Félix Vallotton

CORBEHAUT

1970

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I 3

II 13

III 19

IV.. 28

V.. 35

VI 50

VII 60

VIII 72

IX.. 80

X.. 111

XI 119

XII 150

XIII 160

XIV.. 188

XV.. 201

XVI 212

Ce livre numérique. 222

 

I

Après pas mal d’à-coups, d’arrêts et de tangage, le petit train local finit par joindre son terminus. À deux mètres du butoir, la locomotive lâcha son dernier jet de vapeur et s’arrêta ; tout de suite, la face encharbonnée du mécanicien surgit au portillon de la machine, il saliva sur le quai, puis, dans le noir, fit signe à quelqu’un qu’il avait soif ; une fumée épaisse empouacrait la station où vaguaient de rares ombres, il était tard.

À demi concassés les voyageurs descendirent, l’un suivant l’autre et chacun traînant ses paquets ; quelques-uns familiers de l’endroit furent dehors en quatre pas, les autres nombraient des colis et des enfants ; le dernier à sortir fut Pierre Cortal dont la valise était lourde et qu’empêtrait sa gabardine. Il remit son billet et quitta la gare, il pleuvait à torrents, personne ne l’attendait sur le trottoir.

— C’est raide !… dit-il, après avoir sondé les alentours. Il fit quelques pas au hasard, enfin discerna sous l’averse une manière de voyou :

— Le Grand Hôtel des Voyageurs ? héla-t-il.

— C’est moi, dit l’homme en s’avançant.

Il apparut sans col et ficelé de loques ; un pantalon frangé lui collait aux cuisses, et ses pieds détrempaient dans de vieilles espadrilles ; il happa la valise.

— Est-ce loin ? dit Pierre Cortal.

— Deux petites minutes. Tenez, là-bas, on voit la lanterne.

Quelque chose rougeoyait dans la direction. Pierre Cortal assura son chapeau et bravement emboîta le pas au personnage. La pluie redoubla, il voulut se hâter et buta sur un tas de rails ; comme il tournait à droite, l’homme le retint :

— Attention ! vous allez dans le bassin…

Après avoir rasé des murs dont les toits lui déversaient des cataractes sur la tête tandis que ses pieds plongeaient dans des choses molles, il apparut à Pierre Cortal que l’espace s’élargissait ; quelques lueurs de réverbères faisaient un halo, il devina une place. Brusquement le porteur s’arrêta.

Pierre leva le nez et lut sur un verre dépoli « Grand Hôtel des Voyageurs et de la Marine ». Ils entrèrent.

Dans la salle dont un angle seul était encore éclairé, quelques consommateurs tenaces faisaient une manille ; le patron debout suivait le jeu. L’entrée de Pierre Cortal à pareille heure fit se retourner tout le monde ; unanimement les physionomies marquèrent la désapprobation.

On ne fait pas onze heures de chemin de fer, dont trois sur un tortillard, sans que le physique s’en ressente ; avec cela ruisselant et ahuri, Pierre se sentait dénué de lustre ; néanmoins, comme il connaissait la vie, il fit bonne figure et tira son chapeau.

— J’ai retenu une chambre voici huit jours. Pierre Cortal…

— Parfaitement, dit le patron soudain empressé ; on vous attendait. Monsieur désire-t-il prendre quelque chose ?

— Merci, je préfère me coucher tout de suite.

— Alors, si vous voulez bien monter.

Il précéda son hôte, et, suivi du porteur dont les savates estampaient le parquet de sombres macules, ils arrivèrent au second et d’ailleurs dernier étage.

— Je vous ai gardé le II, c’est ma meilleure, il y a deux fenêtres et l’on y voit la mer.

Le patron tourna un commutateur qui fit un bruit normal, mais du plafond ne tomba qu’une lumière d’ampoule fatiguée ; des mouches réveillées s’insurgèrent en tourbillon, Pierre discerna le lit avec sa courtepointe à fleurs, l’armoire de pitchpin, la toilette et, entre les deux fenêtres, une table recouverte du même reps que celui des rideaux. Il bâillait. Le patron estima correct de se retirer.

— Il y a l’eau, le seau et les serviettes ; les cabinets sont à gauche ; s’il vous manque quelque chose, vous n’avez qu’à sonner là.

Il appuya sur le bouton, à titre d’exemple ; aucun tintement ne suivit.

— Tiens ! ça ne marche pas. Alors, vous appellerez ; la femme de chambre est au fond du couloir. Ça ira ? fit-il encore pour extraire quelque éloge.

— Parfait. Ah !… voici le bulletin de ma malle ; faites-la prendre à la première heure.

— Entendu. Alors, à demain, et bonne nuit.

— À demain.

Sur quoi, Monsieur Gaubert, propriétaire de « l’Hôtel des Voyageurs et de la Marine » à Prestel-sur-mer redescendit au café. Les manilleurs l’accueillirent mal.

— Que diable nous avez-vous décroché là ? dit M. Pit-teloup, homme maigre et d’humeur connue pour difficile. Encore quelque saligaud de Parisien ?

— Comme tête, vous avez le flair, vous, dit le gros Rottier ; les cocos de cet acabit, bon pour les palaces, ça n’a rien à faire aux « Voyageurs ».

— Et il faudra la voir longtemps, cette gueule d’embusqué ? ronchonna le pharmacien Trégoz.

— La chambre est retenue pour trois mois.

Des cris d’animaux jaillirent conspuant Gaubert et son client, mais M. Honoré qui n’avait rien dit encore les fit taire d’un coup, rien qu’en frappant le marbre de sa bague. Ta… ta… ta…

— Ne soyons pas mauvaises langues, allons ! Ni vous, ni moi ne connaissons ce jeune homme et il y a d’honnêtes gens partout.

On se tut, parce que M. Honoré jouissait dans le pays de l’estime générale ; d’ailleurs, il était l’heure de la fermeture, chacun s’en alla.

 

Resté seul, Pierre considéra les murs ; la pièce était vaste et tendue d’un papier rustique à peu près propre ; deux feuilles décollées ne joignaient plus, il les écarta, fit jouer sa lanterne de poche et sonda l’intérieur ; rien ne portait à croire qu’il fût habité ; le pot à l’eau débordait dans une cuvette fêlée mais nette de crasse et le seau n’exhalait pas à l’extrême. Il ouvrit l’armoire dont la porte ne céda qu’avec d’affreux grincements.

« Trois porte-manteaux, c’est maigre ! » constata-t-il.

Sur la cheminée, une pendule bloquée dans un silence de dix ans représentait en fonte dorée une fillette élevant au regard plein d’extase de son petit frère ses mains vides de quelque chose qui dut être un nid. Deux candélabres assortis la flanquaient, veufs de bougies.

« J’arrangerai tout cela, pensa Pierre ; pour le moment, il s’agit de dormir. »

Il ouvrit encore la fenêtre et tâcha de voir au dehors, mais ne discerna rien ; un paquet de pluie le fit refermer en hâte ; il tira les rideaux. La lumière baissait ; il se déshabilla, fit une toilette hâtive et se coucha ; il n’avait pas le nez sur l’oreiller que l’ampoule s’éteignait d’elle-même.

« Il faudra que j’achète une lampe. »

À cette idée, il tenta d’en nouer quelques autres, mais elles s’enchevêtrèrent et le sommeil le prit. Il ne s’éveilla qu’au matin ; huit heures sonnaient comme une canonnade à croire que la cloche était dans la chambre ; il sauta sur le parquet, terrifié.

« D’où ça vient-il, bon Dieu !… Tiens, les fleurs du papier sont bleues, hier soir je les croyais vertes. »

Un regard circulaire le rassura sur les aises du logis ; on pourrait vivre là-dedans ; la découverte d’un placard, à la droite du lit, l’enchanta ; sa garde-robe y danserait. Un jour pâle filtrait au travers des rideaux. Il les ouvrit et reconnut les lieux.

Ses fenêtres largement séparées donnaient sur une petite place triangulaire, celle de droite tout au moins, car l’autre n’avait pour horizon que le haut mur noir d’une église dont la façade la débordait de beaucoup. D’un coup d’œil, Pierre jaugea l’édifice, XVe siècle avec porche rapporté du XVIIe et restaurations modernes un peu partout ; il lui parut de style vulgaire et sans intérêt ; déjà, cet écran noir, planté à six mètres, l’horripilait. Il ouvrit la fenêtre de droite. Juste en face, dans l’angle fermé par les maisons prolongeant la façade de l’église et d’autres, qui vis-à-vis formaient la base du triangle, s’ouvrait une brèche emplie par la mer promise ; un bateau dansait au rythme du flot. À droite, les maisons, basses pour la plupart, remontaient en obliquant jusqu’à joindre celles qui continuaient l’hôtel. La rue n’allait pas plus loin, elle s’engouffrait dans une sorte de voûte, pour ressortir après plus étroite, sinueuse et sous un autre nom. Une échoppe de marchand de fruits occupait le centre de la place, tandis qu’un urinoir s’insinuait entre deux contreforts de l’église. Hors cela, rien.

« Ça va me changer du boulevard Saint-Michel », pensa Pierre.

Il ne pleuvait plus ; de rares passants faisaient claqueter leurs galoches sur le pavé raboteux émergeant des flaques, marins, boniches et petits bourgeois. Pierre compta neuf maisons sur le grand côté de la place, dont cinq débits de boissons, un boucher, un marchand d’étoffes et un quincailler. Celui-ci devait être un personnage, car il occupait les trois étages de son immeuble et refluait sur le trottoir où, présentement, un homme en blouse alignait des baratteuses et des presses à fruits. Entre les fenêtres du premier et du deuxième étage, on pouvait lire, peint noir sur blanc, en lettres gigantesques : « COQUARD QUINCAILLER ». L’inscription éclatait comme une gloire, on ne voyait qu’elle, et les enseignes des buvetiers et du marchand d’étoffes, qui traînaient plus bas dans le gris, semblaient des pauvretés.

« Coquard, quincailler », dit Pierre, il va falloir se faire à ça.

Une demie tomba du clocher, énorme. Pierre sursauta.

« Et à ça aussi ! Enfin. »

Le pain frais et le beurre salé du petit déjeuner atténuèrent ce commencement d’aigreur ; il mangea de bon appétit et, la malle arrivée, prit plaisir à installer ses effets ; tout s’arrangeait à merveille ; sur la table le manuscrit de « Corbehaut » encore ficelé attendait l’heure de l’inspiration.

Pour la presser, Pierre décida de sortir ; un tour en ville lui éclaircirait les idées et puis, il fallait prendre contact avec Prestel-sur-mer qu’il ne connaissait que par les très vagues renseignements du « Joanne » et en repérer les séductions. M. Gaubert le guettait sur le palier ; il se montra aimable et demanda des nouvelles de la santé de Monsieur avec un sourire qui, sous des moustaches de gendarme, découvrit une triste dentition. Mme Gaubert apporta aussi son mot de bienvenue en s’excusant du négligé ; par habitude, Pierre situa la topographie de la dame et ses accents. Blonde et d’une graisse ferme elle avait le teint clair et tenait droit dans ses aplombs ; il la gratifia d’un compliment dont elle éclata de rire ; la bouche était saine ; M. Gaubert rit aussi, plus discrètement et par politesse ; bref, on se fit bons amis. À midi et demi déjeuner, à sept le dîner. Mme Gaubert annonça une salade de tourteaux.

« Prestel-sur-mer, petit bourg vétuste du Morbihan, n’offre pas grand-chose aux regards de l’amateur. » Ainsi s’exprimait le guide. Quelques rues tortueuses de nom parfois savoureux : rue au sel, rue des gens du roi, venelle des malgracieux, rue de la gare et place de la République, comme se doit ; là-dedans d’obscures boutiques poussiéreuses, par-ci par-là une façade claire d’enrichi. Il reconnut le bureau de tabac et la poste ; sur son passage, on se retournait et les enfants sortaient des coins pour venir l’observer à distance ; quelques-uns rubiconds et sains, mais la plupart chétifs, produits marins fabriqués à l’alcool et à la syphilis.

Il nota une fontaine de granit d’un bon XVIIIe provincial et quelques maisons gardant un reste d’allure ; deux ou trois arboraient un écusson ; sans doute quelques corsaires ou pirates d’antan vinrent là vieillir à compter leur or en chauffant des rhumatismes. À un tournant, il découvrit la campagne ; il était sur le rempart, car Prestel-sur-mer fut en son temps guerrière, mais le rempart servait de dépotoir et d’horribles odeurs emplissaient ce lieu. La lande infinie coupée de jardinets bien clos, ses pins contractés et tant de rugosités pierreuses sous le ciel mouvant valaient un coup d’œil, il s’avança jusqu’au petit mur qui formait parapet. Au loin, la mer infinie bordait une côte rocailleuse soulignée d’écume, sa rumeur emplissait l’espace. Quelques pommiers fleuris mettaient un accent de couleur et des femmes tout de noir vêtues bêchaient les sillons caillouteux.

Chassé par la pestilence, il fit demi-tour et dévala vers le port ; les bateaux rentraient précisément de la pêche, remplissant le quai d’agrès, de heurts et de jurons. Un rai de soleil effleura la mer soudain moirée d’absinthe claire, des voiles devinrent écarlates, une façade éblouit. Puis, les nuages du ciel se disloquèrent et le bleu parut. Pierre enchanté se frotta les mains.

« Je sens que je vais me plaire énormément. »

Ce trait de lumière éclairant les murs jusqu’alors maussades déclencha son enthousiasme ; il se plongea dans l’agitation pittoresque du petit monde maritime, heureux de vivre, de respirer l’air salin et de frôler des gars robustes. Il observa leur démarche, la transparence liquide de leurs yeux, leur teint recuit et leurs mains gourdes ; tout l’amusait ; il souleva des mannes de poisson, taquina des homards et s’extasia sur la vitalité d’un turbot. Au cour, on le bouscula et de lourdes bottes frôlèrent ses orteils ; il garda le sourire et s’excusa, fut même très fier d’offrir une cigarette à un moussaillon qui d’ailleurs l’avait demandée.

Il eut bientôt honte de son petit complet parmi tant de torses bardés de laine ou cuirassés de suroîts, il se désajusta et mit à son chapeau une allure crâneuse ; une femme lui offrit une barbue pour quinze francs, il sut la refuser avec des termes de connaisseur.

Les barques arrivaient en masse, carguant leur voilure avant l’accostage et parfois proches à se toucher ; des vieux sur le parapet attrapaient au vol la corde lancée du bord et l’amarraient à de gros anneaux ; tout le monde s’entr’aidait ; pour un peu, Pierre eût offert ses services.

« La chic population, pensa-t-il, et que cela repose des sous-produits parisiens ! »

Des mareyeurs ventrus achetaient en trois mots toute une pêche ; on voyait entre leurs jambes glisser des gosses sordides et des mains d’ivrognesse en quête du merlan perdu ; parfois, l’homme le leur poussait du pied comme à un chien. Ailleurs, on débarquait des moules ; les bateaux plus larges et mieux assis étaient pleins jusqu’aux bords ; des équipages hétéroclites faits de traîneurs de ports et de commères se pressaient pour sortir, grimpaient la petite échelle de fer, le nez au derrière l’un de l’autre et se pinçant réciproquement les cuisses ; tous avaient des trognes inénarrables de frère-la-côte et rotaient l’alcool. Les femmes fumaient la pipe, et comme beaucoup portaient culotte, on distinguait malaisément les sexes. Pierre devina, là-bas, sur le rocher, des scènes pas ordinaires.

Un mauvais coucheur fit un esclandre pour un bout de filin ; personne ne s’émut et chacun continua le travail. Après avoir brandi son levier, vomi d’affreuses injures et menacé de casser la gueule à tout le monde, l’homme s’apaisa brusquement, parla sur un ton tranquille et partit boire avec les copains. Un peu plus loin, hors du bruit, d’honnêtes bourgeois péchaient à la ligne ; Pierre passa un long temps à les regarder ne rien prendre, puis fit volte-face ; il était juste au bas de la place dénommée « de la République » et voyait en haut les deux fenêtres de sa chambre, grandes ouvertes ; au jour, l’Hôtel des Voyageurs avait bon air ; il visita l’église dénuée de tout objet d’art, hors d’effarants vitraux vert pomme et groseille, et songea tout d’un coup à sa lampe. Coquard était là, Coquard quincailler ; il choisit son objet et la dame de la caisse, voyant qu’elle n’avait pas affaire à une personne du commun, ne permit pas que Monsieur s’en chargeât, on avait du personnel pour cela, on le porterait.

Il acheta aussi quelques cartes postales, en écrivit deux ou trois à des amis et à sa bonne pour annoncer l’heureuse arrivée et son contentement, tenta de s’intéresser aux annonces de la « Vigie de l’Ouest » et but un quinquina ; à force, il gagna onze heures dont les coups lui tombèrent sur le crâne alors qu’il passait devant l’église pour regagner son domicile.

Il y trouva la petite bonne en train de balayer ; elle voulut quitter la place mais il la pria de n’en rien faire ; sans doute prit-elle cette politesse pour une invite, car elle s’assit et entama un monologue au cours duquel personne des alentours ne fut épargné.

Pierre Cortal apprit ainsi que Mme Gaubert était exigeante pour le service, mais bonne personne, par contre son mari était un faux jeton dont il fallait se méfier ; quant à leur demoiselle Janine, en pension à Vannes, elle donnait bien de la tablature. M. Pitteloup était un malpoli qui en voulait à tout le monde depuis que sa femme avait filé avec un commis voyageur ; Mme Coquard couchait avec M. Trégoz le pharmacien d’en face et le gros Rottier battait sa femme. De M. Honoré, par exemple, rien à dire, toujours poli celui-là et ne brusquant jamais les domestiques.

— D’autant, ajouta-t-elle, qu’il a eu bien du malheur dans sa jeunesse ; on dit que son père a été assassiné.

— Assassiné ?… Et par qui ?

— On n’a jamais su, c’est des histoires d’autrefois.

Ignorant l’existence de ces divers personnages, Pierre ne prêta à leur biographie qu’une attention distraite ; la petite bonne entamait les scandales de la famille Bourgevin quand un coup de sonnette la mit debout. Elle ramassa sa pelle et décampa.

Puis, comme il faudrait bien un jour ou l’autre prendre contact avec « Corbehaut », Pierre Cortal déficela le paquet. Le manuscrit ne pesait pas lourd, mais il y avait des notes en masse. Il les parcourut distraitement, relut les trois douzaines de pages écrites et, à tout hasard, emplit son stylo.

II

On peut s’étonner qu’un garçon de trente ans choisisse pour quitter Paris le mois de mai, le plus beau de l’année et s’aille enfermer seul dans une demi-auberge, à six cents kilomètres de la capitale. Pierre Cortal avait pour cela plusieurs raisons ; la première – et la déterminante – fut la commande par le directeur du « Petit Français » d’un roman-feuilleton à livrer dans les six mois. La seconde, un reste de gaz allemand à éliminer, et enfin, le désir de mettre un peu d’air dans ses relations avec Mme Sorbier de qui la passion tournait au cramponnage.

Depuis des semaines, Pierre Cortal avait déposé au « Petit Français » un conte dont il attendait patiemment des nouvelles, il commençait à désespérer lorsqu’un matin survint un petit bleu le convoquant d’urgence au journal. Il y alla le jour même et grimpa l’escalier de la direction passablement ému ; il posa deux heures dans le vestibule avant d’être introduit.

— Ah ! ah ! c’est vous l’auteur de « Brunehaut », dit le directeur. Charmé. Asseyez-vous donc. Voici ! Saint-Luc vient de claquer et me laisse en panne au troisième numéro de « Corbehaut ». Il n’y a rien d’avance ou presque ; le public a l’air de mordre ; pourriez-vous dare-dare me terminer ça ?

— Dame ! fit Pierre un peu désarçonné.

— Vous savez de quoi il s’agit ?… Non ?… Eh ! bien c’est du drame, du drame noir,… des histoires de brigandage, on se massacre… enfin, vous verrez, ça n’est pas mal. On vous remettra la partie écrite à la rédaction. Alors ?

— Il me faudrait réfléchir…

— Pour quoi faire ? Du moment que je vous explique. Ça ne doit pas être sorcier, que diable ! Quatre mille cinq cents francs pour vous.

— J’essayerai, dit Pierre, soulevé par le chiffre.

— Dont cinq cents d’avance. Par exemple, il ne faudra pas traîner ; j’ai la matière de cinq ou sept feuilletons tout au plus ; envoyez-moi la copie au fur et à mesure, on se débrouillera. Quand commencez-vous ?…

— Je ne sais pas trop, dit Pierre de qui les idées dansaient.

— Demain alors. À propos, vous connaissez le genre ? Il y a une jeune fille, il faudra la soigner : capital ! Et puis, fourrez-moi un gosse ou deux, hein ? et du mouvement, du raffût, avec toutes les deux cents lignes quelque chose de tapé pour ranimer le lecteur ; un coup de sonnette, enfin ce que vous voudrez. J’ai pensé à vous parce que « Brunehaut », « Corbehaut », ça doit être kif-kif.

— Vous avez lu « Brunehaut » ?

— Non, mais le titre suffit. Voici le papier ; signez là.

Pierre Cortal ébloui signa tout ce qu’on voulut et remonta chez lui, chèque en poche et les feuilles écrites de « Corbehaut » sous le bras. Il prit connaissance du manuscrit le soir même. C’était un début terrifiant d’histoire moyenâgeuse. Dès la première colonne, on s’égorgeait. Des soudards ivres saccageaient un château, violentant les femmes et les jeunes filles ; leur chef Yves de Corbehaut les excitait l’injure à la bouche et tuait en personne. Le pillage terminé, la bande partait avec le butin, ne laissant derrière elle que des ruines fumantes, des morts, et deux ou trois servantes nues, ficelées par les quatre membres et achevant d’agoniser sur la paille, un torchon dans le gosier. En croupe, Yves emportait Yolande, la fille du Sire de Locquirec. Lui parti, un enfant de six ans se dressait tout meurtri d’entre les cadavres et le poing tourné vers le ravisseur criait :

— Courage, ma sœur, je te vengerai !

Puis, brisé par l’effort, il retombait évanoui dans les cendres.

L’affaire s’arrêtait là ; Pierre Cortal lut ce fatras avec stupeur ; de bonnes études bien régulières et sa licence en droit l’armaient mal pour une semblable littérature. Et quel style ! noueux, chargé d’épithètes et de qualificatifs, hérissé de points d’exclamation ! Lui qui affectionnait Jules Renard ! Il est vrai que quatre billets de mille…

Il soupira donc et se mit à la tâche. Il commença par le plus pressé qui était de sortir des cendres le petit Jehan de Locquirec et fit opérer le sauvetage par un serviteur octogénaire abandonné parmi les morts ; il trouva pour cela des accents heureux ; l’opération fit l’affaire d’un numéro.

Il envoya ce début à la direction en demandant comme grâce qu’on ne publiât le feuilleton que trois jours par semaine au lieu des six convenus, faveur qui lui permettrait de souffler. On accéda !

Un peu tranquillisé, Pierre Cortal put prendre son temps ; il ne se pressa plus et ce travail cocasse finit même par le distraire ; il opéra des changements, fit disparaître un personnage rasoir sur quoi l’auteur devait cependant bien compter ; un évêque, espèce de Burgrave prédicant dont les homélies traînaient au long des chapitres. Il le tua d’un vireton égaré, dans l’œil, au cours d’une partie de chasse, et le fit enterrer, trois colonnes durant. Puis, il en inventa d’autres, plus dégourdis, et des fantoches pour alléger ; un comique même, dont la création ravit Bricou, le directeur du « Petit Français ».

« Bravo pour Tortebec, lui écrivit-il ; avec ça, il y aura des coins pour rigoler. Allez-y, et n’ayez pas peur d’en mettre. »

Pierre Cortal en mit tant, qu’au neuvième numéro, Jehan de Locquirec avait dix-huit ans. Beau comme un dieu, il dominait ses camarades par la taille, l’intelligence et sa capacité de boisson. Ses ripailles étaient magnifiques, au dessert, il tordait des barres de fer ; bon et généreux au surplus, ses vassaux l’adoraient, et tous se fussent fait tuer pour lui.

Par contre, Corbehaut, rongé de bile, poursuivait, confiné dans son donjon, une existence sulfureuse et tortionnaire, ne sachant qu’inventer pour nuire, voué au crime et à la malédiction. La pauvre Yolande mourut empoisonnée par lui au cours du vingt et unième feuilleton, – ce qui contraria un peu Bricou – mais elle laissait un fils né avant terme que son monstre de père abandonna tout nu dans la forêt où de pauvres bûcherons le recueillirent. Haï de tous, mais redouté, Corbehaut s’enfonce de jour en jour plus profond dans l’orgie et dans la turpitude.

L’embêtant pour Pierre Cortal, c’est qu’il n’a pas le sens de la turpitude ; en ces matières, il est tout de suite au bout de son imagination, et les mots ni les idées ne lui viennent plus quand il a fait rouler à son homme des yeux injectés de sang, qu’il l’a fait sacrer, rompre les os à l’échanson, violer la sœur tourière et, de sa lance, enfiler les nouveaux-nés comme des cailles à un tournebroche. Son éducation première ne le dispose pas à de telles extravagances ; il sent qu’il fait du chiqué. Pour se détendre, il passe à l’enfant qui, lui, grandit et galope comme un chevreuil dans les halliers, – ici paysage – ou bien il sort Tortebec et verse dans la calembredaine.

Enfin, il manœuvra si bien qu’il se trouva au trente-sixième numéro en pleine action et sans que rien encore pût faire prévoir un dénouement. Bricou s’inquiéta :

« Dites donc, mon petit, lui écrivit-il, vous savez que j’ai traité avec Richomme, et que “Fabienne” doit passer le 15 janvier sous peine de dédit. Votre affaire est très bien, mais il faut boucler ça… Il nous reste tout juste trois numéros. Maintenant, comme vous avez été gentil, et que “Corbehaut” a bien porté, je vous commande un autre feuilleton pour après “Fabienne”, mais dans le moderne, quelque chose de crapule,… les femmes aiment ça. Cinq mille ; livrable fin septembre, avec la signature. »

À la joie d’épeler le chiffre se mêla une épouvante. Conclure en trois numéros, alors que tous ses personnages étaient là en forme et bien vivants !… Jehan de Locquirec organisait même une expédition vengeresse pour surprendre l’affreux Corbehaut toujours plongé dans les stupres et l’abomination. Le fils de Yolande prenait figure de premier plan. Comment liquider tout ce monde ?… Il fit dix projets, tous impossibles, finalement eut une idée.

« Ne voulant pas, fit-il écrire par Jehan de Locquirec à son farouche ennemi, que de pauvres vassaux innocents pâtissent de nos haines, je renonce à vous aller prendre vif sur vos terres pour faire de vous bonne justice. Moi, Jehan de Locquirec, seigneur de Trébeurden, Gaos et autres lieux, vous somme en combat singulier, par l’épée et jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce sur la plage de Kermadenc proche la mer océane et sous l’œil de Dieu. »

Yves acceptait en rugissant. À l’heure dite, devant un peuple de paysans priant à genoux pour Jehan de Locquirec, les adversaires se joignirent. Ils se portèrent pendant tout un jour des coups fabuleux, enfin – il restait à Pierre une trentaine de lignes – alors que Corbehaut, d’un grand coup de sa lame, fendait le chef de Jehan de Locquirec, celui-ci lui enfonçait la sienne dans le ventre, jusqu’à la garde.

Ils restèrent ainsi debout, un long temps, l’un le crâne fendu jusqu’aux oreilles, l’autre boyaux pendants ; enfin, la mort les coucha sur le sable. Alors le vieux serviteur qui jadis sauva Jehan et qui était centenaire, se leva de parmi tant d’hommes agenouillés et dit :

— « Soyez béni, ô Dieu qui châtiez en ce même jour l’assassin chargé de crimes et celui qui a cru pouvoir se substituer à votre justice. »

Les autres héros, y compris le fils de Yolande et Tortebec entraient au cloître en bloc. Pierre finit juste à point ; encore les derniers alinéas furent-ils d’un style un peu télégraphique. Il remit tout cela au journal avec des transes, mais Bricou fut enthousiasmé :

« On peut dire que vous la connaissez, vous. Cristi, que c’est tapé ! Gros succès dans le public. Compliments. »

Pierre signa donc un deuxième traité et promit son manuscrit pour la date indiquée. Il empoigna tout de suite le travail, mais, comme il se sentait un peu essoufflé par le premier sujet et que d’autre part, Mme Sorbier venait quatre fois la semaine se pendre à sa sonnette, il comprit qu’il lui fallait du repos. Il prétexta la recrudescence de son asthme pour filer en Bretagne ; Mme Sorbier étant mariée ne l’y suivrait pas, il pourrait couler là-bas des jours tranquilles.

Le dernier après-midi fut dramatique et le baiser d’adieu dura trois heures. Enfin, moulu, Pierre put s’arracher à ces bras dévorants et sauter dans le train. Le voilà maintenant à Prestel-sur-mer avec toutes les avenues de sa pensée nettes d’impedimenta. Sur sa table, les notes sont prêtes, et le papier, et le stylo : il voit la place de la République descendre en pente douce jusqu’au port où clapote le flot, le matin noir de l’ombre de l’église, l’après-midi pleine de soleil ; à droite, Coquard quincailler. Des gens de mœurs paisibles passent, de temps en temps s’accrochant pour se dire des choses, comme les fourmis ; tout respire la béatitude ; Schwob le marchand d’étoffes bâille sur sa porte, et les marins oisifs traînent leurs sabots d’un débit à l’autre, interminablement ; après le dernier vont tous ensemble à l’urinoir.

III

Pierre Cortal avait imaginé pour son nouveau roman une manière de suite à « Corbehaut », un « Corbehaut » modern-style transposé dans la vie actuelle avec tous les vices et toutes les tares de l’aîné. L’adoucissement des mœurs ne permettant plus les pendaisons et les étripages, il fit de son homme un banquier, personnage gras, dévoré de lucre et d’ambition, sans cesse à l’affût de coups de bourse et terreur de ses collègues. La douce Yolande devint Mlle de la Tournière, proie guettée par le terrible financier et Jehan de Locquirec fut mué en baron Properce. De celui-ci, au lieu d’un frère, Pierre Cortal fit un amoureux, défenseur de la belle.

On voit qu’il ne se fatigua pas. Un peu honteux même, il fit part à Bricou de quelques scrupules ; l’autre se tordit.

— Faites donc pas le Joseph, mon petit. De quoi s’agit-il ? De satisfaire le public. Or, le public a ses habitudes à quoi il tient ; respectons-les. Corbehaut a porté, redonnons du Corbehaut.

— Bon, mais comme titre ?

— Corbehaut… Corbehaut IIe partie.

— A-t-on le droit ? Corbehaut appartient à Saint-Luc ; la veuve…

— Ne vous occupez donc pas de ça… Je lui foutrai cent francs et elle dira merci. Alors c’est convenu, hein ? Faites-moi quelque chose à la hauteur, quelque chose de bien vécu ; de la crapule, de la belle crapule… Il faut que le lecteur en bave, et qu’il en redemande.

L’essentiel pour notre auteur étant de toucher le plus tôt possible les espèces promises, il se laissa convaincre. De même donc qu’il s’était évertué à construire un Corbehaut I démoniaque, il s’appliqua à parfaire Corbehaut II dans un esprit identique. Il le fit laid, brutal et détesté de ses subalternes, nageant dans le luxe, bien entendu, avec hôtel particulier, château, larbins et automobile. Il lui attribua des mœurs suspectes, un lupus, enfin fit de son mieux. Dans les questions d’argent, par exemple, il pataugea, étant encore un de ces simples pour qui le chiffre « mille » a des sonorités formidables et des retentissements indéfinis. Et il fallait jongler avec les millions !… Voyant qu’il n’en sortirait pas il consulta un voisin de palier, employé chez un agent de change et lui demanda des tuyaux. Il décrivit son bonhomme et l’autre lui bâtit quelques canevas de filouteries avec documents et termes d’usage. Il y en avait de tous les genres et de tous les calibres, des nationales et des internationales, des classiques et des fantaisistes, des coups d’envergure à l’américaine, d’autres, modestes, à l’usage de la veuve et de l’orphelin. De cette collaboration sortirait Corbehaut II.

Ainsi muni, Pierre Cortal put se lancer ; néanmoins, il jouait mal de l’instrument et se trompait à toute minute dans des calculs qui l’obsédaient à table en épluchant ses crevettes et jusque dans son lit.

« Bah ! se dit-il un jour, agacé, les lecteurs du “Petit Français” ne doivent pas être beaucoup plus calés que moi sur la finance, ils avaleront ça comme ils ont avalé le reste. »

Tant bien que mal donc, il noircissait son papier écrivant chaque jour cinq ou six pages. Corbehaut, Mlle de la Tournière, le baron Properce et les comparses évoluaient avec la déraison nécessaire, tout s’annonçait au mieux. Il travaillait régulièrement le matin et le soir après le dîner, poussant parfois tard dans la nuit ; l’après-midi, il flânait sur le port ou explorait les alentours.

Il y avait bien la correspondance de Mme Sorbier, arrivant sous forme de missives compactes tous les deux jours. C’était un moment dur, car la pauvre surchargeait son papier d’une écriture minuscule, croisée en plus, et qui fatiguait Pierre Cortal au point qu’il les lisait rarement jusqu’au bout ; il lui faisait des réponses espacées et brèves.

À Prestel-sur-mer, pays dépourvu d’attractions, on voyait peu de monde ; les baigneurs évitaient cette plage vaseuse et l’odeur méphitique de ses ruelles. Seuls, de petits ménages à bourse plate bravaient en août d’aussi fortes incommodités ; les uns gîtaient aux « Voyageurs », les autres dans les médiocres garnis du quai. Ils formaient une colonie à part, et prenaient dans une anse, hors la ville, de tristes bains ; Pierre souffrit à voir là tant d’anatomies rachitiques et de laideurs congénitales.

Les jours de très beau temps, au plein de la saison, des autos venues des stations voisines déversaient leur chargement sur la place de la République. Les belles dames toutes courbaturées des cahots de la route semblaient, avec leurs « sweaters » éclatants, des papillons venus d’autres cieux devant quoi les naturels restaient ébahis. Elles erraient un moment, dépaysées, et les pieds meurtris par le terrible pavé, cherchaient le confiseur et repartaient bien vite, la bouche pleine. D’autres venaient en bande déjeuner à l’« Hôtel des Voyageurs et de la Marine », événement propice aux sarcasmes de M. Pitteloup pour qui toute personne convenablement vêtue était une catin. Pierre Cortal trouvait à ces entrées un peu de distraction.

Il avait bien fallu l’admettre à la table d’hôte, et ces messieurs du fond en prenaient leur parti ; le boucher Rottier lui-même répondait à son salut ; quant au pharmacien Trégoz, ils étaient au mieux depuis un certain jour où la migraine contraignit Pierre Cortal à commander quelques cachets. Trégoz était un gros homme blême et mal tenu ; une moustache perpétuellement humide pendait sur ses lèvres irascibles, il sentait l’alcool et la cirrhose faisait bomber son gilet crasseux. Pierre Cortal plaignit sincèrement Mme Coquard ; il est vrai qu’il plaignit aussi le pharmacien lorsqu’il lui fut donné de rencontrer cette personne.

La bonne cuisine de Mme Gaubert lui fit en peu de jours un teint fleuri ; les homards à l’américaine, les crabes et tant d’autres spécialités épicées de la maison le portèrent même en lui fouettant le sang à regretter parfois Mme Sorbier ; ces jours-là, il lui écrivait des lettres de ton plus monté. Mais tout ceci n’est qu’accessoire, le principal restait « Corbehaut. »

À certains moments, Pierre Cortal n’y comprenait plus rien et restait des heures inerte devant son papier. Le jeune Properce ne sortait pas, bien qu’il tentât pour vivifier ce jouvenceau les propositions les plus abracadabrantes. Jamais le public n’admettrait que Mlle de la Tournière, personne accomplie, préférât ce benêt au rude Corbehaut. Et puis, il l’avait – fidèle aux clichés – mis au monde et lancé pauvre dans le monde. Pour arriver à ses fins et conquérir la demoiselle, il eût fallu que ce baron montrât des qualités hors de pair, dans l’ordre régulier, s’entend, l’autre étant fief de Corbehaut.

Or, Pierre, bien qu’il eût doué son homme de toutes les vertus rituelles prescrites par les grands devanciers, ne se dissimulait pas qu’il avait raté son type ; Properce restait cartilagineux. Il en éprouva la certitude un matin qu’il se relisait.

« Jamais les femmes ne l’avaleront, soupira-t-il. Sacré Properce ! Me voilà grâce à lui dans les barbelés. »

Il sortit faire un bout de promenade, le grand air lui déblaierait peut-être les idées. À dix pas de l’Hôtel, il rencontra M. Honoré qui fort aimablement l’accosta.

— Monsieur, dit-il, j’ai fréquemment le plaisir de vous voir à l’Hôtel des Voyageurs où vous prenez pension et dont je suis le plus vieil habitué ; je m’y considère donc un peu comme chez moi ; ceci et mon âge m’autorisent à faire les premiers pas et à me présenter :

— Vigile Honoré.

Pierre Cortal salua :

— Enchanté, Monsieur. Pierre Cortal.

— Je sais, je sais. Je sais aussi que vous êtes homme de lettres et grand travailleur.

— Dame ! dit Pierre, pour un Parisien égaré dans votre ville, sans une occupation le temps pourrait sembler long.

— Évidemment, et les plaisirs sont rares dans ce bon Prestel, surtout pour un raffiné tel que vous.

— Oh ! Monsieur…

— Il n’y a guère de société ici ; quelques vieilles familles inabordables dans les rues hautes, arriérées d’ailleurs ; tout ce qui pourrait être bien s’en va jeune dans les grandes villes et à Paris. Paris dépeuple la province, Monsieur.

— Oui, mais Paris s’en enrichit.

— Moi-même, j’ai quitté Prestel pour la capitale, il y a bien longtemps : j’avais à peine dix-neuf ans.

— Mais vous y êtes revenu.

— Oh ! définitivement. L’endroit où on est né a une force de rappel irrésistible. Je compte bien mourir dans le lit où est mort mon père.

« Ah ! Ah ! pensa Pierre, il va me raconter l’histoire de l’assassinat ».

M. Honoré n’en fit rien.

— Si je me suis permis de vous aborder dans la rue, Monsieur, c’est guidé par ce sentiment qu’étant isolé à Prestel, vous deviez parfois ressentir de l’ennui. Il n’y fait pas toujours beau et l’Hôtel des Voyageurs n’est pas d’un grand confortable. J’habite à côté de vous, avec ma sœur ; j’ai là un bon intérieur, des livres et quelques liqueurs de marque. Pourquoi ne viendriez-vous pas de temps à autre passer la soirée entre nous, cela vous changerait du monde un peu mêlé du café et vous feriez deux heureux.

— Trois, riposta poliment Pierre Cortal. J’accepte, Monsieur, et avec le plus grand plaisir.

— D’autre part, je connais fort bien Prestel, ses petits dessous et les environs ; je pourrais vous guider et vous renseigner sur les gens et sur les choses ; il y a dans nos villes de province des singularités et des traits qui ne sont pas sans valeur pour un écrivain.

Pierre le remercia chaleureusement. Ils firent quelques pas de concert, puis, M. Honoré qui avait affaire à sa banque le quitta, mais non sans avoir fait promettre à son nouvel ami une très prochaine visite.

— Inutile de prévenir, lui dit-il, ma sœur et moi sommes toujours là le matin, et le soir après le dîner, sauf le samedi pour la grande partie à l’Hôtel des Voyageurs.

« Il a une bonne figure, se dit Pierre Cortal en grimpant du côté de la poste où il avait à prendre des timbres ; il s’exprime correctement et semble tout de même d’un niveau un peu moins bas que les Trégoz, Pitteloup, Gaubert et Cie ; j’irai le voir avec plaisir ; et puis, il a des livres, ça me sortira de « Corbehaut ».

Cette idée d’en sortir l’y ramena. Corbehaut se tenait à peu près, lui ; mais étant un personnage d’écriture facile, Pierre inclinait à lui donner trop de place. Qu’il fût le héros de l’affaire et le centre autour de quoi tout gravitait, d’accord ; encore fallait-il, puisque le vice doit être fatalement puni, qu’il trouvât en face de lui un bonhomme à la hauteur. Ce n’était pas le cas de Properce et Pierre n’entrevoyait rien qui pût y remédier.

« Il faut absolument que je le pimente ou je n’en sortirai pas. Mais comment ?… Ah ! et puis zut !… Ce matin, je me balade. »

Il flâna, explora des boutiques et des impasses, entra chez un brocanteur sordide et eut le courage de fouiller dans des amas de loques et de ferraille ; il n’y trouva rien, acheta tout de même, pour la forme, une vieille clé ; encore la paya-t-il un prix excessif ; puis il se dirigea vers le rempart d’où la vue était belle.

Un peintre travaillait là, son chevalet planté dans les tessons ; Pierre s’approcha, bravant les odeurs. La toile lui sembla venir bien ; un moment, il eut l’idée de lier conversation, mais craignant quelque déconvenue renonça ; il prit l’escalier assez périlleux qui dévalait parmi les ruines et gagna la campagne.

Il s’engagea entre deux murs de pierres sèches, percés de portillons rustiques ; à droite et à gauche se succédaient des champs de pauvre culture tous pareillement en proie aux parasites et aux bruyères ; pommes de terre, maigres haricots ou sarrasin. Çà et là un arbre, pin tordu par le vent du large ou pommier ramassé ; quelques bouquets d’ajoncs ponctuaient cette solitude de leurs taches sombres mouchetées d’or.

Le chemin tortueux et semé de pierres collait au sol dont il épousait les méandres, bordant au passage quelques chaumières de granit avec leurs deux petites cheminées bretonnes toutes blanches, le trou noir de la porte et le tas de fumier. Il croisa une vieille menant sa vache au bout d’une corde ; toutes deux le regardèrent passer et le suivirent longtemps d’un œil identique. Soudain, d’affreux cris emplirent l’espace ; on devait saigner un porc quelque part. Pierre s’arrêta pour noter dans le lointain la gamme ascendante de cette agonie ; elle cessa brusquement après deux ou trois plaintes basses, lugubres, comme raclées. De beaux nuages meublaient le ciel où très haut chantait une alouette ; de partout sourdait la rumeur profonde de la mer.

Pierre respirait avec délice le grand air du large qui lui salait la moustache ; le soleil déjà haut chauffait les murs où jaunissaient des mousses et des lichens. De frêles lézards gris risquaient dans les interstices leurs fins museaux ; il tenta d’en attraper un, mais la bestiole disparut, escamotée ; il s’en réjouit.

Maintenant, il arrivait sur une sorte de hauteur où deux blocs énormes fichés en terre formaient motif ; on les eût dit lancés là par une catapulte géante ; ils étaient couverts d’inscriptions niaises ou malpropres, des vieilles boîtes à sardines et des papiers gras témoignaient en plus de leur prestige auprès des promeneurs. Pierre Cortal s’assit et considéra les alentours.

Le pays se déroulait à l’infini, bossué, râpeux et plein de vent ; on voyait entre les petits murs secs onduler les luzernes et le jeune blé ; des moutons paissaient ailleurs une herbe rase ; certains carrés retournés depuis peu faisaient des taches sombres d’un brun presque noir avec dans l’angle un tas de cailloux blancs arrachés du sol. Par endroits la terre soulevée laissait poindre son ossature granitique ; des rocs sortaient polis par les siècles et semblables au bourbillon d’un abcès ; de rares arbres tous obliques et penchés comme les bâtons d’un modèle d’écriture s’érigeaient isolés ou en groupes ; on eût dit les restes pétrifiés de quelque armée en déroute et fuyant la mer.

« Ça n’est pas gai, gai, pensa Pierre Cortal, mais ça a bougrement de caractère. »

L’espace était sans limites et les choses se noyaient à bout de vue dans une brume qui prolongeait le ciel. De grandes ombres couraient là-dedans, rendant au passage les blés livides et les trèfles noirs, elles traînaient sur la plaine comme des crêpes, l’une suivant l’autre, sans arrêt.

Dans cette immensité, Pierre ne se sentait plus à l’échelle, mais diminué, réduit à une valeur mesquine, point perdu dans les espaces et dont l’apport ne comptait pas. Couché sur le sol tiédi, il voyait au zénith se chevaucher les cumulus massifs criblés de mouettes ; une langueur le pénétrait ; il ferma les yeux, crut qu’il allait dormir, mais sous ses paupières closes, le paysage durait, magnifié plutôt, et tous les bruits de la terre emplissaient ses oreilles. Il se leva.

« Allons, ne nous attendrissons pas ; il doit être l’heure de l’omelette, ou pas loin. Et puis, Monsieur le baron Properce avec qui j’ai rendez-vous ne saurait attendre. »

Il essaya de repenser à son sujet tout en dévalant dans les cailloux : peine inutile ! La terne silhouette pâlote ne s’animait pas.

Plutôt que de risquer une entorse à prendre l’escalier branlant du rempart, il tourna par la droite, ce qui le mit au port. Midi dardait ses feux, il marchait dans son ombre et, poussé par le vent, bouscula un ivrogne qu’on jetait hors d’un cabaret. Dégoûté, il fit un pas en arrière, tandis que l’homme s’effondrait comme une guenille.

— Cochon !… grommela-t-il en l’enjambant. Et il passa.

Mais, ô miracle ! L’idée que n’avaient pu faire naître tant de spectacles nobles sous le ciel mouvant, voilà qu’elle jaillissait de par cette brute rencontrée.

« Je m’en vais lui fourrer un grand-père alcoolique, au seigneur Properce, et quelques bonnes petites tares héréditaires. S’il ne devient pas sympathique aux dames, je démissionne. »

IV

Pierre Cortal tenait désormais son homme ; quelques corrections habiles lui donnaient l’accent nécessaire et l’ossifiaient. Dorénavant, le jeune baron Properce pourrait affronter Corbehaut ; qu’on en juge.

