Louis Joseph Vance

LE RETOUR
DU LOUP SOLITAIRE

Les Aventures du Loup solitaire
(épisode 3)

traduction : Richard de Clerval

1932

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  DÉMISSION.. 4

CHAPITRE II  VOYAGE À PIED.. 11

CHAPITRE III  RENCONTRE AU CLAIR DE LUNE. 18

CHAPITRE IV  ÈVE. 25

CHAPITRE V  PHINUIT ET Cie 31

CHAPITRE VI  VISITEURS INATTENDUS. 40

CHAPITRE VII  VOLTE-FACE. 59

CHAPITRE VIII  BADINAGE SÉRIEUX.. 68

CHAPITRE IX  À COLIN-MAILLARD.. 77

CHAPITRE X  « MAIS TEL LE GRAIN DE SÉNEVÉ… »  84

CHAPITRE XI  AU REVOIR.. 95

CHAPITRE XII  VOYAGE AVEC UN ASSASSIN.. 104

CHAPITRE XIII  ATHÉNAÏS. 114

CHAPITRE XIV  LE DIAMANT RAYE LE DIAMANT. 122

CHAPITRE XV  ADIEU.. 140

CHAPITRE XVI  LA MAISON D’ASPASIE. 150

CHAPITRE XVII  CHEZ LIANE. 158

CHAPITRE XVIII  FRÈRE ET SŒUR.. 169

CHAPITRE XIX  SIX BOUTEILLES DE CHAMPAGNE  181

CHAPITRE XX  LES SYBARITES. 195

CHAPITRE XXI  SONDAGES. 212

CHAPITRE XXII  DANS L’IGNORANCE. 224

CHAPITRE XXIII  LA CIGARETTE. 239

CHAPITRE XXIV  L’HISTOIRE SE RÉPÈTE. 251

CHAPITRE XXV  LE MÉCONTENT. 259

CHAPITRE XXVI  L’HABITACLE. 274

CHAPITRE XXVII  TOUT VA BIEN ! 287

CHAPITRE XXVIII  FINAL. 305

Ce livre numérique. 315

 

CHAPITRE PREMIER

DÉMISSION

Dans la chaude splendeur de cet après-midi de printemps, un gentleman d’apparence modeste mais sympathique, qui arpentait Piccadilly, s’engagea dans Halfmoon Street pour rentrer chez lui. Son air soucieux ne se dérida point en présence du personnage qui l’attendait dans son studio, bien calé dans son meilleur fauteuil, ayant à portée tabac et whisky, et lisant un volume de sa bibliothèque.

Ce personnage était évidemment un Anglais, encore que sa physionomie présentât quelques traits d’origine sémitique. Le gentleman à l’air soucieux, était sans conteste de race celte, bien que son costume et ses allures fussent purement anglais, et qu’il parût même un peu étonné de s’entendre saluer d’un nom bien français.

Car l’Anglais, déposant son livre sur le parquet, s’était levé du fauteuil, et lui tendait une main cordiale ; en s’exclamant :

— Comment va monsieur Duchemin ?

L’autre, après une légère pause, répondit, évasivement :

— Oh, « Duchemin », c’est de l’histoire ancienne. Mais, vous-même, comment allez-vous, monsieur Wertheimer ?

La poignée de main échangée, M. Duchemin déposa son chapeau, sa canne et ses gants de chamois, tandis que son ami, debout en face d’une cheminée sans feu, et exposant les mains à une flamme imaginaire, dissimulait sous un aimable reproche la curiosité éveillée en lui par son air préoccupé :

— Jolie habitude que vous avez de faire attendre vos amis. Je viens de passer ici plus de deux heures d’un temps que je dois au service de Sa Majesté.

— Comment pouvais-je deviner que vous auriez le front de vous introduire ici en mon absence et d’user de mon petit matériel ? riposta Duchemin, tout en se servant à son tour de tabac et de whisky. Mais on ne sait jamais quel nouvel outrage vous réserve le destin…

— Après vous le whisky, s’il en reste. Dites donc, je voudrais bien savoir où vous réussissez à vous procurer ce liquide d’avant-guerre. (Mais sans attendre qu’on lui refusât ce renseignement, M. Wertheimer reprit) : À en croire les témoignages de votre mine et de votre humeur, vous êtes allé cet après-midi aux quais de Tilbury accompagner au bateau Karslake et Sonia.

— Si vous faites souvent preuve d’une telle intelligence dans votre profession, mon cher, vous irez loin…

— Et cette aventure vous a laissé un peu triste.

— Je suppose que vous non plus, vous ne trouvez pas qu’il est agréable de se séparer de ceux qu’on aime.

— Mais quand c’est pour leur bien…

— Oui, je sais, concéda Duchemin. S’il arrivait quelque chose à Karslake, Sonia en aurait le cœur brisé, mais…

— Et après le rôle qu’il a joué dans cette affaire Vassilievsky, ce n’est pas en restant en Angleterre qu’il pourrait espérer prolonger beaucoup sa vie. C’est pourquoi nous lui avons donné ce poste à la légation britannique de Pékin.

— J’ignorais que vous eussiez votre part dans cet exil, fit Duchemin, après un regard maussade à son interlocuteur.

— Oh ! avec moi, on ne sait jamais ! Quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je répands quelquefois mes bienfaits sur des ingrats.

— Mais on n’est pas ingrat, affirma Duchemin. Dieu sait que j’aurais volontiers aidé moi-même à éloigner Karslake de Sonia jusqu’en Patagonie au besoin, si ce lointain séjour avait pu le faire oublier de l’Institut Smolny.

— Puisque ledit Institut Smolny refuse obstinément de s’effondrer comme on le prédit chaque jour.

— Tout juste.

— Mais n’oubliez-vous pas que vous-même avez donné à la bande Smolny tout autant de raisons de vous déclarer indésirable ?

— Ah ! gronda Duchemin, moi je me tirerai toujours d’affaire. Ce qui me fâche, c’est que je n’ai plus personne à protéger, puisque Karslake a emmené celle qui fut ma fille durant quelques semaines, et que je n’ai plus qu’à me tourner les pouces en regardant venir la vieillesse.

— La vieillesse ? Ma foi, mon cher, je ne m’en étais pas encore aperçu, mais le fait est que vous devenez vieux. Et je me demandais aussi ce qui vous avait rendu si lent, prudent et timoré, ces temps derniers. Vous baissiez, réellement… tandis que je vous croyais simplement fatigué et désireux de prendre un congé.

— Cela se peut, fit Duchemin sans révolte. Je sens que j’ai bien gagné des vacances dans votre satané Service Secret.

— Ah ! vous croyez ça ?

— Vous le croiriez vous aussi si vous aviez parcouru l’East End tout l’hiver en tenant votre vie entre vos mains.

— Mais… à votre âge… je penserais plutôt à prendre ma retraite qu’à demander un congé.

Tout en sachant très bien que son interlocuteur plaisantait selon le jeu de l’humour anglais, M. Duchemin répondit avec aigreur :

— Ma démission est à votre disposition.

— Je l’accepte, fit Wertheimer d’un air détaché. Elle a effet à partir de maintenant.

Duchemin ne répondit que par un grognement, qui montrait bien le peu d’agrément qu’il trouvait à un tel genre de conversation. Et Wertheimer ayant repris son fauteuil, tous deux gardèrent un moment le silence, un silence qui se prolongea si obstinément que Duchemin en conçut une sourde curiosité.

— Et à quoi, interrogea-t-il avec la nonchalante ironie du désintéressement, à quoi dois-je l’honneur inattendu que me fait le premier Sous-Secrétaire du Service Secret Britannique… si c’est bien là votre titre ?

— Oh ! répliqua Wertheimer indolemment, tout en vidant sa pipe, je n’étais entré que pour vous dire au revoir.

Duchemin ne peut réprimer un mouvement de surprise.

— Ah bah ! où comptez-vous aller ?

— Nulle part… et c’est tant pis ! Je veux dire que je suis venu ici pour vous souhaiter bon voyage et bon vent à la veille de votre départ des Îles Britanniques.

— Et pouvez-vous me dire où je vais ?

— C’est à vous de le décider.

M. Duchemin réfléchit un instant, puis annonça :

— Je comprends, je vais avoir une mission sans but déterminé.

— Pis que cela : pas de mission du tout.

Duchemin ouvrit de grands yeux.

— L’esprit souffle où il veut, affirma Wertheimer. Comment saurais-je où va souffler le vôtre, maintenant que vous êtes un homme libre, ne dépendant plus que de vous-même. Je n’ai plus d’autorité sur vos déplacements.

— Le Service Secret en a.

— Pas du tout. Ne venez-vous pas à l’instant de me remettre votre démission ? N’a-t-elle pas été acceptée aussitôt ?

— Voyons, que diable ?…

— Eh bien, si vous voulez savoir, se hâta d’interrompre l’Anglais, j’avais l’ordre de vous donner votre congé si vous refusiez de m’offrir votre démission. Ainsi votre lien avec le Service Secret est coupé à partir de cette heure. Et si vous n’êtes pas sorti d’Angleterre dans les vingt-quatre heures, nous vous expulserons tout net. Et voilà.

— Je vois que j’ai eu tort de si bien servir l’Angleterre.

— Quel malin ! sourit Wertheimer. Voyez-vous, mon bon, nous vous aimons beaucoup, et nous sommes résolus à vous sauver la vie. Le bruit nous est parvenu de Léningrad que votre nom est trois fois souligné sur l’Index Expurgatoire du Smolny. Le nom de Karslake aussi. Honneur bien mérité par votre collaboration dans l’affaire Vassilievsky. On a déjà mis Karslake à l’abri, mais vous restez en évidence, et c’est une calamité publique. Si vous vous attardez encore ici, cela finira par un verdict de « mort violente causée par un ou plusieurs inconnus ». Voici donc vos passeports et une somme d’argent convenable. Et si vous réussissez à passer au travers nous saurons vous en faire parvenir encore. Vous comprenez : on ne paiera jamais trop cher pour être débarrassé de vous. Un contre-torpilleur vous attendra cette nuit à Portsmouth avec ordre de vous débarquer au port de votre choix de l’autre côté de la Manche. Après cela… en ce qui concerne l’Empire Britannique… que votre sang retombe sur votre tête.

L’autre acquiesça, tout en jetant un coup d’œil dans l’enveloppe que son ex-chef venait de lui remettre, puis releva les yeux et dit avec un sourire entendu :

— Ce n’est pas la première fois que vous me congédiez de la sorte. Vous vous souvenez ?

— Bah ! vous avez aussi bien gagné le droit de vous appeler Duchemin, que moi Wertheimer.

Mais le sourire s’effaça des yeux de l’homme que l’Anglais préférait connaître sous le nom de Duchemin.

— Mais où diantre vais-je aller ?

— Ne me le demandez pas, protesta l’Anglais. Et surtout, ne me le dites pas. Je ne veux pas le savoir. Je crois presque à la télépathie, et je ne veux pas que vous soyez frappé de mort subite parce que quelqu’un aurait trouvé moyen de lire dans mon subconscient.

Il prit congé peu après. M. Duchemin s’installa dans le fauteuil que son visiteur venait de quitter, pour résoudre ce problème : où aller ?

Après avoir réfléchi un moment, il ramassa distraitement le volume que Wertheimer avait lu… et il se demanda si celui-ci ne l’avait pas laissé à terre intentionnellement. C’était le Voyage à âne dans les Cévennes, de Stevenson. Duchemin connaissait suffisamment le livre, et il n’eut pas besoin de recourir au texte pour savoir que là se trouvait pour lui la solution du problème.

S’il y avait un pays en Europe où l’on pouvait se juger à l’abri de la curiosité malsaine des rancuniers bolcheviks, c’était bien dans les Cévennes, ces montagnes peu connues du sud de la France, qui partent de la côte et remontent assez loin dans l’intérieur du pays.

CHAPITRE II

VOYAGE À PIED

« Un petit bourg nommé Le Monastier, dans une charmante vallée à vingt-cinq kilomètres du Puy… remarquable par la fabrication des dentelles, par l’ivrognerie et la liberté de langage de ses habitants, et par leurs inouïes dissensions politiques… » C’est par là que Stevenson commença son « voyage à âne ». M. Duchemin suivit son exemple. Le quatrième jour après son départ d’Angleterre, il sortit du Monastier à pied, un volume de Montaigne en poche un solide gourdin au poing, le gros sac tyrolien bouclé sur son dos permettant à ce voyageur bien moderne de se priver de la société d’un baudet.

Il faisait beau temps, il avait le cœur léger, il était heureux d’être à nouveau son maître. Il sourit plus d’une fois en pensant à ses ennemis, qui le cherchaient dans les bas-fonds des grandes villes européennes. Car depuis la côte de la Manche jusqu’au Monastier, il avait suivi un itinéraire qui défiait toute poursuite, et il pouvait en toute assurance se persuader que son évasion opportune avait passé inaperçue.

Durant deux semaines, il s’avançait vers le sud sur les pas de Stevenson. Sa santé s’épanouissait à cette randonnée. Chaque jour, il se couchait avec les poules et se levait avec le soleil ; et plus d’une fois il lui arriva de loger à la belle étoile, avec la mousse pour oreiller. L’exercice tonifiait ses muscles, les vents des hauteurs excitaient son appétit. Le soleil tanna son visage et les rides disparurent. De plus, comme en France on peut porter la barbe sans ridicule, il négligea son rasoir ; et ce fut le meilleur déguisement. Car, à la fin de la seconde semaine, quand il fit tailler par un barbier de Florac cette hirsute broussaille, il eut peine à se reconnaître dans le masque barbu et bronzé qui lui apparut dans la glace.

Ce fut précisément à Florac, sur le Tarnon, qu’il abandonna l’itinéraire de Stevenson. Tandis que celui-ci avait incliné à l’est vers Alès, Duchemin, pour s’arracher davantage à tout contact humain, continua de s’enfoncer dans la montagne.

Le temps restait superbe. Entre de hauts remparts de pierre crénelés, le Tarn s’était frayé un cagnon par où se précipitaient ses eaux, vertes au soleil et translucides comme le jade, d’émeraude profonde à l’ombre, d’un blanc crémeux dans les rapides. Les hautains profils de ses falaises se frangeaient de pins rabougris et de genévriers, et çà et là, quelque ruine de château abandonné se détachait sur le ciel bleu. À six cents mètres plus bas, le Tarn se faufilait à travers des grèves de sable, des champs cultivés, des vergers, des plantations de châtaigniers et de noyers, et, de loin en loin, traversant des petits villages resserrés entre les falaises et l’eau.

Sur la hauteur, s’étendaient les Causses, vastes plateaux arides et nus, sans autres accidents de terrain que parfois un tertre arrondi, un menhir ou un dolmen, et de grands trous qui s’ouvraient dans le sol comme des cratères refroidis et que les gens du pays nomment des avens. Une contrée bizarre, lugubre, inhospitalière, balayée des vents, livrée aux sept démons de la solitude…

La pluie emprisonna le voyageur durant trois jours dans un bourg appelé Meyrueis, agréablement situé dans la vallée de la Jonte, au confluent de la Jonte et du Butézon, à des lieues de distance du chemin de fer et du monde civilisé. Cet arrêt dans la monotonie de la marche quotidienne n’était pas pour déplaire à Duchemin, qui campa volontiers dans cette coquette petite ville, isolée au cœur de ce pays enchanté.

« Ici, songeait-il, rien ne peut me troubler ; et il est grand temps de savoir ce que je vais faire du reste de mes jours, je n’ai que trop gaspillé ma vie. Voici qu’il va falloir dire adieu à la jeunesse et à la grande aventure, à l’insouciance et au romantisme. »

Et notre aventurier se voyait déjà, bedonnant et respectable, tenant boutique d’antiquités dans un quartier tranquille de Paris…

Mais l’homme propose…

Malgré cette résignation prématurée aux vertus bourgeoises, Duchemin fut bien aise de voir, le quatrième jour, un soleil radieux se lever sur Meyrueis. Dès huit heures, il était en route, se proposant de faire l’excursion du Causse Noir et de Montpellier-le-Vieux, d’où il redescendrait par les gorges de la Dourbie pour être à Millau avant la nuit.

Il avait refusé de prendre un guide, malgré les conseils de son hôtelier. Les Causses, avait dit le bonhomme, sont traîtres ; des gens se perdent parfois sur leurs plateaux, et on ne les revoit plus. Duchemin ne craignait pas de se perdre, car il comptait sur sa bonne mémoire et sur son sens de l’orientation pour retrouver son chemin.

Il allait bientôt avoir occasion de se repentir de son outrecuidance…

La montée était dure au sortir de la vallée de la Jonte. Quand il parvint au sommet, le soleil avait déjà dépouillé toute végétation de sa parure de rosée, et le Causse ne montrait plus trace du déluge qui s’y était abattu pendant soixante-douze heures de suite. Le calcaire poreux absorbait l’eau, comme un Allemand fait la bière. Mais, si l’on s’arrêtait sur le bord d’un aven pour prêter l’oreille, on entendait sous ses pieds des bruits troublants, fuites d’eau et glouglous sinistres, qui révélaient dans les ténèbres souterraines l’existence de torrents au cours mystérieux.

La piste que Duchemin suivait – il n’y avait pas trace de route – serpentait parmi une forêt en miniature de pins rabougris et de chênes nains, et de temps à autre se mêlait dans une petite clairière à dix sentiers pareils divergeant en toile d’araignée dans toutes les directions. Le voyageur ne pouvait se guider que sur le soleil. À un moment il se trouva tout à coup au bord d’un ravin qui s’ouvrait dans la terre comme une cruelle blessure. Gagnant une hauteur, il vit qu’à moins de faire un détour de plusieurs kilomètres, il n’avait d’autre moyen d’atteindre l’autre côté que par les profondeurs du ravin lui-même.

La descente fut pénible, mais la montée qui suivit fut un vrai casse-cou, et il dut se reposer un bon moment avant de se remettre en chemin. Le soleil lui fut alors un ennemi. La sueur ruisselait de son visage. Durant des heures Duchemin avança ainsi, sans rencontrer une âme. Une fois il crut apercevoir à distance un château solitaire dominant un autre ravin ; mais ce n’était apparemment qu’une des nombreuses ruines propres au pays, et il s’abstint de s’approcher.

Bien après midi, le hasard le mena à un hameau dont la misérable auberge lui fournit du pain et du fromage avec une piquette claire et aigre. Il s’enquit d’un guide, mais le seul indigène présent, une épaisse et rébarbative brute, en apprenant que Duchemin voulait visiter Montpellier-le-Vieux, refusa hargneusement d’avoir affaire à lui. À plusieurs reprises durant son déjeuner il entrevit par la fenêtre de l’auberge l’individu qui semblait l’épier avec une insistance singulière. Pour finir, la fille qui le servait consentit à le mettre sur son chemin.

Dans une gorge rocheuse, appelée le Rayol, fantastique comme un cauchemar de Gustave Doré, dans une chaleur de fournaise, il peina durant des heures. La paix du soir et ses longues ombres couvraient déjà la terre quand il déboucha de nouveau sur le Causse. Alors il perdit son chemin une fois de plus, manqua le village de Maubert, où il comptait trouver un véhicule, ou tout au moins un guide, et dans le mystère argenté d’une superbe nuit de clair de lune il se trouva au haut d’une montagne d’où il dominait Montpellier-le-Vieux.

La renommée de cette curiosité naturelle avait préparé notre voyageur à la reconnaître à première vue, malgré tout l’invraisemblable du spectacle. Dieu sait quelles convulsions ou quel lent travail de la nature il a fallu pour créer cette merveille. Duchemin ne chercha pas d’explication scientifique et il reste aujourd’hui encore persuadé qu’une légion de cyclopes en démences a jadis édifié Montpellier-le-Vieux dans une heure de désœuvrement, et en ont fait une cité de titanesques monolithes.

Il avait devant lui en apparence une ville d’au moins trois kilomètres de long, sur plus d’un de large, un entassement d’habitations de toute forme et de toute dimension, un labyrinthe de rues étroites et tortueuses coupées çà et là de vastes et majestueuses avenues, avec des places publiques et des carrefours spacieux, et des murailles dominées par une citadelle.

Mais ni porte ni fenêtre ne garnissaient la façade des bâtiments, aucune cheminée n’exhalait une spirale de fumée, ni véhicule ni piéton ne troublaient ces voies où poussait l’herbe… Montpellier-le-Vieux ! Plutôt Montpellier-le-Mort, songea Duchemin.

Émerveillé, il descendit dans la ville de pierre et circula dans ses rues désertes, tout en se dirigeant vers l’extrémité sud, où il comptait trouver la route de Millau. Le choix de ce raccourci n’avait d’autre raison que la fatigue. Moins las, il eût préféré faire le grand tour. Il n’était guère enclin aux terreurs superstitieuses, mais il y avait quelque chose de sinistre dans la prodigieuse immobilité du lieu et dans le silence lourd d’une menace secrète.

De temps à autre, en arrivant au coin d’un grand monolithe, il se surprenait à épier avec méfiance il ne savait quoi, comme s’il se fût attendu à l’apparition de quelque rite effroyable, et il jetait des coups d’œil inquiets dans les avenues qu’il dépassait, ou regardait derrière lui dans la crainte d’un danger inconnu.

Si bien qu’au moment où un homme surgit tout à coup d’un rocher à trente ou quarante pas en avant de lui, Duchemin s’arrêta court, les nerfs en émoi et eut peine à retenir une exclamation. Il comprit aussitôt que l’homme ne l’avait pas vu et ne se souciait pas de lui. Car un instant il resta là lui tournant le dos et inspectant la direction que Duchemin allait prendre. C’était un gros gaillard vêtu d’un uniforme de simple soldat du corps expéditionnaire américain, costume le plus disgracieux et malséant qui ait jamais déshonoré la forme humaine.

Puis il se retourna à demi, adressa un signal rapide à un être invisible pour l’observateur, et s’avança furtivement. Non moins furtivement répondit à son signal un individu qui portait un bizarre costume de paysan. Dès qu’il eut paru, tous deux s’éclipsèrent derrière un bloc de rocher, et l’avenue de monolithes reprit son immobilité.

CHAPITRE III

RENCONTRE AU CLAIR DE LUNE

Or, en admettant qu’un simple soldat soit libre de passer sa permission où bon lui semble, le corps expéditionnaire américain avait été rembarqué depuis longtemps jusqu’au dernier homme, et la région du Tarn est fort éloignée des bords du Rhin, occupée par les troupes régulières des États-Unis. Mais c’était aussi un fait connu de M. Duchemin que l’uniforme des Américains avait souvent servi à ses anciennes connaissances, les Apaches de Paris, de déguisements pour exécuter leurs forfaits. Ce détail seul eût donc suffi à lui rendre suspecte la rencontre des deux individus et à lui persuader qu’ils préparaient quelque mauvais coup. Et, comme pour confirmer ses soupçons, des cris de femme éclatèrent soudain.

Duchemin contournait le coin où les rôdeurs avaient disparu. Mais n’apercevant qu’une haute muraille de rocher, il prit sa course et après un circuit, arriva en plein sur la scène du drame.

C’était un terrain découvert, sur une bande de gazon bordant l’un des grands cirques, un entonnoir vaguement ovale d’environ deux cents mètres dans son plus petit diamètre et cent de profondeur, un vaste trou obscur où la clarté lunaire silhouettait un groupe étrange de sept personnages.

Une femme en deuil serrait contre elle une jeune fille épouvantée. D’autre part, dans un combat farouche, un homme se défendait assez mal contre deux adversaires, et, non loin, une autre femme, tournant le dos dangereusement à l’abîme, tremblait d’épouvante sous la menace d’un revolver, brandi par un autre bandit.

Ce dernier était le plus proche. Duchemin s’élança sur lui brusquement et son gourdin s’abattit sur la main de l’individu avec une force à lui casser le poignet. L’arme tomba, l’homme lança un blasphème et pirouetta sur lui-même. Puis, apercevant son assaillant, il se baissa si vite pour ramasser l’arme de la main gauche, qu’il eut le temps de la braquer et de faire feu avant que Duchemin pût lui asséner un second coup de bâton.

Mais ce coup mit fin à la bagarre. Atteint en plein front, l’individu, avec un grognement, s’abattit en arrière, roula jusqu’au bord du précipice, et entraîné par son poids s’engloutit dans l’abîme.

La jeune femme se mit à crier, la femme âgée poussa un soupir d’horreur, Duchemin lui-même ne put réprimer un frisson d’horreur. Mais il n’avait pas de temps à perdre. L’homme qui se débattait contre deux adversaires était en danger.

Le gourdin de l’aventurier fit merveille. Un seul coup sur le crâne le plus proche, et à l’instant cet enchevêtrement de lutteurs se dissocia. Le blessé porta la main à son crâne, en gémissant. Son complice se recula avec un regard où la rage fit place à la détresse quand il comprit le changement de situation et se vit à son tour menacé par le gourdin. Il fit le plongeon, évita le coup ; et avant que Duchemin eût repris son équilibre, il s’était retourné et fuyait éperdument.

Duchemin ne s’attarda qu’un instant : sa présence ici devenait inutile. En une seconde l’homme qui était prêt à succomber sous le nombre se ressaisit et reprit l’offensive avec une souplesse admirable. Quand Duchemin l’eut vu se jeter avec furie sur son adversaire et l’abattre sur le dos, il fit demi-tour pour donner la chasse au fuyard.

Celui-ci n’était autre que le faux soldat américain, et il courait bien, malgré sa corpulence. Déjà il avait pris une certaine avance, et s’il eût soutenu son allure des quelques premiers cents mètres, il eût échappé. Mais il commit une erreur. Duchemin le vit obliquer sur la droite et se diriger vers une voiture qui attendait à quelque distance et qui, de toute évidence, avait amené à Montpellier-le-Vieux les amateurs de clair de lune.

Arrêtée au milieu d’une large avenue de difformes obélisques, c’était une calèche antédiluvienne attelée de deux rosses étiques. Et Duchemin ne put s’empêcher de rire tout haut à la vue de leur douloureuse surprise, lorsque le scélérat, sautant sur le siège, se mit à les cingler de féroces coups de fouet. À coup sûr les pauvres bêtes n’avaient jamais reçu pareil traitement de leur conducteur habituel. Il leur fallut quelques instants pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un mauvais rêve, et lorsque les rosses partirent soudainement au galop, Duchemin avait eu déjà le loisir de se cramponner à l’arrière du véhicule. D’un rétablissement, il empoigna la capote repliée, sauta par-dessus et prit pied à l’intérieur.

Le cocher improvisé porta en hâte la main à sa poche revolver. Mais il n’eut pas l’occasion de se servir de son arme. À peine Duchemin avait-il pris pied dans la cahotante guimbarde qu’il sauta sur le dos du bandit et l’arracha du siège.

Ce qui suivit ne fut pour Duchemin qu’une série d’impressions confuses. Le faux Américain se battit comme un beau diable, en vociférant des injures choisies dans le plus pur argot de Belleville… Les bêtes livrées à elles-mêmes s’élancèrent à fond de train, et l’infortunée calèche roula et tangua comme un esquif sans gouvernail, secouant les deux passagers qui se battaient en dehors de toute règle. Duchemin entrevoyait par moments un visage pareil à un masque japonais, hideusement défiguré par des traînées de suie et roulant des yeux blancs qui luisaient au clair de lune. Puis il sentit une main lui saisir le gosier, et il glissa hors des coussins, tandis qu’un pouce gagnait son œil à tâtons. Mais presque tout de suite les deux adversaires se retrouvèrent debout, enlacés comme des lutteurs.

Cependant, Duchemin connaissait les ruses du corps à corps. Il avait l’avantage, étant l’assaillant et il eut vite fait de tenir l’individu à sa merci, dans une prise qui permettait de lui casser l’échine à volonté. Par scrupule, Duchemin se contenta de réduire l’autre à l’impuissance, le temps de le dépouiller de son revolver. Puis d’une bourrade et d’un coup de pied, il envoya le sinistre individu rouler sur le sol, la tête la première.

Dans cette chute il aurait dû se rompre le cou. Pourtant, lorsque Duchemin, après s’être hissé sur le siège, eut saisi les rênes et fait reprendre aux rosses déchaînées le chemin du cirque, il ne vit plus sur la route aucune trace de l’apache. Aussi put-il se féliciter d’avoir désarmé le bandit qui, embusqué dans un creux, n’eût certes mis, lui, aucun scrupule à abattre M. Duchemin.

Il ne restait plus que quatre personnes sur cinq debout au bord du cirque, quand il sauta à terre après avoir amené la calèche aussi près du groupe que le terrain le permettait. Sur l’herbe rude un homme gisait de tout son long, la tête appuyée sur les genoux d’une des femmes. Une seconde, plus âgée se tenait auprès, tremblante et se tordant les mains. La troisième était agenouillée à côté de l’homme, mais quand Duchemin s’approcha, elle se leva et s’en vint à sa rencontre.

Il reconnut dans cette dernière celle que le hasard lui avait permis de sauver tout d’abord, et il prit cette fois le temps d’apprécier la pâle beauté de son visage calme et lucide, tandis qu’elle lui adressait la parole en un français des plus purs mais avec un léger accent étranger. Voix délicieuse, d’ailleurs. Une Anglaise, supposa-t-il, ou peut-être une Américaine, très familiarisée avec la France…

— M. d’Aubrac a été blessé, d’un coup de couteau. Il faut procurer un médecin le plus tôt possible. Je pense qu’il n’y en a pas de plus proche qu’à Nant. Connaissez-vous la route ?

— Je tâcherai de la trouver, fit modestement Duchemin. Mais moi-même je m’y connais un peu en blessures. Peut-être…

— Si vous voulez bien avoir cette obligeance…

Duchemin s’agenouilla à côté de l’homme qui l’accueillit les yeux ouverts, d’un sourire crispé presque aussi faible que sa voix :

— Ce n’est rien, monsieur… une simple entaille au bras, avec forte perte de sang.

— Laissez-moi voir.

La jeune fille sur les genoux de laquelle reposait la tête de M. d’Aubrac considéra Duchemin d’un œil curieux et grave où brillaient des larmes.

— Je croyais tenir ce gredin à ma merci, s’excusa d’Aubrac, quand tout d’un coup il a tiré son couteau, m’a frappé, et s’est enfui.

— Je comprends, répliqua Duchemin. Mais ne parlez pas. Vous allez avoir besoin de toute votre énergie, monsieur.

Avec son couteau de poche il ouvrit les manches trempées du veston et de la chemise et mit au jour le bras rouge d’un sang qui fusait d’une entaille large et profonde.

— L’artère est atteinte, annonça-t-il, et se redressant il regarda autour de lui. Mon sac ?…

Il avait beau savoir que dans les moments de trouble les actions sont régies en grande partie par le subconscient, il n’en trouvait pas moins difficile d’admettre qu’il avait pu sans le vouloir se débarrasser de son sac tyrolien alors qu’il s’apprêtait à poursuivre l’uniforme américain. C’était bien, néanmoins ce qu’il avait fait.

La jeune femme qui lui avait adressé la parole retrouva l’objet à peu de distance. Son contenu permit à Duchemin d’improviser un tourniquet, et, quand le flux de sang fut arrêté, un pansement. Durant l’opération, d’Aubrac perdit connaissance.

La jeune fille poussa un petit cri.

— Ne vous alarmez pas, mademoiselle, dit Duchemin. Il va revenir à lui tout de suite, et tout ira bien maintenant jusqu’à ce que nous puissions le mettre au lit, après quoi sa convalescence ne sera plus qu’une simple question de repos.

Il passa les bras sous l’homme évanoui, le saisit à bras-le-corps et le transporta jusqu’à la route. Puis, d’Aubrac installé aussi commodément que possible sur les coussins de l’arrière, avec un oreiller que tout homme lui eût envié, Duchemin se retourna, et vit auprès de lui les deux autres femmes.

À la plus âgée il adressa un profond salut et lui offrit la main pour l’aider à monter dans la calèche.

— Madame…

Elle avait perdu de sa nervosité. L’aimable inclination de la tête vénérable qui répondit à la politesse de leur sauveur témoignait déjà de sa qualité tout autant que le nom qu’elle lui donna d’une voix émue :

— Mme de Simiane, monsieur.

— Monsieur, nous avons une grande dette envers vous. Louise… (Dans la voiture la jeune fille leva les yeux et salua, avec un murmure de politesse.) Mademoiselle de Montalais, monsieur : ma petite-fille. Et Ève… (Elle se tourna vers la troisième dame, celle dont l’accent délicieux n’était pas dans l’idée de Duchemin complètement français)… Madame de Montalais, ma fille par adoption, veuve de mon petit-fils, mort glorieusement pour son pays, à La Fère-Champenoise.

CHAPITRE IV

ÈVE

Une fois installée dans la voiture, Mme de Simiane s’occupa aussitôt de réconforter sa petite-fille, et Duchemin supposa (ce qui se trouva exact) que cette demoiselle était fiancée à d’Aubrac.

Mais Mme de Montalais réclamait son attention.

— Croyez-vous, monsieur… ? fit-elle à mi-voix, avant de monter dans la calèche.

— M. d’Aubrac n’est pas en danger immédiat. Mais cependant, un bon médecin le plus tôt possible…

— Sera-ce dangereux d’attendre jusqu’à son arrivée à Nant ?

— À quelle distance, madame ?

— Vingt kilomètres.

Duchemin jeta un coup d’œil à l’antédiluvien véhicule et à ses deux misérables rosses, et conclut son examen par un hochement de tête.

— Millau est plus près, n’est-ce pas, madame ?

— Mais Nant n’est pas loin du château de Montalais ; et à la Roque-Sainte-Marguerite notre chauffeur nous attend, à trois kilomètres à peine d’ici. Le chauffeur a conseillé de ne pas lui faire faire la route de la Roque à Montpellier ; elle est très mauvaise et abrupte.

— Votre chauffeur attend avec l’auto, sans doute ?

— Mais certainement, monsieur.

Il se ressaisit.

— Nous verrons bien à la Roque. Avec une auto à votre disposition, Nant est à peine plus loin que Millau. Mais tout de même ne nous attardons pas.

Une main frêle et ferme se posa un instant sur la sienne. Puis la jeune femme prit place à côté de Mme de Simiane, et Duchemin grimpa sur le siège.

La route ne valait pas mieux que sa réputation, et les pluies du printemps ne l’avaient pas améliorée. De profondes ornières et une profusion de gros cailloux faisaient broncher les chevaux à chaque pas. Duchemin bénit le clair de lune qui lui permettait de se maintenir sur la route. Mais il songea ensuite que, sans le clair de lune, il n’y aurait pas eu d’expédition aux simili-ruines de Montpellier et donc pas d’aventure.

Sur cette réflexion, il jura dans sa barbe. Il était las des aventures, et se serait bien passé de cette dernière, à l’heure où il désirait n’être plus qu’un oiseau de passage libre de toute attache et de tout souci.

Mais parce que le hasard avait jugé bon de l’envoyer au secours d’excursionnistes en danger, il se trouvait lié à eux. Ils demeuraient, semblait-il, dans un château quelque part à proximité de Nant. Après cette fâcheuse aventure, et avec le blessé sur les bras… et surtout si à la Roque-Sainte-Marguerite les événements s’étaient déroulés comme il l’entrevoyait… Duchemin serait obligé de les reconduire jusqu’à Nant. Et une fois là il serait définitivement accaparé. Il lui faudrait passer la nuit en ville, et le lendemain il lui faudrait s’enquérir de l’état de d’Aubrac, et se soumettre à l’enquête qui suivrait inévitablement le récit de l’attaque de Montpellier.

Il eut le pressentiment de délais sans fin auprès des autorités.

Et puis il y avait toute chance que l’histoire, grâce au rang des personnes impliquées, figurât dans les journaux du département. Et que deviendrait le commode pseudonyme d’André Duchemin ? Livré à la publicité, pourrait-il échapper longtemps à l’attention de quelque connaissance, ami ou ennemi ?…

À la Roque, minuscule hameau blotti dans l’ombre de Montpellier et vivant presque exclusivement de l’exploitation des touristes, il en fut comme Duchemin l’avait prévu en songeant à l’uniforme américain et au visage barbouillé de suie. Il se trouva, en effet, tandis que l’auto était restée au rendez-vous, que le chauffeur s’était volatilisé. Personne ne se rappelait l’avoir vu après le départ de la calèche. Là-dessus Duchemin demanda si le chauffeur était corpulent, et sur une réponse affirmative, considéra la question comme réglée. Mme de Simiane et de Montalais, suggéra-t-il, feraient bien de renoncer à tout espoir de revoir ce chauffeur-là, si ce n’est pas un hasard en dehors des probabilités.

Le patron de l’auberge, un rustre bourru, qui avait fourni la calèche avec l’homme destiné à servir de cocher et de guide à la fois, prit en mauvaise part l’accusation que son employé avait été de complicité avec les bandits. Mais Mme de Montalais en donna sa parole : c’était leur guide que Duchemin avait jeté à bas de la falaise. Et (comme Duchemin s’y attendait), c’en fut assez pour arrêter les vertueuses protestations du patron. On était quelquefois trompé, déclara-t-il. Il ne savait rien du mort, sinon qu’il l’avait pris sur bonnes recommandations. Après quoi il ne dit plus rien, et aida à transférer d’Aubrac dans l’auto.

Quand ce fut fait, d’Aubrac revint à lui et réclama de l’eau, qu’on lui donna à boire mélangée d’un peu de cognac. Bien installé sur les coussins de l’arrière, entre Louise de Montalais et sa grand’mère, il retomba dans l’inconscience.

En apprenant que Mme de Montalais allait conduire, Duchemin dissimula un soupir de soulagement et, debout à côté de la voiture, fit ses adieux. Il n’était que trop heureux d’avoir pu leur rendre ce petit service. Si par la suite il pouvait faire autre chose, un mot qu’on lui adresserait poste restante à Nîmes…

— Mais si vous vouliez avoir l’obligeance, interrompit Mme de Simiane d’une voix chevrotante, et si ce n’est pas trop vous détourner de votre chemin… Il fait nuit, monsieur. Je suis une vieille femme, et s’il survenait une panne…

De sa place au volant, Mme de Montalais abaissa vers lui son regard et ajouta :

— Ce serait un acte de charité, monsieur.

— Au contraire, inventa-t-il sans rougir, vous obligeriez un homme fatigué en le mettant à quelques kilomètres plus loin sur la route.

Il n’eut pas à regretter sa complaisance. Assis à côté de Mme de Montalais, il la vit manœuvrer l’auto d’une main habile, longeant sans une hésitation les méandres de la Dourbie sur une route médiocre.

Le vent de l’air nocturne, assez doux par exception malgré l’altitude, lui caressait agréablement le visage. Il éprouvait une somnolence, un abandon à la fatigue, auxquels aidaient le mouvement souple de la voiture, et le clair-obscur de la belle nuit de lune. Ce qui apaisa bien vite sa mauvaise humeur.

La vie ne lui accorderait jamais le repos qu’il souhaitait ; mais après tout l’agitation était la vie même ; et il faisait bon vivre cette nuit, et se sentir dans cette auto rapide et silencieuse auprès d’une femme mystérieuse.

Peut-être instinctivement sensible au regard qui détaillait ses traits avec admiration, elle jeta au bout d’un moment un coup d’œil oblique à son voisin, et comme s’il ne lui déplaisait pas, elle eut un léger sourire avant de reporter son attention sur la route.

Duchemin éprouva une secousse d’émotion, le brusque éveil d’un sentiment resté longtemps endormi en son être, insoupçonné, qui avait pris de la force en secret.

« Ève, songea-t-il, Ève de Montalais… »

Puis tout à coup il se ressaisit. Il était naturel de ressentir de telles impressions, en des circonstances si imprévues et romanesques ; mais il ne devait pas, il n’osait pas, il ne voulait pas y céder. Le danger était là.

Non qu’il craignît le danger ; il l’aimait au contraire, comme la plupart des hommes. Mais ce danger renfermait des possibilités, sinon une certitude de souffrance… de souffrance, pour lui et pour d’autres…

Et puis c’eût été par trop absurde…

CHAPITRE V

PHINUIT ET Cie

En fin de compte, néanmoins, les fâcheux pressentiments de M. Duchemin furent démentis par les événements. Les autorités se montrèrent déférentes à un degré qui le surprit. Il se trouva que le cocher-guide de la Roque était un vieux cheval de retour, trop connu de la gendarmerie. La blessure reçue par M. d’Aubrac attestait la gravité de l’affaire, et justifiait l’intervention de Duchemin et ses suites fatales, tandis que les témoignages de Mme de Simiane et de Montalais exaltèrent la conduite d’André Duchemin jusqu’à l’héroïsme. Et, naturellement, il était muni de papiers en règle.

Tant et si bien qu’il se trouva, moins de trente-six heures après son arrivée à Nant, libre à nouveau d’obéir aux ordres de sa libre fantaisie, d’aller à Nîmes, son but avoué, ou au diable si cela lui plaisait. Liberté dont, suivant la naturelle inconséquence de l’homme, il usa en se décidant à rester à Nant encore un jour ou deux, au moins. Il s’affirmait à lui-même qu’il trouvait la ville tout à fait charmante, plus même que Meyrueis… Et d’ailleurs, le temps était si incertain…

L’auberge, qui se dénommait modestement le Grand Hôtel de l’Univers, était propre, convenable et la cuisine méritait des éloges. Les fenêtres de la chambre où logeait Duchemin non seulement prenaient vue sur la grande place et la vie amusante de son marché, mais dominaient aussi un panorama splendide de la vallée de la Dourbie, avec l’attrayant contraste de sa végétation de terre alluvionnaire et des escarpements rocheux qui surplombaient de chaque côté la capricieuse rivière.

De plus, de la terrasse même du café, il suffisait de lever les yeux pour voir, au loin, perché sur une riante pente verte, devant une falaise, avec la grand’route de Millau à ses pieds, le château de Montalais.

Assis sur la terrasse, tard dans l’après-midi du second jour, Duchemin laissait son regard errer sur la silhouette du château.

Il devait y dîner le soir même, « en famille ». Dans sa poche se trouvait l’invitation, libellée de l’écriture antique de Mme de Simiane et apportée à l’hôtel par un domestique non moins antique : Monsieur Duchemin ferait un réel plaisir aux hôtes du château en leur permettant de lui exprimer, de façon trop insuffisante, l’obligation qu’ils lui avaient, etc. Avec un post-scriptum disant que M. d’Aubrac reposait tranquillement, et que sa blessure se guérissait aussi vite qu’on pouvait le souhaiter.

Duchemin avait envoyé son acceptation par le même messager. Il se rendit compte qu’il aurait dû refuser. Pour un homme de son âge il était, de fait, étonnamment sincère avec lui-même. Il savait fort bien ce qui l’incitait à rendre visite au château de Montalais rien qu’une fois avant de disparaître, comme il l’avait résolu, à tout jamais de l’horizon de ses habitants. Il ne s’était pas encore entretenu cinq minutes en particulier avec Ève de Montalais, il n’avait reçu d’elle aucun témoignage qu’il ne lui était pas tout à fait indifférent, et pourtant…

La veille dans l’après-midi, il avait retrouvé les dames du château dans le bureau du maire, et il avait regardé et écouté Ève de Montalais durant plus de deux heures.

Assise avec grâce sur une chaise incommode, d’une minceur élégante dans son demi-deuil, qui encadrait bien sa peau mate et fine et ses cheveux dorés, elle avait narré tranquillement sa version de l’aventure nocturne. Un frémissement d’ironie prolongeait parfois les modulations de sa voix grave.

Son récit terminé, elle se soumit sans répugnance ni trace d’embarras au questionnaire indiscret du formulaire administratif.

Son âge, répondit-elle, était de vingt-neuf ans ; son lieu de naissance New-York ; ses père et mère, Edmond Anstruther, né à Bath, Angleterre, mais à l’époque de sa naissance naturalisé citoyen des États-Unis, et Ève-Marie Anstruther, née Legendre, de Paris. Tous deux étaient décédés. En juin 1914, elle avait épousé, à Paris Victor-Maurice de Montalais, qui avait été tué dans le combat à la Fère Champenoise, le 9 septembre suivant. Son domicile, le château de Montalais.

Sur la main qu’elle déganta pour signer sa déposition, Duchemin aperçut un diamant bleu d’une eau si merveilleuse que cet amateur de pierres précieuses eut un mouvement d’admiration. Ces joyaux-là sont peu nombreux et se trouvent rarement en dehors des collections princières.

Avec ces simples éléments son imagination reconstitua le drame d’une vie, drame singulièrement proche de la réalité, comme il l’apprit plus tard, et qui n’était pas fait pour diminuer l’intérêt qu’il portait à la jeune femme. Le père de celle-ci, donc, avait possédé des richesses. Et quand on savait, comme Duchemin, toutes les joies et tous les plaisirs que New-York dispense aux jeunes filles riches, on pouvait se représenter la vie étincelante d’Ève de Montalais, avant que les six ans de son veuvage prématuré ne l’eussent reléguée dans son château solitaire, enterré au fond des montagnes les plus sauvages de France, seule compagne et consolatrice d’une belle-sœur orpheline et de sa grand’mère.

Les sons d’une corne d’auto à deux notes, troublant la paix du soir et les méditations de Duchemin, le ramenèrent la réalité. Et il vit apparaître, venant du sud, une puissante auto de tourisme qui stoppa en face de l’hôtel de l’Univers. C’était une majestueuse voiture, toute reluisante d’argent plaqué, d’émail vert et or, le dernier modèle de la plus grande marque française. Un chauffeur en livrée sauta de son siège et ouvrit la portière en se figeant dans une immobilité impressionnante.

Les gens se rassemblaient déjà bouche bée, quand de la voiture descendit d’abord un maigre gentleman, long pomme un jour sans pain, au visage cadavérique et qui portait, sous son ulster entre-bâillé, un complet gris très ajusté, un gilet blanc à revers, une cravate de soie noire piquée d’une unique perle, admirable, et des souliers blancs immaculés.

De sa main squelettique, il aida à descendre une jeune femme dont l’éclatante beauté blonde fit dans l’ombre du soir comme une trouée de lumière.

Derrière elle un troisième voyageur parut. Il présentait le type parfait du Français de trente ans adonné aux sports, comme en témoignaient un complet de cheviotte agressivement anglais et le monocle vissé dans l’orbite droite. Son visage était poupin, rose et blanc, sa mine joviale et insouciante.

Tels les figurants d’une présentation costumée de la Grande Vie au XXe siècle, ce trio traversa la terrasse et pénétra dans le café de l’Univers qui parut soudainement plus petit et plus misérable, tandis que le personnel sidéré et les propriétaires en émoi, monsieur et madame en personne, accueillaient ces apparitions d’un autre monde par des salutations, des révérences et un grand remue-ménage de chaises et de tables. Autour, le tout-Nant, réuni dans le café pour l’apéritif, s’ébaubissait avec des yeux respectueux et envieux.

Cette entrée théâtrale fit sourire M. Duchemin, lequel, perdu dans ce brouhaha, songea avec quelque mépris : « Des nouveaux riches ! »

Un seul personnage était demeuré dans la voiture, un monsieur sobre de gestes, enveloppé dans un banal cache-poussière. La voiture arrêtée, il s’était levé de sa place à côté du chauffeur comme pour descendre, mais n’avait pas bougé. Il restait, une main sur le pare-brise, à regarder pensivement vers le nord sur la route qui, longeant les terres du château de Montalais, se perdait à l’horizon, derrière le contrefort d’une montagne.

Or, quand le chauffeur modèle eut fait claquer la portière, ce personnage hocha gravement la tête, puis, descendit, et se dirigea vers le café. Mais avant de rejoindre ses compagnons au brillant plumage, il s’arrêta pour échanger quelques mots avec le chauffeur.

— Nous dînons ici, Jules, annonça-t-il en anglais.

Se postant derrière la roue, Jules le salua avec élégance.

— Fort bien, monsieur Phinuit, répondit-il docilement dans la même langue. Puis il ajouta froidement sans broncher, sans remuer un muscle, sur le ton de respect qui convenait à sa livrée : Qu’est-ce que c’est que cette fichue idée-là, hein, gros ballot ?

Sans se montrer le moins du monde offusqué par ce mode d’interpellation, M. Phinuit se tourna vers le chauffeur avec un sourire et lui dit aimablement :

— Et toi, crapuleux avorton de garage, pourquoi me demandes-tu ça ?

Du même ton, Jules répliqua :

— Tu ne vois donc pas qu’il va flotter ?

M. Phinuit leva au ciel un œil calme et observateur. Machinalement, mais sans en avoir l’air, caché par les arbustes en caisse qui bordaient la terrasse, Duchemin fit de même, et découvrit la cause du crépuscule prématuré qui s’était abattu sur Nant.

Entré les pics jumeaux dominant la vallée, de noirs bataillons de nuages rangeaient leur armée menaçante.

— C’est juste, dit M. Phinuit, non sans quelque satisfaction. Ma parole, tu vois tout !

— Eh bien alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Mais, je dois te dire que tu ferais mieux de chercher un meilleur endroit pour mettre à l’abri l’auto dans le cas où il viendrait à pleuvoir avant que nous n’ayons fini…

— Tu n’as tout de même pas l’intention de continuer sous la flotte ! protesta Jules, sans toutefois mettre dans son ton aucune nuance de protestation.

— Mais si !

— Tu veux donc nous faire tremper jusqu’aux os ?

— Mon brave Jules ! riposta M. Phinuit avec un sourire vainqueur. Que nous soyons ou non trempés, je m’en moque absolument.

Là-dessus, il alla rejoindre ses compagnons ; cependant que Jules, dès que l’autre eut le dos tourné, se payait le luxe d’un haussement d’épaules plus éloquent que des mots pour exprimer son opinion personnelle sur le projet insensé de continuer le voyage par un temps pareil.

Puis il remit l’auto en marche et la conduisit à l’abri, emportant la sympathie non moins que l’étonnement du seul témoin de cet intermède qui pût comprendre le sens des mots échangés et qui, devant les menaces du ciel, commençait à regretter que son invitation au château ne fût pas pour une autre soirée.

Le ton assez insolite de l’entretien qu’il venait d’entendre permettait à sa vive intelligence d’imaginer une douzaine d’explications. Il était fort probable, en effet, que ce M. Phinuit, à en juger par la simplicité de sa mise en contraste avec l’élégance tapageuse de ses compagnons, fût tout comme Jules, un salarié de ces évidents nouveaux-riches, et que tous deux, chauffeur et secrétaire, fussent accoutumés à échanger réciproquement d’amicales injures.

Mais ce que Duchemin cherchait vainement à deviner, c’était la raison pourquoi Phinuit avait choisi de s’arrêter à Nant pour dîner à cette heure… alors que Millau n’était qu’à une heure de là et que, de toute évidence l’auto eût pu atteindre avant l’orage la ville et s’y réfugier dans un hôtel et un restaurant plus confortables.

Mais après tout ce n’était pas l’affaire d’André Duchemin.

Il alluma une nouvelle cigarette, tout en observant le groupe des étrangers avec une curiosité bien française, et donc normale à cette heure. Les compagnons de M. Phinuit étaient le point de mire de vingt paires d’yeux et enduraient cet examen avec impassibilité.

M. Phinuit s’entretint avec animation du menu avec le propriétaire. Les autres commandèrent des apéritifs au garçon. Parmi le brouhaha des voix qui emplissaient le café on entendit les mots « whisky-soda » lancés par le monsieur en cheviotte. Puis le grand maigre consulta la belle dame sur ses préférences et Duchemin saisit les mots « madame la comtesse » prononcés avec le nasillement caractéristique des Américains.

Le grand maigre venait évidemment de dire quelque chose de fort spirituel. « Madame la comtesse » fut brusquement secouée d’un éclat de rire ; le monsieur poupin pouffa, M. Phinuit leva les yeux de dessus la carte du menu avec un sourire interrogateur, le visage du garçon s’épanouit, obséquieux. Mais la cause de toute cette gaieté qu’il avait déchaînée ne produisit sur le masque de l’homme cadavérique qu’un air de surprise légèrement peinée.

À ce moment, arriva la calèche que Duchemin avait commandée pour se faire conduire au château. Avec une course de trois kilomètres en perspective et la pluie imminente, il n’avait pas de temps à perdre.

CHAPITRE VI

VISITEURS INATTENDUS

Le dîner fut servi dans une vaste et sombre salle dont les hautes boiseries et le plafond à poutres apparentes se peuplaient d’ombres fantastiques suivant les oscillations des flammes des bougies sous les courants d’air.

Il n’y avait dans tout le château (Duchemin l’apprit) d’autre moyen d’éclairage que la bougie. La vieille bâtisse avait été modernisée sous bien des rapports, elle était meublée avec goût, mais Mme de Simiane demeurait obstinément attachée aux antiques usages. Elle ne voulait pas entendre parler de lumière électrique. Elle jugeait le téléphone un instrument pour boutiquiers et manants, au-dessous de la dignité de gens de qualité. L’automobile, elle la désapprouvait tout en la tolérant, car malgré ses années elle restait fort active, elle aimait circuler, et, depuis la guerre, les bons chevaux étaient devenus introuvables.

Tout cela, elle l’apprit à Duchemin au cours du repas le traitant avec une amabilité non dépourvue d’une certaine coquetterie un peu surannée.

Après avoir dit qu’elle-même était née trop tard pour son temps, elle se tut et considéra son invite avec bienveillance, une lueur de malice dans les yeux.

— Et vous aussi, monsieur, ajouta-t-elle soudain. Mais vous, je pense, vous appartenez à un âge encore plus ancien…

— Moi, madame ? Et pourquoi dites-vous cela ?

— Je dois avoir été guillotinée sous la Terreur ; mais vous, monsieur, vous avez dû être pendu longtemps avant cela… pendu comme flibustier sur le Continent espagnol.

— Madame, vous avez peut-être raison, répondit Duchemin, amusé.

Puis il s’étonna un peu, et fut pris d’un certain respect pour la perspicacité intuitive de la vieille dame.

