Paul Valéry

LA CANTATE DU NARCISSE

Amphion, Sémiramis, Parabole pour accompagner douze aquarelles de L. Albert-Lasare, Hommage de l’eau, L’Ange, Villon et Verlaine

1931-45

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CANTATE DU NARCISSE. 4

PERSONNAGES. 5

SCÈNE I. 5

SCÈNE II. 9

SCÈNE III. 10

SCÈNE IV.. 15

SCÈNE V.. 19

SCÈNE VI. 20

SCÈNE VII ET DERNIÈRE.. 26

AMPHION.. 28

PERSONNAGES. 28

LES RÊVES. 31

LES MUSES. 31

ÉPISODE LITURGIQUE.. 33

LITURGIE.. 33

RÉVEIL D’AMPHION.. 39

SCÈNE.. 41

CONSTRUCTION.. 44

FINALE.. 47

SÉMIRAMIS. 49

PERSONNAGES. 49

PREMIER ACTE  LE CHAR.. 50

ENTRÉE DES CAPTIFS. 50

ENTRÉE DE SÉMIRAMIS. 51

TOILETTE DE LA REINE.. 52

ENTRÉE DES IDOLES DES VAINCUS. 52

LA REINE ET LE CAPTIF. 53

PREMIER INTERLUDE.. 54

DEUXIÈME ACTE  LE LIT.. 55

DEUXIÈME INTERLUDE.. 58

TROISIÈME ACTE  LA TOUR.. 59

PARABOLES  POUR ACCOMPAGNER DOUZE AQUARELLES DE  L. ALBERT-LASARD.. 69

LOUANGES DE L’EAU.. 75

L’ANGE. 78

VILLON ET VERLAINE. 81

Ce livre numérique. 100

 

CANTATE DU NARCISSE

LIBRETTO

À Jean Voilier.

ÉPIGRAPHE

Ô semblable ! et pourtant plus parfait que moi-même,

Éphémère immortel si clair devant mes yeux,

Pâles membres de perle et ces cheveux soyeux,

Faut-il qu’à peine aimés l’ombre les obscurcisse,

Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,

Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit !

Fragment du Narcisse de Charmes.

 

AVIS

Ce petit ouvrage est tout distinct et tout différent du Narcisse en deux états que son auteur a publiés jadis et naguère.

Il fut écrit, d’avril à novembre 1938, sur la demande de Mme Germaine Tailleferre pour servir de libretto à une cantate qui a été composée par cette éminente musicienne.

Toutefois, le présent texte est, en quelque endroit, un peu plus développé que le texte mis en musique.

PERSONNAGES

NARCISSE,

LA PREMIÈRE NYMPHE,

TROIS AUTRES NYMPHES, L’ÉCHO.

 

La scène représente une clairière.

Au milieu, la fontaine.

SCÈNE I

DES NYMPHES çà et .

PREMIÈRE NYMPHE

Nymphes, Nymphes, Nymphes si vives…

Fraîches filles des eaux,

Nos jeux purs et fluides

Sur notre mère l’onde amusent le Soleil…

DEUXIÈME

Vainement !… Vainement !…

Nymphes, Nymphes si vives,

Nos ébats vainement font frémir les roseaux :

Tous nos jeux les plus vifs ne troublent que les eaux ;

Point d’amour pour nous sur ces rives…

TROISIÈME

Hélas ! Fraîches filles si vives,

C’est peu que de jouir des feux du seul Soleil :

L’amuser de nos jeux n’est point jouir d’amour.

Chaque jour nous perdons un jour

Sans amour…

QUATRIÈME

Pourtant, je me sens belle !…

PREMIÈRE

Et moi, plus belle !…

DEUXIÈME

Et moi !…

QUATRIÈME

Point de fille si souple,

De plus limpide chair…

DEUXIÈME

Vainement, vainement !

PREMIÈRE et QUATRIÈME

Nos épaules d’argent, les flots de nos cheveux,

Sont-ce là des jouets pour la seule lumière ?

DEUXIÈME

Vainement, vainement…

Nymphes, Nymphes si fières,

Belles en vain… Bien vaines nos prières !

TROISIÈME

Quelle mieux que moi-même enlacerait l’amant ?

TOUTES

MOI !

DEUXIÈME

Qui donc nous aimerait, trop belles que nous sommes ?

PREMIÈRE

Mais, le plus beau des hommes..

NARCISSE !…

TOUTES

NARCISSE !…

DEUXIÈME

Narcisse nous dédaigne…

PREMIÈRE

Est-il plus beau que nous ?

TROISIÈME

Il se mire dans l’onde et s’adore à genoux…

QUATRIÈME

Il se penche sur soi dans le ciel de l’eau calme :

Il est souple comme une palme…

PREMIÈRE

Il revient chaque soir se plaindre et se chérir :

Je me cache en l’eau pure et pleure de l’entendre

Car le son de sa voix si tendre

Donne soif de mourir…

DEUXIÈME

Hélas… Mes Sœurs, mourir ?… Nous sommes immortelles,

Vainement, vainement immortelles et belles :

Point d’amour pour nous, point de mort.

Ni désir, ni douleur pour nous ne s’accomplissent ;

Nous revenons sans cesse à notre sort…

TOUTES

Ô Narcisse ? Narcisse !…

Le voici… Cachons-nous… Le feuillage s’agite

Et perd tous ses oiseaux…

PREMIÈRE

Plonge, Toi !…

Moi, je deviens ce hêtre !…

TROISIÈME

Moi, parmi les roseaux,

Je reste pour mieux voir !…

TOUTES

Vite… vite !…

(Pianissimo tutte.)

Amour, Amour sans fruit, sans espoir de délice,

Nous aimons sans espoir… Aime-toi sans espoir,

Bel et triste Narcisse…

SCÈNE II

LE NARCISSE, seul.

LE NARCISSE

Soleil… Seul avec toi, seul comme Toi, Soleil,

Toi dont l’orgueil s’accorde à mon secret conseil ;

Toi qui dans les chemins de la pleine altitude

Jamais ne trouves ton pareil,

Souffre entre nos destins quelque similitude :

Admire dans Narcisse un éternel retour

Vers l’onde où son image offerte à son amour

Propose à sa beauté toute sa connaissance :

Tout mon sort n’est qu’obéissance

À la force de mon amour.

Cher CORPS, je m’abandonne à ta seule puissance ;

L’eau tranquille m’attire où je me tends mes bras :

À ce vertige pur je ne résiste pas.

Que puis-je, ô ma Beauté, faire que tu ne veuilles ?

Je foule pour me joindre et mon ombre et les feuilles,

Je ressens tout le prix de chacun de mes pas.

Ô Narcisse, ô Moi-même, ô Même qui m’accueilles

Par tes yeux dans mes yeux, délices de nos yeux,

Je froisse l’or bruyant des roseaux radieux

Que presse le doux poids de ma chair précieuse,

Pour te voir de plus près et me sourire mieux…

PARLE, Sourire pur qu’environnent les cieux ;

Oh !… Que tu formes bien, Bouche silencieuse,

La figure des vœux qu’une lèvre pieuse

Adresse au plus proche des dieux !

OSE… Ne suis-je point le dieu plein de tendresse,

L’Esprit qui voit répondre à ses secrets transports

Un corps parfait qu’il choisit pour son corps ?

Oui, bel enfant que mon regard caresse,

ÂME je suis, ta puissance maîtresse

Qui s’émerveille aux étranges accords

De son désir avec ta forme claire,

Docile toute au souci de me plaire…

Ô mon Désir, murmure à mon désir,

Quelle grand soif ma lèvre qui t’effleure

Se sent de moi que je ne puis saisir !…

Fils de lumière, image, songe ou leurre,

Narcisse aimé, si tu veux que je meure

Demeure songe et demeure désir !…

Mais, Rose de l’Onde,

Si je baise, ô Bouche,

La Nappe de l’Onde

Mon souffle effarouche

La face du monde…

Le moindre soupir

Que j’exhalerais

Me viendrait ravir

Ce que j’adorais

Sur l’eau bleue et blonde,

Et cieux et forêts

Et Rose de l’Onde…

SCÈNE III

LE NARCISSE,
puis UNE NYMPHE, d’abord invisible.

LE NARCISSE

Ciel, ô mon Ciel !… Quel trouble, ô fatal changement !…

Ombres, remous, rumeurs… Que deviens-tu, Moment

D’extase et d’or ?… Et quel rire me raille ?…

Hors de ses bords l’onde tressaille…

Quelque monstre s’ébroue au profond du cristal…

Ma tranquille fontaine où dormait ce brutal

D’une étrange tempête est tout à coup surprise :

Toute sa pureté se tourmente et me brise ;

Un flot soudain s’emporte et tout est confondu !…

Ô détestable violence,

Par ce désordre inattendu

Solitude, idole, silence,

Délices de ma ressemblance,

Beau regard qui m’étais rendu,

Je vous perds et j’ai tout perdu !…

Hélas !… Unique objet de mes vœux absolus,

Tu ne m’es plus, Narcisse… Tu n’es plus…

 

(Ici, la première nymphe sort de la fontaine qui se dégage des vapeurs qu’elle exhalait.)

 

Holà !… Le Monstre même !… Il surgit de l’écume…

Monstre ?… Monstre de grâce… Il dresse un noble corps…

Serait-ce ?… Est-ce donc toi, Toi, Narcisse, qui sors

Du tumulte des eaux, de leur brillante brume ?

Toi ? Tout vif… Tout entier… Des boucles à l’orteil,

Chargé des diamants des gouttes du soleil,

Offert par l’onde fraîche au feu qui me consume ?

Ô vierge événement, miraculeux éveil,

Viens… TOI… Viens te chérir aux bras de ton pareil…

LA NYMPHE, devenue toute visible.

Non pareille, Narcisse… Admirez d’autres charmes

Que ceux dont vos soupirs n’obtiendront que vos larmes.

LE NARCISSE

Je les vois. Je les hais… Maudite soit l’erreur

Qui me fit presque aimer ce qui me fait horreur !

LA NYMPHE

Une horreur quelquefois le cède à la présence.

Vous êtes beau, Narcisse, à votre suffisance :

Mais souffrez que ce corps qui vaut bien quelque émoi

Tente votre adorable et monotone MOI.

C’est pitié dans le soir de vous entendre plaindre,

Victime d’un amour qui s’épuise à se feindre,

Quand si proche de vous brûle celle qui veut

Vous effacer dans l’âme un exécrable vœu.

Soupçonnez-vous, bercé d’une vaine espérance,

Les ressources d’amour de notre différence ?

Votre seule beauté ne vous promet que pleurs :

Mais je porte les fruits dont vous perdez les fleurs…

Considérez sur moi cette beauté tout autre,

Dont la grâce n’est pas inégale à la vôtre,

Mais qui peut accomplir votre amour de vos biens

Par un tendre mélange avec l’amour des miens.

LE NARCISSE

Vous avez corrompu toute ma solitude.

LA NYMPHE

Vous n’aimiez que de l’onde, et je suis certitude.

Ma présence n’est point captive d’un miroir ;

Je suis mieux que lumière et ne meurs point le soir.

Même, au cœur de la nuit, je vous ferai connaître

Plus ardemment qu’au jour tout le feu de mon être :

L’excès de ma tendresse aux ténèbres se tient.

Mais toi, qui de l’amour ne connus que le tien,

Qui te nourris d’une ombre au mépris de la proie,

Tu ne pressens donc point que je suis pleine joie

Et qu’à peine tes bras refermés sur ma chair

Tu sentirais Narcisse à Narcisse plus cher

D’avoir réduit à soi ma stature enlacée…

Ma bouche effacerait cette lèvre glacée

Que te laisse le froid du limpide linceul

De l’onde, où ton baiser se pose sur soi seul…

LE NARCISSE

Vous !… Mais je n’ai pour soif qu’une amour sans mélange

Qui, ses yeux dans ses yeux, s’enivre de l’échange

Entre soi-même et soi, des plus secrets souhaits…

Je suis seul. Je suis moi. Je suis vrai… Je vous hais.

LA NYMPHE

Et si je m’essayais d’être plus que vous-même,

D’être toi plus que toi, mieux que toi, moi qui t’aime,

Un Narcisse que puisse étreindre son ami ?

Tiens… Touche cette épaule, et toute j’ai frémi…

Oui, que ta main sur moi m’impose ta folie :

La douceur de mon sein passe l’onde polie ;

C’est en lui que ton mal se doit ensevelir.

Respires-en la fleur qui te fera pâlir

S’il te reste dans l’être une vertu de vie…

Sache que nul mortel jamais ne l’a ravie :

Le ciel seul m’entrevit au travers des roseaux

Où parfois je t’épie, Adorateur des eaux…

Mais tandis que tes yeux se fixent sur leur songe,

Tout mon corps prend le vol d’une flèche qui plonge :

Je me fuis… D’un seul trait, je deviens mon désir,

Et dans la plénitude où plane mon plaisir,

Dissipant le trésor des formes de ma force,

Toute la liberté des membres de mon torse

Prodigue l’acte nu qui divise sans bruit

L’onde entre sa lumière et sa profonde nuit.

Hélas !… J’embrasse en vain l’abondante étendue…

Je n’épouse que l’onde et m’épuise éperdue

Et n’ai fait qu’irriter cette fureur d’amour

Que j’avais cru distraire en m’éloignant du jour…

Ah !… Crois-moi !… Ce n’est rien que de s’aimer soi-même…

J’aime… J’aime !… Sens-tu, Narcisse, comme j’aime,

Et quels moments vivront sur ces bords, si tu veux ?

Nos beautés entre soi composeront leurs vœux,

Nos cœurs… Quels durs regards, beaux yeux ! Quel front rebelle

Tu dresses !…

LE NARCISSE

Je vous hais, abominable Belle…

Mon mal si pur m’est cher, et vos biens odieux.

LA NYMPHE

Insensé !… Tu veux donc aimer contre les dieux,

Vouer à ton suprême et détestable inceste

Le présent qu’ils t’ont fait de ta beauté funeste,

Et tristement corrompre une éternelle loi…

Tu méprises le don que je te fais de moi,

Tous les fruits que t’offrait ma tendresse certaine

Pour un corps toujours seul, peint sur cette fontaine

Entre l’aube et la nuit, misérable toujours…

Eh bien, garde ton cœur… Tu vas voir quel concours

De Nymphes sans pitié vont chanter tes amours…

— Nymphes, à Moi !… Vengez votre compagne ;

Sortez des joncs et des osiers,

Revenez de l’ample campagne

Ou de l’onde où vous reposiez…

Tombez du roc, sautez de l’arbre !

Assemblez à moi votre Chœur !

Traquons ce Narcisse de marbre !

Narcisse a refusé mon cœur…

Tonnez, éblouissant tumulte !

Venez çà venger cette insulte,

Déchaînons l’écho des rochers,

Bafouez, pourchassez, raillez, effarouchez !

Ô Nymphes, troupe claire,

Ce ténébreux Narcisse à qui j’ai voulu plaire.

SCÈNE IV

LE NARCISSE, LES NYMPHES, UN ÉCHO.

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse…

L’ÉCHO

Cisse, Cisse.

LE NARCISSE

Que me veulent ces voix ?

Les Roches et les Bois,

Tout parle de Narcisse…

Les Roches et les Bois,

Tous parlent à la fois,

Tout parle de Narcisse…

L’ ÉCHO

Cisse, Cisse.

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Que te sert d’être beau ?

