Louis Joseph Vance

LA FILLE DU LOUP SOLITAIRE

Les Aventures du Loup solitaire
(épisode 4)

traduction : Richard de Clerval

1931

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Table des matières

 

LIVRE PREMIER  UN CHAPITRE DE LA JEUNESSE DE M. MICHAEL LANYARD.. 4

I  PRINCE ET PLÉBÉIEN.. 4

II  LA PRINCESSE SOPHIA.. 9

III  MONSIEUR DON QUICHOTTE.. 14

IV  LE FOU ET SON ARGENT.. 19

V  IMPOSTEUR.. 24

VI  THÉRÈSE.. 31

VII  RÉUNION DE FAMILLE.. 36

VIII  À LARRON, LARRON ET DEMI. 51

IX  PAYÉ EN GRAND.. 66

LIVRE DEUXIÈME  LA FILLE DU LOUP SOLITAIRE  74

I  LA JEUNE SOPHIA.. 74

II  MASQUES ET VISAGES. 80

III  LA COLONNE DES ANNONCES DIVERSES. 90

IV  RÉVOLTE.. 99

V  LE REPAIRE DU LOUP.. 114

VI  SOUS LE MASQUE.. 129

VII  LES UTOPISTES. 138

VIII  LE CONSEIL.. 147

IX  MADAME WARING.. 160

X  VICTOR.. 172

XI  CRÈVE-CŒUR.. 180

XII  SUSPECT.. 190

XIII  L’OIGNON.. 199

XIV  CONFÉRENCE DES DAMNÉS. 203

XV  INTUITION.. 211

XVI  LE CRISTAL.. 217

XVII  LE CHÈQUE SURCHARGÉ.. 237

XVIII  L’ÉPREUVE.. 251

XIX  DÉMASQUÉ.. 259

XX  LE QUART D’HEURE DE RABELAIS. 270

XXI  EN VITESSE.. 275

XXII  LES SEPT GONDS D’AIRAIN.. 287

Ce livre numérique. 297

 

LIVRE PREMIER

UN CHAPITRE DE LA JEUNESSE DE M. MICHAEL LANYARD

I

PRINCE ET PLÉBÉIEN

Ce gentleman, que l’on pouvait voir, en cet après-midi d’hiver de 1900, appuyé d’une épaule au mur de la salle des ventes et feuilletant nonchalamment un catalogue d’objets prêts à être mis aux enchères, ne s’ennuyait pas du tout, mais son air de détachement était si naturel que l’on eût aisément pardonné à l’inévitable témoin de bonne foi, de voir en lui une victime du spleen le plus profond.

En réalité, il savourait à part lui l’existence avec une vivacité enviable. Il en avait certes bien le droit et le pouvoir en ce temps-là : vivre était le passe-temps le plus satisfaisant qu’il pût imaginer ou désirer, lui qui était arrivé à une foudroyante réussite dans sa propre opinion aussi bien qu’en fait ; car tous ceux dont il ambitionnait tant soit peu l’estime l’admiraient, le respectaient et l’estimaient dans sa position sociale tout comme ils l’admiraient, le respectaient et le craignaient dans ses talents secrets, et lui payaient par surcroît un lourd tribut.

De plus, il était jeune, encore très jeune même, et il avait à peine franchi le seuil de sa carrière d’élection. À son regard scrutateur, l’avenir lui-même déroulait des perspectives sans fin illustrées d’aventures toutes également attrayantes, pittoresques et lucratives. Avec l’heureuse assurance de la belle audace juvénile, il se figurait le monde comme une huître à lui destinée ; et si l’on pouvait juger discutable (comme elle l’était indiscutablement) sa méthode de puiser au succulent contenu de la coquille rétive, il n’en ressentait pas plus de remords de conscience qu’il n’éprouvait les affres de l’indigestion. Sa puissance digestive était au contraire admirable…

Cette façon de tuer un après-midi vide était du reste fort à son goût, notre homme adorait les ventes aux enchères. À son idée, un fumet tout délectable de discret scandale s’attachait à pareilles collections d’objets poussiéreux provenant d’intérieurs anonymes. Rien ne stimulait autant son imagination que quelque beau meuble bien patiné – disons un vieux secrétaire avec des taches d’encre sur le drap vert du sous-main (gouttes de sang desséchées d’amours mortes depuis longtemps !) et tous ses casiers et petits tiroirs ne contenant que de la poussière et un parfum séducteur de secrets ; ou une table de toilette, dont le miroir étonné de refléter aujourd’hui un intérieur froid et étranger, a jadis miré avec ferveur la beauté d’yeux brillants de joie ou ternis de larmes ; ou encore un lit en bois de rose…

Et même en dehors de ces stimulants, pour une vive imagination, il y avait toujours chance de trouver à une vente à l’encan quelque trésor inestimable, une exquise œuvre d’art ternie par la négligence et l’irrespect de l’ignorance : un bijou d’un travail bizarre et désuet, un petit bronze dédaigné, un livre, qui pouvait être un exemplaire ignoré d’une édition originale dédicacé par un auteur immortel à une amie oubliée ; ou même – si l’on était en veine exceptionnelle – un tableau dont la poussière des années avait altéré l’éclat primitif, rendu la signature de l’artiste illisible, et dont le témoignage de sa provenance demeurait perceptible seulement pour un œil exercé – tel que celui, par exemple, dont s’enorgueillissait Michaël Lanyard. Car les tableaux faisaient sa passion.

Déjà, en effet, à cet âge peu avancé, il était en passe de devenir une sorte de célébrité, en Angleterre et sur le continent, comme un collectionneur du goût le plus sûr.

Et puis il trouvait un infatigable intérêt de document humain dans le public attiré par les ventes publiques ; dans les brocanteurs, citoyens aux singularités en général prononcées ; dans les commissaires-priseurs eux-mêmes, robustes personnages, faisant preuve d’une sorte d’humour fruste spécial à leur métier, passés maîtres-retors, doués d’un flair leur permettant, d’après un regard ou à la seule intonation d’une voix, de discerner entre l’amateur sérieux et ces gens frivoles qui enchérissent sans intention d’acheter, et en règle générale pour la seule satisfaction bizarre de pouvoir se vanter d’avoir vu leur offre surpassée.

Mais c’était dans les rangs du public ordinaire que Michaël Lanyard trouvait le plus d’amusement ; une vente se passait rarement sans qu’elle se distinguât par au moins un incident particulièrement curieux ou révélateur. Et en l’attente de ces moments-là, Lanyard était toujours sur le qui-vive (mais sans le laisser voir, car il savait que rien n’étouffe plus vite la spontanéité que de se sentir surveillé. Aussi, tout en étudiant de près ses compagnons, avait-il soin de ne le faire qu’à la dérobée, comme à cette heure où il semblait entièrement absorbé dans la lecture du catalogue, alors que son regard errait sans cessé autour de lui.

Ce jour-là il n’était guère entré jusqu’alors qu’une dizaine de personnes en dehors des brocanteurs, pour attendre que la vente commençât – ce dont le temps était largement responsable, car le jour s’attristait d’une bruine obstinée tombant d’un ciel bas et de plomb – et ces quelques personnes étaient des gens quelconques, à une exception près.

Celle-ci, Lanyard l’avait remarquée, plus bas vers le milieu de la salle, dans la rangée la plus proche du bureau du commissaire-priseur ; c’était d’après sa mise un homme à la mode (bien que son goût eût pu passer pour un peu voyant) qui se comportait avec un air difficile à définir mais plutôt distingué.

Quel qu’il fût et quelle que fût sa qualité, c’était indéniablement un personnage qui se croyait supérieur et suffisamment riche pour tenir le rôle qu’il voulait jouer dans la vie. À coup sûr il avait un tailleur habile et un valet de chambre zélé, tous deux imbus des traditions britanniques. Mais l’homme qu’ils servaient n’était pas anglais.

À part son costume, tout son individu avait une touche exotique, bien que la nature exacte de ses antécédents de race fût plutôt une énigme ; une mise si totalement européenne s’accordait mal avec les symptômes d’origine asiatique que l’on croyait déceler dans ses traits. Néanmoins il était difficile d’expliquer autrement l’obliquité légère de ses petits yeux noirs, le galbe épaté de son nez, les pommettes saillantes, et le mince revêtement de rudes cheveux noirs qu’une abondance de brillantine plaquait par-dessus ce masque aux traits blêmes.

La pâleur grisâtre de cet homme était même frappante, si bien que Lanyard chercha quelque temps un terme pour la qualifier, et ne fut content qu’après avoir trouvé le mot mauvaise. Cet adjectif semblait le mot nécessaire et unique ; aucun autre n’eût pu convenir aussi bien à cette étrange personnalité.

Son intérêt ainsi mis en éveil, il attendit avec confiance ce qui ne pouvait guère manquer de survenir, c’est-à-dire un moment où le personnage se trahirait.

Cela se produisit plus vite qu’il ne l’avait espéré. Soudain le calme de King Street fut troublé par un trot vif de chevaux qui s’arrêtèrent brusquement en face de la salle de ventes.

Dirigeant un regard de nonchalance affectée vers la fenêtre ruisselante, Lanyard entrevit un luxueux équipage particulier attelé de deux chevaux bais piaffant, et un cocher en livrée sur le siège.

La portière de la voiture claqua, un valet de pied referma un parapluie et regagna sa place à côté du cocher. Quand le véhicule s’éloigna, on put entrevoir des armoiries sur le panneau.

Deux femmes entrèrent dans la salle de ventes.

II

LA PRINCESSE SOPHIA

Ces dames étaient jeunes, guère plus âgées ni l’une ni l’autre que Lanyard ; toutes deux, l’air très éveillées, montraient ouvertement un goût de l’existence très analogue au sien, et toutes deux étaient assez jolies pour faire excuser la charmante effronterie de leur vitalité débordante.

Comme il arrive souvent en de pareilles associations, puisqu’une jolie femme supporte rarement la comparaison avec une autre qui lui ressemble, l’une était brune, l’autre blonde.

La première, Lanyard, comme tout Londres, la connaissait de vue. Beauté régnante de l’heure, son portrait jouissait d’une vogue privilégiée dans les journaux. De plus, lady Diantha Mainwaring était un peu la fable de la capitale, en ces jours collet-monté et lointains d’avant-guerre – grâce à sa turbulence et à une propension espiègle à narguer les convenances du temps de la défunte reine Victoria ; chose qui, d’ailleurs, l’avait entraînée à des inconséquences périlleuses pour sa bonne réputation.

Quant à l’autre, une jeune femme dont les cheveux de bronze doré étaient bien encadrés par des zibelines de Russie, Lanyard ne la connaissait pas du tout ; mais il vit du premier coup d’œil qu’elle était beaucoup trop charmante pour qu’on la négligeât si jamais l’occasion s’offrait d’être présenté à elle. Et bien que l’article premier de son credo proscrivit les femmes aussi fatalement attirantes comme un danger mortel pour les gens de son espèce, il consentit sans hésitation à oublier cette règle de conduite, et commença aussitôt de se creuser la cervelle pour trouver un moyen de faire connaissance avec la compagne de lady Diantha.

Leur arrivée suscita un mouvement d’intérêt, une rumeur de commentaires s’éleva, les cous se tendirent – hommage accepté par les jeunes femmes avec un détachement affecté, traditionnel de leur rang. Elles étaient entrées, d’une humeur portée au plus haut point de gaieté compatible avec la bonne éducation, et ce fut avec un nouveau rire à demi étouffé qu’elles s’installèrent dans des fauteuils bien à l’écart de tous les autres, mais, par hasard, situés en droite ligne entre Lanyard et l’homme dont l’antipathique physionomie avait dès l’abord retenu son attention.

Ce fut ainsi que Lanyard, après avoir considéré à loisir les jeunes femmes sans être vu, ne les quitta du regard que pour découvrir sur ce visage une expression qui l’étonna.

Ce n’était pas trop que de dire, comme il le pensa, que cet homme était transfiguré par la malveillance, au point qu’il en flambait, et que la haine jaillissait bel et bien –courant invisible quoique manifeste de feu empoisonné – entre lui et la jeune femme aux cheveux de bronze doré.

Toute la méchanceté qu’il y avait en lui semblait se concentrer dans ce regard fixe. Et pourtant celle qui en était l’objet en restait ignorante ou du moins, si elle s’en apercevait, dissimulait à merveille. Cet homme n’était apparemment pas plus existant pour elle qu’aucune autre personne présente, à l’exception de sa compagne.

Bientôt, s’apercevant de la curiosité de Lanyard, l’homme leva les yeux, surprit son regard fixe et, mortellement offensé, l’en récompensa par un coup d’œil de virulente inimitié.

Pour ne pas être en reste, Lanyard eut un sourire fugitif, un léger plissement des lèvres joint à un cillement quasi imperceptible d’yeux amusés – ce qui porta l’autre au dernier degré de l’exaspération – puis calmement affecta d’ignorer l’individu, reportant une attention indifférente sur les progrès de la vente.

Comme en ce moment rien n’était proposé aux enchères qui pût attirer de lui une offre, il ne conserva un semblant d’intérêt que pour dissimuler ses pensées, tout en prêtant l’oreille par politesse aux bavardages d’un brocanteur de sa connaissance qui, s’étant faufilé plus près afin de se livrer à son faible pour les cancans, avait trouvé en lui un auditeur bénévole.

Quand Lanyard en vint à saisir le sens des paroles de l’autre, elles avaient pris pour sujet la compagne de lady Diantha Mainwaring.

— … La princesse Sophia Wassiliewsky, vous savez bien, la belle Russe.

Lanyard haussa légèrement les sourcils, comme pour dire qu’il ne savait pas, mais que toutefois il ne demandait qu’à s’instruire.

— Mais vous avez dû entendre parler d’elle ! Depuis des semaines tout Londres ne s’entretient que de ses bijoux, de ses frasques et de son mariage malheureux.

— Elle est mariée ? fit Lanyard avec une moue de compassion. Et si jeune ! Quel dommage !

— Mais séparée de son mari.

— Ah ! fit Lanyard soulagé. Et qui donc, puis-je savoir, est son mari ?

— Mais, il est ici aussi…, là-bas, au premier rang... le type à la moustache cirée et à la figure de papier mâché, qui la dévisage à présent.

— Oh ! cet animal-là ! Et de quel droit la regarde-t-il comme cela ?

Le murmure du colporteur de ragots devint plus confidentiel.

— On dit qu’il ne lui a jamais pardonné de l’avoir quitté… Dieu sait cependant qu’elle avait toute raison de le faire, si ce qu’on raconte est vrai. On ajouté qu’il est encore fou d’elle, qu’il ne lui laisse pas de répit, la suit partout, la prie sans cesse de retourner avec lui…

— Mais qui diantre est ce sauvage ? interrompit Lanyard, impatienté. Vous savez, sa figure ne me revient pas.

— Le prince Victor, poursuivit avec délice le chuchotement. Il est né, dit-on, d’un grand-duc de Russie et d’une princesse mandchoue, moitié Russe, moitié Chinois, au total un démon.

Sans répondre, Lanyard sentit que le prince Victor avait cessé de fixer sa femme, et que le fils bâtard du prétendu grand-duc se rendait compte à présent que l’on parlait de lui. Aussi l’éminent collectionneur d’objets d’art préféra-t-il écarter le sujet, d’un simple haussement d’épaule.

— Ah ! tant pis ! Sans doute, il n’est pas responsable de son affreuse laideur. Quand même, il me gâte mon après-midi. Allons, soyez gentil, et mettez-le dehors.

L’Anglais eut un ricanement de protestation, signifiant qu’il espérait bien que Lanyard plaisantait ; mais comme on ne pouvait en être sûr, le parti le plus sage était de se dérober.

— En vérité, monsieur Lanyard, vous m’en demandez trop ! Je ne m’en sens pas du tout capable !

III

MONSIEUR DON QUICHOTTE

La vente se traînait, monotone. Les tableaux offerts étaient pour la plupart de valeur médiocre. L’assemblée restait apathique.

Lanyard mit une enchère sur deux ou trois dessins, plutôt par désœuvrement que parce qu’il les désirait, et réussit très bien à paraître ignorer l’existence de la princesse Sophia et du mari dont la mine de scélérat était si en harmonie avec sa réputation.

À la longue, cependant, un brusque arrêt de cette conversation à voix basse entre la belle Russe et la presque également belle Anglaise vint faire présager du nouveau. D’un regard inquisiteur, Lanyard vit la princesse se pencher un peu en avant et observer avidement le commissaire-priseur.

C’était la pose d’une délicieuse enfant pleine de vie, suivant avec passion la marche de quelque jeu fascinant. L’œil fixe de Lanyard, attaché sur le profil ensorceleur aux lèvres entr’ouvertes, vit que l’émotion colorait légèrement les joues au-dessous des yeux perdus dans une ombre énigmatique, et perçut l’âme exquise révélée dans la pose de cette tête admirable.

Alors il regarda plus loin ; le prince, comme la princesse, était absorbé dans l’opération en cours au bureau du commissaire-priseur ; sa molle élégance d’aristocrate douteux avait disparu, tout son être était tendu d’une volonté âpre – ou du moins aussi tendu que pouvait l’être ce corps flasque, à demi masculin seulement de galbe et encore aveuli par une vie dissolue. Il faisait songer à quelque serpent impotent et vieilli, mû par l’aiguillon d’une ancienne passion ayant résisté à l’amollissement des années et s’apprêtant à frapper.

Au côté du commissaire-priseur un aide venait de mettre en montre un paysage qui était ou bien un excellent spécimen de l’œuvre de Corot ou une imitation non moins excellente. À cette distance, Lanyard fut tenté de le croire authentique, tout en sachant bien que l’Europe était parsemée de nombreux faux Corot, et qu’il n’eût jamais risqué un jugement sans l’avoir examiné de plus près.

Il était donc perplexe quand, après une courte allocution du commissaire-priseur, qui eut l’intelligence de ne rien affirmer quant aux antécédents de la toile – « attribuée à Corot », – le prince Victor, qui s’était penché en avant comme un chien de chasse qui tire sur sa laisse, se leva à demi dans sa précipitation à offrir :

— Mille guinées !

Toute l’assistance s’ébroua d’un coup et se redressa vivement. Le commissaire-priseur lui-même en resta muet un instant. Et pour la première fois la princesse Sophia consentit à reconnaître la présence de son mari, et reçut de lui un regard de haine froide accompagné d’un ricanement de triomphe.

Bien qu’elle affectât l’indifférence, Lanyard vit son corps mince secoué d’un frisson, qui pouvait être d’effroi. Mais elle fut prompte à se ressaisir, et le commissaire-priseur avait à peine recouvré la parole : « Mille guinées pour cette toile magnifique attribuée à Corot ! » quand elle interrompit d’une voix claire et juvénile :

— Deux mille guinées !

Sur quoi le prince enchérit d’un monosyllabe :

— Trois !

La stupéfaction régna sur l’assistance. Le commissaire-priseur hésita, cligna des yeux ébahis, ébaucha de ses lèvres haletantes des mots qu’il ne prononça pas. Le prince Victor adressa de nouveau à sa femme une grimace vindicative. Elle ne voulut pas voir, mais sa détresse était cruelle, et il lui coûta un effort pour lancer une nouvelle enchère :

— Trois mille cinq cents guinées !

— Quatre mille !

— À quatre mille… Personne ne dit mieux ?

Le commissaire-priseur hésita, une crise d’honnêteté s’empara de lui, et il reprit :

— Je dois vous déclarer, mesdames et messieurs, que cette toile n’est pas présentée comme un Corot authentique. Il est très possible qu’elle le soit, du reste (la crise passait rapidement), elle offre tous les indices d’être sortie du pinceau du maître. Mais nous ne pouvons le garantir. Il y a toutefois ici présent un monsieur amplement qualifié pour porter un jugement sur les mérites de cette œuvre. Avec sa permission (son œil chercha celui de Lanyard), j’oserai demander l’opinion de M. Michaël Lanyard, l’amateur bien connu.

Avec un sourire modeste, Lanyard leva les yeux de dessus son catalogue, mais sa réponse attendue fut coupée par le prince Victor.

— Je ne sache pas, dit celui-ci aigrement, que l’authenticité de ce tableau soit une question d’importance. Et je n’ai nul besoin de l’opinion de ce monsieur, quels que soient ses titres. J’ai enchéri à quatre mille guinées et je demande que la vente continue. S’il n’y a pas d’autre surenchère, la toile m’appartient.

Le commissaire-priseur haussa les épaules et adressa à Lanyard un salut d’excuse.

— Excusez-moi, commença-t-il.

— Quatre mille guinées ! lança le prince.

Résigné le commissaire-priseur reprit :

— À quatre mille guinées. Personne ne dit mieux ? Une fois…

— Quatre mille cinq cents !

Au delà de toute prévision raisonnable, la princesse venait enfin de trouver le courage suffisant pour faire cette dernière offre. Lanyard la vit roidie de désespoir, espérant contre toute espérance. Il n’en était que trop sûr, quelque chose dans ce tableau, un souvenir – Dieu sait lequel ! – lui était plus précieux, presque, que la vie, bien qu’elle fût allée déjà jusqu’à la limite de ses moyens, et peut-être même un peu au delà. Si cette surenchère ratait, elle était perdue. Son anxiété faisait peine à voir.

— Cinq mille !

— Cinq mille !

Dans l’être de la princesse, quelque chose parut se rompre : elle se recroquevilla sur elle-même et resta écrasée, la tête basse, tandis que ses mains gantées de blanc se crispaient sur ses genoux. Lanyard vit frémir sur ses lèvres une exclamation de détresse, et remarqua, ou crut voir, briller une larme dans ses yeux, que les longs cils noirs furent prompts à dissimuler. Son jeune sein palpita convulsivement. Elle était vaincue, prête à pleurer.

— Cinq mille guinées… Une fois… deux fois…

Le visage du prince ressemblait à un grimaçant masque japonais en gris et noir. Lanyard se prit à l’abhorrer. Impossible de rester insensible en voyant cet animal triompher de la malheureuse…

— Cinq mille cent guinées !

Dans un vertige d’ébahissement, Lanyard reconnut le son de sa propre voix.

IV

LE FOU ET SON ARGENT

Il eut des réflexions plutôt amères sur les nombreuses et évidentes omissions d’une Providence supposée toute sage, en particulier sur son impuissance à façonner le corps humain de manière à lui permettre à l’occasion de châtier sa propre chair de la manière la plus ignominieuse possible.

Lanyard se serait volontiers donné des coups de pied au derrière, et publiquement. Car la foucade à laquelle il venait de se livrer était du pur donquichottisme, chose qui tenait autant de place dans les règles de vie d’un homme de son métier que le lait de la tendresse humaine dans la conduite d’un usurier.

À la réflexion, il n’en fut plus aussi sûr. Ce pouvait être le don-quichottisme qui lui avait inspiré son geste absurde, mais peut-être aussi la vanité courante, ou la simple gaminerie : une noble impulsion de servir une belle dame en détresse, un moyen improvisé de s’attirer ses bonnes grâces, ou un bas désir de narguer une personnalité aussi antipathique à la sienne propre que celle d’un serpent à sonnettes.

Dans la simple réalité, conclut-il, sa raison d’agir avait été un mélange des trois.

Sous ces trois rapports, du reste, il obtint un succès notable, et quant aux deux derniers ce fut sans retard.

La princesse Sophia considéra tout aussitôt Lanyard avec de l’étonnement, quelque appréhension, et une trace d’admiration. Car à cette époque-là il était non seulement bien fait de sa personne, avec dans sa mine un air d’audace qui rachetait notablement le défaut de son afféterie apparente, mais il mettait des bâtons dans les roues au prince Victor. Et quiconque faisait cela, par hasard, par pur plaisir ou dans une intention de malice, gagnait aussitôt un titre de bienveillance de Sophia. Incapable de contrecarrer Victor elle-même, elle était fort obligée à quiconque le pouvait et le faisait ; et elle ne fut pas lente à trahir sa sympathie en accordant un regard aimable à son champion volontaire.

Quelques conseils chuchotés par lady Diantha ne parvinrent pas à atténuer sa très visible approbation.

Quant à Victor, son visage d’un gris de plomb prit une tonalité verte ; il tremblait de rage, et le regard foudroyant qu’il décocha à Lanyard fit que ce dernier se demanda s’il se trompait en croyant que les yeux du prince luisaient, dans cette salle enténébrée avec un éclat analogue à la phosphorescence que l’on voit de nuit dans les yeux des chats.

L’idée était amusante ; Lanyard lui accorda un sourire discret, ce que voyant le prince Victor grinça tout aussitôt :

— Six mille guinées !

— Et cent, ajouta Lanyard.

Une courte pause préluda à une enchère destinée à l’écraser complètement.

— Dix mille !

D’une voix lasse il prononça :

— Cent de plus.

— Quinze mille !…

Cette fois Lanyard se contenta d’adresser un signe de tête au commissaire-priseur ; et les lèvres de celui-ci s’ouvraient à peine pour répéter l’enchère quand Victor se leva d’un bond, les traits convulsionnés, les membres tremblants au point que les pieds de la chaise à côté de lui, dont il avait empoigné le dossier, tambourinèrent sur le plancher, tandis que d’une voix de tête il lançait un rauque :

— Vingt !

Et Lanyard dit :

— Et cent.

— Vingt mille cent guinées[1] ! psalmodia le commissaire-priseur. Personne ne dit mieux ? Vous, monsieur ?… (Il adressa un salut respectueux au prince Victor qui le rabroua par un signe de fureur.) C’est bien vu, bien entendu ? Une fois… deux fois… trois fois ! Adjugé à M. Lanyard pour la somme de vingt mille et cent guinées !

Et Lanyard eut la satisfaction de voir le prince Victor, après un vain effort pour maîtriser son émotion, attraper son haut de forme, se l’enfoncer sur la tête, et gagner la porte par des enjambées dont la hâte flageolante s’accordait mal avec la dignité de son haut rang.

Mais il était douteux que cette satisfaction jointe à la possession d’un Corot discutable valût ce qu’elle avait coûté. Et, à présent que la chaleur de la lutte commençait à s’amortir, Lanyard n’était pas d’humeur à considérer la princesse Sophia comme une promesse de récompense ultérieure. Même s’il eût pu se rendre coupable d’une pareille inconvenance, à coup sûr il s’en serait abstenu par simple pudeur. Après tout, se disait-il, il n’avait pas fait figure très flatteuse, en permettant à une mesquine prévention de l’emporter de la sorte. Il était particulièrement assuré de s’être gratuitement comporté en nigaud dans cette affaire, et il ne tenait pas le moins du monde à voir le reflet d’une conviction analogue dans les yeux d’une jolie jeune femme possédant le flair du ridicule.

Néanmoins, il dissimula sa blessure d’amour-propre avec grand succès quand il s’avança vers le pupitre de l’employé du commissaire-priseur, remplit un chèque pour le montant de son achat, et donna des instructions pour sa livraison.

Soit intentionnellement ou par inadvertance, la princesse Sophia et lady Diantha Mainwaring sortirent avec lui de la salle des ventes ; et juste devant la porte il trouva le prince Victor qui attendait avec tout l’air d’un gentleman impatient de voir arriver un cab qui l’emmenât à l’abri de la pluie.

Mais étant donné qu’il s’abstint de héler un fiacre qui passait, lequel vint se ranger au bord du trottoir en réponse à un signal de la canne de Lanyard, ce dernier conclut que le prince s’était remis à son jeu favori de harceler sa femme rétive.

Si tel était le cas, Lanyard n’avait aucune envie d’assister à une altercation publique entre eux deux. Il se dirigea donc d’un pas alerte vers le marchepied de la voiture, et n’hésita que lorsqu’il vit le prince, entièrement ignorant de la présence de la princesse et de lady Diantha, s’avancer obliquement et tendre l’oreille pour saisir l’adresse que Lanyard s’apprêtait à donner au cocher.

Fort amusé, l’aventurier regarda autour de lui avec un haussement de sourcils et commenta aimablement :

— L’intérêt que me porte monsieur est trop flatteur ! S’il faut réellement qu’il le sache, je m’en vais maintenant chez moi, à mon appartement d’Halfmoon Street. Au revoir, monsieur le prince !

Il adressa un gracieux sourire à cette physionomie convulsée, et vit le prince Victor s’éloigner l’oreille basse, aux accents des rires étouffés des dames arrêtées sur le seuil – vers lesquelles Lanyard eut soin de ne pas regarder.

Puis, tout fier de lui-même, il lança un « psitt ! » au cocher et sauta dans le fiacre.

V

IMPOSTEUR

Tandis que le cab de Lanyard s’éloignait, l’équipage s’approcha pour prendre la princesse Sophia et lady Diantha Mainwaring. Remarquant cela, Lanyard souleva de sa canne la petite trappe pratiquée dans le toit du cab, et ordonna au cocher d’arrêter, de descendre pour remédier à quelque défaut imaginaire des harnais et, la voiture passée, de la suivre avec discrétion.

Séduit par l’aspect d’une demi-livre sterling que lui montrait son client, le cabman exécuta cette manœuvre à la perfection ; en conséquence de quoi Lanyard rentra chez lui une demi-heure plus tard qu’il ne l’eût fait s’il était retourné directement à son logis, mais muni en compensation d’un renseignement précieux.

Ce n’était pas son habitude de perdre du temps à cette époque de sa jeunesse ; et l’on peut aussi bien dire tout de suite qu’il n’avait pas dépensé plus de vingt mille bonnes guinées d’or pour un pseudo-Corot sans avoir une idée passablement claire de la façon dont il comptait se rembourser s’il en venait à s’apercevoir qu’il avait payé sa fantaisie trop cher.

L’insinuation émise par son voisin bavard de la salle de ventes – à savoir que la princesse Sophia était renommée, entre autres choses, pour la magnificence de ses bijoux personnels – était allée à une adresse où elle ne risquait pas d’être perdue.

Et maintenant Lanyard savait où habitait leur propriétaire, et dans quelle situation sociale…

En descendant de voiture à sa propre porte, l’aventurier surprit le prince Victor qui déambulait mélancoliquement sur le trottoir de Halfmoon Street, se figurant sans aucun doute que sa présence passerait inaperçue dans le crépuscule hâtif de cette soirée d’hiver. Il ne fut pas du tout charmé de voir qu’il s’était mépris ; et bien que Lanyard fît de son mieux, avec son plus aimable sourire, pour s’excuser d’avoir impatienté le prince en revenant chez lui plus tard qu’il ne l’avait prévu, son effort de cordialité ne reçut pour récompense qu’un sombre regard de rancune.

Alors il rit tout haut, et rentra chez lui tout guilleret.

Une heure plus tard un commissionnaire de la salle de ventes vint livrer le tableau. Mais Lanyard était à ce moment dans son bain et pensa qu’il serait temps d’examiner sa douteuse acquisition jusqu’après s’être mis en habit pour dîner. Car, bien que ce fût sa fantaisie de dîner seul chez lui, et qu’il n’eût pas de plans précis pour la soirée, Lanyard était trop foncièrement cosmopolite pour ne pas faire en Londonie comme font les Londoniens.

En outre, dans cette vie incertaine, personne ne sait jamais ce que lui apportera l’heure à venir ; tandis que si on est en habit de soirée après six heures, on est paré à toute éventualité.

À sept heures il s’attabla devant le genre de repas fadasse que l’on sert dans les appartements de Londres : un potage insipide, un filet de vague poisson fâcheusement baigné dans une sauce mousseline d’un rose pâle ; une tranche de gigot bouilli, des pommes de terre à l’eau trop cuites ; de mornes épinards, un pudding hérétique, une tarte conservatrice, et du fromage radical.

Cependant, grâce au renfort d’une bouteille d’excellent Merlemont, on parvint à en venir à bout.

Entre temps, Lanyard étudiait sa récente acquisition, qui occupait la place d’honneur, appuyée debout sur les bras du fauteuil à sa droite.

Il était rare que Lanyard eût un hôte de caractère aussi équivoque. Hochant un front réprobateur, il harangua la toile : « Mon amie, vous avez eu de la veine d’avoir été vendue. Pour ma part, je vois que j’ai été floué. »

Il était réellement très fâcheux que le tableau ne fût pas un peu meilleur. Il était rare de rencontrer un plagiat aussi évident. Il était bien sorti de la main d’un artiste, mais sûrement pas de celle de Corot. Tout ce que Corot avait coutume de mettre dans sa peinture s’y retrouvait, sauf sa personnalité. La demeure avait été préparée sous tous les rapports telle que le maître l’eût voulue, mais lui-même en était absent, et cela restait sans vie.

Mais après tout, conclut Lanyard en considérant son acquisition à travers la fumée illusionnante de son havane, tandis que le garçon débarrassait, le tableau n’était pas si mauvais, et ce ne serait pas une perte sèche. Il pouvait se permettre d’emporter l’objet à Paris avec lui et de lui faire place dans sa galerie particulière ; et un jour, sans doute, quelque riche Américain le paierait un bon prix du fait qu’il avait figuré dans la collection de M. Lanyard, même s’il manquait du cachet de sa garantie.

Mais pourquoi diable paraissait-il si précieux au soi-disant prince Victor et à sa charmante femme ?

En toute autre circonstance, Lanyard eût cru volontiers qu’il avait été habilement roulé par un parfait chevalier d’industrie et son associée ; mais trop de passion bien réelle s’était manifestée dans la salle des ventes pour que l’on pût s’arrêter à ce soupçon. Non, il n’avait pas été mis dedans ; du moins, pas à dessein. Quelque chose de plus que sa valeur intrinsèque rendait la toile sans prix dans l’opinion de ces deux personnages, il y avait eu en jeu autre chose que la simple possession de ce qu’ils prenaient peut-être pour un vrai Corot.

Mais quoi ?

Perplexe, Lanyard prit dans ses mains le tableau – assez maniable même dans son cadre – et l’examina avec le nez si près de la surface peinte qu’il semblait le flairer. Puis il le retourna et fronça les sourcils à la vue du revers. Et il hocha la tête, déconcerté.

Mais quand il donna une pichenette sur le côté peinture, il eut un léger sursaut, passa dessus la main avec la paume pressée à plat, et soudain prit l’expression humainement intelligente d’un chien de chasse qui a rencontré la bonne piste.

Usant d’un couteau à fruits et de quelque vigueur, il eut vite fait de retirer la peinture de son cadre et de détacher la toile de son châssis, ce qui démontra que ce dernier contenait en réalité deux toiles au lieu d’une. Entre les deux on avait caché plusieurs feuilles de papier à lettre de deux sortes, timbrées de deux blasons, toutes noircies d’écriture serrée.

Lanyard les rassembla en une liasse et les parcourut rapidement, non sans quelque répugnance. À vrai dire, on eût pu arguer qu’il avait acheté et payé le droit de s’immiscer dans les secrets qu’elles livraient ; mais ce n’était pas un droit qu’il se réjouît d’exercer. Un état de civilisation très avancé, joint à quelque instinct inné de délicatesse, concouraient à lui interdire le plaisir que d’autres eussent pu prendre à pénétrer dans une affaire de cœur étrangère. La révélation de l’humaine faiblesse n’avait pas d’attrait spécial pour lui. Et si ses sourcils se relevèrent en lisant, s’il abaissa les coins de sa bouche, si à deux ou trois reprises il poussa un « Ho ! ho ! » de protestation indignée, il ne faisait comme la plupart d’entre nous, incurablement cabotins dans la vie privée aussi bien que publique, qu’exécuter un rite que la tradition lui indiquait comme approprié aux circonstances. Au fond, il pensait à mieux qu’à railler.

Mettant les lettres de côté, il s’accouda la tête sur la main, et réfléchit sagement que l’amour était le diable en personne.

Il se demanda s’il en arriverait jamais à aimer ou à être aimé aussi follement.

Il espérait bien que non…

Il n’y avait donc là rien moins que le rejeton d’une famille royale régnante risquant un aussi joli scandale que possible – et le tout pour l’amour ! Quelques jours de plus et il eût compromis son droit de succession et mis en émoi une demi-douzaine de chancelleries d’Europe – et tout cela pour l’amour ! Sans cette fin prématurée, la pauvre et jolie princesse eût uni son existence à la sienne, se libérant à la fois des intolérables conditions d’existence avec Victor et produisant une convulsion déplorable qui n’eût que trop aisément jeté l’Europe dans une grande guerre – et tout cela pour l’amour qui n’a jamais connu de loi !

Ainsi, une fois de plus dans l’histoire, la mort avait bien servi les intérêts de la moralité publique.

Après un an ces lettres seules survivaient…

Comment elles avaient survécu, quelles mains les avaient recueillies et cachées, et dans quel but, ces questions excitaient démesurément l’imagination de Lanyard ? Il incitait à attribuer à la princesse Sophia l’imprudence d’avoir conservé ces souvenirs d’une grande passion qui avait failli transformer l’histoire. Il y avait pour justifier une telle conduite le motif sentimental, et un autre : la satisfaction de savoir qu’elle avait là une preuve matérielle de son intention de traiter Victor comme il l’avait traitée elle-même.

Mais de façon ou d’autre le tableau devait être sorti de sa possession, et en toute vraisemblance elle avait fait pour le récupérer des efforts frénétiques et maladroits qui avaient éveillé les soupçons de Victor ; avec les suites de cet après-midi…

Les réflexions de Lanyard furent interrompues par la sonnerie du téléphone. Sans pressentiment il prit le récepteur. Mais il avait encore si présent à la mémoire le son de cette voix délicieuse entendue dans la salle des ventes, qu’il la reconnaissait parfaitement.

— Allo, dit-elle. Voulez-vous avoir l’obligeance de me mettre en communication avec M. Lanyard ?

Le désir d’espièglerie fut instantané : Lanyard répondit aussitôt en déguisant sa voix de son mieux :

— Excusez, m’ame ; m’sieur Lanyard a dîné dehors ce soir. Avez-vous quelque chose à lui faire dire, m’ame ?

— Oh ! que c’est ennuyeux !

— Excusez, m’ame.

— Savez-vous quand il rentrera ?

— Si c’est vous la dame dont il attendait la visite ce soir…

— Oui ? fit la voix, pour l’encourager.

— M. Lanyard a dit qu’il rentrerait peut-être très tard, mais qu’il tâcherait de faire vite.

— Merci beaucoup.

— De rien, m’ame.

En souriant, Lanyard raccrocha et sonna le valet et chambre.

Quand celui-ci répondit à son appel, l’aventurier, qui avait mis chapeau et pardessus, ouvrit la porte en disant :

— Je dois sortir. Je ne sais trop quand je serai de retour. Mais j’attends la visite d’une dame. Voulez-vous dire au portier de la faire monter chez moi, et de la prier d’attendre.

VI

THÉRÈSE

Campée devant sa psyché dans une flambée de lumière, la princesse Sophia contemplait d’un air critique la charmante image reflétée par le miroir. Une petite ride, non pas précisément de mécontentement, mais plutôt d’interrogation, se nichait entre ses sourcils délicatement arqués. Une expression de souffrance embuait ses grands yeux d’enfant étonnés. L’arc d’une bouche au modèle délicat, qui avait peut-être pour seul défaut d’être un peu trop large, esquissa une moue fugitive.

Elle était belle, oui, c’était indiscutable. La beauté du diable, sans doute, pour des yeux anglo-saxons, avec cette peau d’un velouté incomparable, et d’une blancheur rehaussée par une couronne de lourdes tresses en bronze vivant, l’insolent cramoisi de cette bouche sans rivale, ces yeux lumineux et mobiles comme la mer, dont le vert passait au bleu avec la promptitude de la pensée, dont le bleu parfois s’assombrissait aussi rapidement en un violet-noir de tempête ; mais toute bizarre et barbare qu’elle fût, ce n’en était pas moins de la beauté, et qui résistait au plus méticuleux examen.

Mais était-elle aussi radieuse qu’autrefois ?

À l’anniversaire de sa naissance elle venait d’avoir vingt-cinq ans. Âge redoutable ! Dans cinq ans elle en aurait trente ; dans dix autres, quarante ! Et la beauté de la femme se flétrit vite ; chacun sait cela. Était-ce le souci du lendemain qui déjà affaiblissait son charme ?

Comment en eût-il été autrement ! Elle avait vécu si longtemps et si pleinement, elle avait commencé à vivre si jeûne ! Six ans de mariage avec Victor : cela seul eût suffi, croyait-elle, à métamorphoser le plus beau visage en un champ de bataille ravagé de passions.

Elle eut un petit frisson de voluptueuse horreur au souvenir de ce qu’elle avait souffert sans y succomber. Les lignes suaves et pures de son corps fait au moule ondulèrent passagèrement dans une résille de sequins frétillants : une robe osée, d’après les mœurs britanniques de cette époque-là, mais admissible parce qu’elle était Russe ; les étrangères, comme on sait, sont si effroyablement excentriques même lorsqu’elles sont des plus convenables.

Et pourtant elle se faisait vieille, elle avait vingt-cinq ans ! Bien qu’elle n’eût pas le moins du monde l’impression d’être sur le seuil de l’âge mûr. Elle ne s’était même jamais sentie plus jeune, plus violemment imbue de la puissance et de la volonté de vivre avec prodigalité dans un tourbillon sans fin de jeunesse inépuisable…

Réaction, comme de juste : le retour du pendule arrivé à bout de course. Il y avait maintenant deux ans qu’elle s’était vue forcée de se séparer de Victor, se trouvant incapable d’y résister plus longtemps et de supporter ses multiples brutalités et un an plus tard la main de la Mort avait tracé une inexorable FIN au trop bref chapitre d’un beau roman.

Car il n’y avait jamais eu d’amour dans sa vie avec Victor. Elle était trop jeune au début pour apprécier ce que signifiaient l’amour et le mariage, elle avait été menée à l’autel et immolée sur celui-ci comme un animal qu’on traîne au sacrifice – sans deviner ni comprendre, s’étonnant seulement, peut-être, de se voir ainsi parée et pourvue de cet époux, ainsi choyée et adorée. Elle avait à peine connu Victor avant de lui être donnée par ukase impérial… afin de se débarrasser d’elle, probablement, pour une raison insoupçonnable rattachée aux mystérieuses circonstances de sa parenté.

Et maintenant, après six années d’enfer avec son mari et une de deuil dans la solitude pour son amour perdu, elle revenait à la vie… enfin !

Elle leva ses bras qu’on eût pris pour un rêve de Phidias ciselé dans le marbre de Paros, et les étira voluptueusement. Elle était superbement vivante, certes, et par conséquent elle comptait bien vivre. Seulement il lui fallait prendre soin de garder sa bonne mine… Si la jeunesse ne peut manquer de disparaître, souvent la beauté s’attarde et règne longtemps à sa place.

Une soubrette, avenante créature, pimpante et alerte en son costume noir et blanc, avec cette joliesse aux vives couleurs qui est trop souvent le présage d’une déchéance prématurée dans l’obésité de la florissante trentaine, apporta un manteau qu’elle drapa sur les épaules de Sophia.

Long et foncé, il déguisait ses formes aussi complètement qu’il recouvrait sa toilette. Elle fit un signe de satisfaction, et prit le voile dont elle avait tenu à compléter son déguisement, une mantille de dentelle espagnole, ample et noire. Mais avant de la mettre elle resta une minute de plus devant le miroir.

— Thérèse, dis-moi ! Suis-je encore belle ?

— Madame la princesse est toujours belle !

— Aussi belle que je l’ai été ?

— Mais Madame la princesse devient plus charmante chaque jour.

— Belle assez ce soir pour garder ma liberté, crois-tu ?

À la gaîté résonnant dans la voix de sa maîtresse, la soubrette répondit par un sourire réservé et entendu.

— Oh, Madame !

Elle n’en dit pas davantage, mais elle s’exprima avec une éloquence rare.

Sophia eut un petit rire, et affectueusement pinça la joue de la jeune fille.

— Et toi, ma petite, lui dit-elle en un français fluide, tu es toi-même trop jolie pour n’en pas souffrir. Sait-tu bien cela ?

La petite parut plus que jamais réservée, tout en interrogeant Mme la princesse sur le sens caché de ses paroles.

— Parce que tu ne te marieras que trop tôt. Thérèse… trop tôt à quelque homme indigne qui te persuadera de lui consacrer tous ces charmes à lui seul.

— Oh, Madame !

— N’est-ce pas vrai ?

— Qui sait, Madame ? fit Thérèse, comme on dirait : « Ce qui doit arriver arrive. »

— Il y a donc un homme dans ta vie ! Je m’en doutais.

— Mais, madame la princesse, n’y a-t-il pas toujours un homme ?

— Alors, gare à toi !

— Madame la princesse n’a rien à craindre pour moi, répliqua Thérèse. Moi, on ne me tourne pas si aisément la tête. Il y a toujours un homme quelconque, bien sûr… il y a tant d’hommes !… mais quand je me marierai, soyez-en sûre, ce sera pour quelque chose de plus.

Pinçant les lèvres avec suffisance, elle aida dextrement sa maîtresse à s’envelopper la tête de la mantille.

— Quelque chose de plus qu’un homme ? interrogea Sophia à travers les plis de la dentelle. Quoi donc ?

— L’indépendance, madame la princesse.

— Quelle idée ! Le mariage et l’indépendance : comment concilies-tu ce paradoxe ?

— Madame la princesse veut dire l’amour, je pense, lorsqu’elle parle du mariage. Mais l’amour… c’est fini et bien fini quand on se marie. On est alors prête à s’établir ; on a mis de côté sa dot, et on épouse un brave homme industrieux ayant une petite fortune à lui. Avec un mari pareil on collabore à l’entretien du ménage et à la gestion d’un petit commerce. Quelque chose de médiocre mais de solide. Et ainsi on finit ses jours dans une compagnie agréable. Voilà, madame la princesse, le mariage pour Thérèse ! Il se peut que cela manque de romanesque, madame, mais cela a cette qualité rare : cela dure !

VII

RÉUNION DE FAMILLE

C’était une nuit londonienne normale, c’est-à-dire pluvieuse. L’obscurité avait transformé les rues en de vastes nappes de satin noir striées de bandes d’or et plantées de réverbères pareils aux robustes tiges de fleurs idéales au halo doré. Dans les zones de clarté, l’air fourmillait d’atomes d’or liquide. Le claquement des fers sur le pavé humide était à la fois troublant et stimulant.

Seule dans son fiacre de louage, la princesse Sophia se tenait à la fenêtre ouverte, aspirant profondément la douceur de l’air humide, qu’elle trouvait capiteuse comme un vin exotique. La conscience de son audace faisait briller ses yeux sous son voile, et ses lèvres s’entr’ouvraient dans une ébauche de sourire.

Elle aimait tout cela, elle adorait cet aspect de Londres : ses nuits de pluie étaient pour elle un pur enchantement, ses nuits de mystère furtif et de poésie cachée. Par des nuits telles que celle-ci, propices aux amoureux, les aventures allaient à l’aventureux, les belles récompenses aux audacieux.

Pour elle-même, elle ne craignait rien, elle escomptait un entier succès. Comment pourrait-il en être autrement ? Considérez plutôt à quel point la chance avait favorisé ses desseins, en lui livrant le renseignement que ce M. Lanyard n’était pas chez lui, ne rentrerait peut-être que très tard, et prévoyait la visite de quelqu’un qui devait attendre son retour dans son appartement !

Avec une occasion si évidente, comment pourrait-on manquer de réussir ?

Sophia ne demandait que trois minutes seule avec le tableau…

Si par malchance elle était prise, elle ne saurait que répondre. Les lettres lui appartenaient, n’est-ce pas ? On les lui avait volées, il ne possédait pas de titre réel à leur possession, ayant acheté seulement le tableau qui leur servait de cachette. En tout cas, libre à lui de garder cette toile ridicule ; il ne pouvait guère refuser de lui laisser reprendre ses lettres à elle, surtout si elle les lui réclamait gentiment. Et même s’il se montrait obtus et peu généreux…

Elle eut un sourire de ferme confiance. Elle était belle – et M. Lanyard le savait. N’avait-elle pas, cet après-midi dans la salle de ventes, surpris à son insu de l’admiration dans ses yeux, un regard où flambait quelque chose de plus que de la simple admiration ?

Il était donc facile de faire impression sur lui. Et ce ne serait pas une tâche difficile de jouer de ses susceptibilités. Il était non seulement séduisant de sa personne (« magnétique » était alors le terme en vogue), mais si la moitié de ce que lady Diantha avait raconté sur lui était vrai, faire la conquête de Michaël Lanyard serait pour une femme ajouter un fleuron à sa couronne, et l’entreprendre devenait une tentative quasi irrésistible pour une Sophia qui avait dans les veines le sang d’aïeux à qui l’odeur du danger était comme le souffle de la vie même…

C’était à peine concevable ; même à présent Sophia ne pouvait s’empêcher de sourire des efforts bénévoles de son amie pour identifier ce mystérieux M. Lanyard avec un malfaiteur fameux et invraisemblable.

Il se pouvait bien, comme lady Diantha l’avait déclaré, que partout où Michaël Lanyard se montrait ostensiblement en train de poursuivre sa vocation de collectionneur d’objets d’art – à Londres, Paris, Berlin, Vienne, etc. – le Loup Solitaire ne manquait pas d’y accomplir tout aussitôt un de ses coups fantastiques.

Il était indiscutable que Lanyard habitait présentement à Londres, où depuis quelque temps le Loup Solitaire avait fait de fâcheuse besogne : à moins que son nom de mauvais augure n’eût pas été invoqué par un Scotland Yard aux abois et exaspéré.

De même Diantha avait affirmé que le Loup Solitaire ne s’intéressait nullement à la femme ; et il pouvait y avoir du vrai dans son assertion ; qu’un voleur aussi visiblement heureux dans ses entreprises n’eût guère pu atteindre à la place éminente qu’il occupait dans les annales de la criminologie et dans l’estime du public avide d’histoires sensationnelles s’il eût été de ceux qui entretiennent les relations coutumières avec leurs semblables.

Tôt ou tard (d’après le raisonnement emprunté de Diantha) le criminel qui a des amis intimes, une femme, une maîtresse, des enfants, des liens de famille quelconques, ou même un valet de chambre, doit bon gré mal gré mettre sa confiance en l’un d’eux, et alors inévitablement il sera trahi. Étant donné l’envie, la jalousie, la rancune, ou la simple trahison vénale, qu’il survienne un hasard ou une maladresse, et voilà le malfaiteur coffré.

Par conséquent (disait Diantha) le Loup Solitaire devait être un reclus et un misogyne invétéré – tout à fait comme M. Lanyard, suivant les racontars qui faisaient de ce dernier un homme renfermé, ayant beaucoup de relations mais pas un intime, et positivement à l’abri des séductions féminines.

Mais, tout ceci admis, il n’en était pas moins vrai que la plus extrême diligence, éperonnée par le dépit, le mauvais vouloir et l’ambition de la police de toute l’Europe, n’avait pas réussi encore à établir un lien entre le supermalfaiteur de l’époque et le distingué connaisseur d’art. En dehors de lady Diantha et des bavards dont elle colportait les arguments, jamais personne, à la connaissance de Sophia, ne s’était hasardé à ternir du moindre soupçon l’excellente réputation de M. Lanyard.

Bref, les conjectures de Diantha étaient entièrement gratuites et ne méritaient pas d’être prises au sérieux.

Et pourtant l’idée s’était incrustée solidement dans l’imagination de la princesse Sophia.

Si c’était vrai… quelle aventure !

Il y avait un éclat inaccoutumé d’audace dans les yeux de la princesse, et une rougeur inusitée colorait ses joues.

Le fiacre stoppa, déposa la plus belle cliente qu’il eût jamais transportée, et s’éloigna cahin-caha, laissant Sophia indécise et quelque peu intimidée par la respectabilité gourmée de Halfmoon Street.

Blottie au cœur même de Mayfair, cette courte rue bornée au nord par Crozon Street, au sud par Piccadilly, Halfmoon Street est en grande partie occupée par des appartements meublés. Mais on n’y voit pas d’écriteaux, les propriétaires y sont le plus souvent des maîtres d’hôtel en retraite ayant servi dans la noblesse et le grand monde, les locataires des gentlemen qui ont rapporté de l’Inde des maladies de foie, ou un assortiment de maux de toutes les parties du monde, et ne désirant rien de plus que de mener une vie régulière à proximité de leurs clubs favoris. C’est ainsi qu’Halfmoon Street, avec son estimable tranquillité, reste une adresse de bon ton, et entend bien s’en tenir à cette réputation.

