Mark Twain

EXPLOITS DE TOM SAWYER
DÉTECTIVE
ET AUTRES NOUVELLES

Traduction : François de Gail

1925

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Table des matières

 

EXPLOITS DE TOM SAWYER DÉTECTIVE. 3

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE II. 10

CHAPITRE III. 17

CHAPITRE IV.. 24

CHAPITRE V.. 29

CHAPITRE VI. 34

CHAPITRE VII. 42

CHAPITRE VIII. 47

CHAPITRE IX.. 54

CHAPITRE X.. 61

CHAPITRE XI. 65

LA TÉLÉGRAPHIE MENTALE. 90

L’HISTOIRE DU CALIFORNIEN.. 100

LE JOURNAL D’ADAM... 111

COMMENT ON RACONTE UNE HISTOIRE. 126

LE SOLDAT BLESSÉ.. 129

LE BRAS D’OR.. 133

CE QUE PAUL BOURGET PENSE DE NOUS. 135

UN MOT À M. BOURGET. 157

Ce livre numérique. 170

 

EXPLOITS DE TOM SAWYER
DÉTECTIVE

RACONTÉS PAR HUCK FINN

 

CHAPITRE PREMIER

C’était au printemps dernier, au moment où Tom Sawyer et moi venions de rendre la liberté à notre vieux nègre Jim, qui avait été enchaîné à la ferme de l’oncle Silas (l’oncle de Tom) en Arkansas, pour avoir laissé échapper un esclave. La nature se réchauffait, l’air devenait plus tiède et nous approchions du moment où l’on allait pouvoir se promener nu-pieds ; le temps du jeu de billes, de la toupie, du cerceau, du cerf-volant approchait et après tout cela, l’été, avec ses joyeuses baignades en plein air. Un jeune garçon qui songe à tous ces plaisirs et voit l’été encore si loin devant lui, doit fatalement se sentir envahi par le spleen. Il soupire, rêvasse et ne peut s’expliquer d’où provient son malaise. Malgré tout, il finit par en prendre tant bien que mal son parti, mais reste mélancolique et rêveur. Le plus souvent il cherche un coin solitaire au haut d’une montagne, près des bois, une fois là, il plonge du regard loin devant lui à des milles et des milles, sur l’immense Mississipi et l’horizon des bois qui se perdent dans le lointain en formant une ligne incertaine ; tout cela est alors si calme, si solennel, qu’on croit à tout jamais disparus ceux qu’on aime ; il vous prend aussi un désir violent d’être mort, d’en avoir fini avec l’existence.

Ne connaissez-vous pas cette sensation ? C’est ce qu’on peut appeler la « fièvre du printemps ». Quand elle vous tient, vous voudriez… Au fond vous ne savez pas ce que vous voulez ; mais votre cœur souffre et est envahi d’aspirations mal définies ; vous êtes pris, il vous semble, du désir de vous en aller bien loin, de quitter les choses ennuyeuses qui vous inspirent du dégoût, pour découvrir des horizons nouveaux. Vous voudriez partir, voyager, visiter des pays étrangers où tout est mystérieux, enchanteur et romanesque.

Si c’est au-dessus de vos moyens, vous vous contenterez de beaucoup moins ; vous irez où vous pourrez, rien que pour changer ; trop heureux encore de la diversion qui s’offre à vous.

Eh bien ! Tom Sawyer et moi, nous l’avions, cette fièvre de printemps, et bien ancrée encore. Mais Tom ne pouvait pas songer à s’en aller, à cause de sa tante Polly ; il disait qu’elle ne lui permettrait jamais de quitter l’école et de vagabonder en musardant, au lieu d’employer sagement son temps.

Nous en étions fort ennuyés ! !

Une après-midi au coucher du soleil, nous étions assis sur les marches de la maison, devisant sur nos contrariétés, lorsque arriva tante Polly tenant une lettre à la main.

« Tom, dit-elle, je pense que vous allez partir pour Arkansas. Votre tante Sally vous demande. »

J’aurais volontiers sauté de joie à ces mots ; je m’attendais à voir Tom se précipiter sur sa tante et la serrer dans ses bras à l’étouffer ; croyez-moi si vous voulez : il resta assis comme un therme et ne répondit pas un mot. J’aurais pleuré de rage de le voir si apathique devant une occasion unique comme celle-là. Nous risquions de la laisser échapper s’il continuait à rester muet et ne montrait pas plus de joie, plus d’enthousiasme. Non ; il était là planté, à réfléchir ; moi, je ne savais plus que faire ! il répondit enfin, d’un ton si tranquille que je l’aurais tué volontiers :

« Vraiment, je suis fâché tante Polly ; mais je crois qu’il faudra m’excuser pour cette fois. »

Sa tante Poly fut si abasourdie, si outrée d’une pareille insolence, qu’elle ne put proférer une parole au premier instant ; j’en profitai pour pousser Tom du coude en lui murmurant à l’oreille :

« As-tu donc perdu l’esprit ? manquer une si bonne occasion ? »

Il ne se dérangea même pas, et grommela tout bas :

« Huck Finn, crois-tu que je sois assez sot pour lui laisser voir combien je désire y aller ? Si elle s’en doutait, elle imaginerait une masse de maladies, de dangers, d’objections ; tu sais bien qu’elle me le refuserait. Laisse-moi faire, je sais bien la prendre, crois-moi. »

Jamais, je n’aurais pensé à tout cela ; au fond, il avait peut-être raison. D’abord, Tom Sawyer a toujours raison ; c’est la tête la mieux organisée que je connaisse ; il est doué d’un calme imperturbable et toujours prêt à parer à tout. Pendant ce temps tante Polly avait recouvré ses esprits ; elle revint à la charge :

« Vous excuser, vous ! Vous voulez vous excuser ! On n’a vraiment pas idée de cela ! Vous permettre de me parler ainsi, à moi, votre tante ! Allez-vous-en, et faites vos préparatifs ; et si je vous entends encore parler d’excuses à faire ou à ne pas faire, je vous jure que je vous excuserai moi, à coups de trique ! »

Elle lui tapa sur la tête avec son dé, pendant que nous nous esquivions ; il continua à pleurnicher tout en gagnant l’escalier. Dans sa chambre, où il ne fit qu’un bond, il m’embrassa violemment ; la joie du départ lui faisait perdre la tête !

« Avant que nous ne soyons partis, me dit-il, elle regrettera sa permission, mais elle ne saura plus quelle tête faire. Après ce qu’elle a dit, son amour-propre l’empêchera de reculer. »

Tom avait fini en dix minutes tous ses préparatifs ; restaient ceux que sa tante et Mary tenaient à faire elles-mêmes ; nous attendîmes dix autres minutes pour lui donner le temps de se ressaisir et de revenir aimable. Tom prétendait qu’il lui fallait au moins dix minutes pour calmer sa colère, quand elle n’était qu’à demi-hérissée ; il lui en fallait le double après de grandes crises. Celle-ci avait été terrible, et en descendant nous étions très anxieux de connaître le contenu de la lettre.

Sa tante était assise, plongée, dans une profonde méditation, la lettre sur les genoux.

« Ils ont beaucoup d’ennuis, là-bas, nous dit-elle ; et ils espèrent que votre présence et celle de Huck sera une heureuse diversion pour eux, en même temps qu’une consolation. Je suis bien sûr que vous leur apporterez un véritable soulagement. Leur voisin, Brace Dunlap, veut depuis des mois épouser leur Benny, et comme ils l’ont bel et bien éconduit, il a dû y renoncer ; mais il est devenu odieux pour eux, et ils en sont très troublés. Je m’imagine qu’ils aiment mieux l’avoir pour allié que pour adversaire, car ils tâchent de rester dans ses bonnes grâces en prenant son vaurien de frère pour aider à la ferme ; pourtant ils n’ont pas besoin de surcroît de dépense, ils ont encore moins envie de garder ce vaurien avec eux. Connaissez-vous ces Dunlap ? »

« Ils habitent à peu près à un mille de chez l’oncle Silas, tante Polly (tous les fermiers habitent à cette distance) ; Brace Dunlap beaucoup plus riche que les autres possède toute une équipe de nègres. Il est veuf, sans enfants, a 36 ans, est très fière de sa fortune, très autoritaire et en impose à tout le monde. Il croyait, je m’imagine, pouvoir épouser la première jeune fille dont il demanderait la main et il a dû être très froissé du refus de Benny. Celle-ci, beaucoup plus jeune que lui, est la plus exquise créature que… mais vous la connaissez.

« Pauvre oncle Silas ! C’est vraiment lamentable de le voir si malheureux, si abattu et cherchant à gagner les bonnes grâces de son voisin en employant cette fripouille de Jupiter ! »

« Quel nom ! Jupiter ! où a-t-il été le dénicher ? »

« Oh ! ce n’est qu’un sobriquet ! Je pense qu’on a oublié son vrai nom depuis longtemps. Il a 27 ans maintenant et c’est à sa première leçon de natation qu’on l’a baptisé Jupiter. Le professeur, en le voyant nu, remarqua sur sa jambe gauche un grain de beauté de la grandeur d’une pièce de 0,25 centimes, entouré de quatre autres plus petits ; il prétendit que ces marques lui rappelaient Jupiter et ses planètes. Les enfants trouvèrent l’idée drôle, et lui donnèrent le surnom qu’il a gardé. Il est grand, paresseux, faux, poltron, mais bon garçon ; imberbe, il porte les cheveux longs ; il n’a pas un rouge-liard, et Brace l’héberge pour rien, lui donne ses vieux vêtements tout en le méprisant profondément. Par-dessus le marché Jupiter a un jumeau.

« Quelle espèce d’individu est ce jumeau ? »

« Tout pareil à Jupiter – ou du moins on le dit ; mais on ne l’a pas vu depuis sept ans. Il avait 19 ou 20 ans lorsqu’il fut mis en prison pour vol, puis il s’échappa, et s’enfuit vers le nord, croit-on. De temps à autre on entendait parler de ses vols ou de ses assassinats, mais il y a déjà des années de cela. Maintenant on le croit mort, ou du moins on n’a plus de nouvelles de lui. »

« Comment s’appelait-il ? »

« Jake. »

Là-dessus, la vieille dame se tut, elle semblait réfléchir. Enfin elle reprit :

« Ce qui préoccupe le plus votre tante Sally, c’est que ce Jupiter met votre oncle dans des états affreux. »

Tom était étonné, moi aussi.

« Quels états, demanda Tom ? Vous plaisantez ? Je n’aurais jamais cru cela de l’oncle Silas ! »

« Il le met dans des rages violentes, affirme votre tante Sally ; il est comme un fou, et elle craint quelquefois qu’il n’assomme Jupiter. »

« Tante Polly, c’est plus fort que tout, ce que vous racontez-là ; notre oncle est doux comme un mouton. »

« Tant que vous voudrez, mais votre tante en est très préoccupée ; elle dit que Silas est bien miné par tous ces ennuis. Les voisins en jasent et blâment bien entendu votre oncle, parce que, étant pasteur de son district, il ne devrait pas se prendre de querelle et donner l’exemple du désordre. Votre tante prétend qu’il ne monte en chaire qu’à contre-cœur, que ses exhortations ne sont plus aussi appréciées et que ses paroissiens le battent froid maintenant. »

« Comme c’est curieux ! tante Polly ! Lui toujours si bon et si affable, si égal d’humeur et si affectueux, un vrai saint ! Qu’est-il donc arrivé ? Pouvez-vous vous l’imaginer ? »

CHAPITRE II

Quelle veine nous avons eue ? Nous rencontrâmes un de ces bateaux à roues qui viennent du Nord et descendent lentement vers la Louisiane, nous y prîmes place, et sans avoir l’ennui d’un transbordement à Saint-Louis, nous descendîmes le Mississipi et arrivâmes à la ferme d’Arkansas. Nous avions ainsi parcouru environ un millier de milles tout d’un trait.

Ce bateau manquait d’animation ; il n’y avait guère que quelques passagers, tous vieux, assis à distance respectable les uns des autres, sommeillant et bien tranquilles. Il nous fallut quatre jours pour sortir du haut fleuve car le bateau s’arrêta plusieurs fois ; mais nous autres garçons qui voyagions pour notre plaisir, nous ne trouvions pas le temps long.

Dès le départ, nous avions flairé, Tom et moi, que la cabine de luxe, voisine de la nôtre, devait être occupée par un malade à qui on apportait tous ses repas. Notre curiosité ainsi éveillée, nous posâmes des questions, et le maître d’hôtel confia à Tom qu’il y avait bien un passager, mais qu’il ne semblait pas malade.

« Mais, peut-être est-il malade tout de même ? »

« Peut-être bien ; je l’ignore, mais il me semble à moi qu’il joue la comédie. »

« Qu’est-ce qui vous donne ce soupçon ? »

« C’est que s’il était réellement malade, il se déshabillerait quelquefois, tandis que celui-ci n’ôte jamais ses vêtements ; il couche avec ses souliers. »

« En voilà une idée ! Quel plaisir peut-il trouver à dormir avec ses souliers ? »

« C’est pourtant comme cela. »

Un mystère était toujours pain bénit pour Tom Sawyer. Si vous lui donniez à choisir entre un mystère et un gâteau, sa décision était vite prise ; ma nature me portait à prendre le gâteau, Tom choisissait le mystère. Chacun est libre de prendre son plaisir où il le trouve ; au fond c’est très heureux ! Tom demanda donc :

« Comment s’appelle cet homme ? »

« Philipps. »

« Où l’avez-vous embarqué ? »

« À Alexandria, je crois, à la limite du territoire d’Iona. »

« Que pensez-vous qu’il fasse dans sa cabine ? »

« Ma foi ! j’avoue que je ne m’en suis jamais préoccupé. »

En voilà un, me dis-je, qui préfère le gâteau au mystère ?

« Quelle particularité de langage ou de manières avez-vous remarquée chez lui ? »

« Aucune, sauf qu’il paraît effrayé de tout, se renferme jour et nuit dans sa cabine, et ne laisse entrer personne sans l’avoir bien examiné par la porte entrebâillée. »

« Ah ! mais, cela devient intéressant ! J’ai bien envie de le voir. Dites donc, la prochaine fois que vous entrerez chez lui, laissez la porte entr’ouverte, hein ? »

« Oh ! non alors ! il est toujours aux écoutes derrière la porte et comprendrait ce qu’on veut. »

Tom réfléchit, puis il reprit :

« J’ai mieux que cela ; écoutez : Prêtez-moi votre tablier ; je lui apporterai son déjeuner. Je vous promets une bonne récompense. »

Le domestique aurait volontiers accepté la combinaison, si le maître d’hôtel l’y avait autorisé. Tom s’arrangea donc avec ce dernier, comme il le voulait. Il prit si bien ses dispositions, que nous reçûmes chacun un tablier pour opérer de concert.

Il dormit peu, agité à l’idée de découvrir la clef du mystère ; de plus, il se perdit en conjectures toute la nuit, peine bien inutile, à mon avis ; en effet, à quoi bon chercher à deviner des choses qui ne sont pas ; on gaspille ses forces, et voilà tout. Moi, je ne perdis pas une minute de sommeil, me disant que je ne ferais pas un pas pour connaître l’histoire de ce Philipps.

Le lendemain, nous étions parés de nos tabliers ; nous prîmes nos plateaux, et Tom frappa à la porte. L’homme entrebâilla la porte, nous considéra, ouvrit et referma rapidement. Ébahis à sa vue, nous faillîmes laisser tomber nos plateaux.

« Comment, s’écria Tom, vous, Jupiter Dunlap, d’où venez-vous ainsi ? »

L’homme fut surpris, bien entendu ; tout d’abord il ne sut pas trop s’il devait être effrayé ou content, ou les deux à la fois ; finalement il témoigna son contentement, et son visage d’abord livide reprit peu à peu des couleurs ; la conversation s’engagea entre lui et nous pendant qu’il déjeunait.

« Mais je ne suis pas Jupiter Dunlap, nous dit-il. Si vous jurez d’être muets, je vous dirai même tout de suite que je ne suis ni Jupiter, ni Philipps. »

« Eh ! bien reprit Tom, nous serons muets, mais inutile de nous dire votre nom si vous n’êtes pas Jupiter Dunlap. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si vous n’êtes pas Jupiter, vous êtes son jumeau, Jake. Votre ressemblance est criante. »

« Eh ! bien oui ; je suis Jake. Mais comment nous connaissez-vous, Jupiter et moi ? »

Tom lui raconta les aventures que nous avions eues l’été dernier chez son oncle Silas, et quand il dit que nous connaissions l’histoire de sa famille, – et la sienne par conséquent – qu’il ne restait rien à nous apprendre, il commença à nous parler en toute franchise. Il alla droit au fait sans artifice, et nous dit qu’il avait été un sujet peu maniable, qu’il l’était encore et le resterait sans doute jusqu’à la fin de ses jours. Il ajouta que la vie dans laquelle il s’était lancé était dangereuse, pleine d’imprévu et que… Il s’arrêta brusquement et tendit l’oreille. Dans le silence le plus profond qui régnait en ce moment, nous ne pouvions distinguer que le craquement de la boiserie et le bruit de la machine.