Il était placé à sa gauche, la place d’honneur revenant de tradition immémoriale à M. le curé de Nant. Malgré tout, Duchemin ne pouvait se sentir lésé. N’était-il pas à la droite d’Ève de Montalais ?

La jeune Louise était entre sa belle-sœur et le curé. Duchemin ne pouvait faire semblant d’ignorer sa présence ; mais à la vérité, sauf quand la politesse exigeait qu’il fît quelque attention à elle, il la regardait à peine. Elle était assez jolie, mais très taciturne, absorbée, frêle et insignifiante à côté d’Ève, dont la beauté s’épanouissait à la lueur des bougies comme une fleur exotique. Et comme une fleur qui se tourne vers le soleil, elle réagissait à l’hommage admiratif de son voisin, si discret qu’il fût. Mais Duchemin songeait non sans mélancolie qu’il serait bien vite oublié, lorsqu’il aurait repris sa route, tournant le dos pour jamais au château de Montalais…

La tempête faisait rage. Les chocs de la bourrasque semblaient ébranler le château sur ses fondations que les seigneurs de Montalais avaient établies sur le roc. La pluie ruisselait sur les vitres, sans répit. Le vent hurlait dans les greniers ou s’engouffrait dans la cheminée du salon, rabattant la flamme et projetant des nuées d’étincelles et des nappes de fumée. Après le dîner, le curé s’installa pour jouer au piquet avec Mme de Simiane ; en songeant qu’il lui faudrait pour gagner son lit s’aventurer dans la tourmente, il anathématisait les éléments, puisait une nouvelle prise dans sa tabatière et se remettait à jouer.

Assis à quelque distance, Duchemin causait avec Mme de Montalais. Tous deux fumaient leurs cigarettes. Chose curieuse, Mme de Simiane ne s’opposait pas à ce que sa belle-fille fumât. Certes les femmes ne fumaient pas de son temps. Mais puisque « cela se faisait » dans les meilleures maisons du faubourg Saint-Germain…

Louise s’était excusée… pour aller s’asseoir, Duchemin n’en doutait pas, au chevet de d’Aubrac, sous l’œil de duègne d’une vieille nourrice de la famille.

Ayant été encouragé à le faire, Duchemin parlait de lui-même, de ses voyages et aventures, le tout avec discrétion, et dans le but secret de parler un peu de New-York.

Quand il eut prononcé ce nom il vit une nouvelle lumière s’allumer dans les yeux d’Ève.

— Vous connaissez New-York ?

— Mais oui : j’y suis allé enfant, puis jeune homme ; et plus tard, l’année où l’Amérique est entrée en guerre. Je n’y suis pas retourné depuis…

— J’y suis née, fit doucement Ève de Montalais, en détournant les yeux.

— Et depuis quand n’y êtes vous pas revenue ?

— Depuis 1913. La ville doit avoir beaucoup changé.

— Elle change d’un jour à l’autre, répondit Duchemin. Mais elle reste toujours aussi fascinante.

— Fascinante ? Dites plutôt irrésistible ! Comme je voudrais y retourner ! Elle resta songeuse un instant… Mon cher New-York !

Il avait trouvé la clef de son intimité. Autant pour elle-même que pour lui, elle se mit à parler en anglais de sa vie, « chez elle. »

Son père avait été l’associé d’une grande maison de joaillerie, la maison Cottier, de Paris, Londres et New-York. Duchemin s’expliqua qu’elle portât ce soir-là ce magnifique diamant bleu et d’autres bijoux royaux. Après une sévère éducation, Ève avait fait très jeune ses débuts dans le monde, mais la même année son père mourut, et sa mère, qui avait toujours laissé son cœur en France, ferma la maison de la cinquante-septième rue et partit avec sa fille pour Paris. Ève avait rencontré là son futur mari. Peu après sa mère mourait. Pour mettre ordre aux affaires de la succession, Ève retourna à New-York, n’y resta que quelques semaines, s’en allant presque à regret ; mais le nouvel amour était bien doux…

Et puis la guerre, le court mois de longues journées passées dans l’appartement des Champs-Élysées, à attendre, attendre, tandis que la terre tremblait sous le passage des troupes, sous le roulement incessant des caissons et des camions, et que l’air vibrait du farouche dialogue des canons chaque jour plus proches…

Elle se tut, la tête basse et le regard lointain.

Les splendides joyaux qui ornaient ses doigts entrelacés étincelaient aux clartés du foyer.

— Maintenant je déteste Paris. Je souhaite ne jamais le revoir.

Duchemin émit un murmure de sympathie.

— Mais New-York ?…

— Ah ! je me dis parfois que je donnerais gros pour m’y retrouver encore.

L’animation avec laquelle elle avait fait cet aveu ne fut que passagère.

— Puis je songe que je n’ai plus personne là-bas. Quelques amis, des connaissances ; mais plus de liens de famille, personne qui me soit cher.

— Mais… vous demeurez ici ?

— Le pays est si beau.

— Mais une telle solitude… un tel isolement !… pour vous.

— Je sais. Malgré tout, j’aime cette vie. C’est ici que je me suis retrouvée, après mon deuil. Et j’ai beaucoup d’affection pour ma mère adoptive et pour Louise, et elles m’aiment beaucoup aussi. Louise va se marier d’ici peu. Georges d’Aubrac va l’emmener, et alors Mme de Simiane n’aura plus que moi, et à son âge…

De l’autre côté du salon la vieille dame, quittant des yeux son jeu de cartes, interrogeait un valet qui venait de se placer respectueusement devant elle.

— Qu’est-ce que vous désirez, Jean ?

Le domestique marmotta son explication : une automobile venait d’avoir une panne sur la grande route non loin du château, le chauffeur ne pouvait réparer dans la tempête, un monsieur était venu sonner pour demander…

Il s’écarta, désignant la porte ouverte sur le vestibule. Duchemin aperçut M. Phinuit, arrêté sur le seuil la casquette à la main, et tout ruisselant. Mme de Simiane, Ève de Montalais, le curé et Duchemin se levèrent, tournés vers lui. Le regard froid et intelligent du nouveau venu, après un rapide coup d’œil circulaire, se posa sur la châtelaine devant qui il s’inclina profondément.

Duchemin constata que lui-même n’aurait su mieux faire. Les manières de M. Phinuit étaient parfaites, et le français dans lequel il présenta aussitôt mille excuses pour son intrusion était si pur, qu’il paraissait difficile de croire que le même personnage eût, quelques heures plus tôt, échangé des propos plutôt vifs en argot des États-Unis avec un chauffeur devant le café de l’Univers.

M. Phinuit se déclara navré de recourir avec cette liberté aux bons offices de la maîtresse de céans, mais l’accident constituait un cas de force majeure, la nuit était inclémente, madame la comtesse souffrait déjà du froid, et si on pouvait solliciter un abri pour elle et ces messieurs tandis qu’on téléphonerait ou qu’on enverrait quelqu’un à Nant pour avoir une autre voiture…

Mme de Simiane protesta, le château de Montalais avait des traditions d’hospitalité. Elle allait envoyer tout de suite des domestiques jusqu’à l’auto avec des lanternes, des couvertures, des parapluies…

Ce ne fut pas nécessaire. Les autres voyageurs en panne avaient, semble-t-il, présumé de cet accueil, car ils suivaient de près leur ambassadeur. Mme de Simiane parlait encore, que déjà le valet Jean était en train d’ouvrir la grande porte aux nouveaux venus. Les présentations furent faites par M. Phinuit : la comtesse de Lorgues, M. le comte son mari (c’était le gros poupin en cheviotte) et M. Whittaker Monk, de New-York.

À la vérité, ces personnages avaient peu souffert. Leurs manteaux avaient reçu de la pluie, ils grelottaient, les souliers de Mme la comtesse étaient trempés. Mais rien de plus grave. M. Phinuit, apprenant qu’il n’y avait pas de téléphone, accepta que l’auto de Mme de Montalais remorquât la leur jusqu’au garage pour permettre à Jules de faire les réparations ; puis, quand Ève de Montalais eut emmené Mme la comtesse à sa propre chambre pour changer de bas et de souliers, les messieurs se rassemblèrent devant le feu du salon, sur les instances de Mme de Simiane, et reprirent leur gaîté sous l’influence de la chaleur. Duchemin, assistant à tout cela, s’efforçait de chasser un doute. Il était vaguement troublé par l’étrangeté de cette rencontre, rapprochant l’arrêt inopportun pour dîner à Nant en dépit de la tempête imminente, et la déclaration de M. Phinuit se moquant de les voir tous trempés jusqu’aux os.

Il semblait ridicule d’imaginer que ces gens-là eussent eu recours à un plan aussi laborieux de mystification et de duplicité pour gagner d’être présentés au château de Montalais. Dans quel but pouvaient-ils bien… ?

Mais l’esprit d’un Duchemin était alerté : il lui était désormais impossible de ne pas rester en éveil jusqu’à ce qu’un fait éclatant vînt lui démontrer qu’il faisait fausse route. D’autre part, pour appuyer ses soupçons, il n’avait aucune preuve formelle. Et il était fort tourmenté, car il tenait à vérifier ses intuitions, et c’est pourquoi il exerça ses facultés d’observations sur ces nouvelles connaissances.

M. le comte de Lorgues, il était disposé à le considérer conformément aux apparences comme un être inoffensif, médiocrement doué, avec un état d’esprit de vieil enfant, et une propension puérile à admirer et imiter chez autrui les qualités qu’il ne possédait pas lui-même.

M. Phinuit n’était pas revenu, il n’y avait pas lieu de s’occuper de lui pour le moment. Toutefois, Duchemin avait inféré de la conduite de M. Monk que Phinuit était son secrétaire, et cette supposition fut bientôt confirmée.

À ce M. Monk, Duchemin consacra une scrupuleuse attention, persuadé que sa personnalité était exceptionnelle, sinon unique.

M. Whittaker Monk pouvait avoir un âge quelconque, entre trente-cinq et cinquante-cinq ans, tant sa physionomie au menton volontaire était peu expressive avec ses gros sourcils noirs, son haut front prolongé par une calvitie bordée de cheveux gris, ses petits yeux bleus et indéchiffrables, son grand nez, sa bouche aux lèvres minces, sa pâleur étrange. Dépassant de la tête tous les hôtes du château à l’exception de Duchemin lui-même, il était remarquablement maigre, mais non pas mal proportionné. Et M. Monk n’était pas non plus disgracieux dans ses mouvements. Vêtu de ce costume exagérément correct, il avait tout à fait l’apparence d’un comédien qui sort des mains de son habilleur. On attendait naturellement de lui des pitreries – et on trouvait simplement les allures courtoises d’un homme du monde.

Tout cela était l’apparence extérieure. Mais quel homme se cachait derrière ce masque ? Ses paroles et ses actions seules pourraient le dire.

En attendant, M. Monk esquissait brièvement, pour l’édification de Mme de Simiane, l’historique et la genèse de sa présente mésaventure.

Ayant rencontré par hasard à Monte-Carlo, contait-il, ses vieux amis, la comtesse et le comte de Lorgues, il avait réussi à les décider à rentrer avec lui à Paris par le chemin des écoliers.

— Une fantaisie de mon âge, madame. (L’accent nasillard des Américains ne défigurait pas trop son français qu’il parlait couramment.) Dans ma jeunesse, en 1894, j’ai exploré ce pays-ci à pied, en m’inspirant de Stevenson. Vous connaissez peut-être, son amusant Voyage à âne dans les Cévennes ? Mais je doute que l’esprit du livre ait résisté à la traduction… En tout cas, j’ai eu la fantaisie de revoir quelques-uns de ces paysages, je dis quelques-uns, car malgré l’amélioration des routes, il ne serait pas possible à mon auto de pénétrer partout où j’ai passé à pied… Eh bien donc, à Nant, dans ces temps lointains, j’avais fait une fois un dîner mémorable, et, en y revenant, j’ai voulu le recommencer, même au risque de gagner Millau sous la pluie. Mais hélas ! le café de l’Univers n’est plus ce qu’il était… ou bien je suis devenu trop exigeant.

Les soupçons de Duchemin ne faiblissaient guère. Il trouvait le récit de Monk beaucoup trop bien débité, et il éprouva un sentiment de reconnaissance quand le curé proposa une légère rectification.

— Mais en 1894, monsieur, il n’y avait pas de café de l’Univers à Nant.

Monsieur Monk haussa des sourcils ébahis.

— Non, monsieur le curé ? Vraiment non ? Alors ce devait être un autre café. Comme notre mémoire peut nous jouer des tours !

— Mais quelle étrange coïncidence, fit Mme de Simiane. Vous qui avez excursionné à pied dans ce pays il y a si longtemps, vous avez devant vous M. Duchemin qui lui-même se livre au même sport.

Duchemin accueillit d’un petit salut ironique le coup d’œil de M. Monk, qui paraissait modérément surpris de cette si étrange coïncidence, et il ajouta :

— Une fantaisie, monsieur, un projet que j’ai caressé depuis ma jeunesse. Jusqu’à ces derniers temps j’avais, hélas ! manqué de loisir pour le mettre à exécution.

— Mais quoi de plus admirable que les desseins de Dieu, poursuivit Mme de Simiane. Notez bien que, si M. Duchemin avait pu réaliser son désir dans sa jeunesse, nous serions tous, moi, ma fille, ma petite-fille, et même ce pauvre Georges d’Aubrac, étendus morts au fond d’un cirque à Montpellier-le-Vieux.

Naturellement les étrangers voulurent en savoir davantage, et Mme de Simiane se mit à leur faire le récit de la grande aventure. Duchemin prit un air résigné et s’entendit exalter comme un paladin pour sa force, son courage et son habileté. Au vrai, il n’était pas du tout résigné, et il eût de beaucoup préféré ne pas être mis en vedette. Plus on le représentait comme quelqu’un d’important, moins il aurait de chance d’étudier ces gens à loisir, dans la commode obscurité de leur indifférence.

À présent les yeux énigmatiques de Monk le vrillaient, comme pour le percer jusqu’à l’âme, avec dans leur fixité une interrogation qu’il ne pouvait déchiffrer et à quoi d’ailleurs il n’eût sans doute pas répondu. Les yeux du comte de Lorgues se reportaient constamment sur lui. Et avant que Mme de Simiane eût terminé son panégyrique, Phinuit était de retour et ce qu’il en entendit fut suffisant pour que lui aussi se crût obligé de mettre Duchemin à l’épreuve.

Quand le dernier couplet eut été chanté à la louange de Duchemin, et que celui-ci eut comme il convenait assuré Mme de Simiane qu’elle exagérait ses mérites, Phinuit s’avança et tendit la main au modeste héros.

— Voilà du bon travail, fit-il en anglais. Je vous ai déjà vu quelque part, n’est-ce pas, monsieur Duchemin ?

En toute autre circonstance, Duchemin, nullement dupe de ce trop évident subterfuge, aurait pris un malin plaisir à contrefaire l’ahuri et prier son interlocuteur de s’exprimer en français. Mais la question de Phinuit était posée opportunément. Ève de Montalais entrait à ce moment dans le salon avec Mme la comtesse de Lorgues, et elle savait parfaitement que Duchemin connaissait l’anglais aussi bien que le français.

— Au café de l’Univers cet après-midi répliqua-t-il avec franchise.

— En effet, je me rappelle. Vous êtes parti en voiture, juste avant que la tempête n’éclatât, dans une guimbarde antédiluvienne qui datait de l’époque de Noé.

— Pour venir ici, monsieur Phinuit.

— C’est curieux, dit Phinuit avec hésitation, que vous soyez ici, et que nous nous y retrouvions.

Duchemin crut savoir ce que l’autre pensait.

— Je me suis beaucoup amusé… si cela ne vous fait rien que je dise cela… d’entendre la façon dont votre chauffeur vous parlait, monsieur. Dites-moi : est-ce la coutume dans votre pays… ?

— Ah ! Jules, dit Phinuit en riant. Jules est mon frère cadet. À la démobilisation il n’a pas retrouvé sa place, et je l’ai proposé à M. Monk comme chauffeur. Nous sommes toujours à nous disputer.

N’était-ce pas tout à fait vraisemblable ? se demanda Duchemin. Et il conclut que ce pouvait bien être la vérité. Mais il se refusait à le croire, tant il était prévenu contre tous ces gens : l’autre reprit :

— Mais vous devez connaître l’Amérique, pour en parler la langue aussi correctement.

Duchemin acquiesça.

— Un peu, monsieur.

— Je me demandais… Malgré tout je ne peux pas m’ôter de la tête que je vous ai vu quelque part avant aujourd’hui.

— C’est très possible : le monde est petit… Mais mon point d’attache, ajouta-t-il, c’est Paris.

— Je suppose, dit Phinuit d’un ton singulièrement désappointé, que ce doit être là que je vous ai vu.

Duchemin s’inclina signifiant qu’il préférait en rester là. D’ailleurs Monk adressait à Phinuit un signe de ses sourcils expressifs.

— Et la voiture, Phinuit ? dit-il en anglais.

Consultant son bracelet-montre, Phinuit s’approcha et répondit en français :

— Jules n’en a plus que pour une demi-heure à présent, monsieur.

Y avait-il, dans cet emploi du français, pour répondre à une question formulée en anglais, une nuance de subtile critique. Pourquoi Duchemin se sentait-il incliné à le croire ? Mais pourquoi Monk, sans laisser voir qu’il fût piqué du reproche, continuait-il en français ?

— Jules a demandé une demi-heure ?

— Oui, monsieur.

— Nous partirons donc dans une demi-heure. On peut se fier aux évaluations de Jules.

Mme de Simiane intervint.

— Mais si la tempête continue, vous ne pouvez songer à poursuivre votre voyage par une nuit pareille. Le château est grand, il y a largement de la place pour vous loger tous.

Il y eut une légère pause, durant laquelle Duchemin vit les longs cils de la comtesse de Lorgues s’abaisser rapidement sur ses extraordinaires yeux violets. C’était un signe d’assentiment. Il fut suivi tout aussitôt d’un très léger mouvement négatif de la tête. Elle regardait Phinuit, lequel, à ce que put voir Duchemin, demeurait impassible, et s’abstint également de parler ou d’agir d’après les signes qu’il avait indubitablement aperçus. D’autre part, ce fut Monk qui accueillit la politesse offerte.

— Vous êtes trop bonne, madame, mais nous ne pouvons songer à nous imposer… Non, vraiment, madame, je suis obligé de prier mes invités de continuer avec moi jusqu’à Millau cette nuit en dépit du temps. Un important courrier d’affaires m’y attend. Il faut que j’en prenne connaissance et que j’y réponde par câble cette nuit sans faute. C’est réellement de la nécessité la plus urgente. Sans cela nous serions heureux…

Mme de Simiane inclina la tête.

— Il en sera comme vous le voudrez.

— Mais, monsieur Monk, s’exclama avec vivacité la comtesse, savez-vous ce que je viens de découvrir ? Mme de Montalais est votre compatriote. Elle est comme vous de New-York.

— Je m’étais demandé, avoua Monk, en s’inclinant devant Ève, si je n’étais pas le jouet d’une illusion.

Ève se tourna vers lui d’un air de surprise.

— Comment cela, monsieur ?

— C’est un souvenir bien ancien. Vous étiez alors une toute jeune fille… J’étais dans le bureau particulier de mon ami, Edmond Anstruther, de la maison Cottier, un après-midi, à choisir un colifichet sur son conseil, et…

— C’était mon père, monsieur !

— Vous êtes entrée à l’improviste, pour voir votre père. Il m’a présenté à vous comme un de ses amis, et vous a priée de l’attendre dans la pièce voisine. Mais ce ne fut pas nécessaire, car je pris congé aussitôt. Est-ce que par hasard vous vous en souviendrez ?

L’effort de mémoire plissa le front d’Ève. Mais elle finit par secouer la tête.

— Je regrette, monsieur…

— Rien d’étonnant. Pourquoi faudrait-il que vous vous souveniez de moi ? Vous étiez alors une toute jeune fille, comme je viens de le dire, et moi déjà un homme mûr. Vous ne m’avez vu qu’une fois, durant peut-être deux minutes. Mais moi je me souviens fort bien…

— Je suis très heureuse, monsieur, de rencontrer un ami de mon père.

— Et moi de retrouver sa fille. Je me suis maintes fois demandé… Ne pourriez-vous pas me donner un petit renseignement, madame de Montalais ?

— Si c’est en mon pouvoir…

— Votre père et moi nous avions un goût commun pour les beaux diamants et les émeraudes. Je me suis maintes fois demandé ce qu’était devenue sa collection. Il avait des pierres admirables.

— C’est moi qui en ai hérité, monsieur.

— Elles n’ont pas fait retour au fonds Cottier, alors ?

La comtesse de Lorgues eut un mouvement d’émotion.

— Oh ! que vous êtes heureuse ! Vous possédez ces magnifiques émeraudes, ces diamants presque sans rivaux, dont on a tant parlé… la collection Anstruther ?

— Je les ai, madame, répondit Ève, avec un sourire d’acquiescement… Oui.

— Mais, à Paris, dans un coffre-fort inexpugnable.

— Non, madame, ici.

— Voyons, pas ici même. Ne craindriez-vous pas… ?

— Qu’on me les vole ? Non. Ils sont en ma possession depuis des années… et personne n’a jamais tenté de me les voler.

— Mais cette affaire de Montpellier, l’autre nuit ? interrogea le comte de Lorgues. Cette effroyable agression sur vous dont vient de parler Mme de Simiane ? Il vous faut bien reconnaître qu’elle avait le vol pour mobile.

— Un simple acte de banditisme, monsieur le comte. Mais eût-il même réussi, j’avais très peu de bijoux sur moi. Tout ce qui était d’importance, tout ce que je n’aurais pas voulu perdre, était ici, en lieu sûr.

— Néanmoins, dit Monk, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil… je pense que vous êtes très imprudente.

— Il est possible, monsieur.

— Balivernes ! déclara Mme de Simiane. Qui oserait cambrioler le château de Montalais ? On n’a jamais entendu parler de cela.

— Il y a toujours un commencement à tout, madame, insinua aimablement Monk. J’imagine que c’était votre première aventure de ce genre, à Montpellier.

— Un douteux chauffeur de Paris, quelques crapuleux personnages du département. Les choses ont tellement changé depuis la guerre.

— C’est pourquoi je vous donne ce conseil, madame…

— Mais, monsieur, je vous assure que toute ma vie j’ai habité Montalais. M. le curé peut vous dire que je connais toutes les figures de par ici. Et je sais que ces pauvres gens du pays, ces braves rustres de paysans, n’ont pas l’imagination, encore moins le courage…

— Mais les malfaiteurs du dehors, des grandes villes, de Londres, Paris et Berlin ? Ils ont l’imagination, le courage, l’adresse, eux. Si jamais ils ont vent de la fortune que Mme de Montalais détient ici…

— Et le Loup Solitaire ? ajouta la comtesse de Lorgues. J’ai entendu dire qu’il était revenu en France.

Duchemin jeta un coup d’œil incrédule à celle qui venait de parler.

— Mais quand avez-vous entendu dire cela, madame ?

— Tout récemment, monsieur.

— Je croyais que le citoyen en question s’était depuis longtemps retiré des affaires ?

— Seulement pour la durée de la guerre, monsieur, j’en ai peur.

— C’est exact, d’après tout ce qu’on dit, ajouta la comtesse de Lorgues. M. Lanyard : c’était bien son nom, n’est-ce pas ?

— Si ma mémoire est bonne, madame la comtesse, acquiesça Duchemin.

— Oui (les traits poupins du comte affectèrent une sorte de gravité risible). Maintenant je me rappelle très bien. Il passait pour un collectionneur d’objets d’art… ce Michaël Lanyard. Puis il disparut. Le bruit courut qu’il se rendait utile aux alliés comme espion. Après l’armistice, à ce que j’ai appris, il a bien travaillé pour l’Angleterre dans une affaire de complot bolcheviste là-bas. Mais il y a peu de temps, d’après mes renseignements, M. le Loup Solitaire a donné sa démission du Service Secret Britannique et est revenu en France… sans aucun doute pour y reprendre ses anciennes occupations.

— Peut-être pas, insinua Duchemin. Il est possible que sa conversion soit sincère et durable.

La comtesse de Lorgues eut ce rire d’ironie légère qui appartient presque exclusivement à la Parisienne d’une certaine classe.

— Vous restez sceptique, madame, dit Duchemin ?… Peut-être avez-vous raison. Vous en savez sans doute plus que nous sur le caractère et les mœurs des classes criminelles.

— En tout cas, s’empressa d’interrompre Phinuit, je sais bien ce que je ferais si je possédais une petite fortune en pierreries, et si j’apprenais qu’un voleur de la force de ce Loup Solitaire est en liberté en France. Je fréterais un train blindé pour transporter le trésor dans les caves de coffres-forts les mieux défendues de Paris.

— En faisant connaître par là au Loup Solitaire le lieu où se trouvent les pierreries, monsieur, pour qu’il puisse tout à son aise faire ses plans et cambrioler les caves ?

— Est-ce vraisemblable ? railla Phinuit.

Duchemin haussa les épaules et reprit d’un ton léger :

— Il paraîtrait que cet individu en est réellement capable.

Le laquais Jean entra, échangea un regard avec Mme de Simiane, et annonça :

— Le chauffeur de M. Monk m’a chargé de prévenir ces messieurs et dames qu’il a terminé la réparation de l’automobile, et que la pluie a cessé.

CHAPITRE VII

VOLTE-FACE

Cette nuit-là, Duchemin ramena avec lui à Nant dans sa calèche de louage, non seulement M. le curé, mais d’abondantes matières à réflexion, en même temps qu’une idée confuse, qui au moment où il se réveilla le lendemain matin avait pris la force d’une conviction absolue : il ferait mieux de se résigner à prolonger indéfiniment son séjour au Grand Hôtel de l’Univers et… à attendre les événements.

La fatalité sur laquelle il avait amèrement réfléchi alors qu’il jouait le rôle de cocher improvisé entre Montpellier-le-Vieux et La Roque-Sainte-Marguerite le poursuivait de nouveau. Plus il y réfléchissait, plus il jugeait impossible d’attribuer à une simple coïncidence les allusions émises au château par M. Monk et ses compagnons.

Non, il y avait eu là-dessous de la malice, Duchemin en était convaincu, voire même quelque dessein plus ténébreux qui dépistait les plus patientes analyses.

Duchemin ne concevait pas de malice innocente. Mais il fouillait en vain sa mémoire pour retrouver ce qu’il pouvait avoir dit ou fait qui eût donné à quiconque l’envie de le discréditer aux yeux des dames du château de Montalais. Quand même, la tentative était indéniable : on avait amené le Loup Solitaire sur le tapis en l’y traînant littéralement par ses légendaires oreilles.

Il croyait pourtant que ce fauve du Paris d’avant-guerre était mort et enterré depuis assez longtemps pour que l’on respectât ses pauvres restes. Quelque ennemi d’autrefois se cachait-il sous l’un de ces visiteurs ?

Sa mémoire passa en revue successivement les traits de MM. Monk, Phinuit et Lorgues, et de leur chauffeur Jules. Pour finir Duchemin aurait juré qu’il n’avait jamais auparavant vu aucun d’entre eux.

Et la comtesse ? La corde d’une vague et lointaine réminiscence vibrait, mais indistinctement. Non qu’elle eût rien de très remarquable : le monde était rempli de femmes comme elle, jolies, spirituelles, pourvues d’une certaine distinction de manières, naturelle ou acquise. Ce sont ces femmes-là qui ont leur portrait à chaque Salon, leur photographie dans tous les périodiques à la mode. Plusieurs d’entre elles ont fait l’histoire, d’autres la légende, qui seraient l’une et l’autre insupportablement ternes sans leur influence. Mais sorties de leurs divers milieux elles se ressemblent toutes, et l’homme qui en voit une se les rappelle forcément toutes…

Le lendemain matin, Duchemin s’éveilla à six heures et, deux heures après, il avait fait à pied les huit kilomètres qui séparent Nant du bureau de poste le plus voisin, Combe-Redonde. De là, il envoya un télégramme chiffré à Londres, réclamant tous renseignements que l’on pourrait posséder ou obtenir sur M. Whittaker Monk de New-York et ses compagnons ; les dits renseignements devaient être expédiés en langage chiffré et adressés à André Duchemin, Hôtel du Commerce, à Millau.

Puis, aussi bien pour tuer le temps que pour se préparer au voyage du lendemain, qu’il comptait faire exclusivement à pied, il retourna à Nant en parcourant les trois côtés d’un carré, c’est-à-dire par Sauclières et la vallée de la Dourbie.

L’après-midi, vers le milieu du trajet, une mésaventure jeta son ombre passagère sur sa sérénité philosophique. Comme il suivait la route longeant la rivière, dans la dernière étape de son excursion (Nant était déjà presque en vue), il entendit sur la pente d’une montagne dont le pied bordait la route, un grondement singulier et intermittent, et il en découvrit la cause juste à temps pour échapper d’un bond à la trajectoire d’un gros bloc de rocher qui, délogé de son alvéole, peut-être par le déluge de l’autre nuit, dégringolait la pente. Rebondissant sur la route, l’énorme pierre rebondit et alla, dans un grand éclaboussement d’eau, plonger et disparaître dans la rivière.

Duchemin évita la petite avalanche qui suivit, et durant quelques minutes resta à scruter d’un œil aigu le flanc de la montagne. Mais rien ne bougeait sur cette pente dénudée, parsemée de rocs, où il n’y avait même pas un buisson pour se cacher. Si une main humaine avait ébranlé la pierre, celle-ci était venue du sommet de la montagne, et Duchemin était sûr, s’il essayait de l’atteindre, d’arriver trop tard pour trouver quelqu’un là-haut.

Il passa tout le reste de l’après-midi à la terrasse du café de l’Univers, les yeux sur le château, et songeant qu’il trouverait peut-être à Millau des nouvelles qui lui donneraient un motif de supplier Ève de Montalais d’être raisonnable et de transférer ses bijoux en lieu plus sûr avant qu’il fût trop tard.

Mais un désappointement l’attendait à Millau où, après trente kilomètres de marche sous une chaleur étouffante, il se rendit le lendemain. À l’hôtel du Commerce, il retint une chambre pour la nuit, et on lui remit un télégramme de Londres qui, traduit en clair, disait ceci :

Monk Américain, fortune personnelle, bonne réputation. Pas renseignements sur les autres. Ai demandé Sûreté renseignements concernant Lorgues. Donnerais beaucoup pour savoir de quelle histoire vous vous mêlez.

Il est irritant de constater qu’un de nos frères humains a réussi à garder sa réputation à peu près intacte, quand on est persuadé qu’il en devrait être autrement. Duchemin pesta tout son saoul à part lui, fit un mauvais dîner, et après avoir maudit Millau pendant une heure ou deux, alla se coucher de très mauvaise humeur.

Le lendemain, il eut beau attendre jusqu’à onze heures du matin, il ne reçut pas d’autre télégramme de Londres. La Sûreté de Paris n’avait donc rien communiqué au désavantage de M. le comte de Lorgues et de son épouse.

En s’informant au bureau de l’hôtel du Commerce, le voyageur apprit que Monk et ses compagnons y avaient couché la nuit de la tempête, et que, après une excursion à Montpellier-le-Vieux dans la matinée, ils étaient revenus déjeuner, et avaient ensuite continué sur Paris, comme d’honnêtes touristes.

Il n’y avait qu’à regagner Nant et attendre…

Totalement désemparé, Duchemin reprit la route sous l’ardeur d’une journée encore plus accablante que la veille. Dans la vallée de la Dourbie, l’atmosphère était lourde et sans air. Au bout de trente kilomètres Duchemin harassé commit deux erreurs.

En premier lieu il fit halte à La Roque-Sainte-Marguerite et, tourmenté par la soif, se rafraîchit à l’auberge où les excursionnistes de Montalais avaient loué la calèche et engagé le guide. Le patron reconnut Duchemin et, sans le laisser voir, servit de mauvaise grâce au voyageur la seule boisson qu’il eût soi-disant à vendre, une limonade atrocement acide, faite pour aggraver la soif plutôt que pour l’apaiser.

Duchemin but, installé sur un banc devant la porte de l’auberge. Il entendait à l’intérieur la voix du patron qui grommelait, sans qu’il pût saisir ses propos. Mais avant d’avoir achevé sa consommation, Duchemin se rendit compte qu’il était le point de mire d’un certain nombre de naturels de La Roque. Il en conclut que le guide défunt avait dû jouir parmi eux d’une certaine popularité.

Tandis qu’il continuait à boire et à fumer tout en consultant sa carte routière, un jeune rustre dégingandé sortit de l’auberge en lui lançant un mauvais regard, s’en alla à l’écurie, où il sella un cheval pour s’éloigner dans la direction de Nant.

Ce fut alors que Duchemin commit sa seconde erreur. Il s’imagina qu’il trouverait un air plus frais sur le plateau du Causse de Larzac, de l’autre côté de la rivière, en même temps qu’un chemin pour Nant (indiqué sur la carte) plus court que celui qui suivait les sinuosités du courant.

Il traversa donc la Dourbie, escalada un sentier en zigzag taillé dans la falaise, atteignit le sommet, et s’assit pour reprendre haleine.

La vue était splendide, et valait l’ascension. Duchemin découvrait à des kilomètres en amont et en aval de la vallée, un panorama au pittoresque farouche. Au bord de la route, La Roque-Sainte-Marguerite se détachait en relief et si nettement dans l’air limpide que Duchemin reconnut la silhouette du patron, debout sur le seuil de l’auberge, les bras levés et les coudes au niveau des yeux : la posture d’un homme qui regarde à la jumelle.

Duchemin se demanda s’il devait s’en féliciter. Puis il parcourut des yeux la vallée et vit au loin en amont un petit nuage de poussière soulevé par le galop du cheval monté par le garçon de l’auberge, qui filait bon train sur la grande route de Nant. Et de nouveau Duchemin s’étonna…

Reposé, il repartit, trouva le chemin, une simple piste d’ornières de chariots, et, songeant au Get à la glace pilée qui l’attendait au café de l’Univers, il se mit à marcher d’un bon pas.

Au bout d’un moment, un instinct le poussa à regarder en arrière sur le chemin qu’il venait de parcourir. À un demi-kilomètre de distance il vit un paysan qui suivait la même route. Duchemin fit halte pour attendre que l’autre le rejoignît. Mais quand il s’arrêta, l’homme s’arrêta également, s’assit sur un rocher, bourra une pipe et affecta de se reposer.

Un peu nerveux, Duchemin se remit en route. Au bout d’un demi-kilomètre il regarda de nouveau derrière lui. Le même paysan le suivait à la même distance.

Duchemin songea que si cet individu le suivait dans un but prémédité, il aurait vite fait de se perdre dans ce pays sauvage avant que lui-même fût parvenu à le rejoindre. Si, au contraire, il n’était qu’un paisible voyageur, ce serait un terne compagnon de route. Aussi Duchemin ne fit-il rien pour le décourager. Se retournant par intervalles, il le retrouvait à l’horizon, obstiné comme la fatalité. Mais vers le soir, tout à coup l’individu s’éclipsa aussi mystérieusement que s’il était tombé dans un aven.

Une irritation mentale s’ajouta de la sorte à l’accablement physique dont souffrait Duchemin. Une brise intermittente semblait souffler de la bouche d’un four. Dans les ombres du soir il redescendit vers la vallée et retrouva la route longeant la rivière environ à mi-chemin entre le château de Montalais et Nant. À ce carrefour quelques masures formaient une sorte de hameau. Duchemin remarqua dans l’ombre plusieurs silhouettes de rôdeurs, mais il était trop las et trop altéré pour y prendre garde. Il n’avait plus d’autre pensée que de s’arrêter à la première maison pour demander un verre d’eau. Il levait la main pour frapper à une porte, lorsqu’il fut attaqué.

Sans autre avertissement qu’un cri de ralliement et une ruée soudaine, il fit volte-face, se trouvant déjà serré de près par plusieurs hommes. Son gourdin s’abattit sur un crâne avec un bruit sourd auquel succéda un hurlement de douleur. Puis trois hommes se colletèrent avec lui, deux autres s’efforçaient de les aider, tandis qu’un sixième gisait sur la route se tenant la tête et crachant des blasphèmes et des plaintes.

On lui arracha son gourdin, et il fut accablé sous le nombre. Il tomba à terre, ses assaillants par-dessus lui, si bien qu’il lui était impossible de porter la main à son revolver. À demi asphyxié par le relent des peaux mal lavées, il entendit des exclamations entrecoupées que lançaient des voix enrouées par l’effort et l’émotion :

— Ton couteau !… Tiens-le bien !… Recule-toi ! Laisse-moi faire… Ton couteau !

Se débattant avec frénésie, il parvint à dégager une jambe et se mit à ruer de toutes ses forces. L’un des agresseurs poussa un beuglement et retomba en arrière, se tenant le tibia. Deux autres se retirèrent de la bagarre, tandis qu’un troisième le clouait à terre en lui appuyant les genoux sur sa poitrine, et qu’un autre levait son couteau.

Un éclair luisait sur l’acier prêt à s’abattre. Dans un rétablissement furieux, Duchemin se rejeta de côté, et sentit le froid du métal effleurer la peau de ses côtes tandis que la lame traversait ses vêtements, juste au-dessous de l’aisselle.

Sans laisser à l’homme au couteau le temps de frapper de nouveau, Duchemin, d’un effort plus violent, renversa le malandrin sur le ventre, se releva sur les genoux, et faisant pleuvoir une grêle de coups à droite et à gauche tandis que les autres se rapprochaient, réussit tant bien que mal à se remettre sur pieds.

La surprise fit son effet. Un instant il resta libre au milieu d’un cercle d’assassins hésitants dont la couardise lui donna le loisir de tirer son revolver. Mais il ne l’avait pas encore braqué qu’un homme se jetait sur son dos, lui saisissait le poignet et lui arrachait l’arme.

À un cri de triomphe répondirent des exclamations d’alarme tandis que, désarmé, Duchemin restait de nouveau libre et que les bandits se reculaient pour permettre au revolver de faire son œuvre. À cet instant un jet de lumière éblouissante déboucha d’un tournant voisin et s’abattit sur le groupe : les phares flamboyants d’une auto illuminèrent ce spectacle d’un homme aux abois au milieu de la route, dans un cercle d’ennemis sans merci. Le revolver claqua. Les phares montrèrent distinctement à Duchemin le visage de l’homme qui tirait, le visage aux traits barbouillés de suie qu’il avait déjà vu au clair de lune à Montpellier-le-Vieux.

Mais la balle le manqua, et l’auto au lieu de s’arrêter, fonça droit sur le groupe, s’insinuant entre lui et ses assaillants qui se dispersèrent comme des poussins.

Des freins grincèrent, la masse noire glissa sur ses roues bloquées en ralentissant, et une voix, la voix d’Ève de Montalais… cria :

— Vite, vite !

En deux bonds Duchemin rejoignit la voiture, et elle n’était pas encore arrêtée qu’il sautait sur le marchepied en s’accrochant au bordage. Il entrevit de profil la figure blêmie d’Ève, qui se penchait en avant. Puis le revolver claqua de nouveau, Duchemin sentit au flanc une cuisson douloureuse. Il mit tout ce qui lui restait d’énergie et de volonté dans un dernier effort. Comme il s’abattait à l’intérieur de la voiture, la conscience l’abandonna…

CHAPITRE VIII

BADINAGE SÉRIEUX

Au bout d’une quinzaine de jours, Duchemin fut en état de se déplacer dans un fauteuil à roulettes, pour se rôtir au soleil sur le petit balcon de sa chambre à coucher, dans le château de Montalais, et désobéit à la Faculté en essayant de faire quelques pas.

Sa blessure au côté était encore extrêmement douloureuse au moindre mouvement. Mais Duchemin avait toujours été le moins patient des hommes dès qu’une contrainte s’imposait à sa volonté. Si bien que ces exercices défendus étaient réellement (comme il l’affirma à Ève de Montalais le jour où elle le surprit en train de se traîner autour de sa chambre) une sorte de compensation pour son amour-propre.

— Il suffit de me répéter assez souvent de ne pas faire une chose, ajouta-t-il tandis qu’elle le reconduisait à son fauteuil, pour me remplir d’un désir immodéré de le faire, dussé-je en mourir.

— N’est-ce pas là une faiblesse humaine assez répandue ? demanda-t-elle, en roulant le fauteuil du malade par une des fenêtres jusque sur le balcon.

— Vous voudriez insinuer, madame, que vous partagez avec moi ce défaut… ou cette qualité. Vous m’avez déjà démontré que nous avions la même opposition instinctive à la voix de la raison.

Elle prononça un plaintif « Mon Dieu ! » et invoquant la pitié du Ciel, déclara :

— Voilà qu’il va encore lutter d’esprit avec moi sur ce qu’il convient de faire de mes bijoux.

— Non, madame : pardon. Je compte au contraire vous développer tous les arguments destinés à prouver qu’il est de votre devoir de laisser vos bijoux là où ils sont, dans toute leur noble insécurité. Ceci dans la ferme persuasion qu’en vous exhortant assez longtemps à adopter cette manière d’agir, je parviendrai à vous faire agir à l’opposé par pure…

— Perversité, monsieur ?

— Précisément, madame.

Ève de Montalais eut un rire charmant.

— Mais épargnez-vous cette peine, monsieur. Je me rends à discrétion. Je ferai comme vous le désirez.

— Vraiment ? Plutôt que d’écouter mes discours, vous aimez mieux tout de suite transférer vos bijoux en un lieu plus sûr ?

— Vous l’avez dit, monsieur ! Dès que vous serez en état de circuler, et que le château de Montalais aura perdu un hôte, je laisserai Louise prendre soin de Mme de Simiane pour quelques jours tandis que je ferai le voyage de Paris…

— Seule ?

— Mais naturellement.

— En portant vos bijoux avec vous ?

— Sinon pourquoi irais-je ?

— Mais, madame, vous ne devez pas…

— Et pourquoi ?

— Vous, une femme ! aller seule à Paris avec un pareil trésor ? Ah ! non ! Je vous assure que non !

— Vous êtes bien catégorique, fit Ève sans se rendre.

— Plutôt que de vous laisser courir un pareil risque, je préférerais voler moi-même les bijoux, les porter à Paris, les mettre en dépôt sûr, et vous envoyer le récépissé.

— Que vous m’épargneriez d’embarras, si vous vouliez avoir l’obligeance d’exécuter vos menaces.

— Et que ce serait amusant si j’étais arrêté en route, compléta Duchemin avec un sourire ambigu.

— J’ai toute confiance en votre habileté pour tromper la vigilance de la police, monsieur.

— Est-ce un compliment ?

— Si vous le prenez ainsi…

— Mais supposez que vous n’ayez pas confiance en moi ?

— Impossible.

— Vous me flattez. Et vous êtes trop avisée pour soumettre personne à une aussi grande tentation.

— Mais croyez-vous que je ne sois pas capable de bien placer ma confiance.

— Je dois vous avertir, madame, que bien des gens trouveraient votre confiance mal placée.

— Sans doute. Et après ? Dois-je me défier de vous parce que d’autres s’en défieraient qui ne vous connaissent pas aussi bien ?

— Mais, madame, avez-vous la prétention de me bien connaître ?

Ève de Montalais jeta sa cigarette et s’avança sur son siège, les coudes aux genoux, les mains croisées, sans le quitter du regard.

— Écoutez, mon ami. Il est vrai que nous ne nous connaissons que depuis trois semaines ; mais vous faites injure à ma perspicacité si vous supposez que je n’ai rien appris de vous en tout ce temps. Vous n’avez pas eu de secrets pour moi. Le masque que vous maintenez entre vous et le monde, de crainte qu’il ne s’occupe de ce qui ne le regarde pas, ce masque s’est abaissé quand vous causiez avec moi, et j’ai su voir ce que vous me découvriez…

— Ah, madame !

— … le caractère d’un homme d’honneur, monsieur, d’un cœur simple et généreux, aussi fidèle que brave.

Ève avait parlé impulsivement, avec une chaleur de sentiment dont elle ne s’aperçut que trop tard. Alors le rouge lui monta aux joues. Mais ses yeux restèrent francs et sereins. Ce fut Duchemin qui abaissa le regard, intimidé.

Avec un sourire troublé, il prononça :

— Je donnerais beaucoup pour mériter l’opinion que vous avez de moi, madame. Et je serais un pauvre être en vérité si je ne faisais tout au monde pour être digne de votre confiance.

— Ce que vous êtes, répliqua-t-elle, vous l’étiez avant, et vous le resterez ensuite, quand…

Elle n’acheva pas, mais soudain se ressaisit, se renfonça dans son fauteuil et eut un petit rire nerveux.

— Ainsi donc, c’est réglé, acheva-t-elle, vous ne me permettez pas d’emporter mes bijoux à Paris toute seule. Comment faire alors, monsieur ?

— Je vous conseillerais d’écrire à votre banquier, reprit Duchemin avec sérieux, et de dire que vous comptez transporter à Paris quelques valeurs pour les confier à sa garde. Dites-lui que vous préférez ne pas voyager sans protection, et demandez qu’on vous envoie deux hommes de confiance… des détectives…, pour vous garder en cours de route. On le fera sans hésiter, et vous pourrez alors vous sentir tout à fait tranquille.

— Pas autrement, vous croyez ?

— Pas autrement, j’en suis sûr.

— Mais pourquoi ? Vous avez tellement insisté sur ce point, monsieur. Sans cesse depuis la soirée où ces gens bizarres se sont arrêtés ici sous l’orage… Serait-ce que vous les soupçonnez de mauvais desseins sur mes colifichets ?

Duchemin haussa les épaules.

— Qui sait, madame, ce qu’étaient ces gens ? Vous avez raison de les qualifier de bizarres.

— Je crois savoir ce que vous pensez d’eux…

— Et c’est…

— Qu’ils ont amené la conversation sur mes bijoux.

— Telle était bien ma pensée.

— Peut-être avez-vous raison. Dans ce cas, ils ont appris tout ce qu’ils avaient besoin de savoir.

— Sauf peut-être l’emplacement exact de votre coffre-fort.

— Il se peut qu’ils aient appris cela aussi.

— Comment, madame ?

— Je ne sais. Mais c’étaient des gens habiles, beaucoup plus habiles que de pauvres provinciales comme nous.

(Elle prit un moment de réflexion.) Mais je suis intriguée par leur acharnement sur… je crois qu’ils l’appelaient le Loup Solitaire. Voyons, quelle était leur intention ? Duchemin n’eut d’autres ressources que de hausser à nouveau les épaules. Il répliqua.

— Qui sait ? S’ils sont aussi habiles que vous le supposez, ils avaient aussi sur ce point un dessein prémédité.

— Il a réellement existé, ce Loup Solitaire ? Il a été autre chose qu’un être de légende ?

— Assurément, madame. Durant des années il a été le cauchemar et le fléau des gens riches de toutes les capitales de l’Europe. Je crois qu’un journaliste parisien doué d’une imagination lui a appliqué ce sobriquet, pour qualifier sa méthode et ses principes.

— C’est-à-dire ?

— Qu’un criminel, ou du moins un voleur, pour réussir doit être absolument anonyme et sans amis ; en ce cas personne ne peut le trahir. Comme vous le savez probablement, madame, les malfaiteurs d’un certain niveau d’intelligence sont rarement pris par la police si ce n’est par la trahison de leurs complices. Le Loup Solitaire semble avoir agi avec beaucoup d’ingéniosité et de prudence et comme il n’admettait personne dans sa confidence, il n’y avait personne qui pût le vendre. Il n’a donc jamais été pris. Il a simplement cessé de voler.

— Je me demande pourquoi…

— Parce que, je crois, il est tombé amoureux et a considéré que la loyauté envers celle qu’il aimait était incompatible avec une conduite criminelle.

— Il a donc renoncé au crime. Comme c’est romanesque ! Et la femme, a-t-elle apprécié le sacrifice ?

— Tant qu’elle a vécu, oui, madame. Ou du moins on le dit. Malheureusement elle est morte.

— Et alors… ?

— On prétend que l’ennemi de la société, une fois converti, n’a pas récidivé. Le Loup Solitaire n’a jamais plus rôdé.

— Une histoire extraordinaire.

— Mais cette histoire n’est-elle pas celle de toute âme humaine ? Qui de nous n’a pas enseveli en soi une histoire tout aussi étrange ? Vous-même…

— Vous vous trompez. Je suis simplement… ce que vous voyez.

— Ce que je vois n’est pas simple, mais bien complexe et énigmatique au delà de toute expression. Une femme de votre sorte se mure dans la solitude, qui renonce au monde, qui renonce à la vie même…

— Mais ce n’est pas du tout cela, monsieur.

— Alors je suis stupide…

— Je vais vous expliquer. Pour une femme comme moi, monsieur, la vie sans amour n’est plus la vie. J’ai vécu jadis un peu de temps, puis l’amour m’a été ravi. Quand mon chagrin s’est apaisé, j’ai compris qu’il me fallait retrouver l’amour si je voulais recommencer à vivre. Aussi j’ai attendu…

— Une pareille philosophie est rare, madame.

— Philosophie ? Non. C’est plutôt une patience confiante, le sentiment obscur que l’amour viendrait un jour à moi et qu’il me rendrait la vie.

Elle se leva, et alla à la fenêtre, puis, tournant ensuite vers Duchemin un visage embelli d’une rougeur plus intense.

— Mais tout ceci nous éloigne de la question, dit-elle d’un ton ferme. Il faut que j’écrive tout de suite à mon banquier si je veux que la lettre parte aujourd’hui.

— Si vous vouliez accepter le conseil de quelqu’un qui n’est pas dépourvu d’expérience…

— Parlez…

— Vous vous enfermerez chez vous pour écrire. Vous brûlerez votre papier buvard. Puis vous irez mettre la lettre à la poste de vos propres mains, sans laisser voir l’adresse à personne.

— Et quand annoncerai-je mon voyage ?

— Dès que votre banquier pourra envoyer ses gens au château de Montalais.

— Ce sera dans trois jours.

— Ou même moins.

— Mais vous ne serez pas assez remis pour nous quitter d’ici une huitaine.

— Quelle importance cela a-t-il ?

— Ceci : que je refuse absolument de partir tandis que vous êtes notre hôte. Il faut que quelqu’un veille sur vous.

— Mais, madame !…

— Non, je suis bien résolue. Vous avez des aptitudes exceptionnelles à vous mettre sur la route du danger. Je ne quitterai pas le château avant vous. Ainsi je fixerai la date de mon voyage à la semaine prochaine.

CHAPITRE IX

À COLIN-MAILLARD

Pour tout dire, M. Duchemin considérait sa convalescence au château de Montalais comme un agrément qu’il n’estimait pas avoir payé trop cher. Lorsqu’Ève était occupée ailleurs, Mme de Simiane, qui l’avait pris en affection, venait lui tenir compagnie, et s’installait à côté de son lit ou de son fauteuil. D’Aubrac aussi, à la fin de la première semaine, rendit visite à Duchemin, et ils échangèrent leur opinion sur la maladresse de la gendarmerie locale, qui n’avait pas encore réussi à arrêter les auteurs des deux agressions.

C’était un aimable garçon que ce d’Aubrac, aussi héroïque que discret. Duchemin mit plusieurs jours à lui faire avouer qu’il était un ancien « as » de l’aviation ; et cela seulement après avoir découvert que d’Aubrac était, à ce moment, directeur technique d’une fabrique d’aéroplanes.

À la fin de la semaine d’Aubrac partit pour retourner à ses affaires, et Louise de Montalais le remplaça au côté de Duchemin, où elle restait des heures à lui faire la lecture d’une voix assez terne. Néanmoins Duchemin prenait plaisir à l’entendre dévider les aventures des Trois Mousquetaires.

Mais la troisième semaine, Duchemin trouva que son rétablissement allait trop vite. Le jour vint où le mot « demain » offrit pour lui la terrible signification qu’elle a pour un condamné à la veille de l’exécution.

Demain arriveraient les détectives envoyés de Paris par le banquier de Mme de Montalais. Demain Ève se mettrait en route pour Paris. Demain Duchemin quitterait le château de Montalais et tournerait le dos à tout ce qui lui était le plus cher dans la vie.

Ce dernier jour il vit Ève moins que d’habitude. Elle était naturellement occupée des préparatifs de son voyage, un peu émue aussi. C’était la première fois qu’elle allait quitter le château depuis qu’elle y était revenue après la mort de son mari. Quand Duchemin la vit, elle lui parut à la fois surexcitée et attristée, et il crut discerner dans son attitude envers lui une trace d’appréhension, comme si elle eût craint qu’il ne profitât de la circonstance pour lui faire l’aveu de son amour. Mais (comme il se le dit non sans amertume), elle devait avoir deviné ses sentiments, et il mesurait l’abîme qui les séparait, elle la riche héritière, et lui l’aventurier sans le sou.

Il put aller et venir dans la maison durant l’après-midi et dîna avec Ève et Louise dans la salle à manger pleine de courants d’air et d’ombres fantastiques. Mme de Simiane était souffrante et gardait la chambre. Mais la présence de la jeune fille jusqu’à un certain point, et plus encore l’émotion des deux autres, imposaient à la conversation une contrainte que les efforts de Duchemin ne réussissaient pas à dissiper. Les propos languissaient et ne se ranimaient un peu que quand on abordait un sujet impersonnel, celui du temps par exemple. Ève craignait de la pluie pour le lendemain. Elle avoua une petite superstition, qu’elle n’aimait pas de se mettre en voyage avec la pluie…

Après dîner, elle ne fuma qu’une seule cigarette avec Duchemin dans le salon, puis s’excusa pour aller rejoindre Mme de Simiane et terminer ses bagages. Il était temps aussi pour Duchemin de se rappeler qu’il n’était pas encore tout à fait rétabli, et que la Faculté lui ordonnait d’aller se mettre au lit de bonne heure.