LE NARCISSE

Ma beauté n’est qu’à moi… Mon caprice en dispose…

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Que te sert d’être beau ?

Amour est autre chose

Que de baiser sur l’eau

Le reflet d’une rose…

LE NARCISSE

Amour est ce qu’on veut… Qu’avez-vous à blâmer ?

J’aime comme il me plaît ce qu’il me plaît d’aimer.

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Tes vœux sont inhumains.

Prends garde aux belles mains

Qui coupent dans les saules

Des baguettes d’argent pour tes belles épaules…

LE NARCISSE

Quel mal vous ai-je fait ?

LES NYMPHES

Nous t’aimons…

LE NARCISSE

Mais celui

Qui n’a jamais que fui

Les autres

Ni caresses ni coups ne doit subir d’autrui :

J’ai mes désirs, gardez les vôtres.

Aux mortels comme aux dieux je ne veux rien devoir.

Je m’adore à l’écart… Je prétends à l’extrême

Douceur d’être tout à moi-même :

Je veux me voir et me revoir…

LES NYMPHES

Il te suffit d’un abreuvoir…

LE NARCISSE

Je m’abreuve de moi… L’amour la plus profonde

Vient et revient entre mon âme et l’onde

Dont le miroir divin m’offre le pur retour

De mes charmes vers l’ombre où songe mon amour…

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Qui n’aimes que toi-même,

Prends garde à ton trésor.

Qui n’aime que soi-même

Brave nos ongles d’or…

Belle d’amour, mais plus belle de haine

Une amante qui se déchaîne

Promet bien pire que la mort…

Nymphes ! il faut avant que le jour s’obscurcisse

Que la fontaine mire un horrible Narcisse

Défiguré,

Désespéré !…

L’ÉCHO

Ré… Ré…

LES NYMPHES

Qu’on le gifle !

Qu’on le griffe et le persifle…

C’est un plaisir que de venger d’un coup

Et soi-même et les Dieux, la Nature et le goût !…

LE NARCISSE

Ô violence…

LES NYMPHES

Paye, paye ton insolence !…

Tu pleureras,

Tu saigneras !

Chacune son lambeau !…

Frappe, griffe, cogne !… Et tords et mords et crache,

Fouette, cingle, pince !… Entame, écorche, arrache…

LE NARCISSE

Ô ma beauté… Ma chair… Ma peau…

Dieux, quel malheur d’être si beau !

LES NYMPHES

Ah… Ah… Ah… Ah !…

Narcisse, Narcisse…

La peur et la douleur font que tu te renies,

Ô miracle des coups, pouvoir des avanies !…

Ta singulière amour, disais-tu, l’emportait

Sur toutes les amours de l’espèce commune ;

Mais l’amour véritable étonne l’infortune

Et jusque dans la mort montre ce qu’elle était…

Il se tait !…

LE NARCISSE

Non… Je meurs sous vos coups, divinités infâmes…

Je vous hais dans la mort comme j’ai fait vivant.

Ô Nymphes dignes d’être femmes,

La plus belle ne vaut un Narcisse rêvant

Qui se trouve dans l’onde une amour sans morsures…

Eh bien, de mon cher corps, j’aime jusqu’aux blessures

Non moins que j’adorais son intacte beauté.

LES NYMPHES

Il nous brave, il nous outrage,

Quel mépris de notre ouvrage !…

Tumulte et danse des coups autour du Narcisse.

SCÈNE V

LA PRIME NYMPHE et LES MÊMES.

LA PRIME NYMPHE

Assez, Nymphes, cessez d’exercer votre rage ;

Votre grâce se perd à tant de cruauté :

Votre beauté se doit d’épargner sa beauté.

Son blasphème est de ceux qu’exhale la souffrance.

Qui ne blasphème dans la transe ?

Quoi de plus naturel ? Sous de méchantes mains

Le cœur le plus fermé s’éclate en cris humains ;

Narcisse même cède !

Mais cessez : il est temps que je lui vienne en aide

Et vous rappelle à Vous !… Allez, volez aux fleurs,

Et laissez-moi celui que vous mîtes en pleurs :

Les Dieux cléments veulent que j’adoucisse,

Si Narcisse y consent, le destin de Narcisse…

Allez, disparaissez dans les plaisirs divers !…

Aux bois, peut-être, y trouveriez les Muses,

Toutes ensemble à cette heure confuses,

L’une chantant, l’autre disant des vers,

Et l’autre danse, et c’est la plus heureuse !…

Dissipez-moi votre humeur amoureuse

Comme Elles font, qui cueillent l’univers…

Les Nymphes se retirent.

SCÈNE VI

LE NARCISSE, LA NYMPHE.

LA NYMPHE

Narcisse…

LE NARCISSE

Non.

LA NYMPHE

Narcisse, écoute…

LE NARCISSE

Qui me nomme ?

Qui que tu sois, va-t’en !… Je hais les dieux et l’homme.

Je vivais sans égal, sans désir que de moi ;

Des Nymphes m’ont battu presque à la mort… Pourquoi ?

Qu’ai-je donc fait ? À qui ? Pourquoi frapper Narcisse ?

Si sa beauté le voue à quelque sacrifice,

Que l’on dressât du moins l’incomparable autel

Sur quoi ce corps parfait s’offrît au coup mortel…

LA NYMPHE

Tu me touches le cœur… Tes plaintes sont trop vraies…

Ah, laisse que mes mains lavent tes pauvres plaies :

Ils sont légers, mes doigts… Souffre leur amitié.

Ne fuis pas de mes yeux les regards de pitié :

À me voir sans horreur laisse-les te séduire

Et ne reconnais point celle qui dut te nuire.

J’ai souffert dans l’orgueil de mes charmes certains.

Mais écoute… Il s’agit de tes proches destins.

Les dieux sont animés contre toi, solitaire :

Qu’as-tu fait de ta grâce, ornement de la terre,

Dont la beauté dispense et sème tant d’amour ?

Ton crime est d’ignorer tous les cœurs alentour.

Tu me portas la flamme, et ses ombres, dans l’âme !

Tu fis, sans le savoir, d’une Nymphe, une Femme,

Une folle de toi, pâle dans les forêts,

Criant à tous les vents le nom que j’adorais,

Tant que le roc lui-même apprit à le redire…

Ce nom que tout mon sang, la nuit, me vient bruire,

Ce nom si doux, NARCISSE… Et comme parfumé,

Toi, tu le murmurais à ton vain bien-aimé,

Et sur ton apparence éternellement pure,

Tu penchais, sans me voir, ta pensive figure.

Ton extase opposait à mes brûlants esprits

D’une entière beauté le marbre et le mépris…

Mes pleurs n’ébranlaient point cette invincible borne.

Fille vive jadis, je me fis lente et morne,

Et misérablement absente de mes jours…

Mais l’oubli, ni la mort ne m’offrant leur secours,

Je maudissais en moi ma jeunesse éternelle,

Moi, dont le sein battait comme d’une mortelle !…

Enfin, désespérant, lasse de t’offenser,

Pour la première fois, je me pris à… penser !

C’est un étrange mal… Le cœur cherche à se mordre…

Mais les dieux goûtent peu ce genre de désordre,

La Nymphe étant pour eux la parure des bois :

N’être que blanche et belle est le sort de son être…

LE NARCISSE

Que veulent-ils tes dieux ?

LA NYMPHE

Ils m’ont prise pour voix.

Voici ce que tu dois connaître :

Médite leur message et prépare ton choix.

Leurs mains portent sur toi l’ombre que tu devines.

LE NARCISSE

Des mains pleines de maux sont bien des mains divines.

Une auguste rancune est l’âme de leurs lois…

LA NYMPHE

Tais-toi !… N’appelle point la foudre vengeresse :

Tout le ciel contre toi gronde comme une mer.

Garde au fond de ton cœur ce qu’il forme d’amer,

Et reçois le décret de la Race maîtresse :

PAR LE STYX, PAR LE STYX, PAR LE STYX.

SI NARCISSE NE PEUT, SI NARCISSE NE VEUT

AIMER D’AMOUR QUELQUE AUTRE QUE SOI-MÊME

RIEN D’HUMAIN N’EST EN LUI. SA BEAUTÉ LE CONDAMNE :

QU’IL SOIT ET SA BEAUTÉ REPRIS PAR LA NATURE.

TEL EST L’ORDRE DIVIN.

Courbe ton front, Narcisse : un noir serment t’accable.

LE NARCISSE

Ô Justice… Je sens dans leur voix implacable

L’affront que fait aux dieux le désir le plus pur…

Ma Fontaine lucide, ils n’ont qu’un fleuve obscur

Pour témoin ténébreux de leur toute-puissance…

Mais mon âme est plus grande en désobéissance,

Plus admirable est mon essence…

 

Fontaine, ma fontaine, ô transparent tombeau

De maint oiseau blessé qu’ensevelit ton sable.

L’âme qui mire en toi Narcisse insaisissable

Médite amèrement le malheur qu’il soit beau.

Une forme parfaite est-elle donc un crime ?

La plus sincère amour veut-elle une victime

Qui expie une fois tant d’incestes aux cieux ?

Nymphe ! à l’extrémité de mon sort précieux

N’espérez point de moi quelque retour suprême…

À mon dédain des dieux, pourrais-je rien changer ?

J’aime ce que je suis. Je suis celui que j’aime :

Qui sauverais-je donc qu’un autre que moi-même

Si j’immolais Narcisse à l’amour étranger ?

Ô Nymphe, j’appartiens à mon divin danger :

Je ne vous puis aimer que je ne me trahisse…

LA NYMPHE

Trahis !… Pourquoi ne pas le trahir, ce Narcisse,

Rompre ce long regard qui te perd la raison

Et distraire de l’onde un œil qui s’adoucisse ?

Regarde quel beau soir pour une trahison :

Des ruines du jour, hautes métamorphoses,

L’or en cendres descend sur la forme des choses ;

Tout l’orgueil du soleil n’est plus que peu de roses

Qui périssent sur l’horizon…

Ton bien-aimé s’éteint sous les rameaux funèbres,

Et ta fontaine offerte aux futures ténèbres

Déjà voit de la nuit les trésors entr’ouverts.

Là-haut, par quelques feux s’annonce l’Univers

Dont les dieux n’aiment point l’épouvantable Nombre…

Mais l’abîme naissant, plus tendre qu’il n’est sombre,

Plus riche de désirs que de ses diamants,

Prodigue les senteurs et les enchantements,

Les songes, les langueurs, les promesses de l’ombre

Où se taisent les pas qui portent les amants.

Au vent tiède épanchant leurs tendresses nocturnes,

Les Naïades, mes sœurs, laissent pleurer leurs urnes

Dont l’eau qui fuit leurs doigts verse à l’éternité

Le froid gémissement d’une virginité

À l’ennui le plus pur à jamais condamnée.

Tu ne sais pas, Narcisse, ô créature née,

Ce qu’est un désespoir à quoi manque la mort…

Ô Toi qui peux périr, n’accuse point le sort :

Sa rigueur aux mortels est toute mesurée,

Leurs maux ont de leur chair la fuyante durée.

Mais nos êtres sans fin, mais l’éternelle MOI…

Ce cœur incorruptible est pour toujours à toi.

Oh, que ce soir si tendre où tout semble se fondre

T’inspire le soupir qui me viendrait répondre

Et qui t’épargnerait le destin d’une fleur…

N’as-tu pas de ton rêve épuisé le malheur ?

Sens-tu frémir des bois l’horreur voluptueuse ?

Viens… Abandonne-moi ta grâce infructueuse,

Songe qu’il n’est plus temps pour toi de me haïr,

Narcisse, et laisse-toi séduire à te trahir…

LE NARCISSE

Narcisse est à soi seul, le demeure et succombe.

LA NYMPHE

Que si tu veux périr, prends-moi toute pour tombe !…

Viens perdre dans mon sein le regard de tes yeux

Et fuir entre mes bras et toi-même et les dieux !

LE NARCISSE

Nymphe, non… Nymphe, non… Je ne suis point complice

De ton dessein de me sauver.

Si le Ciel me veut éprouver

Que du Ciel pleinement le crime s’accomplisse…

Mais Narcisse ne peut, mais Narcisse ne veut

Aimer d’amour quelque autre que soi-même.

Au noir serment répond le clair aveu :

Ce n’est qu’à soi qu’il murmure : Je t’aime

Sans jamais craindre un regard mensonger.

Narcisse tient pour le péril suprême

Le cœur d’autrui qui ne peut que changer…

Mais écoutez, délicieux danger :

 

Ô Palpitante, ô Tendre

Divinité des bois,

Je ne hais point d’entendre

Le son de votre voix ;

Je ne hais point vos charmes ;

Mais je vois dans vos yeux

Des larmes

Que j’aime encore mieux…

En vain, dans leur fauve demeure,

Les sombres Maîtres de l’Azur

Ont voulu que Narcisse meure

Si son orgueil se garde pur ;

En vain parlent-ils par la foudre,

Menacent-ils de le dissoudre,

De le réduire à quelque fleur,

Ce destin ne sera des pires

Si quelquefois tu me respires :

L’ombre odorante espère un pleur…

 

Adieu, mon Âme, il faut que l’on s’endorme :

Le temps finit d’être de forme en forme

Force, présence et noble mouvement…

Et vous, Beau Corps, claire Idole de l’Onde,

Voici pour vous le dernier jour du monde

Où rien de pur ne pare qu’un moment…

Il disparaît.

SCÈNE VII ET DERNIÈRE

CHŒUR

Nymphes, Nymphes si vives, etc.

LA PREMIÈRE NYMPHE

Rose de l’Onde…

CHŒUR

Vainement… Vainement…

LA PREMIÈRE

Solitude, Idole, Silence…

LE CHŒUR (mezza voce.)

Elle n’est plus que la voix de Narcisse.

LA PREMIÈRE

Nar-cisse… Nar-cis-se !

UNE NYMPHE

Ô Nuit tiède et profonde,

Un astre qui s’y mire est seul à trahir l’Onde.

Quel parfum trop subtil m’égare vers les bois ?

Il fait battre mon cœur ; il fait trembler ma voix…

Délice, délice…

CHŒUR

Délice…

Etc.

AMPHION

MÉLODRAME

MUSIQUE D’ARTHUR HONEGGER

Représenté pour la première fois
à l’Opéra de Paris le 23 juin 1931,

et à Covent Garden le 13 juillet 1931,

 

À Ida Rubinstein.

PERSONNAGES

AMPHION

APOLLON (invisible)

LES QUATRE MUSES

Les Rêves

Le Peuple

 

Une brèche ou fente immense dans la roche du sommet d’une montagne se découpe sur le ciel, qui est visible depuis le haut du théâtre jusqu’au niveau de la scène.

L’étage inférieur des deux masses rocheuses de droite et de gauche est planté d’arbres puissants, chênes, hêtres, châtaigniers. Au-dessus, paraît la région minérale nue. Vers la cime de droite, la roche affecte des formes cristallines, faisceaux de prismes enchevêtrés, dont quelques facettes sont vaguement lumineuses. Un peu de neige brille çà et là sur ces hauteurs.

Au milieu de la scène, une mare ou fontaine d’eau sombre. Autour d’elle se dressent des blocs de granit ou de basalte. Tout un désordre de tels blocs s’aperçoit au fond et ferme la brèche vers le bas.

Dans les régions boisées sont ménagés des chemins et des plans praticables où des scènes secondaires peuvent se représenter.