Enfin il sembla soulagé ; nous lui parlâmes des siens, de la mort de la femme de Brace, du refus de Benny de l’épouser, de l’entrée de Jupiter au service de l’oncle Silas, de leurs querelles. Il se dérida alors complètement.

« Oh ! ça fait du bien d’entendre parler du bon vieux temps, dit-il, et toutes ces histoires me réjouissent le cœur. Voilà sept ans que j’en suis sevré. Que dit-on de moi maintenant ? »

« Qui ? »

« Les fermiers et la famille. »

« Eux ? ils ne parlent jamais de vous ; par-ci, par-là, peut-être un mot, mais c’est tout. »

« Quelle idée ! pourquoi ça ? » demanda-t-il surpris.

« Parce qu’ils vous croient mort depuis longtemps. »

« Non ? C’est vrai ? » Et il se mit à sauter de joie.

« C’est vrai. Tout le monde vous croit mort. »

« Quelle veine, alors ! Sauvé, sauvé, je suis sauvé ! Je vais pouvoir rentrer. Ils me cacheront et je pourrai vivre, jurez-moi de ne rien dire ; jurez-le ; jurez de ne jamais parler de moi. Oh ! jeunes gens, soyez bons pour un pauvre diable pourchassé nuit et jour, qui n’ose montrer le bout du nez. Je ne vous ai jamais fait de mal, je ne vous en ferai jamais, aussi vrai que Dieu est Dieu ; jurez de m’aider à sauver mon existence. »

Il nous faisait une telle pitié que nous jurâmes tout ce qu’il voulait ; il ne savait comment nous témoigner sa reconnaissance, sa tendresse, le pauvre diable ! Un peu plus il nous aurait embrassés.

Pendant que nous causions, il nous pria de tourner la tête, et ouvrit mystérieusement un petit sac à main. Lorsqu’il nous permit de nous retourner, il était transformé avec des lunettes bleues, des favoris et une grande moustache qui paraissaient fort naturels. Sa mère elle-même ne l’eût pas reconnu ; il nous demanda s’il ressemblait encore à son frère Jupiter.

« Non, dit Tom, sauf par les longs cheveux. »

« Très bien ; je me raserai la tête en arrivant ; Brace et lui garderont le secret, et je me ferai passer pour un étranger ; jamais les voisins ne me reconnaîtront. Qu’en pensez-vous ? »

Tom réfléchit un instant, puis :

« Bien entendu, dit-il, Huck et moi nous serons muets, mais si vous-même ne l’êtes pas, il peut y avoir un semblant de danger. Si vous parlez, en effet, votre voix vous trahira ; et les gens qui vous croyaient mort se rappelleront peut-être le jumeau de Jupiter en se demandant s’il n’était pas tout simplement caché sous un faux nom. »

« Sapristi, vous êtes un malin ! Vous avez, ma foi, raison. Il me faut jouer au sourd-muet devant les étrangers. Si j’avais négligé ce détail… Au fond je ne pensais pas retourner à la maison ; je cherchais le premier coin venu pour fuir ces gens qui me poursuivent, mais avec cette nouvelle tête et d’autres vêtements… »

Il sauta sur la porte, et l’oreille appuyée à la serrure il écouta, pâle et défaillant.

« On charge un fusil ! Seigneur, quelle existence ! »

Et il s’effondra comme une loque, en s’épongeant le visage trempé de sueur.

CHAPITRE III

À partir de ce moment, nous passions tout notre temps auprès de Jake, l’un ou l’autre occupant une des couchettes de sa cabine. Il avait été si abandonné, que notre société était une diversion pour lui, et il paraissait ravi de nous raconter ses vicissitudes. Nous grillions d’envie de connaître son secret, mais Tom prétendait qu’il fallait refouler notre curiosité, sans poser aucune question qui l’eût mis en méfiance ; notre réserve l’amènerait à nous faire des confidences. C’est ce qui arriva. Il était facile de voir qu’il ne pouvait se résoudre à garder le silence, mais une espèce d’hésitation semblait le retenir au moment d’aborder le sujet délicat.

Voici comment il procéda. Il s’enquit d’abord des passagers ; nos réponses ne le satisfirent pas, nous n’étions pas assez précis à son avis. Il nous demanda des détails plus circonstanciés ; Tom les donna, et pendant qu’il dépeignait un des voyageurs, un des plus vulgaires et des plus mal vêtus, Jake fut pris de frisson et cria :

« Oh ! Seigneur ! C’en est un ! J’étais bien sûr qu’ils étaient à bord ; moi qui espérais leur avoir échappé ! Mais, continuez ! »

Puis, lorsque Tom eut décrit un autre passager loqueteux, Jake fut repris du même frisson :

« C’est lui, cria-t-il ! C’est l’autre ! S’il arrivait seulement une belle tempête par une nuit sombre, je pourrais m’échapper ! Vous voyez bien qu’ils m’espionnent ! Ils ont obtenu la permission de venir ingurgiter des boissons au bar ; ils en profitent pour pousser les gens à me surveiller : facteur, décrotteur, n’importe qui. Si je parvenais à fuir, en une heure ils seraient renseignés. »

Et il se mit à arpenter sa cabine en tournant en rond ; au bout d’un instant il arrivait à la confidence attendue !

« C’était un tour, dit-il, une farce que nous voulions faire à un bijoutier de Saint-Louis. Il avait exposé deux diamants superbes, gros comme des noisettes, que tout le monde admirait. Cela nous avait mis en liesse. Très élégamment vêtus, nous décidâmes de faire le coup au grand jour. Nous donnâmes l’ordre de porter ces pierres à notre hôtel pour les examiner ; et au moment de les rendre, sous prétexte que l’eau n’était pas assez pure pour douze mille dollars, nous leur substituâmes deux faux diamants que nous avions en réserve. »

« Douze mille dollars ! s’écria Tom ; valaient-ils réellement autant d’argent ? »

« Pas un centime de moins. »

« Et vous êtes partis avec votre butin ? »

« Sans aucune difficulté. Je crois même que le bijoutier ne doit pas se douter que nous l’avons filouté. Mais comme il eût été imprudent de rester à Saint-Louis, nous prîmes le parti de nous éloigner. Nous jouâmes à pile ou face et le Haut Mississipi l’emporta. Nous enveloppâmes les diamants, inscrivîmes nos noms sur le paquet et, les confiant au maître d’hôtel, nous lui fîmes jurer de ne les remettre à aucun de nous en particulier, mais d’attendre pour cela que les trois se présentent ensemble. Puis nous sommes allés faire un tour en ville, chacun de son côté ; je crois même que nous avions tous la même intention. »

« Quelle intention ? » demanda Tom.

« Voler les deux autres. »

« Comment ? Vous voler ce que vous aviez déjà volé en commun ? »

« Tout simplement. »

Tom Sawyer était écœuré ; il n’avait jamais rien entendu d’aussi répugnant comme bassesse. Mais Jake assura que cette manière d’agir était courante dans la profession qu’il exerçait, que dans ce métier chacun surveillait ses propres intérêts sans s’occuper du voisin : chacun pour soi.

« Mais voyez-vous la difficulté ? Nous ne pouvions diviser deux diamants en trois ; s’il y en avait seulement eu trois !… Je flânai dans les rues les plus désertes, en mijotant des plans. Je me disais : je me débarrasserai des diamants à la première occasion, j’aurai un déguisement tout prêt, je brûlerai la politesse aux camarades, et puis après cela ils me trouveront s’ils le peuvent ! J’achetai donc les favoris, les lunettes bleues, ce complet, et renfermai le tout dans un sac à main ; mais en passant devant un magasin, une espèce de bazar, j’y aperçus un de mes compagnons. C’était Bud Dixon. Vous comprenez ma joie ; j’étais trop content de voir ce qu’il achetait. Je me cachai et j’observai. Eh bien ! devinez ce qu’il choisit ? »

« Des favoris ? » dis-je.

« Non. »

« Des lunettes bleus ? »

« Non. »

« Taisez-vous donc, Huck Finn ; vous voyez bien que vous ne trouvez pas. Que prit-il, Jake ? »

« Jamais vous le devineriez. Un tourne-vis, un tout petit tourne-vis insignifiant. »

« Mais que pouvait-il bien en faire ? »

« C’est la question que je me posais. C’était si extraordinaire que je restai bouche bée. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire d’un tourne-vis. Je me dissimulai pour le laisser sortir, et le suivis jusque chez un revendeur où il acheta une chemise de flanelle rouge et d’autres vieux habits ; ceux que vous avez décrits, ceux qu’il porte en ce moment. Je descendis au quai, et cachai mes effets sur le bateau que nous avions choisi, puis je retournai et j’eus une seconde fois la chance d’apercevoir notre autre camarade en train de faire, lui aussi, sa provision de vieilles hardes. Nous reprîmes nos diamants en nous embarquant sur le bateau.

« Mais ici, la situation se compliquait. Comment faire pour nous coucher, puisque nous devions nous surveiller l’un l’autre ? C’était bien ennuyeux ; nous avions ce cadavre entre nous depuis des semaines, et notre bonne amitié ne datait que de l’affaire des diamants. La situation était critique, car de deux pierres nous ne pouvions faire trois parts.

« Nous commençâmes par dîner, puis nous arpentâmes le pont en fumant une partie de la nuit ; nous descendîmes alors à ma cabine, et après avoir mis les verrous, et constaté la présence des diamants dans leur enveloppe de papier, nous les disposâmes en face de nous, bien en évidence. Nous attendions toujours ; les heures passaient et nous avions beaucoup de peine à rester les yeux ouverts. Bud Dixon s’endormit le premier ! Dès que son ronflement fut devenu régulier, dès que son menton eut piqué une tête sur sa poitrine. Hal Clayton fit vers les diamants et la porte un geste explicite que je saisis rapidement. Je pris le papier et restai immobile : Bud ronflait toujours : je tournai délicatement la clef, puis le bouton de la porte, et nous sortîmes sur la pointe des pieds en refermant la porte très doucement.

« Il n’y avait pas une âme pour nous déranger ; le bateau filait rapide et silencieux sur l’onde calme où se reflétait en paillettes d’argent la lune à demi voilée. Sans mot dire, nous allâmes nous asseoir à l’extrémité du pont ; sans mot dire, nous nous comprenions parfaitement l’un, l’autre : nous redoutions le réveil de Bud Dixon qui, furieux contre nous, n’hésiterait pas à venir nous demander compte de nos actes ; il ne nous resterait qu’à le jeter par-dessus bord ou à nous faire tuer par lui. Je ne suis pas aussi brave que certaines personnes, et je me sentais frissonner de peur ; j’espérais que le bateau atterrirait bientôt et que nous pourrions fuir sans courir le risque d’être tué par le bouillant Bud Dixon ; mais avec une baille comme ce bateau, nous n’étions pas près de débarquer.

« Le temps passait pourtant ; le jour vint et notre camarade ne paraissait toujours pas.

« Qu’est-ce que cela signifie ? me dis-je ; cela me semble singulier. » – « Ne croyez-vous pas qu’il se moque de vous ? me demanda Hal. Voyons donc l’enveloppe des diamants. » – Je l’ouvris, et, stupéfaction ! Elle ne contenait que deux petits bouts de sucre ! Voilà pourquoi il dormait si paisiblement ! Il avait substitué l’enveloppe vide à l’autre, et cela, sous nos yeux !

« Nous étions passablement penauds, mais il nous fallait prendre un parti. Nous repliâmes l’enveloppe, et décidâmes de la remettre où nous l’avions prise, sans avoir l’air d’être les dupes de son mauvais coup. Nous n’avions plus qu’à le suivre pas à pas, et à la première occasion nous le ferions boire plus que de raison, pour le fouiller et prendre les diamants. Si nous étions pris, eh bien ! tant pis ; à notre place, il l’eût risqué comme nous. Mais je n’avais qu’un faible espoir de réussir. Je savais qu’il était toujours prêt à boire ; mais après ? Nous pourrions bien le fouiller un an, qui sait si nous trouverions ?

« À ce même moment, une idée me traversa l’esprit, et me rendit espoir. Vous vous rappelez que j’avais ôté mes chaussures pour me délasser ; en en ramassant une, mes yeux remarquèrent machinalement le talon. Avez-vous oublié le fameux tournevis si intrigant ? »

« Bien sûr que non, » répondit Tom très surexcité.

« Eh bien ! en considérant ce talon, je saisis avec la rapidité de l’éclair où il avait caché ses diamants. Regardez bien ; examinez cette petite plaque d’acier retenue par des vis minuscules. Notre camarade n’avait sur lui aucune vis à dévisser ; je compris immédiatement à quoi devait lui servir son tourne-vis. »

« Sapristi, dit Tom ; c’était fameusement imaginé ! »

« Je mis donc mes chaussures ; nous redescendîmes, et déposâmes l’enveloppe au sucre sur le canapé où elle était avant ; puis, sans bruit, nous allâmes nous asseoir et écouter ronfler le cher Bud. Hal Clayton ne tarda pas à s’endormir. Moi, je n’en avais nulle envie ; jamais je ne m’étais senti plus éveillé. Les yeux à demi cachés par les larges bords de mon chapeau, je tâchais de découvrir par terre un brin de cuir du talon révélateur. Cela me prit du temps, beaucoup de temps ; je commençais à désespérer, lorsque je touchai au but.

« Je vis au bord de la cloison un bout de bouchon gros comme l’extrémité du petit doigt qui émergeait à peine du tapis et ne me laissa aucun doute ; j’avais découvert la cachette des diamants. Avant longtemps je devais arriver au fait.

« Voyez-vous le toupet, la ruse de ce scélérat ? Il avait bien préparé son coup, en prévoyant exactement ce que nous ferions, et nous avions donné dans le panneau comme deux imbéciles !

« Il avait eu la patience de creuser une cavité dans ses talons, d’y cacher les diamants, et de revisser les plaques par-dessus. Il avait bien pensé aussi que nous prendrions l’autre enveloppe, celle du sucre, et que nous l’attendrions toute la nuit ; c’est bien ce que nous avions fait ! Cette audace est superbe. »

« Quel fameux coup ! Magnifique ! » répliqua Tom, transporté d’admiration.

CHAPITRE IV

« Toute la journée se passa à nous surveiller les uns les autres, et la besogne était particulièrement pénible à deux d’entre nous, je vous l’assure. Le soir nous fîmes relâche à une de ces petites villes du Missouri près d’Iona, et dînâmes à l’auberge. Nous avions pris une chambre à deux lits, mais j’avais déposé mon sac sous une grande table du hall, puis j’avais suivi les camarades, précédés eux-mêmes de l’aubergiste qui nous éclairait à la chandelle. On nous porta une provision de whisky, et tout en jouant aux cartes, nous surveillions Bud ; dès que nous le vîmes suffisamment gris, nous cessâmes de boire ; par exemple, nous lui versâmes du whisky abondamment. Il en but tant et tant, qu’il roula de sa chaise sans pouvoir se relever.

« Nous étions donc prêts. Je conseillai à Hal de faire comme moi, d’ôter ses souliers, et aussi ceux de Bud sans faire de bruit pour le fouiller ensuite tout à loisir. Aussitôt dit, aussitôt fait. J’avais eu le soin de placer mes chaussures à côté de celles de Bud pour plus de commodité. Puis nous le déshabillâmes, mais la fouille de ses poches, de ses chaussettes, de l’intérieur de ses bottines et des doublures de ses vêtements ne nous révéla rien. Pas de diamants ! Nous ne trouvâmes que le tournevis : « Que pouvait-il bien en faire ? » demanda Hal. Je répondis que je l’ignorais, mais il ne vit pas que je m’en emparais. Enfin, Hal, découragé, déclara que nous étions floués, qu’il fallait nous déclarer battus ! Je m’y attendais bien. J’objectai :

« Il y a une place que nous n’avons pas fouillée. »

« Laquelle ? »

« Son estomac. »

« Quelle horreur ! Je n’aurais jamais pensé. Eh ! bien, nous sommes sur une mauvaise piste, nous avons fait fausse route. Que faire de plus ?

« Attendez, lui dis-je. Restez auprès de lui un moment ; je vais chez un pharmacien et veux bien être pendu si je ne rapporte pas une drogue pour faire sortir à coup sûr les diamants des profondeurs de leur cachette. »

« Il comprit mon raisonnement, et, sous ses yeux, je chaussai à la place de mes bottines celles de Bud, sans que Hal s’en aperçoive. Elles étaient un tantinet grandes pour moi, mais mieux valait cela que l’inverse. Je pris mon sac en traversant le hall, et en un instant, j’étais dans une ruelle obscure, descendant du côté de la rivière. Je marchais à une allure de cinq milles à l’heure. Les diamants ne me gênaient nullement pour marcher ! ! Après avoir trotté un quart d’heure et avoir parcouru plus d’un mille, je crus le moment venu de respirer. Je repartis de plus belle, pour dévorer l’espace, pensant qu’Hal devait se demander ce que je devenais et trouver le temps long. Quelques instants de plus et j’avais deux milles et demi derrière moi. Hal devait commencer à pester, à s’impatienter.