— Je regrette, mon ami, dit la jeune femme, en hésitant après avoir quitté son fauteuil devant l’âtre. Je regrette que notre dernière soirée ensemble doive être si brève. Je resterais bien volontiers à causer avec vous pendant des heures.

— Ah ! si vous pouviez m’en accorder seulement une, madame ! (Elle secoua la tête doucement, avec un sourire ambigu.) Ce sera notre dernière soirée…

— Je sais, je sais ; et cela m’attriste de le savoir… Mais vous aurez vite oublié le château de Montalais.

— Oublié ! Alors que tout ce qu’il me restera ce seront mes souvenirs… !

— Oui, fit-elle, nous aurons tous deux des souvenirs… Et soudain sa voix grave et harmonieuse cita en anglais le vers célèbre : Les souvenirs pareils à un vin généreux

Elle tendit la main à Duchemin, qui l’effleura de ses lèvres, avant de la laisser aller. Elle gagna rapidement la porte, hésita, se retourna.

— Nous nous verrons demain matin… pour nous dire au revoir. Pour nous, monsieur, il ne doit pas être question d’adieu.

Elle disparut. Mais elle laissait Duchemin en proie à une secrète émotion qui ne lui permit pas de s’endormir, après qu’il eut dix fois parcouru pendant une heure, sans savoir ce qu’il lisait, le dernier chapitre du Vicomte de Bragelonne.

Jusque bien après minuit il ne cessa de se retourner, tourmenté alternativement par la mélancolie et l’exaltation, ou immobile et les yeux grands ouverts dans les ténèbres sans pouvoir réussir à fixer sa pensée. Le château était silencieux comme un donjon enchanté. Seule une vieille horloge, dans le salon, à deux étages plus bas, égrenait les heures lentes. Par les fenêtres ouvertes arrivait le murmure de la rivière.

Il entendit sonner deux heures, et, peu après, n’y tenant plus, et dans l’espoir de calmer son esprit par la lecture, il ralluma la bougie sur la table de nuit, prit son livre et fouilla en vain dans la petite cassette d’argent à côté du chandelier pour y trouver une cigarette.

Or un vrai fumeur sait se passer de fumer durant des heures, aussi longtemps que l’abstention est volontaire. Mais s’il est privé des moyens de satisfaire son habitude quand il en a envie, il lui faut à tout prix se les procurer aussitôt. Il en fut ainsi pour Duchemin. Il songea qu’il serait bien sot de se priver d’une cigarette alors qu’il y avait au salon une réserve, où il n’avait qu’à puiser ?

Il se leva, revêtit sa robe de chambre, prit le bougeoir, ouvrit la porte. Le vestibule était silencieux et désert. Il n’avait pas à craindre de réveiller la maison, car ses pantoufles étaient de feutre et un escalier de pierre ne grince pas.

Abritant sa bougie avec sa main, et un peu ébloui par la lumière, il dépassa le palier sur lequel les trois dames avaient chacune un appartement distinct, et gagna le salon sans bruit.

Le feu s’était presque éteint. Quelques tisons rouges se voyaient encore sous la cendre.

Les cigarettes n’étaient pas à la place où il s’attendait à les trouver, près du bout d’une certaine table. Duchemin déposa le bougeoir et se dirigea vers l’autre bout où il découvrit la boîte dès qu’il eut tourné le dos à la lumière. Au même instant celle-ci s’éteignit.

Il resta tout d’abord stupéfait. Il n’y avait pas de fenêtre ouverte, ni de courants d’air perceptibles, rien qui pût expliquer la subite extinction de la flamme. C’était un événement étrange, à pareille heure, en un tel lieu.

Involontairement, il se remémora la soirée de son premier dîner dans le château, quand les ombres vacillaient si fantastiquement, et les étranges idées de revenants qui l’avaient effleuré.

Absurde imagination…

Quand il se retourna pour rallumer la bougie celle-ci avait disparu.

Il avait dû se tromper sur l’emplacement exact où il l’avait déposée. Perplexe, il explora à tâtons toute la table. Mais il n’y avait là aucun chandelier…

Il se redressa vivement, et demeura immobile à écouter. Aucun bruit.

Son regard essayait en vain de plonger dans les ténèbres, que les rideaux hermétiquement clos des fenêtres rendaient absolus, avec, par instants, de vagues lueurs échappées aux tisons mourants.

D’un puissant effort de volonté il maîtrisa son imagination, se ressouvenant que les esprits doués du pouvoir de changer de place les objets matériels fréquentent seulement les séances de médiums.

Sans bruit il fit un pas en arrière, puis deux de côté, en s’écartant de la table. C’étaient de longues enjambées, qui le transportèrent bien au-delà du point où il se trouvait quand la lumière s’était éteinte et où une action hostile avait chance de se produire. D’ailleurs, sa situation n’était guère améliorée. Il ne savait plus trop où il se trouvait par rapport aux portes et au mobilier de la pièce. Il attendit, longuement. Ses sens surexcités ne percevaient aucun danger. Pourtant, il savait qu’il n’était pas seul. Quelque part, dans les ténèbres environnantes, se cachait une intelligence étrangère et hostile. Il avait l’impression qu’il ne faisait pas un mouvement dont l’autre ne fût averti.

Sa main, à trente centimètres, rencontra le dossier d’une chaise de tapisserie, qu’il identifia par le toucher. À supposer que cette chaise occupât sa position normale, il n’avait qu’à continuer suivant une ligne parallèle à ce dossier pour atteindre le vestibule en six pas environ.

Au bout de trois pas il s’arrêta court, comme paralysé par la soudaine perception d’une présence toute proche. Il la sentait là, à portée de bras, qui attendait, aux aguets, prêt à bondir.

Enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains, jusqu’à ce que la souffrance soulageât sa tension nerveuse, il attendit, en comptant les pulsations de son cœur, une minute, deux, trois.

Mais rien…

Alors très lentement il leva un bras, et balaya l’espace devant lui de droite à gauche. En un point de l’arc de cercle, un peu sur sa gauche, les bouts de ses doigts effleurèrent quelque chose. Il crut percevoir un mouvement dans l’obscurité, un bruit étouffé, fit vivement un pas en avant, agrippa le vide, puis effleura de ses doigts une étoffe lisse et froide comme de la soie.

En même temps, il perçut une exclamation étouffée, de colère ou d’alarme, et la nuit lui parut éclater, en mille aiguilles de feu multicolores. Frappé brutalement à la pointe du menton, il rejeta sa tête en arrière, et dans un vertige il tituba et tomba contre une chaise, qui s’abattit sur le parquet avec un bruit sourd.

CHAPITRE X

« MAIS TEL LE GRAIN DE SÉNEVÉ… »

Duchemin s’éveilla dans son lit, le soleil dans les yeux.

D’après ce détail il calcula, encore tout étourdi, qu’on devait être au milieu de la matinée. Avant cette heure le soleil ne donnait pas dans ses fenêtres.

Encore appesanti de sommeil, son esprit essaya de retrouver la cause qui l’avait fait dormir si tard, et pourquoi on ne l’avait pas réveillé. Puis, se rappelant que midi était l’heure fixée pour le départ d’Ève, la crainte qu’elle ne se fût mise en route sans lui dire au revoir le fit se dresser vivement sur son séant.

Il poussa une plainte et se prit à deux mains le front qui menaçait d’éclater sous une douleur fulgurante, pareille à des coups de marteau.

Un bandage proprement assujetti maintenait en place, au-dessus d’une oreille, une compresse d’ouate imbibée d’arnica, sèche à présent. Duchemin l’enleva et du doigt explora le côté de sa tête, où il découvrit une superbe bosse. Il avait aussi la mâchoire tuméfiée, et elle lui faisait très mal lorsqu’il ouvrait la bouche.

Alors Duchemin se rappela clairement comment il avait reçu ce coup féroce qui avait atteint sa mâchoire avec une surprenante dextérité, et il fut traversé du souvenir confus de ce qui avait suivi.

Il se souvint d’avoir monté l’escalier péniblement, mi-marchant, mi-soutenu par les bras robustes du valet Jean, tandis que devant eux s’agitait la silhouette de Mme de Montalais en peignoir, portant une bougie allumée.

Puis il eut l’impression d’avoir été mis au lit par Jean, dont les bras un peu plus tard lui soulevèrent la tête et les épaules, pour lui permettre de boire une infusion aromatique dans un verre tendu par Ève de Montalais.

Et puis, un souvenir singulièrement vif et troublant d’un visage tendre et compatissant, penché sur lui, tandis qu’il sombrait dans l’abîme du sommeil…

Avec quelque surprise il constata que sa montre marchait toujours régulièrement. Elle lui apprit qu’Ève allait quitter le château d’ici une heure.

Il se leva promptement, sans trop souffrir (car la douleur de sa tête semblait s’atténuer) et, sonnant le valet de chambre, demanda son petit déjeuner.

Le valet de chambre l’apporta presque aussitôt, avec la nouvelle que Mme de Montalais présentait ses compliments à monsieur et serait bien aise de le voir quand il lui conviendrait dans le grand salon. Duchemin s’habilla donc en hâte, expédia son café au lait et un croissant, et descendit au salon.

Assise sur une chaise longue, elle l’attendait paisiblement, les mains croisées sur ses genoux, et il ne vit dans sa contenance rien qui confirmât ses appréhensions. En l’entendant venir elle se leva et s’avança à sa rencontre, les deux mains tendues.

— Mon cher ami ! Vous souffrez… ?

Il eut un rire de dénégation.

— Plus maintenant. Au début, oui. Mais je suis tout à fait d’aplomb. Et vous, madame ?

— Un peu lasse.

Elle reprit son siège, en faisant signe à Duchemin de s’asseoir auprès d’elle.

— Mais, madame, vous n’êtes pas prête pour votre voyage !

— Non, monsieur. Je l’ai ajourné… indéfiniment.

À cette confirmation des craintes qui l’avaient tourmenté, Duchemin hocha légèrement la tête.

— Mais les détectives envoyés ici par votre banque ?

— Ils ne sont pas encore arrivés. Nous les attendons d’une minute à l’autre.

— Je vois, fit Duchemin pensivement. Et il reprit : Voudriez-vous accepter de poursuivre cette conversation en anglais ? On ne sait jamais qui peut nous entendre…

Elle haussa un peu les sourcils, mais adopta d’emblée la proposition.

— Les domestiques ?

— Ou n’importe qui.

— Alors, vous avez deviné… ?

— Grosso modo, tout, je pense. Pas en détail, naturellement… Je puis toujours vous dire ceci : je ne dormais pas la nuit dernière, et ne trouvant pas de cigarettes dans ma chambre, je suis descendu ici pour en chercher. Je déposai ma bougie sur la table… là. Dès que j’eus le dos tourné, quelqu’un la prit et l’éteignit. Quelques minutes plus tard, tandis que j’essayais de sortir de la pièce, je reçus un coup de poing…

— Oui, fit-elle pensivement. Et avec quelque hésitation elle ajouta : Mon cher ami, moi aussi, j’avais de la difficulté à dormir. Mais je n’ai rien entendu jusqu’au moment où cette chaise s’est renversée. Alors je me suis levée pour venir voir… et vous ai trouvé là, étendu sans connaissance. En tombant, votre tête avait dû porter contre le pied de la table.

— Vous êtes descendue ici… seule ?

— J’ai d’abord écouté, sans entendre aucun bruit, ni voir aucune lumière. Mais je voulais connaître l’origine de ce fracas…

— Enfin, vous êtes descendue seule !

— Mais naturellement, monsieur.

— Je ne pense pas, reprit Duchemin avec sincérité, que le monde renferme une autre femme qui vous égale en bravoure.

— Ou en curiosité ? sourit-elle. En tout cas, je vous ai trouvé, mais je ne pouvais rien faire pour vous ranimer. Aussi j’ai appelé Jean, et il m’a aidée à vous transporter en haut.

— Où Jean couche-t-il ?

— Dans le quartier des domestiques, au troisième étage, sur le derrière de la maison.

— Il a dû vous falloir du temps…

— Plusieurs minutes, je pense. Jean dormait profondément.

— Quand vous êtes revenue avec lui… avez-vous vu ou entendu… ?

— Rien d’anormal… personne. Même, j’ai d’abord cru que vous étiez tombé en syncope… ou que vous aviez trébuché et que vous vous étiez blessé en tombant.

— C’est par la suite, alors, que vous avez découvert une raison de changer d’avis ?

— Pas avant ce matin de bonne heure.

— Voudriez-vous me dire…

— Eh bien ! vous allez voir… Cela me parut si étrange que m’étant recouchée je restai éveillée, intriguée, inquiète. Il faisait grand jour quand je m’aperçus que le panneau qui se trouve devant mon coffre n’était plus à sa place. Le coffre est encastré dans l’épaisseur du mur. Je me levai donc, et trouvai la porte du coffre entre-bâillée d’un ou deux centimètres. Celui qui l’a ouverte la nuit dernière l’a refermée précipitamment et a négligé de faire claquer le pêne.

— Et vos bijoux… ?

Elle prononça sans rien perdre de son calme :

— Tout a disparu.

Duchemin poussa un gémissement et baissa la tête. Il déclara :

— Je m’en doutais ! Naturellement celui qui a volé ma bougie et m’a renversé ne s’est pas introduit dans la maison pour se livrer à ce simple divertissement… J’imagine que, pour me découvrir, aller éveiller Jean et me reporter dans ma chambre, cela vous a pris une bonne demi-heure.

— Au moins.

— Cela n’aurait pas pu mieux s’arranger pour les voleurs. Ah ! que ne suis-je resté dans ma chambre… !

— Si vous y étiez resté, cela aurait pu être pis… qui sait ? Le, ou les cambrioleurs connaissaient exactement l’emplacement exact du coffre. Ils étaient en train de monter à ma chambre, et s’ils m’avaient trouvée éveillée… Il est fort possible, mon cher ami, que votre désir de fumer m’ait sauvé la vie.

— C’est une consolation, avoua-t-il… s’il peut y en avoir une pour vous, qui avez tout perdu.

— Mais peut-être retrouverai-je mes pierreries ?

— Qu’est-ce qui vous fait croire cela ?

— Il y a toujours le hasard, n’est-il pas vrai ? Et je crois avoir un indice, comme on dit, mal défini, mais qui pourrait servir, peut-être.

— Quel est-il ?

— Il me semble que le coupable ne doit pas être un étranger à la maison, car il connaît apparemment la combinaison du coffre.

— Vous voulez dire qu’il ne l’a pas forcé. Cela ne signifie rien. Je n’ai jamais vu le vôtre, mais je m’y connais un peu en coffres-forts, et je parierais de l’ouvrir en dix minutes sans savoir la combinaison.

— Vous, monsieur Duchemin ?

Il acquiesça, tristement.

— Ce n’est pas un grand exploit, dès qu’on s’y connaît. Il faudra examiner s’il n’y a pas d’empreintes digitales ?

— Et puis ?

— N’avez-vous aucune idée de la façon dont les voleurs se sont introduits ?

— Par cette fenêtre-ci, j’imagine. Voyez-vous, j’étais levée de bonne heure et, dans mon agitation, je me suis habillée en hâte et suis descendue. Les domestiques étaient déjà levés mais n’avaient pas encore ouvert les pièces d’habitation pour la journée. La fermeture est en mauvais état, comme vous voyez. Elle est ainsi depuis quelque temps.

Duchemin se leva, pour examiner la crémone.

— C’est vrai, fit-il.

Et, comme il sortait sur la terrasse, elle reprit :

— Qu’allez-vous faire ?

— Chercher des empreintes de pas sur le carrelage. Il pleuvait hier soir quand je me suis couché, et avec la boue…

— Mais il est tombé une forte averse juste avant le lever du jour. Si les voleurs ont laissé des traces sur la terrasse, la pluie doit les avoir fait disparaître. J’ai déjà regardé.

Avec un geste résigné, Duchemin retourna auprès d’elle.

— Vous avez prévenu la gendarmerie, je suppose ?

Elle interrompit, avec une intonation presque d’impatience :

— Je n’ai rien dit à personne d’autre que vous, monsieur, pas même à ma mère ni à Louise.

— Mais pourquoi ?

— Je tenais à vous consulter d’abord et… Elle s’interrompit brusquement pour demander : Eh bien, Jean qu’est-ce que c’est ?

Le valet était entré pour lui présenter des cartes. À leur vue, Ève de Montalais haussa les sourcils.

— Introduisez ces messieurs, je vous prie.

Le domestique se retira.

— Les gens de Paris, madame ?

— Oui. Vous m’excusez… ?

Duchemin s’inclina.

— Mais un mot. Vous ne pouvez mieux faire que de remettre la chose entre les mains de ces messieurs. Ce sont les plus habiles que les banquiers prennent à leur service.

— Je comprends, répliqua-t-elle d’un ton froid et calme.

Elle alla recevoir les deux hommes au milieu de la pièce. Duchemin se retira dans l’embrasure de la fenêtre où, le dos à la lumière, il pouvait réfléchir et observer sans trop laisser voir ses jeux de physionomie. Et il fut fort heureux de ce moment de répit pour se préparer. D’ici une heure, il le savait, d’ici un jour ou deux, au plus, il pouvait être mis en état d’arrestation, accusé de vol des bijoux Montalais, condamné par toutes les apparences.

Les détectives introduits par Jean étaient, extérieurement, tels que Duchemin s’y était attendu : d’une catégorie trop connue de lui, et fort probablement ils excellaient dans leur métier.

Après avoir salué cérémonieusement Mme de Montalais, l’un d’eux prit la parole et fit le geste de présenter ses papiers. Duchemin eut peine à dissimuler sa surprise en voyant la jeune femme les repousser.

— C’est inutile, monsieur, dit-elle. Je regrette beaucoup de vous avoir dérangés. Vous serez indemnisés comme il convient, mais je vous ai fait venir inutilement. Mes projets de voyage n’ont plus de raison d’être.

Il y eut des expressions de surprise auxquelles elle coupa court par ces mots, accompagnés d’un charmant sourire :

— À franchement parler, messieurs, je me vois forcée de solliciter votre indulgence pour un caprice bien féminin. J’ai tout simplement changé d’idée.

Il n’y avait rien à ajouter. Visiblement déconcertés les deux détectives se retirèrent.

Le sourire avec lequel elle les congédia persista, énigmatique. Quand, stupéfait, Duchemin s’approcha d’Ève pour lui dire son étonnement.

— Madame ! s’écria-t-il, pourquoi avez-vous agi ainsi ? Pourquoi les laisser se retirer sans leur dire… ?

— J’ai mes raisons, monsieur Duchemin.

— Je ne vous comprends pas, madame. Vous voulez que le vol de vos bijoux reste un secret entre vous et moi !

— C’est en effet mon désir, monsieur. Il eut un geste d’ahurissement. Peut-être, reprit-elle, ai-je en vous plus de confiance…

— Il vous serait impossible d’avoir confiance en moi, dit Duchemin à mi-voix, si vous saviez…

Elle l’arrêta d’une voix suave :

— En êtes-vous sûr ?

— Que faut-il que je vous dise ?

— Mon cher ami, reprit-elle, ne me dites rien qui puisse vous peiner.

Il ne répondit pas tout de suite. La lutte qui se livrait en lui ne se trahissait que trop visiblement par la pâleur de son visage.

— Si vous aviez parlé à ces détectives, dit-il enfin, sans lever les yeux, vous auriez été renseignée très vite. Ils auraient découvert bien vite qu’André Duchemin, votre hôte depuis trois semaines, n’est autre que Michaël Lanyard, ou si vous aimez mieux le Loup Solitaire. Et de là à me déclarer coupable…

— Mais vous vous trompez, monsieur, répliqua-t-elle tout de suite. Moi je ne vous aurais pas cru coupable.

Muet, il la regarda. Elle eut pour lui un sourire, où il y avait à la fois de la tendresse et de la compassion.

— Alors vous saviez…, dit-il.

— Je soupçonnais…

— Depuis combien de temps… ?

— Depuis la soirée où ces gens bizarres sont venus ici et ont fait ces stupides allusions au Loup Solitaire. Quand j’ai commencé à vous mieux connaître, j’ai été tout à fait persuadée…

— Et maintenant que vous savez… vous pouvez me livrer à la police.

— Une telle idée ne m’est jamais venue à l’esprit. Voyez-vous… je crains que vous ne me compreniez pas tout à fait… j’ai confiance en vous.

— Mais pourquoi ?

Elle secoua la tête.

— Il ne faut pas me demander cela.

Au bout d’une longue minute il reprit d’une voix brisée :

— Très bien. Je me tais… Il n’est pas encore temps.

Mais ce grand don que vous me faites de votre confiance… je ne puis l’accepter sans essayer de la mériter.

— Si je vous l’accorde, mon ami, c’est que vous la méritez.

— Non, reprit Michaël Lanyard, cela ne suffit pas. Il faut que vos bijoux vous soient rendus, dussé-je aller jusqu’au bout du monde. Et… s’il y a quelqu’un au monde qui soit capable de les retrouver, c’est bien moi.

CHAPITRE XI

AU REVOIR

Dès le début de l’après-midi Ève de Montalais fit en sorte que Lanyard pût examiner le coffre-fort dans son boudoir sans exciter de commentaires dans la maison. Après avoir passé plus d’une heure à cette occupation, il reparut dans le salon avec un visage déçu.

— Rien, répondit-il à la question de la jeune femme. Évidemment votre visiteur de l’autre nuit était un monsieur correct et il ne se serait pas permis de vous rendre visite-sans porter des gants. J’ai tout exploré minutieusement mais… rien. Malgré cela, je n’ai pas perdu mon temps, car j’ai réfléchi.

Tandis qu’il prenait une chaise pour s’asseoir, la jeune femme le regarda avec curiosité.

— Vous avez un plan ?

— Je ne saurais le dire, encore. Nous n’avons pas encore de point de départ précis. Mais un ou deux faits me semblent assez évidents, qu’il ne faut pas laisser dans l’ombre. Supposons, pour la commodité du raisonnement, que M. Whittaker Monk et sa bande ont participé à cette entreprise…

— Ah ! vous croyez ?

— J’avoue que ces gens-là offusquent mon sens du normal, en ce qu’ils sont trop décoratifs, trop riches et trop voyants, trop… théâtraux. On dirait des personnages de mélodrame. Et d’ailleurs, si leurs intentions étaient si pures, quel besoin avaient-ils de manœuvrer avec cette souplesse astucieuse ?

— En amenant la conversation sur mes bijoux…

— Je veux parler de tous leurs faits et gestes. Pourquoi cette fantaisie de dîner à Nant au moment de l’orage, alors qu’ils auraient pu facilement arriver à Millau avant qu’il n’éclatât ? Pourquoi, sinon pour machiner cet accident à votre porte à une heure où il serait raisonnable de demander l’abri et l’hospitalité de votre toit ? Puis il a fallu que Mme la comtesse de Lorgues ait les pieds mouillés, excellent prétexte pour se faire introduire dans votre boudoir, afin de changer de souliers et de bas, et de jeter par la même occasion un coup d’œil sur l’emplacement exact de votre coffre-fort. Et, leur voiture remorquée dans le garage, M. Phinuit éprouve le besoin d’aller aider, ce qui lui permet de parcourir à loisir le rez-de-chaussée de la maison et de prendre note des entrées. M. Monk remarque par hasard votre ressemblance avec la petite-fille qu’il a jadis rencontrée, à ce qu’il dit, dans le bureau de votre père. Cela n’éveille en vous aucun souvenir, mais cela permet de mettre la conversation sur les bijoux Anstruther. Puis, Mme de Lorgues, dirigeant la conversation par des signes convenus que je surprends, quelqu’un reconnaît en moi le Loup Solitaire, en dépit des ans et de ma barbe, et on vous avertit sournoisement que si vos bijoux venaient à disparaître, le coupable pourrait bien être le Loup Solitaire. En tout cas, ils vous seraient fort obligés de le croire, car cela leur éviterait bien des ennuis. Enfin, quand votre ex-chauffeur… Comment s’appelait-il ?

— Albert Dupont.

— Un nom aussi répandu en France que John Smith en Angleterre… Quand Albert Dupont tente de m’ôter la vie, par pure et simple vendetta…

— Vous croyez réellement que c’était lui ?

— J’ai reconnu cet animal quand il a déchargé son revolver à la figure… Quand Dupont m’assassine à demi et que je suis immobilisé pendant près d’un mois, nos bons amis qui ont des vues sur vos bijoux attendent judicieusement pour opérer que je sois capable d’aller et venir, et donc susceptible d’être accusé d’un méfait que l’on ne peut attribuer qu’au Loup Solitaire. Je crois que nous avons de légitimes raisons d’accuser de ce vol M. Monk et ses amis !

— Évidemment, dit Ève de Montalais. Mais Albert fait-il partie de leur bande, est-il leur employé ou leur collègue ?

— Dupont ? Je ne pense pas. Je peux me tromper, mais je crois qu’il a agi pour son seul compte personnel… tout à fait indépendamment de la bande Monk.

— Mais cette agression sur nous à Montpellier, et plus tard sur vous ici, se produisant à peu d’intervalle de leur visite… ?

— Coïncidence à mon avis. Les probabilités s’opposent à ce qu’il y ait eu complicité entre les deux bandes. Dupont est un apache de Paris. Les mots qui lui ont échappé quand nous nous battions dans la guimbarde à Montpellier le prouvent. Ces autres individus sont au contraire de l’élite du monde criminel. Et les malfaiteurs de ces deux catégories travaillent bien rarement ensemble.

— Vous dites « rarement ». Mais pourquoi pas dans le cas présent ?

— Je ne le pense pas. Dupont a été à votre service comme chauffeur, à ce que vous m’avez dit, plus d’un mois. Il a eu toute latitude de se familiariser avec votre demeure, et aurait pu communiquer les renseignements aux autres s’il eût été de connivence avec eux. Mais il n’en a rien fait, puisqu’ils sont venus ici chercher eux-mêmes des informations.

— Je comprends, monsieur, repartit la jeune femme. Alors vous croyez que le voleur est quelqu’un de la bande Monk…

— Ou plusieurs agissant de concert, fit Lanyard en souriant.

— Ou Albert.

— Non, pas lui. Je le crois incapable de tant de ruse. C’est un bandit avant tout. Il m’aurait tué d’abord s’il m’avait tenu à sa merci dans l’ombre. Et il n’aurait pas été capable d’ouvrir le coffre sans employer les moyens violents.

— Éliminons donc Albert…

— Reste la bande Monk.

— Vous êtes persuadé que l’un ou l’autre, ou la totalité de ses membres, a commis le vol de la nuit dernière ?

— Pas moins de deux, apparemment. Mettons Phinuit, par exemple, et son soi-disant frère, Jules, le chauffeur, tous deux Américains, aventuriers, intelligents, inventifs… Oui, je le crois.

— Et votre plan de campagne repose sur cette conclusion ?

— C’est beaucoup dire. J’estime habile de leur laisser croire qu’ils ont réussi sur toute la ligne, et de les amener à se relâcher de leur vigilance en leur donnant une fausse sécurité.

Une ride se creusa entre les sourcils de la jeune femme.

— Comment vous proposez-vous d’agir ? demanda-t-elle d’un ton qui trahissait son inquiétude.

— Très simplement. Ils espéraient jeter la suspicion sur moi. Eh bien, laissons-leur croire qu’ils ont réussi.

Ève protesta :

— Ah ! non.

— Mais si, reprit Lanyard. C’est bien simple. Personne ne sait encore ici que vos bijoux ont été volés, en dehors de vous et de moi. Vous ne révélez pas le vol avant demain matin. À ce moment, André Duchemin aura disparu mystérieusement. La chambre où il va se retirer ce soir se trouvera vide au matin, son lit non défait. Évidemment le scélérat n’aura pas quitté le château, de nuit, sans motif. Informez les policiers du fait et laissez-les tirer leurs conclusions : avant le soir toute la France saura qu’André Duchemin est soupçonné d’avoir volé les bijoux Montalais, et qu’il fuit la justice.

— Non, monsieur, réitéra la jeune femme, avec décision.

— Veuillez remarquer, continua-t-il, badinement persuasif, que c’est André Duchemin qui sera accusé, madame, et non Michaël Lanyard, et encore moins le Loup Solitaire ! André Duchemin n’est pour moi qu’un nom d’emprunt : on peut le charger si l’on veut de tous les crimes, et bonsoir ! Car quand je dis qu’il disparaîtra cette nuit, je m’exprime à la lettre : on n’entendra plus jamais parler de lui en ce bas monde.

Elle eut sur les lèvres un sourire tremblant, mais elle secoua négativement la tête.

— Vous oubliez que j’ai appris à vous connaître sous le nom d’André Duchemin.

— Ah ! madame, ne me faites pas trop regretter la perte de ce pauvre garçon. Que cela vous plaise ou non, il est condamné… Non, madame, ce plan que je vous expose est excellent. Si nous l’adoptons, personne n’en souffrira. Si nous ne l’adoptons pas, je pourrai ne pas réussir, car les vrais auteurs du crime seront peut-être trop habiles pour moi ; et en définitive, mes meilleurs amis auront de moi la plus triste opinion. Vous-même, vous vous demanderez si votre confiance n’a pas été mal placée.

— Assez ! fit la jeune femme d’une voix étouffée. Il en sera comme vous le désirez.

Et se levant aussitôt, elle quitta la pièce…

Lanyard employa les dernières heures qu’il passait dans le château à faire des plans pour son « évasion », ce qui lui demanda pas mal de méditations sur les cartes et guides de chemins de fer, dans la solitude de sa chambre. Puisque le lendemain à midi André Duchemin serait pour le public un malfaiteur et un proscrit, il lui fallait utiliser tous les moyens à sa disposition s’il voulait atteindre Paris sans être arrêté et sans inutile perte de temps.

Prendre un train à Millau serait ni plus ni moins se jeter dans la gueule du loup, car tous les trains en direction du nord ou du sud s’arrêtaient à cette gare, et non seulement la police, mais ses ennemis les plus dangereux l’attendraient à l’arrivée à Paris par cette ligne.

D’autre part, il ne fallait pas songer à la station de chemin de fer la plus proche, Combe-Redonde, puisque, pour y arriver, on devait passer par Nant, où André Duchemin était connu, et où il risquait d’être aperçu.

Il ne lui restait donc qu’à faire une marche de trente kilomètres vers l’ouest, pour traverser de nuit le causse du Larzac et gagner Tournemire, où l’on pouvait prendre des trains dans quatre directions.

Son dernier dîner avec Ève de Montalais eut lieu dans une atmosphère de contrainte. Ils étaient seuls. Louise dînait au chevet de Mme de Simiane, toujours indisposée. Ils n’osaient pas causer, car chacun craignait d’en dire trop ou trop peu, et cependant il leur fallait feindre devant les domestiques. Ils échangeaient donc avec gêne des considérations banales, faisant des projets pour le départ du lendemain. Ève devait conduire Duchemin en auto à Millau, où il prendrait l’express de l’après-midi pour Paris.

Et ce ne fut pas beaucoup mieux après le dîner dans le salon. Tous deux s’efforçaient de dominer leur émotion à l’approche de la séparation. À neuf heures et demie, mettant fin à un silence prolongé, Lanyard prit la parole, faisant des efforts pour dissimuler son trouble.

— Il va falloir que je parte, annonça-t-il.

Elle eut un tressaillement de surprise quasi imperceptible, et dit à mi-voix :

— Si tôt ?

— La lune se lève peu après dix heures, et je tiens à sortir sans être vu des domestiques ou de… quelque passant. Vous comprenez ?

Elle acquiesça. Pensivement il alluma une cigarette.

— Avec votre permission, je vous écrirai…

— Je vous en prie.

— Quand j’aurai quelque chose à vous annoncer.

Elle le regarda bien en face, lui laissant voir son sourire affectueux.

— Sera-t-il nécessaire que vous attendiez jusque-là ?

— Peut-être, balbutia-t-il… du moins, j’espère… que ce ne sera pas long.

— J’attendrai, répliqua-t-elle simplement… Je surveillerai chaque courrier pour voir s’il n’y a pas un mot de vous.

Il se leva lentement de son fauteuil. Il suffoquait presque. Les paroles qu’il s’était interdit de prononcer l’étouffaient.

— Je ne vois aucun moyen de vous remercier, balbutia-t-il enfin.

— De quoi ?

— De tout… votre bonté, votre charité, votre sympathie…

— Qu’est-ce que tout cela ? dit-elle avec un petit rire nerveux. Des mots ! Rien que des mots, derrière lesquels vous et moi nous nous dissimulons comme des enfants timides… Elle se leva brusquement et lui tendit la main. Mais je ne crois pas que cela serve à quelque chose, mon ami, je suis sûre qu’aucun de nous n’est dupe. Non : ne dites plus rien. Le moment n’est pas encore venu et… Nous pouvons tous les deux attendre. Sachez seulement que je vous comprends… Et maintenant allez… Elle lui pressa les doigts… Mais ne restez pas éloigné plus longtemps qu’il ne sera nécessaire, ne vous laissez pas influencer par de sots préjugés quand vous penserez à moi. Allez… Elle laissa aller sa main et s’éloigna… Mais surtout revenez bien vite, mon cher ami !

CHAPITRE XII

VOYAGE AVEC UN ASSASSIN

Sous un ciel doré par les premières lueurs de l’aube, Duchemin gris de poussière et fatigué par trente kilomètres de marche forcée, traversa les rues endormies de la ville de Tournemire.

À la station du chemin de fer (dont la buvette lui fournit les insipides rafraîchissements qu’on ne trouve nulle part ailleurs que dans ces endroits-là), un train attendait, plein de voyageurs ensommeillés, pour la plupart des paysans et des villageois du département. On n’apercevait sur le quai pas la moindre silhouette de gendarme ni de policier.

Lanyard s’informa, apprit que le train allait au Vigan, sur le versant oriental des Cévennes, et prit un billet pour cet endroit.

Installé tant bien que mal dans un sinistre compartiment de seconde classe (il n’y avait pas de premières, et les troisièmes étaient trop odorantes pour son goût), il se mit en devoir de faire un somme quand le convoi eut démarré. Mais à la moindre halte sur le parcours c’était un tel charivari de grincements de freins et de cahots à l’arrêt comme au départ, qu’il dut renoncer à tout espoir de sommeil et chercher une consolation dans la fumée de sa pipe et dans la vue du paysage.

Par la vallée supérieure du Cernon, le train atteignit la lisière sud du causse de Larzac, puis se hissa péniblement sur le plateau même, et Lanyard, en reconnaissant le pays, s’avisa que la station suivante allait être Combe-Redonde.

Le soleil était à peine levé quand on atteignit cet arrêt. À part les employés de la gare, il n’y avait personne sur le quai. On déposa deux ou trois voyageurs mais, comme la machine se remettait à souffler, un homme s’élança de la bicoque qui servait de bureau à billets et de salle d’attente, arriva au galop sur le quai, et, sautant dans le train en marche, s’engouffra dans le compartiment voisin de celui qu’occupait Lanyard.

Cette manœuvre fut exécutée si rapidement que Lanyard eut à peine le loisir d’entrevoir le personnage. Mais ce coup d’œil suffit à le convaincre qu’il s’était trompé en supposant que M. Albert Dupont avait fui à Paris pour s’y dérober aux recherches des autorités après sa tentative d’assassinat sur André Duchemin plus de trois semaines auparavant. Mais pourquoi Dupont s’était-il attardé si longtemps dans la région au risque de se faire arrêter d’une heure à l’autre ? Et pourquoi ce départ brusqué à la pointe du jour, qui décelait tous les symptômes de la précipitation et de la peur ?

Pour un amateur de sensations il y avait un réel attrait à se dire que l’on voyageait en compagnie d’un individu qui avait tenté deux fois de vous assassiner et n’hésiterait pas à récidiver ; qu’on n’était séparé de lui que par une mince cloison. Et cela sans avoir la ressource de dénoncer l’homme à la police ; car le faire c’eût été jeter dans les rets de la justice, non seulement Albert Dupont, l’assassin, mais André Duchemin, accusé du vol des bijoux Montalais.

Lanyard aurait donné gros pour apercevoir à travers la cloison la figure de Dupont. Mais notre aventurier dut se contenter de monter la garde aux fenêtres, pour s’assurer que Dupont ne s’esquiverait pas à l’une des nombreuses haltes que le train marquait scrupuleusement à toutes les stations.

Dupont, cependant, ne bougea pas avant la fin du trajet. Lanyard, s’attardant à dessein, le vit alors descendre du compartiment et aller au guichet du Vigan sans regarder ni à droite ni à gauche, dans l’absolue certitude qu’il n’avait rien à craindre. Il était si absorbé que Lanyard put arriver jusque derrière lui, quand il s’arrêta au guichet, et surprendre sa conversation avec l’employé des billets.

Dupont voulait à toute force continuer sur Lyon dans le plus bref délai. Dans ces conditions, d’après l’indicateur des chemins de fer, son meilleur itinéraire était par Nîmes, où le prochain express du Vigan donnait la correspondance avec un rapide qui venait de Marseille et arrivait à Lyon vers la fin de l’après-midi. Mais il y avait à cela un inconvénient, déclara l’employé après avoir jaugé d’un coup d’œil la mise peu reluisante de Dupont : on pouvait aller en toutes classes jusqu’à Nîmes, mais le rapide pour Lyon ne prenait que des voyageurs de première classe. Avec un juron, Dupont affirma son droit de prendre des premières comme n’importe qui. Et il conclut en tirant de sa poche une poignée de billets de banque pour payer son billet.

Puis, ayant une demi-heure à attendre, il se dirigea vers la buvette où il engouffra des sandwiches et de la bière, tandis que Lanyard, ayant pris un billet pour Lyon par le même itinéraire, flânait sous la marquise, sans le perdre de vue.

Quand il eut satisfait son appétit, Dupont sortit, se vautra sur un banc et se mit à griller des cigarettes qu’il fumait l’une après l’autre d’un air absorbé.

Quelles réflexions, pouvaient faire oublier à cet individu toutes considérations de surveillance ou d’entourage ? Lanyard ressentit une telle curiosité qu’il n’eût plus d’autre idée que de surprendre son secret. Du reste, rien ne pouvait mieux convenir à son propre dessein que de continuer sur Paris en passant par Lyon.

Rien n’entrava la mise à exécution de ce projet. Toujours perdu dans ses réflexions, Dupont prit le train pour Nîmes et là monta dans le rapide de Lyon, où, à quatre heures précises, toujours escorté de Lanyard, il descendit en gare de Perrache.

Là encore le hasard favorisa le détective dilettante. Il y avait passablement de foule dans la gare, ce qui lui permit de rester près de l’individu sans qu’il le remarquât. D’ailleurs Dupont attendait évidemment quelqu’un. Bientôt un tout petit homme, à figure chafouine, donna en passant un coup de coude à Dupont et l’entraîna dans un coin, où ils causèrent quelques minutes, cependant que Lanyard flânait en dehors de leur rayon visuel. Précaution superflue : ils ne s’occupaient que de leurs affaires. Le nabot parla presque tout le temps. Dupont se bornait à écouter, et ce qu’il entendait lui faisait plaisir. Il acquiesçait par de fréquents signes de tête, et une fois ou deux un sinistre sourire accentua la laideur de sa bouche.

Lanyard souffrait de ne pouvoir entendre un mot…

Le petit homme tira de sa poche un bout de papier, et le tendit à Dupont, qui l’examina d’un air désapprobateur en hochant la tête plusieurs fois aux explications de l’autre. Tout à coup, il coupa court à la discussion en fourrant le bout de papier dans les mains du gredin, lui lança quelques mots impératifs, en désignant du pouce le bureau des billets, et sans plus attendre s’éloigna et sortit de la gare.

Resté seul, le nabot haussa les épaules avec résignation et gagna le guichet. Lanyard, ne courant plus le risque d’être reconnu, se rangea à côté de lui et écouta attentivement.

Ayant retenu sa place pour Paris au rapide d’une heure douze du matin, le gredin avait loué une certaine couchette de wagons-lits. Il montra le billet, et Lanyard reconnut le bout de papier, objet de la dispute. Le nabot ajoutait qu’un ami devait se rendre à Paris par le même train, mais dans un autre wagon-lit, et il souhaitait d’échanger cette place réservée contre une autre située dans la même voiture que cet ami ?

L’employé des billets ne fit pas de difficultés pour satisfaire ce désir. L’échange des places réservées s’effectua sans discussion, et le petit gredin s’éloigna, l’air épanoui.

Lanyard prit pour lui-même la couchette délaissée et s’en alla à ses affaires de plus en plus intrigué mais ne se tenant pas pour battu. Sans l’ombre d’un doute, Dupont projetait quelque nouveau coup, et Lanyard prévoyait qu’il l’exécuterait dans le train ou au plus tard à l’arrivée à Paris le lendemain matin. Pour l’instant, il ne tenait pas à revoir le gros apache avant quelques heures et se félicitait d’être débarrassé de lui momentanément. Il avait beaucoup à faire pour son propre compte, et devait faire disparaître du nombre des humains la personnalité d’André Duchemin.

L’entreprise comportait d’abord quelques achats, car il voyageait sans bagage, ayant laissé au château de Montalais jusqu’à son sac tyrolien. Malgré cela, il n’était pas plus de sept heures du soir quand il quitta, complètement transformé, la chambre qu’il avait louée dans un hôtel où il passa inaperçu dans le va-et-vient d’une clientèle nombreuse.

La barbe en pointe de M. Duchemin avait disparu, et un peu de fard discrètement appliqué avait raccordé au reste bruni du visage, le ton de la peau fraîchement rasée. Le costume de touriste était remplacé par un complet de drap bleu, la casquette et les brodequins par un canotier de paille et des bottines élégantes.

D’autre part, les papiers d’André Duchemin n’étaient plus que des cendres noircies dans la cheminée de la chambre que Lanyard venait de quitter. Seule la lettre de crédit fut insérée dans une enveloppe adressée à Londres par poste recommandée, avec prière d’expédier la somme en billets de banque français à M. Paul Martin, poste restante, Paris, Paul Martin étant le nom qui figurait sur une nouvelle série de pièces d’identité que Lanyard avait judicieusement dissimulée dans la doublure de son costume de touriste avant de quitter Londres.

Si Lanyard avait eu besoin d’un meilleur témoignage que celui du miroir de sa chambre pour lui garantir la complète métamorphose de sa physionomie, le hasard le lui fournit et cela par deux fois en l’espace d’une heure.

En sortant de l’hôtel à la recherche d’un bureau de poste d’où il pût expédier sa lettre à Londres, il se trouva soudain en face de Dupont, qui assis à une table de café près de l’entrée de l’hôtel, examinait attentivement tous ceux qui entraient et sortaient, tout en dissimulant cette occupation par une conversation animée avec le nabot à figure chafouine de la gare de Perrache.

À cette rencontre, Lanyard éprouva un sursaut d’inquiétude passagère. Peut-être avait-il manqué de prudence en suivant à la piste Dupont sur tout le trajet depuis Combe-Redonde jusqu’à Lyon. Mais les petits yeux de goret l’embrassèrent d’un regard qui le lâcha aussitôt, sans marquer d’intérêt. Il continua donc tranquillement son chemin. Quand il revint, Lanyard fut favorisé d’une attention plus distraite encore, et il put à loisir remarquer que Dupont était de mauvaise humeur, sombre et hargneux, peut-être par suite de quelque contrariété.

Il eût été bien aise de pouvoir écouter ce que disaient ces deux individus-là, mais il n’y avait pas de place libre près de leur table. En outre, Lanyard voulait dîner. Il rentra donc dans l’hôtel et gagna le restaurant où l’infatigable main du hasard le conduisit à une table libre près de laquelle était installé – et Lanyard faillit laisser échapper un cri de surprise – le comte de Lorgues en personne.

Celui-ci à son tour considéra Lanyard du haut en bas, sans trouver en lui rien qu’éveillât ses souvenirs, puis reporta son attention sur son potage puis sur la porte du restaurant, qu’il surveillait aussi impatiemment que Dupont, au dehors, surveillait l’entrée principale, et apparemment, avec aussi peu de succès.

Voilà bien, se dit Lanyard, ce qui avait attiré Dupont si précipitamment à Lyon. Il avait dû recevoir la nouvelle, probablement par un télégramme, que le comte était venu à Lyon pour attendre quelqu’un. Et Lanyard éprouva la ferme conviction que le personnage convoqué à ce rendez-vous devait être l’auteur du cambriolage commis au château de Montalais.

Il se mit donc à surveiller le comte, et se promit une soirée intéressante.

Mais à mesure que le temps passait, le regard inquiet du comte allait à la porte pour revenir avec désappointement à son assiette. Sa main, qui, trop fréquemment, portait le verre à ses lèvres, tremblait. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Ses efforts pour fixer son attention sur un journal du soir étaient vains. Et cependant les nouvelles ne manquaient pas d’intérêt. Car Lanyard se procura un exemplaire de la même feuille, et il apprit qu’Ève avait loyalement tenu sa promesse. Une brève dépêche de Millau parlait de la disparition simultanée d’André Duchemin et des bijoux de Mme de Montalais, et ajoutait que la police s’occupait activement de l’affaire.

Incapable de subir plus longtemps la croissante tension de ses nerfs, de Lorgues demanda l’addition et quitta le restaurant. Lanyard activa son repas rapidement, et arriva dans le vestibule de l’hôtel assez tôt pour voir de Lorgues régler sa note à la caisse et l’entendre ordonner à un porteur de tenir prêt son bagage pour le rapide d’une heure douze pour Paris. Il ajouta que si quelqu’un venait d’ici là demander le comte de Lorgues, on l’envoyât chercher au café.

Lanyard crut devoir l’y suivre. Il passa tout le reste de cette soirée, dont il s’était promis tant d’intérêt, à regarder Dupont et le nabot qui avaient les yeux rivés sur de Lorgues, dont l’angoisse secrète devenait intolérable. Et les quantités de whisky-sodas consommées par le malheureux gentilhomme témoignaient de sa fébrile inquiétude.

À minuit il était plus qu’à moitié ivre et tout à fait désemparé. Une demi-heure plus tard il acheva son huitième whisky-soda et d’un pas aussi digne que mal assuré, regagna le vestibule de l’hôtel.

Aussitôt Dupont et son acolyte, tous deux visiblement émus par leurs libations, payaient et quittaient le café.

Lanyard retourna à sa chambre pour prendre le sac de voyage qu’il venait d’acheter, et se mit en route vers la gare, à pied, avec sous le bras un paquet correctement enveloppé de papier gris. En traversant la Saône, il s’arrêta au milieu du pont comme pour méditer sur la beauté de la nuit. Quand il se remit en route, le paquet de papier gris emportait allègrement au fil de l’eau les restes mortels d’André Duchemin, c’est-à-dire sa défroque abandonnée.

Dans la gare de Perrache, Lanyard assista aux adieux touchants du nabot et de Dupont. Il fut peu surpris de voir que, en fin de compte, le premier n’allait pas à Paris cette nuit : c’était à l’intention de Dupont seul qu’il s’était donné tant de tracas pour effectuer l’échange des places réservées.

Quand le comte de Lorgues déboucha dans le hall, à la suite d’un porteur chargé de colis, Dupont s’arracha aux étreintes de son cher ami. Lanyard à son tour arriva à la gare avec eux, et il put constater que Dupont avait réussi à se faire placer dans la même voiture que de Lorgues. Ce qui démontrait qu’il ne voulait pas le perdre de vue.

Fatigué, Lanyard gagna son propre compartiment dans la voiture voisine et se coucha. Malgré sa lassitude il n’était pas trop mécontent de sa journée, et se promettait de reprendre la chasse le lendemain matin.

Mais il n’était pas de ces gens qui dorment dans les trains. Malgré sa lassitude il se réveillait chaque fois que le rapide s’arrêtait. Il se réveilla à Dijon, à quatre heures du matin, et de nouveau à Laroche, vers six heures un quart. Là, en mettant la tête à la fenêtre pour regarder le nom de la gare, il fut surpris de voir l’épaisse silhouette d’Albert Dupont qui s’éloignait en traversant les rails, après être descendu du train à contre-voie !

Il ne fallait pas songer à s’habiller et se mettre à sa poursuite, même si c’eût été prudent. Lanyard, dépité, en voulait à Dupont de lui avoir donné toute raison de croire qu’il allait jusqu’à Paris. Que diantre cet animal pouvait-il bien avoir à faire à Laroche ? Était-ce encore au comte de Lorgues qu’il en voulait ? Ce dernier serait-il donc aussi descendu du train ! Ou bien…

Il y avait quelque chose de sinistre dans l’allure furtive de ce Dupont qui s’éloignait, et Lanyard en éprouva un frisson d’horreur.

Ce jour-là, les journaux de Paris publièrent une nouvelle sensationnelle qui reléguait au second plan le vol des bijoux de Montalais : dans un compartiment qu’il avait occupé seul dans le rapide de nuit à partir de Lyon, on avait trouvé un homme égorgé, ses vêtements lacérés, ses valises éventrées.

Hasard ou intention, tout indice manquait pour identifier la victime.

CHAPITRE XIII

ATHÉNAÏS

Ce même jour vers midi, à Londres, le gentleman que Lanyard désignait le plus souvent dans sa pensée sous le nom de Wertheimer, déchiffrait un message chiffré. Le mépris de son expéditeur pour le coutumier laconisme télégraphique était bien caractéristique, et l’identifiait encore mieux que les initiales tenant lieu de signature :

 

Cher ami,

Veuillez avertir Préfecture Police sans révéler votre source d’information, que l’inconnu trouvé assassiné dans rapide arrivé gare Lyon 8 h. 30 ce matin a logé hier hôtel Terminus, Lyon, sous nom comte de Lorgues. Durant soirée entière avant prendre train il fut suivi par deux apaches, dont un Albert Dupont ayant retenu couchette pour Paris même voiture que de Lorgues, mais qui a quitté train à Laroche 6 h. 15. Assassinat seulement découvert à l’arrivée Paris. En retour de cette occasion que je vous donne d’obliger la Préfecture, rendez-moi un service. Je désire en qualité d’étranger visiter Paris la nuit mais suis caractère timide et crains m’aventurer seul dans l’obscurité. Pour me tranquilliser il ne faudrait rien moins que la société d’une aimable dame bien renseignée, de discrétion éprouvée. Si vous pouvez me recommander par télégramme à quelqu’un de ce genre, pour ce soir, je vous serais reconnaissait. Je présume que vous avez appris que votre vieil ami Duchemin, à présent disparu, est soupçonné d’avoir emporté les bijoux de Mme de Montalais, château de Montalais, près Millau. Il compte sur votre discrétion pour garder secret de son innocence jusqu’à nouvel avis. Paul Martin de passage ici Hôtel Chatam. Amitiés.

M. L.

 

Un télégramme de Londres, adressé à M. Paul Martin, Hôtel Chatham, Paris, lui fut remis tard dans la soirée :

 

Préfecture alertée. Merci bien. Cordiaux regrets pour réussite Duchemin à éviter prison. Pas tranquille pour lui aussi longtemps qu’il restera en liberté. Comprends parfaitement votre crainte circuler seul dans l’obscurité Confie donc votre vertu dans Paris à Mlle Athénaïs Rénaux, vénérable célibataire que je vous prie respecter comme ma sœur. Vous souhaite agréable soirée intellectuelle.

W.

 

Le ressouvenir de cette terrible vérité qu’il n’est jamais bien prudent de badiner avec l’humour d’un Anglais provoqua en Lanyard une crise d’appréhension. Pour l’en guérir, il ne fallut rien moins que la réception d’un petit-bleu pendant qu’il s’habillait pour dîner.

 

Cher monsieur Martin,

Vous êtes tout à fait gentil de vous être rappelé votre promesse de m’inviter à dîner la première fois que vous viendriez à Paris. Puisque vous me laissez le choix, voulez-vous au Ritz, à 7 h. ½ ? Dans le cas où vous n’auriez pas la mémoire des physionomies (il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus) je serai en toilette noire, et j’aurai un éventail de plumes couleur feu.

Toujours vôtre

Athénaïs Rénaux.

 

Avec vingt-cinq minutes de retard à peine Mlle Athénaïs Rénaux, une grande et jolie fille de très bonne mine et merveilleusement habillée, fit son apparition dans le hall du Ritz et ses yeux s’arrêtèrent sur M. Paul Martin, à l’instant où celui-ci, renseigné par la toilette noire et l’éventail de plumes, se levait pour l’accueillir. Elle illumina son visage d’un charmant sourire, qui découvrit les plus belles dents du monde, et s’en fut devant Lanyard, la main tendue.

— Paul ! s’écria-t-elle. Que je suis contente ! Il y a des siècles… Et vous avez si bonne mine ! Vous n’avez pas changé du tout.

Le ton de sa voix, exactement calculé, ni assez haut ni assez bas pour attirer plus qu’une attention passagère, conquit Lanyard, et il traduisit son admiration en s’inclinant devant la jeune femme :

— Et vous, Athénaïs, toujours exquise, mais aujourd’hui… Vraiment, je ne vous ai jamais vue plus jolie.

— Quel flatteur ! répliqua-t-elle.

Cependant elle embrassa d’un regard les autres occupants du hall et reporta les yeux sur Lanyard avec un léger battement de-cils, imperceptible pour tout autre que lui, signifiant qu’elle n’apercevait personne susceptible de nuire à leur tranquillité.

Lanyard avait déjà conféré avec le maître d’hôtel sur le menu et retenu les places où sa compagne et lui s’installèrent sur le côté de la salle, un peu à l’écart.

Dès qu’ils furent assis dans un isolement momentané, la jeune femme, sans cesser de sourire, demanda :

— Vous avez reçu un télégramme cet après-midi ?

— Oui, mademoiselle. Et vous ?

— Bien entendu… puisque je suis ici. Puis-je voir le vôtre ?

D’un geste gai elle lui passa sa dépêche de Londres et prit la sienne en échange.

