Paul Valéry

POÉSIE ET MÉLANGE

Album de vers anciens, La jeune Parque, Charmes, Pièces diverses, Mélange, Poésie brute, Propos sur la poésie

1889- 1939

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

ALBUM DE VERS ANCIENS. 11

LA FILEUSE.. 11

HÉLÈNE.. 12

ORPHÉE.. 13

NAISSANCE DE VÉNUS. 13

FÉERIE.. 14

MÊME FÉERIE.. 15

BAIGNÉE.. 15

AU BOIS DORMANT.. 16

CÉSAR.. 17

LE BOIS AMICAL.. 17

LES VAINES DANSEUSES. 18

UN FEU DISTINCT….. 19

NARCISSE PARLE.. 19

ÉPISODE.. 22

VUE.. 22

VALVINS. 23

ÉTÉ.. 24

PROFUSION DU SOIR, 25

ANNE.. 29

AIR DE SÉMIRAMIS. 32

L’AMATEUR DE POÈMES. 36

LA JEUNE PARQUE. 38

CHARMES. 56

AURORE.. 56

AU PLATANE.. 59

CANTIQUE DES COLONNES. 62

L’ABEILLE.. 64

POÉSIE.. 65

LES PAS. 67

LA CEINTURE.. 68

LA DORMEUSE.. 68

FRAGMENTS DU NARCISSE.. 69

I. 69

II. 74

III. 77

LA PYTHIE.. 79

LE SYLPHE.. 87

L’INSINUANT.. 87

LA FAUSSE MORTE.. 88

ÉBAUCHE D’UN SERPENT.. 89

LES GRENADES. 99

LE VIN PERDU.. 100

INTÉRIEUR.. 101

LE CIMETIÈRE MARIN.. 101

ODE SECRÈTE.. 106

LE RAMEUR.. 107

PALME.. 108

PIÈCES DIVERSES. 112

INSINUANT II. 112

HEURE.. 112

L’OISEAU CRUEL….. 113

À L’AURORE….. 114

ÉQUINOXE.. 115

POUR VOTRE HÊTRE « SUPRÊME ». 117

LA CARESSE.. 118

CHANSON À PART.. 118

LE PHILOSOPHE ET LA JEUNE PARQUE.. 119

MÉLANGE. 123

AVIS AU LECTEUR.. 123

MÉLANGE C’EST L’ESPRIT.. 124

HUMANITÉS. 124

I. 124

II. 125

III. 125

IV.. 126

V.. 126

VIE ET FORTUNE.. 126

TENDRESSE.. 127

LE SONNET D’IRÈNE.. 127

MER.. 128

I. 128

II. 128

III. 128

IV.. 128

LA CATHÉDRALE.. 129

À GRASSE.. 130

I. 130

II. 130

III. 131

MONTPELLIER.. 132

GENÈVE.. 132

TIGER.. 133

LE MÊME.. 134

AUTOMNE.. 134

COLLOQUE.. 135

A.. 135

B.. 136

ENFANCE AUX CYGNES. 136

DIAMANTS. 137

I. 137

II. 138

III. 138

L’ESPRIT.. 138

I. 138

II. 139

TAIS-TOI. 139

LE VIDE ET LE PLEIN.. 140

RÉVEIL.. 140

SINISTRE.. 141

PETITES CHOSES. 142

AU-DESSOUS D’UN PORTRAIT. 142

SUR UN ÉVENTAIL. 142

À JUAN RAMON JIMENEZ. 143

CROQUIS. 143

APHORISME.. 144

DEVISES. 144

SOUVENIR.. 145

HUMANITÉS. 147

I. 147

II. 148

III. 148

IV.. 148

V.. 149

UNE CHAMBRE HANTÉE.. 149

INTÉRIEUR.. 150

MAGIE.. 150

RÊVE.. 151

BOUTIQUE DE POÈTE.. 151

MARINE.. 152

I. 152

II. 152

« PENSEUR ». 152

REGARD.. 153

MOMENTS. 153

I. 153

II. 154

III. 154

IV.. 154

V.. 155

VI. 155

VISAGE DE DAME.. 155

MARINE.. 156

IDÉES. 156

DIVINITÉS. 157

À JOSAPHAT.. 158

AMOR.. 158

I. 158

II. 158

III. 158

IV.. 159

V.. 159

VI. 160

VII. 161

VIII. 161

L’HUÎTRE.. 161

PSAUME Y.. 161

PSAUME Z.. 162

FORTUNE SELON L’ESPRIT.. 163

QUESTION DE PLACEMENT.. 163

PATHOS. 164

I. 164

II. 164

III. 164

IV.. 165

V.. 165

VI. 165

VII. 165

POLITIQUE ORGANO-PSYCHIQUE.. 165

I. 165

II. 166

BOUCHE.. 167

LA DISTRAITE.. 167

MORALITÉS. 168

I. 168

II. 168

III. 168

IV.. 168

V.. 169

VI. 169

VII. 169

VIII. 169

NEIGE.. 170

HUMANITÉS. 170

I. 170

II. 171

III. 171

IV.. 171

V.. 171

VI. 171

VII. 172

VIII. 172

IX.. 172

X.. 172

MALÉFICES. 172

I. 172

II. 173

III. 173

IV.. 173

V.. 173

VI. 173

VII. 174

VIII. 174

IX.. 175

X.. 175

XI. 175

XII. 175

XIII. 175

GRANDEURS. 176

I. 176

II. 176

III. 176

IV.. 176

V.. 176

VI. 177

VII. 177

VIII. 177

AVEC SOI SEUL.. 177

I. 177

II. 177

III. 178

IV.. 178

LE VISIONNAIRE.. 178

ÉTRANGETÉS. 179

I. 179

II. 179

III. 180

IV.. 180

V.. 180

HUMANITÉS. 181

I. 181

II. 181

III. 181

IV.. 181

V.. 182

VI. 182

L’ESTHÈTE.. 182

I. 182

II. 183

III. 183

PSAUMES. 183

OISEAUX.. 184

RÉVEIL.. 185

PSAUME T.. 185

LARMES. 185

I. 185

II. 186

POÉSIE BRUTE. 187

MÉDITATION AVANT PENSÉE.. 187

I. 187

II. 188

III. 188

MOTIFS OU MOMENTS. 189

AU SOLEIL.. 191

À LA VIE.. 191

FINAL.. 191

IL Y A CINQUANTE ANS….. 192

MATIN.. 192

I. 192

II. 193

PSAUME DEVANT LA BÊTE.. 193

CHANT DE L’IDÉE-MAÎTRESSE.. 195

I. 195

II. 195

III. 196

PROPOS SUR LA POÉSIE. 198

Ce livre numérique. 218

 

ALBUM DE VERS ANCIENS

LA FILEUSE

Lilia…, neque nent.

ASSISE, la fileuse au bleu de la croisée

Où le jardin mélodieux se dodeline ;

Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

 

Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

Chevelure, à ses doigts si faibles évasive,

Elle songe, et sa tête petite s’incline.

 

Un arbuste et l’air pur font une source vive

Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.

 

Une tige, où le vent vagabond se repose,

Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,

Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

 

Mais la dormeuse file une laine isolée ;

Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.

 

Le songe se dévide avec une paresse

Angélique, et sans cesse, au doux fuseau crédule,

La chevelure ondule au gré de la caresse…

 

Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,

Fileuse de feuillage et de lumière ceinte :

Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.

 

Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,

Parfume ton front vague au vent de son haleine

Innocente, et tu crois languir… Tu es éteinte

 

Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

HÉLÈNE

AZUR ! c’est moi… Je viens des grottes de la mort

Entendre l’onde se rompre aux degrés sonores,

Et je revois les galères dans les aurores

Ressusciter de l’ombre au fil des rames d’or.

 

Mes solitaires mains appellent les monarques

Dont la barbe de sel amusait mes doigts purs ;

Je pleurais. Ils chantaient leurs triomphes obscurs

Et les golfes enfuis aux poupes de leurs barques.

 

J’entends les conques profondes et les clairons

Militaires rythmer le vol des avirons ;

Le chant clair des rameurs enchaîne le tumulte,

 

Et les Dieux, à la proue héroïque exaltés

Dans leur sourire antique et que l’écume insulte,

Tendent vers moi leurs bras indulgents et sculptés.

ORPHÉE

… JE compose en esprit, sous les myrtes, Orphée

L’Admirable !… Le feu, des cirques purs descend ;

Il change le mont chauve en auguste trophée

D’où s’exhale d’un dieu l’acte retentissant.

 

Si le dieu chante, il rompt le site tout-puissant ;

Le soleil voit l’horreur du mouvement des pierres ;

Une plainte inouïe appelle éblouissants

Les hauts murs d’or harmonieux d’un sanctuaire.

 

Il chante, assis au bord du ciel splendide, Orphée !

Le roc marche, et trébuche ; et chaque pierre fée

Se sent un poids nouveau qui vers l’azur délire !

 

D’un Temple à demi nu le soir baigne l’essor,

Et soi-même il s’assemble et s’ordonne dans l’or

À l’âme immense du grand hymne sur la lyre !

NAISSANCE DE VÉNUS

DE sa profonde mère, encor froide et fumante,

Voici qu’au seuil battu de tempêtes, la chair

Amèrement vomie au soleil par la mer,

Se délivre des diamants de la tourmente.

 

Son sourire se forme, et suit sur ses bras blancs

Qu’éplore l’orient d’une épaule meurtrie,

De l’humide Thétis la pure pierrerie,

Et sa tresse se fraye un frisson sur ses flancs.

 

Le frais gravier, qu’arrose et fuit sa course agile,

Croule, creuse rumeur de soif, et le facile

Sable a bu les baisers de ses bonds puérils ;

 

Mais de mille regards ou perfides ou vagues,

Son œil mobile mêle aux éclairs de périls

L’eau riante, et la danse infidèle des vagues.

FÉERIE

LA lune mince verse une lueur sacrée,

Toute une jupe d’un tissu d’argent léger,

Sur les bases de marbre où vient l’Ombre songer

Que suit d’un char de perle une gaze nacrée.

 

Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux

De carènes de plume à demi lumineuse,

Elle effeuille infinie une rose neigeuse

Dont les pétales font des cercles sur les eaux…

 

Est-ce vivre ?… Ô désert de volupté pâmée

Où meurt le battement faible de l’eau lamée,

Usant le seuil secret des échos de cristal…

 

La chair confuse des molles roses commence

À frémir, si d’un cri le diamant fatal

Fêle d’un fil de jour toute la fable immense.

MÊME FÉERIE

LA lune mince verse une lueur sacrée,

Comme une jupe d’un tissu d’argent léger,

Sur les masses de marbre où marche et croit songer

Quelque vierge de perle et de gaze nacrée.

 

Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux

De carènes de plume à demi lumineuse,

Sa main cueille et dispense une rose neigeuse

Dont les pétales font des cercles sur les eaux.

 

Délicieux désert, solitude pâmée,

Quand le remous de l’eau par la lune lamée

Compte éternellement ses échos de cristal,

 

Quel cœur pourrait souffrir l’inexorable charme

De la nuit éclatante au firmament fatal,

Sans tirer de soi-même un cri pur comme une arme ?

BAIGNÉE

UN fruit de chair se baigne en quelque jeune vasque,

(Azur dans les jardins tremblants) mais hors de l’eau,

Isolant la torsade aux puissances de casque,

Luit le chef d’or que tranche à la nuque un tombeau.

 

Éclose la beauté par la rose et l’épingle !

Du miroir même issue où trempent ses bijoux,

Bizarres feux brisés dont le bouquet dur cingle

L’oreille abandonnée aux mots nus des flots doux.

 

Un bras vague inondé dans le néant limpide

Pour une ombre de fleur à cueillir vainement

S’effile, ondule, dort par le délice vide,

 

Si l’autre, courbé pur sous le beau firmament,

Parmi la chevelure immense qu’il humecte,

Capture dans l’or simple un vol ivre d’insecte.

AU BOIS DORMANT

LA princesse, dans un palais de rose pure,

Sous les murmures, sous la mobile ombre dort,

Et de corail ébauche une parole obscure

Quand les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.

 

Elle n’écoute ni les gouttes, dans leurs chutes,

Tinter d’un siècle vide au lointain le trésor,

Ni, sur la forêt vague, un vent fondu de flûtes

Déchirer la rumeur d’une phrase de cor.

 

Laisse, longue, l’écho rendormir la diane,

Ô toujours plus égale à la molle liane

Qui se balance et bat tes yeux ensevelis.

 

Si proche de ta joue et si lente la rose

Ne va pas dissiper ce délice de plis

Secrètement sensible au rayon qui s’y pose.

CÉSAR

CÉSAR, calme César, le pied sur toute chose,

Les poings durs dans la barbe, et l’œil sombre peuplé

D’aigles et des combats du couchant contemplé,

Ton cœur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.

 

Le lac en vain palpite et lèche son lit rose ;

En vain d’or précieux brille le jeune blé ;

Tu durcis dans les nœuds de ton corps rassemblé

L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.

 

L’ample monde, au delà de l’immense horizon,

L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison

Qui changeront le soir en furieuse aurore.

 

Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,

Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore

Quelle foudre s’amasse au centre de César.

LE BOIS AMICAL

NOUS avons pensé des choses pures

Côte à côte, le long des chemins,

Nous nous sommes tenus par les mains

Sans dire… parmi les fleurs obscures ;

 

Nous marchions comme des fiancés

Seuls, dans la nuit verte des prairies ;

Nous partagions ce fruit de féeries

La lune amicale aux insensés

 

Et puis, nous sommes morts sur la mousse,

Très loin, tout seuls parmi l’ombre douce

De ce bois intime et murmurant ;

 

Et là-haut, dans la lumière immense,

Nous nous sommes trouvés en pleurant

Ô mon cher compagnon de silence !

LES VAINES DANSEUSES

CELLES qui sont des fleurs légères sont venues,

Figurines d’or et beautés toutes menues

Où s’irise une faible lune… Les voici

Mélodieuses fuir dans le bois éclairci.

De mauves et d’iris et de nocturnes roses

Sont les grâces de nuit sous leurs danses écloses.

Que de parfums voilés dispensent leurs doigts d’or !

Mais l’azur doux s’effeuille en ce bocage mort

Et de l’eau mince luit à peine, reposée

Comme un pâle trésor d’une antique rosée

D’où le silence en fleur monte… Encor les voici

Mélodieuses fuir dans le bois éclairci.

Aux calices aimés leurs mains sont gracieuses ;

Un peu de lune dort sur leurs lèvres pieuses

Et leurs bras merveilleux aux gestes endormis

Aiment à dénouer sous les myrtes amis

Leurs liens fauves et leurs caresses… Mais certaines,

Moins captives du rythme et des harpes lointaines,

S’en vont d’un pas subtil au lac enseveli

Boire des lys l’eau frêle où dort le pur oubli.

UN FEU DISTINCT…

UN feu distinct m’habite, et je vois froidement

La violente vie illuminée entière…

Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormant

Ses actes gracieux mélangés de lumière.

 

Mes jours viennent la nuit me rendre des regards,

Après le premier temps de sommeil malheureux ;

Quand le malheur lui-même est dans le noir épars

Ils reviennent me vivre et me donner des yeux.

 

Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveille

N’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,

Et mon rire étranger suspend à mon oreille,

 

Comme à la vide conque un murmure de mer,

Le doute – sur le bord d’une extrême merveille,

Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ?

NARCISSE PARLE

Narcissæ placandis manibus.

 

Ô FRÈRES ! tristes lys, je languis de beauté

Pour m’être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines,

Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.

 

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

La voix des sources change et me parle du soir ;

J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.

 

Et moi ! De tout mon cœur dans ces roseaux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !

Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne

Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.

 

Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur

Mon image de fleurs humides couronnée !

 

Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels !

À travers les bois bleus et les bras fraternels,

Une tendre lueur d’heure ambiguë existe,

Et d’un reste du jour me forme un fiancé

Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste…

Délicieux démon, désirable et glacé !

 

Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,

Ô forme obéissante à mes yeux opposée !

Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !…

Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent

D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,

Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !…

 

Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,

Narcisse… ce nom même est un tendre parfum

Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt

Sur ce vide tombeau la funérale rose.

 

Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser

Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser,

Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine,

Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers.

Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.

 

Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine

Chair pour la solitude éclose tristement

Qui se mire dans le miroir au bois dormant.

Je me délie en vain de ta présence douce,

L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousse

Et d’un sombre délice enfle le vent profond.

 

Adieu, Narcisse… Meurs ! Voici le crépuscule.

Au soupir de mon cœur mon apparence ondule,

La flûte, par l’azur enseveli module

Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.

Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume,

Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume,

Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal !

L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal.

La ride me ravisse au souffle qui m’exile

Et que mon souffle anime une flûte gracile

Dont le joueur léger me serait indulgent !…

 

Évanouissez-vous, divinité troublée !

Et, toi, verse à la lune, humble flûte isolée,

Une diversité de nos larmes d’argent.

ÉPISODE

UN soir favorisé de colombes sublimes,

La pucelle doucement se peigne au soleil.

Aux nénuphars de l’onde elle donne un orteil

Ultime, et pour tiédir ses froides mains errantes

Parfois trempe au couchant leurs roses transparentes.

Tantôt, si d’une ondée innocente, sa peau

Frissonne, c’est le dire absurde d’un pipeau,

Flûte dont le coupable aux dents de pierrerie

Tire un futile vent d’ombre et de rêverie

Par l’occulte baiser qu’il risque sous les fleurs.

Mais presque indifférente aux feintes de ces pleurs,

Ni se divinisant par aucune parole

De rose, elle démêle une lourde auréole ;

Et tirant de sa nuque un plaisir qui la tord,

Ses poings délicieux pressent la touffe d’or

Dont la lumière coule entre ses doigts limpides !

… Une feuille meurt sur ses épaules humides,

Une goutte tombe de la flûte sur l’eau,

Et le pied pur s’épeure comme un bel oiseau

Ivre d’ombre…

VUE

SI la plage planche, si

L’ombre sur l’œil s’use et pleure

Si l’azur est larme, ainsi

Au sel des dents pure affleure

 

La vierge fumée ou l’air

Que berce en soi puis expire

Vers l’eau debout d’une mer

Assoupie en son empire

 

Celle qui sans les ouïr

Si la lèvre au vent remue

Se joue à évanouir

Mille mots vains où se mue

 

Sous l’humide éclair de dents

Le très doux feu du dedans.

VALVINS

SI tu veux dénouer la forêt qui t’aère

Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es

Dans la fluide yole à jamais littéraire,

Traînant quelques soleils ardemment situés

 

Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse

Émue, ou pressentant l’après-midi chanté,

Selon que le grand bois trempe une longue tresse,

Et mélange ta voile au meilleur de l’été.

 

Mais toujours près de toi que le silence livre

Aux cris multipliés de tout le brut azur,

L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre

 

Tremble, reflet de voile vagabonde sur

La poudreuse peau de la rivière verte

Parmi le long regard de la Seine entr’ouverte.

ÉTÉ

À Francis Vielé-Griffin.

 

É roche d’air pur, et toi, ardente ruche,

Ô mer ! Éparpillée en mille mouches sur

Les touffes d’une chair fraîche comme une cruche,

Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur ;

 

Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace

Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux,

Où crève infiniment la rumeur de la masse

De la mer, de la marche et des troupes des eaux,

 

Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses

Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil,

Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses,

Bercez l’enfant ravie en un poreux sommeil !

 

Dont les jambes (mais l’une est fraîche et se dénoue

De la plus rose), les épaules, le sein dur,

Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue

Brillent abandonnés autour du vase obscur

 

Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées

Dans les cages de feuille et les mailles de mer

Par les moulins marins et les huttes rosées

Du jour… Toute la peau dore les treilles d’air.

PROFUSION DU SOIR,

POÈME ABANDONNÉ…

 

DU Soleil soutenant la puissante paresse

Qui plane et s’abandonne à l’œil contemplateur,

Regard !… Je bois le vin céleste, et je caresse

Le grain mystérieux de l’extrême hauteur.

 

Je porte au sein brûlant ma lucide tendresse,

Je joue avec les feux de l’antique inventeur ;

Mais le dieu par degrés qui se désintéresse

Dans la pourpre de l’air s’altère avec lenteur.

 

Laissant dans les champs purs battre toute l’idée,

Les travaux du couchant dans la sphère vidée

Connaissent sans oiseaux leur ancienne grandeur.

 

L’ange frais de l’œil nu pressent dans sa pudeur,

Haute nativité d’étoile élucidée,

Un diamant agir qui berce la splendeur…

 

*

 

Ô soir, tu viens épandre un délice tranquille,

Horizon des sommeils, stupeur des cœurs pieux,

Persuasive approche, insidieux reptile,

Et rose que respire un mortel immobile

Dont l’œil doré s’engage aux promesses des cieux.

 

*

 

Sur tes ardents autels son regard favorable

Brûle, l’âme distraite, un passé précieux.

Il adore dans l’or qui se rend adorable

Bâtir d’une vapeur un temple mémorable,

Suspendre au sombre éther son risque et son récif,

Et vole, ivre des feux d’un triomphe passif,

Sur l’abime aux ponts d’or rejoindre la Fortune ;

— Tandis qu’aux bords lointains du Théâtre pensif,

Sous un masque léger glisse la mince lune…

 

*

 

… Ce vin bu, l’homme bâille, et brise le flacon.

Aux merveilles du vide il garde une rancune ;

Mais le charme du soir fume sur le balcon

Une confusion de femme et de flocon…

 

*

 

— Ô Conseil !… Station solennelle !… Balance

D’un doigt doré pesant les motifs du silence !

Ô sagesse sensible entre les dieux ardents !

— De l’espace trop beau, préserve-moi, balustre !

Là, m’appelle la mer !… Là, se penche l’illustre

Vénus Vertigineuse avec ses bras fondants !

 

*

 

Mon œil, quoiqu’il s’attache au sort souple des ondes,

Et boive comme en songe à l’éternel verseau,

Garde une chambre fixe et capable des mondes ;

Et ma cupidité des surprises profondes

Voit à peine au travers du transparent berceau

Cette femme d’écume et d’algue et d’or que roule

Sur le sable et le sel la meule de la houle.

 

*

 

Pourtant je place aux cieux les ébats d’un esprit ;

Je vois dans leurs vapeurs des terres inconnues,

Des déesses de fleurs feindre d’être des nues,

Des puissances d’orage d’errer à demi nues,

Et sur les roches d’air du soir qui s’assombrit,

Telle divinité s’accoude. Un ange nage.

Il restaure l’espace à chaque tour de rein.

Moi, qui jette ici-bas l’ombre d’un personnage,

Toutefois délié dans le plein souverain,

Je me sens qui me trempe, et pur qui me dédaigne !

Vivant au sein futur le souvenir marin,

Tout le corps de mon choix dans mes regards se baigne !

 

*

 

Une crête écumeuse, énorme et colorée,

Barre, puissamment pure, et plisse le parvis.

Roule jusqu’à mon cœur la distance dorée,

Vague !… Croulants soleils aux horizons ravis,

Tu n’iras pas plus loin que la ligne ignorée

Qui divise les dieux des ombres où je vis.

 

*

 

Une volute lente et longue d’une lieue

Semant les charmes lourds de sa blanche torpeur

Où se joue une joie, une soif d’être bleue,

Tire le noir navire épuisé de vapeur…

 

*

 

Mais pesants et neigeux les monts du crépuscule,

Les nuages trop pleins et leurs seins copieux,

Toute la majesté de l’Olympe recule,

Car voici le signal, voici l’or des adieux,

Et l’espace a humé la barque minuscule…

 

*

 

Lourds frontons du sommeil toujours inachevés,

Rideaux bizarrement d’un rubis relevés

Pour le mauvais regard d’une sombre planète,

Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus,

Et dans la bouche d’or, bâillements combattus,

S’écartèlent les mots que charmait le poète…

Les temps sont accomplis, les désirs se sont tus.

 

*

 

Adieu, Adieu !… Vers vous, ô mes belles images,

Mes bras tendent toujours insatiable port !

Venez, effarouchés, hérissant vos plumages,

Voiliers aventureux que talonne la mort !

Hâtez-vous, hâtez-vous !… La nuit presse !… Tantale

Va périr ! Et la joie éphémère des cieux !

Une rose naguère aux ténèbres fatale,

Une toute dernière rose occidentale

Pâlit affreusement sur le soir spacieux…

Je ne vois plus frémir au mât du belvédère

Ivre de brise un sylphe aux couleurs de drapeau,

Et ce grand port n’est plus qu’un noir débarcadère

Couru du vent glacé que sent venir ma peau !

 

Fermez-vous ! Fermez-vous ! Fenêtres offensées !

Grands yeux qui redoutez la véritable nuit !

Et toi, de ces hauteurs d’astres ensemencées,

Accepte, fécondé de mystère et d’ennui,

Une maternité muette de pensées…

ANNE

À André Lebey.

 

ANNE qui se mélange au drap pâle et délaisse

Des cheveux endormis sur ses yeux mal ouverts

Mire ses bras lointains tournés avec mollesse

Sur la peau sans couleur du ventre découvert.

 

Elle vide, elle enfle d’ombre sa gorge lente,

Et comme un souvenir pressant ses propres chairs,

Une bouche brisée et pleine d’eau brûlante

Roule le goût immense et le reflet des mers.

 

Enfin désemparée et libre d’être fraîche,

La dormeuse déserte aux touffes de couleur

Flotte sur son lit blême, et d’une lèvre sèche,

Tette dans la ténèbre un souffle amer de fleur.

 

Et sur le linge où l’aube insensible se plisse,

Tombe, d’un bras de glace effleuré de carmin,

Toute une main défaite et perdant le délice

À travers ses doigts nus dénoués de l’humain.

 

Au hasard ! À jamais, dans le sommeil sans hommes

Pur des tristes éclairs de leurs embrassements,

Elle laisse rouler les grappes et les pommes

Puissantes, qui pendaient aux treilles d’ossements,

 

Qui riaient, dans leur ambre appelant les vendanges,

Et dont le nombre d’or de riches mouvements

Invoquait la vigueur et les gestes étranges

Que pour tuer l’amour inventent les amants…

 

*

 

Sur toi, quand le regard de leurs âmes s’égare,

Leur cœur bouleversé change comme leurs voix,

Car les tendres apprêts de leur festin barbare

Hâtent les chiens ardents qui tremblent dans ces rois…

 

À peine effleurent-ils de doigts errants ta vie,

Tout leur sang les accable aussi lourd que la mer,

Et quelque violence aux abîmes ravie

Jette ces blancs nageurs sur tes roches de chair…

 

Récifs délicieux, Île toute prochaine,

Terre tendre, promise aux démons apaisés,

L’amour t’aborde, armé des regards de la haine,

Pour combattre dans l’ombre une hydre de baisers !

 

*

 

Ah, plus nue et qu’imprègne une prochaine aurore,

Si l’or triste interroge un tiède contour,

Rentre au plus pur de l’ombre où le Même s’ignore,

Et te fais un vain marbre ébauché par le jour !

 

Laisse au pâle rayon ta lèvre violée

Mordre dans un sourire un long germe de pleur,

Masque d’âme au sommeil à jamais immolée

Sur qui la paix soudaine a surpris la douleur !

 

Plus jamais redorant tes ombres satinées,

La vieille aux doigts de feu qui fendent les volets

Ne viendra t’arracher aux grasses matinées

Et rendre au doux soleil tes joyeux bracelets…

 

Mais suave, de l’arbre extérieur, la palme

Vaporeuse remue au delà du remords,

Et dans le feu, parmi trois feuilles, l’oiseau calme

Commence le chant seul qui réprime les morts.

AIR DE SÉMIRAMIS

À Camille Mauclair.

 

DÈS l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !

À peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort

Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre,

L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…

 

*

 

« Existe !… Sois enfin toi-même ! dit l’Aurore,

Ô grande âme, il est temps que tu formes un corps !

Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,

Parmi tant d’autres feux, les immortels trésors !

 

Déjà, contre la nuit lutte l’âpre trompette !

Une lèvre vivante attaque l’air glacé ;

L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,

Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé !

 

Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres,

Et comme du nageur, dans le plein de la mer,

Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,

Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair,

 

Traverse sans retard ses invisibles trames,

Épuise l’infini de l’effort impuissant,

Et débarrasse-toi d’un désordre de drames

Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang !

 

J’accours de l’Orient suffire à ton caprice !

Et je te viens offrir mes plus purs aliments ;

Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse !

Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments ! »

 

*

 

— Je réponds !… Je surgis de ma profonde absence !

Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,

Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,

Il m’emporte !… Je vole au-devant du soleil !

 

Je ne prends qu’une rose et fuis… La belle flèche

Au flanc !… Ma tête enfante une foule de pas…

Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche

Altitude m’appelle, et je lui tends les bras !

 

Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire

Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur !

Ton œil impérial a soif du grand empire

À qui ton spectre dur fait sentir le bonheur…

 

Ose l’abîme ! Passe un dernier pont de roses !

Je t’approche, péril ! Orgueil plus irrité !

Ces fourmis sont à moi ! Ces villes sont mes choses,

Ces chemins sont les traits de mon autorité !

 

C’est une vaste peau de fauve que mon royaume !

J’ai tué le lion qui portait cette peau ;

Mais encor le fumet du féroce fantôme

Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau !

 

Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes !

Jamais il n’a doré de seuil si gracieux !

De ma fragilité je goûte les alarmes

Entre le double appel de la terre et des cieux.

 

Repas de ma puissance, intelligible orgie,

Quel parvis vaporeux de toits et de forêts

Place aux pieds de la pure et divine vigie,

Ce calme éloignement d’événements secrets !

 

L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures !

Ô de quelle grandeur, elle tient sa grandeur

Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieurs

Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur !

 

Anxieuse d’azur, de gloire consumée,

Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,

Aspire cet encens d’âmes et de fumée

Qui monte d’une ville analogue à la mer !

 

Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches !

L’intense et sans repos Babylone bruit,

Toute rumeurs de chars, clairons, chaînes de cruches

Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.

 

Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,

Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,

Et ces gémissements de marbres et de câbles

Qui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux !

 

Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,

Et mon vœu prendre place au séjour des destins ;

Il semble de soi-même au ciel monter par ondes

Sous le bouillonnement des actes indistincts.

 

Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,

Hélas ! mon orgueil même a besoin de tes bras !

Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haine

Dont l’innombrable tête est si douce à mes pas ?

 

Plate, elle me murmure une musique telle

Que le calme de l’onde en fait de sa fureur,

Quand elle se rapaise aux pieds d’une mortelle

Mais qu’elle se réserve un retour de terreur.

 

En vain j’entends monter contre ma face auguste

Ce murmure de crainte et de férocité :

À l’image des dieux la grande âme est injuste

Tant elle s’appareille à la nécessité !

 

Des douceurs de l’amour quoique parfois touchée,

Pourtant nulle tendresse et nuls renoncements

Ne me laissent captive et victime couchée

Dans les puissants liens du sommeil des amants !

 

Baisers, baves d’amour, basses béatitudes,

Ô mouvements marins des amants confondus,

Mon cœur m’a conseillé de telles solitudes,

Et j’ai placé si haut mes jardins suspendus

 

Que mes suprêmes fleurs n’attendent que la foudre

Et qu’en dépit des pleurs des amants les plus beaux,

À mes roses, la main qui touche tombe en poudre :

Mes plus doux souvenirs bâtissent des tombeaux !

