Félix Vallotton

LES SOUPIRS
DE CYPRIEN MORUS

1944

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II 9

CHAPITRE III 25

CHAPITRE IV.. 38

CHAPITRE V.. 48

CHAPITRE VI 62

CHAPITRE VII 74

CHAPITRE VIII 92

CHAPITRE IX.. 101

CHAPITRE X.. 110

CHAPITRE XI 120

CHAPITRE XII 131

CHAPITRE XIII 148

CHAPITRE XIV.. 157

CHAPITRE XV.. 168

CHAPITRE XVI 175

CHAPITRE XVII 188

CHAPITRE XVIII 195

CHAPITRE XIX.. 206

CHAPITRE XX.. 214

Ce livre numérique. 224

 

CHAPITRE PREMIER

Ayant jugé le temps propice, Lucien Noral décida de rentrer à pied. De l’avenue d’Antin, où il avait dîné chez les Morus, au quai Voltaire, la distance n’était pas excessive : après la soirée un peu lourde et les relents du fumoir, ce bain d’air le rafraîchirait.

« J’empeste ! se dit-il en ramenant à ses oreilles le col haussé du pardessus. Sotte manie aussi qu’ont les gens de vous contraindre à subir leur tabac en guise de dessert. »

Il prit le Cours-la-Reine et suivit le quai ; un reste d’averse séchait sur le trottoir et la lune, dans le ciel balayé, luisait d’un éclat neuf. Le froid sec lui fit presser le pas, bientôt il fut en sueur ; ses talons sonnaient sur l’asphalte, et le mur bas du parapet allongeait à sa droite une perspective indéfinie et rectiligne ; entraîné par son allure, et les oreilles brûlantes du vent qui soufflait par bourrasques, Lucien fut rapidement au Pont-Royal. De rares piétons se hâtaient, transis, une ombre sautillante derrière eux, et aussi quelques fiacres lassés et cahotants.

Il fit la traversée péniblement et manqua de perdre son chapeau. La lumière du gaz courait au long du sol en ondes folles et les vitres des réverbères cliquetaient dans leurs châssis. Au tournant, le calme revint, mais tel alors et si complet, que Lucien eut la sensation de changer de latitude. Une bouffée de chaleur lui gonfla les tempes, il rabattit son col et respira.

« Ouf !… se dit-il encore, sacré champagne qui m’a congestionné ! »

Il ralentit, d’ailleurs il arrivait au 44 ; le concierge donna le cordon sur simple appel, et Lucien s’engouffra sous la voûte. Il se nomma, selon l’usage, grimpa ses cinq étages et fut chez lui.

La moiteur d’un logis aux angles bien connus et la joie de s’y sentir parmi tant d’objets familiers l’enchantèrent. Les livres luisants, la table et son monceau de paperasses soudain éclairés lui semblèrent plus doucement affables qu’à l’ordinaire, et leur accueil silencieux l’émut. Il s’assit au creux du fauteuil, bien à l’aise ; rien ne bougeait, et cette quiétude le détendit.

Il contempla, devant lui, le buvard et les notes glissées au coin dans le soufflet de cuir, à droite le coupe-papier d’écaille, le cachet d’ivoire et les deux porte-plume allongés, symétriques ; puis deux ou trois médailles, les lettres auxquelles il devait répondre et le livre qu’il était en train de lire, un tome du Dictionnaire d’Architecture de Viollet-le-Duc, plein de signets. Des éclats piquèrent l’ombre de-ci de-là, faisant jaillir au hasard des courbes leurs étincelles violentes ; le gros encrier noir tout rond prit de ce point brillant quelque chose du regard humide d’un bon chien.

Lucien se mit à songer à sa soirée. Il en gardait une impression bizarre de malaise et de curiosité mal satisfaite, qu’il eût voulu pouvoir se préciser. Le gros luxe du milieu, la somptuosité des plats, les toilettes, les femmes criardes, une atmosphère générale d’impudeur et tant d’or roulant sur les tables au poker l’avaient choqué on ne peut plus ; d’autre part, certains détails révélaient un goût indiscutable. Il se souvenait aussi avec agrément des propos échangés dans une embrasure avec un jeune homme dont les aperçus l’avaient stimulé. Enfin, à table, le profil droit et les grands yeux lents de sa voisine ; il tenta de prendre contact, mais ne le put qu’à peine, accaparé dès le potage par la dame de droite, personne énorme et couperosée qui l’assourdit d’un monologue dénué d’intérêt. Qui était-ce, celle-là ?… on avait bien dit un nom, mais dans le tohu-bohu des présentations, comment se le rappeler ? Pas Parisienne, en tout cas, trop de diamants, trop de parfums, trop d’appétit ! et puis ces seins bloqués dans le corsage comme à coups de maillet et si rouges malgré la poudre, qu’on les eût crus passés au papier de verre !

Autrichienne, pensa Lucien se remémorant des banalités qui sentaient le viennois mal traduit. La petite avait l’air gentille, elle, dommage ! « Bah ! pour ce que j’en ferais !… »

La pendule tinta : deux heures et demie ! La fatigue venait. Il ne sut que répéter : « Drôle de monde », se coucha et s’endormit.

 

Il dormait encore au grand jour ; la rue cependant battait son plein, et trois rais de soleil pâle zébraient le Daghestan. Déjà le concierge avait glissé le courrier sous la porte, et à ce frôlement qui d’ordinaire suffisait à le réveiller, il fallut en plus l’effroyable déclenchement d’une sirène de remorqueur ; les fenêtres en tremblèrent ; d’un bond Lucien fut sur le tapis. Mais les lettres étaient quelconques ; un sursaut de pudeur l’empêcha de se recoucher.

« La grande vie ne me réussit pas, monologua-t-il entre deux bâillements. Je n’ai rien fait d’extraordinaire, et me voilà fourbu ; tout de même, à trente-quatre ans on n’est pas gâteux. »

Par prudence, il voulut voir et consulta la glace. Elle lui exposa une image au total rassurante, quoique un peu fripée de la veille. Il s’en contenta, l’essentiel, du reste, y était, le teint, les dents et le cheveu.

« Bah ! on résiste !… Hier soir, je faisais très bien dans le peloton. »

Cette constatation le ramena à la réception de la veille. Les Morus n’étaient pas pour Lucien Noral ce qu’on peut appeler de vieux amis, car leur première rencontre, toute fortuite, datait de l’hiver précédent, et même – la vie d’un jeune homme tant soit peu répandu permet de ces doutes – lui fut-il difficile d’en préciser exactement le lieu. Était-ce chez les Aubertin, maison où il fréquentait de toute ancienneté, ou chez les Harmand ou chez les d’Astarra ? Avait-il connu Mme Alba Morus à dîner ou au bal, ou dans quelque loge d’ami ? Ou bien, le hasard rapprochant leurs sièges autour d’un samovar, les avait-il joints par la force des choses ou comme un pis-aller ? Toutes les conjectures se valaient, car il en faut si peu dans le monde, que le plus faible prétexte peut servir à nouer des intimités quelquefois durables mais plus souvent passagères et dont la saveur dure peu. Une banalité dite à point, un mot drôle y peuvent suffire. Le délabrement des conversations est souvent tel, que le seul fait d’ouvrir la bouche devient méritoire et vous est compté.

« J’ai dû la rencontrer chez les d’Astarra, finit par décider Lucien que cette idée travaillait. Ni Mme Aubertin ni Mme Harmand ne sont femmes à s’accommoder de ces gens-là. Parfaitement, nous avons parlé peinture et chevaux ; elle m’a même dit que son mari faisait de l’élevage. Depuis, je l’ai revue en passant dans des maisons différentes ; maintenant il lui prend fantaisie de m’inviter en tra-la-la, pour faire nombre, sans doute, c’est du dernier banal.

« Tout de même, se dit Lucien à qui des détails revenaient, elle n’est pas mal du tout, Mme Alba Morus, elle a du feu dans la narine et de l’allant, sans compter des épaules et tout ce qui s’ensuit. J’aurais dû lui faire un peu la cour… sait-on jamais ?… »

La supposition le fit rire, mais les exemples foisonnent de liaisons ainsi conclues au petit bonheur par des gens que rien ne semble destiner l’un à l’autre mais qu’un rapprochement de fauteuil, une repartie plus ou moins heureuse ou quelque calembredaine a mis aux prises et fait jouter. On commence par des lieux communs, puis on fait des frais, on s’applique, et c’est l’engrenage. Bientôt l’amour-propre s’en mêle, on se voit, on se revoit, on s’apprécie ; le monsieur finit par trouver que la dame insignifiante n’est pas si mal que ça, la dame, que le monsieur emprunté ou commun a des ressources en profondeur ou de l’esprit. Le temps marche, chacun maintenant tient à son partenaire, s’exalte et devient bête ; on dit des sottises qu’on ne voudrait pas sans oser encore celles qu’on voudrait bien, on est totalement ridicule et on croit qu’on s’adore. Un beau jour, le monsieur se sent hardi, les mains s’en mêlent et tout finit par une salade sur le canapé.

« Non, je ne me vois pas là-dedans, pensa Lucien qui se savait, par tempérament et par goût, peu propre aux aventures, et je m’en félicite, si appétissante que puisse être Mme Alba, conclut-il en se frottant les mains. » Car ces Morus lui apparaissaient au fond, à lui Français de bonne race, comme le prototype de ces étrangers aux maisons trop ouvertes qui pullulent à Paris. Famille innombrable, pleine de beaux-frères, de cousins et de neveux dont la parenté touffue se démêlait mal, ils lui faisaient assez l’impression d’un chargement de train de luxe avec tout le pittoresque exotique de la chose. Saisissons l’instant pour en donner le raccourci.

CHAPITRE II

En tête figurait le vieux Morus, Narcisse, ci-devant Moroslof, pierre angulaire de l’édifice et soutien de la communauté. Né vers 1830 au fond de quelque repli des Balkans, ses premières années s’étaient écoulées dans un intérieur où les conversations étaient menées à coups de trique, tant et si bien qu’il ne restait, aux cinq enfants du ménage, que huit yeux, les deux autres s’étant égarés au cours des bagarres. Comme aîné, naturellement, Narcisse était intact. À seize ans, de menues peccadilles commises dans les alentours l’obligèrent à prendre le large ; il s’enfuit à Bourgas, et, caché sous des sacs à fond de cale, cingla vers Odessa. Découvert à l’arrivée, on le débarqua d’un coup de botte ; il n’en demandait pas davantage, et tira du quai sa révérence au capitaine.

Il fallait vivre, et ce fut dur. Les premiers temps, Narcisse ne glana guère que des épluchures, mais il était tenace et s’obstina. On finit par remarquer, dans les dépôts, sa mine de singe éveillé ; un patron bon enfant le prit à son service et l’occupa. Trois ans après, devenu commis chez un exportateur de grains, il conquit enfin le droit de manier des espèces, son rêve ! Prudemment, il n’en abusa pas, manœuvra, se contentant de frôler les grosses sommes et satisfait de larcins médiocres au jour le jour, mais l’œil au guet, néanmoins, et tendu vers la grande affaire. Elle se fit attendre vingt ans, pendant lesquels notre homme végéta. Pour tuer le temps, il prit femme, un souillon ramassé dans le ghetto, mais énergique et travailleuse. Elle lui fit coup sur coup neuf enfants dont cinq survécurent, qu’on éleva en tas, et qui, grâce à l’exemple, poussèrent merveilleusement dans tous les sens.

Quelques opérations bien conduites amenèrent un peu d’aise, mais ce n’était pas vivre, et Narcisse se désolait, quand, en 1876, la guerre russo-turque éclata. La guerre ! l’inespéré ! le gros lot ! Narcisse bazarda ses affaires, et, lesté de quelques milliers de roubles, planta là femme et enfants pour suivre l’avant-garde de Skobelev, à distance, en corbeau. On devine s’il profita de l’aventure et si le magot s’arrondit ! Campé bien à l’abri, sa bicoque devint le rendez-vous de tout ce que l’armée envahisseuse pouvait traîner de maraudeurs et de pillards. Le soir, après la bataille, des cosaques qui sentaient la fumée des incendies lui apportaient leurs rapines ; bijoux, vaisselle, défroques, bétail, tout lui était bon. Il achetait le mort et le vif, et la dépouille de deux provinces lui passa par les doigts.

Le total réalisé en écus solides, il devint un monsieur, parla haut et fut reçu dans les états-majors. Couvert par eux et considéré, il put opérer en grand, et ses entreprises dépassèrent tout ce qu’on pouvait concevoir dans l’administration. Bientôt il ne compta plus que par centaines de mille, puis par millions. Il obtint des ordonnances et une escorte ; un grand-duc le décora, et ce lui fut un jeu, passant sur le front des troupes, de se faire présenter les armes, comme au drapeau.

Le pays razzié, il revint à Odessa. Son épouse l’attendait au débarcadère, et de le voir luisant et gras dans sa pelisse de boyard lui fut un tel saisissement, à elle qui depuis le départ de son homme vivait de croûtons, qu’elle tomba raide morte. Le coup n’était pas prévu, mais Narcisse en prit facilement son parti ; la bonne femme manquait d’élégance, et ce veuvage servait ses plans.

Allégé, dès lors, il remplit la ville de sa personne. Il eut une maison, des gens, et ses équipages toujours au galop firent trembler les façades des boutiquiers. Pourtant la Société lui faisait grise mine et les salons ne s’ouvraient pas ; il s’entêta, crut un jour pouvoir forcer la porte d’un général de brigade, ex-compagnon de ses exploits, mais fut éconduit sur le paillasson. Il le prit de haut, menaça le guerrier d’un esclandre et fut giflé. Ce détail l’éclaira. Il changea de patrie – c’était l’affaire d’un billet collectif – et vint à Paris avec sa gloire, ses malles et tout son monde.

À peine arrivé, il tenta de nouvelles opérations, mais constata bientôt que les choses ne se passaient pas en France comme en Bulgarie, et ses poignets faillirent connaître les menottes ; il n’insista pas, lâcha prudemment Moroslof pour Morus, moins barbare, et se fit petit. Néanmoins, il eut des difficultés, car les fournisseurs même se montraient récalcitrants ; un maquignon alla jusqu’à le traîner en justice, lui vingt fois millionnaire, et pour des faits qui, là-bas, l’eussent fait nommer commandeur. Un autre se fût découragé ; têtu, il s’acharna, prit le ton, si bien qu’il finit par se faire accepter, lui, sa barbe de vieux garibaldien, ses guêtres, son feutre et sa descendance.

Parallèlement, ses fils prospéraient ; mais, coulés dans un métal moins rude que leur père et patinés par les contacts, ils glissèrent mieux et s’insinuèrent plus facilement, l’un suivant l’autre, à travers les mailles du Tout-Paris.

La question de l’état-civil était complexe ; heureusement tous avaient, là-dessus, des idées larges. Narcisse pour sa part pouvait opter entre le Turc et le Bulgare. Cyprien, qu’une naturalisation à l’arrivée eût astreint à des obligations militaires qui répugnaient à sa conscience, se donnait comme Russe. Dinah, par son mariage, était Vénézuélienne, et les autres avaient bien dû prendre ce qu’ils avaient sous la main et contribuer à l’ornement de la famille française.

Une telle abondance de patries ne gênait personne, au surplus, hors Cyprien qui, possédé des grandeurs, se rêvait une généalogie avouable. Il y travailla, mais ni ses efforts, ni ceux de chartistes marrons grassement payés ne purent le faire ascender au delà du père. Il s’en tire par une formule : « Nous sommes de vieille race caucasienne. » À quoi Alba, sa femme, ajoute volontiers : « Les tombeaux de famille sont à Tiflis. »

Allez donc y voir !

Après quatorze déménagements dont cinq expulsions, Narcisse Morus finit par trouver l’hôtel de l’avenue d’Antin et l’acheta. L’immeuble était vaste. Cyprien, sa femme et leur ribambelle d’enfants en occupèrent les trois quarts. Le ménage Sambuc, – Sambuc avait épousé la dernière fille de Narcisse, – son rejeton, et Narcisse lui-même se contentèrent de l’entresol. Le reste de la famille prit gîte dans les alentours.

Tout ce monde vivait en assez bons termes sous l’égide du patriarche ; on dînait ensemble le dimanche – vingt couverts – et six fois dans la saison on donnait des soirées à tout casser. À celles-là, le vieux Morus ne paraissait guère. Il préférait, dissimulé chez lui au fond d’un couloir lointain, fureter dans ses habitudes et sa poussière. On ne l’en tirait qu’aux occasions, lors des dîners d’affaires, à cause de sa brochette et de l’air de dignité que lui conférait un mutisme imposé par sa belle-fille, née Hartmann, qui avait la haute main sur tout, des ambitions et l’espoir de fréquenter la noblesse. Or, comme le vieux n’eût pas manqué de conter ses coups, Alba le tenait à l’œil ; au moindre signe, elle intervenait : « Bon papa, vous savez que Vincenette vous réclame ? »

Simple façon de l’envoyer coucher, car Vincenette, unique fruit des Sambuc avait sept mois, dormait depuis longtemps et ne réclamait jamais personne.

En sa qualité de premier-né, il restait à Cyprien Morus, fils aîné du héros, des souvenirs de son enfance et du foyer d’Odessa dont il n’était pas fier. Malgré la richesse et dix-huit années d’abonnement aux courses et au Gaulois, l’évocation de cette gabegie le hantait. Il s’étonnait toujours de ne pas voir voltiger les assiettes aux repas, et quand Alba, sa femme, parlait au personnel sur un ton haut, il demeurait béant à la pensée que la discussion finirait sans un colletage général. Bon homme néanmoins, il s’était policé, mais les grandeurs l’impressionnaient à l’extrême, et de voir à la porte du « Jockey » les larbins rasés, avec leurs culottes et leur prestance, le rendait tout petit garçon.

Son père l’avait marié à vingt-deux ans avec Alba Hartmann, elle-même âgée de dix-neuf ans et douée d’un physique assez coquin. Hartmann était un concurrent envers qui Narcisse se sentait en délicatesse ; on avait même, à l’époque, parlé d’histoires qui l’eussent dû mettre aux galères, mais ce mariage combiné dans un traquenard avait tout arrangé. Hartmann, pas très net non plus, dut transiger le couteau sur la gorge et dans l’effroi d’un scandale dont il ne pourrait pas bénéficier. Il paya même le festin, qui fut homérique ; pour qu’il fût bien établi que rien ne manquerait à la gloire de la dynastie Morus, il eut la sagesse, peu de mois après la signature du contrat, de mourir d’une attaque.

Cette prévenance supprimait un témoin gênant et mettait huit millions dans l’escarcelle du bon Cyprien. De telles félicités, coïncidant avec la gifle du général, hâtèrent, dans une modeste mesure, l’exode vers Paris.

Une fois là, les enfants se mirent à pulluler ; chaque année amenait le sien, à la joie de l’ancêtre dont, avec l’âge, les vertus changeaient d’objet, quand, après le neuvième, il y eut un temps ; des marques, cependant, donnaient à espérer, mais rien ne vint et le numéro dix resta dans le futur. La grossesse était un fibrome, il n’en fallait pas moins pour arrêter les frais.

Désireux de ne pas se voir revivre en sa lignée, Cyprien prit tous soins qu’il ne fût rien caché à celle-ci de la sagesse contemporaine. On mit les garçons dans les pensionnats chics ; pour les filles, nulle institutrice jamais n’était assez austère. Le résultat fut indistinct, car si Sabine, Stella et René pouvaient à la rigueur passer inaperçus, Athanase, Isidore, Thomas et Ignace étaient des mulets détestables et qui causèrent des ennuis. Stéphane, lui, donnait d’autres craintes ; il ne ressemblait à personne et mentait aux deux traditions, à la paternelle comme à celle du faubourg Saint-Germain. L’exemple des siens, pourtant clair, et le malaxage cauteleux des bons pères avaient glissé sur son cerveau. Il vivait seul, enfermé dans sa chambre, et parlait rarement. De la dernière, Gisèle, il n’y avait rien à dire, elle ne nuisait encore qu’à sa gouvernante et au mobilier.

De Dinah Morus, l’histoire serait non moins sommaire si les Dieux n’y eussent intercalé Domingo. Grasse, blonde, opaque et languissante, elle eût bien volontiers coulé ses jours à sucer des bonbons ; il fallut un mari pour la galvaniser.

Et quel mari !… Demi-nègre venu du Caracas pour rater à Paris tous ses examens, Domingo fut d’abord placé dans une pension de famille aux Ternes. Il y stupéfia le quartier, ayant, dès le premier mois, maille à partir avec la police. Au bout d’un an, on le chassa pour avoir rendu enceinte la cuisinière, fille simple qui se pendit dans le sous-sol. Ses études ainsi terminées, il s’agita dans l’existence, suivit les courses, offrit la cote, tripota. Tant d’ingéniosité lui valut un semblant de considération dans les milieux louches, qu’il amusait ; connu, ami des « barmen », tutoyé, il fut une manière de personnage. Les « Inspecteurs » le saluaient et il avait toujours entre le pouce et l’index un louis pour les quémandeurs.

Une telle gloire, fatalement, devait aboutir chez les Morus. Il y fut amené par Cyprien, qui le crut Grand d’Espagne, et y fit sensation ; ses relations magnifiques, ses moustaches, sa calvitie et son bagout déterminèrent chez la bonne Dinah un amour fulgurant.

Le père Morus, encore valide, et qui avait son dossier, s’opposa, mais en vain. Pour la première fois de sa vie, Dinah fit preuve de volonté et prétendit se laisser mourir de faim si on ne lui cédait. De l’avoir vue deux jours de suite se priver de potage fut pour le vieux une telle secousse, qu’il consentit. Le mariage fut sensationnel. Un ex-président du Guatémala servait de témoin à l’époux, Azed Pacha se chargea de la fiancée, et Narcisse étala ses croix sur un habit neuf. Quant à Cyprien, troublé par tant de splendeurs, il acheta les dix-huit volumes de Saint-Simon et prit sur ses nuits le temps d’y apprendre le beau langage. Ses ronds de jambe furent éblouissants.

Le dîner seul coûta trois mille francs, dont sept cents de champagne. Le président vomit dans son assiette et deux généraux boliviens se colletèrent au dessert. Les invités partis, Alba qui surveillait l’argenterie ne retrouva que cent treize cuillères, sur dix douzaines portées à l’inventaire.

Domingo se montra grand seigneur comme toujours ; il offrit à l’épousée un pendentif superbe, qu’il paya dans le temps strict de toucher la dot ; le premier quartier de rente plutôt, car le beau-père, né malin, avait si bien machiné le contrat, que tout s’y trouva contraire aux engagements. Domingo s’indigna, mais la poire était encore belle et dépassait ses rêves les plus fous. Il loua rue Boccador un troisième somptueux, et papa Morus payant pour tout le monde la question du terme ne le troubla plus. Comme fonctions spéciales, il vice-préside un vague claque-dents, et de cette charge les honoraires suffisent à son tabac.

En mari modèle, il commença par faire une fille à sa femme et la rata complètement. Elle naquit avec des fissures, la cuisse torse et un bras en aile de pingouin. Ce résultat d’anciennes intempérances paternelles, qui déjà coûtaient à l’auteur ses cheveux et le plus clair de son intelligence, atterra Dinah. Pour la consoler, Domingo tenta de la convaincre que c’était de sa faute, et, séance tenante, mit en chantier la petite sœur qui vint au jour idiote, et bossue par surcroît. Deux autres suivirent, Jacobine et Virginia ; Jacobine ne parla qu’à sept ans et dès lors fit peu de progrès, mais, grâce à des béquilles, put, ainsi que Virginia, sa cadette, passer auprès des autres pour une perfection.

Dinah, que tourmentait le romanesque, avait, pour l’aînée, choisi le nom d’Haydée, et Domingo, pour la seconde, imposé celui de Zulma.

Le troisième fils Morus, Michel, était parti pour devenir l’orgueil de la famille. Travailleur et doué, il put, tout comme un autre, conquérir son diplôme de docteur en médecine. Le jour de sa soutenance de thèse fut un événement dont on parle encore ; tous y assistèrent. D’entendre ainsi tomber d’une bouche qui était leur des mots scientifiques, des mots qui venaient du grec et du latin, leur donna d’eux-mêmes une idée supérieure, et le père Morus, assis en avant des autres, ne fut pas loin de croire à la possibilité des choses intellectuelles.

Après, on déchanta, car la clientèle fut rare, et bien que l’argent ne manquât pas dans la maison, de voir celui du bon public s’acheminer ailleurs et préférer la poche des concurrents, était un blâme et la plus haute des leçons. Ainsi parla l’aïeul. On eut moins de respect pour Michel, et son couvert descendit le long de la table jusqu’au niveau des tout petits.

Homme d’initiative, il ne se tint pas pour battu. Pour frapper un grand coup, il résolut d’avoir une clinique à soi, « seul moyen d’arriver de nos jours », prétendit-il, et il fit miroiter des arguments. Grâce à eux, le coffre-fort s’ouvrit et deux cent mille francs passèrent dans l’entreprise. On ne les revit plus, car malgré le luxe du salon d’attente et le nickel de l’outillage, peu de malades se présentèrent. On dut envoyer les bonnes de force, pour une écorchure, et c’était à qui ferait l’article dans les alentours.

Enfin, une brave femme à qui l’infirmière fit prendre du laudanum pour du sirop de raifort y trépassa ; la voilà bien la grande publicité !… Les journaux n’y manquèrent pas, et le vieux Morus revit chez lui le commissaire. Un arrosage intensif étouffa les plaintes, mais la clinique dut fermer. Le pauvre Michel ne s’en releva pas ; depuis, il vit seul, en garçon aigri, et lorsque dans la famille survient quelque bobo, les mères affectent de l’ignorer.

Le quatrième, César, a mal tourné. Il est l’opprobre du nom, celui dont on ne parle jamais. Élève brillant à Condorcet, puis à Polytechnique, d’où il sortit en bon rang, et longtemps chouchouté à cause de l’épée et du képi, n’a-t-il pas eu l’infamie – au moment même où l’on comptait sur lui pour rehausser le prestige Morus un peu entamé par l’histoire ci-dessus – d’épouser sa maîtresse, après l’avoir rendue mère par accident.

Le tonnerre dans la pièce n’eût pas stupéfait plus que sa demande à la famille, un dimanche soir. Le vieux faillit y rester ; de sa barbe véhémente, les sons ne sortaient que par onomatopées, et ce fut avec des gestes incertains qu’il mit dehors le mauvais fils. Les autres se regardaient, médusés, et quand des paroles précises purent s’échapper de leurs lèvres, on n’eût jamais, à les ouïr, pu croire à de si unanimes vertus.

Cyprien, le premier, se leva ; il était blême et sa moustache tremblait sur la bouffissure de ses bajoues. Il eut des paroles nobles, peignit les mots qu’il fallait l’énormité du scandale et le discrédit jeté sur le nom. Il parla de son vieux père évoqua ses enfants, ne s’illusionna pas une seconde sur la grandeur des responsabilités et les devoirs qui lui incombaient à lui, l’aîné, chef de la famille. On devait – il l’attesta la main sur l’épigastre – rayer à jamais de toute mémoire le frère impudique et le compter dorénavant pour mort.

Alba n’en dit pas long. Froissée à la fois dans sa dignité d’épouse et de mère, elle se borna simplement à ceci : le jour où cet individu et son espèce seraient reçus dans la maison, elle la quitterait, elle et tout son monde, et pour toujours.

Sambuc, désintéressé, trouvait l’histoire « rigolo » et se livrait à des facéties sur le gaillard ; jamais Dinah n’aurait cru qu’il existât tant de perversité, Suzanne n’y comprenait rien, et les Morus de la troisième génération criaient effroyablement sans rien affirmer de précis, sauf Athanase qui déclara qu’« on faisait bien du foin pour peu de chose ». Narcisse remis au net par un flacon de cognac l’envoya coucher vertement.

Mais le plus beau fut Domingo.

Il se jugeait insulté personnellement dans son honneur et dans sa chair ; il arpentait la pièce, bousculait les meubles et voulait constituer des témoins. Ses imprécations réveillèrent les nourrissons dans leurs berceaux, et les domestiques restaient saisis dans l’antichambre ; on eut beaucoup de mal à le calmer, et certains trouvèrent qu’il exagérait. Le temps même ne fit rien à l’affaire ; trois mois après il se lamentait encore, blâmait l’insuffisance des lois et la faiblesse de Cyprien, et le soir, au bar, versait sa plainte dans le sein des garçons d’office. Puis, lorsque les caprices de la justice distributive désignèrent son cercle pour une descente, il n’eut plus, devant l’écharpe du magistrat, sa belle sérénité et son flegme d’autrefois, il se troubla, crut qu’on l’accusait de complicité et devant tous, hautement, renia ce galeux qui le déshonorait. Personne n’y comprit goutte, bien entendu, et le matériel fut saisi pour le juste motif.

Mais comme pour être frère on n’en a pas moins du cœur, Cyprien, le beau geste passé, proposa des amendements. Il fallait se montrer clément, généreux même, on donnerait ainsi la suprême leçon. Sauf Domingo qui prêchait massacre, tous acquiescèrent. Narcisse offrit une pension alimentaire de deux mille quatre cents francs, à toucher par le délinquant en personne chez le portier, le premier et le quinze de chaque mois, de neuf à onze, Cyprien un chèque de dix mille francs, et Alba la layette usagée du petit Ignace.

Sambuc, toujours farceur, promit de consoler la dame le jour où son gigolo la lâcherait ; sa proposition ne fut pas mentionnée.

Cyprien signifia donc l’arrêt au coupable par lettre recommandée, et chacun s’alla coucher.

Deux jours après, César ripostait par un mot bref. Il refusait tout et se f… de sa famille.

Dès lors, il fut comme enterré.

Suzanne – Zonzon – était la benjamine et le dernier rameau du tronc. Narcisse l’avait trouvée piaillant dans ses langes lors du retour de ses campagnes ; comptant tout juste neuf jours, elle n’offrait pas grand aspect, mais le guerrier, après tant d’émotions, la célébra comme un couronnement. Dûment empaquetée, on l’emmena avec le reste, et nuls soins pour elle ne furent assez royaux.

Son père, blasé par les à-coups, sentait au sommet de sa vie le besoin d’un peu d’abandon. Ce petit être tombait à point nommé ; il s’y attacha donc, et déchaîna sur lui tous les écarts d’une tendresse mal entraînée et qui dut se chercher. On l’installa dans la plus belle chambre, on l’éleva dans la dentelle, et tout dut plier devant son fausset ; la basse-taille du papa-gâteau précipitait à l’occasion les hésitants. Elle eut des gouvernantes de toutes langues, si bien qu’elle ne parvint jamais à s’expliquer clairement dans aucune. À six ans elle les choisissait ; on vit des personnes respectables et nanties de diplômes défiler devant ce lardon et guetter leur sort à sa grimace. À tout le vieux disait amen. Il lui donna domestiques, couverts et plats spéciaux ; sa timbale était sous vitrine, et, servie toujours la première, elle mangeait à poignées et dévastait les plats pour y chercher les bons morceaux.

Gorgée d’argent à n’en savoir que faire, les louis traînaient derrière elle sur les tapis ; elle manifesta les caprices les plus niais, voulut un singe, l’obtint, et le garda malgré qu’il lacérât les Corot de la galerie. Plus tard, un phoque, vu par elle à la devanture d’un marchand de marée, fut exigé avec des trépignements. Le bon papa fit monter un baquet dans le salon ; deux fois par mois une barrique d’eau de mer venait de Dieppe à grands tracas, et les domestiques devaient à tout moment accourir avec des éponges. Quand la bête creva, Zonzon prétendit garder le cadavre ; il pua onze jours parmi des débris de poisson, et y serait encore, si Narcisse n’avait, en échange de l’enlèvement, transigé pour un ara.

L’instruction, bien entendu, marchait de pair, et les connaissances du chou-chou se limitaient de jour en jour. Quand – respectueusement – la malheureuse dont c’était l’emploi insinuait que la France était en Europe, mademoiselle discutait, et si ses préférences étaient ce jour-là pour l’Afrique, il devenait prudent à la maîtresse de changer de sujet.

D’un tel enseignement aurait dû sortir un monstre. Pas du tout, – et ceci nous prouve en passant la valeur des idées préconçues. Avec les années, par lassitude aussi, les fantaisies de Zonzon se calmèrent ; à dix-huit ans elle n’enviait plus rien et bâillait sept heures par jour sur son divan. Sa conception de l’existence et le regard qu’elle traînait sur les choses n’éclataient pas d’un accent vif, non plus que ses aperçus en général, mais enfin, de penser qu’elle ne faisait pas tout le mal dont elle avait licence, était un bon point. Jolie, en plus, avec des quenottes d’écureuil et le teint net, elle fut l’appât qui draina les élégances vers la maison. D’être si totalement ignare même lui devint un charme, au dire des empressés ; le décousu de son orthographe, et de croire que Loubet était un Valois, la firent déclarer « tout à fait exquise » par les petits jeunes gens réactionnaires en mal de mariage et que tentait le sac.

D’entre ceux-ci elle distingua Sambuc, à la grande honte de Cyprien, car dans le tas il y avait un baron. Sambuc, jeune drôle de Toulouse à mine de laquais, mena son affaire en virtuose, et dans le délai de six visites enleva le morceau, haut la main, si on peut dire. Il serait même difficile de dire autrement, car un jour qu’Alba passait dans le couloir, il n’eut que juste le temps de retirer la sienne, excessivement aventurée dans les dessous de la petite qui riait fort, étonnée de ce jeu nouveau dont son papa ne lui avait rien dit.

Alba fut outrée, et le soir, dans la grande galerie, on réunit le conseil de famille. Devant cet aréopage, Suzanne réclama son Sambuc, et, pressée de recommencer la partie, avec de tels cris qu’il le lui fallut bien promettre. Des chatteries attendrirent le père Morus, tandis qu’Alba lançait à sa belle-sœur des œillades vipérines. Cyprien désolé regrettait les mœurs pudibondes de l’aristocratie et la maladresse imbécile de ce baron qui n’avait pas su se remuer.

Reçu du haut des faux-cols, Sambuc ne perdit pas le nord ; il fit le joli cœur auprès d’Alba, et parut stupéfié de la ressemblance du bon Cyprien avec le prince Wandrille qu’« il connaissait comme sa poche ». L’autre en eut des vertiges, et du coup les actions de Sambuc montèrent à des taux inconnus. Michel ne comptait guère, seul Domingo ne désarmait pas.

Le premier contact fut épique. Domingo, la moustache agressive, rôdait dans le salon, grondant, refusant de s’asseoir tant que ce « Monsieur » serait là. Sambuc, pétillant de mots drôles, l’aguichait ; Domingo, qui comprenait mal, commençant à devenir grossier, Cyprien lui rappela discrètement que « dans leur monde on se devait aux invités ».

Ils finirent par se tendre la main, mais le parangon des vertus domestiques fut long à s’apprivoiser, et lorsque l’une ou l’autre de ses bancroches passait dans l’orbite du séducteur, il avait des façons de mère-poule du plus haut comique à se précipiter pour les couvrir. Maintenant, ils ne se quittent plus, ils se font des blagues et courent ensemble les mauvais lieux. Ils s’empruntent aussi des sommes qu’ils ne se rendent pas. Domingo dirige Sambuc au poker et lui apprend des coups ; dans les cas graves, Sambuc sert de conscience à Domingo.

Papa Narcisse voulut pour sa chérie un mariage somptueux ; il en connut le prix. Comme Sambuc n’avait pour capital que des dettes, l’honneur de les payer lui revint intégralement. Il ne se fit pas trop prier et signa les chèques largement. Le vieux corsaire avait d’étranges faiblesses, et Suzanne connaissait l’art d’en abuser.

Une fille, Vincenette, orna bientôt ce nid ; elle est encore informe, mais son grand-père a promis de s’en occuper.

Ainsi, le vieux Morus coulait en paix des jours unis. À soixante-huit ans, fier de son œuvre, et bien que sa cystite l’obligeât aux faibles allures, il portait toujours beau. Le matin, les promeneurs le rencontraient au Bois, sanglé dans son immuable redingote et le feutre en bataille. Ses cravates rouge sang ou vert aigu, ses guêtres et son monocle étaient des objets populaires. On l’appelait « Chose » ou « Machin » et des témoins affirmaient à son endroit les vérités les plus dissemblables.

Il entendait au passage chuchoter des noms.

« Voilà Chauchard… Voilà Léopold. »

Et son air ne démentait jamais personne.

Bref, l’ancien sacripant d’Odessa, le pilleur des charniers de Routschouk et de Plewna est une figure bien parisienne.

La preuve en fut faite le jour où Le Gamin de Paris publia en première page une silhouette qui lui ressemblait étrangement.

Un spécimen lui avait été soumis par avance, « avec prière d’indiquer le nombre des numéros à réserver ». Cyprien ébloui proposait la grosse somme ; le vieux trouvait que mille c’était beaucoup. On finit par s’en tenir là, mais Cyprien, troublé par ce vent de gloire, oublia un zéro dans la commande. Il y en avait, à quatre sous la pièce, tout juste pour un louis. Le directeur, froissé, se vengea en ajoutant un titre : « Polichinelle », et comme Cyprien qui chauffait sa candidature au « Cercle de la Cravache » avait donné l’ordre d’adresser un exemplaire à chaque membre, son élection fut dans le lac.

Faire un procès n’eût qu’aggravé le cas ; peut-être même le canard l’escomptait-il, et puis le vieux s’en moquait. Mais le pauvre Cyprien, qu’affolaient les ambitions, n’en dormit pas. Il envoya sa carte le lendemain dans un billet de mille et s’excusa platement, jusqu’à trouver « Polichinelle » réussi. « Confiant, disait-il, dans l’indépendance bien connue du Gamin de Paris, il espérait que leurs relations n’en resteraient pas là. Pour sa modeste part à lui, il se tenait à la disposition du journal. » On ne lui répondit jamais.

Cette déception n’était pas la première et cent aventures analogues avaient, au cours des ans, modifié l’équilibre de Morus aîné. Aussi n’était-il pas heureux. Ses millions, ses chevaux, neuf enfants, un peuple d’institutrices et les mollets de trois escogriffes dans le vestibule lui semblaient encore un bagage insuffisant. Il enviait les grands de ce monde, et souffrait de n’être pas reçu chez les ducs, voilà. Une telle disgrâce lui arrachait des soupirs jusque dans son lit, le soir, auprès d’Alba qui l’excitait. Il était pourtant toujours tiré à quatre épingles, ses costumes venaient de chez le bon faiseur, ses bottines coûtaient des prix fous et son nom s’étalait le premier sur les listes de souscription en regard de chiffres énormes.

Que faire de plus ? Il avait beau s’ingénier, quelque bassesse qu’il tentât, il en était pour ses frais et sa courte honte. Il fut refusé à « L’Inouï », malgré trente bourriches de gibier envoyées la veille du scrutin aux membres influents. Les uns, croyant à une erreur, retournèrent le colis, beaucoup firent dire qu’ils n’avaient rien commandé.

À « L’Autobus » il passa, mais dans une telle fournée qu’il l’apprit sans joie. Un échec à lui tout seul l’eût flatté davantage.

Par contre, lorsque du boulevard il voit luire les fenêtres du « Jockey », une émotion singulière l’étreint. Machinalement il se redresse, rectifie sa tenue, et tâche de donner à sa lourdeur un petit quelque chose qui l’aristocratise. C’est ainsi qu’un jour, défilant par le travers de la porte enviée, cambré, la canne au vent, il bouscula un vieux monsieur cossu qui sortait. Il se confondit en salamalecs et plaça quelques mots tirés de son Saint-Simon, mais le monsieur s’excusa plus encore. Déjà Cyprien reconnaissait en lui un des tenants de la vieille courtoisie française, quand, du fond de la voûte, une voix perça : — Dis donc, Prosper, rapporte-moi des cigarettes !…

— Compte là-dessus demi-setier !… riposta le personnage, maître d’hôtel de son état, qui s’en allait aux provisions.

Cyprien ne raconta pas l’histoire à sa femme, mais ses espérances n’en furent qu’exaltées. Le soir, entre six et sept, il fait les cent pas rue de la Paix. Il plastronne aux boutiques et salue inlassablement tout le monde à bras déployé.

CHAPITRE III

Depuis un quart d’heure Lucien Noral s’impatientait dans l’attente de son ami Paul Harmand qui lui avait donné rendez-vous l’avant-veille pour aller au Salon. Il commençait à s’inquiéter, quand deux coups de timbre le rassurèrent. Paul s’excusa, tout essoufflé, mais Lucien déjà prêt lui coupa la parole :

— Dépêchons !… Dépêchons !…

Ils furent bientôt dehors ; le soleil tiédissait le trottoir, et les arbres du quai éclataient d’un vert tout neuf. Rythmant après un ou deux essais leurs allures, ils se dirigèrent vers les Champs-Élysées, Paul Harmand très blond, grand, les épaules larges, avec sa bonne figure de santé, ses cheveux en brosse et les quatre poils de sa moustache, Lucien tout noir, petit, le teint jaune et l’œil souffreteux.

— Comment va-t-on chez toi ? dit Lucien.

— Très bien, très bien.

— Ta sœur ?

— Tout à fait remise. Elle m’a chargé de ses compliments.

— Merci.

Ces politesses faites, ils marchèrent en silence. Inconsciemment Paul allongeait le pas, et Lucien, pour rester à sa hauteur, doublait ses foulées. À la Concorde, il l’arrêta le temps de souffler.

— Que fais-tu maintenant ? dit-il.

— De la bâtisse économique, comme toujours, sale besogne !

— Plains-toi, reprit Lucien amer, en songeant aux heures qu’il perdait là-haut dans son bureau du Ministère.

— Tu t’embêtes ?

— Oh !…

— Pauvre vieux !

Cette plainte facile tomba dans la conversation et y mit un temps. Les deux amis en scandaient volontiers leurs confidences : mode réciproque et convenue de se porter intérêt.

— Ah oui ! je m’embête !

— Tu as six mille francs de rente, démissionne, tes travaux finiront bien par te rapporter.

— Six mille francs, la belle affaire ! Et puis il n’y a pas que l’argent ! mais vivre seul, toujours !

— Je croyais que tu adorais ça ?

— Autrefois, maintenant plus. J’ai trente-trois ans, tu sais.

— À qui le dis-tu, nous sommes de la même semaine.

— Toi, tu as une mère, une sœur, un intérieur. Moi, je me pèle avec une bonne stupide.

— Change.

— Le beau remède.

— Marie-toi.

— Tu es fou !… mettre une étrangère dans mes affaires, une pimbêche qui bouleverserait mes habitudes !…

— Alors ne te plains pas.

— Évidemment, conclut Lucien un peu froissé.

Ils étaient arrivés. La foule encombrait le hall immense, et les bourgeois tournaient autour des sculptures, cherchant à savoir. Les uns montraient les finesses avec leur canne, les autres croyaient. Leurs femmes avaient des chapeaux splendides et de toutes les couleurs ; elles se lorgnaient réciproquement avec des moues de désapprobation. Tout ce monde s’agitait dans beaucoup de poussière parmi un bruit de ruche, et l’atmosphère sentait la sueur et le crottin.

Courageusement, Paul et Lucien entreprirent la tournée ; ils butaient à chaque pas sur des gens arrêtés et ne voyaient que des socles. Par-dessus les têtes, des femmes nues en plâtre, des députés et des généraux brandissaient des attributs, ou avaient l’air pensif devant des mappemondes et des papyrus roulés.

— On ne verra rien du tout, fit au bout de quelques minutes Lucien que la cohue exaspérait, allons-nous-en.

— Déjà !… et le Rodin.

Ils finirent par le trouver et ajoutèrent leurs deux incompétences au tas de celles qui grouillaient autour.

L’œuvre plantée à même le sol en surgissait comme un champignon : un homme, paraît-il ; mais on ne distinguait pas très bien, sans doute à cause de la lumière. Pourtant de gros muscles, avec de belles ombres, faisaient impression.

— Rudement tapé, dit Lucien saisi.

— Oui, répondit Harmand dubitatif, mais où est la tête ?

— Il n’y en a pas. Ça aurait gêné le mouvement.

— Tu crois ?