« Après ces quarante minutes d’absence, il devait être fixé. Au bout d’une heure, il tenait certainement la clef de l’énigme. Il supposerait que j’avais découvert les diamants, levé le pied et sûrement il partirait à ma poursuite. Il chercherait ma piste dans la poussière, sans savoir dans quel sens il lui faudrait suivre la rivière pour me trouver. Au même instant, je vis arriver un homme à mulet, et sans réflexion je me précipitai dans un buisson. C’était stupide ! quand il m’eut dépassé, il s’arrêta et attendit que je sorte de ma cachette ; puis il continua son chemin. Mais je me sentais inquiet ! Cet homme me faisait l’effet d’une menace. S’il avait rencontré Hal Clayton.

« Vers trois heures du matin, j’atteignis Alexandria ; en apercevant ce bateau je me sentis en sécurité et plus à l’aise. Le jour paraissait ; je montai à bord et retins cette cabine ; je mis les effets que vous me voyez et gagnai la passerelle d’où je pus faire le guet ; je croyais d’ailleurs cette précaution inutile. Je me mis à jouer avec mes diamants, en attendant le départ de ce bateau qui ne bougeait toujours pas. On réparait la machine, mais je ne m’en doutais pas, n’ayant guère l’habitude des bateaux à vapeur.

« En fin de compte, nous ne partîmes qu’au grand jour ; j’étais blotti depuis longtemps dans ma cabine, car j’avais aperçu un homme dont la démarche me rappelait celle de Hal Clayton, et je tremblais. S’il a deviné que je suis ici, pensai-je, me voilà pris comme dans une souricière. Il n’a qu’à me faire surveiller, attendre ma fuite, puis me filer, m’acculer où il lui plaît et me faire rendre les diamants. Ensuite… oh ! je sais bien ce qu’il fera de moi. C’est épouvantable ! Et penser que l’autre aussi est à bord ! Avouez que j’ai la guigne, la guigne noire ! Oh ! jeunes gens, soyez bons pour un malheureux dont la vie est menacée, et sauvez-moi, sauvez-moi ! Je baiserai la poussière de vos pieds ! »

Nous cherchâmes à le consoler, à lui dire que nous lui viendrions en aide, à le rassurer : aussi à peine calmé dévissa-t-il ses talons et nous montra-t-il ses diamants, exposant leurs feux à la lumière et les contemplant avec amour. Leur eau était splendide ; ils jetaient autour d’eux un éclat éblouissant. Tout cela ne m’empêcha pas de penser que Jake était un imbécile ! À sa place j’aurais donné ces pierres à mes camarades pour m’en débarrasser ; mais nous n’étions pas faits du même bois. – Il répondit qu’il ne pouvait supporter l’idée d’abandonner une fortune pareille.

Deux fois nous stoppâmes pour la machine au milieu de la nuit qui ne lui sembla pas assez obscure pour sauter par-dessus bord ; une troisième fois l’occasion se présenta plus belle. Nous étions à peu près à 40 milles de l’oncle Silas, en face d’une ferme ; il était environ une heure du matin, le temps s’obscurcissait et une tempête semblait près d’éclater. Jake voulut en profiter. Nous venions de stopper pour prendre du bois, la pluie commença à tomber dru, et le vent à souffler ferme ! Bien entendu, chaque batelier avait endossé une espèce de bâche qui le recouvrait entièrement ; nous en prîmes une pour Jake. Il se faufila son sac à la main, et descendit comme les autres ; en le voyant passer devant les torches allumées, puis disparaître dans la sombre nuit, nous reprîmes courage et confiance. Mais cette belle sécurité ne devait pas être de longue durée. Quelqu’un avait évidemment donné l’éveil, car cinq minutes plus tard, je vis surgir les deux camarades qui sautèrent à terre et prirent leur course. Nous étions palpitants d’émotion ; le jour nous trouva attendant leur retour ; ils ne revinrent jamais.

Désolés et abattus, il ne nous restait qu’un espoir : peut-être que Jake avait pris une sérieuse avance, assez pour lui donner le temps d’arriver chez son frère et s’y cacher.

Il devait longer la rivière et nous avait priés de savoir si Brace et Jupiter étaient seuls chez eux ; au coucher du soleil nous le lui ferions savoir. Il nous avait donné rendez-vous dans un petit bois de sycomores derrière les tabacs de l’oncle Silas, un endroit perdu où nous ne risquions aucune rencontre fâcheuse.

Nous discutâmes longtemps les probabilités, et Tom pensa que Jake serait en sûreté, si les deux scélérats remontaient la rivière au lieu de la descendre, mais ne savaient-ils pas d’où il était ? et, dans ce cas, ils le poursuivraient toute la journée, attendant la nuit pour le tuer et prendre ses souliers. Nous étions bien tourmentes à son sujet !

CHAPITRE V

La machine ne fut réparée que tard dans la journée, et le soleil était si près de se coucher lorsque nous arrivâmes à la maison que nous ne fîmes aucun détour. Cependant nous traversâmes le bois de sycomores pour expliquer à Jake la cause de notre retard, et lui dire d’attendre là que nous ayons nos informations sur Brace et Jupiter. La nuit nous surprit au coin du bois, éreintés d’une course si rapide ; au moment où nous y arrivions, deux hommes s’y précipitaient et des cris suraigus appelaient « au secours ». « Pauvre Jake ! il est tué bien sûr. » Épouvantés comme nous l’étions, nous traversâmes le champ de tabac et nous y blottîmes, tremblants de tous nos membres, lorsque deux hommes y entrèrent à toute allure ; deux autres les poursuivaient et les firent sortir du champ ; les quatre se mirent à courir à grandes enjambées le long de la route.

La peur et la faiblesse nous clouaient là ; nous tendions l’oreille aux moindres sons, mais nous étions assourdis par les battements précipités de nos cœurs. – Nous pensions avec terreur au cadavre du pauvre Jake perdu dans le bois ; il nous semblait qu’un esprit allait en sortir et un frisson glacial nous saisit. La lune apparaissait au-dessus de la forêt, et derrière ce rideau d’arbres sa face ronde et brillante prêtait des formes étranges à tout ce qui nous entourait. De ci de là, de grandes projections de lumière et d’immenses taches d’ombre donnaient un aspect effrayant au paysage environnant ; ce calme, cette tranquillité de la nuit (tranquillité de cimetière) augmentait encore nos folles terreurs.

« Regarde, murmura Tom. Vois-tu là-bas ? »

« Tais-toi, lui dis-je ; ne me cause pas de terreurs ! je suis transi de peur ; ne m’effraye pas davantage ! »

« Regarde donc… qu’est-ce qui sort des sycomores ? »

« Tais-toi, Tom, je t’en conjure. »

« Dieu ! que c’est grand ! »

« Oh ! Seigneur, Seigneur ! fuyons ! »

« Ne bouge donc pas ; ça vient par ici. »

Il était si surexcité que la respiration lui manquait ; il pouvait à peine parler. Malgré moi, je regardais. Couchés à plat ventre, le menton dans nos mains, nous étions haletants. Ce spectre avançait toujours ; caché par l’ombre du bois, nous ne pouvions le voir distinctement ; enfin, il arriva tout près de nous et s’arrêta dans une zone lumineuse ; nous n’en pouvions plus ; c’était bien l’esprit de Jake Dunlap, mais nous n’avions le courage ni de parler, ni de remuer. Au bout d’un instant l’esprit disparut, nous retrouvâmes l’usage de la parole.

« Ils sont en général transparents et affectent la forme d’un brouillard, me dit Tom ; mais celui-ci est différent. »

« En effet, j’ai distingué des lunettes bleues et les favoris très clairement. »

« Oui, et les couleurs de ses longs habits du dimanche, ses pantalons écossais, noirs et verts… »

« Son gilet de velours à carreaux rouges et jaunes… »

« Les courroies de cuir de ses pantalons dont l’une pendait le long de ses jambes… »

« Et le chapeau ! »

« Quel chapeau pour son esprit ! »

(Il faut se souvenir aussi que la mode était à ces tuyaux de poêle très hauts et pointus en orme de pain de sucre.)

« As-tu remarqué si les cheveux du spectre ressemblaient bien à ceux de Jake ? » me demanda Tom.

« Non, je n’ai pas bien vu. »

« Moi non plus, mais j’ai bien vu traîner son sac ; quant à ça, j’en suis sûr. »

« Moi aussi. Comment un esprit trimballe-t-il un sac, dis, Tom ? »

« Tais-toi donc. Je n’oserais pas insister sur de pareilles questions, si j’étais toi, Huck, tout ce que possède un esprit est vaporeux comme lui ; ils ont leurs vêtements comme tout le monde. Tu as bien vu que les siens étaient vaporeux, donc, pourquoi n’aurait-il pas un sac du même genre ? Cela tombe sous le sens. »

C’était, en effet, très logique et je n’eus rien à répliquer. Bill Wither et son frère Jack passèrent près de nous et nous entendîmes Jack demander :

« Que crois-tu qu’il traînait avec lui ? »

« Ma foi, je n’en sais rien ; mais ç’avait l’air passablement lourd. »

« Oui, il semblait à bout de forces. Probablement un nègre qui volait le grain du vieux pasteur Silas, j’imagine. »

« Oui, et je t’avoue que je me garderais bien de l’empêcher. »

« Et moi de même. »

Les deux interlocuteurs se mirent à rire en s’éloignant. Nous avions là la preuve de l’impopularité grandissante de l’oncle Silas ; jamais on n’aurait permis à un nègre de voler un autre propriétaire que ce pauvre oncle sans lui faire rendre gorge immédiatement.

Nous entendîmes d’autres voix s’approcher, et la conversation semblait entremêlée de rires joyeux. C’étaient Lem Bube et Jim Lane.

« Qui ? disait Jim. Jupiter Dunlap ?

« Oui. »

« Oh ! je n’en sais rien mais c’est possible. Je l’ai vu bêcher, il y a une heure environ, juste au coucher du soleil ; il était avec le pasteur. Il disait ne pas avoir envie de sortir ce soir, et qu’il nous donnerait son chien si nous le voulions. »

« Il était trop fatigué. »

« Parbleu ; il travaille ferme ! »

« C’est vrai ! »

En parlotant ainsi ils passèrent près de nous. Tom eut envie de sortir du fourré et de les suivre, puisqu’ils prenaient la direction que nous devions suivre ; de cette manière nous ne courions plus la chance de nous rencontrer nez à nez avec l’esprit. Nous adoptâmes ce plan et arrivâmes sains et saufs.

C’était un samedi, 2 septembre, jour que je n’oublierai de ma vie. Vous saurez bientôt pourquoi.

CHAPITRE VI

Nous suivîmes Jim et Lem jusqu’à la cabane où le vieux Jim était prisonnier lorsque nous lui fîmes rendre la liberté ; les chiens se mirent à aboyer pour nous souhaiter la bienvenue ; mais comme nous apercevions de la lumière dans la maison, nous nous sentions très braves. Au moment d’entrer, Tom me dit :

« Attends donc ; arrêtons-nous un instant. »

« Quoi de nouveau ? » demandai-je.

« Du très sérieux, répondit-il. Crois-tu que nous devions les premiers raconter à la famille les événements de la nuit dernière, le crime des sycomores, la conduite des scélérats qui ont fait le coup, l’histoire des diamants, etc… Es-tu d’avis de lui offrir la primeur de notre récit en faisant valoir notre mérite d’être mieux renseignés que n’importe qui ? »

« Mais certainement ; tu ne serais plus toi, Tom Sawyer, si tu perdais une si belle occasion et je pense bien que tu sauras te faire mousser dans cette circonstance. »

« Eh ! bien, me dit-il avec le plus grand sang-froid ; que penseras-tu si je t’annonce que je ne piperai mot de tout ceci ? »

J’étais renversé d’une pareille réponse.

« Je dirai que tu mens, que tu n’es pas de bonne foi, Tom Sawyer. »

« Tu verras, mon ami. Le revenant était-il nu-pieds ? »

« Non ; et puis après ? »

Attends un peu :

« Était-il chaussé ? »

« Oui, j’ai vu ses bottes distinctement. »

« Jure-le. »

« Je le jure. »

« Moi aussi. Maintenant as-tu compris l’astuce ! »

« Pas du tout. »

« Cela signifie que les voleurs n’ont pas pris ces diamants. »

« Diable ! Mais qui te fait supposer cela ? »

« C’est plus qu’une supposition. C’est une certitude ; ne te rappelles-tu pas que les pantalons, les lunettes, les favoris, le sac du revenant, tout était transformé en vapeur ? Cela prouve que si ses bottes étaient vaporeuses elles aussi, c’est qu’il les avait encore aux pieds quand on l’a poursuivi ; ce que j’avance, certes, est une preuve irréfutable que les misérables n’ont pas pu s’emparer de ces bottes ; ou alors je ne m’y connais pas ! »

Je vous assure que je n’ai jamais rencontré une tête mieux organisée que la sienne. Moi aussi, j’avais des yeux, je m’en servais pour regarder, mais je ne tirais aucune conclusion. Tom Sawyer, lui, était tout différent. Dès qu’il observait une chose, cette chose semblait lui parler aux yeux, et lui expliquer le pourquoi et le comment de tout. Quelle tête, mon Dieu !

« Tom, lui dis-je ; je te répéterai ce que je t’ai dit bien souvent : je ne suis pas digne de cirer tes chaussures. Le bon Dieu fait bien ce qu’il fait. Il nous a tous créés, les uns avec des yeux pour voir, les autres avec des yeux pour ne pas voir, et nous n’avons pas à sonder ses desseins. Tout ce qu’il fait est bien, ou il ne l’aurait pas fait. Continue, mon ami. Tu affirmes maintenant que ces voleurs n’ont pas pris les diamants. Mais pourquoi ? »

« Pourquoi ? parce qu’ils ont été chassés par les deux autres individus avant d’avoir pu dépouiller le cadavre de ses chaussures. »

« Je vois, je vois. Mais, dis-moi, Tom, pourquoi nous taire ? pourquoi ne pas dire tout ce que nous savons ? »

« Gros nigaud, va ! Huck Finn, tâche de comprendre. Regarde ce qui va arriver. Ce matin même on ouvrira une enquête. Ces deux individus raconteront comment ils ont été attirés par des cris et sont arrivés juste à temps pour… ne pas empêcher le crime. Le jury cherchera indéfiniment, puis le verdict expliquera que la victime a reçu un coup de fusil ou autre chose sur la tête, et qu’il est mort par la grâce de Dieu. On l’enterrera, puis on vendra ses effets aux enchères pour couvrir les frais ; c’est là que nous intervenons ! »

« Comment ça, Tom ? »

« Nous achetons les bottes deux dollars. »

J’étais haletant.

« Mon Dieu ! Tom ! Alors nous aurons les diamants ? »

« Bien sûr. Un jour ou l’autre on offrira une belle prime, peut-être mille dollars, à qui les retrouvera, et cette prime sera pour nous. Allons, entrons voir la famille, et surtout n’oublie pas la recommandation : Motus, pas un mot du crime, des diamants, des voleurs. C’est bien entendu. »

J’étais navré, car cette combinaison ne me plaisait qu’à moitié. Moi, j’aurais vendu les diamants, douze mille dollars, prix demandé, mais je n’osai rien dire. À quoi bon ? Je me permis seulement cette réflexion :

« Que pourrons-nous bien dire à tante Sally pour expliquer notre retard, car enfin il y a longtemps que nous devrions être arrivés ? »

« Oh ! quant à ça, je te laisse le soin de lui dire ce que ton imagination te suggérera. »

Tom était toujours si scrupuleux qu’il n’aurait menti sous aucun prétexte.

En traversant la grande cour, nous regardions de droite, de gauche, chaque objet paraissant nous souhaiter la bienvenue ; sous la voûte reliant la maison d’habitation à la cuisine, tout était pendu au mur comme par le passé, jusqu’à la vieille robe de travail verte de l’oncle Silas ; nous reconnaissions avec plaisir son capuchon et la grande pièce blanche du dos qui aurait fait une superbe cible à boules de neige. Enfin, nous levâmes le loquet et entrâmes. Tante Sally était occupée, les enfants étaient retirés dans un coin et le vieux bricolait dans un autre, demandant de l’aide de temps à autre. La bonne tante sursauta de joie ; en nous voyant, les larmes coulèrent de ses yeux, dans un entremêlement de taloches et de caresses, elle nous exprima son bonheur de nous revoir.