Le chiffre habituel du S. S. B. leur était familier à tous deux, et ils parcoururent les textes comme si ceux-ci eussent été libellés en français ou en anglais.

Lanyard lut :

Veuillez vous mettre, à dater de ce soir et pour la durée de son séjour à Paris, à la disposition de Paul Martin, Hôtel Chatham, utopique mais inoffensif et de grande utilité pour nous. Il paraît se préoccuper d’une affaire probablement sans aucune chance de réussite, sinon il ne s’y intéresserait pas. Veuillez faire de votre mieux pour lui permettre de sortir vivant de France le plus tôt possible.

La fille riait en rendant le télégramme à Lanyard et reprenant le sien.

— Agréable soirée intellectuelle ! Oh ! quelle désolation ! Mon pauvre Paul ! Vous avez dû vous sentir découragé.

— Oui, au début.

Une légère ride de perplexité s’ébaucha sur le joli front d’Athénaïs.

— Paul ! Il n’est pas possible que vous parliez le français si bien et que vous soyez Anglais !

— Je vous assure que je suis Français de cœur et d’esprit.

Elle soupira d’aise.

— Quelle agréable perspective. Et voilà l’homme aux ordres duquel je suis priée de me mettre… Quels sont les ordres de monsieur ?

— D’abord : de flirter avec moi comme à présent… c’est-à-dire outrageusement.

— Même si vous me rendez la chose si difficile ?

— Et puis, de perdre une soirée en ma société.

— Vous tenez absolument à ce qu’elle soit perdue ?

— Cela reste à voir.

— Et que faisons-nous de cette soirée d’une valeur si incertaine ?

— Nous finissons de dîner ici. Nous bavardons un moment dans le hall en fumant des cigarettes si vous voulez, ou si nous ne voyons rien de mieux à faire nous allons au spectacle. Et puis vous me prendrez par la main, s’il vous plaît, mademoiselle…

— Et alors ?

— Vous me conduirez de côté et d’autre, sans jamais oublier que l’intérêt que je prends à ces distractions est purement platonique, et me montrerez comment Paris s’amuse à présent. Vous ferez semblant de boire beaucoup plus qu’il n’est bon pour vous et de vous amuser comme vous ne l’avez pas fait souvent. Si je découvre de l’intérêt en des gens que je puis rencontrer par hasard, vous aurez la bonté de me dire qui ils sont et… les autres détails concernant leurs mœurs et coutumes.

— Si je les connais.

— Mais je suis sûr que vous connaissez tous ceux qui méritent d’être connus à Paris, Athénaïs.

— Alors… si je ne me trompe pas en supposant que vous cherchez une personne déterminée… qui est-ce que vous cherchez dans Paris après minuit ?

— L’une quelconque de plusieurs personnes.

— Je les connais peut-être. Vous gagneriez du temps en me donnant leurs noms.

— C’est vous maintenant qui me demandez de risquer de perdre une agréable soirée. Mais ainsi soit-il. Le comte de Lorgues ?

Mlle Rénaux ne broncha pas.

— La comtesse de Lorgues ?

La jeune femme secoua la tête.

— Ces noms sont probablement fictifs, expliqua Lanyard.

— Si vous pouviez me décrire les personnages, peut-être…

— Inutile, je le crains. Ils n’ont rien de très remarquable ni l’un ni l’autre. Et un signalement de l’un et de l’autre s’appliquerait probablement à une vingtaine de gens du même genre. Ensuite connaissez-vous un homme qui s’appelle Phinuit… j’ignore le prénom… un Américain ?

— Non.

— M. Whittaker Monk, de New-York ?

— Le millionnaire ?

— C’est fort possible.

— Il a fait sa fortune dans les munitions, je crois… À moins que ce ne soit dans les pétroles.

— Alors vous le connaissez ?

— Je l’ai rencontré une nuit, ou plutôt un matin, il y a quelques semaines, avec une joyeuse société qui s’est jointe à la nôtre au Pré-Catelan.

— Et va-t-on toujours au Pré-Catelan pour traire les vaches quand on a passé la nuit à courir les établissements, mademoiselle ?

Elle acquiesça, et Lanyard soupira :

— C’est donc vrai : l’homme vieillit, ses ridicules jamais.

— Un bizarre individu quelque peu stupide.

— Pardon, mademoiselle ?

— Je pensais à M. Whittaker Monk.

— Bizarre, je vous l’accorde. Mais stupide, non. Un homme maigre, long comme un jour sans pain, avec une figure qui ressemble à un masque grotesque de tragédie…

— Mon cher Paul, dit Athénaïs Rénaux, celui qui vous a renseigné s’est moqué de vous. Whittaker Monk est un petit gros, et il a la physionomie la plus banale du monde.

— Alors il semblerait, commenta Lanyard, que j’ai bien fait de télégraphier à Londres pour avoir un mentor. Partons d’ici, si vous voulez bien, et tâchons d’oublier ma honte dans les boissons fortes et les danses dissolues d’une époque dégénérée.

CHAPITRE XIV

LE DIAMANT RAYE LE DIAMANT

Lanyard et Athénaïs Rénaux s’étaient attardés à dîner, à prendre le café et à fumer des cigarettes d’un accord tacite, si bien que, au moment où Lanyard se leva, il était presque trop tard pour se rendre au théâtre et encore un peu trop tôt pour la tournée des Grands-Ducs. En outre, il faisait trop chaud pour songer à un music-hall.

Ils tuèrent donc encore une heure aux Ambassadeurs, où ils furent assez heureux pour trouver de bonnes places et où le spectacle n’imposa aucune fatigue à leur intention. De plus l’assistance, bien qu’hétérogène, était suffisamment bien mise et bien élevée pour laisser à une belle dame et à son cavalier l’agréable persuasion qu’ils étaient quasi livrés à eux-mêmes dans une aimable réunion de civilisés sceptiques et discrets.

Mais il en fut de même partout où ils allèrent ce soir-là ; et ils allèrent pour ainsi dire partout. Mlle Rénaux avait beaucoup de relations. Dans les établissements où ils faisaient une apparition elle ne manquait pas d’être saluée par quelque connaissance. Malgré cela on les laissait généreusement à eux-mêmes.

Lanyard ne pouvait s’en plaindre. La vérité est que, en dépit de sa préoccupation, il prenait grand plaisir à la société d’une femme d’un genre sinon unique du moins nouveau à son expérience.

Jeune, belle, cultivée et intelligente, Athénaïs Rénaux aurait dû logiquement soumettre l’amour d’un homme supérieur. Mais ce n’était pas le cas. Elle en fit l’aveu à Lanyard dans un moment de gravité qui donnait plus de relief à la grâce de son badinage.

Ce fut chez Maxim que Paul Martin, cédant aux instances de sa compagne, accepta pour la première fois de danser un tango avec elle.

— Notre dernière danse ensemble, peut-être… qui sait ? dit-elle en se levant.

Il eut en elle une partenaire exquise. Affectant d’être lasse, elle semblait par moments prête à s’abandonner comme un fardeau dans les bras de son cavalier, mais se redressait toujours juste à l’instant de tomber, avec un ressort étonnant pour sa frêle et mince personne.

Soudain, il vit ses cils se relever sur des yeux où à la gaieté se joignait un avertissement, et elle lui glissa du coin des lèvres :

— Attention, Paul ! Jouez bien la comédie comme moi ! Nous dansons trop bien pour ne pas attirer les regards. Si je ne me trompe, il vient d’entrer quelqu’un à qui vous vous intéressez. Non, ne regardez pas encore, rappelez-vous seulement que nous sommes follement amoureux, vous et moi, et que je n’ai cure qu’on s’en aperçoive.

Sans avoir l’air de remuer les lèvres, Lanyard demanda :

— Qui ?

De la même manière, elle répondit :

— Ne parlez pas ! Dansez seulement.

Il obéit et se livra, au rythme de la danse.

Sur un accord éclatant la musique se tut. En regagnant leur table. Lanyard et sa compagne furent arrêtés au passage par une femme qui, avec deux cavaliers, était restée debout auprès de la porte du restaurant. Parmi la rumeur des conversations qui reprenaient, sa voix nette lança :

— Athénaïs ! C’est moi… Liane.

En entendant prononcer son nom, Athénaïs s’était retournée avec un sursaut de surprise parfaitement jouée qu’elle traduisit bien vite en un petit cri de joie. Une jeune femme, somptueusement parée, se jeta dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues, puis se tourna à demi vers Lanyard.

Des lueurs de malice brillèrent sous la curiosité évidente de ses yeux violets. Lanyard comprit qu’il était reconnu.

Il s’inclina profondément tandis que la jeune femme, tapotant le bras d’Athénaïs avec un éventail incrusté de diamants, demandait :

— Présentez-moi tout de suite, ma chère, ce monsieur qui danse le tango de si divine façon.

Prévenant Athénaïs, Lanyard répliqua avec un sourire spirituel :

— Aurais-je donc la malchance de n’être pas reconnu de Mme la comtesse de Lorgues.

Aux côtés d’une autre femme qu’Athénaïs Rénaux il eût hésité à tenter une offensive aussi hardie. Mais il avait confiance dans l’intelligence de sa partenaire. Elle reçut cette annonce que sa recherche venait d’être couronnée de succès, sans autre témoignage qu’un regard intrigué.

— Madame la comtesse ?… murmura-t-elle.

— Mais monsieur se méprend, balbutia l’autre, se mordant la lèvre.

— Il faut vraiment que je sois bien stupide ! s’excusa Lanyard.

— Mais c’est Mme Delorme, dit Athénaïs… M. Paul Martin.

Liane Delorme ! Ces syllabes venaient de rompre le sortilège magique qui avait enchaîné la mémoire de Lanyard depuis qu’il avait rencontré cette femme au café de l’Univers à Nant. Un grand flot de lumière envahit son intelligence, mais il n’eut pas le temps de tirer parti de cette révélation. Liane Delorme fut prompte à engager la riposte.

— Il est étrange que monsieur ait pu croire qu’il m’avait déjà vue sous le nom de… Comment disiez-vous ?… Mais qu’importe ! Car maintenant que je le regarde de plus près, je cherche où, moi aussi, j’ai bien pu rencontrer monsieur… Martin, dites-vous ?… je ne sais trop quand… Mais Paul Martin ? Il faudrait donc que monsieur ait plusieurs noms.

— Il semble donc que mademoiselle et moi nous sommes tous deux dans l’erreur. C’est moi qui y perds.

— Il n’est pas trop tard pour réparer cette perte, monsieur, reprit Liane Delorme. À coup sûr deux personnes tellement possédées du regret de ne s’être jamais vues l’une l’autre ne doivent pas tarder à faire plus ample connaissance. Chère Athénaïs, invitez-nous donc à nous asseoir à votre table.

La jeune femme présenta ses cavaliers : MM. de Bernonville et Le Brun, deux jeunes gens parfaitement insignifiants, d’une excellente éducation et apparemment riches. Le champagne moussa dans les verres. Dès que l’orchestre eut attaqué une autre danse, Athénaïs s’éloigna aux bras de M. Le Brun. Liane jeta un regard autour d’elle, répondit aux salutations de quelques amis, et donna ses ordres à de Bernonville.

— Allez inviter Angèle à danser. Elle reste là toute seule. D’ailleurs, je veux infliger mes confessions à M. Martin.

Avec une parfaite docilité, de Bernonville s’éclipsa.

— Eh bien, monsieur Duchemin !

— Eh bien, madame la comtesse ?

Liane but une gorgée de champagne, regardant avec ironie Lanyard par-dessus le bord de sa coupe.

— Alors, vous vous êtes enfin arraché à la charmante société du château de Montalais.

— Comme vous voyez.

— C’est une longue visite que vous avez faite au château, mon cher.

— Madame la comtesse est bien renseignée, riposta Lanyard, flegmatiquement.

— On sait ce qu’on sait.

— On a eu le malheur d’être blessé par un assassin, daigna expliquer Lanyard.

— Un assassin !

— Le même apache qui a attaqué avec d’autres les excursionnistes de Montalais à Montpellier-le-Vieux.

— Et vous avez été grièvement blessé ?

Lanyard acquiesça froidement :

— Comme vous savez.

Liane Delorme affecta de ne pas entendre.

— Et les dames du château, interrogea-t-elle… Elles vous étaient sympathiques, à coup sûr ?

— Elles ont été fort obligeantes pour moi… J’ai passé au lit près de trois semaines.

— Mais quelle atrocité ! Et cet apache ?…

— Il court encore.

— Oh ! la police !… Quelle aventure ! Mais… Liane enfonça de nouveau son nez dans sa coupe et regarda Lanyard d’un air de mystérieuse entente. Reposant sa coupe, elle reprit : Mais, pas sans compensations, dites, cher ami ?

— Cela dépend du point de vue, mademoiselle !

— Oh ! Oh ! Il y a donc plusieurs manières d’envisager la chose ?

— Certes, fit Lanyard avec son plus gracieux sourire. On peut, par exemple, songer que j’ai guéri assez vite pour être à Paris cette nuit et vous retrouver sans perdre de temps.

— Je suis flattée que vous m’ayez fait l’honneur de désirer me trouver cette nuit ?

— Ne dépréciez pas la puissance de vos charmes, mademoiselle. Qui donc, vous ayant vue une fois, pourrait ne pas souhaiter vous revoir ?

— C’est un compliment ?

— Non, certes.

— Dois-je donc comprendre que vous me faites la cour ?

Lanyard prononça froidement :

— Non.

Ce qui lui valut un nouveau sourire d’approbation secrète.

— Quoi donc, alors, cher ami ?

— Dites-vous bien qu’on peut souvent rêver l’inaccessible sans aspirer à l’obtenir.

— L’inaccessible ? répéta Liane d’une voix mélodieuse. Quel triste mot, monsieur !

— Il veut dire ce qu’il veut dire, mademoiselle.

— Non, monsieur, il veut dire ce que vous voulez lui faire dire. Vous devriez réviser votre vocabulaire.

— C’est vous qui me flattez, maintenant. Et où est ce cher M. Monk ce soir ?

La jeune femme se répandit en désolation fort bien jouée :

— Ah ! monsieur ! J’en suis désolée, inconsolable. Il est parti !

Lanyard ouvrit de grands yeux.

— M. Monk ?

— Hé oui ! Il a quitté la France, il est retourné dans sa barbare Amérique, avec sa superbe auto, son bon cœur et tous ses millions !

— Et cet excellent Phinuit ?

— Lui aussi.

— Depuis combien de temps ?

— Il y aura demain huit jours qu’ils se sont embarqués à Cherbourg. Il y a une semaine que je n’aie ri !

Lanyard compatissant tira une bouteille du seau à glace et remplit le verre de sa compagne.

— Acceptez, mademoiselle, toute l’assurance de ma profonde sympathie.

— Vous avez du cœur cher ami, dit-elle, en buvant.

— Et il est tout à votre service.

Liane renifla et se tamponna le nez avec un ridicule petit simulacre de mouchoir de poche.

— Ainsi soit-il, dit-elle d’une voix larmoyante, bien qu’elle eût les yeux secs… Une cigarette.

Lanyard en conclut que l’orage était passé. Il lui tendit son étui à cigarettes, puis du feu, se demandant ce qui allait suivre. L’incident qu’il avait des raisons d’attendre ne pouvait manquer de se produire, il s’agissait de savoir quand. Mais rien ne pressait : Athénaïs, trouvant en Le Brun un excellent danseur, se servait de ce prétexte pour rester sur le parquet et laisser Lanyard terminer sans l’interrompre une conversation dont elle devinait fort bien la haute importance.

Quant à de Bernonville, il était trop bien élevé pour songer à revenir avant d’y être invité par Liane Delorme.

— N’importe, c’est merveilleux, murmura cette dernière, pensive, de rencontrer une telle compréhension chez quelqu’un qu’on voit pour la première fois.

— Ah ! mademoiselle ! protesta-t-il avec tristesse… Il me semble que vous oubliez bien facilement…

— Que nous nous sommes rencontrés auparavant ?

— Euh… oui.

— Je tiens à faire échange de bons procédés. J’ai déjà oublié que j’ai rendu visite au château de Montalais. Comment me rappeler, dès lors, que j’ai rencontré un certain monsieur…

— Duchemin ?

— Je ne connaissais pas l’existence de ce nom… je vous le jure !… avant de le voir imprimé aujourd’hui.

— Imprimé ?

— Vous ne lisez donc pas les journaux ?

— Pas tous, mademoiselle.

— J’ai vu dans Le Matin d’aujourd’hui, ce singulier nom de Duchemin, dans un télégramme de Millau, disant qu’une personne de ce nom, invitée du château de Montalais, a disparu sans prendre congé de ses hôtes.

— Il est à supposer qu’il a pris quelque chose d’autre ?

— Ni plus ni moins que la fameuse collection des bijoux Anstruther, propriété de Mme de Montalais, née Anstruther.

— Mais j’arrive du château de Montalais, et je suis à même de vous assurer que ce pauvre Duchemin est injustement accusé.

— Ho ! ho !

— Vous ne me croyez pas ?

— Je pense que vous devez être le meilleur ami de ce M. Duchemin.

— J’avoue que j’ai pour lui la plus grande affection.

— Vous ne pouvez guère être un juge impartial…

— Il n’en est pas moins vrai qu’il n’a pas volé les bijoux.

— Alors dites-moi qui les a pris.

— Malheureusement pour Duchemin, cela reste un mystère.

— Je dirais plutôt heureusement pour lui.

— Ce serait le calomnier.

— Mais pourquoi, s’il est innocent, a-t-il pris la fuite ?

— Parce qu’il savait, je suppose, qu’il serait immanquablement accusé, et qu’il s’est souvenu de ce mot célèbre : « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l’abri de la justice. »

— Savez-vous ce que vous allez me faire croire ? Qu’il n’était pas aussi innocent, que vous l’affirmez.

— Ne pourriez-vous pas m’expliquer ?

— J’ai le soupçon que M. Duchemin était coupable d’intention. Mais quand il en est venu à exécuter cette intention, il s’est aperçu qu’on l’avait devancé.

— Vous êtes trop fine pour moi. Je n’aurais jamais pensé à cela.

— Il aurait été plus sage de rester et de se disculper. La fuite est un aveu de culpabilité.

— Peut-être ne s’en est-il avisé que quand il était trop tard.

— Et maintenant rien ne peut plus le blanchir. Comme c’est triste pour lui ! Un simple hasard qui le mettrait en présence d’un ennemi, un mot glissé à la préfecture, ou au plus proche agent de police et en une heure le voilà à la Santé.

— Pauvre garçon ! fit Lanyard avec un hochement de tête funèbre.

— Moi aussi, j’ai pitié de lui, déclara la jeune femme. Monsieur, contrairement à mes préventions, votre confiance en M. Duchemin m’a gagnée. Je suis convaincue qu’il est innocent.

— Comme vous êtes bonne !

— Cela me rend heureuse d’avoir si bien oublié ma rencontre avec lui. Je ne pense pas que je le reconnaîtrais si je le retrouvais ici, même dans ce restaurant, même assis à côté de moi.

— C’est vous, mademoiselle, qui avez maintenant le cœur grand et généreux.

— Comme nous nous comprenons ! Monsieur, croyez-moi. Il faut que nous nous voyions davantage.

— Ce serait pour moi un grand honneur.

— Je vous offre mon amitié.

— Je serais bien ingrat de la refuser. Mais une question : les gens ne vont-ils pas jaser ?

— Quoi ! fit-elle ébahie. Comment jaser ? Que peut-on dire de plus sur Liane Delorme ?

— Ah ! reprit Lanyard… mais sur madame la comtesse de Lorgues ?

— Que dites-vous ? Est-il possible que vous vous mépreniez ainsi ? De Lorgues n’est rien pour moi.

— Je m’en doutais.

— Comme nos deux noms ont une certaine analogie, cela m’amuse de jouer à la comtesse. Et ce jeu divertit aussi nos amis.

— Il est réellement comte ?

— Qui sait ? C’est le titre que nous lui avons toujours connu.

— Hélas ! soupira Lanyard, en penchant sur sa coupe une mine assombrie.

La tête penchée, il sentit que sa voisine l’interrogeait du regard. Il ne dit rien, mais secoua la tête.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle vivement. Vous savez quelque chose concernant de Lorgues ?

— N’avez-vous pas appris ? répliqua-t-il, en levant les yeux avec surprise.

— Appris ?…

Il la vit frappée de crainte, et comprit que ses suppositions étaient justifiées. Tout le jour elle avait attendu de Lorgues, ou un mot de lui, tout le jour et toute cette nuit. On pouvait deviner que son inquiétude et sa préoccupation n’avaient cessé de s’accroître d’heure en heure. Cette évidence se trahissait dans son attitude haletante.

Mais Lanyard n’avait pas de pitié pour elle. Il la connaissait depuis longtemps, elle et le mal qu’elle avait fait. Il croyait encore entendre résonner à ses oreilles les phrases par lesquelles, sans ambiguïté possible, elle l’avait menacé de le livrer à la police s’il ne consentait pas à une sorte d’alliance avec elle, à une collaboration dont la nature eût été nécessairement plus déshonorante qu’un simple pacte de mutuel silence.

À dessein il tarda de répondre jusqu’au moment où, perdant patience, elle lui saisit le bras d’une main fébrile.

— Qu’y a-t-il ? Pourquoi me regardez-vous comme cela ? Pourquoi ne me dites-vous pas… si vous savez quelque chose…

— J’hésitais à vous donner une émotion, Liane.

— Ne vous occupez pas de moi. Qu’est-il arrivé à de Lorgues ?

— C’est dans tous les journaux du soir… Mystérieux assassinat dans le rapide de Lyon.

— De Lorgues ?…

Lanyard inclina la tête. La femme s’effondra contre la muraille, livide sous son maquillage.

— Vous le savez ?

— Je voyageais à bord de ce rapide, et j’ai vu le cadavre avant qu’on ne l’emportât.

Liane Delorme fit effort pour parler, mais elle n’émit qu’un son rauque entre ses lèvres desséchées. Elle prit sa coupe et la trouva vide. Lanyard s’empressa de la remplir. Elle but d’un trait. Puis, elle resta sans voir, le regard perdu dans le vide, étrangère à tout ce qui l’entourait, et les ravages des ans apparurent sur sa figure où l’artifice seul entretenait l’illusion de la beauté. Lanyard détourna les yeux.

Au delà de la rangée de tables qui le séparait du parquet de danse il vit Athénaïs Rénaux passer avec Le Brun au rythme alangui d’une valse. La jeune femme fixait avec un étonnement stupéfait la voisine de Lanyard. Celui-ci, haussant les sourcils, jeta un coup d’œil significatif vers la porte. Un signe imperceptible lui répondit avant que Le Brun eût entraîné Athénaïs vers le milieu du parquet, où d’autres couples les enveloppèrent.

Liane Delorme se ranima brusquement.

— L’assassin ? demanda-t-elle… A-t-on un indice ?

— Je crois que l’on a son signalement, mais il a disparu.

— Mais vous, mon ami… vous, que savez-vous ?

— Autant que n’importe qui, je pense…

— Racontez-moi.

En peu de mots, Lanyard lui raconta tout : le comte de Lorgues découvert à Lyon, l’inquiétude qu’il manifestait, et son attente vaine, les apaches qui le guettaient à la porte du café, la couchette retenue par l’un d’eux dans la même voiture que lui, la fuite à contre-voie de l’assassin présumé à Laroche, la découverte du cadavre, à l’arrivée à Paris.

Absorbée, les yeux absents, les lèvres pincées, la femme l’écoutait. De temps à autre seulement elle faisait un geste. Quand il eut fini, elle posa la question :

— Vous dites qu’on a le signalement de l’assassin ?

— Ne vous l’ai-je pas communiqué ?

— Mais la police ?…

— Pensez-vous ? La jeune femme lui jeta un regard étonné. Voyons, mademoiselle, pensez-vous vraiment que l’ex-André Duchemin désire avoir avec la police plus de rapports qu’il n’est strictement indispensable ?

— Vous verriez de sang-froid un pareil crime rester impuni ?

— Plutôt que de passer le restant de mes jours en prison ? Certainement ! Mais, vous qui êtes une amie de de Lorgues, qui vous empêche d’aller à la Préfecture ?… J’aimerais toutefois que vous ayez la délicatesse de ne pas prononcer mon nom.

Mais Lanyard ne courait aucun risque à faire cette proposition. Il savait bien que Liane Delorme n’irait pas trouver la police.

— Ah ! songea-t-elle amèrement… Si seulement nous savions le nom de ce sinistre individu !

— Nous le savons.

— Vous dites : nous… monsieur ?

— Moi du moins, je connais un des nombreux noms de l’assassin.

— Et vous hésitez à me le dire !

— Pas du tout. Non, mais un effort de mémoire…

Lanyard prit un temps, et parut s’abîmer dans la réflexion, mais en réalité, il préparait le coup et s’apprêtait à juger de son effet. Puis, claquant des doigts comme pour dire : Je le tiens ! il annonça brusquement :

— Albert Dupont !

Évidemment ce nom ne disait rien à la jeune femme ; elle eut une moue déçue.

— Mais c’est un nom quelconque !… Puis pensivement : Vous avez entendu son compagnon l’appeler ainsi au café ?

— Non, mademoiselle, mais j’ai reconnu Albert Dupont en la personne de ce drôle quand il est monté dans le train à Combe-Redonde, où, sans qu’il me reconnût, j’ai fait tout le trajet avec lui jusqu’à Lyon.

— Vous l’avez reconnu ?

— Je crois bien.

— Quand l’aviez-vous vu ?

— D’abord quand je me suis battu avec lui à Montpellier-le-Vieux, puis quand il a tenté de me tuer aux abords de Nant. C’était le chauffeur fugitif du château de Montalais.

— Mais, qu’est-ce qu’il voulait donc à de Lorgues ?

— Si vous voulez bien me le dire, il n’y aura plus de mystère dans cette sinistre affaire.

La jeune femme resta songeuse un moment.

— S’il s’en était pris à vous, je comprendrais encore…

Il entrevit le coup d’œil oblique qu’elle lui jeta, lourd d’interrogation muette.

Mais la valse avait pris fin, Athénaïs et Le Brun revenaient vers eux en se frayant un chemin parmi les tables.

L’interruption n’aurait pu être plus opportune. Lanyard était désireux de s’en aller. Il avait appris de Liane Delorme tout ce qu’il pouvait raisonnablement espérer d’apprendre. Il savait qu’elle et de Lorgues avaient eu des intérêts communs dans l’affaire qui avait amené ce dernier à Lyon. Il venait de constater par le témoignage de ses propres sens que la nouvelle de l’assassinat lui avait causé une grande émotion. D’après le même témoignage il était prêt à jurer que, quelque rôle qu’elle eût pu jouer dans le vol, elle ne savait rien d’Albert Dupont, du moins sous ce nom, et elle ignorait qu’il eût été chauffeur au château de Montalais.

Pourtant Lanyard avait appris encore une chose : Liane le soupçonnait d’en savoir plus qu’il ne lui en avait dit. Mais il n’était pas fâché qu’elle le crût. Cela lui donnait des droits à sa considération. Elle devrait désormais se défier de lui, mais elle ferait ses efforts pour ne pas perdre le contact avec lui.

Athénaïs, qui venait de s’arrêter auprès de la table, dit avec un sourire aussi las que charmant :

— Allons-nous-en, je vous prie, Paul, et ayez l’obligeance de me reconduire chez moi ! J’ai tellement dansé que je ne tiens plus debout.

Ennuyée par la perspective de perdre Lanyard de vue si tôt, Liane Delorme se ressaisit.

— Vous rentrez ? protesta-t-elle avec vivacité. Si tôt ! Ma chère, à quoi pensez-vous ?

— Je n’ai cessé de me dépenser toute la journée, expliqua doucement Athénaïs. Je suis à bout de forces.

— Allons ! reprit Liane. Encore un peu de champagne…

— Non, merci, très chère. Ma tête tourne déjà. Je dois partir. J’espère que cela ne vous gêne pas ?

Mais cela gênait Liane, et le vin qu’elle avait bu ne lui laissait pas assez de sang-froid pour dominer son humeur.

— Si ça ne me gêne pas ? répliqua-t-elle vivement. Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? C’est ton affaire, et non la mienne. Mais moi je ne m’en vais pas encore. Du champagne, Fred. Il y a encore, Dieu merci, des gens qui savent vivre !

CHAPITRE XV

ADIEU

Le temps s’était gâté, au cours des dernières heures. Il pleuvait quand Lanyard et Athénaïs Rénaux sortirent de l’établissement, et le seul véhicule que le chasseur réussit à leur procurer était un de ces vieux fiacres honteux qui ne font leur apparition qu’après minuit.

Les rues désertes défilaient sous l’averse, au claquement des fers du cheval. Pensivement rencogné dans le fond de la voiture, Lanyard se taisait.

— Mais dites-moi, mon cher Don Juan, s’écria enfin Athénaïs. Est-ce que toutes vos conquêtes vous inspirent une pareille mélancolie ?

— Mes conquêtes ?

— Vous sembliez très bien vous entendre avec Liane Delorme.

— Pardon. Si je suis sentimental, c’est parce que de vieux souvenirs se sont réveillés en moi cette nuit, des souvenirs de mon passé parisien.

— Un passé dans lequel, sans doute, Liane a joué un rôle ?

— Un rôle très épisodique, Athénaïs… Mais est-ce que par hasard vous me feriez l’honneur d’être jalouse ?

— Peut-être… Mais parlez-moi de Liane, si ce n’est pas un secret.

— Oh ! C’était il y a longtemps. Il m’arriva d’être où je n’avais pas le droit d’être. C’était assez mon habitude, alors. Et je découvris dans l’appartement d’autrui une jeune fille, presque encore une enfant, qui était en train d’essayer de se suicider. Vous imaginez bien que je l’en empêchai… Par la suite, car de ce temps-là j’avais quelque influence dans certains milieux, je lui procurai une place de choriste aux Variétés. Elle adopta un nom de théâtre : Liane Delorme. Et voilà tout. Comme vous voyez, ce fut très simple.

— Et elle vous en a été reconnaissante ?

— Pas à l’excès. Elle s’est montrée tout à fait normale sous ce rapport-là… Mais depuis lors, qu’est-elle devenue ? Le savez-vous ? Je suis resté si longtemps en exil.

— Mais vous savez comment Liane est montée en grade, et que de choriste aux Variétés, elle est devenue premier sujet de music-hall.

— Je suis au courant.

— Au comble de ses succès elle s’est retirée, déclarant qu’elle avait assez travaillé, gagné assez d’argent. Mais elle a continué à fréquenter certains… milieux, à avoir des amitiés intéressées. Elle compte dans ses relations quelques-uns des plus hauts personnages d’Europe. Ainsi elle est devenue peu à peu ce qu’elle est aujourd’hui. – Athénaïs Rénaux devint sombre. – La femme la plus dangereuse du continent.

— Dangereuse… Comment ?

— Avide, rapace, sans scrupules et corrompue, et mystérieusement puissante. Elle a une étrange influence en haut lieu.

— Chantage ?

— Qui sait ! Cette influence a été assez forte, en tout cas, pour l’empêcher d’être fusillée pendant la guerre. J’avais pour mission de la surveiller. On la soupçonnait en Angleterre d’être en relations avec l’ennemi. J’ai découvert que c’était parfaitement exact. Je sais que l’Angleterre a fait de vigoureuses représentations au gouvernement français à son sujet. J’ai connu personnellement deux jeunes officiers qui se sont fait sauter la cervelle à cause d’elle, l’un d’eux dramatiquement sur le seuil de sa porte… Et malgré tout, jamais elle n’a été inquiétée… Ah, monsieur, je vous assure que je ne connais que trop bien cette femme.

La voix d’Athénaïs tremblait d’indignation.

— Voilà donc comment vous l’avez connue, répliqua Lanyard comme s’il ne s’intéressait pas à autre chose. Je me demandais…

— Oui, nous avons été amies intimes… presque… pour un temps. Ce n’était pas très, très joli, mais j’accomplissais mon devoir. Puis Liane fut prise de soupçons et notre amitié se refroidit. Une nuit où j’échappai à des apaches je reconnus dans cet attentat la main de Liane. Je savais trop de choses. Elle avait peur. Elle avait raison. Mais elle ne se doutait pas à quel point j’étais renseignée. Si elle l’avait su, il y aurait eu une seconde agression du même genre à laquelle je n’aurais pas échappé… Depuis, l’armistice est venu, et elle a eu d’autres chats à fouetter…

— Je pense, conseilla Lanyard, que vous feriez bien de vous méfier d’elle, Athénaïs, après cette nuit-ci. En vous voyant avec moi, elle a dû être confirmée dans ses soupçons que vous appartenez au S. S. B.

— J’y songerai, dit avec calme la jeune femme. Merci, cher ami… Mais qu’est-ce que vous faites là ? Qu’est-ce que vous regardez ?

Le fiacre venait de contourner la masse sombre de la Trinité, et Lanyard s’était pour la troisième fois retourné sur les coussins, pour inspecter la rue Pigalle par la petite lucarne d’arrière.

— Comme je le pensais ! (Il laissa la languette de cuir retomber sur la vitre et se rassit.) Liane se défie de moi, soupira-t-il avec désolation.

— Nous sommes suivis ?

— Par une auto non éclairée, probablement une des voitures particulières qui attendaient quand nous sommes sortis.

— J’ai un revolver, offrit Athénaïs, d’un ton positif.

— Vous avez été plus prudente que moi.

Lanyard garda quelques minutes un silence pensif tandis que le fiacre cahotait par la rue Saint-Lazare, puis il jeta un coup d’œil par la lucarne.

— Pas d’erreur possible, annonça-t-il… Et tout est désert.

— À quoi pensez-vous donc, monsieur ?

— Mais naturellement à vous débarrasser d’un compagnon encombrant et peut-être dangereux.

— Vous voulez peut-être sauter à bas et vous mettre à courir, répliqua Athénaïs, vous n’êtes qu’un nigaud. Vous n’iriez pas loin avec cette auto à vos trousses… Tranquillisez-vous, nous ne sommes plus bien loin de mon appartement.

— Mieux vaudrait sans doute vous y déposer d’abord…

— Pas de ça, monsieur Paul ! Rappelez-vous que je suis spécialement chargée de veiller sur votre vie pour la durée de votre séjour à Paris. D’ailleurs mon appartement est un discret petit pied-à-terre à deux issues. Et dès qu’ils croiront vous avoir « logé » pour la nuit, il est plus que probable qu’ils ne posteront même pas une sentinelle, mais qu’ils fileront faire leur rapport. Vous pourrez alors vous esquiver quand vous voudrez…

Il la considéra, et eut un moment d’indécision, auquel elle mit un terme par un petit rire.

— Oh ! vous n’avez pas besoin de penser tellement à ma réputation. Si l’on n’avait jamais rien dit de pis de moi…

Lanyard sourit à son tour, plein d’indulgence, et lui serra la main.

— Je vous remercie, dit-il.

Il se détourna vers la lucarne.

— Toujours sur la piste, annonça-t-il. Mais ils ont allumé leurs feux à présent.

Le cheval s’arrêta soudain et un peu plus tard repartit sous le fouet, emportant la guimbarde cahotante et laissant Lanyard délesté du prix de la course et du pourboire.

Athénaïs était déjà à la porte, et sonnait pour avoir le cordon. Lanyard s’empressa de la rejoindre, mais il était encore au milieu du trottoir qu’une auto débouchait du coin du boulevard Haussmann, tout près, et s’avançait rapidement vers eux, paraissant fouiller la rue de l’éclat de ses yeux blancs.

La porte s’ouvrit. La jeune femme poussa le battant et s’enfonça dans les ténèbres. Lanyard s’attarda encore un instant. La voiture ralentissait, et le réverbère laissa voir nettement un bras masculin accoudé sur l’appui de la portière, mais le visage qui épiait au-dessus de ce bras demeurait indistinct.

— Venez, monsieur.

Lanyard entra et referma la porte. Une main prit la sienne et l’emmena dans l’obscurité. Ce fut une halte au bout de quelques pas. Une clef grinça dans une serrure, la main l’entraîna de nouveau, une seconde porte se referma derrière lui.

— Nous sommes chez moi, dit une voix dans l’obscurité.

— On pourrait allumer.

— Attendez. Par ici.

La main le guida jusque dans une chambre de grandeur modérée, puis l’arrêta encore. Des anneaux de cuivre cliquetèrent doucement sur une tringle, les lourds rideaux d’une fenêtre s’entre-bâillèrent, et, pénétrant par la trouée la clarté d’un réverbère fit surgir le profil de la jeune femme.

— Vous voyez…

Il pencha la tête vers la rue. Regardant entre les rideaux il vit l’auto s’arrêter non au bord du trottoir mais au milieu de la chaussée devant la maison. Le bras de l’homme restait toujours accoudé sur le cadre de la portière. Le pâle ovale de la figure qui le surmontait demeurait vague. Brusquement l’un et l’autre disparurent, une portière claqua de l’autre côté de la voiture, et celle-ci, après un moment d’attente, se remit en route et s’évanouit, laissant la rue apparemment vide de toute présence humaine.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Ont-ils pris quelqu’un avec eux ?

— Au contraire, mademoiselle.

— Alors qu’est-il devenu ?

— Dans l’ombre de la porte en face. Ne voyez-vous pas le noir plus dense de sa silhouette dans le coin, de ce côté ? Et là… Oh ! le maladroit !

L’homme caché dans l’embrasure de la porte avait bougé, allongeant une main hors de l’ombre et un reflet de réverbère miroita sur le cadran de sa montre-bracelet.

— Cela suffit, dit Lanyard, en refermant les rideaux. Il ne sera pas difficile de tromper la surveillance de ce novice.

La jeune femme ne répondit pas. Elle faisait pour le moment si peu de bruit qu’il aurait presque pu se croire seul. Mais dans cette chambre muette il l’entendait respirer tout près de lui sur un rythme rapide qui dénotait une agitation que le son de sa voix confirma quand elle répondit à son inquiet :

— Mademoiselle ?

— Je suis là.

— Est-ce qu’il y a quelque chose ?

— Non… non. Il n’y a rien.

— Vous êtes fatiguée ?

— Oui, je suis un peu lasse. Mais cela n’a pas d’importance.

— Voulez-vous avoir l’obligeance de faire de la lumière et de me donner une lampe de poche ?

— Il vaut mieux qu’on ne voie pas de lumière. Un simple rayon filtrant à travers les rideaux, et nous serions trahis. Attendez.

Un bruit de pas légers, assourdis par un tapis, de hauts talons tapotant sur un parquet découvert, le raclement d’un tiroir qu’on tire… Elle revint et lui remit une petite lampe de poche nickelée.

— C’est tout ? demanda-t-elle.

— L’adresse de Liane, si vous la connaissez.

Athénaïs donna un numéro et le nom d’une avenue peu éloignée. Lanyard en fit la remarque.

— Oui, vous pouvez y être à pied en moins de cinq minutes. Et puis ?

— Montrez-moi la sortie. Ainsi vous me mettrez à même de vous remercier de mon mieux en vous laissant vous reposer.

Après un temps de silence, la jeune femme dit :

— Donnez-moi la main.

Mais elle ne la serra plus comme précédemment. La prise de ses doigts était légère, impersonnelle. Lanyard se laissa guider par elle à travers l’obscurité jusque dans une autre chambre, puis dans un bref corridor, et de là dans une troisième pièce, où elle le laissa un moment.

Il perçut de nouveau un claquement d’anneaux de rideaux… Le vague rectangle violacé d’une fenêtre apparut dans les ténèbres, sur lesquelles la silhouette de la jeune femme se détachait vaguement. Un châssis s’entr’ouvrit sans bruit, l’air humide de pluie pénétra dans l’appartement. Athénaïs lui glissa dans la main une clef.

— Cette fenêtre ouvre sur une cour, à un mètre cinquante du sol. Dans le mur juste en face vous trouverez une porte. Cette clef l’ouvre. Refermez la porte derrière vous, et à la première occasion débarrassez-vous de la clef. J’en ai plusieurs autres. Vous vous trouverez dans un couloir qui mène à l’entrée de l’immeuble situé sur le derrière de celui-ci, face à la rue voisine. Demandez le cordon au concierge comme si vous étiez un visiteur attardé quittant l’un des appartements. Il ne fera pas de difficultés pour vous ouvrir… Je crois que c’est tout.

— Pas tout à fait. Il me reste à tenter l’impossible, à vous prouver ma reconnaissance, Athénaïs, autrement que par de simples paroles banales.

La voix de la jeune femme répondit avec une étrange émotion :

— Ne me remerciez pas… Allez, mon cher ami, et bonne chance… Mais faites-moi une promesse.

— Tout ce que vous me demanderez, Athénaïs…

— C’est de ne jamais revenir, à moins que vous n’ayez besoin de moi.

Restée seule, elle posa un front brûlant contre un carreau de la fenêtre, attentive à suivre l’ombre de Lanyard qui s’éloignait dans l’obscurité de la cour au-dessous, et qui se perdit dans les ténèbres du mur opposé.

CHAPITRE XVI

LA MAISON D’ASPASIE

L’hôtel particulier de Liane se dressait à l’angle des avenues de Friedland et des Champs-Élysées. Un hôtel des plus modernes, d’une richesse insolente.

Blotti sous un porche de l’autre côté de l’avenue, Lanyard étudiait la demeure et constatait non sans dépit que son projet serait difficile à réaliser, malgré son vif désir de jeter un coup d’œil à l’intérieur de cette maison à l’insu de ses occupants.

Une lourde grille de bronze ouvragé se dressait devant le grand portail. La porte latérale de service était protégée de façon analogue. De solides barreaux garnissaient toutes les fenêtres du rez-de-chaussée.

Lanyard porta son attention sur le premier étage. Là toutes les fenêtres s’ouvraient sur de petits balcons à rampe de fer forgé. Lanyard s’avisa que les crémones ne résisteraient pas à des efforts persuasifs, à condition d’escalader un de ces balcons. Et cela n’offrait guère de difficulté pour un homme de son agilité et de sa force. Les murs étaient faits de larges blocs de pierre avec des rainures horizontales entre chaque assise. On n’eût pu demander de meilleurs échelons. Quatre ou cinq mètres à grimper. L’affaire de deux minutes, à condition de n’être pas dérangé. Le quartier semblait profondément endormi. Durant les cinq minutes qui s’étaient écoulées depuis que Lanyard s’était blotti dans l’entrée pas une auto n’était passée, aucun pas n’avait troublé le silence, nul autre bruit n’avait frappé son attention qu’un lointain beuglement de trompe d’auto à deux notes venant des abords de l’Arc de Triomphe. Mais on ne pouvait compter sur la prolongation indéfinie de ce calme. Déjà les premières lueurs de l’aube pâlissaient le ciel par-dessus le profil des toits. Il suffisait qu’une personne éveillée vînt regarder à une fenêtre voisine pour entraîner la perte de l’aventurier.

Malgré tout il fallait courir ce risque.

Prêt à quitter sa cachette et à traverser vivement l’avenue, il avait déjà choisi son point d’attaque et fixé la tactique à suivre, quand il s’arrêta et se recula dans l’ombre. Il se passait quelque chose dans l’hôtel d’en face.

Un homme venait d’ouvrir la porte de service et se postait derrière la grille de bronze. La demi-obscurité ainsi que les barreaux de métal qui le cachaient à demi rendaient sa silhouette indistincte.

Au bout de quelques instants d’attente, la grille s’entrebâilla de quelques centimètres, l’homme se glissa dans l’ouverture et s’arrêta de nouveau pour examiner la rue. Puis, vivement, comme alarmé, il se retira, referma Ia grille, et disparut, tirant derrière lui la porte de service.

Lanyard à l’écoute ne perçut aucun cliquetis de pêne. Évidemment l’individu avait négligé de clore la grille. Peut-être avait-il pareillement oublié d’assujettir la porte. Mais que faisait-il ? Pourquoi cette apparition furtive, pourquoi cette retraite si brusque et précipitée ?

Soudain Lanyard perçut le ronflement d’une puissante auto. Puis la voiture elle-même apparut, une superbe limousine qui venait de l’avenue de Friedland. Devant l’hôtel d’angle elle stoppa. L’auto était à peine arrêtée que Liane Delorme sauta à bas et courut vers la maison. En même temps un des deux battants du grand portail se replia vers l’intérieur, et un valet accourut pour ouvrir la grille.

Liane escalada le perron. Le valet referma grille et porte tandis que la limousine s’éloignait. Elle ne s’était pas arrêtée une minute entière. Quinze secondes plus tard, l’avenue et l’hôtel retombèrent dans le silence.

À son tour Lanyard s’approcha de la grille qui céda silencieusement. Le bouton de la petite porte tourna sans bruit. Il franchit le seuil et s’enfonça dans un vestibule non éclairé, sans refermer complètement la porte, par précaution en cas de retraite précipitée.

Jusque-là tout allait bien. Il chercha dans sa poche la lampe électrique, puis brusquement se blottit dans un coin et se fit tout petit. Des pas résonnaient de l’autre côté de la cloison. Il attendit, inquiet, retenant le souffle.

Un pêne cliqueta, et à environ trois mètres de distance une porte étroite s’ouvrit. Un valet en livrée entra, portant un flambeau électrique, bâilla et, sans regarder ni à droite ni à gauche, quitta la pièce d’un pas lourd. À l’autre bout du long vestibule une porte se referma, et Lanyard se remit en chasse.

La porte par où le valet venait d’entrer dans le vestibule donnait accès à une spacieuse antichambre séparant l’entrée d’une salle à manger qui, sous la lampe électrique, apparaissait richement meublée. D’un côté s’élevaient les marches d’un escalier. Lanyard les escalada avec l’agilité silencieuse d’un chat.

Le premier étage était en grande partie occupé par un salon, un boudoir, et une bibliothèque, toutes pièces meublées avec une sorte de magnificence incohérente et sans goût, à en juger par le rais discret de la lampe.

Des lumières brillaient à l’étage au-dessus et on percevait une rumeur de voix féminines, coupée de silences soudains. Lanyard conjectura que la femme de chambre déshabillait Liane, cérémonie susceptible de prendre un temps considérable avec une femme de l’âge et du caractère de Liane, qui tenait à conserver à ses charmes un semblant de fraîcheur. Lanyard comptait de quinze minutes à une heure avant le départ de la femme de chambre. Dix minutes de plus, et Liane devait être endormie.

Décidé à s’armer de patience, il cherchait une cachette, quand un changement dans le ton de la conversation entre maîtresse et servante se manifesta par une élévation soudaine d’une octave dans la voix de cette dernière qui protestait et à qui Liane répliquait avec une colère autoritaire.

Désireux de savoir ce qui se passait, Lanyard monta l’escalier du second aussi vite et aussi discrètement qu’il avait grimpé celui du premier. Il écouta. Liane avait déjà réduit la femme de chambre à la soumission et la morigénait.

— Et pourquoi ne me suivriez-vous pas en Amérique ? disait-elle. C’est votre amoureux, n’est-ce pas, qui vous a mis cette idée dans la tête ? Dites-lui de ma part que le jour où vous quitterez mon service sans mon consentement, il s’en repentira.

— C’est très bien, madame. Je ne dis plus rien. Je vous suivrai.

— Je le crois certes bien, que vous me suivrez ! Vous étiez folle de penser le contraire ! Donnez-moi ma boîte à bijoux… la grande, en acier, avec la serrure américaine.

— Madame prend donc tous ses bijoux ? fit la femme de chambre, tout en circulant dans la pièce.

— Mais naturellement. Je les emballe cette nuit avant de me coucher.

— Et nous partons demain, madame, à quelle heure ?

— Peu importe, l’essentiel est d’arriver à Cherbourg pour minuit. Je me déciderai peut-être à faire le voyage en auto… Et maintenant vous pouvez aller.

— Bonne nuit, madame.

— Bonne nuit, Marthe.

Lanyard redescendit comme une ombre jusqu’à l’étage au-dessous, et se réfugia dans un recoin obscur du grand salon, d’où il apercevait le vestibule.

La femme de chambre descendit, portant un flambeau électrique, comme le valet. Les rayons projetés sur son visage faisaient jouer sur ses traits comme un sourire sardonique.

Elle acheva de descendre. Un pêne cliqueta au rez-de-chaussée et la porte de service se referma doucement. Lanyard sortit de sa cachette. Il lui fallait tuer le temps, car Liane passerait au moins encore une demi-heure à s’occuper de ses bijoux. L’idée lui vint que la bibliothèque mériterait d’être explorée. Non qu’il espérât y découvrir les bijoux Montalais cachés dans le coffre qui devait probablement s’y trouver. Mais il ne coûtait rien de s’en assurer.

Certain d’être averti au besoin par son ouïe, qui était très sensible en temps normal et, quand il se livrait à ce genre d’occupation, d’une acuité presque surhumaine, il se mit à la besogne avec sang-froid, et dès son premier pas trouva une lampe de lecture portative munie d’un long cordon souple dont il tourna l’interrupteur.

Déposant la lampe sur le parquet et ajustant son abat-jour de façon à diriger sa lumière au milieu d’un buffet qu’il avait repéré dès l’abord, il vit une clef sur la serrure.

« C’est trop de chance, se dit-il. La grille et la grand’porte pour commencer, et maintenant celle-ci, toute prête… »

Il tourna la clef. Le coffre-fort qui apparut derrière la porte et que la maîtresse de la maison jugeait à coup sûr inviolable, n’était cependant pas d’un modèle capable d’opposer une bien longue résistance à la virtuosité d’un spécialiste comme l’ex-Loup Solitaire. Celle-ci ne s’était pas rouillée par le manque d’exercice, et au bout de dix minutes la combinaison avait été reconstituée et le coffre ouvert.

Mais les compartiments ne renfermaient rien d’intéressant pour quelqu’un dont le but était de retrouver les bijoux Montalais. Le coffre, de fait, ne contenait que des documents.

« Des lettres d’amour ! » songea Lanyard avec une grimace de dédain.

Puis il s’avisa que peut-être des objets de réelle valeur se cachaient derrière ces liasses de papiers. Il choisit au hasard un compartiment et le vida de plusieurs paquet de lettres, tous proprement entourés de ficelles ou de faveur fanée et lisiblement catalogués. Le compartiment ne contenait rien d’autre. Mais il eut le regard arrêté par un nom de grand personnage inscrit sur l’un des paquets. En lisant la suscription il releva les sourcils d’un air intéressé. Lanyard se demanda si par hasard il ne tenait pas là dans sa main un moyen de soumettre cette femme a sa volonté.

Tout à coup il avança la main vers l’interrupteur et éteignit la lumière, d’un réflexe provoqué par le coup sourd d’une chaise renversée sur le parquet d’au-dessus.

Des bruits de lutte suivirent comme si Liane se fût mise à danser sans musique avec un partenaire au pied pesant. Puis un gémissement…

Les mains de Lanyard agirent si rapidement que, tout en se relevant, il referma le coffre, brouilla la combinaison, ferma la porte du buffet et mit la clef dans sa poche.

Cette fois Lanyard grimpa l’escalier sans se préoccuper du bruit qu’il faisait. Néanmoins, ses gestes n’eurent rien de maladroit ni de bruyant. Il arriva sans avoir été entendu sur le palier d’au-dessus.

Il s’arrêta et d’un coup d’œil jeté dans la chambre vit Liane Delorme vêtue d’un peignoir, agenouillée et portant les mains à sa gorge, qu’entourait un gros foulard de soie fortement noué. La strangulation faisait son œuvre. Liane avait la figure déjà violacée, les yeux prêts à sortir des orbites, la langue tirée entre des lèvres tuméfiées.

Un genou massif se plantait entre ses omoplates. Les bouts du mouchoir étaient tenus par les mains musculeuses d’Albert Dupont.

CHAPITRE XVII

CHEZ LIANE

On conçoit que même un étrangleur de métier puisse éprouver une fierté professionnelle devant de l’ouvrage bien fait. Dupont ricanait tellement absorbé que Lanyard put le surprendre par derrière, lui faire lâcher prise, et l’envoyer voltiger au loin d’un coup à assommer un bœuf qui le renversa contre une chaise longue d’où il glissa sans connaissance sur le parquet.

Dupont mis ainsi pour un temps hors de combat, Lanyard s’occupa de Liane, dont l’état exigeait un secours immédiat.

Le mouchoir serré autour de son cou s’était relâché. Lanyard l’enleva, mit la victime sur le dos, lui releva la tête avec des coussins, puis allongea le bras, par-dessus son corps, prit sur la table un flacon de parfum violent, et avec le contenu lui frictionna le visage et la poitrine.

Au bout d’un moment la femme eut un frisson, soupira profondément et ouvrit des yeux vagues. Lanyard lui tapota la main comme on console un enfant et lui dit d’un ton rassurant :

— Tout va bien maintenant, Liane. Tenez-vous tranquille. Vous serez remise dans une minute.

Alors il se tourna vers Dupont qu’il convenait de mettre hors d’état de nuire.

Depuis sa chute, l’apache n’avait pas fait un mouvement. Il semblait à peine respirer Lanyard lui enfonça sans trop de douceur le bout du pied dans les côtes, mais ce fut peine inutile. L’individu ne réagit pas et resta entièrement inerte, comme mort.

Fronçant les sourcils, Lanyard se pencha sur le corps pour y chercher des signes de vie. Avec une brusquerie inconcevable, Dupont montra qu’il était bien vivant. Un bras s’allongea telle une liane flexible, s’enroula étroitement autour du cou de Lanyard et, rabattant sa tête, lui ensevelit la figure dans les plis d’une chemise malodorante. En même temps le corps massif de Dupont se souleva comme par prodige, et après quelques sursauts, s’abattit sur Lanyard.

D’un effort désespéré ce dernier se releva, empoignant à son tour l’adversaire, et les deux hommes se mirent à lutter avec furie. Les coups résonnaient sourdement sur les chairs, et à mesure que les péripéties du combat les entraînaient à travers la chambre, les fauteuils, la chaise longue, les tables se renversaient sous les ruades. Des bibelots précieux de porcelaine et de cristal, des lampes, des vases furent projetés sur le sol et réduits en miettes.

