Jacques Vallotton

CHARLES-F. VALLOTTON
LE DENTISTE DES CÉLÉBRITÉS

La vie discrète d’un médecin lausannois au XXe siècle

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Table des matières

 

PROLOGUE. 4

DES RACINES SUISSES ET FRANÇAISES. 10

UNE ENFANCE HEUREUSE. 17

UN COLLÉGIEN QUI S’OUVRE AU MONDE. 23

LA MÉDECINE À LA MODE. 28

SOUS LES DRAPEAUX.. 31

LA LETTRE D’AMÉRIQUE. 33

LA FUITE DE L’EUROPE EN GUERRE. 37

LE RÊVE AMÉRICAIN.. 41

LA BELLE DANOISE. 46

LE DENTIFRICE QUI NOIRCIT LES DENTS. 51

PROFESSEUR EN VIRGINIE. 54

L’ADIEU À L’AMÉRIQUE. 59

RETOUR EN SUISSE. 62

L’AMI DE COCO CHANEL. 70

UN DÉFILÉ DE CÉLÉBRITÉS. 81

LE PLUS FORTUNÉ DES ROTHSCHILD.. 93

DES PATIENTS PAS TOUJOURS RECOMMANDABLES  97

ASPECTS DE LA VIE QUOTIDIENNE. 104

PROGRÈS DE L’ART DENTAIRE. 117

LAUSANNE, MECQUE DE LA MÉDECINE. 125

DES GROSSES FORTUNES AU HÉROS MYTHIQUE  131

CHARLIE CHAPLIN.. 138

YUL BRYNNER.. 141

WILLIAM HOLDEN.. 145

CAPUCINE. 146

GINA LOLLOBRIGIDA.. 150

ANITA EKBERG.. 152

JAMES MASON, LIZ TAYLOR, RICHARD BURTON…   154

AUDREY HEPBURN.. 155

ÉPILOGUE. 160

Ce livre numérique. 165

Présentation. 167

 

PROLOGUE

Charles-F. Vallotton a été d’une élégante discrétion durant sa vie professionnelle. Peu de personnes savent que ce médecin-dentiste de Lausanne a soigné les plus grandes figures du cinéma, de la finance, de la noblesse, de la politique, de la mode, du sport. Un gratin de personnalités qui ont souvent marqué le XXe siècle. Charles-F. Vallotton né en 1914 a fait partie d’une génération de médecins qui ignoraient le réflexe mercantile. Il n’ameutait pas la presse, comme certains confrères aujourd’hui, dès qu’une vedette franchissait le seuil de leur cabinet médical. Les médias romands, il est vrai, étaient jusqu’au début de ce siècle assez réservés sur les stars de passage ou vivant dans la région ; ils respectaient leur incognito lorsqu’elles en manifestaient le désir. Aujourd’hui, la situation s’est modifiée avec la profusion des indiscrétions dans la presse commerciale et people. Et si le dentiste des stars avait pratiqué de nos jours, il est probable qu’il n’aurait pu garder le secret de leur présence ainsi qu’il a si bien réussi à le faire durant sa carrière.

C’est sans aucun doute à cause de cette discrétion autour de la clientèle qui descendait à Lausanne, au cabinet de la place Saint-François, que Charles-F. Vallotton a pu plus d’une fois tisser des liens d’amitié avec ses illustres patients et côtoyer de l’intérieur des milieux inaccessibles au simple quidam.

Quand on se rend dans les hauts de la ville où habitait le médecin-dentiste, on saisit mieux la réserve et le tact qu’il a cultivés sa carrière durant ; cela fait partie de sa personnalité profonde. On ne soupçonne pas d’emblée qu’il séjourne dans une belle demeure du XIXe siècle au style directoire. Un grand portail blanc la cache à la vue des passants. Charles-F. Vallotton n’était pas du genre à étaler avec ostentation ses biens au vu et au su de tout le monde. Il avait une sainte horreur de l’esbroufe des parvenus dont il n’a jamais fait partie bien qu’il fût le fils d’un douanier et que son ascension sociale eût atteint des sommets.

Sa propriété qui descendait autrefois jusqu’au Pont de Chailly s’étend aujourd’hui sur une aire restreinte. Mais elle a gardé beaucoup de charme et une histoire puisqu’elle abrita le syndic de la ville de Lausanne au début du XIXe siècle. Dans la cour, une eau de source alimente une fontaine. On la signalait déjà en 1647 sous le nom de « fontaine benoîte ». L’eau a quelques qualités comme celles d’Henniez et de Romanel issues aussi de bancs de molasse, mais sans plus. Malgré l’indigence de ses vertus, cela ne l’empêcha pas d’être le prétexte à la création des Bains de Chailly avec l’adjonction d’un estaminet, le seul de ce quartier de Lausanne alors peu développé. L’aventure des thermes fut de courte durée. Mais l’étonnante histoire de leur bâtiment qui fut incendié et restauré n’est sans doute pas pour rien dans l’intérêt qu’a marqué Charles-F. Vallotton pour cette demeure en l’acquérant à la fin des années cinquante. Il a pu ainsi assouvir son penchant pour les maisons riches d’un passé qui les distinguent des autres.

Charles-F. Vallotton, alerte nonagénaire quand il s’est confié à l’auteur, ne cachait pas qu’il souhaitait y finir ses jours aux côtés de sa seconde femme Nicole, dans ce cadre enchanteur, meublé avec goût et agrémenté d’une remarquable collection d’objets d’art. Son ultime vœu a été exaucé puisqu’il y est décédé le 16 février 2014 dans sa centième année, cinq mois avant son anniversaire.

Quand le projet d’écrire un livre sur sa vie peu ordinaire a été pour la première fois évoqué il y a une dizaine d’années, Charles-F. Vallotton n’a pas aussitôt refusé, mais il a évoqué les difficultés qu’il y aurait à tout dévoiler. Pour lui, il y a comme un devoir moral envers ses anciens patients de ne pas les froisser, eux ou leur parenté, même si la plupart d’entre eux ont été des personnages publics habitués aux inévitables inconvénients liés à leur célébrité. Et comme le docteur lausannois est devenu l’ami parfois très proche de plusieurs d’entre eux, il a manifesté au début quelques réticences à jouer le jeu des révélations d’autant plus que pas mal d’entre elles donnent un éclairage inédit sur des personnalités connues du grand public. Cependant, au fil des entretiens, le dentiste des stars s’est piqué au jeu et s’est mis à dévoiler des souvenirs qu’il avait jusqu’ici gardés précieusement pour lui seul. La fierté d’avoir vécu une vie hors du commun explique sans doute qu’il s’est montré plus loquace qu’il ne l’aurait souhaité au départ. Mais il a toujours su fixer une limite à ses confidences, en particulier quand il s’agissait de parler de sa sphère privée ou de celle des personnes qu’il a fréquentées. Mais le lecteur un peu perspicace devinera sans peine en filigrane quelques évidences discrètement voilées.

Malgré de nombreuses tentatives, le dentiste lausannois a toujours refusé que sa biographie soit publiée de son vivant bien qu’il l’ait à plusieurs reprises corrigée, amendée et soustraite de passages qu’il jugeait inconvenants d’être divulgués sur la place publique.

Charles-F. Vallotton a maîtrisé à la perfection la gestion de ses souvenirs et il a retracé sans difficulté les différentes étapes de son ascension sociale et professionnelle hors du commun. Il a débité les événements de sa vie sans fioritures inutiles avec la froideur et la précision d’un rapport médical malgré certains faits remontant à près d’un siècle. Il bénéficiait pour cela d’une mémoire très fidèle, même prodigieuse au dire de son ex-assistante France Dubois qui venait régulièrement l’aider à surmonter son handicap de la vue en gérant son courrier et ses affaires personnelles. Sa mémoire étonnamment précise était donc d’autant plus utile que le retraité lausannois n’était plus en mesure de fouiller dans ses archives pour retrouver les traces de son passé.



La « Campagne des Bains de Chailly ».

Cette maîtrise de soi est d’ailleurs un des principaux traits de caractère du médecin. « J’ai une personnalité très contrôlée dans mes rapports professionnels et de tous les jours », admet-il. « Je n’aime pas perdre le contrôle de moi-même et de la situation. » Charles-F. Vallotton a un autre trait souvent propre aux Vaudois et qu’il a su développer à la hauteur d’un art de vivre : c’est le refus de la confrontation. « Je cultive l’art de l’esquive. Je n’aime pas les débats d’idées trop violents. Je suis toujours à l’écoute des arguments de l’adversaire et cela nuance mon opinion. Et j’estime le plus souvent que cela ne vaut pas la peine de croiser le fer. Mais je n’en pense pas moins tout en n’éprouvant pas la nécessité de le faire savoir à tout prix. »

Charles-F. Vallotton donne donc l’image d’une personne réservée, lisse, assez pudique. Cela lui a sans doute beaucoup servi dans ses rapports avec les gens. « J’aime avant tout être à l’écoute des autres. C’est ma nature profonde », relève-t-il. Et il souligne le fruit de cet état d’esprit : « J’ai très peu d’ennemis. »

Ces traits de caractère sont, à n’en pas douter, une des clés qui explique le succès phénoménal du dentiste de Lausanne. Une autre clé pour comprendre sa réussite : ce sont ses qualités professionnelles hors pair. Il a toujours été à la pointe des techniques dans son métier après avoir été chercheur et professeur dans des universités aux États-Unis.

Cette première esquisse du portrait d’un praticien qui a pris une grande part dans le renom international de la place médicale de Lausanne dans la deuxième moitié du XXe siècle resterait assez convenue et incomplète si on ne présentait pas un autre pan de sa personnalité. L’ex-dentiste des stars a conservé jusqu’à la fin une séduction étonnante. Son esprit est resté vif. Sa conversation était celle d’un homme d’une culture bien au-dessus de la moyenne. Et ce qui ne gâte rien : il ne l’étalait pas de manière affectée.

Son physique ne desservait pas ce virtuose des relations humaines habile à éviter les impairs et à contourner les écueils de la vie en société sans tomber pour autant dans les travers d’un mondain ou d’un flatteur. Charles-F. Vallotton bénéficiait en effet d’une apparence agréable. Jusqu’à la fin, il est resté svelte, sans la moindre bedaine. Son grand nez busqué avait du caractère et son sourire pouvait être ravageur. Bref, c’était un homme qui dégageait beaucoup de charme. Pas surprenant donc qu’il ait eu beaucoup de succès auprès de la gent féminine. « C’est vrai. J’ai une personnalité très contrôlée. Mais, peut-être par compensation, j’ai laissé libre cours à mon instinct et j’ai beaucoup aimé les femmes qui me l’ont bien rendu », confiait-t-il en montrant qu’il n’avait pas l’intention de s’épancher sur ce thème.

Charles-F. Vallotton était ce qu’on appelle un séducteur né. Et comme il a eu la chance de soigner et de devenir parfois le proche de femmes parmi les plus belles et courtisées de la planète, il admettait au soir de sa vie qu’il avait vécu une existence extraordinaire et passionnante. « J’ai eu beaucoup de chance durant ma vie. » Cet aveu, il le répètera à maintes reprises, en confiant ses souvenirs où s’égrènent des noms prestigieux comme Charles Lindbergh, Charlie Chaplin, Coco Chanel, Rothschild, Rockefeller, Gianni Agnelli, Gina Lollobrigida, Yul Brynner, Audrey Hepburn.

Qui aurait parié un tel destin pour le fils d’un fonctionnaire des douanes stationné au Grand-Saconnex ? Même le principal intéressé n’aurait pas misé un sou sur son avenir quand il embrassa, au milieu du XXe siècle, la carrière de dentiste.

DES RACINES SUISSES ET FRANÇAISES

Charles-F. Vallotton, ce Genevois qui a fait carrière à Lausanne, ne manque pas de rappeler que les Vallotton sont tous, au départ, comme le révèle leur acte de bourgeoisie, des Vaudois de Vallorbe, localité nichée au cœur de la chaîne du Jura. Cette famille probablement originaire de Rochejean dans le Doubs, en France, est la plus ancienne de Vallorbe avec celle des Jaillet. Des actes certifient son existence dès le début du XVe siècle. Une branche de la famille quitta l’ancienne cité du fer et des forges en suivant le cours de l’Orbe pour s’arrêter au débouché sur le Plateau suisse, à un endroit plus ouvert et souriant où la vigne se cultive, à Agiez. Là, elle acquit vers 1700 une nouvelle bourgeoisie.

C’est le grand-père de Charles-F. Vallotton, François Vallotton, qui abandonna Agiez et le Pays de Vaud après d’autres Vallotton qui eux avaient émigré dans la région de Martigny. François Vallotton, au début du XIXe siècle, choisit de tourner aussi le dos au bassin du Rhin et de s’établir en terre rhodanienne, mais sur sol genevois. Il travailla comme vigneron au Mandement, à la Boverie, propriété aux mains d’une grande famille de Genève, et au domaine de la Rosière près de Bossy. À la fin de sa vie active, François Vallotton se retira dans une petite ferme à Vireloup, un hameau de quelques maisons, à quelques encablures de Ferney-Voltaire de l’autre côté de la frontière, et à 1,5 km de la piste d’atterrissage de Cointrin. La famille bien installée sur ses nouvelles terres demanda et obtint la bourgeoisie de Bellevue, commune de la République de Genève, qui a fusionné récemment avec celle de Chambésy. C’est ainsi que cette branche des Vallotton bénéficie encore aujourd’hui de l’origine de trois communes et de deux cantons.

Charles-F. Vallotton se souvient encore très bien de la petite ferme de ses grands-parents paternels où paissaient une à deux vaches et quelques chèvres. Ils y vivaient assez repliés sur eux-mêmes quoique bien intégrés au village de Collex-Bossy et se rendaient rarement à Genève. Ils se nourrissaient de manière presque autonome grâce à leur potager, à une riche basse-cour et un verger, sans oublier une vigne qui produisait aux dires de leurs descendants plutôt de la piquette qu’un vin de qualité.

Charles-F. Vallotton accompagné de ses parents rendait régulièrement visite à ses grands-parents paternels. « J’ai pataugé avec d’autres enfants dans le ruisseau qui coulait en bordure de la propriété. La confiture aux baies du jardin ainsi que le sirop au sureau étaient délicieux », se rappelle-t-il.

Cette ferme existe toujours et était occupée à la fin du XXe siècle par un marchand d’antiquités. De son grand-père, Charles-F. Vallotton garde le souvenir d’un homme réservé. « C’était quelqu’un de peu causant mais il aimait sa progéniture. Mon père Louis Vallotton l’a aidé à la fin de sa vie à régler des dettes contractées à la suite de garanties hasardeuses en faveur d’emprunts contractés par des amis. » Et si le médecin-dentiste lausannois a comme second prénom François, raccourci le plus souvent à l’initiale F., c’est en l’honneur de ce grand-père ancien vigneron genevois. Deuxième prénom qu’il a ajouté à son premier, Charles, pour éviter toute confusion avec un homonyme parfait.

Quand Charles-F. Vallotton évoque la ferme de Vireloup, il songe d’abord à sa grand-mère Hélène, l’âme de la famille. « Tout tournait autour d’elle ; c’est elle qui menait le ménage. Elle n’était pas seulement dynamique, elle était chaleureuse et adorait les enfants. » Cette femme de tête était d’origine française, ou plus précisément savoyarde, ou savoisienne comme préfèrent dire certains aujourd’hui.

Hélène Vallotton était née Bocquet, également issue d’une famille d’agriculteurs installée à Chavannaz dans la région du Mont-de-Sion, entre Genève et Annecy. On trouve encore aujourd’hui dans cette commune, au lieu-dit Poitrier, des descendants des Bocquet ainsi que plusieurs fermes occupées autrefois et aujourd’hui encore par cette famille.

Les grands-parents et les parents de Charles-F. Vallotton ont entretenu des liens assez distendus avec les Bocquet pour la principale raison que Chavannaz se trouvait à l’écart et mal desservi par les transports publics. Charles-F. Vallotton ne se souvient pas d’y avoir séjourné même si d’autres membres de la famille y ont passé des vacances et qu’ils se faisaient appeler « les cousins suisses. »

Les souvenirs du retraité sont plus riches sur un autre membre de sa famille d’origine savoisienne. Et pour cause, c’est sa mère, Nathalie Vallotton, née en 1893, de l’autre côté de la frontière. Le sang de la France s’est donc bien mélangé à celui des Vallotton durant deux générations. Sans doute cela a-t-il été bénéfique. Charles-F. Vallotton qui a toujours aimé se mêler à d’autres cultures est en tous les cas prêt à le croire. Le nom de jeune fille de sa mère était Ducruet. Son prénom officiel n’était pas Nathalie, mais Clémentine Anastasie, car son père, lors de l’enregistrement à l’état civil après la célébration un peu trop arrosée de sa naissance, avait oublié le prénom choisi préalablement d’entente avec son épouse.

La famille tenait avant la deuxième guerre mondiale une auberge à Chaumontet sur la commune de Sillingy au pied de la montagne de Mandallaz, à proximité d’Annecy. C’était un ancien relais de poste avec, sur la façade, une inscription : « On y loge à pied et à cheval. » L’établissement existait encore au début du XXIe siècle sous le nom de : « Au rendez-vous des chasseurs », un relais fréquenté par les routiers empruntant la route nationale entre Annecy et Bellegarde.

Les deux oncles de Charles-F. Vallotton, Xavier et Joseph Ducruet, étaient des rescapés de Verdun. « Ils parlaient avec réticence de la terrible boucherie à laquelle ils avaient survécu. » Le premier était maréchal-ferrant et le second, qui avait été brancardier au Fort de Douaumont, exploitait la grande gravière au pied de la montagne où viennent encore s’approvisionner les entrepreneurs de la région d’Annecy. Leurs maisons, dont l’une transformée en pizzeria, existaient toujours en 2003.

Une des tantes du docteur lausannois, Joséphine, habitait dans une maison flanquée d’une tour classée monument historique au-dessus du Thiou, à Annecy. Elle s’illustra lors de la deuxième guerre mondiale dans la Résistance. Comme elle tenait un tabac, elle faisait office de boîte aux lettres clandestine. « Son mari, un Gasq originaire de Castres, m’a initié au jeu du rugby et amené voir des matchs. » Une autre tante avait épousé un Veyrat-Masson dont la famille tenait une des grosses épiceries d’Annecy. « Peut-être y a-t-il un lien avec le fameux cuisinier gastronomique », remarque l’amateur de bonnes tables.

Le grand-père maternel du dentiste, Marie (prénom utilisé alors au masculin comme au féminin) Ducruet, avait l’habitude d’accueillir des groupes de chasseurs genevois qui venaient s’adonner à leur sport dans les pentes dominant Chaumontet ainsi que dans les marais et roselières qui s’étendaient à perte de vue de l’auberge jusqu’aux portes d’Annecy.

Charles-F. Vallotton, revenu à Chaumontet retrouver les traces de son enfance, a eu quelque peine à reconnaître les lieux. La famille Ducruet s’est aujourd’hui éteinte faute de descendants. Les champs de roselières n’existent plus et ont été remplacés par une vaste zone industrielle, commerciale et artisanale. « Marie Ducruet vendait autrefois, pour quelques centimes le m2, des parcelles de ce terrain marécageux », s’est souvenu son petit-fils.

En cherchant bien, il a retrouvé de l’autre côté de la route où s’écoule un flot incessant de camions dans un vacarme assourdissant, le ruisseau où son oncle Xavier « attrapait à la main les truites, ce qui était permis pendant la période d’interdiction de la pêche ». Il se souvient aussi d’en avoir pêché à la main.

Durant son adolescence, Charles-F. Vallotton fit de fréquents séjours à Chaumontet. Une fois par mois, en principe. Il visitait plus fréquemment la famille de ses grands-parents maternels que paternels. Son père Louis « adorait la France ». Et les séjours y étaient plus agréables qu’à Vireloup. Car il y avait plus de facilités pour loger. C’est un fait aussi que la famille Ducruet de confession catholique était plus accueillante, ouverte et gaie, que celle des Vallotton à Vireloup.

« Nous nous rendions, mon père et moi, à Chaumontet en vélo. D’abord sur le cadre de la bicyclette de mon père, ensuite sur mon propre vélo. Ma mère craignait beaucoup ces voyages, bien qu’il y eût peu de trafic automobile avant la dernière guerre. Le trajet prenait une demi-journée. La grimpée du Mont-de-Sion à vélo était pénible. Il fallait parfois mettre pied à terre. Mais ensuite il y avait une superbe récompense : la descente vers le Pont-de-la-Caille. » Sa mère Nathalie, pour rendre visite à ses parents, préférait prendre le train jusqu’à Annecy, puis le car.

« C’était une belle femme », relève son fils. Son père l’avait placée comme jeune fille au pair dans la famille Wakker, un tailleur connu de la place de Genève, un chasseur aussi qui connaissait bien le père de Nathalie, tout comme la région giboyeuse de Chaumontet.

C’est dans la ville du bout du lac que Nathalie Ducruet tomba amoureuse et épousa en 1913 un jeune fonctionnaire suisse des douanes : Louis Vallotton. Elle avait 20 ans et lui 24 ans.

« À l’époque, il était alors difficile de trouver un emploi salarié. Et mon père était heureux d’avoir décroché en 1910 un emploi à la douane. Il a commencé avec une paie de 80 fr. par mois. La vie était dure. Ce fils de paysan n’avait pas fait d’études. Mais c’était un intellectuel ; il lisait beaucoup. Et mon père, à force de persévérance, a réussi à gravir les échelons de la hiérarchie. Il est devenu ainsi administrateur du port franc situé à la gare de Genève avant que celui-ci ne soit déplacé à la Praille. Il a fini sa carrière comme administrateur de la douane de Perly où s’écoulait le plus important trafic frontalier du canton avant la création de celle de Bardonnex sur l’autoroute. »

Charles-F. Vallotton parle avec respect de son père, un protestant qui se rendait régulièrement au culte. « Ce pratiquant très croyant » fit partie de plusieurs conseils de paroisse au gré de ses changements d’affectation dans les postes de douane à la frontière genevoise. Louis Vallotton avait un sens civique développé. Il devint municipal au Grand-Saconnex où il fut à l’origine de la construction d’un collège comme le rappelle l’inscription que l’on peut encore lire dans le hall d’entrée.

Pendant la première guerre mondiale, Louis Vallotton en sa qualité de douanier a été rapidement mobilisé et Charles-F. Vallotton se souvient de lui avoir rendu visite à Marchissy, dans le canton de Vaud. « C’était un dimanche et notre petite famille avait mangé une fondue. Plus tard, en 1918, mon père a été atteint comme tant d’autres par la terrible épidémie de grippe à l’origine de nombreux décès. Mais sa robuste constitution lui avait permis d’en réchapper. »

UNE ENFANCE HEUREUSE

Charles-F. Vallotton est le premier à admettre qu’il a bénéficié d’une enfance et adolescence très heureuses. « J’étais chouchouté », avoue-t-il en relevant que son statut d’enfant unique l’a en l’occurrence favorisé.

Ses premiers souvenirs d’enfant ont pour cadre Chambésy où son père avait pour mission de surveiller les rives du lac. « J’allais à l’école enfantine à Pregny toute proche de la propriété de Rothschild que je soignerai par la suite. Un chien, un braque, avait coutume de m’accompagner à l’aller et au retour. » Et petite tragédie enfantine ineffaçable dans sa mémoire : « Un jour, sur le chemin de l’école, j’ai perdu le contenu de ma musette qui contenait du pain et du chocolat. Le braque a tout dévoré et j’ai fondu en larmes en arrivant à l’école. » Autre souvenir de la prime enfance gravé dans sa mémoire : « Je devais avoir 4 à 5 ans. Nous allions régulièrement nous baigner dans le lac, au large du lieu-dit Champ de blé. Et comme je ne savais pas encore nager, mon père me prenait sur son dos. » C’est peut-être de là qu’est venu son intérêt pour le lac et les bateaux qu’il développera par la suite.

Charles-F. Vallotton a passé la plus grande partie de son enfance et adolescence au Grand-Saconnex. C’est vers l’âge de 7 à 8 ans qu’il est venu y habiter, car son père avait été affecté à la douane d’accès à Ferney-Voltaire. Le Grand-Saconnex était alors un village essentiellement agricole découpé en grandes propriétés appartenant à de grandes familles genevoises tels les Sarrasin, Pictet, Bordier, Hagnauer, Firmenich. Ces grandes familles avaient l’habitude de passer l’été au Grand-Saconnex et l’hiver en ville, du côté de la rue des Granges. C’est le développement des pistes de l’aéroport qui a éliminé en grande partie les vastes surfaces vouées à l’agriculture.

Charles-F. Vallotton logeait avec sa famille dans un appartement de fonction au-dessus de la douane qui se trouvait alors à proximité de la localité avant les remaniements de frontière consécutifs au prolongement de la piste d’atterrissage. Le bâtiment existe toujours et est occupé aujourd’hui par des gardes-frontière. Son père Louis avait gardé la fibre paysanne de ses ancêtres et entretenait un jardin potager et un clapier sur le terrain appartenant à l’administration, à l’arrière de la maison. « Nous avions en permanence des légumes frais. Quand mon père administra le port franc à la gare de Cornavin et qu’il déménagea en ville, à l’avenue Blanc, il ne put se passer de jardin potager. Et il loua un lopin de terre à un emplacement infesté de limaces qu’il combattait en les transperçant de clous rouillés. Cet endroit n’est autre que celui où s’élève aujourd’hui le bâtiment de l’UIT, l’Union internationale des télécommunications, qui borde la Place des Nations à l’ouest. »

La mère de Charles-F. Vallotton tenait le ménage. « C’était une femme au foyer et elle était soumise à son mari. Très craintive, elle avait toujours peur que quelque chose nous arrive. Elle se faisait ainsi du mauvais sang quand je partais avec des amis en balade à vélo et elle a toujours cherché à freiner la passion de mon père pour la montagne par peur qu’il ne se blesse ou de le perdre. »

Charles-F. Vallotton a beaucoup lu lors de son enfance, profitant de l’abonnement de son père à une bibliothèque. C’étaient des livres de veine plutôt littéraire. Il a lu ainsi toute la Comédie humaine de Honoré de Balzac. En ce temps-là, les livres de science étaient peu nombreux. Le jeune Vallotton écoutait aussi souvent la radio sur un poste à galène dont « l’interminable antenne » avait été tirée au-dessus du jardin.

L’enfant est resté très croyant jusqu’à la communion ; il accompagnait régulièrement son père à l’église. Il se souvient d’avoir remarqué dans le temple du Grand-Saconnex une jeune fille qui jouait de l’harmonium, Marie, la fille du commandant de corps Sarrasin. Les sermons du pasteur Delétraz, père de nombreux enfants, étaient passés au crible de la critique. « Le prédicateur était parfois en forme, parfois moins. » Le jeune protestant a suivi l’école du dimanche et fait partie d’une association protestante créée en faveur de la jeunesse et qui comprenait une chorale. « On y jouait aussi au tennis », se rappelle-t-il.

À l’époque, on ne se mariait pas en principe avec une catholique. Mais il n’y avait pas de discrimination trop rigide entre les disciples des deux religions. Charles-F. Vallotton était de toute façon doté d’un esprit œcuménique et était en bons termes avec le curé Rivollet. On peut encore voir aujourd’hui sa tombe à côté du parvis de l’église. Ce prêtre s’adressait à lui en lui disant : « Tu es un gentil », dans le sens de non-catholique, païen. Le jeune réformé, avec l’assentiment du représentant du Vatican, cultivait un dada peu ordinaire : celui de sonner les cloches de l’église catholique. « On prenait du plaisir à être soulevé du sol par la corde. » Ses parents en matière de religion étaient larges d’esprit puisque c’était un couple mixte. Cependant son père est toujours resté un fervent défenseur du culte réformé.

Charles-F. Vallotton faisait partie d’une bande de copains et copines du village. Il y avait les deux filles Tissot, le fermier, le garçon Maulaz, le fils du boulanger Grosfort, la fille Thomas. Il a joué avec eux dans les granges à foin. Et il se souvient d’avoir assisté plus d’une fois à la fabrication du pain. Comme les autres enfants, il était fasciné par le four.

« La vie était merveilleuse au Grand-Saconnex », a répété à plusieurs reprises le dentiste lausannois en se remémorant cette époque d’entre les deux guerres. « Samedi et dimanche, nous organisions de grandes virées à bicyclette dans la région. Notre équipe n’était guère attirée autrefois par la ville moins attractive qu’aujourd’hui pour la jeunesse.

Un de ses amis d’enfance, Girolet, a fait carrière plus tard dans la police genevoise. Charles-F. Vallotton fréquentait aussi deux jeunes gens plus âgés et déjà évolués : Magnin qui est devenu professeur de dessin et Bujard, un futur directeur de l’arrondissement des postes à Genève.

Au Grand-Saconnex, la société de gymnastique avait une section d’athlétisme aux activités diverses comme c’était souvent le cas autrefois. Louis Vallotton et son fils en faisaient partie. « Je me souviens d’avoir couru à l’âge de 14-15 ans mon premier 400 mètres et j’avais permis à notre section de gagner. J’avais été récompensé par la traditionnelle couronne de chêne. »

Charles-F. Vallotton était déjà très tôt un sportif accompli et entraîné puisqu’il se rendait au collège à Genève en général à vélo et revenait manger à midi, soit 4 fois 7 km, donc 28 km par jour. Sans compter les sorties le soir qui venaient s’ajouter à ce kilométrage. « C’est là que je me suis forgé ma santé », précise l’alerte nonagénaire d’un œil rieur.

En hiver, un des principaux divertissements de la jeunesse du village consistait à descendre en luge la colline du Grand-Saconnex jusqu’à la route cantonale. « On skiait aussi sur un pré en pente avec aux pieds des skis fabriqués au moyen de douves de tonneaux. Il y avait, semble-t-il, plus de neige en ce temps-là que maintenant. » Ses premières longues descentes à ski, l’adolescent les a faites au Pailly, sur la route de la Faucille, dans le Jura français. Lui et ses compagnons s’y rendaient en bus. Il n’y avait bien sûr pas encore de téléski.

Charles-F. Vallotton a reçu des leçons de piano d’une « vieille fille qui s’est mariée sur le tard. » Il n’était pas particulièrement doué même s’il a apprécié cet apprentissage de la musique. Il n’était pas rare qu’il se rendît le dimanche après-midi au Victoria Hall suivre les concerts de l’orchestre symphonique dirigé par Ernest Ansermet. Il était encouragé par ses parents à y aller, mais eux-mêmes ne se déplaçaient pas.

Charles-F. Vallotton avait repéré au sein de la chorale paroissiale une « jolie sauvageonne » du nom d’Andrée Panchaud. Cette fille de fermier avait 17 ans. Ce fut son premier amour. Il perdit « sa vertu » sous les figuiers de la propriété Pictet occupée aujourd’hui par des organisations internationales. « Ce fut très charnel, très naturel. Ce fut la perfection. C’est peut-être à cause de ce premier amour que je me suis par la suite toujours très bien entendu avec les femmes. » L’adolescent était précoce dans ce domaine par rapport à la plupart de ses amis. À cette époque, établir des rapports avec une jeune fille n’était pas aussi aisé que de nos jours.

