qui lui faisaient supporter allègrement de sentir sans cesse sur ses yeux un regard décelant la perplexité et la patience. Mais, pourtant, il s’attendait plus ou moins à la mise en demeure qui se produisit à la fin du repas. Ils restaient à peu près seuls dans la salle. Le café était servi, et ils s’attardaient à fumer des cigarettes devant le feu.

— Quand allez-vous me dire, Michaël, ce que vous avez sur le cœur ?

Ces paroles tranquillement prononcées, telles des gouttes d’eau froide ajoutées au liquide effervescent d’un tube à réaction chimique, dégagèrent en un précipité les éléments de la situation entre eux. Lanyard, qui n’était pas peu fier de sa promptitude à savoir lire en autrui, éprouva alors un instant d’émoi. Perdant le fil de son discours, il resta interdit sous les yeux souriants mais attentifs de sa compagne. Il dut le reconnaître : elle en avait fini avec la patience. Néanmoins, il tenta une dernière fois de différer l’inévitable.

— Que pourrait-il y avoir de plus, Ève, que vous ne sachiez ?

— Voudriez-vous réellement me faire croire que vous avez oublié notre conversation de l’autre nuit au Ritz, cette discussion que vous-même avez entamée et que, sur ma requête, nous n’avons pas achevée ?

— Faut-il que nous la reprenions maintenant ?

— Cela ne vous ressemblerait pas, Michaël, de vous dérober… Depuis que nous avons laissé le problème en suspens, l’autre nuit, il s’est produit quelque chose.

Elle hocha gravement la tête.

— Racontez-moi, Michaël…

— Qu’est-ce qui vous fait supposer ?…

— Vous m’aimez trop pour me torturer en laissant cette question vitale sans réponse. Un événement est survenu et que vous tenez à me cacher de crainte de me faire de la peine. Sans quoi vous évertueriez-vous ainsi à parler de tout, sauf de la seule chose qui compte ?

Il eut un hochement de tête affligé.

— Ne suffit-il pas de vous dire que, plus je vais, plus je suis sûr d’avoir raison : le seul moyen pour moi d’être loyal envers vous est de me retirer de votre vie.

— Il me semble que je suis la seule à décider ce qui est loyal ou non envers moi. J’ai donc voix au chapitre. Mais pour l’instant, Michaël, répondez à ma question. Il vous est arrivé quelque chose. Je le supposais d’après votre manière d’être cet après-midi ; maintenant j’en suis sûre. Ce n’est pas que vous ayez cessé de m’aimer…

— Vous le savez aussi bien que moi…

— Quoi, alors ? Ce doit être quelque chose de tout aussi sérieux, pour que vous persistiez ainsi à me le dissimuler. Michaël, il faut que vous parliez…

Il eut un geste de soumission. Indiscutablement, la vérité seule pourrait désormais la satisfaire. Pourtant, ne suffirait-il pas d’une partie de cette vérité qui, dans sa plénitude, ne manquerait pas de terrifier la jeune femme ?

Tandis qu’il examinait la question en lui-même, le garçon qui les servait s’approcha.

— Monsieur Paul Martin ? demanda l’homme, en s’efforçant tant bien que mal de donner aux mots une intonation française.

Mécontent d’être dérangé, Lanyard eut un geste d’agacement. Ève de Montalais voulut s’informer.

— Quel nom ? interrogea-t-elle vivement.

— Paul Martin, m’ame. On le demande au téléphone… un appel interurbain.

— De New-York ?

— Je ne sais pas, m’ame, la personne ne l’a pas dit, elle a simplement demandé après M. Paul Martin… une personne avec un peu d’accent étranger, je pense.

Ève lança un coup d’œil à Lanyard.

— C’est sans doute pour vous : il vous faut aller répondre.

Il acquiesça d’un air intrigué. Il n’eut pas à fournir un effort de mémoire.

— Est-ce possible ? se demanda-t-il, tout en se laissant mener par le garçon à la cabine téléphonique située dans le bureau de l’hostellerie. En dehors d’Ève et de moi-même, ce pseudonyme d’un passé lointain n’est connu que de trois êtres au monde ; et de ces trois l’un est à Londres, l’autre à Paris, le troisième à New-York !…

Puisque Liane savait où il dînait, si loin de la ville, elle devait avoir été renseignée par quelqu’un, qui l’avait suivi à son insu !

Ce ne fut pas Liane, qui le salua parmi le bruit de friture d’un fil interurbain, mais une voix d’homme, nasillarde, avec, comme le garçon l’avait indiqué, un fort accent français.

— Monsieur Paul Martin ?

— Oui. Qui le demande ?

— Je lui parle de la part de sa sœur. C’est M. Martin lui-même qui est à l’appareil ?

C’était Liane qui, pour ses propres fins, s’était promue « sœur » de M. Paul Martin, un jour, jadis, à Paris.

— Oui, répondit Lanyard.

— Votre sœur vous prie de l’excuser, monsieur ; elle est trop occupée maintenant pour vous téléphoner elle-même. Elle m’a chargée de vous transmettre un message.

— Vous êtes bien aimable, reprit Lanyard en français. Quel est ce message, je vous prie ?

— « Prenez garde ».

— Qu’est-ce que vous dites ?

— « Bonsoir, monsieur ».

— Allô ! allô !

Mais Lanyard tourmenta le crochet en vain. La communication était coupée.

« Prenez garde » !…

XIV

Lanyard rejoignit Ève auprès du feu, de l’air le plus dégagé qu’il put prendre. Une sorte de bonne humeur insouciante, qu’il affectait moins dans l’espoir de tromper les subtiles intuitions de la jeune femme, qu’à cause de leurs voisins, les derniers soupeurs, si par hasard ceux-ci s’intéressaient aux réactions de Michaël Lanyard à un appel téléphonique pour « M. Paul Martin ».

La situation dans laquelle il se trouvait jeté, à présent que ce singulier message sorti de la nuit venait de lui ouvrir les yeux, n’était que trop intelligible. Jamais encore sa « sœur » n’avait trahi ses collègues ni recouru à un subterfuge pour mettre « M. Paul Martin » sur ses gardes contre une vague menace. Il avait fallu la perception d’un péril immédiat concernant Lanyard pour inciter Liane à risquer le ressentiment de Morphew au cas où sa trahison viendrait à être connue de lui. Témoin le luxe de précautions dont elle s’était entourée pour masquer son intervention.

Traduit en clair, ce « prenez garde » signifiait quelque chose dans ce genre-ci « Vous vous trompez fort, mon ami, si vous pensez que Morphew se soit résigné à encaisser sa défaite, ou que vous ayez réussi à lui dissimuler vos intentions. Il ne vous a pas perdu de vue un seul instant. Sa vengeance est suspendue sur vous. »

Lanyard y était bien résolu : à aucun prix Ève ne devait partager les périls qui le guettaient désormais à chaque tournant. Mais, de ce fait, le dilemme était angoissant : d’une part, un aveu de tout ce qu’il avait espéré lui cacher devenait inévitable s’il voulait faire comprendre à Ève la nécessité qu’il voyait pour eux de retourner à New-York chacun par un chemin différent ; d’autre part, dès qu’elle saurait qu’un danger le menaçait, elle refuserait sûrement de laisser Michaël l’affronter seul.

— Je regrette d’avoir été si long, dit Lanyard avec l’intention d’être entendu de l’autre bout de la salle à manger. J’ai pris le temps de régler l’addition et de faire avertir le chauffeur. Si cela ne vous ennuie pas…

— Il ne faut plus flâner, repartit Ève, si nous voulons rentrer à une heure raisonnable.

Il reprit son siège devant le feu, alluma une cigarette, et en profita pour jeter un coup d’œil scrutateur sur les quatre personnes qui étaient entrées si peu après son arrivée avec Ève, et qui restaient encore à table, s’attardant au dessert. Mais il ne put voir si l’annonce de son départ signifiait quelque chose pour eux : ces trois individus ayant l’air de bourgeois endimanchés et cette femme à toilette un peu voyante mais singeant les bonnes manières, pouvaient à la rigueur être des bandits nouveau-jeu, mais aussi des gens quelconques, indifférents aux affaires d’autrui.

Dans le doute, cependant, Lanyard ne pouvait les exclure de ses calculs, et il prit soin de ne leur laisser aucun motif de soupçonner qu’il pût se préoccuper d’autre chose que de la jeune femme sa compagne…

— Il n’y en a pas une comme vous, ma très chère, lui dit-il gaiement en réponse à son interrogation muette, pour témoigner la plus adorable patience…

— Vous ne me connaissez guère, répliqua-t-elle paisiblement, si vous croyez que je suis patiente. Alors votre message était important ?

— Très important, admit Lanyard, cessant de feindre. Je suis ennuyé au sujet de votre retour en ville…

— Ainsi donc, c’était Mme Delorme !

— Vous n’êtes pas jalouse ?

— Non, mais je suis curieuse de savoir ce qu’elle vous a dit… et comment elle a pu deviner que nous dînions ici… et pourquoi elle a ressuscité ce vieux nom de guerre…

— J’ai bien peur que Liane n’ait pas deviné que nous dînions ici ; je soupçonne plutôt que quelqu’un le lui a dit…

Ève perdit son sourire.

— Vous croyez que nous avons été suivis ?

— Sinon comment auraient-ils su ?…

— Ils ?

— Ceux qui ont renseigné Liane.

— Mais pourquoi a-t-elle été recourir à ce « Paul Martin » ?

— J’imagine que son mobile est renfermé dans son message, qui était bref, et transmis, de plus, en français : « Prenez garde ».

Ève hocha la tête pensivement.

— Vous êtes en danger ?

Aucunement leurrée par le haussement d’épaules qui cherchait à atténuer la force du terme, elle jeta vivement un coup d’œil interrogateur sur les couples qui s’amusaient bruyamment à l’autre bout de la salle. En réponse, un autre geste de Lanyard signifia l’ignorance.

— Peut-être… qui sait ?

— Il vous faut tout me dire.

— Hé oui ! mais l’histoire est longue, et l’auto doit être ici d’une minute à l’autre : je n’aurais pas le temps de partir. Ainsi donc, laissez-moi tout d’abord m’en remettre à votre merci, Ève, et vous prier de vous fier à moi.

— Mais vous savez que je me fie à vous, de toute façon.

— Je veux dire : vous fier à moi pour agir comme il convient…

Cette ambiguïté déplut visiblement à Ève.

— Vous allez me demander de faire quelque chose que je ne veux pas.

— Il est dangereux pour nous de retourner à New-York ensemble.

— Dangereux, objecta Ève, n’est pas assez explicite.

— Il paraîtrait qu’un individu, dont j’ai récemment été contraint de déjouer les plans, compte se venger de moi cette nuit. Il n’y réussira pas, vous pouvez m’en croire, mais je serai plus libre de lui démontrer son erreur si je me sens assuré que le mal à moi destiné ne peut en aucune façon vous atteindre, par ricochet.

— Ah non, mon ami, vous ne croyez certainement pas que je vais consentir…

— Vous n’hésiteriez pas si je pouvais arriver à vous prouver combien mes chances en seraient meilleures.

— Je crains que vous n’y parveniez pas (elle eut un sourire provocant), mais essayez tout de même.

— Imaginez donc (Lanyard parlait avec lenteur, dans son effort pour résumer le plus possible) qu’après vous avoir quittée l’autre nuit, le hasard m’a mis en présence de l’homme qui a résolu de me déclarer la guerre pour ses propres fins.

— Le Sultan de la Fraude ?

— On ne peut rien vous cacher.

— Vous oubliez que moi aussi j’ai eu un pressentiment au sujet de cet individu. Qui est-ce ?

— Un certain Morphew, qui en sus de la contrebande d’alcool, a une tendance à fourrer le nez dans toutes les affaires illicites. Pour me donner une leçon, cette nuit-là, pendant que j’étais inconscient, drogué par ses ordres, il a fait cacher dans ma poche le butin d’un cambriolage, puis s’y est pris en sorte que je fusse soupçonné d’avoir commis le vol.

— Pas possible ! coupa la jeune femme, révoltée à la seule idée d’une telle énormité.

— Ou bien il me faut croire que j’ai volé les bijoux moi-même, en un retour instinctif aux anciennes habitudes, l’alcool ayant aboli le veto créé par les nouvelles.

— Jamais !

— Vous croyez que je n’aurais pas pu ?…

— Comment pouvez-vous même supposer pareille éventualité ? Jamais ! Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. (Ève lui serra la main de façon rassurante, et se renfonça dans son fauteuil.) Si vous vous laissez encore troubler par une pensée aussi absurde, je me fâcherai pour tout de bon.

— Vous me rendez heureux, dit Lanyard. Il me coûte de vous répéter…

— Je sais !

— Que je ne mérite pas une telle confiance.

— Mais je ne vous considère pas comme un bon juge de votre propre valeur, mon cher. Et maintenant que je comprends la situation… que vous vous êtes fait un ennemi de ce Morphew en le ridiculisant et qu’il mérite de se venger… dites-moi, qu’avez-vous à me proposer au sujet de notre retour en ville ?

— Je veux que vous me laissiez retrouver mon chemin tout seul. J’ai étudié les cartes routières et les horaires affichés ici, dans le bureau. Il y a un train pour New-York qui part de la station la plus proche (Lanyard consulta son bracelet-montre) dans une demi-heure environ… À ce propos, il me semble que votre chauffeur y met le temps.

— Patience. Il est très tatillon avec le moteur… Il va être prêt tout de suite. Vous disiez ?…

— Je veux que vous me laissiez vous déposer au chemin de fer et que vous repreniez le train pour New-York sous la protection de votre chauffeur, tandis que je continuerai seul par l’auto.

Une ironie mal déguisée accueillit cette proposition.

— Mais pourquoi irais-je prendre le train, alors que c’est vous que vise le Sultan de la Fraude, et non pas moi ? Si l’on peut considérer le train comme plus sûr… c’est évidemment vous qui…

— Vous oubliez que les gens de Morphew vont s’en prendre à votre auto, croyant que je l’occupe. Si je réussissais à la quitter à leur insu, ils n’en continueraient pas moins de poursuivre la voiture. Vous ne pouvez me demander de vous exposer à un danger dont je me détourne ».

— Alors pourquoi ne prendrions-nous pas le train tous les deux ?

— C’est un train qui s’arrête à toutes les stations. Si vous abandonnez votre voiture et qu’on nous retrouve à la gare, il serait toujours temps pour eux de devancer le train par téléphone, d’y faire monter des complices entre ici et New-York, et nous serions alors surveillés de si près que nous n’aurions plus aucune chance…

La jeune femme eut un geste de refus catégorique.

— Impossible, mon ami. Je ne saurais songer à vous laisser vous tirer d’affaire tout seul.

— Mais quel autre ?…

— J’ai un projet plus sage. Pourquoi ne pas rester ici toute la nuit ? L’auberge doit avoir des chambres… Vous voyez ! (Ève eut un rire de triomphe) vous essayez de vous débarrasser de moi quand la vérité est que vous avez besoin de moi. Deux têtes valent mieux qu’une… Mais pourquoi hochez-vous la vôtre de cet air désapprobateur ?

— Votre plan est irréalisable. Rentrer en plein jour n’équivaudra pas du tout pour nous à une assurance contre les accidents. Si vous vous en rapportez à moi, je préfère de beaucoup l’obscurité.

— Et vos autres raisons ?

— Si je reste pour la nuit ici, où je suis sans aucun doute soumis dès maintenant à une surveillance, celle-ci continue et c’est d’autant plus de temps que je donne à Morphew pour refermer le filet sur moi. Et rien que je sache ne fait de cette auberge un lieu d’asile ni ne me garantit la bonne foi du personnel.

— Vous ne voulez pas dire que les gens qui dirigent cette hostellerie !…

— On m’a appris à ne me fier à personne en des moments comme celui-ci. En outre, chacun sait que la plupart de ces établissements qui, dans New-York ou les environs, narguent ouvertement la loi de prohibition, ont partie liée avec les intérêts de la contrebande. Je respirerai plus librement, je vous assure, quand il nous sera permis de sortir d’ici.

— Oh ! mais vous exagérez à coup sûr !

— Il se peut. Mais j’ai toujours préféré pécher par excès que par défaut. Une précaution supplémentaire est moins lourde à supporter qu’un oubli.

Voyant le garçon s’approcher d’eux, Lanyard se leva et prit le manteau d’Ève sur le dossier de son fauteuil. Mais à l’attitude embarrassée du serviteur, Lanyard sentit nettement qu’un obstacle venait de se dresser contre lui.

— Qu’y a-t-il ? dit-il à l’homme.

— Excusez-moi, monsieur Martin, fit ce dernier, avec une nuance imperceptible d’ironie, le patron vous salue, et il vous serait très obligé de passer dans son bureau une minute. Il aurait un mot à vous dire.

— Vraiment ? Que peut-il bien me vouloir ?

— Si ça ne vous fait rien, monsieur, il vaudrait mieux aller le demander au patron.

— De quoi s’agit-il ?

— Eh bien, monsieur, balbutia le garçon… je ne voulais pas alarmer votre dame… Il est arrivé quelque chose.

Lanyard regarda Ève en haussant les sourcils.

— Si vous voulez bien m’excuser…

— Mais non, mais non, repartit avec enjouement Ève, qui se leva. Et je ne crains pas du tout d’être alarmée. J’y vais aussi.

— Comme vous voudrez, chère amie.

Avec le plus grand calme, Lanyard lui drapa le manteau sur les épaules, puis prenant sur le bras son pardessus, s’apprêta à suivre le garçon. Mais celui-ci fut alors hélé de façon péremptoire par l’un des derniers dîneurs qui réclamait « la douloureuse » ; si bien que Lanyard et Ève se rendirent seuls au bureau. Ils y trouvèrent, les attendant, un personnage à l’air convenable et à l’œil intelligent, bien que pour le moment un peu abattu. Il venait d’y avoir, leur dit-il, un fâcheux accident, et il regrettait beaucoup que cela se fût produit dans sa maison.

— Un accident de quel genre ? coupa Lanyard assez sèchement.

— Si vous voulez bien venir avec Madame par ici, je vous en ferai juges.

Il les fit sortir dans la nuit, et les mena sur le côté du bâtiment, à l’endroit où, dans la froide clarté de la lune à son premier quartier, se trouvaient parquées les voitures. Là, près de leur coupé, deux domestiques étaient penchés sur une forme humaine qui reposait à terre sans mouvement. L’un d’eux brandissait une lampe de poche.

Lanyard toucha le bras d’Ève, la pria d’attendre à l’écart, et avec le patron alla se joindre au groupe entourant le corps prostré du chauffeur d’Ève.

L’homme gisait mollement sur le dos ; il avait la figure rouge, la bouche détendue, ses paupières à demi closes laissaient voir le blanc des yeux, et son haleine souillait la douce senteur de la nuit… Il était tout bonnement ivre-mort !

— Je ne sais pas du tout comme il a réussi à se mettre dans cet état-là, protestait le patron. C’est absolument contraire à nos règles de vendre de l’alcool aux chauffeurs, et je vais renvoyer le lascar responsable de cette sottise. Mais cela n’arrange pas les choses pour vous, n’est-ce pas ?

— Pas du tout, fit Lanyard sèchement.

— Il se tenait bien tranquille dans la salle à manger des chauffeurs, avança l’individu qui brandissait la lampe ; on n’aurait pas cru qu’il avait bu plus de deux verres. Mais dès que l’air froid de la nuit l’a saisi, il est tombé comme assommé. Rigolo !…

— Pour vous peut-être.

— La seule chose que je puisse vous proposer, monsieur Martin, déclara le patron, avec un peu trop d’empressement, à ce que jugea Lanyard, c’est de vous prêter quelqu’un pour vous mener à New-York. Arthur que voici sait très bien conduire, et il connaît toutes les routes comme sa poche.

— C’est très chic de votre part, répliqua Lanyard, en adressant à Ève un coup d’œil entendu. Nous acceptons Arthur, car nous ne savons conduire ni l’un ni l’autre, et n’avons aucune idée des routes. Mais d’abord (il toucha le corps du bout du pied) nous aimerions être sûrs qu’on prendra soin de ce pauvre diable. Vous pouvez sans doute lui donner une chambre ?

— Comme de juste, monsieur, et je vais téléphoner à un médecin, si vous y tenez, quoique je ne pense pas que ce soit bien nécessaire. Ce n’est pas un cas d’empoisonnement par l’alcool de bois, il n’entre pas une goutte de boisson inférieure dans mon établissement !…

— Il est permis de supposer qu’il a dû boire une mauvaise drogue ! Si cela ne vous dérange pas de le faire transporter à l’intérieur, je vais l’examiner moi-même… je m’y connais un peu en médecine.

— Bien volontiers… Vous, empoignez-moi votre camarade.

Les deux domestiques, sans grand enthousiasme, soulevèrent le corps de l’ivrogne par les pieds et les épaules et, chancelant sous le poids de cette masse inerte, s’avancèrent de biais vers la porte de derrière de l’hostellerie. Ayant pris la lampe électrique, le patron les suivit, tandis que Lanyard, tourné vers Ève, lui disait, à voix intentionnellement haute :

— Si vous voulez vous installer à votre aise dans l’auto, je ne vous ferai pas attendre longtemps.

— Merci, répondit tranquillement Ève. Je patienterai le temps qu’il faudra, car je tiens à être rassurée sur le sort de ce pauvre garçon.

Lanyard offrit le bras à Ève, mais la porte qu’il ouvrit donnait accès non dans l’intérieur du coupé mais au siège d’avant à la droite du conducteur.

— Vite ! dit-il à voix basse.

Et quand Ève fut en place, il passa rapidement de l’autre côté.

Mais le patron ne les perdait pas de vue.

— Hé dites donc ! protesta-t-il, renonçant à sa civilité professionnelle, et revenant vers eux au trot ; je croyais que vous ne saviez pas…

Le clair de lune fit reluire dans sa main un objet qui pouvait ou non être la lampe électrique, et auquel Lanyard ne voulut pas laisser le bénéfice du doute. Debout sur le marchepied, sans le moindre scrupule il décocha un coup de pied dans l’estomac de l’homme, si vigoureusement que ce dernier laissa tomber ce qu’il tenait et, avec un cri, se plia en deux.

S’asseyant aussitôt au volant, Lanyard desserra les freins, de sorte que le coupé, placé sur une légère pente, se mit en mouvement par son propre poids. Murmurant une prière d’actions de grâces, Lanyard embraya en troisième et vira sur la route descendante. Au même moment les deux hommes qui transportaient le chauffeur laissèrent choir leur fardeau et bondirent à la poursuite de l’auto. L’un trébucha sur une aspérité du sol et s’affala sur les genoux. Le second gagna le marchepied, d’un saut, et porta un coup à la tête de Lanyard. Mais celui-ci ne le manqua pas. Son poing heurta avec violence la mâchoire de l’individu, qui, battant l’air de ses bras, s’écroula sur le sol.

Tâtonnant d’une main pour trouver l’allumage, Lanyard cherchait l’entrée de la route à travers bois. Encore un instant l’hostellerie, baignée de phosphorescence lunaire, resta visible sur le fond obscur de la forêt, et du coin de l’œil Lanyard vit la porte de devant émettre tout à coup un flot de clarté jaune. Quelqu’un lança une malédiction de stupeur, un autre bondit dans la véranda et courut vers le parc aux autos. Puis, entre deux battements de cœur, Lanyard résolut le problème des phares et de l’allumage, et le coupé, d’un élan accéléré, s’enfonça dans le tunnel de verdure sous les pins.

Au début, les mains déshabituées du volant depuis des années eurent peine à maintenir la voiture qui cahotait dans la descente abrupte et le chemin zigzagant. Puis la pente devint plus modérée, le chemin moins tortueux, et l’auto obéissant à ses freins, arriva en douceur à l’enseigne lumineuse et mit le cap vers le sud sur la grand’route.

— Bravo ! félicita Ève. Oh ! bravo !

— Attendez ! fit Lanyard, se ressouvenant de l’homme qu’il avait vu s’élancer de la porte éclairée vers l’autre voiture. Nous ne sommes pas encore au bout.

Son pied trouva la pédale de l’accélérateur, le moteur émit un vrombissement de plus en plus sonore, l’auto fendit la nuit…

Après quelques kilomètres à toute allure sur une route dont les tournants exigeaient une main et un œil sûrs, Lanyard reprit confiance en son habileté et fit rendre au moteur tout ce qu’il pouvait. Et bientôt dans les endroits en palier et en ligne droite, il osa pousser le compteur de vitesse jusqu’à 80 et 90, sans avoir l’impression qu’il tentait le sort.

Ève, qui surveillait la route en arrière, l’annonça libre de phares. On ne les poursuivait pas.

— Comptez-vous toujours essayer du chemin de fer ?

— Non… plus maintenant, depuis que les choses ont tourné comme elles l’ont fait.

— Tant mieux, dit-elle froidement. Cette nuit est trop belle pour la gâter à voyager renfermé dans un train.

— Vous la trouvez belle ? interrompit-il d’un air soucieux.

— Pas vous, Michaël ?

— Je la trouve surtout abominablement dangereuse.

— Et moi je la trouve, malgré tout le danger, divine.

Lanyard restait inquiet. Après un nouvel emballage d’une vingtaine de kilomètres, il interrogea sa compagne :

— Toujours rien derrière nous ?

Elle scruta la route, et déclara :

— Rien, vous les avez distancés.

— Espérons-le ; mais…

— Y a-t-il encore autre chose à craindre ?

— Tout.

— Même sur une grand’route ?…

— Qui sait ce qui peut nous attendre au prochain tournant ?

— Qu’importe ! du moment que nous sommes à deux pour l’affronter ?

Sans oser détourner les yeux du déroulement de la route, et ne sachant comment répondre, Lanyard se borna à émettre un vague grognement.

— Je ne crains qu’une chose, c’est d’être séparée de vous. Promettez-moi que nous ne nous séparerons jamais.

Il ne pouvait le promettre…

— Michaël ! reprit à son oreille la voix navrée ; pourquoi ce silence ? Vous ne vous imaginez sûrement plus que je vais vous laisser partir ?

Il réussit à dire, dans une sourde violence :

— Il le faut !

— Ah ! non ! non ! Michaël ! Vous ne pouvez me faire mal à ce point.

— Ce qui se passe cette nuit ne suffit donc pas à vous prouver qu’un homme qui vous aime réellement ne pourrait consentir à vous exposer à une telle existence ? C’est mon destin de vous aimer trop bien…

La réponse de la jeune femme se perdit dans une détonation. Un pneu éclaté à une roue avant. Une embardée soudaine vers le fossé faillit arracher le volant aux mains qui le tenaient et aboutir à une catastrophe. Quoi qu’il en en fût, l’effort frénétique du conducteur n’évita l’accident que d’un cheveu. Tous freins bloqués, le coupé dérapa comme un ivrogne et alla s’arrêter par le travers à l’extrême bord du fossé.

Avec un étonnant sang-froid, Lanyard, sans proférer un mot malsonnant, qui eût été pourtant bien excusable, ouvrit la porte et sauta à terre. Un instant plus tard, Ève descendait de son côté et faisait le tour de la voiture pour aller le rejoindre. Tous deux considérèrent en silence le pneumatique crevé et la roue de rechange enfermée à clef dans sa gaine… Et la clef était dans la poche d’un chauffeur en train de cuver son vin à l’Hostellerie de la Forêt verte à trente ou quarante kilomètres de là !

Renonçant à maudire le sort, Lanyard examina leur situation actuelle. Il la jugea fort mauvaise. La voiture était aussi en dehors de la route que possible ; néanmoins, elle bloquait presque toute la largeur de l’étroite chaussée, sur le flanc d’une courbe en S, avec un talus bouchant la vue d’une part, et un fourré de reboisement de l’autre. Et à l’instant même où il pensait qu’il serait bon de s’éloigner au plus tôt, des phares éclairèrent la courbe en avant, puis apparurent au virage, et une auto venant de la direction de New-York fonça sur eux à soixante-dix à l’heure.

Lanyard eut à peine le temps d’attraper Ève par le bras et de l’entraîner hors du passage, mouvement qui les porta tous deux sur le côté de la route bordé par le fossé. Au même instant la pétarade d’un échappement libre révéla l’approche d’une autre voiture venant de la direction opposée. Quand Lanyard l’aperçut, elle était à moins de trente mètres, filant à une allure terrifiante et roulant tous feux éteints.

C’était donc pour cela qu’Ève n’avait pu discerner aucun signe de poursuite ?…

La première auto, forcée par le coupé arrêté d’appuyer vers le mauvais côté de la route, déchaîna dans la nuit un barrissement de klaxon. À travers celui-ci perça le cri d’épouvante d’Ève. Lanyard se jeta sur elle comme un fou, la saisit à bras-le-corps et, de toute son énergie, la projeta hors de la route dans le fossé.

Trop tard pour se sauver lui-même…

La lune tournoyant dans l’espace blafard ne fut plus à ses yeux qu’un cimeterre de flamme blanche. Brandi par la colère divine, il s’abattit du haut du firmament. Le monde, telle une bombe, explosa sous les pieds de Lanyard ; bloc vibrant de douleur, il s’écrasa dans un abîme de nuit impénétrable…

XV

Une souffrance qui menaçait de lui ouvrir le crâne fulgura devant ses yeux en éclairs aveuglants… et cette souffrance seule existait pour lui.

Des mains happèrent son corps sous les aisselles, un grêle et lointain murmure de voix proféra de vagues choses qu’il n’essaya même pas de comprendre. Les bras qui le soutenaient par derrière le mirent sur ses jambes flageolantes, puis le portèrent à demi, à demi le guidèrent jusqu’à une sorte d’encoignure où ils l’appuyèrent, ses bras reposant sur deux larges surfaces planes à hauteur du coude. Une voix grossièrement joviale prononça :

— Vous y voilà, monsieur : et il n’y a pas de mal. À présent, ça ira bien.

Lanyard voulut parler, dire que c’était de la folie, qu’il était impossible à quelqu’un de survivre à cet accident d’auto, impossible pour un homme d’avoir été pris entre deux grosses voitures se rencontrant par l’avant à toute vitesse, sans recevoir des blessures atroces sinon mortelles ! Et du reste, cette souffrance qui le lardait de la tête aux pieds, mais plus particulièrement à la tête ; cette souffrance si aiguë qu’elle le paralysait et lui donnait envie de vomir…

Sa langue lui refusant momentanément tout service, Lanyard se contenta d’émettre un grognement sans desserrer les dents, et comme il tenait à peine sur ses jambes, il se retint des deux mains aux surfaces arrondies qui se rejoignaient derrière lui en encoignure, jusqu’au moment où peu à peu la souffrance diminua, ses sens reprirent contact avec le milieu qui l’environnait et apportèrent à son cerveau des informations étranges concernant des détails qu’il ne pouvait ni saisir ni admettre.

Quelque idiot, à ce qu’il supposait, s’amusait avec le phare d’une des autos, l’allumant et l’éteignant tour à tour, le braquant en pleine figure de Lanyard, à si courte portée qu’il en sentait la chaleur entre les intervalles d’ombre. De plus, le temps avait dû se gâter avec une rapidité fantastique ; il se rappelait le ciel pur d’avant la collision, et le clair de lune. À cette heure soufflait un vent furieux, des gouttes de pluie chaude lui éclaboussaient la peau du visage, la terre même semblait prise de folles convulsions, sautant et ruant comme un cheval fougueux, et la douce senteur de la campagne avait fait place au souffle salin de la mer…

Lanyard ouvrit les yeux, mais ce fut pour les refermer aussitôt et supprimer ainsi ce qui lui parut une illusion indiscutable de son esprit dérangé ; mais la vision en était si vive, si colorée et si détaillée qu’elle lui laissa sur la rétine l’impression de la vie réelle, et qu’il ne put s’empêcher de regarder à nouveau.

Il revit exactement ce qu’il venait de voir, et refusa d’y croire, comme précédemment…

La longueur d’un pont de steamer, vu vers l’avant, de l’encoignure dans laquelle il était logé à l’extrême arrière de la superstructure, avec des fauteuils de pont tout repliés et amarrés à l’intérieur de la lisse et les hublots-fenêtres tous fermés ; le plancher tantôt bleui dans l’ombre projetée par le pont supérieur, tantôt inondé d’un bout à l’autre par l’éclat du soleil, à mesure que le navire roulait sur une mer agitée. Par delà le bastingage le ciel d’azur, l’horizon marin ininterrompu, les vagues écumant sous le fouet de la tempête, les embruns voltigeant sous le soleil en poussière de diamant…

À l’avant, face à l’entrée à l’escalier du salon, une jeune fille cramponnée au bastingage, ses blonds cheveux ébouriffés par le vent, sweater jaune et courte jupe de sport en soie blanche, tournait vers Lanyard des yeux attentifs. Dans l’entrée noire d’une porte un groupe d’hommes et de femmes, qui le regardaient également. Plus près et un peu sur la gauche un homme jeune, apparemment un Anglais, en blanche veste de steward, les jambes écartées se balançant au rythme du navire, considérait lui aussi Lanyard d’un air de joviale sollicitude.