 

Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante

Quand tiré lentement du songe de mes seins,

Je vois un monument de masse triomphante

Joindre dans mes regards l’ombre de mes desseins !

 

Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,

Et roses palpitant sur ma pure paroi !

Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,

Sage Sémiramis, enchanteresse et roi !

L’AMATEUR DE POÈMES

SI je regarde tout à coup ma véritable pensée, je ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ; et cette infinité d’entreprises interrompues par leur propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre, sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée, la pensée, par sa nature, manque de style.

 

MAIS je n’ai pas tous les jours la puissance de proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une apparence de commencement, de plénitude et de fin, au lieu de mon insupportable fuite.

 

UN poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée ; je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.

 

JE m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre où mènent les mots. Leur apparition est écrite. Leurs sonorités concertées. Leur ébranlement se compose, d’après une méditation antérieure, et ils se précipiteront en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance. Même mes étonnements sont assurés : ils sont cachés d’avance, et font partie du nombre.

 

MU par l’écriture fatale, et si le mètre toujours futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment attendue. Cette mesure qui me transporte et que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul hasard, mais une chance extraordinaire se fortifie. Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je pense par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement prévoyante, – aux lacunes calculées, sans ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande et la quantité me comble : une pensée singulièrement achevée.

LA JEUNE PARQUE

(1917)

 

à André Gide

Depuis bien des années

j’avais laissé l’art des vers :

essayant de m’y astreindre encore,

j’ai fait cet exercice

que je te dédie.

1917

 

Le Ciel a-t-il formé cet amas de merveilles

Pour la demeure d’un serpent ?

Pierre Corneille

 

QUI pleure là, sinon le vent simple, à cette heure

Seule, avec diamants extrêmes ?… Mais qui pleure,

Si proche de moi-même au moment de pleurer ?

 

Cette main, sur mes traits qu’elle rêve effleurer,

Distraitement docile à quelque fin profonde,

Attend de ma faiblesse une larme qui fonde,

Et que de mes destins lentement divisé,

Le plus pur en silence éclaire un cœur brisé.

La houle me murmure une ombre de reproche,

Ou retire ici-bas, dans ses gorges de roche,

Comme chose déçue et bue amèrement,

Une rumeur de plainte et de resserrement…

Que fais-tu, hérissée, et cette main glacée,

Et quel frémissement d’une feuille effacée

Persiste parmi vous, îles de mon sein nu ?…

Je scintille, liée à ce ciel inconnu…

L’immense grappe brille à ma soif de désastres.

 

Tout-puissants étrangers, inévitables astres

Qui daignez faire luire au lointain temporel

Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;

Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes

Ces souverains éclats, ces invincibles armes,

Et les élancements de votre éternité,

Je suis seule avec vous, tremblante, ayant quitté

Ma couche ; et sur l’écueil mordu par la merveille,

J’interroge mon cœur quelle douleur l’éveille,

Quel crime par moi-même ou sur moi consommé ?…

… Ou si le mal me suit d’un songe refermé,

Quand (au velours du souffle envolé l’or des lampes)

J’ai de mes bras épais environné mes tempes,

Et longtemps de mon âme attendu les éclairs ?

Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes chairs,

Durcissant d’un frisson leur étrange étendue,

Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue,

Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais

De regards en regards, mes profondes forêts.

 

J’y suivais un serpent qui venait de me mordre.

 

QUEL repli de désirs, sa traîne !… Quel désordre

De trésors s’arrachant à mon avidité,

Et quelle sombre soif de la limpidité !

 

Ô ruse !… À la lueur de la douleur laissé

Je me sentis connue encor plus que blessée…

Au plus traître de l’âme, une pointe me naît ;

Le poison, mon poison, m’éclaire et se connaît :

Il colore une vierge à soi-même enlacée,

Jalouse… Mais de qui, jalouse et menacée ?

Et quel silence parle à mon seul possesseur ?

 

Dieux ! Dans ma lourde plaie une secrète sœur

Brûle, qui se préfère à l’extrême attentive.

 

VA ! je n’ai plus besoin de ta race naïve,

Cher Serpent… Je m’enlace, être vertigineux !

Cesse de me prêter ce mélange de nœuds

Ni ta fidélité qui me fuit et devine…

Mon âme y peut suffire, ornement de ruine !

Elle sait, sur mon ombre égarant ses tourments,

De mon sein, dans les nuits, mordre les rocs charmants ;

Elle y suce longtemps le lait des rêveries…

Laisse donc défaillir ce bras de pierreries

Qui menace d’amour mon sort spirituel…

Tu ne peux rien sur moi qui ne soit moins cruel,

Moins désirable… Apaise alors, calme ces ondes,

Rappelle ces remous, ces promesses immondes…

Ma surprise s’abrège, et mes yeux sont ouverts.

Je n’attendais pas moins de mes riches déserts

Qu’un tel enfantement de fureur et de tresse :

Leurs fonds passionnés brillent de sécheresse

Si loin que je m’avance et m’altère pour voir

De mes enfers pensifs les confins sans espoir…

Je sais… Ma lassitude est parfois un théâtre.

L’esprit n’est pas si pur que jamais idolâtre

Sa fougue solitaire aux élans de flambeau

Ne fasse fuir les murs de son morne tombeau.

Tout peut naître ici-bas d’une attente infinie.

L’ombre même le cède à certaine agonie,

L’âme avare s’entr’ouvre, et du monstre s’émeut

Qui se tord sur les pas d’une porte de feu…

Mais, pour capricieux et prompt que tu paraisses,

Reptile, ô vifs détours tout courus de caresses,

Si proche impatience et si lourde langueur,

Qu’es-tu, près de ma nuit d’éternelle longueur ?

Tu regardais dormir ma belle négligence…

Mais avec mes périls, je suis d’intelligence,

Plus versatile, ô Thyrse, et plus perfide qu’eux.

Fuis-moi ! du noir retour reprends le fil visqueux !

Va chercher des yeux clos pour tes danses massives.

Coule vers d’autres lits tes robes successives,

Couve sur d’autres cœurs les germes de leur mal,

Et que dans les anneaux de ton rêve animal

Halète jusqu’au jour l’innocence anxieuse !…

Moi, je veille. Je sors, pâle et prodigieuse,

Toute humide des pleurs que je n’ai point versés,

D’une absence aux contours de mortelle bercés

Par soi seule… Et brisant une tombe sereine,

Je m’accoude inquiète et pourtant souveraine,

Tant de mes visions parmi la nuit et l’œil,

Les moindres mouvements consultent mon orgueil. »

 

MAIS je tremblais de perdre une douleur divine !

Je baisais sur ma main cette morsure fine,

Et je ne savais plus de mon antique corps

Insensible, qu’un feu qui brûlait sur mes bords :

 

Adieu, pensai-je, MOI, mortelle sœur, mensonge…

 

HARMONIEUSE MOI, différente d’un songe,

Femme flexible et ferme aux silences suivis

D’actes purs !… Front limpide, et par ondes ravis,

Si loin que le vent vague et velu les achève

Longs brins légers qu’au large un vol mêle et soulève,

Dites !… J’étais l’égale et l’épouse du jour,

Seul support souriant que je formais d’amour

À la toute-puissante altitude adorée…

 

Quel éclat sur mes cils aveuglément dorée,

Ô paupières qu’opprime une nuit de trésor,

Je priais à tâtons dans vos ténèbres d’or !

Poreuse à l’éternel qui me semblait m’enclore,

Je m’offrais dans mon fruit de velours qu’il dévore ;

Rien ne me murmurait qu’un désir de mourir

Dans cette blonde pulpe au soleil pût mûrir :

Mon amère saveur ne m’était point venue.

Je ne sacrifiais que mon épaule nue

À la lumière ; et sur cette gorge de miel,

Dont la tendre naissance accomplissait le ciel,

Se venait assoupir la figure du monde.

Puis, dans le dieu brillant, captive vagabonde,

Je m’ébranlais brûlante et foulais le sol plein,

Liant et déliant mes ombres sous le lin.

Heureuse ! À la hauteur de tant de gerbes belles,

Qui laissais à ma robe obéir les ombelles,

Dans les abaissements de leur frêle fierté ;

Et si, contre le fil de cette liberté,

Si la robe s’arrache à la rebelle ronce,

L’arc de mon brusque corps s’accuse et me prononce,

Nu sous le voile enflé de vivantes couleurs

Que dispute ma race aux longs liens de fleurs !

 

Je regrette à demi cette vaine puissance…

Une avec le désir, je fus l’obéissance

Imminente, attachée à ces genoux polis ;

De mouvements si prompts mes vœux étaient remplis

Que je sentais ma cause à peine plus agile !

Vers mes sens lumineux nageait ma blonde argile,

Et dans l’ardente paix des songes naturels,

Tous ces pas infinis me semblaient éternels.

Si ce n’est, ô Splendeur, qu’à mes pieds l’ennemie,

Mon ombre ! la mobile et la souple momie,

De mon absence peinte effleurait sans effort

La terre où je fuyais cette légère mort.

Entre la rose et moi je la vois qui s’abrite ;

Sur la poudre qui danse, elle glisse et n’irrite

Nul feuillage, mais passe, et se brise partout…

Glisse ! Barque funèbre…

 

ET moi vive, debout,

Dure, et de mon néant secrètement armée,

Mais, comme par l’amour une joue enflammée,

Et la narine jointe au vent de l’oranger,

Je ne rends plus au jour qu’un regard étranger…

Oh ! combien peut grandir dans ma nuit curieuse

De mon cœur séparé la part mystérieuse,

Et de sombres essais s’approfondir mon art !…

Loin des purs environs, je suis captive, et par

L’évanouissement d’arômes abattue,

Je sens sous les rayons, frissonner ma statue,

Des caprices de l’or, son marbre parcouru.

Mais je sais ce que voit mon regard disparu ;

Mon œil noir est le seuil d’infernales demeures !

Je pense, abandonnant à la brise les heures

Et l’âme sans retour des arbustes amers,

Je pense, sur le bord doré de l’univers,

À ce goût de périr qui prend la Pythonisse

En qui mugit l’espoir que le monde finisse.

Je renouvelle en moi mes énigmes, mes dieux,

Mes pas interrompus de paroles aux cieux,

Mes pauses, sur le pied portant la rêverie

Qui suit au miroir d’aile un oiseau qui varie,

Cent fois sur le soleil joue avec le néant,

Et brûle, au sombre but de mon marbre béant.

 

Ô DANGEREUSEMENT de son regard la proie !

 

Car l’œil spirituel sur ses plages de soie

Avait déjà vu luire et pâlir trop de jours

Dont je m’étais prédit les couleurs et le cours.

L’ennui, le clair ennui de mirer leur nuance,

Me donnait sur ma vie une funeste avance :

L’aube me dévoilait tout le jour ennemi.

J’étais à demi morte ; et peut-être, à demi

Immortelle, rêvant que le futur lui-même

Ne fût qu’un diamant fermant le diadème

Où s’échange le froid des malheurs qui naîtront

Parmi tant d’autres feux absolus de mon front.

 

Osera-t-il, le Temps, de mes diverses tombes,

Ressusciter un soir favori des colombes,

Un soir qui traîne au fil d’un lambeau voyageur

De ma docile enfance un reflet de rougeur,

Et trempe à l’émeraude un long rose de honte ?

 

SOUVENIR, ô bûcher, dont le vent d’or m’affronte,

Souffle au masque la pourpre imprégnant le refus

D’être en moi-même en flamme une autre que je fus…

Viens, mon sang, viens rougir la pâle circonstance

Qu’ennoblissait l’azur de la sainte distance,

Et l’insensible iris du temps que j’adorai !

Viens consumer sur moi ce don décoloré ;

Viens ! que je reconnaisse et que je les haïsse,

Cette ombrageuse enfant, ce silence complice,

Ce trouble transparent qui baigne dans les bois…

Et de mon sein glacé rejaillisse la voix

Que j’ignorais si rauque et d’amour si voilée…

Le col charmant cherchant la chasseresse ailée.

 

Mon cœur fut-il si près d’un cœur qui va faiblir ?

 

Fut-ce bien moi, grands cils qui crus m’ensevelir

Dans l’arrière douceur riant à vos menaces…

Ô pampres ! sur ma joue errant en fils tenaces,

Ou toi… de cils tissue et de fluides fûts,

Tendre lueur d’un soir brisé de bras confus ?

 

QUE DANS LE CIEL PLACÉS, MES YEUX TRACENT MON TEMPLE !

ET QUE SUR MOI REPOSE UN AUTEL SANS EXEMPLE !

 

Criaient de tout mon corps la pierre et la pâleur…

La terre ne m’est plus qu’un bandeau de couleur

Qui coule et se refuse au front blanc de vertige…

Tout l’univers chancelle et tremble sur ma tige,

La pensive couronne échappe à mes esprits,

La mort veut respirer cette rose sans prix

Dont la douceur importe à sa fin ténébreuse !

 

Que si ma tendre odeur grise ta tête creuse,

Ô mort, respire enfin cette esclave de roi :

Appelle-moi, délie !… Et désespère-moi,

De moi-même si lasse, image condamnée !

Écoute… N’attends plus… La renaissante année

À tout mon sang prédit de secrets mouvements :

Le gel cède à regret ses derniers diamants…

Demain, sur un soupir des Bontés constellées,

Le printemps vient briser les fontaines scellées :

L’étonnant printemps rit, viole… On ne sait d’où

Venu ? Mais la candeur ruisselle à mots si doux

Qu’une tendresse prend la terre à ses entrailles…

Les arbres regonflés et recouverts d’écailles

Chargés de tant de bras et de trop d’horizons,

Meuvent sur le soleil leurs tonnantes toisons,

Montent dans l’air amer avec toutes leurs ailes

De feuilles par milliers qu’ils se sentent nouvelles…

N’entends-tu pas frémir ces noms aériens,

Ô Sourde !… Et dans l’espace accablé de liens,

Vibrant de bois vivace infléchi par la cime,

Pour et contre les dieux ramer l’arbre unanime,

La flottante forêt de qui les rudes troncs

Portent pieusement à leurs fantasques fronts,

Aux déchirants départs des archipels superbes,

Un fleuve tendre, ô mort, et caché sous les herbes ?

 

QUELLE résisterait, mortelle, à ces remous ?

Quelle mortelle ?

 

Moi si pure, mes genoux

Pressentent les terreurs de genoux sans défense…

L’air me brise. L’oiseau perce de cris d’enfance

Inouïs… l’ombre même où se serre mon cœur,

Et, roses ! mon soupir vous soulève, vainqueur

Hélas ! des bras si doux qui ferment la corbeille…

Oh ! parmi mes cheveux pèse d’un poids d’abeille,

Plongeant toujours plus ivre au baiser plus aigu,

Le point délicieux de mon jour ambigu…

Lumière !… Ou toi, la mort ! Mais le plus prompt me prenne !…

Mon cœur bat ! mon cœur bat ! Mon sein brûle et m’entraîne !

Ah ! qu’il s’enfle, se gonfle et se tende, ce dur

Très doux témoin captif de mes réseaux d’azur…

Dur en moi… mais si doux à la bouche infinie !…

 

Chers fantômes naissants dont la soif m’est unie,

Désirs ! Visages clairs !… Et vous, beaux fruits d’amour,

Les dieux m’ont-ils formé ce maternel contour

Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices,

Pour que la vie embrasse un autel de délices,

Où mêlant l’âme étrange aux éternels retours,

La semence, le lait, le sang coulent toujours ?

Non ! L’horreur m’illumine, exécrable harmonie !

Chaque baiser présage une neuve agonie…

Je vois, je vois flotter, fuyant l’honneur des chairs

Des mânes impuissants les millions amers…

Non, souffles ! Non, regards, tendresses… mes convives,

Peuple altéré de moi suppliant que tu vives,

Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie !… Allez,

Spectres, soupirs la nuit vainement a exhalés,

Allez joindre des morts les impalpables nombres !

Je n’accorderai pas la lumière à des ombres,

Je garde loin de vous, l’esprit sinistre et clair…

Non ! Vous ne tiendrez pas de mes lèvres l’éclair !…

Et puis… mon cœur aussi vous refuse sa foudre.

J’ai pitié de nous tous, ô tourbillons de poudre !

 

Grands Dieux ! Je perds en vous mes pas déconcertés !

 

Je n’implorerai plus que tes faibles clartés,

Longtemps sur mon visage envieuse de fondre,

Très imminente larme, et seule à me répondre,

Larme qui fais trembler à mes regards humains

Une variété de funèbres chemins ;

Tu procèdes de l’âme, orgueil du labyrinthe.

Tu me portes du cœur cette goutte contrainte,

Cette distraction de mon suc précieux

Qui vient sacrifier mes ombres sur mes yeux,

Tendre libation de l’arrière-pensée !

D’une grotte de crainte au fond de moi creusée

Le sel mystérieux suinte muette l’eau.

D’où nais-tu ? Quel travail toujours triste et nouveau

Te tire avec retard, larme, de l’ombre amère ?

Tu gravis mes degrés de mortelle et de mère,

Et déchirant ta route, opiniâtre faix,

Dans le temps que je vis, les lenteurs que tu fais

M’étouffent… Je me tais, buvant ta marche sûre…

— Qui t’appelle au secours de ma jeune blessure !

 

Mais blessures, sanglots, sombres essais, pourquoi ?

Pour qui, joyaux cruels, marquez-vous ce corps froid,

Aveugle aux doigts ouverts évitant l’espérance !

Où va-t-il, sans répondre à sa propre ignorance,

Ce corps dans la nuit noire étonné de sa foi ?

Terre trouble… et mêlée à l’algue, porte-moi,

Porte doucement moi… Ma faiblesse de neige,

Marchera-t-elle tant qu’elle trouve son piège ?

Où traîne-t-il, mon cygne, où cherche-t-il son vol ?

… Dureté précieuse… Ô sentiment du sol,

Mon pas fondait sur toi l’assurance sacrée !

Mais sous le pied vivant qui tâte et qui la crée

Et touche avec horreur à son pacte natal,

Cette terre si ferme atteint mon piédestal.

Non loin, parmi ces pas, rêve mon précipice…

L’insensible rocher, glissant d’algues, propice

À fuir (comme en soi-même ineffablement seul),

Commence… Et le vent semble au travers d’un linceul

Ourdir de bruits marins une confuse trame,

Mélange de la lame en ruine, et de rame…

Tant de hoquets longtemps, et de râles heurtés,

Brisés, repris au large… et tous les sorts jetés

Éperdument divers roulant l’oubli vorace...

 

Hélas ! de mes pieds nus qui trouvera la trace

Cessera-t-il longtemps de ne songer qu’à soi ?

 

Terre trouble, et mêlée à l’algue, porte-moi !

 

MYSTÉRIEUSE MOI, pourtant, tu vis encore !

Tu vas te reconnaître au lever de l’aurore

Amèrement la même…

Un miroir de la mer

Se lève… Et sur la lèvre, un sourire d’hier

Qu’annonce avec ennui l’effacement des signes,

Glace dans l’orient déjà les pâles lignes

De lumière et de pierre, et la pleine prison

Où flottera l’anneau de l’unique horizon…

Regarde : un bras très pur est vu, qui se dénude.

Je te revois, mon bras… Tu portes l’aube…

Ô rude

Réveil d’une victime inachevée… et seuil

Si doux… si clair, que flatte, affleurement d’écueil,

L’onde basse, et que lave une houle amortie !…

L’ombre qui m’abandonne, impérissable hostie,

Me découvre vermeille à de nouveaux désirs,

Sur le terrible autel de tous mes souvenirs.

 

Là, l’écume s’efforce à se faire visible ;

Et là, titubera sur la barque sensible

À chaque épaule d’onde, un pêcheur éternel.

Tout va donc accomplir son acte solennel

De toujours reparaître incomparable et chaste,

Et de restituer la tombe enthousiaste

Au gracieux état du rire universel.

 

SALUT ! Divinités par la rose et le sel,

Et les premiers jouets de la jeune lumière,

Îles !… Ruches bientôt, quand la flamme première

Fera que votre roche, îles que je prédis,

Ressente en rougissant de puissants paradis ;

Cimes qu’un feu féconde à peine intimidées,

Bois qui bourdonnerez de bêtes et d’idées,

D’hymnes d’hommes comblés des dons du juste éther,

Îles ! dans la rumeur des ceintures de mer,

Mères vierges toujours, même portant ces marques,

Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques :

Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez,

Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !

 

DE l’âme les apprêts sous la tempe calmée,

Ma mort, enfant secrète et déjà si formée,

Et vous, divins dégoûts qui me donniez l’essor,

Chastes éloignements des lustres de mon sort,

Ne fûtes-vous, ferveur, qu’une noble durée ?

Nulle jamais des dieux plus près aventurée

N’osa peindre à son front leur souffle ravisseur,

Et de la nuit parfaite implorant l’épaisseur,

Prétendre par la lèvre au suprême murmure…

 

Je soutenais l’éclat de la mort toute pure

Telle j’avais jadis le soleil soutenu…

Mon corps désespéré tendait le torse nu

Où l’âme, ivre de soi, de silence et de gloire,

Prête à s’évanouir de sa propre mémoire,

Écoute, avec espoir, frapper au mur pieux

Ce cœur, – qui se ruine à coups mystérieux,

Jusqu’à ne plus tenir que de sa complaisance

Un frémissement fin de feuille, ma présence…

 

Attente vaine, et vaine… Elle ne peut mourir

Qui devant son miroir pleure pour s’attendrir.

 

Ô N’AURAIT-IL fallu, folle, que j’accomplisse

Ma merveilleuse fin de choisir pour supplice

Ce lucide dédain des nuances du sort ?

Trouveras-tu jamais plus transparente mort

Ni de pente plus pure où je rampe à ma perte

Que sur ce long regard de victime entr’ouverte,

Pâle, qui se résigne et saigne sans regret ?

Que lui fait tout le sang qui n’est plus son secret ?

Dans quelle blanche pais cette pourpre la laisse,

À l’extrême de l’être, et belle de faiblesse !

Elle calme le temps qui la vient abolir,

Le moment souverain ne la peut plus pâlir,

Tant la chair vide baise une sombre fontaine !

Elle se fait toujours plus seule et plus lointaine…

Et moi, d’un tel destin, le cœur toujours plus près,

Mon cortège, en esprit, se berçait de cyprès…

Vers un aromatique avenir de fumée,

Je me sentais conduite, offerte et consumée,

Toute, toute promise aux nuages heureux !

Même, je m’apparus cet arbre vaporeux,

De qui la majesté légèrement perdue

S’abandonne à l’amour de toute l’étendue.

L’être immense me gagne, et de mon cœur divin

L’encens qui brûle expire une forme sans fin…

Tous les corps radieux tremblent dans mon essence !…

 

Non, non !… N’irrite plus cette réminiscence !

Sombre lys ! Ténébreuse allusion des cieux,

Ta vigueur n’a pu rompre un vaisseau précieux…

Parmi tous les instants tu touchais au suprême…

— Mais qui l’emporterait sur la puissance même,

Avide par tes yeux de contempler le jour

Qui s’est choisi ton front pour lumineuse tour ?

 

Cherche, du moins, dis-toi, par quelle sourde suite

La nuit, d’entre les morts, au jour t’a reconduite ?

Souviens-toi de toi-même, et retire à l’instinct

Ce fil (ton doigt doré le dispute au matin),

Ce fil dont la finesse aveuglément suivie

Jusque sur cette rive a ramené ta vie…

Sois subtile… cruelle… ou plus subtile !… Mens

Mais sache !… Enseigne-moi par quels enchantements,

Lâche que n’a su fuir sa tiède fumée,

Ni le souci d’un sein d’argile parfumée,

Par quel retour sur toi, reptile, as-tu repris

Tes parfums de caverne et tes tristes esprits ?

 

HIER la chair profonde, hier, la chair maîtresse

M’a trahie… Oh ! sans rêve, et sans une caresse !…

Nul démon, nul parfum ne m’offrit le péril

D’imaginaires bras mourant au col viril ;

Ni, par le Cygne-Dieu, de plumes offensée

Sa brûlante blancheur n’effleura ma pensée…

 

Il eût connu pourtant le plus tendre des nids !

Car toute à la faveur de mes membres unis,

Vierge, je fus dans l’ombre une adorable offrande…

Mais le sommeil s’éprit d’une douceur si grande,

Et nouée à moi-même au creux de mes cheveux,

J’ai mollement perdu mon empire nerveux.

Au milieu de mes bras, je me suis faite une autre…

Qui s’aliène ?… Qui s’envole ?… Qui se vautre ?…

À quel détour caché, mon cœur s’est-il fondu ?

Quelle conque a redit le nom que j’ai perdu ?

Le sais-je, quel reflux traître m’a retirée

De mon extrémité pure et prématurée,

Et m’a repris le sens de mon vaste soupir ?

Comme l’oiseau se pose, il fallut m’assoupir.

 

Ce fut l’heure, peut-être, où la devineresse

Intérieure s’use et se désintéresse :

Elle n’est plus la même… Une profonde enfant

Des degrés inconnus vainement se défend,

Et redemande au loin ses mains abandonnées.

Il faut céder aux vœux des mortes couronnées

Et prendre pour visage un souffle…

Doucement,

Me voici : mon front touche à ce consentement…

Ce corps, je lui pardonne, et je goûte à la cendre.

Je me remets entière au bonheur de descendre,

Ouverte aux noirs témoins, les bras suppliciés,

Entre des mots sans fin, sans moi, balbutiés…

Dors, ma sagesse, dors. Forme-toi cette absence ;

Retourne dans le germe et la sombre innocence,

Abandonne-toi vive aux serpents, aux trésors…

Dors toujours ! Descends, dors toujours ! Descends, dors, dors !

 

(La porte basse c’est une bague… où la gaze

Passe… Tout meurt, tout rit dans la gorge qui jase…

L’oiseau boit sur ta bouche et tu ne peux le voir…

Viens plus bas, parle bas… Le noir n’est pas si noir…)

 

DÉLICIEUX LINCEULS, mon désordre tiède,

Couche où je me répands, m’interroge et me cède,

Où j’allai de mon cœur noyer les battements,

Presque tombeau vivant dans mes appartements,

Qui respire, et sur qui l’éternité s’écoute,

Place pleine de moi qui m’avez prise toute,

Ô forme de ma forme et la creuse chaleur

Que mes retours sur moi reconnaissaient la leur,

Voici que tant d’orgueil qui dans vos plis se plonge

À la fin se mélange aux bassesses du songe !

Dans vos nappes, où lisse elle imitait sa mort

L’idole malgré soi se dispose et s’endort,

Lasse femme absolue, et les yeux dans ses larmes,

Quand, de ses secrets nus les antres et les charmes,

Et ce reste d’amour que se gardait le corps

Corrompirent sa perte et ses mortels accords.

 

Arche toute secrète, et pourtant si prochaine,

Mes transports, cette nuit, pensaient briser ta chaîne ;

Je n’ai fait que bercer de lamentations

Tes flancs chargés de jour et de créations !

Quoi ! mes yeux froidement que tant d’azur égare

Regardent là périr l’étoile fine et rare,

Et ce jeune soleil de mes étonnements

Me paraît d’une aïeule éclairer les tourments,

Tant sa flamme aux remords ravit leur existence,

Et compose d’aurore une chère substance

Qui se formait déjà substance d’un tombeau !…

Ô, sur toute la mer, sur mes pieds, qu’il est beau !

Tu viens !… Je suis toujours celle que tu respires,

Mon voile évaporé me fuit vers tes empires…

 

… Alors, n’ai-je formé, vains adieux si je vis,

Que songes ?… Si je viens, en vêtements ravis,

Sur ce bord, sans horreur, humer la haute écume,

Boire des yeux l’immense et riante amertume,

L’être contre le vent, dans le plus vif de l’air,

Recevant au visage un appel de la mer ;

Si l’âme intense souffle, et renfle furibonde

L’onde abrupte sur l’onde abattue, et si l’onde

Au cap tonne, immolant un monstre de candeur,

Et vient des hautes mers vomir la profondeur

Sur ce roc, d’où jaillit jusque vers mes pensées

Un éblouissement d’étincelles glacées,

Et sur toute ma peau que morde l’âpre éveil,

Alors, malgré moi-même, il le faut, ô Soleil,

Que j’adore mon cœur où tu te viens connaître,

Doux et puissant retour du délice de naître,

 

Feu vers qui se soulève une vierge de sang

Sous les espèces d’or d’un sein reconnaissant !

CHARMES

Deducere carmen.

AURORE

À Paul Poujaud.

 

LA confusion morose

Qui me servait de sommeil,

Se dissipe dès la rose

Apparence du soleil.

Dans mon âme je m’avance,

Tout ailé de confiance :

C’est la première oraison !

À peine sorti des sables,

Je fais des pas admirables

Dans les pas de ma raison.

 

Salut ! encore endormies

À vos sourires jumeaux,

Similitudes amies

Qui brillez parmi les mots !

Au vacarme des abeilles

Je vous aurai par corbeilles,

Et sur l’échelon tremblant

De mon échelle dorée,

Ma prudence évaporée

Déjà pose son pied blanc.

 

Quelle aurore sur ces croupes

Qui commencent de frémir !

Déjà s’étirent par groupes

Telles qui semblaient dormir :

L’une brille, l’autre bâille ;

Et sur un peigne d’écaille

Égarant ses vagues doigts,

Du songe encore prochaine,

La paresseuse l’enchaîne

Aux prémisses de sa voix.

 

Quoi ! c’est vous, mal déridées !

Que fîtes-vous, cette nuit,

Maîtresses de l’âme, Idées,

Courtisanes par ennui ?

— Toujours sages, disent-elles,

Nos présences immortelles

Jamais n’ont trahi ton toit !

Nous étions non éloignées,

Mais secrètes araignées

Dans les ténèbres de toi !

 

Ne seras-tu pas de joie

Ivre ! à voir de l’ombre issus

Cent mille soleils de soie

Sur tes énigmes tissus ?

Regarde ce que nous fîmes :

Nous avons sur tes abîmes

Tendu nos fils primitifs,

Et pris la nature nue

Dans une trame ténue

De tremblants préparatifs…

 

Leur toile spirituelle,

Je la brise, et vais cherchant

Dans ma forêt sensuelle

Les oracles de mon chant.

Être ! Universelle oreille !

Toute l’âme s’appareille

À l’extrême du désir…

Elle s’écoute qui tremble

Et parfois ma lèvre semble

Son frémissement saisir.

 

Voici mes vignes ombreuses,

Les berceaux de mes hasards !

Les images sont nombreuses

À l’égal de mes regards…

Toute feuille me présente

Une source complaisante

Où je bois ce frêle bruit…

Tout m’est pulpe, tout amande,

Tout calice me demande

Que j’attende pour son fruit.

 

Je ne crains pas les épines !

L’éveil est bon, même dur !

Ces idéales rapines

Ne veulent pas qu’on soit sûr :

Il n’est pour ravir un monde

De blessure si profonde

Qui ne soit au ravisseur

Une féconde blessure,

Et son propre sang l’assure

D’être le vrai possesseur.