— Parbleu !… D’abord… Attention, fit-il en s’interrompant soudain, salue.

— Qui ?

— Devant toi.

Paul Harmand leva le nez ; en face, un groupe de dames péroraient. Il porta la main à son chapeau, Lucien aussi, et les deux saluts partirent en même temps. De loin, les dames répondirent.

— Mme Morus, ses deux filles et sa sœur Mme Sambuc, coula Lucien dans l’oreille de son ami.

Déjà Alba faisait des signes ; les deux jeunes gens s’avancèrent, Lucien demanda des nouvelles et présenta :

— Monsieur Paul Harmand, architecte.

Alba de son face-à-main dévisagea le nouveau venu, puis, l’examen l’ayant satisfaite, arrondit un sourire qui fit éclater l’or de son dentier.

— Et vous admirez le Rodin, comme nous, messieurs ! quelle merveille ! quel génie !… Monsieur Harmand, j’aime beaucoup les artistes, j’espère que vous me ferez le plaisir d’accompagner votre ami Noral la prochaine fois qu’il viendra me voir.

— Trop heureux, Madame.

— Je compte absolument sur vous.

Après quoi, les groupes se séparèrent. Déjà, d’ailleurs, Zonzon manifestait de l’impatience. Elle venait de reconnaître « sa robe » sur le dos d’une visiteuse et tenait à en faire le tour afin de voir si « Marcelle » avait eu le toupet de lui mettre « le nœud Ophélie ».

— Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? demanda Paul à Lucien. Pas Français, hein ?

— Non, Russes, je crois, ou Grecs, ou Turcs, au fond je n’en sais rien ; je t’y mènerai.

Une poussée les fit démarrer. Docilement ils obéirent et du Rodin se trouvèrent portés devant un bloc de plâtre gigantesque au centre de quoi un tas de petites femmes nues grouillaient comme des vers dans un fromage ; effarés, ils s’arrêtèrent.

— Comment diable ! dit Lucien, un homme peut-il avoir l’idée d’une énormité pareille ?

— Avoir l’idée, passe encore, il vous en pousse parfois de si extraordinaires, mais le grave est de s’y être complu jusqu’à passer à l’exécution.

— Et dire que l’État va dépenser des fortunes pour faire fondre cette horreur en bronze.

— Oui, mon cher, après quoi on l’enverra dans un Carpentras quelconque, aux fins d’orner le jardin public.

— Je le vois d’ici, sur le Cours, avec entourage de géraniums et fond de lauriers-sauce.

— Bien commode pour les petits besoins.

Ils sourirent à cette évocation de tant de monuments locaux mués en dépotoirs et suivirent le flot. La foule grossissait mais personne ne regardait rien, il semblait que chacun n’eût d’autre but, après s’être donné tant de mal pour entrer, que de sortir le plus tôt possible.

— En as-tu bientôt assez ? dit Lucien que sa petite taille exposait aux bourrades.

— Quand tu voudras.

— Nous déjeunons ensemble ?

— Ah ! j’oubliais, je t’ai annoncé à la maison.

— Trop gentil… Tiens…

— Quoi ?

— M. Domingo et M. Sambuc.

— Tu connais tout le monde, ici.

Les deux paires d’amis se rencontrèrent, il fallait saluer mais ce fut bref, Domingo semblait ne pas pouvoir tenir en place.

— Je viens de rencontrer Mme Sambuc, dit Lucien pour être aimable.

— Justement, nous la cherchons, répondit le Toulousain non moins trépidant que son beau-frère.

— Alors, par ici, vous ne pouvez la manquer.

— Merci, merci.

Et les deux compagnons foncèrent mais dans le sens opposé et, comme par hasard, sur les talons de deux dames dont le sillage sentait fort.

— Aussi de ton fameux dîner, ces cocos-là ?

— Oui.

— Compliments.

— Il y avait des gens très bien, tu sais.

— Je n’en doute pas.

— Alors, on s’en va, cette fois-ci ?

— Comment donc.

Ils finirent par découvrir une issue, et de se voir dehors, au soleil, après tant de presse et de bousculade, les dilata.

— Regarde-moi ces pieds, dit Lucien consterné à la vue de ses bottines blanchies, je ne puis me présenter ainsi chez ta mère.

Ils cherchèrent de l’œil un cireur, n’en virent pas et se contentèrent d’un époussetage sommaire à grands coups de mouchoir, puis partirent du côté de l’Alma. Harmand demeurait rue de Grenelle, ils y furent bientôt, et Lucien dès l’entrée éprouva la sensation d’aise et de confort doux qui l’accueillait à chaque visite chez son ami.

Mme Harmand, personne souriante et de bon ton, les reçut avec sa grâce habituelle ; on parla de choses et d’autres, en surface, simplement, comme il se doit entre gens policés. Lucien prit des nouvelles de Mlle Jeanne ; elle n’était pas rentrée encore mais ne pouvait tarder.

— Jeanne fait mes commissions le matin, dit la mère, l’après-midi il y a trop de monde dans les magasins, d’ailleurs elle a ses cours.

— Toujours insatiable d’apprendre ?

— Oui, manie de famille ; à son âge j’étais comme elle et ma mère aussi.

Lucien s’en doutait bien. On ne constitue pas un intérieur du genre de celui de Mme Harmand par des opérations de hasard ; trois générations de goût civilisé avaient laissé leur marque aux murs de ce logis simple où non seulement rien ne choquait, mais où il semblait que les meubles fussent nés et eussent grandi de pair avec les habitants.

— Vous êtes ici depuis toujours, n’est-ce pas, Madame ?

— J’y suis née et j’y mourrai, j’y compte bien, à moins que le propriétaire ne me jette à la porte.

— Il y a peu de chances, dit Paul.

— Cependant, on parle de démolition. Dire qu’on va peut-être bâtir cinq étages dans mon jardin !…

— Rassure-toi, maman, je me suis informé, le projet est encore bien vague ; il y a trop d’intérêts contraires pour qu’il prenne corps.

— Espérons, dit Mme Harmand avec un soupir, puis à Lucien : C’est que j’y tiens beaucoup à mon jardin ; venez voir comme il est beau.

Ils passèrent dans la pièce voisine et, par les rideaux écartés, Mme Harmand découvrit « son jardin », une pelouse ronde avec trois arbres et, sur le côté, une haie de fusains masquant les assises de murs rongés par les ans. Un vert frais colorait les cimes des marronniers ; dans un angle, un arbuste grêle cherchait à se hausser, en quête d’un peu de jour.

— Mon lilas, dit la bonne dame, mais il a bien du mal à fleurir.

— Vous descendez là quelquefois ? demanda Lucien.

— Non, la jouissance, comme ils disent, est réservée au locataire du rez-de-chaussée, je n’ai, moi, droit qu’à la vue, mais elle me suffit d’ailleurs ; à Paris les arbres ne sont beaux que vus des étages. Mais je suis bien bonne de vous vanter ce petit bout d’herbe, à vous qui avez tout Paris sous vos fenêtres.

— Mais non, Madame, j’habite dans la cour, et le peu de verdure que j’aperçois m’apparaît par delà des cheminées et des toits.

— Je croyais… n’importe, du reste ; à qui sait voir, une branche suffit… Il me semble que j’entends Jeanne.

La jeune fille fit son entrée la main tendue.

— Je vous ai fait attendre, mais ne me grondez pas, on se battait au bureau d’omnibus. Gentil à vous, Monsieur Noral, d’avoir accepté.

— Il me semble que j’abuse un peu.

— Pensez-vous !

Le déjeuner prêt, on s’assit, et chacun fit honneur à un menu simple mais divinement apprêté ; Mme Harmand tenait beaucoup à sa table.

— Encore une habitude de famille, disait-elle, on a toujours eu ce goût chez nous.

— Alors, dit Jeanne, vous venez du Salon ? Y a-t-il des œuvres intéressantes ?

— Nous n’avons rien vu du tout, répondit son frère, que de la poussière, de la cohue et des gens laids.

— Un jour de vernissage, aussi, il faut être fou. Vous n’avez pas rencontré de connaissances ?

— Non… c’est-à-dire, si, des amis de Noral. Au fait, rappelle-moi donc le nom de cette dame ?

— Morus.

— Morus… je connais ça, j’ai connu un Morus à Condorcet. César Morus, il préparait Polytechnique ; peut-être appartient-il à cette famille ?

— Je ne pense pas.

— Il était travailleur et très doué. Je l’ai perdu de vue quand je suis passé aux Beaux-Arts, d’ailleurs il est plus jeune que moi, je crois même qu’il a demandé la dispense d’âge.

— Alors, tes bâtiments ouvriers, ça marche ? dit Lucien.

— Ne m’en parle pas, j’en ai la nausée.

— Je trouve que tu as tort de récriminer, dit Mme Harmand, il ne faut jamais se plaindre lorsqu’on travaille et surtout lorsque les buts de ce travail sont utiles au bien général.

— Maman, tu ne peux pas savoir.

— Tu es occupé, d’abord, et que rêver de plus si de tes occupations résulte une œuvre profitable à toi et aux autres ? Je dis, moi, que tu es un privilégié.

— Paul espérait autre chose, maman, dit Jeanne.

— Paul n’est pas un sot, ma chérie. Il devait bien penser qu’après l’École on ne parlerait plus aqueducs romains, temples de Vesta et autres balivernes. Qu’est-ce qui compte dans la vie ? créer. Or, Paul crée en construisant ces maisons et bien mieux qu’en radoubant des vieilleries.

— Mais ce n’est pas de l’art.

— Et pourquoi ?… pas du grec, bien sûr, ni du gothique, mais si ton affaire est bien conçue, si elle est pratique, confortable et solide, tu fais du bon dix-neuvième. Qu’en pensez-vous, Monsieur Noral ?

— Oui, toi, les Beaux-Arts !

— Je suis de l’avis de Mme Harmand.

— Non !

— Mais si !… Ah ! mon cher, si comme moi tu vivais dans la paperasserie et l’antiquaille tu prendrais en dégoût toutes ces folies de réparations, d’exhumation et de survie.

— Tu n’as pas toujours parlé ainsi.

— Au début, non, mais j’en suis bien revenu.

— D’abord, continua Mme Harmand, je dis, moi, qu’il faut être de son temps ; je ne prétends pas que ce soit toujours agréable, mais, tout bien réfléchi, quand on en souffre, c’est qu’on a tort. Ainsi, tenez, j’ai horreur du bruit, et surtout de cet affreux omnibus qui roule sur les pavés à faire trembler les murs ; chaque fois qu’il passe, je commence par l’envoyer au diable, mais tout de suite après je me reprends, je réfléchis qu’il transporte à leurs affaires un tas de braves gens utiles ; moi qui ne suis bonne à rien, je n’ai qu’à danser avec mes chaises et dire merci.

— Vous êtes la sagesse même, Madame, dit Lucien.

— Voyons, si l’ouvrier qui a ciselé ma pendule Louis XVI et celui qui a assemblé ma crédence Empire avaient raisonné comme toi, ils se seraient bornés à copier leurs devanciers, et n’auraient rien fait qui vaille, tandis que, travaillant bonnement selon leur époque, ils ont mis au jour des œuvres d’art qui se tiennent et s’enchaînent harmonieusement pour notre plaisir à tous… Mais je suis bien bonne, Paul est tout à fait de mon avis, il récrimine pour la forme et parce qu’il n’est pas encore tout à fait dégagé de ses vieilles manies d’atelier.

— Peut-être bien, dit Paul. Tu es libre, tantôt, Noral ?

— Bigre non !… Il faut même que je me presse.

— Tant que cela, dit Jeanne.

— Jugez-en !… Les Monuments Nationaux ont reçu avis de l’Architecte départemental qu’une pierre du porche d’Autun s’étant détachée gît sur le pavé de la place, d’où la municipalité refuse de l’enlever, sous prétexte qu’elle appartient à la Fabrique ; or la Fabrique s’en désintéresse pour la raison qu’étant monument classé, ce fragment de sculpture dépend des Beaux-Arts. Il y a gros comme ça de rapports sur mon pupitre ; vous ne tremblez pas sur les conséquences d’un retard ?…

Tous rirent, puis, au bout de quelques minutes, Lucien salua les dames et s’en alla.

— J’aime beaucoup ce garçon, dit Mme Harmand, il a du bon sens et je le crois d’un commerce sûr.

— Nous nous entendons très bien, dit Paul, mais ne trouves-tu pas agaçante sa façon de se plaindre sans cesse et de gémir ?

— Je n’ai pas remarqué.

— Ici, il se tient, mais à nous deux il devient assommant !

— À quel propos ?

— À propos de tout et de tous. Oh ! sans grande importance. Il vit seul, n’est-ce pas, et tourne un peu au vieux garçon.

— Il se mariera un jour.

— Pourvu qu’il ne fasse pas une gaffe !

— Sais-tu quelque chose, dit Jeanne ?

— Non.

— Alors ?

— Rien, une impression. Gobe-mouches comme il l’est, j’ai peur qu’il ne se laisse sidérer.

— Et par quoi ?

— Par le luxe et le clinquant. Ces Morus, tiens, dont il a plein la bouche, entre nous ne me plaisent pas du tout.

— Voyons, Paul, tu ne les connais pas.

— D’accord, mais le peu que j’ai vu… Enfin, c’est son affaire, et la mienne est présentement d’aller faire l’idiot sur des échafaudages… Au revoir tous.

Paul embrassa sa mère, pinça l’oreille de sa sœur et partit à son travail.

CHAPITRE IV

Au retour du Bois où il faisait chaque matin son temps de galop, Cyprien, restauré par le tub, le massage, et un jeu de frictions chères, parachevait sa forme dans un rocking. À sa droite, sur un guéridon, le verre de porto quotidien et quelques biscuits, à sa gauche, les journaux du jour, offrant leur réconfort additionnel.

Toutes choses s’harmonisaient divinement. Le ciel était bleu, l’air exquis et, par delà la porte ouverte à deux battants du petit salon, un gai soleil de juin dorait le parterre en allumant le gravier. Or, sans accorder aux éléments de rôle particulier dans l’établissement de son bonheur, Cyprien ne le ressentait pas moins. Promenade réussie au cours de laquelle Sultanah, sa jument, lui avait à point fourni l’occasion d’heureuses rencontres ; deux officiers s’étaient retournés en connaisseurs, et ses coups de chapeau ne se comptaient pas.

À l’arrivée, rien que de bonnes nouvelles. Son banquier lui annonçait une fin de mois magnifique. Dollemant, le régisseur de sa terre d’Arnonville, des détails pleins de promesses sur la venue de ses poulains, et Athanase, engagé volontaire au 56e chasseurs, lui demandait une forte somme.

« C’est la preuve qu’il se porte bien », avait une fois pour toutes dit Alba.

Les demandes étant perpétuelles, Cyprien n’avait aucun souci de ce chef, et le reste de la tribu se développait selon la norme. Il promenait donc sur les circonstances un regard heureux, et rien d’amer, ou presque, ne se mêlait à l’excellence de ses réflexions. Le Gaulois lui-même s’était détendu et Morus aîné venait de ressentir pour la première fois le frisson de s’y voir nommé.

Il s’agissait de l’enterrement d’un vieux duc, membre de tous les cercles de Paris, auquel Cyprien était allé l’avant-veille, comme il allait aux autres, dans l’espoir… Généralement on l’oubliait. Mais cette fois pas d’erreur. Après une longue kyrielle de noms aristocratiques et flamboyants qu’il épela, la colonne finissait ainsi :

« Vicomte et vicomtesse Arbaulin de Sainte-Agnès ; marquis et marquise Yturrino y Pasquale Herrera Lévy ; baron Pillère des Mortains de la Mortandière ; M. Bloch ; M. Morus, etc… »

Une mention ainsi tirée manquait d’éclat, bien sûr, et M. Morus semblait maigre après les princes du dessus, mais, tout de même, d’être cité avant l’etc. marquait un gain, et cette fin, à tout prendre, était un chic commencement.

Cyprien donc penchait vers la bonne humeur ; il se mit à siffloter un petit air, et soudain s’interrompit : la solitude lui pesait, il sonna.

Un valet de chambre apparut en tenue du matin, mais correct. Cyprien se réjouit à penser que deux autres, tout pareils, se tournaient les pouces dans le vestibule.

— Madame est-elle rentrée ?

— Pas encore, Monsieur.

— Personne n’est venu ce matin ?

— Le carrossier, j’ai dit de repasser ; puis M. Lehmann.

— Qui encore ?

— C’est tout… Ah ! l’homme de M. Isidore.

— Vous avez donné ?

— Oui, Monsieur.

— C’est bien, allez.

Le valet sortit et Cyprien reprit ses réflexions, mais un peu embrumées ; le carrossier venait pour un différend mal engagé et qui ne finirait pas bien. Lehmann était un courtier en objets d’art qui lui avait vendu le mois d’avant, très cher, deux appliques Louis XV dès lors reconnues fausses ; il refusait de les reprendre et plus encore de rendre l’argent ; Cyprien ne savait que faire, un procès ferait rire de lui, et passer douze mille francs par profits et pertes l’agaçait.

Il soupira.

Quant à l’homme de M. Isidore… C’était un pauvre diable de zingueur renversé et mis à mal, six semaines auparavant, par Isidore qui essayait ainsi sa bicyclette. Depuis il coûtait cher, et, tous les vendredis, sans qu’on y vît de terme, venait chercher un louis. Toujours par peur, Cyprien payait.

« Qu’est-ce qu’un louis ? »

Néanmoins un deuxième soupir lui échappa. Il y a louis et louis, et ceux-là qui s’en vont sans gloire vers des fins obscures ne sont pas les bons. La veille, au poker, chez les Marinovitch, bien d’autres lui avaient défilé par les mains au cours des relances, mais aussi quel accent !

« Quinze louis… plus cinq… dix après… cent louis !… c’est ça qui vous a une couleur ! Enfin !…

Cyprien quêta le réconfort aux alentours ; de toutes parts les glaces lui renvoyèrent son image, de face, de trois quarts et de profil ; il se reconnut avec plaisir, s’y complut et chercha des effets. Il avait le front vaste, couronné d’une chevelure brune magnifiquement crêpelée et tenue à jour trois fois le mois par son coiffeur, – aux tempes un léger blanchissement mettait la note nécessaire, – l’œil un peu gros et saillant, le nez solide, la bouche jolie et les dents nettes. Mais le triomphe de Cyprien était sa barbe, une barbe unique, connue et cataloguée, et dont il était fier plus que de ses millions. Large, opulente et soignée au point que chaque poil semblait avoir ses directives immuables, elle s’épandait en ondes parfumées très avant sur son gilet, formant éventail, et luisait à l’instar de celle des mages assyriens qu’on voit dans les musées. À chaque minute, comme pour parer à quelque improbable désordre, Cyprien y passait un petit peigne en trois mouvements rituels et prompts, droite, gauche et bas. La nuit, il l’enfermait dans un sac de toile raide afin d’éviter les faux plis, ce qui gênait beaucoup Alba.

Il la retrouva telle avec complaisance ; au moins, de ce côté-là, pas de désillusion ; néanmoins il dut constater qu’il engraissait et que son masque tendait à l’épaississement ; il y appuya sa paume, cherchant à comprimer, mais les bajoues tinrent bon. Il soupira pour la troisième fois.

Dehors, Narcisse faisait les cent pas en attendant le déjeuner ; on entendait crisser le gravier sous ses talons, cependant que son catarrhe ébranlait les échos de sons disgracieux.

Cyprien se leva et ce geste embauma la verveine ; de l’étage, des cris aigus témoignèrent soudain que la jeunesse s’amusait. Il allait sortir quand la porte s’ouvrit violemment. Alba fit irruption dans la pièce :

— Tu es seul ? dit-elle… Il y a du nouveau chez les Domingo.

— Non !… fit Cyprien collé au sol à l’évocation d’une cinquième stropiate venant s’ajouter au tableau.

— Pancho couche avec la lingère.

— Tu m’as fait peur.

— Dinah les a pincés dans le petit salon en flagrant délit.

— Pas possible !

— J’en viens. Quelle affaire ! Dinah veut se tuer.

— Bah ! ça s’arrangera… Tout s’arrange, dit Cyprien que de promptes vues avaient rassuré sur ses risques personnels. Ma parole, tu arrives en trombe, j’ai cru à une catastrophe.

— Qu’est-ce qu’il te faut ?

— Voyons, voyons, n’exagérons pas. Ça se voit tous les jours, et puis, tu le connais.

— Il s’agit bien de cela… Je me fiche pas mal qu’il couche avec qui il voudra, Pancho, mais Dinah divorcera.

— Jamais de la vie.

— Je te dis que si.

— Je te dis que non.

— Tu es inouï, ma parole !… Elle di-vor-ce-ra, j’en suis sûre. Et comment voudrais-tu qu’elle fît, toute la maison est au courant, ses filles même… Haydée était là…

— Non !

— Tu vois la scène !… Elle divorcera, je te le répète, et comme elle est trop bête pour rester seule avec sa cour des miracles, nous aurons tout le paquet sur le dos !

— Ah non, par exemple !…

— Tu trouves toujours que ça n’a pas d’importance ?

— Elle ici, jamais !

— Alors, remue-toi.

— Je lui parlerai… je la raisonnerai.

— Elle beugle comme un veau et ne veut rien entendre, tout le monde hurle là-dedans d’ailleurs, je me suis sauvée.

— Et lui ?

— Pancho ?… Rien, il ricane, il fait l’idiot… Mon Dieu, que ton père me dégoûte avec son crachage ! c’est à ne plus aller dans le jardin. Alors ?

— Je réfléchirai.

— Tâche d’être bref. Elle va s’amener, la séance avec le vieux sera le bouquet !… Fichtre ! midi dix, je cours me déshabiller. Fais en sorte qu’ils ne se voient pas, hein ? ou alors surveille-la, qu’elle ne gaffe pas trop.

Sur quoi Alba monta dans sa chambre, tandis que Cyprien, toujours debout, voyait tourner les choses et sentait le chaos dans sa cervelle.

Quelques minutes après Dinah le trouvait dans cette attitude et ces pensers ; elle entra, les yeux boursouflés et son mouchoir à la main.

— Si tu savais !… clama-t-elle dès le seuil.

Mais Cyprien l’arrêta net, d’un « chut » énergique, tandis qu’il désignait la porte du jardin où l’aïeul inlassable tournait en rond.

— Plus bas, dit-il… Alba m’a tout raconté. Ah ! ma pauvre Dinah, je te plains infiniment et de tout cœur !

— Heu !… heu !… heu !…

— Calme-toi, ma bonne… calme-toi… là.

Et comme s’il s’agissait de consoler d’un bobo :

— Tu verras, ça ne sera rien… là… là…

— Je veux me tuer.

— Ne dis donc pas de sottises.

— Dans mon petit salon bleu… heu !… heu !… avec une lingère que j’avais prise exprès pour mes petits jours !

Et cette évocation déclencha de nouveaux torrents, la malheureuse ruissela de toutes ses sources, tandis que sa poitrine soubresautait sous les sanglots.

— Je lui dirai son fait, va… il aura affaire à moi, ton Pancho !

— Je veux divorcer tout de suite.

Midi et demi !… Il s’agissait de brusquer.

— Écoute, ma chérie, dit Cyprien en s’asseyant près d’elle, d’abord, essuie tes yeux et pose ton mouchoir, et puis, parlons peu, parlons bien. Pancho t’a trompée…

— Dans le salon bleu… heu…

— Oui… oui… oui… là ou ailleurs ça n’a aucune importance. Pancho est un vilain monsieur, un voyou, tu m’entends… un voyou !… Seulement, tu vas être bien sage, tu vas rentrer chez toi.

— Jamais.

— Tu vas rentrer chez toi bien gentiment auprès de tes filles.

— Non, d’abord mes filles sont là.

— Comment, tu les as amenées !…

— Elles sont en haut chez les enfants.

— Tu les as amenées !… malheureuse !

— Bien sûr… chevrota la pauvre Dinah terrifiée par l’accent.

— Tu as amené tes filles !… Et Cyprien tendit au ciel ses deux mains jointes en signe d’invocation.

— Que fallait-il faire ?

— Tu n’as donc pas de cœur !

— Puisque je m’en allais, je ne pouvais pas les laisser avec ce… ce… heu… heu…

— Oh ! tu ne vas pas recommencer, hein !… tu vas t’en aller, tu m’entends, et tout de suite, avec tes filles et sans bruit. Tu vas rentrer dans ton ménage, en femme digne que tu es, en honnête femme.

— Non, je reste ici.

— Mais tu veux donc tuer ton père ?

Béante, Dinah ouvrit toute grande une bouche d’où rien ne sortit.

— Pense donc, à son âge, une émotion pareille ! Je te dis que tu n’as pas de cœur.

— Je veux divorcer.

— Tu ne divorceras pas !… Et puis, assez discuté, lève-toi, ramasse tes filles et décampe. Pour le reste je m’arrangerai avec Pancho.

— Je ne veux plus le voir, cet homme !

— Allons donc ! en voilà une histoire, pour cette espèce de demi-singe ! Tu ne vas pas lui faire l’honneur d’être jalouse, j’imagine ?

Mais comme, butée, Dinah murmurait toujours : Je veux divorcer, Cyprien s’oublia :

— Nom de Dieu vas-tu me fiche la paix avec ton divorce !… ma parole, je finirai par croire que Pancho a bien fait ! A-t-on jamais vu ! Voilà papa !

Pleine d’épouvante Dinah fila d’un trait, sans voir, et disparut. Seulement, ce n’était qu’une feinte pour la presser, et Cyprien riait encore quand Alba revint.

— Eh bien ? dit-elle.

— C’est fait.

— Réussi ?

— J’espère que tu n’as pas douté.

— Non. Tout de même j’ai eu chaud.

— Elle est partie ?

— Je suppose, je viens d’entendre les petites béquiller dans l’escalier. Ton père ne sait rien ?

— Heureusement.

— Quelle alerte ! non, mais vois-tu nos dîners du jeudi avec cet hôpital !

Cyprien frissonna. Soudain sa bouche s’arrondit, Dinah rentrait.

— Encore !…

— Non, je m’en vais ; seulement, puisqu’il faut que je renvoie Eugénie, je n’ai plus personne. Alba, voudrais-tu me prêter Rose pour finir mes petits jours ?

— Tout ce que tu voudras, ma chérie, répondit l’autre en la poussant affectueusement vers la porte, tout ce que tu voudras… Je te préviens tout de même qu’elle m’a raté un blouson.

Un peu réconfortée, Dinah rentra mélancoliquement chez elle. Elle y trouva Pancho dans le même salon bleu, en train de se tirer les cartes. Il lui fit un accueil sévère et ne mâcha pas ses mots.

CHAPITRE V

On atteignait l’été, mais pour rien au monde Cyprien n’eût quitté Paris avant le Grand Prix. On souffrait donc de la chaleur en famille et, sous les marronniers touffus du jardin chacun, étalé selon ses aises, contribuait à l’accent du spectacle. Les fauteuils et les rockings égaillés au hasard des bons coins, le laisser-aller des tenues et d’innombrables verres et carafons un peu partout, montraient qu’on avait de quoi faire et réagir.

Narcisse, lui, dormait à part dans une bergère, à la grande joie des mouches que tentait le café sucré de sa moustache. Sabine cousait auprès de sa mère, elle-même plongée dans les lacis d’un interminable dessus de piano. Isidore, sans doute, courait les chemins, car on avait entendu le timbre de sa bicyclette dans la cour. Stéphane n’était jamais là, quant à son jumeau Thomas, encore simple, il s’était remis aux bons soins de Domingo et de Sambuc, qui, dans la gloriette du fond, l’initiaient au poker en lui raflant sa petite mensualité.

Pour Zonzon, toujours vague, elle attendait, bien calée sur un tas de coussins, une idée quelconque, motrice de quoi que ce fût. Dans l’espoir de cette venue, elle jouait à souffler les enveloppes des chalumeaux de paille du côté de son bon père et ne visait pas trop mal. Les petits derniers, encadrés d’institutrices et de gouvernantes, se promenaient somptueusement au Bois.

De son cabinet qu’une double porte mettait de plain-pied avec le jardin, Cyprien savourait. Ses fils bien poussés, son père solide, Alba toujours sanglée et vigilante, un intérieur magnifique et du luxe partout, formait un bloc inattaquable de vertus bourgeoises et de félicités cossues. Un déjeuner de six plats et la vieille fine aidant, il trouvait à cette constatation un charme non pareil, le sourire animait sa face et son gros œil jouissait en amateur du soleil, des fleurs, et des toilettes printanières…

Nimbé de fumée et la lèvre contournée par l’effort d’y maintenir un vaste cigare, Cyprien se laissait donc aller à sa pente, et ses réflexions affectaient le meilleur tour. On attendait Athanase en permission de quarante-huit heures. Donc, journée strictement de famille. Pas d’intrus, pas d’importuns, ainsi l’avait voulu Cyprien.

Dinah viendrait plus tard avec ses filles pour le thé.

Depuis la fameuse algarade on la tenait un peu à l’écart et la pauvre n’y comprenait goutte, mais, docile par nature, elle acceptait passivement les rebuffades de son aîné et finit presque par les trouver justifiées.

— Ce n’est pas de ma faute si je suis entrée juste à ce moment-là, répondait-elle en pleurnichant à sa belle-sœur, qui lui reprochait « ses émotions » avec acidité.

Tout de même, on passa l’éponge et, comme les fillettes grandissaient, Alba, bonne tante, tint à ce qu’elles pussent, le dimanche, accompagner leur mère.

« On ne peut pas les laisser pourrir chez elles, ces petites ! »

Pancho, toujours vaillant, passait en vainqueur au centre des faits, et rien ne pouvait jamais altérer sa superbe. Il avait pardonné, lui aussi, après quelques grondements, et le calme régnait dans le ménage, d’autant que la nouvelle lingère plaisait à tous… Pour l’heure, sa basse articulait des mots capitaux : « cent sous »… « trois cartes »… « deux paires au roi »… La plainte du jeune Thomas y mêlait parfois son ton mièvre :

— Mais, oncle Pancho, je croyais que les dix c’était plus fort que les as…

De tels bruits et d’autres également sympathiques arrivaient en rosée à Cyprien et l’atteignaient au point voulu ; l’amertume de voir ronfler lourdement son ascendance se compensait à la vue de ce fils bien racé en qui son sang criait. Soudain, son cœur s’ouvrit :

— Thomas ! clama-t-il… attrape !

Et il lui lança à la volée une pièce de cinq francs qui s’en alla d’abord donner sur un siphon ; le petit lâcha ses cartes pour la ramasser, Sambuc en profita pour y jeter un coup d’œil expert, tandis que l’oncle Pancho qui n’avait que des bûches abattait les siennes, exigeant qu’on recommençât.

— Pas moyen de jouer si les étrangers se mêlent de la partie !

Le tout fut dit sur un ton haut ; à son tour, Sambuc protesta, et Thomas se mit à crier comme un aigle, sans savoir.

— Il y a maldonne, trancha Pancho, j’ai six cartes.

Au bruit, Sabine leva le nez, tandis qu’Alba plongée dans un calcul de points réclamait le silence sans l’obtenir.

— La barbe !… cria Zonzon.

Narcisse ouvrit faiblement une paupière molle ; une larme qui ne devait rien à l’émotion pointa :

— Vous allez réveiller papa !

L’argument fit baisser le diapason et la querelle s’apaisa. Pancho, bien muni, eût tôt fait de joindre à son gain les cent sous du jeune Thomas. On entendit encore à ce sujet quelques murmures, puis tout s’éteignit hors le bruit des cartes tapées et l’accompagnement obligatoire :

— Dix après… à toi de faire… carré d’as…

Rien donc ne choquait Cyprien dans l’entour de sa personne et le bel ordre des choses ce dimanche de juin lui fit mouler un nouveau sourire béat. De quelque côté qu’il l’envisageât, la vie lui déroulait des perspectives favorables et des répercussions indéfiniment heureuses ; l’avant-veille, au cercle, jouant avec le vieux comte de Jessin, il avait même trouvé le mot juste en jetant sur la table un paquet de billets neufs :

— Dix mille à la liasse.

À quoi le vieux comte ne sut que répondre, après avoir fouillé toutes ses poches sans y rien trouver d’autre qu’un méchant cure-dent de plume tout meurtri :

— L’objet vaut cinq mille.

Tout est dans la manière, n’est-ce pas ? et Cyprien trouvait à la sienne une élégance particulière. Les « dix mille » bien entendu et l’« objet » s’étaient rejoints dans la poche du gentilhomme, mais Cyprien éprouvait plus de fierté à les y sentir qu’il n’en avait eu à les tirer de celle du nommé Bujard, fabricant de nouilles, homme épais et sans manières dont le contact l’offusquait.

— Quelle heure as-tu ? lui cria de sa place Alba.

— Trois heures vingt…

— Seulement !…

— Voilà tante Dinah, dit Sabine.

Ce n’était pas Dinah mais le gros Michel, qui, docile aux usages, ne ratait pas un dimanche. Il serra les mains sans effusion, puis tirant dix journaux de sa poche disparut dans un fauteuil.

— Athanase est en retard, dit Cyprien, son train arrive à deux heures, pourtant !

— Tu sais qu’on ne le voit jamais avant cinq.

— Il a d’autres personnes à voir, n’est-ce pas ? cela me déplaît.

— Mets-toi à sa place.

— Je suis son père, nul ne doit passer avant moi ; ton fils est un garçon mal élevé, ma chère.

— Il me semble qu’il a l’âge.

— On peut être correct à tout âge.

— Laisse-le donc, il n’aura pas toujours vingt ans.

— Encore cette Lucette ?

— Je pense.

— Non maman, tu te trompes, fit la petite Sabine, ce n’est plus Lucette, c’est une nommée Gaby…

— Comment sais-tu cela ?

— Athanase ne se cache pas beaucoup, maman, ses lettres traînent sur tous les meubles.

— Ah ! fit Alba froissée à l’idée d’être moins renseignée que sa fille et prise en défaut, « elle est jolie » ?

— J’aimais autant l’autre…

— Où l’as-tu vue ?

— Mais partout, maman !… Elle vient l’attendre à la porte dans une voiture.

— C’est un peu fort ! Qu’y a-t-il ? fit-elle au valet de chambre qui s’avançait tenant une carte sur un plateau avec son air des grands jours.

— M. le marquis de Roquebert fait demander à Monsieur si Monsieur peut le recevoir.

Déjà Cyprien était debout.

— Vous dites ?… hein ?… le marquis de Roquebert ?

Alba tel un coq dressa le cou, son aiguillée de fil aux dents, tandis que Zonzon d’un brusque rétablissement quittait l’horizontale pour se retrouver d’aplomb. Sabine, l’œil rond, quêtait à droite et à gauche une conduite dont personne ne semblait avoir la notion, tandis que, toujours égal, le ronflement de Narcisse donnait à tant de gestes discords la haute leçon d’une mesure.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? tonitrua Pancho.

— Vous là-bas, tâchez de disparaître, et au trot ! commanda Cyprien.

— Célestin, enlevez-moi tout ça, dit Alba désignant au domestique la verrerie éparse, et faites entrer au petit salon…

— Au petit salon, tu crois ?

— Laisse-moi faire. Vous avez entendu, Célestin ?

— Bien, Madame.

— Tu n’imagines pas que je vais recevoir tout de go ce monsieur et lui exhiber ton père pour une première visite, ce serait réussi !

— Tu as raison.

Et les deux époux foudroyèrent à distance, d’un regard doublement chargé, l’imperturbable ancêtre que rien n’atteignait. Michel, toujours grognon, avait déjà filé traînant ses journaux, et la liquidation de la partie ne s’effectuait pas dans la gloriette sans quelques éclats. Sambuc finit par calmer Domingo avec la promesse d’une consommation sur le boulevard. Ils partirent, l’un poussant l’autre, mais l’hidalgo ne sut se retenir de mots amers :

— En voilà des histoires pour un Coquebert !… un Camembert ! Moi aussi j’en ai connu des marquis et…

Le reste ne parvint pas, étant dit de l’autre côté de la porte ; d’ailleurs, Cyprien et Alba, souriant par avance à l’huis encore fermé du petit salon se sentaient bien loin de bruits aussi minces.

Le marquis de Roquebert fit son entrée de la meilleure grâce, tendant au-devant de lui deux petites mains potelées que les époux se partagèrent ; il s’excusa de l’indiscrétion grande, mais Alba s’excusa plus encore on ne sait trop de quoi. Tous trois parlaient ensemble, et rien de certain ne ressortait de leurs paroles qu’un bruit diffus. On le poussa vers un fauteuil, il s’assit, passa son mouchoir sur son front et dit :

— J’ai appris, Monsieur, qu’entre autres merveilles vous possédiez un bureau Louis XV hors de pair et l’envie folle m’est venue de le voir. Vous êtes collectionneur, vous n’ignorez donc pas nos petites faiblesses, j’ai pensé que vous m’accorderiez ce plaisir. La chose m’a été dite par mon vieil ami Jessin qui est des vôtres, je crois.

Des bouffées montaient aux joues de Cyprien. Quant à Alba, elle attendait la bouche en cœur l’occasion de se manifester.

— Vous honorez infiniment ma maison, Monsieur le marquis, dit Cyprien, à qui le Saint-Simon revenait, et je serai ravi de vous en faire les honneurs. Évidemment vous nous surprenez un peu, mais vous voudrez bien avoir de l’indulgence.

— Je m’excuse encore, Monsieur.

— Si vous voulez bien, nous commencerons par ici, dit Alba enfin dans son domaine. Ce petit salon est, sauf trois chaises, entièrement Louis XVI mais les chenets sont Empire, le lustre est de Venise, la pendule anglaise et le tapis moderne. On fait de si jolies choses dans le moderne, en ce moment.

Le marquis avait ajusté son lorgnon et examinait en connaisseur. Il était de petite taille, bien rasé et sans âge précis, mais le cheveu totalement introuvable ailleurs se faisait rare sur les tempes ; il portait un veston d’alpaga fort usagé et qui luisait aux omoplates, des guêtres blanches, et ses chaussures étaient par places incisées en croix à cause des cors. Cyprien le suivait pas à pas ou le précédait, écartant les guéridons au passage et bousculant les coussins de pieds.

— Ce tableau-là vient de Hollande, dit Alba, mon mari l’a rapporté lui-même ; il représente des paysans qui… mais on ne voit pas très bien à cause du jour…

La vérité est que ne l’ayant jamais regardé elle se trouvait interloquée, d’ailleurs le marquis était plus loin :

— Il est d’un imitateur de Jean Both, Madame ; ces peintures-là ne sont pas du meilleur moment de l’École…

— Nous l’avons cependant payé dix-huit mille francs…

— Mâtin ! dit le marquis, lorgnant le couple avec un subit intérêt, dix-huit mille !

— On attribue quelque valeur à ceci, dit Cyprien en lui passant une couverture d’antiphonaire en ivoire ciselé.

— Bon morceau du XVe, jugea le marquis, travail italien.

Il le reposa sur la table, mais en chemin des papiers s’échappèrent. Alba se précipita :

— Je l’utilise pour ranger des factures ; quand on a un gros ménage, il faut se servir de tout…

— Et le bureau, Madame, où donc est-il ?

— Dans le cabinet de mon mari, nous y allons. Puis à Cyprien, entre les dents :

— Ton père… va cacher ton père !…

Cyprien prit les devants, de sorte que lorsqu’on arriva, la porte du jardin bien close et les rideaux tirés faisaient cloison. Alba respira.

— Monsieur le marquis, voici le bureau, dit Cyprien en s’effaçant devant le meuble.

Le marquis en fit aussitôt le tour, jaugea de haut en bas, gratta les cuivres de l’angle et fit toc-toc sur le bois.

— Magnifique, Madame, mais ce n’est pas ce que j’espérais ; puis voyant comme un air de déception se peindre sur les visages :

— Il y a une petite histoire que je voudrais vous conter et qui vous expliquera mieux l’objet de ma visite et ma déconvenue, vous permettez ?

On s’assit, et le marquis commença :

— Mon bisaïeul Méran, vicomte de Roquebert, était des familiers du jeune Dauphin qui fut plus tard Louis XV, on peut même dire qu’ils polissonnèrent ensemble des années, cela lie. Aussi, lorsque ce prince monta sur le trône, notre fortune, jusque-là relativement modeste, suivit celle du nouveau roi et devint considérable. Méran reçut des apanages et sa vicomté de Roquebert fut érigée en marquisat. Une de ses sœurs devint favorite à la Cour et mon grand-oncle Arnaud en fut fait cardinal. Ceci, Madame, pour vous expliquer en passant l’origine des choses.

Alba et Cyprien, muets comme des carpes, opinèrent pieusement du chef.

— Or, un jour, le roi Louis recevant mon bisaïeul dans son cabinet, lui dit : Méran, tu es mon ami de toujours, je veux te faire colonel.

— Sire, c’est trop de bonté.

— Du tout… du tout… Je m’en vais te donner Vendôme qui était à ce pauvre Luçay ; passe-moi donc un brevet, là, dans le second tiroir de ce meuble, je te le signerai aussitôt.

Méran obéit, mais la serrure était forcée ou quelque autre accident fit que jamais le tiroir ne put s’ouvrir ; on insista en vain et tant, que le roi dit :

— Allons, Méran, emporte le meuble, je te le donne en souvenir de moi…

— Voilà, Madame, comment ce bureau passa dans la famille. Après vint la Révolution. Méran eut le cou coupé avec quelques proches, dont ma grand’tante la favorite devenue chanoinesse ; d’autres furent tués à la guerre. Les châteaux pillés, le bureau disparut. Figurez-vous que je me suis mis en tête de le retrouver et c’est, Madame, ce qui explique ma présence indue chez vous.

— Nous regrettons infiniment, balbutia Cyprien ne sachant que dire après les pompes de cette énumération…

— Vous pensez bien que des pièces d’une telle valeur ne se détruisent pas ; ce meuble est donc quelque part. J’ai mis des gens en campagne, et dussé-je payer une fortune, je finirai bien par le joindre. Il me reste donc, ceci dit, à prendre congé de vous en vous présentant tous mes hommages.

— Vous ne voulez pas voir le grand salon ? dit Alba. Et la salle à manger ? elle vient de chez Smith, mais il y a un très beau bahut Renaissance.

— Madame, je n’ai que trop abusé, d’ailleurs…

La phrase ne s’acheva pas car, à cet instant précis, les quatre filles Domingo faisaient irruption dans la pièce suivies de leur mère dont un large sourire écartait les oreilles. Alba devint livide et Cyprien ne sut retenir un mot violent :

— Ah ! la vache !…

Par bonheur il fut dit à mi-voix et le marquis de Roquebert en perdit le sel, mais Dinah ne se méprit pas à l’aspect des physionomies et comprit tout de suite qu’elle tombait mal. La minute, toutefois, n’était pas celle des sincérités, il fallut bien qu’Alba grimaçât un sourire, ce fut plus dur pour Cyprien.

— Ma belle-sœur, Mme Pancho Domingo, dit-elle en intervertissant les présentations. M. le marquis de Roquefort.

— Roquebert, Madame, corrigea le marquis. Ah ! que voilà de charmantes fillettes !…

Les pauvres, serrées en troupeau, offraient innocemment le spectacle de leurs disgrâces ; Haydée en signe de joie agitait son aileron, tandis que Zulma poussait sans arrêt la sorte d’aboi qui lui tenait lieu de parole ; les deux autres, accrochées aux jupes maternelles, avaient un aplomb suffisant. Cyprien glissa du côté de Dinah et, de dos pour qu’on ne l’aperçoive pas, lui siffla :

— Va-t’en, nom de Dieu ! va-t’en !

L’expression corsait à tel point les paroles, que la malheureuse ne sut que faire demi-tour en ânonnant de vagues regrets. De son en-cas elle tassait sa progéniture du côté de la porte et allait sortir, serrée de près par le couple, quand le marquis l’arrêta :

— J’espère bien, Madame, que ma présence ne vous fait pas fuir, j’étais précisément en train de prendre congé de Mme Morus et serais désolé…

— Mais non, mais non, répliqua lourdement Cyprien qui bousculait Jacobine pour la hâter.

Les petites seront mieux dans le jardin, n’est-ce pas, Zulma ? dit la bonne tante Alba en lui pinçant le bras.