Devant le regard ahuri de ce dernier, l’homme eut un large sourire.

— Une sale culbute, monsieur, lui cria-t-il sur le ton pénétrant du navigateur habitué à se faire entendre par-dessus le bruit du vent ; et qui vous a flanqué un vilain coup de tête. Ça a claqué comme un coup de pistolet. J’ai cru un instant que vous y resteriez, mais il ne m’a pas fallu longtemps pour voir que vous n’aviez rien de cassé. Comment vous sentez-vous à présent, monsieur ?

— Qu’est-ce qui… (Sa pauvre voix semblait à Lanyard étrangère et lointaine)… Qu’est-ce qui ?…

L’homme en veste blanche désigna du geste le pied d’une échelle toute proche.

— Vous descendiez de la passerelle, monsieur… vous ne vous rappelez pas ?… quand il est arrivé un coup de mer qui vous a flanqué à bas. Vous auriez dû vous tenir à la rambarde, ça vous aurait empêché de tomber sur moi.

Lanyard répliqua par un signe d’exorcisme, lâchant la rampe d’une main pour l’exécuter. En même temps il ferma les yeux et fit un effort résolu pour se délivrer de ce cauchemar fantastique. Mais quand il les rouvrit, rien n’avait changé, l’hallucination restait aussi nette et vive qu’auparavant, parfaitement précise jusque dans ses moindres détails.

Le steward s’approcha de Lanyard.

— Vous vous sentez un peu secoué, hein, monsieur ? Ça ne m’étonne pas. Mais si vous voulez bien vous tenir tranquille un petit moment, vous vous apercevrez, je crois, que vous n’avez pas grand mal.

Sidéré, Lanyard hocha la tête, ce qui réveilla la douleur lancinante, mais l’amena aussi à découvrir qu’il était pourvu d’une solide bosse au crâne. Constatation qu’il attribua également au délire, car elle était d’une manifeste impossibilité matérielle, pour un homme qui venait de prendre part à un emboutissage d’autos de première grandeur. Et, se demandant si par un effort de volonté il arriverait à réduire toute cette fantasmagorie délirante à la réalité, il fixa le steward d’un œil impérieux, l’œil d’un homme résolu à ne pas supporter plus longtemps ces bêtises.

— Madame de Montalais ? prononça-t-il distinctement… Est-elle sauvée ?

Mais évidemment ce n’était pas là la formule conjuratoire efficace : son énoncé ne produisit d’autre effet que d’allumer dans les yeux du steward un éclair de réelle inquiétude.

— Mande pardon, monsieur. Qu’est-ce que vous venez de dire ?

— La dame qui était avec moi… Est-elle blessée ?

— Mais il n’y avait pas de dame avec vous, monsieur… Vous étiez tout seul, à mi-hauteur de cette échelle, monsieur, mais pas assez adroit pour vous empêcher de tomber, ce que je regrette. Mais vous vous sentez peut-être assez fort à présent pour que je vous reconduise à votre cabine ; vous vous coucherez et j’irai chercher le docteur pour vous examiner un peu.

En désespoir de cause, Lanyard se résigna : c’était la folie complète. Mollement il se laissa prendre le bras par le steward qui le soutint respectueusement, mais fermement.

— Voyons, monsieur : quel était le numéro de votre cabine ?

Avec un étonnement démesuré, Lanyard s’entendit proférer, sans la moindre hésitation :

— Trente-neuf.

— C’est bien ça, monsieur. Par ici, je vous prie, et appuyez-vous sur moi autant que vous voudrez : je ne vous laisserai pas faire une nouvelle culbute, n’ayez crainte.

Une porte dans la cloison arrière de la superstructure donnait accès à une coursive qui les mena en quelques pas à la cabine 39. Une fois là, le steward retira respectueusement la veste et les souliers du passager et l’installa dans une couchette garnie d’oreillers, puis courut chercher le médecin du bord, laissant Lanyard en proie à une sourde irritation, persuadé qu’il était plus ou moins trahi par ses sens, mais tout à fait incapable de comprendre comment. Sa tête lui faisait encore très mal (il avait bien une énorme bosse au-dessus de l’oreille) et lui semblait bourrée d’une douleur cotonneuse qui étouffait toute velléité de se rendre compte de sa présente situation. Au bout d’un moment il renonça à penser et laissa errer ses yeux au hasard sur tous tes points de la cabine…

Celle-ci était destinée à recevoir trois personnes en cas d’affluence. Mais elle paraissait n’avoir actuellement qu’un occupant. Une unique robe de chambre et un seul pyjama pendaient à la patère derrière la porte. Quelques objets de toilette masculine jonchaient l’étagère au-dessus du lavabo. Une valise solitaire, qui faisait évidemment son premier voyage depuis son achat, portait le monogramme A. D… Lanyard n’avait jamais vu aucun de ces objets. Ils lui étaient aussi étrangers que la veste blanche du steward et tous les autres détails de cet absurde rêve. Avec un soupir, Lanyard ferma les yeux pour les préserver de l’éclat du soleil réfracté par le hublot et ondulant sur le plafond comme une toile d’araignée aux couleurs du prisme…

La conscience était sur le point de l’abandonner quand le pêne de la porte cliqueta et une voix à l’accent britannique l’interpella avec une affectation de cordialité fausse et moins réussie qu’il n’est habituel aux médecins parlant à leurs malades.

— Ah ! monsieur Duchemin ! Alors vous avez essayé de faire un trou dans le pont-promenade, dites donc ?

Déguisant une irritation instinctive, Lanyard sourit aimablement à un nouveau visage, bien en rapport avec le ton, visage sanguin d’un homme jeune rasé de près, aux yeux bleus et durs et au nez mince et arrogant.

— Monsieur… réussit-il à dire, en se relevant sur un coude.

Mais le geste provoqua dans ses tempes un nouveau lancinement et il se laissa retomber sur l’oreiller, avec un gémissement.

— Ça va si mal que ça ? commenta l’autre d’un ton qui donnait à entendre qu’il n’était pas dupe. Allons ! inutile de vous décarcasser pour me le démontrer ; je ne suis pas vétilleux sur l’étiquette, et je n’exige pas que chacun se lève quand j’entre dans une pièce. Restez allongé, et laissez-moi un peu voir.

— Vous êtes le médecin du bord, monsieur ? interrogea Lanyard avec difficulté, parce qu’il serrait les dents pour étouffer des grognements tandis que des doigts assez experts mais sans trop de douceur palpaient le point douloureux.

— Hum ! c’est pire que je ne l’aurais cru. Miracle que vous vous en soyez tiré sans fracture… Est-ce que vous croyez que je vous ai asticoté à cause de mes rouspétances de ces soirs derniers ? Ou voulez-vous dire que ma chance au bridge fait de moi dans votre opinion un tricheur aux cartes d’abord et un morticole maritime ensuite ?… Mais tenez-vous tranquille, et n’essayez pas de me répondre : je vais laver cette noble contusion et la décorer d’un pansement idoine.

Un intermède intensément désagréable s’acheva par l’annonce :

— Voilà qui va bien à présent, je pense ; mais à votre place, mon ami, je regarderais où je pose les pieds jusqu’à la cessation de cette maudite bourrasque de vent… ce qui ne tardera plus guère, si j’en crois le baromètre.

— Mille remerciements, monsieur.

Une intonation ascendante fit de ce dernier mot une invite à se nommer pour l’interlocuteur ; lequel, néanmoins, affecta froidement de l’ignorer.

— Et maintenant, si ça ne vous ennuie pas de le reconnaître, dit-il avec une note plus nette de sarcasme : Où diable voulez-vous en venir ? Si je suis, moi, le médecin du bord ! Serait-ce que vous voudriez nous faire croire qu’un petit coup à la tête vous a rendu idiot ? Parce que ça ne prendrait pas, dans ce cas-là. Je peux bien être le pire joueur de bridge de ce navire, je n’en suis pas moins assez bon praticien pour savoir que, à part une superbe bosse, vous vous portez comme un charme.

Il n’était pas très facile de se résigner à encaisser un ton aussi tranchant ; mais il fallait bien s’y résoudre si l’on tenait à en apprendre la raison, ainsi que le secret de tant d’autres choses qui exigeaient instamment d’être élucidées.

— Si vous vouliez avoir la bonté de vous asseoir un moment, monsieur, proposa civilement Lanyard… à supposer, bien entendu, que vos loisirs vous le permettent… je vous serais fort obligé de m’accorder la faveur d’un entretien.

Le médecin prit une chaise et s’y installa à la façon d’un homme qui veut bien faire plaisir pour une fois à un enfant têtu.

— Entendu ! Qu’avez-vous qui vous préoccupe, monsieur Duchemin… en sus de votre accident ?

— Pour commencer, je serais heureux de savoir quelle heure il est.

— Pourquoi ne pas consulter ce joli bibelot, à votre poignet ? Aurait-il été aussi fêlé par votre chute ?

Résolu à ne point s’irriter, Lanyard examina l’objet sur lequel son attention venait d’être aussi délicatement attirée, avec une curiosité d’autant plus vive que ce somptueux chronomètre, à sa connaissance, ne lui avait jamais appartenu.

À travers le concert de la tempête, trois doubles coups d’une cloche de métal résonnèrent, suivis d’un seul.

— Sept coups du quart du matin, traduisit spontanément le médecin. Autrement dit : dix heures et demie. Êtes-vous d’accord ?

— Exactement… monsieur, reprit Lanyard avec sérieux, j’aimerais beaucoup vous consulter à mon sujet, en stricte confidence…

— Que le serment d’Hippocrate vous rassure… et allez-y !

— Alors laissez-moi vous avouer quelque chose. (Après un court silence, Lanyard, non sans une réelle hésitation, reprit :) Il y a maintenant douze heures, si je ne me trompe point, que j’ai été victime d’une collision d’autos sur la route d’Armonk, dans le comté de Westchester, à cinquante kilomètres au nord de New-York.

— Voilà qui est intéressant, commenta l’Anglais avec un sceptique retroussis de la lèvre supérieure… étant donné surtout que nous sommes, présentement, à trois jours de mer au sud de New-York.

— Vous moquez-vous de moi ?

— Non, merci : ce genre de sport ne me dit rien ; je vous le laisse.

— Mais je suis on ne peut plus sérieux, je vous l’assure.

— Je n’ai pas le moindre doute là-dessus. Tout de même, je donnerais gros pour savoir ce qui vous rend si sérieux.

— Encore une minute de patience, monsieur. (Et Lanyard consacra ce temps à se recueillir.) C’était hier, déclara-t-il enfin, le 3 novembre 1922.

— Vous allez avoir du mal, mon ami, à faire concorder cette affirmation avec le livre de bord, qui mentionne, pour aujourd’hui, la date du 3 juin 1923.

Lanyard leva la main pour demander grâce, et fit un calcul de tête, tandis que l’Anglais le considérait avec une ironie méprisante quasi intolérable.

Une double ride verticale plissa le front de Lanyard. Sa première supposition ne valait évidemment rien : le temps écoulé depuis l’événement prouvait que Morphew ne l’avait pas ramassé sans connaissance après la collision, reconduit dans cet état de New-York et fait par la suite embarquer.

— Sept mois de lacune, songea-t-il tout haut… Sept mois abolis de mon existence !

— Aoh ?

Nul autre qu’un Anglais n’eût réussi à mettre dans ce simple monosyllabe tant de railleuse incrédulité. En dépit de lui-même, Lanyard rougit.

— Faites-moi le plaisir de croire, monsieur, que, entre le moment où j’ai perdu connaissance dans cette rencontre d’autos du 5 novembre, et celui où je l’ai recouvrée après être tombé d’une échelle il y a une demi-heure, je ne me souviens de rien.

— Étonnant.

— Ce n’est pas, malgré cela, je pense, un cas sans précédent.

— Très exact.

— Je me méprends donc (le ton de Lanyard était froid comme son regard) quand vous me donnez… évidemment sans le vouloir… l’impression de ne pas croire à ma sincérité.

Les yeux de l’Anglais vacillèrent, il rougit à son tour, mais de colère plus que de mortification, à voir son attitude impolie si directement mise en cause.

— Mon cher monsieur Duchemin ! protesta-t-il avec embarras ; si vous réfléchissez que je vous ai beaucoup fréquenté ces jours derniers, que j’ai causé avec vous, dîné avec vous, joué aux cartes avec vous des heures de suite, et que j’ai toujours trouvé en vous un homme de sens rassis, non différent de l’homme qui converse avec moi en ce moment, peut-être admettrez-vous que j’aie quelque motif d’ouvrir de grands yeux quand vous me contez cette belle histoire.

— Je ne demande pas mieux que d’accepter vos excuses, monsieur. (Gravement Lanyard considéra le médecin dont la figure tournait au rouge pourpre.) Et de mon côté je suis vraiment au regret d’avoir mis votre courtoisie trop à l’épreuve. Mais… permettez-moi de vous l’affirmer encore une fois… Je vous raconte la pure vérité au sujet d’une situation que je trouve profondément déconcertante. Je crains qu’il ne me faille du temps pour m’y retrouver, et je vous serais infiniment reconnaissant de m’accorder votre concours.

— Très volontiers, repartit l’autre, d’une voix sourde.

— Cela m’aiderait considérablement de connaître le nom de ce navire…

— Le Port-Royal, de la ligne Monon.

— Ah ! un transport de fruits, j’imagine ?

— Tout juste : il va vous mener à Nassau, La Havane, Kingston, la zone du Canal, et Costa-Rica.

— Vous avez dit, il me semble, que nous étions en mer depuis trois jours ? Alors nous ne devons plus être loin de Nassau à cette heure ?

— Cette bourrasque nous a un peu retardés, en effet. Mais nous y ferons escale demain à l’aurore.

— Je pourrai donc envoyer un câble, de là, naturellement…

L’Anglais ne réussit pas à dissimuler une intonation de vive curiosité.

— Naturellement ; mais pourquoi attendre, monsieur Duchemin ? Je veux dire que notre T.S.F. est à votre disposition si vous êtes pressé d’envoyer une dépêche.

Afin de désarmer cet homme qu’il sentait singulièrement hostile, Lanyard affecta son plus aimable sourire.

— Que je suis sot de l’avoir oublié ! Mais aussi vous devez m’être indulgent vu les circonstances. Encore une question, docteur ?…

— Docteur Bright ! lança sèchement l’autre.

— Merci. Je me demandais… sans doute m’avez-vous vu lors de mon embarquement ou peu après ?

— J’étais justement à la coupée quand vous êtes monté à bord.

— Pourriez-vous me dire si cet événement fut marqué par quelque circonstance insolite, capable de jeter de la lumière sur l’énigme de ma venue à bord en elle-même ?

— Ma foi, répondit le médecin, vous aviez l’air fort paisible.

— Rien qui pût faire soupçonner que je n’étais pas en pleine possession de mes facultés ?

— Rien.

— J’étais seul ?

— Absolument.

— Personne pour me souhaiter bon voyage ?

— Personne.

— Et ma conduite ultérieure a été, je l’espère, raisonnable ?

— À la lettre. Dans le fumoir, vous aviez une tenue irréprochable… contrairement à la plupart des Américains.

— Mais je ne suis pas Américain…

— Je n’ai jamais cru que vous l’étiez, monsieur Duchemin.

La fierté du docteur se redressait peu à peu. Une satisfaction secrète pétillait dans les yeux qu’il abaissait sur Lanyard, comme s’il eût été au courant de choses que ce dernier ignorait.

— Il y a votre nom, tout d’abord. Et puis, aucun Américain n’a jamais parlé français comme vous.

— Vraiment ? J’ai donc eu l’occasion de parler français sur ce bateau ?

— Je vous crois. Cela vous arrivait chaque jour, et une bonne partie de la journée, avec la jolie dame.

Lanyard releva vivement les sourcils, sans se préoccuper du lancinement qui en résultait.

— Une jolie dame ?

— La comtesse de Lorgues. Ou du moins c’est sous ce nom qu’elle est inscrite sur la liste des passagers. La plus séduisante personne que ce rafiot ait jamais portée.

— On la regarde avec plaisir ?

— L’expression est facile. Tous les hommes non mariés du bord sont férus d’elle ; et les autres n’ignorent certes pas sa présence. Et tous les marins vous détestent parce que la jolie dame vous voit d’un œil trop indulgent.

— Et je ne la connaissais pas ?

— C’est moi-même qui ai eu l’honneur de vous présenter à elle… sur sa requête.

— La comtesse de Lorgues, rêva Lanyard. Ce nom réveille en moi des échos d’un hier oublié. Je me rappelle maintenant… c’est bizarre, je trouve… que le numéro de cette cabine est sorti spontanément de mes lèvres quand le steward qui m’avait ramassé me l’a demandé.

Le médecin eut le rire de quelqu’un qui s’amuse énormément.

— Allons donc ?… Il y a un autre détail que vous négligez, je pense : votre nom, Duchemin. Il vous est tout à fait familier, n’est-ce pas ? Vous y avez répondu sans hésitation.

— Mais naturellement, repartit Lanyard avec la plus parfaite naïveté. Pourquoi n’y répondrais-je pas, puisque c’est mon nom ?

— Eh bien, vous y êtes. Les sujets qui font du dédoublement de la conscience prennent toujours un autre nom pendant la période où leur première personnalité est éclipsée. Mais vous, vous êtes monté à bord étant André Duchemin, vous avouez que vous êtes à présent André Duchemin ; et je suppose que vous étiez aussi André Duchemin au moment de cette rencontre d’autos, hein ?

— C’est tout à fait exact.

Le morticole prit à nouveau une attitude de supériorité exaspérante.

— Cela règle la question. Vous verrez que tout ce que vous avez oublié finira par vous revenir, un peu à la fois, à mesure que s’effacera la commotion de votre culbute. Je parie que ce sera terminé en moins de vingt-quatre heures.

— Pourquoi vingt-quatre heures ?

— Autrement dit, dès que vous aurez passé une bonne nuit. Vous allez prendre un cachet. Demain vous serez prêt à vous accuser d’avoir abusé de mon naturel ingénu et confiant. Qu’en dites-vous ?

Lanyard le remercia de son obligeance, puis, d’un air suffisamment déconfit, ajouta :

— Mais accordez-moi une faveur, mon cher docteur. Vous ne jugerez pas utile de raconter aux autres passagers…

— Oh ! ce n’est pas moi qui vous vendrai, répliqua Bright, tout réjoui de cette ambiguïté de langage. Et vous n’aurez pas l’occasion de bavarder vous-même avant que la mer s’apaise un peu. C’est-à-dire que Mme la comtesse n’a pas le pied marin. Mais, vous voyez, votre inquiétude présente montre que votre mémoire s’améliore de minute en minute.

— On perd son temps à essayer de vous abuser, concéda Lanyard avec humilité. Mais il y a une chose, je crois, qui pourrait contribuer à me guérir : ce serait de jeter un coup d’œil sur la liste des passagers. Croyez-vous que vous pourriez par hasard m’en procurer un exemplaire ?

Le médecin accueillit la demande de mauvaise grâce : il prit un air d’agacement mêlé de surprise. Était-il donc possible que ce garçon pût s’imaginer faire de lui sa dupe ? Mais on devait user de diplomatie…

— Oh ! très bien, répondit sèchement le praticien. Je vais vous en faire apporter un par le steward en même temps que votre cachet. Quoique je ne voie pas très bien.

Lanyard s’abstint de lui donner une explication. Quand il eut en mains la liste des passagers et qu’il l’eut examinée en détail, il dut reconnaître qu’il avait pris là une peine inutile. « Mme la comtesse de Lorgues » était un incognito trop transparent pour ne pas désigner Liane Delorme ; et la découverte qu’elle était sa compagne de voyage justifiait suffisamment la supposition qu’il pourrait y avoir parmi les passagers d’autres connaissances communes. Mais si tel était le cas, la liste imprimée n’en portait aucune trace, aucun des noms y figurant n’offrait le moindre intérêt, ni n’avait apparence d’être un pseudonyme s’appliquant à Morphew, Pagan, ou Mallison, ou Mme Folliott Mac Fee…

Lanyard lâcha la liste, qui alla rejoindre sur le parquet le soporifique du médecin, qu’il y avait jeté. D’un air exprimant une douleur plus profonde que celle qui lui lardait le crâne, l’aventurier contempla distraitement les reflets irisés du soleil qui se jouaient au plafond…

Sept mois perdus sans rappel possible…

Alors,… Ève ?

XVI

Au bout d’une heure sa pensée se lassa de battre en vain contre le mur d’oubli qui séquestrait sept mois de son existence. Finalement, au bruit des machines et de l’eau clapotant contre les flancs du navire, Lanyard s’endormit.

Vers la fin de l’après-midi, le vent et la mer étaient tous deux tombés quand un léger tambourinement à la porte le réveilla. Avant même qu’il eût répondu, Liane Delorme entrait.

Elle eut un instant d’arrêt sur le seuil, les lèvres entr’ouvertes comme pour retenir une exclamation de pitié. Puis elle se ressaisit et, avec un murmure de compassion, traversa la pièce pour venir s’agenouiller au chevet du lit.

Elle dit en français, tandis que d’une pression légère elle maintenait Lanyard qui tentait de se dresser sur son séant.

— Non, non, mon ami ! Reste tranquille… avec ta pauvre tête. Tu dois souffrir beaucoup, mon petit ?

Lanyard murmura une phrase négative qui fut étouffée sur ses lèvres par d’autres lèvres ardentes et tendres, dont il n’évita le contact prolongé qu’en rejetant la tête de côté.

Par bonheur, ce geste ne provoqua chez lui qu’un grognement de douleur des plus supportables ; il parvint même sourire afin d’atténuer le reproche :

— Hé là ! fit-il dans son anglais le plus britannique… Vous allez un peu fort, il me semble ?

La femme se recula vivement et, mi-agenouillée, mi-assise sur les talons, lui montra un visage attristé.

— Tu as donc oublié ?

Lanyard s’en tint fermement à l’anglais, langue qui lui permettait de s’abstenir sans affront impardonnable du tutoiement français.

— Plus que je ne pensais, à en croire cette petite manifestation, ma chère amie. Le plus ennuyeux, c’est de m’en souvenir et, à la fois, d’en avoir oublié beaucoup trop. C’est tout à fait décevant… songez-y un peu… se réveiller de ce qui équivaut à un long sommeil sans rêves et s’apercevoir qu’en dormant on a été dépouillé de sept mois des mieux employés.

— C’est donc vrai, ce que je craignais !

— J’en ai peur, Liane, si ce que vous craigniez est que ce terrible choc à la tête m’ait rendu au plein usage de ma raison.

Lentement et avec un sourire amer la femme répéta en anglais :

— Un choc à la tête !… (Et de son poing fermé elle se frappa la poitrine). Vous vous plaignez avec justice d’avoir été privé sept mois de votre souvenir ; mais que dirai-je, moi qui vais devoir perdre sept mois de souvenirs ?

— Pardon ? interrogea Lanyard, poliment incompréhensif.

— Durant cette période où vous étiez redevenu votre vrai moi ancien, vous m’avez tant aimée !

— Je vous ai aimée, Liane ? Et je l’ai oublié ! Ah ! non ! c’est trop, ce que vous me demandez de croire là !

— Vous plaisantez… et moi j’ai le cœur brisé !

— Ce n’est pas une plaisanterie que d’oublier une aventure comme cela, une chose qu’un homme sur un million serait heureux de connaître une fois dans sa vie.

— Un sur un million !

— Je vous demande pardon : je comptais là dedans aussi vos amants malheureux.

— Oh !

D’un mouvement brusque la femme se releva, et se tint, le visage détourné et se tordant les mains. Aussi promptement, Lanyard sauta à bas de la couchette.

— Pardonnez-moi, Liane, dit-il d’un air contrit. Je ne suis pas dans mon état normal. Le contraire d’ailleurs serait surprenant, vu la secousse que j’ai subie aujourd’hui… et non seulement par suite du choc matériel. C’est un vrai cataclysme psychique, vous comprenez.

Avec une générosité spontanée, qui le couvrit de honte, Liane se rapprocha de Lanyard et lui prit les deux mains qu’elle serra contre son cœur.

— Mais oui, c’est plutôt vous qui avez à me pardonner. Dans ma tristesse et ma peine, j’oubliais que vous ne pouviez pas comprendre...

— Alors faites-moi comprendre. Je n’ai personne d’autre à qui m’adresser… et ce ne serait pas gentil de me laisser dans l’ignorance.

Elle lui lâcha les mains et s’affala dans l’unique fauteuil de la cabine.

— Soit ; mais donnez-moi le temps de réfléchir… Cela va me faire du mal de vous le raconter, Michaël, encore plus qu’à vous.

— Et comment cela ?

— Parce que, je présume… (Elle l’examina un instant d’un regard troublé)… je présume que vous êtes revenu aux façons de penser qui étaient les vôtres il y a sept mois.

— Et qu’y aurait-il de si déplorable là dedans ?

L’aventurière se pencha en avant comme pour lui faire une confidence, mais à ce moment, elle eut un léger tressaillement et se recula, comme si elle eût perçu quelque bruit ignoré de Lanyard. Puis, posant un doigt sur ses lèvres, elle se leva discrètement et alla au sabord regarder à l’extérieur. Après quoi, retraversant la pièce jusqu’à la porte, elle y appliqua une oreille attentive avant de l’ouvrit furtivement pour jeter un coup d’œil au dehors.

— Je m’étais trompée, reprit-elle d’un air plus rassuré, en remettant le verrou. Il n’y a personne.

— Madame la comtesse attendait ?…

Elle eut un mouvement d’irritation causée par la légèreté badine de son compagnon, et sans autre préambule tira des plis de son peignoir un pistolet automatique qu’elle insinua de force dans la main de Lanyard sans souci de ses efforts pour le refuser.

— Non, prenez-le… prenez, dis-je, tandis qu’il en est encore temps.

— Mais que diantre !…

— Prenez-le, je vous répète… vous pourrez en avoir besoin d’ici peu. Et quand Lanyard lui eut obéi pour avoir la paix, elle continua, comme si elle donnait là une explication suffisante : Cet idiot de docteur m’a dit que vous n’étiez pas armé.

— Bright ? Mais comment le sait-il ? Et qu’est-ce que ça peut bien lui faire ?

— Vos effets ont été fouillés ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner, et le steward qui vous a relevé après votre chute a pris la peine de s’assurer que vous n’aviez pas d’arme sur vous.

— Voilà bien des précautions ! murmura Lanyard avec étonnement. Mais dites-moi, qu’ai-je fait pour mériter tant d’égards ?

— Tout de suite, poursuivit Liane à mi-voix. Elle se rapprocha et lui tendit sa main ouverte. Non ! refusa-t-elle, en repoussant le pistolet qu’il essayait de lui rendre… pas cela ; le collier ! Donnez-le-moi maintenant… nous nous expliquerons plus tard. Laissez-moi le cacher ailleurs avant qu’ils ne viennent vous mettre en état d’arrestation… Ils peuvent arriver à tout moment.

— Vraiment ?

Impatienté de tout ce qui n’était, semblait-il, qu’une volonté bien arrêtée de le mystifier sans but, il lança le pistolet sur la couchette, et emprisonna autoritairement les poignets de sa compagne en lui intimant :

— Voyons, Liane ! revenez à vous, et tâchez d’être un peu plus claire. Pourquoi veut-on m’arrêter ? Qu’est-ce que ce collier dont j’entends parler pour la première fois ?

— Donnez-le-moi d’abord.

— Je vous répète que je n’y comprends rien.

— C’est que vous avez oublié : mais vous l’avez ! Vous m’avez dit que vous ne le laisseriez jamais quitter votre personne. Il doit être à présent caché quelque part dans vos vêtements. Cherchez-le et donnez-le-moi avant qu’il soit trop tard.

Son émoi était trop grand pour être simulé. Bien qu’il n’eût pas le moindre indice de ce qui le provoquait, Lanyard se dit que durant ces sept mois tout avait pu arriver, et qu’il n’y avait peut-être que trop de motifs à l’agitation que Liane témoignait si vivement. À demi persuadé, il lui lâcha les poignets et, se reculant, tâtonna des mains ses vêtements, sans omettre une seule cachette possible.

— Il n’y a rien, déclara-t-il enfin avec un haussement d’épaules. Et vous allez avoir l’obligeance…

— Rien ? fit-elle à mi-voix, d’un ton consterné. Il faut donc qu’on vous l’ait dérobé pendant que vous dormiez ! Le docteur m’a parlé d’un soporifique qu’il vous aurait donné… suffisant, disait-il pour vous tenir endormi jusqu’au matin…

— Je ne l’ai pas pris.

— Ils ont dû croire que vous l’avez pris. Sinon ils ne vous auraient pas laissé sans surveillance, et il m’aurait été impossible de vous voir. Ainsi, vous vous êtes quand même endormi ? (Lanyard acquiesça.) Vous avez dormi tout l’après-midi, et profondément ? (Il l’avoua. Liane s’effondra, accablée de désespoir, sur la banquette capitonnée au-dessous du hublot.) Ils ont saisi l’occasion. À présent qu’ils ont trouvé le collier… vous êtes perdu !

— Bah ! j’ai été souvent « perdu » dans ma vie, riposta Lanyard. Et à présent je me sens moins perdu que tout nouvellement retrouvé, et c’est ce que je préfère croire… jusqu’à ce que vous consentiez enfin à devenir moins incohérente.

Elle hocha la tête avec désolation.

— Il n’y a plus rien à faire maintenant… Attendre !…

— Alors je vous engage à prendre exemple sur moi : je suis un parfait modèle de patience.

Lanyard lui tendit les cigarettes d’un étui non familier qu’il avait trouvé dans ses poches, et quand elle les eut stoïquement refusées, se servit lui-même, tandis qu’elle surveillait ardemment la porte, comme pour foudroyer l’objet de son ire, au cas où il eût surgi de derrière les cloisons !

— Cet animal de docteur ! comment ose-t-il être si rusé avec moi et se montrer en même temps si imbécile ?

— Ah ! très bien, dit Lanyard, en s’installant dans le fauteuil. Commençons toujours par ce digne Dr. Bright. Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il est venu me trouver il y a une heure, Michaël, pour me mettre en garde contre vous.

— Tout à fait gentil. Mais continuez…

— Cet idiot s’obstine à me faire la cour. Il a cru s’immiscer dans mes bonnes grâces en m’avertissant de veiller à mes bijoux, car on sait maintenant que vous êtes le Loup Solitaire.

— Et depuis quand ?

— Bright m’a dit que le capitaine venait d’être avisé par T.S.F., au début de la matinée, de vous tenir en observation jusqu’à notre arrivée à Nassau. Là, des officiers de police monteront à bord, munis d’un mandat d’arrêt contre vous.

— Ce qui a quelque chose à voir avec le collier disparu, comme de juste.

— On vous réclame à New-York pour l’avoir volé. Votre dernier grand coup, mon ami… et vous l’avez saboté !

— Moi ? Alors je souhaite sincèrement que vous disiez vrai, et que ç’ait été mon dernier. D’après vos allusions, Liane, il semblerait que j’ai mené une vie assez active, ces temps derniers. Si vous vouliez seulement être un peu moins vague…

— Si j’hésite à parler nettement, s’excusa-t-elle avec douceur, c’est que vous m’êtes très cher, Michaël, et il m’est pénible de dire des choses qui vous causeront de la peine.

— Consolez-vous en songeant que je suis préparé à les entendre. Vous m’en avez déjà dit tellement, un mot par ci un mot par là, que je pourrais quasi n’avoir plus rien à apprendre de vous !

Lanyard lui lança un sourire entendu à travers la fumée de sa cigarette.

— Voyons… Je suis accusé d’avoir volé un collier précieux et de m’y être pris si maladroitement que j’ai dû m’enfuir des États, incognito. Il paraîtrait aussi que je n’ai pas été très habile à réaliser cet exode, puisque ma présence à bord de ce bateau est connue et que les autorités ont adopté des mesures pour me faire arrêter au premier port d’escale. Et tout cela, je le présume, j’en suis redevable à mon persévérant ennemi… et votre ami à vous… Morphew. Quelle mémoire cet homme doit avoir ! Quel génie pour entretenir une haine !

— Tout cela est bien deviné et vrai en substance, acquiesça l’aventurière à regret… tout, sauf vos soupçons sur Morphew. Là-dessus, vous vous trompez : il n’a rien à voir dans cette affaire, Michaël, vous seul en êtes responsable.

— Je vous arrête ici, Liane, repartit Lanyard. Vous venez de me dire que je vous étais « cher » ? Vous ne pouvez être en même temps l’amie de Morphew et la mienne.