Contrainte de s’écarter pour n’être pas foulée aux pieds, terrifiée, la jeune femme réussit à se mettre debout et s’enfuit de côté et d’autre. À peine s’était-elle blottie contre un mur, que le tourbillon des deux lutteurs enlacés venait l’en déloger. Une fois elle alla buter entre eux deux, et avant que Lanyard fût parvenu à la repousser de côté, Dupont s’était dégagé et avait extrait un revolver de ses vêtements.

Le premier coup de feu fracassa le miroir de la table de toilette. S’efforçant de viser mieux, le bandit ajusta l’arme. Mais la balle laboura le plafond tandis que Lanyard en désespoir de cause recourait à l’art de la savate, et d’un magistral coup de pied réussissait de justesse à faire sauter le revolver des mains de Dupont.

Privé ainsi de son dernier espoir, l’apache fit volte-face et s’enfuit, en renversant un lourd fauteuil sur les pieds de son poursuivant. Lanyard ne put l’éviter, buta dans le meuble, et tandis que Dupont s’engouffrait dans l’escalier et dégringolait les marches quatre à quatre, s’abattit sur le parquet.

Il se redressa sur les genoux et retomba épuisé. Alors Liane courut vers l’escalier et se penchant tira dans le noir les quelques cartouches qui restaient dans l’automatique de Dupont. Mais elle ne fit que précipiter la fuite de l’apache. Il était déjà au premier étage que Lanyard n’avait pas encore réussi à se relever. Le dernier coup de feu et le claquement de la porte cochère furent presque simultanés.

Haletant, la tête appuyée sur l’avant-bras, Lanyard reprenait haleine. Liane Delorme fit volte-face et courut à la fenêtre. Elle se retourna bientôt, s’effondra dans un fauteuil, et d’un air désemparé considéra l’homme étendu à ses pieds.

— Il est parti, dit-elle d’une voix défaillante. Je l’ai vu dans l’avenue… Il titubait.

L’amertume de l’échec et de la défaite empoisonnait les pensées de Lanyard à tel point qu’il se désintéressait complètement de tout le reste. Depuis des minutes il avait oublié Liane Delorme quand elle lui passa les bras sous les épaules et essaya de le soulever du parquet. Il la considéra d’un œil morne, et vit qu’à son tour elle lui adressait le même sourire confiant et rassurant dont il avait accueilli son retour à la conscience.

— Allons ! fit-elle… Redressez-vous et buvez ceci. Vous avez besoin de reprendre des forces.

Ce n’était que trop vrai. Il avait la gorge brûlante et sèche, un goût de vieux cuir dans la bouche. Il sentait dans sa blessure des élancements de feu, et il eut beau serrer les dents, il ne put retenir un gémissement. Il changea de couleur et Liane s’écria :

— Mais vous souffrez !

Il s’efforça de sourire.

— Ce n’est rien. Cela va passer…

Elle lui soutint les épaules ; il but une longue gorgée de whisky. Il crut absorber l’élixir de vie dans sa pure quintessence.

— Tous mes remerciements, mademoiselle…

Il alla pour se lever, mais Liane l’en empêcha.

— Non, reposez-vous encore un peu… Il me semble, mon cher ami, que je vous dois la vie.

— Il me le semble aussi, concéda-t-il. Mais une dette de ce genre s’oublie vite, n’est-ce pas ?

— C’est un reproche que vous me faites ?

— Non, mademoiselle, pas à vous, mais au cœur humain. Nous sommes tous semblables, je pense.

— Si, insista la femme, le reproche est pour moi. Vous songez : « Elle a oublié que, sans moi, elle serait morte depuis longtemps. Ce service-ci aussi, elle l’aura vite oublié. » Mais vous vous trompez, mon ami. Il est vrai que le recul des années avait quelque peu obscurci ma mémoire. Mais l’aventure de cette nuit a vivifié ce souvenir. Et un souvenir réveillé ne s’efface jamais plus.

— On le dit.

— Vous n’avez pas confiance en moi ! fit-elle amèrement.

Lanyard eut un sourire las.

— Qu’importe, dit-il ! Nos chemins s’écartent tellement l’un de l’autre !

— Ils peuvent se réunir.

Elle répondit à son regard perplexe par un regard qui semblait déborder de tendresse. Il secoua la tête comme pour chasser une idée importune et grotesque, et eut un sourire épanoui.

— C’était fameux ce que vous m’avez fait boire ! déclara-t-il. Laissez-moi me lever.

La douleur lui larda le flanc à nouveau, mais il se mit debout et parvint à contenir ses plaintes. Mais quand il essaya de marcher il vacilla et fut bien aise de se laisser aller dans le fauteuil vers lequel la femme le guida. Puis elle lui apporta un second whisky, lui mit une cigarette entre les lèvres, prit une chaise pour elle-même, et s’installa près de lui.

— Cela va mieux ? demanda-t-elle.

Il répondit par un acquiescement vague.

— … La blessure que cet animal m’a faite il y a un mois…

— Quel animal ?

— Votre étrangleur de tantôt, Liane. Hier l’assassin de de Lorgues, précédemment ex-chauffeur du château de Montalais : Albert Dupont.

Elle eut un mouvement de terreur.

— Mon Dieu ! Qu’est-ce que je lui ai fait pour qu’il en veuille à ma vie ?

— Que lui avait fait de Lorgues ?

Elle détourna les yeux, resta un moment perdue dans ses pensées, hésita à parler, mais retint les confidences qui allaient franchir ses lèvres.

— Non : je ne comprends pas du tout, dit-elle. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Lanyard ébaucha un haussement d’épaules, comme pour dire qu’il n’en savait pas plus qu’elle.

— Mais comment est-il entré ? Je n’avais pas le moindre soupçon que je n’étais pas seule jusqu’au moment où ce foulard…

— Naturellement !

— Et vous, mon ami ?

— Je l’ai vu entrer et je l’ai suivi.

C’était la stricte vérité : Lanyard ne doutait plus que Dupont ne fût l’homme qui avait guetté à la porte de service. Mais il ne voulait pas dire toute la vérité à Liane. Elle avait beau être aussi reconnaissante que possible, elle n’en restait pas moins… Liane Delorme.

— Je vais vous raconter. Mais peut-être saviez-vous qu’il y avait des agents de la sûreté dans le restaurant, cette nuit ?

Liane fit un signe négatif. Ses yeux de violette étaient pareils à des lacs de candeur.

— C’est regrettable, sans quoi vous auriez pu me dire qui nous avait suivis.

— Vous avez été suivis ?

Et elle osait lui reprocher de manquer de confiance en elle ! La minute lui parut amusante.

— Nous avons été suivis, je vous assure, reprit Lanyard avec gravité. Un homme ou deux, je ne sais combien, dans une auto de ville. Quand Mlle Rénaux m’eut persuadé de chercher un asile dans son appartement… qui sait ce qu’ils projetaient… un homme descendit de l’auto et s’embusqua dans une porte en face.

— Alors vous croyez que quelqu’un de la préfecture a reconnu en vous Duchemin ?

— Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que j’ai été filé. Franchement, je pense que Paris n’est pas sain pour moi.

Lanyard s’arrêta pour boire son whisky-soda. Il en profita pour chercher dans son imagination les moyens d’enjoliver son récit :

— Nous attendîmes jusqu’à il y a environ une demi-heure. L’espion en fit autant. Alors Mlle Rénaux me fit sortir par un passage secret. Je me mis en route vers mon hôtel, le Chatham. Il n’y avait pas un taxi disponible, vous le comprenez. Bientôt je me retournai et vis que j’étais de nouveau suivi. Pour m’en assurer, je me mis à courir. L’espion courut après moi. Je fis un détour et revins sur mes pas dans tout ce quartier, et réussis enfin à le semer. Puis je pris par cette avenue-ci, espérant trouver un taxi à l’Étoile… Tout à coup je vois Dupont. Il traversait la chaussée, se dirigeant vers cet hôtel-ci… Il ne me reconnaît pas, mais accélère le pas et s’introduit par l’entrée de service… À ce propos, si j’étais vous, Liane, je ferais dans la matinée passer un mauvais quart d’heure à mon personnel. La grand’porte et la grille n’étaient pas fermées. Je suis certain que Dupont ne s’est pas servi de clef. Quelqu’un de la maison a été négligent… ou pire. Dans sa hâte, Dupont laisse la porte comme il l’a trouvée. Je réfléchis un moment. Il me paraît qu’il n’est pas entré ici dans un bon dessein. Je rejoins l’individu à l’intérieur… L’état de cette chambre dit le reste.

— Cela n’a pas d’importance.

La femme embrassa les ruines de son boudoir d’un regard apathique, mais qui s’anima en se tournant vers Lanyard.

— Mon ami, comme je voudrais vous témoigner ma reconnaissance !

— Ce serait facile, repartit Lanyard simplement, sans la quitter des yeux.

— Comment cela ?

— Aidez-moi à laver mon honneur. Vous savez que je ne suis plus ce que j’étais à Paris… quand vous m’avez connu tout d’abord. Vous savez que j’ai renoncé à tout cela. Des années j’ai lutté pour combattre cette mauvaise renommée dont jadis je me délectais. À présent je suis accusé de deux forfaits.

— Deux !

— Deux en un, et je ne sais pas trop lequel est le plus grand : celui d’avoir volé ou celui d’avoir violé l’hospitalité et la confiance de ces bonnes dames du château de Montalais. Je n’aurai plus de repos tant qu’elles me croiront coupable… et non seulement elles, mais tous mes amis de France et d’Angleterre. Ainsi donc, Liane, si vous croyez me devoir quelque chose, aidez-moi à retrouver les bijoux Montalais.

Liane Delorme se redressa sur son siège avec un geste d’impuissance. Et du ton dont une grande personne répond à un enfant qui demande l’impossible :

— Comment le pourrais-je ?

Et elle avait protesté de sa reconnaissance pour lui ! Il comprit qu’elle mentait. La colère se gonfla dans le cœur de Lanyard, mais il sut la contenir.

— Vous avez beaucoup d’influence, suggéra-t-il avec calme, ici à Paris, chez des gens de toutes classes. Un mot de vous par ci, une question par là, et cela m’aidera plus que toutes les forces de la Préfecture et de la Sûreté réunies. Vous le savez bien.

— Voyons, que je réfléchisse. (Elle regardait le parquet.) Il faut me laisser le temps. Je ferai mon possible, je vous le promets. Peut-être (elle rencontra son regard, mais elle avait de la ruse dans les yeux), peut-être ai-je déjà un plan dans l’esprit. Nous en reparlerons dans la matinée, quand j’aurai dormi un peu.

— Vous me rendez l’espoir. (Lanyard alla pour se lever, mais retomba, une grimace de douleur sur le visage.) Il va falloir que je prenne un taxi, dit-il à mi-voix. Et si vous voulez bien me prêter un manteau quelconque pour couvrir ces loques…

Le costume de soirée avait, en effet, beaucoup souffert dans la lutte avec Dupont.

— Mais croyez-vous que je vais vous laisser quitter cette maison… ainsi pour vous jeter dans les bras de la police… Vous ne me connaissez guère, monsieur Michaël Lanyard !

— Paul Martin, si cela ne vous fait rien.

— Les chambres d’amis sont là. (Elle désigna le devant de la maison au même étage.) Vous y trouverez tout ce qu’il faut pour passer une bonne nuit, et dans la matinée j’enverrai au Chatham chercher vos effets… Ou peut-être serait-il plus prudent d’attendre un peu et de nous assurer d’abord que la police ne guette pas là-bas votre retour. Mais dans ce cas il sera facile de vous procurer un costume convenable. En attendant nous serons arrivés à une entente.

— Vous me voyez tout heureux, Liane.

Et c’était assez vrai. Quels que fussent les projets de cette femme envers lui, elle ne faisait que jouer son jeu à lui en lui proposant de le garder chez elle. Il réussit à se lever du fauteuil, et accepta l’offre de son bras, mais hésita un moment.

— Mais vos domestiques…

— Eh bien, monsieur ?

— D’abord ils dorment solidement.

— Ils n’ont sûrement rien entendu. De plus, il leur est interdit de pénétrer ici sans être appelés.

— Mais le matin venu, Liane, quand ils verront ce désordre… Que vont-ils penser ?

— Ils n’auront pas le loisir de penser, promit Liane Delorme, quand je les questionnerai au sujet de cette porte ouverte.

CHAPITRE XVIII

FRÈRE ET SŒUR

L’orage était passé, un clair soleil de midi collaborait avec une jolie brise pour égayer les fenêtres de la chambre où Lanyard, en robe de chambre de soie, couché dans un lit somptueux, écoutait la rumeur de Paris en pleine activité et, muni d’un excellent cigare, envisageait paisiblement les suites de sa dernière aventure.

Bien remis par six heures de sommeil ininterrompu, rafraîchi par le bain et réconforté par un succulent déjeuner, il se sentait suffisamment d’aplomb.

Les journaux du matin étaient éparpillés sur les couvertures. Lanyard avait diligemment parcouru tout ce qu’ils narraient sur l’identification de l’homme assassiné dans le rapide de Lyon. Il n’y avait qu’une voix pour louer de ce haut fait les détectives de la Préfecture, ce dont Lanyard n’avait pas à se plaindre.

Quant au vol Montalais on n’en parlait même pas, et il en serait probablement de même tant que Duchemin n’aurait pas été arrêté ou les bijoux repris au voleur réel. Lanyard souhaitait presque que la première hypothèse se réalisât pour en finir, s’il ne lui était pas donné de jouer le principal rôle dans leur restitution.

Pour l’instant, une récapitulation des récents événements le portait à croire que, tout bien considéré, il avait fait quelques progrès vers son but.

Bien qu’à vrai dire il ignorât encore ce qu’il était advenu des bijoux Montalais, il avait accumulé quelques renseignements intéressants, à savoir :

Que Dupont avait quitté le voisinage du château de Montalais, après y être resté pendant plus d’un mois, pour un motif plus important que le plaisir d’assassiner au hasard un innocent ;

Que son attentat sur la vie de Liane Delorme vingt-quatre heures après l’assassinat du comte de Lorgues dénotait de sa part la conviction que tous deux étaient associés dans une entreprise contraire à ses intérêts propres ;

Qu’en dépit de son apparence brutale, Dupont était, par sa ruse aussi bien que par sa force, un adversaire avec qui il fallait compter ;

Que, comme Lanyard l’avait toujours soupçonné, la bande Monk était venue au château de Montalais non pas au hasard, mais suivant un dessein préalable dont le motif ultérieur ne s’était révélé qu’avec la disparition des bijoux… au grand désappointement de Dupont ;

Que les divers membres de la bande Monk avaient agi en entier accord d’étroite complicité. Auquel cas la personne que le comte de Lorgues avait compté retrouver à Lyon devait être Monk, Phinuit ou Jules ;

Que l’un de ces trois derniers avait été l’auteur effectif du vol. Et par la même occasion que Liane avait menti en affirmant que Monk et consorts s’étaient embarqués pour l’Amérique près d’une semaine avant le vol ;

Que Liane elle-même avait soudainement décidé de quitter la France pour aller en Amérique, par crainte de subir le sort du comte de Lorgues ;

Qu’elle devait donc avoir une certaine connaissance soit de l’identité de Dupont, soit des intérêts de celui qu’il représentait si habilement. Et qu’ainsi elle était mieux renseignée que ce pauvre de Lorgues. D’où il résultait que Liane jouait dans l’intrigue un rôle de premier plan, tandis que de Lorgues avait fait figure de simple comparse ;

Que même si cette femme était bien disposée envers Lanyard, elle était liée par des liens plus forts à d’autres, qu’elle devait ménager tout d’abord, et qui avaient peu de chance d’être aussi bien disposés qu’elle. Il fallait donc estimer en conséquence ses protestations d’amitié et de gratitude.

Pour l’instant, qu’avait-elle décidé de faire à l’égard de cet homme qui, en récompense de lui avoir sauvé la vie, l’avait ingénument priée de l’aider à retrouver les bijoux Montalais ?

D’autre part, puisque Lanyard avait entièrement décidé ce qu’il comptait faire dans tous les cas à l’égard de Liane, la décision de celle-ci n’importait guère. Quoi qu’elle pût être, il n’aurait pas de surprise.

C’est en quoi Lanyard se trompait. Liane était capable de le surprendre. Et il devait bientôt reconnaître qu’elle ne manquait ni de hardiesse ni d’audace.

Elle arriva en costume de voyage d’une sobriété qui contrastait avec ses habitudes.

— Eh bien, mon cher ami ! dit-elle gravement, en s’arrêtant auprès du lit.

— Il n’est pas trop tôt, répliqua Lanyard.

— J’ai craint que vous ne vous impatientiez, avoua-t-elle. J’ai eu beaucoup à faire… Et j’ai envoyé chercher de quoi vous vêtir. Vous n’avez plus que quelques minutes à attendre.

— Vous voulez dire que vous avez envoyé au Chatham prendre mes effets ?

— Mais certainement non, monsieur ! mentit Liane avec un effort visible. C’eût été trop imprudent. Il paraît que vous ne vous trompiez pas en pensant qu’on vous avait reconnu pour André Duchemin la nuit dernière. Des agents de la Sûreté ont monté la garde toute la nuit au Chatham, attendant votre retour… J’ai donc envoyé quelqu’un d’intelligent dans un magasin de confections. Votre habit de soirée nous a donné vos mesures.

— C’est fort aimable à vous, reprit Lanyard. Cependant, si vous vouliez avoir l’obligeance de dire à votre valet de chambre de me rapporter mon portefeuille et mes papiers…

La femme lui tendit les objets manquants.

— Les voici. Mais, demanda-t-elle avec un intérêt non feint encore que tardif, comment allez-vous aujourd’hui ?

— Oh ! tout à fait bien, je vous remercie.

— J’en suis heureuse. Vous vous sentez capable de voyager ?

Lanyard prit un air ennuyé.

— De voyager ? Mais on est si bien ici, et puisque la Préfecture ne peut soupçonner… Êtes-vous donc si pressée de vous débarrasser de moi, Liane ?

— Pas du tout. C’est mon désir et mon intention de vous accompagner.

— Eh bien, il faut espérer que le monde jugera cela sans trop de sévérité. Mais… excusez-moi de ne pas me lever… ne voulez-vous pas vous asseoir et m’expliquer de quoi il s’agit ?

— J’ai si peu de temps à moi, et tellement de choses à faire.

— Dois-je en conclure que nous nous mettons en route aujourd’hui ?

Malgré cela. Liane prit une chaise et accepta une cigarette.

— D’ici une heure. C’est-à-dire quand vous serez habillé.

— Et nous allons où, mademoiselle ?

— À Cherbourg, prendre le bateau pour New-York.

Heureusement il était dans le rôle de Lanyard de montrer de l’étonnement. Il lui en eût coûté de tenir secrète sa stupéfaction. Il se laissa retomber sur ses oreillers en esquissant des mains un geste vague, tandis que son respect pour Liane s’accroissait dans des proportions énormes. Elle avait réussi à le déconcerter au delà de toute expression.

Quelle ruse se cachait sous une telle apparence de bonne foi ? Elle ignorait qu’il connût son plan de quitter la France. Elle avait eu grand soin de le lui cacher. Et maintenant non seulement elle l’avouait ouvertement, mais elle l’invitait à l’accompagner !… Pourquoi ? Elle connaissait, car il le lui avait déclaré, son désir capital. Pas un instant il ne croyait que Liane Delorme quitterait la France en laissant derrière elle les bijoux Montalais. Lui faisait-elle l’injure de le croire incapable de flairer la présence des bijoux si jamais il se trouvait dans leur voisinage ?

Mais les suppositions étaient vaines. Liane était trop forte pour lui. Son intention se décèlerait quand elle le voudrait, pas avant, à moins qu’il ne l’amenât à se trahir par inadvertance.

— Mais, ma chère, pourquoi l’Amérique ?

— Vous m’avez demandé de vous aider, la nuit dernière ? Ne vous ai-je pas promis de faire ce que je pourrais ? Je ne suis pas de celles qui oublient leurs promesses. Vous m’avez attribué quelque influence dans le monde parisien. J’en ai usé. Ce que j’ai appris me permet de vous affirmer que les bijoux Montalais sont en route pour l’Amérique.

— Dois-je croire que vous faites ce voyage pour m’aider à les retrouver ?

— Que supposez-vous donc ?

— Je ne sais que penser. Je suis accablé, confus devant une telle générosité.

— Vous ne me connaissez pas. Mais vous allez me connaître mieux tout à l’heure.

— Je n’en doute pas. Mais si je dois m’embarquer pour l’Amérique aujourd’hui…

— Départ demain, de Cherbourg, à huit heures du matin.

— Eh bien, demain, alors. Mais comment vais-je faire viser mon passeport ?

— J’y ai veillé. Si vous voulez bien regarder vos papiers, monsieur, vous verrez que vous n’êtes plus Paul Martin, alias André Duchemin, mais Paul Delorme, mon frère invalide qui souffre encore des glorieuses blessures reçues dans la Grande Guerre et qu’on envoie à l’étranger pour sa santé.

Lanyard, vérifiant rapidement l’assertion par un coup d’œil sur ses papiers, ne trouva comme réponse qu’une exclamation stupéfaite.

— Vous le voyez donc, tout est arrangé. Vous en plaignez-vous ? Vous ne doutez plus de mon dévouement ?

— Me croyez-vous capable d’une telle ingratitude ?

— Tout est bien. Maintenant il faut que je me sauve. (Liane Delorme jeta sa cigarette et se leva.) J’ai mille choses à faire… Et, vous comprenez, nous partons dès que vous êtes habillé.

— Parfaitement, par quel train ?

— En auto.

— Ce n’est pas un petit voyage, ma chère sœur.

— 370 kilomètres ? Nous les ferons en huit heures. Nous partons à quatre heures au plus tard, avant si possible. À minuit nous serons à Cherbourg. Vous verrez.

— Si je survis…

— N’ayez pas peur. Mon chauffeur conduit admirablement.

Elle était déjà à la porte quand Lanyard l’arrêta d’un :

— Un moment, Liane !

Les doigts sur le bouton, elle se retourna.

— Parlons anglais, recommanda-t-il brièvement. Et Dupont ?

La simple mention de ce nom suffit à la faire pâlir.

— Eh bien, que voulez-vous dire ? Dupont ?

— Supposez qu’il tente de nous suivre à Cherbourg ou de nous arrêter en route…

— Comment le savoir ?

— Dites-moi qui a laissé les portes ouvertes pour lui la nuit dernière, et je répondrai à cette question. (La femme parut plus qu’à demi effrayée, mais secoua négativement la tête.) Vous n’avez pu manquer d’interroger les domestiques ce matin, et malgré cela vous n’avez rien appris ?

— Il m’a été impossible de déterminer la responsabilité.

— Y avez-vous mis toute votre intelligence ?

— Que voulez-vous dire ?

— Avez-vous réfléchi que, puisque Dupont est entré après votre retour à la maison, le complice qu’il a parmi vos domestiques est probablement un de ceux qui étaient levés à cette heure-là. Qui étaient-ils ?

— Ils n’étaient que deux. Le valet de pied, Léon…

— Vous vous fiez à lui ?

— Pas tout à fait. Je le congédierai en partant, sans préavis.

— Attendez. Et l’autre ?

— Marthe, ma femme de chambre.

— Vous avez confiance en sa fidélité ?

— Absolue. Elle est avec moi depuis des années.

Lanyard prononça : « Ouvrez cette porte ! » d’un ton sec et si autoritaire que Liane Delorme, instinctivement, obéit. La soubrette que Lanyard avait vue dans la nuit descendant l’escalier avec le flambeau allumé entra quelque peu précipitamment, portant sur le bras un manteau de soirée.

— Pardon, madame, murmura-t-elle. (Et elle s’arrêta. Son air ne trahissait aucune confusion.) J’allais justement frapper et demander si madame désirait que j’emballe ce manteau…

— Vous savez très bien que je vais en avoir besoin, repartit Liane d’un ton menaçant.

— Oui, madame.

Marthe ébaucha une révérence et s’esquiva. Liane ferma la porte derrière elle et se rapprocha du lit, tremblante de colère. Elle reprit en français :

— Vous croyez qu’elle écoutait ?

— Parlez anglais, s’il vous plaît ! fit Lanyard avec un léger haussement d’épaule.

— C’est difficile à croire, avoua Liane d’un air malheureux. Après tant d’années… J’ai été bonne pour celle-là aussi.

— Ah ! Eh bien, vous saurez du moins à présent qu’elle mérite d’être surveillée. Vous comptez la prendre avec vous ?

— J’y comptais, jusqu’ici. Nous nous sommes disputées à ce sujet la nuit dernière. Je pense qu’elle a un amoureux ici à Paris, et qu’elle ne veut pas le quitter.

— Et vous pensez que Dupont ne sait rien de votre intention d’aller en auto à Cherbourg aujourd’hui ?

— Non…

Découragée, Liane s’effondra sur son fauteuil. Puis elle songea tout haut :

— Maintenant je n’ose plus y aller. Mais quand même il le faut… Que faire ?

— Courage, petite sœur ! C’est moi qui ai une idée. (Liane leva un regard de muette interrogation.) Nous nous accordons à penser, j’imagine, que cette trahison est le fait de Marthe ou du valet de pied. (Elle acquiesça.) Fort bien. Ils courront donc le risque qu’une autre perfidie peut nous avoir été préparée.

— Je ne comprends pas…

— Quelle voiture prendrez-vous pour ce voyage, cet après-midi ?

— Ma limousine pour vous et moi.

— Et Marthe ? Comment fait-elle le trajet ?

— Dans la voiture de tourisme, qui nous suit avec les bagages.

— Elle va vite, cette voiture de tourisme ?

— Très vite.

— Maintenant dites-moi ce que vous savez du chauffeur qui conduit la limousine.

— On peut avoir toute confiance en lui.

— Vous l’avez depuis longtemps à votre service ?

La jeune femme hésita, détourna les yeux, se mordit la lèvre.

— Au fait, monsieur, dit-elle en hâte… C’est le garçon qui nous a menés dans les Cévennes. M. Monk m’a priée de le garder jusqu’à son retour en France. Vous comprenez, il ne sera pas longtemps absent… M. Monk… seulement quelques semaines. Ç’aurait été des frais inutiles d’emmener Jules en Amérique pour si peu de temps. Vous vous rendez compte ?

Sans sourciller Lanyard hocha gravement la tête.

— Vous expliquez tout cela si bien, petite sœur. Et le chauffeur de la voiture de tourisme ? Êtes-vous sûre de lui ?

— Je le pense. Mais vous ne me dites pas ce que vous avez dans l’idée.

— Simplement ceci. Au dernier moment vous vous déciderez à prendre Léon avec vous. Ne lui laissez que le temps d’emballer une valise. Inventez un prétexte pour qu’il nous suive dans la voiture de tourisme avec Marthe.

— Aucune difficulté à cela. C’est un excellent chauffeur, Léon. Il m’a servie comme chauffeur une année avant que je le prenne dans la maison sur sa demande. Mais si l’homme que je comptais employer est indisposé… et je veillerai à ce qu’il le soit… je puis donner ordre à Léon de se charger de Marthe et des bagages dans la voiture de tourisme.

— Parfait. Maintenant, à supposer que Dupont soit bien renseigné, nous pouvons compter qu’il n’entreprendra rien avant la nuit tombée. Pendant le jour on aperçoit à distance les pièges tendus sur les routes. Vers le soir donc, nous nous laisserons rattraper par la voiture de tourisme. Vous exprimez le désir de continuer dedans, parce que… Enfin, vous trouverez un prétexte. En tout cas nous changerons de voiture avec Marthe et Léon, laissant ce dernier, mener la limousine tandis que Jules nous conduira. Quoi qu’il arrive, alors, nous pouvons être sûrs que la voiture de tourisme filera sans casse ; car, qu’ils soient de mèche avec Dupont ou non, Léon et Marthe ne sont que du menu fretin, et pas le gros poisson qu’il veut ferrer.

— Mais Léon et Marthe ne vont-ils pas refuser de nous suivre ?

— Même s’ils ont des soupçons, ils suivront par curiosité, pour voir comment nous nous en tirerons… Hé, petite sœur enfin retrouvée ?

— Mon cher frère ! s’écria Liane, profondément émue, en lui décochant un regard irrésistible de ses yeux de violette. Quel cerveau de génie nous avons dans la famille !

CHAPITRE XIX

SIX BOUTEILLES DE CHAMPAGNE

Liane avait mené les choses avec vigueur et décision. Il était plus près de trois heures que de quatre quand l’expédition pour Cherbourg quitta l’hôtel et sortit de Paris par la porte de Neuilly. La limousine menait le train avec ce chauffeur modèle, Jules, au volant, aussi pimpant, ferme et imperturbable que le jour où Lanyard l’avait vu pour la première fois à Nant. La voiture de tourisme suivait, conduite par le valet de pied Léon, médiocrement satisfait de se trouver promu à la dignité de chauffeur, si l’on en jugeait par son air plutôt maussade.

Il n’y avait rien à craindre dans Paris ni dans la banlieue. Lanyard s’épargna la peine de regarder s’ils étaient suivis – ne doutant guère qu’ils le fussent – et resta confortablement installé dans son coin aux côtés de Liane Delorme.

Tout en bavardant du temps passé, ou se taisant volontiers, quand Liane retombait dans sa songerie, il jetait fréquemment un coup d’œil approbateur sur Jules qui conduisait à merveille. Aussi longtemps qu’il resterait au volant, ils étaient en mains sûres.

Ce fut à Saint-Germain-en-Laye que Lanyard aperçut pour la première fois l’auto grise. Il n’y avait rien de particulièrement sinistre dans l’aspect de cette longue voiture au vaste capot enfermant un moteur de grande puissance. Mais elle se tenait suspectement au coin d’une petite rue latérale, comme pour échapper aux regards. On pouvait s’étonner de voir arrêtée à la porte d’un débit de bas étage une auto de cette classe. Et, ce qui renseigna plus sûrement Lanyard, ce fut l’apparition du nabot à la figure chafouine, vu à Lyon, sur le seuil du débit, cigarette au bec et surveillant le trafic d’un œil ombragé sous la visière d’une casquette crapuleuse.

Lanyard ne dit rien sur le moment, mais plus tard, quand un long ruban de route droite lui en fournit l’occasion, il vérifia ses soupçons en regardant en arrière et vit l’auto grise qui flânait à deux bons kilomètres. La voiture de tourisme menée par Léon se tenait à cinq cents mètres derrière la limousine.

Ces positions réciproques se maintinrent approximativement durant les heures de jour de cette longue soirée, en dépit de l’allure que Jules gardait en rase campagne. Lanyard, surveillant le compteur de vitesse, y lisait le plus souvent le 80 à l’heure.

De ce train, on devait être à Cherbourg ou au paradis à minuit sinon avant. Toujours, bien entendu, pourvu que…

Les trois premières heures Léon maintint bien l’allure. Puis la nervosité le prit ou son endurance physique baissa, il resta en arrière, et la voiture de tourisme fut par la suite rarement visible.

On ne voyait guère plus, d’ailleurs, l’auto grise. Dupont prenait son temps, comme l’avait prévu Lanyard, et ne tenterait rien avant la nuit.

Vers sept heures, ils dînèrent sur le pouce, des provisions prises à la bourriche qui, avec la cassette à bijoux de Liane enfermée dans un simple sac de voyage, constituait tout le chargement de colis sur la limousine. Lanyard fit passer des sandwiches à Jules, qui mangeait tout en conduisant à une vitesse folle, et qui avec la même nonchalance redoutable but un verre de champagne. Puis il trouva moyen d’allumer une cigarette et témoigna sa béatitude en faisant grimper peu à peu l’aiguille du compteur jusqu’au 100 à l’heure.

À huit heures ils traversaient Lisieux, à trois cents kilomètres de Paris.

Lanyard fit un calcul mental.

— Il fera clair jusqu’après neuf heures, annonça-t-il à Liane. À ce moment-là nous aurons dépassé Caen.

— Je comprends, dit-elle froidement. Ce sera donc alors après Caen.

— Probablement.

— Encore une heure de tranquillité ! (Elle étouffa un bâillement). Cette vitesse me berce. Je pense que je vais faire un petit somme.

Calmement, elle disposa les oreillers, posa ses jolis pieds sur la cassette à bijoux et, détournant sa figure de Lanyard, s’endormit.

« Il me semble, se dit-il, que le monde est encore plus riche en femmes extraordinaires qu’en hommes remarquables. »

Un crépuscule lilas rivalisait avec les réverbères de Caen lorsque la limousine traversa la ville à une allure modérée. Lanyard profita de l’occasion pour conférer avec Jules par la fenêtre.

— Après avoir dépassé la ville, lui dit-il, nous arrêterons juste au delà du premier tournant favorable, de façon qu’on ne puisse nous voir avant de virer à ce tournant. Retirez-vous au bord de la route et… je pense qu’il serait convenable d’avoir une petite panne.

— Très bien, monsieur, répondit Jules sans tourner la tête.

Puis il ajouta d’un ton respectueux :

— Pardon, monsieur, mais… ce sont les ordres de madame ?

— Si madame n’est pas de cet avis, fit Lanyard agacé, elle vous le dira.

— Parfaitement, monsieur. Et… si je puis me permettre de le demander… de quoi s’agit-il ?

— Je présume que vous tenez plus ou moins à votre peau ?

— Énormément.

— Mlle Delorme et moi sommes atteints de la même maladie. Nous voulons sauver nos vies, et nous aurons plaisir à sauver la vôtre en même temps !

— C’est tout à fait aimable de votre part. Mais est-ce tout ce que je dois savoir ?

— Si cela peut vous intéresser, voici : dans une auto grise qui nous a suivis depuis notre passage à Saint-Germain, se trouve l’individu qui a assassiné M. le comte de Lorgues dans le rapide de Lyon, et qui a tenté la nuit dernière d’assassiner Mlle Delorme.

— Et je suppose que par-dessus le marché il n’hésiterait pas à nous prendre pour victimes, ce soir ?

— J’ai bien peur que vous n’ayez raison…

— Si vous projetez de mettre un frein à ses ambitions, monsieur, j’ai un revolver et je sais m’en servir.

— Je ne pense pas que vous en ayez besoin encore, mais tenez-le sous la main. Notre plan actuel est simplement de changer de voiture avec Léon et Marthe. L’auto grise nous dépassera et continuera avant que nous n’ayons effectué le changement. Puis vous, mademoiselle et moi suivrons dans la voiture de tourisme, les autres dans la limousine. S’il y a un piège, comme nous avons toute raison de l’attendre, la voiture de tourisme passera au travers… ou du moins nous l’espérons.

— Ah ! fit Jules. Marthe et Léon sont aussi de la sale combine ?

— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?

— Ce que vous venez de me dire, rapproché de ce que j’ai déjà remarqué et que je ne comprenais pas.

— Alors, vous croyez que ces deux-là…

— Marthe et Léon, prononça Jules avec décision, sont deux très mauvais échantillons, si vous voulez que je vous dise. Je ne verserai pas une seule larme s’il leur arrive ce soir du vilain dans cette bagnole.

Il n’eut pas le temps de développer les raisons de son opinion. On sortait des faubourgs de Caen. Providentiellement le premier tournant sur la route de Bayeux offrait un bon endroit pour se dissimuler à ceux qui venaient de la ville. Le virage effectué, Jules coupa l’allumage et freina court le long d’une rangée de hangars. Dès que les roues eurent cessé de tourner, Lanyard sauta à terre, où Jules le rejoignit presque aussi vite.

— À présent votre panne, ordonna Lanyard. Rien de sérieux, vous entendez… simplement un réglage pour justifier quelques minutes de retard et donner motif à notre impatience.

— J’avais déjà saisi la première fois que vous me l’avez expliqué, répartit Jules, en soulevant un volet du capot.

Lanyard s’en alla au milieu de la route et fit signe à la voiture de tourisme quand elle vira au tournant, quelques minutes plus tard, à une vitesse telle que Léon ne put stopper qu’à cinquante mètres au delà de la limousine. Le valet sauta à bas et, suivi de la femme de chambre, revint en courant, mais avant d’atteindre la limousine, il fut obligé de faire un bond de côté pour éviter l’auto grise qui, à toute allure, prit le virage sur deux roues, puis se redressa et passa dans un nuage de poussière, en pétaradant comme une mitrailleuse.

Lanyard compta quatre personnes, deux sur le siège de devant, deux dans l’intérieur. Ce fut tout ce que la vitesse et le jour tombant lui permirent de distinguer.

En regardant le feu arrière, il crut remarquer que l’auto grise ralentissait.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, monsieur ?

Le valet Léon était à son côté. Lanyard répliqua par le signe bref d’un automobiliste embêté.

— Quelque chose… Jules vous le dira, fit-il brièvement. En attendant, Mlle Delorme et moi avons décidé de ne pas attendre. Nous n’avons pas de temps à perdre. Nous allons prendre votre voiture et continuer.

— Mais, monsieur, je… commença Léon.

Le ton tranchant de Liane Delorme intervint :

— Eh bien, Léon, qu’avez-vous à objecter ?

— À objecter, madame ? bégaya l’homme. Pardon… Je n’ai rien à objecter.

— Alors, apportez ma cassette à bijoux… Marthe vous la montrera… jusqu’à la voiture de tourisme.

— Oui, madame… Tout de suite.

— Et aussi la bourriche à provisions, s’il vous plaît, dit Lanyard.

— Bien, monsieur.

Léon alla vers la limousine, où Marthe le rejoignit, tandis que Lanyard et Liane Delorme s’avançaient vers la voiture de tourisme.

— Mais que voulez-vous donc faire de cette bourriche, monsieur ?

— Chut, petite sœur ! Votre frère pense avoir encore une idée.

— Alors Dieu me garde de le troubler.

Ployant sous le poids, Léon prit sur son épaule la cassette à bijoux et la transporta à la voiture de tourisme, où Liane la fit caser parmi les bagages. Un second voyage, moins laborieux, leur amena la bourriche. Lanyard prononça un vague remerciement, et appela Jules, qui s’affairait toujours près du moteur de la limousine, à la clarté d’une lampe de poche.

— Venez, Jules ! Laissez, Léon fera le nécessaire.

— Fort bien, monsieur.

Jules gagna la voiture de tourisme et se mit au volant. Liane Delorme occupait la place à côté de lui. Lanyard s’était établi dans l’intérieur parmi l’amoncellement des bagages.

— Combien de temps, Jules, faudra-t-il à Léon ?…

— Cinq minutes, monsieur, sans se presser.

— Alors, dépêchons-nous.

Ils s’éloignèrent de la limousine si rapidement qu’au bout de trente secondes ses phares seuls repéraient sa position.

Lanyard consulta le cadran phosphorescent de sa montre. L’opération n’avait guère pris plus de trois minutes.

Liane se retourna pour parler par-dessus le dossier de son siège.

— Quelle heure est-il, monsieur ?

— Neuf heures dix. Dans une heure environ la lune se lèvera.

— Ce sera donc pendant cette heure d’obscurité…

Une courbe de la route fit disparaître les feux stationnaires de la limousine. Il n’y avait pas de feu arrière en vue sur la route devant eux. Lanyard toucha Jules à l’épaule.

— Éteignez vos feux, dit-il… tous. Puis trouvez un endroit où vous puissiez vous mettre de côté et attendre que Léon et Marthe nous dépassent.

Soudainement aveugle, l’auto continua de s’avancer lentement, sur quelques cents mètres. Alors Jules repéra l’entrée d’un chemin étroit couvert d’une voûte de feuillage, la dépassa, stoppa, et s’y engagea en marche arrière.

Au bout de quelques minutes, le bruit du moteur de la limousine commença à se détacher sur le silence de la campagne endormie. Un faisceau de clarté blanche jaillit de la courbe, décrivit un arc de cercle tandis que les phares eux-mêmes devenaient visibles, et balaya horizontalement la route quand la voiture passa à toute vitesse.

— Évidemment Léon se sent perdu sans nous, commenta Lanyard. Allez-y, Jules, gazez !… Suivez son feu arrière et mettez l’échappement libre. Sauriez-vous vous passer de phares un moment ?

— J’ai conduit une ambulance pendant quatre ans, monsieur.

L’auto bondit sur la grand’route. Jules s’y connaissait, et il menait comme en plein jour. Mais pour Lanyard et Liane Delorme, lancés sur une route invisible, près de 80 à l’heure, sans autre guide que l’œil rouge du lointain feu arrière de la limousine, ce fut un moment pénible.

Et cela dura une demi-heure…

Ils dévalèrent une longue côte avec tournant brusque en bas, comme ils le surent du fait que l’œil rouge venait de s’éclipser, quand quelque part en avant retentit un craquement grinçant, le bruit d’un fort câble qui se rompt dans un fracas de verre cassé.

— Doucement, avertit Lanyard… Et apprêtez-vous à rallumer !

Avertissement superflu. Jules avait déjà débrayé. Emportée par son poids, la voiture dépassa le tournant, lentement, sans bruit. Sous l’effort de ses freins, elle s’arrêta sur une descente rapide mais courte, et resta comme un animal prêt à bondir, ronronnant tranquillement.

Plus bas, au pied de la côte, les phares d’une autre voiture, qui se tenait à quelque distance et sur la droite de la route, illuminaient la scène de la catastrophe.

Un obstacle, de nature pour l’instant mystérieuse, avait dû faire perdre à Léon la direction de la lourde voiture, qui avait dévié dans le fossé où elle s’était renversée. Quatre hommes, silhouettes de cauchemar dans leurs cache-poussières et avec leurs grosses lunettes, s’affairaient autour de l’épave. Deux d’entre eux aidaient le chauffeur à en sortir, deux autres accomplissaient galamment le même service pour la femme de chambre, échevelée et furieuse. Mais, de toute évidence, ni l’un ni l’autre n’était blessé.

Lanyard attira l’attention de ses compagnons sur une ligne noire et sinueuse qui gisait telle qu’un serpent mort sur la surface éclairée de la route. Liane Delorme, haletante, demanda :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un vieux truc, expliqua Lanyard, un fil de fer tendu entre deux arbres diagonalement en travers de la route, à la hauteur du pare-brise. L’élan de la limousine l’a rompu, mais pas avant qu’il n’eût fait dévier l’auto vers le fossé, en arrachant le volant des mains du chauffeur.

Il caressa le revolver que Jules lui avait tendu, retira le cran de sûreté et dit :

— Maintenant avant qu’ils ne se ressaisissent, Jules… mettez-en tant que vous pourrez.

Jules relâcha les freins et, passant en quatrième vitesse, appuya fortement sur l’accélérateur. Il faisait quatre-vingt-dix à l’heure en arrivant à la hauteur du groupe. Une vision de figures effarées, le cri d’effroi d’un homme effleuré par le garde-boue… et il n’y eut plus devant eux que la nuit de la route libre. Jules alluma les phares et mit l’échappement libre. Dominant la pétarade, Lanyard crut entendre le crépitement d’une fusillade. Quelqu’un avait ouvert le feu avec un pistolet automatique… Simple gaspillage de munitions…

L’allure était terrifiante sur cette route droite. De chaque côté les peupliers simulaient les madriers disjoints d’une formidable palissade en déroute. Et malgré cela, bien avant le premier tournant, Lanyard, qui regardait en arrière à genoux sur le siège et les bras croisés sur la capote repliée, vit les deux yeux blancs de l’auto grise arriver en ligne et prendre la chasse. C’était de la besogne rapide.

Il se traîna jusqu’à l’avant et avertit Jules :

— Ne ralentissez pas sans y être obligé, il ne faut pas leur céder un centimètre.

De retour à son poste d’observation, il guetta les phares, tandis que la voiture s’élançait dans la nuit par les montées et les descentes, traversant en bolide villages et hameaux. La lune se leva et fit de la route un fleuve de lait et d’encre. Mais à mesure que les minutes s’écoulaient et que les kilomètres se succédaient, toujours les feux de l’auto grise, perdus de vue de temps à autre, réapparaissaient avec un éclat plus vif, et Lanyard dut se rendre à l’évidence qu’ils se rapprochaient lentement mais sûrement.

La malchance les attendait dans les rues d’une petite ville, de nom inconnu à Lanyard, où une auto surgit à l’improviste d’une rue latérale et leur coupa la route. Le frein de secours les sauva d’une collision. Mais il n’y avait pas dix centimètres entre les deux voitures quand l’auto de tourisme stoppa net, et on perdit plusieurs minutes à se dégager.

Moins de deux cents mètres séparaient poursuiveurs et poursuivis quand ils s’élancèrent de nouveau à travers champs. Et mètre par mètre la distance diminuait inexorablement.

Sur le siège à côté du chauffeur de l’auto grise un homme se dressa et, s’appuyant sur le pare-brise, leva un revolver. Une balle fit un trou net dans le pare-brise entre les têtes de Liane Delorme et de Jules. Liane se recroquevilla et Jules se coucha sur le volant. Lanyard prit son revolver et attendit pour tirer à coup sûr.

Mais il se tourna vers la bourriche aux provisions et l’ouvrit. Liane l’avait garnie copieusement. Au fond du panier se trouvaient six bouteilles de champagne dont quatre non entamées. Lanyard les transporta au siège arrière… et s’aperçut que l’auto grise n’était plus qu’à cinquante mètres de sa proie. Lancée à plus de cent à l’heure, elle n’oserait faire un détour.

La première bouteille vide éclata sur le côté, la seconde en plein entre les roues d’avant. Il prit la première bouteille pleine par le goulot et la soupesa, mais dut faire un plongeon car une volée de coups de feu le salua. À la première accalmie il se leva et lança la bouteille comme on lance une grenade. Elle éclata sous la plus proche roue avant de l’auto grise, mais sans autre effet que de provoquer une nouvelle fusillade.

La quatrième bouteille s’égara, mais la cinquième explosa à quinze mètres en avant de la roue droite et ses fragments hérissés percèrent à fond le pneu. À l’instant de la détonation, l’auto grise fit un écart comme un cheval effaré qui dévie de sa route, pour aller donner en plein dans un bouquet d’arbres. L’écrabouillement qui suivit fut pareil à la détonation d’un gros obus. L’ombre profonde sous les arbres masqua la tragédie. Lanyard vit le rais des phares se cabrer avant de s’éteindre brusquement.

Il se tourna et cria dans l’oreille de Jules :

— Ralentissez ! Prenez votre temps ! Ils ont leur compte !

Liane Delorme quittant la position incommode qu’elle avait dû prendre, considéra d’un œil incrédule la route déserte sous la lune.

— Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

Lanyard eut un geste vague :

— … Ils ont essayé de grimper à l’arbre, répliqua-t-il d’un ton apitoyé.

Et se laissant aller sur le siège de derrière il fit sauter le bouchon de la dernière bouteille de champagne.

CHAPITRE XX

LES SYBARITES

Lanyard dut reconnaître que Liane Delorme avait bien placé sa confiance dans les talents de Jules. Quand la voiture de tourisme fit sur un quai de l’avant-port de Cherbourg, un arrêt qui devait être pour ses passagers le dernier de la nuit, on piquait le quart de minuit à bord des nombreux navires entassés dans les bassins du port de commerce ou mouillés en rade entre les jetées de granit et le lointain rempart de la Digue.

Jules n’était pas disposé à se voir frustré des éloges qu’il avait bien mérités. Comme il n’en recevait pas en ascendant de son siège pour s’étirer voluptueusement, il s’exclama :

— Je veux le proclamer à toute la terre : ça c’était voyager !

— Et maintenant que vous l’avez proclamé, suggéra Liane Delorme, vous voudrez bien avoir l’obligeance de faire savoir aux stewards que nous attendons.

Jules salua, fit demi-tour ainsi qu’un automate, et s’éloigna allègrement.

Lanyard ne chercha pas à savoir où il allait. Condamné à suivre Liane Delorme jusqu’au bout de ce chapitre d’intrigue, il attendait les événements avec tranquillité. Il ne se souvenait de Cherbourg que pour s’y être embarqué étant gamin, sous la conduite d’un malfaiteur endurci et avec la police à leurs trousses. Mais à supposer que Liane eût retenu leurs passages pour New-York, par un bateau Cunard, ou un des White Star qui font escale à Cherbourg, venant de Southampton, il s’attendait présentement à s’embarquer sur un remorqueur et à être transbordé sur l’un des paquebots dont les lumières se voyaient en rade. En attendant, il goûtait une satisfaction paresseuse.

Appuyé contre l’auto, auprès de Liane qui manifestait une impatience trépidante, Lanyard aspirait l’air salin, le regard perdu dans l’enchevêtrement des mâts, des cordages et des cheminées silhouettés sur le ciel blanc de lune. La tranquillité régnait sur le quai. Au loin un treuil dévidait sa chaîne. Plus près une pompe chuintait en crachant l’eau avec un bruit monotone. Des bars situés de l’autre côté de la chaussée montaient de vagues bouffées de rires et la plainte d’un accordéon. Les pas d’un veilleur, ou peut-être d’un sergent de ville éveillaient des échos solitaires. En l’air les arcs électriques projetaient leur clarté immobile et découpaient des ombres sur le pavé.

Dupont, la route de Paris, semblaient les créations d’un songe lointain.

L’impatient tapotement d’un petit soulier continuait à trahir l’humeur de Liane. Mais elle se taisait. Discrètement Lanyard bâilla. Enfin Jules, escorté de trois hommes aux vestes blanches et à la démarche traînante, surgit entre deux montagnes de caisses, et annonça :

— Tout est prêt, madame.

Lanyard acquiesça sèchement, surveilla un instant les stewards qui s’attaquaient aux bagages, vit enlever sa cassette à bijoux, et suivit le porteur. Lanyard marchait à côté d’elle. Jules resta près de la voiture.

Le steward s’enfonça dans un dédale de ballots, tourna un coin, s’élança sur une passerelle qui aboutissait au pont principal d’un petit bateau à vapeur, si élégant et aux cuivres si brillants que Lanyard ne put y voir un vulgaire remorqueur et s’imagina que c’était une vedette de louage. Il lui parut singulier de ne pas voir d’autres passagers sur le pont. Mais peut-être Liane et lui étaient-ils les premiers arrivés à bord. D’ailleurs, ils ne devaient pas partir avant le matin, d’après ce qu’elle avait dit. Il appréhenda une attente fastidieuse avant de gagner sa cabine. Il remarqua aussi sur une ceinture de sauvetage le nom de Sybarite, et pensa que c’était un drôle de nom pour un bateau de la marine de commerce. Puis ayant descendu par un large capot d’échelle, il se trouva dans l’un des plus beaux salons qu’il eût jamais vus, un appartement qui, en dehors de ses concessions à l’architecture maritime, eût fait honneur à un hôtel de Park Lane ou de la Cinquième avenue.

Lanyard s’arrêta court, la main sur la rampe d’acajou.

— Dites, Liane ! Ne nous sommes-nous pas fourvoyés ? Ceci n’est pas un remorqueur, pas plus qu’un transatlantique.

— Je l’espère bien. Vous ai-je promis un remorqueur ou un transatlantique ? Mais non. Je ne pense pas vous avoir dit sur quel genre de bateau nous nous embarquerions pour l’Amérique. Vous ne me l’avez jamais demandé.

— C’est juste, petite sœur. Mais vous auriez pu m’avertir. Nous voici sur un yacht particulier.

— Vous êtes déçu ?

— Je ne veux pas dire cela…

— C’est le petit bateau d’un excellent ami, monsieur, qui me permet généreusement… Mais patience ! Vous serez vite renseigné.

Lanyard répliqua en lui-même : « Je le crois bien ! »

Une porte s’était ouverte dans la cloison arrière, et deux hommes étaient entrés. Dans le visage de l’un, vêtu en officier de marine, il reconnut le masque tragi-comique du soi-disant M. Whittaker Monk. À son côté s’épanouissait la physionomie bénigne et intelligente de M. Phinuit, qui semblait fort à son aise dans la veste bleue et le pantalon de flanelle blanche du yachtman amateur de rang moyen…

Ce dernier adressa un signe de tête bienveillant à Lanyard, tandis que Monk, avec un empressement marqué, s’avançait droit vers Liane Delorme et s’inclinait profondément sur la main qu’elle lui tendait d’un air langoureux.

— Ma chère amie ! dit-il d’une voix sonore. Une heure de plus et j’aurais commencé à m’inquiéter à votre sujet.

— Vous auriez eu raison, monsieur. Il n’y a pas deux heures que j’ai échappé à la mort… et cela pour la seconde fois en un seul jour… et grâce uniquement à monsieur que voici.

Monk consentit à s’apercevoir de la présence de Lanyard, et aussitôt lui adressa un profond salut, qui lui fut ponctuellement rendu. Ses sourcils se haussèrent jusqu’aux racines de ses cheveux.

— Ah ! ce bon monsieur Duchemin.

— Mais non ! dit Liane en riant. La ressemblance est grande, il est vrai. J’admets même que, si Paul laissait pousser sa barbe, elle serait extraordinaire. Mais… permettez-moi, capitaine Monk, de vous présenter mon frère, Paul Delorme.

Les sourcils dociles de Monk exprimèrent une pluralité d’émotions. Il tendit cordialement la main.

— Votre frère, mademoiselle ? Je suis enchanté, monsieur Delorme, d’accueillir à bord du Sybarite, le frère de votre charmante sœur.

Lanyard abandonna mollement les doigts à son étreinte.

— Votre accueil me charme, capitaine Monk… Je crois que j’ai entendu Liane vous appeler capitaine ? (Le capitaine acquiesça.) Capitaine Whittaker Monk ? (Autre inclinaison. Lanyard regarda Liane.) Excusez-moi si je vous parais étonné, mais je croyais que vous m’aviez dit que M. Whittaker Monk s’était embarqué pour l’Amérique il y a une semaine.