Le dentiste de la famille, Charles Sylvestre, qui avait un cabinet au quai du Mont-Blanc, se rendait une fois par semaine à Divonne pour consultation. Au passage de la douane, il lui arrivait d’examiner les dents des membres de la famille Vallotton qui bénéficiaient, ce qui était plutôt une rareté à l’époque, d’une dentition très saine, magnifique. C’est ainsi que le jeune homme a eu ses premiers contacts avec un dentiste et qu’a démarré sa curiosité pour sa future profession sans qu’il en eût déjà vraiment conscience.

Si l’enfance et l’adolescence de Charles-F. Vallotton ont été tout à fait ordinaire comme celles de la plupart des jeunes gens d’avant la dernière guerre, c’est sur les bancs de l’école qu’il va commencer à se démarquer de ses camarades. Le fils du douanier adorait l’école, aimait apprendre et le faisait avec énormément de facilité. « Je pense que je suis un surdoué », admet-il. « Je n’ai rencontré aucune difficulté tout au long de mes études. » Dans chaque classe, il figurait toujours parmi les plus jeunes. Et aujourd’hui il garde une profonde reconnaissance à l’égard de Samuel Beyeler, l’instituteur du village qui assumait plusieurs niveaux d’enseignement et qui lui a permis d’en sauter deux avant d’entrer au collège. « C’est lui qui a insisté auprès de mes parents pour que je suive des études secondaires, études qui étaient alors réservées en priorité à ceux et celles qui étaient bien nés. » Charles-F. Vallotton doit beaucoup à cet instituteur et regrette aujourd’hui de ne jamais lui avoir exprimé sa reconnaissance.

UN COLLÉGIEN QUI S’OUVRE AU MONDE

C’est à l’âge de 10 ans que le jeune écolier du Grand-Saconnex entre au Collège Calvin. « Ce fut pour moi un grand changement, une ouverture vers l’extérieur, la découverte du monde de la connaissance. Auparavant, les contacts au delà du cercle du village se réduisaient à leur plus simple expression. »

Charles-F. Vallotton s’est très bien adapté à sa nouvelle vie de collégien. Il a opté pour la voie de la réale latine. Son choix s’est porté sur cette langue morte ; car cet enseignement offrait le plus de perspectives. Cela était notamment un bagage indispensable pour qui envisagerait de faire des études de médecine.

Le collégien a beaucoup aimé le latin et a gagné ses premiers sous en donnant des leçons à des moins doués que lui. Toujours sans rencontrer de difficultés, il a suivi les quatre ans du niveau inférieur, puis les trois ans du niveau supérieur (gymnase). « J’étais un élève studieux et je n’ai pas rencontré de problèmes particuliers, sauf quelques fois pour les mathématiques. Ces années, au collège Calvin, qui était alors réservé aux seuls garçons, soit dit en passant, fut aussi une période très heureuse de ma vie. »

Au collège, Charles-F. Vallotton a été marqué par quelques professeurs affublés de surnoms savoureux. Le prof. de math. « Trognolet », soit le fils de Trognon. Le prof. de chimie « Bombyx ». « Pistil », le bien nommé prof. de botanique, Hottinger. Le professeur d’allemand Leuzinger était appelé « Pète-sec » ; c’était un Suisse allemand qui était l’objet de continuelles brimades. Son chapeau à plume était régulièrement enfoncé et son vélo a même été soudé une fois à une colonne en fonte.

Au delà de ces frasques de collégiens, un professeur a particulièrement « influencé » Charles-F. Vallotton, c’est Henri de Ziegler qui l’a initié aux fleurons de la littérature française et aux beaux-arts. « Ce professeur nous parlait de Florence, Sienne, Venise en passant de magnifiques clichés en couleur qu’il avait lui-même pris, une performance pour l’époque. » Henri de Ziegler devenu par la suite professeur à l’université, a écrit un livre sur ses pérégrinations italiennes, « Le Bourdon du Pèlerin ». Ce professeur est à l’origine de l’admiration que voue le dentiste pour l’Italie.

C’est au collège Calvin que Charles-F. Vallotton s’est fait des amis pour la vie comme Jérôme Gini, le futur grand entrepreneur de la place de Genève, et Georges Firmenich. Ce dernier habitait comme lui au Grand-Saconnex, dans la propriété La Côtière qui appartenait à son père Hugo Firmenich, le fondateur de la célèbre firme des parfums et des arômes. Plusieurs collégiens qu’il a fréquentés sont devenus par la suite connus. Il y avait notamment Muretin, le banquier, et Olivier Reverdin, le politicien. Le fils de douanier d’un abord facile et curieux de nature a fait beaucoup de connaissances lors de son passage au collège et cela lui a permis de fréquenter des milieux qu’il n’aurait pas eu la chance de découvrir autrement.

Les sociétés d’étudiants étaient alors très vivantes. Charles-F. Vallotton faisait partie de Gymnasia. Quant aux « aristos », ils étaient regroupés au sein de Pedagogia et les non alcooliques, au sein d’Adelphia.

Au sein de Gymnasia, Charles-F. Vallotton, très actif, a été jusqu’à occuper le poste de « fuchsmajor », de responsable de la société. Son « vulgo », soit son sobriquet, était Bajazet, héros racinien tragique qui aime au risque de sa vie une femme alors qu’il est convoité par une autre. Un surnom emblématique qui augure bien de la difficulté des passions amoureuses à venir.



Jeune étudiant.

Parfois, les membres de Gymnasia menaient grand tapage. Les voisins « gueulaient » et faisaient appel à la police. Les étudiants avaient mis au point une tactique pour les fourvoyer. Ils envoyaient à leur rencontre un lièvre, Roger Panchaud, champion de 400 mètres. Il attirait d’abord les pandores avant de les semer tout en les narguant. Il lançait : « Allez vous faire greffer des couilles d’oiseaux. » Cet impertinent est devenu par la suite banquier chez Darier-Hentsch.

Toujours amateur de ski, Charles-F. Vallotton a découvert avec ses amis collégiens d’autres pistes pour pratiquer leur sport. Ils allaient notamment skier à peaux de phoque au Taguy et au Mont d’Arbois au-dessus de Megève.

« Les élèves du collège Calvin de cette époque n’étaient guère politisés, mais ils étaient en majorité de droite, donc contre le tribun de gauche Léon Nicole », relève le retraité. Il se souvient d’un camarade du nom de Malley qui allait faire le coup de poing avec le leader fasciste Oltramare contre les militants de gauche de Léon Nicole.

Le 9 novembre 1932, le jour de la mortelle fusillade de la troupe appelée en renfort par le gouvernement genevois contre des manifestants antifascistes, à la place Plainpalais, Charles-F. Vallotton buvait un verre à la brasserie Landolt après une séance avec ses amis de Gymnasia. Tous étaient en train de deviser gaiement quand un ami est venu annoncer la tragique échauffourée. « Personne ne l’a cru d’abord. Il a fallu qu’il montre sa voiture maculée de sang et qui avait servi au transport des blessés, pour qu’on le croie enfin. » Les étudiants se sont rendus sur les lieux du carnage. « Tout le monde était atterré par la tragédie. Pris de panique, des recrues avaient tiré sur des civils. Les militants de Léon Nicole qui avaient l’habitude des manifestations musclées les avaient houspillés. Et l’officier responsable avait ordonné de tirer à terre pour les maintenir à distance. Mais cet ordre avait été une erreur fatale, car les balles avaient ricoché et causé de graves dégâts. On a compté 13 morts et 65 blessés. » L’événement a eu un grand retentissement et a marqué beaucoup les esprits de cette époque où régnait une vive tension politique à Genève.

Autre fait politique marquant de la jeunesse de Charles-F. Vallotton : un événement international, la pose de la première pierre du bâtiment qui allait abriter la Société des nations. Il y a assisté avec son ami Paul Baechler, le futur repreneur de la teinturerie de son père. L’inauguration a eu lieu en présence de Aristide Briand et Gustav Stresemann.

Quand il était étudiant, Charles-F. Vallotton était un dévoreur de lectures. « J’étais toujours fourré dans les livres. J’étais un amateur de Stendhal, un romantique amoureux de l’Italie comme moi. Mais mon livre de chevet était la « La Pêche miraculeuse » de Guy de Pourtalès. C’est un ouvrage romantique où les jeunes filles de bonnes familles tombent amoureuses de roturiers. » Encore un signe prémonitoire de ce qui arrivera plus tard à ce jeune homme protégé par les bonnes fées.

LA MÉDECINE À LA MODE

C’est en 1932 que Charles-F. Vallotton décroche sa maturité. Il n’était âgé que de 17 ans. Trop précoce pour le règlement qui fixait l’âge d’entrée à l’université à 18 ans, il attend plusieurs mois avant de pouvoir s’inscrire à l’université.

Au départ, ce surdoué ne savait pas vraiment quelle voie choisir. Et s’il opte finalement pour la faculté de médecine, c’est parce que cette branche avait la cote à cette époque. « Cette branche avait plus d’aura avant la guerre que les branches techniques aujourd’hui. »

Sans difficulté, l’étudiant passe ses examens propédeutiques. Parmi ses camarades, il y en avait un qui était aussi brillant, Fred Saegesser. Il s’expatriera plus tard avec succès à Lausanne. Ce chirurgien de renom deviendra professeur à la Faculté de médecine et participera à la création du CHUV, le Centre hospitalier vaudois.

À la fin de ses études propédeutiques, en 1934, Charles-F. Vallotton choisit de s’inscrire à l’École dentaire de Genève dont il suit les cours pendant deux ans. Il ne se contente pas de cette formation et poursuit en parallèle ses études de médecine. De plus, dès son diplôme de dentiste en poche, il décide de l’exploiter afin de soulager ses parents qui l’ont soutenu financièrement jusque-là, non sans consentir à d’importants sacrifices pour un ménage vivant de la seule paie d’un employé des douanes.

C’est ainsi qu’entre 1936 et 1939, le frais émoulu dentiste et futur médecin pratique l’art dentaire chez Isler à Nyon, un dentiste de bonne réputation qui tenait un cabinet à Nyon et un autre aux Rives de Prangins, clinique contre l’alcoolisme dirigée par Oscar Forel. Le style de ce dernier issu d’une lignée de savants, et qui donnait des cours de privat-docent à l’Université de Genève, était tout à fait à l’opposé de celui de son père Auguste. Ce dernier demandait à ses patients de « modestes honoraires, pas plus élevés que ceux d’un cocher. Et, en sa qualité de croisé de l’antialcoolisme, il avait été jusqu’à faire scier les cerisiers de sa propriété à Yvorne afin d’empêcher une possible distillation de la récolte en kirch. » En revanche, son fils, Oscar Forel, jouait dans un tout autre registre et soignait dans sa clinique de Prangins une clientèle huppée. « C’était un homme d’argent », remarque le jeune dentiste qui a pu aussi constater « qu’il tombait les belles infirmières ». Beaucoup plus tard, quand Charles-F. Vallotton sera devenu un praticien confirmé, il lorgnera la maison que possédait la famille Forel à Saint-Prex, une propriété qui eût comblé son désir des vieilles pierres et de son amour du lac.

Dès ses débuts professionnels aux Rives de Prangins, Charles-F. Vallotton va être en contact avec des clients aisés venus se faire soigner sur l’arc lémanique dont la réputation médicale n’est déjà depuis longtemps plus à faire. Ainsi, parmi ses premiers clients, le jeune assistant soignera-t-il des membres de l’aristocratie européenne, de grandes fortunes comme Patino, le roi de l’étain, ou les Bemberg, riche famille d’Argentine qui invitait chez elle, dans sa propriété au bord de l’eau, près de Nyon, la célèbre basse russe Chaliapine.

Charles-F. Vallotton est très occupé par ses premières activités professionnelles et les études de médecine qu’il poursuit. Il continue de loger au Grand-Saconnex, chez ses parents, profitant du vaste espace qu’offre l’appartement de fonction d’un employé de la douane prévu en principe pour une famille nombreuse. Le jeune homme s’achète sa première voiture, une BMW 6 cylindres. « Une bombe ! » Il a réussi à l’acquérir grâce aux honoraires gagnés chez Isler et au coup de pouce de ses parents qui avaient appris qu’il avait glissé en moto sur les rails du tram en allant à un rendez-vous à la sortie de l’école secondaire de jeunes filles, à la rue Voltaire, à Genève. « J’ai pris une « planée » terrible. Mon père a contribué d’autant plus volontiers à l’achat de ma première voiture qu’il disait n’avoir qu’un seul fils. »

SOUS LES DRAPEAUX

Quelques années avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, Charles-F. Vallotton entre à l’école de recrues des sanitaires, à la caserne de Bâle, sur la rive du Rhin. C’est là qu’il se lie d’amitié avec Olivier Long qui deviendra le directeur du GATT, organisation remplacée aujourd’hui par l’OMC. « Lui et moi, nous étions souvent de corvée, car nous n’étions guère obéissants. Nous étions ce qu’il faut bien dire des rebelles à la discipline militaire. On s’en foutait royalement. Nous n’étions jamais à l’heure. Nos lits étaient mal bordés. » Charles-F. Vallotton a servi comme caporal militaire au Bat 8 de montagne. J’ai encore le souvenir de manœuvres à la Croix de Javerne, au-dessus de Lavey, dans la neige et le froid. Les mitrailleurs ne pouvaient plus tirer parce que leurs armes avaient gelé. » On trouvait parmi les premiers lieutenants le docteur Taillens, un oto-rhino-laryngologiste nommé plus tard professeur à la faculté de médecine de Lausanne.

Charles-F. Vallotton, comme c’était quasi la règle en ce temps-là pour un médecin, a gradé et suivi une école d’officier à Bâle. Cette école s’est déroulée dans un climat très lourd. On était en 1939. « La montée des périls était perceptible dans toute l’Europe. On commençait à Bâle à construire des barricades dans les rues. C’était dérisoire. Les Allemands auraient envahi la Suisse en trois jours ».

Comme si de rien n’était, ou presque, la formation militaire du jeune médecin s’est poursuivie. À cette époque, les officiers avaient l’obligation de monter à cheval. Charles-F. Vallotton ne garde pas que de bons souvenirs ; quelques chevauchées ont été pénibles, parfois douloureuses : « J’ai souffert de blessures à la selle. Je montais un cheval de concours de grande taille. Un jour, il a décidé, sans que j’arrive à m’y opposer, de sauter et d’enchaîner des obstacles. » L’adjudant Hauser s’est alors écrié au bord de la piste : « C’est bien dommage, Vallotton est un chic type, mais il va se casser la gueule. » Le candidat officier a réussi finalement non sans mal à déjouer ce pronostic pessimiste en s’agrippant à la crinière.

À maintes reprises, Charles-F. Vallotton est allé avec ses collègues officiers galoper dans les bois de la région bâloise. « Un adjudant nous suivait pour ramasser les casquettes qui tombaient à terre, fouettées par les branches à cause de l’impétuosité des cavaliers. »

LA LETTRE D’AMÉRIQUE

Lors de la mobilisation générale, le futur galonné de l’armée suisse s’est trouvé incorporé au Groupe sanitaire 1 dans la vallée de la Broye, à Granges-Marnand. Il y est resté 6 semaines avant de repartir à Bâle finir son école d’officiers. Puis retour à Granges-Marnand où il était cantonné chez la famille Desmeules propriétaire des grands moulins. Par la suite, il a bien connu Jacques Desmeules qui a dirigé la Compagnie vaudoise d’électricité. « Je lui ai révélé que j’avais couché dans le lit de sa sœur. Mais, précise-t-il d’un sourire, j’ai pu tout de suite le rassurer, car sa sœur était absente de la maison pendant cette période. »

C’est à Granges-près-Marnand qu’il a fait la connaissance du capitaine Jean Mury, un pédiatre qui a été le médecin attitré des enfants de la famille lors du retour à la paix sur le continent.

Dans cette région campagnarde, Charles-F. Vallotton et Jean Mury n’avaient pas grand-chose à faire puisque leur mission était d’assurer le service sanitaire d’un groupe de médecins. C’était la vraie planque. « Nous partons en inspection ! Faites seller les chevaux ! » Tels étaient les ordres favoris des deux tire-au-flanc en uniforme. « C’était l’été. Nous cachions vite nos tuniques dans les buissons, puis nous entreprenions de longues balades à cheval le long de la Broye. »

Un jour, en rentrant de l’une de leurs « inspections bucoliques », le vaguemestre les a arrêtés et s’est écrié à l’adresse de Charles-F. Vallotton : « Mon lieutenant, vous avez reçu une lettre d’Amérique. » Avant de l’ouvrir, le jeune médecin-dentiste n’était pas vraiment conscient qu’elle allait lui offrir de nouvelles perspectives de carrière et bouleverser sa vie. Cette lettre postée des États-Unis lui annonçait que sa demande de bourse pour étudier à l’école dentaire de la Northwestern University de Chicago avait été retenue. La chance, une nouvelle fois, le prenait sous son aile.

Quelques années auparavant, Charles-F. Vallotton avait rempli des formulaires pour obtenir une bourse après avoir lu cette possibilité affichée sur un tableau de l’université. Comme il n’avait reçu aucune réponse, il avait fini par oublier sa démarche. L’offre provenait d’un organisme américain, l’International Student Exchange Commitee, qui donnait la possibilité à des étudiants européens de venir étudier aux États-Unis. Comme les étudiants des principaux pays du continent avaient été mobilisés et étaient partis à la guerre, les demandes des étudiants suisses avaient été reconsidérées et avaient eu plus de chance d’être honorées. Charles-F. Vallotton a profité, en l’occurrence, des avantages de la neutralité helvétique alors que les États-Unis n’étaient pas encore entrés en guerre.

Après la lecture de cette lettre d’Amérique, Charles-F. Vallotton ne saute pas de joie comme on pourrait le penser. Le premier sentiment qui le domine est une vive perplexité. Ayant fait depuis longtemps une croix sur une réponse positive à sa demande d’entrer dans une université américaine, il avait projeté de rester en Suisse et d’y poursuivre ses études de médecine en les complétant par des « internats ». Fallait-il qu’il change de cap et reparte dans des études dentaires de l’autre côté de l’Atlantique alors qu’il bénéficiait déjà du diplôme fédéral ? La décision, on s’en doute, n’est pas facile à prendre.

C’est son compagnon en gris vert, le capitaine Jean Mury qui va alors peser de tout son poids dans la balance. Il lui conseille : « Cette offre, c’est une aubaine pour toi, je vais transmettre ton cas à la hiérarchie. » Le commandant du groupe, le Dr Martin, fils de diplomate « né à Berlin », ce qui faisait sourire la troupe, a fait suivre la demande qui est montée jusqu’au sommet de la hiérarchie occupée par le Général Henri Guisan. Et le commandant en chef de l’armée suisse a pris la décision de libérer le jeune officier de ses obligations militaires et lui a accordé le feu vert de départ pour les Amériques. Le commandant Martin rapporte au jeune officier les propos qu’a tenus le général sur son cas : « Je suis d’accord de laisser partir ce jeune homme, car la guerre sera longue et nous aurons besoin de jeunes gens bien formés quand la paix reviendra. »

« Ce qui m’est arrivé, c’est le hasard, la fatalité et beaucoup de chance. Car la possibilité d’aller étudier en Amérique tout comme l’obtention de se soustraire à son devoir militaire, alors que les menaces de guerre pesaient sur le pays, étaient alors quasi inexistantes. »

Charles-F. Vallotton ne va pas partir tout de suite pour les États-Unis. Son unité l’envoie en mission à Vallorbe qui se trouvait sans dentiste ; car ce dernier avait été mobilisé en qualité de commandant du fort Vallorbe de Praz Giroud qui défendait un passage stratégique à travers le Jura. Dans la petite ville d’où sont originaires ses ancêtres, Charles-F. Vallotton ne se contentera pas de remplacer le dentiste du lieu ; il endossera aussi le rôle de radiologue. Le cabinet abritait le seul appareil radiologique de la région. Ainsi le jeune médecin en mission s’est-il mis à réaliser des radios de fractures diverses. Il pratiquera six mois à Vallorbe. Il logeait à l’auberge qui donne sur l’Orbe. « Ma seule distraction était de regarder le frétillement des truites sous le pont. » Mais il aura tout de même le bonheur d’avoir la visite régulière d’une belle femme habillée avec élégance d’origine allemande qui vient le voir en train. Il avait fait sa connaissance à Genève. Plus tard, il apprendra que le service de renseignements de l’armée l’avait placé sous surveillance à cause de l’origine de son amie. C’est son ancien copain de collège, Jérôme Gini, devenu chef de génie à l’armée, qui l’avertira qu’il était surveillé. Il faut croire que le contre-espionnage helvétique s’est vite aperçu que le couple avait d’autres préoccupations en tête que les renseignements militaires puisque l’officier dentiste n’a même pas fait l’objet d’un interrogatoire.

Le remplacement du dentiste de Vallorbe lui permet de mettre de côté quelques sous pour entreprendre son voyage en Amérique. Les démarches pour organiser le voyage s’avèrent compliquées et prennent plusieurs mois.

Cette époque était particulièrement trouble sur les plans politique et militaire. La France était en pleine débâcle suite à l’attaque de l’Allemagne. En août 1940, l’ambassade américaine à Berne a suggéré à Charles-F. Vallotton de prendre contact avec un transporteur à Genève qui organisait un service de cars entre Genève et Port-Bou, à la frontière espagnole, pour remédier à l’effondrement du réseau ferroviaire français.

LA FUITE DE L’EUROPE EN GUERRE

C’est le 18 août 1940 que Charles-F. Vallotton a dit au revoir à la Suisse pour rallier les États-Unis. À Genève, sur les sièges de l’autocar, avaient été entreposés des fûts d’essence afin que le véhicule puisse rentrer par ses propres moyens en Suisse. Ses parents n’étaient pas présents au moment du départ du car ; il leur avait fait ses adieux au Grand-Saconnex. Charles-F. Vallotton n’était pas trop préoccupé ni triste de quitter les siens. « Je partais à l’aventure. Ce sentiment l’emportait sur les autres. »

Parmi les passagers du car, on comptait quelques industriels suisses dont Vogel, un horloger neuchâtelois, avec qui le jeune homme, déjà habile à établir des contacts avec les gens, a vite sympathisé. On trouvait également dans ce car beaucoup de personnes d’origine juive qui cherchaient à fuir une Europe de plus en plus antisémite. Ils ne leur restaient que peu de possibilités pour y parvenir. Le trajet qu’allait emprunter le car était quasi la dernière liaison terrestre ouverte vers les États-Unis ; elle traversait la France, l’Espagne et le Portugal jusqu’au port de Lisbonne où se trouvait la dernière ligne transatlantique encore en activité sur le continent pour franchir l’Atlantique.

La traversée de la France s’est déroulée sans incident majeur. « C’était la France de la débâcle. Les routes étaient envahies par un mélange de civils et de soldats de troupes françaises, belges. C’était une incroyable débandade. Tout le monde fuyait vers le sud. Les gens étaient désemparés, affolés. » À Port-Bou, les occupants du car font l’objet d’un contrôle sévère. Les autorités espagnoles voulaient empêcher un déferlement de réfugiés dans leur pays. Les Français et les personnes d’origine juive n’ont pu franchir la frontière, du moins de manière non clandestine.

Charles-F. Vallotton et ses compagnons de voyage qui étaient en règle ont emprunté ensuite le train jusqu’à Barcelone. « C’est dans cette ville que j’ai pu constater l’extrême misère de la Catalogne et de sa capitale. Les églises y avaient été incendiées par les rouges : les brigades internationales. Je ne comprends toujours pas encore aujourd’hui pourquoi cette atroce guerre civile a été attisée par une certaine élite intellectuelle européenne. »

Le jeune Suisse loge au Ritz, à Barcelone, hôtel qui était, malgré son nom, dans un état de délabrement avancé. « La salle de bal n’avait plus de parquet. La troupe avait arraché les lames pour se chauffer. Des soldats étaient toujours stationnés dans l’hôtel quand les passagers y ont débarqué. » Les agents de l’horloger Vogel à Barcelone avaient organisé la suite du voyage, le logement et la subsistance. Le trajet s’est poursuivi en train jusqu’à Madrid. « La misère y était aussi effroyable. » Pour l’étudiant helvétique jusqu’alors épargné par la vision d’une détresse humaine aussi profonde, c’est le choc.

« À l’entrée des hôtels et des restaurants, il y avait de pauvres hères tendant des casseroles à la recherche de la moindre pitance. C’est comme si l’Espagne avait été vidée de sa substance. » Toute cette misère n’empêche pas pour autant l’organisation de corridas. L’étudiant genevois assistera pour la première fois à « ce jeu sanglant ». Le torero dans l’arène était le plus grand de son époque. Son nom : Manolete. « Il y a eu huit mises à mort toutes récompensées par les oreilles, la queue. L’arène était remplie à ras bord. »

Le voyage s’est poursuivi jusqu’à Lisbonne. Toujours grâce aux relations d’affaires de Vogel, Charles-F. Vallotton a pu confirmer la place réservée à son nom sur le cargo mixte l’Exochorda. « J’aurais pu revendre mon billet pour une fortune. » Il assiste à des scènes incroyables ; de futurs passagers arrivent en Cadillac et abandonnent leurs belles voitures à la foule : « Prenez-la, elle est à vous », crie l’un d’eux.

L’Exochorda appartenait à la compagnie maritime American Export Line. Cette compagnie possédait trois autres navires encore en activité : Excalibur, Exeter et Excambion. Les quatre navires de la compagnie ont été transformés plus tard en ravitailleurs de sous-marins et ont tous été coulés durant le conflit. À part cette dernière ligne de paquebots encore en activité entre l’Europe et l’Amérique, subsistait encore un autre moyen pour traverser l’Atlantique : une ligne d’hydravions luxueux, les clippers de l’American Airlines.

Le jour anniversaire de Charles-F. Vallotton, le 22 août, Vogel l’invite dans un restaurant de Lisbonne. Tous deux y dégustent un porto millésimé de 1914, l’année de naissance du jeune suisse. Il faisait très chaud. Étourdi par l’alcool, le repas, et sans doute aussi par l’ambiance générale tout à fait particulière de ce temps-là, le jeune homme monte à bord du bateau avec retard. Conséquence : il ne réussit pas à remplir à temps les formulaires du Service américain d’immigration. Cela lui occasionnera quelques difficultés lors de son arrivée à New York. Charles-F. Vallotton retrouvera Vogel, qui avait traversé l’Atlantique en hydravion, dans la métropole américaine. Et beaucoup plus tard, sa femme deviendra une de ses patientes.

À bord de l’Exochorda, un couple ne passait pas inaperçu. Elle était une milliardaire américaine, héritière de General Foods. Lui, un Belge. Le jeune Suisse a fait leur connaissance durant la traversée. Il ne pouvait alors prévoir que cette milliardaire américaine descendrait un jour dans son cabinet lausannois. Pour confirmer, s’il le fallait encore, que la planète était déjà un village au milieu du XXe siècle, il ajoute que, dans les années soixante, ce couple a construit à Verbier le premier chalet de luxe tout en arolle de la station. Charles-F. Vallotton, qui avait déjà l’œil à repérer les personnalités hors du commun, a reconnu également au sein des passagers un homme d’affaires français d’origine juive, Bétencourt, le patron de l’Oréal.

La traversée en bateau de l’Atlantique nord en 1940 n’est pas dangereuse, les États-Unis n’étant pas encore entrés en guerre. L’Exochorda est cependant détourné en Islande pour débarquer quatre passagers qui s’avèrent être des agents infiltrés de l’Axe. Aux Bermudes, d’autres passagers sont débarqués alors que se déroule une « superbe régate » de voiliers. Charles-F. Vallotton apprécie en connaisseur cet intermède, lui qui aime la voile pour avoir navigué sur le Léman, à bord du premier Ylliam des Firmenich, un 6 m 50. Pour ne pas déroger à sa réputation déjà bien établie de charmeur, le Genevois sympathise à bord avec une « petite Parisienne d’origine polonaise ». « Je la reverrai ensuite aux States. »

LE RÊVE AMÉRICAIN

C’est dans un brouillard dense que l’Exochorda entame son approche vers New York. Mais la brume se déchire devant Manhattan et les gratte-ciel se dressent avec majesté dans le ciel. « C’était féerique. » Charles-F. Vallotton est subjugué comme les autres passagers par cette carte postale symbolique de la modernité et de la puissance des États-Unis. Il trouve un logement à New York dans un établissement lié à une église protestante. Son ami d’enfance, Georges Firmenich, avait averti de sa venue les employés de la filiale du groupe. « C’était très sympa, mais ils sirotaient sans cesse du whisky. Le patron de la filiale a été par la suite licencié parce qu’il s’est avéré qu’il en abusait du matin au soir. »

Le jeune Helvète, qui n’a guère pu découvrir d’autres horizons jusqu’à maintenant, va profiter de son premier passage à New York pour emmagasiner un maximum de nouveautés et de connaissances. Il sacrifie comme les autres immigrants aux inévitables visites de la statue de la Liberté, de l’Empire State Building, les grands classiques des nouveaux arrivants dans le Nouveau Monde. Dès le début, il n’éprouve aucune difficulté d’adaptation. L’anglais qu’il avait appris au collège Calvin lui permet de se débrouiller dans son nouvel environnement. Premier constat qui le frappe d’emblée : « C’est l’incroyable prospérité de l’Amérique par rapport à l’Europe. Il n’y avait pas de restrictions, pas de rationnements, comme c’était le cas dans l’Europe en guerre que j’avais laissée derrière moi. »

Après New York, Charles-F. Vallotton ne rejoint pas immédiatement son campus universitaire à Chicago. L’organisation qui lui avait octroyé une bourse avait organisé son voyage en prévoyant d’abord une halte à Cleveland où se tenait un congrès de l’American Dental Association. C’est là qu’il fait la connaissance du doyen et de quelques professeurs de la Northwestern University où il est inscrit. « J’ai eu tout de suite de bons contacts avec eux. » C’est lors de ce séjour à Cleveland qu’il fait la connaissance d’un jeune professeur Helmut Zander, un réfugié politique allemand d’origine juive non déclarée. Ce dernier était avide d’informations sur les événements qui se précipitaient en Europe. Orphelin de guerre, son père avait été tué lors de la première guerre mondiale, il était fasciné par les victoires des troupes allemandes bien qu’il fût une cible potentielle du régime nazi. « Son comportement était très curieux et paradoxal », relève Charles-F. Vallotton.

À l’issue du congrès, le jeune homme constate que de nombreux messieurs se dirigent vers un théâtre. Intrigué, il se joint à eux. C’est là qu’il découvre pour la première fois un spectacle de strip-tease. Un genre de prestation qui n’avait pas encore cours de l’autre côté de l’Atlantique. « La troupe de jeunes de filles en vraies professionnelles suivaient les congrès. C’était très bien fait. »

Charles-F. Vallotton fait le voyage de Cleveland à Chicago dans la voiture du professeur Helmut Zander. En voyant défiler les paysages, il commence à réaliser, lui le petit Suisse, l’immensité de son pays d’accueil. Quelque temps plus tard, c’est Helmut Zander qui lui fera découvrir le sud du pays, la Floride.