« À cette minute, – disait le texte primitif – un jeune homme d’allure élégante fit son entrée. Il avait le front haut, le nez droit, la bouche fine aux coins relevés sous un soupçon de moustaches. Naturellement pâle, sa pâleur était encore accentuée par une chevelure blonde rejetée en arrière selon la mode des élégants du jour et surtout par le regard clair de deux grands yeux bleus, d’un bleu pervenche si doux qu’on les eût pris pour ceux d’une jeune fille. Dès que ce regard croisa le sien, Hermance comprit qu’une pareille douceur commanderait sa vie. »

Remanié, Pierre Cortal écrivit :

« À cette minute, un jeune homme d’allure élégante fit son entrée. Il avait le front haut, le nez droit, la bouche fine aux coins relevés sous un soupçon de moustache. Naturellement pâle, mais d’une pâleur étrange qui n’avait rien à voir avec celle de tant de petits jeunes gens rencontrés jusqu’alors, ce caractère s’accentuait encore par la chevelure blonde rejetée en arrière selon la mode des élégants du jour, et surtout par le regard clair de deux grands yeux bleus, d’un bleu de pervenche, et si doux qu’on les eût pris pour ceux d’une jeune fille.

Un observateur cependant ne se fût pas mépris, car de singulières lueurs animaient parfois ces yeux-là, on sentait que la flamme en pouvait jaillir ; de même la bouche, si molle au repos, mais qu’on devinait capable de lancer l’ironie ou la menace. Tout enfin chez cet être efféminé d’apparence dénotait l’homme de race aux muscles d’acier dont la détente devait être irrésistible comme celle du lion ».

Détente du lion !… On est classique ou on ne l’est pas. Si Bricou n’est pas content, il l’ira dire à Rome.

Et ainsi de suite pendant des pages.

Le jeune René – car il se prénommait René se tenant sur ses pattes, Pierre Cortal put conduire son affaire en toute sécurité. Les lectrices du « Petit Français » auraient le frisson. Il lui arriva même d’aller un peu fort et de prêter à ce personnage des allures qui eussent mieux convenu à Corbehaut.

Telle scène par exemple.

— Alors, si je ne me trompe, c’est un ordre, Monsieur, disait Corbehaut.

— Oui, Monsieur.

— Un ordre… de vous à moi.

— Parfaitement.

— Vous êtes fou !

— Je vous somme, vous entendez bien, je vous somme de dispenser Mlle de la Tournière de vos visites.

— Et à quel titre, s’il vous plaît ?

— À celui qu’il me plaît de prendre.

— Oh ! oh ! mon jeune coq, vous le prenez de bien haut.

— Je garde les distances.

À cette réplique faite par le jeune homme avec un écrasant mépris, Corbehaut bondit de son fauteuil, la figure congestionnée, l’œil sanglant. Sa lèvre baveuse tremblait de rage.

— Sortez, Monsieur !… Sortez, dit-il, ou…

— Ou ?

— Ou je vous fais jeter dehors.

— À votre aise, dit Properce en s’asseyant.

— Sachez que jamais un Corbehaut n’a reçu d’ordres, et cela depuis quatre cents ans que dure le nom. Des ordres, j’en donne.

— Des ordres de bourse.

— Encore une fois, je vous dis de sortir. Je vous chasse.

René Properce souriait ineffablement. Corbehaut, fou de rage, leva la main.

Alors, devant la menace, le jeune homme si calme jusqu’alors, si correct, se transforma ; de pâle, il devint livide, ses yeux lancèrent des éclairs et toute sa physionomie immobile et terne jusqu’à en paraître glaciale devint effrayante. Le sang brûlé du grand-père bouillonnait dans ses veines et le décomposait à le rendre hideux.

— Je vous ordonne de cesser vos assiduités malpropres auprès de cette jeune fille, sinon, tout Corbehaut que vous soyez, je vous brise comme je brise ceci.

En disant ces mots, il saisissait sur le bureau du financier une lourde règle de fer et la cassait comme s’il s’était agi d’une allumette.

Corbehaut comprit alors qu’il avait un adversaire à sa taille et se tut.

Évidemment, pensa Pierre Cortal, le coup de la règle est un peu gros. Bah !… un peu plus ou un peu moins…

Les jours passaient ; notre auteur loua une bicyclette qui lui permit d’agrandir le rayon de ses promenades et de visiter les alentours. M. Honoré lui fut à ce propos le meilleur des guides et lui donna les indications les plus précieuses. Il connut ainsi nombre de curiosités négligées par « Joanne » et l’idée lui vint de chercher là, pour son compte cette fois, les éléments d’un autre roman.

Une excursion qu’il fit aux ruines du château de Ker-narvan le confirma dans ce dessein. L’endroit était extraordinaire. On y accédait en remontant un petit vallon qu’arrosait un ruisseau gazouillant sous des saules. À droite et à gauche, des collines arrondies et peu élevées le bordaient, couronnées de pins maritimes, de chênes et de quelques rares habitations. Assez large et riant au début, le vallon bientôt changeait de caractère, il devenait abrupt et caillouteux ; plus de maisons, mais des rochers énormes et pressés ; au lieu du frais gazon, un sol tourbeux et humide, le ruisseau lui-même si pimpant ne roulait plus qu’une eau lourde et sans gaîté.

En poussant plus loin, le vallon se rétrécissait, les collines se rapprochant et l’enserrant jusqu’à se joindre et le fermer, semble-t-il, d’un mur sans issue. Une gorge étroite s’ouvrait cependant, juste assez large pour encadrer le ruisseau alors près de son origine et un sentier de chèvres hérissé de blocs moussus. Pierre Cortal s’engagea là-dedans ; un jour pâle tombant de haut éclairait mal ces solitudes ; il semblait que la lumière n’arrivât qu’à bout de force et comme usée. On pouvait remarquer toutefois des traces anciennes de passage organisé ; les parois granitiques portaient la marque du pic, et le chemin antérieurement aux débris qui l’envahissaient avait dû être suffisant pour un attelage.

Ce défilé se prolongeait ainsi pendant deux cents mètres environ, puis il s’élargissait à nouveau pour finalement aboutir à une sorte de cirque assez vaste et dont le caractère rappelait celui du paysage initial, hors le ruisseau réduit à un simple filet ; mêmes collines et même végétation ; quelques pans de murs, mais rien qui dénotât la présence de l’homme. Au centre de ce cirque s’élevait un monticule rocheux sommé d’une tour en ruines, la tour de Kernarvan.

On n’eût pu rêver décor plus romantique et le silence compact aidait à conférer à ce lieu ce genre de mystère propre à frapper l’imagination ; Pierre Cortal en fut saisi.

« Dommage que je n’aie pas connu ce coin-là plus tôt ; j’y aurais fait gîter Corbehaut ! ».

Il fit l’ascension du rocher, non sans peine. La vue n’était pas très étendue, car elle se bornait aux collines d’alentour et au désert de pierres et de marécages qu’elles entouraient. Il ne vit là que des traces de moutons et, sur les murs, de rares inscriptions très anciennes et à demi effacées ; banalités notées par quelque curieux d’antan. L’endroit semblait abandonné ; des restes de substructions massives indiquaient encore approximativement le plan général du château qui ne dut pas être considérable ; d’abord la place ne l’eût pas permis, puis, un bâtiment d’importance dans ce coin perdu n’aurait pas eu de sens.

Les Kernarvan durent être de très minces hobereaux embusqués au fond de ce coupe-gorge et vivant à rançonner les voyageurs ; ils disparurent comme tant d’autres au cours de quelque aventure et de leur fief ne reste que les quatre murs de la tour, avec au milieu un tas de gravats et de décombres. Pierre releva des vestiges de feu et deux ou trois fers tordus parmi les ronces et les herbes folles.

Il s’assit heureux de souffler. Bien que le ciel fût pur et que le soleil l’animât de ses rayons, la tour gardait un accent tragique.

« Il a dû s’en passer des horreurs là-dedans, pensa-t-il, ces murs puent le crime ».

Un nuage voila le soleil. Éteintes, les pierres prirent un aspect de grandeur impressionnante et toutes choses alentour un caractère lugubre. Pierre ne put se retenir d’un vague émoi ; il se retourna, sonda de l’œil les éboulis.

« Suis-je bête, dit-il. Tout de même, je ne me vois pas là-dedans à minuit, ni par un jour de pluie. C’est à vous donner le cauchemar, un patelin pareil ».

Il s’en alla bientôt après et reprit sa bicyclette dans l’anfractuosité où il l’avait laissée à l’entrée du défilé. – Qui fût venu la chercher là ? – Ce côté du vallon maintenant était dans l’ombre, le soleil déjà bas n’atteignant plus que les hauteurs opposées. Ainsi colorées par ces derniers feux, elles se brodaient de tous les ors ; le moindre buisson, la plus infime chaumière éclataient comme des merveilles luxueuses, et les grands pins tordaient sur le ciel turquoise des bras incandescents. Pierre Cortal clignait de l’œil pour regarder.

« Ils ont de la chance, les peintres qui peuvent traduire ces aspects-là directement ; avec quelques tons ils mettent le spectateur en face de la réalité même ; nous autres il nous faut peiner, chercher des mots au risque neuf fois sur dix d’être vague ou de faire longueur ».

Le chemin redevenant aisé, il partit en vitesse ; à sa gauche et à sa droite les avoines fuyaient, et les betteraves feuillues et les colzas. Au passage des fermes les chiens hurlaient, projetés au bout de leur chaîne tendue ; il croisa deux ou trois charrettes et quelques piétons et deux heures après, les pavés agressifs de Prestel-sur-mer l’obligeaient à descendre, poussiéreux, mais enchanté. Si heureux même qu’il ne sut refuser au pharmacien Trégoz rencontré par déveine sur la porte de l’hôtel une partie de billard qu’il lui gagna, ainsi que les consommations, montant de l’enjeu.

Sur sa table, une lettre de Mme Sorbier l’attendait, moins longue qu’à l’ordinaire.

Elle se calme, pensa Pierre ; ça va bien.

 

« Mon chéri, disait-elle en substance, nous partons la semaine prochaine pour Houlgate où je retrouverai des amis, Bertinval entre autres qui m’a donné sa parole. Comme cela va être dur de ne pas t’y voir ! Mais je me fais une raison puisqu’il s’agit de ton avenir.

Travaille, mon amour, et prends bien ton temps afin de rapporter un chef-d’œuvre, etc., etc… »

 

— Oh ! Oh ! Bertinval.

Pierre Cortal comprit le pourquoi de cette brièveté et fit un peu la grimace.

V

Pierre Cortal avait pris l’habitude de se rendre en bon voisin chez M. Honoré ; il y allait à toute heure, mais plus fréquemment le soir, sans motif autre que serrer la main à ce brave homme et à sa sœur.

Pas plus que son frère, Mlle Honoré ne s’était mariée ; plus âgée que lui de deux ans, elle dirigeait le ménage et tous deux vivaient ensemble dans la vieille habitation qu’ils tenaient de leur père, place de la République même, à l’endroit où cessait la rue de la Gare pour se transformer en passage couvert et de là serpenter du côté de la haute ville sous le nom de rue Dominicaine. L’immeuble se composait de deux corps, l’un donnant sur la place dans le prolongement de l’Hôtel des Voyageurs et de la Marine, et comportant comme celui-ci deux étages, l’autre en retour formant angle au-dessus de la voûte précitée. Le logis était vaste et pittoresquement combiné ; deux pièces pour la réception, éclairées par de hautes fenêtres à petits carreaux anciens, en formaient le principal et le centre ; la vue était analogue à celle de la chambre de Pierre Cortal, moins l’écran de l’église très sur la gauche ; on voyait de là tout ce qu’il était possible de voir de la mer. Ces pièces semblaient peu habitées, M. Honoré et sa sœur préférant pour l’intimité de moindres espaces, sans compter, l’hiver, la difficulté du chauffage. Ils se tenaient plus volontiers dans un cabinet attenant, moins haut de plafond et mieux organisé. Au rez-de-chaussée, le vestibule, la cuisine et des offices. M. Honoré avait laissé à sa sœur toutes les pièces du second ; elle en habitait deux, une grande qui lui servait de chambre à coucher, et une plus petite de cabinet de toilette ; l’autre correspondant à la plus vaste de celles d’en bas restait fermée, persiennes closes et meubles couverts.

— Chambre d’ami, dit M. Honoré lorsqu’il fit faire à Pierre Cortal le tour du propriétaire.

L’odeur de renfermé et cette atmosphère de mort qui règne dans les lieux où l’on ne va jamais fit comprendre à Pierre que les visiteurs n’étaient pas fréquents. Il entrevit dans l’ombre un mobilier Empire recouvert de housses jaunes, des appliques et un lustre de même style et au mur quelques tableaux dont il ne discerna guère que les cadres.

— Là-haut, nous avons des greniers et des chambres pour le personnel, dit M. Honoré en désignant le plafond, mais elles donnent sur la façade du jardin ; elles sont fermées aussi d’ailleurs car notre service se compose d’une seule personne, et ma sœur la loge auprès d’elle.

— Et vous-même, où habitez-vous ?

— Je me contente des deux pièces qui sont au-dessus du passage, là, sur la droite ; je les ai fait communiquer par un petit escalier intérieur ; dans celle du haut, j’ai aménagé ma bibliothèque, je couche dans l’autre. Elles sont éclairées sur les deux faces ; j’ai ainsi la vue de la place et la vue de la rue Dominicaine. Je vais vous les montrer.

On accédait à cet appartement par le cabinet qui servait de salon au premier étage, et donnant dans la chambre à coucher par trois marches ; le style de cette pièce était Empire aussi, mais plus pur d’époque et de plus haut goût que celui de la chambre d’amis ; un vaste lit carré accoté au mur en tenait le milieu ; des attributs guerriers en bronze doré ornaient le bois d’acajou et quatre coupes de même métal surmontaient les pilastres, à usage de vide-poches.

— Quel beau meuble, dit Pierre Cortal, saisi dès l’entrée.

— Le lit de mon père.

— Celui dans lequel il est mort ?

— Oui.

Rien de plus.

« Je le comprends, pensa Pierre, ce ne sont pas là des histoires qu’on raconte au premier venu ».

Les autres meubles étaient aussi riches et parfaits d’entretien. Rien là qui sentît le disparate et la brocante ; tout se tenait et venait du même faiseur. Quatre belles gravures attirèrent Pierre Cortal.

— Ce sont, dit M. Honoré, des estampes d’après le Poussin, elles représentent les quatre saisons dont les originaux sont au Louvre ; les épreuves sont anciennes et en bel état.

Pierre les admira longuement, et les consoles à dessus de marbre noir, et la chaise longue basse à pattes de lion, recouverte ainsi que les autres sièges d’un velours vert ancien. En passant, il jeta un coup d’œil sur la rue Dominicaine qu’on voyait monter entre ses murs vétustes une dizaine de mètres, pour tout de suite tourner à droite et se perdre. Une tristesse morne s’exhalait de cette sorte de puisard qu’une infime boutique d’épicier avec son baquet à dessaler la morue, quelques poteries vulgaires et des paquets poussiéreux n’arrivaient pas à colorer.

— Pas très vivant, ce côté-là, dit-il.

M. Honoré désigna dans un angle le petit escalier et fit signe à son visiteur de monter.

— Voici la bibliothèque, dit-il en débouchant à l’étage ; vous voyez qu’il y a de la matière, et j’ose le dire, de la bonne ; bien peu parmi ces volumes sont indifférents. À votre disposition, si le cœur vous en dit.

Pierre fit le tour des rayons. Il y avait là de précieux ouvrages, tous en belle reliure ; histoire surtout, mémoires et voyages. Une pesante encyclopédie dans sa basane du temps chargeait une planche du bas ; à côté de vieux coutumiers provinciaux, et des atlas ; il tira un grand in-folio dont la couverture de maroquin armorié l’aguichait.

— Recueil d’estampes de Piranèse, dit M. Honoré, cet ouvrage provient de la collection des Rohan dont il porte les armes ; vous viendrez le feuilleter sous la lampe un de ces soirs.

Pierre promit.

— C’est vous, Monsieur, qui avez acquis tout cela ?

— Oh ! non ; le fond a été constitué par mon père, rassemblé plutôt, car beaucoup de ces livres étaient disséminés dans la famille ; j’en ai ajouté, mais pas le meilleur.

— Monsieur votre père devait être un homme de grand goût, dit Pierre, espérant quelque confidence.

— Mon père était un de ces provinciaux cultivés dont l’espèce se perd ; il parlait latin et lisait le grec couramment.

— Sa mort a dû être une perte terrible pour vous.

— Terrible. Voici un Brantôme, sans valeur comme édition, mais il a appartenu à Sainte-Beuve, qui l’a annoté, assez méchamment d’ailleurs, et couvert d’inscriptions érotiques.

— Je vois que vous avez peu d’ouvrages récents.

— Oui. Je lis quand même ce qui paraît, ou à peu près, mais je n’achète guère. Il y a ici un libraire qui loue des volumes à la semaine ; je suis abonné, cela me suffit.

Pierre feuilleta d’autres volumes et obtint de son hôte la permission d’emporter un Tallemant des Réaux qu’il eut la curiosité de relire, ensuite de quoi tous deux descendirent dans le petit salon où l’on retrouva Mlle Germaine. M. Honoré déboucha une bouteille de Porto.

— Porto d’épave, dit-il.

— Ce qui signifie ?

— Ce vin provient d’un naufrage ou de quelque navire torpillé ; la barrique roulée par la mer est venue s’échouer sur nos côtes et la Marine propriétaire des grèves l’a saisie. Je l’ai achetée lors de la dernière vente.

— Sans doute pour un morceau de pain.

— Non pas, je l’ai payée son prix ; ces enchères-là sont très courues, et les amateurs y viennent de loin.

Pierre apprécia le porto et la conversation continua quelques instants très amicale ; ensuite, il se leva, prit congé et partit enchanté de sa nouvelle relation. On devait se revoir le surlendemain.

On se revit donc, et les suivantes visites achevèrent de nouer une amitié bien commencée ; Pierre éprouvait à venir dans cet intérieur quiet une sensation de bien-être qui le reposait des bruits sordides de l’hôtel et du ménage Gaubert ; et puis il oubliait Corbehaut pour une heure ou deux et l’illustre Properce. La vue de ce frère et de cette sœur unis à soixante ans comme les doigts de la main le réconfortait. Il admirait ce spectacle d’existences réussies, l’harmonie du milieu et tant de probité ressortant des moindres propos.

Il aimait aussi l’aspect définitif des murs, les objets à leur place, leur qualité et le soin minutieux des moindres détails ; et Mlle Germaine, toujours égale et vigilante dans sa robe nette, avec ses quatre bijoux, ses clefs et son face-à-main.

« Quelle différence, pensait-il, avec tant d’intérieurs parisiens où tout marche à la va-comme-je-te-pousse ».

Il en vint à se souhaiter une existence pareille dans le même oubli provincial et mentalement combinait la maison de ses rêves.

Des meubles luisants

Polis par les ans…

Oui, mais la femme ?

L’image de la pétulante Mme Sorbier se présenta. Non, tout de même, pas celle-là…

La silhouette du grand Bertinval surgit à son tour par voie de conséquence. Il le connaissait bien, le bellâtre souriant qu’on rencontrait dans tous les salons où il y avait des femmes à prendre ! L’idée qu’il pût être supplanté l’indisposa, non pas qu’il brûlât d’un feu particulier pour la belle, mais la solitude commençait à lui peser.

Elle lui écrivait toujours, mais des lettres hâtives maintenant, parfois de simples cartes postales balafrées de mots indifférents ; lui, par contre, y allait souvent de ses quatre pages. Et dire qu’elle parlait de se tuer, le jour de la séparation !

Il relut les derniers billets, ramas de banalités conventionnelles, où le « mon chéri » restait sans accent, bien qu’il fût à toutes les lignes. Tous concluaient par des mots encourageant à la patience.

« Je me suis follement amusée mercredi, écrivait-elle un jour. Nous sommes allés en bande à Caen où nous avons vidé toutes les pâtisseries. Ce grand serin de Bertinval était plus fou que jamais. J’espère que tu n’es pas jaloux au moins, et – refrain immuable – soigne bien ton travail et n’hésite pas à rester un mois de plus s’il le faut ».

En songeant à cette inconstance, Pierre Cortal ressentait de l’amertume ; il n’admettait pas et trouvait froissant que les rôles fussent intervertis et que cette oiselle se permît l’initiative d’un lâchage qui lui revenait de droit à lui. Les soirs de mélancolie, ou lorsque « Corbehaut » n’avait pas marché, l’état s’aggravait ; d’autres fois, il haussait les épaules. Après lecture d’un chapitre qui le satisfit, il brûla toute cette correspondance.

M. Honoré lui avait maintes fois proposé de le conduire en ville et de lui faire voir certaines maisons autour desquelles courait un peu de légende ; Pierre profita de ce que, sous prétexte d’un mariage, la terrible cloche lui cassait toute inspiration pour aller rappeler la promesse à son voisin.

M. Honoré fut à lui le temps de prendre son chapeau. De suite donc ils partirent et, par les ruelles qui se nouaient autour, parvinrent à la vieille bâtisse sans caractère appelée « Château » qui, présentement, servait de Mairie.

— Pas grand-chose à dire là-dessus, dit M. Honoré, c’est du médiocre XVIe, usé, blanchi et retapé par les diverses municipalités. À part ces trois fenêtres d’un dessin heureux et les deux échauguettes d’angle, l’extérieur est quelconque ; quant au dedans, il ne reste rien, si tant est qu’il y ait jamais eu quelque chose, ce dont je doute ; des murs de caserne au lait de chaux et des bancs de sapin. J’ai eu la curiosité de paperasser dans les archives ; tout ce qui eût pu présenter quelque intérêt a disparu pendant la Révolution ; le reste, vous le voyez d’ici. Faisons le tour par acquit de conscience.

Pierre connaissait l’endroit ; ils n’insistèrent donc pas et poussèrent plus loin.

Prestel-sur-mer, cité bourgeoise, militaire et maritime, ne brilla jamais d’un éclat vif. Située en dehors des routes, son mérite principal fut de durer ; aucun fait sensationnel ne l’illustre, aucune tare ne la déshonore. Très peu de noms marquent dans ses annales et les autorités furent même bien embarrassées lorsqu’il s’agit de rebaptiser les rues dont l’appellation bondieusarde froissait son zèle radical.

On découvrit un Trévan, bas officier qui s’illustra sous le bailli de Suffren, et un Portic, compagnon de Champlain au Canada. Le citoyen Doublemère, obscur figurant à la Constituante et le capitaine Hermelin, vieux débris de la grande armée qui mourut centenaire, trouvèrent grâce à ces mérites divers un titre à glorification.

Certains conseillers proposèrent le chanoine Hurtel, bienfaiteur de l’hospice, mais la gauche s’indigna et lança en son lieu et place Agricol Bezenech, ex-cordonnier, terroriste local guillotiné en 1794. Il ne passa pas non plus ; un appel à la concorde rassembla les esprits et la dénomination anodine de rue Centrale fut adoptée.

Chemin faisant, M. Honoré arrêtait son compagnon et lui montrait quelque façade, une porte cloutée ou des restes de sculpture rustique ; mais la pauvre Prestel n’eut à aucune époque le délire des grandeurs et son œuvre d’art est inexistante ; l’aristocratie se borne à trois ou quatre noms éteints aujourd’hui ou à quelques enrichis dans les aventures plutôt suspectes de l’outremer.

De temps à autre une maison mieux construite débordait ses voisines et se carrait comme si elle eût joué des coudes. M. Honoré en désigna une à Pierre Cortal.

— Celle-ci, dit-il, dont vous voyez les murs épais et les fenêtres de prison appartint autrefois à un nommé Leheutre, armateur et négrier. Il se retira des affaires lorsque la traite fut supprimée et qu’insister l’eût fait accrocher à une vergue. Il préféra venir crever là ; je dis crever, parce que pourri d’affreuses maladies coloniales. Il vécut tout de même dix ans, épouvantable à voir, barricadé, haï, et dans la terreur. Mon père m’a raconté que dans son enfance, ses petits camarades et lui venaient l’entendre hurler, en sortant de l’école, et qu’ils jetaient pour l’exciter des pierres dans ses vitres. À sa mort, le corps était dans un tel état de décomposition que personne dans le pays ne consentit à le mettre en bière, hors une vieille pêcheuse de moules qui s’en chargea pour un litre d’eau-de-vie. Elle emballa cette pourriture avec un râteau.

— Extraordinaire ! dit Pierre Cortal.

— Une fois sous terre, les héritiers surgirent de partout. On se battait aux étages et les gendarmes ne quittaient plus la maison. Des paysans venus du fond des montagnes d’Arrée avec leurs baluchons s’installèrent à même le parquet. La nuit, ils cherchaient l’or, à quatre pattes, un couteau entre les dents.

— Et aujourd’hui ?

— La maison appartient toujours à la famille : le propriétaire actuel est encore un Leheutre, un neveu, mais ancien notaire dont le frère est curé à Port-Navalo. Vous voyez que les êtres se suivent et ne se ressemblent pas.

— Voilà qui n’est pas mal, dit Pierre Cortal en s’arrêtant devant une fenêtre basse à meneaux.

— Très curieuse également l’histoire de cette fenêtre. Il est mort là, en 1868, je crois, une vieille bonne femme, à qui arriva en 1793, à une nuance près, l’aventure de Mlle de Sombreuil ; c’est plutôt corsé : vous allez voir.

On était comme vous le savez en pleine guerre civile ; Carrier fonctionnait à Nantes, noyades, mitraillades, etc. ; des deux côtés, même haine et mêmes excès ; c’est dire si les représailles étaient féroces et si, lorsqu’ils tenaient un « bleu », les blancs le ménageaient. Or, les parents de la petite en question étaient des républicains avérés et actifs tous les deux, la mère peut-être plus encore que son mari. Un jour qu’ils se rendaient tous trois en diligence à Lorient, ils furent arrêtés par un parti de chouans embusqués pas très loin d’ici ; il y avait dans la voiture, à part eux, deux gendarmes, un prêtre assermenté et sa domestique, et trois gros marchands de Vannes. On débarqua tout ce monde à coups de crosse et on les poussa dans une cour de ferme où on institua une manière de tribunal. Les deux gendarmes, eux, furent fusillés tout de suite, sur leur simple vu ; le prêtre aussi, mais on y mit quelque lenteur ; quant à la petite bonne, on lui laissa auparavant le répit d’être violée par les plus affamés de la bande. Les trois marchands épouvantés eurent beau jurer qu’ils étaient fervents royalistes, on les fouilla. Des ordres de livraison à la municipalité de Vannes et un reçu de chevaux livrés par eux aux troupes de Cartault réglèrent leur affaire ; pour économiser la poudre, on les dépêcha à coups de hache sur le fumier. Tout cela prit du temps ; le père, la mère et la petite Zoé regardaient.

Figurez-vous, Monsieur, qu’ils ont saigné cet homme et cette femme, sur un étal, comme des cochons, parodiant la cérémonie jusqu’à recueillir le sang dans un poêlon et le remuer, à la façon des charcutiers.

— Quelle horreur !

— Quand ils ne bougèrent plus, un de ces monstres vint à la petite et lui fit avaler, vous m’entendez, avaler de force une cuillerée de ce sang. Puis ils la laissèrent demi-morte et quittèrent la place.

— Non ! dit Pierre Cortal.

— Comme je vous le dis. J’ajouterai que toute la bande fut prise à son tour et consciencieusement guillotinée.

— Je l’espère.

— Mais ce n’est pas fini. On ramena la petite Zoé quasi folle et on la confia à sa tante qui habitait là précisément. Elle survécut, on peut le dire, à ce drame, pendant soixante-dix-sept ans. Pendant soixante-dix-sept ans, elle n’a pas quitté cette fenêtre où je l’ai vue maintes fois, vieille alors, avec un petit bonnet à coques et un châle noir, en train de tricoter. Eh bien ! imaginez, Monsieur, que pas un verre de cidre ne s’est bu chez les voisins qu’on ne vienne taper à sa vitre et lui dire « À votre santé, mère Zoé », avec allusion bien transparente, sourire et petit clin d’œil. Quant aux gamins, ils défilaient par bandes, affectant de se lécher les lèvres et de se taper sur l’estomac.

La malheureuse finit par tomber dans le gâtisme, mais ce triste état n’arrêta rien. Il était courant – je parle de choses de mon enfance – de voir sortir du cabaret des gens en verve lui porter un petit verre d’eau-de-vie qu’elle avalait en faisant la grimace.

— Eh bien ! la mère Zoé, disait un loustic, c’est pas le même goût ?

— Ben sûr qu’l’autre était moins sûr et, disait-elle, faite au jeu, irresponsable d’ailleurs.

— Pas possible !…

— La petite plaisanterie a duré plus d’un demi-siècle ; l’esprit provincial se renouvelle peu, vous le savez.

— Oh !… fit soudain Pierre Cortal en désignant la fenêtre, regardez !

Une tête de vieille femme coiffée d’un bonnet blanc à coques venait de s’y encastrer ; on voyait sur les épaules un châle noir et deux maigres mains se mirent à tricoter.

— C’est elle !

— Non, mais l’espèce demeure intacte.

Ils poursuivirent leur chemin. L’image terrifiante de ce couple égorgé sous le regard d’une enfant hantait Pierre Cortal. Comme il ne parlait plus, M. Honoré rompit le silence.

— Je pourrais vous raconter pas mal d’histoires analogues, mais toutes n’ont pas le même accent ; il y en a de simplement étranges, d’autres sont comiques. En tout cas, il est bien peu de ces demeures qui n’ait son drame à cacher, et je ne sais pas tout. Voyez-vous celle-ci, là à gauche, avec le grand arbre qui dépasse le toit ? Eh bien, voilà une maison qui depuis cent quarante ans appartient à la même famille, famille bourgeoise d’avocats et de gens de robe. Je ne sais sur aucun de ses membres la moindre anecdote, pas même un trait, rien enfin ; mais ne trouvez-vous pas bizarre que dans cette famille, toutes les femmes sans exception aucune soient toujours mortes à trente-sept ans ?

— Hasard sans doute.

— D’accord, mais singulièrement répété. J’ai fait le compte autrefois. Depuis 1780, cinquante et une femmes ont habité là, toutes sont mortes à trente-sept ans révolus.

— Et vous concluez ?

— À rien. Je note. Voulez-vous que nous descendions par la rue Fanée ? Je vous y ferai voir une des curiosités de la ville ; elle n’a rien d’artistique, mais il s’y lie une histoire un peu grasse qui vous remettra des horreurs de tout à l’heure.

— Avec plaisir.

Au bout de quelques instants, M. Honoré s’arrêta ; Pierre Cortal regardant à droite et à gauche ne vit qu’une façade médiocre, mais M. Honoré lui indiqua de sa canne une manière de soupirail percé dans le mur à demi-hauteur d’homme.

— Voici la chose ; on l’appelle le cul de la mère Alain… Je vais vous raconter l’épisode qui lui valut ce nom.

En 1852, lors du coup d’État, il y eut quelque agitation dans la ville ; Louis Bonaparte n’était sympathique à personne, la république encore moins ; on peut dire que l’opinion tout entière souhaitait le retour des Bourbons ; je parle de l’opinion pensante, bien entendu. De jeunes exaltés de la haute ville firent même quelques manifestations dans cet esprit, mais la Préfecture envoya des gendarmes et ces messieurs rentrèrent vite chez eux. Au port, entre gens du peuple, on échangea des horions sans gravité ; il s’agissait plutôt de rixes entre ouvriers et marins indifférents à la chose publique, mais qu’un arrosage officiel intensif avait rendus conscients.

On hurlait donc « Vive Napoléon ! » dans les bas quartiers, et les contradicteurs, si tant est qu’il y en eût, se tenaient cois.

Il prit fantaisie à une troupe de ces gens avinés de faire un tour du côté des bourgeois, histoire de leur être désagréable, bien entendu. Ils passaient à la hauteur du numéro 21 lorsqu’une brave femme, Mme Alain, veuve d’un relieur, exaspérée de les entendre brailler et taper sur les portes, sortit sur son palier et cria « Vive la République ! » Toute la bande se rua sur elle ; elle tenta de rentrer, mais quelqu’un – par peur sans doute – avait refermé la porte. La malheureuse, ne sachant où se réfugier, fonça bravement dans le tas, bouscula les premiers agresseurs et se mit à dévaler dans la rue Fanée avec la meute à ses trousses. Épouvantée de ces cris de mort, et voyant toute issue se fermer, elle se précipita dans le soupirail que je vous ai montré.

Malheureusement elle était d’un embonpoint énorme, surtout du bas ; le haut put passer et avec quelle peine ! mais pour le reste, impossible. Vous voyez la scène.

Ne pouvant ni avancer, ni reculer, prise comme dans une ratière et sans défense, elle subit là tout ce qu’on peut subir d’avanies ; on lui arracha jusqu’à sa chemise et ce fut à qui taperait le plus fort. Excitées par cette atmosphère de carnage, des ménagères sortirent de leurs cuisines en se retroussant les manches ou avec le balai ; même des enfants y allèrent de leurs petites mains tandis que les mamans se tordaient de rire.

Cependant, comme la pauvre femme, bien que tenue s’agitait beaucoup et que ses mouvements contrariaient ses persécuteurs, quelqu’un eut une idée. Il alla chercher dans le voisinage une auge de maçon et on la cimenta. On la cimenta, Monsieur, et je tiens d’un témoin oculaire que le travail fut fait avec soin, et qu’on veilla en la maintenant à ce que le ciment eût le temps de bien prendre.

— Effarant !

— Elle resta là, faisant corps avec la maison, toute la journée et toute la nuit ; le lendemain seulement, des ouvriers vinrent pour la dégager, avec les gendarmes qui dressèrent procès-verbal. Il fallut employer un ciseau à froid ; vous pensez dans quel état se trouvait ce pauvre derrière, et le reste, en décembre ! Elle n’en mourut pas néanmoins et il lui resta suffisamment de forces pour purger une condamnation à quinze jours de prison que le tribunal lui octroya « pour outrage à la pudeur et scandale sur la voie publique ».

Ce zèle judiciaire des autorités fut apprécié en haut lieu et tous comprirent à Prestel qu’on avait désormais un gouvernement fort.

Le nom de « cul de la mère Alain » est resté à ce soupirail. Depuis, des générations d’enfants répètent traditionnellement la cérémonie et continuent encore, m’a-t-on dit. Vous avouerai-je qu’il m’est arrivé de prendre part à ce jeu ?

— Monsieur, je trouve tout ceci effarant. Savez-vous que vous me découvrez des âmes à faire dresser les cheveux. Avec de telles mœurs, les crimes doivent être fréquents ici.

— Mais non.

— Vraiment ?

— Des batteries de marins qui tournent mal, c’est tout.

— Vous ne connaissez pas la moindre histoire d’assassinat ?

— Non.

— C’est curieux… Monsieur, dit Pierre, vous m’avez fait passer deux heures excellentes et que je n’oublierai jamais.

— Nous recommencerons quand vous voudrez, et puis je ne vous ai pas tout dit.

Ils circulèrent encore quelques instants, s’arrêtant de-ci de-là, attentifs à de menus détails locaux au sujet de quoi la compétence de M. Honoré ne tarissait pas, finalement débouchèrent place de la République. Midi tonnait au clocher, cependant qu’en face, Coquard quincailler éclatait de toutes ses ferblanteries.

— Un mot encore, dit M. Honoré en retenant Pierre Cortal par son bouton. Vous voyez cette enseigne de Coquard, elle fut l’occasion d’une farce assez drôle. Lorsque ce brave homme qui – entre nous – passe pour malheureux en ménage, la fit peindre, il ne la trouvait jamais assez visible ni assez grande ; il fallait hausser les lettres, les épaissir… Bref, il ne cessait de harceler l’ouvrier.

Il en fit tant qu’un jour, après avoir terminé les quatre premières majuscules C.O.Q.U., l’homme descendit de son échelle prétextant une crise d’entérite et n’y remonta que dix jours après. Pendant ces dix jours, Prestel a bien ri, et les voisins, et tout le canton ; vous pensez, avec le marché sur la place et les bonnes langues ! Vous voyez, cher Monsieur, que chez nous, tout n’est pas dramatique et qu’on se divertit parfois. Allons, au revoir, et à bientôt.

Pierre Cortal rentra chez lui la cervelle en confusion. Il tenta de reprendre son travail, mais « Corbehaut » lui sembla bien fadasse ; la nuit, il eut un sommeil agité et rêva de choses énormes. Il vit des gens qu’on saignait pour en faire des saucisses, et des nègres en décomposition, le tout formant banderole autour d’un derrière sculpté en bas-relief et qui criait « Vive la République ! »

VI

Pierre Cortal relisait Corbehaut.

— Allo Bouchard, c’est vous ?… Ici Corbehaut… Vous m’entendez ?

— Parfaitement.

— Que font les Bengazi ?

— Six cent douze.

— Parties à combien ?

— Six cent quatre.

— Weissmann est toujours dessus ?

— En plein. Il est même seul preneur.

— Parfait !… Allô…

— Allô.

— Suivez-moi bien… Offrez des Bengazi à tour de bras… Donnez tout ce qu’on vous demandera…

— Comme limite ?

— Aucune… Il faut l’assommer… et lui coller le paquet.. Quelle tête fait-il ?… Allô… Allô. Allô, nom de dieu !… Coupé… La vache !

— Monsieur, dit une voix.

Pierre se retourna.

— Qu’y a-t-il ?

— Le courrier. J’ai frappé trois fois. À qui donc en avez-vous de crier ainsi ? On vous entend jusque dans la rue.

Pierre Cortal prit les deux lettres.

— C’est tout ?

— Oui Monsieur.

— Merci, attendez ?… Dites donc, Catherine, vous m’avez bien dit, n’est-ce pas, que le père de Monsieur Honoré avait été assassiné ?

— Il y en a qui disent qu’il s’est suicidé.

— Ah ! Et on ne donne aucun détail ?

— Non.

— Et à quelle époque le fait remonterait-il ?

— Oh ! il n’y a pas loin de cinquante ans. Et puis, c’est peut-être des mensonges, le père Legras n’en était pas à un de plus.

— Qui le père Legras ?

— Un vieux qui est mort et qui habitait notre maison.

— Alors, c’est de lui que vous connaissez l’histoire ?

— Pas moi, voyons, je n’étais pas née, mes parents.

— On en parle encore ?

— Pensez-vous ! des antiquités. Voilà vos deux lettres.

— Merci, Catherine.

Tout ça ne dit pas grand-chose, se dit Pierre, la bonne partie ; peut-être que Trégoz en saura plus long ; en tout cas, je vais laisser ce brave M. Honoré tranquille ; insister serait manquer de tact. Où en étais-je ?… Ah !

« … coller le paquet… Quelle tête fait-il ?… Allô, allô… Allô, nom de Dieu !… Coupé. La vache !

Furieux, le banquier malmenait son téléphone tandis que les secrétaires n’osaient remuer.

— A-t-on jamais vu une boutique pareille !… Allô, Mademoiselle, Allô !… Ce que je vais la faire foutre à la porte, celle-là !… Allô… Enfin ! Mademoiselle, voulez-vous être gentille et me redonner le 54-22 ».

Le manuscrit s’arrêtait là. Pierre prit les lettres ; une de Mme Sorbier, l’autre de Bricou qu’il ouvrit en premier.

 

« Mon cher collaborateur,

Je suppose que vous suivez “Fabienne”. Ce brave Richomme exagère un peu le sentiment, on pleure à toutes les lignes dans son affaire ; des larmes il en faut, d’accord, mais le trémolo perpétuel ça agace. Et puis des histoires de campagne entre filles de ferme et curés, un peu cul-cul entre nous. Alors, il me faudrait un pétard pour faire passer le goût. Fabriquez-moi un Corbehaut II solide et des gars à la hauteur ; et puis des soirées, des diamants, des habits pour le populo. D’ailleurs, j’ai confiance, si je vous rappelle la chose, c’est parce que là-bas, dans votre trou, au milieu de toutes ces andouilles, vous pourriez verser dans la fleur d’oranger. Ici, je suis près de la clientèle, j’ai l’œil.

À votre disposition s’il vous faut de l’argent.

Compliments,

Bricou ».

 

« Andouilles ! je voudrais voir sa tête à celui-là et celle des fidèles lectrices si je lui collais dans son feuilleton une petite fille qui boit le sang de ses parents à la cuillère et finit par trouver que c’est meilleur que l’eau-de-vie. Un négrier enseveli à la fourche, et des maisons qu’on décore avec des derrières ! Serin, va ! Sans compter les gens qu’on trouve tués dans leur lit, par les mouches !… »

Il ouvrit la lettre de son amie.

 

« Mon chéri,

J’ai un peu tardé à t’écrire, mais si tu savais comme je vis ! On va, on vient, on se remue ; partie par-ci, partie par-là ; je n’ai jamais une minute. Tout le monde est gentil heureusement et l’on n’entend pas trop de médisances. Et quand je songe que tu es là-bas dans ce coin perdu, tout seul, car il n’y a pas de femmes, dis ? Tu sais que je suis affreusement jalouse et si jamais j’apprends quelque chose… Penses-tu à moi ? Et ton livre ? Dieu ! que je me réjouis de le lire ; Bertinval aussi, car il t’apprécie ce garçon ; d’abord, il comprend tout ; cet hiver il déménage et vient dans notre quartier mais je n’en suis qu’à moitié contente, parce que je ne voudrais pas que tu t’imagines des choses. Réponds-moi vite ; je t’embrasse, mon Pierrot, mille fois, comme tu sais…

Ta Loute qui t’adore… »

 

« Je suis cocu, se dit Pierre Cortal ».

Il leva le nez. En face, l’enseigne du quincailler éclatante de soleil lançait des reflets jusque dans la chambre. Mme Coquard traversait précisément la place, sur ses pointes, à cause des talons Louis XV ; elle portait un corset qui lui faisait la taille en pot de fleurs, et, bien que sa robe lui arrivât au genou, elle affectait de la relever entre le pouce et l’index, dégoûtée. Ostensiblement munie d’une bouteille à eau-de-Vichy vide, elle allait chez le pharmacien.

Pierre roula une cigarette et, tout en tirant des bouffées, mêla des réflexions. Il fallait que la chose finisse et, puisqu’on en était là, mieux valait rompre à distance ; on éviterait les discussions et les criailleries. Il s’écouta ; aucun toc-toc du côté du cœur.

« Parfait, il s’agit maintenant de consacrer le divorce et lui trouver une forme officielle. Je m’en vais laisser l’initiative à cette petite dinde ; soyons galant jusqu’au bout ». Il écrivit :

 

« Ma petite Loute,

Ta lettre m’enchante, car rien ne saurait m’être meilleur que de te savoir heureuse et entourée, c’est ma consolation à moi qui vis enfermé dans le travail. Il y a si peu de monde à Prestel et ce peu n’est pas drôle ; inutile de dire que je ne vois personne, exception faite pour un couple assez gentil ; le mari est professeur et passe ses journées à bouquiner ; la femme, toute jeune et charmante, m’accompagne volontiers. Nous avons fait des promenades exquises et tu aurais bien ri l’autre jour à nous voir tous les deux en costume de bain en train de pêcher des crevettes. Ils habitent Paris, je suis sûr que tu feras avec plaisir leur connaissance. Mon roman avance tant bien que mal, mais j’aurai terminé en temps utile. À bientôt des nouvelles ; je t’embrasse affreusement,

Ton Pierrot ».

 

Il reprit Corbehaut. Tout de même, ses idées dansaient ; il se résolut à descendre au café ; peut-être un petit calvados le remettrait-il d’aplomb.

N’étant pas en nombre pour la manille, MM. Pitteloup et Trégoz jouaient à l’écarté. Le pharmacien désertait de plus en plus son officine pour l’Hôtel des Voyageurs où on le trouvait à toute heure du jour ; un gamin promu à la dignité de commis gardait la boutique et suffisait à la délivrance des tisanes et des eaux minérales ; dans les cas compliqués, il venait chercher le patron. Quant à M. Pitteloup, qui exerce à Prestel-sur-mer les fonctions d’agent d’assurances, il semble avoir élu domicile à la table du fond ; il habite la banquette d’angle depuis vingt ans, et ses fesses ont creusé là une empreinte où personne, dans le pays, n’oserait s’asseoir ; d’abord parce qu’il y est toujours, ensuite à cause de son sale caractère.

M. Pitteloup est un être perpétuellement amer qui, petit, maigre, noir et chauve, manque de la plus sommaire élégance, tant dans ses propos que dans sa tenue. Il semble haïr tout le monde et sa bouche tordue par le blâme répand une bave corrosive sur les institutions françaises et sur ses concitoyens, au privé comme au général.

À vingt-huit ans, il épousa une malheureuse qui six mois après sauta dans les bras du premier homme qui lui en fit la demande, un commis-voyageur en savons de Marseille. On ne la revit jamais, et M. Pitteloup, après avoir longtemps répondu aux questionneurs que Madame était dans sa famille, dut finir par reconnaître sa disgrâce. Son caractère n’en fut pas amélioré, il semble même que cette humeur grincheuse se soit aggravée ; il n’a que des paroles aigres et pousse les soupirs d’une perpétuelle rancœur.

Trégoz ne l’entend plus, par force d’habitude ; Rottier, d’essence plus rude, le rabroue quand il exagère.

« C’est bon, c’est bon !… Tout le monde le sait que vous êtes cocu ».

Faute d’autres relations, ces trois compères se sont rassemblés et se suffisent. M. Honoré ne se joint à eux que le samedi. Quelquefois, lorsque le pharmacien requis par une ordonnance est obligé de lâcher les cartes, Gaubert les ramasse, ordre de M. Pitteloup. Il relève son tablier, mouille son pouce et s’assied ; l’intervention coûte parfois cher à M. Trégoz.

— Vous n’aviez qu’à rester à votre place, dit M. Pitteloup de son petit ton.

Ils jouaient donc à l’écarté et M. Pitteloup gagnait, mais cela aussi il le considérait comme une vexation ; il annonçait « le point » avec mépris, et pour dire « le roi », sa lèvre avait un pli de dédain hargneux. Pierre Cortal poussa une chaise de leur côté.

— Eh bien ! l’artiste, on ne travaille pas ?

— Pas aux cartes, non.

— C’est beau, l’esprit.

— Cœur… cœur et cœur, dit le pharmacien en assenant ses cartes, les levées sont à moi, mais vous gagnez tout de même. Bonjour.

Il tendit deux doigts à Pierre Cortal, puis, élevant son verre, y plongea ses moustaches et but avec bruit. Après, il se torcha de la manche et rendit un souffle vineux.

— Quoi de neuf ?… Qu’est-ce qu’il y a ? Le commis entrait dans le café.