— Et c’est exact, reprit aimablement le capitaine, tandis que Liane confirmait son dire par des signes de tête répétés et appuyés. M. Monk, le propriétaire, est mon cousin germain. Le sort m’a été moins favorable dans ce bas monde. C’est pourquoi vous me voyez simple patron du yacht de mon riche cousin.

— Et vos deux noms sont les mêmes ?… Vous êtes tous les deux des Whittaker Monk ?

— C’est un nom répandu dans notre famille, monsieur.

Lanyard eut un hochement de tête pénétré d’admiration.

Phinuit s’était rapproché de lui, et lui tendait la main à son tour, avec une bonhomie que Lanyard trouva plus engageante que les politesses gourmées de Monk.

— Tout cela est paroles d’évangile, monsieur Lanyard. Et moi je m’appelle en réalité Phinuit, et je suis secrétaire intime de M. Monk. Voyez-vous, le propriétaire a été rappelé d’urgence à New-York, la semaine dernière, et s’est embarqué à Southampton, en nous laissant ramener son joli petit bateau en Amérique.

— Voilà qui explique tout.

— Eh bien, en tout cas, je suis heureux de vous rencontrer à visage découvert. J’ai beaucoup entendu parler de vous, et… si cela vous intéresse… vous m’avez fait beaucoup rêver.

— À ce propos, monsieur Phinuit, je vous ai consacré aussi quelques pensées.

— Oh, probable. Et maintenant, si mademoiselle y consent, nous allons passer dans la cabine du capitaine, où nous pourrons causer plus à l’aise. Nous avons besoin de savoir des tas de choses que vous seul pouvez nous dire… et je parie que vous boiriez volontiers quelque chose. Hein ?

— Mais je vous assure, monsieur, que je trouve votre réception suffisamment rafraîchissante.

— Bah, dit Phinuit, momentanément mais très légèrement décontenancé, vous vous êtes rendu singulièrement utile… vous savez… je veux dire, par rapport à mademoiselle.

— Utile ? interrogea poliment Lanyard.

— Utile, s’exclama Liane Delorme, c’est bien peu dire pour un homme qui m’a deux fois sauvé la vie ! (Indignée elle passa la porte par où Monk et Phinuit étaient venus l’accueillir. Deux saluts cérémonieux invitèrent Lanyard à la suivre. Monk et Phinuit fermèrent la marche.) Oui, reprit la jeune femme, c’est par deux fois qu’il me l’a sauvée !

— Au même endroit ? demanda candidement Phinuit, en fermant la porte.

— Mais non ! D’abord dans mon hôtel à Paris, ce matin, et de nouveau cette nuit sur la route en venant à Cherbourg. La dernière fois il a sauvé en outre sa vie propre, et celle de Jules.

— Ce n’est rien, dit le modeste héros.

— Ce n’est rien ! répéta Liane tragiquement. Vous me sauvez la vie par deux fois et lui, il appelle cela « utile », et vous, vous dites que ce n’est « rien ». Mon Dieu, cette langue anglaise est vraiment ridicule !

— Mais si vous voulez me raconter… suggéra Monk, en disposant pour elle une chaise à une petite table sur laquelle s’étalait un appétissant souper froid.

Lanyard remarqua qu’il y avait des places mises pour quatre. On l’avait donc attendu. Ou bien avait-on destiné la quatrième place à Jules ? Il inclinait à la première hypothèse. Il semblait hautement probable que Liane devait avoir télégraphié ses intentions avant de quitter Paris. C’était même quasi certain. Ni Monk ni Phinuit n’avaient trahi la moindre surprise en voyant Lanyard.

Spacieuse, meublée avec une riche sobriété, pleine de goût dans tous les détails, la cabine du capitaine était non moins sybaritique que le salon du Sybarite. Une chambre à coucher et une salle de bains particulière y attenaient. Son salon ou bureau privé offrait une atmosphère studieuse. Une bibliothèque aux belles reliures ornait les murs, avec des tableaux de marines signés de maîtres modernes : Lanyard savait reconnaître la bonne peinture. Le secrétaire du capitaine était en acajou massif. Le tapis de Perse était d’une beauté rare.

Monk suivait avec malice l’œil observateur de Lanyard.

— Je suis bien logé, n’est-ce pas ? fit-il tranquillement, dans une intervalle du récit dramatique de Liane, laquelle était bien forcée de s’arrêter parfois pour respirer.

— Je vois que vous n’avez pas trop à vous plaindre, répondit Lanyard avec un sourire.

Le capitaine acquiesça, mais une ombre grave envahit son visage. Il poussa un soupir de résignation philosophique.

Liane qui avait repris haleine acheva son récit et entama le panégyrique de Lanyard.

— Regardez-le donc, assis là, comme indifférent à tous ces détails !

— Vous croyez ? commenta Phinuit. Il laisse dire simplement. Mais en lui-même, il a conscience de sa valeur. Pas vrai, Lanyard ?

— Mais naturellement, fit Lanyard en lançant à Phinuit un regard de gratitude. Cela se comprend. Mais ce qui m’intéresse surtout pour le moment, c’est la question : « Qui est Dupont, et pourquoi a-t-il agi ? »

— Je pense pouvoir répondre à cette question, monsieur, dit Liane Delorme. Mais d’abord je prierais le capitaine Monk de mettre des sentinelles pour veiller à ce que personne ne monte à bord avant l’appareillage.

— C’est regrettable que vous n’y ayez pas pensé plus tôt, observa Phinuit avec une ironie amicale. Mieux vaut tard que jamais, évidemment, mais enfin…

Monk n’avait pas bougé. La femme s’adressa directement à lui :

— Mais, je vous assure, monsieur, que j’ai peur, je suis terrifiée en songeant à cet individu ! Je ne dormirai pas tant que je ne serai pas sûre qu’il n’a pas réussi à se cacher à bord…

— Soyez tranquille, mademoiselle, dit Monk. Ce que vous me demandez est déjà fait. J’ai donné des ordres dans ce sens sitôt reçu votre télégramme ce matin. Vous n’avez rien à craindre.

— Dieu soit loué ! soupira Liane, qui trouva aussitôt un autre sujet d’inquiétude. Mais vos hommes, capitaine Monk, vos officiers et votre équipage, êtes-vous bien sûr d’eux ?

— Absolument !

— Vous n’avez pas engagé d’hommes ici à Cherbourg ? demanda Lanyard.

Monk remua les sourcils pour signifier que la question était ridicule.

— Pas si bête, ajouta-t-il.

— Mais on peut les avoir corrompus pendant qu’ils étaient ici au port, insista Liane.

— N’ayez pas peur. J’ai pris toutes les précautions contre toute anicroche à nos plans. Si quelque chose tourne mal à présent, ce ne sera pas ma faute.

— Ce sera le doigt de Dieu, déclara Phinuit, un des risques inévitables de l’affaire.

— L’affaire ! répéta Liane avec mépris. Je vous assure que je souhaite en avoir fini avec « l’affaire ».

— Et nous tous de même, lui assura Phinuit sans s’émouvoir.

— Mais qui est Dupont ? réitéra Lanyard obstinément.

— Un apache, monsieur, répondit Liane tristement. Un chef d’apaches.

— Me voilà bien renseigné.

— Patience. Je vous dis ce que je sais. Je l’ai reconnu ce matin quand vous vous êtes battu avec lui. Il se nomme Popinot.

— Ah !

— Pourquoi dites-vous « ah », monsieur ?

— Il y avait un Popinot à Paris de mon temps. On le surnommait le Prince des apaches. Il est mort guillotiné.

— Dupont est son fils.

— Voilà un point d’acquis. Et maintenant, voici ma seconde question, Liane. Pourquoi Dupont ?… Pourquoi Dupont-Popinot, a-t-il assassiné de Lorgues ? Pourquoi a-t-il tenté d’assassiner Mlle Delorme ? Pourquoi a-t-il voulu nous empêcher d’arriver à Cherbourg ?

— Je vais vous proposer trois devinettes, offrit aimablement Phinuit. Mais je vous avertis que si vous n’y répondez pas, vous perdrez mon estime pour toujours. Et pour vous montrer quel beau joueur je suis, je vais vous poser quelques questions préliminaires. Pourquoi Popinot a-t-il entrepris cette petite affaire de Montpellier-le-Vieux ? Pourquoi a-t-il essayé de se débarrasser de vous quelques jours plus tard ?

— Parce qu’il voulait voler les bijoux de Mme de Montalais, je suppose.

— Je savais que vous devineriez.

— Vous admettez donc que vous avez les bijoux ?

— Pourquoi pas ? interrogea froidement Phinuit. Nous avons pris assez de peines pour les acquérir, ne trouvez-vous pas ? Nous prenons assez de peines pour nous en débarrasser, n’est-ce pas ? Vous n’allez pas nous croire assez idiots pour vous faire perdre votre temps.

Son imperturbable impudence était si réjouissante que Lanyard éclata de rire. Puis, se tournant vers Liane, il lui adressa une grave inclination de la tête.

— Mademoiselle ; vous avez tenu votre promesse. Merci beaucoup.

— Holà ! s’écria Phinuit. Quelle promesse ?

— M. Lanyard désirait que je lui fasse une faveur, expliqua Liane, retrouvant sa belle humeur, en retour de m’avoir sauvée des griffes de Popinot ce matin, il m’a priée de l’aider à retrouver les bijoux de Mlle de Montalais. Il paraît qu’il est, lui, ou André Duchemin, accusé d’avoir volé ces bijoux. C’est donc un point d’honneur pour lui de les retrouver et de les restituer à Mlle de Montalais.

— Il vous a dit ça ? interrompit Monk, éliminant soigneusement de son ton la raillerie impliquée dans ses paroles mêmes.

— Mais sûrement. Et que pouvais-je faire ? Il parlait si sérieusement que j’en ai été touchée. Considérez, d’ailleurs, à quel point je suis son obligée. J’ai donc promis de faire de mon mieux. Et voilà ! Je l’ai amené aux bijoux. Le reste vous regarde. Êtes-vous satisfait de la façon dont j’ai tenu parole, monsieur ?

— Je ne vois pas trop comment il ne serait pas satisfait, commenta Phinuit non sans quelque aigreur.

Lanyard s’adressa à Liane :

— Dois-je comprendre que les bijoux sont sur ce navire ?

— Dans cette chambre.

Lanyard se redressa sur sa chaise et inspecta la pièce. Phinuit ricana et consulta Monk du ton dont on parle à un égal.

— Dites, capitaine. Ne croyez-vous pas que nous devrions être francs avec M. Lanyard ? C’est un garçon charmant… Et voyez tous les services qu’il nous a rendus.

Monk fronça les sourcils pour réfléchir.

— Je suis tout à fait de votre avis, Phin, prononça-t-il enfin, d’un ton d’augure.

— Il est évident qu’il veut ces bijoux, qu’il compte les découvrir. Connaissez-vous un moyen de l’empêcher de réaliser ses intentions ?

Monk remua lentement la tête de droite à gauche.

— Aucun.

— Alors vous êtes d’accord avec moi que cela nous épargnerait à tous beaucoup de tracas de les lui laisser prendre sans plus de cérémonies ?

En guise de réponse, Monk se pencha et ouvrit tranquillement une fausse porte qui simulait une série de tiroirs à l’un des côtés de son secrétaire. Lanyard ne put voir le coffre encastré à l’intérieur, mais il entendit cliqueter la combinaison sous les longs doigts osseux de M. Monk. Finalement celui-ci se redressa, en soulevant entre ses mains une cassette d’acier, qu’il déposa sur le bureau, et ouvrit avec une des clefs de son trousseau de poche.

— Voilà, annonça-t-il avec un geste détaché.

Lanyard se leva et se tint penché sur le bureau, examinant le contenu de la cassette. La splendide collection de pierres précieuses paraissait correspondre exactement à la liste qu’il avait retenue et aux descriptions fournies par Ève de Montalais.

— Je crois que c’est bien cela, dit-il paisiblement, en refermant la boîte dont le pêne automatique claqua.

— Qu’en dites-vous, cher frère ?

— Que votre dette envers moi est amplement payée, Liane. Mais, messieurs, une question. Sachant que je suis déterminé à restituer ces bijoux à leur propriétaire, pourquoi cette libéralité ?

— Cartes sur table, dit Monk. C’est le seul moyen de traiter les gens comme vous.

— En d’autres termes, interpréta Phinuit, vous avez sous la main la preuve de notre bonne foi.

— Et qui m’empêche d’aller à terre avec ceci tout de suite ?

— Rien, dit Phinuit.

— Mais c’est trop fort !

— Rien, expliqua Phinuit, que votre propre bon sens.

— Ah ! dit Lanyard… Ah !

Et il les regarda tour à tour.

Monk fit prendre à ses sourcils un angle exprimant le sérieux et la sincérité.

— L’ennui est, monsieur Lanyard, dit-il d’un ton persuasif, qu’ils nous ont tellement coûté, ses bijoux, en temps, en argent et en peines, que nous ne saurions guère rester tranquillement à vous regarder partir avec eux, sans dire un mot pour sauvegarder nos intérêts. Je dois donc vous avertir, dans l’esprit le plus amical. Si vous réussissez à vous évader du Sybarite avec les bijoux, comme vous le pourriez fort bien, je me verrai obligé en qualité de citoyen respectueux des lois, de prévenir la police qu’André Duchemin est en « liberté avec son butin du château de Montalais. Et je ne crois pas que vous iriez bien loin, alors, ou que vous trouveriez beaucoup de créance en racontant cette histoire fantastique, que vous avez l’intention de les restituer. Vous rendez-vous compte ?

— Nettement ! Si, cependant, je laisse les bijoux ici et porte plainte contre vous à la police… ?

— Pour faire cela il faudrait aller à terre.

— Serait-ce que je dois me considérer comme votre prisonnier ?

— Oh ; Dieu, non ! repartit le capitaine Monk, peiné par la brutalité de ces paroles au delà de toute expression. Mais je souhaite que vous répondiez favorablement à notre invitation d’être notre hôte honoré durant le voyage à New-York. Vous ne voulez pas ? Ce serait si aimable de votre part.

— J’ai le regret de devoir refuser. Un engagement antérieur…

— Je vous en prie ! insista Phinuit. Réfléchissez seulement un instant… et oubliez que vous avez un revolver dans votre poche. Nous sommes tous amis ici. Mlle Delorme, le capitaine et moi. Nous ne voulons pas vous empêcher de partir, si vous persistez, et nous nous en garderions bien. Mais il y en a à bord qui pourraient bien le faire. Jules, par exemple, qui est champion de tir. Puis il y a les autres. Il y aurait sûrement une bagarre sur le pont. Et comment expliqueriez-vous à la police qu’on vous ait pris en train de chercher à décamper avec votre butin, que vous aurez laissé tomber en prenant la fuite ? Voyez-vous comme cela aurait mauvaise tournure pour vous ?

Lanyard ne trouva rien à répondre. Assis la tête basse et les yeux sombres, il réfléchissait, indifférent aux regards de triomphe qui s’échangeaient par-dessus sa tête.

— Évidemment, vous n’avez pas pris toute cette peine, de m’attirer à bord de ce yacht, uniquement pour vous divertir à mes dépens.

— Absurde ! déclara Liane avec indignation. Comme si je permettrais une pareille chose, moi qui vous dois tant !

— Ou encore, considérez ceci, monsieur, intervint Monk avec un geste civil. Quand on a un adversaire que l’on respecte, on préfère sagement le surveiller soi-même.

— C’est bien cela ! corrigea Phinuit. Loin de vous, nous serons toujours dans l’inquiétude de voir sauter sur nous quelque vilaine surprise. Mais ici, étant notre invité…

— Je dirai même, fit Liane, en adressant à Lanyard son plus irrésistible sourire : notre cher ami.

Mais les mots aimables et la flatterie n’avaient aucune prise sur Lanyard. Il prononça gravement :

— Non. Il y a un motif plus profond…

Il chercha les yeux de Phinuit, et contrairement à son attente, Phinuit lui répondit par un regard en plein visage, tout en avouant avec franchise :

— Il y en a un.

— Alors pourquoi ne pas me le dire… ?

— Chaque chose en son temps. Et nous aurons beaucoup de temps. Le Sybarite n’est pas le Mauretania. Quand vous nous connaîtrez mieux et que vous aurez appris à nous aimer…

— Je ne vous fais pas de promesse.

— Nous ne vous en demandons aucune. Mais votre revolver…

— Eh bien quoi, monsieur, mon revolver ?

— Il donne à nos relations un aspect si cérémonieux – ne trouvez-vous pas ? Allons, monsieur Lanyard ! Soyez raisonnable. Est-il besoin d’un revolver entre nous ?

Lanyard haussa les épaules et tira l’arme de sa poche.

— En vérité ! fit-il en la tendant à Monk… Comment résister à des expressions aussi désarmantes ?

Le capitaine le remercia gravement et déposa l’arme dans son coffre, avec la cassette et le trésor des bijoux personnels de Liane Delorme.

CHAPITRE XXI

SONDAGES

Avec brusquerie, Liane Delorme annonça qu’elle avait sommeil et que la journée avait été trop fatigante pour elle. Le capitaine Monk escorta galamment la jeune femme jusqu’à la porte. Lanyard se leva avec Phinuit pour la saluer, mais au lieu de suivre son exemple, se servit un copieux whisky-soda, choisit avec une sage lenteur un cigare, le coupa et l’alluma, et s’installa dans son fauteuil comme s’il était décidé à y passer la nuit.

— Vous ne dormez jamais ? demanda Phinuit avec une sollicitude polie.

— Désolé si je vous incommode, monsieur, répliqua Lanyard avec une parfaite amabilité. Mais ce soir je ne dors pas, ou du moins pas tant que ces bijoux n’auront plus de chance d’aller à terre sans moi.

Il goûta son breuvage avec un plaisir visible.

— Un whisky de première qualité, jugea-t-il. Je me réconcilie momentanément avec la perspective d’un long voyage.

— Profitez-en, conseilla Phinuit. Rappelez-vous que notre prochaine escale sera le grand désert américain. Après tout, le chameau a trouvé le bon système.

Il bâilla démesurément derrière sa main. Monk, qui s’en revenait, commenta le tableau d’un mouvement de sourcils silencieux mais éloquent.

— Il n’a pas confiance en nos bonnes intentions, lui dit Phinuit, en considérant Lanyard avec un doux reproche. C’est tout à fait décourageant.

— Monsieur souffre d’insomnie ? demanda Monk à son tour.

— En certaines circonstances.

— Ce soir pour me faire dormir il ne faudrait rien de moins que la possession des bijoux Montalais.

— Vous ne prenez jamais rien pour ça ?

— Eh bien, si vous réussissez à mettre la main dessus sans notre consentement, promit jovialement Phinuit, on vous fera dormir pour de bon.

— Mais que je ne vous retienne pas, messieurs.

Le capitaine Monk consulta son chronomètre.

— Ce n’est pas la peine de se coucher, répliqua-t-il. Nous appareillons au lever du jour.

— Eh bien alors, nous ferions mieux de boire tous ensemble, reprit Phinuit en manipulant la carafe, les verres et le siphon. Nous aurons toute la journée de demain pour dormir. Mais un conseil, Lanyard : n’essayez pas de faire rouler le capitaine sous la table à force de boire. Croyez-en mon expérience, vous n’y réussiriez pas.

— Mais c’est moi qui roulerais sous la table, dit Lanyard. Je supporte mal le whisky.

— Merci du renseignement. Il est toujours bon de connaître les faiblesses d’autrui.

— Savoir, prononça sentencieusement Monk, c’est pouvoir.

— Puis-je vous demander quelles autres notes vous avez prises dans mon dossier, monsieur Phinuit ?

— Ça ne vous chiffonnera pas ?

— Mais sûrement non.

— Eh bien… je ne peux pas affirmer avant de vous mieux connaître… mais j’ai peur que vous n’ayez une tendance à sous-estimer la finesse de certaines gens. C’est cela, ou bien… Non, je ne crois pas que vous soyez intentionnellement hypocrite.

— Mais je ne comprends pas…

— Rappelez-vous votre promesse… Mais vous semblez croire qu’il est facile de nous en imposer, à mademoiselle, au capitaine et à moi.

— Mais je vous assure que je n’ai jamais eu pareille idée.

— Alors pourquoi ce conte grotesque… et débité avec sérieux, encore !… que vous voulez vous emparer du butin Montalais simplement pour le rendre à sa propriétaire ?

Lanyard sentit un spasme de colère lui contracter la gorge, et la contrainte qu’il s’imposa le fit rougir. Néanmoins son sourire poli persista, et son ton resta courtois.

— À propos, vous me rappelez quelque chose. Je présume, capitaine Monk, qu’il n’est pas trop tard pour faire porter à terre une lettre à mettre à la poste ?

Les sourcils du capitaine protestèrent violemment :

— Oh ! Une lettre !

— Sur papier ordinaire, dans une enveloppe ordinaire… et cela ne me dérange pas du tout que vous la lisiez. Les sourcils en appelèrent à Phinuit, et celui-ci décréta :

— Dans ces conditions, je n’y vois aucun inconvénient. Monk offrit le papier demandé, et alla même jusqu’à tremper la plume avant de l’offrir à Lanyard.

— Vous voulez vous asseoir à mon bureau, monsieur ?

— Merci bien.

Sans autre en-tête que la date, Lanyard écrivit :

 

Madame,

Je n’ai pas oublié ma promesse, mais depuis mon départ du château de Montalais je n’ai pas eu un instant de loisir. Et même à présent je dois être bref. D’ici une heure j’appareille pour l’Amérique, d’ici une quinzaine vous pouvez attendre de moi des nouvelles télégraphiques, disant que vos bijoux sont en ma possession, et que j’espère être en mesure de vous les restituer.

Croyez-moi, Madame, votre dévoué serviteur.

Michaël LANYARD.

 

Monk lut et en silence passa cette missive à Phinuit, tandis que Lanyard mettait l’adresse sur l’enveloppe.

— Tout à fait en règle, conclut Phinuit, avec un bâillement.

Lanyard plia la lettre, la glissa dans l’enveloppe qu’il cacheta, et y apposa un timbre fourni par Monk, qui avait entre-temps sonné un steward.

— Portez cette lettre à terre et mettez-la à la poste tout de suite, dit-il à l’homme qui répondit à son appel.

— Mais sérieusement, Lanyard ! protesta Phinuit avec une mine peinée… Non, je ne vous suis pas du tout. Quelle est l’utilité de ceci ?

— Je ne vous ai donc pas trompés ?

— Pas autant que vous en aviez l’intention.

Lanyard affecta un soupir.

— Hélas ! Un effort dépensé en vain !

— Oh ! nous ne vous blâmons pas d’avoir essayé. Mais nous tenons trop à votre considération pour vous laisser continuer à croire que nous sommes tombés dans ce panneau.

— Tenez, exposa Monk avec son air coutumier de niaiserie solennelle. Quand on sait de quelle façon le gouvernement britannique vous a mis à la porte de son Service Secret dès qu’il n’a plus eu besoin de vous, on imagine volontiers quelles ont été vos réactions bien naturelles à une pareille ingratitude de la part de la société.

— Mais j’ignorais que vous en sachiez autant, monsieur le capitaine.

— Et puis, dit Phinuit, quand on sait que vous êtes allé tout droit de Londres au château de Montalais, vous ne pouvez guère nous demander de ne pas croire à une préméditation.

— Monsieur voit trop clair.

— Eh bien, puisqu’il en est ainsi… Que faisiez-vous cette nuit-là, rôdant en catimini dans le château à deux heures du matin ?

— Mais c’est positivement incroyable. Vous savez tout.

Il y eut de la vanité dans le ricanement de Phinuit :

— Pourquoi ne saurais-je pas cela ? Par qui croyez-vous avoir été envoyé au plancher cette nuit-là ?

— Apprenez-le moi !…

— Il me semble que je vous dois des excuses, admit Phinuit. Mais vous reconnaîtrez que dans notre situation il n’y avait rien d’autre à faire. J’aurais tout donné pour pouvoir m’en tirer autrement. Mais vous nous tombiez dessus tellement à l’improviste… Eh bien ! quand je vous ai senti saisir ma manche de chemise, cette nuit-là, j’ai frappé dans le vide. Ce fut un coup de hasard, je ne m’en glorifie pas. J’espère que je ne vous ai pas fait trop de mal.

— Non, dit Lanyard… Non, il n’y paraissait plus le lendemain. Mais je pense que je vous dois une revanche.

— J’en ai peur. Et mon devoir et mon plaisir seront de vous en frustrer de mon mieux.

— Mais où était le capitaine Monk tout ce temps-là ?

— Ici même, répondit Monk. Assis tranquillement et sans rien dire, et remerciant le Grand Architecte de ce que ses plans et épures ne m’eussent pas désigné pour faire le monte-en-l’air.

— Alors c’était Jules… ?

— Non. Jules n’en sait pas assez… C’était de Lorgues, bien entendu, je croyais que vous l’auriez deviné.

— Comment l’aurais-je pu… Mais, ceci est le plus intéressant, comment se fait-il que vous vous soyez séparés, vous et de Lorgues ?

— La malchance, une nuit noire, et notre ami Popinot ! Nous avions prévu tous nos mouvements jusqu’à la quatrième décimale. Le seul facteur incertain dans nos calculs, à notre idée, c’était vous. Mais vous fûtes éliminé, et Mme de Montalais partit à la recherche des domestiques, nous laissant ses portes grandes ouvertes. Le travail ne nous a pas pris cinq minutes. Nous avions fourré le butin dans une sacoche que j’avais apportée et nous sortîmes par la fenêtre du salon une seconde avant que Mme de Montalais ne revînt avec son grand dadais de valet. Mais ils ne regardèrent pas de notre côté. Je parie qu’ils ne se sont pas doutés qu’il y avait eu un vol avant le lendemain matin. Est-ce que je perds ?

— Non, monsieur, vous avez tout à fait raison.

— Eh bien donc, nous avions laissé notre voiture juste au haut de la côte, dirigée vers Nant, prête à partir sans le moindre bruit une fois les freins desserrés. Mais quand nous arrivons là, elle n’y était plus. Et alors tout d’un coup on nous sauta dessus… Popinot et sa bande. Mais nous ne savions pas qui, nous pensions que c’étaient les gens du château. Je perdis de Lorgues dans la bagarre, et je n’ai plus su ce qu’il était devenu avant de recevoir le télégramme de Liane ce matin. Je portais la sacoche, et d’un coup j’assommai à moitié le type qui m’avait empoigné. Alors je leur glissai entre les doigts. Je ne saurai vous dire comment, il faisait noir comme dans un four et j’avais perdu ma lampe de poche. Je m’étais caché dans les buissons, et aux premiers rayons du jour je m’en allai à travers le causse pour je ne sais où. De Lorgues et moi étions convenus, en cas de séparation, de nous donner rendez-vous à Lyon, où le premier arrivé attendrait l’autre à l’hôtel Terminus. Mais je perdis toute la journée à errer sur le causse. J’étais comme un voleur, tout couvert de boue, pour être tombé dans un aven, cette sacoche finissait par me peser, et à cause d’elle je n’osai entrer dans Millau qu’à la nuit tombée. Il n’y avait plus de train avant le matin, si bien que quand j’arrivai à Lyon, de Lorgues avait dû renoncer à m’attendre et était reparti pour Paris.

Phinuit souleva son whisky-soda. Durant son récit les disques de nuit noire encadrés dans les cercles de cuivre des hublots s’étaient peu à peu éclairés, passant au violet foncé, puis au lilas et enfin au bleu tendre. À présent sur le pont retentissaient des chocs sourds et une rumeur de pas nombreux.

— Voilà le pilote, fit Monk en se levant mécaniquement de son fauteuil.

Et boutonnant sa tunique, il alla prendre la casquette blanche insigne de son grade et sortit avec une démarche imposante.

— Toujours éveillé ? demanda Phinuit à Lanyard.

— Et je le resterai tant que nous n’aurons pas renvoyé le pilote, monsieur.

Phinuit poussa un soupir.

— Que puis-je faire maintenant pour vous distraire, cher monsieur ?

— Vous pouvez avoir pitié de ma brûlante curiosité…

— Concernant notre équipe ? (Lanyard acquiesça, et Phinuit délibéra sur la question.) Je ne sais si je dois en l’absence de mes estimables associés… Mais qu’est-ce qui vous intrigue le plus ?

— L’assemblage singulier d’éléments aussi exceptionnels. Prenons, par exemple, vous-même, un homme d’intelligence supérieure, tel qu’on n’est pas accoutumé à en trouver beaucoup se prêtant aux desseins de vulgaires malfaiteurs.

— Mais c’est vous-même qui nous qualifiez de « vulgaires ».

— Alors Mlle Delorme ? C’est une sorte de reine dans un certain milieu parisien. Comment s’est-elle abaissée à profiter de son association avec un cambrioleur professionnel ?

— À profiter ? Mais, c’est elle qui faisait le plan des campagnes de de Lorgues. Elle était son G. Q. G.… Elle encaissait l’argent et lui laissait la gloire !

— Alors votre pittoresque confrère, le capitaine Monk ? Et ce beau petit yacht que vous semblez utiliser pour l’accomplissement de vos projets ?

— Puisque je suis en train de tout vous dire, vous saurez que le capitaine est la brebis galeuse d’une vieille et honorable famille de la nouvelle Angleterre. Il a couru l’aventure depuis sa jeunesse et il a tout fait : depuis la pêche illicite des perles jusqu’au trafic du bois d’ébène, jadis. Il m’a dit avoir rencontré Liane Delorme il y a longtemps, alors qu’elle convoyait un potentat fugitif du Sud-Amérique qui avait passé la frontière de son pays en emportant le trésor national. Monk s’est chargé de les conduire en droite ligne à Paris. Voilà comment elle a fait la connaissance de mon révéré maître, Mr. Monk, et la mienne…

Phinuit s’arrêta pour réfléchir, et termina par une grimace drolatique.

— Je bavarde trop. Mais cela n’a pas d’importance avec vous. Strictement entre nous, ledit Mr. Monk, voyant venir la prohibition, a eu l’idée de s’approvisionner largement de champagne, pour sa consommation personnelle. Depuis, Liane lui a inspiré l’idée de mettre à profit l’institution du régime sec pour frauder…

Lanyard commençait à entrevoir des horizons.

— Frauder !

— Du champagne. Liane a bien mérité des vignerons français. Mon honorable capitaine possède quelques hectares de terres familiales sur la côte du détroit de Long-Island. Quoi de plus simple, lui suggéra-t-elle, que de lester son yacht de champagne pour le trajet de retour, d’atterrir par une nuit de nouvelle lune, et de déposer la marchandise sur ses propres terres avant le matin.

— Tout cela est fort intéressant, monsieur. Mais…

— Cela ne vous dit pas l’origine de notre présente aventure ? Eh bien, mademoiselle a eu une idée : puisque l’on pouvait si facilement introduire du champagne dans les États, pourquoi n’introduirait-on pas des diamants ? Et, à l’insu du patron, nous avons formé à nous quatre, elle, le capitaine, moi et mon frère Jules, un syndicat pour exploiter son idée.

— Et vous avez fait votre premier coup au château de Montalais !

— Pas le premier, mais le plus gros. La marchandise Montalais mettait l’eau à la bouche à de Lorgues depuis longtemps, paraît-il. Et nous profitâmes d’une excursion dans la vallée du Rhône pour aller faire dans les Cévennes le petit tour que vous savez…

La clarté du jour emplissait les hublots. La rumeur et les bruits de pas sur le pont méritaient presque le nom de tintamarre. On hurlait des ordres et des appels en anglais, en français, et on jurait dans toutes les langues. Un servomoteur ronflait, un treuil cliquetait, des chaînes se déroulaient sur un cabestan. Le long du bord un remorqueur haletait. Le télégraphe de la salle des machines tintait frénétiquement, la coque du Sybarite frémissait et prenait de l’élan.

— Nous voilà partis, bâilla Phinuit. Maintenant allez-vous être raisonnable, et allez-vous vous coucher ?

— Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Lanyard, en se levant. Pour ma part, je m’en vais sur le pont, si cela ne vous gêne pas, et j’y reste jusqu’à ce que le pilote nous quitte.

— Comme il vous plaira.

— Mais encore un instant. Vous avez été extrêmement franc, mais vous avez oublié un point, qui est pour moi de quelque importance. Vous ne m’avez pas dit quel est mon rôle dans cette aventure insensée.

— Ce n’est pas à moi de vous le dire, répliqua vivement Phinuit. Si quelque chose d’aussi important que cela vient à se savoir ce ne sera toujours pas par suite de mes bavardages. Du reste, Liane peut avoir changé d’avis depuis les dernières nouvelles. Et ainsi, autant que je sache, vous n’êtes pour le moment que son protégé favori. Ce que vous deviendrez par la suite, elle vous le dira, je suppose, assez tôt… Allons !

CHAPITRE XXII

DANS L’IGNORANCE

Quand finalement Lanyard consentit à gagner sa cabine (on avait renvoyé le pilote et sous une brise fraîchissante le Sybarite filait sur les eaux de la Manche), ce fut pour dormir le tour du cadran et même un peu plus, car il était près de six heures de l’après-midi quand il remonta sur le pont.

Le pont arrière était presque désert, seuls deux matelots étaient occupés à replier la tente. Lanyard s’accouda sur la lisse, goûtant une sensation de parfait réconfort physique, intensifié par la vitesse du navire, le rythme des machines, l’air marin et la vue des flots bleus, crêtelés d’écume et reflétant la féerie du couchant.

Dans ces conditions, la mer qu’il aimait calmait ses regrets au souvenir du sot rôle qu’il avait joué la nuit précédente.

Mais il y avait des compensations… de nature plus positive que le plaisir de naviguer une fois de plus. Avoir baissé dans l’estime de Liane Delorme, de Phinuit et de Monk, était réellement un avantage. Persuader un adversaire qu’on lui est inférieur, c’est presque s’en faire un allié. Et Lanyard n’avait plus désormais à s’interroger sur le sort des bijoux Montalais.

Il savait maintenant tout ce qu’il avait besoin de savoir, Il pouvait mettre la main sur les bijoux quand il le voudrait, et il avait devant lui une bonne quinzaine (la durée probable du voyage, d’après Monk) pour méditer les plans qui devaient lui permettre de s’en aller avec son butin sans trop de peines et sans trop grand danger de représailles.

Des plans ? Il n’en avait pas encore, il commençait à les formuler quand il aurait fait connaissance avec le bateau et son équipage et qu’il en aurait appris davantage sur ce mystérieux débarquement qui devait se faire « à la nouvelle lune ».

Non pas qu’il commît l’erreur de dédaigner ses adversaires, mais il ne se croyait pas incapable d’arriver à les surpasser en ruse et à les vaincre finalement, lui qui avait pour le soutenir l’amour et la foi d’Ève de Montalais.

En attendant que Liane lui révélât ses intentions (et de fait il ne la revit que deux jours plus tard, car elle avait le mal de mer et ne se montrait plus), il s’exhorta à la patience, et mit le temps à profit pour observer ses compagnons de bord et se familiariser avec le bâtiment.

Le Sybarite semblait plus grand que de raison pour un bateau de plaisance. Le capitaine Monk en avait parlé comme d’un bâtiment de 900 tonnes. À coup sûr, il y avait de la place de reste sur le pont aussi bien qu’en bas pour loger beaucoup d’invités en sus des trente hommes d’équipages nécessaires à sa manœuvre et au bien-être des passagers.

Le capitaine en second, M. Swain, était un Anglais trapu, à la figure rouge et aux yeux bleus, difficile à émouvoir. Si Lanyard ne se trompait pas, M. Swain avait d’eux tous, le capitaine Monk inclus, son opinion personnelle, décidément peu flatteuse. Mais il était assez civil, quoique n’entendant pas la plaisanterie, et enclin à se montrer un peu brusque, à la manière des gens préoccupés.

Tout différent de lui, M. Collison, le second lieutenant, était un Américain à l’accent traînard des États du Sud, un homme brun et mince aux yeux vifs et pénétrants. Sa correction et sa réserve étaient parfaites, bien qu’il parût prendre un plaisir considérable à observer les passagers, et qu’il eût toujours un sourire discret en écoutant leurs propos. Il parlait très peu et jouait excellemment au poker.

Le mécanicien principal, M. Mussey, un gros et affable sceptique, solide buveur, aussi négligé dans sa mise qu’exigeant pour l’entretien de sa salle des machines, était un vétéran de son métier et, disait-on, un vieux camarade de Monk. Il y avait, en tout cas, entre eux deux, une complète entente évidente, mais malgré cela, de temps à autre, et en particulier à table, quand Monk affectait un peu plus de morgue que de coutume, Lanyard remarquait dans les yeux de Mussey fixés en contemplation sur son chef, un regard qu’il eût bien voulu déchiffrer.

Vivant en contact journalier, plus ou moins proche, avec ces messieurs, les observant en toute occasion, Lanyard s’interrogeait souvent sur leur attitude envers le métier illégal du Sybarite, qu’ils ne pouvaient guère ignorer tout à fait, même s’ils n’en connaissaient pas exactement les secrets détails. En songeant aux pénalités qui frappent la contrebande, ne fût-ce que de quelques caisses de champagne, il se disait que c’était là pour eux un bien gros risque à courir en échange d’une solde normale.

Il en glissa quelques mots à Phinuit.

— Ne vous en faites pas pour eux, répondit celui-ci. Ce sont de malins singes, des durs à cuire, et prêts à tout, depuis le plus galonné jusqu’au dernier des soutiers. Le capitaine n’est pas homme à courir des risques inutiles, et quand il a recruté cet équipage il n’a pris personne dont il n’eût pu répondre. Ils sont plus que bien payés, et ils font ce qu’on leur dit et ferment leur bec aussi strictement que des arapèdes.

— Il n’est guère possible, reprit Lanyard, que les officiers et les hommes ne sachent pas ce qu’on compte faire de tout le champagne que vous avez récemment embarqué.

— Ce ne sont pas des idiots. Ils savent qu’il y a assez de marchandise à bord pour approvisionner un transatlantique pendant dix ans, et ils savent aussi qu’il n’y a pas de manière légale de la faire entrer aux États-Unis.

— Allons donc ! Ils savent cela. Qu’est-ce qu’ils savent encore de plus ?

Phinuit lui montra un visage bouleversé et demanda sèchement :

— Comment dites-vous ?

— N’ont-ils pu exercer leur intellect aussi bien sur le sujet de votre secret dessein, cher ami ?

— À quoi voulez-vous en venir ?

— Je me demande ce que feraient ces malins singes, ces « durs à cuire » s’ils pensaient que vous projetiez une petite opération sur les pierres précieuses ?

— Qu’est-ce que vous avez vu ou entendu ?

— Absolument rien. C’est une pure supposition gratuite.

Phinuit poussa un soupir de soulagement.

— Bah ! Espérons qu’ils ne devineront pas.

Le quatrième jour, le temps était radieux. Quand Liane Delorme fit son apparition au déjeuner, elle arborait une toilette estivale qui eût fait sensation sur la plage de Deauville.

Volontaire ou forcée, cette petite période de retraite lui avait fait du bien. Indépendamment des secours de l’art, la jeune femme paraissait des années plus jeune que quand Lanyard l’avait vue pour la dernière fois. Il ne lui eût donné plus de vingt-cinq ans, s’il n’avait eu le souvenir de ses traits ravagés le matin où il lui annonça la mort de de Lorgues dans le restaurant de Montmartre.

Liane elle-même avait depuis longtemps oublié ce mauvais quart d’heure. Elle était gaie comme une écolière. Et elle inaugura, sans le moindre délai, une campagne de conquête fort divertissante à observer. Lanyard jugea bien ses procédés un peu gros, mais c’était tout de même un allégement à l’ennui prolongé du voyage, de les voir réussir, à ce qu’il semblait invariablement, avec un plein succès, et puis de voir avec quelle insouciance elle passait à une autre victime.

M. Swain fut le premier à succomber, principalement parce qu’il était par hasard présent au déjeuner, M. Collison étant de quart sur la passerelle. Sous l’ardeur des yeux de violette qui cherchaient constamment les siens, attirés par ce qu’il devait supposer être une irrésistible attraction, sa réserve fondit rapidement, son lointain regard bleu devint beaucoup moins distant, et tout en rougissant à quelques-unes des saillies plus audacieuses de Liane, il fut prompt à saisir la perche qu’elle lui tendit quand elle exprima le désir de connaître les devoirs de l’officier de quart. En montant vers six heures pour faire un tour sur le pont et respirer un peu avant le dîner, Lanyard les vit sur la passerelle, penchés côte à côte sur l’habitacle…

Liane le héla et d’un geste impératif l’appela auprès d’eux. En frère complaisant, il ne pouvait décemment qu’obéir. Il grimpa donc sur la passerelle, et Liane, lui posant sur le bras une main affectueuse, le pria de mettre à la portée de son intelligence féminine les explications techniques de M. Swain sur le compas et l’habitacle.

Obligeamment, M. Swain répéta sa conférence, et Lanyard, apprenant lui-même avec une surprise considérable la haute complication de cet instrument de précision qu’est un compas moderne, et que l’habitacle jouait encore un tout autre rôle en sus de supporter le compas et de l’abriter du mauvais temps, ne put blâmer sa sœur de n’y avoir rien compris.

Même, il s’intéressa tellement à l’exposé que lui fit Swain de la déviation, de l’attraction magnétique et des divers procédés employés pour contrebalancer ces influences, les barreaux de Flinders, les sphères de fer doux, et le système d’aimants réglables logé dans le piédestal de l’habitacle, qu’il fallut que sa sœur lui rappelât par des marques d’humeur, qu’elle ne l’avait pas fait venir sur la passerelle pour son instruction personnelle.

Lanyard se mit alors à donner à la jeune femme de si complètes et limpides explications qu’elle ne put retenir son admiration :

— Quelle intelligence nous avons dans la famille ! lança-t-elle à M. Swain. Savez-vous, monsieur, qu’il m’arrive souvent de me demander comment je peux avoir un frère si malin.

— Il en est de même pour moi aussi, affirma Lanyard chaleureusement.

Il s’éloigna bientôt sous un prétexte, ayant matière à de nouvelles réflexions.

M. Mussey opposa une résistance plus grande que M. Swain, faisant profession de scepticisme en matière sentimentale. Il donna carrément à entendre à Liane qu’il voyait clair en elle et qu’il ne se laisserait pas prendre à ses comédies. Ce qui n’empêcha pas qu’au bout de vingt-quatre heures, la conviction semblait l’avoir pénétré que seul un homme de sagesse mûre et désillusionné comme lui pouvait comprendre une femme comme Liane Delorme. Peu après, les jolies chevilles de Liane s’aventurèrent jusque dans la salle des machines, et M. Mussey s’avoua qu’il y avait dans ce monde une femme au moins capable de s’intéresser à la mécanique.

M. Collison succomba sans lutte. Fidèle aux traditions chevaleresques des États du Sud, il alla de lui-même poser sa tête sur le billot et solliciter le coup de grâce.

Le septième jour la route piquée sur la carte situait la position du Sybarite à midi approximativement à mi-chemin de l’Atlantique. Envisageant une perspective de sept jours encore de pareil vide, Lanyard bâillait jusqu’à l’âme.

Et rien ne pouvait inciter le capitaine Monk à hâter le voyage. M. Mussey affirmait que ses machines pouvaient, en cas de besoin, donner vingt nœuds, ou environ trente-sept kilomètres à l’heure. Malgré cela un jour après l’autre le Sybarite ne filait guère que la moitié de cette vitesse. Ce n’était plus un secret que la fuite panique de Liane causée par sa terreur de Popinot avait fait sortir le yacht du port de Cherbourg quatre jours plus tôt que la date assignée au départ, alors que le Sybarite avait un rendez-vous fixé à une certaine heure d’une certaine nuit, rendez-vous soigneusement calculé d’après la phase de la lune et la hauteur de la marée, et qui ne pouvait donc que difficilement être modifié.

Après le dîner du septième jour, repas beaucoup trop prolongé au gré de Lanyard, et marqué par une consommation abusive de champagne, il quitta le salon où s’organisait une partie de poker, monta sur la dunette et, trouvant un fauteuil d’osier près de la lisse de couronnement, s’y laissa aller avec un soupir de gratitude pour la solitude de la nuit, apaisante et sereine.

Il y avait un peu de houle. Le Sybarite tanguait légèrement, et son gracieux balancement d’avant en arrière, à mesure qu’il passait d’une lame à l’autre, faisait ruisseler les étoiles par-dessus les pommes des mâts, comme un fleuve intarissable de lumière. Sous le battement des machines, incessant et uniforme, la coque vibrait légèrement, et le ronronnement de leurs révolutions ressemblait au refrain d’une douce et antique chanson. Le mécanisme du loch vrombissait et cliquetait avec persistance. Juste au-dessous, l’hélice brassait un sillage au clapotis mou. Du capot du salon montait par moments une rumeur confuse de voix, avec le rire clair de Liane, le bruit assourdi des jetons, et de temps à autre l’explosion d’un bouchon de champagne. À l’avant la cloche du bord tinta deux doubles coups, puis un simple, suivi de la mélopée en mineur : « Cinq coups et tout va bien ! »… Neuf heures.

Brusquement Lanyard se sentit oppressé d’une mélancolie inexplicable. L’énorme vanité de toutes choses humaines lui apparut. Qu’importait qu’il gagnât ou perdit cette lutte stupide pour la possession de quelques colifichets incrustés de fragments de pierres scintillantes ? S’il gagnait, à quoi bon ? Pouvait-il vraiment croire qu’à son amour répondait celui d’Ève de Montalais ?… Du temps passa…

À la pression d’une main sur la sienne il tressaillit. Liane Delorme s’était assise à côté de lui, dans un fauteuil tourné de l’autre côté.

— Je devais rêver, dit-il, en s’excusant. Vous m’avez surpris.

— Je l’ai bien vu, mon ami.

La jeune femme parlait avec douceur. Quatre coups redoublés sur la cloche du bord, puis l’appel : « Huit coups et tout va bien ! »

Liane murmura :

— Minuit ! Je n’avais pas idée qu’il fût si tard.

Mince forme blanche, M. Collison émergea de sa cabine située sous la passerelle et grimpa l’échelle pour aller remplacer M. Swain. En même temps un matelot arriva de l’avant et monta par l’autre échelle. Ensuite M. Swain et l’homme dont le tour de barre était fini quittèrent la passerelle ce dernier pour s’en aller à l’avant prendre son repos, et M. Swain pour regagner sa cabine dans le rouf.

La chaude illumination des vasistas du salon devint une obscure clarté. Nulle lumière ne fut plus visible dans toute la longueur du bâtiment, excepté la fenêtre aux rideaux tirés de la cabine de M. Swain, qui s’éteignit vite, et la lumière de l’habitacle que l’on apercevait par intermittence quand l’homme de barre se déplaçait.

Un profond silence enveloppa le bateau, silence tel que la marche sur les flots parut prendre un caractère furtif, et que les deux personnes assises à l’arrière de la lisse de couronnement parlèrent à voix basse sans y songer.

— Vous commencez à vous ennuyer ici, cher ami ?

— Cela se pourrait, Liane.

— Ou peut-être votre pensée rejoint-elle le cœur de quelqu’un ailleurs ?

— Vous croyez ?

— Au château de Montalais, apparemment.

— Cela vous amuse de lancer des flèches en l’air ?

— Mais naturellement, je cherche la raison, quand je vous vois distrait et que je me sens négligée.

— Je crois que c’est à moi de me plaindre de cela.

— Comment pouvez-vous dire ?

— Votre coquetterie a eu de redoutables manèges ces derniers jours.

— Quelle bêtise ! Je suis la seule femme à bord. J’ai comme des devoirs de maîtresse de maison.

— Il est bien possible.

— Vous me jugez durement… Michaël.

Lanyard lança aux ténèbres un regard d’étonnement. Jamais encore Liane ne l’avait appelé par son prénom. Il prit un ton détaché pour répondre :

— Moi ? Je regrette… Mais qu’importe ?

— Vous savez que votre jugement compte seul pour moi.

Lanyard compta sur ses doigts :

— Swain, Collison, Mussey. Et le suivant ? Pourquoi pas moi, aussi bien que les autres ?

— Pouvez-vous imaginer un instant que je vous mette sur le même plan que ces insignifiants personnages.

— Tenez, si vous voulez réellement savoir ma pensée, Liane : il me semble que tous les hommes à vos yeux ne sont… bons qu’à une seule chose, devenir des instruments utiles à vos fins. Et qu’est-ce que j’ai de supérieur pour que vous me teniez en plus haute estime qu’un autre ?

— Vous devez savoir que c’est le cas, soupira Liane, si bas qu’il entendit à peine les mots et eut un involontaire : « Comment » ? avant de se rendre compte qu’il avait saisi. De sorte qu’elle réitéra sur un ton plus net de protestations : Vous devez savoir que c’est le cas… que je vous estime comme quelqu’un de supérieur aux autres hommes. Pensez à ce que je vous dis, Michaël ; et puis considérez ceci, que de tous les hommes que j’ai connus, vous seul ne m’avez jamais parlé d’amour.

Il eut un petit rire.

— C’est qu’il y a trop d’humilité dans mon cœur.

— Non, fit-elle d’une voix sourde, mais vous me méprisez. Ne le niez pas ! (Elle eut, sur son fauteuil, un moment d’impatience.) Je sais ce que je sais… Je devine bien des choses… Non, reprit-elle, avec une émotion contenue : Je suis une femme fatale… je ne puis espérer d’échapper à mon destin.

Il resta muet un instant pour réfléchir. Que voulait-elle donc lui faire croire ?

— Mais j’imagine que personne ne peut échapper à son destin.

— Certains hommes le peuvent. Les hommes comme vous, exceptionnels comme vous, savent tromper le destin. Mais les femmes, jamais. C’est le sort de toutes les femmes que chacune à un moment donné doive aimer éperdument un homme et en être méprisée. C’est mon destin d’avoir appris trop tard à vous aimer, Michaël.

— Ah ! Liane, Liane !

— Mais vous me tenez en trop grand mépris pour consentir à reconnaître la vérité.

— Au contraire, je vous admire extrêmement, je pense que vous êtes une incomparable comédienne.

Elle adressa aux étoiles un geste désespéré.

— Quoi ! Ce n’est pas vrai ce que je dis ? Je vous livre mon cœur à nu et vous me répondez que je joue la comédie !

— Mais, ma chère petite ! Vous ne vous attendez certainement pas à ce que je pense autrement ?

— J’ai été sotte d’attendre quelque chose de vous, répliqua-t-elle amèrement… Vous en connaissez trop sur mon compte. Je n’ai pas le courage de vous en faire un reproche, puisque je suis ce que je suis, ce que la vie m’a faite, ma vie que vous avez sauvée il y a si longtemps. Pourquoi croiriez-vous en moi ? Pourquoi admettriez-vous la sincérité de cet aveu, qui me coûte tant ? Ce serait trop beau pour moi, ce serait trop demander à la vie !

— Je ne vois pas que vous ayez honnêtement à vous plaindre de la vie, Liane. Que lui avez-vous demandé qui ne vous ait pas été accordé ? Réussite, argent, pouvoir, adulation…

— Jamais l’amour.

— Voilà ce que le monde croirait difficilement.

— Non, je l’ai pas connu l’amour, l’amour qui aspire à donner, à donner et donner toujours, sans rien demander en échange que la bonté, la compréhension. C’est cet amour que j’ai pour vous, Michaël. Mais vous ne me croyez pas… Si je pouvais arriver à vous faire comprendre, à vous faire sentir ce que serait la vie pour nous, pour vous et moi. Que pourrait-elle nous refuser ? Vous, avec votre intelligence, votre force, votre habileté, votre sang-froid… moi avec mon bel amour pour vous inspirer et vous soutenir. Quel couple nous ferions ! Quel bonheur serait le nôtre ! Songez-y, Michaël.

— J’y ai songé. Liane, répliqua-t-il avec une douceur résignée. J’y ai bien songé.

Elle leva vers lui un visage interrogateur.

— Dites-moi votre pensée, Michaël.

— Eh bien, je pense, dit Lanyard, que si ce que vous avez dit est vrai, c’est un malheur, et j’en suis désolé, Liane, très désolé. Et, si ce n’est pas vrai, que la comédie est bien jouée. En restons-nous là, ma chère ?

Et comme elle détournait la tête, s’efforçant de maîtriser son émotion, vraie ou feinte, il prit son étui à cigarettes, et après en avoir glissé une entre ses lèvres, chercha des allumettes.

Il n’en avait pas dans sa poche, mais il se rappela qu’il y en avait une boîte sur l’une des tables d’osier voisines. Se levant, il alla la prendre, et à l’instant où l’allumette craquait, il entendit un brusque froissement d’étoffes. C’était sa compagne qui se levait.

Se dirigeant vers le capot du salon, elle passa rapidement devant lui, sans un mot, la tête basse, pressant d’une main son mouchoir sur ses lèvres. Il la suivit du regard sans plus songer à l’allumette jusqu’au moment où la flamme lui brûla le bout des doigts. Alors laissant tomber l’allumette, il en enflamma une autre et alluma sa cigarette. À la seconde bouffée, il perçut une plainte soudaine et regarda.

La femme était debout, seule, silhouettée sur la lueur du capot, les bras tendus comme pour écarter un danger menaçant. Un second cri s’échappa de ses lèvres, vibrant de terreur, elle tituba et tomba, tandis que, jetant sa cigarette, Lanyard courait à elle.

Il chercha en vain autour de lui la cause de cet effroi apparent. À ce qu’il put voir, le pont était aussi désert que durant toute leur conversation.

Il trouva Liane Delorme tombée en une défaillance bien authentique. Des bruits de pas résonnèrent sur le pont tandis qu’agenouillé, il se livrait à un examen superficiel. De la passerelle, Collison avait entendu les cris de Liane et l’avait vue tomber, et il venait aux informations.