C’est en automne 1940 que Charles-F. Vallotton s’installe à Chicago, ville de 4 millions d’habitants où bat le cœur industriel des États-Unis. Il prévoit d’y rester deux ans pour décrocher son doctorat en dentisterie, son DDS, Doctor Dental Surgery, à la Northwestern University.

L’étudiant n’a aucun problème à se plier à la vie universitaire américaine quoique les études soient physiquement assez dures à assumer. On exigeait beaucoup des étudiants. Les cours étaient plus réglementés qu’en Europe. Mais le jeune Suisse se montre « hyper-motivé. J’y ai découvert les techniques de pointe de l’art dentaire. » Il ne lui faut qu’un an pour obtenir son diplôme, puis il décide de poursuivre sa formation comme assistant de recherche. L’institut dans lequel il travaille regroupait les unités de recherche des universités de Chicago et de l’Illinois. Là, il y côtoie les fameux professeurs de l’école de Vienne : Gottlieb, Orban, Sicher, Weidmann, qui ont fui l’Autriche annexée par l’Allemagne nazie.

Charles-F. Vallotton touche un salaire d’assistant. En cas de problème de liquidité, il peut s’approvisionner à un compte ouvert par la famille Firmenich. Une possibilité qu’il utilise peu. « Moins de trois mille dollars durant mon séjour en Amérique. » Une somme qu’il rembourse dès qu’il fut en mesure de le faire quand il s’installera à Lausanne.

Le diplômé américain fait la connaissance de Tony Syz, un compatriote qui travaillait pour l’assurance Zurich, et qui deviendra par la suite un réputé avocat d’affaires à New York.

Le jeune assistant habite à l’International House. « Cette maison pour étudiants était extraordinaire. Elle abritait moitié des Américains et moitié des étrangers afin que tous puissent profiter du brassage des cultures. C’était un endroit aussi luxueux qu’un hôtel cinq étoiles. Les étudiants ne manquaient de rien. On y trouvait une bibliothèque « fantastique ». On pouvait y lire les principaux journaux du monde. »

Une fois par semaine, dans le cadre des tâches dévolues aux étudiants, Charles-F. Vallotton participe à la gestion de la bibliothèque. Il en profite pour lire les grands auteurs américains tels Steinbeck, Faulkner, Tennessee Williams. Seul inconvénient : l’International House se trouvait sur le campus de l’université de Chicago au sud de la ville. L’assistant en recherche devait donc traverser toute la ville dans un « elevated », un train suspendu, pour se rendre à la Northwestern University. Mais la qualité de son lieu d’hébergement valait tous les détours.

Une fois de plus, le hasard fait bien fait les choses : le dentiste de Lausanne pourra remercier personnellement le principal initiateur de cette extraordinaire maison d’étudiants qui était financée par la Fondation Rockefeller. En effet, après la guerre, John D. Rockefeller Jr. qui voyageait en Europe, avec ses cinq fils dont l’un est devenu gouverneur d’un État américain, a fait halte à Lausanne pour se faire soigner. Décidément, le monde n’est qu’un village !

À l’International House, le jeune chercheur a fait la connaissance de Jan Masaryk, futur ministre des affaires étrangères de la Tchécoslovaquie qui se suicida après le coup d’État communiste en 1948. « Quand je l’ai connu, c’était un étudiant insouciant, très sympathique et collectionneur d’aventures féminines. Je me rappelle l’avoir vu partir en bonne compagnie dans le grand parc de l’International House, une couverture sous le bras. » Et il ajoute d’un air malicieux : « On forniquait aussi beaucoup dans les voitures. Il est vrai que les voitures américaines sont spacieuses. »

Les aînés avaient mis au courant les nouveaux étudiants européens sur les dangers qu’encouraient les amateurs d’idylles. Beaucoup de jeunes filles américaines étaient à la recherche d’un mari et certaines sans scrupules attiraient leur compagnon hors des frontières de l’Illinois assez tolérant en matière de mœurs. Dès la frontière de l’État franchie, on tombait sous une autre juridiction, plus rigoriste. Le soupirant pouvait ainsi être accusé d’enlèvement de sa belle avec à la clé une peine de prison. Seule solution pour éviter cette triste issue, c’était d’épouser sa dénonciatrice. Un traquenard dénommé le « gunshot wedding », le mariage au pistolet sur la tempe !

LA BELLE DANOISE

Les contacts de Charles-F. Vallotton avec ses parents étaient espacés. Les communications étaient difficiles, quasiment pas de liaisons téléphoniques. La censure surveillait la correspondance.

Une fois par semaine, au cours de la première année de son séjour, l’étudiant parfait son anglais en suivant un cours. On trouvait parmi les élèves des immigrés qui avaient déjà réalisé leur rêve américain et se trouvaient à la tête d’une entreprise. « C’était déjà des PDG bien qu’ils ne sussent pas un traître mot d’anglais, ou presque. Les États-Unis, c’était vraiment un pays très ouvert qui offrait une chance à tout le monde et qui a réussi à se développer grâce à une forte immigration contrôlée. »

Un des élèves qui suivait le cours d’anglais, un Japonais, faisait preuve d’une folle générosité qui aurait dû éveiller quelques soupçons. Souvent, il allait jusqu’à inviter au restaurant à ses frais l’ensemble de la classe. Un jour, cet étudiant au portefeuille bien garni a fait des adieux précipités pour rejoindre son pays. C’était quelques jours avant l’attaque de Pearl Harbour par l’armée japonaise qui allait provoquer l’intervention de l’Amérique dans la seconde guerre mondiale. On a appris par la suite que ce singulier élève n’était autre que le chef de la mission d’achat de l’industrie lourde du Japon aux États-Unis.

Parmi les participants au cours d’anglais, l’attention du fringant Helvète s’est portée tout naturellement vers une charmante personne qui avait de plaisants atouts. Et ce qui devait arriver est arrivé. Il s’est mis à faire la cour à cette belle Danoise du nom d’Ella Jespersen. Sa nouvelle conquête avait décidé de rester en Amérique après l’invasion de son pays par les Allemands ; cela ne lui causait aucun souci financier ; car elle gagnait sa vie en s’occupant des achats du rayon de la haute couture française de Marshall Fields, un magasin très coté. La jeune Danoise logeait chez son cousin Meining qui était à la tête de la deuxième plus grande affaire de vente par correspondance des États-Unis. Les Meining habitaient au nord de Chicago dans le quartier chic de Glencoe. Suivant sa belle, Charles-F. Vallotton se met à fréquenter cette famille. Sa romance l’oblige à devenir un des passagers les plus assidus de l’« elevated » permettant de traverser du sud au nord Chicago puisqu’il l’empruntait pour se rendre soit à l’université, soit chez sa nouvelle amie.

La vie dans la grande métropole industrielle du nord des États-Unis lui apparaît facile et agréable. « J’ai eu la chance de connaître les États-Unis d’avant la guerre. C’était alors pour moi un nouveau mode de vie qui m’apportait beaucoup et me satisfaisait. J’ai aussi beaucoup apprécié la franchise et la gentillesse des Américains. »

Le 7 décembre 1941, Charles-F. Vallotton et Ella Jespersen écoutent à la radio un match de football américain, un match décisif pour le championnat entre Northwestern University et University of Michigan. « Tout à coup, le reporter interrompt le compte-rendu du match pour annoncer l’attaque des Japonais sur Pearl Harbour. » Les deux tourtereaux sont atterrés. Un retour en Europe n’est plus envisageable, constatent-ils amèrement. L’entrée en guerre des USA signifiait l’impossibilité pour les civils de traverser l’Atlantique à cause de la guerre navale qui ne manquerait pas de s’y déchaîner.

Charles-F. Vallotton devient prisonnier des circonstances et se résout à prolonger son séjour sur sol américain. L’entrée en guerre de son pays d’accueil va bouleverser le pays. « J’ai été ébahi de voir pousser comme des champignons des usines de matériel de guerre dans les plaines agricoles autour de Chicago. J’ai pu admirer l’efficacité et la puissance de l’économie des Américains. Personne, à part eux, n’aurait été capable d’un effort si rapide et gigantesque. »

Mais cette formidable mobilisation des États-Unis n’empêche pas les paradoxes. Dans l’« elevated » qu’empruntait le jeune Suisse chaque matin, il remarquait que les journaux faisaient leurs gros titres sur les batailles, mais que cela ne passionnait guère les passagers qui tournaient vite les pages relatant les faits de guerre. « Beaucoup d’Américains préféraient lire des « comics », des bandes dessinées. »

Dans ce climat de guerre générale, le jeune Suisse et l’attrayante Danoise décident d’officialiser leur union et de se marier. À cette époque, il y avait alors un grand mouvement dans la jeunesse américaine en faveur de l’officialisation des liaisons. « Tout le monde se mariait. » Deux raisons principales expliquent cette mode. C’est le fait d’abord que le mariage apportait des avantages à ceux qui devaient partir sous les drapeaux et qu’ensuite, en cette période troublée, les gens avaient tendance à se replier sur des valeurs traditionnelles, sur la famille. « On était moins bohème par la force des choses », souligne-t-il.

C’est ainsi que, quand Charles-F. Vallotton et Ella Jespersen vont chercher leur licence de mariage à la mairie de Chicago, les candidats à l’autorisation forment une longue queue. Le couple qui les précède est recalé par le préposé aux licences parce que l’homme avait présenté un certificat non conforme de l’examen syphilitique alors indispensable pour obtenir le sésame des autorités. L’éconduit avait quitté les lieux en lançant à sa compagne « let’s call it off », « laisse tomber ». Et Charles demande en riant à Ella s’ils ne doivent pas en faire autant. Cela n’a pas été le cas. Mais cet incident vu avec le recul présageait de ce qui allait advenir par la suite.

Pendant ses congés, le jeune marié profite avec sa femme de sillonner en Chevrolet de long en large les États-Unis. Ainsi va-t-il à la pêche dans le Wisconsin. Il fait du ski nautique et de la voile à Holland dans le Michigan. Il se souvient d’une visite mouvementée à Pine Handle au Texas. Dans la voiture, se trouvait Toni Syz qui « était un peu amoureux d’Ella ». Après s’être battu contre des sauterelles qui avaient envahi l’habitacle, un « twister », une tornade s’était profilée à l’horizon. Par chance, au dernier moment, elle avait dévié de sa trajectoire.

Charles-F. Vallotton suivra quotidiennement l’évolution de la guerre dans la presse américaine. Il se faisait alors une vision de la Suisse comme un pays barricadé, héroïque où tout le monde était aux frontières et qui allait défendre chèrement sa peau contre l’envahisseur.

Le jeune exilé est régulièrement informé des événements dans son pays par le consul général de Suisse à Chicago, un diplomate de carrière bien introduit dans les sphères influentes de la ville. Or ce Suisse devra quitter son poste après avoir été pincé alors qu’il avait cherché à obtenir les faveurs d’un homme qui se trouvait être un agent du FBI. Une fois de plus, Charles-F. Vallotton peut préciser qu’il a soigné plus tard cet ex-consul de Chicago.

LE DENTIFRICE QUI NOIRCIT LES DENTS

À la fin de l’année 1942, Charles-F. Vallotton quitte Chicago avec sa femme qui est enceinte. Car il a obtenu de la Carnegie Foundation une bourse pour faire un MS, un Master of Science, à l’université de New York, à Rochester. « Les universités américaines étaient désertées par les étudiants partis se battre. Elles avaient alors des places vacantes et essayaient de les remplir. Pour obtenir un poste, il suffisait d’avoir des compétences. » Ce n’est pas ce qui manquait à l’assistant universitaire suisse.

C’est à Rochester qu’est venu au monde son fils Jacques, en septembre 1943. Le jeune père travaille dans un institut de recherche dentaire de la School of Medecine and Dentistery, un laboratoire bénéficiant de subventions de la famille de George Eastman, le fondateur de Kodak et premier employeur de la ville. Les gros moyens offerts aux chercheurs avaient suscité une pépinière de savants. À côté du laboratoire de Charles-F. Vallotton travaillaient Eric Dam, un Danois, prix Nobel de médecine pour avoir découvert la vitamine K ainsi que le professeur Whipple récompensé aussi d’un prix Nobel pour ses travaux sur le diabète.

L’équipe que rejoint le jeune chercheur était spécialisée dans la prévention de la carie par le fluor. Un domaine à l’époque encore mal exploré et qui provoquait beaucoup d’études.

Charles-F. Vallotton était aidé dans ses recherches par les docteurs Bibby et Sogueness. Ce dernier avait été à l’île de Tristan Cunja où la population présentait la particularité de n’avoir pas de carie. Or, on a pu mettre en évidence que les habitants de cette île avaient un régime alimentaire à base de poissons et de fluor. Le Genevois axe ses recherches sur le fluor radioactif et le métabolisme du fluor.

Puis le chercheur helvétique reçoit une offre de la multinationale Procter and Gamble de réaliser une thèse sur un dentifrice liquide, révolutionnaire, dénommé « Teel », qui avait été lancé à grands renforts de publicité. « C’était un produit qui se vendait très bien. Mais ce dentifrice ne convenait pas à une personne sur cinq dont les dents noircissaient après son usage », relève Charles-F. Vallotton qui accepte d’étudier ce phénomène dans le cadre de sa thèse pour l’obtention de son MS, Master of Science.

Conclusion de ses travaux : le dentifrice liquide n’avait aucune propriété abrasive et ne pouvait assurer le nettoyage correct d’une dentition. C’est ce qui expliquait qu’une partie des utilisateurs voyaient leurs dents devenir noires. Charles-F. Vallotton travaille à cette recherche durant un an et demi et obtient tous les moyens financiers nécessaires à l’étude bien que le résultat de ses travaux soient contre les intérêts de Procter and Gamble. Le chef de vente du dentifrice est bien conscient du problème, mais il avoue qu’il ne va pas se hâter de retirer le produit incriminé alors que son groupe gagnait beaucoup d’argent avec sa vente.

Le dentifrice en cause a été l’objet d’une enquête de la FDA, de la Food and Drug Administration. Et le scientifique suisse a été mandaté en qualité d’expert. Il a dévoilé les conclusions défavorables de ses recherches. « Les représentants de la FDA, gens très compétents, ont entériné le résultat de mes travaux. J’ai été payé 500 dollars l’heure pour ma prestation qui a duré une bonne partie de la journée. C’était une grosse somme pour l’époque. »

Suite à son expertise : Procter and Gamble a été dans l’obligation de retirer de la vente son dentifrice révolutionnaire qui assombrissait le sourire d’une partie de ses utilisateurs.

Ce travail de base sur les dentifrices industriels a eu passablement de retentissement dans les milieux dentaires. « D’ailleurs, aujourd’hui encore, je suis connu pour mes travaux dans ce domaine. Cela m’amuse », souligne-t-il d’un air satisfait.

À Rochester, le jeune couple et l’enfant logent à l’étage supérieur d’un bungalow en bois. Parfois en hiver, le blizzard était si froid qu’on devait verser de l’eau chaude sur la porte pour réussir à l’ouvrir.

PROFESSEUR EN VIRGINIE

Une fois son MS dans la poche, Charles-F. Vallotton, qui n’est alors âgé que de 29 ans, reçoit une offre pour devenir professeur assistant à la School of dentistery of Medical college of Virginia. Une école de dentisterie basée à Richmond.

Le Medical college of Virgina n’était pas seulement réservé aux étudiants de la Virginie, mais à ceux d’autres régions du sud : Caroline du Nord et du Sud, West Virginia et Floride.

À leur arrivée à Richmond, les jeunes mariés sont frappés d’apprendre qu’un bébé avait été dévoré par les rats dans le service de puériculture de l’hôpital ; l’établissement se trouvait en bordure de la décharge des ordures de la ville.

Autre événement marquant qui les a choqués : c’est l’arrestation d’un professeur de philosophie de couleur de l’université de Harvard. Comme il avait reçu un ordre de marche de l’armée, il a rejoint en train son domicile qui se trouvait dans le sud du pays. Le train s’est arrêté à Richmond. Et le contrôleur lui a demandé de changer de compartiment ; car on avait franchi la « dixie line », la ligne de démarcation où commençaient à entrer en vigueur les lois ségrégationnistes. Comme l’enseignant universitaire refusait d’obtempérer, il a été débarqué du train par la police et a comparu devant un juge. Pour sa défense, cet éminent professeur a expliqué que, s’il était considéré apte à faire du service militaire, il n’y avait aucune raison qu’il change de compartiment. Le juge l’a condamné à trois mois de prison et, devant les protestations du professeur noir, il avait finalement doublé la peine pour lui apprendre « à fermer sa sale gueule ». « Tout le monde à l’université était outré par cette décision de justice. La xénophobie ne régnait pas au sein de l’établissement. Les racistes se recrutaient surtout au sein des crève-la-faim et des petits Blancs. »

Le citoyen suisse est ainsi confronté pour la première fois à la violence du racisme du sud des États-Unis où le Ku Klux Klan avait alors encore la part belle. Une fois, le couple était monté à l’arrière d’un bus réservé uniquement aux Noirs. On leur avait vite fait comprendre qu’ils n’avaient pas à se mêler aux gens de couleur.

Charles-F. Vallotton enseignait l’art dentaire à un demi-millier d’étudiants. Son rôle de pédagogue lui plaît beaucoup. Comme d’habitude, il s’adapte facilement et est à l’aise. À noter qu’il était le seul professeur étranger de cette importante école dentaire où l’armée finançait la formation des étudiants appelés ensuite à rejoindre la troupe en qualité de dentistes. Parmi ses collègues professeurs, Charles-F. Vallotton se rappelle en particulier de Harry Lyon qui faisait preuve d’un sacré cran en refusant de soigner les fumeurs. C’était un défi contre la famille de sa femme qui venait d’une dynastie de riches planteurs de tabac. Et un défi aussi contre ce qui faisait la richesse de l’État de Virginie dont Richmond était la capitale.

Ce séjour au Medical College of Virginia aide beaucoup le dentiste lausannois dans la connaissance et la pratique de son art. « C’est en donnant des cours qu’on apprend, car l’enseignement académique exige de la rigueur. »

Profitant de l’accueil toujours chaleureux des Américains, le jeune couple continue de faire de nombreuses connaissances dont celle de George Washington Duncan. Son fils deviendra quelques années plus tard un des assistants du cabinet lausannois. « Il était dentiste dans l’armée américaine et quand il avait été stationné en Allemagne après la guerre, il est venu me voir un jour en uniforme à Lausanne et a manifesté son désir de rester en Europe et de travailler avec moi. Cela s’est fait. Malheureusement, il est décédé quelques années plus tard d’une leucémie foudroyante. »

Charles-F. Vallotton et sa petite famille restent jusqu’à la fin de la guerre à Richmond, l’ancienne capitale des sudistes. « La guerre de Sécession était encore présente dans les esprits. Cela était perceptible. On parlait encore de la meurtrière bataille de Gettysburg et on vénérait toujours le général sudiste Robert Lee. »

La vie en Virginie paraît encore plus agréable qu’au nord du pays. « Une certaine douceur de vie y régnait. Ces gens du sud vivaient de manière décontractée. C’étaient des bons vivants. »

La Virginie était un État dit « sec ». Il y avait donc impossibilité de commander de l’alcool dans un restaurant sans manger. Les habitants recevaient des tickets donnant des droits à acheter de l’alcool.

Paradoxalement, le jeune Suisse n’a jamais vu autant de gens boire qu’en Virginie, y compris dans les milieux académiques. Le samedi soir, on organisait des parties. Chacun amenait une bouteille dans un cornet d’épicerie. « C’était godiche. Car on avait seulement le droit de boire sa propre ration. »

Ces soirées avaient aussi un côté suranné, décadent. « C’était très formel. Les hommes arrivaient en « tuxedo », en smoking, et les femmes en robes longues. Il est vrai que tout ceci n’était pas sans charme. »

Les mariés découvrent dans cette partie des États-Unis l’univers du gospel. Proche de la maison que le couple louait, se dressait au milieu d’une prairie une église aux fenêtres ouvertes. « C’était envoûtant. L’officiant lisait un verset biblique et les autres répondaient en chœur. Ces chants religieux de la communauté noire sont parmi les plus beaux du monde. »

C’est une période heureuse dans la vie de Charles-F. Vallotton. Le couple marche fort bien. La Suisse semble très lointaine. Ce sentiment est accentué par le fait que peu d’informations filtrent sur les événements qui s’y déroulent. Le fils unique ne se fait pas trop de soucis pour ses parents qui ont la chance de vivre dans un pays épargné par le conflit.

Charles-F. Vallotton ne cache pas que les États-Unis lui plaisent alors énormément et qu’il envisagerait très bien d’y poursuivre sa vie.

Ses compétences de jeune universitaire brillant sont remarquées par les autorités américaines qui lui demandent de participer au Plan Manhattan. C’est sous cette appellation que les principales forces vives de la nation travaillaient à la mise au point de la première bombe atomique. Le dentiste au passeport suisse hésite. Une acceptation aurait signifié l’impossibilité de retraverser l’Atlantique, car les autorités voulaient empêcher à tout prix que les secrets de la fabrication de la bombe ne se propagent. Or le couple avait prévu un autre projet. Et il précise : « Je ne serais sans doute pas rentré en Europe si ma femme ne m’y avait pas poussé ; elle avait de plus fortes attaches que moi de l’autre côté de l’Atlantique. Si j’avais épousé une Américaine, sans doute serais-je resté aux États-Unis et j’aurais alors participé au Plan Manhattan. »

L’ADIEU À L’AMÉRIQUE

Après des mois de démarches auprès du State Department à Washington, le couple décroche enfin un « exit permit » pour quitter le pays et trouve une place sur un transporteur de troupe destiné à transférer des unités du front européen à celui du Pacifique.

La petite famille est réunie sur le quai d’embarquement quand un événement va bouleverser le programme. Le jour de départ coïncide avec la proclamation de la victoire des États-Unis sur le Japon qui décide de jeter l’éponge et de mettre fin aux hostilités. C’est le « V-J Day », le Victory over Japan Day, qui marque la fin de la deuxième guerre mondiale.

C’est la liesse générale à New York et dans tout le pays. L’équipage reporte le départ et quitte le navire pour aller fêter ce jour historique au sein de la population.

Charles-F. Vallotton et son épouse repartent à leur hôtel dans le sud de Manhattan. Ils confient la garde de leur fils à la gouvernante d’étage, « une Noire très sympathique », et se rendent à Times Square, comme on le leur avait conseillé, pour se joindre à la célébration de la fin du conflit.

L’exubérance de la foule était à son comble. Tout le monde s’embrassait. Le célèbre panneau de Times Square égrenait les messages de victoire. À chaque nouvelle, les gens hurlaient à faire trembler Manhattan. Des bouteilles de whisky tombaient des gratte-ciel. Les magasins se barricadaient par peur d’être débordés et dévalisés. « C’était assez terrifiant. Nous étions serrés comme des sardines. Une immense beuverie de toute la nation après tant d’années de sacrifices, cela reste un moment très intense, inoubliable. »

Il n’y avait plus de bus ni taxis pour rentrer. Le couple rentre à pied à l’hôtel où la victoire continuait d’être fêtée et copieusement arrosée.

Quatre jours plus tard, l’équipage du transport de troupes était à nouveau à son poste. Pour la traversée, il était presque vide. Il n’y avait que deux cents passagers environ. Des civils aux intérêts différents. On trouvait des diplomates américains qui allaient occuper des postes dans l’Europe libérée, des gens qui s’étaient réfugiés en Amérique pendant la guerre et qui regagnaient leurs pays, des « soi-disant représentants de la France libre ». L’un de ceux-ci a prononcé à bord le discours du 14 juillet alors qu’il baragouinait à peine le français. On repérait aussi beaucoup d’affairistes. Pour eux, la fin du conflit signifiait la possibilité de s’enrichir rapidement dans les pays dévastés par la guerre et qui manquaient de tout. « Un commerçant expliquait qu’il avait pris avec lui tant de lots de robes et qu’il espérait vite les revendre. Certains de ces « profiteurs de misère » avaient réussi à embarquer des tonnes de marchandises, probablement après avoir corrompu l’équipage et le capitaine. C’était éhonté. » Un bâtiment de guerre n’avait en principe pas le droit de transporter des marchandises commerciales.

Après cinq ans aux États-Unis, Charles-F. Vallotton, tourne une page importante et heureuse de sa vie en remettant le cap vers son pays d’origine. En 1942, le brillant universitaire avait postulé sans succès pour un poste d’enseignant à l’Institut dentaire de l’Université de Genève. Il ne sait donc pas vraiment ce qui l’attend de l’autre côté de l’Atlantique quoiqu’il ait maintenu des contacts avec le dentiste Philippe Dear qui l’a relancé jusqu’aux États-Unis et le verrait bien reprendre son cabinet à Lausanne. Mais tout reste ouvert et incertain pour le jeune couple insouciant mais plein d’espérances.

RETOUR EN SUISSE

C’est à Marseille qu’accoste le transporteur de troupes à la fin juillet 1945. Les Firmenich s’étaient démenés pour trouver un logement à la petite famille. Il se trouve que la chambre réservée se trouvait dans un hôtel de passe réquisitionné par l’armée. La jeune épouse de Charles-F. Vallotton est outrée. « Je refuse de coucher dans un lit de bordel », s’exclame-t-elle. Mais elle a bien dû finalement se résigner étant donné les circonstances.

Le retour à Genève se fait en train. Les parents du dentiste ont déménagé du Grand-Saconnex à l’avenue Blanc, à Genève. Le jeune couple et leur enfant y logent dans un premier temps. C’est l’incompréhension entre Ella et ses beaux-parents. La jeune Danoise ne connaît pas la langue et elle vient d’un univers anglo-saxon très différent de celui plus austère du protestantisme genevois.

Charles-F. Vallotton bardé de titres américains ne reste pas longtemps sans travail. Avant son départ en Amérique, il avait participé au Lausanne-Palace au congrès annuel de l’American Dental Society of Europe. C’était, et c’est encore aujourd’hui, un club très fermé d’une centaine de dentistes. « L’aristocratie de la profession. » Ne pouvaient en faire partie au début que les citoyens d’origine américaine pratiquant en Europe. Le jeune dentiste en partance y avait été invité par Philip Dear, un confrère installé à Lausanne, qui envisageait de prendre sa retraite et de remettre son cabinet. Ce dentiste avait appris que l’étudiant genevois avait fait une demande de bourse pour aller étudier aux États-Unis. C’est pour cette raison que Philip Dear était entré en contact avec l’étudiant genevois.

Philip Dear était un personnage anticonformiste et haut en couleur. Il faisait croire qu’il était américain alors qu’il était en réalité d’origine australienne et en possession d’un passeport britannique. Il avait été l’assistant de Fitting, membre d’une dynastie de dentistes renommés sur la place de Lausanne. Il lui avait piqué sans vergogne sa clientèle internationale en ouvrant un cabinet au cœur de la ville, au 5 place Saint-François, au-dessus de chez Manuel, le meilleur épicier et traiteur de la ville.

Philip Dear n’avait pas le droit de pratiquer seul, car il n’était au bénéfice d’aucun diplôme helvétique. Il était de ce fait dans l’obligation de s’associer à un dentiste suisse. Ce qu’il fit jusqu’à la fin de sa carrière avec Charles Chessex, bien connu dans le public en sa qualité d’ornithologue, défenseur de la nature et pionnier de la Ligue suisse pour la protection de la nature.

Pour avoir une plaque à son nom à l’entrée de l’immeuble, Philip Dear avait contourné la difficulté en louant tout simplement un appartement au même étage que son cabinet. Un président du Conseil national, Henry Vallotton, sans lien de parenté avec Charles-F. Vallotton, lui avait promis qu’il interviendrait au niveau parlementaire pour lever les entraves légales faites aux médecins étrangers de pratiquer leur art en Suisse. Mais ce projet de réglementation moins protectionniste ne vit jamais le jour. Car Henry Vallotton, pour des raisons sentimentales compliquées, quitta du jour au lendemain le pays pour l’Angleterre.

Philip Dear était honni par ses confrères lausannois. « Il se foutait royalement de ses confrères locaux qui le jalousaient pour son extraordinaire clientèle internationale. » Il avait parmi ses patients nombre de princes et de rois d’Europe, des maharadjas. Il a soigné notamment le vieil Aga Khan, grand-père de Sadruddin qui devint Haut-Commissaire des Nations unies pour les Réfugiés. Cet illustre client ne bénéficiait pas de la bonne réputation de son petit-fils. « Les frasques multiples de cet obèse faisaient les délices des chroniqueurs mondains. Ce vieux cochon pissait dans les ascenseurs. » Un jour, le fantasque potentat a choisi un autre dentiste, Alfred Steiger à Zurich. Dans le wagon restaurant qui le ramenait en Suisse romande, l’Aga Khan n’a pu refermer sa bouche parce que sa prothèse s’était déréglée. Rageur, il l’a jetée par la fenêtre. Et l’Agha Khan est revenu à Lausanne se faire soigner.

Philip Dear possédait des qualités professionnelles indéniables. « C’était un dentiste compétent et habile. » Soucieux d’être à la pointe de la technique, il avait acheté pendant la guerre, au marché noir, à un officier américain, la première fraise à turbine de Suisse.

Ce praticien excentrique ne parlait que l’anglais et ignorait superbement les us et coutumes helvétiques et préférait passer ses congés à Paris ou à Londres plutôt qu’à Gstaad ou à Villars-sur-Ollon où se rendaient d’habitude en villégiature, en ce temps-là, les membres des professions libérales.

« Philip Dear était, selon toute vraisemblance, proche des services de renseignements anglais et américains, de l’Intelligence Service et de la CIA. Les ambassadeurs américains défilaient dans son cabinet. Toujours à l’affût d’une affaire, il achetait aux GI’s passant leur permission en Suisse, des dollars à moitié prix, dollars qu’il entassait dans le coffre du cabinet dentaire. »

Durant le séjour du jeune dentiste aux États-Unis, Philip Dear était resté en contact avec l’étudiant lui faisant miroiter une reprise possible de son cabinet ; car il songeait à se retirer. À son retour, Charles-F. Vallotton à la recherche d’un travail se montre intéressé connaissant la clientèle exceptionnelle qui fréquentait le cabinet de la place Saint-François. Mais il se méfiait de ce confère à la réputation sulfureuse. Philip Dear, qui déclarait vouloir cesser ses activités, manœuvrait en fait pour garder un pied dans le cabinet et continuer d’en profiter financièrement. Le conseiller juridique des Firmenich, le professeur de droit Folliet senior, l’aide à mettre sous toit un contrat. Non sans peine. Une dernière entrevue a lieu entre Philip Dear et le jeune dentiste débarqué des États-Unis sur un banc de l’Île Rousseau, en rade de Genève. « C’était l’automne, j’étais gelé et je grelottais. » Charles-F. Vallotton garde encore bien en mémoire ce moment clé dont allait dépendre sa future carrière. Le contrat est enfin signé.

Le couple avec Jacques, leur premier enfant, déménage de Genève à Lausanne pour habiter un appartement au 25 de l’avenue de Rumine, non loin du centre-ville. À côté de l’immeuble se trouvait le Consulat de France entouré d’un beau parc avec un court de tennis et une surface cultivée par un maraîcher. Ces terrains aujourd’hui entièrement bâtis sont occupés par de hauts immeubles de bureaux. Lausanne méritait alors son qualificatif, si bien trouvé par Gilles, de ville paysanne qui fait ses humanités.