 

J’approche la transparence

De l’invisible bassin

Où nage mon Espérance

Que l’eau porte par le sein.

Son col coupe le temps vague

Et soulève cette vague

Que fait un col sans pareil…

Elle sent sous l’onde unie

La profondeur infinie,

Et frémit depuis l’orteil.

r

AU PLATANE

À André Fontainas.

Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,

Blanc comme un jeune Scythe,

Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu

Par la force du site.

 

Ombre retentissante en qui le même azur

Qui t’emporte, s’apaise,

La noire mère astreint ce pied natal et pur

À qui la fange pèse.

 

De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;

La terre tendre et sombre,

Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas

S’émerveiller ton ombre !

 

Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux

Où la sève l’exalte ;

Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds

De l’éternelle halte !

 

Pressens autour de toi d’autres vivants liés

Par l’hydre vénérable ;

Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,

De l’yeuse à l’érable,

 

Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés

Dans la confuse cendre,

Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés,

Le cours léger descendre.

 

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé,

De quatre jeunes femmes,

Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

Vêtus en vain de rames.

 

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

Dans une seule absence,

Et leurs membres d’argent sont vainement fendus

À leur douce naissance.

 

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

Vers l’Aphrodite monte,

La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

Toute chaude de honte.

 

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

À ce tendre présage

Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

Par un jeune visage…

 

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

Toi qui dans l’or les plonges,

Toi qui formes au jour le fantôme des maux

Que le sommeil fait songes,

 

Haute profusion de feuilles, trouble fier

Quand l’âpre tramontane

Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

Sur tes harpes, Platane,

 

Ose gémir !… Il faut, ô souple chair du bois,

Te tordre, te détordre,

Te plaindre sans rompre, et rendre aux vents la voix

Qu’ils cherchent en désordre !

 

Flagelle-toi !… Parais l’impatient martyr

Qui soi-même s’écorche,

Et dispute à la flamme impuissante à partir

Ses retours vers la torche !

 

Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,

Et que le pur de l’âme

Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc

Qui rêve de la flamme,

 

Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,

Ivre de ton tangage,

Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,

De lui rendre un langage !

 

Ô qu’amoureusement des Dryades rival,

Le seul poète puisse

Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval

L’ambitieuse cuisse !…

 

— Non, dit l’arbre. Il dit : Non ! par l’étincellement

De sa tête superbe,

Que la tempête traite universellement

Comme elle fait une herbe !

CANTIQUE DES COLONNES

À Léon-Paul Fargue.

 

DOUCES colonnes, aux

Chapeaux garnis de jour,

Ornés de vrais oiseaux

Qui marchent sur le tour,

 

Douces colonnes, ô

L’orchestre de fuseaux !

Chacun immole son

Silence à l’unisson.

 

— Que portez-vous si haut,

Égales radieuses ?

— Au désir sans défaut

Nos grâces studieuses !

 

Nous chantons à la fois

Que nous portons les cieux !

Ô seule et sage voix

Qui chantes pour les yeux !

 

Vois quels hymnes candides !

Quelle sonorité

Nos éléments limpides

Tirent de la clarté !

 

Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys !

 

De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées.

 

Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil !

 

Servantes sans genoux,

Sourires sans figures,

La belle devant nous

Se sent les jambes pures.

 

Pieusement pareilles,

Le nez sous le bandeau

Et nos riches oreilles

Sourdes au blanc fardeau,

 

Un temple sur les yeux

Noirs pour l’éternité,

Nous allons sans les dieux

À la divinité !

 

Nos antiques jeunesses,

Chair mate et belles ombres,

Sont fières des finesses

Qui naissent par les nombres !

 

Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un dieu couleur de miel.

 

Il dort content, le Jour,

Que chaque jour offrons

Sur la table d’amour

Étale sur nos fronts.

 

Incorruptibles sœurs,

Mi-brûlantes, mi-fraîches,

Nous prîmes pour danseurs

Brises et feuilles sèches,

 

Et les siècles par dix,

Et les peuples passés,

C’est un profond jadis,

Jadis jamais assez !

 

Sous nos mêmes amours

Plus lourdes que le monde

Nous traversons les jours

Comme une pierre l’onde !

 

Nous marchons dans le temps

Et nos corps éclatants

Ont des pas ineffables

Qui marquent dans les fables…

L’ABEILLE

À Francis de Miomandre.

 

QUELLE, et si fine, et si mortelle,

Que soit ta pointe, blonde abeille,

Je n’ai, sur ma tendre corbeille,

Jeté qu’un songe de dentelle.

 

Pique du sein la gourde belle,

Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,

Qu’un peu de moi-même vermeille,

Vienne à la chair ronde et rebelle !

 

J’ai grand besoin d’un prompt tourment :

Un mal vif et bien terminé

Vaut mieux qu’un supplice dormant !

 

Soit donc mon sens illuminé

Par cette infime alerte d’or

Sans qui l’Amour meurt ou s’endort !

POÉSIE

PAR la surprise saisie,

Une bouche qui buvait

Au sein de la Poésie

En sépare son duvet :

 

— Ô ma mère Intelligence,

De qui la douceur coulait

Quelle est cette négligence

Qui laisse tarir son lait ?

 

À peine sur ta poitrine,

Accablé de blancs liens,

Me berçait l’onde marine

De ton cœur chargé de biens ;

 

À peine, dans ton ciel sombre,

Abattu sur ta beauté,

Je sentais, à boire l’ombre,

M’envahir une clarté !

 

Dieu perdu dans son essence,

Et délicieusement

Docile à la connaissance

Du suprême apaisement,

 

Je touchais à la nuit pure,

Je ne savais plus mourir,

Car un fleuve sans coupure

Me semblait me parcourir…

 

Dis, par quelle crainte vaine,

Par quelle ombre de dépit,

Cette merveilleuse veine

À mes lèvres se rompit ?

 

Ô rigueur, tu m’es un signe

Qu’à mon âme je déplus !

Le silence au vol de cygne

Entre nous ne règne plus !

 

Immortelle, ta paupière

Me refuse mes trésors,

Et la chair s’est faite pierre

Qui fut tendre sous mon corps !

 

Des cieux même tu me sèvres,

Par quel injuste retour ?

Que seras-tu sans mes lèvres ?

Que serai-je sans amour ?

 

Mais la Source suspendue

Lui répond sans dureté :

— Si fort vous m’avez mordue

Que mon cœur s’est arrêté !

LES PAS

TES pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

 

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux !… tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

À l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon cœur n’était que vos pas.

LA CEINTURE

QUAND le ciel couleur d’une joue

Laisse enfin les yeux le chérir

Et qu’au point doré de périr

Dans les roses le temps se joue,

 

Devant le muet de plaisir

Qu’enchaîne une telle peinture,

Dans une Ombre à libre ceinture

Que le temps est près de saisir.

 

Cette ceinture vagabonde

Fait dans le souffle aérien

Frémir le suprême lien

De mon silence avec ce monde…

 

Absent, présent… Je suis bien seul,

Et sombre, ô suave linceul !

LA DORMEUSE

À Lucien Fabre.

 

QUELS secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,

Âme par le doux masque aspirant une fleur ?

De quels vains aliments sa naïve chaleur

Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?

 

Souffles, songes, silence, invincible accalmie,

Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,

Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur

Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

 

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,

Ton repos redoutable est chargé de tels dons,

Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

 

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,

Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,

Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

FRAGMENTS DU NARCISSE

I

Cur aliquid vidi ?

 

QUE tu brilles enfin, terme pur de ma course !

 

Ce soir, comme d’un cerf, la fuite vers la source

Ne cesse qu’il ne tombe au milieu des roseaux,

Ma soif me vient abattre au bord même des eaux.

Mais, pour désaltérer cette amour curieuse,

Je ne troublerai pas l’onde mystérieuse :

Nymphes ! si vous m’aimez, il faut toujours dormir !

La moindre âme dans l’air vous fait toutes frémir ;

Même, dans sa faiblesse, aux ombres échappée,

Si la feuille éperdue effleure la napée,

Elle suffit à rompre un univers dormant…

Votre sommeil importe à mon enchantement,

Il craint jusqu’au frisson d’une plume qui plonge !

Gardez-moi longuement ce visage pour songe

Qu’une absence divine est seule à concevoir !

Sommeil des nymphes, ciel, ne cessez de me voir !

 

Rêvez, rêvez de moi !… Sans vous, belles fontaines,

Ma beauté, ma douleur, me seraient incertaines.

Je chercherais en vain ce que j’ai de plus cher,

Sa tendresse confuse étonnerait ma chair,

Et mes tristes regards, ignorants de mes charmes,

À d’autres que moi-même. adresseraient leurs larmes…

 

Vous attendiez, peut-être, un visage sans pleurs,

Vous calmes, vous toujours de feuilles et de fleurs,

Et de l’incorruptible altitude hantées,

Ô Nymphes !… Mais docile aux pentes enchantées

Qui me firent vers vous d’invincibles chemins,

Souffrez ce beau reflet des désordres humains !

 

Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profondes !

Je suis seul !… Si les Dieux les échos et les ondes

Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit !

Seul !… mais encor celui qui s’approche de soi

Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage…

Des cimes, l’air déjà cesse le pur pillage ;

La voix des sources change, et me parle du soir ;

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte…

Jusque dans les secrets que je crains de savoir,

Jusque dans le repli de l’amour de soi-même,

Rien ne peut échapper au silence du soir…

La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l’aime.

Sa voix fraîche à mes vœux tremble de consentir ;

À peine, dans la brise, elle semble mentir,

Tant le frémissement de son temple tacite

Conspire au spacieux silence d’un tel site.

 

Ô douceur de survivre à la force du jour,

Quand elle se retire enfin rose d’amour,

Encore un peu brûlante, et lasse, mais comblée,

Et de tant de trésors tendrement accablée

Par de tels souvenirs qu’ils empourprent sa mort,

Et qu’ils la font heureuse agenouiller dans l’or,

Puis s’étendre, se fondre, et perdre sa vendange,

Et s’éteindre en un songe en qui le soir se change.

Quelle perte en soi-même offre un si calme lieu !

L’âme, jusqu’à périr, s’y penche pour un Dieu

Qu’elle demande à l’onde, onde déserte, et digne

Sur son lustre, du lisse effacement d’un cygne…

À cette onde jamais ne burent les troupeaux !

D’autres, ici perdus, trouveraient le repos,

Et dans la sombre terre, un clair tombeau qui s’ouvre…

Mais ce n’est pas le calme, hélas ! que j’y découvre !

Quand l’opaque délice où dort cette clarté,

Cède à mon corps l’horreur du feuillage écarté,

Alors, vainqueur de l’ombre, ô mon corps tyrannique,

Repoussant aux forêts leur épaisseur panique,

Tu regrettes bientôt leur éternelle nuit !

Pour l’inquiet Narcisse, il n’est ici qu’ennui !

Tout m’appelle et m’enchaîne à la chair lumineuse

Que m’oppose des eaux la paix vertigineuse !

 

Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi, fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur,

Les yeux mêmes et noirs de leur âme étonnée !

 

Profondeur, profondeur, songes qui me voyez,

Comme ils verraient une autre vie,

Dites, ne suis-je pas celui que vous croyez,

Votre corps vous fait-il envie ?

 

Cessez, sombres esprits, cet ouvrage anxieux

Qui se fait dans l’âme qui veille ;

Ne cherchez pas en vous, n’allez surprendre aux cieux

Le malheur d’être une merveille :

Trouvez dans la fontaine un corps délicieux…

 

Prenant à vos regards cette parfaite proie,

Du monstre de s’aimer faites-vous un captif ;

Dans les errants filets de vos longs cils de soie

Son gracieux éclat vous retienne pensif ;

 

Mais ne vous flattez pas de le changer d’empire.

Ce cristal est son vrai séjour ;

Les efforts mêmes de l’amour !

Ne le sauraient de l’onde extraire qu’il n’expire…

 

PIRE.

Pire ?…

Quelqu’un redit Pire… Ô moqueur !

Écho lointaine est prompte à rendre son oracle !

De son rire enchanté, le roc brise mon cœur,

Et le silence, par miracle,

Cesse !… parle, renaît, sur la face des eaux…

Pire ?…

Pire destin !… Vous le dites, roseaux,

Qui reprîtes des vents ma plainte vagabonde !

Antres, qui me rendez mon âme plus profonde,

Vous renflez de votre ombre une voix qui se meurt…

Vous me le murmurez, ramures !… Ô rumeur

Déchirante, et docile aux souffles sans figure,

Votre or léger s’agite, et joue avec l’augure…

Tout se mêle de moi, brutes divinités !

Mes secrets dans les airs sonnent ébruités,

Le roc rit ; l’arbre pleure ; et par sa voix charmante,

Je ne puis jusqu’aux cieux que je ne me lamente

D’appartenir sans force d’éternels attraits !

Hélas ! entre les bras qui naissent des forêts,

Une tendre lueur d’heure ambiguë existe…

Là, d’un reste du jour, se forme un fiancé,

Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste,

Délicieux démon désirable et glacé !

 

Te voici, mon doux corps de lune et de rosée,

Ô forme obéissante à mes vœux opposée !

Qu’ils sont beaux, de mes bras les dons vastes et vains !

Mes lentes mains, dans l’or adorable se lassent

D’appeler ce captif que les feuilles enlacent ;

Mon cœur jette aux échos l’éclat des noms divins !

 

Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème !

 

Ô semblable !… Et pourtant plus parfait que moi-même,

Éphémère immortel, si clair devant mes yeux,

Pâles membres de perle, et ces cheveux soyeux,

Faut-il qu’à peine aimés, l’ombre les obscurcisse,

Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,

Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit !

Qu’as-tu ?

Ma plainte même est funeste ?…

Le bruit

Du souffle que j’enseigne à tes lèvres, mon double,

Sur la limpide lame a fait courir un trouble !…

Tu trembles !… Mais ces mots que j’expire à genoux

Ne sont pourtant qu’une âme hésitante entre nous,

Entre ce front si pur et ma lourde mémoire…

Je suis si près de toi que je pourrais te boire,

Ô visage !… Ma soif est un esclave nu…

Jusqu’à ce temps charmant je m’étais inconnu,

Et je ne savais pas me chérir et me joindre !

Mais te voir, cher esclave, obéir à la moindre

Des ombres dans mon cœur se fuyant à regret,

Voir sur mon front l’orage et les feux d’un secret,

Voir, ô merveille, voir ! ma bouche nuancée

Trahir… peindre sur l’onde une fleur de pensée,

Et quels événements étinceler dans l’œil !

J’y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil,

Que nulle vierge enfant échappée au satyre,

Nulle ! aux fuites habiles, aux chutes sans émoi,

Nulle des nymphes, nulle amie, ne m’attire

Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi !…

 

 

II

 

Fontaine, ma fontaine, eau froidement présente,

Douce aux purs animaux, aux humains complaisante

Qui d’eux-mêmes tentés suivent au fond la mort,

Tout est songe pour toi, Sœur tranquille du Sort !

À peine en souvenir change-t-il un présage,

Que pareille sans cesse à son fuyant visage,

Sitôt de ton sommeil les cieux te sont ravis !

Mais si pure tu sois des êtres que tu vis,

Onde, sur qui les ans passent comme les nues,

Que de choses pourtant doivent t’être connues,

Astres, roses, saisons, les corps et leurs amours !

Claire, mais si profonde, une nymphe toujours

Effleurée, et vivant de tout ce qui l’approche,

Nourrit quelque sagesse à l’abri de sa roche,

À l’ombre de ce jour qu’elle peint sous les bois.

Elle sait à jamais les choses d’une fois…

Ô présence pensive, eau calme qui recueilles

Tout un sombre trésor de fables et de feuilles,

L’oiseau mort, le fruit mûr, lentement descendus,

Et les rares lueurs des clairs anneaux perdus.

Tu consommes en toi leur perte solennelle ;

Mais, sur la pureté de ta face éternelle,

L’amour passe et périt…

Quand le feuillage épars

Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts,

Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente,

L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante,

Vaincre l’âme… Et tu sais selon quelle douceur

Sa main puissante passe à travers l’épaisseur

Des tresses que répand la nuque précieuse,

S’y repose, et se sent forte et mystérieuse ;

Elle parle à l’épaule et règne sur la chair.

Alors les yeux fermés à l’éternel éther

Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières ;

Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières

D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment.

Ils gémissent… La Terre appelle doucement

Ces grands corps chancelants, qui luttent bouche à bouche,

Et qui, du vierge sable osant battre la couche,

Composeront d’amour un monstre qui se meurt…

Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur,

L’âme croit respirer l’âme toute prochaine,

Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine,

Quels fruits forment toujours ces moments enchantés !

Car, à peine les cœurs calmes et contentés

D’une ardente alliance expirée en délices,

Des amants détachés tu mires les malices,

Tu vois poindre des jours de mensonges tissus,

Et naître mille maux trop tendrement conçus !

Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même,

Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime

Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs !

Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs…

Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse,

Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse

Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux,

Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux…

« Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre ! »

« L’autre aimait ce cyprès, se dit le cœur de l’autre,

« Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer ! »

Hélas ! la rose même est amère dans l’air…

Moins amers les parfums des suprêmes fumées

Qu’abandonnent au vent les feuilles consumées !…

Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir,

Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir…

Ô marche lente, prompte, et pareille aux pensées

Qui parlent tour à tour aux têtes insensées !

La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains,

Leur cœur, qui croit se rompre au détour des chemins,

Lutte, et retient à soi son espérance étreinte.

Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe

Où s’égare celui qui maudit le soleil !

Leur folle solitude, à l’égal du sommeil,

Peuple et trompe l’absence ; et leur secrète oreille

Partout place une voix qui n’a point de pareille.

Rien ne peut dissiper leurs songes absolus ;

Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus !

Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres,

Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres

Plus chères à jamais que tous les feux du jour !

Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour

Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse,

Brûle un secret baiser qui la rend furieuse…

 

Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux

Que de ma seule essence ;

Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,

Tout autre n’est qu’absence.

Ô mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !

Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi…

Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,

De toute une forêt qui se consume, ceinte,

Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux ?

Est-il don plus divin de la faveur des eaux,

Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage

Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage ?

Naisse donc entre nous que la lumière unit

De grâce et de silence un échange infini !

Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,

Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !

Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir

Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !

Ô qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable !

Mais la fragilité vous fait inviolable,

Vous n’êtes que lumière, adorable moitié

D’une amour trop pareille à la faible amitié !

Hélas ! la nymphe même a séparé nos charmes !

Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes ?

Qu’ils sont doux les périls que nous pourrions choisir !

Se surprendre soi-même et soi-même saisir,

Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire,

Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire,

La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos,

Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots

Étreindre un même cœur, d’amour prêt à se fondre…

Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre,

Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant,

Tout orné de mes biens que la nymphe défend…

 

III

 

… Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire ?

De quelle profondeur songes-tu de m’instruire,

Habitant de l’abîme, hôte si précieux

D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux ?

Ô le frais ornement de ma triste tendance

Qu’un sourire si proche, et plein de confidence,

Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger

Jusqu’à me faire craindre un désir étranger !

Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose !…

J’aime… J’aime !… Et qui donc peut aimer autre chose

Que soi-même ?…

Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,

Je t’aime, unique objet qui me défends des morts.

 

Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence,

Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour

Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour !…

Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes,

Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes

Que des songes du soir votre sceptre reprit,

Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit,

Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles,

Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles,

Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid,

Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi,

Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce…

Oh ! te saisir enfin !… Prendre ce calme torse

Plus pur que d’une femme et non formé de fruits…

Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis,

Où je vis… Car je vis sur tes lèvres avares !…

Ô mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares

De ma divinité, je voudrais apaiser

Votre bouche… Et bientôt, je briserais, baiser,

Ce peu qui nous défend de l’extrême existence,

Cette tremblante, frêle, et pieuse distance

Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux !

Adieu… Sens-tu frémir mille flottants adieux ?

Bientôt va frissonner le désordre des ombres !

L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres,

Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît…

Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt,

Où la puissance échappe à ses formes suprêmes…

L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes,

Elle se fait immense et ne rencontre rien…

Entre la mort et soi, quel regard est le sien !

 

Dieux ! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste

Va des jours consumés joindre le sort funeste ;

Il s’abîme aux enfers du profond souvenir !

Hélas ! corps misérable, il est temps de s’unir…

Penche-toi… Baise-toi. Tremble de tout ton être !

L’insaisissable amour que tu me vins promettre

Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit…

LA PYTHIE

À Pierre Louÿs.

Hæc effata silet ; pallor simul occupat ora.

VIRGILE, Æn., IV.

 

LA Pythie, exhalant la flamme

De naseaux durcis par l’encens,

Haletante, ivre, hurle !… l’âme

Affreuse, et les flancs mugissants !

Pâle, profondément mordue,

Et la prunelle suspendue

Au point le plus haut de l’horreur,

Le regard qui manque à son masque

S’arrache vivant à la vasque,

À la fumée, à la fureur !

 

Sur le mur, son ombre démente

Où domine un démon majeur,

Parmi l’odorante tourmente

Prodigue un fantôme nageur,

De qui la transe colossale,

Rompant les aplombs de la salle,

Si la folle tarde à hennir,

Mime de noirs enthousiasmes,

Hâte les dieux, presse les spasmes

De s’achever dans l’avenir !

 

Cette martyre en sueurs froides,

Ses doigts sur ses doigts se crispant,

Vocifère entre les ruades

D’un trépied qu’étrangle un serpent :

— Ah ! maudite !.. Quels maux je souffre !

Toute ma nature est un gouffre !

Hélas ! Entr’ouverte aux esprits,

J’ai perdu mon propre mystère !…

Une Intelligence adultère

Exerce un corps qu’elle a compris !

 

Don cruel ! Maître immonde, cesse

Vite, vite, ô divin ferment,

De feindre une vaine grossesse

Dans ce pur ventre sans amant !

Fais finir cette horrible scène !

Vois de tout mon corps l’arc obscène

Tendre à se rompre pour darder,

Comme son trait le plus infâme,

Implacablement au ciel l’âme

Que mon sein ne peut plus garder !

 

Qui me parle, à ma place même ?

Quel écho me répond : Tu mens !

Qui m’illumine ?… Qui blasphème ?

Et qui, de ces mots écumants,

Dont les éclats hachent ma langue,

La fait brandir une harangue

Brisant la bave et les cheveux

Que mâche et trame le désordre

D’une bouche qui veut se mordre

Et se reprendre ses aveux ?

 

Dieu ! Je ne me connais de crime

Que d’avoir à peine vécu !…

Mais si tu me prends pour victime

Et sur l’autel d’un corps vaincu

Si tu courbes un monstre, tue

Ce monstre, et la bête abattue,

Le col tranché, le chef produit

Par les crins qui tirent les tempes,

Que cette plus pâle des lampes

Saisisse de marbre la nuit !

 

Alors, par cette vagabonde

Morte, errante, et lune à jamais,

Soit l’eau des mers surprise, et l’onde

Astreinte à d’éternels sommets !

Que soient les humains faits statues,

Les cœurs figés, les âmes tues,

Et par les glaces de mon œil,

Puisse un peuple de leurs paroles

Durcir en un peuple d’idoles

Muet de sottise et d’orgueil !

 

Eh ! Quoi !… Devenir la vipère

Dont tout le ressort de frissons

Surprend la chair que désespère

Sa multitude de tronçons !…

Reprendre une lutte insensée !…

Tourne donc plutôt ta pensée

Vers la joie enfuie, et reviens,

Ô mémoire, à cette magie

Qui ne tirait son énergie

D’autres arcanes que des tiens !

 

Mon cher corps… Forme préférée,

Fraîcheur par qui ne fut jamais

Aphrodite désaltérée,

Intacte nuit, tendres sommets,

Et vos partages indicibles

D’une argile en îles sensibles,

Douce matière de mon sort,

Quelle alliance nous vécûmes,

Avant que le don des écumes

Ait fait de toi ce corps de mort !

 

Toi, mon épaule, où l’or se joue

D’une fontaine de noirceur,

J’aimais de te joindre ma joue

Fondue à sa même douceur !…

Ou, soulevée à mes narines,

Ouverte aux distances marines,

Les mains pleines de seins vivants,

Entre mes bras aux belles anses

Mon abîme a bu les immenses

Profondeurs qu’apportent les vents !

 

Hélas ! ô roses, toute lyre

Contient la modulation !

Un soir, de mon triste délire

Parut la constellation !

Le temple se change dans l’antre,

Et l’ouragan des songes entre

Au même ciel qui fut si beau !

Il faut gémir, il faut atteindre

Je ne sais quelle extase, et ceindre

Ma chevelure d’un lambeau !

 

Ils m’ont connue aux bleus stigmates

Apparus sur ma pauvre peau ;

Ils m’assoupirent d’aromates

Laineux et doux comme un troupeau ;

Ils ont, pour vivant amulette,

Touché ma gorge qui halète

Sous les ornements vipérins ;

Étourdie, ivre d’empyreumes,

Ils m’ont, au murmure des neumes,

Rendu des honneurs souterrains.

 

Qu’ai-je donc fait qui me condamne

Pure, à ces rites odieux ?

Une sombre carcasse d’âne

Eût bien servi de ruche aux dieux !

Mais une vierge consacrée,

Une conque neuve et nacrée

Ne doit à la divinité

Que sacrifice et que silence,

Et cette intime violence

Que se fait la virginité !

 

Pourquoi, Puissance Créatrice,

Auteur du mystère animal,

Dans cette vierge pour matrice,

Semer les merveilles du mal !

Sont-ce les dons que tu m’accordes ?

Crois-tu, quand se brisent les cordes,

Que le son jaillisse plus beau ?

Ton plectre a frappé sur mon torse,

Mais tu ne lui laisses la force

Que de sonner comme un tombeau !

 

Sois clémente, sois sans oracles !

Et de tes merveilleuses mains,

Change en caresses les miracles,

Retiens les présents surhumains !

C’est en vain que tu communiques

À nos faibles tiges, d’uniques

Commotions de ta splendeur !

L’eau tranquille est plus transparente

Que toute tempête parente

D’une confuse profondeur !

 

Va, la lumière la divine

N’est pas l’épouvantable éclair

Qui nous devance et nous devine

Comme un songe cruel et clair !

Il éclate !… Il va nous instruire !…

Non !… La solitude vient luire

Dans la plaie immense des airs

Où nulle pâle architecture,

Mais la déchirante rupture

Nous imprime de purs déserts !

 

N’allez donc, mains universelles,

Tirer de mon front orageux

Quelques suprêmes étincelles !

Les hasards font les mêmes jeux !

Le passé, l’avenir sont frères

Et par leurs visages contraires

Une seule tête pâlit

De ne voir, où qu’elle regarde,

Qu’une même absence hagarde

D’îles plus belles que l’oubli.

 

Noirs témoins de tant de lumières

Ne cherchez plus… Pleurez, mes yeux !…

Ô pleurs dont les sources premières

Sont trop profondes dans les cieux !…

Jamais plus amère demande !…

Mais la prunelle la plus grande

De ténèbres se doit nourrir !…

Tenant notre race atterrée,

La distance désespérée

Nous laisse le temps de mourir !

 

Entends, mon âme, entends ces fleuves !

Quelles cavernes sont ici ?

Est-ce mon sang ?… Sont-ce les neuves

Rumeurs des ondes sans merci ?

Mes secrets sonnent leurs aurores !

Tristes airains, tempes sonores,

Que dites-vous de l’avenir !

Frappez, frappez, dans une roche,

Abattez l’heure la plus proche…

Mes deux natures vont s’unir !

 

Ô formidablement gravie,

Et sur d’effrayants échelons,

Je sens dans l’arbre de ma vie

La mort monter de mes talons !

Le long de ma ligne frileuse

Le doigt mouillé de la fileuse

Trace une atroce volonté !

Et par sanglots grimpe la crise

Jusque dans ma nuque où se brise

Une cime de volupté !

 

Ah ! brise les portes vivantes !

Fais craquer les vains scellements

Épais troupeau des épouvantes,

Hérissé d’étincellements !

Surgis des étables funèbres

Où te nourrissaient mes ténèbres

De leur fabuleuse foison !

Bondis, de rêves trop repue,

Ô horde épineuse et crépue,

Et viens fumer dans l’or, Toison !

 

*

 

Telle, toujours plus tourmentée,

Déraisonne, râle et rugit

La prophétesse fomentée

Par les souffles de l’or rougi.

Mais enfin le ciel se déclare !

L’oreille du pontife hilare

S’aventure vers le futur :

Une attente sainte la penche,

Car une voix nouvelle et blanche

Échappe de ce corps impur.

 

*

 

Honneur des Hommes, Saint LANGAGE,

Discours prophétique et paré,

Belles chaînes en qui s’engage

Le dieu dans la chair égaré,

Illumination, largesse !

Voici parler une Sagesse

Et sonner cette auguste Voix

Qui se connaît quand elle sonne

N’être plus la voix de personne

Tant que des ondes et des bois !

LE SYLPHE

NI vu ni connu

Je suis le parfum

Vivant et défunt

Dans le vent venu !

 

Ni vu ni connu

Hasard ou génie ?

À peine venu

La tâche est finie !

 

Ni lu ni compris ?

Aux meilleurs esprits

Que d’erreurs promises !

 

Ni vu ni connu,

Le temps d’un sein nu

Entre deux chemises !

L’INSINUANT

Ô COURBES, méandre,

Secrets du menteur,

Est-il art plus tendre

Que cette lenteur ?

 

Je sais où je vais,

Je t’y veux conduire,

Mon dessein mauvais

N’est pas de te nuire…

 

(Quoique souriante

En pleine fierté,

Tant de liberté

La désoriente !)

 

Ô Courbes, méandres,

Secrets du menteur,

Je veux faire attendre

Le mot le plus tendre.

LA FAUSSE MORTE

HUMBLEMENT, tendrement, sur le tombeau charmant,

Sur l’insensible monument,

Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée,

Forme ta grâce fatiguée,

Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats,

 

Mais à peine abattu sur le sépulcre bas,

Dont la close étendue aux cendres me convie,

Cette morte apparente, en qui revient la vie,

Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord,

Et m’arrache toujours une nouvelle mort

Plus précieuse que la vie.

ÉBAUCHE D’UN SERPENT

À Henri Ghéon.

 

PARMI l’arbre, la brise berce

La vipère que je vêtis ;

Un sourire, que la dent perce

Et qu’elle éclaire d’appétits,

Sur le Jardin se risque et rôde,

Et mon triangle d’émeraude

Tire sa langue à double fil…

Bête je suis, mais bête aiguë,

De qui le venin quoique vil

Laisse loin la sage ciguë !

 

Suave est ce temps de plaisance !

Tremblez, mortels ! Je suis bien fort

Quand jamais à ma suffisance,

Je bâille à briser le ressort !

La splendeur de l’azur aiguise

Cette guivre qui me déguise

D’animale simplicité ;

Venez à moi, race étourdie !

Je suis debout et dégourdie,

Pareille à la nécessité !

 

Soleil, soleil !… Faute éclatante !

Toi qui masques la mort, Soleil,

Sous l’azur et l’or d’une tente

Où les fleurs tiennent leur conseil ;

Par d’impénétrables délices,

Toi, le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes le cœur de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être !