— Je ne vous dis rien que je ne sache par moi-même. Morphew n’est rien pour moi, vous êtes tout ; néanmoins, vos soupçons lui font injure ; il vous aurait sauvé à New-York si vous l’aviez permis. Mais vous n’avez pas voulu m’écouter quand je vous ai pressé d’accepter ses offres d’intervention…

— Cela, du moins, je le crois volontiers.

— Et même à présent, il serait votre ami… le vôtre aussi bien que le mien, si vous vouliez y consentir : Morphew est encore tout prêt à vous sauver, si nous pouvons trouver un moyen de glisser entre les doigts de ceux qui vous attendent à Nassau.

— Tiens, tiens ! Comment le savez-vous ?

— Juste avant l’appareillage, Morphew m’a envoyé Peter Pagan pour me déclarer que, si je pouvais vous persuader de débarquer à Nassau et là de vous adresser à ses correspondants – les commissionnaires chargés de ses intérêts de contrebande aux îles Bahamas, – il nous ferait tous deux passer secrètement en France, sur son propre yacht.

— Vraiment ? railla de nouveau Lanyard, qui lança sa cigarette par le hublot et se leva. Charmante pensée de la part de cet homme… mais comme c’est étrange ! Qui aurait jamais soupçonné que cet extérieur rude et sans aménité recélât tant de bonté et de simplicité de cœur !

— Vous riez parce que vous ne me croyez pas, se plaignit tristement Liane. Je me suis dévouée pour vous pendant des mois, et voici ma récompense !

— Prouvez-moi que je suis ingrat, ma chère, offrit Lanyard d’un ton léger ; prouvez-moi que je suis sceptique sans juste cause, et il n’y aura plus rien que je vous refuse en témoignage de mon repentir.

Un regard plus aigu l’enveloppa. Il vit les traits de l’aventurière se charger de malice.

— Vous avez tort de me tenter par une telle promesse…

— Pourquoi ? riposta Lanyard. Est-ce l’épreuve qui vous fait peur ? Ou craignez-vous que je ne tienne pas ma parole ?

— Ce qui me fait hésiter, c’est la crainte que vous essayiez de tenir votre parole contrairement à votre volonté.

Et comme Lanyard voulait s’expliquer :

— Non, ne dites rien maintenant. Écoutez-moi d’abord… Quand j’aurai fini, vous me direz si, oui ou non, vous avez envie de vous rappeler la belle promesse que vous venez de me faire…

Impressionné malgré tout, Lanyard se borna à un muet signe d’assentiment ; et, voyant qu’elle hésitait encore, gênée, eût-on dit, par son attention directe, il s’en alla regarder au hublot.

Le soleil se couchait dans un éblouissement de rose et d’or, au bas duquel s’entrevoyait la terre, indistincte mais déjà proche, car sous les yeux mêmes de Lanyard, une petite goélette glissa à contre-bord, à mi-distance entre le steamer et la côte, ses voiles toutes noires sur l’irradiation des eaux…

— Je vous écoute, dit à la fin Lanyard, en regardant le soleil s’enfoncer et disparaître.

Derrière lui, dans l’ombre envahissante, sa compagne reprit, d’un ton morne :

— Avant tout, il vous faut savoir que vous vous trompez au sujet de Mallison. C’est un misérable, je ne le nie pas, capable de tous les méfaits ; mais il n’est pour rien dans le vol des émeraudes de Follette.

— Vous dites cela, sans doute, parce qu’il a réussi à fournir un alibi quelconque ayant entraîné son acquittement ?

— Il n’a pas passé en justice, il a été libéré sous caution et a disparu.

— Et vous voyez là dedans une preuve d’innocence ? Ou bien est-ce sur la parole de Morphew que vous l’absolvez ?

— Mais non : c’est sur la vôtre, Michaël.

— Sur la mienne !

— Vous ne pouvez pas savoir tout ce que vous m’avez confié après votre accident ; les mille secrets singuliers que vous m’avez révélés ! Par exemple, vous m’avez dit que vous vous rappeliez nettement avoir pénétré chez Follette et volé les émeraudes, égaré que vous étiez cette nuit-là par l’alcool et de plus en révolte contre l’ordre social qui vous réduisait à la pauvreté et vous empêchait ainsi d’épouser Mme de Montalais.

Le bref crépuscule intertropical décroissait rapidement, la nuit s’avançait sur la face des eaux. Lanyard la contemplait comme s’il eût vu un abîme de ténèbres où nageaient de vagues spectres, de connivence avec cette voix qui attestait une familiarité troublante avec les secrets de son cœur.

— C’est moi qui vous ai dit cela ?

Un rire timide et embarrassé précéda cette réponse :

— Mais vous m’en avez appris bien davantage !

— En quelles circonstances ?

— Laissez-moi me reporter au commencement… La nuit qui suivit votre rencontre avec Mallison, Morphew m’invita à dîner à l’Abbaye, – encore un de ces nombreux établissements où le maître d’hôtel était justement un de mes protégés de l’avant-guerre à Paris : mais cela, Morphew l’ignorait. Il venait d’achever de me conter comment vous l’aviez humilié devant Follette, et il me donnait la chair de poule avec ses menaces de vengeance… Oh ! que vous avez eu tort de vous faire un ennemi de cet homme, Michaël !… On l’appela au téléphone. Lorsqu’il revint, il souriait, hideux et féroce. Il me dit que ses émissaires vous avaient pistés, vous et Mme de Montalais jusqu’à l’Hostellerie de la Forêt-Verte, et se vanta que vous ne reviendriez pas entier à New-York. J’essayai en vain d’obtenir qu’il me découvrît ses projets. Tout ce que je pus faire de mieux ce fut de soudoyer mon maître d’hôtel dès que Morphew eut le dos tourné, pour tâcher de vous envoyer un avertissement par téléphone. Puis je feignis d’être indisposée, me débarrassai de Morphew, et louai une auto… Ah ! mon ami, je n’oublierai jamais cette course : elle dépassait même en frénésie cette fameuse nuit de notre fuite de Paris à Cherbourg… si vous vous rappelez…

Dans l’obscurité une main alla chercher celle de Lanyard et la serra étroitement. Il se laissa faire, et répliqua simplement :

— Oui, je me rappelle.

— Donc, après un crochet pour éviter votre auto immobilisée au bord de la route, j’aperçus vos poursuivants qui arrivaient en trombe. Je me crus aux portes de la mort ! D’un coup de volant, mon chauffeur évita la catastrophe en ce qui nous concernait, et je m’en tirai avec une terrible secousse et un pare-chocs arraché. L’auto tamponneuse n’eut pas la même chance. Elle alla s’écraser dans le fossé. Par un hasard prodigieux, aucun de ses occupants ne fut blessé, mais ils étaient tous trop secoués pour se ressaisir et penser à vous. J’en profitai pour vous hisser dans ma voiture avec l’aide de mon brave chauffeur et vous ramener à New-York ainsi que Mme de Montalais. Elle s’était foulé la cheville en tombant quand vous l’aviez projetée hors de la route, mais à part cela elle était indemne. Vous… C’était miracle si vous viviez !…

« Un bras fracturé, trois côtes cassées, un grand trou dans le crâne – passez votre doigt là, vous sentez la cicatrice ? – les médecins diagnostiquèrent une commotion cérébrale. Si vous en réchappiez, disaient-ils, jamais plus vous ne redeviendriez vous-même au point de vue mental. Deux mois passèrent avant qu’il vous fût possible de parler de façon cohérente. Et encore, pas plus de deux ou trois mots à la fois ! Je vous fis sortir de l’hôpital et vous emmenai chez moi, où je vous soignai moi-même durant toute votre convalescence. À mesure qu’elle progressait, on voyait que, mentalement et physiquement, votre guérison serait complète… Votre âme, seule, Michaël, avait été blessée sans retour. Toute votre ancienne gaieté avait disparu jamais plus vous ne riiez ; vous sembliez désireux de m’avoir auprès de vous, mais plus désireux encore de rester seul, en compagnie de vos sombres pensées…

« Mme de Montalais venait vous voir chaque jour. Elle aussi fut prompte à remarquer ce pénible changement. Je n’ai jamais su ce qui se disait entre vous, naturellement ; mais il était facile de voir que le bonheur vous fuyait l’un et l’autre. Un jour elle vint pendant que j’étais sortie ; je la rencontrai comme elle partait : elle avait pleuré. Ce fut sa dernière visite. Peu de temps après, son nom figura dans les journaux parmi les passagers de marque s’embarquant sur le Paris à destination de la France… »

Sa voix expira dans les ténèbres. Elle lâcha la main de Lanyard. Il y eut un long silence où l’on n’entendit plus que le battement des machines, le froissement de l’eau le long de la coque, et les tintements de la cloche du navire.

Distrait et morne, Lanyard compta les coups : il était sept heures et demie.

Le hublot, un carré d’indigo sombre serti dans le noir de la cloison, encadrait la houle nocturne aux ondulations lamées de clair de lune, l’œil rouge d’un phare sur la pointe de terre la plus proche, un autre, vert, un peu en arrière, et au loin en avant, bas sur l’horizon, un troisième, blanc, qui clignotait sans arrêt… Une pensée traversa l’esprit de Lanyard : c’eût été un trop rude effort de nager jusqu’à l’un de ces feux, même pour un homme dans toute la vigueur de la jeunesse.

Lanyard s’entendit demander d’une voix blanche :

— Continuez, je vous prie.

— Vous ne m’avez jamais dit ce qui s’était passé, mais je ne tardai pas à le deviner. Un jour ou deux plus tard… c’était, je me souviens, le premier jour où il vous fut permis de faire quelques pas… vous m’ouvrîtes votre cœur d’une façon inattendue, et qui me fit beaucoup de peine pour vous. Vous me dîtes que votre souvenir de ce qui s’était passé chez Follette était devenu clair et réel, en quelque sorte, par suite de votre accident, et que vous compreniez, qu’il était inutile pour un homme de lutter contre sa nature, arbitre de sa destinée. La nature, disiez-vous, avait fait de vous un voleur et un ennemi des lois : vous vous étiez résigné à ne plus lutter pour devenir autre que vous n’êtes. Je vous répondis que peu m’importait ce que vous pourriez faire, que vous resteriez toujours mon ami… et plus encore, si vous le désiriez. Or, le lendemain de ce jour-là, vous disparûtes. Je m’étais absentée pour l’après-midi, et les servantes ne vous virent pas sortir. Vous n’emportiez avec vous que les vêtements que vous aviez sur le dos. Je fus plusieurs semaines sans nouvelles. Mais New-York en avait…

Lanyard se retourna tout d’un coup, saisit brutalement par les épaules sa compagne assise, la planta sur ses pieds de vive force et, d’un regard dur, fouilla son visage qu’éclairait vaguement le hublot :

— Est-ce la vérité que vous me dites là, Liane ?

S’abandonnant passive entre ses mains, elle répondit :

— La vérité entière, Michaël.

— Vous le jurez ?

— Par l’amour que je vous porte.

Murmurant une excuse, il la lâcha et, en silence, s’immobilisa dans l’ombre, comme précédemment.

— J’écoute…

— Il fallut peu de temps aux reporters pour deviner que le Loup Solitaire s’était remis à l’œuvre. Coup sur coup, Michaël, vous consommâtes une série d’exploits qui faisaient pâlir les chapitres les plus truculents de votre vie passée.

— Comment pouvez-vous affirmer que c’était moi ?

— Vous me l’avez raconté vous-même…

— Prenez garde, Liane !

— C’est la vérité, telle qu’elle est sortie de votre bouche. S’il vous répugne de l’entendre…

— Excusez-moi.

— Un soir, à minuit, vous êtes arrivé chez moi, à l’improviste, à bout de ressources, traqué par la police. Vous vous adressiez à moi ! Cela me rendit heureuse, Michaël… Mais il n’était pas facile de vous cacher, alors que l’on mettait votre tête à prix pour cinquante mille dollars, et que chaque boy-scout du pays traînait un exemplaire de votre photographie !…

— Mais jamais de ma vie je n’ai posé devant l’objectif, si ce n’est pour des passeports durant la guerre. Et ma physionomie d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était jadis ; je ne porte plus la barbe…

— Vous aviez néanmoins été surpris par l’éclair du magnésium, comme vous forciez un coffre-fort dans l’hôtel Stuyvesant Ashe. Quelqu’un de la maison, en prévision de la visite du Loup Solitaire, avait eu l’idée ingénieuse de disposer un appareil braqué sur le coffre et une cartouche de magnésium qui devait s’enflammer par le courant électrique dès qu’on frôlerait la porte. Sur cette photo, vous étiez pris de tout près, faisant face à l’appareil, agenouillé, l’oreille contre la porte du coffre, écoutant le mécanisme. La ressemblance était exacte et indéniable, et tous les journaux ont reproduit le cliché pour faciliter les recherches.

— Vous m’affirmez que cela est arrivé… et vous voulez aussi me faire croire, sans doute, que le Loup Solitaire a quitté cette maison sans démolir l’appareil photographique ?

— Au contraire, vous avez détruit et mis en miettes un appareil, mais il y en avait un second ! L’ingéniosité de l’inventeur avait prévu le cas : l’un soigneusement caché, l’autre assez facile à trouver.

Lanyard eut un sombre rire guttural.

— Décidément, on a raison de dire qu’un malfaiteur qui s’est réformé ne doit jamais récidiver ! Si j’ai été dupe d’un subterfuge aussi piètre… Enfin… reprenez… Je me suis adressé à vous… à une femme… pour me protéger de la police… Allez leur demander de croire cela, à ceux qui ont pourchassé le Loup Solitaire à travers l’Europe en long et en large, sans réussir à l’arrêter !… Et après ?

— La meute partit sur une fausse piste et vous manqua ; mais depuis ce moment-là vous avez habité avec moi. Cela vous a servi, comme l’expérience l’a prouvé, et j’ai pu vous être utile.

— Utile en quoi ?

— Vous aviez rassemblé une collection de bijoux qu’il était difficile d’écouler sans s’exposer à l’arrestation. De plus, qu’auriez-vous fait des capitaux que cette vente représentait ? Je me suis occupée de tout cela pour vous : grâce à Morphew, j’ai trouvé un acquéreur pour les bijoux, et sous mon propre nom j’ai déposé vos fonds à ma banque en un compte séparé.

— Et j’ose encore m’appeler le Loup Solitaire !

— Vous commenciez, je pense, à être moins jaloux de votre solitude, Michaël. Vous aviez appris, comme la plupart des hommes à un certain moment de leur existence, qu’il existait une femme, pour le moins, dont le dévouement vous était acquis à tout jamais.

— J’ai pourtant bien connu le Loup Solitaire : je le vois mal adoptant cette opinion.

— Mais la vie avait créé un nouveau lien entre nous…

Les paroles de Liane s’achevèrent en un silence suppliant. Lanyard ne bronchait pas. Elle se décida enfin à reprendre :

— Je vous aimais bien… et vous me le rendiez…

— Et pourtant, vous saviez que j’aimais Mme de Montalais…

— Vous m’aviez juré que c’était fini.

— Et vous l’avez cru ?

— Je voulais le croire.

Un nouveau silence ; et des minutes passèrent, chargées d’émotion. La femme devina plus qu’elle ne vit le geste d’une main qui l’invitait à reprendre. Mais elle balbutiait, la respiration lui manquait…

— Que souhaitez-vous encore que je vous dise, Michaël ?

— Il y a autre chose à raconter, sûrement ; une lacune à combler entre ce moment-là et celui-ci… J’ai à apprendre ce qui nous a fait nous embarquer ensemble sur ce bateau.

— C’est votre orgueil qui en est responsable, Michaël… Vous étiez resté plusieurs semaines inactif, la sensation créée par les journaux commençait à s’apaiser. Nous projetâmes de retourner à Paris… bien qu’il vous répugnât de devoir à Morphew le faux passeport qu’il s’offrait à vous procurer. Puis, un jour, le préfet de police donna une interview qui l’exaltait à vos dépens ; et vous, dans cette humeur bizarre et irritable qui était devenue la vôtre depuis l’accident d’auto, désespéré démesurément, vous avez juré de punir l’outrecuidance de cet homme, et vous y avez réussi…, en vous introduisant dans sa demeure et en emportant un collier de diamants qu’il venait d’offrir à sa femme. Mais, ou bien vous devez avoir commis une maladresse, ou votre chance avait tourné : vous faillîtes être pris, et en fuyant vous laissâtes une piste si reconnaissable qu’elle mena la police jusqu’à ma porte. Il nous fallut fuir de New-York en pleine nuit, réduits à chercher asile dans un pays qui n’exigerait pas de passeports. Ce paquebot-ci était le premier à partir par l’Amérique du Sud ; nous y retînmes notre passage, montâmes à bord séparément et feignîmes de nous ignorer jusqu’au moment où cet officieux docteur tint à vous présenter à moi comme étant mon compatriote.

— Et maintenant, demanda Lanyard, à lui-même plutôt qu’à sa compagne… quoi ?

— Si vous vouliez consentir à m’écouter…

— Je ne fais que cela, Liane, depuis un bon quart d’heure.

— Morphew reste mon bon ami…

— Permettez-moi de vous souhaiter bien du plaisir avec lui.

— Et il est disposé, pour l’amour de moi, à devenir le vôtre.

— Malheureusement, je tiens à ce qu’on m’aime pour mes beaux yeux, ou pas du tout.

— Je ne suis pas suspecte. Il me serait facile d’envoyer un radio, selon un code que m’a donné Morphew, à ses agents de Nassau. Ils arriveraient sans peine à égarer les policiers qui vous y attendent ; ou, si cela échouait, ils organiseraient immédiatement votre évasion.

— Tranquillisez-vous sur ce dernier point. Liane : je n’ai pas l’intention de me laisser arrêter.

— Tant mieux. Morphew entretient sur l’un des îlots avancés des Bahamas une base secrète où ses avisos se rencontrent avec ceux des contrebandiers d’alcool. Avec l’aide de ses agents, il serait facile de vous faire passer furtivement sur cette base et de là sur un bateau britannique à destination de l’Angleterre.

— Grand merci ! Mais je gagnerai mon salut en dehors de la bande à Morphew ou bien pas du tout. De plus, je n’ai aucune envie de revoir l’Angleterre avant d’être à même de m’y montrer ouvertement, sous mon vrai nom et mon vrai visage de Michaël Lanyard.

— Mais cela ne se pourra jamais !

— Dans ce cas, je me résignerai à finir mes jours en Amérique.

— Mais êtes-vous réellement assez fou pour vous imaginer qu’il puisse y avoir une façon ?…

— Il n’y a qu’une ligne de conduite possible pour moi : je dois opérer mon retour à New-York par mes propres moyens, comme on dit… et réparer le mal que j’ai commis.

— Vous n’avez commis aucun acte délictueux alors que vous étiez dans votre bon sens, Michaël.

— Pardon : mais voilà bien la question délicate, savoir lequel de mes sens, celui d’aujourd’hui ou celui d’hier, était le « bon » ! Et je ne crois guère la société disposée à contester ma responsabilité pour des actes commis alors que mon intelligence était, au moins en principe, obnubilée ! Ni moi non plus, du reste : si je ne puis disculper Michaël Lanyard, je n’ai plus besoin de la liberté d’André Duchemin.

Sans pouvoir maîtriser son tourment, la femme se leva.

— Que vous proposez-vous donc ?

— Je n’ai conçu aucun plan.

— Si vous refusez l’aide de Morphew…

— Ma chère Liane, votre « si » est impertinent et superfétatoire.

— Mais nous allons être à Nassau dès l’aube ! La police va venir à bord avec le bateau-pilote !…

— Huit heures viennent de sonner ; et en cette saison le jour se lève à quatre heures. En d’autres termes, je dispose de huit heures d’obscurité. Et le Loup Solitaire qui vit toujours en Michaël Lanyard, laissez-moi vous le dire, n’est certes pas le pauvre jocrisse dont vous venez de m’esquisser le portrait, et qui se blottit dans les jupes d’une femme par crainte de la police américaine.

Liane, la face tendue vers lui, l’enlaçait de ses bras. Lanyard se ressaisit, eut un haut-le-corps et hocha la tête avec compassion.

— Ma pauvre Liane !

Elle dit en un sanglot :

— Ce n’est pas sérieux ?…

— On ne peut plus sérieux, ma chère !

— Hier, j’étais votre aimée, aujourd’hui je vaux moins que de la poussière !

— Erreur. Je vous dois trop…

— Jamais vous ne vous acquitterez, désormais. Je l’avais prédit que vous n’oseriez plus vous rappeler votre promesse imprudente de tout à l’heure ! Ô Michaël, vous m’êtes devenu trop cher, même si vous ne saviez plus ce que vous faisiez… Je ne peux plus me passer de vous à présent. Donnez-moi au moins une chance…

Ses prières se réduisirent à un murmure, sous la main qui venait avec douceur de lui fermer la bouche. Un bruit de pas s’approchait dans la coursive. Parmi le silence qui suivit, le bouton de serrure de la cabine fut secoué, la pression d’une épaule fit craquer la porte, on perçut un juron d’irritation, et tout aussitôt un coup autoritaire retentit sur les panneaux.

Dans la poitrine haletante pressée contre la sienne.

Lanyard sentait le cœur battre à grands coups précipités. À un chuchotement de désolation : « Les voilà déjà qui viennent vous chercher ! », il répliqua sans s’émouvoir :

— N’ayez crainte : ils ne m’auront pas.

On frappa de nouveau.

— Qu’allez-vous faire ?

— Rien, aussi longtemps que je ne serai pas libre de mes mouvements.

Elle écarta les bras, mais sans retirer les mains de ses épaules. Dans la coursive, plusieurs hommes conversaient à voix basse. L’un d’eux haussa le diapason :

— Je vous le répète, il n’y avait pas assez de drogue dans ce cachet pour le faire dormir comme ça !

De nouveau, Liane murmura :

— Qu’allez-vous faire ?

Lanyard raisonna :

— Nous ne pouvons les maintenir dehors… Autant vaut les laisser entrer.

— Mais vous avez dit que vous ne vous livreriez pas…

— Hé ! ce n’est pas non plus mon intention…

Le tambourinement autoritaire reprit. Quand il eut cessé, une voix interpella jovialement Lanyard.

— Hé ! monsieur Duchemin, réveillez-vous donc, ouvrez-moi ! C’est moi, le docteur Bright. Vous m’entendez ?

— Mais Michaël ! implora Liane, vous ne pouvez pas résister à tout le personnel du navire !

— Pourquoi m’avoir apporté ce pistolet, alors ?

— Pas en prévision d’une chose de ce genre…

— Rassurez-vous : je n’en ferai pas usage. J’ai un meilleur plan. Je compte sur vous : apprêtez-vous à tirer le verrou quand je vous le dirai.

Lanyard devina la forme obscure de Liane qui se plaquait contre la porte. Le traître Bright le priait toujours d’ouvrir, au nom sacré de l’amitié. Du ton somnolent d’un homme qui se réveille à peine, Lanyard répondit :

— Un instant ! Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Le feu ?

Et tout bas :

— Vous y êtes, Liane ?

— Oui, mais…

— Rejetez-vous derrière la porte quand vous l’ouvrirez.

Il ne perdit pas de temps en préparatifs ; rien qu’une robe de chambre à enlever : il était en chemise et pantalon, nu-pieds.

— Allez-y !

Tandis que le verrou glissait, Lanyard posa le pied sur la banquette, la main au cadre du hublot-fenêtre, et se hissant lestement par cette étroite ouverture, il se laissa retomber sur le pont sans plus de bruit qu’un chat.

Une seconde, il resta en alerte, à regarder vers l’avant, vers l’arrière et par-dessus la rambarde. Le pont était désert ; par le travers, minime étincelle perdue au delà d’une énorme et noire étendue d’eau, un feu côtier isolé clignotait mélancoliquement. Hésitant, Lanyard le considéra : c’était une traversée à intimider le plus hardi nageur…

Derrière lui le hublot s’éclaira. Par l’ouverture lui parvint un tumulte de voix qui blasphémaient de colère et de désappointement… Lanyard prit son élan.

L’homme de quart sur le pont arrière entrevit une forme par-dessus bord, de la rambarde du pont-promenade. Aussitôt, il lança le cri traditionnel :

— Un homme à la mer !

L’alarme était donnée.

XVII

Les correspondants bahamiens des agences de presse américaine qui étaient au courant des choses de la mer furent unanimes au sujet de Lanyard, disparaissant du Port-Royal : les circonstances de temps et de lieu empêchaient absolument d’y voir une tentative raisonnable d’évasion. Les récits qu’ils câblèrent à New-York furent, en conséquence, publiés, pour la plupart, sous des titres de ce genre : Le Loup Solitaire se suicide en mer.

Selon ces récits, Lanyard, plutôt que de subir l’arrestation, avait sauté par-dessus bord, dans l’obscurité d’une nuit sans lune, alors que le Port-Royal se trouvait dans le détroit de Providence, à peu près à mi-chemin entre les deux rives. Si donc il songeait à gagner la terre, soit au nord où le phare de Trou-dans-le-Mur veille à la pointe de l’île Grand-Abaco, ou au sud, où le phare de l’île de l’Œuf signale les dangers du promontoire nord d’Éleuthère, le fugitif avait entrepris de lutter pendant dix-huit kilomètres contre la violence du courant qui porte vers le large à cette heure de la marée : tâche qui eût rebuté le plus robuste nageur, supposé que les requins infestant ces eaux l’eussent épargné. Chose improbable, dans le cas de Lanyard, affirmait-on à l’unanimité.

Le cri d’« un homme à la mer ! » avait fait stopper au plus tôt le Port-Royal ; on avait jeté des bouées, mis en jeu les projecteurs, et un canot de sauvetage avait passé une demi-heure à explorer les eaux avant que le navire se remît en marche. Malgré cela, les autorités qui montèrent à bord, à Nassau, peu disposées dans leur désappointement à admettre l’hypothèse du suicide, exigèrent que l’on fouillât le bateau de fond en comble ; après quoi, ils se retirèrent les mains vides et fort peu satisfaits.

Ces policiers sceptiques avaient, à New-York, au moins un collègue de jugement rassis, qui ne cacha pas sa conviction que le Loup Solitaire était un fin matois et qu’il ne se noyait pas si facilement. Et sa croyance fut confirmée lorsqu’une nuit, plus d’un mois après ce pseudo-suicide, il fut tiré de son sommeil par un jet de clarté en pleine figure. Il ouvrit les yeux et s’aperçut que l’intrus, non content de violer ainsi son domicile, avait eu l’insolence de tourner le commutateur de sa propre lampe de chevet.

D’un geste instinctif, il chercha le pistolet qu’il laissait toujours à sa portée, mais il ne le trouva pas. Avec tout le flegme qu’il put rassembler, il concentra son attention sur le visiteur mystérieux.

Ce dernier assis dans un fauteuil, près du lit, fumait un cigare emprunté à la collection du détective et tenait à la main un grand verre de grog préparé avec le précieux whisky d’avant-prohibition qu’il avait trouvé dans une réserve secrète. Il montrait par là son désir de paraître de bonne compagnie, pourvu que son hôte ne s’y opposât point.

Le regard mi-ébloui du détective rencontra le sourire aux dents blanches d’un visage fortement bronzé et abondamment barbu. Quant au costume du visiteur, il était des moins cérémonieux, et se réduisait à un jersey de coton, une veste de couleur indéfinissable, un pantalon en loques ficelé à la ceinture par une corde, et des chaussures qui eussent fait pâlir d’envie un paillasse de cinéma.

— Eh bien ! fit le détective, résumant son examen, si un tel culot ne vous apparentait d’aussi près au diable en personne, je parierais que vous n’êtes autre que mon vieux copain, défunt Michaël Lanyard !

— Ce n’est pas de jeu que de parier à coup sûr, réprimanda sévèrement le visiteur. Et j’ai le regret de vous dire que je ne suis pas le moins du monde défunt, mon bon Crane.

— Il serait plus sain pour vous de l’être, en l’occurrence. Mais puisque vous n’avez pas eu le bon esprit de rester dans votre tombe liquide…

— Comment une âme en peine résisterait-elle à la tentation de siroter à nouveau ce liquide-ci ? fit Lanyard en vidant son verre avec un plaisir non dissimulé. Il est fameux, ce grog, cher ami ! et je serais bien aise de vous préparer son frère, si vous vouliez bien oublier que vous êtes un serviteur de la loi et que votre devoir est de mettre la main au collet des revenants de mon espèce.

— J’avoue, dit Crane, qu’une bonne rasade de whisky me soulagerait la conscience.

— Vous me promettez de vous tenir tranquille ? stipula Lanyard en se levant.

— Je sais trop à quel point vous êtes doué de l’instinct de la conservation pour ne pas vous donner ma parole : vous n’avez pas à craindre que je vous saute dessus sans pistolet.

— Ni même avec, j’en suis convaincu.

— Si vous aviez l’élémentaire politesse de vous fier à moi, je ne serais pas maintenant privé de mon browning.

Lanyard jeta l’arme sur le lit.

— Excusez une simple précaution qui n’était inspirée par aucun doute sur vos bonnes intentions envers un vieil ami, ni sur votre attitude sportive envers un antagoniste professionnel.

Et, offrant à Crane la large cible de son dos, il passa dans la pièce voisine où il fit de la lumière, et d’où il revint porteur d’une boîte de cigares et d’un verre de grog.

Le pistolet restait où il était tombé. Crane n’avait pas bougé. Lanyard lui tendit le verre et la boîte ouverte.

Étonnant ! songea-t-il tout haut, quel bon goût en matière de cigares ont ces messieurs de la police !

— Je ne sais pas trop, répliqua le détective avec un sourire ironique, si je dois qualifier de même votre goût en matière de déguisement.

— Vous n’aimez pas mon costume ? fit Lanyard en considérant ses vêtements d’un air de regret. Il convient pourtant à ma nouvelle profession… Car vous voyez en moi, mon cher Crane, un navigateur qui a trois bonnes semaines d’existence.

— Cela vous laisse une lacune de deux semaines, depuis la nuit où vous avez bu à la grande tasse.

— Avant de devenir ce que je suis, confessa Lanyard, j’ai passé deux semaines en qualité de vagabond sur ces enchanteresses Bahamas.

— J’ai idée que je vais entendre une bonne histoire, sourit de joie Crane à travers la fumée de son cigare.

— Vous ne vous trompez pas, cher ami, acquiesça Lanyard. Mais donnant donnant ; je crains que vous ne trouviez mon histoire insuffisante en échange de ce que je désire apprendre de vous…

— Risquez toujours la chose. Allez-y.

— Vous vous demandez comment j’échappai aux autorités à Nassau ? C’était élémentaire… D’autre part, il faut reconnaître que j’avais affaire, sur le Port-Royal, à des gens de peu d’expérience et de mince imagination… Quand j’eus quitté ma cabine par le hublot-fenêtre, je me trouvai sans grande envie de faire une longue trempette dans l’eau noire : il faut l’ardeur de la jeunesse pour considérer sans frémir une aventure de ce genre. Il y avait tout près de moi un fauteuil de pont et, dedans, une couverture de bateau ; je pliai l’un dans l’autre et lançai le tout par-dessus bord. Dans l’obscurité, cela passa pour une forme humaine, aux yeux éberlués du matelot de quart qui, tout naturellement, comme c’était son devoir, cria : « Un homme à la mer ! » Il se produisit alors un merveilleux remue-ménage ; mais, hormis les officiers, personne ne savait à bord que l’infortuné fût un notoire malfaiteur tentant d’échapper à son destin. Eux seuls, donc, avaient intérêt à rechercher André Duchemin… et j’eus soin de me rendre invisible. Quand on mit à l’eau le canot pour explorer la mer en quête de ma personne, tous les hommes s’occupèrent exclusivement de cette manœuvre et il me fut aisé de me réfugier du côté opposé du pont, dans un des canots de sauvetage suspendus là exprès pour moi. Je me faufilai sous le couvercle de toile et y restai caché jusqu’au moment où, en vue de Nassau, le Port-Royal prit à son bord le pilote et les agents du port. Il faisait encore très sombre. Tandis que les limiers arrivaient par la droite, le Loup Solitaire se laissa glisser par la gauche, sans être vu. Quelques navires à l’ancre s’ennuyaient dans la rade. Je les repérai et, quand je fus à bonne distance du Port-Royal, j’avisai une petite goélette assez mal tenue, grimpai à bord tandis que l’homme de quart ronflait, et me cachai dans la cale.

Lanyard se tut pour raviver son cigare et ricana.

