Louis Joseph Vance

FAUX VISAGES

Les Aventures du Loup solitaire
(épisode 2)

traduction : Richard de Clerval

1929

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Table des matières

 

SORTI DU « NO MAN’S LAND ». 4

II  D’UN PORT BRITANNIQUE. 20

III  DANS LA ZONE INTERDITE. 35

IV  EN EAUX PROFONDES. 50

V  SUR LES BANCS DE TERRE-NEUVE. 60

VI  SOUPÇONNÉ. 77

VII  DANS LA CABINE 29. 93

VIII  AU LARGE DE NANTUCKET. 102

IX  SOUS LES EAUX.. 113

X  À LA BASE. 129

XI  SOUS LA ROSE. 144

XII  RÉSURRECTION.. 156

XIII  RÉINCARNATION.. 173

XIV  DIFFAMATION.. 186

XV  RECONNU.. 204

XVI  « AU PRINTEMPS ». 217

XVII  FINESSE. 235

XVIII  DANSE MACABRE. 250

XIX  FORCE MAJEURE. 265

XX  RIPOSTE. 272

XXI  PROBLÈME. 296

XXII  CHICANE. 314

XXIII  AMNISTIE. 329

Ce livre numérique. 338

 

I

SORTI DU « NO MAN’S LAND »

Sur le bord vaseux d’une petite mare, l’homme restait à plat ventre, sans bouger, sans plus bouger que ces pauvres morts dont les cadavres mutilés gisaient tout autour de lui, là où ils étaient tombés, depuis des mois ou des jours, des heures ou des semaines, au cours de ces luttes acharnées que les fantassins étaient absurdement forcés d’engager pour quelques misérables mètres de terrain contesté.

Seul de tout cet effroyable entourage, cet homme-là vivait et, bien qu’il souffrît les maux de la faim, du froid et de ses vêtements trempés, il était sans blessure.

Depuis qu’à la tombée de la nuit une vive escarmouche lui avait permis de s’échapper, sans être vu, à travers les lignes allemandes, il était resté à l’air libre, tour à tour rampant vers les tranchées britanniques, sous le couvert de l’obscurité, ou s’arrêtant dans une immobilité de mort, comme à présent, lorsque les fusées et les bombes éclairantes flamboyaient là-haut, incendiant la nuit de clarté impitoyable et montrant dans le moindre détail cette zone de terrain de deux cents mètres, jonchée d’indescriptibles abominations, qui séparait les combattants. Quand cela se produisait, le vivant n’avait d’autre ressource que de faire le mort, de crainte qu’un mouvement, aperçu par les yeux qui guettaient sans trêve aux créneaux des parapets de sacs à terre, ne lui attirât une balle.

Il était à présent minuit, et les lumières flamboyaient moins fréquemment, tout comme la fusillade se raréfiait… comme si l’abondance de la pluie eût abattu la haine dans le cœur des hommes.

Car il pleuvait dru – une averse monotone et obstinée qui cinglait dans un air lourd dont l’énervement pesait comme l’oppression d’un cauchemar ; son crépitement continuel noyait presque le fracas lointain des mitrailleuses vers le nord, dominait même le sourd roulement de la canonnade quelque part là-bas, derrière l’horizon, tendait un immense rideau de lances reluisantes et serrées entre les tranchées et sur toute cette terre désolée. Il pleuvait ainsi depuis midi, et rien ne laissait prévoir que cela dût s’arrêter jamais…

La fusée lumineuse dont la clarté l’avait cloué auprès de la mare, pâlit et s’éteignit en retombant, et, plusieurs minutes, l’obscurité régna, tandis que l’homme rampait à quatre pattes vers cette brèche qu’il avait remarquée avant la chute du jour dans le réseau des barbelés britanniques. Une fois seulement son avance fut interrompue, quand ses sens aux aguets lui apprirent qu’une patrouille britannique profitait de la fausse trêve pour pousser une reconnaissance vers l’ennemi ; elle trahissait son approche par les chuintements de pas furtifs dans la terre boueuse, par un juron contenu lorsqu’un homme glissait et manquait de tomber, et par le « chut ! » impérieux d’un officier réprimandant le maladroit. À l’instant, celui qui rampait se laissa tomber à plat dans la boue et resta immobile.

Presque au même instant, à la vue d’une longue traînée d’étincelles s’élevant en parabole des tranchées allemandes, les soldats imitaient son geste, et, aussi longtemps que cette triple étoile se refléta dans la vase, ils restèrent pareils à lui et aux morts indifférents. Il y en avait deux si près de lui que l’homme les aurait touchés en allongeant le bras, ce qu’il se garda bien de faire, et il eut soin de serrer les dents pour les empêcher de claquer et de retenir sa respiration. Et, les lumières éteintes, il n’osa bouger que quand la patrouille se fut relevée et éloignée.

Après quoi ses mouvements furent moins furtifs ; ayant un détachement des leurs sur le No man’s Land, les Britanniques n’iraient pas tirer sur des ombres. On n’avait plus à craindre que les balles des Allemands s’ils venaient à découvrir la patrouille.

Se relevant, l’homme s’avança en une attitude fléchie, prêt à s’aplatir à la première alerte de nouvelle fusée. Mais cette nécessité lui fut épargnée, et avant qu’on lançât d’autres engins éclairants, il s’était glissé à tâtons entre les barbelés. Une heureuse chance le mena à l’endroit même du parapet par où les Britanniques étaient sortis, indiqué par les montants, qui dépassaient d’une grossière échelle en bois.

Il s’était retourné, cherchant du pied le premier échelon, et commençait à descendre lorsqu’une voix enrouée l’interpella des noires entrailles de la tranchée.

— Fichtre ! Tu es bien pressé de revenir ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu as oublié de mettre du patchouli sur ton mouchoir… ou quoi ?

La réponse de l’homme, s’il en fit une, se perdit dans un bruit d’éclaboussement : ses pieds avaient glissé sur les échelons vaseux, ce qui le précipita dans le flot d’eau croupie qui emplissait la tranchée jusqu’à hauteur du genou.

Se relevant tant bien que mal, il chercha vainement des yeux son compagnon car si la nuit était noire au dehors, c’était, dans la tranchée, l’opacité absolue, et l’homme ne pouvait distinguer absolument rien d’autre qu’une bande plus pâle là où les murs s’ouvraient à l’air libre.

— Eh bien ! et la politesse ? Tu ne peux pas répondre quand on te parle ?

Se tournant vers la voix, l’homme répondit en bon anglais, un peu trop soigneusement prononcé :

— Je ne suis pas de vos camarades. J’arrive des tranchées ennemies.

— Ah ! bien zut alors ! Haut les mains !

Le canon d’un fusil s’appuya sur la poitrine de l’homme. Obéissant, il leva les deux mains au-dessus de sa tête. Une seconde plus tard, il était aveuglé par le jet soudain d’une lampe électrique.

— Déserteur, hein ? Toi faire kamerad… ou quoi ?

— Kamerad ! répéta l’homme avec un accent de mépris. Je ne suis pas Allemand, je suis Français. Je suis venu à travers les lignes boches porteur d’un renseignement important que je désire communiquer à votre général.

— Tu te fiches du monde ! lança l’autre, sceptique.

Un nouveau bruit de barbotement se fit entendre dans la tranchée. Une troisième voix lança :

— Allô ! Qu’est-ce que c’est que ce raffut ?

— Viens voir toi-même. C’est un farceur qui dit qu’il arrive des tranchées boches porteur d’un renseignement important pour le général.

— Un sacré menteur, prononça le nouveau venu avec détachement. Tiens-le à l’œil. Probable que c’est encore un truc des boches. Et toi, là ! (Le barbotement se rapprocha.) Quel est ton jeu ? Réponds, si tu ne veux pas attraper une balle dans le ventre.

— Je ne joue aucun jeu, répondit l’homme patiemment. Je suis désarmé… votre prisonnier, si vous voulez.

— Je te crois que je veux. Sois tranquille. Mais quel est ce renseignement important ?

— Je ne le révélerai qu’à qui de droit. Ayez l’obligeance de me conduire sans plus de délai à votre général.

— Qu’en penses-tu, caporal ? interrogea le premier soldat. Un petit coup de baïonnette pour lui délier la langue ?

Après un instant d’hésitation, le caporal prit la lampe électrique du soldat et, à sa clarté, examina le prisonnier de la tête aux pieds, ce qui ne le renseigna guère de voir un grand gaillard, vêtu de la capote grise familière aux soldats allemands. Son visage n’était qu’un masque de boue où brillaient des yeux d’un éclat et d’une énergie surprenants.

— Garde tes mains levées, ordonna sèchement le caporal. Et toi, Gringer, fouille-le.

Appuyant son fusil contre le mur de la tranchée, la crosse hors de l’eau sur la banquette de tir, le simple soldat se mit en devoir de passer en revue la personne du prisonnier. Au cours de cet examen, il déboutonna et ouvrit la capote grise, découvrant une vareuse informe et un pantalon brun foncé en ersatz de lainage.

— Il n’a pas d’armes… Il n’a rien sur lui, pas même son passe-partout.

— Très bien. Retourne à ton poste. Je me charge de lui.

Prenant son fusil, le caporal y ajusta la baïonnette, puis la brandit d’un air significatif et ordonna :

— En avant, marche ! Tu peux baisser les mains, mais rappelle-toi que je suis ici derrière.

Le prisonnier obéit en silence et pataugea dans la tranchée inondée. Le rond de lumière, jouant sur son dos, lançait des éclairs dans l’eau noire qui tournoyait autour de ses genoux et faisait entrevoir des silhouettes emmitouflées postées à intervalles réguliers le long de la banquette de tir, la figure appliquée aux créneaux du parapet.

De temps à autre, les deux hommes passaient devant l’ouverture d’une cagna qui laissait filtrer la lueur d’une bougie par les fentes des portes improvisées.

De l’une de celles-ci, à l’appel du caporal, surgit un lieutenant somnolent qui écouta de mauvaise grâce son subordonné et lui commanda aussitôt d’emmener le prisonnier au quartier général du régiment en arrière des lignes.

Un peu plus loin, le captif et son geôlier s’enfoncèrent dans un étroit et tortueux boyau de communication. Pendant dix minutes, ils parcoururent un labyrinthe de fossés profonds, étroits, puants et si pareils les uns aux autres que le prisonnier s’étonnait de voir le caporal s’y reconnaître dans cette obscurité abyssale. Puis, tout à coup les flancs de la tranchée s’abaissèrent, et les deux hommes débouchèrent à l’air libre, dans un vaste champ. Des homme nombreux y dormaient, abrités par des toiles imperméables contre le déluge qui fouettait la terre. Un léger renflement du sol se dressait entre ce champ et la ligne de feu où s’échangeait à présent une vive fusillade, et une rangée fantomatique de peupliers déchiquetés par la mitraille se silhouettaient sur un ciel où les bombes et les fusées éclairantes s’épanouissaient telles des fleurs d’enfer.

Là le caporal ordonna brutalement à son prisonnier de faire halte et s’arrêta lui-même, raidi au port d’armes, devant un groupe de trois officiers qui s’en venaient vers l’entrée de la tranchée. L’un de ceux-ci dirigea sur le couple la lumière d’une lampe de poche. À la vue de la capote grise, tous trois s’arrêtèrent net.

Une voix habituée au commandement interrogea :

— Qu’est-ce que vous avez là ?

— Un prisonnier, mon général, répondit le caporal… Il dit qu’il est français… et qu’il a traversé les lignes aujourd’hui, porteur d’un renseignement important… qu’il dit.

Le rond de lumière éclaira la figure du prisonnier. L’officier s’adressa directement à lui.

— Comment vous appelez-vous ?

— Cela, dit le prisonnier, comme mon renseignement… je préfère le dire en particulier.

Avec un geste de surprise, l’officier s’avança d’un pas et considéra de près la face maculée de boue.

— Il me semble que je reconnais votre voix, fit-il d’un ton pensif.

— Vous ne vous trompez pas, riposta le prisonnier.

— Messieurs, dit l’officier à ses compagnons, vous pouvez continuer votre ronde. Caporal, suivez-moi avec votre prisonnier.

Il tourna les talons et s’éloigna en pataugeant dans la boue du terrain découvert.

Derrière eux au bruit de la fusillade dans les tranchées avancées s’ajouta le tac-tac des mitrailleuses. Puis une batterie cachée quelque part dans les ténèbres, en avant d’eux, entra en action. Les obus passèrent au-dessus d’eux en miaulant sinistrement. Le prisonnier jeta un coup d’œil en arrière : les peupliers mutilés détachaient leurs squelettes sur un ciel inondé coup sur coup de lumière infernale…

Un peu plus tard il sentit un chemin pavé sous ses souliers trempés. On pénétrait dans les faubourgs d’un village en ruines. De chaque côté des débris de murs subsistaient avec des fenêtres sans châssis et des portes béantes.

Dans une entrée brûlait une pâle lumière ; l’officier y pénétra, escorté du prisonnier et du caporal, passa devant une sentinelle, puis descendit un escalier de bois branlant qui menait à une cave sombre, aux murs de pierre et voûtée. Au milieu se dressait une large table où un secrétaire écrivait à la lueur de deux bougies fichées dans des goulots de bouteilles vides. À une autre table, dans un coin, un sergent et un opérateur du génie s’affairaient autour d’un téléphone de campagne et d’appareils télégraphiques. Sut un lit de camp garni de paille, contre le mur opposé, plusieurs hommes, agents de liaison et sous-officiers, ronflaient bruyamment. Malgré le froid l’atmosphère était asphyxiante de fumée de tabac, de sueur et de vapeur s’élevant des habits mouillés.

L’homme de la table centrale se leva et salua, présentant au général une liasse de messages griffonnés et de rapports. Prenant la chaise ainsi vacante, l’officier parcourut les papiers, donna quelques ordres inspirés d’eux, et puis reporta son attention sur le prisonnier.

— Vous pouvez retourner à votre poste, caporal.

Le caporal exécuta un correct demi-tour et regrimpa l’escalier. En réponse au regard scrutateur de l’officier le prisonnier s’avança et lui fit face par-dessus la table.

— Qui êtes-vous ?

Le prisonnier regarda autour de lui pour s’assurer que personne des autres occupants de la cave n’était à portée de l’entendre, et prononça :

— Je m’appelle Lanyard… Michaël Lanyard.

Involontairement l’officier fit un bond, et faillit renverser la chaise.

— Le Loup Solitaire !

— En personne, confirma le prisonnier, qui ajouta, avec sur ses traits maculés et émaciés un rictus qui avait la prétention d’être un sourire : — Oui, général Wertheimer.

— Je ne m’appelle pas Wertheimer.

— Je le sais. Je n’ai prononcé le nom que pour vous confirmer mon identité ; c’est le seul nom sous lequel je vous aie connu autrefois, quand vous étiez, vous dans la police secrète britannique, et moi un voleur fameux dont la tête était mise à prix, et quand nous jouions à cache-cache à travers la moitié de l’Europe aller et retour… au temps de l’hôtel Troyon et de la Meute, au temps de Morbihan, de Popinot et…

— Et d’Ekstrom, compléta l’officier devant la bizarre hésitation du prisonnier.

Il y eut un petit silence entre les deux hommes ; puis l’officier songea tout haut :

— Tous morts.

— Tous… sauf un.

L’officier leva vivement les yeux.

— Lequel ?

— Le dernier nommé.

— Ekstrom ? Mais nous l’avons vu mourir ! C’est vous-même qui avez tiré la balle qui…

— Ce n’était pas Ekstrom. Il se serait bien gardé de risquer sa précieuse peau tant qu’il pouvait disposer d’un sous-ordre à sa place ! Je vous affirme que j’ai vu Ekstrom depuis moins d’un mois, vivant et servant le Vaterland comme l’âme damnée de ce système d’espionnage qui tient l’ennemi au courant de tous vos mouvements jusqu’au dernier… ce système qui permet aux Boches de saluer par son nom chaque régiment qui arrive en ligne dans vos premières tranchées.

— Vous m’étonnez !

— Je vais vous convaincre ; j’apporte un renseignement qui vous permettra de déchirer ce réseau de trahison à l’intérieur de vos propres lignes, et…

La voix lui manqua. L’officier s’aperçut qu’il tremblait au bord de la table.

— Vous êtes blessé ?

— Non, mais transi jusqu’aux moëlles, et je défaille de faim. Les soldats germaniques eux-mêmes sont à rations de famine à présent ; les civils pis encore ; et moi… j’ai passé là-bas des années, espion, bête traquée, mangeant plus irrégulièrement qu’un moineau.

— Asseyez-vous. Planton !

Et la conversation s’interrompit entre eux pour un temps. Non seulement l’officier refusa d’entendre un mot de plus avant que Lanyard eût bu et mangé tout son soûl, mais une communication urgente du front l’appela au téléphone et accapara momentanément son attention.

Tout en dévorant à belles dents le pain et la viande, Lanyard regardait avec curiosité les scènes qui se déroulaient dans la cave, lui permettant de suivre à peu près les phases du combat.

À la table des télégraphistes l’activité devint fébrile : le général, debout à côté, lisait les messages arrivant à mesure qu’ils étaient notés et prenait les dispositions que lui inspirait son jugement. On tirait de leur couche de paille les hommes de liaison à demi endormis, et les réveillant de quelques bourrades on les envoyait réveiller et expédier au front les troupes que Lanyard avait vues dormant à ciel ouvert. D’autres plantons dégringolaient en boitant les marches de la cave, remettaient leurs messages, et s’en allaient en titubant par une brèche du mur pour faire panser leurs blessures à l’ambulance de campagne installée dans la cave voisine, ou bien se jetaient sur la paille où ils s’endormaient instantanément, en dépit du vacarme assourdissant.

L’artillerie boche, afin de réduire au silence les batteries de campagne dont le feu gênait leur offensive, avait commencé à bombarder le village. Des obus passaient en l’air en miaulant, pour éclater en tonnerres sourds. Des murs s’effondraient avec un fracas effrayant, tantôt proche, tantôt loin. Le crépitement des fusils et des mitrailleuses sur le front faisait un arrière-plan de bruit assez pareil au déferlement du ressac. L’artillerie lourde entra en jeu derrière les lignes britanniques, apparemment à une grande distance du village ; les dalles même de la cave frémissaient aux détonations des pièces de gros calibre.

Par la brèche du mur arrivaient les plaintes et les cris des blessés. Une odeur d’iodoforme envahissait la cave. Les bougies vacillaient sous les courants d’air, projetant des ombres monstrueuses sur les murs salpêtrés…

Une heure entière le combat se prolongea ; puis sa violence décrût peu à peu. Les pièces lourdes britanniques se turent ; un peu plus tard ce fut le tour des batteries de campagne. Le volume de la fusillade dans les tranchées de première ligne, après des hauts et des bas, redevint normal. Une fois de plus les Boches avaient été repoussés.

Regagnant sa chaise, l’officier supérieur s’accouda sur la table et pencha sa tête entre ses mains dans une attitude de fatigue profonde. Il parut se rappeler l’existence de Lanyard au prix d’un effort épuisant, et leva ses paupières appesanties pour le regarder au visage d’un air presque incrédule.

— Je vous croyais en Amérique, dit-il d’une voix sourde.

— J’y ai été… pour un temps.

— Vous êtes revenu servir la France ?

Lanyard secoua la tête.

— Je suis revenu en Europe au bout d’un an, le printemps avant la guerre.

— Pourquoi ?

— J’ai été chassé de New-York. Les Boches ne voulaient pas me laisser tranquille.

— Les Boches ? fit le général d’un air surpris.

— Les Boches, ou plus exactement herr Ekstrom… pour le nommer comme nous le connaissons. Mais ceci je l’ai ignoré longtemps, que c’était lui l’auteur de cette persécution. Je savais seulement que la police d’Amérique, informée de mon identité avec le Loup Solitaire, songeait à me déporter, ce qui me fermait tout moyen honorable d’existence. J’ai donc dû partir, pour tâcher de me perdre…

— Votre femme… je veux dire, vous étiez marié, n’est-ce pas ?

Lanyard acquiesça.

— Lucy est restée auprès de moi… jusqu’à la fin… Elle avait un peu d’argent à elle. Il a servi à nous faire quitter les États.

— Vous êtes retourné à Paris ?

— Non : la France, comme l’Angleterre, était fermée au Loup Solitaire. Nous nous sommes établis en Belgique, Lucy et moi et notre petit garçon. Il avait trois mois. Nous avions trouvé une petite maison tranquille à Louvain…

L’officier l’interrompit d’une exclamation d’appréhension, que Lanyard arrêta d’un geste sombre.

— Laissez-moi vous raconter…

« Nous aurions pu être heureux. Personne ne nous connaissait. Nous nous suffisions à nous seuls. Mais j’étais sans emploi. Je m’avisai que mes mémoires pourraient avoir du succès, à Paris ; mes amis les Français sont aussi fiers de leurs criminels que vous autres Anglais de vos acteurs. Le 2 août je fis le voyage de Paris pour traiter avec un éditeur. Pendant mon absence les Boches envahirent la Belgique. Avant qu’il me fût possible de revenir Louvain avait été occupé, saccagé…

Il se tut un moment, et l’officier respecta son silence. Puis Lanyard reprit d’une voix sourde et monotone :

— Pour rentrer chez moi j’avais dû faire le tour par l’Angleterre et la Hollande. Je traversai la frontière hollandaise déguisé en paysan belge. Quand je rentrai à Louvain ce fut pour y trouver… Mais tout le monde sait ce que ces bêtes fauves ont fait à Louvain. Ma femme et son petit garçon avaient totalement disparu. Je les cherchai trois mois sans trouver trace de l’un ni de l’autre. Puis… Lucy est morte entre mes bras dans une misérable masure auprès d’Aerschot. Elle avait vu notre enfant massacré sous ses yeux. Elle-même…

Le poing de Lanyard, qui reposait sur la table, se serra et blanchit sous la peau basanée. Ses yeux sondèrent des distances infiniment au-delà des limites de cette cave sinistre. Mais bientôt il reprit :

— Ekstrom, qui accompagnait l’armée d’invasion, avait vu et reconnu Lucy en traversant Louvain. Aussi elle et mon fils furent-ils parmi les premiers sacrifiés… Quand sa tombe se fut refermée je vouai mon existence à l’extermination d’Ekstrom et de toute sa race. Depuis j’ai fait des choses auxquelles je préfère ne pas repenser. Mais le système d’espionnage prussien a souffert de ma besogne.

Mais Ekstrom je ne parvenais pas à le retrouver. On eût dit qu’il savait que je le cherchais. Il était rarement plus de vingt-quatre heures en avant de moi, et cependant je ne l’ai aperçu qu’une fois ; et alors il était trop bien gardé… Je l’ai poursuivi à Berlin, à Potsdam, trois fois au front occidental, en Serbie, à Constantinople, à Petrograd…

L’officier poussa une exclamation d’étonnement. Lanyard regarda de son côté d’un air dédaigneux.

— Rien d’extraordinaire à cela. Pour quelqu’un d’entraîné de bonne heure c’était facile… tout était facile sauf d’en arriver à mes fins… En passant je recueillais des renseignements concernant le système d’espionnage prussien. De temps en temps je trouvais moyen de les communiquer à la Sûreté de Paris. Je crois que la France et l’Angleterre ont déjà bénéficié quelque peu de mes efforts. Elles en profiteront davantage, et vite, lorsque je vous aurai dit tout ce que j’ai à vous dire…

« Tout d’un coup Ekstrom disparut d’Allemagne. Une fausse piste me ramena sur ce front-ci. Il y a deux jours j’ai appris qu’il avait été envoyé en Amérique, en mission secrète. Étant donné que les États-Unis ont rompu les relations diplomatiques avec Berlin et sont à la veille d’une déclaration de guerre, on peut deviner la nature de sa mission. Je veux la faire échouer… Le suivre en Amérique en passant par la Belgique et la Hollande, entraînait une perte de temps considérable. Aussi ai-je traversé les lignes cette nuit. Je compte sur votre assistance. Comme ex-agent du Service Secret vous êtes en situation de me faciliter les voies ; comme Anglais, vous servirez les intérêts d’un allié de demain pour l’Angleterre si vous m’aidez autant que vous le pouvez ; car ce que je veux faire en Amérique servira votre pays, en dénonçant les manigances des Boches de l’autre côté de l’eau, tout autant que cela servira mes propres fins.

La main de l’officier s’abattit sur la table et se referma sur le poing contracté du Loup Solitaire.

— Comme Anglais, dit-il avec simplicité… bien entendu. Mais non moins comme votre ami.

II

D’UN PORT BRITANNIQUE

Impossible d’identifier avec l’homme traqué qui s’était faufilé hors du No Man’s Land dans les lignes britanniques, le M. Duchemin qui, dix jours après cette nuit d’hiver, prit passage pour New-York, dans « un port britannique », à bord du vapeur Assyrian.

André Duchemin était le nom inscrit sur les papiers d’identité à lui fournis en reconnaissance du service signalé rendu au Service Secret britannique dans sa tâche d’entraver le système d’espionnage allemand. Et la personnalité qu’il avait adoptée convenait bien à ce nom. Un homme d’allures modestes et débonnaires, regardant le monde avec des yeux intelligents et curieux. M. Duchemin prenait la vie comme il la trouvait, et s’accommodait des plus fâcheuses circonstances.

Cette dernière disposition lui venait bien à point. Car l’Assyrian n’était pas parti à la date indiquée et depuis toute une interminable semaine il restait à quai, sous vapeur, sa cargaison embarquée et arrimée, et n’attendant plus que l’autorisation de l’Amirauté pour entreprendre son voyage vers l’Ouest – autorisation retardée pour des motifs mystérieux, ce qui donnait naissance à un mécontentement général que les passagers dissimulaient au mieux de leurs capacités, c’est-à-dire dans la plupart des cas, faiblement ou pas du tout.

Tous jusqu’au dernier ils étaient venus à bord dans un état de grande nervosité, bien pardonnable chez quiconque doit livrer sa vie aux redoutables hasards de la zone interdite. Et la perpétuelle remise au lendemain les obligeait chaque jour de se cuirasser le cœur à nouveau contre la terreur qui circulait furtivement sous les eaux plombées de la Manche !

Seul, parmi eux, ce M. Duchemin arborait avec succès un faux air de résignation, sans toutefois montrer une prédilection particulière pour une tombe marine, ni un désir véhément de défier les Barbares sur leur terrain de chasse désigné. À la longue on finirait bien par l’autoriser à prendre la mer sur ce bateau. En attendant il semblait trouver distrayant d’explorer les rues en labyrinthe de cette antique cité maritime, transformée par la guerre en un port de mer affairé, de se promener par les chemins creux de ces vertes collines de Cornouailles qui enferment les eaux de la rade, ou de flâner sur les larges ponts blancs de l’Assyrian à considérer l’activité diurne du port.

Chaque jour, dès les premières lueurs de l’aube, les gens éveillés pouvaient assister à la mise en route d’une flottille singulièrement disparate de petits bâtiments, la patrouille de jour, qui s’en allait relever une patrouille de nuit tout aussi hétérogène. Chaque jour, à toute heure, les dragueurs de mines allaient et venaient, par deux, en troupeaux, et chaque jour les sourdes détonations au large annonçaient une heureuse récolte de ces noires semences de mort que les Huns répandaient sur les eaux. Et chaque jour des vaisseaux de guerre grands et petits arrivaient pour se radouber et panser leurs blessures, ou partaient furtivement en mission secrète.

Il n’était pas rare non plus que l’on vît un petit vaisseau de guerre, et voire un simple torpilleur, convoyer un sous-marin docile, pour l’amarrer avec un troupeau de ses pareils tout au fond du port dans un bassin interdit.

Et une fois, escorté d’un croiseur léger, entra mornement dans le port un cargo norvégien, un poseur de mines pris sur le fait, exerçant sous pavillon neutre son métier criminel.

Peu après que son équipage eut été débarqué, des salves de mousqueterie crépitèrent dans la cour de la prison.

Au milieu d’un groupe de trois personnes flânant sur le pont-promenade de l’Assyrian, Lanyard se retourna vivement et fixa des yeux aux paupières plissées dans la direction d’où provenait le bruit.

Son voisin, un Américain de la classe commerciale, aux membres veules, cessa de mâchonner un énorme cigare noir.

— Par ici la sortie, prononça-t-il pensivement.

Lanyard hocha la tête ; mais le troisième, un insinuant et dodu citoyen de Genève, connu des gens du navire sous le nom d’Emil Dressler, fronça les sourcils, intrigué.

— Pardon, monsieur Crane, mais qu’est-ce que vous dites… « par ici la sortie » ?

— Simplement, expliqua Crane, que cette fusillade m’a tout l’air d’annoncer l’exécution de nos bons amis les neutres de Norvège.

Le Suisse frissonna.

— C’est horrible !

— Ma foi, je ne sais pas. Ils ont fait tout leur possible pour que nous nous noyions quelque part là-bas dans ce joli et froid Channel anglais. Je suis tout aussi content que ce soient eux, en place, le dos au mur par ce chaud soleil, qui reçoivent leur dû. Ce n’est que justice. Pas vrai, monsieur Duchemin ?

— C’est la guerre, dit Lanyard en haussant les épaules.

Crane se remit à mâchonner son cigare tandis que le Suisse digérait la réponse en silence.

— Enfin, reprit-il, je ne serais pas surpris que cette exécution entraîne la terminaison de notre cure de repos ici. C’est le troisième poseur de mines qu’on a ramassé cette semaine… deux sous-marins, et à présent ce bienveillant neutre. Ai-je raison, monsieur Duchemin ?

— Qui sait, répliqua Lanyard avec un sourire. Voilà justement la flottille des dragueurs de mines qui rentre, comme vous voyez ; ce qui veut dire que les eaux avoisinantes sont déblayées. Il est fort possible qu’on nous laisse partir cette nuit.

Et il en fut ainsi ; au coucher du soleil, parmi une féerie de pourpre et d’or, on largua les amarres et l’Assyrian dérapa au milieu du fleuve, où on jeta l’ancre pour la nuit.

Comme on devait appareiller avec la marée, peu de temps avant le lever du soleil, les passagers reçurent l’avis de gagner leurs couchettes de bonne heure. Trente minutes avant l’arrivée du vapeur dans la zone de danger (et ce serait peu après la sortie de la rade) on les réveillerait et il leur faudrait se rassembler sur le pont, avec leurs ceintures de sauvetage, et se poster près des canots auxquels ils étaient individuellement désignés.

Ce furent des convives préoccupés qui s’assemblèrent dans la salle à manger pour un repas qui pouvait être le dernier. Sous l’influence de l’appréhension générale, la conversation languissait ; même Crane, le plus proche voisin de Lanyard à table, était plus absorbé que de coutume. Passant en revue cette série de figures graves et inquiètes, Lanyard remarqua non pour la première fois, mais avec une gratitude renouvelée – que sur le rôle des passagers il n’y avait pas d’enfants et seulement deux femmes ; une Américaine veuve d’un officier anglais, et sa fille anglaise, une demoiselle anguleuse et rébarbative.

Évitant la classique station d’après-dîner au fumoir, Lanyard s’éclipsa avec son cigare pour aller faire un tour solitaire sur le pont.

Sous un ciel lourdement chargé, la nuit était très noire et emplie du fort clapotement des eaux. Une brise capricieuse soufflait par rafales. À terre, quelques vagues lumières, largement espacées, clignotaient au loin ; les plus proches, celles des navires à l’ancre, se balançaient et vacillaient comme une danse de farfadets. Pour qui arpentait ce pont désert et obscur, le sentiment d’être séparé de tous les attributs coutumiers de la civilisation était une persuasion intime et inévitable. Sur l’aile noire de cette brise volait aussi la mélancolie.

Faisant halte sous la passerelle, l’aventurier s’accouda sur la rambarde en bois de teck et fouilla d’yeux inquisiteurs le visage masqué de son destin. Il y avait dans son cœur une grande crainte, non de la mort, mais que la mort le surprît avant cette heure rouge où il rencontrerait l’homme qui restait toujours pour lui « Ekstrom ».

Après cela, rien n’importerait plus ; la mort pourrait venir aussi vite qu’elle voudrait. Bien qu’il n’eût guère plus de trente-cinq ans, il considérait déjà son histoire comme un livre terminé, où il ne manquait plus que le seul mot FIN : il avait vécu, aimé, perdu – il s’était rebellé contre les hommes et les dieux, et finalement, après que l’amour d’une femme l’eut relevé un peu vers la lumière, il se retrouvait plongé sans remède dans l’abîme de sa damnation. Il ne s’illusionnait pas ; sans la divine étincelle que l’amour avait allumée en lui, il redevenait le Loup Solitaire, la bête de proie fermée à toute émotion humaine, animée d’un seul désir, n’existant que pour détruire et être détruite à son tour…

Deux ponts plus bas, vers le milieu du navire, un sabord de charge s’ouvrit soudain dans la nuit. Un large rais de lumière en jaillit, tirant des étincelles fugitives des facettes agitées des vagues. Des matelots de pont s’affairaient à disposer un escalier volant. Une vedette de petit tonnage arriva de l’inconnu en haletant et s’arrêta le long du bord. Le jet de lumière fouilla son pont supérieur, montrant au passage un groupe d’hommes en uniforme. Fugitivement quelque chose qui ressemblait à une jupe claqua au vent. Puis plusieurs personnes s’avancèrent vers l’escalier, y grimpèrent, disparurent par le sabord de charge. La porteuse de jupe ne les accompagna pas.

Préoccupé alors par ses propres pensées et ne voyant devant lui que sa sombre destinée, Lanyard enregistra ces détails subconsciemment…

Dix minutes plus tard un steward de pont vint le trouver, et touchant sa casquette, l’interpella :

— Excusez-moi, monsieur ; mais tous les passagers sont priés de se rendre à l’instant dans le salon de musique.

Avec indifférence Lanyard remercia l’homme et se rendit en bas. Dans le salon de musique était rassemblé tout le rôle de ses compagnons, tous attendant avec plus ou moins d’indignation d’être contre-examinés par les officiers de port de la vedette. Le commissaire du bord était là aussi avec les deux seconds et un certain nombre de stewards.

L’irritation était bien légitime : déjà, avant de pouvoir monter à bord de l’Assyrian, chaque passager avait dû se soumettre à un minutieux interrogatoire sur ses références, son état mental, moral et social, sa carrière passée, ses affaires présentes, et ses desseins futurs. Formalité à laquelle doivent s’attendre ceux qui voyagent en temps de guerre, elle avait été rigide, mais douce en comparaison de cet examen de la dernière heure.

Rien ne fut négligé : une fois vérifiés les passeports et autres pièces d’identité, chaque passager était conduit à sa cabine, où on soumettait sa personne et son bagage à une fouille scrupuleuse. Nul n’y échappait ; en revanche pas un ne fut trouvé coupable de particularité suspecte. À la fin les inquisiteurs, déçus et trahissant tous les signes du mécontentement, furent contraints d’y renoncer et de regagner leur vedette.

À ce moment Lanyard, un des derniers à passer sur le gril, avait aussi peu envie de dormir que le plus poltron de tous les gens du bord. Choisissant dans la bibliothèque du navire un roman américain, il se rendit au fumoir, où il devint l’auditeur involontaire et au début assez inattentif d’une discussion animée entre huit ou dix messieurs réunis à une table au milieu de la salle, et qui parlaient de la récente visite.

On s’accordait généralement à voir dans une mesure si extraordinaire le prélude à quelque stimulant plus extraordinaire encore.

— Il n’y a pas à sortir de là, déclarait Crane : il se brasse quelque drôle d’histoire, à bord de ce navire. On ne l’a pas retenu toute une semaine par pure précaution. Et ce n’est pas pour leur plaisir qu’ils sont venus à bord ce soir nous donner une autre représentation. Il y a un motif.

— Et, interrogea sarcastiquement une voix d’Anglais, que pensez-vous de ce motif ?

— Oh ça ! En ce qui me concerne je ne cherche pas à sonder les agissements du bureau B britannique.

— C’est bien simple, suggéra un compatriote de Crane : l’Assyrian est suspecté de renfermer un diable incognito.

— Monsieur veut dire ?… interrogea le Suisse.

— Je veux dire que les autorités ont été amenées à croire qu’il y a parmi nous un suspect.

— Un espion allemand ?

— Cela se peut.

— Ou un traître anglais ?

— Impossible, affirma avec force un autre Anglais. Cela n’existe plus aujourd’hui en Angleterre. Il y a deux ans la supposition eût été à la rigueur plausible. Mais cette race a été depuis longtemps abolie… en Angleterre.

— Autre supposition, coupa Crane. On a voulu s’assurer au dernier moment qu’aucun de nous n’avait l’intention de fourrer des bombes dans les soutes à charbon.

— Commettre un pareil attentat, ce serait la mort presque assurée.

— Et puis après ? On l’a déjà essayé… et cela a réussi. Un Fritz risquera tout pour servir Gott und Vaterland.

— Soit, reprit l’Anglais. Mais j’imagine qu’un individu de ce genre aurait de la peine à prendre passage sur ce bateau ou sur un autre quelconque.

— Pourquoi donc ? Il reste encore des tas d’espions allemands en Angleterre. Et s’ils ont pu échapper à votre Service Secret, sans parler de Scotland Yard, qu’est-ce qui les empêchera de quitter le pays ?

— Rien assurément. Mais je persiste à croire que c’est peu vraisemblable.

— Bien entendu que c’est peu vraisemblable. Les types de ce soir ont fait leur besogne à fond et ils n’ont épargné personne. J’ai craint un moment qu’ils ne retirent ma dent à pivot pour voir s’il n’y avait rien de compromettant caché à l’intérieur. Et personne ne s’en est tiré plus aisément. Je vous dis, moi, que ce brave navire l’Assyrian appareille avec une patente sanitaire joliment nette.

— D’autre part, prononça encore une voix d’Américain, aucun espion ou criminel qui se respecte n’essaierait de s’embarquer sans préparatifs assez complets pour lui assurer le succès.

— Criminel ? nasilla l’Anglais incrédule.

— Un bandit entreprenant continue à cambrioler même en temps de guerre. Il y a eu depuis peu de notoires cambriolages à Londres, d’après vos journaux mêmes.

— Et vous croyez que le voleur tenterait de sortir son butin du pays à bord d’un bateau comme celui-ci ?

— Pourquoi pas ?

— Nonobstant l’avis contraire de Scotland Yard ?

— Si Scotland Yard a autant de pouvoir que vous le pensez, monsieur, un voleur sensé ne manquera pas de faire tous ses efforts pour quitter un pays devenu trop malsain pour lui.

— Un criminel considérable ! railla Crane.

— Détrompez-vous, señor. (C’était le Brésilien, un petit homme brun qui se bornait le plus souvent au rôle de personnage muet dans les discussions de fumoir.) Il y a vraiment des criminels de haute intelligence. Et l’état de guerre les chasse d’Europe.

Tout à coup Lanyard – allongé sur les coussins de cuir, en pleine vue des bavards – se rendit compte qu’il était examiné attentivement. Par qui, dans quel but ou dans quelle intention, il ne pouvait le deviner ; et il eût été peu sage de lever les yeux de son livre. Mais son sixième sens – l’intuition, si l’on veut – l’avertissait qu’un personnage dans la salle le surveillait de près.

Sans faire d’autre mouvement que de tourner la page, son regard parcourut des lignes confuses de texte, et son esprit aiguisé ne surprit aucune trace d’intention ni d’intonation particulières dans la suite de la conversation.

— Un criminel de haute intelligence, observa quelqu’un, est un paradoxe dont l’existence se confine au royaume de la fiction.

— C’est exactement ce que j’allais dire, protesta Crane d’un ton piqué.

— Pardonnez-moi, señores : l’histoire réfute votre incrédulité.

— Mais nous parlons d’aujourd’hui.

— Même aujourd’hui… pouvez-vous le nier ?… des hommes arrivent à de hautes situations par des moyens que la Justice envisagerait comme criminels, s’ils n’étaient pas assez intelligents pour la surpasser en finesse.

— Le grand jeu, objecta Crane ; c’est encore autre chose. Ce que nous contestons, c’est qu’aucun homme de bon sens pourrait se résoudre à forcer un coffre-fort, ou dévaliser un appartement.

— Encore une fois vous négligez les faits d’actualité, s’obstina le Brésilien.

— Citez-en un… rien qu’un.

— Le Loup Solitaire, alors.

— L’histoire non naturelle n’est pas de mon ressort, riposta vivement Crane. Pourquoi est-ce un loup solitaire, en tout cas ?

La voix du Brésilien prit un accent d’irritation.

— Señores, je ne plaisante pas. Je m’occupe de psychologie, et en particulier de psychologie criminelle. J’ai vécu longtemps à Paris avant la guerre, et j’ai pris beaucoup d’intérêt au cas du Loup Solitaire.

— Ma foi, vous m’intéressez. Allez-y de votre histoire.

— Avec grand plaisir… Ce monsieur donc, ce Michaël Lanyard, comme il s’appelait, était une figure parisienne remarquable, un homme très cultivé, qui passait pour le connaisseur d’art le plus avancé de toute l’Europe. Brusquement, à l’apogée de sa carrière, il disparut. Par la suite on apprit qu’il ne faisait qu’un avec le grand criminel parisien, le Loup Solitaire, un super-voleur qui avait exploité toute l’Europe avec un succès constant depuis dix ans.

— Alors qu’est-ce qui a fait lâcher le métier à ce sot personnage ?

— À ce que j’ai su, il a conquis l’amour d’une jeune femme…

— Et s’est converti à cause d’elle, comme de juste ?

— Au contraire, señor ; Lanyard a renoncé à sa double vie à cause d’une théorie sur laquelle il avait fondé son étonnant succès. Suivant cette théorie, tout homme d’intelligence peut braver la société aussi longtemps qu’il voudra, pourvu toutefois qu’il n’ait ni ami, ni associé, ni maîtresse à qui se confier. Un homme renfermé en lui-même ne sera jamais trahi ; la police ne prend jamais même le plus stupide des criminels que par la trahison de quelque intime. Ce Lanyard démontra sa théorie en déjouant non seulement tous les efforts de la police mais même la jalouse inimitié de cette association de criminels connue sous le nom de la Bande Noire – jusqu’au jour où il devint amoureux. Alors il prouva son intelligence : du même coup il floua les policiers, livra entre leurs mains le noyau de la Bande Noire et disparut avec la femme qu’il aimait.

— Et puis…

— L’histoire, dit le Brésilien, s’arrête là.

— En attendant c’est pour cette nuit, observa Crane en bâillant. Voici le steward qui vient pour éteindre et nous mettre dehors.

Il y eut un mouvement général ; les hommes achevèrent les consommations, vidèrent les pipes, se levèrent et échangèrent des « bonne nuit ». Lanyard referma le roman américain sur son index, leva des yeux distraits, se mit debout et se dirigea vers la porte. Ses dons exceptionnels d’observation cachée l’assurèrent qu’en ce moment personne de la compagnie ne le favorisait d’une attention spéciale ; l’auteur de cette curiosité qu’il avait sentie peser sur lui avait été prompt à dissimuler.

En passant il échangea d’un air détaché des signes de tête et des sourires avec Crane et un ou deux autres. Mais quand il entra dans la coursive tribord il emportait la liste complète de ceux qui avaient pris part à la conversation. Avec tous, grâce à sept jours de cohabitation, il était en termes de camaraderie de bord. Aucun, à son jugement, n’était potentiellement plus malintentionné que les autres – pas même le Brésilien Velasco, qui avait le premier nommé le Loup Solitaire.

Il était d’ailleurs fort possible que la mention de son sobriquet antérieur eût été purement fortuite.

Et pourtant, il ne pouvait oublier cette impression d’être soumis à une surveillance attentive…

Dans sa cabine Lanyard resta quelques minutes à se regarder, au miroir de sa toilette.

Le visage qu’il scrutait, maigre et bronzé, s’encadrait de cheveux noirs déjà touchés d’argent aux tempes. Malgré le type nettement gallique de ses traits, trois années de souffrances avaient en partie réussi à leur ôter toute ressemblance avec le mondain personnage du Paris d’avant-guerre aussi bien qu’avec l’indésirable étranger que les autorités avaient cherché à expulser des États. Son étonnante facilité à incarner de nouvelles personnalités avait fait le reste ; il n’était plus aujourd’hui que ce qu’il voulait paraître : M. Duchemin, bourgeois de Paris.

Impossible de croire que son déguisement eût été si vite percé à jour.

Et malgré tout, encore une fois, ces ragots du fumoir…

L’œuvre de la police ? Ou les séides d’Ekstrom avaient-ils une fois de plus relevé sa trace ?

Un léger bruit, un imperceptible déclic métallique, rompant le silence de sa solitude, figea l’aventurier attentif. Seul son regard alla vivement à une porte condamnée dans la cloison avant – sa cabine étant la dernière des trois que l’on pouvait réunir en un seul appartement. On manœuvrait le bouton nickelé, avec d’infinies précautions. Au demi-tour il s’arrêta et le léger déclic se renouvela. Puis la porte elle-même frémit presque insensiblement sous la poussée, mais sans céder d’un millimètre.

Le regard de Lanyard se durcit. Il ne bougea pas de sa place, mais d’une main il prit dans sa poche un pistolet automatique, tandis que l’autre se portait sur l’interrupteur au chevet de son lit et éteignait la lumière.

Aussitôt un rais de clarté dans la cabine d’avant parut à travers une petite bande de grillage métallique encastrée dans le haut de la cloison pour l’aération.

En même temps le bouton de porte fut relâché sans bruit, et avec un autre déclic plus fort l’électricité fut coupée dans la cabine voisine.

Intrigué, Lanyard se déshabilla et se coucha – mais non pour dormir – pas tout de suite du moins.

Quel pouvait être ce voisin qui essayait si furtivement d’ouvrir sa porte ? Jusqu’à ce soir cette cabine était restée inoccupée. Apparemment l’un des passagers avait cru bon de changer de logement. Dans quel but ? Pour tenir à l’œil le Loup Solitaire, peut-être ? Tant mieux, alors : Lanyard n’aurait qu’à s’informer dans la matinée pour identifier son ennemi.

Fermant les yeux il ajourna la solution de l’énigme. Et, comme il possédait à un degré marqué cet attribut du génie, la faculté de s’endormir à volonté, les remous de ses pensées s’apaisèrent, et il ne tarda pas à s’enfoncer dans les visions semi-conscientes qui préludent au sommeil.

III

DANS LA ZONE INTERDITE

Avec le lever du jour un coup de vent commença de souffler sous un ciel livide. Une fois sorti du goulet de la rade, l’Assyrian arriva dans une mer clapoteuse et se mit à danser fortement. Le pont avant était alternativement aspergé par des flots d’embrun et balayé par de violentes cataractes. Plus d’une fois l’équipe du canon de proue faillit être emportée par-dessus bord jusqu’au dernier homme. Bleus de froid, trempés jusqu’à la peau malgré leurs cirés, ils se tenaient obstinément à leurs postes. Juchés hors d’atteinte des lames déferlantes, les passagers sur le pont des canots se tassaient misérablement à l’abri des roufs – et ils accueillirent hargneusement la nouvelle réconfortante qu’une bienveillante Providence n’aurait pu susciter de meilleures conditions pour déjouer les omniprésents sous-marins U. Les rideaux d’embrun contribuaient à réduire la visibilité ; deux torpilleurs suivant des routes parallèles à environ 1.500 mètres sur tribord et sur bâbord étaient le plus souvent à peine visibles, vaisseaux fantômes roulant et tanguant dans la brume.

Vers midi la pluie tomba par torrents, chassant à l’intérieur des roufs jusqu’aux plus timorés des passagers. Une majorité encombra le palier au haut du grand escalier. Les plus hardis s’en allèrent au fumoir, sous la conduite de Crane déclarant que, pour sa part, il se noierait aussi volontiers comme un rat pris au piège qu’en se débattant dans l’enfer glacé de cette mer en furie. Une poignée de malheureux, trop malades pour s’occuper si le bateau flottait ou sombrait, gagnèrent leurs couchettes.

La cabine 27 – attenante à celle de Lanyard – présentait une porte obstinément fermée. Lanyard, attentif à ne pas montrer sa curiosité en questionnant les stewards, ne put jeter un coup d’œil sur son occupant. Par acquit de conscience il fit un recensement discret des passagers sur le pont quand le navire entra dans la zone de danger, et arriva au total de 71 – le nombre porté sur la liste des passagers quand l’Assyrian avait pris la mer le soir précédent.

Il semblait donc probable que la personne du n° 27 était venue à bord par la vedette, avec les gens officiels. À midi le vent commençait à s’apaiser, et la mer se calmait sous cette interminable pluie diluvienne. La visibilité, néanmoins, était pire que jamais. Très peu de gens descendirent à la salle à manger pour le lunch – repas que personne ne termina. On était à la moitié quand une formidable explosion sur tribord jeta tout le monde en panique sur les ponts.

À 200 mètres de l’Assyrian une mine flottante venait d’anéantir un patrouilleur. Il n’en restait plus rien que quelques débris nageant sur une flaque de pétrole ; de son équipage, aucune trace…

Imperturbablement l’Assyrian continua. Il n’en fut pas de même pour ses passagers ; car le fumoir fut alors déserté même par l’insouciant Crane, et ceux en proie au mal de mer y compris une femme étaient remontés sur le pont des canots.

Seul l’occupant du 27 restait en bas. Et l’énigme de cette indifférence ostensible aux terreurs qui étreignaient toutes les autres âmes du bord finissait par intriguer Lanyard jusqu’à l’obsession. Était-ce stupide apathie ou témérité pure ? Il repoussait l’une et l’autre explication, sentant qu’un motif plus secret et plus grave dictait cette dérobade obstinée aux regards publics. L’exaspération éveillée par son impuissance à sonder le mystère prit le pas dans ses pensées même sur le souci personnel provoqué par les bavardages de la veille au soir dans le fumoir…

L’après-midi se passa sans autre incident troublant. Le vent mollit par degrés, les vagues s’apaisèrent peu à peu. Quand le crépuscule tomba, la mer n’avait plus qu’une courte houle sous l’averse battante, et on pouvait presque se tenir en équilibre sur le pont.

Une dizaine peut-être de gens aventureux dînèrent dans la salle à manger, tandis que leurs collègues se tenaient obstinément sur les ponts et se contentaient de café et de sandwiches.

Le jour s’évanouit, les terreurs se relâchèrent : instinctivement les passagers se réunirent par petits groupes, où l’on causait à voix basse, comme si l’on eût craint en parlant plus haut d’attirer sur soi ces apaches sous-marins dont les regards effrayés guettaient incessamment l’apparition sur l’étendue houleuse.

Il était tacitement convenu que tous passeraient la nuit sur le pont.

Le crépuscule noya enfin les ombres des torpilleurs tutélaires, et une vaste solitude désolée s’abattit sur le navire. Un par un, les passagers se turent ; ils restaient tous ensemble, mais ils avaient, eût-on dit, la langue paralysée.

À la nuit, la pluie cessa, la brise fraîchit un peu, le dais de nuages s’éleva et se disjoignit, laissant entrevoir quelques étoiles lointaines. Plus tard, une lune entamée perça, bariolant la mer de noir et d’argent. Dans ce paysage fantômal l’Assyrian, tous feux masqués, n’était plus qu’une forme de ténèbres, haletante et grinçante, vibrant de la proue à la poupe, et suivant une route secrète à tous sauf à ses officiers navigateurs.

Sensible aux influences troublantes de l’heure, Lanyard interrompit le tour des ponts qu’il n’avait cesser d’arpenter durant presque toute la soirée, et s’arrêta contre la rambarde avant, les yeux abaissés sur le pont principal, où se profilaient des ombres noires de servo-moteurs. À l’avant, la masse trapue et informe du canon sous son prélart. Ses servants battaient la semelle çà et là, mains dans les poches, frissonnant sous leurs lourdes vareuses. Plus loin vers l’arrière une porte de fer claqua bruyamment derrière un marin sortant d’une coursive ; il s’approcha de la cloche du bord, y fit tinter deux doubles coups, puis se retourna et lança en cantilène l’appel traditionnel :

« Quatrième quart… et tout va bien ! »

À peine le vent eut-il emporté l’écho mélancolique de cette assurance, le charme qui pesait sur le navire fut exorcisé.

En haut, de la hune du mât de misaine, une voix lança, rauque d’angoisse :

— Torpille ! Sous-marin à bâbord !

En un laps de temps singulièrement bref, quantité de choses arrivèrent. Les canonniers bondirent à leurs postes, arrachèrent le prélart, tandis que leur lieutenant braquait ses jumelles sur la nuit. Obéissant à ses instructions, le long tube d’acier luisant pivota vers bâbord.

De la passerelle une fusée de signaux jaillit en sifflant. La sirène poussa des beuglements stentoréens de colère et de détresse – un long et quatre courts. Des commandements retentirent ; le télégraphe de la machine sonnait sans discontinuer. La vitesse de l’Assyrian se réduisit étonnamment ; son étrave se porta en grand sur bâbord.

Un murmure de voix effrayées et une galopade de pas arrivèrent du pont des canots où le contingent principal des passagers s’étaient rassemblés, cachés à Lanyard par l’angle d’un rouf. Un certain nombre d’hommes coururent à l’avant, s’arrêtèrent contre la lisse, regardèrent et refluèrent avec des hurlements d’alarme. Là-dessus, la confusion tourna au tumulte.

Scrutant avec attention la surface de la mer, Lanyard lui-même distingua une flèche argentée d’écume traversant les lames et filant avec une vitesse terrifiante vers le bossoir bâbord de l’Assyrian. Mais déjà les deux hélices faisaient toute vitesse arrière ; le navire perdit complètement son élan. Puis les machines stoppèrent. Une seconde il resta inerte, comme paralysé d’effroi, l’avant vers la torpille, tandis que le télégraphe sonnait avec furie. Puis l’hélice tribord se mit à tourner toute vitesse avant, celle de bâbord restant immobile. L’étrave dévia encore plus sur bâbord. La torpille passa en la rasant, disparut un instant, reparut à une longueur de canot sur tribord, et sans rien rencontrer plongea inoffensive le long du flanc du navire, et disparut à l’arrière.

Sur le château, les passagers terrifiés refluaient comme des moutons, empêchant la manœuvre des équipes de canots aux palans. Les officiers du navire s’agitaient parmi eux, tâchant de rétablir l’ordre. À huit cents mètres environ, juste en avant, une langue de feu jaillit dans la brume. Un projectile siffla en l’air et alla s’engloutir à l’arrière. Un autre lui succéda, et tomba court.

Le sous-marin U canonnait l’Assyrian.

Le canon d’avant tonna, sans effet visible ; le sous-marin envoya deux autres obus au vapeur, avec une indifférence à son propre danger surprenante chez un de ses pareils, accoutumés à frapper et à fuir sans attendre la riposte. Son extraordinaire témérité, même, prouvait qu’il ignorait l’existence des torpilleurs d’escorte.

En coïncidence avec le second coup, leurs projecteurs démasqués fouillèrent çà et là l’obscurité de longs pinceaux blancs de lumière. L’un après l’autre, ils trouvèrent et ne quittèrent plus une silhouette de bateau-joujou qui voguait sur les lames à peu près à mi-chemin entre l’Assyrian et le torpilleur de bâbord.

Tous à la fois les canons à tir rapide de ce dernier entrèrent en jeu, crachant des flammes orangées. Dans la clarté des projecteurs, des jets d’écume sautillèrent tout autour du sous-marin. Puis ce fut la voix impérieuse d’un canon de plus gros calibre.

Avec la falote irréalité d’un truc de théâtre l’U vomit une nappe de flammes qui s’élargissait…

Tout près de Lanyard, quelqu’un appuyé à la rambarde poussa un cri étouffé d’horreur.

Il n’y fit pas attention, uniquement attentif à la lointaine flaque d’eau éclairée. Quand sa vision se remit de son éblouissement, il vit que le sous-marin avait disparu.

Inconsciemment, il murmura en français :

— Voilà que c’est fini !

Pareillement en français, mais d’une voix de femme d’une qualité rare, grave et harmonieuse, cette protestation lui vint de la personne à son côté :

— Mais, monsieur, que faisons-nous ? Nous nous éloignons d’eux… ces pauvres gens qui se noient là-bas !

C’était exact : forçant de vapeur, l’Assyrian s’en allait sur une route nouvelle.

— Ils se noient là-bas dans cette eau noire… et nous les y laissons !

Lanyard se retourna et répondit :

— Les torpilleurs vont s’occuper d’eux, s’il y en a qui aient survécu à cette explosion et qui soient encore capables de nager.

Il parlait avec un calme qui voilait une profonde surprise. La femme à son côté n’était ni la veuve américaine ni l’Anglaise sa fille, et elle n’appartenait pas à la population du bateau telle qu’il la connaissait.

Les talents de Lanyard eussent été vains si un rapide coup d’œil n’avait suffi à lui révéler tous les traits principaux de sa voisine : cette grande femme droite et mince enveloppée dans les plis d’un manteau dont le capuchon encadrait sous le clair de lune un visage d’une pâleur et d’une douceur singulières, aux yeux pleins d’une ombre émue, aux lèvres entr’ouvertes.

Avec un frisson, elle porta ses mains à ses yeux comme pour se cacher les visions de son imagination.

— Ils meurent, là-bas, fit-elle en un murmure à peine audible… Nous leur tournons le dos… Vous trouvez cela bien ?

— Nous jouons le jeu d’après les règles posées par l’ennemi lui-même, riposta Lanyard. Ils nous auraient coulés sans trace de pitié… ils auraient même vraisemblablement mitraillé nos canots si l’on eût réussi à en mettre à la mer. Ils ont déjà fait cela, et ils recommenceront. Il est déraisonnable de vouloir que le capitaine risque son bateau pour recueillir deux ou trois assassins qui se noient.

— Risque son bateau ? Comment ? Ils sont inoffensifs.

— En règle générale, les U chassent par deux ; toujours, quand ils sont chargés de couler un bateau déterminé. Il en fut ainsi pour le Lusitania, comme pour l’Arabie ; il devait en être ainsi dans le cas présent… et nous aurions vu paraître un second sous-marin si les torpilleurs n’avaient pas ouvert le feu à ce moment-là.

La femme s’ébahit :

— Vous croyez que…

— Que les Boches avaient des instructions spéciales de rejoindre et de couler l’Assyrian ? Oui, je commence à le croire.

Cette déclaration affecta singulièrement la femme ; elle se recula un peu, comme pour éviter un coup, ses yeux clignotèrent et ses lèvres frémirent. Quand elle parla, ce fut en un anglais d’une élocution si spontanée que Lanyard ne douta pas que ce fût sa langue maternelle.

— Alors, vous croyez cela parce que…

Et brusquement elle tituba, se retenant à la rambarde et tremblant violemment.