 

Grand Soleil, qui sonnes l’éveil

À l’être, et de feux l’accompagnes,

Toi qui l’enfermes d’un sommeil

Trompeusement peint de campagnes,

Fauteur des fantômes joyeux

Qui rendent sujette des yeux

La présence obscure de l’âme,

Toujours le mensonge m’a plu

Que tu répands sur l’absolu,

Ô roi des ombres fait de flamme !

 

Verse-moi ta brute chaleur,

Où vient ma paresse glacée

Rêvasser de quelque malheur

Selon ma nature enlacée…

Ce lieu charmant qui vit la chair

Choir et se joindre m’est très cher !

Ma fureur, ici, se fait mûre ;

Je la conseille et la recuis,

Je m’écoute, et dans mes circuits,

Ma méditation murmure…

 

Ô Vanité ! Cause Première !

Celui qui règne dans les Cieux,

D’une voix qui fut la lumière

Ouvrit l’univers spacieux.

Comme las de son pur spectacle,

Dieu lui-même a rompu l’obstacle

De sa parfaite éternité ;

Il se fit Celui qui dissipe

En conséquences, son Principe,

En étoiles, son Unité.

 

Cieux, son erreur ! Temps, sa ruine !

Et l’abîme animal, béant !…

Quelle chute dans l’origine

Étincelle au lieu de néant !…

Mais, le premier mot de son Verbe,

MOI !… Des astres le plus superbe

Qu’ait parlés le fou créateur,

Je suis !… Je serai !… J’illumine

La diminution divine

De tous les feux du Séducteur !

 

Objet radieux de ma haine,

Vous que j’aimais éperdument,

Vous qui dûtes de la géhenne

Donner l’empire à cet amant,

Regardez-vous dans ma ténèbre !

Devant votre image funèbre,

Orgueil de mon sombre miroir,

Si profond fut votre malaise

Que votre souffle sur la glaise

Fut un soupir de désespoir !

 

En vain, Vous avez, dans la fange,

Pétri de faciles enfants,

Qui de Vos actes triomphants

Tout le jour Vous fissent louange !

Sitôt pétris, sitôt soufflés,

Maître Serpent les a sifflés,

Les beaux enfants que Vous créâtes !

Holà ! dit-il, nouveaux venus !

Vous êtes des hommes tout nus,

Ô bêtes blanches et béates !

 

À la ressemblance exécrée,

Vous fûtes faits, et je vous hais !

Comme je hais le Nom qui crée

Tant de prodiges imparfaits !

Je suis Celui qui modifie,

Je retouche au cœur qui s’y fie,

D’un doigt sûr et mystérieux !…

Nous changerons ces molles œuvres,

Et ces évasives couleuvres

En des reptiles furieux !

 

Mon Innombrable Intelligence

Touche dans l’âme des humains

Un instrument de ma vengeance

Qui fut assemblé de tes mains !

Et ta Paternité voilée,

Quoique, dans sa chambre étoilée,

Elle n’accueille que l’encens,

Toutefois l’excès de mes charmes

Pourra de lointaines alarmes

Troubler ses desseins tout-puissants !

 

Je vais, je viens, je glisse, plonge,

Je disparais dans un cœur pur !

Fut-il jamais de sein si dur

Qu’on n’y puisse loger un songe !

Qui que tu sois, ne suis-je point

Cette complaisance qui poind

Dans ton âme lorsqu’elle s’aime ?

Je suis au fond de sa faveur

Cette inimitable saveur

Que tu ne trouves qu’à toi-même !

 

Ève, jadis, je la surpris,

Parmi ses premières pensées,

La lèvre entr’ouverte aux esprits

Qui naissaient des roses bercés.

Cette parfaite m’apparut,

Son flanc vaste et d’or parcouru

Ne craignant le soleil ni l’homme ;

Tout offerte aux regards de l’air

L’âme encore stupide, et comme

Interdite au seuil de la chair.

 

Ô masse de béatitude,

Tu es si belle, juste prix

De la toute sollicitude

Des bons et des meilleurs esprits !

Pour qu’à tes lèvres ils soient pris

Il leur suffit que tu soupires !

Les plus purs s’y penchent les pires,

Les plus durs sont les plus meurtris…

Jusques à moi, tu m’attendris,

De qui relèvent les vampires !

 

Oui ! De mon poste de feuillage

Reptile aux extases d’oiseau,

Cependant que mon babillage

Tissait de ruses le réseau,

Je te buvais, ô belle sourde !

Calme, claire, de charmes lourde,

Je dominais furtivement,

L’œil dans l’or ardent de ta laine,

Ta nuque énigmatique et pleine

Des secrets de ton mouvement !

 

J’étais présent comme une odeur,

Comme l’arôme d’une idée

Dont ne puisse être élucidée

L’insidieuse profondeur !

Et je t’inquiétais, candeur,

Ô chair mollement décidée,

Sans que je t’eusse intimidée,

À chanceler dans la splendeur !

Bientôt, je t’aurai, je parie,

Déjà ta nuance varie !

 

(La superbe simplicité

Demande d’immense égards !

Sa transparence de regards,

Sottise, orgueil, félicité,

Gardent bien la belle cité !

Sachons lui créer des hasards,

Et par ce plus rare des arts,

Soit le cœur pur sollicité ;

C’est là mon fort, c’est là mon fin,

À moi les moyens de ma fin !)

 

Or, d’une éblouissante bave,

Filons les systèmes légers

Où l’oisive et l’Ève suave

S’engage en de vagues dangers !

Que sous une charge de soie

Tremble la peau de cette proie

Accoutumée au seul azur !…

Mais de gaze point de subtile,

Ni de fil invisible et sûr,

Plus qu’une trame de mon style !

 

Dore, langue ! dore-lui les

Plus doux des dits que tu connaisses !

Allusions, fables, finesses,

Mille silences ciselés,

Use de tout ce qui lui nuise :

Rien qui ne flatte et ne l’induise

À se perdre dans mes desseins,

Docile à ces pentes qui rendent

Aux profondeurs des bleus bassins

Les ruisseaux qui des cieux descendent !

 

Ô quelle prose non pareille,

Que d’esprit n’ai-je pas jeté

Dans le dédale duveté

De cette merveilleuse oreille !

Là, pensais-je, rien de perdu ;

Tout profite au cœur suspendu !

Sûr triomphe ! si ma parole,

De l’âme obsédant le trésor,

Comme une abeille une corolle

Ne quitte plus l’oreille d’or !

 

« Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr

Que la parole divine, Ève !

Une science vive crève

L’énormité de ce fruit mûr !

N’écoute l’Être vieil et pur

Qui maudit la morsure brève !

Que si ta bouche fait un rêve,

Cette soif qui songe à la sève,

Ce délice à demi futur,

C’est l’éternité fondante, Ève ! »

 

Elle buvait mes petits mots

Qui bâtissaient une œuvre étrange ;

Son œil, parfois, perdait un ange

Pour revenir à mes rameaux.

Le plus rusé des animaux

Qui te raille d’être si dure,

Ô perfide et grosse de maux,

N’est qu’une voix dans la verdure.

— Mais sérieuse l’Ève était

Qui sous la branche l’écoutait !

 

« Âme, disais-je, doux séjour

De toute extase prohibée,

Sens-tu la sinueuse amour

Que j’ai du Père dérobée ?

Je l’ai, cette essence du Ciel,

À des fins plus douces que miel

Délicatement ordonnée…

Prends de ce fruit… Dresse ton bras !

Pour cueillir ce que tu voudras

Ta belle main te fut donnée ! »

 

Quel silence battu d’un cil !

Mais quel souffle sous le sein sombre

Que mordait l’Arbre de son ombre !

L’autre brillait, comme un pistil !

— Siffle, siffle ! me chantait-il !

Et je sentais frémir le nombre,

Tout le long de mon fouet subtil,

De ces replis dont je m’encombre :

Ils roulaient depuis le béryl

De ma crête, jusqu’au péril !

 

Génie ! Ô longue impatience !

À la fin, les temps sont venus,

Qu’un pas vers la neuve Science

Va donc jaillir de ces pieds nus !

Le marbre aspire, l’or se cambre !

Ces blondes bases d’ombre et d’ambre

Tremblent au bord du mouvement !…

Elle chancelle, la grande urne,

D’où va fuir le consentement

De l’apparente taciturne !

 

Du plaisir que tu te proposes

Cède, cher corps, cède aux appâts !

Que ta soif de métamorphoses

Autour de l’Arbre du Trépas

Engendre une chaîne de poses !

Viens sans venir ! forme des pas

Vaguement comme lourds de roses…

Danse cher corps… Ne pense pas !

Ici les délices sont causes

Suffisantes au cours des choses !…

 

Ô follement que je m’offrais

Cette infertile jouissance :

Voir le long pur d’un dos si frais

Frémir la désobéissance !…

Déjà délivrant son essence

De sagesse et d’illusions,

Tout l’Arbre de la Connaissance

Échevelé de visions,

Agitait son grand corps qui plonge

Au soleil, et suce le songe !

 

Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,

Irrésistible Arbre des arbres,

Qui dans les faiblesses des marbres,

Poursuis des sucs délicieux,

Toi qui pousses tels labyrinthes

Par qui les ténèbres étreintes

S’iront perdre dans le saphir

De l’éternelle matinée,

Douce perte, arôme ou zéphir,

Ou colombe prédestinée,

 

Ô Chanteur, ô secret buveur

Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêveur

Qui jeta l’Ève en rêveries,

Grand Être agité de savoir,

Qui toujours, comme pour mieux voir,

Grandis à l’appel de ta cime,

Toi qui dans l’or très pur promeus

Tes bras durs, tes rameaux fumeux,

D’autre part, creusant vers l’abîme,

 

Tu peux repousser l’infini

Qui n’est fait que de ta croissance,

Et de la tombe jusqu’au nid

Te sentir toute Connaissance !

Mais ce vieil amateur d’échecs,

Dans l’or oisif des soleils secs,

Sur ton branchage vient se tordre ;

Ses yeux font frémir ton trésor.

Il en cherra des fruits de mort,

De désespoir et de désordre !

 

Beau serpent, bercé dans le bleu,

Je siffle, avec délicatesse,

Offrant à la gloire de Dieu

Le triomphe de ma tristesse…

Il me suffit que dans les airs,

L’immense espoir de fruits amers

Affole les fils de la fange…

— Cette soif qui te fit géant,

Jusqu’à l’Être exalte l’étrange

Toute-Puissance du Néant !

LES GRENADES

DURES grenades entr’ouvertes

Cédant à l’excès de vos grains,

Je crois voir des fronts souverains

Éclatés de leurs découvertes !

 

Si les soleils par vous subis,

Ô grenades entre-bâillées

Vous ont fait d’orgueil travaillées

Craquer les cloisons de rubis,

 

Et que si l’or sec de l’écorce

À la demande d’une force

Crève en gemmes rouges de jus,

 

Cette lumineuse rupture

Fait rêver une âme que j’eus

De sa secrète architecture.

LE VIN PERDU

J’AI, quelque jour, dans l’Océan,

(Mais je ne sais plus sous quels cieux),

Jeté, comme offrande au néant,

Tout un peu de vin précieux…

 

Qui voulut ta perte, ô liqueur ?

J’obéis peut-être au devin ?

Peut-être au souci de mon cœur,

Songeant au sang, versant le vin ?

 

Sa transparence accoutumée

Après une rose fumée

Reprit aussi pure la mer…

 

Perdu ce vin, ivres les ondes !…

J’ai vu bondir dans l’air amer

Les figures les plus profondes…

INTÉRIEUR

UNE esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes

Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,

Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs ;

Elle met une femme au milieu de ces murs

Qui, dans ma rêverie errant avec décence,

Passe entre mes regards sans briser leur absence,

Comme passe le verre au travers du soleil,

Et de la raison pure épargne l’appareil.

LE CIMETIÈRE MARIN

Μή, φίλα ψυχά, βίον θάνατον σπεδε, τν δ’μπρακτον ντλει μαχανάν.

Pindare, Pythiques, III.

 

CE toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée

Ô récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux !

 

Quel pur travail de fins éclairs consume

Maint diamant d’imperceptible écume,

Et quelle paix semble se concevoir !

Quand sur l’abîme un soleil se repose,

Ouvrages purs d’une éternelle cause,

Le Temps scintille et le Songe est savoir.

 

Stable trésor, temple simple à Minerve,

Masse de calme, et visible réserve,

Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi

Tant de sommeil sous un voile de flamme,

Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,

Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

 

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,

À ce point pur je monte et m’accoutume,

Tout entouré de mon regard marin ;

Et comme aux dieux mon offrande suprême,

La scintillation sereine sème

Sur l’altitude un dédain souverain.

 

Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt,

Je hume ici ma future fumée,

Et le ciel chante à l’âme consumée

Le changement des rives en rumeur.

 

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !

Après tant d’orgueil, après tant d’étrange

Oisiveté, mais pleine de pouvoir,

Je m’abandonne à ce brillant espace,

Sur les maisons des morts mon ombre passe

Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

 

L’âme exposée aux torches du solstice,

Je te soutiens, admirable justice

De la lumière aux armes sans pitié !

Je te rends pure à ta place première,

Regarde-toi !… Mais rendre la lumière

Suppose d’ombre une morne moitié.

 

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,

Auprès d’un cœur, aux sources du poème,

Entre le vide et l’événement pur,

J’attends l’écho de ma grandeur interne,

Amère, sombre, et sonore citerne,

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

 

Sais-tu, fausse captive des feuillages,

Golfe mangeur de ces maigres grillages,

Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,

Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,

Quel front l’attire à cette terre osseuse ?

Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,

Fragment terrestre offert à la lumière,

Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,

Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,

Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;

La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

 

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !

Quand solitaire au sourire de pâtre,

Je pais longtemps, moutons mystérieux,

Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,

Éloignes-en les prudentes colombes,

Les songes vains, les anges curieux !

 

Ici venu, l’avenir est paresse.

L’insecte net gratte la sécheresse ;

Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air

À je ne sais quelle sévère essence…

La vie est vaste, étant ivre d’absence,

Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

 

Les morts cachés sont bien dans cette terre

Qui les réchauffe et sèche leur mystère.

Midi là-haut, Midi sans mouvement

En soi se pense et convient à soi-même…

Tête complète et parfait diadème,

Je suis en toi le secret changement.

 

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !

Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes

Sont le défaut de ton grand diamant…

Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,

Un peuple vague aux racines des arbres

A pris déjà ton parti lentement.

 

Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L’argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs !

Où sont des morts les phrases familières,

L’art personnel, les âmes singulières ?

La larve file où se formaient des pleurs.

 

Les cris aigus des filles chatouillées,

Les yeux, les dents, les paupières mouillées,

Le sein charmant qui joue avec le feu,

Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,

Les derniers dons, les doigts qui les défendent,

Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

 

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe

Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge

Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?

Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?

Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,

La sainte impatience meurt aussi !

 

Maigre immortalité noire et dorée,

Consolatrice affreusement laurée,

Qui de la mort fais un sein maternel,

Le beau mensonge et la pieuse ruse !

Qui ne connaît, et qui ne les refuse,

Ce crâne vide et ce rire éternel !

 

Pères profonds, têtes inhabitées,

Qui sous le poids de tant de pelletées,

Êtes la terre et confondez nos pas,

Le vrai rongeur, le ver irréfutable

N’est point pour vous qui dormez sous la table,

Il vit de vie, il ne me quitte pas !

 

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?

Sa dent secrète est de moi si prochaine

Que tous les noms lui peuvent convenir !

Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !

Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,

À ce vivant je vis d’appartenir !

 

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Élée !

M’as-tu percé de cette flèche ailée

Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !

Le son m’enfante et la flèche me tue !

Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue

Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

 

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !

Brisez, mon corps, cette forme pensive !

Buvez, mon sein, la naissance du vent !

Une fraîcheur, de la mer exhalée,

Me rend mon âme… Ô puissance salée !

Courons à l’onde en rejaillir vivant.

 

Oui ! Grande mer de délires douée,

Peau de panthère et chlamyde trouée,

De mille et mille idoles du soleil,

Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,

Qui te remords l’étincelante queue

Dans un tumulte au silence pareil,

 

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

L’air immense ouvre et referme mon livre,

La vague en poudre ose jaillir des rocs !

Envolez-vous, pages tout éblouies !

Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs !

ODE SECRÈTE

CHUTE superbe, fin si douce,

Oubli des luttes, quel délice

Que d’étendre à même la mousse

Après la danse, le corps lisse !

 

Jamais une telle lueur

Que ces étincelles d’été

Sur un front semé de sueur

N’avait la victoire fêté !

 

Mais touché par le Crépuscule,

Ce grand corps qui fit tant de choses,

Qui dansait, qui rompit Hercule,

N’est plus qu’une masse de roses !

 

Dormez, sous les pas sidéraux,

Vainqueur lentement désuni,

Car l’Hydre inhérente au héros

S’est éployée à l’infini…

 

Ô quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,

Quels objets de victoire énorme,

Quand elle entre aux temps sans ressource

L’âme impose à l’espace informe !

 

Fin suprême, étincellement

Qui, par les monstres et les dieux,

Proclame universellement

Les grands actes qui sont aux Cieux !

LE RAMEUR

À André Lebey.

 

PENCHÉ contre un grand fleuve, infiniment mes rames

M’arrachent à regret aux riants environs ;

Âme aux pesantes mains, pleines des avirons,

Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.

 

Le cœur dur, l’œil distrait des beautés que je bats,

Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,

Je veux à larges coups rompre l’illustre monde

De feuilles et de feu que je chante tout bas.

 

Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,

Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,

Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli

Qui coure du grand calme abolir la mémoire.

 

Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont

Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense :

Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,

Je remonte à la source où cesse même un nom.

 

En vain, toute la nymphe énorme et continue

Empêche de bras purs mes membres harassés ;

Je romprai lentement mille liens glacés

Et les barbes d’argent de sa puissance nue.

 

Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement

Place mes jours dorés sous un bandeau de soie ;

Rien plus aveuglément n’use l’antique joie

Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.

 

Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,

Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,

Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,

Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.

 

Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux

Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,

Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,

Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

PALME

À Jeannie.

DE sa grâce redoutable

Voilant à peine l’éclat,

Un ange met sur ma table

Le pain tendre, le lait plat ;

Il me fait de la paupière

Le signe d’une prière

Qui parle à ma vision :

— Calme, calme, reste calme !

Connais le poids d’une palme

Portant sa profusion !

 

Pour autant qu’elle se plie

À l’abondance des biens,

Sa figure est accomplie,

Ses fruits lourds sont ses liens.

Admire comme elle vibre,

Et comme une lente fibre

Qui divise le moment,

Départage sans mystère

L’attirance de la terre

Et le poids du firmament !

 

Ce bel arbitre mobile

Entre l’ombre et le soleil,

Simule d’une sibylle

La sagesse et le sommeil.

Autour d’une même place

L’ample palme ne se lasse

Des appels ni des adieux…

Qu’elle est noble, qu’elle est tendre !

Qu’elle est digne de s’attendre

À la seule main des dieux !

 

L’or léger qu’elle murmure

Sonne au simple doigt de l’air,

Et d’une soyeuse armure

Charge l’âme du désert.

Une voix impérissable

Qu’elle rend au vent de sable

Qui l’arrose de ses grains,

À soi-même sert d’oracle,

Et se flatte du miracle

Que se chantent les chagrins.

 

Cependant qu’elle s’ignore

Entre le sable et le ciel,

Chaque jour qui luit encore

Lui compose un peu de miel.

Sa douceur est mesurée

Par la divine durée

Qui ne compte pas les jours,

Mais bien qui les dissimule

Dans un suc où s’accumule

Tout l’arôme des amours.

 

Parfois si l’on désespère,

Si l’adorable rigueur

Malgré tes larmes n’opère

Que sous ombre de langueur,

N’accuse pas d’être avare

Une Sage qui prépare

Tant d’or et d’autorité :

Par la sève solennelle

Une espérance éternelle

Monte à la maturité !

 

Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts.

La substance chevelue

Par les ténèbres élue

Ne peut s’arrêter jamais

Jusqu’aux entrailles du monde,

De poursuivre l’eau profonde

Que demandent les sommets.

 

Patience, patience,

Patience dans l’azur !

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr !

Viendra l’heureuse surprise :

Une colombe, la brise,

L’ébranlement le plus doux,

Une femme qui s’appuie,

Feront tomber cette pluie

Où l’on se jette à genoux !

 

Qu’un peuple à présent s’écroule,

Palme !… irrésistiblement !

Dans la poudre qu’il se roule

Sur les fruits du firmament !

Tu n’as pas perdu ces heures

Si légère tu demeures

Après ces beaux abandons ;

Pareille à celui qui pense

Et dont l’âme se dépense

À s’accroître de ses dons !

PIÈCES DIVERSES

INSINUANT II

FOLLE et mauvaise

Comme une abeille

Ma lèvre baise

L’ardente oreille.

 

J’aime ton frêle

Étonnement

Où je ne mêle

Qu’un rien d’amant.

 

Quelle surprise…

Ton sang bourdonne.

C’est moi qui donne

Vie à la brise…

 

Dans tes cheveux

Tendre et méchante

Mon âme hante

Ce que je veux.

HEURE

L’HEURE me vient sourire et se faire sirène :

Tout s’éclaire d’un jour que jamais je ne vis :

Danseras-tu longtemps, Rayon, sur le parvis

De l’âme sombre et souveraine ?

 

Voici L’HEURE, la soif, la source et la sirène.

 

Pour toi, le passé brûle, HEURE qui m’assouvis ;

Enfin, splendeur du seul, ô biens que j’ai ravis,

J’aime ce que je suis : ma solitude est reine !

Mes plus secrets démons, librement asservis

Accomplissent dans l’or de l’air même où je vis

Une sagesse pure aux lucides avis :

Ma présence est toute sereine.

 

Voici l’HEURE, la soif, la source et la sirène,

 

Danseras-tu longtemps, rayon, sur le parvis

Du soir, devant l’œil noir de ma nuit souveraine ?

L’OISEAU CRUEL…

L’OISEAU cruel toute la nuit me tint

Au point aigu du délice d’entendre

Sa voix qu’adresse une fureur si tendre

Au ciel brûlant d’astres jusqu’au matin.

 

Tu perces l’âme et fixes le destin

De tel regard qui ne peut se reprendre ;

Tout ce qui fut tu le changes en cendre,

Ô voix trop haute, extase de l’instinct…

 

L’aube dans l’ombre ébauche le visage

D’un jour très beau qui déjà ne m’est rien :

Un jour de plus n’est qu’un vain paysage,

 

Qu’est-ce qu’un jour sans le visage tien ?

Non !… Vers la nuit mon âme retournée

Refuse l’aube et la jeune journée.

À L’AURORE…

À L’AURORE, avant la chaleur,

La tendresse de la couleur

À peine éparse sur le monde,

Étonne et blesse la douleur.

 

Ô Nuit, que j’ai toute soufferte,

Souffrez ce sourire des cieux

Et cette immense fleur offerte

Sur le front d’un jour gracieux.

 

Grande offrande de tant de roses,

Le mal vous peut-il soutenir

Et voir rougissantes les choses

À leurs promesses revenir ?

 

J’ai vu se feindre tant de songes

Sur mes ténèbres sans sommeil

Que je range entre les mensonges

Même la force du soleil,

 

Et que je doute si j’accueille

Par le dégoût, par le désir,

Ce jour très jeune sur la feuille

Dont l’or vierge se peut saisir.

ÉQUINOXE

ÉLÉGIE

To look…

 

JE change… Qui me fuit ?… Ses feuilles immobiles

Accablent l’arbre que je vois…

Ses bras épais sont las de bercer mes sibylles :

Mon silence a perdu ses voix.

 

Mon âme, si son hymne était une fontaine

Qui chantait de toutes ses eaux,

N’est plus qu’une eau profonde où la pierre lointaine

Marque la tombe des oiseaux.

 

Au lit simple d’un sable aussi fin que la cendre

Dorment les pas que j’ai perdus,

Et je me sens vivant sous les ombres descendre

Par leurs vestiges confondus.

 

Je perds distinctement Psyché la somnambule

Dans les voiles trop purs de l’eau

Dont le calme et le temps se troublent d’une bulle

Qui se défait de ce tombeau.

 

À soi-même, peut-être, Elle parle et pardonne,

Mais cédant à ses yeux fermés,

Elle me fuit fidèle, et, tendre, m’abandonne

À mes destins inanimés.

 

Elle me laisse au cœur sa perte inexpliquée,

Et ce cœur qui bat sans espoir

Dispute à Perséphone Eurydice piquée

Au sein pur par le serpent noir…

 

Sombre et mourant témoin de nos tendres annales,

Ô soleil, comme notre amour,

L’invincible douceur des plages infernales

T’appelle aux rives sans retour.

 

Automne, transparence ! ô solitude accrue

De tristesse et de liberté !

Toute chose m’est claire à peine disparue ;

Ce qui n’est plus se fait clarté.

 

Tandis que je m’attache à mon regard de pierre

Dans le fixe et le dur « Pourquoi ? »,

Un noir frémissement, l’ombre d’une paupière

Palpite entre moi-même et moi…

 

Ô quelle éternité d’absence spontanée

Vient tout à coup de s’abréger ?…

Une feuille qui tombe a divisé l’année

De son événement léger.

 

Vers moi, restes ardents, feuilles faibles et sèches,

Roulez votre frêle rumeur,

Et toi, pâle Soleil, de tes dernières flèches,

Perce-moi ce temps qui se meurt…

 

Oui, je m’éveille enfin, saisi d’un vent d’automne

Qui soulève un vol rouge et triste ;

Tant de pourpre panique aux trombes d’or m’étonne

Que je m’irrite et que j’existe !

POUR VOTRE HÊTRE « SUPRÊME »

À M. A. G.

 

TRÈS noble Hêtre, tout l’été,

Qui retins la splendeur esclave,

Voici ton supplice apprêté

Par un ciel froidement suave.

 

Cent fois rappelé des corbeaux,

L’hiver te flagelle et t’écorche ;

Au vent qui souffle des tombeaux

Les flammes tombent de ta torche !

 

Ton front, qui cachait l’infini,

N’est plus qu’une claire vigie,

À qui pèse même le nid

Où l’œil perdu se réfugie !

 

Tout l’hiver, le regard oiseux,

Trahi par la vitre bossue,

Sur la touffe où furent les œufs

Compose un songe sans issue !

 

Mais – ô Tristesse de saison,

Qui te consumes en toi-même,

Tu ne peux pas que ma raison

N’espère en le Hêtre Suprême !

 

Tant de Grâce et de Vénusté !

Se peut-il que toute elle meure,

France, où le moindre nid resté

Balance une fière demeure ?

 

Mille oiseaux chanteront plus d’un

Souvenir d’atroce tangage,

Quand reverdira par Verdun

Sauvé, notre illustre Langage !

LA CARESSE

MES chaudes mains, baigne-les

Dans les tiennes… Rien ne calme

Comme d’amour ondulés

Les passages d’une palme.

 

Tout familiers qu’ils me sont,

Tes anneaux à longues pierres

Se fondent dans le frisson

Qui fait clore les paupières

 

Et le mal s’étale, tant,

Comme une dalle est polie,

Une caresse l’étend

Jusqu’à la mélancolie.

CHANSON À PART

QUE fais-tu ? De tout.

Que vaux-tu ? Ne sais,

Présages, essais,

Puissance et dégoût…

Que vaux-tu ? Ne sais…

Que veux-tu ? Rien, mais tout.

 

Que sais-tu ? L’ennui.

Que peux-tu ? Songer.

Songer pour changer

Chaque jour en nuit.

Que sais-tu ? Songer

Pour changer d’ennui.

 

Que veux-tu ? Mon bien.

Que dois-tu ? Savoir,

Prévoir et pouvoir

Qui ne sert de rien.

Que crains-tu ? Vouloir.

Qui es-tu ? Mais rien !

 

Où vas-tu ? À mort.

Qu’y faire ? Finir,

Ne plus revenir

Au coquin de sort.

Où vas-tu ? Finir.

Que faire ? Le mort.

LE PHILOSOPHE
ET LA JEUNE PARQUE

LA Jeune Parque, un jour, trouva son Philosophe :

« Ah, dit-elle, de quelle étoffe

Je saurai donc mon être fait…

À plus d’un je produis l’effet

D’une personne tout obscure ;

Chaque mortel qui n’a point cure

De songer ni d’approfondir,

Au seul nom que je porte a tôt fait de bondir.

Quand ce n’est la pitié, j’excite la colère,

Et parmi les meilleurs esprits,

S’il est quelqu’un qui me tolère,

Le reste tient qu’il s’est mépris.

Ces gens disent qu’il faut qu’une muse ne cause

Non plus de peines qu’une rose !

Qui la respire a purement plaisir.

Mais les amours sont les plus précieuses

Qu’un long labeur de l’âme et du désir

Mène à leurs fins délicieuses.

Aux cœurs profonds ne suffit point

D’un regard, qu’un baiser rejoint,

Pour qu’on vole au plus vif d’une brève aventure…

Non !… L’objet vraiment cher s’orne de vos tourments,

Vos yeux en pleurs lui voient des diamants,

L’amère nuit en fait la plus tendre peinture.

C’est pourquoi je me garde et mes secrets charmants.

Mon cœur veut qu’on me force, et vous refuse, Amants

Que rebutent les nœuds de ma belle ceinture.

Mon Père l’a prescrit : j’appartiens à l’effort.

Mes ténèbres me font maîtresse de mon sort,

Et ne livrent enfin qu’à l’heureux petit nombre

Cette innocente MOI que fait frémir son ombre

Cependant que l’Amour ébranle ses genoux.

CERTES, d’un grand désir je fus l’œuvre anxieuse…

Mais je ne suis en moi pas plus mystérieuse

Que le plus simple d’entre vous…

Mortels, vous êtes chair, souvenance, présage ;

Vous fûtes ; vous serez ; vous portez tel visage :

Vous êtes tout ; vous n’êtes rien,

Supports du monde et roseaux que l’air brise,

Vous VIVEZ… Quelle surprise !…

Un mystère est tout votre bien,

Et cet arcane en vous s’étonnerait du mien ?

Que seriez-vous, si vous n’étiez mystère ?

Un peu de songe sur la terre,

Un peu d’amour, de faim, de soif, qui font des pas

Dont aucun ne fuit le trépas,

Et vous partageriez le pur destin des bêtes

Si les Dieux n’eussent mis, comme un puissant ressort,

Au plus intime de vos têtes,

Le grand don de ne rien comprendre à votre sort.

« Qui suis-je ? » dit au jour le vivant qui s’éveille

Et que redresse le soleil.

« Où vais-je ? » fait l’esprit qu’immole le sommeil,

Quand la nuit le recueille en sa propre merveille.

Le plus habile est piqué de l’abeille,

Dans l’âme du moindre homme un serpent se remord ;

Un sot même est orné d’énigmes par la mort

Qui le pare et le drape en personnage grave,

Glacé d’un tel secret qu’il en demeure esclave.

ALLEZ !… Que tout fût clair, tout vous semblerait vain !

Votre ennui peuplerait un univers sans ombre

D’une impassible vie aux âmes sans levain.