« Mais qu’avez-vous fait, vauriens, nous demanda-t-elle, pour arriver si tard ? Je suis depuis longtemps dans une inquiétude affreuse à votre sujet. Vos paquets sont là depuis longtemps ; j’ai fait refaire quatre fois votre souper pour que vous le trouviez chaud et mangeable ; mais ma patience est à bout, et je vous déclare que je me sentais une envie folle de vous écorcher vifs. Pauvres garçons ! Vous devez être morts de faim ; allons, à table, ne perdons plus un instant. »

Dieu ! l’agréable sensation de voir autour de soi tout ce que l’on peut désirer en ce monde ! Le vieil oncle Silas nous raconta une de ses fanfaronnades du bon vieux temps, et pendant que les enfants l’accablaient de questions dans les intervalles de son récit, je cherchais dans ma tête une excuse plausible pour expliquer notre retard. Lorsque nos assiettes furent pleines, et que nous fûmes bien à notre affaire, elle me questionna de nouveau sur la cause de notre retard.

« Eh bien, voilà, Madame », lui dis-je un peu embarrassé.

« Voyons Huck Finn ! Depuis quand suis-je Madame pour vous ? Vous ai-je trop compté mes gâteries et mes tendresses depuis le jour où, vous recevant ici, je vous ai considéré comme l’enfant de la maison, vous choisissant comme le meilleur ami de Tom ? En revanche ne m’avez-vous pas raconté plus de quatre mille mensonges que j’ai tous gobés comme une crédule ? Appelez-moi tante Sally comme vous l’avez toujours fait et pas « Madame ».

Je n’avais qu’à obéir, et je repris :

« Eh bien voici : Tom et moi nous avions décidé de venir à pied et de respirer l’air des bois ; sur ces entrefaites nous rencontrâmes Lem Bube et Jim Lane et ils nous demandèrent d’aller cueillir des mûres avec eux, en ajoutant que Jupiter Dunlap leur avait prêté leur chien ; alors… »

« Où l’avaient-ils vu ? » demanda le vieux, et comme je le regardais, étonné qu’il s’intéressât à de pareils détails, son œil inquisiteur sembla me pénétrer ; je fus si surpris que je me sentis tout interloqué ; mais je repris mon aplomb et continuai :

« C’était au moment où il bêchait avec vous, au coucher du soleil. »

Pour toute réponse il poussa un grognement, et ne fit plus attention à mon récit.

« Je disais donc », continuai-je…

« Inutile d’en ajouter plus long », me cria tante Sally.

Elle me dardait de ses regards, et toute courroucée :

« Huck Finn, dit-elle, comment se fait-il que ces hommes aient parlé de cueillir des mûres en septembre dans ce pays ? »

Je m’aperçus que j’avais fait une boulette et ne trouvai pas de réponse. Elle attendait, voulant me confondre et reprit :

« Et d’où leur serait venue cette idée idiote d’aller cueillir des mûres cette nuit ? »

« Mais, Madame, heu !… ils nous ont dit qu’ils avaient une lanterne et… »

« Oh ! taisez-vous donc. Pourquoi avaient-ils besoin d’un chien ? Pour cueillir des mûres peut-être ?… »

« Je crois, Madame, que… »

« Allons, Tom Sawyer, quel autre mensonge préparez-vous, encore ? Parlez, mais je vous préviens à l’avance que je ne crois pas un mot de ce que vous raconterez. Vous et Huck Finn avez fait quelque mauvais coup. Je le sais, car je vous connais tous deux. Allons, expliquez la présence du chien, les mûres, la lanterne et le reste, et que vos arguments soient clairs, entendez-vous ? »

Tom paraissait froissé, et lui répondit sur un ton de dignité offensée :

« C’est vraiment abominable de traiter ainsi ce pauvre Huck, pour une erreur que le premier venu aurait pu commettre. »

« Quelle erreur a-t-il faite ? »

« Celle de parler de mûres au lieu de fraises. »

« Tom Sawyer, je jure que si vous m’exaspérez par un nouveau mensonge… »

« Tante Sally, sans vous en douter, et sans aucune mauvaise intention, vous vous trompez. Si vous aviez étudié comme d’autres l’histoire naturelle, vous sauriez que partout, dans tous les pays, excepté ici en Arkansas, on cueille toujours les fraises avec un chien, une lanterne, et… »

Mais elle l’interrompit en fonçant sur lui, et en le rouant de coups. Sa rage était telle qu’elle ne trouvait plus assez d’injures et qu’elle se mit à écumer. C’était là l’œuvre de Tom Sawyer : il l’exaspérait, la rendait crispée comme un crin, puis l’abandonnait à sa fureur et la laissait ronger son frein. Elle était si exaspérée qu’elle ne voulait plus rien entendre et qu’elle interdisait à quiconque de parler autour d’elle. Quand elle fut calmée, il lui dit très froidement :

« Et bien, Tante Sally ! »

« Taisez-vous, cria-t-elle ; je ne veux pas entendre un mot de plus. »

De cette manière notre sécurité était assurée, nous n’avions plus rien à inventer pour excuser notre retard. Tom était décidément un malin !

CHAPITRE VII

Benny paraissait plutôt soucieuse, et nous la voyions soupirer par moment ; elle se décida pourtant à nous demander des nouvelles de Mary, de Sid et de la tante Polly ; ceci ramena le sourire sur le visage de tante Sally, sa bonne humeur reparut et elle se montra sous un jour si aimable que la fin du souper fut gaie et agréable. Le vieux, seul, n’y fit pas honneur ; il semblait inquiet, préoccupé et poussait des soupirs étranges. C’était un vrai crève-cœur pour nous de le voir si triste, et si absorbé.

Peu après le repas, un nègre arriva, frappa à la porte, et passa sa tête en tenant à la main son chapeau de paille loqueteux ; il salua de droite et de gauche, d’un air emprunté, et raconta que M. Brace était à la barrière et demandait son frère ; qu’il était las de l’attendre pour souper et priait M. Silas de lui dire où il était. L’oncle Silas lui répond d’un ton sec et désagréable que je ne lui connaissais pas :

« Suis-je le gardien de son frère ? » Puis il s’étira, eut l’air de regretter ses paroles et reprit doucement :

« Ne répétez pas cela, Billy ; j’ai eu tort ; je suis malade depuis quelques jours, irritable, et à peine responsable de ce que je dis. Répondez simplement qu’il n’est pas ici. »

Dès que le nègre fut parti, il se leva, se promena de long en large dans la pièce, en ronchonnant, murmurant, et passant sa main nerveusement dans ses cheveux. C’était navrant de le voir ainsi, Tante Sally nous dit à l’oreille de ne pas faire attention à lui, qu’il détestait qu’on s’occupe de lui. Elle ajouta que depuis ses derniers ennuis, sa tête travaillait toujours, qu’il ne savait jamais bien où il en était ; que pendant son sommeil il errait dans la maison, sortait même quelquefois. Si nous venions à le rencontrer, mieux vaudrait le laisser tranquille et surtout ne pas l’effrayer. Sa fantaisie n’était nullement dangereuse, c’était plutôt une détente pour ses nerfs. Elle nous apprit que Benny seule savait le manier, le calmer ou le laisser en face de lui-même suivant les circonstances.

Il continua à piétiner et à grogner, puis il parut fatigué ; Benny s’approcha alors, se pelotonna auprès de lui, lui prit doucement une main et passa un bras autour du cou ; il lui sourit, se pencha et l’embrassa, et peu à peu son visage prenant une expression de sérénité, elle le décida à aller se coucher. Cette tendre obéissance était touchante et faisait plaisir à voir.

Tante Sally était occupée à coucher les enfants ; tout retomba dans le calme ; Tom et moi en profitâmes pour faire un tour au clair de lune et cueillir un excellent melon d’eau. En le mangeant nous pûmes échanger nos impressions. Tom affirma que Jupiter était cause de la querelle, qu’il le surveillerait, et qu’à la première occasion, il ferait tout son possible pour forcer l’oncle Silas à le renvoyer.

Nous causâmes en fumant pendant deux heures et comme il était fort tard, nous trouvâmes, en revenant à la maison, toutes lumières éteintes et tout le monde couché.

Tom, dont l’œil perspicace voyait tout, s’aperçut que la vieille robe de chambre verte de son oncle avait disparu depuis notre dernière sortie. Cela lui parut louche ; là-dessus nous gagnâmes notre chambre.

Nous entendîmes Benny remuer dans sa chambre voisine de la nôtre ; elle devait être très préoccupée de l’état de son père, et ne pouvait dormir. Nous non plus d’ailleurs.

Alors nous nous mîmes à fumer, à causer à voix basse ; nous nous sentions tristes et très abattus. L’assassinat et le revenant nous poursuivaient tant et si bien, qu’il nous fut impossible de fermer l’œil.

Plus tard, lorsque tout fut rentré dans le silence de la nuit, Tom m’appela tout bas et me dit de regarder par la fenêtre. Un homme se promenait dans la cour, n’ayant pas l’air de savoir où il allait ; l’obscurité nous empêchait d’ailleurs de bien le distinguer : il se dirigea vers la barrière et l’enjamba ; la lune se découvrant à ce moment nous permit de reconnaître la robe de chambre verte à pièces blanches et sur l’épaule de l’individu une immense bêche.

« Il est somnambule, me dit Tom. Si nous pouvions seulement le suivre et voir où il va ! Tiens ! il a tourné du côté du champ de tabac. Impossible de l’apercevoir. Quel dommage qu’il s’en aille plus loin ! »

Nous attendîmes longtemps, mais il ne reparut pas ; il revint sans doute par un autre chemin. Nous en étions fort déçus ; mais à la longue le sommeil nous gagna, un sommeil qui nous valut des centaines de cauchemars. Dès l’aube, nous étions réveillés par un violent orage ; le tonnerre et les éclairs étaient effrayants, le vent cassait les branches des arbres ; la pluie tombait en avalanches et les ravins charriaient des torrents.

« Écoute donc, me dit Tom, une chose très curieuse. Au moment de notre sortie, la nuit dernière, personne de la famille n’avait entendu parler de l’assassinat de Jake Dunlap. C’est bien étonnant que les individus qui ont pourchassé Hal Clayton et Bud Dixon n’aient pas ébruité leur exploit en moins d’une heure. Chaque personne informée l’aurait immédiatement répété, et la nouvelle se serait propagée dans toutes les fermes comme un feu follet ; ils ont si peu de nouvelles ; un événement comme celui-ci est une telle rareté que chacun aurait voulu être le premier à l’annoncer. Huck ! C’est bien étrange et je n’y comprends rien ! »

Tom fut pris d’un singulier tracassin, il souhaitait la fin de la pluie pour pouvoir sortir et faire causer les gens sur ce qu’ils savaient ou ne savaient pas. Il ajouta que s’ils nous racontaient quelque chose, il faudrait avoir l’air très étonnés.

La pluie cessant de tomber nous descendîmes. Le jour commençait à poindre. Nous suivîmes la route ; chemin faisant nous rencontrions de temps à autre une personne à qui nous disions bonjour ; puis nous lui racontions les détails de notre arrivée, l’état de santé de nos parents, combien de temps nous allions rester, et une foule d’autres choses aussi intéressantes ; pas une âme pourtant ne fit allusion à l’événement ; c’était réellement bien étrange ! Tom s’imaginait que si nous allions aux sycomores, nous y trouverions le cadavre abandonné en quelque coin ; il croyait aussi que les deux hommes avaient poursuivi les voleurs dans les bois, que ceux-ci s’étaient jetés sur eux, les avaient tués, s’étaient peut-être entre-tués eux-mêmes. Bref, de toute cette boucherie il ne survivrait peut-être plus personne !

Tout en bavardant, nous étions arrivés aux sycomores. Le froid de la mort glissait tout le long de mon épine dorsale et malgré toute la persuasion qu’y mit Tom, il me fut impossible de faire un pas. Plus courageux que moi, il s’avança pour voir si les souliers étaient bien à leur place, toujours aux pieds du cadavre. Au bout d’un instant il revint, les yeux hagards et l’air terrifié en me criant :

« Huck ! il est parti ! »

« Ce n’est pas possible, » lui dis-je très bouleversé.

« J’en suis sûr, il est parti. Je n’en trouve plus trace. La terre est piétinée, mais s’il y a eu du sang, la pluie a tout lavé ; il ne reste plus autour que des flaques d’eau et de boue. »

Poussé par la curiosité, je cédai, et voulus voir moi-même. Ainsi que l’avait dit Tom, il ne restait plus trace du cadavre.

« Diable ! dis-je, les diamants sont partis ; ne crois-tu pas que les voleurs sont revenus pour l’enfouir quelque part, Tom ? »

« Ça m’en a tout l’air ; mais où l’ont-ils bien caché ? Qu’en penses-tu ? »

« Je n’en sais rien, dis-je consterné ; et qui plus est, je m’en moque maintenant. Ils ont pris les bottes ; c’est tout ce que je voulais savoir. Il peut bien rester enfoui ad vitam aeternam ; ce n’est pas moi qui chercherai à le déterrer. »

Tom était aussi navré que moi ; il tenait pourtant à savoir ce qu’était devenu le corps et il se promit de monter la garde toute la nuit, pensant bien que des chiens le flaireraient et le découvriraient.

Pendant le déjeuner nous étions profondément piteux, grinchus et désappointés ; c’est certainement la première fois de ma vie qu’un cadavre me donnait autant de préoccupations.

CHAPITRE VIII

Le déjeuner fut macabre. Tante Sally paraissait abattue, fatiguée, et laissait les enfants se disputer sans avoir l’air de les entendre ; cette apathie ne lui ressemblait guère : Tom et moi, n’avions pas envie de parler, trop absorbés dans nos réflexions. Benny avait la mine de quelqu’un qui n’a pas dormi, et lorsqu’elle jetait à la dérobé un tendre regard à son père, on devinait des larmes dans ses jolis yeux. Quant au vieux, il oubliait de manger, laissait refroidir les plats et semblait muré dans des pensées qui l’empêchaient de prononcer une parole.

Un silence de mort régnait donc à table, lorsque reparut la tête du nègre ; il venait annoncer que M. Brace était terriblement inquiet de ce que M. Jupiter n’était pas encore revenu ; il faisait prier M. Silas de…

En parlant il regardait l’oncle Silas ; mais il s’arrêta brusquement, comme si ses paroles se figeaient dans son gosier ; au même instant l’oncle Silas se leva en titubant, cherchant à s’appuyer à la table ; il fixa le nègre d’un air hagard ; puis, d’une voix étranglée, il balbutia en portant la main à sa gorge :

« Croit-il ?… croit-il ?… que croit-il ? dis-lui… »

Puis il s’affala, n’en pouvant plus, et murmura d’une voix inintelligible : « Va-t-en… va-t-en !… »

Le nègre, effrayé, s’esquiva ; nous autres, nous étions mal à l’aise ; nous n’y comprenions rien, mais c’était pitoyable de voir ce pauvre vieux tout disloqué ; la mort semblait déjà l’avoir marqué du doigt. Nous n’osions plus risquer un mouvement ; seule, Benny allait et venait en silence, les yeux baignés de pleurs ; elle s’assit près de lui, et câlina sa vieille tête grise en la caressant de ses mains gracieuses ; elle nous fit signe de nous éloigner ; elle n’eut pas besoin de nous le dire deux fois, nous sortîmes sur la pointe des pieds.

Tom et moi, nous gagnâmes les bois tout doucement cette fois ; nous ne pouvions nous empêcher de comparer cette visite à celle de l’été dernier où tout était si gai et si paisible ; où l’oncle Silas était aimé et vénéré de tous, lui si jovial, si droit et si bon autrefois ! Et maintenant ! ! ? Il s’en fallait de bien peu qu’il n’eût tout à fait perdu la tête !

La journée était magnifique, pure et ensoleillée, plus nous marchions, plus nous trouvions les prairies belles, les arbres splendides et les fleurs épanouies ; la nature semblait étonnée d’avoir été troublée par d’aussi tragiques événements. Tout d’un coup, je m’arrêtai court, saisissant le bras de Tom, et je sentis mon sang se figer dans tout mon être :

« Le voilà », dis-je ! Nous entrâmes dans le buisson tout tremblants ; Tom me répondit :

« Silence ! ne parle plus. »

Il était assis sur un tronc d’arbre, au bord de la prairie, réfléchissait le front dans les mains. Je voulus emmener Tom, mais il refusa et je n’osai plus fuir tout seul. Il me fit observer que c’était peut-être pour nous une unique occasion de voir un revenant ; qu’il le contemplerait tant qu’il pourrait, dût-il en mourir de frayeur. Je voulus l’imiter tout en sentant un frisson mortel courir dans mes veines. Tom essaya de parler tout bas :

« Pauvre Jakot, dit-il, il est bien habillé, comme il l’avait prédit, et maintenant nous sommes fixés sur ce qui nous intriguait tellement : ses cheveux. Ils ne sont plus longs comme avant ; il les a fait raser. Huck, je déclare n’avoir jamais rien vu de plus naturel, de plus vivant que ce revenant. »

« Moi, non plus ; je l’aurais reconnu n’importe où ! »

« Il me paraît aussi bien portant, aussi en chair et en os, qu’avant sa mort. »

Nous continuions à l’observer.