— C’était pour ce pauvre Loup Solitaire ce qui s’appelle tomber de la poêle à frire dans le feu… La goélette était, par hasard, un bateau contrebandier ! Ses occupants étaient descendus à Nassau pour faire la noce. Ils revinrent à bord le matin, levèrent l’ancre et mirent à la voile. Quand je jugeai le moment venu de me montrer, ces braves gens, qui avaient encore les cheveux raides et la bouche amère, conclurent de mon histoire improvisée que je ne pouvais être qu’un espion du Fisc des États-Unis. Et, conformément à leur tradition pratique, ils résolurent de m’abandonner sur une île déserte. Ce qui fut fait la nuit suivante : le soleil du lendemain se leva sur un rebut de l’humanité misérablement rivé au bord d’un îlot perdu, Dieu sait où, et tâchant de se remémorer son Robinson Crusoé.

« Ah ! mon ami ! je passai là quelques mauvais jours, à vivre frugalement des produits de la terre et des coquillages de la mer. Les premiers étaient fort peu substantiels et les seconds me valurent d’horribles coliques.

« L’îlot appartenait à une chaîne interminable de rochers plus ou moins gros ou de bancs de sable découverts à marée basse, séparés par des chenaux sans profondeur. Je passai laborieusement de l’un à l’autre. Finalement, je tombai sur une curieuse agglomération, vague tas de huttes habitées par des nègres pêcheurs d’éponges, leurs femmes et leur progéniture, qui bredouillaient un charabia inintelligible, vivaient dans une saleté repoussante, et montraient un mépris souverain pour un blanc dans un pareil état. Malgré tout, ils me donnèrent à manger des choses chaudes, dont je m’abstins prudemment de rechercher la nature, heureux avant tout de me garnir l’estomac.

« Leur chef savait assez d’anglais pour conclure un marché avec moi… Je m’étais enfui en chemise et pantalon, et ne possédais rien autre de précieux qu’une montre-bracelet en or. L’eau de mer l’avait détraquée, mais le nègre la convoitait ardemment et il accepta, en échange de cet objet, de me passer dans son canot sur une autre île, où il y avait des blancs. Ce fut donc ainsi que, dix jours environ après mon plongeon dans la rade de Nassau, je me trouvai sur un îlot de bonne dimension qui servait de rendez-vous et de dépôt à une bande de contrebandiers.

Mon état pitoyable à ce moment rendait mon histoire suffisamment crédible : je feignis d’être un marin français emporté par une lame, durant un récent coup de vent dans ces parages. Les contrebandiers étaient frustes, mais pas méchants ; ils me recueillirent, me nourrirent et me vêtirent, m’offrirent à boire tant et plus, et ne soulevèrent aucune objection quand je sollicitai la permission de gagner mon passage en travaillant sur le premier navire qui viendrait prendre une cargaison pour les États-Unis. Comme j’ai partagé avec eux le pain et le sel, je ne trahirai pas leur confiance : il vous suffira de savoir que je fus mis à terre pas bien loin de cette ville. Et me voici. »

Lanyard but à la santé du détective. Crane poussa un juron vigoureusement désapprobateur.

— Et vous n’avez passé à travers toutes ces aventures que pour revenir ici vous fourrer la tête dans le nœud coulant qui vous guettait !

— Mon cher ami, je ne voulais pas trop décevoir vos espérances.

— Savez-vous bien que l’on vous recherche pour une douzaine de gros cambriolages exécutés dans les derniers six mois ; que votre tête est mise à prix pour cinquante mille dollars !

— Mais, de l’avis unanime, le Loup Solitaire s’est noyé au milieu du détroit de Providence dans la nuit du 5 juin.

— Croyez-vous par hasard que quelqu’un gobe encore cette bourde, actuellement.

L’accent mis sur l’adverbe fit s’écarquiller les yeux de Lanyard.

— Et pourquoi pas ?

Crane se releva sur son séant et brandit un index comminatoire.

— Tenez, mon ami, sachez ceci pour votre gouverne : tant que je croyais en vous, j’étais disposé à faire à peu près tout pour vous ; mais du train dont vont les choses à présent, vous jouez avec le feu ; parce que dès que vous aurez quitté cet appartement et que je ne serai plus lié par ma promesse de ne pas vous causer d’ennuis (il désigna d’un geste rancunier le pistolet dont la restitution l’avait engagé d’honneur), je vais sortir derrière vous et m’acharner sur votre piste nuit et jour jusqu’à ce que je vous aie rattrapé.

— Amen ! fit Lanyard avec conviction. Allons, mon vieux Crane, ne vous fâchez pas, et croyez bien que je parle sérieusement. Si je ne m’étais pas attendu à vous trouver fidèle à vos principes que l’amitié même ne peut corrompre, je ne serais pas ici maintenant. Je ne suis venu vous déranger que dans un seul dessein : vous demander votre aide et vous offrir la mienne pour réussir à amener devant les tribunaux le Loup Solitaire, qu’il s’agisse de moi ou de quelque imposteur spéculant sur mon ancienne réputation.

— Voilà donc sur quel air vous dansez, hé ?

Lanyard haussa les épaules.

— Je ne puis me formaliser de votre ton, étant données les apparences. Mais avant de vous souhaiter la bonne nuit, je veux d’abord vous persuader de ma sincérité, et, ensuite, vous prouver qu’il existe matière à douter de ma culpabilité dans les méfaits que l’on m’impute… Je m’en remettrai enfin à vous de tout cela et laisserai la justice suivre son cours.

Crane s’étonna, n’en pouvant croire ses oreilles :

— Est-ce que vous êtes sérieux, Lanyard ?

Mais il ne reçut pour toute réponse qu’un sourire. Après une nouvelle et courte pause, le détective tendit silencieusement la main à Lanyard qui se pencha pour la lui serrer. Crane reprit :

— Et maintenant, cartes sur table, étalez votre jeu.

— J’ai toute confiance en vos sentiments charitables, répondit Lanyard en se rasseyant, mais voici qui va les mettre à rude épreuve. Dans la nuit du 3 novembre dernier…

— La nuit après celle où vous avez joué ce tour à Mallison chez la petite Mme Mac Fee ?

— Précisément.

— La nuit du jour où vous avez disparu !

— Disparu ?

— Personne, que je sache, ne vous a plus jamais revu depuis.

— Voilà qui devient fort intéressant, commenta Lanyard. Vous ne savez rien, alors, d’un accident d’auto dont je fus victime dans la nuit en question, sur la route d’Armonk ?

— Première nouvelle.

— Apprenez donc que cet accident m’a valu de sérieuses blessures : je garde sur le crâne, cachée par mes cheveux, certaine cicatrice qui me convainc qu’une de ces blessures au moins était grave.

— Bon ! fit Crane avec un petit rire ; m’est avis que vous devez le savoir mieux que personne.

— Voilà justement le chiendent : je devrais le savoir... mais je ne le sais pas.

— Autrement dit, vous ne vous rappelez pas ?…

— Entre le moment où j’ai été happé et renversé par une auto en cette nuit de novembre et celui où, dans la matinée du 5 juin, je me suis bosselé le crâne en tombant de l’escalier de la passerelle du Port-Royal, je ne me souviens de rien. Tout ce que je sais de ma vie entre ces deux dates, je le tiens d’une femme : Liane Delorme.

— Liane Delorme ! s’écria Crane. Où donc avez-vous retrouvé ce vieux cheval de retour ?

— À bord du Port-Royal.

— Magnifique ! Cette dame a été embarquée pour la France en février dernier… par ordre, et avec prière de ne plus revenir.

— Vous êtes sûr ?

— C’est moi-même qui me suis chargé de l’accompagner. Le Loup Solitaire avait tout juste commencé à se rendre calamiteux, vers cette époque, et je pensais que peut-être cette petite Liane en savait plus qu’elle ne voulait le laisser voir. Je fis donc le nécessaire auprès du gouvernement, et elle fut expulsée. Mais elle ne cessa de jurer qu’elle ne savait rien de vous et qu’on lui faisait grande injure.

— Pourtant, elle a bien dû revenir pour s’embarquer sur le Port-Royal avec moi.

— Oh ! il y a cent moyens différents, pour un indésirable, de se faufiler dans ce pays : par le Canada et le Mexique, en chemin de fer ; ou en bateau par tout autre port que New-York… Quasi sans risques d’être repéré et empêché sauf par hasard.

— Vous m’intéressez de plus en plus. Veuillez songer que je n’ai pas vu de journaux, tandis que vous, je suppose, avez lu pas mal de récits de la disparition du Loup Solitaire… Vous pouvez donc, sans doute, me dire qui a réclamé l’honneur d’avoir récupéré le collier.

— Quel collier ?

— Celui que l’on prétend que j’ai volé à la femme de votre digne préfet de police.

— Vous voulez sans doute dire du commissaire central… le commissaire Enright.

Puis ayant examiné avec défiance le visage de Lanyard, il conclut :

— On s’est payé votre tête.

— Je ne veux pas discuter cela : je commence à voir avec regret que parmi les choses que l’on a voulu me faire accroire dernièrement, il y avait passablement de produits d’une imagination déréglée. J’ai, par exemple, d’une part, votre parole, si je vous comprends bien, que l’excellente dame du commissaire Enright n’a pas été privée, par un vol, d’un précieux collier de diamants, un peu avant le départ du Port-Royal ?

— Ni avant, ni après. Ou bien… et d’abord s’il a une femme… le commissaire a su rudement bien cacher ça.

— D’autre part, je suis soupçonné d’avoir commis nombre de méfaits à la manière bien connue du Loup Solitaire…

— Aucun doute là-dessus.

— Durant une période qui a commencé, mettons, vers le Premier de l’An ?…

— Un peu avant la Noël.

— Et s’est terminé avec mon trépas aussi récent qu’opportun ?

— Je croyais vous avoir dit que personne, dans ce patelin, ne prend plus au sérieux ce conte à dormir debout.

— Vous me l’avez dit, en effet, mais vous n’avez pas répondu à ma question : « Pourquoi ne le prend-on plus au sérieux ?

— Parce que tout New-York sait que si le Loup Solitaire s’est noyé en juin dernier, son fantôme continue à faire des siennes.

— Que dites-vous là ?

— Ce que vous venez d’entendre : qu’en apprenant que vous vous étiez noyé aux Bahamas, tous les possesseurs d’objets précieux ont poussé un grand soupir de soulagement. Mais ils n’ont pas tardé à déchanter devant les sports auxquels on s’est livré sous votre nom, ces quelques dernières semaines.

— Tandis que je me nourrissais de mollusques sur les Bahamas ?

— C’est vous qui le dites. Je ne prétends pas que ce n’est pas parole d’Évangile, notez-le bien ; mais il me faut quand même admettre que vous débiteriez le même boniment, ou l’équivalent, si vous n’aviez pas quitté New-York de tout ce temps !

Lanyard resta une minute pensif et reprit :

— Faites-moi un plaisir ; permettez-moi d’user de vos bons offices pour vérifier l’exactitude de ce qu’on a raconté. Prenez votre téléphone, appelez l’hôtel Walpole, et demandez Mme Montalais. Si elle n’y loge plus, tâchez de savoir quand elle est partie et si la direction connaît son adresse actuelle.

— Mme de Montalais…

Crane attira l’appareil téléphonique contre lui et appela le Walpole, mais tandis qu’il attendait la communication, il ne cacha pas sa curiosité à l’égard de ce nom inconnu de lui.

— Y aurait-il indiscrétion à ?…

— Mme de Montalais est la personne avec qui je dînais à l’Hostellerie de la Forêt Verte, une heure avant mon accident sur la route d’Armonk.

Crane s’abstint de commentaire, car le Walpole répondait ; et après un certain délai le détective de l’hôtel, assez peu satisfait d’être réveillé à trois heures du matin, mais se secouant volontiers en faveur d’un collègue, lui annonça que Mme de Montalais était partie pour la France le 9 mars, en laissant des instructions pour faire suivre son courrier au château de Montalais, par Mende, Lozère.

Lanyard hocha piteusement la tête en constatant que Liane Delorme avait, au cours de leur entretien à bord du Port-Royal, donné plus d’une entorse à la vérité.

— Rien à faire de ce côté-là, donc. C’est bien ce que je craignais. Mais laissez-moi le temps de remettre de l’ordre dans mes pensées…

Et il se pencha en avant, le coude sur le genou et la main sur les yeux. Il reprit bientôt :

— Vous me disiez tout à l’heure que vous ne connaissiez personne qui m’ait vu en chair et en os depuis notre rencontre chez Follette Mac Fee…

— Un certain nombre de respectables citoyens vous ont entrevu, rectifia Crane, vous ont vu, même… très occupé à enfreindre leurs droits de propriété.

— Mais pas un en fait qui me connût personnellement, qui pourrait jurer de mon identité avec l’homme qui passait pour moi ?

— Pas un. Tout de même, les signalements fournis par eux étaient d’assez fidèles portraits du Loup Solitaire. Par surcroît, cette photographie au magnésium…

— J’y arrivais. Liane m’en a parlé, et je me demandais… On l’a prise, je crois, cette photo, alors que le Loup Solitaire s’apprêtait à ouvrir le coffre-fort des Stuyvesant Ashe ?

— C’est bien cela.

— En auriez-vous une épreuve sous la main, par hasard ?

En grommelant, Crane tira de dessous son oreiller un portefeuille de cuir bourré de papiers, d’où il tira une épreuve photographique non collée, de format carte postale.

— Jetez-y un coup d’œil, vous jugerez si ça ne réveille pas un brin votre mémoire.

Lanyard approcha son fauteuil de la lumière et se pencha sur l’épreuve. Mais dès le premier regard le cœur lui défaillit : impossible de nier la fidélité de cette ressemblance, tout autant que de renier les traits que lui avait reflétés son miroir à barbe le matin même.

L’homme, surpris par l’éclair de magnésium, était à genoux, l’oreille contre un coffre-fort encastré dans un mur, le visage tourné en plein vers l’objectif, tandis qu’il écoutait cliqueter le mécanisme de la combinaison, manœuvré par ses doigts fins et habiles. Ces derniers étaient gantés de chevreau blanc, car l’homme portait un habit de soirée sous un raglan de bon effet théâtral. La main qui ne s’occupait pas du cadran tenait une lampe électrique de poche dont le rayon lumineux avait, bien entendu, été trop faible pour s’enregistrer dans l’intense clarté du magnésium.

Sur la table, entre son genou et le mur, gisait un sac de cuir ouvert, bourré de ce qui semblait être une trousse complète de cambrioleur.

— Eh bien, fit Crane, voyant que Lanyard contemplait indéfiniment le portrait, qu’en dites-vous ?

Lanyard se redressa et eut un sourire jovial.

— Gentille photo, dit-il… joliment bien faite… Si vous pouvez facilement vous en procurer une autre, je vous serais reconnaissant de me faire cadeau de celle-ci.

— Ne vous gênez pas. J’en ai autant que je veux à ma disposition. La préfecture de police l’a tirée à des milliers d’exemplaires.

— Regrettable, fit Lanyard, qu’une telle curiosité ne soit pas plus rare.

— Mais, blague à part… commença Crane avec quelque agacement.

— Vous m’en demandez trop, interrompit Lanyard. Croyez-vous sincèrement que je puisse regarder cette image et tenir mon sérieux ?

— Si vous voulez mon opinion, je vous dirai qu’il n’y a pas pour vous de quoi rire là dedans.

— Crane, mon bon Crane, avez-vous accordé à cette photographie un examen attentif ?

— Que lui reprochez-vous ? De ne pas vous flatter suffisamment ?

— Mais non : à la rigueur, elle peut passer pour le gros public, qui se représente bien ainsi le gentleman cambrioleur ; mais je suis effaré, mon cher Crane, que vous, si bien renseigné sur les cambrioleurs, ayez pu admettre une seconde cette stupide imposture !

Crane pinça les lèvres, et fronça les sourcils d’un air combatif.

— Il y a cambrioleur et cambrioleur. Je vous ai toujours trop estimé pour penser que vous travailliez comme le vulgaire fretin.

— Mais comme celui-ci ! (Et Lanyard administra une pichenette dédaigneuse à la photographie.) Croyez-m’en sur parole, je n’ai jamais été aussi bête.

— Vous n’avez jamais fait un coup en habit de soirée ?

— Jamais, que je sache, je ne me suis costumé en artiste de cinéma pour ouvrir un coffre. De plus – Lanyard adressa au portrait un plissement de nez méprisant – jamais de ma vie je n’ai été pris à porter une chemise à devant mou avec un habit à queue : je laisse ça aux piliers de dancing. À propos, qu’est-il advenu de Mallison ?

— Il a filé en abandonnant la caution, grommela le détective… avec les autres que vous aviez raflés pour moi cette nuit-là chez Mme Mac Fee.

— Et vous n’avez jamais été capable de le retrouver ?

— Pas eu moyen, fit Crane avec amertume.

— Il doit être plus malin que je ne pensais, celui-là, reprit Lanyard.

— Je ne sais pas… mais il a toujours eu l’intelligence de se tenir tranquille et de rester en bons termes avec Morphew.

— Le diable protège les siens !

— Vous m’avez compris.

— Mais dites-moi. Pourquoi une grande ville comme celle-ci tolère-t-elle toujours son Morphew ?

— Que faire ? On ne peut l’accuser de rien de précis ; il est habile et il a pour amis des gros manitous… Rappelez-vous cette descente au Clique-Club…

— Mais si Morphew était pris, avec les bibelots sur lui, comme vous dites dans la police.

— Ce serait différent : prouvez quelque chose contre cet individu et l’opinion publique fera le reste.

— Savez-vous par hasard où il habite ?

Crane débita l’adresse, visiblement plongé dans une sombre distraction. Il en sortit brusquement avec un air d’inquiétude.

— Dites donc ! seriez-vous assez nigaud pour songer à vous attaquer à Morphew ?

— Mon cher ami, moi je n’y songeais pas ; c’est lui qui a pris l’offensive contre moi, sans provocation…

— Vous êtes donc bien avide de souffrir, hé ?

— Je ne suis pas de ceux qui s’avouent jamais battus, vous le savez…

— Après tout, c’est vous que cela regarde, et je n’en perdrai pas le sommeil pour vous. Morphew est hors de la ville, personne n’a l’air de savoir au juste où…

— Comme Mallison, eh ?

— Pourquoi vous occuper toujours de Mallison ? Il est éliminé.

— Peut-être… Abandonner sa caution ne dénote pas précisément une conscience tranquille : ce geste de l’homme des dancings devrait suffire à vous éclairer… Quelle que soit votre opinion sur ma culpabilité ou mon innocence.

— Je ne suis pas bien votre raisonnement.

— Il est pourtant assez clair, pour quelqu’un qui sait comme moi que Mallison se prétendait en termes d’amitié intime avec les Stuyvesant Ashe, ou du moins avec Madame. Je me souviens nettement qu’il a parlé d’elle à Follette Mac Fee.

— Et alors ?

— N’est-ce pas, du moins, un détail curieux que cette épreuve, ce portrait si bien posé et composé du Loup Solitaire en habit ait été pris en instantané dans l’hôtel de gens réputés être en relations amicales avec Mallison ?

— On voit bien que vous connaissez peu la société de New-York, si vous vous figurez que les Ashe, l’une des plus vieilles et des meilleures familles de la ville se prêteraient à une machination quelconque organisée par un piètre petit malfaiteur comme ce pilier de dancing.

— Il faut donc conclure que jamais aucun Ashe ne s’est rendu coupable d’un faux pas…

— Je ne dis pas cela. Les hommes de cette famille ont toujours mené une vie un peu débridée…

— Mais n’est-il pas possible que Mallison ait été au courant d’une chose que le chef actuel de la maison Stuyvesant Ashe eût préféré garder secrète vis-à-vis de l’opinion publique ? Vous n’oubliez sûrement pas que Mallison avait mille moyens de gagner malhonnêtement son existence et que l’un d’eux était le chantage ?

— Autrement dit, vous estimez que Mallison a contraint les Stuyvesant Ashe à lui permettre de prendre chez eux la photographie en instantané d’un comparse grimé à votre ressemblance et essayant d’ouvrir leur coffre ?

— En vérité, vous lisez dans ma pensée.

Crane eut un reniflement de dédain.

— Eh bien ! cette jolie petite hypothèse crève comme un ballon rouge au contact d’une cigarette allumée… parce que le type que vous voyez devant ce coffre-fort s’est retiré avec tout le contenu de celui-ci. Vous n’allez pas me dire, je pense, que les Stuyvesant Ashe auraient poussé la complaisance jusqu’à se faire dépouiller ?

— Je ne vous affirme rien parce que je ne sais rien ; je soumets simplement cette éventualité à votre réflexion. Étant donné qu’il est inutile de prétendre amener les Stuyvesant Ashe à démentir l’histoire qu’ils ont racontée, je ne peux que vous faire toucher du doigt ses plus éclatantes absurdités.

En souriant, Lanyard mit l’épreuve entre les mains du détective.

— Regardez-y de près, mon bon Crane ! et dites-moi comment vous qualifiez la mine de ce pseudo-Loup Solitaire.

— Il a l’air quasi ahuri, repartit Crane. Mais cela peut arriver à tout le monde quand on se voit partir devant le nez un éclair de magnésium auquel on ne s’attendait pas, au moment où l’on est occupé à l’exécution d’un gros coup ?

— Mais n’avez-vous pas remarqué, au contraire, qu’un homme réellement pris à l’improviste ne le laisse jamais voir sur une photo au magnésium ? L’éclair flambe trop vite pour qu’on ait le temps de montrer à l’objectif l’expression appropriée. Quand un homme a l’air surpris sur un de ces portraits, c’est qu’il pose dans l’attente de l’éclair !

Crane regarda de nouveau et grommela :

— Il y a peut-être bien du vrai là dedans.

— Considérez encore ces autres anomalies. Non seulement je suis représenté là comme assez idiot pour aller cambrioler en habit de soirée…

— Mais vous prétendez que vous ne saviez pas ce que vous faisiez quand toute cette histoire est arrivée.

— Je prétends que s’il est légitime de supposer qu’un choc à la tête me fit revenir à des habitudes oubliées de malfaiteur, il n’est pas moins légitime de reconnaître que j’aurais montré aussi quelque respect pour les principes de sens commun qui guidaient antérieurement mes pas dévoyés. Le Loup Solitaire a dû en partie ses succès, dans le Paris d’avant-guerre, à ses méthodes élégantes d’opérer. Il n’a jamais touché d’outils de cambrioleur, et à plus forte raison il n’en a jamais porté de trousse avec lui, depuis la fin de son apprentissage. Puisqu’il était à même de résoudre à l’oreille le secret d’un coffre… comme le drôle de coco représenté ici voudrait qu’on le crût capable… Pourquoi se charger d’un matériel qui, trouvé sur lui, eût entraîné sa condamnation aux yeux de la police ? En fin de compte, on veut nous faire accroire non seulement que le Loup Solitaire a négligé en cette occasion de s’assurer qu’il n’y avait pas de fils d’appareil avertisseur, – et, s’il eût pris cette précaution chère aux cambrioleurs digne de ce nom, il n’aurait sûrement pas pu ne pas voir le fil qui aboutissait à la charge de magnésium ! – mais encore qu’après que l’éclair lui est parti dans la figure il a continué méthodiquement à ouvrir le coffre, à enlever les valeurs qu’il contenait, et qu’il est parti sans encombre.

— Soit ! fit Crane poussé dans ses derniers retranchements ; mais on nous a toujours dit que le Loup Solitaire ne manquait pas de sang-froid.

Lanyard éclata de rire.

— Mais je puis vous assurer que même avec tout le sang-froid du monde, cet homme-ci aurait été gelé s’il lui était arrivé quelque anecdote de ce genre ! J’ai mon petit amour-propre, mon cher ami, et tandis que je me refuserai toujours à admettre que le Loup Solitaire avait les foies blancs, je confesse très volontiers que, dans une circonstance comme celle qui devait accompagner la prise de cette photographie, il aurait sans vergogne décampé aussitôt, honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.

— C’est possible, concéda Crane à regret. Tout ce que vous me dites paraît assez raisonnable, et je commence à croire que je mérite le premier prix de bêtise pour n’avoir pas pensé plus tôt à vos arguments. Mais, ceci admis : où cela nous mène-t-il ?

— Au point où j’ai promis de vous amener, où vous êtes obligé de reconnaître que je ne puis être l’auteur de ces vols récents attribués au Loup Solitaire.

— Et, de là, où allons-nous ?

— Je ne peux parler que pour moi, dit Lanyard en se levant : je m’en vais découvrir la vérité. Je ne sais pas ce qui s’est passé, ni où je suis resté caché, ni ce que j’ai fait, durant ces sept mois. Il se peut que la conviction que j’éprouve de n’avoir pris aucune part aux méfaits que l’on m’impute, soit simplement un mirage. Je découvrirai peut-être que c’est moi le coupable, que c’est moi le farceur qu’on voit sur cet instantané. Dans ce cas-là, étant donné qu’un homme si sujet à redevenir criminel dans ses moments de personnalité seconde est trop dangereux pour rester en liberté, je reviendrai me faire appréhender par vous. Mais je ne crois pas que vous deviez espérer me revoir dans ces conditions-là ; et si le hasard nous remettait en présence avant que j’aie réussi à me faire une conviction… eh bien ! rappelez-vous : je ne demande pas de quartier. Je n’ai à solliciter qu’une faveur, qui s’accorde avec votre devoir : c’est que votre désir de boucler Michaël Lanyard ne vous fasse pas oublier que Mallison est également en liberté et qu’il pourrait bien être en réalité la clef de ce mystère.

Un sourire radieux s’épanouit sur le visage de Crane.

— Le plus stupéfiant de tout ça, affirma-t-il, c’est que je crois en vous : je crois même que vous viendrez prendre votre médecine comme un brave petit homme, si vous découvrez que c’est vous le coupable.

Il serra la main de Lanyard avec vigueur :

— Allez-y, mon fils : c’est peut-être bien l’attendrissement de l’adieu, mais je prends votre parti. Me pardonnerez-vous de ne point me lever pour vous reconduire jusqu’à la fenêtre ?

XVIII

Persuadé que, par l’entretien qui venait de s’achever, il avait converti un actif et dangereux antagoniste en une sorte d’adversaire passif disposé à accepter le bénéfice de tout doute légitime et à adopter une politique d’abstention tant que ses propres plans encore nébuleux pouvaient affecter un ennemi commun ; persuadé que le changement effectué dans son aspect le préservait d’être reconnu par tout autre ennemi, public ou privé, Lanyard, en quittant Crane, n’en alla pas moins son chemin avec toute la prudence d’un homme qui craint à chaque coin de rue de tomber dans un piège.

Sa dernière pièce de monnaie lui servit à payer son billet à la plus proche station du chemin de fer souterrain. Le quai étant presque désert à cette heure du service de nuit, il put facilement s’assurer que personne ne le suivait. Il prit place dans une rame allant vers le nord, qui l’emporta, en proie à ses sombres réflexions.

Il ne s’étonnait pas que Liane eût quelque peu truqué la vérité en retraçant ces sept derniers mois d’existence oubliée ; mais il se demandait à quoi pouvaient bien tendre les suppressions qu’elle avait opérées de certains faits, et l’insistance qu’elle avait apportée à d’autres. Ce qu’il discernait le mieux pour l’instant, c’est qu’elle espérait le tenir par la reconnaissance. Ou bien il avait été son amant pour un temps, comme elle l’affirmait, et elle désirait à tout prix le garder ; ou bien il ne l’avait pas été et elle pensait le vaincre en lui faisant croire qu’il était lié d’honneur à elle : d’où les inventions du collier volé et de la fuite obligatoire de New-York réalisée grâce à son aide, ajoutées à celle de l’asile qu’elle prétendait lui avoir donné lorsque, redevenu Loup Solitaire, il était traqué par la police.

Dans cette dernière allégation, il pouvait y avoir, il y avait sans doute quelque demi-vérité latente : Lanyard n’était pas encore disposé à nier que le Loup Solitaire fût naguère ressuscité en lui, durant sa confusion mentale ; mais la réunion de faits prouvant l’entorse donnée par Liane à la vérité lui permettait aussi de se demander si ce témoignage avait même un fond réel. Il était certain, d’après la parole de Crane, que la longue absence de Lanyard n’avait pas réussi à mettre fin dans New-York aux vols attribués au Loup Solitaire. Et rien ne démontrait que l’auteur de ces récents exploits ne l’était pas également de la série de cambriolages qui avait précédé sa fuite. Rien ne lui interdisait de s’en tenir à cette hypothèse et d’en tirer quelque réconfort.

De fait, elle lui en procurait fort peu : rien ne lui semblait avoir de réelle importance, en regard de l’énigme du retour d’Ève en France confirmé par les nouvelles reçues du Walpole ; affirmation qui réfutait nettement le récit fait par Liane de cet événement, lequel apparaissait malheureusement à Lanyard comme la seule explication possible.

D’après la version de Liane, les amoureux s’étaient séparés dès avant le début de ce nouveau chapitre de l’histoire du Loup Solitaire, parce que Lanyard refusait de laisser Ève associer son existence à celle d’un criminel poursuivi. Et de tout son cœur Lanyard voulait croire qu’il en avait été ainsi… Or Crane affirmait que le Loup Solitaire s’était manifesté dans New-York avant la Noël, et que Liane avait été expulsée dans le mois de février, alors que l’hôtel Walpole fixait au 9 mars le départ d’Ève ! Liane, donc, ne pouvait avoir eu connaissance par elle-même des raisons qu’avait eues Ève de quitter l’Amérique. Mais celles-ci pouvaient-elles avoir été autre chose que l’échec d’une tentative faite par Ève pour ranimer la conscience de l’homme qu’elle aimait en la personne du Loup Solitaire ?

Le saurait-il jamais ? Jamais, en tout cas, se disait-il, de la bouche d’Ève. Jamais, croyant ce qu’elle devait logiquement croire, elle ne consentirait à le revoir, ni même à lire ses lettres, à supposer qu’il eût l’audace de l’importuner de la sorte. Une entière disculpation pouvait seule ranimer sa foi en lui, et même dans ce cas ne répugnerait-elle pas à le rencontrer, à se laisser voir en public avec lui ?

Non. Il devait compter qu’Ève était perdue à jamais et panser tant bien que mal cette blessure, en se disant que cela valait mieux ainsi.

Mais avant de se soumettre à ce renoncement, il lui fallait posséder la vérité, entière et sans fard.

C’est pourquoi, à cette heure, il se dirigeait droit au cœur des ténèbres où se cachait, à son avis, cette vérité.

Dix minutes après avoir quitté Crane, il sortit du métro par la station Plazza, se glissa dans Central Park, et disparut aux yeux humains pour la demi-heure suivante. Puis il déboucha dans la 77e rue et, par une diagonale à travers les jardins du Musée d’Histoire naturelle, gagna le paisible quartier de la Riverside Drive, qu’il suivit en direction du nord. Un policier en patrouille le regarda par deux fois, mais voyant qu’il n’était pas en état d’ivresse, il cessa de s’occuper de ce vagabond sans intérêt.

La nuit semblait répondre à son dessein. La chaleur avait peuplé les parcs de dormeurs fuyant leurs appartements. À cette heure tardive, ils étaient encore sur les pelouses et sur les bancs en assez grand nombre pour que la présence de Lanyard passât inaperçue. Une légère brume voilait les flots noirs de l’Hudson et estompait de halos les lumières lointaines. Sur l’avenue vrombissait un flot continu d’autos.

La résidence de Morphew dressait orgueilleusement à l’écart de ses voisines sa masse quadrangulaire de maçonnerie, qui offrait, par sa lourde richesse, un singulier air de famille avec son propriétaire. Des fenêtres ouvertes montraient qu’elle n’avait pas été fermée pour l’été, bien que Morphew, à en croire Crane, fût en villégiature. Et l’absence de lumière, en dehors d’une clarté de veilleuse derrière le panneau vitré de la grande porte de devant donnait à penser que la domesticité était au lit. D’un coup d’œil, Lanyard repéra une demi-douzaine de voies d’accès, puis sortit de l’allée sans affectation, pour s’allonger sur l’herbe d’une pelouse, à l’endroit où un bosquet placé entre lui et le réverbère le plus voisin projetait une ombre d’un noir d’encre.

Il resta là étendu environ une heure, sans détourner son attention de l’hôtel situé de l’autre côté de l’allée. Comme l’aube approchait, le passage des véhicules était devenu plus rare et intermittent, ce qui amoindrissait les risques d’être aperçu, au moment de mettre son projet à exécution. Aucun scrupule ne l’arrêtait plus : il tenait Morphew pour uniquement responsable de toutes les tribulations qu’il avait éprouvées depuis le soir lointain de leur première rencontre. Il était résolu à se venger de lui et à en tirer une compensation sérieuse pour tous les maux subis et dont il souffrait encore.