Lanyard jeta un coup d’œil vers l’arrière. Le désordre s’atténuait parmi les passagers, mais l’émotion restait assez grande et il se persuada qu’on ne les remarquait pas encore. Il s’approcha.

— Pardon, mademoiselle, fit-il tranquillement ; votre trouble est excusable ; mais tout danger est passé ; il vous reste le temps de regagner votre cabine sans être vue. Si vous me permettez de vous y reconduire ?

Il la surveillait de près, mais elle ne laissa voir aucun étonnement à cet indice qu’il était au courant de ses affaires. Au bout d’un instant elle se ressaisit et lui prit le bras. Une minute plus tard, il l’aidait à franchir le seuil élevé de la porte.

Comme tout le navire, le palier et le grand escalier étaient obscurs ; mais au-dessous, sur le pont-promenade, la seconde porte du côté tribord étaient contre, laissant entrevoir l’intérieur d’une cabine faiblement éclairée.

Sans hésitation ni surprise – car il était déjà édifié là-dessus – Lanyard conduisit la femme à cette porte et fit halte.

Elle lui lâcha le bras. Et elle le regardait avec incertitude, en hésitant sur le seuil de la cabine 27.

— Merci, monsieur… ?

L’accent interrogatif était suffisant pour lui permettre de donner son nom.

— Duchemin, mademoiselle.

— Monsieur Duchemin… Voudriez-vous me dire comment vous saviez que c’était ici ma cabine ?

— J’occupe la cabine 29. Il n’y avait personne au 27 jusqu’à la venue de la vedette hier soir. De plus, votre figure m’était nouvelle, et j’ai fini par connaître tous les autres passagers depuis huit jours d’attente au port.

Elle avait la lumière derrière elle ; il distinguait à peine ses traits dans l’ombre, mais il crut la voir un peu décontenancée.

À mi-voix, elle dit : « Merci encore une fois », appuyant significativement la main sur le bouton de la porte. Mais il ne s’éloignait toujours pas.

— Si mademoiselle voulait avoir la bonté de me dire quelque chose en retour…

— Si je peux…

— Alors, mademoiselle, pourquoi avez-vous essayé d’ouvrir ma porte hier soir ?

— Elle n’était pas fermée à clef ni au verrou de mon côté. J’ai voulu m’assurer…

— C’est bien ce que je pensais. Merci. Bonne nuit, mademoiselle… ?

Elle ne parut pas comprendre, et dit :

— Bonne nuit, monsieur Duchemin.

Puis referma la porte.

Or le logement de Lanyard ouvrait non pas sur la coursive avant-arrière, mais sur un court corridor transversal. En s’éloignant, il vit du coin de l’œil une silhouette en veste blanche surgir de ce corridor et s’en aller précipitamment vers l’arrière. Cette hâte et l’allure clandestine de l’homme excitèrent sa curiosité. Il appela d’une voix normale :

— Steward.

Pas de réponse. La veste blanche allait disparaître dans l’obscurité. Il cria derechef, plus haut :

— Dites donc, Steward !

Il crut voir l’homme hâter le pas ; une seconde plus tard, celui-ci avait disparu.

Réfrénant une envie de courir après lui, l’aventurier enfila lestement l’étroit corridor et ouvrit la porte de la cabine 29. La pièce était obscure, mais tandis qu’il cherchait l’interrupteur, la porte de la cloison avant s’ouvrit brusquement et la silhouette mince de la jeune femme se détacha cambrée sur le fond lumineux de l’autre cabine.

— Monsieur Duchemin ! s’écria-t-elle d’une voix aiguisée de défiance.

Lanyard tourna l’interrupteur.

— Mademoiselle, fit-il.

Et il s’en alla froidement au sabord, tirer les rideaux hermétique à la lumière.

— Cette porte est restée fermée à clef toute la journée… elle l’était encore quand la canonnade m’a inquiétée et fait courir sur le pont.

— Et de mon côté, mademoiselle, elle était fermée à clef et au verrou la dernière fois que j’ai été ici, peu avant le dîner.

— Celui qui l’a ouverte est entré chez moi durant mon absence et a fouillé dans mon bagage.

— Il vous manque quelque chose ?

En le fixant, elle eut un signe affirmatif. Il haussa les épaules et jeta autour de lui un rapide coup d’œil, cherchant un indice ayant trait à l’énigme. Son regard s’arrêta sur une valise à soufflets sous le lit. Se jetant à genoux, il l’attira à lui, et levant les yeux avec une grimace significative, montra de l’index le fermoir, qui n’était pas rabattu.

— Je l’avais laissée fermée, dit-il, mais pas à clef. Peut-être, à moi aussi, m’a-t-on pris quelque chose.

Ouvrant la valise à plat, il s’assit sur ses talons et d’un œil exercé passa en revue l’arrangement correct d’effets intimes.

— On n’a rien pris, mademoiselle, annonça-t-il gravement. Mais il me semble qu’on a généreusement ajouté quelque chose.

Se penchant en avant, il fouilla sous une pile de chemises, et en tira un petit écrin à bijoux, en maroquin, portant estampé sur son couvercle le monogramme : « C.B. »

— Le fermoir est brisé, remarqua-t-il, en le tendant à la femme. Quant à son contenu, mademoiselle le connaît mieux que moi.

La femme ouvrit l’écrin.

— Rien ne manque, dit-elle d’un ton pensif.

— J’en suis soulagé. (Lanyard referma la valise, la repoussa sous le lit et se releva.) Mais vous êtes bien sûre ?…

— Les bijoux sont tous en ordre, affirma-t-elle, en détournant les yeux.

— Et il ne vous manque rien d’autre ?

— Rien.

N’y avait-il pas une trace d’hésitation dans cette réponse ?

— Alors, je suppose, le voleur a été déçu ?

Elle le regarda vivement dans les yeux.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Si le voleur avait trouvé ce qu’il cherchait, il ne m’aurait pas fait cadeau de vos bijoux, mademoiselle, et vous ne les auriez jamais revus. Ayant manqué son but, et dérangé par votre retour inattendu, il a fourré l’écrin chez moi, comptant me faire soupçonner. J’ai heureusement le meilleur des alibis… Ainsi donc, reprit Lanyard en souriant, il semblerait que, bien que nous étant vus pour la première fois il y a dix minutes… et je ne sais toujours pas le nom de mademoiselle… nous soyons alliés dans une cause commune.

— Mon nom est Brooke… Cecilia Brooke, fit-elle calmement. Mais pourquoi « alliés » ?

— Il semble que nous ayons un ennemi commun. Chacun de nous possède quelque chose que cet ennemi désire… vous un secret, moi un nom honorable. Puis-je oser espérer, mademoiselle, que vous recourrez à mes services en cas de besoin ?

— Merci bien. Mais j’espère que ce ne sera pas utile.

D’un pas irrésolu, elle se dirigea vers la porte de communication, s’arrêta dans son cadre, tout en considérant méditativement Lanyard. Il crut sentir, ou il s’imagina, qu’elle hésitait à lui faire une grave confidence. S’il en était ainsi, elle se retint à temps. Son regard s’abaissa et se fixa distraitement sur la porte.

— Il faut l’assujettir, dit-elle, d’un ton absent.

— Je vais en parler tout de suite au steward chef.

— Ne vous en donnez pas la peine. (Elle redevint présente.) Au fait, pour cette nuit, cela n’a pas d’importance. Je remettrai mes objets de valeur sous la garde du commissaire et resterai sur le pont jusqu’au jour.

Il eut un geste d’étonnement.

— Vous renoncez à votre réclusion… vous laissez votre secret sans défense ?

— Pourquoi pas ? (Elle fit une petite moue de mécontentement.) Si, comme vous le présumez, j’avais un secret, c’était que pour certaines raisons je ne voulais pas faire connaître ma présence à bord. Mais comme elle paraît connue, mon secret a cessé d’être. Je n’ai donc plus besoin de risquer de me voir séparée des canots en cas de malheur.

Sa gravité fit momentanément place à un sourire aussi charmant que provocant.

— Encore une fois, monsieur… bonne nuit !

Et un instant plus tard, Lanyard se trouvait tout penaud devant une porte de communication fermée et nullement communicative.

IV

EN EAUX PROFONDES

À la suite de cette présentation à son intéressante voisine, Lanyard regagna son fauteuil de pont et s’emmitouflant contre le froid se mit à réfléchir à l’aventure et à attendre la suite avec résignation. Qu’un dénouement dût se produire, il n’en doutait aucunement ; qu’il dût bon gré mal gré y jouer un rôle, il n’en était que trop persuadé.

Non qu’il tînt à s’en mêler. Si cette soi-disant miss Cecilia Brooke fomentait quelque intrigue, il ne demandait rien de plus qu’à y rester étranger. Mais déjà il y avait été entraîné, sans son désir ni son consentement ; celui qui convoitait le secret de cette femme (secret plus précieux pour elle que ses bijoux) avait aussi des projets contre le sien à lui. C’était donc son devoir de s’avancer avec prudence, sans négliger aucun détail, si minime ou insignifiant qu’il parût. Le fil le plus ténu pouvait le conduire au centre de l’imbroglio le plus complexe – et ce centre allait devenir le but immédiat de Lanyard, car une fois là son ennemi serait perdu.

Ce n’était pas le défaut de l’aventurier de sous-estimer un ennemi, à plus forte raison inconnu ; et il professait un sain respect envers les agents du Service Secret – hommes d’élite et presque tous adversaires redoutables. Et cette aventure, à ce qu’il croyait, avait toute la saveur d’une besogne de Service Secret – un de ces duels à l’aveugle, où les combattants feintent, frappent et se dérobent dans l’ombre, jusqu’au coup mortel.

Mais qu’est-ce que la jeune Brooke faisait donc dans cette galère ? Quel motif l’avait poussée à tremper ses mains délicates dans la boue et le sang d’une besogne de Service Secret ?

Lanyard eût volontiers laissé ce problème en repos. Après tout ce n’était pas son affaire. Et si elle s’était attiré des difficultés, il avait mieux à faire qu’à l’en tirer…

Durant des heures, il resta songeur, sa vision mentale concentrée sur le brumeux mystère de cette nuit.

Ekstrom !… Peu à peu dans sa compréhension intuitive se faisait la conviction que c’était Ekstrom qu’il avait alors à combattre, Ekstrom sous la forme d’un de ses séides, un agent du système d’espionnage prussien qui avait réussi à se cacher à bord de ce vapeur britannique.

Sur ces neuf personnages du fumoir, le soir précédent, il lui fallait donc se méfier d’un, au moins.

Quatre lui apparaissaient, sans réserves, négligeables : le baron van Haarden, directeur d’une banque hollandaise ; Julius Becker, manager théâtral de New-York, dont le vrai nom finissait en ski ; Bartlett Putnam, ex-chargé d’affaires de l’ambassade américaine à Madrid ; Edmund O’Reilly, naturalisé citoyen des États-Unis, qui avait des intérêts dans une usine de tracteurs mécaniques, quelque part dans le Michigan.

Sur les cinq autres, deux étaient anglais, le lieutenant Thackeray, un gentleman à la réserve polie dont le bras droit blessé était pris dans une écharpe de soie noire, et qui allait à New-York voir sa sœur nouvellement mariée ; Archer Bartholomew, esquire, avocat, un petit Londonien frétillant à joues rouge-brique, à cheveux blancs, à l’œil vif, ayant dépassé l’âge mobilisable.

Restait Dressler, le gros Suisse content de soi, dont les manières obséquieuses se justifiaient peut-être par son assertion qu’il se rendait à New-York pour entreprendre le métier de restaurateur en association avec son frère ; Crane, long et dégingandé, de dispositions pessimistes, mais spirituel au fond et d’une vive intelligence ; et enfin le señor Antonio Velasco, de Rio de Janeiro, un quadragénaire, apparemment bien renté, l’air réfléchi et plus réservé que beaucoup de ses compatriotes.

L’un de ces trois-ci, probablement… Mais lequel ?…

Il ne pouvait non plus se permettre d’oublier que l’Assyrian portait cinquante-neuf passagers mâles, en sus de son complément d’officiers, matelots et stewards, et que l’un de ceux-là pouvait être l’œil de Potsdam.

L’aube parut à l’horizon est. Peu à peu les étoiles s’effacèrent, tandis que la nuit en déroute se retirait par derrière le bord ouest du monde. Illuminant la mer grise, le soleil parut, énorme, ensanglanté comme un mauvais présage. La brise légère de l’aurore assaillit les ponts, tantôt à bâbord, tantôt à tribord, à mesure que l’Assyrian poursuivait sa route en zigzag.

Les passagers à qui leurs craintes avaient permis de sommeiller, s’étirèrent dans leurs fauteuils, et se levèrent en clignotant. D’autres restaient inertes, énervés par leur nuit d’insomnie. Crane rencontra Lanyard sur pied et l’emmena au fumoir prendre le café et fumer des cigarettes.

En ressortant pour faire un tour sur les ponts, ils passèrent devant un fauteuil abrité dans un recoin formé par la manche à air de la machine et le gaillard d’avant, dans lequel miss Brooke était pelotonnée sous des châles et des fourrures qui faisaient ressortir la délicatesse de son profil, détourné de la mer. Un vague sourire aux lèvres, elle dormait aussi tranquillement que la femme la plus libre de soucis.

— Par toutes les merveilles du monde, comment celle-là est-elle arrivée à bord ?

Lanyard prononça le nom de la jeune fille.

— Elle a la cabine voisine de la mienne… Elle est sortie de la vedette, avant-hier soir.

— Et moi qui maudissais ce sacré petit bateau parce qu’il nous amenait cette flopée de galonnards ! N’est-ce pas vrai, qu’on ne connaît jamais sa chance ?

L’Américain rumina en silence jusqu’au moment où leur promenade les fit repasser devant la jeune fille.

— Rigolo, songea-t-il, si c’est pour ça qu’on nous a retenus…

— Comment, monsieur ?

— Oh ! je me demandais simplement si c’était à cause de cette demoiselle qu’on nous avait fait marquer le pas si longtemps.

— Je ne vous comprends toujours pas, avoua Lanyard.

— Eh bien ! elle est peut-être une messagère spéciale, voyez-vous… ou quelque chose comme cela… que le gouvernement britannique voulait faire sortir du pays en cachette, sans que personne le sache.

— Vous êtes romanesque, monsieur.

— On ne peut pas se fier à moi, concéda Crane impudemment.

Quand ils repassèrent devant le fauteuil, il était vide.

Au déjeuner, Lanyard aperçut la jeune fille à distance : leurs places étaient séparées par toute la largeur de la salle à manger. Elle n’avait pas de voisins à sa table, elle ne leva pas les yeux à l’entrée de Lanyard, termina son repas avant lui, et regagna aussitôt sa cabine, où elle se confina tout le reste du jour.

Cette seconde journée fut entièrement vierge de tout incident imprévu. Au moins superficiellement la vie à bord du navire avait pris son train quotidien. Seule la compagnie des fidèles convoyeurs de l’Assyrian était un rappel incessant du danger.

À la grande surprise de Lanyard, il ne reçut aucune invitation discrète d’aller chez le capitaine subir un interrogatoire concernant le cambriolage de la cabine 27. Apparemment, la jeune fille s’était bornée à faire savoir que la porte de communication avait été laissée ouverte par négligence.

Pour sa propre part, sans rechercher ni éviter individuellement les membres du groupe du fumoir, Lanyard se laissa entraîner dans leur compagnie, et s’assit parmi eux, aimable et attentif. Mais ceci ne lui profita guère ; on ne parla plus du Loup Solitaire ; il ne sentit plus peser sur lui l’occulte surveillance.

Mais quand la fraîcheur du soir l’obligea d’aller en bas se munir d’un paletot fourré, la demoiselle Brooke, qui montait l’escalier, répondit à son sourire familier par un petit salut des plus lointains, et il accepta sans s’irriter l’apparente rebuffade. Il comprenait. Elle jouait le jeu. L’ennemi était aux aguets, aux écoutes. Après cela, il s’abstint avec soin de paraître éviter ou rechercher son voisinage ; et s’il la tint à l’œil, ce fut avec une circonspection qui déjouait toute surveillance. À ce qu’il put voir, elle ne connaissait personne à bord et se confinait dans une réserve absolue.

L’aube, mettant fin à la deuxième nuit en mer, trouva l’Assyrian courant toujours en zigzag, mais désormais seul : les torpilleurs avaient viré de bord pendant la nuit. On avait dépassé la limite ouest de la zone interdite, et l’humeur des passagers s’en ressentait. Tous se voyaient déjà arrivant à New-York par un matin radieux. Le bateau lui-même semblait sourire de fierté d’être enfin hors de danger.

On n’en continuait pas moins à veiller. Auprès des deux canons d’avant et d’arrière se tenait toujours une équipe au complet et sur le qui-vive. L’exercice quotidien d’embarquement dans les canots de sauvetage faisait partie du programme rituel. Les règlements concernant la lumière et de fumer sur le pont restaient appliqués strictement. De jour comme de nuit, l’Assyrian forçait de vapeur pour élargir l’étendue bleue entre le steamer et ces eaux où il avait failli de si près rencontrer sa fin.

Et le temps lui-même redevint serein. L’Atlantique, d’humeur singulièrement bénigne, reflétait le panorama changeant des cieux dans sa surface à peine ridée. Si bien que les passagers les plus sensibles, tout comme ceux les plus assiégés de crainte, dormaient paisiblement dans le confort de leurs cabines.

Lanyard, cependant, ne se couchait jamais sans au préalable barricader sa porte de façon qu’on ne pût l’ouvrir que de force ; et il ne s’endormait pas sans un pistolet sous son oreiller.

Mais, à vrai dire, il dormait peu. Pour la première fois de son histoire, il savait ce que c’était d’appeler le sommeil qui se refuse. Il restait des heures les yeux ouverts dans les ténèbres à écouter le battement régulier des machines, sans pouvoir chasser la pensée que chacun de leurs tours le rapprochait de l’Amérique et de sa rencontre avec Ekstrom. En vain il cherchait à fatiguer ses sens en s’adonnant à sa passion du jeu. Ses interminables séances de poker aux enchères dans le fumoir – où il trouvait de redoutables adversaires, en particulier dans les personnes de Crane, Putnam, Velasco, Julius Becker et le baron van Haarden – ne réussissaient qu’à favoriser sa fortune ; sa chance devenait phénoménale ; il multipliait quantité de fois la mince liasse de banknotes avec lesquelles il s’était embarqué. Mais il ne quittait chaque séance que pour se retourner en vain sur son oreiller ou errer mélancoliquement sur les ponts, en proie à ses pensées…

Vers les deux heures de la troisième nuit (la première en dehors de la zone dangereuse, nuit où tous les autres passagers auraient dû logiquement être dans leur couchette), Lanyard allongé sur un fauteuil de pont dans l’ombre épaisse, se demandait s’il allait descendre chercher le sommeil dans sa cabine. Par manière d’expérience, il ferma les yeux. Quand il les rouvrit au bout d’un moment, il n’était plus seul.

À quelque distance, contre la rambarde, la femme du 27 se tenait le dos tourné à Lanyard, regardant vers l’avant, et sans aucun doute ignorante de sa présence.

Sans bouger, il la considérait vaguement, lorsqu’il la vit se redresser et s’écarter de la rambarde, comme si elle se préparait à quelque événement.

Un homme, sorti de l’entrée du grand escalier, s’approchait à pas pressés – un homme de haute taille, enveloppé quasi jusqu’aux pieds dans un lourd ulster, et une casquette de marine rabattue sur les yeux. Mais on y voyait mal ; Lanyard ne parvenait pas à reconnaître en lui un des passagers. Il songea bien au lieutenant Thackeray, mais ce dernier avait un bras en écharpe, tandis que cet homme-ci avait l’usage des deux.

Il le montra vite, en s’en servant pour étreindre la jeune fille, qui se serra contre lui avec un petit cri étouffé, et se cachant la figure dans le sein de son ulster. Puis, très vite, l’homme la lâcha de sa propre initiative, et la tint à bout de bras par les épaules. Il y avait de l’irritation dans ses gestes. Il semblait tenté de secouer la jeune fille.

— Cecilia ! Quelle folie !

Ce fut tout ce que Lanyard entendit ; le reste fut murmuré dans la main que la jeune fille appliqua sur les lèvres de l’homme. Haletante, elle lui lança :

— Chut ! Pas si haut !

Et alors elle se rappela elle-même de modérer sa voix.

Tout bas elle lui parla une minute avec vivacité. L’homme l’interrompit sur un ton profondément vexé. Elle se recula, blessée, le rattrapa comme il allait s’éloigner, et chuchota volubilement des paroles éloquentes d’explication, de prière, de résolution. L’homme la prit par les poignets, se dégagea de son étreinte, la fit taire et la repoussa avec force. Elle sanglotait tout bas…

Ainsi donc la scène avait vite subi une transposition désillusionnante. La jolie fiction d’une rencontre secrète d’amoureux avait disparu. Restait un homme agacé, prêt à se mettre en colère, et une femme importune à l’excès.

Le vent, qui soufflait vers l’arrière, apportait à Lanyard des bribes de leurs répliques :

— … tout ce que j’ai… je ne pouvais te laisser partir…

— Insanité !

— J’étais désespérée…

— … me rendre fou avec tes bêtises…

Lanyard se redressa en raclant brusquement son fauteuil sur le pont. Soudain muets, les deux interlocuteurs d’auprès de la rambarde ne firent d’autre mouvement que de tourner vers lui l’ovale blême de leurs figures.

Insoucieux de l’interdiction, il craqua une allumette-bougie, abrita la flamme dans le creux de ses mains, et penchant sa figure tout près, alluma posément une cigarette. Notablement plus longtemps qu’il n’était nécessaire, il permit à la flambée d’éclairer ses traits. Puis il la souffla, se leva, s’approcha de la rambarde, jeta sa cigarette à la mer, s’en alla à l’arrière, puis en bas, assuré que la jeune fille l’avait reconnu et savait que son secret était sauf.

Mais quand il rentra chez lui il était d’une humeur bizarrement grincheuse. Après avoir revêtu cette femme des attributs romanesques convenant à une héroïne du Service Secret de son pays, allait-il devoir maintenant la juger, à l’impitoyable lumière de la découverte de ce soir, comme le plus désolant des spectacles humains, une pauvre amoureuse sans dignité, sans fierté, sans souci du respect du monde, une femme qui poursuit un homme fatigué d’elle ?

Il s’irritait déraisonnablement de l’irritation déraisonnable que cette affaire lui inspirait.

Que lui importait ? Lui qui avait renié tous les liens des intérêts humains habituels, qui avait renoncé à toutes les émotions humaines normales, qui avait consacré sa vie à un seul dessein de vengeance ! Lui, le Loup Solitaire, la bête de proie sans cœur, sans âme, sans pitié !

Dieu du Ciel ! Que lui importait une femme ?

V

SUR LES BANCS DE TERRE-NEUVE

Assez incompréhensiblement à l’avis de Lanyard, et à son irritation croissante, le fâcheux souvenir de cet incident nocturne persistait en lui ; il imprégna désagréablement ses pensées dès le réveil ; et durant tout ce quatrième jour de mer son humeur en fut assombrie d’une dépression irrationnelle.

Et le cinquième jour et le sixième furent pareils au quatrième.

Sans cesse il se surprenait à guetter l’apparition de la jeune fille, se demandant quelle serait sa conduite envers lui, témoin involontaire de cette scène dégradante.

Mais, sauf de loin aux repas, il ne la revit plus.

Et, tout en sachant qu’elle était beaucoup sur le pont après minuit, il avait soin de ne pas se trouver sur son chemin. L’ennui de rester dans une cabine étouffante, alors que l’insomnie le tourmentait, à attendre les bruits du retour de sa voisine avant de pouvoir s’aventurer dehors, cela n’était encore rien ; tout était préférable au risque d’assister à une autre rencontre entre la jeune Brooke et son amoureux rétif…

La sixième nuit, à onze heures, comme de coutume, le fumoir fut fermé pour la nuit, ce qui mit fin à une séance de cartes particulièrement prolongée et, au goût de Lanyard, fastidieuse. Bien fatigué, il gagna directement son logis, se déshabilla, s’étendit au-dessus de sa couchette, et tourna l’interrupteur.

À l’instant il fut assiégé de pensées qui ne lui laissaient pas de repos.

Plus d’une heure il resta sans mouvement, cherchant l’oubli dans l’effort même de garder l’immobilité, tandis que l’Assyrian, tanguant lourdement, geignait et murmurait un monotone accompagnement au chant des machines.

Désespérant à la longue, et agacé par le renfermé de sa cabine, il se leva, se rhabilla sommairement, et il allait passer son paletot fourré quand il entendit la porte de la cabine adjacente s’ouvrir et se fermer furtivement.

Là-dessus il raccrocha son paletot à la patère, et se jeta, un livre à la main, sur le sofa près du sabord.

Il lut page sur page, mais sans rien y comprendre.

Entre ses yeux et le papier noirci de caractères fluctuaient des mirages du passé ; de vieilles figures, de vieilles illusions prenaient forme, se fondaient, se mêlaient, se résorbaient…

Ses paupières s’appesantirent ; des lambeaux de sommeil s’étendirent paresseusement sur la mer de sa conscience…

Un léger bruit le réveilla, soit le battement de la porte du 27, soit le bruit du volume tombant de sa main. Il se mit sur son séant et consulta sa montre. Elle marquait minuit et demie.

La cloche du bord piqua dans l’éloignement un coup solitaire et funèbre.

Lanyard se passa la main sur le front. Avait-il donc rêvé ? Il lui semblait percevoir quelque chose comme le pressentiment d’une vague menace, comme si un esprit malin se glissait furtivement par le sombre labyrinthe du navire…

D’un élan impulsif il se leva, éteignit la lumière, ouvrit la porte. Cela fait, il s’aperçut que dans la cabine 27 il y avait de la lumière, visible par la grille de ventilation. La jeune fille devait donc être rentrée pendant qu’il dormait. Ou avait-elle négligé de tourner l’interrupteur en sortant ? Il ne pouvait en décider.

Sur le seuil, il s’arrêta un instant à écouter la rumeur familière du bateau la nuit ; le froissement de l’eau contre ses flancs, la retombée des lames déchirées par son étrave, les susurrements des courants d’air dans les coursives, la sourde palpitation des machines, quelque part à l’arrière dans cet étage de cabines un ronflement humain continu… Rien d’insolite, aucune discordance alarmante…

Cependant le pressentiment persistait en lui qu’une menace rôdait.

Lanyard se dirigea vers la bifurcation du couloir avant-arrière.

De là il pouvait voir le palier du pont-promenade et le grand escalier dans les ténèbres, sauf la vague clarté des étoiles pénétrant par un hublot de pont ouvert sur l’autre bord du navire. Au-delà de celui-ci la rambarde se profilait sur la face sombre de la mer au lointain horizon s’élevant et s’abaissant, à l’intérieur on ne voyait rien que la blancheur confuse de la cloison avant, les balustres de la rampe d’escalier, et le carrelage du palier.

Sur ce dernier, près de l’entrée de la coursive bâbord, à demi cachée par les balustres interposés, quelque chose se mouvait, une grosse masse noire et informe qui se balançait et se tordait bizarrement, dans le silence le plus étrange, tel un monstre muet, transpercé et cloué en un point d’où tous ses efforts ne pouvaient le détacher.

Lanyard courut vers l’avant, contourna la cage d’escalier, et fit halte.

Il comprit alors la nature de la chose informe. Silhouettés en noir sur la baie de la porte, deux êtres humains s’étreignaient dans une lutte désespérée, sans autre bruit que les heurts sourds d’un pied qui glissait ou le râle d’une respiration entrecoupée.

Durant quelques secondes, le spectateur ne put savoir quels étaient les combattants. Puis un changement dans les hasards de la guerre lui permit de constater que l’un était une femme, l’autre, qui avait momentanément l’avantage, un homme. Elle, mince, juvénile et robuste, luttait avec la furie indomptable d’une panthère. Lui, de son côté, avait gagné un avantage provisoire en dégageant sa gorge de l’étreinte de la femme et courbant celle-ci en arrière sur sa cuisse, il cherchait d’une main à l’étrangler, et de l’autre lui emprisonnait les deux poignets.

Elle était cependant loin d’être vaincue. À l’instant où Lanyard s’avançait vers le couple, elle envoya un farouche coup de genou dans le ventre de l’homme, et tandis qu’il s’arrêtait net avec un grognement de douleur, elle se remit rebout et planta ses deux coudes contre la poitrine de son adversaire, en s’efforçant de dégager ses mains.

En même temps, Lanyard prit l’individu par derrière, lui passa un bras autour du cou, lui rabattit violemment la tête en arrière, lui tordit le bras jusqu’à lui faire lâcher les poignets de la femme et le jeta à terre avec une vigueur à lui casser les os.

La femme alla en titubant s’appuyer à la cloison, haletant et sanglotant tout bas. L’homme se releva de sa chute avec une agilité stupéfiante et sauta sur Lanyard à son tour. Il tenait dans sa main droite un objet ayant l’éclat sombre de l’acier poli.

Lanyard, son pistolet resté dans sa cabine, dans la poche de son paletot, n’avait d’autre moyen de défense que ses deux mains ; mais sa renommée de boxeur ne le cédait jadis qu’à sa renommée d’amateur d’art ; et quelqu’un qui avait fréquenté les apaches de Paris dans sa jeunesse devait inévitablement posséder une certaine maîtrise dans l’art de la savate.

D’un foudroyant coup de pied, il appliqua le talon sur l’un des tibias de l’homme qui s’arrêta net en lançant de furieux jurons. Puis ce fut son menton qui reçut un magistral coup de poing de Lanyard. L’homme recula en titubant et s’abattit lourdement dans l’ouverture noire de la coursive.

Même alors il fit preuve d’une extraordinaire vitalité dans son désir de revanche. Il ne fut pas plus tôt tombé que l’aventurier le vit dans l’ombre se relever sur les genoux. À l’instant Lanyard marcha sur lui, dans l’intention d’achever sa besogne, mais dès le second pas il trébucha sur un corps invisible dans l’obscurité, et s’abattit de son long. En tombant il entrevit un objet brillant qui fila par-dessus son épaule, lui effleurant la joue, et alla se planter dans la cloison avec un heurt retentissant.

Se relevant avec agilité, Lanyard s’enfonça en rampant de quelques pas dans la coursive, où il s’aplatit contre le mur, aux aguets ; mais son adversaire ne donnait plus signe de vie.

Celui-ci avait dû être prompt à profiter de l’avantage que lui offrait la culbute de Lanyard. S’il ne s’était pas terré dans quelque cabine inoccupée des environs, il avait trouvé dans les ténèbres de l’étroit corridor une cachette propice à dérober sa fuite.

Et il n’est guère sage de défier un homme armé qu’on ne voit pas, quand on a soi-même un tant soit peu de lumière dans le dos.

Lanyard retourna donc au palier, franchissant avec précaution l’obstacle qui l’avait fait tomber tout en lui sauvant la vie – le corps étendu d’un troisième personnage, mort ou évanoui. Mais il ne s’attarda pas à le rechercher : sa préoccupation immédiate était pour la femme.

Elle se tenait de profil contre la cloison, d’où elle s’efforçait d’extirper un objet profondément enfoncé dans le bois, entre sa taille et son aisselle. Au bruit de ses pas, elle leva les yeux avec un frisson de crainte aussitôt réprimé.

— Monsieur Duchemin ! Je vous prie…

Lanyard, nullement surpris de reconnaître la voix de miss Cecilia Brooke, s’approcha.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

Et alors, en se penchant pour regarder, il vit que le manteau de la jeune fille était cloué à la cloison par la lame d’un grand coutelas enfoncé de la moitié de sa longueur.

— Il l’a lancé quand vous êtes tombé, s’écria la jeune fille. J’étais juste dans la ligne.

— Permettez, mademoiselle…

Il saisit le manche du coutelas et parvint à l’extraire, non sans difficulté.

— Qui était-ce ? demanda-t-il, en soupesant l’arme dans sa main et l’examinant de près, comme pour y chercher un indice.

Pas de réponse. Son manteau à peine libéré, la jeune fille avait couru se jeter à genoux auprès du corps contre lequel Lanyard avait trébuché.

— Qui est-ce donc ? fit-il, en la rejoignant.

— Lionel… le lieutenant Thackeray. Je vous en prie, oh ! dites-moi qu’il n’est pas mort.

Sa voix défaillit ; son corps gracile se tordait d’une émotion déchirante. S’agenouillant, Lanyard fit un rapide examen. Il annonça :

— Son cœur bat… il respire. Je ne le crois pas grièvement blessé. (Il alla pour se relever.) Je vais chercher de la lumière… une lampe de poche dans ma cabine… ou, mieux encore, le médecin du bord…

Elle lui saisit le bras.

— Non, je vous en prie ! Pas cela… pas maintenant… Plus tard, s’il le faut, mais maintenant… vous voudrez bien m’aider à le transporter dans sa cabine.

— Vous savez le numéro ?

— C’est là, tout près… au 30.

— Allez-y et allumez. Non… laissez-moi faire ; je saurai le transporter sans votre aide.

La jeune fille se leva et disparut. Lanyard prit l’Anglais à bras-le-corps, et le souleva, non sans peine. De la lumière s’échappa d’une porte ouverte, la troisième vers l’arrière après le palier. En trébuchant, l’aventurier entra et déposa le corps sur le lit. Aussitôt la jeune fille referma et verrouilla la porte, puis passa entre lui et la couchette pour se pencher sur l’homme évanoui. Les membres étalés, les paupières mi-closes et laissant voir du blanc, il respirait avec bruit. Sorti de son écharpe, son bras blessé pendait au bord du lit. En le déposant, Lanyard avait remarqué que la manche était fendue à l’épaule, et que les bandages étaient défaits. À ce moment, il vit avec surprise que le bras était solide et musclé, la peau intacte, sans trace de blessure dans toute sa longueur.

Doucement la jeune fille souleva vers la lumière la tête du lieutenant, ce qui montra une bosse violacée à la base du crâne, où du sang caillé agglutinait les cheveux.

Sans se retourner, elle commanda :

— De l’eau, je vous prie… et une serviette.

Docilement, Lanyard fit couler l’eau chaude et l’eau froide en égales proportions dans une cuvette portative.

— Ne vaudrait-il pas mieux appeler le médecin du bord ? proposa-t-il avec hésitation.

— Est-ce bien indispensable ? Je suis un peu infirmière. Ceci n’est qu’une forte contusion… rien de pire, j’espère. Il a été frappé par derrière, dans l’ombre, comme il allait monter sur le pont. En ne le voyant pas venir, je suis descendue et l’ai trouvé là, cette brute agenouillée sur lui.

Elle parlait avec un certain sang-froid, qui contrastait avec son regard enflammé d’émotion.

— Monsieur Duchemin, vous êtes armé ?

— J’ai ceci, dit-il en exhibant le coutelas laissé par le quasi-assassin : un simple couteau de tranchée sans aucune marque distinctive.

— Alors, prenez-le, je vous prie. (Tirant un pistolet automatique d’une gaine bouclée sous la capote de Thackeray, elle le lui tendit.) Cela ne vous ferait rien de rester ici une minute à monter la garde tandis que je vais dans ma cabine chercher un pansement ?

Et sans lui laisser le temps de répliquer, elle se glissa dans la coursive, refermant la porte derrière elle.

Au bout de quelques minutes, l’aventurier fut envahi d’une inquiétude croissante. Que signifiait ce long délai ? Que faisait la jeune fille ?

Éteignant dans la cabine, par précaution élémentaire, Lanyard, pistolet au poing, s’avança dans la coursive et eut le temps de voir la jeune fille à genoux près de l’endroit où était tombé Thackeray. Elle se releva, éteignit sa lampe de poche et revint en hâte vers l’arrière.

Perplexe, il tourna les talons et donna l’électricité comme elle rentrait.

Elle lui lança un regard presque de défi.

— Ai-je été longtemps ? demanda-t-elle, hors d’haleine. J’avais laissé tomber quelque chose…

Lanyard s’inclina sans répondre. D’instinct, il comprit qu’elle mentait ; et sentant cela dans son attitude, elle rougit et, mécontente, se détourna, pour s’occuper du blessé. De biais, il crut voir sur son visage une expression de morne chagrin.

Mais bientôt elle eut besoin d’aide, et la lui demanda d’un ton impersonnel, montrant un visage dénué de toute émotion.

Lanyard, soulevant la tête et le torse du lieutenant, aida à le retourner sur le ventre, puis se tint à l’écart, regardant pensivement la jeune fille imbiber d’antiseptique la ouate hydrophile et l’appliquer sur la blessure.

Au bout d’un moment, il prononça :

— Si mademoiselle n’a plus besoin de moi pour l’instant…

— Je vous remercie, monsieur. Vous n’en avez déjà que trop fait.

— Alors si mademoiselle veut bien me donner le nom de cet assassin…

— Je ne le sais pas plus que vous, monsieur ! (Elle lui jeta un coup d’œil surpris.) Que comptez-vous faire ?

— Mais, naturellement, ouvrir une enquête avec le capitaine au sujet de cet attentat…

— Oh ! non, je vous en prie !

Déconcerté, Lanyard eut un hochement de tête éloquent.

— Pas encore, du moins, s’empressa-t-elle de rectifier. Lionel jugera de ce qu’il vaut mieux faire quand il reviendra à lui.

— Mais, mademoiselle, qui sait quand ce sera ? (Il désigna dans le cuir chevelu du jeune Anglais la vilaine ecchymose, mise à nu par le nettoyage du sang caillé.) Un pareil coup a pu fort bien fracturer le crâne, ou amener un épanchement cérébral. Voyez plutôt sa respiration laborieuse. Véritablement, je vous conseillerais de voir un médecin.

Elle ne répondit pas tout de suite, et s’absorba dans sa tâche ; mais il remarqua que ses mains tremblaient et qu’une profonde détresse emplissait ses beaux yeux quand elle se tourna vers lui en se redressant.

— Vous avez raison, murmura-t-elle, évidemment raison, monsieur. Il nous faut appeler un médecin…

Mais quand Lanyard avança la main vers la sonnerie pour appeler le steward, elle l’arrêta, bouleversée.

— Non… je vous en prie, un moment ; laissez-moi le temps de réfléchir… Si je savais quoi faire…

Lanyard resta muet. Il n’y comprenait plus rien. À la lumière – ou plutôt à l’ombre – de ce dernier incident, ses soupçons paraissaient injustifiés au point d’en être injurieux.

Et cependant, que pouvait bien être cette jeune Anglaise à cet homme qu’elle poursuivait indiscutablement contre sa volonté ?

Et quel singulier enchaînement de circonstances rattachait leurs sorts à celui de Lanyard et ce double cambriolage du premier soir à la tentative de meurtre de cette nuit ?

Considérée en elle-même, d’ailleurs, l’aventure de cette nuit ne manquait pas de détails suspects.

Pourquoi Thackeray portait-il en écharpe son bras valide ? Comment son pansement s’était-il trouvé défait ? Pas dans la lutte avant d’être mis hors de combat, car il n’aurait eu aucune chance de résister. Son agresseur l’avait-il donc défait ultérieurement ? Et si oui, dans quel but ?

Pourquoi cette miss Cecilia Brooke, en trouvant l’assassin à l’œuvre, avait-elle soutenu la lutte avec lui si bravement et si follement, sans appeler au secours ?

Quel motif caché justifiait cette singulière hésitation à appeler le médecin, cette répugnance à informer les autorités du navire ?

Pourquoi ce manque de franchise à avouer la vraie cause de sa lenteur, quand Lanyard l’avait surprise à genoux dehors sur le palier ?

S’il s’agissait bien, comme Lanyard avait d’abord été tenté de le croire, d’une intrigue de Service Secret, elle était à coup sûr très bizarrement ourdie, pour qu’une jeune Anglaise hésitât à sauver un Anglais en mettant dans sa confidence les officiers d’un navire britannique, à l’équipage britannique !

Néanmoins, et malgré tous ses étonnements et ses doutes, Lanyard s’abstint de la questionner. Il ne voulait pas, de son propre mouvement, faire un pas de plus dans cet imbroglio.

En silence donc, il attendit, passivement poli, se mettant à son service si elle avait besoin de lui, s’abstenant dans le cas contraire, cédant à sa prière tacite qui réclamait le temps de réfléchir au moyen de se tirer d’embarras.

Finalement, ce qu’il avait craint arriva.

— J’ai peur, dit-elle à voix très basse. Ceci devient une besogne plus considérable que je ne l’avais imaginé. Mon intelligence n’y peut suffire. Monsieur Duchemin…

Elle hésita. Il s’inclina légèrement.

— Si mademoiselle peut faire le moindre usage de mes modestes talents, elle n’a qu’à parler.

— Mais… Je vous dois déjà beaucoup, tellement que je ne puis espérer vous en récompenser dignement.

— Me récompenser ? fit-il. Mais, mademoiselle…

— Comprenez-moi bien, reprit-elle en rougissant un peu, avec beaucoup de grâce. J’essaie simplement de vous exprimer mon obligation, non seulement pour ce que vous avez déjà fait, mais pour ce que je veux encore vous demander.

Derechef, il s’inclina, sans commentaire.

Elle reprit avec un effort visible :

— Je peux me fier à vous…

— Il faut tout d’abord que vous en soyez sûre, répliqua-t-il en souriant.

— J’en suis sûre, affirma-t-elle avec gravité.

— Pardon, mademoiselle ! Vous ne savez rien de ce qui me concerne. Pour ce que vous en savez, je pourrais aussi bien être la pire fripouille de la chrétienté. Et je dois vous le dire en toute franchise, je pense quelquefois que je le suis.

— Ce que je puis savoir ou non à votre sujet, monsieur Duchemin, n’a pas d’importance du moment que je sais que vous êtes ce que vous vous montrez envers moi : un gentleman, obligeant, brave, généreux, et… pas curieux.

Il fut réellement touché. Si c’était là de la flatterie, elle était si bien dite qu’on devait la croire naturelle.

— Mademoiselle, vous êtes plus généreuse que je ne le mérite, protesta-t-il. Expliquez-moi donc en quoi je puis vous être utile.

— De trois façons : continuer à me juger avec indulgence, et ne pas me poser plus de questions qu’il ne faut, parce que… je ne puis y répondre… (Et d’une voix faiblissant, elle ajouta :) Je n’ose pas.

Cela aussi l’émut, car il avait été loin de la juger avec indulgence. Il répondit avec d’autant plus d’empressement :

— Tout cela est entendu, mademoiselle.

— Veuillez retourner tout de suite à votre cabine, et le plus discrètement possible. Il y a chance, à la rigueur, qu’on ne vous ait pas reconnu, que personne ne sache qui est venu à mon aide cette nuit. Si vous pouvez vous éclipser sans attirer l’attention, tant mieux pour nous, pour nous tous. Vous pourrez n’être pas soupçonné.

— Rapportez-vous en à moi : je prendrai toutes mes précautions.

— Enfin… prenez ceci et gardez-le-moi, jusqu’à ce que je vous le redemande. Cachez-le aussi bien que possible. Il se peut qu’on cherche après, c’est même certain si on croit que je vous ai mis dans ma confidence. Il ne faut pas qu’on le trouve. Et il se peut que je n’en aie plus besoin avant notre arrivée à New-York.

Elle lui tendit sa main dans le creux de laquelle reposait un mince petit rouleau blanc, pas plus long et guère plus gros que le crayon qui pend à un carnet de bal – un rouleau serré de papier blanc uni enfermé dans une gaine de soie huilée translucide, collée sur toute sa longueur, scellée à chaque bout de cachets miniature en cire noire.

— Voulez-vous faire cela pour moi, monsieur Duchemin ? Je vous en avertis, cela peut vous coûter la vie.

Il prit l’objet, et lança cette boutade :

— Qu’est-ce que la vie ? Un prélude… peut-être une ouverture à ce grand drame, la Mort. Qui sait ? Qu’importe ?

Elle le regarda, stupéfaite :

— Vous n’accordez pas de valeur à la vie ?

— Mademoiselle, reprit-il, j’ai vécu près de trente ans dans ce monde, trois ans sur le théâtre de la guerre, rarement loin des tranchées, sur l’un ou l’autre front. Je vous assure, je connais trop bien la mort…

Il haussa les épaules et fourra le rouleau de papier dans sa poche.

— Vous comprenez, il ne faut pas qu’on vous le prenne en aucune circonstance. En dernier ressort, il faut le détruire plutôt que de le livrer.

— Ce sera fait, répondit-il tranquillement. Est-ce tout ?

Elle hocha la tête, en se tapotant pensivement la lèvre inférieure.

— Comment puis-je communiquer avec vous en cas de besoin après notre arrivée à New-York ? demanda-t-elle.

— Je séjournerai une semaine ou deux à l’hôtel Knickerbocker.

— S’il arrivait quelque chose (elle jeta un bref regard d’inquiétude vers la forme sans mouvement sur la couchette), si quelque chose m’empêchait d’aller vous voir dans la semaine après notre arrivée, vous aurez l’obligeance de remettre ceci à… (Elle se reprit vivement, et ne lâcha pas les mots prêts à sortir.) Je vous écrirai l’adresse de la personne à qui vous le remettrez, et la glisserai sous la porte entre nos chambres… après m’être assurée que vous êtes là pour le recevoir… si je ne vous demande pas de me rendre le… l’objet… avant notre débarquement.

— Ce sera comme vous voudrez.

— Quand vous aurez appris l’adresse par cœur, vous la détruirez.

— Je n’y manquerai pas.

— Je pense que c’est tout. Je vous remercie, monsieur Duchemin… et bonne nuit.

Elle lui tendit la main. Il la lui baisa protocolairement.

— Si vous voulez bien éteindre, mademoiselle, cela m’aidera à partir sans être vu.

Elle inclina la tête et lui offrit le pistolet de Thackeray.

— Prenez ceci. Oh ! j’en ai un autre sur moi.

Lanyard accepta l’arme et, sitôt la chambre dans l’obscurité, ouvrit la porte, se glissa dehors, et la referma derrière lui avec si peu de bruit que la jeune fille ne le croyait pas encore parti.

Rien ne gêna son retour à la cabine 29.

Deux bonnes minutes après qu’il se fut enfermé, il entendit l’appel lointain de la sonnerie, qui demandait un steward au n° 30.

VI

SOUPÇONNÉ

Il resta longtemps assis sur le bord de son lit, le coude au genou, le menton dans la main, sans bouger, les yeux fixés sur ce petit rouleau de papier blanc posé dans le creux de sa main, à méditer les problèmes qu’il offrait : qu’était ce rouleau de papier ? Que signifiait sa possession pour Michaël Lanyard ? Quelle cachette sûre lui trouver en attendant d’être délivré de ce dépôt ?

À elle seule cette dernière question suffisait largement à confondre toute sa sagacité.

Quant à la première, Lanyard était bien convaincu de tenir enfin le vrai nœud du complot, un secret de haute conséquence, qui importait beaucoup trop aux desseins de l’Angleterre pour être confié, fût-ce dans le langage chiffré le plus hermétique, même aux câbles ou aux malles-poste placés sous l’autorité anglaise.

Pour empêcher ce document d’arriver en Amérique, croyait Lanyard, l’Allemagne avait semé libéralement des mines dans toutes les eaux que l’Assyrian devait traverser et avait envoyé ses U, pour couler à tout prix le navire si par hasard il parvenait à sortir des champs de mines.

Décidés à voler ce secret, les espions germaniques s’étaient embarqués sur l’Assyrian en sachant bien le double risque qu’ils couraient, d’être fusillés comme des rats si on les découvrait, ou d’être noyés comme des neutres si le bateau sombrait par les soins de leurs compatriotes.

C’était le zèle des agents de Potsdam, à chercher le porteur de ce secret, qui les avait provoqués à fouiller dans le bagage de miss Brooke quand ils l’eurent soupçonnée par suite de son embarquement clandestin ; et pour la même cause, ils avaient failli assassiner le jeune Thackeray quand leurs soupçons, pour une raison quelconque, s’étaient posés sur lui.

Pour assurer la transmission sûre de ce document, l’Angleterre avait gardé l’Assyrian au port durant des jours, tandis que ses patrouilles multipliées couraient les mers, chassant les submersibles, et que ses innombrables dragueurs de mines nettoyaient les passes.

Pour prévenir le vol, le lieutenant Thackeray avait inventé le subterfuge de son bras « blessé », entre les éclisses et les bandages duquel (Lanyard n’en doutait pas) le rouleau avait été caché.

Enfin, c’était comme agent spécial de toute confiance, que cette jeune Anglaise s’était introduite à bord au dernier moment, apportant sans doute ce même rouleau pour le passer au lieutenant Thackeray, ou peut-être à un collègue, si elle avait des raisons de se croire soupçonnée.

Rien d’étrange à cela ; il n’est pas très rare que des femmes servent leur pays en cette qualité d’agent spécial ; les archives secrètes des chancelleries d’Europe en témoignent. Lanyard lui-même en avait connu, à Paris ; mais jamais, à vrai dire, il n’avait rencontré une femme du même type que Cecilia Brooke ; à moins, il est vrai, d’admettre que celle-ci jouât la comédie d’une façon supérieure.

Et pourtant… pourtant ! Une femme agent secret digne de ce nom irait-elle comme celle-ci attirer les soupçons en faisant un embarquement aussi notoirement clandestin, en évitant ostensiblement les autres passagers, en s’entourant d’une atmosphère d’aussi palpable mystère ? Une femme de ce genre avouerait-elle au premier venu qu’elle avait un « secret », comme elle l’avait fait à Lanyard cette première nuit en mer ? Irait-elle, sous aucun prétexte, confier à ce même étranger le susdit secret dont la sauvegarde inviolée avait une si haute importance ?

Et cette bizarre scène la nuit sur le pont avec Thackeray ? Comment admettre que ce dernier pût être son collègue en service secret ?

En vain Lanyard se creusait la cervelle pour trouver à cette énigme une explication satisfaisante.

Cette jeune Brooke ne serait-elle pas (et brusquement il se redressa sur son séant) une espionne prussienne amoureuse de ce jeune Anglais et aimée de lui en dépit de tout ce qui interdisait leur passion ?

Cette explication ne conciliait-elle pas toutes les apparentes incohérences de sa conduite à elle, même de confier à un étranger le secret volé, le papier soustrait quelle n’osait garder sur elle de crainte qu’on le trouvât en sa possession ?

Lanyard pinça les paupières. Ses traits se durcirent. Si cette supposition se vérifiait, il se promettait de faire passer un vilain quart d’heure à miss Cecilia Brooke.

Femme ou non, elle n’avait pas de grâce à attendre de lui, qui serait toujours impitoyable à la bande d’Ekstrom.

Devenir ainsi le jouet de cet homme !

Cette seule pensée lui était intolérable.

Quant à lui-même la possession de ce papier signifiait que des pièges l’attendaient à chaque pas.

Si jamais les Britanniques trouvaient un motif de le soupçonner, son sort immanquable serait de faire face, au petit jour, à un peloton d’exécution.

Si, d’autre part, ces agents prussiens à bord de l’Assyrian venaient à savoir que le rouleau était en sa possession, son sort deviendrait sans doute de recevoir un coup de couteau dans le dos à la première occasion propice.

Il lui restait donc à choisir entre deux moyens : le plus évident et le plus sage était d’aller tout droit chez le capitaine de l’Assyrian, lui rapporter tout ce qu’il savait, et remettre le papier à sa garde ; l’autre alternative était de cacher le rouleau si bien qu’il échappât à la fouille la plus minutieuse, mais assez à portée pour pouvoir s’en débarrasser en cas de nécessité immédiate.

Mais la première solution impliquait la dénonciation de la jeune Brooke. Et si elle était innocente ? Si, pour finir, ces soupçons sur elle n’étaient qu’une interprétation erronée des faits ? Si elle était vraiment ce qu’elle paraissait ? Pouvait-il, même l’ayant avertie qu’il était le plus grand scélérat, trahir un dépôt à lui confié par cette femme ?

Là-dessus la question ne se posait même pas en lui ; il ne la livrerait jamais, tant qu’il manquerait de la conviction irréfutable qu’elle était une espionne allemande.

Alors donc comment cacher ce papier ?

S’agenouillant, Lanyard tira de dessous le lit sa valise à soufflets, et y prit une boîte de fer-blanc laqué renfermant un nécessaire médical de tranchée, achat d’un après-midi de désœuvrement à Londres. Tirant de sa case une petite boîte revêtue de cuir, il replaça le nécessaire, referma la valise et la repoussa sous le lit.

Puis, se tenant au-dessus de la cuvette de toilette, il ouvrit la boîte revêtue de cuir. Ses compartiments garnis de velours contenaient une seringue hypodermique et son aiguille, et un tube de verre de vingt-quatre comprimés de morphine.

Ôtant le bouchon de liège, il fit tomber tous les comprimés, en remit trois puis glissa le rouleau de papier dans le tube ; il y entrait exactement, caché par l’étiquette du fabricant de produits chimiques, et laissait place pour six autres comprimés. Lanyard en glissa quatre au-dessus du rouleau, humectant légèrement l’intérieur pour le faire adhérer, reboucha le tube, et le remit dans son compartiment.

Puis il fit dissoudre trois comprimés de morphine dans un peu d’eau au fond du verre à dents, remplit la seringue de cette forte solution, ajusta l’aiguille, fit gicler la plus grande partie du contenu dans le tuyau de vidange, et envoya par le même chemin les trois comprimés restants.

Pour finir il remit aiguille et seringue dans la boîte, laissa sans le rincer le verre qui avait contenu la solution, et posa la boîte ouverte sur la tablette au-dessus de la cuvette.

On frappa discrètement à la porte.

— Qui est là ?

— Votre steward, monsieur. Le capitaine Osborne vous salue et vous prie d’aller le trouver dans sa cabine aussitôt que vous le pourrez, monsieur.

— Vous pouvez lui dire que je vais venir tout de suite.

— Très bien, monsieur.

Une convocation à laquelle il fallait s’attendre comme suite au rapport du médecin après sa visite au lieutenant Thackeray ; quand même Lanyard ne l’attendait pas si tôt.

Et il se demanda si cette convocation n’était pas une ruse de l’ennemi pour l’attirer hors de la sécurité relative de sa cabine ?

Ce fut la main dans la poche de son veston, serrant la crosse du pistolet de Thackeray, qu’il sortit de la chambre.

Cependant la coursive était déserte, à part le steward qui, à sa vue, tourna les talons et le conduisit au pont des canots.

En contournant le pied de l’escalier, Lanyard réussit à jeter un rapide coup d’œil dans la cabine de bâbord. La porte de la cabine 30 était mise au crochet ; il y avait de la lumière. Devant veillait une sentinelle, un marin avec un coutelas : il était bien temps de prendre des précautions !

Sur les talons de son guide il arriva au rouf où logeaient les officiers, sous la passerelle. Le steward frappa discrètement à une porte. Une grosse voix qui grondait à l’intérieur se tut un instant, et lança un brutal : « Entrez ! » Le steward tourna le bouton, annonça : « M. Duchemin » et s’effaça. Lanyard entra dans une chambre bien éclairée, simplement mais confortablement meublée, qui était le bureau du capitaine : la chambre à coucher était à côté : on apercevait par une porte entr’ouverte le chevet d’un lit avec un oreiller en désordre.

Quatre personnes étaient là : Lanyard soupçonna qu’une cinquième était peut-être dans la pièce voisine, à épier : mesure opportune si Thackeray avait à bord un associé dont il fallait dissimuler l’identité.

La porte se referma sans bruit derrière lui tandis qu’arrêté à saluer poliment, il remarquait sur les quatre figures tournées vers lui une singulière diversité d’expressions.

Miss Brooke était la plus proche de lui, à côté d’une chaise d’où elle venait apparemment de se lever, sa jolie figure jeune un peu pâle et défaite, une expression d’effroi dans ses yeux ingénus.

Plus loin, le capitaine était assis le dos tourné à un bureau : un homme vigoureux et largement charpenté, de tempérament colérique, et à présent de très mauvaise humeur, qui souffrait visiblement d’être en vêtements de nuit sous son costume d’uniforme. Fixant sur Lanyard le regard pénétrant de ses petits yeux d’un bleu d’acier, il tambourinait de ses gros doigts sur le bras de son fauteuil.

D’un côté, debout, était le second lieutenant, M. Sherry, un homme assez jeune, de mine agréable, qui offrait alors l’expression, rare chez un Britannique, du sentiment du devoir aux prises avec un grand embarras.

Enfin la personne efflanquée de Crane, l’air détaché comme toujours, occupait le bout du sofa. Il leva les yeux, adressa à Lanyard un petit signe aimable puis se remit à contempler vaguement son cigare à demi-fumé que l’étiquette l’obligeait à délaisser en présence d’une dame.

— C’est ce monsieur ? demanda de sa grosse voix le capitaine Osborne à la jeune femme. Et recevant un murmure affirmatif, il reprit :

— Bonjour, monsieur Duchemin… Merci, miss Brooke ; nous ne vous retiendrons pas plus longtemps levée cette nuit.

Il se leva, s’inclina avec raideur tandis que M. Sherry ouvrait la porte à la jeune fille ; et quand elle fut sortie se laissa retomber dans le fauteuil.

— Asseyez-vous, monsieur. Vous savez sans doute ce que nous vous voulons ?

— Ce n’est pas difficile à deviner, concéda Lanyard. Voilà une fâcheuse histoire, monsieur.

— Fâcheuse, répéta le capitaine sur un ton de brutal sarcasme. C’est un qualificatif indulgent pour un assassinat.

Même s’il ne lui eût pas été jeté ainsi, le mot était déconcertant. L’aventurier reprit avec stupeur :

— Vous ne voulez pas dire que le lieutenant Thackeray…

— Pas encore, bien que le docteur ait des craintes sérieuses… Mais, monsieur Duchemin (et le regard d’acier du capitaine fouillait dans les yeux de Lanyard), le lieutenant Thackeray n’a pas été le seul passager victime de l’infâme attentat de cette nuit. L’autre est mort sur le coup.

— Au nom de Dieu, monsieur… qui ?

— Bartholomew.

— M. Bartholomew ? (Le souvenir de ce petit homme tout rond et jovial, un Britannique, traversa l’écran de la mémoire.) Lanyard murmura :

— Incroyable !

— Assassiné, continua le capitaine, dans la cabine 28. Le lieutenant Thackeray et lui étaient amis, ils logeaient ensemble. Il paraît que M. Bartholomew entendit un bruit insolite au 30 et se leva pour aller voir. Il fut frappé par derrière en arrivant à la porte de communication. L’assassin était entré par la cabine 26.

M. Sherry ajouta d’une voix terrifiée :

— Un coup effroyable… la boîte crânienne a éclaté comme une coquille d’œuf.