Mais quelque inquiétude est un présent divin.

L’espoir qui dans vos yeux brille sur un seuil sombre

Ne se repose pas sur un monde trop sûr ;

De toutes vos grandeurs le principe est obscur.

Les plus profonds humains, incompris de soi-mêmes,

D’une certaine nuit tirent des biens suprêmes

Et les très purs objets de leurs nobles amours.

Un trésor ténébreux fait l’éclat de vos jours :

Un silence est la source étrange des poèmes.

Connaissez donc en vous le fond de mon discours :

C’est de vous que j’ai pris l’ombre qui vous éprouve.

Qui s’égare en soi-même aussitôt me retrouve.

Dans l’obscur de la vie où se perd le regard,

Le temps travaille, la mort couve,

Une Parque y songe à l’écart.

C’est MOI… Tentez d’aimer cette jeune rebelle :

« Je suis noire, mais je suis belle »

Comme chante l’Amante, au Cantique du Roi,

Et si j’inspire quelque effroi,

Poème que je suis, à qui ne peut me suivre,

Quoi de plus prompt que de fermer un livre ?

 

C’est ainsi que l’on se délivre

De ces écrits si clairs qu’on n’y trouve que soi. »

MÉLANGE

AVIS AU LECTEUR

Ce recueil[1] contient la substance d’une sorte d’album que j’ai formé naguère de fragments très divers et illustré d’une quinzaine d’eaux-fortes pour quelques amateurs. J’ai ajouté plus d’une page au texte primitif.

Il n’est pas de livre dont le titre soit plus vrai que celui-ci. Le désordre qui « règne » (comme on dit) dans MÉLANGE s’étend à la chronologie. Telle chose a été écrite il y a près de cinquante ans. Telle autre est d’avant-hier : entre le bref poème SINISTRE et la CANTATE DU NARCISSE, presque un demi-siècle s’est écoulé. Cette quantité de temps ne signifie rien en matière de production de l’esprit. Mais en reprenant ces deux pièces dans mes papiers pour les insérer dans ce recueil, je me suis demandé à quoi l’on pourrait reconnaître qu’elles sont du même auteur, et laquelle d’entre elles fut faite avant l’autre ? J’avoue que ces questions m’embarrasseraient fort, si, par définition, je n’en connaissais la réponse. C’est là un problème de vieil homme : on sait bien qu’on est le même, mais on serait fort en peine d’expliquer et de démontrer cette petite proposition. Le « Moi » n’est peut-être qu’une notation commode, aussi vide que le verbe « être » – tous les deux d’autant plus commodes qu’ils sont plus vides.

MÉLANGE C’EST L’ESPRIT

PROSE, vers, souvenirs, images ou sentences

Ce qui vint du sommeil, ce qui vint des amours,

Ce que donnent les dieux comme les circonstances

S’assemble en cet Album de fragments de mes jours.

 

Selon l’heure, naïf, absurde, aimable, étrange,

Esclave d’une mouche ou maître d’une loi,

Un esprit n’est que ce mélange

Duquel, à chaque instant, se démêle le MOI.

HUMANITÉS

I

POLYDORE était sombre. Il avait lu des mots qui le blessaient, le piquaient, gâtaient l’idée de lui qu’il croyait que les autres avaient.

Ésôn le rencontra, devina, et lui dit :

— Vous avez quelque chose. Mangez-vous bien ?

— Fort bien.

— Dormez-vous bien ?

— Assez.

— Les fonctions ?

— Cela va.

— La… tendresse ?

— Je crois que j’aime, et je crois que je suis aimé…

— Que vous êtes heureux ! Il ne vous manque que le sentiment de l’être. Un papier vous tourmente, quand tout ce qui importe va des mieux.

 

II

L’homme n’a que soi-même à craindre – son potentiel de douleur.

 

III

L’état d’esprit de négation devance souvent l’occasion de nier. Avant que tu aies parlé, si tu m’es antipathique, ma négation est prête, quoi que tu doives dire – car c’est Toi que je nie.

Ceci existe souvent dans les rapports de la génération qui vient avec celle qui est, ou dans ceux d’une nation et d’une autre.

Et, dans tous les États, tous les régimes et toutes les sociétés, quand la politique y dépend de l’opinion, quels que soient le problème, l’incident, l’événement, la difficulté ou l’affaire qui se prononcent, avant tout examen comme après toute démonstration, rien n’y fait : Tous les cœurs (comme dit la Bible) sont endurcis, ou plutôt, durcissent dans l’instant même, à peine soupçonnent-ils, flairent-ils le fumet de l’adversaire.

 

IV

Les uns sont assez bêtes pour s’aimer ; les autres pour se haïr.

Deux manières de se tromper.

 

V

Deux hommes se disputaient. Les épithètes s’échangeaient si vivement et promptement que l’on ne savait plus qui donnait, qui recevait.

L’intervalle des ripostes devenait si bref qu’il approchait de la plus petite durée possible, qui est celle des réponses d’un esprit se répondant à soi-même, tellement que ces deux adversaires constituaient une véritable intimité. – Chacun eût pu prendre la bouche de l’autre pour sienne.

VIE ET FORTUNE

LA fortune accroît la vie, en tant qu’elle accroît la possibilité, qui est la vie même ressentie.

La vie est la conservation du possible.

TENDRESSE

LA tendresse avec la tendresse font ensemble une unité de réalité – ou la veulent faire. Tendresse est tendance à se livrer en toute faiblesse à la douceur d’être faible. Mais d’où vient ce « plaisir » ? Cette faiblesse, il est vrai, cet attendrissement – prépare un coup d’extrême force.

LE SONNET D’IRÈNE

par Monsieur de Saint Ambroyse.

1644

 

DE ses divers désirs combien qu’Elle se vante,

Pour mon cœur enchanté Son dire est un détour ;

Elle n’ayme qu’un seul, Elle ayme dans l’Amour

Une personne rare, et supresme et sçavante.

 

Vainement se plaist-Elle à Se feindre mouvante

Et de trop de regards le divin quarrefour ;

Cette beauté n’est point pour les galants d’un jour

Qui porte un corps si pur d’éternelle vivante !

 

Vous m’avez beau parler d’une trouppe d’amants,

Vous parer de désirs comme de diamants,

Et me vouloir au cœur placer plus d’une flèche,

 

J’en souffre, Irène d’or, mais j’en souffre sans foy,

Instruit qu’en chaque aurore, ô Rose toute fraîche,

Tu ne vis qu’en moy seul et ne Te plays qu’en moy.

MER

I

MER plate – grise, avec de grandes parties grenues qui montrent une activité locale, une démangeaison, un fourmillement de surface.

L’onde est forme. Immobile, et sa matière mobile ; ou mobile et sa matière « stationnaire ».

« Une vague » – En quoi est-elle un même ? C’est la continuité des formes et du mouvement. Un point lumineux sur une roue (invisible) qui tourne et une suite de points qui s’éclairent sur un cercle sont identifiés par l’œil. La continuité combine toujours « l’espace » et le « temps ».

II

Les pierres roulées par la mer et les mêmes pierres travaillées dans l’air par les pluies et les gelées ne donnent pas les mêmes figures. Ce n’est pas le même fruste. Le hasard n’est pas de même espèce. L’action de la mer est versatile. Celle des intempéries et de la pesanteur ne l’est pas. L’une roule et charrie. Les autres cinglent ou rompent, ou désagrègent.

III

Une écume s’allume, de temps à autre, sur le champ de la mer, et ces temps sont créés par le hasard.

IV

Matin – Aube noire et venteuse – Coups de canon du vent

Tension remarquable de mes nerfs

Tout marque, sonne, le moindre changement,

événement – sur le présent chargé issu du sommeil

Plein de résonances, d’éclairs, d’attentes,

Endormi aux trois quarts et le reste de l’être, une pointe vibrante.

Ondes fines très intenses, mais très étroites.

LA CATHÉDRALE

VITRAUX de Chartres – Lapis, émaux. Orient.

Comme des boissons complexes, les nombreux petits éléments de couleur vivante, c’est-à-dire, émettant une lumière non polarisée, non réfléchie, mais mosaïque de tons intenses, très divisés, et tous les rapprochements possibles par décimètre carré, donnent une impression de doux éblouissement, plus gustatif que visuel, – à cause de la petitesse des dessins, qui permet de les négliger ou de les voir – ad libitum – de ne voir que des combinaisons, dominées par quelque fréquence, ici, des bleus, là, des rouges, etc.

Aspect granulé, grains de merveilleuse pierrerie, cellule, grains de grenades du paradis.

Effet d’outre monde.

Une Rose me fait songer à une immense rétine épanouie, en proie à la diversité des vibrations de ses éléments vivants, producteurs de couleurs…

Certaines phrases du Mallarmé en prose sont vitraux. Les sujets importent le moins du monde – sont pris et noyés dans le mystère, la vivacité, la profondeur, le rire et la rêverie de chaque fragment – Chacun sensible, chantant…

Portail de droite – Celui du milieu très médiocre : les personnages ont l’air d’imbéciles – La flèche de gauche déplaisante.

À GRASSE

I

CLOCHES tintent ;

Grenouilles croassent et oiseaux gazouillent

Croassements réguliers comme une scie, et sur ce fond, tout le cisaillement pépié des oiseaux.

Odeurs. On ne sait si ce sont les jardins qui les émanent ou les fabriques de parfums.

II

t

Je vois de ma fenêtre au centre de ma vue un homme qui pioche son champ. Il avance pas à pas dans sa tâche, courbé, planté par ses deux jambes en terre – chemise blanche et pantalon bleu – il pioche, et puis met les mains dans la terre.

Il est à une distance telle que l’ongle du petit doigt le cache entièrement.

Il est au centre du pays que je vois qui s’élargit autour de lui, s’élève de crête en crête jusqu’aux montagnes, de vague blonde en vague bleue, porteur de maisons claires toutes petites, de troupes d’oliviers, de pointes noires qui sont des cyprès.

Ceci est France, et le petit être qui pioche est peut-être Français. Il y a une chance sur trois qu’il est Italien. Il travaille, il y a des hommes qui ont besoin de ce qu’il fait là.

Voici encore un paysan qui épuce ses roses, cambre en bras de chemise, au milieu d’oiseaux qui lui partent sous le nez, et vont tomber sur la cime ou sur la branche avancée du cerisier.

Douceur de la couleur et de la figure de cette maison en forme de temple fermé au milieu des oliviers ; cela est d’une chaux dédorée où le rose de l’aurore, l’ocre, le laiteux se mêlent ; le toit aux pentes douces couvert de tuiles tachées de rouille et de tan, le triangle bas des pignons, les volets gris et bleuâtres, les groupes de trois cyprès massifs.

Naguère, elle était à Maeterlinck.

*

L’homme qui pioche – machine adaptée – les pieds bien plantés dans l’épaisseur de la terre ; mais il frappe, et il y a le gros effort de retirer le fer, puis de redresser le corps et la tête, autour de la ceinture, hisser la masse du torse, et encore, et encore. Le silence et le souffle de cet homme qui peine.

III

Au milieu de la campagne sombre encore

Une maison se dore et un amandier en fleurs, seul,

S’illumine – démontrant le soleil à mes yeux

Qui ne le voient pas directement ;

Et un grand Arbre, d’entre les arbres et les plantes obscures,

S’enflamme, secouant dans le vent froid du matin

Toute une foule de groupes

Tout un désordre de détails délicats,

De sa masse lumineuse de verdure.

Les oliviers à leur tour naissent à leur figure fine

Et brouillée d’argent ;

La Rose fade de l’Arbre de Judée se montre.

Le toit rouge de tuiles se montre.

Les masses de pins crépues se montrent.

Les formes de collines se montrent.

Tout se montre, avec de fortes ombres qui s’accusent.

L’esquisse se précise. Chaque partie se subdivise.

Chaque fragment peut vivre de sa forme.

La démonstration de chaque hypothèse se fait.

Je distingue chaque feuille.

Je puis séparer chaque objet.

On ne peut plus douter de…

Les noms se sont posés définitivement sur les choses.

Ce qui va être se débrouille et se dégage…

MONTPELLIER

PURETÉ vraiment rare de l’atmosphère. La lumière fixe ce lieu pétré, et ses jardins, masses contenues par des silhouettes nettes.

Au fond de la fente, ruelle entre maisons de pierre grise et fine aux ombres délicates, paraît comme un bijou, comme un émail précieux, une montagne d’un bleu charmant, avec pins autour.

GENÈVE

FEU d’artifice.

Il y avait des cygnes effarouchés sur l’eau où passaient des barques lumineuses, et les noirs admirables du ciel et des eaux étaient déchirés à temps inattendus, éblouis par les très belles fusées qui montaient, criaient, gesticulaient, se tordaient, mouraient enfin de splendeur.

TIGER

LONDRES – Tigre au Zoo – Admirable bête, à tête d’un sérieux formidable et ce masque connu, où il y a du Mongol, une puissance royale, une possibilité, expression fermée de pouvoir – quelque chose d’au-delà de la cruauté – une expression de fatalité – Tête de maître absolu au repos – Ennuyé, formidable, chargé – Impossible d’être idéalement tigre.

Mais cet animal admirable croise et décroise ses bras ; on voit, de temps à autre, des muscles rouler légèrement sous la robe fauve fouettée de noir – La queue vit. – Ont-ils conscience de ces mouvements éloignés ? – Cet animal a l’air d’un grand empire.

Le « pétillement » des réflexes locaux – Chercher à déchiffrer cette vie intérieure contenue.

Je ne puis m’attarder et étudier longtemps cette bête – le plus beau tigre que j’aie vu –

Je pense à la « littérature » possible sur ce sujet… Aux images que l’on chercherait, et que je ne chercherais pas. Je chercherais à le posséder dans son état de vie et de forme mobile, déformable par l’acte, avant que de le traiter par écriture.

Mouvement pendulaire des fauves le long des grilles où leurs stries frôlent les barreaux.

Il ouvre la gueule. Bâillement – Présence et absence de l’âme du tigre, qui attend éternellement l’événement.

LE MÊME

L’ÉNORME fauve est couché tout contre les barres de sa cage. Son immobilité me fixe. Sa beauté me cristallise. Je tombe en rêverie devant cette personne animale impénétrable. Je compose dans mon esprit les forces et les formes de ce magnifique seigneur qu’une robe si noble et si souple enveloppe.

Il porte sur ce qu’il voit un regard incurieux. Je cherche ingénument à lire des attributs humains sur son mufle admirable. Je m’attache à l’expression de supériorité fermée, de puissance et d’absence, que je trouve à cette face de maître absolu, étrangement voilée, ou ornée d’une dentelle très déliée d’arabesques noires très élégantes, comme peintes sur le masque de poil doré.

Point de férocité : quelque chose plus formidable, – je ne sais quelle certitude d’être fatal.

Quelle plénitude, quel égotisme sans défaut, quel isolement souverain ! L’imminence de tout ce qu’il vaut est avec lui. Cet être me fait songer vaguement à un grand empire.

Il n’est pas possible d’être plus soi-même, plus exactement armé, doué, chargé, instruit de tout ce qu’il faut pour être parfaitement tigre. Il ne peut lui venir d’appétit ni de tentation qui ne trouvent en lui leurs moyens les plus prompts.

Je lui donne cette devise : SANS PHRASES !

AUTOMNE

FEUILLES mortes. La forêt plus belle après sa mort d’automne, par ses couleurs plus variées, plus sonores que celles de la vie.

Parlera-t-on ici de « nature » ? Il s’agit de choses mourantes et mortes, et cette splendeur résulte comme elle peut, de la dégradation d’organes d’où la vie s’est retirée.

C’est l’abandon, la décomposition, l’oxydation lente qui emplissent nos yeux de valeurs positives puissantes.

« Qui a fait ceci ? »

Ce sont choses qui se défont.

Et je tombe dans une songerie, que j’appellerais « philosophique », sur le faire et le défaire, si je ne savais qu’il n’y a pas de philosophie, mais des variations intérieures sur le sens des mots…

COLLOQUE

(POUR DEUX FLÛTES)

À Francis Poulenc, qui a fait chanter ce colloque.

A

D’UNE Rose mourante

L’ennui penche vers nous ;

Tu n’es pas différente

Dans ton silence doux

De cette fleur mourante ;

Elle se meurt pour nous…

Tu me sembles pareille

À celle dont l’oreille

Était sur mes genoux,

À celle dont l’oreille

Ne m’écoutait jamais ;

Tu me sembles pareille

À l’autre que j’aimais :

Mais de celle ancienne,

Sa bouche était la mienne.

B

Que me compares-tu

Quelque rose fanée ?

L’’amour n’a de vertu

Que fraîche et spontanée…

Mon regard dans le tien

Ne trouve que son bien :

Je m’y vois toute nue !

Mes yeux effaceront

Tes larmes qui seront

D’un souvenir venues !…

Si ton désir naquit

Qu’il meure sur ma couche

Et sur mes lèvres qui

T’emporteront la bouche…

ENFANCE AUX CYGNES

J’ÉTAIS un enfant qui marche à peine. Ma bonne tous les jours me menait dans un jardin public, montueux, compliqué de rocailles : il y avait un bassin dominé par un farouche Neptune de fonte, peint en blanc, orné de sa fourche à triple dent.

Des cygnes vivaient sur ce bassin. Un jour, ma bonne, m’ayant mis à terre sur le bord, je m’amusais à jeter des graviers dans l’eau sombre, avec toute la maladresse d’un bébé chargé d’un manteau et de collerettes roidement empesées qui l’engoncent. La bonne s’éloigna quelque peu dans les feuillages où l’attendait un sous-officier plein d’amour.

L’enfant avait une grosse tête et des membres faibles. Comment ne fût-il pas tombé dans l’eau ?

Le voici parmi les cygnes, flottant par le soutien des robes empesées qui formaient poches d’air. La bonne et le soldat, tendrement disparus, ignoraient le grand péril de mon petit destin. Et les cygnes, sans doute, s’étonnaient de ce cygne inconnu parmi eux, leur pareil par la blancheur ; mais cygne improvisé qui commence à sombrer, car le manteau s’imbibe, et les collets et les robes. L’enfant déjà a perdu connaissance.

Pourquoi quelqu’un l’aperçut-il ?

Le plus fort était fait…

Cet homme brusquement entre dans l’eau, divise, épouvante les cygnes, et rapporte à la vie le pâle MOI évanoui.

Il l’emporte chez lui, lui fait boire une gorgée de rhum.

Mon grand-père voulait tuer la bonne.

DIAMANTS

I

Une danseuse compare : une cascade de pirouettes, merveilleuses de précision, brillantes comme les facettes d’un diamant…

Trente-deux pirouettes ! (Karsavine)

Image très belle.

II

Diamant. – Sa beauté résulte, me dit-on, de la petitesse de l’angle de réflexion totale… Le tailleur de diamant en façonne les facettes de manière que le rayon qui pénètre dans la gemme par l’une d’elles ne peut en sortir que par la même – D’où le feu et l’éclat.

Belle image de ce que je pense sur la poésie : retour du rayon spirituel aux mots d’entrée.

III

Beauté parle ou chante, et nous ne savons ce qu’elle dit. Nous la faisons répéter. Nous l’écouterions indéfiniment. Nous aspirerions indéfiniment le parfum délicieux. Nous regarderions indéfiniment le visage et les formes de la belle. Nous aurions beau la saisir et la posséder, il n’y a de seuil ni de solution à notre désir. Rien n’achève le mouvement qu’excite ce qui est en soi achevé.

On pourrait faire ce conte d’un homme désespéré par la beauté de son amie – de laquelle ayant tout obtenu (et l’amour, et tout abandon), toutefois, tout ce que l’amour peut donner n’éteint pas l’étrange soif que lui cause la vue et l’idée de cette personne, et que rien n’apaise ni ne peut absolument pas apaiser. C’est là le point.

L’ESPRIT

I

L’ESPRIT est une puissance de prêter à une circonstance actuelle les ressources du passé et les énergies du devenir.

II

Un esprit allait voir cesser son état ; il devait tomber de l’éternité dans le Temps, s’incarner :

« Tu vas vivre ! »

C’était mourir pour lui. Quel effroi ! Descendre dans le Temps !

TAIS-TOI

VOILÀ un excellent titre…

un excellent Tout…

Mieux qu’une « œuvre »…

Et pourtant – une œuvre : – « Car »

Si tu énumères – chacun des cas

où la forme et le mouvement

d’une parole, comme une onde,

se soulèvent, se dessinent –

À partir d’une sensation,

d’une surprise, d’un souvenir,

d’une présence ou d’une lacune,…

d’un bien, d’un mal, – d’un rien et de Tout,

Et que tu observes, et que tu cherches,

que tu ressentes, que tu mesures

l’obstacle à mettre à cette puissance,

le poids du poids à mettre sur ta langue

et l’effort du frein de ta volonté,

Tu connaîtras sagesse et puissance

et Te Taire sera plus beau

que l’armée de souris et que les ruisseaux de perles

dont prodigue est la bouche des hommes.

LE VIDE ET LE PLEIN

JE mets là ce livre ; je regarde mes objets familiers, je me caresse le menton ; je feuillette ce cahier. – Et tout ceci se passe sans empêchements, comme librement – comme si c’étaient des événements séparés, indépendants, séparés par du vide, et comme sans action les uns sur les autres. Et le livre qui repose là, et la main qui est ici, n’ont pas de liaisons entre eux ; ni le bouton de la porte qui brille – avec les autres choses. – Mais je puis tout à coup voir tout autrement – et vouloir voir que tout ceci se tient comme les engrenages d’un mécanisme, les compartiments d’un parquet – et que chaque modification est rigoureusement une substitution – comme dans un liquide où une molécule ne se déplace qu’une autre ne la remplace. – Rien n’est plus gratuit. Rien n’est plus isolé. Les objets ne sont indépendants qu’en apparence. Leurs distances, leurs non-contacts sont apparences. Et ma sensation de liberté…

RÉVEIL

COMBIEN de temps as-tu dormi, mon ami ?

J’ai dormi de quoi changer la nuit en jour et les ténèbres en lumière…

De quoi ne plus savoir qui je fus, qui je serai, de quoi attendre que je sois ce que je suis – celui qui va reprendre avec ennui ou avec joie la charge de mon « histoire » et de mes devoirs, mes chaînes et mes forces, ma figure…

Tous ces écarts de moi, qui sont moi. Et qui est MOI ?

*

Combien de temps avez-vous dormi ?

Je ne sais l’heure qu’il est. Comment le saurais-je ? Le fil s’est rompu. La terre perdue de vue. Pas d’échange de signaux.

Au réveil, je débarque. Je ne sais où l’on a été, pendant ce voyage sans but, sans compagnons, sans route, sans regard, qui me mène où j’étais et où je suis.

SINISTRE

QUELLE heure cogne aux membres de la coque

Ce grand coup d’ombre où craque notre sort ?

Quelle puissance impalpable entre-choque

Dans nos agrès des ossements de mort ?

 

Sur l’avant nu, l’écroulement des trombes

Lave l’odeur de la vie et du vin :

La mer élève et recreuse des tombes,

La même eau creuse et comble le ravin.

 

Homme hideux, en qui le cœur chavire,

Ivrogne étrange égaré sur la mer

Dont la nausée attachée au navire

Arrache à l’âme un désir de l’enfer,

 

Homme total, je tremble et je calcule,

Cerveau trop clair, capable du moment

Où, dans un phénomène minuscule,

Le temps se brise ainsi qu’un instrument…

 

Maudit soit-il le porc qui t’a gréée,

Arche pourrie en qui grouille le lest !

Dans tes fonds noirs, toute chose créée

Bat ton bois mort en dérive vers l’Est…

 

L’abîme et moi formons une machine

Qui jongle avec des souvenirs épars :

Je vois ma mère et mes tasses de Chine,

La putain grasse au seuil fauve des bars ;

 

Je vois le Christ amarré sur la vergue !…

Il danse à mort, sombrant avec les siens ;

Son œil sanglant m’éclaire cet exergue :

UN GRAND NAVIRE A PÉRI CORPS ET BIENS !…

PETITES CHOSES

AU-DESSOUS D’UN PORTRAIT

QUE si j’étais placé devant cette effigie

Inconnu de moi-même, ignorant de mes traits,

À tant de plis affreux d’angoisse et d’énergie

Je lirais mes tourments et me reconnaîtrais.

 

*

SUR UN ÉVENTAIL

TANTÔT caprice et parfois indolence

L’ample éventail entre l’âme et l’ami

Vient dissiper ce qu’on dit à demi

Au vent léger qui le rend au silence.

 

*

À JUAN RAMON JIMENEZ

quò me envie tan preciosas rosas…

VOICI la porte refermée

Prison des roses de quelqu’un ?…

La surprise avec le parfum

Me font une chambre charmée…

 

Seul et non seul, entre ces murs,

Dans l’air les présents les plus purs

Font douceur et gloire muette…

J’y respire un autre poète.

Madrid,
Miercoles 21 de Mayo 1924.

 

*

CROQUIS

L’OISEAU frémit, bondit, abandonne instantanément sa présence sur une branche et l’emporte. Il ravit avec soi un centre du « monde », et le vole poser ailleurs. (Je ne sais s’il choisit ou non la branche d’arrivée.)

 

*

APHORISME

LA fin du jour est femme.

 

*

DEVISES

POUR un cadran solaire

LVX – DVX

 

*

 

Pour une bibliothèque :

PLVS ELIRE QVE LIRE

 

*

 

Pour un songe :

PLAIS OV CESSE

 

*

 

Celui qui sourit et qui se tait

regarde un sablier invisible.

SOUVENIR

DANS certains états des choses de ma vie, il arriva que le travail de poésie me fut une manière de me séparer du « monde ».

J’appelle « monde », ici, l’ensemble d’incidents, d’injonctions, d’interpellations et de sollicitations de toute espèce et de toute intensité, qui surprennent l’esprit sans l’illuminer en lui-même, qui l’émeuvent en le déconcertant, qui le déplacent du plus important vers le moins…

Il n’est pas mauvais que certains hommes aient la force d’attacher plus de conséquence et de prix à la détermination d’une lointaine décimale ou de la position d’une virgule, qu’à la nouvelle la plus retentissante, à la catastrophe la plus considérable, ou à leur vie même.

Ceci me donne à songer que l’un des avantages de l’observance des formes conventionnelles dans la construction des vers, consiste dans l’extrême attention au détail que développe cette discipline, quand on la conçoit ordonnée à la musicalité continue et à l’enchantement de perfection constante, que doit (au sentiment de quelques-uns) offrir un véritable poème. L’absence de prose en résulte, c’est-à-dire, de rupture. S’éloigner de l’arbitraire ; se fermer à l’accidentel, à la politique, au désordre des événements, aux fluctuations de la mode ; essayer d’extraire de soi quelque ouvrage un peu plus exquis qu’on ne l’eût d’abord attendu ; se trouver la puissance de ne se satisfaire qu’au prix de très longs efforts et d’opposer une recherche passionnée de solutions généralement imperceptibles à l’entraînement et aux diversions même pathétiques venues de l’univers d’autrui, cela me plaît.

Je ne regrette point quatre années passées à tenter chaque jour de résoudre des problèmes de versification très sévères.

C’était un temps d’affres générales, de cœurs serrés, de fronts chargés, d’esprits tendus, muets en eux-mêmes ou dévastés par les nouvelles, les attentes, les déceptions, les hypothèses insensées. Dans ces circonstances formidables, que faire, quand l’on ne pouvait que subir, et que l’on était destitué de toute action qui répondît à l’excitation extraordinaire d’une furieuse époque du monde ?

Il ne fallait rien moins, peut-être, que les plus vaines et les plus subtiles des recherches : celles qui s’appliquent aux combinaisons délicates des multiples valeurs du langage simultanément composées, pour exciter, car elles l’exigent, toute la volonté, et toute l’obstination dans cette volonté, qui pussent maintenir une part de l’esprit à l’abri des terribles effets de l’attente anxieuse, des résonances, des rumeurs, des imaginations et des contagions de l’absurde.

Je me fis une poésie privée d’espoir, qui n’avait d’autre fin, et presque d’autre loi, que de m’instituer une manière de vivre avec moi, pendant une partie de mes journées. Je n’y concevais pas de terme, et j’y mettais assez de conditions pour y trouver matière à un travail illimité.

Cet infini consenti m’a appris plus d’une chose. Je savais bien qu’une œuvre n’est jamais achevée que par quelque accident, comme la fatigue, le consentement, l’obligation de livrer ou la mort ; car une œuvre, du côté de celui ou de ce qui la fait, n’est qu’un état d’une suite de transformations intérieures. Que de fois voudrait-on commencer ce que l’on vient de regarder comme fini !… Que de fois ai-je regardé ce que j’allais donner aux yeux des autres, comme la préparation nécessaire de l’ouvrage désiré, que je commençais alors seulement de voir dans sa maturité possible, et comme le fruit très probable et très désirable d’une attente nouvelle et d’un acte tout dessiné dans mes puissances. L’œuvre réellement faite me paraissait alors le corps mortel auquel doit succéder le corps transfiguré et glorieux.

Mais encore, j’ai connu, dans la pratique de ce régime de reprises et de développements stationnaires, les grands bienfaits d’un système de vie mentale bien détaché de toute spéculation sur le goût d’autrui. Les problèmes de poésie devaient, pour m’intéresser, être résolus par l’accomplissement de conditions préalablement réfléchies et fixées, comme il en est en géométrie. Ceci me conduisait à ne pas rechercher des « effets » (par exemple, les « beaux vers » isolables) et à les sacrifier assez facilement quand il m’en venait à l’esprit. Je me faisais des habitudes de refus, et quelques autres. En particulier, je me trouvai accoutumé, après quelque temps, à un singulier renversement des opérations de l’esprit qui compose : il m’arrivait souvent de déterminer ce que les philosophes appellent, bien ou mal, le « contenu » de la pensée (il vaudrait mieux parler du contenu des expressions) par des considérations de forme. Je prenais, si l’on veut, la pensée pour « inconnue », et, par autant d’approximations qu’il en fallait, je m’avançais de proche en proche vers « elle ».

HUMANITÉS

I

PURGEZ la terre des vaniteux, des niais, des faibles de cœur et d’esprit ; exterminez les crédules, les timides, les âmes qui font nombre ; supprimez les hypocrites ; détruisez les brutaux, et toute société devient impossible.

Il faut, de toute nécessité, pour que l’ordre règne, qu’il y ait beaucoup d’hommes très sensibles aux honneurs et distinctions publiques ; beaucoup d’hommes sans résistance devant les mots qu’ils ne comprennent pas, devant le ton et la violence verbale, les promesses, les images vagues et grossières, les fantômes et les idoles du discours. Il y faut aussi une certaine proportion d’individus assez féroces pour apporter à l’ordre la quantité d’inhumanité dont il a besoin ; il en faut aussi que les besognes les plus répugnantes n’écœurent point. Il importe enfin qu’il existe une grande quantité d’êtres intéressés, et que la lâcheté soit plus commune, et par là, politiquement plus forte que le courage.