Le point d’assaut adopté par Lanyard était une fenêtre avec balcon, au second étage du côté sud de la maison, le plus éloigné de la façade donnant sur l’avenue. L’entrée des fournisseurs n’était défendue que par un grillage métallique : Lanyard le franchit avec l’agilité d’un lézard et, deux minutes après, son ombre légère se confondait, au niveau du balcon, avec la teinte grise de la pierre contre laquelle il se plaquait. Une minute de plus encore, et il avait franchi la balustrade du balcon, où il se tapit pour examiner l’intérieur de l’appartement.

En dedans de la porte-fenêtre ouverte pendaient d’épais rideaux écartés. Aucune lumière ne passait entre eux. Ce devait être là une pièce d’habitation, studio ou salle à manger : les chambres à coucher étant apparemment toutes à l’étage au-dessus. Une rapide enjambée en flexion le fit passer entre les rideaux ; une autre, dont il profita pour se redresser, le transporta au milieu de la pièce, où il s’arrêta court, en arrêt… galvanisé par le relent de la fumée d’un cigare de luxe qui l’avertit qu’il s’était pris au piège. Au même instant, les battants de la fenêtre se refermèrent à grand bruit derrière lui, la crémone fut tournée, les anneaux claquèrent sur leurs tringles de cuivre, le rectangle de clarté bleuâtre de la nuit s’effaça, et il resta environné par l’obscurité absolue : seul le brasillement d’un bout de cigare clignotait à quelque distance de lui comme un œil de félin.

Sa voie d’accès étant sûrement bloquée, et lui-même se trouvant en terrain inconnu, sans indice d’une issue quelconque, il n’avait d’autre choix, avant de hasarder un nouveau geste, que d’attendre que l’on fît de la lumière. Mais des secondes passèrent, puis des minutes, et les ténèbres demeuraient identiques : on jouait avec lui, bien sûr, on comptait l’énerver par l’incertitude. Exaspéré mais forçant sa voix à prendre un timbre calme, il dit :

— Allons ! vous m’avez eu. Faites de la lumière.

Personne ne répondit, la lumière ne se fit pas.

Il reprit d’une voix plus âpre :

— Je vous donne jusqu’à trois pour faire de la lumière. Sinon, j’envoie une balle dans ce qui se trouve à trente-cinq centimètres au-dessous de ce cigare.

L’œil de feu rougeoya plus sardoniquement : ce fut tout.

Par pure bravade, il se mit à compter :

— Une… deux…

Un coup de sifflet vrilla le silence, il perçut derrière son dos un brusque remuement et se retourna, décochant au hasard un coup de poing, sans effet ; mais un autre coup brutal, également lancé au hasard, lui arriva en plein sur la joue, juste en avant de l’oreille. Ébranlé, il tituba et rencontra deux bras qui l’attendaient. Avant qu’il se fût ressaisi et eût tenté de se dégager, d’autres bras l’enlacèrent par derrière, un croc-en-jambe lui fit perdre l’équilibre et, se débattant comme un forcené, Lanyard alla au parquet, écrasé sous une masse humaine dont le poids seul eût suffi à lui ôter la respiration.

Au-dessus de sa tête, un plafonnier s’illumina d’une clarté solaire…

Immobilisé par cinq gaillards, dont l’un, évidemment le plus fort, lui enfonçait son genou dans la poitrine, Lanyard détourna la figure de la lumière éblouissante et vit en face de lui le masque flegmatique de Morphew qui le considérait.

XIX

Assis, les deux pieds écartés, Morphew s’appuyait des deux poings aux bras d’un fauteuil. Sa face blême et bestiale était dénuée de toute expression ; et à part les filets de fumée s’échappant de ses narines et le cigare planté au coin de sa bouche, on l’eût pris pour un masque de diable japonais.

Un peu au-dessus et en arrière de cette odieuse apparition, Peter Pagan, appuyé de ses deux bras croisés sur le dossier du fauteuil, présentait son visage de démon familier : ses lèvres de pitre s’écartaient en un large sourire, ses petits yeux pétillaient de malice.

— Je suppose, dit-il à Lanyard comme on s’adresserait à un enfant turbulent, que vous vous croyez bien malin de tenir éveillés des bourgeois respectables jusqu’à des heures aussi indues !

Lanyard médita sur cette plaisanterie en entrefermant les paupières, mais resta par ailleurs immobile et muet.

Avec une lenteur théâtrale, Morphew lâcha le fauteuil d’une main, le temps de retirer son cigare de sa bouche. Et dans un grognement il commanda :

— Fouillez-le.

Des doigts exercés retournèrent les poches du captif.

— Ce type n’a pas de browning, annonça d’un ton dépité l’homme qui lui comprimait la poitrine.

— Moi, je n’ai jamais cru qu’il en avait un, commenta aigrement Pagan. Ce joli monsieur aime à payer d’audace.

— Laissez-le se lever, ordonna Morphew… mais restez auprès de lui pour le cas où il aurait un petit revenez-y.

Libre de nouveau, Lanyard se remit debout, se secoua comme un barbet, rajusta ses effets de matelot, sourit avec assurance au cercle de faces attentives (l’un des hommes, il le constata sans déplaisir, avait le nez enflé et un autre crachait ses dents), puis, avec un air d’irritante indulgence, se pencha aimablement vers l’homme assis, arbitre de la scène.

— Monsieur s’alarme inutilement, susurra-t-il avec une politesse affectée. Quelque chose me dit que j’aurais été bien avisé de remettre notre règlement de comptes arriérés à une occasion plus favorable.

— Ce règlement aura lieu ici même et tout de suite, répliqua Morphew d’une voix sourde, avant que ni vous ni moi quittions cette pièce.

Il lança à ses séides un coup d’œil impassible.

— Sortez, vous attendrez dans le vestibule : je donnerai un coup de sifflet si j’ai encore besoin de vous. Si vous entendez deux coups de sifflet, que l’un de vous aille chercher un flic, et que les autres arrivent au trot.

Lanyard bâilla sans façons, puis suivit d’un œil railleur la retraite des gardes du corps. Sans y être invité, il s’installa dans un fauteuil des plus moelleux et poussa un soupir de soulagement.

— Un agent de police, mon bon Morphew ! Est-ce que mes oreilles me leurrent ?

— Non, repartit nettement Morphew, elles ne vous leurrent pas.

Pagan cligna des yeux vers les oreilles en question.

— Même raccourcies, ces oreilles-là ne sont pas capables de leurrer qui que ce soit.

Mais Lanyard ne se laissa pas distraire une seconde par les facéties du pitre.

— Si je comprends bien, reprit-il, s’adressant à Morphew, vous avez l’intention de me faire arrêter.

— Cela dépend de vous.

— Monsieur aime sans doute à faire de l’esprit…

Fixant Lanyard d’un regard impénétrable, Morphew mâchonna pensivement son cigare et répondit :

— Peut-être que oui, peut-être que non. Cette ville est toute prête à accorder une certaine popularité au héros qui fera mettre sous clef le Loup Solitaire. Et vous devez savoir si, oui ou non, vous avez reçu assez de coups.

— Mais puisque vous me le demandez, sourit franchement Lanyard… beaucoup trop déjà.

— Fort bien, acquiesça Morphew, quelque peu flatté. Il vous appartient d’exprimer votre désir maintenant… Ou aller à Sing-Sing tirer vingt ou trente ans, ou rester ici en ville et mener la vie en douce.

— Il n’y a pas si longtemps, le Loup Solitaire se vantait qu’il ne trouvait pas du tout nécessaire de mener la vie en douce ou autrement… comme vous avez bien voulu me le rappeler, monsieur, la dernière fois que nous avons eu le plaisir de causer ensemble.

— Pas la dernière fois, à beaucoup près, riposta brutalement Morphew ; mais je sais de quand vous parlez.

— Aujourd’hui, je commence à me demander si le Loup Solitaire n’était pas fondé à se vanter ainsi, simplement parce qu’il n’avait pas reçu de provocation idoine.

Morphew prit le temps d’assimiler la chose.

— Si je ne me trompe, c’est un défi ?

— Comme il vous plaira de le prendre.

— Si vous ne goûtez pas la façon dont vous avez été traité, prenez-vous-en à vous-même. Je vous ai donné toutes les occasions de vous en tirer en gentleman…

— Mais vous vous êtes constitué juge de savoir si j’y avais réussi ou non.

L’expression de Morphew devint plus terne que jamais, et il cessa un instant de mâchonner son cigare.

Avec un sourire innocent, Lanyard en profita pour examiner la pièce, une bibliothèque meublée et décorée avec plus de goût qu’on n’eût pu s’y attendre.

Mais le silence chargé de menace affectait les nerfs de Pagan. Dans son agitation, il quitta sa place au dos de Morphew et alla vers un plateau garni, posé à un bout de la table de lecture.

— Que dirait-on d’un petit apéro, hein ? suggéra-t-il par-dessus son épaule.

— Merci, répondit poliment Lanyard ; mais je me rappelle trop bien vos tours de prestidigitation, monsieur ; je ne tiens pas à risquer, cette fois-ci, en me réveillant, de me trouver accusé… cela se pourrait bien… d’assassinat.

Quasi involontairement, Morphew lâcha un grognement méditatif.

— D’assassinat ?…

Avec un mouvement d’inquiétude qui n’était pas entièrement affecté, Lanyard se redressa sur son siège.

— Excusez, monsieur ! J’aurais dû me taire et ne pas vous mettre des idées en tête.

— Oh ! dites donc ! en voilà assez, hein ? s’empressa de réprimander Pagan. Pourquoi ne pas être beau joueur ? Il a passé pas mal d’eau sous les ponts de l’Hudson depuis cette nuit où vous vous êtes montré si méchant… – presque pour rien, en fait –… que Morphew a dû vous faire goûter du fouet. Ce n’est pas lui qui l’a voulu, mais vous qui l’avez demandé, Lanyard… et vous le savez bien.

— Réellement, monsieur, voilà qui devient fatigant…

— C’est tout différent cette nuit, reprit Pagan avec amabilité. Nous en avons tous tant vu, nous nous connaissons beaucoup mieux les uns les autres : il n’y a plus aucune raison de nous regarder en chiens de faïence.

— Il n’y en a plus ?

— Voyons ! puisque les six derniers mois ont prouvé que nous suivons la même voie, que nous tendons au même but… Et maintenant que nous avons tous commis nos erreurs et sommes prêts à les reconnaître et à profiter de la leçon… vous allez cesser de tourner en rond et de montrer les crocs, et venir vous coucher sous la table comme un bon chien.

— Que je suis ?

— Pour sûr ; demandez à Morphew ; il le sait. Et vous ne tarderez pas à l’apprendre, si vous ne le savez pas encore. Alors nous serons, tous ensemble, gentils comme des petites jeunes filles. Pourquoi ne pas entamer la conférence de la paix par un petit jappement d’amitié ? Cela nous fera du bien à tous les deux : votre journée a été dure, et vous nous avez procuré une nuit agitée.

— Je suis désolé, monsieur, de croire que j’ai pu, bien involontairement, être pour vous une cause d’insomnie.

Renonçant à la tâche ingrate de tenter d’apprivoiser Lanyard, Pagan se confectionna philosophiquement un grog solitaire et répliqua :

— Alors, qu’est-ce que vous en dites ? Vous ne supposez tout de même pas que nous aurions pu fermer l’œil en apprenant le retour du fils prodigue ?

— En effet, songea pensivement Lanyard : je m’aperçois que vous étiez informé de mon retour.

— Sinon, il n’y aurait pas eu de motif de vous préparer cette petite réception.

— Je m’étonne même de m’en montrer surpris.

— Pauvre ami ! prononça Pagan avec compassion : savez-vous que c’est nous qui vous avons ramené ?

— Je crains bien d’être incurablement stupide…

— C’est sur un de mes bateaux que vous êtes revenu de l’îlot du Rhum, expliqua brusquement Morphew. Si je n’avais pas donné le mot par T.S.F. aux gars de là-bas, quand ils m’ont annoncé que vous étiez arrivé, vous y seriez encore à faire le pied de grue sur les rochers.

— Stupide, insista Lanyard, est un terme trop faible pour dépeindre mon imbécillité. Et je n’ai jamais soupçonné…

— Ça ne vous a donc jamais paru drôle, interrompit Morphew avec un mépris écrasant, qu’un équipage de contrebandiers permette à un inconnu de mettre le nez dans ses petites affaires, lui accorde après cela un transport gratuit et le dépose à terre, libre d’aller raconter tout ce qu’il sait aux agents de la prohibition ?

— Je dois avouer que ces braves amis m’ont paru singulièrement confiants.

— Vous attribuiez apparemment cela à vos grâces séductrices, fit observer doucement Pagan par-dessus le bord de son verre. Non que je veuille vous le reprocher…

— Je l’aurais bien mérité, répliqua Lanyard. Je suis si faible d’esprit que je ne vois pas encore comment…

Pagan s’apprêtait à poursuivre l’avantage que lui concédait Lanyard ; mais un coup d’œil foudroyant de Morphew arrêta sa langue à temps, et lui fit s’enfoncer le nez dans son verre de grog.

— C’est comme ça, reprit Morphew avec importance, tandis que Lanyard se tournait vers lui d’un air attentif. Il ne fait pas bon me contrarier, affirma-t-il avec la simplicité des forts. Il fait même très mauvais de me contrarier, si vous voulez le savoir. Ce que j’ai décidé d’obtenir, je l’obtiens… (une pause prêta tout son poids au mot suivant)… toujours. Il me faut parfois patienter un peu mais, au bout du compte, j’arrive toujours à mes fins. Toujours.

— Voilà qui est bien dit. Et par un citoyen cent pour cent de ce libre pays où le dollar est roi, ironisa Lanyard.

— Fort bien, repartit Morphew. Riez si ça vous amuse. C’est votre genre, et votre droit aussi, dirais-je. Ce n’est pas le mien, et c’est peut-être regrettable : mais on ne peut pas tout avoir en ce monde… Je vous ai laissé vous amuser à mes dépens, mais je n’en ai pas encore fini avec vous. Si vous vouliez bien cesser de plaisanter, nous arriverions peut-être plus facilement à nous entendre.

— Continuez, je vous en prie, répliqua Lanyard avec une affectation de courtoisie exquise : je suis tout oreilles, vous le voyez.

Pendant une minute, Morphew mâchonna son cigare.

— J’ai laissé mes gens vous ramener à New-York parce que je me figurais que vous étiez devenu plus docile.

Il céda-à la tentation de se découvrir un peu.

— Voilà comme je suis, moi, voyez-vous : quand un type se rebiffe, je lui lâche toute la corde dont il a besoin pour s’y entortiller avant de me mettre à tirer dessus. Ainsi, la nuit de notre première rencontre, je vous ai soumis une proposition fort honnête. À prendre ou à laisser. Si vous n’aviez pas rué, montré les dents et fait toutes ces simagrées en invoquant votre sainte vertu, nous nous serions, vous et moi, évité bien des peines. Mais votre façon de vous comporter cette fois-là m’a démontré que les bons procédés vous sont indifférents. Je vous ai donc laissé faire. Qu’est-il arrivé ?

— Est-il bien nécessaire de revenir là-dessus ? Voyez : nous embarrassons terriblement M. Pagan.

Morphew secoua la tête, comme importuné par un zonzon de moustique, et poursuivit :

— Qu’est-il arrivé ? Vous êtes parti. Un méchant petit whisky qui aurait à peine émoustillé un enfant a embrumé vos nobles principes, et vous vous êtes mis à gâcher le métier.

— Il me semble vraiment que vous ne rendez pas justice aux talents de ce pauvre bougre si plein de bonne volonté : Mallison !

— Mallison !

Étouffé, eût-on dit, par un débordement d’indignation qui venait soudain obstruer sa gorge, Morphew demeura quelques secondes incapable de proférer une syllabe ; tandis que Lanyard, s’abstenant du moindre commentaire, témoignait cette fois un étonnement devenu tout à coup réel. De toute évidence, en prononçant le nom de Mallison, il avait touché un point sensible. Mais la crise ne dura qu’un instant : prompt à se ressaisir, Morphew reprit son débit monotone et habituel.

— Ôtez-vous cette idée de la tête… Mally est un perfide, un fichu petit imbécile, mais, même dans ses meilleurs jours, il n’a jamais eu l’aplomb de se mettre au gros ouvrage.

— Si j’ai bonne mémoire, vous étiez d’un avis différent quand nous nous sommes rencontrés chez Mme Mac Fee ?…

— Vous aviez sur moi l’avantage. Comment vous prouver que vous étiez dans le faux du tout au tout, alors que la petite Mac Fee était toquée de vous et prête à admettre que le noir était blanc si vous le lui aviez dit ?

— Ne m’accablez pas de compliments… Excusez une légère digression : je serais curieux de savoir ce qu’il est advenu de Mallison.

— Je l’ignore, avoua Morphew en rechignant. Mais je le saurai avant peu…

Il eut une minute de silence féroce.

— Si cet idiot avait eu seulement le bon sens de se fier à moi… Mais il a tremblé que nous ne réussissions pas à lui fournir un alibi, et il s’est évanoui sans même dire bonsoir.

— Et vous ne l’avez plus revu depuis ?

— Pas de danger ! Il sait trop bien qu’il me doit la grosse caution que j’avais déposée pour lui !

— Malgré cela, je ne suis pas très convaincu que Mallison soit aussi innocent que vous le représentez.

Le ton de Morphew devint intentionnellement irritant.

— Je suppose que cette mémoire dont vous vous vantez vous joue un tour. Ne m’avez-vous pas avoué que vous aviez fait ce coup-là vous-même ?

— Ah ! (Une lumière venue sous encore un autre angle promettait à cette heure d’éclairer les plus sombres recoins de la duplicité de Liane.) Vous avez causé avec Mme Delorme…

— Avec vous deux.

— Pardon ?

— Je vous répète que nous avons causé de toute cette affaire à nous trois, vous, moi et Liane, une demi-douzaine de fois au moins l’hiver dernier. Vous ne vous faisiez pas grand scrupule alors de mettre à votre compte l’histoire des émeraudes, étonnante réussite d’un homme éméché !…

Il eut un sourire dédaigneux :

— À bord du Port-Royal, il vous a plu de bourrer le crane à cette pauvre Liane. Elle ne demandait qu’à avaler vos bobards. Mais moi, je ne suis pas tout à fait aussi idiot qu’elle. Je ne suis pas toqué de vous au point de vous laisser continuer à me soutenir en face que vous avez totalement oublié ce qui s’est passé dans cette ville avant votre départ pour le Sud. Je vois clair, je connais votre arrière-pensée ; et ce conte ne prend pas du tout avec votre serviteur.

— Je vois…

— Eh bien ! insista Morphew brutalement : qu’est-ce que vous voyez ?

— Tout d’abord que je ne me trompais pas en supposant que vous aviez causé récemment avec Mme Delorme.

— Pourquoi pas ? Elle est revenue tout droit ici dès que vous avez eu déménagé du Port-Royal.

— Naturellement, elle devait vous faire son rapport !

— À qui croyez-vous donc qu’elle devait le faire ? Quel autre ami aviez-vous, elle et vous, qui eût le bras assez long pour vous préserver de la police tandis que vous vous livriez à votre petit sport de l’hiver dernier ?

— Néanmoins, votre influence n’a pas réussi à empêcher que Liane ne fût expulsée !

— Mais elle en est fort bien revenue ; elle se trouve ici, à présent, n’est-ce pas ? Eh bien ! alors, qui, selon vous, a arrangé les choses pour elle ?

— Pardon, monsieur : je m’émerveille seulement de ce que ce pouvoir si autocratique ait pu même une fois manquer à une amie.

Un rictus plus sinistre envahit les traits de Morphew.

— Vous jouez à merveille de votre faculté d’oubli… Quel virtuose vous faites, Lanyard ! Vous avez donc biffé de votre esprit tout souvenir à ce sujet ? je suis confus d’avoir à vous remettre sur la voie. Donc, Liane et vous, vous avez accumulé sottises sur sottises. Après avoir « Loup-Solitarisé » un moment avec succès sous ma protection, il vous a plu de me laisser tomber, vous imaginant que je m’inclinerais en vous disant merci.

— Non ! pas possible ?

— Je suppose que vous ne vous rappelez pas comment non plus j’ai suggéré au gouvernement d’expulser Liane pour lui apprendre la discipline et puis, quand j’ai vu que vous ne vous conduisiez pas mieux, elle partie, je l’ai laissée revenir subrepticement, vous ai offert une nouvelle occasion. Et comme cela non plus n’a pas marché, j’ai rendu le terrain si brûlant pour vous deux en ville qu’il vous a fallu prendre le large. Il est tout naturel, n’est-ce pas, que vous ne vous rappeliez pas bien ces menus incidents…

— Je suis émerveillé du soin avec lequel vous les avez notés !

— Ce genre de propos ne vous mènera à rien avec moi, Lanyard. Vos traits d’esprit ne m’empêcheront pas de vous montrer que vous vous égarez en essayant de me monter le coup avec cette perte de mémoire. Vrai ! lança Morphew avec dépit, il faut que vous me croyiez un rude jobard !

— Mais non, monsieur, je vous assure que ma mémoire n’est pas tout à fait aussi mauvaise que cela.

— Elle n’est en veilleuse que pour les besoins de votre cause…

— Lanyard, dit alors Pagan qui se maîtrisait à grand’peine, je vais vous dire ce que vous cherchez en ce moment. Un nouveau gnon sur le ciboulot.

Il saisit la carafe par le col et s’avança, menaçant :

— J’ai horreur de ce genre de démonstration. Mais, sur un désir de vous, je vous couronne avec ceci !

— Taisez-vous ! lança brutalement Morphew.

Avec un petit soupir, le parasite s’administra sur-le-champ un calmant au whisky ; et durant quelques minutes personne ne dit mot. Lanyard, assis en avant, abaissait un regard pensif sur le tapis, et Morphew étudiait son homme avec un léger sourire.

— Battu, déclara-t-il à la fin : voilà ce que vous êtes, Lanyard, battu à plate couture. Vous n’auriez pas dû vous aviser de vous lancer tête baissée dans une combinaison de ce genre.

— Excusez-moi, répliqua Lanyard, relevant les yeux avec un sourire exquis. N’est-ce pas trop vous demander que de vous prier d’être plus clair ?…

— Tout ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas d’espoir d’amendement pour un homme comme vous. Né voleur, vous mourrez voleur, malgré tous vos efforts. Inutile d’essayer de vaincre sa nature : on est battu d’avance. Vous avez cru sottement pouvoir échapper à la loi, afin de vous montrer digne de l’amour de certaine jolie femme…

— Si vous le permettez, monsieur ! interrompit vivement Lanyard, nous laisserons dans l’ombre ce côté de mon existence.

— Comme vous voudrez ! Il n’y avait aucune intention offensante de ma part.

Morphew avait soudain passé à un ton conciliant.

— Je n’ai pas de rancune contre vous, Lanyard, malgré tout ce que vous avez fait pour excéder ma patience. Enfin, que voulez-vous ! Cette bataille que vous livriez contre votre nature et moi était dans l’ordre des choses. Vous deviez fatalement être vaincu. Vous le savez. Et c’est pourquoi je ne puis m’empêcher, au fond, de vous admirer pour l’avoir entreprise en dépit de tout. Et maintenant, le terrain est déblayé entre nous.

— Vous me conseillez donc ?…

— Je laisse à votre bon sens, étant donné où vous en êtes aujourd’hui, le soin de décider quel est pour vous le moyen, le seul moyen d’en sortir.

À mi-voix, tenant Morphew sous son regard pensif, Lanyard répéta :

— Où j’en suis aujourd’hui ?

— Écoutez, Lanyard… D’une façon ou d’une autre, il vous faut vivre. Or, vous ne connaissez qu’un moyen de gagner décemment votre vie. Inutile de songer à repartir pour Paris ou Londres. On lit les journaux, là-bas aussi : on ne laissera jamais le Loup Solitaire débarquer d’aucun paquebot.

— Mais puisque l’on me croit noyé aux Bahamas…

— Ne comptez pas là-dessus, mon vieux. Si vous essayez de changer votre théâtre d’opérations, quelqu’un de par ici qui, peut-être, croit avoir à se plaindre de vous, ne manquera pas d’avertir Scotland Yard et la Sûreté. Vous voyez où je veux en venir ?

— Votre exposé est terriblement lumineux…

— Or, de ce côté-ci de l’eau, tout vous est favorable. Vous êtes de retour en ville, et tous l’ignorent, hormis Pagan et moi. Restez tranquille quelque temps. Vous repartirez du pied gauche quand vous serez fin prêt… pourvu, toutefois, que vous ayez conclu avec moi un marché.

— Peut-on savoir lequel ?

— Le même que l’hiver dernier… Vous vous occupez du gros ouvrage et moi de la haute finance ; nous partageons le produit moitié par moitié, et vous opérez en toute sécurité.

— Mais ce merveilleux imitateur qui a déployé tant d’activité en mon absence, qu’en faisons-nous ?

— Ne vous en souciez pas. Je tiens cet oiseau-là ; il me suffira de lancer le signal d’arrêt pour que dans les vingt-quatre heures il disparaisse de la circulation.

Par-dessus la tête de Lanyard perdu dans sa méditation, Pagan lança à Morphew un sourire d’ironique congratulation, auquel Morphew répondit par un petit hochement et un signe l’exhortant à la prudence.

— Prenez votre temps, réfléchissez-y, conseilla-t-il non sans bienveillance ; je ne veux pas vous presser, Lanyard. Mais il n’est que juste de vous dire, après tout ce qui s’est passé entre nous, que vous me jugeriez ramolli si je vous reprenais aux termes de notre ancien contrat, sans conditions.

— Il serait peut-être bon de m’énumérer quelques-unes de ces dernières, suggéra Lanyard sans lever les yeux.

— Pour commencer, désormais la Delorme est exclue. Vous et moi travaillerons sans intermédiaire. Et puis… vous trouverez équitable que j’exige de vous quelque preuve de bonne foi.

— Par exemple ?…

— Je veux avoir mon mot à dire au sujet de vos nouveaux débuts. Vous aurez à me convaincre de votre intention de jouer le jeu franchement.

— N’aurez-vous point quelque peine à m’imposer ces conditions ?…

— Oh ! dit Morphew avec un rire presque naturel, je désire une preuve de bonne volonté plutôt qu’autre chose. Je ne veux pas que vous me jouiez de tours. Si vous êtes compromis, sans avoir la perspective de passer le restant de vos jours à Sing-Sing, ou…

Le rire bref qui combla l’ellipse fit se relever une fois de plus vers Morphew les yeux de Lanyard.

— Ou ?… fit-il avec curiosité.

— Il y a des choses que je n’aime pas dire, alors que nous semblons si près de nous accorder. Je pensais seulement… Vous vous rendrez compte sans doute que vous n’iriez pas loin si vous tentiez à nouveau de me vendre. Par exemple : mettons que nos pourparlers échouent ici cette nuit ; savez-vous ce que je ferais ?

— Comment le saurais-je ?

— J’appellerais les gars qui attendent là dehors, dans le vestibule ; ils vous administreraient une solide raclée et vous lâcheraient au coin des 42e et 5e avenues, et moi je me tiendrais les côtes de rire.

— Fort ingénieux, approuva Lanyard gravement. Mais à supposer, simplement par hypothèse, que grâce à quelque moyen également ingénieux, j’arrive à échapper sans dommage…

— Rappelez-vous combien de temps vous avez duré en novembre, après que vous m’avez eu lâché ? Ça ne doit pas avoir dépassé vingt-quatre heures.

— Décidément, fit Lanyard, j’ai été imprudent de parler d’assassinat, devant vous… ou du moins je l’aurais été si j’avais eu sérieusement l’intention de vous résister, monsieur.

La jubilation pétilla dans les yeux de Morphew.

— Alors, marché conclu ?

— Vous n’auriez pas perdu votre temps à me l’offrir si vous m’aviez jugé assez inepte pour le rejeter.

Lanyard leva la main pour réclamer le silence, tandis que le gong d’une horloge dans le vestibule sonnait parmi le calme de l’aube.

— Cinq heures, dit-il en se levant. Puisque nous devons être désormais en relations étroites, monsieur, j’espère que je n’abuserai pas en vous demandant la faveur de m’offrir un lit. La journée, en effet, a été longue pour moi et j’ai maintenant si sommeil que je ne suis plus guère en état de pousser plus loin notre conversation.

XX

Le besoin de sommeil allégué par Lanyard n’était pas un simple subterfuge pour mettre fin à un entretien fastidieux ; la fatigue par lui ressentie n’était que trop réelle, après tant de jours de tracas, tant de nuits sans repos, fatigue si réelle même que, dès qu’il cessa de lui opposer une inflexible résistance, elle l’accabla soudainement. Ce fut d’un pas quasi somnambulique qu’il se laissa guider par Peter Pagan hors de la bibliothèque, à travers un labyrinthe de couloirs et d’escaliers entrevus comme en songe, jusqu’à une somptueuse chambre à coucher.

À la pâle lueur de l’aurore, il s’y déshabilla, tel un automate, se laissa tomber sur le lit, et un instant plus tard il dormait à poings fermés…

Le soleil était presque au bas de sa course quand ses rayons, pénétrant par la fenêtre, inondèrent de leur rouge éclat le visage de Lanyard. Réveillé en sursaut d’un cauchemar affreux où il se voyait à fond de cale, il se demanda, dans son premier ahurissement, ce qu’était ce rayon fauve perçant l’ombre bleue qui le reportait à la cabine du Port-Royal, au moment où y pénétrait Liane Delorme.

Mais, cette fois-ci, la zone d’or rouge qui barrait la pénombre était stationnaire, et non dansante comme là-bas. Il était dans un lit et non dans une couchette ; dans une chambre spacieuse et non dans l’étroit réduit alloué à un passager sur un courrier de l’océan… Situation infiniment plus grave que celle dont Liane était venue lui parler cet autre soir, aux Bahamas, des semaines plus tôt : il était prisonnier dans la forteresse de son plus cruel ennemi !…

Bien qu’exténué durant les longs pourparlers d’avant l’aube, Lanyard n’en avait pas moins suffisamment senti l’importance vitale de la lutte, pour négliger la moindre indication, aussi triviale ou fugitive qu’elle pût être, fournie par l’attitude de Morphew. Et, à cette heure, se rappelant, soupesant et inventoriant minutieusement chaque parole prononcée et chaque allusion devinée, il ne voyait aucune raison de revenir sur son jugement, que la proposition d’alliance de Morphew avait été aussi traîtresse que sa propre acceptation… Souvenir qui lui causait une peine cuisante. Avoir été réduit à trafiquer avec un aussi vil individu que ce Morphew… à des conditions édictées par Morphew !

Mais il avait fallu choisir entre cela ou l’irrémédiable, – un joli coup de couteau dans le dos, fort probablement – car il voulait découvrir la vérité par lui-même sur ces exploits récents du Loup Solitaire, qu’ennemis comme amis attribuaient à Michaël Lanyard et que les suppositions les plus bienveillantes imputaient au regain de ses propensions criminelles invétérées et non extirpées malgré les plus persévérants efforts.

Dieu seul savait si c’était vrai ! Mais dans l’affirmative il ne lui restait plus qu’à débarrasser la société d’une telle menace. D’abord, il lui fallait éclaircir tous ses doutes…

Morphew avait eu le dessus sur lui dès l’abord. Il avait choisi le terrain, dirigé le combat, obligé le vaincu à subir des conditions humiliantes. Mieux valait se plier à cet abaissement que de renoncer à toute chance de laver son honneur. S’il échouait, il entraînerait dans sa perte ses ennemis, à commencer par Morphew !

Réaliser cette juste fin, venger la société en se vengeant lui-même, c’était le seul moyen que pût concevoir Lanyard d’expier le fait d’être ce qu’il était. À cette tâche, il voulait se consacrer sans réserve, renonçant à tous ses scrupules contre les coups déloyaux, et résolu à en payer la réalisation au prix de sa vie s’il le fallait.

L’intuition lui donna un rayon d’espoir. Sans prétendre à déchiffrer la pensée de Morphew, Lanyard entreprit avec confiance de scruter son attitude. Évoquant celle-ci, telle qu’elle s’était manifestée dans la rencontre de la nuit précédente, il l’estima fausse en tous points. Morphew pouvait tout au plus avoir été sincère dans ses affirmations touchant la résurrection du Loup Solitaire en la personne de Michaël Lanyard ; mais son mépris sarcastique pour cette perte de mémoire où il prétendait voir une comédie n’avait été, au jugement de Lanyard, qu’un pur simulacre, une indignation factice répondant à une tactique secrète. Morphew avait subi trop d’humiliation de la part de Lanyard pour l’épargner sans en tirer maints profits, financiers et autres. Éprouvant un pressant besoin d’argent, eût-il eu besoin de recourir à Lanyard ? Il lui eût suffi de faire opérer de nouveau ce soi-disant Loup Solitaire qui avait si bien travaillé pendant le séjour de Lanyard aux Bahamas. Il ne semblait donc pas déraisonnable de supposer que les services que Morphew exigeait de Lanyard étaient autres qu’il ne l’avouait.