Il y eut un silence. Crane rallumait son cigare. Le capitaine regardait Lanyard d’un air glacé. M. Sherry semblait, si possible, encore plus mal à l’aise que précédemment. Lanyard, sidéré, songeait.

L’œuvre d’Ekstrom, assurément ? C’était là sa manière, la manière qu’il imposait à ses séides. Ekstrom, qui tuait toujours, obsédé par l’idée fallacieuse que les morts ne parlent pas…

Et Bartholomew avait été, ainsi que Thackeray, un agent du Service secret britannique !

— Miss Brooke nous a donné sa version de l’agression sur le lieutenant Thackeray, reprit le capitaine. Veuillez nous donner la vôtre.

Succinctement Lanyard conta ce qui s’était passé entre l’instant où un pressentiment de malheur l’avait tiré de sa cabine et celui où il y était rentré. Mais il eut soin de ne faire aucune allusion au rouleau de papier.

Le capitaine se carra, face à Lanyard, d’un air agressif.

— Comment se fait-il que vous étiez levé et habillé à cette heure tardive, si prêt à obéir à… hum !… ce pressentiment ?

— Je ne dormais pas bien, monsieur. C’était mon intention d’aller sur le pont et de me promener pour vaincre l’insomnie.

Avec un ricanement, le capitaine Osborne riposta :

— Pourquoi avez-vous laissé miss Brooke seule avant qu’elle allât chercher le médecin ?

— À la requête de mademoiselle, naturellement.

— Vous aviez été fameusement galant jusqu’alors. Je suppose que vous n’avez pas songé que cette jeune fille pouvait encore avoir besoin de protection ?

Lanyard haussa les épaules.

— Je n’ai pas songé à refuser sa requête, monsieur.

— N’avez-vous pas trouvé étrange qu’elle souhaitât rester seule avec le lieutenant Thackeray ?

— Cela ne me regardait pas, monsieur. C’était son désir.

— Excusez-moi, capitaine, fit Crane en se levant. J’aimerais poser une question à M. Lanyard.

Mais Lanyard s’y attendait, et il marqua le coup avec un sourire et un salut esquissé.

— Monsieur Crane…

— Service Secret des États-Unis, déclara Crane en clignant de l’œil. Velasco vous a repéré… il vous avait vu jadis à Paris… et il m’a tuyauté.

— Je le pensais bien. Et ces messieurs ?

Lanyard désignait le capitaine et le second lieutenant.

— Je les ai avisés… il le fallait, quand ceci est arrivé.

— Naturellement, monsieur. Continuez…

— Je voulais seulement vous demander si vous n’avez rien remarqué qui pût vous faire croire à une entente entre miss Brooke et le lieutenant ?

— Pourquoi voulez-vous ?

— Je ne m’inquiète pas du pourquoi. Ce que je veux savoir c’est si vous l’avez remarqué ?

— Non, monsieur, mentit sans broncher Lanyard.

— Voyons… La petite dame ne vous semblait pas plus affectée qu’elle n’aurait dû l’être si le lieutenant eût été un étranger pour elle ?

— Comment savoir… quand on n’a jamais vu mademoiselle affectée au sujet d’un autre ?

Crane y renonça, et se remit à contempler son cigare.

— Maintenant venons-en à la question, monsieur Lanyard, ou quel que soit votre nom.

— J’ai trouvé Duchemin fort commode, monsieur le capitaine.

— Soit, ricana le capitaine Osborne. (Il hésita, congestionné par l’effort de penser.) Tenez, monsieur Duchemin… puisque vous préférez ce nom-là… je n’irai pas par quatre chemins avec vous. Je suis un homme tout rond, et je parle franc. On me dit que vous vous êtes réformé. Je n’en sais rien. C’est ma conviction qu’une fois voleur, on le reste. Je puis avoir tort.

— Que vous ayez raison ou tort, monsieur, vous pourriez être moins offensant.

Le capitaine s’apoplectisa davantage. Ses petits yeux pétillèrent de rancune. Et son humeur ne fut pas adoucie par l’impudence de Lanyard qui répondit à son regard par un regard calme et hautain.

Il eut un vague geste d’impatience.

— La question, reprit-il, c’est que ce crime fut accompagné de vol.

— Dois-je comprendre que j’en suis accusé ?

— Personne n’est accusé, coupa bien vite Crane.

— Vous n’avez pas trouvé d’indices ?

— Aucun indice.

— Ce que je veux vous dire, monsieur Duchemin, c’est ceci : il faut que l’objet volé soit recouvré avant que ce bateau n’accoste aux quais de New-York. Dans le cas contraire je perdrais mon commandement… Pis même, à ce que j’apprends ; ce serait une calamité désastreuse pour la cause des Alliés. Et vous êtes un Français, monsieur… Duchemin.

— Et un voleur. Monsieur le capitaine ne doit pas oublier sa conviction intime.

— Quant à cela, on ne peut toujours être difficile au sujet des instruments que l’on emploie. Je crois que le vieux dicton : Faites prendre un voleur par un voleur, a toujours du bon.

— Dois-je comprendre, insinua aimablement Lanyard, que vous allez me faire l’honneur d’utiliser mes talents bien connus en chargeant un voleur d’attraper le voleur de cette nuit ?

— Précisément. Vous en savez plus sur l’affaire qu’aucun de nous ici. Vous étiez aux prises avec l’assassin… et vous l’avez laissé échapper.

— À mon profond regret. Mais je vous ai dit comment c’est arrivé.

— Cela me semble un peu bizarre que vous n’ayez pas fait de réel effort pour voir à quoi ressemblait ce bandit.

— Il faisait noir dans la coursive, monsieur.

Le capitaine émit un son inarticulé, qui voulait signifier une ironique incrédulité. La sonnerie du téléphone empêcha tout commentaire plus précis. Il fit volter son fauteuil, plaqua le récepteur à son oreille, lança un « Eh bien ? » d’impatience, et écouta avec une évidente exaspération.

Lanyard plissa les paupières. Ce coup de téléphone venait apparemment à son heure ; le capitaine recevait sans doute le rapport de quelqu’un envoyé fouiller la cabine 29, en l’absence de Lanyard. Tout en faisant cette supposition, il jeta un coup d’œil à Crane, et vit que ce gentleman l’examinait avec une lueur ironique qu’il s’empressa d’éteindre quand le capitaine prononça laconiquement : « Très bien, monsieur Warde » et tourna le dos au téléphone, l’air plus que jamais agressif.

— Monsieur Lanyard, reprit-il… c’est-à-dire monsieur Duchemin… on a volé un papier précieux, un document de valeur inestimable. Je ne sais qui le portait, le lieutenant Thackeray ou miss Brooke. Mais je sais qu’un papier de ce genre était en leur possession. Et, à ma connaissance, nous trois étions seuls à bord à le savoir. Et ce papier a disparu. Maintenant, monsieur, il se peut que vous soyez mêlé à cette affaire plus que vous ne l’avez admis. Si oui, je vous conseillerais d’avouer.

— Monsieur le capitaine me suppose complice de ce crime infâme !

Osborne secoua la tête avec résolution.

— Je ne suppose rien : si vous savez quelque chose que vous ne nous avez pas dit, je vous conseille de le révéler.

— Je n’ai rien à vous dire, monsieur, si ce n’est que je vous trouve, vous, votre ton et votre choix de mots, d’une insolence intolérable.

— Alors vous ne savez rien…

— Monsieur ! s’écria violemment Lanyard.

— Très bien, persista le capitaine. J’en crois vos paroles… et vous donne jusqu’à l’heure où nous prendrons notre pilote le loisir de trouver le vrai criminel et de lui faire restituer ce papier.

— Et si j’échoue ?

— Personne à bord ne quittera l’Assyrian tant que l’on n’ait trouvé l’assassin et le voleur ; s’ils ne sont pas un seul et même individu.

— Mais c’est là une menace générale ; tandis que monsieur me fait l’honneur de voir en ceci une affaire personnelle. Quel châtiment particulier me réservez-vous, si je ne réussis pas à remplir cette tâche qui déjoue votre… habileté ?

— J’informerai les autorités du port de New-York, leur dirai qui vous êtes, et vous ferai interdire l’entrée du pays.

— Sachez bien, Lanyard, interrompit Crane, que si l’on vous traite ainsi, ce n’est pas sur mon conseil.

— Merci, monsieur, répliqua l’aventurier d’un ton glacé, sans détourner son attention du capitaine. Est-ce tout, monsieur Osborne ?

— C’est tout ce que j’ai à vous dire pour à présent, monsieur. Bonne nuit.

— Mais moi j’ai quelque chose de plus à vous dire, monsieur le capitaine. Primo, je désire vous remettre l’objet qu’il vous plaira sans doute de considérer comme volé. (Lanyard déposa le pistolet automatique sur le bureau.) Celui du lieutenant Thackeray, expliqua-t-il ; sur le conseil de miss Brooke, je l’ai emprunté comme sauf-conduit, en cas d’une autre rencontre avec ce fou homicide.

— Elle nous en a parlé, dit pesamment Osborne, en tripotant l’arme. Est-ce tout, monsieur ?

— Encore ceci, monsieur le capitaine : je ferai de mon mieux pour découvrir l’auteur de ces crimes. Si j’y réussis, soyez sûr que je le dénoncerai. Si je réussis seulement à m’emparer de ce précieux papier dont vous parlez, soyez également sûr que vous ne le verrez jamais ; car il ne sortira de mes mains que pour passer dans celles que je considère comme entièrement dignes de confiance.

— Que diable ! (Et le capitaine bondit de son fauteuil, tremblant de fureur.) Vous osez m’accuser de déloyauté !…

— C’est vous qui le dites. (Et Lanyard enfonça son chapeau sur l’oreille d’un air de parfaite insolence.) Non, reprit-il, non ; je ne voudrais pas vous accuser de trahison intentionnelle, monsieur ; car ce serait vous supposer de l’intelligence.

Il ouvrit la porte, adressa un signe aimable à Crane et au second lieutenant.

— Bonne nuit, messieurs, fit-il d’un ton suave. Oh ! et à vous aussi, capitaine Osborne… bonne nuit, bien entendu.

VII

DANS LA CABINE 29

En dépit de sa propre colère, qui était loin d’être simulée ou insignifiante, Lanyard fut forcé de faire halte, à quelques pas du rouf, et de rire tout bas des éclats de voix tonitruants qui résonnaient dans la pièce qu’il venait de quitter, et où le capitaine s’efforçait d’exprimer les émotions que soulevait en son sein le toupet de ce damné gibier de potence.

Mais soudain, se rappelant le lugubre motif de toute cette braillerie grotesque, Lanyard perdit sa gaieté. Sous ses pieds même, presque, un homme gisait mort, un autre était peut-être mourant, tandis que la brute qui avait commis ce forfait demeurait en liberté.

Lanyard s’était à peine ressaisi, quand de la noire ouverture de la porte de pont béante à son côté, un homme sortit brusquement mais sans bruit, aperçut Lanyard arrêté là, lui adressa un regard étonné et un signe de tête contraint, et se dirigea vers le logement du capitaine : c’était M. Warde, le second.

Lanyard se remit en marche et descendit. Dans la coursive bâbord le marin gardait toujours la porte ; mais celle-ci était à présent large ouverte, et sur son seuil Cecilia Brooke causait à mi-voix avec le docteur. Dès que Lanyard les aperçut, ce dernier salua et s’éloigna vers l’arrière tandis que la jeune fille se retirait et remettait la porte au crochet.

Lanyard tourna dans le corridor menant à sa propre cabine. Une fois entré, il appuya de l’épaule contre la porte, pour la refermer, tout en tâtonnant après l’interrupteur. La circonstance que l’électricité ne brûlait plus comme il l’avait laissée, ne lui parut pas insolite, car il était persuadé que sur l’ordre du capitaine, M. Warde avait profité de son absence pour fouiller dans ses effets.

Mais en tournant l’interrupteur il ne produisit qu’un déclic, et la pièce resta obscure.

Lanyard poussa une imprécation.

Avant d’avoir pu faire un mouvement il se roidit en une complète immobilité : froid et dur le canon d’un pistolet s’appuyait sur son crâne, juste derrière l’oreille.

En même temps, une voix suavement modulée lui conseillait dans le plus pur allemand :

— Tenez-vous bien tranquille, herr Lanyard, et levez les mains… comme ça ! De plus, tâchez de ne pas émettre un son jusqu’à ce que je vous le permette… Karl, le mouchoir !

Lanyard resta immobile, les mains bien levées, tandis qu’un épais bandeau de soie s’appliquait sur ses yeux et se nouait solidement derrière sa tête.

— Maintenant vos pattes, herr Loup Solitaire… joignez-les derrière votre dos, en ayant soin de ne pas tenter d’aller à une poche.

Docilement Lanyard se laissa prendre les poignets dans un second foulard de soie. Mais il eut soin de serrer les poings et de gonfler les muscles de ses poignets.

— Solidement, Karl.

Les liens furent serrés à faire mal. Cependant ses geôliers n’eurent pas l’idée d’obliger leur prisonnier à ouvrir les mains et relâcher les poignets. Lanyard vit dans cet oubli une lueur d’espérance : l’ennemi était d’une bêtise normale.

— Maintenant, rallume.

Après une courte attente, durant laquelle il entendit qu’on replaçait les ampoules dans leurs douilles, l’interrupteur cliqueta de nouveau.

— Allons, chien de porc ! (Le pistolet lui cogna le crâne de façon significative.) Si tu tiens à la vie, parle. Et parle vite. Où est ce document ?

— Un document ? fit Lanyard d’un ton étonné.

— Si tu n’as pas envie d’aller faire un tour dans l’au-delà, dis-nous sans retard où nous le trouverons.

— Ma parole, je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Tu mens ! grinça l’Allemand. Volte-face !

Quelqu’un l’empoigna brutalement aux épaules et le retourna vers la lumière ; le canon du pistolet se déplaça et s’appuya sur son abdomen.

— Fouille-le, Karl.

Des mains invisibles explorèrent ses poches à fond. Quand elles eurent fini, l’homme qui répondait au nom de Karl prit la parole pour la première fois après un grognement de déception :

— Rien… il n’a rien sur lui.

— Regarde mieux. Le crois-tu assez idiot pour mettre l’objet là où tu le trouverais du premier coup ? Imbécile !

Pour cette deuxième recherche Lanyard fut dépouillé de ses vêtements et l’ennemi s’assura qu’il ne portait sur sa peau rien de plus compromettant qu’une ceinture porte-monnaie, qu’on lui enleva.

— Ses chaussures… vois ses chaussures ! reprit le premier interlocuteur. Assis, Lanyard !

Une poussée violente envoya rouler l’aventurier sur le sofa. Il s’y assit et Karl à genoux le délaça et lui relira souliers et chaussettes.

— Rien, capitaine, annonça-t-il.

— Damnation !… continue à fouiller son bagage.

Et tandis que Karl obéissait à son chef, celui-ci reprit d’un ton méprisant :

— Comment avez-vous renoncé à votre habitude d’être armé, herr Loup Solitaire ? Cela ne vous ressemble pas. Est-ce l’abus des drogues qui vous rend moins prudent ? Mais peu importe. Nous avons à causer d’autre chose de plus sérieux. Il vous faudra répondre vite, et à voix basse, sans quoi… Vous comprenez ?

— Parfaitement, répliqua Lanyard, tout en agissant subrepticement sur les liens de ses poignets.

— Veuillez parler allemand. Nous avons les oreilles fatiguées de tout cet ignoble anglais. Et parlez moins haut. Ne nous mettez pas dans la regrettable nécessité de vous revolveriser.

— Pourquoi regrettable ? Vous n’avez pas hésité à décerveler les deux autres.

— Pas la même chose. Vous n’êtes pas comme ces porcs d’Anglais. Vous êtes un Français, et l’Allemagne n’a pas de haine pour la France, mais rien que de la pitié à la voir s’opposer si follement à sa destinée manifeste. En réalité, vous n’êtes même pas un Français, mais un grand voleur ; et les criminels n’ont pas de patriotisme, ni de fidélité à aucun état que le leur propre, l’état de turpitude morale.

L’homme s’interrompit pour souligner sa plaisanterie d’un gros rire. Lanyard, serrant les dents pour se maîtriser, continuait à tirailler les plis de la soie tout en concentrant ses efforts pour fixer dans sa mémoire la voix qu’il n’arrivait pas à identifier.

— Avec tout cela, vous n’êtes pas sage d’exercer ma patience. Je vous donne cinq minutes montre en main pour vous décider à me livrer ce document.

— Combien de fois faudra-t-il vous répéter, interrompit Lanyard, que toute cette histoire de document c’est du grec pour moi ?

— Alors vous avez cinq minutes pour rassembler vos souvenirs classiques. J’aurai ce document, ou… dans quatre minutes… je tire.

Lanyard ne répliqua pas. Mais il sentait que ses patients efforts sur le mouchoir entourant ses poignets commençaient à être récompensés.

— De plus, herr Lanyard, outre que vous vous sauverez la vie, vous vous rendrez service en avouant… Je suis autorisé à vous offrir un emploi dans notre organisation.

Lanyard étouffa brusquement de rage, de douleur et de haine, toutes également impuissantes. Mais il réussit à ne pas broncher, comme le démontrèrent les paroles suivantes de son geôlier :

— Vous êtes surpris, hein ? Vous y réfléchissez ? Prenez votre temps… il vous reste encore trois minutes. Ou bien vous boudez, parce que notre habileté vous a découvert ? Soyez raisonnable, mon brave. Songez-y : vous ne pouvez pas rester insensible à l’honneur que vous fait mon offre, non plus qu’à la récompense.

— Vous commencez à m’intéresser, dit froidement Lanyard. (Il arriverait bien à tuer cette brute avec ses poings nus ! Il lui fallait gagner du temps.)… Quelle récompense ?

— Une place dans le Service secret prussien, sa protection, la liberté d’exercer votre métier en Amérique, jusqu’à ce que ce pays devienne une province allemande sous les lois de l’Allemagne.

— Mais se peut-il que vous offriez ceci à un Français ?

— Détrompez-vous. Dès aujourd’hui les hommes de tous les pays reconnaissant que l’étoile de l’Allemagne est à son ascendant, que tous les pays seront bientôt allemands, se hâtent de faire leur paix par avance en rendant service à l’Allemagne.

— C’est bien possible, après tout, concéda Lanyard pensif.

— Réfléchissez bien, mon ami… Et alors, Karl ?

— Rien… absolument rien, répliqua mornement l’autre voix.

— Deux minutes, herr Lanyard.

Soudain la figure de Lanyard se convulsa violemment d’une grimace d’effroi. Il courba les épaules en avant, luttant ouvertement avec ses liens.

— Mais, bon Dieu ! protesta-t-il d’une voix terrifiée, il n’est pas possible que vous soyez si déraisonnable. Je vous répète que je n’ai pas votre maudit document !

Une boucle du mouchoir glissa sur une de ses mains.

— Restez tranquille ! Cessez de vous débattre ! Et pas si haut, mon ami ! (Et comme Lanyard, pâle et épuisé, se rasseyait en tremblant… et qu’une deuxième boucle du mouchoir quittait l’autre main, la voix péremptoire se fit railleuse.) Vous commencez donc à comprendre que nous parlons sérieusement, hein ? Une minute et trente secondes.

— Ayez pitié ! geignit désespérément l’aventurier, qui simula d’avoir les lèvres desséchées de crainte. (Il avait les deux mains libres, mais il restait aveuglé et une arme mortelle le tenait en joue.) Je ferai tout ce que vous voudrez. Mais je ne puis vous donner ce que je n’ai pas.

— Taisez-vous ! Ici, Karl.

Les deux espions échangèrent des murmures inintelligibles. Lanyard se tordait apparemment d’effroi. Il cherchait une inspiration. Que faire sans armes ?

— Vous pouvez remercier Karl. Il avance que peut-être vous ne savez rien du document.

— Ne croyez-vous pas que si je le savais je vous l’aurais déjà dit ?

— Alors il vous reste une minute… non, quarante secondes… pour prêter serment au Service Secret prussien.

— Vous voulez que je jure…

— Certainement.

— Alors, écoutez bien, dit Lanyard avec gravité : je jure que vous êtes une maudite canaille !

Et, d’un seul mouvement, il arracha le bandeau de ses yeux et se précipita tête baissée sur l’homme qui se tenait devant lui.

Un coup de pistolet claqua à quelques centimètres de son oreille. Puis sa tête cogna en plein dans le ventre de l’homme, et tous deux roulèrent sur le parquet, Lanyard luttant comme un frénétique.

Le pur hasard avait guidé ses doigts vers le poing droit de son adversaire, autour duquel ils se refermèrent comme les mâchoires d’un étau. En même temps il tordit l’autre bras de l’homme par-dessus sa tête.

S’attendant tout d’abord à recevoir une balle du pistolet de l’autre espion, il trouva le temps de se demander pourquoi celui-ci tardait si longtemps, et, dans la furie de la lutte, il aperçut du coin de l’œil un homme de haute taille, masqué, debout contre la cloison avant, pistolet au poing, dans une pose de singulière indécision.

Puis les efforts de son adversaire immédiat le mirent dans une position où il ne pouvait plus voir l’autre.

Soudain la cabine s’emplit du tonnerre d’un automatique déchargeant coup sur coup ses sept cartouches.

Lanyard crut sentir un fer rouge lui traverser l’épaule. Sous lui, l’homme se débattit convulsivement, avec une telle force qu’il le rejeta en bloc, puis s’affaissa entièrement et resta inerte, emprisonnant sous lui un des bras de Lanyard.

Son masque défait, le visage du baron van Haarden se révéla, les traits contorsionnés, les yeux saillants, masque figé de haine et de terreur.

Son bras dégagé, l’aventurier s’écarta du cadavre assez vite pour voir le sabord ouvert bouché par le corps de l’autre espion.

Se ressaisissant, il attrapa le pistolet tombé de la main inerte du mort et visa le sabord.

Mais déjà la place était vide.

Il se releva et fit halte un instant ; son regard se dirigea vers la tablette, au-dessus de la cuvette.

Le nécessaire hypodermique était là, moins le tube.

Dans la coursive, une rumeur de pas précipités et d’appels. Des coups violents retentirent à la porte de la cabine 29. La voix nasillarde de Crane enjoignait à Lanyard d’ouvrir.

VIII

AU LARGE DE NANTUCKET

Lanyard n’accorda aucune attention aux auteurs de ce fracas. Libre à eux de cogner et de crier ; il avait de la besogne plus urgente, et il savait trop bien ce qui l’attendait s’il eût fait la sottise de leur ouvrir. Leurs personnes bloqueraient le passage ; on le retiendrait ; on lui poserait des questions innombrables, et il lui serait impossible de leur faire comprendre que pendant ce temps-là un meurtrier, espion et voleur était en train de s’échapper.

Non ; si, par une heureuse chance, par un trait d’intelligence ou d’audace, ce dernier devait être arrêté, il fallait que ce fût d’ici quelques minutes, et, pour cela, une poursuite immédiate s’imposait.

D’ailleurs, l’aventurier ne perdit pas de temps à rechercher la meilleure méthode. Tout s’était passé en beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et l’ouverture carrée du hublot-fenêtre était à peine vacante que Lanyard se leva d’un bond ; le fugitif recouvrait à peine son équilibre sur le pont, à l’extérieur, que Lanyard sautait après lui : les premiers coups s’abattant sur les panneaux de la porte résonnaient encore quand il projeta son buste hors du sabord et se mit à vider son pistolet sur une ombre qui fuyait vers l’arrière, sur cette étroite bande de plancher entre la rambarde et le mur.

Mais au troisième coup, le revolver s’enraya.

Exaspéré, l’aventurier rejeta l’arme au loin, se débarrassa vivement de sa veste et de son gilet déboutonnés, resserra sa ceinture et passa par le sabord.

En retombant sur le pont, il se tourna à temps pour voir l’ombre du fuyard dépasser l’angle du rouf.

Lanyard arrivait à la rambarde arrière du pont-promenade, lorsqu’un homme, debout sur le pont des canots, du haut de l’escalier le salua d’un coup de pistolet. Il se recula à l’abri et imagina aussitôt une ruse pour faire face à cette circonstance imprévue.

Au-dessus de lui, au bord du pont, un canot de sauvetage était suspendu à ses palans, prêt à être mis à la mer, et la brèche de la rambarde qu’il occupait normalement n’était défendue que par un bout de filin. Et dans l’ombre du canot, l’obscurité dense faisait un excellent abri.

Grimpant sur la rambarde, Lanyard s’agrippa au bord du pont supérieur et, d’un rétablissement, y prit pied à l’insu de son ennemi caché à la passerelle par le rouf arrière et prêt à tirer sur Lanyard s’il renouvelait sa poursuite par le même chemin.

En même temps, Karl s’occupait à une manipulation mystérieuse qui semblait fort gênée par la nécessité de tenir son pistolet tout prêt et de diviser son attention.

Il avait le bas de la figure masqué par ce que Lanyard crut être un foulard de soie noire.

Lanyard l’entendit jurer en allemand.

Puis un petit pétillement d’étincelles sortit d’un briquet que manœuvrait l’espion. Comme Lanyard se relevait après avoir passé sous le filin, des étincelles plus grosses jaillirent du bout d’une fusée.

L’homme se pencha par-dessus la rambarde et jeta sur le pont principal un petit objet noir auquel était attachée la fusée crépitante.

En frappant à mi-chemin entre la superstructure et la poupe, cet objet éclata en une vive flamme dont le bleu électrique devait être visible de tous les points de l’horizon.

Un tollé de protestations furieuses accueillit la lumière, et, durant le bref intervalle qui suivit, Lanyard distingua sur le pont arrière, au-dessous, des pistolets et des fusils qui les tenaient en joue, lui et son adversaire.

Avant que l’Allemand eût pu se retourner, Lanyard, courant presque sans bruit à pieds nus, avait franchi la moitié de la distance. Mais alors le pistolet lui cracha au visage deux balles dont il sentit le vent.

Puis l’arme de l’espion s’enraya à son tour. Mi-aveuglé, Lanyard saisit l’homme à bras-le-corps dans l’intention de le jeter à l’eau.

La bête humaine qu’il étreignait avait des muscles d’acier et la rage d’un fauve pris au piège. Tout ce que put faire Lanyard, ce fut d’entraver sa résistance, et il voyait venir le moment où il lui faudrait passer de l’offensive à la défensive.

Cette première phase du combat durait encore lorsque la porte de derrière du fumoir s’ouvrit et un homme en sortit, s’arrêta, comprit la situation d’un coup d’œil et empoigna Lanyard par derrière avec une force herculéenne.

L’aventurier se sentit soulevé du sol, aussi impuissant qu’un marmot qui se débat dans les bras de sa nourrice.

Libéré, l’autre espion recula et envoya son poing férocement sur la mâchoire de Lanyard. Celui-ci crut avoir quelque chose de brisé dans le cerveau ; sa tête retomba mollement sur son épaule. L’homme qui l’avait frappé, dit tranquillement : « Lâche cet idiot, Ed », et, tandis que Lanyard reculait en titubant, continua de le cogner à coups répétés.

Vertigineux, Lanyard n’eut un moment qu’à demi conscience de cette grêle de coups qui le repoussaient en travers du navire vers un sort noir et terrible ; un grand vide de ténèbres. Il se sentait indiciblement las, affaibli par une sensation de nausée. Ses genoux fléchirent sous lui et un coup suprême le fit tomber en arrière dans le vide, dans un gouffre béant de nuit…

Tandis qu’il filait sous la corde protectrice et dans l’espace, entre le bord du pont et la quille du canot de sauvetage, l’espion tourna vivement les talons et courut à la porte du fumoir. Son associé en franchissait déjà le seuil. Il le suivit et referma la porte.

Le capitaine en second, dégringolant de la passerelle, fit le tour du rouf et s’arrêta avec un grognement de surprise en voyant le pont entièrement désert.

Le choc de l’immersion glacée ranima Lanyard.

Il se sentit d’abord plonger la tête la première en des profondeurs démesurées. La seule habitude du nageur exercé lui fit retenir son souffle.

Puis vint un arrêt ; il cessa de descendre ; pour un temps indéterminé, il parut flotter sans mouvement suspendu dans un froid horrible. Un vaste ronflement lui emplissait la tête, qu’il sentait gonflée et énorme, sur le point d’éclater.

À l’improviste, refoulé des profondeurs, il jaillit à la surface et retomba dans l’écume lactée du sillage de l’Assyrian.

Instinctivement, il se maintenait à la surface en nageant à petits coups.

Le froid était mordant, mais Lanyard avait alors la pensée nette et il pouvait se représenter ce qui lui était arrivé.

Déjà l’Assyrian, visible à la clarté de cette lumière bleuâtre surgie de son pont arrière, fonçant toujours de l’avant, l’avait laissé bien loin en arrière, et le bateau se rapetissait de plus en plus.

Momentanément, une douleur brûlante dans son épaule gauche chassa de l’esprit de Lanyard toute autre considération. L’eau salée commençait à piquer la blessure à vif et superficielle causée par la balle de l’assassin… là-bas, dans la cabine… il y avait si longtemps…

Puis le froid le mordit jusqu’aux moelles et il s’efforça virilement de nager, à larges brasses lentes, qui perdaient peu à peu de leur énergie.

Pourquoi il prenait cette peine, il l’ignorait : pour vivre le plus longtemps possible, sans doute. Mais il voyait bien qu’il ne pourrait échapper. Insoucieux de lui ou ignorant de son sort, l’Assyrian continuait, le laissant toujours plus en arrière dans cette vide étendue. Même à présent, si le bateau s’arrêtait pour mettre un canot à la mer, il serait trop tard.

Par une occulte impulsion, il cessa de nager, se mit sur le dos, fit la planche, épave abandonnée au bercement des flots qui l’apaisait comme un doux opium. Le froid ne le gênait plus, mais lui paraissait quelque chose d’étrangement indolore. Imperturbablement, il voyait venir la mort, sans crainte, sans désir. Ce qui devait arriver arriverait…

Le visage de la mort était aimable.

Ce vaste champ d’étoiles, s’élevant et s’abaissant d’un mouvement rythmique, finirait par plonger vivement jusqu’à la mer elle-même et, en remontant, enlèverait son âme vers quelque asile ignoré…

Déjà les profondeurs lui révélaient leurs mystères. À côté de lui, un grand monstre livide passa d’un train furieux, avec un sifflement sinistre, comme une Némésis spectrale lancée à la poursuite de l’Assyrian qui n’était plus qu’une ombre lointaine. Illusion ou réalité, que ce phénomène ? Cela lui était complètement indifférent.

À quoi bon vivre, quand on pouvait mourir et, en mourant, trouver le repos sans fin ?

Comme un coup de foudre, un mot déchira les rets de morne résignation : Ekstrom !

Galvanisé par le flot de haine que suscitaient en lui les syllabes de ce nom, Lanyard se remit à nager, flagellant l’eau à coups frénétiques.

C’était là une raison majeure de ne pas vouloir, de ne pas pouvoir mourir !

Sur la mer roula une sourde et brutale détonation. Le nageur, soulevé sur la crête d’une grande lame, vit une vaste nappe de feu qui montait de l’Assyrian vers le ciel.

La vision disparut aussitôt. Il crut entendre une vague et folle rumeur de panique, s’imagina des scènes d’horreur indescriptible tandis que ce grand bâtiment sombrait quasi instantanément, comme si une main géante l’eût tiré par en bas.

Que s’était-il passé ? Les complices du défunt baron van Haarden avaient-ils disposé une machine infernale à bord du navire ? Mais pourquoi ? Ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient, ce maudit document, cette page arrachée au livre du Jugement. Alors, pourquoi ?…

Et dans quel but avaient-ils fait exploser cette bombe lumineuse sur le pont arrière ?

Pour faire de l’Assyrian une cible dans la nuit, évidemment. Une cible pour qui ?

Tout à coup, la raison fut abolie de la conscience de Lanyard. Une onde de pur effroi l’envahit corps et âme. Il se mit à lutter comme un dément pour fuir loin de cette chose hideuse qui s’élevait des abîmes de l’océan afin de l’entraîner dans les profondeurs.

Il entendit une voix crier faiblement et sut que c’était la sienne.

L’impossible lui arrivait, là-bas, seul et impuissant sur la face des eaux. Une forme d’horreur s’élevait de l’abîme pour l’engloutir. Il sentait distinctement, sous lui, le lent et irrésistible surgissement de la masse monstrueuse. Ses pieds touchèrent et glissèrent sur d’horribles flancs gluants.

Impossible d’échapper. La chose montait trop vite. Aussitôt après ce premier contact, il fut soulevé en l’air comme une plume dans un flot qui se divisa et retomba en cascade de chaque côté. Puis, bien élevé au-dessus du niveau de la mer, il glissa et tomba de son long sur une surface humide et visqueuse.

Il agrippa un objet résistant, une barre de métal dressée.

Incrédule, Lanyard tâta le corps du monstre qu’il avait sous lui. Ses mains rencontrèrent un rivet assemblant des plaques de métal. Levant les yeux, il vit le cône tronqué d’un kiosque avec ses tubes de périscope silhouettés sur le ciel plein d’étoiles.

La vérité lui apparut : un sous-marin était remonté au-dessous de lui. Il se trouvait couché sur son pont arrière, cramponné à un étai qui soutenait la petite passerelle élevée autour du kiosque.

Il eut un bref sanglot de reconnaissance que ce miracle lui eût été accordé, lui permettant de vivre pour retrouver Ekstrom.

Avec un heurt sonore, un panneau se rabattit. Se soulevant, Lanyard vit plusieurs hommes sortir du kiosque. Des hommes bizarrement vêtus d’informes habits de cuir luisant s’étirèrent au-dessus de lui, s’emplissant les poumons d’air. Il tenta de les appeler, mais ne put émettre qu’un râle.

Deux hommes s’avancèrent au bord de la passerelle, portant à leurs yeux des jumelles.

Un trait de désespoir transperça Lanyard quand il les entendit parler en allemand.

Sa mort, donc, n’était qu’un peu retardée.

Là-dessus, il resta en une apathie muette, à part qu’il frissonnait et claquait des dents sans pouvoir s’en empêcher.

À travers la torpeur qui l’engluait, il perçut des mots entrecoupés, des bouts de phrases :

— … sombré rapidement… tapé en plein dans les œuvres vives… cassé les reins au bateau…

— … pas tout seul avec les canots. En voilà un qui se retourne !

— … idiots-là ont sauté par-dessus bord comme un troupeau de moutons…

— Qu’est-ce que c’est que cette fusée ? Ces salauds veulent-ils donc que nous coulions leurs canots ?

— Allons-y, puisqu’ils le demandent !

L’un des officiers abaissa ses jumelles et lança des ordres brefs. Un panneau s’ouvrit en avant du kiosque et un canon à tir rapide, monté sur affût à éclipse, surgit silencieusement de son antre.

L’autre officier, en abaissant les yeux, tressaillit :

— Verdammt ! Qu’est-ce que c’est que celui-là ?

— Un cadavre ! répondit le premier. Il faut le faire monter ici pour voir.

Par son ordre, deux matelots traînèrent Lanyard sur la passerelle, où ils le soutinrent tandis que les officiers l’examinaient.

— Il est prêt à expirer, mais il vit, annonça l’homme.

— D’où diantre peut-il venir ?

— De l’Assyrian.

— Impossible qu’il ait pu nager jusqu’ici depuis que la torpille a frappé. Il a dû passer par-dessus bord auparavant…

Un cri d’alarme sortit du groupe entourant le canon, qui attendait l’ordre final de tirer sur les embarcations de l’Assyrian. Les officiers se détournèrent en hâte.

— Tonnerre d’enfer ! Ce projecteur, là-bas… Un torpilleur yank ! Sans doute celui que nous avons repéré cet après-midi.

— Son projecteur va nous trouver si nous ne nous immergeons pas. Hé, là-bas ! rentrez ce canon. Et descendez en bas, vivement !

L’un des hommes qui soutenaient Lanyard attira l’attention de l’officier et lui demanda :

— Qu’allons-nous faire de lui, mon lieutenant ?

— Laissez-le ici, et qu’il coule ou qu’il nage ! grinça l’officier. Qu’il aille au diable !

D’un suprême effort, l’aventurier enfonça ses doigts dans les bras des deux hommes.

— Attendez ! fit-il en allemand d’une voix faible. Au service de l’Empereur !

— Qu’est-ce que c’est ? fit l’officier en se retournant brusquement.

— Service secret impérial, reprit Lanyard… Division personnelle… N° 27 à la Wilhelmstrasse…

Le faisceau d’un projecteur s’abattit soudain sur le pont du sous-marin et fut salué par des blasphèmes de panique. Un officier avait déjà plongé, par le panneau du kiosque, suivi de plusieurs matelots. Restaient ceux qui soutenaient Lanyard et le second officier.

— Emmenez-le en bas, ordonna ce dernier. Il dit peut-être la vérité. Sinon…

Au loin, un canon tonna. Un obus siffla par-dessus le sous-marin et alla tomber à l’eau à moins de cent mètres sur tribord. Les hommes entraînèrent Lanyard vers le kiosque. Dans son effort pour s’aider, il perdit connaissance…

IX

SOUS LES EAUX

Quand il rouvrit les yeux, il reposait, nu entre des couvertures rudes et humides, sur une étroite couchette à plafond bas, de cinq centimètres trop courte pour lui.

Après une tentative ou deux pour se lever, il y renonça ; il avait les membres raides et douloureux, sa blessure à l’épaule le brûlait intolérablement sous un pansement grossier, et il respirait avec peine une écœurante atmosphère lourde et imprégnée d’odeurs d’acide sulfurique et de pétrole.

Il avait aussi la tête pesante et douloureuse. Il éprouvait une grande difficulté à penser, et cette difficulté ne se dissipa que lentement.

Au plafond brillait une ampoule électrique qui éclairait vaguement une cabine à peine assez grande pour contenir le lit, une toilette et un petit pupitre à siège pliant. La paroi intérieure était une surface de plaques d’acier légèrement concave dont les coutures suintaient l’humidité. Dans la paroi opposée, une porte à coulisse s’ouvrait sur une étroite coursive planchéiée de caillebotis métalliques.

Il régnait un silence anormal, renforcé de temps à autre par une rumeur de voix lointaines. Son effet était singulièrement troublant et contribuait à raviver les esprits entorpeurés de Lanyard.

Mollement, il s’efforça de reconstituer ses souvenirs confus, reprenant scène par scène les événements de la nuit jusqu’au moment de son sauvetage par le sous-marin.

Il était donc à bord d’un U allemand, prisonnier virtuel, bien que simulant être un agent de la Section des renseignements personnels du Service secret allemand.

C’était à cette inspiration de sa conscience prête à défaillir qu’il devait la vie, ou du moins le court intervalle qu’il lui en restait, et dont la durée dépendrait de son habileté à soutenir l’imposture, en attendant une occasion de s’évader. Et, à supposer que cette dernière dût lui être offerte un jour, rien ne pouvait encore lui permettre de deviner combien de temps il l’attendrait.

Sa mission de massacre accomplie avec succès, l’U était même peut-être déjà en route vers Héligoland, au début d’une croisière transatlantique qui durerait des semaines et avait des chances de ne finir qu’en une tombe ignorée, au fond des mers.

À elle seule, la question de son personnage à soutenir n’embarrassait guère Lanyard. Polyglotte de nature, les trois ans passés par lui dans les lignes allemandes avaient achevé de perfectionner sa connaissance de la langue. De plus, il était bien au courant du fonctionnement du système d’espionnage allemand. Sous le nom du Dr Paul Rodiek, agent no 27 de la Wilhelmstrasse, il n’avait rien à craindre pourvu qu’il ne rencontrât pas une connaissance de ce citoyen-là dans l’état-major du sous-marin ; car, en grande partie sur des preuves fournies par Lanyard lui-même, le Dr Rodiek avait été secrètement arrêté et exécuté à la Tour la veille du jour où Lanyard avait quitté Londres pour rejoindre l’Assyrian.

Mais la question de l’itinéraire prochain de l’U troublait profondément l’aventurier. Il ne tenait aucunement à voir Héligoland ; et plusieurs semaines de cohabitation avec les Boches dans l’étroite enceinte d’un sous-marin était une perspective qui le révoltait. Presque tout autre sort lui eût été préférable…

Des pas mal assurés se firent entendre dans la coursive, s’arrêtèrent à l’entrée de la cabine. Lanyard tourna dolemment la tête sur l’oreiller. Dans le cadre de la porte se dressait un homme dont le port d’élégant officier prussien était à peine déguisé par un vieil uniforme de lieutenant de marine tout taché d’huile et de cambouis. Cet homme avait un air singulièrement déplaisant avec son front étroit et fuyant, son nez mince et trop long, sa bouche étroite et cruelle sous une moustache agressive à la Kaiser. Ses petits yeux noirs, beaucoup trop rapprochés l’un de l’autre, avaient un éclat folâtre qui décelait l’ivresse.

— Réveillé, hein ? lança-t-il avec jovialité à Lanyard. Vous avez dormi quatorze heures comme le mort pour lequel je vous avais d’abord pris, mon ami. Vous vous sentez mieux à présent ?

Lanyard essaya de répondre, mais finit par demander à boire. Le Prussien fit un signe affirmatif, sortit et revint avec un quart d’aluminium plein d’eau croupie mélangée de cognac.

— Vous aurez du champagne si vous préférez, ajouta-t-il, tandis que Lanyard, se relevant avec peine sur un coude, avalait le contenu du gobelet qu’on lui tendait. Nous célébrons notre victoire, voyez-vous.

Lanyard se laissa retomber sur l’oreiller, tout en l’interrogeant du regard.

— Oui, reprit le Prussien. Notre victoire. Nous l’avons eu, l’Assyrian, ce qui nous vaudra beaucoup d’honneur et une bonne perme en rentrant au pays, tout comme un échec aurait entraîné… J’aime mieux ne pas y penser, je ne voudrais pas être à la place de ces pauvres bougres qui ont laissé l’Assyrian leur échapper, au large de l’Irlande, je vous le garantis.

Ainsi donc l’U regagnait l’Allemagne ! Étrange de ne pas le sentir marcher, de n’entendre aucun bruit de moteurs.

— Où sommes-nous ? murmura Lanyard.

— Tranquillement endormis par le fond, à quelque dix kilomètres au sud de l’île Martha, en attendant qu’il fasse assez noir pour regagner notre base.

— Votre base ?

Le Prussien eut un hoquet et gloussa de rire.

— Sur la côte sud de Martha, confia-t-il avec une effusion d’ivrogne, une petite rade aussi tranquille que possible, bien au nord de toutes les routes de grands vapeurs ; et le trafic côtier passe plus haut, par le détroit de Martha, au nord de l’île. Jamais personne ne vient par là, nul ne soupçonne l’existence du refuge. Comment le pourrait-on ? Les superbes cartes de l’Amirauté yank (il ricana) ne signalent aucune passe dans la côte sud de l’île, entre l’océan et les étangs. Mais il y en a une. C’est la mer qui a ouvert la brèche pendant un ouragan ; nos gens l’ont aidée avec un peu de trotyl, les marées et les tempêtes ont fait le reste. Et maintenant, nous avons là une jolie rade bien abritée, avec juste assez d’eau à marée basse, où nous pouvons nous cacher en attendant l’ordre de repartir. Six kilomètres de forêt et de brousse, propriété privée enclose et gardée, soi-disant pour la chasse, nous séparant des terres cultivées les plus proches ; et des amis tout plein l’île pour subvenir à tous nos besoins : essence, légumes frais, champagne et le reste. Quand même, pour plus de sûreté, nous n’y entrons que la nuit.

Il se tut, considérant Lanyard avec des yeux ronds.

— Je ne devrais pas vous dire cela, je présume ; mais… ou vous êtes franc ou bien vous ne vivrez pas assez longtemps pour parler de ce que vous allez voir dans quelques heures. Nous avons radié pour obtenir des renseignements sur le n° 27 de la Wilhelmstrasse, juste avant l’aube, après avoir vu ce satané torpilleur yank. Nous aurons une réponse ce soir, à l’arrivée.

Des pas lourds résonnèrent dans la coursive. Le Prussien fit une grimace de dégoût.

— Voici le commandant, glissa-t-il avec gêne.

Un grand Germain blond en uniforme de capitaine entra pesamment et, répondant au salut de son subordonné à figure de rat par un simple signe de tête, s’arrêta pour considérer Lanyard en silence, une expression hostile dans ses yeux bleus injectés de sang.

— Il est réveillé depuis longtemps ? demanda-t-il d’une voix épaisse à l’accent bavarois.

— Il y a une minute ou deux.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu ?

À cette question posée d’un ton cassant, où l’ivresse se mêlait à la haine du métier et de tous ceux qui y appartenaient, le lieutenant rougit.

— Il m’a demandé à boire… Je suis allé lui chercher de l’eau.

Le commandant lui lança un coup d’œil rechigné, puis s’adressa à Lanyard.

— Comment vous sentez-vous maintenant ?

— Très faible, répondit Lanyard véridiquement.

Mais il eût menti dans le cas contraire. C’était son rôle de gagner du temps, pour rassembler ses esprits, inventer une histoire à toute épreuve et trouver une riposte à cette enquête par T.S.F.

— Pouvez-vous manger, boire un peu de champagne ?

Lanyard acquiesça d’un geste dolent et ajouta :

— Volontiers.

Le Bavarois lança un coup d’œil à son subordonné, qui s’empressa de sortir.

— Qui êtes-vous ? Votre nom ?

— Dr Paul Rodiek.

— Votre emploi ?

— Bureau des renseignements personnels… agent de confiance.

— Que faisiez-vous à bord de l’Assyrian ?

Lanyard rassembla suffisamment ses forces pour regarder l’homme en plein dans les yeux.

— Pardon, dit-il froidement. Vous ne pouvez ignorer que votre question est indiscrète… Il vous suffira de savoir que c’est moi qui ai fait partir cette bombe éclairante, comme convenu, au risque de ma vie.

— Comment êtes-vous tombé à l’eau ?

— Au cours de la rixe, quand j’ai eu allumé la bombe.

— C’est vous qui le dites. Mais nous vous avons trouvé à demi vêtu, dénué de tout moyen d’identification. Dois-je en croire votre parole sans preuves ?

— Mes papiers sont naturellement au fond de la mer, dans les vêtements que j’ai rejetés pour ne pas être entraîné par leur poids. Si vous avez des doutes, continua Lanyard avec fermeté, libre à vous de les communiquer par radio à la 79e rue.

Il ferma les yeux dolemment et détourna la tête sur l’oreiller, sûr que cette allusion au quartier général et à la station de T.S.F. secrète du système d’espionnage allemand à New-York lui vaudrait la paix au moins pour un temps.

Au bout d’un instant, le commandant lâcha d’un air bourru :

— Nous verrons bien.

Et il sortit.

Peu après, un matelot apporta à Lanyard un plat de ragoût aux pommes de terre, avec du pain et une demi-bouteille d’excellent champagne.

Il mangea tout ce qu’il put absorber et but la bouteille jusqu’à la dernière goutte.

Puis, considérablement réconforté de corps et d’esprit, il se retourna face au mur et fit semblant de dormir, afin de réfléchir à son aise.

Bientôt quelqu’un entra dans la cabine, se pencha sur Lanyard et, persuadé qu’il dormait, se retira, emportant les plats et la bouteille vide.

Ensuite, ses méditations ne furent plus troublées que par les échos de l’orgie en l’honneur de la récente manifestation du droit divin qu’ont les Huns de commettre l’assassinat en haute mer.

La rumeur s’élevait et s’abaissait, passait à un sourd murmure, pour éclater de nouveau en explosions de gaieté qui renfermaient une note d’hystérie. À un moment, une querelle s’éleva et fut apaisée par les accents sonores et déplaisants du commandant. Des bouchons explosaient sans cesse. De nouveau il y eut comme des bruits de sanglots, mais ceux-ci furent promptement étouffés par les sons d’un phonographe qui chantait le Tannenbaum.

On avait l’impression que tous, depuis le plus haut gradé jusqu’au dernier mécanicien, s’efforçaient d’oublier.

Lanyard souhaitait ardemment qu’ils y réussissent, au moins jusqu’à ce que le sous-marin eût regagné sa base secrète. Si trop d’alcool était nuisible, trop de songerie était pire encore pour le tempérament germanique. Il se souvenait d’un commandant d’U qui, rentrant au port après une croisière heureuse, avait été débarqué en camisole de force.

Lanyard lui-même préférait de pas s’appesantir sur les scènes qui avaient dû se passer à bord de l’Assyrian après l’explosion de la torpille.

Ignorant volontairement tout le reste, il se mit à récapituler les événements qui l’avaient conduit finalement à passer par-dessus bord.

Mais il avait beau les disséquer un à un, les examiner sous toutes les faces, il ne parvenait pas à y découvrir le fil conducteur qui devait se cacher quelque part dans cette affaire pour le guider hors des ténèbres du mystère et l’amener au grand soleil de la compréhension.

La conduite de Cecilia Brooke à elle seule se hérissait d’incohérences inexplicables, non moins que celle des espions allemands.

Pour voir plus clair dans le problème, il réduisit les prémisses à leur schéma le plus simple.

Un dossier de valeur introduit à bord de l’Assyrian (n’importe par qui) était tombé entre les mains d’agents britanniques, au su du capitaine Osborne. Thackeray l’avait caché dans son bandage postiche. Des agents allemands, sous la conduite probable du baron van Haarden, l’avaient surpris, assommé de coups, dépouillé de son bandage, mais le document (probablement dans le premier cas par l’intervention de la jeune Brooke) leur avait échappé. Par la suite la jeune Brooke l’avait trouvé et confié à Lanyard. (N’importe dans quel but.) Celui-ci de son côté avait mis en œuvre toute son ingéniosité pour le cacher. Néanmoins l’objet avait été découvert et soustrait en moins d’une heure.

Par qui ?

Fort possiblement par la jeune Brooke elle-même. Regrettant son geste impulsif, après avoir laissé Lanyard avec le capitaine, de qui elle avait sans doute appris la vérité sur « M. Duchemin », elle avait pu aller directement à la cabine de Lanyard et aviser le tube à morphine comme la cachette la plus probable, grâce à sa connaissance préalable du format du rouleau de papier.

Mais pourquoi aurait-elle présumé que Lanyard n’avait pas caché le papier sur sa propre personne ?

Il n’était pas impossible que la chose eût été découverte par le second de l’Assyrian, en fouillant sur l’ordre du capitaine – comme Lanyard l’avait déjà supposé.

Mais, si M. Warde l’avait trouvé, il n’avait pas annoncé sa trouvaille en téléphonant au capitaine Osborne ; ou bien ce dernier avait tout fait pour tromper Lanyard.

Restait la chance que le papier eût été trouvé par l’un des deux agents germaniques – à l’insu ou non de l’autre.

Si le baron van Haarden l’avait trouvé – nécessairement avant le retour de Lanyard dans sa cabine – il s’était ensuite donné beaucoup de peine pour cacher son succès tant à sa victime qu’à son allié. Pourquoi ? Se méfiait-il de ce dernier ? Et de nouveau, pourquoi ?

Si « Karl » s’en était emparé, ç’avait dû être après le retour de Lanyard, pendant que le baron s’occupait à maintenir le prisonnier tranquille pour permettre la fouille.

Dans cette éventualité « Karl » avait menti délibérément à son chef. Pourquoi ? Parce que le document était dissimulable, et que Karl comptait bien en tirer profit pour son compte personnel ?

Explication assez vraisemblable. Et ce n’était pas la première fois que le système d’espionnage prussien, tout admirablement organisé qu’il fût, aurait été trahi par un de ses propres agents.

Cette hypothèse, en outre, rendait compte de cette circonstance la plus troublante de toutes, le meurtre du baron van Haarden. Car Lanyard était bien persuadé que c’était là un assassinat prémédité, et non le résultat d’un coup mal dirigé. L’homme le plus nerveux ou le plus maladroit n’aurait pu manquer six balles sur sept, à bout portant. Un homme nerveux, même, n’aurait pas pu se résoudre à courir un si grand risque de tuer ou blesser un collaborateur.

Il semblait donc que l’une de ces quatre choses était arrivée au rouleau de papier :

Miss Brooke l’avait repris sous sa garde personnelle. Auquel cas cela ne regardait plus Lanyard.

Le capitaine Osborne s’en était emparé par l’intermédiaire de M. Warde. Mais ceci, Lanyard n’y croyait guère sérieusement.

Le document était allé au fond quand l’Assyrian avait sombré avec le corps – entre autres – du baron van Haarden.

Ou enfin « Karl » l’avait volé.

Personnellement, certes, Lanyard inclinait plutôt à espérer que cette dernière solution se trouverait être la bonne. Il désirait vivement rencontrer « Karl » de nouveau, à chances égales. Et plus Karl aurait de comptes à lui rendre, plus il aurait plaisir à en exiger le règlement complet.

Mais il anticipait. Il n’était que trop possible que ce chapitre eût été déjà clos par la main de la mort. Et cependant il ne savait rien concernant la mortalité du naufrage de l’Assyrian. Il n’avait pas interrogé les officiers de l’U parce qu’ils n’en savaient probablement guère plus que lui. Leurs jumelles leur avaient montré un canot qui chavirait, des gens « qui sautaient par-dessus bord comme des moutons ». Il avait dû y avoir beaucoup de noyés, même avec un torpilleur des États-Unis tout proche et se portant à leur secours.

Une seule question troublait beaucoup Lanyard. Officiers et matelots de l’U avaient témoigné la plus grande consternation à l’arrivée du torpilleur, un navire de guerre apparemment d’un pays neutre. Et ce même navire avait sans hésitation fait feu sur le sous-marin.

Était-il donc possible que les États-Unis eussent déjà déclaré la guerre à l’Allemagne ?

Cela semblait extrêmement probable : en pareil cas ces Allemands eussent été avertis aussitôt par radio du poste de New-York appartenant au Service Secret de leur pays ; tandis que le capitaine Osborne, en recevant le même avis par T.S.F. aurait fort bien pu le tenir secret de peur que la nouvelle fît déployer une activité encore plus dangereuse par les agents de la Wilhelmstrasse dont il avait dû au moins soupçonner la présence parmi les passagers.

Peu à peu l’atmosphère agit sur les perceptions de Lanyard. En dépit de son repos prolongé, une nouvelle somnolence engourdit ses sens. Il s’y abandonna sans lutte, sachant qu’il aurait besoin de toute la dose d’énergie et de vitalité que le sommeil pourrait lui procurer…

Un tintamarre infernal le réveilla en sursaut. Les parois métalliques résonnaient d’un fracas de machines d’un caractère frénétique et d’une intensité formidable. Claquements, chocs, ronflements, sifflements, fusements, stridulations d’un éclateur de T.S.F., vrombissements de dynamos, agile pilonnement de moteurs Diesel développant 2.000 chevaux, – tout cela à la fois formait une cacophonie à nulle autre pareille qu’au rythme d’un submersible naviguant en surface.

Lanyard, heureux de sentir qu’un courant d’air frais circulait dans la coque, sortit de sa couchette et s’aperçut que, durant son sommeil, on l’avait pourvu de vêtements grossiers mais appropriés : un épais gilet et des chaussettes de laine, un tricot, une vareuse et un pantalon de marin, le tout fâcheusement humide, et une paire de souliers tachés d’huile, – raclures d’une douzaine de tiroirs, mais aussi bienvenues que peu ragoûtantes.

Vêtu, il gagna l’arrière par la coursive, pénétrant aussitôt dans la salle des machines, centre tempétueux de ce typhon de bruits, enchevêtrement de mécanismes luisants en pleine activité.

Sur la bonne vingtaine de mécaniciens vêtus de cuir et silencieux à leurs postes, pas un ne lui accorda plus d’un coup d’œil détaché tandis qu’il se dirigeait vers une étroite échelle d’acier et montait au kiosque. Il trouva celui-ci désert ; mais le panneau de pont était ouvert. Il grimpa sur la passerelle.

La nuit était calme et le ciel très couvert, et il n’y avait sur la mer qu’une longue et lente houle, à travers laquelle le sous-marin filait d’un élan furieux, qui ajoutait à ses luttes intestines la protestation des eaux tranchées par l’étrave et rejetée de part et d’autre avec un bruissement sonore et continu comme la déchirure d’une interminable pièce de toile.

Pour des yeux habitués à l’éclairage électrique de la coque, les ténèbres étaient opaques, trouées seulement par la lueur de l’habitacle abritant le compas gyroscopique dont le vague reflet permettait d’entrevoir une paire de poings qui semblaient être coupés agrippant avec une singulière apparence de désespoir les manettes de la roue du gouvernail de passerelle.

Durant quelques instants Lanyard n’en put distinguer davantage.

Le ricanement sans gaieté du lieutenant résonna derrière lui.

— L’excellent Herr Doktor a donc jugé bon de venir prendre un peu l’air, hein ? Mon ami, les morts eux-mêmes vous envieraient la bonne qualité de votre sommeil. Nous sommes depuis une demi-heure en surface avec tout ce fracas… et vous venez seulement de vous réveiller !

— Un demi-heure ? répéta pensivement Lanyard. Alors nous devons être bientôt arrivés…

— Encore dix minutes… si nous ne nous jetons pas au plein dans cette maudite obscurité.

Un corps aux larges épaules passa entre Lanyard et l’habitacle, cachant momentanément la lumière. En bas, dans la salle des machines une sonnerie tinta, et tout d’un coup les Diesel se turent.

Le silence de mort qui suivit la brusque extinction de ce charivari fut aussi stupéfiante que la détonation d’un coup de mine.

Parmi cette paix soudaine le sous-marin s’insinua furtivement, et le déchirement des flots sous son étrave ne fut plus qu’une légère sibilation.

De l’avant s’élevèrent les appels d’un homme de sonde invisible. En réponse le capitaine lança des ordres rauques au timonier à côté de lui, dont les mains sans corps faisaient tourner la roue à petits coups.

Lanyard voulut parler, mais un grognement du capitaine, et la main du lieutenant se posant sur sa manche, lui imposèrent le silence.

Il y eut une petite pause. Le navire avait cessé de courir sur son erre, et voguait comme un vaisseau-fantôme sur ces flots de Styx. Le lieutenant s’éloigna vers l’avant, laissant Lanyard seul. La voix de l’homme de sonde se tut. À la roue, silhouetté vaguement sur la lumière de l’habitacle, le capitaine ne faisait plus un geste. Les mains qui agrippaient la roue si férocement étaient fermes comme celles d’une statue. Une atmosphère anxieuse enveloppait le bateau comme une nuée.