— Heu… heu… heu…

La porte refermée, Cyprien se ressaisit.

— Croyez bien, Monsieur le marquis, que je ne suis pour rien dans cette sotte entrée, mais ma sœur est peu faite aux habitudes parisiennes.

— Nous la voyons fort peu, du reste, crut devoir ajouter Alba. Puis, comme le marquis gagnait la porte, avec un petit ton mutin :

— Alors vrai ? vous ne voulez pas voir la salle à manger… Comme je suis contrariée !…

— Merci, Madame, merci. Et puis, vous êtes en famille, vous avez des devoirs. À propos, c’est Domingo, je crois, le nom de Madame votre belle-sœur ?

— Oui, son mari appartient à une très ancienne famille espagnole.

— Et la petite, celle qui semble avoir une légère difficulté de parole ?

— La seconde ?… Zulma.

— Voici un poignard japonais dont la garde est joliment ouvragée, dit Cyprien en lui tendant l’objet avec l’espoir de changer le fil de la conversation.

— Oui… oui… reprit sans regarder le marquis dont les idées semblaient suivre un autre cours. Zulma… et elle a ?…

— Quatorze ans.

— Le même âge que ma petite Andrée… Comme c’est triste, Madame, une telle infirmité. Vous devez en avoir beaucoup de chagrin ?

— S’il ne dépendait que de nous, Monsieur le marquis, cette petite et ses sœurs seraient dans un établissement spécial, mais la mère ne veut rien entendre.

— J’y mettrai bon ordre, conclut Cyprien, et cela croyez-le bien.

Cependant, le marquis semblait maintenant moins pressé de partir ; il tiraillait ses favoris et se grattait le menton d’un air préoccupé.

— Vous dites quatorze ans… quatorze ans, ce serait parfait, conclut-il se parlant à soi-même. Monsieur, je vais être encore d’une extrême indiscrétion. Pensez-vous que madame votre sœur accepterait de me confier cette petite Zulma une après-midi par semaine ? J’ai une petite fille du même âge et qui est dans son cas ; elles pourraient trouver du plaisir à se voir et peut-être créer les bases d’une amitié bien précieuse pour plus tard.

— Mais… je… si… bafouilla Cyprien chez qui les idées s’effondraient brusquement.

— Andrée est l’unique enfant de mon second fils qui fut tué au Tonkin voici deux ans, étant capitaine d’artillerie. Sa mère, qui est une Comtal-Monraison, est une femme charmante ; je pourrais envoyer la voiture et la faire chercher le jeudi, par exemple ; il n’y aurait rien à craindre pour la surveillance, outre sa mère et sa tante de Montjon, j’ai, auprès de ma petite-fille, une personne spéciale qui ne la quitte jamais.

— Vous n’y pensez pas, Monsieur le marquis, dit Alba que des pinces serraient à la gorge et rendaient blême.

— Voulez-vous être mon interprète auprès de votre belle-sœur, Madame, et faire vous-même la demande ? Venant de vous elle ne peut être que bien accueillie.

— Avec plaisir, Monsieur le marquis, fit-elle d’une voix qui sortit mal.

— Naturellement, si la maman préfère accompagner sa fille, nous serons enchantés de la recevoir.

— J’essayerai, put-elle encore articuler.

— Et vous aurez droit, Madame, à toute ma reconnaissance.

Sur quoi le marquis de Roquebert lui baisa la main, toucha celle de Cyprien, inerte et molle comme un foie de veau, et s’en alla, reconduit jusqu’au paillasson.

Rentrés, les deux époux se regardèrent, sans paroles ; non que les pensées fissent défaut, mais elles étaient inaccoutumées et confuses, et les mots propres à les définir ne seraient pas venus. Ils ne le tentèrent donc pas et finirent dans le mutisme une journée qui avait promis mieux.

Le dîner de famille fut glacial, et la pauvre Dinah ne leva guère le nez de son assiette ; Alba lui avait aussitôt fait la commission :

— Il paraît que ce marquis n’a pas assez vu ta Zulma et qu’il tient à la regarder de près. Il demande que tu la lui prêtes le jeudi, tu feras ce que tu voudras.

Seul Pancho rentré tard et le chapeau sur l’oreille trouva tout cela très naturel, mais il ne dit ni oui ni non, se réservant d’abord de prendre des informations.

CHAPITRE VI

Tiens ! se dit Lucien en tirant des quelques prospectus qui formaient l’ordinaire de son courrier une luxueuse et pesante enveloppe, on dirait l’écriture de Mme Morus ! Il considéra le cachet de cire bleue vergetée d’or représentant une tête enturbannée, avec ces mots sur une banderole courant autour : « Hardy More, devant ! » Que diable veut-elle ? il ouvrit et lut :

 

« Monsieur et Madame Cyprien Morus désireux de fêter la promotion au grade de Brigadier de leur fils Athanase ci-devant chasseur au 56e de l’arme, vous prient de leur faire l’honneur de passer chez eux l’après-midi du 2 juillet… R.S.V.P. »

 

Bigre ! se dit Lucien soupesant l’épais carton finement gravé et gaufré dans son angle des armes ci-dessus, je te crois que j’irai ! Il fit la réponse et la mit en poche, il la glisserait dans la boîte en allant à son bureau ; il était temps d’ailleurs, et il partit aussitôt après.

Rue de Valois, après le coup de soleil du pont des Arts, le vaste escalier moisi de la Direction lui fit l’effet d’une douche ; au passage, le concierge pencha sa calotte derrière un carreau crasseux, pour voir, ce qui était sa fonction apparente, puis, ayant vu, se replongea dans la lecture du Petit Journal qui en constituait l’effectif. Un vieux militaire décoré était là, plein de prérogatives, et dont le chef, du matin au soir, oscillait avec un mouvement de pendule. Rien ne lui échappait, il voyait les arrivants et les partants, les sénateurs et les petites dames, les rapins et les poètes faméliques ; il voyait tout, mais jamais ne disait rien, et de vieux fonctionnaires assurent ne l’avoir pas connu debout ; l’État en entretient ainsi des centaines un peu partout au hasard des services, et ce sont des exemplaires tout pareils qui, au Louvre, virent tour à tour et marche après marche monter la tiare de Saïtapharnès et descendre la Joconde.

Une fois de plus Lucien effleura ces réflexions, mais le thème étant usagé, déjà il n’y pensait plus à l’étage. Un garçon traînait en savates, il l’interrogea :

— Rien de neuf ?

— Rien de neuf.

Le contraire l’eût stupéfait, mais l’espoir est une plante tenace, et chaque jour, deux fois, il essayait cet hameçon. Sur sa table bossuée de papiers il tenta un vague essai de rangement, mais la configuration ne changea guère, et les tas, pour le dire, ne firent que se déplacer. Là-dessus il étendit le Figaro et sérieusement se mit à la tâche.

Il était en plein travail et plongé dans un Voguë interminable quand la porte s’ouvrit, et Duchemin, son collègue des théâtres, apparut :

— Bonjour, vieux ! dit-il en lui tendant deux doigts, rien de neuf ?

— Rien de neuf.

— Tu as de la veine, ici on respire, chez moi, c’est à n’y pas tenir. Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Pas grand’chose…

— Je vois, mais encore ?

— Des rapports d’inspecteurs, ça n’est pas tuant.

— Et l’exposition ?

— On ne s’en occupe guère, le Cabinet du patron l’accapare.

— Tu penses, il y aura des croix.

— Et les théâtres ? calme ?

— Des histoires à l’Opéra-Comique à propos de danseuses comme toujours. Quelle boîte ! Chacun veut caser la sienne et pousser celle de l’autre dehors, tu rigolerais. Heureusement tout ça passe chez le ministre et on peut souffler. Veux-tu des places ?

— Pour ?

— Pour n’importe où. Opéra, Odéon, Châtelet, Porte-Saint-Martin…

— Peuh !

— Renaissance, Ambigu, Vaudeville, Ba-ta-clan…

— Je t’en prie !

— Veux-tu une loge pour le Français jeudi en matinée ?

— Trop aimable !…

— Ou deux fauteuils pour ce soir ?… Le Monde où l’on s’ennuie… Prends-les, tu me rendras service.

— Si c’est pour t’obliger, je veux bien.

— Viens les chercher en sortant.

— Merci, vieux.

— Oh ! fit l’autre avec un geste qui exprimait en clair : « pour ce que ça me coûte ». Et puis, si tu as des amis, ne te gêne pas… Au revoir, vieux !

— Au revoir… mais comme Duchemin s’en allait :

— Dis donc, passe-moi aussi ta loge, j’ai une politesse à faire.

— Entendu, je t’envoie le tout par Prosper.

Et Duchemin regagna son service tandis que Noral, tout heureux de son idée, se frottait les mains. Lorsque le coupon fut là, il le mit sous pli avec sa carte portant ces mots : « Pour les petits », et adressa à Mme Cyprien Morus, avenue d’Antin. Néanmoins, comme tout a une fin, il touchait à celle du Figaro et envisageait déjà d’autres directions à son activité quand Prosper vint lui remettre un papier sur lequel il lut :

— Mademoiselle Jeanne Harmand.

— Tiens ! tiens ! faites entrer.

— En voilà une bonne surprise !… fit-il à la jeune fille qui apparaissait toute fraîche et rose dans l’encadrement de la porte.

— J’ai profité de l’occasion qui m’amenait au Louvre. C’est gentil chez vous, dit-elle après un regard circulaire. Vous êtes tout seul dans ce bureau ?

— Comme vous voyez.

— Il me semble que je me plairais ici… Comme c’est haut de plafond ! et tous ces papiers, vous les lisez ?

— Je crois bien.

— Pas possible.

— Ces papiers-là sont capitaux, Mademoiselle… Songez que, grâce à eux, tout est nommé, défini, mensuré, numéroté ! Ils sont l’état-civil de nos richesses publiques. Un objet classé n’existe pour l’Administration que parce qu’il est classé, Mademoiselle ; et j’irai plus loin, c’est la classification même de cet objet qui le constitue, car son existence réelle n’est là que pour justifier nos écritures, et prouver la véracité des fiches.

— Non !

— Il n’est même pas obligatoire du tout que telle statue ou telle colonnade existe en fait, mais il l’est qu’on en ait ici la trace. Au point de vue administratif, la disparition de l’objet est cent fois moins grave que ne le serait celle de son dossier.

— Quelle plaisanterie !…

— Comment, quelle plaisanterie !

— Et si on les détruisait, vos paperasses ?

— En France, Mademoiselle, on ne détruit pas les paperasses, puisqu’il vous plaît d’employer ce vocable irrévérencieux.

— Jamais ?

— Non, Mademoiselle ; d’ailleurs nous sommes, dans ce Palais, une équipe pour les garder et nous les gardons bien, je vous assure. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, elles ne s’envoleront pas.

— On ferait peut-être mieux de garder les monuments.

— Mademoiselle, nous sortons de la question. Notre rôle, je vous l’ai dit, n’est pas de garder des monuments, mais de témoigner noir sur blanc qu’ils sont gardés. Il y a une nuance.

— Qui me plaît.

— Le territoire français compte un certain nombre d’œuvres d’art, ou dites telles, que l’État a prises sous sa juridiction et dont il interdit le négoce ou le déplacement. Un état de ces richesses est dressé et tenu à jour ici-même ; chaque année, nos inspecteurs, qui sont des gens considérables, se transportent sur les lieux, munis d’un double, et en vérifient l’exactitude. Les erreurs sont extrêmement rares et si par hasard il se produit quelque non-concordance, je vous assure que la faute est toujours à l’objet, jamais aux bordereaux. L’Administration française est impeccable, Mademoiselle, et il n’est guère d’exemple qu’un rapport se soit perdu, alors que le nombre des tableaux volés ou crevés, des statues évaporées et des églises transformées en greniers à bois est innombrable et grandit chaque année.

— Comme point de vue, j’aime cela !

— La question – et j’insiste – n’est donc pas que tel ou tel trésor artistique disparaisse, mais que sa disparition soit notée. Et elle l’est, et en triple exemplaire, je vous le promets ! Tenez ! et attirant à soi une chemise bondée de notes, il en tira un papier qu’il lut : « Nous avons constaté dans le jubé de Saint-Onuphre – je prends au hasard – des bris nombreux de statues ; le saint lui-même a trois doigts de la main gauche manquants, le pied droit éclaté sur une profondeur de neuf centimètres et de profondes éraflures un peu partout. Sainte Radegonde a le nez emporté et le corps couvert de dessins et d’inscriptions obscènes taillés en plein marbre. Tous les vitraux de la rose sont plus ou moins atteints par des cailloux jetés du dehors ; les stalles du XIVe siècle sont lacérées à coups de couteau, plusieurs motifs en étant méconnaissables, et nous avons constaté que dans le vieux baptistère de la chapelle, fermé pour cause d’insécurité, le bedeau élevait des lapins.

— Quelle horreur !

— C’est net, comme vous le voyez, et nous avons là un type de rapport, de rapport modèle. Son auteur est un de nos meilleurs critiques dans le civil et très appuyé en haut lieu : il fait le tour des choses, cite des faits et ne craint pas d’entrer dans les détails. L’année prochaine, les dégâts ci-dessus étant acquis et classés, on n’en parlera plus et son rapport ne mentionnera que les déprédations postérieures ; et ainsi de suite, d’année en année et de rapport en rapport jusqu’à consommation totale.

— Et on ne fait rien ?

— Vous appelez ça rien ?

— Mais enfin, ces rapports servent à quelque chose ?

— On les lit, Mademoiselle, généralement du moins, et on les ajoute aux précédents, ce qui ne laisse pas, à la longue, de faire un assez joli paquet. Les personnes que la question intéresse peuvent en prendre connaissance et l’on a ainsi des vues précises sur la conservation officielle à notre époque.

— Vous avez l’air de parler sérieusement.

— Je suis fonctionnaire, Mademoiselle.

Jeanne pouffa de rire, et d’un rire si communicatif, que son interlocuteur en fut gagné.

— Tout de même, dit-elle, une fois ressaisie, on répare…

— Quoi ?

— Les statues, les clochers…

— Mademoiselle, nous allons entrer dans la politique qui est en dehors de notre compétence ; la politique regarde les députés qui votent les fonds et d’ordinaire préfèrent les dispenser à des usages moins obscurs ; d’ailleurs, je le répète, qu’on répare ou non, cela nous est égal : pour nos bureaux, l’intérêt est dans nos registres, pas ailleurs, nous l’y tenons fortement et ne l’en laisserons pas sortir. Au fait, comment va Madame votre mère ?

— Mais très bien, je vous remercie.

— Paul ?

— Paul aussi. Dites-moi, Monsieur Noral, dans ce grand salon, tous ces gens que j’ai vus, que font-ils ? ils ont l’air si tristes !…

— Ils attendent, Mademoiselle.

— Ils attendent quoi ?

— Ils attendent qu’on les reçoive.

— Ah !

— En France, tout le monde attend, Mademoiselle, je ne sais si vous l’avez remarqué ; on attend partout. À la poste, chez le coiffeur, chez le dentiste, dans les banques, aux bureaux d’omnibus, aux noces, aux enterrements ; on attend par usage. En France l’attente est une tradition et vous ne devez pas oublier qu’ici, plus que nulle part, nous sommes gardiens des traditions.

— Quel drôle de garçon vous faites !

— Un Américain, Mademoiselle, a établi par des chiffres qu’à Paris un homme dans les affaires attendait en moyenne une heure et demie par jour, ce qui fait au bout de l’an un petit total de cinq cent quarante heures, soit à peu près quarante-cinq jours complets. En lui supposant une période active de quarante ans, nous voyons que ce chiffre monte à vingt et un mille six cents heures, soit soixante mois, cinq ans. Cet homme aura donc passé cinq ans sur des banquettes ou dans des crachats de salle d’attente. De salle d’attente ! Vous voyez, Mademoiselle, la fonction a créé l’organe !

— Mais enfin, ne pourrait-on pas se presser un peu ?

— Cela désorganiserait les services ; du moins je le présume, car l’expérience n’a pas été tentée, que je sache.

— Alors, pendant que nous sommes à bavarder, il y a là-bas de braves gens qui posent ?

— S’ils ne posaient pas là, comme vous dites, Mademoiselle, ils poseraient ailleurs, leur moyenne ne changerait pas.

— J’ai presque du remords d’être venue.

— Votre ingénuité me touche. Mais songez, je vous prie, qu’attendre chez nous, assis dans un bon fauteuil tendu d’Aubusson, est un passe-temps fort agréable ; qu’on n’attend pas plus qu’ailleurs sûrement, et beaucoup moins que ceci en tout cas – il tapa du revers de la main sur une pile de dossiers – qui est d’urgence.

— C’est ?…

— Une histoire de pierre tombée du porche d’Autun et dont je vous ai dit deux mots, je crois, il y a quelque temps.

— Oui, alors ?

— Eh bien ! voilà. Cette pierre, un fragment assez lourd de sculpture, s’est détachée et gît sur la place d’où la municipalité en délicatesse avec la Fabrique refuse de l’enlever, prétextant que cela ne la concerne pas ; il y a même du papier timbré ; mais la Fabrique nous actionne à son tour, nous Beaux-Arts, en arguant qu’il s’agit d’un monument classé et que l’affaire n’est pas de son ressort. Nous avons envoyé un inspecteur et ses conclusions sont, en effet, qu’« un morceau appréciable de la voussure de gauche s’est, sous l’influence du temps ou sous toute autre, rompu et qu’il est actuellement gisant à trois mètres dix centimètres de la façade d’où il apparaît comme formant entrave à la circulation ». Le rapport est parfait, et nous avons, grâce à lui, des vues précises sur l’état des choses, l’essentiel, comme j’ai dit.

— Et ça va durer longtemps ?

— Le temps qu’il faudra, Mademoiselle, pas mal de semaines en tous cas, car sur ce triple conflit s’en est greffé un quatrième. Un benêt, nommé Chotard, n’a rien trouvé de mieux que buter avec sa bicyclette contre ce débris, en se cassant je ne sais plus quoi ; il crie comme un diable et menace tout le monde ; nous avons dû faire faire un double de toutes ces pièces et les envoyer au contentieux, depuis, ce sont expertises sur expertises et procès-verbaux sur procès-verbaux.

— Mais c’est grotesque tout ce que vous me racontez là.

— Non, Mademoiselle, régulier. Eh bien ? dit-il à Prosper qui entrait.

— Il y a un monsieur qui voudrait vous parler.

— Tout à l’heure.

— Il est là depuis vingt minutes, il insiste.

— Je m’en vais, dit Jeanne en faisant mine de se lever.

— Ne bougez pas, Mademoiselle, je vous en prie. – Allez, Prosper.

— Il a peut-être des choses graves à vous dire !

— Non.

— Qu’en savez-vous ? C’est un peu fort, tout de même !

— Si ce monsieur avait des choses graves, comme vous dites, à communiquer, il aurait d’abord tenté d’aborder le ministre.

— Il l’a peut-être fait.

— Alors on l’a éconduit, ce qui confirme mon opinion.

— Monsieur Noral, je trouve que vous abusez.

— Donc, pour qu’il arrive jusqu’ici, jusqu’à ce bureau secondaire, et qu’il s’en prenne à ma modeste personne, il faut qu’il ait entrepris successivement les chefs et les sous-chefs de tous les services importants du ministère et qu’on l’ait flanqué à la porte de partout. Le personnage est banal, Mademoiselle.

— Je me faisais tout de même une autre idée de vos fonctions.

— Il ne faut pas médire de l’Administration, Mademoiselle, elle constitue, bien que séculaire, un des plus solides rouages de l’État. Peut-être au détail vous apparaît-elle rude et peu transigeante, mais c’est le complément obligatoire de sa bonne marche. L’administration française ignore l’individu et ne connaît que le service, voilà son plus beau titre de gloire.

— Mais enfin, Monsieur Noral, vous m’avez bien reçue, moi.

— Osez-vous comparer, Mademoiselle !

— Dame !

— D’abord, je ne vous ai pas reçue, moi, je vous ai sollicitée de venir, ne confondons pas, soit dit sans reproche.

— En effet, voici bientôt deux mois !

— Pendant quoi j’ai attendu comme le monsieur qui vous tient à cœur, patiemment, sans rien dire ; vous voyez bien que tout le monde y passe. Connaissez-vous Le Monde où l’on s’ennuie ?

— Non.

— Voulez-vous le voir ?

— Vous avez des places ?

— Deux bons fauteuils. Vous pourriez y aller avec Madame votre mère ou Paul si elle ne sort pas.

— Mais je serais ravie !

— Profitez-en, il est assez difficile d’en avoir, ne sut se retenir de dire Lucien. Les voici : numéros quarante-huit et cinquante.

— Je ne sais comment vous remercier.

— Alors, ne remerciez pas.

— Monsieur Noral, faites-moi un gros plaisir. Recevez ce monsieur, j’ai de la peine à le sentir là-bas.

— Je serais bien étonné qu’il y fût encore… Enfin ! du moment que c’est pour vous.

Il pressa un bouton, Prosper apparut.

— Faites entrer le personnage qui est au salon. Vous voyez si vous êtes obéie. Satisfaite ?

— Complètement.

— Pas d’autre désir ?

— Venez dîner bientôt.

— Entendu. Eh bien ? dit-il à Prosper qui rentrait seul.

— Il n’est plus là.

— Quand je vous le disais, Mademoiselle !

— Je suis désolée.

— Un raseur de moins.

— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ?

— Nous avons le flair, nous autres du bâtiment, et on ne nous trompe pas. D’ailleurs, s’il fallait être à la disposition de ces gaillards-là, quand travaillerions-nous, je vous le demande ?

Puis, la jeune fille s’en alla et Lucien resté seul constatant que sa montre marquait quatre heures et qu’il se sentait un creux, partit à son tour du côté de la Régence où il savait trouver du bon café crème, des croissants chauds et quelques manilleurs.

CHAPITRE VII

On s’agitait beaucoup chez les Morus, car, vu la solennité des circonstances, Cyprien avait résolu de faire bien les choses et le couple, dont le départ pour la campagne était imminent, y voulait gagner une belle sortie. Tous deux avaient donc profité de l’occasion, non pas tant pour liquider un arriéré de politesses, ce qui n’était jamais leur cas, que pour jeter un coup d’épervier sérieux dans le Tout-Paris, et rafler de cette façon quelques invités sensationnels.

Chacun y avait mis du sien et combiné sa liste. Pour Cyprien, une jeune secrétaire récemment engagée, Mlle Guignet, n’eut qu’à copier celle des membres de tous les cercles, ce qui fit un joli ballot. Alba fournit son livre d’adresses, et la jeunesse le ban et l’arrière-ban de ses relations.

Vu le caractère militaire de la fête, Alba avait, de sa main, prié personnellement tous les officiers du 56e chasseurs, colonel compris. Il fit la réponse au nom de tous disant que, « profondément sensible à l’honneur que voulaient bien faire au 56e chasseurs Monsieur et Madame Morus, le corps d’officiers, retenu par les exigences du service, avait le grand regret de ne pouvoir assister à la fête annoncée et s’en excusait ». Athanase, qui n’avait pas été consulté, fit en apprenant l’invitation de sa mère une colère affreuse. Il sacra terriblement, criant qu’on l’échappait belle, que tous ces gens-là étaient des salauds et em… pêcheurs. Alba modifia d’un coup d’éventail propice un qualificatif parti de ses lèvres pour finir plus amer. On se rabattit sur les sous-officiers, des chics types, ceux-là, et un fort contingent se fit annoncer.

Cyprien qui espérait mieux fut un peu déçu, mais Alba ayant déclaré que du moment qu’on verrait des uniformes personne n’irait les regarder de près, il s’inclina. Bien entendu, le marquis de Roquebert avait reçu sa carte un des premiers, mais il n’accepta pas, disant que : « soucieux de ne pas altérer par sa présence de barbon une réunion familiale et toute de jeunesse, il préférait s’abstenir et envoyait au nouveau brigadier ses compliments sincères ».

On s’en passera, dit Alba, d’ailleurs sa famille sera représentée par mademoiselle sa petite-fille. Comme si on n’avait pas assez de numéros pareils chez soi ! À ce sujet Dinah, vertement chapitrée, eut consigne, pour elle et sa tribu, d’arriver tôt, de se calfeutrer dans la gloriette et de n’en pas bouger.

— Dans ta situation, il faut penser un peu aux autres, lui susurra la bonne Alba, tu n’es pas seule sur la terre.

Des montagnes de gâteaux et tous les sirops connus devant atténuer la pénitence, l’autre promit ce qu’on voulut.

Naturellement un buffet monstre était commandé et les garçons de Chevet, serviette au cou, se dépensaient, cinq maîtres d’hôtel se bousculaient dans le jardin à traîner des paniers de victuailles et les instruments des tziganes amenés le matin sur une charrette à bras faisaient le bonheur des petits derniers qui pinçaient les cordes et tapaient à tour de bras sur la timbale.

Pancho qui voyait large avait prévu dix tables pour le poker. Dès le café, il tournait autour, disposant les fiches et les jeux neufs. Pour que rien ne pût entraver les élans, il avait obtenu de Cyprien le change d’une forte somme en or et billets qu’il savait là dans un secrétaire. On ne pouvait le faire quitter ce petit salon qu’il encombrait en gênant le personnel. Un guignol s’érigeait à grands coups de marteau sous les marronniers et des tapissiers garnissaient d’andrinople la loge du concierge pour la transformer en vestiaire.

Cyprien fébrile et toujours dans les transes de quelque anicroche multipliait les recommandations ; lassés, les domestiques l’évitaient ou goguenardaient dans son dos. Il courut après Célestin :

— Il est bien entendu, n’est-ce pas, que vous recevrez sur le perron avec Antoinette pour les dames, que vous conduirez les arrivants jusqu’à Julien qui les amènera dans le grand salon ; Madame et moi serons à la porte du jardin ; Joseph annoncera. Avez-vous assez de monde ?

— Nous sommes trop, Monsieur, on va s’embarrasser.

— Il doit venir un reporter du Gaulois et un du Figaro, j’entends qu’on leur donne toutes facilités ; qui prendra note des noms pour les journaux ?

— Mlle Guignet.

— Parfait. Quant aux artistes, le petit salon de Madame, n’est-ce pas ?

— Marie-Louise s’en occupe.

— Bien. Je compte sur vous et prévenez à l’office que les bonnes volontés seront récompensées.

Miss Watson, la comique anglaise, sa troupe, et Bébert le fin diseur étaient engagés moyennant un fort cachet, ainsi qu’un prestidigitateur chinois pour les enfants ; cent cinquante chaises en bois doré s’alignaient devant un théâtre de fortune, garni de rideaux à l’italienne et de passementeries d’or. Sambuc avait pris le rayon sous sa coupe et l’on pouvait être assuré que les petites demoiselles ne manqueraient pas de champagne.

Déjà le coiffeur était reparti et deux femmes de chambre suaient à lacer Alba. Elle étrennait une robe magnifique en armure de satin acier pleine d’agréments et de paillettes qui éclaterait au soleil comme une cuirasse. Sabine serait en rose et les tout petits en blanc. Pour l’heure, leur gouvernante avait bien du mal à les maintenir au large des mannes de pâtisserie où ils brûlaient de fourrer leurs doigts.

On comptait sur une centaine de personnes et les cartes d’acceptation faisaient dans la coupe du vestibule un tas impressionnant. Néanmoins Cyprien gardait des inquiétudes et son petit peigne courait dans sa barbe avec plus de fébrilité qu’à l’ordinaire ; nerveux, il monta chez Alba :

— Alors, tu crois que ça marchera ?

— Fiche-moi la paix, veux-tu, tu vois bien que je suis occupée.

L’occupation consistait à remonter son ventre dans sa poitrine tout en retenant son souffle, afin de faciliter la tâche des deux femmes de chambre. L’heure n’était pas aux vaines paroles.

— Tu ne veux pas que je fasse téléphoner pour redemander des petits fours ?

— Va plutôt t’occuper de ton père, et puisqu’on est forcé de le sortir, vois s’il est habillé de façon possible.

Car l’aïeul était le cheveu de l’affaire et l’idée de l’envoyer à la campagne avait été débattue ; mais il ne voulut rien savoir et prétendit recevoir lui-même ; il poussa de tels cris, qu’on dut céder.

Alba se promit d’ouvrir l’œil. D’ailleurs, « dans le tas on ne le remarquerait pas ». Son valet de chambre fut chapitré et les rubans de la brochette rajeunis.

Cyprien le trouva tout paré dans un coin de sa chambre, parmi les démises et le vieux linge. Tel un père noble du grand répertoire, il attendait son entrée ; une énorme rose ornait son revers et ses moustaches avaient un tour magnifique.

— Faut-il que j’aille, dit-il en se levant à l’approche de son fils ? Cyprien le fit rasseoir, on l’appellerait en temps utile. Il n’était pas trois heures, on serait prêt ; déjà les tziganes échangeaient, dans un office, leurs vestons pour des redingotes à brandebourgs.

Nandor, leur chef, vint se présenter à Cyprien et demanda les ordres.

— Vous surveillerez la porte du salon et vous accueillerez les invités par quelque chose d’entraînant, une marche, par exemple.

— Bien, Monsieur.

— Lorsque ce seront des militaires, vous interromprez et jouerez la Marseillaise, c’est compris ?

— Parfaitement.

 

Outre les raisons ci-dessus qui eussent pu paraître maigres pour un tel appareil, Cyprien en avait d’autres plus intimes dont la réalisation possible lui donnait des vertiges ; il briguait la croix et rien ne lui semblait devoir mieux faire, à cette fin, qu’un peu d’éclat. Plusieurs députés et deux ministres dont un ex étaient convoqués qu’on ne lâcherait pas d’une semelle. On verrait bien.

En possession donc de ces espoirs, les deux époux étaient à leur poste à l’heure dite, et l’œil du maître qui fouillait dans les coins – en l’espèce le face-à-main d’Alba – n’ayant rien découvert que de régulier, tout s’annonçait au mieux. Les musiciens accordaient leurs violons et, derrière les pyramides de gâteaux, les cinq maîtres d’hôtel alignaient des plastrons immaculés.

À cette minute suprême, Cyprien repassa ses chances et les trouva bonnes. Quinze grands dîners, les invitations aux chasses et les perdreaux semés au petit bonheur devaient porter leurs fruits, sans compter d’autres services plus discrets telles que dettes de jeu sagement oubliées, prêts d’argent non réclamés et sommes innombrables passées à temps voulu par profits et pertes.

— Pommier ne peut pas ne pas m’appuyer, dit-il à Alba, il me doit dix-sept mille francs.

— Tu as tort de faire un si gros crédit. D’abord est-il si puissant que cela ? Il n’est plus ministre.

— Il a fait décorer Schwartz en quinze jours.

— Oui, mais on sait comment… Tu ne comptes pas sur moi pour faire le métier de sa femme ?

— Évidemment, soupira Cyprien.

— Ne gémis pas, veux-tu ? c’est indécent, et puis tu seras nommé tout de même. On n’a rien à te reprocher.

— Titre bien mince, fit Cyprien qui connaissait la valeur des choses.

— Oh ! toi, tu découragerais le sort. Tiens-toi, voilà du monde.

Cyprien redressa sa prestance, mais le monde consistait en Dinah et ses filles, l’effet fut nul.

— Bonjour ma chérie, dit Alba en embrassant sa belle-sœur, bonjour mes enfants… Oh ! comme elles sont belles ! Puis, cette part faite aux effusions : Maintenant, file vite où tu sais, et son regard ajouta en clair : « et surtout qu’on ne vous revoie pas ». Le peloton cingla vers les tartelettes mais Nandor voyant une entrée lâcha son archet. La marche de Rakoczy éclata comme une gloire à la stupeur des petites soudainement figées, tandis que Cyprien se retournait furieux.

— Assez, cria-t-il avec de grands gestes, assez !… mais arrêtez donc !

Surpris, l’orchestre se tut après quelques gargouillis sans art et la famille Domingo put reprendre son élan.

D’ailleurs, les invités arrivaient maintenant, isolés ou par groupes, et la marche put repartir pour le bon motif.

Narcisse, intercalé entre les époux, ajoutait aux leurs ses politesses, tous trois multipliaient les sourires et de solides espérances gonflaient Cyprien.

Joseph, choisi pour l’éclat de son timbre, annonçait à voix claironnante, tandis que Mlle Guignet notait les noms sans en avoir l’air ; un bruit de ruche emplissait le jardin et c’était, dans les conversations, à qui parlerait le plus haut. Déjà trois députés péroraient devant les flacons et les serveurs commençaient à transpirer.

— Je crois que c’est parti, souffla Cyprien à Alba dans un moment d’accalmie.

— Ah !

— Verdereau me l’affirme.

— Et Pommier ?

— Pas encore là, mais je le tiens.

Des battants grands ouverts du salon les arrivants se déversaient à flots, et Joseph, parfois, s’embrouillait dans les noms. Les dames, toutes plus éclatantes les unes que les autres, formaient sur la pelouse des ronds tapageurs, encombrés d’ombrelles vives, et les enfants enhardis innovaient des jeux.

— Où est Athanase, dit Alba soudain inquiète ? je ne l’ai pas vu.

— Moi non plus.

— C’est raide tout de même !

— Monsieur le Ministre des Postes et Télégraphes, vociféra soudain Joseph précédant un petit homme noir en jaquette claire, au-devant de qui Cyprien se précipita.

— Ah ! Monsieur le Ministre, je vous suis reconnaissant d’avoir bien voulu honorer de votre présence cette modeste réunion… Madame Alba Morus, ma femme… Mon père… un vieux soldat.

— Charmé… charmé… dit le personnage… Té ! mais vous êtes bien installé, monsieur Morusse… Coquin de sort ! mais c’est que c’est grandiose chez vous !… Et un jardin comme on en voudrait bien à la campagne !

Cependant, par-dessus sa tête, Cyprien faisait à Nandor, pâmé dans les trémolos d’une valse lente, des signes expressifs, tandis que sa bouche dessinait silencieusement : Mar-seil-laise… Marseillaise… L’autre comprit, en sorte que le ministre foula le gravier aux accents du chant triomphal.

— Oh ! c’est trop ! Monsieur Morusse… véritablement c’est trop. Faites-le taire, Monsieur Morusse, faites-le taire, c’est trop.

Mais Cyprien s’en serait bien gardé, d’autant que, marchant à la gauche de l’Excellence, il en prenait un peu pour soi ; on se pressait sur le parcours, et monsieur le ministre parvint à son verre dans une escorte de compliments et de dos ronds.

— Tiens ! Lapoussaye, te voilà !… dit un député tout fier d’étaler sa familiarité avec un grand de la terre.

— Eh ! oui, mon bon… c’est ce monsieur Morusse qui en a eu la gentillesse. Et à propos, Monsieur Morusse, ce fils, où est-il ce fils que je le félicite ?

Cyprien sentit son cœur taper à grands coups et ses espérances ternirent ; il pataugea :

— Monsieur le Ministre, je ne sais… avec ses camarades… la jeunesse… je vais voir.

— Eh ! oui, la jeunesse !… Et vous avez aussi été soldat, Monsieur Morusse ?

— Non, avoua piteusement Cyprien.

— Réformé, sans doute, comme moi. Vous avez pourtant l’air d’un gaillard, vous. Té ! Gouget, te voilà aussi, et Borniol, tout le monde alors. Et Verdereau que je ne voyais pas.

On échangea force poignées de main et la conversation s’éleva d’un ton ; le champagne ne tarissait plus et les coupes ne faisaient que monter et descendre. Tel un gérant de bonne maison, Cyprien surveillait discrètement le service et riait aux plus basses plaisanteries.

— Alorsse, dit le ministre à Borniol, tu votes contre le Gouvernement, toi, c’est un nouveau genre.

— Mon cher, pour ou contre, ça n’a aucune importance puisque vous avez soixante-sept voix de majorité.

— Je pense bien, té ! Mais qu’est-ce qu’on va dire à Pont d’Hérac, tu votes pour, tu votes contre.

— À Pont d’Hérac on ne dira rien du tout ; et puis les réactionnaires y sont nombreux, si de temps à autre j’ai l’air de pencher à droite, c’est tout bénéfice. Je donne à l’opposition des gages qui n’en sont pas puisque le résultat est acquis d’avance et je diminue sa force pour les élections.

— Évidemment… tout de même, à l’Officiel, ça ne marque pas bien, tu as l’air d’une girouette ; je vous le demande, Monsieur Morusse ?…

M. Morusse ne put qu’achever, en l’honneur du ministre, le large sourire d’approbation commencé pour le député et reprendre son mot :

— Évidemment.

La fête battait son plein et tout se déroulait selon les meilleurs pronostics. Alba, mollement secondée par Zonzon, s’évertuait auprès des dames et sa proue argentée fendait les groupes dans un concert d’amabilités.

— Madame Marinovitch, je suis sûre que vous n’avez pas goûté la glace à la poire…

— Oh ! Madame, j’en ai pris trois fois.

— À la bonne heure. Et ces jeunes filles ? Zonzon, occupe-toi donc de ces jeunes filles. Ah ! baronne, je suis ravie de vous voir ; venez donc par ici que je vous présente ces dames ! Mesdames Marinovitch… Durand… Breitmann et Flutard… la baronne Ponce. Mesdames, pour le spectacle, je vous engage à vous placer à gauche à cause de l’ombre. Vous permettez ?

Elle passa plus loin, solide et luisante au soleil comme une boîte de laitier. Sa forte poitrine brisait les obstacles et, rien qu’à l’éclair du face-à-main, les maîtres d’hôtel prenaient la position. Elle buta sur Lucien Noral qui errait là-dedans tout ahuri :

— Merci à vous, cher monsieur, d’être venu, et comment vous remercier de votre loge ! Charmante pièce ce Britannicus, les enfants se sont follement amusés.

Lucien tenta de répondre, mais il n’y avait plus personne ; il découvrit une chaise, la traîna dans un coin et philosophiquement s’assit pour voir venir.

— Alors, Monsieur le Ministre ? si mon dossier vous était soumis, vous voudriez bien le considérer d’un œil favorable ?

— Foi de Lapoussaye, Monsieur Morusse !

— Mes mérites sont minces, Monsieur le Ministre, mais je ne crois pas cependant briguer au delà.

— Vous êtes trop modeste.

— Le Gouvernement de la République accorde volontiers la Légion d’honneur au titre étranger ; étant sujet russe, il y aurait peut-être de sa part un geste de bonne politique qui serait apprécié là-bas.

— Comptez sur moi, Monsieur Morusse. Tiens ! voilà Pommier.

Cyprien, jugeant Lapoussaye acquis, le planta là pour courir à l’arrivant.

— Mon cher ministre, je désespérais de vous voir.

— Chose promise, chose due, d’autant que j’ai tenu à vous apporter moi-même une bonne nouvelle.

— Ah ! fit Cyprien le cœur étreint.

— J’ai reçu de Bardou l’avis que votre dossier était parvenu à son service, apostillé des meilleures notes ; vous pouvez considérer la chose comme faite.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr. Un petit mois de patience et vous serez à l’Officiel.

— Bardou ? Les Travaux Publics, je crois ?

— Naturellement, puisque vous êtes proposé par ce ministère.

— Ah ! fit Cyprien.

— Et Madame Morus, où donc est-elle que je lui annonce la chose ? et votre fils, le fameux brigadier ? amenez-le-moi donc.

Le nez de Cyprien se pinça, mais comme Alba passait aux abords, il fit diverger l’intérêt sur elle et ce fut une occasion de nouveaux salamalecs.

— Athanase ?… glissa-t-il au passage.

— Sais pas, répondit-elle des lèvres et sans altérer le sourire en train.

— Je vais m’en occuper.

Laissant donc sa femme aux prises avec Pommier, Cyprien se dirigea vers la porte du salon, mais il n’eut pas à pousser plus loin ses recherches car à cette minute même un tapage violent éclata dans l’hôtel, puis, au milieu de hurlements et de cris suraigus, une sarabande de militaires et de femmes fit irruption dans le jardin. En tête galopait Athanase, la tunique ouverte et le képi sur l’occiput. Cyprien, médusé d’abord, fut reconnu puis entraîné dans la tourmente cependant que Nandor, toujours à l’œil, déchaînait de tous ses instruments une Marseillaise frénétique.

On imagine le hourvari. Certains invités, croyant à un numéro, applaudirent à tout rompre, on criait : « Bravo ! Vive l’Armée ! » D’autres montaient sur les chaises. Alba même eut une seconde d’illusion, mais la farandole dans laquelle le malheureux Cyprien voltigeait au gré de deux robustes sous-officiers l’ayant atteinte à son tour et rudement, elle s’indigna :

— C’est un scandale ! Cessez ce jeu, Messieurs !

— Ta gueule ! fut la réponse.

D’ailleurs on commençait à comprendre et le public à moins rire ; il subit de durs froissements et des enfants malmenés pleurèrent, que les mamans défendirent à coups d’ombrelles ; elles ne furent pas les plus fortes et d’adorables chapeaux jonchèrent le sol. Isidore et Thomas s’étaient, d’enthousiasme, joints à la chaîne mais ne se montrèrent pas à la hauteur et durent lâcher, les tibias meurtris par les fourreaux d’acier bondissants. Il y eut des chutes à effet, et la belle Mme Flutard s’étala de son long sans grâce aucune, tandis qu’un éperon réglementaire lacérait ses dessous et le dessous de ses dessous. Le mari fouailla de sa canne le butor, un petit brigadier qui, dessoûlé du coup, s’en alla pleurer dans un coin, comme un gosse.

De toutes parts s’élevaient des protestations et des injures ; on se colletait. Zonzon, aux prises avec un adjudant énorme, dut défendre sa vertu à coups de griffes et courageusement, les messieurs bien ferraillèrent en l’honneur des dames.

— Ce qu’on rigole ! beuglait Athanase.

Il était ivre à ne pouvoir tenir debout ; ses petits frères, pleins d’admiration d’abord, se pendaient maintenant à son dolman pour le maintenir ; d’une claque il envoya René par terre, puis les autres. Enfin sa colère se tourna contre les tziganes qui raclaient toujours, imperturbablement.

— Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces pochetés, à nous barber avec leur Marseillaise ?… Allez-vous la fermer, hein ! bon dieu de salauds ! C’est-y pas malheureux d’entendre ça ! à moi, les copains, foutons-les dehors.

Nandor, enlevé par dix poignes robustes fut bientôt de l’autre côté du mur, sur le trottoir, où les passants saisis le ramassèrent tout contus dans sa belle redingote, et suivi peu après des autres musiciens, puis des instruments.

Alba, bien que maîtresse femme, frôla la crise de nerfs, elle finit par trouver une cravache, se précipita dans la mêlée et cingla un militaire en plein visage.

— Merde alors ! dit le guerrier, si c’est ça qu’on appelle recevoir !

Brisée par l’effort, elle tomba dans les bras de Sabine, qui l’emmena pantelante. D’ailleurs, c’était la déroute. Le ministre des postes ayant au premier coup d’œil jugé l’affaire avait disparu, suivi par un flot d’autres invités. Cyprien réclamait par téléphone la force armée à tous les commissariats, tandis que Miss Watson et les petites Anglaises se tassaient sur leur estrade, en troupeau craintif, autour de quoi tournait le bon chien Sambuc.

Le jardin offrait un spectacle lamentable avec sa pelouse pleine de tessons et ses beaux parterres saccagés ; de-ci de-là, des chaises brisées érigeaient leurs barreaux parmi les écharpes et la vaisselle. Du buffet pillé les meringues, les mille-feuilles et les bateaux de fraises horriblement conjugués avaient chu, faisant à terre un magma informe, arrosé de bière et de porto ; les maîtres d’hôtel, après un timide essai de résistance, avaient dû quitter la place et vociféraient à l’office contre la bourgeoisie.

On voyait, à travers les rideaux écartés du petit salon, barricadé à double tour, le masque terreux de Pancho suivant, à l’abri, le carnage ; ses gros yeux blancs roulaient dans sa face et n’en revenaient pas d’un tel drame et de tous ces vins répandus sans utilité.