— C’est pour une dame…

— Et alors ?

— Elle ne veut parler qu’à vous.

— Encore une canule !… On n’est pas foutu d’avoir cinq minutes à soi dans ce métier. Je vous demande pardon.

Il se leva. Pierre Cortal qu’un tête à tête avec M. Pitteloup rebutait le suivit. Jugeant l’occasion bonne, Pierre posa tout de suite la question qui l’obsédait :

— Dites-moi ? Il m’est revenu des bruits singuliers concernant le père de M. Honoré. On dit qu’il aurait été assassiné.

— Mais non, il s’est suicidé. Qui diable vous a raconté cette histoire ?

— La bonne de l’hôtel.

— Oh ! si vous vous mettez à écouter les bonnes…

— Je ne dis pas que je l’ai crue.

— Vous avez bien fait. Vous n’avez pas idée d’un pays pareil, Monsieur Cortal ; on y colporte les ragots les plus invraisemblables ; ainsi, ce qu’on a pu dire sur moi, par exemple, et sur une dame…

Pierre Cortal l’interrompit :

— Si je vous ai posé cette question, c’est afin de ne pas gaffer ; je vois souvent M. Honoré et, dans la conversation, il peut échapper un mot.

— Je n’ai jamais entendu parler de quoi que ce soit d’autre qu’un suicide ; maintenant, je ne suis dans le pays que depuis onze ans, nous sommes en 1920. M. Honoré a dû perdre son père très jeune, vers 1870 ou 1872.

— C’est bien ce qu’il m’a dit. Allons, je suis fixé. Au revoir et merci.

M. Trégoz entra dans sa pharmacie et Pierre Cortal continua sa promenade vers le port. L’heure était belle, il s’assit sur un banc.

Des enfants jouaient ; il suivit leurs ébats, y prit même part en repoussant du pied un ballon ou un cerceau qui s’égarait. Une petite fille à l’air misérable s’approcha de lui, timide et souriante ; il la questionna :

— Comment t’appelles-tu, ma petite ?

— Yvonne Jagut.

— Et tu as ?

— Treize ans.

— Ton papa est pêcheur ?

— Non, celui-là est charpentier.

— Comment celui-là ?

— Oui, parce que l’autre était au chemin de fer.

— Quel autre ?

— Celui d’avant.

— Il est mort ?

— Non.

— Alors ?

— Le premier que j’ai eu, n’est-ce pas, il a été tué à la guerre ; après, il y en a eu un qui était toujours saoul, et puis un mécanicien ; après j’ai eu un Anglais ; celui du chemin de fer est venu ensuite.

— Il buvait aussi, celui-là ?

— Oui, mais il ne me battait pas.

— Tu l’aimais bien ?

— Je ne sais pas.

— Et maintenant, tu es heureuse ?

— Des fois.

— Tiens, voilà dix sous pour t’acheter des bonbons.

— Merci, M’sieu. Je vais les donner à maman.

— C’est elle qui vient là ?

— Oui.

— Avec ton papa charpentier ?

— Non, celui-là, je ne le connais pas encore.

Elle s’envola.

— Elle est de plus en plus fraîche la fleur d’oranger du père Bricou, pensa Pierre Cortal.

VII

Depuis son arrivée à Prestel-sur-mer, Pierre Cortal vivait chastement, non pas qu’une vertu naturelle le poussât à cet extrême, mais il y était conduit par les circonstances. Au début, fatigué des étreintes de Mme Sorbier il ne se sentit que des élans mous, plus tard, une fois vivifié par le grand air et les sauces de M. Gaubert, les regards qu’il jeta dans les alentours lui rapportèrent des images féminines si désolantes que l’abstinence fut aisée. Un jour de fringale, il risqua une pointe du côté de l’établissement spécial mais ne dépassa pas le seuil et revint en se bouchant les narines ; ce fut là son effort maximum ; depuis, il est tout à « Corbehaut » dont les feuillets s’empilent avec régularité. Il songe aussi à un prochain roman dont l’action serait à Kernarvan ; le site et le nom lui plaisent, mais le projet est encore confus.

Les récits de M. Honoré et d’autres qu’il lui fit depuis fourniraient une matière facilement exploitable. En faisant du négrier Leheutre un pirate opérant sous Louis XV, il pourrait mener l’affaire jusqu’à la Révolution et placer l’anecdote de la petite Zoé ; il faudrait, bien entendu, beaucoup de personnages et de mouvement et, pour soutenir les faits et les bien jointoyer, des documents couleur locale. Il résolut de confier son projet à M. Honoré.

Quarante-huit heures après l’envoi de sa lettre à Mme Sorbier, la réponse survenait foudroyante :

 

« Monsieur,

Je me doutais bien qu’il devait se passer là-bas quelque chose de malpropre. Elle est jolie l’histoire du voyage en Bretagne pour être bien tranquille ! Compliments !… Et vous avez l’audace de vouloir me présenter votre grue !… Je suis une honnête femme, dispensez-moi pour l’avenir de votre personne, et pour le présent de votre correspondance ».

 

« Pan !… » fit Pierre Cortal en forme de conclusion.

Un matin, M. Honoré vint le surprendre à son travail.

— Le temps est superbe ; je vous enlève ; nous irons au Trou-Mort et bavarderons en route. Il y a là-bas un reste d’abbaye qu’il faut voir. Vous connaissez ?

— Non.

— Parfait. Nous passerons par la rue des Malgracieux et ferons le tour du rempart, le chemin est plein de choses.

Pierre Cortal accepta. M. Honoré parlait avec agrément et sa connaissance semblait inépuisable. Au bout d’une centaine de pas, ils croisèrent une dame que M. Honoré salua fort courtoisement.

— Regardez bien cette personne, souffla-t-il.

Pierre Cortal la dévisagea ; elle était agréable de visage et paraissait avoir de trente à trente-cinq ans. Un tailleur noir bien coupé l’isolait des élégantes de Prestel ; il entrevit de beaux yeux gris sous de larges sourcils, une bouche avenante.

— Madame Léonie Braquehage. Elle est de la famille Angoust dont je vous ai parlé… la famille dont les femmes meurent à trente-sept ans. Jolie, n’est-ce pas ?

Pierre se retourna. Madame Braquehage descendait le trottoir d’un pas ferme ; il la suivit de l’œil jusqu’à ce qu’elle disparût au contour de la rue.

— Elle est charmante.

— Terrible destinée, n’est-ce pas ?

— Vous la croyez condamnée, comme les autres ? Sérieusement ?

— Je ne crois rien du tout ; j’attends, et je n’attendrai plus beaucoup ; Mme Léonie Braquehage est née si je ne me trompe en janvier 1885, elle a donc trente-cinq ans et demi ; nous verrons.

— Elle semble se porter fort bien.

— Sa sœur aînée est morte l’année dernière, dans son fauteuil, et sans maladie apparente ; une cousine s’est cassé le pied à peu près à la même époque ; elle a traîné quelques semaines et avait exactement trente-sept ans et neuf jours lorsqu’on l’a enterrée.

— Et que disent les médecins ?

— Que voulez-vous qu’ils disent ? on les appelle ; ils donnent leurs soins.

— Et la justice ?

— La justice n’a rien à voir là-dedans ; les morts sont naturelles.

— On n’a jamais fait d’enquête, ni soupçonné personne ?

— De quoi ?.. De crime ?.. Mais c’est une manie chez vous.

— Avouez qu’il y a lieu de s’étonner.

— Et pourquoi faire, un crime, dans quel but, au profit de qui ? Non, il se produit là une série de coïncidences extraordinaires, phénoménales si vous voulez, mais rien de plus.

— Alors, elle se sait perdue ?

— Naturellement.

— Votre histoire est effrayante, M. Honoré !

— Elle le sait et prend ses mesures en conséquence ; elle s’est mariée jeune – comme toutes du reste – de façon à pouvoir élever ses enfants et à ne pas laisser de berceau derrière elle ; son fils a treize ans, sa fille douze.

— Et on trouve des hommes pour les épouser ?

— On trouve toujours des hommes pour tout, et puis M. Braquehage est un homme parfait. Mais nous allons trop loin, la venelle des Malgracieux est dépassée.

— Le singulier nom. Vous en connaissez l’origine ?

— Ma foi non, et je n’ai jamais rien entendu dire là-dessus qui me semblât raisonnable. L’hypothèse la plus plausible est celle de mon ami Leherpeur, archiviste ; il prétend que la petite place à laquelle aboutit ce boyau servait jadis aux exécutions. En voyant se dresser la potence, les pauvres bougres qu’on amenait n’avaient pas le sourire, d’où le nom. Je donne l’explication pour ce qu’elle vaut.

— Une belle époque, ce Moyen Age !

— Vous dites cela pour la potence ?

— On avait des nerfs solides et de l’appétit ; on vivait pleinement, pour des buts clairs, l’esprit étayé par une foi robuste, avec de bonnes lois expéditives pour maintenir droit les indécis. Et des familles de dix-huit enfants élevés dans les principes et sans chichis ; pâtée matin et soir et un bon surcot de droguet à toute saison. La mort pouvait bien taper là-dedans il en restait toujours, et cela valait mieux pour conserver l’espèce que nos petites pondeuses avec leur unique chérubin.

— Vu de loin, cela se dessine en effet, mais on devait en voir de cruelles. Il est vrai que les hommes d’aujourd’hui ou ceux d’il y a cinq cents ans… Ils débouchèrent sur le rempart. M. Honoré s’arrêta pour souffler.

— Un exemple : voici peut-être de tout Prestel l’endroit d’où l’on jouit de la plus belle vue.

— Je connais, dit Pierre Cortal en tirant son mouchoir.

— On aurait pu planter là quelques arbres, installer des bancs ; non, on a fait un dépôt d’ordures. Et on l’a fait au choix pour embêter quelques vieilles familles aristocratiques et les empêcher d’ouvrir leurs fenêtres.

— C’est du bon radical-socialisme.

— Voici à droite la maison Trégadec dont le fondateur fut corsaire sous Louis XIV qui lui remit ses lettres patentes. On dit qu’il y a là-dedans des trésors. Depuis, aucun des descendants n’a quitté le pays et tous vécurent en bons Français, marins, soldats ou magistrats. L’actuel possesseur, M. Jean Trégadec, maire de la ville il y a trois ans, dut démissionner en pleine guerre afin de ne pas couvrir certaines malversations commises par un gros bonnet du Conseil, histoires de charbon assez malpropres. On ne lui pardonna pas, et c’est contre lui que fut imaginée cette petite vengeance. À côté sont les demoiselles Tallebert, deux vieilles filles inoffensives ; elles occupent le rez-de-chaussée, c’est dire qu’elles ont le nez sur la chose ; au-dessus habitent les Leleuxhe, de vieux amis à moi qui vivent confits dans le deuil de leur fils unique tué à Verdun. Un bon homme, ce Leleuxhe et que je verrais davantage si ses « plaît-il », ses « hein » et ses « comment ? » n’obligeaient à répéter deux fois chaque phrase. Ensuite viennent les Riout et les Labasterie.

— À propos des Labasterie, il y a une anecdote assez drôlette ; je vais vous la dire, un peu plus loin par exemple ; ici l’atmosphère n’est pas respirable.

Ils sortirent de la ville et M. Honoré commença :

— Le vieux Bernard Labasterie, grand-père du Labasterie actuel qui, lui, n’est pas loin de soixante-dix ans, commença sa carrière à Paris au temps de Charles X, dans le barreau. Il n’en fut pas un aigle, mais trouva quand même le moyen de décrocher une sous-préfecture à Vannes. En 48, il démissionna plutôt que de servir la gueuse et vint s’enterrer ici d’où rien ne put plus le tirer ; il mourut en 1872 à l’âge de soixante-quinze ans. Ses dernières années ne furent qu’une longue diatribe sur les gens de son temps, les mœurs et les institutions ; il ne voyait partout que de la canaille et, dévot comme il n’est plus permis de l’être, faisait aux siens une vie impossible et remplissait la maison de curés. Il prétendait obliger les bonnes à se lever à cinq heures afin de travailler pour les pauvres avant leur service, et giffla publiquement une de ses filles pour l’avoir trouvée en train de lire un roman de George Sand. Vous voyez le milieu. L’un des fils s’en alla faire fortune aux Antilles et ne revint plus ; le second se fit militaire ; les trois filles restèrent auprès de lui, terrorisées…

Le jour de l’ouverture du testament, les prêtres fourmillaient ; un certain abbé Leduc entre autres, ex-confesseur du vieux qui attendait de grandes choses.

Tout son monde rassemblé, le notaire fit la lecture ; rien d’anormal ; les biens hors quelques dons particuliers à des œuvres pies allaient aux héritiers légitimes ; déjà, le bon apôtre s’inquiétait quand vint un alinéa :

— Je lègue à mon confesseur et excellent ami l’abbé Leduc qui m’a assisté durant trente années, le coffret qui se trouve sur la table de ma bibliothèque. Je lui demande de faire de son contenu bon usage.

— Tous les pauvres auront leur part, clama l’abbé.

… Jamais je n’eusse de mon vivant osé lui faire un pareil cadeau ; qu’il m’excuse.

On ouvrit le coffret devant tous les nez anxieux de la famille. Devinez ce qu’il y avait ?… Vingt-quatre tickets de bains.

— Très drôle, dit Pierre Cortal.

— N’est-ce pas ? Tournons par ici, voulez-vous ? Ils prirent une manière de sente qui s’enfonçait à travers les ajoncs.

Je vous fais prendre un raccourci moins caillouteux que le vrai chemin ; nous serons arrivés dans vingt minutes. Comment se fait-il que vous n’ayez pas eu la curiosité de venir jusque là ?

— J’ignorais l’existence de cette abbaye.

— Raison excellente. Il n’y a plus grand-chose à voir d’ailleurs ; on a tant arraché de pierres aux murs qu’il n’en reste guère ; toutes les fermes des alentours sont bâties avec ces débris, et il est fréquent de voir ici ou là quelque porte basse d’écurie encastrée de colonnettes à chapiteaux. L’important, c’est le site.

Pierre Cortal accorda son allure avec celle de son compagnon moins alerte ; l’air chauffé bourdonnait d’insectes et sentait bon. Sous leurs pas, les bruyères un instant foulées se relevaient vite et la terre sonnait d’un creux sourd de poitrine. Ils montèrent une pente douce, enjambant parfois des clôtures rustiques ; de loin les paysannes se redressaient pour les voir passer, toutes noires avec des faces craquelées, leurs mains énormes pendues à bout de bras. Brusquement, ils donnèrent dans un troupeau de moutons ; le bélier en tête fit volte-face et s’en suivit un grand désordre de toisons ; le sentier devint soudain trop étroit, un chien satanique fonça dans le tas comme un couteau. L’ordre rétabli, surgit un berger d’apocalypse, vêtu d’une vieille capote de soldat américain ; il brandissait un bâton noueux en criant au vent des choses incompréhensibles. Voyant des gens bien mis, il s’apaisa et mendia du tabac.

Ensuite, ce furent d’autres ondulations d’herbes sèches, d’autres murs identiquement tavelés, d’autres ajoncs, puis le sol s’infléchit : ils arrivaient au bord d’une cuvette.

— Nous y sommes, dit M. Honoré.

Un entonnoir énorme se creusait là, mais non dénudé comme les alentours, plein d’arbres au contraire, plein à ne pas laisser voir la couleur du sol. Ils se pressaient, les pieds à l’humide comme une population heureuse, feuillus, gras, et si touffus que l’on ne discernait que des cimes. Protégés par les bords du cratère, ils avaient poussé en toute paix ; on les sentait garnis de bêtes. Le sentier s’écroulait en brefs zigzags ; les deux promeneurs descendirent.

— On prétend que ce lieu fut colonisé au XIIIe siècle par des carmes ; à vrai dire, je ne sais rien sur le sujet ; peut-être même ce qu’on se plaît à nommer pompeusement « abbaye » ne fut-il jamais qu’un pauvre monastère ; je le croirais volontiers, car je ne vois pas de prieurs à prébende venir s’enterrer là. En tout cas, les bâtiments n’étaient pas considérables, mais on retrouve, – avec beaucoup d’imagination je l’avoue – les signes d’une certaine industrie ; ces moines devaient se suffire pour le courant de leurs besoins ; on appelle encore « forge » un angle de mur où la légende veut qu’on ferrât les bourrins. Voici l’entrée apparemment.

M. Honoré écarta les ramures et on vit un reste de dallage grossier soulevé par l’effort des parasites et des surgeons.

— Vous voyez que tout cela est assez pauvre ; fermez votre col, il ne fait pas chaud.

Une fraîcheur humide régnait, captée entre les frondaisons et le sol spongieux ; on la sentait immobile et fixée par le temps, comme massive ; de mystérieuses fuites feutrées et quelques égouttements cristallins troublaient seuls l’épaisseur du silence ; des souches mortes encombraient le passage, ailleurs, des éboulis ; par ci, par là, quelque restant d’ogive grêle et nu.

— À mon avis, continua M. Honoré, il n’y avait qu’une bâtisse et, peut-être, accolés, quelques appentis. La chapelle occupait un des bouts, les cellules et le réfectoire l’autre. Comme œuvre d’art, j’imagine néant ; d’ailleurs, le granit ne se prête guère à la sculpture ; le peu que j’ai vu dans le pays semblait exercice d’enfant. Au fond, tout cela n’est que de la poussière, mais il y a les arbres.

Pierre Cortal leva les yeux et resta saisi de ce paysage aérien fait de tous les verts et si dense qu’on n’y voyait aucun ciel ; une lueur spectrale coulait de là-haut, glissant le long des troncs dont elle éclairait mollement le relief et les mousses pour venir s’étendre dans les ombres du sol pourri. Les branches, toutes noires à contre-jour, se chevauchaient violentes et gonflées de sève et, bien que l’immobilité fût absolue, on devinait sous l’écran des feuilles, les vies par centaines, suspendues à regarder ces intrus bizarres.

Soudain, deux notes jaillirent, encore timides ; un gosier minuscule répondit au loin, puis d’autres. Le merle lâcha trois bémols et tous les oiseaux s’en mêlèrent.

— On se croirait en Normandie, après le « bled » de là-haut. Personne ne vient donc jamais dans cette cave ?

— Je ne le crois pas. Les Bretons sont superstitieux, malgré la laïque, et ces coins hirsutes ne leur disent rien qui vaille. Moi-même si j’y suis venu quatre fois, c’est le bout du monde ; si vous m’en croyez d’ailleurs, nous ferions bien de ne pas traîner, l’air n’est pas sain, et l’on enfonce dans je ne sais trop quoi.

Pierre Cortal souleva de sa canne une épaisseur de feuilles gluantes, confites dans la vase et qui répandirent une odeur fade de choses mortes.

— Vous avez raison, l’endroit manque par trop de soleil. Très curieux, mais je préfère Kernarvan.

— Moi aussi. Kernarvan n’a pas le côté phénoménal du Trou-Mort, mais il est plus du pays et tient au sol ; sa tour a de l’allure et de la crânerie.

— Je me proposais justement de vous parler d’un projet que j’ai de situer là mon prochain roman.

— Ah ?

— Oui. Maintenant, je dois vous faire un aveu. Ma littérature est d’ordre modeste ; j’écris pour les journaux, c’est tout dire.

— Du roman-feuilleton ?

— Oui.

— On en lit de fort intéressants.

— Il faut vivre. J’ai donc songé à Kernarvan dont le nom plairait au public ; j’y mettrais une famille de petite noblesse et ferais jouer les aventures. En commençant le drame sous Louis XV, je le poursuivrais jusqu’à la Révolution ; ce sont des époques propices, et peut-être m’autoriseriez-vous à caser l’histoire de la petite Zoé ?

— Comment donc !

— Je voudrais même que vous me conseilliez ; je suis romancier de hasard et manie mal mes outils ; mon imagination est banale et je n’invente que du déjà vu. – J’y suis d’ailleurs tenu par contrat. – N’auriez-vous pas en fouillant vos souvenirs un drame de famille quelconque à me raconter ? J’arrangerais pour le surplus et caserais un crime ou deux s’il le faut.

— Un drame de famille ?

— Oui ; ou quelque chose d’approchant.

— J’y songerai…

— Vous me ferez plaisir.

Pour éviter le raidillon, ils prirent le chemin ordinaire ; encore fallut-il le chercher à travers orties et ronces, car il s’arrêtait à la lisière du taillis. Ils montèrent lentement ; au marécage visqueux succéda bientôt le sol ferme et l’herbe drue, puis, les pierres commencèrent, à chaque pas plus nombreuses, et la végétation plus desséchée. Enfin, ils parvinrent à l’air libre et retrouvèrent le paysage râpeux, les pins crispés et le soleil.

— Fantastique, dit Pierre Cortal en se retournant.

Les arbres avaient disparu, comme escamotés dans une trappe, et rien dans cette mer de bruyères et de cailloux n’en eût pu faire soupçonner la présence. Tous deux s’arrêtèrent pour souffler.

— N’est-ce pas, que cela valait le déplacement ?

Ils rentrèrent à Prestel ; au pied du rempart trois routes s’offraient, mais l’une errait du côté des abattoirs, l’autre conduisait au port où ils n’avaient que faire ; tant bien que mal, en tâtant les marches, ils se hissèrent par l’escalier jusqu’au rempart ; un tombereau arrivait précisément qui déchargea son contenu sous les hautes fenêtres ; derrière les rideaux rien ne bougea.

— Toute la France, dit M. Honoré : des gens qui cherchent à embêter leur voisin.

Un vieux monsieur parut à l’angle de la ruelle, en redingote verdie et suranné d’aspect ; il tenait des gants sordides d’une main, de l’autre une petite valise.

— Monsieur Etienne de Coradec, glissa M. Honoré ; regardez-le en passant.

Pierre Cortal entrevit une face desséchée, recuite, encadrée de favoris blancs, des yeux couleur d’eau, une bouche mince fermée comme un porte-monnaie.

— Il est le dernier représentant d’une famille illustre ; un de ses ancêtres fut amiral, d’autres conseillers au Parlement, son père sénateur ; lui mort, le nom est éteint. Il est totalement ruiné, couche dans une soupente et vit de croûtons. En ce moment il va dans les champs ramasser quelques pauvres légumes poussés hors des lignes, et des mûres.

— En redingote ?

— Il n’a rien d’autre.

— Personne ne l’assiste ?

— Il n’accepterait pas. Pensez qu’il ne salue jamais le premier et ne quitte pas ses gants.

— Inouï !

On le trouvera un de ces quatre matins mort sur son grabat sans avoir jamais rien demandé à personne, ce qui lui serait difficile d’ailleurs car il est sourd-muet.

Pierre Cortal se retourna pour voir disparaître l’étrange silhouette. Ils continuèrent leur chemin et se séparèrent à la porte de l’hôtel. On devait se revoir sous peu.

— Alors, j’ai votre promesse pour mon roman ?

— Je m’en occupe dès demain.

VIII

« Corbehaut » tirait à sa fin. Bien que le terrible financier pût aux yeux du commun sembler triomphant, Pierre Cortal lui ménageait une juste expiation, non pas le revolver banal ou le duel à la Georges Ohnet, mais quelque chose de plus neuf qui viendrait du ciel en coup de théâtre, l’apoplexie. Ainsi les âmes sensibles auraient satisfaction. Des indices savamment gradués prépareraient la chose au cours du récit et la rendraient plausible. Au moment psychologique, Corbehaut tomberait assommé, tel un bœuf ; après ne resterait qu’à célébrer le bonheur des amoureux et à liquider la figuration. Il travaillait à ce morceau capital.

Mlle de la Tournière attirée par une dépêche faussement signée Properce se trouvait dans un pavillon isolé, seule avec le banquier ; situation de réussite éprouvée.

— Eh bien ! Mademoiselle, vous paraissez surprise de me voir. Vous espériez quelqu’un d’autre sans doute ?

— Les moyens que vous employez, Monsieur, sont infâmes, et vous aurez à rendre compte à la justice.

— En fait de justice, je ne connais que la mienne, Mademoiselle, et comme c’est moi qui la fais… Et puis nous n’allons pas nous dire des choses désagréables, hein ? Il y a là un bon petit souper et du champagne qui nous réchauffera les idées. Asseyez-vous.

La jeune fille toute droite dans sa robe noire l’écrasa d’un mépris silencieux.

— Vous ne répondez pas ?… Dois-je augurer que « qui ne dit mot consent » ? Allons, ne faites pas la méchante et asseyez-vous gentiment.

Il tenta de l’atteindre. Elle recula jusqu’au mur.

— Oh ! oh ! On fait la dégoûtée…

— Je vous prie, Monsieur, d’ouvrir cette porte et de me laisser partir.

— Tous vos désirs seront des ordres, Mademoiselle,… plus tard. En ce moment, impossible ; d’ailleurs il est près de onze heures, je ne me permettrais pas de vous renvoyer dans le noir toute seulette.

— Alors, vous prétendez me garder ici de force ?

— Vous garder, oui ; de force, non. Vous êtes une personne trop charmante pour ne pas y mettre un peu du vôtre. Asseyez-vous là, vous dis-je, c’est moi qui vais avoir le plaisir de vous servir.

— Encore une fois, Monsieur, je vous somme de me laisser partir ; ce que vous faites est indigne !

— Ta-ta-ta, les grands mots. En voilà une petite demoiselle farouche !

Il s’approcha d’elle et voulut la prendre à la taille ; avec violence, elle l’écarta.

— Vous agissez comme un goujat, Monsieur !

— Connu, c’est du répertoire. Et puis, ça n’a pas d’importance ; j’en ai vu bien d’autres. L’essentiel, c’est que vous soyez là.

— Par une ignoble trahison !

— Mais non, mais non… Vous dramatisez, Mademoiselle. Vite, un petit, tout petit baiser.

Il approcha d’elle son masque congestionné. De toutes ses forces rassemblées, elle le repoussa, tant qu’il faillit tomber.

— Eh ! mais ! on a tout à fait mauvais caractère à ce que je vois.

— Mufle !

Corbehaut devint pourpre sous l’insulte ; néanmoins, il se contint.

— Ma petite, apprenez ceci : quand Corbehaut veut quelque chose il l’obtient toujours et du contraire, il n’y a pas d’exemple. Vous avez dix fois refusé de venir chez moi et vous y êtes ; vous m’avez depuis des mois traité avec hauteur, je vous tiens à merci ; vous faites fi de mon amour, dans une heure vous serez ma maîtresse.

— Ah ! cela, jamais par exemple !

— C’est ce que nous verrons, Mademoiselle Hermance de la Tournière, c’est ce que nous verrons. Voyez-vous, je suis un bon homme, bien qu’avec des dehors un peu brusques, et je ne recherche pas le vilain, mais quand on me pousse à bout par exemple, il n’y fait pas bon. Je vous veux…

— Assez, je vous en prie !

— Je vous veux, dis-je. Je ne suis pas joli, joli, d’accord, mais vingt millions, ça compense. Je vous offre la vie sur le velours et tout le luxe imaginable. Par le temps qui court, je ne vois personne qui ferait plus. Pas ce petit crétin de Properce en tout cas, avec sa tête de panari !

— René Properce est un homme loyal et droit ; redoutez sa colère lorsqu’il saura les violences que vous tentez sur moi.

— J’en ai avalé de plus gros, et souvent ; il fera donc bien de faire le mort votre chouchou ; et puis, il ne s’agit pas de lui, mais de vous.

— Taisez-vous donc ! s’il était là, vous trembleriez.

— Mademoiselle – vous voyez que je vous parle poliment – voici mon dernier mot : Soixante mille par an ; hôtel à Neuilly, auto et le reste, bien entendu. J’irai vous voir trois fois par semaine ; l’hiver Cannes, l’été Deauville, c’est coquet, je pense !…

Hermance restait immobile, plus dédaigneuse que jamais.

— Alors quoi ?… C’est-y oui, c’est-y non ?… Faudrait voir à répondre un peu, la gosse. Parlez donc, bon sang !

— Ouvrez cette porte.

— Tiens, vous commencez à m’échauffer les oreilles, ma petite ! Je n’en ai jamais dit si long à une femme et je vous fous mon billet qu’il en a défilé sur ce canapé.

Il versa deux coupes de champagne, vida la sienne d’un trait et tendit l’autre à la jeune fille.

— Avalez-moi ça… ça vous mettra le cœur au ventre en attendant mieux.

Il éclata d’un rire gras. Hermance prit la coupe et la lui jeta verre et contenu en pleine figure.

— Tonnerre ! mugit-il, une chose pareille se paie comptant !…

Il se jeta sur elle, violet de colère et ses gros yeux désor-bités ; la malheureuse plia sous le choc et les lèvres baveuses frôlèrent sa joue.

— Lâche… Lâche ! cria-t-elle… Au secours… René !…

— Chante, ma mignonne, j’aime la musique, chante !

D’une seule de ses mains, il lui tenait les deux poignets et, certain d’être le plus fort, se mit à goguenarder :

— Eh bien ! Quoi ? on se rebiffe à ce qu’il paraît ; on veut faire la sucrée et contrarier papa Corbehaut ! Fi, que c’est vilain !… Là, là… Tout à l’heure, tu en redemanderas, mais oui, tu en redemanderas. Oh ! des coups de pied, ça n’est pas de jeu, papa Corbehaut va se fâcher… il va se fâcher, papa Corbehaut !

Il se pencha sur elle et tendit à nouveau sa lippe répugnante ; d’un effort suprême, elle se dégagea, saisit sur la table un vase chinois et le lui lança de toutes ses forces à la tête ; il put esquiver le choc et le vase se brisa sur le parquet.

— Une potiche de trois mille francs, hurla-t-il,… maintenant, c’est fini la rigolade.

Il était hideux à voir, l’œil injecté, les veines bleues ; un souffle de forge grondait dans sa poitrine ; il fonça sur la jeune fille comme un taureau.

— Je t’ai offert une fortune ; à présent, ce sera gratis !

Hermance éperdue lui labourait le visage de ses ongles ; ainsi sanglant, ce masque rappelait en plus vil celui de l’ancêtre Yves ; la même animalité féroce y éclatait, faisant du financier en smoking une brute, sœur du terrible massacreur.

— Vas-tu finir, garce !… Vas-tu finir !… Il ne sera tout de même pas dit qu’une morveuse fasse la loi à Corbehaut !… Encore des coups de pied. Ah ! Salope ! Tu… Nom de Dieu ! Je… je…

Il n’acheva pas ; un nuage lui obscurcit les yeux ; ses oreilles sifflèrent. Par deux fois encore, il tenta de lever une main molle, puis, ses genoux vacillèrent et il s’écroula sur le parquet.

Hermance de la Tournière, pâle comme une statue, rajusta pudiquement son corsage défait, puis laissant tomber sur cette loque morte un regard souverain :

— Sa justice, a-t-il dit… sa justice !

 

Ça n’ira pas trop mal, pensa Pierre Cortal ; un peu bref peut-être, mais avec leur manie de faire des « à la ligne », avec les virgules, il y en a pour un bon numéro. Enfin, le plus gros est fait.

Et puis, assez pour aujourd’hui ; demain, j’empoignerai Properce.

Il descendit du côté du port à l’intention d’y prendre un apéritif au bon soleil tout en regardant grouiller le populaire. Devant la pharmacie Trégoz il vit un attroupement. M. Pitteloup ricanait au premier rang ; il le questionna.

— On l’a pincé, tiens ! dit l’agent d’assurances.

— Qui ?

— Trégoz, pardi.

— Et pourquoi ?

— Il a fourré cinquante grammes de laudanum dans une potion au lieu de cinq centigrammes ; la bonne femme est en train de claquer.

— Pas possible !

— Un homme qui est toujours au café ; je l’avais prévenu ; et puis, ce n’est pas la première fois. L’année dernière il a déjà eu une histoire de fille avortée.

À travers les glaces de la porte close, on voyait aller et venir des gens ; Pierre Cortal distingua la face blafarde du pharmacien, ses cheveux défaits et son gilet bâillant sur une chemise sale. Un agent de ville vint qui écarta les gamins et les maintint à distance, en demi-cercle, comme s’il allait faire un boniment.

— Pauvre bougre ! Il faut espérer que ça s’arrangera.

— Pensez-vous ! Et puis quoi encore ? Les palmes ?

— On ne va pas l’arrêter tout de même ?

— Arrêter quelqu’un ! Dans ce sale pays de fripouilles ! Non. On fermera la boîte. Il recommencera dans quelque temps, ici ou ailleurs.

M. Pitteloup saliva sur le trottoir afin de marquer son mépris et continua :

— À Prestel, Monsieur, il n’y en a que pour les crapules. Celui-là, je ne lui en veux pas, mais un homme qui godaille et traîne avec des pouffiasses ! (Ici un long regard du côté de Coquard quincailler). Il faut tout de même une justice.

Pierre Cortal se retourna. On voyait derrière la porte la figure rougeaude de Mme Coquard ; elle suivait le drame, le nez collé à la vitre, de loin, comme un pauvre chien à l’attache. Il eut un geste de commisération ; M. Pitteloup de mépris.

— Croyez-vous, hein ? Fumier ! Ce que j’en ai vu, Monsieur, depuis vingt ans, c’est à ne pas croire. Et puis, dans le peuple ou dans la haute, tous pareils, rien que des salauds… On a presque honte d’être honnête, je vous dis.

Pierre Cortal vit s’approcher M. Honoré ; il tenta de lâcher son homme, mais celui-ci le retint par un bouton.

— M. Honoré, tenez, qui fait de la pose et qui a toujours l’air de vous regarder de haut, il n’a pas à faire le malin non plus… Son père s’est suicidé !

— Ah !

— Qu’on dit, entendons-nous, qu’on dit. Car pour moi, il doit y avoir là-dessous une sale histoire.

— M. Pitteloup, dit Pierre en se dégageant, il me semble que vous êtes bien amer.

— Parbleu ! un artiste. Pour vous, toutes les cochonneries, c’est naturel.

Pierre put joindre M. Honoré que l’aventure du pharmacien ne surprit guère.

— Ça s’arrangera, dit-il. À Paris, la chose aurait de l’importance, ici non. On est en famille à Prestel et Trégoz a des amis. Ses concurrents crieront un peu, mais je doute que l’affaire aille bien loin, d’autant que la bonne femme ne pèse pas lourd, une pauvresse, m’a-t-on dit.

— Mauvaise publicité tout de même.

— Mauvaise d’abord, ensuite, publicité tout court ; Trégoz en sera quitte pour se montrer un peu moins et rester dans sa pharmacie ; d’ici quinze jours, on n’en parlera plus. Vous alliez ?…

— Au port, chercher le soleil.

— Alors, je vous laisse… Ah ! Pour ce qui est de votre roman, je crois avoir trouvé ; il m’est revenu une vieille histoire un peu compliquée qui remonte au siècle dernier ; peut-être avec de la sauce et du talent pourrez-vous en tirer quelque chose. Venez demain soir après le dîner, je vous la raconterai.

IX

La journée suivante fut bonne. Débarrassé du poids lourd de Corbehaut, Pierre Cortal put changer le ton de son dialogue et l’adoucir d’un peu de grâce. Le baron Properce porté par les soins d’une lettre anonyme, les ailes de l’amour et un taxi, survint juste pour recueillir Mlle de la Tournière au moment où elle se disposait à perdre connaissance ; elle chut dans ses bras et les deux amants bouche à bouche se jurèrent un amour éternel ; à leurs pieds, Corbehaut mort, le tout formant tableau. Ainsi finit agréablement l’avant-dernier chapitre.

Le prochain servirait à dépeindre le bonheur du jeune ménage et à lui faire un enfant, besogne facile ; ensuite à expédier le reste des personnages et à conclure. Pierre Cortal se réjouit à penser qu’il serait prêt un bon mois avant la date fixée.

Il décida de prolonger son séjour. Mme Sorbier rentrée dans la circulation, rien ne l’attirait à Paris ; l’automne s’annonçait splendide et pour son travail, nulle part il ne serait mieux qu’à Prestel. Le soir, il se rendit chez M. Honoré comme convenu.

On l’attendait dans le petit salon, la pluie empêchant qu’on se tînt au jardin ; M. Honoré et sa sœur armée d’un tricot déjà installés en face de la bouillotte où d’ordinaire ils faisaient leur bésigue mais présentement garnie d’une bouteille de chartreuse et de trois petits verres. Vu le temps les rideaux étaient tirés et la lampe allumée.

Il fut reçu des deux mains ; M. Honoré l’installa dans un fauteuil anglais profond comme une couchette et remplit les verres.

— Chartreuse ancienne, dit-il, il m’en reste deux bouteilles, une rareté.

Pierre Cortal goûta respectueusement la fine liqueur.

— Je vous envie d’avoir si bien su réaliser votre vie, Monsieur. Tout chez vous est confortable et de choix ; je ne conçois pas d’intérieur où il puisse être meilleur de couler une existence.

— Nous n’y avons pas eu grand mérite ; ma sœur et moi l’avons trouvé tout fait en venant au monde ; j’admets que nous avons ajouté quelques agréments ; mais il ne m’apparaît pas qu’ici rien soit exceptionnel.

— Et je vous en félicite. À Paris, nous vivons dans le locatif, le provisoire et la brocante ; conditions haïssables. Jusqu’au jour où j’ai eu le plaisir d’être reçu chez vous, je n’avais pas rencontré pareille réussite.

— Le mérite, si mérite il y a, revient tout à ma sœur.

— Question de lunettes et de balai, dit Mlle Germaine.

— Et ce fameux roman, dit M. Honoré, où en est-il ?

— Fini ou presque.

— Ne nous en ferez-vous pas un jour la lecture ?

— Moi non, mais je puis vous le confier. Malheureusement j’ai une écriture affreuse et je crains que ce ne soit pour vous une grande fatigue.

— Alors, nous attendrons l’impression ; ma sœur et moi devons ménager nos yeux.

À cet effet, M. Honoré usait d’une lampe à huile, bien que l’électricité fût partout dans la maison ; elle répandait une lueur mesurée qui, grâce à l’abat-jour opaque se concentrait tout entière sur la table, n’éclairant au-delà qu’une faible zone. De son siège, Pierre Cortal voyait juste le tapis vert, la bouteille de Chartreuse et les verres ; ensuite commençait une ombre graduée dont les ondes allaient en se perdant jusqu’au noir. En face, les mains et les aiguilles de Mlle Germaine couraient dans le tricot, le reste de sa personne étant masqué par l’abat-jour. De M. Honoré placé entre eux deux, un peu en retrait, il ne discernait pas grand-chose non plus : des genoux croisés, un blanc de manchette, une main lorsque se reposait la pipe. Le visage presque invisible au début disparut bientôt dans la fumée.

On parla incidemment du pharmacien, mais il ne parut pas que sa bévue fît scandale ; au surplus il n’y aurait pas grand mal, la bonne femme étant, au dire de M. Honoré, hors d’affaire ou presque. Trégoz s’en tirerait par un avertissement de plus ; son cas d’ailleurs n’était pas unique, on en relatait d’analogues à la charge de tous ses concurrents.

— On ne peut pas en province agiter l’appareil judiciaire pour des faits sans conséquences graves – s’il y avait mort d’homme, je ne dis pas – ; à Paris, avec la presse et le monde du Palais, c’est une autre affaire. Ici, nos tribunaux sommeillent et leur activité se borne aux questions de simple police ; il n’y a pas eu de plainte portée, m’a-t-on dit ; un billet de cent francs à la cliente suffira. Je gage même qu’à ce prix, elle est prête à recommencer.

— M. Pitteloup parlait hier d’une fille avortée…

— Pitteloup !… C’est bien possible après tout.

— Le docteur Ollivier affirme que les cas sont fréquents, dit Mlle Germaine.

— J’en suis convaincu, mais il y a en France pour ces méfaits une sorte d’acceptation complaisante ; on les ignore, ou les condamnations sont si bénignes qu’elles équivalent à l’acquittement ; il serait temps d’agir si l’on veut que la race continue.

— À Paris, les naissances augmentent, paraît-il.

— Je ne le crois pas, mais l’hygiène est meilleure, on meurt moins. Vous ne sauriez croire, Monsieur, les conditions dans lesquelles vivent les gens d’ici, sans compter l’ivrognerie et toutes les saletés que les marins rapportent et qu’on ne soigne pas. Regardez les enfants.

— En effet, dit Pierre Cortal, j’ai vu de tristes échantillons. Bien étrange ce laisser-aller ; on croirait que le pays est à bout de forces ; la race est bonne cependant.

— Il y a des corps superbes, mais on ne crée plus. Dans l’Eure, je connais des villages où, hormis quatre ou cinq poupards venus par raccroc, il n’y a que des vieux : les plus jeunes hommes ont quarante ans, le reste fut tué à la guerre ou fauché par l’alcool. Pour la culture, il ne reste que des vieillards, aussi le pays retourne à la brousse ; on fait des terrains de chasse avec les champs de blé !

— Triste, soupira Mlle Germaine.

— Et votre histoire, M. Honoré ?

M. Honoré ne répondit pas tout d’abord, se contentant de tirer fortement sur sa pipe.

— Mon histoire… Je crains bien que vous ne la trouviez un peu plate à côté de ce qu’on imprime. Je vous la dirai tout de même, mais il faudra pour la rendre acceptable au public que vous y mettiez beaucoup du vôtre, surtout si votre intention reste de la situer à Kernarvan.

— Je n’ai pas d’intention ferme, je me réglerai selon vos dires.

— Eh bien ! voilà. La chose remonte à une cinquantaine d’années…

— Que dis-tu, Vigile ? interrompit Mlle Germaine… cinquante ans… les faits se sont passés il y a plus d’un siècle.

— Tu as raison, je commençais par la fin ; si je fais quelque erreur, tu me reprendras.

Vers 1809 donc, mourut dans une maison de la haute ville, à l’âge de quatre-vingts ans, un certain Hugon Lacoubière ; ce Hugon Lacoubière que de très vieilles gens m’ont dit dans mon enfance avoir vu errer sur le rempart alors en bon état, vêtu de l’habit à la française et portant perruque, était issu d’une bonne famille bourgeoise originaire de Laval, mais fixée à Prestel depuis le milieu du XVIIIe siècle. Il avait épousé en 1749 une demoiselle Archeguène qui lui donna neuf enfants, six garçons et trois filles qu’il perdit tous successivement et la plupart de façon violente. Je fais de cette famille un croquis rapide ; je reviendrai plus tard sur chacun pour le détail.

L’aîné, Pierre, né en 1751 fut un de ces jeunes emballés qui partirent avec Lafayette porter secours aux « insurgents » d’Amérique. Depuis la minute où il s’embarqua, le silence entoure sa destinée ; il mourut sans doute là-bas tué au cours de quelque rencontre ; je ne le cite donc que pour mémoire. La seconde, Antoinette, née deux ans après, périt noyée avec sa petite fille lors d’une promenade en mer, vers 1797, je crois. Guillaume émigra et s’en fut rejoindre les princes à Coblence. De lui non plus, les siens n’eurent jamais de nouvelles ; fut-il tué également ? s’établit-il là-bas ? on ne sait ; en tout cas, son nom ne figure pas sur les listes de ceux qui demandèrent à rentrer en France. Le quatrième, Hervé, né en 1756, garçon d’esprit supérieur paraît-il et qui fit de brillantes études, se destinait au barreau ; intelligent et spirituel, on attendait beaucoup de lui. En 1790, il fit à Vannes la rencontre d’une jeune fille fort riche, Mlle Perducas de Saint-Lô, qui l’épousa contre le gré de sa famille ; le jeune ménage vint habiter Brest et se disposait à faire souche quand éclata la Révolution. Hervé, de tempérament fougueux, prit parti pour l’ancien ordre de choses et de telle façon qu’une arrestation suivie d’un jugement sommaire l’envoya à la guillotine. On retarda son exécution de quarante-huit heures afin de pouvoir lui joindre sa femme, incarcérée comme suspecte quelques jours après. Ils firent une belle mort, paraît-il, et les dames tricoteuses qui s’y connaissaient partagèrent en leur faveur des applaudissements d’ordinaire réservés au citoyen Ance.

— Ance ?

— Ance, le bourreau de Brest.

— Si vous le permettez, je vais prendre quelques notes, dit Pierre Cortal en sortant son calepin ; vous me citez des dates et des noms, je crains que tout cela ne finisse par danser dans ma cervelle.

— Celui qui vint après se nommait Vincent, il naquit en 1761 et sa vie sera le sujet de mon récit ; je ne vous en dis pas plus long maintenant, nous le retrouverons.

— Crois-tu, Vigile, dit Mlle Germaine, que tant de détails intéressent M. Cortal, et ton histoire elle-même ?

— M. Cortal retiendra ce qu’il jugera bon. Après Vincent naquit encore un garçon, Benoît, chouan fanatique qui se fit massacrer à Cholet lors de la grande déroute ; enfin Clotilde, Carmélite, Henri mort au berceau, et Céline qui, elle, put aller jusqu’au mariage mais mourut en donnant le jour à un enfant mort-né. Son mari, Berton Guyader, se tua sur sa tombe d’un coup de pistolet.

— Quelle famille !

— N’est-ce pas ? J’ai pensé que vous trouveriez parmi ces existences diverses et tant de fins dramatiques des éléments faciles à développer et de bons thèmes ; l’époque s’y prête et les disparus eux-mêmes peuvent servir à l’intrigue et à nouer des incidents. J’oubliais de dire que la mère de tout ce monde trépassa elle-même peu après son dernier enfant, chose assez indiquée et que l’on ne saurait lui reprocher. Elle se prénommait Perceline ; vous imaginez ce que purent être les jours de cette malheureuse tout entière vouée aux enterrements. Sa fin date, je crois, de 1775.

— Quatorze janvier, précisa Mlle Germaine.

— Tu as meilleure mémoire que moi. Le vieil Hugon survécut donc à sa postérité ; il était, au dire des contemporains, un vieillard droit, fidèle aux vieux usages et qu’on voyait rarement accompagné ; son lieu de promenade favori était le cimetière dont ses morts peuplaient une partie ; il y passait des jours entiers. On imagine ses réflexions au retour, derrière la porte verrouillée, seul. Une servante unique lui restait, une vieille à moitié sourde, les autres ayant fui cette maison d’épouvante. Il avait paraît-il des yeux dont les paupières ne descendaient jamais, ce qui donnait à son regard une fixité insoutenable, avec cela une manie singulière de piquer les pavés de sa canne qui l’annonçait de loin. Au passage de cet homme noir, les mères rentraient leurs enfants et les vieilles, dit-on, se signaient.