Lanyard prit conscience de quelque chose d’énorme et de formidable, une ombre plus dense dans les ténèbres en avant de la proue, l’approche de la terre. Là-bas, sur tribord, un point de lumière apparut brusquement, comme si une épingle d’or venait de perforer le voile noir de la nuit. Le capitaine, soulagé, grogna quelques syllabes de commandement. Le timonier se remit à gouverner, à tout petits coups. Un second feu brilla sur bâbord, et vint peu à peu s’aligner avec le premier, jusqu’à se confondre avec lui. De nouveau la sonnerie se fit entendre dans la salle des machines et le bâtiment se remit en marche à l’aide de ses seuls moteurs électriques. Un troisième et un quatrième feux apparurent, bien séparés sur bâbord et tribord, équidistants ainsi que les premiers. Entre ceux-ci l’U fila en vitesse, les dépassa et ils disparurent aussitôt, comme résorbés par la nuit.

La température devint sensiblement plus chaude et l’air salin de la mer s’imprégna du parfum suave des pins et de la terre végétale.

À l’avant un arc électrique grésilla ; un projecteur, démasqué, trancha dans l’obscurité comme dans du beurre, balayant rapidement le rivage boisé d’une lagune noire, révéla au passage quelques hangars de bois brut, et s’arrêta sur un long et solide appontement, où plusieurs hommes attendaient.

X

À LA BASE

Tandis que l’U, moteurs arrêtés et épuisant son erre, glissait contre le bout de cet appontement en forme de T et s’y amarrait, l’opérateur de T.S.F. surgit d’en bas, salua le commandant et lui remit un message écrit.

Devinant que c’était là la note attendue de la 79e rue sur le Dr Paul Rodiek, Lanyard se recueillit en silence et fit de rapides observations.

Au mieux ses chances en la trop probable conjoncture étaient loin d’être brillantes. Mais il valait mieux périr en combattant, même sans espoir, que de se laisser fusiller sans résistance.

Le lieutenant, qui surveillait la besogne de l’équipage et des hommes de garde aux câbles d’amarrage, se tenait à une longueur de bras de Lanyard ; tandis que l’appontement était à deux mètres au moins. De son bout en T jusqu’au rivage la distance n’était pas inférieure à 200 mètres.

Un saut désespéré combiné à une chance miraculeuse pouvaient à la rigueur prendre le Prussien par surprise et permettre à Lanyard de lui arracher son automatique à sa ceinture, de bondir sur l’appontement, et de foncer vers le rivage à travers le rassemblement des gardes, après quoi tout dépendrait de la rapidité de la course et de la lumière incertaine qui permettraient au fuyard de gagner le couvert des bois environnants sans attraper une balle dans le dos.

C’était là un espoir bien faible…

Avec une attention féline Lanyard vit les mains du commandant approcher le papier de l’habitacle – de grosses mains, épaisses et musclées mais tremblotantes d’ivresse et de réaction nerveuse après la longue croisière qui s’achevait. Ces mains-là ne devaient pas bien viser. Néanmoins, si le rapport était défavorable, leur premier geste serait vers la gaine à pistolet, montrant ainsi à Lanyard que le moment était venu de recourir à des moyens héroïques.

Le Bavarois, penché de près sur le papier, resta longtemps absorbé dans la lecture du message.

À la fin, cependant, il se redressa, et en vacillant un peu replia le papier et le mit dans sa poche.

Lanyard se rassura. L’homme était trop pris de boisson pour user de ruse, trop sûr de son pouvoir absolu de vie et de mort pour concevoir la nécessité de la ruse. Puisque sa main n’avait pas cherché la gaine tout de suite, elle ne s’y porterait pas du tout.

Une voix pâteuse lança le nom du Dr Rodiek.

Lanyard s’avança d’un pas alerte.

— Eh bien, capitaine ?

— New-York dit qu’il n’a pas connaissance de votre intention de quitter l’Angleterre sur l’Assyrian, mais qu’il est possible que vous l’ayez fait. La Wilhelmstrasse le saura, naturellement. On lui a déjà télégraphié. En attendant sa réponse, je dois vous garder.

— Combien de temps ? rechigna Lanyard.

— Comme vous le savez, les communications transatlantiques doivent passer à présent par fil terrestre jusqu’à la frontière, puis être transmises à Mexico, et de là par radio à Berlin via Venezuela. En outre nous ne pouvons appeler New-York qu’à des heures déterminées de la nuit. Vous serez retenu au moins vingt-quatre heures, peut-être plus.

— Ma mission ne peut attendre.

— Il le faudra.

— C’est à vos risques et périls que vous entraverez les affaires du gouvernement impérial.

— Je risquerais encore davantage si je vous laissais aller, répliqua nerveusement le capitaine. Avec ces chiens de porcs en guerre avec le Vaterland, notre vie ne vaudrait pas « ça » si le secret de cette base était trahi.

— Dois-je comprendre que l’Amérique a déclaré la guerre ?

— Depuis deux jours. Vous ne le saviez donc pas ?

— La cabine de T.S.F. de l’Assyrian était gardée ; le capitaine ne publiait pas de bulletin.

Le Bavarois eut un geste d’agacement.

— Vous resterez à bord pour la nuit, annonça-t-il avec force.

— Pardon ! insista Lanyard avec tous les signes d’une inquiète impatience. Ce que vous me dites rend plus impérieux que jamais mon devoir d’arriver à New-York sans une heure de retard. Je vous en avertis, réfléchissez bien avant d’entraver l’accomplissement de mon devoir.

— Je n’ai pas à réfléchir, reprit le capitaine. C’est tout réfléchi pour moi. Moi, j’obéis aux ordres qu’on me donne ; je n’ai pas à discuter leur sagesse. De plus, herr Doktor, à mon idée votre insistance est, à tout le moins, suspecte. Même si j’avais voix au chapitre, je vous garderais. Par conséquent, ou vous allez tâcher d’être poli, ou sinon je vous fais flanquer aux fers illico !

Et il tourna les talons grossièrement pour s’entretenir avec son subordonné.

Lanyard comprit l’inutilité de combattre davantage cette obstination de bourrique. Non que le Bavarois n’eût pas raison ! Quant à cela, on ne pouvait réellement espérer une meilleure issue ; mais on doit essayer tous les moyens, avant de renoncer à séduire la Chance.

Justement celle-ci s’apprêtait à sourire à Lanyard. Il commençait à entrevoir des possibilités favorables dans cette sourde dissension qui régnait entre les officiers ; on pouvait tirer avantage de l’hostilité de race entre Prussien et Bavarois.

Bien que les paroles du commandant fussent inaudibles pour Lanyard, son attitude et son ton étaient nettement comminatoires. De toute évidence le lieutenant ne se soumettait que pour la forme ; son salut fut strictement correct mais sec ; et quand le commandant s’éloigna sur l’appontement d’un pas lourd, il grommela indistinctement mais assez haut pour que Lanyard l’entendît :

— Chien de Bavarois !

— Ce brave herr capitaine, insinua jovialement Lanyard, n’est pas de la meilleure humeur, dites ?

Le hautain et noble lieutenant cracha dans les ténèbres par-dessus bord. Après un moment d’hésitation il se rapprocha et parla d’un ton confidentiel. Et l’air parfumé de la nuit s’imprégna des effluves vineux de son haleine.

— Toujours à radoter avec son fameux devoir ! Zut pour son devoir ! Tenez, herr Doktor : il y a plus de trois mois que nous sommes partis d’Héligoland pour cette croisière, encaqués dans ce rafiot puant, ou isolés ici dans ce trou perdu, sans rien voir de la vie, sans rien apprendre du monde que le peu que nous en dit la radio – dégoûtés réciproquement de voir nos figures ! Et à présent que nous avons accompli un glorieux exploit et que nous avons tous droit à un prompt rappel et à la récompense des héros, voilà que nous recevons l’ordre de continuer à opérer indéfiniment contre la flotte Nord-Atlantique de la méprisable marine yanke ! Quelle vie de chien ! Et ce beau commandant qui se dit enchanté, qui parle de son devoir envers le Vaterland… comme s’il aimait le métier plus que moi… à seule fin de m’embêter !

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il me hait, grinça le lieutenant avec rage. Il me hait autant que je le hais… il le sait bien !

Il s’interrompit pour dire ce qu’il pensait de l’honneur du commandant dans le plus pur argot de la pègre berlinoise.

Lanyard lui sourit aimablement.

— Ils sont comme ça, ces Bavarois !

Ce qui inspira au Prussien une fulgurante diatribe sur les caractéristiques raciales du peuple bavarois vues par un junker de l’Allemagne du Nord.

— Être bloqué jusqu’à Dieu sait quand dans cette putride boîte de mort avec un pareil bétail, conclut-il avec révolte, c’est à n’y pas résister !

— Je m’étonne que vous le supportiez, sympathisa Lanyard… vous un homme d’esprit et de bonne naissance, comme on le voit d’emblée. Quoique la vie d’un agent secret ne soit pas toujours rose, ajouta-t-il. Voyez-moi, à cette heure, chargé d’une mission d’importance vitale… encore plus vitale depuis que les Yanks ont montré les dents… retardé ici indéfiniment parce qu’il plaît à votre excellent herr-captain de douter de ma parole.

— Patience. On vous relâchera sans doute vite. Alors il s’en repentira. (Il eut un hoquet.) Il suffit d’avoir des yeux pour comprendre que vous êtes ce que vous êtes…

Le dernier homme restant de l’équipe de la chambre des machines sortit du panneau, salua, et courut à terre se mêler aux bruyantes réjouissances de ses collègues. Il ne restait plus sur le sous-marin que le lieutenant avec Lanyard et deux gardes de base représentant la bordée d’ancre.

— Il me faut m’en aller, prononça le lieutenant. Et croyez-moi, on a plaisir à changer de vêtements et à coucher dans un lit sec après une semaine passée dans cette sentine. Quant à vous, mon ami, si cela ne dépendait que de moi, vous seriez traité comme un gentleman. (Il passa son bras affectueusement sous celui de Lanyard, qui se laissa faire, malgré sa répugnance.) Je suis désolé de vous quitter. Si, si, je vous assure ! Vous êtes quelqu’un de la bonne sorte, je l’ai vu tout de suite. C’est bien regrettable que vous ne puissiez venir avec moi faire un peu la bombe.

— Une autre fois, peut-être, répliqua Lanyard. Une nuit viendra, qui sait, où nous nous retrouverons au Métropole ou à l’Amiral Palace…

— Ah ! soupira le Prussien, aux anges. Quelle nuit ce sera, mon bon !… Mais à présent, j’en suis navré, il me faut vous prier de descendre en bas. C’est idiot mais c’est l’ordre. On me rend responsable de vous. Que dites-vous de ça comme farce, hein ?

Il eut un rire épais mais vide, et en allant pour bourrer les côtes à Lanyard, il perdit l’équilibre.

— Quelle responsabilité ! fit gravement Lanyard, en le soutenant.

— C’est idiot, tout simplement. Vous n’avez aucune chance possible de vous évader.

— Supposez pourtant que je vous flanque à l’eau, que je prenne mes jambes à mon cou…

— Vous n’auriez pas fait la moitié du chemin jusqu’à terre qu’on vous canarderait comme un lapin.

— Oui, mais supposez, pour continuer, que ces braves types, les gardes, visent mal dans l’obscurité ?

— Où iriez-vous ? Dans la forêt, naturellement. Mais jusqu’où ? Vous pouvez m’en croire si je vous le dis, pas à cent mètres. C’est une vraie forêt vierge, toute embroussaillée, quasi sans pistes. En cinq minutes vous seriez perdu sans remède, dans ce noir, sans étoiles pour vous diriger. Il nous suffirait d’attendre le jour pour vous trouver en train de marcher en rond.

— Vous n’allez pas me dire, reprit Lanyard qui apprenait à chaque instant quelque chose d’utile, qu’il n’y a pas de voie de communication ?

— La grande route de la forêt, oui ; mais elle est trop bien gardée. Sans le mot d’ordre, vous seriez pris ou canardé dix fois avant d’arriver au bout.

— Allons, bon ! fit Lanyard avec un soupir de résignation philosophique, je suppose donc que je ne m’en tirerai qu’à la nage.

— Jusqu’à la côte là-bas, voulez-vous dire ? Oui, mais après ? Vous avez dans toutes les directions 30 kilomètres à marcher dans le sable où vous laissez vos empreintes. À l’aube on vous rejoint et on vous empoigne à loisir.

— Vous n’êtes pas encourageant ! déplora Lanyard. Je vois qu’il vaut autant aller en bas et être sage. C’est une vie pas drôle.

— Voulez-vous savoir, pouffa le lieutenant en menant son prisonnier au panneau du kiosque et baissant la voix : faites cela, allez en bas et soyez gentil, et je reviendrai tout de suite et nous ferons péter une bouteille. Qu’est-ce que vous en dites, hé ?

— Kolossal !

— Pas une mauvaise idée, hein ? À moi aussi elle me va. On aspire à la société d’un gentleman, vous n’avez pas idée… Sitôt que mon commandant sera soûl assez, je me défile. Ça colle ?

— Grossartig ! approuva Lanyard, s’apprêtant à descendre.

— Attendez. Vous verrez vous-même ce que c’est d’avoir l’amitié d’un homme de ma trempe. (Le lieutenant éleva la voix, s’adressant à la bordée d’ancre :) Attention. Écoutez bien : ce gentleman est mon ami. On le retient par pure formalité. Je ne veux pas qu’on l’embête, comprenez-vous ? Il faut lui ficher la paix aussi longtemps qu’il reste tranquillement en bas. Mais il ne doit pas revenir sur le pont avant mon retour. Est-ce clair, imbéciles ?

D’un salut mécanique, les imbéciles montrèrent qu’ils avaient compris.

— Alors vous descendez, Dr Rodiek. Et ne vous impatientez pas. Je vous rejoins le plus tôt possible.

— Ne soyez pas longtemps, implora Lanyard.

En s’affalant par le panneau il vit le Prussien dévaler le passavant et se hâter vers le rivage en titubant.

Tout heureux de sa diplomatie, Lanyard s’attarda un peu dans le kiosque, pour étudier et fixer dans sa mémoire les traits principaux de l’île de Martha, de ses eaux adjacentes et du continent dessinés sur une carte très détaillée à grande échelle, publiée par l’Amirauté allemande, avec des corrections allant jusqu’au début de 1917.

On y voyait nettement indiquée la brèche dans la côte sud qui permettait l’utilisation d’un étang primitivement d’eau douce, comme base secrète de sous-marins. Et un simple coup d’œil confirma les dires du lieutenant concernant son isolement des portions habitées de l’île.

Quelque peu déçu, Lanyard descendit au compartiment central des machines et parcourut la coque de l’avant à l’arrière pour s’assurer qu’il y était seul. Et en effet ; tout le personnel de l’U avait saisi la première occasion d’échapper à son odieuse prison.

Lanyard, cependant, était loin de regretter de se voir condamné à cette réclusion solitaire. Sa curiosité pour l’aménagement intérieur des submersibles ne semblait rien moins que fiévreuse, aussi intense que soudaine ; témoin l’attention aux moindres détails qui marqua son second tour d’inspection. Cette fois il prit tout son temps. Il avait toute la nuit pour travailler à son salut ; il retournait dans son esprit les projets les plus étranges, dont les moins fantaisistes étaient entièrement impraticables sans une connaissance détaillée de beaucoup de choses ; et cette connaissance ne pouvait s’acquérir qu’à force de recherches patientes.

Les chronomètres marquaient alors un peu plus de dix heures. Il ne pouvait pas faire grand’chose avant le jour, faute d’un instinct de peau-rouge pour le guider à travers cette ceinture de forêts. Aussi n’éprouvait-il pas le besoin de compromettre ses recherches par de la précipitation, sauf dans l’attente du retour du lieutenant. Et ce retour, il n’y croyait qu’à moitié.

Allant d’abord à l’appartement privé du commandant, une cabine un peu plus habitable que celle de l’autre côté de la coursive où on avait logé Lanyard, son attention fut attirée par un petit coffre-fort scellé au pont sous le pupitre.

Ce fut à ce meuble que Lanyard s’adressa d’abord, résolvant d’emblée le secret de la combinaison par la mise en œuvre des principes professionnels les plus élémentaires. Le problème qu’elle offrait n’était qu’un jeu d’enfant pour l’ex-Loup Solitaire.

Ouvert, le coffre lui montra une quantité d’objets intéressants : quelque 5.000 dollars en gros billets anglais et américains, plusieurs centaines en or américain ; trois codes chiffrés distincts, dont l’un entièrement nouveau à l’expérience de Lanyard, et aussi, croyait-il, à la connaissance des services secrets alliés ; le livre de bord de l’U et le journal intime de son commandant, tous deux en cryptographie ; un volumineux annuaire des agents germaniques domiciliés dans les ports de la côte Atlantique ; une liasse considérable d’ordres de l’Amirauté allemande ; avec maints autres documents de moindre importance.

Triant en hâte les plus précieux de ces objets, Lanyard les disposa sur sa personne, puis confisqua les billets pour s’indemniser du vol de sa ceinture porte-monnaie, replaça le reste, et referma le coffre.

Il songea ensuite à s’armer. Après quelques recherches infructueuses, il découvrit des râteliers d’armes sous les couchettes de l’équipage dans le compartiment avant juste après celui réservé aux tubes lance-torpilles. Il y choisit un pistolet automatique du dernier modèle de la marine allemande, avec trois chargeurs de supplément, et après quelque hésitation, un fusil à magasin passablement diabolique tirant des balles explosibles, qu’il plaça à portée, mais hors de vue, au bas de l’escalier. Le pistolet entrait tout juste dans une poche de pantalon, où le pan de sa vareuse dissimulait la bosse qu’il faisait.

Un peu plus tard le lieutenant, se glissant par l’échelle, trouva Lanyard arrêté en contemplation, tel un enfant bien sage, devant l’inextricable amas de mécaniques qui encombraient le compartiment des machines.

Rafraîchi par le bain, rasé, portant un uniforme propre, le Prussien avait beaucoup amélioré sa mine, mais pas son équilibre. Sa bouche se tordait par accès, ses yeux erraient et montraient trop de blanc, sa voix était notablement plus embarrassée que précédemment.

— Eh bien, mon cher ! dit-il, vous ne dormez donc pas, ce coup-ci ?

— Avec la perspective de boire une bonne bouteille avec vous ? Impossible ! J’ai attendu, en tirant la langue.

— C’est navrant. Pourquoi ne vous êtes-vous pas servi vous-même ? Voyons, je vous ai dit que vous étiez chez vous sur ce bateau ; tout vous y appartient… Mais pourquoi restons-nous ici, alors que vous avez soif. Venez !

Lâchant la rampe le Prussien visa soigneusement la porte de la coursive, s’élança vers elle, glissa sur le caillebotis métallique huileux, et se serait étalé sans l’aide de Lanyard.

Tout en bavachant des jurons, il repoussa le bras de Lanyard sans même le remercier, et fit une nouvelle tentative, qui cette fois réussit à l’amener contre la table pliante du troisième compartiment avant, la cuisine et le mess à la fois.

— C’est bien triste, marmotta-t-il, en ouvrant une armoire et fouillant dans ses profondeurs. Désolant.

— Quoi donc ?

— De vous avoir fait attendre si longtemps. Pas ma faute. (Le lieutenant tira deux bouteilles de champagne et une de cognac.) Vous les ouvrirez, herr Doktor, comme un brave, ajouta-t-il en les posant sur la table. Je veux que vous compreniez qu’il n’y a pas eu mauvaise intention de ma part… retenu fatalement… Salaud de commandant… soûl. Je vous donne ma parole, complètement soûl. Pauvre idiot.

— Si je ne me trompe, dit Lanyard, ce navire aura bientôt besoin d’un nouveau commandant.

— Exact. Parfaitement exact. (Le Prussien disposa deux quarts d’aluminium sur la table et en remplit un à moitié de cognac, puis compléta par du champagne.) Essayez ça, mon cher. Ça vous réveillera.

— Merci bien, répliqua Lanyard en se versant un autre quart de champagne pur. Je préfère boire une chose à la fois.

— Malheureux… savez pas ce qui est bon… Le Royal-Pompon… un merveilleux mélange. N’importe. Au nouveau commandant : prosit !

Il vida le gobelet d’une seule goulée.

— Au nouveau commandant, répéta Lanyard, qui but sans se presser. Excellent… Combien peut-il durer encore, croyez-vous, l’ancien, à cette allure ?

— Peux pas dire… pas longtemps… trop longtemps à mon goût. Voulez-vous savoir ? (Il remplit à nouveau son quart, moitié par moitié, et s’assit, plus que jamais semblable à un ret.) Pas un mot de ceci, notez… quoique je pense que l’équipage commence à s’en apercevoir : il devient fou !

— Le Bavarois ?

Le lieutenant acquiesça d’un air finaud.

— Cela vous étonne. Vous croyez que c’est de trop boire. Oui, mais pas uniquement. Il voit des choses, il en entend, la nuit en particulier.

— Quel genre de choses ?

— Des visages. (Le Prussien se lécha les lèvres, jeta un regard furtif derrière lui, et but.) Des visages morts, avec des yeux rongés, et des algues dans les cheveux… Et des voix ; il ne cesse d’entendre des voix… des gens qui essayent de parler, mais ne peuvent pas se faire comprendre parce qu’ils ont de l’eau plein la bouche, vous voyez… Mais ils se parlent entre eux, ils causent de lui… Il me le raconte parfois… C’est infernal de l’entendre, surtout en plongée, comme la nuit dernière. Il les entend alors tripoter autour de la coque, essayant d’entrer, pour le prendre. Et il me le raconte, et il insiste tellement que je crois quelquefois les entendre aussi. Mais ce n’est pas vrai. Non, devant Dieu, je jure que je ne les entends pas !

Il roula des yeux hagards.

— Pourquoi les entendriez-vous ?

— C’est juste : je n’ai pas de raison, moi… Je n’étais pas avec lui quand il a envoyé le Lusitania au fond… Oui, de sa main. Il était commandant en second ; c’est lui-même qui a lancé la torpille.

Il se tut, considérant lugubrement son gobelet, tandis que le silence de mort du navire était accentué par l’égouttement furtif de l’eau par les joints, et le léger clapotement du flot sur les tôles extérieures.

— Des bêtises, tout ça, reprit le Prussien en relevant les yeux avec une grimace mal assurée et passant sa main tremblante sur ses lèvres desséchées. Des bêtises, mais cela tape sur les nerfs… tout le temps avec un être pareil… Savez-vous ce qu’il faisait, quand je l’ai quitté ? Enfermé à clef chez lui, rideaux tirés, à boire du cognac pur. Il ne peut pas dormir la nuit s’il n’est pas soûl, et s’il n’a pas de lumière dans sa chambre. Autrement, il les entend autour de la maison, qui chuchotent et gémissent dans l’obscurité…

Il s’interrompit brusquement, avec un murmure plus affreux qu’un cri de terreur – « Dieu ! » – et se leva d’un bond, tirant l’automatique de sa ceinture.

Un bruit de pas se fit entendre dans un des compartiments d’arrière. Il se rapprocha.

Quelqu’un s’en venait lentement par la coursive, quelqu’un qui traînait les pieds avec peine.

Le lieutenant attendit, comme paralysé de terreur.

Dans le cadre de la porte apparut la figure du commandant. Il s’y arrêta, dardant sur son subalterne des yeux hantés dans une figure de papier mâché.

— C’est bien ça ! fit-il. Je vous y prends à fraterniser avec un homme qui est peut-être un ennemi du Vaterland. Espèce d’ivrogne, crétin de babillard ! Allez à terre ! (Il tapa du pied avec rage.) Allez à terre et faites-vous mettre aux arrêts !

Sans autre avertissement qu’un grognement étranglé, le lieutenant lui envoya une balle dans la tête.

XI

SOUS LA ROSE

Sur les traits du commandant, une vague stupéfaction remplaça l’expression menaçante. Il vacilla, portant une main défaillante à son front, où le sang commençait à gicler d’un trou nettement perforé. Puis il s’effondra, et chut en avant sur le seuil élevé de la porte. Un frisson convulsif agita son grand corps.

Après quoi il ne bougea plus.

La détonation de cet unique coup s’était répercutée formidablement dans l’étroit espace des murs d’acier. Momentanément Lanyard s’attendit à voir surgir la bordée d’ancre ; le lieutenant aussi, apparemment, qui restait immobile, pistolet au poing, les yeux fixés sur l’ouverture de la coursive.

Mais durant toute une minute on n’entendit rien d’autre que l’égouttement incessant des joints, avec le sinistre lapement sourd des flots sur les tôles.

Incapable de prévoir ce qui se passait dans le crâne masqué par cette figure de rat, Lanyard attendit, serrant en cachette son pistolet dans sa poche. Il ne voulait pas mourir encore, et surtout pas de la main de cet ignoble dégénéré de Boche.

Lentement le bras du lieutenant retomba, abaissant le pistolet dont le canon finit par cliqueter sur le dessus de la table. Ce bruit parut le réveiller. Il se leva, et avec un geste d’horreur rejeta l’arme loin de lui. Son regard parcourut le cadavre du commandant ; il tressaillit violemment, et se recula contre les tôles pour mettre le plus de distance possible entre lui et son ouvrage. Ses lèvres remuèrent, articulant des phrases à demi incohérentes :

— … Ça y est enfin ! Je savais bien qu’un jour ou l’autre…

Brusquement il regarda Lanyard.

— Soyez témoin, s’écria-t-il. J’ai été provoqué au-delà de toute endurance. Il m’a insulté devant vous… moi !… ce saligaud !

Lanyard ne dit rien, mais soutint son regard en le fixant d’un œil absent et détaché, sous lequel le lieutenant se troubla et se détourna.

Avec un sursaut ce dernier se rendit compte à nouveau de ce que signifiait le cadavre immobile à ses pieds.

— Un joli coup ! marmotta-t-il avec défiance. Et vous me soutiendrez, je le sais… Malheureusement il n’y a là-dedans aucune justification possible devant un conseil de guerre. Votre témoignage lui-même ne me sauverait pas… Je suis flambé, définitivement.

Il baissa la tête. Lanyard perçut des mots chuchotés : « disgrâce… déshonneur… peloton d’exécution… ».

Dans le compartiment des machines un chronomètre sonna minuit.

Avec un cri aigu le lieutenant se jeta à genoux, en glapissant :

— Il ne peut pas être mort ! Il joue la comédie, pour me faire peur !

Frénétiquement, il s’efforça de retourner le corps.

Lanyard allongea vivement la main vers la table et s’empara de l’automatique. Avec des gestes rapides et sûrs il enleva le chargeur qu’il fourra dans sa poche, tira la culasse en arrière, fit sauter dans sa main l’unique cartouche du canon, et replaça l’arme, le tout avant que le Prussien eût renoncé à son absurde tentative de ressusciter le mort.

— Il est bien mort, annonça-t-il, en regardant tristement Lanyard… Rien à faire… Dites-donc ; êtes-vous avec moi ou contre moi ?

— Faut-il que vous le demandiez ?

— Je compte sur vous, alors. Bon. Je pense que nous pouvons cacher ceci.

Il se tut et resta un moment perdu dans ses pensées.

— Comment ? fit Lanyard, le réveillant.

— C’est bien simple : je vais sur le pont, j’envoie les matelots de garde à terre pour une prétendue commission. Ils ne soupçonnent rien, croyant que le commandant et moi nous vous surveillons. S’ils ont entendu le coup de feu, je dirai que l’un de nous a laissé tomber une bouteille de champagne, et qu’elle a explosé… Quand ils sont partis, j’amène le youyou le long du bord ; et avec votre aide ce sera facile de monter ce cadavre, de l’embarquer, et une fois au milieu de la lagune, de le balancer à l’eau. Alors nous revenons. Notre histoire est que le commandant a suivi la bordée de garde à terre ; si plus tard il s’est égaré, et s’est perdu dans les bois dans son délire alcoolique, ce n’est plus notre affaire. Comprenez-vous ?

— Parfaitement, dit Lanyard avec un air d’innocence convaincue. Mais l’eau, dites… est-elle assez profonde ?

Le Prussien ne daigna pas dissimuler le mépris que lui inspirait cette question, si niaise en apparence.

— Pour recouvrir le corps ? Allons donc, même ici la profondeur est suffisante à marée basse pour nous immerger complètement, sauf le périscope. Et c’est encore plus profond au milieu.

— Merci, répliqua Lanyard avec soumission.

— Vous buvez encore un coup ? Non ? (Le Prussien avala un demi gobelet de cognac pur, et frissonna.) Alors restez ici. Je serai de retour dans une…

— Une minute.

Le lieutenant, qui s’apprêtait à enjamber le corps, s’arrêta. Lanyard lui désigna l’automatique.

— Cela ne vous ferait rien d’emporter ça ? Si quelque chose vous empêchait de revenir, je ne tiens pas à ce qu’on me trouve ici en compagnie de cet objet et d’un cadavre.

Avec une grimace rechignée l’assassin attrapa l’arme, la fourra dans sa gaine, et s’empressa de sortir.

Lanyard le laissa s’engager dans la coursive et se diriger vers l’escalier, puis le suivit en silence.

Tandis que le lieutenant grimpait sur le pont, Lanyard monta au kiosque et resta là, aux écoutes. Il ne percevait pas très bien ce qu’on disait ; mais après quelques mots brutaux de commandement deux paires de bottes résonnèrent sur le passavant et s’éloignèrent sur l’appontement. En même temps Lanyard se hissa sans bruit au dehors par le panneau.

Dès que sa vision se fut accommodée aux ténèbres après la lumière, il aperçut la silhouette mince du lieutenant se faufilant à pas de loup derrière les matelots de garde qui s’éloignaient ; arrivé à mi-longueur de l’appontement, il fit halte et se pencha sur l’un des pilotis, apparemment pour dégager l’aussière d’une petite embarcation amarrée au-dessous dans l’ombre.

À cette vue Lanyard s’avança sur le pont, dégageant de leurs gabillots les câbles de retenue l’un après l’autre, et les laissant retomber sans bruit par-dessus bord, jusqu’au moment où il n’en resta plus que deux pour maintenir le sous-marin en place.

Cependant il ne cessait de surveiller les mouvements du lieutenant. Il le vit se laisser glisser au bord de l’appontement, perçut le bruit de ses pieds prenant contact dans un canot, et ensuite un grincement d’avirons dans leurs tolets.

Lorsque la petite embarcation doubla l’avant du sous-marin, l’aventurier replongea par le kiosque dans la cale.

Le lieutenant le retrouva en bas à la même place où il l’avait laissé.

— Tout va bien, annonça l’ivrogne avec un enjouement affecté, tout en passant par-dessus le cadavre qui obstruait le seuil. Nous sommes débarrassés pour un temps de ces satanés matelots de garde. Ils ne reviendront pas avant une bonne demi-heure. J’ai amarré le youyou à la coupée. Si nous y allons d’action, cette sale besogne sera expédiée en un rien de temps.

Lanyard acquiesça :

— Je suis prêt.

— Pas besoin de nous emballer… on a tout le temps de boire encore un coup. (Le Prussien versa un flot de cognac dans le gobelet, qu’il remplit jusqu’au bord.) Et Dieu sait si j’en ai besoin !

Lanyard le regarda engloutir l’alcool pur. Évidemment personne ne pouvait résister à boire ainsi. Ce n’était plus qu’une question de temps… Même pas : en reposant le quart la main de l’assassin trembla et s’égara. Un instant il vacilla, les yeux fixes et vitreux, puis pencha en avant, projetant la bouteille sur le sol, fit un demi-tour complet dans un effort éperdu pour recouvrer l’équilibre, s’abattit en arrière sur la table et y resta secoué des pieds à la tête par de farouches soubresauts, les mains agrippant l’air, et respirant laborieusement pour éliminer le poison qui saturait son organisme.

S’approchant de lui, Lanyard posa la main sur son sein gauche. Le cœur de l’individu battait à grands coups rapides, qui allaient s’affaiblissant par degrés.

Aucune puissance au monde n’eût pu le sauver : après un assassinat il venait de commettre un suicide.

Sans lui consacrer un autre regard, Lanyard courut vers l’arrière au compartiment des machines.

Il n’y avait pas perdu son temps, une heure plus tôt. Il possédait une certaine disposition pour la mécanique, due peut-être à son obscure ascendance, et largement renforcée par les nécessités de son métier ; par-dessus le marché il avait eu déjà l’occasion précédemment de se familiariser un peu avec les principes de la manœuvre des submersibles. Contraint d’agir vite et en partie d’intuition, il ne se tira néanmoins pas trop mal de sa tâche.

Allant d’abord aux appareils de plongée, il orienta les plans à leur inclinaison extrême vers le bas, puis passa en revue les vannes de prises d’eau, qu’il ouvrit toutes grandes. Avec un fusement aigu l’air des réservoirs auxiliaires fut évacué à l’intérieur, et quand Lanyard manœuvra les roues actionnant les groupes avant et arrière de vannes Kingston, au fusement s’ajouta le giclement et le gargouillement de l’eau qui envahissait le grand et le petit ballast et les réservoirs d’équilibrage.

Immédiatement l’U commença de s’enfoncer. Lanyard ne s’attarda que pour fermer les interrupteurs qui commandaient les moteurs électriques. Tandis que leur vrombissement s’amplifiait, il s’empara du fusil et grimpa l’escalier, et quand il sortit du kiosque sur le pont il n’avait plus guère de temps du reste : à peine eut-il rejeté les deux câbles d’amarrage et sauté dans le youyou, que l’eau, se ruant furieusement sur le pont et la passerelle, commença de s’engouffrer par le kiosque et les panneaux de torpille.

Contraint de couper l’aussière de peur que le canot ne fût entraîné avec le sous-marin qui coulait rapidement, il ajusta les avirons et se mit à ramer de toutes ses forces pour sortir au plus vite la petite embarcation des remous qui naquirent au moment où les flots se refermèrent sur le lieu où avait reposé l’U.

Moins de cinq minutes d’activité avaient suffi à saboter ce ravageur des mers et à jeter ses gardiens à la merci d’un pays de l’hospitalité duquel ils avaient abusé trop longtemps.

Fort satisfait, au bout d’une minute Lanyard releva ses avirons et contempla avec intérêt ce que la nuit lui permettait d’apercevoir : l’appontement, simple masse sombre et vague dans l’obscurité ; la terre piquetée de quelques lumières, principalement aux fenêtres des bâtiments de la base, qui traçaient des rubans lumineux sur la face polie de la lagune.

Elles étaient éclipsées à intervalles réguliers par une forme mouvante qui passait devant elles.

En prêtant l’oreille, Lanyard put distinguer les pas de la sentinelle. Pas d’autres bruits que les discrètes voix de la nuit : murmure des vaguelettes invisibles, soupir plaintif de la brise dans les cimes de la forêt, et le sourd roulement du ressac sur la côte lointaine de l’océan.

Ne percevant pas encore à terre le moindre indice d’alarme, Lanyard continua de ramer, avec beaucoup de précautions, et faute de meilleur repère, maintenant la poupe du canot en plein vers la jambe de l’appontement en forme de T.

À la longue l’avant de la quille s’engrava légèrement dans le sable. Il poussa au large et rama parallèlement à la ligne sombre du rivage, de si près que son aviron de tribord touchait le fond à chaque coup…

Mais la disparition du sous-marin était découverte ! Une clameur soudaine s’éleva du côté de l’appontement, d’abord un grand cri de désolation, puis deux voix qui braillaient ensemble, puis d’autres. Plusieurs coups de feu furent tirés en l’air. Des lumières nombreuses apparurent aux fenêtres à terre. Une ruée de pieds galopa sur l’appontement, et la confusion des voix atteignit un paroxysme de tumulte inexprimable. Tout à coup, une bombe éclairante fut allumée et projetée au loin sur la face de la lagune.

Surpris par cette vive clarté bleue et impitoyable, Lanyard instinctivement rentra ses avirons et ramassa le fusil. Il voyait si nettement les hommes se démener au bout de l’appontement qu’il craignait à tout instant de recevoir une balle ; mais les minutes s’écoulèrent, et on ne tirait toujours pas. Ou bien les Allemands cherchaient un plus gros gibier qu’un youyou à la dérive, ou la bombe éclairante les éblouissait plus qu’elle ne les aidait à y voir.

Convaincu enfin qu’il n’avait pas été repéré, Lanyard déposa le fusil et reprit les avirons. Plus aucun doute à présent sur son itinéraire : la clarté bleue lui montrait l’issue vers la mer qu’il cherchait à moins de cent mètres de distance.

Bientôt la flamme diminua. Elle ne fut pas renouvelée. Totalement invisible, insoupçonné, Lanyard engagea le canot dans le goulet, et de toutes ses forces le poussa vers la mer.

En vitesse, les rives se resserrèrent, masquant la lagune. La lueur bleue s’éteignit derrière un noir profil de dunes arrondies. Lanyard tourna la proue vers l’est et rama latéralement à la côte.

Après un peu plus d’une heure de ce mode de progression, il obliqua vers le rivage, débarqua dans l’eau jusqu’à la cheville, mit l’arme à la bretelle, et repoussant le youyou au large, l’abandonna aux caprices des flots.

Puis de nouveau il fit face à l’est, en suivant les contours de la grève, à l’intérieur de la lisière où clapotait le flot ; ce qui lui éviterait de laisser des empreintes dans le sable pour guider une poursuite le matin.

Au soleil levant il pataugeait toujours, fatigué mais réconforté de constater qu’il avait laissé derrière lui la partie la plus touffue du bois.

Bientôt, gagnant pour la première fois la grève sèche, il grimpa au sommet d’une dune un peu plus haute que ses compagnes, et prenant son relèvement, découvrit qu’il était presque arrivé à l’extrémité orientale de l’île.

À quelque distance sur sa droite, une route charretière, aux ornières ensablées et envahie par les oyats, s’enfonçait dans les terres.

Suivant cette route à l’aventure, il arriva vers les huit heures sur les lisières d’une commune riveraine.

Avant de poursuivre, il cacha dans un buisson le fusil à magasin, puis fit un grand détour, et prit un chemin qui entrait dans le village par le nord.

Son apparence de vagabond était bien faite pour exciter les commentaires ; mais quelques dépenses opportunes eurent vite fait de remédier à ces défectuosités. Au bout de deux heures, rasé, baigné et modestement vêtu d’un complet tout fait à bon marché, il déjeunait copieusement à la table de l’hôtel du Commerce.

La ville, à ce qu’il apprit, était autrefois l’important port baleinier d’Edgartown. Il lui serait possible de gagner le continent par un bac à vapeur qui partait au début de l’après-midi.

Dix minutes avant de monter à bord, il rédigea un long télégramme en langage chiffré adressé au chef du Service Secret britannique de New-York…

Il s’ensuivit des conséquences aussi nombreuses que variées.

Quand le télégramme eut été délivré et traduit en clair – ce qui se fit avec une célérité passable – le chef du Service Secret de New-York appela au téléphone l’Ambassade britannique de Washington.

Peu après, un attaché de l’Ambassade britannique sauta en auto et se fit mener à l’un des bureaux essentiels du Gouvernement fédéral.

Quand il eut fait le pied de grue plus d’une heure dans une antichambre, il fut reçu, assez affablement, par le chef du bureau, un jovial gentleman plus intéressé par sa propre grandeur que par la nouvelle qu’il y avait une base de sous-marins boches sur la côte sud de l’île de Martha.

Il fut, néanmoins, assez indulgent pour promettre d’accorder en temps voulu à l’affaire sa distinguée considération.

Il alla même jusqu’à faire rédiger une note par son secrétaire sur la prétendue information que ce jeune Anglais avait à communiquer.

Pendant la nuit, il s’éveilla par hasard et conclut que, tout bien considéré, cela ne nuirait pas de donner à la Marine des États-Unis un peu de distraction et d’exercice, même s’il devait s’ensuivre que l’histoire de cette base n’était qu’un canard.

Aussi, le lendemain matin, il se rendit à son bureau un peu avant midi, et lança une foule d’ordres. L’un d’eux concernait la nécessité du secret absolu.

Durant la journée on eût pu voir, et on vit en effet, plusieurs fonctionnaires inférieurs du bureau aller à leurs affaires avec des mines entendues et importantes.

De nombreux messages furent également transmis par T.S.F., téléphone et télégraphe, à diverses personnes chargées de la défense de la côte de l’Atlantique : certains de ces messages étaient chiffrés, d’autres pas.

Cette même nuit, un grand incendie de forêt éclata sur la côte sud de l’île de Martha, à la fois précédé et accompagné par une série de fortes explosions.

Le premier navire des États-Unis qui atteignit la lagune n’y trouva que les restes carbonisés d’un appontement et de plusieurs bâtiments, et au fond de l’étang, un amas de débris naufragés, un chaos tordu et lacéré de tôles d’acier et de membrures qui aurait pu tout aussi bien être un sous-marin en parfait état, quoique coulé, si quelqu’un n’avait pas averti assez à temps pour permettre sa destruction au moyen de trinitrotoluène, cet explosif moderne si efficace dénommé par l’armée britannique et les experts navals « T.N.T. » et par les Allemands « Trotyl ».

XII

RÉSURRECTION

Les premières éditions des journaux du soir de New-York que Lanyard acheta à Providence lorsqu’il y changea de train en allant de New-Bedford à New-York, donnaient des récits en plusieurs colonnes et fort pittoresques de la catastrophe de l’Assyrian.

Mais aucune ne contenait la vérité tout entière, et Lanyard devina qu’on avait supprimé bon nombre de faits importants.

Déjà la censure était à l’œuvre, et sans doute elle ne jugeait pas utile de déconcerter un grand peuple dès son entrée en guerre par l’information qu’un submersible boche avait pu opérer depuis peu dans le voisinage de Nantucket.

Le naufrage de l’Assyrian était attribué par tous à une explosion interne d’origine inconnue. Aucune feuille ne disait que des agents boches avaient pu figurer incognito parmi les passagers. On ne soufflait mot ni de la bombe lumineuse qui avait fait de l’Assyrian une cible remarquable dans la nuit, ni d’aucun des autres événements insolites qui avaient abouti à l’explosion. Pas un mot non plus au sujet de la torpille lancée à l’U en train de plonger par un torpilleur des États-Unis arrivé à la rescousse.

Cependant les simples faits à eux seuls étaient déjà suffisamment effroyables. En lisant ce qu’on avait laissé publier, Lanyard éprouva un frisson d’horreur. L’Assyrian avait coulé dans les dix minutes après avoir reçu le coup de grâce ; et c’est à peine si tout ce temps avait suffi à ses soixante-douze passagers et à son personnel de près de trois cents hommes, pour s’éveiller de leurs songes de sécurité et se jeter dans les canots de sauvetage.

Grâce à la hâte frénétique rendue obligatoire par le rapide enfoncement du bateau, plusieurs embarcations avaient chaviré. D’autres s’étaient littéralement effondrées sous les masses d’humanité déversées en cataracte des ponts inclinés. D’autres n’avaient même pas été mises à l’eau.

Les efforts du torpilleur, si proche par un heureux hasard, avaient réussi à sauver seulement trente et un passagers et cent quatre-vingts membres de l’équipage.

Dans la liste des survivants, Lanyard trouva ces noms :

 

 

Becker Julius,

New-York.

 

 

Brooke Cecilia,

Londres.

 

 

Crane Robert-T.,

New-York.

 

 

Dressler Emil,

Genève.

 

 

O’Reilly Edmund,

Détroit.

 

 

Putnam, Bartlett,

Philadelphie.

 

 

Velasco Arturo,

Rio de Janeiro.

 

 

Parmi les blessés figurait le lieutenant Lionel Thackeray, comme atteint de commotion cérébrale causée soi-disant par une chute alors qu’il coopérait à la mise à l’eau d’une embarcation.

Dans la longue énumération des noyés, se lisaient ces noms :

 

 

Bartholomew Archer,

Londres.

 

 

Duchemin André,

Paris.

 

 

Van Haarden, Baron Gustav,

Amsterdam.

 

 

Osborne, capitaine E.W.

Londres.

 

 

De tous les officiers M. Sherry survivait seul, repêché après avoir coulé avec son bâtiment.

Aucune liste ne comportait le nom de « Karl ».

Faute d’installation pour les rescapés, disait-on, le torpilleur avait appelé par sans-fil le cargo Saratoga faisant route vers l’est, et celui-ci avait pris à son bord les infortunés et regagnait New-York…

Durant la plus grande partie du trajet de Providence à New-York, Lanyard resta assis les yeux perdus dans le miroir obscur de la fenêtre à côté de son siège, formant des plans pour son avenir immédiat à la lumière des nouvelles apprises, directement et indirectement, par ces récits de journaux.

Envisagé rétrospectivement, ce voyage de l’Assyrian ne permettait guère de douter que les desseins des agents germaniques n’eussent été mûris en toute réflexion. Ils avaient été assez discrets entre leur premier coup dans les ténèbres et leur dernier, entre le cambriolage de la cabine de Cecilia Brooke la première nuit en mer et les agressions meurtrières sur Bartholomew et Thackeray. Sans aucun doute, ils avaient choisi l’heure où, selon leurs renseignements, le submersible serait au large de Nantucket, attendant leur signal pour couler le paquebot – signal qui n’eût pas été donné si leur projet avait réussi, et si enfin ils n’avaient pas fait tous leurs préparatifs pour s’échapper en cas de naufrage.

Lanyard était persuadé que tous ils avaient été avertis de se tenir prêts, et conséquemment qu’ils s’en étaient tirés – tous, sauf cette victime de la trahison, l’infortuné baron van Haarden.

Si le nombre d’associés que Lanyard avait repérés comme comprenant la majorité de ses ennemis, les neuf qui avaient parlé du Loup Solitaire dans le fumoir étaient à présent réduits à cinq : Becker, Dressler, O’Reilly, Putnam et Velasco, ou quatre, en éliminant Putnam, dont la loyauté restait hors de cause. Lanyard n’avait cependant aucun moyen de savoir combien d’alliés ces quatre-là pouvaient avoir eu parmi les autres passagers.

Et même quatre hommes discernant quelle menace constituait pour leurs projets l’existence du Loup Solitaire, même quatre formaient pour ce dernier un assortiment d’ennemis dangereux s’il les avait en liberté dans New-York, susceptibles d’être rencontrés à chaque coin de rue, capables à tout moment de le voir et de le reconnaître à son insu.

La situation lui imposait deux tâches majeures d’importance immédiate : il lui fallait retrouver ces quatre-là un par un et alors, ou bien se convaincre de leur innocence ou les mettre définitivement hors de combat ; il lui fallait aussi abolir totalement, une fois pour toutes, cette aimable personnalité dont la brève carrière s’était bornée aux ponts de l’Assyrian, M. André Duchemin.

Celui-ci exigeait d’être enterré profond, pour lui ôter toute chance de résurrection involontaire.

Par bonheur le dernier pas vers la métamorphose positive susdite avait été effectué le matin même, lorsque la barbe gallique de M. Duchemin était tombée sous le rasoir d’un coiffeur de la Nouvelle-Angleterre, dont les ciseaux avaient par ailleurs supprimé toute trace de coupe de cheveux européenne. Il ne restait plus en Lanyard que ses yeux pour faire ressouvenir d’André Duchemin ; et l’aspect des yeux, comme le sait tout bon comédien, est quelque chose de beaucoup plus facile à déguiser qu’on ne le croit communément.

Mais il n’eût pas été dans la nature humaine de ne pas regretter l’intempestif rejet d’un personnage si utile, qui possédait de si belles lettres d’introduction, et n’avait qu’un seul défaut : celui d’être trop vulnérable aux yeux qui avaient connu jadis à Paris Michaël Lanyard. Témoin – d’après Crane – la démoniaque habileté du Brésilien à démasquer l’incognito Duchemin.

Un soupçon prenait forme dans les réflexions de Lanyard, à savoir qu’il avait accordé trop peu d’attention au señor Arturo Velasco de Rio de Janeiro, dont la profession avouée de criminologiste amateur pouvait fort bien être synonyme d’une occupation beaucoup moins innocente.

Sinon, pourquoi Velasco aurait-il été si prompt à communiquer ce qu’il savait de Lanyard à un affilié du Service Secret des États-Unis ?

Et à ce propos pourquoi s’était-il fait un devoir de déblatérer si publiquement sur l’histoire naturelle du Loup Solitaire ? Afin de concentrer sur ce dernier l’attention de ses ennemis ? Ou pour le mettre en garde ?

Question tout à fait troublante. Fallait-il voir en Velasco un ami ou un ennemi ?

Lanyard en fut réduit à se consoler par la promesse qu’il le saurait un jour, et cela sans délai superflu.

Débarqué tard dans la nuit au Grand Central Terminus, il se rendit à la 42e rue, et là, dans les titres en « Dernière Heure », lut la nouvelle que le vapeur Saratoga, victime d’un accident de machine, se dirigeait lentement vers le port, et ne l’atteindrait que dans quelque chose comme dix-huit heures.

Tenté de voir là-dedans un heureux présage, Lanyard descendit vers Broadway à pied, envahi d’un sentiment d’incrédulité ; il lui était difficile d’admettre qu’il fût bien lui-même, vivant et libre dans cette ville merveilleuse et immense, où les gens marchaient à loisir et sans crainte dans des rues semblables à des fleuves de lumière. Il n’était que trop accoutumé aux nuits de crainte et de tremblement, sous l’obscurité médiévale qui enveloppait les cités de l’Europe en guerre… Tandis qu’ici les mendiants eux-mêmes se promenaient la tête haute, et les hommes et les femmes d’une condition plus relevée riaient et s’amusaient dans les taxis qui les remmenaient chez eux au sortir des restaurants de ce fiévreux minuit.

Ce peuple en guerre ignorait encore l’esprit du temps de guerre et sa gravité, et refusait de croire à son danger.

Longacre square, lac papillotant d’irradiations kaléidoscopiques, même à cette heure tardive, grouillait de foules en goguette…

Lanyard leva des yeux étonnés vers le ciel livide dont les étoiles claires et lointaines pâlissaient, honteuses, sous la réverbération des lumières, tels les yeux de l’innocence plongeant dans un abîme infernal.

Inscrutable !

Pourtant on ne pouvait rester insensible à cette subtile et entêtante ivresse de l’air marin, frais et immaculé, qui balayait les rues, insinuant la confiance en soi et l’alacrité d’esprit même dans les êtres qu’opprimait la pensée de l’Europe déchirée par la guerre calamiteuse.

Lanyard n’avait pas encore traversé l’avenue qu’il se surprit à marcher d’un pas plus vif, et tenant lui aussi la tête haute…

D’inspiration, en dépit de l’heure tardive, et malgré un doute justifié sur l’issue de sa démarche, il prit un taxi et se fit conduire au quartier général du Service Secret britannique en Amérique, un hôtel sans ostentation au coin nord-ouest de West End avenue et de la 95e rue.

Là un valet courtois vint ouvrir et répondit à Lanyard que le colonel Stanistreet avait été appelé au dehors à l’improviste et ne serait pas chez lui avant le lendemain soir ; son secrétaire, par ailleurs, était allé au théâtre et ne rentrerait sans doute que fort tard.

Plus impatient que désappointé, Lanyard remonta en taxi, et après avoir consulté son chauffeur, descendit pour la nuit à un modeste hôtel de la 8e avenue, où l’on ne demandait à un voyageur poussiéreux et sans bagage, rien d’autre que de payer d’avance.

Tôt sur pied, Lanyard déjeuna tout en parcourant les colonnes d’annonces du New-York Herald, et vers le milieu de la matinée, se trouva installé comme sous-locataire d’un appartement garni pour hommes seuls, dans la 58e rue près de la 7e avenue, un joli pied-à-terre de plusieurs chambres au rez-de-chaussée, avec deux entrées, l’une par le vestibule commun, et l’autre directement de la rue ; disposition admirable pour un homme qui pouvait préférer aller et venir sans être surveillé.

Faute de relations locales sur son honorabilité, Lanyard fut obligé de régler d’avance trois mois de location, et en outre de déposer un cautionnement rondelet en cas de dommages causés au mobilier.

Son nom, choisi sur l’inspiration du moment, fut porté sur le registre de police comme étant celui d’Anthony Ember.

À midi il amena dans son logement deux malles retirées d’un garde-meuble où il les avait déposées plus de trois ans auparavant, à la veille de sa fuite d’Amérique avec sa famille, alors que la nécessité de la promptitude et du secret interdisait de s’encombrer de bagage lourd.

Ainsi Lanyard redevint possesseur d’une garde-robe suffisamment complète.

Mais ces malles lui livrèrent plus que son bien personnel ; mélangés à ses effets il y retrouva ceux qui avaient appartenu à sa femme et à son petit garçon. En les déballant, les souvenirs peuplèrent ce gîte transitoire au luxe banal, de fantômes mélancoliques, aussi doux que tristes.

Durant des heures il resta désœuvré, la tête basse, les mains occupées à tirailler de petites garnitures de broderie.

Et si la succession rapide et tumultueuse des événements récents lui avait fait perdre de vue la vengeance qui l’avait amené au-delà des mers, il se réveilla de ce bref intervalle de songerie attristée avec dans son esprit une résolution inébranlable ancrée à nouveau, et dans son cœur une pensée dominante, celle que désormais sa rencontre avec Ekstrom ne pouvait plus, ne devait plus être longtemps différée.

Dans la rue s’éleva une rumeur de marchands de journaux braillant les nouvelles. Lanyard alla à la porte particulière et tendit un nickel à l’un des auteurs du tapage.

Tout ce qu’il trouva de plus intéressant dans la feuille ce fut la nouvelle que l’on avait signalé le Saratoga au large de l’île Fire et qu’on l’attendait à New-York ce soir à huit heures au plus tard.

Ceci, en tout cas, n’était pas déplaisant à lire. Lanyard avait à effectuer un travail qu’il valait mieux faire avant que Karl et sa bande eussent eu le loisir de communiquer directement avec leurs collaborateurs à terre, travail qu’il eût été peu sage de commencer avant que la tombée de la nuit vînt gêner les entreprises toujours possibles d’un espion germanique.

Il n’était pas non plus assez sot pour supposer qu’il lui serait profitable d’aller avant neuf heures à la maison de West End avenue. À ce moment-là seulement il avait des chances de trouver l’honorable colonel George Fleetwood Stanistreet vers la fin de son repas, et par conséquent d’humeur traitable et accueillante.

Mais cela ne pouvait pas nuire de pousser d’abord une reconnaissance à la lumière du jour.

Il usa la fin de l’après-midi dans des taxis, et grâce à des changements réitérés, fit en sorte de passer non moins de quatre fois dans la 79e rue devant la filiale de la Wilhelmstrasse.

Tout ce que lui valut cette tactique ce fut une photographie mentale assez détaillée de l’immeuble – et le soupçon croissant que le gouvernement des États-Unis n’avait profité en rien des leçons infligées à l’Angleterre par les premières années de guerre en ce qui concernait la façon de traiter les résidents ennemis.

L’immeuble qui se dressait à un coin, occupait la moitié d’un îlot de l’avenue, dont l’autre moitié était l’emplacement d’une maison de rapport en cours de construction – et il dominait ses voisins comme une monumentale forteresse, des barreaux de fer aux fenêtres du rez-de-chaussée, et des grilles encore plus fortes prêtes à fermer la cour des voitures dans la petite rue. Bref un donjon malaisé à prendre même pour le plus habile monte-en-l’air ; malgré cela c’était à son intérieur que se trouvait le but de Lanyard ; car là, croyait-il, se cachait Ekstrom.

Celui-ci à coup sûr ne pouvait être loin du puissant poste de T.S.F. installé en secret sur le toit de ce méli-mélo de styles d’architecture ; avec antennes dissimulées évidemment dans l’abomination culminante de son minaret.

Cependant, à l’examen le plus scrupuleux, ces yeux entraînés à repérer d’emblée les agents de police sous tous les déguisements, n’arrivaient pas à découvrir la moindre trace de surveillance autour de ce nid de vipères.

Apparemment ses locataires allaient et venaient à leur guise, sans être gênés par l’attention gouvernementale.

Une fois, comme Lanyard passait, une superbe limousine s’arrêta devant l’entrée des voitures ; une jolie femme, exquisément toilettée, descendit et la grande porte hospitalière s’ouvrit devant elle avant qu’elle eût eu le temps de sonner : Lanyard reconnut en elle le plus diaboliquement habile des séides de la Wilhelmstrasse, dont la vie n’eût pas valu cher si elle se fût aventurée dans Paris ou dans Londres depuis le début des hostilités.

Il poursuivit, plongé dans l’étonnement.

On pouvait voir, d’autre part, que les espions ennemis surveillaient de près les mouvements de ceux qui fréquentaient l’immeuble de West End avenue. Un agent germanique que Lanyard connaissait de vue flânait par là tandis que le taxi tournait le coin et filait vers Riverside Drive.

Plus modeste, cette résidence possédait par derrière sur la 95e rue un jardin au mur de brique. Dans ce mur, garni de verre cassé à la mode anglaise, elle avait une porte, et cette porte une serrure. Et Lanyard en prit note.

Et lorsqu’il rentra s’habiller pour dîner, il ouvrit le double fond de l’une de ses malles et parmi une provision de paquets enveloppés de toile, y prit un petit trousseau de clefs à l’aspect innocent mais dont la vraie raison d’être était beaucoup moins inoffensive.

Après un repas fin au Delmonico, où pour la première fois depuis les lointaines années de Paris il savoura d’excellente cuisine, un taxi le mena au coin de la 95e rue. Il paya le chauffeur à neuf heures précises…

En attendant sur le perron de la maison du coin, il fouilla la rue de coups d’œil scrutateurs, et se rassura quelque peu. Il arrivait sans doute à une heure où les sentinelles boches étaient en vacances : à un îlot de distance aucun piéton ne flânait aux abords des maisons d’en face.

Le voisinage était fort tranquille. Un îlot plus loin vers l’est Broadway tumultuait du trafic intensif de sa circulation nocturne ; à la même distance vers l’ouest Riverside Drive vrombissait d’autocars d’excursion qui profitaient de la première belle soirée de ce printemps tardif. Mais ici, dès que le taxi se fut éloigné, il n’y avait pas une auto en vue.

La porte s’ouvrit et un valet parut.

— Le colonel Stanistreet ? Je vais voir, monsieur.

Lanyard entra.

— Si vous voulez bien vous asseoir, proposa le valet en indiquant un petit salon d’attente. Et qui faut-il annoncer ?

Lanyard avait d’abord eu l’intention de se présenter comme l’auteur du télégramme d’Edgartown. Une impulsion occulte le fit changer d’idée.

— M. Anthony Ember.

— Je vous remercie, monsieur.

Au bout d’un moment le valet reparut.

— Si vous voulez venir par ici, monsieur.

Il mena Lanyard vers le derrière de la maison, et l’introduisit dans une pièce spacieuse, une bibliothèque singulièrement bien meublée, mais sans luxe ostentatoire, une pièce intime, à l’atmosphère toute britannique.