Narcisse, réintégré chez lui par son valet de chambre au premier tumulte, ne dérageait pas non plus, mais ses fureurs étaient errantes et sans fixité ; il englobait tout le monde dans une égale malédiction, car n’ayant pas discerné l’origine des choses, il croyait à une grève subite du personnel et des musiciens à laquelle son petit-fils et ses camarades avaient dû mettre bon ordre. Las de l’entendre divaguer, le domestique finit par le laisser avec sa rose, les derrières couverts par un prudent tour de clé.

— Monsieur le Ministre, bégayait Cyprien à Pommier qu’il avait pu rattraper au vestiaire et qu’il maintenait par un bouton, c’est un coup monté… je vous le jure, j’ai des ennemis puissants, des jaloux qui ne reculent devant rien, mais je me vengerai !…

— Calmez-vous, Monsieur, vous vous faites du mal, je vous dis… Que diable ! il faut bien que jeunesse se passe.

— Je ferai un exemple terrible ! J’irai jusqu’au Conseil de Guerre, Monsieur le Ministre.

— Eh là ! eh là ! disait l’autre en bénisseur et cherchant à se dégager.

— Je ferai fusiller ces bandits ! continuait Cyprien s’exagérant à cet apogée les limites de son pouvoir.

Enfin on vint le chercher pour Alba qui, vaincue, avait sa crise, événement qui libéra M. le ministre. Il y alla, le cheveu défait, la cravate arrachée et sa belle barbe de travers. Trois femmes s’affairaient autour de son épouse étendue décorsetée sur un canapé, il joignit ses efforts aux leurs et tous les flacons du cabinet s’y épuisèrent. Enfin, elle ouvrit l’œil, reconnut son mari et les deux malheureux tombèrent dans les bras l’un de l’autre, sanglotant à qui mieux mieux, comme de simples braves gens.

Néanmoins, grâce à la police, l’ordre régnait, mais tel qu’à Varsovie, dans le désert. Les délinquants cuvaient leur alcool au violon et les domestiques tentaient un premier essai de remise en état. Pancho lui-même s’était risqué dehors. On le voyait parcourir le champ de bataille à la recherche des fonds de bouteilles, il maudissait la France et ses lois, criant à tue-tête ses imprécations mêlées de : Si j’avais été là !… Si seulement on m’avait appelé !… Ses pérégrinations le conduisirent à la gloriette où, en plus d’un litre de sherry intact, il eut le plaisir de repêcher sa femme et ses filles blotties sous la table et mortes de terreur.

Puis le soir vint et l’apaisement. Une fraîcheur sereine tomba des marronniers insensibles aux misères du monde, les ombres se massèrent, voilant peu à peu les laideurs du charnier, et les éclats d’assiettes firent, dans le vert éteint de l’herbe, des taches d’un blanc plus blanc ; enfin l’odeur vineuse elle-même s’en alla, vaincue par les nobles senteurs de la terre, tandis que les peluches du petit théâtre s’agitaient mollement à la brise et que luisaient leurs ors.

On avait ramassé un fort butin : onze gants, trois chapeaux d’enfants, sept de dames, cinq cannes, huit ombrelles ou fragments, treize écharpes, six voilettes, deux face-à-main, quatre étuis à cigarettes, trois réticules, deux sautoirs, une bourse en or et un shako. Cyprien aligna ces restes sur le bureau Louis XV en soupirant de rage. Alba l’excitait et tous deux usèrent leur imagination à parfaire d’affreuses vengeances.

— Il faudra qu’on sache si oui ou non la France est un pays de sauvages !… Demain, j’écris au colonel, au ministre de la Guerre et au président du Conseil. J’exige l’arrestation de tous ces hommes et leur mise en jugement immédiate.

— Tu as raison !

— En plus, je réclame cent cinquante mille francs de dommages-intérêts et les excuses publiques du préfet de police.

— Moi, j’écris au président de la République, il doit aide et protection aux étrangers, dit Alba.

— Je ferai marcher Pommier jusqu’à la gauche ! Et il marchera, celui-là, car je le tiens bien !

Cyprien fit le geste de tourner en l’air une clé imaginaire, il était décomposé et personne n’eût reconnu en ce furieux le bourgeois débonnaire de la veille. Il manqua gifler Célestin, et Pancho, qui eut le tort d’entrer à cette minute, fut mal reçu.

— J’ai deux bouteilles de champagne, trois de whisky, trois de cognac et une de sherry ! cria-t-il en vainqueur.

— Toi, fous-moi le camp, hein !

— Quoi !… qu’est-ce qui te prend ?…

— Je l’ai assez vue, ta gueule de nègre ! fous-moi le camp je te dis et qu’on ne te revoie plus, ni ta femelle ni tes raclures d’hôpital ! Allez ! ouste ! dehors !

L’autre voulut se rebiffer, mais Cyprien ayant tendu la main vers le poignard japonais, il décampa. On l’entendit brailler des injures derrière la porte.

— Cochon !… qui se mêle de recevoir et laisse massacrer ses invités ! Joliment bien fait ce qui t’arrive… salaud !…

Les domestiques terrifiés glissaient sur le parquet comme des ombres et ne parlaient plus qu’à voix basse, se détendant seulement à l’office d’où, par la porte entr’ouverte, s’échappaient des rires étouffés.

— Une chose pareille ! dans ma maison ! chez moi ! clamait Cyprien insistant sur le possessif comme pour ajouter à l’énormité du sacrilège. Et c’est à ton fils que je dois ça !

— Il est aussi le tien, j’imagine.

— Tu l’as pourri par tes complaisances et tes faiblesses.

— Alors, c’est de ma faute ! non mais dis-le tout de suite que c’est de ma faute !

— Beaucoup, certainement !

— Répète ?

Et les deux époux, face à face, tels des coqs, sentaient monter à leurs lèvres des paroles irréparables. Alba eut le bon sens de rompre la partie.

— Tu es trop bête, vois-tu, je préfère m’en aller.

Claquant la porte, elle monta chez elle, laissant son époux mâcher ses rancunes tout seul ; un mot violent l’accompagna, par bonheur ne fut que murmuré.

Durement éclairées par les ampoules du lustre vénitien les épaves du combat faisaient sur le meuble un tas loqueteux. Cyprien pour calmer ses nerfs se mit à les arranger, d’abord mollement, mais ensuite il y prit intérêt et tira un ordre de ce fouillis. Un grain de fantaisie aidant, il finit par les disposer sur le tapis, en couronne, le shako au centre, avec un sens heureux qui témoignait de son goût pour l’harmonie et la couleur, et ce lui fut une pâle diversion.

CHAPITRE VIII

Le lendemain, vêtu d’un léger costume de travail, Cyprien arpentait son cabinet tout en dictant à Mlle Guignet les termes de la lettre au colonel. Il allait ainsi de long en large, les pouces dans les entournures et le cerveau en mal du mot juste ; les choses ne coulaient pas toujours et Mlle Guignet attendait souvent, la plume en l’air.

— Voulez-vous relire, Mademoiselle ?

— Mon colonel…

— Comment mon colonel !… mettez monsieur. Je n’ai pas de politesses à faire à ces gens-là.

— Monsieur le colonel…

— Je vous dis monsieur, monsieur tout court.

 

« Monsieur, une bande de voyous portant le numéro de votre régiment, après avoir abusé de la générosité de mon fils le brigadier Athanase Morus, se sont emparés de lui, l’ont entraîné de force et se sont rués chez moi, accompagnés de filles publiques, portant le scandale dans ma maison, outrageant mes invités, violentant mes domestiques et saccageant mon jardin. Je vous livre ces faits dont un public choisi et de hautes personnalités ont été victimes et attends, sur les suites que vous comptez y donner, votre réponse dans les vingt-quatre heures. »

 

— Bien. « Je vous salue. » Et il signa. L’autre maintenant.

 

« Monsieur le Ministre de la Guerre,

« Monsieur le Ministre de la Guerre, j’ai l’honneur de livrer à votre impartialité les faits suivants : désireux de célébrer par une fête de famille la promotion de mon fils au grade de brigadier, j’ai cru bienséant d’y inviter les officiers de son régiment. Le colonel, pour des raisons que je n’ai pas à juger, s’est excusé en son nom et au nom de tous, ce qui était son droit, mais… »

 

— C’est tout, Monsieur ?

 

« Mais une vingtaine de sous-officiers… gracieusement conviés par mon fils… ont, dans un but que j’ignore… envahi mon domicile, pillé mon jardin et porté le désordre parmi mes invités… J’aimerais à savoir, Monsieur le Ministre, quelles seront les sanctions prises à leur endroit et surtout envers les chefs qui leur ont accordé des permissions, prenant ainsi toute la responsabilité du scandale… Agréez, Monsieur le Ministre… etc… »

 

— Maintenant une autre feuille…

 

« À Monsieur le Président du Conseil des Ministres,

« Monsieur le Président du Conseil. Moi soussigné, Cyprien Morus, sujet russe et membre influent de la colonie parisienne… viens d’être victime d’un attentat grave dans ma personne et dans mes biens. Une horde de militaires avinés… escortés de filles… ont forcé mon domicile dans la journée d’hier… terrorisant le brigadier Athanase Morus mon fils, tombé en leur pouvoir… et se sont livrés à des déprédations et des molestations de tout ordre… Je fais dresser par huissier constat des dégâts qui vous sera remis par la voie régulière… et j’attends, fort de mon droit et de l’appui de mes conseils… les réparations que vous ne manquerez pas d’ordonner pour cette affaire… »

 

— Qui est là ?

— Un pneumatique pour Monsieur, dit Célestin en présentant le plateau.

Cyprien ouvrit le bleu et lut :

 

« Cher monsieur Morus, – J’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier et je crois de bonne amitié de vous donner mon sentiment. Ne brusquez rien, ne faites pas d’éclat et passez l’éponge sur ce pénible incident. Vous êtes à la veille de recevoir une haute distinction, un geste malencontreux pourrait tout gâter et qui sait si l’occasion se représenterait ? Je vous ai quitté hier nerveux et parlant de représailles, mais j’espère que la nuit a porté conseil et que les raisons ci-dessus vous paraîtront bonnes ; croyez-moi, je parle d’expérience : en France on aime l’armée ; une plainte, aventurée contre elle pour de si minces raisons, serait mal comprise et les rieurs ne seraient pas pour vous. Oubliez, cher monsieur Morus, ayez le beau geste et vous sortirez grandi de cette affaire ; je vous ai quelques obligations, mais en vous parlant de la sorte j’ai le sentiment que je m’acquitte et je serais heureux d’en recevoir prompte confirmation. – Votre : POMMIER.

« P.-S. – Il est bien évident que si ma lettre arrivait trop tard ou que vous passiez outre, je ne me sentirais plus en mesure de vous appuyer pour ce que vous savez. »

 

Un grand désordre se fit dans le crâne de Morus aîné. Au lieu de l’assoupir, la nuit n’avait fait qu’aiguiser sa fureur et c’est tout bouillant de périodes vengeresses qu’il avait le matin pris son chocolat. Rêvant de fusillades voilà qu’on lui parlait mansuétude et pardon ! « Passez l’éponge ! » Il en avait de bonnes, Pommier !… Oui, mais la croix… Un vertige le prit à l’évocation de ce ruban faisant loucher sur son revers… Cyprien Morus, chevalier de la Légion d’honneur !… Il reprit le pneu, le relut, le froissa de rage, puis le redéplia, le relut encore, et le jugeant de bonne garde le glissa dans son portefeuille ; la lèvre pincée et le front barré de deux rides mauvaises il allait à grandes enjambées, bousculant les chaises, tandis que Mlle Guignet, la dextre levée, se tenait prête à écrire.

— Canaille ! dit-il soudain, éclairant d’un mot l’obscur de sa pensée.

Mlle Guignet trempa sa plume dans l’encrier et attendit un développement.

— Goujat !… N’écrivez pas, Mademoiselle.

Tel un capitaine à son banc de quart, il marchait toujours à pas de bordées et le peigne rageur. Une tourmente se livrait en son profond, dont les remous agitaient son pyjama et lui faisaient claquer les doigts d’impatience. Passer l’éponge !… Non, mais quoi encore !… Des excuses peut-être ?…

Monsieur Cyprien Morus, chevalier de la Légion d’honneur !…

Un sourire erra sur sa face à cette lueur et la décontracta quelque peu. Puis, ainsi orienté, doucement, par gradations, le calme se fit ; quelques heurts encore et deux ou trois interjections qui témoignèrent de son sang, et vint l’apaisement définitif. Ormuza avait vaincu Ahriman, ceci avait tué cela. Il leva au plafond un regard douloureux comme pour implorer l’indulgence du lustre, rentra son peigne, soupira et dit :

— Enfin !… Prenez une feuille, Mademoiselle, je dicte !

 

À Monsieur le Colonel commandant le 56e Chasseurs,

« Mon Colonel,

« Il vous reviendra, sans doute… que quelques militaires appartenant à votre beau régiment… et que vous aviez bien voulu autoriser à participer chez moi à une fête de famille y ont fait un peu de bruit… Comme les faits pourraient vous arriver grossis par de méchantes langues… je tiens à honneur de les réduire à leurs justes proportions. Entraînés par l’occasion… la chaleur… la gaîté du milieu… et, je dois le dire, sollicités… ils ont montré quelque turbulence… mais à aucun instant… leurs ébats n’ont dépassé les limites d’une saine gaîté… Je puis même dire que mes invités s’en sont divertis… et qu’ils ont beaucoup ajouté au succès d’une réunion… où je les eusse voulu plus nombreux… En vous remerciant donc, mon Colonel, de leur avoir accordé la permission nécessaire… je vous prie de me croire votre très déférent. »

 

Mlle Guignet, bien stylée, écrivit tout sans autre émoi visible qu’un œil rond lancé de-ci de-là vers ce patron extraordinaire. La lettre écrite, elle relut et Cyprien signa.

— Dois-je expédier, Monsieur ?

— Non, laissez, je m’en occuperai tout à l’heure. Vous pouvez disposer, Mademoiselle.

Mlle Guignet sortit et Cyprien prit sa place au bureau Louis XV. Pensif, il tira de son portefeuille le billet de Pommier, le relut une quatrième fois, puis une cinquième et son cerveau s’engourdit là, perdu dans des méditations sans limites. Alba le trouva tel à cet instant ; elle arrivait coiffée en petite folle et mâchant encore ses rôties.

— As-tu écrit au colonel ?

— Voilà.

Alba prit la lettre, et, dès l’exorde, l’hébétude occupa ses traits :

— Tu es fou ?…

Lis ceci. Et il lui passa le bleu de Pommier.

— Un joli monsieur, fit-elle après lecture. Compliments !… Et alors ?

— Il faut choisir, n’est-ce pas ? Je vais au plus pressé, mais ensuite, quand je serai décoré !…

Un geste acheva la menace et Cyprien glissa la lettre au colonel dans l’enveloppe, cependant qu’Alba semblait réfléchir.

— Bon, mais les dix-sept mille francs ?

— Ils iront avec le reste… J’en ai déjà tant fait !

Et puis, qu’est-ce que dix-sept mille francs ? un coup de poker heureux.

— Si tu le prends ainsi ça va bien, mais que vas-tu lui répondre ?

— Tu vas voir. Et, attirant une feuille de papier, Cyprien se mit à écrire ; la lettre terminée, il la passa à sa femme qui lut :

 

« Mon cher Ministre,

« Vous aviez deviné juste et raison de me faire confiance. Ma lettre au colonel du 56e chasseurs était déjà partie et dans des termes qui vous eussent enchanté. Le silence va donc tomber sur cette sotte histoire à laquelle vous pensez bien que ni ma femme ni moi ne songeons plus. Je vous remercie des excellentes choses que vous me dites ; quant aux obligations dont vous parlez, je ne comprends pas, il doit y avoir confusion dans votre esprit ; nous ne sommes pas en compte et vous ne pouvez rien me devoir.

« Croyez, mon cher Ministre, à mes sentiments sincères.

« Votre

C. MORUS. »

 

— J’espère qu’il va dire merci, fit Alba. En tous cas on ne dira pas que tu l’as volée ta croix, dix-sept mille francs sans compter le reste ! Et ses yeux ayant porté sur les reliefs du pillage toujours en rond sur le tapis :

— Tout ça, qu’allons-nous en faire ?

— On viendra le réclamer, sois tranquille, d’ailleurs je vais prévenir Célestin.

Il se leva pour sonner, mais précisément le domestique entrait avec un volumineux courrier. Tous deux se mirent à le dépouiller mais la joie fut brève ; ils ne trouvèrent là-dedans que des récriminations, des injures et des laideurs.

 

« J’espère retrouver mon sautoir, disait une dame après pas mal de mots aigres. » J’espère souligné !

« Il y avait dans ma bourse en or trois francs quarante, un bâton de rouge et une lettre ; l’argent m’est indifférent mais je tiens à la lettre », disait une autre.

« Ma femme a reçu un grand verre de sirop sur sa robe neuve, écrivait un monsieur, je suppose que vous aurez à cœur de faire le nécessaire. »

« Vous êtes un mufle, exprimait-on plus sobrement ailleurs, et je vous le dis en face »… mais la lettre n’était pas signée.

« Mon réticule contient un portemonnaie en daim gris dans lequel il y a deux billets de cent francs, je vous le signale à cause des domestiques. »

 

— C’est de la mère Harneck, dit Alba. Le voilà, son réticule, je suis sûre qu’il n’y a rien dedans. Tiens, regarde, dix-sept sous !…

— On les y mettra, les deux cents francs.

— Des gens que nous avons sortis de la crotte.

— Il faut de tout pour faire un monde, répondit sentencieusement Cyprien, l’œil noyé dans les empyrées.

— Et la Breitmann, cette vieille Juive qui nous traite de parvenus !… Et les Durand, ces sans-le-sou, qui trouvent qu’on leur a manqué !… Et la baronne Ponce ! Ah ! je la retiens celle-là avec son face-à-main !

 

« Je serais extrêmement peinée si l’on ne retrouvait pas cet objet car j’y tiens comme souvenir de famille… »

 

On le lui rendra son face-à-main… Tu penses, c’est ce qui lui reste de la boutique de son père !… Et la belle Flutard !… Non, mais, écoute un peu !

 

« Je pensais bien en venant chez vous risquer quelque chose, mais, néanmoins, pas à ce point-là ; j’en conclus que nous n’aurons jamais les mêmes relations, Madame, le mieux est donc de clore les nôtres. Veuillez, je vous prie, considérer comme nulle mon invitation de samedi. »

 

Crois-tu ?… parce que des militaires ont vu son derrière !… comme s’ils étaient les premiers. Et son linge ?… Tu n’as pas remarqué son pantalon ? du mauvais shirting à dix-neuf sous, avec un feston comme une bonne !… Tu vois l’effet sous sa robe de Callot ! Tu dors ?…

Non, Cyprien ne dormait pas, mais, bercé par ce rêve au fond de quoi luisait une étoile, il souriait, les yeux clos, très au-dessus des vilenies et de la bassesse humaine.

… Chevalier de la Légion d’honneur !…

Célestin, qui entrait pour la troisième fois, le ramena brusquement sur terre, disant :

— L’homme de M. Isidore.

— Quoi ! fit-il, vous dites ?… L’homme de M. Isidore !… Ah ! par exemple, il tombe bien ! Voulez-vous me le flanquer à la porte et rondement !… L’homme de M. Isidore !… non mais, pour qui me prend-on à la fin ! Et à coups de bottes, vous m’entendez, à coups de bottes ! Et s’il se permet un mot, la police, hein ! A-t-on jamais vu !

— Calme-toi, mon gros, calme-toi, dit Alba que les éclats gênaient devant un domestique. Que veux-tu, nous sommes dans la série noire, un malheur n’arrive jamais seul.

CHAPITRE IX

On finissait le café chez les Harmand, la journée avait été torride et les deux fenêtres du salon largement ouvertes laissaient entrer par bouffées intermittentes et molles ces fortes exhalaisons qui sont l’arôme des soirs parisiens, ceci en guise de fraîcheur. On s’en contentait après la fournaise de l’après-midi et Mme Harmand eut même la grâce de trouver l’atmosphère reposante ; sa fille et Lucien Noral acquiescèrent par politesse, mais Paul plus charnu trouva la plaisanterie amère :

— On voit bien que vous n’avez pas passé quatre heures debout sur un chantier !

— Patience, dit Jeanne, dans une quinzaine nous serons au vert et tu te reposeras.

— Sapristi, je ne l’aurai pas volé !

— Vous vous fatiguez beaucoup, monsieur Paul, dit Mme Joffrin, vieille amie de la maison qui dînait en voisine.

— Dame ! grimper sur des échelles de poules et circuler au milieu des gravats par trente degrés de chaleur !

— Tu es à l’air, dit Lucien.

— Parlons-en, je respire du plâtre et du moisi.

— Plains-toi ! si tu devais vivre enfermé dans un bureau !

— Pour ce que tu y fais !…

— Ne sois pas méchant, dit Jeanne, heureusement Monsieur Noral a bon caractère.

— Oui, répondit dans le vague Lucien que la digestion rendait un peu pâteux.

— Tout métier comporte ses ennuis, conclut Mme Harmand.

— Juste ce que disait mon pauvre Albert, ajouta Mme Joffrin, personne simple qui, depuis douze ans, vivait des souvenirs laissés par feu son mari, le commandant Joffrin, et le citait avec abus.

— Un peu de kirsch ? Monsieur Noral.

— Merci, Madame, ou plutôt si, pour le flacon.

— Il est joli, n’est-ce pas ?

— Ravissant.

— Il vient de mon arrière-grand’mère qui était du Bordelais. On s’en servait en ce temps-là pour la vieille eau-de-vie de famille, alors qu’on n’en vendait pas au litre. N’allez pas me le casser, surtout ! j’y tiens comme à mes yeux.

— Je comprends cela, fit Lucien en reposant le flacon sur le plateau, mais comment un objet aussi fragile a-t-il pu survivre intact ?

— Ah ! dame, je le surveille, ou Jeanne, bien entendu, qui a le sens des choses : des bibelots de ce genre-là ne sont pas faits pour des mains de servantes.

— J’admire, reprit Lucien, votre sens de l’harmonie et votre goût, voilà des qualités qui deviennent rares ; et comme on voit que vous avez passé dans la vie avec délicatesse !

— D’ailleurs, pourquoi exigerait-on de nos domestiques des égards spéciaux pour des souvenirs qui sentimentalement ne leur sont rien ? Nous leur sommes, nous, liés par des idées et les possédons doublement, mais eux ?

— Eux s’en moquent, dit Paul en étouffant un bâillement.

— Pas même. Florence, par exemple, sait très bien que je suis jalouse de mes petites affaires, elle se garde donc d’y toucher et n’approche pas du dressoir, ce qui fait son compte de toutes les façons et le mien par surcroît. Voyons, est-ce qu’on confie ses vieilles lettres au premier venu ?

— Vous êtes la sagesse en personne, Madame, dit Lucien.

— Sagesse, sagesse… j’ai des habitudes à quoi je tiens ; peut-être serait-il plus juste de dire qu’elles me tiennent. Et notez que je n’en suis pas dupe ! j’en sens même fortement le ridicule et ne souhaite pas que mes enfants m’imitent. S’attacher au passé, c’est regarder derrière soi, et dans ces conditions-là on marche mal, on va de travers et on n’avance pas. Je vous le dis parce que vous êtes jeunes, car à mon âge cela n’a guère d’importance, je suis moi-même presqu’un souvenir, mais, pour vous autres, trop de respect est un encombrement dont il faut se garer.

— Vous êtes plus jeune que nous tous, Madame.

— Évidemment, mais quand votre bonne vous casse quelque chose, vous n’en faites pas une maladie, moi si.

— Dans des cas pareils, proféra Mme Joffrin, Albert disait toujours : Que veux-tu, c’est comme ça que ça s’use. C’était son mot.

— Au fond, continua Mme Harmand, on se cramponne aux souvenirs de famille, non pas pour ce qu’ils valent, mais parce qu’ils sont des témoins. Intrinsèquement, le bibelotage ne représente rien à mes yeux ; j’aime mieux ma vieille crédence Empire que les plus beaux meubles du Louvre et je ne l’échangerais contre aucun, mais je n’en donnerais pas cinquante francs s’il fallait l’acheter chez un brocanteur.

— Cependant, dit Lucien, il y a parfois des occasions.

— Voilà un mot qui me fait horreur, les occasions ; d’abord, poussière pour poussière, je préfère la mienne, bien que je ne la ménage pas, je vous prie de le croire, mais introduire chez moi des choses qui ont vécu chez les autres et qui ont pris leur ressemblance, non. Autant faire monter les gens de la rue pour prendre le thé.

— Tu exagères, maman, dit Paul.

— En tous cas ça ne m’est jamais arrivé, et non pas que je ne distingue de jolis objets dans les boutiques. Mais pour acheter, j’aime le neuf.

— Opinion louable, dit Lucien, prêt à tous les acquiescements.

— Un meuble neuf met la joie dans la maison. Te souviens-tu, Jeanne, du buffet de cuisine quand on l’a apporté ? Il était rose et blanc comme un nouveau-né, et pourtant il venait du bazar et ne coûtait pas cher. Quatre fleurs dessus dans un pot et la cuisine était ensoleillée.

— Ne croyez-vous pas, Monsieur Noral, dit Jeanne en guise de réponse, qu’il y a un grand malentendu au sujet de ce mot : objet de luxe ? Qu’est-ce que c’est, selon vous, qu’un objet de luxe ?… Pour le commun c’est quelque chose qui coûte cher, n’est-ce pas ?

— En général.

— Liez-vous à cette idée de luxe celle d’inutilité, par exemple ?

— Pas forcément.

— Alors ?

— Je crois, Mademoiselle, dit Lucien ainsi poussé, qu’aucun objet n’est luxueux par définition, mais que tous peuvent l’être par relativité.

— Affaire de contraste, alors ?

— Si vous voulez, d’à-propos plutôt. Tenez, votre flacon, par exemple, il est charmant parce qu’il est ici en harmonie et dans son cadre ; transférez-le dans une vitrine de millionnaire quelconque, au Parc Monceau ou ailleurs, il sera piteux.

— Quelle horreur, dit Mme Harmand, scandalisée.

— De même pour la réciproque, continua Lucien ; voyez-vous le bureau de Colbert dans votre troisième, ou quelque autre somptuosité du garde-meubles ? Mieux encore, essayez de vous figurer une gerbe d’orchidées sur ce fameux buffet dont vous parliez, au lieu du petit pot de capucines si heureux de Mademoiselle Jeanne ?

— Alors, dit celle-ci, tout revient à une affaire de choix.

— Évidemment.

— Donc, de goût.

— Vous l’avez dit.

— Je m’en doutais.

— Pour préciser, je crois, Mademoiselle, qu’un objet de luxe est un objet exécuté un jour de verve par un artisan en pleine possession de ses moyens ; sa réalisation comporte le choix des matières et la proportion ; ensuite, le discernement de l’acquéreur intervient, par l’entourage qu’il lui donne. Pour donner son plein, si j’ose dire, l’objet nécessite donc une suite ininterrompue de bonheurs, bonheur de l’idée, bonheur de l’exécution, bonheur de la présentation. Qu’une défaillance se produise sur l’un ou l’autre de ces points, voilà le charme rompu.

— Albert m’a rapporté autrefois deux très jolis vases du Tonkin, dit Mme Joffrin à qui le silence pesait, la cuisinière en a cassé un mais on l’a recollé et il fait encore très bien. J’y mets des fleurs stérilisées et on l’admire beaucoup.

— J’ai chez moi, poursuivit Lucien sans s’arrêter à l’incidente, un petit saint Christophe en ivoire du XVIIe siècle, de travail moyen, qui, neuf, dut être sans éclat, mais les ans et le polissage des mains lui ont conféré une patine admirable, grâce à quoi le voilà haussé à la dignité d’objet d’art, lui pauvre d’origine, et encore faut-il qu’il soit bien placé ! Sur ma table, il fait grêle et malingre, tandis que dans la bibliothèque, avec le fond magique des reliures, il apparaît d’une réelle somptuosité. Du premier coup les yeux sensibles le discernent et s’y complaisent. C’est en le transférant ainsi de place en place – lui et d’autres – que je me suis formé une idée sur la question.

— Et l’éclairage, ne trouvez-vous pas son rôle de première importance ?

— Capital, Mademoiselle, et j’eusse dû commencer par là l’énumération des conditions requises, car cet état que nous qualifions de « luxe » n’est souvent dû qu’au mystère caressant d’un jour approprié. Diriger, doser la lumière, la faire mourir au flanc d’un grès, par exemple, ou jaillir ailleurs en fanfare, est un art que connaissent peu de gens. Et combien même parmi les plus avertis confondent ces mots : jour et lumière. Présenter un objet au jour ou le mettre en lumière est, parfois, presque divergent.

— On fait ces choses-là par instinct plutôt que par calcul, ne croyez-vous pas ?

— Les gens de goût, oui, mais les autres ?… Songez qu’au Louvre tous les tableaux de tous les peintres de toutes les écoles sont démocratiquement arrosés d’un éclairage identique. L’œuvre qui a été conçue et peinte dans le recueillement est placée à la même enseigne que le décor fait pour la rue ; les portraits de Rembrandt clignotent, aveuglés, sous la même douche qui arrose Rubens, et la Joconde en reçoit son paquet tout comme les Noces de Cana. Cela vient du même tonneau et chacun ramasse pour sa surface.

— Il est bien difficile de faire autrement.

— D’accord, mais le jeu serait précisément là. Le beau mérite de pendre des toiles à un clou ! pas besoin d’avoir passé par Athènes, un déménageur suffit.

— Voyons, dit Mme Harmand, comment voulez-vous qu’un musée puisse créer autour de chefs-d’œuvre l’atmosphère de délicatesse qui leur conviendrait… Un tableau de maître est la prolongation d’un esprit dans le temps et dans l’espace, on ne le colle pas au mur comme une affiche.

— Naturellement.

— Dans le privé, oui, on peut mettre de la finesse. On peut organiser des temples secrets pour les timides, des jours mesurés pour les raisonnables et de fortes ampoules pour ceux qui n’ont pas peur, mais au Louvre !

— J’ai toujours rêvé d’avoir l’électricité, soupira Mme Joffrin.

— Je parle, continua Mme Harmand, et je ferais mieux de me taire, car je n’ai même pas su placer le portrait de papa. Il est bien laid, conclut-elle en levant les yeux vers le cadre d’où surgissait un faux-col Louis-Philippe et un jabot, le reste se perdant dans les tavelures et le noir. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait le vernir ?

— On peut toujours essayer, répondit Lucien.

— À propos ! vos amis Morus ?… Vous n’en avez pas eu de nouvelles depuis la fameuse histoire que vous nous avez dite ? Comment ça s’est-il fini ?…

— Je n’en sais rien. Je suis allé déposer ma carte quelques jours après ; sans doute sont-ils à la campagne.

— A-t-on idée de choses pareilles à notre époque ? Il me semble qu’autrefois de telles horreurs n’eussent pas pu se produire.

— Crois-tu, maman ? dit Jeanne.

— En tous cas, je n’en ai pas entendu parler. Ne trouvez-vous pas, Monsieur Noral, que la jeunesse d’à présent n’a pas la tenue de ses devancières ? elle est « mufle ».

— Tu es dure, maman, dit Jeanne.

— De mon temps le mot n’existait pas, il a bien fallu l’inventer pour quelque chose.

— On en abuse peut-être un peu, insinua Lucien.

— Si vous voulez, mais dans le cas présent, ne trouvez-vous pas qu’il est bien appliqué ?

— Oui.

— Vous dites cela sans conviction.

— Il faut faire la part des choses, Madame ; ces militaires ont perdu la tête, je ne les excuse pas, mais la vie de régiment amène de telles oblitérations. C’est un métier de brutes.

— Ah ! Monsieur, claironna Mme Joffrin, non ! cela, non ! je ne le permets pas ! Le commandant Joffrin n’était pas une brute, moi, sa veuve, je défends qu’on touche à sa mémoire, elle est sacrée.

— Il ne s’agit pas du commandant, chère madame Joffrin, dit Mme Harmand.

— Partout où mon mari a passé – et il en a fait des garnisons – il n’a laissé que des souvenirs d’estime et de respect.

— Personne n’en doute.

— Et s’il a été retraité commandant, c’est à cause de jalousies, sans cela il fût devenu général comme tout le monde. Ah ! mais…

— Monsieur Noral, fit Jeanne pour couper court, il me semble que, dans cette affaire, vos amis Morus sont plus à blâmer que les autres. Sont-elles bien adroites, ces invitations à la grosse ? et n’y a-t-il pas dans les manières de ces gens quelque chose d’inharmonieux et de déplaisant qui froisse le goût ?

— D’accord, mais on voit dans ces milieux-là des êtres de valeur, des êtres neufs, je vous assure, et sensibles.

— Vous m’étonnez.

— Et puis, dit Mme Harmand, avouons qu’ils sont bien utiles pour faire marcher le commerce. S’il n’y avait que nous pour enrichir les fournisseurs…

À ce moment, un sifflement doux, qui venait du fauteuil de Paul, prit une ampleur soudaine, et de solides ronflements s’épandirent.

— Pauvre Paul, dit Jeanne, il n’en peut plus.

— Tout comme mon mari, appuya Mme Joffrin, il s’endormait régulièrement après le dîner, quelquefois même il ne finissait pas son dessert.

— Je vous laisse, Mesdames, dit Lucien en se levant ; aussi bien ne serons-nous pas fâchés d’en faire autant les uns et les autres.

On ne le retint que pour la forme, et un quart d’heure après il était chez lui.

CHAPITRE X

Outre sa terre d’Arnonville, Cyprien possédait à Cabourg une villa somptueuse, ainsi qu’il se doit lorsqu’on est né. On y venait le Grand Prix couru, afin d’éviter les horreurs de la Fête Nationale, et, dès le lendemain, chacun se ruait sur le sable. Dilatés et criant haut, les jeunes menaient grand train, mais Cyprien, toujours à la situation, montrait plus de retenue. Il profilait sur l’horizon la forme type : veste bleu marine, pantalon de flanelle, souliers blancs et, dominant le tout, un chef magnifié d’une casquette amirale dont la visière jetait des feux. Ainsi composé, on le voyait aller et venir aux heures qu’il faut, ample et souriant à l’espace mais l’œil tendu vers le coup de chapeau et soucieux de n’oublier personne.

Parfois, au passage, il entendait : Tiens ! les Morus sont là !

Sa cambrure alors s’accusait et, pour n’être pas en reste, il saluait largement l’inconnu sympathique qui voulait bien faire cette constatation.

Alba venait après, flanquée de ses filles et d’un lot d’amies somptueuses, ramassées en cours de route. Elles avançaient de front en brandissant des ombrelles de couleur et barrant la plage de façon que personne ne l’ignore, se disloquant en manœuvres expertes à la rencontre d’autres groupes et prenant contact avec force éclats par attaque frontale ou enveloppement, à moins qu’il ne s’agît d’espèces hostiles, auquel cas on faisait bloc en regardant ailleurs. Les pelotons amis bien soudés et compacts, c’est à la tête d’un fort effectif qu’Alba livrait, chaque matin, la chasse aux fauteuils du Casino.

Comme ces dames parlaient toutes à la fois, ou riaient à l’avance de ce qu’elles allaient dire, leur coin n’attirait pas les grincheux ; par contre, le patron y écoulait à flots un porto dont elles étaient friandes. Cyprien survenait toujours à point pour l’addition.

Tirer son portefeuille lui était un geste familier et jamais il n’eût toléré qu’un autre le suppléât. Ses « Vous plaisantez ! » ou « Vous m’offensez, mon cher ! » étaient péremptoires, les bons vouloirs n’insistaient donc que pour la décence. Il n’est jamais inélégant, n’est-ce pas, de dire : « Payez-vous ! » en tendant un billet de cent francs à un subalterne respectueux, et ce debout au milieu d’un cercle de jolies femmes. La scène étant fréquente, pour ne pas dire journalière, beaucoup de ces dames n’en goûtaient plus l’esprit, si heureuses que fussent les intonations, mais dans le tas il y avait une fine mouche, la petite Mme de Hortain, roussotte avisée et qui voyait clair.

Cyprien en eut la preuve en trouvant un jour, dans son courrier, une enveloppe mauve qui sentait bon ; il l’ouvrit sans trop savoir et rougit excessivement à la lecture des propos incendiaires qu’elle lui adressait.

Par bonheur Alba était au tennis et les bouleversements de Cyprien n’atteignirent que lui : homme de famille, il répugnait au désordre, d’ailleurs n’aimait que le grand jour et les gestes publics. S’agiter dans le vide – même à deux – et sans la moindre galerie lui semblait œuvre vaine et temps perdu. Il résolut donc de faire le mort et le fit deux jours, après quoi survint une deuxième missive plus enflammée encore, qui l’eût néanmoins laissé froid sans cette phrase :

 

« J’ai conscience de mon extrême hardiesse et surtout de ce qu’elle peut avoir de choquant, mais je me sens portée vers vous par un élan irrésistible. Que deviennent nos forces et notre sagesse lorsque le destin nous met en présence d’un être aussi beau, aussi noble, aussi généreux et aussi intelligent que vous. »

 

Beau, noble, généreux et intelligent, les quatre mots y étaient en toutes lettres et Cyprien respectait trop les femmes pour qu’il pût mettre en doute leur sincérité. Il accepta donc « beau, noble, généreux et intelligent, » et ces vocables s’inscrivirent dans sa conviction, où ils trouvèrent un lit tout fait.

Qu’une personne de la qualité de Mme de Hortain tombât d’accord avec lui sur ces quatre points lui donna d’elle une idée supérieure ; il le marqua par une page d’éloquence qu’il courut jeter à la poste, en rasant les murs, comme un collégien. Mme de Hortain la reçut le soir même, et la lut avec un sourire qui en disait long.

Jamais Cyprien ne s’était connu d’aventure, non pas que les occasions lui eussent manqué, car sa fortune le distinguait entre tous aux convoitises intéressées, mais les agaceries le laissaient froid, et l’indifférence qu’il mit toujours à y répondre ne lui coûta guère. En plus, il aimait Alba, sans transports, bien entendu, mais du bon gros sentiment solide et bourgeois qui avait mis neuf enfants dans le ménage et le calait. On ne risque pas tout cela pour des minauderies. Depuis plus de vingt ans donc Cyprien se comportait en mari modèle et les plus malintentionnés de ses collègues du Cercle renonçaient à le plaisanter ; les esprits canailles s’en tinrent à « Morus la Vertu », mais cette appellation ne constitue pas à proprement parler une offense.

L’attaque brusquée de Mme de Hortain ébranla ce bel équilibre : l’heureux choix des qualificatifs susdits, et le fait qu’ils émanaient d’une vicomtesse, tournèrent un peu la tête au bon Cyprien. La Légion d’honneur, une maîtresse titrée, tout cela tombant à la fois, vous avait un ton qui fit pâlir l’étoile légitime. Tout de même, notre homme ne s’emballait pas, il résolut de jouer serré, mais n’en arrosa pas moins sa barbe, le lendemain, d’un parfum plus véhément qu’à l’ordinaire.

Narcisse était aussi à Cabourg, seulement, pour le bon ordre, Alba avait tenu à ce qu’il habitât l’hôtel. On l’y voyait deux fois la semaine, histoire de sentiment, et les autres jours on pouvait respirer. Afin qu’il n’y moisît pas tout seul, on lui colla la famille Domingo, trouvaille géniale de Cyprien qui fit le bonheur de chacun, y compris l’illustre Pancho dont, du fait que le vieux payait sans compter, les disponibilités pour le poker se virent décuplées.

— Maintenant nous serons tranquilles, conclut Alba, le beau-père bien casé, il ne nous dégoûtera plus avec son crachage. Quant à ta sœur, elle ne le quittera pas d’une semelle, on aura des jeudis possibles.

Tout s’arrangeait donc au mieux, et les « jeudis » de la villa Hermosa comptaient parmi les « jours » les plus brillants de la station. Certes il y avait des vides, car nombres d’ex-intimes ne désarmaient pas ; les Marinovitch, entre autres, et les Durand, et les Percelin de la Grange-Boissière. Par contre, jamais la vieille Harneck n’y fut plus fidèle et plus souriante, et même la baronne Ponce après quelques bouderies de bon ton. Quant à la belle Flutard, elle demeura irréductible et, comme sa villa est contiguë, on se trouve parfois nez à nez. C’est à qui sera la plus pincée et dira de son haut :

— Madame…

— Madame…

D’ailleurs, d’autres figures remplacent les défaillantes ; tous les deux jours, Cyprien ramène à déjeuner un partenaire du Cercle, Alba de son côté ne chôme pas et c’est ainsi qu’un beau matin Cyprien eut l’émotion de sentir à sa droite la petite madame de Hortain plus aguichante que jamais et décolletée comme pour un bal. De son trouble, rien ne transpira ; d’ailleurs, leurs relations restaient superficielles et littéraires. Cyprien, hors les poulets échangés, se tenait coi, encore y mit-il une réserve qu’en son for intérieur la petite madame de Hortain jugea grotesque, sans en rien dire, naturellement. Elle en fut quitte pour charger les siens d’épithètes volcaniques et pressantes. Cyprien les lisait au Cercle, bien enfermé et tout éperdu à la pensée des ravages qu’il provoquait.

 

« Je conçois, lui écrivit-il un jour, le trouble de votre âme et toutes ces ardeurs dont je suis bien innocemment l’objet, j’en suis honteux et m’humilie. Vous si en vue, si recherchée, vous apparentée à la plus vieille noblesse française, malheureuse par moi !… Non, je ne le veux pas, cela ne sera pas !… Chassez cette pensée, je vous en conjure, et luttez comme je le fais moi-même, quoi qu’il m’en coûte !… »

 

Mme de Hortain dégusta ce mot tandis que sa femme de chambre l’ondulait, et pouffa si fort, que cette dernière dut retirer le fer ; du même coup elle jeta un œil sur l’épître par-dessus l’épaule de sa maîtresse et ne sut se retenir de rire à son tour. Mme de Hortain n’en montra pas la moindre humeur :

— Croyez-vous que les hommes sont bêtes, ma pauvre Félicie !…

Puis, contrairement à Cyprien qui, dans la terreur d’Alba, déchirait ses lettres sitôt lues et en semait les fragments au vent du large, elle plia la sienne et la serra dans un coffret, jointe aux précédentes par une faveur rose. En dessous, d’autres paquets d’épaisseur diverse et liés de tout l’arc-en-ciel numérotaient les chutes de son cœur.

Cyprien se tint donc à merveille, au moins pour ce qui émergeait de la nappe, car en dessous un grand désordre le perturbait. Il ne sut bientôt plus où mettre ses pieds que les fins souliers de Mme de Hortain harcelaient d’invites, et perdit un peu contenance.

Pour se rattraper, il fit le coq, – à cause surtout d’Alba qui, d’ailleurs, ne voyait que son assiette – et parla sans mesure. Mme de Hortain fut allante d’autre façon. Elle suça ses asperges en petite chatte, tout en roulant des yeux révulsés ; au dessert, elle eut l’audace de lui imposer sa cuisse et la chaleur du cadeau le rendit cramoisi ; il avala ses fraises de travers et toussa disgracieusement dans son assiette.

Il convenait toutefois de n’être pas ridicule, et, dans cet état, le pauvre Cyprien appréhendait le café. Il eût voulu trouver pour son ardente voisine un mot bien, un seul, mais représentatif, car dans le petit remue-ménage du déplacement elle ne manquerait pas de le joindre, et l’idée de ce tête-à-tête lui donnait des vapeurs. Que dire ?… Il invoqua vainement ses auteurs ; désespéré, il se disposait à un : « Ah ! Madame ! » un peu mouillé dont il avait recette et qui ferait figure de passion, quand Mme de Hortain lui coupa son effet en coulant bonnement : « Cher monsieur, vous allez aux courses, tantôt ? j’en suis empêchée ; voulez-vous avoir la gentillesse de me mettre quelques louis sur votre cheval ?…

— Combien ?… dit Cyprien tout heureux de retrouver un terme de son vocabulaire.

— Ce que vous voudrez, je me fie à vous ; je suis sûre que vous me porterez chance.

Allégé, Cyprien papillonna.

Au pesage il mit donc deux mille francs sur Babiole et ne les revit plus, accident vulgaire du métier ; à la deuxième course il choisit Papyrus dont la cote était bonne, mais Papyrus bien parti revint au petit trop en baladeur, tandis que son jockey s’époumonnait à vouloir le rattraper. Il lui en coûta vingt-cinq louis.