Charles-F. Vallotton commence sa carrière en qualité d’indépendant en décembre 1945, soit trois mois seulement après son retour en Europe. Il n’est âgé que de 31 ans. Très vite, il se rend compte que Philip Dear est en bout de course et qu’il ne dédaigne pas la dive bouteille. Le passage de témoin entre l’ancien et le jeune praticien ne tarde pas.

Philip Dear décède en mars 1965 dans le sud de la France, dans un total dénuement. « Cela paraissait étrange pour une personne qui avait brassé beaucoup d’argent. » Des dentistes de la région, après lui avoir prêté de l’argent, ont payé son enterrement. Quand son fils, un homme d’affaires californien, est venu lui rendre un dernier hommage, les créanciers ont cherché à récupérer leurs avances. Dans la nuit, il a pris la poudre d’escampette pour éviter de régler les dettes de son père. Lamentable fin pour un dentiste qui avait eu son heure de gloire sur la place de Lausanne !

Dès son installation à Lausanne, Charles-F. Vallotton va découvrir un monde insoupçonné, à l’opposé de celui des universités et de son adolescence de fils de douanier.

Sa première cliente, Mme Petitpierre née Soldati d’Argentine, était l’épouse d’un dirigeant du transporteur Danzas et son beau-frère était le PDG de Suchard. Et il se souvient encore aujourd’hui d’avoir été charmé par cette première cliente. Elle lui parle de Guy de Pourtalès, l’auteur de « La Pêche miraculeuse », qu’elle a connu et pour qui le médecin voue depuis sa jeunesse une profonde admiration.

Charles-F. Vallotton montre ainsi d’emblée que son intérêt envers ses patients ne va pas se limiter à l’inventaire des caries. Il est aussi intéressé par leur personnalité et prend plaisir à converser avec les personnes qui viennent se faire soigner. Et la conversation va souvent, tout naturellement, déborder du cadre strictement médical.

Le nouveau dentiste de Lausanne a le contact aisé avec les gens de quelque bord qu’ils soient, même du plus huppé. Il n’a point besoin de se forcer pour être à leur écoute. Son abord aimable et son entregent subtil font partie de sa nature. Il n’éprouve donc aucune difficulté à fréquenter de nouvelles couches sociales dont il n’est pas issu. « Les gens avaient confiance en moi. Comme j’étais également médecin, j’écoutais leurs confidences sur leurs problèmes de santé qui leur tenaient d’autant plus à cœur qu’ils avaient plus de temps que d’autres pour s’en préoccuper. » Et il avoue sans ambages : « J’étais ravi de côtoyer des gens souvent intéressants et de culture raffinée. Lausanne était alors à la mode, en particulier pour les Français et les Italiens. »

Charles-F. Vallotton oublie donc vite, en 1947, l’échec de sa postulation comme professeur ordinaire à l’Institut dentaire de la Faculté de médecine de l’Université de Genève ; charge qu’il aurait occupée tout en gardant sa clientèle privée comme le permettait l’usage établi. Raison officielle et réglementaire du refus invoquée par le Conseil d’État genevois : c’est impossible parce qu’il n’habite pas le canton. Raison officieuse dévoilée par des professeurs de l’Institut qui avaient sollicité et défendu sa candidature : c’est qu’il est apparu impensable à certains d’offrir une telle chaire à un homme si jeune, 33 ans, malgré son incomparable bagage académique. Ces mesquineries à l’estampille bien helvétique vont définitivement pousser Charles-F. Vallotton vers une brillante carrière personnelle.

À la fin de la guerre, dans la capitale vaudoise, la vie mondaine était très développée sur un plan international. Une des locomotives dans ce domaine était Mary Chevreau d’Antraigues, la fille de Lord Latta, un armateur britannique qui fit fortune dans le transport maritime. Elle avait épousé le Marquis de Cramayel avant de convoler au bras du Comte Chevreau d’Antraigues. Cette belle femme douée pour l’intrigue tenait salon dans une belle demeure à l’avenue de l’Élysée qui abrite aujourd’hui le musée dédié à la photographie. Mary Chevreau d’Antraigues recevait beaucoup de monde. « C’était l’hôtesse numéro un à Lausanne. On rencontrait dans son salon beaucoup de gens connus tels Marlène Dietrich, Charlie Chaplin. »

L’autre grande animatrice de la vie mondaine à Lausanne était la Reine d’Espagne Victoria Eugenia qui habitait aussi à l’avenue de l’Élysée, à la Vieille Fontaine, à deux pas de la Comtesse Chevreau d’Antraigues. Cette reine ibérique née Mountbatten avait la prestance qui seyait à son titre. Son mari, le roi Alphonse XIII vivait de préférence à Genève et sur la Côte. Une cour gravitait autour d’elle. Les Grands d’Espagne venaient la voir régulièrement et ils s’acquittaient à tour de rôle des factures qu’engendrait l’exil. L’actuel roi d’Espagne, Juan Carlos, venait souvent à Lausanne rendre hommage à sa grand-mère qui aurait préféré qu’un de ses fils, le Comte de Barcelone, montât sur le trône à la mort de Franco. Mais le choix du Caudillo avant sa mort privilégiera le descendant d’une génération plus jeune, soit Juan Carlos.

La reine et son nouveau dentiste nouent d’emblée d’excellentes relations. La reine anglophone apprécie de converser avec un docteur aussi à l’aise en anglais qu’en français et dont la curiosité dépasse la sphère de sa profession. La reine viendra souvent dîner chez le roturier vaudois. Lors d’une soirée mémorable où la reine avait été invitée avec le gratin de Lausanne, il y avait au menu des canards sauvages fournis par le grand traiteur de la place. Dans l’assiette, ils se sont avérés pourris et immangeables. « Tout a fini dans une franche rigolade. »

Plus tard, alors que Charles-F. Vallotton avait quitté le domicile conjugal et logeait dans un appartement au 6 chemin de Primerose, il aura l’occasion de faire plus ample connaissance avec le Comte de Barcelone, le père de Juan Carlos, l’actuel roi d’Espagne. Le dentiste revenait de Cap Canaveral où il avait assisté au lancement de la fusée qui a envoyé les premiers hommes sur la lune. Il en avait rapporté un film. Beaucoup de monde s’était réuni dans l’appartement pour le visionner. Il y avait notamment la Princesse Torlonia, la fille de l’infante d’Espagne, le Duc de Cadaval et des jeunes gens qui faisaient du bruit. Coup de sonnette à la porte. C’était le Comte de Barcelone, encore prétendant au trône, mystérieusement averti, qui demandait à se joindre aux spectateurs.

L’AMI DE COCO CHANEL

Coco Chanel a été une des premières célébrités qu’a soignée Charles-F. Vallotton. Elle a d’emblée fait confiance à ce dentiste frais émoulu, bardé de diplômes américains. Dès le premier jour et jusqu’à sa mort, Charles-F. Vallotton tissera des liens privilégiés avec celle qui était alors considérée comme la « reine de Paris ».

Quand Charles-F. Vallotton fait la connaissance de Coco Chanel en 1945, il apprend qu’elle avait fermé dès le début de la guerre sa maison de couture et ses usines de textile où travaillaient près de 4.000 personnes afin de ne pas être accusée de travailler pour les occupants. Au moment de l’invasion allemande, elle se trouvait en cure dans les Pyrénées. Elle s’est entendue avec un paysan pour cacher sa Rolls sous un tas de foin. Après la guerre, elle l’a retrouvée intacte, mais sans les quatre roues qui avaient été dérobées.

Pendant l’occupation, elle s’est prise d’amitié pour un noble allemand, le Baron von Dincklage dont le père était un haut gradé de la marine allemande et sa mère d’origine anglaise. Spatz, c’était le surnom du baron, est resté proche de Coco Chanel jusqu’à la fin de sa vie. Ce dandy de haute volée, à la belle prestance, a été plusieurs fois l’hôte de Charles-F. Vallotton qui acceptait de l’héberger avant tout par amitié pour Coco Chanel.

Lors de l’occupation, Spatz avait été envoyé en France par un de ses amis, un magnat de l’industrie textile allemande, pour superviser ce secteur dans le pays occupé. C’est grâce à ce poste qu’il fait la connaissance de Coco Chanel. À la Libération, les bureaux du Baron von Dincklage sont fouillés. Un énorme coffre-fort intrigue les enquêteurs. Une fois éventré, on y découvre une collection de fusils appartenant à des chasseurs français, tous amis du noble allemand qui menait pendant l’Occupation une trépidante vie mondaine.

Coco Chanel est venue en aide, probablement sous l’influence de von Dincklage, à un autre Allemand d’une tout autre envergure, bien connu des spécialistes de l’histoire suisse. Il s’agit du général SS Walter Schellenberg, chef de la section VI des services de renseignements de Himmler. Ce jeune officier très fin et distingué s’est avéré par la suite un as du double jeu. C’est grâce à son concours, expliqua-t-il, que la Suisse a pu éviter l’invasion des armées du Reich. Sa version des faits a été contestée après la guerre. Cet habile manipulateur avait même réussi à rencontrer son homologue helvétique, le colonel Masson, et surtout le général Guisan à Biglen, près de Berne, le 3 mars 1943. Selon certaines sources, Walter Schellenberg, aurait tenté vers la fin du conflit de négocier un armistice avec les alliés pour abréger les combats. C’est possible puisqu’il était proche de Himmler qui a cherché à doubler Adolf Hitler à la fin de la guerre. Une chose est certaine : c’est qu’il participa en 1945 à la bataille finale de Berlin et aux dernières heures du régime nazi et de son chef Adolf Hitler. Au procès de Nuremberg, ce général SS a été condamné à six ans de travaux forcés pour liquidation de prisonniers de guerre. Gracié en 1951, il s’est rendu en Suisse où il a été expulsé. Il a trouvé ensuite un refuge en Italie du Nord. C’est à ce moment-là que Coco Chanel est intervenue. Walter Schellenberg était alors complètement démuni de moyens d’existence et elle lui a fait parvenir de l’argent. « Par compassion », précise Charles-F. Vallotton. Walter Schellenberg abandonné de tous est mort en 1952 dans une clinique à Turin.

Dans l’immédiat après-guerre, on trouvait en Suisse de nombreux politiciens français compromis avec le régime du maréchal Pétain. Coco Chanel s’en méfiait. Ils gravitaient autour de Jean Jardin, ex-ambassadeur de France à Berne après avoir été le directeur de cabinet de Pierre Laval à Vichy.



Villars-sur-Ollon était à la mode après la deuxième guerre mondiale.
À gauche, le jeune dentiste avec ses skis et, tout à droite, le Baron von Dincklage et, au-dessus de son épaule, la personne espiègle n’est autre que Coco Chanel. Au milieu, un autre médecin lausannois, Raoul de Preux et sa femme, et à l’arrière-plan Ella, la première épouse du dentiste avec, au premier plan, leur enfant Jacques.

Sur le fauteuil de la place Saint-François, lieu neutre par excellence, s’asseyaient des hommes politiques des deux bords. « J’écoutais leurs propos avec beaucoup d’intérêt. C’était une période très complexe et incroyable sur le plan politique. Les Français se bouffaient le nez entre eux. Et comme je soignais des représentants de tendances opposées, il y en avait qui s’offusquaient de s’asseoir à côté de leur adversaire politique dans la salle d’attente : « Comment ? Vous soignez ce salaud ! » C’est ainsi que Charles-F. Vallotton est amené à soigner quatre Français condamnés à mort par contumace parce qu’impliqués dans le régime de Vichy. Défileront à la place Saint-François, notamment Georges Bonnet, le ministre des affaires étrangères sous Édouard Daladier qui a signé les accords de Munich, Charles Rochat, secrétaire général du ministère des affaires étrangères pendant l’occupation, l’amiral Henri Bléhaut, Georges Hilaire, l’ancien secrétaire d’État aux Beaux-Arts de Vichy, Edmond Jaloux de l’Académie française ainsi que le ministre de la culture populaire sous Benito Mussolini, Dino Alfieri.

Coco Chanel a entretenu de bons rapports avec Jean Jardin exilé à La Tour-de-Peilz bien qu’elle s’en soit défiée au début. Il est vrai que ce dernier n’a pas été inquiété après la Libération et qu’il a réussi à conserver son siège d’administrateur à la SNCF. Coco Chanel s’était liée d’amitié avec son fils âgé de 10-12 ans et avait prédit que ce petit bonhomme à l’intelligence vive, qui n’avait suivi aucune école, allait devenir écrivain. L’avenir le confirma au delà même de ses prédictions puisque le fils de ce dernier s’est également lancé avec succès dans la carrière littéraire.

L’attitude quelque peu équivoque de Coco Chanel pendant la guerre a suscité des interrogations auprès de ses biographes. Ils ont cherché tout naturellement à obtenir des précisions de son ami dentiste suisse qui est resté, comme à son habitude, peu bavard sur cette période de l’histoire sujette à controverses. « Si Coco Chanel a fréquenté des pétainistes, des Allemands, c’est par la force des choses. Elle était la grande dame de Paris et tous les pouvoirs qui se sont succédé ont été amenés à vouloir la rencontrer », explique Charles-F. Vallotton qui souligne que « Coco Chanel n’était en rien une idéologue. Cela peut expliquer le peu de précautions qu’elle a prises avec certaines de ses relations. »

Coco Chanel adorait venir à Lausanne et y séjournait plusieurs fois par an. « Si elle tombait malade, elle accourait en Suisse. » Elle descendait au Beau-Rivage ou au Palace, sa préférence allant à ce dernier établissement à la fin de sa vie. Comme toutes les bourgeoises de Lausanne, elle faisait son shopping à la rue de Bourg et à la place Saint-François où elle prenait plaisir à descendre au Bazar vaudois. Cela la changeait des boutiques du Faubourg Saint-Honoré, à Paris. Comme beaucoup d’étrangers fortunés, une partie de ses avoirs étaient gérés en Suisse, étonnamment non à Genève, mais à Zurich.

Quand elle se déplaçait, elle était accompagnée de sa femme de chambre, de son chauffeur, de son homme de confiance, Ugo Odo, un personnage haut en couleur d’origine sicilienne qui portait le titre de baron. Pendant la guerre, il avait été envoyé sur le front de l’est avec les troupes italiennes. Lors de l’effondrement de l’Allemagne, il s’est retrouvé « au milieu de nulle part et est rentré à pied en Italie ». C’est Ugo Odo qui réglait les factures de restaurant et d’hôtel et veillait à ce que la chambre de sa patronne soit toujours décorée de bouquets de fleurs blanches. « Il était très marrant », relève le praticien lausannois.

Coco Chanel prenait souvent ses repas au restaurant, notamment au Grand-Chêne, à la Grappe d’Or, à la Pomme de Pin, à la Bossette. Son vin préféré : l’Ovaille d’Yvorne. Elle profitait de son séjour pour aller au cinéma. C’était sans doute plus agréable de se rendre dans les salles obscures à Lausanne où les personnalités bénéficiaient de l’anonymat ou, du moins, n’étaient point harcelées comme souvent à Paris.

« C’était une femme toujours pleine d’énergie. » Charles-F. Vallotton se rappelle qu’elle l’emmenait parfois danser le soir à l’Hôtel Cecil, à Chexbres, où son neveu, M. Palasse, habitait. Coco Chanel aimait aussi se rendre à Villars-sur-Ollon qui était alors la station romande à la mode. Il lui arrivait le dimanche de partager la vie du jeune couple. Elle qui n’a pas eu d’enfant n’hésitait pas à prendre dans ses bras leur fils Jacques et elle avait noué de bonnes relations avec sa mère. Souvent le couple dînait le soir avec elle. Car cette Parisienne recherchait la compagnie par crainte de la solitude. C’est pourquoi elle préférait séjourner à l’hôtel plutôt que dans la demeure qu’elle avait acquise sur le flanc de la colline de Sauvabelin, au-dessus de Lausanne. Craignant d’être importunée, elle se sentait aussi plus en sécurité dans un palace. Même état d’esprit à Paris : elle délaissait le soir sa maison à l’avenue Cambon pour aller dormir au Ritz où elle bénéficiait d’un appartement à l’année.

Charles-F. Vallotton affine ses goûts esthétiques au contact de Coco Chanel qui n’hésite pas à conseiller le jeune couple dans l’aménagement de son logis. Échange de bons procédés, c’est son dentiste qui la conseille parfois. Ainsi l’aide-t-il à choisir avec succès comme représentant des parfums Chanel en Suisse, Jean Mermod, le fils de l’éditeur Henri-Louis Mermod.

Professionnellement, Charles-F. Vallotton n’avait pas grand-chose à réaliser dans la bouche de son illustre patiente. « Elle avait une dentition costaude de paysanne. » Mais le jeune dentiste fait déjà preuve avec elle d’une de ses qualités majeures qu’il entretiendra durant toute sa carrière : c’est sa capacité d’écoute qui en fait un confident recherché. Un confident aussi très sûr. « Je savais écouter et elle savait que j’étais une tombe. » La preuve : un jour, le dentiste s’est trouvé dans un restaurant avec Coco Chanel et quelques Italiens venus pour un grand mariage qui avaient lieu le lendemain. Quelques médisances fusaient sur le fiancé, l’américain Budge Patty, un champion de tennis vainqueur de tournois du grand Chelem. On disait qu’il allait assurer ses vieux jours grâce à ce mariage. À l’époque, précisons-le, les joueurs de tennis ne gagnaient pas les sommes faramineuses d’aujourd’hui. Or, à la surprise générale, il s’est avéré à la fin de la soirée que le père de la mariée se trouvait derrière la tablée des langues bien pendues cachées par une simple tenture. Avait-il tout entendu ? On ne l’a jamais su. Mais, à cette occasion, Coco Chanel releva : « On a tous dit du mal, sauf Charly. » Cette faculté de ne pas commettre d’impair, de rester sagement sur la réserve, deviendra vite une qualité appréciée dans un milieu où les colporteurs de calomnies et autres ragots sont légion. Cette réputation de réserve suscitera auprès du dentiste lausannois des confidences jusqu’aux plus intimes de la part de ses patients. Tous avaient une absolue confiance dans le médecin qui les écoutait avec complaisance en leur prodiguant, s’ils le demandaient, des conseils. « J’ai toujours eu de l’intérêt pour la psychiatrie et la psychologie. D’ailleurs quand j’étais étudiant à la Faculté de médecine de Genève, le professeur en psychiatrie Ladame aurait souhaité que je reprenne son poste. »

Les liens d’amitié entre Charles-F. Vallotton et Coco Chanel ne se sont pas circonscrits dans le seul cadre de la Suisse. Quand le médecin-dentiste se rend à Paris, il est accueilli à la table de la grande dame. Le Vaudois sait apprécier son intelligence aiguë, son instinct très sûr, ses critiques parfois féroces envers les autres. « Coco était souvent caricaturale dans son expression. Elle avait beaucoup de tempérament. » Il se souvient d’un dîner, où les esprits s’étaient échauffés après avoir parlé politique, de l’avoir vue frapper la table avec tant de violence que l’émeraude qu’elle portait au doigt s’était étoilée. Cette amitié avec Coco Chanel lui permet de fréquenter plusieurs célébrités tels l’académicien Michel Déon ou l’écrivain Joseph Kessel.

Un soir qu’il dînait au Ritz avec Coco Chanel et Michel Déon arrive un personnage avec sa cour. Il s’approche, s’agenouille devant elle, lui prend la main et lui déclare avec beaucoup d’emphase le plaisir qu’il a de la saluer. Une fois parti, elle demande : « C’est qui ce vieux con ? » Ses convives partent d’un éclat de rire. Elle n’avait pas reconnu André Malraux, alors ministre de la culture sous la présidence du général de Gaulle.

« C’était une femme qui pouvait être très drôle » quand elle racontait ses amours avec le Duc de Westminster, vice-roi des Indes. Il était fou amoureux d’elle et lui envoyait des caisses de pierres précieuses brutes. « Il y aura toujours des duchesses de Westminster, disait-elle pour expliquer le refus de l’épouser, mais il n’y aura qu’une Coco Chanel. » C’est avec les pierres du Duc qu’elle commence à créer sa collection de bijoux. Charles-F. Vallotton a été le seul privilégié de son entourage qui a pu voir comment elle créait ses bijoux en plaçant des pierres sur une plaque de cire. Elle se réservait les bijoux en vraies pierres précieuses. On les copiait ensuite pour orner de fausses pierres ses collections de bijoux fantaisie.

Un jour, Coco Chanel a confié à son dentiste la garde de la somptueuse vaisselle en or massif que lui avait offerte le Duc de Westminster. Une vaisselle historique qui avait appartenu au roi Henri VIII. C’est ainsi que dans le coffre du praticien lausannois a été empilée dans du papier de soie une vaisselle à la valeur inestimable. Une autre fois, la grande dame a demandé que le coffre-fort de la place Saint-François abrite le portrait de la mère de Renoir par son fils. Le dentiste pourtant conciliant de nature a refusé à cause de l’encombrement et des problèmes de sécurité. Et c’est Jean Jardin qui l’a finalement pris en prêt chez lui.

Très courtisée, Coco Chanel n’était pas « très sexe », remarque Charles-F. Vallotton avec l’aplomb d’un expert averti. Dans sa propriété de Roquebrune, sur la Côte d’Azur, elle avait mis à disposition de Picasso un pavillon qui lui servait d’atelier. Il y a beaucoup peint. Si elle avait de l’admiration pour l’Espagnol, elle ne cachait pas sa crainte de l’homme à la fougue légendaire. « Elle avait peur que Picasso ne lui saute dessus. »

Charles-F. Vallotton a passé des vacances à Roquebrune, à La Pansa, une maison de rêve dont elle avait elle-même dessiné les plans et qui dominait la Méditerranée. Un double escalier majestueux se développait dans le hall. Les meubles étaient de style anglais offerts par son noble soupirant, le Duc de Westminster. Après la guerre, Winston Churchill a logé dans cette maison.

Un été, Coco Chanel avait décidé d’y séjourner bien que Luchino Visconti et le Duc l’eussent sollicitée de les rejoindre. « Nous allions nous promener dans l’arrière-pays, se rappelle le dentiste lausannois. On marchait à côté de la voiture qui nous suivait au pas en diffusant des airs d’opéras. » Coco Chanel n’aimait pas dévoiler qu’elle avait commencé sa carrière en province comme chanteuse dans un « beuglant ». C’est là qu’elle a été repérée par un amateur de chevaux de course qui l’a fait monter à Paris.

Charles-F. Vallotton se souvient d’une incroyable après-midi passée sur la terrasse couverte de la villa donnant sur la mer. Coco Chanel avait fait sortir un piano pour revivre le temps de sa jeunesse. Elle s’est mise à jouer et à déchiffrer des airs d’opéras avec son amie la Baronne Maggy van Zuylen, une femme « hilarante » dont la fille avait épousé Guy de Rothschild.

Coquette, Coco Chanel avait abaissé son âge avec la complicité du Quai d’Orsay, et en 1945, Charles-F. Vallotton relève que c’était alors une très belle femme, appétissante, avec des jambes superbes. « J’étais très proche d’elle, son confident. Mais je suis toujours resté sur la réserve comme avec bien d’autres femmes, par la suite. Car je voulais privilégier ma carrière professionnelle et ne pas devenir le commensal d’une célébrité avec toutes les contraintes que cela suppose. Mon travail me passionnait trop et ma liberté avait la priorité. »

Dès le début de sa carrière, Charles-F. Vallotton se fixe donc certaines limites à ne pas franchir avec les personnalités qu’ils soignent et avec qui il entretient des liens de confiance et d’amitié. Il ne se départira jamais de cette ligne de conduite durant toute sa carrière, l’essentiel pour lui étant de pouvoir maîtriser à tout moment la situation.

Jusqu’à la fin, la grande Mademoiselle restera fidèle à son ami dentiste et à Lausanne où elle avait décidé d’être enterrée. Charles-F. Vallotton a passé avec elle ce qui allait être sa dernière soirée en Suisse, au Lausanne-Palace. Le hasard a voulu que, pendant le repas, des étudiants portugais soient venus chanter une sérénade. « Coco Chanel âgée de 87 ans rayonnait d’une joie enfantine, se souvient son ami lausannois. Elle s’amusait sans la retenue imposée d’habitude par l’âge et la position mondaine. Elle avait été éblouissante. » Quelque temps plus tard, au début de 1971, elle est décédée à Paris et, selon ses vœux, elle repose au cimetière du Bois-de-Vaux à Lausanne où des fleurs blanches sont déposées régulièrement sur sa tombe.

UN DÉFILÉ DE CÉLÉBRITÉS

Après la guerre, la clientèle étrangère arrive d’abord au compte-gouttes. Les frontières entre les pays sont encore peu perméables. Mais, très vite, Lausanne et ses médecins voient à nouveau affluer une clientèle fortunée qui a eu la chance d’échapper aux vicissitudes économiques et politiques des longues années de troubles qui ont bouleversé la planète. Un peu plus tard, une nouvelle classe aisée complétera les rescapés de l’ancienne et profitera de ce que la Suisse a l’avantage par rapport aux autres pays européens d’offrir des services épargnés par la guerre et qui fonctionnent à la perfection.

Dès son installation à Lausanne, le livre de rendez-vous du nouveau médecin-dentiste se remplit. Les journées de travail de onze heures sont monnaie courante et ne le rebutent pas. « Je suis un bourreau de travail. »

Quand le retraité d’aujourd’hui évoque cette période, on a l’impression de feuilleter un who’s who, un bottin de célébrités. Certaines vedettes de l’époque sont aujourd’hui oubliées. D’autres ont gardé leur notoriété jusqu’à nos jours. Charles-F. Vallotton égrène ses souvenirs en ne manquant pas de relever de-ci, de-là, des faits, des traits de caractère, dévoilant la personnalité de ses illustres patients. Ces souvenirs révèlent à quel point son sens de l’observation et sa perspicacité étaient aigus.

Le maréchal Carl Gustav Mannerheim, le héros de la Finlande, qui avait tenu tête à l’armée russe, et qui avait quitté la présidence de son pays en 1946, était venu vivre à Montreux. « C’était un homme intéressant qui avait suivi les écoles de guerre tsaristes avant de se retourner contre l’expansionnisme soviétique. Il avait une fort belle prestance et se tenait droit comme un I. Carl Gustav Mannerheim restait réservé sur sa carrière et n’en parlait guère. » « Son amie était d’origine balte », précise Charles-F. Vallotton à qui rien n’échappe.

Les familles royales de Roumanie et de Grèce, encore sur le trône, avaient repris le chemin de Lausanne pour se faire soigner. La reine-mère du Portugal, née Princesse d’Orléans, avait la particularité de n’avoir plus qu’une seule dent. « Elle y était très attachée », ironise le dentiste lausannois.

Les Italiens habitués à venir se soigner sur les rives du Léman sont plus affectés que d’autres par les séquelles de la guerre. Mais ils reviennent peu à peu.

Il y avait à l’époque curieusement deux Duc d’Aoste, l’un ayant été élu alors que l’autre était prisonnier en Éthiopie. Or le hasard a voulu que les deux ducs se soient retrouvés dans la salle d’attente du cabinet de la place Saint-François. Une confrontation totalement inattendue et qu’ils eussent voulu éviter à tout prix.

Les grandes familles régnantes de Sicile avaient coutume de prendre rendez-vous au 5 place Saint-François. Charles-F. Vallotton a soigné le descendant du Prince de Lampedusa immortalisé par « Le Guépard », le roman dont Luchino Visconti a tiré un film sur la fin d’un monde dépassé, celui de l’aristocratie qui avait régenté l’île durant des siècles.

Les trois branches princières, Lanza di Mazzarino, Lanza di Scalea et Lanza di Trabia, apparentées à Lampedusa, continuaient de vivre sur un grand pied. Plusieurs fois, le fils de douanier avait été invité à se rendre dans leurs palais entourés de vastes latifundia. Les circonstances ont voulu qu’il n’ait jamais réussi à donner suite à leurs propositions. D’ailleurs, un de ses regrets aujourd’hui est de ne s’être jamais rendu en Sicile. Son confrère médecin, Raoul de Preux, s’était rendu sur place pour soigner l’un de ces princes siciliens. Il avait été stupéfait de leur train de vie, de la survivance d’une autre époque. Avant de parvenir à saluer ses hôtes, le docteur lausannois avait dû franchir cinq salons de réception. Chaque porte était gardée par deux valets en livrée.

La famille Tasca faisait partie de la clientèle du jeune dentiste. Un de ses membres, maire de Palerme, avait un enfant qui avait été kidnappé dans la maison de campagne de son grand-père. « Le passe-plats était brusquement ouvert et des armes ont été braquées sur les résidents de la maison. C’était la mafia qui était passée à l’action. » Au fil des conversations avec ses clients siciliens, Charles-F. Vallotton se rend compte que les liens entre les grandes familles insulaires et la mafia sont subtils, parfois antagonistes, parfois de connivence. « Il y avait entre eux un modus vivendi que seuls eux étaient en mesure de déchiffrer. Cependant la violence pouvait se déchaîner d’un moment à l’autre sous la calme apparence de la vie quotidienne. »

Un jour, le Prince de Camporeale téléphone à Charles-F. Vallotton. La mafia venait de faire exploser sa voiture dans la cour de son palais. En danger, il cherche un endroit tranquille pour se retirer quelque temps. C’est ainsi qu’un prince sicilien menacé de mort séjournera à l’abri des regards indiscrets en Valais, à Verbier, dans le chalet obligeamment prêté par le médecin-dentiste de Lausanne.

Autre patient sicilien étonnant : un Canadien du nom de Campbell qui a lancé le Festival de Taormina. Cet être très cultivé voyageait toujours en Rolls. Son chauffeur aux petits soins le suivait avec un coussin sans lequel son maître refusait de s’asseoir.

Beaucoup d’autres Italiens bien nés ou entrepreneurs à succès se sont assis dans le fauteuil du dentiste de la place Saint-François. Il y avait parfois des personnages excentriques. Un industriel napolitain fou de vitesse se rendait chez l’hygiéniste à Lausanne au volant de sa Ferrari. Il partait de Naples le matin, se faisait soigner et était déjà de retour le soir chez lui. « On imagine que le fougueux Ferrarais devait pulvériser toutes les limitations de vitesse. »

La famille du plus grand industriel de la péninsule, Giovanni Agnelli, s’est aussi confiée aux mains expertes du dentiste lausannois. Il a soigné l’Avvocato, sa femme, ses trois sœurs dont l’une, qui a épousé le Comte Brandolini, lui envoyait encore ses amitiés alors que le résident de Chailly était déjà à la retraite depuis une vingtaine d’années.