« Un étrange milieu, songea Sophia, pour un aventurier comme le Loup Solitaire. »

Mais alors – bien entendu ! – les insinuations de Diantha étaient fondées sur les plus inconscients ouï-dire. Il y avait toute chance que Michael Lanyard fût un personnage entièrement inintéressant et à la vie irréprochable.

À cette pensée, la princesse Sophia se sentit mordue par le regret, et tâchant de se préparer à un amer désappointement, elle sonna chez Lanyard. Ou bien elle se verrait refuser l’entrée (dans le cas où la dame qu’il attendait en réalité l’avait devancée) ou bien il ne rentrerait pas chez lui à temps pour la trouver encore ! Fort probablement ce ne serait qu’une soirée morne et déprimante, pour finir…

Le valet qui vint ouvrir sembla par ses manières et son apparence confirmer ces fâcheux pressentiments. À la question de Sophia cet homme désespérément banal, résigné et impassible, fit la réponse escomptée :

— M. Lanyard est sorti, il se peut qu’il ne rentre que fort tard, mais il m’a dit, s’il venait une dame, de la prier d’attendre.

La princesse manifesta le désir d’attendre, l’homme se dirigea vers la porte la plus voisine (l’appartement de Lanyard était au rez-de-chaussée), l’ouvrit à l’aide d’un passe-partout, y entra pour faire de la lumière, et quand Sophia y eut pénétré, la salua en silence et se retira.

Dès que la porte se fut refermée derrière lui, la princesse Sophia oublia que la facilité de son succès jusque-là était presque déconcertante. Son cœur se mit à battre plus vite, et un petit frisson agita ses mains qui soulevaient et rejetaient sa voilette. Après tout, elle venait de commettre une violation de domicile, elle allait accomplir un vol, et si elle était prise le châtiment pourrait être fort pénible et humiliant.

Tout à coup une rencontre piquante avec le locataire de ces lieux perdit pour elle tout attrait. Elle ne désirait rien de plus que d’accomplir sa besogne et de disparaître avec toute la célérité possible.

Un rapide examen de la pièce ne lui montra rien qui fût susceptible de la retenir. Ce salon, d’une largeur et d’une profondeur inusitées, avait deux fenêtres donnant sur la rue, avec au fond une porte à tenture qui menait sans doute à une chambre à coucher. Il était aménagé avec tant de goût que l’on soupçonnait M. Lanyard d’y avoir amené ses propres meubles en en prenant possession. Le tapis somptueux, les draperies bien choisies, les quelques excellents tableaux et bronzes, n’étaient guère du genre que l’on trouve dans les appartements meublés de Londres, ni même dans ceux du meilleur genre.

Mais elle n’eut pas le loisir de s’appesantir sur cette appréciation de l’atmosphère artistique, et elle n’eut pas besoin de chercher longtemps l’objet de ses désirs. En face d’elle, à moins de six pas de la porte, cet impudent « Corot » reposait sur les bras d’un fauteuil à dossier droit.

Un petit rire de joie sur les lèvres, elle alla vivement au fauteuil et saisit le tableau par le cadre. En ce faisant elle tressaillit, sidérée, et son rire se congela en un hoquet d’effroi.

Au fond de la chambre, les anneaux de cuivre glissèrent sur une tringle supportant les portières. Elles s’ouvrirent. Entre elles un homme apparut.

Sophia lâcha le tableau. Un de ses angles heurta contre le fauteuil et il s’abattit sur le parquet… en même temps que la toile sur son châssis s’échappait du cadre.

— Victor !

— C’est gentil à vous de vous souvenir de moi !

Il s’avança lentement avec cette démarche silencieuse et féline qu’elle avait toujours détestée chez lui, car elle y voyait la vraie indication de son caractère : la démarche d’une bête de proie, furtive, lâche et cruelle. Et c’était bien cela : Victor était aussi félin et féroce qu’un chat-tigre. En le voyant lorsqu’on avait cette idée dans l’esprit, on pouvait presque croire aux vieux contes de bêtes ensorcelées et circulant sous une forme humaine.

Il fit halte tout près d’elle, aux aguets, prêt à bondir. Les noirs yeux bridés luisaient d’un éclat perfide. Les lèvres se retroussaient dans un rictus. Ses mains se cachaient dans les poches de son habit ; mais elle crut les y voir, comme des serres prêtes à l’étrangler. Elle n’osait bouger, de crainte de les sentir lui serrer la gorge et se plonger dans sa molle chair blanche.

Sans présence d’esprit, au comble de la terreur, elle balbutia :

— Que me voulez-vous ?

D’un signe de tête il désigna le tableau qui gisait entre eux, à leurs pieds.

— La démarche qui m’amène ici, dit-il d’un ton velouté dissimulant la plus sinistre menace, est à peu près la même que la vôtre… tout naturellement… mais elle aura plus de succès ; car j’obtiendrai non seulement ce que je suis venu chercher, mais autre chose encore.

— Qu’est-ce… ?

— L’occasion de discuter avec vous, face à face. Je pense que vous ne refuserez pas de m’écouter, à présent ?

— Comment… comment êtes-vous entré ?

— Oh ! subrepticement ! Par la fenêtre, si vous voulez savoir ; mais sans être vu. Voyez-vous, moi je n’avais pas d’invitation.

— Je ne l’ai jamais pensé…

— Pas plus que moi je ne vous avais crue… jusqu’à présent.

Intriguée, elle bégaya :

— Je ne comprends pas…

— Vous ne prétendez sûrement pas me faire croire que ma gentille Sophia est devenue une voleuse ?

Cela piqua sa fierté. Puisant à une réserve insoupçonnée d’énergie, elle l’affronta courageusement.

— Qu’est-ce que cela m’importe, ce que vous pensez ?

— Je refuse de croire cela de vous. Ma raison ne me le permet pas.

— Oh ! votre raison… !

— Elle me dit tout d’abord que vous n’êtes pas venue ici ce soir sans y être invitée. (Il perdit vite la maîtrise de lui-même.) Oh, c’est assez clair ! J’étais bien sot de ne pas comprendre, là-bas dans la salle des ventes, alors que j’étais souffleté par la preuve de votre liaison avec ce Lanyard !

Sur un ton de douce remontrance, elle prononça :

— Mais vous êtes tout à fait fou !

— Peut-être… mais pas au point de rester aveugle à la vérité. Vous l’aviez fait venir là cet après-midi afin de pousser ce tableau pour vous si cela dépassait vos moyens. Ou sinon pourquoi cet homme qui s’y connaît en peinture comme moi je vous connais, vous, irait-il payer vingt mille guinées pour une copie de Corot qui ne tromperait pas un… membre de l’Académie Royale ! Oui, il a poussé la toile pour vous… le pauvre sot… il a acheté de son propre argent la preuve de votre faiblesse pour son prédécesseur dans votre affection… et il attend que vous veniez ici ce soir le recevoir de lui et… lui payer son dû ! Oh ! n’essayez pas de le nier !

Hors de lui, il eut un véritable grognement de bête fauve.

— Ou sinon pourquoi auriez-vous été reçue d’emblée dans cet appartement en son absence ?

Sans irritation notable, la princesse Sophia eut un hochement de tête pensif devant ces traits convulsés.

— Oui, commenta-t-elle : tout à fait, tout à fait fou.

Comme si elle eût fait mine à l’improviste de le frapper, Victor recula et pour un instant resta à bégayer. Elle profita de ce moment et d’un bond preste mit la table entre elle et lui.

La manœuvre le dégrisa. Il ne bougea pas, mais en deux secondes se contraignit à cesser de trembler, et fit disparaître tout symptôme de sa fureur. Seul son visage restait sinistre.

— Délicieuse créature ! observa-t-il, sardonique. Quelle agilité ! Mais quel bénéfice en tirez-vous, dites ? Eh ?

Ce fut à son tour de frissonner intérieurement, elle qui n’avait jamais été capable de surmonter la peur que Victor lui inspirait par de pareilles démonstrations de la force de sa volonté. La maîtrise de lui-même qu’il avait toujours à sa disposition dépassait l’entendement ; cela semblait inhumain, cela la terrifiait. Néanmoins, si délicate était la situation, qu’elle continua de l’affronter d’un air de bravade inflexible.

D’une voix dont l’assurance la surprit elle-même, elle déclara :

— Ces lettres sont à moi. Vous ne les aurez pas.

— Détrompez-vous. Dussiez-vous ne pas sortir vivante de cette pièce, je les aurai.

Plus pour se donner le loisir de penser que dans l’espoir de l’émouvoir, elle se mit à le supplier :

— Laissez-moi les prendre, Victor… laissez-moi partir.

Avec un sombre sourire, il secoua la tête. Elle reprit :

— Les lettres ne signifient rien pour vous. À quoi bon… ?

Il l’interrompit avec impatience :

— Je veux les publier.

— Impossible !

— Si fait.

Hagarde, elle protesta :

— Vous ne ferez jamais cela !

— Pourquoi pas ? Le monde saura votre vraie raison de me quitter… que vous étiez l’amie d’un autre homme… et quel était cet homme !

Le regardant fixement, elle prononça à voix basse :

— Jamais !

— Ou, rectifia-t-il avec intention, vous pouvez les garder, les brûler, en faire ce que vous voulez… à de justes conditions… à mes conditions.

Elle se tut, mais ses yeux dilatés ne quittaient pas les siens. Il se rapprocha d’un pas, sa voix baissa de plusieurs tons, et dans ses yeux parut la lueur qu’elle avait appris à détester.

— Reviens à moi, Sophia ! Je ne peux plus vivre sans toi…

Elle remua les lèvres pour le refuser, mais aucun son n’en sortit. À présent se révélait à elle la conduite à tenir.

— Reviens à moi, Sophia !

Il glissa la main le long du bord de la table et la leva, palpitante, pour s’emparer de celle de sa femme. Elle se raidit pour subir le contact, contre la nausée qu’elle combattait pour arriver à sourire, afin de faire croire du moins qu’elle pardonnait.

— Et si je reviens… ? murmura-t-elle.

Il eut un tressaillement violent, le sang lui monta au visage, il avança les bras pour l’enlacer. Elle recula, l’évitant d’un geste de coquetterie qui ne servit, comme elle en avait l’intention, qu’à l’enflammer davantage.

— Attendez ! reprit-elle. Répondez-moi d’abord : si je retourne à vous… alors qu’y aura-t-il ?

— Tout se fera selon votre désir… tout sera oublié… je ne songerai plus qu’à vous rendre heureuse.

— Et j’aurai mes lettres ?

Il fit un signe affirmatif, tout en déglutissant avec peine comme si la concession avait failli lui rester dans la gorge.

Sous son regard de convoitise elle sentir sa chair frémir. Il lui fallut un suprême effort pour parvenir à refouler une envie folle de se précipiter vers la porte ou les fenêtres, et pour contraindre sa volonté à émettre ce qui parut être une réponse franche :

— Très bien ; je consens.

De nouveau il alla pour la toucher, mais elle se recula légèrement pour l’éviter.

— Non, stipula-t-elle avec un regard altier… pas encore ! Prouvez-moi tout d’abord que vous avez l’intention de tenir votre parole.

— Comment ?

— Laissez-moi partir… avec mes lettres… et venez me voir demain matin.

Sa mine s’assombrit.

— Puis-je me fier à vous ? (Il se posait la question à lui-même plutôt qu’à elle.) L’oserai-je ? (Il ajouta d’une voix blanche et sans timbre) : J’ai presque envie de vous prendre au mot. Seulement… pardonnez mes doutes… les apparences sont contre vous… vous montrez presque trop d’empressement pour ce marché. Comment puis-je savoir… ?

— Quelle preuve voulez-vous ?

— Quelque chose de précis… Vous vous en remettez à moi ? (D’un signe de tête elle acquiesça.) Vous voulez vous redonner à moi ? (Il se rapprocha d’elle, mais elle parvint à réitérer le signe d’assentiment.) Pleinement, sans réserve ?

Un dégoût invincible la secoua quand elle perçut le sens plénier de son insistance. Mais elle se contraignit à jouer la comédie jusqu’au bout.

— Comme vous le dites, Victor, comme vous le voulez.

Il se rapprocha encore. Elle sentit sa proximité comme si une « aura » palpable de vilenie émanait de sa personne.

— Alors donnez-moi une preuve… sur-le-champ.

— Comment ?

Il eut un affreux rire de gorge.

— Avez-vous besoin de le demander ? Pas beaucoup, ma Sophia… rien qu’un petit… quelque chose en acompte…

Elle n’en put supporter davantage : des souvenirs indicibles surgirent comme de la vase remuée à la surface de sa conscience. Involontairement, sans savoir ce qu’elle faisait, elle projeta les mains en avant et lui rabattit les mains.

— Espèce de… lépreux !

L’épithète fut comme un coup de knout fouaillant les fibres aveulies de l’homme, au delà de toute endurance ; sa physionomie se convulsa de fureur, il frappa rageusement, et sa main ouverte appliquée en plein sur la bouche de sa femme fit sourdre le sang des lèvres entaillées par les dents.

Ce soufflet fit bien plus, il abattit d’un coup le brillant vernis de maîtrise de soi dont les siècles de civilisation avaient tenté de revêtir la Slave. En un clin d’œil une femme nouvelle se révéla, dont aucun d’eux ne soupçonnait l’existence, une furie incarnée se jeta sur le prince déconcerté, le déchirant à coups d’ongles, faisant pleuvoir une grêle de coups sur sa figure et sa poitrine. Vaincu par la surprise, aveuglé, vertigineux, titubant, il céda le terrain, broncha, se retint à un fauteuil pour se raffermir.

Aussi brusquement qu’il avait commencé, l’assaut cessa. Pantelante de fureur, la jeune femme recula, fit halte, reprit possession d’elle-même, jeta un regard de mépris sur cet être veule et tremblant, puis vivement se pencha pour ramasser le tableau, et s’élança follement vers la porte.

En un instant Victor la rejoignit. Il voulut l’agripper par l’épaule mais ne saisit qu’un bout flottant du voile qui lui enveloppait la gorge et la tête. Le bout des doigts déjà sur le bouton de la porte, Sophia fut arrêtée et ramenée en arrière si violemment qu’elle faillit tomber.

Elle tenta désespérément de reprendre son équilibre, mais la pression autour de sa gorge se resserrant menaçait bel et bien de l’étrangler ; et râlante, tandis que ses mains s’efforçaient en vain d’arracher les plis du voile, elle fut tirée de plus en plus en arrière, et trébuchant, tomba sur le bord de la table.

Déjà sa vue s’obscurcissait, ses poumons manœuvraient péniblement, dans sa tête battait la révolte des artères strangulées comme si des marteaux de forgeron s’évertuaient à lui broyer le crâne.

À travers les ombres qui s’épaississaient, elle vit penché sur elle ce masque sauvage, tandis que Victor tordait et resserrait encore davantage les liens meurtriers autour de sa gorge.

Une main tâtonnante rencontra quelque chose sur la table, un bloc de métal, froid et pesant. Elle le saisit et le projeta violemment sur cette face odieuse, vit la tête faire un brusque mouvement de recul, entendit un grognement de douleur, et frappa de nouveau, en aveugle, de toute sa force.

Aussitôt la pression sur sa gorge se relâcha. Elle perçut un gémissement, un bruit de chute ...

VIII

À LARRON, LARRON ET DEMI

Elle se retrouva sur pied, reposant en partie sur la table. De grands sanglots déchiraient, secouaient son jeune corps frêle… mais à la fin elle put respirer, la contraction de son larynx ayant cessé. Sa tête lui faisait encore mal, cependant elle se sentait le cou raide et endolori, et sa pensée restait un peu vertigineuse et confuse.

Avec des yeux à demi hagards elle considéra ses mains. L’une retenait des lambeaux du châle arraché de sa gorge, l’autre l’arme avec laquelle elle avait trompé la mort : un presse-papier de bronze, probablement une réduction d’un Barye, un éléphant en colère. La trompe dressée était tachée de sang frais.

Avec un frisson elle laissa tomber le bronze, et abaissa les yeux. Victor gisait à ses pieds, sur le dos, les bras burlesquement en croix. Il avait le visage meurtri et livide ; une joue déchirée par le bronze était tachée d’écarlate, ce qui accentuait le hâle de son teint. Sa bouche était entr’ouverte ; ses yeux, à demi clos, révélaient hideusement une mince ligne de blanc. Du sang encore barbouillait sa tempe droite, filtrant de dessous la toison des rudes cheveux noirs.

Il était d’une immobilité effrayante. S’il respirait, Sophia n’en pouvait discerner aucun indice.

En émoi elle s’agenouilla à côté du corps, rejeta de côté l’habit de soirée de Victor, et posa l’oreille contre son cœur.

Au début, dans son angoisse folle, elle n’entendit rien. Mais bientôt elle perçut un battement, lent et rude, mais paisiblement rythmé.

Avec un grand soupir de soulagement elle s’assit sur ses talons, et au bout d’un petit moment se remit sur pied en titubant.

La porte cochère se referma avec un claquement sourd, et du vestibule d’entrée un bruit de voix lui parvint. Elle resta pétrifiée de crainte jusqu’au moment où les voix se turent et où elle entendit les marches de l’escalier gémir sous un pas qui les gravissait.

Se ressouvenant que le retour de Lanyard pouvait se produire à tout moment, elle se hâta de réparer le désordre de son voile et de sa coiffure. Heureusement son costume, protégé par le manteau d’étoffe épaisse et résistante, n’était pas du tout endommagé.

Ce fut seulement sur le point de quitter la pièce qu’elle songea au tableau. Il gisait intact là où il était tombé quand Victor l’avait saisie par son voile. Elle était assez calmée à présent pour s’estimer heureuse de l’avoir trouvé si mal assujetti dans son cadre ; sans ce dernier il serait beaucoup plus aisé de sortir en fraude la toile dissimulée sous son manteau.

Il n’y avait ni pitié, ni regret, ni trace de remords dans le dernier regard qu’elle adressa au corps maltraité et insensible de Victor. Ce qu’il avait souffert, il l’avait dix fois… non, cent, mille fois… mérité. Longtemps avant de le quitter, Sophia avait cessé de compter les coups qu’elle recevait de lui, les insultes pires que les coups, et les innombrables moindres offenses.

Mais dans ces jours révolus, elle n’avait jamais rendu un seul coup, elle avait manqué de courage, intimidée et terrifiée, et elle avait manqué aussi de ce que deux années de séparation lui avaient donné, c’est-à-dire cette indépendance d’esprit qui jamais auparavant n’avait été capable de prendre conscience d’elle-même, de relever la tête, et de s’affermir dans la certitude de sa propre force.

Deux ans plus tôt elle n’aurait pas osé lever la main sur Victor, quelque douloureux qu’eût été l’outrage. Ce soir, au contraire, si elle éprouvait un regret, c’était d’avoir frappé trop faiblement ; non qu’elle désirât sa mort, mais elle savait que c’était désormais à choisir entre sa vie à elle ou la sienne à lui. Elle connaissait trop bien cet homme pour se flatter qu’il prendrait du repos avant d’avoir organisé une vengeance adaptée à la bassesse de son âme. Ce n’était pas trop que de mettre entre eux la moitié du monde si elle voulait désormais dormir tranquille, à l’abri de sa main inassouvie.

Sans nulle compassion elle éteignit l’électricité et le laissa étendu là, dans les ténèbres où seule rougeoyait la lueur d’un feu expirant sous la cendre.

Dans le vestibule, elle s’arrêta un instant, de sang-froid et aux aguets. Mais apparemment le bruit de leur lutte n’avait pas dépassé la porte. Il n’y avait personne en vue.

Sans hâte comme sans hésitation, sans la moindre anicroche, elle sortit tranquillement, se trouva sous la pluie dans la rue déserte, silencieuse, et se hâta vers les lumières de Piccadilly.

Peu après un fiacre en maraude la rejoignit. Dans son refuge obscur et renfermé elle s’installa, serrant contre elle sa précieuse toile, et songea à sa sécurité.

Il lui apparut qu’elle ferait bien de quitter Londres, voire l’Angleterre, avant que Victor se fût remis suffisamment pour s’aviser de faire surveiller ses mouvements.

Il lui fallait donc faire vite, avec prudence et habileté.

Une singulière exaltation l’envahit, un allègre sentiment de délivrance. La nécessité, d’un coup, l’avait rendue libre. Parce qu’il lui fallait fuir et se cacher pour sauver sa vie, la société n’avait plus de prise sur elle, et elle n’avait plus besoin de s’efforcer désormais de garder les apparences en dépit de sa condition de femme vivant séparée de son mari, ce qui ne valait guère mieux qu’une divorcée pour les Anglais de cette époque.

Elle ressentit, grâce au jeu de son imagination sur cette nouvelle et surprenante conception de la vie, une griserie anticipée de liberté comme elle n’avait jamais rêvé d’en goûter.

Cette perversité, légitime héritage de générations d’ancêtres à la volonté indépendante, souffrant mal toutes ses contraintes qu’un milieu stable impose à l’individu, cette révolte qui avait toujours été en elle, latente et insoupçonnée, s’affirma tout à coup, la posséda entièrement, et échauffa son être comme un vin défendu.

C’est en cette humeur qu’elle fut déposée à sa porte.

Personne ne la vit entrer. En un instant de prémonition prophétique elle avait ordonné à Thérèse de ne pas l’attendre et de dire aux autres domestiques qu’il n’y avait pas pour eux non plus nécessité de veiller : elle serait peut-être retenue, Dieu sait jusqu’à quelle heure, mais elle avait son passe-partout et saurait très bien se déshabiller et se mettre au lit toute seule.

Et Thérèse l’avait prise au mot.

Elle en fut bien aise. Au cas où quelque chose se saurait et serait imprimé dans les journaux au sujet de vol du fameux « Corot » de M. Lanyard par une mystérieuse femme voilée, il valait tout autant qu’aucun des domestiques ne fût là pour la voir rentrer avec sa toile cachée tant bien que mal sous son manteau.

Elle prit donc beaucoup de précautions pour refermer et verrouiller la porte et monta l’escalier sans bruit. À la porte de son boudoir elle resta aux aguets quelques minutes, au cours desquelles elle entendit, ou crut entendre, un léger bruit de l’autre côté de la porte, ce qui lui fit craindre que Thérèse ne fût restée malgré tout levée, à aller et venir.

Le bruit ne se renouvela pas, mais pour plus de sûreté Sophia retira son manteau et en enveloppa la toile avant d’entrer ; ce qu’elle fit vivement, la tête haute et les yeux flamboyants sous ses sourcils froncés – prête à donner à Thérèse un bel échantillon de son humeur si elle lui avait désobéi.

Mais bien que la soubrette eût laissé l’électricité allumée, elle n’était pas visible. Et elle ne répondit pas de la chambre à coucher quand la princesse l’appela.

Avec un soupir de soulagement qui s’acheva dans le ricanement d’une enfant occupée à une espièglerie, Sophia jeta le manteau sur une chaise longue, et porta son trophée jusqu’à son secrétaire.

Elle avait l’intention de détacher la toile avec un couteau pour arriver aux lettres ; et elle tenait déjà en main un long poignard espagnol qui lui servait à présent de coupe-papier, quand elle remarqua que la peinture ne tenait que très légèrement à son châssis, et pour la première fois fut visitée d’un pressentiment.

Laissant retomber le couteau, elle saisit un bord flottant de la toile et d’une vive saccade l’arracha net du tissu non peint par-dessous.

Le cri que lui arracha le désappointement avait une amertume de révolte et de désolation.

La fortune l’avait abandonnée, la marâtre l’avait cruellement trompée. Avec le succès dans la main, il s’en était échappé tel du vif-argent à travers ses doigts. Victor l’avait devancée, avait volé les lettres et remis la toile dans son cadre. Elle aurait pu s’en douter si elle avait seulement eu l’esprit de tirer une déduction naturelle de la façon dont la peinture avait faussé compagnie à son cadre quand elle l’avait laissé tomber.

Ainsi donc les lettres pour quoi elle avait tant risqué et souffert devaient être là-bas, dans l’appartement de Lanyard, en la possession de Victor… irrémédiablement perdues, puisqu’elle ne trouverait jamais le courage de retourner les chercher, même si elle osait supposer que Victor n’avait pas encore repris connaissance et décampé, ou que Lanyard n’était pas encore rentré chez lui.

Si seulement elle avait songé à fouiller dans les poches de Victor…

— Trop tard, fit-elle au désespoir.

— Oh, madame, ne dites jamais cela !

Elle se retourna mais, encore que sa surprise frisât la stupéfaction, elle ne poussa pas un cri.

L’intrus était debout, à longueur de bras, calme et souriant. Il n’y avait rien de menaçant dans son attitude, qui exprimait simplement de la désinvolture en même temps qu’un tout respectueux intérêt.

— Monsieur Lanyard !

Il s’inclina, et dit spirituellement mais sans moquerie :

— Madame la princesse me fait beaucoup d’honneur.

Elle resta silencieuse une minute, ébahie et s’efforçant de comprendre l’incroyable, le fait entièrement impossible de la présence de cet homme ici. La seule explication raisonnable se formula sans qu’elle le voulût :

— Le Loup Solitaire !

— Oh ! mais voyons, réprimanda-t-il avec indulgence : c’est par trop flatteur !

Elle fit un pas de côté, levant la main vers le cordon de sonnette.

— Attendez !

Involontairement elle obéit, et son bras retomba. Puis, s’avisant qu’elle venait de céder là où cet homme n’avait aucun droit de commander, elle se révolta :

— Pourquoi ? demanda-t-elle avec irritation.

— Pourquoi sonner ? riposta-t-il, souriant.

— Pour appeler mes domestiques… pour qu’ils aillent prévenir la police.

— Mais à coup sûr Madame la princesse doit se rendre compte que la police pourrait bien ne pas savoir quel cambrioleur elle doit arrêter.

Il cligna un œil moqueur vers le « Corot » volé et, dans une soudaine volte de sentiment Sofia eut besoin de se mordre les lèvres pour s’empêcher de rire. Elle hésita. Il n’avait que trop raison, cet impudent et imperturbable jeune élégant. Mais elle n’était pas prête d’en convenir. Elle fut prompte à accepter son défi.

— Qui sait, interrogea-t-elle obliquement, pourquoi M. le Loup Solitaire a emporté avec lui cette contrefaçon de Corot alors qu’il s’est introduit chez moi pour voler[2]

— Les bijoux faux d’une aventurière titrée !

La brusquerie de l’interruption la réduisit au silence ; ou bien ce fut l’insinuation qu’elle contenait qui remit la princesse muette d’indignation. Le rire de Lanyard fit amende honorable pour sa brutalité, comme s’il eût dit : « Je regrette… mais c’est vous qui l’avez voulu, vous savez. » Il fit un pas de côté, prit une poignée des bijoux de Sophia qu’elle avait laissés, en un monceau tentateur, exposés à la vue sur la table de toilette (par sa propre négligence aussi bien que de n’importe qui, reconnut-elle) et les projeta légèrement à la face de la toile frauduleuse.

— Les deux font la paire, commenta-t-il avec ironie. Cela s’appelle porter du charbon à Newcastle.

— Mes bijoux !

La princesse les rassembla tendrement et fit face à Lanyard, toute flambante de courroux.

Il lui répondit par un sourire de biais, un haussement d’épaule.

— Madame la princesse ne savait pas ? Je suis bien au regret.

— Comment osez-vous dire que c’est de l’imitation ?

— Je suis au regret, répéta-t-il, mais quelqu’un semble avoir mis à profit l’ignorance de Madame. Excellentes imitations, je vous le concède, mais tout de même simples articles de Paris.

— Ce n’est pas vrai ! lança-t-elle, prête à pleurer.

— Mais réellement, vous devez me croire. Je m’y connais en bijoux : moi je sais !

Consternée, elle baissa les yeux sur ses chers colifichets qu’il avait condamnés si brutalement. Puis, dans un mouvement de colère, elle les jeta loin d’elle de toute sa force, puis se laissa tomber sur la chaise-longue, et pleura avec effusion dans les coussins.

C’est alors que le jeune homme se montra passablement instruit en matière de réactions féminines. Il ne dit plus rien, ne tenta aucune offre de réconfort par de vaines et ridicules tapes instinctives à l’homme dans ces occasions. Il se contenta de s’asseoir et d’attendre[3].

À la longue la bourrasque passa, Sophia se redressa et se tamponna les yeux avec une toile d’araignée de dentelle et de linon. Puis elle regarda autour d’elle en esquissant un sourire des plus séduisants. Elle était de ces rares femmes qui peuvent se permettre de pleurer.

— C’est tellement humiliant ! s’écria-t-elle avec une ingénuité qu’elle tenait de sa race… un de ses charmes les plus irrésistibles. Mais c’est tellement ridicule aussi. J’étais si sûre que personne ne s’en apercevrait jamais.

— Personne d’autre qu’un expert, Madame.

— Voyez-vous (elle avait oublié apparemment que Lanyard était autre chose qu’un vieil ami de toujours) j’avais tellement besoin d’argent, je les ai fait copier et j’ai vendu les originaux.

— Que Madame la princesse daigne accepter mes plus sincères condoléances.

— Mais, se ressaisit-elle, en se séchant les yeux, vous m’avez aussi traitée d’aventurière !

— Mais, répliqua-t-il gravement, vous veniez de m’appeler le Loup Solitaire.

— Que pouviez-vous attendre d’autre, Monsieur, quand je vous trouve dans mon appartement… ?

— Que peut attendre Madame la princesse, quand je constate qu’elle a été dans le mien… et en a, de plus, emporté un objet de valeur ?

— J’avais mes raisons…

— Moi aussi.

— Quelles étaient-elles ?

— C’était peut-être de voir Madame la princesse seule à seul… en secret… sans exciter la jalousie, que je devine supernormale, de M. le prince.

— Mais pourquoi souhaitiez-vous de me voir seule à seul ? demanda-t-elle, les yeux élargis.

— Peut-être pour solliciter de Madame la permission de lui présenter ce qui sera peut-être pour elle une légère consolation.

Méfiante, elle pesa ces paroles. Quelle était cette consolation ? Quel était le jeu de cet homme ? Son attitude restait trop constamment déférente et polie pour soupçonner que par consolation il voulait dire faire la cour.

— Mais comment êtes-vous entré ?

— Par la grande porte, Madame… Je l’ai trouvée entr’ouverte… par la négligence de l’un de vos domestiques, je suppose… Elle s’ouvre sous la pression, j’entre… et me voilà !

Son ton badin fut contagieux. Malgré elle Sophia sourit par sympathie.

— Et quelle est, je vous prie, cette merveilleuse consolation que vous vouliez m’offrir ?

Il tira de sa poche une liasse de papiers.

— Je pense que Madame la princesse s’intéresse à ces lettres, dit-il. Si elle veut bien être assez aimable pour les recevoir de moi, avec mes respects et un petit mot de bon avis…

— Ah ! monsieur ! (Son air et son ton le remerciaient plus efficacement que les mots ne pouvaient le faire). Vous être trop bon ! Et votre avis… ?

— Est, Madame, qu’elles en disent trop, ces lettres. Et je vois que vous avez du feu dans la grille…

— Monsieur a raison…

Elle se leva, alla au foyer et, mi-agenouillée, jeta les lettres une par une, sur la couche de charbons incandescents. C’eût été une cérémonie sentimentale à tout autre moment, mais non à présent : ses pensées étaient loin de l’homme dont ces papiers rappelaient la mémoire, elles n’étaient en fait qu’à demi formulées. Elle-même eût trouvé difficile de définir au juste ce qui se passait dans son esprit ; elle éprouvait surtout un élan de gratitude pour Lanyard ; mais il y avait quelque chose de plus, un sentiment non éloigné de la tendresse…

La réaction de son jeune corps plein de vie, après une lutte physique désespérée, la volte rapide de ses sentiments passés de la rage et du désespoir au triomphe et à la joie, de l’amertume du dépouillement et du péril à la sécurité ; l’éveil de ces instincts étrangers qui avaient dormi en elle jusque-là grâce à la conscience qu’elle avait de se savoir libérée enfin de l’affolante tyrannie de la vie sociale, ces influences agissaient sur elle si fortement qu’elles rendirent sa rêverie plus dangereuse qu’elle ne l’imaginait.

Tirée de ces informes pensées, elle tressaillit, tourna la tête, et vit Lanyard, son paletot sur le bras et son chapeau à la main, qui s’apprêtait à ouvrir la porte.

— Monsieur !

Il se retourna, froidement interrogateur :

— Madame ?

— Qu’allez-vous faire ?

— M’esquiver sans bruit, madame la princesse, par où je suis venu.

— Mais… attendez… revenez !

Nonchalamment il acquiesça, lâcha le bouton de la porte, et se tint devant elle, la regardant tranquillement, à ses ordres.

— Je ne vous ai pas remercié.

— De quoi, Madame ? De m’être offert une agréable aventure ?

— Elle vous a coûté cher !

— Les hasards de la guerre…

Inconsciemment elle leva les mains, d’un geste hésitant. Son visage s’attendrit d’une floraison fugitive de sentiment spontané. Ses yeux prirent une expression étonnée, comme si elle ne comprenait pas bien ce qui l’émouvait si profondément.

— Vous êtes un homme étrange, Monsieur…

— Et que dira-t-on de Madame la princesse ?

Elle ne put que rire, et son rire sonna le glas de la contrainte.

Mais Lanyard se souvint avec tristesse que quelqu’un – Salomon ou un autre qui avait dû mener une vie intéressante – a dit que les lèvres de la femme sont plus onctueuses que l’huile.

— Malgré tout. Monsieur, je reste votre débitrice.

Son sourire de politesse impersonnelle lui manqua. Il devenait plus sensible qu’il ne l’eût voulu à ses attraits et à la sympathie chaleureuse qu’elle lui témoignait. Ce charme étrange et pénétrant qu’elle exhalait, les ombres subtiles qui s’estompaient sous ses grands yeux langoureux, le frémissement presque imperceptible de ses lèvres aux courbes exquises, tout le troublait profondément. Il s’efforça de rompre le sortilège exercé sur ses sens par cette femme. Mais l’effort manquait à tout le moins de conviction.

— Je suis bien payé de retour, dit-il avec quelque raideur, en sachant que l’honneur de Madame est sauf.

Sophia eut un petit rire timide. Sans qu’il sût comment, elle avait réussi à lui prendre la main. Elle détourna le regard.

— Mais l’est-il ? demanda-t-elle d’un ton si confidentiel qu’on l’entendit à peine. Et elle rit une fois de plus. Je n’en suis pas si sûre… aussi longtemps que Monsieur est ici.

La bouche de Lanyard frémit, peu à peu le rouge lui monta à la face. Il se surprit à fixer profondément les yeux de sa partenaire qui ressemblaient à ces lacs d’ombre violette troublés par une montée de sentiment pour lequel il n’y avait pas de nom. Se rendant compte qu’ils lui en révélaient plus qu’il n’en devait savoir, il chercha à leur échapper en penchant ses lèvres sur les mains de Sophia.

Avec un léger soupir, elle les livra à ses baisers.

IX

PAYÉ EN GRAND

Il était assez tard quand Lanyard rentra chez lui. Lorsqu’il pénétra dans son salon, les braises du foyer rougeoyaient suffisamment encore pour lui montrer une forme féline se traînant à quatre pattes vers la porte de la chambre à coucher. Comme il tournait l’interrupteur, elle se releva d’un bond et plongea entre les portières avec tant de célérité qu’il ne vit guère d’elle plus qu’un voltigement de basques d’habit.

Lâchant son chapeau et sa toile, Lanyard donna la chasse au larron et le rattrapa au moment où il allait passer par la fenêtre ouverte. Une main vigoureuse l’empoigna au collet et coupa court à ses préparatifs pour sauter d’environ deux mètres sur le dallage de la cour.

Victor lança un juron et décocha au hasard un coup de poing, qui s’appliqua sur la figure de Lanyard avec juste assez de force pour allumer son ressentiment. Aussi l’indigne locataire ne mit-il aucun ménagement à renvoyer le prince cambrioleur dans la pièce et à accélérer à coups de pied son retour au salon, où Victor atterrit, derechef à quatre pattes, presque exactement au même point d’où il s’était levé.

Il se releva d’un bond, néanmoins, avec une agilité surprenante, et reprit l’offensive par une grêle de coups de poing. En quoi son jugement fut gravement en défaut. Lanyard se déroba de côté, lui agrippa un poignet, le ramena violemment entre les omoplates de notre homme, avec une torsion qui lui arracha un rugissement de douleur, attrapa l’autre par le pli du coude, et maintint par derrière sa victime réduite à l’impuissance – mais assez mal avisée toutefois pour continuer à cracher comme un chat en colère, à se débattre et à ruer.

Un coup de talon qui atteignit Lanyard au tibia valut à Victor d’être secoué comme un prunier au point que les dents lui en claquaient. Après une accalmie, il était hors d’haleine mais il avait réfléchi et se laissa faire sans autre résistance. Lanyard le soulagea d’un revolver et d’un poignard, puis d’une poussée envoya Victor trébucher contre la table, où il resta pantelant, tremblant et lançant des regards assassins, tandis que son vainqueur mettait de côté le poignard et examinait l’arme à feu.

— Perfide instrument, murmura-t-il… et chargé, encore. Réellement, Monsieur le prince devrait se méfier davantage. Un de ces jours, si vous ne cessez pas de jouer avec ces outils-là, l’un d’eux vous partira tout à trac dans la main… et ce sera la fin de votre histoire.

Victor confia ses sentiments à un mouchoir dont il s’épongeait la face. Lanyard s’arrêta et hocha la tête, réprobateur.

— Je n’ai pas saisi, dit-il ; mais cela vaut peut-être autant, car cela avait l’air de gros mots. J’espère que je me suis trompé, du reste, les princes doivent donner le bon exemple aux plébéiens.

Il braqua sur son adversaire un œil scrutateur et reprit :

— Vous êtes dans un piteux état, permettez-moi de vous le dire… on dirait, ma foi, que vous avez reçu la calotte des cieux sur le crâne. Peut-on vous demander ce qu’il vous est arrivé ? Vous a-t-elle écrasé les doigts de pied dans sa chute ?

Victor cessa d’opérer avec son mouchoir pour fixer sur son bourreau un regard sinistre plein de méfiance. Il avait encore la tête lourde, brûlante et douloureuse, la pensée lente ; mais à présent il commençait à se rendre compte que Lanyard devait connaître l’origine de ses blessures.

Un regard explorateur autour de la pièce le confirma dans cette erreur. La toile gisait là où Lanyard l’avait laissée tomber en entrant, non pas au point où Victor se rappelait l’avoir vue en dernier lieu, mais où apparemment un coup de pied maladroit avait pu l’envoyer au cours de sa lutte avec Sophia. Elle avait dû l’oublier quand elle avait fui après ce qu’elle croyait probablement un meurtre.

Il se sentait beaucoup trop mal en point pour être bien lucide ; et la marche générale de ses déductions était parfaitement déchiffrable pour Lanyard, qui sans délai se mit en devoir de rejeter tout soupçon de sa non-culpabilité.

— Vous ne seriez pas ivre, par hasard ? interrogea-t-il avec le plus affable intérêt. Vous avez tout l’air d’avoir attrapé un gnon en faisant la lutte avec un flic. Vous avez la joue entaillée et ensanglantée. Asseyez-vous et rassemblez vos esprits avant d’essayer de m’expliquer à quoi je dois cet honneur… et cætera.

Il se leva, empoigna par l’épaule le prince Victor, et l’assit dans un fauteuil.

— Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faite pour vous soulager ? Un grog au cognac vous remettrait-il ?

La proposition était acceptable : Victor le signifia par un marmottement rechigné. Lanyard alla chercher verres, carafe, siphon, et servit son hôte d’une main libérale avant de songer à lui-même.

Sans un mot de remerciement, Victor prit la boisson et l’engloutit d’un trait. Lanyard but à petites gorgées, puis, traversant la pièce, alla au bouton de sonnerie. Lui voyant le doigt dessus, le prince Victor se leva d’un bond, mais Lanyard, toujours hospitalier, lui fit signe de se rasseoir.

— Ne partez pas encore, vous venez à peine d’arriver, nous n’avons pas encore eu le temps de bavarder. En outre, n’oubliez pas que j’ai pris votre revolver et votre poignard et que j’ai barre sur vous, sans compter la supériorité morale et un tas d’autres avantages.

— Pourquoi, demanda le prince inquiet, pourquoi avez-vous sonné ?

— Pour qu’on vous appelle un fiacre, bien entendu, je ne suppose pas que vous teniez à rentrer chez vous à pied… n’est-ce pas ?… dans un pareil état. Comme de juste, si vous le préférez… Mais asseyez-vous : ressaisissez-vous.

— Laissez-moi tranquille ! lança-t-il à Lanyard qui s’offrait bénévolement à le faire se rasseoir dans son fauteuil. Je me suis… tout à fait ressaisi.

— Voilà qui va bien ! C’est parfait ! Vous aurez la main assez ferme pour m’écrire un chèque, n’est-ce pas ?

— Que diable… !

— Oh, voyons, voyons ! Ne vous emportez pas comme une soupe au lait. Je m’en vais seulement vous rendre un service…

— Au diable votre impudence ! Je n’accepterai pas de service de vous !

— Oh si fait, vous en accepterez ! insista Lanyard, sans se laisser influencer : ou du moins quand vous connaîtrez mon bon cœur. Maintenant soyez gentil et cessez de protester ! Vous avez touché mon cœur, voyez-vous. Je ne soupçonnais pas que vous teniez tellement à cette toile. Si j’avais pu supposer un instant que vous vous en souciez au point de cambrioler mon appartement… Mais à présent que je le sais, mon cher ami, je ne voudrais pas vous la refuser pour rien au monde : je vous en fais cadeau volontiers, au prix que je l’ai payée… vingt mille et cent guinées… sans exiger d’intérêt ni de commission. Vous trouverez des chèques en blanc dans le tiroir en haut à main droite de mon bureau là-bas ; remplissez-en un à mon ordre, et le Corot est à vous.

Un instant de plus le prince fixa Lanyard d’un regard empreint de haine et d’incertitude. Puis, lentement, l’expression de doute fit place à l’ombre d’un sourire rusé.

« Quel fichu imbécile était donc cet individu, pensait-il, pour accepter un chèque sur quoi il pouvait mettre opposition avant l’ouverture de la banque dans la matinée… ! »

Une telle ineptie semblait incroyable. Et pourtant elle était là, flagrante, indiscutable. Pourquoi ne pas en profiter, la faire tourner à son propre avantage ? Pour s’assurer ce qu’il avait cherché, c’est-à-dire les lettres cachées entre les toiles et s’en servir de nouveau contre Sophia, et se jouer de ce stupide Lanyard, le tout d’un coup : l’occasion était trop belle pour la négliger.

Il essaya de dissimuler son triomphe.

— Très bien, marmonna-t-il, mornement. Je vais libeller ce chèque.

— Voilà ce qui s’appelle de l’intelligence ! déclara Lanyard en l’escortant jusqu’au bureau.

On frappa à la porte. Lanyard cria : « Entrez ! » Un domestique, à demi-vêtu, et encore tout barbouillé de sommeil, entra.

— Vous avez sonné, Monsieur ?

— Oui, Harris. (Lanyard lui glissa une livre sterling.) Je regrette de vous faire lever si tard, mais il me faut un cab. Sifflez-en un, voulez-vous ?

— Merci bien, Monsieur.

L’homme se retira tout joyeux, dédommagé pour plusieurs nuits de sommeil interrompu. Le prince Victor se leva du bureau et tendit à Lanyard le chèque.

— Je suppose, dit-il avec un sourire sarcastique, que vous le trouverez en règle.

Lanyard examina minutieusement le chèque, et fit un signe d’assentiment.

— Merci toujours… Non, pas un mot ! Vous ne savez pas comment me remercier, hein ? Alors, pourquoi essayer ? Je sais que je suis trop bon, mais en vérité, je n’y peux rien, c’est dans ma nature… et voilà tout. Ainsi à quoi bon nous chamailler là-dessus ?... Et maintenant où avez-vous laissé votre pardessus et votre chapeau ? Sur mon lit, en entrant ?

Il eut un charmant sourire et s’élança entre les portières pour revenir avec les objets en question.

— Je vais vous aider.

Le prince se laissa mettre son pardessus et grommela un vague remerciement. Lanyard lui mit son chapeau en main, ramassa la toile, la replaça dans son cadre et fourra le tout sous le bras princier.

On frappa de nouveau : Harris était de retour.

— Le fiacre attend, monsieur.

— Merci, Harris. Une petite minute : j’ai un mot à vous dire. Vous voyez ce monsieur ? (Lanyard surprit un regard de colère de Victor et s’interrompit.) Ne vous emportez pas, monsieur le prince. Souvenez-vous…

Il tapota d’un air significatif la poche qui contenait le revolver, et s’adressa de nouveau à Harris.

— Ce monsieur, reprit-il en consultant la signature du chèque, est le prince Victor Wassiliewsky. Veuillez vous rappeler ses traits. Il se peut que vous ayez à témoigner contre lui devant les tribunaux.

— Quelle est cette nouvelle insolence ? interrompit Victor avec chaleur.

— Calmez-vous, Monsieur le prince (Lanyard réitéra le geste d’avertissement.) C’est un noble seigneur de Russie, ou il dit l’être, et c’est aussi… chose assez curieuse, Harris… un cambrioleur. Je l’ai surpris en train de fouiller mon appartement au moment où je rentrais. Vous pouvez juger d’après sa mine quelle difficulté j’ai eu à le dompter.

— Il est bien servi, monsieur, reconnut Harris, en jetant un coup d’œil indigné à Victor. Désirez-vous que j’appelle un flic et que je le lui donne en charge ?

— Non, merci. Le prince Victor et moi nous sommes arrangés. Il ne désire pas aller en prison, et je ne tiens pas spécialement à l’y envoyer. Mais il a voulu emporter ce qu’il était venu voler… ce tableau que vous voyez sous son bras… et j’ai accepté de le lui vendre. Voici le chèque qu’il vient de me remettre. Pourvu qu’il n’en interdise pas le paiement, Harris, vous n’entendrez plus parler de cet incident. Mais si par hasard le chèque m’est retourné par sa banque… je vous demanderai d’attester ce que vous avez vu et entendu ici ce soir.

— C’est un mensonge ! fit le prince d’une voix aiguë. Vous m’avez amené avec vous, assailli et extorqué ce chèque par chantage ! Personne ne nous a vus.

— Excusez-moi, coupa Lanyard, mais il se trouve que le monsieur qui occupe l’appartement juste au-dessus est rentré en même temps que moi et il peut témoigner que j’étais seul. Et c’est tout, monsieur le prince. Votre voiture vous attend.

Harris ouvrit la porte. Suffoquant de rage, le prince sortit, et Lanyard le reconduisit jusque sur le trottoir. Là, un pied déjà sur le marchepied du cab, le prince Victor se retourna, et brandit un poing furieux à la figure de Lanyard.

— Vous me le paierez ! bégaya-t-il. Je réglerai mes comptes avec vous, Lanyard, quand bien même je devrais vous suivre jusqu’aux portes de l’enfer !

— Prenez garde, l’avertit loyalement Lanyard, si vous venez jusque-là, je vous pousserai dedans… Bonsoir, monsieur le prince !

LIVRE DEUXIÈME

LA FILLE DU LOUP SOLITAIRE

I

LA JEUNE SOPHIA

Elle était assise tout le long du jour – c’est-à-dire depuis midi jusque tard dans la nuit – sur un haut tabouret derrière le pupitre de la caisse ; flanquée d’un côté par la porte battante en moleskine verte qui communiquait avec la cuisine, de l’autre par un hideux buffet de noyer noir sur lequel s’étalaient les produits de la saison, plus ou moins tentants, au goût de Maman Thérèse.

À part ces objets mobiliers, le buffet, le pupitre et la porte donnant sur le domaine de la cuisine, des rangées ininterrompues de tables, quadrangulaires avec des dessus en faux marbres, garnissaient trois côtés de la salle. Le quatrième était occupé en majeure partie par le vitrage des fenêtres, une de chaque côté de l’entrée principale.

En arrière des tables se trouvaient des banquettes murales garnies de velours rouge et, par-dessus une frise de miroirs. Le sol du restaurant était une mosaïque de petits carreaux hexagonaux, nus par temps chaud, et en hiver recouverts d’une moquette assez épaisse mais fort usée d’un dessin particulièrement hideux. Les fenêtres portaient des brise-bise de filet qui, après la tombée de la nuit, se renforçaient de rideaux plissés en satinette rouge. À travers les brise-bise du filet, le jour, le nom du restaurant se silhouettait à l’envers par ces lettres majuscules d’émail blanc collées au verre :

 

CAFÉ DES EXILÉS

 

La jeune fille considérait si constamment ces lettres, durant les heures désœuvrées du jour, qu’elle se demandait parfois si elles n’étaient pas indélébilement imprimées dans son cerveau, comme ceci :

 

SELIXE SED EFAC

 

Elle regardait par habitude dans la direction des fenêtres ; maman Thérèse en effet s’opposait à ce qu’elle lût à son pupitre (il lui arrivait malgré cela de le faire en cachette) parce que les têtes des passants qu’elle entrevoyait, par-dessus les brise-bise, offraient matière aux broderies de son imagination, mais surtout parce qu’il était difficile autrement de paraître ignorer les longs regards appuyés qui convergeaient vers elle de chaque table occupée par un client masculin, habitué ou de rencontre – à moins que le client ne fût accompagné d’une dame, auquel cas fâcheux il devait se contenter de furtives œillades.

Les clientes, elles, la considéraient aussi, mais d’un tout autre point de vue.

Sophia savait pourquoi. L’eût-elle ignoré, le miroir de l’autre côté de la salle eût éclairé même une femme sans vanité ; ce qui n’était pas le cas de cette jeune personne.

Elle était même passablement vaniteuse ; et quand elle n’était pas à diriger de rêveurs yeux noirs vers les fenêtres, ou à vérifier des additions et à rendre la monnaie, elle était une fois sur deux à consulter à la dérobée le miroir d’en face, pour s’assurer qu’elle n’avait pas, dans les quelques dernières minutes, perdu de son charme.

Non que ses attraits eussent jamais fait mine de devenir l’objet d’un réel émoi. Maman Thérèse était une duègne de premier ordre, toujours prête à décourager les jeunes gens trop entreprenants. Et quand elle ne faisait pas fonction de douche omniprésente, papa Dupont la suppléait, de façon tout aussi efficace. Au moindre différend, il était plutôt plus vigilant et empressé que maman Thérèse, dès qu’il s’agissait d’administrer la rebuffade convenable. En présence de Sophia, même, il trahissait un intérêt personnel dans l’affaire ; il semblait considérer l’hommage d’autrui envers sa pupille comme un empiétement sur ses prérogatives personnelles, et s’en irritait en conséquence.

Sophia comprenait. À dix-huit ans – grâce à l’incessante éducation visuelle qu’elle ne pouvait guère manquer de s’assimiler d’un poste d’observation dominant toutes les tables d’un restaurant du quartier de Soho, à Londres – il y avait bien bien peu de choses qu’elle ne comprît. Mais sa perspicacité à lire dans l’esprit de papa Dupont en ce qui la concernait elle-même, manquait totalement de sympathie. Elle avait juste un peu peur de lui, et elle le méprisait démesurément. Et ce mépris était fondé sur quelque chose de plus que son faible pour absorber subrepticement de nombreux petits verres tandis qu’il présidait au zinc du débit entre le restaurant proprement dit et la cuisine ; et sur quelque chose de plus que la répugnance qu’il montrait à régulariser sa situation avec maman Thérèse, quoique tous deux se fussent chamaillés assez ouvertement depuis tant d’années que la plus grande partie du personnel de la maison les croyait bel et bien mariés.

À part cela, Sophia elle-même eût pu être dupe de cette illusion populaire – que maman Thérèse faisait de son mieux pour entretenir en ne parlant jamais de Dupont que comme « mon mari » – s’ils eussent été moins imprudents dans les récriminations qu’ils avaient échangées en privé devant Sophia, encore d’un âge si tendre qu’elle était censée ne pas pouvoir comprendre. Tandis qu’elle avait toujours été une enfant précoce, quoique renfermée en elle-même. Presque dès l’enfance elle avait été informée de beaucoup de choses dont elle savait qu’il ne fallait pas parler.