— J’ai eu du flair de ne pas mettre davantage, se dit Cyprien et, pour rattraper ses affaires, il y alla carrément de cinq mille sur Rhingrave, un poulain chargé d’espérances.

Hélas ! Rhingrave ne se comporta pas mieux. On ne le revit même plus, car il se cassa bêtement la patte et fit une rentrée obscure dans le fourgon des éclopés. Le nez de Cyprien s’allongea.

— Que lui dire ? Je ne puis cependant pas revenir à elle les mains vides…

Il soupira, mit quatre gros billets dans une enveloppe sur laquelle il inscrivit : « À Madame de Hortain, de la part de Phébus, son vainqueur », et le lendemain la glissa en mains propres, au porto, avec une phrase dont il attendait beaucoup : « Madame, vous avez commandé le soleil, voici sa réponse. »

Un sourire le remercia, mais la conversation roulait sur les chapeaux et Mme de Hortain n’eut pas le loisir de pousser plus loin ses effusions, d’ailleurs l’endroit n’était pas indiqué. Cyprien fit donc une retraite digne encore qu’embarrassée, il ne retrouva franchement ses esprits que devant l’assiette du garçon.

Cette première escarmouche ne le mécontenta pas, il en accepta l’issue avec un ensemble de considérations flatteuses et jugea son rôle plein de tact. C’était, ainsi que nous l’avons dit, sa pente naturelle de verser toujours dans le favorable, encore fallait-il envisager la suite, car on n’en resterait pas là, bien sûr, et si veules que fussent ses dispositions, il lui convenait, à lui homme, d’y pourvoir. Il s’affaira donc mais connut aussitôt la difficulté des choses et combien les réalisations sont ardues. Au fond, la question se résumait à ceci : trouver le moyen de rencontrer Mme de Hortain seule à seul et dans un endroit clos et couvert. Le problème ne semblait pas insoluble, cependant les idées de Cyprien tournaient en rond sans pouvoir se nouer. Si encore on était à Paris ! mais à Cabourg, avec toutes ces lorgnettes braquées !… L’évocation fit surgir le terrible face-à-main d’Alba… Ah ! pouvoir ! « Pouvoir quoi ?… » Il butait sur cet interrogatif, avait beau se contraindre et forcer son vouloir, rien ne ressortait qui fût possible ou souhaitable.

Bientôt, il eut chaud et lassé s’abandonna. On verrait plus tard. L’oreiller le soutint au cours de sa promenade et le décontracta ; d’ailleurs, il fallait feindre avec un tel secret ; il transféra donc ses facultés dans l’ordinaire et finalement se retrouva. Jamais il ne plastronna plus avantageusement et jamais non plus n’arbora sa casquette avec plus de grâce et d’à-propos.

Des retours néanmoins le ramenaient à la question. Pour en finir il décida, vu le succès de son premier geste, de le renouveler. Le samedi d’après il glissa donc à Mme de Hortain une deuxième enveloppe timidement accompagnée de ces mots :

 

« Aujourd’hui, Madame, ce n’est plus Phébus qui vous sourit, mais la modeste « Poule-au-pot ». Me pardonnerez-vous ? j’ai cru bien faire. »

 

La finesse de la chose n’échappa pas à Mme de Hortain qui le remercia de toutes ses dents ; mais, en honnête femme, elle prétendait s’acquitter mieux. Le hasard ne la trouva pas démunie.

— Cher monsieur, dit-elle, vous passez devant la poste ? voulez-vous avoir l’obligeance d’y jeter ceci. Et elle lui remit à son tour un pli que Cyprien reçut dévotement. Quelle ne fut pas sa surprise d’y lire son adresse :

 

Monsieur Cyprien Morus

Villa Hermosa

Cabourg

 

Il en fut abasourdi. Comment, elle, la vicomtesse de Hortain, devant vingt personnes, sous le nez d’Alba !… Un tel aplomb le renversait. Il ouvrit tout de même la lettre après avoir sondé les alentours et lut :

 

« Cher aimé,

« Permettez-moi ce titre si doux à ma plume et si pâle à côté de ce que je ressens. Quand vous verrai-je comme je le voudrais ?… Je ne vis plus, je ne dors plus, et votre pensée me hante jour et nuit… Oh ! ces nuits !… J’écris à la hâte et dans la peur. Où vous remettrai-je ce mot ? mon Dieu ! et comment ?… Pardonnez le désordre de ces lignes, votre image m’affole et je ne m’appartiens plus !… Je ne sais plus rien, mon aimé, sinon que je suis à vous, toute !

« Valentine. »

 

« P.-S. – Je serai samedi prochain à 4 heures chez Margot la modiste, rue de Paris. J’y dois essayer un toquet. Venez me donner votre goût, le petit salon est tout ce qu’il y a de plus discret. »

 

Ainsi donc, les événements forçaient Cyprien ; se dérober davantage eût été ridicule, il décida d’accepter son sort.

Un souci plus grave le tenaillait, d’ailleurs. Sans nouvelle de Pommier depuis plus de quinze jours il ne laissait pas de s’inquiéter ; on juge de son émotion à trouver un matin la carte du dit sur son bureau et portant :

 

« Bravo ! mon cher, ça y est. Ayez l’œil sur la presse. Je suis à Deauville et viendrai vous demander à déjeuner au premier jour. »

 

La nouvelle tonna sous ses tempes. Il rougit, pâlit et faillit prendre mal… Chevalier de la Légion d’honneur !… Une telle gloire l’emplit au point que l’image de Mme de Hortain s’en trouva réduite. Il lui eût fallu, désormais, pour songer à cette personne, un effort qu’il ne tenta pas. Qu’était ce bonheur solitaire auprès d’une pareille fanfare… Chevalier de la Légion d’honneur !…

Il s’assit le front moite, ses pensées le débordaient. Afin de leur donner un aliment il sonna Célestin et donna l’ordre d’acheter tous les journaux.

CHAPITRE XI

Il serait souverainement injuste de ne pas jeter un regard du côté du Palace où, sous la tutelle de Dinah, se corrompait doucement Narcisse.

On avait trouvé pour le loger un appartement d’angle qui voyait la mer et coûtait gros ; Narcisse en occupait la plus belle pièce, et Pancho avait exigé pour lui personnellement un salon superbe. Sa petite santé demandait l’espace et le grand air. Inutile de dire qu’il n’y était jamais ; par contre, ses filles s’entassaient sur les derrières, dans deux chambres médiocres qu’emplissaient l’odeur des cuisines et le tapage des chasses d’eau.

À onze heures, Narcisse descendait sur la plage, soutenu par Dinah qu’escortait sa lignée ; on marchait à pas comptés et le groupe ne manquait pas d’accent. Arrivés sous la tente, et Narcisse bien calé dans ses coussins, les demoiselles s’épandaient sous l’œil de la bonne Dinah, vouée par ailleurs à la surveillance du papa. Ainsi passaient les jours, aimables et familiaux. Jamais Alba ne menait sa compagnie jusque-là, comme il se doit ; un demi-tour propice l’en garait, de sorte que pour ses nièces tante Alba n’existait guère que de dos. Quant à Pancho, ses propensions naturelles le poussent rarement du côté des siens ; il préfère, pour les voir, l’heure intime des repas où il arrive tard, et les soirées, en principe tout au moins, car il ne rentre jamais avant trois heures du matin, sur ses chaussettes, et alors qu’un vaste silence emplit les couloirs. On ne le discerne guère qu’à midi, au bar du Casino, où il pérore en buvant des amers.

Les jours de tendresse il vient chercher ses filles à la cabine et, si les relances ont donné, il mène la bande chez le confiseur et nourrit son monde largement.

Entre lui et Cyprien, il reste un froid ; certes, on se voit de temps à autre et on s’adresse la parole, mais du bout des lèvres. Cyprien, en homme juste, a pesé le pour et le contre et, d’accord avec Alba, conclu qu’il valait mieux espacer. À l’usage les espaces se sont élargis, de sorte qu’à part les deux jours rituels on est l’un pour l’autre comme si on n’existait pas.

— Je suis à la veille d’une haute distinction, répète sempiternellement Cyprien, cela m’oblige à reviser notre monde.

Or, comme les premières pensées vont toujours aux siens, la famille Domingo fut aussi la première dont on s’amputa ; l’opération ne gêna personne et Pancho lui-même se sentit allégé. Quand on lui parle de son beau-frère, il a des façons de ricaner et des mots qui peignent leur homme. Cyprien n’a pas une bonne presse dans les bars.

Néanmoins, Pancho n’est pas tout à fait heureux. Sambuc lui manque, Sambuc retenu à Paris par une affaire magnifique qui lui a fait prendre, rue d’Antin, un entresol et une dactylographe exquise. Zonzon et lui ne viendront qu’en août, et la villa Hermosa, toujours hospitalière, leur ouvrira ses flancs ; d’ici là, il faut que Pancho se suffise ; il s’y applique, mais l’à-propos du Toulousain lui manque. Que d’erreurs lui eût évitées ce coude prévenant, ou ce pied ou certains clins d’œil significatifs !… Sans son compère, Pancho n’y est plus ; il fait des impairs, il force la note et prend des licences excessives avec les us.

On le lui fit voir au Cercle Maritime, un certain soir, où ce manque de mesure le fit projeter dehors par deux larbins. La chose se passant à une heure extra-matinale, personne n’y assista, mais Pancho n’en fut pas moins froissé, sans compter qu’il dut, le lendemain, se mettre en quête de partenaires moins regardants. Il les trouva au « Cercle des Amis des Arts et de la Mer » où les Dames sont admises. Ses petites manies ne choquèrent pas trop, mais il ne se montra pas à la hauteur et il lui en coûta des sommes qu’il n’avait pas. Narcisse fut sévèrement tapé.

L’argent – et nous le savons tous – a ceci de commun avec les femmes qu’il ne se donne qu’au plus fort. Or, Pancho, dont la philosophie est courte, supporte mal d’être, au poker, moins fort que les autres, et son physique s’en ressent ; il n’a plus le torse vainqueur, son œil est terne et sa moustache pend sur des lèvres amères et fertiles en mots durs ; la pauvre Dinah en sait quelque chose, elle soupire dans son lit et se fait petite à l’heure des retours.

On s’accommode néanmoins, et on vit. Tant bien que mal l’attelage Domingo, pour ne pas suivre celui de tout le monde, fait son bonhomme de chemin ; au surplus, Dinah n’est pas abandonnée, un chapelet de dames vient la rejoindre l’après-midi, chacune portant son pliant. Ce sont toutes des personnes bien, que leurs disgrâces naturelles rassemblent en éloignant leurs maris ; dans ce monde on est décent, et la conversation ne porte que sur le prix du beurre et les enfants, dont chacune possède un ou plusieurs échantillons exceptionnels ; on propage aussi d’innocents potins et les plus allurées ont parfois des mots qu’on se chuchote en rougissant, mais la plupart gardent leurs secrets. À cinq heures, tout le monde s’en va dans des thés mélancoliques ou rentre chez soi. Ne nous attardons pas auprès de ces dames, leur vie est une eau morte que ne ride aucune aventure, on en voit de partout le fond. Laissons également notre ami Pancho Domingo dont le lecteur connaît les directions et revenons à la villa Hermosa où bouillent de si glorieuses espérances.

Cyprien n’a rien dit à Alba du mot de Pommier, il veut lui faire la surprise le jour où paraîtra l’Officiel ; tout un jeu de rubans est là, dans un tiroir ; il y en a pour chacun des quatorze costumes et des cinq pardessus, l’effet en est assuré par de nombreuses répétitions à huis clos.

Ayez l’œil sur les journaux, a dit le ministre ; Cyprien n’en oublie pas un, si bien qu’Alba finit par s’étonner d’une telle avalanche de papier noirci :

— Tu t’abrutis, lui dit-elle charitablement.

Dans cet état il constata qu’il avait négligé de répondre à Mme de Hortain, chose impardonnable. Il corrigea sur-le-champ en quatre lignes et accepta le rendez-vous. Mais, ce mot parti, il le regretta. Était-il bien sage, en un pareil moment, de se lancer dans l’irrégulier ? et ne vaudrait-il pas mieux faire machine arrière ? Cyprien liait, à l’idée d’une relation féminine, un tas de conséquences redoutables ; il lui semblait impossible que la chose pût demeurer secrète, et déjà il se voyait en butte aux allusions et aux brocards, – sans compter M. de Hortain qui n’avait pas l’air commode. Ces réflexions le menèrent à écrire un autre billet pour annuler le premier ; il y prétexta un rendez-vous antérieur, s’excusa platement et réussit même à peindre en mots heureux le désespoir dans lequel ce contretemps le plongeait. Il porta lui-même cette missive à la boîte, mais à l’instant de l’y glisser hésita, finalement la relut et la déchira. Non, non, non !… Cyprien Morus ne pouvait pas !… À la veille d’être promu légionnaire, il se devait à l’honneur ; se dérober serait l’entacher, on ne manque pas à une vicomtesse. Sur quoi il lissa sa barbe et attendit les faits.

Ils ne tardèrent pas et le premier fut un mot de Dollemant lui annonçant qu’Aréthuse, une pouliche qu’il essayait sur des hippodromes obscurs, venait d’emporter le prix « Messidor » à Bayeux, quinze cents francs. « Elle a fait la course à la papa, disait l’homme, et battu « Flonpette » de six longueurs ; à supposer que rien n’arrive, Monsieur peut la risquer où il voudra. Cyprien en accepta l’augure et fit cadeau de la somme à Dollemant.

Tout lui réussissait, au surplus, en matière de finances, moyennant qu’il ne s’occupât de rien ; l’or venait à lui par pelletées et comme aspiré, sans qu’il bougeât, la disgrâce ne se manifestant réelle qu’au moment de ses initiatives, aussi n’en risquait-il point. Il avait pour ses subordonnés un choix de formules toutes faites.

« Mon désir, monsieur, est que vous agissiez, en cette affaire, selon vos inspirations »… ou :

« J’ai toujours eu pour règle de laisser l’indépendance à mes subalternes, faites donc, monsieur, ainsi qu’il vous apparaîtra »… ou :

« Je vous prie, monsieur, d’exécuter dans le plus bref délai l’opération dont nous avons parlé ; j’ai cru comprendre d’ailleurs que telle était aussi votre opinion »… etc.

Il répondit donc à Bourdier, son agent de change qui lui proposait un coup sur les nitrates à quoi trois cent mille francs suffiraient :

« J’ai envisagé, cher monsieur, avec l’attention qu’elle comporte, votre proposition relative aux fonds disponibles que j’ai chez vous. Je crois, tout bien considéré, qu’elle n’est pas sans valeur. Je vous autorise donc à y donner suite. Vous me ferez part des résultats dès qu’il y aura lieu. » Une autre lettre venait d’Athanase. Il avait perdu cinquante louis au poker et les réclamait d’urgence à papa : « C’est une crapule d’adjupète qui m’a eu… mais je le repincerai… Envoie, sinon il est capable de me trouver un motif. »

Cyprien envoya, plus quelques paroles bien senties et son regret de voir un Morus pratiquer le commun.

Il reçut aussi, de son carrossier, avis que le mail commandé serait à Cabourg le lendemain. Cette nouvelle l’enchanta, la conduite d’un mail lui ayant toujours représenté le fin du fin des élégances ; un haut de forme gris perle et une redingote assortie attendaient l’occasion dans un placard, et deux livrées magnifiques parachèveraient l’équipage, Joseph ayant la charge du tuba. Cyprien se promit d’inaugurer le tout au premier jour.

Cela encore n’était pas sensationnel et, lecture faite, il dut chercher ailleurs, mais les journaux ne disaient rien qui pût l’intéresser. Il les épuisa tout de même, enfin, las, s’en fut à la recherche d’Alba qu’il ne trouva pas, non plus qu’aucun de ses héritiers. Tous étaient à leurs plaisirs.

Fatigué d’errer dans des pièces vides, il sortit et s’en alla faire un tour rue de Paris, histoire de reconnaître les lieux. Il découvrit sans peine la boutique et plongea dans la vitrine un regard chargé. Trois chapeaux se balançaient sur des perchoirs, semblables à des oiseaux des îles. Cyprien y prit un intérêt excessif. À le voir planté là, quelque chose remua dans l’intérieur, puis une petite main surgit par la fente du rideau et s’évertua à réparer un invisible désordre. De la voir ainsi bouger toute nue le gêna, il battait en retraite quand, derrière lui, un ricanement qu’il connaissait se fit entendre. C’était le beau-frère Pancho, il fallut bien prendre contact.

— Quoi de neuf ? fit-il, pour parler.

— Ton père ne va pas.

— Ah ! Depuis quand ?

— Depuis hier, une espèce d’attaque. Dinah ne vous en a rien dit ?

— Non, mais Alba est chez vous. Alors ?

— Il est tombé le nez dans sa tasse après le déjeuner.

— Pas possible !

— Sale affaire, je crois.

— Diable ! On a fait venir le docteur ?

— Tout de suite, il a mis des ventouses.

— Et depuis ?

— Rien, sauf qu’il ne trouve plus ses mots.

— Diable !… Diable !… reprit Cyprien, puis regardant sa montre :

— Il faut que j’y aille… Tu m’accompagnes ?

— Non, j’ai une affaire… Tu n’étais pas sorti pour ça non plus, hein ?

— Évidemment… Pourquoi ris-tu ?… tu trouves ça drôle ?

— Sacré Cyprien, va !…

— Comprends pas du tout !

Ils se touchèrent le bout des doigts et Pancho s’en fut à ses devoirs cependant que Cyprien, chez qui les idées s’enchevêtraient, gagnait le Palace. Il y trouva Narcisse dans sa bergère, en pyjama ; Alba, Dinah et Sabine l’encerclaient de leurs fauteuils et toutes s’efforçaient d’en tirer quelques lumières, mais elles ne sortaient que confuses et sans lien. Croyant bien faire, Dinah lui parla petit-nègre, il répondit par des mots sans suite et bégayés qui n’éclairèrent personne. Alba commençait à s’impatienter, la venue de son mari la soulagea.

— Ah ! te voilà ! dit-elle, il est bien temps. Crois-tu, cette histoire ?

— Alors, dit Cyprien allant à son père et lui baisant le front, ça ne va pas ?

— Je… je… je… chapeau… savon…

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Il dit chapeau, savon… savon, chapeau… depuis trois quarts d’heure, mon cher !

— Chapeau. Voilà… chapeau… insinuait Dinah en présentant d’une main son feutre au malade et de l’autre un pain de savon… Savon…

Mais tant d’avances irritèrent Narcisse. D’une tape il envoya rouler le savon et fit voler le feutre au bout de la chambre… Dinah se mit à pleurer.

— Ah ! non, non… fit Alba… Pas de larmes, hein ?…

— Retire-toi, ma bonne, dit à son tour Cyprien, tu es fatiguée, et emmène Sabine dont la place n’est pas ici. Restés seuls, Cyprien tira sa femme à l’écart :

— Que dit le docteur ?… Tu l’as vu ?

— Oui, très grave. Il n’y a même aucune chance pour qu’il en revienne.

— À ce point ?

— Oui… Oh ! rassure-toi, il ne mourra pas, mais il va traîner ainsi des années.

— Pauvre père !…

— D’accord, mais il n’y a pas que lui… Tu le vois, chez nous ?

— Pourquoi chez nous ? Dinah continuera sûrement à le garder.

— Dinah !… et Pancho ? Tu le laisserais aux mains de cet individu qui le pillerait !… J’ai des enfants, moi…

— Tu as raison, mais que faire ?

— Ah ! voilà.

— Cristi de sacristi ! qui aurait pu prévoir ?…

— Écoute, Cyprien, si nous l’abandonnons, Pancho va fouiller jusque dans ses poches, il s’agit de l’emmener et tout de suite.

— Voudra-t-il ?

— Il ne s’agit pas qu’il veuille ou ne veuille pas. Tu es l’aîné, fais le nécessaire. Je vais rentrer avec Sabine lui préparer une chambre, remue-toi. Il ne faut pas que Pancho le trouve à son retour. Plus tard, nous aviserons.

— Quel drame !… soupira Cyprien.

— Je te laisse la voiture, viens dare-dare. Je ferai avaler la chose à Dinah en passant.

— Sur quoi Alba fit au beau-père un petit signe amical, un plus énergique à son mari et gagna la sortie.

— Chapeau !… tonitrua le vieux.

— Savon !… cria-t-elle en réponse, puis la porte claqua.

Cyprien détestait l’inhabituel, mais ce qui lui tombait sur le crâne dépassait la mesure ; il tenta courageusement de réfléchir, ses méditations mal entraînées n’aboutirent à rien qui valût et puis le coup était trop brusque, à le vouloir parer, sa pauvre raison s’effilochait, les conséquences mêmes ne lui apparaissaient pas distinctement. Cependant l’évidence criait sous la forme de ce vieil homme en pyjama abricot, retombé en enfance. Il lui prit la main.

— Cha… cha… chapeau ! bégaya le vieux.

Un nouveau soupir vint à Cyprien, ressource ordinaire et qu’il prolongea, puis, comme il fallait agir et d’urgence, il abandonna le sentiment :

— Mon cher père, dit-il, tu as besoin de soins que tu ne saurais recevoir ici où tu es mal entouré ! Alba et moi voulons t’avoir près de nous, avec nos enfants qui seront ravis. Désormais, nous ne nous quitterons plus. La voiture est en bas, je t’emmène.

— Sa… savon.

— Oui, tiens, voilà ta robe de chambre, passe-là, le domestique apportera le reste.

Ce disant il lui enfilait les manches et le fagotait tant bien que mal ; il lui colla sur la tête une casquette graisseuse qui traînait sur un meuble, puis, le laissant tout debout, fit l’inspection du secrétaire, rafla le portefeuille, le carnet de chèques, quelques louis, les objets de valeur et la correspondance, mit le reste à l’abri d’un tour de clé, glissa le trousseau dans sa poche et, tout souriant :

— Comme ça, tu auras toutes tes petites affaires… Allons, vite !

Narcisse se laissa conduire en marmonnant toujours son « Chapeau »… « Savon »… que du reste Cyprien n’entendait plus. Il le soutenait dans l’escalier, lui évitait les pas et lui parlait comme à un bébé. À les voir, le personnel restait en suspens. Sur le balcon, Dinah et ses filles agitèrent des mouchoirs tandis que Zulma poussait des hurlements à faire peur.

Dès son arrivée on l’installa au second dans une belle chambre avec cabinet de toilette prenant jour sur la campagne ; Cyprien voulut qu’on fît bien les choses et rien ne lui manqua du nécessaire ; les enfants prévenus firent la haie dans le couloir et n’en revenaient pas de voir leur grand-père dans cet attirail. Isidore peignit d’un trait leur impression :

— Ben vrai !

Une demi-heure après, Florent apportait une malle contenant des effets. On le casa à côté de son maître et de solides recommandations lui furent données ; d’ailleurs, Alba surveillerait. Puis les deux époux, sentant le besoin de souffler, se replièrent dans le boudoir, où nous les laisserons en proie aux pensers qu’on devine.

CHAPITRE XII

Nous avons un peu négligé Lucien Noral et la famille Harmand dont les mœurs désuètes s’affirment avec peu d’éclat ; ils n’en vivent pas moins leur vie tout comme le puissant Cyprien Morus, et comme lui sensibles à la chaleur ils ont pris le large et gagné la côte. Mais, tenant moins aux somptuosités et gérés par des budgets restreints, ils se satisfont d’une bicoque à Sallenelles, proche l’embouchure de l’Orne. Il y a de quoi s’y retourner, et un bout de jardin fournit les légumes et ce qu’il faut de fleurs pour les vases de Mlle Jeanne. Mme Harmand y vit des heures à contempler la mer sur laquelle tape le soleil, sous prétexte d’un tricot qui n’avance guère. Pour l’instant ils sont à trois, mais Lucien qui fait un tour en Normandie a promis de s’arrêter quelques jours. On le logera dans une pièce annexe, autrefois destinée au jardinier.

Paul, dont les loisirs sont dictés par les travaux en cours, trouve enfin le repos attendu, et ce pour trois semaines. On le voit, gaule en mains, déambuler par les marais. Il n’y prend pas grand’chose, mais il a l’espoir tenace du pêcheur qu’aucun insuccès ne peut abattre. Le soir il rentre crotté, mais sa bonne figure cuite au grand air s’épanouit davantage à chaque fois.

— As-tu gagné ton dîner ? dit sa sœur.

— Non, mais j’en ai manqué un gros.

En attendant ce gros, quotidiennement manqué, il rapporte parfois du fretin dont on se contente. Il reconnaît les poissons dans le plat, sous leur gangue de friture, et pour chacun note un trait dont ces dames se réjouissent. À ce jeu le temps galope et Paul s’assombrit en pensant au retour.

On a peu de voisinage, cependant, sur la route où Mme Harmand dérouille ses vieilles jambes une fois la fraîcheur venue ; on croise des familles qu’une communauté de goûts et de moyens a rassemblées là ; on s’est salué discrètement d’abord, puis petit à petit on a pris contact et c’est parfois tout un groupe qui reconduit la bonne dame à la maison. Il y a la famille Chartin, le père, la mère et deux petites filles ; le père est professeur d’école communale dans la banlieue de Paris, situation qui ne comporte pas l’opulence ; il en profite pour achever à la mer les redingotes usagées de ses cours. Un panama en imitation, déjà fané de la précédente campagne, le termine par le haut, cependant que ses pieds se délassent dans des espèces d’espadrilles. Il est myope et disgracieux, mais ses propos sont amènes et Mme Harmand apprécie la sûreté de ses connaissances. Sa femme est quelconque, maigrichonne et maladive ; elle parle peu mais sourit à chacun et porte volontiers les paquets ; elle est parfois là depuis longtemps, qu’on ne s’en est pas aperçu, il faut la regarder pour la voir. Ses deux filles l’encadrent et semblent limiter la portée de son horizon.

Il y a les Bordier, père, mère, grand’mère, tante, deux filles et trois garçons ; ceux-là font bloc et ne se séparent pas, qui en voit un voit le reste : « la famille Fenouillard », comme dit Jeanne, que cette massivité dans les déplacements consterne.

Mme Harmand a dû renoncer à les avoir à sa table, les couverts eussent manqué ; on se fait donc des politesses en plein air, ce qui comporte force poignées de main. Il y a aussi deux dames anglaises qui font de l’aquarelle et un vieux monsieur paralysé qu’un serviteur pousse dans un fauteuil roulant ; on n’est pas seuls, mais pas encombrés non plus, et ces diverses variétés se conviennent. Paul seul trouve qu’il y en a trop et s’ingénie à les esquiver. Il fut un moment question d’inviter Mme Joffrin, mais Mme Harmand dut céder aux protestations de son fils qui s’oublia jusqu’à traiter cette personne de vieille raseuse ; il lui faut, à lui, la nature totale et vierge d’habitants ; une silhouette qui se profile attente à ses droits et lui donne de l’humeur. Comment dépeindre sa rage d’avoir un matin trouvé « à sa place » un inconnu en train de pêcher « son poisson » !

Il faut dire qu’un petit imprévu vient d’arrondir les aises du ménage ; il provient d’une parente éloignée de Mme Harmand qui, démunie d’autres héritiers, se souvint d’elle en dernière heure et la fit légataire ; on l’ignorait ou presque, mais sa mort lui fit reconnaître des qualités et Mme Harmand, bien qu’elle trouvât la chose peu séante, ne sut se retenir d’avouer que la cousine avait du bon. Quatre mille francs de rente ajoutés à son bien personnel la firent passer dans le pays pour une richarde, d’où considération supplémentaire du boucher qui augmenta ses prix.

— Ce sera ta dot, ma petite Jeanne, dit-elle à sa fille, le jour où tu trouveras quelqu’un d’assez bien pour toi.

On vit ainsi sur place et les journées s’enchaînent harmonieusement, de temps à autre une petite randonnée aux alentours dégourdit les habitudes, mais on ne va pas loin. Cabourg, Ouistreham ou Lion-sur-Mer ; aller à Caen comporte une expédition dont on parle à l’avance ; Paul n’en est jamais, l’idée de mettre un faux-col lui faisant horreur. Ce fut au cours d’une de ces sorties que l’événement se produisit.

Les Chartin, désireux de rendre une politesse à Mme Harmand, mais mal outillés dans leurs trois chambres, invitèrent un jour la famille à déjeuner sur l’herbe à Bréville, en un point d’où l’on jouit, sous une ombre suffisante, d’une belle échappée. Ils y mirent tant d’insistance, qu’on accepta ; afin de n’être pas en reste, Mme Harmand fit cuire un poulet et Paul se chargea de deux fines bouteilles. Le départ se fit par un matin de beau soleil et les trois kilomètres qui séparent Sallenelles de Bréville furent vite franchis, bien qu’on n’allât pas rapidement à cause des dames et de M. Chartin qui, tous les vingt mètres, arrêtait la colonne pour faire admirer le paysage et beaucoup pour éponger son front que la chaleur, jointe au poids d’une bourriche, rendait moite. Son épouse n’en portait pas moins, mais plus desséchée résistait mieux ; ses pauvres yeux noirs allaient de l’un à l’autre comme pour épier les signes d’une joie escomptée et qui coûtait cher.

Les petites, sous l’égide de Mlle Jeanne, butinaient le long du chemin ; elles arrivèrent à l’étape très en couleur et chargées d’un bouquet déjà fané. Mme Harmand fit la route entre son fils et M. Chartin. La conversation fut aimable et diverse, un nuage, un peuplier bruissant, au loin quelque vache servaient de prétexte et chacun dissertait là-dessus selon ses moyens. Le professeur, plutôt abondant, développait tous les thèmes et cédait difficilement son tour de parole ; parfois, se croyant en classe, il haussait le ton lorsque l’un ou l’autre de ses interlocuteurs tentait de placer un mot. De temps à autre quelqu’une des petites arrivait en courant, avec un insecte ou un caillou, demander à papa des détails ; on avait alors un petit cours dont le préambule remontait à l’origine des choses, mais les fillettes n’attendaient pas la fin, elles repartaient cheveux au vent rejoindre Mlle Jeanne en poussant des cris suraigus. Mme Harmand essuyait le reste de la conférence et son inlassable sourire n’était pas pour l’auteur un médiocre encouragement.

Une fois sur les lieux repérés l’avant-veille, chacun s’extasia ; d’extraordinaires agréments furent attribués à ce rond d’ombre non loin de quoi gazouillait un ruisseau ; le terrain s’inclinait en pente légère, et la vue un peu bornée à l’est par une haie vive s’ouvrait illimitée sur l’embouchure de l’Orne, Riva-Bella et Ouistreham dont les toits scintillaient comme des miroirs à alouettes. Une vaste chaleur emplissait l’espace et l’appel des grillons résonnait dans l’air à l’infini.

— On n’eût pu trouver mieux, déclara Mme Harmand, je sens que nous allons passer une journée exquise.

Tous en acceptèrent l’augure, cependant qu’on se déchargeait. Paul mit ses bouteilles à rafraîchir dans le ruisseau où les rejoignit le cidre apporté par M. Chartin ; la bourriche ouverte offrit un spectacle affriolant : des œufs durs, des sardines, un filet froid et un demi-jambon constituaient le fond, un camembert embaumait à l’écart. Mme Chartin tira de son panier quelque vaisselle, le linge et les services, et, d’un filet, des poires, des cerises et des biscuits, de quoi satisfaire toutes les gourmandises.

— Je ne sais rien de plus agréable que ces dînettes, continua Mme Harmand, elles sont un peu démodées comme tant d’autres plaisirs de jadis, mais j’y suis restée sensible ; je vous remercie tous deux de m’avoir donné l’occasion de ce rajeunissement.

Mme Chartin disposait le couvert, si on peut dire, cependant que Paul égalisait le terrain à coups de talon. On avait de longues heures devant soi, chacun prit ses aises, et le professeur qui venait de terminer un discours sur les modifications de la côte normande dues au travail de la mer en entama un deuxième touchant les charmes respectifs de la jeunesse et de l’âge mûr. On l’écoutait avec bienveillance, il n’en fallait pas tant pour qu’il s’étendît, mais son argumentation ne parut pas convaincante ; il parlait un peu de chic et l’on sentait à travers ses métaphores une expérience médiocre, l’expérience d’un homme pour qui la joie ne fut jamais qu’accidentelle et qui se grise de mots, mirage verbal dont se leurrent les timides et les vaincus. Il n’en analysa pas moins la passion comme s’il l’eût connue, cependant que sa femme essuyait les verres et que les invités opinaient avec politesse.

— Va-t-on commencer ? dit Paul qui se sentait un creux.

— Tout est prêt, répondit Mme Chartin, je mets l’eau à bouillir pour le café.

— Alors, allons-y !

On héla les enfants et chacun s’installa, ce qui fut l’occasion d’un peu de pittoresque ; un bon vouloir général illuminait les physionomies et c’est à qui ferait le plus d’avances à son voisin. Mme Chartin, munie de coussins, cala Mme Harmand afin de lui éviter la rudesse du sol ; son mari accaparant le droit de parole, la pauvre femme ne se manifestait guère que par des attentions, mais ses gestes avaient quelque chose d’implorant, elle obligeait avec des excuses et remerciait en même temps qu’elle donnait. De la mer un peu de brise vint agiter les ramures, quelques feuilles se détachèrent dont l’une tomba dans la salade ; chez les petites ce fut une explosion de rires ; le professeur fit remarquer que cet orme taquin n’était pas l’« Ulmus campestris », commun dans la région, mais une variété moins fréquente, l’orme diffus, « Ulmus effusa ». Aucune contradiction ne s’éleva et les œufs durs cédèrent la place au filet froid.

On y fit honneur, mais malgré l’appétit général Mme Chartin put observer qu’il en resterait pour le déjeuner du lendemain et cette pensée élargit le sourire de sa face. Elle insista néanmoins, mais vainement. Paul lui-même se récusa.

— Et le poulet que nous oublions ! fit soudain Mlle Jeanne.

On le déballa, mais il arrivait trop tard, personne ne pouvait plus.

— Nous eussions dû commencer par lui, dit Mme Harmand ; par exemple, je ne le remporte pas, prenez-le, Madame, vous le mangerez demain en pensant à nous. Le professeur fit une noble défense, cependant que sa femme, émue aux larmes, tentait d’y joindre quelques mots ; à défaut, elle réempaqueta la bête en jurant que la serviette serait rendue à l’arrivée ; ne sachant que faire de plus, elle embrassa Jeanne sur les deux joues et posa pour condition qu’on ne laisserait ni un fruit ni un biscuit. Il fallut s’exécuter, ce qui n’alla pas sans effort ; la petite Armande paya la prouesse d’un dérangement d’estomac, son père en profita pour placer quelques sentences. D’autres soins plus efficaces la remirent d’aplomb.

Paul, étendu de tout son long, savourait la béatitude des digestions heureuses ; il eût signé un bail perpétuel, mais l’amertume habitait toujours son for intérieur, et l’idée qu’il lui faudrait sous peu réintégrer Paris et ses chantiers le blessait comme une injustice ; la chose s’extériorisa brusquement en une interjection militaire qui fit soubresauter sa sœur, tandis que M. Chartin demeurait bouche ouverte.

— Paul, je ne te reconnais plus, dit sa mère.

Il s’excusa.

D’ailleurs, la conversation languissait. Les diverses victuailles, le Beaune, le soleil et l’atmosphère bourdonnante finirent par en avoir raison ; M. Chartin lui-même marqua de la fatigue et ses propos mollissants tombèrent bientôt dans le vide. Ces diverses emprises firent que Mme Harmand eut peine à garder les yeux ouverts. Afin d’y trouver une excuse personnelle, tous insistèrent pour qu’elle se reposât. Elle y souscrivit et rejoignit son fils dans le sommeil. Le professeur, après avoir disposé sa redingote pour éviter les faux plis, s’endormit à son tour, correct et le nez dans son chapeau. Seule, son épouse, toujours diligente, veillait ; elle s’occupait du ménage et rangeait la vaisselle à tout petits bruits. Jeanne et les enfants formèrent une colonie à part, et le silence régna bientôt. Ses apprêts terminés, Mme Chartin s’étendit aux côtés de son mari, et le pinson qui n’attendait pas autre chose put avoir son moment. Il fondait sur les miettes comme un caillou et réintégrait sa branche d’un coup d’ailes, sa pitance au bec. À la fin, tant de calme l’enhardit, et il s’installa.

 

Cyprien avait commandé le mail pour deux heures et demie, il s’agissait de l’inaugurer ainsi que la redingote, le chapeau gris perle et la livrée ; toutefois, ne se sentant pas très sûr de lui, il ne voulut, en bon père, risquer que des serviteurs ; aucun des jeunes Morus n’était donc convié, Alba moins encore : ils n’en furent pas moins tous là au départ. Les quatre bêtes bouchonnées à fond et la croupe en damier piaffaient d’impatience, et la caisse de la voiture peinte en jaune serin, timbrée de la tête enturbannée avec la devise : « Hardy More, devant », étincelait de tous ses nickels. Cyprien qui en fit le tour et considéra les détails avec un œil sévère, n’y vit à reprendre que ce qu’il fallait pour marquer son rang ; il approuva donc et monta sur le siège. Joseph était à son poste, trompette en main, un piqueur étalé sur la banquette du fond faisait figure de possesseur.

Un salut au public et la lourde machine s’ébranla. Joseph célébra le départ par quelques couacs bien intentionnés, des fenêtres s’ouvrirent et le tout disparut au tournant dans le vacarme et la poussière.

Cyprien avait choisi la route de Caen qui est excellente. On irait jusqu’où on pourrait, peut-être jusqu’à la ville, quarante kilomètres ne sont pas une affaire, et il ne lui eût pas déplu d’y entrer clairon sonnant et d’y produire quelque effet. Les rênes bien en mains et tendues selon les bons préceptes, il ne quittait pas ses normands de l’œil et visait le milieu de la route. De temps à autre un holà !… calmait quelque écart tandis que sa droite assurait le haut de forme qui, mal calibré, tendait à l’indépendance. Néanmoins tout allait au mieux et Cyprien put envisager une sortie sans accroc, bien qu’on eût croisé deux ou trois de ces affreuses voitures automobiles dont la mode commençait. Il dut se contenter de les envoyer au diable mentalement ; à l’arrière, le piqueur, aveuglé, chargeait leur poussière d’imprécations.

L’équipage suivit la route en bordure de la côte ; au lieu de prendre par Varaville Cyprien préféra passer par le Home, ce qui, entre autres avantages, offrait celui de défiler sous les fenêtres du comte de Jessin, mais le gentilhomme ne parut pas au balcon, et le mail roula en trombe devant une façade inerte, malgré les appels de Joseph qui se congestionnait à souffler dans son instrument. Déçu, Cyprien obliqua sur la gauche. On irait, par Bréville et Ranville, tâcher de se montrer aux Lévy qui gîtaient là dans un château seigneurial.

Les chevaux bien entraînés trottaient dans le meilleur style et donnaient sans qu’il fût besoin de les pousser. La vue de ces quatre croupes jumelées réjouit l’âme sportive de Cyprien qui regretta de n’avoir pas emmené Alba, puis par une association bien naturelle sa pensée dériva sur Mme de Hortain. Le rendez-vous était pour le lendemain et cette idée l’émut, car il se sentait en ces matières tout petit garçon, et l’aisance de cette vicomtesse le déroutait. Comment s’y prendre ?… que lui dire ?… Quels mots employer ?… Il profita de ce que la route plate n’offrait aucun écueil visible pour se départir un peu de sa vigilance et y songer ; les chevaux suivaient leur train sagement, il essaya de combiner une tactique.

Pas de fleurs, bien entendu, pensa-t-il, d’ailleurs je ne puis décemment arriver là comme à un rendez-vous, ce serait manquer de tact ; il faut que j’aie l’air d’être venu par hasard, et puis que penserait cette modiste ?… J’entrerai sous prétexte d’acheter quelque chose, elle sera là, nous causerons, rien de plus naturel.

Oui, mais après ?…

Après commenceraient les difficultés. Il essaya d’évoquer des situations, de prévoir des attitudes, son imagination peu experte s’embrouilla, il ne conçut rien et comme à l’ordinaire s’en remit à son destin ; le soupir rituel ponctua la chose : on arrivait à un tournant.

 

Il était trois heures passées, Mme Chartin déjà réveillée observait le paysage avec cette placidité qui lui était propre ; nous disons observait, bien qu’il ne fût pas certain que le regard ainsi promené déterminât des réflexes, mais il y avait apparence et cela doit suffire. Son mari dormait toujours ; le luisant de sa redingote, sa barbe radicale et son pince-nez lui donnaient là, dans l’herbe, un aspect tragique de politicien fusillé. Une maigre anatomie perçait au travers de l’étoffe et toute la misère de sa forme éclatait au grand soleil. Mme Harmand et son fils dormaient aussi, quant à Mlle Jeanne et aux petites, elles avaient disparu depuis longtemps.

À considérer son mari sous cet aspect, Mme Chartin se mit à réfléchir ; décidément la redingote ne finirait pas l’été, mais le pantalon, lui, tiendrait, grâce au radoubage ; elle résolut de sortir pour tous les jours le veston d’alpaga réservé au dimanche. Le don du poulet froid pallia dans une certaine mesure la tristesse de ces constatations ; elle se promit de faire porter à Mme Harmand une assiette des groseilles qui poussaient dans son jardinet. La vue du compagnon de ses peines innocemment étalé sous cette orgie de lumière, et le souvenir de tant d’heures communes, l’émut, elle se pencha et lui posa sur le front un baiser de tendresse.

— Mon pauvre Adolphe ! dit-elle.

Heureusement, personne n’avait rien vu.

Dans son sommeil le professeur prit cela pour une mouche et fit un geste vague ; les cris d’Albertine arrivant en bourrasque le réveillèrent tout à fait.

— Maman !… Maman !… Il y a une grande voiture avec des soldats !… venez vite !…

— Des soldats ? fit le père en se levant tout ébouriffé. Et où cela ?

— Ils viennent sur la route avec une trompette, tu entends ?…

En effet, des sons cuivrés parvenaient, cependant qu’un nuage de poussière planait au-dessus des avoines.

Au bruit Paul ouvrit l’œil, puis sa mère, les petites trépignaient :

— Dépêchez-vous, on va les manquer.

Une nouvelle sonnerie perça l’air ; entraînant leur père, les fillettes galopèrent jusqu’à la route ; le professeur encore ensommeillé faisait des bonds incertains au cours desquels il laissa choir son panama. Il avait la chevelure embroussaillée et le dos couvert de fétus. Malgré cette disgrâce, par mots entrecoupés, il entreprit un éloge de l’armée, école du devoir et représentation de la vigueur nationale. Les dames suivirent avec plus de modération, tandis que Paul affirmait d’une façon péremptoire :

— C’est de l’artillerie, je reconnais la trompette.

Tous se mirent en file le long du talus et l’artillerie sous forme du mail de Cyprien fit au loin son apparition.

— Vous vous êtes méprises, mes enfants, dit M. Chartin en reprenant son souffle. Nous avons ici une de ces voitures dénommées mail-coach dont l’origine est anglaise ; l’usage de ces sortes d’équipages est une survivance de la poste d’autrefois, mais seules les personnes considérables peuvent en user, car leur entretien nécessite du personnel et de grands frais.

— Ça n’est que ça ! grommela Paul, pas la peine de tant courir !

— Il ne faut pas médire des somptuosités, déclara M. Chartin, elles sont une belle forme du luxe qui lui-même en est une de la richesse ; or la richesse est nécessaire aux États dont elle signe, si j’ose dire, la prospérité. Nous avons, Dieu merci, beaucoup de gens riches en France et c’est un apanage dont il faut être fier.

La voiture approchait. Il se disposait à saluer, l’absence de chapeau le contraria.