À hauteur de poitrine des rayons de livres garnissaient les murs, interrompus sur la droite par une cheminée où brûlait gaiement un grand feu de houille. Devant la cheminée une porte de chêne sculpté drapée d’une tenture qui s’ouvrait avec elle. Au fond de la pièce deux grandes portes-fenêtres étaient béantes sur la nuit et laissaient voir le jardin dont le mur avait attiré l’attention de Lanyard. Il y avait quantité de portraits dans de larges cadres dorés, et surmontés de lampes spéciales. Au milieu de la pièce une table-bureau, large et longue, supportait une lampe de lecture. De l’autre côté de la table un jeune homme écrivait, avec plusieurs dossiers étalés devant lui.

Quand Lanyard entra, celui-ci déposa sa plume, repoussa son fauteuil et fit le tour de la table. C’était un grand jeune homme bien fait, un peu trop élégamment vêtu, en dépit de son habit de soirée sans cérémonie, aux allures assurées, aimables, aisées, mais peut-être un peu outrecuidantes.

— Monsieur Ember, je pense ? dit-il, d’une voix musicale étudiée.

— Oui, répliqua Lanyard, vaguement agacé par cette musicalité. Monsieur Blensop ?

— C’est moi M. Blensop, concéda l’autre de bonne grâce. Et en quoi puis-je avoir le plaisir de vous rendre service ?

Il désigna du geste un fauteuil auprès du bureau et reprit le sien. Mais Lanyard hésita.

— Je voulais voir le colonel Stanistreet.

M. Blensop lui adressa un sourire indulgent. Sa figure était ronde et glabre, à part une souple petite moustache, ses lèvres pleines et rouges, son nez délicatement modelé, mais ses yeux, bien que grands, étaient bizarrement rapprochés.

— Le colonel Stanistreet n’est malheureusement pas chez lui. Je suis son secrétaire.

— Oui, dit Lanyard toujours debout. Dans ce cas, je vous prierais d’avoir l’obligeance de me fixer un rendez-vous avec le colonel Stanistreet.

— Je crains qu’il ne rentre très tard…

— Alors demain ?

M. Blensop eut un sourire patient.

— Le colonel Stanistreet est un homme très occupé, prononça-t-il mélodieusement. Si vous pouviez me renseigner un peu sur la nature de votre affaire…

— Cela regarde le Roi, dit Lanyard tout à trac.

Le secrétaire alla jusqu’à montrer une surprise d’homme bien élevé.

— Vous êtes Anglais, monsieur Ember ?

— Oui.

— Je suis le secrétaire du colonel Stanistreet, suggéra de nouveau le jeune homme d’un air engageant.

— C’est bien pour cela que je vous demande de me fixer un rendez-vous avec votre patron, riposta Lanyard poliment.

Au mot de « patron », M. Blensop avait légèrement froncé les sourcils. Il reprit avec une ombre d’irritation :

— C’est-à-dire que vous désirez le voir seul ?

— Je regrette, fit Lanyard avec suffisance.

La porte derrière lui s’ouvrit, et le valet entra.

— Je vous demande pardon, monsieur Blensop…

— Qu’est-ce, Walker ?

Le domestique s’avança vers le bureau et tendit une carte de visite sur un plateau. M. Blensop la prit et en la lisant il arqua les sourcils.

— Pour me voir, Walker ?

— Ce monsieur a demandé le colonel Stanistreet, monsieur.

— Hum… Vous pourrez l’introduire quand je sonnerai.

Le valet se retira. M. Blensop leva les yeux, tout en courbant la carte d’un geste nerveux.

— Vous disiez que votre affaire était…

— Je ne disais rien, répliqua Lanyard avec une bonne humeur désarmante. Mon affaire comporte quelque chose de beaucoup trop grave et confidentiel pour le révéler même au secrétaire du colonel Stanistreet, si cela ne vous dérange pas que je le dise.

Mais cela dérangeait M. Blensop, lequel montra son agacement par un petit geste d’impatience qui fit voler de ses doigts la carte. Elle tomba sur la table, le côté imprimé par en dessus. Lanyard eut le temps de la lire avant que le secrétaire ne l’eût ramassée.

— Naturellement non, reprit celui-ci en se levant. Mais vous comprenez, j’ai des ordres stricts… je suis au regret.

— Vous me refusez le rendez-vous ?

— À moins que vous ne puissiez me donner quelques indications sur votre affaire… ou même me présenter une lettre d’introduction.

— Je ne puis ni l’un ni l’autre, monsieur Blensop, dit Lanyard avec sérieux. J’ai un renseignement de la plus haute gravité à communiquer au chef du Service Secret britannique dans ce pays.

Le secrétaire parut surpris.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que le colonel Stanistreet soit en relations avec le Service Secret britannique ?

— Je ne le crois pas ; je le sais.

Après un moment d’hésitation, M. Blensop se rendit de bonne grâce.

— Si vous revenez à neuf heures demain, monsieur Ember, je ferai de mon mieux pour persuader au colonel Stanistreet…

— Je vous le répète, mon affaire est des plus pressantes. Pouvons-nous faire en sorte que votre patron me reçoive ce soir ?

— C’est absolument impossible.

Lanyard accepta sa défaite en s’inclinant.

— Demain à neuf heures, donc, dit-il en se dirigeant vers la porte par laquelle il était entré.

— À neuf heures, dit M. Blensop, généreux dans sa victoire. Cela ne vous ferait rien de sortir par ici ?

Il se dirigea vers la porte à tenture en face de la cheminée. Lanyard se tut, haussa les épaules, et le suivit. M. Blensop ouvrit la porte, ce qui laissa voir une perspective de la 95e rue.

— Je vous remercie, monsieur Ember. Bonne nuit, modula-t-il.

La porte se referma avec le déclic d’un pêne à ressort.

Lanyard resta seul dans la rue. Il regarda vivement de çà de là, en refermant rageusement le poing dans sa poche sur le petit trousseau de clefs…

Car le nom inscrit sur la carte que M. Blensop avait si maladroitement laissée tomber était bien fait pour emplir Lanyard d’un désiré dévorant de mieux connaître son porteur actuel.

Griffonné au crayon, d’une écriture anguleuse et bien française, c’était le nom d’André Duchemin.

XIII

RÉINCARNATION

Il y fallut un peu de temps et de patience, mais à la troisième tentative, Lanyard trouva une clef qui s’adaptait à la serrure. Il se permit un soupir de soulagement : la 95e rue était vide, la porte ajustée à ras de l’extérieur du mur n’offrait aucune cachette au visiteur indu, tandis que la lumière directe d’un réverbère au coin de la rue rendait fâcheusement visible sa personne solitaire.

En apparence, toutefois, il n’avait pas été vu.

Ouvrant la porte sans bruit, il la franchit, la referma doucement, puis resta une minute immobile, à examiner la topographie des lieux.

Conformément à son attente, le jardin offrait une saveur toute anglaise : il était bien tenu, discret, odorant et, ce qui valait encore mieux, tout à fait obscur, en particulier dans l’ombre du mur de rue. Seule la confuse clarté des étoiles lui permit de suivre la direction d’une allée de gravier, en marchant sur l’épais gazon qui la bordait, vers le derrière de la maison.

Les fenêtres de la bibliothèque, profondément encastrées, ouvraient sur une large bordure cimentée, avec une sorte de pergola par-dessus.

Sans bruit, Lanyard enjamba l’appui peu élevé et fit halte à l’abri d’épais rideaux qui permettaient de découvrir une partie de la bibliothèque, où l’éclairage était assez médiocre. Mais ce détail avait pour lui ses avantages ; avec son grand paletot foncé boutonné jusqu’au menton et le col relevé pour cacher son linge, il était assuré qu’on ne le découvrirait que s’il dénonçait sa présence par un mouvement brusque – ce dont le Loup Solitaire s’abstenait toujours.

À ce moment, M. Blensop paraissait se livrer à la singulière occupation de faire une dissertation sur l’art à son visiteur.

Ce dernier occupait le fauteuil que Lanyard avait refusé, du côté opposé du bureau. Ainsi placé, la lampe le masquait plus qu’elle ne l’éclairait, en projetant sa clarté en plein dans les yeux de Lanyard. L’homme, dans une pose d’extrême attention, se penchait un peu en avant pour suivre l’explication de M. Blensop, arrêté devant un portrait accroché au mur entre la cheminée et les fenêtres, dans une attitude incurablement gracieuse, la main sur l’interrupteur commandant l’éclairage des tableaux. Il venait de cesser de parler, apparemment, et il regardait son hôte avec un sourire discret et familier tout en éteignant l’électricité.

— Et voilà tout ce qu’il y a à dire, déclara-t-il, en retournant au bureau.

— Je comprends, dit l’autre pensivement.

Lanyard se sentit soulevé d’une rage presque ingouvernable, qui l’envahissait, le balayait corps et âme, telle une noire bourrasque sur un lac entouré de montagnes. Pour un instant, il fut incapable de voir ni d’entendre lucidement, aussi bien que de pensée cohérente.

Car la voix de cette dernière incarnation d’André Duchemin était la voix de « Karl ».

Quand le tumulte de ses sens se fut apaisé, il entendit Blensop dire :

— Je vais vous mettre ça par écrit.

Et il le vit prendre bloc et crayon et griffonner une note.

— Et voilà, conclut-il, en arrachant la feuille et la tendant par-dessus la table. Maintenant, vous ne pouvez plus vous tromper.

— Cela m’arrive bien rarement, fit le visiteur d’un ton sec.

— Je pense… commença Blensop ; mais il s’interrompit net en voyant entrer dans la pièce le valet Walker.

— Je vous demande pardon, monsieur Blensop…

Il y eut un accent d’impatience dans cette phrase artistement modulée :

— Eh bien, qu’est-ce que c’est encore ?

— Une dame qui demande à vous voir, monsieur.

Blensop prit la carte sur le plateau qu’on lui tendait.

— Jamais entendu parler d’elle, annonça-t-il brusquement après un coup d’œil. Elle a demandé le colonel Stanistreet, ou bien moi ?

— Le colonel Stanistreet, monsieur. Mais quand je lui ai eu dit qu’il n’était pas là, elle a demandé à voir son secrétaire.

— Savez-vous ce qu’elle veut ?

— Elle ne l’a pas dit, monsieur… mais elle paraissait fort en peine.

— Ils le sont toujours. Hum… Jeune et jolie ?

— Très, monsieur.

— Je suppose que je peux aussi bien la voir, dit M. Blensop avec nonchalance. Faites-la entrer quand je sonnerai.

Walker s’éclipsa de la pièce.

— Cela vaut tout autant, ajouta Blensop à son visiteur. Vous comprenez, mon cher ami ?…

— Assurément. (L’homme se leva ; mais Blensop réussissait à se tenir toujours entre lui et les fenêtres ; c’était exaspérant.) Je serai de retour à minuit ?

— Minuit juste ; vous serez sûr de le trouver ici alors. Cela ne vous dérange pas de sortir par cette porte de derrière ?

— Pas du tout.

— Alors, bonne nuit, mon cher monsieur Duchemin !

Blensop mettait-il une note d’ironie dans l’emploi de cette formule ? Lanyard le crut à moitié, mais ne s’attarda pas à analyser cette impression. Déjà le secrétaire avait ouvert la porte latérale.

D’un bond, Lanyard s’élança de la fenêtre, et courut à la porte du mur. Mais malgré toute sa promptitude, il fut trop lent ; déjà, comme il ressortait dans la 95e rue, celui qu’il cherchait tournait le coin de l’avenue.

Au défi de la prudence, Lanyard lui donna la chasse en vitesse, mais, bien qu’il n’eût pas trente mètres à faire, de nouveau il fut déjoué par la rapidité de manœuvre de « Karl ».

Il avait encore quelque distance à parcourir quand la paix du quartier fut rompue par une porte qui claqua comme un coup de pistolet, et dans un vrombissement de moteur et un craquement d’embrayage, un taxi s’éloigna du trottoir devant l’hôtel Stanistreet et s’enfila dans l’avenue.

Lançant un juron de désappointement, Lanyard fit halte au coin. Le numéro de la plaque d’immatriculation apparut nettement quand le véhicule présenta son arrière au réverbère. Mais à quoi bon ? Il le grava machinalement dans sa mémoire, tout en constatant avec révolte que le taxi prenait une allure avec laquelle il ne pouvait espérer de lutter à pied.

Le vrombissement d’une autre auto frappa son oreille, et il se retourna vivement. Un second taxi – indubitablement celui qui venait d’amener la jeune femme à présent enfermée sans doute avec M. Blensop – s’avançait à la place laissée libre par le premier.

En deux enjambées, Lanyard fut à son côté.

— Suivez ce taxi ! cria-t-il… Numéro 66.3.85. Ne le perdez pas de vue, mais ne le dépassez pas… ne lui laissez pas voir que nous le suivons.

— Pas libre, grommela le chauffeur.

— Zut pour votre client ! Tenez (Lanyard lui mit un « aigle » d’or dans la main) il y en aura un autre pour vous si vous faites ce que je vous dis !

— Allons-y ! acquiesça le chauffeur avec résignation.

Le taxi démarra sans attendre que Lanyard fût installé et eût fermé la portière, mais l’autre avait déjà pris une énorme avance ; et bien que le chauffeur de Lanyard montrât un mépris caractérisé pour les arrêtés municipaux réglementant la vitesse des automobiles, et filât d’un train fou dans l’avenue, il resta incapable de faire mieux que de maintenir en vue le feu arrière de la première voiture.

Plus d’une fois ce morne œil rouge sembla clignoter sardoniquement.

Cependant Lanyard ne pensait pas que « Karl » se sût poursuivi. Son véhicule avait dépassé le coin avant que Lanyard fût sorti de la rue latérale. Comme il n’y avait pas de raison pour que Lanyard sût si l’espion se croyait surveillé, sa hâte semblait fort probablement due à un désir naturel d’éviter d’être reconnu par hasard, joint sans doute à d’autres affaires urgentes.

À la 72e rue, le taxi poursuivi tourna vers l’est, Lanyard étant de deux îlots en arrière, et pour quelques instants d’anxiété lui resta entièrement invisible. Mais à Broadway, le flot de la circulation en direction sud l’arrêta un moment, et quand il s’enfonça dans ce flot, le poursuivant n’était plus en retard que d’un îlot.

Après quoi, au cours d’une chasse de trois kilomètres, la distance entre les deux s’augmenta ou s’abrégea selon l’arbitraire du code de la route.

À un moment, il n’y eut plus entre eux que deux longueurs d’auto ; mais une Ford, menée par un chauffard, surgit à l’improviste d’une rue transversale et hésita au milieu de la chaussée de l’air d’un bœuf ahuri qui voit pour la première fois la ville ; et le chauffeur de Lanyard fit agir le frein d’urgence juste à temps pour éviter de commettre un involontaire mais justifié fordicide.

Quand il lui fut à nouveau possible de remettre en quatrième, l’auto poursuivie avait tout un îlot d’avance.

Ils entrèrent dans Longacre square avant d’avoir rattrapé cette perte.

Et à la 44e rue, de nouveau, un flot d’autos en direction de l’est s’interposa entre les deux, réduisant le conducteur de Lanyard à friser la démence.

Une auto ressemblant à celle de « Karl » traversait Broadway à la 42e rue quand Lanyard était encore dans la 7e avenue au nord du building « Times ».

Mais une minute plus tard, elle stoppait en face de l’hôtel Knickerbocker, et Lanyard, regardant par le vasistas d’arrière, lut le n° 66.3.85 sur la plaque d’immatriculation d’un autre taxi qui s’éloignait, à vide, du trottoir sous la marquise de l’hôtel.

Tout en sautant sur le trottoir, il jeta au chauffeur la seconde pièce d’or, et s’enfonça à travers un groupe d’hommes et de femmes obstruant la grande entrée du hall.

Il y avait foule à ce rendez-vous de Broadway, en dépit de l’heure creuse de minuit, entre la cohue du dîner et celle du souper ; mais Lanyard examina en vain les petits groupes de flâneurs ; si « Karl » était parmi eux, ce Karl-ci n’était personne que Lanyard eût appris à connaître de vue à bord de l’Assyrian.

Avec aussi peu de succès il explora discrètement toutes les salles publiques du rez-de-chaussée.

Il était, en somme, possible et probable que Karl, lui-même client de l’hôtel, eût passé directement dans l’ascenseur et se fût fait monter à sa chambre.

Dans cette supposition, Lanyard alla au bureau, demanda la permission de consulter le registre et, bien que déçu fut un peu récompensé ; si sa poursuite avait manqué son objectif immédiat, elle ne lui apparaissait plus entièrement infructueuse. Une majorité des survivants de l’Assyrian semblait avoir élu résidence au Knickerbocker. L’un après l’autre, Lanyard, en parcourant les écritures, trouva ces noms :

 

 

Edmund O’Reilly,

Detroit.

 

 

Arturo Velasco,

Rio de Janeiro,

 

 

Bartlett Putnam,

Philadelphie.

 

 

Cecilia Brooke,

Londres.

 

 

Emil Dressler,

Genève.

 

 

À demi tenté de commettre l’imprudence d’envoyer son nom à miss Brooke – tout autre nom qu’André Duchemin, Michael Lanyard ou Anthony Ember – en même temps qu’un billet artificieusement libellé pour éveiller son intérêt sans fournir d’arme éventuelle à l’ennemi, si par hasard il venait à s’égarer, l’aventurier hésita devant le bureau ; et tout à coup il comprit qu’un tel geste serait non seulement peu judicieux mais une perte de temps ; car, maintenant qu’il venait à y penser, il supposait que la jeune femme – « jeune et jolie » selon l’expression de Walker – qui avait demandé à voir le colonel Stanistreet, n’était autre que cette même Cecilia Brooke.

Quoi de plus naturel pour celle-ci que de saisir la première occasion de consulter le chef du Service Secret britannique en Amérique ?

Quel malheur de n’avoir pas attendu là-bas dans l’embrasure de la fenêtre ! S’il l’eût fait, sans doute le mystère dont la jeune fille s’était entourée ne serait plus un mystère pour Lanyard ; il eût appris le secret de ce rouleau de papier aussi bien que le rôle joué par la jeune fille dans l’intrigue pour sa possession, et il en eût été d’autant mieux renseigné quant à sa propre conduite future.

Mais dans son désir insensé de vengeance sur celui qui avait failli le tuer, il avait oublié tout, sauf l’apparente occasion du moment.

Avec un grognement d’impatience, Lanyard s’éloigna du bureau, et se trouva face à face avec Crane.

L’homme du Service Secret venait de la direction du bar en compagnie de Velasco, O’Reilly et Dressler.

Des trois l’avant-dernier nommé, O’Reilly, regarda du côté de Lanyard et son regard, se posant tranquillement sur la physionomie d’André Duchemin, moins la barbe Duchemin, passa outre sans le moindre indice de l’avoir reconnu.

Quant à Crane, ses yeux gris, froids et ironiques, favorisèrent Lanyard d’un regard détaché, sans un frémissement de curiosité ni de surprise ; mais quand il passa devant lui il ferma l’œil droit délibérément et avec une intention qu’on ne pouvait ignorer.

Lanyard ne lui répondit que par une expression d’étonnement vague.

Bavardant avec un air de discrète satisfaction pardonnable chez des gens arrivés à terre sains et saufs après tant de dangers, le quatuor contourna le bureau et prit place dans un des ascenseurs.

Lanyard attendit pour bouger que sa porte se fût refermée. Alors il quitta la place avec toute la hâte et la ruse dont il disposait.

L’itinéraire par le café jusqu’à Broadway offrait la plus prompte et la moins voyante des sorties. De la porte sud de l’hôtel il plongea directement dans la bouche du métro et, la chance le favorisant, réussit à prendre un ticket et à sauter dans une rame en direction du sud un instant avant la fermeture de ses portes.

Croyant que Crane allait redescendre par le prochain ascenseur après avoir mis les autres dans leurs chambres, Lanyard fut bien aise de lui laisser retrouver le vestibule vide de revenants, de le laisser rager en se demandant s’il ne s’était pas trompé.

La dernière chose qu’il désirât était de se commettre avec le Service Secret américain. Envers Crane, il professait une estime personnelle et un goût tempérés, et il voyait en lui un homme amusant en société, mais professionnellement un péril pour qui avait un ennemi à poursuivre.

Quittant la rame au Grand Central, l’aventurier passa par les couloirs de derrière du Terminus, pénétra dans l’hôtel Baltimore, en ressortit par l’entrée de l’avenue Vanderbilt, parcourant à pied la 44e rue jusqu’à la 5e avenue, où il prit un taxi, donna l’adresse de son logis, et s’enfonça dans le coin de sa banquette, satisfait d’avoir réussi à éviter la poursuite et très reconnaissant à la compagnie du métro pour les facilités que procurait aux fugitifs comme lui son labyrinthe de passages souterrains.

Une chose le tourmentait, néanmoins, sans répit : la jeune Brooke lui pesait sur la conscience. Il lui devait compte de ce dépôt qu’elle lui avait confié. Il lui était intolérable de penser qu’elle pût rester une heure de plus qu’il ne le fallait dans l’ignorance de la vérité sur cette affaire – la vérité, c’est-à-dire autant que lui-même la connaissait.

Si par l’intermédiaire de Crane ou d’une autre façon imprévisible elle venait à apprendre qu’André Duchemin vivait, elle le croirait infidèle à sa promesse. Si elle savait que Duchemin ne faisait qu’un avec Michael Lanyard, le Loup Solitaire, elle n’en serait pas surprise. Mais cela aussi était intolérable : même le Loup Solitaire avait son code d’honneur.

D’autre part, si elle restait dans l’ignorance du fait que Lanyard avait échappé à la noyade, elle continuerait à croire son secret au fond de la mer avec lui ; alors que, dans les mains de l’ennemi, en la possession de Karl et de ses confédérés, ce secret pouvait devenir une arme infiniment dangereuse.

Tout à coup, Lanyard se dit qu’un doute au moins venait d’être éliminé par cette rencontre du Knickerbocker. Il était à la rigueur possible que « Karl » fût allé au bar en entrant et se fût adjoint à la compagnie de Crane, mais dans l’idée de Lanyard ce n’était guère probable. Il était convaincu que, affiliées ou non, à l’espionnage boche, ni Velasco, ni O’Reilly, ni Dressler n’étaient « Karl ».

Quant à l’affaire Brooke, il éprouvait le besoin immédiat de trouver un moyen sûr de communiquer avec la jeune fille. Elle ne le livrerait sûrement pas à la police, même si elle était d’abord tentée de douter de lui. Mais il saurait bien la persuader de sa sincérité.

Le téléphone offrait une solution de la difficulté, moyen peu compromettant pourvu qu’on prît soin de ne pas appeler d’un poste particulier, trop aisé à identifier.

Dans cette pensée il fit stopper son taxi et le renvoya au coin de la 57e rue et de la 6e avenue, où il avisa une cabine de téléphone automatique.

L’opération qui s’ensuivit ne sortit pas de l’ordinaire. Lanyard, rapidement relié avec le Knickerbocker, donna le nom de Brooke, qu’on lui fit épeler, et fut prié de ne pas quitter.

Quelques minutes plus tard, il commença d’agiter le crochet du récepteur et fut en partie récompensé par l’avis que l’on avait fait chercher cette dame au restaurant.

Enfin, au bout d’un bon moment, ce fut un déclic, et une voix douce, qui n’était pas celle qu’il s’attendait à entendre, lança :

— Allô ! Est-ce toi, Jack ?

Il répondit avec agacement :

— J’attends de causer avec miss Cecilia Brooke.

— Oh, alors c’est qu’il y a eu erreur. Ici, c’est miss Crooke qui parle.

Lanyard poussa un « Désolé » étranglé, et raccrocha, abandonnant toute autre tentative comme inutile.

Cette affaire-là attendrait jusqu’au lendemain.

Le temps pressait désormais ; il était près de onze heures, il avait un rendez-vous avec la Destinée, à minuit, et il lui fallait y être plus qu’exact.

Se rendant à pied jusqu’à l’immeuble de son appartement, il se mit en devoir d’établir un alibi en entrant par le vestibule public et en se faisant inscrire par l’employé du téléphone pour qu’on l’appelât à sept heures le lendemain matin.

Au cours de la demi-heure suivante, Lanyard sortit sans bruit par sa porte particulière, contourna l’îlot et sauta dans un autobus passant à Riverside Drive.

Descendu à la 93e rue, il remonta la Drive à pied de deux îlots vers le nord, tourna à l’est, et sans mésaventure s’introduisit une seconde fois dans le jardin Stanistreet.

XIV

DIFFAMATION

Il n’était guère possible de voir M. Blensop se livrer à l’exercice de ses fonctions sans songer à la cruelle injustice que la nature inflige trop souvent à ses pareils en cachant leurs plus louables qualités sous des enveloppes charnelles d’une apparence déplorablement frivole.

Les gestes fleuris de ce jeune homme, sa voix flûtée, ses yeux poétiques, et sa moustache modestement conquérante, la préciosité de son goût en vêtements, s’alliaient singulièrement avec un austère dévouement au devoir, bien rare quand il n’est pas affecté.

Sans aucun doute, qu’il fût ou non par nature un homme de tempérament studieux et consciencieux, M. Blensop en jouait le rôle à la perfection.

Assis sous la lampe à abat-jour auréolant sa jeune tête blonde, il mania assidûment un superbe stylo en or pendant cinq bonnes minutes après que Lanyard se fut insinué dans l’asile des rideaux de la porte-fenêtre, ne s’arrêtant de temps à autre que pour prendre une nouvelle feuille de papier ou consulter un des dossiers étalés devant lui.

À la longue, cependant, il resta plume en l’air et le regard fixé sur le vide, secoua la tête avec étonnement et se levant, se dirigea tout droit vers les fenêtres.

Durant trente secondes d’angoisse, Lanyard resta dans le doute ; il y avait juste une chance pour que dans sa préoccupation Blensop passât dans le jardin sans remarquer cette forme noire aplatie contre l’embrasure de la fenêtre, dans l’ombre dense du rideau. Sinon la partie était perdue ; Lanyard ne voyait aucun moyen d’échapper à la nécessité de renverser Blensop d’un coup de poing, de prendre sa course, abandonnant à jamais tout espoir d’apprendre pourquoi « Karl » avait adopté la personnalité du Duchemin.

Il se rassembla sur lui-même, attendit, prêt à toute éventualité – et remercia sa bonne étoile de voir ses craintes dissipées.

À trois pas des fenêtres, M. Blensop montra qu’il n’avait aucune intention d’aller faire un tour dans le jardin. S’arrêtant, il fit pirouetter un fauteuil à haut dossier et le disposa face à l’angle de la salle, alluma une lampe de lecture, s’assit et tira d’un rayon un volume de référence.

Pendant quelques minutes, assis à portée de bras de l’intrus, il lut attentivement, puis avec un clappement de satisfaction replaça le volume, éteignit la lumière et retourna à ses écritures.

Mais bientôt il s’arrêta, avec une petite exclamation déçue, secoua sa plume avec agacement, et lui adressa un regard de reproche.

Mais cela ne servit de rien. Le réservoir du stylo était vide et à moins de le remplir il refusait obstinément tout service.

Avec un soupir de résignation, M. Blensop prit un flacon d’encre dans un tiroir, et dévissa le capuchon du réservoir.

Ceci fait, il s’arrêta, prêta un instant l’oreille en penchant la tête de côté, déposa l’instrument démembré, et se leva vivement. Au même moment, la porte du vestibule s’ouvrit, et deux femmes entrèrent, apparemment deux sœurs : l’une était une dame distinguée, aux charmes mûrs, l’autre une non moins séduisante créature, de beaucoup sa cadette, la seule fortement douée d’un goût intelligent pour la vie, l’autre livrée en proie à l’ennui quotidien.

M. Blensop papillonna vers elles, leur offrant de les débarrasser de leurs manteaux.

— Permettez-moi, madame Arden, s’adressa-t-il à la plus âgée, qui le laissa faire impassiblement. Et madame Stanistreet… dites, n’êtes-vous pas un peu en retard ?

— Terriblement, acquiesça Mme Stanistreet d’une voix lasse. Il doit être au moins minuit.

— À peine, Adèle, dit Mme Arden avec un regard ironique.

— Dîner, la pièce, souper, et de retour avant minuit ! commenta Blensop scandalisé. Mais c’est un peu vite expédié, dites ?

— Georges a insisté pour que nous rentrions tout de suite, déplora la jeune femme. Terriblement ennuyeux. Nous étions si bien au Ritz…

— Le salon de Cristal ?

Une envie dissimulée empoisonnait le ton de Blensop.

— Terriblement intéressant… tout le monde était là. J’avais si envie de danser !… Vous me manquiez, Arthur.

— Voyons, ce n’est pas sérieux, n’est-ce pas ?

— Pauvre monsieur Blensop ! interjeta Mme Arden avec un soupçon de malice. Quel regret qu’il vous faille être enchaîné par un devoir inexorable, tandis que nous batifolons et nous amusons.

— Je ne me plains pas, affirma Blensop avec l’humilité convenable à un martyr du devoir, une pose qu’il s’empressa d’abandonner en voyant un autre homme s’avancer alertement dans la pièce. Ah ! bonsoir, colonel Stanistreet.

— Soir, Blensop.

Avec un bref signe de tête, le colonel Stanistreet s’en alla droit au bureau et s’y arrêta pour prendre et examiner le travail auquel était occupé le secrétaire. C’était un gentleman passablement plus vieux que sa femme, de physionomie grave et ferme, qui avait l’habitude de se tenir solidement campé sur ses pieds et d’accorder une attention exclusive à l’affaire du moment.

— Rien d’important n’est survenu ? demanda-t-il distraitement, tout en parcourant les feuilles de papier noirci.

— Il est venu trois personnes, déclara Blensop d’un air fin. L’une revient à minuit.

Stanistreet lui jeta un regard pénétrant.

— Eh ! dit-il en tirant une conclusion rapide. Et il se tourna vers sa femme et sa belle-sœur. Il est maintenant près de minuit. Excusez-moi si je vous mets dehors.

— Patience, dit Mme Arden avec indulgence. Pour rien au monde je ne voudrais gêner vos affaires sérieuses, chère vieille chose, mais je dors mieux la nuit quand je sais mes bijoux enfermés sous clef dans votre coffre-fort.

D’un geste gracieux elle défit un somptueux collier et le déposa sur le bureau.

— Terriblement ridicule, commenta sa sœur, du seuil. Comme si quelqu’un oserait pénétrer ici dedans.

— Pourquoi pas ? demanda calmement Mme Arden, en défaisant les bagues de ses doigts.

— Avec un veilleur qui fait des rondes dans le jardin toute la nuit…

— Letty a raison, interrompit Stanistreet. Howson est assez fidèle, et on peut se fier à la police américaine, mais il peut venir des cambrioleurs dans les voisinages les mieux gardés. Sois raisonnable, Adèle : laisse tes objets ici avec ceux de Letty.

— Pas de danger, répliqua froidement sa femme. C’est trop terriblement ridicule…

Elle franchit le seuil, puis hésita, charmante image du mécontentement dédaigneux.

— Mais c’est vrai, le colonel Stanistreet a raison, lança Blensop avec vivacité. Devinez ce que j’ai appris ce soir ? Le Loup Solitaire est en Amérique !

— Qu’est-ce que vous dites ? demanda Mme Arden.

— Le Loup Solitaire… c’est positif. Je le sais de la meilleure source.

— Le Loup Solitaire ! nasilla Mme Stanistreet. Si vous voulez savoir, je pense que le Loup Solitaire n’est pas autre chose qu’un bouc émissaire pour la stupidité de la police.

— Tu ne dirais pas cela, riposta Mme Arden, si tu avais vécu à Paris aussi longtemps que moi. Là, dans le cher vieil autrefois, nous avons payé une rançon trop lourde à ce bandit pour ne pas croire en lui.

— Terriblement absurde, insista l’autre. Je m’en vais. Bonne nuit, Arthur. Seras-tu longtemps, Georges ?

— Oh ! une demi-heure ou environ, répondit son mari d’un air absent tandis qu’elle disparaissait.

D’un petit geste confiant aux soins de son beau-frère ses bijoux, Mme Arden distribua les bonsoirs et suivit sa sœur.

Blensop la salua respectueusement, ferma la porte et retourna à son bureau.

— Que disiez-vous du Loup Solitaire ? interrogea Stanistreet en s’asseyant pour compulser plus attentivement les papiers.

— Oh ! fit Blensop avec un léger rire. Je ne faisais que répéter les vantardises de l’individu. Il s’est vanté, autrement dit, d’être le Loup Solitaire.

— Qui s’est vanté d’être le Loup Solitaire ?

— Un type qui est venu ce soir en donnant le nom d’André Duchemin… André Duchemin. Il avait un passeport français et des lettres du Home Office le recommandant très hautement. Peut-être un homme utile d’une certaine façon.

— C’est celui-là qui revient à minuit ?

— Oui, monsieur. J’ai cru préférable de lui donner rendez-vous.

— Pourquoi ?

— Il m’a dit qu’il avait fait la traversée sur l’Assyrian et il l’a dit d’une façon significative. J’ai cru que ce pouvait être la personne que vous attendez.

Stanistreet leva les yeux en fronçant les sourcils.

— Apparemment, reprit-il, si, c’est-à-dire, il est réellement ce qu’il prétend être. Je me demande comment il s’est procuré ces lettres.

— Cela paraît drôle, n’est-ce pas, monsieur ? Lui, un criminel avoué !

— Un homme extraordinaire, en tout cas… Ces autres visiteurs…

— Personne d’importance, il me semble. Un homme qui dit s’appeler Ember et s’est un peu rebiffé quand je lui ai demandé quelle était son affaire. Je lui ai dit que vous consentiriez peut-être à le recevoir dans la matinée.

— Et l’autre ?

— Une jeune femme… rudement jolie fille… aussi peu loquace. Quel était donc son nom ? Brooke… c’est ça : Cecilia Brooke.

— Diable ! s’exclama Stanistreet en repoussant les papiers. Que lui avez-vous dit ?

— Que pouvais-je lui dire, monsieur ? Elle a refusé de me divulguer un mot de son affaire avec vous. Je lui ai dit…

Averti par un geste du colonel Stanistreet, Blensop s’interrompit. Walker venait d’ouvrir la porte.

— Eh bien, Walker ?

— Un monsieur Duchemin, monsieur, qui dit que M. Blensop lui a donné rendez-vous avec vous pour aujourd’hui minuit.

— Faites entrer, je vous prie.

Le valet sortit. Blensop empoigna nerveusement les bijoux de Mme Arden.

— Ne vaut-il pas mieux que je mette d’abord ceci dans le coffre ?

— Non… pas le temps.

Stanistreet ouvrit un tiroir du bureau.

— Ici !

Et, quand Blensop y eut fourré en hâte les bijoux, il le referma.

— C’est suffisamment en sûreté là… aussi longtemps qu’on ne le sait pas, du moins. Mais n’oubliez pas de le mettre dehors quand il s’en ira.

— Non, monsieur.

La porte s’ouvrit de nouveau. Walker annonça :

— M. Duchemin !

Stanistreet se mit debout. Un homme entrait avec l’assurance de quelqu’un qui ne compte pas sur une réception cordiale.

Par l’ouverture qu’il avait ménagée sans bruit entre la portière et le côté de la fenêtre, Lanyard regardait avidement, et, pour la seconde fois cette nuit-là, maudit de tout cœur l’éclairage défectueux de la bibliothèque.

Le visage de l’imposteur, à peine discernable dans la pénombre de l’abat-jour, portait une barbe – barbe noire, un peu épaisse et touffue, à la mode populaire chez les Français – au-dessus de laquelle ses traits n’étaient qu’une tache confuse.

Lanyard s’efforça sans succès d’identifier l’individu par sa démarche ; elle avait quelque chose d’un peu militaire, mais cela n’est guère caractéristique de nos jours. Par ailleurs, il était grand, tout aussi grand que Lanyard, et avait à peu près le même genre de corps, mince et élancé.

Mais c’était « Karl » sans aucun doute, confédéré et assassin du baron van Haarden, l’homme qui avait jeté la bombe éclairante sur le pont de l’Assyrian, la brute avec qui Lanyard s’était battu sur le pont des canots de l’Assyrian, où ce dernier avait pris la barbe de l’Allemand pour un mouchoir de soie noire le masquant.

Ce même appendice montrait qu’il n’était pas un membre de la coterie sur laquelle s’étaient concentrés les soupçons de Lanyard.

D’autre part, un certain nombre de passagers portaient la barbe, et plusieurs taillées de la même façon que ce nonchalant imposteur.

En vain Lanyard fouillait sa mémoire, hanté par le sentiment qu’il aurait dû reconnaître cet homme instantanément, même sous ce mauvais éclairage…

Ayant fait quelques pas dans la pièce, l’individu claqua les talons et s’inclina correctement, à la mode européenne, des hanches.

— Le colonel Stanistreet, je pense, dit-il d’une voix sonore, la voix de « Karl » sans méprise possible, chef du bureau américain du Service secret britannique ?

— Je suis le colonel Stanistreet, concéda ce personnage. Et vous, monsieur ?

— J’ai pris le nom d’André Duchemin, affirma l’imposteur. Avec votre permission, je le garde.

Le colonel Stanistreet inclina légèrement la tête.

— Comme vous voudrez. Veuillez vous asseoir.

Il se laissa retomber dans son fauteuil, tandis que « Karl », avec un vague remerciement, prenait encore une fois le fauteuil de l’autre côté du bureau, où la lampe s’interposait entre lui et le témoin caché.

— Mon secrétaire me dit que vous avez des lettres d’introduction…

— Voici…

Calmement, « Karl » tira de sa poche et tendit les papiers volés.

— Fumez-vous ?

Stanistreet indiqua un coffret à cigarettes et s’adossa en arrière pour jeter un coup d’œil sur les lettres.

Durant la courte pause, Blensop se mit en devoir de rassembler les documents qui l’avaient occupé, et il commença de les réassortir, tandis que « Karl », ayant pris une cigarette, la fumait avec un plaisir manifeste.

— Ceci paraît en règle, observa Stanistreet. Je vois, par cette lettre en langage conventionnel, que votre vrai nom est Michel Lanyard, vous étiez jadis un voleur professionnel français connu sous le nom du Loup Solitaire, mais vous avez, depuis, donné toute preuve que vous désiriez réformer votre vie et vous êtes rendu très utile au Bureau des Renseignements. Je suis désireux d’user de vos services à ma convenance, pourvu que… excusez… vous persistiez dans vos bonnes intentions.

— C’est précisément le cas, affirma « Karl ».

— Expliquez-vous, monsieur Duchemin.

— C’est une affaire assez délicate… Parlons-nous sans témoins, colonel Stanistreet ?

— M. Blensop est mon secrétaire confidentiel…

— Oh ! pas d’objection. Mais… si vous me permettez la remarque… ces fenêtres ouvrent sur un jardin, je pense ?

— Oui. Blensop, veuillez avoir, l’obligeance de fermer les fenêtres.

— Certainement, monsieur.

Et, d’un pas élégant, Blensop se dirigea vers le bout de la pièce.

De nouveau Lanyard se vit dans l’alternative de fuir incontinent ou de tenter de rester sans être vu en adoptant un expédient de l’audace la plus désespérée. Il s’était préparé à une telle éventualité, il ne comptait pas s’en aller ; mais la réalisation de la manœuvre projetée dépendait uniquement de la chance, et son succès en tout cas était problématique.

« Karl » lui restait caché par la lampe, et de même lui pour « Karl ». Le colonel Stanistreet, faisant face à son visiteur, était à demi détourné des fenêtres. Tout reposait sur le choix de Blensop, laquelle des deux fenêtres il irait fermer la première.

Étant droitier, il se dirigea, comme l’avait prévu Lanyard, vers la droite, et disparut momentanément dans l’embrasure de l’autre fenêtre.

Au même instant, Lanyard sortit sans bruit de derrière la tenture et se laissa aller dans le vaste fauteuil à dossier à oreillettes que Blensop avait eu l’attention de disposer pour lui quelque temps auparavant.

Assis de la sorte, et se faisant le plus petit possible, il était entièrement caché à tous les occupants de la bibliothèque autres que Blensop ; et même ce dernier avait peu de chances de le découvrir.

Il ne le vit pas. Il ferma l’autre fenêtre, puis celle que Lanyard avait occupée, et s’en alla dans la pièce sans un regard vers le coin sombre qui renfermait le fauteuil à dossier.

Et Lanyard poussa un grand soupir, encore que muet. Derrière lui la conversation s’était poursuivie sans interruption. Au vrai, il ne pouvait rien voir ; mais il entendait tout ce qui se disait, il n’avait pas perdu une syllabe, et maintenant chaque seconde le renseignait à son profit.

— Votre secrétaire, sans doute, vous a dit que je suis un survivant du naufrage de l’Assyrian.

— Oui…

— Vous attendiez, je crois, une certaine communication d’un caractère exceptionnel par l’Assyrian, c’est-à-dire qui devait vous être apportée par un agent du Service Secret britannique.

Après une pause presque imperceptible, Stanistreet dit d’un ton calme :

— C’est possible.

— Une communication, bref, d’un caractère tel qu’il était impossible de la confier à la poste ou à la transmission par câble, même en langage chiffré.

— Et s’il en est ainsi, monsieur ?…

— Et vous savez que, des deux gentlemen chargés de la garde de ce document, l’un fut noyé quand l’Assyrian coula, et l’autre si grièvement blessé qu’il n’a pas encore repris connaissance, mais qu’on l’a transféré directement du môle à un hôpital quand le Saratoga est arrivé à quai.

— Et alors, monsieur Duchemin ?

— Colonel Stanistreet, fit délibérément l’imposteur, j’ai cette communication. Je vous demanderai de ne pas me questionner de trop près sur la façon dont elle est entrée en ma possession. Je l’ai, c’est suffisant.

— Si vous possédez un document que vous jugez si précieux pour le gouvernement britannique, monsieur, et conséquemment pour la cause des Alliés, j’ai toute confiance en votre intention de me le livrer sans délai.

Une note de douce ironie se glissa dans le ton de « Karl ».

— J’ai toute intention de le faire, mon cher monsieur… Mais vous devez vous rendre compte que j’ai subi pour ma part un danger considérable, des tracas et du souci à prendre bon soin de ce document, à l’empêcher de tomber entre des mains indues ; bref à l’amener en sûreté jusqu’ici chez vous cette nuit.

Une pause un peu plus longue précéda la réplique de Stanistreet, réplique qu’il prononça d’un ton mesuré :

— Je suis à même de vous promettre que le gouvernement britannique montrera une juste reconnaissance de vos soins désintéressés, monsieur… Duchemin.

— Pas désintéressés… pas cela ! protesta l’imposteur. Les gentlemen de ma sorte, monsieur, se mettent rarement en avant si ce n’est dans l’attente de faveurs à recevoir.

— Voulez-vous avoir l’obligeance de vous faire mieux comprendre.

— Très volontiers. Je possède ce document. Je sais que sa nature est telle que l’Allemagne en donnerait une somme ronde. Mais je suis bon patriote. En dépit du fait que personne ne le savait en ma possession, en dépit du fait que je n’aurais eu qu’à le porter tranquillement à la 79e rue ce soir…

— Monsieur Duchemin ! (La voix de Stanistreet était glacée.) Votre prix ?

— Je regrette que vous le preniez ainsi, dit « Karl » avec un manque de sincérité trop visible. Mais vous devez savoir que voler ne rapporte plus comme autrefois. Moi-même, j’ai souvent de la peine à joindre les deux bouts…

— Veuillez me dire, monsieur… combien ?

— Dix mille dollars.

Le silence accueillit cette demande, moment de suspens que Lanyard trouva interminable. Car dans sa fureur il tremblait au point de craindre que son agitation ne le trahît. Les murs eux-mêmes semblaient onduler devant ses yeux en sympathie avec lui. Il sentait les veines gonflées sur ses tempes, ses dents lui faisaient mal tant il les serrait, il respirait avec peine, et ses ongles fouillaient douloureusement dans ses paumes.

— Blensop ?

— Monsieur ?

— Combien avons-nous sous la main, au fonds de réserve ?

— Entre dix et douze mille dollars, monsieur.

— L’intuition, monsieur, est un accessoire indispensable du bon chevalier d’industrie. C’est du moins ce que prétendent les romanciers…

— Ouvrez le coffre, Blensop, et prenez-moi dix mille dollars.

— Très bien, monsieur.

— Je présume que vous ne verrez pas d’inconvénient à me montrer que vous avez réellement le document avant que je vous remette la somme.

— Voilà ce qui fait un plaisir de traiter avec un Anglais, monsieur : on peut toujours se fier à sa parole d’honneur.

— Enfin…

— Permettez : voici le document. Servez-vous de la loupe que je vois à côté de vous, monsieur ; prenez votre temps, assurez-vous.

— Merci ; c’est bien mon intention.

Autre interruption dans le dialogue, durant lequel le témoin caché entendit un son bizarre, une sorte de chuintement terminé par un léger heurt, puis la plainte métallique spéciale à un cadran de combinaison manipulé rapidement, et enfin le claquement sourd de verrous retombant dans leurs gâches.

— Votre coffre-fort est habilement dissimulé, colonel Stanistreet.

Il n’y eut pas de réponse directe, mais au bout d’une minute Stanistreet annonça tranquillement :

— Ce papier paraît authentique… Monsieur Duchemin, que savez-vous au juste de la nature de ce document ?

— Monsieur a certainement dû voir que les cachets étaient intacts.

— C’est vrai, admit Stanistreet. Pourtant…

— J’espère que monsieur ne met pas en doute ma bonne foi ?

— Pourquoi pas ? interrompit sèchement Stanistreet.

— Monsieur !

— Ah ! zut pour votre comédie, monsieur ! Si vous êtes capable d’une infamie, une de plus ne vous fera pas peur. Néanmoins, vous avez raison quant à la parole d’un Anglais : voici votre argent. Comptez-le et… fichez-moi le camp !

— Merci. (Le ton de l’imposteur singeait exactement celui de Stanistreet.) C’est bien mon intention.

— Vous m’excuserez de ne pas vous retenir, ajouta Stanistreet.

Et quand l’Anglais se leva, Lanyard perçu le raclement étouffé des pieds du fauteuil sur le tapis.

— Volontiers, riposta l’espion… et dix mille mercis, monsieur !

Le secrétaire prononça mélodieusement :

— Par ici, monsieur Duchemin, je vous prie.

— Pardon. Est-ce important par quel chemin je m’en vais ?

— Que voulez-vous dire ? demanda Stanistreet.

— Je serais beaucoup plus tranquille si monsieur me permettait de prendre par le jardin, plutôt que de courir le risque de passer sa grande porte.

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— Dans ces petites affaires, monsieur, je tâche de me faire une règle d’éviter de passer deux fois par le même chemin.

— Vous avez l’insolence de suggérer que je me prêterais à une trahison !

— Je demande le plus sincère pardon à monsieur de lui suggérer pareille chose. Néanmoins, on ne saurait jamais prendre trop de précautions quand on est un homme pourchassé.

— Blensop… ayez l’obligeance de mettre cet homme dehors par le jardin.

— Oui, monsieur.

— Et encore, monsieur, mes remerciements.

— Bonne nuit, coupa Stanistreet sèchement.

Blensop passa devant le fauteuil de Lanyard, ouvrit la fenêtre, s’effaça. Un instant plus tard, « Karl » le rejoignit, pirouetta sur un talon, fit face en arrière, claqua les talons de nouveau et s’inclina railleusement. Il ne dut pas recevoir de réponse, car il eut un petit ricanement, puis se retourna et sortit par la fenêtre, escorté de Blensop.

Avec peine, Lanyard maîtrisa la tentation de s’élancer après l’espion, de sauter sur lui et de l’empoigner, pour le dénoncer et le livrer à la Justice. Il lui fallut se dire qu’en restant caché, en prenant son temps, il pourrait arriver à tenir parole à la jeune Brooke, pour trouver le courage de se tenir tranquille.

Mais il souffrait vivement, affolé par la diffamation imposée à son surnom de voleur par cet imposteur infâme.

Et son amour-propre blessé ne fut pas guéri par une exclamation que poussa dans la pièce derrière son fauteuil la voix chargée de mépris du colonel Stanistreet :

— Le Loup Solitaire ! Pouah !

XV

RECONNU

Blensop ne tarda pas à revenir, referma la fenêtre, et passa aveuglément auprès de Lanyard. Sa réapparition fut saluée par le colonel Stanistreet d’une voix qui tremblait de colère contenue.

— Vous avez mis cet animal hors des murs ?

Une surprise légèrement vexée perça dans la réponse :

— Certainement, monsieur !

— Et fermé la porte à clef derrière lui ?

— Oui, monsieur… à double tour.

— Howson est par là dans les environs ?

— Je ne l’ai pas vu. Je suppose qu’il rôde quelque part à portée de la voix. Désirez-vous que je lui parle ?

— Non… Mais vous pourriez, si vous le voulez, lui dire de veiller au grain spécialement cette nuit. Je ne me fie pas à ce soi-disant Loup Solitaire.

— Cela se comprend, monsieur, vu les circonstances.

Stanistreet accueillit ces mots par un ricanement irrité.

— N’importe, pensa-t-il tout haut ; si cela nous a coûté un joli sou, nous tenons enfin l’objet. Je n’ai plus eu beaucoup de sommeil, je vous assure, depuis que nous avons reçu la nouvelle de la mort de Bartholomew et de la blessure de Thackeray. Non que je croie que ce M. Duchemin s’est procuré ce document par des moyens honnêtes ! S’il ne m’avait pas engagé d’honneur, tacitement, je n’hésiterais pas un instant à aviser la police.

— Une mesure un peu chanceuse à prendre dans cette affaire, peut-être ?

— Je ne sais. Cette institution yanke connue sous le nom d’« encadrement » saurait fort bien rendre l’Amérique trop petite pour le Loup Solitaire sans qu’il soit fait mention du Service Secret britannique.

— Oui ; mais supposez que cet animal-là connaisse le contenu du papier ; qu’il devine l’auteur de l’« encadrement » – comme il le ferait d’instinct… et qu’il jase ? Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a su décacheter, copier et recacheter des messages.

— C’est la seule considération qui me retienne… Tenez, mon garçon ; prenez ceci et mettez-le dans le coffre ; et n’oubliez pas les bijoux de Mme Arden, comme de juste. Bonne nuit.

— Rapportez-vous-en à moi, monsieur. Bonne nuit.

Une porte se referma, et pendant une demi-minute la pièce fut si parfaitement tranquille que Lanyard commençait à se demander si Blensop lui-même n’était pas parti avec son patron, quand un ricanement léger et musical suivit de près un claquement doux : le secrétaire avait repris dans le tiroir du bureau les bijoux de Mme Arden.

Trépidant de curiosité, Lanyard se tourna avec précaution et regarda par-dessus l’oreillette du fauteuil, ce qui lui permit de voir le mur le plus éloigné de la rue.

Blensop restant invisible, l’intérêt de Lanyard se concentra immédiatement sur le coffre que « Karl » avait trouvé si ingénieusement dissimulé, et à juste raison.

L’un des portraits – celui dont Blensop vantait les mérites à « Karl » au début de la nuit – était, comme le vit Lanyard, monté sur un panneau de bois massif qui, au moyen d’un mécanisme secret, pouvait sortir latéralement de son cadre, pour découvrir le devant d’un coffre encastré dans le mur.

Ce coffre était alors ouvert, l’intérieur de sa porte tourné vers Lanyard, lui montrant un dispositif simple de cadrans et de pênes qu’il envisageait avec une familiarité méprisante ; seule une véritable mazette de cambrioleur eût eu besoin d’autre chose que d’une bonne oreille et d’un sens éveillé du toucher pour l’ouvrir sans connaître la combinaison.

Avec toute sa réputation d’intelligence et d’astuce, le Service Secret britannique confiait ses mystères à une antiquité comme celle-là !

Chantonnant un petit air gai, Blensop entra dans le champ visuel de Lanyard et fit halte entre lui et le coffre, dans lequel il casa les dossiers et les bijoux de Mme Arden. Puis, fermant la porte, il fit claquer les pênes, donna un tour au cadran, pressa un bouton sur le côté du cadre et renvoya celui-ci dans son emboîture.

Avec le même chuintement et le même heurt qui avaient intrigué Lanyard à première audition, le portrait reprit sa place.

Virevoltant sur un talon, Blensop se tut, la tête penchée de côté, un léger souci voilant sa physionomie aimable, et resta une minute enraciné dans quelque inquiétude d’origine obscure. Par deux fois il hocha la tête d’un air agacé, et puis eut un sourire radieux et claqua légèrement des mains.

— Je le tiens ! s’écria-t-il avec joie ; et sautillant vivement vers le bureau, il disparut une fois de plus.

Qu’était-ce donc que M. Blensop « tenait » si spontanément, et dont la possession lui causait en apparence tant d’innocent plaisir ? Faute de réponse, Lanyard dépité se réinstalla, puis se dressa vivement sur son séant, le regard rivé sur la croisée la plus proche de la fenêtre voisine.

En mettant « Karl » dehors, Blensop avait déplacé les rideaux, ce qui découvrait les carreaux un peu plus que précédemment. Dans leur miroir sombre, l’aventurier voyait à cette heure l’image déformée de Blensop arrêté devant le bureau, en apparence occupé à la fastidieuse tâche de remplir son stylo. Mais sans aucun doute il était de la meilleure humeur ; car son chantonnement s’élevait de plus en plus haut et clair et suave.

S’accompagnant de la sorte il rempocha son stylo, fit deux pas jusqu’aux fenêtres, tira soigneusement les tentures, retourna au bureau, éteignit la lampe de lecture, et laissa la pièce dans une obscurité complète, sauf la réverbération vague des tisons de l’âtre rougeoyant sous les cendres.

Mais avant de sortir le secrétaire s’interrompit de chantonner pour rire avec un élan pervers qui confondit totalement Lanyard. Celui-ci n’était pas familiarisé avec le genre Blensop, mais le secret délice qui semblait animer ce spécimen dépassait sa compréhension.

Quand la porte se fut refermée doucement, Lanyard s’en alla sans bruit de l’autre côté de la pièce et mit l’oreille aux panneaux, tout en passant à ses mains une paire de gants de chevreau mince.

Nul autre bruit ne lui parvint de l’autre côté de la porte qu’un léger craquement de marches sous des pas qui se turent bientôt.

Ouvrant la porte, Lanyard regarda au dehors, trouva le hall désert et vaguement éclairé par une seule ampoule de faible pouvoir éclairant à son autre bout, puis s’avança jusqu’au pied de l’escalier, où il écouta un moment, sans rien entendre en haut, et poussa une reconnaissance dans les autres pièces d’habitation. Finalement il regagna la bibliothèque, persuadé qu’il était seul au rez-de-chaussée de la maison.

Une serrure Yale était adaptée au côté de la porte de la bibliothèque. Lanyard libéra le cran d’arrêt pour se prémunir contre toute interruption de la part de quiconque n’aurait pas la clef, passa à la porte de l’autre côté, laissa celle-ci contre et, s’étant ainsi ménagé une issue d’évasion, donna son attention aux affaires, c’est-à-dire au coffre.

Ayant allumé la lampe de tableau, il trouva et fit agir le bouton, tout en retenant de l’autre main le panneau pour l’empêcher de claquer en se déplaçant.

Puis une oreille appliquée sur cette tôle d’acier émaillé, il se mit à manœuvrer la combinaison. À l’intérieur de la porte, une succession de cliquètements et de chocs doux ponctua le gémissement assourdi du cadran. Au bout de deux minutes, il avait appris ce qu’il voulait savoir ; il disposa la combinaison, et se reculant tourna la poignée d’une main assurée. La porte s’ouvrit.

Systématiquement, Lanyard fouilla les cases qu’il vida toutes sauf une, et examina minutieusement leur contenu sans y trouver le mince rouleau de papier.

Déçu, il hésita. L’objet, naturellement, était là quelque part, mais caché plus habilement qu’il ne l’avait espéré. Il était possible, probable, même, que Blensop eût dissimulé le rouleau dans un compartiment secret.

Mais la disposition intérieure était d’une simplicité déconcertante. Lanyard n’y voyait aucun indice d’espace perdu où pouvait se dissimuler un tiroir. À moins que l’une des cases n’eût un double fond…

Il recommença l’examen, sans résultat jusqu’à la case où Blensop avait placé les bijoux de Mme Arden.

Il était nécessaire de les déplacer, mais Lanyard s’en abstint d’abord, répugnant à les toucher : il craignait la tentation de leur contact physique.

Car il ne s’agissait pas de voler, cette nuit, mais bien d’accomplir une besogne d’honneur personnel. Il avait engagé sa parole à Cecilia Brooke de lui garder en sûreté ce rouleau de papier, et de le lui restituer sur sa demande. Il n’avait pas à s’inquiéter de l’usage qu’elle en ferait ; cela ne le regardait pas non plus si le document était un papier d’importance internationale. Mais il lui fallait accomplir sa parole d’honneur qui était pour ainsi dire liée au sort du document.

Il s’était introduit dans cette maison parce qu’il savait y trouver à minuit l’homme qui l’avait dépouillé de ce dépôt ; il n’était ici que pour reprendre ce rouleau, s’il parvenait à le trouver, et le restituer à la jeune fille… et non pas pour voler…

Pas cela !…

Lentement, à regret, mais inévitablement, il avança la main et choisit parmi ces brillants symboles de la profonde damnation de son âme le collier, un rang de diamants assortis avec art, une rivière de feu figé, dont pas une pierre n’était moins belle que l’autre.

— Admirable ! murmura-t-il. Oh, admirable !

Hésitant à commettre l’acte qui, pour lui, d’après l’étrange table de ses valeurs, signifiait le déshonneur, il voulait et ne voulait pas ; et tandis qu’il tergiversait, il lui revint un souvenir singulièrement intense des yeux d’une femme qui l’avait jugé digne de sa confiance… les yeux clairs et candides de Cecilia Brooke.

Il fallait triompher dans cette lutte où il était condamné d’avance à la défaite. Sous le regard droit et assuré de ces yeux, sa main alla pour remettre le collier en place, hésita…

Par delà les fenêtres, un pas sans précaution retentit. Dans l’ombre là-bas, quelqu’un heurta un fauteuil d’osier de la terrasse qui se dérangea avec un petit bruit de raclement, quasi inaudible, mais pour le voleur aussi intense qu’un coup de sifflet policier.

Instantanément et d’instinct, en deux gestes simultanés, Lanyard enfonça le collier dans une poche intérieure de sa veste et éteignit la lampe de tableau.