Le ciel nocturne devra être exécuté d’après les photographies de la Voie Lactée. Poussières de poussières lumineuses, avec quelques astres de diverse grandeur et de noirs vides çà et là.

 

Au lever du rideau, des créatures nocturnes dansent par petits groupes, en divers points du paysage. Elles disparaissent, n’étant demeurées visibles que le temps d’être aperçues dans les ténèbres transparentes.

Entrent de droite et de gauche des hommes et des femmes qui se cherchent, se parlent par signes, se disposent sous les arbres. Ils se préparent au repos, rentrent bientôt dans les ombres du couvert.

On entend dans le calme l’Harmonie des Sphères.

Note aiguë et inhumaine, suggérant une rotation vertigineuse confiante.

Sur cette note monotone se détache bientôt le

CHANT DES SOURCES
(Voix d’enfants.)

Nous, Sources, goutte à goutte

Pleurons le temps mortel !

Des larmes de la neige

Découle toute vie,

Par nous pleure la Terre

Pleurant jusqu’à la mer.

 

Entrée d’Amphion.

Une brève et sourde fanfare, ou bien quelques traits rauques annoncent l’entrée d’Amphion. Il apparaît, maintenant courbé quelque être sauvage, bête, femelle monstrueuse, ou Ægipan. Il pèse sur cet être, le force à s’abattre à ses pieds. Tirant un glaive court, il s’apprête à l’égorger.

UNE VOIX

Pourquoi ? Pourquoi ?

Laisse vivre la vie…

Laisse la mort aux mains des immortels !

 

Amphion se redresse, jette son arme. La proie s’enfuit vivement. Amphion, après un instant d’hésitation, se dirige vers une sorte de grotte ou excavation très peu profonde ; il se dépouille de la peau qui couvrait ses épaules, s’assied, contemple le ciel étoilé.

Puis s’allonge et s’endort.

LES RÊVES

Le ciel étoilé s’obscurcit peu à peu.

Sur le champ des ténèbres viennent les Rêves visiter le dormeur. Deux guerriers couleur de sang l’attaquent. Un monstre les dévore. Des personnages vêtus de bizarres lambeaux. Un Roi d’argent, etc.

Amphion se débat dans les liens du sommeil.

Paraît le Songe Amoureux, que figure une danseuse quasi nue sous un long manteau. Elle s’empresse autour de lui, le caresse, se joue, s’envole à chaque mouvement du dormeur Amphion.

LES MUSES

Entrée des Muses.

UNE MUSE sort de la fontaine et appelle :

Muse !

UNE DEUXIÈME MUSE surgit d’un roc et appelle :

Muse !

UNE TROISIÈME ET QUATRIÈME MUSES
semblent se détacher des rameaux d’un grand hêtre
et appellent de même :

Muse ! Muse !

 

Ces appels à mezza voce et presque simultanés.

Elles portent de petites ailes au front.

Elles se trouvent dans l’ombre, où elles forment des figures éclairées. Elles s’assemblent, se prennent leurs mains.

PREMIÈRE MUSE

Je vois ce qui n’est point !

DEUXIÈME MUSE

Je sais ce qui n’est plus !

TROISIÈME MUSE

Je fais ce qui sera !

QUATRIÈME MUSE

Moi, je ne puis qu’aimer !

PREMIÈRE MUSE

Mes sœurs ! Belles abeilles,

Obéissons au Dieu, consacrons ce mortel !

DEUXIÈME MUSE

Aux enfers du sommeil son âme se débat !

TROISIÈME MUSE

Il soupire !

QUATRIÈME MUSE

Il se plaint !

DEUXIÈME MUSE

Il désire…

PREMIÈRE MUSE

Il croit vivre !…

Prenons garde, mes sœurs, que l’excès du tourment

Avant l’aube ne le délivre !

À l’ouvrage !

Mais dissipons d’abord ce désordre de songes !

 

Combat des Muses avec les Rêves.

Elles chassent et dissipent les Rêves. Le dernier épisode est une lutte gracieuse avec le Songe Amoureux.

ÉPISODE LITURGIQUE

LITURGIE

La scène s’obscurcit tout à fait. Sur les ténèbres, le seul groupe est éclairé, Amphion d’une lueur argentée, les Muses d’une clarté bleuâtre.

A. – ENCHANTEMENT

Les Muses charment Amphion endormi, prodiguent sur lui des gestes d’enchantement, circulent autour de sa couche en murmurant la psalmodie ou

BERCEUSE MAGIQUE

Homme qui dors,

La nuit t’éclaire

Et le silence

Est fait de Muses !

 

Amphion change d’attitude. Comme il lève le bras, l’une des Muses lui baise la main et le rapaise.

B. – LITURGIE. SOLENNEL,

Les Muses se groupent alors autour d’Amphion dans une forme solennelle. Une aux pieds, l’autre à la tête, les deux autres au-delà de son corps, face au public.

Elles tournent le visage vers le Ciel, tendent les mains.

CHŒUR DES MUSES

De l’intelligence divine,

Chères filles toutes fidèles,

Ce beau sommeil apaisé par nos mains

Livre cet homme au Dieu !

UNE MUSE

Oh ! quelle sainte paix sur ce visage pur !

UNE MUSE

Il s’y forme un sourire abandonné aux astres…

UNE MUSE

Ce corps si clair, si calme, est pareil à l’autel,

À la pierre sacrée…

UNE MUSE

Et son âme a perdu les chemins de la vie.

UNE MUSE

Il est comme éternel, ignoré de soi-même !

UNE MUSE

Il n’est plus à présent que celui qu’il sera !

Qu’il écoute l’abîme !

 

Tonnerre lointain.

Les Muses se prosternent.

VOIX D’APOLLON.
(La Voix doit paraître se produire au milieu de la scène.)

Amphion !

LES MUSES

Apollon !

LES ÉCHOS (Basses profondes.)

Apollon !

CHŒUR DES MUSES

Je te salue au sein de la parfaite nuit,

Maître de la lumière !

Qu’il est doux au milieu des ombres

D’ouïr la parole puissante !

UNE MUSE

Ô Cause du Soleil, les ténèbres t’adorent,

Et les faibles humains

Songent dans leur sommeil d’une splendide aurore

Qui tombe de tes mains !

UNE MUSE

Visite ce mortel ! Émerveille son cœur !

Que son démon docile obéisse à la voix

De la Sainte Sagesse,

Apollon !

LES ÉCHOS

A-pol-lon !

CHŒUR DES MUSES

Frappe, ô Dieu, frappe, éclaire, illumine,

De ta voix éternelle,

Frappe celui-ci, Amphion !

Comme le pur soleil frappe au sommet du mont

Et fait étinceler la cime la plus haute !

Frappe, ô Dieu ! Viens, ô Dieu !

LES ÉCHOS

Ô Dieu !

 

Tonnerre lointain.

Les Muses prosternées. Offrande.

La clarté qui est sur Amphion se dore.

VOIX D’APOLLON.

Amphion !… Je t’ai choisi !

Entre mille, entre tous,

Comme choisit l’amour,

Comme une cime est choisie de la foudre,

Je t’ai choisi !

Écoute !

Âme toute profonde, écoute et reçois Apollon !

Frémissement d’Amphion.

LES MUSES

Apollon !

LES ÉCHOS

Apollon !

VOIX D’APOLLON

Écoute !

Je veux être par toi présent et favorable

À la race mortelle.

Je place en toi l’origine de l’ordre,

J’habiterai ton moment le plus pur,

Et désormais s’accompliront

Sur la face de la terre

Des actes vénérables

Où paraîtra la céleste sagesse !

Je te confie l’invention d’Hermès !

Je te remets l’arme prodigieuse,

La Lyre !

Frémissement.

Amphion, Amphion,

Éveille le son vierge et triomphe par lui !

Tu chercheras, tu trouveras sur les cordes bien tendues

Les chemins que suivent les Dieux !

Sur ces chemins sacrés les âmes te suivront

Et l’inerte matière et les brutes charmées

Seront captives de la Lyre !

Arme-toi de la Lyre ! Excite la nature !

Que ma Lyre enfante mon Temple,

Et que le roc s’ébranle au nom du Nom Divin !

Tire-moi du chaos ces ruines des monts,

Offre-moi dès l’aurore un sanctuaire clair,

Qu’une immense cité l’entoure de prières,

Et que tes mains vers moi s’élèvent

Pour m’offrir ce que j’ai créé !

Amphion !

LES MUSES

Apollon !

LES ÉCHOS

A-pollon !

Les Échos dispersent et diversifient le nom du Dieu.

VOIX D’APOLLON (Dolce.)

Et vous, délicieuses,

Muses toutes fidèles,

Ô chères, ô pieuses,

Ô sages, ô diverses !

Aimez-le, gardez-le !… Mais sachez que pour lui

Il n’est plus de bonheur… Il ne vit que pour moi !

Je l’ai choisi,

Comme une cime est choisie de la foudre !

Tonnerre sourd.

Les Muses se relèvent. Elles baisent les pieds, les mains, le front d’Amphion.

CHŒUR LOINTAIN

Amphion, sois miracle

Et du miracle admirable victime !

Nuit presque totale. On entend les Muses qui appellent dans l’ombre :

LES MUSES

Muse ! Muse ! Muse !

La lumière revient peu à peu et se teinte progressivement des couleurs de l’aurore. Les Muses ont disparu. On aperçoit la Lyre et le Plectre aux pieds d’Amphion. Rumeur vague de la nature vivante qui se réveille.

Cris d’oiseaux. Murmure des eaux.

Reprise du Chant des Sources.

Un être semi-animal bondit poursuivi par un autre. À peine enfuis, on voit des hommes et des femmes sortir des bois. Les uns courent en chasse, les autres se hâtent vers divers travaux. Une femme vient puiser à la fontaine. Une autre s’y mirer, et d’échevelée qu’elle était se fait nattée et coiffée. Des enfants jouent et se querellent. Amphion s’agite.

RÉVEIL D’AMPHION

Pendant cette scène, les divers personnages se retirent peu à peu. L’orchestre rythme les actes successifs d’Amphion.

Il s’accoude, contemple. Stupeur et actes du réveil. Il s’assied brusquement sur sa couche, se dresse, fait quelques pas, aspire l’air du matin. Il descend vers la fontaine et y boit longuement.

Il danse comme pour se délier les membres. Ramené par cette ébauche de danse au lieu de son sommeil, il aperçoit la lyre. La Lyre doit être conforme à la description de Philostrate et autres anciens.

Amphion la contemple avec étonnement. Il la saisit, la manie curieusement ; s’avance vers le spectateur, la brandit par l’une des cornes, en détache le Plectre qui y était attaché par une cordelette d’or.

I

Il frappe tout à coup… Une corde vibre. Son rauque et puissant, auquel répond un violent coup de tonnerre.

Un bloc se renverse à grand bruit.

Des personnages surgissent épouvantés, d’autres entrent, se heurtent, ébauchent une lutte, et sortent en combattant furieusement. Effet panique. Stupeur et terreur d’Amphion. Il regarde la Lyre avec une crainte sacrée. Il revient à soi. Il tente un nouvel essai.

II

Deuxième son. – Une autre corde touchée rend un son délicieux. Quelques roches sans bruit se dressent ou roulent ou glissent vers le héros. Des amants et des amantes paraissent, se tendent les bras, se nouent et s’éloignent lentement.

Amphion repose la Lyre, la considère et se recueille.

Il s’est assis sur une pierre au bord de l’eau en laquelle paraît son image.

Son rêve peu à peu lui revient à l’esprit.

On entend vaguement la Berceuse des Muses murmurée à bouche fermée.

Amphion se relève et invoque le Ciel.

SCÈNE

LES MUSES INVISIBLES

Amphion !

AMPHION

Qui m’appelle ?

LES MUSES

Toi-même !

(Psalmodié.) Qu’il te souvienne de toi-même !

AMPHION (Parlé.)

I

Qui parle ?… Il me souvient… Une voix souveraine

Une voix sans visage a parlé dans la nuit…

N’ai-je pas entendu des paroles fatales ?

– Retrouverai-je les chemins

Des merveilles de l’ombre ?

II

Ô voix toute-puissante !

On a dit… On parlait…

Comme l’abîme étoilé eût parlé,

Lui qui semble toujours,

Par le silence et par les autres,

Interroger la race misérable

Aux âmes éphémères !

III

Il a dit… Le Ciel-qui-parle

A dit :

(Mélodrame.)

« AMPHION !

« Je t’ai choisi !… Comme choisit l’amour !

« Comme une cime est choisie de la foudre !

« Je t’ai choisi !

« Je te remets l’arme prodigieuse,

« La Lyre !…

« Arme-toi de la Lyre ! Éveille le son vierge !

« Que ma Lyre enfante mon Temple !… »

 

(Bien scandé.

Presque chanté.

Voix de visionnaire coupée, haletante.)

IV

Arme mystérieuse, quel pouvoir est le tien !

Ô grande Arme qui donnes la vie et non la mort !

Toi dont les traits divins

Percent l’âme du monde !

À peine j’effleurai tes cordes d’or

Par le Dieu durement tendues,

Ciel et Terre ont frémi !

Et j’ai senti la roche tressaillir

Comme la chair d’une femme surprise !

J’ai vu

La fureur et l’amour naître dans les mortels,

La fureur et l’amour s’épandre de mes mains !…

V

Ai-je blessé, heurté,

Charmé, peut-être,

Le Corps secret du monde ?

Ai-je sans le savoir,

Ému la substance des cieux,

Et touché l’Être même que nous cache

La présence de toutes choses ?

Me voici donc plus puissant que moi-même,

Voici que je me trouve étrange et vénérable

Pour moi-même,

Égaré dans mon âme, et maître autour de moi !

Et je tremble comme un enfant

Devant ce que je puis !

VI

Apollon, Apollon, je t’obéirai !

Formant tes dessins sur la Lyre

Mes doigts sont dieux,

Mon cœur précède les humains !

VII

J’attaquerai le désordre des roches !

Mes actes purs

Vont asservir à l’œuvre sans exemple

Les ruines des monts, les monstres écroulés

Tombés des flancs sublimes !

VIII

Apollon, mon seigneur, est avec moi !

Je poursuivrai l’ouvrage et la beauté comme une proie !

Apollon me possède, il sonne dans ma voix,

Il vient soi-même édifier son Temple,

Et la Cité qui doit paraître aux yeux des hommes

Est déjà toute conçue étincelante

Dans les Hautes Demeures des Immortels !

Amphion ressaisit Lyre et Plectre, les montre au ciel ; il s’apprête à jouer, plein d’assurance et d’enthousiasme.

Il frappe les cordes.

Son immense et prolongé, accord éclatant, aussi riche que les ressources de l’art peuvent le produire.

Toute la nature vibre. Les Échos répercutent multiplement cette attaque.

La scène se peuple à divers plans de personnages attirés par le son.

Amphion prélude. Ici création des gammes.

Il exécute, lyre en mains, une sorte de danse sacrée circulaire. Il se place ensuite sur un tertre au bas des roches de droite. Il crie :

PAR APOLLON !

CONSTRUCTION

Tout l’acte de la construction exige une coordination aussi parfaite que possible entre la mimique, la figuration et la musique, laquelle est ici souveraine maîtresse et doit commander l’action des personnages et des matériaux mouvants.

A. – PREMIÈRE PHASE

Marche des Pierres.