— Que diantre…

Lanyard répliqua par un geste d’ahurissement :

— Elle allait juste descendre. Je me suis arrêté pour allumer une cigarette et je n’ai rien vu qui expliquât cette pâmoison. Attendez : je m’en vais lui chercher de l’eau.

Il dégringola l’escalier du capot, remplit un verre, et s’en revint en hâte. Comme il arrivait au haut de l’escalier, Collison annonça :

— Tout va bien. Elle revient à elle.

Soutenue dans les bras du premier lieutenant, Liane commençait à respirer profondément et à promener autour d’elle des yeux égarés. Lanyard mit un genou en terre et porta le verre à ses lèvres. Elle but deux gorgées, mécaniquement, le regard fixé sur lui. Alors brusquement sa mémoire s’éclaira, et elle poussa un cri de crainte renouvelée.

— Popinot ! s’écria-t-elle, tandis que Lanvard s’empressait de retirer le verre. Popinot… Il était là… Je l’ai vu… debout là !

D’un bras tremblant elle désignait le pont tribord juste en avant du capot d’échelle. Mais, bien entendu, quand Lanyard regarda, il ne vit personne…

CHAPITRE XXIII

LA CIGARETTE

Ahuri, Lanyard échangea un regard déconcerté avec Collison et constata machinalement : « Mais il n’y a personne… » Collison bafouilla quelques mots qui devaient vouloir dire : « Non, et il n’y a jamais eu personne. »

— Mais vous devez l’avoir vu de la passerelle, insista Lanyard, si…

— Je me suis retourné dès que je l’ai entendue crier, répliqua Collison. Mais je n’ai vu personne, rien que mademoiselle ici… et vous, comme de juste, avec cette allumette.

— Veuillez m’aider à me lever, demanda Liane d’une voix dolente.

Collison aida Lanyard qui la prit dans ses bras. Le corps de la jeune femme tremblait comme celui d’un enfant terrifié.

— Il faut que j’aille à ma cabine, soupira-t-elle en hésitant. Mais j’ai peur…

— N’ayez pas peur. Rappelez-vous que M. Collison et moi… D’ailleurs, vous savez, il n’y avait personne…

L’assertion parut l’exaspérer. Sa voix reprit alors force et violence.

— Mais je vous répète que je l’ai vu… cet assassin ! (Elle frissonna de nouveau). Debout là, dans l’ombre, qui regardait comme si je l’avais surpris. Je pense qu’il devait être en train de regarder en bas par le lanterneau. C’est la clarté de celui-ci qui m’a montré son ignoble tête de goret.

— Vous êtes venu à l’arrière par le côté bâbord, n’est-ce pas ? demanda Lanyard au premier lieutenant.

Collison fit un signe affirmatif. Il ajouta :

— En courant… Je ne savais pas ce qui arrivait.

— Il est facile de ne pas voir quelqu’un qu’on ne cherche pas des yeux, songea tout haut Lanyard, le regard dirigé vers l’avant le long du côté tribord. En se couchant à plat ventre et en rampant tout le long jusqu’aux manches à air de la salle des machines derrière lesquelles il se serait caché, un homme aurait pu s’élancer… courbé en deux, vous m’entendez… sans que vous l’ayez vu.

— Mais vous étiez à cette place-là, sur tribord !

— Je vous répète que cette allumette m’éblouissait, affirma Lanyard, agacé. D’ailleurs, je regardais uniquement vers ma sœur, me demandant ce qu’elle avait. Collison tressaillit.

— Excusez-moi, dit-il, se rappelant ses devoirs. Si mademoiselle est remise, il faut que je retourne à la passerelle.

— Conduisez-moi en bas, pria Liane. Il faut que je parle au capitaine Monk.

Monk et Phinuit prenaient un dernier « bonnet de nuit » dans la cabine du capitaine. « Entrez ! » cria celui-ci quand Lanyard eut frappé. Lanyard ouvrit la porte et s’adressa brièvement à Monk.

— Mademoiselle Delorme désire vous voir.

Les éloquents sourcils indiquèrent surprise et résignation, et Monk se leva et remit sa tunique blanche. Phinuit, lui, sentit qu’il y avait quelque chose d’anormal, et sortit précipitamment en manches de chemise.

— Qu’est-ce que c’est ? interrogea-t-il, en regardant tour à tour le visage grave de Lanyard et la face livide et bouleversée de Liane.

En peu de mots, Lanyard le mit au courant.

— Impossible ! commenta Phinuit.

— Absurde ! ajouta Monk, parlant directement à Liane. Vous avez rêvé.

Elle avait recouvré en partie son sang-froid, assez pour lui permettre de hausser les épaules dédaigneusement à une supposition aussi niaise.

— Je vous dis seulement ce que j’ai vu de mes deux yeux.

— Sans doute, acquiesça Monk, affectant un air tout prêt à être convaincu. Qu’est-ce qu’il est devenu alors ?

— Vous me le demandez, sachant que je me suis évanouie d’épouvante !

Les sourcils exprimèrent un découragement affecté.

— Et vous n’avez vu personne, monsieur ? Et Collison non plus ?

Lanyard secoua la tête à chaque question.

— Cependant, il est possible…

Monk le coupa impatiemment.

— Balivernes ! Pas même un cafard n’aurait pu monter à bord de ce yacht sans que je l’aie su. À plus forte raison un homme. Je connais mon bateau, je connais mon équipage, je connais mon métier.

— Quand vous vous trouverez un beau matin égorgé pendant votre sommeil, comme ce pauvre de Lorgues… riposta Liane avec une âpre ironie.

— Je ne vais pas perdre une minute de mon sommeil… commença Monk.

— N’en prenez pas avant d’avoir fait perquisitionner le navire, supplia Liane, changeant de ton. Vous le savez, messieurs, je ne suis pas une visionnaire, j’ai vu, ce qui s’appelle vu… Et je vous prie de croire que tant que cet assassin sera en liberté à bord de ce yacht, pas une de nos existences ne vaudra un sou… non, pas un sou !

— Oh ! vous aurez votre perquisition, concéda Monk comme devant un caprice d’enfant. Mais je puis vous dire dès à présent ce qu’elle donnera… ou ne donnera pas.

— Alors que le Ciel ait pitié de nous tous !

Liane alla rapidement à la porte de sa chambre, mais arrivée là elle hésita, lançant un regard de prière à Lanyard.

— J’ai peur…

— Laissez-moi jeter un coup d’œil d’abord.

Et quand Lanyard se fut assuré qu’il n’y avait personne de caché nulle part dans l’appartement de Liane, et en eut été récompensé par un regard de gratitude, elle reprit, arrêtée sur le seuil :

— Je vais m’enfermer, bien entendu… J’ai mon revolver, d’ailleurs.

La porte claqua, et on entendit la clef tourner dans la serrure. Monk haussa les sourcils d’un air excédé.

— Un verre de trop… Elle a des visions.

— Non, formula nettement Lanyard. Vous vous trompez. Liane a vu quelque chose.

— Personne n’en doute, bâilla Monk. Ce dont on doute c’est si elle a vu un homme réel ou bien une création de son imagination… Un effet d’ombre qu’elle a pris momentanément pour un homme.

— Alors examinons le terrain et voyons si cette explication peut nous satisfaire, répliqua Lanyard.

— Pas de mal à ça.

Phinuit se munit d’une lampe de poche, et les trois hommes explorèrent à fond les abords du pont où avait eu lieu l’apparition. Mais aucun effort de crédulité ne parvint à leur faire prendre l’effet d’ombre à l’endroit en question pour la forme d’un homme debout en ce point. D’autre part, quand Phinuit se fut posté, par expérience, entre la bouche du capot d’échelle et le lanterneau, il fallut admettre que la lueur de chaque côté offrait une assez bonne cachette pour quelqu’un désireux de rester là pour voir sans être vu.

— Pourtant, je ne crois pas qu’elle ait vu quelque chose, reprit Monk… Le fantôme de Popinot tout au plus.

— Mais attendez. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Lanyard qui explorait le pont à l’aide de la lampe de poche, se pencha, ramassa un objet, et le présenta à ses compagnons sur la paume de sa main qu’il éclairait avec le blanc rayon électrique.

— Un bout de cigarette, fit Monk, méprisamment. Voilà une fameuse trouvaille !

— Une cigarette de la Régie française.

— Et on l’a écrasée sous le pied, ajouta Phinuit. Eh bien, qu’est-ce que vous en concluez ?

— Ceux qui usent de cette partie du pont seraient-ils capables de déshonorer leur palais en fumant une telle abomination ? Ni vous ni moi… pas plus que n’importe lequel des officiers ou stewards.

— Un matelot de pont s’est peut-être glissé jusqu’à l’arrière pour jeter un coup d’œil, s’attendant à trouver le pont désert à cette heure.

— Les vulgaires matelots eux-mêmes évitent, autant que possible, ce produit que la régie vend sous le nom de tabac. Et il n’est pas vraisemblable que l’un d’eux se hasarderait à enfreindre la discipline bien connue du capitaine Monk.

— Alors vous aussi vous croyez que c’était Popinot ?

— Je crois que vous feriez bien de faire la perquisition que vous avez promise, complète et immédiate.

— On a tout le temps, répliqua Monk avec lassitude. Je ferai fouiller tout ce vieux rafiot, puisque vous y tenez, dans la matinée.

— Mais pourquoi, monsieur, restez-vous si obstinément incrédule ?

— Bah ! gouailla Monk, je connais notre belle dame depuis des années, et si vous voulez savoir, elle est tout à fait capable de jouer des petits jeux à elle.

— De simuler, voulez-vous dire… pour ses fins particulières ?

Les sourcils eurent un geste poliment sceptique.

Peut-être la nuit avait-elle porté conseil à Monk. La fouille matinale du navire et l’examen de son équipage furent plus minutieux que Lanyard ne l’avait attendu. Mais le résultat en fut précisément tel que Monk l’avait prédit, c’est-à-dire entièrement négatif. Le capitaine l’annonça au cours d’une réunion tenue dans sa cabine après le déjeuner. Lui-même, dit-il, avait surveillé toutes les recherches et en avait effectué une partie en personne. Aucun coin ni recoin du yacht n’avait été omis.

— J’espère que mademoiselle est satisfaite, conclut-il en adressant à Liane un mouvement de sourcils poliment railleur.

Elle y répliqua par un haussement d’épaules imperceptible. Lanyard vit que les yeux de violette, agrandis d’appréhension, lançaient un éclair passager dans sa direction, comme si elle eût espéré de lui quelque suggestion utile. Mais il n’en avait aucune à offrir. La perquisition avait été conduite dans toutes les règles, lui semblait-il. Et de fait, en revoyant les événements de sang-froid, à la lumière du jour, il jugeait absurde de croire que Popinot aurait pu se cacher à bord du Sybarite sans qu’on l’y eut trouvé.

Et la discussion continua sans qu’il s’y mêlât.

Durant trois jours la vie du navire suivit son cours en apparence introublé. Liane Delorme n’eut plus de visions, comme disait le capitaine. Mais d’un commun accord on avait considéré l’incident comme clos depuis l’issue de la perquisition, et il semblait s’effacer de la mémoire de tous sauf de Liane elle-même et de Lanyard. Ce dernier, sans cesse en alerte, s’attendait à chaque instant à être fâcheusement éclairé, c’est-à-dire à découvrir que Liane n’avait pas crié au loup sans raison matérielle. Car la vie lui avait appris au moins cette vérité, que tout est toujours possible.

Quant à Liane, sans faire un secret de sa peur constante, elle la supportait avec un courage digne d’admiration. À vrai dire, elle était peut-être un peu soucieuse, un peu moins gaie que d’habitude, elle refusait positivement de s’asseoir le dos tourné à une porte, ou d’aller se coucher avant qu’on eût examiné sa chambre, et (à ce que soupçonnait Lanyard) elle ne restait jamais sans arme, ni jour ni nuit ; mais malgré cela aucun signe de préoccupation n’altérait la sérénité de sa physionomie, ni la souple grâce de ses mouvements.

Envers Lanyard elle se comportait comme s’il n’était rien arrivé de nature à troubler la bonne harmonie de leurs relations. Mais il n’imaginait pas un seul instant qu’elle pût accepter avec soumission sa défaite ou renoncer à reprendre bientôt une nouvelle offensive. Aussi ne fut-il pas du tout surpris quand, un soir, après le dîner, dans un nouveau tête-à-tête, elle aiguilla la conversation vers le sujet attendu.

— Et vous avez repensé à ce que nous avons dit… ou à ce que j’ai dit, mon ami… cette fameuse nuit… comme cela paraît loin… il y a trois jours ?

— Mais inévitablement, Liane.

— Vous n’avez donc pas oublié ma niaiserie ?

— Je n’ai rien oublié.

Elle fit une jolie moue de doute.

— N’aurait-il pas été plus indulgent d’oublier ?

— De pareils compliments ne s’oublient pas facilement.

— Vous êtes sûr, bien sûr que c’était un compliment ?

— Euh… non. Pas sûr du tout. Mais je suis un homme, et je vous accorde le bénéfice du doute.

Devenus soudain pensifs, les yeux de violette perdirent toute leur malice. Elle soupira, pencha un peu la tête.

— Je vais vous parler franchement, Michaël. Ce n’était pas de la comédie… ou du moins ce n’était pas uniquement de la comédie.

— Ce qui veut dire, si je ne me trompe, que vous connaissez trop bien l’amour pour l’exprimer sans artifice.

— Je le crains, mon ami, répartit Liane Delorme, avec un nouveau soupir. Vous le savez, vous me faites peur. Vous voyez tellement clair…

— C’est bien regrettable. Je voudrais surmonter cela. On se prive de bien des émotions agréables quand on voit trop clair.

Durant une nouvelle courte pause, Lanyard vit Monk sortir sur le pont, s’arrêter, et les chercher des yeux, dans les fauteuils qu’ils occupaient à l’arrière. Et il n’eut pas de difficulté à les repérer, car ce soir-là le pont était éclairé. Néanmoins, le capitaine Monk trahit son émotion à la vue du couple par un haut-le-corps bien net. Lanyard vit ses sourcils s’agiter fortement tandis que leur possesseur s’avançait vers l’arrière.

Il s’arrêta devant eux, les dominant de sa blanche silhouette, avec les sourcils les plus hostiles que Lanyard lui eût encore vus.

— Serait-il abusif de vous signaler, fit-il d’un ton glacé, que le pont arrière est un lieu trop en évidence pour s’y livrer à ces démonstrations de tendresse familiale ?

Liane Delorme leva vers lui un regard interrogateur, légèrement teinté d’une impatience qui tout d’un coup l’emporta.

— Oh ! laissez-nous en paix ! lança-t-elle rudement.

Sur l’instant Monk ne répliqua pas. Lanyard vit un singulier frémissement agiter ce long corps maigre, et il comprit soudain que cette ridicule créature était secouée par la jalousie.

— Tant que vous soutiendrez la fiction d’être frère et sœur, reprit-il avec une rage contenue, il serait peut-être prudent de ne pas prodiguer ces témoignages affectueux à la vue de mes officiers et de mon équipage. Supposons que nous… (Il s’étrangla un peu). Bref, je suis venu vous inviter à tenir une petite conférence dans ma cabine, avec M. Phinuit.

— Une conférence ? interrogea froidement Liane, sans bouger. Je ne sais pas de quoi il s’agit.

— M. Phinuit et moi sommes tous deux d’avis que M. Lanyard soit mis davantage au courant de nos intentions, tandis qu’il lui reste encore le loisir de les bien examiner. Nous n’avons plus que quatre jours de traversée.

Incapable de se contenir plus longtemps, Lanyard quitta son fauteuil avec entrain.

— Mais c’est exquis ! Réellement, monsieur, vous ne pouvez pas vous imaginer comme j’ai attendu ce moment. Venez, dit-il à Liane, vous allez voir comment je prendrai la révélation du sort qui m’est réservé. Ce sera avec bravoure, j’en suis fermement convaincu.

Avec une hésitation passagère, la jeune femme se leva et se dirigea en silence avec lui vers le capot d’échelle par où venait de disparaître le capitaine dont la démarche était d’un augure si dramatique.

Il fut d’autant plus réconfortant de trouver dans la cabine du capitaine le terre-à-terre M. Phinuit, assis à côté du bureau sur un angle duquel reposaient ses jambes croisées, prosaïquement occupé à polir ses ongles. Lanyard lui adressa un petit salut fort amical et, tandis que Phinuit ramenait ses pieds sur le parquet, plaça un fauteuil pour Liane dans la position où elle préférait s’asseoir, le dos à la lumière.

Mais il sentit que les formes cérémonieuses exigées par les allures solennelles de Monk ne lui permettaient pas de s’asseoir avant que le capitaine n’eût lui-même pris place derrière le bureau.

Alors, cependant, il se découvrit les dispositions joyeusement espiègles d’un écolier au cirque et, s’adressant avec une impatience non feinte à l’homme qui possédait les plus prodigieux sourcils du monde, lui dit en le saluant de la tête :

— Et maintenant, nous allons entendre, j’imagine, ce que M. Phinuit appellerait l’Idée dans toute sa splendeur.

CHAPITRE XXIV

L’HISTOIRE SE RÉPÈTE

Phinuit fit la grimace, puis dissimula un léger bâillement. Liane Delorme eut un dédaigneux petit mouvement d’épaules, et prit la pose qui seyait, le coude sur le bras de son fauteuil et la joue appuyée sur deux doigts de sa main baguée. À demi tournée vers Monk et Phinuit, elle faisait face à Lanyard, à qui elle consacrait toute l’attention de ses yeux graves mais amicaux, exactement comme s’il eût été la seule personne présente. Elle semblait attendre qu’il parlât de nouveau sans se soucier le moins du monde de ce que Monk allait trouver à dire.

Le capitaine Monk occupa le silence en faisant décrire à ses sourcils un arc impressionnant. Puis, fixant son regard non sur Lanyard, mais sur la pointe d’un crayon avec lequel ses doigts incroyablement frêles traçaient sur le buvard de fantaisistes arabesques, il ouvrit les lèvres, toussa pour avertir qu’il allait parler, et sembla terriblement offusqué en constatant que Liane le devançait inconsidérément.

Elle prit sa voix la plus musicale, infiniment désarmante et séductrice :

— Laissez-moi vous dire, cher ami, que… naturellement je sais ce qui va se passer… je désapprouve absolument la méthode que l’on emploie pour traiter avec vous.

— Mais je suis très flatté de me voir attribuer assez d’importance pour que l’on traite avec moi.

— Vous êtes vraiment doué pour l’ironie. Mais vous avez tort de la gaspiller sur un auditoire dont les deux tiers sont incapables de l’apprécier.

— Oh ! vous vous trompez, déclara sérieusement Phinuit, j’apprécie. Je pense que le cher ami est énorme.

— Me permettrez-vous de dire, fit Monk en jouant des sourcils, que si l’un de nous n’appréciait pas les indiscutables talents de M. Lanyard, il ne serait pas avec nous ce soir ?

— On vous permet de le dire, acquiesça Phinuit, mais cela ne fait pas l’affaire. C’est à l’appréciation de mademoiselle que vous et moi sommes redevables de ce trait, et vous le savez. Maintenant cessez de braquer sur moi vos sourcils automatiques. Vous l’avez assez fait depuis que je vous connais, et leur coup n’est pas encore parti une seule fois.

Irrésistible, le rire de Liane éclata. Sans pouvoir relever un sourire, Lanyard se hâta néanmoins de s’offrir lui-même sur l’autel de la paix.

— Mais, messieurs ! vous m’intéressez tellement. N’allez-vous pas me dire vite quelle valeur mes modestes talents peuvent avoir acquise à vos yeux ?

— Dites-le-lui, Monk, fit gouailleusement Phinuit… Moi, je ne suis pas orateur.

Monk leva ses sourcils et adressa à Lanyard un salut d’une politesse redoutable.

— Vos talents sont tels, monsieur, dit-il avec une lenteur de diplomate, que vous pouvez, si vous le voulez, devenir pour nous d’un prix inestimable.

Phinuit ricana devant l’air d’incompréhension polie de Lanyard.

— Vous n’allez jamais droit au but, capitaine. Voyons. Moi, je suis un type tout rond, laissez-moi faire l’interprète. Monsieur Lanyard, écoutez. La baroque association de malfaiteurs ici présente a l’honneur de vous inviter à devenir un membre-actif à part entière comme nous autres, participant à tous les avantages de l’organisation, y inclus la protection de la police. Et comme prime supplémentaire nous sommes disposés à vous donner un acompte d’admission en sus de vos dus. Est-ce que je me fais bien comprendre ?

— Mais parfaitement.

— Voici la chose. Je vous ai dit comment nous nous étions rencontrés, nous cinq, y compris Jules et M. le comte de Lorgues. Maintenant nous attendons la réussite de cette affaire, la première, pour monter l’entreprise plus en grand. Il va y avoir un melon juteux à partager quand nous serons à New-York. Il y a, vous le savez, je pense, autre chose que les bijoux Montalais. Et il n’y a aucune raison pour que nous nous en tenions là. Ce n’est pas non plus notre intention. Le Sybarite fera d’autres voyages, et s’il arrivait un événement imprévu pour y mettre fin, il y a d’autres moyens de se payer la tête des douanes américaines. Chacun de nous met en commun ses bons services, mademoiselle, le capitaine, mon frère et moi-même… Mais il y a une vacance dans nos rangs, le vide creusé par la mort de de Lorgues, vide que personne ne remplirait aussi bien que vous. Nous vous l’offrons donc carrément. Si vous acceptez de travailler avec nous, nous vous attribuons une part d’un cinquième sur les bénéfices de ce voyage aussi bien que sur tout ce qui viendra ensuite. C’est assez honnête, n’est-ce pas ?

— Mais c’est plus qu’honnête, monsieur.

— De fait, il est exact que vous n’avez rien fait pour gagner cet intérêt d’un cinquième dans la première répartition…

— Alors donc, me voici tout à fait entre vos mains.

— Oh, ce n’est pas là notre point de vue…

— Voilà, interrompit vivement Liane, la seule parole raisonnable que vous ayez encore prononcée dans cette conférence, monsieur Phinuit.

— Vous voulez dire, je suppose, que M. Lanyard est loin d’être entre nos mains.

— Et il ne sera jamais entre vos mains, mon pauvre ami, tant qu’il respirera et pensera.

— Mais, Liane ! protesta Lanyard en baissant modestement les yeux, vous m’accablez.

— Je ne vous crois pas, riposta Liane, froidement.

Quelques instants, Lanyard continua de regarder méditativement à ses pieds. On ne pouvait rien deviner de ses pensées, et pourtant des yeux plus habiles à les déchiffrer que ceux de Phinuit ou de Monk le surveillaient attentivement.

— Eh bien, monsieur Lanyard, qu’est-ce que vous en dites ?

Lanyard releva des yeux pensifs vers le visage de Phinuit et prononça, d’une voix intriguée :

— Mais sûrement ce n’est pas tout…

— Tout quoi ?

— Il me semble qu’il manque quelque chose… Vous ne m’avez montré qu’une face de la médaille. Et le revers ? J’apprécie l’honneur que vous me faites, je sens pleinement les avantages que l’on m’offre. Mais vous avez négligé… c’est un étrange oubli de la part d’hommes aussi francs que vous… vous avez oublié de me dire la pénalité qui s’attacherait à un refus possible.

— Il me semble qu’on peut s’en remettre là-dessus à votre imagination.

— Il y aurait donc une pénalité ?

— Tiens, naturellement, si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. Et prendre cette position nous obligerait, comme simple mesure de sauvegarde, à nous défendre par tous les moyens à notre disposition.

— Moyens que, murmura Lanyard, vous préférez ne pas spécifier.

— Tiens, on n’aime pas parler crûment.

— J’ai ma réponse, messieurs…

Avec un vague sourire dans les yeux et des tiraillements aux coins de la bouche, Lanyard se rejeta en arrière et contempla les membrures du pont. Liane Delorme se redressa avec un mouvement de vif malaise.

— À quoi pensez-vous, cher ami ?

— Je m’émerveille d’une chose que chacun sait : que l’histoire se répète.

On entendit la jeune femme ravaler net sa respiration entre ses dents serrées. Elle soupira :

— J’espère bien que non !

Lanyard la considéra en ouvrant de grands yeux.

— Vous espérez que non, Liane ?

— J’espère que cette fois l’histoire ne se répétera pas tout à fait. Vous comprenez, mon ami, je crois savoir que vous avez dans l’esprit des souvenirs de l’ancien temps…

— Juste. Je repense à ces jours lointains où la Meute pourchassa dans Paris le Loup Solitaire, le traqua finalement à mort, et lui fit à peu près la même proposition que vous venez de me faire ce soir… La Meute, il faut que vous le sachiez, messieurs, était le nom pris par une association de malfaiteurs parisiens, ambitieux comme vous, qui étaient devenus jaloux des succès du Loup Solitaire, et voulaient le persuader de se joindre à eux. [1]

— Et qu’arriva-t-il ? demanda Phinuit.

— Eh bien, il arriva qu’ils choisirent le moment où je m’étais résolu à devenir un homme de bien pour le reste de mes jours. Ce fut d’autant plus regrettable.

— Quelle réponse leur fîtes-vous donc ?

— Si j’ai bonne mémoire, je leur dis qu’ils pouvaient aller tous au diable.

— J’espère donc que l’histoire ne se répétera pas cette fois-ci, lança Liane.

— Et que sont-ils devenus ? demanda Monk.

— La plupart moisirent quelques années dans les prisons françaises, comme ce fameux Popinot, le père du citoyen qui nous a causé tant de tracas.

— Et vous… ?

— Tiens, sourit Lanyard, j’ai réussi à échapper à la prison, aussi je présume que je dois avoir tenu mon vœu de devenir un homme de bien.

— Et pas de rechute ? suggéra Phinuit avec un ricanement.

— Ah ! il ne faut pas m’en demander tant. Cela ne regarde que ma conscience et moi.

— Eh bien, hasarda Phinuit avec une apparence de confiance, je suppose que vous n’allez pas nous envoyer au diable,… hein ?

— Non. Je vous promets d’être plus original que cela.

— Alors vous refusez ! haleta Liane.

— Oh, je n’ai pas dit cela ! Il faut me laisser le temps de réfléchir.

— Je savais que ce serait là sa réponse, proclama Monk, fier de sa perspicacité, en plissant ses sourcils. C’est pourquoi j’ai tenu à ce que nous n’attendions pas plus longtemps. Vous avez quatre jours pour vous décider, monsieur.

— J’en aurai besoin.

— Je ne vois pas pourquoi, raisonna Phinuit. C’est à prendre ou à laisser, bien évidemment !

— Mais vous me demandez de renoncer à une attitude que j’ai adoptée depuis des années, messieurs… On ne saurait exiger que je me décide en une heure, ni même en un jour. Vous aurez votre réponse, je vous le promets, au moment d’atterrir… peut-être avant.

— Le plus tôt sera le mieux.

— En êtes-vous sûr, monsieur ? On dit que c’est la tortue qui a gagné la fameuse course.

— Prenez tout le temps qu’il vous faudra, concéda généreusement Monk, pour en venir à une décision sensée.

— Mais comme vous êtes bons pour moi, messieurs !

CHAPITRE XXV

LE MÉCONTENT

Pour singulier que cela puisse paraître, quand on songe aux conditions qui restreignaient sa liberté d’action à bord du Sybarite, et son entier isolement au milieu des conspirateurs, Lanyard ne perdit pas confiance en l’heureuse issue de l’affaire. Il passa les quelques derniers jours en un état de joyeuse exubérance, qui trouvait son expression la plus intelligible dans ces mots qu’il se répétait fréquemment à lui-même : « Ça va bien ! ça va bien ! »

Il savait maintenant dans quel but Liane Delorme l’avait associé à cette aventure maritime et initié à tous ces détails de la conspiration. Il savait également pourquoi elle lui avait offert le don généreux de son amour. Il n’avait plus de ménagements à garder envers cette femme. La révélation avait positivement fait tomber les fers de ses poignets, et le moment venu rien ne l’empêcherait de frapper sans remords.

Mais envers ses compagnons il n’avait modifié en rien sa conduite apparente. Ils avaient beau le surveiller et s’interroger. Il leur fallut attendre le moment qu’il avait fixé pour leur faire part de sa décision, lorsque le Sybarite ferait son atterrissage.

Le vent soufflait par rafales, la mer devint houleuse, le Sybarite entra dans le mauvais temps. Le ciel s’était couvert. Lanyard, qui cherchait dans le ciel un présage, accepta celui-ci et souhaita sa durée. Rien n’eût été plus propre à déjouer ses efforts qu’un atterrissage par une nuit d’étoiles pure et calme.

Il alla se coucher, la dernière nuit, laissant dans le salon une réunion bruyante, et se mit à lire pour provoquer le sommeil. Puis éteignant la lumière, il s’endormit. Un peu plus tard il se trouva instantanément réveillé, tous les sens en alerte, sur le qui-vive… tel un homme qui aurait tâtonné un moment dans une pièce obscure, puis trouverait une porte et sortirait au grand jour.

Mais il n’y avait d’autre lumière que dans la clarté de son esprit. L’éclairage même du salon avait été mis en veilleuse pour la nuit, comme il s’en aperçut à l’affaiblissement du rais sous la porte de sa cabine.

Cependant, Lanyard avait l’intuition qu’il n’était pas seul. Le meilleur réveille-matin pour lui avait toujours été l’entrée d’une autre personne dans la pièce où il dormait. Il en est de même pour tous les animaux dont la vie dépend de leur vigilance.

Incapable de rien voir, il sentait pourtant une présence, et savait qu’elle attendait, dans le voisinage de sa tête, à portée du bras. Sans grand émoi il songea à Popinot, ce « Popinot fantôme » de Monk.

Tant pis, si la vision apparue sur le pont s’était matérialisée ici dans sa cabine, Lanyard présumait qu’il allait s’ensuivre une nouvelle bataille, et la dernière, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la mort.

Sans faire aucun bruit, il se rassembla sur lui-même, s’attendant à un piège, et leva la main vers l’interrupteur de lumière électrique, encastré dans la cloison au chevet de son lit. Mais au même instant il perçut un chuchotement, ou plutôt un marmottement, une voix qu’il ne put identifier dans son trop faible diapason.

— Réveillé, monsieur Delorme ? disait-elle. Chut ! Ne faites pas de boucan, et ne vous avisez pas d’allumer.

Son étonnement fut tel que d’instinct ses muscles tendus se relâchèrent et sa main retomba sur les couvertures.

— Que diable… ?

— Pas si haut. C’est moi… Mussey.

Ébahi, Lanyard répéta :

— Mussey ?

— Oui. Je ne m’étonne pas que vous soyez surpris, mais si vous voulez bien rester tranquille, vous allez comprendre bien vite pourquoi il m’a fallu avoir un bout d’entretien avec vous à l’insu de tous.

— Par exemple, fit Lanyard, elle est raide celle-là !

Le marmottement contenu prit une note d’inquiétude.

— Dites donc ! Attention, hein ? Je veux dire, vous n’allez pas faire du pétard et renverser le pot aux roses ? J’admets que vous devez me trouver un peu sans-gêne, de m’introduire chez vous comme ça, et je ne sais si je peux vous en faire un reproche, mais… Enfin, le temps passe, il ne nous reste plus que deux jours à passer en mer, et je ne pouvais pas attendre plus longtemps l’occasion d’avoir un petit tête-à-tête avec vous.

Le marmottement cessa et il y eut un silence d’attente. Lanyard ne dit rien. Mais il devina que son interlocuteur occupait une chaise près du lit, et se penchait vers lui pour saisir sa réponse, car l’air était imprégné d’une haleine alcoolique. On n’avait pas besoin de preuve supplémentaire, c’était évidemment le mécanicien principal du Sybarite.

— Dites-moi que ça vous va, voulez-vous ? pria le marmottement.

— J’écoute, répliqua Lanyard…

— Vous avez du cran…, un fameux cran. Je ne pense pas que je serais aussi calme que vous, si je sentais quelqu’un dans ma chambre, en me réveillant.

— Je crois, dit Lanyard d’un ton sec, que vous avez parlé d’un petit tête-à-tête avec moi. Le temps passe, monsieur Mussey. Dites-moi ce qui vous amène, ou laissez-moi me rendormir.

— Vous êtes raide, commenta la voix. Je l’ai déjà remarqué. Vous seriez étonné si je vous disais à quel point vous avez attiré mon attention.

— Et flatté, j’en suis sûr.

— Tenez… (Le marmottement eut un hoquet.) Je vais vous poser une question personnelle. Vous la trouverez sans doute indiscrète.

— Dans ce cas, soyez sûr que je ne vous répondrai pas.

— Eh bien, voici. Est-ce que votre vrai nom n’est pas Lanyard, Michaël Lanyard ?

Cette fois ce fut Lanyard qui, pensant rapidement, garda le silence si longtemps que le malaise de son interlocuteur ne put plus se contenir.

— Est-ce là votre réponse ? Je veux dire, est-ce que votre silence… ?

— C’est un nom peu ordinaire, Michaël Lanyard. D’où le tenez-vous ?

— On dit que c’est le vrai nom du Loup Solitaire. Je ne pense pas avoir à vous dire qui est le Loup Solitaire ?

— On dit ? Qui est ce « on », je vous prie ?

— Oh ! il y a beaucoup de bruits qui courent sur un bateau. Vous savez ce que c’est, un équipage bavarde. Et Dieu sait si ce voyage a donné lieu à bavardage.

C’était plutôt vague. Lanyard se demanda qui l’avait trahi. Phinuit ? Possible à la rigueur. Liane Delorme avait beaucoup causé avec le mécanicien principal, mais elle semblait moins portée à trop parler que n’importe qui du bord à l’exception de Lanyard lui-même. Mais d’autre part (ce souvenir lui revint tout à coup), Monk et Mussey avaient la réputation d’être de vieux camarades. Il n’était pas impossible que Monk eût laissé échapper quelque chose…

— Et que se passerait-il, monsieur Mussey, si j’admettais que je suis Michaël Lanyard ?

— Dans ce cas j’aurais quelque chose à vous dire, quelque chose qui je pense vous intéresserait.

— Pourquoi ne pas courir le risque de m’intéresser, quelle que soit ma personnalité ?

Mussey respira fortement dans les ténèbres. C’était la respiration d’un homme prudent qui répugne à se compromettre.

— Non, dit-il enfin, en s’exprimant avec plus de netteté qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Non. Si vous n’êtes pas Lanyard, je préférerai ne rien dire… Je vous demanderai simplement pardon de vous avoir dérangé et je filerai.

— Mais vous dites qu’il court des bruits. Il n’y a pas de fumée sans feu. Vous ne risquez rien à supposer que je suis l’homme que les bruits disent.

— Michaël Lanyard ? insista le marmottement… le Loup Solitaire ?

— Oui, oui ! Et alors ?

— Je suppose que le meilleur moyen c’est de vous dire carrément tout…

— Je vous préviens que vous n’obtiendrez rien dans le cas contraire.

— Alors… pour commencer par le commencement… je connais Whit Monk depuis un bon bout de temps. Il y a des années. Nous avons navigué ensemble en long et en large depuis que nous sommes marins. Nous avons ensemble traversé quelques sales passes, et fait des choses qu’il vaut mieux ne pas raconter, et toujours partagé le bon et le mauvais. Si quelqu’un m’avait jamais dit avant ce voyage-ci que Whit Monk ferait une crasse à un copain, je l’aurais assommé sans remords. Mais à présent…

Le marmottement se tut. Lanyard garda un silence sympathique… un silence qui du moins, espérait-il, serait pris pour sympathique. En réalité, il s’efforçait de ne pas trahir la joie qui commençait à s’emparer de lui. Si prématuré que cela pût être, il semblait impossible de se méprendre à l’émotion qu’éprouvait le mécanicien principal, ou à sous-estimer la valeur possible que ces confidences présentaient pour Lanyard. Visiblement, celui-ci n’avait pas mis en vain sa foi dans son étoile. Ne lui offrait-elle pas tout forgé l’outil dont il avait un si cruel besoin, et qu’il avait si vivement désiré ?

Un morne soupir fusa dans le silence, chargé d’une profonde mélancolie. Car, semblait-il, comme tous les sceptiques, M. Mussey au fond était un sentimental. Dans les ténèbres, sa voix sans timbre reprit le fil de son histoire.

— Je n’ai pas à vous dire ce qui se passe entre Whit et ces gens avec lesquels il est si intime à présent. Vous le savez, ou sans quoi vous ne seriez pas ici… Voyez-vous, dans un voyage de ce genre, les racontars circulent, on dit toutes sortes de choses qu’on ne devrait pas dire. Celui qui écoute a chance d’être bien renseigné. Il n’y a jamais eu de secret au sujet de ce que le patron compte faire de tout le vin qu’on a embarqué. Nous savons tous que nous jouons un jeu dangereux, mais nous en tenons pour le patron… il n’est pas méchant quand on le connaît… et nous passerons la marchandise et accepterons le résultat de l’opération gain ou perte. Elle nous procurera une jolie somme à chacun si nous réussissons le coup sans être pincés. Mais si vous voulez savoir ce que je pense… je vais vous dire quelque chose…

— Je vous assure que je suis tout oreilles.

— Je pense que Whit Monk, Phinuit et mademoiselle ont floué le patron à eux trois.

— Je ne vous suis pas très bien.

— Je pense qu’ils l’ont entraîné dans cette affaire de contrebande à seule fin de pouvoir utiliser son yacht pour leurs propres desseins et le mettre en même temps dans une situation qui l’empêche de faire du pétard s’il découvre la vérité. N’est-ce pas, à supposer qu’ils veuillent pousser le jeu plus loin que la fraude de l’alcool, rafler des bijoux en Europe et introduire subrepticement la marchandise en Amérique au moyen de son yacht, qu’est-ce qu’il pourra dire ? Comment pourra-t-il s’y opposer ?

Prenant ces questions comme de simples figures de rhétorique, Lanyard s’abstint de commentaires. Au bout d’un instant le marmottement reprit :

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? Ai-je raison ou ai-je tort ?

— Qui sait, monsieur Mussey ? Tout ce qu’on peut dire, c’est que vous paraissez renseigné.

— Je vous crois que je suis renseigné ! Un peu plus que Whit Monk ne se l’imagine… comme il s’en apercevra à son détriment avant d’en avoir fini avec Tom Mussey.

— Mais, reprit Lanyard, visant obliquement au cœur du mystère qui le déconcertait, mais je ne vois pas pourquoi vous croyez devoir me parler de cela à moi, monsieur.

— Tiens, parce que vous et moi sommes traités de la même façon, en cette histoire. On nous laisse tous les deux en dehors… on nous évince… on se moque de nous.

En une sorte d’aparté mental, Lanyard se dit que le goût des métaphores incohérentes devait faire partie du rituel des sceptiques.

— Serait-ce que vous êtes fâché contre le capitaine Monk parce qu’il ne vous a pas pris pour associé dans ses nouvelles combinaisons ?

— Parce qu’il se fiche de moi, mon vieux copain… moi qui l’aurais soutenu envers et contre tous… Nous aurions passé à travers le feu pour lui, et à ma façon je l’ai fait, maintes fois. Et à présent le voilà qui s’enferme avec Phinuit et cette Delorme, et me laisse battre la semelle devant la porte… Et il croit que je vais supporter ça.

La voix poussa un grognement de mépris.

— Je comprends vos sentiments, monsieur. Je vous prie de croire à ma sympathie… Mais je vous assure que le capitaine Monk n’a pas abusé de mon amitié, puisqu’il ne l’a jamais eue.

— Je le sais très bien, reprit le marmottement. Je ne veux pas dire que vous avez les mêmes raisons que moi de vous sentir lésé. Je veux dire que vous avez assez de raisons de votre côté…

— Qu’est-ce qui vous fait croire cela ?

Une nouvelle pause préluda à la réplique :

— Vous avez dit il y a un instant que j’étais renseigné. Or, vous l’avez dit, vous et moi on nous a laissés en dehors de cette affaire et nous avons tous deux l’intention d’y mettre la main, que ça leur fasse plaisir ou non.

Voyant qu’il n’en obtiendrait pas davantage, Lanyard se contraignit pour l’instant à user de diplomatie.

— Soit admettons… Mais vous avez, je crois, quelque chose à me proposer.

— C’est bien simple. Quand deux hommes se trouvent dans le même bateau, il leur faut souquer ensemble s’ils veulent arriver quelque part.

— C’est donc une alliance que vous me proposez ?

— Vous l’avez dit. Sans vous, je ne peux arriver à rien qu’à faire faire chou blanc à Whit Monk, et ce genre de vengeance ne me satisfait pas du tout. Sans moi… Voyons, que pensez-vous faire ? Je sais que vous êtes capable d’ouvrir ce coffre de pacotille qui est dans la chambre de Whit, quand vous y serez disposé, de prendre les bijoux et le reste. Mais quelle apparence y a-t-il que vous puissiez les emporter ? C’est-à-dire, à moins que vous n’ayez quelqu’un qui travaille avec vous à bord de ce bâtiment. Tenez…

Le marmottement se réduisit en un chuchotement confus, et pour se faire entendre l’interlocuteur se pencha si bas sur Lanyard que celui-ci faillit être asphyxié par les vapeurs du whisky.

— Vous êtes un homme de tête et d’expérience… Eh bien, allez-y, faites vos plans, causez avec moi, apprêtez tout, enlevez le butin. Je vous assisterai, je ferai en sorte que votre besogne marche comme sur des roulettes, que vous cachiez les bijoux là où on ne les trouvera pas. Quand tout sera fini, nous partagerons par moitié. Qu’en dites-vous ?

— Extrêmement ingénieux, monsieur, mais malheureusement impraticable.

— C’est la dernière chose, affirma la voix désappointée, que je me serais attendu à vous entendre dire.

— Mais c’est évident. Nous ne nous connaissons pas.

— Ce qui signifie que vous ne pouvez vous fier à moi ?

— Quant à cela, puis-je être sûr, moi, que vous pouvez vous fier à moi ?

— Oh ! il me semble que je sais juger un type quand je le vois.

— Merci bien. Mais pourquoi me fierais-je à vous, alors que vous ne voulez même pas être tout à fait franc avec moi ?

— Comment cela ? Ne vous ai-je pas…

— Une minute. Vous refusez de me dire d’où vous tenez ces renseignements détaillés concernant cette affaire… qui me concerne. Vous voulez me faire croire que vous me croyez simplement en désaccord avec le capitaine Monk et ses amis. J’admets que c’est vrai. Mais comment se fait-il que vous le sachiez ? Ah non, mon ami ! Vous allez me dire comment vous avez surpris ce secret, ou je vous prierai de me laisser dormir.

— C’est bien simple. J’ai entendu Whit et Phinuit parler de vous l’autre nuit, sur le pont, à un moment où ils croyaient que personne ne les écoutait.

Lanyard sourit dans les ténèbres. Inutile de jouer franc jeu avec celui-ci. La vérité n’était pas en lui, et il était dépourvu absolument de cet honneur traditionnel qui règne parmi les voleurs.

Comme s’il eût été satisfait, il reprit, du ton d’un homme pratique éliminant toutes considérations secondaires :

— Ainsi que vous le disiez, le temps passe, il ne nous reste plus que deux jours…

— Cela se fera demain soir ou pas du tout, affirma la voix.

— C’est ma pensée exacte. Car nous serons alors en vue de terre, n’est-ce pas ?

— Oui, et ce sera peu après la nuit venue. Nous devons jeter l’ancre à minuit. Alors (une anxiété pleine d’espoir entrecoupa la voix) alors vous êtes décidé à faire alliance avec moi, monsieur Lanyard ?

— Mais naturellement ! Que puis-je faire d’autre ? Comme vous l’avez si bien démontré, que serait l’un de nous sans l’autre ?

— Et c’est entendu : vous enlevez la marchandise, j’en prends soin jusqu’à ce que nous puissions la refiler à terre, nous fichons le camp ensemble… et on partage par moitié, loyalement ?

— C’est tout ce que je demande.

— Où est votre main ?

Deux mains se rejoignirent à l’aveuglette et échangèrent une étreinte solide et véhémente… tandis que Lanyard rendait grâce à la nuit qui empêchait son visage de trahir ses intentions.

Un ricanement féroce suivit.

— Ah ! Ah ! Whit Monk ! On va t’apprendre à traiter ainsi les vieux amis !

Lanyard jubilait. Car maintenant son projet fou avait pris subitement un air de relative simplicité. Avec la coopération du mécanicien principal, Lanyard n’avait plus qu’à fournir un peu de travail cérébral, un peu d’effort physique, un peu d’audace… et une complète indifférence à tromper la confiance de M. Mussey. Il reprit :

— Mais pouvez-vous me donner une idée de l’endroit où nous sommes, où nous serons, approximativement, demain à minuit ?

— Quel rapport cela a-t-il… ?

— Il se peut que j’aie un plan. Si nous devons travailler ensemble, monsieur Mussey, il vous faut avoir confiance en moi.

— Je vous demande pardon. Nous devons être quelque part au large du bateau-phare des bancs de Nantucket.

— Et le temps ? Avez-vous assez de connaissance de ces latitudes pour le prédire, même en gros ?

— Ah ! je les connais ces latitudes ! Le vent soufflera toute la journée du sud au sud-ouest. S’il passe au sud-est, il fera du brouillard demain soir, avec peu de vent et mer calme.

— Bon ! Maintenant pour faire ce que j’aurai à faire, il faut que j’aie dix minutes d’obscurité absolue. Cela peut-il s’arranger ?

La voix eut une inflexion ascendante d’hésitation.

— Obscurité absolue ? Que voulez-vous dire ?

— Complète extinction de toutes les lumières du bâtiment.

— Bon Dieu ! protesta la voix. Savez-vous ce que cela signifie ? Pas de feux du tout, en marche, dans ces eaux très fréquentées ? Mais à la tombée de la nuit nous devons être au large de l’île Block, parmi une circulation aussi dense que sur la Cinquième avenue ! Non, c’est trop demander.

— Désolant, fit Lanyard, philosophe. La chose aurait pu se faire.

— N’y a-t-il pas un autre moyen ?

— Pas s’il reste des lumières pour entraver mon opération. Mais si quelque accident passager venait à mettre les dynamos hors de service… figurez-vous ce qui arriverait.

— Ce serait une histoire du diable.

— Mais encore ?

— On devrait ralentir les machines de façon à ne donner que la vitesse nécessaire pour gouverner jusqu’à ce que les lampes à pétrole aient pu être allumées pour l’habitacle, la tête de mât et les feux de bâbord et tribord, ainsi que pour la machine.

— Et il y aurait de l’émoi et de la confusion, hein ? Tout le monde accourrait sur le pont, le capitaine lui-même laisserait sa cabine à l’abandon le temps nécessaire…

Il y eut un soupir.

— J’ai saisi. C’est mal, très mal, mais… Enfin, je suppose qu’il faut en passer par là. C’est une affaire entendue.

Lanyard s’offrit un sourire de triomphe, dans les ténèbres.

CHAPITRE XXVI

L’HABITACLE

Après cette aventure nocturne, ce fut un contraste singulièrement piquant de revoir à la table du petit déjeuner, l’œil atone et la mine congestionnée, l’auteur du marmottement dans le noir. Tenant sa tasse de café d’une main tremblante d’alcoolique, celui-ci adressa à Lanyard un signe de tête bourru, en murmurant la coutumière salutation matinale :

— Bonjour, monsieur Delorme.

Et bien qu’ils fussent seuls à table, le mécanicien principal ne s’occupa plus de Lanyard. Quand il eut avalé sa tasse de café, il s’essuya les lèvres, plia sa serviette tachée de jaune d’œuf, se leva et sans un mot ni un regard sortit pesamment.

C’était la conduite d’un homme prudent. Et qui faisait bien de l’être. On ne savait jamais qui pouvait écouter et surprendre le moindre signe d’une entente secrète. D’ailleurs tout était convenu entre eux, et il ne restait plus à Lanyard qu’à passer le temps qui lui restait entre le déjeuner et l’heure fixée, puis mettre à profit l’occasion promise.

Les prévisions météorologiques de M. Mussey se vérifièrent. Sous un ciel couvert la mer courait en lourdes lames, huileuses et grises, il soufflait du sud une légère brise, variable. L’horizon était indistinct. Le capitaine Monk, rencontré sur la dunette, avait l’air très ennuyé, et il maudit le temps carrément lorsque Lanyard s’informa civilement de ses pronostics. Tout allait bien !

Lanyard tua une heure ou deux dans le kiosque des cartes à se familiariser avec la côte dont on approchait, et à répéter la route probable du Sybarite vers le point choisi pour les opérations de contrebande. Il n’y avait que deux routes praticables à prendre pour le Sybarite, toutes deux portant au nord-ouest depuis le bateau-phare des bancs de Nantucket. L’une entrait dans la passe de l’île Block par l’est, entre la pointe Judith et l’île, l’autre y entrait du sud, entre l’île et la pointe Mintauk. Lanyard se rendit compte que de nombreux périls de navigation jalonnaient les deux routes, et plus spécialement leur prolongement dans la passe de Long-Island. Il se dit que ce serait bien étrange si ses plans pouvaient avorter… toujours à condition que M. Mussey tint ses promesses de la nuit précédente.

Mais quant à cela il n’y avait guère à craindre. M. Mussey remplirait à la lettre ses engagements. Une heure d’analyse à tête reposée avait achevé de persuader à Lanyard qu’il connaissait le caractère du mécanicien principal suffisamment pour en avoir la certitude.

Vers midi le vent tomba tout à fait. En même temps l’horizon parut se rapprocher. La visibilité déjà faible dans la matinée, diminua encore. Le Sybarite, fendant les eaux huileuses et inertes d’un calme plat, semblait moins avancer que s’évertuer péniblement et en vain sur une flaque de vif argent au centre d’une sphère lentement tournoyante de verre dépoli.

Au bout d’une heure de cet exercice, le capitaine Monk, sur la passerelle avec M. Swain, finit par s’en exaspérer et prit une brusque décision. Par les manches à air de la machine on entendit un long trille du télégraphe. Aussitôt le pouls du Sybarite commença de battre sur un rythme plus vif, tandis que des volutes plus noires de fumée se déroulaient de sa cheminée en masses épaisses et s’allongeaient à l’arrière, traînant bas et gardant leur forme aussi longtemps qu’elles restaient visibles. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté le port de Cherbourg, le yacht donnait toute sa vitesse, et cela contrairement à tous les usages nautiques, en un pareil jour.

Au déjeuner, Phinuit hasarda sur ce dangereux procédé un commentaire peu respectueux. Sur quoi Monk se retourna vers lui et lui lança, en une rage froide :

— Aussi longtemps que je serai le maître de ce navire, monsieur, il naviguera d’après les avis de ma seule sagesse, et je vous serais obligé de garder pour vous vos observations !

— Mes observations ! répéta Phinuit, en faisant des yeux ronds et scandalisés. Oh ! mais non ! En tout cas, je n’avais aucune mauvaise intention, mon cher capitaine.

Monk poussa un grognement, et durant le reste du repas ne cessa de ronchonner tout en mangeant. Mais plus tard dans le salon, à la vue d’un groupe composé de Liane Delorme, de Lanyard et de Phinuit, il s’arrêta, regarda de côté et d’autre pour s’assurer qu’aucun steward n’était à portée de l’entendre, et se déridant un peu il déclara :

— Je veux faire le plus de trajet possible pendant qu’on y voit encore un peu. Cette brume peut se refermer d’un instant à l’autre et nous forcer à ralentir à demi-vitesse ou même moins… dans des eaux encombrées, d’ailleurs !

— Et c’est très sensé, je le reconnais, avoua Phinuit d’un ton cordial. Quoi qu’il arrive nous ne devons pas être en retard au rendez-vous avec l’ami, patron, pas vrai ?

— Nous y serons à l’heure, promit Monk d’une voix âpre, quand bien même il nous faudrait marcher tout le temps à la sonde. Autant vaut que vous le sachiez, ce brouillard peut aussi bien devenir notre salut. La T.S.F. a capté des bavardages ce matin entre des cotres des douanes qui patrouillent sur cette côte, en quête d’idiots de notre genre. Aussi nous irons de l’avant à tout hasard jusqu’à ce que nous soyons au port Monk ou que nous nous soyons cassé le cou.

Liane Delorme eut un tressaillement d’inquiétude.

— Il y a donc du danger ?

Monk s’efforça de prendre un ton rassurant.

— Il n’y en aura que si nous allons donner dans un cotre, Liane. Et ce n’est pas vraisemblable par ce temps. Quant à la brume, c’est une très sale histoire pour la navigation, mais, comme je l’ai dit, elle peut fort bien devenir notre salut. Je connais ces parages comme ma poche, et je saurais au besoin nous diriger à travers le brouillard le plus épais de l’Atlantique.

Là-dessus, Monk remonta sur le pont.

— Ce genre de navigation nous promet de l’agrément, dit Phinuit aux deux autres. Mais en attendant mieux vaudrait peut-être nous égayer un peu. Voyons, Lanyard, tâchez donc de pousser à la roue. Vous pouvez nous divertir infiniment, mademoiselle et moi, si vous le voulez. Dites-nous les heureuses nouvelles.

— Les heureuses nouvelles ?

— Je veux dire simplement que c’est aujourd’hui le jour où vous avez promis d’en venir à la grande décision. Et ce n’est pas la peine d’attendre le retour de Monk. Il est trop préoccupé de son joli petit bateau. Racontez-nous ça maintenant, à mademoiselle et à moi.

Lanyard secoua la tête, en souriant.

— Mais j’ai fixé le moment où nous serions en vue de la terre.

— Eh bien, l’île Martha est là-bas quelque part. On la verrait si le temps était clair.

— Mais le temps n’est pas clair.

— Supposons qu’il s’épaississe et devienne un vrai brouillard ? Nous pourrions bien ne pas voir la terre avant minuit.