« Huck, reprit Tom au bout d’un instant ; une autre chose me surprend ; il ne devrait pas se promener en plein jour. »

« C’est vrai Tom ; c’est un anachronisme ! »

« En effet, les revenants ne sortent jamais que le soir, et encore, après minuit ; il y a quelque chose d’anormal chez celui-ci, je te l’affirme ; car il n’a pas de raison de se promener en plein jour. Vois, comme il a l’air naturel ! Jake se promettait de simuler le sourd-muet pour que les voisins ne reconnaissent pas sa voix ; crois-tu qu’il nous jouerait la même farce si nous l’appelions ? »

« Seigneur ! Tom, ne fais jamais cela ! J’en mourrais, là, sur la route. »

« N’aie pas peur, je ne l’appellerai pas ; mais regarde donc, Huck, il se gratte la tête, vois-tu ? »

« Eh bien ! et après ? »

« Qu’est-ce qu’il peut bien avoir à se gratter la tête ? Elle est faite de vapeur ou de brume ! Que diable ! le brouillard ne démange pas, il n’y a pas besoin d’être sorcier pour savoir cela. »

« Eh ! bien, si sa tête ne le démange pas et ne peut pas le démanger, pourquoi la gratte-t-il ? Ce doit être chez lui une habitude invétérée ! »

« Non, ce revenant ne me dit rien qui vaille, et j’ai des doutes sur lui depuis que nous sommes ici. Huck, regarde donc… »

« Quoi de nouveau ? »

« On ne peut voir les fourrés à travers sa personne… »

« C’est vrai ; il est parfaitement opaque, et je commence à croire ! !... »

« Le voilà qui mâche du tabac ! Ils ne se livrent pas à ce sport en général… »

« Écoute donc. »

« Ce n’est pas du tout un revenant, mon cher… c’est Jake Dunlap en personne. »

« Quelle bonne blague ! »

« Écoute, Huck Finn : nous n’avons pas trouvé de cadavre sous les sycomores ? »

« Non. »

« Nous n’en avons pas vu trace ? »

« Pas l’ombre. »

« C’est probable ; car il n’y a jamais eu de cadavre ici. »

« Pourtant, nous avons bien entendu… »

« C’est vrai, nous avons entendu quelques cris mais cela ne prouve pas que quelqu’un ait été assassiné ! Nous avons bien vu courir quatre hommes, puis celui-ci est sorti du bois ; nous l’avons pris pour un revenant, grâce à notre imagination. C’était Jake Dunlap en personne, et c’est encore lui maintenant. Il s’est rasé la tête comme il nous l’avait annoncé, et se fait passer pour un étranger. Lui, un esprit ? Allons donc, il est bel et bien en chair et en os. »

Je finissais par comprendre notre erreur, j’étais bien aise, ainsi que Tom, que pauvre Jake n’ait pas été tué. Nous nous demandions pourtant quelle devait être notre conduite à son égard : valait-il mieux feindre de ne pas le connaître ? Tom pensa que le mieux serait de lui demander ; il s’avança donc vers lui. Plus prudent, je restai en arrière, ne sachant pas bien, malgré tout, s’il n’était pas un esprit. Tom l’interpella ainsi :

« Huck et moi sommes enchantés de vous revoir, et vous n’avez pas à craindre nos indiscrétions ; si vous préférez ne pas nous reconnaître quand nous vous rencontrons, dites-le nous franchement ; en tout cas vous pourrez compter sur nous ; on nous arracherait la langue plutôt que de vous nuire en quoi que ce soit. »

Il parut étonné de nous voir, et même d’assez mauvaise humeur ; mais les paroles de Tom le déridèrent ; il finit par sourire, fit quelques signes de tête et articula des sons rauques et inintelligibles à la manière des sourds-muets.

En même temps nous vîmes arriver des gens de chez Steve Nickerson qui habitait de l’autre côté de la prairie. Tom continua :

« Vous êtes un fameux lapin, vous ; jamais vous ne trouverez votre égal ; après tout, vous avez raison ; jouez la comédie pour nous comme pour les autres, c’est un bon exercice qui vous tiendra en haleine. Nous n’aurons pas l’air de vous connaître, nous resterons à l’écart ; mais si vous avez besoin de nos services, vous n’aurez qu’un signe à faire. »

Les gens de Nickerson nous rejoignirent : ils nous demandèrent bien entendu qui était cet étranger, d’où il venait, comment il s’appelait, à quelle religion et à quel parti politique il appartenait, combien de temps il devait rester, bref toutes les questions de détail que soulève l’arrivée d’un inconnu. Tom répondit de l’air le plus naturel qu’il n’avait rien pu tirer de ce sourd-muet qui ne parlait que par grognements ; en les voyant se diriger vers Jake, nous étions fort inquiets à son sujet. Tom prétendait dans sa haute sagesse qu’il lui faudrait plusieurs jours, pour bien posséder son rôle de sourd-muet, et qu’il pourrait bien laisser échapper quelque parole révélatrice. Lorsque nous eûmes la certitude que Jake s’en tirait à son avantage, nous repartîmes tout doucement dans la direction de l’école ; cela nous faisait faire un grand détour.

J’étais bien désappointé, de n’avoir aucun éclaircissement sur l’événement de la nuit, sur la manière dont il avait échappé à la mort ; Tom était aussi attrapé que moi, mais ne cessait de répéter qu’à la place de Jake il se tiendrait sur ses gardes, bien tranquille et ne ferait aucune imprudence.

Les enfants de l’école furent enchantés de nous revoir et la récréation se passa très gaîment. En allant en classe, les gamins d’Henderson avaient rencontré le sourd-muet et ils racontèrent tout ce qu’ils en savaient ; de sorte que leurs camarades très intrigués étaient dans un état de surexcitation folle ; ils grillaient d’envie de le rencontrer, car ils n’avaient jamais vu de sourd-muet.

Tom trouvait notre secret bien pesant et déclara que nous perdions une belle occasion de nous illustrer en ne racontant pas tout ce que nous savions ; il serait plus héroïque pourtant de ne rien dire ; car en restant muets nous ferions preuve d’une force de caractère prodigieuse. C’était l’opinion de Tom Sawyer et son jugement valait à mon avis les meilleurs conseils.

CHAPITRE IX

Au bout de deux ou trois jours, notre sourd-muet était très populaire. Il se promenait avec les voisins qui faisaient grand cas de lui et le trimbalaient comme une curiosité. On l’invitait à déjeuner, à dîner, à souper ; on le choyait de toutes les manières, on ne se lassait pas de l’observer et tous cherchaient à connaître sur son passé les détails les plus circonstanciés ; on lui prêtait même le caractère d’un héros d’aventure. Sa manière de parler par signes, était absolument inintelligible ; personne n’y comprenait rien (lui-même moins que les autres), mais les sons qu’il articulait avaient du charme pour tout le monde et on l’écoutait bouche bée. Il portait sur lui une ardoise et un crayon ; on lui posait des questions auxquelles il répondait par écrit, mais personne ne pouvait lire son grimoire excepté Brace Dunlap. Celui-ci reconnaissait que c’était un travail très compliqué, mais il arrivait à déchiffrer ses réponses, assez pour pouvoir raconter l’histoire du sourd-muet, d’après ses propres indications : il venait, disait-il, d’un pays assez éloigné, et avait eu une situation plutôt aisée ; mais des escrocs, en qui il mettait toute sa confiance, l’avaient ruiné ; devenu subitement pauvre, il se trouvait sans moyens d’existence.

Chacun admirait la bonté de Brace Dunlap pour cet étranger. Il lui donna une petite cabane et chargea quelques nègres de le soigner et de le nourrir.

Le sourd-muet venait souvent chez l’oncle Silas, si triste lui-même que la vue d’une misère supérieure à la sienne semblait le réconforter. Nous simulions, Tom et moi, de ne pas le connaître et il jouait vis-à-vis de nous la même comédie. La famille causait devant lui de ses soucis et de ses affaires privées, persuadée qu’il ne comprenait rien ; au fond nous pensions qu’il n’y avait pas de mal qu’il entendit tout cela. Son attitude était d’ailleurs parfaite ; il restait impassible et ne se trahissait pas.

Quelques jours se passèrent ; on commençait à être inquiet de Jupiter ; chacun se demandait ce qu’il avait pu devenir ; personne n’en savait rien, et l’on hochait la tête en affirmant qu’il lui était sûrement arrivé quelque chose d’extraordinaire. Deux jours plus tard, le bruit courut qu’il avait été assassiné. Cette nouvelle révolutionna les gens des environs. Les langues marchaient à qui mieux mieux ; une escouade de traqueurs s’offrit même pour battre les bois et retrouver son cadavre. Tom et moi partîmes en campagne avec les autres ; nous étions fous de joie. Notre exubérance nous faisait perdre sommeil et appétit. Tom prétendait que si nous découvrions ce corps, nous deviendrions des célébrités ; on parlerait plus de nous que si nous avions péri dans un naufrage.

Les autres se découragèrent vite et renoncèrent à leurs fouilles ; mais Tom, lui, persista. Il passa la nuit à réfléchir et à imaginer un plan ; le matin, avant le jour, il me tira de mon lit, en me criant d’un air radieux :

« Mais dépêche-toi donc, Huck ! Habille-toi, nom d’un chien ! »

En deux minutes, nous étions au bord de la rivière, en route pour le village. Tom voulait demander à Jeff Hoobrer son limier.

« La piste est trop visible, Tom, lui dis-je, et de plus il a plu ».

« Ça ne fait rien, Huck. Si le corps est caché sous les bois, le chien le flairera. S’il a été assassiné et enterré, le trou n’aura pas été causé profondément, et si le limier l’évente ce sera l’affaire d’un instant. Huck, tu vois que nous marchons grand train vers la célébrité ! »

Il s’emportait, se grisait de paroles et d’espoir.

En deux minutes, il eut dressé son plan ; il n’allait pas seulement trouver le cadavre, mais aussi l’assassin ; il le pourchasserait, s’attacherait à lui, jusqu’à ce que…

« Parfait, lui dis-je ; mais m’est avis que tu devrais trouver d’abord le cadavre ; ce sera une besogne suffisante pour une journée. Pour le moment il n’y a ni cadavre, ni assassin ; rien n’empêche que ce farceur ait disparu sans avoir été tué le moins du monde. »

Ceci le taquina. – « Huck Finn, reprit-il, je ne connais personne plus démoralisant que toi. Jusqu’à ce qu’on t’ait montré le bon côté d’une chose, tu n’en découvres jamais que les mauvais. À quoi bon me donner une douche glacée, en soutenant qu’il n’y a pas eu de crime ? Je ne comprends pas cette tactique, et je ne l’emploierais certes pas pour toi à l’occasion. Nous avons une chance unique de nous faire une réputation et… »

« Soit, lui dis-je ; je regrette de t’avoir peiné et je retire mon opinion. Elle n’a aucune importance ; fais-en donc ce que tu voudras. Je ne me moque pas mal de cet individu ; s’il a été tué, j’en suis enchanté comme toi ; s’il a été… »

« Je n’ai jamais dit que j’en serais content ; je disais seulement que… »

« Eh bien ! de quelque côté que tu opines, ton avis sera le mien. »

« Mais il n’y a pas de tout ça, Huck Finn ; tu n’y comprends rien. »

Il s’arrêta, et oubliant ce qu’il voulait dire il se mit à frapper du pied ; énervé et agité il reprit :

« Huck, quelle gloire, si je trouve ce corps quand tout le monde aura renoncé à le chercher, et si je découvre ensuite l’assassin ? L’honneur n’en reviendra pas seulement à nous, mais aussi à l’oncle Silas, parce que l’œuvre de ses neveux rejaillira sur lui. Je le remonterai sur sa bête, tu verras. »

L’accueil du vieux Jeff Hoobrer refroidit notre zèle, quand nous arrivâmes à sa boutique de forgeron pour lui demander son chien.

« Prenez-le, si vous voulez, nous dit-il, mais vous ne trouverez pas le corps, par la bonne raison qu’il n’existe pas ici. Tout le monde y a renoncé et avec raison. En y réfléchissant, on a compris que ce cadavre était une chimère ! et en effet : dans quel but un homme en tue-t-il un autre ? Tom, répondez à cette question ? »

« Mais pour… »

« Eh bien, répondez donc, Tom, vous n’êtes pas un sot ! Dans quel but un homme devient-il assassin ? »

« Mais quelquefois pour se venger, etc… »

« Attendez : procédons par ordre. Vous parlez de vengeance ; en cela vous avez raison. Mais qui donc pouvait en vouloir à ce pauvre déshérité de la nature ? Qui, à votre avis, avait intérêt à s’en débarrasser ? »

Tom était interloqué. Il ne s’était jamais demandé pourquoi un homme en assassinait un autre et il semblait comprendre maintenant que la suppression de Jupiter Dunlap n’offrait d’intérêt pour personne. Le forgeron reprit :

« L’idée de vengeance ne tient pas debout ; vous le voyez vous-même. Reste le vol ; soyez sûr que c’est la vraie raison. Quelque individu aura désiré les boucles de ses guêtres et… »

C’était si drôle cette idée, qu’il se mit à éclater de rire ; mais d’un rire inextinguible que rien ne pouvait modérer ; Tom paraissait très vexé, et très honteux de se trouver là. Il eût voulu partir, mais le vieux le retenait et lui énumérait toutes les raisons qui poussent un homme à assassiner son prochain : d’après cela, il était évident que personne ne tenait la clef du mystère ; il en profita pour faire une foule de plaisanteries sur cette histoire et sur les gens qui avaient fouillé les bois pour retrouver le cadavre. Il ajouta :

« S’ils avaient eu le sens commun, ils auraient deviné que le fainéant voulait tout bonnement s’offrir un peu de bon temps après son travail. Il reviendra sans doute dans quelques semaines ; et alors, quelles têtes ferez-vous tous ! Mais, après tout, suivez votre idée ; prenez le chien et ramenez le cadavre ; allez-y, Tom ».

Ce disant, il fut repris d’un nouvel accès de rire violent. Tom était bien un peu démonté après ceci. Mais il lui répondit : « C’est bien, amenez-moi le chien. » Nous rentrâmes à la maison laissant le vieux se tenir les côtes de rire.

C’était un chien magnifique, et d’une race parfaite pour le flair ; de plus, il nous connaissait et nous était très attaché. Il bondissait, sautait sur nous pour nous remercier de l’avoir emmené et de la bonne journée que nous lui promettions. Tom, lui, était trop découragé pour s’intéresser à ce chien ; il regrettait maintenant sa démarche, trouvait qu’il aurait dû réfléchir davantage, avant de s’embarquer dans une pareille affaire. Le vieux Jeff Hoobrer, pensait-il, le raconterait à qui voudrait l’entendre et nous aurions les oreilles cassées de cette histoire. – Nous rentrâmes donc, par des chemins détournés, l’oreille basse et sans causer. En passant par le champ de tabac, nous entendîmes les gémissements prolongés du chien ; en le rejoignant, nous le vîmes gratter la terre furieusement, relevant la tête par moment pour lancer un appel plaintif.

On devinait la forme d’un trou long et étroit, capable de loger un cercueil ; la terre mouillée s’était affaissée et en indiquait nettement les contours. Cette découverte nous trouva muets de stupeur et incapables d’articuler une parole. À peine eût-il gratté la terre à quelques centimètres de profondeur qu’il saisit quelque chose et le tira à lui. C’était un bras et une manche. Tom poussa un cri et me dit :

« Sauvons-nous, Huck ; c’est bien lui !... »

J’étais terrifié. Nous rejoignîmes la grand’route pour appeler à notre aide les premiers passants. Ils apportèrent des pelles et des pioches, exhumèrent le corps à leur grande stupéfaction ; quoique la figure fût méconnaissable, il était facile de reconnaître le cadavre du malheureux Jupiter.

« Ce sont bien les habits du pauvre diable ! » disaient-ils.

Les uns partirent en hâte pour répandre la nouvelle de la découverte, d’autres pour prévenir la police et faire ouvrir une enquête. Tom et moi, nous filâmes à la maison. Tom se sentait tout feu tout flamme et entra comme une bombe dans la maison où l’oncle Silas, tante Sally et Benny étaient réunis.