Des blocs se soulèvent, se déplacent soit par bonds pesants, soit en roulant sur les pentes ; ils se dirigent de la droite du spectateur vers la gauche. Le Temple devant s’édifier sur le profil de rochers de gauche, un peu au-dessous de la crête, la façade invisible sera supposée tournée vers le fond à droite.

La Marche des Pierres se dessine sur le fond chantant de l’orchestre par des rythmes très marqués et accidentés qui se classent, s’ordonnent peu à peu.

CHŒUR INVISIBLE

Ô Miracle ! ô Merveille !

Le roc marche ! la terre est soumise à ce dieu,

Quelle vie effrayante envahit la nature ?

Tout s’ébranle, tout cherche l’ordre,

Tout se sent un destin !

B. – DEUXIÈME PHASE

La construction s’ébauche. Des parties d’architecture paraissent sur les flancs de la montagne. Murs, entablement, corniches se substituent au rocher dont les profils irréguliers prennent des lignes nettes. La silhouette du temple s’établit. Un petit édifice formé de quelques danseuses vêtues de tuniques s’assemble et se poste sur une saillie.

Alors paraissent les Muses, vêtues d’or et porteuses de chapiteaux d’or en guise de coiffure. Elles vont solennellement se ranger comme colonnes du temple. S’il était possible, elles devraient descendre des hauteurs de gauche.

CHŒUR DES MUSES-COLONNES

Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du Ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un Dieu couleur de miel ! etc.

Lumière éclatante. Grand développement musical.

C. – TROISIÈME PHASE

L’ensemble du décor est transformé.

La montagne est entièrement construite, revêtue du bas jusqu’aux cimes cristallines (qui demeurent telles quelles, mais paraissent pénétrées de lumière colorée) de murs, pilastres, terrasses, galeries. Des motifs vivants se sont placés çà et là. Au-delà de la gorge, on voit les toits et les tours de Thèbes briller au soleil ; ils se sont insensiblement élevés.

Le peuple est distribué par groupes sur l’ensemble des praticables. Le centre de la scène doit demeurer libre.

CHŒUR DU PEUPLE
(Hymne au Soleil.)

Soleil, Sainte présence,

Flamme qui porte dans les cieux

La connaissance avec la vie,

Ô Soleil !

Nul ne peut contempler la source de ta force !

L’insoutenable éclat de la face divine

Nous dérobe le dieu !

Mais Toi, regarde ici les merveilles humaines !

Ici paraît ce qui jamais ne fut

Depuis que ta splendeur a fécondé le monde !

Voici pour accueillir tes rayons les plus purs

Qu’Amphion triomphant t’offre ces pierres fées !

Il assembla ces demeures dorées,

Il te fit ces hauts murs,

Ô Soleil !

Considère ton Temple et repose tes feux

Sur sa force délicieuse !

Qu’il soit doux aux rayons tombés du front divin !

 

Acclamation.

On appelle Amphion, on lui désigne le Temple.

CHŒUR

Admirable Amphion, accueille nos louanges !

Prodigieux mortel, père de Thèbes, sois

Notre pontife et notre Roi !

Monte au trône, monte au Temple,

Amphion !

On entoure Amphion, on le revêt d’ornements royaux.

FINALE

Pendant cette investiture, les Muses :

PREMIÈRE MUSE

L’ouvrage est achevé !

DEUXIÈME MUSE

Je cherche un autre maître !

TROISIÈME MUSE

Qu’importe ce qui est !

QUATRIÈME MUSE

Moi, je n’étais qu’espoir !

 

Les Muses s’obscurcissent.

Au moment que le Héros va monter au Temple, une forme de femme voilée qui était entrée insensiblement en scène s’approche de lui et lui barre le passage avec ses bras en croix. Le décor se voile progressivement. La lumière s’affaiblit ainsi que la sonorité de la musique.

Amphion recule. La forme voilée le saisit et l’enveloppe avec tendresse, lui prend doucement la Lyre sur laquelle elle fait entendre quelques notes profondes, et qu’elle jette ensuite dans la fontaine.

Amphion cache son visage dans le sein de cette figure qui est l’Amour ou la Mort, et se laisse entraîner par elle, cependant que l’orchestre se réduit à un chant très suave, sombre et comme intime.

 

RIDEAU

SÉMIRAMIS

MÉLODRAME
EN TROIS ACTES ET DEUX INTERLUDES

MUSIQUE D’ARTHUR HONEGGER

Représenté pour la première fois
à l’Opéra de Paris le 11 mai 1934.

PERSONNAGES

SÉMIRAMIS

Le CAPTIF

4 Astrologues

Rois, captifs, prêtres de Dirceto, suivantes et femmes de la Reine, soldats et serviteurs.

 

Décors, accessoires et costumes ne doivent pas être inspirés par les documents archéologiques, sans quelque mélange et beaucoup de fantaisie.

PREMIER ACTE

LE CHAR

DÉCOR

Une salle immense. Portes massives. À gauche, énorme idole de la Déesse Dirceto, figure du style le plus barbare, visage de femme et corps de poisson. À droite, face à l’Idole, un trône en forme de divan, dont le meuble se compose de groupes de colombes d’or. Lampadaires aux côtés de l’Idole. Des luminaires sont disposés et comme accumulés autour du Trône. Ils s’allumeront en leur temps.

Au lever du rideau, la scène est très sombre. Peu ou point de musique. Quelques personnages, femmes et employés du palais s’affairent. Cette scène peut être dansée ou plutôt rythmée. Elle ne doit durer que quelques secondes.

ENTRÉE DES CAPTIFS

Clameurs au-dehors. Cris de sentinelles. Commandements militaires. Appels de trompes et de cors rauques.

À ces bruits, les personnages en scène s’immobilisent brusquement. Les portes s’ouvrent violemment, (ou la Herse se soulève, selon le décor adopté). Entrée des captifs enchaînés, dans une ruée pressée et bousculée par les soldats, qui les font agenouiller face au spectateur. Rythmes des pas et vacarme de la confusion.

Puis silence et attente générale.

ENTRÉE DE SÉMIRAMIS

La musique doit créer une atmosphère de puissance et d’orgueil souverain. La Reine paraît sur un char léger où dépouilles et têtes coupées sont suspendues, et qui est traîné par huit rois captifs enchaînés d’or.

Elle est en armure noire écaillée. Une sorte d’égide d’or, avec colombes d’or éployées aux épaules. Casque qui masque le bas du visage, surmonté d’une très haute défense d’ivoire. Carquois en forme de poisson. Elle tient le fléau d’une main ; de l’autre, son grand arc.

Tout mouvement s’arrête quand la Reine sur son char est au milieu de la scène. Instant solennel.

(CHŒUR DES ROIS VAINCUS :

Malheur, malheur à nous…

Honte à nos faibles Dieux !

Ô présages trompeurs,

Ô vainement victimes immolées…)

 

ÉPISODE I

On dételle les Rois ; on les fait brutalement se coucher sur les degrés du trône. Ensuite, les soldats font s’abattre les autres captifs tellement que tous ces corps prostrés face contre terre font un tapis de la gauche à la droite du spectateur. Les soldats s’agenouillent ; les femmes autour du trône se prosternent.

 

ÉPISODE II

La Reine descend vivement de son char et bondit vers son trône, en foulant les corps des captifs.

 

ÉPISODE III

TOILETTE DE LA REINE

Ses femmes la dépouillent de son armure et la revêtent de ses ornements royaux. Le trône s’illumine d’une chaude lumière.

Les habilleuses, parfumeuses, etc., descendent par un escalier qui joint quelque étage supérieur au plan du trône, on les voit formant une file ou frise processionnelle.

Mimique cadencée de l’habillage. Présentation du Miroir, du Diadème, etc. Pendant cet épisode, musique qui rythme délicatement les mouvements de cette scène.

 

(CHŒUR DES FEMMES DE LA REINE)

La toilette achevée, Sémiramis se couche et s’accoude. Elle étend le sceptre.

 

ÉPISODE IV

ENTRÉE DES IDOLES DES VAINCUS

Des prêtres et soldats dansants et des esclaves entrent, porteurs des Idoles des Vaincus : montres divers à têtes d’animaux ou informes. On les jette en tas devant Dirceto. L’orchestre joue une sorte de marche funèbre, mêlée d’effets grotesques. Sur un signe de la Reine, on fracasse ces simulacres à coups de hache et de masse, en cadence.

Deux chœurs antagonistes se font entendre.

 

ÉPISODE IV

LA REINE ET LE CAPTIF

À ce bruit sinistre, un Captif relève la tête et regarde cette scène avec horreur et fureur. La Reine l’aperçoit et s’élance vers lui, le sceptre haut. Il la regarde fixement au moment d’être frappé et replonge aussitôt sa tête dans ses bras. L’arme demeure suspendue ; la Reine, saisie de sa beauté, lui empoigne les cheveux, soulève cette tête et la considère longuement. Ensuite, elle force l’homme à se mettre à genoux, ainsi tiré par la chevelure. Des gardes s’approchant pour le tuer, elle les prosterne d’un regard, leur donne le sceptre à tenir ; ils le prennent agenouillés, le baisent ; le portent à leurs fronts, etc.

Sémiramis oblige l’Homme à se lever et le tenant toujours par les cheveux, le maintenant ployé, l’emmène jusque sur le devant de la scène, où il demeure immobile et comme hébété.

Alors elle l’examine avec une grande attention, comme on fait un cheval au marché, lui tâte les épaules et les bras ; le fait tourner, etc. Elle montre un sourire satisfait et terrible.

Elle détache alors les liens du captif. Il se frotte les bras et les croise.

Ici les luminaires s’obscurcissent, la salle royale devient si sombre que l’on distingue à peine ce qui s’y voyait, cependant que le groupe du premier plan s’éclaire d’une lumière particulière.

La Reine lentement se laisse couler aux pieds du captif, embrasse ses genoux en le regardant amoureusement.

Il s’enhardit, lui caresse doucement la tête assez longtemps et se met à rire silencieusement, pendant que le rideau tombe…

 

RIDEAU

 

PREMIER INTERLUDE

Le rideau qui tombe sur la scène finale du premier acte est fait d’une étoffe souple ou fluide comme un voile, et est teint ou brodé de grands oiseaux. Il est en deux pièces, étant fendu du haut en bas au troisième quart de sa largeur, à partir de la gauche du spectateur.

Par la gauche, on voit entrer sur l’avant-scène la troupe des Gardiennes barbares du Palais, bizarrement harnachées et armées, qui défilent vivement et sortent par la droite, poussant devant elles les rois captifs.

Ensuite, lent passage processionnel de porteurs de mets, de fruits, et de brûle-parfum fumants.

Enfin, entrée de baladins qui viennent comme furtivement, puis dansent. Après quelque divertissement, ils miment leur curiosité à l’égard de ce qui se passe derrière le Rideau, vont l’entr’ouvrir à plusieurs reprise et figurent une danse érotique.

Le Rideau peu à peu commence à frémir. Il ondule, comme sollicité par la brise. Il tend à se replier vers la gauche, tandis que la partie droite doit demeurer immobile et ne se relever qu’à demi au moment où commence l’acte.

Les baladins saisissent la partie gauche du Rideau et, toujours dansants, l’accompagnent dans son mouvement, faisant mine de le tirer. Ils disparaissent ainsi dans la coulisse de gauche.

DEUXIÈME ACTE

LE LIT

DÉCOR

Au fond de la scène et sur les côtés, des voiles brodés comme le rideau, car cet acte se passe dans un pavillon dressé dans les Jardins Suspendus. La scène est entièrement occupée par un immense lit, dont les masses et les coussins forment une pyramide qui s’abaisse de la gauche vers la droite. Il fait nuit au-dehors. Un énorme candélabre brûle-parfum est planté auprès de l’édifice de coussins. Un vaste plateau chargé de mets, de fruits et d’orfèvreries pend à des chaînes massives, à portée des personnages qui sont sur le lit.

Au cœur de la nuit d’amour. Les Amants, sur le lit allongés, se tiennent par les mains. Sémiramis n’est vêtue que de pierreries ; le Captif l’est de pourpre. Ils s’étreignent longuement.

CHŒUR

Sémiramis, ô cruelle colombe !

Te voici prise et mourante d’amour !

Ta chair est douce à l’éternel Vautour,

Et ta grande âme aux délices succombe..

SOLO

Au cœur de la Nuit,

Cher Toi qui es Moi

Ni Reine ni Roi

Au cœur de la Nuit !…

 

Au cœur de la Nuit

Ta bouche est ma bouche,

Nous sommes un seul

Au cœur de la Nuit…

 

Nous sommes un seul

Ni Reine ni Roi,

Une seule joie

Au cœur de la Nuit !…

 

ÉPISODE I

L’Homme se lève et fait mine de fuir la Reine. Elle le suit à genoux dans les coussins.

Il retombe et fait montre de dormir. Elle le regarde avec tendresse, lui baise les yeux. Elle lui prodigue les caresses et les agaceries pour l’éveiller.

 

ÉPISODE II

Elle prend sur le plateau des fioles de parfum dont elle l’arrose et l’oint. Elle l’encense.

Elle prend ensuite des fruits et une coupe, et lui donnera à manger et à boire comme à un enfant.

Elle le sert en esclave, lui baise les mains et les pieds, marque qu’elle s’humilie devant lui, donne par signes l’idée de la soumission la plus servile.

 

ÉPISODE III

Il la regarde en ricanant, jouit de son empire ; montre toute la suffisance d’un homme sûr de sa conquête. Il la traite comme sa chose : inversion de la situation du premier acte. Il lui prend la tête, la secoue et lui rit au nez d’un rire bestial. Elle le repousse ; il la force à se remettre à ses pieds. Elle se débat. Il lève la main sur elle.

Silence brusque. Sémiramis se roidit et semble se transformer. On la voit changer de visage. Rêverie formidable. Elle ferme les yeux, se recueille et se rassemble, — comme un animal qui bande ses ressorts pour bondir.

Il sourit avec mépris ; puis rit.

La lumière dorée des candélabres se change en lueur sanglante.

Il hausse les épaules, la saisit rudement par les mains et veut la renverser.

Elle se dérobe, et se dresse comme un Serpent, paraît d’une taille démesurée. Sa vigueur de guerrière l’envahit. Elle repousse l’Homme très violemment, le jette au bas du lit, où il roule en riant très fort par saccades, comme à une bonne plaisanterie.

Elle pousse un cri d’appel, frappe un gong, auquel répondent des abois et rugissements à la cantonade, pendant que la troupe des Gardiennes barbares et des Amazones surgit.

Les unes apparaissent en rampant vivement, d’entre les entrailles du lit, les autres sortent des tentures et des voiles.

Elles se jettent sur l’Homme, tentent de le garrotter, de l’envelopper dans un filet, ou de lui passer au col un lacet.

Le groupe en lutte violente disparaît dans la coulisse à droite, avec des alternatives d’avance et de recul qui le font rentrer en scène et en ressortir, car l’Homme se débat furieusement.

 

ÉPISODE IV

Aussitôt disparus, la Reine qui, pendant la bagarre, s’est vivement enveloppée d’une souple et très ample mante noire et a saisi son javelot, vise sa victime entraînée hors de vue, lance son arme, et bondit hors du lit. L’obscurité totale se fait. La Lumière qui reparaît aussitôt montre le voile retombé.

 

RIDEAU

 

DEUXIÈME INTERLUDE

Le Rideau ou Voile retombé, on voit entrer (par la droite) un cortège des Gardiennes et Amazones portant le corps du Captif, avec des gesticulations de triomphe et des airs de férocité assouvie.