La sympathie que Sophia éprouvait sur le couple s’adressait uniquement à maman Thérèse. Tout en exerçant sur papa Dupont une surveillance qui l’empêchait de s’enivrer sept fois par semaine, et une autre sur Sophia grâce à quoi elle se targuait d’empêcher la jeune fille de s’enfuir avec le premier venu qui lui lançait une œillade, tout en morigénant les garçons et déjouant leurs tentatives pour frustrer la maison de son juste dû, et en donnant des ordres pour le marché et la cuisine : qu’on le croie ou non, maman Thérèse menait une vie suffisamment active et méritait bien les éloges qu’elle en recevait, sans parler de la plus haute considération qu’on avait pour son esprit commercial, sa fidélité et sa frugalité. Mais cela ne réussissait pas à empêcher Sophia de ne pas l’aimer.

Son inaptitude à se comporter vis-à-vis de sa pseudo-mère de la façon prescrite par les gens sentimentaux, ennuyait passablement Sophia. Elle avait aussi soif de donner de l’affection que d’en recevoir ; et à coup sûr elle eût dû chérir maman Thérèse, qui (on ne cessait de le rappeler à Sophia) l’avait adoptée de bon cœur comme le rejeton orphelin d’un cousin éloigné, et l’avait élevée à ses propres frais, sans rien attendre d’elle en retour (excepté l’humilité, la reconnaissance, l’affection absolue et l’acceptation tacite d’une vie de labeur incessant la plus contraire à ses goûts, sans disposer d’argent de poche ni d’heures de loisir pour le dépenser).

À coup sûr il n’eût fallu rien moins que de l’amour filial pour récompenser une si noble conduite.

Néanmoins, elle aimait maman Thérèse d’une certaine façon. Personne n’était jamais plus disposée à reconnaître les bonnes qualités de la commère. Mais ses défauts, qui comprenaient l’avarice, la colère, la gourmandise, la propension innée à la cruauté et la simple inaptitude à se soucier de personne que d’elle-même, interdisaient à Sophia de donner son affection sans réserve à la débordante et rubiconde personne de maman Thérèse.

Pourtant, elle ne faisait entendre aucun murmure. Elle n’était pas heureuse, et ce serait abuser de la vérité que de dire qu’elle acceptait son sort, mais elle s’en résignait, elle prenait patience, elle attendait l’avenir avec une certaine confiance…

Quelquefois quand elle trônait sur son haut tabouret, considérant les allées et venues des clients dans ce restaurant public, ou regardant par la fenêtre pour suivre au passage quelques aspects tentateurs de la rue, parfois Sophia se demandait s’il n’y avait pas une allusion d’une amère ironie dans ces trois mots qu’un choix mystérieux du destin avait fait apposer aux vitres de la fenêtre et gravés si profondément dans son âme :

 

CAFÉ DES EXILÉS

 

Car sûrement elle était là en exil, exilée de toutes les joies et de toutes les ardeurs de la vie, séquestrée dans un mélancolique isolement, sur son haut tabouret dans une morne salle de café, au cœur vivant de Londres.

II

MASQUES ET VISAGES

Tout naturellement elle fit connaissance avec des Visages…

Peu à peu elle s’adonna à ce jeu qui consistait principalement à surveiller de près ceux qui, pour une raison ou pour une autre, attiraient son attention sans leur donner le moindre motif de supposer qu’elle se livrait à cet exercice.

On ne pouvait pas toujours contempler le vice sans rien remarquer de tout ce qui passait sur le trottoir devant le Café des Exilés ; on ne pouvait pas souvent, ni longtemps à la fois, réussir à lire un livre ouvert sur ses genoux, sous le niveau du pupitre de la caissière, maman Thérèse était trop fine pour cela ; il fallait bien s’occuper l’esprit ; et il était parfois amusant d’observer les gens à l’air intéressant, et de faire des suppositions sur eux.

Il y avait tant de Visages ! Ils allaient et venaient comme des bulles dans un courant, et pour Sophia la plupart d’entre eux semblaient confus, simples taches de couleur chair percées d’yeux qui la dévisageaient et munies d’ouvertures qui, automatiquement et alternativement, s’ouvraient pour recevoir des bouchées de nourriture et des verres de boisson, puis se refermaient pour avaler. Un homme devait avoir quelque trait remarquable dans sa physionomie, qui n’était pas nécessairement la beauté, ou présenter une personnalité exceptionnelle, pour que Sophia le favorisât d’un de ses coups d’œil en apparence accidentels, ou pour s’en souvenir s’il revenait au café une seconde fois.

Mais il y en avait qui sortaient de l’ordinaire ; elle les attendait, elle regrettait même leur absence s’ils manquaient de faire leur apparition à leur heure accoutumée, et son imagination brodait à leur sujet les plus merveilleuses fantaisies, leur attribuait des aventures aussi éloignées de la réalité que la vie du cinéma l’est de la banalité quotidienne.

D’autres étaient venus une seule fois, mais elle ne les oubliait jamais. À part quelques-uns de ceux-ci, elle ne se serait même jamais rappelé certains des premiers. Par exemple, le jouvenceau aux yeux bruns, à l’air sentimental et à la drôle de petite moustache, resta perdu dans le nombre avant la seule et unique visite d’un oiseau de passage qui le pourvût de dignité aux yeux de la jeune fille.

Dans le cas de sa première apparition (mais il y avait longtemps de cela, Sophia ne pouvait se rappeler combien de temps) le jeune homme frêle, aux yeux pleins d’âme et à la moustache insignifiante s’était recommandé à son attention un peu narquoise par son air trop distingué pour ce milieu.

Le Café des Exilés était peu fréquenté par le monde à la mode ; son dîner à prix fixe (deux shillings six), encore qu’excellent, étonnamment bon pour ce qu’il coûtait, ne séduisait guère la clientèle du Carlton et du Ritz. De temps à autre son éloignement, mettant à l’abri des rencontres gênantes sauf par une malchance peu vraisemblable, y amenait un couple d’amoureux du West End, qui en faisaient pour un temps leur rendez-vous quasi quotidien ; ils se rencontraient avec inquiétude, s’asseyant de préférence dans le coin le plus secret, le plus éloigné de la porte, et se tenant les mains quand ils supposaient à tort que personne ne les regardait… jusqu’au jour où l’affaire languissait ou quelque contre-temps les mettait en fuite.

En dehors de telles apparitions, le grand monde passait froidement devant le café ; bien que celui-ci ne pût se plaindre du manque de clientèle et en fait profitait beaucoup, mais sans ostentation, des petits écus du fidèle Soho et des plus capricieux faubourgs.

Cependant, le bohème de Soho[4], pas plus que l’employé de la Cité, n’étaient enclins à porter des vêtements tels qu’en exhibait le jeune M. Karslake. Non qu’il fût trop bien habillé ; un gavroche londonien lui-même eût hésité à le qualifier du nom de rupin ; il était simplement mis de façon toujours irréprochable quel que fût le genre de costume qu’il jugeait approprié au moment de la journée, et sa garde-robe était si bien fournie qu’il se montrait rarement deux fois dans le même complet – excepté, bien entendu, après la tombée de la nuit, bien que ses visites au Café des Exilés, au dîner ou après le dîner, fussent peu fréquentes. Il y venait plutôt à l’heure du lunch et à ces heures vides en fin d’après-midi que les vrais Londoniens occupent en prenant le thé et les gens de Soho en buvant l’apéritif.

Il semblait connaître beaucoup de monde de tout rang et de toute condition ; on ne pouvait pas les appeler des amis, car il était rare qu’il prît l’apéritif deux fois avec la même personne. Que son compagnon fût un ecclésiastique ou une jeune choriste de la plus récente revue, son attitude restait à peu près la même : aisée, impersonnelle, simple, polie et détachée. Il lui arrivait plus ou moins d’adresser un regard de résignation quand un invité gesticulait abondamment et débitait ses trois cents mots à la minute. Quant à lui, il parlait si discrètement, d’une voix si agréablement modérée, que Sophia n’entendait presque jamais ce qu’il disait. Malgré cela, elle remarquait qu’il avait en général le dernier mot, et que ses paroles laissaient son auditeur ou bien satisfait ou bien pensif.

Il était indéniablement amoureux de Sophia ; mais elle n’y faisait pas attention, trop de clients habitués lui faisant tout autant la cour : un de plus ou moins ne comptait pas. Il ne la dévisageait d’ailleurs jamais jusqu’à la grossièreté, et il paraissait toujours très mal à l’aise si elle semblait le moins du monde s’apercevoir de son adoration : il affectait même une telle prudence que maman Thérèse et papa Dupont n’avaient encore rien remarqué jusqu’ici…

Ce qui amena tout d’abord la jeune fille à penser que M. Karslake pourrait bien être un personnage plus intéressant à connaître, tout à fait en dehors de l’admiration qu’il lui témoignait, se produisit un après-midi de juin, par une journée chaude pour l’Angleterre où une température de 20° faisait parler de « vague de chaleur » dans les journaux du soir.

Vers l’heure du thé, M. Karslake, tiré à quatre épingles, entra, choisit une table au bout de la salle opposée à la caisse en ligne diagonale, échangea des plaisanterie avec le garçon qui lui servit un picon-curaçao et prit un journal pour apporter plus de discrétion dans sa tactique amoureuse.

Il fut bientôt rejoint par un gentleman d’au moins deux fois son âge, qui semblait s’être égaré ici par inadvertance. Il eût été mieux à sa place dans les clubs de Piccadilly, ou même (étant donné l’heure) devant une table à thé du Palais du Parlement sur la terrasse de la Tamise. D’autre part, il n’affectait aucunement d’être gonflé de son importance, il ne possédait que la distinction due à la dignité foncière d’un légitime respect humain.

Sophia s’efforça de chercher les raisons lui faisant croire que c’était là le plus bel homme qu’elle eût jamais mais vu. Elle n’y réussit pas. Il n’était pas beau à la façon fade associée à l’interprétation populaire de ce terme ; sa physionomie sans régularité, mais engageante, donnait une impression de volonté singulière jointe à une rare pénétration d’esprit. Un visage mobile et expressif, portant inscrite l’histoire d’étranges épreuves ; mais il ne faut pas interpréter ceci comme voulant dire qu’il était plissé ou précocement décrépit ; au contraire, il avait un teint juvénile et n’était que légèrement ridé, le gris de ses tempes avouait seul son âge réel. Les yeux peut-être parlaient plus que tout le reste de souffrances passées et de souvenirs tyranniques.

Une fois qu’ils eurent regardé dans ceux de Sophia (mais cela ne se produisit que plus tard), celle-ci comprit qu’elle n’oublierait jamais ces yeux-là.

Le nouveau venu interpella M. Karslake par son nom (c’était la première fois que Sophia l’entendait), s’assit sur la banquette à côté de lui et quand le garçon arriva, commanda une absinthe.

Il s’était déjà exprimé en anglais et en français, en anglais avec Karslake, en français avec le garçon ; Sophia comprenait les deux langues et les parlait à la perfection. Ce fut donc assez agaçant pour elle lorsque, l’absinthe servie et les banalités coutumières échangées sur le temps et leurs états de santé respectifs, la conversation continua en un idiome que Sophia non seulement ne connaissait pas mais dont le son ne ressemblait à aucun de ceux qu’elle eût jamais entendu parler. Ceci lui parut d’autant plus ennuyeux qu’il y avait peu de consommateurs dans l’établissement pour noyer dans le bavardage le son de ces deux voix et que, en dépit de leur ton confidentiel, leur table était située de telle sorte que, par un phénomène d’acoustique, chaque syllabe qu’on y prononçait, même chuchotée, parvenait aux oreilles subtiles de la cuisinière. Circonstance qui avait fréquemment procuré à Sophia des moments de divertissement secret. Mais personne d’autre (à l’exception possible de maman Thérèse) ne connaissait ce secret du restaurant, et Sophia avait soin de n’en pas parler.

Or il se trouvait que M. Karslake ne s’était jamais encore assis à cette table.

La langue qu’on y parlait ce jour-là intriguait Sophia démesurément. Elle était riche en labiales, gutturales et chuintements bizarres. Elle était persuadée que ce n’était pas un idiome européen, mais ce pouvait être du russe, parce que sa sonorité faisait songer à l’aspect des caractères slaves, et même de l’arabe ou du groenlandais. Cependant, la facilité d’élocution de M. Karslake lui suggérait que ce jeune homme était peut-être, après tout, quelqu’un de moins insignifiant qu’elle ne l’avait supposé sans raisons plausibles.

Elle résolut de l’étudier plus attentivement.

Ce fut un entretien assez long, d’ailleurs, et l’un des deux interlocuteurs semblait le prendre très au sérieux – bien que son résultat fût apparemment tout à fait satisfaisant pour tous les deux – et se termina soudain par l’annonce que fit M. Karslake, en anglais, de son parfait contentement.

— Bon ! Voilà donc qui est réglé.

Ce à quoi le plus âgé rectifia d’un avis aimable :

— Pardon : rien n’est réglé ; c’est projeté, simplement.

— Soit, dit Karslake, avec un petit rire qui pour Sophia sonnait creux, en tous cas cela ne manquera pas d’être amusant.

L’autre haussa un sourcil et eut un vague sourire.

— Vous croyez ?

— De vous avoir sous mes ordres là-bas, monsieur ? Je le crois certes bien !

Mais son compagnon n’écoutait pas, ou il fit exprès d’ignorer l’accent de respect qu’il avait mis dans sa réplique.

— Vous avez raison, mon ami, dit l’autre, distraitement ; ce sera amusant. Mais qu’est-ce qui ne l’est pas dans la vie ? J’imagine que c’est pour cela que la plupart d’entre nous continuent à vivre, parce que nous trouvons malgré nous la comédie distrayante. Et même quand nous pensons à la mort… il reste la possibilité que de l’autre côté du rideau, là où se tient l’inévitable auditoire, dont nous n’entendons jamais les sifflets ni les applaudissements… par là-bas ce sera plus intéressant encore !

Karslake scruta son visage d’un air interrogateur.

— Vous pouvez bien dire cela, commenta-t-il, sur un ton de déférence et d’admiration. En tout cas vous avez eu une existence des plus joyeuses !

— C’est mon avis, acquiesça l’autre, les yeux brillants. Pas toujours, comme de juste. Mais quand je me reporte en arrière, en particulier à mes débuts, aux moments où cela paraissait le plus dur et le plus intolérable…

Il resta pensif une minute, tout en rejetant sur la salle un regard curieux.

— Cela me reporte en arrière.

— Quoi donc ?

— Ce café, mon ami.

— À vos débuts, vous voulez dire ?

— Oui. Il ressemble fort au café de chez Troyon, en particulier à cette heure où il y a si peu d’Anglais.

— Chez Troyon ?

— Un restaurant de Paris. Renommé en son temps. Il y a des années… avant la guerre, il a brûlé entièrement une nuit, emportant bien des souvenirs. Tant qu’il est resté debout, je l’ai détesté, à présent il me manque ; Paris sans lui n’est plus le Paris que j’ai connu.

— Pourquoi le détestiez-vous, monsieur ?

— Parce que j’y ai souffert.

Il désigna un jeune Alsacien de l’autre côté de la salle, une triste et malingre créature en veste et tablier de garçon, qui allait de table en table recueillir les verres et les assiettes usagées.

— Vous voyez là-bas ce garçon ? Ce qu’il est aujourd’hui, je le fus en mon temps : plongeur, valet de chambre, risée et souffre-douleur de l’établissement, glaneur de nourriture que nul autre ne consentirait à manger… Oui, j’y ai souffert, chez Troyon.

— Vous, monsieur ? s’exclama Karslake, stupéfait. Qui aurait pensé que vous… Comment vous êtes-vous sorti de là ?

— Je me rendis compte un beau jour que j’étais moins qu’à demi vivant et que je ne vaudrais pas mieux tant que je resterais dans cette servitude. Aussi je m’en allai… dans la vie.

— J’aimerais vous entendre raconter cela, monsieur, hasarda Karslake, avidement.

— Un jour, peut-être, quand je reviendrai. Mais maintenant (il consulta sa montre) il ne me reste que le temps de filer en taxi à mon hôtel, et d’attraper le train de marée.

— Ne m’attendez pas, proposa Karslake, en faisant signe au garçon.

— Cela vaut peut-être mieux.

Les deux hommes se serrèrent la main, et le plus âgé se leva, prit son chapeau et sa canne et se dirigea vers la porte, sans se presser, regardant toujours autour de lui, les paupières mi-fermées et avec un sourire de réminiscence.

Tout d’un coup cette expression disparut totalement. Il venait d’apercevoir Sophia.

L’intérêt de la jeune fille avait été si excité par la singulière confidence qu’elle venait de surprendre qu’elle n’avait plus du tout songé à elle-même ni à son affectation professionnelle de vague neutralité. Elle était penchée en avant, les avant-bras sur le pupitre, les yeux fixes et grands ouverts.

L’homme fit halte au milieu d’une enjambée, son sourire s’évanouit, ses yeux s’écarquillèrent et se troublèrent de surprise. Un instant Sophia le crut sur le point de la saluer comme on le fait en rencontrant à l’improviste une connaissance après nombre d’années : elle vit une trace de cette impression entravée par l’incertitude. Et en ce moment la jeune fille éprouva une singulière sensation d’angoisse, comme si quelque chose surgissait dont l’issue pouvait changer tout le cours de son existence. Un sentiment tout à fait fou et injustifié, à coup sûr ; et rien n’en sortit non plus. Avec une présence d’esprit si instantanée que l’interruption de sa marche avait dû passer inaperçue de tout autre que de Sophia, l’homme se ressaisit, composa son visage et continua vers la porte.

Plongée dans un désappointement inexprimable, Sophia fut clouée sur place.

Dans le cadre de la porte ouverte, l’homme se retourna et regarda en arrière, non vers elle, mais vers Karslake, comme s’il eût été à demi tenté de revenir et de dire encore quelque chose au jeune homme. Mais il s’en abstint.

On ne le revit jamais au Café des Exilés.

III

LA COLONNE DES ANNONCES DIVERSES

Sophia fit dater de cet après-midi les premiers symptômes d’un mécontentement qui s’accrut en elle durant tout l’été jusqu’au jour où tout ce qui avait trait à son sort parut abominable à ses yeux.

Même sans cette inquiétude subjective c’eût été une fâcheuse saison. Le monde entier était bouleversé, le malaise social provoqué par la récente guerre ne montrait aucune trace d’apaisement, et même, tout au contraire, l’air était chargé de menaces, et les présages de tempête s’amoncelaient à l’horizon tandis que la jeunesse déchaînée et les nouveaux riches, pour oublier les épreuves passées, se précipitaient dans une saturnale de jour en jour plus furieuse, et les orchestres mugissaient toujours plus fort pour étouffer le murmure des forces élémentaires travaillant mystérieusement.

Et à chaque fois que survenait un silence, le monde frissonnait d’entendre répéter un mot annonçant la calamité pour toutes les choses belles et bonnes et aimables de l’existence, le mot bolchevisme

Dans le café des Exilés, ce n’était que discorde et chamailleries sans fin.

Pour plusieurs raisons, le commerce n’allait plus comme autrefois ; même pour la morte-saison, il était médiocre. Le prix de la vie avait augmenté, les garçons étaient insubordonnés et déraisonnables dans leurs revendications ; maman Thérèse avait été contrainte de hausser le prix-fixe du dîner, les vieux clients s’en offusquaient et allaient ailleurs.

L’humeur de maman Thérèse empirait de jour en jour, papa Dupont déployait de nouvelles ruses pour s’administrer en fraude sa dose quotidienne de boisson ; tous deux se querellaient sans cesse.

L’un des chefs cuisiniers, soupçonnant l’irrégularité de leur situation et prévoyant une rupture imminente, s’efforça de la tourner à son profit en faisant des avances à maman Thérèse, qui, pour des motifs à elle, dans l’espoir probable de rendre jaloux papa Dupont, encouragea l’idiot. Papa Dupont loin de regimber contre cette menace pour la pseudo-paix du ménage, feignit de l’ignorer, s’il ne la favorisa pas, et montra chaque jour plus de sollicitude pour Sophia. Il restait auprès d’elle le plus possible, et il interrompait même une prise de bec avec maman Thérèse pour favoriser la jeune fille d’un regard langoureux.

La porte entre le café et l’office ayant joué sur ses gonds, ne fermait plus tout à fait. Normalement, elle se tenait dans une position qui permettait à quiconque était au zinc de voir continuellement la dame du comptoir. Au lieu de la faire réparer, papa Dupont remit ce devoir de jour en jour et prit en affection sa place devant le comptoir. Durant des heures d’affilée, Sophia, sur son haut tabouret, sentait peser sur elle son regard de convoitise.

Elle n’osait pas montrer qu’elle le savait et s’en irritait, car elle n’eût abouti par là qu’à s’attirer le ressentiment de maman Thérèse.

Mais elle débordait d’indignation et méditait des projets vains – en particulier dans les interminables heures vides de l’après-midi – pour mettre fin à cette situation déplorable.

Elle pensait beaucoup à l’inconnu qui avait causé avec M. Karslake, et se demandait ce qu’il devenait. Elle semblait quasi incapable de l’oublier ; jamais auparavant une personne qu’elle ne connaissait pas n’avait laissé sur son esprit une impression aussi durable.

Parfois elle perdait son temps à essayer de s’expliquer pourquoi cet homme avait paru, en ce si court instant, croire qu’il la reconnaissait, puis avait rejeté cette supposition en se persuadant quelle ressemblait probablement à une autre personne qu’il avait rencontrée jadis.

Mais surtout elle était préoccupée en songeant à l’étrangeté de ceci : que lui qui semblait un si brillant homme du grand monde, eût pu, de son propre aveu, être parti de débuts aussi bas que les siens à elle. Tout ce qu’il avait souffert au temps de sa jeunesse, en cet hôtel Troyon, à Paris, Sophia l’endurait ici sans nulle perspective d’allégement ni espoir d’y échapper.

Et se rappelant que ses propres maux, comme il disait, avaient pris fin dès qu’il s’était rendu compte qu’il était « moins qu’à demi vivant », là-bas, chez Troyon, il était simplement « parti dans la vie », elle se persuadait que le remède à sa propre détresse ne se rencontrerait jamais d’une autre façon. Mais elle manquait de courage pour tenter l’aventure.

C’était très joli de se dire : « Partons et finissons-en » ; mais à supposer qu’elle eût jamais l’énergie de le faire… que se passerait-il ensuite ? De quel côté se diriger, une fois qu’elle aurait franchi la porte ? Que ferait-elle ? Elle n’avait ni ressources ni amis, et elle était beaucoup trop au courant de la façon ordinaire dont le monde traite une femme seule pour imaginer que, ne dépendant plus que d’elle-même, elle ne réussirait à autre chose qu’à sauter de la poêle à frire dans le feu.

Tout de même, elle savait qu’il lui faudrait en arriver là un jour, et risquer les conséquences. Cela ne pouvait continuer ainsi.

Et même en admettant que le résultat d’un effort d’affranchissement dût être malheureux, elle y aspirait de toutes ses forces.

Pendant ce temps, elle ne faisait rien, elle trônait tranquillement sur son tabouret, regardait d’un air impassible par-dessus les têtes de la foule, indifférente à l’admiration comme au jugement peu favorable de son propre sexe, et elle attendait, le cœur brûlant d’impatience.

M. Karslake, fidèle à ses habitudes, venait de temps à autre, toujours nonchalant, désinvolte et élégant, et il continuait ses entretiens avec des compagnons mal assortis, adorait discrètement, et évidemment sans le moindre espoir, la demoiselle de la caisse ; bref il semblait plus que jamais un être sans importance. Le hasard ne l’avait plus ramené à la table où il s’était assis avec l’homme que Sophia ne pouvait plus oublier, et seul le souvenir de cette conversation valait à Karslake une place dans la considération de la jeune fille.

Malgré cela, elle ne le prenait pas au sérieux, mais il lui manquait quand il ne se montrait pas, uniquement à cause d’un secret désir que l’autre personnage reviendrait pour le rencontrer au café.

Vers le milieu de l’été, M. Karslake s’absenta durait plusieurs semaines, et quand il reparut ses visites se firent moins longues et plus espacées.

Un après-midi de fin août, par une journée brûlante, il arriva de son air détaché et trouva un homme qui l’attendait.

C’était quelqu’un que Sophia avait complètement oublié, après l’avoir, d’un seul coup d’œil, classé et étiqueté. Ce personnage-là était un maître d’hôtel, il était né, avait grandi et mourrait dans cette profession ; et c’était non pas un maître d’hôtel pompeux et faisant la roue, tel qu’en montrent les films américains lorsqu’ils prennent au sérieux le grand monde anglais, mais un domestique discret et effacé, avec des favoris coupés courts au lobe de l’oreille, et par ailleurs glabre, les cheveux teints, une expression modeste, le regard doux et soumis.

Il était sobrement vêtu d’un veston et d’un gilet noirs, ce dernier laissant voir un triangle blanc de chemise empesée et un nœud de cravate noir, avec un pantalon gris terne et des souliers éculés à bouts carrés. Une chaîne de montre en argent lui barrait l’abdomen, et de curieux boutons agate carrés et sertis d’or attachaient ses manchettes raides et cylindriques d’avant-guerre. Il portait un chapeau melon aussi peu élégant que hors de saison.

Quand M. Karslake entra, modèle du jeune homme riche, en smoking marron parfaitement ajusté, portant un canotier et un fin rotin de Malacca dans une main gantée de chamois, le maître d’hôtel se leva à sa table, s’inclina en silence pour répondre à son « Ah Nogam ! Vous êtes déjà là ? » et attendit que le jeune homme se fût assis avant de reprendre son propre siège ; il symbolisait le serviteur déférent, respectable et pas trop intelligent, soumis à l’acceptation consciente et sans révolte de se « tenir à sa place ».

Leur table se trouvait juste à côté du buffet et le café était très tranquille, avec seulement deux ou trois clients, dont deux jouaient aux échecs, tandis que le troisième lisait un vieux numéro de L’Écho de Paris. Ainsi donc Sophia pouvait, si elle l’eût voulu, surprendre tout ce qui se dirait entre Karslake et le valet Nogam. Mais elle s’en abstint ; leurs premières paroles n’excitant pas du tout sa curiosité.

Elle entendit M. Karslake, qui se montrait d’une grande affabilité envers un homme d’une situation inférieure, exprimer par acquit de conscience l’espoir de n’avoir pas fait attendre Nogam trop longtemps, et celui-ci répliquer par un simple « Oh ! pas du tout, monsieur. » À quoi il ajouta qu’il espérait bien n’avoir d’anicroche, car il brûlait d’impatience de se voir installé dans sa nouvelle place, où il s’évertuerait à donner toute satisfaction. Karslake répliqua d’un air détaché qu’il était sûr que Nogam conviendrait parfaitement et Nogam répondit : « Merci bien, monsieur. » Alors, Karslake annonça qu’il fallait se hâter parce qu’ils étaient attendus par quelqu’un qu’il ne nomma pas ; mais il tenait quand même à boire quelque chose avant de partir. Il appela le garçon et commanda un grog au whisky pour lui-même et de la bière pour Nogam.

Sophia reporta son attention sur d’autres choses.

Ensuite, le murmure de leur conversation ne signifia plus rien pour elle, et elle les oublia jusqu’au moment où ils se levèrent pour partir ; alors elle ne leur consacra plus qu’un instant à se demander pourquoi M. Karslake, s’il était en train, comme il le semblait d’engager un maître d’hôtel pour un ami, avait choisi un café de Soho pour y donner rendez-vous à cet homme. Mais peu important, et elle chassa l’incident de son esprit.

Sophia était aujourd’hui plus que jamais excédée par les affreux détails de son existence, qui lui devenait absolument insupportable ; et elle se sentait prête à faire quelque coup de tête pour échapper à cette hideuse monotonie.

Elle en avait assez de tout, des manies de maman Thérèse, de l’ivrognerie de papa Dupont, du lugubre train-train du café, de la fumée de tabac, du relent des vins et des alcools.

Elle en avait assez des yeux en coulisse de papa Dupont, des réprimandes de maman Thérèse, des grimaces des garçons, des œillades des consommateurs ; de son propre reflet dans la glace d’en face.

Elle en avait assez d’en avoir assez, elle avait besoin de commettre quelque folie, elle avait besoin de se ruer, de pousser des cris, de trépigner sur le parquet avec ses talons.

Et cependant, au delà du seuil, la vie coulait à flots dans la rue, en un courant incessant, dont le tumulte chuchotait à son cœur assoiffé des paroles de liberté, riait tout bas d’amour, proclamait à pleine voix les belles aventures.

Et elle restait là, les mains croisées, en révolte impuissante, apeurée, créature inutile aux yeux mornes…

Selon sa coutume, entre six et sept, avant les heures actives de la soirée, on lui servit son dîner sur la table voisine.

Quelqu’un avait laissé sur la banquette un exemplaire d’un journal du matin. Sophia le parcourut sans grand intérêt. Néanmoins, quand elle eut fini de manger, elle emporta la feuille à la caisse et par moments, quand l’occasion le permettait, en lut des bribes sans se cacher, si excédée qu’elle ne se souciait pas si maman Thérèse la surprendrait en train de se livrer à cette pratique défendue ; une bonne semonce même serait la bienvenue… n’importe quoi pour rompre la monotonie…

Quand elle eut absorbé avec recueillement toutes les nouvelles, elles dévora les réclames des magasins, puis elle passa à la colonne des « Annonces diverses » qu’elle avait réservée pour la bonne bouche.

Elle lut l’appel de la veuve d’un officier de l’armée anglaise qui souhaitait trouver une personne au bon cœur capable de lui avancer les fonds nécessaires à l’installation d’un établissement pour « invités payants ».

Elle lut les invitations de prêteurs d’argent qui consentaient à fournir des sommes fabuleuses à la noblesse et aux personnes honorables, sur simple signature.

Elle lut les adresses professionnelles à peine déguisées de dames seules qui aspiraient à voir s’alléger leur malheureux sort par la société d’un monsieur sympathique.

Elle lut les naïves offres matrimoniales.

Elle lut l’annonce de Mme de Trois Étoiles, qui était disposée, moyennant bonne récompense, à introduire des gens riches et comme il faut ainsi que leurs filles dans les milieux sociaux les plus fermés.

Puis son regard fut accroché par la vue de son propre nom dans le texte d’une brève annonce, qu’elle dévora avec le plus vif intérêt :

Si Michaël Lanyard veut se présenter en personne, il aura des nouvelles de sa fille Sophia. S’adresser à Secrétan et Sypher, avoués, Lincoln’s Inn Fields, W C. 3.

IV

RÉVOLTE

Sophia ignorait le nom de Michaël Lanyard. Le style ferme de MM. Secrétan et Sypher, avoués, ne signifiait rien pour elle. Néanmoins, elle perdit un certain temps à essayer de se représenter un homme dont la mine correspondît à ce nom de Michaël Lanyard ; à souhaiter (peu importe de quoi il avait l’air) d’être sa fille Sophia depuis longtemps perdue et qu’ayant lu l’annonce, il se mit en rapport avec les avoués qui lui donneraient de ses nouvelles ; alors il arriverait bien vite dans une superbe Rolls Royce au Café des Exilés ; il entrerait, humilierait papa Dupont d’un regard hautain et confondrait maman Thérèse d’un mot péremptoire, puis prenant Sophia par la main il l’emmènerait avec lui et l’introduirait dans le milieu qui convenait à son rang légitime : ledit milieu comprenant nécessairement un hôtel particulier dans les environs de Park Lane et une résidence de campagne, dans un château XVIIe, entouré d’un parc seigneurial de plusieurs dizaines d’hectares.

Elle espérait que la maison de campagne donnerait sur la mer, et que le garage renfermerait entre autres une confortable petite auto pour son usage personnel quand elle irait courir les magasins de Bond Street.

Arrivée à ce stade, ses châteaux en Espagne commencèrent à trembler sur leurs fondations. Le phénomène sismique était provoqué par l’apparition de maman Thérèse et de papa Dupont, arrivant du comptoir et de la cuisine pour dîner, repas qu’ils prenaient habituellement dans le café quand le coup de feu du soir était passé, les tables débarrassées, et l’établissement prêt à somnoler jusqu’à la fermeture.

Cet incident lui rappela qu’il était neuf heures, ou à peu près, d’une journée aussi morne que toutes les autres, et qui serait suivie d’autres pareilles jusqu’à la consommation des siècles. Alors Sophia poussa un gros soupir et chassa loin d’elle la vanité de ses rêves.

Mais sa beauté était sombre comme la nuit.

Au fond de la salle, tout en mangeant, maman Thérèse et papa Dupont se chamaillaient, pour n’en pas perdre l’habitude.

Ils étaient si absorbés dans ce passe-temps que maman Thérèse négligea même de remarquer le passage du facteur qui faisait la dernière distribution. Ordinairement, pour des raisons connues d’elles et que Sophia n’avait jamais songé à creuser, maman Thérèse préférait recevoir elle-même toutes les lettres et s’arrangeait pour se trouver là aux heures habituelles du facteur. Mais ce soir elle s’aperçut seulement qu’il était venu et reparti, quand, jetant par hasard un coup d’œil vers la caisse, elle vit Sophia parcourir la demi-douzaine d’enveloppes qu’il lui avait laissées.

Immédiatement maman Thérèse repoussa la table et se leva, essuyant son menton et sa moustache tout en se dirigeant vers la caisse.

Mais elle arriva trop tard. Déjà Sophia avait repéré et contemplait avec stupeur une enveloppe adressée à maman Thérèse et portant à l’angle supérieur gauche le cachet de son origine :

Secrétan et Sypher, avoués, Lincoln’s Inn Fields, London, W. C. 3.

Jusque-là, elle était simplement frappée par la coïncidence, son cerveau n’avait pas encore eu le temps de chercher à savoir pourquoi maman Thérèse recevait une communication de ces avoués susnommés le soir même du jour où ils avaient fait paraître une annonce concernant une jeune personne nommée Sophia… quand la lettre lui fut arrachée des mains, un torrent d’invectives se déversa sur sa tête, et elle eut en face d’elle la mine furibonde de la bonne femme.

— Indiscrète ! Sale petite curieuse ! Comment oses-tu fouiner dans ma correspondance ?

— Mais, maman Thérèse…

— Tais-toi, toi ! Est-ce que je te demande l’heure, qu’il est ? Donne-moi aussi celles-là (et maman Thérèse rafla d’un geste violent les lettres que Sophia lui remettait sans résistance) et après ça tâche de ne plus fourrer ton nez dans ce qui ne te regarde pas !

— Mais, maman Thérèse…

— Assez ! Je ne veux plus entendre un mot de toi, j’en ai trop entendu… oui, et j’en ai assez vu, aussi ! Oh ! ne va pas croire que je suis comme ce gros nigaud de Dupont, et que tu peux me mettre dedans avec tes grands yeux de sainte-nitouche. Je te connais, ma belle, et trop bien ! Moi, je ne me laisse pas tourner en bourrique. Ce qui se passe sous mes yeux, je le vois ; et si tu te figures le contraire, c’est que tu me prends pour plus idiote que je ne suis.

Elle claqua des doigts férocement au visage empourpré de Sophia, lança un méprisant « Zut ! » et s’éloigna lourdement, hochant la tête et ronchonnant toute seule.

Sophia resta sidérée. L’offensive s’était déclenchée si rapidement, elle se sentait si peu responsable de l’avoir provoquée, qu’elle avait été prise à l’improviste, submergée par ce déluge d’injures, publiquement insultée…

Elle avait la figure brûlante et les yeux pleins de larmes, mais elle les refoula d’un battement de paupières, refusant de les laisser couler. Consciente des sourires des quelques clients et des ricanements des garçons, elle se contraignit à supprimer tout symptôme de sa mortification intime, et, sans en rien laisser paraître, considéra stoïquement la noirceur de la nuit qui s’étalait dans le cadre des portes ouvertes.

Puis l’indignation vint à son secours, la rougeur disparut de son visage et fit place à une pâleur inusitée, le brouillard se dissipa devant ses yeux et leur regard devint fixe et dur, tandis que ses lèvres minces revêtaient un sourire amer. Sous le pupitre, elle serra ses petits poings. Mais elle ne broncha pas.

L’émotion éveillée par l’explosion de colère de maman Thérèse s’apaisa, les joueurs de dominos poursuivirent leur partie, le vieux monsieur qui avait en mains Fantasio tourna la page et se remit à lire avec un sourire connaisseur, les amoureux reprirent leur entretien à voix basse, les garçons bâillèrent derrière leur main, et tout continua comme précédemment, à part que, à leur table (Sophia les voyait dans la glace, sans regarder directement) maman Thérèse et papa Dupont semblaient avoir conclu un armistice et dépêchaient le reste de leur repas en silence.

Peu après ils se levèrent et gagnèrent leur appartement. Pour cela il leur fallait passer devant la caisse et par la porte de moleskine verte. Maman Thérèse marchait en tête avec un sourire menaçant et un tremblotement de son triple menton, avec le port militaire de la droiture offensée. Pour elle, c’était visible, Sophia n’existait plus pour le moment. Derrière elle, papa Dupont s’avançait d’un air penaud, la tête basse et méditatif ; évitant le regard de Sophia. C’était son rôle d’agir comme si tout allait et irait toujours bien ; mais il manquait d’audace pour affecter sa jovialité habituelle.

Quand ils eurent disparu, Sophia se mit à réfléchir.

Cette affaire recélait quelque chose de plus qu’une simple coïncidence, il y avait du mystère, une interrogation sinistre.

Sa physionomie devint aussi ténébreuse que le tour de sa rêverie. Dans le champ de sa vision distraite surgit la silhouette du jeune M. Karslake. Elle en eut à peine conscience.

Il s’assit avec une préméditation évidente juste en face de la caissière, la dévisageant ouvertement. Mais Sophia ne fit pas du tout attention à lui. Il avait sur les lèvres un singulier sourire, une expression à demi interrogative à demi compréhensive, et son regard paraissait intrigué. C’était un peu comme s’il venait de trouver chez la jeune fille une nouvelle personnalité exceptionnellement intéressante. Mais elle continuait à ne s’apercevoir de rien.

Peu après, on lui servit la consommation qu’il avait commandée, mais il ne fit pas mine de la boire ; il esquissa le geste de se lever et de s’approcher de Sophia ; il se dressa, penché en avant sur le bord de la banquette avec un air singulier de timidité et d’embarras. Mais quelle que fût son intention, il se ravisa et se renfonça contre le mur, en jetant un coup d’œil sur la salle pour voir si on le regardait. Personne ne semblait l’avoir remarqué. Pas même Sophia. Soulagé, il se réinstalla, prit dans le gilet de son smoking un étui d’or, en tira une cigarette, la mit entre ses lèvres… et oublia de l’allumer.

Sophia venait de prendre une décision ; et le montrant par toute son attitude, elle se laissa glisser à bas de son haut tabouret et quitta la caisse. Se dirigeant vers la porte, elle la franchit, la tête haute et les traits flamboyants de détermination.

Elle en avait assez des énigmes.

Derrière le comptoir dodelinait un vieux garçon de confiance. Le feu était éteint dans la cuisine et on y avait fait l’obscurité pour la nuit. Papa Dupont, donc, devait être en haut, enfermé avec le mauvais génie de l’établissement.

De l’office, un étroit escalier menait à l’appartement au-dessus du café. Sophia monta rapidement d’un pas ferme et néanmoins quasi sans bruit, grâce aux semelles minces de ses pantoufles usées. Elle entendit des voix se chamailler au premier étage.

Sur le palier s’amorçait un petit corridor obscur, avec trois portes. Deux de celles-ci étaient closes sur des chambres à coucher ; la troisième, donnant sur une sorte de bureau-salon, restait ouverte, et il en sortait un flot de lumière.

Sophia s’en approcha sur la pointe des pieds, bien que l’altercation eût atteint un diapason si élevé qu’on pouvait se demander si aucun des deux disputeurs l’eût entendue, même si elle eût tapé du pied comme un matelot.

Le sujet de discorde ne lui apparut pas tout de suite, parce que maman Thérèse était en train de parler, et que ses paroles consistaient uniquement en appréciations sur le caractère de Dupont, sa force de volonté, la qualité de son intellect, la légitimité de sa naissance (avec allusion spéciale à la vertu de sa ligne maternelle) et le niveau de son éducation ; lesquelles appréciations étaient plutôt basses, mais pas du tout aussi basses que les termes dans lesquels maman Thérèse les formulait.

Papa Dupont ne semblait guère s’y intéresser. Il avait déjà entendu tout cela maintes fois, avec de faibles variantes. Sophia, faisant halte, inaperçue et insoupçonnée dans l’obscurité, juste devant la porte, put le voir affalé profondément dans un fauteuil, d’un côté de la table, ses mains grasses et molles dans les poches de son pantalon, son menton reposant sur sa poitrine, avec une expression butée dans le sourire qu’il adressait au vide, et un air de réelle indifférence dans son attitude passive envers la virago qui se perchait par-dessus la table pour mieux le vitupérer.

Il attendit avec une patience exemplaire qu’elle s’arrêtât pour reprendre haleine. Alors il haussa les épaules et dit pesamment :

— Je ne vois toujours pas ce que tu proposes de faire, ma vieille.

— Sa « vieille » était apparemment aussi à court d’expédients que lui.

— Ce n’est vraiment pas la peine, dit-elle aigrement, d’attendre quelque chose de toi !

— Je t’ai dit mon avis. Si tu n’as rien de meilleur à proposer… (Il fit une pause oratoire, attendant la réplique, mais maman Thérèse était bel et bien essoufflée pour le moment). Je ne suis pas vieux, pas si vieux que toi, et j’ai mes raisons de croire que je ne suis pas indifférent à la petite.

— Vieux dégoûtant, observa maman Thérèse avec raison ; si tu te figures qu’elle se donnerait la peine de te regarder deux fois !…

— Reste à savoir ! Et moi, d’abord, je ne vois pas comment nous pourrons la retenir autrement. Tout cet argent qui lui est tombé, payé recta chaque trimestre… cela veut dire qu’il y en a encore beaucoup à lui revenir. Es-tu disposée à y renoncer ?

— Jamais ! fit maman Thérèse en donnant un violent coup de poing sur la table. Cela m’appartient de droit, je l’ai bien mérité. Pense comme je me suis esquintée pour elle, les tendres soins que je lui ai prodigués, depuis que je l’ai tenue toute petite entre mes bras.

— De toute façon, acquiesça papa Dupont, penses-y, mais ne lui en parle pas. Elle pourrait ne pas te comprendre. Et puis ne te fie pas trop à elle pour souscrire à toute réclamation que tu pourrais présenter fondée sur de pareilles assertions.

— Ce n’est qu’une ingrate pécore.

— Possible ; mais elle est comme tout le monde, elle a une mémoire…

— Vas-tu encore faire du sentiment à son sujet ? interrompit maman Thérèse. Pauvre vieil âne !

— Mais je ne fais pas de sentiment du tout, protesta papa Dupont. C’est plutôt moi qui suis pratique, et toi qui es sentimentale. Je te le demande : y a-t-il un moyen que nous puissions garder cet argent, à moins que je n’épouse Sophia ? Tu ne réponds pas. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas d’autre moyen. Donc je suis pratique. Mais tu ne veux pas l’admettre. Et pourquoi ? Parce que nous avons vécu ensemble depuis des années par la force de l’habitude, parce qu’une fois, voilà très longtemps, nous étions amoureux… Qui est-ce qui est sentimental à présent ? hein ?

— Ferme ta boîte ! grommela maman Thérèse. Tu m’assommes. J’ai le pressentiment que je te tuerai un jour.

— Tu l’aurais fait depuis longtemps, remarqua papa Dupont, si tu en avais eu le courage. Suffit ! je me tais. Mais quand tu seras fatiguée de chercher inutilement une autre combine, repense à ma solution. En attendant, laisse-moi jeter encore un coup d’œil sur cette fichue lettre.

Maman Thérèse ne répondit pas, et elle ne fit aucune objection quand papa Dupont cueillit la feuille de papier sur la table entre eux, mais elle se prit à deux mains ses grosses joues et resta à le couver d’un regard courroucé tandis qu’il lisait, tout haut, lentement, avec la difficulté d’un homme peu familiarisé avec cet exercice.

Madame,

Ci-joint veuillez trouver notre chèque à votre ordre pour la somme de deux cent cinquante livres (250 liv.), qui représente le paiement trimestriel par avance à vous dû sur la fortune de notre défunte cliente, la princesse Sophia Wassiliewsky, pour vos soins à sa fille. Nous vous donnons aussi avis que, conformément aux dispositions de son testament, nous commençons aujourd’hui, jour du dix-septième anniversaire de naissance de la jeune princesse Sophia, à rechercher son père, dans le but de l’informer de l’existence de sa fille. En conséquence, nous vous prions de prendre vos dispositions pour faire revenir en Angleterre la jeune princesse Sophia du couvent de France où vous dites qu’elle termine son éducation. Nous nous permettons, néanmoins, de vous faire observer que, en attendant le résultat de notre enquête, la question de l’existence de son père ne doit pas être agitée avec la jeune princesse. Au cas de la mort avérée de ce père ou d’impossibilité de le retrouver dans les six mois, la princesse Sophia entrera sans autre délai ou formalité en possession des biens de sa mère.

Papa Dupont déposa la lettre.

— C’est assez clair, reprit-il ; si l’on retrouve ce paternel, nous pouvons courir après l’argent ; tandis que si j’épousais Sophia, en qualité de mari je dirigerais…

Il s’interrompit net, et ajouta consterné :

— Mille millions de tonnerres !

Sophia venait de se dresser entre eux.

Et pourtant ce n’était plus la Sophia qu’ils avaient connue, mais une tout autre personne, une Sophia transfigurée et exaltée, flambant d’un légitime courroux et altière de toute la fierté d’une naissance qui venait de se révéler un instant plus tôt.

Elle était princesse, née fille de princesse, maintenant, elle le savait et elle le montrait bien.

Toute idée de crainte ou de déférence avait disparu, il ne lui restait plus que du mépris pour ces deux abjectes créatures, le gros rapace et sa crapuleuse compagne, qui avaient spéculé si longtemps sur sa misère, qui l’avaient gardée asservie aux besognes les plus basses de leur odieux restaurant, tandis qu’il lui flibustaient l’argent à eux remis pour lui donner les soins qui lui étaient dus.

Quelque chose de sa dignité nouvelle devait paraître dans le regard qu’elle abaissait du haut de sa grandeur, car la vieille femme était si intimidée que les injures qui lui montaient du tréfonds le plus vil de son être lui restaient dans la gorge et qu’elle se taisait, secouée de rage impuissante et de crainte, tandis que la jeune fille parlait.

— Scélérats ! s’écria Sophia. Misérables imposteurs que vous êtes ! Empocher mille livres par an de l’argent de ma mère… et me réduire en servage dans votre infâme café ! Et cela depuis dix-huit ans ! Depuis dix-huit ans, vous m’avez frustrée de tous mes droits dans le monde, privée de tout ce que je désirais et à quoi j’aspirais… et pendant tout ce temps-là, je trimais pour vous et j’endurais votre mauvaise humeur, vos injures et la contamination de votre voisinage !… Donnez-moi cette lettre.

Elle s’en empara sans opposition. Alors maman Thérèse recouvra la parole.

— Qu’est-ce que… vous allez faire ? bégaya-t-elle, livide de peur, à voir la fortune glisser entre ses doigts avaricieux. Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Ce que je vais faire ? Je ne le sais pas, en dehors de ceci : je ne resterai pas une heure de plus sous ce toit, je vais partir cette nuit même… maintenant… tout de suite ! Voilà ce que je vais faire !

— Et vous irez où ?

La question arrêta Sophia dans le cadre de la porte.

— Retrouver mon père… n’importe où il est !

Elle laissa les deux individus face à face, muets et désemparés.

Au bout du corridor, elle ouvrit la porte de sa chambre à coucher, fit la lumière, et décrocha son manteau et son chapeau des patères, sous le rayon garni de rideaux auquel pendait sa mince garde-robe.

Tout en s’ajustant devant le miroir, elle entendit Thérèse brailler à Dupont de rejoindre et d’arrêter Sophia. Celle-ci ne craignait guère qu’il trouvât le courage d’obéir à sa compagne ; malgré tout, elle se pressa. Une fois son chapeau en place, il n’y eut plus rien pour la retenir ; le plus clair de ce qu’elle possédait, elle l’avait sur elle : aucun souvenir cher ne s’attachait à cette chambre, tombeau de son enfance frustrée, prison de sa jeunesse malheureuse, pour l’engager à s’y attarder ; il n’y en avait que de haïssables pour l’inciter à partir.

Elle sortit en courant.

Dégringolant, elle entendit Thérèse, qui continuait de hurler ses imprécations et ses ordres à Dupont, puis les pas hésitants de l’homme quand, cédant enfin, il se mit à sa poursuite.

Par la porte de moleskine verte elle pénétra dans le café comme un tourbillon. Toutes les têtes se tournèrent vers elle, bouches béantes et yeux exorbités d’étonnement, quand elle s’arrêta devant la caisse et, sans vergogne, en présence de tous dévalisa le tiroir.

C’était là une nécessité. Sophia n’avait pas un shilling à elle. Mais ces deux individus l’avaient volée ; ce qu’elle prenait n’était pas même la millième partie de l’argent dont ils l’avaient dépouillée. De plus, elle n’osait pas aller sans un sou affronter Londres.

La main pleine de monnaie, elle courut vers la porte. Mais le retard lui avait été fatal. Dupont était à présent sur ses talons, déployant une agilité surprenante pour un homme de son âge et de ses habitudes sédentaires. Et Thérèse le suivait de près.

Voyant des pièces s’échapper des doigts de la fugitive et tomber en tintant et roulant sur le trottoir, la vieille poussa un cri désespéré :

— Ah ! la voleuse ! Arrêtez-la !

Et ceux des consommateurs qui étaient restés assis se levèrent comme un seul homme.

Au même instant la main de Dupont s’abattit sur l’épaule de Sophia. Elle poussa un cri, mais il la ramena en arrière. Puis une main dextrement rabattit le bras de Dupont ; la jeune fille lui échappa et s’élança par la porte de rue.

Rugissant de rage (maintenant qu’il était en train, il mettait du cœur à la poursuite). Dupont se retourna vers le trouble-fête. C’était le jeune M. Karslake. Dupont ne le connaissait que de vue, mais cette silhouette grêle et juvénile, et le sourire ébauché sur les lèvres de Karslake n’imposaient guère le respect. Aveuglément et de toute sa force, Dupont lui envoya son poing droit à la tête, mais celle-ci s’était déjà dérobée, et il ne rencontra que le vide.

L’élan du coup manqué fit perdre l’équilibre à Dupont. Il tomba d’un bloc, et maman Thérèse, s’élançant furieusement après Sophia, trébucha sur son corps et s’abattit de ses cent kilos massifs en plein sur les reins de Dupont avec une force qui lui coupa la respiration dans un « Ouf ! » sonore.

Karslake se mit à rire tout haut : c’était aussi drôle qu’au cinéma. Puis il suivit Sophia.

La nuit, cette rue sombre et silencieuse servait uniquement à unir deux grandes artères et on y passait peu. Sophia, lancée à toute vitesse, était encore loin du tournant le plus proche. Agilement, Karslake fit un crochet, traversant la chaussée vers l’unique véhicule en vue, une Rolls-Royce impressionnante. Sautant sur le marchepied, il désigna au chauffeur l’ombre fugitive :

— Albert ! rejoignez cette jeune fille avant qu’elle ait tourné le coin !

Sans retard, l’auto se mit en marche.

Cependant le Café des Exilés vomissait des silhouettes éperdues, garçons, clients, Dupont, Thérèse. Le calme de l’heure s’emplit de leurs vociférations.

— Arrêtez-la ! La voleuse ! Arrêtez-Ia !

Un sergot totalement superflu déboucha du coin, aperçut Sophia en pleine fuite dans la rue, et prit sa course en diagonale pour lui couper la retraite. Elle le vit venir et s’arrêta court avec un soupir de détresse. Simultanément, la Rolls-Royce se glissa sans bruit entre eux deux et Karslake sauta à bas. Sophia poussa un petit cri, plutôt de surprise que de peur, et eut un mouvement de recul, s’efforçant de libérer le bras par lequel il tentait de la guider vers la portière ouverte.