« Giovanni Agnelli était quelqu’un de simple comme la plupart des grands hommes qui ne sont point obligés de forcer leurs traits de caractère en vue de s’affirmer. Toujours très élégant, il avait énormément de charisme naturel. » Il souffrait de graves problèmes de dentition à la suite d’une fracture de la mâchoire. C’était une séquelle de sa période de play-boy. « Tout le monde ne sait pas qu’avant de mener d’une main de fer l’empire Fiat, c’était un partisan de la dolce vita, un noceur. Un soir, au casino de Cannes, il s’était brouillé avec Pamela, l’épouse du fils de Winston Churchill avec qui il entretenait une liaison. Il avait quitté les lieux dans sa voiture de sport. Et, sans doute, sous le coup de l’émotion, il avait percuté la camionnette d’un laitier. Conséquences : un pied estropié et une mâchoire en petits morceaux. » Quand Giovanni Agnelli venait à la place Saint-François, il annonçait de Turin son départ en avion privé. Une voiture avec chauffeur l’attendait à Cointrin. Les conversations entre Gianni, diminutif utilisé par ses proches, et son dentiste étaient amicales ; car des connaissances communes les liaient. Un jour, l’industriel le plus fameux d’Italie est arrivé, rayonnant, accompagné d’une amie très chère, une princesse romaine. Une dame que connaissait fort bien Charles-F. Vallotton en qualité de patiente et d’amie aussi. À Rome, le dentiste lausannois était reçu chez elle dans son palais proche du Quirinal.

Une des sœurs de Giovanni Agnelli était la mère de Ira Fürstenberg. Avant de défrayer les échos mondains, la princesse avait suivi le Collège International de Brillantmont à Lausanne. Cette jeune élève faisait déjà preuve d’un tempérament certain. Ira Fürstenberg a demandé un jour à Charles-F. Vallotton de lui enlever l’appareil d’orthodontie. « Comment voulez-vous que je puisse embrasser un garçon avec ça », a-t-elle minaudé. « C’était une marrante », reconnaît le dentiste, qui se rappelle que sa jeune cliente était un jour à la recherche d’un chevalier servant pour participer à un bal au Palace. Et elle a jeté son dévolu sur le jeune technicien dentiste qui travaillait dans le laboratoire du cabinet. Un beau jeune homme, Umberto Maggioni, qui n’a pas refusé l’aubaine et qui est devenu aujourd’hui un sculpteur suisse de renom.

D’autres industriels italiens se sont succédé sur le fauteuil du dentiste lausannois comme le fils de Piaggio, le constructeur des premiers scooters dont la célèbre Vespa, ou Agusta, un des premiers constructeurs d’hélicoptères, la famille du roi du textile Marinotti dont le « padre » avait dû quitter l’Italie, pendant quelque temps, après la guerre, pour avoir laissé tourner ses usines en faveur des Allemands. Sa femme s’était réfugiée alors dans un chalet à Pully.

Charles-F. Vallotton a aussi œuvré dans la bouche d’un Italien vivant en Suisse et qui a été à la tête d’une grande multinationale : Enrico Bignami, ancien dirigeant de Nestlé.

Il s’est noué d’amitié avec cet homme d’une vive intelligence et cultivé qui a commencé à diriger une usine du groupe alors qu’il n’était âgé que d’une vingtaine d’années. Enrico Bignami possédait un appartement à Rome, en bas du Capitole, et plus tard à Campo dei Fiori, et il n’hésitait pas à prêter une voiture à son ami dentiste quand ce dernier descendait dans la ville éternelle. « Enrico Bignami était un bon vivant. Il aimait faire la fête. » Avec ce patient et ami, Charles-F. Vallotton et sa seconde femme Nicole se sont rendus à Pérouges, chez les Buitoni, les fabricants de pâtes, dont la marque bien connue a été rachetée plus tard par la multinationale de Vevey. Un déjeuner mémorable où « les pâtes à la truffe, blanche comme il se doit, avaient été exquises », se souvient avec délectation l’amateur de bonne chère.

Le haut cadre de Nestlé parlait ouvertement de ses affaires entre deux coups de fraise. Une fois, il est apparu très excédé. Son ami dentiste lui en demande la raison. « Mon département immobilier, assène-t-il, est incapable de trouver une maison pour y loger une école de management. » La création de cet institut, l’International Institute for Management and Development, le futur IMD de Lausanne, lui tenait à cœur. Et c’est là que s’entremet Charles-F. Vallotton qui voit converger vers lui un flux continuel d’informations de première main qui lui sont confiées par ses patients. Il avait appris quelque temps auparavant qu’une belle propriété proche du lac, entre Ouchy et Bellerive, avait été léguée par son propriétaire Rhoner à des œuvres catholiques. À la fin de la séance chez le dentiste, Enrico Bignami descend à Ouchy repérer les lieux. Il convoque à Vevey ses spécialistes de l’immobilier et leur dit : « Mon dentiste m’a trouvé l’endroit idéal. » C’est ainsi qu’a été trouvé l’emplacement d’une des écoles de management les plus réputées au monde.



Le charme de Charles-F. Vallotton n’était pas usurpé.

Un autre grand seigneur italien lié à l’industrie helvétique a fréquenté le cabinet de la place Saint-François : le Marquis Salina Armorini dont le fils a épousé l’héritière d’un des fondateurs de la SGS, la Société Générale de Surveillance, groupe mondial spécialisé dans les certifications.

Après la guerre, il existait encore « de belles reliques de la grande noblesse italienne, même s’il y avait parfois quelques « folaches », reconnaît, impartial, Charles-F. Vallotton. Beaucoup de ses représentants continuaient de faire le voyage de Lausanne.

Le dentiste se mouvait avec aisance dans cette toile d’araignée complexe de relations qui allaient parfois jusqu’à l’amitié.

L’amateur de Stendhal est aux anges de retrouver à travers cette aristocratie italienne l’art de vivre raffiné d’autrefois, bien plus riche que ce que pouvait lui offrir une bourgeoisie lausannoise forcément limitée dans son histoire et ses ambitions. Une bourgeoisie locale habituée à se satisfaire d’une démocratie consensuelle et s’évertuant à couper les têtes trop voyantes qui dépassent les normes communément admises. Au fil des années, le docteur émancipé des rigides principes helvétiques répondra de plus en plus souvent aux invitations de ses patients et amis de la Péninsule.

Cet amour de l’Italie débouchera finalement, non sans une certaine logique, sur des liens plus personnels. Charles-F. Vallotton se lie ainsi d’amitié avec une princesse romaine. C’était la fille de l’infante Béatrice d’Espagne et la première petite-fille de la Reine Victoria Eugenia d’Espagne que connaît déjà bien le dentiste de Lausanne.

On dit que cette très belle et cultivée aristocrate, dans sa jeunesse, aurait pu convoler avec le Prince de Monaco. Elle avait failli aussi épouser un Visconti avant de se marier à un Italien.

Son grand-père, le roi Alphonse XIII, avait demandé à son père qui avait épousé l’infante Béatrice d’Espagne, de choisir comme cadeau de noces entre un service de 24 personnes de la Compagnie des Indes ou un étalon arabe. C’est l’étalon qu’il avait choisi manifestant ainsi le goût des Torlonia pour les équidés. Le prince, la princesse et ses enfants, avaient l’habitude de monter à cheval de leur palais, à la via Condotti, au cœur de Rome, à la villa Borghèse. Les carabiniers acceptaient en vertu d’une coutume ancestrale d’arrêter le trafic en pleine ville pour laisser passer les cavaliers.

La rencontre entre la princesse à la noble lignée et le roturier d’origine genevoise eut lieu à Procida, petite île au large de Naples. Le Baron Zerilli et son épouse l’y avaient invité. Un marin l’attendait à Naples pour l’amener sur l’île, un petit paradis, où ils lui demandèrent si cela ne le dérangeait pas qu’une princesse romaine prît part au repas.

Le nonagénaire décrit encore aujourd’hui non sans plaisir la belle amitié qu’il a nouée avec cette princesse romaine. « C’était une femme d’une classe extraordinaire, belle, intelligente, plurilingue. Elle connaissait tout le monde à Rome. Et les médias suivaient ses faits et gestes. » C’est ainsi que Charles-F. Vallotton est devenu par la force des choses, et aussi parce qu’il le voulait bien, un des acteurs de la vie mondaine à Rome.

Lors de ses séjours dans la ville éternelle, le plus souvent le week-end, il avait coutume de prendre ses quartiers au célèbre hôtel Hassler où il n’était pas dépaysé. Car il avait été à l’université avec la veuve du propriétaire. Plus tard, il loua un appartement situé au cœur de la Rome antique dans le quartier du Forum, entre la maison mère des Dominicains et la loge de Néron propriété de l’Ordre de Malte. La terrasse de l’appartement donnait sur le Capitole, le Forum d’Auguste et la via dei Fori Imperiali. Plus tard, le Dottore svizzero ira jusqu’à acquérir un appartement à la calle Piccola entre Santo Stefano et Porto Ercole, deux stations touristiques de la presqu’île d’Argentario très courues des Romains. Charles-F. Vallotton avoue aujourd’hui qu’il n’y a pas dormi une seule nuit, préférant loger à l’hôtel tout proche où descendait tout Rome, notamment la famille Chaplin.

Le chevalier servant de la princesse grâce à ses dons légendaires d’adaptation et à son exquise urbanité qu’il cultive avec naturel en toutes circonstances se meut comme un poisson dans l’eau au sein du gotha romain. On l’affuble du surnom de « Pacelli », ses lunettes non cerclées et son appendice nasal prononcé lui donnant quelque ressemblance avec Pie XII, le pape controversé de la deuxième guerre mondiale.

Un soir qu’il dîne dans une trattoria aux côtés de la princesse, il remarque un petit homme de mise impeccable entouré de messieurs qui ne le sont pas moins. L’homme salue la célèbre Romaine qui, se tournant vers son compagnon suisse, lui murmure : « C’est le plus gros mafieux d’Italie. » L’homme en question, c’est Giulio Andreotti, l’inoxydable premier ministre démocrate-chrétien des gouvernements italiens de l’après-guerre. « Ses soi-disant liens louches avec l’association occulte n’avaient pourtant pas encore transpiré sur la place publique. C’est bien plus tard que le scandale a éclaté », explique le dentiste interloqué sur le moment par l’aplomb avec laquelle la princesse avait lâché sa cinglante affirmation. À noter que la justice italienne après d’interminables procédures a finalement blanchi le politicien de toutes accusations malgré ses contacts avec des milieux troubles.

Autre souvenir marquant de cette période italienne : c’est le voyage que le dentiste a accompli au Japon avec la princesse et sa sœur, l’épouse de Paul-Annick Weiller. Ce dernier, lorsque le Prince Torlonia est décédé, a généreusement acquis le palais de Rome pour qu’il restât aux mains de la famille. Ce riche résident de Genève avait manifesté également des largesses plus plébéiennes en devenant le mécène, l’effaceur d’ardoise des pertes du FC Servette durant plusieurs saisons.

Les participants au voyage au Japon ont été invités à un dîner de haut rang. Charles-F. Vallotton s’est trouvé à la table de la fille de l’empereur et du shogun, le chef de la maison impériale, un grand personnage au Japon. À la fin du repas, le shogun lui donne une carte. C’est un sésame qui ouvre toutes les portes du pays. Le dentiste suisse ne profitera pas de l’insigne honneur qui lui a été fait. Probablement, son éducation calviniste n’est pas pour rien dans la retenue dont il a fait preuve en l’occurrence.

En Toscane, Charles-F. Vallotton connaissait plusieurs familles illustres dont les Serristori qui possédaient un palais sur l’Arno, à Florence. La comtesse était une descendante de Machiavel. Parmi ses connaissances, on trouve le pionnier de la haute couture italienne : le Marquis Emilio Pucci, qui avait été l’amant de la fille de Mussolini, Eda, épouse du comte Ciano. Coco Chanel avait rencontré le marquis aux sports d’hiver. Elle l’avait alors jugé : « C’est l’homme le mieux habillé que j’aie jamais vu. » Ce compliment devait définitivement le lancer dans la mode et amorcer le mouvement qui allait développer avec succès la haute couture italienne contemporaine représentée aujourd’hui par des maisons comme Versace ou Armani.

Une autre grande amie de la Péninsule du dentiste de la place Saint-François a été la Princesse Topazia Gaetani, dont le grand-père, maire de Rome pendant la guerre, avait libéré le ghetto de la capitale. Cette grande amie de l’écrivain Vladimir Nabokov qui résidait au Montreux-Palace a épousé Igor Markevitch. Charles-F. Vallotton ne garde pas le meilleur souvenir du chef d’orchestre. « Ce mélomane sensible, ce génie de la musique, s’est montré un client détestable. Il avait un caractère de cochon, féroce, ignoble envers sa famille. Topazia s’est finalement séparée de lui et son fils a préféré faire carrière comme chef d’orchestre sous le nom de sa mère : Gaetani. »

Autre grand nom d’Italie parmi d’autres qui figure dans le fichier du dentiste, c’est celui de la Duchesse Sera di Cassano dont la famille a fait fortune en vendant ses fabriques d’explosifs à l’État italien. Il se trouve que c’est cette femme qui rachètera à la mort de la Reine d’Espagne la propriété « La Vieille Fontaine », à Lausanne.

On ne peut s’empêcher de constater que le réseau des relations était très dense dans ce cercle fermé du gotha italien. Un cercle qui dépassait les frontières mais restait très exclusif. Ses membres ne se mélangeaient que peu au reste de la population.

LE PLUS FORTUNÉ DES ROTHSCHILD

Charles-F. Vallotton a aussi été le dentiste des Rothschild. Des membres des branches allemande, française, autrichienne et britannique ont figuré sur son livre de rendez-vous. Le plus fortuné d’entre eux à la fin de la guerre était Maurice de Rothschild. Sa fortune à l’époque était estimée à trois milliards de francs. Il habitait le château de Pregny près de Genève hérité de sa tante. Cet homme, comme le milliardaire américain Howard Hughes, avait une peur bleue des microbes et horreur des chaussures mouillées. « Quand il venait un jour de pluie au cabinet dentaire, il enlevait ses chaussures à la salle d’attente et son chauffeur les séchait au fœhn. » Sa richesse ne l’empêchait pas d’avoir la réputation d’un homme sans beaucoup de classe. Ses mœurs étaient celles d’un rustre. « Sa détestable habitude quand il venait au cabinet était d’effleurer les seins des assistantes et de leur donner dix francs pour acheter leur silence. Avec raison, elles étaient hors d’elles. » « Je vais lui flanquer une tarte », s’est exclamé un jour une assistante sans toutefois oser passer à l’acte.

Maurice de Rothschild était la plupart du temps accompagné de Mrs. Winthrop qui faisait partie comme lui d’un groupe sanguin très rare. Une diseuse de bonne aventure lui avait prédit qu’il rencontrerait dans sa vie une femme brune et qu’il ne devrait jamais s’en séparer sous peine de décéder. Elle correspondait au profil de Mrs. Winthrop. Celle-ci avait donné quelque temps auparavant son sang à l’occasion d’une intervention chirurgicale qu’avait subie Maurice de Rothschild au Canada pendant la guerre. Depuis, cette femme brune et « fort sympathique » est restée aux côtés du milliardaire.

Quand le châtelain de Pregny ne voulait pas, par confort, se déplacer à Lausanne, Charles-F. Vallotton se rendait chez lui. Son château est situé à deux pas de l’école de son enfance. La vie réserve parfois des surprises imprévues. Enfant, il avait joué avec le fils du concierge dans le parc de la vaste propriété qui dominait le Petit-Lac. Adulte, il y revient, quelques dizaines d’années plus tard, nanti d’un autre rang et d’un autre statut !

C’est dans la salle de bains qu’il détartre les dents du maître des lieux. Elle était ornée de tableaux de valeur. Et Charles-F. Vallotton demande si la vapeur ne risque pas d’abîmer les œuvres accrochées aux murs. Maurice de Rothschild réplique non sans humour : « Je ne prends pas souvent des bains. » Un somptueux mobilier qui avait appartenu au Duc de Norfolk ornait le grand salon. Charles-F. Vallotton exprime son admiration. « Le petit docteur a bon goût », constate Maurice de Rothschild. Le bon goût du visiteur lui permet également d’admirer une collection unique de porcelaines de Meissen. La richesse des trésors dans ce château était telle qu’une fresque de Tiepolo avait été reléguée dans un escalier de service. « Je l’ai déposée là, je ne sais qu’en faire », justifie le châtelain. Cependant Maurice de Rothschild était bien conscient de la valeur de ses collections. Il avait un peu pâli de crainte quand, à la fin d’un dîner, Coco Chanel s’était emparé de deux sculptures de Benvenuto Cellini et avait fait mine de vouloir les porter comme boucles d’oreilles.

Un jour que Charles-F. Vallotton et Maurice de Rothschild devisaient sur le sionisme, le châtelain de Pregny plaisanta et sortit ces propos caustiques : « Un riche sioniste comme moi donne beaucoup d’argent pour envoyer ses congénères qui le dérangent en Israël. »

Après la guerre, l’essayiste Bertrand de Jouvenel, dont le père, directeur du Figaro, avait été le mari de Colette, est venu s’établir en Suisse. Il prit le chemin du cabinet de la place Saint-François tout comme le professeur Mondor, le grand patron de la chirurgie française qui était à ses heures un amateur éclairé de Mallarmé ; la famille Legrand, propriétaire de la Bénédictine ; Pierre Sabatier d’Espeyran qui fit venir à Lausanne le lit historique de la dernière maîtresse de Napoléon, à Sainte-Hélène. Un cambrioleur s’y reposa une nuit sans connaître son origine, ses chaussures salissant les draps en satin de l’impériale couche.

Parmi ses patients venus de France, Charles-F. Vallotton se souvient de May d’Harcourt qui venait en train de Montreux à Lausanne. Une fois, lors du trajet, son chihuahua caché dans la manche de son manteau de vison est sorti pour agripper le bras du contrôleur. « C’est une mangouste », explique avec aplomb la noble dame. « Ce n’est pas une langouste, vous vous fichez de moi », réplique le contrôleur qui exige le paiement immédiat du billet pour le petit animal. May d’Harcourt s’acquitte de son dû, finalement toute contente de l’incident qu’elle rapportera ensuite avec délectation dans les salons.

Simone La Rivière a été une des meilleures amies françaises de Charles-F. Vallotton. Cette alerte nonagénaire a séjourné régulièrement dans la maison des hauts de Lausanne. C’est grâce à cette noble dame que le dentiste lausannois découvrira la chasse à courre. Elle hébergeait dans sa propriété « La Flûtière », dans le Perche, à l’ouest de Paris, une meute d’une centaine de chiens. Simone La Rivière a repris la charge de maître d’équipage à la mort de son mari Jean, ancien maire de Beaulieu. La chasse au sanglier, ou plutôt au cochon selon le langage cynégétique, se déroulait dans de vastes forêts domaniales. Toutes les règles, le décorum, étaient respectés à la lettre. Cette tradition haute en couleur attirait du beau monde et a émerveillé plus d’une fois le médecin lausannois qui vient d’un pays où la chasse est un sport individualiste et démocratique.

Chaque fois que Simone La Rivière venait en Suisse, elle se faisait un devoir d’aller fleurir la tombe d’un ami très cher, l’acteur et metteur en scène William Aguet, qui a été longtemps un des piliers du théâtre en Suisse romande et le représentant de la Radio suisse romande à Paris.

DES PATIENTS PAS TOUJOURS RECOMMANDABLES

Plusieurs riches familles sud américaines résidaient sur les bords du Léman et leurs membres descendaient au 5 place Saint-François.

Il y avait la famille Gomez de l’ex-dictateur du Venezuela. Elle bénéficiait d’une immense fortune amassée grâce aux dollars des Américains qui avaient participé de très près et de manière intéressée au développement de l’extraction du pétrole dans le pays.

La famille de Batista, le dernier dictateur de Cuba chassé du pouvoir par Fidel Castro, avait également trouvé refuge dans le canton de Vaud. L’ex-potentat devait toutefois rester cantonné en Espagne parce qu’interdit de séjour en Suisse. Charles-F. Vallotton a soigné également d’autres Batista. Une famille de banquiers originaire également de Cuba dont « la grand-mère de sang espagnol, très fière, semblait sortir tout droit d’un tableau de Velazquez ».

Parmi ces personnages d’une histoire aujourd’hui révolue venant chercher un répit ou un havre de paix dans la région lémanique, il y en avait parfois de peu reluisant comme ce propriétaire d’une vaste hacienda argentine, M. de Carabassa. Sa famille était devenue millionnaire en ravitaillant en viande et en céréales les armées d’Europe pendant la guerre. Mais cela ne l’empêchait pas d’être d’une avarice quasi pathologique allant jusqu’à la filouterie.

Appelé d’urgence, Charles-F. Vallotton se rend un jour au Lausanne-Palace, au chevet de cet Argentin, à la demande de sa mère, une patiente tout à fait respectable. Son fils souffre en effet d’une grave rage de dents. Mais il craint tellement d’être volé pour le déplacement en urgence du médecin qu’il refuse ses soins. Il fait appel à un autre dentiste de la place qui se contente d’honoraires inférieurs et reprend le cas en main. Mais sans réussite. Trois semaines après, M. de Carabassa téléphone d’une voix mourante à Charles-F. Vallotton qui accepte de retourner au Palace soigner le millionnaire souffrant. « Sa tête avait quasi doublé de volume. J’ai été cette fois-ci très ferme sur les conditions de mon intervention et M. Carabassa ne les a pas refusées vu son triste état. » L’opération se déroule avec succès. Mais, quand le dentiste se préoccupe de ses honoraires, il apprend que M. Carabassa est parti sans laisser d’adresse non sans avoir eu auparavant une altercation avec le concierge de l’hôtel au sujet d’une facture de téléphone d’un montant de 2,50 fr. qu’il refusait de payer. « Ce Monsieur ne m’a jamais payé non plus », précise Charles-F. Vallotton qui ajoute que cette histoire le fait rire aujourd’hui tant la goujaterie du millionnaire était caricaturale.

D’autres Sud-Américains l’ont plus favorablement impressionné. C’est le cas de Simon Patino, le roi de l’étain, qu’il a soigné dès le début de sa carrière aux Rives de Prangins où il faisait l’objet de sollicitudes « comme un pape ». « J’ai été séduit par la remarquable intelligence de cet Indien qui avait su créer un empire minier qui s’étendait bien au delà des frontières de la Bolivie. » Une bonne partie de la famille du patriarche prenait rendez-vous au cabinet du dentiste lausannois. Cela n’a toutefois pas été le cas d’une descendante aujourd’hui fort connue, Albina du Boisrouvray, dont la Fondation François-Xavier Bagnoud fait aujourd’hui beaucoup de bien en Suisse et dans le monde grâce à la formidable réussite initiale de Simon Patino.

Depuis des décennies, Lausanne a attiré des clients en provenance de l’Orient et du Moyen-Orient qui avaient l’habitude d’y séjourner pour visiter leurs médecins. Les riches maharadjahs, dont celui fameux de Jaipur, avaient coutume avant la guerre de fréquenter le cabinet de la place Saint-François. Mais avec l’indépendance de l’Inde, seuls ceux qui avaient réussi à s’adapter à la nouvelle donne politique revenaient. C’était le cas de la famille de la marahani de Mandi dont les membres jouaient le rôle d’ambassadeurs en faveur du nouveau régime.

Cette marahani, diamant serti dans l’aile du nez, était une femme d’une grande distinction qui assortissait son sari à la couleur de ses bijoux. Charles-F. Vallotton, au fil d’une conversation, lui lance un jour sur le ton de la plaisanterie qu’il souhaite chasser le tigre. La belle hindoue répond comme si cela allait de soi : « Nous chasserons le tigre dans le parc. Nous vous en ferons tirer un. » L’offre était plus que séduisante. Mais comme c’était souvent le cas, Charles-F. Vallotton a été dans l’obligation de la décliner. « Si j’avais accepté toutes les invitations qu’on me faisait, je n’aurais plus eu le temps de pratiquer. »

Un des 70 fils du roi d’Afghanistan faisait ses études à Lausanne. Étant débordé, Charles-F. Vallotton le confie à un de ses assistants le docteur Châtelain. À la fin du traitement, la note reste impayée malgré plusieurs rappels. L’assistant prend l’initiative de se rendre chez le royal étudiant. Il repère un magnifique tapis afghan et l’embarque sous le bras. Le résultat de ce troc à l’orientale a fini dans la chambre à coucher du couple Vallotton.

D’Iran parvenait une boîte de caviar impérial chaque fois que la fille aînée du shah d’Iran venait se faire soigner. A pris place aussi sur le fauteuil du dentiste, Abdeslam Diba, le demi-frère du président Mossadegh qui secoua le monde occidental en nationalisant le pétrole. C’était l’oncle de Farah Diba qui épousa par la suite le dernier shah d’Iran.

Plusieurs petits-enfants d’Ibn Saoud ont confié le soin de leurs dents à Charles-F. Vallotton. Mais c’est un de ses amis et collègue lausannois, Louis Fitting, qui a soigné Ibn Saoud, le fondateur de l’Arabie moderne. Ses médecins lausannois avaient découvert que le roi d’Arabie faisait des entorses au mode de vie d’un authentique musulman. Ils avaient découvert le pot aux roses auprès de la suite du potentat moyen-oriental. Ses gardes du corps cachaient sous leurs burnous des bouteilles de whisky et ils étaient prêts à satisfaire la moindre soif de leur chef. Ibn Saoud était en effet un alcoolique sévère qui souffrait de néphrite et des jambes. « Il en est mort. »

L’émir libanais Kamel Chehab, descendant du fondateur du Liban, avait des liens commerciaux avec la Suisse puisqu’il y écoulait les roses de ses cultures expédiées par avion. Quand il venait à Lausanne, cet émir cultivé et sympathique mettait une annonce dans les journaux pour trouver une secrétaire-dame de compagnie. « Jeune et belle », faisait-il préciser dans l’annonce. C’était sa façon de se procurer une compagne pour la durée de son séjour au bord du Léman. « Il avait coutume de la prendre à l’essai à l’Auberge du Raisin, à Cully, où il préférait la chambre rose à la bleue dont l’ambiance lui paraissait plus propice à ses desseins. Autrefois beaucoup de notables, selon le dentiste, descendaient dans cette auberge de Lavaux pour sacrifier à Éros. »

Une autre grande famille libanaise de foi chrétienne avait des attaches en Suisse. C’est celle de Désiré Kettaneh qui possédait un empire commercial au Proche et Moyen-Orient. Après la révolution islamiste en Iran, sa femme devait confier à son dentiste : « Mon mari a perdu plus d’un milliard de dollars à cause de Khomeiny. » Cette famille de culture française avait la charge d’organiser le célèbre festival de Baalbek. Très affectée par la guerre civile qui a ravagé son pays, elle avait pourtant été épargnée. La belle propriété familiale à Beyrouth n’avait en effet subi aucun dommage. « Je suppose que Désiré Kettaneh avait réussi à acheter les combattants des différentes factions », conclut le dentiste lausannois.

Après le putsch de Nasser contre le roi Farouk et la proclamation d’une république, une bonne partie de l’ex-classe dirigeante du pays a fui l’Égypte par vagues. Parfois, ses représentants n’étaient guère recommandables. L’épouse de Siki Pacha, premier ministre sous Farouk, était une femme particulièrement capricieuse. « C’est la femme la plus gâtée qu’il m’ait jamais été donné de rencontrer. » Elle piquait des colères terribles qui faisaient trembler jusqu’aux maisons de haute couture à Paris.

Un jour, alors qu’elle réside au Lausanne-Palace, elle part dans un accès de rage hystérique. « Elle ravage l’appartement de l’hôtel et s’en prend aux meubles, aux lampes. Un vrai massacre ! » Atterrés, les gérants de l’hôtel conviennent vite qu’il n’y a qu’une personne qui puisse faire cesser ces actes de vandalisme perpétrés par une personnalité de haut rang. « Docteur, il n’y a que vous qui pouvez la maîtriser », lui explique-t-on au téléphone. On le supplie d’accourir. Quand Charles-F. Vallotton arrive à la rescousse, il découvre avec stupeur la femme du premier ministre assise sur son lit, en tenue d’Ève. Dès qu’elle l’aperçoit, elle se calme. « Bonjour docteur ». Le sang-froid, la psychologie et la grande faculté d’écoute de l’homme de l’art opèrent comme par magie. Tout rentre rapidement dans l’ordre. Cette vandale de mobilier de palace honorera rubis sur l’ongle la facture salée provoquée par ses fols caprices.

D’autre exilés égyptiens s’asseyent sur le fauteuil du patient comme les descendants de l’ancien khédive, les familles du banquier Mosseri et les propriétaires d’origine juive des grands magasins du Caire, Ades. Il y avait également les Lagonico, une famille d’origine grecque d’Alexandrie, dont les descendants animent encore aujourd’hui la vie de la bonne société lausannoise. La famille Solvay s’était exilée en laissant derrière elle une grande partie de ses possessions dans le quartier chic du Caire. « On avait Héliopolis. On a dû tout donner. Mais on a gardé la cathédrale », a soupiré une représentante de cette famille d’origine belge. La famille italienne Stagni tenait le commerce du bois au Moyen-Orient et possédait une fortune gigantesque. On a retrouvé sous le lit d’une de ses riches représentantes devenue âgée des monceaux de pièces en or.

La clientèle internationale qui accourait dans l’arc lémanique séjournait plus volontiers à Lausanne qu’à Genève. Elle y était attirée par la renommée de ses médecins et de ses luxueux hôtels tels Le Beau-Rivage, Le Royal et Le Lausanne-Palace. Ces personnalités appréciaient leur incognito. Personne n’était alors à l’affût de leurs faits et gestes et encore moins de leurs travers.

Autre point à relever : si la plupart des patients étrangers se rendaient chez leurs médecins seulement en cas de besoin, ils avaient en revanche la règle de se rendre au moins deux fois par année chez le dentiste. Ces contacts réguliers expliquent aussi en partie pourquoi des liens serrés ont pu naître parfois entre Charles-F. Vallotton et ses patients.

ASPECTS DE LA VIE QUOTIDIENNE

Le cosmopolitisme de la clientèle qui défile dans le cabinet de Charles-F. Vallotton n’influence pas seulement la carrière du docteur lausannois, mais aussi son mode de vie qui s’ouvre essentiellement vers l’étranger. Lui-même avoue mieux connaître les capitales occidentales que la plupart des villes de son pays.

Cependant le docteur lausannois tient à garder et à développer, au contraire de son prédécesseur au 5 place Saint-François, des contacts avec la vie locale. C’est pourquoi il attache de l’importance à son appartenance au Lion’s Club dont il est membre assidu depuis 1959.

Comme tout bon Helvète qui se respecte, Charles-F. Vallotton s’est toujours intéressé de très près à la politique suisse. « J’ai toujours voté à l’instar de mon père, un citoyen exemplaire, qui s’est impliqué dans la vie communale en devenant municipal au Grand-Saconnex. » Mais le dentiste ne va pas jusqu’à suivre les convictions politiques de son père, un socialiste qui s’est rapproché à la fin de sa vie du centre droit. Le praticien à succès ne cache pas que les siennes sont libérales ; elles vont de pair, de manière logique selon lui, avec la défense de sa profession et de ses propres intérêts. Charles-F. Vallotton n’a jamais milité de façon active ou endossé un quelconque mandat politique. « Je n’aurai pas eu le temps et mon tempérament ne me pousse pas à gesticuler sur la scène publique », précise-t-il en ajoutant qu’il a aidé le parti libéral vaudois en lui versant des contributions.