Cette bande ayant disparu par la gauche, on voit, – au bout d’un instant de silence pendant lequel la lumière a beaucoup diminué, – Sémiramis paraître par la fente du voile. Elle tient une lampe allumée, s’avance lentement vers le spectateur.

À ce moment, la partie droite du voile s’émeut, se soulève à demi vers la gauche, découvrant le départ d’un escalier d’or en Spirale.

La Reine lentement s’y engage. Le Rideau se referme.

TROISIÈME ACTE

LA TOUR

DÉCOR

Plate-forme au sommet d’une Tour destinée à l’observation et à l’adoration des Astres. Quatre figures colossales de génies marquent les points cardinaux : ce sont : Sed, taureau à face humaine ; Nergal, lion à face humaine ; Oustour, l’Homme ; Nattig, à tête d’aigle. Une pierre longue d’autel est dressée vers le fond. Un peu avant l’aube. Les Astres brillent encore. L’Est est supposé dans la direction du spectateur. Quand la clarté du jour se fera, on distinguera au fond la perspective de toute une contrée vue à vol d’oiseau. Fleuves, forêts, cités, fumées.

Quatre Astrologues, diversement costumés, composent des figures successives, comme dans une cérémonie magique.

Ils chantent les Noms divins en chœur ou Canon.

 

Adar… Nergal… Balit… Nebo… Mardouk… Istar…

 

Ensuite :

(Pendant ces invocations ils changent de position à chaque phrase.)

PREMIER ASTROLOGUE

Esprit de Bel, Roi des Contrées…

TOUS

Souviens-toi.

DEUXIÈME ASTROLOGUE

Esprit de Sin, Dame des Contrées.

TOUS

Souviens-toi.

TROISIÈME ASTROLOGUE

Esprit d’Istar, Dame des Armées.

TOUS

Souviens-toi.

QUATRIÈME ASTROLOGUE

Le Jour naît… L’Aigle vient… La Colombe se hâte

Couverte du sang de l’amour.

Elle vient d’épuiser les trésors de la vie :

Aimer, donner la mort.

TOUS

Sémiramis, divinité,

Sémiramis, Toute-Puissance !

Force des dieux,

Rose des cieux,

Épargne-moi…

Sémiramis…

Ils se prosternent, marmonnant à mezza voce.

D’une ouverture qui est supposée donner dans la profondeur de la Tour, Sémiramis haletante surgit, drapée dans sa très longue et très souple mante noire, dont un pan lui couvre la tête.

Ayant étroitement resserré l’étoffe autour de soi, elle s’incline profondément devant le Ciel, salue les Quatre Points Cardinaux ; puis tourne très lentement sur elle-même : sorte de danse astrale.

Puis elle dit :

SÉMIRAMIS

Altitude, mon Altitude, mon Ciel,

Altitude que j’ai bâtie,

Ô Tour très haute, mon ouvrage !

Ô Fleur de ma Puissance,

Du sang des races arrosée…

 

Temple du Ciel, je chante tes louanges

La Colombe sur toi s’élève

À la hauteur de l’Aigle.

Sur ta Hauteur, que je m’enivre d’astres !

Que je me baigne en la fraîcheur céleste

Qui se glisse entre nuit et jour…

 

Le froid divin du ciel trempe l’esprit comme une épée,

Glace l’amour dans l’âme et la délivre du Bonheur…

Ici point de langueur !… Plus de tièdes tendresses,

Et la rose n’est plus qu’un fade souvenir !…

 

Mais ici la seule Puissance.

Je te salue, mon Ciel, Temple du Temps, en quoi je viens

Et je reviens

Puiser au sein des dieux la force d’être unique…

Je suis toute à présent la pure et la parfaite,

Et je ne serai plus par l’amour

Pareille à toutes les femmes…

J’ai fait briser, souiller

Les Autels étrangers ;

J’ai fait rompre leurs dieux,

Foulé de mes pieds implacables

La chair palpitante des Rois !…

J’ai marché dans le sang des mâles et des fauves,

Moi !…

Et d’ici, dominant les terres endormies,

Les amas de sommeils, les rumeurs qui s’éveillent,

Les étables d’humains

Où naît l’homme qui naît, où meurt l’homme qui meurt,

Je m’interroge et doute

Si je me sens plus d’horreur pour la vie

Ou bien pour la mort ? –

Qui ne sont qu’une même chose

Au regard des Astres…

TOUS psalmodié.

Au regard des Astres…

SÉMIRAMIS

Par ma sagesse et par la force de mon bras,

Par mes ruses, – par mon courage, –

Par les rigueurs de mes desseins :

Et par les grâces de mon corps,

Et par les ombres de mes yeux,

J’ai conquis du pouvoir l’épouvantable cime,

J’ai tiré des mortels tout le peu qu’ils ont de divin

Et je l’ai assemblé dans ce cœur au-dessus du monde

Rendant leurs natures plus viles ! –

Oh ! que la haine est douce à respirer de si haut !…

TOUS

Istar est avec toi, Dame des Armées !

SÉMIRAMIS

Amour lui-même cède à ma main souveraine :

J’en ai fait un esclave…

UN ASTROLOGUE

La beauté contre lui donne-t-elle des armes ?

SÉMIRAMIS

Je trouble qui je veux. Mon cœur change et surprend,

Et mon corps est un piège, et les délices qu’il dispense

Sont fatales…

Mon plaisir est un lion dévorant :

Je porte en mon lit parfumé

L’ardeur de la chasse royale…

UN ASTROLOGUE

Sémiramis est belle…

SÉMIRAMIS

Ivre de volupté, aussitôt l’Amant se crut maître…

Mais plus mâle est Sémiramis !

La Colombe l’offre aux vautours…

L’ASTROLOGUE

Sémiramis est pure !…

TOUS

Elle a tué !…

L’ASTROLOGUE

Sémiramis est grande !

TOUS

Elle a tué !

SÉMIRAMIS

J’ai donné à chacun sa pâture : ma nuit à la chair,

Ma chair à l’Amour ; l’Amour à la Mort…

TOUS

Sémiramis est juste… Sémira…

SÉMIRAMIS, violemment.

Silence !…

Allez, menteurs !… Fuyez !… Craignez mes yeux…

Croyez-vous donc que tout autre que moi

Me puisse donner des louanges ?

Les Astrologues se groupent et reculent.

Menteurs, flatteurs !… Ma gloire est de moi seule,

Et vous n’en pouvez rien concevoir…

Allez… Fuyez…

Vous ne fûtes jamais si près d’être crucifiés !

Fuyez Sémiramis, qui dans vos cœurs sait lire…

Un peu plus clairement que vous ne faites dans les Astres

Et dans Sémiramis !…

Les Astrologues se dérobent vivement et peureusement à reculons.

L’aurore commence de dorer et de rougir toutes choses. On distingue de mieux en mieux l’étendue perspective de la contrée.

SÉMIRAMIS, lentement et dédaigneusement.

Ces philosophes sans esprit

Me font trop sottement sentir que je les paye…

Mon beau captif, du moins,

Était d’une entière sincérité.

 

Quoi de plus naturel que d’espérer séduire quand on est si sûr d’être beau – et que de se flatter qu’une reine qui s’est offerte n’est plus qu’une femme asservie !…

 

— Il était véritablement beau.

— J’ai dansé pour lui… Avec délices… Comme ceci :

 

Elle fait quelques pas de danse voluptueuse.

 

— Comme j’ai bien dansé pour lui… Pour lui ?

— Pour Moi, d’abord…

 

Elle s’assied sur le parapet. Une voix lointaine fait entendre une mélodie simple. On ne distingue pas les paroles. La Reine mime une rêverie mélancolique, – puis se dresse vivement et reprend la danse avec quelque passion. Puis s’interrompant brusquement :

 

« Sémiramis est pure… Elle a tué… »

Ô véritable Moi… Seule Sémiramis !…

– Quoi ! ce pâtre là-bas dont la chanson exhale

Je ne sais quelle âme d’amour

Aurait-il prise sur la Reine ?

Et le subtil poison de la mélancolie

Versé dans l’air de l’aube

Me pourrait-il réduire à la faiblesse universelle ?

 

– Non, ma Sémiramis, ô force d’être unique !… Je n’ai point de semblable et je ne veux ni de la vie ni de la mort !…

 

Trompettes vagues du réveil. Le soleil commence à briller. Il illumine la perspective du Royaume. Les toits, les cours d’eau étincellent. Sémiramis en est tout éclairée. Attitude solennelle.

 

Ah !… Te voici !… Voici paraître enfin le Maître dans sa gloire :

Celui qui donne et qui retire, qui engendre et qui consume.

 

Il paraît, et Il frappe… Et Il met aussitôt toutes choses dans leur ordre. Il ensemence l’étendue, et la terre, et les regards et les pensées.

Salut, Seigneur du Temps… Je ne veux que Toi pour miroir… Je m’offrirai tout entière à Ton ardente connaissance ; et dans toute Sémiramis, il n’y aura de secrets ni d’ombres pour Toi !…

 

Elle dépouille sa mante et paraît quasi nue, comme au deuxième acte.

En prière.

Ô Dieu, je ne connais que Vous…

Ô Dieu des Dieux, il n’y a que Vous et que Moi…

Je le veux de toutes mes forces.

Montant sur le parapet.

Que je respire…

Que je respire ici la domination toute pure !…

Je vois et je respire au plus haut de ce que j’ai fait.

Le désir m’abandonne, et le dédain me soulève !

 

Mon cœur est bien plus vaste que tout Royaume, – et il n’y a point de Tour si haute que je puisse de sa hauteur découvrir les bornes de mon âme.

 

J’ai voulu être si grande que les hommes plus tard ne pussent croire que j’aie véritablement existé… Être si puissante et si belle qu’ils me dussent tenir pour une créature de l’esprit. La plus grande gloire n’est-elle point celle des Dieux qui se sont faits inconcevables ?

« Impossible, incroyable, dira-t-on de Sémiramis… Incroyable, – et par là, divine… »

 

Elle descend du parapet et passe auprès de l’Autel ; avec mouvement de marche solennel. Elle demeure un instant comme en oraison, puis monte sur le degré de l’Autel.

 

— À présent, – Je me coucherai sur la pierre de cet Autel, et je prierai le Soleil, bientôt dans toute sa force, qu’il me réduise en vapeur et en cendres, afin que de moi-même et de l’instant, – se dégage cette Colombe que j’ai nourrie de tant de gloire et de tant d’orgueil.

 

Elle s’allonge sur la pierre d’Autel ; elle étincelle par ses joyaux et devient un foyer de lumière intense, pendant un instant. – Une vapeur légère la dérobe, s’élève comme d’un bond et se dissipe. Une colombe s’envole. L’Autel vide brille au soleil.

 

RIDEAU

PARABOLES

POUR ACCOMPAGNER
DOUZE AQUARELLES DE


L. ALBERT-LASARD

Tout à coup une colère à travers la volière s’élève à cris stridents. Eux se dressent ébahis et un à un vont dans l’imaginaire…

R. M. Rilke. Les Flamants.
(Jardin des Plantes)

 

Je savais comme en Lui qu’il n’était ni Ange ni Bête ;

Je le connus par une souffrance sans pareille,

Sans pareille, sans image,

Et sans place dans le Corps ;

 

Une merveille de souffrance incomparable,

Analogue au Soleil unique et insoutenable

Dont l’atroce douleur illumine le Monde…

Ô douleur du Soleil qu’Ils appellent joie et splendeur,

Ton éclat est un cri aigu, – et ton supplice

Brûle nos yeux !…

 

L’homme n’est ni ange ni bête.
Blaise Pascal.

 

Quand il n’y avait encore que l’Ange et l’Animal dans ce Jardin,

Et DIEU partout sensible ;

Dans l’air tout ce qui vole ;

Sur la terre tout ce qui marche,

Et dans l’abîme en silence tout ce qui fuit et frémit ;

 

Et quand Dieu, et les Choses, et les Anges et les Animaux

Et la Lumière qui est Archange

Étaient tout ce qui était,

CE FUT L’ÈRE DE PURETÉ.

 

Pur était le Lion, et pure la Fourmi,

Pur le Taureau et pure la Couleuvre ;

Pur le Dragon, et pures les Vertus

Et les Trônes et les Très hautes Hiérarchies ;

 

Pure la terre et pure la Lumière

Purs étaient tous,

Chacun étant ce qu’il était

Chacun faisant sans faute et à merveille,

Ce qu’il était formé pour faire :

 

Chacun le fruit d’une Pensée de vie

Exactement changée en lui,

Sans reste.

 

ET MOI, je connaissais tout ceci

Avec une netteté extrême et extraordinaire ;

Et cependant comme à l’écart, et séparé

De ma parole intérieure.

 

Or, comme j’étais cette admirable distraction,

Non plus quelqu’un, et dans une tierce part de moi même,

Comme les yeux de mon esprit réfléchissaient cette pureté,

Subissaient, comme le miroir d’une eau calme,

L’ordre et l’éclat de toutes choses sans défaut,

Sans nulle idée,

 

Voici : d’entre les feuilles une Figure vint.

Une Figure vint à la lumière,

Dans la lumière,

Et Il regardait de toutes parts,

 

Et celui-ci n’était « Ni Ange ni Bête ».

 

LE MIROIR de ma présence simple se rida

Comme le calme d’une eau calme

Se plisse sous la course d’une forme, ou comme

Quand de la pleine profondeur et des ombres de l’altitude

Vient l’effleurer sans émerger

Un être qu’on ne vit jamais.

 

Sur le miroir d’éternelle durée

De mon ravissement,

Fut un frémissement :

Une forme de question sur le front du temps pur courut

Roulant comme une feuille la belle image du monde ;

Et quelque puissance, comme un son,

Comme une main inattendue,

Tout à coup par le cœur me saisit.

 

HOMME fut cet événement :

Tel est le nom que je te donne.

 

JE SAVAIS comme en LUI qu’il n’était ANGE ni BÊTE ;

 

Je le connus par une souffrance sans pareille,

Sans pareille, sans image,

Et sans place dans le corps ;

 

Une merveille de souffrance incomparable,

Analogue au Soleil unique et insoutenable

Dont l’atroce douleur illumine le monde.

Ô douleur du Soleil, qu’ils appellent joie et splendeur,

Ton éclat est un cri aigu, et ton supplice

Brûle nos yeux !…

 

IL ÉPROUVAIT, et il y avait, et je sentais

Une présence de souffrance séparée

Tout interdite aux Existences Pures,

Et ni l’ANGE ni l’ANIMAL ne la peuvent nourrir.

 

Car l’ANGE est l’ANGE, et l’ANIMAL est ANIMAL

Et il n’y a rien de l’un dans l’autre

Et rien entre eux.

Mais CELUI-CI n’était ni l’un ni l’autre :

Je le savais d’une science immédiate et très certaine :

Une science de souffrance, une souffrance de science

Entre lesquelles

Le silence de l’HOMME et le silence mien

Changeaient d’âme à chaque instant…

 

ANGE, disait en moi Celui dont je possédais si bien la présence,

ANGES, leur disait-il,

Merveilles éternelles de l’amour et de la lumière,

Actes purs

Ô seulement connaissables par le désir

Par l’espoir, par l’orgueil, par l’amour

Par tout ce qui est

Présence d’absence,

Toutefois Vous m’êtes mystères qui brillez

Un peu au-dessus du plus haut degré de moi-même…

 

MAIS TOI, Animal,

Plus je te regarde, ANIMAL, plus je deviens HOMME

En Esprit.