— C’est notre seule chance de salut, lui dit-il avec sang-froid. Nous sommes pris entre deux feux. Ne nous attardons pas.

Elle céda et monta en voiture. Karslake la suivit et claqua la portière. L’auto s’élança et vira dans la rue transversale avant que le sergot eût pu se ressaisir suffisamment pour relever le numéro de la plaque. Il s’en avisa trop tard, quand elle avait déjà tourné le coin et disparu.

Au second tournant, Karslake regarda par la portière avec un rire rassurant et se rassit auprès de Sophia.

— Maintenant le tour est joué !

Les yeux élargis, elle le regarda dans l’ombre. Elle le reconnaissait à présent, elle n’avait plus peur du tout, mais elle était démesurément troublée.

— Pourquoi… pourquoi, bégaya-t-elle… Qu’est-ce que… Qui êtes-vous et où m’emmenez-vous ?

— Oh ! je vous demande pardon, fit le jeune homme contrit. J’oubliai. On devrait se présenter avant de secourir des demoiselles en détresse. Si vous voulez bien pardonner ce manque d’étiquette, princesse Sophia, je m’appelle Karslake, Roger Karslake, et je vous emmène chez votre père.

V

LE REPAIRE DU LOUP

Cette annonce sensationnelle fut reçue par Sophia sans commentaire et avec un calme tout aussi surprenant. La vie qui l’avait faite ce qu’elle était, – une jeune fille singulièrement dépourvue d’illusions, bien équilibrée et bien renseignée, – avait introduit dans son caractère une forte dose de scepticisme. Elle ne se laissait pas facilement impressionner.

Elle n’accordait pas beaucoup de confiance à ces stupéfiants synchronismes qui se produisent parfois sous des influences étrangères entre des événements nous concernant, et que nous sommes accoutumés à nommer coïncidences. Elle se défiait de leur fallacieux semblant de spontanéité, elle soupçonnait derrière elles un dessein caché.

Par exemple : jusqu’au moment de sa fuite du Café des Exilés, il n’y avait eu, comme elle le constatait, rien d’extraordinaire ni d’inexplicable sur le chapitre des événements qui l’avaient mise au courant, de façon aussi soudaine que tardive, de certains faits concernant son origine.

On eût pu, au besoin, qualifier de singulières coïncidences le fait qu’elle avait lu l’annonce de MM. Secrétan et Sypher juste avant que la lettre arrivât et que, par sa conduite désordonnée, maman Thérèse eût porté au point d’ébullition les soupçons mijotants de Sophia. Mais par ailleurs Sophia lisait la colonne des « Annonces diverses » chaque fois que le journal lui tombait entre les mains : elle eût été beaucoup plus surprise si elle n’eût pas réussi à voir son nom imprimé, et tout à fait honteuse d’elle-même si elle eût manqué d’associer la lettre avec l’annonce.

Interrogée, elle eût invoqué le Destin, le fonctionnement préétabli de forces occultes chargées de la domination des affaires humaines. Tôt ou tard, elle fût arrivée à apprendre la vérité sur sa place réelle dans le monde ; et à sa façon de penser, il n’était pas plus étonnant qu’elle l’eût appris par un hasard complété par les vives inductions d’une imagination fortement stimulée, plutôt que parce que veillaient sur elle une délégation d’hommes de loi ayant pour mission de l’éclairer là-dessus.

Aussi, quand le jeune M. Karslake expliqua à Sophia son intervention non sollicitée encore qu’opportune, en disant qu’il la conduisait chez son père dont l’existence venait de lui être révélée depuis si peu de temps, il réussit seulement à rendre les choses un peu plus dures à avaler.

Pour le moment, Sophia se contenta d’examiner son visage en silence, lorsqu’il se montrait par intervalles en passant sous les becs électriques de Shaftesbury Avenue.

Un visage sympathique (songeait-elle), ouvert et franc, peut-être un peu trop ; mais, vu de près, nullement aussi puéril qu’elle l’avait cru, et présentant même des symptômes d’énergie cachée, si on ne tenait pas compte de la drôle de petite moustache qui lui prêtait cet air peut-être trompeur d’innocence et d’insignifiance, et affaiblissait le caractère d’une physionomie qui, autrement, eût été propre à inspirer confiance.

Quant à M. Karslake, il supporta cet ingénu examen avec un sourire de vague appréhension, mais s’abstint de rien dire ; si bien que, quand le silence à la longue finit par devenir gênant, ce fut Sophia qui dut le rompre, et non M. Karslake.

— Vous m’étonnez, expliqua-t-elle avec tout son sérieux.

— Je le pensais bien, princesse Sophia.

Elle aima sa façon de dire cela ; le titre parut lui sortir tout naturellement des lèvres, sans trace d’ironie. Néanmoins, il ne fallait pas se laisser trop vite influencer en sa faveur.

— Vous connaissez réellement mon père ?

— Certes ! répondit M. Karslake. Voyez-vous, je suis son secrétaire…

— Depuis combien…

— Plus de dix-huit mois déjà.

— Et depuis combien de temps savez-vous que je suis sa fille ?

M. Karslake, consultant son bracelet-montre, se permit un muet sourire.

— Trente-huit minutes, annonça-t-il… disons trente-neuf.

— Mais comment avez-vous découvert ?…

— Votre père m’a téléphoné… je ne peux pas vous dire d’où… pour me dire qu’il venait d’apprendre que vous étiez caissière au Café des Exilés, et pour me demander si je voulais avoir l’obligeance de vous prendre d’une main ferme et de vous mener chez lui.

— Et lui, comment a-t-il appris ?…

— Il ne me l’a pas dit. Lui-même nous renseignera, princesse Sophia.

Sincèrement diverti par cet interrogatoire, il attendit avec une parfaite bonne humeur la question suivante. Mais Sophia hésita. Elle ne voulait pas être grossière, et Karslake semblait lui raconter une histoire passablement véridique ; mais elle ne pouvait encore y croire tout à fait. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que sa visite au restaurant avait été un rien trop opportune, et que la justification de sa présence tombait par trop à pic.

Non, elle n’était pas le moins du monde effrayée. Même s’il s’agissait d’un enlèvement, elle ne craignait rien. Elle était si jeune, si démesurément confiante en son aptitude à se tirer elle-même des pires embarras. D’autre part, l’intuition ne cessait de l’avertir que dans la vie réelle les choses n’arrivent pas aussi facilement ni aussi heureusement ; il devait y avoir quelque part, dans cette singulière histoire, un détail qui clochait.

— Dites-moi ; quel est le nom de mon père ?

— Le prince Victor Wassiliewsky.

— Vous êtes sûr que ce n’est pas Michaël Lanyard ?

M. Karslake fut alors sincèrement surpris et le laissa voir. Sophia remarqua qu’il la considérait avec embarras.

— Miséricorde ! Où avez-vous cueilli ce nom ?

— Ce n’est pas celui de mon père ?

— S… i, admit le jeune homme, à regret (ou du moins avec une intonation qui trahissait fort un regret). Mais il ne s’en sert plus.

— Pourquoi cela ?

M. Karslake resta silencieux et pensif. Sophia sentit qu’elle avait marqué un point, et poussa résolument son avantage.

— Cela ne vous ferait rien de me dire pourquoi il ne se sert plus de ce nom, puisque c’est le sien ?

Karslake se tourna vers elle pour lui faire face en plein, de son air le plus sérieux et persuasif.

— Écoutez, princesse Sophia, je ne suis que le simple secrétaire du prince Victor. Je ne suis pas censé connaître tous ses secrets, et ceux que je connais je ne dois pas en parler, je préférerais que vous posiez cette question au prince Victor lui-même.

— Je n’y manquerai pas, déclara Sophia avec résolution. Quand vais-je le voir ? Ce soir ?

— Comme de juste. Ou plutôt je présume que vous le verrez. Je veux dire que le prince Victor n’était pas chez lui quand je suis parti, mais je sais qu’il s’y trouvera certainement quand nous arriverons. Et je vous y emmène aussi vite qu’une auto peut circuler dans cette bonne ville.

Sophia regarda par la vitre. La voiture, ayant pris par Regent Street en quittant Piccadilly Circus, traversait maintenant le paisible Pall Mall ; un moment de plus elle s’enfonça dans le passage entre le palais de Saint-James et la chapelle de l’hôtel Marlborough ; et ils arrivèrent dans le Mall avec en face le monument commémoratif de Victoria se détachant en chair sur le fond fuligineux du palais de Buckingham.

Or, depuis que Sophia s’était inculqué la croyance que les ravisseurs émérites s’enfuyaient tous avec leurs victimes par des petites rues sombres et des quartiers mal famés, elle se sentit un peu rassurée.

— Avons-nous bien loin à aller ?

— Nous y sommes presque. C’est à la Porte de la Reine Anne.

Une bonne adresse. Quoique cela ne prouvait rien. Il pouvait encore se passer quelque chose.

Sophia frissonna et se rencogna pour attendre les événements.

Mais il n’y avait rien qui confirmât ses appréhensions, dans l’aspect de la demeure devant laquelle l’auto ne tarda pas à s’arrêter. Si ce n’était pas le palais inconsciemment imaginé par Sophia, cet hôtel possédait du moins une façade de sévère et solide dignité qui convenait bien à l’hôtel particulier d’une personne de qualité ; il répondait de façon très acceptable à la conception que se faisait Sophia de ce qui convenait à la condition d’un prince en exil… lequel, naturellement, devait mener un train modeste, vu la récente révolution en Russie.

Sans aggravation de craintes, donc, quoique encore aux aguets de tout ce qui pouvait paraître discutable, et plus agitée d’inquiétude qu’elle ne voulait le laisser voir, Sophia se laissa conduire par M. Karslake.

À peine eut-il pressé le bouton de sonnerie que la porte s’ouvrit, laissant apercevoir la perspective d’un vaste hall d’entrée.

D’un côté se tenait un domestique à qui Sophia ne fit pas attention jusqu’au moment où son nom, prononcé par Karslake, éveilla un écho dans sa mémoire.

— Merci, Nogam. Le prince Victor n’est pas encore rentré ?

— Pas encore, monsieur.

— Dites-lui, je vous prie, quand il rentrera, que nous l’attendons dans le studio.

— Bien, monsieur.

Le domestique était l’homme que Karslake avait rencontré au Café des Exilés quelques heures auparavant. Surprenant le regard vif et interrogateur de Sophia, Nogam se figea en une pose respectueuse. Et, cette fois encore, elle fut frappée de le voir si fidèle au rôle social pour lequel la vie l’avait moulé. Dans le café, cet après-midi, il faisait un personnage quelque peu déplacé, sans affectation, mais étranger à cette atmosphère ; ici, dans l’habit qui constituait la livrée de son rang, il était tout à fait à sa place dans le tableau.

Karslake remit au valet son chapeau et sa canne, puis ouvrit un battant d’une grande porte double, et en s’inclinant, invita Sophia à le précéder. Elle hésita, imaginant ce seuil sous l’aspect d’un Rubicon sans gloire. Mais elle avait été déjà trop loin dans l’aventure pour reculer maintenant sans porter atteinte à son amour-propre. D’un pas ferme, elle pénétra dans une salle bien faite pour l’émerveiller.

Des ombres masquaient en grande partie ses majestueuses proportions, mais ce que Sophia en put voir évoquait moins le studio d’un homme d’aujourd’hui plus ou moins fortuné que le musée particulier d’un Oriental aux richesses fabuleuses.

L’air était chaud et lourd, aromatisé par mille et un parfums. Le silence, quand Karslake eut fermé la porte, était opprimant, comme si un enchanteur avait eu ici le pouvoir de dompter et réduire au silence le grondement de Londres qui ne se taisait pas un instant nulle part ailleurs dans toute la capitale.

Sur une grande table en bois de teck incrustée de nacre brûlait une lampe solitaire, pièce curieuse en filigrane de cuivre, qui produisait le seul éclairage. Sous l’abat-jour ses rayons rendaient vaguement visibles les murs assombris de volumes, dont les rangées successives s’élevaient jusqu’au plafond ; des fauteuils de formes bizarres, des paravents de laque rutilante ; des tables et des guéridons soutenant des cassettes de cinabre éclatant, d’ivoire et d’or ; des plateaux portant des monceaux de pierreries non montées ; des étagères encombrées de raretés de l’art oriental ; des figures de divinités ignorées brandissant des armes étranges ; des masques de démons grotesques férocement grimaçants ; des coffres, en bois exotique, aux étranges sculptures, et décorés d’incrustations de métaux précieux, frettés de larges bandes de fer, dont s’échappaient en cascades multicolores une profusion de soieries et de brocards tout raides de broderies barbares en or, argent et pierres précieuses.

Troublée par la vue de tous ces objets inattendus et bizarres, la jeune fille regarda autour d’elle avec un sourire indécis, et aperçut Karslake qui la surveillait d’un air particulièrement grave et soucieux.

— Le prince Victor est un homme extraordinaire, répondit Karslake à sa question informulée ; c’est probablement le plus érudit des orientalistes vivants. Je pense parfois que l’Orient ne renferme pas un seul secret qui lui échappe.

Il se tut et se rapprocha d’elle avec, dans le regard, un redoublement d’attention.

— Princesse Sophia, dit-il avec hésitation, si je puis vous dire quelque chose sans paraître vous manquer de respect…

Perplexe, elle l’encouragea d’un seul mot :

— Dites.

— Je crains, hasarda Karslake, que dans cette nouvelle existence, vous n’ayez des aventures singulières. Il en est, j’imagine, que vous ne comprendrez pas tout de suite, des choses qui pourront vous sembler louches, vous pourrez vous trouver devant des situations difficiles à accepter…

Il s’arrêta comme pris d’inquiétude, et elle crut le voir prêter l’oreille attentivement, quasi avec appréhension, pour percevoir un signal d’avertissement. Mais de son côté Sophia n’entendit aucun son.

Impressionnée et intriguée, elle demanda :

— Eh bien ?

— Je voulais seulement vous dire, fit-il à voix il basse qu’elle l’entendit à peine… si cela ne vous fait rien… que quoi qu’il arrive… je serais très heureux si vous vouliez bien voir en moi quelqu’un qui désire sincèrement devenir votre ami.

— Mais…, fit-elle étonnée, je vous remercie. Je serai heureuse…

Elle s’interrompit, stupéfaite : un homme s’approchait, venant de la direction approximative de la porte par où ils étaient entrés.

Cela produisait un effet surnaturel, comme si le personnage s’était matérialisé sous ses yeux mêmes, sorti de l’air pur et simple, comme si l’une de ces nombreuses ombres avait pris forme et substance devant elle.

Le personnage lui-même n’avait rien d’insolite dans son aspect général, ni par sa taille, ni par sa robustesse, toutes deux moyennes. Son habit de soirée était sans défaut mais on peut en dire autant de dix mille personnes que l’on voit le soir dans les rendez-vous publics du Londres désœuvré. Ce qui donnait à son port une distinction spéciale, c’est qu’il se mouvait avec une sorte de grâce féline. Cependant, quelque chose d’insaisissable le rendait différent de tout autre homme que Sophia eût jamais vu, quelque chose qui captivait le regard, mais sans du tout le séduire.

Quand il se fut approché et qu’elle distingua mieux ses traits à la lumière, elle eut la sensation de contempler un visage unique au monde. D’une étrange pâleur grisâtre accentuée par une chevelure si noire qu’on l’eût dite dessinée à l’encre de Chine sur son crâne, sa peau semblait douce et molle comme celle d’un enfant, glabre et totalement sans éclat. La bouche aux lèvres rondes et dures était sensuelle mais volontaire. Des poches pendaient sous ses yeux aux paupières lourdes et légèrement obliques. Les yeux eux-mêmes étaient aussi noirs que la nuit et aussi peu lumineux ; la clarté de la lampe n’en tirait aucun rayon ; malgré cela, ils étaient autoritaires, dominateurs et déconcertants.

Karslake aussitôt se recula, avec une inclination tellement profonde qu’elle touchait presque à la révérence.

— Prince Victor !

L’homme répondit par un petit signe de tête sans détourner son attention de la jeune fille. Sa voix, légèrement tremblante d’émotion, prononça le nom :

— Sophia ?

D’un effort elle se ressaisit, et répondit presque mécaniquement :

— Je suis Sophia.

— Et moi, votre père…

Le prince Victor lui tendit des mains d’une singulière délicatesse, dont les longs doigts effilés étaient ornés de bagues nombreuses.

Une répugnance, incompréhensible pour elle, empêcha Sophia de se jeter spontanément dans ces bras. Elle dut s’y contraindre. Ils se resserrèrent avidement autour d’elle. Elle ferma les yeux et éprouva un frisson léger mais invincible.

— Mon enfant !

Ses lèvres qui touchaient son front l’étonnèrent par leur chaleur. Instinctivement, elle s’attendait à les trouver aussi froides que ce masque glacial dont elles faisaient partie.

Puis, tenue à bout de bras, elle se soumit à une inspection dont le résultat fut énoncé avec un étrange sourire de joie :

— Vous êtes belle.

Embarrassée, elle murmura :

— Je suis heureuse de votre appréciation… père.

— Aussi belle que votre mère… en son temps la plus magnifique créature du monde… son image parfaite, jusque dans la teinte des cheveux, des yeux… si pareils à la mer !

— J’en suis heureuse, répéta la jeune fille.

— Et jusqu’à ce soir je ne savais pas que vous viviez !

Elle rassembla son courage pour dire :

— Comment ?…

Les lourdes paupières s’abaissèrent plus bas sur les yeux indéchiffrables.

— Une annonce de journal insérée par un avoué m’est tombée sous les yeux. Je me suis mis en rapport avec lui… chose assez difficile, car c’était en dehors des heures de bureau… et il m’a appris où l’on pouvait vous trouver. Alors, empêché d’agir par moi-même aussi vite que je le voulais, j’envoyai Karslake vous chercher pour vous amener auprès de moi.

— Mais, d’après sa lettre, l’avoué me croyait en France, au couvent !

— Quand il publia son annonce pour moi, oui. Mais au moment où je l’interrogeai il était mieux renseigné.

— Mais l’avis était adressé à Michaël Lanyard !

Les lèvres minces esquissèrent un léger sourire.

— Ç’a été mon nom autrefois. Voilà longtemps que je ne le porte plus.

Tout en sentant qu’elle prenait une attitude à la fois irrespectueuse et inconvenante, Sophia insista :

— Pourquoi ?

Le prince Victor Wassiliewski eut un geste de répugnance.

— Dois-je vous l’avouer ? Pourquoi pas ? Vous le saurez forcément un jour, mieux vaut maintenant que plus tard, peut-être. Il y a vingt ans, le nom de Michaël Lanyard était célèbre dans toute l’Europe… ou dois-je dire infâme ?… C’était le nom du plus grand voleur des temps modernes, autrement dit le Loup Solitaire.

Involontairement, Sophia recula d’un pas, comme si quelque fantôme d’horreur lui était soudain apparu.

— Le Loup Solitaire ! répéta-t-elle d’une voix de détresse. Un voleur ! vous !

L’homme qui se disait son père répliqua par une succession de lents signes de tête affirmatifs.

— Cela vous surprend ? fit-il d’une voix indulgente. Naturellement. Mais vous vous accoutumerez bientôt à cette idée, vous absoudrez ce chapitre de mon existence en vous rappelant que j’ai cessé d’être ce voleur, que depuis de longues années ma vie a été sans reproche. Vous vous rappellerez qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent… Vous pardonnerez au père, quand ce ne serait qu’en faveur de la mère.

— Oh ! s’écria la jeune fille dans une protestation quasi affolée. Oh ! non, non ! Impossible !

— Je vous assure que c’est tout à fait vrai. Un jour il se peut que je vous raconte son histoire… et la mienne. Pour le moment, vous ferez bien de ne plus penser à ce que je viens de vous avouer. Les récriminations n’ont jamais racheté le passé. C’est à aujourd’hui et à demain que vous devez penser : vous m’êtes rendue, et j’ai non seulement les moyens, mais un grand désir de vous rendre heureuse, d’exaucer tous vos souhaits.

— Je n’ai besoin de rien ! répliqua Sophia, égarée.

— Vous avez besoin de sommeil, corrigea le prince Victor avec bonté… vous en avez grand besoin. Vous êtes nerveuse, épuisée, hors d’état de comprendre le grand bonheur qui vous échoit. Mais demain vous verrez les choses plus en rose.

Il avait apparemment fait fonctionner quelque signal d’appel à l’insu de Sophia. La porte s’ouvrit, encadrant la silhouette du valet Nogam. Sans se retourner, mais avec un sourire impénétrable, le prince Victor prit à nouveau la jeune fille dans ses bras et la serra contre lui.

— Vous avez sonné, monsieur ?

— Ah ! vous êtes là, Nogam ? Est-ce que l’appartement de la princesse Sophia est prêt ?

— Tout à fait prêt, monsieur.

— Ayez l’obligeance de l’y conduire.

De nouveau le prince Victor baisa au front Sophia, puis la laissa aller.

— Bonne nuit, mon enfant.

Se dirigeant lentement vers la porte, Sophia fit une réponse inarticulée. Elle se sentait soudain hébétée de fatigue. Penser exigeait un effort au-dessus de ses forces défaillantes. Une immense lassitude pesait sur elle, son corps et son âme faiblissaient dans l’énervement d’une inexprimable désolation.

VI

SOUS LE MASQUE

Seul avec son secrétaire, le prince Victor Wassiliewsky abandonna sans plus s’en soucier le genre d’attitude prise par lui envers la jeune fille qu’il déclarait son enfant. Cette apparence de discrète affection colorée par les regrets du passé et modifiée par la noblesse naturelle d’un prince en exil – si seyante chez un père qui reçoit dans son giron la fille qu’il n’avait jamais vue – n’étant plus d’utilité pour le moment, il l’avait écartée aussitôt. À sa place, Victor favorisa Karslake d’un lent sourire d’intelligence qui s’élargit en une grimace incoercible de malice heureuse, une grimace de triomphe brutal à travers laquelle filtraient les sauvages instincts en révolte emprisonnés sous un mince revêtement de civilisation moderne.

Soupçonnant de s’être ainsi trahi, il s’empressa d’effacer le sourire, mais pas assez vite pour que Karslake manquât de le remarquer. Et le jeune homme, souriant aimablement et respectueusement en retour, éprouva un frisson : il venait d’avoir un nouvel aperçu du mystère caché derrière cette physionomie normalement si impénétrable.

Mais il eut soin de ne rien montrer de ses propres impressions. Son rôle consistait à n’être qu’un miroir, pour refléter plutôt que pour sentir, à n’être qu’un instrument infiniment souple et infaillible, et non une intelligence indépendante. Autrement, il n’eût pu se maintenir dans la faveur de Victor.

— Vous avez été plus prompt que je ne l’espérais.

— Je n’ai pas eu de difficulté, monsieur, repartit Karslake, sans joie. Les événements ont pour ainsi dire fait mon jeu.

Victor se laissa aller dans un fauteuil auprès de la table et souleva le couvercle d’une petite cassette d’or. Y ayant puisé une cigarette, il tendit le reste à Karslake. Le secrétaire refusa, en tirant son étui de sa poche.

— Si vous le permettez, monsieur…

Victor fronça le sourcil.

— Vous fumez toujours des Woodbine ?

— Pardonnez-moi, monsieur ; j’ai beau savoir qu’elles sont abominables, mais c’était tout ce que je pouvais me procurer en France, et j’ai contracté pour elles un goût dont je ne peux plus me défaire. Il m’en souvient, tandis que j’étais à l’hôpital sans presque un os intact dans mon corps, grâce aux Allemands ; les infirmières venaient me tenter avec les plus fines cigarettes turques ; mais je ne pouvais les supporter, je réclamais des Woodbine.

Le prince Victor écarta brusquement le sujet :

— J’attends que vous me parliez de Sophia.

— Il n’y a pas grand’chose à dire, monsieur. Lorsque je suis arrivé là il semblait se déchaîner je ne sais quelle bourrasque. La jeune fille se tenait à la caisse avec une mine orageuse. Tandis que je tâchais de me décider à choisir la meilleure entrée en matière, elle sauté à bas de son tabouret, courut à l’étage et, à ce que je compris, fit un train du diable. Voyez-vous, elle avait lu l’annonce de Secrétan et Syphet, et elle flaira quelque chose de suspect.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Rien de précis, monsieur : elle semblait comprendre qu’elle était la fille de la princesse Sophia Wassiliewsky, mais elle se refusait à croire que son père fût quelqu’un d’autre que Michaël Lanyard.

— Continuez.

— Au bout d’un petit moment, elle dégringola de nouveau les escaliers ; avec, sur ses talons la vieille mégère et ce porc de Dupont. Je barrai le chemin à celui-ci et permis ainsi à Sophia de déguerpir. Tout l’établissement courut après nous dans la rue, en poussant des cris de putois, mais je fourrai la jeune fille en voiture… et nous voici.

Mais le prince Victor semblait avoir perdu tout intérêt au récit. Le visage redevenu fermé, les lèvres serrées, les lourdes paupières abaissées davantage sur ses yeux, il restait plongé dans une apparente rêverie, singeant l’impassibilité des idoles sculptées qui ornaient son studio.

— Je reconnais volontiers, monsieur, reprit le jeune homme, qu’elle me coupa la respiration quand elle me lança tout à trac que le nom de son père était Michaël Lanyard.

Sans broncher, Victor interrogea d’une voix sourde :

— Que lui avez-vous répondu ?

— Que c’était un nom employé par vous, jadis, monsieur, mais… Enfin, ce que vous-même lui avez dit, tout excepté l’affaire du Loup Solitaire. Permettez-moi de vous dire que j’étais dans une frayeur indicible jusqu’au moment où vous avez confirmé ma version.

Il sourit et avec une hésitation de gamin hasarda :

— Dites-moi, prince Victor… si la question n’est pas indiscrète… y a-t-il du vrai là-dedans ? C’est-à-dire que vous ayez été le Loup Solitaire il y a vingt ans ?

— Pas un mot, fit Victor, sèchement.

— Alors votre nom n’a jamais été Michaël Lanyard ?

— Jamais, mais…

Durant une pause prolongée, le secrétaire trépida intérieurement, mais il eut la sagesse de ne plus manifester de curiosité. Il voyait que des sentiments violents agitaient Victor : son poing, allongé sur la table, s’ouvrait et se refermait comme pour agripper ; les muscles se contractaient autour de sa bouche et de ses yeux, donnant à son visage une expression de malveillance accentuée. Sa voix était amère quand à la longue il reprit :

— Mais Michaël Lanyard était mon ennemi – et il l’est toujours resté… Il devint l’ami de la mère de Sophia, il fut en partie responsable de l’avortement des plans que j’avais formés, il m’a humilié, tourné en dérision… Et aujourd’hui, voilà de nouveau qu’il s’en mêle… Mais…

Victor se renfonça dans son fauteuil. Brusquement son sourire féroce vacilla et s’évanouit.

— Maintenant son audace échoue, son outrecuidance a été trop loin. Maintenant c’est moi qui ai le fouet en main et… j’en userai !

Un esprit de vengeance ne pouvant trouver de soulagement que dans l’action s’empara de lui.

— Veuillez prendre ceci sous ma dictée.

Karslake s’attabla et ouvrit un bloc-notes en cuir d’Espagne.

— J’y suis, monsieur, dit-il, le crayon levé.

À M. Michaël Lanyard, bureau B, ministère de la Guerre, Whitehall.

Monsieur,

Votre fille est maintenant avec moi. Vu cette situation, je vous conseille de ne plus vous mêler de mes affaires. Votre intelligence doit vous avertir que rien ne saurait vous être plus funeste que de tenter de communiquer avec Sophia.

— Vous signerez à la machine, de l’initiale V.

— Bien, monsieur.

— Tapez cela sur papier ordinaire, servez-vous d’une enveloppe commerciale, assurez-vous qu’il n’y a pas de filigrane d’origine, et faites partir la lettre ce soir sans faute. Prenez un taxi jusqu’à la gare Saint-Pancras et vous l’y mettrez à la poste. Si vous vous dépêchez, vous pourrez la jeter à la boîte avant la dernière levée.

— Je ne perdrai pas une minute, monsieur.

Karslake se redressa, plia le papier, et se dirigea vers la porte.

— Un instant, Karslake… Ce valet, Nogam : où l’avez-vous pêché ?

— Il a été maître d’hôtel chez mon père, monsieur, mais il a eu des ennuis… des désagréments domestiques, je pense… il a eu besoin d’argent et a signé un faux chèque. Mon père l’a laissé tranquille, mais j’ai gardé le chèque, et Nogam ne l’ignore pas. C’est un garçon parfaitement dressé, il sait se tenir à sa place et remplir son devoir, mais rien d’autre. Je vais vous l’envoyer si vous voulez.

Le prince Victor lança d’un ton sec :

— Pourquoi ?

— Je croyais que vous aimeriez avoir un entretien avec lui, monsieur.

— C’est fait.

— Ah ! fit M. Karslake… Je ne savais pas.

— Parfaitement ! Je n’aurai plus besoin de vous ce soir, Karslake.

— Bonne nuit, monsieur.

Le secrétaire parti, Victor resta immobile, au point qu’il semblait à peine respirer, avec un visage absolument imperturbable, contemplant fixement les ténèbres qui enveloppaient le travail de son esprit.

Sur le seuil de la porte de devant, un coup de sifflet perçant retentit : c’était Nogam qui appelait un taxi pour Karslake. Victor entendit le véhicule arriver et s’arrêter au bord du trottoir, puis le claquement de la portière, et le vrombissement en decrescendo du départ.

La porte de la maison se referma ; peu après celle du studio s’ouvrit et Nogam fit halte sur le seuil.

Sans broncher, Victor interrogea :

— Qu’est-ce que c’est, Nogam ?

— Je désirerais savoir si vous n’avez plus besoin de moi pour ce soir, monsieur.

— Non, vous pouvez vous retirer.

— Merci, monsieur.

— Mais dites, Nogam, dans cette maison, sans préjudice des habitudes qui pouvaient exister dans d’autres intérieurs où vous avez servi, vous devez toujours frapper avant d’entrer dans une pièce, et ne jamais entrer avant d’en avoir obtenu la permission.

— Mais si je suis certain que la pièce est vide, monsieur, et que je ne reçoive pas de réponse…

— Alors vous pouvez entrer dans toute autre pièce que celle-ci… Jamais ici, à moins que je n’y sois… ou bien M. Karslake… et que vous en receviez l’autorisation.

— Merci, monsieur.

— Bonne nuit.

Quand la porte se fut refermée, Victor allongea sa main fine et efféminée vers une cassette d’ivoire, explora du bout des doigts les reliefs compliqués : bientôt un ressort habilement dissimulé se déclencha et le couvercle, se divisant, se déroba dans les parois. Dans le creux ainsi révélé apparurent un grand nombre de pilules, qui semblaient être faites à la main, d’une substance brunâtre, molle comme de la poix.

Posément, Victor en choisit trois, les plaça l’une après l’autre sur sa langue et les avala.

Il referma la cassette et attendit l’effet de la drogue. Peu à peu sa physionomie perdit sa vivacité, comme si la main d’un sculpteur invisible frottait sur ses traits, les dépouillant du vernis dont l’Europe avait revêtu le primitif Asiatique, qui revenait maintenant à la surface, dans tous les détails du nez grossièrement modelé, des yeux obliques d’animal rusé, des lèvres pendantes, minces et sensuelles.

Par degrés une légère trace de coloration apparut sur les joues de Victor, un sourire modifia le dessin de sa bouche, les yeux aux lourdes paupières perdirent leur terne opacité et scintillèrent d’un éclat artificiel.

Il respirait profondément, régulièrement, avec une volupté évidente. L’action de l’opium renouvelait visiblement ses énergies. Son expression s’atténua, devint terrible de tendresse et de désir brutal. Le regard perdu dans l’ombre où il voyait ce qu’il souhaitait voir, il tendit les bras en avant, et ses lèvres remuèrent, formant un nom :

— Sophia !

Quand ces syllabes chargées de l’immortelle passion qui consumait cet homme eurent résonné dans le silence, Victor se détourna vivement, avec un geste d’irritation, regardant de côté, aux écoutes.

Instantanément, l’Asiatique disparut, rejeté dans ses limbes habituelles au fond de sa prison européenne : le prince Victor redevint, comme toujours devant le monde, froid, composé, dissimulé, maître de ses émotions.

Un léger bourdonnement s’entendait, interrompu de cliquetis étouffés.

Se levant, Victor s’approcha d’une table reléguée dans un coin, et, tirant une clef de sa poche, ouvrit une lourde cassette de bronze. Quand il en leva le couvercle, une petite ampoule électrique éclaira l’intérieur, dirigée sur la face recouverte de papier d’un dispositif à écriture mécanique, sur lequel un crayon à large mine plate, manœuvré par un bras de métal, traçait des caractères ressemblant aux hiéroglyphes du chinois.

Quand le cliquetis cessa et que le crayon fut au repos, Victor prit le papier par un bout et le fit avancer jusqu’au moment où une nouvelle surface blanche vint occuper le bloc à écriture. Sur celui-ci, avec un autre crayon, il traça une réponse, puis referma à clef la cassette.

De retour à la table sous la lampe, le message à peine reçu devint vite un peu de cendre racornie sur un plateau de cuivre.

D’un coffre fermant à clef, Victor tira un imperméable et un chapeau mou de feutre noir. Les ayant revêtus, il s’éloigna sans bruit de la zone lumineuse de la lampe, et se perdit dans les ombres qui se pressaient à l’entour des murs. Il ne sortit point par la porte du vestibule ; mais tout à coup il n’y eut plus personne dans le studio.

VII

LES UTOPISTES

De ce temps-là, en aval du bassin dit le Pool, un peu plus bas que Shadwell, une rangée de louches maisons en ruine se dressaient – ou pour mieux dire s’accroupissaient, telle une réunion muette de vieilles sorcières – en haut d’un quai du fleuve dont les vieux blocs, tout revêtus du limon des siècles, apparaissaient confusément, à travers les groupes de pilotis de guingois, aux yeux de l’infatigable marinier de la Tamise.

Vues de jour, du pont d’un bateau-mouche, le spectacle qu’offraient ces habitations était, suivant l’humeur et les dispositions du moment, lugubres et sans intérêt ou bien pittoresques : Whistler les eût dessinées, Dickens aurait situé la scène d’une sombre tragédie, Thomas Burke aurait fait de l’une d’elles une vignette immortelle de la vie de Limehouse, le quartier chinois.

Construites de pierre ou de brique, ou des deux sur leur façade tournée vers la terre, elles présentaient sans exception au côté fleuve des derrières de simple charpente qui surplombaient l’eau. D’ordinaire, leurs fenêtres restaient hermétiquement closes, les carreaux opaques de crasse accumulée – la plupart étaient cassés et remplacés par des planches. Leur aspect était sinistre, leur saleté repoussante.

Au-dessous, de jour, de lourdes chaloupes se balançaient amarrées aux pilotis ou, à marée basse, s’étalaient sur des bancs de vase nauséabonde, avec l’air désolé propre aux embarcations échouées. Il était rare qu’on en vît une en service : selon toute apparence, elles n’existaient que pour subir les atteintes de l’atmosphère.

Plus rarement encore, aucune de ces demeures n’offrait des indices d’être habitées, à part de faibles flocons de fumée s’échappant des cheminées, ou une vareuse de flanelle rouge mise dehors à sécher.

De nuit, cependant, une agitation de vie cachée se devinait aux lumières mystérieuses qui flambaient et s’éclipsaient derrière les fenêtres aux carreaux encrassés, tout comme aux discrets appels, aux cris inarticulés de haine ou de douleur.

Et de temps à autre le marinier attardé rencontrait l’une des chaloupes, ses longs avirons manœuvrés par des bras et des torses vigoureux, filant clandestinement sur les eaux d’encre pour accomplir quelque mission non moins ténébreuse.

À terre, les bâtiments longeaient une rue mal pavée, où des camions circulaient avec un bruit de tonnerre de l’aube au crépuscule, envahie par un flot de racaille hétéroclite employée dans les vastes docks dont les forêts de mâts et de cordages, de cheminées et de grues dressaient de chaque côté leurs silhouettes noires et anguleuses sur la grisaille embuée du ciel.

Noirs et blancs, jaunes et bruns, des hommes de toute race et de toute couleur se rendaient à leur travail et en revenaient ; après quoi la rue retombait dans un étrange silence, telle une voie aux sinistres secrets, dont la longueur tortueuse s’éclairait mal de rares réverbères, dont les ombres méphitiques s’égayaient par les fenêtres éclairées des caboulots.

L’un de ceux-ci, La Lune rouge, faisant face à la rangée des maisons du quai, était situé à l’intersection d’une rue qui s’enfonçait dans le cœur battant de Limehouse. Un boxeur retiré du ring tenait la haute main sur ses diverses salles et sur ses nombreux clients, hommes jaunes et filles blanches, matelots de pont et travailleurs des quais, pugilistes et « terreurs » du quartier, avec leurs parasites.

Les policemen surveillaient la Lune rouge d’un œil respectueux : il n’eût pas fait bon de vouloir enfreindre les coutumes sanctionnées par le temps et les prérogatives de sa clientèle.

Venant de l’intérieur de Limehouse, un homme de haute taille s’en allait ce soir-là à la Lune rouge ; il marchait à longues enjambées, tenait le front haut et regardait d’un œil fixe et lointain par-dessus les têtes de tous ceux qu’il croisait. Il avait une figure en lame de couteau, aux mâchoires proéminentes, et des yeux ardents qui montraient trop de blanc au-dessus de leurs pupilles. Une crinière de longs cheveux noirs graissait son col. Ses vêtements étaient tachés et décolorés par endroits, apparemment l’œuvre des acides, et si fripés et informes que le personnage, eût-on dit, dormait couramment tout habillé. Les poches de son paletot étaient notablement gonflées.

S’introduisant avec désinvolture dans le bar-salon, il le trouva désert à l’exception d’un serveur à menton de grenouille, le commerce le plus actif de la soirée se reléguant toujours dans les cabarets voisins.

Un coup d’œil suffit à l’identifier : d’un signe de tête le serveur plongea par derrière la séparation pour appeler le patron. Quand ce dernier entra, les consommations étaient servies, et lorsque la brève palabre à voix basse eut pris fin, le bistro, après avoir poussé aux alentours une prudente reconnaissance, fit un signe bref de tête au client, et du pouce lui désigna une petite porte percée dans le mur d’un côté du comptoir.

Par cette ouverture l’homme de haute taille passa et se trouva devant un escalier noir, au bas duquel une autre porte lui donna accès à une chambre souterraine où une société apparemment choisie était en train de célébrer ses saturnales.

Dans un coin, un homme au type chevalin, vêtu de couleur claire, infligeait un cruel châtiment à un piano martyr. Au milieu de la salle, des garnements bien assortis, réunis autour d’une table, jouaient au jeu chinois de fan-tan et criaient les coups à pleins poumons. Assis aux petites tables, hommes et femmes consommaient des poisons dont ils n’éprouvaient évidemment pas le besoin urgent ; tandis que, allongés dans des couchettes superposées contre un mur, les spectateurs du bambou atteignaient les divers degrés de la béatitude. L’air était chaud et vicié par la fumée des cigarettes, les vapeurs écœurantes de l’opium grésillant, les effluves de la bière et des alcools, l’aigre relent de la chair en sueur.

Des regards indifférents accueillirent le nouveau venu : personne ne lui accorda plus d’un vague signe de tête. Pour sa part, un coup d’œil bref mais qui englobait tous les assistants, ayant aggravé l’expression de mépris répandue sur ses traits, il affecta de les ignorer tous et, allant tout droit à une couchette de l’étage inférieur, réveilla son occupant d’une vive tape sur l’épaule.

L’adepte de la drogue eut un regard obnubilé, puis ouvrit les yeux avec une docilité surprenante, se leva et, sans prononcer un mot, s’en alla d’un pas mal assuré à la table de fan-tan. L’homme de haute taille prit sa place, se coucha, et referma les rideaux malpropres destinés à sauvegarder le recueillement propice aux fumeurs. Cela fait, il se tourna de côté et, sur un rythme particulier, tambourina sur le fond de l’alcôve, un panneau massif qui glissa sans bruit dans ses rainures, ce qui permit à notre homme de passer dans une autre pièce, un lieu mélancolique, au dallage de pierre et à l’odeur de caveau.

Quand il eut remis en place le panneau masquant la couchette, l’homme se trouva dans la nuit absolue. Mais au bout d’une minute, un mince rais de lumière dorée perça obliquement les ténèbres et se posa sur son visage. Il le subit passivement, en se bornant à lever la main pour tracer un signe cabalistique. Aussitôt la lumière fut coupée, une porte s’ouvrit dans le mur opposé, une clarté sourde montra la silhouette d’un Chinois en robe, la tête inclinée en une salutation à la fois digne et polie.

En bon anglais, mais avec l’accent musical de l’Orient, le Chinois l’accueillit par ces mots :

— Bonsoir, Treize. Vous êtes attendu… et avec impatience.

— Bonsoir, Chek Tsin, reprit l’Européen en langue étrangère. Numéro Un est-il ici ?

— Pas encore. Mais nous venons de recevoir un message télautographique disant qu’il s’est mis en route.

Avec un signe de tête agacé, Treize franchit la porte, que bien vite le Chinois referma et assujettit.

La salle dans laquelle on avait accès par des moyens aussi bizarres et compliqués était grande… mais de quelle grandeur, on ne le savait pas au juste, car tous ses murs étaient masqués par des panneaux de soie noire sur lesquels des dragons dorés se tordaient en rampant. Un épais tapis noir recouvrait entièrement la partie visible du dallage, un baldaquin de soie noire cachait le plafond, et toute la salle était plongée dans une ombre épaisse, à l’exception de l’espace situé juste au-dessous d’une grosse lampe de verre opalin, pareillement drapée de noir.

Là se trouvait une table octogonale en bois de teck noir ; sur sept faces, étaient disposés sept fauteuils, et quand Treize eut pris son siège, tous furent occupés. Sur le huitième côté, un huitième fauteuil décoré d’or, placé sur une petite estrade, restait vide.

Les six hommes qui avaient précédé Treize à cet étrange rendez-vous l’accueillirent en familier, suivant leur divers tempérament, avec brusquerie, avec indifférence ou avec un semblant de cordialité.

C’était une assemblée bigarrée. Deux étaient Anglais d’apparence, mais toutefois le nonchalant personnage vêtu d’un habit de soirée, qui eût fait honneur aux salons d’un club du West End, avait une voix douce à l’accent irlandais. L’autre possédait un corps mastoc, revêtu d’un complet à carreaux, et avec ses petits yeux bleus, son teint couperosé et son sourire sournois, il n’eût pas paru déplacé dans une réunion de boxe.

À part ceux-là, il y avait un lettré bengali – babou à lunettes – un Italien bronzé aux yeux et aux dents éblouissants, et un obèse individu d’aspect teutonique : un de ces types sages, subtils et accommodants lorsqu’on ne les contrarie pas, mais capables, quand ils s’y mettent, de faire preuve de la pire brutalité.

C’est de ce dernier que Treize reçut le plus chaleureux accueil.

— Vous êtes en retard, mon cher.

— J’arrive tout de même à temps, répondit Treize en désignant d’un signe de tête le fauteuil vacant. D’ailleurs je n’ai reçu la convocation qu’il y a vingt minutes.

— Comment cela ? demanda le babou. Elle vous a été envoyée à six heures.

— J’étais occupé dans mon laboratoire, et j’avais défendu qu’on me dérangeât. N’eût été un événement (la physionomie de Treize s’éclaira d’une lueur de gloriole et sa voix trembla un peu d’émotion), j’aurais pu ne pas recevoir la convocation avant demain matin.

— Et cet événement ?

— Le succès, camarades ! Enfin… après des mois d’expériences… j’ai réussi !

— Comment ? interrogea sèchement l’homme au complet à carreaux.

— J’ai découvert un grand secret… je l’ai découvert, perfectionné, adapté aux moyens généraux dont nous disposons. Camarades, je vous le déclare, cette nuit nous tenons l’Angleterre dans le creux de nos mains !

Avec une exclamation incohérente et les yeux enflammés, le Russe se pencha en avant sur son siège. Instinctivement, les autres imitèrent son geste. Seul l’homme en habit de soirée affecta de rester impassible.

— Voilà de bien grands mots, commenta-t-il. Toute l’Angleterre dans le creux de nos mains ! En d’autres termes, camarades, cela veut dire…

— Tout ! coupa Treize avec une affirmative arrogance ; tout ce que nous avons attendu, espéré, désiré : la fin des classes dirigeantes, l’extinction des infâmes aristocrates et des bourgeois maudits, le triomphe du prolétariat, le tout d’un seul coup ! Liberté pour l’Irlande, liberté pour l’Inde, liberté pour l’Angleterre ; la diffusion rapide de cette aube rouge qui brille aujourd’hui dans le ciel russe, jusqu’à ce que le monde entier se réchauffe à ses rayons et vous acclame, camarades, pour ses rédempteurs !

— Lieber Gott ! haleta le Germain. Kolossal !

— Bravo ! bravo ! applaudit l’Anglais, ironique et sceptique. Pour un peu vous me faisiez oublier où j’étais… Je me croyais dans Hyde Park, en train d’écouter un orateur en plein vent.

— Vous riez, répliqua Treize avec un aigre coup d’œil ; mais quand vous m’aurez entendu, vous ne rirez plus. Je ne me vante pas : je vous dis ce qui est.

— Reste à voir, fit l’Irlandais. Votre bouche est pleine de mots sonores, mais tant que vous ne nous en aurez pas appris davantage, c’est comme si vous n’aviez rien dit.

Le visage de Treize s’assombrit encore, et un moment il parut méditer une réplique courroucée ; mais, se ravisant, il se contenta d’esquisser un geste d’impatience et de murmurer :

— Chaque chose en son temps ; Numéro Un n’est pas encore ici.

— Pourquoi perdre du temps à l’attendre ? interrompit l’Anglais. Il ne vaut plus rien, il est fini.

Treize plissa les paupières.

— Comment ça ?

— Il est fini, Numéro Un… fichu, éliminé ! Il a fait son temps, et n’a réussi à rien ; et il n’est pas trop tôt, dis-je, qu’il se retire et laisse sa place à un meilleur que lui.

Un chœur de grognements appuya cette déclaration de révolte ; mais ils furent soudain réduits au silence par une voix, sonore et calme, qui partait de l’extérieur du cercle :

— Vous croyez cela, Sept ? Enfin, qui sait… vous avez peut-être raison !

VIII

LE CONSEIL

Quelqu’un s’écria d’un ton alarmé :

— Numéro Un !

Avec ensemble les têtes se tournèrent, on repoussa en hâte les fauteuils et l’assemblée se leva en une involontaire déférence. C’est-à-dire que cinq hommes se dressèrent comme un seul, et au bout d’une minute, durant laquelle son esprit d’insubordination hésita et finit par céder, l’Anglais se mit debout avec gêne et resta morne et confus.

Le seul à rester assis était l’Irlandais ; il ne fit pas d’autre mouvement que de hausser légèrement un sourcil altier et se vautrer un peu plus dans son fauteuil, en regardant tour à tour les figures de ses compagnons, puis revenant au visage calme qu’offrait l’auteur de la brusque interruption.

Celui-ci se tenait tranquillement à côté du huitième fauteuil, la main sur l’appui-bras sculpté, un pied sur le bord de l’estrade. Une large robe de satin noir l’enveloppait ; sur sa poitrine était brodée une licorne chinoise. Sa boucle de ceinture était un jade impérial serti de rubis. La ceinture elle-même était jaune. Un grand bouton de rubis, de près de trois centimètres de diamètre, serti dans une monture d’or, couronnait une coiffure pareille à un bol rond retourné. Ses souliers de soie noire étaient chargés de broderies d’or, et avaient des semelles blanches de trois centimètres d’épaisseur. Son autorité le grandissait, en sorte qu’il semblait dominer l’assemblée physiquement aussi bien que spirituellement.

Resté d’un pas ou deux en arrière, Chek Tsin, l’air impassible et les bras croisés dans des manches volumineuses, lui servait de garde du corps.

Une lueur sardonique dans ses yeux à demi visibles sous de lourdes paupières montrait qu’il s’amusait de la situation, de l’hommage forcé et de la sensation provoquée par cette arrivée inopportune et inattendue ; avec lenteur, Numéro Un gravit l’estrade et s’installa sur le fauteuil en guise de trône. Puis, tout en scrutant à tour de rôle les visages, il sourit, les narines frémissantes et dédaigneuses.

— Messieurs du Conseil, dit-il avec lenteur, je vous salue tous. Veuillez vous asseoir.

Dans un silence abasourdi, les six hommes reprirent leur siège, tandis que le septième – qui n’avait pas bougé – allumait une cigarette, en tirait une large bouffée, et à travers un voile de fumée continuait de regarder Numéro Un avec des yeux insolents.

— Je crains, messieurs, que mon arrivée n’ait été intempestive. Sept avait la parole, et j’avoue qu’il m’intéressait extrêmement. S’il veut bien avoir l’obligeance de continuer…

L’Irlandais eut un petit rire railleur. Se trémoussant avec gêne dans son fauteuil, l’homme au complet à carreaux rougit vivement, puis redressa l’échine, durcit son regard, serra les mâchoires, et d’un air de défi affronta Numéro Un.

— Vous m’avez entendu… je m’en tiens à ce que j’ai dit.

— Si je comprends bien, vous croyez qu’il est temps pour moi d’abdiquer et d’en laisser un autre vous gouverner à ma place ?

L’Anglais acquiesça d’un monosyllabe inarticulé et d’un aigre signe de tête.

— Et peut-on vous demander pourquoi ?

— L’établissement de Blue dans Pékin Street a reçu cet après-midi une descente de police, annonça Sept avec ostentation. Mais vous l’ignoriez peut-être…

— Je ne l’ai su que quelque temps avant vous, répliqua Numéro Un, aimablement. Et après ?

— Trois camouflets en huit jours, patron… tout le monde vous dira que cela devient un peu louche.

— Soit. Et alors ?

— Ce n’est pas tout. Prenez la semaine dernière : Dix-Huit pincé, l’imprimerie clandestine de High Street confisquée par les cognes…

— Je sais, je sais. Venez-en à votre sujet.

Sous ce regard d’acier, Sept hésita.

— Je m’en rapporte à vous, patron, balbutia-t-il enfin. Supposez que vous soyez à ma place et que je sois Numéro Un… Qu’est-ce que vous en penseriez ?

— Mais, tout naturellement, qu’une intelligence supérieure a récemment collaboré avec Scotland Yard.

— N’avez-vous pas mis bien du temps pour arriver à cette conclusion ? fit l’Irlandais avec un ricanement mal dissimulé.

— Non, Onze, répliqua Numéro Un, avec douceur, puisque j’y suis arrivé depuis quelque temps.

— Mais vous n’avez pas pris de mesures…

— Vous êtes en état d’affirmer qu’il en est ainsi ?

Onze haussa légèrement les épaules.

— En ai-je besoin ? Notre situation ne parle-t-elle pas d’elle-même ?

— Puisque vous ne pouvez pas être comme moi aussi entièrement au courant de la situation, et puisqu’on semble exiger que je rende compte de ma direction ou que je l’abandonne, Onze… vous êtes choisi, je crois, pour me remplacer, n’est-ce pas ?… c’est-à-dire dans le cas improbable de mon abdication.

— Improbable ? répéta l’Irlandais. Ce n’est pas mon avis.

— Vous avez raison, acquiesça gravement Numéro Un ; c’est inconcevable qui est le mot. Mais vous n’avez pas répondu à ma question.

— Oh ! quant à cela, si le Conseil juge opportun de me désigner comme Numéro Un, je ferai naturellement de mon mieux.

— C’est très beau de votre part. Mais plutôt que d’infliger une telle calamité à notre organisation, je dirai maintenant que des dispositions ont déjà été prises, et que je suis cette nuit en état de vous promettre que le nouvel animateur de Scotland Yard cessera de mettre obstacle à nos opérations.

— Je demande des preuves, riposta Onze.