Un de ses amis et patients n’était autre que le radical Roger Givel. Un Genevois comme lui. Bien qu’il ait gardé son accent du bout du lac, ce vendeur d’eaux minérales qui a fini à la tête de la Banque Vaudoise de Crédit était un redoutable tireur de ficelles dans l’ombre. Ce patriarche autoritaire faisait et défaisait les Conseillers d’État et les Conseillers fédéraux à l’époque où le parti radical vaudois faisait la pluie et le beau temps dans le canton. « Un vrai Machiavel », convient non sans une certaine admiration Charles-F. Vallotton. Sa fin de carrière s’est achevée de façon piteuse avec la débâcle de sa banque, la Banque Vaudoise de Crédit, qui a coïncidé avec le déclin du parti radical.

« Il n’y a pas si longtemps tout se partageait dans le canton de Vaud entre les radicaux. Ce temps-là est maintenant bien fini. On constate aujourd’hui que les affaires publiques ne se sont pas pour autant améliorées. Je ne vois pas l’avenir en rose. Mais je ne suis pas pour autant amer. Car j’avoue vivre personnellement très bien », relève Charles-F. Vallotton avec un petit sourire de contentement et en relevant les épaules de manière fataliste.

De sa fréquentation des politiciens, des décideurs suisses et étrangers, Charles-F. Vallotton tire l’enseignement que les dirigeants helvétiques restent préférables aux autres. Ils ont un sens civique plus développé et possèdent en général un fond plus honnête. Ils ne sont pas obnubilés, comme tant d’autres ailleurs, par leurs réélections ou leurs rémunérations. « Cela est peut-être aujourd’hui en train de changer », nuance-t-il.

Le dentiste lausannois avoue qu’il a été au début des années nonante plutôt pro-européen afin que « la Suisse sorte enfin de sa coquille. Mais j’ai des doutes aujourd’hui parce que je crains une organisation de l’Europe dominée par de grands pays comme la France et l’Allemagne. Je reste avant tout un fervent partisan d’une Europe fédérale. » On le constate, malgré une vie tournée essentiellement hors de la Suisse, le praticien garde les schémas traditionnels d’une pensée politique frappée au label helvétique.

Le grand voyageur qu’est Charles-F. Vallotton défend aussi les particularismes cantonaux. Il ne cache pas qu’il reste encore aujourd’hui imprégné de l’esprit genevois quoiqu’il ait passé la plus grande partie de sa vie dans le canton de Vaud de ses ancêtres. « J’ai été parachuté à Lausanne après la guerre alors que j’avais passé toute ma jeunesse dans la République de Genève. J’y ai gardé beaucoup d’attaches. Mes meilleurs amis sont souvent des amis d’enfance. J’ai été aussi sans doute attiré, influencé par les vieilles familles patriciennes genevoises regroupées dans la vieille ville. On ne trouve pas cette même configuration dans la capitale du Pays de Vaud où tout est beaucoup plus disséminé, moins lisible. La formule de Gilles qualifiant Lausanne de paysanne qui a fait ses humanités m’apparaît adéquate. Genève, c’est tout autre chose, une ville plus urbaine, plus ouverte au monde extérieur ». Et le retraité de Chailly assène de manière péremptoire sa différence : « Je suis avant tout un citadin. J’aime la campagne pour m’y promener, non pour y habiter. »

Mais les critiques envers la ville et le canton qui l’ont accueilli restent modérées. « J’y ai rencontré aussi des gens extraordinaires. Les Vaudois, lâche-t-il à la fin, je les aime bien aussi, ce sont des personnes finalement assez authentiques. »

Quant aux Suisses de manière générale, Charles-F. Vallotton les trouve au soir de sa vie finalement assez mesquins. Il pointe surtout du doigt la mentalité des Zurichois, leur suffisance et arrogance qu’il a pu vérifier à maintes reprises durant sa carrière, tout en lançant au passage une fleur envers les Bâlois et Bernois qui ont su garder un faible envers les Romands.

Charles-F. Vallotton porte, en ce début du XXIe siècle, un regard objectif sur les États-Unis qui lui ont tant apporté. « J’ai eu beaucoup de chance de connaître ce pays avant la guerre. C’était un pays extraordinaire où il faisait bon vivre et où tout était possible. Bien des choses ont changé depuis. Les Américains n’ont plus les dirigeants qu’ils méritent. Leur système politique a dérapé. Et leur actuelle domination sur le monde me fait peur aujourd’hui. »

Charles-F. Vallotton a toujours aimé voyager et aller à la rencontre d’autres gens, peuples et cultures. C’était déjà un habitué des week-ends dans les grandes villes européennes à une époque où n’existait pas l’essor actuel du transport aérien et des compagnies low cost. La jet-set était alors réservée à une minuscule élite. Ce cosmopolitisme lui vient sans doute de son ouverture d’esprit et de la fréquentation de ses illustres clients qui l’invitent plus d’une fois à leur rendre visite aux quatre coins de l’Europe et de la planète. Et comme ses loisirs sont limités dans la durée, cela a pour résultat que le médecin-dentiste des bords du Léman ne parcourra guère son pays si ce n’est pour siéger dans des salles de colloques professionnels.

Il y a toutefois quelques pôles en Suisse qu’il fréquente assidûment à cause du sport qu’il pratiquera régulièrement jusqu’à la septantaine. La première saison de ski après son retour des États-Unis, il la passera à Villars-sur-Ollon qui était alors la station de ski à la mode avec celles de l’Oberland bernois. Il y louera un chalet avec les familles de ses amis médecins Jean-Pierre De Reynier, l’oto-rhino, Raoul de Preux, le cardiologue et Robert Kleinert, le radiologue. Mais cette saison dans la station touristique vaudoise ne fut pas suivie d’autres. Car les médecins lausannois découvrirent, cet hiver-là, à plusieurs reprises, le lundi, des skieurs épanouis qui revenaient d’une nouvelle petite station valaisanne bien ensoleillée, Verbier. C’était d’autant plus frustrant qu’un brouillard compact avait gâté plusieurs week-ends dans les Alpes vaudoises. « Les résidents de Villars affirmaient que la brume montait de la plaine du Rhône depuis son assainissement. » Peu importe si cette explication avait une once de justification ou non. L’équipe de médecins lausannois décida l’hiver suivant de tester Verbier. Ils y louèrent les chalets alors disponibles, modestes, le plus souvent prévus pour la saison d’été, donc sans confort. « La plupart de ces chalets n’avaient pas d’accès routier. C’était une expédition chaque week-end. On parquait la voiture sur l’actuelle place centrale où s’achevait la route. Le reste se faisait à pied en tirant une luge chargée de gros bagages. Cela n’était pas aisé en cas de neige fraîche, surtout que nous avions des enfants en bas âge. En comparaison de Villars, Verbier était une station très rustique et peu fréquentée. Tout au plus, au cœur de la saison, quelques centaines d’amateurs de sports d’hiver. »

Jusqu’à la naissance de Téléverbier, Charles-F. Vallotton se rappelle qu’il montait en peaux de phoque aux Ruinettes. « Nous étions jeunes et pleins d’énergie ». Le dentiste lausannois et ses amis ont participé de très près au démarrage de la station bagnarde. Ils ont noué des contacts étroits avec ses initiateurs comme Rodolphe Tissières à l’origine du formidable développement des remontées mécaniques, Pierrette Casanova, devenue une grande dame de l’immobilier après avoir commencé sa carrière en tenant l’unique épicerie-bazar de la station dans une ancienne étable, ou Raymond Fellay, l’ancien champion de ski et médaillé d’argent des Jeux Olympiques de Cortina d’Ampezzo, qui avait réussi brillamment sa reconversion dans le commerce. « Cette époque des pionniers était formidable. Et j’ai transmis mon enthousiasme à mes amis genevois. C’est ainsi que la famille Firmenich possède aujourd’hui une demi-douzaine de chalets à Verbier alors qu’autrefois elle avait l’habitude de se rendre aux sports d’hiver, comme tant d’autres habitants du bout du lac, dans la proche Savoie. »

« Quand j’ai acheté au début des années cinquante un chalet bien situé au centre de la station avec un terrain de 3000 m2, j’étais un des premiers de mon cercle de connaissances à franchir le pas. « Mes amis m’ont dit que le prix que j’avais payé était trop élevé, 17 fr. le m2. Je souris aujourd’hui. Je l’ai revendu dans les années quatre-vingts à 1000 fr. le m2. Aujourd’hui, il vaudrait le double. Entre-temps, mes amis sont aussi devenus propriétaires mais en devant payer beaucoup plus cher que moi. »

Charles-F. Vallotton a continué de séjourner avec plaisir, à Verbier, dans l’appartement qui a remplacé le chalet des débuts. Alors qu’autrefois, il ne s’y rendait que pour la saison d’hiver, il est devenu aussi en été un fidèle du festival de musique.

L’autre grand point d’ancrage en Suisse du dentiste lausannois a été le lac Léman. C’est là qu’il a assouvi sa deuxième grande passion sportive : la voile. C’est Georges Firmenich, son camarade de collège, qui l’a initié à ce sport dès l’adolescence. Le voilier sur lequel il a débuté a été un 6 m 50. C’était l’Ylliam, le premier bateau d’une série qui fit la gloire de la famille genevoise et d’un barreur au palmarès international incomparable, Louis Noverraz.

Charles-F. Vallotton a acheté, dès qu’il en a eu les moyens, un voilier pour réaliser le rêve de sa jeunesse. Il a participé régulièrement à des régates, sans grand succès, il est vrai, mais toujours avec plaisir. C’est le vieux port de Morges construit par les Bernois qui est devenu le port d’attache de ses bateaux dont le dernier a été un 5 m 50, jauge internationale. Là aussi, le dentiste régatier a assisté à une prodigieuse évolution de ce sport qui était surtout réservé avant la guerre à une élite fortunée. La voile s’est depuis fortement développée et démocratisée. Et les voiliers de croisière ont fait leur apparition après la guerre sur le Léman. « Nos bateaux de régate n’avaient pas de couchettes. Pour dormir dans un port, on s’enroulait dans un spinnaker en nylon. Quand nous avons vu le premier voilier avec un balcon à la proue, un Corsaire, nous avions trouvé cela ridicule. C’est vite devenu chose courante ».

Charles-F. Vallotton, marin à l’âme genevoise, a fait partie du Cercle de la voile de la Société nautique de Genève devenue détentrice en 2003 de la célébrissime America’s Cup. Il a également été membre du Club Nautique Morgien. « Au début, nous n’avions pas de club house et les départs de régate se donnaient du balcon du casino. Il n’y avait pas d’emplacement plus mal commode pour gérer une régate. Car les lignes de départ et d’arrivée se trouvaient dans l’axe du débarcadère des grands bateaux réguliers de la Compagnie Générale de Navigation en principe prioritaires sur toutes les autres embarcations. Certains capitaines de la CGN, beaux joueurs, laissaient cependant passer la flottille de voiliers au détriment du respect de l’horaire. » C’est ce qui explique que Charles-F. Vallotton a été l’un de ceux qui ont participé à la création du club house aménagé devant l’arsenal de Morges.

L’amateur de régates a dû abandonner la voile à la suite de sa série d’ennuis affectant ses yeux. Sous l’impulsion de Nicole, sa nouvelle femme, une adepte de la course à pied, il s’est mis au jogging et a participé à de nombreuses courses populaires comme Morat-Fribourg alors qu’il avait déjà dépassé la soixantaine. Si, toujours à cause de ses problèmes de vue, il a décidé de ne plus faire du ski de piste dès les années quatre-vingts, il s’est mis au ski de fond en hiver et a participé à Saint-Moritz à son dernier marathon de l’Engadine à l’âge respectable de 70 ans.

Ces activités sportives tardives montrent que le retraité des hauts de Lausanne a bénéficié d’une santé de fer comme il aime à le souligner. Une santé qui n’a pas souffert des séquelles, soulignons-le, d’un quart de siècle de tabagisme ! « Du jour au lendemain, j’ai posé mon paquet de cigarettes parce que je commençais à tousser le matin. »

Seul handicap majeur : c’est sa vue qui n’a cessé de décliner. À la fin de sa vie, il ne possédait plus qu’un dixième de sa vision. Cela l’empêchait, à son grand regret, de pouvoir satisfaire toutes ses envies culturelles, en premier lieu la lecture, la visite d’expositions et la contemplation de sa riche collection d’œuvres d’art.

Dès son plus jeune âge, Charles-F. Vallotton se passionne pour les Beaux-Arts : l’architecture, la sculpture et surtout la gravure, la peinture. Cette passion, c’est à préciser, ne lui vient pas de son homonyme, le peintre Félix Vallotton. Il n’y a aucun lien de parenté entre l’artiste de renommée mondiale et le fils du douanier genevois qui s’est forgé seul ses goûts artistiques.

Le retraité dans sa belle maison se souvient d’un de ses premiers coups de foudre. C’était quelques années avant la guerre alors qu’il était âgé d’une vingtaine d’années. Un jeune peintre alors inconnu avait accroché aux cimaises d’une librairie genevoise des tableaux à tendance non figurative. Son nom : Nicolas de Staël. Il deviendra plus tard un artiste célèbre. À cette époque, il n’était pas question pour l’étudiant désargenté d’acquérir un tableau du peintre. Le seul plaisir esthétique suffisait à son bonheur. Quand il traverse l’Atlantique pour parfaire sa formation professionnelle, son goût pour l’art se poursuit et s’affine au gré de ses visites d’expositions et de musées comme le Museum of Modern Art de New York.

Quand Charles-F. Vallotton s’installe à Lausanne, il patiente avant de devenir un collectionneur d’œuvres majeures. « Je n’avais au début pas assez de culot pour investir. J’avais quand même le train de vie de ma famille à assumer. C’est pour cette raison que j’ai d’abord commencé à choisir des œuvres qui étaient à ma portée financière, les petits maîtres suisses comme Johann Ludwig Aberli, Gabriel Lory, père et fils, Johann Jakob Wetzel, Johann Jakob Biedermann, qui ont gravé des scènes de paysages de l’Helvétie. »

Plus tard, quand le dentiste bénéficie de plus de moyens à disposition, il se met à acheter de la peinture. Il n’est pas trop attiré par les artistes suisses même s’il a acquis des œuvres de François Bocion, Marius Borgeaud, René Auberjonois, Gustave Buchet, Ernest Biéler, Maurice Barraud, Louis Soutter, Jean Lecoultre, et, bien sûr, le grand artiste homonyme, Félix Vallotton. « J’aurai voulu acquérir un beau nu de Rodolphe-Théophile Bosshard », regrette-t-il cependant avec une mine gourmande.

L’art pictural qui l’a surtout attiré est moins banal et convenu que celui cultivé habituellement dans les cercles helvétiques. « J’ai un esprit curieux et c’est petit à petit que l’on se forge le goût pour des œuvres modernes, d’avant-garde. » Le dentiste amateur d’art a pu le développer en conversant avec les grands collectionneurs qui venaient se faire soigner chez lui. C’est ainsi que s’est noué une amitié avec un des plus grands galeristes de l’époque, Alexandre Iolas, qui avait pignon sur rue à New York, Paris, Athènes et Genève. « Ce grand marchand d’art était un personnage incroyable. Il avait une dégaine étonnante, en tenue de cow-boy avec des bottines à talon. Et il était d’une folle générosité. Rendez-vous compte qu’il m’a offert un Paul Klee et un Jean Arp ! »

C’est un des clients du dentiste, Gunter Sachs, qui l’a conforté dans ses choix avant-gardistes. L’ex-mari de Brigitte Bardot n’était pas que le play-boy des médias. Ce descendant d’une grande famille d’industriels allemands était aussi un remarquable amateur d’art qui a conseillé le praticien à s’intéresser aux surréalistes et aux peintres américains. Il l’a invité à visiter son appartement dans la tour du Palace de Saint-Moritz. Ce fut la révélation d’œuvres comme celles de l’américain Roy Lichtenstein alors inconnu en Europe.

Le résident de Chailly a été ainsi heureux d’acquérir deux Andy Warhol de la célèbre série des Marilyn Monroe acquis bien avant que les collectionneurs ne se les arrachent à prix d’or.

Charles-F. Vallotton a eu comme patient Balthasar Klossowski de Rola, plus connu sous le nom de Balthus. Il nouera avec ce grand maître de la peinture du XXe siècle des liens d’amitié. Il sera à réitérées reprises l’hôte du Grand Chalet de Rossinière. « C’était devenu un ami. On se comprenait très bien. Nous étions de la même génération et avions bénéficié d’une culture semblable qui nous rapprochait. » On apprend au fil des confidences que Balthus a joué avec l’empereur du Japon quand il était enfant. Ses affinités avec le pays du Soleil Levant peuvent donc expliquer qu’il ait épousé en secondes noces une femme proche de la famille impériale japonaise. Balthus avait la réputation de ne pas produire beaucoup et de passer parfois plusieurs années sur un tableau. Son goût de la perfection n’est pas la seule explication. « Balthus avait un côté un peu indolent, enclin à la paresse même. Sa première femme, Antoinette de Watteville, avait l’habitude de le stimuler au travail en lui brandissant une pile de factures à honorer. » Le moteur de la création est parfois assez prosaïque et éloigné de la noblesse d’un chef-d’œuvre.

La belle demeure du XIXe siècle dans les hauts de Lausanne regorge d’œuvres, témoins de l’évolution de l’art au XXe siècle, et des choix très sûrs du collectionneur des lieux. On n’y trouve pas que des tableaux, mais aussi des sculptures anciennes comme une tête égyptienne de la VIIIème dynastie, ou modernes tel ce monumental Lardera qui accueille les visiteurs.

Quand on parle de la valeur marchande de ses collections à l’hôte des lieux, il explique qu’il n’a jamais cotisé à une caisse de prévoyance pour ses vieux jours. « Quand j’ai besoin de liquidités, je me sépare d’une ou plusieurs œuvres. C’est mon second pilier. » Et comme il a vécu jusqu’à sa centième année, il a dû passablement en mettre en vente dont des œuvres majeures.

Tous ces trésors, malgré la discrétion des occupants de la maison, ont attiré les malfrats spécialisés en vol d’objets d’art. C’est ainsi que la célèbre bande à Fasel est venue deux fois exercer ses talents de rapine à la Campagne des Bains. Aujourd’hui, toutes les mesures modernes de précaution ont été prises et les objets volés dûment répertoriés seraient de toute façon invendables sur le marché de l’art.

Peu de personnes imaginent aujourd’hui que, dans les années cinquante, la voiture n’était pas maudite comme aujourd’hui au centre de la ville de Lausanne. Il n’y avait pas de feux rouges et c’est un agent de police qui réglait par gestes le trafic à l’entrée du Grand-Pont. « Les gens, pour les fêtes de fin d’année, venaient déposer des bouteilles au pied du mirador pour remercier les agents. »

Quand Charles-F. Vallotton prenait sa 11 CV, puis sa 15 CV Citroën, pour se rendre à son travail, à la place Saint-François, il la parquait sans problème et limitation d’aucune sorte, devant son cabinet et l’épicerie Manuel qui continuait de distribuer de la bière refroidie par des longs pains de glace sur un attelage tiré par des chevaux. Plus tard, le médecin-dentiste devra parquer sa voiture de l’autre côté de la place, devant le bâtiment de la Poste. Et finalement, il devra se résoudre à louer une place au parking de Saint-François.

La manière de conduire, constate-t-il, a beaucoup évolué au cours des ans. « Nous circulions alors comme des bandits sur des routes cantonales étroites où la vitesse était alors totalement libre. Au volant de voitures déjà puissantes, nous en profitions de manière assez inconsciente. Nous faisions la course entre amis pour établir le record du trajet Lausanne-Verbier, ou l’inverse. Des chronos que l’ouverture de l’autoroute jusqu’à Martigny n’ont guère améliorés. Il est vrai que l’augmentation du nombre de voitures et les contraintes actuelles de la circulation empêchent toute comparaison avec cette époque pas si lointaine. »

Ces quelques aspects de la vie quotidienne de Charles-F. Vallotton montrent, s’il le fallait encore, la formidable évolution qui s’est développée dans la seconde moitié du XXe siècle. Cela a aussi été le cas dans l’art dentaire.

PROGRÈS DE L’ART DENTAIRE

Durant la carrière de Charles-F. Vallotton, l’art dentaire connaît une modernisation fulgurante. « En un demi-siècle, nous avons passé de la fraise à pédale à l’implant. C’est une évolution prodigieuse. » Le dentiste retraité se souvient que, quand il a commencé en 1934 ses études à l’Institut dentaire, à l’avenue Micheli, à Genève, on laissait entendre que le mollet droit du dentiste se développait plus que l’autre. C’est en effet à la force de ce muscle que se réglait la vitesse de la fraise ; on opérait de la même façon que pour les premières machines à coudre. La rotation de la fraise restait forcément lente malgré toute la bonne volonté d’un mollet noueux et bien entraîné. La fraise en acier forait d’autant plus mal qu’elle était utilisée jusqu’à ce qu’elle fût usée bien au delà de ce qu’elle eût dû. Cela était en particulier le cas pendant la guerre, car les fraises étaient alors rationnées. Puis l’acier a été remplacé par le tungstène qui a fait place aujourd’hui au diamant.

Même évolution fondamentale dans l’énergie entraînant la fraise. Le mollet a laissé la place au moteur électrique avant qu’il n’ait été lui-même supplanté par la turbine à air.

Charles-F. Vallotton s’est efforcé durant toute sa vie active de rester à la pointe des techniques dentaires. Quand il a repris en 1945 le cabinet de Philippe Dear, il avait déjà hérité d’une fraise à turbine qu’un officier de l’armée américaine avait rapportée dans ses bagages, la première en fonction en Suisse.

Autrefois la dent du patient n’était pas anesthésiée au moyen d’une piqûre comme aujourd’hui. On s’y prenait autrement. « Quand on prévoyait de gros travaux sur une dent, on l’insensibilisait en tuant son nerf avec de l’arsenic. Ça prenait deux ou trois jours pour le momifier. C’était du massacre. La dent sans nerf perd son élasticité, devient plus friable, plus cassante. Une aberration, cette technique de l’époque », reconnaît le dentiste.

Les prothèses, les dentiers, étaient réalisés en acier, en or ou en caoutchouc vulcanisé. « Comme les pneus », précise Charles-F. Vallotton. « On faisait déjà du bon travail malgré les matériaux et les outils rudimentaires de l’époque. »

Autre révolution technique importante : c’est l’obturation des caries par des composites. Autrefois, c’était le règne de l’amalgame à base de mercure. Un produit toxique à juste titre controversé. « J’ai passé ma vie à enlever des amalgames », relève le dentiste qui tient cependant à relever qu’ils ont sans doute sauvé plus de dents que n’importe quel matériel composite. Il souligne aussi le progrès majeur que représente aujourd’hui la technique des implants autorisant la mise en place de nouvelles dents dans une zone édentée avec une sécurité et un confort sans pareil pour le patient.

« La dentisterie moderne a aussi le gros avantage de permettre une meilleure conservation de la substance dentaire », relève Charles-F. Vallotton qui, tout au long de sa carrière, a su très vite faire profiter sa clientèle des dernières techniques. Les nouveautés provenaient alors presque exclusivement d’outre-Atlantique et étaient promues à travers l’American Dental Society of Europe dont il était un des membres les plus actifs.

C’est ainsi que Charles-F. Vallotton a été un pionnier en Suisse après la guerre en travaillant assis à côté du patient allongé. Ce choix lui avait été dicté au départ par quelques ennuis circulatoires et musculaires dus à de longues stations debout ainsi que par l’exemple d’un dentiste mormon à Salt Lake City qui avait mis au point ce nouveau mode de pratiquer. « J’ai eu quelques problèmes au début, relève non sans humour le dentiste lausannois, non parce que je ne maîtrisais pas cette nouvelle manière de travailler, mais à cause de clientes qui n’appréciaient pas tellement de devoir se coucher devant leur dentiste. »

Charles-F. Vallotton a été le premier en Suisse romande à offrir à ses patients les services d’une hygiéniste. Au départ, il a été dans l’obligation de faire venir des assistantes américaines puisqu’en Europe, on ne formait pas encore à l’époque de telles spécialistes en soins dentaires. « Au début, la clientèle ne comprenait pas l’intérêt d’une telle spécialisation. J’ai dû me résoudre à utiliser les grands moyens et à refuser de soigner les patients qui n’avaient pas passé entre les mains de mon hygiéniste américaine. » Et le dentiste de la place Saint-François décoche une flèche en constatant qu’autrefois, il n’était pas rare qu’« une jolie femme lavât la partie intime de son anatomie chaque jour mais sa bouche une seule fois par semaine. Heureusement, aujourd’hui, l’hygiène buccale de base s’est généralisée à l’ensemble des couches sociales. »

Charles-F. Vallotton a connu une grande notoriété internationale dans la pose de jaquettes sur les dents. Cet artifice permet de magnifier le sourire en effaçant les imperfections de la nature. La spécialité du praticien lausannois était de créer des jaquettes sur mesure, aux coloris subtils, adaptées à la bouche de chaque patient. Le résultat final faisait que les dents habillées de jaquettes de la place Saint-François gardaient leur aspect naturel, plus que certaines dentitions à l’éclat trop voyant, trop hollywoodien, pour ne pas suggérer leur fausseté. Les vedettes attirées par l’habileté de Charles-F. Vallotton se succéderont dans la salle d’attente pour corriger les défauts de leur bouche, une partie non négligeable et visible de leur personnalité que mitraillent à longueur de journée les photographes et autres opérateurs de cinéma. « J’arrivais à améliorer en quelque sorte leur gagne-pain et elles m’en étaient reconnaissantes. »

Longtemps, le dentiste lausannois a bénéficié de sa propre équipe de techniciens, jusqu’à quatre personnes, à qui il demande de rechercher sans cesse la perfection maximale dans leurs travaux.

« Tout ceci a un coût », admet Charles-F. Vallotton qui avait la chance d’avoir une clientèle pouvant assumer des factures à la hauteur de la qualité des services rendus. Le médecin-dentiste reconnaît que ses honoraires étaient salés, mais il ajoute qu’il savait aussi adapter ses tarifs en fonction des ressources de ses patients. « Je n’ai jamais négligé pour autant la clientèle locale. Je tentais d’équilibrer les factures entre gens à l’aise financièrement et ceux qui l’étaient moins, ou pas du tout. C’était ma manière de faire du social. »

Aujourd’hui, le praticien retraité voit d’un œil sceptique l’introduction de points pour évaluer le travail des dentistes. « Cela va abaisser les standards de la profession. On peut faire un ou dix composites à l’heure. Mais une chose est certaine : s’il n’est pas réalisé avec la plus grande minutie, il ne sera pas approprié. La socialisation des tarifs n’est pas faite pour la dentisterie de pointe », tranche-t-il sans concession.

Charles-F. Vallotton n’a jamais rechigné à la tâche malgré son goût de croquer la vie à pleines dents et de profiter des relations qu’il noue dans son cabinet et qui se développent souvent bien au delà de la région lémanique. Jusqu’à sa retraite, sa journée de travail type oscillait entre 10 et 11 heures. C’est rare qu’une journée de labeur se soit achevée avant 20 heures.

Ces longues journées s’expliquent évidemment par le succès du praticien lausannois qui attire la clientèle des quatre coins de la planète et par la dextérité de son travail qui sont la règle au 5 place Saint-François. Mais aussi par le fait qu’il aime être à l’écoute de ses patients et converser avec eux. Charles-F. Vallotton regrette d’ailleurs que ses confrères aujourd’hui ne prennent plus le temps d’échanger des propos avec leurs clients. « Aujourd’hui, c’est l’efficacité qui prime. Tout est minuté et une question de rendement. »

Une page de l’histoire de la dentisterie en Suisse s’est bel et bien tournée, relève-il avec objectivité et non sans quelque nostalgie envers une époque qu’il a su apprécier à sa juste valeur.

Charles-F. Vallotton a fait partie de nombreuses associations professionnelles. La plus importante a été sans conteste l’ADSE, l’American Dental Society of Europe. Cette association a été fondée en 1873 au sommet du Righi par quatre dentistes américains pratiquant en Europe. Forte aujourd’hui d’une centaine de membres, elle réunit, souligne-t-il, l’aristocratie de la profession. Le dentiste de la place Saint-François y a battu le record d’assiduité. Sa première participation à une rencontre de l’ADSE date de 1939, alors qu’il était encore étudiant. Il a organisé et présidé son congrès annuel en 1969 à Lausanne. Aujourd’hui, il en est devenu membre d’honneur et a assisté jusqu’à ses dernières années aux travaux de cette prestigieuse association. « Ses membres s’entraident, se dépannent entre eux et se refilent la clientèle haut de gamme qui voyage d’un pays à l’autre. » Ils gardent également d’étroits contacts avec leurs confrères américains qui restent la référence sur le plan de la profession. Charles-F. Vallotton convient sur un ton ironique que « l’ADSE est une mafia qui réunit la crème de la crème des dentistes. Un réseau d’excellence qui profite à chacun. Et il n’était pas rare autrefois que certains de mes confrères fiers de leur réussite se baladassent en Rolls. » C’est ainsi qu’il noue de bons contacts avec les dentistes parisiens Stanley Hargreaves, Ralph Davenport et Fernand Bouchon. Le dentiste de la famille royale britannique, de la Reine d’Angleterre, Nicolas Sturridge, est devenu un de ses proches amis. Ils se sont rendus mutuellement visite et ont passé régulièrement des vacances ensemble en Europe ou aux Seychelles.

Le praticien de la place Saint-François a fait également partie d’autres associations professionnelles au niveau international. Il a été un membre actif de la Fédération dentaire internationale. Il a présidé l’European Academy of Gnathology et l’International College of Dentists, European section. Charles-F. Vallotton fera souvent partie des exécutifs de ces associations. Il y jouera plus d’une fois le Nicolas de Flüe de service, ses aptitudes personnelles et très helvétiques à la neutralité et au compromis étant fort utiles et appréciées.