Mais si tous ces types d’imperfection sont indispensables, par leurs imperfections mêmes, à la vie d’une société, comment et pourquoi sont-ils dépréciés, mal qualifiés, condamnés dans les personnes par l’opinion qui émane de cette même société ? La sécurité générale, la stabilité, la prospérité reposent cependant sur eux.

II

Les plus « profondes » questions du monde :

— Comment n’as-tu pas pensé à ceci ?

— Et toi, comment y as-tu pensé ?

III

« L’Avenir » est la parcelle plus sensible de l’instant.

IV

Parmi les doigts d’une main souveraine, Élise, toutefois, en avait un de vulgaire figure et proportion. Elle se sentait quelquefois un ton, une impulsion, une « pensée » de basse espèce. Alors elle regardait ce doigt populaire, comme un rustre intrus dans un cercle de nobles, et elle songeait à quelque ancêtre de sang vil. Elle craignait (ou désirait) qu’il survînt dans sa vie une faiblesse pour un homme sans origine, un moment de tendresse bassement placée, que ce peu d’hérédité inférieure peut-être présageait.

V

L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau de branche en branche.

Il ne peut faire autrement.

L’essentiel est de ne se sentir ferme sur aucune.

Mais toujours inquiet et l’aile prête à fuir, cette plus haute et dernière proposition.

UNE CHAMBRE HANTÉE

« CETTE chambre, me dit l’Homme à la clef, a vue sur la mer. »

Il ment. Ce n’est point la mer. Cette chambre a vue sur le feu éternel. Tout le soleil ici remonte en force du miroir immense qui doit être un golfe, tape aux glaces, renaît en tout point de métal ou de verre, donne soif de ténèbres.

L’Homme s’en va. Je ferme tout, afin de distinguer quelque chose avec mes yeux meurtris de lumière.

Mais, au lieu d’y voir, je hume.

Cette somptueuse chambre est pénétrée, habitée d’un parfum trop riche, d’abord soupçonné ; puis, qui étonne ; puis, qui tourmente, hante, enchante.

Surtout, si j’ouvre un tiroir de la toilette à coiffer, il en émane une puissance étourdissante, qui fait enfler les narines, dilater la chambre du torse, aspirer la présence dans l’absence, vouloir ce qui manque. Cela crée des femmes, ou de la femme. Il sort de ce tiroir une essence d’enfer intime.

Saint Bernard enseignait : Odoratus impedit cogitationem. Il voyait de grandes tentations dans les odeurs. C’est qu’un parfum se respire, se fait vie, se mêle de vivre. S’il est délicieux, on ne peut qu’on ne le redemande à l’air, avec chaque bouffée d’existence ; on ne peut aussi qu’on n’en cherche la source, qu’on ne la trouve dans les images, et qu’on ne forme du désirable, de l’inquiétude, du tendre et de l’absurde.

Je me perds dans ce parfum et les ébauches trop vivantes qu’il ordonne.

INTÉRIEUR

IL fait affreux. Pluie et vent mêlés.

Mais je suis en deçà du verre qu’ils insultent, au milieu de murs, au sec et au tiède. Mon regard prend et laisse la tempête, se fixe sur un point d’esprit qu’il fait parler en moi, pendant un instant ; revient au ciel embrouillé. Que de choses et de travaux ont enfin permis que la pensée puisse à l’abri, durer, s’assouplir, se perdre, se retrouver et se prolonger, – prendre puissance, n’être pas une échappée entre deux soucis de mon corps !

MAGIE

« FERMEZ les yeux, dit l’homme. Bien. Imaginez Irma. Fortement, nettement. Vous la voyez ? Bien. À présent, ouvrez-les ! »

Irma était devant lui.

(Rideau)

RÊVE

UNE femme avec moi dans une campagne claire. Nous voyons une construction abandonnée, claire. De l’eau coule vers la porte béante ; sur un palier carré, eau claire qui, à peine le seuil franchi, coule sur les marches, les couvre et s’enfonce. La femme m’entraîne. Nous marchons dans l’eau assez haute et descendons. La descente d’eau nous mène à une porte où nous retrouvons le jour, et sur un lac immense où l’eau se jette. Le lac est clair, d’une transparence admirable, très profond. Nous nageons dans le plein de l’eau claire et vert très clair et lumineux. Lumière blonde. On voit les corps des nageurs. J’ai une peur et un émerveillement de cette claire profondeur où les jambes sont d’une liberté et blancheur étonnantes. On voit au fond un pays vert lumineux, doré de soleil doux, un sable calme et blond.

BOUTIQUE DE POÈTE

ON le voit derrière la vitre, en robe bleue, son visage est variable comme le temps. Tantôt jeune, tantôt très vieux.

Il travaille et les gens s’arrêtent pour le regarder pendant des heures… Nul ne se moque. Derrière lui, la grande roue de bois sculpté qui tourne dans un sens, dans l’autre ; et tantôt si vite que les rais ne s’en voient plus ; tantôt très lentement.

C’est la roue aux mots.

On voit sur la feuille blanche devant lui son regard qui s’éclaire, illumine les environs de sa main, à mesure qu’elle se déplace et que le style qu’elle tient trace des caractères.

On le voit battre de la tête sa mesure…

MARINE

I

ICI, la mer ramasse, reprend ses innombrables dés et les rejette.

II

Sur la mer, à la lunette, je vois et je salue au large la vague numéro… ?

(Mais le créateur seul sait le numéro et tous les détails d’existence de cette personnalité – si vite évanouie pour moi – qui a cru vivre, sans doute, toute une vie normale de vague…)

Entre le point X, Y, Z, et la côte, Forme qui fuit et se fuit, laissant à d’autres sa forme en ce point, et sa matière.

« PENSEUR »

PARLER avec soi-même…

Ce n’est pas toujours amusant :

Rendre la conversation amusante,

intéressante, instructive, imprévue,

avec soi-même, c’est se faire – penseur…

Rôle de la voix intérieure.

Les systèmes philosophiques sont mal compatibles avec le naturel de cette conversation et sont au fond de simples écritures.

REGARD

LE lieu vague, errant, mobile, libre des regards, maintes fois plus rapide et plus sensible que le corps, et que la tête même ; attiré, repoussé, volant comme une mouche et se fixant comme elle ; friand de formes, trouvant des chemins, liant des objets séparés ; partie plus mobile du corps moins mobile, tantôt soumise à toute attraction, tantôt attachée à l’être et en relation avec lui, parcourt le monde, et parfois se perd sur un objet, et se retrouve en le fuyant.

MOMENTS

I

NICE – Ciel avec peu d’astres, mais l’un splendide dans le pur. Je ne sais qui est celui-ci. Il me semble voisin de l’équateur. Planète sans doute.

Il y a une modification de la nuit qui n’est pas encore l’aube.

Le tableau est beau, noble.

Les feux à éclipse, les lignes de la ville marquées par les points de feu.

L’homme pèse ce qu’il voit et en est pesé.

Quand il ne peut égaler ni fuir ce qui est dans l’autre plateau, c’est beau.

Je pense au poème de l’Intellect.

II

Aube – Ce n’est pas l’aube. Mais le déclin de la lune, perle rongée, glace fondante, et une lueur mourante à qui le jour naissant se substitue peu à peu – J’aime ce moment si pur, final, initial. Mélange de calme, de renoncement, de négation.

Abandon – On referme respectueusement la nuit. On la replie, on la borde. C’est le coucher et l’assoupissement du moi le plus seul. Le sommeil va se reposer. Les songes le cèdent au rêve réel. L’agitation et l’animation vont naître. Les muscles, les machines vont envahir le pays de l’être. Le réel semble hésiter encore.

Le Zaïmph se déroule, et, au coup de sifflet, va être hissé aux vergues, aux arbres, aux toits, occuper le ciel.

III

Grasse – Neige peu dense sur le sol – pas sur les arbres – effet à la Breughel. Le sol frotté et non couvert.

Ce matin, soleil.

Impression frileuse et dorée – sensation d’enfance en moi. Mélange d’excitation et de mélancolie.

IV

Grasse. – Dix heures et quart – Tout à coup une belle hirondelle bleue et or brusquement se jette dans ma chambre, fait trois tours, retrouve la petite fenêtre carrée et fuit, comme crevant l’image du pays, par ce trou de lumière où elle s’était précipitée en tant que trou d’ombre, et qu’il lui a suffi de virer de bord pour la changer en lumière, en autre monde…

Peut-être ne l’a-t-elle pas reconnu ?

V

Il y a des arbres, des fleurs, un chien, des chèvres, le soleil, le paysan et moi, et la mer au loin ; et nous tous ensemble convenons que le passé n’existe plus.

VI

Je vois la nature à ma façon. Je pense à ceci en regardant une grande chèvre dans les oliviers. Elle mordille, bondit. Virgile, pensai-je. Jamais l’idée de peindre ou chanter cette chèvre ne me fût venue.

Virgile prouve que l’on peut en faire quelque chose.

Je la regarde donc. Elle cesse aussitôt d’être chèvre – et l’olivier cesse d’être olivier. Ici commence moi – c’est-à-dire un regard que je voudrais bien définir.

VISAGE DE DAME

UN millionième de souffrance ; deux millièmes d’interrogation ; diverses traces de ruse, de cupidité ; un dédain dans le nez ; une foule de commencements d’émotions diverses armés ou épinglés dans le masque.

Comment, où, quand, tout cela s’arrange-t-il ?… Le tout, une « jolie femme ».

MARINE

SUR le calme dormeur, plane la mer… Écoute. Observe l’égalité du calme et l’équivalence des temps.

Ces lentes puissances te gagnent. Ton corps et tes membres sur le sable pèsent de leur poids inanimé. Tes regards touchent le zénith. Ta bouche demeure grande ouverte.

Tu appartiens tout entier à la présence de toutes choses, et tu deviens insensiblement étranger à ta mémoire, à tes amours, à tes énigmes, à toi-même.

La reprise monotone du roulement de la douce houle use et polit indéfiniment la bizarrerie de ton âme, comme sous l’onde s’use et se polit indéfiniment le marbre d’un galet.

IDÉES

… IL Y A des jours « à idées ».

Ces jours-là, les idées tout à coup naissent des moindres occasions, c’est-à-dire de RIEN.

Rien ne les précède, présage, exige…

Peut-être ne sont-elles (quant à leur production) que des incidents « locaux », qui passeraient sans laisser plus de trace qu’un éclat d’écume sur la mer, si (ce jour-là) l’esprit n’était comme « sensibilisé » à tel ou tel ordre de développements possibles ?

Peut-être n’est-il pas de perception qui ne puisse recevoir une valeur, c’est-à-dire être ressentie comme utilisable, dût l’esprit chercher et construire ensuite l’utilisation, le système d’actes précis et de probabilités d’effets de ces actes dans lequel ce germe puisse prospérer ?

Mes jours à idées seraient donc des jours où une richesse encore indéterminée, non attribuée – abonderait dans l’état de l’être pensant – comme l’énergie utilisable, libre, surabonde dans le cheval qui piaffe et s’impatiente.

DIVINITÉS

LE dieu-soleil inventa l’éternuement pour se faire saluer.

… La fin du monde…

Dieu se retourne et dit : « J’ai fait un rêve. »

« Après tout, dit Jupiter à Jéhovah : Tu n’as pas inventé la foudre ! »

L’homme vaut-il la peine de déranger un Dieu pour le « créer » ?

Ce qui me frappe le plus dans la religion c’est… l’impureté. Mélange, et plus que mélange, d’histoire, de légendes, de logique, de police, de poésie et de justice, de sentiment, de social et de personnel…

Et plus que mélange, mais combinaison – mais c’est là sa force – ce qui la fait plus « naturelle », plus pareille à une végétation. Et par quoi elle offre à des êtres divers toujours quelque partie par quoi ils s’y prennent.

À JOSAPHAT

UN « esprit » séparé de son « corps », ô Timothée, le reconnaîtrait-il entre mille autres ? Reconnaîtrais-tu ce bras ou ce crâne, que si longtemps tu nommas les tiens ?

Et ton histoire même ?

Et d’autre part, peut-on se rappeler quoi que ce soit du temps qu’on a vécu avant qu’on ait appris le langage ?

AMOR

I

AMOUR excite en nous ce qu’il y demeure du « primitif ». Et ce serait œuvre curieuse de montrer dans un être aussi éloigné que possible du primitif – Amour s’y insinuer et développer, avec tous ses rites, superstitions, et formations étranges – en coexistence avec l’esprit nettoyé, acéré – distinctif.

II

Femmes sont fruits. Il y a des pêches, des ananas et des noisettes. Inutile de poursuivre : cela est clair. L’amateur ne peut se résoudre à ne cueillir que ceux d’une seule espèce. Il veut se connaître soi-même dans la diversité du jardin.

III

Amour – Aimer – c’est imiter. On l’apprend. Les mots, les actes, les « sentiments » mêmes sont appris. Rôle des livres et des poèmes. L’amour original doit être rarissime.

D’où l’on peut tirer l’idée d’un conte. Lutte dans un être, de sa conscience et intelligence contre un tourment d’amour dont il sent et voit que la puissance est d’origine conventionnelle et traditionnelle… et il n’aime pas ce qu’il n’a pas inventé.

IV

C’est l’élément d’inconnu qui donne valeur d’infini à quelque objet que ce soit, vivant ou non. Œuvres, etc.

Si cet élément disparaît – en « amour » par exemple, ce qui subsiste ne garde plus que l’intérêt limité d’une chasse, d’un divertissement – dont on connaît assez la durée, l’issue, l’après : c’est-à-dire, le zéro.

V

L’amour extrême est le sentiment de l’Impossibilité d’existence de l’être aimé, tant il est touchant, ravissant, et tel qu’il excite une joie ou une avidité curieuse, une manière d’infini nerveux sous forme finie d’objet, un trésor sensible inépuisable, etc. Du même coup, cet improbable réalisé devient divinité. La satisfaction sensuelle n’est plus qu’une circonstance plus ou moins heureuse des relations de l’idole avec l’idolâtre, mais non un événement essentiel – comme il arrive dans l’ordinaire amour.

« Est-il possible que tu existes ? Tu es. Voilà qui est une merveille inconcevable. Tu es, et ceci étonne tout ce que je suis, transforme toutes valeurs, change les pierres en or autour de toi, colore les choses mortes et nulles, annule les pas qui vont vers toi et les fatigues, mesure les temps qui sont près de toi et les temps qui sont loin de toi avec des mesures bien différentes. Tout s’ordonne par rapport à toi. Ton humeur sur ton front est un météore qui transfigure toutes choses, noircit ou illumine le jour. Etc.

Qu’y a-t-il donc en toi qui te donne tant de puissance ? Point de réponse. Tu es laide (ou laid), mais tu es belle (ou beau). Tu ne dis rien que d’ordinaire, mais point de génie qui me parle plus que le moindre mot de ta bouche.

Ainsi le pouvoir étranger naît et s’organise dans l’Aimant, et il se fait comme antérieur à toute cause. Aucune cause imaginée, aucune justification ne peut le rejoindre et lui substituer une explication finie… Comme le chien court après son ombre, ainsi la présence, le contact, la possession demeurent indéfiniment au-dessous de la soif de présence, de contact et de possession.

L’idée de l’autre, son image s’est faite plus réelle que lui.

« Tu existes… Tu es », dit l’Amour, et il exprime de tous ses yeux son émerveillement, son impossibilité de croire que l’être absolument souhaité, voulu, nécessaire, soit réel, soit à la fois être et idée, création de lui-même et offrande du sort. Et l’on observe cette étrangeté qu’il faille de la foi pour croire à ce qui est, pour accepter l’existence et la présence de l’objet inappréciable, comme il en faut pour donner quelque substance et puissance à ce qui n’est que phantasme et production de l’espoir ou du désespoir.

VI

Rien de plus délicieux que le mélange de l’esprit à la vie, de la liberté et inventivité de l’esprit à l’activité fonctionnelle du régime. L’on est toujours tenté de les dissocier et opposer. Mais un repas excellent tout animé de mots et d’idées, nous fait semblables à des dieux (et peut-être supérieurs à eux). Ainsi du mélange d’amour et d’esprit.

VII

Le mélange d’Amour avec Esprit est la boisson la plus enivrante.

L’âge y joint ses profondes amertumes, sa noire lucidité – donne valeur infinie à la goutte de l’instant.

VIII

AMOUR ! éternel sculpteur du même groupe !

 

*

L’HUÎTRE

L’HUÎTRE s’ouvre, comme la pudica mimosa, comme la bouche de l’étonné.

PSAUME Y

TOUT À COUP ma main sur toi, prompte et puissante, s’abattra.

Je te prendrai par la nuque pleine et ronde,

À la base du savoir et du vouloir, entre l’âme et l’esprit.

Je te tiendrai par le support de ta tête rebelle,

Par le pivot de tes lumières ;

Je te presserai vers ce que je veux, et que tu ne veux

Et que je veux que tu veuilles ;

Je te mettrai rompue et belle sous mes pieds, et je te dirai que je t’aime.

Et je te ploierai par le col jusqu’à ce que tu m’aies compris, bien compris, tout compris,

Car Je suis ton Seigneur et ton Maître.

Tu pleureras, tu gémiras ;

Tu chercheras une lueur de faiblesse dans mes regards ;

Tu lèveras, tu tordras tes mains suppliantes, tes belles mains très suppliantes, tes blanches mains comme enchaînées à tes yeux clairs.

Tu pâliras, tu rougiras,

Tu souriras, tu saisiras dans tes bras nus mes jambes dures ; Tu m’aimeras, tu m’aimeras,

Car Je suis ton Seigneur et ton Maître.

PSAUME Z

MA satisfaction est un fantôme ; jamais tu ne pourras l’atteindre.

N’est-ce point l’Éternel qui a créé son offenseur ?

Ne l’a-t-il point tiré de sa prescience volontaire ?

Ne l’a-t-il pas appelé dans un jardin ?

N’a-t-il point pris une chair pour le mieux connaître ?

Tes regards et tes mouvements étaient d’un serpent qui charme un serpent.

Tes roses embaumaient ses pommettes et ses voiles.

Ils ont été aux profondes parties de la nuit.

Au silence, ils ont offert le soupir.

Ils ont noué le jour qui cesse au jour qui naît, par les nœuds de leurs membres.

Ils ont connu leur unité ; ils ont croisé leurs forces ; ils se sont respirés l’un l’autre longuement.

Toutefois ils s’ignoreront toujours.

FORTUNE SELON L’ESPRIT

JE ne demanderai à la fortune que les conditions physiques et chimiques de la liberté de l’esprit – le tiède, le frais, le calme, l’espace, le temps, le mouvement – selon le besoin. Un robinet que l’on ouvre ou que l’on ferme, et d’où coulent la solitude ou le monde, les montagnes ou les forêts, la mer ou bien la femme. Et des instruments de travail.

Le luxe m’est indifférent. Je ne regarde pas les « belles choses ». C’est en faire qui m’intéresse, en imaginer, en réaliser. Une fois faites, ce sont des déchets. Nourrissez-vous de nos déchets. Transformer le désordre en ordre. Mais une fois l’ordre créé, mon rôle est terminé. Vixi. L’œuvre d’art me donne des idées, des enseignements, pas de plaisir. Car mon plaisir est de faire, non de subir. Mais l’ouvrage qui m’impose du plaisir, son bon plaisir, m’inspire vénération, terreur, sentiment d’une force supérieure.

QUESTION DE PLACEMENT

UN jeune et fort homme considérait « sa vie » au jour. Il faisait bel et chaud. Toute sa vigueur au soleil l’envahissait. Il respirait de tout son cœur ; il ressentait la plénitude de sa force dans les masses de ses muscles et tout le ressort d’action caché dans la pose d’abandon de son repos. Il songeait, avec une gaieté légère, à sa puissance brutale, aux ressources de ses bras, de ses reins, de son regard et de son jugement rapides. Il avait du temps libre plein l’âme et le corps. Il considérait, souriant, sa vie, l’horizon, tout son possible, et tout son état du moment comme on regarde au soleil une bonne épée bien en main.

Que faire de tout ceci ?

PATHOS

I

À MES pieds est l’avenir de l’objet que je tiens et vais lâcher. Je vois à mes pieds les fragments du vase.

II

La vie se prépare continuellement ce qu’elle consume continuellement.

Elle consume des êtres dans l’ensemble, et de l’être dans le détail.

La vie consume de l’être.

III

On peut écouter sans entendre.

C’est le silence…

Le silence a son rôle dans l’univers de l’ouïe. Il y a des heures, il y a des sites que marque leur silence.

L’oreille se tend, s’éveille de plus en plus dans Ces vides.

La musique sait les placer.

Il y a d’autres silences. Il y a la fonction des silences dans l’univers d’une situation ; dans un colloque, où tout à coup, quelque réponse manque ; dans la naissance d’un amour ; dans la ruine d’un espoir…

IV

Tout se passe comme si la plupart de ce qui est n’existait pas. Définir quelqu’un par ce qui n’existe pas pour lui…

V

Les papillons de nuit – leur danse effrénée au-dessus de la coupe éblouissante.

Puis ils se jettent au feu comme avec désespoir, et il s’élève une poussière de cendre illuminée…

VI

Idées comme douleurs.

Nos idées nous sont propres et pourtant étrangères, comme nous sont propres et étrangères les douleurs qui nous viennent traverser.

VII

Un train à l’arrêt devant le disque, immobile, fumant et consumant sur place, rayonnant noirement, est image parfaite de l’attente.

POLITIQUE ORGANO-PSYCHIQUE

I

Le sentiment de mon corps est une raison d’État.

Dans le statut personnel de chacun, se dessine une sorte d’État, de présence ou de sentiment de l’intérêt général de soi.

Ainsi s’alimenter, se reposer – sont des affaires d’État.

Le gouvernement (qui vaut ce qu’il vaut) est le psychisme qui gère l’État et croit le diriger – créance qui n’est admissible que quand ces affaires sont faciles, habituelles, etc. Il n’est que peu renseigné. Et il lui faut des messages simples, quand cependant le pays est terriblement complexe. Il est des affaires d’État non permanentes : Un amour, une entreprise, une question de vanité.

Les affaires d’État sont celles dont l’importance est définie par la sensibilisation profonde de l’être à leur égard : tous les départements de la sensibilité sont éveillés et accordés à résonner au moindre signe. – Il y a plus. Ce minimum peut être si faible que tout – tout ébranlement même sans rapport autre que le Moi, toute perception du Moi – réveille l’idée sensible, et comme par spontanéité, détermine une perturbation et une présence intense…

Tout se passe comme si nous contenions une sorte de personne seconde, uniquement consacrée à telle affaire, et toute-puissante sur le tout – qui est l’instant…

II

Soigner. Donner des soins, c’est aussi une politique. Cela peut être fait avec une rigueur dont la douceur est l’enveloppe essentielle. Une attention exquise à la vie que l’on veille et surveille. Une précision constante. Une sorte d’élégance dans les actes, une présence et une légèreté, une prévision et une sorte de perception très éveillée qui observe les moindres signes.

C’est une sorte d’œuvre, de poème (et qui n’a jamais été écrit), que la sollicitude intelligente compose.

BOUCHE

LE corps veut que nous mangions, et il nous a bâti ce théâtre succulent de la bouche tout éclairé de papilles et de houppettes pour la saveur. Il suspend au-dessus d’elles comme le lustre de ce temple du goût, les profondeurs humides et avides des narines.

 

Espace buccal. Une des inventions les plus curieuses de la chose vivante. Habitation de la langue. Règne de réflexes et de durées diverses. Régions gustatives discontinues. Machines composées. Il y a des fontaines et des meubles.

Et le fond de ce gouffre avec ses trappes assez traîtresses, ses instantanés, sa nervosité critique. Seuil et actes – cette fourrure irritée, la Tempête de la Toux.

C’est une entrée d’enfer des Anciens. Si on décrivait cet antre introductif de matière, sans prononcer de noms directs, quel fantastique récit !

Et enfin le Parler… Ce phénomène énorme là-dedans, avec tremblements, roulements, explosions, déformations vibrantes…

LA DISTRAITE

DAIGNE, Laure, au retour de la saison des pluies,

Présence parfumée, épaule qui t’appuies

Sur ma tendresse lente attentive à tes pas,

Laure, très beau regard qui ne regarde pas,

Daigne, tête aux grands yeux qui dans les cieux t’égares,

Tandis qu’à pas rêveurs, tes pieds voués aux mares

Trempent aux clairs miroirs dans la boue arrondis,

Daigne, chère, écouter les choses que tu dis…

MORALITÉS

I

JE regarde franchement l’homme. Franchement, loyalement, sans réserve ; comme un animal – animal changeant, éducable – éducable par la circonstance, qui est son vrai maître.

II

Les individus s’opposent en tant qu’ils se ressemblent. La concurrence résulte de l’identité des besoins.

Mais l’identité des moyens (dans la mesure où elle existe) permet qu’ils s’ajoutent. Ils s’ajoutent pour travailler et se disputent pour consommer.

III

Si trois hommes sont réunis, ils peuvent s’entredire qu’ils voient les mêmes objets ; et ils peuvent aussi bien s’entredire qu’ils ne voient pas de mêmes objets. Cela dépend du degré de précision.

IV

Certaines de nos craintes ne sont que l’envers (que l’imagination des effets) des sévices et mauvais traitements que nous ferions subir à quelqu’un si nous étions un autre et s’il fût nous. Nous imaginons en creux ce que nous ferions dans le relief.

V

Rien de plus dangereux que l’homme qui agit bien et pense mal. Le contraire ou le symétrique de l’hypocrite est fort redoutable.

VI

Janus. – La parole est Janus. Tournée vers le Moi, et tournée vers l’Autrui. Me parle et Te parle.

VII

Il faut choisir entre comprendre et réagir. C’est se retirer du monde que de se vouer à comprendre. Mais « comprendre » finit par un consentement à tous les faits – on leur retire toute puissance due à leur inégalité relative. On ne distingue plus entre les mots : le sucre, le sel ; le bien, le mal…

VIII

Nos contradictions font la substance de notre activité d’esprit.

Le moi est haïssable… mais il s’agit de celui des autres.

L’esprit condamne tout ce qu’il n’envie pas.

Celui qui n’a pas nos répugnances nous répugne.

La vie… cet aperçu.

NEIGE

QUEL silence, battu d’un simple bruit de bêche !…

 

Je m’éveille, attendu par cette neige fraîche

Qui me saisit au creux de ma chère chaleur.

Mes yeux trouvent un jour d’une dure pâleur

Et ma chair langoureuse a peur de l’innocence.

Oh ! combien de flocons, pendant ma douce absence,

Durent les sombres cieux perdre toute la nuit !

Quel pur désert tombé des ténèbres sans bruit

Vint effacer les traits de la terre enchantée

Sous cette ample candeur sourdement augmentée

Et la fondre en un lieu sans visage et sans voix,

Où le regard perdu relève quelques toits

Qui cachent leur trésor de vie accoutumée

À peine offrant le vœu d’une vague fumée.

HUMANITÉS

I

AUX victorieux – Ne vous écartez pas d’attitudes d’allures, de manières telles qu’aucune circonstance ne vous inflige d’en changer du tout au tout. Que le vainqueur soit tel que la défaite survenant ne l’oblige à changer honteusement de visage et de langage.

Que le pauvre puisse devenir riche ; le puissant misérable, sans être, l’un plus fier, l’autre plus humble qu’ils n’étaient.

II

La suite de la vie dévore nos réserves initiales de hardiesse, de singularité, de possibilités…

III

Un seul mot, un seul geste, un regard peut suffire à ruiner tout un système de relations, une vie ou deux vies, une pièce, une croyance. Il arrive bien plus rarement qu’il en faille si peu pour créer les mêmes choses. Mais ceci arrive.

IV

— Que peut-on vouloir que de naïf ? Et si ce n’était naïf, la force de vouloir manquerait.

— Naïf ?

— Mais oui ! car qui voudrait les conséquences de ce qu’il veut ? Personne ne voudrait, ne pourrait vouloir les conséquences de ce qu’il veut !

V

Chacun est à chaque instant mené par ce qu’il voit de ses pères. Et il n’y a pas d’acte de chacun qui puisse avoir pour lui plus de conséquences que l’acte de celui qui l’a engendré.

VI

Chacun est à chaque instant mené par ce qu’il voit le plus nettement, composé avec ce qu’il voit le moins clairement.

VII

L’homme heureux est celui qui se retrouve avec plaisir au réveil, se reconnaît celui qu’il aime d’être.

VIII

Un homme était d’un parti. Mais par une étrangeté malicieuse de sa nature, il lui venait sans cesse à l’esprit les traits les plus perçants et les plus justes contre ce parti qui était le sien.

IX

Monsieur un Tel n’est pas seulement celui que vous savez, mais aussi celui que vous ne savez pas ; et ce dernier comprend celui qu’il sera et qu’il ignore lui-même.

X

Chacune des qualités d’un esprit apporte des chances particulières d’erreur à la représentation du réel.

Si tu es vif, le lent t’échappe.

MALÉFICES

I

« LAISSE-LE parler, dit le Diable. Tu vas voir qu’il va se détruire soi-même, et que la grandeur de son esprit l’entraînant au-delà des intérêts de sa personne, va le livrer, et lui faire brillamment exposer son faible et ses fautes, dont nous n’aurons plus qu’à user contre lui. »

II

Quand le diable voit, ou croit, qu’il a partie gagnée, il devient charmant, naïf, bon enfant !…

Il faut dire, d’ailleurs, à sa louange, qu’il ne demande jamais rien d’impossible.

III

Les hommes sont forcés de se haïr pour se dévorer, et c’est un grand désavantage qu’ils ont là par rapport aux animaux, lesquels s’entre-mangent avec fureur, mais sans haine. Rien d’inutile chez l’animal.

IV

Le juste dans l’éternité contemple sa vengeance avec délices.

(Voilà ce que le diable pourrait dire dans une ode sur les Mauvais sentiments des bons. – Désir de la Vérité CONTRE quelqu’un.)

V

— Fais taire ton esprit ! Si le Puissant l’entendait !

— Mais qu’y puis-je ? Sais-tu quelque moyen de réprimer ce qui surgit de la vue des choses ?

VI

Tous les hommes qui ont exercé une puissance d’espèce affective sur des nombres d’hommes étaient affligés ou doués de tares nerveuses et psychiques, et c’est l’action extérieure de ces tares qui a fait leur puissance. Ce ne sont pas tous les tarés dont il s’agit. Mais ceux d’entre eux qui ont conscience de leur tare, dans laquelle ils voient un indice de leur singularité.

Ils font une doctrine de leurs faiblesses et ils ont l’éloquence de leurs penchants.

La conscience qu’ils ont de leurs particularités défectueuses les rend rusés, au point de se confesser publiquement, ou de se réduire.

Exploitation de la « sincérité ». Comment on l’exploite ; on lui prend, on lui donne une force rhétorique.

VII

Méchanceté de celui qui a raison – L’être qui « a raison », qui « a droit », qui tient ou le « juste » ou le « vrai » – est toujours séduit à tirer avantage de cette possession – et à glisser vers une méchanceté toute naturelle… « dans l’intérêt de la Vérité ou de la Justice ».