Un sursaut de colère secoua le personnage assis dans le fauteuil qui servait de trône, mais cela ne dura qu’un instant ; immédiatement la volonté de fer de l’homme le rendit maître absolu de lui-même ; sans presque s’arrêter, il continua d’un ton égal et civil :

— Je crois pouvoir vous satisfaire et… pour cette fois… je consens à le faire. Mais d’abord, une question : vous êtes-vous formé une idée de cette intelligence hostile qui nous a contrecarrés récemment ?

— Dans le cas contraire je ne serais qu’un pur imbécile, riposta l’Irlandais. Nous savons que le Loup Solitaire est à tu et à toi avec les autorités depuis que le Service Secret britannique s’est servi de lui pendant la guerre.

— Vous pensez donc que c’est Lanyard ?…

— Il y a un sage dicton qui dit : Faites prendre un voleur par un voleur. J’estime qu’il n’y a pas en Angleterre personne autre que Lanyard pour avoir l’esprit, le coup d’œil et l’audace de nous combattre sur notre terrain et de nous y vaincre.

— Entièrement d’accord. Par conséquent, j’ai aujourd’hui lié les mains au Loup Solitaire ; il n’osera plus lutter contre nous.

Avec un geste de stupéfaction, Onze se dressa.

— Vous voulez dire que vous tenez sa fille ?

Numéro Un eut un sourire lointain et glacé.

— Alors, vous avez remarqué l’annonce ? Recevez mes félicitations, Onze. Décidément, vous pourriez devenir un rival dangereux… si j’étais d’humeur à accepter une compétition… Mais c’est exact : je tiens la jeune Sophia, la fille du Loup Solitaire.

— Où ?

Le sourire s’évanouit : l’homme assis sur le trône le considéra, hautainement.

— Il vous suffira de savoir que je me suis montré prévoyant et fidèle à mon attachement envers notre cause commune.

— C’est vous qui le dites…

Bien que l’Irlandais eût faibli et fût resté silencieux sous le froid coup d’œil de l’autre, la voix qui lui répondit était calme et impassible.

— Je ne suis pas ici pour entendre mettre en doute ma parole… ni mon autorité. Si quelqu’un d’entre vous s’imagine que je songe même à résigner cette dernière, en n’importe quelque circonstance imaginable, il est fou. Et si l’un de vous doute de mon pouvoir de me faire obéir, je lui promets de lui en donner une preuve avant la fin de la nuit… Venons-en maintenant aux affaires, à la question restée en suspens depuis notre dernière réunion. Si le camarade Quatre veut bien consulter ses notes (un signe de tête désigna le babou, qui rayonnant d’importance, tira son carnet), elles démontreront que nous avons mis à l’ordre du jour de considérer les propositions à nous faites par l’Institut Smolny, de Leningrad, demandant notre collaboration, afin d’accélérer la révolution sociale en Angleterre.

— C’est là, affirma le Bengali, le véritable exposé des faits.

— Si j’en juge par la manière dont vous avez recueilli ces propositions, reprit Numéro Un, il ne peut y avoir de doute sur notre décision. Quant à moi, je pense que ce serait un suicide que de rejeter les ouvertures du gouvernement des Soviets de Russie. Je vais vous dire pourquoi.

Il pencha son front sur une main et continua en abaissant pensivement le regard.

— L’Angleterre est mûre pour la révolution. Le malaise social résultant de la guerre atteint un degré aigu. Il ne faut qu’une étincelle. Il nous reste à décider si nous devons permettre à la Russie de provoquer l’explosion… ou si nous la provoquerons nous-mêmes. Le mouvement des Soviets est irrésistible, il balaiera l’Angleterre comme il a balayé la Russie, comme il balaie à présent l’Allemagne, la Hongrie, l’Autriche, l’Italie, comme il doit balayer bientôt la France et l’Espagne. Notre pouvoir en Angleterre est grand ; malgré cela, nous ne pourrions espérer faire plus que de retarder le mouvement, si nous devions nous y opposer… nous n’aurions aucun espoir de jamais l’arrêter. Il semblerait donc que le salut fût de nous mettre à sa tête, de nous emparer nous-mêmes, au nom des Soviets britanniques, des attributs du pouvoir que détient actuellement un gouvernement vieillot et périmé. C’est ainsi que nous deviendrons, pour l’Angleterre, ce que l’Institut Smolny est pour la Russie. Autrement, pour finir, nous serons écrasés.

Si nous adoptons le moyen en question, notre pouvoir sera sans limites, les Soviets de Russie eux-mêmes devront s’incliner devant notre volonté.

Il s’arrêta et releva la tête, pour regarder à la ronde le cercle de visages attentifs.

— Si je me trompe ou si je suis trop optimiste, je suis prêt à me l’entendre dire.

Il n’entendit qu’un murmure d’admiration, sans une note discordante ; et un sourire de fierté, encore à demi satirique, plissa ses lèvres minces.

— Je suppose donc que le Conseil approuve ma décision de continuer les pourparlers entamés par les Soviets de Russie ; d’accepter leurs propositions et de leur promettre notre coopération en toutes choses.

Cette fois, on ne pouvait s’y méprendre : il avait entièrement conquis les esprits de ses associés.

— Il reste une question à trancher ; un plan d’action, chose qui exigera tout ce que nous possédons d’imagination, de bon sens, et de prévoyance. Il ne faut pas gaspiller un seul atome de nos forces ; le coup, quand il frappera, sera irrésistible, sans pitié. Mais si Treize ne met pas trop de confiance dans la découverte qu’il nous dit avoir mise au point aujourd’hui, nous avons déjà le moyen d’asséner un coup de ce genre… Treize ?

Un signe de tête et un aimable sourire invitèrent celui-ci à parler. Il se leva, tremblant un peu d’émotion, s’inclina devant Numéro Un et, plongeant dans ses poches spacieuses, en tira un certain nombre de petits cylindres de fer blanc en même temps que trois flacons de verre foncé, cacheté. Tout en considérant ceux-ci, quand il les eut disposés devant lui sur la table en bois de teck, il sourit à part lui, et commença à parler, d’une voix qui ne tarda pas à s’affermir.

— Oui, Excellence… oui, camarades… j’ai perfectionné une découverte que j’offre en libre don à la Cause, et au moyen de laquelle, intelligemment employée, nous pouvons, si nous voulons, transformer Londres en un immense cimetière. Mettez à mes ordres les ressources de notre organisation, donnez-moi une semaine pour faire les préparatifs indispensables, choisissez un moment de crise nationale où le Parlement siège et où les ministres sont réunis à Downing Street en présence du roi ou au palais de Buckingham…

Il se tut et fit une pause avec un sentiment aigu de l’effet oratoire ; ses yeux scrutaient à tour de rôle les visages de ses complices, un rictus incoercible de triomphe tordait sa bouche méprisante et révoltée.

— Que l’on fasse cela, conclut-il, et grâce à ces quelques tubes et flacons que vous voyez devant nous, en moins d’une heure, les classes dirigeantes auront péri presque jusqu’au dernier homme, il ne restera plus de gouvernement d’une tyrannique bourgeoisie pour opprimer le prolétariat, une révolution non sanglante aura fait de l’Angleterre le berceau d’une nouvelle liberté !

— Non sanglante ? répéta l’homme de l’estrade ; et même on le vit perceptiblement frissonner à la perspective étalée devant ses yeux. Oui, mais plus terrible que le massacre de la Saint-Barthélemy, plus féroce que la Révolution française.

— Mais, commenta l’inventeur, Votre Excellence n’a-t-elle pas dit qu’il nous fallait les moyens d’asséner un coup soudain, violent, sans pitié… irrésistible.

— Voyons, voyons, fit l’Irlandais, moqueur, vous n’allez pas vous arrêter à une bagatelle comme l’assassinat en grand, s’il vous rend maîtres de l’Angleterre ?

— De l’Angleterre ? reprit le Teuton… Non, vrai Dieu ! Du monde !

— Et s’il fait de vous, Excellence, notre maître, ajouta l’inventeur, avec à-propos.

Un geste à la fois irrité et impérieux commanda le silence, et durant quelques minutes il régna ininterrompu, tandis que l’assemblée, portée à haute tension, étudiait son chef, plongé dans une rêverie profonde.

À la longue il revint à lui, et se redressant sur son trône passa en revue la petite compagnie qui attendait son jugement. L’ombre d’un sourire sardonique reparut sur ses lèvres.

— Si la chose est faisable, promit-il, elle sera faite. C’est à Treize qu’il appartient d’être plus explicite.

Avec un grand geste ostentatoire, l’inventeur tira de sa poche intérieure un papier plié, qu’il étala tout ouvert sur la table.

— Un plan de Londres, annonça-t-il, des services officiels, et colorié pour montrer les secteurs alimentés par chaque usine à gaz. Ainsi vous remarquez (et de son long doigt osseux il le désigna) le secteur alimenté par l’usine à gaz de Westminster, et qui comprend le palais de Buckingham, le Parlement, le ministère de la Guerre, ainsi que l’Amirauté, Downing Street et des centaines d’hôtels de l’aristocratie. Tout ceci, nous pouvons le transformer en le plus infaillible des pièges mortels. Une voix dure l’interrompit d’une question :

— Comment ?

— Fort simplement, camarade : grâce aux ramifications de notre pouvoir dans Londres, toutes sous le contrôle de Son Excellence (l’inventeur adressa un salut à Numéro Un), il serait facile de placer quelques hommes de confiance dans l’usine à gaz de Westminster.

— C’est très réalisable, affirma Numéro Un. Et alors ?…

— Par ailleurs, il faudra trouver moyen d’introduire d’autres hommes en guise de domestiques, dans les divers immeubles choisis, et de corrompre ceux qui y sont déjà employés. À l’heure H…

Les mots séchèrent sur ses lèvres, car quelque part une sonnerie cachée lacéra le calme de ses brèves et nettes séries de vibrations, signal conventionnel qui avertissait d’un danger proche. L’inventeur tressaillit violemment, et il en fut de même pour tous les autres personnages assis autour de la table. Même Numéro Un, tiré par l’émoi de sa pose nonchalante, serra convulsivement les appuis-bras de son trône.

Calmement et sans se hâter, le Chinois Chek Tsin se recula dans l’ombre et disparut derrière un paravent.

Pendant une minute, après que la sonnerie eut cessé, personne ne parla ; mais les visages livides s’entre-regardèrent, les yeux écarquillés d’effroi.

Puis le Bengali bondit de son fauteuil, balbutiant de ses lèvres exsangues :

— La police ! Une descente ! Nous sommes trahis !

Il se tourna en hésitant, comme s’il songeait à chercher le salut dans la fuite mais ne savait par où aller ; et son geste jeta la panique dans tous les esprits et les cœurs de ses compagnons. En un clin d’œil tous furent debout. Mais avant qu’on eût pu faire un pas, la lampe du plafond s’éteignit, la salle fut plongée dans les ténèbres, et la voix de Numéro Un se fit entendre, froidement impérative.

— Messieurs ! veuillez avoir l’obligeance de vous rasseoir… Que personne ne bouge avant que la lumière ne revienne. Nous ne sommes pas en danger immédiat. Chek Tsin va vous montrer un passage secret bien avant que la police n’ait chance de trouver cette salle et d’y pénétrer. En attendant…

La voix furieuse de l’Anglais l’interrompit :

— Qui donc êtes-vous pour nous donner des ordres ?… vous qui vous vantez si haut d’avoir lié les mains au Loup Solitaire et à Scotland Yard ! Espèce de gros farceur ! Du diable si je ne crois pas que c’est vous…

— Tout doux, Sept ! Oubliez-vous que vous avez une maladie de cœur ? Cet émoi peut causer votre mort subite !

La rage de l’Anglais s’évanouit en un soupir et un murmure.

— En attendant, reprit Numéro Un comme s’il n’eût pas été interrompu, j’ai promis que, avant la fin de la nuit, vous auriez la preuve de mon pouvoir de faire appliquer ma volonté.

Un gémissement de douleur lui répondit, suivi d’un blasphème de terreur folle. Dans l’éloignement, une voix, à présent affaiblie mais toujours distincte, ajouta :

— Treize se tiendra prêt à venir me voir quand je le ferai appeler demain. Messieurs du Conseil, je vous salue tous.

À nouveau le silence régna toute une minute, durant laquelle personne ne broncha ni ne dit mot. Puis au plafond la lampe se ralluma, découvrant six hommes épouvantés debout, et un, encore assis, qui ne remuait plus, et qui ne remuerait plus jamais.

La tête retombée en avant, le menton sur la poitrine, la bouche entr’ouverte, les bras ballants pardessus les appuis-bras de son fauteuil, les jambes inertes, l’Anglais était mort, sans que rien pût laisser voir comment la mort l’avait frappé.

Numéro Un avait disparu.

On perçut une rumeur lointaine de cris et de hurlements, un bruit sourd de haches s’enfonçant dans du bois…

IX

MADAME WARING

Tard dans la matinée, un rais de lumière dorée trouva une fissure dans les rideaux jalousement tirés, et, traversant la pénombre ouatée de la chambre à coucher, vint se poser délicatement sur le visage de la jeune fille qui reposait paisiblement dans un lit à l’exquise ornementation digne d’une princesse même.

D’un mouvement vif autant que muet, une autre jeune fille, assise patiemment sur un tabouret proche, se leva et se mit en travers du rayon de soleil. Mais il était trop tard : déjà les longs cils papillotaient sur les joues au délicat modelé de la dormeuse.

Un léger soupir effleura les lèvres entr’ouvertes ; le doux corps s’étira voluptueusement ; dégagés de toute ombre d’appréhension, les yeux bleus de la princesse Sophia s’ouvrirent pour la première fois sur un monde nouveau.

Alors ils s’élargirent d’étonnement, à voir la jolie figure malicieuse d’une jeune Chinoise d’à peu près-son âge qui, les yeux baissés, la bouche muette et les mains croisées, attendait avec soumission qu’elle daignât s’apercevoir de sa présence.

— Qui êtes-vous ? demanda Sophia dans un souffle.

Une révérence des plus charmantes précéda une réponse hésitante en anglais de l’accent le plus bizarre.

— Votle caméliste… Chou Nu est mon nom.

— Ma camériste !

— Oui, plincesse Sophia.

— Mais je ne comprends pas… Comment… Quand ?…

— La nuit delnièle, Numélo Un il m’a fait chelcher, mais quand je suis allivée vous dolmiez.

— Numéro Un ?

Une légère surprise teinta cette explication :

— Le plince Victol, l’honolable pèle de la plincesse Sophia. Vous voulez maintenant vous lever, prendle bain, avoil déjeuner ?

Le sourire était irrésistiblement communicatif. Sophia ne put que l’imiter. Ravie, Chou Nu courut à la fenêtre, ouvrit les rideaux et s’élança dans la salle de bain.

Le soleil d’automne fit resplendir les tresses de bronze doré répandues sur les oreillers où Sophia restait couchée, immobile comme une princesse enchantée – qu’elle était en effet. À coup sûr la magie seule avait pu opérer cette métamorphose dans sa vie. Et que cette magie fût blanche ou noire, qu’importait ? Son œuvre était bonne.

Fini, le Café des Exilés, fini le mortel assommement du service quotidien au pupitre de la caisse ; finies les récriminations de maman Thérèse, les œillades de papa Dupont, les chamailleries incessantes…

Incroyable !

Comme en songe, Sophia se leva et se baigna, puis, revêtue d’un ravissant peignoir de superbe brocart, déjeuna de melon, thé et rôties, dans un service en porcelaine de Chine.

Dans un miroir oblong, elle se vit et se considéra, mais sans se reconnaître. Telle Marguerite dans la scène de Faust, elle faillit s’écrier : « Ce n’est plus moi, ce n’est plus mon visage ! »

La présence de Chou Nu accentuait encore l’impression d’irréalité : car, évidemment, seule l’héroïne d’un conte de fées avait pu sortir de la chrysalide du sordide Soho pour devenir le brillant papillon d’une princesse russe domiciliée dans le quartier le plus aristocratique de Londres et servie par une femme de chambre chinoise !

Et Chou Nu se montra délicieuse. Ayant une fois compris qu’elle n’avait à redouter de sa nouvelle maîtresse ni mauvaise humeur ni arrogance, elle se livra au flot de sa pétillante gaîté naturelle, et son anglais hésitant fournit à Sophia un divertissement considérable en même temps que pas mal de matière à réflexions.

Elle apprit ainsi que le personnel était en grande partie chinois sous un majordome du nom de Chek Tsin – le « second oncle » de Chou Nu – qui jouissait de l’entière confiance du prince Victor et était, après celui-ci seul, le chef réel de la maison, son génie directeur. À l’entrée de l’hôtel se tenaient une poignée de domestiques anglais sous le maître d’hôtel Nogam, mais en fait, comme eux, celui-ci dépendait en dernier ressort de Chek Tsin.

Pourquoi il en était ainsi, Chou Nu l’ignorait. Sophia supposa que c’était parce que le prince Victor jugeait que ses hôtes occidentaux se sentiraient plus à leur aise avec des domestiques anglais ; ou peut-être que lui-même les préférait quand il s’agissait de son service personnel.

Les efforts de la jeune fille restèrent sans succès quand elle voulut savoir de Chou Nu pour quelle raison elle disait « Numéro Un » en parlant du prince Victor. La petite déclara ingénument que tous les Chinois de Londres l’appelaient ainsi ; et, pressée de questions, elle ajouta, avec autant d’impatience que sa douce nature le lui permettait, que c’était évidemment parce que le prince Victor était en effet un homme Numéro Un : chacun savait cela.

Un coup frappé à la porte interrompit le questionnaire de Sophia. Quand elle y eut répondu, Chou revint annoncer que l’honorable père de la princesse Sophia lui présentait ses augustes félicitations et sollicitait la faveur immédiate de la voir se rendre dans le studio.

En hâte Sophia se mit en quête des vêtements rejetés la veille en allant se coucher et, dans la négligence de la dépression et de la fatigue, laissés en vrac sur le parquet. Mais elle ne put les retrouver ; tous avaient disparu tandis qu’elle dormait. Chou Nu affecta une entière ignorance de leur sort ; et apparemment rien n’avait été fourni à leur place que des robes chinoises, somptueux costumes bien appropriés à une personne de haut rang. Sophia en fut donc réduite à s’en accommoder avec l’assistance de Chou Nu quant au choix et à l’arrangement protocolaires. Elle ne leur trouva d’ailleurs rien de malséant, mais c’était réellement un personnage de féerie qui la contemplait du fond de son miroir.

Ce fut toutefois d’un pas hésitant qu’elle quitta sa chambre, descendit le large escalier jusqu’au hall et se dirigea vers la porte du studio. Il avait été si beau, ce songe éveillé faisant suite à sa nuit de sommeil sans rêves, si beau qu’elle ne pouvait y renoncer sans regret.

Car Sophia n’avait pas oublié, elle ne pouvait oublier, qu’elle avait simplement réussi à bannir momentanément de son esprit l’amère désillusion ayant empoisonné l’heure qui eût dû être celle de sa plus grande joie.

S’entendre dire, par le père dont on vient à peine d’apprendre l’existence, qu’on est la fille d’un voleur fameux et d’une aventurière…

Il fallait plus que la simple force d’âme pour affronter le souvenir ravivé de cette honte.

Chose assez bizarre, elle se sentit comme un peu réconfortée en passant, dans le hall, devant le valet Nogam, et en répondant à son salut et à son sourire, Sophia se demanda confusément la cause de ce sourire si bienveillant ; il était entièrement respectueux, elle n’y pouvait discerner rien de plus ; et pourtant…

Elle réussit à présenter à Victor un visage calme, presque heureux, et à répondre gaiement, lorsqu’il lui demanda comment elle avait passé la nuit. La chaleur de son étreinte témoignait de la réelle affection qu’il lui portait ; et à la longue, sans doute, quand elle le connaîtrait mieux, elle y répondrait plus spontanément. Certes, se dit-elle, il le fallait ; elle s’exercerait, au besoin, à se souvenir que cet homme étrange était l’auteur de ses jours, l’objet naturel de sa piété filiale…

Mais aujourd’hui – et ceci, comme de juste, elle n’arrivait pas à le comprendre – un frisson léger mais invincible, perceptible pour elle seule, accompagna sa soumission aux caresses paternelles. Insuffisamment instruite pour voir que le costume du matin du prince Victor, par exemple, était un peu trop bien coupé, ou que l’ensemble de sa toilette était un peu trop voyant, – sous la parfaite correction mondaine du prince Victor, elle reconnaissait instinctivement qu’il manquait quelque chose chez cet homme ; le résumé de sa seconde impression était un confus désappointement, elle se sentait en quelque sorte frustrée, découragée, glacée.

Si elle fut capable de dissimuler sa déception, cela provint en partie d’une troisième personne, une inconnue dont la présence lui échappa en entrant, lorsque le prince Victor l’accueillit près de la porte, tandis que l’autre restait à l’écart, mi-dissimulée dans l’embrasure d’une fenêtre.

Toutefois, dès que le prince se détourna un peu en disant : « Je vous ai trouvé une amie, ma chère petite », Sophia, suivant son regard, aperçut une femme dont tous les détails de toilette et de maintien appartenaient indéniablement à une femme du plus grand monde et qui portait sur son visage des traces non moins indéniables de beauté.

Souriante et les mains tendues, l’inconnue s’approcha, tandis que Victor prononçait cérémonieusement :

— Sybil, permettez-moi de vous présenter ma fille. Sophia, Mme Waring m’a aimablement offert de présider à votre entrée dans le monde, de vous guider et de vous instruire et d’être en toute façon votre mentor.

— Ma chère petite ! s’exclama Mme Waring, en serrant les mains de Sophia et lui baisant la joue.

Et puis, regardant Victor, elle ajouta d’un air de tendre réminiscence :

— Mais comme elle lui ressemble !

— Oh ! s’écria Sophia, vous avez connu ma mère !

— Certes… et je l’ai aimée. (Sophia ne songea pas un instant à mettre en doute la sincérité de la femme, dont le charme et les manières étaient irrésistibles.) Il vous faudra tâcher de m’aimer un peu, en mémoire d’elle…

— Comme si l’on pouvait s’empêcher de vous aimer pour vous-même, madame Waring !

— Gentiment dit, ma chère petite. Vous avez hérité de votre mère autre chose que votre seule bonne mine. N’est-ce pas, mon prince ?

— Beaucoup plus. (Et le sourire énigmatique de Victor fit place à une expression de regret et de malaise.) Mais pas trop, espérons. L’hérédité, songea-t-il tout haut d’un air sombre, est une force si fatale dans nos existences…

Il eut un geste de souci et continua avec une intention caractérisée et avec cette netteté d’énonciation qu’il semblait toujours incapable d’oublier, quelque profondément ému qu’il fût :

— Plus que jamais, à présent que Sophia m’est rendue, je devrais souhaiter le passé autre qu’il ne fut, afin qu’elle débute dans la vie avec un handicap moins cruel de tendances ataviques… Mais quand je songe que ses parents…

— Je vous en prie ! supplia Sophia. Oh ! je vous en prie !

— Je suis au regret, ma chère petite. (Victor referma tendrement ses mains sur celles que la jeune fille lui tendait pour le faire taire.) C’est pour votre bien seulement que je me donne la peine de vous mettre en garde contre votre pire ennemie, je veux dire vous-même, ce moi qui est un si étrange composé de faiblesses héréditaires… Veuillez vous souvenir aussi que, quoi que vous fassiez, je ne vous le reprocherai pas, au contraire, vous pouvez compter implicitement sur ma compréhension sympathique. N’oubliez pas que, moi aussi, j’ai souffert et me suis combattu et finalement ai gagné la partie à un prix que je n’ai pas encore fini de payer, et que je ne paierai jamais complètement, je le crains, de ce côté-ci du tombeau.

Il poussa un profond soupir, et courbant la tête d’un air accablé, parut se perdre en une triste rêverie. Mais ce ne fut pas au point de subir l’interruption que Sophia s’apprêtait à formuler et qu’il arrêta d’un geste éloquent.

— Vous ne comprenez pas ? C’est pourtant naturel. Laissez-moi m’expliquer. Non : il n’y a pas de raison pour que Sybil… Mme Waring… ne puisse entendre. C’est une amie chère depuis de longues années, elle me comprend.

Murmurant un « Oh ! tout à fait », Mme Waring passa un bras affectueux autour des épaules de Sophia et doucement serra la jeune fille contre elle.

— Quand je résolus de renoncer à mes anciens errements, poursuivit Victor, il faut que vous le sachiez, ma chère enfant… j’avais des amis… d’un certain genre… qui m’en voulurent de ma défection, s’opposèrent à ma volonté et, voyant qu’ils ne pouvaient me détourner de mon dessein, devinrent mes ennemis. C’était il y a longtemps, mais jusqu’à ce jour plusieurs d’entre eux persistent dans leur inimitié… Il me faut être constamment sur mes gardes.

— Vous voulez dire qu’il y a du danger ? interrompit vivement Sophia, inquiète. Votre vie ?...

— Toujours, affirma Victor gravement.

Et avec un haussement d’épaules il ajouta :

— Ce n’est rien : pour moi, j’en ai l’habitude, je ne m’en soucie guère. Mais pour vous… c’est une tout autre affaire. Je crains beaucoup pour vous, mon enfant. C’est même pour cela que jusqu’à hier je n’ai jamais tenté de vous retrouver… croyant, à tort, que vous étiez en bonnes mains, bien soignée, heureuse… de peur que mes ennemis ne cherchassent à m’atteindre par votre intermédiaire. Mais quand je vis cette fâcheuse annonce, je n’osai tarder une heure de plus à vous mettre à portée de ma protection. Maintenant même, je sais que mes ennemis ne seront pas moins infatigables dans leurs tentatives pour vous ravir à moi. Vous serez suivie, épiée, harcelée, on vous mentira, on vous menacera… sans aucun répit. S’ils ne parviennent pas à vous enlever corporellement, ils chercheront à empoisonner votre esprit contre moi. C’est pourquoi, plutôt que de vous tenir prisonnière chez vous, je me vois obligé de vous demander une promesse.

Tout émue par la gravité mélancolique qui revêtait ses traits, la jeune fille s’empressa de protester :

— N’importe quoi… je ferai n’importe quoi plutôt que d’être une cause d’inquiétude pour vous qui êtes si bon.

Victor sourit tristement.

— Bon ? Pour ma propre fille ? ? Mais je vous adore, petite Sophia. Et ce n’est pas grand’chose que je dois vous demander : c’est simplement de ne jamais sortir seule, mais seulement en compagnie de Mme Waring ou de M. Karslake ou, mieux encore, de tous les deux.

— Oh ! je vous le promets…

— Ce n’est pas tout. Si par hasard vous vous trouvez seule en public, ne vous laissez pas adresser la parole par des étrangers ; refusez de les écouter.

— Je vous le promets.

— Et finalement : si quelqu’un cherchait jamais à vous tourner contre moi, venez me trouver aussitôt et racontez-moi tout ce qui le concerne.

— Je n’y manquerai certes pas, père.

— Bon. Je m’en rapporte à votre discernement et à votre franchise. Une autre fois, je vous expliquerai la chose plus en détail. Pour le moment… assez de ce sujet désagréable. Vous avez devant vous une journée chargée. Sur ma demande, Mme Waring a convoqué divers fournisseurs qui viendront ce matin prendre vos ordres pour monter un peu votre garde-robe. Si vous désirez des toilettes toutes confectionnées, il vous faudra, sans doute, passer l’après-midi à courir les magasins. Vous aurez une auto à votre disposition, et je vous donne carte blanche… Je souhaite qu’il ne vous manque absolument rien. Pourtant, je serai assez égoïste pour me réserver le bonheur de choisir vos bijoux moi-même.

— Oh ! s’écria Sophia, haletante. (Victor lui tendit les bras ; comment eût-elle pu le renier ?) Vous êtes trop bon pour moi, murmura-t-elle. Comment vous prouverai-je jamais ma reconnaissance.

La serrant contre lui, Victor eut un singulier sourire.

— Il se peut que je vous le dise un jour. Mais cela suffit pour aujourd’hui. Mes affaires m’appellent, et Mme Waring prendra soin de vous jusque dans la soirée, où je me promets le plaisir de dîner avec vous deux.

On entendit frapper. Il écarta doucement Sophia de lui, et dit d’une voix forte :

— Entrez.

La porte s’ouvrit, et Nogam annonça :

— M. Sturm.

Son nom à peine prononcé, un homme entra dans la pièce d’un air à la fois inquiet et agressif. C’était un individu de haute taille, vêtu de vieux habits et qui tenait la tête haute. À la vue de Sophia et de Mme Waring, alors qu’il s’attendait sans doute à trouver le prince Victor seul, il s’arrêta court, et manifesta son désarroi par la façon dont il se mit instantanément au garde à vous comme un militaire réunissant les talons avec un léger claquement, bombant le torse, raidissant les deux bras à ses côtés. Et pour un bref instant ses yeux hagards roulèrent dans leurs orbites. Puis, avec une précision mécanique, il s’inclina par deux fois, des hanches, très bas devant Victor avec un profond respect devant les femmes.

Victor étouffa une exclamation d’agacement.

Spontanément un mot s’imposa à Sophia, un mot français dans lequel la guerre avait emmagasiné tous les tons et les degrés de la haine et du mépris, l’épithète de Boche.

Effaçant aussitôt toute trace d’irritation, Victor lança à l’individu d’un air bonhomme et détaché :

— Ah ! vous voilà, Sturm ?

Puis, comme Sophia et Mme Waring s’apprêtaient à sortir, il ajouta vivement :

— Une minute, je vous prie. Puisque à partir d’aujourd’hui M. Sturm fait partie de la maison pour m’aider dans un travail de recherche que je vais entreprendre, mieux vaut vous le présenter sans tarder. Mme Waring, permettez-moi : M. Sturm. Et la princesse Sophia Wassiliewsky, ma fille…

Marmottant les noms à la suite de Victor, le nommé Sturm exécuta deux nouveaux saluts. En même temps il parut se ressouvenir que son port militaire était peut-être déplacé, et il l’abandonna pour affecter un air penché qui, aux yeux de Sophia, était presque insolent. Et indéniablement il y avait, dans les yeux qui guettaient hardiment les siens, quelque chose qui ressemblait fort à de l’insolence : un regard tout au moins équivoque et, intentionnellement ou non, des plus offensants…

Ce fut donc avec froideur qu’elle répondit à son salut, et elle fut bien aise lorsqu’un signe de tête du prince Victor lui permit de se retirer.

X

VICTOR

Ces quelques premières semaines d’émancipation de la lugubre existence qu’elle avait menée au Café des Exilés furent si remplies de merveilles pour Sophia qu’elle vivait la plupart du temps dans un état de surexcitation bienheureuse et continue.

Peut-être son plaisir était-il assombri par les nombreuses questions que le prince Victor s’obstinait à laisser sans réponse. Sophia connut de mauvais moments de perplexité et de dépression.

Et pourtant, si on lui eût demandé si elle était heureuse, elle aurait hésité, par crainte de paraître ingrate en se plaignant, elle qui avait à peine besoin d’exprimer un souhait pour le voir exaucé, elle qui voyait beaucoup de ses désirs se réaliser avant même qu’elle ait eu besoin de l’exprimer.

Elle avait depuis si longtemps aspiré à l’amour, cherchant en vain un être humain pour qui son affection serait une chose vitale et chère, qu’il lui semblait cruel de ne pas voir son désir réalisé. Comme il en avait été jadis avec maman Thérèse, il en allait de même à présent avec ce père si nouvellement révélé. Elle faisait de son mieux pour aimer Victor selon le devoir d’une fille ; et elle savait qu’il lui portait beaucoup de sollicitude ; mais quand elle consultait le plus profond de son cœur, Sophia n’y découvrait pas d’autre sentiment pour cet homme qu’une singulière espèce de crainte. Sa mine, son ton, ses allures, son être tout entier, lui inspiraient une forme sans nom d’antipathie, des appréhensions informulées, et une défiance que la jeune fille jugeait à la fois entièrement injustifiée et tristement décevante ; si bien que, malgré son désir et sa volonté de faire autrement, elle se surprenait involontairement à prétexter de banales occupations pour éviter Victor et, quand il n’y avait pas moyen de s’échapper, restait muette et mal à l’aise en sa présence ou saisissait la moindre occasion pour adjoindre à leur compagnie un tiers quelconque, n’importe qui : Mme Waring, Karslake, ou même le malencontreux Sturm.

Néanmoins, il y avait des fois, beaucoup trop fréquentes d’ailleurs, où tout à coup Victor oubliait ses préoccupations secrètes et, sans cérémonie, bouleversant toutes dispositions que Sophia avait pu prendre avec Mme Waring ou Karslake, trouvait d’autres plaisirs de son cru à lui faire partager avec lui seul : de longues randonnées à travers la campagne anglaise ; une loge au théâtre ; des petits dîners fins à eux deux dans des restaurants à la mode ; des promenades à cheval le matin dans l’allée de Rotten Row, où Victor semblait connaître tout le monde, tandis que pas une personne sur cinq cents ne paraissait le connaître – ou se soucier de le reconnaître.

Sofia, même, était souvent embarrassée de savoir pourquoi Victor paraissait si empressé, en dépit de ses affectations de hauteur, à prétendre obtenir un salut, même de personnes sans importance. Et elle remarqua aussi que son humeur devenait souvent exécrable à la suite de ces incursions dans les lieux fréquentés par les gens du grand monde. Mais ce fut pour de tout autres raisons qu’elle en vint à le redouter le plus.

D’une part, la conversation de Victor était d’ordinaire plutôt fastidieuse ; tout au moins le contraire d’amusante. Bien qu’elle l’acceptât comme père, il restait encore pour Sophia une sorte d’étranger. Et des étrangers, plus que des parents avec lesquels on vit en termes d’étroite intimité, on est en droit d’attendre quelques efforts pour se rendre intéressants. Tandis que – avec Sophia du moins – Victor semblait incapable de parler de plus de deux sujets, dont l’un ou l’autre prenait constamment le dessus dans ses pensées.

Il ne se lassait pas de mettre en garde Sophia contre les dangers de ces infirmités morales qu’il lui attribuait comme légitime héritage, et que, à en croire Victor, elle ne pouvait guère espérer de surmonter sans une lutte désespérée. Il lui fallait toujours se méfier, insistait-il, de crainte que la tentation d’un moment, survenue à l’improviste, ne fût trop forte pour elle et, par un acte non prémédité d’offense à la loi – fort probablement un vol – ne la réduisît à mener vis-à-vis du monde une existence de paria.

Pour lui rendre justice, la jeune fille n’était, en son for intérieur, pas impressionnée outre mesure par ce prétendu péril. Elle ne s’était jamais aperçue d’aucune propension telle que lui en attribuait Victor ; d’aussi loin qu’elle se souvenait, elle n’avait jamais été tentée de commettre des péchés plus graves que ceux qui consistaient à mentir de temps à autre à maman Thérèse pour échapper à une punition imméritée de la mégère ; et quant au vol, la seule pensée en était odieuse à Sophia.

Mais, inconsciemment, sans doute, la sempiternelle répétition des avertissements de Victor faisait son effet escompté sur cette âme sensible et impressionnable.

Puis aussi, par degrés, elle se rendit compte que le souvenir de l’attachement passionné qu’avait eu Victor pour sa mère possédait celui-ci à un degré voisin de la monomanie. Ce n’était que par un effort qu’il pouvait se contraindre à parler d’autre chose avec Sophia. Avec elle, il ne pensait qu’à cela ; si elle lisait correctement dans ses yeux, il passait souvent dans leurs profondeurs, pareilles aux éclairs de chaleur d’un soir d’été orageux, des lueurs qui l’effrayaient bel et bien, et elle éprouvait la crainte que Victor ne fût parfois en danger de confondre la fille avec la mère.

— Il n’y eut jamais pareille ressemblance, prononça-t-il une fois, perdu dans sa contemplation. Vous êtes plus semblable à elle qu’elle ne l’était elle-même.

Sophia fut à bon droit intriguée, et le laissa voir.

— Je veux dire que vous réincarnez ma vision de la femme que j’ai aimée et perdue… de la femme que je voyais en elle, et non de la femme qu’elle était.

— Perdue ? murmura la jeune fille.

La physionomie grisâtre se teinta d’une nuance de sombre passion.

— Elle ne m’a jamais compris, elle se conduisait mal avec moi. Un jour, dans un accès de dépit, elle s’est enfuie. J’ai tout fait… tout, je vous assure !… pour la faire revenir, mais…

Il étouffait de souvenirs amers… et il rappelait douloureusement à Sophia les masques grimaçants des diables chinois du studio. Mais la ressemblance disparut aussitôt ; elle vit au même instant les traits torturés se durcir dans leur habituelle expression d’austérité.

— Avant que j’aie pu la ramener au bien, vous étiez née… Puis elle mourut.

Toute sensible qu’elle fût à l’ellipse et craignant qu’il ne la complétât jamais si elle l’interrompait, Sophia ne put s’empêcher de pousser un soupir de regret et de pitié pour le sort de la mère qu’elle n’avait jamais vue, dont la mort prématurée avait mis fin à une existence jugée par elle insupportable auprès de Victor, pour des raisons inconnues, mais que néanmoins sa fille sentait plus ou moins compréhensibles.

Car Sophia avait dépassé dès lors le stade où elle voulait se faire accroire qu’elle n’était pas plus heureuse loin de son père.

Victor se méprit sur la nature du sentiment qui agitait la jeune fille, et il prit pour lui-même la compassion éveillée en elle par ces révélations.

— Mais ne vous chagrinez pas sur mon compte. Ce qui était perdu ne m’est-il pas rendu ? En vous mon amour ancien revit une fois de plus… ma petite Sophia !

Il saisit et pressa une main qui reposait entre eux sur la nappe. (Ils dînaient au Ritz, ce soir-là.) Et Sophia éprouva de nouveau l’inévitable et odieuse répulsion avec laquelle elle n’était que trop familiarisée.

Elle baissa la tête pour empêcher que ses yeux ne la trahissent.

— Les gens vont nous voir…

— Qu’est-ce que cela fait ? Ceux qui nous connaissent ne peuvent trouver rien de mal à ce que je serre la main de ma propre fille ; et les autres… mais qu’importe, du reste !… me prendront seulement pour le plus heureux gaillard du monde… que je suis !

Son ricanement et sa gaîté furent l’un et l’autre indescriptiblement abominables à Sophia, en lui rappelant le nommé Sturm ; lui aussi avait eu ce rire devant elle, dans les rares occasions où une proximité de hasard encourageait le Boche à entamer une de ses maladroites tentatives de flirt.

L’attitude de Sturm, à la vérité, intriguait Sophia jusqu’à l’exaspération ; c’est-à-dire en tant qu’elle l’offensait. Envers Victor, cet homme semblait montrer un respect aussi exagéré que profondément enraciné, avoisinant même la crainte, qu’il s’efforçait de dissimuler sous un air dégagé : en présence de Victor, l’individu, habituellement fanfaron et cassant, s’assouplissait aussitôt jusqu’à la servilité, il rampait comme un chien quêtant la faveur d’un maître brutal.

Néanmoins, dans l’opinion de Sturm, la fille de Victor ne semblait être rien moins qu’un gibier légitime et une source d’amusement dédaigneux à peine voilé ou pas du tout. Seul avec la jeune fille, Sturm prenait les airs d’un pacha prussianisé traitant de son haut une nouvelle odalisque.

Sophia détestait l’animal de tout cœur. Elle ne comprenait pas les mérites que Victor pouvait voir en lui. Quelle énigme plus obscure que cette formidable chose qui imprégnait l’atmosphère de la maison d’un secret relent de terreur ?… le fameux « travail de recherche » qui chaque jour tenait Victor chambré avec Sturm dans son studio de longues heures d’affilée, souvent en conciliabule avec d’autres individus du même acabit qui venaient sur rendez-vous à toute heure, mais en règle générale tard dans la nuit !

À ces conciliabules, Sophia le remarqua, Karslake ne participait jamais. Elle se demandait pourquoi. Il était, à son point de vue, si nettement supérieur, de physionomie franche, d’humeur et de langage disciplinés, bien élevé et de bon ton, intelligent et spirituel, et d’une loyauté absolue – ou Sophia se trompait complètement.

Elle n’avait pas tardé à deviner l’homme tel qu’il était derrière la ridicule petite moustache. Et déjà elle commençait à juger fade toute distraction que Karslake ne partageait point.

Mme Waring était indéniablement une femme exquise. Sophia ne pouvait assez se féliciter de l’heureuse chance qui avait désigné cette dame pour jouer à son égard le rôle de chaperon ; manquant de ce guide, la jeune fille se serait ingénument rendue coupable de multiples maladresses dans son nouveau milieu.

Et c’était à elle seule que Sophia devait le lent mais continuel élargissement de son horizon social. Car Sibyl Waring semblait littéralement « connaître tout le monde » ; et Sophia apprit bientôt à compter pour un jour perdu celui où Sibyl n’avait pas attiré sur sa protégée l’attention d’une personne de qualité et d’influence.

Ces personnes étaient pour la plupart des femmes aux noms ronflants et solidement étayées par un matelas de billets de banque. Mais Sophia n’était guère qualifiée pour les juger ni pour deviner que c’étaient de nouvelles riches tout comme elle, ou que si leur fortune eût été de plus ancienne fondation le nom de Wassiliewsky, en réveillant de sinistres échos dans leur mémoire, les aurait rendues sourdes au prestige attaché à son titre de princesse.

Elle ne pouvait donc que les accepter pour ce qu’elles paraissaient, et jugeait la plupart d’entre elles tout à fait charmantes. Et bien qu’elle eût encore à peine le temps de dépasser le stade préliminaire des rencontres de hasard et des petits thés sans cérémonie en public, elle commençait clairement à découvrir des perspectives de beaux jours futurs, où la princesse Sophia Wassiliewsky verrait non seulement des thés mais des dîners et des bals offerts en son honneur et serait invitée à passer de joyeuses vacances dans les maisons de campagne des gens avec qui elle avait contracté les plus étroites amitiés.

Mais pour l’heure actuelle, et en particulier dans l’affaire essentielle de prendre de l’agrément, Karslake était bel et bien une nécessité. Il pensait à tout, et n’oubliait rien, il était toujours fertile en nouveaux expédients si la distraction du moment menaçait de languir, et il était sujet à des accès soutenus de gaieté folle qui enchantaient Sophia, tant ils s’accordaient avec son propre désir de joie sans mélange.

Décidément elle eût été perdue sans Sibyl Waring ; mais sans Karslake, elle se fût sentie abandonnée.

XI

CRÈVE-CŒUR

Non préparée encore à se l’avouer même à elle, Sophia savait, en son for intérieur, qu’elle prisait la compagnie de Karslake pour autre chose encore que le simple amusement qu’il lui procurait : elle nourrissait pour lui un sentiment plus fort auquel elle se refusait à donner un nom. Malgré tout, ses moments de solitude connaissaient des rêveries délicieuses où elle évoquait Karslake, ses paroles et ses façons, les gentilles petites attentions qu’il l’avait accoutumée à attendre de lui et auxquelles ses manières donnaient un attrait singulier, inexprimablement doux et charmant.

Elle n’oubliait pas non plus tout à fait que jadis il l’avait si longtemps adorée avec une dévotion discrète au Café des Exilés, et qu’elle avait si mal répondu à son admiration – sans lui accorder une seule fois, durant tous ces mois, même un sourire – et avec quelle résignation il avait accepté l’indifférence mi-feinte, mi-réelle, qu’elle lui opposait.

Mais chaque fois que ses pensées la reportaient ainsi en arrière elle se rappelait l’homme qui, en ce jour si lointain, avait causé avec Karslake dans le café, de son propre passé misérable quand il était garçon à tout faire chez Troyon, à Paris, et qui en partant avait adressé à Sophia elle-même cet étrange coup d’œil de demi-reconnaissance tempérée de stupéfaction.

Elle essaya une fois d’entraîner Karslake sur le chapitre de ce personnage qu’il connaissait, mais la mémoire de Karslake se montra exceptionnellement rétive.

— N… on, dit-il après avoir réfléchi un bon moment-non, je n’arrive pas à voir qui vous voulez dire. C’est assez ancien déjà, vous comprenez. On rencontre tant de gens, d’un bout de l’année à l’autre, ils vous racontent un tas de balivernes…

— Mais cela ne pouvait pas être seulement de balivernes que vous parliez, insista la jeune fille, parce que… je m’en souviens… vous cherchiez tant à tenir secret ce que vous disiez, que la plupart du temps vous parliez ensemble un idiome des plus singuliers. J’entendais tous les mots (elle lui avait déjà expliqué les phénomènes acoustiques du Café des Exilés) et aucun ne signifiait rien pour moi.

— C’est idiot de ma part, mais je n’arrive pas à me souvenir de ce que ce pouvait être.

— Je le sais… à présent.

Karslake lança un coup d’œil oblique à Sophia.

— Depuis que j’ai entendu les domestiques parler si souvent chinois… à présent que j’y pense… (et les yeux de Sophia s’illuminèrent de triomphe) je suis sûre que ce devait être du chinois que vous parliez avec l’homme en question.

— Impossible, prononça calmement Karslake.

— Mais vous connaissez le chinois, voyons ?

— Pas un traître mot.

Sophia ouvrit la bouche pour protester, mais s’en abstint pour examiner attentivement le visage de Karslake. Il ne tenta pas de se dérober à son examen, il parut même s’y prêter ; mais dans ses yeux brillait un singulier regard énigmatique, et ses lèvres mi-souriantes avaient une expression risible.

— Monsieur Karslake ! prononça Sophia, sévèrement, c’est un mensonge.

— Je vous assure…

— Vous parlez chinois… avouez-le !

— Ma chère princesse Sophia, protesta Karslake, si j’avais connu un mot de chinois, je n’aurais jamais pu obtenir ma place auprès de votre père.

— Pourquoi pas ?

— Il a formellement stipulé que je devais ignorer ce langage.

— Quelle condition ridicule à poser !

— Sans doute le prince Victor avait ses raisons.

— Je ne puis me figurer lesquelles…

— Peut-être préférait-il un secrétaire incapable de comprendre tout ce qu’il disait à ses domestiques. Je n’ai jamais prétendu connaître tous les secrets du prince Victor, vous savez.

Après un court silence, Sophia demanda doucement :

— Tenez-vous tellement à cette place, monsieur Karslake ?

— L’obtenir signifiait pour moi plus que je ne peux vous dire… presque autant que de la garder aujourd’hui.

Là-dessus Sophia détourna les yeux, et durant le reste du trajet (ils revenaient en auto d’une matinée théâtrale et avaient déposé Sibyl Waring à son domicile de Mayfair), elle garda ses pensées pour elle.

Ils n’échangèrent que les plus banales politesses, jusqu’au moment où ils furent introduits dans le studio par Nogam, qui leur annonça que le prince Victor lui avait ordonné de servir le thé là et avait promis d’être bientôt de retour.

Le service à thé venait d’être disposé sur une petite table voisine de la cheminée dans cette salle dont le crépuscule assombrissait alors l’atmosphère déjà lourde de secrets. Il ne restait plus qu’à servir le thé lui-même, rite spécial interdit dans cette maison aux mains profanes et réservé à celles du majordome Chek Tsin en personne. Et on pouvait compter sur ce dernier pour ne pas faire son apparition avant que Nogam ne fût allé l’avertir que Victor attendait.

Ainsi donc, après s’être débarrassée de ses fourrures et assurée, d’un coup d’œil apparemment sans but mais en réalité scrupuleux, que l’abominable Sturm ne se dissimulait pas quelque part dans l’ombre, Sophia s’installa sur une chaise longue faisant face à la cheminée. Karslake, lui, resta debout devant le feu, qu’il considérait avec un sourire expectatif dont la jeune fille n’était qu’à demi consciente.

— Ne me pardonnerez-vous pas ? demanda-t-il à mi-voix, après un temps.

Sophia détourna son regard pensif du foyer rougeoyant.

— Vous pardonner quoi ?

— Ce que vous avez eu la gentillesse de qualifier de mensonge.

— C’est encore à cela que je pense.

En fait, elle n’avait plus pensé à rien d’autre. Il y avait tant de choses à considérer. Tout d’abord, que Karslake s’était rendu coupable de tromperie à l’égard de son père à elle. La tromperie en elle-même était une sorte de trahison. Et combien de fois Victor n’avait-il pas fait ressortir à sa fille les dangers qu’il courait, environné d’ennemis sans nom mais implacables, qui ne s’arrêteraient devant aucune infamie pour provoquer sa ruine !

Mais si elle lui disait que Karslake comprenait le chinois, elle perdrait son ami pour toujours : cela ne faisait aucun doute. Victor n’hésiterait pas un instant à le renvoyer – et même, Sophia était persuadée qu’il n’attendait qu’un prétexte pour se débarrasser de son secrétaire. Elle était fort observatrice, cette enfant de Soho, dont l’atmosphère d’un restaurant français avait avivé l’intelligence ; et plus d’une fois elle avait revu sur le visage de Victor l’expression que celui de papa Dupont revêtait si souvent quand il découvrait qu’un client du café prenait un intérêt trop personnel à la jeune et jolie demoiselle de la caisse. Une expression de jalousie insensée…

Risquer de compromettre la camaraderie qui était devenue si chère ? Ou manquer par omission à son devoir filial ?

Le choix était difficile ; mais Sophia le fit avec franchise. Ou plus exactement elle se persuada froidement qu’elle n’avait pas le choix, que dans les circonstances elle ne pouvait faire qu’une chose. Et durcissant son cœur et son regard, elle se leva pour affronter Karslake à conditions plus égales.

Mais quand elle vit qu’il attendait patiemment avec ce sourire amical qu’elle connaissait si bien, elle hésita assez longtemps pour qu’il pût la devancer par cette tranquille question :

— Eh bien, princesse Sophia ?

Et alors, chose étonnante, sa mémoire la trahit, la phrase qu’elle venait de préparer si soigneusement s’effaça entièrement de son esprit, et elle s’entendit prononcer d’une voix un peu tremblante :

— C’est très bien. Je ne le répéterai pas.

— Que je comprends le chinois ?

— Oui… C’est de cela qu’il s’agit.

— Alors, vous vous souciez ?…

Elle fut éperdue de savoir que ses sentiments avaient plus ou moins réussi à rompre leurs amarres et à échapper à sa direction. Cela ne contribua guère à améliorer les choses quand elle entendit se propre voix balbutier :

— Oui, comme de juste, je… je ne veux pas que vous… que vous ayez à partir…

Oh ! quelle vanité d’essayer de lui donner le change, à lui qui savait si bien ce dont elle se rendait compte alors pour la première fois !

— Parce que vous m’aimez un peu, princesse Sophia ?

— Mais… oui… comme de juste, je vous…

— Parce que vous savez que je vous adore, ma bien-aimée.

Et alors elle se trouva dans les bras de Karslake ; et sur ses mains elle sentit se poser des lèvres brûlantes…

Ainsi donc, à l’improviste, il était enfin venu à Sophia, cet Amour envers qui toute sa vie n’avait été qu’une longue attente, l’amour qui remplaçait le désert par une floraison de robes. Une joie débordante l’accabla, lui coupant les jambes et l’étourdissant, la laissant sans respiration et sans pensées autres que la pensée unique : enfin elle aimait et était aimée !

Pour un instant elle se perdit dans un rêve irisé de bonheur, sans aucune relation avec le monde matériel, oublieuse de la fuite du temps, ignorant toute autre chose que les bras de son amoureux et sa voix et ses lèvres.

Il avait pu se passer cinq minutes aussi bien que soixante, quand elle s’aperçut que Karslake dégageait doucement ses mains. Elle l’entendit chuchoter :

— Ma chérie, ma chérie ! Il nous faut être raisonnables. C’est la porte de rue que je viens d’entendre.

Peu à peu, elle comprit, et le laissa s’écarter d’un pas ou deux. Mais, toujours un peu éblouie par la splendeur de la révélation qui venait de lui être accordée, elle ne distinguait plus nettement aucun objet, si ce n’est le visage de son amoureux : la face de Victor flotta dans sa conscience comme brouillée par des voiles de brume, et l’expression aigre et menaçante de ce masque ne signifiait rien pour elle. Victor lui-même n’était qu’une image sans autre conséquence que de symboliser l’ancien ordre de choses auquel elle venait d’échapper par magie.