— Belle figure à situer, dit Pierre Cortal.

— Malheureusement, je ne sais de lui que ses infortunes et ce que l’opinion rapporte de sa silhouette. Ah ! un trait encore qui pourra servir à la fixer. En 1793, lors de la condamnation de son fils Hervé – il avait alors soixante-cinq ans – il écrivit au représentant du peuple Prieur-de-la-Marne en mission à Brest une lettre de violences telle qu’on l’eût envoyé à l’échafaud séance tenante n’eût été l’esprit contradictoire du temps. Prieur qui aimait taquiner la muse et s’exprimait volontiers en style fleuri lui répondit de sa main quelques lignes dont j’ai la copie ; je les sais par cœur : elles sont curieuses à retenir.

— Je suis tout oreilles, dit Pierre Cortal en préparant son crayon.

 

« Citoyen Lacoubière, disait-il, la République une et indivisible veut le bonheur de tous les Français et tous ses fils lui sont également chers ; elle vénère les ancêtres et respecte les conseils de leur sagesse, elle arme le bras des pères pour la défense des foyers, elle est le soutien des mères et de l’enfance. Les sentiments que tu exprimes jaillissent d’un cœur pur, mais dont la pitié s’égare. Songe au père antique qui plongea lui-même le fer au sein du mauvais fils ; à défaut de sa vertu, remets-t’en aux justes lois. Les citoyens pervers seront exterminés par le glaive ; après seulement viendra la paix universelle, la concorde et la félicité.

Salut et fraternité ».

 

— Très bien, dit Pierre, mais j’ai mieux dans le genre.

— Moi aussi. Tout de même, l’épître était préférable au couperet. Néanmoins, pendant des jours, on ne vécut pas chez les Lacoubière, croyant sans cesse entendre sonner l’éperon des gendarmes ; il n’advint rien, si ce n’est les brailleries avinées des sans-culottes locaux. Plus tard, on fit une perquisition dont le résultat fut le bris de quelques tiroirs et la disparition d’objets de valeur ; ensuite vint Thermidor, le Consulat et l’Empire.

À ce moment il ne restait au vieil Hugon que son fils Vincent, tous les autres, plus leur mère, étant sous terre. Il lui avait fait épouser en 1785 une belle fille du pays, Marthe Jozan, créature douce, blonde comme le pain, qui ne vécut guère non plus, mais donna tout de même à son mari, à deux ans de distance, deux enfants, Adélaïde et Robert.

— Comment veux-tu que M. Cortal se reconnaisse dans tout cela ? dit Mlle Germaine.

— Laisse donc, dit M. Honoré en rebourrant sa pipe et verse-nous plutôt un peu de chartreuse ; elle n’est pas là pour qu’on la regarde.

Une main preste lâcha le tricot et remplit les verres. Les volutes subtiles de la cigarette se mêlaient sous l’abat-jour aux bouffées jaunâtres de la pipe, une lutte molle les faisait se tordre, puis disparaître, aspirées par la chaleur de la flamme, ensuite se répandre pacifiées et bleues. Pierre Cortal engourdi de bien-être suivait ce jeu lent et, à travers, un peu embués, les doigts de la travailleuse. Bientôt sa pensée se fixa sur ces doigts et ne les quitta plus ; il ne vit plus qu’eux, leur agitation trépidante, les longues aiguilles et le peloton de laine blanche ; un mince cliquetis d’acier scandait le récit de M. Honoré.

Marthe Jozan avait lors de son mariage vingt-trois ans, soit un an de moins que son époux ; en ce temps-là on convolait de bonne heure ; elle sortait d’une bonne famille de commerçants et de marins sur laquelle l’opinion n’eut jamais rien à reprendre ; son père commandait un caboteur après avoir fait contre les Anglais une guerre dont il lui restait plusieurs cicatrices ; de ses deux frères, l’un suivit Bonaparte en Égypte, et y resta avec tant d’autres morts ; l’autre fit toutes les campagnes de l’Empire jusqu’à 1812. Il revint de Russie horriblement défiguré par le gel et le scorbut. Il n’avait plus ni nez, ni lèvres et les chirurgiens durent lui fabriquer un masque pour que sa vue devînt supportable. On parlait encore de ce malheureux dans mon enfance, et de l’épouvante qu’il causait aux passants. Il était sans ressources et bien entendu n’avait pu trouver femme ; la ville par pitié lui confia le soin d’allumer et d’éteindre les rares quinquets qui pourvoyaient alors à l’éclairage municipal ; or, comme il retirait son masque la nuit, par commodité, vous imaginez l’effet que produisait sa rencontre, dans le noir des ruelles, à l’éclair soudain du briquet. On finit par le faire entrer à l’hospice où il mourut, en 1820, je crois. Je vous parle de ces gens, non pas qu’ils importent au drame, mais ils créent une atmosphère ; tant de malheurs accumulés sur une famille expliquent peut-être ce qui va suivre.

— Je vous écoute passionnément.

Les premières années du jeune ménage furent, à part les quatre ou cinq du début, et comme pour bien d’autres en ce temps de tueries, des années d’angoisses. Vous imaginez ce que pouvait être l’existence de gens vivant sur le qui-vive perpétuel et l’oreille tendue aux moindres bruits. Un mot échappé, dont le sens pouvait grossir par la malveillance, un enthousiasme public insuffisant, la rancune d’une servante admonestée, tout devenait matière à craintes et à tremblements ; le soir, on se cadenassait à double tour et personne ne gagnait son lit sans l’appréhension que la maréchaussée vienne cogner au volet. Ajoutez pour ceux qui nous occupent une famille décimée et le silence de cette maison dont les chambres se vidaient l’une après l’autre.

Dans les couloirs erraient le vieil Hugon et sa lamentable épouse ; de leurs fils, hors Vincent, plus un ne restait, des filles, Antoinette et Céline disparurent bientôt, enlevées à quelques mois d’intervalle ; quant à leur sœur Clotilde, elle était dans son couvent, plus morte que la mort même, et personne, je crois bien, ne sut jamais la date ni l’occasion de sa fin. Les mariages que j’ai dits et les quelques naissances éclairèrent passagèrement ces ténèbres de douleur.

Bientôt, de par tant de deuils, Adélaïde et Robert devinrent héritiers de la fortune et du nom de Lacoubière ; c’est dire s’ils furent choyés et si on les entoura.

Vincent leur père avait en son temps reçu la parfaite instruction qu’on donnait aux gens de son monde. On lui fit faire ses premières études à Vannes chez les Jésuites, ensuite les poursuivre à Juilly chez les Oratoriens où, entre parenthèses, il connut Fouché, le futur duc d’Otrante. Tout ce qu’on rapporte de lui montre qu’il fut écolier modèle, d’une rare intelligence, d’une aptitude extraordinaire au travail et qu’il distança de loin ses camarades. Les traits abondent sur l’universalité de sa connaissance ; et je me borne à vous en citer un.

En 1774, à treize ans, il composa en latin, par jeu, un chapitre additionnel aux Commentaires de César relatifs à une expédition en Irlande ; le style était à ce point d’époque que ses maîtres stupéfaits en parlèrent à Monseigneur. Le prélat voulut voir le jeune phénomène et se le fit amener ; notre petit bonhomme lui déclama une harangue, en latin également, dans la manière cicéronienne, dont tous les témoins et l’évêque lui-même furent abasourdis. À Juilly, il obtint des succès analogues et cependant, il y avait là des maîtres difficiles ; on pensa un moment à le diriger vers les ordres, mais une certaine inégalité de caractère le rendait impropre à la forte discipline qu’il eût fallu ; ce défaut compliqué de bien d’autres devait aller en s’aggravant.

Il revint à Prestel à dix-huit ans, ses études brillamment terminées, on l’y croyait de passage, car pour un être ainsi organisé la ville n’offrait pas de ressources et son père envisageait pour lui de hautes destinées, – de celles ouvertes aux gens de sa classe, s’entend. L’armée et la marine appartenant à la noblesse, il ne restait donc, à défaut de l’état ecclésiastique, que le barreau susceptible de donner cours à sa valeur. Il parut au début vouloir se prêter au désir paternel et donna des signes immédiats de supériorité ; déjà, on songeait à lui acheter une charge à Rennes quand pour des causes mystérieuses son zèle se relâcha, il s’assombrit, rechercha la solitude, un beau jour déclara net à ses parents qu’il renonçait à toute ambition et finirait ses jours à Prestel. Personne ne comprit rien à sa détermination et l’on fit l’impossible pour le dissuader ; il opposa une résistance entêtée que sa violence naturelle rendit parfois outrageante. De guerre lasse, il fallut céder et ce fut un chagrin ajouté à tant d’autres ; son père lui concéda deux pièces situées un peu à l’écart et dès lors, il s’y renferma seul avec ses livres et n’apparut plus guère qu’aux repas.

— Je vous demande pardon de vous interrompre, Monsieur Honoré, mais comment êtes-vous renseigné sur ces faits ?

Pierre Cortal dont l’attention suivait toujours les mains de Mlle Germaine les vit à sa question lâcher les aiguilles et retomber comme si on eût coupé le mécanisme.

— Je crois que mon frère y met un peu de fantaisie, dit-elle.

— Ma sœur a raison ; je me laisse aller à faire le conteur ; si vous trouvez que j’abuse, j’irai droit aux faits.

— Du tout ! Du tout !

— Il s’agit de fournir des éléments pour un livre ; je vous donne ce que j’ai pu ramasser de valable dans mes souvenirs et dans ceux des autres ; à mon âge, on a beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup entendu ; je raconte en vrac, vous ordonnerez et si certaines précisions vous surprennent, mettons que moi aussi, je fasse de la littérature. Je continue ?

— Comment donc !

M. Honoré vida son verre, s’essuya les lèvres et reprit, accompagné par un cliquetis d’aiguilles ragaillardi.

— Je disais donc que sans raison apparente, l’humeur de Vincent Lacoubière s’était grandement modifiée ; il devint sombre, méfiant, eut à tout propos et souvent hors de propos des colères affreuses qui le menèrent jusqu’à brutaliser les domestiques, voire ses deux jeunes sœurs. On peut même raisonnablement penser que sa conduite fut l’une des causes de la vocation de Clotilde, désireuse de fuir la maison. À voir se faner la valeur de ce fils et s’écrouler tant d’espoirs, le père Hugon souffrit l’impossible ; mais les remontrances et les prières restèrent sans effet. Dans la vieille maison familiale, le silence devint plus pesant ; bientôt, ces hostilités et tant de morts successives le rendirent total.

Avez-vous remarqué, Monsieur, combien la répartition des douleurs et des joies est arbitraire et combien certaines personnes sont désavantagées ? Chaque être a sa part, bien entendu, mais d’ordinaire, selon des alternances qui rendent le poids de la vie supportable ; par contre il en est sur qui la fatalité s’acharne, ils subissent les rigueurs à dose massive et semblent voués à la malédiction continue.

— On les appelle des guignards.

— Si vous voulez, mais appliqué à ceux dont je vous parle le mot est médiocre, il y a trop de sang dans leur histoire.

— Je vous demande pardon.

— À ce moment il restait encore au service des Lacoubière un peu de personnel, une cuisinière, deux femmes pour les chambres et la lingerie et un homme de peine, être simple recueilli enfant et gardé depuis par charité ; il y avait aussi une petite fille de douze à treize ans sans fonctions définies, mais qui aidait tout le monde et mettait un sourire dans la maison. Un matin, on la trouva étranglée dans sa chambrette et l’examen médical démontra qu’elle avait été violée. La justice enquêta et l’on fut d’accord pour désigner comme auteur du forfait l’homme dont je viens de parler ; il était vaguement idiot ; les réponses confuses qu’il fit à l’instruction, sa façon bestiale de ricaner, son front bas, ses mains énormes étaient des preuves au dire de la science. Considéré comme irresponsable, il évita la potence, néanmoins fut exposé au pilori, reçut cinquante coups de verge, après quoi s’en alla ramer aux galères sa vie durant. Ce drame fit que les fronts s’assombrirent encore davantage ; on ne remplaça ni l’homme, ni la fillette et chacun se terra chez soi.

Ces événements datent, si je ne me trompe, de 1784 ; à ce moment, à part la mère, le petit Henri et Pierre parti en Amérique, la famille était au complet, augmentée même, par le mariage récent d’Antoinette, d’un mari et bientôt après d’une petite fille. Ce mariage dont j’ai incidemment parlé tout à l’heure ne fut pas heureux ; le mari, un certain Riuolt, pressé de faire fortune mit tous ses intérêts dans des affaires de plantations aux Antilles et perdit jusqu’à son dernier sou. Croyant recouvrer quelque argent, il partit là-bas et mourut de la fièvre jaune laissant une veuve ruinée et un nourrisson qui périrent plus tard de la façon que vous savez. Je vous cite le nom en passant.

Les idées nouvelles commençaient à se faire jour et dans ce pays foncièrement attaché à la cause monarchiste, les propos et les cerveaux s’échauffaient vite. Chez les Lacoubière surtout, entre un père de vieille tradition et des fils bouillonnants de jeunesse, la discussion était ardente, non pas qu’ils fussent en désaccord, tous étaient royalistes sincères, mais parce que leurs enthousiasmes les conduisaient sur les moyens d’agir à des vues différentes. Les uns comme Guillaume et Benoît prêchaient la violence et l’insurrection immédiate, Hervé d’accord avec son père estimait plus habile de laisser venir les événements, de les suivre et de s’y mêler, quitte plus tard à les conduire pour le bien du parti. Vincent ne dut guère participer à cette effervescence ; sa misanthropie l’écartait de toutes les manifestations et rien ne dut l’indifférer plus que la chose publique ; je le verrais plutôt silencieusement hostile, goguenard et narquois. On était habitué à son humeur, on fit comme s’il n’était pas là ; cependant les rares paroles rapportées de lui sur le sujet témoignent d’un esprit républicain violent ; peut-être n’était-ce chez cet être bizarre que désir de contradiction.

Survint son mariage brusquement décidé et consommé dans les détails stricts, avec l’assentiment paternel, bien entendu. On se demande quel miracle fit qu’un tel personnage pût s’éprendre de la douce et pacifique Marthe Jozan. On fit mille suppositions et les langues eurent beau jeu ; je crois, moi, aux raisons les plus simples, un amour sincère d’abord, puis cet instinct que seule une vie normale pourrait équilibrer sa nature forcenée. Chez Vincent Lacoubière l’intelligence restait intacte et de premier ordre, ne l’oublions pas.

J’ai souvent réfléchi au cas de cet homme, à ce mélange de qualités hors de pair et de tares qui eussent pu faire de lui un meneur de foules à l’image de tant d’autres issus de la Révolution et n’aboutirent qu’à… Mais je ne veux pas anticiper et préfère pour la clarté du récit garder l’ordre chronologique. Disons simplement qu’il était – ce dont on eut la preuve plus tard – un épileptique. Ses deux enfants…

— Ont dû être quelque chose de propre ! interrompit Pierre Cortal.

De nouveau les aiguilles lâchèrent le tricot, une main s’en détacha qui alla sous la table fouiller la jupe et revint avec un mouchoir. À travers l’abat-jour, Pierre Cortal sentit qu’il essuyait des yeux.

— Ses deux enfants, reprit M. Honoré noyé dans la fumée, furent ce qu’ils purent. En tout cas, leur naissance, avec le remue-ménage qui l’accompagna, fit événement ; on abattit des cloisons, on engagea des servantes et les couloirs retrouvèrent une animation perdue. Hugon ne cacha pas sa joie et se reprit à espérer pour ce fils des jours et un avenir meilleurs. Vincent se montra père et époux modèle, et cette neuve attitude charma tous les cœurs ; les rapports fraternels un peu distendus se resserrèrent au grand bonheur de chacun.

Je vous ai dit l’histoire de la petite fille violée et étranglée, je ne sais si je l’ai placée exactement à son temps ; au surplus, cela n’aurait qu’une importance relative, ces détails-là n’étant qu’éléments de couleur. Mais un autre fait analogue, bien que moins grave en ses conséquences, vint rappeler les circonstances de cet assassinat.

Il y avait dans le jardin attenant à la maison un poulailler dont les produits servaient à l’ordinaire de la table. Clotilde en avait pris la surveillance et y mettait tout son zèle. Un beau jour, elle trouva les quatorze poules massacrées et si sauvagement en lambeaux que la chair d’aucune ne put servir et qu’on dut les enterrer ; dans un coin était une serpe, instrument de cette tuerie ; du sang et des plumes partout ; la pauvre fille reçut de ce spectacle une commotion telle qu’elle s’alita. Le mur extérieur du jardin donnant sur le rempart semblait infranchissable – il avait sept mètres de hauteur – et la porte, fermée à l’intérieur, à double-tour, depuis si longtemps que la serrure rouillée ne jouait plus. L’auteur du délit ne pouvait donc venir que du dedans ; on questionna le personnel et l’interrogatoire fut serré ; il ne donna pas d’autre résultat que faire pleurer des braves gens. À la fin, un peu de guerre lasse et pour qu’il soit dit qu’on ait fait quelque chose, on congédia une fille de service qui, agacée, avait fait des réponses un peu vives.

Quelques mois après, on tua dans les mêmes circonstances mystérieuses le chien, vieille bête malade à laquelle Hugon tenait par habitude. Vu son incommodité, on ne s’en plaignit pas trop, néanmoins, le fait fut commenté et l’on fit des rapprochements qui ne menèrent à rien. Clotilde avait fait part de sa détermination d’entrer au couvent ; nature sensible, elle supportait mal les conversations passionnées de ses frères et s’épeurait de tant de violences en perspective ; peut-être les petits drames que je viens de dire eurent-ils aussi leur influence ; en tout cas, rien ne put la dissuader de son projet. Vincent la railla lourdement, à sa manière et tourna ses sentiments chrétiens en dérision. De tels propos ne pouvaient que la presser ; elle se mit en retraite chez les Carmélites, puis fit le noviciat d’usage et prononça ses vœux.

Les temps arrivaient où l’on tua mieux que des poules. Guillaume partit le premier rejoindre Condé et faire le coup de feu contre la France ; son départ fut l’occasion d’une scène affreuse avec Vincent : ils faillirent en venir aux mains, car ce dernier repris par son esprit diabolique faisait étalage de l’esprit révolutionnaire le plus exalté. Il portait la cocarde tricolore et se mit à fréquenter le club local ; c’est dire qu’il ne voyait pas la fleur des intelligences, car toute la société de Prestel demeurait attachée aux traditions. Son public se composait de quelques énergumènes, bourgeois aigris ou gens du port.

N’est-il pas étrange qu’un tel homme raffiné, latiniste et helléniste dont la connaissance, on peut le dire, embrassait l’universalité des choses, se soit plu à de pareils contacts, d’autant – et ceci est à noter – que, parallèlement à cette manière d’action politique, il poursuivait chez lui son étude du monde ancien, lisant dans le texte les auteurs les plus difficiles et les plus rares et les annotant.

— Figure bien curieuse, dit Pierre Cortal.

Ensuite, Hervé se lança dans la bagarre pour y cueillir avec sa jeune femme la fin rapide que vous savez – j’aurai d’ailleurs à revenir sur son cas – puis, Benoît, lequel, après pas mal de prouesses contre les bleus reçut à Cholet une balle dans le ventre qui le tua raide.

Le père Lacoubière subit tous ces chocs on peut dire à la fois, car l’accident qui emporta Antoinette et sa fille suivit de peu. Un an après, il fallait enterrer Céline et son mari. Dans la vieille maison n’errèrent plus que des ombres ; seuls, Vincent et les siens restaient indemnes. Il va falloir maintenant vous dire la mort de sa femme.

À ces mots, le travail des mains cessa, mais non par lassitude, résolument. Pierre Cortal vit les doigts agiles assembler les aiguilles et rouler l’ouvrage fait autour du peloton, puis, Mlle Germaine se leva ; il entrevit dans la fumée un masque contracté.

— Je vous laisse, dit-elle, il se fait tard, et ces affreuses histoires m’impressionnent.

— Va, ma bonne, va ; M. Cortal t’excusera.

Pierre Cortal se leva pour saluer ; on se toucha le bout des doigts et Mlle Germaine sortit.

— Elle a ses habitudes, la pauvre, dit M. Honoré, et puis entre nous, j’aime autant qu’elle ne soit pas là pour ce qui me reste à vous dire.

Dehors le vent s’était levé chassant la pluie sur les persiennes, par rafales ; la mer battait le quai et son bruit sourdait au loin, régulier, comme des coups de mouton. Sous le regard de Pierre Cortal, plus rien maintenant n’existait que la bouteille, les trois verres et le tapis ; par-delà, sombreur décroissante et noir.

— Vous débrouillez-vous ? dit M. Honoré en se levant pour vider sa pipe dans la cheminée.

Son mouvement perturba les ondes bleuâtres dont les spires s’insurgèrent pareilles à de fluides couleuvres, puis avec lenteur se calmèrent. Il se rassit.

— Très bien, mais vous m’en contez de quoi faire dix romans, répondit Pierre Cortal.

— Croyez-vous ?

— Dame ! D’abord, je lâcherai Kernarvan : le site ni le nom n’ajouteraient rien. Je vois plutôt un drame bourgeois dont les tenants n’auront rien de romantique et seront – si je réussis – des Messieurs Tout-le-monde.

— Vous ferez bien ; la défroque est inutile. Maintenant, avant de continuer, un mot à propos de votre question relative à ma connaissance de cette histoire : outre les renseignements oraux, je suis en possession d’un cahier dans lequel Vincent Lacoubière notait ses impressions ; il est écrit au jour le jour avec une grande minutie de détails. J’ai passé la journée d’hier à le relire et ceci vous explique ma netteté.

— Pourrai-je le voir ?

— Impossible ; ce cahier contient trop de noms honorablement portés à Prestel et trop de racontars intimes ; il y a là une question de tact. Ma sœur elle-même ignore son existence et je vous saurais gré de n’y faire aucune allusion devant elle.

— Convenu. Alors, les noms que vous citez sont de pure fantaisie ?

— Complètement. Ce cahier m’est tombé par hasard dans les mains et mon intention est de le détruire.

— Dommage.

M. Honoré fit un geste évasif de l’épaule et poursuivit :

— Marthe Lacoubière mena jusqu’au jour de sa mort l’existence la plus grise et la plus effacée qui se puisse ; n’était le relief que lui donna son terrible mari, on la passerait parfaitement sous silence. Aimante et douce, elle fut séduite par les grâces d’un homme qui savait être charmeur, et fière de capter sa pensée, à lui qui passait dans le pays pour supérieur à tous les autres. Mère dès le début, ses premières années s’usèrent dans les grossesses et dans les couches ; il n’en ressort rien de particulier, trop de soucis prenaient son temps. On peut supposer que les controverses échevelées à quoi se livraient les alentours la laissèrent froide et qu’elle les subit plutôt qu’elle ne les écouta. D’inclination, elle penchait vers les idées de son mari, cela va de soi, et je ne doute pas que, pressée d’émettre un avis, elle ne se soit rangée au sien. Comment eût-elle échappé à pareil ascendant ? De préférence, elle choisissait de s’en aller et je la vois fort bien disparaître sur ses pointes au plus haut de la querelle pour retrouver ses chers petits.

Bien que les passions fussent montées à l’extrême et que la nature de Vincent fît de lui un être peu maniable, il se montra – je vous l’ai dit – bon époux. Rien de déplaisant ne m’est parvenu sur sa conduite envers sa femme jusqu’en 93, année terrible qui fut celle de sa mort à elle, de celle du couple Hervé et de celle de Benoît.

Je vais être obligé de mêler un peu l’histoire de tous ces gens ; les drames personnels s’enchevêtrent et il me serait malaisé de les conduire d’un seul front. Je reprends l’aventure tragique de Hervé dont je n’ai fait tantôt que l’esquisse. Ne m’en veuillez pas d’un tel décousu.

Hervé Lacoubière dont je vous ai noté l’intelligence et la sensibilité fut, en attendant que les qualités de Vincent éclatassent et le missent au premier rang, l’espoir de la famille. On fit pour lui de grands sacrifices d’instruction qu’il justifia par son zèle au travail et de brillants succès. De cinq ans plus âgé que son frère, – à cet âge une telle différence est énorme – il commençait à se tenir alors que l’autre demeurait un enfant ; nature gaie, primesautière, un peu bavard, peut-être, il attirait les sympathies et les gardait. On l’imagine assez comme une sorte de Camille Desmoulins, à la fois généreux et imprudent. Sa facilité de parole et son goût de la controverse le désignaient pour les emplois publics – Hugon rêvait de la magistrature –, il préféra, encouragé par les événements et l’agitation de cette fin de siècle, se lancer dans la polémique qu’il estimait plus conforme à ses dons et plus agissante. Il écrivit bien avant 89 de petits libelles non signés dans lesquels, à l’exemple de tant d’autres personnes de bonne foi, il dénonçait les abus du régime ; j’en ai lu quelques-uns, ils sont d’un style à la fois naïf et chaleureux ; la royauté ne risquait pas d’en être atteinte ; c’était plutôt une façon de jeter sa gourme et le signe d’une jeunesse commune à bien des esprits. Plus tard, il fit volte-face et son ardeur changea de camp.

Tant que durèrent les études de Vincent, Hervé régna chez les Lacoubière ; les triomphes de son cadet pour applaudis qu’ils fussent – et ils le furent par lui – n’entamèrent en rien son prestige ; au retour de Juilly seulement, lorsqu’on put comparer la valeur réciproque des deux frères, Vincent s’imposa.

L’énormité de son savoir, ses vues audacieuses et son caractère de fer firent pâlir la connaissance gracieuse, mais un peu superficielle d’Hervé. Étant donné la gravité des pensées qui déjà obscurcissaient les fronts à la veille de tant de douleurs sociales, il apparut que la puissance de l’un l’emportait sur la séduction de l’autre, et l’opinion docile à la force opta pour lui.

Tout cela n’était pas grave ; il fallut pour que les choses s’envenimassent le désordre politique et le changement d’humeur de Vincent dû, je vous l’ai dit, à son état profond de santé. Le premier conflit eut lieu à propos du 10 août, opération qu’Hervé jugeait sacrilège et dont Vincent se réjouit bruyamment. On faillit se battre et les sœurs durent s’interposer entre tous ces furieux car Guillaume et Benoît s’étaient mis de la partie, aux côtés d’Hervé, bien entendu.

Ensuite les occasions ne manquèrent pas et les altercations devinrent quotidiennes, sauf les jours où Vincent repris de son esprit ombrageux se terrait. Vous voyez l’intérieur. La pauvre Marthe souffrait, inutile de le dire, mais de faible poids, son opinion ni sa peine ne comptaient.

Hervé s’était marié aussi, follement, avec un être menu façonné à son image : Mlle Perducas de Saint-Lô, fille d’assez bonne noblesse que séduisit la grâce de cet ensorceleur. Cette jeune femme n’apparaît dans mon récit que pour mourir, telle un papillon dont l’aile brûle à la flamme. Le départ du couple pour Brest peu de jours après le mariage mit un apaisement forcé dans les rapports de famille ; cet apaisement devint le calme sinistre lorsqu’à leur tour, Guillaume et Benoît s’en allèrent.

Hervé dès arrivé à Brest se lança dans la discussion politique en étourneau qu’il était ; il succomba au premier choc, entraînant sa femme avec lui ; on les guillotina conjointement et de ce couple aimable finit l’aventure. Je n’en aurais pas reparlé, n’était le rôle terrible joué par Vincent et que m’apprit son journal. Je n’ai pas soufflé mot de cela devant ma sœur ; il convient qu’elle l’ignore. Je ne vous fatigue pas trop ?

— Nullement.

— Eh bien ! il résulterait des notes écrites que Vincent fut pour quelque chose sinon dans l’arrestation de son frère, du moins dans son exécution, car il eût pu l’empêcher et il ne le fit pas.

— Non !…

— Parfaitement, et là-dessus, pas le moindre doute, c’est mentionné en clair dans le journal, et de sa main.

En dehors de sa fréquentation au club et de ses accointances avec les éléments avancés de Prestel, Vincent communiquait avec les représentants de Vannes et de Brest. Je ne crois pas qu’il écrivit personnellement, mais il y a des façons de parler devant les oreilles complaisantes, d’insinuer, de laisser croire, voire de laisser tomber un nom, qui sont pires que les dénonciations directes, car si elles en ont l’odieux, elles en laissent à d’autres la responsabilité. Je suis convaincu que Philippe Trégadec, membre d’une famille dont je vous ai parlé, lui dut la mort. Dans le journal, il y a textuellement – j’ai oublié la date – « Trégadec à Vannes depuis avant-hier, Godard s’en occupe ». Or, Godard était agent secret du gouvernement révolutionnaire et pourvoyeur de guillotine acharné. Trégadec fut exécuté huit jours après la note.

— Pour quel motif ?

— Dame ! vous m’en demandez beaucoup. Sans doute parce que Trégadec, tout simplement. Il suffisait à l’époque d’être noble pour que le couperet se déclenchât ; peut-être aussi l’attitude de ce galant homme déplut-elle à Vincent, ou ses airs de tête, ou ce que vous voudrez, mais le fait est que la tête tomba.

— Votre supposition me semble plausible.

— Plus loin, on lit « Godard s’occupe de Durand-Bréguet ». J’ignore qui était ce Durand-Bréguet ; sans doute un petit bourgeois ou commerçant quelconque, mais son aventure fut aussi claire que celle de Trégadec à part qu’il disparut à Nantes, étant remis aux soins du citoyen Carrier.

— Probablement dans quelque noyade collective.

— Sans doute. Après ces deux noms en viennent d’autres, toujours accompagnés de celui de Godard, personnage dont l’activité ne chômait pas. Je les passe et viens au plus grave. Remarquez que, dans ce journal, il n’y a pas que ces notes sinistres, il y en a d’autres parmi lesquelles elles s’intercalent, des observations banales d’ordre familial ou littéraire, il y a des aperçus charmants et de haut goût, des considérations sur l’art et sur la nature parfois très développées en lesquelles on retrouve la puissance d’analyse et la saveur d’esprit du Vincent Lacoubière d’autrefois. Elles se différencient toutefois des secondes en ce qu’elles sont écrites à l’encre rouge et je ne saurais vous dire l’impression que causent ces pages chargées de la volontaire écriture à tout instant coupées de ce rouge comme au couteau.

— Quel malheur de ne pouvoir prendre connaissance de ce manuscrit ! dit Pierre Cortal.

Hervé fut arrêté à Brest le 4 août 1793, pris avec quelques chouans de marque dans un coup de filet ; de ces derniers le cas était limpide d’ailleurs, ils ne se défendirent qu’en répondant à toute question : « Vive le roi ! » Il n’y eut pour ainsi dire pas de débats. Hervé interrogé le dernier, et plus loquace, fit un long discours qu’on n’écouta guère, mais dont l’effet fut – étant l’heure – de reporter sa condamnation au lendemain. Il fut exécuté ainsi que sa femme le 11 août, j’ai dit comment. Le tragique, le voici.

À la date du 28 juillet 1793, le journal de Vincent porte, à l’encre rouge « Godard s’occupe de ceux de Brest » suivi des deux lettres He… barrées d’un trait de plume. Il ne fait aucun doute pour moi que ces lettres étaient l’initiale et la seconde de « Hervé » et que Vincent Lacoubière n’osa pas écrire le nom, ou plutôt se ravisa après l’avoir commencé, ensuite se ratura, par prudence.

— Croyez-vous ? dit Pierre Cortal.

— J’en suis sûr. La phrase « Godard s’occupe de ceux de Brest, Hervé… » – je termine le nom – implique une action dudit Godard consécutive soit à une conversation préliminaire, soit à des renseignements, insinuations ou tout ce que vous voudrez au cours de quoi le nom de Hervé fut prononcé ; la logique et tous les précédents l’indiquent. Ce ne serait qu’au retour, devant le papier, que Vincent hésita.

— He… s’appliquait peut-être à un autre nom, Henri, Hector.

— Laissons-lui cette chance si vous y tenez, bien que ma conviction soit faite, et poursuivons.

Le 29 juillet, le journal ne mentionne que des observations météorologiques et quelques considérations sur l’invention de Chappe expérimentée l’année précédente et sur ses développements possibles ; ensuite rien jusqu’au 14 août, fait unique dans ce volume de 600 pages où les jours sans notations sont rarissimes. Il s’était donc passé quelque chose. J’ai cherché et j’ai trouvé.

Vincent Lacoubière n’a rien écrit parce qu’il avait quitté Prestel pour Brest où il se trouva lors de l’arrestation, du jugement et de la mise à mort de son frère. Si mes recoupements sont exacts, il repartit de là-bas le soir de l’exécution, car il y assista certainement et, sitôt rentré, écrivit : 14 août « Perdu la lettre de Godard ». Ces trois mots immédiatement suivis d’une dizaine de lignes semblant faire suite et relatant une affaire de harnais mise à n’en pas douter pour donner le change, mais dont l’artifice crève les yeux, ensuite « Vive la nation ! ».

Vous admettrez que ce « Vive la nation » concluant un compte de sellerie n’a pas beaucoup de sens, d’autant qu’il ne figure au journal que cette seule et unique fois. Il faut donc faire abstraction, non pas de cette intempestive proclamation de foi, mais de ce qui la précède ; il reste alors au compte du 14 août ces mots : « Perdu la lettre de Godard, vive la nation ! ».

— Vous êtes un second Sherlock Holmes, M. Honoré, mais je ne comprends pas encore.

— Voici. Lorsque les imprudences d’Hervé dont l’écho venait jusqu’à Prestel et la rigueur des répressions firent craindre pour sa vie, le père Hugon s’inquiéta et délégua Vincent à Brest afin de le chapitrer, éventuellement de lui prêter appui ; peut-être même Vincent s’offrit-il de lui-même, et je serais tenté de le croire. Nul ne pouvait mieux remplir une pareille tâche ; ses sentiments républicains affichés et son renom – bien que local -lui ouvraient les portes. Il se fit écrire par Godard une lettre l’accréditant auprès de Prieur-de-la-Marne comme pur entre les purs, et demandant à ce titre la bienveillance du représentant pour le frère du porteur, suspect de modérantisme, arguant qu’il y avait dans le cas de ce jeune homme plus d’imprudence que de perversité et que peut-être une mesure de clémence serait opportune. La lettre fut suggérée, sinon dictée par Vincent Lacoubière, Godard étant presque illettré.

— Mais enfin, qu’en savez-vous, puisqu’elle est perdue ?

— Elle ne l’est pas ; elle l’est même si peu que je la possède.

— Et on ne peut pas la voir non plus ?

— Non, mais j’espère que vous ne doutez pas de ma parole.

Vincent laissa tranquillement la lettre dans son tiroir. Je l’ai… je veux dire, on l’a trouvée classée avec d’autres papiers et intacte dans ses plis de neuf ; jamais elle ne fut décachetée, je vous en réponds et n’a pas voyagé même une heure. Vous voyez la suite ; à Brest, il fouille dans ses poches – pour la forme – ne trouve rien – et pour cause. Se présenter chez Prieur démuni du viatique le compromettait sans sauver son frère. Vous savez d’ailleurs comme moi que le couperet ne se fût pas arrêté pour si peu – mais il restait tout de même une chance. Cette chance, la perte de la lettre la supprimait. Avec son génie retors, il avait résolu ce problème, tenter l’impossible pour délivrer Hervé et le perdre en même temps.

— Affolant, le personnage, dit Pierre Cortal qui prenait des notes rapides.

Après, que faire là-bas sinon laisser les choses suivre leur cours. Vincent assista-t-il aux débats et au jugement, je n’en sais rien, mais je ne le vois pas trop vaguer dans la ville alors qu’on condamnait son frère ; il vaut mieux le supposer caché dans un coin de la salle en observation. Quant à l’exécution, il la vit, c’est hors de doute, sans cela il fût parti dès le prononcé de l’arrêt et n’aurait pas traîné trois jours à Brest.

Vous représentez-vous, Monsieur, cet homme debout dans la foule, se haussant pour voir arriver la charrette et descendre les malheureux ? les rires de la foule et les quolibets ? ensuite les apprêts et l’éclair du couteau ?… Songez que les regards de ces deux frères ont pu se joindre, une seconde. Quel monde de pensées !

— J’en ai la chair de poule, dit Pierre Cortal.

Une fois les spectateurs partis, le sang essuyé et le matériel bien propre, notre homme revient chez lui, embrasse sa femme, s’inquiète de la coqueluche d’Adélaïde, et, le soir, ouvre le journal et note ce que j’ai dit. Ne trouvez-vous pas ce « Vive la nation » particulièrement sinistre ?

— J’ignore si vos déductions sont justes, mais elles sont impressionnantes et font tableau. Avec votre permission je n’y changerai rien. Le journal mentionne-t-il quelque chose le lendemain ?

— Ceci : « Hervé et Laure condamnés, triste ! ». Ensuite cinq ou six lignes relatives à l’état des vaisseaux et des équipages à Brest, le tout de la même haute et imperturbable écriture.

— En rouge ?

— Non, en noir. La mort du jeune couple atterra Hugon, mais chez cet homme les réactions étaient violentes ; il écrivit à Prieur la lettre à laquelle j’ai fait allusion, lettre dont l’effet fut annulé par une autre de Godard envoyée à la requête de Vincent Lacoubière. Elle était de sens analogue à celle écrite au sujet de Hervé, mais parvint à destination ; le représentant fit la réponse que vous savez. Ma certitude vient de la note du 18 août « La lettre de Godard a bien porté ».

— Cela me paraît indiscutable, dit Pierre Cortal.

Puis, la vie continue tant bien que mal dans cette famille tronçonnée. Elle ne comptait à ce moment que le père Hugon, deux filles, Antoinette et Céline, – et pour peu de temps – et le ménage Vincent. De Céline et d’Antoinette, je ne vous parlerai plus ; elles passent et s’évanouissent comme des ombres ; leur rôle est nul.

Il me reste à vous narrer la fin de Marthe Lacoubière et la première partie de mon récit sera terminée.

— Il y en a deux ?

— Oui, reliées par une époque sans accent sur laquelle je glisserai. L’intérêt réside selon moi dans la personnalité de Vincent Lacoubière, nature énigmatique et morbide qui prête aux développements psychologiques et au pittoresque, ensuite dans celle de son petit-fils Alexandre cinquante ans plus tard. Vous aurez là sans user d’artifice une forme romanesque excellente, deux périodes chargées réunies par une troisième faisant pont.

— Je viens d’en user pour mes « Corbehaut ».

— Alors, je n’ai rien à vous apprendre. Maintenant – et cela m’arrivera encore – un petit détail rétrospectif pour en finir avec le passé. Le massacre des poules et la mort du chien furent sûrement l’œuvre de Vincent ; je suis convaincu qu’il fut aussi l’auteur du viol et de l’assassinat de la petite fille. Je n’ai fait aucune allusion à cela tout à l’heure parce que je voulais éviter devant ma sœur certaines précisions qui lui eussent été pénibles, mais, de vous à moi, la chose ne fait aucun doute. Je ne suis pas appuyé par le journal, il ne le notait pas à ce moment-là, mais ce que je sais de l’homme et de son caractère suffit. Et puis, ne serait-ce pas objectivement vrai qu’on serait en droit de l’accuser, n’est-ce pas ?

— On ne prête qu’aux riches.

— D’abord ; ensuite, les faits sont signés : haine, cruauté, goût du mystère ; la preuve écrite ne serait pour moi qu’une confirmation.

Marthe Lacoubière mourut le 17 novembre 1793 après quatre jours de lit et sans qu’on fût exactement fixé sur son cas. Je hasarde l’hypothèse suivante.

Le 13, Vincent eut une attaque d’épilepsie.

— Il le dit dans le journal ?

— Non. Le journal porte ce jour quelques lignes relatives au procès de Marie-Antoinette, mais brusquement interrompues par un désordre de plume et un pâté d’encre. Il dut être surpris par le mal en train d’écrire et tomber de son fauteuil. Sa femme probablement dans la pièce voisine accourut au bruit et le ramassa.

— Scène intéressante, dit Pierre Cortal.

Vincent n’était pas à sa première crise et Marthe connaissait les soins ; elle fit le nécessaire, mais que se passa-t-il là ? Que vit-elle ? Qu’apprit-elle ? Que lut-elle ? pour que, une heure après, elle parte dans sa chambre, s’y barricade avec ses enfants et meure en quatre jours.

— Étrange, en effet.

S’est-elle empoisonnée ? On ne peut qu’émettre la supposition, car un silence total plane sur sa fin.

Mais je me l’imagine hagarde tirant ses petits dans le couloir et s’allant bauger comme une louve. On rapporte que ses cheveux blanchirent et que ses yeux reflétaient une horreur indicible même dans la mort. Il ne fait aucun doute pour moi qu’elle connut le rôle joué par son mari, mais de quelle façon ? J’ai lu la page du journal ouverte telle qu’elle dut la trouver ; elle ne relate aucun fait susceptible de justifier son bouleversement. A-t-elle feuilleté, et malgré leur hermétisme compris le tragique des petites lignes rouges ? les femmes offrent souvent l’exemple de ces cas de divination. A-t-elle recueilli quelque document irréfutable, ensuite détruit par ses soins ou ceux de Vincent ? Je n’en sais, et personne n’en saura jamais rien.

— Peut-être, dit Pierre Cortal, a-t-il parlé lui-même sous l’empire du mal ou dans l’inconscience.

— Possible.

— J’adopterai cette forme pour ma part, elle est expressive.

Le 14, le 15 et le 16, rien. Sans doute Vincent souffrant encore était-il alité ; je le pense car, debout, il eût écrit, en tout cas aurait cherché à joindre sa femme. Il faut l’admettre couché dans sa chambre, seul, impuissant. Figurez-vous le cauchemar de ces deux êtres pendant ces jours interminables, séparés, lui d’un côté hanté de spectres, elle moribonde et sentant ses yeux se fermer sur d’affreuses visions. Quels retours ! pour l’un, si tant est qu’il en fût capable, et quelle épouvante pour l’autre !

Marthe mourut le 17. Vincent se traîne à son cahier – je dis cela parce que l’écriture presque illisible est celle d’un malade – et note :

« Aujourd’hui 17, fin de tout ».

— Voilà le moment de faire intervenir la Providence, dit Pierre Cortal, et de se lancer dans les considérations.

Pendant une dizaine de jours, pas une ligne ; on enterre et on se recueille. Le 29, quelques aperçus sur la température excessive et l’annonce de l’exécution de Marie-Antoinette sans commentaires. Puis, le temps passe ; Adélaïde et Robert sont remis aux soins de leurs tantes et le journal proclame de-ci de-là leurs petits succès scolaires. Je remarque que l’écriture reste difficile, hésitante et que la pensée même semble voilée. Vincent a reçu un coup dont il ne se relève pas ; les observations d’ordre élevé deviennent rares, elles sont parfois mal exprimées et sans conclusion.

— Et plus de petite phrase en rouge ?

— Si, une, en 94 : « On s’occupe de Godard ».

— Ah ! Ah !…

Godard fut guillotiné à Lorient la semaine qui suivit la note. Rien ne m’empêchera d’affirmer que « On » fut cette fois Vincent Lacoubière lui-même, car avec Godard disparaissait un témoin gênant et le vieil adage is fecit cui prodest trouve ici sa parfaite application. Ensuite, le journal languit ; il y a de longs intervalles sans notations, ou des ratiocinations à propos d’enfants ou sur le temps qu’il fait. Bientôt les signes de décadence intellectuelle se précisent et s’aggravent ; je remarque même quelques fautes d’orthographe ; un mot à propos de la mort de Lavoisier, trois lignes sur la chute de Robespierre et c’est tout.

— Il n’écrivait plus ?

— Non. Je ne vois d’ailleurs pas d’utilité à poursuivre l’histoire de Vincent Lacoubière ; le reste de sa vie fut anonyme et vous n’en tireriez rien, sauf la moralité. On le dépeint comme un homme assez corpulent, qui marchait un peu voûté, la tête inclinée sur l’épaule gauche ; il était devenu dur d’oreille et ne parlait guère. Il mourut obscurément en 1806 dans le lit même où s’était éteinte sa femme ; il n’apparaît pas qu’on le pleurât beaucoup ; son père et quelques fournisseurs de la maison furent, je crois, tout ce qu’on vit derrière le cercueil.

— Vous m’en avez dit plus qu’assez ; me voilà grâce à vous, cher Monsieur, en possession d’un sujet magnifique.

— Voulez-vous pour la suite que nous remettions à une autre fois ? Il se fait tard et je ne serais pas fâché de revoir mes paperasses. Après-demain vous irait-il ?

— Parfaitement.

— Alors, entendu.

Pierre Cortal prit congé de son hôte, enfonça son chapeau et se lança bravement sous la pluie. Il trouva chez lui une électricité moribonde et une lampe vide. Il dut se coucher dans le noir ; sa nuit fut dure et hantée de rêves affreux.

X

La tête pleine du récit de la veille, Pierre Cortal tâchait, crayon en main, d’ordonner ses souvenirs. L’idée de combiner son roman en deux parties le séduisait assez, bien qu’il trouvât la première suffisamment nourrie pour emplir un volume. Son ignorance de la suite rendait le plan malaisé ; il se borna donc à mettre au net des griffonnages et à bâtir un « topo » superficiel.

À part Vincent Lacoubière, je me servirai du père Hugon et de Hervé, ces trois-là seront le fond de mon affaire. Un bon chapitre pour Benoît permettra de caser une scène de bataille et incidemment l’histoire de la petite Zoé ; un autre à dépeindre les malheurs de l’émigré que je ferai crever de misère en Rhénanie. Je lâche l’Américain, il est hors de sujet, et je ferai un sort modeste aux femmes, sauf à Marthe Lacoubière bien entendu, et à Clotilde dont j’exploiterai le mysticisme et la prise de voile qui méritent description.

Pour que le drame se tienne, il ne suffira pas de mettre bout à bout des épisodes, il faudra créer une logique, un destin qui commande les faits et les rende inéluctables. L’épilepsie dont parle M. Honoré est bonne en soi, mais c’est à voir si on ne trouve pas mieux. L’alcoolisme ne serait pas d’époque, et puis je sors d’en prendre, la syphilis, mauvais goût, d’ailleurs, je ne sais pas si elle suffirait à expliquer un pareil déséquilibre ; peut-être la paralysie générale progressive ?…

J’en parlerai à un médecin, au surplus, le détail est mince ; le difficile va être de faire manœuvrer mes bonshommes ; il est vrai que je suis armé. Cristi ! quelle famille !… En tout cas, je vois clair ; quelques paysages pour détendre un peu l’esprit, un Godard un peu grotesque et du sentiment. À ce propos, j’ai envie d’utiliser la vieille mère dont M. Honoré ne dit pas grand-chose ; je la ferai pleurer dans les coins et passer dans le récit comme un spectre.