Morphew savait, aussi bien que Lanyard, que le contrat de la nuit précédente était une vulgaire comédie ; ni l’un ni l’autre ne comptaient s’y tenir un instant de plus qu’il ne conviendrait. Le Sultan de la fraude n’ignorait point que, tant que Lanyard serait en liberté, sa propre liberté à lui, Morphew, sinon sa vie même, serait menacée. Pourtant, il avait préféré le risque…

Un homme ainsi dominé par ses passions était sûrement vulnérable : il ne restait donc plus à Lanyard qu’à attendre son heure, l’esprit bien en éveil, pour saisir le défaut de la cuirasse, puis frapper au point faible ainsi révélé. Lanyard n’aurait sans doute pas à s’exhorter bien longtemps à la patience…

Parvenu à cette conclusion, assez peu propre à le satisfaire, mais dont il devait pour l’instant se contenter, Lanyard se laissa gagner par des considérations plus matérielles : il sentit qu’il avait grand besoin de prendre un bain et de déjeuner. À peine fut-il sur son séant qu’il fit une autre découverte : on était entré chez lui pendant son sommeil. Ses habits de matelot avaient disparu du fauteuil où il les avait jetés en se couchant ; à leur place, il trouva une superbe robe de chambre en soie et une paire de pantoufles d’intérieur… costume des mieux appropriés à la température étouffante, aussi longtemps qu’on restait chez soi. Il en conclut qu’il était bel et bien prisonnier.

Une troisième découverte l’attendait dans la salle de bain lorsque, après avoir ouvert le robinet d’eau chaude de la baignoire, il se regarda pour la première fois dans la glace au-dessus du lavabo. Les miroirs n’avaient pas abondé sur les scènes où s’était jouée sa vie récemment, et il était curieux de voir l’effet produit par six semaines de libre croissance sur sa barbe, qu’il comptait, afin de se rendre méconnaissable, tailler à la Van Dyck, à la première occasion, dès qu’il aurait des ciseaux sous la main. Mais un coup d’œil lui montra que Morphew ou un autre l’avait devancé et l’avait traité comme Dalila traita Samson pendant qu’il dormait : cette barbe hirsute venait d’être tailladée et ravagée de telle sorte qu’il ne restait plus qu’à la raser entièrement.

Sur la tablette de verre, au-dessous du miroir, on avait disposé des ciseaux, ainsi qu’un rasoir, du savon et un blaireau. Résigné, Lanyard coupa et rasa, en se disant qu’il ne servirait à rien de s’irriter encore… que ce n’était là qu’un délicat moyen employé par Morphew pour l’avertir qu’il ne devait compter à l’avenir sur aucune liberté d’action, handicapé par le danger perpétuel d’être identifié avec l’original de ce maudit instantané au magnésium, ou en d’autres termes, que la moindre tentative pour échapper à la surveillance serait éminemment de mauvaise politique.

Quelques instants plus tard, tandis qu’il barbotait dans l’eau chaude, Lanyard entendit un bruit de pas dans la chambre à coucher, puis une voix discrète juste contre la porte de la salle de bain.

— Je vous demande pardon, monsieur, mais il me semblait vous avoir entendu bouger. M. Morphew vous salue et vous fait dire que vous dînez avec lui et M. Pagan : l’auto est commandée pour sept heures.

— C’est fort intéressant. Merci. Quelle heure est-il à présent ?

— Six heures juste, monsieur. J’ai préparé votre smoking et maintenant, si vous voulez, je m’en vais vous chercher votre café. Vous désirez peut-être aussi du raisin et des rôties ?

— Je ne demande pas mieux. Surtout si je dois faire un bout de chemin.

— Là-dessus, je ne saurais vous renseigner, monsieur… M. Morphew ne m’a rien dit.

Quand Lanyard eut fini de s’essuyer, son déjeuner l’attendait. Il l’absorba pensivement, tout en jetant un œil perplexe sur le costume préparé à son intention, souhaitant à part lui que le tailleur qui lui avait sans doute pris mesure tandis qu’il dormait eût été plus habile dans son métier que le pseudo-coiffeur qui avait opéré sur sa barbe. Mais ces appréhensions n’étaient pas fondées, le smoking, le plus malséant des vêtements lorsqu’il n’est pas bien ajusté, lui allait fort passablement. Il y avait même dans les poches du gilet un étui à cigares et une montre extraplate à chaîne de platine.

Il fut prêt vingt minutes trop tôt. L’idée lui vint d’essayer d’ouvrir la porte. Elle n’était pas fermée à clef. Il descendit posément l’escalier, s’attendant à chaque pas à rencontrer Morphew ou Pagan, ou bien quelque domestique en train de l’épier. Il ne vit absolument personne : tout était fait pour lui donner l’illusion qu’il jouissait d’une entière liberté de mouvements. Il savait trop bien, néanmoins, que cette illusion était trompeuse.

Ayant traversé couloirs et pièces d’habitation, il se tournait les pouces solitairement dans la bibliothèque quand l’horloge sonna l’heure. Aussitôt, le valet qui l’avait servi fit son apparition, lui apportant un chapeau de feutre mou et une canne d’ébène, à pomme d’ivoire.

— La voiture est avancée, monsieur… si vous êtes prêt.

— Je le suis, merci. Mais MM. Morphew et Pagan ?

— Ils ne sont là ni l’un ni l’autre, monsieur. C’est, je crois, leur intention de vous retrouver à l’endroit où vous allez dîner… le chauffeur est prévenu.

— Alors, je dois faire le trajet seul ?

— Oui, monsieur.

Ces dispositions prises dénotaient chez Morphew une certaine dose de méfiance ; cela fit rire Lanyard de bon cœur tandis qu’il recevait chapeau et canne des mains du domestique.

Le landaulet Rolls-Royce arrêté devant la porte était d’un émail bleu si tendre et si étincelant qu’il semblait sortir pour la première fois de la vitrine d’exposition. Dès que Lanyard fut monté, le valet de pied en livrée qui tenait la portière salua dignement et fit correctement le tour de la voiture pour aller prendre place à côté du chauffeur : à peine était-il assis les bras croisés que le véhicule se mit en route. Mais Lanyard remarqua que le miroir de rétrovision au-dessus du volant était incliné de manière à permettre au chauffeur de le surveiller à l’intérieur ; et il comprit par là qu’il serait imprudent de vouloir quitter l’auto sans cérémonie.

Il inclinait aussi à trouver excessif qu’on eût fourni un train si pompeux et ostentatoire à un homme tellement recherché par la police ; car s’il était vrai que les agents en uniforme fussent beaucoup trop occupés à surveiller la circulation de l’avenue pour qu’il y eût place dans leur esprit à la pensée du Loup Solitaire, il n’en était pas moins évident que les agents en bourgeois devaient se tenir sur le qui-vive. Était-il extravagant de supposer que l’un d’eux, traversant par hasard la chaussée et jetant un coup d’œil sur les traits du voyageur, pût venir à le reconnaître ?…

De furtifs regards en arrière jetés par intervalles dans le cours des vingt premières minutes le persuadèrent que le landaulet était discrètement suivi par une autre voiture, une camionnette sans prétention, de couleur foncée, occupée par trois solides gaillards, l’œil au guet. Il conclut qu’il n’avait pas à redouter une intervention possible de la part de la police, car si elle s’en avisait, elle aurait à peu près autant de chances pour faire stopper la Rolls-Royce et arrêter son occupant, que ce dernier n’en avait de reconquérir sa liberté en sautant en pleine marche. Mieux valait tenter de deviner sa destination ; et au cours de l’heure suivante, Lanyard comprit que l’itinéraire avait été tracé de façon à l’embrouiller. Car après avoir suivi les grand’routes fréquentées vers les Plaines Blanches, le landaulet et son satellite s’enfoncèrent dans un déconcertant dédale de chemins de traverse où, comme la nuit tombait, il était facile de perdre le sens de l’orientation. Lanyard supposa toutefois qu’on lui faisait décrire un circuit au nord-est de Greenwich-Village.

On traversait un pays ondulé, où les agglomérations étaient rares. On rencontrait peu de véhicules. La Rolls-Royce roulait rarement à moins de soixante-dix à l’heure. Si elle ralentissait, l’auto suiveuse se rapprochait au point d’éclairer vivement de ses phares les deux côtés du landaulet, ce qui rendait impraticable aussi bien que téméraire de chercher à quitter ce dernier sans être vu, par un brusque plongeon dans le noir.

Non que Lanyard eût la moindre envie de remettre son sort à un expédient aussi désespéré. Il était dévoré de curiosité concernant la nature du plan que Morphew était en train de mitonner, plan où il avait jugé bon d’introduire Lanyard de manière si habile et compliquée, et qui, ce soir, ne pouvait manquer de se révéler. Pour que cet homme prît tant de peine à élaborer cette atmosphère de mystère, il fallait que l’enjeu fût d’importance peu commune. Et Lanyard comptait bien voir clair dans cette machination ténébreuse.

Un peu après neuf heures, les autos traversèrent les faubourgs d’une agglomération assez considérable, puis enfilèrent un chemin dans une campagne parfumée d’un souffle marin, ce qui donnait à penser que le détroit de Long Island n’était pas éloigné. Des propriétés, jalousement entourées de murs et de clôtures en fer ouvragé, bordaient la route, des portails çà et là s’ouvraient sur des perspectives d’avenues menant à de lointaines fenêtres éclairées…

Le landaulet vira enfin pour s’engager entre deux pilastres de pierre soutenant une belle grille de fer, et suivit une allée sinueuse bordée de vastes pelouses, entrevues au clair de lune, jusqu’à une porte cochère. Le valet sauta pour ouvrir la portière, et Lanyard descendit. Tandis qu’il montait le perron menant à une large véranda, il entendit s’éloigner derrière lui le vrombissement de la Rolls-Royce et vit les phares de l’auto suiveuse prendre l’allée qui menait sur les derrières de la maison.

La véranda n’était éclairée que par les fenêtres ouvrant sur elle, qui diffusaient par endroits une douce clarté sur le carrelage jonché de meubles de rotin. La maison était muette, personne ne remuait dans un imposant vestibule visible à travers les portes vitrées. Lanyard fit halte, décontenancé par cet accueil plutôt froid.

Mais bientôt un charmant petit rire s’éleva des ténèbres entre les deux fenêtres plus proches, puis une mignonne silhouette de grâce et de beauté courut au nouvel arrivant, les deux mains tendues.

Il les saisit avec une exclamation de plaisir et resta tout étonné de plonger son regard dans les yeux souriants de Follette Mac Fee.

XXI

Ni plus ni moins dupe de la vanité que la plupart des hommes de son âge, Lanyard aimait assez se considérer comme prémuni par les leçons de l’expérience contre les émotions telles que la surprise. Mais ce contre-temps (fruit évident d’une machination savante) vint lui démontrer son illusion. Quand une interpellation de Follette et son ton de reproche plus qu’à demi feint le tirèrent de sa stupeur, il s’aperçut qu’il tenait ses mains depuis des minutes, et restait bouche bée comme un niais, confondu et sans voix.

— Vous ne m’avez pas l’air très enchanté de me voir !

— Et moi… je me demande si je le suis.

— Voilà un bien singulier compliment ! fit-elle, boudeuse, en dégageant vivement ses mains.

— Mais tout bien considéré, cela s’explique facilement. Vous devez savoir que rien ne m’avait préparé…

— Tant mieux… parce que je serais terriblement fâchée si quelqu’un avait gâté la surprise.

— Alors, vous ne pouvez m’en vouloir ?…

— Je ne sais pas… assura gravement la jeune femme, en prenant une pose provocante et jetant à Lanyard un regard oblique et malicieux. Il me semble que vous devriez prendre cette surprise d’un air aimable, en voyant comme elle me rend heureuse. Savez-vous que vous m’avez fait longtemps attendre ?… Je commençais à craindre que vous ne vinssiez pas du tout.

— Alors, vous m’attendiez réellement pour dîner ?

— Bien entendu ! Sans vous, ce ne serait pas une vraie partie de plaisir.

Voilà qui éliminait le soupçon que ses geôliers s’étaient trompés de chemin et l’avaient conduit ici par erreur…

Il convenait donc de se surveiller et de ne pas faire de faux pas sur un terrain si peu sûr.

— Vous êtes une petite rouée, songea tout haut Lanyard.

— Je sais… Mais vous, vous êtes un vieux routier.

— Un peu de respect pour mes cheveux gris, s’il vous plaît ! Et rappelez-vous qu’il ne sied pas de se moquer de ses aînés.

— Venez vous asseoir, alors, auprès de moi.

Avec un gloussement de plaisir, Follette papillonna dans les ombres d’où elle était sortie, se jeta sur un sofa et, tandis que Lanyard la suivait, plus posément tapota les coussins vacants d’une main autoritaire. Elle reprit :

— Vous tenez donc toujours à qualifier de complot le désir qu’ont d’honnêtes gens à vous voir honorer leur table de votre présence ?

— Je suis un cœur simple, protesta Lanyard, en s’asseyant. Je suis trop intrigué pour comprendre pourquoi vous qualifiez d’honneur…

— Vous êtes un plaisantin ; je vous l’ai déjà dit. Vous le savez très bien, la plupart des gens qu’on rencontre sont incurablement ennuyeux, tandis que rien ne peut vous guérir d’être un personnage très intéressant. Voilà au moins une des raisons pour lesquelles on vous recherche.

— Mais vous esquivez ma question. Peu de gens estiment à honneur de recevoir le Loup Solitaire… même s’ils ne me reçoivent pas à leur insu.

— Ce n’est pas très spirituel, ce que vous dites là, fit observer Follette d’un ton piqué. Vous ne réussirez pas à m’amuser en me faisant croire que je prends au sérieux les choses stupides que les gens disent de vous.

— Oh ! s’écria Lanyard, ébahi… vraiment, vous ne les prenez pas au sérieux ?

— Je vous assure que non ! Je vous connais trop bien.

Il y avait dans son ton une réelle sincérité, et Lanyard ne put rien discerner qui la contredît dans la silhouette floue de son profil à contre-lumière. Il répliqua :

— Il m’est très doux de penser qu’au moins une personne au monde a foi en moi, après toutes les vilenies que l’on a débitées sur mon compte.

— Voulez-vous vous taire ! repartit Follette avec animation. Vous ne rendez jamais justice à vos amis. Morphew n’y croit pas, et Pagan non plus.

— À coup sûr… Oui… Oui, naturellement, ces deux-là doivent vous avoir parlé de moi.

— Vous ne supposez pas qu’ils vous ont invité ici à dîner sans d’abord avoir obtenu ma permission, dites ? S’ils ne l’avaient pas fait, je ne me serais pas tellement tracassée de votre retard.

— Mais il n’y a pas eu de ma faute. J’ignorais où l’on me conduisait. Et je n’étais pas au volant… Ma seule consolation était de me dire que je me trouvais entre les mains de… puisque vous y tenez… de mes amis.

— Peu importe. Nous nous sommes arrangés pour dîner tard de toute façon, et, de plus, vous n’êtes pas le seul qui m’ayez fait attendre. Il n’y a pas dix minutes que Morphy et Pagan sont arrivés. Ils ont eu une panne ou je ne sais quelle anicroche en route.

— Je me demandais…

— Ils sont en haut dans leurs chambres, à s’habiller.

— J’espère qu’ils ne se pressent pas, confessa Lanyard. Je me passerai bien d’eux encore un petit moment, il me faut prendre le temps de retrouver mes esprits.

Follette referma spontanément sa main sur celle de Lanyard.

— Pauvre ami ! C’est méchant à moi de vous taquiner, n’est-ce pas ? Mais vous savez que j’aime rire… (Elle se retira dans son coin et se fit docile et minaudière.) C’est votre tour à présent. Je sais parfaitement que je vais recevoir une bordée de questions. Vous pouvez faire feu à volonté.

— J’imagine que vous savez très bien ce qui me paraît le plus singulier…

— À merveille ! Je vais vous éclairer… Oui : c’est ici ma villa. Non : elle ne m’appartient pas, elle m’est seulement louée toute meublée. Par Peter Pagan. Il a eu l’extrême gentillesse de me la laisser pour presque rien pour l’été, avec, par-dessus le marché, un personnel tout à fait hors ligne.

— Cela ne m’étonne pas de lui.

Lanyard pensait ce qu’il disait. Puisqu’il était manifeste que Morphew et Pagan avaient résolu de plumer cette pauvre pigeonne naïve et qu’elle tenait absolument à être plumée, il était évidemment dans leur programme de l’entourer d’une escouade de serviteurs parfaitement stylés.

— Un autre point vous intrigue davantage ?

— Oui, en effet.

— Vous êtes dévoré tout vif par la curiosité de savoir comment j’ai retrouvé Morphew ? Eh bien ! vous-même, comment l’avez-vous retrouvé ?

Lanyard para mollement la question :

— Il ne vous en a rien dit ?

— Pas un mot. Mais c’est tout naturel. Comment quelqu’un pourrait-il tenir contre une pareille magnanimité ?

— Comment, certes ?

— Je ne vous reproche pas de vous être cruellement trompé à son sujet… au sujet de Mallison, et de croire que Morphy eût eu quelque chose à faire avec des émeraudes. Tout semblait si bien l’accuser… Morphy lui-même ne vous en blâmait pas : seulement, comme de juste, il était furieux sur le moment, quand vous lui avez enlevé la possibilité de se défendre et de prouver que Mallison avait abusé de sa confiance tout comme de la mienne. Naturellement, il vous a tout raconté là-dessus ?

— Je n’en suis pas moins curieux de savoir ce qu’il vous a raconté, à vous.

— Tout simplement ce que je vous ai dit, ce que vous savez. Il a attendu des semaines avant d’essayer de me revoir, dépensant des montagnes d’argent à payer des détectives pour tâcher de retrouver Mallison et lui faire avouer son ingratitude. Oh ! mais je n’étais pas la seule entre les amis de Morphy à m’être mal trouvée d’avoir reçu Mallison sur sa recommandation !

— Je n’en doute pas.

— Et alors, quand il nous fallut renoncer à l’impossible, il m’a fait demander par Liane de lui permettre de s’expliquer. Je n’ai pu refuser de l’entendre. Et depuis lors il a été tout bonnement merveilleux pour moi. Vous ne savez pas, cher ami, quelle belle âme il a ! Tenez ! il a interdit à Liane et à Peter de me dire un mot de ce qu’il faisait pour vous. Ce n’est qu’aujourd’hui que je lui ai arraché toute la vérité, après qu’il m’a eu apporté les bonnes nouvelles.

— Des bonnes nouvelles ?

— Concernant votre guérison. Et quand je pense comment il a pris soin de vous, tous ces mois-ci, après ce terrible accident d’auto, tout le temps que vous n’aviez plus la tête à vous, et que les médecins perdaient tout espoir de vous tirer de là… Quand je pense comment il a lutté pour vous sauver… et qu’il a remporté la victoire… eh bien ! (Follette baissa le ton avec respect)… il n’y a pas deux façons de le juger : Morphy est un admirable sportsman !

— Il est, concéda Lanyard avec prudence, il est… unique.

La jeune femme se redressa avec un tressaillement de révolte et interrogea :

— Y a-t-il un sous-entendu là-dedans ? Auquel cas, je dois vous avertir, vous finirez par m’obliger à vous prendre en grippe malgré moi. Oh ! je sais que Morphy a des défauts. Nous en avons tous. Mais je ne puis croire que vous soyez si ingrat…

— Je serais le dernier à nier mes dettes envers Morphew, répondit Lanyard en toute sincérité. Puissé-je un jour… c’est mon plus cher espoir, être à même de m’acquitter envers lui selon ses mérites.

Follette se radoucit :

— Voilà qui est très bien ! Alors, je suis tout à fait heureuse.

— Peut-on vous demander pourquoi ?

— Parce que je veux que vous l’aimiez… à cause de moi… Vous ne savez donc pas ?

— Je ne sais rien ?…

— Il ne vous a rien dit ?

— Je commence à redouter de vous poser d’autres questions.

Un petit roucoulement de vanité sortit de l’ombre. Puis Follette avança une main dans le flot de clarté dorée qui tombait par les fenêtres sur le sofa. À son médium étincelait un énorme cabochon d’émeraude.

— Voici la plus belle pierre de ce genre qui existe de ce côté-ci de l’Atlantique, déclara-t-elle, en dehors de ma collection. C’est-à-dire qu’elle n’en faisait pas partie avant que Morphy me l’eût donnée.

— Vous voulez dire… vous ne pouvez pas vouloir dire que vous allez l’épouser ?…

— Je ne vois pas ce que cela pourrait signifier d’autre... dites ?… étant donné que nous sommes fiancés.

— Mais est-ce que vous vous aimez réellement ?…

— Voyons, monsieur Lanyard ! Croyez-vous qu’il soit flatteur pour moi de vous voir si incrédule à la seule pensée que Morphy ait pu tomber amoureux de mon humble petite personne ?

— Mais vous ?

Sur le ton suppliant d’un enfant pris en défaut, elle avoua :

— Eh bien !… vous savez que j’ai toujours raffolé des émeraudes.

Lanyard se tut un instant. Lorsqu’il reprit la parole, ce fut sur un autre ton, plutôt brusque :

— Pourquoi, diable, avez-vous fait cela ?

— Oh ! je ne sais pas ! soupira Follette, intimidée par cette apostrophe brutale. Il ne cessait de me le demander… Vous n’étiez pas là et je me sentais seule, et il pleuvait…

XXII

Avec une soudaineté merveilleuse, comme sur un coup de baguette magique, un côté de la porte à glissière toute proche s’écarta, livrant passage à la dernière personne au monde que Lanyard s’attendît à voir : Liane Delorme, en grande toilette. Il se leva, résigné, se disant qu’il avait tort de s’étonner, et que, somme toute, l’interruption était opportune, puisque, sans aucun doute, elle lui épargnait de dire trop clairement à Follette ce qu’il pensait de son futur époux.

Liane Delorme demeura un moment sur le seuil pour s’accoutumer au changement d’éclairage. Elle aperçut Lanyard debout près du sofa et s’approcha, d’une démarche dont la grâce cadencée se rythmait sur le jeu du splendide éventail de plumes qu’elle maniait, ondulante comme une sirène dans sa gaine translucide de dentelle et de soie.

— Enfin vous ! cher ami. Je pensais bien avoir entendu votre auto… Qu’il y a donc longtemps que nous ne nous sommes vus !

— Trop longtemps, repartit galamment Lanyard en s’inclinant cérémonieusement sur une main dont les doigts serrèrent les siens avec une signification dépourvue de sentimentalité, qui lui transmettait un message : Follette, devina-t-il n’était au courant de rien, et Liane, pour des motifs personnels et suffisants, jugeait sage qu’elle continuât à tout ignorer de leur fuite à tous deux ensemble aux Bahamas.

Liane reprit avec une note voulue de caresse dans la voix :

— Il est donc vrai que je vous manquais ?

— Ah ! repartit Lanyard conformément à son intention... Si vous saviez !

— Écoutez-moi ce grand menteur ! protesta Liane à Follette. Qui croirait, à l’entendre, que la dernière fois que nous nous sommes vus, il a froidement repoussé mon amour ? Mais il en est toujours ainsi avec lui. C’est un oiseau difficile, et on ne sait jamais comment le prendre. Prenez garde à ce que je vous dis, moi qui en ai souffert : ne le laissez pas vous briser le cœur à vous aussi.

— Mais c’est déjà fait, repartit Follette avec une gravité fallacieuse. Sans lui je n’aurais jamais su ce que c’était de se jeter à la tête d’un homme et de s’en voir repoussé.

— Je suis réellement confus, déclara Lanyard pour raison de modestie. Ces confidences peu virginales m’obligent à changer de sujet au plus tôt. Permettez-moi de vous faire observer à tout hasard qu’il est bien curieux de retrouver ce soir notre petit cercle à nouveau complètement réuni… à part une défection lamentable…

— Oh ! chut ! (Et Follette lui prit le bras d’une main suppliante.) Voici Morphy qui arrive, il ne faut pas qu’il nous entende ! Il suffit de prononcer devant lui le nom de Mallison pour le jeter dans un véritable accès de rage.

— À cause de vous, je serai prudent. Mais vous devriez réellement faire l’éducation de ce brave homme et lui enseigner l’empire sur soi-même. Quand il sera votre mari, je suis sûr qu’il en aura besoin.

Les yeux de Follette lui lancèrent une prière muette et un avertissement : Morphew avait franchi la porte à glissière et était déjà à même d’entendre. Dans son sillage, comme toujours, à peu de distance, sautillait l’inévitable Pagan.

Avec cette fausse élasticité d’allure que les hommes d’un certain âge et d’une corpulence non moins certaine affectent dans leur désir de paraître jeunes aux femmes de leur choix, Morphew s’approcha. Son costume de soirée était plus chargé de bijoux que jamais, son âcre véhémence de la nuit précédente avait fait place à une suavité cordiale qui reportait Lanyard à la première demi-heure de leur connaissance, aux jours lointains du Clique-Club. Après avoir jeté à Liane un petit salut amical, il pencha ses lèvres sur la main de Follette. Lanyard perçut alors dans un éclair de divination le défaut de la cuirasse de ce rude jouteur : Morphew était follement amoureux…

— Ah ! mon petit Lanyard, vous voilà, hé ? fit-il, aussi amical que possible. Désolé que Peter et moi ayons dû vous faire attendre…

— Cela m’a permis de savourer la surprise que vous m’aviez préparée… les surprises, veux-je dire…

Un petit salut fit allusion à Liane, qui lui renvoya un regard hautain, tandis que Follette, prenant le bras de Morphew, l’entraîna vers la salle à manger, car le dîner était annoncé…

— Bien avant la fin, Lanyard eut la conviction qu’il n’avait jamais assisté à un repas plus singulier, ni à un autre mieux compris et mieux servi, ni qui se fût passé dans une atmosphère plus amène.

Il n’eût guère été facile, néanmoins, de rester insensible aux influences d’une chère si exquise, de vins si bien choisis, et de la conversation spirituelle à laquelle Follette, Liane et Pagan contribuaient, d’un accord tacite, encouragés par un déploiement de bonne humeur surprenant chez le taciturne Morphew. Cependant, Lanyard jugea douteux que personne de la compagnie s’oubliât pour un seul instant, soi ou ses intérêts égoïstes, ou prononçât un seul mot d’esprit sans l’avoir d’abord pesé, quelque spontané qu’il parût.

Pour sa propre part, l’eût-il même voulu, il n’aurait pu oublier la sinistre méfiance qui régnait ; et s’il semblait entrer sans réserve dans le frivole esprit de la réunion, il y restait au fond totalement étranger, sceptique et en proie à d’amers pressentiments. Son attention, qui allait tour à tour de l’un à l’autre, voyait au fond de chacun d’eux, sous les brillants dehors, la lie de leur cœur.

Pagan : un sycophante et un cynique ; Liane Delorme : une courtisane ; Follette Mac Fee : une coquette ; Morphew : un criminel… Jolie équipe !…

Et par contraste, avec ces visages stigmatisés qui s’offraient à ses regards immédiats, il avait sans cesse présente à la mémoire une figure infiniment plus réelle et rayonnante, la vision de son aimée perdue, infiniment belle et douce, et qui jamais ne lui avait été plus chère, ne lui avait semblé hélas ! plus inaccessible !

Et ceux-là mêmes avec qui il mangeait et buvait, avec qui il riait et plaisantait, étaient ceux dont l’égoïsme lui avait coûté la perte d’Ève !…

Une rage sombre couvait dans son cœur. Il se sentait prêt à tuer… Et il continuait à manger, boire et plaisanter, remis enfin à sa vraie place par la vie, relégué dans sa sphère inférieure, d’où il avait eu la folle prétention de s’évader.

Eh bien, soit ! À la fin, il était las de lutter contre le destin, il se livrerait à sa propre nature…

Le respect des conventions mondaines, observées malgré tout dans ce lieu, ordonna enfin que les dames se retirassent, selon la coutume anglo-saxonne, laissant les hommes seuls devant le vin traditionnel. Quand il se fut levé avec les autres pour saluer Follette et Liane à leur sortie, Lanyard, en se remettant à table, rapprocha sa chaise de celle de Morphew.

La singulière bonne humeur du Sultan de la Fraude tenait bon ; il était prêt à déclarer cette petite soirée des mieux réussies ; et tout en s’en tenant personnellement à son régime, – il ne buvait que de l’eau – il n’hésita pas à faire servir les meilleurs champagnes de la cave de Follette pour la délectation de Lanyard et de Pagan.

— Voilà de la bonne marchandise, fit-il avec, dans ses yeux humides, la lueur d’envie d’un ex-amateur. Buvez sans crainte, elle ne vous fera pas de mal, et il y en a encore à la réserve… Et je vous défie d’en trouver une demi-douzaine de bouteilles pareilles entre l’Atlantique et le golfe de Californie, en dehors du stock que je détiens.

— Monsieur est bon juge, pour quelqu’un qui ne boit pas, et il est rare de trouver un hôte si attentif au plaisir de ses invités.

— Il n’est rien que je ne fasse pour eux, répliqua l’autre avec vanité. Et il y a en moi un tas de qualités que vous ne connaissez pas encore, comme vous le verrez avant de nous quitter. Et puis, ce soir-ci n’est pas un soir comme les autres.

La pause était destinée à provoquer la question annoncée par un haussement de sourcils :

— Allons donc ?

— Il fallait vous donner du cœur, reconnut jovialement Morphew, pour que vous puissiez en mettre cette nuit, à votre tâche.

Lanyard cessa de suivre des yeux les bulles légères qui pétillaient dans la transparence ambrée de sa coupe de cristal. Son froncement de sourcils donna cette fois un accent d’inquiétude à son interrogation :

— Ma tâche ?

— Bien sûr, votre tâche ; votre turbin, si vous préférez, votre boulot, le petit truc que vous faites mieux que n’importe qui.

— Monsieur veut sans doute dire mon métier… la spécialité du Loup Solitaire ?

— Appelez ça comme vous voudrez, concéda aimablement Morphew ; vous savez ce que je veux dire.

— … Il me semble donc vous avoir entendu parler de cette nuit…

— Exact. C’est pour cette nuit.

Avec un regret manifeste, Lanyard déposa sa coupe encore pleine ; sur quoi Morphew eut une exclamation d’étonnement.

— Lorsque le Loup Solitaire était dans toute sa splendeur, monsieur, il ne buvait pas, s’il avait un travail en vue. Je n’en ai déjà que trop pris si je dois croire que vous ne plaisantez pas.

— Voilà encore une chose que vous devrez apprendre, lorsque vous me connaîtrez mieux : c’est que je ne plaisante jamais quand il s’agit d’affaires sérieuses.

— Il serait intéressant, néanmoins, d’apprendre où Monsieur pose la démarcation entre le sérieux et le profane.

— Je pense que vous renoncerez à discuter cette question quand vous saurez que l’affaire de cette nuit est l’un des plus gros coups que vous ayez jamais tentés.

Avec dans les yeux un tranquille sourire qui le reportait au delà de l’abîme des années, Lanyard prononça :

— Il faut alors qu’il soit bien gros…

— Oui, je sais que de votre temps vous étiez un as, répliqua Morphew ; mais, quand toute la répartition sera faite, vous admettrez que vous n’avez jamais rien essayé de plus formidable.

Une arrière-pensée transparaissait-elle dans cette assertion. Avec une finesse dont personne n’était plus réellement maître que lui, Lanyard continuait à sembler perdu dans les méandres de ses souvenirs intimes, tandis qu’en réalité il concentrait un vif examen critique sur la physionomie de Morphew.

Dans la nette malveillance qui s’entrevoyait au fond de ces yeux ternes, même sous les paupières encapuchonnées, on ne pouvait guère voir l’œuvre uniquement d’une volonté de puissance contrariée ou d’un égoïsme mortifié ; ce devait être le reflet d’une passion encore plus forte, la crainte ou…

— La subtilisation des émeraudes de Follette que vous avez opérée la nuit où vous y voyiez double était déjà une merveille, ou l’aurait été si vous n’aviez pas perdu votre sang-froid ; et quelques-uns des coups que vous avez réalisés depuis ont été épatants ; mais, cette nuit, cela va être un événement historique. Écoutez-moi…

Lanyard ne l’écoutait pas… Il n’entendait qu’une rumeur de mots dont le sens glissait sur ses facultés ébranlées par une révélation en coup de foudre. L’affectation même d’insouciance avec laquelle Morphew venait de nommer Follette avait livré son secret : la jalousie toute crue était la cause fondamentale de la haine qu’il portait à Lanyard, la jalousie aveugle et insensée d’un homme qui prend de l’âge et prévoit l’échec de ses efforts pour trouver dans l’amour d’une femme un aliment à sa flamme moribonde.