L’accent sarcastique des paroles de Victor lui fournit seul un indice de leur signification. Quelque peu dégrisée, remise en possession de ses facultés pensantes, elle savait cependant qu’elle ne recouvrerait son équilibre qu’une fois seule. Et murmurant une excuse, elle quitta la salle avec toute la dignité dont elle était capable.

La porte refermée derrière elle, elle s’arrêta dans le hall pour se ressaisir. Puis remarquant l’absence de ses fourrures, de ses gants et de son sac à main, et se rappelant qu’elle les avait laissés dans le studio, une raison confuse lui persuada qu’elle devait les reprendre avant de se retirer dans son appartement.

Beaucoup plus maîtresse d’elle-même, à ce moment, Sophia ne s’avisa point qu’il pouvait y avoir un motif quelconque l’empêchant de retourner dans le studio ou de se sentir embarrassée devant Victor. Au vrai, il avait surpris les deux amoureux ensemble, et Sophia n’était pas sûre du tout qu’il ne l’avait pas vue positivement dans les bras de Karslake. Et puis après ? Elle ne pouvait avoir honte d’un amour comme le sien ; et il était alors bien loin de sa pensée que Victor pût raisonnablement s’opposer à ce qu’elle donnât son cœur au secrétaire de son père.

Elle mit la main sur le bouton, le tourna, et poussa la porte – le tout d’un geste – puis s’arrêta, pétrifiée par le tableau qui s’offrait à elle devant la cheminée.

La porte était muette sur ses gonds, et Karslake lui tournait le dos. Victor, d’autre part, faisant face à Karslake et à la porte, avait sans aucun doute aperçu Sophia, mais il n’en laissa rien voir, et continua de dire son fait à Karslake d’un ton amèrement ironique.

— … trompez fort si vous vous imaginez que je vous paye vos gages pour faire la cour à Sophia derrière mon dos.

— Pardon, monsieur, répondit Karslake d’un ton égal, respectueux mais ferme. Vos instructions étaient, je crois, de gagner sa confiance. Eh bien… j’ai toujours constaté que l’amour était la seule clef sûre pour accéder à la confiance d’une femme. Bien entendu, si j’avais compris que cela vous chagrinerait pour une raison ou pour une autre…

Sophia n’en entendit pas davantage : inconsciemment, elle avait refermé la porte, s’empêchant à la fois de voir le rictus triomphant de Victor et d’entendre les paroles par lesquelles l’homme qu’elle aimait venait de se condamner sans retour et de précipiter la jeune fille des radieux sommets de l’extase dans les plus noires profondeurs de la honte et du désespoir.

L’instinct primordial poussa la jeune fille à regagner sa chambre pour y cacher sa souffrance ; mais la secousse l’avait étourdie jusqu’à la défaillance physique. Déjà elle pressait une main sur son cœur douloureux ; et tandis qu’elle traversait le hall pour regagner l’escalier, ses genoux se dérobèrent sous elle. Elle s’accrocha au balustre pour se retenir, en attendant de retrouver la force nécessaire pour monter.

Sortant des ombres tapies au fond du hall, le maître d’hôtel Nogam s’empressa d’accourir, les traits tordus par une grimace d’inquiétude, quand il reconnut le visage blêmi et décomposé de Sophia. Sa voix parut à la jeune fille extrêmement faible et lointaine.

— Que vous arrive-t-il, miss ?… Est-ce que je puis quelque chose pour vous ?

Elle réussit à secouer légèrement la tête et à émettre quelques syllabes inarticulées de négation, puis elle se mit à gravir les marches avec lenteur.

D’en bas, Nogam la suivit des yeux dans une pose d’indécision, comme tenté de la suivre et de lui offrir le soutien de son bras pour l’empêcher de tomber ; seule la crainte d’une rebuffade le retint. Mais les jambes presque inertes de Sophia la portèrent sans mal jusqu’au palier supérieur ; elle gagna l’asile béni de sa chambre, où elle s’abattit sur une chaise longue. Elle y resta immobile, l’œil sec mais sourde aux plaintives sollicitations de Chou Nu et morte à toute sensation autre que l’angoisse de son cœur humilié.

XII

SUSPECT

Vers le milieu de la soirée, Victor Wassiliewsky et son séide Sturm étaient assis sous la lampe de cuivre martelé qui mettait sur la table en bois de teck comme une oasis de lumière parmi un désert d’ombre ; leurs têtes se penchaient par-dessus un vaste amoncellement de livres et de papiers – plans imprimés et dessinés à la main, bizarres diagrammes, tomes de référence, documents tout noircis de colonnes de chiffres et de signes cabalistiques intelligibles uniquement aux initiés.

Ils étaient seuls dans le studio. Néanmoins, quand ils parlaient, c’était sur le diapason assourdi de gens qui s’entretiennent de redoutables secrets. À la distance de deux pas, il eût fallu savoir lire sur les lèvres pour saisir le sens de leurs paroles, et il eût fallu de plus être aussi familiarisé avec l’allemand qu’avec l’anglais.

Outre ces voix intermittentes et circonspectes, et d’une plume d’acier maniée par Sturm, on percevait dans la paix de la salle une succession de sons à peu près continue : un discret vrombissement ponctué de cliquetis assourdis, provenant de la cassette de bronze qui contenait l’appareil télautographique.

De temps à autre, lorsque ce bruit s’interrompait momentanément, Victor se levait, allait lire ce qu’avait écrit la pointe mécanique, arrachait le papier, et retournait à son fauteuil.

Plusieurs des dépêches ainsi reçues, il en donna connaissance à Sturm, qui à chaque fois accueillait cette politesse par une démonstration de gratitude, ajoutant parfois en commentaire quelques mots de satisfaction. D’autres fois, Victor gardait les messages pour lui et ajoutait leurs cendres fragiles à celles de leurs prédécesseurs sur le plateau de cuivre disposé à cet effet. À ces moments-là, Sturm se penchait plus bas sur ses écritures. Mais Victor devinait sans peine quel ressentiment brillait dans les yeux ainsi détournés à dessein ; et plus d’une fois son sourire froid et sardonique, à l’insu de Sturm, attesta l’exactitude avec laquelle il lisait ces sentiments vils dans l’esprit de son « secrétaire ».

Le bourdonnement d’une sonnerie sans timbre vint interrompre bientôt la marche monotone de leur travail. Sturm tressaillit violemment, laissa tomber sa plume et se tourna dans son fauteuil, en montrant à Victor un visage livide, où ses yeux noirs de fanatique luisaient comme des braises enflammées.

Sans que rien laissât voir s’il partageait l’émotion de Sturm ou même s’il s’en était aperçu, Victor tira tranquillement de dessous la table un appareil téléphonique, décrocha le récepteur et prononça une phrase banale de salutation. Puis il ajouta un bref « Oui », et après avoir écouté en silence quelques secondes : — Très bien… Dans cinq minutes, donc.

Sans plus perdre de temps avec l’auteur de l’appel, il raccrocha, remit le téléphone dans sa cachette et prit une cigarette avant de daigner voir le regard interrogateur que Sturm fixait sur lui.

Alors, élevant les sourcils avec une irritation bénigne, il annonça laconiquement :

— C’est Onze.

Une contraction nerveuse tordit la bouche de Sturm, et ses yeux brûlèrent d’un feu plus vif.

— Il vient ici ? Cette nuit ?

— Oui.

— Alors (et sa main décrivit un geste d’émotion) l’heure va sonner !

Victor prit un air excédé.

— Qui sait ? répliqua-t-il, comme on dirait : Qu’importe ?

— Mais… Dieu du Ciel !…

— Sturm, interrompit sévèrement Victor, si vous étiez un peu plus conséquents avec vous-mêmes, vous autres bolcheviks, on se fierait plus volontiers à votre sincérité. Mais quand on vous entend presque dans la même minute nier l’existence de la divinité et invoquer son nom !…

— Une simple façon de parler, murmura Sturm.

— S’il vous faut invoquer un patron spirituel, pourquoi pas Satan ? Ou c’est-il que vous ne croyez pas non plus aux puissances des ténèbres ?

— Je crois en vous.

— Comme vicaire temporel de Lucifer ? Grand merci ! Mais vous alliez dire ?

— Rien. Ou plutôt… que j’enviais votre flegme, Excellence. Vous prenez les choses avec un tel sang-froid !

— Pourquoi pas ?

— Alors que Onze va venir ici nous dire quand nous devons frapper ?

— Pourquoi pas ? répéta Victor. Nous sommes prêts à frapper à toute heure. Qu’importe si c’est cette nuit ou dans huit jours… puisque nous ne pouvons pas échouer ?

— Si seulement c’était certain !

— Cela dépend de vous.

— Justement, fit Sturm. Supposez que j’échoue.

— Eh bien, alors… je suppose… vous mourrez.

— Je sais. Et il en sera de même de nous tous, Excellence.

— Oh ! non. Détrompez-vous, mon ami. Je survivrai, moi. Vous, vous mourrez sûrement, et peut-être beaucoup d’autres avec vous ; mais je ne serais pas Numéro Un si j’avais mis la main à cette entreprise sans prévoir son échec. Mon moyen d’échapper est sûr.

— Je vous crois, grommela Sturm.

D’une main nonchalante, Victor chercha à tâtons et pressa un bouton encastré dans l’épaisseur de la table, près du bord.

— Vous avez raison. Quels que soient mes défauts, mon brave Sturm, ils ne comprennent pas l’hypocrisie ; je ne prétends pas, comme vos nobles bolcheviks, que je suis mis dans cette affaire pour le bien de l’humanité ou pour rien autre chose que mes propres fins égoïstes… le pouvoir, la richesse… (une légère pause préluda au mot final, énoncé sur un ton de sombre passion :)… la vengeance.

— La vengeance ? fit Sturm, stupéfait.

— J’ai plusieurs comptes à régler avant de pouvoir crier quitte à la vie… un surtout !

Scrutant attentivement ce visage assombri et induit en erreur par son air distrait, Sturm osa un sourire malicieux :

— Le Loup Solitaire ?

Languissamment, Victor tourna les yeux vers lui, et sous leur regard noir et terne le sourire se fondit rapidement en une grimace troublée qui s’excusait.

— Vous êtes malin, observa Victor, pensivement. Prenez garde : c’est un don dangereux.

Le valet Nogam ouvrit doucement la porte et s’approchant de la table, s’arrêta juste en dehors de la zone d’éclairage de la lampe. Mais comme Victor continuait à fumer d’un air absent, sans faire aucune attention à lui, Nogam se résigna à attendre avec une patience exemplaire digne de ce parfait modèle des serviteurs.

Victor s’adressa brusquement à lui, d’une voix tranchante qui tira de Sturm une étincelle d’espoir malveillant.

— Nogam !

— Oui, monsieur ?

— Où est la princesse Sophia ?

— Dans son appartement, monsieur.

— Et M. Karslake ?

— Dans le sien à lui.

— Alors, voulez-vous avoir l’obligeance de m’envoyer Chek Tsin.

— Oui, monsieur.

— Et dites, Nogam ! (Le valet qui déjà s’éloignait fit halte.) Je n’aurai plus besoin de vous cette nuit.

— Merci, monsieur.

Quand Nogam eut quitté la pièce, Sturm, remarquant le léger souci qui plissait le front de Victor, hasarda une insinuation :

— Excellence, est-ce que vous ne vous fiez pas trop à ce garçon, dites ?

— Vous croyez ?

— Il est trop parfait, si vous voulez que je vous dise… il ne fait jamais un faux mouvement.

— Ou bien il est ce qu’il paraît, auquel cas un faux mouvement serait contre nature ; ou il ne l’est pas, et il sait qu’une bévue entraînerait sa mort.

— Soit, mais je maintiens que vous vous fiez trop à lui.

— En quoi ?

— En lui laissant la liberté de parcourir la maison, l’occasion d’espionner, d’arriver à savoir qui vient vous voir et quand, et d’écouter aux portes.

— Vous l’avez surpris à écouter aux portes ?

— Pas encore. Mais un beau jour…

— Je ne pense pas. Je ne crois pas qu’il en ait besoin.

— Vous voulez dire, balbutia Sturm, troublé, que vous pensez qu’il sait… qu’il soupçonne ?

— Je pense qu’il est l’un ou l’autre : ou simplement Nogam ou l’un des plus grands comédiens qui soient. Dans l’un et l’autre cas, il est sans défaut… jusqu’ici. Mais s’il n’est pas purement et simplement Nogam, il doit avoir un moyen de savoir ce qu’on dit plus intelligent que d’écouter aux portes.

— Un microphone d’écoute secrète ?

— Rassurez-vous là-dessus. Chek Tsin fait des perquisitions régulières dans cette pièce. Dans la chambre de Nogam aussi. Il est certain qu’il n’y a ni microphone d’écoute installé ici ni aucun moyen à la disposition de Nogam pour se connecter avec une installation microphonique. Même, Nogam est surveillé de si près, et par des yeux plus habiles que les miens… que parfois je commence à craindre qu’il ne soit tout bonnement ce qu’il paraît.

— Alors vous le soupçonnez !

— Mon brave Sturm, je soupçonne tout le monde.

Sturm médita un instant là-dessus avant de reprendre :

— C’est Karslake qui vous a trouvé cet homme.

— Exact.

— Et Karslake…

— Ne s’est rendu coupable d’aucune autre trahison que de tomber amoureux de Sophia.

— Votre fille, Excellence !

— La demoiselle paraît contente… Je ne saurais blâmer Karslake.

— Mais lui pardonnez-vous ?

— Oh ! ça, c’est une autre affaire. Je ne suis pas d’un tempérament à rien pardonner, Sturm… pas même d’être trop malin.

Victor prit une liasse de papiers, et Sturm, murmurant une excuse, songea quelques instants au coup droit qu’il venait de recevoir. À la fin, il reprit :

— Si vous pouvez vous convaincre que Nogam est un traître… commença-t-il dans l’intention de continuer : « Il vous faudra voir dans Karslake son complice avéré. »

Mais Victor ne le laissa pas achever. Il interrompit :

— Rien ne pourrait me faire plus de plaisir. Arrivez-y par tous les moyens… si vous pouvez… et vous aurez mérité ma reconnaissance éternelle.

Intrigué, Sturm le questionna des yeux.

— Le plus grand service que je puisse demander à quelqu’un, élucida Victor avec un sourire qui fit frissonner Sturm, c’est de me prouver que Nogam est ce que je le soupçonne d’être. (Sa main s’allongea sur la table et se referma lentement, les doigts crispés, comme une serre meurtrière.) Je ne demande pas de plus grande faveur au ciel ni à l’enfer !…

Il s’interrompit brusquement. Entré sans bruit sur ses socques de feutre, Chek Tsin s’était arrêté devant Victor, en lui adressant une profonde révérence.

— Vous y avez mis le temps, grommela Victor (Et Chek Tsin eut un sourire serein.) Je veux que vous veilliez à la porte cette nuit, reprit Victor. Onze est attendu à tout moment. Vous n’avez pas besoin de l’annoncer, il vous suffit de l’introduire.

— Entendre, c’est obéir.

Comme le Chinois allait saluer pour se retirer, Victor reprit :

— Attendez ... Karslake est dans sa chambre, je suppose ?

— Oui, maître.

— Et Nogam ?

— Il vient juste de monter à la sienne.

— Quand avez-vous perquisitionné chez eux pour la dernière fois ?

— Pendant le dîner.

— Et comme de juste vous n’avez rien trouvé ? (Chek Tsin acquiesça d’une inclination.) Faites en sorte que ni l’un ni l’autre ne quitte sa chambre cette nuit. Mettez un surveillant devant chaque porte.

— C’est ce que j’ai fait.

D’un signe Victor le congédia.

XIII

L’OIGNON

Sous les combles, dans une mansarde spacieuse tendue d’un papier hideux et meublée de tristes et massives reliques du début de l’époque victorienne, le valet Nogam poursuivait méthodiquement ses préparatifs pour se mettre au lit.

Des yeux inquisiteurs, s’il y en eût eu – et il y en avait, à la connaissance de Nogam – l’auraient vu suivre pas à pas un programme invariable dont il ne s’était guère départi d’un seul geste depuis son arrivée dans l’hôtel voisin de la Porte de la Reine Anne.

Défaisant le gilet de sa livrée de soirée, il libéra de sa boutonnière une lourde chaîne de montre en argent, tira de sa poche une montre d’argent à la vieille mode, de ce style obèse qui valut aux premières horloges portatives le surnom d’« ognon », et, ouvrant le derrière du boîtier, y inséra une clef attachée à l’autre bout de la chaîne. Ce remontage fut une opération laborieuse et prodigieusement bruyante. Après quoi, Nogam rabattit le couvercle avec un fort claquement et respectueusement déposa la montre sur le dessus en marbre d’un secrétaire en noyer.

Puis il suspendit habit et gilet sur le dos d’une chaise qui se trouvait entre le pied de son lit et la porte. Il se pouvait que le simple hasard eût décrété le choix de cette chaise pour cet usage dès le premier soir passé par Nogam dans cette chambre ; quoi qu’il en fût, il n’était pas vraisemblable que, ayant établi ce précédent, Nogam dût s’en départir. Et en tout cas, la chaise drapée par l’habit empêchait efficacement de voir dans la chambre par le trou de la serrure.

Néanmoins, Nogam poursuivit les rites de son coucher avec tout autant de lenteur et d’absence de pensée que précédemment. On ne sait jamais : il pouvait y avoir d’autres trous d’observation dans les murs.

Son pantalon, bien plié, il le déposa sur le siège de la chaise. Puis il ôta ses bottines à élastiques, passa une paire de vieilles pantoufles, porta les souliers dans le corridor, referma la porte et donna un tour de clef à la serrure.

Pendant tout ce temps, ses traits avaient gardé leur expression habituelle de morne et bénévole soumission que tout le monde dans la maison lui connaissait. Nogam dans sa mansarde ne différait en rien du personnage sans pensée qui, en bas, accomplissait par routine les devoirs prescrits par ses fonctions.

Ayant passé une chemise de nuit de cotonnade, il s’agenouilla quelques minutes à côté de son lit dans une attitude pieuse, puis se levant ouvrit la fenêtre, reprit l’ognon sur le secrétaire pour le nicher sous son oreiller, se glissa entre les draps et ouvrit à l’endroit marqué une bible revêtue de drap noir.

Sur la table de nuit, une vieille lampe électrique au cordon effiloché et à l’abat-jour poussiéreux resta allumée le temps voulu pour permettre à Nogam de lire un petit chapitre. Puis il mit la bible de côté, poussa un bâillement las et éteignit la lampe.

Des ténèbres profondes s’emparèrent alors de la chambre, à peine atténuées par la réverbération des lumières de la ville sur le ciel, au dehors. Et dans cette obscurité, Nogam s’offrit le luxe de cesser d’être Nogam. Une lumière subitement projetée sur son visage eût révélé une vive et alerte intelligence, transfigurant le masque apathique de tous les jours. En outre, elle eût fait de la durée probable de l’existence de Nogam un intéressant problème.

Sous le couvert des ténèbres, par ailleurs, il se livra à un certain nombre de mouvements que Nogam, le ci-devant Nogam, n’aurait pas songé à faire.

Son premier geste fut de retirer l’ognon de dessous son oreiller, son second de rouvrir le couvercle du boîtier d’argent et puis le couvercle intérieur – choses qu’un pouce adroit accomplit sans bruit.

Dans l’intérieur spacieux du boîtier – dont les antiques rouages massifs avaient été remplacés par un mouvement moderne extra-plat qui laissait beaucoup d’espace utilisable en arrière du cadran – des doigts sensitifs extrairent un disque métallique d’environ la dimension et l’épaisseur d’un collier d’argent. Une face de ce disque était perforée de trous nombreux, l’autre, sans ouverture, possédait un axe court autour duquel s’enroulaient plusieurs pieds de fil conducteur extrêmement fin.

Dévidant le fil conducteur et courbant l’extrémité libre en forme de crochet rudimentaire, notre homme attacha ce dernier au cordon de sa lampe de chevet en un point, localisé par le toucher, où une minime section du fil électrique de lumière était mise à nu par un défaut de l’isolant.

La liaison directe fut ainsi établie avec un microphone dissimulé dans le pied de la lampe de cuivre sur la table du studio, trois étages plus bas, et le côté perforé du récepteur microphonique servant d’écouteur, on pouvait entendre chaque mot prononcé par les conjurés.

L’homme couché dans son lit adressa un hilare sourire aux bienveillantes ténèbres – ce qui fut une pure volupté pour ses muscles faciaux crispés et contraints à garder le masque de Nogam pendant dix-huit heures par jour. Il allait enfin moissonner la récompense de trois mois de préparatifs et de trois semaines de liberté prise – de façon nécessairement intermittente et chaque fois à quel risque – avec l’installation électrique de la maison.

Il resta immobile pendant longtemps, à écouter…

XIV

CONFÉRENCE DES DAMNÉS

Dans le silence du studio, une voix à l’accent irlandais faisait résonner ses cadences musicales.

— À la fin de cette semaine, pour sûr, Votre Excellence… dans trois jours… il y aura conseil secret des ministres à Downing Street, présidé par Sa Très Gracieuse Majesté en personne ; l’urgence extraordinaire étant forcée par ce joli coup de pied que mes compatriotes envoient à l’Angleterre par-dessus le canal Saint-Georges… que Dieu bénisse leur besogne !

L’orateur eut un petit rire qui découvrit ses dents blanches au prince Victor de l’autre côté de la table jonchée de paperasses.

— Ou, en langage plus parlementaire, par la question irlandaise. Mais on n’en entendra plus parler, je pense, une fois que nous aurons proclamé le gouvernement des Soviets d’Angleterre.

Victor acquiesça d’une inclination grave.

— Vous avez ma parole là-dessus, dit-il.

Et après un moment de pensive réflexion :

— Vous parlez sans doute d’après les faits ?

— Assurément. J’arrive tout droit de la Chambre des Communes pour vous apporter la nouvelle sans retard. Il y a plus d’un avantage à être député irlandais en ces jours-ci.

— D’autre part, Onze (Victor appuya sur le nom de nombre comme pour rappeler à l’Irlandais que même un membre du Parlement pour l’Irlande ne tenait pas une plus haute place dans son estime que tout autre sous-ordre dans son association de conjurés anonymes), malgré cela, il me semble que vous n’êtes pas fixé quant à la nuit.

— J’allais vous dire que ce sera demain soir ou plus probablement samedi… dimanche au plus tard. Je le saurai très à temps, bien avant l’heure désignée ; et cela doit être, pour que, de votre côté, vous soyez prêt.

— Il suffira de me prévenir une heure à l’avance, acquiesça Victor. Nous sommes prêts depuis des jours, n’attendant que l’indication que vous nous apporterez, quand vous l’aurez définitivement.

L’Irlandais ricana.

— C’est difficile à croire. Non pas que je songe à douter de votre affirmation, monsieur… mais vous-même ne pouvez nier que vous devez avoir été vite en besogne pour préparer l’Angleterre à la révolution en moins de trois semaines.

— Je me suis activé, concéda Victor. Mais la besogne n’était pas si difficile… On sème aisément les graines de révolution dans un sol labouré à fond par les forces de mécontentement. La moisson pourra se faire dans trois jours.

— Et l’enfer se déchaînera ! conclut l’Irlandais avec un rire nerveux.

D’un ton sec, Victor commenta :

— Précisément.

— On ne fait pas d’omelettes, intervint Sturm, dogmatique, sans casser des œufs.

— Et tous les fleuves, sans doute, vont à la mer ? Comme vous en savez, Herr Sturm ! Est-ce le portefeuille du ministre de l’Instruction publique que vous avez choisi pour vous, après que l’explosion aura eu lieu… si la question n’est pas indiscrète ?

— Vous autres Irlandais, vous êtes tous fous, ronchonna l’Allemand… vous avez la manie de rire. Vous riez de moi, alors que vous me confiez votre vie même, alors que vous vous en remettez à mon intelligence pour rendre possible les soviets d’Angleterre et la liberté de l’Irlande.

— Ma parole ! mais vous n’y êtes plus, mon ami. Si c’était à vous et à votre intelligence que je devrais me confier, je deviendrais moi-même un violent réactionnaire et conseillerais à l’Irlande de se soumettre et de vivre en paix avec l’Angleterre. Dans cette ténébreuse affaire, je ne veux croire en personne, sauf à lui… Numéro Un.

— Vous avez changé de ton depuis ce fameux soir, à la Lune Rouge, lui rappela Sturm avec colère.

Victor coupa court à la dispute :

— Avec votre permission, messieurs, cela suffit, dit-il tranquillement.

Et s’adressant à l’Irlandais, il ajouta :

— Vous comprenez le danger, je crois, de rester dans le quartier condamné… c’est-à-dire excepté en plein air ?

— Je ne puis vous assurer que je m’en rends tout à fait compte.

— C’est simple : aucune personne se trouvant dans une maison quelconque alimentée de gaz par les canalisations de l’usine de Westminster ne sera en sûreté pendant des heures après que la formule de Treize aura commencé à opérer. Ce que je vous conseille, c’est de vous éloigner de ce quartier.

— Vrai, je n’y manquerai pas ! Mais vous-même, comment ferez-vous dans cette maison ?

— Je passerai la fin de la semaine hors de Londres, répliqua Victor, pas trop loin, comme de juste, et (l’ombre d’un sourire satirique passa sur sa face) prêt à répondre à l’appel de mon pays en danger… Les quelques associés qui resteront ici seront pourvus du nécessaire pour leur protection. De plus, on avertira tous les hommes de confiance.

— Et les autres ?…

— Il en sera pour eux à la volonté du Destin.

— Femmes et enfants, sympathisants inconnus et partisans de toutes catégories ? insista l’Irlandais avec une horreur incrédule… tous ?

— Tous, affirma Victor, froidement. Nous qui servons des passions primordiales qui provoquent les révolutions, ne pouvons nous permettre des délicatesses de scrupules. Que représentent quelques vies de plus ou de moins dans Londres ? Ces Anglais se reproduisent comme des lapins.

— Je conçois, dit Onze d’une voix indistincte.

Il resta bouche bée use minute, puis consulta hâtivement sa montre.

— Il me reste à vous souhaiter la bonne nuit et des rêves agréables. Pour moi, je n’irai sûrement pas me coucher ce soir sans être suffisamment ivre pour ne pas rêver de tout cela.

Victor sonna Chek Tsin pour reconduire l’Irlandais à la porte.

— Une question encore, si vous ne la jugez pas déplacée, fit Onze en hésitant. (Et Victor inclina aimablement la tête.) Avez-vous pensé à un échec ?

— J’ai pensé à tout.

— Eh bien, et si nous échouons ?…

— Comment, par exemple ?

— Comment pourrais-je prévoir l’infernal accident capable de démolir nos plans ? Il peut arriver n’importe quoi. Votre bon ami le Loup Solitaire, par exemple…

— Vous ne l’avez pas encore oublié ? interrogea Victor, en simulant la surprise. N’avez-vous pas remarqué que depuis le jour où ce gaffeur n’a pas réussi à trouver la salle du Conseil cette nuit-là (la rafle à la Lune Rouge ne lui a rapporté qu’une poignée de Chinois, joueurs et opiomanes), il nous a laissés à nos occupations ?

— C’est bien pourquoi je me demande ce qu’il peut mijoter. Ces types-là ne sont jamais plus dangereux que quand ils se tiennent tranquilles.

— Rassurez-vous. Je vous ai promis, voilà trois semaines, que son opposition ne durerait pas au delà de ce fameux soir. Elle a cessé. Lanyard sait que j’ai sa fille avec moi, et qu’un coup à mon adresse ne manquerait pas d’atteindre d’abord sa fille.

— Vous êtes évidemment mieux renseigné que moi…

L’Irlandais parti, le prince Victor se tourna vers Sturm.

— Vous avez besoin d’une bonne nuit de sommeil, suggéra-t-il avec une sollicitude affectée. Qui sait, mon cher, si demain ce ne sera pas votre dernière nuit ?

Il tomba aussitôt dans une rêverie lointaine, accoudé sur la table, le menton sur les bouts de ses doigts joints, les yeux baissés, immobile.

Démoralisé, mais n’osant le montrer, l’Allemand déblaya le tas de paperasses, les classa dans leurs dossiers, et se retira. Chek Tsin vint le remplacer, circulant sans bruit par la pièce, remettant les ouvrages de référence sur leurs rayons et empilant les dossiers dans un coffre-fort massif caché derrière un paravent de laque. Cela fait, il avança devant son maître, en une pose respectueuse mais non entièrement dépourvue de familiarité.

Sans changer d’attitude, sans même remuer un cil, Victor dit en Chinois :

— Demain, vers la fin de l’après-midi, je filerai en auto à la campagne avec la jeune Sophia. Je resterai absent trois jours… peut-être. Je vous laisserai un numéro de téléphone, dont vous n’userez qu’en cas d’urgence. Aussitôt après mon départ, vous renverrez tous les domestiques anglais, avec un trimestre de gages d’avance au lieu de préavis. Karslake vous fournira l’argent.

— Il ne vous accompagne pas ?

— Non.

— Et Nogam ?

Victor parut hésiter.

— Que pensez-vous de lui ? interrogea-t-il enfin.

— Ce que j’ai toujours pensé.

— Que c’est un espion ?

— Oui.

— Mais sans fondement matériel à vos soupçons ?

— Aucun.

— Vous n’avez pas manqué de le surveiller de près ?

— Comme un chat guette une souris.

— Et… rien ?

— Rien.

— Malgré cela, je partage entièrement votre avis, Cheng Tsin. Je flaire la trahison.

— Comme moi.

— Nogam m’accompagnera en qualité de valet de chambre. Cela me permettra ainsi d’ouvrir l’œil sur lui. Que Chou Nu se prépare à venir avec nous comme femme de chambre pour la jeune Sophia. En mon absence vous vous conformerez aux instructions que je vous laisserai par écrit. À leur défaut, considérez Sturm comme mon représentant personnel. Dans la circonstance que vous savez, Sturm vous préviendra à temps pour faire évacuer la maison.

— Par tout le monde ?

— Par tous les domestiques, excepté ceux dont vous auriez besoin pour garder le Karslake. Vous serez munis par Sturm de moyens de protection individuelle.

— Et Karslake ?

— Je ne suis pas encore décidé à son sujet.

— Entendre, c’est obéir.

Victor retomba dans une nouvelle rêverie qui dura si longtemps que la patience de Chek Tsin faillit lui manquer. À la fin, le silence fut rompu par deux mots :

— Le cristal.

Dans une vitrine au bout de la pièce, Chek Tsin alla prendre une boule de cristal supportée par les dos de trois dragons d’or se tenant queue à queue, superbes spécimens, de l’orfèvrerie chinoise. Cette boule il la plaça soigneusement sur la surface en bois de teck noir à côté de Victor.

— Et maintenant, allez dire à la jeune Sophia que je désire la voir.

— Et si elle vous envoie de nouveau ses excuses ?

— Dans ce cas, prévenez-la que je me verrai dans l’obligation de monter à sa chambre.

XV

INTUITION

Elle n’avait pas pensé, comme de juste, à descendre pour dîner ; elle avait, à sa place, envoyé dire à Victor qu’elle le priait de l’excuser de ne point paraître à ce repas. Puis, incapable de supporter plus longtemps les efforts de Chou Nu pour la réconforter et la distraire, Sophia avait quitté sa toilette de ville et passé un peignoir, et, renvoyant la soubrette, était retournée à la chaise longue sur laquelle elle s’était jetée en regagnant tout d’abord le sanctuaire de sa chambre, dans le vain espoir de sangloter à cœur perdu sur sa misère.

Durant des heures dont elle ignora le nombre, ce fut à peine si elle remua. Même la bénédiction des larmes lui était refusée. Seule avec son immense et irrémédiable chagrin, elle resta couchée dans les ténèbres atténuées seulement par la clarté du ciel filtrant à travers les rideaux de fenêtre ; elle haïssait la vie impitoyable ; elle haïssait la duplicité qui avait amené Karslake à lui faire une cour mensongère, mais, chose inexplicable, au lieu de détester Karslake lui-même, elle méprisait par-dessus tout celui à qui elle se sentait redevable de cette dose débordante de crève-cœur et d’humiliation, l’homme qui se disait son père.

Car si Karslake lui avait fait une cruelle injure en la forçant d’avouer l’amour qui s’était développé en son cœur durant toutes ces semaines, alors qu’il ne faisait que s’amuser ou servir un secret dessein – à qui en revenait la responsabilité initiale ?

Qui avait inspiré à Karslake, comme il l’affirmait, de « gagner sa confiance », en lui laissant le choix des moyens pour y arriver ?

Et… pourquoi ?

Cette question marqua un revirement dans la descente de Sophia vers le nadir de la honte et du tourment ; dès l’instant où elle en eut saisi clairement la signification (il lui fallut longtemps pour en arriver là), la couleur de ses pensées prit une autre teinte, et l’acuité de son chagrin s’atténua tandis que l’irritation excitée par l’examen critique de la conduite de Victor devenait plus aiguë.

Pourquoi le soi-disant auteur de ses jours avait-il jugé indispensable de changer un employé à sa solde de gagner la confiance de sa fille ?

Qu’est-ce qui avait rendu si nécessaire à ses yeux de gagner sa confiance à elle ?

Qu’est-ce qui lui avait fait croire que Sophia répugnerait à la lui accorder, ou qu’elle la donnerait plus probablement à un autre ?

Pourquoi Victor avait-il hésité à solliciter sa confiance de sa propre bouche, ou par ses propres mérites ?

On aurait cru que, s’il était son père…

Si !

Mais l’était-il ?

Sophia se redressa vivement, frémissante de révolte. Son pouls s’accéléra comme sa respiration, ses yeux attentifs fouillèrent les ombres, comme si elle songeait à leur arracher de force une réponse au mystère de sa situation dans la maison de Victor Wassiliewsky.

Quelle preuve avait-elle qu’il était son père ?

Aucune autre que sa parole… Oui, et aussi celle de Karslake… Aucune qui résisterait à l’épreuve du scepticisme, aucune que le sentiment ou la raison seraient capables de proposer et de soutenir. À coup sûr, elle ne ressemblait au prince Victor sous aucun rapport, ni par la physionomie, ni par le caractère, ni par la façon de penser. Dès le début, elle avait été inquiétée et même attristée par son impuissance, sa totale incapacité, de réagir émotionnellement à leur prétendue parenté. Et pourtant, il devait exister entre père et fille une sorte de lien ou d’affinité spirituelles, un quelque chose tendant à les rapprocher – même si aucun des deux n’avait jamais vu l’autre. Tandis qu’elle n’avait jamais éprouvé pour Victor aucune sympathie, mais au contraire de la timidité et une réticence de sa part qui s’était depuis peu transformée en une indiscutable antipathie[5]. Puis l’attitude de cet homme envers elle soulevait une question qui répugnait tellement à sa compréhension que jamais, avant ce soir, Sophia n’avait admis son existence et ne lui avait accordé aucune place dans son cœur.

Elle avait vu des clients au Café des Exilés boire à la santé de leurs amies avec des regards pareils à ceux que Victor Wassiliewsky réservait pour la jeune fille qu’il proclamait son enfant.

Qu’était-il donc, s’il n’était pas son père ?

N’aurait-il prétendu aux droits paternels qu’en vue de les utiliser dans quelque dessein secret – comptant peut-être se servir d’elle comme d’un appeau dans cette ténébreuse machination qu’il ne cessait de préparer dans son studio (avec pour collaborateurs des canailles comme Sturm !) ce mystérieux « travail de recherches » qui mettait dans l’atmosphère de la maison un relent pestilentiel d’intrigue, de furtivité, de crainte – ou peut-être (chose plus simple et plus terrible) projetant de se venger un jour à sa façon sur la fille, des prétendues injures qu’il avait reçues de la mère, cette pauvre morte dont il ne s’arrêtait pas de noircir la mémoire, tandis que son souvenir allumait des feux dans ces yeux autrement si ternes, opaques et impénétrables !

À la longue, Sophia se trouva incapable de rester assise, ce n’était que par l’action sous une forme quelconque qu’elle pouvait espérer rendre un peu d’équilibre à son cerveau et à ses nerfs. Une pensée prenait forme, réclamant la priorité sur toute autre, la pensée de la fuite ; nourrie de sentiments qui, aussi longtemps qu’elle restait dans l’ignorance de l’exacte vérité concernant leur parenté, il lui était impossible de vivre plus longtemps sous le toit de Victor, à manger son pain et son sel, à s’efforcer de subir ses amabilités dont elle ne pouvait s’empêcher de trouver la bonne foi suspecte, et qui ne lui inspiraient qu’antipathie, crainte et méfiance.

De toute évidence, elle devait se soustraire à sa protection, cette nuit même, avant qu’il pût deviner son projet et agir pour en entraver l’exécution.

Sophia mit pied à terre. Une de ses mules était tombée. À demi consciemment, elle la chercha du bout de son pied chaussé de bas. Avec la mauvaise volonté des choses, la mule refusait obstinément de se laisser reprendre. Mais sous son pied la jeune fille sentit quelque chose bruire et craquer légèrement. Elle se baissa et ramassa une enveloppe carrée, blanche et cachetée.

Allumant une lampe voisine, elle examina sa trouvaille, qui ne portait aucune adresse. Comment cette lettre avait pu arriver là, elle ne pouvait l’imaginer… à moins que Chou Nu l’eût laissée tomber par inadvertance, et qui semblait aussi peu probable que de supposer qu’elle l’avait déposée là exprès ; car cela eût signifié que Chou Nu s’était laissé soudoyer pour porter un billet clandestin à sa maîtresse ; et Sophia savait que la jeune Chou était à la fois trop loyale envers son « second oncle » et redoutait trop Numéro Un pour être corruptible.

Néanmoins, l’enveloppe se trouvait là ; et personne autre que Chou Nu n’était entrée dans la chambre depuis que Sophia y était venue tout droit du studio, vers la fin de l’après-midi.

Il était à la rigueur possible, cependant, – du regard Sophia mesura la distance – qu’une main adroite et un coup de poignet vigoureux eussent pu glisser l’enveloppe sous la porte et l’envoyer voler en travers du parquet jusqu’au pied de la chaise longue.

Mais personne n’aurait osé faire cela sans un motif puissant de désirer communiquer secrètement avec Sophia.

Elle déchira le bord de l’enveloppe et en retira une simple feuille de papier à lettre couverte d’une écriture qu’elle ne connaissait que trop bien. Son cœur bondit…

 

Je vous implore, par charité, de ne pas me condamner sans m’entendre. Après que vous nous avez laissés dans le studio, j’ai vu les yeux de votre père guetter la porte tandis que nous parlions, et j’ai dû parler, mon aimée, parce qu’il me fallait le faire… ou perdre le droit, qui m’est aussi cher que la vie, de rester auprès de vous, de vous servir et de vous protéger. Je lui ai menti parce que je vous aimais. Mais j’ai toujours été sincère envers vous…

Si ceci vous paraît obscur, je vous prie d’être patiente et charitable jusqu’à ce que je trouve l’occasion de me justifier de cet unique mensonge existant entre nous… et qui est, par comparaison, presque insignifiant, puisque tout ce qui importe est la seule grande vérité de ma vie, à savoir que je vous aime éperdument.

Si certaines questions troublent votre esprit, je vous supplie de ne pas le lui laisser savoir. Votre unique sauvegarde consiste maintenant en ce qu’il continue à croire que vous ne soupçonnez rien… Surtout, faites de votre mieux pour paraître vous plier à ses désirs, quelque étranges et déraisonnables qu’ils puissent vous sembler. Il ne se passera plus que quelques jours avant que je puisse vous revendiquer pour mienne et me rire de ses prétentions.

R. K.

 

Singulière lettre d’amour ; mais c’était la première que recevait Sophia. Si elle en resta pensive, elle n’en devint pas moins, par ailleurs, illogiquement heureuse. Quand Chek Tsin frappa à sa porte, elle froissa la lettre dans son peignoir avant de répondre.

Quand on est à l’âge d’aimer, ce n’est jamais au père qu’on accorde le bénéfice du doute.

XVI

LE CRISTAL

Telle une ombre furtive et triste évoquée par le malin génie d’une chambre hantée, une forme gracile et pâle en draperies mollement flottantes se glissa par la porte et, s’avançant sans bruit dans l’obscurité, fit halte, puis attendit les paroles de bienvenue qui tardèrent tout d’abord.

Plusieurs minutes, Victor ne donna pas signe de vie, et dans toute la salle rien ne remua que de fantomatiques tourbillons de fumée qui s’élevaient lentement d’un encensoir d’or battu.

La grande lampe de cuivre ne brûlait pas, et il n’y avait pour tout éclairage qu’une ampoule solitaire, dont les rayons encapuchonnés se concentraient sur la boule de cristal, de façon que celle-ci brillât d’un éclat blafard, en quelque sorte surnaturel, comme une lune magique profondément ensevelie dans une mer de funèbre enchantement.

Penché en avant sur son fauteuil, un coude appuyé sur la table, le front reposant sur le bout de ses longs doigts blancs, Victor attachait son regard sur le cristal. La lumière réfractée sculptait d’ombres singulières ce visage saturnien figé dans l’immobilité.

Trop jeune, trop inexpérimentée et trop émotive pour ne pas se laisser prendre au prestige de la mise en scène, la jeune fille sentit peu à peu décroître sa provision nouvelle de force d’âme, de scepticisme et de défiance, en même temps que l’envahissait un flot continu de timidité et de malaise. Ce personnage sinistre attablé, absorbé dans la contemplation de la sphère impénétrable… qu’est-ce qu’il voyait, pour maintenir ses facultés dans une si profonde éclipse ? Versé dans les pratiques secrètes de l’Orient comme il l’était, à ce qu’on disait, quelle sorcellerie accomplissait-t-il à l’aide de cet instrument traditionnel du nécromancien ? Quel spectacle de divination se déployait donc dans ces transparentes profondeurs ouvertes à sa vision ravie ? Et qu’est-ce que cette consultation de l’occulte avait à faire avec les intentions de cet homme la concernant, elle ?

Sophia fut secouée par un tremblement d’effroi…

Et comme si son émoi était en quelque sorte communicatif et révélait à Victor qu’elle était là, il tressaillit, se renfonça dans son fauteuil et avec un soupir se passa la main sur les yeux. Quand sa main retomba, son visage avait repris son expression habituelle envers Sophia, modifiée par un sourire de lassitude.

— Mon enfant ! s’exclama-t-il d’un ton de surprise, vous ai-je fait attendre longtemps ?

— Quelques minutes seulement. Cela n’a pas d’importance.

Mais sa voix semblait fluette et faible, comparée aux intonations pleines et mesurées de Victor.

— Pardonnez-mdi, reprit Victor en se levant et désignant d’un signe de tête le cristal étincelant. Je viens de consulter mon démon familier, ajouta-t-il avec un petit rire. Vous savez ce que c’est que de regarder dans le cristal ? Un art fascinant qui languit dans un dédain immérité. Les anciens étaient plus sages, ils savaient qu’il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre… Vous êtes incrédule ? Mais je vous assure que moi-même, bien que loin d’être un maître, j’ai eu d’étranges aperçus des événements à naître dans le cœur de cette énigme transparente.

Il lui prit la main et la caressa dans les siennes.

À son contact, elle eut un frisson involontaire.

— Mais vous tremblez ! s’écria-t-il avec sollicitude en la regardant, vous êtes triste et défaite, ma chérie. Dites-moi que vous n’êtes pas malade !

— Ce n’est rien, répliqua Sophia, à nouveau de sa voix faible et étranglée. Et dans un effort résolu pour réfréner son trouble et réduire leur conversation à l’essentiel. Vous m’avez fait demander… me voici.

— Je suis vraiment navré. Si j’avais pu deviner… (La compréhension parut lui venir tout d’un coup.) Mais voyons, ce n’est pas à cause de cette sotte histoire avec Karslake ? Vous ne prenez sûrement pas cela au sérieux ?

— Comment pourrais-je ?…

— C’est trop ridicule. Ce pauvre nigaud a mal interprété mes instructions de se rendre agréable… je suis très pris par les affaires importantes à présent et je ne voulais pas que vous vous sentiez esseulée ou négligée… et, à ce qu’il paraît, il a jugé opportun de flirter avec vous par devoir. Je suis fâché contre lui, mais je ne me priverai pas tout à fait de ses services pour un pareil motif ; je lui trouverai une autre occupation qui le tienne hors de votre chemin. Vous n’aurez plus à craindre d’être importunée par lui.

Sophia trouva le courage de répliquer :

— Il ne m’importunait pas. Je… je l’aimais bien.

— Absurde ! fit Victor avec un rire plein d’ironie. N’essayez pas de me faire croire que vous étiez tellement touchée par la comédie de ce garçon. Vous… ma fille !… gaspiller ainsi vos sentiments avec un roturier ! La chose est par trop risible. Vous m’obligerez en n’y pensant plus. Je vous réserve mieux.

— Mieux que l’amour ? interrogea la jeune fille avec des yeux graves.

— Quand le moment sera venu, vous trouverez un parti plus digne de vous que ce pauvre Karslake, tout bien intentionné qu’il puisse être. De plus, vous avez entendu… pardonnez-moi de vous le rappeler… il n’y avait pas un atome de sincérité dans tout ce marivaudage. Ainsi donc… oubliez Karslake, je vous prie. C’est un devoir que vous imposent votre propre fierté et ma dignité. C’est, en outre, mon désir.

Elle inclina la tête, pour qu’il ne remarquât pas sur son visage le reflet de la chaleur qui montait de son sein, où nichait la lettre de Karslake. Mais Victor prit le signe de tête pour un geste de soumission, et lui tapota l’épaule d’une main indulgente, tout en la guidant vers un fauteuil proche du sien.

— Asseyez-vous, ma chérie. Je veux vous expliquer pourquoi je vous ai demandé de venir auprès de moi à cette heure tardive… Je ne songeais pas que mon message vous trouverait si surmenée… Vous voyez parfaitement qu’il était bien inutile de vous laisser bouleverser par une chose si insignifiante, n’est-ce pas ?

— Oh ! parfaitement, murmura Sophia, le regard fixé sur ses doigts entrecroisés sur ses genoux.

— Voilà qui s’appelle être raisonnable.

Lui donnant sur l’épaule une dernière petite tape d’approbation, Victor se dirigea vers son propre fauteuil.

— Et maintenant que vous êtes ici, nous pouvons bien en finir avec notre petit entretien, continua-t-il, mais il s’interrompit pour préciser : Si toutefois vous êtes sûre que vous vous en sentirez la force.

— Oui, affirma Sophia, mais sans bouger.

— Je n’en suis pas tellement sûr, moi. Un verre de vin vous fera peut-être du bien.

— Oh ! non, protesta la jeune fille… Je n’en ai pas besoin, je vous assure !

Mais Victor ne voulut pas l’entendre, et, s’enfonçant dans les ombres lointaines, il en revint bientôt avec un gobelet rempli jusqu’au bord.

— Buvez ceci, ma chérie. Vous vous en sentirez toute ranimée.

Obéissante, Sophia porta le gobelet à ses lèvres.

— Vous n’avez jamais goûté un pareil vin, appuya Victor, en lui souriant.

Ce n’était que trop vrai ; bien qu’il eût plus ou moins le goût d’un bon madère vieux, ce vin avait de plus une richesse moelleuse, un goût et un parfum aromatiques et tentateurs, avec un soupçon d’amertume inanalysable par le palais le plus connaisseur.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Sophie après la première gorgée.

— Il vous plaît ? hem ? C’est un vieux vin de Chine, inconnu à l’Europe occidentale.

Victor lui donna un nom musical que Sophie prit pour du chinois.

— En dehors de mes caves, je parie qu’il n’y en a pas une autre bouteille de ce côté-ci de Constantinople. Buvez tout, cela vous fera du bien.

Il s’assit.

— Et maintenant, ma raison de souhaiter un entretien avec vous cette nuit… J’ai reçu, par la dernière distribution, une lettre de lady Randolph West. Vous avez fait sa connaissance, si je ne m’abuse, par intermédiaire de Sybil Waring, il y a quelques jours. Elle a été, paraît-il, très charmée de vous rencontrer.

— Elle est bien aimable.

Victor, ayant pris dans sa poche une feuille de papier à lettre, se pencha vers la lumière et, plissant tes paupières, parcourut ses lignes griffonnées.

— Trop gentille, dit-elle de vous… et très justement, ma chérie. Tenez, voici : Trop gentille pour qu’on puisse l’exprimer par des mots. Et elle demande que je lui amène ma « charmante fille » à Frampton Court pour cette fin de semaine.

Sophia se tut, mais reposa son verre à moitié plein. Ce vin lui avait fait du bien, pensait-elle. Elle se sentait mieux, revigorée, mentalement plus alerte, et en même temps considérablement apaisée.

Victor replia la lettre et en tapota la table, tout en contemplant Sophia d’un regard songeur.

— Ce serait amusant, reprit-il pensivement, et du nouveau pour vous, Élaine… je veux dire lady Randolph West, comme de juste… est une délicieuse hôtesse et qui ne manque jamais de remplir Frampton Court de gens du meilleur ton.

— Je suis sûre que je me plairai chez elle.

— J’en suis sûr aussi. Et pourtant… j’ai peut-être été un peu trop pressé, puisque j’ai déjà écrit pour accepter l’invitation. (Il indiqua sur la table une enveloppe, l’adresse en dessus.) Mais à la réflexion, il m’a paru plus sage de vous consulter d’abord.

— Si c’est votre désir, j’irai, répliqua Sophia, en se ressouvenant de l’injonction de Karslake, de ne pas s’opposer aux volontés de Victor. Que me conseillez-vous de faire ?

— Ce qu’il vous plaira. Je m’en rapporte entièrement à votre décision.

— Réfléchissez une minute. Il serait peut-être plus sage, de vous abstenir. Vous seule pouvez le dire.

— Mais je ne serai que trop heureuse…

— Je ne comprends pas très bien…

Victor soupira.

— C’est un sujet pénible, dit-il doucement… et sur lequel j’hésite à revenir. Mais cela n’avance jamais à rien de fermer les yeux aux faits… ni à la réalité du danger qui est toujours avec nous, puisqu’il est en nous.

— Quel danger ? interrompit Sophia, mélancoliquement, car elle connaissait trop bien la réponse d’avance.

— Le danger d’une soudaine tentation de nous laisser aller aux appétits sans frein dont l’hérédité nous a doués… provenant chez moi d’aïeux sans nom que je n’ai jamais connus, et chez vous en droite ligne d’un père et d’une mère, tous deux au passé criminel.

— Je ne crois pas cela ! déclara Sophia passionnément… je refuse de le croire ! Même si vous êtes…

Elle allait dire : « Si vous êtes mon père », mais elle se retint à temps. Karslake ne l’avait-il pas avertie dans son billet : Votre sauvegarde dépend uniquement désormais de ce qu’il continue à croire que vous ne soupçonnez rien. Elle reprit dans un élan de volubilité qui couvrit son hésitation :

— Même si vous avez été jadis un voleur et ma mère… ma mère !… ce qu’il y a de plus vil au monde, comme vous persistez à vouloir me le faire croire… Dieu sait pourquoi !… il est possible que je puisse n’avoir pas hérité de vos tendances criminelles ; et c’est non seulement possible mais vrai, si je me connais un peu moi-même, car je n’ai jamais éprouvé cette tentation de voler que vous prétendez m’avoir léguée… ni aucune autre tendance vers des actes aussi abjects, aussi méprisables et aussi déshonorants que malhonnêtes !

Avec son lent et hautain sourire pour tout commentaire, Victor la laissa aller jusqu’au bout, mais quand elle s’arrêta pour remettre de l’ordre dans ses pensées, il leva la main pour réclamer un répit.

— Pas encore, peut-être, dit-il doucement. Il y a toujours un commencement à toute révolte contre les lois humaines. Mais, lorsque la prédisposition existe aussi indubitablement, il est inévitable que, tôt ou tard, elle doive vous venir, ma chérie… l’heure où la volonté est trop faible et la tentation trop forte. C’est contre elle que vous devez toujours vous tenir en garde.

— Je n’ai pas peur, riposta Sophia.

— Naturellement ; vous n’avez pas peur avant l’heure de l’épreuve qui démontrera votre force ou votre faiblesse, qui justifiera votre confiance en vous-même, ou mes craintes pour vous.