Les mains aussi fermes et sûres qu’elles étaient vacillantes un moment plus tôt, il referma sans bruit la porte du coffre, et il fut à plusieurs mètres de distance, blotti derrière un fauteuil, avant que l’homme du dehors eût cessé de tripoter aux fermetures de la fenêtre.

Si c’était le veilleur Howson, il se contenterait sans doute de voir la pièce obscure et apparemment inoccupée, et il poursuivrait sa ronde sans soupçon. Sinon, ou s’il remarquait le panneau déplacé, alors il serait temps pour Lanyard de sortir de sa cachette et de prendre la fuite.

Avec un léger craquement, l’une des fenêtres s’ouvrit vers l’intérieur. Les anneaux de rideaux claquèrent sourdement sur les tringles. Quelqu’un passa entre les tentures et s’arrêta pour les refermer derrière lui. Le faisceau d’une lampe électrique de poche perça les ténèbres et son rond de lumière dansa de côté et d’autre sur les murs.

Il n’y avait plus alors aucune idée de fuite en l’esprit de Lanyard, mais bien une ferme détermination de se maintenir sur ses positions. Ce n’était pas le veilleur de nuit, mais un cambrioleur, qui n’avait pas plus de titre que lui-même à s’introduire dans cette propriété ; et en outre le plus fruste des amateurs pour user de méthodes aussi rudimentaires et puériles qu’un acteur jouant un cambriolage sur la scène devant un public de gens naïfs.

À lui seul le bruit qu’il avait fait en entrant le prouvait, et ensuite cette ridicule histoire de lampe de poche. Et quand il s’éloigna des fenêtres vers l’intérieur, il devint évident qu’il n’avait pas même eu l’esprit de refermer complètement les tentures ; une lueur bleuâtre de clair d’étoiles brillait dans une ouverture triangulaire qu’elles laissaient entre elles par le haut.

Avec tout cela, l’intrus paraissait savoir ce qu’il voulait et où le prendre, et il trahit sa connaissance des lieux en allant directement au coffre repéré par sa lampe.

Arrivé au-dessous, il émit un son qui pouvait signifier sa surprise de trouver le panneau déjà déplacé. Dans ce cas, la surprise n’éveilla évidemment en lui aucun soupçon que tout pouvait n’être pas régulier. Au contraire, il situa tranquillement et tourna l’interrupteur commandant la lampe de tableau.

À l’instant où ses rayons jaillissaient et découvraient l’homme, Lanyard sortit hardiment de sa cachette. Il n’y avait plus nécessité de se dissimuler ! son ennemi se livrait entre ses mains.

L’homme était « Karl ».

Le dos vers Lanyard, inconscient de cette approche féline, l’espion éteignit sa lampe de poche, fouilla dans une poche de gilet, d’où il tira un morceau de papier et approcha sa figure du cadran de la combinaison, pour en étudier les chiffres ; mais brusquement, telle une bête effarouchée, il se retourna, face aux fenêtres.

L’un des battants fut repoussé rudement, et un homme vêtu de l’uniforme gris des veilleurs privés écarta les tentures et pénétra dans la bibliothèque.

— Tout va bien là-dedans, monsieur Blensop ?

Lanyard vit un reflet d’acier luire dans la main de « Karl » et s’élança trop tard : comme il s’abattait sur les épaules de l’espion, le pistolet tonna.

Le veilleur vacilla en arrière avec un cri étouffé, s’accrocha désespérément aux tentures, et les entraîna dans sa chute.

Ses hurlements d’agonie emplissaient la nuit. Et son second cri était à peine poussé que Lanyard, même dans la chaleur de la lutte, perçut des bruits dénotant que déjà la maisonnée était en émoi.

Mais la porte résisterait un moment ; il n’était pas probable que le premier à descendre songerait à apporter la clef avec lui. Il serait temps assez de fuir quand Lanyard aurait réglé son compte avec celui-ci : tâche peu légère ; non seulement le compte était long, plus long que Lanyard ne l’avait imaginé, mais, comme il l’apprenait à ses dépens, l’homme était un adversaire d’une adresse et d’une force nullement méprisables.

Néanmoins, grâce à la surprise causée par son attaque brusquée, Lanyard réussit à désarmer l’espion, le forçant dès le début à lâcher son pistolet. Bien qu’il en eût plein les bras, il réussit par un coup de jiu-jitsu à tordre en arrière l’un des bras de l’individu si rudement qu’il le lui disloqua presque de l’épaule, et ramenant l’avant-bras par en haut vers les omoplates, le réduisit momentanément à l’impuissance.

— Tiens-toi tranquille, canaille d’assassin ! gronda-t-il ; ou faut-il que je t’arrache le bras ? Tranquille, je te dis !

« Karl » poussa un grognement de douleur et cessa de se débattre.

Le clouant contre les rayons de livres, Lanyard rafla en hâte ses poches, d’où il tira du premier coup une mince liasse de billets de banque américains portant en évidence le chiffre de mille dollars.

— Dix mille dollars, dit-il sinistrement… la juste rançon pour l’usage de mon nom… sans parler de l’abus !

Un torrent de blasphèmes germaniques intraduisibles lui répondit. Intelligible fut la demande mi-affolée :

— Qui diable êtes-vous ?

— Regarde, assassin… vois par toi-même ! (Lanyard tordit l’espion sur soi-même pour qu’il lui fît face, en le maintenant contre le mur avec un genou appuyé sur le milieu du corps et une main lui serrant la gorge inexorablement.) Me reconnais-tu à présent… moi que tu croyais avoir noyé par cent brasses de fond ?

Des coups retentirent sur la porte du vestibule. Ni l’un ni l’autre ne s’en inquiéta. L’espion contemplait Lanyard au visage, les yeux exorbités d’épouvante et d’horreur.

— Lanyard ! bégaya-t-il. Bon Dieu ! tu ne mourras donc jamais !

— Jamais de ta main… commença Lanyard, mais il s’arrêta net…

Un instant il ouvrit des yeux incrédules, et en cet instant reconnut son ennemi.

— Ekstrom ! s’écria-t-il ; et l’homme à sa merci grinça des dents et frémit.

Le tapage dans le vestibule se renforçait. Des voix réclamèrent la clef. Quelqu’un se jeta contre la porte si violemment qu’elle en fut ébranlée.

L’urgence apparut enfin à Lanyard. Le dilemme semblait fait pour lui ôter la raison. S’il s’attardait, il était perdu. Ou bien il lui fallait donner à cet homme un nouveau bail de vie, ou bien se laisser prendre et payer la rançon du meurtre par une exécution aussi sûrement juste que toute autre dans l’histoire de l’humanité.

C’était amer, trop amer, d’être arrivé à cette heure si longtemps désirée, si longtemps retardée, si laborieusement obtenue, et de s’en voir arracher les fruits de la main.

Il ne pouvait se résoudre à cette renonciation ; peu à peu, ses doigts se resserrèrent sur la gorge de l’autre.

Poussé au désespoir par la lueur de folie qui commençait à luire dans les yeux de Lanyard, le Prussien mit brusquement toute sa force et sa rage dans un suprême effort, repoussa Lanyard, et à son tour l’attaqua, luttant comme un frénétique pour obtenir la place de se retourner et de gagner la fenêtre.

En dépit de tout ce qu’il put faire, Lanyard vit l’homme se dégager du mur et diriger son dos vers les fenêtres ; alors il se jeta sur lui avec une rage nouvelle, faisant pleuvoir une grêle de coups qui trompèrent la garde d’Ekstrom et le firent vaciller désespérément. Un uppercut lancé sous ses avant-bras levés vint mettre fin au combat : Ekstrom fut projeté en arrière d’un bond de deux mètres, trébucha sur le cadavre du veilleur, et s’abattit la tête la première dans les fenêtres, au milieu d’un fracas de verre cassé.

Dans le même instant, Lanyard se jetait en arrière et se laissait tomber à genoux dans l’ombre de la chaise longue, tandis que la porte du vestibule cédait sous la poussée. Une demi-douzaine d’homme firent irruption dans la bibliothèque, virent la forme s’effondrer parmi les débris de la fenêtre, et coururent à elle, en passant de l’autre côté de la chaise longue, entre celle-ci et la cheminée.

Inaperçu, Lanyard se releva, traversa la pièce courbé en deux, trouva la porte latérale, l’ouvrit juste assez pour y insinuer son corps, et la referma derrière lui.

La 95e rue était une voie solitaire à la paix nocturne. Il s’y enfila telle l’ombre d’un nuage chassé par le vent.

XVI

« AU PRINTEMPS »

En cette saison-là les nuits à New-York étaient longues ; celle-ci était encore peu avancée quand Lanyard surgit posément d’une petite rue et fit halte à un coin de Broadway dans les numéros 90 à 100. Il n’eut pas longtemps à attendre pour qu’un taxi en direction du sud arrivât en vue et vînt se ranger contre le trottoir à son appel.

Il n’était pas encore tout à fait une heure quand il fut déposé à sa porte.

Épuisé, il entra par sa porte particulière, fit de la lumière, et sans même se donner la peine de retirer son pardessus, se jeta dans un fauteuil. Une dépression de plomb pesait sur son cœur, et il avait dans la bouche l’amère saveur de la défaite. Trois fois en une heure il avait failli à ses promesses, envers Cecilia Brooke, envers lui-même, envers son idée fixe. Les trois chances qu’il avait eues d’accomplir sa parole donnée à la jeune fille, de satisfaire à sa singulière notion de l’honneur, de débarrasser le monde d’Ekstrom, toutes avaient glissé entre ses doigts apparemment trop malhabiles pour en profiter.

Il se sentait tout à coup vieux ; vieux, fatigué, solitaire.

Qu’est-ce qui l’avait empêché d’infliger à Ekstrom le châtiment si bien mérité ? L’insatiable amour du butin. S’il n’avait pas eu dans sa poche cette maudite preuve contre lui du collier volé, il eût pu en faire à sa volonté avec Ekstrom, et se justifier une fois découvert en démontrant qu’il avait simplement fait justice d’un voleur qui vendait ce qu’il avait dérobé et revenait dérober ce qu’il avait vendu.

Le mépris de lui-même rongeait son amour-propre comme un acide.

Impatiemment, il se secoua. Il avait perdu les chances de cette nuit ? Et puis après ? Il en ferait surgir d’autres. Il le fallait…

Dans quel but ? La vie lui serait-elle plus douce s’il trouvait le moyen de restituer à Cecilia Brooke son précieux document et de rendre en cachette à Mme Arden les diamants subtilisés ? Cette horrible souffrance de la solitude lui serait-elle moins poignante, Ekstrom une fois mort ?

D’un œil terne, il considéra la chambre banale, au semblant de confort dérisoire. À des gîtes pareils, il était condamné pour la vie, à une interminable succession de logements transitoires, sordides ou somptueux, riches ou pauvres, pareils dans leur commune qualité de vide solitude.

Son regard vague erra vers la porte donnant sur le vestibule public, et se fixa sur un triangle de papier blanc, la moitié d’une enveloppe glissée sous la porte.

Il se leva et alla prendre l’objet : une enveloppe carrée de papier crème, portant d’une écriture inconnue de lui la mention Anthony Ember, Esq., avec l’adresse de la maison.

Déchirant l’enveloppe il y trouva une double feuille de papier à lettres, une portant un message de huit mots griffonnés en hâte :

 

Au Printemps

À une heure

S’il vous plaît !

 

Rien de plus, pas un autre mot ni trait de plume…

Ouvrant la porte, Lanyard appela le portier du vestibule, un nègre ensommeillé et pas trop intelligent.

— Quand ceci est-il venu pour moi ?

— Il y a une heule à peu plès, mossié Embel.

— Qui l’a apporté ?

— Un chasseul… paleil à l’autle.

— Quel autre ?

— Celui qui est venu en même temps que vous, à peu plès onze heules, vous vous lappelez ?

Lanyard acquiesça, se souvenant qu’en remontant la rue depuis la 6e avenue il avait été subconsciemment agacé d’entendre siffler faux un jeune garçon en uniforme de la Western Union, qui l’avait suivi dans la maison et avait entamé une petite dispute avec les employés tandis qu’il ouvrait la porte de son appartement.

— Qu’a-t-il fait ?

— Eh bien, il entle ici et dit qu’on l’a appelé pal téléphone, et on lui lépond que ce n’est pas vlai, et il jule que si, et aplès que vous êtes entlé chez vous il a demandé votle nom, et quelqu’un lui a dit et il est palti. Et puis une demi-heule aplès il levient avec cette lettle… dit de la passer sous votle polte si vous n’êtes pas chez vous. Du moins il m’a fait l’effet d’êtle le même galçon. Mais je n’en suis pas sûl.

Ses tentatives réitérées ne parvenant pas à tirer d’autres éclaircissements de cette source, Lanyard s’enferma de nouveau avec l’énigme.

Quelqu’un avait envoyé un chasseur pour le pister et savoir son nom et son adresse. Pas Crane : Lanyard l’avait vu disparaître dans l’ascenseur du Knickerbocker et s’était ensuite éloigné trop rapidement pour que Crane eût pu revenir au hall, appeler un chasseur, et lui montrer Lanyard.

Du reste, Lanyard était prêt à jurer que personne ne l’avait suivi du Knickerbocker au Baltimore.

Il crut se rappeler vaguement avoir une première fois entrevu le chasseur au moment où il était sorti de la cabine téléphonique après ses vaines tentatives de causer avec Cecilia Brooke ; il eut le souvenir confus d’un garçon en uniforme arrêté devant la cabine et absorbé en apparence dans la lecture des réclames ornant celle-ci.

Y avait-il un lien entre ce détail et la longue attente que Lanyard avait subie à l’appareil ? La téléphoniste du Knickerbocker était-elle moins stupide et négligente qu’il ne l’avait cru ? La vérité de l’affaire était-elle que Crane, se doutant que Lanyard tenterait de communiquer avec la jeune Brooke, avait fait surveiller le tableau d’appel ?

À supposer que l’homme du Service Secret eût été assez malin pour cela, il n’était plus difficile de comprendre que Lanyard avait été retenu à dessein à l’autre bout du fil jusqu’au moment où l’on avait pu remonter à l’origine de l’appel et dépêcher un messager du plus proche bureau de la Western Union avec ordre de suivre l’homme quittant la cabine et de savoir son nom et sa demeure.

Du bon travail, si ces suppositions étaient raisonnables. Et persuadé qu’elles l’étaient, Lanyard fut tenté d’accorder plus de considération aux capacités policières du détective américain.

Mais ce billet, ce griffonnage non signé de huit mots inintelligibles, que diable voulait-il dire ?

D’après l’aspect de l’écriture, c’était une femme qui l’avait rédigé. Cecilia Brooke ? Qui d’autre ? Crane pouvait fort bien être entré dans sa confidence, à la suite du naufrage de l’Assyrian, et en découvrant que Lanyard avait survécu pouvait avoir employé ce moyen de réconforter la jeune fille.

Mais sa signification ?… Au Printemps à une heure était du pur galimatias incompréhensible. Il existe à Paris un grand magasin qui s’appelle Au Printemps, mais personne à coup sûr n’irait suggérer à Lanyard dans New-York un rendez-vous dans Paris !

Néanmoins, ce s’il vous plaît ! intriguait Lanyard par une note à la fois suppliante et impérative qui le décida à y répondre sans délai, en personne.

 

Au Printemps – à une heure – s’il vous plaît !

 

Sur l’écran de sa mémoire flamboya la vision brouillée d’une enseigne électrique affichant ces mots Au Printemps contre la façade d’un building aux fenêtres aveugles et noires, sauf celles du niveau de la rue, qui brillaient d’une lumière rose tamisée par des rideaux de soie ; un building devant lequel Lanyard avait déjà passé trois fois cette nuit-là sans, dans la préoccupation de son dessein, y faire aucune attention ; un building dans Broadway, quelque part plus haut que le cercle Columbus, s’il ne se trompait pas.

Une heure déjà. Heureusement il était encore en habit de soirée, et il n’eut besoin que de changer de col et de cravate pour réparer le dégât causé par sa rencontre avec Ekstrom.

En deux minutes, il fut de nouveau dans la rue.

En moins de cinq, un taxi le déposa en face du restaurant Au Printemps, un établissement de nuit new-yorkais dont le titre à la distinction résidait surtout dans le fait qu’il ouvrait ses étages supérieurs au divertissement de ses « membres » vers l’heure où d’autres fermaient leurs volets.

L’arrivée de Lanyard eut lieu au plus fort de l’animation. Les salons de dîners au niveau de la rue étaient fermés et non éclairés : mais des hommes et femmes par couples et sociétés se déversaient d’une chaîne sans fin d’autos sur le trottoir et s’engouffraient dans la porte tournante comme le grain sous la meule d’un moulin, les hommes tous en habit de soirée, les femmes en toilettes dont l’insolence surpassait les nuits les plus byzantines de l’Abbaye de Thélème.

Entraîné avec le flot par la porte à tourniquet, Lanyard se trouva dans un hall ridiculement petit, bondé à étouffer, principalement de gens du demi-monde qui tous attendaient leur tour de se faire élever aux délectables régions supérieures par un ascenseur à peine assez grand pour le service d’un hôtel particulier.

Une minute, Lanyard vaqua sans être remarqué sur les confins de cette assemblée, examinant les jolies figures, et s’étonnant qu’elle eût choisi pour sa rencontre avec lui un rendez-vous de ce genre. Il la revoyait dans la pure brise de mer, il y avait incongruité à l’imaginer dans cette atmosphère entêtante de relents de vins, de chair, de parfums, de tabac. Troublant…

Une sorte de Carabosse outrageusement peinte, aux yeux prédateurs, fondit sur lui, lui arracha son chapeau et son pardessus et lui remit un bout de carton numéroté qui lui permettrait de recouvrer son bien à un taux exorbitant.

Et cependant il ne voyait pas Cecilia Brooke, bien qu’il exerçât sous son attitude désinvolte un examen attentif de chaque visage féminin à portée de son regard, ce qui lui valut plus d’une œillade furtivement provocante.

Peu à peu, la foule se vidait dans l’ascenseur joujou – la partie du moins qui avait passé devant un comité d’admission formé d’un gentleman barbu à mine de diplomate français. Les personnes inconnues à la Direction étaient priées d’exhiber leur carte de « membre » et, si elles ne pouvaient le faire, étaient inexorablement rejetées, et s’en allaient singulièrement piteuses. D’autres jugées acceptables recevaient l’autorisation de se rendre aux régions supérieures des élus sans avoir à prouver leur qualité de « membre ».

En la personne de ce suave mais inflexible arbitre, Lanyard identifia un ancien maître d’hôtel du Carlton qui avait subitement et discrètement fui de Londres peu après la déclaration de guerre.

Il crut que celui-ci l’avait reconnu et s’efforçait à la fois de le surveiller du coin de l’œil et de ne jamais rencontrer son regard directement.

Une fois même, il vit l’homme parler tout bas avec l’employé de l’ascenseur, en mettant sa main devant sa bouche, et il soupçonna qu’il était l’objet de ce conciliabule.

Le hall était encore passablement rempli, car un flot constant d’arrivées remplaçait à mesure les pertes par élection ou rejet, quand Lanyard, qui guettait la porte tournante, vit entrer Cecilia Brooke.

Elle était seule, au moins pour l’instant ; et il la jugea très convenablement nippée, étant donné qu’elle devait avoir perdu tout son bagage lors du naufrage. D’une mystérieuse garde-robe, elle avait fait surgir manteau, fourrure et une robe de danse aussi frais et seyants que possible. Et malgré tous les soucis qui la dévoraient en secret, elle entra d’un pas alerte et avec la mine réjouie d’une jeune fille quelconque de son âge allant en partie de plaisir.

Tout cela fut changé à la vue de Lanyard.

Il la salua cérémonieusement à l’instant où son regard, se posant sur lui, faisait mine de se détourner ; au lieu de quoi il se fixa quand elle l’eut reconnu. À l’instant elle perdit son sourire, ses traits se durcirent, ses yeux s’élargirent, la pâleur s’étendit sur ses joues. Et elle s’arrêta net en face de la porte jusqu’à ce qu’elle fût légèrement bousculée par de nouveaux arrivants.

Alors, se dirigeant vers lui d’un pas mal assuré, elle prononça : « Monsieur Duchemin ! » non à voix haute, car elle n’était pas femme à se donner en spectacle sous aucun prétexte, mais sur un ton de complet abasourdissement.

Cachant sa propre stupéfaction sous un semblant d’amabilité introublée, il s’inclina de nouveau, cette fois sur la main que lui offrait en hésitant la jeune fille, la soutenant légèrement sur ses doigts, et l’effleurant aussi légèrement de ses lèvres.

— C’est une bien agréable surprise, dit-il à tout hasard, puis à mi voix il ajouta : Mais mon nom… je croyais que vous saviez que c’est à présent Anthony Ember.

Ses yeux restaient ahuris.

— Je ne comprends pas, balbutia-t-elle. Je vous croyais… je n’aurais pas songé… Est-ce bien vous ?

— Vraiment, affirma-t-il, les lèvres souriantes, mais l’âme pleine de soupçon et de défiance.

Elle ne jouait pas la comédie ; il était convaincu que sa surprise n’avait rien de simulé.

Ainsi donc elle ne s’attendait pas à le rencontrer au Printemps, à une heure du matin ; jusqu’à ce moment même, elle l’avait cru mort aussi bien que tous les autres qui avaient péri avec l’Assyrian.

Par conséquent, ce billet ne venait pas d’elle, par conséquent Lanyard avait félicité Crane sans cause, en lui attribuant l’habileté d’autrui. Alors de qui ?…

Et tandis que la tête de Lanyard bourdonnait de ces pensées, une case indépendante de son cerveau était en train d’admirer l’adresse avec laquelle la jeune fille se remettait de ce qui avait dû être, de ce qui avait été visiblement pour elle une surprise renversante. Déjà elle avait commencé à saisir la situation, à se reprendre et à dissimuler : déjà son visage avait recouvré son expression habituelle d’assurance, de sang-froid et d’intérêt intelligent. Pendant tout ce temps elle poursuivit sans lacune le fil d’une conversation faite de banalités.

— C’est une surprise, dit-elle calmement. En vérité, vous êtes un homme des plus étonnants, monsieur Ember. On ne sait jamais où s’attendre à vous voir.

— C’est une bonne fortune pour moi, puisqu’elle me procure des plaisirs inattendus comme celui-ci. Vous êtes avec des amis ?

— Avec un ami, rectifia-t-elle tranquillement… avec M. Crane. Il est resté dehors pour payer notre chauffeur de taxi. Comme cela paraît drôle de trouver quelque part au monde un endroit aussi animé que ce New-York !

— Cela paraît presque impossible, confirma Lanyard… même, en quelque sorte coupable. Je suis d’avis que l’on n’a pas le droit d’encourager pareille frivolité. Et cependant…

— Oui, répliqua-t-elle vivement. C’est bon d’entendre encore une fois des gens rire. C’est pourquoi M. Crane m’a proposé de venir ici cette nuit, pour m’égayer. Il m’a dit qu’Au Printemps était unique, et m’a promis que je le trouverais fort amusant.

— Je suis sûr… entama Lanyard comme Crane entrait par le tourniquet et saisissait la situation d’un coup d’œil.

— Allô ! lança-t-il. Ne vous avais-je pas dit qu’on rencontrait tout le monde ici ?

Cecilia Brooke ne fut pas moins prompte.

— Mais dites, rencontrer M. Ember ici ! Je n’avais pas idée qu’il fût à New-York… Et vous ?

— Peut-être un vague soupçon, avoua Crane avec un clin d’œil, en serrant la main à Lanyard. Comment va, Ember ? Heureux de vous voir, plus heureux que vous ne pensez.

— Comment cela ? demanda Lanyard, répondant à la cordialité de son étreinte.

La voix pénétrante de Crane devait s’entendre des coins les plus reculés de la salle : il ne fit aucun effort pour en modérer le diapason.

— Vous pouvez m’aider à sortir d’embarras, si vous le voulez bien. Voyez-vous, j’ai promis à miss Brooke, si elle consentait à me prendre pour guide, de lui faire voir la vie cette nuit ; et maintenant, juste quand ça commence à marcher bien, je suis forcé de m’esbigner. Quelqu’un que je connais m’a attrapé là dehors et m’a dit que l’on a besoin de moi à l’autre bout de la ville pour une affaire spéciale, et je dois y aller. Il se peut que je me libère un peu plus tard, mais je ne puis en répondre. Cela ne vous ferait-il rien de me remplacer ?

— En chaperonnant miss Brooke dans ses explorations sur les bords écumeux de l’histoire sociale contemporaine ? Ce sera délicieux.

— Ça biche ! Si je ne suis pas de retour dans une demi-heure, vous la reconduirez jusque chez elle, comme de juste ?

— Rapportez-vous-en à moi.

— Et vous m’excusez, miss Brooke ? J’espère que vous ne croyez pas…

— Ce que je crois, monsieur Crane, c’est que vous avez été tout à fait gentil pour une étrangère esseulée. Naturellement, je vous excuse, non pas volontiers mais parce que je comprends que vous devez partir.

— Vous me délivrez d’un poids. Mais il faut que je file. Ainsi c’est bonne nuit, à moins que peut-être je ne vous retrouve plus tard. Au revoir, Ember !

Et les saluant de sa main osseuse, Crane fit volte-face, se jeta courageusement dans la porte tournante, et disparut.

— Étonnant personnage, commenta Lanyard, en riant.

— Je le trouve délicieux, répliqua la jeune fille, en livrant son manteau à une femme de chambre. Si tous les Américains sont comme cela…

— Est-ce que nous montons ?

Elle fit un signe d’assentiment – « S’il vous plaît ! » – et s’éloigna avec lui.

Le comité d’admission lui-même, avec une révérence, les mit dans l’ascenseur. Plusieurs autres s’y entassèrent après eux. Durant trente secondes, tandis que la cage s’élevait lentement, Lanyard fut libre de penser sans interruption.

Mais que penser maintenant ? Ce Crane, poussé par quelque motif inconnu de Lanyard, avait-il machiné cette rencontre en apparence fortuite dans le dessein de le mettre en présence de la jeune Brooke ? Ou encore, ce Crane était innocent de péché en cette affaire – et d’autres personnes inconnues, faisant pister Lanyard jusqu’à son logis, avaient composé ce billet pour l’attirer en cet endroit cette nuit ? Dans cette dernière éventualité, qui donc pouvait bien être responsable, sinon Velasco, Dressler, O’Reilly – quelqu’un des trois, ou tous les trois agissant de concert ? Là-bas dans le hall du Knickerbocker, le dernier nommé avait regardé Lanyard en plein visage sans sembler le reconnaître, exactement comme il le devait s’il était impliqué dans les complots des Boches ; bien que ce pût fort bien être Velasco ou Dressler qui avaient reconnu l’aventurier à son insu…

La cage stoppa, une porte trop étroite s’ouvrit sur ses glissières, un flot de lumière électrique colora blafardement les figures des passagers sortants, une rafale de bruit syncopé singulièrement peu musicale salua les oreilles abasourdies de Lanyard et de Cecilia Brooke. Elle soutint son regard avec une moue souriante et haussa légèrement les sourcils.

— Vous ne comptiez pas là-dessus ? fit-elle en riant. Mais il y a toujours quelque chose de nouveau dans cette Amérique, je vous promets. Au Printemps lui-même est nouveau, en tout cas, il n’existait pas la dernière fois que je suis venue à New-York.

L’ayant suivie, il s’arrêta à côté de la jeune fille dans un espace resserré bordé tout autour par des tables, attendant que le maître d’hôtel eût installé ceux qui étaient sortis les premiers de l’ascenseur.

La salle, de forme irrégulière, contenait plus de deux cents convives et habitués assis à des tables grandes et petites, et si serrées que les garçons circulaient difficilement par des voies tortueuses. Au milieu, sur un étroit carré de danse, une foule de couples s’agitaient en mesure au rythme d’un petit orchestre de musiciens qui transpiraient sur une estrade dans un coin. Une ventilation exécrable ou son absence faisait une atmosphère aux relents de chaleur animale et artificielle et où s’alliaient fâcheusement les effluves de cent origines, en particulier du champagne, que l’on buvait exclusivement à toutes les tables. La sueur ruisselait des visage des danseurs, dont la plupart semblaient perdus dans une sorte d’hypnose. Cependant, quand la musique s’arrêta sur un fracas discordant inattendu, ces mêmes danseurs applaudirent insatiablement et l’orchestre excédé reprit une fois de plus.

La jeune Brooke accrocha le regard de Lanyard et remua les lèvres. Grâce au bacchanal, il fut obligé de pencher la tête vers elle pour l’entendre murmurer d’un ton infiniment expressif :

— Au Printemps !

La maître d’hôtel le tira par la manche.

— Monsieur n’a rien fait retenir ? (Et le reconnaissant, l’homme tressaillit.) Pardon, monsieur ; par ici !

Il se retourna et se fraya un chemin de biais entre les tables pressées.

Hésitant, Lanyard le suivit. Lui aussi avait reconnu le maître d’hôtel : un infâme petit décadent dont le cabaret dans la rue d’Antin, juste en sortant de l’avenue de l’Opéra, était un rendez-vous fameux d’espions internationaux jusqu’au jour où la guerre l’avait engagé à disparaître de l’horizon de Paris avec autant de célérité et de discrétion qu’en avait mises à quitter Londres son collègue qui gardait à cette heure l’entrée inférieure de ces régions éthérées d’Au Printemps.

La coïncidence de retrouver ces deux hommes si étroitement associés contribuait avec l’énigme du billet à perturber l’esprit de Lanyard.

Devait-il voir dans Au Printemps le légitime successeur en Amérique de ce moins prétentieux établissement de la rue d’Antin, un quartier général outre-océan pour les agents du Service Secret des Empires centraux ?

Il se mit à regretter cordialement, non pas tant d’avoir répondu à l’appel du billet, que la responsabilité qui lui incombait à présent de prendre soin de miss Brooke. Autant il désirait la voir une heure plus tôt, autant à cette heure il se fût volontiers débarrassé de sa compagnie.

Pourquoi l’avait-on attiré en cet endroit, si c’était réellement l’antre qu’il craignait ? Sans doute parce qu’on le croyait encore en possession de ce document ou de renseignements sur son sort.

Naturellement, l’ennemi ne pouvait penser autrement. Il ne fallait pas oublier qu’Ekstrom avait joué double jeu ; personne autre que Lanyard ne savait qu’il eût volé le document et commis un assassinat pour cacher le vol à ses associés et rester libre de le vendre à l’Angleterre sans exciter les soupçons.

Conséquemment, croyait Lanyard, on l’avait invité en ce local pour le sonder, pour le tenter, le séduire, l’intimider – si besoin et si possible – de façon à le gagner au service du système d’espionnage prussien.

Les emmenant tout au fond de la salle, le maître d’hôtel fit halte en s’inclinant à côté d’une large table déjà occupée par une société de trois personnes.

Les pupilles de Lanyard se rétrécirent. L’une des trois personnes était Velasco, une autre un jeune homme inconnu de lui, un petit individu maniéré qui eût pu servir de réclame à un tailleur chic. La troisième était Sophie Weringrode, l’agent de la Wilhelmstrasse que pas plus tard que cet après-midi-là il avait vue entrer dans la maison de la 79e rue.

Dans une rage froide, il s’arrêta court. Jusqu’à ce moment, une colonne revêtue de glaces lui avait caché Velasco et la Weringrode ; autrement Lanyard eût refusé d’aller jusque-là ; car évidemment il n’y avait pas de tables non réservées et même presque pas de chaises disponibles dans cette partie de la salle.

Non qu’il se souciât de la cynique impudence du traquenard ; elle l’amusait plutôt ; il se sentait apte à dominer toute situation qui pouvait se présenter ; et il ne voyait aucune objection à ce que l’ennemi montrât ses cartes. Mais il s’irritait étonnamment de ce qui était, après tout, quelque chose de tout à fait en dehors des calculs de ces étourdis conspirateurs ; la nécessité pour lui ou bien de battre aussitôt en retraite ou de présenter Cecilia Brooke à la société de Sophie Weringrode.

Son visage s’assombrit, il eut sur la langue un reproche cinglant pour le maître d’hôtel ; mais celui-ci de l’autre côté de la table avait soin d’éviter son regard en disposant une chaise pour « mademoiselle », tandis que Velasco et la Weringrode étaient attentifs à lire sur les traits de Lanyard et à prévenir tout geste qu’il pourrait méditer de contraire à leurs desseins.

À la première apparition de la jeune Brooke, Velasco se leva d’un bond et s’empressa vers elle, lui témoignant avec une politesse exagérée de Latin sa joie imprévue et son espoir de la voir se joindre à leur compagnie. Et elle subissait avec une paisible bonne grâce ses compliments fleuris.

En même temps, la Weringrode accueillait Lanyard de la façon la plus familière – et le condamnait à chaque mot dans l’esprit de Cecilia Brooke.

— Mon cher ami ! s’écria-t-elle gaiement, en lui tendant une main chargée de bagues. Je commençais à désespérer de vous. Cela fait partie de votre système avec les femmes d’être toujours un peu en retard, de nous faire toujours douter de votre venue.

Forçant ses traits à un sourire poli, Lanyard s’inclina sur la main.

— Dans une guerre comme la nôtre, ma chère Sophie, dit-il avec intention, l’on use de toutes les armes, même les plus primitives, pour se défendre.

La femme eut un rire amusé.

— Je pense, dit-elle, que si vous faites se lever les morts du fond de la mer, Tony, ce doit être par vos paroles spirituelles… Et vous avez amené une amie avec vous ? Mais c’est charmant ! (Elle se tourna sur sa chaise pour faire face à Cecilia Brooke.) Je voudrais déjà la connaître !

Velasco n’attendait que cette ouverture.

— Chère princesse, dit-il aussitôt, permettez-moi de vous présenter miss Cecilia Brooke… la princesse d’Alavia…

Tout à fait à son aise et avec tous les signes de la plus grande joie, la jeune fille s’inclina et prit la main que lui tendait la Weringrode. Ses yeux, débordants d’émoi et de méfiance, allèrent à ceux de Lanyard, ignorèrent leur avertissement, et se détournèrent.

— Comment allez-vous ? dit-elle simplement. Je ne savais pas que M. Ember s’attendît à retrouver des amis ici, mais cela ne rend la chose que plus agréable. Ne pourrions-nous pas nous asseoir ?

XVII

FINESSE

Le personnage en habit de soirée distingué fut présenté sous le nom de M. Revel. Pour la commodité de Lanyard et la sienne propre, il quitta la chaise auprès de Sophie Weringrode et s’assit d’un côté de Cecilia Brooke, qui eut Velasco entre elle et la soi-disant princesse.

Déjà un garçon avait disposé et rempli des verres pour Lanyard et la jeune fille.

De la meilleure grâce dont il put disposer, l’aventurier s’assit, accepta une cigarette de l’étui de la Weringrode, et d’un œil ouvertement impertinent se mit à détailler l’intrigante.

Elle supporta très bien l’épreuve, avec le sourire confiant d’une belle créature au corps toiletté de façon ensorcelante.

Les années, songea-t-il, avaient été clémentes pour Sophie. D’une vitalité splendide, comme toutes les femmes de sa sorte qui survivent, elle semblait mystérieusement apte à renouveler cette vitalité par l’extravagance même avec laquelle elle la dépensait. Elle avait beaucoup vécu dans les derniers temps, avait appris beaucoup, et profité des leçons. Cette nuit, elle semblait légitimement la princesse de ses prétentions ; les allures de grande dame convenaient à son type de beauté ; ses gestes étaient aussi impeccables que son goût ; plus jolie que jamais, elle paraissait tout au plus la moitié de son âge.

Et sa vive intelligence ironisa sur les réflexions intimes de Lanyard.

— Encore belle pour son âge, avec sa vie, à quarante ans, traduisit-elle en souriant.

Il affecta la stupeur.

— Quarante ? Pas possible ! protesta-t-il sans conviction.

La femme réaffirma par une succession rapide de hochements de tête.

— Ai-je jamais eu des secrets pour vous ? Vous êtes trop malin pour moi, monsieur ; je ne vais pas commencer maintenant à vous tromper – où à l’essayer.

— La flatterie, déclara-t-il, est de l’ambroisie pour moi. Continuez.

Elle eut un rire léger.

— Merci, non ; la vanité ne sied pas aux hommes ; je ne veux pas vous rendre fat.

S’apercevant que Cecilia Brooke ne cessait de prêter l’oreille, Lanyard s’efforça d’écarter de lui-même les personnalités.

— Et vous voilà maintenant une princesse !

— Ne saviez-vous pas que j’étais mariée ? Oui, une princesse en Espagne… et avec un château idem, si vous voulez savoir.

— Cela vous change de l’atmosphère de Berlin, répliqua-t-il. Mais cela ne vous a fait aucun mal apparent.

Ce qui lui valut un regard noir.

— Oh ! Berlin ! fit-elle d’une lippe méprisante. Je n’y ai pas été depuis le début de la guerre. Je souhaite n’y jamais retourner. C’est vrai : je suis Autrichienne de naissance ; mais est-ce une raison pour que j’aime l’Allemagne ?

Elle se pencha en avant, pour lui tapoter gentiment les doigts avec son éventail.

— Occupez-vous moins de moi, reprit-elle en lui désignant d’un signe de tête le milieu de la salle. Vous manquez une attraction. Moi, je ne me fatigue jamais d’elle.

On avait évacué le parquet. Un tambour sur l’estrade lança un crescendo prolongé de roulements. Sur un coup suprême de cymbales, les lumières s’éteignirent partout, sauf un rond orangé de projecteur installé sur le plafond juste au-dessus de la piste de danse. Dans ce champ circulaire de clarté torride s’élança une femme vêtue d’un simple pagne d’herbe avec quelques festons de fleurs artificielles. Les applaudissements éclatèrent, l’orchestre joua les premières mesures d’une mélodie hawaïenne américanisée, et avec une extraordinaire vivacité la femme commença d’exécuter une houla transposée : c’était une superbe créature, fauve et sauvage, s’en remettant à la sensualité brute de son corps pour compenser les lacunes de sa danse primitive. Le parquet résonnait comme un vaste tambour sous le battement de ses pieds nus, au point que l’on s’émerveillait de voir sa chair supporter un si rude exercice.

Sophie Weringrode, négligemment accoudée sur la table, approcha sa tête de l’épaule de Lanyard.

— Franc jeu, dit-elle sans presque remuer les lèvres.

Sans la regarder, Lanyard répondit de même :

— Pourquoi m’en demander plus que vous n’êtes disposés à donner ?

— La police vous a déjà fait fuir d’Amérique une fois. Il nous suffirait de publier que M. Anthony Ember est le Loup Solitaire.

— Eh bien ?

— Laissez Berlin tranquille devant cette jeune fille.

Lanyard haussa les épaules et rit tranquillement.

— Et quoi encore ?

— Nous ne pouvons causer maintenant. Invitez-moi pour la prochaine danse.

Tout en s’éventant avec lenteur, la femme s’adossa de nouveau sur sa chaise, attentive aux postures de la danseuse.

Lanyard affecta un intérêt égal ; mais furtivement il surveillait tour à tour deux coins de la salle.

Sur le bord opposé du cercle de lumière tropicale, il avait remarqué une table où étaient assis deux hommes, Dressler et O’Reilly. Plus aucun doute à présent sur le personnel du complot ; Velasco lui-même avait jeté le masque. L’ennemi s’était mis hardiment à découvert, ce qui décelait une impudente assurance, voire même davantage, le mépris de l’opposition. Sans plus de crainte, ils cessaient de dissimuler dans l’ombre.

En outre, il surveillait la porte de la cage d’ascenseur. Une fois déjà, elle s’était ouverte, découpant une fenêtre lumineuse dans le mur opposé de la salle obscure et révélant la silhouette du maître d’hôtel dans une attitude plus ou moins inquiète. Il attendait quelqu’un, il attendait intensément. Les autres aussi attendaient, toute cette bande et leurs complices dispersés parmi les soupeurs. Lanyard songea qu’il pouvait deviner après qui.

Ekstrom seul manquait pour compléter la réunion. Quand il paraîtrait – si par hasard il le pouvait – des choses ne manqueraient pas d’arriver.

Quoique à peu près sûr qu’Ekstrom ne viendrait pas, – pas cette nuit, en tout cas – Lanyard n’en restait pas moins attentif à cette porte.

Mais la houla s’acheva sans que sa vigilance fût récompensée, non plus que l’impatience du maître d’hôtel.

Se tortillant avec une grâce serpentine jusqu’au bord de la zone de clarté, la danseuse, d’un bond, s’enfonça dans les ténèbres et dans les plis d’un manteau tenu par une femme de chambre, vêtement dans lequel on la revit saluer et sourire lorsque les lampes se furent rallumées.

Sans cesser de jouer, changeant seulement de mesure, l’orchestre entama un fox-trot. Lanyard jeta un coup d’œil par-dessus la table et vit Cecilia Brooke se lever en réponse à l’invitation de l’élégant M. Revel.

À son tour il se leva avec Sophie Weringrode.

— Soyez indulgente pour moi, lui dit-il. Il y a longtemps que je n’ai plus dansé à une musique plus frivole que la canonnade.

— Mais c’est simple, lui promit la femme ; simple, du moins pour quelqu’un qui sait danser comme vous autrefois. Vous n’avez qu’à m’imiter jusqu’à ce que vous attrapiez le pas. Peu importe, d’ailleurs ; je cherche seulement une occasion de causer avec vous.

Une fois entre ses bras elle reprit la parole en français.

— Vous vous en tirez à merveille, mon cher. Ne dépréciez plus votre talent de danseur. Si vous saviez comme on souffre avec ces Américains !…

— Parfait ! dit-il. Voilà qui est réglé. Qu’est-ce que vous avez reçu l’ordre de me proposer ?

Elle eut un rire discret.

— Toujours direct ! Vraiment vous ne brillerez jamais comme agent secret.

— Je ne brillerai pas à leur manière…, riposta Lanyard, sous le boisseau.

— Ne faites pas le méchant. Nous sommes ce que nous sommes, et vous aussi. Ne commençons pas à nous chicaner sur nos méthodes réciproques de gagner notre vie.

— Soit. Mais quand commencerons-nous à parler affaires ?

— Pourquoi continuez-vous à être si obstinément notre adversaire ?

— Je suis Français.

— C’est de la sottise. Vous êtes un hors-la-loi, un sans-patrie. Pourquoi ne pas changer tout cela ?

— Et comment fait-on des miracles ?

— L’Allemagne vous offre un asile, la sécurité, la liberté d’exercer votre métier sans encombre… dans des limites raisonnables.

— Et en échange, qu’est-ce que je lui donne ?

— Vos services, comme et quand on vous les demande, dans notre service.

— À commencer de quand ?

— De cette nuit.

— Dans quelle entreprise déterminée ?

— Nous voulons, il faut que nous ayons sans faute, ce document que vous avez reçu de la jeune Brooke.

— Nous ferions peut-être mieux de continuer en anglais. Vous parlez un langage qui m’est inconnu.

— Ne dites pas de bêtises. Vous savez bien ce que je veux dire. Nous savons que vous avez la chose. Vous ne l’avez pas volée pour la remettre à l’Angleterre ou aux États. Quel est votre prix pour l’Allemagne ?

— De quoi que vous parliez, vous pouvez me croire si je vous dis que je n’ai rien à vendre à la Wilhelmstrasse.

— Mais que pouvez-vous en faire d’autre ? Quel autre marché ?…

— Ma chère Sophie, sur ma parole, je n’ai pas ce que vous voulez.

— Alors pourquoi étiez-vous si désireux d’avoir la jeune Brooke au téléphone dès que vous avez su où elle logeait ?

— Comment avez-vous appris cela, entre parenthèses ?

— L’honneur en revient au señor Velasco. Il vous a vu le premier.

— Je le pensais bien… Malgré cela, je n’ai pas ce que vous voulez.

— Vous l’avez rendu à miss Brooke ?

— N’ayant rien à lui rendre, je ne lui ai rien rendu.

La femme resta silencieuse durant un tour de parquet ; puis :

— Dites-moi une chose, demanda-t-elle.

— Puis-je rien vous cacher ?

— Êtes-vous amoureux de cette jeune Anglaise ?

Lanyard faillit perdre la mesure, puis eut un rire ironique de dénégation.

— Qu’est-ce qui vous a mis cela en tête, Sophie ?

— Ne le savez-vous pas vous-même, mon cher ?

— C’est absurde.

Elle eut un rire malicieux.

— Réfléchissez-y. Peut-être ne vous êtes-vous pas encore arrêté à y penser. Quand vous saurez la vérité vous-même, vous serez mieux qualifié pour railler là-dessus. De plus, vous n’oubliez pas…

— Quoi ? fit-il tout à trac comme elle s’interrompait avec intention.

— Qu’aussi longtemps qu’elle possède le document… puisque vous ne l’avez pas… sa vie est en danger plus encore que la vôtre.

— Elle ne l’a plus ! déclara Lanyard, plus près de la panique qu’il ne l’avait jamais été.

— Ah ! railla la femme. Vous avouez donc pour finir que vous en savez quelque chose !

— Ma chère, dit-il taquinement, voulez-vous savoir ce qu’est devenu ce papier ?

— Certes, je ne demande que cela.

— Et si je vous le dis ?

Elle leva les yeux vers lui avec une candeur enfantine.

— Faut-il que vous me le demandiez ?

— Vous êtes irrésistible… Adressez-vous à Karl.

Elle interrogea vivement :

— À qui ?

— À Ekstrom.

— Ah ! (Derechef, l’aventurière se tut un instant.) Qu’en sait-il ?

— Demandez-lui pourquoi il a assassiné van Haarden, puis quelle affaire l’a conduit à la 95e rue par deux fois dans cette soirée… une fois vers neuf heures, et de nouveau vers minuit.

— Vous devez être fou, monsieur… Karl n’oserait pas…

— Vous ne le connaissez pas… ou vous avez oublié qu’il s’est exercé au bureau international de Bruxelles, où il a appris la manière de vendre les deux intéressés d’une affaire qui ne supporte pas la publicité.

— Je me demande, songea la femme. Jamais je n’ai eu pleine confiance en cet homme-là.

— Vous donnerai-je la clef ?

— Si vous aimez Karl aussi peu que moi…

— Mais où croyez-vous que soit ce brave homme, cette nuit entre toutes ?

— Qui sait ? Il n’était pas ici quand je suis arrivée à minuit. Je ne l’ai pas vu depuis.

— Quand vous le verrez… s’il vient… regardez-le bien pour voir s’il ne porte pas quelques accrocs.

— Oui, monsieur ? Et de quel genre ?

— Des coupures à la tête et aux mains, par exemple, et peut-être aussi ailleurs. Et s’il parle de s’être blessé avec un pare-brise dans un accident d’auto, demandez-lui ce qui est arrivé à la fenêtre de la bibliothèque dans la maison de la 95e rue.

Une malice amusée parut dans les yeux de la femme.

— Votre ouvrage, cher ami ?

— Un simple début… Vous pouvez le lui dire si vous voulez. (Il eut un frisson convulsif.) Jamais je ne me suis senti si bien disposé envers un ennemi !

— Je ne serais pas fâchée qu’il lui arrive malheur. Je suis Allemande au fond ; ce que je fais je le fais pour le Vaterland ; mais si ce que vous me dites de Karl est vrai, et que ce soit un traître, je vous devrai quelque chose.

— Ç’a toujours été mon plus cher espoir, Sophie, de vous voir un jour ma débitrice.

Elle serra plus fortement ses doigts.

— Ne plaisantez pas en présence de la mort. Puisque vous avez été assez imprudent pour vous aventurer ici cette nuit, on ne vous permettra pas d’en sortir vivant… à moins que vous ne vous associiez à nous et ne prouviez votre sincérité en livrant ce papier.

— Cela paraît raisonnable. Et après ?

— Je vous ai averti, j’ai donc payé ma dette. Le reste vous regarde.

— Vous figurez-vous que je prenne cela au sérieux ?

— Cela deviendra sérieux dans le cas contraire.

— Comment peut-on m’empêcher de quitter quand je veux un restaurant public ?

— Se peut-il que vous ne connaissiez pas cette maison ? Elle est subventionnée par la Wilhelmstrasse. Tentez d’en sortir sans avoir conclu un accord satisfaisant, et vous verrez ce qui arrivera.

— Quoi, par exemple ?

— La lumière s’éteindrait avant que vous n’ayez traversé la moitié de la salle. Quand elle se rallumerait, il n’y aurait plus de Loup Solitaire et personne d’ici ne saurait jamais qui vous a poignardé ni ce qu’est devenue l’arme.

— Est-ce que par hasard vous vous amusez à mes dépens ?

Une fois de plus la femme lui montra ses beaux yeux : ils étaient francs et graves, et ne vacillaient pas.

— Si vous ne m’écoutez pas, votre sang retombera sur votre tête.

— Pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous offenser.

— Cependant vous ne me croyez pas !

— Vous vous trompez. Mais cela m’amuse tout bonnement.

— Si vous compreniez, vous ne plaisanteriez pas du danger que vous courez.

— Mais je ne m’en moque pas. J’en suis enchanté. Je l’accepte, et il me rajeunit. On se croirait à Paris du temps où vous couriez avec la Meute, Sophie… et moi, seul !

La femme haussa imperceptiblement ses jolies épaules.

— Je pense que vous êtes ou bien fou, ou bien… le courage en personne !

La musique se tut ; ils regagnèrent la table. Sophie s’appuyant légèrement sur le bras de Lanyard, et lui débitant d’aimables riens.

Se laissant tomber sur sa chaise, elle se pencha vers Cecilia Brooke.

— Il danse adorablement, ma chère ! déclara l’intrigante. Mais je suppose que vous le savez déjà.

La jeune Anglaise secoua la tête en souriant.

— Pas encore.

— Alors, ne perdez pas de temps. À vous deux vous devez bien danser ensemble, car vous êtes à peu près de la même taille. Je pense que le prochain numéro sera une valse. On nous en donne trop peu ; ces danses américaines, ces one-steps et fox-trots, ce ne sont plus des danses, ce sont de simples gambillages ; mais on en raffole. Et il y a toujours plus de place sur le parquet : on valse si peu de nos jours. Vrai, vous ne devez pas manquer l’occasion.

Cette insistance joueuse, l’accent qu’elle mettait sur son désir de voir Cecilia Brooke danser avec lui, rapprochés de la récente admonition, parurent à Lanyard nettement incohérentes. Sophie n’était pas plus femme à faire des gestes inconsidérés qu’elle ne l’était à manquer assez de finesse pour l’avertir par des coups de genou. Il y avait une intention visible dans cette répétition : « Ne perdez pas de temps… Vous ne devez pas manquer l’occasion… » Quelque chose était survenu au cours de la danse même ; elle avait remarqué quelque chose d’important, et elle avertissait Lanyard d’agir vite s’il voulait agir du tout.

Avec une grâce parfaite, Lanyard adressa par-dessus la table son invitation à la jeune fille. Il reçut sa promesse dans un prompt signe de tête affirmatif.

Allumant une autre cigarette, il s’adossa, mirant son verre de champagne d’un œil de connaisseur, le porta légèrement à ses lèvres pour inhaler son bouquet, but une gorgée, et montra que le cru lui plaisait en buvant de nouveau le tout sans perdre quoi que ce fût de la scène qui se passait de l’autre côté de la salle, juste derrière lui, mais reflétée dans un panneau de glace sur le mur en face de lui.

Le diplomate chargé de séparer le bon grain de l’ivraie dans le hall inférieur, était monté s’entretenir avec son collègue, le maître d’hôtel de l’étage supérieur. Quand Lanyard aperçut d’abord l’homme il était debout contre la cage d’ascenseur, où sans trop de patience il cherchait à attirer l’attention de l’autre, qui l’ayant vu se mit en mouvement pour le rejoindre, avec toute la célérité qu’il pouvait réaliser parmi l’encombrement des tables.

Était-ce cela que Sophie avait remarqué ? Avait-elle également reçu quelque signal secret du gardien de la porte d’en bas ?

Un signal peut-être disant qu’Ekstrom était arrivé ?…

Les deux hommes se rejoignirent enfin et s’entretinrent discrètement. Le maître d’hôtel montra quelque apaisement de la tension nerveuse qui l’avait précédemment agité ; et quand l’autre s’en retourna dans l’ascenseur, Lanyard vit le regard de celui-ci attiré irrésistiblement vers la table consacrée au service de la princesse d’Alavia. Quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction pétillait dans les yeux de l’individu : il était évident qu’il s’attendait à être bientôt délivré d’une déplaisante responsabilité.

Alors, persuadé qu’on ne le voyait pas, il s’approcha d’une table voisine autour de laquelle étaient assis quatre hommes – sans adjonction de société féminine – quatre hommes à la mine fort peu rassurante en dépit de leur conduite étonnamment paisible et de leur corrects habits noirs.

Deux étaient indubitablement fils du Vaterland ; tous étaient bien bâtis, avec l’air de gens qui figureraient à leur avantage dans une affaire exigeant la capacité physique et le courage, depuis un duel matinal dans le Parc des Princes jusqu’à un combat à mort dans un fossé des fortifications.

Leur table commandait les deux sorties, par l’escalier et par l’ascenseur, de beaucoup trop près pour la tranquillité de Lanyard.

Et plus d’un regarda pensivement de son côté tandis que le maître d’hôtel se penchait au-dessus d’eux, en murmurant des paroles confidentielles.

Quatre signes de tête conclurent une entente avec lui. Il s’éloigna avec beaucoup plus d’assurance qu’il n’en avait eu à aucun moment depuis l’arrivée de Lanyard, et donna un exutoire à ses heureuses dispositions en réprimandant avec brutalité un infortuné maladroit de garçon pour quelque faute vénielle.

Les premières mesures d’une autre danse résonnèrent parmi la confusion des voix ; c’était en effet, comme Sophie l’avait prédit, une valse.

XVIII

DANSE MACABRE

Bien que le doux balancement de l’ancienne valse telle que Lanyard l’avait pratiquée ne ressemblât que de loin au gambillage sans grâce qui a pris aujourd’hui ce nom chez une génération beaucoup trop indolente ou trop malhabile de ses jambes pour apprendre à danser, Cecilia Brooke sut s’adapter au pas de son cavalier et rendit tous ses mouvements parfaitement synchrones des siens.

Sans effort, soulevés par les ondes de la musique, ils firent le tour du parquet une fois, deux fois, et une encore, avant que Lanyard pût se résoudre à rompre le charme de cet enchantement.

Abaissant les yeux avec un sourire d’excuse, il demanda :

— Mademoiselle, savez-vous que vous feriez une excellente actrice ?

Blessée eût-on dit, la jeune fille leva vivement le regard.

— Comme la plupart des femmes, en cas de besoin.

— Je veux dire… J’ai quelque chose de sérieux à vous dire : il faut que personne ne puisse deviner vos pensées.

Elle prononça simplement :

— Je ferai de mon mieux.

— Vous devez… vous devez avoir l’air tout à fait charmée. De plus, si vous me surprenez à vous faire des yeux doux comme un nigaud amoureux, rappelez-vous que je me borne à jouer un rôle.

Elle eut dans la voix un rire délicieux.

— Je vous promets en toute bonne foi de me rappeler que vous manquez de cœur.

— Je suis un sot, prononça-t-il avec une humilité convaincue. Mais je n’y peux rien. Écoutez-moi, s’il vous plaît, et… ne sursautez pas. Ce local est paraît-il un repaire d’espions prussiens. J’y ai été attiré par ruse. Je sais que la consigne est de ne pas m’en laisser sortir vivant.

Jouant son rôle si bien que Lanyard lui-même faillit s’y laisser prendre, la jeune fille lui adressa un sourire.

— À cause de ce document ? soupira-t-elle.

— À cause de lui, mademoiselle.

— Où est-il ?

Pour un instant, Lanyard perdit entièrement contenance. Par un heureux hasard, la jeune fille dansait avec la figure détournée, la tête si près de son épaule à lui qu’elle semblait reposer dessus.

Néanmoins, ce fut au prix d’une lutte héroïque qu’il refoula tous les signes de l’émotion avec laquelle il s’était rendu compte qu’il n’oserait pas affirmer à la jeune fille que son document était en mains sûres.

S’il avait échoué dans ses efforts pour lui restituer la chose, jusqu’à présent du moins Lanyard s’était flatté de l’idée vague qu’il pourrait la réconforter en lui apprenant que le papier était sous la garde du Service Secret de son pays.

Impossible de lui raconter cela : son propre geste l’avait rendu coupable, le geste né d’avoir badiné imprudemment avec son infirmité, son prurit de voler.

Tout à coup, le collier dérobé, enfoui dans une poche intérieure de son gilet au-dessus de son cœur, sembla s’être changé en une masse de plomb. La hideuse conscience de la chose le rongeait telle la morsure de charbons ardents.

Cette femme était dans l’angoisse ; il aspirait à alléger son fardeau ; il eût pu le faire en dix mots ; sa culpabilité l’en empêchait.

Un voleur !

À cette heure, le Loup Solitaire savoura la honte et comprit son amertume.

Intriguée par son silence, les yeux de la jeune fille cherchèrent à nouveau les siens ; et averti à temps par le mouvement de sa tête, il put rassembler l’audace de répondre à leur question par le regard de tendresse que comportait le rôle qu’elle lui permettait de jouer.

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Je suis honteux de vous avoir manqué…

— N’y pensez plus. Je sais que vous avez fait de votre mieux. Dites-moi seulement ce qu’il est devenu.

— Il a été volé ; quand je suis retourné à ma cabine, cette nuit où j’ai été arrêté et dévalisé. Le voleur a tiré sur moi, tué son complice, décampé par le sabord. Je l’ai poursuivi. Un autre l’a aidé à me terrasser et m’a jeté par-dessus bord.

— Mais vous avez échappé !…

Chose étrange, elle semblait plus intriguée par cela que préoccupée de la perte du document !

— J’ai échappé, peu importe comment…

— Vous ne savez pas qui a volé ce rouleau ?

— Je ne me rappelle pas avoir vu l’homme parmi les passagers, mais il a pu se trouver dans un des canots, un individu à peu près de ma taille, avec une barbe flottante…

Il décrivit à grands traits Ekstrom tel qu’il l’avait vu dans la bibliothèque.

Le regard de la jeune fille s’aviva.

— Un homme de ce genre a échappé dans notre canot, le second steward ; je pense qu’il se nommait Anderson.

— C’est sans doute le même.

— Alors le rouleau a disparu !

Pour la première fois depuis qu’il la connaissait, sa bravoure semblait l’abandonner : un instant elle ne fut plus entre ses bras qu’un fardeau sans grâce et pensif.

Il fut contraint de la faire tourner en mesure de force.