— Retirez-vous, mes enfants, vous aussi, Mesdames, un accident peut toujours survenir, quelle que soit l’habileté du conducteur. Attention !…

De son perchoir Cyprien avait distingué du monde, il voulut un passage brillant. Joseph emboucha sa trompette et les quatre chevaux enlevés de main de maître prirent la courbe en ouragan ; malheureusement, le courant d’air eut cette fois raison du haut de forme qui s’envola. Pour le retenir, Cyprien lâcha une des rênes mais trop tard, tandis que le cheval de tête se sentant libéré faisait un à gauche qui le porta juste au centre de M. Chartin alors ployé dans sa révérence. Le malheureux voltigea dans la poussière et l’assemblée fit un grand cri ; Cyprien voyant la chose se cramponna de tous ses muscles aux guides enfin rassemblées ; les chevaux dominés s’arrêtèrent à l’instant où la roue effleurait le crâne du bon professeur qui donnait ainsi roulé le plus misérable aspect. On se précipita.

Tiré sur le bord et voyant ces figures éplorées, M. Chartin se ressaisit. Il n’avait pas grand mal, hors quelques froissements, mais la secousse avait été suffisante néanmoins pour l’ahurir. Tous s’empressèrent à le soigner.

— Ma montre ! s’exclama-t-il soudain.

Il tâta sa poche et sortit l’objet dont le verre était en pièces, elle ne marchait plus.

— Elle est cassée.

— Ne t’occupe pas, chéri !… ne t’occupe pas, disait l’excellente Mme Chartin en lui époussetant la figure, ce n’est rien.

Cyprien descendu de son siège, et pâle comme un mort, ne savait à quel saint se vouer.

— Quelle affreuse chose ! Jamais je ne me pardonnerai ! Des chevaux qui n’ont jamais bronché !… Je suis au désespoir.

— Je crois, Monsieur, lui dit Mme Harmand, qu’il y aura plus de peur que de mal, M. Chartin ne me semble pas sérieusement atteint mais il l’a échappé belle.

Oyant ces paroles, le professeur se mit sur son séant, il avait triste mine, mais de sa barbe poussiéreuse ne sortirent que des paroles civiles :

— Monsieur, dit-il, vous me voyez là sous une vilaine apparence, mais il s’en est fallu de peu que le spectacle ne fût encore plus laid ; je crois pouvoir vous assurer que le dommage sera nul, car je me sens intact.

— Comment reconnaître ? comment m’acquitter ? bégayait toujours Cyprien qui s’affairait de l’un à l’autre. Mesdames… Monsieur ? que puis-je faire ?

— Vous eussiez dû tenir vos bêtes, dit Paul que sa situation d’homme debout obligeait à quelque civilité.

— Mais je les avais en mains, Monsieur !… Je vous le jure ! Ce qui m’arrive est le résultat d’une fatalité incroyable ! incroyable !

Cependant, grâce aux bons soins des dames, M. Chartin se voyait sur pieds, pas très solide encore, ni brossé, mais d’aplomb. Se sentant partie essentielle, il écarta doucement ses filles accrochées à ses basques et dit :

— Monsieur, il faut toujours, avant le jugement, discerner les origines, cela fait, ne pas conclure sans l’émotion, car alors on se trompe. De quoi s’agit-il présentement ? De savoir qui de vous ou de moi était à sa place en ce lieu.

— Ah !… fit Cyprien.

Paul et les dames sentant venir une conférence s’assirent, les deux interlocuteurs, tête nue, restèrent debout. Le piqueur avait avancé le mail de quelques pas et les chevaux s’ébrouaient sous les mouches, dans un cliquetis. M. Chartin continua :

— Votre rôle à vous, Monsieur, qui êtes l’heureux possesseur de cette belle voiture, est de vous en servir.

— J’allais à Caen.

— Permettez… De vous en servir pour votre usage d’abord, ensuite pour le plaisir des autres et l’honneur du pays. Je le disais donc tout à l’heure à mes filles : le sport du mail-coach est une haute expression du luxe et ceux qui le pratiquent ont droit à des égards ; en se délassant ils servent la France.

— Ah !… fit encore Cyprien.

— Il importe de montrer aux étrangers qu’ici, l’élégance et la fortune ne sont pas un vain mot ; vous aviez plus que le droit, Monsieur, d’être sur cette route, vous en aviez le devoir. Le malheur a voulu qu’une curiosité bien naturelle m’ait porté sur votre passage ; un peu étourdi par une course déréglée j’ai mal pris mes mesures et donc dépassé la limite convenable, risquant ainsi de provoquer une catastrophe heureusement évitée grâce à votre adresse. Je vous fais, Monsieur, d’une part toutes mes excuses, et de l’autre tous mes compliments.

Sur quoi M. Chartin s’inclina, dévoilant par derrière un accroc sensible. Son épouse en supputa l’importance et l’espoir de sauver le pantalon s’évanouit.

— Monsieur, put enfin articuler Cyprien, vos paroles me confondent bien que j’en puisse apprécier la justesse, car vous avez exprimé ma pensée en termes que j’eusse été heureux de trouver moi-même, mais somme toute, et ceci acquis, vous voilà meurtri et tout malmené alors que je suis indemne, permettez-moi de vous dire qu’il n’y a pas justice, et de réparer. Sur quoi, ayant évalué son homme, Cyprien tira son carnet de chèques. Mais une fois encore le professeur l’arrêta :

— Non, Monsieur, non. J’étais à cet endroit où rien ne me forçait d’être alors que vous passiez pour vos obligations ; le hasard a voulu que nous fassions la connaissance hors les règles, ce dont je suis encore confus, mais permettez-moi de le dire, non seulement je ne regrette rien, mais je me félicite d’être seul atteint dans cette affaire. Songez, Monsieur, quel épouvantable malheur pouvait advenir.

— En effet, dit Cyprien, mais vous avez, si je ne m’abuse, souffert dans vos vêtements et je me dois…

— Pas un mot de plus, Monsieur, vous me désobligeriez.

— Cependant…

— Renversons les rôles, voulez-vous ?… Et supposez vous à ma place ; accepteriez-vous ?

Cyprien resta béant, car il ne réalisait pas une situation aussi saugrenue. M. Chartin poursuivit :

— Je vais, Monsieur, vous mettre tout à fait à l’aise ; je suis moulu et sens venir la courbature et j’appréhende en cet état les trois kilomètres de chemin que nous avons à faire pour rentrer à la maison. Accepteriez-vous de nous y reconduire ? cela éteindrait vos scrupules et me rendrait service, sans compter que ces dames elles-mêmes et ces petites en bénéficieraient.

— Mais comment donc ! Et tout de suite. Joseph ! Prosper !… Amenez la voiture.

On y installa le professeur, sa femme, Mme Harmand et Jeanne suivirent ainsi que les petites dont les yeux luisaient d’une telle félicité. Paul préférant marcher, on n’insista pas ; il partit seul en faisant tourner sa canne.

Cyprien donc regagna son siège, mais nu-tête, le haut de forme gris perle ayant trouvé en ce point la fin de ses campagnes ; d’ailleurs on ne le rechercha pas. On vira de bord et l’attelage tumultueux dévala du côté de Sallenelles. À trois cents mètres on croisa les Lévy qui rentraient en bande ; ils parurent surpris d’un tel équipage :

— Mais c’est Morus, fit Mme Rebecca à son mari. Que diable fait-il là sans chapeau avec ces gens bizarres ?

Plus loin on buta presque sur le tonneau du comte de Jessin qu’on faillit écraser. Cyprien, écarlate, salua le plus bas qu’il put. Enfin on arriva, il ne fut pas fâché de débarquer son monde.

— Ouf ! se dit-il à part soi, heureusement que ça n’arrive pas tous les jours.

Puis il rentra sans autre encombre, bien que les gens se retournassent à le voir ainsi barbe au vent. Alba voulut des détails qu’il donna à son avantage et pour ce faire ne trouva rien de mieux que de répéter les phrases de M. Chartin accommodées tant bien que mal ; il lui en résulta quelque mérite aux yeux des siens. Chez les Chartin on étala la redingote sous la lampe, mais le mal était sans remède ; chaque fois que Mme Chartin tentait de panser une blessure il s’en créait une autre à côté ; il fallut se résoudre et sortir le veston d’alpaga. Le pantalon offrit plus de résistance et l’accroc fut cicatrisé, au moins pour un temps.

— Surtout, ne te baisse pas, dit la bonne dame.

Mais quelle ne fut pas sa surprise en ouvrant la bourriche d’y voir, à côté du poulet, le chapeau gris perle de Cyprien, un peu bossué mais présentable encore.

— C’est moi qui l’ai mis, dit la petite Albertine, on s’en servira pour jouer.

Le professeur voulait le rendre, mais il dut céder aux pleurnicheries ; il gronda néanmoins sa fille, puis, tout considéré, son épouse décida qu’avec un bon coup de fer le chapeau reprendrait figure. On le mit de côté. À la rentrée les élèves eurent la surprise de voir leur maître faire son apparition sous ce couvre-chef inusité.

Mme Harmand se coucha un peu lasse. Un télégramme de Lucien Noral lui annonçait son arrivée pour le lendemain.

CHAPITRE XIII

Nous n’essayerons pas de peindre les fureurs de Pancho constatant le rapt de Narcisse ; Dinah prit là quelque chose dont les murs tremblèrent ; elle sanglota deux heures durant, et les petites, blotties dans leur chambre, mêlèrent leurs larmes à ce concert martelé d’imprécations formidables. D’affreuses injures perçaient à travers les portes et les voisins frappèrent au plafond. Pancho n’en eut cure, il défonça à coups de semelle un tiroir dont la serrure refusait toutes les clés et n’y trouva que des nippes sans valeur et de vieux journaux ; du secrétaire forcé ne sortirent également que des paperasses et des factures. Sa colère fut à l’apogée, il écuma, parla d’éventrer Cyprien et toute sa racaille, un moment même il prit Dinah à la gorge, si bien que la malheureuse crut sa dernière heure venue ; il était blême, comme éteint, et roulait des yeux d’anthropophage ; seize sous oubliés dans un vide-poche ne l’apaisèrent pas, il les lança à la tête de sa femme écroulée sur le tapis, hurlant :

— Porte-leur encore ça à ta saleté de famille et reste avec eux si le cœur t’en dit, vous serez au complet !

La cloche du dîner arrêta ces intempérances, mais Pancho ne parut pas à table. Il alla manger au restaurant et ne rentra qu’au jour. Le sommeil finit par le vaincre, à midi il était calmé, superficiellement tout au moins, car le pli de sa bouche et deux barres sur le front témoignaient encore de ses orages intérieurs et de ses rancunes. Laissons-le dans cet état peu enviable et retournons à Cyprien dont, bien que d’ordre différent, les émotions n’étaient pas moindres.

Car le jour était arrivé qui ne laissait plus de place aux échappatoires, il allait falloir se manifester, et cette idée de rendez-vous galant l’ébranlait dans toutes ses fibres ; il mit à sa toilette un temps infini, se bichonna, s’ondoya, et lança, pour l’occasion, une cravate à fond vert, irrésistible. Paré, bien entendu, une heure à l’avance, il tournait sur place et regardait sa montre à tout instant. Il finit par agacer Alba :

— Qu’est-ce que tu as donc à ne pouvoir tenir en place ! dit-elle, va-t’en piétiner dehors.

Il sortit sous la chaleur, la rue était vide. Ne sachant comment tuer le temps il s’en alla au Casino, et s’y trouva sous la marquise seul consommateur ou presque ; il commanda un kirsch, puis un second, et la chaleur de l’alcool l’émoustilla ; il resta là jusqu’à quatre heures à feuilleter sans y comprendre goutte les pages crasseuses de l’Illustration. Au quatrième coup sonnant il se leva, et, le chapeau sur l’oreille, gagna la rue de Paris. Maintenant les promeneurs abondaient, il s’agissait de se tenir ; il prit une allure nonchalante de flâneur, s’arrêta devant les boutiques, lut des titres de roman et contempla les éventaires.

— J’irai comme cela jusqu’au magasin, se dit-il, puis j’entrerai brusquement, personne n’y verra rien. Néanmoins son cœur faisait toc-toc aux approches ; il eût voulu pouvoir reculer, trop tard ; un dernier coup de peigne hâtif et il s’engouffra sous la porte comme un homme poursuivi.

— Madame, dit-il en s’inclinant, j’ai vu l’autre jour, dans la vitrine, un…

Mais la modiste tout sourire l’interrompit :

— Par ici, Monsieur, on vous attend.

Elle souleva un rideau et, dirigeant Cyprien au fond d’un couloir, l’amena devant une porte close.

— C’est ici, Monsieur, vous pouvez entrer.

Puis elle s’éclipsa discrètement.

Cyprien tourna le bouton et crut à une erreur. La pièce était sombre et ses yeux pleins de soleil ne discernaient pour bien dire que du noir ; il tâtonnait, aveuglé ; quelque chose de clair bougea dans un coin et la voix de Mme de Hortain proféra :

— Comme vous m’avez fait attendre, vilain !

Il entama le compliment médité mais n’en put soupirer que l’exorde : Chère Madame !… car à ce moment un corps chaud revêtu d’un peignoir dont il perçut plus qu’il ne vit l’extrême transparence l’envahit ; il trébucha, lâcha sa canne, se sentit poussé puis s’abattit sur une chaise-longue, le tout dans l’espace d’une seconde et tandis que tourbillonnait sa raison…

— Moi qui suis là depuis une heure, disait Mme de Hortain, dont l’haleine parfumée lui glissa dans le cou.

Cyprien fit un effort, mais seules des interjections purent éclore à ses lèvres :

— Madame !… Vous !… cette minute !…

— Enlevez votre faux-col, continuait la voix.

— Mais, Madame, êtes-vous bien sûre… je tremble à la pensée qu’on pourrait nous surprendre.

— Attendez, je vais vous aider.

Diligente, elle retira la belle cravate verte et le faux-col, puis l’aida à se débarrasser de son veston. Le malheureux, éperdu, se laissait faire ; tout en s’aidant avec gaucherie il persistait à bredouiller des mots sans suite ; le gilet suivit le veston, le tout lancé à la volée à l’autre bout de la pièce. Ses yeux commençant à s’habituer il discerna que Mme de Hortain était aussi peu vêtue que possible ; ce constat et le kirsch l’enflammèrent, il chercha des lèvres ; elle fit une petite retraite, de sorte qu’il n’atteignit pas grand’chose, son baiser claqua dans le vide.

— Voyez-vous l’effronté !

— Ah ! Madame ! clama-t-il.

— Voyons, chéri, tu ne vas pas m’appeler Madame ! dis ma petite crotte…

— Ma petite crotte ! une vicomtesse ! Cyprien n’en croyait pas ses oreilles.

— Dis « Ma petite crotte », je veux.

— Ma petite crotte.

— À la bonne heure… chérie.

— Ma petite crotte chérie.

— Là !… Mon gros coco !… À son tour elle l’embrassa, mais plus experte ne rata pas son coup ; le gros coco vacilla sur ses bases, il sentit qu’il fallait quelque chose d’expressif et s’enhardit.

— Oh !… Oh !… Oh !…

Cyprien ne se connaissait plus, la défense étant d’une extrême mollesse, et peut-être l’instant de clore le chapitre serait-il venu, car nous avons souci des convenances, – si la Providence ne se fût imposée.

À ce moment donc où le blason vicomtal allait recevoir une atteinte, des pas se firent entendre dans le couloir, cependant que la voix de la modiste disait :

— Entrez par ici, Monsieur, on vous attend.

Cyprien bondit sur ses pieds, la sueur au front, mais Mme de Hortain tout installée le rassura :

— Voyons, chéri ! es-tu bête puisque c’est à côté.

En effet, une autre porte s’ouvrit puis se referma tandis que la modiste s’en retournait à pas feutrés. Cyprien restait toujours debout, haletant. Mme de Hortain dut insister :

— Là, ils sont chez eux. Dépêchons-nous.

Mais Cyprien n’était pas rassuré, loin de là, ou plutôt ses ardeurs venaient de se muer en un désordre singulier, il ne se sentait plus le même, mais là, plus du tout ; quatre paroles derrière une porte avaient cassé son élan et sa verdeur s’en allait toute fanée, il s’épouvantait sur les suites.

— Vite ! dit Mme de Hortain pelotonnée dans ses coussins, j’ai froid.

Se faire prier n’eût pas été galant, il s’efforça donc ; hélas ! ni les bras enveloppants ni les tièdes rondeurs, ni les mots passionnés, ni d’autres invites, ni sa volonté exaspérée ne parvinrent à rompre le charme ; il s’agita beaucoup et se mit en transpiration, mais la nature ce jour-là se voulut protectrice de l’honneur conjugal, elle ne permit pas. Au bout d’un quart d’heure il s’avoua vaincu.

— C’est l’émotion, dit-il un peu penaud ; je désirais trop cette minute.

Mme de Hortain n’était pas de ces personnes qu’on attrape avec des mots, en plus elle savait la valeur du temps ; jugeant donc la conversation terminée, elle se leva, tira les rideaux, et le jour emplit la pièce. Sous cette douche Cyprien apparut terriblement défait ; il clignotait, aveuglé, ne sachant que faire de sa personne et s’ingéniant à des poses qui lui donnaient un faux air de Vénus de Médicis ; Mme de Hortain n’y fut guère attentive, elle évoluait, elle, bien tranquille dans sa nudité potelée sur quoi tapait le soleil, allant aux choses et les trouvant sans les chercher.

Comme son partenaire ébauchait encore de confuses explications, elle dit :

— Mon cher ami, ne vous excusez pas, cela n’avance à rien ; aidez-moi plutôt à ouvrir ce tiroir, je ne sais ce qu’il a aujourd’hui, je n’en puis venir à bout.

Cyprien se précipita, leurs efforts conjugués aboutirent et Mme de Hortain tira du meuble un petit crochet ; ensuite elle s’assit sur son derrière et se mit en devoir d’agrafer ses bottines ; ce faisant, elle poursuivit :

— Je dois dire que jamais chose pareille ne m’était arrivée et c’est là une émotion que je vous devrai complète. J’ignore ce que vous en pensez, mais si délicates que puissent être vos raisons, j’aime à croire que pour vous comme pour moi plus de simplicité eût convenu. Enfin, on fait ce qu’on peut, n’est-ce pas ?

— Évidemment, bafouilla Cyprien.

— Vous seriez gentil de m’aider à lacer mon corset, tirez les deux cordons à la fois… là… très bien… et puis vous ne feriez pas mal non plus de vous habiller, nous n’avons plus rien à faire ici, que je sache, et on m’attend à cinq heures pour un thé. Où irez-vous ?

— Mais, je ne sais… au Casino, sans doute.

— Voulez-vous, si vous rencontrez mon mari qui y passe sa vie, lui dire que nous dînons tôt, j’ai oublié de le prévenir.

— Comment !… moi !… mais que pensera-t-il ?

— Il vous remerciera… Et puis…

Elle s’interrompit pour faire sa bouche. L’opération terminée, elle enchaîna :

— Et puis, nous n’allons pas sortir ensemble, si vous voulez bien ; comme je suis un peu pressée, je filerai la première.

— Volontiers.

— Sans doute vous verrai-je à la plage demain… Pas de plis dans le dos ?

— Vous êtes impeccable.

— Bon… Alors, au revoir, ami.

Cyprien crut une manifestation indiquée, il tomba mal.

— Mais vous n’y pensez pas ! Et mon rouge !… En voilà des façons ! Bas les pattes !

Ses petites affaires rassemblées, après un dernier coup d’œil aux alentours pour voir si rien ne traînait, elle lui tendit deux doigts qu’il baisa goulûment ; cela fait, elle s’en alla bien pimpante avec son air de tous les jours.

Demeuré seul, Cyprien fit son bilan. L’actif était modeste et l’idée ne l’effleura pas de s’enorgueillir. Il dut même s’avouer qu’il était horriblement vexé, quelques arguments qu’il alignât. Par bonheur elle avait bien pris la chose, peut-être même, très au fond, ce « renoncement » lui apparaissait-il comme une manière d’hommage. Il se plut à le croire, travailla dans ce sens et tant qu’il se convainquit. Cette foi lui fit assurer mieux sa cravate ; la glace de l’armoire exposait une image régulière, barbe dans la norme et teint rétabli ; allons, la vie était encore belle ! Après s’être inspecté sur toutes les faces il gagna la porte, bien qu’un peu soucieux de défiler sous l’œil des petites dames de la boutique ; un papier par terre attira son regard, il le ramassa et lut :

« Madame la vicomtesse de Hortain doit à Madame Margot, Modiste, rue de Paris :

un paillasson crème soutaché velours bleu : Fr. 85 –

un d° avec aigrette : Fr. 140,–

un toquet violettes de parme : Fr. 120,–

un tour de cou cygne : Fr. 450,–

mon relevé : Fr. 2.140,–

 

soit : Fr. 2.935,–

 

« P.-S. – À défaut de règlement, Madame Margot serait heureuse de recevoir un acompte. »

 

Cyprien tâta sa poche, il avait son portefeuille et bénit un détail qui lui facilitait la sortie, il passa donc à la caisse et paya le tout en bégayant d’incertaines explications. On ne lui en demandait pas tant. Il partit encadré de sourires et se revit sur le trottoir. Il songea qu’il ferait bien d’acheter quelque chose pour Alba, de façon à créer, au besoin, un alibi ; il rentra, fit l’emplette d’une écharpe somptueuse et se rendit au Casino. En cours de route il se félicita de son idée et rit à part lui de la tête que ferait Mme de Hortain lorsqu’elle retournerait chez la modiste et trouverait son compte payé.

— Au fond, j’ai peut-être manqué de tact. Pourvu qu’elle ne m’en veuille pas ?

Mais l’appréhension dura peu, un instinct lui faisait prévoir qu’on serait sensible au geste ; en tout cas, de solides expériences lui répondaient que les hommes, eux, n’y boudent guère. Rien ne permettant de croire que Mme de Hortain fût plus chatouilleuse que le sexe fort, il se plut à espérer, et, bien que d’un ordre archi-connu, la satisfaction qu’il tira de son initiative l’enchanta. L’amertume d’avoir manqué d’éloquence par ailleurs s’éteignit tout à fait ; somme toute, il avait le dernier mot, le bon ; en plus, Alba n’était pas trompée. Il estima réussie sa journée.

— Une veine que cette linotte ait égaré sa facture !

Il arriva donc au Casino tout guilleret ; M. de Hortain n’y était pas, il s’en réjouit ; par contre, la vue du beau-frère Pancho en train d’écrire sur un guéridon lui fit faire demi-tour ; il rentra chez lui, aussi bien avait-il hâte d’offrir l’écharpe à son épouse.

CHAPITRE XIV

Le lecteur qui nous a suivi jusqu’ici n’a pas manqué d’observer combien à l’ordinaire Cyprien Morus transposait agréablement les choses, et son don à ne tirer des faits que matière à contentement, si désavantageux pussent-ils paraître au sens du commun. Cette faculté qui est le propre des natures heureuses ne contribuait pas peu à le maintenir en équilibre et en équilibre quiet ; combien différent en cela du fielleux Pancho Domingo, son beau-frère, sans cesse plongé dans les ressentiments et les aigreurs.

Qui nous dira les artifices par quoi la nature obtient de tels écarts, et pourquoi des actions de poids égal déterminent, selon qu’elles sont macérées en vases différents, des conclusions aussi violemment contraires ? Nous avons effleuré ci-dessus les désordres dans lesquels la précaution filiale de Cyprien avait plongé Pancho, alors qu’un tempérament moins sulfureux n’y eût vu que tendresse charitable et pieux respect ; d’autre part, les mécomptes du même Cyprien dans son équipée amoureuse, et qui à beaucoup d’honnêtes gens eussent fait perdre le boire et le manger, n’avaient, grâce aux propensions optimistes de l’auteur, réussi qu’à lui donner une plus parfaite opinion de sa personne.

Mystère de l’inconnaissable ! Des êtres pâtissent alors que d’autres semblent voués à l’exercice de félicités continues. Nous ne nous chargerons pas de l’expliquer et nous nous contenterons de suivre la fortune de Cyprien Morus à petites journées, parce que le bonheur est attirant d’abord, ensuite parce qu’il est inutile de s’étendre sur les travers et la bassesse des êtres laids.

Cyprien sirotait donc un Sherry-Gobler, et, tels qu’ils lui parvenaient, les faits n’arrivaient pas à changer son humeur. Ce n’était pas faute de les avoir remâchés, car depuis son retour à la Villa il n’avait guère fait autre chose ; la nuit qui porte conseil l’ayant éclairé, notre homme en arrivait par étapes à se glorifier comme d’un triomphe de l’histoire qu’on a dite et, par générosité naturelle, à prêter à Mme de Hortain un état d’âme pour le moins analogue. De cette dernière, nous ne dirons rien, aussi bien perdrions-nous vite le fil à vouloir démêler ses raisons motrices. Le fait clair fut son retour chez Margot une heure après sa sortie ; en femme d’ordre elle revenait chercher le mémoire égaré ; on le lui remit, elle ne parut pas autrement surprise de le voir acquitté :

— Parfait ! dit-elle, puis, afin de ne pas avoir dérangé la modiste pour rien, elle ajouta : Vous m’enverrez le canotier jaune, les deux petits bonnets du matin et les six voilettes. Sur quoi elle s’en fut à son dîner où nous n’avons pas charge de la suivre.

Cyprien ajoutait donc aux précédentes les satisfactions de l’avant-veille. Évidemment son aventure n’avait pas eu la couleur ordinaire et certains ne s’en fussent pas montrés fiers, mais à y voir de près, il la jugeait, lui, plus rare parce que dépouillée du médiocre, et bien le fait d’un esprit distingué.

Au fond, se disait-il, j’ai eu de cette jeune femme tout ce qu’il était flatteur d’en obtenir. Elle s’est compromise pour moi, elle a risqué son nom, sa situation, je l’ai vue nue et toute à ma dévotion, je n’avais même, pour pousser mes avantages, qu’un geste à faire. Je ne l’ai pas fait – involontairement je l’avoue – mais elle est trop avisée pour n’avoir pas senti dans ma conduite la délicatesse d’un homme du monde qui s’en voudrait d’abuser.

Pour fixer l’idée, il but une gorgée ; à cette minute Alba survint, elle portait l’écharpe, et son mari ne sut se retenir de la complimenter.

— Voici ton courrier, dit-elle en lui passant le paquet.

Il le feuilleta, tout cela ne disait pas grand’chose ; Le Gaulois, lui, ne disait rien du tout, du moins qui pût l’atteindre ; il émit un soupir. Alba de son côté lisait ses lettres ; à la première elle eut un sursaut :

— Tiens !…

— Qu’est-ce que c’est ? fit Cyprien.

Alba ne répondit pas, elle décachetait la seconde.

— C’est raide, par exemple !

— Enfin, qu’y a-t-il ?

— Fiche-moi la paix, veux-tu, hein ?

Son regard manquait d’aménité. Cyprien plongea dans le Figaro. Elle ouvrit une troisième enveloppe et bondit :

— Ah ! non, c’est trop fort !

— Mais enfin, ma bonne, que t’écrit-on ?… Explique-toi.

— Des explications !… tu demandes des explications ! rugit Alba, lis !

Cyprien lut :

 

« Madame,

« Je ne vous connais pas mais vous sais honnête femme. Je me permets de vous signaler à titre amical la conduite de votre mari ; on l’a vu rôder en plein jour autour d’une maison louche bien connue à Cabourg, attirant ainsi tous les regards, prêtant à toutes les suppositions et faisant rire de vous. Je crois remplir mon devoir d’honnête homme en vous avertissant et je vous prie, Madame, d’agréer tous mes respects.

» Un père de famille. »

Cyprien sentit sur ses os comme une petite pluie fine, néanmoins il grimaça un sourire.

 

— Ah ! ça te fait rire !

Elle lui passa un autre papier, commun, empâté d’une grosse écriture vulgaire, alors que le premier était correct.

 

« Madame, lut-il, j’ai vu l’autre jour, en passant rue de Paris, Monsieur Morus arrêté devant une vilaine maison et y faisant des signes ; c’est révoltant pour le pauvre monde qui a tant de mal à vivre, de voir pareille chose, surtout qu’il a des enfants et que vous êtes toute mignonne.

» Je ne signe pas pour ne pas vous faire d’ennuis. »

 

— Ragots de cuisinière, dit Cyprien en jetant le papier, ta correspondance pue l’évier, ma chère !…

— Oui, et celle-là, diras-tu qu’elle pue ?

Elle lui passa la troisième lettre qui embaumait ; atterré, il s’effondra dans son faux-col et lut encore, mais tracé d’une haute et mince écriture :

 

« Madame,

» Je fais en vous écrivant une chose d’une extrême délicatesse, mais je crois cependant bien agir ; j’espère que vous comprendrez le sentiment qui dicte ces lignes et que le cas échéant vous feriez de même. Voici donc : il y a quelques jours, vers cinq heures, j’allais rejoindre mes enfants sur la place par la rue de Paris ; j’étais sur le trottoir de droite qui l’après-midi est à l’ombre et je me préparais à hâter le pas car il y a là une certaine maison de modes de la pire réputation, – sans doute vous l’apprends-je, – jugez donc de ma surprise à voir, bien installé devant la boutique et faisant des signes à l’intérieur, Monsieur Morus, votre mari. J’ai dû faire un brusque crochet car Monsieur Morus qui est un homme bien élevé m’eût saluée et peut-être accostée, là, à cette porte même. Tout Cabourg l’eût su le lendemain et vous voyez d’ici les commentaires !

» J’avais toujours estimé votre mari un homme correct, ce que j’en sais maintenant me peine beaucoup, et surtout pour vous, Madame, qui méritez mieux.

» Une amie qui préfère garder l’incognito. »

 

— Eh bien ?

— Que veux-tu que je dise !… de basses calomnies, du chantage !

— Vraiment ?

— Comment, toi, ma femme, peux-tu prêter attention à de pareilles sornettes !

— Ah non !… pas de chichis. Que faisais-tu devant cette maison ?

— Ma chère Alba, je te jure…

— Réponds.

Le pauvre Cyprien n’en menait pas large, quelque assurance voulût-il se donner. Alba furibonde le harcelait ; il essaya de l’indifférence, haussa les épaules et tira son peigne ; elle le lui arracha :

— Je te dis de répondre, comprends-tu ?… Et non pas de faire l’imbécile !

Cyprien froissé se leva, jeta ses journaux sur la table et fit mine de partir ; elle éclata :

— Alors, tu t’imagines que je vais te laisser t’en aller !

— Ma chère, nous ne parlons pas la même langue, je te cède la place.

— Tiens ! parbleu !… Assieds-toi.

Et comme il tentait de poursuivre, elle le happa d’une main robuste, il s’écroula sur le canapé, y tenta une faible lutte et fut vaincu.

— Je hais ces manières peuple, dit-il. Ah ! tu es bien une Hartmann, toi !…

— Que faisais-tu devant cette maison ?…

— C’est donc sérieux ? tu t’abaisses à faire état d’immondices qu’une honnête femme n’eût pas lues !…

— Je ne te demande pas de discours, mais une réponse nette et précise. Que faisais-tu devant cette maison ?

— Puisqu’il s’agit d’un interrogatoire, je refuse de répondre.

— Écoute, Cyprien, je suis calme, tu le vois, mais l’affaire est sérieuse. Tu vas donc me dire et tout de suite ce que tu faisais là et pourquoi tu y étais. Entrais-tu ou sortais-tu de cette maison ?

Cyprien buté dans un coin, plutôt que de risquer une phrase qu’au surplus il n’eût pas trouvée, se mit à siffloter d’un air dédaigneux. Alba hors d’elle le prit par la cravate au grand risque de sa barbe et le secoua rudement. Froissé d’un tel irrespect, il se débattit tout en continuant à proférer des mots outrés, tant qu’un de ses gestes atteignit en plein le nez de son épouse qui proéminait, y claqua mollement et sans grand dommage, mais l’honneur des Hartmann n’en fut pas moins touché ; elle lâcha son homme et fit une retraite dégoûtée.

— Je vois que j’ai affaire à un mufle ; je te laisse, mais tu le payeras !…

Payer ! Ce mot familier rafraîchit Cyprien, il s’en empara aussitôt :

— Je ne t’ai jamais rien refusé, j’ai conscience d’avoir satisfait tous tes caprices, même les plus désordonnés, et quel qu’en fût le prix ! Ton insinuation !…

— Il ne s’agit pas d’insinuation.

— Ton écharpe encore, tiens, eh bien ! c’est précisément pour l’acheter que je suis entré là, puisque tu veux tout savoir.

— Alors tu achètes les cadeaux de ta femme dans un bordel !… La voilà ta saleté ! Tu pourras l’y reporter quand tu voudras.

Elle partit en faisant tonner la porte. Le coup de l’écharpe avait raté. Au choc quelques verreries tintèrent dans les vitrines puis le silence fut total.

Le malheureux Cyprien se dépêtra de l’écharpe, puis, sombrant dans tout cet imbroglio invoqua le plafond qui resta muet ; son œil errant discerna la fumée du cigare qui montait du cendrier droite comme celle du sacrifice d’Abel ; il en reçut quelque clarté, reprit le cigare et le raviva, il finit aussi le Sherry-Gobler et ces deux opérations conjuguées le ramenèrent au Figaro. On ne pouvait guère en demander plus après une pareille alerte, il attendit donc que les lumières de l’esprit l’éclairassent. Au-dessus, Narcisse faisait son quart et ce pas monotone ébranlait les murs.

— Pauvre père, s’il pouvait se douter !…

Mais Narcisse en était bien loin. Calfeutré dans son deuxième par sa bru, il n’en descendait guère que pour les repas ; deux fois par jour Alba montait le voir à la course, entr’ouvrait la porte et claironnait du seuil :

— Eh bien ! bon papa, vous n’avez besoin de rien ?

— Chapeau, répondait le vieux.

— Parfait. S’il vous faut quelque chose vous sonnerez.

Or, ce jour, la secousse des événements fut telle que l’ancêtre se vit négligé mais il n’en marqua rien. Alba cuvait sa rage dans son boudoir, la cervelle en mal de vengeance.

— Me tromper après vingt-deux ans de mariage ! Il faut qu’il le paye.

Le mot lui était aussi familier qu’à son époux, à l’un comme à l’autre il servait héréditairement à résoudre : payer, ou ne pas payer, bien entendu. Dans le cas présent, pas d’erreur, Cyprien payerait, mais comment ?

— L’argent lui est égal, il ne sait qu’en faire, pensait Alba, pour laquelle aussi le vocable argent surpassait les autres, il jette le sien à la pelle, je ne l’atteindrai pas par là. M’en aller ? il me suivra, et puis, que dira-t-on ? Faire un scandale ? impossible à cause de Sabine. Brusquement elle trouva :

— Je vais le faire cocu.

Immédiatement elle envisagea la mise en œuvre et fit le tour rapide de ses connaissances. Des noms se présentèrent en foule, mais aucun n’alluma d’étincelle, et puis la chose était si neuve !… Comment faire ?… Comment s’y prendre ?… Un regard du côté de la glace la rassura sur le fond, elle était belle encore, saine et bien en chair et la colère lui donnait en plus un teint magnifique ; elle se sourit et le miroir docile lui exposa dans tout son éclat un râtelier du bon faiseur.

— Verdereau m’a fait du pied au théâtre, pensa-t-elle, avec lui cela irait tout seul ; mais respirer cette haleine fût-ce cinq minutes est au-dessus de mes forces. Pommier ne demanderait pas mieux non plus, il ne l’a pas mâché, seulement il est bavard comme une pie et tout Paris le saurait… Il y a bien Lévy qui roule des yeux de veau chaque fois qu’il me rencontre, mais il est si laid ! Et puis, franchement, non, encore un Juif, j’aimerais mieux changer de peau.

D’autres personnages défilèrent avec le même succès ; son imagination les exhumait une seconde et les rejetait aussitôt ; elle commençait à éprouver qu’il n’est pas toujours simple de tromper son mari et que les romanciers sont des blagueurs qui jonglent avec le sujet. On frappa.

— Entrez, dit-elle.

Prosper surgit avec une carte sur un plateau. « Lucien Noral », lut-elle.

— Je ne reçois pas, dites que je suis souffrante, au regret… Attendez !…

Lucien Noral !… et pourquoi pas ? Il est jeune, pas mal fait, peu connu. Et puis son arrivée à ce moment précis !

— Faites monter dans cinq minutes, pour toute autre personne je ne suis pas là.

La porte refermée, elle courut à sa toilette, se décorseta en un tour de main, enfila un amour de peignoir bleu, troqua ses souliers pour des mules légères, s’ondoya du haut en bas, puis, les yeux ravivés d’un rien de noir et les lèvres rougies, tira les rideaux, s’étendit sur les coussins et attendit.

Lucien qui venait poliment rendre ses devoirs fut un peu surpris de la douce familiarité de l’accueil ! d’ordinaire on le recevait avec plus d’apprêt, un peu de hauteur pourrait-on dire, alors qu’aujourd’hui ces épaules, ces rondeurs devinées, ces parfums !… Il en restait éberlué ; elle lui tendit une main languissante :

— Ah ! cher monsieur Noral, comme vous êtes gentil. Je pensais justement que vous m’oubliiez… approchez… plus près… plus près encore.

Lucien Noral était presque dessus ce que comporte le quasi-maximum, et la main qu’il avait baisée respectueusement ne marquait aucun désir de s’en aller ; en plus, il lui montait aux narines, de ce corps gras dont les plis ténus du peignoir ne laissaient rien ignorer, des senteurs voluptueuses et chaudes. Il s’émut un peu, mais étant pris de court l’élan fut mesuré.

— Vous êtes ma première visite, Madame, je ne suis dans le pays que depuis avant-hier.

— Et vous n’êtes pas venu tout de suite ! Fi, le vilain !

Lucien se demanda s’il rêvait. La fière Mme Alba Morus, là, dans ce demi-jour provocant, à moitié nue !… Ses tempes bourdonnèrent, il pressa plus fort la main qu’il tenait toujours et y posa de nouveau ses lèvres.

— Comment pouvez-vous garder des gants par une telle chaleur ? Attendez, je vais vous aider à les retirer.

Pour mieux faire elle se souleva, et le peignoir ainsi sollicité glissa, découvrant un sein fastueux. Elle poussa un petit cri pudibond et tenta de réparer le désordre, mais fut si maladroite, que le jumeau surgit.

— Quelle horreur ! dit-elle.

Et pour cacher sa honte elle plongea dans les bras du jeune homme et se cramponna à lui. Encore que très échauffé, Lucien la releva, mais ses mains errèrent.

— Oh ! c’est mal ce que nous faisons là, gémit-elle en se collant à lui.

Après un tel aveu il ne restait qu’à s’exécuter. Lucien le fit avec magnificence, tandis qu’au salon Cyprien achevait son cigare ; les pas du beau-père, bien qu’amortis, scandèrent d’en haut ces ébats. L’opération terminée, Alba conclut que « ce n’était pas si difficile que ça » ; de son côté, Lucien renfila ses gants et put commencer sa visite.

Il lui parut, après quelques banalités, qu’on n’avait pas grand’chose à lui dire ; peut-être même préférait-on rester seule, il n’insista donc pas trop et prit congé ; le tout n’avait pas duré vingt minutes. N’ayant rien prévu de tel comme emploi de son temps il se trouva déconcerté sur le perron. Faute de mieux, il résolut d’aller s’asseoir au Casino ; nous l’y retrouverons.

Alba, rentrée dans ses lignes et satisfaite, voulut marquer son bonheur tout chaud ; elle écrivit donc sur sa carte trois mots : « Tu es cocu », et fit porter sous enveloppe à son époux. Celui-ci n’y vit que les soubresauts d’une rage perverse et n’en crut rien.

CHAPITRE XV

En plus du légitime désir de s’asseoir, Lucien Noral éprouvait celui d’ordonner ses impressions, passablement confuses ; l’aventure méritait qu’on y réfléchît ; il se dirigea donc vers le Casino où, tout en regardant battre la mer, et à son rythme, il tâcherait de débrouiller la chose. Une table conquise, il commanda le porto classique et reprit les faits.

« Je ne suis pas de ses intimes et c’est à peine si elle m’adressait la parole, certains jours, même elle semblait m’ignorer ; donc, pas d’histoire sentimentale. D’ailleurs elle n’a pas le physique… Alors, une envie subite qui l’aurait prise en me voyant ?… Bizarre et peu croyable… Et puis elle était tout équipée, donc elle attendait quelqu’un et ce quelqu’un ne pouvait être moi puisqu’elle ignorait ma présence à Cabourg. Peut-être ce quelqu’un lui a-t-il manqué et de colère s’est-elle rabattue sur ma personne ?… En tout cas, j’ai bien fait de venir, car elle est vraiment douce de peau et magnifiquement étoffée. Du reste, que ce soit pour une raison ou pour une autre, ou par erreur, je m’en fous… »

Sur ce, Lucien leva le nez et reconnut, attablé dans un coin, M. Pancho Domingo, qui semblait plongé dans un exercice de rédaction difficile ; leurs regards se croisèrent, mais n’ayant rien à se dire, ils se contentèrent d’un salut à travers l’espace.

« Au fond, continua Lucien, l’essentiel est de ne m’en être pas mal tiré. Si elle est amateur, comme je me sens porté à le croire, je pense qu’elle gardera bonne impression de l’entrevue et que nous nous reverrons avec plaisir. En tout cas, il importe que je fasse ma visite de digestion ; je suis prévenu, j’aurai l’œil. »

Un deuxième porto lui parut mérité, il le but d’un trait et son imagination réchauffée versa dans l’extrême.

« Et pourquoi n’aurait-elle pas le béguin ? » Car c’est le propre de notre espèce de vouloir partout trouver des avantages et pour chacun de se croire le centre des faits. Mais l’esprit de l’homme n’est pas à ce point de perfection qu’il puisse jauger les événements qu’il vit ; il ne les évalue qu’à l’arrivée, si on peut dire, et n’en considère pas le départ, ce qui l’incite à d’affreuses erreurs.

Tel fut un peu le cas de notre ami ; une telle illusion le mena vite aux extravagances, même avec l’aide d’un troisième porto, jusqu’à croire que Mme Alba Morus l’aimait d’un feu passionné.

« Une femme de son éducation, posée dans le monde et mère de neuf enfants, ne se donne pas tout de go au premier venu. Pour qu’elle en arrive là, il faut un désir irrésistible et que seule explique une ardeur longtemps contenue. D’ailleurs, on ne saurait lui prêter que des sentiments propres ; elle est honnête femme et d’inattaquable réputation ; jamais rien n’a été dit sur elle, par conséquent il faut l’admettre éprise en silence depuis toujours et cachant son secret. Ma présence a mis le feu aux poudres, c’est clair comme le jour… Et puis, une aventurière y eût mis plus d’astuce et fait des façons. Voyons, là, chez elle, dans son boudoir !… sans même pousser le verrou !… Pas d’erreur. »

Le lecteur sourira d’une telle puérilité, mais reconnaîtra néanmoins que Lucien Noral n’était pas absolument illogique en ses déductions. « L’esprit est prompt et la chair est faible », disent les Écritures. Or, l’expérience montre que la vélocité de l’esprit se manifeste proportionnellement aux faiblesses de la chair, et que si les fantaisies de l’une ont des limites naturelles, il n’en est guère aux excès de l’autre. Encore courbaturé des susdites limites charnelles, Lucien errait normalement dans sa déraison et par voie absolue de conséquence.

Il se fit donc une foi commode et bien construite à son avantage ; aucun contradicteur n’étant là pour réfréner ses pensées il en vint à trouver la chose toute simple, et ne s’étonna que de l’avoir attendue si longtemps. Quand un homme en est à ce point, le mieux est de ne pas le contredire, et d’attendre que réflexion faite la sagesse lui vienne.

Alba jugeait avec plus de mesure. N’étant pas d’une espèce où l’on ratiocine et où l’on s’use à chercher les pourquoi, elle avait tranquillement accepté l’affaire et bouclé le compte Cyprien. Vingt-deux ans de mariage agrémentés d’une forte progéniture l’avaient blasée sur le jeu et c’est à peine si le changement de partenaire lui donna l’idée de vagues comparaisons. L’essentiel était maintenant de penser à autre chose et tout d’abord de faire en sorte que l’histoire ne s’envolât pas ; il s’agissait d’une affaire de famille et qui ne regardait que les intéressés. Or, des trois, ni elle ni Cyprien n’iraient la répandre, quant à ce Lucien Noral, il était bien petit personnage pour qu’on le crût s’il lui prenait fantaisie de bavarder. Rassurée de ce chef, elle remit de l’ordre dans son boudoir. Il n’y avait pas grand dégât, un siège dérangé et quelques coussins, encore le fit-elle pour les domestiques.