Sophia fit un geste de lassitude et de trouble. Qu’importait ? S’il tenait à ce qu’il en fût ainsi, libre à lui… Ce qu’il croyait ou ce que pour ses propres desseins il feignait de croire, ne pouvait influer en rien sur le mouvement. Karslake n’avait-il pas promis…

Elle essaya de se rappeler exactement la promesse de Karslake, mais trouva sa mémoire singulièrement rétive. En fait, son esprit semblait avoir perdu sa merveilleuse lucidité des premières minutes après qu’elle eût goûté de ce vin de Chine. Chose peu étonnante, après l’épreuve sentimentale qu’elle avait traversée depuis le début de l’après-midi.

— Mais, argua-t-elle obstinément, je ne vois pas en quoi tout ceci se rapporte à l’invitation de lady Randolph West.

— Simplement qu’accepter signifie vous exposer à la plus grande tentation que l’on puisse imaginer.

Sophia le regarda, stupéfaite. Son intelligence fonctionnait encore plus lentement et pesamment que tout à l’heure. Et l’éclat éblouissant que projetait dans ses yeux cette sphère lumineuse de cristal était agaçant. Presque sans y penser, elle leva de nouveau son verre de vin ; quand elle le reposa, il était vide.

— Les bijoux de lady Randolph West, continua d’expliquer Victor sans qu’elle l’en pressât, sont considérés comme les plus merveilleux d’Angleterre ; toujours excepté, bien entendu, les joyaux de la Couronne.

— Qu’est-ce que cela peut me faire ?

Il y avait du ressentiment dans son ton. Une fois de plus elle pensait plus facilement, grâce à cette seconde dose de breuvage magique, mais elle éprouvait une grande fatigue et une diminution générale de forces. Elle souhaitait que Victor en finît et la laissât partir…

— Élaine est très insouciante, elle laisse ses bijoux épars de tous côtés, et ne se donne guère la peine de les renfermer pour la nuit. Si vous étiez tentée de vous en approprier quelques-uns, il se pourrait qu’elle ne s’aperçût pas de leur disparition avant plusieurs jours ; mais le contraire est possible également. Et si vous étiez prise… songez quelle honte et quel déshonneur !

— Je crois comprendre, dit la jeune fille, lentement, après quelques réflexions difficultueuses. Vous ne voulez pas que j’y aille.

— Au contraire, je le désire… mais je désire avant tout que ma fille soit sûre d’elle-même et ne tombe pas en une irréparable erreur.

— Mais je suis sûre de moi… je vous le répète.

— Alors, acceptons, et préparez-vous à vous amuser. Je vais envoyer la lettre.

Victor sonna, et Chek Tsin parut, si vite que Sophia se demanda confusément où il avait pu attendre. Dans le studio avec eux, qui sait ? Ce n’était pas impossible. Les semelles de feutre du Chinois lui permettaient d’aller et venir sans faire le moindre bruit.

— Faites mettre ceci à la poste immédiatement.

Chek Tsin s’inclina profondément, et se retira avec la lettre. À moins de se retourner pour le suivre des yeux, Sophia n’eût pu dire s’il avait quitté la pièce ou non.

Elle alla pour se lever.

— Si c’est fini…

— Pas tout à fait. Il y a certains détails à régler ; et il se peut que je ne vous revoie pas avant notre départ après-midi. Nous nous rendrons en auto à Frampton court… ce n’est pas loin, un peu plus d’une heure de train… en partant vers quatre heures et demie, si vous pouvez être prête.

— Oh ! oui.

— Sybil Waring vous dira ce que vous devez emporter, et Chou Nu s’occupera de votre bagage. Toutes deux nous accompagneront par la route. La femme de chambre de Sybil suivra par le train. Quant à moi, j’emmène Nogam… car j’ai constaté que les domestiques anglais font mauvaise mine à mon valet chinois.

— Oui, fit Sophia, inattentive, se demandant en quoi cette information pouvait bien l’intéresser.

— Et encore une chose : je suis pardonné ? Vous n’êtes plus fâchée contre moi ?

— Pourquoi le serais-je ?

— À cause de ce qui s’est passé cet après-midi… quand j’ai reproché à Karslake de vous faire la cour.

— Oh ! dit Sophia en montrant beaucoup d’indifférence (car elle était si fatiguée)… pour cela !

— Croyez-moi, petite Sophia (Victor allongea la main vers les siennes, et tint sous ses yeux un regard autoritaire) c’est très joli, la romance fille et garçon, mais il vous est réservé un sort plus haut que d’épouser un secrétaire appointé, tout aimable qu’il est, présentable et bien intentionné. Il faut vous préparer à vivre dans un monde en dehors et au-dessus du niveau commun de l’intimité bourgeoise.

La jeune fille secoua la tête, abasourdie.

— C’est une énigme ? demanda-t-elle avec lassitude.

— Une énigme ? répéta Victor. Ma foi, on pourrait presque l’appeler ainsi. L’avenir n’est-il pas toujours une énigme ? La nature connaît l’avenir et le passé, mais la nature garde son secret, afin que l’homme ne devienne pas fou d’en trop savoir. Ce n’est qu’au petit nombre des élus qu’elle en accorde de rares entrevisions par les moyens qu’elle a mis à la portée des initiés… tel ce cristal, dans lequel j’examinais votre avenir, quand vous êtes entrée, le haut avenir que je vous destine.

— Et… vous ne voulez pas me le dire ?

— Je ne peux pas. C’est défendu. La nature châtie ceux qui trahissent sa confiance. Mais… qui sait ?

Il s’interrompit comme frappé d’une pensée nouvelle, et il scruta attentivement le visage de la jeune fille.

— Qui sait ? répéta-t-il comme pour lui-même.

— Qu’est-ce que ?…

— Il est tout à fait dans le domaine du possible, songea Victor, que vous ayez hérité de quelques-uns des pouvoirs psychiques que je porte en moi. Peut-être… qui sait ?… à vous aussi la nature consentira-t-elle à vous révéler ses secrets... si vous consentez à solliciter ses faveurs.

— Mais… comment ?

— En consultant le cristal.

Les yeux de Sophia explorèrent la gemme aux feux froids. Elle avait la tête si lourde qu’elle hésita, opprimée par des appréhensions confuses, provenant d’une source qu’elle était trop fatiguée pour interroger.

Mais elle n’en continua pas moins à contempler le cristal.

— Pourquoi pas ? fit Victor d’un ton doucement persuasif. Au pis aller, vous ne pouvez qu’échouer. Et si vous n’échouez pas, je serai heureux de me dire qui vous avez eu un petit aperçu de ce que je rêve pour vous.

— Oui, consentit Sophia dans un souffle... pourquoi pas ?

Victor l’attira en avant par la main.

— Regardez, dit-il, regardez de tout votre pouvoir ! Dépouillez autant que possible votre esprit de toute pensée… afin que le cristal livre son message à un esprit dénué de toute idée préconçue, et d’une entière réceptivité. Ne pensez à rien, si vous pouvez y réussir… regardez simplement et voyez.

Quasi automatiquement, la jeune fille obéit, déjà dans un état d’hypnose crépusculaire, ses sens superficiels obnubilés par le puissant « vin de Chine ». Et, la surveillant de près, Victor se permit un sourire de satisfaction : elle cédait avec rapidité au sortilège hypnogène du quartz hyalin ; sa respiration s’accéléra, dans un rythme paisible comme celui d’une dormeuse ; une rougeur légère échauffa la pâleur surnaturelle de ses joues, son œil dilaté ne cilla plus et prit un regard fixe et légèrement vitreux.

Sous son regard, la sphère magique se mit avec une vertigineuse rapidité à changer d’aspect. Sa rotondité s’abolit d’abord, elle emprunta l’apparence d’un disque uniforme de lumière blanchâtre, qui s’élargit rapidement au point de remplir toute l’étendue, puis sembla s’avancer sur elle et l’envelopper tout entière, si bien qu’elle en devint une partie intégrante, un atome de personnalité perdu dans un monde limpide de lumière sans éclat, lumière qui, n’ayant pas de rayons et n’émanant d’aucun foyer, était omniprésente et universelle. Puis de ses profondeurs lointaines une étrange lueur de rose se mit à flamber et à s’accroître, en passant par toutes les couleurs du spectre. Vers cette lueur elle se sentit entraînée rapidement, attirée par un magnétisme irrésistible, portée sur les ailes d’un grand vent, dont la voix grondait sans relâche, comme un ressac tonnant qui répétait ces deux syllabes : « Dormez ! » Et dans cet envol à travers les espaces illimités vers un but inaccessible, sa conscience vacilla et s’éteignit, telle une bougie dans un courant d’air.

Derrière son fauteuil, la placide face jaune de Chek Tsin apparut, sortant des ombres, comme matérialisée d’un coup. Les bras croisés, il attendit, observateur impartial. Bientôt le prince Victor lui fit un signe par-dessus la tête de la jeune fille. Immédiatement le Chinois contourna le fauteuil et, employant les deux mains, en un instant il eut éteint l’ampoule à capuchon et rallumé la lampe de cuivre.

Quand la lumière expira dans le cristal, Sophia poussa un profond soupir et ses membres se relâchèrent. Ses paupières, devenues de plomb, se rabattirent sur ses yeux fixes, elle se renfonça dans son fauteuil, en même temps qu’elle sombrait en des profondeurs inconnues.

Victor émit une exclamation satisfaite. Chek Tsin interrogea brièvement :

— Alors, c’est terminé ?

Victor acquiesça.

— Elle est partie beaucoup plus vite que je ne l’aurais cru… épuisée d’émotion, comme de juste.

— Elle dort…

— Dans l’hypnose, dans l’absolue suppression de toutes ses facultés et fonctions, sauf celles qui servent uniquement au maintien de l’existence… dans un état, c’est-à-dire, comparable seulement à la vie pré-natale de l’enfant.

— C’est très curieux, admit Chek Tsin. Mais à quoi cela va-t-il servir ? C’est cela qui m’intéresse.

— Attendez, vous le verrez.

Se penchant sur la jeune fille, Victor l’appela d’une forte voix de commandement.

— Sophia ! Sophia ! C’est moi, le prince Victor, votre père. Éveillez-vous et soyez attentive !

Un léger sursaut secoua le frêle corps, les lèvres s’entr’ouvrirent, la respiration devint haletante et précipitée, les longs cils palpitèrent sur les joues.

— M’entendez-vous ? Moi, Victor, je vous l’ordonne : Éveillez-vous et soyez attentive.

Une autre lutte, plus brève et vive, s’acheva par l’ouverture des yeux, qui cherchèrent les yeux de Victor et s’arrêtèrent fixement sur eux, mais sans vie ni intelligence.

— Sophia, m’entendez-vous ?

Une voix pareille à un soupir effleura les lèvres entr’ouvertes, qui frémirent à peine.

— Je vous entends…

— Alors soyez attentive à ce que je dis. Ma volonté est votre loi. Vous savez cela ?

Faiblement la voix soupira :

— Oui.

— Répétez-moi ce que vous savez.

— Votre volonté est ma loi.

— Vous ne résisterez pas à ma volonté, vous ne le pouvez pas. Répétez-moi cela.

— Je ne résisterai pas à votre volonté, je ne le peux pas.

— Bon. C’est moi, le prince Victor, qui suis votre père. Vous croyez cela. Comprenez-vous ? Répétez-moi ce que vous croyez.

— Je crois que c’est vous, le prince Victor Wassiliewsky, qui êtes mon père.

— Vous n’oublierez pas ces choses ?

— Je ne les oublierai pas.

— Vous m’obéirez en toutes choses.

— Je vous obéirai en toutes choses.

— Sans discussion ni hésitation.

— Sans discussion ni hésitation.

— Vous vous rappelez quelles dispositions nous avons prises cet après-midi pour demain ?

— Je m’en souviens.

— Écoutez attentivement. Vous allez graver dans votre mémoire mes désirs concernant notre visite à Frampton Court, en vous rappelant que je vous fais part de ma volonté, à laquelle vous devez obéir.

La jeune fille demeura silencieuse, en attente. Victor prit un moment pour ordonner ses pensées, puis continua :

— Après être arrivés à Frampton Court, vous saisirez l’occasion de savoir où est située votre chambre par rapport au boudoir de lady Randolph West. Vous ferez ceci sans savoir pourquoi. Vous comprenez ?

— Oui.

— La nuit, en vous couchant, vous vous endormirez tout de suite. Au bout d’une heure, vous vous réveillerez, vous passerez une robe de chambre et des pantoufles, et vous vous rendrez au boudoir de lady Randolph West, en prenant soin de n’être pas vue. Est-ce clair ?

— Oui.

— Une fois dans le boudoir, vous irez au coffre-fort où lady Randolph West garde ses bijoux. Il ne sera pas fermé à clef, car elle est très insouciante en pareilles matières. Arrivée au coffre, vous l’ouvrirez, prendrez les bijoux que vous trouverez dedans, et retournerez à votre chambre. Tout ceci avec la plus extrême prudence, en prenant bien garde de ne faire aucun bruit. Dans votre chambre, vous cacherez les bijoux dans votre sac de voyage. Puis vous vous remettrez au lit et dormirez. Avez-vous confié toutes ces instructions à votre mémoire ?

La jeune fille endormie répondit par l’affirmative. Puis, à l’injonction : « Répétez-moi ce que vous devez faire demain dans la nuit ? » elle répéta mot pour mot d’une voix blanche tout le programme qui lui était tracé, tandis que Victor hochait la tête, sans déguiser son plaisir, et que Chek Tsin grimaçait bénévolement par-dessus la tête de l’hypnotisée.

— En vous réveillant demain matin, vous ne vous rappellerez rien de mes ordres, mais vous les exécuterez exactement tels que les a gravés votre mémoire subconsciente, et vous les exécuterez sans une pensée d’opposition à ma volonté, en vous disant que vous êtes sans volonté propre en cette matière. Finalement, en vous réveillant le matin qui suivra votre soustraction des bijoux, vous ne vous souviendrez rien de l’affaire jusqu’à ce que je vous en fasse ressouvenir, et alors vous ne saurez rien que ceci : Que c’était en obéissant à une impulsion irrésistible que vous avez volé les bijoux. Est-ce bien compris ? Répétez…

Sans se tromper une seule fois, l’hypnotisée récita les commandements qui lui étaient imposés.

Le rictus diabolique du sauvage caché en Victor perça sous l’habituelle austérité de sa physionomie.

— C’est tout, dit-il. Et maintenant dormez, et ne vous éveillez plus avant demain… Dormez !

Avec un soupir convulsif, la jeune fille referma les yeux et instantanément retomba dans le sommeil hypnotique qui devait insensiblement, au cours de la nuit, se transformer en sommeil normal.

Éliminant son rictus, Victor fit signe à Chek Tsin.

— Reportez-la à sa chambre. Donnez ordre à Chou Nu de la mettre au lit et de ne pas la réveiller avant midi.

— Entendre, c’est obéir.

Le Chinois se pencha, empoigna le corps inerte entre ses bras, et sans effort visible se redressa. Mais au moment de s’éloigner, il fit halte et, continuant de tenir la jeune fille aussi aisément que si elle n’eût pas plus pesé qu’une enfant, il interrogea son maître.

— Vous croyez qu’elle fera tout ce que vous lui avez ordonné ?

— Je sais qu’elle le fera.

— Sans se tromper ?

— Sans un accroc du commencement à la fin, sauf accident.

— Et en cas d’accident ?… de découverte ?…

— Ce sera tant mieux.

— Cela vous plairait donc qu’elle fût prise ?

— À merveille.

Chek Tsin fit un signe de compréhension grave mais ironique.

— Maintenant, je commence à comprendre. Si elle est prise, cela vous donne du pouvoir sur elle ?

— Précisément.

— Et si elle ne l’est pas, quand le vol sera connu votre pouvoir sur elle sera encore plus grand ?

— Et plus grand encore sur un autre aussi.

— Le Loup Solitaire ?

Victor inclina la tête.

— Jusqu’où n’ira-t-il pas pour couvrir la honte de sa fille, si la nouvelle menace de s’ébruiter qu’elle est une voleuse ? Je ne fais rien sans motif, Chek Tsin.

— C’est-à-dire que vous avez cette nuit pris une assurance contre le châtiment si cette autre affaire échoue ?

— Si elle échoue, il se peut que d’autres en souffrent, mais en cas de besoin, le Loup Solitaire lui-même s’arrangera pour me faire évader d’Angleterre.

— Servir un homme si sage est un honneur où mon indignité ne saura jamais s’égaler par ses mérites.

— Quant à cela, Chek Tsin, dit Victor, sans sourire, nous pensons de même. Et maintenant, allez. Bonne nuit.

XVII

LE CHÈQUE SURCHARGÉ

Tandis que la princesse Sophia, Sybil Waring et le prince Victor s’éloignaient de Londres en auto dans le crépuscule violacé de ce brumeux jour de septembre, et que la soubrette Chou Nu les accompagnait, installée sur le siège à côté du chauffeur chinois engagé depuis peu, le valet Nogam était en route pour Frampton Court, par le train, et seul.

Seul, du moins au sens le plus relevé de cet adjectif ; à part l’assortiment de taciturnes compagnons de voyage habituels aux voitures de troisième classe, il n’avait d’autre compagnie que celle de ses pensées, piètre et morne équipe à en juger par les dispositions mentales que reflétait ce visage terne de quadragénaire… Si absolue était la résorption de cet ardent aventurier qui, la nuit passée, était resté éveillé des heures, un récepteur microphonique collé à l’oreille, en train de jeter un coup de sonde dans les machinations de ces intelligences maléfiques assemblées dans le studio du prince Victor, et qui en écoutant ricanait et jurait tour à tour en sourdine, enflammé d’indignation et glacé par l’attente d’indicibles atrocités en préparation.

S’il supposait qu’il ne voyageait seul qu’en apparence, c’était du moins sans montrer de souci ni d’étonnement. S’il avait l’esprit inquiet, accablé par un fardeau hallucinant de demi-savoir, de suppositions et de pressentiments, ce n’était pas visible pour un observateur ordinaire. Son geste le plus éloquent se bornait, de temps à autre, à renfoncer le tabac dans une vieille pipe de bruyère, d’un doigt qu’il eût souhaité plus calleux ; après quoi il tirait philosophiquement d’âcres bouffées du pire tabac de cantine et, feignant d’ignorer ses compagnons de voyage comme il convient à tout bon domestique britannique, reportait des yeux vagues et bénins sur le panorama crépusculaire du paysage automnal qui se dévidait aux fenêtres.

Descendu dans les premières ombres du soir à la station desservant Frampton Court, il se laissa empiler avec une douzaine d’autres voyageurs, dans l’omnibus fourni aux hôtes arrivants pour leurs domestiques. Même avec ces collègues il trouva peu de choses à dire : c’étaient des gens imbus de l’esprit turbulent de l’époque nouvelle ; tandis que Nogam était irrémissiblement de la vieille école, bien que sa correction fût reconnue impeccable. Et si, parce qu’il datait dans le monde d’après-guerre, on se moquait de lui plus ou moins ouvertement à un point qui mettait sur sa physionomie une ombre de résignation, on lui vouait en secret un respect considérable.

Victor non plus, avec toute la mauvaise volonté du monde, n’arrivait pas à trouver en Nogam un défaut dans ses nouvelles fonctions. Le plus accompli et le plus effacé des valets, il connaissait exactement ses devoirs et il les accomplissait sans qu’on le lui dît ; et quand il parlait, ce n’était que parce qu’on lui avait adressé la parole ou parce qu’il était chargé de transmettre un message.

Victor le surveillait de tous les points de vue, apparents et cachés, mais il n’en apprenait rien de plus. Nogam, observé dans un miroir, quand Victor avait le dos tourné, se livrait à ses occupations sans plus trahir un sentiment personnel ou une mentalité indépendante que quand il se trouvait face à face avec son maître. Victor l’aurait volontiers giflé par pur dépit de ses qualités modèles. Tout compte fait, il jugeait cet homme positivement exaspérant.

Dans l’office, Nogam prit soin de se taire et d’ouvrir les oreilles. Et, en écoutant, il apprit des choses instructives.

Un certain nombre des domestiques avaient servi dans des grandes maisons avant la guerre ; et ils savaient ce qui en était et – chose plus utile – ce qui n’en était pas. Le valet comprit que cette prétentieuse maison de campagne de Frampton Court retombait dans cette dernière catégorie. Ici, à ce qu’on affirmait, chacun pouvait acheter son avancement ; les plus arrivistes avaient le plus de chance d’arriver.

La guerre, cette grande ironiste, avait fait passer cette propriété seigneuriale aux mains d’un descendant lointain et dégénéré d’une vieille famille honorable ; et ses présents lord et lady, n’ayant pu réussir à obtenir dans le monde l’accueil sur lequel ils avaient imprudemment compté, faisaient de leur mieux pour gaspiller sottement une fortune princière et vouer un grand nom à un durable discrédit en fraternisant avec une société bigarrée de nouveaux riches. La seule chose authentique qui restât dans cette vieille demeure était, en somme, la collection historique des bijoux de famille.

Ce renseignement, qui fournissait à Nogam une explication attendue, fit cesser en partie sa perplexité sur un point.

Après dîner, quand les invités eurent commencé de se mettre au courant de la maison, le valet eut l’occasion, imitant les autres domestiques, de jeter un coup d’œil subreptice par la porte d’une grande salle de danse, où un bal impromptu venait de s’organiser. Il en fut récompensé par la vue de la princesse Sophia tournant sur le parquet dans les bras d’un jeune homme à l’air hardi et de bonne mine mais qui montrait aussi peu de bon goût dans le flirt que dans la toilette.

Aux yeux de Nogam, la jeune fille parut triste et inquiète – comme si quelqu’un lui eût manqué. Et il se demanda si M. Karslake connaissait sa chance d’être un aussi heureux gaillard.

Il se demanda en outre ce que devenait M. Karslake. Le prince Victor avait dû combiner quelque moyen détourné de tenir le jeune homme éloigné ce jour-là ; car au moment où Nogam avait cherché après lui dans la matinée, Karslake restait invisible : et il n’était pas encore revenu lors du départ de la compagnie pour Frampton Court – circonstance que Nogam regretta fortement. Surveillé comme il l’était, il ne lui avait pas été possible, ou plutôt c’eût été pour lui une imprudence fatale, de laisser un message pour Karslake ou de tenter de communiquer avec lui par des intermédiaires secrets ; et cependant, il se pouvait que, durant ces heures graves, le destin de l’Angleterre fût en passe de devenir rapidement de l’histoire.

Peut-être fut-ce la nécessité née de cette inquiétude qui, à la longue, fit commettre à Nogam un geste maladroit. Ou peut-être le tempérament impatient de cet autre homme qui se cachait si bien sous l’enveloppe de Nogam le décida-t-il à tenter un coup désespéré. Quoi qu’il en fût, voici ce qu’il en advint :

Vers le milieu de la soirée, le prince Victor, qui s’entretenait dans le salon en un passionnant tête-à-tête avec sa belle hôtesse, leva les yeux par hasard et aperçut Nogam qui le guettait subrepticement des profondeurs du vestibule d’entrée.

Ce ne fut que la durée d’un éclair ; l’œil de Victor avait à peine reconnu son valet que Nogam tressaillit, pris en faute, et disparut à l’instant ; mais cet instant avait suffi à un esprit avivé de défiance : Victor se persuada que le visage de Nogam avait pris une expression furtive et confuse très différente de son air habituel d’aimable stupidité, et fort peu en rapport avec le caractère véniel de sa faute.

À quoi diable s’occupait donc ce garçon, pour qu’il rougît et s’éclipsât tel un limier de théâtre ?

À l’instant Victor devint sourd, aveugle et muet aux séductions si généreusement prodiguées par lady Randolph West ; il ne tarda pas à s’excuser, pour la quitter et gagner son appartement.

Arrivé à l’étage, il vit la porte de sa chambre à coucher précautionneusement ouverte, juste assez pour permettre à un œil de voir au dehors et d’épier son approche. Tout aussitôt la porte s’ouvrit au large, et Nogam s’avança, portant sur un plateau une enveloppe télégraphique, avec un air de puérile innocence, une aisance si visiblement affectée, même, que seul un enfant s’y serait laissé prendre.

— Je viens d’entrer pour chercher après vous, monsieur, annonça le valet, avec embarras. Un télégramme, monsieur… arrivé à l’instant.

— Merci, dit Victor sèchement.

Et prenant la dépêche, il pénétra dans son appartement.

Ses allures avec ses domestiques étaient toujours brusques. Il n’y avait pas à s’alarmer de cette manifestation de raideur. D’un air bénin, Nogam entra sur ses talons.

S’asseyant à un bureau-secrétaire, Victor considéra l’enveloppe télégraphique avec un défaut apparent d’intérêt. La curiosité est d’ordinaire éveillée vivement par le contenu d’un télégramme. Victor, au contraire, resta un long moment à regarder pensivement dans le vide tout en retournant l’enveloppe entre ses mains ; tandis que Nogam, avec une feinte nonchalance, trouvait une occupation insignifiante à l’autre bout de la pièce.

La dépêche était humide et tiède au toucher. Au vrai, la tombée de la nuit avait amené une bruine épaisse, et Frampton Court était à un kilomètre et demi environ du bureau de poste. Mais d’autre part la nuit était fraîche, et il est naturel qu’une enveloppe qu’on vient d’ouvrir à la vapeur garde la chaleur durant quelques minutes.

Du pouce Victor fit sauter la patte triangulaire. Elle céda tout de suite, sans se déchirer ; sa gomme était humide et plus abondante qu’à l’ordinaire – de fait elle sentait fortement la colle de libraire, dont un pot figurait parmi les accessoires du bureau. Sur le bloc de papier buvard, Victor releva des traces de colle fraîche correspondant au contour de la patte.

Avec une physionomie dont l’indéchiffrabilité contenait à elle seule une menace, Victor tira de l’enveloppe et parcourut la formule télégraphique.

Consultation fixée à minuit ce soir sur votre conseil, n’y assisterai pas mais partirai pour Brighton ONZE P.M.

Message apparemment si clair et naturel qu’on n’avait pas jugé utile de cacher son texte sous le manteau d’un code secret.

Il n’y avait pas de signature – à moins que l’on ne fût assez habile et intelligent pour transposer les deux lettres finales et les faire se rapporter au mot immédiatement précédent... Onze, membre du Parlement. Mais Onze P.M. ne pouvait rien signifier pour tout autre que Victor – excepté pour quelqu’un d’assez malin pour cacher un récepteur microphonique dans un ognon. Aussi Victor ne vit-il pas de raison de croire que Nogam, encore qu’indubitablement coupable du péché de curiosité, eût été capable de déchiffrer la vraie signification de la dépêche sous son sens apparent.

Néanmoins, une curiosité indue de la part d’un serviteur à la solde de Victor Wassiliewsky ne pouvait obtenir qu’une récompense.

— Nogam !

— Monsieur ?

— Apportez-moi un horaire des trains.

— Très bien, monsieur.

Nogam parti, Victor inséra le télégramme dans une nouvelle enveloppe et l’adressa simplement à M. Sturmpar messager exprès. Puis il prit une feuille de papier à lettre à en-tête de Frampton Court, la déchira en deux, au pli, et sur la moitié sans en-tête, inscrivit plusieurs caractères chinois, usant pour ce faire d’un crayon à mine grasse et épaisse. Ce message cacheté dans une seconde enveloppe sans adresse, il alluma un cigare et attendit en souriant de plaisir par avance, sourire qui disparut vivement quand la porte se rouvrit. Nogam le trouva dans une humeur qui lui parut exceptionnellement aimable.

Ayant pris le guide des chemins de fer. Victor en feuilleta les pages, et après un rapide examen de la table voulue, il dit :

— Je me vois forcé de vous prier d’aller me faire une commission en ville cette nuit, Nogam. Si cela ne vous ennuie pas…

— Je ne suis que trop heureux de pouvoir vous être agréable, monsieur.

— Je constate que j’ai laissé là-bas des papiers fort importants. Vous remettrez ceci à Chek Tsin (il lui tendit l’enveloppe blanche) et il vous les donnera. Vous pouvez attraper le train de dix heures quinze pour aller, et revenir par celui qui part à minuit trois de Charing Cross.

— Très bien, monsieur.

— Ah !… et vous veillerez aussi à ce que M. Sturm ait ceci, voulez-vous ? S’il n’est pas là, vous le donnerez à Chek Tsin pour le lui remettre. Vous direz que c’est urgent.

— Parfaitement, monsieur.

— C’est tout. Mais ne manquez pas de prendre le train de minuit trois pour revenir. Il faut que j’aie les papiers cette nuit.

— Je n’y manquerai pas, monsieur… Deo volente.

— Deo volente ?… Dieu le voulant ?… Vous êtes un homme religieux, Nogam ?

— Je l’espère bien, monsieur, et je fais de mon mieux pour l’être, selon mes lumières.

— Heureux de l’apprendre. Et maintenant allez, ou sinon vous manquerez le train.

Longtemps après le départ de Nogam, le souvenir de leur conversation continua d’offrir à Victor un sujet de divertissement privé.

« C’est un homme religieux ! raillait-il à part lui. En ce cas… que Dieu te garde, Nogam ! »

Il était fort possible que quelque pensée du même genre vînt troubler Nogam tandis qu’il roulait dans son compartiment de troisième par ailleurs inoccupé, tout en louchant sur le spécimen de la maîtrise de Victor en fait de caractères chinois.

Le maître d’hôtel était heureusement libre de toute surveillance pour la première fois depuis nombre de jours. Le chauffeur chinois l’avait conduit à la gare, et s’y était attardé le temps de constater que Nogam prenait bien le train. Et Nogam se sentait à peu près sûr qu’il n’arriverait pas à la maison de la Porte de la Reine Anne sans voir une seconde ombre s’attacher à ses pas. Mais il avait à présent toute une heure devant lui.

Son examen des idéogrammes chinois aboutit finalement à transformer son expression soucieuse en un sourire lentement épanoui, tel le sourire délecté d’un enfant espiègle. Et quand il eut travaillé un peu sur le message, retouchant habilement les caractères avec un crayon, le jumeau de celui dont Victor s’était servi, il se renfonça dans son coin de banquette et se mit à rire tout haut devant le résultat de ses coups de crayon, avec un peu du plaisir qu’éprouve un artiste dont la plume vient de surcharger un chèque pour le porter de dix à dix mille livres, et qui considère le bel ouvrage accompli.

L’enveloppe qui avait contenu le message adressé à Chek Tsin gisait à ses pieds, déchirée. Nogam ne s’était pas donné la peine de l’ouvrir assez soigneusement pour qu’elle pût être recachetée sans provoquer de commentaires.

Mais il prit plus de souci de l’enveloppe adressée à Sturm ; violer son intégrité et la recacheter, l’entreprise exigeait la plus grande dextérité de main. Et elle ne fut guère terminée que peu avant l’arrivée du train à Charing Cross.

À l’extérieur de la gare les taxis étaient peu nombreux et les chauffeurs arrogants ; et tous les autobus étaient complets et archi-complets d’honnêtes londoniens s’en retournant chez eux des théâtres et cinémas. Aussi Nogam plongea-t-il dans le métro, pour revenir en surface à la station de Saint-James Park, d’où il fit à pied tout le trajet jusqu’à la Porte de la Reine Anne. Il arriva à destination quasi-fourbu, ainsi qu’il convenait à un homme avancé en âge, et d’habitudes sédentaires.

Une telle fidélité à son rôle méritait une récompense, et il l’obtint par un rare coup de bonne fortune : quand il arriva à la porte, celle-ci s’ouvrit et Sturm en sortit ; celui-ci, à la vue de Nogam, s’arrêta court.

— Grâce à Dieu, monsieur, j’arrive à temps, haleta le maître d’hôtel. Si je vous avais manqué, le prince Victor n’aurait pas été tendre. Il m’a ordonné de vous trouver cette nuit, dussé-je mettre Londres sens dessus dessous.

Ayant mis le billet dans la main de Sturm, il se reposa, las et tout pantelant, contre le chambranle de la porte, et – tandis que Sturm, avec une exclamation de surprise, déchirait le bord de l’enveloppe – surveilla du coin de l’œil la rue obscure et balayée par l’averse.

De l’autre côté de la chaussée, une ombre furtive quitta le bord du trottoir et se fondit dans l’ombre indistincte d’une grande porte.

Le verbe haut, Sturm demanda sèchement :

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne comprends pas ! Il agita devant le nez de Nogam la demi-feuille de papier à lettre sur laquelle étaient tracés les caractères chinois.

— Pardon, monsieur, mais je n’en ai aucune idée. Le prince Victor ne m’a dit qu’une chose, c’est qu’il n’y aurait pas de réponse, et que je devais retourner au plus vite à Frampton Court.

Nogam examina le papier d’un air myope.

Ça pourrait être de l’hébreu, monsieur, hasarda-t-il… d’après l’aspect, je veux dire. Je suppose que c’est un message privé, il a cru que vous comprendriez.

— De l’hébreu, imbécile ! Vous en avez du toupet ! Est-ce que vous me prenez pour un Juif ?

— Demande pardon, monsieur… je n’y ai pas mis de mauvaise intention.

— Non, déclara Sturm, c’est du chinois.

— Alors, sans doute que le prince Victor a compté que vous demanderiez à Chek Tsin de vous le traduire, monsieur.

— Probablement, murmura Sturm. Je vais voir.

— Oui, monsieur. Bonne nuit, monsieur.

Sans répondre à la politesse, Sturm rentra dans la maison et claqua la porte. Le maître d’hôtel resta là encore une minute, puis redescendit pesamment les degrés du perron et se dirigea vers le coin le plus proche.

De l’autre côté de la rue, l’ombre officieuse se détacha de l’abri de la grande porte et se glissa derrière lui. Il n’y prêta pas attention. Mais, quand l’ombre tourna le coin, elle ne vit qu’une rue noire et déserte, et fit halte avec un grognement. Simultanément un coup, apparenté au tonnerre par sa violence et sa promptitude, lui fut décoché des sombres profondeurs d’une entrée de porte et le frappa à la tête. Comme par magie l’ombre prit forme et matière, et tomba sans un cri, mais le coup résonna fortement dans la paix nocturne de cette ruelle, et fut répercuté plus bruyamment encore par le claquement d’un crâne en collision avec un réverbère placé là à souhait.

Suivit un trot précipité de pas en fuite.

Atténuée par les voiles de brume, la lumière du réverbère éclaira, au bord du ruisseau gargouillant, une face tournée vers le ciel, une face jaune, plate et large, les dents serrées en un hideux rictus et les yeux figés de surprise.

Le trot précipité s’affaiblit et se perdit dans l’éloignement, la rue fut de nouveau silencieuse, silencieuse comme la mort…

Dans le studio du prince Victor, le nommé Sturm posa une question impatiente :

— Eh bien ? Qu’est-ce que vous y voyez, hein ?

Chek Tsin leva les yeux de dessus un papier qu’il examinait muettement à la clarté de la lampe de cuivre.

— Numéro Un dit, répliqua-t-il, avec un doux sourire, tandis que son jaune index allait d’un symbole à l’autre de la pittoresque écriture : Le coup tombera cette nuit. Allez tout de suite aux usines à gaz et faites ce que vous savez.

— Enfin !

La voix du Prussien était sonore et vibrante d’exultation. Il rejeta la tête en arrière avec un rire éclatant, et son bras décrivit un geste farouche et dramatique.

— Enfin… le grand soir ! Cette nuit, la Patrie sera vengée !

Chek Tsin rayonnait de la plus amicale affabilité. Sturm alla pour s’éloigner, fit trois pas rapides vers la porte, et se sentit rejeté en arrière par une cordelette de soie qui, s’abattant à l’improviste, venait de se boucler autour de son cou maigre entre le menton et la pomme d’Adam. Son cri de révolte fut le dernier son articulé qu’il émit. Et les derniers mots qu’il entendit, comme il gisait la face hideusement congestionnée et empourprée, les yeux exorbités et la langue noire et tuméfiée lui sortant de la bouche, ce furent les paroles prononcées par Chek Tsin tandis que celui-ci, un genou sur sa poitrine, tenait d’une main les bouts de la cordelette strangulatoire et de l’autre brandissait une demi-feuille de papier à lettre.

— Idiot ! Regarde, idiot, et lis quelle vengeance rencontre un idiot qui est assez idiot pour jouer à l’espion !

Il brandit le papier devant les yeux vitreux.

Avec un ricanement démoniaque, il traduisit :

Celui qui porte ce message est un chien de Prussien, envoyé par la police, un espion. Que sa mort soit celle d’un chien, cruelle et rapide. – Numéro Un.

XVIII

L’ÉPREUVE

Passant en revue sa journée, tandis qu’elle se déshabillait et s’apprêtait à se mettre au lit, Sophia se disait qu’elle n’en avait jamais encore vécu de si pénible, et elle jugeait que l’histoire de ces heures fastidieuses n’était que trop lisiblement inscrite sur le terne visage que lui renvoyait le miroir devant lequel Chou Nu défaisait sa coiffure et brossait ses tresses soyeuses.

Bien qu’elle eût dormi tard, en fait jusqu’à midi et même un peu plus, son sommeil avait été hanté de rêves bizarres et sinistres, dont elle ne se rappelait rien, et elle s’était éveillée déjà ennuyée, l’esprit accablé d’incohérence, sans goût par ce que lui promettait la journée – d’une humeur tout aussi morose que la lumière du jour rencontrée par ses yeux au réveil.

Toute la force de sa volonté n’avait pas suffi à dissiper ces vapeurs, et la mélancolie ne céda pas non plus à la distraction fournie par un premier contact avec les mœurs d’un monde unique, aussi bien dans l’opinion de Sophia que dans son expérience.

Elle qui n’avait jamais connu qu’en rêve la vie de plaisirs et de mondanités dont Frampton Court lui offrait un reflet fiévreux et trompeur, elle n’était ni préparée ni disposée à être trop clairvoyante dans les premières heures de ses débuts ici ; et en tout autre temps, en tout autre humeur, elle le savait, elle eût été transportée par cette vie si séduisante pour son amour inné du luxe et de la nouveauté. Mais, à la triste vérité, tout cela n’apparaissait à sa vision désillusionnée que comme un vain simulacre ; et l’accueil chaleureux de lady Randolph West, non plus que le succès que lui valaient sa jeunesse et sa beauté, ne firent rien pour atténuer la sécheresse de ces premières impressions.

Sa mélancolie, au contraire, semblait s’accroître perversement de toutes les félicitations, les éloges et les flatteries qu’elle recevait. Il s’était produit en elle quelque chose, elle ne pouvait dire quoi, peut-être une mystérieuse réaction dans les laboratoires cachés de son être durant son sommeil de la nuit dernière, qui avait transformé en un goût de cendres son avide désir de la vie, si bien que rien ne paraissait plus lui importer.

La pensée de Karslake, le souvenir de la grande joie éprouvée à son aveu d’amour et de la crise ultérieure de honte et de regret, la lecture du billet, qui, hier soir, lui paraissait si doux et précieux, la laissaient aujourd’hui indifférente. Elle avait beau essayer, elle ne parvenait pas à ressaisir l’impression réelle de ces premiers ravissements. Son amour pour Karslake semblait aussi lointain et sans importance que le menu du dîner d’après-demain. Rien ne lui importait plus !

Il lui était même possible de rencontrer le prince Victor sans son habituel mouvement d’aversion ; et en se rappelant avec quelle violence enthousiaste elle s’était efforcée de croire, hier soir, qu’il pourrait n’être pas son père, elle faillit rire ; mais c’était une gaité amère qui se raillait elle-même. Comme de juste, il était son père, elle avait été niaise de jamais se figurer le contraire, ou de croire que cela eût de l’importance…

Dans cet état, les impressions de Sophia étaient moins engourdies que prises dans une paralysie provisoire entièrement dénuée d’effroi ; sous cette léthargie superficielle de sa conscience se cachaient les profondeurs troublées de sinistres pressentiments…

Alors, en récapitulant par étapes successives les souvenirs de la journée, Sophia se rendit compte qu’elle en était arrivée, en réalité, à l’heure la plus poignante, et elle s’étonna d’avoir réussi à survivre à un si mortel ennui.

Elle s’aperçut qu’elle avait agi comme un automate dirigé par une volonté extérieure ; fonctionnant plutôt que vivant ; exécutant des choses prévues, des gestes prescrits, prononçant des phrases attendues, et faisant les réponses dictées, et le tout sans autre intention que de combler le vide d’une attente.

Attente de quoi ?

Sophia ne pouvait le dire…

Elle se mit au lit, comptant n’y trouver qu’un surcroît d’ennui ; mais sa tête n’eut pas plus tôt touché l’oreiller que l’oubli se referma sur ses facultés comme une nuée dense et ténébreuse…

En soubrette intelligente et bien apprise, Chou Nu mit la lampe de nuit en veilleuse, disposa sur une chaise voisine du lit une robe de cachemire qui ne bruirait pas, et dessous des pantoufles de feutre fin avec des semelles de cuir mince, dans lesquelles on ne l’entendrait pas marcher – et sortit doucement de la chambre.

Durant soixante minutes, un profond silence régna, ininterrompu ; la respiration même de la jeune fille ne faisait pas de bruit, elle reposait sans se retourner, sans remuer un doigt.

Puis, le sommeil l’ayant gardée durant exactement une heure d’horloge, Sophia ouvrit les yeux, exhala un profond soupir, et se dressa aussitôt sur le bord de son lit.

Tant qu’elle vivrait, la jeune fille était destinée à garder le souvenir de cette heure-là ; et la question qu’il soulevait ne reçut jamais de réponse satisfaisante pour son intelligence. Quand par la suite elle entendait affirmer avec autorité, par des hommes versés dans la science psychique, qu’un sujet en état d’hypnose ne peut être contraint à agir contrairement à ses instincts ou à son moi supérieur, elle se taisait mais s’étonnait. Victor avait-il donc dit vrai, et le crime qu’il avait voulu lui faire commettre en dernière analyse ne répondait-il pas à ses instincts ? Ou fut-ce quelque secrète acuité de l’âme, la télépathie ou une autre analogue, qui la réveilla et la fit aller à son rendez-vous avec la destinée ?

Énigme à jamais indéchiffrable : Sophia savait sentiment que, se trouvant réveillée, elle se leva, passa peignoir et pantoufles, et se mit en marche par le chemin désigné sans s’apercevoir de l’étrangeté du chemin, sans s’arrêter à se demander le pourquoi ni le comment.

Sa volition indépendante, consciente ou subliminale, était-elle absente ? Rien ne le montrait, et Sophia elle-même l’ignorait. Elle savait très bien ce qu’elle faisait, chacun de ses actes était net et précis, leur but seul lui demeurait obscur. Elle savait seulement que quelque part, en quelque façon, quelque chose allait tourner mal sans elle, et que pour l’empêcher sa présence était nécessaire.

Se glissant dans le corridor, elle tira la porte derrière elle. Dans quel dessein, elle l’ignorait. Mais l’heure tardive, le silence de la maison endormie, lui firent paraître tout à fait normal de s’arrêter pour regarder prudemment à droite et à gauche et s’assurer que personne d’autre n’était là pour la guetter et l’empêcher d’accomplir cette promenade nocturne.

Il n’y avait personne en vue.

Elle enfila donc le corridor, mais en approchant d’une porte déterminée, son pas se ralentit. Elle reconnut cette porte : c’était celle par où lady Randolph West avait introduit la jeune fille dans son boudoir, moins de deux heures plus tôt, quand le hasard, ou le destin, ou le secret fonctionnement d’une machination humaine, avait poussé les deux femmes à gagner en même temps leurs chambres pour la nuit. Et dans ce boudoir, avant d’aller elle-même dans sa chambre pour se coucher, Sophia avait passé un quart d’heure à écouter poliment le futile bavardage de son hôtesse et à admirer les merveilleux bijoux de famille.

Cette fois elle vit la porte de quelques centimètres entre-bâillée et dans la pièce une vague clarté. Ce détail lui parut bizarre, parce que – maintenant elle se le rappelait – quand Sophia avait, par acquit de conscience, exprimé sa curiosité concernant les précautions prises pour mettre les bijoux à l’abri du vol, lady Randolph West lui avait répondu d’un air détaché qu’à son avis une bonne assurance à leur valeur estimée, jointe à un bon verrou à la porte du boudoir, constituaient pour eux une meilleure protection que n’importe quel coffre-fort.

— Je les mets naturellement dans le coffre-fort, avait déclaré la lady, mais, ma chère, une boîte de carton les défendra tout autant le jour où un voleur qui connaît son métier aura décidé d’arriver jusqu’à mes bibelots. Je ne me donne jamais la peine de fermer ce coffre. J’aimerais mieux perdre les bijoux… et toucher le montant de l’assurance… plutôt que d’avoir une peur atroce en l’entendant ouvrir à la dynamite !

Une impulsion, du moins ce fut ainsi qu’elle l’appelait, poussa Sophia à s’approcher sans bruit et à ouvrir la porte un peu davantage.

Sur le vieux secrétaire qui renfermait le coffre, brûlait une seule lampe de faible pouvoir éclairant. La porte qui menait à la chambre à coucher voisine était hermétiquement close. D’un regard méfiant, Sophia explora tous les coins du boudoir et reconnut qu’il était vide. Obéissant de nouveau à l’impulsion évidente, elle entra et referma la porte. Le pêne à ressort du verrou américain retomba dans sa gâche avec un léger déclic. Après quoi, le silence, aucun bruit dans le boudoir, aucun ne provenant de la chambre à côté. Mais pour Sophia les battements précipités de son cœur retentissaient dans ce calme comme un roulement de tambour.

Sans bien savoir comment elle était venue là, elle se trouva arrêtée devant le secrétaire, et découvrit ce que la lumière insuffisante lui avait jusque-là laissé ignorer, à savoir qu’un panneau postiche dans le devant du meuble était relevé, laissant voir la face du coffre, et que ce dernier n’était même pas fermé.

En même temps elle prit conscience que ses mains tremblaient violemment, que tous ses membres, tout son corps même, étaient agités d’un violent tremblement. Et confusément elle se demanda ce que cela voulait dire… Mais elle n’hésita pas.

Ses actes ressemblaient alors plus que jamais à ceux d’une marionnette. Malgré cela, elle savait très bien ce qu’elle faisait, et ses gestes auraient pu aussi bien être le fruit d’un long entraînement, sous la direction d’un metteur en scène de cinéma, tant ils étaient conformes à la tradition de l’écran.

Avec des regards furtifs et apeurés vers les deux portes, Sophia se laissa tomber à genoux devant le coffre…

Quand elle se releva, elle avait des bijoux plein ses deux mains, qui contenaient un trésor inestimable de pierres précieuses.

Elle resta un instant à les regarder, de ses sombres yeux dilatés dans un visage pâle et ravi. Ses lèvres entr’ouvertes ne laissaient entendre que le murmure de son souffle précipité. Elle tremblait plus douloureusement que jamais. Mais elle semblait incapable de penser à rien d’autre qu’aux bijoux, le regard fasciné par leur ravissante beauté révélée à la lumière de la petite lampe.

Elle n’avait qu’à les prendre, ils seraient à elle !

Alors, à l’improviste, une convulsion effroyable s’empara d’elle, corps et âme, et elle en fut secouée et déchirée, et dans cette crise ses mains étendues s’ouvrirent et jonchèrent de bijoux le dessus du secrétaire, puis se portant à sa tête saisirent ses tempes battantes.

D’une voix basse et douloureuse, elle s’écria : « Non ! »

Et tout à coup elle s’écarta du secrétaire, recula épouvantée vers la porte du corridor, en répétant sans cesse sur une gamme ascendante : « Non ! non ! non ! non ! non ! »

Ses jambes flageolantes allèrent buter contre une chaise, ses genoux se dérobèrent, elle trébucha, prête à tomber ; mais de robustes bras la saisirent, la retinrent et une voix qu’elle reconnaissait sans toutefois l’avoir jamais entendue parler aussi bas lui murmura à l’oreille :

— Sauvée, mon Dieu !

Elle ne se débattit pas, mais ses yeux de douleur et d’effroi scrutèrent le visage de celui qui parlait, et virent que c’était le valet Nogam. Dans l’excès de sa stupéfaction, elle prononça son nom. Il secoua la tête, et dit, toujours à voix basse mais en souriant :

— Non, plus Nogam, mais votre père, Michaël Lanyard !

XIX

DÉMASQUÉ

Une fois de plus la jeune fille resta passive dans une hébétude d’incompréhension ; puis soudain elle tenta de se libérer de l’étreinte qui la soutenait, mais trouva l’effort inutile par défaut d’opposition, si bien que sa propre violence l’envoya toute déséquilibrée trébucher à quelques pas, où elle se retint contre le secrétaire. Cependant Lanyard, sans faire d’autre mouvement que de laisser retomber ses bras qu’elle avait rejetés, restait à la même place et répondait au regard d’indignation de Sophia par un sourire accablé d’incompréhension, un sourire à la fois tendre et indulgent, avec un peu d’ironie triste.

— Vous, mon père ! répéta Sophia en un souffle de dédain… vous !

Il eut un léger haussement d’épaules.

— Tel est, paraît-il, votre triste sort.

— Un valet !

— Et non le beau prince que vous vous promettiez ? C’est plutôt une déchéance, il faut l’avouer.

Lanyard eut un petit rire et se rapprocha d’elle.

— Je le regrette, ou pour mieux dire je le regretterais… pour moi également… si Nogam n’était pas aussi postiche que ce fallacieux saltimbanque, le prince Victor… ou encore, si vous étiez aussi pauvre d’esprit que vous le semblez à vous en croire, si vous n’étiez pas de cœur la fille de votre mère, et la mienne, mon enfant, née d’une femme que j’ai bien aimée et qui m’a jadis aimé aussi.

Il se tut à dessein pour lui laisser bien saisir le sens de ses paroles, et reprit :

— Vous comprendrez peut-être mieux en sachant que je suis réellement le Michaël Lanyard auquel MM. Secrétan et Sypher adressaient leur annonce… vous vous rappelez… comme ceci vous le prouvera.

Il lui tendit une feuille de papier, et après l’avoir encore regardé un instant muettement, la jeune fille la prit et lut tout haut le billet que Victor avait dicté après que Sophia se fut enfuie du Café des Exilés pour aller se réfugier auprès de lui.

À M. Lanyard,

Bureau B, ministère de la Guerre        Whitehall

— C’est-à-dire, traduisit Lanyard, du Service Secret britannique.

— Vous !

Il s’inclina, légèrement ironique.

— Je regrette de ne pouvoir actuellement vous offrir une meilleure situation sociale. Demain, peut-être… Mais qui sait ?

Sophia secoua la tête impatiemment, et dans un murmure d’étonnement croissant reprit sa lecture du billet :

Votre fille Sophia est maintenant chez moi… Votre propre intelligence doit vous dire que rien ne pourrait vous être plus fatal que de tenter de correspondre avec elle.

À l’interrogation éloquente de ses yeux, Lanyard répliqua :

— Billet dicté par Victor à Karslake, qui me l’a fait passer, la nuit ou il vous a amenée à la maison, du Café des Exilés.

— Vous saviez… vous qui prétendez être mon père… vous saviez et malgré cela vous lui permettiez ?…

— Vous étiez dans la maison avant que j’eusse appris que j’avais une fille ; Karslake n’a pas eu l’occasion de me consulter avant d’aller vous chercher. D’ailleurs, s’il avait tardé à exécuter sur-le-champ les ordres de Victor, non seulement il aurait annihilé tous nos préparatifs destinés à nous assurer des preuves suffisantes pour faire condamner cet homme, ou tout au moins à le faire expulser d’Angleterre…

— Le prince Victor ? Qu’est-ce qu’il a donc fait pour que vous ?…

— Il a commis toutes sortes d’infamies, il a financé une agence de recéleurs et organisé une association de vulgaires malfaiteurs pour lui donner de l’ouvrage ; il a entretenu un corps d’agitateurs et fomenté le mécontentement social pour accomplir un dernier projet, par-dessus tous imbécile, qui va se réduire à néant ce soir : la tentative de renverser l’Empire britannique et d’établir à sa place les Soviets d’Angleterre, où Victor Wassiliewsky jouerait le double rôle de Trotzky et de Lénine !