— Alors c’est jusqu’à minuit qu’il vous faudra attendre. Non, monsieur Phinuit, je ne veux pas qu’on me presse. J’ai réfléchi. Je réfléchis encore, et il y a beaucoup à dire avant que je puisse prendre une décision qui soit honnête pour vous, mademoiselle et le capitaine d’une part, et moi-même de l’autre.

— Mais à minuit, si la promesse du capitaine se réalise nous serons en train de débarquer.

— L’objection est valable. Ma réponse sera communiquée quand on verra la terre ou bien ce soir à onze heures.

L’entretien fut coupé par un premier mugissement désespéré de la sirène lançant le signal de brume.

Liane Delorme bondit de son fauteuil, en se bouchant les oreilles à deux mains, et poussa un cri de protestation. Quand, le bruit s’arrêtant un moment, elle apprit qu’il allait se renouveler à intervalles de deux minutes aussi longtemps que durerait la brume et que le yacht serait en marche, elle leva les bras au ciel et s’enfuit à sa cabine, faisant claquer la porte comme si elle pensait par là se protéger du sinistre charivari.

Plutôt que de languir tout le reste de l’après-midi sous le fardeau de la conversation spirituelle de M. Phinuit, Lanyard suivit l’exemple de Liane, et passa l’heure suivante à plat sur son lit, les yeux clos mais l’esprit en éveil. De temps à autre il consultait sa montre, comme on fait dans l’attente d’un important rendez-vous. À quatre heures moins deux il quitta sa cabine, et quand résonna, dans l’un des intervalles rythmés entre les coups de sirène, le tintement de « huit coups », qui mettait fin au quart de l’après-midi, il s’en alla sur le pont, et s’arrêta pour examiner le temps.

Il n’y avait aucun mouvement perceptible dans l’air, ce qui témoignait que le vent avait passé à l’arrière, c’est-à-dire approximativement au sud-est et avait la même vitesse que le yacht. La brume enveloppait le bateau, suivant la comparaison que fit Lanyard, comme de l’ouate grise. Mais, si l’on devait en juger d’après la trépidation de la coque, le Sybarite maintenait sa vitesse, il fonçait tête baissée parmi l’obscurité dense en usant de toute la puissance de ses machines. De temps à autre quand la sirène se taisait, on entendait les appels des matelots qui faisaient fonctionner la machine à sonder. Mais leurs rapports étaient d’une uniforme monotonie, les eaux étaient encore trop profondes pour que le plomb trouvât le fond.

Tandis que l’on changeait de quart, Lanyard se dirigea vers l’avant, guettant la passerelle du coin de l’œil. M. Collison releva M. Swain, et ce dernier descendit l’échelle juste à temps pour empêcher Lanyard de faire une mauvaise chute en glissant du pied sur le plancher rendu visqueux par les globules de brouillard. Il eût pu se faire très mal si M. Swain ne s’était trouvé là pour le rattraper. Durant quelques instants Lanyard resta, comme le lui dit avec bonhomie M. Swain, tout plaqué contre lui, s’accrochant au capitaine en second de la manière la plus démonstrative, et ce ne fut pas sans difficulté qu’il recouvra enfin l’équilibre. Alors, cependant, il prit la rampe pour se garantir de nouvelles mésaventures, adressa de cordiaux remerciements à M. Swain, y ajouta ses excuses, et tous deux se séparèrent avec des congratulations réciproques.

L’incident parut avoir amorti l’ardeur de Lanyard pour l’exercice. Il s’en retourna d’assez mauvaise grâce à la dunette, y resta un moment à s’agiter dans un fauteuil de pont, puis redescendit.

Quelque temps après, derechef étendu sur son lit, il entendit M. Swain dans le salon interroger l’un des stewards avec irritation. M. Swain avait, paraît-il, égaré ses clefs sans s’en rendre compte, et il voulait savoir si le steward ne les avait pas retrouvées. Le steward répondit qu’il n’avait rien vu ; et Lanyard sut qu’il disait vrai, puisqu’à ce moment même les clefs perdues reposaient au fond de la mer à plusieurs milles en arrière… toutes sauf une.

On ne s’habilla pas ce soir-là pour dîner. Liane Delorme, les nerfs mis à cran par l’intolérable signal de brume, préféra la solitude de sa cabine. Lanyard n’en fut pas trop fâché : le plastron d’une chemise blanche est apte à faire impression sur la rétine par les nuits les plus noires, tandis que son complet de serge bleue avait toute chance de passer entièrement inaperçu.

Après le dîner il s’isola comme de coutume dans son fauteuil favori, à l’arrière près de la lisse de couronnement. Le brouillard, plus dense encore peut-être que précédemment, faisait un crépuscule prématuré d’une teinte violâtre particulièrement lugubre. Néanmoins, les soirées sont longues à cette saison de l’année, et il semblait à Lanyard que les dernières lueurs du jour n’en finissaient pas de s’effacer, et que la vraie nuit ne viendrait jamais.

On diminua la vitesse. Le yacht était enfin sur les sondes. Les appels des hommes de sonde étaient aussi monotones que les appels de sirène, et presque aussi fréquents. Lanyard se serait bien passé des deux, mais le bateau ne le pouvait pas. Il remarqua l’exacerbation lentement accrue de ses nerfs, et se dit qu’il commençait à vieillir. Il se rappelait le temps où il eût supporté sans aucun émoi l’épreuve d’une attente comparable à celle-ci.

Comme cela semblait loin !…

Une autre preuve que le Sybarite était entré dans ce qu’on appelle les eaux côtières, où l’on applique certains règlements spéciaux de route, c’était que le signal de brume mugissait maintenant à chaque minute, alors que Lanyard s’était accoutumé à chronométrer les intervalles entre les coups de sirène, sur lesquels reposait tout son intérêt, à la cadence de quinze à la demi-heure.

Rétrospectivement il estima ces deux heures entre le dîner et dix heures trente plus longues que la quinzaine qui les avait précédées. De crainte de trahir son impatience en faisant étinceler le bout de sa cigarette (on ne sait jamais quand on est surveillé), il fumait avec une sage lenteur. Mais au vingt-huitième coup de sirène après qu’on eut piqué « quatre coups », c’est-à-dire dix heures, il tira son étui à cigarettes et, quand le trentième éclata, en synchronisme avec deux doubles coups et un seul sur le bronze de la cloche, il plaça la cigarette entre ses lèvres.

En même temps il vit le capitaine Monk, qui était resté plusieurs heures sur la passerelle avec l’officier du quart, venir à l’arrière, la tête affaissée entre les épaules, et descendre par le capot d’échelle du salon. Lanyard eut un sourire entendu et s’affirma que tout allait bien : son étoile était toujours favorable.

Il ne restait plus sur le pont que M. Collison et l’homme de barre.

Au quatrième coup de sirène après « cinq coups », Lanyard alluma une cigarette. Mais il ne tira dessus que pour bien faire prendre le tabac. Il retint même son souffle, et se sentit secoué par les pulsations de son cœur anxieux tout comme le Sybarite était secoué par les pulsations de ses machines.

Au coup de sirène suivant, l’obscurité absolue s’abattit sur le bâtiment l’enveloppant de la proue à la poupe ainsi qu’un vaste linceul de ténèbres.

M. Mussey avait tenu sa promesse.

Lanyard bondit de son fauteuil avant que s’élevât sur le pont le premier cri de protestation et d’émoi, auquel répondirent des clameurs. Sa cigarette resta derrière lui, sur la lisse, soigneusement posée à la hauteur exacte de sa tête, le petit bout brasillant formant l’unique point lumineux visible sur le pont. Peu importait qu’on le remarquât ou non. La plus minime précaution a son importance lorsqu’il s’agit d’une question de vie ou de mort.

Lanyard courait à l’avant. En passant devant les manches à air de la salle des machines il entendit le télégraphe tinter un unique coup. M. Collison s’était déjà remis suffisamment de son émotion pour ordonner de ralentir. Suivit aussitôt le bruit du sifflet du tube acoustique, et comme Lanyard mettait le pied sur la passerelle il entendit M. Collison demander quel accident était survenu en bas. La réponse parut l’exaspérer jusqu’à la frénésie. Haletant, bégayant de rage, il lança à l’homme de barre :

— J’ai une lampe de poche dans ma cabine. Avec cela nous pourrons au moins lire les indications du compas. Restez là, je cours en bas la chercher.

L’homme marmotta un « Bien, bien, monsieur ». On perçut des pas qui s’éloignaient.

Aucun des deux interlocuteurs n’avait été visible pour Lanyard. En allongeant la main il aurait pu toucher l’homme de barre, mais on ne distinguait même pas sa silhouette sur le ciel.

Dans cette obscurité l’acte de violence s’accomplit alors rapidement. Lanyard agissait avec regret. Mais son plan ne pouvait se réaliser autrement.

La surprise lui vint en aide, car l’homme de barre opposa à peine un semblant de résistance. Étourdi par l’attaque imprévue, ses sens avaient à peine réagi, que Lanyard le tenait déjà entre ses mains, réduit à l’impuissance. Arraché d’un bloc à la barre, il passa par-dessus la rambarde et alla tomber sur le pont avant, comme un sac de son. Immédiatement Lanyard s’approcha de l’habitacle.

Ses doigts explorant le piédestal, localisèrent par le toucher le trou de la serrure et y introduisirent la seule clef sauvée du trousseau si malencontreusement perdu par M. Swain. La clef que M. Swain avait employée sous les yeux de Lanyard lorsqu’il fit à Liane la démonstration de l’habitacle.

Passant sa main dans l’ouverture de la porte ouverte, Lanyard saisit à tâtons dans leurs loges les deux aimants réglables, et les enlevant l’un après l’autre les laissa tomber sur le caillebotis au pied de l’habitacle.

Il opérait avec une agile dextérité et il achevait de refermer la porte quand M. Collison gravit en titubant l’échelle avec sa lampe de poche. Aussi quand le second arriva sur la passerelle, Lanyard l’attendait. Ce fut son second acte de violence : M. Collison redégringola en arrière sur le pont où il resta parfaitement tranquille tandis que Lanyard retournait à la roue.

Ramassant les aimants soustraits, il les emporta jusqu’à la rambarde, les jeta à la mer et envoya la petite clef leur tenir compagnie. Puis, de retour à l’habitacle, il dévissa les bouchons de cuivre du tube cylindrique en cuivre qui contenait le barreau de Flinders, l’enleva aussi, replaça les bouchons, et jeta le barreau à la mer.

Il eut volontiers parfait le compte en supprimant aussi les quarts de cercle correcteurs, mais il jugeait avoir déjà fait suffisamment de dégâts pour assurer ses fins. Le compas devait maintenant être à peu près aussi fidèle au pôle magnétique qu’un oiseau chanteur à une rose déterminée.

Se guidant à l’aide d’une main qui effleurait légèrement la lisse, Lanyard regagna son fauteuil, où il reprit place dans la position exacte qu’il occupait quand les lumières s’étaient éteintes. Sa cigarette était encore en ignition ; les bonnes cigarettes turques ont cette propriété entre autres, que laissées à elles-mêmes elles se consument jusqu’au bout.

Un instant plus tard, cependant, il fut de nouveau sur pied. Un rais de lumière avait jailli par le lanterneau du salon, venant d’en bas, le rais d’une lampe électrique de poche. Cela parut donner le signal au premier cri perçant de Liane Delorme. Le claquement féroce d’un coup de pistolet coupa net le cri. Après un bref intervalle d’autres coups pétaradèrent dans le salon. Un homme poussa des exclamations de colère. Puis la lampe électrique se braqua sur la bouche du capot d’échelle et y resta. Sur cette clarté se détacha instantanément une silhouette épaisse, qui montait au galop sur le pont. Comme elle arrivait sur la dernière marche supérieure un dernier coup retentit dans le salon, et la silhouette s’arrêta, pirouetta sur un talon, tituba, et replongea dans l’escalier la tête la première.

Un instant plus tard (incroyable que les dix minutes convenues eussent pu passer si vite !) les lumières se rallumaient, et la cigarette entre les doigts, Lanyard descendit en bas.

Son regard ébloui aperçut d’abord Liane Delorme, dressée toute raide (elle semblait pour une raison inconnue se tenir sur la pointe des pieds) contre la cloison de tribord, près de la porte de sa cabine. Elle s’étreignait les joues à deux mains, ses yeux étaient dilatés de crainte et d’horreur, et de sa bouche béante s’échappaient, comme par une impulsion machinale, une série de hurlements sans signification, pur réflexe de l’attaque de nerfs.

À l’autre bout du salon, non loin de la porte de sa propre cabine, Monk gisait à demi sur le tapis, la face pourpre et les yeux exorbités, à demi étranglé. Phinuit à genoux enlevait un foulard de soie noué autour de sa gorge.

Au pied des marches du grand escalier, Popinot, pas un fantôme, mais l’apache lui-même en chair et en os, se tordait dans les convulsions de l’agonie. Tandis que Lanyard le regardait, le corps massif de l’individu se souleva du parquet dans un suprême effort, puis s’effondra et ne bougea plus.

Il devenait clair que Popinot, avisé par un ami sûr, s’était posté à l’entrée de la porte de la cabine de Monk, pour surprendre et garrotter l’homme qu’il s’attendait à en voir sortir chargé du butin pris dans le coffre-fort de Monk. Et Lanyard connut qu’il n’avait pas rendu pleine et entière justice à M. Mussey.

Car il avait toujours cru que le mécanicien principal lui tendait un piège, au profit de son vieux copain, cette malheureuse victime d’une envie injustifiée, le capitaine Whittaker Monk.

CHAPITRE XXVII

TOUT VA BIEN !

Craignant que Liane Delorme ne finît par se rompre les cordes vocales tout en lui perforant le tympan, Lanyard s’approcha de la jeune femme. Lui prenant à deux mains les avant-bras, il les lui rabattit de force au niveau de sa taille, et les serra si violemment qu’il lui imprima ses doigts dans les chairs. En même temps, la regardant fixement dans les yeux, il lui fit son plus gracieux sourire, mais seulement des muscles de la bouche, et lui dit calmement :

— Assez, Liane ! Cessez de faire le polichinelle ! Assez… Entendez-vous !

L’absurde contraste de sa prise brutale avec son sourire, ajouté au ton péremptoire, eut l’effet attendu.

La raison reparut dans les yeux de violette, un cri aigu s’interrompit net, et la femme regarda un instant avec un air de confusion l’homme qui la tenait. Puis ses cils s’abaissèrent, son corps se détendit, elle tomba mollement contre la cloison et resta à peu près calme en dehors de tremblements qui la secouaient de la tête aux pieds. La crise s’apaisait. Lanyard lui lâcha les poignets.

— Là ! dit-il, c’est fini, Liane. L’animal féroce est supprimé… Vous n’avez plus rien à craindre maintenant. Calmez-vous et songez à ce que vous devez à ce bon M. Phinuit.

Avec un sourire grimaçant, ledit gentleman leva les yeux, tout en s’efforçant de ramener à la vie le capitaine Monk.

— Je suis modeste comme l’humble violette, mais je n’en dirai pas moins à qui veut l’entendre, que j’ai fait de la bonne besogne avec ce revolver. Ayez donc la gentillesse, Lanyard, de jeter un coup d’œil sur notre petit ami et de vous assurer qu’il ne nous joue pas un de ses tours. Il me semble vous avoir entendu dire que ça lui était déjà arrivé. Et vous, mademoiselle, si vous voulez bien me passer cette carafe d’eau glacée, je verrai si je puis ranimer le capitaine.

Liane réagit, passa la main sur ses yeux, puis acheva de se ressaisir, s’écarta de la cloison et prit la carafe.

Lanyard suivit le conseil de Phinuit et mit un genou en terre pour ausculter le cœur de Popinot. À sa complète satisfaction, aucune trace de vie ne subsistait dans l’épais thorax.

Un instant de plus il s’attarda à regarder le cadavre. Popinot ne semblait pas du tout avoir souffert de privations durant ces deux semaines d’étroite réclusion, et son costume, quoique usagé et fripé, n’offrait aucune tache d’huile ni de charbon, comme c’eût été le cas si le bandit s’était caché dans la cale ou dans les soutes, ces refuges traditionnels des embarqués clandestins.

Non. M. Popinot avait été bien traité… et Lanyard eût pu nommer l’officier d’un prestige suffisant pour détourner les recherches de son refuge quand le yacht avait été fouillé à fond, suivant l’expression de son commandant.

Telle était donc la source où M. Mussey avait puisé son exacte compréhension de l’affaire !

Quant à la question de savoir comment et quand l’apache avait été introduit à bord en fraude, Lanyard n’apprit jamais la vérité. Les circonstances devaient l’empêcher d’interroger M. Mussey, et il supposa que Popinot ne s’était pas trouvé dans l’auto grise mais qu’il avait dû laisser la poursuite à des confrères sûrs, et, les précédant en vue d’un échec, gagner Cherbourg en hâte par une autre voie pour prendre ses dispositions avec M. Mussey.

Sur le point de se lever, Lanyard se ravisa et, se penchant sur le cadavre, parcourut rapidement des mains tous ses vêtements, retournant les poches et amoncelant leur contenu hétéroclite sur le parquet… à une seule exception : Popinot avait un pistolet, un excellent automatique. Pourquoi il ne s’en était pas servi pour sa défense, Dieu seul le savait. Sans doute avait-il été trop occupé par l’exercice de son sport favori pour penser à tirer son arme quand Phinuit avait ouvert le feu sur lui ; après quoi, saisi de panique, il n’avait plus eu qu’une pensée, la fuite.

L’imagination de Lanyard lui représenta vivement la scène dans le salon quand Phinuit avait surpris l’apache en train d’étrangler Monk, tableau que Phinuit confirma ultérieurement…

Il vit l’étrangleur sortir de sa cachette à l’avant dans la cabine du mécanicien principal, se glisser dans l’obscurité du salon, s’arrêter à la porte de la cabine de Monk, muni de son terrible foulard de soie, dont il s’apprêtait à étrangler le Loup Solitaire quand il sortirait, conformément à ses conventions avec M. Mussey, emportant les dépouilles du coffre-fort. Puis il vit Monk alarmé par la brusque panne de lumière, se disposant à retourner sur la passerelle, le bond de panthère sur le dos de la victime, le foulard noué avec dextérité autour de son gosier, impitoyable et tout d’un coup le jet blanc de la lampe électrique de Phinuit, puis l’éclair rouge du premier coup de pistolet, la ruée furieuse, cette masse de chair poursuivie par le rais de clarté et les balles, tandis que Popinot courait çà et là dans le salon comme un rat dans une citerne, le suprême élan vers l’escalier, la fuite vers le pont qui avait failli de si près le sauver…

Phinuit et Liane Delorme étaient trop occupés pour faire attention. Lanyard glissa le pistolet dans sa poche et se releva. Alors Swain arriva au galop par l’escalier pour constater que la lutte était terminée et pour annoncer au capitaine, dès que celui-ci fut suffisamment remis, les perfides et noirs attentats perpétrés sur l’homme de barre et sur M. Collison. Tous deux, à ce qu’il déclara, étaient inaptes à continuer leur service cette nuit, mais ni l’un ni l’autre (et Lanyard fut heureux de l’apprendre) n’avait reçu de blessures sérieuses.

Mais cette atrocité était insensée ! Quel motif pouvait l’avoir inspirée ? Quel bénéfice avait pu en attendre son auteur ? Quel !…

Monk, étendu sur le sofa de cuir dans sa cabine, braqua des yeux soupçonneux sur Lanyard qui lui opposa une innocence si parfaite que l’on put croire qu’il ne comprenait même pas l’insinuation.

— S’il m’est permis de donner mon avis… dit-il avec l’hésitation convenable.

— Eh bien ? fit Monk hargneusement, en dépit de son abattement. Quelle est votre idée ?

— Il semblerait qu’un neutre bienveillant comme moi… J’étais dans mon fauteuil de pont à l’arrière durant toute cette histoire… Les hommes qui étaient tout près à la machine à sonder pourront vous dire que je n’ai pas bougé avant d’entendre les coups de feu dans le salon…

— Comment diable ils ont pu voir ça dans l’obscurité ?

— J’étais en train de fumer, monsieur… ils ont pu, s’ils ont regardé de mon côté, voir le feu de ma cigarette… Comme j’allais vous le dire, il me semblerait qu’il doit y avoir une relation ténébreuse mais pas nécessairement insondable entre les trois événements. Sinon comment auraient-ils pu se synchroniser si parfaitement ? Comment Popinot savait-il que cette panne de lumière surviendrait quelques minutes après dix heures ? Il était prêt, il n’a pas perdu de temps. Comment l’autre sacripant, quel qu’il fût, savait-il qu’il pourrait impunément commettre cet attentat, quel que fût son but, sur le pont juste au même moment ? Car lui aussi, évidemment, était prêt à agir l’instant venu… c’est-à-dire, si je comprends bien le rapport de M. Swain. Et comment s’est-il fait que la dynamo fût hors de service juste alors ? Qu’est-il arrivé dans la salle des machines ? Quelqu’un le sait-il ? Je pense, messieurs, que si vous trouvez la réponse à cette dernière question, vous aurez fait du chemin vers la solution du mystère.

Le capitaine s’adressa brièvement à M. Swain :

— C’est le quart du mécanicien principal dans la salle des machines ?

— Oui, monsieur.

— Je vais avoir un entretien avec lui tout de suite, et tirer au clair cette histoire. En attendant, comment marchons-nous ?

— Avec assez d’erre pour gouverner seulement… M. Swain consulta le compas répétiteur fixé au plafond à une membrure du pont. Sud-sud-ouest, monsieur.

— Nous devons avoir dévié pendant cette maudite panne de lumière. Quand je suis descendu en bas, deux ou trois minutes avant, nous avions le cap sur le Race, ouest-nord-ouest, ayant laissé la bouée sifflante du banc Cerbère à bâbord, environ quinze minutes plus tôt. Remettez en route, s’il vous plaît, le cap au sud-ouest, et continuez à demi-vitesse. Ne négligez pas vos sondages. J’irai vous rejoindre aussitôt que je me sentirai en état.

— Très bien, monsieur.

M. Swain s’éloigna. Le capitaine Monk laissa retomber la tête dans les oreillers et ferma les yeux. Liane Delorme lui tapota le front avec sollicitude. Le capitaine ouvrit les yeux pour exprimer l’adoration à l’aide de ses sourcils. Liane lui adressa un sourire tendre. Lanyard garda la mine soucieuse qui convenait.

— Je prendrais bien un whisky-soda, avoua Monk d’une voix faible. Non, pas vous, je vous prie, dit-il à Liane qui éloignait déjà sa main compatissante. Phinuit n’a rien à faire pour le moment.

M. Phinuit s’empressa de se rendre utile.

On perçut alors un écho assourdi du télégraphe de la salle des machines, et les machines reprirent leur chanson monotone. Lanyard lança un coup d’œil au compas répétiteur. D’après ce dernier la route du bateau était au nord-ouest-quart-nord. Lanyard se réjouit de penser que ses manœuvres sur l’habitacle portaient ses fruits, et fut reconnaissant à Monk d’être tellement occupé à se faire soigner et plaindre par une belle infirmière volontaire qu’il voulût bien laisser la navigation à M. Swain et qu’il n’eût pas le loisir de regarder au répétiteur si l’on suivait ou non la route qu’il avait indiquée.

Le bras tendre de Liane soutint la tête endolorie de Monk quand il absorba le médicament préparé par Phinuit. Les sourcils s’efforcèrent d’exprimer un vague geste de gratitude. Les yeux clos, une fois de plus la tête de Monk reposa sur l’oreiller. Il soupira comme un enfant fatigué.

On entendit dans le salon des pieds qui traînaient et des murmures de voix : c’étaient des matelots qui emportaient les restes mortels de M. Popinot.

Entre les mugissements du signal de brume, les six coups maritimes de minuit vibrèrent dans l’air. D’un air fin Phinuit inclina la tête de côté, chercha dans sa mémoire, et regarda Lanyard avec malice.

— Ha ! ha ! commenta-t-il… L’heure fatidique.

Lanyard lui adressa un gracieux sourire.

Sans ouvrir les yeux ni bouger sous les caresses de la main adorable, le capitaine Monk demanda d’une voix lointaine :

— Que dites-vous, Phin ?

— Je rappelais simplement à M. Lanyard que l’heure fatidique avait sonné.

Les sourcils se contractèrent dans un pénible effort de compréhension. Quand on vient d’échapper à la mort par strangulation, on a bien le droit d’avoir l’esprit un peu obnubilé.

— L’heure fatidique ?

— Le cher ami a promis de donner sa réponse à notre petite proposition ce soir à minuit et pas plus tard.

Le ton de Monk exprima l’intérêt, et ses sourcils également ; mais il eut soin de ne pas se remuer.

— En vérité ? Et il a parlé ?

— Pas encore.

Monk ouvrit des yeux expectatifs et les fixa sur le visage de Lanyard, en donnant à ses sourcils une déclivité d’aimable interrogation.

— Il y a beaucoup à dire, temporisa Lanyard. C’est-à-dire si vous vous sentez assez fort…

— Oh ! tout à fait, lui affirma Monk d’une voix à peine perceptible.

— Est-ce que cela va porter un coup à ce pauvre malade ? interrogea Phinuit.

— J’espère que non, très sincèrement.

Le répétiteur indiquait maintenant une route au nord-nord-ouest. Le compas de l’habitacle avait-il donc complètement perdu la tête, en se trouvant privé de sa cour habituelle de contre-attractions.

— Voyons, nous sommes dans l’attente, tout oreilles, à vous écouter… C’est trop cruel, avoua Phinuit, de nous faire ainsi languir.

— Je regrette.

— Que voulez-vous dire, avec votre je regrette ? Vous n’allez pas vous défiler ?

— N’étant jamais entré dans la combinaison que vous me proposez, il me serait difficile de me défiler… n’est-ce pas ?

Monk oublia ses souffrances, oublia même qu’une belle main apaisait la fièvre de son front et se dressa soudain sur son séant. Les sourcils étaient nettement comminatoires par-dessus des yeux qui jetaient des feux sinistres.

— Vous refusez ?

Lanyard inclina lentement la tête.

— J’ai le regret de devoir vous prier de m’excuser…

— Satané idiot !

— Vous dites, monsieur ?

Un regard de fureur convulsa le visage de Liane. Phinuit aussi, les yeux flamboyants, n’avait plus rien d’un humoriste. Les mâchoires de Monk remuaient, et ses sourcils avaient échappé à tout contrôle.

— J’ai dit que vous étiez un satané idiot !

— Mais n’est-ce pas une affaire de point de vue personnel ? Du moins, la question me paraît susceptible de discussion.

— Si vous croyez que des arguments vont me satisfaire !

— Mais, mon cher capitaine Monk, je ne tiens vraiment pas du tout à vous satisfaire. Néanmoins, si vous désirez savoir quelles raisons j’ai de décliner l’honneur que vous voudriez me faire, je les tiens à votre disposition.

— Je serai heureux de les entendre, dit Monk sinistrement.

— Une, je pense, vaudra autant qu’une douzaine. C’est donc mon jugement réfléchi que, si j’étais le moins du monde tenté de reprendre les errements de mon passé, ce qui n’est pas, je serais, comme vous l’exprimez avec force, un satané idiot de m’associer avec des gens d’un degré inférieur d’intelligence, qui ne savent pas conserver ce qu’ils ont volé.

Monk abattit un grand coup de poing sur son bureau.

— Bon Dieu ! Qu’insinuez-vous là ?

— La pure vérité, monsieur… Excusez ma brutale franchise.

— Allons, dit Phinuit, d’un ton menaçant. Que voulez-vous dire au juste ?

— Je veux dire que, sachant que je n’ai qu’un seul but en me soumettant à une association quelconque avec vous, à savoir de récupérer les bijoux de Mme de Montalais et de les restituer à cette dame, vous n’avez pas eu assez d’esprit pour m’empêcher de m’emparer de ces bijoux à votre nez même.

— Vous voulez dire que vous les avez volés ?

Lanyard acquiesça.

— Ils sont en ma possession.

Monk eut un rire discordant.

— Alors je dis que vous êtes non seulement un idiot, monsieur le Loup Solitaire, mais aussi un menteur ! (Derechef il tapa du poing sur son bureau). Les bijoux Montalais sont ici !

Lanyard haussa les épaules.

— Quand les avez-vous enlevés ? demanda Phinuit avec ironie. Racontez-nous ça ?

Lanyard eut un sourire exaspérant, se carra dans son fauteuil, et regarda vers les membrures du pont, ce qui lui donna l’occasion de noter que le répétiteur avait passé en plein nord-ouest. Tout allait bien !

— Voyons, stupide imposteur ! tonna Monk. J’ai eu cette cassette entre les mains pas plus tard que cet après-midi.

Sans bouger, Lanyard dirigea sa voix vers le plafond.

— L’avez-vous par hasard ouverte pour voir ce qu’il y avait dedans ?

Il n’y eut pas de réponse, et bien qu’il se gardât de laisser voir aucun intérêt en les regardant, il perçut bien que ses trois compagnons échangeaient entre eux des coups d’œil d’alarme et de suspicion. Tant est fort le prestige d’un passé aux réussites stupéfiantes ! Il n’y avait qu’une même idée dans l’esprit de Liane Delorme, de Monk et de Phinuit : avec le Loup Solitaire rien n’était impossible !

Liane Delorme dit brusquement d’une voix étranglée :

— Ouvrez le coffre, je vous prie, capitaine Monk.

— Je n’en ferai rien.

— Allons, reprit Phinuit, assurez-vous de la chose. Si c’est vrai, nous les lui reprendrons, n’est-ce pas ? Si ce ne l’est pas, nous lui ferons payer cher son bluff pitoyable.

— C’est une ruse, déclara Monk, pour avoir les bijoux à sa portée. Le coffre restera fermé.

— Ouvrez-le, je vous en prie, implora Liane, d’une voix tremblante.

— Non…

— Pourquoi pas ? raisonna Phinuit. Que peut-il faire ? Je le tiens sous mon revolver.

— Et moi, fit doucement Lanyard, comme vous le savez tous, je suis sans arme.

— Je vous en prie ! insista Liane.

Il y eut un silence auquel mit fin un brusque grognement de Monk. Lanyard sourit gaiement et se redressa dans son fauteuil, en surveillant le capitaine tandis qu’il ouvrait la porte dans le piédestal du bureau et que ses doigts tremblants manœuvraient le cadran de la combinaison. Liane Delorme dans une anxiété non dissimulée, quitta son fauteuil pour se rapprocher. Phinuit resta seul où il était, se carrant dans son siège et surveillant de près Lanyard, en balançant son pistolet automatique entre ses genoux.

Lanyard lui adressa un aimable sourire. Phinuit lui répondit par un regard féroce et menaçant.

Monk fit tourner la porte du coffre, saisit par la poignée le coffret de métal, et le déposa sur le bureau avec fracas. Puis, tirant son trousseau, il choisit la clef, et fit plusieurs tentatives pour l’introduire dans le trou de la serrure. Mais sa confiance était si ébranlée, son moral si atteint par la sublime impudence de Lanyard, que ses mains frêles tremblaient exagérément.

Lanyard ne broncha pas, mais le cœur défaillait. Il avait épuisé sa dernière ruse pour gagner du temps, il était maintenant acculé. Son étoile seule pouvait désormais le sauver.

Monk tourna la clef, mais s’arrêta tout à coup, et les mains posées sur le couvercle de la cassette, prêta attentivement l’oreille aux rumeurs de trouble et de confusion qui s’élevaient sur le pont. L’instinct du marin parla, il se raidit, tous les muscles tendus.

On entendit des pas précipités, des exclamations, des appels, un brusque tintement du télégraphe de la machine…

— Monsieur ! monsieur ! implora Liane. Ouvrez cette cassette !

Elle parlait encore qu’elle fut renversée par une secousse formidable qui arrêta net le Sybarite en pleine marche, avant que l’hélice, renversée en obéissance aux ordres du télégraphe, pût mordre l’eau et atténuer l’élan. La jeune femme alla donner violemment contre Monk, qui fut rejeté de côté. D’instinct, voulant agripper la cassette, Monk réussit seulement à l’attirer au bord du bureau, avant qu’un second choc, accompagné d’un bruit déchirant d’acier et de bois fracassés, parût faire bondir le yacht comme un être frappé à mort. Il s’inclina fortement sur bâbord, la cassette tomba sur le plancher avec un bruit qui se perdit dans le tumulte général, Liane Delorme fut projetée la tête la première dans un coin, Monk tomba à genoux, Phinuit, soulevé de son fauteuil, alla s’aplatir dans les bras de Lanyard qui garda néanmoins assez de présence d’esprit pour désarmer proprement Phinuit avant que celui-ci eût eu le temps de se reconnaître.

Après ce deuxième choc, le Sybarite resta immobile, mais le battement persistant de ses machines le faisait vibrer douloureusement de la quille aux mâts, comme en une agonie pareille à celle qui avait marqué la fin de Popinot. Tout à coup les machines se turent, tout mouvement cessa, et il n’y eut plus qu’un repos lugubre avec un silence plus effroyable encore.

Lanyard fut incapable d’évaluer combien de temps dura cette attente muette imposée à tous les gens du bord par la stupeur consécutive de leurs esprits. Elle lui parut interminable. À un moment il vit Monk se relever et, en émettant des sons étranges, tel un animal blessé, se jeter sur la porte, l’ouvrir d’une secousse, et s’élancer au dehors.

Comme s’il n’eût eu besoin que de cette vision pour s’animer, Lanyard rejeta Phinuit si bien qu’il alla trébucher à l’autre bout du plancher incliné et s’abattit contre la porte. Quand il se redressa en se rattrapant au cadre de celle-ci, il était sous la menace de son propre revolver que braquait sur lui Lanyard. Il hésita un instant, offrant à Lanyard un visage égaré et absent, puis semblant comprendre le danger, s’éclipsa dans le salon.

Avec une brutalité dictée par sa situation désespérée, Lanyard s’approcha de Liane Delorme, toujours accroupie dans son coin, l’air hagard, la saisit par un bras, la mit sur pied d’une saccade, et l’envoya voltiger dans le salon. Refermant la porte derrière elle, il en poussa les verrous.

Il se mit à la besogne vivement. La clameur des hommes naufragés sur le pont et le grondement de la vapeur qui s’échappait des soupapes de sûreté, n’étaient dans ses oreilles qu’un ronronnement lointain, à peine reconnaissable pour lui qui n’avait d’autre pensée que de tirer tout l’avantage possible de ces précieux moments.

S’étant dépouillé de sa veste et de son gilet, il prit dans la poche de ce dernier le portefeuille contenant ses papiers, puis fit sauter les boutons de sa chemise et déboucla la ceinture à or qui lui entourait la taille. Elle avait des poches amples et munies de fermetures solides. Toutes, sauf une, qui contenait quelques livres sterling, étaient vides. Les bijoux de Mme de Montalais s’y engouffrèrent aussi vite que ses doigts purent agir.

Occupé de la sorte, il entendit un pistolet claquer dans le salon et vit le dessus poli du bureau du capitaine écorché par une balle. Levant les yeux vers la porte, il aperçut un trou rond et net dans l’un de ses panneaux en bois de rose. En même temps, avec le bruit d’une autre détonation, un second trou apparut, et la balle, effleurant le pupitre, s’enfonça dans le bastingage arrière, entre les sabords. Une suite de balles suivit, l’une après l’autre perforant les panneaux épais.

Lanyard se mit hors de leur trajectoire et se blottit contre la cloison, tout en achevant de placer les bijoux dans la ceinture qu’il reboucla bien serrée autour de lui.

Ce devait être Phinuit, sans doute, qui dédaignait de perdre du temps à enfoncer la porte, ou peut-être craignait la réception une fois qu’elle serait jetée bas. Un petit jeu inoffensif, si ça l’amusait, qu’il semblait malséant d’interrompre. Mais cela devenait ennuyeux. La porte prenait l’aspect d’une écumoire, et le voisinage des sabords, seule voie d’évasion pour Lanyard, était copieusement arrosé. Il fallait rétablir la situation :

Lanyard compléta ses préparatifs en envoyant promener ses souliers et en resserrant d’un cran la ceinture qui soutenait son pantalon. Si la séance en perspective devait être longue, il serait assez tôt de se débarrasser de ses effets dans l’eau. Si, d’autre part, le rivage était proche, il serait plus convenable d’atterrir au moins à demi vêtu. Puis, la fusillade continuant sans autre interruption que quand l’homme du dehors s’arrêtait, pour extraire le chargeur vide et le remplacer par un plein, Lanyard se glissa le long de la cloison vers la porte, calcula la position du tireur dans le salon d’après l’angle sous lequel arrivaient les projectiles, et se mit à décharger sur les panneaux le pistolet qu’il avait pris à Phinuit.

On cessa le feu…

Il rejeta l’arme vide, assura celle de Popinot sur sa hanche, s’approcha d’un des sabords, disposa une chaise, grimpa dessus et avec des peines infinies, réussit en se tortillant à passer par l’ouverture la tête et les épaules. Il était certes très heureux pour lui que le Sybarite eût été construit, suivant l’usage des yachts de plaisance, avec des sabords d’une largeur inusitée pour permettre l’accès de l’air et de la lumière, autrement il eût été obligé d’ouvrir la porte du salon et de se frayer un chemin de vive force jusque sur le pont.

Telle quelle, l’opération n’allait pas sans difficultés. Il dut sortir un de ses bras à la suite de ses épaules, et puis, s’étirant sur lui-même, l’allonger le plus possible et tâtonner sur la saillie lisse de la poupe pour arriver enfin à saisir le rebord extérieur des dalots d’au-dessus.

Après quoi, il dut soulever le reste de sa personne, s’arracher du sabord et, suspendu par le bout des doigts, se déplacer, centimètre par centimètre, jusqu’au point où il jugea possible de se laisser tomber à la mer sans risque de se fracasser sur l’hélice.

De fait, il s’en fallut d’un cheveu qu’il ne se fît couper en deux par l’engin. Impossible de deviner de quel côté se diriger ; le brouillard reposait bas sur l’eau, rendant grise sa surface noire et lisse, à peine houleuse ; il ne pouvait rien voir ni d’un bord ni de l’autre.

À la longue, néanmoins, il entendit à travers les sifflements tumultueux de l’échappement de vapeur, quelque part à tribord, une cloche d’alarme qu’il prit d’abord pour une bouée, puis il comprit qu’elle tintait avec une régularité intermittente sous l’action oblique des vagues. Chronométrée par ses pulsations, elle battait environ toutes les quinze secondes. C’était sans doute le signal de brume d’un phare.

Pour confirmer cette conclusion, Lanyard entendit, sur le pont au-dessus de sa tête, l’organe sonore du capitaine Monk articuler dans un flot d’invectives qui s’en prenaient au malheureux M. Swain :

— N’entendez-vous pas cette cloche, espèce de bourrique ? Ne vous dit-elle pas ce que vous avez fait ? Vous nous avez jetés sur les rochers à la pointe est de l’île Plum. Et Dieu sait comment vous avez bien pu réussir à nous faire dévier tellement de notre route !

Exhalant à l’air nocturne des remerciements qui auraient rendu fou le capitaine Monk s’il les eût entendus, Lanyard partit à la nage vers la cloche mélancolique.

Dix minutes plus tard les doigts d’une de ses mains (il nageait sur le flanc) au bout de sa brasse touchèrent des galets.

Il abaissa ses pieds et traversant à gué une certaine étendue de petits fonds arriva sur une plage de sable.

CHAPITRE XXVIII

FINAL

La fenêtre de la chambre d’habitation dans son appartement au Walpole, encaissée entre des falaises de murs, commandait vers le sud une perspective de la Cinquième avenue dont l’enchantement, sous les jeux perpétuellement changeants de la lumière et de l’ombre, était si puissant que Lanyard, le premier jour, se figurait qu’il ne s’en fatiguerait jamais. Mais dès l’après-midi du troisième jour, il la considérait d’un œil d’ennui mortel, bien que cette subite répugnance fût due, il le savait, moins à l’habitude lassante, qu’à l’incertitude qui lui rongeait le cœur.

Trois jours auparavant, dès son arrivée à New-York et son installation dans cet hôtel, où il était connu de longue date, il avait câblé à Ève de Montalais et à Wertheimer.

La réponse de ce dernier (à la joviale requête d’une ouverture de crédit par câble) fut aussi prompte et satisfaisante qu’il l’attendait.

Mais de Mme de Montalais il ne reçut rien.

Mission réussie, lui avait-il télégraphié. Retournerai France par La Savoie dans cinq jours ayant arrangé transport sûr de votre bien. Veuillez aviser si pouvez me rencontrer à Paris pour recevoir celui-ci ou vos ordres ailleurs.

Nulle réponse à cela, rien que le silence !… le silence à lui pour qui des mots dictés par elle, même tout laconiques, auraient été précieux au delà de toute expression.

Ce fut donc ainsi que, les heures succédant aux heures et devenant des jours, il tomba dans un état de mélancolie morbide qui ne lui ressemblait guère et au lieu de sortir et de chercher de la distraction, s’enferma dans son appartement, indifférent à tout ce qui n’était pas des coups frappés à sa porte ou la sonnerie du téléphone.

Et ce fut ainsi que, quand ce troisième jour vers midi le téléphone sonna… enfin !… il faillit trébucher lui-même dans sa précipitation à atteindre l’instrument. Mais l’émotion avec laquelle il répondit à la voix professionnelle de l’autre bout du fil s’évanouit bien vite, il reprit son air d’ennui accablé, et répondit d’une voix indifférente :

— Oui… Ah, oui… Très bien… Oui, tout de suite.

Il retourna près de la fenêtre, quand un coup vigoureux frappé à sa porte annonça des visiteurs.

Ils s’introduisirent un à un dans la chambre avec une mine radieuse en contraste frappant avec le morne salut dont Lanyard les accueillit. Liane Delorme la première, puis Monk, puis Phinuit, puis Jules, le teint blême et un bras en écharpe. Tous étaient très élégants dans leurs costumes visiblement neufs et coûteux, et tous incarnaient le bonheur dans la prospérité.

— C’est certes un plaisir pour moi, répondit gravement Lanyard à leurs salutations successives. Un plaisir, je dois l’avouer, non pas tout à fait inattendu mais quand même un plaisir.

— Vous ne pensiez donc pas que nous mettrions longtemps à vous repérer dans cette bonne petite ville ? interrogea Phinuit. J’avais l’idée que vous pensiez que le meilleur moyen de ne plus nous revoir serait de descendre à ce palace bien connu pour ses prix élevés.

— Non, repartit Lanyard. Je n’ai jamais compté me débarrasser de vous sans une dernière entrevue…

— Allons, il y a du bon sens dans cette vieille branche-là, interrompit Phinuit avec une spirituelle ironie qui fut perdue.

— On se plaît à l’espérer, monsieur… Mais la piste que je vous ai laissée à suivre ! Je serais vraiment bien sot si je vous avais crus capables de ne pas la retrouver. Quand sans en demander la permission on emprunte au phare de l’île Plum une embarcation… propriété du gouvernement, d’ailleurs… et qu’on la laisse amarrée à un quai du front de mer de Greenport : quand on arrive à Greenport vêtu seulement d’une chemise et d’un pantalon et qu’on se voit obligé, devant les pardonnables soupçons des habitants, de répandre à poignées l’or britannique pour se procurer une vareuse de marin et des souliers et payer son transport à New-York ; quand un chauffeur de taxi vous refuse une livre sterling d’or pour sa course depuis la gare de Pennsylvanie jusqu’à cet hôtel, et qu’on se voit réduit à emprunter au personnel… Voyons, je pense que la piste était facile à retrouver, mes amis.

— Quoiqu’il en soit, reprit Phinuit, nous voici du moins tous réunis, en famille, et prêts à parler affaires.

— Et sans rancune, monsieur Phinuit ?

Les sourcils de Monk étaient à la fois ironiques et satisfaits.

— Il n’y en aura plus… du moins, pas de notre côté… Quand nous en aurons fini.

— Cela me rend plus heureux encore. Et vous, Liane ?

La jeune femme eut un mouvement de ses jolies épaules, et dit avec lassitude :

— Je commence à croire que vous aviez raison, Michaël. Quand on veut faire le mal, on devrait le faire à soi tout seul, ce qui évite bien des ennuis… Oh ! l’impardonnable stupidité de prendre des associés !

Mais non, messieurs, reprit-elle avec humeur comme simultanément Monk et Phinuit faisaient mine de se révolter. Je n’exagère pas. Je regrette de vous avoir connus ! Je ne vous ai que trop vus ! Que vous disais-je quand vous insistiez pour venir ici voir M. Lanyard ? Que vous n’y gagneriez rien et y perdriez peut-être beaucoup. Mais vous n’avez pas voulu m’écouter, vous refusiez de croire qu’il peut exister au monde un homme qui tient sa parole, non seulement avec les autres mais avec lui-même. Vous êtes si entichés d’admiration pour votre chef-d’œuvre d’avoir jeté ce pauvre petit bateau là-bas sur les rochers et de l’avoir fait couler afin de ne pas laisser de preuves contre vous, que vous éprouvez le besoin de montrer une fois de plus que toute votre intelligence échouera toujours (elle appuya sa parole d’un geste dramatique) contre la sienne ! Vous vous êtes dit : « Puisque nous nous trompons, il doit se tromper, et puisqu’il est maintenant bien prouvé qu’il se trompe autant que nous, il s’ensuit naturellement qu’il va céder à nos menaces et nous restituer ces bijoux… » Ces bijoux ! déclara-t-elle amèrement, dont il eût mieux valu que nous n’entendions jamais parler.

Elle se rejeta en arrière dans son fauteuil et leur tourna le dos avec mépris, en battant le parquet de son petit soulier.

Lanyard la considéra avec un sourire intrigué. Jusqu’à quel point jouait-elle la comédie ? Jusqu’à quel point exprimait-elle son vrai sentiment ? Était-elle vraiment persuadée que l’on perdait son temps à lutter contre lui ? Ou bien jouait-elle habilement de ses dispositions non malveillantes envers elle dans l’espoir qu’il l’épargnerait à l’heure de la grande débâcle ?

Il ne pouvait être sûr que d’une chose : puisqu’elle était femme il ne le saurait jamais.

Monk avait prodigué les avertissements de ses sourcils, mais Phinuit se hâta de le devancer.

— Vous avez dit une chose, mademoiselle, une chose à tout le moins qui a du sens : que M. Lanyard allait nous rendre ces bijoux. C’est tout arrangé.

Lanyard se tourna vers lui d’un air très amusé.

— En vérité, monsieur ?

— Nous ne voulons pas recourir aux grands moyens, Lanyard, et nous nous en abstiendrons à moins que vous ne nous y forciez…

— Aux grands moyens, monsieur ? Vous voulez dire, la violence physique ?

— Pas tout à fait. Mais vous vous rappelez, je pense, que je vous ai dit que j’étais au mieux avec la préfecture de police de notre bonne ville. Vous avez peut-être cru que je me vantais. Mais non. J’ai à cette minute même une paire d’amis à moi des brigades centrales, qui attendent en bas tout prêts et disposés à s’attribuer l’honneur de mettre le Loup Solitaire en état d’arrestation pour vol des bijoux Montalais.

— Mais est-il possible, riposta Lanyard, que vous ne me compreniez pas encore ? Est-il possible que vous croyiez encore que je suis un voleur d’intention et que je m’intéresse à ces bijoux uniquement pour en faire mon profit personnel ?

Il regarda d’un air incrédule les yeux glacés de Monk, et les yeux durs de Phinuit.

— Vous l’avez dit, fit ce dernier, laconiquement.

— La farce est bonne, monsieur Lanyard, mais elle a assez duré, ajouta Monk. Vous ne pouvez la prolonger. Pourquoi ne pas y renoncer de vous-même, et avouer loyalement que vous êtes battu ?

— Mon Dieu ! prononça Lanyard avec un désespoir comique. Cela dépasse l’entendement ! Il est donc vrai que « ceux que Jupiter veut perdre, il commence par les rendre fous ? » Car, je vous en donne ma parole d’honneur, vous me semblez tout à fait fous, messieurs, trop fous pour qu’on vous laisse en liberté : Et je vais faire en sorte que vous ne restiez pas plus longtemps en liberté.

— Qu’est-ce que vous dites là ? interrogea Monk, suffoqué.

— Eh bien, vous n’avez pas hésité à me menacer de la police. Aussi maintenant moi à mon tour, j’ai l’honneur de vous informer que, m’attendant à cette visite, j’ai fait se relayer des détectives jour et nuit dans cet hôtel, avec ordre de garder les portes dès qu’on vous aurait introduits chez moi. Soyez sage, monsieur Phinuit, et oubliez votre revolver. Il vous suffirait de le montrer dans cette ville pour vous attirer des désagréments sans fin.

— Il ment, insista Monk, en retenant par le bras Phinuit bouleversé de rage et prêt à bondir de sa chaise. Il n’oserait pas.

— Vous croyez ? Alors, puisque vous refusez de rien admettre sans preuves, messieurs, permettez-moi…

Lanyard alla rapidement à la porte de l’appartement, l’ouvrit… et recula d’un pas avec un cri d’étonnement.

Sur le seuil se tenait, non le détective qu’il s’attendait à y voir, mais une femme qui tenait une dépêche d’une main, et qui de l’autre s’apprêtait à frapper à la porte.

— Madame ! balbutia Lanyard… Madame de Montalais !

La formule télégraphique tomba en voltigeant tandis qu’Ève entrait avec une joie qui s’épanouit dans le geste impulsif par lequel elle lui tendit les mains.

— Mon cher ami ! s’écria-t-elle avec élan. Je suis si heureuse ! Et dire que nous sommes depuis trois longs jours logés dans le même hôtel et que nous n’en avons rien su ! Je suis arrivée samedi par La Touraine, mais votre dépêche, réexpédiée de Combe-Rodonde, ne m’a atteinte qu’il y a moins de cinq minutes. J’ai téléphoné au bureau, on m’a donné le numéro de votre chambre, et… me voici !

— Mais je n’en puis croire mes sens !

D’un commun accord, Jules Phinuit et Monk se levèrent et se dirigèrent vers la porte, mais ils la trouvèrent bloquée par la massive personne d’un policier en bourgeois, les mains dans les poches et les yeux vigilants.

— Doucement, messieurs ! conseilla-t-il froidement. Il y a ordre de ne laisser entrer ni sortir personne sans le consentement de M. Lanyard.

Un instant ils restèrent hésitants et consternés, à se consulter du regard. Puis Phinuit alla pour repousser de côté le policier. Mais pour l’effet moral celui-ci exhiba négligemment un revolver. L’effet moral fut surprenant. M. Phinuit, navré, battit en retraite piteusement dans la chambre.

Comprenant la situation, Ève de Montalais tourna vers le quatuor des yeux qui étincelaient dans un visage par ailleurs composé.

— Mais quelle surprise ! déclara-t-elle. Madame la comtesse de Lorgues… Monsieur Monk… Monsieur Phinuit… Que je suis donc enchantée de vous retrouver tous !

La politesse ne fut que médiocrement appréciée.

— Rien ne pouvait être plus opportun, Madame, déclara Lanyard. C’est à cette dame et à ces messieurs que vous devez la restitution de vos bijoux.

— Vraiment ?

— C’est comme je vous le dis. Sans eux, et sans la charmante hospitalité qu’ils m’ont offerte à bord de leur bateau, sans l’aide qu’ils m’ont donnée, parfois un peu malgré eux, je l’avoue, je n’aurais jamais été en mesure de vous dire aujourd’hui : Vos bijoux sont en lieu sûr, madame, et à votre disposition immédiate.

— Mais comment puis-je les remercier ?

— Ma foi, dit Lanyard, puisque vous le demandez, je pense que nous les avons retenus assez longtemps, je crois qu’ils nous seraient fort obligés de leur permettre de partir et de se rendre à leurs autres nombreux rendez-vous.

— Je suis exactement de votre avis, monsieur.

Lanyard fit un signe à l’homme de la porte.

— Tout va bien, monsieur Murray.

Et celui-ci se rangea aussitôt de côté.

En silence les trois hommes gagnèrent la porte et sortirent, Phinuit avec un air de bravade, Jules sans émotion visible, Monk avec les sourcils flasques et abattus.

Quand Liane Delorme alla pour les suivre, Lanyard s’interposa.

— Un moment, Liane, si vous le voulez bien.

Elle fit halte, le considérant d’un air impénétrable tandis qu’il tirait de sa poche de veston une enveloppe gonflée et sans adresse.

— Ceci vous appartient.

La femme murmura sans comprendre :

— À moi ?

Il lui dit à mi-voix :

— Des papiers que j’ai trouvés dans le coffre de votre bibliothèque, l’autre nuit. Je les avais pris pour m’en servir en cas de nécessité. À présent… ils me sont devenus inutiles. Mais vous êtes imprudente de garder de tels papiers, Liane. Au revoir.

L’enveloppe n’était pas cachetée. Soulevant la languette, la femme tira à demi le contenu, le reconnut d’un coup d’œil, et le froissa convulsivement dans sa main, tandis que le sang lui montait aux joues. Un instant elle parut prête à parler, puis courba la tête en silence et sortit de l’appartement.

Lanyard adressa un signe de tête à M. Murray, qui ferma poliment la porte et se retira.

Ève de Montalais considérait Lanyard d’un œil indulgent et amusé. Quand il se tourna vers elle, elle secoua la tête lentement en un simulacre de reproche.

— Cette femme vous aime, monsieur, constata-t-elle tranquillement.

Il réussit très bien à jouer l’étonnement.

— Vous vous trompez à coup sûr, madame.

— Ah ! non ! dit Ève de Montalais. Qui pourrait mieux que moi deviner l’amour d’une femme pour vous, mon très cher ?

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Louis Joseph Vance, Le Retour du Loup solitaire (Alias the Lone Wolf), Paris, Librairie des Champs-Élysées (Le Masque), 1932. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page est de Laura Barr-Wells.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Lire : Faux visages.