Et tu te fais toujours plus étrange

Car l’Esprit ne conçoit que l’Esprit.

 

J’AI BEAU te chercher par l’Esprit,

J’ai beau te guetter en Esprit,

T’offrir les présents de l’Esprit :

ORIGINES, DESSEIN ? LOGIQUE OU CAUSE ?

(Ou même quelque HASARD, – avec tout le TEMPS qu’il faudra,)

Ô VIE,

Plus je pense à toi, VIE,

Moins tu te rends à la pensée…

 

MOURIR non moins que naître

Échappe à la pensée ;

Amour ni mort ne sont point pour l’esprit ;

Manger l’étonne et dormir lui fait honte.

Mon visage m’est étranger

Et la contemplation de mes mains m’interroge ;

Le ressort de leurs forces, le nombre de leurs doigts

Demeurent sans réponse.

Personne ne devinerait par la pensée

Le nombre de ses membres, la forme de son corps.

Mais c’est par quoi je puis connaître

D’autres choses que moi.

 

L’ANIMAL heureux est tout heureux :

Il est bonheur sans ombre.

Il ne sait, il ne peut mélanger du malheur au bonheur,

Du bonheur au malheur.

Il ne mêle le temps au temps, ni le songe à la veille.

Si sensible soit-il au moindre froissement

De la feuille de l’arbre

Il jouit de l’instant, il épuise le don

Et pur il est, par là :

 

NI REGRETS, ni remords, ni soupçons, ni souci,

Ce qui n’est point n’est pas :

Ce qui sera n’est pas ; ce qui serait n’est pas ;

Ce qui fut, ce qui eût pu être

Ne sont pas…

Point de désordre en lui : ni retours, ni projets

Ne lui rendent l’instant moins présent que le reste.

Et pur il est, par là.

 

MAIS NOUS !…

LOUANGES DE L’EAU

 

Plus d’un chanta le VIN.

Innombrables sont les poètes qui ont, jusqu’au lyrisme, élevé leur ivresse et tendu vers les dieux la coupe de VIN fort que leur âme attendait.

Le VIN très précieux mérite ces louanges. Mais quelle ingratitude et quelle grande erreur chez ceux qui blasphémèrent l’EAU !…

Divine lucidité, Roche transparente, merveilleux Agent de la vie, EAU universelle, je t’offrirais volontiers l’hommage de litanies infinies.

Je dirai l’EAU tranquille, luxe suprême des sites, où elle tend des nappes de calme absolu, sur le plan pur desquelles toutes choses mirées paraissent plus parfaites qu’elles-mêmes. Là, toute la nature se fait Narcisse, et s’aime…

L’EAU MOUVANTE, qui, par douceur et violence, par suintements et par usure prodigieusement lente, par son poids comme par courants et tourbillons effrénés, par brumes et par pluies, par ruisseaux, par cascades et cataractes, façonne le roc, polit le granit, use le marbre, arrondit le galet indéfiniment, berce et dispose en molles traînes et en douces plages tout le sable qu’elle a créé. Elle travaille et diversifie, sculpte et décore la figure morne et brutale du sol dur.

L’EAU MULTIFORME habite les nuées et comble les abîmes ; elle se pose en neige sur les cimes au soleil, d’où pure elle s’écoule ; et suivant des chemins qu’elle sait, aveugle et sûre de son étrange certitude, descend invinciblement vers la mer, sa plus grande quantité.

Parfois, visible et claire, rapide ou lente, elle se fuit avec un murmure de mystère qui se change tout à coup en mugissement de torrent rebondissant pour se fondre au tonnerre perpétuel de chutes écrasantes et éblouissantes, porteuses d’arcs-en-ciel dans leur vapeur.

Mais tantôt, elle se dérobe et sous terre chemine, secrète et pénétrante. Elle scrute les masses minérales où elle s’insinue et se fraie les plus bizarres voies. Elle se cherche dans la nuit dure, se rejoint et s’unit à elle-même ; perce, transsude, fouille, dissout, délite, agit sans se perdre dans le labyrinthe qu’elle crée ; puis, elle s’apaise dans des lacs ensevelis qu’elle nourrit de longues larmes qui se figent en colonnes d’albâtre, cathédrales ténébreuses d’où s’épanchent des rivières infernales que peuplent des poissons aveugles et des mollusques plus vieux que le déluge.

Dans ces étranges aventures, que de choses l’EAU a connues !… Mais sa manière de connaître est singulière. Sa substance se fait mémoire : elle prend et s’assimile quelque trace de tout ce qu’elle a frôlé, baigné, roulé : du calcaire qu’elle a creusé, des gîtes qu’elle a lavés, des sables riches qui l’ont filtrée. Qu’elle jaillisse au jour, elle est toute chargée des puissances primitives des roches traversées. Elle entraîne avec soi des bribes d’atomes, des éléments d’énergie pure, des bulles des gaz souterrains, et parfois la chaleur intime de la terre.

 

Elle surgit enfin, imprégnée des trésors de sa course, offerte aux besoins de la Vie.

Comment ne pas vénérer cet élément essentiel de toute VIE ? Combien peu cependant conçoivent que la VIE n’est guère que l’EAU organisée ?

Considérez une plante, admirez un grand arbre, et voyez en esprit que ce n’est qu’un fleuve dressé qui s’épanche dans l’air du ciel. L’EAU s’avance par l’ARBRE à la rencontre de la lumière. L’EAU se construit de quelques sels de la terre une forme amoureuse du jour. Elle tend et étend vers l’univers des bras fluides et puissants aux mains légères.

Où l’EAU existe, l’homme se fixe. Quoi de plus nécessaire qu’une nymphe très fraîche ? C’est la nymphe et la source qui marquent le point sacré où la Vie se pose et regarde autour d’elle.

C’est ici que l’on connaîtra qu’il y a une ivresse de l’EAU. Boire !… Boire… On sait bien que la soif véritable n’est apaisée que par l’eau pure. Il y a je ne sais quoi d’authentique dans l’accord du désir vrai de l’organisme et du liquide originel. Être altéré, c’est devenir autre : se corrompre. Il faut donc se désaltérer, redevenir, avoir recours à ce qu’exige tout ce qui vit.

Le langage lui-même est plein des louanges de l’EAU. Nous disons que nous avons SOIF DE VÉRITÉ. Nous parlons de la TRANSPARENCE d’un discours. Nous répandons parfois un TORRENT de paroles…

Le temps lui-même a puisé dans le cours de l’EAU pure la figure qui nous le peint.

J’adore l’EAU.

L’ANGE

 

Une manière d’ange était assis sur le bord d’une fontaine. Il s’y mirait, et se voyait Homme, et en larmes, et il s’étonnait à l’extrême de s’apparaître dans l’onde nue cette proie d’une tristesse infinie.

(Ou si l’on veut, il y avait une Tristesse en forme d’Homme qui ne se trouvait pas sa cause dans le ciel clair.)

La figure qui était sienne, la douleur qui s’y peignait, lui semblaient tout étrangères. Une apparence si misérable intéressait, exerçait, interrogeait en vain sa substance spirituelle merveilleusement pure.

— « Ô mon Mal, disait-il, que m’êtes-vous ? »

Il essayait de se sourire : il se pleurait. Cette infidélité de son visage confondait son intelligence parfaite ; et cet air si particulier qu’il observait, une affection si accidentelle de ses traits, leur expression tellement inégale à l’universalité de sa connaissance limpide, en blessaient mystérieusement l’unité.

— « Je n’ai pas sujet de pleurer, disait-il, et même, je ne puis en avoir. »

Le Mouvement de sa Raison dans sa lumière d’éternelle attente trouvait une question inconnue suspendre son opération infaillible, car ce qui cause la douleur dans nos natures inexactes ne fait naître qu’une question chez les essences absolues ; – cependant que, pour nous, toute question est ou sera douleur.

— « Qui donc est celui-ci qui s’aime tant qu’il se tourmente ? disait-il. Je comprends toute chose ; et pourtant, je vois bien que je souffre. Ce visage est bien mon visage ; ces pleurs, mes pleurs… Et pourtant, ne suis-je pas cette puissance de transparence de qui ce visage et ces pleurs, et leur cause, et ce qui dissiperait cette cause, ne sont que d’imperceptibles grains de durée ? »

Mais ces pensées avaient beau se produire et propager dans toute la plénitude de la sphère de la pensée, les similitudes se répondre, les contrastes se déclarer et se résoudre, et le miracle de la clarté incessamment s’accomplir, et toutes les Idées étinceler à la lueur de chacune d’entre elles, comme les joyaux qu’elles sont de la couronne de la connaissance unitive, rien toutefois qui fût de l’espèce d’un mal ne paraissait à son regard sans défaut, rien par quoi s’expliquât ce visage de détresse et ces larmes qu’il lui voyait à travers les larmes.

— « Ce que je suis de pur, disait-il, Intelligence qui consume sans effort toute chose créée, sans qu’aucune en retour ne l’affecte ni ne l’altère, ne peut point se reconnaître dans ce visage porteur de pleurs, dans ces yeux dont la lumière qui les compose est comme attendrie par l’humide imminence de leurs larmes. »

— « Et comment se peut-il que pâtisse à ce point ce bel éploré qui est à moi, et qui est de moi, puisqu’enfin je vois tout ce qu’il est, car je suis connaissance de toute chose, et que l’on ne peut souffrir que pour en ignorer quelqu’une ?

« Ô mon étonnement, disait-il, Tête charmante et triste, il y a donc autre chose que la lumière ? »

Et il s’interrogeait dans l’univers de sa substance spirituelle merveilleusement pure, où toutes les idées vivaient également distantes entre elles et de lui-même, et dans une telle perfection de leur harmonie et promptitude de leurs correspondances, qu’on eût dit qu’il eût pu s’évanouir, et le système, étincelant comme un diadème, de leur nécessité simultanée subsister par soi seul dans sa sublime plénitude.

Et pendant une éternité, il ne cessa de connaître et de ne pas comprendre.

Mai 1945

VILLON ET VERLAINE

Rien de plus facile, et qui ait paru naguère plus naturel, que de rapprocher les noms de François Villon et de Paul Verlaine. Ce n’est qu’un jeu pour l’amateur de symétries historiques, c’est-à-dire imaginaires, que de démontrer que ces deux figures littéraires sont des figures semblables. L’un et l’autre, admirables poètes ; l’un et l’autre, mauvais garçons ; l’un et l’autre, mêlant dans leurs ouvrages l’expression des sentiments les plus pieux aux peintures et aux propos les plus libres, passant de l’un à l’autre ton avec une aisance extraordinaire ; l’un et l’autre, véritablement maîtres de leur art et de la langue de leur temps, dont ils usent en hommes qui joignent à la culture le sens immédiat du langage vivant, de la voix même du peuple qui les entoure, et qui crée, altère, combine à sa guise les mots et les formes. L’un et l’autre savent assez de latin et beaucoup d’argot, fréquentent, selon l’humeur, les églises ou les tavernes ; et tous deux, pour des raisons fort différentes, se voient contraints à d’amers séjours en vase clos, où ils se sont moins amendés de leurs fautes qu’ils n’en ont distillé l’essence poétique de remords, de regrets et de craintes. Tous deux tombent, se repentent, retombent, et se relèvent grands poètes ! Le parallèle se propose et se développe assez bien.

Mais ce qui se rapproche et se superpose si aisément et spécieusement se diviserait et se dissocierait sans grande peine. Il ne faut pas y attacher grande importance. Villon avec Verlaine se répondent sans doute assez agréablement dans un édifice de fantaisie des Lettres françaises, où l’on se divertirait à placer symétriquement nos grands hommes, bien choisis et accouplés, tantôt pour leurs prétendus contrastes : Corneille et Racine, Bossuet et Fénelon, Hugo et Lamartine ; tantôt pour leurs similitudes, comme ceux-ci dont nous parlons. Cela plaît à l’œil, en attendant le moment de la réflexion, qui dénonce le peu de consistance et le peu de conséquence de ces beaux arrangements. Je ne fais, d’ailleurs, cette observation que pour vous mettre en garde contre la tentation et le péril de confondre un procédé de rhétorique… décorative avec une méthode véritablement critique, qui puisse conduire à quelque résultat positif.

J’ajoute que le système Villon-Verlaine, cette relation apparente et séduisante de deux êtres d’exception, dont je dois vous entretenir, si elle se soutient assez et se fortifie de certains traits biographiques, s’affaiblit ou se disloque, au contraire, si l’on veut rapprocher les œuvres comme l’on fait les hommes. Je vous le montrerai tout à l’heure.

En somme, l’idée de les conjuguer est née des ressemblances partielles de leurs vies et me conduit à faire ici ce que je critique assez en général. J’estime, – c’est là un de mes paradoxes, – que la connaissance de la biographie des poètes est une connaissance inutile, si elle n’est nuisible, à l’usage que l’on doit faire de leurs ouvrages, et qui consiste soit dans la jouissance, soit dans les enseignements et les problèmes de l’art que nous en retirons. Que me font les amours de Racine ? C’est Phèdre qui m’importe. Qu’importe la matière première, qui est un peu partout ? C’est le talent, c’est la puissance de transformation qui me touche et qui me fait envie. Toute la passion du monde, tous les incidents, même les plus émouvants, d’une existence sont incapables du moindre beau vers. Même dans les cas les plus favorables, ce n’est pas ce en quoi les auteurs sont hommes qui leur donne valeur et durée, c’est ce en quoi ils sont un peu plus qu’hommes. Et si je dis que la curiosité biographique peut être nuisible, c’est qu’elle procure trop souvent l’occasion, le prétexte, le moyen de ne pas affronter l’étude précise et organique d’une poésie. On se croit quitte à son égard quand on n’a fait, au contraire, que la fuir, que refuser le contact, et, par le détour de la recherche des ancêtres, des amis, des ennuis ou de la profession d’un auteur, que donner le change, esquiver le principal pour suivre l’accessoire. Nous ne savons rien d’Homère. L’Odyssée n’y perd rien de sa beauté marine… Que savons-nous des poètes de la Bible, de l’auteur de l’Ecclésiaste, de celui du Cantique des Cantiques ? Ces textes vénérables n’en perdent rien de leur beauté. Et que savons-nous de Shakespeare ? Pas même s’il a fait Hamlet.

Mais, cette fois, le problème biographique est inévitable. Il s’impose et je dois faire ce que je viens d’incriminer.