Presque aussitôt elle se ressaisit, cacha sa défaillance sous un petit rire innocent et montra à son cavalier aussi bien qu’à la salle une mine rayonnante, le tout avec une telle adresse et un tel art que l’incident ne pouvait être remarqué ou qu’on devait y voir une petite espièglerie naturelle.

Mais la détresse ne fut que trop apparente dans son interrogation entrecoupée :

— Qu’est-ce que je vais faire ?

Navré, il voulut lui suggérer de consulter le colonel Stanistreet, mais, manquant de l’audace suffisante, il bégaya et se tut.

Se méprenant peut-être, elle lança dans un élan de repentir :

— J’oubliais ! Pardonnez-moi. J’aurais dû dire : Qu’est-ce que vous allez faire ?

Il rassembla ses esprits.

— Baissez les yeux, tournez la figure de côté, souriez… J’ai un plan, un moyen désespéré, mais le meilleur que j’aie pu trouver. La prochaine fois que l’ascenseur remontera, il nous faudra tâcher d’être auprès. Il y a une rangée de tables que nous devrons traverser de vive force. Laissez-moi faire, suivez dès que j’aurai déblayé le chemin, allez droit à l’ascenseur. S’il arrive quelque chose, dégringolez par l’escalier sur la gauche. Le rez-de-chaussée est deux étages plus bas. Si je suis retenu d’une façon quelconque, ne vous arrêtez pas… allez toujours, reprenez votre manteau, sautez dans le premier taxi venu, retournez droit au Knickerbocker. Je vous téléphonerai plus tard.

— Si vous vivez encore ! haleta-t-elle.

— Ne craignez rien pour moi…

— Mais si je crains ? Vous figurez-vous que je saurais dormir si je pensais que vous vous êtes sacrifié pour moi ?

— Il ne faut pas penser cela. Je suis beaucoup trop égoïste…

— Cela n’est pas. Et je refuse catégoriquement de faire comme vous le désirez à moins que vous ne me disiez comment je puis correspondre avec vous.

Résigné à lui faire plaisir, il lui donna son adresse et le numéro de téléphone de la maison, et quand elle les eut gravés dans sa mémoire en les répétant il reprit :

— Une fois dehors, si quelqu’un essaie de vous retenir, ne vous laissez pas intimider, mais criez, appelez de toutes vos forces. Ces brutes ont horreur qu’une femme appelle au secours. Non seulement cela les effraiera, mais cela fera accourir le plus proche policier.

La musique cessa. La jeune fille s’arrêta animée, souriante, adorablement jolie, livrant à son cavalier ses yeux pareils à des étoiles.

— Nous ne sommes pas loin de l’ascenseur à présent, fit-elle d’une voix à peine audible.

— Mais la porte est fermée. Chut ! Voici le bis. Encore un tour…

Ils se livrèrent de nouveau au sortilège de la mélodie et du mouvement ne faisant qu’un.

— Vous vous taisez, dit-elle au bout d’un instant. Pourquoi ?

Lanyard lui répondit par une pression de main avertisseuse.

L’ascenseur était arrêté à l’étage, la porte béante, le maître d’hôtel occupé à l’autre bout de la salle, tandis que les quatre redoutables gardiens de la sortie bavardaient avec animation par-dessus leurs verres.

— Halte. Voici l’instant.

Brusquement ils s’arrêtèrent. Un couple qui les suivait esquiva de près la collision. Par-dessus la tête de sa danseuse le cavalier fronça les sourcils et déversa son humeur dans le dos indifférent de Lanyard.

Sur ces convives assis entre le parquet de danse et l’ascenseur, Lanyard ne gaspilla pas son attention. Se poussant brutalement entre deux tables voisines, il souleva en bloc une chaise avec son occupant sidéré, pour les écarter du chemin, puis se retourna, passa le bras autour de la taille de la jeune fille, et la projeta quasiment par la trouée qu’il avait faite, en la suivant sans une seconde d’intervalle.

Ce fut si vivement accompli que la jeune fille était dans la cage avant que personne dans la salle eût compris ce qui arrivait. Et Lanyard, en train de claquer la porte sans souci des protestations de l’employé, vit seulement une salle pleine de figures étonnées aux bouches béantes et aux yeux ronds – et l’un des quatre hommes à la table proche en train de se lever en hésitant, avec une mine stupéfaite.

Repoussant le garçon du coude, il saisit la manette et la mit au cran de « Descente ». Il y eut un instant de suspens : tout comme son employé l’ascenseur semblait frappé d’inertie par stupéfaction.

Devant la porte quelqu’un poussa un glapissement de fureur. Des poings rageurs tambourinèrent sur le panneau de glace. Avec un frisson préliminaire la cage se mit en route, descendit d’abord doucement, puis de plus en plus vite, et s’arrêta net au niveau de la rue avec une secousse qui faillit renverser les passagers.

Là-haut on continuait à cogner follement sur le panneau.

Un autre eut l’idée de sonner pour faire remonter la cage : le bruiteur ronfla stridemment, sans arrêt.

Déclenchant la porte d’en bas, Lanyard la repoussa, sortit, et trouva le hall désert, sauf un groupe babillant de demoiselles du vestiaire, à l’une desquelles il jeta un dollar en argent.

— Vite, les effets de cette dame !

Saisissant la pièce au vol, la demoiselle attrapa le numéro de Cecilia Brooke, et se précipita dans la garde-robe.

Durant une attente angoissée, le garçon d’ascenseur resta tapi dans un coin de la cage, en considérant Lanyard comme s’il eût vu un monstre, tandis que le bruiteur ronflait sans discontinuer sous les appels incessants d’en haut.

De l’entrée sombre de la salle à manger d’en bas le diplomate barbu jaillit avec l’air égaré d’un diable à ressort à qui l’on s’apprête à ravir ses petits.

— Monsieur ne s’en va pas ? interrogea-t-il d’un ton aigu, en s’élançant en avant.

Lanyard l’arrêta d’un regard aussi menaçant qu’un coup de pied.

— Je vais mettre cette dame en voiture, répondit-il d’une voix froide et mesurée.

La demoiselle du vestiaire sortit de son antre avec une brassée de manteaux et de fourrures.

Derechef l’homme barbu alla pour bloquer la porte.

— Monsieur, monsieur… madame !

Lanyard attrapa l’individu par le bras et le fit pirouetter comme un toton.

— Déblayez le chemin, espèce de vermine ! grinça-t-il ; puis à la jeune fille :

— Dépêchez-vous !

Comme elle s’enfonçait dans un compartiment de la porte tournante des hurlements incohérents commencèrent retentir dans la cage d’escalier. À la fin ceux d’en haut s’étaient avisés d’employer ce moyen de descente.

Éclusé dans la porte tournante, un dernier coup d’œil sur le hall montra à Lanyard le masque blafard et bouleversé du maître d’hôtel au débouché de l’escalier avec, derrière lui, la tête d’un homme qui, dans l’ombre, ressemblait étrangement à Ekstrom – mais Ekstrom tel qu’il était autrefois, sans barbe.

Cette vision passa comme un éclair sur un écran de cinéma.

Ils étaient sur le trottoir, et la jeune fille courait vers un taxi, le seul véhicule de ce genre en vue, au coin au-dessus de l’entrée.

Sans pardessus et nu-tête, Lanyard se retourna pour faire face au portier, un costaud individu en livrée, sûr de lui-même et tout prêt à intervenir ; mais sa bouche, ouverte pour émettre quelque protestation, se referma brusquement sans l’articuler quand Lanyard eut exhibé à son intention un automatique Colt de gros calibre. Et il se retira vivement.

Ouvrant d’une secousse la porte de l’auto, la jeune fille se jeta dans l’autre coin de la banquette. Le moteur ronflait de façon prometteuse, le chauffeur déjà installé à son volant. Lanyard lui fourra dans la main un billet de dix dollars.

— Au Knickerbocker, ordonna-t-il. N’arrêtez pour personne. Si on vous suit dirigez-vous vers le plus proche policier.

Il claqua la porte, passa la tête à la fenêtre, laissa tomber le pistolet sur les genoux de la jeune fille.

— Des chances pour que vous n’en ayez pas besoin… mais on ne sait jamais.

Elle se pencha vivement en avant, les yeux pleins d’inquiétude, et lui mit la main sur le bras.

— Mais vous ?

— C’est à moi qu’ils en ont, pas à vous. Je ne veux pas vous exposer aux risques de ma compagnie.

Avec douceur Lanyard souleva de sa manche la main, l’effleura galamment de ses lèvres et la laissa aller.

— Bonne nuit ! sourit-il, puis se reculant il fit un geste au chauffeur :

— Allez !

Le taxi s’élança comme un cheval de course lâché. Avec un soupir de soulagement Lanyard s’adonna entièrement à la question de son propre salut.

La file d’autos en attente n’offrait aucun espoir : toutes sauf une étaient des voitures et limousines particulières, conduites par des chauffeurs en livrée. Une camionnette solitaire en tête de la rangée le tenta, mais il y renonça : même si elle n’avait aucun chauffeur pour la garder, ce dont il ne pouvait être sûr, il eût fallu tourner la manivelle pour mettre en marche le moteur et trouver le truc de son mécanisme d’embrayage. À présent d’ailleurs Au Printemps était en éruption frénétique, sa porte projetait violemment un homme à chacune de ses révolutions furibondes.

Dans Broadway arrivait un autobus de la ligne de la 5e avenue, à une allure d’au moins trente-cinq kilomètres à l’heure, sans voyageurs et portant un écriteau Spécial au-dessus du siège du chauffeur.

S’élançant sur la chaussée, Lanyard se précipita vers l’étroite plateforme du pesant véhicule et, en dépit d’un hurlement avertisseur du receveur, prit pied sans encombre sur le marchepied et s’apprêta à repousser les abordeurs.

Mais sa manœuvre avait été exécutée trop rapidement et à l’improviste. Les hommes groupés devant Au Printemps se bousculaient en une ridicule inaction, comme frappés de stupeur. Puis quelqu’un, jouant des coudes férocement, s’en dégagea. Comme il s’arrêtait sous la lumière Lanyard reconnut indubitablement la silhouette d’Ekstrom.

Celui-ci donc avait, pour finir, échappé au filet tendu par sa propre trahison.

Le receveur de l’autobus secouait sans ménagement le bras de Lanyard.

— Hé là, dites donc, vous n’avez pas le droit de monter dans un spécial.

De sa poche Lanyard tira le premier billet de banque qui se rencontra sous ses doigts.

— Partager cela avec le chauffeur, dit-il, et dites-lui de mettre tous les gaz. C’est pour moi la vie ou la mort !

Les yeux exorbités du receveur témoignaient de l’énormité du pourboire.

— Ça biche ! haleta-t-il d’une voix rauque.

Et il courut à l’avant par l’intérieur de la voiture pour avertir le chauffeur.

Escaladant l’escalier tournant jusqu’à l’impériale, Lanyard se laissa tomber sur la dernière banquette et regarda en arrière.

Le groupe autour de la porte se remettait de sa stupéfaction. Trois hommes s’en détachèrent vers la file d’autos en attente. De ceux-ci le premier était Ekstrom.

Simultanément l’autobus, zigzaguant comme un ivrogne, déboucha dans Columbus Circle, et la camionnette quitta le bord du trottoir avec deux passagers en sus du chauffeur – et Ekstrom sur le marchepied.

Tardivement Lanyard se repentit de l’impulsion qui lui avait fait donner sa seule arme à Cecilia Brooke.

L’air de la nuit était coupant. Une pluie glacée avait commencé à s’abattre en minimes globules de bruine, ce qui donnait à chaque réverbère son halo individuel d’or, et ternissait trompeusement l’asphalte lisse, en rendant sa surface glissante et traîtresse. Plus d’une fois Lanyard craignait de voir l’autobus déraper et se renverser ; et avant que le vieux building en brique rouge entre Broadway et la 8e avenue cachât le secteur ouest du Cercle, il vit la camionnette, conduite follement, bondir tel un crabe vers le trottoir, puis réagir à un coup de volant désespéré et virer vertigineusement en exécutant un tête-à-queue si violent qu’Ekstrom perdit prise et fut précipité à cinq ou six mètres de distance. Et les chances de Lanyard furent notablement améliorées par l’arrêt nécessaire pour recueillir l’homme étalé, remettre le moteur en marche et reprendre la poursuite avec plus de prudence.

Coupant Broadway en diagonale l’autobus enfila la 5e rue au moment où la camionnette tournait le coin de Columbus Circle.

La tête du receveur apparut au bord du toit. Cramponné aux montants de l’escalier, il interpella Lanyard d’un ton où le soupçon s’alliait au respect.

— Écoutez, patron : tout va bien à présent, hein ?

— Absolument ! À moins que cette auto ne nous rattrape, auquel cas où vous auriez un homme mort… moi… sur les bras.

— C’est que… nous ne voudrions pas perdre notre place, voilà tout.

— Vous ne la perdrez que si je perds la vie.

— Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez que je fasse ?

— Descendez, restez sur la plate-forme, et si quelqu’un tente de monter à bord flanquez-le à bas d’un coup de pied.

— Pour sûr ! C’est entendu.

Le receveur disparut.

Mugissant tel un remorqueur par forte mer, l’autobus traversa la 7e avenue et dévala en vitesse vers la 6e avec une accélération dangereuse. Mais celle-ci fut vite ralentie par les freins, précaution contre un malheur que le fugitif lui-même ne put qu’approuver.

En avant se dessinait la structure géante de l’« L » de la 6e avenue enjambant la chaussée à une élévation à peine suffisante pour livrer passage à l’autobus. Une fois dessous un seul rebondissement sur les rails du tramway en surface pouvait amener le naufrage.

Mais l’auto poursuivante était à moins d’un demi-îlot en arrière et gagnait rapidement, d’autant que la vitesse de l’autobus diminuait de façon désespérante.

À une allure quasi d’escargot il s’engagea sous l’Elevated.

Comme un pur-sang de course la camionnette arriva bord à bord, avec un vrombissement triomphal de son moteur, son marchepied de niveau avec celui de la plateforme.

Ekstrom, prêt à sauter à bord, hésita ; le pistolet qu’il tenait au poing tonna ; une vitre fracassée tomba en miettes.

Le receveur poussa un hurlement, non de douleur mais d’épouvante. Apparemment il exécuta une retraite stratégique à la Hindenbourg. Sans plus d’opposition Ekstrom gagna la plate-forme.

Dans le même instant Lanyard se dressa. La poutre inférieure de l’« L » était juste au-dessus de sa tête. Il s’y accrocha, ramena ses jambes, se dégagea. L’autobus fila au-dessous de lui, convoyé par la camionnette.

En se hissant il attrapa un montant rond en fer du garde-fou et fit passer son corps par-dessus le bord de la plateforme entourant le poste de manœuvre, qui était à cette heure obscur et désert.

Dans la rue au-dessous un sifflet de police vibra, et une fusillade de coups de pistolet réveilla les échos.

Courbé quasi en deux, Lanyard s’en alla rapidement vers le nord en longeant les rails du côté ouest et gagna ainsi l’ancienne station du côté ouest de la 58e rue, désaffectée depuis des années. Il la traversa, puis descendit l’escalier, rencontrant au palier inférieur une porte de fer qui l’obligea à escalader et à sauter.

Pas une âme ne fit la moindre attention à ce gentleman en habit de soirée sans chapeau ni pardessus qui surgissait à deux heures du matin de l’escalier d’une station en désuétude de l’Elevated.

À New-York tout peut arriver, et presque tout arrive, sans exciter chez les innocents témoins l’envie d’intervenir.

XIX

FORCE MAJEURE

Cette visite à son appartement fut la plus courte de celles que Lanyard y fit cette nuit-là, des considérations d’urgence excessive lui dictant cette abréviation.

Si les événements des quelques dernières heures n’avaient mené à rien, ils lui avaient quand même démontré deux vérités qui brillaient comme des phares : que Manhattan serait surpeuplé tant que lui et Ekstrom y résideraient tous deux ; et qu’Ekstrom avait été transporté jusqu’aux limites de la folie par la découverte que Lanyard avait traversé sans encombre la catastrophe de l’Assyrian pour reprendre à nouveau ses fonctions bénévoles de Némésis à l’égard du système d’espionnage prussien en général et de l’âme damnée de son bureau américain en particulier.

Désormais, ce dernier ne connaîtrait plus le repos tant que Lanyard vivrait.

Ce petit appartement du rez-de-chaussée perdit donc le peu d’attraits qu’il avait possédé jusque-là au jugement de l’aventurier. Non seulement l’adresse était connue de Karl et de ses complices, mais ses particularités caractéristiques, ses facilités d’accès directement de la rue, en faisaient un piège mortel pour un homme traqué.

Lanyard était bien persuadé qu’il lui eût suffi d’y attendre assez longtemps pour recevoir une députation de la 7e rue. Et avec la certitude qu’Ekstrom viendrait seul il eût volontiers attendu.

Mais un axiome banal de l’art de la guerre pose que l’avantage est à celui qui prend l’offensive.

Depuis minuit l’offensive avait passé des mains de Lanyard à celles de l’ennemi. Il était résolu à la récupérer, et pour cela, il lui fallait non pas attendre les événements, mais bien porter la guerre dans le camp ennemi.

Il ne s’attarda donc que le temps nécessaire pour changer de vêtements et cacher sur lui quelques objets qu’il eût été peu sage d’exposer au hasard d’une découverte de la part d’Ekstrom, ou voire même de la police.

Cinq minutes après son retour il refermait derrière lui sa porte particulière.

Ayant revêtu un costume d’après-midi, un petit pardessus et un chapeau mou, et portant une canne de bonne grosseur, il s’en alla tranquillement par la 7e avenue, tourna au nord, entra dans Central Park.

Là, perdu dans l’ombre, il prit un pas rapide, en évitant les chemins éclairés.

Jusqu’alors sa conscience ne lui avait pas encore reproché sa promesse non tenue de téléphoner à Cecilia Brooke.

Ce n’était pas le moment pour cela ; l’expédition où il s’engageait était de nature à ne souffrir aucun délai. La jeune fille attendrait. Si elle ne pouvait pas dormir, comme elle l’avait prétendu, tant pis. Il le regrettait ; mais ce qu’il fallait, il le fallait. Avant la fin de son aventure il ne pouvait se laisser influencer par aucune considération accessoire.

Il était d’humeur amère. Le ressentiment soulevé par le traquenard où il avait failli se laisser prendre, ainsi que la tentative ultérieure de l’assassiner bel et bien, avaient engendré en lui une rage sourde dont l’ardeur consumait toute émotion secondaire.

Il se rappela en passant l’insinuation de la Weringrode, qu’il était amoureux sans le savoir, et cela le fit rire tout haut, d’un rire déplaisant qui contenait autant de souffrance que d’ironie.

Quelle place restait-il pour l’amour dans ce sombre cœur ?… le cœur d’un voleur et d’un assassin en puissance, le cœur du Loup Solitaire !…

Comment eût-il su qu’à peine avait-il quitté son appartement, le silence en fut interrompu par le bourdonnement du téléphone de maison ?

À plusieurs reprises durant plus de cinq minutes le bruit se renouvela. Quand à la fin il se tut la paix des chambres inhabitées ne resta introublée que pour un temps bref.

Il se fit un bizarre grincement métallique à l’entrée particulière, une succession de grattements d’allure subreptice. Le pêne cliqueta. La porte alla taper contre le mur avec un choc sourd. Deux paires de pieds furtifs foulèrent le petit vestibule particulier. L’éclair d’une lampe de poche jaillit, repéra la porte de la chambre à coucher et s’évanouit. Il y eut des chuchotements discrets, puis un heurt comme l’un des intrus se jetait d’un bond au milieu de la chambre à coucher. Un instant plus tard un interrupteur claqua, et la chambre fut inondée de lumière.

Sous le lampadaire se tenait un homme en habit de soirée qui avait subi des mésaventures, un genou du pantalon déchiré, les deux jambes gainées de boue à moitié sèche, son linge souillé de taches de boue, son pardessus scandaleusement sali. Il était nu-tête, ayant apparemment perdu son chapeau ; une maculature noire sur une joue accentuait la pâleur de sa figure fraîchement rasée ; et ses yeux flamboyaient.

— Envolé ! murmura-t-il brièvement, avec irritation ; puis il appela :

— Ed !

Sans plus de bruit qu’une ombre un second homme le rejoignit, en l’accueillant d’un : « Pas si haut ! »

Ce gentleman était d’apparence beaucoup plus présentable et en dispositions d’esprit plus paisibles. Il y avait même dans ses durs yeux bleus une lueur d’ironie. Sa figure avait le type irlandais.

— Pas si haut ? répéta l’autre avec dédain. Pourquoi ? l’animal n’est pas là.

— Non, Karl, concéda Ed, mais il y en a d’autres dans la maison. S’ils savent que Lanyard est sorti, ils pourraient appeler la police ; et quant à moi j’ai eu assez d’alertes pour une nuit.

Karl eut un grognement dédaigneux.

— Je te l’avais bien dit que ce serait du temps perdu…

— Et j’étais entièrement d’accord avec toi. Mais tu as voulu venir.

— Lanyard n’est pas si bête de s’attarder dans un endroit qu’il sait que je connais. (Les mains de Karl se crispèrent et ses traits eurent une contraction nerveuse.) Il me connaît trop bien, il sait que si je le rattrape…

Sa voix s’élevait à un diapason hystérique quand l’autre l’arrêta d’une interjection chuintante. En même temps il allongea le bras et éteignit l’électricité. Karl poussa une exclamation de surprise.

— Chut ! réitéra son compagnon.

Dans la rue une auto ronronnait, arrêtée devant la porte. Puis retentit le grelot de la sonnette de maison.

— Allons-nous-en, suggéra l’Irlandais. Cela ne sert à rien de rester, en tout cas.

— Arrête donc ! Nous ne pouvons partir tant que nous n’aurons pas le champ libre.

Le Prussien passa dans le salon et alla écouter à la porte du vestibule public ; son compagnon le rejoignit, l’air rageur.

— Hé viens donc ! reprit-il, en un chuchotement.

— Ferme ça ! Écoute…

Un bruit de pas étouffés traversait le vestibule. La porte de rue s’ouvrit. À la voix nette d’une Anglaise répondit le patois embrouillé d’un nègre.

— Non, ma’ame, il n’êtle pas là.

La question suivante fut intelligible : la visiteuse était entrée dans le couloir.

— Êtes-vous sûr ?

— Oui, ma’ame. On vient de demander lui au téléphone il y a dix minutes, et j’ai sonné et lui n’avoil pas lépondu. Il n’êtle pas là ou il ne voulait pas lépondle à pelsonne, ma’ame.

— Je suis très inquiète à son sujet. Avez-vous la clef de son appartement ?

— Oui, ma’ame. J’ai un passe, mais…

— Veuillez vous en servir. Prenez ceci. Entrez et assurez-vous qu’il est sorti, ou s’il est chez lui qu’il n’est pas malade.

— Oui, ma’ame, melci, ma’ame… mais…

— Faites ce que je vous dis. Je ferai en sorte que vous n’ayez pas d’ennuis.

L’irlandais prit l’Allemand par le bras.

— Allons-nous-en, insista-t-il.

— Pas de danger. Je veux savoir jusqu’au bout. C’est la jeune Brooke que l’imbécile a prise avec nous dans le canot. Elle sait peut-être quelque chose…

— Mais…

— Accorde-moi ceci. Toi occupe-toi du négro. Moi je me charge de miss Cecilia Brooke.

Avec un juron de dépit, l’Irlandais s’aplatit contre le mur d’un côté de la porte. Karl attendit derrière elle pendant qu’elle livrait passage à l’employé du vestibule, qui alla directement au lampadaire central.

— Attendez un instant, m’ame, que j’allume, et…

Mais la jeune fille l’avait suivi impétueusement.

La lumière se fit, et Karl poussa de l’épaule la porte, qui se referma avec fracas. Le négro se retourna et resta bouche béante et yeux exorbités, muet de terreur. Avec un petit cri la jeune fille reconnut Karl et s’élança vers la porte. À l’instant il la saisit dans ses bras. Elle ouvrit la bouche, mais ce qu’elle allait dire fut étouffé par un mouchoir qu’y enfonçait dextrement une main exercée.

Sans un mot d’avertissement l’Irlandais marcha sur le négro et lui envoya un brutal coup de poing dans la figure. Le garçon vacilla en gémissant. Deux autres coups lancés avec une férocité meurtrière le firent taire pour de bon. Il s’effondra sur le parquet, la face d’une singulière couleur de cendre sous sa peau luisante de noir.

XX

RIPOSTE

La bruine était devenue plus épaisse, la nuit plus noire, l’air d’avant l’aube encore plus piquant. Mais Lanyard marchait trop rapidement pour s’apercevoir de ce dernier détail ; et quant au premier il le maudit avec l’amertume d’un artiste habile qui voit son œuvre exposée à être sabotée par la perfidie des éléments. Un autre homme de sa profession eût qualifié un pareil temps d’idéal ; et lui-même peut-être aussi, en toute autre occasion ; mais la perspective d’avoir pour ses pieds une prise incertaine triplait les hasards attachés à un plan de campagne qui ne souffrait ni révision ni délai.

Il n’existait qu’un moyen de pénétrer dans la maison de la 75e rue ; ceci Lanyard l’avait constaté dès sa première reconnaissance de l’après-midi précédent. Il aurait pu souhaiter avoir plus de loisir pour se préparer et rassembler l’équipement voulu au lieu de s’en remettre à des expédients de fortune ; mais avec tout le loisir possible les difficultés matérielles seraient restées les mêmes. Loin d’être indifférent à celles-ci, Lanyard s’apprêtait à les surmonter avec obstination et avec une stricte économie de mouvements.

Évitant les voies fréquentées il passa comme un chat par-dessus le mur du Parc, fila par la 18e rue, et arriva ainsi au carré de terrain sur lequel on était en train d’édifier un immeuble de rapport, juste au nord du quartier général du système d’espionnage prussien.

Muré en pierre sur deux étages de hauteur, sa baroque ossature d’acier était assemblée jusqu’au septième. Peu importait à quelle altitude supérieure il devait s’élever encore ; pour le projet de Lanyard il suffisait que le squelette de l’immeuble eût déjà dépassé son voisin du sud.

Un amoncellement de décombres, de grands sommiers d’acier, et autres matériaux rétrécissaient la petite rue à moitié de sa largeur normale. La place du trottoir était en terre foulée, par-dessus laquelle un échafaudage de madriers épais servait à protéger les têtes des piétons, et des lampes largement espacées éclairaient ce corridor ; à mi-chemin de celui-ci une entrée au bâtiment était flanquée d’un hangar en bois, remise à outils pendant le jour, qui devenait après les heures de travail un abri pour le veilleur de nuit. Ce hangar possédait une fenêtre dont les carreaux s’éclairaient d’une vague clarté orange.

S’approchant avec précaution, Lanyard regarda à l’intérieur. La lumière provenait d’une seule ampoule électrique et d’un poêle de fonte ventru chauffé au rouge. Tout près, sur une chaise adossée à la muraille, le veilleur dormait la bouche ouverte. Un ronflement de première grandeur semblait faire trembler les murs eux-mêmes. Sur le plancher à côté de la chaise reposait une pinte en étain, à sec.

Cessant de se préoccuper du veilleur, persuadé que tout le voisinage dormait aussi, Lanyard s’engagea dans le couloir de planches qui menait dans le bâtiment dans lequel il s’arrêta pour se reconnaître.

Des effluves de mortier et de décombres humides l’accueillirent dans ce lieu sinistre dont les ténèbres étaient à peine éclaircies par une vague réverbération des lumières de la rue. À terre des planches plus ou moins provisoires recouvraient des trous de sable ou des caves, et en l’air se profilaient sur un morne ciel de pluie les échafaudages de l’ossature en fer.

Avec une patience infinie Lanyard se fraya un chemin à travers ce sombre dédale jusqu’au pied d’une échelle dressée dans un puits à ciel ouvert à l’intérieur duquel pendait le grappin d’une grue.

Là il buta sur ce qu’il cherchait, un gros rouleau de câble de deux centimètres, dont il mesura grossièrement ce qu’il lui en faudrait, si ses calculs étaient justes, et un peu plus. Cette longueur il la réenroula et la passa sur ses épaules. Nonobstant cette surcharge il se mit à grimper.

Au-dessus du troisième étage de l’immeuble il n’y avait plus que l’ossature d’acier ; Lanyard eut un peu plus de lumière pour se diriger, et une vue du mur nord de la maison de la 79e rue, éclairé par le reflet des lampadaires de l’avenue.

Le mur était absolument nu.

Au septième palier les échelles cessèrent. Il s’avança sur un sommier d’acier de trente centimètres de large, s’arrêta pour s’assurer de son équilibre, et se mit à marcher sur les poutres avec une sûreté de pied qu’un aviateur lui eût enviée.

À intervalles réguliers il rencontrait des montants : entre ceux-ci il n’avait plus que son sens de la direction et de l’équilibre pour le guider sur ces étroites sentes d’acier rendues glissantes par la pluie.

Mais grâce à sa prévoyance il avait le pied ferme : il s’était muni de vieux souliers bien brisés, très souples et silencieux.

L’immeuble avait la forme d’un E aplati avec deux cours faisant face au sud. Sur ce septième palier la première cour était franchie par une poutre unique dont le milieu était l’objectif immédiat de Lanyard. Comme ce pont manquait de montants il s’y avança prudemment sur les mains et les genoux jusqu’à une distance approximativement égale des deux extrémités, où il se mit à califourchon, ôta le câble de ses épaules, en déroula un bout et l’attacha à la poutre avec un nœud facile à défaire : besogne vertigineuse dans cette obscurité, sur cette surface glissante, de faire par le seul sens du toucher le nœud dont sa vie dépendait, la moitié du temps allongé à plat ventre sur la poutre et tâtonnant à l’aveugle au-dessous après le bout de la corde, séparé seulement de l’éternité par un saut de soixante mètres, et pas même une autre poutre pour arrêter sa chute…

Il était alors juste en face du minaret, à une élévation d’environ six mètres au-dessus du toit qu’il désirait atteindre, et à une distance égale, sinon même un peu supérieure.

Il ne voyait toujours pas trace de vie dans cet antre d’espionnage : si la T.S.F. était en action son appareil était bien enfermé : pas un bruit d’étincelles, pas une lueur de ses éclairs violets.

Laborieusement – le nœud terminé à sa satisfaction – Lanyard s’en retourna par le bras est de l’E, déroulant le câble à mesure qu’il avançait, et gagna le côté nord de la cour.

Une fois encore, s’arrêtant en face du minaret, il noua d’un nœud lâche le bout du câble autour d’un montant relié au sixième étage, le laissa glisser en bas, le suivit, répéta l’opération, et se trouva finalement au cinquième, c’est-à-dire à présent au niveau du minaret, mais deux fois plus loin de celui-ci que l’attache du bout supérieur de la corde.

Son expérience était arrivée à un point critique qu’il envisageait avec autant de calme qu’il pouvait tout en s’attachant la corde sous les bras.

D’ici soixante secondes au plus il lui serait démontré s’il avait calculé juste et si l’oscillation de cet énorme pendule qu’il constituait avec la corde allait le déposer sain et sauf sur le toit ou le précipiter contre les murs de la maison de la 79e rue, pour continuer ensuite à se balancer et pendiller impuissant dans l’air jusqu’à la venue du jour où la police le découvrirait – à moins qu’échappant à ce malheur il ne fût capable de se rehisser à la force des poignets jusqu’à la poutre.

Avec un bras autour du montant pour empêcher le « ballant » de la corde de l’emporter prématurément, il se livra à un examen final.

Ou bien l’obscurité le trompait ou Lanyard avait jugé correctement. Il avait les pieds approximativement de niveau avec le rebord du toit, et il se trouvait à peu près aussi loin de la poutre supérieure à laquelle la corde était attachée que cette poutre était distante du rebord.

Un regard au ciel livide, vaguement rougi par le reflet des lumières de la ville : sans plus de cérémonie Lanyard lâcha le montant et se lança dans le vide.

S’il n’eut pas le temps de respirer durant le trajet descendant, celui qui suivit lui coupa le souffle : une fois dépassé le nadir de cette oscillation gigantesque, il fut emporté vers le haut par un élan qui se ralentissait sans cesse et à vue d’œil.

Les instants au vol tardif se succédèrent tandis que le mur, surplombant comme une falaise, semblait prêt à l’écraser : malgré cela son élan décroissait avec une effrayante rapidité, semblait possédé d’un désir démoniaque de le frustrer.

Après une interminable angoisse d’incertitude il devint évident qu’il n’était pas destiné à s’écraser contre le mur, mais non qu’il allait atteindre le rebord : par fractions de seconde affreusement prolongées ce dernier se rapprochait, lentement, toujours plus lentement.

Et il tournoyait vertigineusement…

D’un effort frénétique il crocha un bras sur le rebord à un moment décisif où, s’il n’eût pas agi instantanément, il serait retombé. Il éprouva une saccade douloureuse, comme si son bras s’arrachait de son emboîture.

Au bout d’une lutte encore plus pénible il lança son autre bras par-dessus le chéneau, et durant quelque temps resta suspendu, à l’extrémité d’une corde presque raidie, incapable de surmonter sa résistance et de se hisser par-dessus le rebord, mais refusant obstinément de lâcher prise.

Bientôt, en désespoir de cause, il lâcha prise de la main droite, ne se retenant plus que de la gauche, fouilla dans sa poche, tira son couteau, l’ouvrit avec ses dents, et se mit à trancher la corde entourant sa poitrine.

L’un après l’autre les torons cédèrent à regret, si bien qu’elle s’arracha d’un coup et que la réaction de sa tension le projeta contre le rebord avec une violence telle qu’il faillit perdre prise. Lâchant son couteau il lança de nouveau son bras droit en l’air et crocha une fois de plus ses doigts sur l’intérieur du chéneau.

Dans les profondeurs de la cour le couteau claqua sur la pierre de façon suggestive.

Respirant avec force, Lanyard s’arc-bouta des genoux et des pieds contre le mur, peina, tira, se hissa, se tortilla frénétiquement, et d’un rétablissement final passa par-dessus et retomba de tout son long sur le toit, pantelant, tremblant, baigné de sueur, passagèrement tourmenté d’envies de vomir.

Recouvrant par degrés sa maîtrise physique, il se mit sur son séant, prit ses repères, et se dirigea vers le pied du minaret.

Une étroite petite porte dans sa base n’était fermée qu’au loquet. Il la franchit et arriva au palier d’un sombre escalier tournant avec une lumière au fond de sa cage circulaire.

Tandis qu’il écoutait, une stridence intermittente troublait le silence, provenant de quelque part dans les étages inférieurs : le sans-fil interdit fonctionnait.

N’entendant pas d’autres bruits, Lanyard descendit les marches et s’arrêta au palier pour jeter un coup d’œil par une porte entr’ouverte donnant sur l’étage le plus élevé.

Personne ne bougeait dans le corridor. Il ne vit qu’une rangée de portes fermées, apparemment les chambres des domestiques. Mais à présent, le crépitement sec de l’éclateur de T.S.F. était sensiblement plus fort et se détachait sur un arrière-plan de bruits confus, échos de voix lointaines, bruits étouffés de pas précipités, et de temps à autre un heurt violent ou le claquement d’une porte.

Il s’avança, et aperçut le corridor dans toute sa longueur. Vers l’extrémité une porte était béante. Il ne voyait de la pièce qu’une étroite bande de muraille qu’illuminait par intermittences un jeu de lumière violette.

Puis un homme sortit de cette salle de manipulation, s’arrêtant sur le seuil pour lancer avant de partir une dernière observation, et Lanyard se retira en hâte dans la cage d’escalier du minaret, mais non sans avoir reconnu Velasco.

Un instant plus tard le Brésilien passait devant sa cachette, marchant la tête basse, sa physionomie basanée assombrie d’un souci ; et Lanyard ressortit à temps pour voir sa tête et ses épaules disparaître dans un escalier qui s’enfonçait au bout du corridor.

Le suivant avec décision, Lanyard se pencha au haut de la cage du grand escalier, où sa vue s’étendait sur trois étages jusqu’au rez-de-chaussée, auquel descendait Velasco.

La maison semblait véritablement bourdonner d’une activité secrète et qui frisait la panique, à en juger par le diapason de sa rumeur. On eût cru percevoir le trottinement de rats prêts à déserter un bateau qui coule. Des événements fâcheux avaient jeté cet établissement dans un état d’excitation confuse ; Lanyard ne pouvait deviner leur nature, mais leur coïncidence avec ses projets était déplorablement inopportune. Explorer cet immeuble et y trouver son homme – si toutefois il y était – sans être découvert, tandis que ses habitants bourdonnaient comme des guêpes en émoi, était de toute impossibilité ; l’essayer c’était tenter la mort.

Malgré tout il resta inflexible dans sa résolution d’aller de l’avant, de pousser sa chance jusqu’au bout, de plier de vive force l’occasion à son service et de subir sans se plaindre toutes les conséquences qui en sortiraient.

Mais à l’instant où il avançait le pied pour commencer à descendre, il le retira.

Au rez-de-chaussée, une porte se fermant avec un claquement sonore avait donné le signal à une tempête de furieuses protestations : une demi-douzaine d’hommes exhalaient à la fois leur colère, et confondaient leurs cris gutturaux et polysyllabiques en une clameur entièrement inintelligible.

Cela faisait songer à une révolte dans une maison de fous allemande.

Les moments se succédèrent, et la bourrasque persistait avec la même véhémence. Elle ne s’apaisait par instants que pour reprendre de plus belle.

Deux des mécontents apparurent dans le cadre carré de la cage d’escalier, personnages en raccourci bizarre brandissant des bras affolés : l’un était Velasco, l’autre un homme que Lanyard ne réussit pas à identifier, tous deux en apparence unis en une commune colère jetée à la tête d’une autre personne invisible.

Brusquement, avec un geste de fureur quasi homicide, le Brésilien s’élança hors de vue. L’autre le suivit.

Alors l’objet de leur colère monta l’escalier, s’arrêtant contre la rampe du premier étage, et gesticulant férocement au-dessus de ses auditeurs, Velasco et l’autre revenus avec une foule de leurs camarades pour aboyer autour de ce nouveau poste.

Sa voix – la sonore voix de basse d’Ekstrom, dominait leur tumulte et les réduisit l’un après l’autre à un morne silence.

N’employant tout d’abord que des termes injurieux, lorsqu’il eut obtenu une attention suffisante, il leur adressa un petit discours sur un ton de mépris démesuré.

— Je veux qu’on m’obéisse ! tonna-t-il. Que personne ne se méprenne à ma situation ici ! Je suis l’envoyé direct de Sa Majesté l’Empereur avec pleins pouvoirs et autorité pour diriger les affaires que vous vous êtes montrés, individuellement et collectivement, inaptes à exécuter. Ce que je fais, je le fais de ma propre initiative, avec l’entière approbation et confiance du Kaiser. Celui qui met en question mon jugement ou mes actes, met en question la sagesse du Très-Haut. Que l’on sache bien que je ne rends de comptes à nul autre à part Dieu, qu’à moi-même et à mon impérial maître. Par conséquent ayez l’obligeance de vous taire ou d’en subir les conséquences… et allez tous au diable !

Une seconde, il foudroya du regard les figures levées, puis ricana et se détourna.

— Arrive, O’Reilly, dit-il. Va chercher la femme, sans plus faire attention à ces chiens de porcs.

Sa main remonta le long de la rampe jusqu’au premier étage, et disparut.

Si O’Reilly le rejoignit avec la femme en question, tous deux restèrent écartés de la rampe, et par conséquent hors du champ visuel de Lanyard.

Le groupe au pied des escaliers se dispersa en grommelant.

Aussitôt Lanyard se mit à descendre, rapidement et sans se soucier d’être vu ou non.

Un palier plus bas il se rencontra face à face avec un domestique, évidemment un valet de chambre, muni d’une brassée de vêtements qu’il transportait d’une pièce à l’autre. L’homme s’arrêta court, la mâchoire retombante, les yeux exorbités : sur quoi Lanyard s’arrêta et lui adressa la parole en allemand, avec une sorte de mépris souverain, c’est-à-dire bien dans la note.

— On vous demande en haut dans la salle de T.S.F., dit-il. Tout de suite !

Le serviteur bêla un mot de protestation :

— Mais !…

— Taisez-vous. Faites ce que je vous dis. C’est un accident. Lâchez ces objets et allez ! M’entendez-vous, imbécile !

Complètement abasourdi et leurré, l’homme obéit à la lettre : laissant tomber sa charge de vêtements sur le parquet et s’élançant précipitamment dans l’escalier.

Un autre palier fut franchi sans malencontre ; à cet étage aussi les serviteurs couraient affolés de côté et d’autre, mais aucun ne favorisa l’aventurier de la moindre attention.

À mi-chemin de la descente du second étage il fit halte au bord du palier, pour se reconnaître. C’était au prochain étage au-dessous qu’Ekstrom s’était arrêté. Mais de quel côté avait-il pris ? L’occurrence interdisait le risque d’un faux mouvement. Si Lanyard devait prendre Ekstrom par surprise, il fallait que ce fût du premier coup.

Du rez-de-chaussée montaient des bribes mi-incohérentes d’aigres commentaires, tels les grondements d’un orage qui s’éloigne.

— À un moment comme celui-ci…

— … avec le Service secret sur nos talons…

— … la base de l’île Martha découverte…

— … une descente au Printemps, Sophie Weringrode arrêtée. Dieu sait si elle saura se taire !

— Aie confiance en elle ! Mais cet imbécile…

— Amener une femme ici, c’est nous mettre à tous la corde au cou…

Juste devant le pied de l’escalier, au premier étage, une porte s’ouvrit. O’Reilly s’avança alertement, ferma la porte derrière lui, s’arrêta, prit dans sa poche un étui à cigarettes, alluma et savoura une bouffée, tout en écoutant ce qui se disait en bas avec la tête penchée de côté et un sourire malicieux sur sa digne figure irlandaise.

Sans se presser il haussa les épaules avec indifférence, plongea ses mains dans ses poches, et avec sang-froid descendit les escaliers.

Dès qu’il eut disparu, Lanyard entra en action, en deux bonds franchit le palier et les marches, et d’un troisième se jeta sur la porte. Elle s’ouvrit d’emblée. Entrant il s’y adossa, cherchant de la main gauche la clef qu’il trouva et tourna, et de la droite tenant prêt le pistolet automatique qu’il avait pris dans les tiroirs du sous-marin.

La salle était une combinaison de bureau administratif et de studio, très joliment quoique un peu trop luxueusement meublée et décorée, avec une atmosphère aussi nettement germanique qu’une Bierstube, et une profusion de bureaux, tables, chaises, bibliothèques et fauteuils, tous massifs.

Entre les grandes fenêtres à tentures et une impressionnante cheminée en face, auprès d’un grand bureau, dans un fauteuil à dossier droit était assise une femme, bâillonnée, les poignets garrottés, les bandes de toile qui venaient de lier ses chevilles gisant encore à ses pieds.

Cette femme était Cecilia Brooke.

Ekstrom se tenait derrière elle, en train de desserrer les nœuds qui assujettissaient le bâillon.

L’espace de trente secondes, sidéré par l’apparition de son ennemi, il ne fit d’autre mouvement que de lever les mains sans armes en obéissant au pistolet braqué sur sa tête. Mais le sang quitta son visage, laissant un masque livide où brillaient les yeux d’un homme qui voit sa mort arrivée sans remède. Et ses lèvres se retroussèrent dans un rictus qui n’était ni de mépris ni de haine mais bien d’épouvante.

Et durant le même espace de temps Lanyard resta immobile, plongé dans un découragement d’espoirs trompés non moins profond que le désespoir du Prussien, appréhendant ce qu’on ne pouvait encore deviner, qu’une fois de plus et sans aucun doute pour la dernière, la vengeance lui serait refusée, le couronnement de toutes ses peines et leur seul but lui serait arraché des mains… La vengeance !…

Un brouillard flotta momentanément devant ses yeux. Il déglutit convulsivement, ravalant ce qui avait failli être un sanglot.

Puis, refoulant cette faiblesse inexplicable, il parla d’une voix positivement impassible.

— Tenez vos mains en l’air.

Lanyard retira et empocha la clef, s’avança jusqu’au milieu de la chambre sans quitter un seul instant le Prussien du regard, passa derrière lui, planta le canon de son pistolet sous l’omoplate d’Ekstrom et le fouillant méthodiquement, trouva et mit de côté sur le bureau un automatique, rien de plus.

— Reculez-vous de là !

La mesure quasi-puérile de son désappointement se trahit dans la poussée par laquelle il rejeta Ekstrom d’un coup d’épaule, si violemment que l’homme trébuchant fut envoyé à une demi-douzaine de pas.

— Ne bougez pas, assassin !… Pardon, mademoiselle : un moment, murmura Lanyard, en défaisant d’une main le bâillon.

Il s’y prit avec lenteur, s’attardant aux nœuds, tout en surveillant Ekstrom avec une attention impitoyable, espérant contre tout espoir que son ennemi ferait un faux mouvement, rien qu’un, et par quelque folle tentative justifierait son meurtre.

Mais Ekstrom s’en abstint. Il se tenait alors dans une posture élégamment insouciante, les mains croisées devant lui, du dédain dans les yeux, du mépris sur ses lèvres serrées…

Le bâillon tomba.

— Mademoiselle n’a pas été blessée ? interrogea Lanyard avec sollicitude.

La jeune fille toussa et haleta, en secouant la tête, et prononçant avec difficulté, en une sorte de chuchotement entrecoupé :

— … un peu malmenée, rien de plus.

Le visage de Lanyard s’enflamma.

— Rien de plus !

L’idée de la façon dont elle avait dû être malmenée, si elle avait tant soit peu résisté, avant que ces brutes l’eussent garrottée, suscita en lui une indignation à la vue de laquelle Ekstrom lui-même se troubla.

La main avec laquelle il cherchait à délier les poignets de la jeune fille tremblait si fort qu’elle ne put pas ne pas le remarquer.

— Ne vous inquiétez pas de moi… faites attention à cet homme ! supplia-t-elle. Laissez-moi défaire ceci avec mes dents. Il ne faut pas le perdre de vue un seul instant.

— Mademoiselle, murmura Lanyard, employant d’instinct la langue française, mademoiselle, vous avez raison.

Un instant seulement il hésita, tiraillé de ci de là par les plus folles des envies, puis se livra entièrement à leur ascendant.

— Ceci passe toutes les bornes, fit-il à mi-voix.

Laissant délibérément l’Anglaise se libérer elle-même comme elle le proposait, – oubliant même, un instant, qu’elle n’était pas entièrement libre – il s’approcha du bureau et y déposa son automatique à côté de celui d’Ekstrom.

— Mademoiselle, fit-il machinalement sans la regarder, sans pouvoir distinguer autre chose au monde que la haineuse face blanche de son ennemi, pour ce que je vais faire, je vous prie, de grâce, de me pardonner. Je n’y tiens plus. C’en est trop.

Il passa devant elle.

Elle se tourna sur sa chaise, puis se leva, le suivant avec ses yeux égarés par-dessus ses mains, sur les liens desquelles ses dents s’acharnaient sans répit.

Ekstrom n’avait pas bronché, bien qu’un éclair de jubilation eût transfiguré son visage en comprenant le dessein de Lanyard : grâce aux sots scrupules de cet animal-là, une chance en plus de vivre lui était accordée.

Et le Prussien ne broncha pas d’un centimètre quand Lanyard fit halte, le considérant en plein, à portée du bras.

— Ekstrom, commença l’aventurier, d’une voix qui manquait d’inflexion perceptible, il est inutile de faire nos comptes. Ce qu’il y a entre vous et moi, vous le savez trop bien. C’est mon désir et mon intention de vous tuer de mes deux mains. Rien ne peut empêcher cela, pas même ce sur quoi vous comptez, ma répugnance… pour vous incompréhensible… de commettre un acte de violence en la présence d’une femme. Mais parce que miss Brooke est ici, parce que vous êtes ce que vous êtes et l’avez donc traitée insolemment… avant d’en arriver à notre reddition de comptes finale, vous allez vous mettre à genoux et lui demander pardon.

Il ne vit dans les yeux du Prussien aucune faiblesse, rien que de l’arrogance ; et quand il se tut, il ne reçut en réponse qu’une expression d’argot de la lie berlinoise, si indiciblement vile que Lanyard stupéfait l’entendit presque sans y croire.

Elle était à peine prononcée que les lèvres qui l’avaient émise furent broyées par un coup de poing si foudroyant que, bien qu’il dût s’y attendre, Ekstrom n’avait pas achevé de parer, et il recula en titubant, perdit pied, et tomba à genoux.

Pantelant, grinçant, crachant des blasphèmes avec ses dents, le Prussien recula comme un serpent, se ramassa sur lui-même, et s’élança tête baissée sur Lanyard, qui l’accueillit en plein élan par un second coup suivi d’un troisième, chacun plus impitoyable que son prédécesseur, qui l’abattirent une fois de plus.

Cette fois Lanyard n’attendit pas pour le châtier qu’il revînt sur lui, mais il l’empoigna, l’attrapant comme il tentait de se relever, s’opposant à chaque effort avec une rage inflexible, à force de coups le rendant fou de désespoir, si bien qu’Ekstrom revenait chaque fois à la charge sans pensée, animé seulement d’un frénétique instinct bestial d’atteindre à la gorge de son bourreau, et y échouant à chaque reprise ; tant et si bien qu’il s’effondra enfin et resta écrasé et se tortillant, puis tomba dans l’inconscience et resta totalement tranquille à part le soulèvement de ses poumons et le grattement spasmodique de ses doigts meurtris et ensanglantés…

Avec un sursaut, un soupir entrecoupé, un geste léger de la main exprimant un sentiment accablé de la vanité de la colère humaine, Lanyard le lâcha, se recula d’au-dessus de son adversaire, prit distraitement son mouchoir et s’essuya les mains, tout à coup si profondément honteux et dégradé à ses propres yeux qu’il n’osait plus regarder du côté de la jeune fille, et resta l’air piteux, évitant son regard.

Pourtant, s’il en eût rassemblé le courage, il aurait pu surprendre dans ses yeux un désir de le tirer de ce flot d’humiliation, de calmer sa détresse avec des mots d’admiration.

Quand, néanmoins, il se décida enfin à la regarder, cet air avait disparu, remplacé par un autre qui reflétait quelque chose de sa propre appréhension ; car on frappait d’une main rude à la porte du bureau, derrière laquelle plusieurs voix criaient à « Karl » d’ouvrir.

Ou bien le domestique que Lanyard avait rencontré et rudoyé en descendant avait donné l’alarme, ou bien le bruit de la rixe à l’intérieur du bureau avait attiré à la porte cette bande d’espions, qui réclamaient l’entrée.

Raffermi par un rapide échange de regards inquiets avec la jeune fille, Lanyard passa rapidement la chambre en revue, cherchant un moyen d’évasion. Aucune ne s’offrait, que les fenêtres. Il y courut, tira violemment leurs rideaux, et les trouva fermées par des volets de fer et cadenassées.

En même temps le fracas redoublait à la porte.

Avec un hochement de tête déçu Lanyard alla à la cheminée, baissa la tête, et s’avança dans son âtre spacieux. Un coup d’œil vers le haut suffit à abolir ses espoirs : il n’y avait pas même une issue difficile quoique possible ; tout de suite au-dessus de l’âtre le conduit se rétrécissait tellement que l’homme de stature normale le plus agile ne pouvait espérer effectuer son ascension.

Il s’en revint et ne répondit que par un geste de découragement au regard interrogateur de la jeune fille.

— Ne pouvons-nous rien faire ? demanda-t-elle, en élevant un peu la voix pour se faire entendre malgré le tumulte du corridor.

— Il n’y a pas de remède à cela, je le crains, dit-il, en allant au bureau prendre les pistolets… rien à faire que de nous frayer un chemin en tirant dans le tas. Prenez celui-ci, ajouta-t-il en lui offrant l’une des armes qu’elle accepta sans entrain. Si vous ne pouvez vous décider à vous en servir, vous me la passerez quand j’aurai vidé l’autre.

Elle soupira un « Oui » découragé et consulta son visage avec étonnement, car il ne fit pas d’autre geste que de reposer pensivement le pistolet sur le bureau, puis resta à contempler ses mains couvertes de suie.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle nerveusement. Pourquoi hésitez-vous ?

Comme un homme harcelé de questions oiseuses, il se borna à secouer la tête en jetant d’abord un coup d’œil oblique au Prussien sans connaissance, puis un regard calculateur vers la porte.

Il la vit s’ébranler sous les coups répétés.

Avec une brusque décision il dit :

— Prenez un fauteuil… calez-le sous le bouton de serrure, je vous prie.

Et sans plus d’explications il la laissa pour retourner à la cheminée.

Sans mouvement, muette et confondue, la jeune fille resta à le suivre des yeux jusqu’au moment où un choc d’une violence à faire croire qu’une hache venait d’entrer en jeu sur la porte. Alors tressaillant elle courut à un pesant fauteuil de club, et avec beaucoup de peine réussit à le traîner jusqu’à la porte et à l’incliner en calant son dossier sous le bouton.

À ce moment il était devenu absolument net qu’une hache était en train de démolir les panneaux. Mais la porte, en chêne massif, était de charpente solide et il fallait pour l’abattre plus de quelques coups de hache.

La jeune fille regarda partout et vit Lanyard agenouillé à côté d’Ekstrom, démentiellement (parut-il à la jeune fille) occupé à noircir avec une poignée de suie la partie supérieure du visage de l’homme.

Poussant involontairement un petit cri de détresse elle courut à son côté et d’une main impatiente le saisit par l’épaule.

— Au nom du ciel, monsieur Duchemin, que faites-vous là ? Est-ce une heure pour des enfantillages… ?

Il lui répondit par un sourire de gaminerie si authentique qu’elle se crut trop bien fondée à douter de sa raison.

— Je prépare le fond de mon étude, dit-il simplement.

Et essuyant ses mains sur la carpette pour les débarrasser de la suie superflue, Lanyard se releva.

— Retournez à la porte, je vous prie, et tenez-vous devant… du côté des gonds. Je vous rejoins dans une minute.

Résignée à se plier à cette fantaisie délirante (que pouvait-elle faire d’autre ?), la jeune fille alla prendre la position indiquée, et surveilla Lanyard avec des doutes de plus en plus sombres sur sa santé mentale, tandis qu’il retirait hâtivement les cartouches de son automatique, et en plaçait soigneusement la crosse dans la main flasque d’Ekstrom.

Puis, prenant sur une table voisine un grand vase de fleurs en cristal taillé, l’aventurier le renversa sur le corps d’Ekstrom.

Répandu en plein sur la poitrine de l’homme, ce déluge de miniature l’éclaboussa largement, mouilla sa figure, emplit à moitié sa bouche ouverte. Un peu de suie fut délayé, mais pas beaucoup ; il en adhérait assez pour remplir le dessein de Lanyard.

Réveillé par cette douche froide, à demi-étouffé du reste, Ekstrom toussa violemment, se tortilla, cracha l’eau de sa bouche, et se releva sur un coude, encore plus qu’à demi-étourdi.

Rejoignant la jeune fille près de la porte, Lanyard vit le Prussien se mettre sur son séant et promener par la pièce un regard absent : il était grotesque ainsi, méconnaissable, et roulait des yeux affolés et entourés par les larges cercles que Lanyard n’avait pas noircis.

Écartant de la porte le fauteuil de club, l’aventurier le disposa le dossier tourné vers la chambre.

— Mettez-vous là derrière, indiqua-t-il brièvement, tout en tirant la clef de sa poche. Ne vous montrez à aucun prix. Et passez-moi ce pistolet, s’il vous plaît.

Tandis qu’il enfonçait et tournait la clef dans la serrure, un tranchant d’acier triangulaire traversa l’un des panneaux.

Ses esprits s’éclaircissant, Ekstrom le vit et avec un hurlement de fureur se releva en titubant, empoignant le pistolet non chargé et s’efforçant de bien viser.

Simultanément Lanyard tourna le bouton et tout en restant derrière le fauteuil laissa la porte s’ouvrir avec violence.

Une troupe d’espions, O’Reilly et Velasco en tête, tourbillonna dans la pièce, fit halte à la vue de l’étrange et sinistre personnage, parfaitement méconnaissable sous son masque de noir, qui leur faisait face et les menaçait de son pistolet.

Dans la même seconde O’Reilly tira, et son coup fut suivi d’une douzaine d’autres en succession si rapide qu’on eût dit le crépitement d’une mitrailleuse.

Au premier coup le pistolet tomba du poing d’Ekstrom. Il porta la main vaguement à sa gorge, fit un unique pas incertain, poussa un gémissement étranglé, et s’abattit en avant. Sa mort fut quasi instantanée.

Tandis que la fusillade résonnait encore, Lanyard, saisissant la jeune fille par le poignet, l’entraîna sans cérémonie de derrière le fauteuil et la poussa derrière la porte, où il se réfugia après elle, la figure tournée vers la salle, le pistolet prêt à tirer.

Personne de la troupe ne fit aucune attention à lui ; leur intérêt à tous se concentrait uniquement sur le drame que leur violence venait de provoquer. Velasco, le premier à bouger, courut en avant et se laissa tomber à genoux à côté du mort. Les autres le suivirent.

Sans bruit Lanyard tira la porte, la referma à clef de l’extérieur, et au bruit d’un pleur étouffé de Cecilia Brooke fit promptement demi-tour, préparé si besoin était à exécuter sa promesse de s’ouvrir à coups de revolver un chemin jusqu’à la rue quand bien même s’y opposeraient tous les habitants de l’immeuble.

Mais la première figure qu’il vit fut celle de Crane.

L’homme du Service Secret se trouvait à moins d’un mètre. Cecilia Brooke s’était élancée vers lui comme vers une tour de refuge, et cramponnée à sa main comme une enfant qui a peur, elle s’efforçait de parler et n’y réussissait pas à cause des sanglots et des halètements d’horreur qui l’étouffaient.

Derrière lui, sur le palier au haut de l’escalier, accourant d’en bas, grimpant aux étages supérieurs, on voyait une vingtaine au moins d’hommes à l’apparence robuste et délurée et indubitablement de marque américaine. Deux de ceux-ci refoulaient dans un coin un petit groupe de domestiques allemands terrorisés.

Au regard d’étonnement de Lanyard répondit le sourire en biais de Crane.