Pour corser l’intérêt, je situerai l’action dans un port d’importance plutôt que dans un trou, Saint-Malo, par exemple ; j’y gagnerai des éléments et cela me permettra des effets et une figuration plus variés. Il y a les remparts et des rues tortueuses propices à faire s’y glisser des ombres suspectes ; certaines hautes maisons ont du cachet ; je vois très bien mes gens derrière ces façades et Vincent, emmitouflé dans un triple collet, frapper du heurtoir à la brune. En quittant Prestel je ferai un tour là-bas pour ne pas bafouiller dans les descriptions.

Pierre Cortal écrivit le gros de son sujet ; ensuite fabriqua une espèce d’arbre généalogique afin de classer son monde, d’établir une filiation et de ne pas confondre les naissances avec les décès. Cela lui prit un certain temps, d’autant qu’il s’appliqua à parachever le dessin. Du tronc représentant Hugon chef de la dynastie jaillissait un jeu de branches, chacune portant à son extrémité sur une large feuille les noms et qualités de l’un des descendants, avec dates et toutes indications utiles. Des ramures issues de ces feuilles en soutenaient d’autres relatant les mariages et leurs divers fruits ; l’ensemble avait de l’aspect.

Ne sachant plus que faire, il descendit au café à l’intention d’y parcourir les journaux, éventuellement de faire un bout de causette avec le pharmacien. Il ne le trouva pas. Par contre, M. Pitteloup, carré sur sa banquette, offrait une face verdâtre ornée d’un sourire tel qu’il prit la fuite. Il se dirigea vers la pharmacie et trouva Trégoz derrière son comptoir, passablement piteux. Pierre Cortal le mit à l’aise en feignant d’ignorer ses malheurs ; l’autre alors se dilata et conta l’aventure avec verbosité ; à l’entendre, il était victime de confrères, des salauds dont la jalousie ne lui pardonnait pas d’avoir réussi et qui avaient bien pis à se reprocher. Pierre Cortal haussa les épaules et émit l’opinion que tout cela ne valait pas qu’on fît tant de bruit.

Trégoz lui serra les paumes à les faire craquer et parla des vrais amis en termes humides ; il lâcha en passant un mot dur pour M. Pitteloup, ensuite fit un petit signe désignant la porte du laboratoire :

— Venez par là.

— Qu’y a-t-il ?

— Vous verrez.

Ils passèrent au fond et Trégoz sortant une clef de sa poche ouvrit l’armoire aux poisons. Il écarta quelques flacons contenant du cyanure de potassium, du sublimé corrosif, de l’arsenic et autres drogues maléfiques et tira un litre d’absinthe à peine entamé.

— Je n’en ai plus que trois, gémit-il comme s’il eût été question d’un restant de famille ; vous pensez que je n’en offre pas à tout le monde.

Pierre Cortal se défendit courageusement, prétexta son estomac et le manque d’habitude, mais en vain. Trégoz descendit d’un rayon deux grands verres à patte et se mit à verser.

— Vous m’arrêterez, mendia-t-il.

Pierre se fût d’autant mieux passé de l’aubaine que le verre à analyse le dégoûtait ; il releva tout de suite le col de la bouteille.

— Seulement ? dit le pharmacien.

Il se servit à son tour ; pieusement, mêla l’eau goutte à goutte, puis, éleva le breuvage à hauteur de l’œil. Satisfait de l’ensemble, il proposa à son interlocuteur un échange de « santés » et choqua son verre d’une main tremblotante. Ensuite, le coude haut, il se mit à boire à petite lampées, son gros œil jaune révulsé de plaisir.

Pauvre bougre ! pensa Pierre Cortal.

Il regardait cette trogne boursouflée et malsaine posée sur le col mou bordé de crasse comme une tête de veau sur un papier gras, les joues flasques et pas rasées et cette moustache commune dont l’absinthe collait les poils en petits faisceaux gluants. Une impression de pitié et de dégoût lui venait devant cette épave.

Dire qu’il fut jadis un enfant rieur, choyé des siens, plus tard, un jeune homme à prétentions, qu’il fit des études, et qu’une mère s’extasia sur ses succès ! Et le voilà maintenant plus bas qu’un pourceau ! Au fait, il va me faire un excellent Godard… À moins que Pitteloud… Ou combiner les deux.

— Non, mais croyez-vous que c’est bon ! dit l’autre dont l’idée suivait son cours naturel.

La sonnette de la porte extérieure tinta.

— Voilà… voilà ma vie ! jamais le temps de souffler… Ah ! bon dieu de malheur !

Ils rentrèrent dans la boutique ; une petite fille était là, avec une ordonnance ; Pierre Cortal en profita pour se dégager.

— Attendez donc !… Une minute !… C’est tout prêt, que diable !

Mais Pierre Cortal filait sur le trottoir. L’habitude le poussa vers le port ; chemin faisant, il se complut à cette idée d’utiliser Trégoz pour son Godard plutôt que Pitteloup qu’il caserait ailleurs, quitte à lui emprunter des travers ; pour l’ensemble, le pharmacien serait préférable, plus massif à la fois, plus truculent, et plus visqueux. Vêtu d’une carmagnole et la pipe aux dents, il représenterait à merveille le sans-culotte ; il le voyait déjà pérorer devant son verre d’eau-de-vie au milieu d’un cercle de purs ; le soir, à la chandelle, écrire pesamment des lettres dénonciatrices.

Afin de ne pas réduire son rôle aux monologues, je lui collerai une bonne virago de femme qui lui soufflera des conseils atroces ; ce n’est pas très neuf, mais, comme dit Bricou, les vieux effets sont les meilleurs. Et puis, voilà l’emploi parfait de Pitteloup, la femme de Godard !… À eux deux, ils sont le couple rêvé.

Il se frotta les mains tout guilleret de son idée et passa le reste de la matinée à combiner des situations pour ses personnages ; ensuite alla déjeuner d’un merlan et d’une tranche de gigot froid. Au café, il s’assit à la table de ses modèles et s’ingénia à les faire parler.

Il n’eut pas à faire beaucoup d’efforts et les deux compères lui fournirent vite et sur des prétextes nuls de quoi bâtir d’excellentes scènes de ménage. Entre eux, la malentente était chronique et la criaillerie continue ; seule les rapprochait une commune disgrâce physique et sociale. M. Gaubert, fournisseur et ami, se permettait de temps à autre une intervention et glissait son grain de sel, chose que M. Pitteloup n’acceptait pas toujours. Sèchement, il renvoyait le buvetier à son comptoir ; mais l’autre revenait à l’appel jamais éloigné de Trégoz frappant son verre de la cuillère, muni d’un sourire et du litre d’amer, sûr de sa position et pouvant se payer le luxe d’être bonhomme. Des fois pourtant, il le prenait mal. On se souvient encore au café d’une réplique violente faite un jour que Pitteloup l’avait rabroué sans raison.

— Vous, lui souffla-t-il, le nez dans les yeux, vous m’emmerdez !…

Pitteloup rétrécit sous l’insulte et sa grimace devint affreuse, mais il n’osa faire plus ; trop d’intérêts le liaient à sa banquette, et le battoir du mastroquet était là, posé sur la table, les cinq doigts velus écartés, prêt. Il lui en coûta sa dame d’atout que Trégoz profitant de l’alerte lui rafla cyniquement ; le reste de son ire flua dans de sourdes imprécations.

L’atmosphère fut plus calme ce jour-là, tant même qu’au bout d’une demi-heure, Pierre Cortal en avait assez ; il remonta chez lui, nota le résultat de sa battue et ouvrit « Corbehaut ».

Il écrivit deux ou trois pages sans élan ; le sujet vidé, ce qui restait à dire ne prêtait guère à l’interjection, si commode pour atteindre les cœurs et tirer à la ligne ; il fallut reprendre le mode des alinéas compacts et verser dans la description. Il fit durer exagérément celle du nid où s’abriteraient les amours du baron Properce et de Mlle de la Tournière et célébra en termes émus la nature complice, le ciel bleu, les petits oiseaux.

Un instant qu’il cherchait une épithète surgit l’image de Mme Sorbier ; le stylo lui tomba des mains.

« Dire qu’elle est avec Bertinval, la garce ! »

Il détesta Bertinval et couvrit le bellâtre de mentales imprécations, mais la silhouette alliciante n’en persistait pas moins à danser sur le mur ; il s’agaça :

— Zut ! clama-t-il.

Depuis le fameux poulet de rupture, il ignorait tout de son ex-amie, ce qui illimitait le champ de ses suppositions ; sans doute filait-elle le parfait amour, à Paris ou ailleurs… À moins qu’elle ne meure de chagrin, se dit Pierre Cortal pour qui l’alternative offrait un sens si flatteur qu’il s’y attacha. Il imagina la belle prostrée de douleur et poussant à son adresse des cris d’amour forcenés.

Un instant, il songea à lui écrire, mais après de vagues brouillons, la feuille définitive resta vierge sur le buvard ; non, décidément, il ne pourrait pas ; le fil était coupé.

« L’embêtant, c’est qu’il va falloir me mettre en quête d’une autre maîtresse », songea-t-il.

Un gros soupir lui échappa devant tant d’ennuis en perspective ; il s’assombrit, revécut le passé, les après-midi charmants et la scène épique des adieux, si proche encore ! Et quelques semaines de séparation avaient effacé tout cela et, de dix mois de serments et de caresses fait la plus vaine des fumées !… d’eux presque des ennemis.

« Sale blague, l’amour ! » conclut-il.

Mais en attendant de replacer le sien, il fallait pourvoir à celui du baron Properce ; courageusement il s’efforça, mais le cœur n’y était pas, les mots restaient sans accent, faisaient long feu au bout des phrases. Dégoûté, il lâcha le paquet. Il lui revint alors qu’il était à bout de ressources ; il écrivit à Bricou pour demander une avance et lui expédia ce qui était prêt de « Corbehaut », la fin devant suivre sous peu.

Ensuite il sortit, et, peu soucieux de retomber sur Trégoz prit le trottoir d’en face. Il gagna à cela de voir à travers la glace Mme Coquard installée à sa caisse, tricotant le menton sur les seins une écharpe d’un rose infâme. Il augura qu’elle ornerait un jour le col du pharmacien. Au passage, leurs regards se croisèrent ; elle fit l’ébauche d’un quart de sourire, il riposta par un demi-salut. Coquard lui-même inclina du comptoir sa blouse de treillis surmontée d’un chef pauvre ; on ne se connaissait pas officiellement, mais on avait du monde. Pierre Cortal tira courtoisement son chapeau.

Après venait la boucherie Rottier ; la dame du lieu penchait sur ses livres une face sans traits mais ornée sous l’œil gauche d’un « bleu » récent. Le garçon d’étalage avantageusement frisé la subjuguait de son étal.

« Il y a du bon », pensa Pierre.

On faisait donc l’amour partout ! Il essaya de repenser au baron Properce et à Mlle de la Tournière ; malheureusement, ni Mmes Coquard et Rottier, ni leurs protagonistes n’extériorisaient rien qui pût servir à l’agrément de ces personnages. Il tenta l’évocation de leurs duos, aucune flamme ne surgit.

« Rien à tirer de ces gens-là ; ils opèrent comme des lapins, un point, c’est tout. »

Un obscur réflexe mit à ses lèvres le cri qu’il ne put retenir :

« Ils ont bien de la chance ! »

Ainsi s’éclairait son profond.

Il remonta vers la poste pour expédier sa lettre et « Corbehaut », en chemin croisa Mme Braquehage toujours élégante et discrète ; il subit une fois encore le charme de cette femme et rêva de caser dans son roman l’extraordinaire histoire. Il l’estima même excellente pour justifier la disparition rapide des dames Lacoubière, mais, bien qu’il s’efforçât, ne put mettre à l’exercice qu’un esprit superficiel ; sa pensée flottait ailleurs et la jolie Mme Sorbier l’occupait tout entière.

« C’est rageant d’être ainsi fabriqué que la première dinde venue peut prendre barre sur vos pensées. Moi qui vivais si tranquille ! »

De tels propos irrespectueux ne lui donnèrent pas le change, un trouble au contraire l’agitait dont le siège n’était ni le cerveau, ni le cœur. Le profil de la gentille Loute évoqué sur un coin de façade imprima à ce sentiment une allure désordonnée ; il fut gêné.

« Ça ne peut pas durer », dit-il en boutonnant son veston, signe de détermination grave.

Il hâta le pas, gagna le port en homme résolu et trouva sans peine la maison. Sur le seuil, il respira fortement afin de se donner du courage, manœuvra le heurtoir et fut reçu avec des égards.

Aucun intérêt ne demande de le suivre dans sa visite. Il ne la fit durer que le temps protocolaire de vingt minutes et sortit plus léger. Au retour, il pondit sur ses tourtereaux deux pages de lyrisme passionnel de bonne venue.

XI

Pierre Cortal en arrivant chez M. Honoré retrouva le même décor de l’avant-veille, hors que Mlle Germaine n’était pas là.

— Ma sœur, dit M. Honoré, préfère ne pas entendre la suite de mon récit ; elle prétend que ces histoires la rendent malade ; entre nous, je crois que notre fumée l’incommode encore davantage ; je n’ai pas insisté ; elle vous prie de ne pas lui en vouloir.

On s’installa ; au lieu de Chartreuse une fiole d’Armagnac se carrait entre deux grands verres ; M. Honoré lui avait adjoint un broc d’eau fraîche et un citron, le mélange donnant, paraît-il, un breuvage exquis.

— Meilleur temps que l’autre jour, hein ? Ce soir, on respire. Avec votre permission, je tiendrai cependant la fenêtre fermée ; j’ai un peu de torticolis et à mon âge on ne doit plaisanter avec quoi que ce soit. Qu’avez-vous fait de bon depuis avant-hier ?

— Rien qui vaille, si ce n’est fortement avancé « Corbehaut ». Je ne suis pas fâché d’en finir. Ce roman m’assomme ; il me tarde d’entreprendre votre affaire.

— Alors, vous y voyez de l’intérêt ?

— Beaucoup. Je serai même débordé par le sujet qui me semble valoir mieux que du feuilleton. Et je ne connais pas la suite.

— Nous y venons. J’ai paperassé depuis votre départ et débrouillé pas mal de documents ; je vous dirai le plus clair de ma trouvaille.

— Vous semblez, Monsieur, apporter à ces recherches une passion presque professionnelle et qui ne vous trouve jamais démuni. Comment se fait-il qu’ayant tant de pièces en mains, l’idée ne vous soit pas venue d’en tirer parti vous-même plutôt que de les confier à moi qui n’en ferai pas si bon usage, j’en suis sûr.

— Les conditions sont différentes. Je ne suis plus jeune ; l’ambition d’écrire, ni aucune autre d’ailleurs ne me tarabuste ; le plaisir de fureter, de savoir, et de savoir seul me suffit. Il y a je vous assure de la volupté à pouvoir se dire en maniant des pièces intimes : Hors moi, personne ne connaît cela.

— Je n’en doute pas.

— Si je vous ai pris pour confident, soyez certain, Monsieur, que c’est pour la grande sympathie que vous m’inspirez. À part vous, nul être au monde, sauf ma sœur pour quelques-uns, ne connaît les faits que je vais dire. En les agrémentant du charme de votre plume, vous les vivifierez et leur donnerez l’existence réelle. Il n’est pas mauvais – du moment que personne n’en peut souffrir – que certains dessous de la bête humaine soient révélés et qu’on sache ce dont elle est capable.

— Si j’en réfère à cet exorde, vous allez me raconter des horreurs.

— Non, de la vie. Maintenant, n’étant pas conteur né, j’ai mis un peu d’incohérence à mon récit d’avant-hier ; cela provient du nombre des personnages ; je les manie malaisément et leurs aventures s’entrechoquent. S’il vous reste quelque incertitude à leur sujet, je suis prêt à revenir et à préciser.

— Vous ne m’avez dit que des choses d’une clarté parfaite.

— Je suppose que Vincent Lacoubière sera le sujet de votre roman ?

— Bien entendu.

— En bonne forme, j’eusse dû insister sur lui plus encore, car je n’ai pas tout dit ; mais en lui laissant un peu de flou, vous serez mieux armé pour le parfaire à votre guise. Rien n’empêche que vous lui prêtiez des traits pris ailleurs, voire à votre imagination.

— J’ai fait un canevas superficiel et je crois avoir la matière à nourrir largement un volume.

— Alors, il vous en faudra un second, à moins de tasser, car la suite est assez chargée.

— Cela ne m’effraie pas. Je suis revenu des petites histoires qu’on tire en gros caractères sur papier épais, avec beaucoup d’à-la-ligne et qui font illusion d’être quelque chose alors qu’elles ne sont rien. Sans aller jusqu’à Marcel Proust…

— Il a bien du talent.

— … je crois qu’on peut envisager une forme de roman plus touffue dans laquelle on dirait les choses au lieu de les soi-disant suggérer par des blancs.

— Je suis tout à fait de votre avis.

Nous étions donc restés à la mort de Vincent Lacoubière précédée par celle de sa femme dont vous avez noté le tragique. La sienne fut un assoupissement dans le silence et l’obscurité, mais obscurité que durent éclairer parfois de sinistres éclairs. Là-dessus donc, je n’ai plus rien à dire.

Une fois enterré, restaient ses deux enfants, Adélaïde et Robert âgés en 1806 de vingt et dix-neuf ans. Adélaïde mourut la première en 1808 ; la nuit la plus épaisse entoure sa courte existence ; j’en ignore tout, si ce n’est qu’elle fut, paraît-il, un peu simple d’esprit, chose qui n’a rien pour surprendre étant donné le père et tant de chocs dont fut bourrelée son enfance. Je possède la représentant un dessin que voici, dit M. Honoré tirant de sa poche un cadre minuscule ; vous verrez que son masque n’évoque pas grand-chose.

Pierre Cortal vit sur un rond de papier jauni le fin profil d’une fillette coiffée d’un bonnet tuyauté de l’époque, gentille tête, mais de faible caractère.

— En effet, dit-il en rendant l’objet, ce visage est nul.

Sans doute fut-il l’œuvre de quelque artiste local car il est médiocre d’exécution. Néanmoins, je trouve touchante cette relique d’une pauvre fille morte à vingt-deux ans et dont rien d’autre ne marque la trace. Et vous ?

— Oui certes.

— On voit dans beaucoup de familles passer furtivement de tels êtres dont le sort semble une injustice voulue. Peut-être de la noter ne sera-t-il pas indifférent à votre récit.

— Possible, dit Pierre Cortal en allumant une nouvelle cigarette.

— Je n’en parlerai donc plus. Le grand-père Hugon eut l’horreur de lui survivre, mais pas de beaucoup, puisqu’il mourut en 1809. Ainsi, de cette puissante famille Lacoubière, Robert resta seul, héritier par conséquent de tous les biens qui, ramassés sur une seule tête, étaient considérables pour l’époque ; une soixantaine de mille livres de rente au moins, plus la maison familiale et pas mal d’hectares de culture aux alentours de la ville.

Voilà mon jeune homme en possession de cette fortune et libre d’en user sans contrôle. Il y avait de quoi dérégler une cervelle même organisée, car on était au zénith de l’épopée impériale et la jeunesse française se croyait tout permis. En ce temps la carrière des armes primait les autres ; tout y poussait, le retentissement des victoires, le prestige du chef et l’éclat des uniformes. Robert n’échappa pas au sortilège, – la gendarmerie d’ailleurs y eût pourvu – et s’engagea dès 1807. On le verra dans un régiment d’infanterie à Nantes, où il resta quelques mois, le temps d’être dégrossi, puis on le dirigea sur Chalon, ensuite à Metz, à pied d’œuvre, pour les campagnes méditées.

J’en suis pour cette période de sa vie un peu réduit aux suppositions ; elle dut être celle de ses camarades et de tous les militaires en général : vie de garnison, amours faciles et bambochades. Il prit part à quelques actions lors de la guerre de Prusse et s’en tira sans écorchure. J’ai retrouvé peu de ses lettres et elles n’ont pas d’accent. N’ayant plus de famille avec qui correspondre, on n’y relève aucun mouvement du cœur, elles sont franchement banales, adressées la plupart à d’anciens camarades de classe ou de régiment. Le ton et le sujet sont soldatesques, critiques sur des chefs ou racontars d’exploits, militaires ou amoureux.

— Oh ! oh !

— Rien de bien drôle, je vous assure : histoires de petites bonnes culbutées à l’étape ou de bourgeoises allemandes de mince vertu dont on se passe l’adresse entre collègues. Si le thème vous aguiche, vous ferez bien de l’étoffer et d’y mettre beaucoup du vôtre.

— C’est à voir, dit Pierre Cortal.

En aucune de ses lettres, Robert Lacoubière n’apparaît comme un don Juan ; ses fredaines sont d’une platitude navrante ; il se goberge du restant des autres, quitte à plastronner ensuite et à faire le coq. Il ne fut pas non plus un aigle au point de vue militaire car, s’il attrapa l’épaulette de lieutenant en Espagne, il ne dépassa jamais ce grade. Instruit, riche et de bonne famille, il a fallu pour qu’il en restât là, à une époque où on n’y regardait pas de très près, qu’une solide médiocrité professionnelle le handicape. Je ne crois pas qu’il eût de vices graves, je le verrais plutôt négligent et paresseux ; peut-être tout simplement n’avait-il pas la vocation.

Ce qui me porterait à le croire, c’est que, de 1810 à 1812, il traîna dans les dépôts et parvint même à éviter la campagne de Russie. Il dut se démener ferme, car on n’était pas coulant. Ensuite, bien casé, il fit le mort ; sa dernière garnison fut Angers où il rencontra Mlle Virginie Mazeret qu’il épousa en 1813.

— Sans doute une personne facile ?

— Une jeune fille parfaite de caractère, d’éducation et d’origine. Les Mazeret habitaient Angers depuis toujours et on les y considérait fort ; je ne m’étends pas sur leur cas sans importance pour ce qui nous concerne et afin de ne pas compliquer les choses. Sans doute firent-ils accueil à Robert Lacoubière qui, jovial et bon garçon, plut à tous. Rien d’extraordinaire, il avait 26 ans et portait beau ; pourquoi ne pas l’imaginer un peu revenu de la vie hasardeuse et des amours à la course, fatigué si vous voulez. On lui ouvre un intérieur charmant ; il rencontre des parents affables, une jeune fille accomplie ; on écoute le récit de ses campagnes, on participe à ses aventures, le soir sous la lampe en jouant au pharaon ou au reversi. Qu’un sentiment ait pu naître de tout cela, l’histoire est banale ; mais, pour un romancier en quête de motifs, il peut y avoir intérêt à user de ces scènes attendrissantes.

— Je crois bien.

— D’ailleurs, je vous avais prévenu que nous serions pour un temps dans le gris.

— Et dans le rose.

Une fois marié, Robert Lacoubière n’a de cesse qu’il obtienne sa réforme ; je suppose qu’elle coûta gros. On était partout las des guerres, et l’aventure de Russie dont les rares échappés commençaient à traîner dans les campagnes n’était pas pour réchauffer l’enthousiasme. On murmurait ferme, malgré les préfets à poigne, et les réfractaires étaient un peu tout le monde. J’ai idée que notre homme dut faire comme beaucoup d’autres et disparaître, au moins pour un temps. Malgré sa réforme, il n’était pas hors d’atteinte et les gendarmes pouvaient fort bien l’appréhender ; il n’apparaît pas qu’ils y réussirent ; en tout cas, il ne fut pas de la fournée de Waterloo.

Les temps calmés, Robert Lacoubière et sa jeune femme vinrent s’installer à Prestel où ils vécurent le plus bourgeoisement du monde. Un fils Alexandre leur naquit en 1821 alors qu’ils commençaient à désespérer d’en avoir jamais ; la chose dut faire événement et le père s’en rengorger comme d’un triomphe personnel. J’ai retrouvé – car on avait la manie d’écrire dans la famille – un mince cahier tenu par Virginie Lacoubière ; il porte sur trois ou quatre années et ne relate rien qui mérite d’être dit, mais la naissance de ce fils fut célébrée par elle sur un ton de lyrisme comique tout ce qu’il y a de plus 1820. Après, quelques mentions toujours relatives à l’enfant : baptême, première dent, rougeole intempestive. Rien ne saurait être plus quelconque en dépit du style évocatoire ; je vous en parle par acquit de conscience, pour faire la soudure, et parce qu’il y a quelque chose d’extraordinaire au fait de ce ménage pot-au-feu succédant au terrible homme que vous savez.

La nature est étonnante, et l’esprit se perd à vouloir suivre ses fantaisies. Qu’un Vincent Lacoubière pût être le père de Robert, et que pas une goutte de son sang sulfureux n’ait agité l’humeur de ce gros paroissien béat a de quoi confondre. On croirait à une usure soudaine de la race, tout au moins à une manière de sommeil pendant quoi elle s’est engourdie et tassée.

— On a repris force, dit Pierre Cortal.

Alexandre ne fut suivi d’aucun petit frère ni d’aucune petite sœur ; sans doute Robert avait-il donné tout son effort. On peut le croire, car en ces temps, la mode n’était pas de limiter sa paternité, au contraire, traîner derrière soi des potées d’enfants faisait partie du luxe bourgeois. Les nôtres n’ayant pas à disperser leur tendresse purent la concentrer sur cet unique fruit ; on fit le possible et l’impossible pour le parachever et en faire un sujet. Comme l’argent ne manquait pas, il est licite de penser qu’on commit des erreurs. Là-dessus aucun renseignement écrit, le journal ne mentionne plus rien ; il meurt de sa belle mort après quelques dizaines de pages.

— Je vous demande pardon de vous couper la parole, mais comment avez-vous toutes ces pièces ? un héritage ?

— Oui… C’est-à-dire… Enfin… J’achète des lots de papiers chez les bouquinistes… je ramasse à droite et à gauche…

« Tiens ! tiens ! se dit Pierre Cortal… Est-ce que ?… »

Il n’acheva pas sa pensée, mais redoubla d’attention. M. Honoré continua :

Les époux vivaient heureux, Robert bedonnant, sa femme confite d’admiration pour lui. Je les vois le soir lire en tisonnant les articles de la « Quotidienne » ou promener le dimanche sur le rempart bras dessus, bras dessous, tromblon, pantalon de Casimir à sous-pieds, cravates à dix tours ; elle avec capote à brides, taille haute, « ridicule » et petit chien.

— Azor. Ils peuvent être amusants à placer.

Ce bonheur familial ne dura guère. Virginie mourut en 1829, à trente-huit ans, du choléra dit-on. Robert fut inconsolable et usa le reste de sa vie à gémir sur le sort de son épouse d’abord, puis assez vite sur le sien propre. Néanmoins il ne se remaria pas et consacra à l’éducation de son fils des ardeurs dont le résultat bien qu’indistinct ne fut pas nul.

En 1831, il figure au Conseil municipal, mais pas plus là qu’ailleurs son activité ne laisse de traces vives. J’ai eu la curiosité de fouiller dans les archives municipales ; à part quelques propositions relatives à des intérêts locaux, son zèle se borne à faire le canard muet. Il approuve et signe tout ce qu’on lui présente, mais surtout les adresses de fidélité au pouvoir. Il s’évertue en ce sens et je le soupçonne d’avoir brigué la croix. Il ne l’obtint jamais, ce qui entre nous est incompréhensible, car tant de vertus passives le désignaient à cet honneur. Bref, il est le type parfait du Louis-Philippard que dépeint la caricature.

— Un Daumier.

— Juste. Alexandre grandit sous cet égide et prit vite forme de joli garçon. On employa une gouvernante anglaise à l’éduquer ; elle lui inculqua de bonnes manières plutôt qu’une grâce qu’il avait, lui, naturelle, alors qu’elle n’en possédait pas le secret ; après, on le mit chez les Jésuites qui lui ornèrent l’esprit et le policèrent à leur enseigne. Il fut un excellent élève, bon latiniste et bon helléniste, renouant ainsi la tradition ancestrale interrompue par le poids mort de son père. Ainsi fait le hasard.

— L’esprit souffle où il veut.

En l’occurrence, il souffla juste et fort. À vingt ans, Alexandre Lacoubière était un jeune homme accompli, très soucieux de sa personne, et vers qui déjà les mères prévoyantes tendaient des chausse-trapes. On le savait riche, ce qui ne gâtait rien. À le voir faire l’empressé auprès des dames, son père bavait d’admiration. Il eut quelques succès dont certains frisèrent le scandale ; une petite veuve délaissée tenta de s’empoisonner et il gifla publiquement un mari trop pointilleux.

Vous voyez d’ici le type et le tapage causé par ces exploits. Il y en eut d’autres. Prestel n’est pas grand et l’était encore moins à l’époque ; l’opinion lui fut sévère, celle des hommes particulièrement, car les femmes sont pour les mauvais sujets tout indulgence. Quand même, le moment vint où il fallut mettre le holà ; si fier qu’il fût de son rejeton, Robert Lacoubière dut intervenir, certaines aventures risquaient de mal tourner ; une entre autres à la suite de laquelle le jeune héros revint avec une charge de petit plomb dans le derrière. On ne porta pas plainte, et pour cause, mais le bel Alexandre coucha sur le ventre pendant tout un mois, ensuite de quoi, son père l’expédia à Paris jeter sa gourme sur un plus vaste champ ; aussi prendre contact avec le beau monde et les gens de la politique, car il nourrissait pour ce fruit de vastes désirs.

J’ai idée que ledit fruit mena là-bas une vie de patachon. Deux ans plus tard, lorsqu’il revint, son masque – au dire des connaisseurs – avait mauvais aspect ; il fallut le soigner de très près et user des bains de cinabre, médication préconisée en ce temps-là. Je ne sais pas si le remède fut très efficace. Moralement, il semblait non moins changé, devenu plus amer, agressif même. Le papa-gâteau se désolait car son chéri ne lui ménageait pas les rebuffades.

Outre le cadeau susdit, Alexandre rapportait de la capitale une importante bibliothèque composée de livres choisis, particulièrement des mémoires, et pas mal d’ouvrages érotiques, illustrés ou non, et dans toutes les langues. J’en ai retrouvé quelques-uns, il allait fort, c’est à faire frémir.

— Curieux, le mélange.

— N’est-ce pas ? Et comme on retrouve le sang du grand-père avec sa violence de contrastes.

Robert un peu inquiet voulut réagir et tenta de l’autorité ; il alla jusqu’à menacer de couper les vivres si l’autre ne se rangeait et offrit à cet usage un emploi chez un armateur de ses amis. On ne manœuvre pas un fils de vingt-six ans comme un gamin, Alexandre l’envoya promener. Voyant qu’il n’arriverait à rien, Robert Lacoubière qui se faisait vieux chercha autre chose et se mit en tête de marier cet enfant terrible.

Il s’ouvrit du projet à quelques mères ; le parti étant superbe, toutes sortirent leurs demoiselles qu’on fit défiler à la queue-leu-leu. Alexandre ne marqua de goût pour aucune, tout au moins publiquement, car, dans les coins, il dut tenir aux plus jolies des propos dont elles s’échappaient épouvantées ; peut-être même alla-t-il plus loin car il y eut à ce moment des brouilles retentissantes ; des mères indignées le stigmatisèrent en public, paraît-il.

— Joli coco.

Tout cela n’était rien ; Alexandre Lacoubière héritier d’une grosse fortune et toujours beau garçon se riait des criailleries et du qu’en dira-t-on. Ses frasques redoublèrent ; il ne se cacha même plus et compromit ouvertement deux jeunes filles et une femme mariée de la société. Heureusement, tout a une fin ; le mari se fâcha rouge et lui administra une correction magistrale, en plein quai, devant tout Prestel. Le don Juan ne pouvait rester sur un tel affront, il envoya des témoins et on se battit. Un coup d’épée lui fit sauter l’œil gauche de l’orbite, si bien qu’un des témoins le rapporta dans son mouchoir.

Ainsi diminué de prestige, Alexandre Lacoubière fila plus doux. Il adopta des lunettes noires qui firent autour de lui se raréfier les sourires ou en changèrent la signification, ce qui lui donna de l’humeur. Mais ses quintes ni ses mots aigres n’y changèrent quoi que ce fût. Découragé, il épousa en 1849 une brave et jolie fille, Mlle Blanche Tréven que sa disgrâce ne rebuta pas. Au contraire, elle se donna dans un élan de cœur, heureuse d’avoir un être à qui se dévouer.

— Je remarque que toutes les femmes sont bien dans votre affaire, dit Pierre Cortal.

— Celle-là plus qu’aucune autre. Elle fut le modèle des épouses ; même il semblerait qu’à son contact le casseur de cœurs professionnel s’amenda, provisoirement tout au moins. Je possède d’eux un daguerréotype assez édifiant.

— Peut-on voir ?

— Oui… fit M. Honoré après quelques secondes d’hésitation, mais je ne l’ai pas sous la main. L’affaire d’une minute, d’ailleurs.

Il passa dans sa chambre à coucher qui communiquait, nous l’avons dit, par trois marches, et Pierre Cortal l’entendit grimper l’escalier de la bibliothèque. Il en revint peu après, une sorte de registre sous le bras et quelques photographies ou dessins.

— Voilà, fit-il en posant le paquet sur la table ; j’ai apporté en même temps d’autres pièces, nous entrons dans l’ère de la photographie et pour camper un personnage, elle vaut mieux que les racontars. Un instant, dit-il en retenant Pierre Cortal qui déjà tendait la main, je vous montrerai les choses au fur et à mesure.

— Et ceci ? dit Pierre en désignant le registre.

— Ceci c’est pour moi. Je l’ai pris au cas que la mémoire me fasse défaut, mais il m’est impossible de vous le communiquer.

— Tant pis.

Pierre Cortal n’eut d’yeux que pour ce volume, à la fois inaccessible et si proche. La tranche en semblait fatiguée ; on le sentait lu et relu ; sur le dos de peau verte, il discerna une étiquette. Feignant de se mieux installer dans son fauteuil, il se leva, remua, tout en parvenant à lire un chiffre écrit à la main, 229. M. Honoré armé de lunettes fouillait ses papiers.

— Voici, dit-il à son interlocuteur, le daguerréotype en question.

Pierre Cortal prit le verre et chercha le jour. Des irisations se précisèrent, il discerna un couple suranné ; le père cambré dans sa petite redingote étriquée et son pantalon à carreaux, la mère en vaste robe de soie cocassement ornementée de passementeries ; elle tenait sur les bras un nourrisson.

— Il y a un bébé, dit-il.

— Oui, et cela date la chose, 1851 ou 52, car Eugénie naquit en septembre 1851. S’il s’agissait de Nicolas venu deux ans plus tard, les deux enfants figureraient au tableau. Je pense que ce daguerréotype fut fait à l’occasion de la naissance de leur fille, en signe d’orgueil.

— On ne distingue pas grand-chose, dit Pierre Cortal qui s’acharnait à fouiller l’image ; tout cela est bien indistinct.

Du visage de la femme, on ne discernait qu’un jeu d’ombres, d’Alexandre une face usée soulignée d’un accent de moustache ; impossible de saisir les traits. Il reposa l’objet.

— Vous aurez sans doute mieux à me faire voir.

— Tout à l’heure. On peut donc faire crédit à Alexandre de quatre ou cinq années pendant lesquelles le ménage fut heureux. Son journal porte la date du 9 février 1853.

— Ah ! il avait aussi son journal, celui-là ?

— Le voici, dit M. Honoré en frappant de la paume la couverture du registre. « 9 février 1853, offert à Blanche une paire de pendants d’oreilles pour son anniversaire. Fait à Rennes à nous deux une fugue de trois jours favorisée par le temps, elle n’en a pas souffert le moins du monde. »

Il découle de ceci, d’abord, vu le ton, qu’il était encore fort amoureux de sa femme, ensuite qu’elle était enceinte de Nicolas. Les mots « elle n’en a pas souffert le moins du monde » sont à l’appui. Nicolas d’ailleurs naquit le 5 mai de la même année.

— Un mot, M. Honoré. En sa qualité d’héritier, votre homme dut connaître le journal de Vincent Lacoubière.

— Sûrement.

— Alors, à le prendre intelligent comme vous le dites, et curieux d’écritures, on peut supposer qu’il l’étudia et qu’il pénétra le sens des lignes rouges ?

— C’est probable.

— Y fait-il quelque allusion ?

— Aucune.

— Je le comprends ; ce sont des secrets de famille qu’on préfère ne pas répandre.

— Surtout, dit M. Honoré, ne vous imaginez pas que ce livre contienne des choses extraordinaires ; vous seriez fort déçu si je vous le confiais. Il ne relate que des observations courantes, poétiques, littéraires et domestiques du ton le plus bourgeois. Je mets autour de cela une discrétion qui semble vous surprendre et derrière laquelle peut-être échafaudez-vous quelque mystère ; je le regrette pour vous, mais je ne me crois pas le droit de révéler des noms. Qu’y gagneriez-vous d’ailleurs ? Si ce que je vous narre prête au développement romanesque, pourquoi chercher plus ? Et pourquoi vouloir à tout prix crocheter des intimités après tout respectables ?

— Ne voyez, cher Monsieur, à ma curiosité qu’un excès de conscience professionnelle. Il m’est absolument égal, pour ce que je compte en faire, que vos personnages soient X ou Z, même qu’ils soient réels ou imaginés. Ce dont j’ai besoin – et ceci vous expliquera mon insistance – c’est du document humain qui fasse vrai et qui colore. Des mots expressifs, une silhouette heureuse ; je n’en demande pas davantage. Pour le reste, je pourvoirai.

« Tu es là-dedans, mon bonhomme, acheva-t-il in petto ; maintenant j’en suis sûr. »

— J’ai descendu ce manuscrit afin de ne pas trop errer dans les dates ; pour le fond, je l’eusse pu laisser là-haut.

Je disais donc qu’en février 1853 le ménage Lacoubière filait le plus parfait des amours, et si je m’attarde à une constatation aussi dénuée d’intérêt, c’est pour marquer la similitude d’êtres entre le grand-père et le petit-fils. Tous deux intelligents, tous deux doués, tous deux même début pacifique, mais tous deux aussi même sang impérieux qui fausse leur destinée et les oblige à l’anormal. Vous aurez d’autres occasions de noter le parallélisme.

— Il confirmerait certaines théories prétendant que tout être organisé reproduit dans l’intégralité absolue un type de son ascendance. J’en ai mollement joué dans mon « Corbehaut ».

— Ah ?

— Oui, et il est regrettable que nous nous soyons rencontrés si tard, cher Monsieur ; grâce à ce que vous me dites, je lui eusse pu mettre plus de saveur. Il est vrai que le thème n’est pas usé.

— Pour ma part, je le crois éternel.

— Décidons-le. Et puis, l’art du roman-feuilleton est avant tout l’art du recommencement. Axiome.

Ils rirent. M. Honoré remplit les verres, bourra sa pipe et continua :

— En 1854, coup de théâtre, Robert Lacoubière meurt, à l’âge exact de soixante-sept ans. Alexandre ouvre son journal et durant trois pages, s’étend sur cette mort, récapitule les vertus du défunt, larmoie même, entremêlant ce panégyrique de détails au sujet des obsèques et de la succession. Je relève, au milieu d’une tirade laudative, des comptes d’une arithmétique serrée et qui montrent que la douleur ne l’aveuglait pas au point d’oublier la pratique. Tout cela importe assez peu, mais je note ici pour la première fois une manie qui par la suite prit de l’ampleur ; elle consiste à orner de petits dessins les marges de son texte. Alexandre crayonnait gentiment ; ces croquis ne sont pas nuls, mais le curieux en est l’esprit.

Voilà un homme, Monsieur, qui perd brusquement son père, un père qui l’adorait, ne l’oublions pas. Il manifeste sous le coup de ce deuil une douleur profonde, et cette douleur, il l’exprime en termes spontanés et chaleureux dont l’émotion ne fait aucun doute et dont l’accent ne trompe pas ; puis, la dernière ligne écrite, et de la même plume, il ajoute en commentaire des caricatures d’une ironie féroce et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont indécentes. Comment trouvez-vous cela ?

— À propos de son père, les caricatures ?

— Oui ; voici l’échantillon, dit M. Honoré après avoir feuilleté le registre. Pierre Cortal s’avança ; la large main de son interlocuteur masquait le texte dont il ne put rien discerner, mais fort bien par contre une figure à la Callot représentant un personnage ventripotent d’un caractère plutôt graveleux. À la page suivante, formant cul-de-lampe au récit des obsèques, on voyait le même individu couché dans un cercueil, mais élevant droit comme un mât un sexe volumineux au bout de quoi picorait un oiseau.

— Un peu effarant, dit Pierre Cortal.

Je tenais à souligner cette anomalie étrange, et je me suis souvent demandé s’il n’y avait pas chez Alexandre Lacoubière une manifestation de ce que les psychiatres appellent le « double », et s’il était complètement responsable.

— Responsable ou non, je m’en servirai.

Tout ce que nous verrons par la suite confirmerait l’hypothèse. Pour moi, Alexandre Lacoubière – à l’exemple du grand-père toujours – fut un composé de violences contradictoires, mais dont l’action était parfois simultanée. Il y avait en lui le pire et l’excellent.

— Je trouve le cas particulier, mais n’étant pas muni scientifiquement, je serais incapable d’en fixer la vérité psychologique. Mon peu de connaissances m’oblige au rudimentaire et à l’expressif ; je ferai de votre homme un sadique.

— Le mot est gros.

— L’épilepsie du grand-père et le virus parisien sur l’élimination duquel il reste des doutes sont plus qu’il n’en faut pour rendre la chose acceptable. De nos jours, on l’eût interné, le Monsieur.

— N’en croyez rien. Sa vie extérieure fut d’une dignité parfaite et jamais, depuis les frasques de jeune homme, l’opinion n’eut à s’occuper de lui. Il faisait figure de bourgeois riche et le ménage avait des relations. À tout instant, le journal porte « rencontré Untel », « dîné chez Untel », « reçu Untel », et les noms en regard sont les premiers de la ville. Songez à nos mœurs locales ! Si cet homme avait éveillé le moindre soupçon, il eût vécu dans l’interdit.

— Possible.

— Non, voyez-vous, je tiens à mon idée. Elle est livresque d’ailleurs et je n’en conçois pas qui puissent prêter mieux à l’exploitation. Dans Alexandre Lacoubière s’agitaient deux êtres perpétuellement aux prises et affrontés ; l’un culture, esprit clair et tout raison, l’autre obscur et monstrueux. Ce n’est point mon affaire de chercher à cet état de fait des origines, mais pour moi le drame est là.

— Absolument.

— Alexandre Lacoubière fut un de ces individus phénomènes tels que la nature en produit parfois on ne sait sous quelles impulsions ni dans quel but car leur sens et leur objet nous échappent. Gilles de Rais et votre marquis de Sade sont les prototypes banalisés du genre ; il y en eut bien d’autres et on en verra encore, car les temps ne font rien à l’affaire.

« Que va-t-il me raconter ! » se dit Pierre Cortal.

— De nos jours, avec le nivellement de la culture et du reste, ces excroissances morales sont, non pas plus rares, mais moins apparentes. Je suis convaincu que dans toutes les classes grouillent des anormaux du genre de ces illustres devanciers, réduits d’échelle si vous voulez et dont l’exploit se limite, mais effectifs néanmoins. Il faut n’avoir pas vécu pour prétendre le contraire.

— Je suis entièrement de votre avis.

— J’ai protesté tout à l’heure contre le mot sadique, mais vous voyez que je ne suis pas loin d’adopter la chose. Mettons qu’il fut un détraqué.

— D’accord.

— Je vous en montrerai bientôt les preuves, non par des écrits, car Alexandre Lacoubière ne notait sur son journal que les signes du réflexe sain, mais par ses actes. Si les dires sont quelconques, les faits parlent. Je me suis livré à des petits travaux de recoupement qui ont eu d’étranges résultats.

— Encore de l’encre rouge ?

— Non. Du reste, mon intention n’est pas de vous éplucher par le menu tout ce que j’ai appris sur le cas de cet homme, cela prendrait un caractère d’énumération fastidieux et n’ajouterait pas à son relief. Un seul fait suffira. Il est d’importance. Au surplus, il est préférable que vous ne soyez lié ni par une chronologie, ni même par de l’exactitude, vous seriez bridé ; tandis qu’en vous indiquant les grandes lignes et les traits essentiels du personnage, je rends votre tâche aisée ; je vous donne du jeu ; vous n’avez plus qu’à lui créer une ambiance, inventer une logique et des détails. Je commence par vous montrer quelques photographies.

M. Honoré passa à Pierre Cortal une épreuve représentant en buste Alexandre Lacoubière démuni pour l’occasion de ses lunettes remplacées par un mince bandeau noir. Pommadé, la raie bien faite isolant un toupet Louis-Philippe, il portait moustache et barbiche à l’instar du Prince-président. Pierre Cortal distingua des traits jeunes encore, mais peu nets à cause de l’usure. Cette image était banale, tête périmée du genre de celles qu’on conserve dans les albums de famille et dont on ne sait plus le nom. Il la reposa. M. Honoré en tendit une seconde révélant des traits plus accusés. Un sourire contraint faisait grimacer la bouche sous la moustache déjà forte, tandis qu’une ombre creusait le dessus des pommettes. L’expression générale était artificielle et gênée, elle sentait l’effort et la pose. Le bandeau noir balafrait cette effigie comme une cicatrice.

— Celle-là n’est pas mal, elle indique quelqu’un, dit Pierre Cortal qui examinait longuement le carton et à la dérobée M. Honoré, cherchant une similitude entre ces deux visages. Il n’en découvrit aucune.

— Voici qui est plus expressif. C’est la dernière et la meilleure ; elle date de 1867.