 

C’est que le double cas Verlaine-Villon est un cas singulier. Il nous offre un caractère rare et remarquable. Une part très importante de leurs œuvres respectives se réfère à leur biographie, et, sans doute, sont-elles autobiographiques en plus d’un point. Ils nous font l’un et l’autre des aveux précis. On n’est pas sûr que ces aveux soient toujours exacts. S’ils énoncent la vérité, ils ne disent pas toute la vérité, et ils ne disent pas rien que la vérité. Un artiste choisit, même quand il se confesse. Et peut-être surtout quand il se confesse. Il allège, il aggrave, çà et là…

 

J’ai dit que le cas était rare. La plupart des poètes certes, parlent abondamment d’eux-mêmes. Et même les lyriques d’entre eux ne parlent que d’eux-mêmes. Et de qui, et de quoi, pourraient-ils bien parler ? Le lyrisme est la voix du moi, portée au ton le plus pur, sinon le plus haut. Mais ces poètes parlent d’eux-mêmes, comme les musiciens le font, c’est-à-dire en fondant les émotions de tous les événements précis de leur vie dans une substance intime d’expérience universelle. Il suffit, pour les entendre, d’avoir joui de la lumière du jour, d’avoir été heureux, et surtout malheureux, d’avoir désiré, possédé, perdu et regretté, – d’avoir éprouvé les quelques très simples sensations d’existence, communes à tous les hommes, à chacune desquelles correspond l’une des cordes de la lyre…

Cela suffit en général, et ne suffit pas pour Villon. On s’en est aperçu depuis fort longtemps, depuis plus de quatre cents ans, puisque Clément Marot disait déjà que, pour « cognoistre et entendre » une partie importante de cette œuvre, « il fauldrait avoir été de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle ; la mémoire desquels tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dicts. Pour cette cause, qui vouldra faire une œuvre de longue durée, ne preigne son subject sur telles choses basses et particulières. »

Il faut donc nécessairement s’inquiéter de la vie et des aventures de François Villon, et tenter de les reconstituer, au moyen des précisions qu’il donne, ou de déchiffrer les allusions qu’il fait à chaque instant. Il cite des noms propres de personnes qui se sont heureusement ou fâcheusement mêlées à sa carrière accidentée ; il rend grâces aux uns, raille ou maudit les autres ; désigne les tavernes qu’il a hantées et peint en quelques mots, toujours merveilleusement choisis, les lieux et les aspects de la ville. Tout cela est intimement incorporé à sa poésie, indivisible d’elle, et le rend souvent peu intelligible à qui ne se représente pas le Paris de l’époque, son pittoresque et son sinistre. Je crois qu’une lecture de quelques chapitres de Notre-Dame de Paris n’est pas une mauvaise introduction à la lecture de Villon. Hugo me semble avoir bien vu, – ou bien inventé, – à sa manière puissante, et précise dans le fantastique, le Paris de la fin du XVe siècle. Mais je vous renvoie surtout à l’admirable ouvrage de M. Pierre Champion, où vous trouverez tout ce que l’on sait sur Villon et sur le Paris de son temps.

 

Les difficultés que nous opposent les textes de Villon ne sont pas seulement les difficultés dues à la différence des temps et à la disparition des choses, mais elles tiennent aussi à la particulière espèce de l’auteur. Ce Parisien spirituel est un individu redoutable. Ce n’est point un écolier ni un bourgeois qui fait des vers et quelques frasques, et borne là ses risques, comme il borne ses impressions à celles que peut connaître un homme de son temps et de sa condition. Maître Villon est un être d’exception, – car il est exceptionnel dans notre corporation, (quoique fort aventureuse dans les idées), qu’un poète soit une manière de brigand, un criminel fieffé, fortement soupçonné de vagabondage spécial, affilié à d’effrayantes compagnies, vivant de rapine, crocheteur de coffres, meurtrier à l’occasion, toujours aux aguets, et qui se sent la corde au cou, tout en écrivant des vers magnifiques. Il en résulte que ce poète traqué, ce gibier de potence, (dont nous ignorons encore comment il a fini, et pouvons craindre de l’apprendre), introduit dans ses vers mainte expression et quantité de termes qui appartenaient à la langue fuyante et confidentielle du pays mal famé. Il en compose parfois des pièces entières qui nous sont à peu près impénétrables. Le peuple du pays où se parle cette langue est un peuple qui préfère la nuit au jour, et jusque dans son langage, qu’il organise à sa façon, entre chien et loup, je veux dire entre le langage usuel, dont il conserve la syntaxe, et un vocabulaire mystérieux qui se transmet par initiation et se renouvelle très rapidement. Ce vocabulaire, parfois hideux, et qui sonne ignoblement, est parfois terriblement expressif. Même quand sa signification nous échappe, nous devinons, sous la physionomie brutale ou caricaturale des termes, des trouvailles, des images fortement suggérées par la forme même des mots.

C’est là une véritable création poétique du type primitif, car la première et la plus remarquable des créations poétiques est le langage. Quoique greffé sur le parler des honnêtes gens, l’argot, le jargon ou le jobelin est une formation originale incessamment élaborée et remaniée dans les bouges, dans les geôles, dans les ombres les plus épaisses de la grand’ville, par tout un monde ennemi du monde, effrayant et craintif, violent et misérable, duquel les soucis se partagent entre la préparation de forfaits, le besoin de débauche, ou la soif de vengeance, et la vision de la torture et des supplices inévitables, (si souvent atroces à cette époque), qui ne cesse d’être présente ou prochaine dans une pensée toujours inquiète, qui se meut comme un fauve en cage, entre crime et châtiment.

 

La vie de François Villon est, comme son œuvre, passablement ténébreuse dans tous les sens de ce terme. Il y a de grandes obscurités dans l’une et dans l’autre, et dans son personnage même.

Tout ce que nous savons sur lui ne nous éclaire que fort mal sur sa vraie nature, car tout, ou presque tout, nous vient de ses vers ou de la Justice, – deux sources qui s’accordent assez bien sur les faits et dont la combinaison nous donne à concevoir un homme fort mauvais, vindicatif, capable des pires exploits, mais qui nous surprend tout à coup par un accent pieux ou tendre comme celui qui paraît dans la célèbre et admirable pièce où il fait entendre l’oraison de sa mère, cette pauvre femme qui, vers l’an 1431, remit un jour cet enfant destiné au mal, à la gloire, aux chaînes et à la poésie, ce François de Montcorbier, entre les mains de Maître Guillaume de Villon, chapelain de la chapelle de Saint-Jean, en l’église de Saint-Benoît-le-Bétourné.

Il vous souvient de cette ballade, l’un des joyaux de la poésie française :

 

Femme je suys povrette et ancienne,

Ne rien ne sçay ; oncques lettre ne leuz,

Au moustier voy dont je suis paroissienne

Paradis painct où sont harpes et luz…

 

En dépit de quelques termes légèrement altérés, cette langue est encore la nôtre ; et il y aura bientôt cinq cents ans que ces vers sont écrits : nous pouvons encore en jouir et en être émus. Nous pouvons aussi nous émerveiller de l’art qui a produit ce chef-d’œuvre de forme accomplie, cette construction de la strophe, à la fois nette et musicalement parfaite, où une syntaxe remarquablement variée, une plénitude toute naturelle dans la succession des figures épouse aisément sa demeure de dix vers à dix syllabes, sur quatre rimes. J’admire la durée de cette valeur créée sous Louis XI. J’y vois un témoignage vivant de la continuité de notre littérature et de l’essentiel de notre langue à travers les âges. Il n’y a guère en Europe que la France et l’Angleterre qui puissent s’enorgueillir d’une telle continuité ; depuis le XVe siècle, ces deux nations n’ont cessé de produire des œuvres et des écrivains de premier ordre, de génération en génération.

En somme, pendu ou non, Villon vit : il vit à l’égal des écrivains que l’on peut voir ; il vit, puisque nous entendons sa poésie, qu’elle agit sur nous, – et davantage, qu’elle soutient toute comparaison avec ce que quatre siècles de grands poètes survenus depuis lui ont apporté de plus puissant ou de plus parfait. C’est que la forme a valeur d’or.

Mais je reviens de la carrière de l’œuvre à celle de l’homme. Je vous ai dit que nous la connaissions par fragments. C’est un Rembrandt, en grande partie noyé d’ombres, desquelles certains morceaux émergent avec une précision extraordinaire et des détails d’une netteté effrayante.

Ces détails, comme vous allez le voir, nous sont révélés par des pièces de procédure criminelle, et nous devons la connaissance de ces pièces, qui renferment le total de notre information certaine sur Villon, au magnifique travail de trois ou quatre hommes, érudits du premier ordre. C’est ici le moment de rendre hommage à Longnon, à Marcel Schwob, à Pierre Champion, avant lesquels l’on ne savait rien que de fort douteux sur notre poète. Ils ont successivement exploré les Archives nationales, trouvé dans les liasses et les dossiers du Parlement de Paris les documents essentiels.

Je n’ai pas connu Auguste Longnon, mais j’ai beaucoup connu Marcel Schwob, et il me souvient avec émotion de nos longues conversations au crépuscule, où cet esprit étrangement intelligent et passionnément perspicace m’instruisait de ses recherches, de ses pressentiments, de ses trouvailles, sur la piste de cette proie que lui était la vérité sur le cas Villon. Il y portait l’imagination inductive d’un Edgar Poe et la sagacité minutieuse d’un philologue rompu à l’analyse des textes, en même temps que ce goût singulier des êtres exceptionnels, des vies irréductibles à la vie ordinaire, qui lui a fait découvrir bien des livres et créer bien des valeurs littéraires.

À l’exemple de Longnon, – et comme agit aussi, dans la pratique, la police, – il employait, pour saisir et appréhender Villon, la méthode du coup de filet. Il jetait l’épervier sur l’entourage probable du délinquant, qu’il pensait capturer en arrêtant, je veux dire, en identifiant toute la bande. Il me faisait admirer comme les affaires criminelles étaient bien suivies, en ce temps-là. Il me contait, un soir, les funestes aventures d’un lot de malfaiteurs qui furent des associés de notre Villon. Schwob les retrouvait à Dijon, où ils commettaient mille méfaits. Sur le point d’être pris, ils fuient et s’égaillent. Mais le procureur du Parlement de Dijon ne les perd pas de vue. Il adresse à l’un de ses confrères un rapport qui nous renseigne, avec la plus grande précision, sur le destin des fugitifs. Trois d’entre eux, porteurs du butin, s’enfoncent dans je ne sais quelle forêt. Là, deux des trois, s’étant concertés, dépêchent leur compagnon à coups de braquemart dans le dos, se partagent ce qu’il portait, et se séparent. L’un va se faire pendre à Orléans, je crois ; l’autre est bouilli vif, à Montargis, pour émission de fausse monnaie. On voit que la justice d’alors, sans télégraphe, ni téléphone, ni photographie, ni empreintes et repères anthropométriques, savait assez bien travailler !

Villon est véhémentement suspect d’avoir appartenu à cette bande dite des « Compagnons de la Coquille », ou « Coquillards ». Sa vie déplorable et féconde fut, sans doute, assez courte, et il est bien douteux qu’il ait atteint l’âge de quarante ans. Je la résumerai en quelques mots, ou, plutôt, je résumerai ce qu’ont pu établir les savants hommes que j’ai cités et qu’il faut lire, autant pour mieux lire les poèmes de ce grand poète que pour admirer l’œuvre de résurrection historique précise accomplie, et pour comprendre qu’il y a un génie de chercher, comme il y a un génie de trouver, et un génie de lire comme il y a un génie d’écrire.

 

Villon, qui se nomma d’abord François de Montcorbier, naquit à Paris en 1431. Sa mère le remit, trop misérable qu’elle était pour l’élever, aux mains d’un docte prêtre, Guillaume de Villon, qui appartenait à la communauté de Saint-Benoît-le-Bétourné, et y avait son domicile. C’est là que François Villon grandit, reçut l’instruction élémentaire. Son père adoptif semble avoir toujours été bienveillant et même tendre pour lui. À l’âge de dix-huit ans, le jeune homme est reçu bachelier. À vingt et un ans, dans l’été 1452, le grade de licencié lui est conféré. Que savait-il ? Sans doute ce que l’on savait pour avoir suivi, de plus ou moins près, les cours de la Faculté des arts : la grammaire (la latine), la logique formelle, la rhétorique (l’une et l’autre selon Aristote, tel qu’il était connu et interprété en ce temps-là) ; plus tard venaient quelque métaphysique et un aperçu des sciences morales, physiques et naturelles de l’époque.

Mais le mot de licence est à double sens. À peine ses grades reçus, Villon commence de mener une vie de plus en plus libre et bientôt dangereuse. Le milieu des clercs était étrangement mêlé. La qualité de clerc était fort recherchée par tous ceux qui se sentaient exposés à rendre, un jour ou l’autre, des comptes à la justice. Être clerc, c’était pouvoir réclamer d’être jugé par le juge ecclésiastique et échapper ainsi à la juridiction ordinaire, dont la main était beaucoup plus rude. Nombre de clercs étaient gens de mœurs détestables. Nombre de tristes sires se mêlaient aux clercs, se donnaient pour l’être ; et il se donnait parfois dans les prisons, de singulières leçons de latin destinées à permettre à quelque inculpé de se prétendre clerc aux fins de changer de juge.

Villon fit, dans ce monde mal composé, des connaissances de la pire sorte. Les dames n’y manquaient point de charmes, sans doute. Elles ont, comme il est naturel, joué un grand rôle dans les pensées et les aventures du poète. Mais aucune n’eût songé que ce garçon leur donnerait une certaine part d’immortalité. Ni Blanche la Savetière, ni la Grosse Margot, ni la belle Heaulmière, ni Jehanneton la Chaperonnière, ni Katherine la Bourcière. Observez tous ces noms corporatifs… On dirait que tous les corps de métiers aient dû sacrifier leurs femmes à la déesse, et que l’artisanat du Moyen Âge conduisît infailliblement aux malheurs conjugaux.

 

Mais voici que la débauche et la crapule se développent en violence. Le 5 juin de l’an 1455, Villon tue. L’affaire nous est assez bien connue, puisqu’elle est relatée dans l’acte de rémission accordée par Charles VII à « maistre François des Loges, autrement de Villon, âgé de vingt-six ans, ou environ, qui étant, le jour de la feste Notre-Seigneur, assis sur une pierre située sous le cadran de l’oreloge Saint-Benoît-le-Bien-Tourné, en la grant rue Saint-Jacques en notre ville de Paris, et étaient avec lui un nommé Gilles, prêtre et une nommée Ysabeau, et était environ l’eure de neuf heures ou environ ».

Surviennent alors un certain Philippe Sermoise, ou Chermoye, prêtre, et maistre Jehan le Mardi. D’après l’acte, qui suit le récit de Villon, sans en faire la critique, ce prêtre Sermoise cherche querelle au poète, qui d’abord répond doucement, se lève pour faire place… Mais Sermoise tire de dessous sa robe une grande dague et frappe Villon à la face « jusques à grant effusion de sang ; Villon, lequel, pour le serain, était vêtu d’un mantel et à sa ceinture avait pendant une dague sous ice-lui », la tire et frappe Sermoise à l’aine, « ne cuidant pas l’avoir frappé ». (Cette excuse est fort suspecte.) Comme l’autre n’a pas, semble-t-il, son compte et le poursuit encore, il l’abat d’une pierre en plein visage. Tous les témoins ont fui.

Villon court se faire panser chez un barbier. Le barbier, qui doit faire son rapport, demande au client son nom. Villon donne le faux nom de Michel Mouton. Quant à Sermoise, transporté d’abord dans un cloître, puis à l’Hôtel-Dieu, il y meurt, le surlendemain, « faute de bon gouvernement ». Le meurtrier trouve prudent de s’enfuir.