« Huck Finn et moi, avons découvert, cria-t-il, le corps du pauvre Jupiter ; nous deux seuls, avec l’aide d’un chien ; tout le monde avait abandonné la partie ; sans nous, personne ne l’aurait jamais trouvé, on n’aurait jamais su qu’il avait été assassiné. On l’a tué à coups de gourdin et je vais me mettre à la recherche du meurtrier ! Je parie bien que je le trouverai. »

Tante Sally et Benny se levèrent pâles et atterrées ; quant à l’oncle Silas, il tomba de sa chaise la tête en avant, en grognant :

« Las, mon Dieu ! tu l’as donc trouvé maintenant ! »

CHAPITRE X

Ces paroles nous glacèrent de frayeur ; nous ne pouvions faire un mouvement. Enfin, nous nous approchâmes du pauvre vieux ; nous le ramassâmes pour le remettre dans son fauteuil, pendant que Benny et tante Sally lui prodiguaient leurs soins et leurs caresses ; les malheureux vieillards étaient si effondrés, si désemparés qu’ils en perdaient la tête. Tom était consterné, à moitié pétrifié à l’idée qu’il avait achevé son oncle en voulant se vanter de sa découverte ; il comprenait que rien de tout cela ne serait arrivé, s’il n’avait pas visé à la gloriole en déterrant le cadavre. – Mais une idée surgit dans son cerveau, et il essaya de réparer le mal causé, disant : « Oncle Silas, ne parlez plus ainsi ; vous avez tort de vous alarmer car il n’y a pas un mot de vérité dans tout ceci. » – Tante Sally et Benny parurent reconnaissantes de ces paroles réconfortantes. Mais le pauvre vieux continuait à secouer la tête d’un air lamentable et désespéré, pendant que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il pleurait en s’exclamant :

« Oui, c’est ma faute, pauvre Jupiter ! c’est moi qui l’ai tué. »

C’était à vous fendre l’âme. Il continua à donner tous les détails, racontant que le malheur était arrivé le jour de notre venue. – Jupiter l’avait tellement rendu fou de colère, qu’il avait saisi un bâton et lui en avait asséné un coup sur la tête ; Jupiter alors s’était affaissé sur le sol. L’oncle Silas plein de remords et de pitié, s’agenouillant près de sa victime, lui avait soutenu la tête en le suppliant de parler, de lui dire qu’il n’était pas mort. Au bout de peu d’instants, Jupiter reconnut la personne qui le soignait et il sauta en l’air comme mu par une pile électrique ; il s’était sauvé à travers champs pour regagner les bois. L’oncle Silas en avait conclu que le coup porté n’était pas mortel.

« Probablement, pensait-il, la terreur lui avait rendu des forces ; mais ce suprême effort l’avait achevé et comme personne n’était là pour lui porter secours il était sans doute retombé mort dans les buissons. »

Le pauvre vieillard criait et pleurait, s’accusait d’être un meurtrier, de porter au front la marque de Caïn, et d’avoir déshonoré sa famille. On allait le découvrir et le pendre !

« Non, lui dit Tom ; vous ne serez pas arrêté, vous ne l’avez pas tué ; un seul coup de bâton ne suffit pas pour assommer un homme. D’autres se sont chargés de l’achever. »

« Non, non, répétait-il ! C’est bien moi le meurtrier, qu’on n’accuse personne. D’ailleurs en dehors de moi, qui donc pouvait lui en vouloir ? » – Il leva les yeux comme pour chercher sur nos visages une lueur de consolation, un mot capable de l’excuser, en accusant un autre de ce crime. Mais nous restions muets. Il le remarqua ; sa figure se rembrunit et reprit son expression tourmentée et anxieuse. Tom eut une idée :

« Attendez, dit-il, quelqu’un l’a enterré, qui ? »

Il s’arrêta net. J’en compris la raison, et un frisson parcourut mes membres, car je me rappelai avoir vu l’oncle Silas se promener avec une bêche sur le dos, la nuit même de notre arrivée. – Je savais que Benny l’avait vu elle aussi ; car elle en avait parlé le lendemain.

Tom coupa court et changea le tour de la conversation ; il supplia son oncle de se tenir coi ; nous insistâmes à notre tour en lui démontrant qu’il serait très maladroit de raconter cet incident ; s’il ne disait rien, personne ne s’en douterait ; mais si, au contraire, il se dénonçait lui-même, sa famille en aurait du chagrin ; ce serait un malheur pour tous. Il finit par le comprendre. Nous respirions et cherchions à le consoler, en lui répétant que s’il ne parlait pas, cet incident serait vite oublié. Personne ne le soupçonnerait, lui, l’oncle si bon, si digne et si universellement estimé. Tom toujours plein de cœur le réconforta en disant :

« Écoutez-moi une minute, et voyez si je n’ai pas raison. Vous êtes pour chacun le bon oncle qui pendant tant d’années a prêché le bien autour de lui ; vous l’avez fait de toutes les manières possibles en prodiguant vos largesses ; on vous aime partout, on vous respecte comme quelqu’un qui a semé la paix et l’union, et qui serait incapable de faire du mal à une mouche. Tout le monde le sait, et assurément pas une âme ne vous accuserait… »

« Au nom de la loi d’Arkansas, je vous arrête, vous le meurtrier de Jupiter Dunlap », cria le shériff à la porte. – Quel coup ! Tante Sally et Benny se précipitèrent sur l’oncle, pleurant, hurlant, s’accrochant à lui, déclarant que la justice ne l’aurait pas, qu’elles le défendraient, dussent-elles y perdre la vie ; les nègres arrivèrent en masse et… c’était un spectacle lamentable ; n’y tenant plus : je m’en allai.

On l’emmena à la prison du village, et nous le suivîmes pour lui faire nos adieux. Tom était… presque satisfait et me glissa à l’oreille : « Nous allons avoir une belle aubaine, Huck, des dangers à courir pour le tirer de là, on parlera de nous partout, et nous deviendrons célèbres », mais le vieux sembla repousser les paroles de consolation que son neveu lui murmurait tout bas. Il répondit que son devoir était de satisfaire aux exigences de la loi et qu’il demeurerait fidèle à son poste en prison, même si les portes en restaient grand ouvertes. Tom ne s’attendait pas à cette réponse qui le dépita ; mais il fut bien obligé d’en prendre son parti.

Il sentait une terrible responsabilité peser sur lui et son devoir à lui, Tom, était de travailler à rendre la liberté à son oncle : en quittant sa tante il lui recommanda de ne pas se tourmenter, et lui promit qu’il travaillerait nuit et jour à prouver l’innocence de son mari. Elle se montra très touchée de cette affection, très reconnaissante et bien sûre qu’il ferait son possible. Elle nous pria de seconder Benny dans ses fonctions de maîtresse de maison et de surveiller les enfants ; nous prîmes congé d’elles très émus, et nous rentrâmes, laissant la bonne tante en compagnie de la femme du geôlier pour attendre le procès qui viendrait en octobre.

CHAPITRE XI

Le mois d’attente fut long. La pauvre Benny prenait sur elle autant qu’elle le pouvait, et nous tâchions, Tom et moi, d’égayer la maison ; mais nos efforts ne donnaient pas un brillant résultat. Il en était de même à la prison, où nous allions chaque jour voir le vieux couple qui se morfondait. Le malheureux oncle ne dormait plus ou parlotait dans son sommeil agité ; les nuits blanches qu’il passait lui donnaient un air minable et des pensées sinistres très inquiétantes. – Sa tête s’affaiblissait, nous redoutions une complication cérébrale ; chaque fois que nous essayions de l’égayer, il secouait la tête en nous disant que nous ne parlerions pas sur ce ton, si, comme lui, nous avions à supporter le poids d’un crime. Nous avions beau lui prouver que ce n’était pas un assassinat, mais bien un homicide par imprudence, il ne voulait rien entendre et rejetait les circonstances atténuantes que nous invoquions. Il en arriva pourtant, à l’époque des débats, à « convenir » avec nous qu’il avait essayé seulement de tuer Jupiter ; c’était malgré cela très grave ! La situation paraissait très compromise et tante Sally et Benny n’avaient plus un instant de sécurité. Il nous promit cependant de ne parler de « son » crime devant aucun étranger ; cela nous rassura un peu.

De son côté Tom Sawyer se creusait la tête pour faire innocenter son oncle ; il me fit passer plus d’une nuit à chercher des arguments à décharge, mais il nous semblait impossible d’arriver à notre fin. Quant à moi, profondément découragé, je trouvais qu’il eût mieux valu laisser les faits s’éclaircir d’eux-mêmes, au lieu de nous perdre dans un dédale de complications inextricables. Tom ne l’entendait pas ainsi ; il se cramponnait à sa tâche et continuait à machiner des plans dans son cerveau.

Enfin, le procès commença vers le milieu d’octobre ; nous y assistâmes tous, bien entendu. La salle était comble. Pauvre oncle ! il semblait plus mort que vif, ses yeux étaient renfoncés, et il ne paraissait plus que l’ombre de lui-même. Benny s’assit d’un côté, tante Sally de l’autre ; toutes deux voilées et le cœur brisé d’émotion. Tom, lui, s’était assis près de notre avoué et serrait les débats de très près. L’avocat et le jury le laissaient faire ; peu s’en fallut qu’il n’arrachât les papiers des mains de l’avocat qui se reconnaissait à peine au milieu de ses documents si embrouillés, et se démenait pour ne pas trop patauger.

Les jurés prêtèrent serment, puis l’avocat général se leva pour la lecture du réquisitoire. Il fut terrible pour le pauvre accusé, qui grognait, murmurait, pendant que Benny et tante Sally pleuraient. La manière dont le crime fut présenté nous renversa ; elle ne ressemblait en rien au récit de l’oncle Silas. L’avocat général prétendit que deux témoins l’avaient vu commettre son crime ; le meurtre était donc prémédité ; l’accusé avait eu la ferme volonté de tuer Jupiter en portant le premier coup de gourdin ; on l’avait vu d’ailleurs, aussitôt après, cacher le corps dans les broussailles. Puis l’oncle Silas était revenu chercher le cadavre pour le traîner dans le champ de tabac ; deux hommes en étaient témoins ; on l’avait aperçu, la nuit, enterrant le pauvre Jupiter.

En entendant cette plaidoirie, je finis par me laisser convaincre de la vérité de ces accusations ; je me disais que l’oncle Silas avait dû déguiser la vérité pour ne pas affliger sa femme et sa fille ; cela me paraissait d’autant plus naturel que j’en aurais fait autant à sa place ; j’aurais menti comme lui, pour leur épargner un chagrin et une honte, dont elles n’étaient pas responsables. Notre avocat paraissait fort ennuyé, Tom était tout déconcerté, pourtant il faisait semblant de reprendre confiance.

Les auditeurs semblaient diablement ébranlés !...

Lorsque l’avocat général eut bien établi les bases de son accusation, il s’assit pour développer sa thèse, et appela les témoins à charge. Tout d’abord, se présenta un groupe d’individus qui déclarèrent qu’une grande animosité régnait entre l’oncle Silas et le défunt ; ils racontèrent ensuite que l’accusé avait menacé Jupiter plusieurs fois, que la situation s’était envenimée entre eux à tel point qu’on en jasait fortement et que Jupiter ne se sentait plus en sûreté ; il aurait même dit que l’oncle Silas le tuerait un jour ou l’autre !

Tom et notre avocat leur posèrent quelques questions, mais, peine perdue ; ils suivaient leur idée, et n’en voulaient démordre sous aucun prétexte.

Alors vint la déposition de Lem Beebe. Je me le représentai causant cette nuit fameuse avec Jim Lane d’un chien qu’ils avaient emprunté à Jupiter Dunlap ; cela me rappela les mûres et la lanterne, Bill et Jack Withers racontant à côté de nous le vol de blé commis par un nègre de l’oncle Silas ; puis, je crus revoir notre revenant dont la promenade nous avait tant effrayés ! Il était à l’audience lui aussi ; en sa qualité d’étranger et de sourd-muet on lui avait octroyé un fauteuil confortable, où il se carrait à son aise près de la barre, tandis que les autres étaient serrés sur les bancs comme des harengs et pouvaient à peine respirer.

Tout me revenait à l’esprit en ce moment ; mais quelle triste comparaison je faisais entre l’agrément que nous avions à cette époque et notre angoisse actuelle !

Lem Beebe ayant prêté serment commença sa déposition : « Je m’en revenais ce jour là, dit-il, le 2 septembre au coucher du soleil ; Jim Lane était avec moi. Nous entendîmes parler, la discussion était violente et sur un ton élevé ; nous étions très près, mais séparés des voix par un buisson de coudriers ; l’une d’elle disait : « Je vous ai prévenu plus d’une fois, que je vous tuerais. » Nous connaissions bien cette voix, c’était celle du prisonnier ; quelqu’un brandit un gourdin au-dessus du buisson, puis le bras disparut aussitôt : un bruit de coup, puis quelques gémissements ; ce fut tout. Nous nous glissâmes doucement pour voir sans être vus ; le pauvre Jupiter était étendu raide, le prisonnier restait planté à côté du cadavre, son gourdin à la main. Au bout d’un instant il le traîna dans le buisson et l’y cacha ; nous en profitâmes pour nous sauver prudemment ! » L’émotion produite par ces paroles fut poignante. Une sensation de terreur glaça l’auditoire ; la foule resta si impressionnée dans son profond silence que l’immense salle paraissait vide. Puis on entendit des soupirs sur toute la ligne ; chacun semblait se dire avec effroi : « C’est horrible, absolument horrible. »

Alors se produisit un fait vraiment étonnant. Pendant tout le temps des dépositions des premiers témoins et de leurs récits invraisemblables, Tom Sawyer, tout yeux et tout oreilles, ne perdait pas un fil de leurs déclarations ; dès qu’ils avaient fini, il allait vers eux et s’ingéniait à les prendre en flagrant délit de mensonge et à réfuter leurs témoignages ; son attitude changea du tout au tout, lorsque Lem commença à parler, en passant sous silence son entretien avec Jupiter qui lui avait prêté le chien ; Tom l’écoutait avec assiduité et semblait prêt à l’interroger contradictoirement ; j’en conclus que le moment approchait, où tous deux nous aurions à répondre et à raconter la conversation surprise entre Lem et Jim Lane. Mais en levant les yeux sur Tom, j’eus un frisson d’effroi. Il paraissait absorbé, et à cent lieues de l’audience. Il n’entendait plus rien, et lorsque Lem s’assit, Tom resta plongé dans ses contemplations lointaines. Apostrophé vivement par notre avocat, il se décida à sortir de sa torpeur, et répondit simplement :

« — Acceptez ce témoignage si vous voulez, mais laissez-moi tranquille ; j’ai besoin de réfléchir. »

J’étais médusé ! je n’y comprenais rien. Benny et sa mère étaient bouleversées, elles relevèrent leurs voilettes pour essayer de rencontrer son regard ; mais c’était peine perdue ; pas plus qu’elles je ne réussis à attirer son attention. Le greffier réunissait à grand’peine toutes les dépositions qui s’enchevêtraient de plus en plus. C’était une véritable salade russe !

Puis vint le tour de Jim Lane qui raconta la même histoire avec les mêmes détails ; Tom n’y prêta aucune attention, et resta plongé dans ses réflexions.

L’imbroglio allait toujours croissant. Le procureur buvait du lait, le juge était très perplexe. D’après la loi d’Arkansas qui autorisait les accusés à se choisir un ami pour seconder leur avocat, Tom jouait presque le rôle de défenseur, car son oncle avait sollicité son concours ; en ce moment il oubliait sa mission, le juge semblait fort mécontent de son attitude. Le juge ne put recueillir de Lem et Jim que des dépositions de peu d’importance.

« Pourquoi, leur demanda-t-il, n’avez-vous pas prévenu immédiatement, de tout ce que vous aviez vu ? »

« Nous avions peur d’être inculpés dans l’affaire et d’ailleurs, nous partions pour huit jours chasser au marais ; dès notre retour, nous avons appris qu’on cherchait la victime ; et nous nous sommes empressés de prévenir Brace Dunlap. »

« Quand ? »

« Le samedi soir, 9 septembre. »

Le juge se leva.

« Sheriff, dit-il, arrêtez ces deux témoins soupçonnés d’avoir voulu cacher la vérité autour de ce crime. »

Le procureur très énervé sauta en l’air :

« Je proteste contre cette mesure arbitraire ! »

« Asseyez-vous, répondit le juge, en enlevant sa toque et en la déposant sur son pupitre ; je vous prie de respecter la Cour. »

Ainsi fut fait ; et il appela Bill Withers.