VIII

Le monde a changé par le fait de quelques mauvais caractères, dont le plus anciennement connu se fit une immense réputation sous les noms successifs de Phosphore ou Lucifer, Satan, etc.

Quand ces mauvais caractères joignent une vive intelligence et un courage ambitieux à leur humeur critique et jalouse, leur capacité de destruction est illimitée. Sans eux, tout serait de régime ; les révolutions seraient inconnues. Les pensées les plus hardies se développeraient dans le secret, sans craindre l’avilissement de la vulgarisation et l’épreuve de la pratique. Les esclaves ne concevraient pas la liberté. Les maîtres édifieraient à tout prix des choses étonnamment coûteuses. L’homme grandirait par le haut.

Les grands n’ont pas compris que les hommes véritablement à redouter avaient leur place parmi eux ; qu’il fallait les discerner et assimiler à temps. Ce que l’Église a compris, pendant quelques siècles, assez largement.

IX

L’homme porte en soi tout ce qu’il faut pour l’humilier. De quoi les Pères et théologiens ont abusé.

X

« L’esprit » est peut-être un des moyens que l’Univers s’est trouvé pour en finir au plus vite.

XI

Il faut reconnaître que le pouvoir de détruire est énormément supérieur au pouvoir de construire, car il est en plein accord avec la plus puissante loi du monde.

XII

Rien ne rend un homme plus redoutable, plus implacable, plus… que la faculté de voir les choses… telles qu’elles sont.

XIII

Insolence de certains croyants qui disent : Mon Dieu ! Mein Gott !… Dio mio !… comme on dit : Mon chapeau, mon café au lait.

— Et quoi de plus sincère que ce Mon ? Entre un Dieu et un Moi, il n’y a place pour personne…

GRANDEURS

I

LES maîtres sont ceux qui nous montrent ce qui est possible dans l’ordre de l’impossible.

II

Craignez celui qui veut avoir raison. Il imagine entre le vrai et sa personne une relation spécialement étroite et il prend la « raison » pour une épouse dont il est jaloux.

Mais plus cette épouse est à quelqu’un, moins elle est raison.

Baruch et Trophime veulent avoir raison, l’avoir à eux – à l’égard de quiconque – Leur « propriété ». Ils l’exploitent.

III

Édification de l’homme. – Ne peut se concevoir que par deux voies : primo – par le choix des Idéaux ; secundo – par l’exercice, développement, travail.

IV

L’esprit doit nous défendre contre notre état de gloire et de grandeur aussi bien que contre le médiocre état et la petitesse de notre condition.

V

L’homme possède un certain regard qui le fait disparaître ; lui et tout le reste, êtres, terre, et le ciel ; et qui se fixe, un temps hors du temps.

VI

Intellectuels ? – Ceux qui donnent des valeurs à ce qui n’en a point.

VII

Passer sous un arc de triomphe, c’est aussi passer sous le joug.

VIII

Il faut être à demi dans l’ombre…

AVEC SOI SEUL

I

ON connaît que l’on est seul et soi, et vraiment tel, à la négligence et à la particularité incohérente des pensées qui viennent, et qui ne s’accompagnent pas de la moindre intention d’échange, soit avec autrui, soit avec une éventualité.

On est alors ce que l’on est : un fait local, et l’on se peut voir soi-même (ou représenter) comme un chien regarde un livre.

II

NARCISSE. N’est-ce point penser à la mort que se regarder au miroir ? N’y voit-on pas son périssable ? L’immortel y voit son mortel. Un miroir nous fait sortir de notre peau, de notre visage.

Rien ne résiste à son double.

Répétez trois fois votre parole.

III

Une larme qui vient de ton sang au moment de ta peine et qui coule sur ton visage, ignorante du prix payé, étonne l’esprit qui ne peut concevoir la cause et la génération de cette transmutation…

Car le propre de l’esprit est d’ignorer de la vie tout ce qui lui semble inutile à son opération.

IV

Prends garde ! Celui qui parle dans ton cœur n’en sait pas plus que toi.

LE VISIONNAIRE

L’ANGE me donna un livre et me dit : « Ce livre contient tout ce que tu peux désirer savoir. » Et il disparut.

Et j’ouvris ce livre qui était médiocrement gros.

Il était écrit dans une écriture inconnue.

Les savants l’ont traduit, mais chacun en donna une version toute différente des autres.

Et ils diffèrent d’avis quant au sens même de la lecture. Ne s’accordant ni sur le haut ni sur le bas, ni sur le commencement ni sur la fin.

Vers la fin de cette vision, il me sembla que ce livre se fondît et se confondît avec le monde qui nous entoure.

ÉTRANGETÉS

I

UN homme pensait ou sentait qu’il n’y a pas de semblables, que rien ne se répétait, ne s’égalait. Une liqueur bue ne donnait pas deux gorgées identiques. Il ne trouvait que des singuliers. Il trouvait que trois et quatre n’avaient aucun rapport et que deux fois un n’avait aucun sens. Tout neuf et vierge à chaque coup. – S’il lui venait un souvenir, il le percevait comme création ; il en percevait l’originalité – ce en quoi le souvenir n’est pas le passé, mais l’acte du présent.

C’est sans doute ainsi que se développe la « Nature ». Pas de passé pour elle, ni de redite, ni de semblables, que notre grossièreté de perception nous fait admettre, notre petit nombre de moyens et notre nécessité de simplification.

Mais sans cette pauvreté et cette nécessité et cette falsification, il n’y aurait pas d’intelligence, pas d’analogies, pas d’universalité.

II

Quoi de plus étrange à mes yeux, ce matin, que les choses se passent de telle manière, que « les corps tombent », qu’il y ait des semblants de « lois », une certaine suite, des constances, des périodicités ; que des raisonnements puissent valoir assez souvent ?…

Cette sensation d’étrangeté est mon produit au réveil… La réponse à ce qui est, ou qui re-devient – comme si j’avais attendu tout autre monde. Et donc – que j’en sois capable.

Supposé ce réveil, et l’étonnement. Quel serait l’étonnement le plus grand possible, au réveil ?

III

Un objet, un jour, ne tomba pas. Il demeura seul de son espèce, suspendu à un mètre du sol.

Personne n’y comprend rien. On construisit un temple autour de lui.

IV

Deux folies : Folie de la conséquence. Et folie de la non conséquence.

V

« Quelle étrange chose que ce qui est bon ! »

Ce parfum, – cette crème de lait – le tour de ce col ; et, de mes mains, la descente par les épaules sur les seins, jusqu’à la formation du solide du torse selon une douceur continue du toucher, et une suite de modulations de forces dans mes doigts, de pressions et de glissements au contact, qui rendent l’âme créatrice de ce qui s’offre à cet acte, de place en place et de meilleur en meilleur. Je te fais et te refais. Je ne puis abandonner cette action par excellence, perdre ce chant de mes mains…

HUMANITÉS

I

LE plus grand poète possible – c’est le système nerveux.

L’inventeur du tout – mais plutôt le seul poète.

II

Plus d’un professe en ce qui concerne l’Homme, que ce qui est le plus bas est aussi ce qui est le plus vrai. Mais ce jugement (qui a sa valeur) est à ressort, et qui l’inflige, le subit ; qui le donne, le reçoit.

Nous ne pouvons donner au cœur d’autrui que ce qui se dessine dans le nôtre.

III

La vulgarité des gens reparaît aux points insignifiants de leur existence.

Celle des écrivains, aux endroits sans « effets » de leurs ouvrages.

IV

Les hommes s’unifient dans la douleur, dans le rire, dans le bâillement, dans l’émotion, dans le suspens mystique, dans la jouissance – et deviennent indiscernables.

Mais en quoi se distinguent-ils ?

V

Et eritis sicut Dii. – L’homme ne peut raisonnablement espérer qu’une chose : la découverte de moyens d’action sur son milieu et sur son être qui le transformeront lui-même et sa vie en dominateur de ses maux, et en créateur de jouissances et de joies…

— Il a appris à se chauffer.

VI

J’aime les enfants, car, quand ils s’amusent, ils s’amusent ; et quand ils pleurent, ils pleurent ; et cela se succède sans difficulté.

Mais ils ne mêlent pas ces visages. Chaque phase est pure de l’autre.

Mais nous…

L’ESTHÈTE

I

PARFOIS je ressens comme barbare et bizarre le fait d’orner de statues et de représentations d’êtres vivants, une construction.

Je comprends les Arabes qui n’en veulent pas. Je perçois presque douloureusement le contraste entre la forme et la matière qui s’accuse dans ce monde ornemental, où la pierre passe de son rôle mécanique à son déguisement théâtral.

Je sens que ce ne sont pas des actes de même attention qui ont fait le mur ou la voûte, et le saint perché dans la niche.

Un Parthénon est fait de relations qui n’empruntent rien à l’observation des objets. On le peuple ensuite de personnages, on le souligne de feuillages.

J’aimerais mieux que l’œil ne reconnaisse rien sur ce tas ; mais n’y trouve qu’un nouvel objet, sans référence de similitudes extérieures, qui se fasse percevoir comme créé par lui, ŒIL, pour une contemplation infinie de ses propres lois.

II

L’ornement, acte de la distraction pour les yeux distraits.

La proportion doit agir sans se montrer.

III

Au XVIIIe siècle seulement, les portraits sont expressifs. Les visages marquent l’instant.

PSAUME S

AU commencement fut la Surprise,

Et ensuite vint le Contraste ;

Après lui, parut l’Oscillation ;

Avec elle, la Distribution,

Et ensuite la Pureté

Qui est la Fin.

 

OISEAUX

UN immense peuple de petits oiseaux paraît dans le ciel qui est de tempête. Vent sud-ouest avec nuées basses violemment entraînées ; quantité innombrable de ces oiseaux, venus de je ne sais où, qui s’assemblent par troupes, forment une armée, un corps d’éléments volant à grande vitesse, qui décrit des évolutions remarquables, donnant l’impression de profondeur, de masse. Comme un torrent sans terre, ou un fleuve de fumée, ils font des 8 qui tiennent un quart du ciel, s’émiettent en compagnies, se regroupent. On ne conçoit pas le but de cette revue, de ces manœuvres en courbes fermées.

Celui qui s’observe soi-même devant de telles manifestations animales peut se surprendre dans sa naïveté. Il peut se saisir, interprétant à l’humaine les actions des bêtes, leur donnant des projets, des raisonnements, des conventions établies entre elles. Comment faire autrement ?

Un jour, dans les hauteurs, doucement bouleversées par le vent, de grands arbres, en Normandie, je vis se discuter, se conclure et se célébrer un mariage de corbeaux. Il était impossible de donner un autre sens à cette scène aérienne très animée. Il y avait là deux familles, de futurs beaux-parents, de futurs époux, des tantes et des cousins. Tout ce monde croassait, ergotait, objectait, réfutait ; l’air en était rompu. De temps à autre, un groupe s’envolait, allait en aparté se consulter dans le bleu, redescendait aux branches où se jouait la comédie des accordailles. Enfin, tout parut se conclure ; et le jeune couple bientôt pris le large, au milieu des horribles vociférations, qui, dans notre langage, seraient des vœux, des conseils, de tendres adieux, des bénédictions, et tout ce viatique verbal, dont nous usons dans les grandes circonstances à l’adresse de ceux qui partent pour quelque temps ou pour toujours.

RÉVEIL

AU réveil : trois, quatre foyers d’idées s’allument en des points éloignés du champ de l’esprit.

On ne sait où courir.

PSAUME T

LE plus sceptique de tous

Est le Temps,

qui fait du Oui avec du Non,

de l’amour avec de la haine,

et le contraire ;

Et si le fleuve ne remonte à sa source,

Si la pomme ne rebondit

et ne se remarie à la branche,

c’est faute de patience que tu le crois !

LARMES

I

PAR un visage et par une voix. – La Vie disait : Je suis triste, donc je pleure.

Et la Musique disait : Je pleure, donc je suis triste.

II

Larmes de divers ordres. – Les larmes montent de la douleur, de l’impuissance, de l’humiliation, toujours d’un manque.

Mais il en est d’une espèce divine, qui naissent du manque de la force de soutenir un objet divin de l’âme, d’en égaler et épuiser l’essence.

Un récit, une mimique, un drame du théâtre peuvent faire pleurer, par l’imitation de choses lamentables de la vie.

Mais si une architecture, qui ne ressemble, quant à la vue, à rien de l’homme (ou bien quelque autre harmonie, si exacte qu’elle est presque déchirante à l’égal d’une dissonance) te porte au bord des pleurs, cette effusion naissante que tu sens vouloir venir de ta profondeur incompréhensible, est d’un prix infini, car elle t’apprend que tu es sensible à des objets entièrement indifférents et inutiles à ta personne, à ton histoire, à tes intérêts, à toutes les affaires et circonstances qui te circonscrivent en tant que mortel.

POÉSIE BRUTE

À Victoria Ocampo.

MÉDITATION AVANT PENSÉE

I

EST-IL espoir plus pur, plus délié du monde, affranchi de moi-même – et toutefois possession plus entière – que je n’en trouve avant le jour, dans un moment premier de proposition et d’unité de mes forces, quand le seul désir de l’esprit, qui en précède toutes les pensées particulières, semble préférer de les surprendre et d’être amour de ce qui aime ?

L’âme jouit de sa lumière sans objets. Son silence est le total de sa parole, et la somme de ses pouvoirs compose ce repos. Elle se sent également éloignée de tous les noms et de toutes les formes. Nulle figure encore ne l’altère ni ne la contraint. Le moindre jugement entachera sa perfection.

Par la vertu de mon corps reposé, j’ignore ce qui n’est point puissance, et mon attente est un délice qui se suffit : elle suppose, mais elle diffère, tout ce qui peut se concevoir.

Quelle merveille qu’un instant universel s’édifie au moyen d’un homme, et que la vie d’une personne exhale ce peu d’éternel !

N’est-ce point dans un état si détaché que les hommes ont inventé les mots les plus mystérieux et les plus téméraires de leur langage ?

Ô moment, diamant du Temps… Je ne suis que détails et soins misérables hors de toi.

Sur le plus haut de l’être, je respire une puissance indéfinissable comme la puissance qui est dans l’air avant l’orage. Je ressens l’imminence… Je ne sais ce qui se prépare ; mais je sais bien ce qui se fait : Rendre purement possible ce qui existe ; réduire ce qui se voit au purement visible, telle est l’œuvre profonde.

II

Ô conscience ! À laquelle il faut toujours et toujours des événements ! Il suffit que tu sois pour être remplie.

Toujours, tu préfères le hasard au vide, et le chaos au rien.

Tu es faite pour toute chose, et tu te fais n’importe quelle chose pour ta substitution infinie.

Et quel monstre que tu fasses, tu ne veux pas l’avoir vu en vain.

Invinciblement aussi, tu te divises, et t’attaches à une de tes parties : tel fantôme sera le vainqueur des autres ; telle parole, la plus puissante ; telle idée plus étendue que son lieu, plus durable que son instant. Pourquoi ? – Adieu.

III

L’instinct de dévorer, d’épuiser, de résumer, d’exprimer une fois pour toutes, d’en finir, de digérer définitivement les choses, le temps, les songes, de tout ruiner par la prévision, de chercher par là autre chose que les choses, le temps, et les songes, c’est là l’instinct extravagant et mystérieux de l’esprit.

Rien que le mot : Monde, en est un indice évident.

C’est toujours Caracalla qui souhaitait une seule tête à couper.

Nihilisme laborieux, qui ne juge avoir bien détruit que ce qu’il a pénétré, mais qui ne peut bien comprendre que dans la mesure où il a su construire. Nihilisme bizarrement constructeur… Mais il s’agit de refuser ce que l’on peut : mais ce pouvoir doit d’abord être acquis et vérifié.

MOTIFS OU MOMENTS

QUOI de plus auguste que l’immobilité des feuilles de l’arbuste, au matin calme, quand elles semblent écouter le chant de lumière du Soleil s’élevant ?

Il verse les ombres et la première forme des formes naît de sa tendre puissance.

Son œuvre deviendra dure et insupportable de netteté. Mais il est encore entre la rose et l’or.

 

Ô plante, arbre, répétition rayonnante,

Tu rayonnes ton âge par saisons et par germes

Tu répètes ton motif régulièrement à chaque angle

De chaque étage de ta croissante stature, et tu répètes

Ton essence en chaque graine, tu te produis, tu te jettes

Autour de toi périodiquement sous forme de chances – en tel nombre

Tu élimines tes similitudes.

 

Je suis l’écume qui monte sur la roche et en rejaillit et redescend, à un mille d’ici.

Mon « âme » est « là-bas ». « Là-bas » est un foyer

Où se concentrent, se composent, se reconnaissent

Les puissances de figure et de mouvement que les

Images de cette écume viennent exciter « en moi ».

Je donne la distance, le relief, l’assaut, le rythme, la durée… là-bas, où je suis, et ne suis…

 

Cette sensation d’avoir plus chaud que soi.

On voudrait rejeter le corps comme un édredon.

On s’attendrit sur ce pauvre système,

Sur ses mains, sur ce poids nouveau…

Douces seraient des lèvres sur les paupières,

Comme la pluie ferme les fleurs,

Et frais seraient des doigts qui dissiperaient

Les nues à chaque instant reformées

Sur le front et sur l’âme.

Délicieusement frais les grands bras purs pour actes d’ange ;

Qu’ils enveloppent la pensante, la brûlante,

Qu’ils environnent

La Tête aux yeux clos, aux yeux cachés…

Oh !… dans le pli de vie et de fraîcheur de chair qui la

saisit, elle désire,

attend, espère, crée

Une bouche venue des ténèbres

Forte et tendre sur elle…

AU SOLEIL

AU soleil sur mon lit après l’eau

Au soleil et au reflet énorme du soleil sur la mer,

Sous ma fenêtre

Et aux reflets et aux reflets des reflets

Du soleil et des soleils sur la mer

Dans les glaces,

Après le bain, le café, les idées,

Nu au soleil sur mon lit tout illuminé

Nu, seul, fou,

Moi !

À LA VIE

AMÈRE comme tu sais l’être – ô Vie

Amère et douce comme tu sais l’être !

Amère et douce et lourde comme tu sais l’être, ô Vie

Amère et douce et lourde et leste et longue et brève comme tu sais l’être, ô Vie.

Comme il n’y a que les larmes qui

Sachent juger, équivaloir, payer tels instants beaux,

Il n’y a qu’un rire qui puisse à tes maux bien répondre.

FINAL

Comme le grand navire s’enfonce et sombre lentement gardant ses ressources, ses machines, ses lumières, ses instruments…

Ainsi dans la nuit et dans le dessous de soi-même l’esprit descend au sommeil avec tous ses appareils et ses possibles.

Le Sommeil est plus respectable que la mort.

IL Y A CINQUANTE ANS…

CET oiseau pique la nuit finissante de cris faibles et aigus… Ceci me rappelle quelque chose… Cette chose se fait un certain bleu de ciel avec deux ou trois étoiles qui vont disparaître… Je traduis en un souvenir de mon temps militaire. Je pense à la mélancolie et à la Sibylle que m’étaient ces mêmes cris et ces astres dans la cour du quartier. Ils étaient chargés d’une signification indéchiffrable et l’avenir… Cet avenir est devenu du passé. Je sais ce qu’il y avait dans ces impressions.

MATIN

I

RIEN ne me touche plus que le matin de l’été.

Cette paix du bleu frais peinte sur or, or et nuit, or sur nuit. Cette pudeur que le soleil commence à tirer du repos. Il y a un instant où l’on dirait que la nuit se fait voir à la lumière, comme l’esprit au réveil fait voir la naissance, l’inexistence, et les rêves, à la première lucidité. Nudité de la nuit pas encore bien habillée. La substance du ciel est d’une tendresse étrange. On sent jusqu’à l’intime cette fraîcheur divine, qui sera chaleur tout à l’heure.

On sent la lassitude avant le travail, la tristesse de reprendre son corps plus vieux d’un jour, l’espoir, la simplicité du vivre – la promesse, et la vanité de la promesse. – Tout cela mêlé (peint comme un tableau naïf où les actes divers d’un personnage sont rapprochés) dans le calme et la pureté. Toute la pauvre vie dans un cristal. C’est aussi la paresse mélancolique qui précède les grands actes et la puissance même des actes. Peur d’entrer dans le jour, frisson préalable à la mer. Tristesse dorée, et d’un dieu. Désespoir paisible de ne plus croire, à l’amour, à l’espoir.

Avant toutes choses. Invocation muette à ce qui va être, à ce qui peut être.

Salutation de l’ange qui annonce qu’on est fécondé, gros d’un jour nouveau. Partage.

II

On salue l’activité qui s’approche, d’un bâillement. Le corps s’étire, se tourne et se retourne, cherche une torsion et une tension qui lui fassent reconnaître sa place dans lui-même, son état d’être prêt, et qui chassent les sommeils embusqués.

Il s’agit de restituer le tout, de dissiper les inerties et résistances locales.

L’esprit aussi se feuillette, et ses problèmes, et ses inquiétudes, ses rendez-vous de tous les ordres. Dieu se cache peu à peu dans les affaires, sous les souvenirs, parmi les… réalités.

PSAUME DEVANT LA BÊTE

PLUS je te regarde, ANIMAL, plus je deviens HOMME

Et ESPRIT…

Tu te fais toujours plus étrange.

L’Esprit ne conçoit que l’esprit,

 

J’ai beau te chercher par l’esprit,

J’ai beau te guetter en esprit,

T’offrir les présents de l’esprit ;

Origines, dessein, ordre, logique ou cause.

 

(Ou même quelque hasard, avec tout le temps qu’il faudra ;)

Ô VIE,

Plus je pense, moins tu te rends à la pensée,

Et la moindre bestiole se joue

 

À être, à ne plus être, à renaître

Tout autrement qu’une pensée…

… Mourir, non moins que naître,

Échappe à la pensée.

 

Amour ni mort ne sont point pour l’esprit :

Manger l’étonne et dormir lui fait honte.

Mon visage m’est étranger

Et la contemplation de mes mains,

 

Leur système de forces, leur obéissance et le nombre

Arbitraire de leurs doigts

Qui sont miens et non miens,

Demeurent sans réponse.

 

Personne ne devinerait le nombre de ses membres

Ni la forme de son corps.

Mais c’est par quoi je puis concevoir d’autres choses

Que moi-même…

CHANT DE L’IDÉE-MAÎTRESSE

I

ALLONS ! Debout ! Surgis ! Écoute !

Écoute ! Éveille-toi, brise tes chaînes, sois.

Sors des ombres, des limbes, des parties infinies, ô éloigné dans l’immobilité totale

Arrache-toi de la paix, de la nuit, émerge,

Écarte les coudes, les mains, les doigts, étire-toi, bâille !

Debout ! Debout ! Durcis, que ta force paraisse ! Serre les dents

Refais une statue, et une hauteur, sois prêt ! jambe à la base !

Et que tes yeux soient une couronne des yeux les plus clairs.

Couronne-toi. Compose le regard. Sens-toi tout

L’instrument de ce jour qui commence et de l’acte

Qui te demande.

Moi qui t’appelle. Moi, qui ne puis rien sans toi.

Moi, l’Idée,

Qui peux tout avec toi,

J’étais dans ton ombre et dans ta composition.

J’étais éparse, près et loin (comme une goutte de vin dans une tonne d’eau claire)

Dans ta substance.

Viens à l’aide ! Sois une chair et une charpente,

Sois ma forme, mes yeux, ma langue, mes jarrets.

Sois pour que je sois. Sois pour être !

Obéis, que je sois le commandement que tu profères.

Ma voix est la tienne et tu distingues

Ma volonté. Mais tu veux… MOI ! L’Idée !

II

D’abord je n’étais pas. Ensuite, je naquis parmi tes pensées

Je n’étais que l’une d’entre elles. Infuse, vague.

Mais maintenant tu n’es plus tout entier toi-même,

Toi-même, ta vie, ton sang, tes craintes, tes heures, ta voix,

Que l’esclave de l’occasion favorable, ma chance !

Je suis la seule idée qui soit conforme à ton être, et toi

L’homme qui me convient.

Tu es ma chance, je suis ta perte unique et immortelle

Je suis venue comme un hasard dans l’agitation de ta tête.

Mais toi, d’autres hasards et une autre face des choses

T’ont fait comme pour moi.

En route ! En chasse ! Cours après qui t’anime !

Tu vas me prendre pour toi, tu me croiras toi-même

Tu ne tomberas que sur un obstacle caché…

Tes yeux verront ce que je veux voir.

Ton intelligence ordinaire s’étonnera elle-même ;

Elle trouvera de tels chemins que tu t’apparaîtras insensé.

Tu diras ce qui te surprend. Tu te trouveras, ayant fait

Ton impossible.

Tu ne comprendras pas ta propre perspicacité.

Tu t’excuseras de ta clairvoyance et de ta puissance

Tu seras honteux de gagner de tels gains.

Tu murmureras humblement des merveilles !…

III

Oh ! pourtant, quel miracle pour moi,

Ce mauvais corps, cet individu chétif,

Cette santé chancelante,

Ces nerfs toujours irrités contre eux-mêmes, justement il me les fallait !

Quel miracle qui me fit être ! ô circonstance, Humain,

Seule chance !

Tant d’autres hommes ne m’ont pas eue.

J’ai trouvé dans ta structure et dans ta substance

L’heure, l’être, l’heure d’être et l’être de l’heure !

La coïncidence de tes souvenirs, du jour qu’il faisait,

La nature de ton sommeil, de ton loisir, de tes manies,

J’ai trouvé

Ma nourriture dans tes faiblesses,

Ma possibilité dans tes ignorances,

Une occasion dans tes dégoûts…

Maintenant, nous nous appartenons. On se confond,

On s’aime !

Tu es mon Fou-à-cause-de-moi : TON IDÉE.

PROPOS SUR LA POÉSIE

NOUS venons aujourd’hui vous entretenir de la poésie. Le sujet est à la mode. Il est admirable que, dans une époque qui sait être à la fois pratique et dissipée, et que l’on pourrait croire assez détachée de toutes choses spéculatives, tant d’intérêt soit accordé non seulement à la poésie même, mais encore à la théorie poétique.

Je me permettrai donc aujourd’hui d’être quelque peu abstrait ; mais, par là, il me sera possible d’être bref.

Je vous proposerai une certaine idée de la poésie, avec la ferme intention de ne rien dire qui ne soit de pure constatation, et que tout le monde ne puisse observer en soi-même ou par soi-même, ou, du moins, retrouver par un raisonnement facile.

Je commencerai par le commencement. Le commencement de cette exposition d’idées sur la poésie consistera nécessairement à considérer ce nom même, tel qu’il est employé dans le discours usuel. Nous savons que ce mot a deux sens, c’est-à-dire deux fonctions bien distinctes. Il désigne d’abord un certain genre d’émotions, un état émotif particulier, qui peut être provoqué par des objets ou des circonstances très diverses. Nous disons d’un paysage qu’il est poétique ; nous le disons d’une circonstance de la vie ; nous le disons parfois d’une personne.

Mais il existe une seconde acception de ce terme, un second sens plus étroit. Poésie, en ce sens, nous fait songer à un art, à une étrange industrie dont l’objet est de reconstituer cette émotion que désigne le premier sens du mot.

Restituer l’émotion poétique à volonté, en dehors des conditions naturelles où elle se produit spontanément et au moyen des artifices du langage, tel est le dessein du poète, et telle est l’idée attachée au nom de poésie, pris dans le second sens.

Entre ces deux notions existent les mêmes relations et les mêmes différences que celles qui se trouvent entre le parfum d’une fleur et l’opération du chimiste qui s’applique à le reconstruire de toutes pièces.

Toutefois, on confond à chaque instant les deux idées, et il en résulte qu’une quantité de jugements, de théories et même d’ouvrages sont viciés dans leur principe par l’emploi d’un seul mot pour deux choses bien différentes, quoique liées.

 

Parlons d’abord de l’émotion poétique, de l’état émotif essentiel.

Vous savez ce que la plupart des hommes éprouvent plus ou moins fortement et purement devant un spectacle naturel qui leur impose. Les couchers de soleil, les clairs de lune, les forêts et la mer nous émeuvent. Les grands événements, les points critiques de la vie affective, les troubles de l’amour, l’évocation de la mort, sont autant d’occasions ou de causes immédiates de retentissements intimes plus ou moins intenses et plus ou moins conscients.

Ce genre d’émotions se distingue de toutes autres émotions humaines. Comment s’en distingue-t-il ? C’est ce qu’il importe à notre dessein actuel de rechercher. Il nous importe d’opposer aussi nettement que possible l’émotion poétique à l’émotion ordinaire. La séparation est assez délicate à opérer, car elle n’est jamais réalisée dans les faits. On trouve toujours mêlées à l’émoi poétique essentiel la tendresse ou la tristesse, la fureur ou la crainte ou l’espérance ; et les intérêts et les affections particuliers de l’individu ne laissent point de se combiner à cette sensation d’univers qui est caractéristique de la poésie.

J’ai dit : sensation d’univers. J’ai voulu dire que l’état ou émotion poétique me semble consister dans une perception naissante, dans une tendance à percevoir un monde, ou système complet de rapports, dans lequel les êtres, les choses, les événements et les actes, s’ils ressemblent, chacun à chacun, à ceux qui peuplent et composent le monde sensible, le monde immédiat duquel ils sont empruntés, sont, d’autre part, dans une relation indéfinissable, mais merveilleusement juste, avec les modes et les lois de notre sensibilité générale. Alors, ces objets et ces êtres connus changent en quelque sorte de valeur. Ils s’appellent les uns les autres, ils s’associent tout autrement que dans les conditions ordinaires. Ils se trouvent, – permettez-moi cette expression, – musicalisés, devenus commensurables, résonants l’un par l’autre. L’univers poétique ainsi défini présente de grandes analogies avec l’univers du rêve.

Puisque ce mot de rêve s’est introduit dans mon discours, je dirai au passage qu’il s’est fait dans les temps modernes, à partir du Romantisme, une confusion assez explicable, mais assez regrettable, entre la notion de poésie et celle de rêve. Ni le rêve, ni la rêverie ne sont nécessairement poétiques. Ils peuvent l’être ; mais des figures formées au hasard ne sont que par hasard des figures harmoniques.

Toutefois, le rêve nous fait comprendre par une expérience commune et fréquente, que notre conscience puisse être envahie, emplie, constituée par un ensemble de productions remarquablement différentes des réactions et des perceptions ordinaires de l’esprit. Il nous donne l’exemple familier d’un monde fermé où toutes choses réelles peuvent être représentées, mais où toutes choses paraissent et se modifient par les seules variations de notre sensibilité profonde. C’est à peu près de même que l’état poétique s’installe, se développe et se désagrège en nous. C’est dire qu’il est parfaitement irrégulier, inconstant, involontaire, fragile, et que nous le perdons comme nous l’obtenons, par accident. Il y a des périodes de notre vie où cette émotion et ces formations si précieuses ne se manifestent pas. Nous ne pensons même pas qu’elles soient possibles. Le hasard nous les donne, le hasard nous les retire.