Quelques mois après, la lettre de rémission, dont j’ai rapporté quelques termes, lui est accordée. Il est remarquable que cette mesure expresse de clémence ne se fonde que sur les seuls dires et arguments de Maître Villon. Point d’enquête. L’excuse de légitime défense est admise sans contestation. L’affirmation de l’intéressé, que, depuis ce fâcheux incident, sa conduite a été irréprochable, est crue sur parole. Mais on ne peut s’empêcher de trouver le récit assez suspect ; l’agression du prêtre Sermoise inexpliquée, le faux nom donné par Villon au barbier Fouquet, sa fuite, la disparition des témoins, – autant d’éléments inquiétants dans cette affaire. Bien d’autres ont été envoyés au gibet sur de moindres indices. Mais, enfin, ne soyons pas plus sévères que le roi, qui, « voulant miséricorde préférer à rigueur », quitte et pardonne le fait et cas, – et « sur ce, dit le texte, imposons silence perpétuel à notre procureur ». Ce silence dut bientôt être rompu.

 

Sur le second crime connu de Villon, aucun doute ne subsiste, et toutes les qualifications possibles que définit le Code pénal y sont inscrites. Rien n’y manque : il s’agit d’un vol, commis de nuit, dans un lieu habité, avec escalade, effraction, usage de fausses clefs, tout un matériel de cambriolage.

Villon, indicateur, accompagné de crocheteurs de profession, et d’autres complices, s’empare ainsi de cinq cents écus d’or appartenant au collège de Navarre et contenus dans un coffre déposé dans la sacristie de la chapelle du collège. Le vol ne fut découvert que deux mois après. Rien de plus curieux que les détails de l’enquête menée par les examinateurs au roi au Châtelet. Je n’en citerai qu’un.

Les enquêteurs convoquèrent, à titre d’experts, neuf serruriers jurés, qui prêtèrent serment spécial, et dont les noms et les adresses nous sont conservés dans le dossier de la procédure. Ils reconstituèrent fort exactement les procédés des voleurs. Mais ceux-ci avaient pris le large. Malheureusement pour eux, ils furent découverts par les propos imprudents d’un bavard, leur complice, qu’un curé avait entendu, en quelque taverne, parler de l’affaire du collège de Navarre. Ce prêtre, qui semble avoir été moins fait pour le sacerdoce que pour le service des renseignements généraux de la préfecture, amorce une enquête remarquablement suivie qui menait droit à François Villon. Villon se hâta de gagner la province.

Dieu sait quelle vie fut la sienne pendant cette période !… On le trouve tantôt en prison, tantôt en relations avec le prince poète Charles d’Orléans, et sans doute dut-il, çà et là, participer aux opérations des Coquillards. Il semble, en tout cas, qu’il ait tâté de la très dure prison épiscopale de Meung-sur-Loire, peut-être à la suite d’un vol de calice dans une sacristie. L’évêque d’Orléans, Thibaud d’Auxigny, l’a traité avec une rigueur qui laissa un cruel souvenir à Villon, soumis à la question de l’eau et tenu à la chaîne dans une basse-fosse. Louis XI le délivre, et il rentre à Paris, non pas, hélas ! pour y bien vivre. Il y trouve d’anciennes connaissances, il en fait de nouvelles, et non d’excellentes, dont la fréquentation le jette dans la plus fâcheuse affaire de sa vie. Comme conséquence d’une rixe, au cours de laquelle fut blessé un notaire pontifical, Villon est condamné par le Châtelet à être pendu et étranglé au gibet de Paris. À en juger par la joie qu’il manifesta quand le Parlement, sur appel qu’il fit de cet arrêt, commua en dix ans de ban de Paris la peine qu’il avait toujours redoutée, dont il rêvait affreusement et qu’il a si crûment chantée, il a dû vivre des jours de grande angoisse, entre la torture et l’épouvantable image de son corps flottant au gibet. Le soulagement qu’il éprouve, en apprenant qu’il a la vie sauve, lui fait, d’un coup, écrire deux poèmes : l’un qu’il adresse au guichetier pour se féliciter d’avoir fait appel, et l’autre à la Cour, en guise de remerciement. Il engage tous ses sens, tous ses membres et ses organes :

 

Foie, poumon, et rate qui respire,

 

à célébrer les louanges de la Court

Il quitte donc Paris, heureux d’être délivré à si bon compte.

Ensuite… Mais ensuite, nous ne savons plus rien.

Quand, comment a fini Villon ?

 

Dites-moi où, n’en quel pays ?

 

Nous n’en savons absolument rien.

 

Cette vie, où les ombres ne manquent pas, s’évanouit dans les ténèbres. Mais, dès le XVIe siècle, l’œuvre du criminel s’imprime ; le vagabond, le voleur, le condamné à mort prend place en un rang que personne ne lui a ravi, d’entre les poètes français. Notre poésie, dès après lui, recourt à l’antique, s’établit dans un style noble et impérativement exquis. Les salons lui sont plus agréables que les antres et que les carrefours. Villon, cependant, est toujours lu, même par Boileau. Sa gloire est, aujourd’hui, plus grande que jamais ; et si son infamie, démontrée ou corroborée par les pièces authentiques, apparaît plus nettement que naguère, il faut avouer qu’elle accroît l’intérêt de l’œuvre plus qu’il ne serait convenable. L’observation de la littérature et des spectacles à toutes les époques montre que le crime a de grands attraits et que le vice n’est pas sans intéresser les gens vertueux, ou à demi tels. Dans le cas de Villon, c’est un coupable qui parle, et il parle en poète du premier ordre. Et nous voici devant un problème que je dirais psychologique, si je savais, au juste, ce que signifie ce mot.

Comment peuvent coexister dans une tête la conception de forfaits, leur méditation, la volonté bien arrêtée de les commettre, avec la sensibilité que certaines pièces démontrent, que l’art même exige, avec la forte conscience de soi, qui, non seulement se manifeste, mais se déclare et s’exprime avec tant de précision dans le célèbre Débat du Cœur et du Corps ? Comment ce malandrin qui tremble d’être pendu a-t-il le courage de faire chanter en vers admirables les malheureux fantoches que le vent berce et disloque au bout de la corde ? Sa terreur ne l’empêche pas de chercher ses rimes, sa vision affreuse est utilisée aux fins de la poésie : elle sert à quelque chose, qui n’est point du tout ce qu’espère la justice, quand la justice se justifie, elle-même et ses rigueurs, par ce qu’elle nomme l’exemplarité des peines. Mais elle a beau pendre les uns, écarteler les autres ou les faire bouillir, il arrive qu’un assez grand criminel, mais plus grand poète encore qu’il n’est criminel, compose ses mauvais actes, ses vices, ses craintes, son remords et ses repentirs, et de ce mélange détectable et pitoyable tire les chefs-d’œuvre que l’on sait.

L’état de poète, – si c’est là un état, – peut se concilier, sans doute, avec une existence sociale fort régulière. La plupart, l’immense plupart, je vous l’assure, furent ou sont les plus honorables hommes du monde, et quelquefois les plus honorés. Et cependant…

Une réflexion qui s’arrête quelque peu sur le poète, et qui s’applique à lui trouver une juste place dans le monde, s’embarrasse bientôt de cette espèce indéfinissable. Représentez-vous une société bien organisée, – c’est-à-dire une société dont chaque membre reçoive d’elle l’équivalent de ce qu’il lui apporte. Cette parfaite justice élimine tous les êtres dont l’apport n’est pas calculable. L’apport du poète ou de l’artiste ne l’est pas. Il est nul pour les uns, énorme pour les autres. Point d’équivalences possibles. Ces êtres ne peuvent donc subsister que dans un système social assez mal fait pour que les plus belles choses que l’homme ait faites, et qui, en retour, le font véritablement homme, puissent être produites. Une telle société admet l’inexactitude des échanges, les expédients, l’aumône, et tout ce par quoi un Verlaine a pu vivre sans recourir, comme notre Villon, aux dividendes répartis par les associations de malfaiteurs, après avoir été prélevés la nuit, et par escalade et effraction, dans les coffres des riches sacristies.

 

Je ne m’étendrai pas sur la vie de Verlaine : elle est trop près de nous, et je ne rouvrirai pas ici le dossier qui, au greffe du tribunal de Mons, est allé dormir, (non sans quelques réveils) à la Bibliothèque royale de Bruxelles, comme celui de Villon a passé des armoires du Parlement à celles des Archives nationales. Villon est assez loin de nous : on peut en parler comme d’un personnage légendaire. Verlaine !… Que de fois je l’ai vu passer devant ma porte, furieux, riant, jurant, frappant le sol d’un gros bâton d’infirme ou de vagabond menaçant. Comment imaginer que ce chemineau, parfois si brutal d’aspect et de parole, sordide, à la fois inquiétant et inspirant la compassion, fût pourtant l’auteur des musiques poétiques les plus délicates, des mélodies verbales les plus neuves et les plus touchantes qu’il y ait dans notre langue ? Tout le vice possible avait respecté, et peut-être semé, ou développé en lui, cette puissance d’invention suave, cette expression de douceur, de ferveur, de recueillement tendre, que personne n’a donnée comme lui, car personne n’a su comme lui dissimuler ou fondre les ressources d’un art consommé, rompu à toutes les subtilités des poètes les plus habiles, dans des œuvres d’apparence facile, de ton naïf, presque enfantin. Souvenez-vous :

 

Calmes dans le demi-jour

Que les branches hautes font…

 

Parfois, ses vers font songer à une récitation de prières murmurées et rythmées au catéchisme ; parfois, ils sont d’une étonnante négligence et écrits dans le langage le plus familier. Il fait parfois des expériences prosodiques, comme dans cette étrange pièce, Crimen Amorù, qui est en vers de onze syllabes. D’ailleurs, il a usé de presque tous les mètres possibles : depuis celui qui compte cinq syllabes jusqu’au vers de treize. Il a employé des combinaisons insolites ou abandonnées depuis le XVIe siècle, des pièces en rimes toutes masculines, ou toutes féminines.

Que si l’on veut à toute force le comparer à Villon, non pas en tant que personnage délictueux et pourvu d’un casier judiciaire, mais en tant que poète, on trouve, – ou, du moins, je trouve, car ce n’est là que mon impression, – je trouve avec surprise que Villon (vocabulaire à part), est, par certains endroits, un poète plus moderne que Verlaine. Il est plus précis et plus pittoresque. Son langage est sensiblement plus ferme : Le Débat du Cœur et du Corps est construit en répliques nettes et sévères comme du Corneille. Et il abonde en formules qui ne s’oublient plus, dont chacune est une trouvaille au type des trouvailles classiques… Mais, sur toute chose, Villon a la gloire de cette œuvre vraiment grande, le fameux Testament, conception singulière, complète, et Jugement Dernier, prononcé sur les hommes et les choses par un être qui, à l’âge de trente ans, a déjà beaucoup trop vécu. Cet ensemble de pièces en forme de dispositions testamentaires tient de La Danse Macabre et de La Comédie Humaine, évêques, princes, bourreaux, bandits, filles de joie, compagnons de débauche, chacun reçoit son legs. Tous ceux qui ont fait du bien au poète, tous ceux qui ont été durs pour lui, sont là, fixés d’un trait, d’un vers toujours définitif. Et dans cette composition curieuse, entre les portraits précis, où les noms propres, les sobriquets, les adresses mêmes des gens sont énoncés, se placent, comme des figures plus générales, les plus belles ballades que l’on ait écrites. Le monologue familier s’interrompt devant elles. La confession se change en ode et prend son vol. L’apostrophe, familière à Villon, devient moyen lyrique, et la forme interrogative, si fréquente chez lui :

 

Mais où sont les neiges d’antan ?

Le lesserez la, le povre Villon ?

Dictes-moy où, n’en quel pays ?

Qu’est devenu ce front poly,

Ces cheveulx blonds, sourcilz voultyz ?…

 

etc., se fait par la répétition, et surtout par l’accent, un élément de puissance pathétique. Il est le seul poète français qui ait su tirer du refrain des effets puissants et de puissance croissante.

Quant à Verlaine, en vous disant, (à mes risques et périls) qu’il me semble moins littéraire que Villon, je ne veux pas dire plut naïf ; ils ne sont pas plus naïfs l’un que l’autre, pas plus naïfs que La Fontaine ; les poètes ne sont naïfs que quand ils n’existent pas. Je veux dire que cette poésie particulière à Verlaine, celle de La Bonne Chanson, de Sagesse et la suite, suppose, au premier regard, moins de littérature accumulée que celle de Villon, ce qui n’est d’ailleurs qu’une apparence : on peut expliquer cette impression par cette remarque : que l’un se place au commencement d’une ère nouvelle de notre poésie et à la fin de l’art poétique du Moyen Âge, celui des allégories, des moralités, des romans ou des récits pieux. Villon est, en quelque sorte, orienté vers l’époque très prochaine où la production se développera en pleine conscience d’elle-même et pour elle-même. La Renaissance est naissance de l’art pour l’art. Verlaine, c’est tout le contraire : il en vient, il en sort, il s’évade du Parnasse, il est, ou il croit être, à la fin d’un paganisme esthétique. Il réagit contre Hugo, contre Leconte de Lisle, contre Banville ; il est en bons termes avec Mallarmé, mais Mallarmé et lui sont deux extrêmes qui ne se sont rapprochés que par le seul fait d’avoir à peu près les mêmes fidèles et à peu près les mêmes adversaires.

Eh bien ! cette réaction, chez Verlaine, l’engage à se créer une forme tout opposée à celle dont les perfections lui sont devenues fastidieuses… Parfois, on croirait qu’il tâtonne parmi les syllabes et les rimes, et qu’il cherche l’expression la plus musicale de l’instant. Mais il sait très bien ce qu’il fait, et même il le proclame : il décrète un art poétique, « de la musique avant toute chose », et, pour cela, il préfère la liberté… Ce décret est significatif.

Ce naïf est un primitif organisé, un primitif comme il n’y avait jamais eu de primitif, et qui procède d’un artiste fort habile et fort conscient. Nul, d’entre les primitifs authentiques, ne ressemble à Verlaine. Peut-être le classait-on plus exactement quand on le traitait, vers 1885, de « poète décadent ». Jamais art plus subtil que cet art, qui suppose qu’on en fuit un autre, et non point qu’on le précède.

Verlaine, comme Villon, nous contraignent enfin à confesser que les écarts de la conduite, la lutte avec la vie dure et incertaine, l’état précaire, les séjours dans les prisons et les hôpitaux, l’ivrognerie habituelle, la fréquentation des bas-fonds, le crime même, ne sont pas du tout incompatibles avec les plus exquises délicatesses de la production poétique. Si j’allais philosopher sur ce point, il faudrait bien marquer ici que le poète n’est pas un être particulièrement social. Dans la mesure où il est poète, il n’entre dans aucune organisation utilitaire. Le respect des lois civiles expire au seuil de l’antre où se forment ses vers. Les plus grands, Shakespeare comme Hugo, ont imaginé et animé de préférence des êtres irréguliers, des rebelles à toute autorité, des amants adultères, dont ils font des héros et des personnages sympathiques. Ils sont beaucoup moins à leur aise quand ils entendent exalter la vertu : les vertueux, hélas ! sont de mauvais sujets. Le mépris du bourgeois, qu’ont institué les romantiques et qui n’a pas été sans produire certaines conséquences politiques, se réduit, dans le fond, au mépris de la vie régulière.

Le poète porte donc une certaine mauvaise conscience. Mais l’instinct de moralité va se nicher toujours en quelque endroit. On voit bien chez les pires gredins, dans les milieux les plus affreux, reparaître la règle et se décréter des lois de la jungle. Chez les poètes, le code ne contient qu’un seul article, qui sera mon dernier mot :

« Sous peine de mort poétique, dit notre loi, ayez du talent, et même… un peu plus. »


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