Si Charles-F. Vallotton a été très présent sur la scène internationale, il a été beaucoup plus discret dans son pays. Membre de la Société vaudoise de médecine, de la Société vaudoise des médecins dentistes et de la Société suisse d’odontostomatologie, il avoue que sa participation aux sociétés professionnelles locales s’est réduite dans la pratique au paiement des cotisations. « Comme mon temps était limité, je me suis contenté des contacts professionnels sur le plan international, ce qui correspondait mieux à ma clientèle en majeure partie étrangère. »

Charles-F. Vallotton ne cache pas qu’il a pris autant de plaisir à soigner ses patients qu’à récolter leurs confidences. « J’ai été mis au courant de beaucoup de choses ; car bien des gens huppés qui venaient se faire soigner chez moi avaient des problèmes personnels, sentimentaux. Les oisifs ont en général plus de temps que les autres à cultiver leur nombril. Les gens se confiaient à moi pour se soulager, se libérer. Ils l’ont fait d’autant plus facilement que j’ai la faculté d’écoute d’un pasteur. »

Le dentiste lausannois n’allait pas jusqu’à juger les patients qui se confiaient à lui, étendus sur le divan fauteuil du cabinet. Son intérêt était avant tout clinique même s’il savait que sa faculté d’attention pouvait déjà leur amener quelque réconfort. « La vogue des psychiatres n’existait pas autrefois comme maintenant. Il n’y en avait pas ou très peu. Je jouais en quelque sorte ce rôle auprès de mes clients. Je l’ai fait d’autant plus volontiers que j’ai toujours porté de l’intérêt à cette discipline. »

Charles-F. Vallotton ne s’est pas contenté de remplacer au pied levé les émules du Dr Freud afin de soulager les souffrances psychiques de plusieurs de ses illustres patients. Il leur a rendu aussi bien d’autres services plus matériels. « J’ai été le témoin de la fin d’un monde. J’ai soigné beaucoup de membres de monarchies et de la noblesse qui avaient presque tout perdu pendant la guerre, leurs terres, leurs avoirs et leurs privilèges. Il ne leur restait finalement que leurs médecins et banquiers suisses à qui se confier et chez qui ils cherchaient conseil. Et je les aidais dans la mesure du possible ou les dirigeais vers les personnes susceptibles de pouvoir le faire ».

Les dons d’écoute et la disponibilité hors du commun de Charles-F. Vallotton envers ses clients ont été aussi à l’évidence des facteurs non négligeables du formidable succès rencontré par le dentiste de Lausanne.

LAUSANNE, MECQUE DE LA MÉDECINE

La renommée internationale de Charles-F. Vallotton ne s’explique pas par ses seules compétences professionnelles bien qu’elles soient à elles seules exceptionnelles. S’il a réussi à soigner et à attirer une clientèle cosmopolite sur les bords du Léman, il le doit aussi au fait que la région est connue depuis longtemps pour offrir d’autres avantages attrayants : les qualités d’un site de séjour agréable, la présence de nombreux services sur lesquels on peut compter, en particulier les banques et les assurances. Mais il y aussi une autre raison fondamentale à la venue de nombreux étrangers dans les cabinets médicaux lausannois. C’est que les patients viennent en toute confiance dans le chef-lieu du Pays de Vaud parce qu’il bénéficie d’une très longue tradition médicale. Il n’est d’ailleurs pas rare que les membres d’une même famille se succèdent de génération en génération chez les médecins lausannois, ainsi qu’a pu le constater le dentiste de la place Saint-François.

Lausanne, peu de gens le savent, a même été qualifiée de Mecque de la médecine au début du siècle passé. Cette réputation ne vient pas d’ex nihilo mais remonte déjà au XVIe siècle à l’époque où la ville accueille de grands chirurgiens d’Europe, des réformés venus trouver refuge en Suisse. Parmi eux, le provençal Pierre Franco considéré comme l’égal de son contemporain Ambroise Paré. Oculiste réputé, il traitait la cataracte en abaissant le cristallin et il a ainsi inauguré une tradition des soins ophtalmologiques qui contribuera jusqu’à nos jours à la renommée de la médecine sur la place lausannoise.

Au XVIIIe siècle, ce sont Albrecht de Haller et Auguste Tissot qui parfont la réputation médicale de la capitale vaudoise. Tous deux seront sollicités pour enseigner dans les célèbres universités de Göttingen et Pavie. Le docteur Auguste Tissot, un pionnier de la prévention, ira jusqu’à proscrire l’onanisme dans un ouvrage célèbre qui nuira à sa postérité bien que ce médecin ait été avec plus d’à-propos à l’avant-garde de son temps dans d’autres domaines de médecine générale. Charles-F. Vallotton, notons-le au passage, a prononcé souvent le nom de son illustre devancier qui attira, comme lui, à Lausanne, une importante clientèle étrangère. Non pas qu’il soit un fervent admirateur des théories d’Auguste Tissot, mais tout simplement parce que le dentiste et sa famille ont habité de nombreuses années à l’avenue Tissot. Une rue, comme tant d’autres à Lausanne, baptisée en l’honneur d’un des médecins qui contribua à la renommée de la ville.

Autre médecin du XVIIIe siècle qui marque son époque, c’est Jean-André Venel qui ouvre en 1766 à Orbe la première clinique orthopédique connue au monde. Un appareil de son invention lui permet de corriger les pieds-bots.

Au XIXe siècle, le centre médical qu’est devenu Lausanne continue de se développer. Des dynasties de médecins prennent naissance : les Cérésole, Dufour, Guisan, Larguier, Muret, Rossier. À ces praticiens généralistes viennent se joindre de nouvelles catégories de médecins, les chercheurs, les scientifiques. On retiendra parmi eux le Damounais Alexandre Yersin qui entama ses études médicales à Lausanne et qui devint le découvreur du bacille de la peste et Auguste Forel, le fondateur de la psychiatrie suisse. Son ouvrage sur la sexualité, « Die sexuelle Frage », remporta un tel succès qu’il fut traduit en 16 langues. Ce livre fut publié alors que Sigmund Freud était en train d’explorer les mêmes territoires inconnus. Avant la deuxième guerre mondiale, Charles-F. Vallotton, alors jeune dentiste frais émoulu, a soigné les patients d’Oscar Forel, le fils du pionnier de la psychiatrie helvétique, qui devint aussi comme son père un docteur renommé. Tout le monde ne sait pas non plus que le Veveysan Gustave Roussy est le fondateur de l’Institut du cancer de Villejuif, à Paris.

En 1859, Valérie Boissier, proche d’Henry Dunant, le créateur de la Croix-Rouge, fonda à Lausanne la première école de garde-malades laïque et indépendante du monde, école dénommée par la suite La Source.

Le rayonnement international de la médecine à Lausanne se trouve à une telle apogée au début du XXe siècle que la Faculté de médecine de Lausanne accueille en 1906 près de 500 étudiants dont plus de 80 % sont des étrangers. On note un fort pourcentage d’étudiantes russes qui ont choisi de se former à Lausanne faute de pouvoir le faire dans l’empire tsariste en déliquescence. Les cliniques privées fleurissent un peu partout à Lausanne, chaque médecin réputé souhaitant accueillir sa clientèle dans son propre établissement.

Dans la première partie du XXe siècle, Lausanne mérite bien son appellation de Mecque médicale. Plusieurs professeurs assurent son renom : César Roux, le spécialiste de l’abdomen et du goitre, Louis Bourget, le spécialiste des affections du tube digestif, Marc Dufour, l’ophtalmologue. Son chef de clinique, Jules Gonin, deviendra célèbre dans le monde entier en réussissant à traiter le décollement de la rétine, une affection qui aboutissait alors inévitablement à la cécité. C’est d’ailleurs grâce à la découverte de Jules Gonin que Charles-F. Vallotton, qui a souffert de plusieurs décollements de rétine durant sa carrière, a pu continuer de pratiquer son art et participer ainsi à la réputation médicale de Lausanne.

Autres figures marquantes : celle du professeur Louis Michaud qui succède à Louis Bourget à la tête de la Clinique Médicale de Lausanne et qui fait construire l’Hôpital Nestlé en 1935, un établissement modèle pour l’époque, ainsi que celle du docteur Robert Feissli, un généraliste qui eut beaucoup de succès. Charles-F. Vallotton se souvient d’avoir hérité une partie de sa clientèle étrangère qui venait se faire soigner par tradition à Lausanne, de père en fils et de mère en fille, depuis le XIXe, du temps de Louis Bourget.

On ne peut aussi passer sous silence la lutte contre la tuberculose qui tuait rien qu’en Suisse, en 1920, 80.000 personnes. Le docteur Auguste Rollier y joue un rôle pionnier dans l’héliothérapie générale des tuberculoses extra-thoraciques. C’est lui qui développe les bains de soleil dans les sanatoriums de Leysin. Cette thérapie naturelle devait prendre fin avec la découverte du vaccin contre le bacille de la tuberculose. Après la guerre, quand Charles-F. Vallotton s’installe à la place Saint-François et que la clientèle étrangère afflue à nouveau, Lausanne profite toujours de sa renommée médicale. Une nouvelle volée de brillants médecins perpétue la tradition. Il y avait les gynécologues : le Prof. Rodolphe Rochat et son successeur le Dr Dubuis, les chirurgiens : Pierre Decker, Frédéric Saegesser, un ancien élève du Collège Calvin comme Charles-F. Vallotton, le cardiologue Raoul de Preux, son frère le rhumatologue, Théo de Preux, les généralistes : Maurice Mamie, François Nicod dont le fils est devenu le chef de la médecine interne au CHUV, les oto-rhino-laryngologistes : Jean-Pierre Taillens, André Müller, Jean-Pierre de Reynier, le chirurgien de la main de réputation mondiale, Claude Verdan, le radiologue, Robert Kleinert, l’urologue spécialiste de l’élimination des calculs de la vessie, Caspary. « Une maladie qui frappait en particulier les bons vivants et les oisifs », remarque le médecin retraité. Sans oublier Louis et William Fitting, des dentistes concurrents mais néanmoins amis qui bénéficiaient eux aussi d’une clientèle haut de gamme.

On pratiquait déjà après la guerre une médecine parallèle, alternative avant l’heure, marginale, comme à la célèbre clinique, La Prairie, à Montreux, du Dr Niehans. « Un enfant naturel qui avait un lien de sang avec la famille royale des Hohenzollern. » C’est dans cette clinique que le précurseur de cette thérapie de remise en forme, le docteur Voronoff, avait administré à ses patients des « cellules de testicules de singe », relève le dentiste qui sourit en précisant : « On s’est contenté ensuite de cellules de moutons. »

Charles-F. Vallotton ne manquera pas d’envoyer des patients chez ses amis confrères, la réciproque étant bien sûr aussi vraie. Cette mise en réseau de la clientèle a concouru au développement de la renommée de la médecine à Lausanne.

Cette concentration de compétences médicales et l’affluence de patients qu’elle attire sur la rive lémanique restent encore importantes au début du XXIe siècle. Cependant, de nos jours, relève Charles-F. Vallotton, Lausanne en tant que centre médical international affronte beaucoup plus de concurrence qu’autrefois. La médecine de pointe s’est globalisée avec la mise en réseau des savoirs. Cela n’empêche pas l’arc lémanique, en particulier ses hautes écoles, de faire aujourd’hui bonne figure dans la recherche et l’application des biotechnologies. Mais un centre d’excellence considéré comme pionnier dans un domaine peut être détrôné du jour au lendemain par un autre. Tout va très vite aujourd’hui en médecine comme dans les autres branches scientifiques. Et la réputation d’un endroit devient volatile sauf pour les historiens qui peuvent constater que Lausanne n’a pas usurpé durant des décennies, voire plusieurs siècles, son qualificatif de Mecque de la médecine.

DES GROSSES FORTUNES AU HÉROS MYTHIQUE

Les grandes fortunes dans le monde défilent dans le cabinet de Charles-F. Vallotton. Parmi eux, on trouve les Guinness. La branche la plus connue de cette famille d’origine irlandaise est celle liée à la bière éponyme. « Une de ses représentantes, Rybar Guinness, se rappelle le dentiste, avait des bijoux extraordinaires et de grande valeur. Dans la salle d’attente, elle avait l’habitude de les fourrer dans un foulard Chanel avant de passer sur le fauteuil. »

Charles-F. Vallotton a surtout soigné une autre branche des Guinness, moins connue du grand public, mais c’est elle qui bénéficiait de la plus grande envergure financière à l’instar des Rothschild, des Bemberg ou des Wallenberg. Cette branche des Guinness, également d’origine irlandaise, a fait fortune aux États-Unis, à Philadelphie, avec à la clé un vaste patrimoine à gérer. « Leurs biens allaient des bateaux de la chasse à la baleine aux ponts à péage en Afrique en passant par des haras en Normandie. Les Guinness, c’était un véritable empire. Ils avaient des intérêts dans le monde entier. »

Loël Guinness, le principal héritier, qui avait fait construire une villa à Épalinges au-dessus de Lausanne, n’avait pas de domicile fixe. Il vivait moins de trois mois dans un pays afin d’éviter de devoir y payer des impôts. Et il ne s’occupait que de gérer ses biens. Cela ne l’empêchait pas, ou peut-être cela l’aidait-il à enrichir une vaste culture teintée de snobisme comme le remarque Charles-F. Vallotton qui l’a fréquenté.

Le père de Loël Guinness, qui a été également un patient du cabinet de la place Saint-François, avait épousé une noble Italienne. Celle-ci avait causé un énorme scandale. Cleptomane, elle avait l’habitude de voler les objets de valeur là où elle était invitée. Un jour, elle a été prise sur le fait alors qu’elle avait dépouillé une de ses amies suisses, la Baronne Pfyffer d’Altishofen. L’affaire avait fait grand bruit en Suisse et à l’étranger malgré les efforts entrepris par le clan familial pour l’étouffer.

Après la guerre durant laquelle il avait été chef d’escadrille, Loël Guinness a racheté un bâtiment de la marine royale britannique pour le transformer en yacht privé. Sa passion pour les bateaux l’a conduit tout naturellement à financer un défi britannique pour ramener en Angleterre l’America’s Cup alors en main des régatiers américains. Mais sans succès puisqu’il a fallu attendre la réussite d’un autre milliardaire habitant la région lémanique, Ernesto Bertarelli, pour que ce trophée mythique de la voile retourne en 2003 en Europe après une absence de plus d’un siècle.

Dans le cercle de ses amis milliardaires, Loël Guinness comptait l’armateur grec Niarchos, le concurrent d’Onassis.

Ces deux richissimes propriétaires grecs de flotte de bateaux, qui ont fait les beaux jours de la presse populaire dans la deuxième moitié du XXe siècle, étaient considérés comme de nouveaux riches par la génération précédente d’armateurs grecs tout aussi fortunés si ce n’est plus. Charles-F. Vallotton a bien connu ces derniers parce que plusieurs d’entre eux avaient l’habitude de séjourner sur les bords du lac Léman pour se soigner et y gérer leur flotte de haute mer. C’était le cas de la famille Embiricos qui a invité le dentiste lausannois à venir dans son pied-à-terre en mer Égée. En l’occurrence une île privée agrémentée d’une habitation luxueuse. Posséder un tel endroit était la marque quasi obligée de la réussite pour un armateur grec. La famille Goulandris avait aussi l’habitude de descendre au 5 place Saint-François. Issue d’une vieille famille d’armateurs, elle s’occupait de ses affaires à partir du Lausanne-Palace. Lemos, qui avait fait fortune en rachetant à la fin de la guerre des Victory ships à la marine américaine, se plaisait beaucoup dans la région. Il a été fort généreux envers l’église orthodoxe locale et il a marié son fils à Lausanne. Charles-F. Vallotton jouant une nouvelle fois l’homme de confiance a été invité à participer aux festivités de la noce.

Parmi les grandes fortunes qui prenaient rendez chez Charles-F. Vallotton, on trouve aussi deux Britanniques qui portent un patronyme bien de chez nous. Ce sont les frères Panchaud qui, bien que de descendance helvétique, ne parlaient pas un traître mot de français. Ils prononçaient d’ailleurs leur nom à l’anglaise : pencho. Ces deux frères avaient fait fortune dans l’import-export en vendant de l’acier à la Chine après la guerre. Ils avaient habilement réussi à établir des liens commerciaux avec le géant asiatique malgré le strict embargo qui frappait le pays.

Revenus dans le pays de leurs ancêtres, les frères Panchaud ont habité de belles vieilles demeures à Morges et à Bonmont, tout en gardant leurs propriétés en Grande-Bretagne, notamment un château sur l’île écossaise de Harris connue pour le tweed qui porte son nom.

Gérald Panchaud initiera Charles-F. Vallotton à certaines opérations financières de haut vol. Un jour, il arrive excité au cabinet, en clamant qu’il y a de l’argent à réaliser. « Si tu as 15 000 fr. disponibles sur un compte, il faut le miser tout de suite sur du soja », explique-t-il à l’homme en blanc. Confiant, le médecin-dentiste suit les recommandations de son patient expert en transactions. Quarante-huit heures plus tard, son compte passe de 15 000 à 50 000 fr. Charles-F. Vallotton est encore aujourd’hui sous le coup de cette opération multiplicative qui lui laisse entrevoir un milieu où la notion d’argent échappe aux références habituelles d’un simple citoyen.

On lit aussi dans le livre de rendez-vous du dentiste les noms de grands patrons suisses tels Ernst Schmidheiny de Holderbank devenu un des plus grands cimentiers du monde sous le nom de Holcim, les horlogers Blum et Stern, Petitpierre-Suchard, la femme du financier Tettamanti et tant d’autres.

Georges Simenon sera un autre habitué du dentiste. Ils s’entendaient fort bien parce qu’ils étaient tous les deux dotés d’un esprit vif et avaient vécu aux États-Unis, ce qui les rapprochaient. Charles-F. Vallotton a bien connu le cèdre de la maison rose à l’avenue des Figuiers à Lausanne où les cendres de l’écrivain ont été dispersées pour rejoindre celles de sa fille qui s’est donné la mort. La propriété avait été occupée par un de ses collègues docteurs. Il a noué également d’excellents contacts avec un autre hôte qui a habité les hauts de Lausanne, Jean Taittinger, qui a été maire de Reims et ministre de la justice en France, tout en gardant un œil sur le groupe familial qui produit le champagne renommé qui porte son nom.

La présence du Comité International Olympique à Lausanne a pour conséquence naturelle que ses responsables choisissent comme dentiste le plus renommé de la place. Il soignera Monique Berlioux et Juan Antonio Samaranch qui avait la désagréable habitude de ne pas être ponctuel à ses rendez-vous.

Le 5 place Saint-François se transforme parfois en officine politique. Un diplomate français, qui maîtrisait l’arabe, confie, avant les accords d’Évian et l’indépendance de l’Algérie, au maître des lieux : « Docteur, savez-vous que votre salle d’attente est un vrai café arabe où se trament nombre d’affaires ? » Ce fonctionnaire du quai d’Orsay faisait en l’occurrence allusion à la présence de Maghrébins dont un Berbère du nom de Khattab, propriétaire de 6.000 hectares d’agrumes, ami du roi du Maroc et partisan actif de Fahrat Abbas, président du gouvernement provisoire de la République Algérienne. Quelque temps plus tard, ce Berbère influent sera fauché sur un passage clouté devant l’Hôtel Georges V à Paris. « Ce fut très vraisemblablement une tentative d’assassinat camouflée en accident dont il devait mourir deux ans plus tard, à l’Hôtel des Bergues, à Genève. »

Le cabinet du centre de Lausanne accueille parfois des célébrités qui veillent jalousement à leur anonymat. C’est le cas de Charles Lindbergh. L’un des grands événements populaires de l’entre-deux-guerres a été la première traversée en avion de l’Atlantique sans escale. « Cet exploit de Charles Lindbergh avait soulevé l’enthousiasme des foules. On peut comparer l’impact de cet événement au premier pas de l’homme sur la lune », se souvient Charles-F. Vallotton qui avait vécu l’atterrissage du « Spirit of St. Louis » au Bourget en direct à la radio et plus tard en visionnant les actualités cinématographiques.

Quand Charles Lindbergh se rend au 5 place Saint-François, c’était déjà quelqu’un qui avait décidé de fuir les médias et toute notoriété depuis la mort tragique de son fils à la suite de son enlèvement contre une forte rançon. Le glorieux pilote se serait bien passé d’entrer une deuxième fois dans la postérité en étant à l’origine du mot kidnapping et de la vague moderne du chantage à la vie pour l’extorsion de fortes sommes.

Cet être meurtri avait acheté après la guerre un chalet près de Jongny, sur la Riviera vaudoise. Il adorait séjourner dans sa résidence helvétique. Il y venait très régulièrement accompagné de sa femme née Ann Murrow, fille d’ambassadeur et écrivain connu aux États-Unis. Le couple cultivait l’incognito. Seules quelques personnes savaient qui habitait au juste dans le modeste chalet et, selon le vœu de ses occupants, elles restaient muettes sur la vraie personnalité de ses propriétaires. Les hôtes qui venaient rendre visite au héros de l’aviation moderne, comme Nancy de Selincourt, représentante de la vieille noblesse britannique, veillaient comme les autres à préserver l’anonymat de sa présence au-dessus de Vevey.

« Charles Lindbergh était un homme aux racines nordiques comme son nom l’indique, donc de grande stature. Ce personnage imposant était cependant d’un abord fort simple. Cet Américain adulé par les foules s’est montré assez réservé au début sur le fauteuil du cabinet, mais la glace s’est vite rompue. Car il avait un intérêt pour l’art dentaire qui dépassait celui d’un simple patient ». Charles Lindbergh dans son jeune âge s’était intéressé aux travaux réalisés dans le laboratoire dentaire de son oncle et « il s’y était même mis à bricoler ». Le laboratoire de son oncle était à l’époque une référence dans la profession et on peut l’admirer au musée Smithsonian à Washington en qualité de témoin d’un cabinet dentaire d’avant-guerre.

Charles Lindbergh, malgré ses « dents superbes », venait de manière régulière se faire examiner par Charles-F. Vallotton. « Il était du sérail et avait conscience de la nécessité d’une bonne prévention pour la sauvegarde de sa dentition. »

Charles Lindbergh aimait parler de la Suisse qu’il appréciait beaucoup et bien sûr d’aviation. Le héros était aussi un homme d’affaires d’envergure. Propriétaire de la compagnie TWA, la Trans World Airlines, autrefois une des plus importantes du monde, c’est lui qui l’a vendue au milliardaire et excentrique Howard Hughes. Charles Lindbergh était aussi un expert aéronautique auprès du gouvernement américain et il ne cachait pas son admiration pour les constructeurs allemands. Des louanges qui l’avaient autrefois fait taxer de pronazi.

Après sa mort, Charles-F. Vallotton a continué à soigner sa veuve pendant de nombreuses années.

CHARLIE CHAPLIN

Quand Charlie Chaplin chassé des États-Unis par le maccarthysme est venu s’établir au Manoir du Ban à Corsier-sur-Vevey, c’est tout naturellement qu’il est venu avec sa famille se faire soigner au 5 place Saint-François. Charles-F. Vallotton a été frappé d’emblée par son style très british et sa petite taille. Il arrive bien souvent que les monstres sacrés du cinéma se révèlent plus petits en réalité que dans l’imagination des spectateurs trompés par leur présence qui s’amplifie sur grand écran.

Charlie Chaplin attachait beaucoup d’importance à sa dentition. « C’est mon outil de travail », affirmait-il. Tout jeune, a-t-il confié au docteur lausannois, il allait se faire soigner dans le quartier pauvre de Londres où il habitait, par le dentiste d’une mission religieuse danoise. Et toute sa vie, il a recherché les meilleurs représentants de l’art dentaire. Mais à la fin de sa vie, il ne voulait cependant pas que l’on en fasse trop. « I am an old man. I am happy as I am. Please, keep it going like that. » « Je suis un vieil homme. Je suis heureux d’être comme je suis. S’il vous plaît, faites que cela continue. » Autrement dit, Charlie Chaplin souhaitait que son dentiste se contente de conserver au mieux sa dentition sans entreprendre de grands travaux.

Charlie Chaplin, comme souvent les grands personnages, était très respectueux de l’horaire. « Il venait au rendez-vous à l’heure et même plus, à la minute précise. »

Sur le fauteuil du dentiste, le géant du septième art continuait de correspondre au mythe vivant qu’il était devenu et il n’était pas avare d’anecdotes désopilantes.

Le dentiste qui soignait Charlie Chaplin à Hollywood lui avait annoncé plusieurs fois qu’il allait mettre fin à sa carrière. Car il était persuadé de pouvoir faire fortune dans les mines d’or. « J’étais sûr que cela allait foirer », relève malicieusement le réalisateur de la « Ruée vers l’Or ». Et son dentiste américain est revenu plusieurs fois bredouille sans avoir trouvé le bon filon à prospecter.

Charlie Chaplin était un amoureux du Japon profond et il a raconté à Charles-F. Vallotton un épisode savoureux qu’il a vécu avec sa compagne d’alors, l’actrice Paulette Godard. Tous deux avaient décidé de descendre dans des auberges traditionnelles. Ce goût de l’authenticité réservait parfois quelques surprises. Paulette Godard avait été une fois au petit coin qui n’avait rien d’intime puisque les gens entraient, faisaient ce qu’ils avaient à faire et sortaient au vu de tous. Ce premier choc passé, l’actrice est revenue dans la chambre pour y découvrir Charlie Chaplin en train de défendre son intimité. Des femmes de chambres l’avait déshabillé et voulait lui enlever son slip.

Charles-F. Vallotton a assisté aussi à quelques moments forts de la vie de Charlie Chaplin. Il se souvient de l’avoir vu effondré à la mort de son frère. Ce dernier jouait un rôle important : c’est lui qui s’occupait de produire et de distribuer les films du génial réalisateur et de tout l’aspect administratif de l’entreprise familiale. Charlie Chaplin, rappelons-le, a été un des rares créateurs du cinéma à vouloir maintenir le contrôle sur ses œuvres de la création à la distribution.

Le hasard a voulu que, le jour de la mort de Marilyn Monroe, Charlie Chaplin avait rendez-vous au 5 place Saint-François. Les médias avaient cherché à solliciter sa réaction sur la fin tragique de la star américaine. Mais il avait refusé toute interview. Et il s’en est expliqué à son dentiste : « Si j’avais accepté de parler, je n’aurais pas été tendre. Car Hollywood détruit les gens à l’exception des créateurs. Ce haut lieu du cinéma fabrique beaucoup d’actrices, d’acteurs, de personnes qui font vivre l’industrie du film, mais une fois utilisés, il les jette le plus souvent comme des Kleenex, sans pitié et sans état d’âme. »

YUL BRYNNER

Charles-F. Vallotton a été l’artisan de nombreux sourires qui se sont étalés en gros plans dans les cinémas du monde entier. Il s’est ainsi occupé de la bouche du plus célèbre chauve d’Hollywood, Yul Brynner. Cet acteur très populaire s’est installé dans les années soixante en Suisse, dans une vaste propriété au bord de l’eau, à Chanivaz, sur la Côte vaudoise.

La famille de la star était établie à Mukden et Harbin, en Mandchourie, au nord de la Chine, où son père d’origine argovienne avait été consul honoraire de Suisse, d’où sa nationalité helvétique et son désir d’habiter au moins pour un temps sur les bords du Léman. Certes, il existe des zones d’ombre dans sa biographie où, en fonction du rôle qu’il joue ou qu’il souhaite endosser, est mise en avant sa filiation russe, mongole ou suisse. Charles-F. Vallotton se souvient en tous les cas d’avoir soigné une de ses vieilles tantes en provenance de Mongolie.

Une solide amitié se développe vite entre le patient et son dentiste. « C’était une sympathie réciproque. » Charles-F. Vallotton fera vite partie du cercle des proches de Yul Brynner. Il deviendra un familier des barbecues et dîners de Chanivaz où il n’était pas rare de voir une vingtaine de personnes à table. On y rencontrait des célébrités comme Pamela Churchill qui avait épousé un Von Thyssen de la grande dynastie industrielle de la Ruhr. Les vedettes hollywoodiennes faisaient escale sur la Côte tels Elizabeth Taylor, Frank Sinatra. Ce dernier était lié par une solide camaraderie à Yul Brynner. Tous deux avaient une passion commune : le poker. D’épaisses liasses de dollars passaient d’une main à l’autre au cours de parties d’enfer.

« Il y avait lors des soirées de Chanivaz, au bord de l’eau, beaucoup de belles femmes, mais aussi des parasites », convient l’ami dentiste qui précise que Yul Brynner en était tout à fait conscient. « Mais l’acteur n’en avait cure. Son train de vie était incroyable. C’était son côté russe. Il possédait une flotte de voitures dont une Rolls avec au volant l’indispensable chauffeur britannique. »

« C’était un bon musicien. Il avait d’abord gagné sa vie avec une guitare. Il n’aimait pas chanter en privé quand il était de sang-froid. Mais une fois lancé, il répondait aux sollicitations et le moment devenait mémorable. »



Charles-F. Vallotton faisait partie des proches de Yul Brynner. Il se rendait fréquemment chez la star, à Chanivaz.

La première fois que Charles-F. Vallotton s’est rendu à Chanivaz accompagné de sa femme Ella, il a fait la connaissance de Doris qui épousera quelque temps plus tard Yul Brynner. Le couple était en train de s’activer autour d’un grand pigeonnier. L’acteur adorait les animaux. Il possédait une douzaine de chiens et il fera don d’un grand berger des Pyrénées à son médecin. La meute des molosses était dominée par Pancho, un minuscule yorkshire qui a disparu un jour dans les bois de Chanivaz au désespoir des résidents du lieu. Dans la baie de Morges, Charles-F. Vallotton invitera Yul Brynner sur son voilier, un 5,50 m. L’acteur se prendra au jeu et achètera peu après un voilier de cette même série olympique et participera à des régates sur le Léman.

La femme de Yul Brynner, très mondaine, était chilienne. Quand elle a été enceinte, le dentiste lausannois lui rendait souvent visite au chemin de Primerose à Lausanne où Yul Brynner possédait un appartement. C’était également le cas pour Charles-F. Vallotton qui en avait acquis un dans le même immeuble après sa séparation de Ella qui a continué de vivre à la Campagne des Bains de Chailly jusqu’à la proclamation définitive du divorce.

De retour d’un tournage aux îles Seychelles, Yul Brynner a incité son dentiste à s’y rendre. C’était en 1976 juste après l’ouverture du premier aéroport pour gros avions de l’archipel. C’est ainsi que le docteur suisse va participer au démarrage de l’essor touristique des Seychelles. Il y achètera une maison au bord de l’eau sur l’île de Praslin où il continuera de se rendre presque jusqu’à la fin de sa vie, au moins une fois par année.

Yul Brynner, comme Charles-F. Vallotton, décide à son tour de divorcer. Et à la demande des deux parties, c’est leur ami dentiste qui témoignera devant le tribunal de Morges. Une fois de plus, la pondération et le sens de la diplomatie du docteur helvétique avaient été plébiscités.

Yul Brynner partira ensuite s’installer à New York où il épousera une Chinoise. Il triomphera à Broadway dans une comédie musicale, « The King and I », « Le Roi et Moi », qui tiendra l’affiche durant plusieurs saisons. Charles-F. Vallotton rendra visite à la star, avant que le comédien ne meure d’un cancer du fumeur. Yul Brynner a créé avant son décès une fondation contre le tabagisme dont s’occupe sa fille, Victoria. Le dentiste a gardé avec son ex-femme Doris de bons contacts. Cette dernière habitait en Suisse dans une villa qu’elle s’était fait construire à Lussy-sur-Morges ; elle travaillait alors dans l’industrie du luxe, entre autres pour LVMH, en particulier pour les boutiques Christian Dior du groupe.

WILLIAM HOLDEN

William Holden, autre acteur hollywoodien célèbre, s’installe aussi sur les bords du Léman, à Saint-Prex. Il ne connaît aucun problème d’argent ; car il a tiré le gros lot avec « Le Pont de la Rivière Kwai », le film de David Lean qui obtint un succès planétaire. Au lieu d’être payé au cachet, William Holden avait préféré une participation sur les bénéfices à venir. Bien lui en a pris parce que le film a battu tous les records de fréquentation de l’époque. L’acteur a récidivé plus tard avec un autre succès cinématographique, « La Tour Infernale ». Il est devenu ainsi un des acteurs les plus riches de son temps.