La chose devenait évidente : Morphew avait résolu la mort de Lanyard comme le plus sûr moyen de guérir Follette de sa toquade, et il avait décrété que cette mort passerait pour un acte de justice, approuvé par la coutume et la loi, châtiment que se serait attiré Lanyard en commettant un forfait.

Ainsi, d’un seul coup il se débarrasserait d’un homme qu’il haïssait et redoutait, à la fois comme un rival et comme une menace pour sa fortune matérielle ; il prouverait à Follette qu’elle avait mal placé son admiration et il laverait Hugh Morphew de tout soupçon de complicité dans cette vieille affaire de Mallison et des émeraudes ; il réhabiliterait même Mallison, s’il avait un besoin ultérieur de celui-ci.

Et certes, il n’était pas très difficile de voir comment il en irait pour tous les intéressés, voire pour Lanyard lui-même, voire pour Ève… si la mort lui venait sous la forme d’une balle tirée par un honnête homme en état de légitime défense.

Heureux pour Ève, heureux pour lui s’il ne rencontrait pas sa fin cette nuit ! Cette pensée bourdonnait dans la tête de Lanyard comme le refrain d’une vieille chanson qui, une fois évoquée, persiste indéfiniment dans la mémoire. Elle augmentait le sang-froid avec lequel il écoutait tandis que Morphew développait son plan.

— La propriété voisine à l’ouest, disait Morphew, est la résidence d’été des Vandergrift. Je suppose que vous savez qui c’est ?…

— Aussi bien que vous connaissez la renommée des Rothschild, monsieur.

— Toute la sainte famille est actuellement là : Maman Vandergrift, qui possède la plus grande partie des bijoux de la couronne de Russie depuis que la dernière grève a fait hausser de quelques dollars par tonne le prix du charbon ; son auguste mari ; la duchesse d’Allborough, née Théodora Vandergrift, qui porte les diamants et perles Allborough ; Dudley Vandergrift et sa femme… Elle a eu pour père Jules Cottier, de la maison Cottier frères, les bijoutiers français…

— Le Loup Solitaire n’ignore pas la renommée des Cottier, monsieur.

— Et toute une flopée d’invités… Vous voyez quel genre. Les Vandergrift choisissent ceux qu’ils reçoivent… Cette nuit, il doit y avoir, au bas mot, sous ce toit, pour plus de vingt millions de bijoux, appartenant aux Vandergrift seuls. Leurs invités font ce qu’ils veulent de leurs bibelots, mais tous ceux des Vandergrift vont chaque soir dans le grand coffre-fort de la bibliothèque, encastré dans les murs lors de la construction de la maison, en 1895. C’est là un coffre assez solide que vous aurez à caresser… Pour un homme qui s’y connaît comme vous en matière de coffres…

— Cela ne paraît pas formidable, à supposer que vos renseignements soient exacts.

— Ils le sont, soyez-en sûr ; ne vous inquiétez pas. Voilà des mois que je m’occupe de l’affaire, pour vous l’offrir… Tout était prêt pour vous y mettre au printemps dernier quand Liane a filé et vous sur ses trousses. Mais n’importe ! le coup est peut-être encore plus gros aujourd’hui avec tous ces invités. Ainsi donc, il n’y a rien à regretter.

— Et… ces renseignements, vous les avez en note ?

Morphew tira d’une de ses poches-revolver un portefeuille monté en or et en sortit plusieurs feuillets de papier pelure noircis d’une écriture menue.

— Les voici. Tenez, voyez : plan de la propriété, plan de la maison, croquis de la bibliothèque montrant les emplacements de toutes les lampes et des interrupteurs, notes complémentaires sur les habitudes de la maison… tout, sauf la combinaison du coffre.

— Nous avons laissé cela de côté à dessein, gouailla Pagan par-dessus la nappe, simplement pour que ce soit plus intéressant plus vous.

Avec impatience, Morphew mit plans et croquis dans les mains de Lanyard.

— Tout ce que vous pourrez avoir envie de connaître est là. Jetez-y un coup d’œil le plus tôt possible… Nous n’avons pas le temps maintenant, les dames vont venir nous rejoindre… et toutes les questions que vous me poserez, je tâcherai d’y répondre.

Lanyard rafla les papiers d’un air pensif.

— Merci bien. Je n’ai à vous poser qu’une question : ces gens aux fabuleuses richesses entretiennent sans doute un corps de veilleurs de nuit ?

— Voilà justement ce qui vous trompe, répliqua Morphew, triomphant. Il n’y a qu’un veilleur de nuit ; il occupe la place depuis vingt ans et il est devenu si vieux et si confiant… rien n’étant jamais arrivé pour lui faire mériter son salaire… qu’il passe à peu près tout son temps de service à ronfler dans un fauteuil à la porte du garage. Il est censé faire ses rondes toutes les heures, mais j’ai pris mes dispositions pour que cette nuit, il oublie sa tournée de trois heures.

— Vous avez pris vos dispositions ?

— Vous ne pensez pas que je vais courir des risques en lui permettant d’avoir une crise d’insomnie cette nuit, par hasard ? Quand il ira s’asseoir dans son fauteuil favori, il y trouvera un flacon qui aura glissé par accident de la poche de quelqu’un, un flacon plus qu’à moitié rempli d’alcool de première qualité.

— Pourquoi pas rempli tout à fait, monsieur ?

Morphew eut un clin d’œil sinistre et se posa un doigt sur le bout du nez.

— Si ce paroissien-là s’aperçoit que quelqu’un a tété plus ou moins au flacon, il ne s’inquiétera pas de savoir si c’est du pur jus de prunes ou de l’alcool dénaturé.

— Pardonnez ma stupidité ; maintenant je comprends : l’habileté de M. Pagan se sera exercée sur le contenu du flacon. Vous êtes bien avisé de posséder un droguiste aussi distingué. Mais comment le flacon ira-t-il se placer sur le fauteuil ?

— L’un de mes hommes en prendra soin, comme de juste.

— Vous avez donc des intelligences dans la place ?

— Est-ce que je ne viens pas de vous dire que je ne laisse jamais rien au hasard ?

— Mais il me semble que vous lui laissez tout, quand vous mettez votre confiance dans la fidélité des cœurs humains. Confiez votre vie à un homme, et vous perdez tout droit au sommeil ; confiez-là à deux vous pouvez compter que vous êtes trahi d’avance. Ne se fier à personne : c’est la règle qui a fait du Loup Solitaire ce qu’il était.

— Mais vous vous fiez à moi…

— Pardon, monsieur, sourit Lanyard… Mais… vous l’admettez… c’est sous contrainte.

— Soit ! mais moi je me fie à vous…

— Avec, en sus, un cordon de je ne sais combien d’espions postés autour de la résidence Vandergrift, pour veiller à ce que je ne sois pas dérangé pendant mon travail ?

— Mais ce n’est qu’une précaution élémentaire, grommela Morphew avec embarras.

— Et pour veiller également à ce que je ne me mette pas dans la tête… comment dire ? de vous jouer un tour ?… d’empocher mon butin et de négliger de revenir.

— Pas du tout, nia Morphew, dédaigneux. Je place trop haut votre bon sens.

— Et pourtant vous dites que vous ne laissez rien au hasard !

— Vous êtes un petit taquin. (Un aigre sourire souligna cette affirmation.) Et à ce propos, je ne m’attends pas à vous revoir ici cette nuit.

— Ah bah ? interrogea Lanyard avec surprise. Vous voulez pousser la partie jusqu’au bout : me laisser retourner seul à New-York avec mon butin ?

— Pas tout à fait. Vous aurez besoin d’une bonne auto pour votre départ, et d’un chauffeur à la hauteur connaissant tous le chemins de traverse.

— Ah ! comme on voit que vous ne négligez aucun détail !

— Sur le plan que je vous ai donné, j’ai marqué un endroit, juste en dehors du parc, où vous trouverez cette auto rapide qui vous attendra. Une fois que vous serez dans cette voiture, et que le chauffeur aura mis tous les gaz, il ne faudra rien de moins qu’un avion pour avoir une chance de vous rattraper.

— En vérité, vous avez pensé à tout…

— Je suis comme ça, moi.

Il y eut un silence. D’un air distrait, Lanyard plia les papiers et les mit dans sa poche, puis sembla s’apercevoir aimablement que Morphew et Pagan suivaient tous deux chacun de ses gestes avec le plus vif intérêt.

— Eh bien, messieurs ! Allons-nous, comme on dit, rejoindre les dames ?

— Vous… (Morphew renonçait à tout effort pour déguiser sa perte de sang-froid.) Vous allez jeter un coup d’œil là-dessus.

Les épaules de Lanyard eurent un geste encore plus expressif que sa réplique orale :

— Que pourrais-je faire d’autre ?

Se laissant aller dans son fauteuil, Morphew s’épongea la figure avec sa serviette.

— Il fait rudement chaud cette nuit, murmura-t-il… Tout va bien donc. Vous êtes un tel avale-tout-cru que j’ignorais si vous n’alliez pas vous retourner contre moi au dernier moment.

— Tranquillisez-vous, monsieur. J’ai donné ma parole. Il n’y a qu’une chose que je ne puis vous promettre : il se peut que je ne sois pas capable de faire la rafle complète des bijoux Vandergrift que vous désirez.

— Qu’est-ce qui pourrait vous arrêter, une fois que vous serez mis en face de ce coffre-fort ?

Lanyard repoussa sa chaise en arrière.

— Qui sait, monsieur ? Dans toute affaire, il entre un élément de hasard. Quelle main jettera les dés cette nuit ? Qui sait sur quelle face ils retomberont ?

En lui-même, il ajouta cette exclamation de désespoir : « Et, sainte Mère de Dieu ! qu’est-ce que cela peut bien me faire ?

XXIII

Les premières heures de cette nuit se passèrent sans qu’il se départît du programme tracé par Morphew. Avec une obéissance passive, Lanyard se pliait à toutes les manœuvres que cet homme ou Pagan lui recommandaient afin de se forger un solide alibi… Ce « solide alibi » consistait à faire savoir d’avance à tout le monde que Lanyard n’était pas loin du théâtre du cambriolage à l’heure de son accomplissement ! Bien assuré que l’intrigue n’avait d’autre but que de débarrasser définitivement Morphew de sa présence avec le moins possible d’inconvénients pour ce dernier, c’était uniquement par lassitude que Lanyard se prêtait aux ruses artificieuses mais superflues qu’on lui indiquait. Peu lui importait ce que les gens pourraient penser ou dire de lui après cet événement dont il considérait l’approche avec résignation…

Les suites de cette maladie mentale, qui avaient effacé sept mois de sa mémoire, n’étaient sans doute pas étrangères à la singulière disposition d’esprit dans laquelle il se trouvait à présent… Il manquait de renseignements authentiques sur cette éclipse, et n’avait pour guider ses suppositions que le récit de Liane et celui de Morphew, tous deux fragmentaires et pleins d’incohérence aussi bien que de contradictions sur des points d’importance primordiale. Et même s’il eût eu un tableau fidèle de toute cette période où le Loup Solitaire avait rôdé et où l’âme de Michaël Lanyard avait été obscurcie, il n’en aurait pas moins fallu un psychiatre pour dire de quelle façon et jusqu’à quel point les effets ultérieurs d’une telle aventure prouvaient influencer sa mentalité actuelle.

Cela n’avait d’ailleurs aucune importance, et Lanyard ne s’en souciait guère ; il lui suffisait cette nuit, d’avoir au cœur la douleur vivace d’un amour à jamais perdu, effacé dans il ne savait quelles ténèbres insondables.

Huit mois plus tôt, il avait accepté de renoncer à cet amour, afin qu’Ève ne pût jamais se repentir d’y avoir cédé afin qu’elle pût garder sa foi en lui. Mais, depuis lors, l’aveugle destin avait conspiré avec la malice humaine à déraciner cette foi dans ce cœur aimant ; la vie pour lui ne gardait plus de promesses dignes d’être vécues, et il pouvait, sans même un frisson, regarder la mort en face…

Non, il n’avait pas peur. Il interrogea son cœur, et le trouva ferme. Quand l’heure sonnerait, il accepterait de périr, à la seule condition de ne pas périr seul, et d’entraîner Morphew dans sa perte. Là-dessus, il était résolu… d’une volonté si intense qu’il se demandait comment Morphew pouvait rester auprès de lui sans deviner ses pensées.

Bien après minuit, ils étaient installés tous deux dans un coin de la véranda aussi sombre que la maison elle-même. Dans le vestibule d’entrée brûlait une lumière en veilleuse, qui projetait son obscur éventail de rayons au bas du perron jusqu’à la grande porte. Depuis un moment déjà, Liane et Follette avaient pris congé, laissant Lanyard « s’entretenir » avec Morphew, comme l’avait dit ce dernier, avant de partir pour retourner en ville dans l’auto qui l’avait amené. Les domestiques aussi étaient probablement au lit, car Morphew avait fidèlement joué jusqu’au bout la comédie de Lanyard, en libérant le maître d’hôtel, et promettant de fermer lui-même la maison.

Peu après, le landaulet avait stoppé devant la grande porte, le temps de permettre à Pagan et à Morphew de mettre en voiture un invité imaginaire, puis il s’était éloigné bruyamment avec, comme passager, Pagan, représentant Lanyard, afin de le déposer hors des grilles avant de reprendre la route vers New-York. Pendant ce temps, Lanyard et Morphew, retournés dans la véranda, attendaient le retour clandestin de Pagan.

Après avoir quelque temps mâchonné en silence son éternel cigare, que, cette fois, il se gardait d’allumer, Morphew lâcha dans un ricanement de satisfaction :

— Allons, je pense que nous sommes tous parés…

— Pas tout à fait.

— Qu’y a-t-il ? N’avez-vous pas eu assez de temps pour étudier ces croquis ?

— Je les connais par cœur. Mais vous avez oublié une chose essentielle à mon équipement.

— Quoi donc ? Une pince-monseigneur ?

— J’en use rarement, et je n’en aurai sûrement pas besoin cette nuit.

— Je ne vois pas comment vous comptez faire pour pénétrer dans la bibliothèque sans un outil de ce genre.

— Ô homme de peu de foi ! sourit Lanyard. Rapportez-vous-en à mon habileté.

— Soit ! vous vous y connaissez sans doute mieux que moi. Mais puisque vous n’userez pas d’outils, du diable si je vois ce qui peut vous manquer d’autre.

— Un colt, monsieur.

Dans le délai qui précéda sa réponse, Morphew laissa voir une répugnance.

— Je croyais que vous ne donniez pas dans ce genre de sport.

— Quel genre de sport ?

— Avoir un revolver pour le travail. J’imaginais que c’était contraire à vos habitudes. Jamais vous n’avez tué ou blessé lorsque vous vous êtes trouvé en difficulté.

— C’était également contraire aux principes du Loup Solitaire de travailler avec des complices. Vous m’avez prescrit une technique nouvelle ; vous ne pouvez guère m’opposer d’objection si je consens à l’adopter seulement aux conditions qui me paraissent sages. Après tout, c’est de ma liberté qu’il s’agit… et peut-être aussi de ma vie.

— Il n’y a pas le moindre danger pour vous dans ce turbin. Tout a été prévu.

— Vous en êtes sûr, monsieur ?

— Absolument.

— Dites-moi, monsieur, reprit Lanyard après une pause, avez-vous remarqué que, depuis que nous nous sommes installés ici, un homme, glissé derrière ce buisson-là, nous surveille ?

Les pieds du fauteuil de Morphew grincèrent fortement sur le parquet.

— Hein ? Quel homme ? Où ?

— Vous ne l’avez donc pas vu, quand il a traversé les pelouses comme un fantôme ?

— Non…

— Alors, vous n’êtes pas capable d’affirmer que l’individu n’est pas où j’ai indiqué ?

— Non, mais écoutez…

Lanyard eut un rire tranquille.

— Soyez en paix : il n’y a personne. Mais, moi non plus, je ne suis pas à même d’affirmer… et de parier ma vie en même temps, que je ne trouverai personne de garde dans la bibliothèque Vandergrift. Aussi je veux un automatique. Il peut m’être nécessaire au cours de ma petite visite.

— Vous en faites une condition formelle ?

— Assurément, monsieur. Et puisque nous en venons là : pourquoi pas ?

— Ça va bien, je suppose qu’il n’a plus qu’à vous le donner.

— Une supposition qui fait grand honneur à votre perspicacité, monsieur. Si néanmoins vous avez peur de me confier une arme à feu, je consens volontiers à remettre l’affaire jusqu’à ce que vous ayez eu le temps d’y réfléchir.

— Pourquoi craindrais-je de vous confier un browning ?

— C’est précisément la question que je me posais. Croyez-moi, monsieur, la confiance seule peut attirer la confiance.

— Vous m’avez pris au dépourvu, répliqua Morphew avec embarras. Oh ! enfin ! Vous tenez à en avoir un ?… Voici !

Un pistolet automatique changea de mains. S’étant assuré que le cran de sûreté était mis… ce qui prouvait que l’arme était chargée et prête à servir… Lanyard la glissa dans sa poche avec satisfaction.

Un premier petit succès dans cette fastidieuse série de revers qui l’accablait…

— Enfin, annonça-t-il, après un court silence, voilà le fidèle Pagan !

— Où ça ? demanda Morphew fouillant vainement les ténèbres épaisses du parc. Je ne le vois pas.

— Si votre vue, la nuit, n’est pas meilleure que ça, remarqua Lanyard, je suis sûr, à présent que ce n’était pas vous qui jouiez le Loup Solitaire pendant mon absence.

Morphew se retourna vivement… pestant à part soi de s’être ainsi trahi.

— Qui vous a mis dans la tête cette idée ridicule ?

— Ne vous fâchez pas, monsieur… je ne parle pas sérieusement.

Une silhouette indécise, repérée par la table blanche d’un plastron de chemise traversa lestement l’allée de gravier et monta le perron. Un clappement de langue de Morphew l’amena docilement à son côté.

— La voix de son maître, ricana Lanyard.

— Dites donc ! fit Pagan, se hérissant, belliqueux, sous l’égide de son protecteur, savez-vous bien que vous êtes d’une rare impertinence ?

— Oui.

Pagan s’apprêtait peut-être à relever l’insolence de ce monosyllabe, mais Morphew l’arrêta.

— En voilà assez ! Vous avez mis un temps infini à revenir ; qu’est-ce qui vous a retenu ?

— Vous ne devriez pas laisser notre bon ami seul si longtemps, interrompit Lanyard. Il est trop bon, on profite de sa confiance en la nature humaine pour prendre barre sur lui. Voyez-vous… J’ai réussi à lui soutirer un pistolet pendant que vous étiez parti vous amuser à je ne sais quoi.

— Est-ce vrai ? fit Pagan, laissant transpercer une sorte de consternation. Que diable…

— Calmez-vous, mon bon Pagan. Si vos terreurs n’étaient sans fondement, je ferais bon usage de l’arme en ce moment… puisque j’ai attendu si longtemps… au lieu d’être assis auprès de vous, en camarade, et de prendre plaisir à vous asticoter.

— Cessez, voulez-vous ? coupa Morphew. Ce n’est pas l’heure de vous chiner comme des écoliers. Il vous faut utiliser toutes les minutes qui vous restent, dresser vos plans…

— Tout à fait inutile, monsieur ; mes dispositions sont déjà prises.

— Tout de même, il vaut mieux que nous vous laissions réfléchir...

— Je vais regretter infiniment votre présence.

— D’ailleurs, il ne vous reste plus qu’une demi-heure ; et Peter et moi voulons être au lit et bien endormis au moment où vous entrerez en action. Avez-vous encore quelque chose à me dire ?

— Pour le moment, monsieur, non, rien.

— Alors nous allons nous retirer. (Morphew se souleva de son fauteuil) Bonne nuit, murmura-t-il avec un effort pour paraître désinvolte. Ne vous laissez pas prendre… surveillez vos pas.

Lanyard était si occupé à allumer une cigarette qu’il ne vit pas Ia main que lui tendait à contre-cœur Morphew et que celui-ci retira avec un soulagement mal déguisé.

— Je n’y manquerai pas. Et vous aussi, monsieur… faites de beaux rêves et… mais il doit y avoir une expression américaine appropriée… Ah ! oui… Ne tombez pas du lit !

Pagan émit quelques vagues sons qui représentaient des souhaits de bonne chance, Lanyard les reçut pour ce qu’ils valaient et y répondit en des termes analogues. Tel le lion et le chacal, les deux compères disparurent dans la maison.

La porte extérieure fut fermée et verrouillée, la lueur de l’imposte s’obscurcit encore, les marches de l’escalier gémirent sous un pas pesant et les fenêtres du premier étage s’éclairèrent brillamment pour quelques minutes, projetant par-dessus le bord du toit de la véranda, des rais jaunes sur les gazons. Puis ce furent les ténèbres… Lanyard crut entendre un craquement… celui du lit de Morphew, ou celui d’une porte qui refusait de s’ouvrir sans bruit… et il n’entendit plus rien dans l’intérieur de la maison.

Là où il était assis, devant la nuit, à ciel ouvert, ce n’était pas le vrai silence. Un vent doux et tiède soufflait, chargé de menaces de pluie ; par moments des bouffées plus fortes faisaient frissonner les cimes des arbres. La lune s’était couchée, les étoiles étaient rares et faibles, de grands convois de nuages défilaient au-dessous d’elles et pendant des minutes entières noyaient le monde dans une obscurité totale ; une nuit faite à souhait pour les malfaiteurs et les espions.

Il savait très bien qu’on l’épiait alors même qu’il se faisait tout petit dans son fauteuil. Il jeta sa cigarette qui acheva de se consumer à quatre mètres de lui sur l’allée, et tint le cadran phosphorescent de sa montre dans le creux de sa main. Trois heures moins le quart… Cinq minutes encore… Il avait dit à Morphew la vérité au sujet de l’homme qu’il avait vu se poster derrière un buisson pour veiller sur eux, ou plus exactement sur Lanyard ; il avait menti en niant sa découverte ; les deux fois pour jouir malicieusement du trouble de Morphew.

L’espion avait sûrement entendu la réflexion de Lanyard et probablement saisi la première occasion de chercher une cachette plus sûre. Mais rien n’affirmait à Lanyard qu’il eût repéré le seul individu chargé de le surveiller. Il comptait bien que quatre hommes et un caporal le guettaient du fond des ténèbres, à chaque pas de son calvaire intime…

Mais ce n’était pas seulement sur son ombre qu’il avait l’intention de leur faire éprouver son habileté…

À trois heures moins dix, il rempocha sa montre, ouvrit la grande lame du canif dont on l’avait judicieusement pourvu, s’avança centimètre par centimètre jusqu’au bord du fauteuil les yeux levés au ciel. Quand un nouveau banc de nuages eut achevé d’obscurcir un moment les étoiles, la place de Lanyard était vide ; et lui, debout en dedans de la porte-fenêtre par laquelle il venait de passer sans faire d’autre bruit que le léger cliquetis d’un pêne repoussé par la lame du canif, il aurait parié n’importe quoi que personne ne l’avait vu quitter son fauteuil.

Il resta dans le salon, tous les sens aux aguets, plus d’une minute. Mais rien ne remuait dans le vestibule d’entrée, et il n’entendait aucun bruit venant d’en haut. Une baie en arcade unissait le salon à la salle à manger, laquelle était entièrement obscure. Il emprunta ce chemin, plutôt que de braver les lumières du vestibule, et pénétra dans l’office du maître d’hôtel. Là, il rencontra ce qu’il attendait : l’escalier de service, non éclairé et suffisamment muet, au moins sous la pression d’un pied exercé.

Amené par cette voie dans le corridor du premier, et sachant où se trouvait la chambre à coucher de Morphew, Lanyard s’arrêta devant la porte pour retirer le cran de sûreté de son arme d’emprunt, puis d’un preste mouvement s’introduisit dans la pièce.

Mais le revolver, braqué vers le lit dès l’instant où ses épaules eurent senti la porte derrière elles, lui parut inutile pour l’instant. Les yeux du Loup Solitaire, qui avaient fidèlement guidé ses pas errants parmi des obscurités plus profondes que celle-là, n’avaient pas eu besoin de lumière pour s’assurer que la chambre était déserte.

Il se ressouvint que la chambre de Morphew était reliée à celle de Pagan par un cabinet de toilette intermédiaire, et il trouva la porte de communication non fermée à clef. Mais Pagan aussi, semblait-il, avait perfidement négligé d’aller se mettre au lit. Lanyard ne vit rien qui prouvât qu’aucun des deux hommes eût changé de costume ou fût resté dans sa chambre plus longtemps que les lumières n’avaient brûlé ; durée qui avait été juste suffisante pour correspondre au temps que l’on accorde d’ordinaire à sa toilette de nuit.

Dans la première surprise de son désappointement, Lanyard fut tenté de croire que le sac à malices de Morphew était aussi bien garni que le sien propre. Mais chacune des secondes qu’il restait là à s’attarder, se reprochant son manque de prévoyance, son idiotie d’avoir perdu de vue un seul instant les deux hommes, c’était un gaspillage criminel de son temps… Ils étaient dehors, eux, là-bas dans la nuit, à disposer leurs troupes, à faire garder toute issue possible ne lui laissant de libre que la voie qu’il s’était engagé à suivre… achevant de tendre leur inextricable réseau.

Il refit le chemin en sens inverse, ouvrit la porte de la chambre à coucher de Morphew, se glissa dehors aussi vite que le permettait la prudence… et trouva sa retraite coupée.

Follette Mac Fee, en toilette de nuit, sous un peignoir, se dressait entre lui et le grand escalier, devant lequel il lui eût fallu passer pour regagner l’escalier de service.

Aucune autre lumière que celle qui filtrait par la cage d’escalier du vestibule d’entrée, vague lueur diffuse, à peine suffisante pour préciser les ombres, mais qui néanmoins suffisait à Follette, apparemment, car elle ne trahit ni crainte du rôdeur ni doute sur son identité, non plus qu’aucun étonnement de le rencontrer, lui qui aurait dû être à trente kilomètres de là !

D’une voix contenue, mais nette et calme, elle lui demanda :

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Avec un haussement d’épaules, Lanyard rempocha son pistolet. Il comprit qu’il s’était félicité trop vite d’avoir obligé Morphew à lui donner cette arme.

— Je m’en allais chez votre cher fiancé, tout bonnement pour lui faire une agréable surprise, répondit-il en se rapprochant d’elle.

Elle était peu disposée à bien accueillir ce badinage intempestif.

— Que voulez-vous dire ? Qu’est-ce que vous vouliez à Morphy ?

— Puisque vous tenez à le savoir, je comptais l’inviter à faire un tour avec moi.

— Sous la menace du pistolet ?

— Précisément.

— Eh bien ! – et Lanyard crut discerner dans son ton une note de surprise, pourquoi ne l’avez-vous pas emmené ? A-t-il refusé de vous accompagner ?

— J’ai le regret de vous annoncer que ce noble seigneur n’est pas chez lui.

La jeune femme porta sa main à ses lèvres, comme pour y étouffer un cri.

— Il n’y est pas !… Morphew n’est pas dans sa chambre ?

— Et Pagan non plus ; j’ai peur qu’ils ne soient allés courir le guilledou.

Follette se rejeta vers lui et, quasi frénétiquement, lui serra le bras à deux mains.

— Pour l’amour de Dieu ! ne plaisantez pas. Vous ne voyez donc pas quel danger vous menace ? Vous ne savez donc pas ce qu’ils comptent faire ?

— Je ne le sais que trop ! C’est pourquoi je voulais que Morphew m’accompagnât en promenade… Ce n’est pas la meilleure assurance sur la vie qu’on puisse rêver, mais cela valait mieux que rien.

— Ah ! mais pourquoi (à présent, elle sanglotait presque), pourquoi ne vous êtes-vous pas enfui lorsque vous en aviez l’occasion ?

— Pour le meilleur de tous les motifs : je n’en ai pas eu l’occasion.

— Mais ils vous ont laissé seul là, en bas, dans la véranda !…

Avec fermeté, Lanyard libéra son bras et à son tour saisit les poignets de la jeune femme, qu’il maintint suffisamment pour l’obliger à l’écouter.

— Ils m’y ont laissé une demi-minute… Mais vous saviez tout cela, vous saviez que je n’étais pas parti dans cette auto ?…

— Naturellement !

— Que savez-vous encore d’autre ?

— Je n’ai pas le temps de vous le dire. Qu’il vous suffise de savoir que je sais tout…

— Pourquoi il m’a amené ici cette nuit ? (Elle fit signe que oui.) Ce qu’il m’a contraint à promettre ?

— Tout, je vous répète !

— Au nom du Ciel, comment le savez-vous ?

Elle ne répondit pas. Le calme de l’heure absorbait leurs répliques précipitées et échangées à voix basse. Ils restaient sans bouger, tout près l’un de l’autre, comme des amoureux. Il percevait les palpitations de son sein, et bien que la lumière fût trop faible pour lui permettre de distinguer ses traits, il crut voir qu’elle avait les yeux humides.

— Dites-moi comment vous savez…

— Je vous en prie ! Vous me faites mal. (Elle l’obligea à lui lâcher les poignets, mais ne s’écarta pas.) Il vous suffit que je le sache, affirma-t-elle tout bas… J’ai beau m’appeler Follette, je tiens à vous prouver que je suis loin d’être folle.

— Vous prétendez cela, riposta Lanyard, et cependant vous allez épouser Morphew.

Elle eut un rire amer.

— Et vous le croyez ? À présent que vous venez de me dire cela, lequel de nous deux est le fou ?

— C’est vous qui me l’avez annoncé. Comment puis-je discerner ce que je dois croire ou non ? Je suis comme un homme devenu tout à coup aveugle, je cherche mon chemin dans une contrée étrangère, espérant, contre toute espérance, rencontrer une main amie…

— La voici…

Lanyard posa les lèvres sur la main que Follette lui tendait, et la pressa dans la sienne.

— Alors, dites-moi…

— Pas encore, le temps me manque. Il vous faut partir… partir à l’instant… vous sauver avant qu’ils reviennent et qu’ils vous trouvent ici.

— Je ne bouge pas d’une semelle avant de savoir.

— Oh ! vous me rendrez folle !

Chose stupéfiante, après cette dernière phrase, un rire secoua son corps gracile.

— Très bien, donc ! Je vais vous dire… mais à deux conditions : il vous faut me promettre de partir aussitôt après et de ne rien laisser soupçonner à Morphew. Je veux être la première à lui dire, et à voir sa figure quand il apprendra… J’ai fait installer des microphones partout dans la maison.

— Mais, bon Dieu, dans quel dessein ?

— Que vous êtes donc niais ! (Le tapis assourdit le trépignement de ses pantoufles.) Pourquoi croyez-vous que je me préoccupe si vous partez ou restez ? Pourquoi supposez-vous que je leur ai laissé croire qu’ils m’avaient embobinée de nouveau ? Uniquement parce que je voulais vous secourir…

— Vous avez fait cela pour moi !

— Vous n’êtes pas complètement niais, je vois, continua Follette en dégageant ses mains. Vous savez depuis longtemps… Maintenant, tenez votre promesse et partez. Allez-vous-en le plus loin possible et… Donnez-moi un coup de téléphone dans la matinée, je vous raconterai ce qui s’est passé.

Sur le point de la prendre au mot, Lanyard s’arrêta, soupçonneux.

— Ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui peut se passer, si je laisse tomber Morphew ?

— Vous ne croyez pas que cela l’arrêterait ? Vous ne connaissez pas ce monstre ! Je l’ai entendu dire à Pagan que si vous lui faisiez faux bond cette nuit, si vous refusiez d’aller jusqu’au bout ou si vous réussissiez à vous échapper, il se commettrait tout de même un vol, dont, bien entendu, vous auriez tout l’honneur.

— Vous aviez raison, affirma Lanyard. Il n’y a pas de temps à perdre.

Trop tard la jeune femme reconnut sa méprise et chercha à le retenir en se mettant dans son chemin.

— Qu’allez-vous faire ?

— Vous souhaiter la bonne nuit.

Les mains de Lanyard lui appliquèrent les coudes au corps et la soulevèrent d’un bloc jusqu’à ce qu’elle eût le visage au niveau du sien. Ayant reçu deux baisers hâtifs, mais bien appliqués, elle fut déposée de côté, et quand elle revint à elle, elle se vit seule.

XXIV

La brise avait fraîchi ; les arbres se débattaient avec plus de furie, les nuages couraient plus vite dans les cieux, les étoiles ne trouvaient plus que de rares fissures pour baigner le monde de leur trouble et décevante clarté. Lanyard, traversant un terrain inconnu, où il n’avait pour se guider que le souvenir des croquis schématiques de Morphew, abandonna la prudence et fonça tête baissée à travers haies et buissons sans se préoccuper si oui ou non il était entendu et suivi. Ce qu’il souhaitait, ce n’était pas tant d’échapper à Morphew et à sa bande que d’être mis par hasard en présence immédiate de son ennemi.