Celui-ci prêta serment et commença à déposer :

« — Le 2 septembre au coucher du soleil, je revenais avec mon frère Jack, en longeant le champ du prisonnier, lorsque nous aperçûmes un homme qui marchait courbé sous le poids d’un fardeau : il nous sembla que c’était un nègre, en train de voler du blé ; mais nous n’en étions pas certains. En nous rapprochant, nous reconnûmes que cet homme en portait un autre sur son dos ; ce fardeau inerte nous fit immédiatement penser à un ivrogne, et nous conclûmes que le porteur ne pouvait être que le pasteur Silas (il avait bien, d’ailleurs, sa démarche). Depuis des mois, le pasteur Silas cherchait à corriger Sam Cooper de son vice déplorable, et nous étions convaincus que l’ayant trouvé ivre une fois de plus, il l’avait charitablement ramassé et emporté. »

Un frisson courut de nouveau parmi les assistants qui se représentaient le vieil oncle, tout tremblant, transportant le cadavre dans son champ de tabac à l’endroit où le chien l’avait déterré ; on lisait sur tous les visages une profonde impression de dégoût et j’entendis même passer cette réflexion pénible : « C’est un coup prémédité avec un rare sang-froid ! Quel gredin ! Emporter ainsi un corps et l’enfouir comme un chien ! Un pasteur qui plus est, capable d’une monstruosité pareille ! »

Tom continuait à rêvasser sans entendre un mot de ce qui se disait autour de lui. Notre avocat fort ennuyé appela les témoins à décharge ; mais notre cause paraissait en bien mauvaise voie.

Jack Withers se présenta et fit un récit identique à celui de son frère.

Après lui, ce fut le tour de Brace Dunlap qui paraissait accablé de douleur. Les auditeurs attendaient sa déposition avec une impatience fiévreuse en essuyant leurs larmes, pendant que les femmes murmuraient : Pauvre homme ! pauvre malheureux !

Après le serment, Brace commença : « Depuis longtemps j’étais inquiet de mon frère, mais je ne croyais pas le danger aussi imminent ; je ne pouvais me figurer qu’on s’attaquât à un pauvre être aussi inoffensif. » (Il me sembla voir sur les lèvres de Tom un sourire fugitif aussitôt réprimé.) « Je ne pouvais, reprit-il, m’imaginer qu’un pasteur, un homme d’église deviendrait un assassin ; cette supposition ne m’était jamais venue à l’esprit ! C’est un malheur que je ne me sois pas montré plus perspicace ; car si j’avais agi différemment, mon pauvre frère serait aujourd’hui avec nous, au lieu de tomber dans ce champ, victime de cet infâme attentat ! » Les larmes l’étranglaient ; il s’affaissa et attendit un instant pour retrouver sa voix. L’émotion était à son comble ; les femmes pleuraient et le bruit des sanglots troublait seul le silence de l’auditoire. Le pauvre oncle Silas poussa un gémissement plaintif.

Brace reprit son récit : « Le samedi 2 septembre, il ne parut pas à souper ; inquiet, j’envoyai un de mes nègres chez Silas, mais il revint m’informant que mon frère n’y était pas. Alors, mon anxiété augmenta et je me sentis très énervé. Je me couchai sans pouvoir dormir, je me relevai au milieu de la nuit et j’errai assez longtemps autour de la maison de Silas, espérant rencontrer mon pauvre frère ; j’étais loin de me douter qu’il avait échappé aux soucis de ce monde pour gagner une rive meilleure… »

De nouveau les sanglots l’étranglèrent ; il s’assit, tout l’auditoire fondit en larmes. Il se ressaisit bientôt et reprit : « Peine perdue ! je rentrai et j’essayai vainement de dormir. Au bout de deux jours l’anxiété était générale, on commençait à se rappeler les menaces de Silas, et l’idée germa dans quelques esprits que mon frère avait bien pu être assassiné ; on fouilla les alentours pour essayer de trouver son corps ; toujours rien !

« On dut y renoncer !

« J’en conclus qu’il était parti pour oublier ses chagrins, et qu’il reviendrait un jour, lorsque son pauvre cœur serait consolé.

« Mais samedi dernier, le 9, Lem Beebe et Jim Lane vinrent me raconter tout ce qu’ils savaient de l’horrible assassinat ; j’étais anéanti. Alors, je me rappelai un fait qui ne m’avait pas frappé au début ; on racontait que le prisonnier était devenu somnambule et irresponsable de certains actes étranges qu’il commettait pendant son sommeil.

« Je vais vous raconter le fait qui me revient à la mémoire.

« Le samedi soir, pendant que j’errais aux alentours de la maison de Silas, triste et le cœur brisé, j’entendis du côté du champ de tabac un son qui me surprit ; je me rapprochai en me dissimulant, et j’aperçus, à travers les buissons qui bordaient la route, Silas en train de bêcher avec un instrument à long manche ; il jetait des pelletées de terre dans un grand trou ; bien qu’il me tournât le dos, la clarté de la nuit me permit parfaitement de reconnaître sa vieille blouse verte, avec une grande pièce blanche dans le dos qui rappelait une tache de neige. Il enterrait sa victime ! »

De nouveau, il s’effondra sur son siège, pleurant et gémissant ; la salle entière l’imita en criant : « Quelle horreur ! Quelle atrocité ! » La surexcitation était à son comble, on ne s’entendait plus ; soudain, au milieu de ce tumulte, se dressa la silhouette de l’oncle Silas, blanc comme un linge.

« Tout cela est parfaitement exact, s’écria-t-il. Je l’ai assassiné de sang-froid ! »

Quelle révélation ! on était pétrifié. L’assistance se leva tumultueuse, cherchant à voir l’accusé ; le juge frappait son pupitre à coup de maillet, tandis que le greffier criait à tue-tête ! « Silence ! Respectez la Cour. »

Pendant ce temps, le vieillard restait debout, livide, mais l’air résolu, et l’œil fiévreux, sans un regard pour sa femme et sa fille, qui le suppliaient des yeux de ne plus parler ; il repoussa leurs avances, disant qu’il voulait décharger sa conscience de ce crime odieux dont il ne pouvait plus supporter le poids, et qu’il le raconterait par ses menus détails. Alors il se mit à faire le récit de cette terrible histoire : l’auditoire, le juge, le jury, les avocats étaient haletants ; tante Sally et Benny pleuraient à chaudes larmes.

Chose étonnante ! Tom Sawyer ne le regarda pas, même pas une fois ! Ses yeux erraient dans le vide, et suivaient un point invisible pour nous autres. Le malheureux vieillard poursuivait toujours son récit, avec la volubilité d’un torrent de feu.

« Oui. Je l’ai tué. C’est moi le coupable. Mais jusqu’au moment où j’ai levé sur lui mon gourdin, je n’avais aucune intention de lui faire le moindre mal, en dépit des affirmations mensongères de tous ces témoins et de leurs accusations de menaces que je n’ai jamais proférées. Au moment du crime, mon sang s’est glacé, j’ai vu rouge ; j’ai perdu tout sentiment de pitié, et j’ai levé mon arme pour le tuer.

« En un instant je me suis rappelé toutes les misères, toutes les insultes que cet homme et son vaurien de frère m’avaient jetées à la tête ; la manière dont ils m’avaient discrédité aux yeux de mes paroissiens : ils avaient sali mon nom, ils venaient de m’amener à commettre un acte irréparable pour nous ruiner, moi et les miens, nous qui ne leur avions fait que du bien, j’en prends Dieu à témoin ! Et pourquoi cette basse vengeance ? pourquoi ? Parce que ma fille, l’innocente créature que vous voyez à mes côtés, refuse d’épouser ce richard insolent et bête, ce pleutre de Brace Dunlap, qui pleurniche pour la galerie la mort d’un frère dont il se souciait peu ! » (Cette fois Tom tressauta et manifesta une vraie joie). « Et à cette minute même, j’oubliai mes croyances pour ne penser qu’à l’amertume de mon cœur, – Dieu me pardonne ! – je levai la main pour tuer ! ! Le chagrin, le remords m’envahirent aussitôt ! mais la pensée des miens combattit leur présence : il me fallait à tout prix cacher mon crime pour leur épargner la honte. Oui, il fallait faire disparaître le corps ; je le traînai d’abord dans les buissons, puis dans le champ de tabac, et à la nuit noire, creusant un trou profond, je l’enfouis dans la terre à l’endroit où… »

« J’y suis », cria Tom en se levant précipitamment, et agitant les bras, regardant le pauvre accusé d’un air dur et perçant.

« Asseyez-vous, lui dit-il ; un crime a été commis en effet ; mais vous n’y avez pas trempé. »

L’effet fut magique ; un grand silence succéda au tumulte ; on aurait entendu voler une mouche. Le vieillard se laissa tomber tout effaré sur son siège, tandis que tante Sally et Benny restaient ahuries par la révélation de Tom, bouche bée, ne comprenant plus ce qui se passait autour d’elles.

L’auditoire était suspendu aux lèvres de Tom ; il restait fasciné, les yeux fixes, grand ouverts et sans le moindre clignement des paupières.

Tom, seul, était parfaitement calme.

« Puis-je parler, votre Honneur ! » demanda-t-il ?

« Oui. Pour l’amour du Ciel, parlez, et dépêchez-vous », cria le juge aussi surpris que décontenancé.

Tom se leva donc, attendit quelques secondes (pour préparer son petit effet), puis il commença son récit sur un ton calme et posé.

« Voici environ quinze jours qu’on a apposé sur les murs du palais de justice, une affiche promettant une prime de deux mille dollars à qui rapporterait deux gros diamants volés à Saint-Louis. Ces pierres en valent douze mille, mais peu importe pour le moment, nous y arriverons tout à l’heure. Revenons au crime. Je vous en raconterai toute l’histoire ; vous allez savoir comment il a été commis, et par qui ; vous en aurez tous les détails imaginables. »

Chacun s’impatientait ; on commençait à trouver que Tom prenait trop de détours pour arriver au fait.

« L’homme que vous voyez ici, Brace Dunlap, qui a si adroitement pleurniché la mort de son frère pour lequel il avait une indifférence parfaite cet homme, ici présent, a voulu épouser la jeune fille assise près de ce vieillard ; elle l’a refusé. Furieux, il promit à l’oncle Silas qu’il lui ferait regretter cet affront. Le bon oncle connaissait à qui il avait affaire, il savait de quoi était capable son ennemi ; le sentant fort inquiet et exaspéré, il chercha par tous les moyens possibles à le calmer et à reconquérir ses bonnes grâces. Pour cela, il se résigna à prendre au service de sa ferme son vaurien de frère Jupiter ; et pour lui donner des gages il poussa la bonté jusqu’à se priver de certaines dépenses superflues. Jupiter, mal conseillé par l’indigne Brace, ne savait qu’inventer pour insulter grossièrement mon oncle, l’irriter, l’exaspérer, et l’amener à lui faire du mal ; il voulait le discréditer aux yeux du public. Il y arriva. Tout le monde jeta la pierre à l’oncle Silas ; on raconta des potins sur son compte, si bien que le pauvre Silas, agacé, malade, désespéré finit par en perdre la tête.

« Donc, ce fameux samedi, jour à jamais mémorable, deux des témoins ici présents, Lem Beebe et Jim Lane, passèrent tout près de l’endroit où travaillaient l’oncle Silas et Jupiter Dunlap. Ce qu’ils ont raconté à ce sujet est vrai ; le reste est un tissu de mensonges.

« Ils n’ont pas entendu Silas menacer Jupiter de le tuer ; ils n’ont pas entendu le coup qui l’a frappé mortellement ; ils n’ont vu ni le cadavre, ni l’oncle Silas le cachant dans les buissons. Regardez-les maintenant ! Ne vous semblent-ils pas regretter de n’avoir pas su tenir leur langue ? Ils sont penauds maintenant ; bientôt ils se repentiront de leur bavardage mensonger.

« Ce même samedi soir, Bill et Jack ont en effet vu un homme qui en portait un autre. Cette partie de leur déposition est exacte, le reste est faux. Tout d’abord, ils le prirent pour un nègre en train de voler le blé de l’oncle Silas… Mais regardez donc leur air vexé, en apprenant que leur dialogue a été surpris. Cette déconvenue s’explique ainsi : ils ont parfaitement reconnu l’homme qui en portait un autre sur le dos ; mais ils savent aussi très bien pourquoi ils ont juré ici que d’après sa démarche cet homme devait être Silas. Cette affirmation est fausse ; ils savent parfaitement que leur serment est un parjure.

« Un homme qui se promenait au clair de la lune a, en effet, vu enterrer un cadavre dans le champ de tabac ; mais ce ne pouvait être l’oncle Silas, qui dormait à ce moment dans son lit.

« Et maintenant, avant de continuer, permettez-moi de vous poser une question : n’avez-vous pas remarqué qu’une personne absorbée ou préoccupée dans ses réflexions ne garde jamais les mains tranquilles ; elle les remue inconsciemment sans pouvoir expliquer ce mouvement machinal. Les uns tripotent leur menton, les autres caressent leur nez ; d’autres font tourner une chaîne, d’autres arrachent un bouton ; il y en a qui dessinent une lettre ou un chiffre sur leur joue ou sous leur menton. Je suis de ces derniers. Lorsque je me sens préoccupé ou que je m’absorbe dans ma pensée, je trace sur ma joue, ma lèvre ou mon menton un V. majuscule ; mais jamais d’autre lettre ; la moitié du temps je ne m’en aperçois pas et ne me doute pas de ce que je fais. »

C’est singulier, j’ai précisément la même manie, seulement je trace un O au lieu d’un V. (Je vis des assistants se faire des signes d’assentiment qui voulaient dire : il a raison, c’est vrai).

« Maintenant, je reprends, dit Tom. Ce même samedi, ou plutôt, pour être exact, la veille au soir, par une tempête épouvantable, un bateau à vapeur était amarré au débarcadère de Flager à 40 milles au nord d’ici ; à bord de ce vapeur était un voleur qui portait sur lui deux diamants dont la disparition est affichée sur le mur de la Cour ; il descendit à terre à la dérobée, son sac à la main, malgré l’obscurité et la tempête, espérant qu’il arriverait sans encombre à la ville et qu’il y trouverait la sécurité. Mais, deux de ses camarades se trouvaient aussi à bord ; ils s’y étaient cachés et le voleur savait parfaitement que ceux-ci le fileraient pour le tuer à la première occasion, et lui reprendre les diamants qu’ils avaient volés de compagnie. Il s’esquiva donc prestement.

« Dix minutes à peine après son départ, les camarades s’en étaient aperçus ; sautant à terre, ils s’élancèrent à sa poursuite. Ils ont dû brûler bien des allumettes pour retrouver sa piste. Malgré tout, ils le poursuivirent toute la journée du lendemain, sans lui donner l’éveil. À la tombée de la nuit, il se glissa en tapinois dans le bouquet de sycomores qui borde le champ de tabac de l’oncle Silas, et là, tirant un déguisement de son sac, il s’en affubla, avant de gagner la ville. Tout ceci se passait quelques instants après que l’oncle Silas avait frappé Jupiter (car il l’a frappé à la tête, j’en conviens).

« Dès que les deux individus virent le voleur se glisser dans les sycomores, ils sortirent des buissons, et le serrèrent de plus près.

« Ils lui tombèrent dessus, en lui portant un coup mortel.

« Oui, malgré ses cris, ses hurlements, leur cœur resta sans pitié, et ils l’assommèrent. Deux hommes qui passaient sur la route furent attirés par ses cris, et accoururent vers les sycomores ; à leur approche les deux gredins s’enfuirent à toute allure ; les nouveaux venus les pourchassèrent, mais cette poursuite infructueuse ne dura que peu d’instants : ils retournèrent tranquillement au bois de sycomores. Ce qu’ils firent ensuite ? Je vais vous le raconter. Ils découvrirent l’endroit où le voleur avait tiré son déguisement de son sac ; l’un d’eux se déshabilla et s’affubla de ces vêtements. »

Ici, Tom s’arrêta pour mieux préparer son « effet », puis il reprit avec assurance :

« L’homme qui revêtit le déguisement du défunt n’était autre que… Jupiter Dunlap. »

« Grands dieux ! » s’écria l’assemblée médusée, pendant que l’oncle Silas semblait tomber des nues !

« Oui, c’était Jupiter en personne, Jupiter bien vivant, vous le voyez. Ils ôtèrent alors les bottes de la victime, que chaussa immédiatement Jupiter, et mirent au cadavre les vieux souliers éculés de Jupiter.

« Celui-ci, en chair et en os, ne bougea pas de place, laissant à son compagnon le soin de traîner le corps dans la pénombre. Après minuit, il alla chez l’oncle Silas, prit sa vieille blouse de travail verte, qui était toujours accrochée à la même place, entre la maison et la cuisine, la revêtit, emporta la bêche à long manche, et se dirigeant vers le champ de tabac, y enterra le cadavre. »

Tom s’arrêta un instant.

« Et maintenant, reprit-il ; qui, d’après vous, était la victime ? Jake Dunlap, ce fameux gredin que vous aviez tous oublié depuis longtemps.

« Ciel ! »

« Et l’homme qui l’enterra, n’était autre que Brace Dunlap, son frère !... »

« Ah ! »

« Et savez-vous qui est cet idiot madré qui, depuis des semaines, se fait passer pour un étranger et un sourd-muet ?... C’est Jupiter Dunlap. »

Une immense exclamation accueillit cette révélation et il est impossible de s’imaginer un tumulte semblable à celui qui remplit la salle à ce moment.

Tom ne fit qu’un bond sur Jupiter, lui arracha ses lunettes bleues, ses fausses moustaches, et la prétendue victime apparut bel et bien vivante !