M. Honoré posa sous les yeux de Pierre Cortal une photographie d’assez grand format. Elle représentait un personnage extraordinaire dont la silhouette s’emportait sur un de ces fonds nuageux chers aux photographes, mais qu’un goût personnel avait agrémenté d’un palmier et d’une sorte de barrière rustique. L’homme se tenait debout, la main gauche appuyée sur l’accessoire, le bras droit pendant. Il portait la redingote noire à jupe plissée ouverte sur un gilet croisé et le pantalon à rayures godant sur les guêtres blanches des vieux beaux de l’Empire. Quelque chose de ramassé, de pesant le caractérisait ; on le sentait sanglé dans sa sous-ventrière, bouffi, tendu, truqué de partout. Une large face molle s’érigeait au-dessus d’un col bas, soulignée comme d’un paraphe par le mince nœud ficelé de la cravate. Cette face faisait songer dans son ensemble à celle du Napoléon III de la fin, du Napoléon pâteux de Sedan et de la gravelle. Peu de cheveux l’ornaient, mais ils étaient longs et savamment contournés autour du crâne en dôme, ramenés ensuite à grand renfort de cosmétique sur les oreilles dont ils ne découvraient que le lobe inférieur au dessin vulgaire. Le front était assez vaste, carré et rayé de trois longues rides transversales. L’œil à demi mort, sans regard, semblait flotter comme une bouée au-dessus de sa lourde poche d’eau ; le nez gras pesait sur des moustaches trop noires qui, cirées du bout, dardaient leurs pointes rigides comme des fils de fer. Plus bas, l’impériale classique cachait la déroute du menton.

Un lacis de plis, apparents malgré les retouches de l’opérateur, cernaient les méplats du visage, enserrant l’ensemble et le soutenant. Le sourire factice, on ne sait quoi de crispé et de guingois faisait au premier coup d’œil songer à la baderne des petits journaux d’opposition et à Ratapoil. Mais à y voir de plus près, on découvrait une bouche aux coins affaissés, lugubre et dont la tristesse se dissimulait sous le cirage de la moustache. On voit ainsi les jours de carnaval traîner des chienlits avec un tel postiche agressif sur leurs faces de marmiteux.

À celle-ci, ni bandeau, ni lunettes, un simple rond de verre noir au bout d’un ruban. On n’avait rien négligé pour plaire, et, quinquagénaire, on avait fait des frais.

— Cristi ! le beau polichinelle !

— Cette tête-là vaut mieux que des histoires, hein ?

Pierre Cortal ne se lassait pas d’étudier ce portrait, cherchant toujours avec le masque de son interlocuteur quelque ressemblance dénonciatrice. Mais rien dans cette espèce de pacha vanné ne rappelait même par un détail infime quoi que ce fût du rentier béat assis là, près de lui, à remuer des paperasses. Il tenta un grand coup :

— Si j’en réfère aux dates, cet Alexandre serait contemporain de M. votre père. Peut-être dans votre enfance l’avez-vous approché ?

— Je l’ai fort bien connu, mais je ne vois pas nécessité de m’étendre sur ce côté de la question. Mes impressions personnelles n’ont rien à voir ici ; je vous communique des aperçus et les documents que j’ai ; à vous de vous débattre, de jointoyer le tout et de le rendre viable. Voici trois photographies représentant un homme à trois moments de son existence ; si j’étais romancier, il me semble qu’avec cela, quelques anecdotes et un développement, j’arriverais à mettre le gaillard debout.

Une occasion, tenez, de placer l’histoire de la mère Alain… Alexandre Lacoubière assista à la scène et j’imagine qu’il ne resta pas spectateur. Vous pourriez même lui prêter l’initiative de l’opération.

— C’est une idée.

— Maintenant que vous voilà renseigné sur lui, il faut que je parle un peu d’elle et que je vous la fasse voir. Voici une première photographie, elle date de 1856 et fut par conséquent faite sept ans après le mariage, sans doute le même jour que celle-ci, dit M. Honoré en désignant le portrait d’Alexandre dont le caractère avait peu frappé Pierre Cortal. Elles sont pareilles et composées pour faire pendant ; je les ai retirées des cadres pour plus de facilité.

Blanche Lacoubière était représentée le buste pris dans une sorte de boléro collant, très échancré et soutaché d’arabesques en perles. L’ovale du visage semblait écrasé par une coiffure monumentale dont les longues boucles pendaient sur les épaules. Pierre discerna un regard éteint, un pâle sourire. Les proportions du front et l’écartement des yeux le frappèrent ; il crut discerner une analogie avec celles de M. Honoré. Sa curiosité rebondit.

— Figure sympathique, dommage qu’on y voie si peu.

— Voici mieux.

Le portrait tendu par M. Honoré, de format identique au dernier d’Alexandre et comme lui d’apparat, montrait Blanche Lacoubière dans ses plus beaux atours de dame aisée ; crinoline à trois rangs de volants et mantelet « douairière ». Elle se détachait sur le même fond à tout faire qui avait servi pour son mari ; l’ingéniosité du photographe s’était seulement manifestée en ceci que la petite barrière avait passé sur la droite ; la dame y laissait tramer une main nonchalante d’où pendait un petit sac ; l’autre s’appuyait sur le manche d’une ombrelle minuscule.

— Étonnante, la silhouette.

— Voyez les traits et dites votre impression.

Pierre Cortal s’approcha de la lampe. Une capote à brides, du genre « cabriolet » surchargée de nœuds et de fioritures ombrait le visage jusqu’aux sourcils ; les yeux noirs, obsédants de fixité, regardaient droit, et leur disposition particulière qui avait frappé Pierre Cortal s’imposa de nouveau à son esprit.

« Ces deux êtres-là sont de la même famille, pas d’erreur. »

Le nez, un peu large à sa base, mais bien attaché, s’amenuisait vite et finissait, accroché par des ailettes remuantes, relevé du bout. Les lèvres étaient minces, nettes, mais d’un joli galbe, et le menton creusé d’une fossette assez coquine reposait fin comme celui d’un nouveau-né sur les coques du ruban.

Un sourire animait cette face aimablement modelée et sans heurts dont l’ensemble faisait songer à quelque portrait milanais d’un Lorenzo di Credi ou d’un Luini. Pierre Cortal la détaillait avec insistance.

— Charmante, dit-il, quel âge ?

— Trente-huit ans.

— On lui en donnerait vingt-cinq.

— Rien de particulier ne vous frappe en elle ? Regardez bien.

« Où veut-il en venir », pensa Pierre.

— Tenez, avec ceci, dit M. Honoré qui lui passa une loupe de poche.

— Oh !… fit Pierre Cortal après examen, on dirait que cette figure est artificielle.

— Elle l’est.

Avec le grossissement apparaissait mal dissimulé par le fard un faciès dévasté, une chair appauvrie, des yeux mornes, un sourire faux. La pauvre femme engoncée dans les falbalas et toute raidie qu’elle fût au milieu de ses oripeaux désuets n’était plus à la voir ainsi dépouillée qu’un mannequin vidé, une loque tendue par l’effort et la volonté crispée de faire illusion.

Sous l’arc trop bien peint des sourcils, à travers les demi-teintes complices, Pierre découvrait maintenant les rides révélatrices et la peau flasque et les paupières distendues ; il reconnaissait en dépit des accents du crayon et malgré l’artifice du regard tendu qui se voulait joyeux, des prunelles désolées, une bouche lasse, des chairs meurtries et blettes grimées par la poudre et le gras.

— Ce portrait est émouvant comme une tragédie.

— Il est toute la tragédie. Voici le mari et la femme, dit M. Honoré en rapprochant les deux images. Ils ont posé ensemble, le même jour, 9 avril 1867, c’est inscrit au dos ; il ne s’agit pas, vous le voyez, d’une photographie de hasard, mais d’une opération méditée. D’ailleurs, si l’on s’est à ce point harnaché et si l’on a fait tant de frais, c’est qu’on avait des raisons. L’idée m’est venue de les connaître ; j’ai cherché.

Alexandre et sa femme, bien que jeunes tous deux, étaient à ce moment-là des gens finis, mais pour des causes différentes. Lui venait de subir une crise grave qui l’avait tenu deux mois au lit, ainsi qu’en fait foi son journal en date de novembre 1866 ; depuis il gardait la jambe raide et ne marchait qu’avec l’appui d’une canne. Je présume une attaque d’hémiplégie. Il semblerait aussi qu’il lui soit resté une difficulté de parole et l’aggravation de son humeur déjà difficile ; le désordre de son sang joint à pas mal d’excès qu’il dut commettre expliquerait tout cela. Bref, à quarante-cinq ans, on pouvait le considérer comme perdu.

Sa femme fut, elle, toujours d’une santé délicate que le mariage n’améliora pas ; elle eut la fièvre typhoïde presque au début, et depuis différents bobos qui nécessitèrent des cures répétées ; en outre, ses couches furent pénibles et la venue de Nicolas manqua lui coûter la vie. Quoique de huit ans moins âgée que son mari, physiquement, elle ne valait pas mieux. Ce que je viens de dire et les peines de l’existence faisaient de cette femme délicieuse un être vacillant et promis à la mort.

— Elle n’était pas heureuse ?

— Non, et le chagrin tue vite, vous le savez, surtout lorsqu’il s’agit de ces douleurs intimes qu’on doit taire et qui font leur besogne en profondeur, dévastant à la fois, le cœur, le corps et l’esprit.

Eugénie et Nicolas avaient respectivement seize et quatorze ans…

— Vous ne m’en dites pas grand-chose de ces deux-là.

— Leur tour viendra. Je pense donc, se voyant et se sentant près de leur fin, qu’Alexandre Lacoubière et sa femme ont éprouvé le besoin de laisser aux leurs une image d’eux-mêmes aussi peu défavorable que possible. On s’est donc maquillé et fardé, on a souri à l’objectif et voici le résultat.

— Je le trouve poignant.

Il les regardait tour à tour, de près et à distance, l’homme, fantoche articulé paradant, le chef haut, avec sa moustache en bois peint, son bedon, son monocle et ses guêtres, tout semblable au Badinguet rossé des guignols d’après guerre ; elle, composée, faite d’ornements et de chichis et si douloureuse dans son hiératisme de commande avec ses yeux et ses lèvres de ballerine !

— Rien qu’avec ces photographies on bâtirait le roman.

— C’est mon avis. À la rigueur, j’eusse pu me contenter de vous les soumettre. J’y ai mis quelque sauce et vaguement décrit mes personnages pour que vous sachiez tout ce que je sais moi-même. Si mon tracé vous paraît utilisable, vous le développerez. Il me reste à vous dire la fin.

Blanche Lacoubière mourut la première, en 1871. Elle s’éteignit sans maladie apparente et les praticiens divaguèrent sur son cas ; aucun n’émit de diagnostic certain ni même plausible ; il y avait là quelque chose de supérieur à leur savoir et qui les laissait démunis. Ils finirent par se rallier sur le mot « consomption », terme vague propre à couvrir leur insuffisance. On accusa la guerre et tant d’émotions à la suite, trop lourdes pour ce cœur généreux et fragile ; puis quelque « mauvais germe » ramassé au cours de visites charitables. En somme, personne n’y comprit rien, et je dois dire ceci à leur décharge que jamais la malade ne consentit à se laisser visiter, et qu’aucun des médecins ne connut d’elle plus que son pouls. En ces temps où les mœurs avaient encore quelque réserve, le fait était fréquent. Je crois d’ailleurs que tout examen approfondi eût été superflu ; l’évidence crevait les yeux et Blanche Lacoubière était condamnée au regard du plus obtus.

Ses enfants lui fermèrent les yeux un matin d’été, alors qu’Alexandre prostré dans un coin ne donnait de sa conscience que des signes incertains. Jusqu’à ce que la mort les immobilisât, elle eut le courage de garder à ses traits une expression heureuse et la conserva dans son cercueil.

Je ne sais rien de plus grand, Monsieur, que cet héroïsme de la dernière minute, ce mensonge divin fait à ceux qui restent pour adoucir leur peine et les quitter avec le sourire.

M. Honoré retira pour les essuyer ses lunettes un peu embuées et reprit :

On trouva mis en évidence un papier de sa main demandant que les médecins eussent auprès de son corps mort la même réserve que de son vivant. Elle voulut qu’on l’enterrât telle quelle, dans sa robe d’intérieur habituelle à col montant, et précisa que seule sa fille fût chargée de l’ensevelir. Eugénie s’acquitta de ce pieux devoir avec le respect que vous pensez.

Figurez-vous, Monsieur, dit M. Honoré en baissant la voix comme s’il eût craint que les murs l’écoutassent, qu’en maniant ce corps misérable elle le découvrit couvert de plaies, de bleus, de pinçons, tenaillé en un mot et comme lardé de coups d’aiguilles !

— Non !

Un instinct l’avertit de garder la chose secrète. Elle s’en ouvrit plus tard à son frère, timidement ; ni l’un ni l’autre n’ajouta de commentaire, mais vous devinez quelle put être la pente de leurs réflexions et à quel gouffre d’horreur elle les conduisit.

— Ça par exemple ! c’est plus fort que tout, dit Pierre Cortal.

Permettez maintenant que je termine. Deux ans plus tard, Nicolas travaillant un soir dans sa chambre entendit à travers le mur qui le séparait de celle de son père un bruit insolite. Il prêta l’oreille, crut percevoir des chocs mous, des piétinements, des soupirs et, lui sembla-t-il, comme des plaintes brusquement étouffées. Il eut l’intuition d’un drame, prit son revolver et se précipita.

Il vit en entrant, Monsieur, une chose abominable, dit M. Honoré d’un ton si bas que Pierre Cortal dut se pencher pour suivre ses paroles. Il vit son père en chemise, effroyable et grotesque avec sa moustache peinte, son impériale de travers et son bandeau. Il brandissait d’une main une tenaille, l’autre étant rivée à la gorge d’une jeune fille en chemise aussi, et que Nicolas reconnut pour la nièce d’un de leurs voisins. Cet homme était échevelé, hors de lui ; il poussait sans arrêt une sorte de cri rauque, lugubre comme un aboi de bête, tandis que sa victime à demi étranglée sur la chaise longue roulait des yeux forcenés.

Représentez-vous ce cauchemar. Cet être effrayant, déshumanisé, ce gros corps mou dans les pans envolés de la chemise, ces jambes velues, ces pieds noueux sur le tapis. Et la tête. La tête, Monsieur ! L’œil… la bouche !…

Pierre Cortal suspendu sentait dans sa poitrine tous les coups de son cœur.

— Alors ? dit-il.

Alors… Ici, on peut tout supposer. Le hasard,… un mouvement irréfléchi… ou contraint… Enfin, le coup de revolver partit et Alexandre Lacoubière tomba la tempe éclatée.

— Tué !… par son fils ?

— Par la balle… Nous sommes dans le roman, dit M. Honoré cherchant à raffermir sa voix dont le timbre mourait. Vous choisirez l’hypothèse la meilleure. Moi, je raconte à ma façon. Je n’étais pas là, vous pensez bien.

Un moment de silence suivit, puis Pierre Cortal, d’un accent qui ne sortit pas très net, bien qu’il le voulût détaché :

— Et comment diable s’est-il tiré d’affaire, votre jeune homme ?

Il a étendu son père sur le lit, le revolver à portée de la main ; la jeune fille s’est rhabillée et à eux deux, ils se sont concertés, – du moins, je l’imagine. Après ils ont remis la pièce en état et la petite est rentrée chez elle, par la fenêtre de la rue. Personne n’a jamais su. Enfin, quand la justice est venue elle n’a trouvé rien de suspect et conclu au suicide. Sans doute connaissait-on l’homme, et puis, – si cela vous semble bon – vous pourriez insinuer que Nicolas dit au magistrat quelque chose de probant, qu’il parla de sa mère et de son corps meurtri, de remords… Ou ce que vous voudrez, bien entendu. Vous êtes plus calé que moi sur le genre, n’est-ce pas ? Moi, je ne donne qu’une opinion.

— Oui, oui… dit Pierre gravement, mais la sœur, fut-elle au courant ?

— Jamais, elle ignora tout de la scène et, comme la justice, elle accepta la version du suicide. Quant à la jeune fille, personne ne l’a soupçonnée jamais d’une incartade ; elle s’est mariée fort honorablement et vit en bonne mère de famille.

— Et lui ? Nicolas ?

— Nicolas se trouva du jour au lendemain seul des Lacoubière, il estima devoir être le dernier. On ne joue pas avec le destin, n’est-ce pas, et propager le sang d’une telle race eût été criminel. Il partit pour Paris et y vécut de longues années, si tant est qu’on puisse être seul après de semblables visions. Depuis l’âge est venu… Mais son sort n’a rien à voir ici. Paix à ce qui lui reste de vie.

Pierre Cortal n’insista pas.

— Un mot encore, cher Monsieur, à titre de renseignement. Vous avez là sous la main le journal d’Alexandre Lacoubière ; il ne contient, m’avez-vous dit, que des observations banales et dont aucune n’a trait à ce qui fait le cœur de notre affaire. Comment alors avez-vous pu déterminer le caractère de cet homme qui vous était étranger avec tant de précision ? Il y a bien dû y avoir des indices au courant des jours, et le drame n’a pas éclaté en coup de tonnerre sans que vous y fussiez préparé.

— J’ai beaucoup réfléchi, questionné et fureté et si je me suis hasardé à vous donner pour certitude ce qui n’est peut-être que roman, prenez-vous-en à mon imagination de solitaire, qui galope parfois, comme celle de tous les vieux.

Voici ce qui m’a guidé :

Je vous ai, en commençant, parlé de croquis marginaux assez étranges dont Alexandre Lacoubière se plaisait à ornementer ses observations.

Lorsque son journal me tomba dans la main, je ne vis d’abord là que des amusements de plume d’un goût plus que contestable et certains n’étaient rien autre ; mais à l’examen, la répétition de certains signes me frappa : tantôt de simples points, tantôt un dessin schématique représentant une sorte d’X à branches inférieures prolongées. La mort de Blanche et la confidence que fit Eugénie à son frère touchant les plaies constatées sur le corps de sa mère lors de l’ensevelissement, plus tard, la mort tragique d’Alexandre et les détails scabreux qui l’accompagnèrent m’ouvrirent les yeux. Je repris le volume et conclus à ceci :

Chaque fois qu’un accès de folie poussait Alexandre à martyriser sa femme, il le notait par ces points et par ces X.

— La voilà, l’encre rouge.

— Juste. Les points sont les coups d’aiguilles, les X représentent la pince. Ceci toujours une supposition.

— Bien entendu.

Et le singulier est que ces points et ces X se trouvent immanquablement en regard de phrases émues, pleines de tendresse à l’endroit de Blanche et qu’on dirait d’un amoureux.

— Les égarements de la nature sont insondables.

— Voilà, cher Monsieur, tout ce que j’avais à vous dire.

— Je vous remercie. J’aurai de quoi faire. Mais la fin d’Alexandre, comment l’avez-vous connue ?

— De façon certaine, Monsieur.

Pierre se tut. Un silence gela sous la lampe. Pour le rompre, il se leva, remplit les verres, but le sien d’une gorgée et affecta de s’extasier sur le bouquet de cet Armagnac. Entretemps, il observait le vieillard assis à sa droite en train de ranger ses papiers, son front chenu, ses joues pesantes et ses yeux clairs dont l’éclat parfois disparaissait sous le feu blanc des lunettes. Ses yeux qui avaient vu !

L’extraordinaire aventure ! Un homme était là, près à le toucher, qui avait tué son père, et ce meurtre, il venait de le raconter en amateur, comme un fait-divers ! Cet index qui tassait benoîtement le tabac dans la pipe avait pressé la gâchette ! Parricide, ce gros père douillet si amène dans ses propos ! Il ne sut que bredouiller bêtement :

— Le temps se rafraîchit. On sent qu’on va vers l’hiver.

— Ne croyez-vous pas qu’ainsi présentée, mon histoire d’une famille provinciale peut intéresser ? Je ne suis pas de métier, mais il me semble que de nos jours on ne craint pas l’exceptionnel. En corsant quelque peu les types, vous pourrez faire quelque chose d’assez neuf.

— Je ne vois rien à leur ajouter.

— Tout de même, il y a là certains fonds d’âme intéressants à mettre au jour ; un peu d’analyse s’impose. Et puis, cet homme a dû connaître des heures diverses, de lucidité dramatique, de remords. Et elle !… Peut-on rêver une existence plus poignante ! Regardez ce sourire passionnément voulu et songez à l’âme et au corps torturés qui sont derrière.

— Pourquoi diable n’a-t-elle pas divorcé ?

— La question ne se pose jamais dans un certain monde.

— Je crains bien, dit Pierre, d’entreprendre là une tâche difficile. Les sursauts d’un pareil drame dépassent mes moyens.

— Peut-être qu’en disant simplement les choses.

— Oui. Enfin, je verrai. Mais il est tard, je me sauve. Je vous redemanderai sans doute des dates et quelques détails.

— Je suis à votre entière disposition, dit M. Honoré en se levant à son tour.

— J’espère que d’avoir remué ces vieilles histoires ne vous empêchera pas le sommeil.

— Si c’était la première fois !

M. Honoré reconduisit son visiteur jusqu’à la porte de la maison et lui tendit une main que Pierre Cortal serra fortement.

XII

Pierre Cortal ne pouvait détacher son esprit d’Alexandre Lacoubière ; cette sinistre figure l’obsédait. En guise d’antidote, il se plongea dans « Corbehaut » et dans les amours du baron Properce de qui la lune de miel emplirait le XVIIe et dernier chapitre de son roman. Effort vain ; le maniaque grimaçant s’interposait toujours et masquait de sa panse les ébats des tourtereaux. Il crut devoir s’obstiner et perdit là une grande matinée, ensuite de quoi il déchira les trois pages écrites.

Le facteur apportant un pli chargé fut une diversion agréable. Bricou envoyait par retour un billet de mille et de chaudes félicitations.

« Maintenant, vous avez le truc, disait-il. Je n’ai fait que parcourir Corbehaut II, mais je suis fixé ; nous tenons le succès. Compliments. Par exemple, dans les histoires de finances, vous bafouillez, mon cher, mais là, tout à fait. Un homme d’affaires qui agirait comme le vôtre se coulerait en dix minutes. On ne jette pas une valeur sur le marché quand on n’en est pas le maître absolu, sans cela les autres vous font des mistoufles et vous vous cassez les reins. Votre bonhomme est un daim, permettez-moi de vous le dire. Enfin, inutile de vous expliquer, mais mettez-vous bien dans la tête qu’il n’est pas si simple que cela d’être canaille. À l’avenir, demandez-moi conseil. Pour cette fois-ci, ne vous en faites pas, j’arrange la chose. »

« Il est exquis », se dit Pierre Cortal.

Las donc de griffonner des phrases inexpressives et sentant venir la fatigue, il prit le parti d’usage en pareil cas et sortit. Dans l’escalier, un parfum de matelote l’aguicha ; il se réjouit à l’idée du déjeuner prochain et calcula que deux heures à l’attendre seraient longues. M. Gaubert rinçait des litres dans la cour, il le salua. L’autre répondit par un sourire ambitieux et confirma qu’en plus de la matelote on aurait une longe de veau.

Pierre se dirigea vers le port dont le grouillement l’amusait. Passant par le travers de la pharmacie, il fut repéré par Trégoz qui sortait de son laboratoire en se torchant la moustache. De sa face blafarde, le pharmacien lui fit un signe ; Pierre n’osa pas se soustraire à l’appel.

— Alors quoi ? on ne dit pas bonjour. Ça n’est pas chic entre amis.

Un souffle d’absinthe portait ces paroles ; Pierre recula.

— Asseyez-vous, que diable ! vous n’avez rien de pressé !

Pierre obéit. Après tout, là ou ailleurs… Et puis il récolterait peut-être quelques perles pour corser Godard ; il fit bonne figure et tendit l’amorce :

— Quoi de neuf ?

Trégoz jeta autour de lui un regard circulaire ; le petit commis était dans le sous-sol, pas d’oreilles indiscrètes ; il baissa la voix :

— Vous connaissez l’histoire de Pitteloup ?

— Non.

Pas étonnant ; elle est d’hier soir. On l’a surpris avec un voyou du quai.

— Qu’est-ce que vous me racontez là ?… Alors ?…

— Parfaitement. Dans la réserve d’un mareyeur, sur un tas de cordages.

La nouvelle fit pouffer Pierre Cortal. Pitteloup !… Il se représenta la scène et le masque bilieux de l’agent d’assurances.

— Dieu, que c’est drôle ! Et quelle tête fait-il ?

— Je ne l’ai pas revu.

— En ville, que dit-on ?

— On ne sait pas encore.

— Il était connu pour cela ?

— Pas que je sache ; mais je ne serais pas étonné qu’il se soit passé quelque chose du côté de la rue des Gabions. Il a énergiquement refusé de m’accompagner un jour que j’avais affaire par là ; son air m’a frappé. Et puis, il est arrivé un soir « aux Voyageurs » avec un bleu énorme sur la figure, et d’une humeur !… Il a prétexté une chute dans son escalier.

— Il venait de recevoir une pile.

— Sans doute. Ah, le salaud !

Les deux hommes partirent d’un éclat de rire ; soudain, Trégoz s’interrompit comme saisi d’une pensée grave :

— Dites ? Je ne vous en offre pas ?

Du pouce il indiquait la porte du laboratoire.

— Non, merci.

— Un mot à dire, vous savez… Il ne m’en reste pas beaucoup, mais pour un ami comme vous !…

Pierre le rassura. Décidément, l’absinthe ne lui convenait pas. Ils revinrent à Pitteloup et Trégoz s’étendit avec rancœur sur le compte du personnage. À l’entendre, il y avait un mystère dans la vie de cet homme. On ne lui connaissait pas de fortune et ses affaires ne devaient pas être brillantes ; il n’était jamais à son bureau et les clients ne sont pas toujours d’humeur à signer des contrats au café. Le pharmacien n’émit aucune supposition malveillante plus précise et sa pensée profonde ne s’extériorisa pas, probablement parce qu’indistincte. L’aventure fâcheuse de la veille oblitérait définitivement pour lui la réputation de Pitteloup. À un homme capable d’une pareille saleté, on pouvait imputer toutes les infamies.

Le pharmacien abonda donc et chargea son ami d’anathèmes. Il l’accusa de cent canailleries avérées et le soupçonna fortement de beaucoup d’autres. Il hachait son débit de « salaud », de « crapule » et proférait ces injures d’une lèvre amère et vengeresse, ne s’interrompant que pour sucer avec bruit ses moustaches où traînait un goût. Pierre Cortal s’amusait follement.

— Vous vous reverrez tout de même, dit-il.

— Moi, jamais ! n, i, ni, c’est fini.

— Une amitié de dix ans.

— Amitié ! Mais, mon cher Monsieur, nous nous voyions parce que nous ne pouvions pas faire autrement. Quand on vit seul, on prend des habitudes et forcément on se rapproche, mais appeler cela de l’amitié, ah ! non.

— Je croyais.

— Il a un ignoble caractère ; il est mauvais joueur ; il bave sur tout le monde.

— Pourquoi n’êtes-vous pas marié, M. Trégoz ?

— J’ai une liaison. Si je rompais, la personne mourrait de chagrin.

— Tiens ! tiens ! Vous faites le don Juan !

— À vous qui êtes un ami, je puis bien la nommer : c’est Mme Coquard.

— Compliments.

Pierre Cortal se retourna ; Mme Coquard était sur sa porte ; un nœud cerise éclatait à son corsage et ses brillants lançaient des feux. Désavantageusement éclairée par le soleil, elle clignait de l’œil et faisait une laide grimace.

— Une chic nature, continua Trégoz. Voulez-vous voir son portrait ?

Il tira de sa poche un portefeuille au cuir gras et de ce portefeuille une photographie qu’il passa à son interlocuteur. Paul reconnut la dame sanglée dans un corsage montant, et souriante au point de laisser croire que ce sourire excessif lui était imposé par la pression du corset. Il semblait qu’elle allât éclater. Avec cela des yeux petits et sans sourcils, un nez court et des dents réparées. La coiffure luisait de pommade ; il s’extasia :

— Épatante ! dit-il.

— Hein ?… Et puis un corps, je ne vous dis que ça ! Au fait, à vous, je puis bien le montrer.

Il alla à son bureau, ouvrit un tiroir et en sortit un paquet soigneusement enveloppé. Ce paquet contenait une série d’épreuves photographiques non collées représentant Mme Coquard dans le plus simple appareil.

— Elles ne sont pas très bonnes, dit-il. Dame ! je ne suis qu’un amateur.

La chose éclatait de soi, car la pauvre Mme Coquard apparaissait affreusement malmenée. Bêtement posée ou prise de guingois sans souci de l’éclairage, parmi son linge épars, elle exposait une académie criblée d’ombres malencontreuses et dont rien ne voilait la détresse. Tout cela était confus et brouillé. Une épreuve plus lisible que les autres retint l’attention de Pierre Cortal qu’écœurait ce déballage ; malheureusement, la précision n’ajoutait rien aux séductions de la dame ; au contraire, sous le feu du magnésium, les tares avaient pris une rigueur d’accent définitive et qui abolissait l’espoir de quelque détail heureux. Carcasse vulgaire, ventre ballant sur des cuisses trop maigres, seins veules et pieds douteux. Pierre songea à l’Ève de Van Eyck, moins le style ; même lourdeur d’attache, même animalité velue.

— Hein ? lui coula Trégoz. Qu’en dites-vous ?

— Délicieux. Encore une fois, tous mes compliments.

— Ceci entre nous, bien entendu.

Pierre jura.

— Question d’honneur, vous comprenez, ajouta Trégoz.

Ensuite, il reficela son paquet et se mit à parler de lui-même, d’abord à mots pâteux, puis, petit à petit, il s’anima, découvrit son passé, son enfance terne et campagnarde, ses laborieux succès de collège et les sacrifices que firent les siens pour le tirer du crottin. Ensuite, examens difficilement passés et le diplôme à la fin conquis. Puis, le premier établissement à Vannes, les deux années de début, les affaires mal conduites ; brusquement la vente de l’officine à l’avant-veille de la faillite, la fuite à Prestel, la mort des vieux parents ruinés et l’alcool consolateur.

— Je n’ai pas eu de chance, voyez-vous.

« Il me fait de la peine », pensa Pierre Cortal.

Il examinait les traits de ce gros homme et sa chair blême piquetée de boutons, déjà couleur de mort. Une pitié lui venait devant cette loque, malgré la malpropreté de l’individu et le débraillé de sa déchéance. Il songea à la vie intime d’un tel être, à sa solitude le soir et au monde de pensées qui devaient le hanter aux heures lucides. Il voulut marquer de la sympathie et chercha un mot encourageant :

— Ça s’arrangera, dit-il.

Trégoz reprit sa doléance. Il se plaignit de tout le monde ; il accusa ses confrères de Prestel et sur chacun insinua une calomnie. On lui en voulait à lui parce que sa pharmacie était la mieux située de la ville, on lui faisait des coups en dessous et on lui envoyait des lettres anonymes l’attaquant dans sa vie privée.

— Des horreurs, Monsieur ! Mais par exemple, si jamais j’en attrape un, je ne le raterai pas.

Son œil bilieux lança un feu jaune, il menaça de l’index :

— Je suis bonhomme et je laisse chacun libre dans ses petites affaires, seulement, quand on me cherche on me trouve.

Au ton de la menace, Pierre Cortal devina qu’en matière de chicane, le pharmacien prenait volontiers les devants. Il l’imagina dénonçant ses concurrents le soir en contrefaisant son écriture. Le profil de Godard reparut.

« Je ne trouverai jamais mieux », pensa-t-il.

Il se leva. Trégoz avait vidé son sac et ne pouvait que se répéter. Existence plate coulée entre des bocaux, le comptoir couvert de mouches mortes, l’armoire aux poisons et la banquette crasseuse « des Voyageurs ». Rien n’en saillait, hors la navrante idylle. Pierre évoqua le spectacle d’un de ces rendez-vous dans quelque bouge local, le lit à punaises et sur la table un litre de vinasse !

« Et dire que l’humanité est peuplée de gens pareils, et qu’à Prestel même on trouverait des douzaines d’autres Trégoz et de sous-Trégoz également satisfaits d’eux-mêmes et de leurs sales amours. Quelle dégoûtation ! »

Ce mot « amours » lui fît songer au sien, au plat cocuage, à Bertinval… Était-ce beaucoup plus reluisant ?…

— À tout à l’heure, dit-il en se dirigeant vers la porte.

— À tout à l’heure, et merci de votre visite ; vous êtes un chic type.

Pierre partit, une nouvelle figure maintenant voisinait dans son esprit avec le Lacoubière guignolesque et paillard. Tout en descendant vers la mer, il tâcha d’en fixer le caractère, de lui établir une sorte de statut et de la rendre littérairement viable. Il y arriva sans grand-peine et bientôt ne conçut plus son Godard sans d’autres traits que ceux du pharmacien.

« Ça ira tout seul, je n’aurai qu’à copier. Mais cristi ! la belle invention que la photographie et qu’à poil, Mme Coquard est expressive ! Décidément pour bien connaître les gens, il faut les voir tout nus. »

Il se représenta successivement Trégoz, Pitteloup, Mme Rottier ainsi dévêtus et leur prêta des anatomies fantaisistes. Le jeu l’amusa ; il le poussa jusqu’à projeter d’écrire un roman moderne dont tous les personnages évolueraient en tenue adamique, mais il dut bientôt reconnaître qu’il ne serait pas de force et qu’à vouloir analyser l’état d’âmes de gens si vesti-mentairement dépourvus, sa psychologie faillirait.

Il arrivait au port. La mer basse découvrait par endroits des bancs vaseux, pareils au dos d’énormes cétacés ; des bateaux reposaient là, échoués avec leur gréement mince et leurs voiles bien carguées, certains aux mains de calfats qu’on entendait siffler malgré la distance. Une odeur de goudron et de saumure traînait dans l’air et Pierre écrasait des moules à chaque pas.

Le soleil encore chaud bien que jaunissant colorait avec violence la mousse des pilotis, mais déjà les ombres semblaient plus froides et d’un violet moins transparent. Des marins accotés en ligne au parapet l’on ne voyait que les derrières, tous culottés de toile rousse et de laine bleue et tous émaillés de pièces rapportées. De temps à autre un grand diable s’étirait, remuait ses sabots et reprenait sa place en jouant des coudes. Chacun avait sa chique ou sa bouffarde ; ils salivaient à tour de rôle dans le bassin.

Sur la porte des débits les servantes répondaient à la volée aux gaillardises. Une se détacha et vint jeter un seau d’ordures dans la vase ; elle avait l’air hardi et riait haut, très à l’aise parmi tous ces hommes. Un gars la prit à la taille, elle abattit le geste, mais tout de suite lia conversation. Sa patronne l’ayant hélée, elle fila en troussant ses jupes, poursuivie par les quolibets.

Pierre Cortal continua sa promenade jusqu’au point où les maisons deviennent plus basses et se raréfient ; de ce côté, les espaces s’élargissent et l’activité s’amoindrit ; on a plus de place et les vieux en profitent pour lézarder à l’abri des charrettes ou réparer des filets. Les hirondelles remplissaient l’air de cris aigus ; elles préparaient leur départ et déjà se rassemblaient en cordon sur les fils du télégraphe. Pierre s’amusa de leur jeu, aussi du vol courbe des mouettes et de leur adresse à piquer les miettes comme des mouches.

Il parvint aux limites de la ville qui s’achève là dans les cultures par quelques tas de planches et de charbon et s’assit sur l’herbe. Alexandre Lacoubière et Trégoz dansaient dans sa cervelle. Il s’efforça de démêler leurs caractères respectifs et d’en dégager le détail utile. Besogne aisée pour Trégoz car rien de plus limpide que sa mentalité ; d’ailleurs Godard jouerait un rôle secondaire et l’intérêt du livre ne serait pas qu’on l’en fît sortir. Le cas d’Alexandre Lacoubière le préoccupait bien plus. Malgré l’extraordinaire photographie et l’accent donné au personnage par M. Honoré, Pierre ne se dissimulait pas que la mise au point serait difficile, qu’il faudrait nourrir le drame et lui établir une progression.

« J’inventerai », se dit-il par lassitude.

« Inventer est vite dit, mais quelle invention vaudrait la réalité ? Et puis, bourrer mon affaire d’incidents ou de péripéties inutiles en affaiblirait le sens et ce livre doit être mené à coups de marteau. Non, je m’en tiendrai aux seuls dires de M. Honoré. Pour enchaîner et remplir les intervalles, je ferai traîner les descriptions, ce qui me permettra de caser un peu de pittoresque. J’y gagnerai aussi un fond neutre, une manière de grisaille excellente pour donner du ton à mon bonhomme et doubler l’effet de ses pétards. »

Il songea aussi à Vincent, mais avec moins d’inquiétude. Pour celui-là, il se débrouillerait en cours de route ; l’époque prêtait à l’aventure et au mélo, il n’entrevit pas de difficulté grave. Afin de réserver pour la fin les grandes scènes dramatiques, il se fixa de donner à la première partie du roman une allure un peu lâche et de répandre l’intérêt sur toutes les figures, Vincent Lacoubière restant au centre du sujet ; il ferait d’Hugon, de ses autres fils et de la mère mieux que des comparses. Quant à Robert, il se proposa aussi de lui donner un rôle d’importance ; ce gros père l’amusait avec son ventre et ses lunettes. Travesti en Joseph Prud’homme il le rendrait sentencieux à la manière du prototype. Peut-être s’en distrairait-on.

« Et puis, l’essentiel est de m’embarquer, pensa-t-il ; le hasard même peut fournir des ressources, et s’il n’est jamais sage de compter sur lui, il serait tout à fait sot de le négliger. Allons, tout cela ira beaucoup mieux que je ne me l’imagine. »

Sur ce, la fraîcheur du sol le fit se lever ; il brossa son pantalon et rejoignit en flânant l’Hôtel des Voyageurs. Il eut le temps juste de faire un bout de toilette avant de se mettre à table et déjeuna du meilleur appétit.

M. Pitteloup ne parut pas au café ; la banquette resta vide et ce vide impressionna les consommateurs d’autant que sur la moleskine du dossier un rond graisseux indiquait une forme de tête bien connue. Trégoz et Rottier s’assirent là devant et entamèrent une partie mélancolique. Gaubert sollicité de faire le troisième refusa par déférence de prendre la place de son client et n’accepta qu’un escabeau.

XIII

Après pas mal d’à-coups, Pierre Cortal vint à bout de « Corbehaut II ». Il termina ce roman un jour de verve en envoyant roucouler le jeune ménage Properce sur les bords des lacs italiens, ce qui permit de faire donner les valses lentes et les tsiganes. Il expédia de suite la chose à Bricou. Débarrassé de cette besogne, il put se vouer à l’œuvre nouvelle dont il avait déterminé les grandes lignes et amorcé le début. La question du titre ne le préoccupait pas encore.

Il voyait assez régulièrement M. Honoré mais, par discrétion, ne le questionnait plus au sujet des Lacoubière. Il se borna à demander – et obtint des indications touchant la société d’alors et ses usages, qui lui permettraient de mettre la couleur locale à son récit. M. Honoré lui prêta des livres et des journaux du temps. Il en tira d’abondantes indications.

En rapportant un de ces volumes, Pierre Cortal acquit la preuve que le drame conté par M. Honoré était bien un drame de famille et véridiques ses déductions touchant le rôle de ce dernier.

Sous prétexte de se procurer des documents et pour la facilité des recherches, il demanda la permission de feuilleter le catalogue de la bibliothèque, établi par M. Honoré lui-même. L’autorisation accordée, il trouva sans peine la fiche 229. Elle ne portait pour toute suscription, en regard du numéro, que quatre mots : « Journal de mon père ». On ne pouvait en demander plus. Ainsi fixé, il s’abstint de poser des questions qui n’eussent plus été que de la curiosité déplacée. M. Honoré ne se douta pas que son secret fût mis à jour.

Personnellement, il manifesta moins de réserve que le jeune homme et il lui arriva maintes fois de revenir sur l’affaire et d’apporter des précisions et des détails dont Pierre Cortal fit bon profit. Mlle Germaine assistait fréquemment à leurs entrevues ; on veillait à ne rien laisser transpirer qui pût la mettre en émoi.

— Il faut que je vous fasse voir la maison Angoust, dit un jour M. Honoré ; elle est ancienne et peut-être sa distribution vous inspirera-t-elle pour le cadre de votre récit. Je ne vois pas mieux à Prestel. Venez me prendre mercredi, je vous y conduirai.

Pierre accepta. L’idée de pénétrer dans cet intérieur et peut-être de rencontrer Mme Braquehage le tentait. Bien qu’il n’eût attribué aux dires de M. Honoré touchant la sombre histoire de cette famille qu’une créance mitigée, il ne pouvait se défendre d’évoquer souvent le masque grave et la fine silhouette de la jeune femme. La pensée qu’autour d’elle rôdait la mort lui donnait un piment spécial. À l’heure dite, il se présenta chez son ami.

— Je vous mène là-bas, dit M. Honoré, parce qu’en plus de la distribution des pièces et des autres éléments matériels qui pourraient vous frapper, vous sentirez une atmosphère. Quelque chose pèse sur les visages et on ne respire pas derrière ces murs l’air du dehors. Je serais surpris si vous ne ressentiez pas cette impression comme je la ressens moi-même à chaque visite.

— Ne serai-je pas indiscret ?

— Du tout. D’ailleurs, je vous ai annoncé. Tu viens aussi ? dit-il à sa sœur.

— Non, j’ai des rangements à faire. Tu présenteras mes compliments à ces dames.

Les deux hommes partirent. Chemin faisant, Pierre Cortal ne put se retenir de glisser à son ami deux mots touchant l’aventure du sieur Pitteloup. M. Honoré l’ignorait, mais il ne parut ni scandalisé, ni même surpris. Pierre s’étonna.

— Et pourquoi m’indignerais-je ? riposta M. Honoré. Je ne méconnais pas le côté répugnant et bouffon de Pitteloup, mais, entre nous, le cas de ce Monsieur vaut-il qu’on sorte les grands mots ?

— Tout de même, dit Pierre.

— À Paris, des faits de ce genre-là émeuvent plus qu’ici et encore dans les seuls alentours immédiats parce qu’ils sont un thème à potins ; la malveillance s’en empare, on les colporte et on les grossit. Nous autres, nous sommes plus calmes et nous nous occupons peu de ce qui se passe chez le voisin.

— Ce n’est pas sur la province l’opinion généralement admise.

— Je le sais, mais à tort. Positivement, confirma M. Honoré en réponse au regard étonné de son interlocuteur. Voyez-vous, à Prestel les journées sont longues, on n’y travaille pas beaucoup et la paresse est toujours mauvaise conseillère ; elle exalte l’imagination et cet état mène facilement au désordre. Ce désordre, il faut le dissimuler ; pour cela les existences se verrouillent et les bouches se closent. On vit boutonné derrière un masque, Monsieur, et vous ne sauriez croire à quelles basses turpitudes sont en proie tant de bourgeois que nous rencontrons, malgré leurs faces débonnaires.

— Vraiment ?

— Je ne fais pas de généralité, bien entendu, car nombre de gens vivent ici qui n’ont rien, ou peu de chose à se reprocher. Je marque que l’humanité est la même partout, mais dans les grandes villes, les écarts et les anomalies sont moins apparents ; ils s’étendent et se diluent dans la masse commune, très vite et jusqu’à effacement total. Chez nous, les passions se manifestent en profondeur.

— Je veux bien vous croire ; néanmoins, pour en revenir au cas de Pitteloup, ne croyez-vous pas que le voilà coulé dans l’opinion ?

— Pas plus qu’il ne l’était déjà.

— Trégoz rompt avec lui.

— Je demande à voir. Prenons par ici, voulez-vous ? Cette rue est glaciale, nous gagnerons un peu de soleil.

Ils arrivèrent devant la porte des Angoust. Cette porte s’encastrait dans un mur assez élevé qui clôturait la vaste cour intérieure précédant le corps principal du logis. Du dehors, on ne distinguait pas trace de la façade, cachée qu’elle était par l’épaisseur ombreuse d’un tilleul. M. Honoré tira le bouton du timbre d’appel ; un son puissant répondit de l’intérieur, un son grave, indéfini, dont la répercussion fut longue à s’éteindre. Au bruit, la vieille d’en face tira son rideau et mit ses lunettes.

Une clef joua dans la serrure et lentement la porte tourna sur ses gonds dévoilant un serviteur vêtu de noir, blême et qui n’avait pas d’âge. Cet homme fit signe aux visiteurs d’entrer et, la porte refermée, les précéda vers la maison.

Pierre Cortal et M. Honoré suivirent ce dos rond. Le jeune homme se sentait un peu ému ; le récit tragique de son compagnon l’obsédait, aussi tant de silence, les hautes murailles grises et les pas feutrés du valet. Il marcha sur ses pointes gêné par le crissement du gravier.

— J’ignore tout, murmura-t-il à son ami.

— Naturellement. Nous entrons dans le passé ; regardez bien, c’est assez curieux.

Déjà M. Honoré très à l’aise accrochait son pardessus dans le vestibule.

— Ces dames sont ici ?

— Tout le monde, M. Honoré. On attend ces Messieurs.

— Parfait.

Un large couloir dallé traversait la maison dans toute sa largeur. À droite et à gauche de son origine, on voyait le départ d’un double escalier menant à l’étage. La rampe et les marches étaient taillées en plein granit, mais un tapis atténuait la dureté de ces dernières. Pierre remarqua la netteté des cuivres et des murs. Au fond, une baie emplie par le ciel donnait sur la campagne ; bien qu’en partie voilé ce trou de jour était aveuglant.

Le domestique introduisit les visiteurs dans un salon à boiseries meublé dans le goût Directoire. Il n’y avait là personne. On traversa la pièce en diagonale et Pierre Cortal n’eut que le temps d’y jeter un coup d’œil rapide. Deux fenêtres l’éclairaient, garnies de rideaux pékinés vieil or, identiques à l’étoffe recouvrant les sièges. Pas un bibelot sur les guéridons qui ne fût d’époque. Aux murs pendaient quelques portraits.

Le maître de la maison entendant venir du monde ouvrit lui-même la porte d’angle vers laquelle se dirigeaient les deux amis et les reçut sur le seuil ; il serra la main de M. Honoré et répondit courtoisement aux politesses de son compagnon.