À partir du moment où il avait réussi à se faire donner ce pistolet par Morphew, il avait fermement compté qu’il forcerait celui-ci à lui tenir compagnie dans son expédition et à partager le sort qui finalement serait le sien.

Mais à voir son plan de campagne déjoué, et cela avec une promptitude à faire croire que Morphew avait pénétré ses plus secrètes pensées, Lanyard fut pris d’une véritable crise d’affolement. Lorsqu’il s’enfonça dans la nuit, il était déjà meurtrier d’intention et n’avait plus qu’une seule pensée : arriver à temps pour faire avorter le cambriolage projeté en ôtant la vie à Morphew. Après quoi, se faisant justice il saurait se réhabiliter à ses yeux propres… et à ceux d’Ève ; elle apprendrait bien un jour comment et pourquoi il était mort, et elle comprendrait…

Finalement, il se trouva en arrêt devant une haie bien épineuse, et par delà cent mètres de pelouses il aperçut la façade à colonnes de la maison qui se détachait en plus pâle sur le ciel fuligineux avec une certaine noblesse de ligne et de masse.

La demeure semblait profondément endormie. Dans l’espace qui l’en séparait nulle trace de mouvement humain. Si Morphew et ses gens étaient là, quelque part, ils se cachaient bien.

Le Loup Solitaire de jadis aurait gagné la maison en passant d’une ombre à l’autre, en tirant profit de l’abri offert par chaque buisson et chaque tronc situés entre lui et son objectif, tel un Indien sur le sentier de la guerre. Le Loup Solitaire de cette nuit, au contraire, franchit la haie, coupa droit à travers les pelouses et de toute sa vitesse. Tout ce qu’une telle audace pouvait entraîner de pis, ce serait une tentative pour l’arrêter, auquel cas il y aurait des coups de feu, Lanyard se le promettait, une fusillade qui ne manquerait pas de donner l’alarme : mieux valait courir ce hasard que de perdre des minutes précieuses en tâchant de se dissimuler, et en donnant par là au voleur déjà dans la maison le temps dont il avait besoin, s’il connaissait son métier, pour accomplir son dessein et s’échapper.

Car le voleur était déjà dans la maison : le premier coup d’œil jeté par Lanyard au delà des pelouses vers l’aile qui renfermait la bibliothèque (dont il savait l’emplacement grâce au croquis de Morphew) lui avait laissé voir dans l’obscurité des fenêtres le papillotement d’un jet de lumière, le rayon intermittent d’une lampe électrique de poche maniée ou bien avec la ridicule maladresse d’un amateur, ou bien par quelqu’un qui consentait stoïquement à révéler sa présence.

Il arriverait peut-être encore à temps ; mais en ce cas ce serait de justesse. À toutes jambes, il galopa jusqu’à la véranda, escalada le perron quatre à quatre, et, avec l’intention calculée de faire tout le bruit possible pour attirer les habitants de la maison, avisa la porte-fenêtre la plus proche et donna contre le joint médian un coup d’épaule vigoureux.

La fenêtre s’ouvrit avec une facilité imprévue, les battants s’écartèrent avec un claquement sonore, et, trébuchant contre le seuil, Lanyard tomba à quatre pattes, tandis que les murs se renvoyaient l’écho d’un coup de pistolet, et que le verre cassé pleuvait sur lui avec fracas.

À l’instant il se releva sur les genoux, comme quelqu’un mortellement atteint, s’effondra sur le côté, où il était moins exposé qu’en face de la fenêtre, et resta parfaitement immobile, tenant prêt son propre pistolet, fouillant du regard l’obscurité pour y découvrir un indice de mouvement.

La lampe électrique de poche déjoua cet effort. On l’avait laissée tomber avec le cran mis, à l’instant de la violente irruption de Lanyard, et elle gisait maintenant à quelque distance en dedans de la fenêtre, son rayon braqué sur le devant d’un coffre-fort ouvert ; elle créait ainsi une large zone de vive clarté qui rendait les ténèbres environnantes encore plus épaisses et impénétrables au regard humain. Les yeux de Lanyard, en tout cas, n’y pouvaient rien distinguer, et bien qu’il entendît nettement des pas furtifs fouler l’épaisseur du tapis, il n’arrivait pas à discerner de quel côté venait le bruit. Les pas cessèrent tout d’un coup et il n’entendit plus rien d’autre que le froissement et la retombée du rideau qui se gonflait en dedans de la fenêtre au carreau cassé.

Le cambrioleur n’était pas parti par une fenêtre, Lanyard en était sûr ; par conséquent, il était encore dans la pièce, attendant qu’un geste imprudent guidât sa visée. Mais jouer au plus patient avec lui serait intolérable, et cela risquait trop, d’ailleurs, de finir précisément par ce que Lanyard était résolu d’empêcher, c’est-à-dire par l’intrusion de quelque habitant de la maison, qui s’attirerait le feu du malfaiteur. Le bruissement du vent dans les arbres empêchait de discerner les sons plus faibles provenant de l’extérieur de la pièce ; mais il n’était guère concevable que le fracas avec lequel la fenêtre avait livré passage à Lanyard, le coup de feu qui avait suivi, et cette pluie sonore de verre cassé, n’eussent pas réveillé toute la maison.

Lanyard revit mentalement le plan de la bibliothèque qu’il avait étudié sur les instances de Morphew. D’après ce plan, s’il se rappelait bien, la fenêtre par laquelle il s’était introduit était la plus proche d’un mur dans lequel (ce devait être tout contre la tête de Lanyard) une porte à deux battants ouvrait sur le grand vestibule de la maison, et où il y avait à portée de la main un interrupteur, commandant les lampes du plafonnier.

Se ramassant sur lui-même, Lanyard se leva d’un bond et chercha à l’aveuglette la porte, la trouva où il l’attendait et tâtonna vers l’interrupteur.

Il ne l’atteignit pas tout de suite, mais il persévéra, le cœur sur les lèvres, s’attendant à chaque instant à voir les noires profondeurs de la pièce lacérées par la flamme d’un coup de feu… dont il serait peut-être assez heureux pour entendre aussi la détonation. Mais l’autre occupant s’abstint de tirer ; il devinait sans doute à quoi s’occupait Lanyard et jugeait plus sage d’attendre que la lumière se fît pour être sûr de son coup ; l’avantage serait alors tout de son côté, car il savait approximativement où chercher Lanyard, tandis que ce dernier n’avait aucun indice de la position de son adversaire.

Ses doigts rencontrèrent enfin l’interrupteur, et un grand plafonnier central inonda la pièce de clarté.

Lanyard l’occupait seul, du moins en apparence : la bibliothèque était surabondamment garnie de gros meubles à l’ancienne mode, dont chacun avait pu facilement servir de cachette provisoire au forceur de coffre-fort, et de derrière chacun desquels Lanyard pouvait s’attendre à tout instant à recevoir le coup de grâce… Ou bien, songeait-il, cela pouvait venir des fenêtres. Aucun doute sur ses intentions ne pouvait plus maintenant subsister dans l’esprit de Morphew. La seule faible chance que Lanyard eût d’éviter une balle, tant du bandit caché dans la pièce que des assassins du dehors, était de se tenir constamment en mouvement.

Presque plié en deux, il arpenta la bibliothèque à grandes enjambées, zigzaguant à l’abri d’un meuble à celui du voisin, et ne trouvant l’individu nulle part. De cette manière, il avait contourné la massive table de chêne qui occupait le milieu du parquet et il passait devant le coffre ouvert quand le bout de son pied heurta quelque chose qui, instantanément, parut s’animer et se tortilla sur le parquet à l’instar d’un serpent de lumière.

Involontairement, Lanyard fit halte, se pencha plus bas et ramassa l’objet : un collier de diamants d’un prix inestimable.

À l’instant sa respiration s’arrêta, son cœur cessa de battre, et il n’y eut plus dans sa conscience d’autre pensée que celle-ci : il connaissait ce collier, il le connaissait presque aussi bien que le creux de sa main, et il savait que cet objet n’avait aucune raison d’être là où il était, à cinq mille kilomètres et plus de la demeure de sa propriétaire, dans le midi de la France.

Comme un homme en état d’hypnose qui règle ses actions conformément à la volonté d’autrui, sans détourner les yeux du collier, Lanyard se releva, déposa son pistolet sur la table et, prenant à deux mains le rang de scintillantes pierres précieuses, le leva tout déployé vers la lumière…

C’était bien le collier d’Ève…

Sans l’avoir entendue venir, toujours comme le sujet d’un hypnotiseur, il détourna lentement la tête et vit Ève arrêtée dans le cadre de la porte, où sa beauté douloureuse se détachait sur le haut panneau de chêne sombre.

D’une main elle tenait le bouton de la porte, de l’autre elle ramenait sur son sein la robe transparente qu’elle avait jetée sur ses épaules au saut du lit. Ses lèvres, à peine entr’ouvertes, étaient muettes, et son regard fixé sur lui était assombri de stupeur.

Vingt secondes s’écoulèrent. Comme Ève, Lanyard restait sidéré. Ses yeux reflétaient une faible part de l’absolu désarroi de son âme… et il lisait dans les siens à elle un mépris vertigineux de le voir debout là, pris sur le fait, à accomplir la basse besogne du Loup Solitaire, lui l’homme à qui elle avait donné toute sa foi, tout son amour, surpris en train de voler les bijoux d’une femme qu’il avait prétendu adorer…

Et alors, ô merveille ; elle avança d’un pas ou deux dans la pièce d’un air de douceur et de bonté, elle leva vers lui des mains de pitié et de supplication, et la voix aux suavités incomparables modula tendrement un seul mot de reproche, son nom :

— Michaël !

N’existant plus alors que dans l’amour d’Ève et dans l’amour qu’il lui portait, oubliant tout le reste, Lanyard revint à lui en tremblant, et s’avança d’un pas mal assuré vers les mains tendues…

Ce fut le soudain changement d’expression d’Ève qui l’arrêta ; il lisait dans ses yeux une terreur soudaine, en même temps qu’un bruit derrière lui attirait son attention.

Galvanisé par cette possibilité d’un danger pour sa bien-aimée, Lanyard pivota sur le talon. Mais le cri de colère et de menace qui lui montait aux lèvres se changea en un rauque bégaiement, et il fut instantanément frappé de stupeur, car il se trouvait face à face avec Michaël Lanyard en personne.

C’était comme une vision de délire, une parodie fantôme de Lanyard qui sortait matérialisée de derrière un vaste fauteuil à oreillettes placé à l’autre bout de la table ; sa contrefaçon dans tous les détails du costume et des traits, son fac-similé grotesquement imité par un faussaire.

Un coup d’œil suffit à Lanyard pour reconnaître la ressemblance et le côté frauduleux, c’est-à-dire pour le persuader qu’il ne se regardait pas dans un miroir. Une lueur de joie sinistre brilla sur ses traits. Il franchit d’un bond la moitié de la distance qui les séparait, vit un pistolet au poing de l’imposteur s’abaisser vers sa tête, et fit le plongeon avant que le coup ne partît. Sa seule arme à lui était sur la table hors de portée, mais le rang de diamants qu’il tenait à la main en jaillit comme un fouet de flamme blanche, et s’abattit en plein sur la figure du faux Michaël Lanyard. Un second coup de feu se perdit à l’instant où l’individu se reculait brusquement pour éviter le choc cuisant des pierres précieuses. Et déjà Lanyard le serrait à la gorge…

La furie de son élan les rejeta tous deux vers le fauteuil à oreillettes, qui culbuta et roula sur le côté. Le poignet de la main qui tenait le pistolet fut tordu avec une telle habileté que les doigts se relâchèrent, l’arme décrivit dans l’air une rapide trajectoire, tomba sur le parquet poli et s’en alla glisser à quatre mètres des combattants. Chose encore plus propice quand la mêlée confuse des corps se dénoua. Lanyard avait l’avantage. Mais le misérable qu’il dominait se ressaisit avec la fureur d’un homme qui défend son existence, et fit pleuvoir des coups brutaux sur la figure de Lanyard. Indifférent, Lanyard enfonça les deux pouces dans la gorge de son adversaire et lentement, mais férocement, l’étrangla à demi.

L’individu se tint enfin tranquille, la langue hors de la bouche, les yeux exorbités. Et Lanyard ne relâcha la pression sur le larynx que pour enfoncer ses doigts vengeurs dans les cheveux de sa victime et tirer dessus avec vigueur… tant et si bien qu’une perruque et un front postiches lui restèrent en bloc dans la main.

Après quoi il eut vite fait de tirer de sa poche un mouchoir, d’essuyer la plus grande partie de ce masque de maquillage et de mettre à la lumière la physionomie quelque peu endommagée de l’homme des dancings.

L’ombre d’Ève s’allongea entre eux deux, et Lanyard, encore tout haletant de la lutte, fut pris d’un irrésistible petit rire en levant les yeux vers le visage stupéfait de la jeune femme. Il se dressa, brandissant le scalp qu’il venait de conquérir et s’écria :

— Permettez-moi de vous présenter la dernière incarnation du Loup Solitaire, connu de la police et des milieux mondains des cabarets de nuit sous le nom d’Harry Mallison… Mally pour abréger !

XXV

Mais Ève ne riait pas. Ayant jeté son regard sombre sur le visage de Mallison, elle le ramena sur celui de Lanyard avec un faible sourire de pitié.

— Voici donc, dit-elle lentement à l’homme qui l’aimait, voici donc pourquoi vous vous êtes enfui !

Ce regard, il fut aussi incapable de l’interpréter que l’énigme de ses paroles ; il n’y répondit que par un air d’étonnement confondu.

— Moi ! s’écria-t-il avec stupeur… je me suis enfui ?…

Elle eut un signe affirmatif.

— Mais vous ne saviez pas, j’en suis sûre, ce que vous faisiez alors ; il est naturel que vous ne vous rappeliez pas. Cette nuit vous êtes redevenu vous-même… vous ne l’étiez pas, alors.

— Oui… s’écria-t-il. Dieu merci ! cette nuit, je suis moi-même…

Elle lui tendit l’une de ses mains, qu’il prit entre les deux siennes, et elle l’attira contre son cœur. D’un accord tacite, ils s’étaient écartés de l’individu qu’ils oubliaient, et qui gisait haletant sur le parquet, derrière la table.

— Vous êtes donc revenu à moi ! (Et dans le long regard que Lanyard plongeait dans les yeux d’Ève, il crut sentir son âme le quitter pour aller se perdre dans le trésor d’amour infini que ces yeux lui révélaient.) Ainsi donc, comme je l’avais prévu, vous me revenez enfin, votre honneur lavé ! Michaël, soupira la jeune femme en se penchant vers lui… mon Michaël !

— Que venez-vous de me dire ? Moi, je me suis enfui loin de vous ?…

— Trois mois après votre accident d’auto, alors que votre mémoire était encore vacillante et que souvent vous ne pouviez vous rappeler les événements de la veille… Sans un mot d’explication ni d’adieu, un jour vous m’avez quittée, vous avez disparu…

— Je vous ai quittée, dites-vous ?

— Je savais, comme de juste, pourquoi… C’était au moment où les journaux s’étalaient sur le « retour » sensationnel du Loup Solitaire. J’avais essayé de vous le cacher, craignant les conséquences de l’émotion que cela vous causerait, dans votre état ; mais le haro était sur vous, j’étais en peine de vous cacher à la police, il était nécessaire de vous dire pourquoi… Ce que j’avais tellement craint arriva : vous ruminiez sans cesse, et bien que votre état mental vous fit oublier l’affaire pour un temps, il ne pouvait manquer d’arriver quelque chose pour vous le rappeler. Cent fois vous m’avez demandé de vous laisser partir, me disant que vous vouliez découvrir et dénoncer le scélérat qui opérait sous votre nom. Je savais que vous en étiez incapable pour le moment et je réussis toujours à vous en dissuader, jusqu’au jour où, comme je viens de vous le dire, brusquement sans un mot vous m’avez quittée.

— Je vous ai quittée !

— Ah ! mais vous ne saviez pas. (Son sourire devint doucement sévère, aimablement taquin.) Vous ne pouviez, mon Michaël, même vous souvenir…

Elle eut un mouvement de surprise qui détourna son attention vers les fenêtres, elle se raidit entre les bras qui l’enlaçaient et serra convulsivement ses épaules.

La véranda s’emplissait d’une soudaine ruée de pas nombreux et rythmés. Lanyard se libéra de l’étreinte de la jeune femme mais d’un air terrifié elle s’accrochait à lui. Prévoyant ce qui allait se produire, il dut enfin user de la force pour lui faire lâcher prise et la rejeter loin de lui, de crainte qu’elle ne partageât un péril qu’il avait résolu d’affronter seul.

Tout en se récriant, par sollicitude pour lui, elle recula, titubante, et Lanyard se dirigea vers la table pour reprendre son pistolet. Trop tard : déjà un homme avait pénétré dans la pièce par la fenêtre ; il fit halte et visa Lanyard avec un automatique, en grondant :

— Haut les mains, mon ami… et dépêchez-vous.

Lanyard obéit. Sa seule arme était à l’autre bout de la table, à près de deux mètres ; avant d’avoir pu franchir la moitié de cette distance, il aurait reçu une balle. Les mains au niveau des oreilles, il se retourna lentement et se vit en face de Morphew.

Gros et laid, haletant et se balançant d’un pied sur l’autre, le Sultan de la Fraude tenait la tête légèrement baissée et penchée en avant ; une grimace de malice triomphante tordait hideusement ses traits.

Derrière lui, la fenêtre livrait passage à un défilé de ses séides, qui se rangèrent dans la pièce. En trois de ces hommes, Lanyard reconnut aussitôt les gardes du corps qui l’avaient malmené dans la maison de ville de Morphew la nuit précédente ; après eux venait l’inévitable Pagan, sautillant et ricanant ; puis deux autres qui étaient pour Lanyard de nouvelles figures : un jeune Irlandais en uniforme de police mais manquant de cet air de morgue fallacieuse propre aux agents new-yorkais, l’autre un simple citoyen arborant fièrement un insigne nickelé de policier au revers de son veston.

— Les mains bien levées, Lanyard ! exhorta Morphew sur un ton menaçant. Ne prenez pas de libertés avec moi ce coup-ci ; si je tire, ce sera pour vous tuer. Vous êtes enfin pris, pris avec les bibelots sur vous.

— Pris ? s’insurgea Ève de Montalais en s’avançant d’un pas pour se placer entre Morphew et sa proie prétendue. Que voulez-vous prétendre ?

D’un geste de sa grosse patte, Morphew voulut l’écarter hors du chemin, et il lui décocha son regard le plus menaçant.

— Retirez-vous de là, madame, gronda-t-il. Ne me faites pas courir le risque de vous atteindre. Cet homme, vous semblez l’ignorer, est un criminel endurci ; au premier geste qu’il fait, je le tue…

— J’ignore, en effet, qu’il soit un criminel endurci, riposta sèchement Ève. Quant à vous, il faut que vous soyez fou…

— C’est plutôt vous qui êtes folle, repartit brusquement Morphew, dont les petits yeux se dérobaient néanmoins. Vous l’avez pris vous-même… n’est-ce pas ?… il n’y a qu’un instant, à puiser dans votre coffre-fort…

— Et quand bien même ? objecta hardiment la jeune femme. En quoi cela vous regarde-t-il ? Ai-je réclamé votre intervention ? Vous ai-je prié de vous mêler de mes affaires ?

— Il se peut que non, riposta Morphew d’un air sombre, mais moi je m’en mêle, que vous le désiriez ou non…

— Et de quel droit, je vous prie ?

— Du mien, madame ! repartit le gros homme débordant de rage… le droit d’un honnête citoyen respectueux des lois. J’ai poursuivi cet individu pendant des mois. Maintenant que je le tiens, nom d’un tonnerre ! il ne m’échappera pas vivant.

Il adressa un signe autoritaire à l’agent de police et à l’homme à l’insigne nickelé.

— Emmenez votre prisonnier, monsieur le shérif…

— Un moment ! fit Ève d’une voix vibrante qui cloua sur place les deux hommes. Sachez que je suis la maîtresse de maison ici… et vous n’arrêterez personne dans cette propriété sans mon assentiment ou sans un mandat en règle. Ce monsieur n’a rien fait qui mérite l’arrestation…

— Rien ? railla Morphew. Et ce cambriolage ?

— Il n’a pas commis de cambriolage.

— Il ne s’est pas introduit dans cette pièce et n’a pas ouvert ce coffre, je suppose ?

— Au contraire, affirma Ève, M. Lanyard est ici de son propre droit ; bien plus, il a empêché un cambriolage…

— Voilà une histoire tout à fait vraisemblable ! commenta Morphew avec un reniflement de dérision amère. S’il n’a pas fait ce que je dis, je voudrais bien savoir qui l’a fait !

— Permettez-moi de répondre à cet honnête citoyen respectueux des lois, interrompit Lanyard d’un ton badin.

Et courageusement, au risque de sa vie, il abaissa une main pour la poser sur l’épaule de la jeune femme tout en se reculant de côté, pour qu’elle ne l’abritât plus de son corps.

— Permettez-moi de venir en aide à la confusion d’esprit qui accable ce charmant M. Morphew…

— Vous, tâchez de vous taire !

— Tout doux, mon bon Morphew ! Je vais vous rendre service… car j’apprécie à quel point vous avez été ennuyé et peiné par l’ingrate conduite de votre instrument et complice, Mal…

— Fermez ça, entendez-vous ! beugla Morphew en balançant sa grosse tête sur ses épaules comme une bête en furie prête à foncer. Emmenez votre prisonnier, monsieur le shérif ! Si cette femme refuse de l’accuser du cambriolage qu’il a commis ici cette nuit, je l’accuse, moi, de s’être introduit dans ma maison de New-York, la nuit dernière…

Le beuglement s’éteignit en un soupir auquel succéda un hoquet étouffé. Par-dessus l’épaule de Morphew, un long bras avait jailli de derrière lui, et la main osseuse mais robuste qui terminait ce bras s’était refermée sur son poignet, dirigeant vers le plafond le canon du pistolet. Comme il se retournait avec un rugissement inarticulé, une seconde main, la compagne de la première, saisit dextrement l’arme et la lui arracha. Il resta béant, apoplectique et muet, face à face avec le sévère mais sardonique Crane.

Sans être vu par d’autres qu’Ève et Lanyard, le détective avait tranquillement enjambé la fenêtre ouverte, suivi de près par un collègue, un homme d’allures paisibles que le chapeau melon traditionnel désignait comme agent en bourgeois.

— Il ne faut pas jouer comme ça avec des armes à feu chargées, conseilla Crane en un reproche doucement peiné… Vous devriez pourtant savoir que c’est dangereux, à votre âge ! (Sa bouche se durcit et il abattit ses doigts comme des mâchoires d’étau sur l’épaule de Morphew.) Je m’appelle Crane, si vous voulez savoir, et il ne fait pas bon se frotter à moi, maître Morphew ; et rappelez-vous ceci (des yeux qui avaient l’éclat de l’acier firent s’abaisser le regard de Morphew), tout ce que je demande de mieux c’est que vous me donniez un prétexte à m’acquitter envers vous de tous les ennuis que vous m’avez causés, du premier au dernier. Tâchez donc de me parler poliment si vous tenez à votre santé !

Morphew jeta un regard d’appel muet à ses séides.

Aucun d’eux n’y répondit, étant uniquement préoccupé par l’attitude du collègue de Crane. Et pourtant c’était l’attitude la plus inoffensive que l’on pût imaginer. Cet homme aux allures paisibles promenait sur eux ses yeux doux en gardant les mains dans les poches de son veston. Il est vrai que les deux susdites poches offraient de singulières protubérances, comme si deux index railleurs étaient pointés sous leur couvert…

— Mais que… que di… diantre !… Avez-vous le droit ?... bégaya Morphew.

— Eh bien, ricana Crane, je ne sais pas. J’ai eu comme une idée de m’amener pour voir si votre petit plan fonctionnait. J’ai reçu le tuyau tout chaud, il y a une demi-heure… Je vous laisse à deviner d’où il me venait. (L’un de ses sourcils escalada son front en pente, ce qui donna à sa figure un air d’ironie diabolique ; sa bouche aux lèvres minces s’élargit en un sourire sans aménité.) Ne cherchez pas, Morphew, épargnez cette fatigue à vos vieilles méninges. La voici qui vient…

Une cape de théâtre garnie de fourrure négligemment jetée sur son peignoir, car, à vrai dire, elle ne s’était pas attardée à sa toilette. Follette Mac Fee pénétra d’un air détaché dans la véranda et s’arrêta, considérant le tableau avec des mines de malin plaisir.

— Hé quoi, Morphy ! s’écria-t-elle, affectant la sollicitude ; qu’est-il arrivé ? Vous semblez tout troublé…

— La meilleure petite indicatrice avec laquelle un type comme moi ait jamais travaillé, affirma Crane avec le plus grand sérieux. Croyez-moi, Morphew, vieux camarade, il me faudra chercher longtemps avant de retrouver une autre petite dame comme celle-ci, qui n’a même pas hésité à laisser associer son nom à celui d’un forban comme vous, à seule fin de faire échouer vos vilaines petites combinaisons.

Une bourrade, en apparence anodine, n’en troubla pas moins l’équilibre du gros homme ; en titubant, Morphew recula d’un pas, reprit avec quelque peine son aplomb physique, et s’arc-bouta comme un taureau à l’étable, les deux pieds écartés, balançant la tête sur ses épaules courbées et houleuses. La rage et le désespoir rendaient son visage encore plus hideux.

Crane inspectait les lieux d’un regard infaillible et prompt.

— Mais dites donc, voyez un peu qui est ici ! lança-t-il en nasillant de jubilation ; ma parole, c’est ce vieux Malison, le petit sauteur en personne !

Seul son collègue aux allures paisibles ne détourna point ses yeux doux vers Mallison qui, tel un fantôme de pantomime, lentement et laborieusement, se hissait en vue, à l’aide de ses mains agrippées à la table.

— Écoutez tous ! déclara solennellement Crane. J’ai beau être un défenseur de la loi et cætera, cette nuit-ci n’en est pas moins superbe. Ce n’est pas toutes les nuits qu’un pauvre petit détective comme moi a le privilège de contempler le seul et unique véritable exemplaire faux du Loup Solitaire. Ainsi donc, si je puis décider votre ami que voici, le Roi des Contrebandiers, à me céder une bouteille de son meilleur alcool de fraude, je paye la tournée générale !

Mallison se remit enfin debout, encore tremblant de la sévère punition de Lanyard. Dans son visage qui conservait quelques traces de son maquillage en Loup Solitaire, l’expression ahurie de son regard rappelait celle d’un chien battu ; mais elle ne dura qu’un instant, et fut remplacée subitement par de la terreur, quand il s’aperçut de la présence de Morphew.

Il y eut alors un instant lourd d’un pressentiment de drame, durant lequel personne ne parla, personne ne bougea, personne ne fit un mouvement, sauf Morphew, car Mallison semblait totalement paralysé d’effroi.

Morphew se ramassa sur lui-même. Ses mains se levèrent et se tendirent telles d’énormes serres blêmes vers la gorge de Mallison. Les lèvres de Morphew s’étaient retroussées sur ses gencives, et un sourd grondement s’échappait de sa gorge. Tout à coup cela devint un hurlement inhumain, et la lourde masse de chair s’élança en foudre…

À la troisième enjambée, elle fut arrêtée et rejetée en arrière, comme si elle eût buté contre une barrière invisible. Mallison s’était emparé du pistolet de Lanyard et avait fait feu. Il tira de nouveau pendant que Morphew tombait. Mais sa balle laboura le plafond. Lanyard était entré en action alors que les échos de la première détonation roulaient encore dans la pièce ; posant les mains sur la table, il l’avait franchie d’un bond, envoyant ses pieds dans la poitrine de Mallison. L’homme tomba avec Lanyard au-dessus de lui.

XXVI

— C’est bien simple, déclara Crane, simple comme tous ces petits jeux qu’organisent les malfaiteurs, une fois qu’on a trouvé le joint qui permet de jeter un coup d’œil dans le mécanisme.

Il se tenait dans le cadre de la grande porte. Derrière lui le ciel balayé de vent s’éclairait en grisaille par l’aube d’un nouveau jour. Sur l’allée, au bas du perron de la véranda, une auto attendait, où Pagan et Mallison occupaient le siège d’arrière avec le collègue aux allures paisibles, le poignet gauche de ce dernier relié par la chaîne des menottes au droit de l’homme des dancings. Une autre auto, que l’on voyait à distance virant sur la grand’route au sortir de la propriété, emportait les séides de Morphew sous bonne garde, dans le sillage d’une ambulance envoyée du plus proche hôpital et arrivée juste à temps pour recevoir le cadavre du Sultan de la Fraude.

— Si les malfaiteurs étaient capables de penser comme il faut, reprit le détective, il leur arriverait de faire le bien, une fois de temps en temps, mais ils en sont incapables, et voilà pourquoi nous les appelons malfaiteurs ; et voilà aussi pourquoi tout ce qu’ils préparent dans un si grand mystère est si sot et puéril quand on l’examine en détail. Voyez plutôt Morphew, qui, de jalousie, perd la boule, parce que la petite Mac Fee aimait mieux Lanyard que lui. Il fait jouer à Mallison le rôle du Loup Solitaire et lui fait exécuter deux ou trois coups pour que Mme Mac Fee s’éloigne de ce malfaiteur mal repenti. Et voilà Mallison qui se gonfle parce qu’il a joué au Loup Solitaire et qui dit « zut ! » à Morphew, et qui tente d’agir par lui-même. Et puis voilà la Delorme, qui enlève Lanyard tandis qu’il n’était pas entièrement responsable, dans l’idée, apparemment, de lui faire croire qu’il était à elle et qu’il avait de nouveau tourné mal, si bien qu’il ne leur restait plus qu’à marcher de front et courir le monde en gagnant bien leur vie…

Il eut un vague sourire de pitié qui ne s’adressait à rien de particulier.

— Ces choses-là n’arriveraient pas, conclut-il, si tous les malfaiteurs n’étaient fous… Allons ! Il est temps que je me mette en route.

Il s’inclina avec une urbanité inattendue sur la main d’Ève, et serra celle de Lanyard :

— Je vous souhaite bien le bonjour, madame. Au revoir, Lanyard… Nous ne nous disons pas adieu… Et bonne chance !

Les pneumatiques grincèrent sur le gravier de l’allée, une rafale de vent agita bruyamment les ramures des arbres, mais entre Ève et Lanyard c’était le silence, tranquille expectative d’une part, de l’autre un mutisme de contrainte.

— Voilà donc réalisé, dit Lanyard avec un faible sourire et se forçant à soutenir enfin le regard de la jeune femme, ce que j’avais prévu dès le début. Allons… dites-moi au revoir, Ève, et laissez-moi partir.

Mais la main qu’il voulait prendre ne se leva point pour aller chercher la sienne. Ève interrogea calmement :

— Où irez-vous ?

— Je retournerai en Angleterre, dit-il en un soupir… je suppose… dès que je me serai mis en rapport avec le Service Secret britannique pour demander ma réintégration. C’est-à-dire s’ils me reprennent. Car leur confiance en moi pourrait avoir été compromise par cette affaire Mallison. Cela dépend de ce qu’ils voudront bien croire et jusqu’à quel point.

— Cela prendra quelques jours au plus, réfléchit-elle gravement. J’aurai tout le temps de régler mes petites affaires dans ce pays… Je serai prête, Michaël, dès que vous désirerez partir.

Il baissa la tête et la secoua mélancoliquement.

— C’est impossible, dit-il. Vous devez bien savoir maintenant que je ne puis offrir à la femme que j’aime de partager mon existence.

— Mais vous m’aimez ?

— Vous le savez.

— Et vous voudriez me quitter ?

— Je le dois !

— Alors, soupira-t-elle, si vous y tenez… je vais demander le divorce contre vous pour cause d’abandon marital.

— Le divorce contre moi !

Elle se jeta sur sa poitrine et s’y blottit en pleurant et riant.

— Me pardonneras-tu jamais… je me le demande !… d’avoir, profité de ta faiblesse ? Le plus tôt qu’il me fut possible après ton accident, aussitôt que tu as été capable de parler… nous nous sommes mariés !

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Louis-Joseph Vance, Nouvelle aventure du loup solitaire Michaël Lanyard, Paris, Librairie des Champs-Élysées (Le Masque), 1934. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page est de Laura Barr-Wells.

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] L’Elevated Railway, ou métro aérien de New-York.

[2] La maison de détention de l’État de New-York.