— L’embêtant, c’est que je vais être obligée d’inviter ce garçon à déjeuner !… Bah ! j’espère qu’il aura le tact de refuser ou sinon de se bien tenir. Enfin ! soupira-t-elle, on n’a rien pour rien.

Elle fit une dernière inspection de sa personne devant la glace à trois pans, et ne découvrit aucun signe suspect ; au contraire, l’éclat reposé de son teint l’enchanta ; l’exercice avait du bon. Puis, l’esprit bien assis dans le présent, elle descendit au salon voir la tête qu’y faisait son époux.

Celui-ci – puisque nous en sommes à réviser les physionomies – faisait sa tête naturelle. Étalé dans sa bergère, il se lissait la barbe tout en réfléchissant au cas. Sa pensée coulait avec lenteur et le geste en épousait l’allure, le petit peigne ne se pressait point.

Le mot incongru de sa femme l’avait froissé, non quant au fond, puisqu’il n’en croyait rien, mais par la vulgarité de l’intention et de la forme. Une rancune qui peut s’exhaler aussi bassement puait le commun, aussi se borna-t-il pour toute réponse à un glacial :

— Dites à Madame que c’est bien…

Prosper qui attendait avec son plateau remonta donc et s’acquitta de la commission. Alba lui cria merci à travers la porte.

Ensuite, Cyprien revint aux origines de l’affaire ; l’écharpe, qui mettait sa note vive dans le désordre des journaux, lui rappela ses torts, il les reconnut graves. Sa femme avait la tête vive, certes, mais il la savait de cœur bon et d’affection solide. Qu’elle eût ressenti de l’humeur à la lecture de pareilles lettres, rien de plus naturel ; que cette humeur se fût manifestée un peu violemment à connaître la source de son cadeau, passe encore ; mais qu’elle en fût arrivée à écrire trois mots aussi malsonnants, Cyprien le digérait mal. Non ! la trivialité des termes et cette sécheresse d’envoi, sans un correctif, sans une nuance, sans même le banal : « Mon cher Cyprien ! »… Il se promit de lui parler sévèrement, mais plus tard, car il fallait d’abord aplanir le terrain. Étant homme, il comprit aussi qu’il fallait la manière et donner la leçon en passant. Pour ce il écrivit à Bonevay, son bijoutier, de lui envoyer d’urgence « un solitaire monté en bague, et de la plus belle eau, à l’intention de Madame Alba Morus, le tout allant dans les six à huit mille ». Puis il attendit le choc. Quand Alba reparut il se montra tout miel.

— Eh bien ! chère amie, comment te sens-tu ?… es-tu calmée ?…

Mot de circonstance qu’en son for intérieur toute autre femme eût apprécié, mais celle-ci n’avait que faire d’amenuiser des bagatelles.

— Je ne me suis jamais sentie mieux.

— Parfait ! alors si tu veux bien et que te voilà de bonne humeur, nous allons causer gentiment.

— À ton aise.

— Je m’excuse, tu m’entends ? je m’excuse de t’avoir offert un objet dont l’origine est inavouable ; j’ignorais les habitudes de cette maison.

— Je n’en sais rien.

— Je te le dis.

— Possible.

— D’autre part, j’admets ton indignation devant ces lettres imbéciles, et, jusqu’à un certain point, la vivacité de certaines apostrophes, mais comment toi, une femme de valeur, as-tu pu donner un semblant de consistance à de pareilles ordures ?

— Il n’y a pas de fumée sans feu.

— Tu n’as pas songé une seconde qu’étant à la veille de recevoir une haute distinction, je suis sujet à l’envie et à la jalousie, et que ne pouvant m’atteindre en face, les malhonnêtes gens cherchent à me salir par derrière !…

— Alors, il ne fallait pas t’exposer et donner prise. M. Cyprien Morus ne doit pas être soupçonné. Et puis que signifie cette discussion ? Ce qui est fait est fait, bien ou mal, à tort ou à raison ; nous avons pris nos responsabilités, tu n’y changeras rien.

— D’accord.

— Et puis, je voudrais bien savoir encore qui est la victime là-dedans ? Tout Cabourg fait des gorges chaudes sur mon compte ; on se gausse de moi, tandis que tu continues à plastronner comme si de rien n’était. Tu trouves cela drôle ?

— Je t’ai déjà dit que je m’excusais ; je réitère et bien que coupable par inadvertance, je ne m’en estime pas moins tenu à réparation. Tu recevras donc sous peu un objet de prix qui compensera largement cette malheureuse écharpe et, j’espère, la fera oublier.

— Il eût mieux valu commencer par là.

— J’en conviens, mais à tout péché miséricorde. Puis-je maintenant croire que tu me continueras à l’avenir la confiance absolue que je te fais ?

Cyprien insista sur « absolue » et y joignit un regard sévère, mais Alba ne releva pas la nuance.

— Nous verrons, dit-elle. Enfin, qu’aurais-tu fait, toi, homme, si tu avais reçu des lettres semblables à mon sujet ?

— Je les aurais brûlées sans les lire, comme je brûle devant toi ceci.

Et, solennellement, Cyprien tira de sa poche la carte infâme, fit flamber une allumette et présenta l’objet ; il ne le lâcha dans le cendrier que consumé, le tout avec des gestes de sacrificateur.

— Voilà, ma chère Alba, comment agissent les gens de notre monde lorsque quelque malpropreté les éclabousse, ensuite ils oublient. Le feu a purifié, embrasse ton mari.

Alba resta bouche bée, car elle s’attendait au pire. Cyprien dut insister ; machinalement elle tendit la joue, n’en revenant pas d’un épiderme aussi accommodant. Après tout, mieux valait cela que des cris, elle y mit donc bonne grâce ; la paix ainsi faite et dans l’harmonie des cœurs, les époux se trouvèrent chacun des devoirs urgents et de côtés opposés. Ils y allèrent, aussi bien sentaient-ils le besoin de respirer autre part. Cyprien se frottait les mains d’une issue à ce point inespérée après les transes du début ; à la satisfaction d’Alba se mêlait un peu d’humeur ; la façon désinvolte d’« oublier » de son conjoint n’était pas très flatteuse. Pas la peine de sortir de ses habitudes, d’y mêler des tiers et de jouer grand jeu si tout doit s’éteindre avec une allumette et qu’on n’en parle plus. Elle se promit de le faire sentir à l’occasion.

CHAPITRE XVI

On ne saurait nier l’allure des Morus et cette aisance qu’ils ont à se tirer des mauvais pas. Il semble que les dieux réservent à ce couple une grâce spéciale ; devant eux les orages se muent en zéphyrs et le drame ci-dessus, qui partout ailleurs eût suffi à faire exploser un ménage, les laissa tous deux indemnes et béats. Cyprien avait bien subi quelque atteinte ; mais il n’y paraissait pas ; quant à sa chère Alba, elle a proprement oublié, n’ayant pas le loisir de s’éterniser dans les vieilles histoires ; la trouvaille sous sa serviette du solitaire de Bonevay donna le coup d’éponge définitif, il était magnifique, elle fut heureuse et trouva juste de ne s’être pas dérangée gratis.

Chez les Chartin, l’histoire de la redingote fut plus dure à avaler. La bonne dame ne pouvant se résoudre à en faire son deuil on décida de s’en servir à l’intérieur ; le professeur l’endossera pour ses travaux de jardinage et fendre le bois, pendant ce temps le veston garde du lustre, on le sort dans les grandes occasions.

Une fut de déjeuner chez les Harmand ; le prétexte : un mulet magnifique pêché par Paul et qu’on se fût reproché de manger entre soi. Lucien Noral n’y ouvrit guère la bouche que pour boire, sa pensée errait ailleurs. Huit grand jours avaient passé depuis son équipée et nul écho ne lui en parvenait, hormis ceux qu’il se composait lui-même et tous de fantaisie ; de la Villa Hermosa, pas un mot, pas un signe, rien. Il ne savait que croire, un tel mutisme ayant quelque chose de froissant, surtout après deux tentatives de visite sans résultat.

« Elle a honte, la pauvre, et n’ose me revoir, c’est évident. Si je lui écrivais ?… oui, mais, que lui dire ? Pas d’allusions, bien entendu ; d’autre part, si je me borne à lui parler de la pluie et du beau temps, elle le prendra mal… J’y retournerais bien demain, mais que pensera-t-on à l’office de me voir pendu tous les jours à cette sonnette ?…

Mme Harmand interrompit le monologue par l’offre d’un peu d’oseille ; il en prit et la laissa stagner dans son assiette.

— Vous ne semblez pas en train, lui dit-elle, êtes-vous souffrant ?

— Du tout !… du tout !…

Il tenta de s’immiscer dans la conversation ; M. Chartin racontait une fois de plus « son accident », dont il gardait encore quelque raideur ; on connaissait l’histoire et les accents, pour pathétiques qu’ils fussent, n’émouvaient plus guère. Il parlait sur un ton haut, mais point tel cependant qu’il réussît à couvrir la voix de Paul narrant la capture de son mulet ; le tout faisait un grand bruit de paroles dont rien ne ressortait de clair, et que les autres convives subissaient avec résignation et acquiescements polis. Lucien voulut placer un mot, mais, doué d’un faible organe, ses paroles ne percèrent pas ; il revint à l’oseille et la mangea froide et sans plaisir. Le café pris, il saisit l’occasion de sortir et fila vers Cabourg ; quelque hasard le mettrait peut-être en présence de la dame et ce serait bien le diable, alors, si l’on n’arrivait pas à s’expliquer.

Au Casino, où il échoua fatalement après quelques pointes stériles du côté de la Villa, il se fit servir un thé, déraisonna beaucoup, puis, en désespoir de cause, se résolut tout de même à écrire. On lui apporta le nécessaire. Il prit une feuille de papier, elle était maculée ; il en tira une seconde, puis une troisième ; toutes semblaient couvertes d’exercices calligraphiques et de mots sans cohésion. On eût dit que quelqu’un s’était essayé là à déguiser une écriture ; le mot : « Madame » y apparaissait dans tous les coins sous trente-six aspects, en droite, en couchée, en ronde, en hautes lettres impératives, en griffonnages minuscules, en essais tronqués de rédaction : « Je crois faire mon devoir en vous avertissant »… « Jamais je n’aurais cru cela de votre mari »… « Les honnêtes gens dont je suis »… etc., etc.

« Cocasse, se dit-il. Quelque dénonciateur anonyme… Non ! le monde des villes d’eau !… »

Il n’eut pas le courage de demander un autre buvard, et resta là, plein d’inertie ; il commençait à éprouver à l’endroit de Mme Alba Morus un sentiment presque d’hostilité ; on ne se conduit pas comme cela chez les gens bien, une telle façon de laisser tomber après usage et de ne plus vouloir connaître après avoir si fortement connu lui semblait injurieuse. Il l’eût voulu marquer, non point qu’il éprouvât le moindre penchant pour la personne et que son cœur fût dans l’affaire, mais il ne pouvait digérer qu’elle n’y mît pas tout le sien. Voilà des prétentions bien excessives, dira-t-on, mais il faudrait n’avoir jamais péché soi-même pour les juger avec rigueur. Ainsi donc remuait son esprit, tandis que sous ses yeux défilait une mascarade. Tout Cabourg se proposait aux hommages, chacun dans sa splendeur et cherchant à écraser le voisin. Cette cacophonie de couleurs l’amusa, mais ne connaissant là-dedans âme qui vive, il ne se fatigua point à rechercher des visages ; une rumeur confuse montait du troupeau, parfois un éclat plus vif en trouait la monotonie, rire de femme suraigu ou piaillerie d’enfant. D’un groupe le bruit domina, et Lucien discerna, au centre, le couple Morus amoureusement soudé ; il bomba le torse, composa un sourire et chargea ses yeux.

Le ménage, entouré de sa clientèle, arrivait tout droit et du regard cherchait déjà les tables libres ; la bande fit irruption sur la terrasse et la battue aux chaises commença.

Du haut de son face-à-main, Alba dirigeait les opérations ; un éclair de celui-ci fit sentir à Lucien Noral qu’il était repéré ; il élargit son expression, mais déjà l’objectif, tel celui d’un phare à feu tournant, visait ailleurs, néanmoins un bref signe de tête lui fut concédé : il trouva cela maigre et se leva :

— Madame, dit-il, je vois que vous êtes à court de place ; j’ai fini de consommer, puis-je vous offrir ma table ?

— Mais très volontiers, cher monsieur. Et tout aussitôt, à d’autres :

— Par ici !… par ici !… En se serrant nous tiendrons quatre.

Un groupe d’assoiffés se précipita ; Alba marquait sa prise du bout de l’éventail tandis que Lucien, la gorge un peu serrée, attendait quelque chose de plus personnel. Rien ne venant, il ajouta :

— J’ai eu regret, Madame, de ne pas vous trouver chez vous à deux reprises, cela m’a fait beaucoup de chagrin.

— Trop aimable, cher monsieur. On me l’a dit, en effet, mais je suis si horriblement prise. Vous retournez bientôt à Paris ?

— À la fin de la semaine.

— Alors, bon voyage, et à cet hiver sans doute, à moins que nous ne le passions dans le Midi.

Un nouveau petit salut et Mme Alba Morus tourna les talons. Elle s’assit à la place encore chaude de son interlocuteur et s’occupa de ses invités. Lucien comprit et s’en alla. Pour cacher sa déconvenue il prit son air crâneur et descendit les marches en sifflotant. Effet bien inutile et qui n’atteignit pas l’intéressée.

— Du porto, commanda Alba, et enlevez-moi tout ça…

Elle tendit au garçon le buvard resté sur la table et dans le mouvement les feuilles tombèrent. Elle en attrapa une au passage, la vit couverte d’écriture et tout de suite en discerna l’intérêt, mais le lieu n’était pas propice à s’appesantir ; elle fourra le papier dans son réticule et remit l’étude à plus tard. À quelques pas, Cyprien présidait une autre table, tout son monde bien casé.

Rentrée chez elle, elle fit des comparaisons ; pas d’erreur, l’écriture était celle des fameuses lettres dont il arrivait encore des variantes à chaque courrier. Alba, considérant l’incident comme clos, n’en faisait plus grand cas mais les conservait cependant à tout hasard ; sa découverte la stupéfia.

— Comment ! ce petit Noral !… Oh ! l’ignoble individu. Elle résolut sur-le-champ de liquider son personnage et de sa plus belle plume lui écrivit :

« Monsieur, – Vous êtes le dernier des goujats. Je vous engage à disparaître de mon chemin et au plus vite ; mon mari s’est juré de vous casser la figure, il est homme à tenir sa promesse. À bon entendeur, salut. »

« Comme cela, je serai tranquille… À qui se fier, maintenant. Un petit bonhomme qui n’avait l’air de rien. En tout cas, son compte est réglé, il ne bougera plus. »

Lucien reçut le poulet le lendemain et la vue de la grande enveloppe timbrée aux armes que l’on sait lui fit bondir le cœur.

« Étais-je bête de douter, dit-il ; il fallait bien qu’elle se tînt au milieu de tant de monde, mais la voilà qui revient en douce. »

Sa stupeur fut sans bornes à la lecture de l’énoncé, on le concevra. Il eut beau s’évertuer et se taper sur le crâne, aucune lumière ne lui vint sur les motifs d’une si brutale défaveur.

« Voyons, voyons, je ne rêve pas ! « Vous êtes le dernier des goujats… » Ne dirait-on pas que je l’ai prise de force ?… Elle est raide, par exemple ! » En bon chevalier il manifesta une indignation violente, boutonna son veston et résolut d’aller s’expliquer sur place et sur l’heure ; une deuxième lecture modéra le transport : « Mon mari s’est juré de vous casser la figure. » Vue sous cet angle, la stature de monsieur Cyprien lui parut impressionnante, il se rassit.

« Ah ! et puis, zut !… Je rentre à Paris !… Deux jours plus tôt ou deux jours plus tard ; assez de chichis comme cela. Mais c’est égal, si jamais on m’y repince à marcher dans les boniments des femmes du monde !…

Ainsi s’égarait une fois de plus la raison de Lucien Noral ; accordons-lui encore que ce n’était point sans cause. N’est-ce pas l’ordre même de la vie, et souvent son charme, que les événements y suivent un cours sinueux qui défie le bon sens et parfois l’outrage ? Le tout est de s’accommoder, de ne pas forcer les interprétations et de ne rien prendre au tragique. Bénéficions des avantages que nous apporte tant de fantaisie et apprécions-en la faveur sans commentaires, il restera toujours du temps pour l’amer. Voilà précisément ce que fit Lucien Noral tout en consultant l’indicateur.

« Elle a beau dire et beau faire, je l’ai eue et bien eue, et c’est un peu tard pour tant crier ; quant à son gros mari qui fait le matamore, il est bel et bien cocu et le restera. »

Ce point d’histoire acquis, Lucien constata que le train de 3 heures 27 serait le meilleur, étant l’unique ; il avisa ses hôtes qui furent consternés de ce départ et tentèrent vainement de le retenir. À tous arguments il opposa une résolution tenace et qu’on sentit doublée de graves motifs ; par délicatesse on n’insista pas. On le conduisit en corps à la gare ; il y serra des mains jusqu’à l’instant où le train s’ébranla et disparut avec lui dans l’incertain des destinées.

Ainsi finit la plus belle aventure de Lucien Noral…

On sait la superbe prestance de Cyprien Morus et son ampleur de démarche ; cette sorte de majesté à se mouvoir est un apanage dont il ne peut se dessaisir ; il est avec elle toujours au milieu, il domine, les portes mêmes semblent faites pour l’encadrer et il ne saurait entrer nulle part sans tout de suite former sujet. Son beau-frère Sambuc le blague :

— Quand tu t’amènes, tu fais bouchon.

Plaisanterie que Cyprien trouve médiocre mais dont il sourit par condescendance. Il n’en est pas moins vrai que cette propension à la vastitude semble s’être encore accentuée ; maintenant, Cyprien n’occupe plus, il obstrue, il ne domine plus, il écrase ; on dirait qu’un poids supplémentaire charge son front et lui rend toutes entrées trop étroites : il passe, mais juste, et cependant sa taille n’a pas grossi et le tailleur conserve les mesures. La surcharge n’est donc pas physique mais, pourrait-on croire, extérieure à lui ; il s’est augmenté dans sa chair d’un je ne sais quoi qui lui confère un prestige spécial, une manière de noblesse dont il avait souvent – avec quels soupirs ! – constaté l’évidence chez ses collègues en désespérant de s’y pouvoir hausser, mais qu’il se reconnaît à lui-même, triomphalement, chaque fois qu’il passe devant un miroir.

Il s’en attribue le mérite, comme de juste, et la façon galante dont il s’est débrouillé, dans l’histoire de l’écharpe, n’a certes pas diminué l’opinion qu’il garde de lui-même. Maintenant, tout va pour le mieux, on se fait des mamours et on ne se quitte plus ; quant à Mme de Hortain, il s’en tire à grands coups de casquette et par des politesses désordonnées, plutôt à distance ; elle y répond, étant femme du monde, mais semble captivée par les langueurs d’une espèce de prince indien jaune comme une couenne et sur qui courent des bruits de milliards.

Pour effacer toute trace du mauvais jour, les époux, d’un commun accord, ont fait cadeau de l’écharpe à la bonne Dinah.

Un jour donc Cyprien passait rue de Paris, mais prudemment sur l’autre trottoir ; même à hauteur de l’endroit crut-il devoir presser le pas ; il n’advint rien, sauf que dix mètres plus loin il buta sur l’ami Pancho : la rencontre ne lui plut guère, néanmoins il fit bon visage.

— Te voilà ! dit l’autre, qui semblait rayonnant ; alors, tu l’as bouclé, ton père ?

— Mon père me fait l’honneur d’habiter sous mon toit, mais il est libre d’aller où il lui convient.

— Oui, oui, connu !… avec une lisière ; d’ailleurs tu peux le garder, va, on ne te le prendra pas.

— Mon cher Pancho, commença Cyprien, il est inutile de mettre entre nous des ressentiments qui…

Il resta béant, l’œil rond, hypnotisé par la vue d’un magnifique ruban rouge à la boutonnière du seigneur.

— Qu’est-ce que ?… Tu…

— Ié souis Chevalier dé l’ordré dou Christ, claironna Pancho en forçant l’accent pour l’occasion.

— Chevalier !…

— Dé l’ordré dou Christ…

— À quel titre ?

— À titre de services particuliers.

— Toi ?…

— Moi. Ça te la coupe, hein !

— Chevalier !

— Et puis il y a le paquet ! continua l’autre en tapant à l’endroit où bombait un portefeuille, j’ai hérité.

— Ah !

— Maintenant jé mé fous de toi.

— Ton père ?

— Mon oncle le général.

— Je suis heureux pour les petites ; Dinah ne nous a rien dit.

— Dinah sé fout dé toi, et les pétites, et tout lé monde. Tout lé monde se fout de toi à Cabourg ! Tu entends ? Jé mé fous dé toi ! Il y a cent mille francs là-dedans et ce n’est qu’un pétit acompte. Jé mé fous dé toi !

Il commençait à hausser le ton, Cyprien l’apaisa, poursuivre n’eût rien amené d’heureux. Il rompit donc et continua son chemin, mais le cœur troublé et le dos un peu rond. Ce ruban, cette fortune et ce ruffian qui se foutait de lui, et tout Cabourg !… Quelle vulgarité ! Il eut un « pouah ! » libérateur et cracha le personnage. En se retournant il le vit entrer chez Margot, cambré comme un as ; quelques ressouvenirs où les détails de sa visite lui réapparurent avec une douloureuse précision, l’embrumèrent tout à fait.

— Ah ! le répugnant bonhomme ! fit-il pour décharger sa bile. L’argent, à la rigueur, mais savoir sur la poitrine de ce drôle un insigne dont la similitude avec celui de l’honneur prête à confusion, et se dire que M. Pancho Domingo va recueillir des hommages abusés ! Il en voulut au Gouvernement de supporter un tel scandale et souffrit pour la France. Sa boutonnière toujours vierge lui tira l’œil ; que faisait Pommier ? Son mot pourtant était affirmatif.

Il acheva sa promenade en ne trouvant pas au bureau de tabac les cigares qu’il voulait, après quoi il rentra chez lui ; il raconta l’histoire à sa femme, que cette annonce de gros lot tombant chez le voisin assit, stupéfaite et vexée.

— Au fond, dit-elle, je suis enchantée, car ils vont nous débarrasser définitivement le plancher, mais ne trouves-tu pas juste que, puisque nous avons pris charge de ton père, Dinah participe à l’entretien ?

— C’est bien petit.

— Je lui écrirais tout de même, pourquoi se gêner puisque nous ne les verrons plus.

Un démon poussa Cyprien :

— On peut essayer.

— Alors, écris tout de suite.

Cyprien obéit donc et non sans labeur accoucha du brouillon suivant qu’il lut à son épouse :

 

« Ma chère sœur,

» Lors de l’affreux malheur qui voici quelques semaines a mis notre pauvre père dans l’état que tu sais, je l’ai, n’écoutant que mon cœur et pour l’arracher aux promiscuités de l’hôtel, emmené chez moi. Certes sa présence nous comble et ni Alba ni moi ne regretterons jamais ce geste, mais tu te rendras compte que dans une maison comme la mienne, largement tenue, pleine de serviteurs et fréquentée journellement par une société raffinée, le poids de ce pauvre homme chargé lui aussi d’habitudes et d’exigences est un lourd fardeau. Malgré tous nos soins sa santé ne s’améliore pas ; il faut le surveiller constamment, ce qui, sans compter son valet de chambre particulier, nécessite un garde spécial, – et tu connais les prétentions de ces gens-là. En plus, à Paris, je suis exposé à manquer de place ; dans ma situation je ne puis, hélas ! le mêler à ma vie, et cela va me forcer à des modifications coûteuses dans l’hôtel ; ces obligations et mille autres n’iront pas sans de grands frais.

» Tu sais, ma chère sœur, si les questions d’argent me sont désagréables et si dans les rapports de famille surtout je tiens à les éviter ; je crois toutefois honnête et juste de te demander, en bon frère, la part que tu comptes prendre dans tout ceci. Je suis l’aîné, tes intérêts m’ont toujours été plus chers que les miens, je n’éprouve donc nulle gêne à te faire la proposition suivante :

» J’ai à toi des fonds dont tu m’as confié la gérance et que, j’ose le dire, j’ai défendus et fait valoir à l’égal des miens ; veux-tu que j’en porte à mon compte une part ? cent mille francs, par exemple, qui une fois versés te libéreraient définitivement ? ou bien préfères-tu que sur les intérêts que je te verse je prélève chaque mois un fixe de deux mille francs, jusqu’à la fin encore très lointaine, au dire du docteur, de notre pauvre papa.

» Je connais ton cœur, ma bonne Dinah, et suis donc sûr de ta réponse ; j’ai d’ailleurs d’autant moins de scrupules à te faire cette proposition que j’ai l’intime conviction de t’obliger. Ton mari vient d’hériter de sommes considérables qui vous assurent la plus large aisance, mais l’homme est faillible et ce bon Pancho un peu tête brûlée ; entre ses mains l’argent risque toujours d’aller à la cagnotte, chez moi, pas de risques, une fois entré il ne sortira plus.

» Je te rappelle, au cas où tu ne t’en souviendrais pas, que tu es mariée sous le régime de la séparation et que tu as la libre disposition de tes biens, inutile donc de consulter ton mari qui, excessif comme il l’est parfois, brouillerait les choses et risquerait de leur enlever le caractère familial que nous lui voulons. Ta signature au bas d’un des textes ci-dessous me suffira ; nous sommes frère et sœur, gardons à cette transaction l’intimité qui lui convient. »

 

— Parfait ! clama Alba.

— Attends.

 

» Il peut t’étonner que papa, étant fort riche, ne fasse pas emploi de ses revenus personnels ; j’y ai songé, mais cette fortune n’est pas la mienne, j’y toucherais avec répugnance et je préfère en laisser courir les intérêts, nous retrouverons le tout plus tard. Je suis certain que tu approuveras mon scrupule, et puis je suis en relations avec son banquier et j’ai l’œil sur la gestion.

» Maintenant, si pour une raison ou pour une autre tu croyais devoir refuser ma demande, je me verrais en droit d’agir et le moins que je puisse sera de te débiter de la moitié des dépenses. Comme nous avons l’intention de faire très largement les choses, je doute que tu y trouves avantage. Je me verrais également obligé de te rendre tes fonds, mais ne m’y résignerais qu’à mon corps défendant, tu le penses bien. Tu n’entends rien aux affaires et ton mari s’y entend, lui, d’une façon qui donnerait tout à craindre pour leur conservation. Réfléchis, ma bonne Dinah ; au reste tout ceci est question de sentiment et je sais qu’en matière de cœur tu ne le cèdes à personne.

» J’attends ta réponse au prochain courrier et t’en accuserai immédiatement réception ; Alba se joint à moi, ma chère sœur, pour t’envoyer ses meilleures pensées, elle est ravie que l’écharpe t’ait fait plaisir, elle a tenu à l’acheter elle-même et a choisi comme pour elle.

» Ton dévoué : Cyprien. »

 

— Tu as du culot, dit Alba. Enfin !… Crois-tu qu’elle marchera ?

— Probablement.

— Je préférerais les cent mille comptant, et toi ?

— Moi aussi. Elle les donnera, puisqu’il suffit d’une signature. Autrement ce serait une scène tous les mois avec Pancho. Il finirait par l’étrangler.

— Tout de même, je voudrais voir sa tête lorsqu’elle ouvrira ta lettre.

L’idée fit sourire Cyprien. Il joignit donc les deux libellés et fit taper le tout à la machine.

Comme il l’avait prévu, la réponse vint telle qu’il l’attendait. Elle lui fit un franc plaisir, car il y reconnut un arrêt de la justice et sa peine en fut soulagée. Mais non complètement, hélas ! Qui peut jamais se dire tout à fait heureux en ce monde ?

CHAPITRE XVII

Août tirait à sa fin. Sambuc, toujours pressé par les affaires, ne pouvait s’arracher de Paris, mais pour que Zonzon n’en souffrît pas, il l’expédia chez le beau-frère, munie de son rejeton. On la reçut à bras ouverts ; une chambre voisine de l’appartement de Narcisse lui fut dévolue, de sorte qu’Alba put se décharger sur elle des soins à donner au bon-papa. À la vue de sa préférée, celui-ci manifesta une joie extrême. Depuis, il ne la quitte plus et lui colle aux talons, ce qui donne à la villégiature de la petite un tour aussi singulier qu’imprévu.

Hors quelques modifications de tenue imposées par la saison, Cyprien reste pareil à lui-même et toujours d’aplomb. À la Villa Hermosa, les jours s’enchaînent et la puissante machine continue à rouler son train normal. Jugeant la chose séante il avait dicté quelques mots d’intérêt à M. Chartin et leur avait donné un tour magnifique. Sa lettre tombant au fromage fit événement. M. Chartin la lut debout avec le ton voulu et sur-le-champ répondit de sa meilleure plume quatre pages d’éloquence calligraphiées. À son tour Cyprien déclama ces tirades, tout le monde réuni, mais Isidore marqua pour le genre un mépris profond et l’exprima crûment.

Sur ces entrefaites, le brigadier Athanase Morus fut cassé de son grade et versé dans le rang. « Un tour de cochon d’une sale vache de gueulard », dit-il dans la lettre explicative qui suivit. Cyprien fut outré et le marqua par un mot vif au colonel qui ne répondit rien, mais colla soixante jours au délinquant. Ce silence ornementé permit à la famille d’exhaler enfin son ressentiment profond et d’englober dans une haine définitive le corps des officiers, l’armée et l’ensemble des institutions françaises.

Néanmoins, usant de son droit, Cyprien diminua de cent francs la pension mensuelle de l’héritier, habitude ancestrale de marquer les désaveux ; la réponse fut terrifique et grasse d’expressions.

De telles pauvretés ne pouvaient obscurcir l’humeur florissante de Morus aîné ; la menace de restreindre encore l’allocation fit taire Athanase, tout au moins ses grondements ne parvinrent-ils plus à la maison. Alba, le cœur déchiré par tant d’injustice, implora, menaça même, mais Cyprien tint bon ; elle se venge en envoyant secrètement des mandats.

Les déjeuners du jeudi continuent à être recherchés, car la table d’Alba jouit d’une réputation méritée et les vins en sont célèbres ; les candidats ne manquent donc pas et tous les amateurs de Cabourg s’y retrouvent. Mme de Hortain revint à son tour, à l’aise toujours et capiteuse, mais en femme de tact elle se garda de faire la moindre allusion à sa facture ; par discrétion Cyprien l’imita. Les rapports sont devenus corrects et les pieds s’immobilisent sagement sous la table, dans leur axe. Au début, Cyprien fut un peu gêné et rougit même beaucoup lorsque les jolis yeux pervenche croisèrent les siens, mais petit à petit il s’y est fait et ose les regarder en face. En son for intérieur il se délecte à penser que ses mains ont trituré ce corps délicat et qu’aucune courbe ni recoin ne fut par elles inexploré. Une lacune subsiste, bien sûr, qui gâte le tableau ; dame ! on ne peut pas tout avoir. À cet endroit du souvenir, tel le lecteur pressé qui tourne rapidement les pages d’un roman, il passe.

Le silence des journaux le préoccupe, au surplus, bien davantage. Parfois des inquiétudes le font soubresauter. Est-ce que par hasard Pommier se serait moqué de lui ?… À cette idée il ferme les poings et rumine des coups vengeurs. Un matin, n’y tenant plus, il lui écrivit :

 

« Mon cher ministre,

» Je ne comprends rien à ce qui se passe. Vous m’avez maintes fois assuré de l’imminence de ce que vous savez, disant la chose officielle et signée, et rien ne vient. Que dois-je penser ?… J’écarte, bien entendu, les suppositions désobligeantes et pas une seconde ne mets votre loyauté en doute, mais un mot rassurant me ferait plaisir, et si possible quelques précisions.

» Votre très dévoué,

» C. MORUS. »

 

La lettre partie il craignit de s’être montré vif ; il savait Pommier assez chatouilleux, et jusqu’à la réponse ne vécut pas. Elle arriva comme suit :

 

« Mon cher monsieur Morus,

» Savez-vous que vous êtes extraordinaire ?… Ah çà ! vous figurez-vous par hasard que je distribue les croix et que j’en tiens boutique ? Non, mais il ne faudrait pas confondre… Je me suis démené pour votre affaire comme pour personne et puisqu’il vous faut les points sur les i, voici copie d’un mot adressé par Bardou lui-même sur le sujet. Du diable si vous n’êtes pas content et réclamez encore :

 

« Mon cher Pommier,

» Ne vous faites pas de souci pour votre ami Morus, il aura sa croix. Je puis ajouter qu’il l’aurait même sans votre affectueuse insistance, car son dossier est magnifique et nous n’en plaçons pas souvent d’aussi méritées. Il fera l’objet d’une promotion exceptionnelle qui sortira d’un jour à l’autre. Qu’il dorme donc sur ses deux oreilles et vous aussi.

» Amicalement vôtre,

» BARDOU. »

 

» Je suppose que vous allez vous calmer, hein ? sinon je démissionne. Vous voyez en quelle estime on vous tient là-bas. Franchement, j’ignorais que vous fussiez à ce point méritant. Mes compliments.

» Votre,

» POMMIER. »

 

Cyprien s’assit, les tempes chaudes ; tel un marteau-pilon son cœur lui ébranlait les côtes, il sonna Célestin et demanda le porto. Une expression si suave émanait de sa face, que le serviteur en demeura béant.

— Prenez, Célestin.

Il lui tendit un billet de cent francs.

— Je suis très content de vous, Célestin, très content. Allez, mon garçon, allez, ne me remerciez pas.

Sa munificence s’épandit le reste du jour, au petit bonheur ; le portefeuille ne fit qu’aller et venir. Un sourire ineffable illuminait sa physionomie. Alba demanda des explications.

— Officiel, lui coula-t-il, je le suis.

— Quoi ?

— Décoré.

— Ah ! toujours la vieille histoire, eh bien, tu y auras mis le temps.

Sa femme n’avait pas la manière, non ! et le sang commun des Hartmann épaississait toujours ses ripostes. Il soupira.

— J’espérais te voir plus sensible à un tel honneur.

— Il n’eût pas manqué qu’on te la refusât après tout ce que tu as dépensé.

— Il conviendra, reprit Cyprien, de célébrer ce jour, nous pourrions en profiter pour clore la série de nos réceptions par quelque chose de conséquent. Veux-tu que nous en parlions tout de suite ?

— Je n’ai pas le temps.

— Demain, alors, car il y aura des préparatifs.

— Comme si on n’avait pas assez de tracas dans la maison. Enfin !

Elle partit, et Cyprien quelques instants après ; son bonheur l’étouffait, il avait besoin d’espace ; il espérait aussi quelque rencontre d’ami chez qui il lui serait loisible de se déverser, mais il ne vit personne, hors le beau-frère Pancho, toujours paradant rue de Paris. Il ralentit pour prendre de la distance et le vit une fois encore entrer chez Margot canne en bataille.

— Il est immonde, décidément, pensa Cyprien.

Mais quelle ne fut pas sa stupeur de voir Mme de Hortain disparaître à son tour dans la boutique.

— Est-ce croyable ? Elle ! avec un individu pareil.

Une bouffée de dégoût lui vint. Non, les pattes de ce nègre errant sur le corps potelé de la jolie vicomtesse et refaisant le chemin de ses mains à lui ! voilà qui dépassait la raison. Il tenta de réaliser la chose mais n’y parvint pas, puis, écœuré, lâcha le sujet. Il repoussa comme du pied ses souvenirs personnels désormais gâtés, boutonna son veston et obliqua du côté du Casino pour changer d’air.

Sitôt arrivé, les coups de chapeau le rassérénèrent, il y avait encore du monde propre, heureusement !… Il s’installa et sa table devint le centre de la terrasse ; mais la conversation ne l’atteignit guère, son esprit planait au-dessus ; il eût voulu quelque allusion permettant de glisser la nouvelle avec bonheur et sans qu’il y parût trop. On parlait finances, l’espoir d’une fissure ne luisait pas, il résolut d’aller de l’avant, mais comme il ouvrait la bouche, le gros Bujard coupa :

— Dites donc, Morus ? vous en faites de belles. Sacré cachottier, va !…

— J’ignore absolument… balbutia Cyprien la glotte rétrécie.

— Écoutez ça, vous autres.

Et dépliant son journal, il lut :

 

« Nous croyons savoir que, parmi les promotions imminentes dans l’ordre de la Légion d’honneur, figure au titre de chevalier celle de Monsieur Cyprien Morus, le distingué sports-man. Aucune croix ne saurait être mieux placée ; homme du monde, amateur et financier, Monsieur Cyprien Morus occupe dans la haute société parisienne un rang exceptionnel. Tout le monde applaudira. »

 

Des bravos crépitèrent. Cyprien livide de bonheur modela ses traits dans le sens qu’il faut pour exprimer les affres de la modestie violentée, serra toutes les mains et jura de se rendre digne. Naturellement le champagne vint sur la table comme de lui-même, on but au nouveau chevalier, mais, trop ému pour risquer une parole, Cyprien se contenta d’effusions pathétiques et d’yeux blancs.

Il rentra juste pour trouver sur son bureau un télégramme de Pommier ; il l’ouvrit prestement :

 

« Achetez l’Officiel demain, je m’invite à déjeuner.

» POMMIER. »

 

La conversation, le soir, fut ardente et familiale. Pour faire plaisir aux siens, Cyprien mit un ruban, tous s’extasièrent.

— Non, ce que c’est bath ! dit Isidore.

Après, chacun voulut l’essayer, mais Cyprien ne permit pas. « On ne plaisante pas avec la Légion d’honneur », dit-il. Alba profita de l’occasion pour soutirer un fort chèque à l’intention d’Athanase. Les domestiques eux-mêmes avaient le sourire ; Célestin passa les liqueurs comme s’il les offrait de sa poche.

Plus tard, dans leur lit, les époux ruminèrent des plans. On s’arrêta à ceci : un dîner somptueux de trente couverts pour la famille, les intimes et les personnalités, suivi d’une réception ouverte, jardin illuminé, orchestre, et sur le tard feu d’artifice avec motif central représentant la croix de la Légion d’honneur. Dès le lendemain Cyprien écrirait à Ruggieri. Puis le sommeil brouilla leurs idées qui bientôt ne vinrent plus que par saccades et décousues ; finalement ils s’endormirent côte à côte sur l’oreiller conjugal. Le nez autoritaire d’Alba surgissait des dentelles comme des neiges un pic rocheux ; la barbe de Cyprien, toujours dans un sac, faisait premier plan.

CHAPITRE XVIII

On imagine si le jour parut lumineux au réveil. Dès sept heures Cyprien ne tenait plus en place ; il se leva, chantonna, s’ondoya comme pour un baptême, et Mlle Guignet ne fut pas peu surprise, en venant aux ordres, de se voir glisser dans la main un billet de cinq cents francs.

— Je vous prie, Mademoiselle, d’accepter ceci ; le Gouvernement de la République me fait chevalier de la Légion d’honneur et je tiens à ce que tous ceux qui m’entourent participent à ma reconnaissance.

La chose s’ébruita dans les offices et chacun fit en sorte de se trouver sur le chemin. On vit des marmitons flâner à l’étage et des gens d’écurie faire les cent pas sous les fenêtres du salon. Cyprien ce matin-là ne vit que bouches en cœur ; il ne déçut personne et dans ses largesses n’oublia pas les siens. Alba eut la promesse d’une émeraude depuis longtemps convoitée, et les moindres souhaits de la famille furent exaucés.

Il fallait avant tout l’Officiel ; on mit en chasse Célestin, mais le malheureux revint bredouille en s’épongeant ; Cabourg ne possédait pas cet organe ; on dut se résoudre à commander par dépêche une douzaine d’exemplaires. Un jour d’attente encore après tant d’autres, c’était enrageant, et le petit peigne eut des vivacités. On hésita longtemps quant au cas des Domingo. Fallait-il ou ne fallait-il pas les aviser ? Alba disait carrément non ; Cyprien inclinait à la mansuétude.

« Un jour pareil, on se doit d’oublier les injures », dit-il.

Un des enfants fut chargé de porter la nouvelle ; il revint de l’expédition pâle comme un linge et tremblant encore des imprécations de l’oncle Pancho. Cet accueil mit le point final à toutes relations.

— Bon débarras, dit Alba ; elle commence à être pesante, ta famille, tu sais… Ton père, passe, puisque nous ne pouvons pas faire autrement, mais ta sœur, son macaque et sa portée de phénomènes, non !…

Tout de même, Cyprien eût préféré moins de rudesse, non que le sentiment s’en imposât, il savait par expérience se tenir au-dessus des choses vaines, mais il y avait des considérations de qu’en dira-t-on. Il tenta de les exprimer. Alba le fit taire :

— Tu ne vas pas me rabâcher des histoires, hein !… l’occasion est unique… si tu n’en profites pas maintenant il faudra le faire plus tard et chercher des prétextes qui pourront être mal interprétés. Aujourd’hui, nous en avons un qui est la perfection même.

Cette perfection toucha Cyprien. Il opina donc dans le même sens, soupira pour la forme, et le cas Domingo fut réglé. Par décence il écrivit à Dinah quelques lignes explicatives :

 

« Ma chère sœur,

» Sensible aux devoirs de famille, j’ai cru séant de vous avertir les premiers de la dignité qui m’est aujourd’hui conférée. Ton mari a fait au messager, mon fils, son neveu, un accueil inqualifiable ; Alba et moi en sommes profondément froissés. Nous interprétons donc cette grossièreté dans le sens d’une rupture volontaire ; je ne vois pas sans douleur se clore ainsi des années d’intimité fraternelle, mais il est des affronts que la dignité ne supporte pas…

» Ton frère désolé,

» CYPRIEN. »

 

— Qu’en penses-tu ? dit-il à sa femme après lecture.

— Un peu long ; enfin, c’est fait.

On expédia, et Cyprien put nager à nouveau dans le bleu. Il luisait enfin, le grand jour. Quatre années de démarches et de complaisances, cent dîners, d’innombrables bourriches et des sommes incalculables semées à foison portaient leurs fruits.

« Cyprien Morus, chevalier de la Légion d’honneur. » Un soupir qui ne lui était pas habituel le dégonfla.

Ensuite, il admira l’immanente justice qui sait mettre au bout de chaque effort la récompense et se jura comme un devoir sacré d’entreprendre ce qu’il faudrait pour atteindre au grade supérieur. Car – et notons ici une faiblesse qui ne lui est pas uniquement personnelle – si Cyprien Morus chevalier de la Légion d’honneur a plus de poids que Cyprien Morus tout court, Cyprien Morus chevalier de la Légion d’honneur n’est tout de même que devenu l’égal d’un tas d’individus pour lesquels il se sent – surtout aujourd’hui – plein d’un mépris profond.

Au cercle, si rares sont les boutonnières vierges, qu’on en vient à les remarquer. Dire qu’un Bujard est décoré pour avoir fabriqué des nouilles ! et un Gorain ! et même ce vieux Cornebert qui n’a pas honte d’arborer un ruban crasseux sur son veston. Vraiment, la République exagère et le mérite n’abonde pas à ce point. De se sentir ainsi confondu dans la masse lui tira un nouveau soupir, mais dont le jet fut moins puissant.

Il décida de faire monter une bouteille d’un Chambertin célèbre qui provenait des caves du duc d’Aumale. Bien que n’aimant pas les manifestations inutiles, que Pommier fût désormais sans emploi et qu’il eût donné tout son jus, les convenances exigeaient un petit quelque chose ; ce vin quasi royal ferait l’affaire.

Pour le reste du menu rien à changer, la table étant toujours parfaite, l’ordinaire suffirait ; quant au personnel, pas nécessaire non plus d’exciter un zèle qui, bien graissé, donnerait le plein.