— Monsieur, dit-il, je suis enchanté de vous recevoir. Vous êtes artiste et homme de lettres, m’a-t-on dit ; je suppose que les vieilleries vous intéressent et je me félicite d’un goût qui me vaut le plaisir de votre visite. Vous ne verrez chez moi rien d’extraordinaire, mais d’assez bons ensembles mobiliers. Vous êtes ici chez des gens qu’aucun changement de milieu n’a jamais tentés ; voici bientôt deux siècles que de père en fils, tous les Angoust naissent et meurent dans cette maison.

— Je vous félicite, Monsieur, répondit Pierre Cortal d’avoir si parfaitement résolu, vous et les vôtres, ce problème qui consiste à être quelque part. Pour nous autres Parisiens, il est quasi insoluble ; nous sommes des errants, des condamnés aux locations 3, 6, 9, quand ce n’est pas au mois ou à la petite semaine.

— Nos vieux usages ont leur valeur, je le reconnais, mais vous avez là-bas tant de compensation. Je vous reçois dans ce petit salon qui est un peu mon bureau, il est au nord et moins solennel que celui d’à côté, mais trois bûches suffisent à le rendre habitable.

Ce disant, M. Angoust se mit à tisonner son feu. Pierre Cortal en profita pour l’examiner à la dérobée, ainsi penché. Il avait un masque assez large, plat et soigneusement rasé qui débordait sur son faux-col, de gros yeux clairs et saillants, un nez épais et de fortes lèvres. Un peu de couperose colorait ses traits et ses oreilles étaient sur le bord de ce ton rouge-violacé qui dénonce les tempéraments congestifs. Il se releva cramoisi et Pierre remarqua qu’un léger sifflement accompagnait sa respiration.

« Bonne tête, pensa-t-il, et qui n’a rien de dramatique. »

Il examina l’endroit. Pièce petite, carrée, tendue d’un papier vert foncé strié d’or et tapis assorti. Dans le fond, face à la fenêtre et tenant tout le mur, un corps de bibliothèque copieusement garni. Une grande table nette de paperasses, trois fauteuils et une chaise longue constituaient le mobilier. Style Empire très simple, sans cuivre ni attributs.

— Ma fille, mon gendre et ma belle-fille viendront nous rejoindre pour le thé. En attendant, si vous le jugez bon, nous ferons un petit tour dans la maison.

— M. Honoré m’a parlé de merveilles, dit Pierre Cortal qui sentait le besoin de renchérir.

— Honoré exagère.

— J’ai proposé à M. Cortal de lui faire voir votre maison parce qu’elle est fort intéressante à mon avis, et parce qu’elle représente la matérialisation d’une tournure d’esprit et l’ordre provincial dans son essence. Je n’ai parlé de rien d’autre, surtout de merveilles ; à Prestel-sur-mer, l’article merveille est inconnu.

— Notre ville doit vous sembler bien austère, dit M. Angoust en se levant. Nous vivons dans la platitude et dans le gris et rien n’arrive jamais qui nous distraie. Pour un Parisien, villégiaturer ici est une pénitence.

— J’ai précisément répondu la même chose à M. Cortal qui me demandait si je ne connaissais pas quelque histoire locale pouvant servir de thème à un roman.

— Des histoires ici ! vous tombez mal, mon pauvre Monsieur, dit M. Angoust avec un bon rire.

« Oh ! oh ! pensa Pierre Cortal, on fait des cachotteries. »

— Non, vraiment, à part des balivernes qui relèvent du fait-divers et qu’on n’oserait répéter tant elles sont pauvres, à Prestel il ne se passe rien. Allons par ici.

M. Angoust précédant ses hôtes, le groupe rentra dans le salon d’arrivée. Les rideaux tirés, le jour inonda la pièce et Pierre Cortal put apprécier la délicatesse des boiseries finement sculptées et leur couleur grise relevée de bleu. Elles encadraient au-dessus des portes et de la cheminée des motifs galants en camaïeu et le bois des sièges était peint du même ton que les murs. Il observa la parfaite conservation de cet ensemble qu’aucune retouche ne déparait. Aux murs, les portraits l’attirèrent, il s’avança.

— Portraits de famille, sans doute ?

— Oui, tous !

— Je ne vois que des femmes.

— Les hommes n’ont pas d’intérêt. Ces pastels représentent mon aïeule et ma grand-mère, ces deux-là des tantes, à gauche ma belle-sœur et une cousine, là ma mère, plus loin ma femme.

— On reconnaît à certains un air de famille ; mais ces dames semblent avoir toutes le même âge.

— À peu près. Les femmes sont volontiers coquettes, il est naturel qu’elles choisissent pour se faire portraiturer le moment le plus favorable.

— Trente ans, semble-t-il.

— Trente-cinq.

M. Honoré qui ne disait rien tira discrètement le veston de Pierre Cortal en signe d’avertissement.

— Je ne vois, continua ce dernier, ni Madame votre fille, ni Madame votre belle-fille.

— Ma fille se propose d’aller la semaine prochaine à Rennes s’entendre avec un peintre ; dans trois semaines son portrait sera là. Quant à ma belle-fille, rien ne presse, elle n’a que vingt-six ans. Voulez-vous que nous continuions ?

On acquiesça et le groupe passa dans la salle à manger, pièce dallée aux murs blanchis à la chaux qu’égayait un décor de feuillages peints. Elle était meublée dans le goût breton et Pierre Cortal distingua les buffets solides, la grande horloge à cadran astronomique, les cuivres étincelants et le vaisselier garni d’étains et de faïences. M. Angoust souligna la fantaisie truculente de certaines assiettes.

— Jetez un coup d’œil par ici, dit-il en s’approchant de la large porte-fenêtre qui mettait le jardin de plain-pied.

Le jardin assez vaste s’étendait jusqu’au mur qui surplombait le rempart. Dans ce mur formant parapet, des arceaux de fer soutenaient les vrilles odorantes d’une glycine. Une allée bordée d’ifs taillés séparait ce jardin en deux parties formant des pelouses plantées chacune d’un pin-sapo dont la haute pyramide s’élevait au-dessus des toits d’alentour. Pierre Cortal à part quelques bordures de pensées vit peu de fleurs, mais il fut frappé du soin minutieux avec lequel allées et gazon étaient entretenus. À travers les verdures compactes il perçut le cliquetis d’un sécateur ; hors ce bruit mince et le vrombissement de quelque insecte, silence total. Une tiédeur pesante emplissait l’atmosphère et de grandes ombres dessinaient la silhouette anguleuse des ifs.

Rien ne bougeait dans le vaste enclos et cette immobilité frappa Pierre d’autant que par-delà les murs s’agitaient maintes frondaisons. Le contraste entre ce coin de nature figée et le tapage extérieur avait quelque chose de saisissant ; on ne comprenait pas et de ne pas comprendre déterminait une sorte d’inquiétude. Il semblait que ces arbres et ces verdures vécussent en dehors des lois naturelles et qu’ils ne s’apparentassent à aucuns autres. On les eût dits volontaires et conscients, comme doués d’une personnalité morale.

« Ils sont à l’abri du vent, se dit Pierre, mais par quoi ? Bizarre. »

Il songea à la phrase de M. Honoré : « On ne respire pas derrière ces murs l’air du dehors. »

« Il y a quelque chose de vrai. Impression à retenir en tout cas, mais pas commode à exprimer. »

Ses deux compagnons ne disaient rien. M. Honoré bourrait sa pipe en regardant le vide, les yeux pleins de jour ; M. Angoust offrait une face lunaire et souriante, toute rose et qui évoquait le masque de Renan. Le silence durant, Pierre crut bon de dire :

— Belle journée pour une fin de saison.

— Magnifique, répondit M. Angoust. Montons à l’étage, voulez-vous ?

Dans l’escalier, M. Honoré fit de nouveau appel au veston de Pierre Cortal.

— Curieux le jardin, n’est-ce pas ? Trois dames de la maison sont mortes là en moins de dix ans.

Un doigt sur les lèvres scella le secret. D’ailleurs, M. Angoust était trop occupé à hisser sa masse le long des marches pour entendre ce qui se disait derrière lui. Une fois sur le palier il se retourna et dans un souffle dur d’asthmatique, dit :

— Personnellement, je ne vais guère dans ce jardin, la vue me suffit, mais il est précieux pour les enfants et pour les mamans. Voici ma chambre.

On entra et Pierre qui suivait M. Angoust sur les talons eut le temps juste de voir se fermer une porte faisant face à celle d’entrée, ensuite le bouton de cuivre tourner précautionneusement mû du dehors. Quelqu’un se retirait devant les visiteurs ; fait anodin qu’en d’autres temps le jeune homme n’eût pas relevé mais qui lui fit imaginer un peu de mystère.

« Qui diable ce peut-il être ? »

— Tout ceci est Empire, dit M. Angoust en désignant le lit de milieu et les trois fauteuils. Ces meubles sont de la même main que ceux du cabinet d’en bas ; ils formaient primitivement un ensemble, mon père l’a dissocié, car il n’avait, pas plus que moi d’ailleurs, le goût des grandeurs ni celui de l’encombrement.

— Ma chambre est assez pareille à celle-ci, dit à son tour M. Honoré, mais bien que très pure de style, je préfère la vôtre. Ne trouvez-vous pas, Monsieur Cortal ?

— Oui, répondit Pierre un peu distraitement.

Toutes deux ont été exécutées à Nantes en 1807 et sont signées « Bradère », ébéniste illustre de ce temps.

Pierre examinait les murs tendus de satin havane et les deux gravures militaires à cadre d’acajou, dans le verre desquelles le tilleul de la cour projetait une ombre verte, mais il regardait surtout la porte close, l’esprit en mal de romanesque.

— Le tapis est un vieil Aubusson passablement râpé, continua M. Angoust, mais tel quel, il fait encore son petit effet et je m’en contente.

— Il est superbe, crut devoir dire Pierre.

— Allons par ici, poursuivit M. Angoust en ouvrant cette porte-là précisément que fixait Pierre Cortal.

On pénétra dans un cabinet de toilette installé de façon assez moderne ; il n’y avait personne, ce qui étonna le jeune homme, mais, de même que dans la pièce précédente, il vit bouger la poignée d’une porte de sortie et, l’imagination aidant, crut entendre le bruit étouffé d’une fuite.

— Ne nous arrêtons pas, ce cabinet n’offre aucun intérêt, dit M. Angoust pressant ses visiteurs ; je le traverse pour joindre les autres appartements, sans cela, nous serions contraints de redescendre un étage, puis de le remonter, effort pénible à ma corpulence.

On poursuivit. Un assez long couloir s’offrait, éclairé à chacune de ses extrémités par un œil-de-bœuf percé dans le mur. Une flaque de lumière allumait les briques voisines d’un éclat rose assez vif, mais s’éteignait bientôt, vaincue par l’ombre progressive jusqu’à laisser le milieu du couloir dans la pleine obscurité. À ce moment où M. Angoust ouvrait la porte, Pierre Cortal vit nettement une jupe noire disparaître au centre même de cette ombre. M. Angoust tout au soin d’éviter à ses visiteurs un pas difficile ne s’aperçut de rien, pas davantage que M. Honoré.

« Une femme ! »

On avança ; un tapis de corde assourdissait le bruit des pas et le groupe fut bientôt à la hauteur de l’endroit où la vision s’était évanouie. Une porte apparut. M. Angoust frappa.

— Nous sommes ici chez ma fille, dit-il. De l’intérieur pas de réponse.

— Il n’y a personne, nous pouvons entrer.

Pierre Cortal ressentit un peu d’émotion à franchir ce seuil, certain qu’il était de joindre enfin la fuyante apparition. Un regard circulaire l’assura que la pièce était vide et n’avait pas la moindre issue ; sa curiosité redoubla. M. Angoust, toujours à son rôle de guide disert, fit remarquer les boiseries fleuronnées, un dessus de porte et un trumeau Louis XVI de bonne venue. Une bergère au petit point, quelques fauteuils complétaient le mobilier avec dans les coins deux petites tables volantes et un secrétaire en bois de rose. Sur la cheminée, une pendule marbre et bronze à sujet galant et flambeaux assortis.

— Ce petit salon sert de boudoir à Mme Léonie Braque-hage, ma fille. La chambre à coucher est par ici ; je ne vous y conduis pas bien entendu ; au reste, elle n’a rien d’artistique. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont très sensibles au confort, chose qui ne préoccupait guère nos parents ; il leur faut des installations à l’anglaise, plus commodes paraît-il que les nôtres ; chacun fait comme il veut.

Pierre Cortal n’écoutait qu’à demi, l’œil fixé dans la direction indiquée par son hôte. Il fut stupéfait de découvrir que le panneau sur lequel il s’appuyait précisément n’était rien moins qu’une porte dissimulée, mais avec une telle perfection qu’il fallait un examen minutieux pour discerner les joints. Il s’approcha et tâta le bois ; une légère pression accompagnée d’un frôlement soyeux répondit de l’autre côté cependant qu’il entendait le déclic prudent d’un verrou. S’imaginait-on donc qu’il allait forcer l’entrée ?

« Décidément, je suis dans l’anormal », pensa-t-il.

Ses deux compagnons, besicles sur le nez, examinaient le bois d’une coiffeuse et le tapotaient en amateurs ; la vue de ces deux faces débonnaires le ramena :

« Bah ! Je me figure des extravagances alors qu’il ne se passe rien du tout. Une femme de chambre trop curieuse qui se sauve par crainte d’être pincée… Et même serait-ce une de ces dames, où serait le mal ? Question de toilette et de coquetterie. »

On ne respire pas là-bas l’air du dehors.

La phrase lui revenait aux oreilles, inquiétante. Il fit le tour de la chambre. Rien de plus pacifique et de moins suspect ; l’arrangement des fleurs dans les vases, la broderie en train et quelques photographies d’enfants dans leurs cadres dorés révélaient un être familial au sens délicat, l’air parfumé le souci plus féminin de plaire.

« Pas grand-chose à tirer d’ici pour mon bouquin, pensa Pierre ; à moins d’y caser une de ces dames Lacoubière, mais l’endroit n’est pas spécialement indiqué. »

Il s’approcha d’une petite bibliothèque aux rayons chargés de volumes finement reliés, et profita de ce que ses compagnons discutaient toujours, s’opposant thuya, amboine et bois de rose, pour lire les titres :

Ronsard, du Bellay, Chénier, Musset, Lamartine, Samain, Régnier…

« Parfait, se dit-il, Mme Braquehage est poétique. »

Il ouvrit un livre qui semblait détaché des autres, un tome de Lamartine. Stupeur ! Au lieu de la douce élégie, il tombe sur une gravure obscène. Le texte en regard soulignait le sens de l’image et les termes étaient d’une rare crudité. Il écarquillait les yeux, ahuri.

« Elle va fort, la petite dame ! »

Successivement, il feuilleta d’autres livres, normaux ceux-là et dont le contenu ne mentait pas au titre. Un seul attribué à de Vigny cachait toutefois un texte d’horreurs. Pierre Cortal reconnut le style du « divin marquis ». Il reposa l’ouvrage, ses idées tournaient.

— Nous allons voir encore la chambre de mon gendre, dit M. Angoust, après quoi, nous descendrons ; aussi bien devez-vous trouver fastidieux ce tour du propriétaire. Je crois que vous vous intéressez aux livres, Monsieur Cortal ; ma fille en a, paraît-il, de fort intéressants.

« Tu parles ! » pensa Pierre.

L’appartement de M. Braquehage faisait suite à celui de sa femme ; on dut reprendre le couloir et Pierre fut à nouveau frappé de sa vastitude et de cette opposition si violente de lumière et de ténèbres. L’idée lui vint de s’en servir pour le vieil Hugon. Il l’évoqua là, survivant à tous les siens et se livrant à des promenades farouches, de bout en bout, passant de l’ombre au jour avec un masque ravagé, spectral.

« Jusqu’ici, c’est avec le jardin tout ce que je vois d’utile ; je laisse de côté les fantaisies littéraires de Mme Braquehage qui sont hors du sujet. Quant aux histoires d’ameublement, ce brave homme me rase avec son Empire et son Louis XVI. Peu me chaut que les Messieurs Lacoubière évoluent dans le bois peint ou l’acajou. »

Marchant à bonne allure, il dépassa ses compagnons et la porte qu’il fallait. M. Angoust le ramena. M. Braquehage devait être un homme peu sensible aux superfluités car sa chambre et le cabinet attenant ne dénotaient aucun goût personnel et pas même ce vulgaire souci d’aménagement qu’on trouve chez les êtres les moins difficiles. Tout autre eût tiré parti de la belle lumière et des larges panneaux, fût-ce en se bornant à pendre ici ou là quelques gravures ; lui n’avait rien trouvé de mieux que ficher avec quatre clous une banale image tirée d’un journal et relative aux champignons comestibles et vénéneux. À côté, de guingois, un calendrier du modèle de ceux qu’offrent les facteurs en chasse d’étrennes et quelques photographies de chiens. Un portrait du maréchal Joffre en chromo vulgaire faisait suite, tout cela piqué au hasard et sans ajustement. Par terre, des bottes et des journaux froissés, sur la chaise longue, une cravache. Aux fenêtres les rideaux pendaient sans grâce, brutalement écartés, l’air sentait le tabac froid, le cuir et le poil mouillé. Seuls luisaient net dans cette débandade deux fusils et une paire de pistolets de tir ; encore les avait-on accrochés à de lourds supports en bois blanc cloués à la diable en travers de deux boiseries.

— Inutile de dire que mon gendre ne goûte pas l’œuvre d’art, mais cette pièce est une des plus belles de la maison, je me devais de vous la montrer.

— M. Braquehage, dit M. Honoré qui s’était jusqu’ici peu manifesté, n’est pas un artiste, il aime les chiens et la chasse, peu les gens m’a-t-on dit. Son logis n’a rien d’un boudoir et fleure même un peu l’écurie, je tombe d’accord que les proportions de ces murs sont heureuses et que le parquet et le plafond sont fort beaux.

Pierre Cortal, touriste docile, leva et abaissa les yeux. M. Honoré n’exagérait pas ; mais au plafond, il vit une toile d’araignée et sur le parquet des mégots qui traînaient.

Il fit des réflexions : « Si l’homme est au moral ce que semble indiquer le milieu, je comprends les goûts à côté de son épouse, encore qu’un chasseur excité par le grand air puisse offrir des compensations… Tout de même, je ne le vois pas faisant irruption tout crotté dans le boudoir Louis XVI et collant ses moustaches sur la bouche de la dame. Il doit y avoir là un bon drame bourgeois de modèle courant, mariage de convenance bâclé par la famille, tout de suite après, incompatibilité d’humeur, scènes et cris. Depuis, chacun vit de son côté, lui tout à ses lapins, elle à sa littérature. On a fabriqué deux enfants pour le nom et on s’envoie des fleurs en public. Assez banal, tout cela. »

À cet instant précis un claquement sec fit lever le nez aux trois hommes. Bien qu’amorti par l’épaisseur de la cloison, Pierre Cortal reconnut le bruit d’un soufflet ; M. Angoust devint pourpre, M. Honoré s’extasia sur le tilleul comme s’il le découvrait. Un remuement de chaises suivit, et des heurts d’objets.

— Nous n’avons plus rien à faire ici, dit M. Angoust avec précipitation. Regagnons mon cabinet, je vous ferai voir en passant les plus belles pièces que j’ai gardées pour la fin ; le reste ne vaut pas l’honneur d’une visite.

— Vous n’habitez qu’une partie de la maison ? dit Pierre Cortal se prêtant au dérivatif.

— Oui. Jadis la famille était nombreuse, pas un coin ne restait vide ; maintenant…

M. Angoust acheva sa pensée d’un geste et se dirigea vers la porte. Au moment où Pierre Cortal se disposait à le suivre, il perçut, venant toujours de la pièce à côté, une sorte de martèlement mou, on eût dit que l’on tapait sur un matelas, ensuite des froissements d’étoffe et coup sur coup, le fracas de deux portes lâchées.

— Mes petits-enfants sont déchaînés, dit M. Angoust en s’arrêtant sur le palier ; quand la maman n’est pas là, la gouvernante n’arrive pas à en faire façon.

Il souriait d’un bon sourire de grand-père, la main sur le cœur néanmoins et très rouge.

Pierre Cortal tenta d’avancer ; la corpulence de son interlocuteur faisait obstacle ; il fit une légère pression, mais on résista.

— Ma fille est en ville, mais elle doit rentrer d’un instant à l’autre ; peut-être même nous attend-elle en bas. Les garnements profitent de son absence.

« Oui, pensa Pierre, tu lui laisses le temps de filer… la vérité est qu’on se massacre là-dedans. »

Enfin, M. Angoust s’écarta. D’un coup d’œil, Pierre explora le couloir : il était vide. Les trois hommes le traversèrent et quelques pas après entraient dans une très grande et très haute pièce à trois fenêtres qui, celles-ci, donnaient, non sur la cour, mais sur le jardin. Pierre constata qu’elle était de beaucoup plus belle et plus luxueuse que les autres ; elle avait même fort grand air. Il fallut ouvrir les persiennes et donner du jour. Les boiseries étaient d’un goût parfait, relevées d’or ainsi que les moulures à oves du plafond. Une cheminée de marbre blanc garnie de chenets également dorés occupait le centre d’un panneau, surmontée d’une glace au tain un peu verdi mais dont le cadre était un morceau de musée. Quatre tapisseries de Beauvais enrichissaient les murs, de composition champêtre, au coloris profond.

— Bigre ! fit Pierre Cortal.

— N’est-ce pas ? Ici, tout est de premier ordre ; le lustre et les appliques sont du temps et dorés au mercure, le meuble vient de Paris, il comporte quatorze pièces signées Jacob, intactes comme vous le pouvez voir. On estime cette commode soixante-dix mille francs, le lit presque autant. L’ensemble n’a pas de prix.

— Et vous abandonnez toutes ces merveilles aux mouches ?

— Pour vivre, tant de somptuosité n’est pas nécessaire ; aucun des miens ni moi-même n’habiterions volontiers ici, mais comme il y a beaucoup d’air, on y transporte les malades de la famille, si besoin est.

Pierre Cortal sentit un appel du veston. M. Honoré se pencha à son oreille :

— Elles sont presque toutes mortes dans ce lit.

— La vue est également plaisante. Voyez le jardin, il fait meilleur effet que d’en bas, dit M. Angoust.

Pierre fut de cet avis ; il regarda une fois encore l’allée si nette, les pelouses arrondies cernées de lauriers et de fusains, les pins-sapo toujours immobiles tandis qu’au loin bruissait la nature. Une large échappée s’ouvrait entre ces deux cônes de bronze verdi, emplie par un ciel dans quoi roulait poussé par un vent oblique un banc de nuages cotonneux. On distinguait aussi très loin, par-delà les toits bas et les murailles, les déchirures de la côte, toute rose avec de fines ombres violettes ponctuées d’écume.

Une impression de langueur et de paix se dégageait de tout cela ; Pierre la ressentit au point d’oublier l’émoi d’avant et les bizarreries de sa visite. Seuls, de menus bruits parvenaient à ses oreilles, encore étouffés par la distance, abois de chien ou claquement de battoir. Il emplit sa poitrine de l’odeur de miel et de varech et souhaita finir ses jours dans un tel pays, loin des grues mondaines, des Bertinval et des Bricou. Le souffle rauque de son hôte le rappela.

— Un petit coup d’œil encore et vous serez quitte.

M. Angoust tourna la poignée d’une porte communiquant avec une pièce obscure et qui sentait le renfermé. On donna de la lumière et Pierre Cortal découvrit une sorte d’oratoire, mais d’oratoire en même temps boudoir et cabinet de toilette. Pièce d’assez petites dimensions, mais élégamment meublée et – n’était le prie-Dieu et le crucifix d’ivoire – de façon plutôt profane. M. Angoust attira l’attention du jeune homme sur la marqueterie et les cuivres d’une commode Régence ainsi que sur les deux potiches de vieux Sèvres qui la surmontaient, mais Pierre fut plus sensible à un portrait de femme en toilette 1830 capote à brides et manches à gigot. Il s’approcha ; la peinture n’était pas sans valeur.

— Une cousine de ma mère qui mourut chez nous étant de passage, dit M. Angoust. Jolie personne, n’est-ce pas ?

— Très.

— Ce portrait fut exécuté post-mortem par un très bon peintre d’Angers, on le prétendait ressemblant.

— Elle s’est suicidée de peur de mourir comme les autres, murmura la voix de M. Honoré. Pierre ahuri se retourna.

— À trente-sept ans et onze jours, positivement.

On s’en alla, M. Angoust en tête, cette fois-ci pour de bon.

Au bas de l’escalier, il fallut reprendre le premier couloir. Des portes le perçaient à droite et à gauche, les premières menant aux appartements, les autres aux offices. M. Angoust et M. Honoré marchaient côte à côte dissertant jardinage. Pierre Cortal suivait à quelques pas, l’esprit de nouveau hanté.

Comme il passait devant une de ces portes de service, il ne fut pas médiocrement surpris d’entendre, en même temps que le hourvari d’une bousculade, ces mots très distinctement articulés par une voix féminine : « Foutez-moi la paix, bougre de cochon ! » Saisi, il s’arrêta. La porte s’ouvrit violemment, et un grand monsieur à moustaches rousses parut sur le seuil ; les deux hommes se trouvèrent nez à nez ; le monsieur tenta de sourire, Pierre demeura béant. M. Honoré et M. Angoust se retournèrent.

— Tiens ! mon gendre ! dit ce dernier.

Et il fit les présentations.

En ce qui concerne M. Braquehage, ne pas achever le sourire en train eût été maladroit, pour Pierre Cortal, laisser ce sourire sans réponse un manque de tact. Il arrondit donc ses lèvres et les rendit avenantes, ensuite tous deux nourrirent leur expression et la firent durer.

M. Angoust et M. Honoré ignoraient tout de la scène et de l’apostrophe, s’étant simplement retournés au fracas de la porte ; ils n’eurent donc rien à dissimuler. M. Braquehage garda ses réflexions par devers lui, Pierre Cortal remit les siennes à plus tard. On se congratula en chœur et les quatre hommes se dirigèrent vers le petit salon.

Ils y trouvèrent la jeune Mme Angoust et Mme Braquehage ; ces dames les attendaient en apprêtant le thé. Pierre ne découvrit sur leur visage que des expressions sereines ; de beaux yeux calmes chez Mme Braquehage, un regard plus vif chez sa belle-sœur ; à toutes deux, il reconnut de la grâce et des manières parfaites. Elles étaient vêtues chacune d’une robe pareille de drap noir.

— Monsieur Pierre Cortal, homme de lettres, ma fille, Madame Braquehage, ma belle-fille, dit M. Angoust.

Pierre salua.

— Mon père vous a infligé la tournée de la maison, dit Mme Braquehage ; je gage qu’il ne vous a rien épargné ; c’est une manie chez lui. Je me demande l’intérêt que peut avoir pour un Parisien ce ramassis de vieilleries.

— J’ai vu d’admirables choses, Madame.

— Curieuses, n’exagérons pas.

— Vous êtes difficile, Madame, dit M. Honoré. Bien des musées s’enorgueilliraient de certains meubles qui sont chez vous.

— Si vous y tenez. Je suppose alors que tant d’admiration vous a donné soif. Thé, bière ou porto ?

On se mit d’accord pour le thé.

— Mon fils, dit M. Angoust, est à Vannes ; il ne rentrera que tard ; il sera désolé d’avoir manqué votre visite.

— Nous aurons peut-être le plaisir de vous revoir, dit la jeune Mme Angoust ; vous êtes sans doute ici pour quelque temps ?

— Mon séjour à Prestel tire à sa fin.

— Dommage.

Pierre examina la jeune femme présentement en train de découper un biscuit de Gênes ; elle avait un visage rond sans modelés inutiles, ni détails, le teint clair, les yeux noirs, un nez précis un peu gamin, la bouche gourmande. Au total fort jolie et bien en chair ; un peu trop même, ce qui donnait à craindre pour la cinquantaine. Il nota la finesse de la main aux ongles roses bien taillés.

— Vous emporterez une triste impression de notre pays, Monsieur ; vous avez dû follement vous ennuyer.

— Pas le moins du monde.

— Alors, je vous félicite ; pour toutes les personnes étrangères que nous voyons, Prestel, c’est la mort.

— Vous oubliez, Madame, que M. Cortal est un grand travailleur, dit M. Honoré.

— J’espère lire bientôt votre roman, Monsieur. Quand paraîtra-t-il ?

— Il va commencer incessamment.

— Dans le « Petit Français » ?

— Oui. Je vois, Madame, que vous êtes renseignée.

— Notre ami Honoré. Léonie, veux-tu servir le thé, je passerai le gâteau.

Mme Braquehage se leva et prit la théière. Assez grande, souple et le buste dessiné, elle offrait sous la robe collante les plans d’un corps magnifique. Pierre tendit sa tasse ; elle versa l’infusion d’un peu haut, ce qui mit à son bras une courbe heureuse. Un parfum subtil l’accompagnait ; au passage sa chaleur frôla le jeune homme ; il s’excita.

« Cristi ! le bel animal ! »

Il la suivit du regard, fouillant les secrets de sa forme. Il devina les rondeurs pleines et tant de fermetés élastiques, découvrit la pointe des seins tendus sous l’étoffe, s’attarda plus bas à certains plis. De ces yeux, elle sentit le poids, à son tour fixa Pierre. Celui-ci, gêné par l’éclat des prunelles couleur de corne et l’aigu de leur point lumineux, les quitta, descendit à la bouche sensuelle et délimitée.

« Ces lèvres-là viennent d’être faites », pensa-t-il.

Il les trouva étranges avec leurs coins bas et la netteté glaciale de leur contour. Closes, comme cousues, leur immobilité semblait doubler le silence, et quelque chose pesait dans l’air à les voir. Il ressentit un peu de malaise.

— Pour vous, mesdames, qui vivez en province, dit-il, il se peut que Paris reflète un prestige spécial, c’est l’effet de la distance. Moi qui suis saturé et sursaturé dudit prestige, je juge autrement ; je vous certifie qu’en ce qui concerne mon métier comme en bien d’autres choses, Prestel m’a plus appris depuis cinq mois que Paris depuis des années, et plus intéressé.

Tous se récrièrent, particulièrement Mme Angoust, qui prit l’affirmation pour une facétie. Seule, Mme Braquehage approuva :

— Ma belle-sœur s’imagine volontiers qu’en dehors de Paris, toute existence est impossible. C’est juger un peu gros ; je pense moi qu’on en peut mener ici de fort agréables et de fort remplies.

La bouche si dure au repos s’anima d’un sourire et découvrit des dents admirables ; une mollesse passa sur les traits de Mme Braquehage et son visage ainsi transfiguré devint voluptueux. Pierre Cortal subit ce charme intensément ; il lui apparut même qu’on faisait un peu durer l’expression et prit la coquetterie à son adresse.

— Je suis absolument de votre avis, Madame.

— La preuve, dit M. Angoust, est que depuis cent et des ans, personne des nôtres n’a bougé d’ici.

— On a des distractions bien sûr, reprit sa belle-fille, mais elles sont pâles à côté de ce que peuvent être celles d’un Parisien.

« Savoir ! » pensa le jeune homme qui, dans un déclic, revit la misère des siennes.

— À Paris ou en province, au poids, toutes les vies s’équivalent, dit M. Honoré.

— Vivre là-bas ne me dirait rien du tout, proféra M. Braquehage. J’aime la chasse, la lande et la mer, tout le reste ne vaut pas pipette.

Il avala son porto d’un trait.

Long, maigre et osseux, M. Braquehage incarnait le type convenu du hobereau rustique. Il portait un complet de chasse en velours à côtes passablement usé garni de boutons sculptés en corne de cerf, d’épaisses chaussures et des houseaux de cuir. Il avait le front fuyant, très dégarni, le nez busqué et des yeux couleur d’eau sans cesse larmoyants dans des paupières rougies. Un sourire perpétuel découvrait sous sa moustache des dents de loup, et deux longues ravines fendaient ses joues, allant des pommettes recuites à l’arête du menton.

Un cou maigre de vautour soutenait cette tête anguleuse, cou fait de cordes molles au long duquel allait et venait la pomme d’Adam. M. Braquehage posait sur la table des mains noueuses, tachetées de son et couvertes de poil roux, en plus chargées de bagues trop grosses qu’il étalait avec complaisance. Une raie soigneusement faite partageait en deux parties le faible reste de ses cheveux englués de pommade. Pierre Cortal reconnut le personnage, on en voit de tout pareils les jours de marché dans les cafés qui avoisinent la Villette, aussi dans les foires de chef-lieu. Il lui rappela encore certaines têtes casquées entrevues dans l’obscurité des tranchées, à la lueur de l’allumette, au moment de l’heure H.

— Vous avez fait la guerre, Monsieur ? dit-il.

— Cinq ans.

— Dans quelle arme ?

— Infanterie. Je suis parti sous-lieutenant de réserve ; j’ai fini capitaine, commandant une compagnie de nettoyeurs. Et vous ?

— Simple troufion au début, ensuite sergent.

— Beaucoup d’attaques ?

— La Marne, Crouy, Verdun, la Somme où j’ai été gazé.

— Sale affaire. Épatant, Verdun, hein ?

— Si on peut dire !

— Chic époque.

— Vous trouvez ?

— Dame ! ça bardait, quelle marmelade !

— Pas de blessure ?

— Non. C’est-à-dire un petit éclat dans l’épaule, à la Harazée, et un coup de couteau dans le gras du mollet lors de la prise de Morouvilliers.

— Un coup de couteau ?

— Oui. On nettoyait, n’est-ce pas, et dans ces cas-là, il faut travailler avec les hommes, sans quoi ils vous jugent mal. Les boches grouillaient comme des lapins ; on débourrait le gros à la grenade et revolver pour le finissage. Moi, j’avais un couteau parce qu’avec cet outil-là on sait mieux ce qu’on fait. Figurez-vous qu’une saloperie de Bavarois me flanque cette entaille-là par-derrière ! Un petit morveux de quatre sous, qui n’avait pas vingt ans ! Et alors que je ne m’occupais pas plus de lui que s’il n’existait pas !

— Pas grave la blessure ?

— Non, mais tout de même, il a fallu lâcher le boulot pour l’infirmerie.

— Je présume qu’il n’a pas recommencé.

— Mes hommes l’ont liquidé à coups de talon. Moutre !… Moutre !… qu’il criait. On lui en a foutu du moutre, je vous en réponds.

« Mme Braquehage ne doit pas s’amuser tous les jours », pensa Pierre Cortal.

Il la regarda ; elle conversait avec M. Honoré, très gaie lui parut-il ; elle mordait son gâteau en petite chatte ; leurs yeux se croisèrent.

— Mon mari vous raconte ses prouesses, Monsieur. Cela fait partie du programme.

— M. Braquehage me dit des choses fort intéressantes.

— Oui, les hommes sont des favorisés ; à nous autres pauvres femmes, rien d’aussi passionnant n’arrive jamais.

Pierre Cortal fut estomaqué.

— Vous n’enviez cependant pas, Madame, les gens que le sort a chargés d’une pareille besogne ?

— Mais si.

— À quoi cela sert-il d’envier, soupira Mme Angoust.

Le mari parle de tuer comme s’il s’agissait de gauler des noix, la femme approuve et la belle-sœur minaude alors qu’à tous les cheveux devraient se dresser sur la tête. Drôle de famille ! Tout de même, trois personnes sont là dont une vient de recevoir la plus belle des gifles, et cette gifle, l’une des deux autres l’a appliquée ; or, les voici rassemblées, la bouche en cœur comme si de rien n’était… Au fait, qui l’a reçue cette gifle ? Mme Angoust, Mme Braquehage ou le mari ?

Il étudia les visages. Ni l’une, ni l’autre de ces dames n’avait l’air de personnes sur qui l’on puisse facilement taper. Leur regard à chacune dénonçait au contraire plus d’agressivité que de résignation et un tempérament plus propre à donner des coups qu’à en recevoir.

Je penche pour Mme Braquehage puisque la chose est arrivée chez elle, bien qu’ici on vive en commun. Il est vrai que M. Angoust a prétendu sa fille absente, mais ce dire avait un peu l’air d’un repêchage… Il songea à « L’Énigme » de Paul Hervieu. Qui ?… Qui ?…

M. Braquehage, lui, souriait toujours ; canines à l’air. De ses gros doigts, il malaxait un morceau de biscuit jusqu’à le réduire en pâtée, ensuite avalait la boulette dans un coup de porto.

« Serait-ce lui ? » se demanda Pierre.

Il imagina très bien la main de Mme Braquehage s’abattant sur cette face et l’idée que le foudre de guerre pût être calotté par une femme le réjouit. Il s’attacha même à cette idée et la développa. Au cours, son imagination se perdit dans les traverses, il vagabonda, évoqua des horreurs, des scènes de violence et de lubricité, le soir, toutes persiennes closes et les verrous poussés.

Y a-t-il quelque chose à tirer de ces gens-là pour mes personnages ? Alexandre Lacoubière ?… Non, ce pleutre à graisse jaune n’a rien à voir avec le rustre boucané que j’ai sous les yeux. Vincent ? pas davantage ; littéraire, celui-là, intellectuel et féroce, au lieu que M. Braquehage, sous son aspect de tranche-montagne, n’est qu’une brute, peut-être même une bonne brute… Non, je ne vais pas fausser l’esprit de mes bonshommes et gâcher mon sujet. On casera le type ailleurs.

M. Honoré interrompit ces réflexions en proposant à son jeune ami de se retirer. Pierre acquiesça. La conversation traînait un peu ; à deux reprises M. Angoust avait étouffé un bâillement. Les dames protestèrent, mais, on sentit, pour la forme. Tous se levèrent.

Pierre promit de faire un bout de visite avant son départ et les effusions durèrent. Enfin, M. Braquehage reconduisit ses hôtes jusqu’au perron ; M. Angoust invoqua son asthme et l’heure fraîchissante pour rester au coin du feu.

Le même valet glabre qui les avait reçus à l’arrivée ferma la porte sur leurs talons. Ils se revirent sur le pavé municipal.

— Eh bien ! dit M. Honoré.

— Très intéressant le milieu.

— Vous en servirez-vous ?

— Pour le décor peut-être ; pour les personnages, non.

— Ce sont de bien bonnes gens.

« Il n’a rien vu ou il fait la bête », se dit Pierre Cortal.

Ils rentrèrent chez eux. Passant devant le café de l’Hôtel des Voyageurs, Pierre Cortal jeta un coup d’œil dans la salle. Il vit à leur place habituelle les dos ronds de Trégoz et de Rottier ; entre eux, faisant face, le masque de M. Pitteloup, sévère et raide comme celui d’un justicier.

XIV

Durant quelques jours, Pierre Cortal médita sur l’après-midi passé chez les Angoust, mais l’impression d’abord assez vive qu’il en retint s’atténua bientôt, balancée par les soucis que lui donnait la préparation de son nouveau livre. Peu à peu, les singularités de cette visite s’effacèrent de son esprit. La découverte du livre érotique camouflé en Lamartine ne lui parut plus, au réfléchi, que la fantaisie un peu grosse d’une personne oisive ; la gifle et la verte réponse de la fille lutinée, de simples accidents ménagers. Restait bien la galerie des portraits et la sombre destinée des jeunes femmes ; M. Honoré était-il sûr de ses dires ?

Pierre opinait présentement pour l’exagération, M. Honoré, hanté par ses malheurs personnels, voyait de l’anormal partout. Son histoire n’avait pas le sens commun, et même si quelques-unes de ces dames disparurent comme il le disait, folie était de voir là plus que des coïncidences.

Il se mit donc à travailler le Prestel de Louis XVI et se plongea dans les documents confiés par M. Honoré ; une dizaine de pages témoignèrent bientôt de cette ardeur. À vrai dire, le gros de son travail consistait moins à fignoler des phrases qu’à sérier des éléments. Pour ce, il explora plusieurs maisons caractéristiques de la ville et en rapporta des indications et même quelques photographies propres à donner la vie au récit ainsi qu’à créer des fonds aux personnages. Tout bien vu, il décida de fabriquer la maison Lacoubière avec des bouts rapportés : un escalier pris ici, une voûte là. Certaines dispositions de l’appartement de M. Honoré et le couloir des Angoust seraient au centre de l’affaire ; il grefferait autour des pièces remarquées ailleurs. Il ne détermina rien d’absolu, se réservant d’inventer en cours de route. Tout de même, pour ne point trop errer, il établit un plan dessiné.

Il songea aussi au jardin de M. Angoust, mais il en changea le style et le composa dans le goût lacrymatoire du temps, avec urnes et saules pleureurs. Il n’oublia ni le poulailler, ni la niche à chien, car il tenait à placer l’histoire du double massacre conté par son ami.

La saison demeurait belle ; il résolut d’en profiter et de prolonger son séjour à Prestel. Il avait pris là des habitudes de travail commodes et le goût d’une bonne table qu’il lui eût été pénible de quitter pour la vie hasardeuse de Paris et le rata des gargotes.

La pensée qu’il rencontrerait fatalement son ex-amie n’était pas non plus un excitant. Certes le profil de la volage maîtresse s’offrait encore de temps à autre à ses regrets, mais de plus en plus brouillé, bientôt indistinct. Pour tuer la bête, il adopta l’établissement du port ; il s’y rendait en soupirant.

« Corbehaut » paraissait avec régularité dans le Petit Français. Pierre lut sa prose sans orgueil. Il eut même peine à la reconnaître à travers les phrases dépiautées par le compositeur et la ponctuation fantaisiste. Et que de coquilles ! car il n’avait pas corrigé d’épreuves, sur l’instigation de Bricou qui jugeait la chose oiseuse. Il le regretta et fut honteux de soumettre ce galimatias à M. Honoré.

La conclusion du roman enchanta Bricou au fond de qui sommeillait une âme tendre. Cet homme, à l’instar de toutes les fortes natures, tenait en réserve une larme pour le sentiment ; l’idylle du baron Properce et de sa jeune épouse après de si pénibles traverses l’atteignit au point juste ; il joignit à sa lettre de félicitations un chèque soldant le prix du manuscrit.

« Nous aurons encore l’occasion de travailler ensemble, écrivait-il, car il me faut une suite à Corbehaut II… On pourrait lui fabriquer un fils naturel qui deviendrait amoureux de la fille de Properce et l’affaire finirait par un mariage. L’idée me semble neuve. Qu’en pensez-vous ? »

« Il est à encadrer », jugea Pierre.

Très en forme donc, il s’absorbait dans son travail, et ce jour-là s’occupait à colorier le plan des appartements Lacoubière au crayon bleu et rouge. On frappa à sa porte.

— Entrez ! cria-t-il.

Il se retourna, croyant voir la bonne ; Mme Braquehage parut sur le seuil. Il sauta de sa chaise.

— Monsieur, dit-elle avec un sourire avenant, je conçois que ma brusque arrivée vous surprenne ; correctement, j’eusse dû vous aviser ; excusez-moi. Je sors de la messe et l’envie m’a prise de vous faire un bout de visite ; si je suis importune, je me retire.

Pierre Cortal se confondit en protestations. Il offrit un fauteuil tout en s’efforçant de dissimuler une serviette qui traînait, et des bottines.

— Madame, dit-il, votre présence m’enchante, mais je me sens honteux de vous recevoir dans un tel négligé.

— À Prestel, un homme de lettres est une rareté, et les femmes sont si curieuses !

— Qu’allez-vous penser de mon home ? vous chez qui toutes choses sont d’un goût raffiné.

Et Pierre Cortal jeta sur ses tristes meubles un regard confus.

— Cela m’amuse, Monsieur, et me change.

Elle s’assit sans la moindre gêne et se mit à examiner la pièce, détail par détail, allant du parquet douteux au plafond criblé de chiures. Le papier à fleurs vertes la fit rire, et la mélancolie des rideaux de reps, tiraillés et blanchis à la corde. Pierre Cortal la suivait de l’œil, affreusement gêné. Il se précipita pour couvrir le seau ; elle pouffa.

— Très drôle. Et vous avez vécu tout l’été ici ?

— Mais oui, Madame.

Elle était vêtue du même tailleur que Pierre connaissait et portait une rose jaune à son corsage. De ses petites mains gantées de blanc, elle jouait avec une ombrelle ; aucune voilette ne masquait ses traits. Ses yeux passèrent sur le lit ouvert ; Pierre Cortal crut discerner un frémissement à sa narine ; il l’interpréta comme un signe de dégoût.

— Vous êtes mal tombée, Madame, à cette heure, d’ordinaire, ma chambre est en ordre, je ne sais ce qu’a eu la bonne…

— Eh ! laissez donc.

Elle dit cela sur un ton vif, presque colère, soudain se radoucit et vint à la table chargée de paperasses.

— Ah ! Ah ! voici votre travail. On peut voir ? Elle s’approcha et penchée sur l’épaule du jeune homme tenta de lire.

— Quel gribouillis ! vous vous reconnaissez dans tout cela ?

— Il faut bien.

Elle se pencha plus encore. Pierre sentit sa chaleur toute proche et son souffle l’effleurer.

— Ce dessin, c’est ?

Elle désignait le plan rouge et bleu ; son bras frôla le cou de Pierre Cortal ; il se sentit envahi par un parfum troublant d’aisselle, s’émut et bredouilla :

— Rien… c’est-à-dire, j’essaie de combiner un appartement… d’arranger des pièces afin de…

Il s’arrêta, le geste de Mme Braquehage durait, et cet effluve de son corps lui coupait la parole. Lentement elle se redressa.

— Allons, dit-elle, je ne veux pas être indiscrète. Vous savez, Monsieur que nous suivons tous « Corbehaut ».

— Je le regrette, Madame.

— Et pourquoi ?

— C’est une si pauvre littérature !

— Je ne trouve pas. Et quel sera le sujet du prochain roman ?

— Je cherche encore.

— Je gage une histoire d’amour.

— Je ne crois pas.

— Vous voulez vous singulariser. Recevrai-je le volume ?

— Je crois bien.

— Dites ? fit-elle en se rapprochant. Vous ne vous êtes pas trop ennuyé l’autre jour, à la maison ?

— Madame, j’ai pris le plus grand intérêt à cette visite ; elle m’a appris beaucoup de choses. Je ne parle pas du plaisir tout spécial de faire votre connaissance.

— Trop aimable ! Mon père, comment le trouvez-vous ?

— M. Angoust est un fort galant homme et d’un esprit des plus cultivés.

— Et ma belle-sœur ?

— Charmante.

— Et mon mari ?