 

Mais l’homme n’est homme que par la volonté et la puissance qu’il a de conserver ou de rétablir ce qu’il lui importe de soustraire à la dissipation naturelle des choses. L’homme a donc fait pour cette émotion supérieure ce qu’il a fait ou tenté de faire pour toutes les choses périssables et regrettables. Il a cherché, il a trouvé des moyens de fixer et de ressusciter à son gré les plus beaux ou les plus purs états de soi-même de reproduire, de transmettre, de garder pendant des siècles les formules de son enthousiasme, de son extase, de sa vibration personnelle ; et, par une conséquence heureuse et admirable, l’invention de ces procédés de conservation lui a donné du même coup l’idée et le pouvoir de développer et d’enrichir artificiellement les fragments de vie poétique dont sa nature lui fait don par instants. Il a appris à extraire du cours du temps, à dégager des circonstances, ces formations, ces perceptions merveilleuses fortuites qui eussent été perdues sans retour, si l’être ingénieux et sagace ne fût venu assister l’être instantané, apporter le secours de ses inventions au moi purement sensible. Tous les arts ont été créés pour perpétuer, changer, chacun selon son essence, un moment d’éphémère délice en la certitude d’une infinité d’instants délicieux. Une œuvre n’est que l’instrument de cette multiplication ou régénération possible. Musique, peinture, architecture sont les modes divers correspondant à la diversité des sens. Or, parmi ces moyens de produire ou de reproduire un monde poétique, de l’organiser pour la durée et de l’amplifier par le travail réfléchi, le plus ancien, peut-être, le plus immédiat, et cependant le plus complexe, – c’est le langage. Mais le langage, à cause de sa nature abstraite, de ses effets plus spécialement intellectuels, – c’est-à-dire : indirects, – et de ses origines ou de ses fonctions pratiques, propose à l’artiste qui s’occupe de le vouer et de l’ordonner à la poésie, une tâche curieusement compliquée. Il n’y eût jamais eu de poètes si l’on eût eu conscience des problèmes à résoudre. (Personne ne pourrait apprendre à marcher, si pour marcher il fallait se représenter et posséder à l’état d’idées claires tous les éléments du moindre pas.)

Mais nous ne sommes point ici pour faire des vers. Nous essayons, au contraire, de considérer les vers comme impossibles à faire, pour admirer plus lucidement les efforts des poètes, concevoir leur témérité et leurs fatigues, leurs risques et leurs vertus, nous émerveiller de leur instinct.

Je vais donc en peu de mots tenter de vous donner quelque idée de ces difficultés.

Je vous l’ai dit tout à l’heure : le langage est un instrument, un outil, ou plutôt une collection d’outils et d’opérations formée par la pratique et asservie à elle. Il est donc un moyen nécessairement grossier, que chacun utilise, accommode à ses besoins actuels, déforme selon les circonstances, ajuste à sa personne physiologique et à son histoire psychologique.

Vous savez à quelles épreuves nous le soumettons quelquefois. Les valeurs, les sens des mots, les règles de leurs accords, leur émission, leur transcription nous sont à la fois des jouets et des instruments de torture. Sans doute, nous avons quelque égard aux décisions de l’Académie ; et sans doute, le corps enseignant, les examens, la vanité surtout, opposent quelques obstacles à l’exercice de la fantaisie individuelle. Dans les temps modernes, d’ailleurs, la typographie agit très puissamment pour la conservation de ces conventions d’écriture. Par là, les altérations d’origine personnelle sont retardées dans une certaine mesure ; mais les qualités du langage les plus importantes pour le poète, qui sont évidemment ses propriétés ou possibilités musicales, d’une part, et ses valeurs significatives illimitées (celles qui résident à la propagation des idées dérivées d’une idée), de l’autre, sont aussi les moins défendues contre le caprice, les initiatives, les actions et les dispositions des individus. La prononciation de chacun et son « acquis » psychologique particulier introduisent dans la transmission par le langage, une incertitude, des chances de méprises, un imprévu tout inévitables. Remarquez bien ces deux points : en dehors de son application aux besoins les plus simples et les plus communs de la vie, le langage est tout le contraire d’un instrument de précision. Et en dehors de certaines coïncidences rarissimes, de certains bonheurs d’expression et de forme sensible combinées, il n’a rien d’un moyen de poésie.

En somme, le destin amer et paradoxal du poète lui impose d’utiliser une fabrication de l’usage courant et de la pratique à des fins exceptionnelles et non pratiques ; il doit emprunter des moyens d’origine statistique et anonyme pour accomplir son dessein d’exalter et d’exprimer sa personne en ce qu’elle a de plus pur et de singulier.

 

Rien ne fait mieux saisir toute la difficulté de sa tâche, que de comparer ses données initiales avec celles dont dispose le musicien. Voyez un peu ce qui est offert à l’un et à l’autre, au moment qu’ils vont se mettre à l’ouvrage et passer de l’intention à l’exécution.

Heureux le musicien ! L’évolution de son art lui a fait une condition toute privilégiée. Ses moyens sont bien définis, la matière de sa composition est tout élaborée devant lui. On peut aussi le comparer à l’abeille quand elle n’a qu’à s’inquiéter de son miel. Les rayons réguliers et les alvéoles de cire sont tout faits devant elle. Sa tâche est bien mesurée et restreinte au meilleur d’elle-même. Tel le compositeur. On peut dire que la musique préexiste et l’attend. Il y a beau temps qu’elle est toute constituée !

Comment eut lieu cette institution de la musique ? Nous vivons par l’ouïe dans l’univers des bruits. De leur ensemble se détache l’ensemble de bruits particulièrement simples, c’est-à-dire bien reconnaissables par l’oreille et qui lui servent de repères : ce sont des éléments dont les relations réciproques sont intuitives ; ces relations exactes et remarquables sont perçues par nous aussi nettement que leurs éléments eux-mêmes. L’intervalle de deux notes nous est aussi sensible qu’une note.

Par là, ces unités sonores, ces sons, sont aptes à former des combinaisons suivies, des systèmes successifs ou simultanés dont la structure, les enchaînements, les implications, les entrecroisements nous apparaissent et s’imposent. Nous distinguons nettement le son du bruit, et nous percevons dès lors un contraste entre eux, impression de grande conséquence car ce contraste est celui du pur et de l’impur, qui se ramène à celui de l’ordre et du désordre, tient lui-même, sans doute, aux effets de certaines lois énergétiques. Mais n’allons pas si loin.

Ainsi, cette analyse des bruits, ce discernement qui a permis la constitution de la musique comme activité séparée et exploitation de l’univers des sons, a été accomplie, ou du moins contrôlée, unifiée, codifiée, grâce à l’intervention de la science physique, qui s’est d’ailleurs découverte elle-même à cette occasion et s’est reconnue comme science des mesures, et qui a su, dès l’Antiquité, adapter la mesure à la sensation, et obtenir le résultat capital de produire la sensation sonore de manière constante et identique, au moyen d’instruments qui sont, en réalité, des instruments de mesure.

Le musicien se trouve donc en possession d’un ensemble parfait de moyens bien définis, qui font correspondre exactement des sensations à des actes ; tous les éléments de son jeu lui sont présents, énumérés et classés, et cette connaissance précise de ses moyens, dont il est non seulement instruit mais pénétré et armé intimement, lui permet de prévoir et de construire, sans aucune préoccupation au sujet de la matière et de la mécanique générale de son art.

Il en résulte que la musique possède un domaine propre, absolument sien. Le monde de l’art musical, monde des sons, est bien séparé du monde des bruits. Tandis qu’un bruit se borne à évoquer en nous un événement isolé quelconque, un son qui se produit évoque à soi seul tout l’univers musical. Dans cette salle où je parle, où vous percevez le bruit de ma voix et divers incidents auditifs, si tout à coup une note se faisait entendre, si un diapason ou un instrument bien accordé se mettait à vibrer, à peine affectés par ce bruit exceptionnel, qui ne peut pas se confondre avec les autres, vous auriez aussitôt la sensation d’un commencement. Une atmosphère tout autre serait sur-le-champ créée, un état particulier d’attente s’imposerait, un ordre nouveau, un monde s’annoncerait et vos attentions s’organiseraient pour l’accueillir. Davantage, elles tendraient en quelque sorte à développer d’elles-mêmes ces prémisses, et à engendrer des sensations ultérieures de même espèce, de même pureté que la sensation reçue.

Et la contre-épreuve existe.

Si, dans une salle de concert, pendant que résonne et domine la symphonie, il arrive qu’une chaise tombe qu’une personne tousse, qu’une porte se ferme, aussitôt nous avons l’impression de je ne sais quelle rupture. Quelque chose d’indéfinissable, de la nature d’un charme ou d’un cristal, a été brisé ou fendu.

Or, cette atmosphère, ce charme puissant et fragile, cet univers des sons est offert au moindre compositeur par la nature de son art et par les acquisitions immédiates de cet art.

Tout autre, infiniment moins heureuse, est la dotation du poète. Poursuivant un objet qui ne diffère pas excessivement de celui que vise le musicien, il est privé des immenses avantages que je viens de vous indiquer. Il doit créer ou recréer à chaque instant ce que l’autre trouve tout fait et tout prêt.

En quel état défavorable et désordonné le poète trouve les choses ! Il a devant soi ce langage ordinaire, cet ensemble de moyens si grossiers que toute connaissance qui se précise le rejette pour se créer ses instruments de pensée ; il doit emprunter cette collection de termes et règles traditionnelles et irrationnelles, modifiés par quiconque, bizarrement introduits, bizarrement interprétés, bizarrement codifiés. Rien de moins propre aux desseins de l’artiste que ce désordre essentiel dont il doit extraire à chaque instant les éléments de l’ordre qu’il veut produire. Il n’y a pas eu pour le poète de physicien qui ait déterminé les propriétés constantes de ces éléments de son art, leurs rapports, leurs conditions d’émission identique. Point de diapasons, point de métronomes, point de constructeurs de gammes et de théoriciens de l’harmonie. Aucune certitude, si ce n’est celle des fluctuations phonétiques et significatives du langage. Ce langage d’ailleurs, n’agit point comme le son, sur un sens unique, sur l’ouïe, qui est le sens par excellence de l’attente et de l’attention. Il constitue, au contraire, un mélange d’excitations sensorielles et psychiques parfaitement incohérentes. Chaque mot est un assemblage instantané d’effets sans relation entre eux. Chaque mot assemble un son et un sens. Je me trompe : il est à la fois plusieurs sons et plusieurs sens. Plusieurs sons, autant de sons qu’il est de provinces en France et presque d’hommes dans chaque province. C’est là une circonstance très grave pour les poètes, dont les effets musicaux qu’ils avaient prévus sont corrompus ou défigurés par l’acte de leurs lecteurs. Plusieurs sens, car les images que chaque mot nous suggère sont généralement assez différentes et leurs images secondaires infiniment différentes.

La parole est chose complexe, elle est combinaison de propriétés à la fois liées dans le fait et indépendantes par leur nature et par leur fonction. Un discours peut être logique et chargé de sens, mais sans rythme et sans nulle mesure ; il peut être agréable à l’ouïe et parfaitement absurde ou insignifiant ; il peut être clair et vain, vague et délicieux… Mais il suffit, pour faire concevoir son étrange multiplicité, de nommer toutes les sciences qui se sont créées pour s’occuper de cette diversité et en exploiter chacune un des éléments. On peut étudier un texte de bien des façons indépendantes, car il est tour à tour justiciable de la phonétique, de la sémantique, de la syntaxe, de la logique, de la rhétorique, sans omettre la métrique, ni l’étymologie.

Voici le poète aux prises avec cette matière mouvante et trop impure ; obligé de spéculer sur le son et sur le sens tour à tour, de satisfaire non seulement à l’harmonie, à la période musicale, mais encore à des conditions intellectuelles variées : logique, grammaire, sujet du poème, figures et ornements de tous ordres, sans compter les règles conventionnelles. Voyez quel effort suppose l’entreprise de mener à bonne fin un discours où tant d’exigences doivent se trouver miraculeusement satisfaites à la fois.

Ici commencent les opérations incertaines et minutieuses de l’art littéraire. Mais cet art nous offre deux aspects, il a deux grands modes qui, dans leur état extrême, s’opposent, mais qui, toutefois, se rejoignent et s’enchaînent par une foule de degrés intermédiaires. Il y a la prose et il y a le vers. Entre eux, tous les types de leur mélange ; mais c’est dans leurs états extrêmes que je les considérerai aujourd’hui. On pourrait illustrer cette opposition des extrêmes en l’exagérant quelque peu : on dirait que le langage a pour limites la musique, d’un côté, l’algèbre, de l’autre.

 

J’aurai recours à une comparaison qui m’est familière pour rendre plus facile à saisir ce que j’ai à dire sur ce sujet. Un jour que je parlais de tout ceci dans une ville étrangère, comme je m’étais servi de cette même comparaison, je reçus, de l’un de mes auditeurs, une citation fort remarquable qui me fit voir que l’idée n’était pas nouvelle. Elle ne l’était du moins que pour moi.

Voici la citation. C’est là un extrait d’une lettre de Racan à Chapelain, dans laquelle Racan nous apprend que Malherbe assimilait la prose à la marche, la poésie à la danse, comme je vais le faire tout à l’heure :

« Donnez, dit Racan, tel nom qu’il vous plaira à ma prose, de galante, de naïve, d’enjouée. Je suis résolu de me tenir dans les préceptes de mon premier maître Malherbe, et de ne chercher jamais ni nombre, ni cadence à mes périodes, ni d’autre ornement que la netteté qui peut exprimer mes pensées. Ce bonhomme (Malherbe) comparait la prose à la marche ordinaire et la poésie à la danse, et il disait qu’aux choses que nous sommes obligés de faire on y doit tolérer quelque négligence, mais que ce que nous faisons par vanité, c’est être ridicule que de n’y être que médiocres. Les boiteux et les goutteux ne se peuvent empêcher de marcher, mais il n’y a rien qui les oblige à danser la valse ou les cinq pas. »

La comparaison que Racan donne à Malherbe, et que j’avais, de mon côté, facilement aperçue, est immédiate. Je vais vous faire voir qu’elle est féconde. Elle se développe très loin avec une curieuse précision. Elle est peut-être quelque chose de plus qu’une similitude d’apparences.

La marche comme la prose a toujours un objet précis. Elle est un acte dirigé vers quelque objet que notre but est de joindre. Ce sont des circonstances actuelles, la nature de l’objet, le besoin que j’en ai, l’impulsion de mon désir, l’état de mon corps, celui du terrain, qui ordonnent à la marche son allure, lui prescrivent sa direction, sa vitesse, et son terme fini. Toutes les propriétés de la marche se déduisent de ces conditions instantanées et qui se combinent singulièrement dans chaque occasion, tellement qu’il n’y a pas deux déplacements de cette espèce qui soient identiques, qu’il y a chaque fois création spéciale, mais, chaque fois, abolie et comme absorbée dans l’acte accompli.

La danse, c’est tout autre chose. Elle est, sans doute, un système d’actes, mais qui ont leur fin en eux-mêmes. Elle ne va nulle part. Que si elle poursuit quelque chose, ce n’est qu’un objet idéal, un état, une volupté, un fantôme de fleur, ou quelque ravissement de soi-même, un extrême de vie, une cime, un point suprême de l’être… Mais si différente qu’elle soit du mouvement utilitaire notez cette remarque essentielle quoique infiniment simple, qu’elle use des mêmes membres, des mêmes organes, os, muscles, nerfs, que la marche même.

Il en va exactement de même de la poésie qui use des mêmes mots, des mêmes formes, des mêmes timbres que la prose.

 

La prose et la poésie se distinguent donc par la différence de certaines lois ou conventions momentanées de mouvement et de fonctionnement appliquées à des éléments et à des mécanismes identiques. C’est pourquoi il faut se garder de raisonner de la poésie comme l’on fait de la prose. Ce qui est vrai de l’une n’a plus de sens, dans bien des cas, si on veut le trouver dans l’autre. Et c’est par quoi (pour choisir un exemple), il est facile de justifier immédiatement l’usage des inversions ; car ces altérations de l’ordre coutumier et, en quelque sorte, élémentaire des mots en français, furent critiquées à diverses époques, très légèrement à mon sens, par des motifs qui se réduisent à cette formule inacceptable : la poésie est prose.

Poussons un peu plus loin notre comparaison, qui supporte d’être approfondie. Un homme marche. Il se meut d’un lieu à un autre, selon un chemin qui est toujours un chemin de moindre action. Notons ici que la poésie serait impossible si elle était astreinte au régime de la ligne droite. On vous enseigne : dites qu’il pleut, si vous voulez dire qu’il pleut ! Mais jamais l’objet d’un poète n’est et ne peut être de nous apprendre qu’il pleut. Il n’est pas besoin d’un poète pour nous persuader de prendre notre parapluie. Voyez ce que devient Ronsard, ce que devient Hugo, ce que deviennent le rythme, les images, les consonances, les plus beaux vers du monde, si vous soumettez la poésie au système Dites qu’il pleut ! Ce n’est que par une confusion grossière des genres et des moments que l’on peut reprocher au poète ses expressions indirectes et ses formes complexes. On ne voit pas que la poésie implique une décision de changer la fonction du langage.

Je reviens à l’homme qui marche. Quand cet homme a accompli son mouvement, quand il a atteint le lieu, le livre, le fruit, l’objet qu’il désirait, aussitôt cette possession annule tout son acte, l’effet dévore la cause, la fin absorbe le moyen, et quelles qu’aient été les modalités de son acte et de sa démarche, il n’en demeure que le résultat. Le boiteux, le goutteux dont parlait Malherbe, une fois qu’ils ont péniblement gagné le fauteuil où ils se dirigeaient, ne sont pas moins assis que l’homme le plus alerte qui eût rejoint ce siège d’un pas vif et léger. Il en est tout de même dans l’usage de la prose. Le langage dont je viens de me servir, qui vient d’exprimer mon dessein, mon désir, mon commandement, mon opinion, ma demande ou ma réponse, ce langage qui a rempli son office, s’évanouit à peine arrivé. Je l’ai émis pour qu’il périsse, pour qu’il se transforme irrévocablement en vous, et je connaîtrai que je fus compris à ce fait remarquable que mon discours n’existe plus. Il est remplacé entièrement et définitivement par son sens, ou du moins par un certain sens, c’est-à-dire par des images, des impulsions, des réactions ou des actes de la personne à qui l’on parle ; en somme, par une modification ou réorganisation intérieure de celle-ci. Mais celui qui n’a pas compris, celui-là conserve et répète les mots. L’expérience est aisée…

Vous voyez donc que la perfection de ce discours, dont l’unique destination est la compréhension, consiste évidemment dans la facilité avec laquelle il se transmue en tout autre chose, en non-langage. Si vous avez compris mes paroles, mes paroles mêmes ne vous sont plus de rien ; elles ont disparu de vos esprits, cependant que vous possédez leur contre-partie, vous possédez, sous forme d’idées et de relations, de quoi restituer la signification de ces propos, sous une forme qui peut être toute différente.

En d’autres termes, dans les emplois pratiques ou abstraits du langage qui est spécifiquement prose, la forme ne se conserve pas, ne survit pas à la compréhension, elle se dissout dans la clarté, elle a agi, elle a fait comprendre, elle a vécu.

 

Mais au contraire, le poème ne meurt pas pour avoir servi ; il est fait expressément pour renaître de ses cendres et redevenir indéfiniment ce qu’il vient d’être.

La poésie se reconnaît à cet effet remarquable par quoi on pourrait bien la définir : qu’elle tend à se reproduire dans sa forme, qu’elle provoque nos esprits à la reconstituer telle quelle. Si je me permettais un mot tiré de la technique industrielle, je dirais que la forme poétique se récupère automatiquement.

C’est là une propriété admirable et caractéristique entre toutes. Je voudrais vous en donner une image simple. Imaginez un pendule qui oscille entre deux points symétriques. Associez à l’un de ces points l’idée de la forme poétique, de la puissance du rythme, de la sonorité des syllabes, de l’action physique de la déclamation, des surprises psychologiques élémentaires que vous causent les rapprochements insolites des mots. Associez à l’autre point, au point conjugué du premier, l’effet intellectuel, les visions et les sentiments qui constituent pour vous le « fond », le « sens » du poème donné, et observez alors que le mouvement de votre âme, ou de votre attention, lorsqu’elle est assujettie à la poésie, toute soumise et docile aux impulsions successives du langage des dieux, va du son vers le sens, du contenant vers le contenu, tout se passant d’abord comme dans l’usage ordinaire du parler ; mais il arrive ensuite, à chaque vers, que le pendule vivant soit ramené à son point de départ verbal et musical. Le sens qui se propose trouve pour seule issue, pour seule forme, la forme même de laquelle il procédait. Ainsi entre la forme et le fond, entre le son et le sens, entre le poème et l’état de poésie, une oscillation se dessine, une symétrie, une égalité de valeur et de pouvoirs.

Cet échange harmonique entre l’impression et l’expression est à mes yeux le principe essentiel de la mécanique poétique, c’est-à-dire de la production de l’état poétique par la parole. Le poète fait profession de trouver par bonheur et de chercher par industrie ces formes singulières du langage dont j’ai essayé de vous analyser l’action.

La poésie ainsi entendue est radicalement distincte de toute prose : en particulier, elle s’oppose nettement à la description et à la narration d’événements qui tendent à donner l’illusion de la réalité, c’est-à-dire au roman et au conte quand leur objet est de donner puissance du vrai à des récits, portraits, scènes et autres représentations de la vie réelle. Cette différence a même des marques physiques qui s’observent aisément. Considérez les attitudes comparées du lecteur de romans et du lecteur de poèmes. Il peut être le même homme, mais qui diffère excessivement de soi-même quand il lit l’un ou l’autre ouvrage. Voyez le lecteur de roman quand il se plonge dans la vie imaginaire que lui intime sa lecture. Son corps n’existe plus. Il soutient son front de ses deux mains. Il est, il se meut, il agit et pâtit dans l’esprit seul. Il est absorbé par ce qu’il dévore ; il ne peut se retenir, car je ne sais quel démon le presse d’avancer. Il veut la suite, et la fin, il est en proie à une sorte d’aliénation : il prend parti, il triomphe, il s’attriste, il n’est plus lui-même, il n’est plus qu’un cerveau séparé de ses forces extérieures, c’est-à-dire livré à ses images, traversant une sorte de crise de crédulité.

Tout autre est le lecteur de poèmes.

Si la poésie agit véritablement sur quelqu’un, ce n’est point en le divisant dans sa nature, en lui communiquant les illusions d’une vie feinte et purement mentale. Elle ne lui impose pas une fausse réalité qui exige la docilité de l’âme, et donc l’abstention du corps. La poésie doit s’étendre à tout l’être ; elle excite son organisation musculaire par les rythmes, délivre ou déchaîne ses facultés verbales dont elle exalte le jeu total, elle l’ordonne en profondeur, car elle vise à provoquer ou à reproduire l’unité et l’harmonie de la personne vivante, unité extraordinaire, qui se manifeste quand l’homme est possédé par un sentiment intense qui ne laisse aucune de ses puissances à l’écart.

En somme, entre l’action du poème et celle du récit ordinaire, la différence est d’ordre physiologique. Le poème se déploie dans un domaine plus riche de nos fonctions de mouvement, il exige de nous une participation qui est plus proche de l’action complète, cependant que le conte et le roman nous transforment plutôt en sujets du rêve et de notre faculté d’être hallucinés.

Mais je répète que des degrés, des formes de passage innombrables existent entre ces termes extrêmes de l’expression littéraire.

Ayant tenté de définir le domaine de la poésie, je devrais à présent m’essayer à envisager l’opération même du poète, les problèmes de la composition et de la facture. Mais ce serait entrer dans une voie bien épineuse. On y trouve des tourments infinis, des disputes qui ne peuvent avoir de fin, des épreuves, des énigmes, des soucis et même des désespoirs qui font le métier de poète un des plus incertains et des plus fatigants qui soient. Le même Malherbe que j’ai déjà cité, disait qu’après avoir achevé un bon sonnet, l’auteur a droit de prendre dix ans de repos. Encore admettait-il par là que ces mots : un sonnet achevé signifient quelque chose… Quant à moi, je ne les entends guère… Je les traduis par sonnet abandonné.

Effleurons cependant cette difficile question :

Faire des vers…

Mais vous savez tous qu’il existe un moyen fort simple de faire des vers.

Il suffit d’être inspiré, et les choses vont toutes seules. Je voudrais bien qu’il en fût ainsi. La vie serait supportable. Accueillons, toutefois, cette réponse naïve, mais examinons-en les conséquences.

Celui qui s’en contente, il lui faut consentir ou bien que la production poétique est un pur effet du hasard, ou bien qu’elle procède d’une sorte de communication surnaturelle ; l’une et l’autre hypothèse réduisent le poète à un rôle misérablement passif. Elles font de lui ou une sorte d’urne en laquelle des millions de billes sont agitées, ou une table parlante dans laquelle un esprit se loge. Table ou cuvette, en somme, mais point un dieu, – le contraire d’un dieu, le contraire d’un Moi.

Et le malheureux auteur, qui n’est donc plus auteur, mais signataire, et responsable comme un gérant de journal, le voici contraint de se dire :

« Dans tes ouvrages, cher poète, ce qui est bon n’est pas de toi, ce qui est mauvais t’appartient sans conteste. »

Il est étrange que plus d’un poète se soit contenté, – à moins qu’il ne se soit enorgueilli, – de n’être qu’un instrument, un médium momentané.

Or, l’expérience comme la réflexion nous montrent, au contraire, que les poèmes dont la perfection complexe et l’heureux développement imposeraient le plus fortement à leurs lecteurs émerveillés l’idée de miracle, de coup de fortune, d’accomplissement surhumain (à cause d’un assemblage extraordinaire des vertus que l’on peut désirer mais non espérer trouver réunies dans un ouvrage), sont aussi des chefs-d’œuvre de labeur, sont, d’autre part, des monuments d’intelligence et de travail soutenu, des produits de la volonté et de l’analyse, exigeant des qualités trop multiples pour pouvoir se réduire à celles d’un appareil enregistreur d’enthousiasmes ou d’extases. On sent bien devant un beau poème de quelque longueur, qu’il y a des chances infimes pour qu’un homme ait pu improviser sans retours, sans autre fatigue que celle d’écrire ou d’émettre ce qui lui vient à l’esprit, un discours singulièrement sûr de soi, pourvu de ressources continuelles, d’une harmonie constante et d’idées toujours heureuses, un discours qui ne cesse de charmer, où ne se trouvent point d’accidents, de marques de faiblesse et d’impuissance, où manquent ces fâcheux incidents qui rompent l’enchantement et ruinent l’univers poétique dont je vous parlais tout à l’heure.

Ce n’est pas qu’il ne faille, pour faire un poète, quelque chose d’autre, quelque vertu qui ne se décompose pas, qui ne s’analyse pas en actes définissables et en heures de travail. Le Pégase-Vapeur, le Pégase-Heure ne sont pas encore des unités légales de puissance poétique.

Il y a une qualité spéciale, une sorte d’énergie individuelle propre au poète. Elle paraît en lui et le révèle à soi-même dans certains instants d’un prix infini.

Mais ce ne sont que des instants, et cette énergie supérieure (c’est-à-dire telle que toutes les autres énergies de l’homme ne la peuvent composer et remplacer), n’existe ou ne peut agir que par brèves et fortuites manifestations.

Il faut ajouter, – ceci est assez important, – que les trésors qu’elle illumine aux yeux de notre esprit, les idées ou les formes qu’elle nous produit à nous-mêmes sont fort éloignés d’avoir une valeur égale aux regards étrangers.

Ces moments d’un prix infini, ces instants qui donnent une sorte de dignité universelle aux relations et aux intuitions qu’ils engendrent sont non moins féconds en valeurs illusoires ou incommunicables. Ce qui vaut pour nous seuls ne vaut rien. C’est la loi de la Littérature. Ces états sublimes sont en vérité des absences dans lesquelles se rencontrent des merveilles naturelles qui ne se trouvent que là, mais ces merveilles toujours sont impures, je veux dire mêlées de choses viles ou vaines, insignifiantes ou incapables de résister à la lumière extérieure, ou encore impossibles à retenir, à conserver. Dans l’éclat de l’exaltation, tout ce qui brille n’est pas or.

En somme, certains instants nous trahissent des profondeurs où le meilleur de nous-mêmes réside, mais en parcelles engagées dans une matière informe, en fragments de figure bizarre ou grossière. Il faut donc séparer de la masse ces éléments de métal noble et s’inquiéter de les fondre ensemble et d’en façonner quelque joyau.

Si l’on se plaisait à développer en rigueur la doctrine de la pure inspiration, on en déduirait des conséquences bien étranges. On trouverait nécessairement, par exemple, que ce poète qui se borne à transmettre ce qu’il reçoit, à livrer à des inconnus ce qu’il tient de l’inconnu, n’a donc nul besoin de comprendre ce qu’il écrit sous la dictée mystérieuse.

Il n’agit pas sur ce poème dont il n’est pas la source. Il peut être tout étranger à ce qui découle au travers de lui. Cette conséquence inévitable me fait songer à ce qui, jadis, était généralement cru au sujet de la possession diabolique. On lit dans les documents d’autrefois qui relatent les interrogatoires en matière de sorcellerie, que des personnes, souvent, furent convaincues d’être habitées du démon, et condamnées de ce chef, pour avoir, quoique ignorantes et incultes, discuté, argumenté, blasphémé pendant leurs crises, en grec, en latin, voire en hébreu devant les enquêteurs horrifiés. (Ce n’était point du latin sans larmes, je pense.)

Est-ce là ce que l’on exige du poète ? Certes, une émotion caractérisée par la puissance expressive spontanée qu’elle déchaîne est l’essence de la poésie. Mais la tâche du poète ne peut consister à se contenter de la subir. Ces expressions, jaillies de l’émoi, ne sont qu’accidentellement pures, elles emportent avec elles bien des scories, contiennent quantité de défauts dont l’effet serait de troubler le développement poétique et d’interrompre la résonance prolongée qu’il s’agit enfin de provoquer dans une âme étrangère. Car le désir du poète, si le poète vise au plus haut de son art, ne peut être que d’introduire quelque âme étrangère à la divine durée sa vie harmonique, pendant laquelle se composent et se mesurent toutes les formes et durant laquelle s’échangent les répons de toutes ses puissances sensitives et rythmiques.

L’inspiration, mais c’est au lecteur qu’elle appartient et qu’elle est destinée, comme il appartient au poète d’y faire penser, d’y faire croire, de faire ce qu’il faut pour qu’on ne puisse attribuer qu’aux dieux un ouvrage trop parfait, ou trop émouvant pour sortir des mains incertaines d’un homme. L’objet même de l’art et le principe de ses artifices, il est précisément de communiquer l’impression d’un état idéal dans lequel l’homme qui l’obtiendrait serait capable de produire spontanément, sans effort, sans faiblesse, une expression magnifique et merveilleusement ordonnée de sa nature et de nos destins.

 

 

 

 


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— Sources :

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[1] Cet avis au lecteur concerne l’ensemble du volume « Mélanges » dont nous n’avons repris que deux chapitres : « Mélanges » et « Poésie brute ». (BNR.)