Cette aisance financière ne l’a cependant pas aidé à résoudre ses problèmes d’alcool qui finiront par le détruire. Bill, son surnom pour ses proches, était une personne pleine de charme, mais il était difficile d’avoir avec lui des relations normales. Il était souvent imprévisible. « Quand on allait chez lui, on versait le whisky à flots. C’était effroyable pour quelqu’un qui n’avait pas l’habitude. Je me suis donc contenté d’avoir surtout avec lui des relations professionnelles. » C’est grâce à William Holden que Charles-F. Vallotton avec ses deux plus jeunes enfants participera à un safari de rêve au Kenya. L’acteur y avait fondé avec son ami Ryan le Mount Kenya Safari Club, « un complexe superbe dans un environnement magnifique. C’était paradisiaque » !

CAPUCINE

C’est dans des circonstances exceptionnelles que Charles-F. Vallotton rencontre pour la première fois Capucine, une femme d’une grande beauté qui avait fait ses débuts au cinéma à Hollywood. Elle a connu une consécration mondiale grâce au formidable succès de « La Panthère rose » de Billy Wilder où elle interprète une femme très classe aux côtés de l’hilarant Peter Sellers.

Cette rencontre entre l’actrice et le dentiste a commencé, quelques années auparavant, à se mettre en place à l’insu des protagonistes, grâce à la fille du fondateur des verreries de Saint-Prex, Cornaz, qui avait épousé un Doppf de la maison de vin alsacienne de belle renommée. L’héritière avait mis en vente la propriété de Fraid’Aigue qui s’étendait le long de la rive, à l’est de Saint-Prex. Elle avait été morcelée en quatre lots par un promoteur. Un soir, ce dernier téléphone à Charles-F. Vallotton pour lui vanter les qualités de la dernière parcelle qui restait invendue. « Sans l’avoir vue, sur un coup de tête, je l’ai achetée. Ce terrain délaissé depuis plusieurs années était une vraie jungle. Mais cela correspondait à mon espoir de m’établir un jour au bord de l’eau, non loin de Morges où était ancré mon voilier. » Ce vœu ne s’est jamais réalisé, car Ella, femme au foyer et citadine dans l’âme, ne voulait pas s’isoler loin de la ville comme la famille de l’éditeur et libraire Payot qui avait acheté la parcelle voisine. Les moyens de transport, scolaires en particulier, n’étaient pas, il est vrai, aussi développés qu’aujourd’hui. Charles-F. Vallotton gardera durant de nombreuses années cette propriété au bord du lac. Une authentique roulotte de cirque et un ancien garage à bateaux transformés en salle à manger équipée de toutes les commodités permettront à sa famille d’y séjourner parfois le week-end. Pour y accéder du lac, le riverain occasionnel fit construire un ponton d’une longueur appréciable afin que son voilier à fort tirant d’eau puisse accoster sans heurter les gros blocs erratiques qui parsèment dangereusement les hauts fonds.

C’est ce ponton qui est l’origine de la rencontre imprévue entre le dentiste et l’actrice Capucine. La veille de leur premier contact, un yacht de luxe avait explosé accidentellement et pris feu. L’épave avait dérivé et s’était échouée contre le ponton et l’avait en partie incendié. L’accident relaté dans la presse mentionnait que le bateau appartenait à un acteur célèbre qui n’était autre que William Holden qui habitait au bord de l’eau dans une propriété non loin de là. Charles-F. Vallotton se rend le lendemain à Saint-Prex pour constater les dégâts au ponton. Il rencontre sur place deux femmes en train de fouiller l’épave à la recherche d’éventuels objets de valeur. Il s’agissait de Capucine et de la femme de William Holden qui la lui présente. Les charmantes chercheuses d’épave ne trouveront finalement qu’un modeste souvenir à récupérer : un petit drapeau américain.

Cette première rencontre entre Charles-F. Vallotton et Capucine allait déboucher sur une amitié qui ne s’est jamais démentie durant de nombreuses années jusqu’à son tragique décès.

Le charme et l’élégance de cette Française originaire de Saumur avaient séduit Hollywood. Capucine avait le même imprésario, Charlie Fehlmann, que William Holden et Yul Brynner. Elle devint la maîtresse de son agent et c’est grâce à ses contacts qu’elle fit la connaissance de William Holden. Elle en tombera amoureuse sans briser pour autant le mariage de la star comme le démontre la visite de l’épave par les deux femmes. Les accommodements de cœur avec la morale usuelle sont monnaie courante dans ces milieux. Cependant cela n’empêchera pas Capucine de souffrir de la rupture de sa liaison avec William Holden. Elle ne s’en remettra finalement jamais souffrant régulièrement de dépressions.

Capucine avait emménagé dans le même immeuble que Charles-F. Vallotton à Primerose, au-dessus de Bellerive, à Lausanne. Les liens entre les deux résidents de Primerose se sont donc inévitablement resserrés. « C’était devenu plus une amie qu’une cliente. Elle n’est pourtant jamais devenue ma maîtresse. Capucine aurait bien aimé si j’en juge au début ses efforts de séduction. Mais nous en sommes restés à une amitié très forte puisqu’elle a participé par la suite aux réunions de famille quand je me suis remarié. » Il n’était pas rare que le dentiste qui était alors en instance de divorce vienne partager le repas de l’actrice qui bénéficiait au sommet de l’immeuble d’une somptueuse terrasse panoramique, ouverte aux quatre horizons, sans doute la plus remarquable de Lausanne.

Vivant désormais en célibataire, le dentiste lausannois s’était attaché les services d’un serviteur, Monsieur Paul, aux références extraordinaires. Très classe et respectueux de l’étiquette, il allait jusqu’à présenter le biberon réchauffé d’un des petits-fils de son maître enveloppé d’une serviette blanche sur un plateau d’argent.

Profitant de sa nouvelle liberté, Charles-F. Vallotton avait décidé de vivre dorénavant sur le même pied que sa clientèle huppée. Du moins en apparence, et il faut le dire, avec une telle aisance qu’elle paraissait innée quoiqu’elle fût restée longtemps en latence. Le très mondain et dévoué Monsieur Paul venait aussi en aide à Capucine. L’actrice était une hôtesse hors pair qui savait rendre service à l’occasion. Elle avait ainsi organisé, se rappelle Charles-F. Vallotton, un dîner sur sa terrasse de rêve pour les membres du comité d’un congrès que le dentiste lausannois présidait. « Nous avions tous été éblouis. »

Les amis de Capucine, Yul Brynner notamment, se souciaient de la santé de l’actrice et en avaient fait part au docteur lausannois. Celui-ci avait appris de son psychiatre qu’elle était gravement atteinte et souffrait d’une profonde dépression. Yul Brynner avait confié à Charles-F. Vallotton ses craintes qu’elle ne sautât un jour de sa terrasse. C’est ce qui est arrivé finalement et a bouleversé tout son entourage.

À l’enterrement, le couturier Givenchy, un de ses plus proches amis, remercia le dentiste lausannois de s’être occupé d’elle. Les gens qui n’étaient pas ses proches ne soupçonnaient pas que derrière cette belle femme intelligente, très posée, sachant user de l’humour avec distinction, se cachait une détresse infinie qui l’a menée jusqu’au suicide.

À sa mort, selon ses vœux, ses biens ont été donnés à des œuvres caritatives en faveur de l’enfance. Une sculpture de tête d’enfant noire léguée à son ami Charles témoigne de cet amour pour les enfants alors qu’elle-même n’avait jamais goûté aux joies de la maternité.

GINA LOLLOBRIGIDA

Comme Capucine, Gina Lollobrigida n’avait pas que sa rayonnante beauté à offrir au septième art. Cette femme à la tête bien faite a très bien su se diriger vers d’autres horizons après avoir connu la gloire universelle en tournant une soixantaine de films dont « Fanfan la Tulipe », « Heureuse Époque », « Les Belles de Nuit ». Depuis les années septante, elle est devenue une photographe renommée en réalisant de grands reportages photographiques à travers le monde. Il lui arrivait de solliciter l’avis de son dentiste sur la nouvelle orientation de sa carrière. Charles-F. Vallotton se souvient d’avoir visionné avec elle un très bel ouvrage sur l’Italie.

La qualité de ses reportages photos étant de plus en plus reconnue sur le plan international, Imelda Marcos, la femme de l’ex-dictateur des Philippines, lui avait demandé d’en réaliser un sur son pays. C’était prendre le risque que le contrat ne soit pas totalement honoré. C’est ce qui est arrivé. Gina Lollobrigida sûre de son bon droit avait vivement réagi et attaqué en justice Imelda Marcos qui avait signé de sa main le contrat. Prudent comme à son habitude, Charles-F. Vallotton, lui avait déconseillé de se battre en justice. « Vous risquez votre peau à agir ainsi », lui a-t-il suggéré. Mais le donneur de conseil a eu en l’occurrence tort. Gina Lollobrigida a réussi finalement à obtenir gain de cause devant le juge. C’est ce que rapporte Charles-F. Vallotton en manifestant de l’admiration pour cette fière Italienne au caractère bien trempé qui lutte aussi contre la faim dans le monde en qualité d’ambassadrice de la FAO, de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture.

En psychologue qu’il sait être à ses heures, il remarque que cette forte personnalité était très indépendante et solitaire. « Gina Lollobrigida faisait peur aux hommes. » Un jour où elle se sentait seule, toujours très maquillée avec des faux cils comme si elle allait entrer sur le plateau d’un tournage, elle demanda à son dentiste s’il pouvait lui trouver un ami pour passer la soirée. C’était une invitation à peine déguisée à laquelle ne succomba pas Charles-F. Vallotton qui était déjà ce soir-là accaparé par un autre rendez-vous. Avec Gina Lollobrigida, le dentiste lausannois profitait de parler de son penchant pour l’Italie. « On partageait une passion commune pour l’art étrusque. Les échanges étaient de haut niveau, car cette femme était intellectuellement brillante. »

Ce sont des banquiers tessinois qui avaient donné à Gina Lollobrigida l’adresse du dentiste de la place Saint-François. « J’ai eu beaucoup de travail à réaliser. Je lui ai refait la bouche. » Plus tard, dans un restaurant de New York, Gina Lollobrigida se brisa une dent en porcelaine élaborée dans le laboratoire de Saint-François. Elle l’avait endommagée en croquant par inadvertance un bout d’os dans un met où il ne devait pas se trouver. Ni une ni deux, la bouillante star a attaqué en justice le restaurateur. Avec succès. L’indélicat cuisinier new-yorkais a dû s’acquitter d’une indemnité salée pour l’époque : 80.000 dollars. Charles-F. Vallotton lui a refait la dent cassée sans lui adresser de nouvelle facture. On est classe ou on ne l’est pas !

ANITA EKBERG

Le monde décadent de la Dolce Vita de Federico Fellini est parvenu jusqu’au fauteuil du dentiste lausannois sous la forme de sa pulpeuse égérie, Anita Ekberg, rendue célèbre du jour au lendemain par sa baignade toute de sensualité dans la fontaine de Trevi. Quand elle venait à Lausanne, l’actrice profitait de faire une cure d’amaigrissement à la clinique Cecil. Elle avait un problème récurrent de poids dû à sa forte propension pour l’alcool. « Cette blonde suédoise menait une vie très fellinienne tout en étant très drôle. Je croise un jour dans le couloir de mon cabinet une dame fort opulente coiffée d’un grand chapeau. Je la salue sans reconnaître au premier abord qu’il s’agit d’Anita Ekberg ». Elle réagit : « Vous ne me reconnaissez pas ? Comment ? Il faut vraiment que je perde du poids ! » Un jour, comme pour s’excuser, elle explique : « Que voulez-vous… je viens de passer deux mois sur le bateau d’un des plus grands industriels de la Péninsule… alcool… soleil… un peu de nage… et beaucoup d’amour. »

Anita Ekberg, à la fin d’une cure de 15 jours à la Clinique Cecil, avait décidé de faire la fête avec des amis suédois. Une fête forcément bien arrosée. Elle devait dans la foulée rentrer d’urgence à Rome, mais, vu son incapacité à prendre le volant, le Dr Maurice Mamie, qui la soignait aussi, a cherché un conducteur. Il s’est adressé au meilleur à disposition à l’époque dans la région : Toulo de Graffenried, le coureur automobile. Celui-ci accepta en faisant allusion à sa généreuse poitrine : « Si c’est pour le grand balcon, je suis d’accord. »

Anita Ekberg a été une fidèle cliente de Charles-F. Vallotton pendant de nombreuses années. Son temps de gloire ayant passé, elle a été en butte à des difficultés financières. Elle n’a pu payer sa dernière note. Bon prince, son dentiste lui en fera cadeau. Plus tard, il acquerra une œuvre de Rotella bien connu pour ses affiches artistiquement déchirées où figure l’actrice et son large sourire magnifié des jaquettes réalisées par son dentiste lausannois. L’œuvre a fait partie de la collection qui ornait les murs de la Campagne des Bains. « Je ne suis pas rancunier et il faut garder parfois le sens de l’humour. »

Comme l’avait également Alberto Sordi, un des grands acteurs comiques italiens d’après-guerre, qui a été également un habitué du 5 place Saint-François.

JAMES MASON, LIZ TAYLOR, RICHARD BURTON…

L’acteur James Mason habitait une maison dans les vignes, à Corseaux, au-dessus de Vevey, non loin d’un autre Britannique célèbre, l’écrivain Graham Greene qui y est enterré. « James Mason avait un abord très urbain, très charmant », se souvient Charles-F. Vallotton. Mais il n’arrivait pas à faire oublier les personnages troubles, un peu inquiétants qu’il interprétait à l’écran. » Il m’a annoncé un jour qu’il allait se remarier avec une Australienne, une contorsionniste. « Cela collait tout à fait à sa personnalité un peu spéciale », relève-t-il d’un air qui laisse le champ libre à l’imagination.

Le grand couple au cinéma et dans la vie que formaient Liz Taylor et Richard Burton est descendu également au 5 place Saint-François. La grande star hollywoodienne souffrait d’un abcès dentaire. Mais ce n’est pas Charles-F. Vallotton qui s’en occupa, mais son associé Charles Chessex. Le couple glamour du septième art avait annoncé sa venue un samedi, à 13 heures précises. Le maître des lieux attendit une heure, deux heures, puis passa le relais à son collègue. L’envie de dévaler à ski les pentes de Verbier l’avait emporté sur celle de soigner la bouche de Liz Taylor si prestigieuse qu’elle fût. Il y a des limites aux attitudes capricieuses même pour un dentiste habitué aux fantaisies de patients qui croient trop souvent que leur célébrité les autorise à agir à leur seule guise.

AUDREY HEPBURN

Audrey Hepburn, qui est venue s’établir à La Paisible, à Tolochenaz, a connu, elle aussi, le cabinet de la place Saint-François. Son rayonnant sourire a été entretenu et amélioré au fil des années par le savoir-faire du praticien des lieux et, plus tard, par sa seconde femme, Nicole, également dentiste. Très vite, Audrey Hepburn est devenue une amie très proche de Charles-F. Vallotton aidé en cela parce que tous deux fréquentaient le cercle dont faisaient également partie Yul Brynner et sa femme Doris.

Cette amitié n’était pas que convenue. « Un matin de Noël, je me trouvais à l’Hôpital ophtalmique après avoir subi une nouvelle opération liée à un décollement de la rétine. J’étais seul, sans famille suite à mon divorce, un peu triste, quand j’entends un air de Mozart. La musique s’est rapprochée. La porte s’est ouverte. Avec la maigre vision qui me restait ce jour-là, j’ai reconnu Audrey Hepburn et son mari Mel Ferrer, tenant à la main une bougie et un tourne-disque. Ce fut un cadeau de Noël aussi émouvant qu’inattendu. »

Audrey Hepburn occupe dans les souvenirs de Charles-F. Vallotton une place particulière. Il ne cache pas qu’il a été subjugué par sa beauté rayonnante, le port maîtrisé, élégant, sophistiqué, de son corps qui lui est resté de son époque de danseuse classique. « Audrey avait aussi beaucoup d’aura. Elle a gardé la fraîcheur qu’elle avait aux côtés de Gregory Peck dans « Vacances romaines ». Elle avait le sens de l’humour : c’était le côté de son père irlandais. Elle réussissait à bien gérer sa fortune sans devoir céder pour autant aux nombreuses sollicitations professionnelles dont elle était sans cesse l’objet : c’était le côté plutôt hollandais de sa mère, une baronne que j’ai aussi soignée. »

Quand Audrey Hepburn et son mari Mel Ferrer sont venus en Suisse, c’était pour échapper aux inconvénients de la célébrité qui déferlaient sur eux à Hollywood. Ils avaient d’abord choisi de s’installer au Bürgenstock, dans un chalet qui dominait le lac des Quatre-Cantons, avant de s’établir près de Morges, à La Paisible. Ils ont acheté cette belle demeure à une patiente de Charles-F. Vallotton, Judith Soldati, l’égérie de Guy de Pourtalès, qui a eu plusieurs époux avant de devenir Comtesse Potocki. Une mélomane avertie qui possédait aussi une maison près de la ville natale de Mozart, Salzbourg.

Audrey Hepburn n’a pas été une femme très heureuse dans sa vie, constate Charles-F. Vallotton. « Sa vie sentimentale a été un échec. Je l’ai d’abord connue au bras de Mel Ferrer. C’était un homme intelligent, à l’esprit complexe mais assez négatif. Il l’a sans cesse rabaissée psychologiquement. Audrey Hepburn donnait toujours une apparence sereine, mais, en fait, c’était une femme assez tourmentée. »

Les circonstances font que Audrey Hepburn et son dentiste lausannois trouvent chacun, au même moment, un nouvel amour au large de l’Italie. Audrey Hepburn était partie faire une croisière sur le yacht du financier genevois Paul-Annick Weiller alors que Charles-F. Vallotton avait été frappé sur une île d’un coup de foudre sentimental. Quelques jours plus tard, l’actrice et le dentiste se sont retrouvés sur une autre île de la mer Tyrrhénienne. Audrey Hepburn lui a confié : « Charles, j’ai rencontré l’homme de ma vie ». Il s’agissait du Dr Dotti. Et son ami lausannois, à son tour, lui a confié : « Audrey, j’ai rencontré la femme de ma vie. » Il s’agissait d’une belle aristocrate romaine.



C’est une véritable amitié qui liait le dentiste à Audrey Hepburn, ici en visite à Tolochenaz.

Ces nouvelles liaisons ne relâcheront pas les liens qui lient Audrey Hepburn à Charles-F. Vallotton. Ils continueront de se voir régulièrement. Souvent, le dimanche, ils réservaient une table à l’Auberge des Grands Bois, à Buchillon, sur la Côte vaudoise, et il n’était pas rare que Doris, la femme de Yul Brynner, vienne se joindre à eux. L’ami dentiste se rendra souvent à Tolochenaz, à La Paisible, une belle demeure à l’ambiance élégante, mais un peu froide avec ses nombreux canapés recouverts de tissu blanc. Le nouvel ami d’Audrey Hepburn, le Dr Dotti, qualifiera La Paisible de « merveilleuse maison où l’on s’ennuie ».

« La principale qualité du nouveau compagnon d’Audrey, c’était qu’il ne soit pas marié », relève froidement Charles-F. Vallotton qui a assisté à leur mariage.

La fréquentation des stars médiatiques n’est pas toujours de tout repos. Un jour, à Rome, avant que la liaison entre Audrey Hepburn et le Dr Dotti ne vienne sur la place publique, Charles-F. Vallotton a accompagné Audrey Hepburn à la Villa Borghèse pour aller chercher son fils Sean qui y suivait les cours du lycée Chateaubriand. En attendant sa sortie de l’école, l’actrice et le dentiste s’étaient assis sur une barrière. Les paparazzis les avaient pris pour cible en croyant que Charles-F. Vallotton était la nouvelle liaison d’Audrey Hepburn, le confondant avec le médecin romain dont ils soupçonnaient l’existence sans l’avoir encore réellement identifié. La photo du couple sur la barrière a paru dans Paris Match malgré les démarches qu’avait entreprises Charles-F. Vallotton pour qu’elle ne paraisse point. Il voulait empêcher que cette photo ne se transforme en pièce à charge dans son divorce en cours.

Charles-F. Vallotton se souvient non sans émotion de la triste fin d’Audrey Hepburn. À la suite d’un voyage en Éthiopie comme ambassadrice de l’ONU, elle se sentait peu bien. « J’ai bu de l’eau dégueulasse », lui avait-elle confié pour expliquer ses maux de ventre. Les soins adéquats ont tardé. « On s’est fourvoyé à son sujet », admet le dentiste lausannois en relevant le diagnostic tardif de ses confrères. « Quand on l’a opérée, on a refermé sans rien pouvoir faire. Le cancer du côlon était déjà à un stade trop avancé. » Charles-F. Vallotton l’a encore vue quelques jours avant son décès. Tout le monde était bouleversé par une mort si brutale et imprévisible.

Le dentiste lausannois aura une place réservée pour assister aux obsèques. Il est vrai que les relations entre Audrey Hepburn et Charles-F. Vallotton avaient été étroites. « J’aimais cette femme cultivée. On se voyait beaucoup. On passait Noël ensemble. Une grande et sincère amitié s’était nouée entre nous. C’était une bonne copine », relève-t-il avec chaleur.

ÉPILOGUE

C’est non sans une certaine satisfaction que Charles-F. Vallotton a feuilleté le roman de sa vie et de sa carrière, quelques années avant son décès, à l’occasion de l’élaboration de ce livre dont il a refusé la publication de son vivant. Mais, toujours lucide et rechignant à se mettre en avant, il s’était alors demandé dès le début des entretiens avec l’auteur si cela en valait la peine. « Y a-t-il des gens qui vont être intéressés ? » Bien sûr, on ne peut rien préjuger à l’avance.

Cependant, le témoignage de Charles-F. Vallotton aura au moins le mérite de révéler de manière concrète la renommée médicale extraordinaire dont a bénéficié la région lémanique, et Lausanne en particulier, jusqu’à la fin du XXe siècle. Une renommée dont peu de gens soupçonnent l’existence et surtout l’ampleur.

L’histoire de la vie de ce médecin-dentiste est aussi la démonstration qu’il était possible au siècle passé de réaliser une brillante ascension sociale par la seule force de son mérite et de son assiduité au travail avec l’aide aussi, il est vrai, de dons au-dessus de la moyenne. Charles-F. Vallotton a été sans aucun doute poussé et motivé par une volonté inébranlable de réussir sa carrière. Cela était alors assez courant au lendemain d’un conflit qui avait mis à feu et à sang et en ruine la planète. Les circonstances de l’époque expliquent donc en partie sa course au succès. Mais il est vrai aussi que c’est lui seul qui a façonné la plus grande part de son destin.

Dans sa belle demeure au-dessus de Lausanne, le nonagénaire a égrené ses souvenirs sans regret et il a continué de gérer et maîtriser jusqu’au bout sa vie comme l’optimiste qu’il a toujours été. Certes, sans euphorie, elle eût été déplacée pour un cérébral comme lui et un médecin au courant des choses de la vie et de la mort. Mais il a relevé non sans un clin d’œil ironique que sa tante Augusta Vallotton, la sœur de son père, est décédée à l’âge canonique de 102 ans encore au bénéfice de toute sa raison. Finalement, il aura réussi à respecter la tradition familiale de longévité en mourant dans sa centième année, tout en bénéficiant de toutes ses facultés intellectuelles.



Le nonagénaire retrouve l’école de son enfance à Pregny (GE).

Cependant, on doit reconnaître que Charles-F. Vallotton a souffert à la fin de sa vie d’un grave handicap physique : sa vue a décliné d’année en année, de manière irrémédiable à cause de l’âge, du glaucome et des séquelles de plusieurs décollements de rétine. « Je déteste ce handicap. Cela limite mes mouvements et surtout mon insatiable curiosité. »

C’est ainsi qu’il a eu au fil des ans de plus en plus de peine à suivre les activités débordantes de sa seconde femme, Nicole Perreau, qu’il a connue en 1970. Leur mariage a eu lieu chez Doris Brynner en présence notamment d’Audrey Hepburn et de Capucine. À sa retraite, cette dentiste d’origine française âgée d’un quart de siècle de moins que lui, a repris le cabinet dentaire de la place Saint-François jusqu’à ce qu’elle décide à son tour de mettre fin à son activité professionnelle. « Brillante praticienne, elle a été la première femme en 1992 à présider le cercle fermé de l’American Dental Society of Europe. » Autrefois Charles-F. Vallotton pouvait l’accompagner dans la pratique du sport. « Je ne peux même pas la suivre aujourd’hui dans la piscine », sourit-il en précisant toutefois qu’il a horreur de l’eau froide même si elle s’élève à un accueillant 26 degrés. Jusqu’à un âge très avancé, il a accompli des voyages avec sa femme que tous deux organisaient régulièrement pour voir des expositions, des capitales, des pays et profiter de rendre visite à leurs nombreuses connaissances disséminées aux quatre coins de la planète.

Charles-F. Vallotton, avec l’aide de son épouse, a organisé à la Campagne des Bains, à intervalles réguliers, des réunions de famille avec ses enfants, Jacques, Jean-Pierre et Catherine, et ses petits-enfants, ainsi que les enfants du premier lit de son épouse, Fabienne, Michel, malheureusement décédé depuis, et Mathieu et leurs petits-enfants. Cela lui a permis de compenser peut-être le fait qu’il n’a guère eu le temps et peut-être aussi l’envie autrefois de cultiver l’esprit de famille. La mort d’un de ses fils, Jean-Charles, peu après son retour en Suisse, reste cependant marqué dans sa mémoire. « C’est horrible de perdre un enfant en bas âge. Il est décédé à la suite d’une forte fièvre non sans avoir résisté plusieurs jours. Il a été victime d’une toxicose qui se soigne aujourd’hui sans problème. L’épidémie avait alors causé la mort d’une demi-douzaine d’enfants à Lausanne. »

Charles-F. Vallotton, au soir de sa vie, s’est montré plutôt heureux de l’évolution de ses descendants et a joué, non sans un certain plaisir, le sage patriarche, tout en gardant, comme il a toujours su le faire avec élégance et pudeur, un certain détachement vis-à-vis des inévitables vicissitudes que réserve la vie de tous les jours.

L’essentiel pour le dentiste des stars, qui a avoué avoir pratiqué durant sa vie quelques péchés capitaux avec délectation, c’est la fidélité en amitié. « C’est beaucoup plus solide, avoue-t-il, que l’amour. »

Son rêve aurait été de vivre à l’époque de la Renaissance. « On avait le temps de penser, de réfléchir, de vivre pleinement, alors qu’aujourd’hui nous sommes sans cesse harcelés de contraintes de toutes sortes, souvent futiles. On pouvait à cette époque cultiver les arts. Je me vois très bien vivre à cette époque en Italie. Aujourd’hui aussi, d’ailleurs, même si les circonstances sont différentes, l’Italie reste un pays riche d’histoire. La Toscane, c’est magnifique ; je pourrais m’y installer. J’aime aussi beaucoup l’Angleterre, Londres, une ville fascinante. La France, c’est aussi un pays intéressant, mais je n’aimerais pas y vivre à cause de la mentalité de ses habitants, à mon goût, trop individualistes et totalement dépourvus de civisme. »

À écouter le déroulement de la vie de Charles-F. Vallotton, on s’est laissé persuader peu à peu que ce Suisse pourtant friand d’autres horizons et de cultures finirait ses jours sur les hauts de Lausanne dans le décor agréable et reposant des anciens Bains de Chailly. C’est ce qui est finalement arrivé. Il est décédé à son domicile comme il l’avait souhaité.

Le dentiste de la place Saint-François a-t-il été heureux du parcours accompli ? A-t-il fini par atteindre une certaine sérénité ? Difficile de le deviner, car il a toujours préféré se réfugier derrière son habituelle réserve. À l’occasion des entretiens qu’il nous a accordés, il a juste dévoilé en passant quelques pistes : « J’ai été marqué par le protestantisme genevois, le calvinisme. Et, comme le pasteur Gilliéron, un de mes amis décédés, je crois sans y croire. Je pense qu’une grande religion est utile en ce sens qu’elle donne des repères et édicte un code éthique même si elle se trompe parfois en fixant les limites de l’interdit. Finalement, je crois que j’aurais pu devenir bouddhiste, car ses adeptes exècrent la violence et recherchent en priorité la sérénité. »

La personnalité de Charles-F. Vallotton, qui a fréquenté et a été l’ami de célébrités du XXe siècle, garde un parfum de mystère. Pour les gens qui ont eu la chance de l’approcher, cela ajoute un charme indéfinissable au personnage.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en juillet 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Cette biographie de Charles-F. Vallotton a été rédigée en 2005 et adaptée après son décès en 2014. L’ouvrage a fait l’objet d’une première édition-papier en novembre 2014 sur les presses de l’Imprimerie Dagon SA, à Vevey. La présente édition de la BNR en est une reprise corrigée. Les illustrations dans le texte sont reprises de l’édition de 2014. Issues des archives familiales, elles ont été prises par des membres de la famille de Charles-F. Vallotton (notamment Nicole Vallotton et l’auteur) ainsi que par Salomon de Jong. Le portrait de première page est de Nicole Vallotton.

— Dispositions :

Charles-F. Vallotton le dentiste des célébrités de Jacques Vallotton est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC BY-NC-N D/2.5/ch (Attribution-Pas d’utilisation commerciale-Pas de modification). Tout lien vers notre site est bienvenu… Tout lien vers notre site est bienvenu…

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Présentation

Charles-F. Vallotton est décédé en 2014, année de son centième anniversaire, après une vie bien remplie. Ce médecin-dentiste de Lausanne a soigné dans la seconde moitié du XXe siècle des personnalités prestigieuses comme Charles Lindbergh, Charlie Chaplin, Coco Chanel, Rothschild, Rockefeller, Gianni Agnelli, Gina Lollobrigida, Yul Brynner, Audrey Hepburn. Peu de gens savent que cette extraordinaire clientèle se rendait à Lausanne pour bénéficier d'un art dentaire à son plus haut niveau. L'extrême discrétion dont a fait preuve Charles-F. Vallotton durant sa carrière était très appréciée par ses illustres patients dont plusieurs sont devenus ses amis. Charles-F. Vallotton a confié à l'auteur son parcours exceptionnel, de fils de douanier à la star de la dentisterie, en passant par le professorat dans des universités aux USA. De son vivant, par pudeur, il avait toujours refusé la parution de sa biographie. Il est temps aujourd'hui de révéler l'itinéraire exceptionnel de ce médecin-dentiste lausannois qui a contribué avec d'autres à ce que Lausanne fût appelée au siècle passé la Mecque de la médecine.

L'auteur, Jacques Vallotton, est l'un des fils du dentiste. Il a été journaliste pendant 40 ans à la télévision, à la radio et dans la presse écrite, membre de la Constituante vaudoise et a écrit un livre critique sur les coulisses de la politique et des médias « Jusqu'au bout des apparences » publié aux Éditions de l'Aire.