Il résolut encore, afin d’honorer un hôte dont la présence à ses côtés ne nuirait pas, de sortir le mail ; une belle cavalcade dans le pays, avec trompette et tout ce qui s’ensuit, crèverait les yeux aux plus aveugles. Sabine et sa mère corseraient le tableau. Il fit donner des ordres en conséquence.

Un autre problème l’agitait de transes voluptueuses. Mettrait-il le ruban pour recevoir Pommier ou serait-il plus régulier d’attendre la confirmation officielle ? Alba sondée n’émit pas d’avis bien net et parut même marquer de l’indifférence. Tout bien réfléchi, il décida de surseoir. Trop de hâte semblerait le signe d’une joie incongrue. Le programme ainsi tracé et toutes les perspectives du jour bien remplies, il n’avait que faire dans son cabinet où par deux fois déjà Célestin était apparu balai en main ; il fallait lui céder la place ; déjà sa dextre effleurait le bouton de la porte, brusquement il lui revint qu’il possédait un père. Il monta donc et noblement lui tint ce discours :

— Mon cher père, j’ai l’immense joie de t’annoncer que sur la proposition du ministre des Travaux Publics, le président de la République vient de signer ma nomination au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Je n’ai pas besoin de te dire la haute signification d’un tel acte ; en m’honorant il nous honore tous ; ce m’est un devoir filial et doux de te l’apprendre.

Narcisse écouta le morceau sans que ses traits exprimassent quoique ce fût ; la période terminée, il tenta de parler :

— Cha… cha…

— Che… chevalier… corrigea Cyprien !

— Cha… chapeau…

C’est juste… où avait-il la tête ?… Il se leva, quitte avec les devoirs et partit, pour de bon. À quelques pas de la Villa il croisa Martineau – encore un qui l’avait – et ils échangèrent quelques propos dont rien ne ressortit qui fût une allusion.

— Il ne sait pas encore, pensa Cyprien.

Ils se quittèrent sur un bonjour vague, mais un peu plus loin ce fut Pitray, gros industriel, orné, lui, de la rosette d’officier. On parla courses. Comme il montait une écurie, le monsieur ne tarit pas d’explications et de détails sur la perfection de son élevage ; jamais Cyprien ne prit moins d’intérêt à une conversation sportive. Ils firent quelques pas, Cyprien en profita pour jeter une amorce :

— On parle beaucoup de votre promotion au grade de commandeur, mon cher collègue.

— En effet, j’ai été pressenti, pour janvier sans doute. Mais à propos… votre beau-frère, il l’a le ruban rouge.

— Mon beau-frère ?…

— Domingo. Mes compliments, voilà une distinction qui rejaillit sur toute la famille.

Cyprien blêmit.

— Mon beau-frère n’est pas décoré, siffla-t-il entre ses dents, je vous le garantis bien, sauf peut-être de quelque vague ordre étranger ou colonial qui s’achète. On abuse beaucoup, entre nous, dans certain pays, des similitudes de couleurs qui prêtent à confusion.

— Qu’est-ce que ça peut bien faire…

— Je trouve cela capital ! La Légion d’honneur finira par en être discréditée.

— Mais non.

— Je m’étonne que vous, haut dignitaire, ne soyez pas choqué d’un tel abus et des méprises qu’il entraîne. Moi qui suis à la veille…

Pitray n’entendait plus. À quelques pas, d’une voiture arrêtée, un monsieur faisait des signes d’appel. Il lâcha le bon Cyprien, s’excusant du geste, et le laissa bouche ouverte sur le trottoir, l’aveu mort-né.

— Dire qu’il passe dans le monde pour être chevalier de la Légion d’honneur… lui !… Pancho !… Ah, si jamais je le tiens !… Un soupir gros de menace, cette fois, acheva le souhait.

Il reprit sa route, mais l’humeur un peu désaccordée et ruminant d’âcres pensers. À peine à son aube, ce jour de lumière et d’orgueil semblait se voiler ; des bas-fonds sordides où croupit le médiocre, montait comme un brouillard de vapeurs puantes, acharnées à le ternir. Il n’y tint plus :

— La police devrait intervenir, exclama-t-il !… cependant que le petit peigne courait dans la barbe en forcené. J’ai bien envie de le signaler, le sieur Pancho ; il est impossible qu’il n’y ait pas des réglementations prévues !

Un coup de chapeau partant à droite fit jaillir la parabole de sa casquette. M. de Frontenex, vieux gentilhomme amène, le saluait ; il retrouva le sourire et tendit ses deux mains :

— Quelle fortune de vous rencontrer, mon cher collègue !

— Le plaisir est tout pour moi, Monsieur Morus.

— Au Cercle vous vous faites rare, on s’en plaint.

— J’en doute.

— Mais si… mais si… Vous êtes, Monsieur de Frontenex, comme l’humble violette, vous vous dissimulez.

— Trop aimable…

— Et vous avez tort, croyez-moi. Les personnes de qualité devraient être plus répandues et se montrer davantage. De nos jours, les cercles ne sont pas ce qu’ils devraient être, on y entre facilement ; à la longue cela crée un milieu qui n’est pas toujours « di primo cartello ». Il y a tant de gens douteux dans ces endroits-là…

— C’est pour cela que je n’y vais pas.

— Évidemment, fit Cyprien un peu désarçonné. Tout de même, la présence plus fréquente du baron de Frontenex améliorerait bien les choses.

— Oh ! ça… fit le baron.

— Vous vous en désintéressez trop, mon cher collègue, permettez-moi de vous le dire, car, si noble soit-il, votre détachement a des côtés graves que vous ne sauriez nier. Supposez que tous ceux qui sont d’esprit supérieur, vos pareils enfin, se retirent de la chose publique et vivent à l’écart, où irions-nous ?

— L’opinion publique m’est indifférente, Monsieur Morus.

— Le vulgaire nous submergera, nous serons débordés.

— Mon cher monsieur Morus, ces questions-là ne sont pas de mon ressort. Je laisse à ceux qui en ont le goût le soin de diriger les autres et me contente de vivre le plus droitement possible, selon les règles de ma conscience, que chacun en fasse autant.

— Votre conscience ? questionna Cyprien saisi devant cette inconnue.

— Un homme de mon âge ne va pas se mêler de réformer les mœurs, voyons.

— Alors, vous ne tremblez pas devant les conséquences de cet envahissement du populaire ?

— Je l’ignore.

— Moi, il m’effraye.

— Monsieur Morus, je vous assure que vous exagérez.

— Exagérer !… Je prends un exemple : la Légion d’honneur. Est-il en France une institution plus universellement respectée ?… Or que voyons-nous ?… L’intrigue, la faveur, toujours et partout !… Des êtres médiocres que leur misère matérielle et sociale devrait vouer à l’obscurité l’accaparent et s’en font un titre au détriment des hommes de valeur !…

— Bah !…

— Sans compter les contrefaçons, que j’appellerai plutôt des faux !… N’êtes-vous pas révolté à la pensée que des exotiques sortis on ne sait d’où peuvent arborer un insigne analogue, acquis dans quelque arrière-boutique, d’un gouvernement failli !…

— Eh là !… Eh là !…

— Mon sang bout, Monsieur le baron. Et je vous vois, vous, le pur représentant de notre noblesse, montrer dans cette débauche une boutonnière vierge !… Que vous ne soyez pas au moins officier de l’ordre est une insulte aux honnêtes gens !

— Oh ! pour ce qui me concerne !…

— Et qui donc serait plus digne ?

— Monsieur Morus, vous vous échauffez là sur un sujet qui n’en vaut guère la peine, croyez-moi !

— Comment !…

— Eh ! non.

— La Légion d’honneur !…

— Il y a une trentaine d’années, à l’occasion de je ne sais plus trop quoi, le Gouvernement me fit pressentir pour le ruban, on insista même ; j’avais l’esprit ailleurs, j’ai demandé qu’on voulût bien ne pas donner suite à l’affaire et depuis on m’a laissé tranquille. Vous voyez que cela ne m’a pas empêché d’atteindre mes soixante-cinq ans, avec, somme toute, une assez belle santé.

— Est-ce possible !… exhala Cyprien.

— Et je m’étonne que vous, un homme de sens, paraissiez attacher de l’intérêt à ces vétilles ; mais puisqu’elles m’ont valu le plaisir de faire quelques pas en votre compagnie, je suis ravi ! Me voici chez ma fille, Monsieur Morus, je vous quitte et très heureux de vous avoir vu.

Cyprien reçut la poignée de main du vieux gentilhomme sans la sentir ; la porte claqua, il se retrouva seul, la cervelle confuse.

— Vétilles ?… il en a de bonnes ! se dit-il lorsqu’un peu de clarté lui put venir. Vétilles !… Ah çà ! est-il fou… ou se moque-t-on de moi ?…

Il fit volte-face et rebroussa chemin, mais d’un pas plus nerveux qu’à l’aller ; des idées l’agitaient maintenant, imprécises d’ailleurs et qu’il ne gouvernait pas. Les quelques mots de M. de Frontenex et son indifférence sur un objet qui, lui, le tenait au ventre, bouleversaient sa foi. De tout autre, il eût, à pareils propos, haussé les épaules ou souri, mais venant d’une bouche respectée la question méritait examen ; à la démêler il pataugea sans le moindre fruit. Ses arguments errèrent, il ne rencontra rien qui fût de sa connaissance et se vit là, perdu devant un trou noir.

— Vétilles !… M. de Frontenex savait pourtant le sens des mots. À quoi pouvait correspondre alors un terme aussi méprisant ?… Le pauvre Cyprien usait sa logique à le chercher, mais n’avançait guère. À mesure même il lui semblait que des fonds reculassent ; finalement il comprit qu’il ne comprendrait pas : un soupir s’épandit, large, sonore et désolé.

Il regretta le congé subit du baron ; si leur promenade eût duré, peut-être en eût-il tiré quelque lumière. Il le savait riche, homme de goût et le contraire d’un plaisantin ; l’arrêt dédaigneux dont ses oreilles sonnaient encore correspondait à quelque chose de profond, sûrement, mais à quoi ? Lui, Cyprien Morus, était beaucoup plus riche et non moins distingué, comment se pouvait-il faire que ses déductions le conduisissent à l’opposé. De toujours l’humanité lui était apparue comme faite de deux sortes d’êtres, les gens bien et les autres ; à ses côtés, parmi les premiers, il se plaisait à ranger M. de Frontenex, bien que leurs rapports fussent plutôt superficiels et qu’à vrai dire il ne le connût que peu, et voilà qu’à la première prise de contact et sur un sujet qu’il croyait résolu, ils se montraient aux antipodes l’un de l’autre.

Il sortit le peigne mais le geste n’amena rien ; en le rentrant, son index frôla dans la poche le bouton du ruban qui attendait ; il ne put se retenir de le mettre au jour, ce mince éclat rouge fut péremptoire, sa face s’illumina.

— Bah !… ils ont beau dire, cela existe. D’abord, est-elle bien vraie son histoire, à ce vieux toqué de baron ?

Le soleil ardait, la chaleur le poussa du côté de l’ombre, il regarda sa montre : dix heures et demie. Que faire ?… il hésita sur le trottoir ; irait-il cueillir Pommier au train ou serait-il plus digne de le recevoir sur le perron ?… Il choisit ce dernier mode comme plus approprié et, pour tuer le temps, descendit vers le Casino ; la première chose qu’il vit à l’angle de la terrasse fut la tête de l’affreux Pancho ; il fit demi-tour : un rire infernal et d’innommables injures précipitèrent ses pas.

Il rentra donc un peu assombri et fit trois quarts d’heure les cent pas dans son cabinet, comptant les minutes et l’œil tendu vers la grande allée à guetter Pommier ; des frissons presque douloureux lui serraient l’estomac, il cherchait la phrase à dire, tournait et retournait des mots. Soudain, la silhouette du ministre apparut au loin, nette entre les deux montants de la grille ; il se précipita.

— Eh bien, ça y est ! dit l’Excellence en brandissant un journal. Le voilà, ce fameux Officiel.

Cyprien sauta sur le papier ; à la troisième page il lut :

 

« Sur la proposition du ministre des Travaux Publics,

» Est nommé chevalier de la Légion d’honneur, à titre exceptionnel :

» Moroslof, dit Morus, César, ingénieur des Ponts et Chaussées… ».

 

Le sang lui gicla aux oreilles, il vit les choses tourner, cessa de sentir et s’abattit comme un paquet.

On vint de toutes parts et ce fut porté par les quatre membres, au rythme de pas inégaux, qu’il fit sa rentrée dans le salon. Pommier escortait le groupe en levant les bras au ciel. Alba fit une crise de nerfs en voyant ce gros corps sur le divan ; il fallut s’occuper d’elle et partager les soins. Moins atteinte, elle ouvrit l’œil la première ; son regard discerna l’époux toujours inerte et les gens autour de lui ; l’épouvante la prit :

— Pourvu que ce ne soit pas comme l’autre ! gémit-elle.

CHAPITRE XIX

On faisait les malles chez les Harmand. Paul ne décolérait pas à l’idée de s’en aller ; il bousculait les meubles, aidant ces dames de travers et leur passant sans grâce les objets. Elles le raisonnèrent doucement.

— Je ne te comprends pas, te voilà dans tous tes états parce que nous rentrons à Paris, dit sa mère. Il faut cependant songer à ta vie qui est là-bas.

— Zut ! riposta Paul.

— Moi aussi, je préférerais rester, je t’assure, et finir la saison dans ce beau pays ; si je le quitte c’est pour que tu n’aies pas à courir les restaurants et pour te faire un foyer, tu l’oublies un peu.

— Les hommes ne sont jamais contents, dit Mlle Jeanne en calant des livres dans le coin d’une caisse. Au lieu d’accepter bonnement les choses et de s’en accommoder, ils veulent les contraindre et forcer un bonheur préconçu qui n’est pas le leur et n’arrive jamais.

— Toi, tu dis amen à tout.

— Nous avons passé ici un bon mois, gâtés par le temps ; tu as fait ce que tu as voulu, tu es rond comme une pomme et tu te plains.

— Bon, bon… où vas-tu caser ma boîte à vers ?

— Pas dans le linge, bien sûr.

— Et mes lignes ?

— Avec la lampe à alcool et les fers à repasser.

— Et ça ?

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ma pèlerine en caoutchouc.

— On mettra le tout dans le panier. Passe-moi le reste des livres, veux-tu ?

Les mains diligentes eurent bientôt achevé le travail. Une fois prêtes, Paul corda les malles et, le tas rangé dans le coin, s’assit dessus avec un ouf…

— Là, dit Mme Harmand, voilà qui est fait.

— Nous n’allons tout de même pas rester dans ce fouillis. À quelle heure chez les Chartin ?

— Le déjeuner est pour midi, il est onze heures et quart.

— Allons-y.

— Nous les gênerons, objecta Jeanne.

— Bah ! s’ils sont occupés, nous attendrons dans le jardin.

On se mit d’accord ; aussi bien, errer dans des pièces démunies était odieux ; Mme Harmand fit un panier du reste des provisions, Paul le mit sous son bras, et l’on se rendit chez les Chartin.

Ces bonnes gens avaient invité la famille, ne voulant pas qu’elle eût l’ennui de laisser derrière elle un ménage pas fait ; on trouva le professeur en train de cueillir des radis, cependant que ses filles écossaient les petits pois ; de la mère, on n’aperçut dans un entrebâillement qu’un œil effaré : elle ne pouvait décemment se montrer en tablier bleu. Pour ne pas être une encombre, la famille Harmand gagna le fond du jardinet, où, sous un pommier feuillu, deux planches clouées sur des pieux tenaient lieu de banc ; on s’assit et on devisa. Naturellement, M. Chartin, tout à sa plate-bande, ne put prendre à la conversation qu’une part limitée et lointaine, à son regret. Il resterait à Sallenelles encore trois grandes semaines, ce qui lui conférait sur les partants une supériorité qu’il ne cacha pas ; il abusa même, dit, redit et répéta sur tous les tons combien il était regrettable de s’en aller, au moment juste où la campagne commençait à être agréable. Il insista tant, que Paul, toujours bouillonnant, dut grommeler des expressions.

Le professeur, inapte à deux tâches simultanées, lâchait ses radis à toute minute, se mettait droit et claironnait sa pensée, face au soleil dont les feux blancs éclataient sur les verres de son pince-nez. À ce jeu, la cueillette n’avançait pas, et Mlle Jeanne dut s’en mêler. Ensuite M. Chartin s’alla laver les mains puis rejoignit les invités. Personne ne lui disputa la parole, de sorte qu’il put pérorer tout à son aise. Un de ses thèmes fut l’entrefilet annonçant dans le journal la décoration de M. Cyprien Morus ; il vit là un acte de justice à l’honneur du Gouvernement ; nul ne pouvait être plus digne d’une haute distinction que cet homme remarquable dont la rencontre l’avait honoré, tout en le dotant, il est vrai, de quelques points sensibles dans les reins. D’enthousiasme il refit la scène de l’accident et la mima.

— Un centimètre de plus et j’étais un homme mort, dit-il. J’ose affirmer que, ce jour-là, M. Morus me sauva la vie ; il est donc juste que sa récompense me touche et que son bonheur soit le mien. On trouva qu’il exagérait, mais, bien entendu, personne n’en souffla mot. Encouragé, il tira de sa poche la lettre de Cyprien qu’il avait sur lui, par hasard, et en redonna lecture ; des termes aussi choisis l’exaltèrent, et, dans cet état, il estima qu’envoyer sa carte ne suffirait pas, et qu’il irait porter ses félicitations, en personne, au premier jour. Suivit un panégyrique de la Légion d’honneur, institution modèle que les peuples nous envient. Il cita des cas, nomma de Lesseps et Pasteur, puis au gré de chaque nouvelle incidente son discours s’émietta, et sa pensée glissa dans les traverses. Ainsi, au départ, un fleuve chargé d’eau roule son cours et finalement se perd, à bout de course, ou forme lac suivant les terrains.

On en était à ce point étale où le professeur s’essuyait les lèvres avant de reprendre élan, quand la petite Albertine vint annoncer le déjeuner ; en son for chacun bénit la diversion, mais seul Paul, incapable de dissimuler, lâcha un « Ah !… » plus qu’expressif. M. Chartin fixa le sens de cette interjection en assurant qu’il avait choisi le canard lui-même et qu’on s’en lécherait les doigts. On fut unanime là-dessus, car la bête était parfaite. Mme Harmand qui savait son monde ne tarit pas d’éloges et demanda la recette à Mme Chartin. Le reste fut à l’avenant et Paul eut au dessert un sourire largement satisfait.

Le train partait à trois heures vingt-sept ; un brave homme de voisin s’occuperait des bagages et les mettrait à quai avec Florence ; la famille irait de son côté, les Chartin compris, bien entendu, le professeur ne voulant laisser à personne le soin de fermer la portière. Au moment de se quitter, après des semaines de bon voisinage, l’émotion gonflait les cœurs et chacun l’exprimait à sa façon, les dames par petits mots affectueux et promesse de se retrouver l’an d’après, M. Chartin par son flux naturel ; Paul scandait cette mouture de « Ah ! là là !… », de « Dieu que c’est embêtant !… », et autres plaintes gonflées de rancœur.

Enfin, le moment vint où l’on dut se lever. Mme Chartin recommença les litanies de sa gratitude, ce qui eût pu provoquer du retard, mais le professeur, montre en main, fut inflexible.

— Je ne veux à aucun prix que ces dames se fatiguent, dit-il.

On fit donc le trajet à petite allure ; les malles et la bonne attendaient sous l’abri ; il fallut se joindre à elles et rester debout un bon temps jusqu’à ce que veuille bien apparaître la petite locomotive qui mènerait à Caen. Ici, M. Chartin tira son chapeau, et s’agita démesurément. Il prit soin des dames et les casa dans le bon compartiment, « celui qui n’est pas sur l’essieu », disposa les petits colis et fatigua tout le monde. Paul surveillait la mise au fourgon des bagages, une des fillettes lâcha quelques larmes.

Brusquement, une secousse fit trembler les ais du wagon ; un tapage de grincements et de ferraille couvrit les adieux du professeur, dont le sens final se perdit ; il dut suppléer avec son mouchoir et le brandir, jusqu’à ce que la fumée elle-même ne fût plus visible, à larges brasses de signaleur.

Puis le silence tomba sur les rails dont la fuite luisante se dissolvait dans le lointain surchauffé ; on perçut un mince gazouillis d’oiseau ; M. Chartin abaissa son mouchoir, et la famille fit demi-tour pour rentrer à Sallenelles : le père en avant, encadré de ses filles, la mère derrière, à quatre pas.

Quant aux voyageurs, nous les abandonnerons, d’ailleurs ils ne sont plus nulle part, ils roulent, ils sont suspendus et transitoires. Tel l’atome, parcelle du grand tout, tourbillonne au rythme solaire jusqu’à ce que le fixe la rencontre de quelque autre molécule, de même ce petit agrégat humain s’en va vers un inconnu que nous lui souhaitons et lui voulons heureux, mais que nous ne connaîtrons pas.

Pancho Domingo, lui, ne se laisse pas ignorer et remplit la chronique de Cabourg. Escorté d’une clientèle tous les jours grandissante, on ne voit que lui au Casino et ses fantaisies ne se comptent plus. La première fut une automobile disgracieuse et pétaradante qu’il conduisait lui-même, au grand émoi des gens rassis et des boutiquiers. On la vit stationner des après-midi entiers devant chez Margot, pour le bonheur des gamins qu’interloquait cette mécanique. Mme de Hortain ne craignit pas de s’y montrer.

Manquant d’espace, notre homme s’était adjoint les appartements de Narcisse, luxe qui lui ajoutait trois fenêtres de plus sur la mer ; ses filles, toujours encaquées dans leur trou, eurent permission d’y venir respirer de temps en temps. Bon père, il leur fit une surprise.

Un beau matin, la direction vit arriver par le grand escalier un appareil formidable, couvert de dorures et que huit hommes remuaient avec peine ; on eut du mal à mettre à l’étage cette machine qui ressemblait à un gigantesque coffre-fort ; on l’installa contre le mur de fond de la plus belle pièce et, son monde rassemblé, papa se mit à tourner une manivelle jusqu’à ce que jaillisse de l’objet une bordée de sons affreux. Ce fut comme une canonnade, abois, sifflets, rugissements, explosions, à croire que tous les cuivres de la nature étaient là-dedans. L’hôtel en fut empli d’un coup, et personne ne s’entendit plus nulle part. Le patron grimpa quatre à quatre, mais ses objurgations se perdirent dans le tintamarre ; il semblait que cette épouvante ne dût jamais finir et que le souffle de l’instrument serait éternel. Jacobine, blême de peur, pleura dans un coin, tandis que d’en bas montait une huée. Pancho, ravi, battait la mesure. La pauvre Dinah, les mains aux oreilles, tournait comme une bête en cherchant à se cacher.

Au bout de vingt minutes le bruit s’arrêta, et si brusquement, que chacun eut l’impression de tomber dans le vide ; Pancho se précipita sur la manivelle pour recommencer, mais le patron, qui put enfin se faire entendre, se montra comminatoire. « Il fallait enlever ça ou s’en aller. » Tout rouge de s’être vainement agité pendant le morceau, il eut des propos vifs.

— Je vous donne dix minutes, vous m’entendez, pour foutre cette mécanique dehors ! si d’ici là elle n’est pas loin, c’est vous qui partirez.

— Jé souis chez moi, beuglait Pancho.

— Elle ou vous, compris ?… Et pas une seconde de plus !… Sauvage !…

— Que dites-vous ? que dites-vous ? non, mais répétez un peu !…

— J’ai dit : « Sauvage »… Là !… Et puis, ne m’embêtez pas, hein ?… Sinon, je fais chercher la police.

Pancho tenta la résistance, mais son courage mollit à la vue de deux portiers puissants qui s’avançaient. Il émit quelques protestations encore, et finalement se résigna. On courut après les portefaix qu’on trouva attablés au débit d’en face, et dare-dare on leur fit remporter l’orchestrion ; corvée qui ne se fit ni sans murmure, ni sans peine, ni sans pourboire. La chose enlevée, chacun se reprit à la vie et les cols se redressèrent ; certains s’épongèrent comme après un effort.

Toutes les initiatives de Pancho n’obtinrent pas un tel succès et ses retours au bercail ne furent pas forcément des catastrophes ; il en eut d’heureux et qui ravirent les siens. Généreux, surtout après l’apéritif, il arrivait volontiers les poches pleines de sucreries qu’il répandait sur la table à la joie de la tribu. Le spectacle de la curée animait d’un gros sourire sa face plate de marron dans quoi roulaient deux billes jaunâtres, pareilles à des ventres de têtards. De-ci de-là, au hasard des derrières, il envoyait des claques d’amitié, Dinah, privilégiée par la nature, ayant la forte part.

Le poker, docile à l’autorité des sommes, lui devint fructueux ; notre homme ramassa des coups magnifiques, et nul n’en ignora. Derrière lui traînait une séquelle de compatriotes ramassés au tripot, et qui lui servaient de caudataires ; grassement nourris, ils avaient charge de rire à ses bons mots ; en retour, sa boutonnière s’agrémenta d’un ruban nouveau, celui du « Libérateur », ordre vénézuélien dont le rouge, le jaune et le bleu, visibles à dix pas, ne furent pas sans portée sur ses relations.

Familièrement on l’appelait « Noix de coco », sans doute à cause de sa grosse boule de tête autour de quoi moussait une sorte de gazon laineux. Bonhomme, il riait le premier de ces facéties.

Sa joie fut à son comble le jour où, dépliant le journal, il y lut :

 

« Nous avons, dans notre numéro de mardi, commis une erreur dont nous nous excusons vivement auprès de nos lecteurs et du distingué Monsieur Cyprien Morus. En annonçant sa nomination au titre de chevalier de la Légion d’honneur, nous étions de la meilleure foi du monde, une telle distinction semblant acquise de droit à cette sympathique personnalité ; mais la similitude de nom et d’initiale nous égara. C’est de Monsieur César Morus, ingénieur et frère de M. Cyprien Morus, qu’il s’agissait, non de ce dernier. Nous exprimons toutes nos félicitations à l’un et tous nos regrets à l’autre. »

 

Il éclata, se tapa sur les cuisses et fut immodéré dans ses transports ; il appela les alentours, les garçons et fit à chacun déguster le filet ; n’insistons pas sur les commentaires dont il le souligna. Bref, on but ferme à son guéridon. Quant à la valetaille, elle fit chorus, et le malheureux Cyprien bénéficia d’une réclame parlée sérieuse. Le feu calmé, Pancho se fit apporter dix cartes postales et demanda qu’on le laissât seul.

CHAPITRE XX

On eut bien du mal à ranimer Cyprien ; trois domestiques finirent pas le haler dans sa chambre comme un sac. On l’étendit sur le lit où enfin il ouvrit l’œil, mais un œil vague et dont la cornée sanguinolente fit impression. Toute la famille était rassemblée et les enfants se bousculaient pour voir. Le médecin ne se prononça pas tout de suite, sinon par petites moues de mauvais augure qui terrifièrent Alba ; quant à Pommier, il s’était proprement défilé ; toutefois, au passage, Alba réclama des explications.

— Pouvais-je savoir ? dit-il… Voilà des mois qu’il me tannait avec son affaire de croix !… Je connaissais Bardou, je lui en ai parlé ! huit jours après on me répond du ministère que le dossier Morus est excellent et la nomination certaine ! Vous pensez bien que je n’en ai pas demandé davantage !… C. Morus veut aussi bien dire Cyprien Morus que César Morus !… On met les points sur les i, que diable ! quand il s’agit d’un cas pareil.

— Alors, c’est en apprenant la nouvelle qu’il est tombé ?

— Eh ! oui… je vous demande un peu !… Un malaise passager, n’est-ce pas ?

— Espérons, dit-elle.

Puis elle revint à son homme qu’on avait finalement assis dans des oreillers ; le médecin lui baignait les tempes et le pauvre faisait triste mine, la chemise ouverte et sans col. Il poussait de petits vagissements de nouveau-né, tout en promenant sur les êtres un regard terne qui passait sans voir ; il croisa celui d’Alba, mais la rencontre n’éveilla rien.

— Il ne me reconnaît pas, se dit-elle, que vais-je devenir ?…

L’affreuse vision d’un mari gâteux s’adjoignant au beau-père la fit frémir, mais ses angoisses étaient prématurées ; bientôt, grâce aux soins, le masque s’anima, une manière de sourire vint jouer sur les lèvres décolorées de l’époux.

— Le voilà qui revient, proféra Isidore.

Il revenait, en effet, mais pas vite, et de loin ! Alba lui prit les mains qu’il avait brûlantes et, la gorge serrée encore, questionna :

— Eh bien, mon gros, comment te sens-tu ?

— Ch… ch…

Alba sentit son cœur se glacer.

— Ch… chaud…

— Tu as chaud ?… Veux-tu que je te découvre un peu ?…

— Non… Fini.

— Mais oui. Tu vas te reposer aujourd’hui et demain tu seras tout à fait bien.

On n’eut pas à insister beaucoup, car déjà les paupières de Cyprien se refermaient ; elles se rouvrirent faiblement vers le soir, puis le sommeil le reprit. On se garda de l’éveiller. Le lendemain, même état. Alba penchée à son chevet ne vivait plus.

— Pensez-vous qu’il puisse rester ainsi, docteur ? demanda-t-elle ; cette prostration m’épouvante.

— Rassurez-vous, Madame, c’est la détente nerveuse, d’ici deux jours il sera comme vous et moi.

Grosse exagération, car, le surlendemain, s’il s’éveilla et déjeuna même d’assez bon appétit, Cyprien ne manifesta pas de goût vif pour la parole. Sa femme n’en put tirer que des bribes et d’innombrables soupirs qui se pressaient sur ses lèvres, tumultueux comme les flots d’un ruisselet, devançant toute pensée et suppléant toute expression. Ce mince bruit susurré ne tarit pas au long du jour. Alba ne crut pas devoir l’interrompre lorsqu’arrivèrent les numéros de l’Officiel ; elle tint également sous silence la remise par le facteur d’un paquet de dix cartes postales, toutes injurieuses ou diffamatoires, mais non signées, et dont l’écriture lui rappela singulièrement celle des fameuses lettres. Elle ne put s’empêcher de faire la comparaison dans un coin, et chargea Lucien Noral d’anathèmes nouveaux.

Mais il y avait, heureusement pour notre ami, des choses plus pressées ; elle ajourna donc les vengeances. Tout de même, et pour le principe, elle lui écrivit deux mots, sur un bout de table. On peut se demander la tête qu’il fit à cette lecture et l’ahurissant de ses réflexions.

Grâce aux soins, Cyprien renaissait doucement. Il n’était plus le même, certes, et ce grand corps mou traînant sans allure ne rappelait que de loin l’homme d’avant, personnage impérieux toujours précédé de son bruit, et dont les talons faisaient craquer le parquet. Son masque jadis plein de belle chair rose avait fondu, deux longues ravines le couturaient, à droite et à gauche du nez, qui, lui-même, prenait tendance à pendre de tout son poids sur la moustache ; l’œil terni ne brillait plus que d’un éclat morne au fond d’un lacis de rides, et la belle barbe elle-même s’effilochait sans art comme une loque.

Enfin, de le voir debout, chacun fut allégé, mais, pour éviter une rechute, mot d’ordre fut donné de ne faire aucune allusion à l’accident, et même de paraître l’ignorer. On sermonna les visiteurs dès le vestibule, et Alba se fit remettre le courrier en mains propres, afin de l’éplucher elle-même, et de n’en rien laisser passer qui pût mener au dramatique ; besogne utile, car de toutes parts lettres et cartes affluaient. On en voit le ton, la diversité et l’à-propos ; Alba retrouva là des écritures familières, tous les dîneurs de Cabourg et de Paris, les bons collègues, les fournisseurs, la mère Harneck et le reste y allèrent de leur plume ; la nuance allait de : « Félicitations sincères »… à « Désolé d’apprendre », etc… suivant le savoir des épistoliers et leur connaissance des faits. La petite Mme de Hortain qui avait mieux à faire que de lire les journaux, disait :

 

« On m’apprend, cher monsieur, votre nomination dans la Légion d’honneur, je tiens à être la première à vous féliciter de ce beau succès et je vous embrasse. »

 

Nerveusement, Alba ne décachetait les enveloppes qu’à peine, voyait le nom et jetait la chose au panier. Une carte grotesquement illustrée lui tira l’œil, elle lut en lettres d’un centimètre :

 

« Enchanté d’apprendre la décoration de Monsieur César Morus, ingénieur, Monsieur Pancho Domingo prie Monsieur Cyprien Morus de bien vouloir faire passer à son frère ses sincères félicitations.

» Pancho Domingo, chevalier de l’ordre du Christ de Portugal, chevalier de l’ordre du Libérateur du Vénézuéla. »

 

Elle haussa les épaules et froissa le papier. Zonzon qui l’aidait par désœuvrement y jeta un coup d’œil au passage.

— Crois-tu ? dit-elle, sans que ces mots exprimassent en clair une opinion.

Ce petit travail lui prit pas mal de temps au début, puis, peu à peu, les lettres s’espacèrent, et elle put s’adonner à d’autres tâches. La principale fut de situer Cyprien et de lui établir une conduite, car, à juger les choses, son affaire se présentait comme douteuse ; il menaçait de devenir encombrant, et mieux valait s’y prendre à l’avance et régler le cas qu’attendre le pire. Elle pensa d’abord le ramener à Paris, où peut-être l’aventure aurait fait moins de bruit, et où les soins seraient plus faciles, mais le médecin déconseilla, il était préférable de finir la saison au grand air.

Cyprien consulté ne dit pas grand’chose, et s’exprima plutôt par des yeux roulés et la gamme bien connue des soupirs ; on conclut à rester jusqu’aux mauvais jours ; naturellement, les déjeuners du jeudi redevinrent familiaux. Cyprien promène sur les siens un regard humble de chien battu et s’excuse à tout propos ; il tremble un peu et sa fourchette laisse souvent choir les aliments dans sa barbe ; Alba, décidée à faire son devoir, tout son devoir, lui porte secours, mais Isidore ne cache pas les signes de son dégoût.

Bien que le docteur insistât, il refusa de sortir. Toute la matinée il erre d’une pièce à l’autre, en pantoufles, un peu balourd, se cognant aux meubles et donnant des impatiences aux domestiques. Alba ne peut plus se réfugier nulle part sans voir aussitôt la porte s’ouvrir et paraître sa masse ; il est souvent aux toilettes ; bientôt, rien qu’à l’entendre venir, les enfants filèrent sur la pointe des pieds. Lui ne s’aperçoit de rien ; une espèce de sourire un peu las semble s’invétérer à sa lèvre, qui lui donne un aspect vaguement bénisseur ; combien loin de la superbe d’antan et des pouces dans les entournures !

Pour les autres et pour elle-même, Alba exigea qu’il fût bien tenu, prétention qui donna du mal à Célestin et l’odora d’une senteur permanente de benzine ; grâce au coiffeur la barbe reprit forme et la moustache son pli. Toujours dans du linge frais et vêtu d’un confortable pyjama, il va et vient sans but précis, changeant au passage les bibelots de place et se reculant pour juger de l’effet. Par goût il recherche la compagnie des tout petits, et, quand il peut la saisir, ne lâche pas facilement Gisèle. L’après-midi on pousse son fauteuil au soleil sous la vérandah, et il y reste plongé dans d’interminables parties de dames, avec Zonzon d’abord, que le jeu fatigua vite, et qui trouva d’excellentes raisons pour céder sa place à Sabine, elle-même bientôt lasse ; Isidore ne fit qu’y passer et jura qu’on ne l’y reprendrait plus ; finalement l’emploi échut au jeune Ignace, encore tendron et sans défense.

Avec Narcisse les rapports furent malaisés. Le vieux ne comprenant rien à ce changement d’allure marqua de l’humeur et, par gestes, à défaut de paroles, fit clairement comprendre à son fils que sa société l’embêtait : grosse déception pour Alba qui voyait dans le rapprochement une combinaison heureuse. Et pourtant Cyprien se montre toute douceur, sa conversation témoigne d’un intellect suffisant. Il a des aperçus, il trouve ses mots, et Dollemant, à qui il eut l’occasion d’écrire, ne vit à son style rien d’anormal.

Alba fut heureuse de constater tout cela, – elle avait tant appréhendé le pire ! En somme, s’il n’est plus aussi lumineux qu’avant, les choses n’iront pas plus mal. Elle-même, par contraste, en prendra du relief, ce qui ne l’indispose pas. Elle veilla donc à le maintenir en l’état ; le médecin jugea la chose parfaitement faisable.

— Il est moins touché que je ne le pensais, Madame, avec un régime et des ménagements il vivra un siècle.

Alba n’allait pas si loin ; qu’il restât dans le statu quo le temps de marier Sabine, ensuite on aviserait. Tout de même, elle n’échappait pas à certains retours aigres à voir cette face blafarde, et elle lui en voulait de ses habitudes détraquées et d’un vague discrédit rôdant autour de la maison. Un homme qui avait tout ! Famille, argent, considération ! Un homme bien posé, puissant, sur qui la calomnie n’avait jamais pu mordre, et à tout prendre plutôt moins cocu que les autres, s’effondrer ainsi pour une baliverne de ruban !… Elle en serrait les dents de rage ; certains jours elle ne put se défendre d’impatience et le brusqua ; il ne protesta pas, et c’est à peine si le soupir sortit plus modulé. Il semblait accepter son sort comme une pénitence méritée, s’humiliant même devant le personnel. Tant de platitude exaspérait Alba ; à bout de nerfs elle lui fit une scène.

— Enfin voyons ! dit-elle, tu ne vas pas continuer à faire l’idiot et bouleverser nos existences parce qu’on ne t’a pas fait chevalier de la Légion d’honneur comme tous les imbéciles ?…

— On ne m’a pas jugé digne, ma bonne Alba.

— Je voudrais bien savoir ce que la dignité vient faire là-dedans ! Tu te rends ridicule et tu m’empoisonnes la vie !…

— Tu ne peux pas savoir !

— Naturellement ! En tous cas, je te préviens que j’en ai assez ! Je t’ai soigné comme je me serais soignée moi-même, tu es guéri, j’entends que cette vie de jérémiades finisse. Es-tu un homme, oui ou non ?

Célestin entra portant une carte sur un plateau. Alba lut :

 

« Adolphe Chartin,
Membre du corps enseignant. »

 

— Adolphe Chartin ?… Tu connais ?

— Oui… un homme remarquable, fais entrer.

— Alors, tâche de t’observer.

Elle s’en alla et M. Chartin parut sur le seuil. Vu l’occasion il avait cru devoir demander à la redingote un suprême effort ; il fit trois pas, s’inclina et dit :

— Monsieur, comme homme, comme citoyen français et comme professeur, je tiens à vous apporter en personne l’hommage de ma révérence et mes félicitations pour votre promotion récente dans notre ordre national…

Cyprien tenta un arrêt, le professeur n’avait pas fini :

— C’est par des choix tels que le vôtre, Monsieur, que s’honore un gouvernement ; en sachant vous distinguer il se qualifie. J’ai l’honneur de vous présenter, Monsieur, mes très respectueux compliments.

Sur quoi M. Chartin s’inclina une deuxième fois dans la mesure qu’ordonnait la prudence.

— Monsieur, dit Cyprien, je vous remercie de votre visite et de tout ce qu’elle témoigne de sympathie et de sentiments courtois ; je n’en attendais pas moins de l’homme éminent que vous êtes. Puis, désignant du doigt la boutonnière ornée du ruban violet : Je vois que vos mérites n’ont pas non plus passé inaperçus, et à mon tour je vous félicite. Mais en ce qui me concerne, vous avez été abusé, je ne suis pas chevalier de la Légion d’honneur.

— Comment ?… j’ai bien lu…

— Il en fut question, en effet, mais les journalistes ont parlé un peu vite. Je n’ai pas cru devoir céder aux sollicitations pressantes et flatteuses qui me furent faites. Voyez-vous, Monsieur, lorsque l’on considère ces choses-là sous un angle autre que celui du vulgaire, l’expression en diminue singulièrement.

— Il me semble toutefois que de bons esprits…

— Question de point de vue, Monsieur. J’en parlais récemment encore avec un de mes amis, le baron de Frontenex, et nous en étions tombés d’accord, les décorations sont faites pour suppléer le mérite plus encore que pour le récompenser, – je ne dis pas cela pour vous qui êtes hors de cause, dit-il voyant le professeur loucher vers sa boutonnière, – aussi ai-je demandé qu’on voulût bien reporter sur la personne de mon frère, M. César Morus, cette croix qui m’était dévolue ; il est ingénieur de mérite, il est jeune, elle lui sera un encouragement. On a bien voulu accéder à mon désir. Voilà.

S’il n’eût pas été debout, M. Chartin se fût levé à l’ouïe de telles paroles ; un peu pris au dépourvu, sa tirade fléchit ; le temps d’enchaîner suffit pour que Cyprien se glissât dans l’interstice :

— À mon âge et dans ma situation, Monsieur, les choses n’apparaissent plus avec cette belle simplicité que voit partout la jeunesse ; on est plus attentif, on juge, on série les valeurs et on les gradue à l’échelle ; ce n’est pas assez, en un mot, qu’un avantage nous soit attribué pour se jeter dessus en affamé. À vingt ans la croix m’eût fait plaisir sans doute, aujourd’hui cette vétille me laisse dans une indifférence parfaite.

— J’admire… put glisser M. Chartin.

Mais Cyprien ayant dit l’essentiel se leva, de sorte que le professeur ne put aller au delà ; Cyprien le reconduisit, tous deux marchant de pair, jusqu’à la porte ; ils parlaient ensemble, mais bien plus attentifs à ce qu’ils disaient chacun qu’aux propos de l’autre, et ils se quittèrent après de multiples poignées de main, réciproquement enchantés et très fort surélevés dans leur estime. M. Chartin conta le récit de sa visite aux siens, à les émouvoir, et pas qu’une fois ; plus tard, ses petits élèves l’entendirent aussi, un peu magnifié pour la beauté de l’exemple et leur édification.

Des jours passèrent et des semaines ; octobre grondait parfois en bourrasque, secouant les pins de la Villa, où, chacun s’étant accommodé selon ses aises, la vie suivait un cours normal. L’état de Cyprien semblant stabilisé, Alba put reprendre ses habitudes sans que perpétuellement son face-à-main fût braqué sur lui à guetter la défaillance. De l’avis général, on le trouve même mieux qu’autrefois, moins impératif et moins distant ; pour un peu on se féliciterait de l’aventure ; Athanase, lui, n’hésita pas et se frotta les mains du coup qui lui avait rendu un père maniable.

Bien entendu le mail fut remisé, trop d’aléas avec cette machine ; par contre un petit coupé promène notre homme l’après-midi ; un bon petit coupé à la papa, attelé d’un cheval d’âge et mené par un cocher rassis. On a pu le décider à ces sorties journalières qui permettent aux serviteurs de respirer, et à Alba de se détendre. Il rentre à cinq heures, avant la fraîcheur, retrouver son monde autour du thé ; une vie nouvelle se dessine, familiale et définitive, qu’on continuera à Paris ; le docteur est enchanté de son malade.

Au cours d’une de ces promenades, Cyprien qu’accompagnaient Sabine et Gisèle vit soudain arriver droit sur eux un nuage de poussière plein de bruit. Le temps de se garer et surgit l’automobile de Pancho chargée des siens. Tous hurlaient de bonheur. À la vue de Cyprien, minable dans sa couverture, les cris s’altérèrent, mais Pancho tendit un poing menaçant.

Pris dans l’ouragan, le pauvre Cyprien n’eut pas le loisir de trouver une conduite ; cependant, selon son usage, et respectueux des splendeurs, il tira sa casquette et fit le plus large et le plus beau salut de sa vie.

 

FIN


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en juillet 2015.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Vallotton, Félix, Les Soupirs de Cyprin Morus, Roman, Genève et Paris, Édition des Trois Collines ; s. d. [1945]. L’illustration de première page reprend le détail d’un tableau de Félix Vallotton, Le Provincial, huile sur toile, 1909 (collection particulière). L’Autoportrait de Félix Vallotton, est une huile sur toile, 1905 (Kunsthaus, Zürich).

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