La jeune fille eut un geste d’étonnement incrédule.

— Qu’est-ce que vous me dites là ? Êtes-vous fou ?

— Non… c’est le prince Victor qui l’est, fou d’avidité, de puissance, affolé d’illusions, de grandeur personnelle. Vous ne me croyez pas ? Écoutez-moi donc, et jugez à quels excès démoniaques il s’était laissé entraîner par ses démentes ambitions :

« Sturm a inventé un nouveau gaz toxique, sans odeur, sans couleur, le plus mortel qui existe, et qui se produit par grandes quantités en ajoutant de simples ingrédients au vulgaire gaz d’éclairage. En bolchevique fanatique qu’il est, Sturm a offert sa formule à Victor pour qu’elle serve à déblayer le chemin à la révolution sociale ; et Victor a sauté sur la proposition et dépensé de grosses sommes pour la réaliser. C’est lui qui a soudoyé la récente grève aux usines à gaz de Westminster, grâce à quoi il a pu introduire secrètement dans le personnel un certain nombre d’individus à son service. C’est son argent qui a corrompu les domestiques employés à Downing Street, au Palais du Parlement dans les hôtels de la noblesse, et jusque dans le Palais de Buckingham placé des hommes prêts sur un signal donné à déverser des flots de gaz dans les coins dissimulés et à inonder les immeubles du souffle de la mort elle-même. Et ce signal devait être donné cette nuit.

« Eh bien, il ne le sera pas.

« Mais quel plan pouvait être plus diaboliquement fou ? Vous faut-il d’autres preuves de la folie de cet homme ? Vous faut-il d’autre motif pour que je vous aie laissé tromper par Victor durant quelques semaines, plutôt que de voir sombrer nos plans destinés à faire avorter le sien, alors que tout le temps Karslake et moi nous étions près de vous, veillant sur vous, apprenant à vous aimer… lui à sa façon, moi comme un père… et tous deux prêts à tout moment à mourir pour votre défense, en cas de besoin ? »

Lanyard s’était rapproché d’elle au point de la toucher presque, et il maîtrisait si bien sa voix qu’à trois pas de distance on n’en percevait plus qu’un murmure vague et inarticulé ; mais dans l’oreille de Sophia ses paroles résonnaient avec une sincérité passionnée. Elle le croyait, sentant au fond d’elle-même qu’il était sûr de tout ce qu’il disait jusqu’au dernier mot ; et sachant de plus qu’il était bien ce qu’il s’affirmait être, c’est-à-dire son père.

Les réactions du cœur humain sont insondables ; tout comme dès le début, Sophia avait d’instinct, quoique inconsciemment, reconnu la fausseté intrinsèque des prétentions de Victor, elle perçut à présent la véracité absolue qui imprégnait tous les mots et toutes les nuances d’expression de Lanyard, et elles les admit sans autre examen.

Quand il interrogea : « Me suis-je fait comprendre ? » elle eut un sourire touchant de supplication, et lui prit la main. Puis elle répondit :

— Je le pense ; ou du moins je vous crois. Mais accordez-moi un peu de patience. Tout ce que vous venez de me dire est si nouveau, si étrange, si difficile à saisir du premier coup… Il y a tant de choses qu’il me faut accepter de confiance, tant d’autres que je ne comprends pas…

— Je sais, dit Lanyard en lui serrant doucement la main. Mais tâchez d’avoir confiance ; je vous promets qu’elle sera récompensée. Encore un petit peu de temps, une heure ou deux au plus, et Karslake sera ici pour témoigner la vérité de tout ce que j’ai affirmé. Vous le croirez, lui au moins.

— Bien entendu, répondit la jeune fille avec franchise. Je l’aime. Vous le savez ?

— Je l’ai deviné, et j’en suis heureux, heureux pour vous deux.

— Mais est-il hors de danger ? interrogea Sophia dans un soudain accès d’inquiétude qui fit vibrer sa voix plus haut qu’il n’était prudent.

— Chut ! plus bas. Oui, il est suffisamment hors de danger.

— Vous en êtes sûr ? Comment savez-vous ?…

— Je l’ai vu ce soir, j’ai causé avec lui voilà deux heures à peine.

— Vous avez été à Londres ? interrogea-t-elle… ce soir ?

— Mais oui ! Victor m’y a envoyé, fit Lanyard avec un petit rire. Vous ne le saviez pas, comme de juste, mais… Enfin, je lui ai donné des motifs de me soupçonner, et il m’a envoyé pour me faire assassiner par Chek Tsin. Mais il s’est trouvé que Herr Sturm m’a fort obligeamment remplacé… Avant de revenir, je suis allé voir Karslake. Il avait eu de la besogne, car il restait seul pour veiller à tout, depuis le moment où Victor lui avait donné une mission fallacieuse pour se débarrasser de lui toute la journée. Inutile d’entrer dans des détails superflus ; j’ai trouvé Karslake maître de la situation : les usines cernées par un cordon de troupes, l’hôtel étroitement surveillé et… mieux que tout, un aveu signé d’un député irlandais que Victor avait réussi à acheter par la promesse de libérer l’Irlande dès que les Soviets d’Angleterre seraient un fait accompli. J’ai donc laissé Karslake s’occuper des choses dans Londres, et suis revenu en toute hâte, talonné par la crainte d’arriver trop tard.

— Trop tard ? fit Sophia sans comprendre.

— Ai-je besoin de vous rappeler où nous sommes ?

D’un geste, Lanyard indiqua le boudoir ; et Sophia eut un tressaillement de surprise et de crainte.

— Où nous sommes ! répéta-t-elle dans un souffle.

Tout à coup la mémoire lui revint de ce qui s’était passé dans cette chambre, avant que Lanyard lui eût tait ses révélations, et la conscience du péril auquel elle venait d’échapper de si près la frappa comme un coup de couteau au cœur. Elle soupira, horrifiée :

— Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Vous avez tout bonnement fait la démonstration que vous êtes aussi honnête que belle, en vous révoltant enfin contre la force, la plus puissante de l’homme, la force de suggestion qui réside dans l’hypnotisme. Vous n’avez pas pu savoir que vous passiez dans le sommeil hypnotique et non naturel, la nuit dernière, quand Victor s’est joué de vous avec ce maudit cristal, ni que, pendant votre transe, il voulait vous faire commettre ici cette nuit ce à quoi votre nature s’est refusée, une fois venue l’épreuve décisive.

— Mais il m’a si souvent dit que j’avais des instincts de voleuse !

— Oui, je sais, chère enfant… Il vous l’a répété si souvent que, contre votre volonté et votre raison, par la simple force de cette affirmation réitérée, vous en veniez à prendre ce message mensonger pour une vérité d’un pouvoir incontestable. C’est pourquoi, afin que vous puissiez vous connaître vous-même par vos actes, je vous ai laissé subir cette épreuve ici cette nuit, me bornant à y assister pour m’assurer qu’il n’en résulterait pas de mal. Ou sans quoi vous auriez gardé jusqu’au tombeau la pensée instillée en votre âme par ce scélérat. Mais maintenant vous savez qu’il mentait, vous n’en douterez plus jamais… et vous ne reprocherez plus non plus à votre véritable père les mauvais souvenirs de sa jeunesse.

Il s’arrêta, levant les mains en une prière désolée, puis les laissa retomber.

— Chère petite, si vous saviez, vous ne me jugeriez pas trop durement. Si seulement vous pouviez savoir tout ce que j’ai eu à combattre, moi un enfant trouvé, abandonné dans un hôtel parisien de troisième ordre, élevé en petit marmiton et souffre-douleur, au milieu d’une compagnie des plus viles, faite de gâte-sauces, mendiants, pickpockets, apaches et pire !…

— Comme si cela avait de l’importance pour moi !

Tournant vers Lanyard son visage ému, la jeune fille le regarda avec douceur. À cette heure enfin, elle le reconnaissait, à cette heure ses rêves d’hier se réalisaient : sous la mascarade du valet Nogam, elle identifiait de façon indéniable le bel étranger qu’elle n’avait jamais oublié depuis ce fameux après-midi où elle l’avait vu avec Karslake au Café des Exilés et entendu parler si intimement de son passé, cette histoire de jeunesse qui ressemblait de si près à la sienne à elle.

Involontairement, elle leva les bras et les lui posa sur les épaules.

— Je suis si fière de penser…

Un cri perçant noya ses paroles, une voix féminine qui parcourait rapidement toute la gamme de la terreur et se brisait en une note suraiguë et discordante.

Puis avec un claquement qui secoua le plafond et qu’on dut entendre du plus lointain de la maison, la porte de la chambre à coucher se ferma sur eux. Mais par derrière les cris continuaient, à peine assourdis, et si violents que c’était à se demander où lady Randolph West trouvait dans sa petite personne un souffle suffisant pour entretenir une clameur pareille.

D’un mouvement rapide, Lanyard et Sophia s’écartèrent l’un de l’autre, se consultant des yeux, elle en détresse, lui en une exaspération mêlée de remords.

— Je mériterais d’être tué, déclara-t-il, amèrement, je devais pourtant savoir… m’attarder ici, vous exposer à ce danger !…

— C’était impossible autrement, répliqua Sophia ; il vous fallait me faire comprendre. D’ailleurs, en m’en retournant bien vite…

En deux enjambées, Lanyard alla au corridor, ouvrit la porte, y jeta un coup d’œil, et résuma son impression d’un geste définitif, puis, laissant la porte contre, il se tourna vivement vers la jeune fille.

— Trop tard, dit-il ; ils sont déjà tous dans le vestibule ; Encore une minute…

Brusquement il enlaça Sophia, serrant brutalement son corps contre lui.

— Débattez-vous contre moi… tenez-moi par la gorge… rejetez-moi contre le secrétaire…

— Qu’est-ce que vous faites ? Lâchez-moi !

En réponse à ses efforts pour se dégager, Lanyard resserra plus fort son étreinte et la repoussa vers le secrétaire.

— Faites comme je vous l’ordonne ! C’est le seul moyen d’en sortir. Faisons-leur croire que vous avez entendu un bruit, que vous vous êtes levée pour venir voir, m’avoir trouvé ici, en train de rafler les bijoux…

— Non, répliqua-t-elle… non ! Pourquoi me sauverais-je à vos dépens ?… Vous trahir… vous, mon père !...

— Alors, accordez-moi l’obéissance filiale… ou sinon vous laissez Victor réussir à vous faire passer pour une voleuse, fille de voleuse !

Il étouffa les protestations qu’elle allait émettre en lui plaçant la main sur la bouche.

— Écoutez !

Dans le corridor, c’était un murmure de voix en colère, d’appels et de cris inquiets, avec des bruits de pas précipités ; dans la chambre à coucher, les cris perçants n’avaient pas cessé…

— Sophia, je vous en supplie !

Elle hésitait toujours.

— Mais vous ?…

— Ne craignez rien pour moi, rappelez-vous que je guis du Service Secret : deux minutes après avoir été mené au prochain poste de police, je serai libre… et heureux de savoir que votre nom est sans tache. Puis Karslake viendra vous chercher, vous amènera auprès de moi… Allons-y !

Lanyard saisit d’une main les deux poignets de la jeune fille et, se rejetant d’un bloc en arrière contre secrétaire, la força de lui mettre ses deux mains à la gorge.

Avec un craquement simultané la porte s’ouvrit, projetée contre le mur. Menés par Victor Wassiliewsky, une demi-douzaine d’hommes, invités et domestiques, en toilette plus ou moins sommaire, firent irruption dans la chambre.

XX

LE QUART D’HEURE DE RABELAIS

Quand tout fut fini, quand le gravier de l’allée eut cessé de grincer sous les roues de la voiture qui emportait le valet Nogam pour répondre de ses méfaits, quand la maisonnée se fut apaisée et eut cessé de chanter les louanges de la princesse Sophia autour d’un dernier grog au whisky, chacun s’en fut coucher et l’on ne vit bientôt plus d’autre lumière dans Frampton Court que dans les chambres à coucher occupées respectivement par le prince Victor Wassiliewsky et son honorée fille.

Resté seul, le prince Victor s’installa au bureau où il avait, quatre heures plus tôt, tracé les caractères destinés, croyait-il, à précipiter Nogam dans une tombe prématurée. Qu’ils eussent failli à leur mission, cela troublait Victor Wassiliewsky, jusqu’à un point d’irritation quasi-intolérable.

Qu’était-il advenu de cette sentence de mort ? Et aussi de cette autre, le télégramme qui, transmis à Sturm par la main de Nogam, aurait dû depuis longtemps mettre en mouvement le mécanisme organisé de meurtre et de destruction ?

Nogam avait-il, comme il venait de l’affirmer après qu’on se fût emparé de lui, réellement fait parvenir les deux messages à leurs adresses, puis, ayant échappé à son sort décrété, était-il revenu à Frampton Court par le train de minuit trois, toujours en conformité avec ses instructions ?

Nogam avait négligé de s’étendre sur ce point, et Victor s’était abstenu de le questionner de trop près, de crainte d’exciter les soupçons des auditeurs. Une fois maîtrisé, Nogam avait fait contre mauvaise fortune bon cœur ; mais, dans son visage stoïque, ses yeux avaient un éclat qui inquiétait Victor et témoignait d’une bonne humeur à tout le moins déplorable chez un cambrioleur pris sur le fait ; et devant cette expression Victor se demandait si Nogam n’en savait pas plus qu’il n’eût été bon…

Auquel cas tout était perdu, et la durée probable de l’existence de Victor dépendait avant tout de la vitesse avec laquelle il pourrait quitter Frampton Court et lancer son auto dans la nuit vers les quais d’aval de la Tamise.

Savoir envisager le pire dans toute son horreur, cela fait partie du devoir sacré de la conservation. Victor restait là, tout habillé, toutes ses dispositions prises pour la fuite au premier avertissement, n’attendant plus que d’être sûr. On ne décelait son impatience que par la crispation de ses traits couleur de papier mâché, le clignotement de ses yeux obliques, et le geste de ses doigts qu’il fermait et rouvrait alternativement.

Tout dépendait du téléphone qui restait ironiquement muet à côté de notre homme, insensible, eût-on dit, à l’anxiété qu’il manifestait et aux regards de rancune qu’il lui décochait. Il y avait déjà quarante minutes qu’il avait demandé l’hôtel de la Poste de la Reine Anne ; dans cet intervalle, il avait par trois fois réclamé l’urgence à la demoiselle du central. Et cependant la sonnerie du bourdonneur caché sous le bureau se taisait toujours.

Et le pis de tout, aussi fatal que pût être le retard, c’est qu’il n’osait pas bouger un doigt pour se sauver, lui, avant de savoir…

Dans cette interminable torture d’attente, un grattement discret à la porte suffit à le faire se lever d’un bond.

Il resta une minute, crispé, mais attentif à la porte du corridor, puis se ressaisissant tant bien que mal, il alla ouvrir la porte. La petite Chou Nu entra, salua timidement et attendit la permission de parler.

— Eh bien ? Qu’est-ce que c’est ?

— Excellence : la princesse Sophia ne veut pas que je reste dans sa chambre avec elle.

— Pourquoi ? Le sais-tu ?

— Je crois qu’elle veut s’enfuir. Elle n’a plus voulu retourner à son lit, et s’est mise à marcher çà et là, jusqu’au moment où j’ai osé la prier de rester tranquille ; alors elle s’est retournée sur moi, furieuse, et m’a ordonné de ressortir. Puis je suis venue vous trouver.

Victor prit un temps de réflexion, qui s’acheva en un signe de tête soucieux.

— Tu as bien fait. Retourne la surveiller et fais-moi savoir si elle part.

— La porte est fermée à clef. Excellence : elle ne veut pas me laisser entrer.

— Regarde par le trou de la serrure, alors ; ou cache-toi dans une des chambres vides de l’autre côté du corridor, mais surveille-la.

Un bourdonnement assourdi provenant de la direction du bureau arrêta les paroles sur les lèvres de Victor. Il s’en alla bien vite vers l’origine du bruit, arrivé à moitié chemin pirouetta pour renvoyer la petite d’un brusque monosyllabe ; « Va ! » puis bondit littéralement sur le téléphone.

Mais tout ce qu’il entendit au cours des cinq minutes suivantes, ce fut la voix de la demoiselle du central qui l’avisa, pour commencer, qu’elle allait lui donner la communication avec Westminster ; puis qui ponctua la vague friture de la ligne inoccupée par d’affolants : « Alla… allo… on ne répond pas… Ne quittez pas… Allo…

À la longue, cependant, la communication fut obtenue ; et Victor, percevant la voix de fausset du « second oncle » de Chou Nu qui répondait gaiement à la voix de la téléphoniste, l’interrompit sans plus attendre :

— Allo, Chek Tsin ? Ici, Numéro Un. Et ce n’est pas sans peine que je vous ai eu. Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu plus tôt ? Que se passe-t-il ? Est-ce que quelque chose a tourné mal ?

— Tout va bien. Excellence, aussi bien que possible, étant donné ce que vous savez.

Le soulagement de Victor s’exhala dans un soupir poussé du fond du cœur.

— Vous avez reçu mes messages, alors ? Nogam les a remis ?

— À ce qu’il paraît. Je ne les ai pas vus moi-même, Excellence. Ce Sturm…

À ce nom la voix expira, et Victor crut entendre un soupir qui pouvait être aussi bien d’effroi que de douleur.

— Allo ! fit-il. Êtes-vous là, Chek Tsin ? Allo. Je parle. Êtes-vous là ? Pourquoi ne répondez-vous pas ?

Il se tut : aucun bruit durant des secondes qui se prolongèrent en minutes, puis tout à coup un bruit assourdi pareil à un claquement de porte lointain ou à un coup de revolver tiré là-bas dans le studio à quelque distance du téléphone.

Et il eut beau secouer l’appareil, le fil cessa de répondre. Finalement une voix se fit entendre, qui n’était plus celle de Chek Tsin :

— Allo. Qui est là ? Je parle : c’est vous, prince Victor ?

Involontairement, Victor s’écria :

— Karslake !

— Quelle veine splendide ! J’attends depuis toute la soirée de vous dire un mot.

— Que s’est-il passé ? Pourquoi Chek Tsin ?…

— Oh ! c’est bien regrettable pour lui… tout à fait désolé, mais nous n’y avons réellement rien pu ; s’il n’avait pas résisté, nous n’aurions pas été obligés de l’abattre. Cette nuit, voyez, ce vieux sacripant a tué Sturm, pour un motif que vous connaissez sans doute mieux que moi : nous avons trouvé sur lui papier, écrit en chinois et signé de vous, qui avait tout l’air être un ordre d’assassinat. Une petite seconde : je vais vous le lire…

Mais si Karslake traduisit le message de Victor, tel que truqué par la main de Nogam, ce fut à un fil muet comme la tombe.

XXI

EN VITESSE

Avec tout le soin possible pour éviter le bruit. Sophia ouvrit la porte et, pour la seconde fois depuis minuit, se glissa furtivement dans le corridor obscur, mais à présent avec la différence qu’elle agissait en pleine maîtrise de sa conscience et de sa volonté, et vers un but défini : gagner la station de chemin de fer la plus proche.

Lanyard lui avait promis que Karslake viendrait la prendre dans une heure ou deux et la remmènerait avec lui à Londres et dans les bras de ce père qu’elle avait déjà commencé d’aimer depuis le peu de temps qu’elle le connaissait pour tel ; si même il ne se pouvait qu’un sentiment filial l’eût portée vers lui à première vue, d’intuition, en cet après-midi déjà si lointain, au Café des Exilés !

Soit, mais elle pouvait aussi bien attendre Karslake à la gare. Ce serait plus simple, elle y serait plus à son aise, et respirerait plus librement dès qu’elle aurait tourné le dos à Frampton Court et à ses odieux souvenirs. Là où était Victor elle n’avait plus de repos.

Si auparavant elle avait craint cet homme, à présent elle le haïssait ; mais la haine s’était surajoutée à la crainte au lieu de la remplacer, et elle restait effrayée, désespérément effrayée, au point qu’à la seule perspective de rester sous le même toit que lui elle avait préféré courir les routes, seule dans l’obscurité de cette nuit de tempête.

Bien qu’elle s’avançât en tremblant, elle croyait fermement que personne ne l’avait vue partir ; et dans cette assurance elle gagna le grand escalier, descendit au vestibule d’entrée et arriva à la grande porte. Celle-ci n’était pas fermée à clef mais simplement poussée contre, ce que Sophia jugea de bon augure. Sans appréhension, elle s’enfonça dans la nuit.

Ce fut comme si elle eût franchi les limites de l’univers et passé dans l’éternelle nuit qui s’étend par delà les étoiles. Et le temps s’écoulait sans même habituer sa vision à l’absence de lumière.

Pourtant, jugeait-elle, la sensation du gravier sous ses pieds devait la guider le long de l’allée jusqu’au grand portail ; et une fois hors du parc, sortie des ombrages touffus, elle trouverait sûrement une atténuation des ténèbres suffisante pour distinguer la grand’route.

Au premier pas qu’elle fit hors de l’embrasure de la porte, elle se jeta dans les bras de Victor.

Que c’étaient ceux de Victor, elle le comprit instantanément, aussi bien par le hérissement de sa chair que par la terreur qui étouffa le cri prêt à jaillir de sa gorge et lui figea le corps et les membres à leur contact paralysant.

Et puis elle perçut ces mots ironiques :

— C’est trop aimable de m’avoir épargné le dérangement d’aller vous chercher !

Avant qu’elle eût pu répliquer ou même penser, d’autres mains que celles de Victor s’affairaient autour d’elle. Une étoffe repliée lui couvrit la moitié inférieure du visage, lui fermant les lèvres, et se noua sur sa nuque. Des bras vigoureux empoignèrent ses genoux et la firent basculer, la livrant impuissante à l’étreinte serrée de Victor. Et en dépit de ses efforts tardifs pour se débattre, elle fut emportée rapidement, à une dizaine de pas, et jetée en vrac sur le plancher d’une auto.

La portière se referma comme elle essayait de se relever, le vrombissement régulier du moteur devint un rugissement de fauve, tandis qu’elle était encore sur ses genoux, le levier s’embraya, et la voiture s’élança dans une secousse qui la projeta la tête la première contre les coussins du siège. Puis la lampe de plafond s’alluma, et elle aperçut Victor, le visage sinistre, qui la dominait, revolver au poing.

— Relevez-vous ! fit-il sévèrement, et si vous gardez encore quelque velléité de fuir, ne vous y risquez pas, rappelez-vous que votre mère a payé de sa vie l’audace de m’avoir bravé, et que j’hésiterai moins encore avec vous. Relevez-vous et asseyez-vous tranquillement à côté de moi… vous entendez ?

Lui tendant la main, il lui tordit le bras brutalement et lui arracha un cri, cependant que Sophia tombait sur les coussins et se recroquevillait sur elle-même.

Durant peut-être trente secondes, alors que la voiture filait dans l’avenue, il la tint sous son sourire venimeux ; puis il détourna vivement le regard et, se penchant, éteignit la lumière.

L’intérieur de la voiture plongé à nouveau dans les ténèbres, les objets situés au delà de ses glaces en perlées de pluie – les têtes de la soubrette et du chauffeur chinois, et les deux pilastres du portail qui se rapprochaient – prirent un relief dense sur les rais éclatants de deux larges nappes lumineuses de phares : car celle de la limousine, dardée par le portail, allait au delà couper à angle droit celle d’une autre auto qui arrivait sur la grand’route encore cachée par la muraille du parc.

Dans une seule et unique seconde, les phares de la seconde auto virèrent dans la direction du portail, et la consternation s’emparant de l’esprit de Sophia la dépouilla net de toute pensée consciente.

Déjà les phares étrangers se projetaient en plein entre les pilastres – et l’auto de Victor avait trop d’élan pour pouvoir s’arrêter sur cette distance. Sans le savoir, la jeune fille poussa un cri, et s’accroupit dans un coin. Le klaxon ajouta son hurlement frénétique à une folle clameur ; et préludant à l’emboutissage, un craquement de déchirure retentit, lorsque, dans l’entrée même du portail, le pare-choc de l’auto arrivante arracha le pare-choc arrière au-dessus duquel Sophia était assise. Projetée violemment contre Victor, puis instantanément rejetée à sa place, elle sentit la voiture, tous freins bloqués, se mettre en travers, déraper de côté, tel un crabe, et s’abattre vertigineusement dans le fossé de l’autre côté de la route.

Durant un laps de temps indéfini, tandis que la lourde machine continuait à se balancer et tressauter, menaçant à chaque instant de se retourner, les roues arrière continuèrent à tourner follement et les pneus ferrés mordirent en vain dans le macadam de la chaussée boueuse.

Sans bien comprendre ce qui se passait, Sophia entendit des appels partir de l’autre voiture, maintenant à l’arrêt, et des coups de revolver sur un rythme syncopé. La glace de la portière à côté de Victor résonna comme une cloche fêlée et tomba à l’intérieur, en morceaux. Avec un grondement de rage, Victor se pencha en avant et mit en joue son arme par l’ouverture. De son poing, de courtes langues de flamme orange jaillirent, au nombre d’une demi-douzaine, et zébrèrent les ténèbres, accompagnées d’autant de brefs et rauques aboiements.

Puis les pneus finirent par mordre efficacement, l’auto se rehissa sur la chaussée et s’éloigna précipitamment ; et en l’espace d’une demi-seconde les feux de l’autre voiture restèrent en arrière.

S’étant rassis, Victor ralluma la lampe de plafond, et extrayant un chargeur vide de la crosse de son revolver automatique, le remplaça par un autre, plein.

Au milieu de cette occupation, il leva les yeux avec une lippe de mépris sur le visage terrifié de Sophia.

— Vos amis, remarqua-t-il, sont arrivés un peu en retard, hein ? Quand vous viendrez à mieux me connaître, ma petite, vous verrez qu’ils le seront immanquablement… avec moi.

L’émotion qu’elle venait d’éprouver l’empêcha de répondre, et le ricanement de Victor décela un lâche amusement.

— Il y a quelque chose qui vous tracasse ?

Elle serra les mains jusqu’à s’en faire mal aux jointures.

— Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?

— Un bon usage, chère enfant, dit-il en souriant, soyez-en sûre.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’en pensez-vous ?

— Je ne sais…

— Vraiment, non ? Voyons, il me semble que vous faites injure à votre belle intelligence.

Tout en lâchant son rire railleur, il éteignit de nouveau la lampe, et ce fut dans les ténèbres qu’il reprit :

— Puisque vous voulez savoir en détail… allons, je compte vous garder près de moi jusqu’au baisser de rideau final. Aussi longtemps qu’elle durera, votre vie ne manquera pas d’intérêt, je vous en donne ma parole.

— Et vous osez vous dire mon père !

— Oh ! non. Non, certes : c’est fini et bien fini, ça, la farce est jouée. À cette heure je suis franc avec vous et jette toutes mes cartes sur table.

Une pause intentionnelle s’acheva en un ricanement.

— J’ai à cette heure exactement deux emplois pour ma chère petite Sophia. Elle va servir à merveille d’assurance contre de nouvelles poursuites de la part de son père si énergique et accompli… avec qui je réglerai mes comptes plus à loisir… et… Mais ne serait-ce pas cruel d’être trop explicite ?

À cela, Sophia ne répondit rien, et elle resta un bon moment, sans rien dire, à méditer…

Et Victor fut promptement pourvu d’un autre motif d’intérêt qui vint l’accaparer exclusivement et lui faire oublier ses efforts d’insulter à sa victime sans défense.

Quand, pour la troisième fois depuis cette catastrophe évitée de si près au portail, notre homme se leva pour regarder en arrière par la petite lucarne de la limousine, Sophia l’entendit aspirer violemment son souffle entre ses dents serrées, et elle supposa que l’auto qui avait failli bloquer leur fuite avait repris la chasse et se trouvait derechef en vue.

L’optimisme de sa jeunesse lui-même ne pouvait lui inspirer qu’un faible espoir d’échapper. L’auto de Victor fonçait parmi le paysage nocturne à une allure si terrifiante qu’il semblait vain de songer qu’une autre pourrait la rattraper, même conduite avec tant d’adresse que de fureur démente. Et Sophia repensa aux allusions que lui avait lancées Victor, mais elles eurent un effet bien éloigné de ses intentions. Sous la menace, l’âme de la jeune fille réagit comme le fait une jeune chair saine à un plongeon glacé… Elle n’avait pas songé à trembler, et bien qu’encore tendue de toutes ses fibres elle restait silencieuse, regardant la mort en face et calculant ses chances de lui échapper.

Peu après, d’un ton si calme qu’il exigeait l’admiration, elle demanda :

— Où m’emmenez-vous ?

— Vous tenez réellement à le savoir ?

— Oui, puisque je vous le demande.

— Mais pourquoi vous le dirais-je ?

— Pour rien. Au fait, cela n’a pas tellement d’importance. Je le saurai toujours assez tôt.

— Alors je consens à vous éclairer. Nous allons gagner le continent par la voie de Limehouse. Une vedette vous y attend à quai, un yacht en rade de Gravesend. Oh ! soyez tranquille, je n’ai rien oublié. Au lever du jour, nous serons en mer.

— Nous ?

— Vous et moi.

— Vous vous trompez, prince Victor. Je ne vous accompagnerai pas.

— C’est bien amusant ! Et pourriez-vous me dire par quel moyen vous comptez vous opposer à ma volonté ?

Sophia resta silencieuse un instant, puis elle reprit tranquillement :

— Je peux me tuer.

— À coup sûr, vous le pouvez ! Et quand je serai fatigué de vous, je favoriserai peut-être vos inclinations morbides… si elles subsistent encore.

— Vous êtes fou, riposta Sophia tout à trac, si vous vous figurez que je me laisserai embarquer vivante à bord de ce yacht.

— Bravo ! sourit Victor, en battant des mains. Bravo ! bravissimo !

Il se redressa pour jeter de nouveau un coup d’œil au carreau d’arrière, aspira son souffle avec plus de violence que précédemment, et saisissant le tube acoustique, lança quelques mots en chinois.

Silhouettée en noir sur la clarté des phares, la tête du chauffeur se pencha vers le tube, et eut un rapide signe affirmatif. Et, dans le grave rugissement de l’échappement libre, la lourde voiture bondit, comme un animal fougueux excité du fouet et de l’éperon, et prit une allure en comparaison de laquelle la précédente n’était qu’un petit galop d’essai avant l’élan bride abattue de la course au clocher.

Des réverbères commencèrent à s’aligner au bord de la route. Largement espacés tout d’abord, leurs rangées ininterrompues défilèrent bientôt aux fenêtres. On traversait les faubourgs de Londres, mais ni les nappes de pluie battante qui brouillaient la vision, ni la crainte de rencontrer des véhicules attardés, ne contribuèrent à réduire le train. L’auto ne ralentissait qu’en arrivant aux virages, et même elle s’y résolvait avec peine ; et le tournant une fois dépassé, elle reprenait sa course folle, éperdue, à tombeau ouvert.

Les réverbères se succédant tressaient sans fin un onduleux ruban continu de lumière ; une brise chargée de la pluvieuse senteur de Londres chassait par la fenêtre cassée des rafales de pluie. Les tours et détours se multiplièrent, qui apparemment favorisaient la poursuite.

Victor était à présent agenouillé sans cesse sur le siège arrière, et sa figure exposée au jeu capricieux de lumière et d’ombre évoquait étrangement celle d’un chat-tigre aux abois. Sur l’acier poli de son revolver passaient fugitivement de sinistres reflets. De ses lèvres retroussées par un rictus s’échappaient un torrent continu de blasphèmes crachés dans toutes les langues de l’Orient, aussi peu intelligibles les unes que les autres à son unique auditrice. Mais c’en était déjà trop pour elle de le voir et de l’entendre.

Néanmoins, il n’était pas trop entièrement absorbé par la surveillance des péripéties de la course pour en oublier la jeune fille. Et lorsqu’une fois elle se redressa pour délasser ses membres engourdis, il se méprit sur son intention et, l’empoignant férocement par un bras, la rejeta dans son coin en lui conseillant de ne pas faire la sotte petite bête.

Après quoi Sophia eut soin de ne plus bouger que le moins possible, mais sans pour cela perdre courage ni se relâcher un instant de sa surveillance.

Les maisons qui bordaient leur trajet dessinèrent leur profil sur un ciel que teignaient de rose-lilas les premières lueurs de l’aube.

Dans sa ruée folle, la voiture traversa une immense place publique et gravit la rampe d’un pont. On reconnut l’odeur de la Tamise, où les lointains réverbères des quais traçaient un feston de perles luisant sur du velours violet.

Au sortir du pont, la limousine prit un virage sur deux roues, et immédiatement il se produisit quelque chose qui ressemblait à une tentative pour l’arrêter. Ces voix hurlantes la hélèrent, mais il n’en résulta qu’une instantanée accélération de vitesse, avec une recrudescence dans la pétarade de l’échappement libre. Alors un objet fut heurté et rejeté comme un taureau se débarrasse d’un roquet – une forme sombre qui tournoya en l’air et alla s’aplatir au loin ; et au cri affreux qui en jaillit, la jeune fille défaillante d’horreur se boucha les oreilles à deux mains.

Elle n’avait pas encore eu le temps d’oublier cette émotion, quelques autres minutes de course furibonde avaient déjà rejeté ferrière elle plusieurs kilomètres de rues silencieuses.

Tout à coup elle entendit un cri inhumain et, levant les yeux, vit Victor asséner par la fenêtre un coup de la crosse de son revolver, puis, retournant l’arme, déverser par l’ouverture une fusillade dont l’effet dut le satisfaire, car, une fois le revolver vidé, il se mit à rire tout seul, d’un rire bref mais plein d’une joie méchante.

Ce rire fit tomber l’ultime barrière d’hésitation et de crainte et encouragea Sophia à tenter enfin le dernier espoir qu’elle n’avait cessé d’entrevoir depuis que Victor lui avait donné un léger aperçu de son sort.

Tant qu’il n’aurait pas rechargé, la seule tradition des sexes lui conférait sur elle une supériorité théorique ; mais, au contraire, cet homme avait dépassé de beaucoup la quarantaine, et sa constitution était affaiblie par une existence molle et efféminée, alors que Sophia était une souple jeune femme dans toute la force de son épanouissement.

Se rassemblant sur elle-même, elle se tint prête à bondir sur lui, à l’abattre et le maîtriser – par un moyen quelconque à le mettre hors de combat, assez longtemps pour qu’elle pût ouvrir une portière et sauter à bas sur la chaussée.

Freins grinçants, l’auto rasa un tournant brusque et patina sur ses roues bloquées pour s’arrêter si brusquement que ce fut Sophia qui s’abattit sur le plancher, tandis que Victor évitait par miracle d’être catapulté par les fenêtres de devant.

L’instant d’après, comme Sophia se relevait, la portière derrière elle fut ouverte violemment du dehors et, sur un signe de Victor, des mains brutales s’emparèrent de la jeune fille et l’attirèrent au dehors.

Dans une crise de désespoir, elle perdit un instant la raison et comme une aliénée se débattit, hurlant, ruant, mordant, griffant…

Quand la lucidité lui revint, elle se trouva pantelante et en lambeaux, les bras attachés à ses flancs, et malgré cela luttant toujours, poussée par une demi-douzaine d’individus en travers d’un trottoir étroit aux pavés inégaux.

Simultanément, un déclic sensoriel joua en elle, photographiant sur la pellicule hypersensibilisée de sa mémoire la vision fugace d’une rue sinistre et misérable, dont la laideur repoussante apparaissait parmi la première aurore comme le masque monstrueux du mal.

Puis elle buta contre une marche de pierre, trébucha, et fut à demi portée, à demi projetée dans un corridor étroit et malodorant.

Entre elle et la douce liberté de l’air lavé de pluie, une porte retentit comme la trompette du Jugement.

XXII

LES SEPT GONDS D’AIRAIN

Dans un espace de peut-être quatre pieds en largeur d’un mur à l’autre, sur sept de profondeur, depuis la porte d’entrée jusqu’au pied d’un escalier à marches de bois déjetées, une dizaine de personnes s’entassaient, Sophia et la jeune Chou Nu entourées d’hommes surexcités.

Dans la clarté jaunâtre d’une lampe à pétrole mal mouchée fumant dans une applique murale, des visages patibulaires, jaunes, basanés et blancs se consultaient en roulant des yeux et baragouinant des langues étrangères. Sophia entendit le souffle des rauques respirations ; elle vit des gestes baroques se détacher de l’ombre ; ses narines furent révoltées par les effluves de fumée d’opium et de cuisine exotique, par des haleines saturées d’alcool.

Deux individus s’affairaient à la porte, sous la direction du prince Victor, à assujettir de fortes barres dans des gâches de fer. Quand ils eurent fini, du coude Victor les écarta de son chemin et fit glisser horizontalement le volet d’un judas par lequel il jeta un coup d’œil au dehors.

Tout en regardant, sa haute taille mince se raidit, et sans se retourner il allongea la main derrière lui et posa une question en chinois. Quelqu’un lui glissa dans le poing un revolver. Visant à travers le judas, il tira cinq ou six balles. Des hurlements y répondirent, et dans le silence qui succéda au coup final on perçut une rumeur de pas en fuite. Une balle frappa la porte avec un choc sonore et faillit pénétrer, soulevant une esquille sur la face intérieure de ses épais panneaux de chêne ; après quoi, Victor referma le judas et se retourna.

Un silence obséquieux l’accueillit. Il prit la parole en chinois, donnant (à ce que supposait Sophia) ses instructions pour la défense de la maison. Un par un, les hommes désignés quittèrent le groupe réuni autour d’elle. Trois s’en allèrent par le corridor dans une chambre adjacente. Deux autres grimpèrent l’escalier. Un sixième fut posté par Victor devant la porte barricadée. Son chauffeur et un autre Chinois, il les réserva pour son service personnel.

La jeune Chou Nu resta livrée à elle-même, et tant que Sophia put la voir, elle ne remua pas d’un doigt de sa posture de terreur, aplatie contre le mur. Mais quand Sophia fut mi-emmenée, mi-traînée dans le vestibule, Victor poussant la troupe au delà de l’escalier et dans une salle nue sur le derrière de la maison, où une lampe solitaire brûlait sur une table de bois blanc et laissait voir pour tout mobilier des chaises boiteuses, des rouleaux de cordages goudronnés, une panoplie de lourds avirons et de gaffes de bateau, une réserve de « cirés » informes pendus à des patères. Des appuis aux linteaux les fenêtres étaient aveuglées par des planches, l’air était renfermé et moisi par l’humidité des eaux de marée.

Arrivé là, Victor prit Sophia en charge, et le chauffeur tint la lampe pour éclairer l’autre Chinois qui besognait sur une trappe pratiquée dans le plancher, une dalle de charpente si massive que, quand on eut retiré ses verrous de fer, l’homme eut besoin de toute sa force pour la soulever et la rabattre sur ses gonds ; et son claquement fit trembler et gémir tous les ais.

Par l’ouverture carrée ainsi découverte, Sophia vit une échelle de plusieurs barreaux visqueux et léchés par une eau noire et huileuse qui clapotait et tourbillonnait paresseusement autour des montants verdis d’algues et de limon.

Par ces degrés le Chinois descendit à contre-cœur, mais arrivé à mi-chemin s’arrêta avec un cri, puis remonta effaré jusqu’au haut de l’échelle, sa jaune face livide, ses yeux obliques bouleversés de crainte, tout en exhibant un bout de fort filin d’amarrage dont l’autre bout se rattachait à un anneau, scellé dans l’une des poutres.

Étouffant un juron, Victor arracha le bout de corde à la main tremblante et l’examina de près. Sophia elle-même put voir qu’il avait été tranché net au moyen d’un couteau.

D’un air courroucé, Victor laissa retomber le filin. Sous la tempête de sa colère, le Chinois se courba tel un roseau, avec de molles et plaintives protestations et en ébauchant un geste d’impuissance.

Mais la tirade commencée, Victor renonça à poursuivre ; il parut oublier sa colère ou bien se ressouvenir qu’elle était puérile en présence des dangers mortels qui l’attendaient à présent.

Il braqua sur Sophia des yeux pleins d’une fureur froide.

— Ainsi donc, prononça-t-il lentement, il paraît que, tout compte fait, vous allez réaliser votre souhait, et plus vite que ni vous ni moi n’y avions compté. Vous allez mourir, et moi aussi, aujourd’hui même… dans mes bras. Eh bien ! il en est temps, j’imagine, puisque voilà que je me laisse duper et devancer par des espions de la police comme votre cher père. Oui, je suis prêt à payer la rançon de mon outrecuidance… mais pas avant qu’ils ne m’aient payé aussi leur victoire… et cher. Allons !

Il fit signe au Chinois de refermer et de réassujettir la trappe, et, saisissant Sophia par le poignet avec violence, il l’entraîna de nouveau dans le corridor.

Une succession de coups de feu les guida jusqu’à la salle de devant, et une salve y répondit de la rue.

Dans une atmosphère déjà épaissie par les âcres vapeurs de la poudre sans fumée, deux hommes gardaient les fenêtres, tirant par les meurtrières pratiquées dans les volets de chêne doublés de tôle d’acier. À leurs pieds un troisième, accroupi, rechargeait pour eux au fur et à mesure des besoins. Quand Sophia et Victor entrèrent, l’un des hommes lâcha son arme et tomba en arrière de sa fenêtre en soutenant sa main fracassée. Sans un mot de plus, Victor abandonna la jeune fille, ramassa le revolver et prit le poste vacant.

À peine eut-il regardé au dehors qu’il fit feu une fois, puis une seconde. Ayant manqué apparemment les deux coups, il se posta pour attendre une meilleure cible, les yeux à la meurtrière. Au cours des quelques minutes suivantes, il ne changea d’attitude qu’une fois, lorsque, ayant encore tiré plusieurs coups, il tendit l’arme vide à l’homme accroupi sur le plancher et en reçut de lui en échange une autre chargée.

Le voyant ainsi occupé, distrait peut-être, Sophia se mit à reculer vers le corridor, pas à pas et avec prudence, sans quitter du regard Victor. Mais il semblait uniquement préoccupé de son tir, et ne faisait pas attention à elle.

Néanmoins, lorsqu’elle trouva enfin le courage de faire volte-face et de s’élancer vers la porte, Victor jeta trois mots brefs à l’homme accroupi, qui grommela, se leva, et quitta la salle, à la poursuite de la jeune fille.

Le gardien de la porte d’entrée n’était pas si occupé que Sophia l’avait espéré, ni trop intéressé par la marche des opérations du siège au dehors pour remarquer son apparition, et il se détourna de sa meurtrière avec un menaçant rictus de bienvenue. La vue de cet homme, un revolver dans chaque poing, qui s’avançait d’un pas vers elle, refoula la jeune fille jusqu’au pied de l’escalier.

Mais l’autre individu lancé à sa poursuite arrivait rapidement. Sophia se mit à fuir, affolée, et s’engouffra dans l’escalier. Il y avait au-dessus d’autres séides de Victor, deux à sa connaissance, peut-être plus, mais si seulement elle pouvait trouver un refuge quelconque dans un recoin désert, peut-être…

Comme un flocon de fumée emporté par le vent, elle monta le premier étage puis le second, et ne s’arrêta sur le troisième et dernier palier que pour jeter des regards traqués à droite, à gauche et derrière elle.

Au-dessus de sa tête un vasistas aux carreaux sales diffusait une confuse clarté qui lui montra à sa droite une porte béante sur un trou d’ombre mystérieuse, et, arrivé aux marches supérieures de l’escalier, son jeune suiveur levant vers elle des yeux impénétrables mais d’autant plus inquiétants.

Impossible que rien de pire pût l’attendre au delà de ce seuil ténébreux…

Elle le franchit d’une enjambée, rabattit la porte, et y appliqua des épaules.

Au dehors elle entendit les pas feutrés s’arrêter. On toucha au bouton. Mais au lieu de la poussée intérieure contre quoi elle se raidissait, on tira très légèrement à l’extérieur, comme pour s’assurer que le pêne avait mordu dans sa gâche ; et, après un court temps d’arrêt, une clef grinça dans la serrure, fut retirée, et les pas feutrés s’éloignèrent.

Quand sa respiration fut redevenue régulière, elle prit son courage à deux mains et se mit à explorer son domaine, à tâtons dans les ténèbres, sans rien rencontrer tout d’abord. À la longue, elle buta dans une table qui supportait une lampe en verre, au pétrole, comme celles qui servaient en bas.

En cherchant des mains sur la table, elle trouva une boîte d’allumettes, en craqua une et mit le feu à la mèche.

Emprisonnée dans sa cheminée de verre, la flamme devint régulière et éclaira une chambre au plafond en pente et aux deux fenêtres mansardées, garnies de planches ; dans un coin, un lit pliant aux couvertures en désordre, auprès de celui-ci un guéridon bas en bois supportant la pipe, la petite lampe à huile et les autres accessoires d’un fumeur d’opium – pas de chaise, pas trace d’autre mobilier.

Prenant la lampe à pétrole, la jeune fille la déposa sur le plancher, et alla pousser la table contre la porte. Cette fortification ne retarderait pas Victor d’une demi-minute quand il lui prendrait l’envie de pénétrer. Mais en de pareils cas l’humanité se contente des expédients les plus dérisoires.

C’était tout ce qu’elle pouvait faire. Elle resta immobile, aux écoutes. Trois étages au-dessous la fusillade de coups de revolver continuait par reprises irrégulières, mais de là-haut son bruit paraissait étrangement irréel, et ressemblait davantage aux inoffensives explosions de pétards d’artifice qu’aux craquements du fouet de la Mort.

Elle essaya sans résultat d’ouvrir une des fenêtres, mais à l’autre elle trouva une planche mal attachée d’un bout, qu’elle écarta, si bien que par les carreaux encrassés elle put voir un lugubre ciel d’aurore mouillée et, en tendant le cou, plonger le regard dans le sombre couloir de la rue.

Elle la crut vide tout d’abord ; mais bientôt son regard aiguisé discerna deux formes affalées sur l’autre trottoir, tout contre le mur d’un cabaret dont elle parvint non sans peine à déchiffrer l’enseigne : À la Lune Rouge.

Puis, comme elle allait quitter la fenêtre, elle vit cinq hommes, silhouettés, de cette altitude, en étranges raccourcis, sortir de la Lune Rouge par une des entrées d’estaminet, portant à eux tous une lourde poutre de bois, et braquant ce bélier improvisé contre la porte de la maison assiégée, ils prirent leur élan sur les pavés gras.

De sa porte et de ses fenêtres la maison cracha le feu, en une décharge foudroyante. Au milieu de la rue la poutre fut abandonnée, trois de ses téméraires porteurs prirent la fuite à toutes jambes chacun de son côté, tandis qu’un quatrième gisait sur les noirs grès mouillés et que le cinquième, sans doute blessé aux jambes, tentait misérablement de se traîner sur les mains, petit à petit, hors de la zone de feu. Mais bientôt les forces lui manquèrent, et lui aussi il resta immobile, étendu sous la pluie battante.

La jeune fille s’écarta de la fenêtre, en se cachant le visage comme pour effacer ce hideux spectacle.

L’éclairage, c’est-à-dire sa quasi-absence, le point de vue, et l’éloignement, tout s’était ligué pour l’empêcher de s’assurer que ni son père ni Karslake ne faisaient partie de ces quatre hommes dont les corps sanglants obstruaient la rue. La crainte et l’incertitude l’affolaient.

Soudain elle fit volte-face vers la porte : les marches vétustes craquaient sous un pas régulier. Elle alla pour ajouter son poids à celui de la table, mais s’en abstint aussitôt, en reconnaissant la folie de sacrifier sa force, et la sagesse au contraire de la réserver pour le moment où…

Le craquement cessa, la serrure grinça, le bouton tourna, et la porte s’ouvrit – car la table ne lui offrait quasi aucune résistance. Du seuil Victor considéra la jeune fille avec un rictus spasmodique.

— Le moment est venu, annonça-t-il avec une parodie de solennité. Nous les avons refoulés dans la rue, mais ils ont trouvé le passage souterrain qui part des caves de la Lune Rouge, et ils nous attaquent aussi du côté du fleuve. Ainsi donc, ma chère petite, c’est la fin pour nous…

En silence, adossée au mur le plus éloigné de la porte, Sophia le regardait sans ciller. La lampe, posée à ses pieds, rehaussait d’ombres artificielles de théâtre son jeune corps tendu et sa face exsangue.

Le regard de Victor parcourut la pièce lugubre.

— Je pense que vous me comprenez, dit-il.

On eût pu la prendre pour une figure de cire du musée Grévin.

Une fauve lueur de folie métamorphosa les traits de Victor. Il fit un pas vers Sophia.

Par des mouvements si exactement coordonnés qu’ils n’en parurent qu’un seul instantané, la jeune fille se pencha, empoigna la lampe et la lança de toutes ses forces. Victor baissa la tête. La lampe le dépassa, fila par une trajectoire descendante à travers la porte ouverte et dans la cage de l’escalier, cogna quelque chose et fit explosion. Empoignée dans les serres du dément, Sophia s’aperçut qu’une clarté livide, se renforçant à chaque seconde, emplissait le cadre de la porte.

Fonçant par cette dernière, tandis que des poings de fer la serraient à la gorge et que sa conscience s’obscurcissait, la silhouette d’un homme s’avança, puis celle d’un second…

La pression se relâcha sur sa gorge, elle se sentit libérée des mains meurtrières. Prise de vertige, elle allait tomber, mais quelqu’un la retint et l’emporta vivement hors de la chambre, y laissant sur le plancher deux hommes qui s’étreignaient, luttant comme des bêtes fauves…

Des flammes la mordirent à la joue, mais elle n’y songea plus quand leur clarté vacillante lui permit de reconnaître Karslake qui la tenait sur ses bras comme dans un berceau.

Se détournant de l’escalier, Karslake la porta à l’échelle menant à la lucarne, dont les carreaux cassés s’écrasaient à chaque pas sous ses talons.

À l’air libre il fit halte pour se reposer un instant, mais continua de tenir Sophia dans ses bras. Le vent faisait rage autour d’eux, les souffletant, leur coupait la respiration, la pluie les cinglait comme du plomb à moineaux ; mais ils ne se lâchaient pas.

Bientôt, cependant, Karslake se souvint, et tenta inquiètement de se dégager des bras tenaces.

— Laissez-moi aller, ma chérie, murmura-t-il. Il faut que je retourne… J’ai laissé votre père s’occuper de Victor, et…

Comme si cette sollicitude l’eût évoqué, Lanyard émergea du trou de la lucarne, agita la main dans un gai salut, puis se retourna pour jeter un regard dans l’abîme flamboyant d’où il venait de sortir.

Au bout d’un instant il recula d’un pas. Alors, lentement, avec les mouvements pénibles de l’épuisement, Victor passa la tête et les épaules par l’ouverture et se hissa sur le toit.

À quatre pattes il resta hésitant, à branler la tête de droite à gauche comme une bête blessée, en cherchant son ennemi de ses yeux tout éblouis. Enfin il aperçut Lanyard et, d’un suprême effort, se ramassant sur lui-même, lui sauta à la gorge avec l’élan d’un chat-tigre.

Lanyard le saisit au vol, l’empoigna par le milieu du corps, le ceinturant de ses bras robustes, et le maintint réduit à l’impuissance.

Au-dessus du grondement des flammes, sa voix résonna claire :

— Victor ! as-tu oublié la menace que tu m’as faite un soir, il y a vingt ans, de me suivre jusqu’aux portes mêmes de l’enfer, et ce que je t’ai promis, moi : que, si tu faisais cela, je te pousserais dedans ? Ou bien as-tu cru que je l’oublierais ?

En rejetant l’homme loin de lui, il le lança tête première dans la gueule dévoratrice du gouffre.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Fille du Loup solitaire (Red Masquerade) par Louis-Joseph Vance, Paris, Librairie des Champs-Élysées (Le Masque 74), 1931. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Environ 520.000 francs-or, soit, au court actuel, 2.580.000 francs.

[2] Une partie de ce paragraphe et du précédent a été reconstituée à partir de l’édition originale anglaise. (BNR.)

[3] Idem pour ce paragraphe et le précédent. (BNR.)

[4] Rappelons que Soho est le quartier français de Londres.

[5] Reconstitué la phrase de la traduction à partir de l’édition originale anglaise. (BNR.)