Pierre Cortal hésita une seconde, bien que son opinion sur le personnage fût nette, mais il tenait à entrer dans les vues de la dame et à lui complaire plutôt qu’à se montrer véridique. Il louvoya :

— À première vue, M. Braquehage me semble un homme de caractère et d’énergie.

— Assez, oui.

— Plus actif que raffiné.

— Très actif, oui.

— Un beau type de gentilhomme campagnard et de soldat. Le masque a de l’expression.

— Beaucoup. Vous l’avez entendu parler guerre et de sa façon de traiter les hommes. Imaginez ce que ce pouvait être pour les femmes.

— Un peu différent, je suppose.

— Oh ! combien ! C’est dommage que vous ne l’ayez pas mis sur le sujet de ses campagnes aux colonies. Il vous aurait raconté des histoires de viols à faire frémir.

« Qu’est-ce que c’est que ce ménage ? », pensa Pierre Cortal.

— … Et moi ?

— Oh ! vous, Madame, vous êtes la plus exquise des femmes.

— Merci. Vous savez, Monsieur, que je vous ai suivi, précédé plutôt, tout au long de la tournée que vous infligea mon père dans son immeuble.

— Ah ?

— Vous l’ignoriez ?

— Mais oui.

— Vous m’étonnez.

— Je vous assure… Cependant, à la réflexion…

— Allons, vous le saviez parfaitement. J’étais prévenue de votre arrivée, il m’a paru drôle de vous observer en cachette hors les banalités d’une réception. Vous vous êtes montré touriste parfait…

Pierre Cortal sentit la nuance railleuse et tenta de protester ; elle l’interrompit au premier mot.

… Touriste parfait, dis-je, et docile, en plus un modèle de discrétion. Vous n’avez touché à rien.

« Bon dieu ! pensa Pierre, je crois qu’elle m’achète. »

Elle le regardait bien en face, d’un œil amusé, la bouche ironique. Elle avait retiré ses gants et, de temps à autre, passait ses mains sur sa poitrine, lentement, comme pour lisser le linon du corsage. Sous la caresse onduleuse naissait la ferme élasticité des seins et leur cambrure, au bout la pointe nette. Les idées du jeune homme se brouillèrent.

— Essayez de vous imaginer, Monsieur, ce que représente pour une femme encore jeune la vie de Prestel, la longueur des jours et la torpeur des habitudes !

— Vous m’avez cependant dit, Madame, trouver à l’existence d’ici un certain charme.

— Imaginatif. Dans la réalité peu de chose, on attend l’imprévu, on guette l’incident… Quand il ne se produit rien, on le provoque… On essaie de le provoquer…

De vagues espoirs se mirent à voleter autour de Pierre Cortal, mais son imagination n’osa leur donner forme. La glotte un peu serrée, il suivait le jeu des mains qui remontaient maintenant et faisaient à rebours le voluptueux parcours. Un peu de flexibilité les accompagna ; il lui parut qu’à mi-course elles insistèrent, puis elles redescendirent encore. Il se sentit fortement troublé, voulut un dérivatif, dit une bêtise :

— Vous avez des relations, Madame.

— Des relations !

Elle rit de toutes ses dents, et, désireuse de se rasseoir, tira une chaise encombrée de livres. Pierre voulait la dégager, elle l’arrêta :

— Laissez donc, je serai aussi bien là-dessus. Et elle sauta sur le lit.

Pierre Cortal fut estomaqué. Son expression le marqua car le rire de Mme Braquehage grandit aux éclats. À ce rire, il tenta de faire écho mais ne put émettre qu’une sorte de gloussement qui sonna faux. Il essaya aussi d’un geste badin, fut, et se sentit ridicule.

« Nom de dieu ! Est-ce une aventurière ou se fout-elle de moi ? »

Les péripéties de sa visite lui revinrent à l’esprit, et l’histoire farouche de tant de deuils contée par M. Honoré ; il ne sut que croire, tenta de grouper des faits, de constituer une logique, mais ses idées s’effilochèrent devant l’immédiat qui était là, tangible, sous forme d’une créature magnifique, assise cuisses ouvertes sur ses draps.

— Quelle fortune pour mon lit, Madame, dit-il en cherchant à enrichir son expression de physionomie.

Elle ne releva pas la phrase, tout occupée à se démener dans les plis de sa jupe. Durant l’opération, le rire s’éteignit, Pierre Cortal retrouva la bouche grave aux lignes arrêtées, presque dure. Son mol élan s’effondra.

— Et je n’ai pas la moindre chose à vous offrir.

— Tout à fait gentil chez vous, dit-elle, le regard errant à nouveau sur les objets ; votre papier à fleurs vertes est d’un Napoléon III exquis, il m’enchante.

Puis, elle reposa ses mains, lasses du joli jeu ; par contre, les jambes suspendues commencèrent à se balancer et l’attention de Pierre se tendit sur elles et sur la jupe courte qui les découvrait jusqu’aux genoux. Elles étaient chaussées de fins souliers vernis à boucle de strass et la chair rose luisait à travers la soie des bas. La jupe tendue épousait le modelé des cuisses et des plis tentateurs ondulaient à leur creux.

Pierre Cortal sentit ses tempes bourdonner, mais l’audace tranquille de Mme Braquehage le déroutait, il n’osa risquer le geste ni les mots qu’il eût fallu :

— Si l’on entrait, Madame, ne craignez-vous pas ?…

— Quoi ?

Le mot parti des lèvres tendues, agressif.

… Et que voulez-vous que je craigne ? Les ragots de la femme de chambre ?

— Oh ! à cette heure, il n’y a plus de chances qu’elle vienne.

— Alors ?

— Quelque voisin, on pourrait mal interpréter…

— Vous avez peur de mon mari ?

— Moi ! Et pourquoi ?

— Évidemment, pour ce que nous faisons.

Elle rit à nouveau, nerveusement, tandis que les jambes accentuaient leur sarabande. Pierre Cortal fut gêné tout de bon.

L’entrée imprévue de Mme Braquehage, son assurance, l’ambiguïté de ses paroles et certains gestes l’avaient démonté, et cela, non qu’il fût inexpert ou béjaune, mais parce que mal parti. Il rageait de penser qu’au lieu de lui ce fût elle qui menât la conversation et qu’elle ne lui laissât placer que des réponses. L’idée d’être manœuvré par une petite provinciale, de jouer ce rôle froissant de subalterne l’irritait à la fois et le rendait penaud. Il comprit qu’il serait vain de vouloir se repêcher et prit de l’humeur ; son front se rembrunit. Mme Braquehage l’aguicha, mielleuse, par jeu.

— Peut-être redoutez-vous la visite d’une femme ?…

— Les femmes, je m’en fous !

Sitôt lâché il tenta de rattraper ce mot malsonnant, mais ne fit qu’aggraver le cas et dit exactement tout juste ce qu’il ne fallait pas. À le voir patauger, Mme Braquehage se dilata à l’extrême et se trémoussa sur les draps comme une petite folle tandis que ses talons battaient une marche enragée contre le bois du lit.

— Ne vous excusez pas surtout ; vous êtes délicieux… Je me fous des femmes !… Alors dites ? si vous vous en… comme vous dites, serait-ce que ?…

Elle pouffa si fort que Pierre s’agaça :

— Non, Madame, je laisse ce goût-là à M. Pitteloup.

Il parla un peu sèchement. Quelque chose comme un éclair luisit dans les yeux de Mme Braquehage, sa narine frissonna :

— Vous êtes susceptible ?

— Assez.

— Cela ne me déplaît pas.

— Madame, votre visite inespérée m’a surpris et ému au point d’en être ridicule. Depuis que vous êtes là, j’ai conscience de parler et d’agir de travers. Excusez-moi.

— Mais non, dit-elle, compatissante, vous êtes très gentil. Dieu ! qu’il fait chaud chez vous !

Elle retira sa jaquette, sans quitter le lit. Pierre aperçut sous les bras l’ombre odorante bleuie par le linon, en même temps qu’une vague parfumée l’atteignait. Il se sentit emporté, esquissa le geste vague d’une aide et saisit la jeune femme à pleine taille.

— Il est bien temps, grande bête ! dit-elle.

Pierre bondit à la porte et poussa le verrou.

Maintenant, bouche à bouche, ils ne parlaient plus, le cœur tapant dans la poitrine, et si près l’un de l’autre, si ajustés, que les doubles battements se confondaient. Déjà Pierre, rentré dans ses moyens tant bien que mal, trouvait les agrafes…

Soudain, un formidable coup de cloche emplit la chambre. Épouvantée, Mme Braquehage se dégagea :

— Qu’est-ce que c’est ?

— L’église, répondit Pierre, affairé.

Mais à ce coup de cloche en succéda un second, puis un troisième, puis d’autres, car il ne s’agissait pas d’un simple quart, d’une demie modeste ou même d’une heure quelconque ; non, la triomphale volée de midi éclata tout entière à faire trembler les murs. Mme Braquehage sauta bas du lit, les mains aux oreilles et cherchant une issue. Pierre Cortal tenta de la ramener par gestes, peine inutile ; quant aux paroles, aucune n’eût porté dans un tel vacarme. Tout d’un coup, le silence se fit.

— Je vous en supplie ! dit-il.

Il n’alla pas plus loin et la réponse, si réponse il y eut, se perdit encore, car ce fut dans l’hôtel cette fois qu’éclata la sonnerie du déjeuner, aiguë celle-là, rageuse et qui n’en finit pas. Mme Braquehage ramassa son ombrelle et gagna la porte :

— Vite ! ouvrez.

Le malheureux garçon ne put qu’obéir ; tout au plus risqua-t-il un gauche baiser.

— Oh ! non, hein ! Bas les pattes. Vous savez que j’ai la main leste.

Et elle disparut.

La porte close, Pierre Cortal ne fit pas de réflexion, tant d’imprévu l’avait assommé. Une épithète vigoureuse dont il usait dans les cas graves, « Saloperie ! » le soulagea, bien qu’il ne sût au juste quel en était l’objet, aussi quelques coups de pied lancés dans les jambes innocentes des chaises ; mais la disgrâce était trop cruelle pour que de si minces palliatifs en pussent atténuer l’amertume, il ne s’y trompa pas. Il descendit donc à la salle à manger et tira sa serviette du rond de buis avec hargne. Trégoz le voyant tel lui demanda s’il était malade ; il répondit par un grognement. De voir Pitteloup manger ses moules avec bruit aggrava sa colère d’un haut-le-cœur.

Il lâcha bien entendu tout travail et traîna le reste du jour une humeur irascible. La nuit n’arrêta pas cet excès ; il se coucha à neuf heures d’autant plus furieux que son lit odorait encore…

Comme il se glissait sous les draps un objet dur lui frôla la cuisse ; c’était le livre de messe de Mme Braquehage, posé là par elle en arrivant et oublié dans la bagarre. Son premier geste fut de l’envoyer sur le parquet, mais il se ressaisit et le feuilleta. De saintes images s’intercalaient entre les pages, laides à pleurer. Par contre, deux photographies d’une extrême licence le stupéfièrent ; les personnages, des femmes enlacées et nues portaient un masque. Il n’hésita pas à reconnaître dans l’une Mme Braquehage elle-même.

« Parfait, je lui reporterai ça un de ces jours ; nous aurons un sujet de conversation tout trouvé. Ce sera bien le diable alors si… »

Il n’acheva pas sa pensée, gonflé d’espoirs.

XV

Pierre Cortal laissa s’écouler deux jours avant de reporter le livre de messe à Mme Braquehage. Il jugea cette attente politique, bien qu’elle lui pesât et qu’il comptât les minutes. Ces deux jours interminables s’usèrent à des riens ; trop d’images hantaient sa pensée pour qu’il pût espérer un travail fructueux ; il baguenauda dans la ville, se fit couper les cheveux et subit interminablement Trégoz.

Il fit aussi un bout de visite à son ami Honoré, mais bien entendu ne souffla pas mot de l’aventure et, lorsque la conversation tomba sur les Angoust, il sut prendre un air détaché et parla même de Mme Braquehage avec une indifférence parfaite ; peut-être même exagéra-t-il.

Le surlendemain donc il se lança. Au passage, il acheta quelques fleurs et, le cœur un peu battant, vint sonner à la haute porte. Le même valet lui ouvrit, mais l’aventure de Pierre Cortal n’alla pas plus loin que considérer ce personnage qui se mit en travers de la porte et déclara Mme Braquehage sortie, ainsi d’ailleurs que son mari et M. Angoust lui-même. Pierre avait tout prévu sauf cela ; aussi demeura-t-il un instant bouche ouverte ; ensuite, il remit à l’homme ses fleurs et le livre de messe prudemment enveloppé ; il y joignit l’expression de ses regrets et ses hommages pour ces dames, fit demi-tour et se retrouva sur le trottoir extrêmement vexé.

Il poursuivait cette humeur en dévalant les ruelles qui mènent au port et le mal qu’il prit à ne point se donner d’entorse sur les cailloux acheva d’enlever toute grâce à son expression. M. Braquehage en fut surpris lorsqu’ils butèrent l’un sur l’autre au coin de la venelle des Malgracieux.

— Vous n’êtes pas chaussé pour notre pays, cher Monsieur, lui dit ce dernier, après les politesses d’usage. Voilà ce qu’il faut ici !

Et il lui mit sous le nez une triple semelle bardée de clous.

Pierre Cortal fut satisfait de la rencontre, non que la vue des moustaches et des semelles de M. Braquehage lui agréât, mais c’était une diversion. Il s’en empara et partagea le sentiment de son interlocuteur, parla même avec chaleur et confessa la faiblesse dérisoire de ses bottines. Ainsi lancé, il approuva tout ce qu’on voulut bien lui exposer ; toutefois, comme l’un montait la rue et que l’autre la descendait, ils ne purent rester indéfiniment nez à nez.

— Vous verra-t-on un de ces jours à la maison ? dit M. Braquehage.

— Mais j’en viens.

— Alors vous avez vu ma femme.

— Non. Mme Braquehage était sortie.

— Allons donc !

— En tout cas, on ne m’a pas reçu.

— Tiens !…

La pensée profonde de M. Braquehage resta suspendue à ce « tiens » !… celle de Pierre Cortal noircit.

— Bizarre, reprit le premier. Enfin, je lui dirai que je vous ai rencontré. Elle regrettera beaucoup.

— Présentez-lui mes compliments.

— Entendu. Un vermouth ?

— Merci.

— Là, il est de premier ordre.

Pierre Cortal se laissa tenter ; l’idée de faire parler un peu le bonhomme ne lui déplaisait pas ; en plus, il avait une heure à perdre. Ils entrèrent dans le débit.

Trois ou quatre consommateurs attablés, qui devant un pichet de cidre, qui devant un verre d’eau-de-vie, détournèrent à peine la tête à leur vue ; la salle empestait d’un triple relent d’alcool, de beurre fondu et de latrines. Le patron se détacha du comptoir.

— Deux, fit simplement M. Braquehage en élevant le pouce et l’index.

Ils s’assirent et l’homme vint avec la bouteille. Il servit les verres à pleins bords.

— Toujours solide, Monsieur Braquehage ?

— Toujours.

— Ces dames ?

— Aussi.

— Parfait.

— Et la petite ?

— Ça va.

— Elle est ici ?

— Elle balaie la cour.

— Envoyez-la qu’on lui dise un mot.

— Entendu.

Le patron retourna à son comptoir. M. Braquehage se pencha à l’oreille de Pierre Cortal :

— Une fille superbe, vous verrez… Ici les verres sont plus grands que dans les cafés d’en bas et coûtent deux sous de moins. Goûtez-moi ça. À la vôtre.

Ils trinquèrent. Pierre Cortal but une gorgée ; M. Braquehage vida son verre, bruyamment, à la manière de Trégoz ; même geste aussi de se torcher la moustache avec la langue, ensuite de la manche. Il continua :

— C’est une nièce de la patronne ; elle n’a que quinze ans, mais quel morceau !… Vous êtes amateur ?

— Peuh ! fit Pierre qui ne voulait ni se prononcer, ni décourager les confidences.

— Parce qu’en ce cas, vous pouvez y aller. Tenez la voici.

Une fille entrait par la porte du fond, balai en main. Le patron lui désigna la table de M. Braquehage ; elle posa son outil et s’approcha.

En parlant de « morceau », M. Braquehage avait dit juste ; la fille était un peu là. Assez jolie bien que déjà marquée, elle exhibait une denture de jeune chien et des yeux couleur d’eau verte assez prenants. Une poitrine énorme, inconcevable pour son âge, ballait dans un corsage usé tant par ce poids que par les mains aventureuses des clients. Pierre Cortal reconnut en elle un type classique, la femelle-appât prêtée le jour aux messieurs que tente la chair fraîche, le soir paillasse à matelots. Une jupe trop courte découvrait les mollets ; à l’examen, il discerna sur le cou de la belle certaines rougeurs et des gonflements suspects. Il décida de n’être point un soupirant.

— Mademoiselle Lulu, dit M. Braquehage, une gentille amie à moi.

— Charmé.

— Oh ! je vous connais, Monsieur, vous passez souvent devant la maison.

— En effet, mais je n’ai jamais eu le plaisir de vous voir.

— Il faudra entrer.

— As-tu soif ? demanda M. Braquehage.

— Comme ça.

— Tiens, avale.

Il prit la bouteille restée sur la table et remplit son propre verre ; Lulu le vida d’un trait.

— Léonie est toujours bien ? dit-elle.

Pierre demeura béant.

— Très bien, répondit M. Braquehage, mais tu pourrais dire Madame. Encore un verre ?

— Merci.

— Toujours sérieuse ?

— Sûr.

— Quand viens-tu nous voir ?

— Quand vous voudrez.

— Bon ; on te fera signe. Maintenant, file à ton travail.

Elle partit en faisant rouler ses hanches.

— Qu’en dites-vous, hein ?

Pierre Cortal ne répondit pas ; l’appellation familière de cette fille à l’égard de Mme Braquehage le renversait ; il se sentit assiégé par des idées confuses.

— Et puis, dit l’autre en se penchant à son oreille, vous savez !…

Une mimique des plus claires acheva la phrase.

— Alors, elle connaît Mme Braquehage ?

— Oui, nous nous y sommes attachés, elle vient à la maison de temps à autre, et ma femme lui dit un petit bonjour en passant.

Pierre Cortal le considérait avec stupeur ; sa raison flottait à la dérive, il ne réalisait plus. Sans entendre le bavardage d’histoires grasses que poursuivait son compagnon, il revoyait comme dans un film rapide la silhouette élégante de la jeune femme le jour où, avec M. Honoré, il la rencontra pour la première fois, sa marche discrète, sa tenue raffinée. Ensuite chez elle, les yeux clairs, la bouche précise, dure, mais soudain molle et prometteuse, parfois d’étranges éclairs… Et tout ce qu’il avait entendu ou surpris au cours de sa visite, l’atmosphère trouble, le mystère, tant de portes closes et de bruits douteux, la gifle…

« Vous savez que j’ai la main leste. »

Il se rappela cette phrase, la dernière qu’elle eût prononcée en le quittant. C’était donc elle…

Il fit d’autres rapprochements, évoqua le frisson des narines au récit féroce du mari ; chez lui la lente caresse des seins. Il revit aussi les reliures truquées, le livre de messe et les photographies. Ces femmes nues enlacées !… Maintenant il la reconnaissait, cette Lulu aux ganglions malsains. Quel monde !… M. Braquehage sirotait son verre à petits coups.

— Vous ne craignez pas, lui dit Pierre, de boire après Mlle Lulu ? Elle n’a pas l’air d’avoir un sang de tout repos.

— Bah ! dit l’autre, quand on a fait la guerre ! « Je crois que je l’ai échappé belle », pensa Pierre Cortal.

Il prétexta d’un rendez-vous pour s’en aller. Si peu bégueule qu’il fût, il trouvait qu’à Prestel on exagérait et la trogne émerillonnée de ce mari spécial le répugnait. Il descendit vers la mer.

Il ne doutait plus maintenant que ses déductions au sujet de Mme Braquehage fussent exactes et le nouvel examen qu’il fit tout en errant le long du quai les confirma. Sous son vernis d’élégance et de culture, cette femme était une détraquée, intelligente mais perverse et l’homme, une brute prête à l’aider dans l’assouvissement de ses passions, tout en satisfaisant aux siennes, et maniant suivant les circonstances l’appareil photographique ou le couteau du nettoyeur. Sur ces données, l’indignation de Pierre Cortal se donna libre cours ; il évoqua des scènes d’orgie effrayantes entre ces deux êtres, mais étant homme, ne sut pas démêler la répugnance qu’elles lui inspiraient d’un certain sentiment de jalousie…

Et jalousie non pas de la personne – car si Mme Braque-hage était désirable, il se sentait le cœur libre à son endroit – mais de n’être pour rien dans ces ébats qui l’écœuraient. Il compara sa vie à celle de ces gens, sa vie sans envergure, médiocre et ratatinée de semi-bureaucrate, eut honte à son tour, rêva d’exceptionnel. Une vague de luxure l’envahit.

La frimousse de Mme Sorbier ne pouvait manquer d’intervenir ; elle surgit au centre du rêve, mais ne s’y incorpora pas, restant lointaine, insignifiante, pour tout dire d’une petite oie. Que pesait-elle avec ses trémoussements et ses courtes fantaisies en regard de l’autre ?… elle et tant de poupées auxquelles il avait dans son innocence cru trouver de la saveur. Et Bricou ? Bricou lui-même, le fameux Bricou, l’homme « à la coule » des bars et des tripots qui le blaguait avec la fleur d’oranger provinciale ! Le pauvre sire à côté du sec Braquehage, amateur de sang et de pucelles !

Il erra une bonne heure berçant sa déraison au rythme du flot qui clapotait en faisant s’entrechoquer les barques. Le temps avait fraîchi, un gris mat annonciateur d’hiver noyait le ciel et se répandait sur les choses en cendre fine. Toutes formes semblaient amollies et toutes valeurs détraquées ; Pierre Cortal ne reconnut plus certains objets, ni les plans ni les contours n’étaient les mêmes. Tel pilotis qui la veille semblait fait d’atmosphère et de couleur s’érigeait maintenant noir et dur, tel autre fondait dans la brume. Les hommes avaient aussi quelque chose de changé, la démarche différente, le dos plus rond, les mains volontiers dans les poches. Il songea qu’il faudrait bientôt regagner Paris :

« Si encore je pouvais utiliser ces Braquehage pour mon roman. »

Il se contraignit dans ce sens et chercha auquel des Lacoubière pourraient s’ajouter leurs traits. Alexandre pour l’homme peut-être ? bien qu’il fût de lui-même suffisamment établi, mais elle ?… Il ne discerna rien de clair. Les deux époux étaient trop entiers et des arêtes dures les retenaient de glisser dans la peau des autres ; ils eussent fait éclater le personnage. Il renonça vite d’ailleurs ; sa pensée profonde suivait un cours plus intime ; il rêvait de bouches, de peau moite et de replis secrets…

Il conclut dans un soupir et décida de rentrer chez lui. De sa porte où il achevait un cigare, Trégoz lui fit un signe amical ; il accepta l’invite et entra dans l’officine ; il trouva ce jour-là au pharmacien une tête de bien brave homme. Il accepta même un verre d’absinthe, lequel breuvage superposé au vermouth acheva de troubler son entendement. Il perdit même son contrôle jusqu’à demander à Trégoz ce qu’il pensait des Braquehage.

— Pas grand-chose, répondit-il ; je livre une ordonnance par-ci par-là.

Il ajouta, baissant la voix :

— Elle se pique à la morphine… Sans compter le reste, à ce qu’on dit. Chez nous, vous savez, il ne faut pas se fier aux apparences, et les gens de la haute sont souvent pis que les autres.

Pierre Cortal eut la sagesse d’arrêter Trégoz sur le chemin des racontars ; il craignait d’en trop savoir et d’aggraver son état. Mais peut-être le bonhomme parlait-il de chic ? Il feignit le désintérêt et demanda des nouvelles de Pitteloup.

— Vous êtes de nouveau bien ensemble ? à ce qu’on dit.

Trégoz rougit.

— Oui… c’est-à-dire… enfin, on ne veut pas faire d’éclat, alors on se revoit… mais le cœur n’y est plus.

Le jeune homme sourit en dedans ; ce mot cœur à l’adresse de Pitteloup et prononcé par de telles lèvres lui parut d’un comique exceptionnel ; il approuva néanmoins :

— Je crois, M. Trégoz, que nous allons bientôt nous quitter ; il va falloir que je rentre à Paris.

— Pas possible !

— Eh ! oui. Voilà six mois et plus que je suis ici.

— Le temps ne nous a pas semblé long. On vous regrettera vous savez ? parce qu’on s’était bien habitué à vous ; mais vous reviendrez ?

— Peut-être.

Le brave Trégoz poussa l’expression de sa tendresse jusqu’à proposer une deuxième absinthe, et insista, mais sans succès. D’un mouvement de tête, il désigna la boutique du quincaillier sur la porte de laquelle présentement Mme Coquard faisait des grâces :

— Je lui ai parlé de vous. Elle voudrait vous connaître.

Pierre ne sentit pas l’opportunité de cette nouvelle relation, mais il voila poliment son refus. Le pharmacien se désola :

— Ça lui fera de la peine ; elle espérait qu’un jour ou l’autre, on aurait pu se voir ensemble.

« Bigre ! pensa Pierre ; serait-ce un numéro dans le genre de l’autre ? »

Il écarta ce cauchemar et prit congé du pharmacien. Dehors la vue de ses fenêtres grandes ouvertes lui fit craindre une chambre froide ; il décida pour achever la journée d’aller faire un bout de visite à M. Honoré qu’il trouva lunettes sur le nez en train de déguster « Corbehaut ». On parla de ce roman, du prochain et du changement de température si brusque. Pierre n’aventura rien et contint ses dires dans l’ordre des lieux communs. L’annonce de son départ émut M. Honoré non moins que Trégoz et Mlle Germaine lâcha son tricot. En personnes d’âge, tous deux reconnurent néanmoins l’inéluctable et se firent une raison.

— Votre absence sera un grand vide pour nous, dit M. Honoré. À ce point de la vie où nous sommes, on ne fait plus d’amitiés ; nous allons nous trouver bien seuls !

Pierre les consola. D’ailleurs son départ n’était pas imminent ; on aurait l’occasion de se revoir. M. Honoré mit la bouteille de porto sur la table, et le terrible pour Pierre Cortal fut d’adjoindre ce troisième élixir aux précédents. Aucune défense ne prévalut ; il s’exécuta dans l’épouvante d’avoir à se lever de son fauteuil.

Il y parvint contre toute espérance et grimpa même gaillardement son escalier. À mi-étage, la forte croupe de Mme Gaubert l’obstruait ; une impulsion irrésistible de son profond l’incita à porter là sa main, mais Mme Gaubert ne marqua pas d’irritation, au contraire eut comme une tendance à se laisser choir, imprudence grave étant donné les forces incertaines du jeune homme. Mais il s’arc-bouta et tant bien que mal tous deux gagnèrent le palier.

Ici commençait le difficile. Pierre redoutait une explication que l’état vaseux de son esprit eût rendue périlleuse ; la Providence voulut que les choses s’arrangeassent.

— J’allais justement chez vous, dit Mme Gaubert, pour voir s’il ne manquait rien.

La galanterie commandait qu’ils s’y rendissent ensemble. Le verrou tiré, Pierre Cortal se montra plus allant que l’avant-veille et, grâce au triple feu qui l’incendiait, brusqua la cérémonie au point que la belle patronne habituée au rythme somnolent de son époux fut étourdie de l’aventure.

Cette fois encore une cloche intempestive dérangea les amoureux, mais le dégât fut moindre, elle ne sonna qu’après. Mme Gaubert courut à son office tandis que Pierre Cortal se donnait un coup de peigne réparateur. Soulevé d’imagination par une journée à ce point remplie et tant d’à-coups, il confondit les personnes et les mêla. En même temps que l’inflammable hôtesse il se figura d’avoir possédé Mme Braquehage et même, par excès d’aberration, Mme Coquard dont il eut pendant quelques secondes l’illusion de remuer le poids. Il dîna de bon appétit, se coucha tôt, et dix heures de sommeil le conduisirent au lendemain.

XVI

Des jours passèrent. Mme Braquehage ne donnait plus signe de vie ; il y avait de sa part volonté certaine d’en rester là. De cette détermination, Pierre Cortal ne tira rien de flatteur. Il se demanda s’il tenterait une nouvelle visite, hésita beaucoup, finalement renonça crainte d’un échec qui, celui-là, serait définitif. Il porterait une carte la veille de son départ et s’en irait quitte.

D’ailleurs, depuis l’histoire de Mme Gaubert, Mme Braquehage lui apparaissait en flou, moins délimitée dans ses lignes, lointaine. Certes il restait sensible à sa grâce, avait même de violents retours de flamme à son endroit – qui eût osé risquer le parallèle entre cette créature racée et la rustique patronne de l’Hôtel des Voyageurs ? – mais l’apaisement mis dans ses nerfs par cette dernière lui composait un calme assez réel.

« Pourquoi diable m’a-t-elle fermé sa porte l’autre jour, pensait-il. Était-elle furieuse du ratage de son équipée chez moi ? A-t-elle eu quelque scrupule rétrospectif, ou est-ce son état de santé ? » Il se rappela l’aspect de la jeune Lulu et les demi-aveux de M. Braquehage.

« En ce cas, ce serait à moi de la remercier. Enfin, n’approfondissons pas. »

Sur ce, il se mit en devoir de piquer au mur le plan colorié de la maison Lacoubière, en pendant à l’arbre généalogique, pour juger l’effet. Le résultat fut bon.

« Avec cela, je verrai clair, mes personnages sont composés, je n’ai plus qu’à tirer les ficelles. »

Ensuite, il révisa ses notes. Le premier chapitre était des environs de Prestel et de la ville même ; Pierre tenant à ce que ce début de l’ouvrage fût expressif avait mis de la coquetterie à le parfaire ; il importait que le lecteur fût averti dès les premières pages d’entreprendre un livre sérieux ; aussi les bourra-t-il de détails pittoresques et locaux.

Il profita de ces derniers jours pour achever de mettre ce chapitre au point et fouilla la ville dans ses plus intimes dessous, l’explorant à toute heure du jour et de la nuit et par tous les temps. Il observa certains effets de lumière et les nota par des croquis.

Il fixa son départ pour la semaine suivante sans en préciser exactement le jour. Un renouveau de soleil donnait à Prestel un charme d’arrière-automne dont il voulut profiter ; l’annonce de ce répit enchanta M. Honoré.

Un attachement sincère liait Pierre Cortal à ce brave homme qui lui avait ouvert son foyer et donné l’illusion d’un coin chaud de famille. Il sentait qu’en le quittant, il perdrait beaucoup et que nulle part, il ne retrouverait une affection pareille. Il y avait bien l’histoire du revolver, mais pour le jeune auteur, elle appartenait à l’ordre fictif, il l’avait intégrée dans le roman. Jamais il n’éprouva de gêne à serrer cette main.

Ils passèrent donc ensemble les dernières soirées, M. Honoré tisonnant ses souvenirs et son feu. Pierre glana là quelques traits, mais d’un muet accord, ni l’un ni l’autre ne reparla du drame.

— J’espère que vous nous écrirez de Paris et nous direz vos succès ?

Pierre promit :

— À propos, dit-il, n’oubliez pas de me donner des nouvelles de Mme Braquehage. Le temps approche où l’on verra si sa destinée doit être celle de tant d’autres femmes de sa famille, ce dont…

— De toutes, interrompit M. Honoré. Vous l’avez revue ?

— Jamais.

— Je vous tiendrai au courant.

Trois jours de pluie précipitèrent la décision de Pierre Cortal qui avança son départ de vingt-quatre heures. Il alla faire ses adieux à Trégoz, remit sa carte chez les Angoust et n’échappa pas à une dernière absinthe dont la chaleur lui permit de serrer sans dégoût la main gluante de M. Pitteloup, ensuite de se couvrir de gloire auprès de Mme Gaubert à l’instant de la séparation, instant qu’il fit durer. La bonne hôtesse ne put retenir une larme alors qu’elle rajustait son jupon :

— Si seulement on avait pensé plus tôt !… dit-elle.

M. Gaubert, son époux, s’exprima d’autre manière. Il fit cuire une langouste et la porta lui-même au train, ainsi qu’une fiole d’eau-de-vie, le tout bien emballé dans la peur des cahots. Il ajouta quelques paroles émues et l’espérance de revoir Monsieur l’année prochaine. Pierre remercia et promit tout ce qu’on voulut.

Enfin, le train partit. Classique, Pierre Cortal agita son mouchoir. Il vit M. Honoré et Gaubert restés sur le quai répondre à son adieu, puis diminuer progressivement de stature. Un contour des rails remplaça soudain leur image par un tas de bois.

À Paris, Pierre Cortal retrouva ses aîtres d’autrefois, moins Mme Sorbier dont l’aventure se déroulait ailleurs. Il ne fit rien pour la revoir, elle non plus ; leur étoile à chacun voulut bien qu’ils ne se rencontrassent pas. Par contre, il se précipita chez Bricou au débarqué.

Rien qu’à la façon dont on l’introduisit sans lui infliger une heure d’attente, lui fit comprendre qu’il était bien dans la maison. Bricou se montra charmant, c’est-à-dire qu’il lui tapa sur le ventre, l’appela « mon vieux », pour un peu l’eût tutoyé. Il parla de « Corbehaut III », mais Pierre estima le sujet vidé.

— Un bon sujet est éternel, allégua Bricou.

Une idée passa par la tête de Pierre Cortal. Pourquoi ne pas user des bonnes dispositions de son directeur et caser au Petit Français son roman des Lacoubière ? Qu’il parût là ou ailleurs importait peu puisqu’il aurait ensuite la consécration du volume. Il s’en ouvrit de suite et expliqua son affaire.

— Nom de Dieu, fit l’autre séduit par tant d’horreurs, je vous crois que ça m’ira. Mais sera-ce long au moins ?

— La matière de deux gros volumes.

— Parfait ! Mais pas pour tout de suite, hein ? Il faut laisser souffler le public ; d’ailleurs, vous n’êtes pas au point. Quand pourriez-vous me donner le commencement ?

— D’ici trois ou quatre mois.

— Alors, nous aurons le temps de finir Corbehaut et de faire passer « Vierge et Veuve », un coup de rasoir que j’ai eu la faiblesse d’accepter. Voulez-vous que nous réglions maintenant ?

Il attira une feuille de papier timbré et se mit en devoir d’écrire. Pierre Cortal risqua un grand coup :

— Douze mille.

— Bigre ! fit Bricou, la plume en suspens.

— Deux gros volumes, ne l’oubliez pas.

L’autre fit un calcul de tête rapide tout en mâchonnant sa moustache, hésita, finalement dit :

— Va pour douze mille, mais à ce prix-là, mettez-en, hein ? Et pas de boniment à côté ni de fantaisie. Vous avez votre marque, il s’agit de ne pas dérouter les abonnés.

Pierre entama l’hiver sous ces auspices ; son travail le passionnait ; il s’y absorba tout entier et régla ses journées de façon à leur donner le maximum de rendement. Le résultat répondit à l’effort, il estima son nouveau livre très supérieur aux « Corbehaut » et fit part de cette impression à M. Honoré avec qui il entretenait une correspondance affectueuse. Il reçut en retour des encouragements et des félicitations. Quant à Mme Gaubert, elle lui écrivait chaque semaine une longue missive sur papier gaufré, puérilement alourdie de fleurs séchées ; il lui répondait avec politesse.

Mais l’emprise de la vie est telle que de part et d’autre bientôt les lettres s’espacèrent. M. Honoré prétexta la faiblesse de ses yeux, Pierre Cortal le surmenage ; aucun des deux ne fut dupe des raisons qu’il se donna. Quant à Mme Gaubert, cessa-t-elle d’écrire ? ou Pierre Cortal oublia-t-il de lui répondre ?

Une année tout entière passa. « Vierge et Veuve » achevait de paraître dans le Petit Français tandis que les Corbehaut s’étalaient en belle couverture blanche à la devanture des libraires. Les affaires de Pierre Cortal prospéraient ; on lui proposa de traduire une œuvre pour l’Amérique du Sud, il accepta ; présentement une Espagnole famélique pâlit sur ce travail.

Un matin de février, alors qu’il s’installait devant son chocolat, la concierge lui remit un paquet de correspondance ; l’écriture de M. Honoré attira son attention ; il déchira l’enveloppe et lut :

 

« Mon cher ami,

Voici bien des mois que nous sommes sans nouvelles l’un de l’autre ; peut-être suis-je coupable de négligence, permettez que je m’en excuse, mais si loin que nous soyons de vous par la distance, vous savez que notre affection à ma sœur et à moi vous reste fidèle ; vous êtes un point sensible de notre cœur, votre souvenir demeure vivace et parler de vous est le centre de nos conversations.

Je conçois qu’occupé comme vous l’êtes et sollicité, les dires de vieilles gens vous indiffèrent, néanmoins, puisque je me sens en goût d’écrire, je veux en profiter pour vous parler un peu des Prestelois. Si vous avez conservé d’eux une image encore nette, peut-être trouverez-vous quelque saveur à ces lignes ; elles vous rappelleront des traits et des physionomies pour lesquelles vous eûtes la bonté de marquer de l’intérêt et serviront à combler ce grand creux de silence qui est entre nous et qui me désole. Mais si la vie de Paris et vos succès vous ont écarté de nos images provinciales à ce point que vous les trouviez oiseuses, n’en veuillez pas à votre vieil ami, dites-vous qu’il radote et déchirez ce papier.

Je commence modestement par votre serviteur. Ma sœur et moi sommes aussi bien qu’on peut l’espérer et nous avons tous deux l’espoir de passer l’hiver sans accroc ; mais que de soins et de prudence ! Ah ! mon ami, la vie n’est pas gaie à nos âges et vieillir est une dure épreuve. Ma pauvre Germaine avec ses douleurs et moi qui n’y vois plus, nous formons un triste couple ; les jours de pluie, on se calfeutre au coin du feu ; quand il fait beau, on risque quelques pas dehors soutenus l’un par l’autre comme l’aveugle et le paralytique, souffreteux et vilains à voir.

Profitez de votre jeunesse et chargez votre mémoire de tout ce qui peut l’enrichir, croyez-en mon expérience, ne laissez rien perdre, soyez avide de savoir, abusez et ne craignez jamais l’excès car il est préférable quand les jours sont longs et les nuits interminables d’avoir trop de souvenirs que trop peu. Et dites-vous aussi qu’avec son recul le temps finit toujours par arranger les choses, même les plus laides ; il tempère les éclats trop vifs, il nuance les duretés, il rend acceptables les actions douteuses, celles même qui semblent devoir peser à la conscience… N’ayez donc pas peur de vos rêves, on s’en accommode et mieux vaut d’être hanté que le vide froid.

Voilà de ma part un ton bien inaccoutumé et qui va vous surprendre ; ne croyez pas que la plume m’entraîne à faire le prédicant ; je la manie avec trop de peine ; mais les veillées sont arides, depuis surtout que nous ne vous avons plus ; il faut tuer les heures, que faire alors ? à quoi penser ? Hors ma sœur, je n’ai pas de famille et tout ce que nous pourrions nous dire, nous nous le sommes dit cent fois. Nous parlons donc de vous, cher Monsieur Cortal, en vieux parents, et poussés par cet instinct qu’ont les hommes de ne pas vouloir mourir tout entiers et de se prolonger en pensée tout au moins quand ils n’ont pas su le faire avec leur chair.

J’espère que cet emploi filial n’a rien qui vous désoblige, il ne vous impose aucune charge et vous pourriez même l’ignorer. Peut-être vous surprendra-t-il qu’après un si long silence je reprenne langue avec de tels propos. Comme vous, je croyais nos relations finies et me voilà tout affairé à noircir des pages, moi pour qui la moindre lettre est un labeur.

Cette confession faite, j’en viens au plus grave. Mme Braquehage est morte mercredi dernier, soit le 11 de ce mois, à l’âge exact de trente-sept ans et dix-neuf jours. Je suppose que vous l’ignoriez, car la famille n’a prévenu que les très intimes. Je devine vos pensées, mon cher ami, et les considérations que vous tirerez de sa fin. Vous dirai-je qu’elle ne m’a pas surpris ? Je pourrais me borner à cet énoncé d’état civil – il comporte en soi bien trop d’éloquence – mais les détails de sa mort sont tels que je me dois de vous les dire, tout au moins de vous rapporter les bruits qui courent, car un certain mystère règne là-dessus. Ces bruits sont dénaturés, inutile de vous le dire, par la malveillance et l’imagination des méchantes gens. Vous connaissiez assez cette femme délicieuse pour juger combien il serait injurieux à sa mémoire de leur prêter foi. Préparez-vous à une grosse émotion.

On a trouvé Mme Braquehage dévêtue et morte dans l’arrière-boutique d’un débit de boissons assez louche qui fait le coin de la venelle des Malgracieux et de la rue Moût-le-Grain. Vous avez passé dix fois devant cet établissement dont la clientèle se recrute parmi les petits commerçants et les ouvriers du port. Mme Braquehage dont la charité était proverbiale dut venir là pour quelque aumône, elle y ressentit un malaise et on la transporta dans la chambre du tenancier afin d’éviter les promiscuités de la salle commune. Une jeune fille, nièce de cet homme, la déshabilla et lui donna les soins qu’elle put en attendant la venue de M. Braquehage et du docteur ; lorsqu’ils arrivèrent, tout était fini ; le docteur conclut à une crise cardiaque foudroyante.

Les faits sont clairs et bien établis ; on a, pour n’en pas douter, le double témoignage du buvetier et de sa nièce, de cette dernière surtout qui ne quitta pas la malheureuse femme depuis qu’on l’étendit sur le lit et qui tenta l’impossible pour la soulager. Il semble que la plus élémentaire pudeur commanderait le silence et de s’incliner devant ce pauvre corps ; non. Voici ce qu’on chuchote un peu dans tous les milieux : je le relate au romancier, car ces calomnies découvrent des fonds d’âme exceptionnels.

On prétend, – je dis « on » ce qui équivaut à tout le monde et à personne, – que Mme Braquehage, loin d’être la personne réservée et délicate que tous croyaient, avait au contraire des goûts dépravés et les appétits les plus malsains. On lui prête des vices innommables et des amants à la douzaine, on en fait une manière de Messaline morphinomane et coureuse de mauvais lieux ; bref, chacun raconte sur elle sa petite histoire et c’est à qui inventera le plus de malpropretés. On est même allé jusqu’à incriminer de je ne sais quelles complaisances inavouables la pauvre jeune fille qui l’a soignée. Scandale et fureur dans la famille, vous pensez bien ; heureusement, M. Braquehage a fait taire toutes les langues en emmenant cette personne chez lui ; il s’en occupera, paraît-il ; elle ne le quittera plus.

Ce malheureux Braquehage supporte le coup avec un réel courage ; quant à la douleur du père, elle est navrante, mais vous étonnerai-je en disant que les circonstances exceptionnelles de la mort de sa fille sont plus peut-être dans la réalité de ce chagrin que cette mort elle-même. M. Angoust n’ignore pas la fatalité qui pèse sur sa famille, le deuil ne l’a pas surpris, mais il souffre de tant de vilenies autour.

On a accroché le portrait de la malheureuse dans le salon du bas où il restait quelques panneaux libres ; je le trouve d’une bonne venue. Maintenant, cher ami, il faut que j’arrête cette lettre, je crains d’avoir fait un effort supérieur à mes forces et la migraine vient. À demain la suite. »

 

Pierre Cortal avala son chocolat qui commençait à refroidir, s’essuya les lèvres et reprit sa lecture :

 

« Voilà donc encore une Angoust sous terre ; le fait porterait à réfléchir si personnellement je n’avais épuisé le sujet ; mais pour vous, homme de lettres, il doit avoir de l’imprévu et peut-être l’estimerez-vous exploitable ; c’est dans cet espoir que je vous le livre. Un mot à présent au sujet des autres personnes que vous connaissez :

L’Hôtel des Voyageurs est toujours à la même place ; vous avez laissé là d’unanimes regrets et je n’y entre pas qu’on me demande de vos nouvelles. Trégoz reste un fidèle de la table du fond, il cartonne là des journées avec son ami Pitteloup et soupire après votre retour. Je le trouve bien changé physiquement, il a mauvais air, le teint huileux et se boursoufle de plus en plus ; je serais étonné qu’il fît de vieux os. À l’occasion, écrivez-lui deux mots sur une carte ; il n’est pas mauvais homme, vous lui ferez plaisir.

De Pitteloup, je ne vous dis rien. Tel vous l’avez connu, tel il demeure et restera jusqu’à son dernier souffle. Il est intéressant à recueillir et à piquer dans le coin d’une collection de phénomènes ; je m’attends à le reconnaître au vif dans votre roman. Un petit potin court sur son compte ; je vous le dis sans insister ni trop y croire. On dit – toujours on – qu’il serait guéri du fâcheux travers que vous savez et revenu au goût féminin ; Mme Gaubert aurait servi de magistère. Si la chose est vraie, elle ne manque pas de piquant ; en tout cas, il a tout à dire dans la maison.

Je ne vous parle ni de Rottier, ni d’autres que vous avez pu effleurer ici, leur relief est trop mince et je suis sans contact. Chacun creuse son sillon, on vit et on meurt à Prestel comme toujours. Il n’est pas de semaine que je ne conduise quelque contemporain au cimetière ; cela donne à réfléchir car bientôt ce sera mon tour, mais je n’ai pas d’appréhension.

Sur cette forte parole, je vous quitte mon cher ami et vous adresse, tant de la part de ma sœur que de la mienne, les souvenirs les plus affectueux et les plus fidèles.

Votre,

Vigile Honoré. »

 

Pierre Cortal reposa la lettre ; des idées tournaient autour de sa tête, mais il n’en put saisir aucune. Il se promit de répondre à M. Honoré dès le lendemain, mais quelque chose se mit en travers qui l’empêcha. Ensuite, se sentant disposé au travail, il voulut en profiter et remit sa lettre à plus tard. De longs jours s’écoulèrent, des semaines, puis des mois et ce « plus tard » ne vint jamais.


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bibliothèque numérique romande

 

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en mars 2015.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Félix Vallotton, Corbehaut, Lausanne, Le Livre du Mois, 1970. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Le Château-Gaillard et la place des Andelys, huile sur toile, a été peinte par Félix Vallotton en 1924 (emplacement actuel : Musée municipal de Vernon)

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