— Mon ami, dit-il, aussi tranquillement que possible avec son accent nasillard de scie circulaire, nous pouvons bien nous donner la main. Chaque fois que j’essaie de tirer les marrons du feu en catimini, vous ne ratez pas de me devancer. Partout où je crois que vous n’êtes pas et ne pouvez pas être, c’est justement là que je vous trouve. Mais je ne m’en plains pas ; je dois avouer que si vous n’aviez pas joué votre rôle pour occuper l’attention de ces gens ici dedans, nous aurions bien pu avoir plus de difficultés à envahir ce repaire.

Et vivement, comme sans avertissement, Cecilia Brooke vacillait prise de vertige et allait tomber, il lui passa un bras autour de la taille.

— Hé là, voyons, protesta-t-il, ce ne sont pas des manières à faire… Allons bon, voilà qu’elle tourne de l’œil. Eh bien, monsieur Duchemin-Lanyard-Ember, m’est avis que ceci vous regarde. Vous allez me prendre des mains cette petite dame pour la reconduire chez elle, et moi je vais comme de juste essayer de finir ce que j’ai commencé… moi, ou plutôt vous. Car, mon bon, il faut vous rendre cette justice : vous êtes un fameux trouble-fête.

XXI

PROBLÈME

Dans le silence de cette heure noire qui précède l’aurore, cette heure où la tête qui connaît l’insomnie sur son oreiller est portée aux soudaines compréhensions de son insignifiance et de l’aride isolement de son âme, le taxi filait rapidement vers le sud sur l’avenue, avec à droite des échappées ombreuses du parc, et à gauche les façades mornes et fatiguées de ces demeures dont les occupants reposaient enveloppés dans la ouate des riches.

La pluie avait cessé. Une petite brise se levait. Il y avait dans l’air une senteur fraîche. Les trottoirs commençaient à se maculer de zones de sécheresse qui s’étalaient, mais la chaussée restait encore humide et luisante, vaste miroir sombre de myriades de lumières.

Aux glaces de l’auto en vitesse une procession de réverbères défilait, dont chacun y jetait au passage sa clarté pâle et fugitive, qui montrait la jeune fille dans son coin, en proie à l’énervement d’une fatigue écrasante.

Une fois elle s’étira et soupira profondément ; et Lanyard se penchant vers elle, lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.

Elle répliqua à mi-voix, presque en un souffle :

— Merci, je suis tout à fait bien… Dites, quelle heure est-il ?

L’auto passait devant la 6e rue. Lanyard entrevit une horloge publique avec un cadran comme une petite lune dorée.

— Il est juste quatre heures.

— Je vous remercie.

— Très fatiguée ?

— Très…

Il eut l’idée folle que sa tête inclinée se penchait vers son épaule à lui. Peut-être le mouvement de l’auto… En tout cas, elle se redressa vite.

— Puis-je faire quelque chose ?

— Non, je vous remercie, seulement… (Elle tira de son sein une main dégantée qu’elle posa un instant légèrement sur la sienne, contact fugitif, pas plutôt réalisé qu’aboli.) Je veux dire, murmura-t-elle, que je suis un peu trop surmenée, trop fatiguée, pour parler.

— Je le comprends fort bien, dit-il. Oubliez donc que je suis là ; reposez-vous simplement.

Il crut la voir sourire d’un air somnolent. Ou bien était-ce encore un tour de son imagination ? Lanyard s’affirma que c’en était un, et même par excès de scrupule tenta de se persuader qu’il avait rêvé cette ombre de caresse sur sa main. Cela lui eût ressemblé si peu, à elle.

Non, ce n’avait été qu’un geste de passagère inadvertance due à la fatigue. Il ne pouvait être intentionnel, alors qu’elle était entièrement férue du jeune Thackeray.

Il y avait là quelque chose qu’on ne devait pas oublier, quelque chose qui donnait un démenti formel à cette insinuation de la Weringrode. Ignorante du détail l’intrigante avait sauté aveuglément aux conclusions, suivant l’habitude de ses pareilles.

Au vrai, Sophie n’avait pas impliqué que la jeune fille l’aimât, lui, mais l’inverse : une supposition, au reste, était aussi absurde que l’autre. Comme si Lanyard pouvait aimer une femme qui en aimait un autre ! Comme si le nom de l’amour signifiait autre chose pour lui, que le souvenir d’une douceur pareille à un zéphir de printemps qui avait soufflé pour un temps sur l’hiver de son cœur !

Un coin de la bouche de Lanyard se releva dans un rictus. Son beau cœur ! le cœur d’un voleur sur lequel à cette heure même pesaient les fruits de son vol…

Irrité, il aiguilla volontairement ses pensées dans une autre direction, et se mit à rassembler les bribes incohérentes de renseignements arrachées à Crane dans la confusion du quart d’heure précédent, alors que les agents du Service Secret étaient occupés à cueillir les hôtes de cet antre d’espionnage allemand et à recueillir les preuves de leurs impudentes activités.

Il paraissait que le gouvernement de Washington s’était enfin, bien que tardivement, éveillé de son inertie et à minuit avait télégraphié l’ordre d’arrêter sur-le-champ dans le pays tout étranger ennemi contre lequel il y avait preuve de complicité ou même un soupçon tangible.

Tellement inattendu était cet ordre que Crane s’était offert à montrer à Cecilia Brooke ce rendez-vous nocturne du système d’espionnage prussien sans la moindre idée qu’il pourrait être réquisitionné avant le jour pour diriger une expédition de rafle contre l’immeuble ; et même lorsqu’un messager l’arrêta comme il allait entrer au Printemps, il ignorait pour quelle cause on le mandait ainsi d’urgence au quartier général.

Le premier coup de ce que Crane appelait le chalut avait ramené le personnel de la direction et du service jusqu’au dernier homme, avec un certain nombre des habitués du restaurant, y inclus Sophie Weringrode et son garçon de courses, l’exquis M. Revel.

Velasco, néanmoins, avait mystérieusement réussi à glisser entre les mailles et s’était empressé de donner l’alarme.

Quant à O’Reilly et à Dressler, ils étaient partis avec Ekstrom à la poursuite de Lanyard moins de cinq minutes plus tôt, ce qui leur avait valu non seulement d’éviter l’arrestation, mais de rien savoir de la rafle avant leur retour à la 79e rue.

Le second coup de filet avait été effectué à ce dernier endroit aussitôt que les guetteurs furent en mesure d’affirmer à Crane qu’Ekstrom et O’Reilly étaient de retour – Dressler les ayant précédés de quelque chose comme une demi-heure.

Au lever du jour, donc, tout ce joli monde serait interné à Ellis Island…

Et le lever du jour imminait visiblement dans les teintes grisâtres qui éclaircissaient le ciel vers l’est au bout des rues transversales : au moment où l’auto s’arrêta en face du Knickerbocker une lueur crépusculaire avait envahi la 42e rue d’un mur à l’autre.

Lanyard descendit et offrit à la jeune fille une main dans la paume de laquelle elle posa un instant ses doigts fins avant de s’éloigner tandis qu’il se retournait pour dire au chauffeur d’attendre. Après quoi il la rejoignit dans l’entrée où d’un accord tacite tous deux firent halte et restèrent d’abord silencieux, pris dans une bizarre contrainte. Il y avait tellement à dire qu’il leur était impossible de l’exprimer tout de suite.

Visiblement la femme fléchissait ; elle trahissait l’épuisement physique par toutes les lignes de son attitude, et avait à peine la force, eût-on dit, de soulever les cils soyeux qui ombraient ses joues pâlies et tirées.

— Il ne faut pas que je vous retienne, prononça enfin Lanyard. Je désirais simplement vous souhaiter la bonne nuit et… Je regrette.

— Vous regrettez ? fit-elle.

— Que vous ayez eu une si fâcheuse aventure, expliqua-t-il… grâce à votre sollicitude pour moi. Je ne mérite pas tant d’honneur ; et cela ne fait qu’augmenter mes regrets.

— C’était sot de ma part, avoua-t-elle avec une ombre de sourire gêné. Je crains que ma sottise ne vous cause beaucoup d’ennui…

Il avoua sans détour :

— Je ne comprends pas.

— Si j’avais seulement eu la patience d’attendre que vous me téléphoniez…

— Pardonnez-moi cet oubli. J’étais pressé par le temps, comme vous pouvez l’imaginer.

— Oh ! tout cela provient de ma propre stupidité. J’aurais dû savoir que vous vous en étiez bien tiré.

— Comment cela ?

— Pourquoi pas ?… Quand je vous retrouve ici à New-York sain et sauf après votre noyade avec l’Assyrian !… Comme si ce n’était pas une preuve suffisante qu’il y a un charme sur votre vie !

— Un charme ! fit-il en riant.

— Et vous ne m’avez pas encore raconté comment vous avez survécu à cette aventure.

— Vous êtes bien bonne de vous y intéresser, et je suis désolé de ne jamais vous voir qu’en des circonstances défavorables à bavarder.

— Vous serez peut-être plus heureux.

— Dites-moi donc comment !

— Si vous vouliez bien m’inviter à dîner avec vous demain… c’est-à-dire ce soir…

— Vous accepteriez… ?

Il fut gêné de se rendre compte que sa voix avait vibré d’enthousiasme. Mais peut-être ne l’avait-elle pas remarqué ; il n’y eut rien de changé à la paisible cordialité de son ton.

— Il n’y a pas de femme plus curieuse que moi. Je crois bien que j’aurais beau faire, je ne saurais pas résister à une invitation à vous entendre raconter votre odyssée.

— Au Delmonico à huit heures ?

— Je vous remercie, dit-elle simplement.

— Vous me comblez de joie. Puis-je vous téléphoner ?

— Je vous en prie. (Elle lui tendit une main qu’il trouva froide, ferme et impersonnelle.) Bonjour, monsieur Ember.

Il resta sidéré tandis qu’elle s’en allait rapidement à travers la nuit vers un ascenseur en attente, puis il se secoua et regagna son taxi.

Ce fut au jour qu’il rentra dans son appartement, et le trouva occupé par un jeune nègre garrotté, bâillonné et meurtri, effarouché au point de ne pouvoir s’exprimer intelligiblement.

Quand il eut délivré le garçon et pansé ses blessures corporelles et mentales par une généreuse libéralité, Lanyard lui fit jurer de se taire, puis le mit dehors.

Il lui restait environ cinq heures à passer avant son rendez-vous avec le colonel Stanistreet, et il était trop familiarisé avec l’histoire des dernières heures pour songer à donner la moindre partie de ce temps au sommeil. En ce faisant il ne se procurerait qu’un réveil grincheux, avec l’esprit et le corps indolents et non reposés. Si, au contraire, il restait éveillé, il irait à ce rendez-vous dans un état d’excitation anormale tout à fait propice s’il voulait se tirer à son honneur de cette aventure.

Car elle n’était pas encore au bout. Il avait encore à jouer un rôle dont les répliques n’étaient pas encore composées, et dont le canevas restait à trouver. Il n’osait ni se dérober à ce rendez-vous, pour raisons de politique, et il ne le désirait pas non plus, tant qu’il restait une réparation à accomplir, un tort à redresser, une justice à faire, un problème à résoudre.

Ce serait seulement après avoir mis toutes ces affaires en règle qu’il sentirait son honneur déchargé de son fardeau, et se verrait lui-même libre de disparaître une fois de plus et de suivre en paix sa voie solitaire dans la vie, voie où il serait désormais non seulement solitaire mais sans but.

Car, quand il s’efforçait d’interroger son avenir, il se trouvait en présence du vide. Avec le compte Ekstrom réglé définitivement et pour jamais, il n’avait plus à attendre que le compte final du Loup Solitaire avec cette civilisation qui l’avait engendré et subi.

Un moyen s’offrait de liquider ce compte. La légion étrangère de France ne pose pas de questions embarrassantes à ses recrues, et l’engagement dans ses rangs offre avec l’anonymat une consolante certitude…

La vision de sa fin le satisfaisant, il se mit à faire pour ce jour-là un plan de campagne d’aspect assez simple : une petite explication avec Stanistreet, une démarche personnelle auprès de Crane pour en obtenir la restitution des passeports de M. André Duchemin qu’on devait avoir trouvés sur le cadavre d’Ekstrom, un billet de passage à prendre sur un paquebot en partance pour l’Europe, et puis la disparition dernière.

Un seul détail le troublait, sa promesse à la jeune Brooke qu’elle dînerait avec lui ce soir-là.

Au rappel de cette obligation, il saisit au figuré Michael Lanyard par la peau du cou et le secoua d’importance. Quelle absurde folie était toujours la sienne, quel manque d’esprit et d’énergie pour se tenir en dehors des voies de la tentation ! Pourquoi fallait-il donc qu’il eût cédé si vite à la proposition de la jeune fille ? Pourquoi ce désir forcené de sympathie, cette obstination à violer les sceaux de la discrétion sur le souhait d’une étrangère ?

N’importe. S’il n’arrivait pas d’une façon quelconque à se dépêtrer de cet engagement, il pouvait en tout cas s’exhorter à une réserve suffisante. Il se promit de faire sec et banal son récit de l’aventure du sous-marin, pour y réduire au minimum le rôle joué par lui, et surtout de s’abstenir de dépeindre le Loup Solitaire sous un jour romanesque.

Elle était beaucoup trop droite, trop sincère, trop franche, trop noble pour lui : une femme comme elle méritait un homme comme Thackeray ; et pas du tout un voleur.

Si même elle songeait…

Lanyard tira de sa cachette le collier, le soupesa dans sa main, l’examina minutieusement. Reconnaissant sa merveilleuse perfection, il cessa de voir son attrait et il passa en revue impartialement les pierreries, insensible à leur séduction, et n’apercevant plus en elles que des cailloux clairs, transparents, froids, durs et sans âme.

Un à un ils glissèrent entre ses doigts tels les grains d’un chapelet profane.

À la fin, les serrant tous ensemble dans le creux de sa main, il resta une minute pensif, puis allant à son secrétaire, emballa le collier dans des feuilles de papier de soie assujetties par des élastiques, compta soigneusement la liasse de billets qu’il avait prise à Ekstrom, cacheta la somme entière dans une longue enveloppe vierge, et mit de côté celle-ci en compagnie du collier.

Déjà deux heures s’étaient écoulées et, comme il avait l’intention de se rendre à la maison de West End avenue bien en avance sur l’heure où Cecilia Brooke pourrait s’y trouver – à supposer que M. Blensop lui eût fixé le même rendez-vous qu’il avait déjà donné à « M. Ember », c’est-à-dire neuf heures – il était maintenant temps de se préparer.

Retournant à sa chambre à coucher il étala sur le lit un costume soigneusement choisi, se rasa, s’échauda dans un bain brûlant, se refroidit à fond dans un autre d’eau glacée, et s’habilla avec une scrupuleuse attention au détail, s’efforçant d’abolir toutes traces de sa nuit sans sommeil.

On ne pouvait en aucune façon supposer rien de tel d’après son apparence quand il se mit en route pour aller prendre son petit déjeuner à la Plaza.

À huit heures précises, se présentant à l’hôtel Stanistreet, il pria le valet de l’annoncer comme l’auteur d’un certain télégramme d’Edgartown.

Il n’eut pas plus d’une minute à attendre ; le valet revint en hâte et le pria de passer dans la bibliothèque.

Cette pièce – qu’il retrouva à peu près comme il l’avait vue huit heures auparavant, la fenêtre fracassée, les rideaux à bas, le mobilier plus ou moins en désordre, – était, à son introduction, occupée par deux personnes, l’une d’un certain âge, un gentleman à cheveux gris, mal habillé et d’air effacé en dépit de son regard froid et pénétrant, l’autre M. Blensop dans le plus gracieux des vestons du matin à un bouton, avec un pantalon rayé ni trop voyant ni trop discret pour le rang social où il avait plu à Dieu de le placer, et de belles chaussettes blanches.

Si cette mise était radieuse, l’humeur du secrétaire n’était pas moins ensoleillée. Il s’avança de la façon la plus avenante, offrant au visiteur des mains cordiales avant de l’avoir reconnu, et même après ne resta décontenancé qu’un très court instant.

— Mon cher monsieur Ember ! ronronna-t-il d’un ton flatteur. Pourquoi ne m’avoir pas dit hier soir que c’était vous qui aviez lancé ce télégramme ? Si j’avais un seul instant deviné la vérité vous auriez pu avoir votre entretien avec le colonel Stanistreet à toute heure qu’il vous eût été agréable de désigner, fût-ce la plus intempestive !

Lanyard s’inclina gravement.

— Je vous remercie, dit-il. Et le colonel Stanistreet… ?

— Il finit de déjeuner. Il va descendre à l’instant. Veuillez vous asseoir, faites comme chez vous. Et vous m’excuserez…

— Avec plaisir, affirma Lanyard sans rien perdre de sa gravité.

Un doute embua les yeux vifs de M. Blensop, mais qui passa instantanément. Il s’en alla bien vite retrouver l’homme grisonnant devant le portrait qui cachait le coffre-fort.

— Et maintenant, monsieur Stone ? dit M. Blensop avec amabilité.

— Eh bien, monsieur, dit tranquillement M. Stone, si vous voulez avoir l’obligeance de me montrer comment fonctionne ce mécanisme, il n’est pas impossible que je trouve quelque chose d’intéressant.

M. Blensop se mit en devoir de l’obliger en manœuvrant le déclic et faisant glisser le portrait de côté.

— Merci, dit M. Stone, tirant d’une poche de gilet un verre grossissant et commençant à explorer de près la surface du coffre. Je suppose que personne n’y a tripoté depuis ce récent, comme qui dirait, désagrément ?

— Pas une âme n’y a touché. Par ordre du colonel Stanistreet on l’a recouvert dès qu’on s’est aperçu qu’il avait été violé.

— Hum ! fit M. Stone, en se penchant sur son travail.

En partie peut-être pour faire poliment affront à Lanyard pour son empressement à se débarrasser de sa société, M. Blensop resta dans le voisinage de M. Stone, tournant autour de lui comme un oiseau chanteur domestiqué.

— Trouvez-vous quelque chose ? demanda-t-il quand Stone se redressa.

— Des empreintes digitales en quantité, concéda M. Stone avec une trace d’humeur : une foultitude. C’est à croire qu’on a fait venir les voisins pour aider à faire bonne mesure. Malgré cela, nous allons voir ce qu’on peut en tirer.

Il fit surgir de quelque cachette de ses vêtements un flacon plat, d’une autre un bouchon auquel était adapté un tube de vaporisateur, assembla les deux, et avec un bout du tube entre les lèvres, s’approcha du coffre qu’il recouvrit d’une mince pellicule de poudre blanche, contenue dans le flacon.

— Dites, expliquez-moi à quoi ça sert.

— C’est, reprit M. Stone avec patience, pour fixer les empreintes, pour que nous puissions mieux les photographier.

Il mit le flacon de côté, cligna de l’œil au coffre avec satisfaction, et par un autre tour de passe-passe, fit apparaître un kodak de poche et un pistolet à magnésium.

— Puis-je vous aider ? offrit aussitôt M. Blensop. J’ai fait de la photographie en amateur, voyez-vous.

— Ma foi, j’aime autant presser le bouton moi-même, avoua Stone, en mettant au point l’appareil. Mais si vous voulez faire fonctionner l’éclair, cela m’est égal.

— Enchanté, affirma M. Blensop. Comment cela marche-t-il, hein ?

— Comme ceci. (Stone déposa son appareil pour faire la démonstration.) Maintenant tenez-vous bien derrière moi, conclut-il, et pressez la détente quand je dirai : « Allez ! »

— Je ferai de mon mieux, mais… dites… est-ce que cela va détoner ?

Stone avait repris l’appareil. Sa seule réponse fut un grognement auquel ses deux auditeurs attribuèrent deux interprétations différentes – celle de Lanyard lui faisant un plaisir considérable.

— Si vous êtes prêt, dit Stone… « allez ! »

M. Blensop grimaça indécemment et pressa la détente. Une flamme intense jaillit de la cuvette du pistolet, et émit un nuage de fumée blanche, qui se dissipa lentement.

— Est-ce tout ?

— Oui, monsieur… c’est tout pour cela. (Stone fit disparaître l’appareil sur sa personne et d’une autre cachette tira une petite boîte en carton pleine de lames de verre, dont il offrit l’une au secrétaire.) À présent si vous voulez bien passer vos doigts dans vos cheveux et les appuyer sur cette lame, légèrement, mais fermement…

— Pourquoi faire ? demanda Blensop avec un petit rire de répugnance nerveuse. Vous ne croyez pas que c’est moi le voleur, hein ?

— Non, monsieur, je ne le crois pas. Mais si je n’ai pas vos empreintes digitales, comment voulez-vous que je les distingue de celles du voleur ?

— Ah ! je comprends, dit Blensop avec un ton d’appréhension soulagée, et il se soumit à l’opération.

La porte s’ouvrit et livra passage au colonel Stanistreet. Lanyard se leva. À sa vue l’Anglais tressaillit et lui lança un regard interrogateur, de dessous ses paupières fatiguées ; car il était visible que si les événements de la nuit n’avaient pas abattu la bonne humeur du secrétaire, son patron n’avait guère dormi depuis le cambriolage.

— Colonel Stanistreet, dit Blensop mélodieusement en laissant Stone à ses travaux, voici M. Ember, le gentleman qui est venu l’autre soir avant votre retour. Il paraît que c’est lui qui nous a envoyé ce télégramme d’Edgartown avant-hier.

— Vraiment ? Le message n’était pas signé du nom d’Ember.

— On avait fait exprès de ne pas le signer du tout, expliqua Lanyard.

Stanistreet approuva d’un signe de tête.

— Je suis heureux de vous voir, monsieur Ember, dit-il en lui tendant la main. Asseyez-vous. Je suis très désireux d’abord de vous exprimer notre gratitude, ensuite d’apprendre comment vous vous êtes procuré votre information.

— Vous verrez que l’histoire est intéressante.

— Je n’en doute pas. (Stanistreet prit le fauteuil de bureau, ouvrit une cassette à cigares, et la présenta à Lanyard.) Je serais encore plus curieux, cependant, fit-il avec une trace imperceptible d’ironie, de savoir qui diable vous êtes, monsieur.

— C’est une chose que je suis prêt à établir à votre satisfaction.

— Si vous voulez bien… Mais excusez-moi un instant. (Stanistreet se tourna dans son fauteuil.) Monsieur Stone ?

— Oui, monsieur !

— Avez-vous fini avec le coffre ? Si oui, je tiens à ce que mon secrétaire fasse le recensement de son contenu et s’assure qu’il n’y manque rien d’autre.

— J’en ai complètement fini, colonel Stanistreet. Maintenant, si cela ne vous fait rien, je vais un peu rôder çà et là et voir si je puis dénicher quelque chose d’autre qui soit utile.

— Ce sera entièrement comme vous voudrez. Maintenant, Blensop, (Stanistreet fit un signe de tête à son secrétaire), il faut vous assurer…

— Oui, monsieur.

Allègrement Bensop se dirigea vers le coffre.

— Il y a eu quelque accident, colonel Stanistreet ? demanda poliment Lanyard avec un signe de tête vers la fenêtre fracassée.

— Un cambriolage, monsieur.

— Le malfaiteur a échappé ?

Stanistreet fit un signe affirmatif.

— Notre veilleur l’a surpris, et a été blessé d’un coup de feu pour sa peine… pas grièvement. Je suis heureux de le dire. Le cambrioleur s’est empêtré dans cette fenêtre, mais s’en est tiré à temps, et il a sauté le mur du jardin avant que nous ayons pu vérifier ce qu’il avait pris.

— J’espère que vous n’avez rien perdu de précieux.

Stanistreet haussa les épaules.

— Malheureusement, si… un collier de diamants, propriété de ma belle-sœur, et… ah… un document dont la perte nous serait très préjudiciable. Mais vous alliez me montrer vos lettres de créance, je crois ?

— Ce qu’il en reste, répliqua Lanyard. Mes passeports et lettres m’ont été volés. Mais ceci, je pense, servira aussi bien à vous prouver ma bonne foi.

Il déposa en ordre sur le bureau son butin pris dans le coffre du sous-marin U – tout entier sauf l’argent – les trois codes chiffrés, le livre de bord, le journal du commandant, le répertoire des agents germaniques secrets, et les autres documents analogues qu’il avait choisis.

Le colonel Stanistreet prit les premiers avec un froncement dubitatif qui s’atténua peu à peu et fit place, à mesure qu’il poursuivait son examen des papiers et reconnaissait peu à peu leur valeur inestimable pour la cause des alliés, à une lueur voilée de jubilation.

Mais il se donna la peine de se convaincre de l’authenticité de chaque papier à tour de rôle, fournissant à Lanyard un répit dont ce dernier ne se plaignait pas, puisqu’il y trouvait l’occasion d’adapter son intelligence à un développement inattendu de l’affaire.

Installé à son aise, il fumait, les yeux à demi-voilés sous ses paupières abaissées, tout en examinant la salle et ses occupants.

Stone, le détective (un agent, conclut avec raison Lanyard, du Service Secret américain, prêté au britannique, afin de maintenir le cambriolage en dehors des rapports de police et des journaux), s’en était allé rôder dans le jardin qui resplendissait au jeune soleil d’avril. De temps à autre on le voyait par les fenêtres se baisser et inspecter la terre avec la gravité d’un limier de la vieille école, l’air expert, attentif et posé.

Blensop était occupé devant le coffre, extrayant à tour de rôle le contenu de chaque casier, feuilletant les dossiers de papiers, notait chacun sur un liste dactylographiée longue de plusieurs pages.

C’est à ce personnage élégant et falot que le regard de Lanyard revenait le plus souvent.

Ainsi donc non seulement le collier avait été volé, mais un « document » dont la perte serait « extrêmement préjudiciable » au Service Secret britannique.

Lanyard ne gardait pas le moindre doute quant à la nature du document en question. Il ne pouvait y en avoir qu’un, à son avis, que Stanistreet pût qualifier ainsi.

Ce document n’était pas dans le coffre quand Lanyard l’avait ouvert à minuit.

Au bout d’un moment M. Blensop lança une note musicale d’agacement. La mine de son crayon venait de casser, il le jeta de côté avec dépit, alla au bureau, y prit un porteplume, le trempa dans l’encrier, et retourna à sa besogne.

XXII

CHICANE

Le colonel Stanistreet déposa le dernier des papiers, et appliqua dessus une claque sonore.

— Voici l’une des plus remarquables collections de données, j’oserais l’affirmer, qui soit jamais tombée entre les mains du gouvernement britannique. Avez-vous quelque idée de ce qu’elle vaut ?

Lanyard haussa un sourcil malicieux.

— Quelque chose, concéda-t-il sèchement.

— Et qu’en demandez-vous, monsieur ?

— Rien.

Le regard de l’Anglais se vrilla dans ses yeux ; mais il soutint leur défi d’un air impassible, en souriant.

— Mon cher monsieur, interrogea Stanistreet, qui êtes-vous ?

— Le nom sous lequel je me suis embarqué pour New-York à bord de l’Assyrian, annonça sèchement Lanyard, était André Duchemin.

Dérangé par une légère exclamation associée à un bruit de traînement de pieds et à un léger heurt, il détourna les yeux avec une curiosité amène et vit Blensop vacillant et hagard, debout sur une jonchée de documents qui venaient d’échapper de ses mains et de se répandre sur le parquet. Maîtrisant assez vite son émotion, le secrétaire s’agenouilla en murmurant une excuse et se mit à ramasser les papiers.

Sans plus s’inquiéter de l’incident, Lanyard reporta son entière attention sur le colonel Stanistreet.

— J’ai un autre nom, avoua-t-il, et une réputation pas trop favorable, comme, je suppose, vous le savez. Grâce à l’amabilité du Bureau des renseignements britannique, j’ai été autorisé à les déguiser ; mais sur l’Assyrian j’ai été reconnu… bref, « brûlé » par des agents du Service secret allemand qui me connaissaient, mais que je ne connaissais pas. La sixième nuit en mer, les circonstances se coalisèrent pour leur faire voir en moi un obstacle sérieux à leurs desseins. En conséquence, je fus attaqué, dévalisé et jeté par-dessus bord. Au cours des quelques minutes suivantes, une torpille frappa le bateau, et le sous-marin qui l’avait lancée revint à la surface au-dessous de moi, tandis que je m’efforçais de rester à flot. En me faisant passer pour un espion boche, je réussis à persuader au commandant de me prendre à son bord, et c’est ainsi que j’arrivai à la base de Martha. Là le hasard me favorisa : je réussis à couler l’U et à m’évader, comme relaté dans mon télégramme.

Durant un court silence, il trouva l’occasion de remarquer que M. Blensop travaillait avec des mains qui tremblaient singulièrement.

— Incroyable ! commenta Stanistreet.

— Et voici cependant la preuve, affirma Lanyard en désignant les papiers sous la main de Stanistreet.

— Mon cher monsieur, je ne veux pas dire…

— Pardon ! sourit Lanyard, la main levée. Je n’ai jamais cru cela de vous, colonel Stanistreet. Mais c’est votre devoir de vous assurer que vous n’êtes pas la dupe de possibles aventuriers. En conséquence… puisque mes papiers m’ont été volés… je suis heureux de pouvoir vous prouver mon identité avec André Duchemin en recourant aux survivants de la catastrophe de l’Assyrian, entre autres M. Sherry, le premier lieutenant, M. Crane, du Service secret des États-Unis, et une compatriote à vous, une certaine Miss Cecilia Brooke, dont j’ai eu la bonne fortune de faire la connaissance.

Stanistreet acquiesça pensivement et consulta sa montre.

— Miss Brooke, dit-il, sera ici bientôt. Blensop lui a fixé hier soir un rendez-vous que j’ai confirmé par téléphone ce matin.

— Alors, avec votre permission, je resterai et lui demanderai de témoigner pour moi, suggéra Lanyard avec résignation, voyant qu’il ne lui serait pas permis d’échapper à cette jeune fille et que la destinée n’en avait pas encore fini de mêler leurs sorts.

— J’en serai heureux, monsieur… monsieur Duchemin, commença Stanistreet.

Puis il dubita :

— Ou si vous préférez un autre nom ?

— Je me contente de Duchemin.

— C’est à votre choix, mais je dois vous prévenir qu’il a peut-être acquis déjà une mauvaise odeur de ce côté-ci de l’Atlantique. À ma connaissance, il a été employé dans les dernières vingt-quatre heures, et son porteur soutenait sa prétention par vos papiers d’identité volés.

— Je n’en suis pas surpris, affirma Lanyard avec gravité. Un individu avec une barbe, peut-être ?

— Mais oui…

— Anderson, acquiesça l’aventurier ; c’était là, du moins, son pseudonyme quand il occupait le poste de second steward à bord de l’Assyrian.

Il jeta dans la pièce un regard nonchalant, découvrit une fois de plus Blensop à l’arrêt, l’air stupéfait, et lui sourit aimablement.

— Il est venu ici la nuit dernière, avança Stanistreet délibérément… s’est présenté comme étant André Duchemin… pour me vendre un certain papier, celui-là même que, par la suite, j’en suis convaincu, il est revenu pour voler.

— Et il l’a volé, ajouta Lanyard.

— Et il l’a volé, concéda l’Anglais. Maintenant que vous m’avez dit qui il est, je vous promets qu’on fera tous les efforts pour s’emparer de lui et l’empêcher, à l’avenir, de mésuser du nom que vous avez pris.

— C’est fait, dit laconiquement Lanyard.

— Je vous demande pardon ?

— Je dis qu’on a fait tous les efforts… et avec succès… pour arriver aux fins que vous venez d’énoncer.

— Qu’est-ce que vous dites ? demanda Blensop d’une voix perçante, en s’approchant du bureau.

— Mon secrétaire, expliqua Stanistreet, était présent à l’entrevue, et il est naturellement intéressé à l’affaire.

— Et il a bien raison, j’en suis sûr, acquiesça Lanyard. J’allais expliquer à M. Blensop qu’Ekstrom, autrement dit Anderson, a été tué au cours d’une descente de police au quartier général de l’espionnage germanique, dans la 79e rue, ce matin.

— Étonnant ! haleta Blensop. Je suis heureux de l’apprendre, ajouta-t-il, et il s’en retourna lentement à sa besogne.

— Je peux aussi bien vous dire, monsieur, continua Lanyard, que j’ai toute raison de croire que ce document à vous vendu hier soir était un de ceux à moi volés.

Stanistreet hocha la tête, mal convaincu.

— Je ne vois pas comment il aurait pu venir en votre possession, monsieur.

— Bien simplement. Miss Brooke m’a demandé de le lui garder.

Les yeux de l’Anglais se firent de pierre.

— Miss Brooke ! répéta-t-il. Je ne comprends pas.

— C’était un document – je ne cherche pas à savoir de vous sa nature, monsieur… – d’importance vitale dans les circonstances actuelles, alors que les États-Unis viennent d’entrer en guerre.

Stanistreet acquiesça d’une inclination de tête.

— Je puis vous dire ceci, monsieur Duchemin : s’il n’avait pas atteint ce pays sans accident… Qu’est-ce que je dis là ? S’il ne peut être recouvré sans délai, les chances que donnent à l’Amérique sa récente participation à la guerre subiront un terrible revers… Blensop, ayez l’obligeance de téléphoner tout de suite au Service secret américain et de demander si le document en question a été trouvé sur le cadavre de ce… ah ! Ekstrom.

— Pardon, interrompit Lanyard comme Blensop s’approchait à pas hésitants du téléphone. Ce serait une perte de temps. Je sais, parce que j’étais là, qu’aucun document de ce genre n’a été trouvé sur le cadavre d’Ekstrom.

— Diable ! grommela Stanistreet. Que peut-il bien être devenu ? Cette affaire ne fait que devenir plus ténébreuse à mesure qu’on cherche à l’éclaircir. J’avoue que je suis complètement désorienté. Comment il est arrivé entre les mains de miss Brooke…

— Je puis vous expliquer cela, je pense. Le document était sous la garde de deux gentlemen, M. Bartholomew et le lieutenant Thackeray. Le premier a été assassiné par les Huns en quête du papier, et le lieutenant Thackeray victime d’une agression meurtrière. Sans l’intervention de miss Brooke, les assassins auraient réussi. En fait, la jeune fille elle-même l’a trouvé, et, je présume, s’en est chargée parce que son fiancé était réduit à l’incapacité, et peut-être avec l’idée qu’elle pourrait par là empêcher un autre accident de même nature.

— Son fiancé ? répéta Stanistreet ébahi.

— Le lieutenant Thackeray…

— Son frère, monsieur ! dit l’Anglais en riant. Thackeray était son nom de service.

Ce fut au tour de Lanyard de rester ébahi.

— Ah ! murmura-t-il, je commence à voir clair…

— Moi aussi, avoua Stanistreet. Miss Brooke et son frère sont orphelins et étaient, avant la guerre, compagnons inséparables. Je ne doute pas qu’en apprenant qu’il avait été chargé d’une mission particulièrement dangereuse, elle n’ait pris passage sans son consentement à bord de l’Assyrian, afin d’être auprès de lui en cas de danger.

— Ceci explique beaucoup de choses, concéda Lanyard ; beaucoup de choses qui m’ont intrigué plus qu’on ne peut le dire.

— Mais cela ne nous met en aucune façon sur la piste du document volé.

— J’ai bien peur, monsieur, mentit délibérément Lanyard, que vous feriez aussi bien d’abandonner tout espoir de le revoir encore. Ekstrom s’en est défait, aucun doute là-dessus. Il a eu, entre son exploit ici et sa mort, du temps de reste pour le confier à des mains sûres. À cette heure, le papier est certainement traduit en clair et une copie en route pour la Wilhelmstrasse.

— J’ai peur, fit écho Stanistreet, j’ai bien peur que vous n’ayez raison.

Ses gros doigts spatulés d’homme d’action tambourinèrent sur le bureau. La forme de Stone se montra à la fenêtre.

— Colonel Stanistreet ? appela-t-il à mi-voix.

— Oui, monsieur Stone.

— Il y a ici quelque chose sur quoi j’aimerais vous consulter, monsieur, si vous pouvez me donner une minute.

— Certainement.

L’Anglais se leva.

— Si vous voulez m’excuser, monsieur Duchemin…

À mi-route des fenêtres il hésita.

— À propos, Blensop, je voudrais que vous téléphoniez à Apthorp et lui demandiez des nouvelles de l’état d’Howson.

— Très bien, monsieur, prononça allègrement Blensop.

— Et faites-le tout de suite, je vous prie. Je n’aime pas de penser que ce pauvre garçon souffre.

— À l’instant, monsieur.

Comme son patron sortait dans le jardin avec Stone, le secrétaire interrompit son recensement et alla au bureau, où il attira un fauteuil pour téléphoner. En même temps, Lanyard se leva et se mit à marcher pensivement de long en large.

— Howson, c’est le veilleur de nuit blessé, je suppose, monsieur Blensop ?

— Oui… un excellent garçon… Schyler 9.300, roucoula Blensop dans le microphone.

Apparemment, cet agacement ostensible dont Lanyard fut le témoin n’avait été qu’une humeur transitoire. M. Blensop était maintenant dans ce qui semblait la plus égale et allègre des dispositions. Son attitude même au téléphone en témoignait éloquemment : il s’était jeté dans le fauteuil avec une nonchalance pittoresque, assis le corps à demi détourné du bureau, la main droite tenant le récepteur à son oreille, la gauche enfoncée négligemment dans sa poche de pantalon, ramenant ainsi en arrière le pan de son impeccable veston du matin et découvrant le capuchon brillant de son beau stylo en or.

Quelque chose dans cet instrument semblait posséder pour Lanyard une fascination irrésistible. Son regard y aspirait, y revenait sans cesse.

Il changea la direction de sa marche et passa derrière Blensop, entre lui et le coffre.

— Il me semble que le colonel Stanistreet a dit que le veilleur n’était pas sérieusement blessé, remarqua-t-il avec intention.

— Une balle dans l’épaule, voilà tout… Schyler 9.300 ? Le docteur Apthorp, je vous prie… Ici, M. Blensop, secrétaire du colonel Stanistreet… Est-ce vous, docteur Apthorp ?

Avec une dextérité professionnelle, Lanyard, en passant, allongea une main par-dessus l’épaule du jeune homme et enleva délicatement le porte-plume de sa place, dans la poche du gilet de Blensop, sans interrompre le rythme de son pas ; il le lança vers le coffre, où il tomba sans bruit sur un épais tapis persan.

— Oui… au sujet d’Howson, continua la voix musicale. Le colonel Stanistreet est très désireux…

Vivement Lanyard se dirigea vers le coffre, jeta un coup d’œil par les fenêtres pour s’assurer que Stanistreet et Stone étaient suffisamment occupés, tira de sa poche l’enveloppe qu’il avait préparée et la fourra dans une liasse de papiers qui n’emplissaient pas leur case ; il accomplit toute la manœuvre avec tant d’adresse que, tout comme l’affaire du stylo, elle passa entièrement inaperçue du secrétaire.

— Merci beaucoup. Bonjour, docteur Apthorp.

Lanyard passait derrière le bureau quand Blensop se leva, tandis que le valet entrait avec le plateau.

— Une dame pour voir le colonel Stanistreet, monsieur… sur rendez-vous, dit-elle.

Blensop jeta un coup d’œil sur la carte. À ce moment, Stanistreet revenait du jardin, laissant Stone fourrager visiblement dans le lointain.

— Miss Brooke est là, monsieur, annonça le secrétaire.

— Priez-la d’entrer, s’il vous plaît.

Le valet se retira.

— Howson repose paisiblement, déclare le docteur Apthorp, ajouta Blensop en retournant au coffre. Est-ce que Stone a trouvé quelque chose d’intéressant, monsieur ?

— Des empreintes de pas, répliqua Stanistreet avec un reniflement de légère impatience. Il est tout à fait renversé depuis que je l’ai informé que l’homme qui les a faites est…

— Bon Dieu !

L’interruption était formulée par Blensop d’une voix étrangement troublée. Stanistreet se tourna vivement vers lui.

— Que diable !… lança-t-il.

D’après tous les symptômes, le secrétaire venait de recevoir la plus rude secousse de son existence. Son visage était livide, ses yeux égarés ; ses genoux se dérobaient sous lui ; il pressait d’une main convulsive le sein de son gilet. Sa tentative pour répliquer n’aboutit qu’à émettre un bégaiement rauque et entrecoupé.

— Que diable vous est-il arrivé ? interrogea Stanistreet.

Le bégaiement devint articulé :

— Je l’ai perdu ! Il a disparu !

— Qu’est-ce que vous avez perdu ?

— R… rien, monsieur. C’est… je veux dire mon stylo.

— À la façon dont vous le prenez, je croyais que vous aviez perdu la tête, commenta Stanistreet. Vous avez dû laisser tomber l’objet quelque part. Regardez un peu, pour voir si vous ne le retrouverez pas.

Ainsi conseillé, le secrétaire se mit à explorer le parquet avec des coups d’œil frénétiques, et comme le valet introduisait Miss Brooke, Lanyard vit le jeune homme s’élancer en avant et ramasser le porte-plume avec un tressaillement de joie quasi aussi violent que l’avait paru la secousse de la perte.

Après quoi l’intérêt de Lanyard envers le personnage s’évanouit ; il ne méritait pas qu’on le prît au sérieux, tandis qu’il y avait là une personne qui forçait à nouveau, comme à chacune de leurs rencontres, l’hommage de sa sincère et émerveillée admiration.

Par un nouveau miracle de cette adaptabilité féminine dont elle avait déjà fait preuve, la jeune fille était venue à ce rendez-vous avec la mine de quelqu’un qui n’a jamais connu l’insomnie ni le souci, l’air si tranquille qu’on ne pouvait croire qu’elle ne fît qu’un avec la petite femme abattue que Lanyard avait quittée au petit jour à l’entrée du Knickerbocker. Un complet tailleur, plumage nécessairement emprunté, lui seyait si complètement qu’on avait peine à croire qu’il ne fût pas à elle. Ses yeux étaient calmes et avaient la douceur de l’innocence ; son teint était clair et animé sans le secours de l’art ; la main qu’elle offrit à l’Anglais ne tremblait pas.

— Le colonel Stanistreet ?

— C’est moi, miss Brooke. C’est aimable à vous de venir si tôt me rassurer au sujet de votre frère. Je connais Lionel depuis si longtemps…

— Il repose paisiblement, dit la jeune fille. Sa complète guérison n’est plus qu’une question de temps et de soins.

— Voilà de bonnes nouvelles, dit Stanistreet. Monsieur Duchemin ; vous le connaissez, je crois.

— J’ai eu du moins cette chance.

Gravement, Lanyard s’inclina sur la main qu’elle lui tendait à son tour.

— Mademoiselle est trop aimable, dit-il modestement.

La jeune fille s’adressa à Stanistreet.

— Alors… à ce que je comprends… M. Duchemin a dû vous dire…

— Permettez-moi de vous laisser, interposa Lanyard.

— Non, reprit-elle, n’en faites rien, je vous prie ! Je n’ai rien à dire que vous ne puissiez entendre. Vous avez été trop mêlé…

— Si mademoiselle y tient, reprit Lanyard. Je sens que je n’aurais pas le droit de rester. Et cependant… si vous voulez bien me le permettre… j’aimerais fort de démontrer la vérité d’une vieille rengaine…

Deux regards intrigués lui répondirent.

— J’ai peur, pour ma part, de ne pas vous suivre, avoua le colonel.

— Je vais m’expliquer très brièvement, promit Lanyard. L’adage que j’ai en vue est aussi vieux que l’esprit humain : Faites prendre un voleur par un voleur. Et la dernière fois que je l’ai entendu citer, ce ne fut pas à mon avantage. Je me rappelle même que cela m’a énormément déplu.

Il s’arrêta à dessein, les yeux baissés vers le bureau. Un bloc de papier blanc attira son regard. Il le prit et l’examina d’un air absorbé.

— Eh bien ! monsieur, l’application de votre adage ?

— Colonel Stanistreet, que diriez-vous si j’allais vous révéler la combinaison de votre coffre-fort ?

— Je serais tenté de croire que vous êtes le diable, railla Stanistreet.

— Ou à tout le moins un homme intelligent : c’est flatteur… Très bien. Je vais exécuter ce tour de magie à l’aide de ce bloc de papier blanc. La combinaison est celle-ci : 9.27.18.36.

Un cri étouffé de stupéfaction accueillit cette annonce. Blensop s’était rapproché et considérait Lanyard comme sous l’empire de l’hypnose.

— Comment… comment savez-vous cela ? demanda-t-il d’une voix entrecoupée.

— Par clairvoyance, monsieur Blensop. J’ai cru voir, en tenant ce bloc ainsi, que quelqu’un a écrit dessus la combinaison pour l’édification d’une autre personne qui n’avait pas le droit de l’avoir… quelqu’un qui s’est servi d’un crayon à mine dure, monsieur Blensop ; ce qui n’était pas bien malin de sa part, puisqu’elle a laissé une trace nette sur la feuille d’en dessous. Vous voyez donc que mon tour de magie n’a rien de sorcier, après tout… Or un homme malin, monsieur Blensop, se serait servi d’une plume, d’une plume à réservoir de préférence, avec une pointe en or molle, bien assouplie. Elle n’aurait pas laissé de trace. Si vous voulez me prêter ce beau stylo que je vois dans votre poche, je continuerai ma démonstration.

Les yeux du secrétaire se détournaient avec inquiétude. Il hésita, humectant ses lèvres sèches du bout de sa langue tremblante.

— Et n’essayez pas de filer, monsieur Blensop, parce que je suis armé et que je ne veux pas vous laisser échapper. En outre, ce bon M. Stone patrouille le jardin.

Le ton de Lanyard se fit impérieux :

— Ce porte-plume, monsieur !

Blensop porta une main hésitante à son gilet, et en tira le stylo qu’il tenait.

— Je pense que vous êtes le diable, balbutia-t-il à mi-voix… le diable en personne !

Dévissant dextrement le capuchon, Lanyard renversa le tube sur le bureau.

Le rouleau de papier s’en échappa.

— Et maintenant, colonel Stanistreet, si vous voulez bien appeler M. Stone pour qu’il nous débarrasse de ce traître…

XXIII

AMNISTIE

Quand Stanistreet fut sorti en compagnie de Stone et d’un Blensop effaré et pleurant, ce qui mit fin à une scène des plus pénibles, il s’ensuivit un intervalle de silence presque aussi lugubre pour Lanyard.

— Comment avez-vous deviné ? interrogea enfin Cecilia Brooke émerveillée.

Décontenancé par l’admiration qui brillait en ses yeux, Lanyard se mit à jouer avec les pièces disjointes du stylo de Blensop.

— Ne me faites pas trop d’honneur, répliqua-t-il modestement : n’importe qui de familiarisé avec ce rouleau de papier aurait pu deviner qu’un stylo vide lui ferait une cachette idéale. De plus, juste avant que vous n’entriez, ce traître avait égaré son stylo, et la consternation qu’il en ressentait le trahissait sans plus de doute possible pour quiconque le soupçonnait déjà. Quant à l’autre fait, c’était vrai : Blensop avait écrit la combinaison sur ce bloc, en se servant d’un crayon à mine dure ; les traces étaient très nettes.

— Mais pour l’usage de qui ?

— Ekstrom… Anderson… était ici hier soir et a causé avec Blensop seul. Le colonel Stanistreet n’était pas chez lui. Sachant ce que nous savons maintenant, que ce Blensop était un séide du système d’espionnage prussien ici, vendu corps, âme et conscience pour pouvoir satisfaire à ses vices, nous savons qu’il n’aurait guère pu refuser de livrer la combinaison sur demande.

— Je ne comprends toujours pas…

— Ekstrom, étant Ekstrom, ne pouvait résister à la tentation de jouer double jeu. Il y avait ici un document qu’il pouvait vendre à l’Angleterre à un haut prix. Pourquoi ne pas dépouiller l’ennemi, mettre l’argent dans sa poche, puis revenir voler le papier à nouveau pour le compte de l’Allemagne et recevoir de cette source la récompense stipulée ? Mais là-dessus il comptait sans la rapacité de Blensop ; il montra trop clairement à Blensop la façon de profiter en trahissant les deux partenaires dans un marché ; Blensop ne vit pas de raison qui l’empêchât de jouer le même jeu qu’Ekstrom. Il vola donc le papier pour lui-même, afin de le vendre à l’Allemagne, mais n’étant qu’un pauvre nigaud sans esprit, manquant du brio et de l’audace d’Ekstrom, il était condamné d’avance à échouer et à se faire prendre.

La jeune fille persistait à le regarder continuellement, comme lui à continuellement éviter son regard direct.

— Rien de ce que vous me racontez ne me détourne d’admirer que vous ayez deviné si juste, reprit-elle. Je vois maintenant que ce que M. Crane a dit de vous était vrai et que vous êtes un homme des plus extraordinaires.

— Il a été trop aimable de dire cela, protesta Lanyard avec gêne. Ce n’est pas vrai. Si vous saviez…

— Eh bien, monsieur Lanyard ?

Elle avait pris le ton d’une jeune fille au cœur léger, altière par jeu provocant. Soudain Lanyard se sentit incapable de rester là plus longtemps, seul avec elle.

— Si vous voulez me faire un petit plaisir, proposa-t-il, je vais essayer de vous expliquer ce que je veux dire.

— Et en quoi consiste ce plaisir, monsieur ?

— J’ai l’envie de prendre l’air dans le jardin. Voulez-vous m’accompagner ?

— Pourquoi pas ?

Tout en la suivant par la porte-fenêtre, il s’avisa non sans une peine profonde que son geste s’accordait avec le timbre de sa voix, qu’elle semblait aujourd’hui plus délicieusement vivante et plus heureuse que le commun des mortels.

Quelle légèreté de cœur ! Et tout cela parce qu’elle l’avait rencontré ici, lui !

À bout de ressources, il s’avouait à présent ce qu’il avait si longtemps nié. Avec tout son esprit et sa sagesse, avec tout le charme de sa beauté, de son savoir-vivre et de son éducation, avec tout son amour invétéré de la franchise et de la vérité, elle n’était pas plus que ce que la nature avait voulu faire d’elle, c’est-à-dire une femme avec les faiblesses d’une femme pour l’homme dont elle devait s’éprendre. Elle avait du goût pour lui et devinait en lui des qualités latentes de tendresse et de dévouement. Quelque chose en lui agissait sur son imagination à elle, quelque chose, sans doute, faisant partie des légendes romanesques et hautes en couleur qui couraient sur le Loup Solitaire et c’est ainsi qu’il avait touché son cœur. Elle n’avait déjà que trop de goût pour lui, et elle ne demandait qu’à l’aimer davantage.

Mais il ne fallait pas que cela fût jamais. C’était à lui de déchirer impitoyablement cette illusion romanesque dont elle voulait transfigurer le rôdeur parasite de la nuit, le voleur sournois…

Le jardin était embaumé d’une promesse de printemps. Quelques semaines encore et ses allées, tirées au cordeau, seraient une exubérance de fleurs. À présent, le soleil y compensait ce qui manquait encore à la beauté des plantes, et l’air y était tiède et doux à l’abri des murailles de brique.

À mi-route de l’allée, à côté de laquelle un voleur s’était embusqué neuf heures auparavant, près de la porte dont la serrure avait cédé à ses clefs habiles, la jeune fille fit halte et regarda Lanyard avec malice tandis qu’il la rejoignait d’un pas appesanti et la tête basse.

— Eh bien, monsieur, demanda-t-elle. Allez-vous me faire languir encore longtemps avec votre réserve ?

Mais quelque chose dans les yeux hagards qu’il montrait à la jeune fille lui coupa la respiration.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria-t-elle inquiètement. Monsieur Duchemin, qu’est-ce qui vous tourmente ?

— Simplement cette vérité que je dois vous dire, fit-il amèrement : je me suis borné uniquement à jouer un rôle là-bas, il n’y a qu’un instant. Il n’y avait ni intelligence ni divination dans cette affaire ; une fois que j’avais vu le désarroi de Blensop pour la perte supposée de son stylo, le reste était connu. Je l’ai vu avec Ekstrom la nuit dernière… Blotti dans ces rideaux, je les ai épiés ; et bien que dans mon épaisseur d’esprit je ne comprisse pas, je le vis écrire sur ce bloc, arracher la feuille et la donner à Ekstrom. Et je savais qu’Ekstrom n’avait pas réussi à voler de nouveau ce qu’il avait vendu au Service secret, je le savais innocent de fait sinon d’intention.

— Mais comment pouviez-vous savoir cela ?

— Parce que j’étais là, dans la bibliothèque, quand il y pénétra après qu’elle eut été fermée pour la nuit.

Voyant la jeune fille porter à son sein des mains palpitantes, il détourna les yeux, navré.

— Qu’est-ce que vous faisiez là ? soupira-t-elle enfin.

— Je tâchais de retrouver ce papier que j’avais vu vendre par Ekstrom au colonel Stanistreet, afin de pouvoir remplir ma promesse et apaiser votre tourment en vous le restituant. J’avais ouvert le coffre avant son arrivée et l’avais entièrement fouillé, et je savais que le papier n’y était pas… bien qu’à ce moment il ne me serait jamais entré dans la tête de soupçonner Blensop de trahison. Ce n’est ni Blensop ni Ekstrom qui a volé le collier, miss Brooke… c’est moi.

Elle ne dit pas un mot et ne fit pas un geste, et bien qu’il n’osât pas lever les yeux vers elle, il la sentit qui posait son regard consterné en plein sur son visage.

— Je dirai ceci à ma défense : je n’étais pas venu avec l’intention de voler, mais seulement pour reprendre ce qu’on m’avait volé et pour vous le rendre, à vous qui l’aviez confié à ma garde. Je voulais faire cela parce que je ne comprenais pas alors les tenants et aboutissants de cette intrigue et que je n’avais aucun moyen de savoir jusqu’à quel point votre honneur pouvait y être impliqué.

— Mais il ne se peut pas que vous ayez pris ce collier !

— Je regrette… je l’ai vu et n’ai pu y résister.

— Mais M. Crane m’a affirmé que vous aviez depuis longtemps renoncé à ce genre de choses.

— Malgré cela, il semble qu’on ne puisse pas se fier à moi…

Après un nouveau silence pénible, elle déclara avec véhémence :

— Je ne vous crois pas ! Vous dites ceci dans un dessein secret. Pour une raison que je ne puis comprendre, vous désirez vous rabaisser à mes yeux pour m’obliger à vous croire coupable d’une telle infamie. Pourquoi ?… Oh ! monsieur !… Pourquoi êtes-vous forcé de faire ceci ?

— Parce qu’il n’est pas loyal de me faire passer pour ce que je ne suis pas, mademoiselle. Une fois un voleur, toujours…

— Non ! Ce n’est pas vrai !

— Derechef je regrette, mais je sais. Vous avez été très généreuse de croire en moi. Voilà, je le présume, pourquoi je me suis senti appelé à réparer mon vol et à compenser la perte. L’argent que le colonel Stanistreet a payé à Ekstrom est à présent dans le coffre, là-bas, dans la bibliothèque. Le collier est… ici.

Tout à trac, il lui mit dans les mains le paquet de papier de soie.

— Si vous voulez consentir à le restituer à sa propriétaire, quand je serai parti, je vous en serai très reconnaissant.

Ses mains tremblaient tellement que quand elle voulut ouvrir le paquet il lui échappa et tomba dans une petite mare d’eau de pluie qui s’était formée dans un creux de l’allée. Lanyard le ramassa, arracha le papier sali et trempé, essuya le collier avec son mouchoir et le lui remit dans les mains.

Il l’entendit respirer profondément quand elle vit la beauté des diamants, puis prononcer d’une voix tremblante :

— Vous le restituez à cause de moi…

— À cause que je ne puis pas être un ingrat. Je ne vois pas d’autre moyen de vous prouver à quel point j’ai apprécié votre confiance en moi… Et maintenant, avec votre permission, je vais partir sans bruit par cette porte de jardin…

— Non… je vous en prie, non.

— Mais…

— J’ai encore des choses à vous dire. Ce n’est pas bien de votre part de vous aller ainsi, alors que…

Elle s’interrompit, et, lorsqu’elle reprit la parole, il fut frappé du changement de sa voix qui avait passé du ton de la supplication passionnée à celui d’une plaisante animation.

— Colonel Stanistreet appela-t-elle bien haut. Venez ici tout de suite, je vous prie.

Surpris, Lanyard vit le colonel apparaître à la porte-fenêtre en compagnie de Crane. En réponse à l’appel de Cecilia Brooke, d’un pas rapide tous deux s’avancèrent dans le jardin, Stanistreet en tête, Crane sur ses talons, mâchonnant son cigare et fronçant les traits sous l’éclat du soleil.

— Bonjour, miss Brooke. Comment va, Lanyard… ou bien si vous êtes Duchemin de nouveau ? fit Crane.

Mais ses salutations se perdirent dans l’étonnement excité par le geste et les paroles de la jeune fille.

— Voyez, colonel Stanistreet, ce que nous avons trouvé ! s’écria-t-elle en lui montrant le collier. Je veux dire que c’est M. Duchemin qui l’a trouvé. C’est lui qui l’a vu, gisant sous ce massif de rosiers, là-bas. Votre cambrioleur doit l’avoir laissé tomber en fuyant ; vous voyez que le papier dans lequel il l’avait enveloppé est tout mouillé par la pluie et boueux.

Les yeux de Stanistreet saillirent de façon inquiétante et sa face devint très rouge avant qu’il pût retrouver assez de souffle pour s’exclamer :

— Dieu me bénisse !

En respirant fort, il reçut le collier des mains de Cecilia Brooke.

— Il faut… excusez-moi… il faut que j’aille tout de suite annoncer ceci à ma belle-sœur !

Il fit volte-face et rentra précipitamment dans la maison.

Crane s’attarda encore un moment. Sa joue, comme toujours, se gonflait par-dessus son éternel cigare. Sa langue était-elle là-dedans aussi ? Lanyard ne le sut jamais : les yeux de l’homme du Service secret demeuraient impénétrables malgré toute la bienveillante acuité qui luisait parmi les rides de ses paupières.

— Excusez-moi ! fit-il tout à coup. J’ai quelque chose à dire au colonel.

Il se mit gauchement en marche et disparut bientôt par la porte-fenêtre…

Irrésistiblement, le regard de Cecilia Brooke attira celui de Lanyard. Il leva sur elle des yeux dévorés de souci et à sa vue un grand élan de tendresse l’envahit.

Elle attendit son verdict en silence ; le menton fièrement levé, le visage adorablement animé, les yeux brillants, elle affrontait bravement son regard et lui tendait généreusement les mains.

— Dois-tu encore partir à présent ? fit-elle avec tendresse, comme il restait, hésitant et honteux. Dois-tu encore partir à présent, dis, mon aimé ?

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Faux Visages Nouvelles Aventures du Loup Solitaire par Louis Joseph Vance, Paris, Librairie des Champs-Élysées (Le Masque), 1929. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page est de Laura Barr-Wells.

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