Tante Sally et Benny se précipitèrent, folles de bonheur, sur l’oncle Silas, le couvrant de caresses et de baisers ; le pauvre vieux, les yeux hagards, bouleversé, ne savait plus quelle contenance faire ; à coup sûr, sa tête allait déménager pour toujours.

On se mit à crier dans l’assistance : « Tom Sawyer ! Tom Sawyer ! Silence à tous ! Laissez Tom Sawyer continuer ! La suite, Tom ! »

Il se sentait fier de lui-même, et touchait à l’apogée de son rêve en se voyant devenir un personnage important, un héros peut-être bientôt !

« Il ne me reste pas grand’chose à ajouter, dit-il, avec une feinte bonhomie. Lorsque l’individu ici présent, Brace Dunlap, eut poussé à bout la patience de l’oncle Silas jusqu’à le rendre à demi fou et lui faire lever la main sur son frère, il pensa que le moment était venu de profiter de la situation. Jupiter se sauva donc dans les bois pour y chercher un refuge ; sa tactique devait être de fuir la nuit, et de quitter le pays incognito. Brace Dunlap ferait alors croire à tout le monde que l’oncle Silas avait assassiné son frère et avait enfoui son cadavre ; il espérait par là ruiner son crédit, le forcer à s’expatrier, qui sait ? peut-être arriverait-il à le faire pendre ? Mais lorsqu’on eut découvert le corps de la victime dans les sycomores, presque méconnaissable tant il était défiguré, ils saisirent cette occasion fameuse de forger une histoire de toutes pièces : déguiser les deux individus, enterrer Jake, puis le déterrer tout habillé des vêtements de Jupiter ; enfin acheter Jim Lane et Bill Withers, pour que leurs dépositions soient un tissu de mensonges à leur profit. C’est bien ce qu’ils ont fait.

« Voyez-vous maintenant leur air anxieux ? Ne vous avais-je dit qu’avant la fin de la séance, leur belle assurance tomberait pour faire place à une cruelle angoisse ? Voyez plutôt leur attitude !

« Eh ! bien, nous étions tous deux sur le bateau avec les voleurs, Huck Finn et moi ; la victime nous avait raconté l’histoire des diamants, nous exposant ses craintes d’être tué par ses complices s’ils découvraient sa piste. Nous n’avons pas hésité à lui promettre notre appui s’il en avait besoin. En entendant des cris partir du bois de sycomores, nous y avons couru ; mais nous n’avons pu trouver aucune trace après les averses de la nuit ; nous supposâmes alors que personne n’avait été tué. Lorsque nous aperçûmes Jupiter Dunlap se prélassant dans l’accoutrement déguisé que Jake se promettait d’endosser, nous crûmes voir Jake en personne jouant son rôle de sourd-muet dont il nous avait exposé le programme.

« Et lorsque tout le monde eut renoncé à chercher le corps, nous le trouvâmes, nous ! Notre découverte nous rendit très fiers ; pourtant l’oncle Silas nous démonta complètement en déclarant qu’il était l’auteur du crime. À ce moment-là, nous eûmes des regrets cuisants d’avoir découvert le cadavre ; nous ne savions qu’imaginer pour sauver notre pauvre oncle ! La tâche était ardue, car il ne voulait sous aucun prétexte s’échapper de prison, comme nous le lui conseillions.

« Pendant un mois, je me creusai la tête à trouver le moyen de sauver mon oncle ; je n’entrevoyais toujours rien ; de sorte qu’en arrivant à la Cour aujourd’hui, j’étais bien perplexe et me sentais très sombre, sans la moindre lueur d’espoir. Ce n’est qu’incidemment que je fus frappé d’un détail minuscule qui me donna à réfléchir ; ce détail ne m’amenait qu’à des suppositions, sans me donner aucune certitude. Je réfléchis, j’observai, je compulsai le tout ; et tandis que l’oncle Silas accumulait toutes ses déclarations pour prouver son prétendu crime, ce même détail me frappa plus vivement encore. C’est à ce moment-là que je me suis levé en sursaut pour couper court aux dépositions : je venais d’acquérir la parfaite conviction, la certitude absolue que Jupiter était assis en face de moi. Je l’ai reconnu à un signe particulier que j’avais déjà remarqué chez lui l’année dernière, à ma précédente visite chez mon oncle. »

Ici, Tom s’arrêta un instant, pour accentuer son « effet » ; puis il se retourna comme s’il allait quitter la barre, et lança ces derniers mots d’un air indifférent et lassé :

« Je crois avoir tout dit. »

Impossible de vous imaginer les cris de l’assistance ; la salle entière en tremblait.

« Dites-nous, de grâce, ce que vous avez vu faire ! »

« Voulez-vous bien rester, malin sorcier ? Il ne sera pas dit que vous nous alléchiez ainsi, pour nous faire venir l’eau à la bouche. Qu’aviez-vous remarqué ? dites-le vite ! ! »

Ils donnaient bel et bien dans le panneau ! Tom avait obtenu l’effet qu’il désirait ; et maintenant, il eût fallu une force herculéenne pour l’arracher de cette barre où il comptait bien remporter un triomphe complet.

« Oh ! ce que j’avais remarqué ? Peu de chose, répondit-il. Je l’avais vu simplement un peu anxieux, en entendant l’oncle Silas s’accuser lui-même d’un assassinat purement imaginaire ; je voyais la progression croissante de son trouble et l’observais minutieusement sans en avoir l’air : tout à coup ses mains se mirent à s’agiter, à se crisper ; je le vis alors lever la main gauche et tracer avec un doigt une croix sur sa joue. Cette fois je le tenais, et sans le moindre doute ! »

Tous hurlaient, trépignaient, battaient des mains, pendant que Tom Sawyer se drapait dans son triomphe et dans une fierté mal déguisée. Le juge le regarda du haut de sa chaire :

« Mon garçon, lui demanda-t-il, tous les détails de cet odieux complot et de cette tragédie, les avez-vous vus vous-même ? »

« Non, votre Honneur ! je n’en ai pas vu un seul. »

« Pas un seul ! Mais cette histoire que vous venez de débiter d’un trait, on dirait que vous en avez été témoin ! Comment l’expliquez-vous ? »

Tom, d’un air radieux et bon enfant, reprit :

« Oh ! simplement en observant les faits, et en les ajustant un à un, votre Honneur ; ce n’est qu’un petit travail de policier ; le premier venu pourrait en faire autant ! »

« Ce n’est pas vrai ! Pas deux individus entre mille n’arriveraient à ce résultat frappant. Vous êtes un homme très remarquable. »

On le félicita chaleureusement ; Tom, triomphant, acceptait les compliments et n’aurait pas cédé sa place pour toutes les mines d’or du monde.

« Mais, lui redemanda le juge, encore un peu méfiant, pouvez-vous jurer que cette histoire est vraie, que vous n’inventez rien ? »

« Je puis le jurer, votre Honneur. Voici Brace Dunlap qui pourra nier tout ce qu’il voudra, mais je parie qu’à l’heure qu’il est, il regrette d’avoir trop parlé… Voyez comme il se tient coi. Son frère aussi, du reste, et quant à ces quatre témoins qui ont été si bien payés pour mentir effrontément, ils sont plutôt piteux devant nous ! Je ne parle pas de mon oncle Silas, il est inutile qu’il prête serment, je ne le croirais plus. »

Ces paroles déchaînèrent un enthousiasme frénétique ; le juge lui-même perdit son sérieux et se prit à rire. Tom se rengorgeait. Lorsque l’hilarité fut un peu calmée, il s’adressa de nouveau au juge :

« Votre Honneur, dit-il, je dois vous prévenir qu’il y a ici même un voleur. »

« Un voleur ? »

« Oui, Monsieur. Et il a sur lui deux diamants d’une valeur de douze mille dollars. »

Sapristi ! Le tonnerre tombant, n’eut pas produit plus d’effet. Chacun criait :

« Le voleur ? Montrez le voleur. Où est-il ? »

« Désignez-le, mon ami, lui dit le juge. Greffier, vous l’arrêterez ; qui est-ce ? »

Tom répondit solennellement :

« Le défunt ici présent : Jupiter Dunlap. »

Nouvelle explosion d’étonnement et d’hilarité. Mais Jupiter, déjà passablement mal à l’aise, était cette fois pétrifié. À moitié pleurant, il se souleva, murmura :

« Par exemple, c’est trop fort ; c’est un affreux mensonge, votre Honneur ? Je suis assez coupable sans qu’on me noircisse encore ! J’ai bien fait tout le reste ; c’est mon frère Brace qui m’y poussait ; il m’a enjôlé, m’a promis que je deviendrais riche un jour, et je l’ai écouté ; maintenant je suis au désespoir et voudrais tant n’avoir pas commis ce crime ! Mais je n’ai pas volé de diamants, je n’en ai pas ; je veux bien être changé en statue, si je les ai sur moi ; le greffier peut me fouiller, il verra que ce que je dis est vrai. »

Tom l’interrompit :

« Votre Honneur, j’ai eu tort de l’appeler voleur et je lui fais mes excuses pour ce terme un peu hardi. Il a bien volé les diamants, mais sans s’en douter. Il les a pris à son frère Jake quand il l’a eu tué ; Jake lui-même les avait volés à ses deux compagnons ; mais Jupiter n’en savait rien et voilà un mois qu’il se promène avec ces pierres merveilleuses. Oui, monsieur, il a sur lui pour douze mille dollars de diamants et, riche comme Crésus, il erre tout le jour comme un pauvre diable, un miséreux. »

Le juge se leva et ordonna :

« Sheriff, fouillez cet homme. »

On le fouilla, sur toute la ligne, on fouilla son chapeau, ses habits, leurs doublures, ses chaussettes, ses bottes, tout ce que l’on trouva. Tom les regardait faire d’un air paisible, préparant un autre « coup de théâtre ». À la fin, le greffier y renonça ; chacun était très déçu ; Jupiter demanda d’un air satisfait :

« Eh bien ! que vous avais-je dit ? »

« Je crois que vous vous êtes trompé cette fois, mon ami », dit le juge.

Tom prit un air important et fit semblant de se creuser la cervelle en se grattant la tête. Tout d’un coup, il se leva brusquement et s’écria :

« Ah ! ça y est ! J’avais oublié… Vous allez voir que j’ai raison !

« Quelqu’un aurait-il la bonté de me prêter un tout petit tourne-vis ? demanda-t-il insinueusement ? Il y en avait un dans le sac de votre frère, Jupiter, mais je suppose que vous ne l’avez pas apporté. »

« Non, en effet, je n’en avais pas besoin et je l’ai donné. »

« Parce qu’évidemment vous ignoriez sa raison d’être. »

Jupiter avait remis ses bottes. Un assistant ayant fait passer à Tom, par-dessus le public, l’objet qu’il désirait, Tom interpella Jupiter :

« Veuillez mettre votre pied sur cette chaise » et ce disant, il s’agenouilla et se mit en mesure de dévisser la petite plaque du talon. Tous les yeux étaient braqués sur lui.

Lorsqu’il tira de cette cachette le magnifique diamant et le fit étinceler de tous les feux de ses facettes, les spectateurs restèrent palpitants ; Jupiter, lui, paraissait stupéfait et confondu. Lorsque Tom présenta au public le second diamant, la figure de Jupiter se crispa encore davantage. Ce qu’il regrettait de n’avoir pas deviné ce trésor ! Il aurait pu s’enfuir et vivre riche et indépendant à l’étranger. Maintenant il s’arrachait les cheveux de n’avoir pas compris le but du tourne-vis, si soigneusement conservé dans le sac !

L’intérêt grandissait de minute en minute ; de tous côtés Tom était acclamé comme un génie. Le juge prit les diamants, se dressa dans sa chaire, remit ses lunettes d’aplomb sur son nez et toussota pour s’éclaircir la voix ; puis il déclara :

« Je vais les garder et j’aviserai les propriétaires ; lorsqu’ils les feront prendre, ce sera un réel plaisir pour moi de vous offrir les deux mille dollars, que vous avez si bien gagnés ; je dirai plus : vous avez acquis la reconnaissance profonde et sincère de la société, car vous venez de tirer de la honte et de la ruine une famille injustement compromise ; vous avez épargné à un homme droit et loyal la mort infâme du criminel ; vous venez d’exposer au grand jour et de livrer au châtiment de la loi un misérable scélérat et ses odieux complices ! »

S’il y avait eu en ce moment une fanfare joyeuse pour célébrer le triomphe de Tom Sawyer, tous les assistants auraient applaudi à l’unisson !

Le sheriff empoigna Brace Dunlap et ses acolytes, et les fit mettre en prison en attendant les débats remis à un mois. Tout le monde s’empressa autour de l’oncle Silas, la vieille église regorgea de fidèles, chacun se montra bon et affectueux pour lui et sa famille ; on ne pouvait assez leur témoigner les sentiments de la sympathie universelle. Le bon oncle leur débitait des sermons grotesques et ridicules, qui transportaient les esprits à travers un labyrinthe inextricable, où la lumière du jour ne pouvait pénétrer. Mais les assistants les trouvaient admirables et ne cessaient de proclamer hautement que jamais ils n’avaient entendu rien de plus beau, de plus limpide, de plus sublime ; ils restaient bouche bée en train de savourer l’émotion qu’il leur causait ; tout cela par amour pour lui, pour exprimer leurs regrets d’avoir un instant prêté foi aux odieuses calomnies qui avaient pesé sur lui. Mais c’est que moi aussi, je finis par me sentir gagner par leur attendrissement et leur admiration pour Silas. J’appréciai à mon tour ses qualités, et à force de l’entourer de notre affection, il retrouva son équilibre moral (ceci sans le flatter, je puis le certifier).

La famille entière reprit sa gaieté et ne sut comment témoigner sa gratitude à Tom Sawyer ; j’eus ma part de leur reconnaissance, bien que je l’aie peu méritée. Et lorsque arrivèrent les deux mille dollars, Tom m’en donna généreusement la moitié en cachant à tout le monde cette largesse ; sa discrétion ne m’étonna nullement, car je connaissais son brave cœur.

LA TÉLÉGRAPHIE MENTALE

J’ai trois ou quatre incidents curieux à raconter, qui se rapportent à cette question ; ils me semblent se rattacher parfaitement à l’étude que j’ai intitulée : « Télégraphie mentale », parue dans un journal écrit il y a sept ans, mais publié longtemps après.

Il y a quelques années, je menais une campagne politique avec M. Georges W. Cahle. À Montréal, on nous fit les honneurs d’une grande réception qui commença à deux heures de l’après-midi dans le long salon de l’hôtel Windsor. M. Cahle et moi, nous nous tenions à une extrémité de la pièce : les messieurs et les dames entraient par l’autre extrémité, traversaient le salon par le côté gauche, nous serraient la main en glissant quelques mots, puis se perdaient ensuite dans la foule.

Sans me vanter, je puis dire que j’ai une vue très perçante : tout d’un coup, au milieu du flot d’étrangers qui se pressaient à l’entrée, je reconnus un visage qui m’était familier et me dis en moi-même avec un étonnement, mêlé de satisfaction :

« Tiens, voilà Mrs. R*** ; j’avais oublié qu’elle était Canadienne ! »

Elle avait été jadis une de mes grandes amies à Carson, ville du Nevada ; depuis vingt ans je l’avais perdue de vue et n’entendais plus parler d’elle ; je ne pensais même plus à elle ; rien ne pouvait d’ailleurs la rappeler à ma mémoire et elle avait entièrement disparu de ma pensée. Pourtant, je la reconnus immédiatement, et je venais de l’apercevoir très distinctement au point de pouvoir distinguer certains détails de sa toilette ; je les notai même si bien qu’ils restèrent gravés dans ma mémoire. J’étais impatient de la voir approcher. Tout en échangeant des poignées de main, je la suivais du coin de l’œil, j’admirais sa silhouette parmi la foule qui traversait lentement l’extrémité du salon ; puis je la vis se détacher pour remonter de notre côté ; ce mouvement me permit de la voir de face. Quand je la perdis de vue, elle était à peu près à quinze mètres de moi. Pendant une heure, je m’imaginai qu’elle devait être dans quelque coin de la pièce, qu’elle allait venir ; mais je fus désappointé.

Lorsque, dans la soirée, j’arrivai à la salle de lecture, quelqu’un me dit : « Venez dans la salle d’attente ; il y a là un de vos amis qui veut vous voir. Vous ne lui serez pas présenté, il faut que vous le reconnaissiez tout seul, si vous le pouvez. »

« C’est Mrs. R***, me dis-je, je n’aurai pas de peine à la reconnaître… »

Il y avait environ une dizaine de dames assises. Au milieu d’elles, se trouvait Mrs. R***comme je m’y attendais. Elle était mise exactement comme au moment où je l’avais aperçue, dans l’après-midi. J’allai droit à elle, la saluai, et, l’appelant par son nom, je lui dis :

« Je vous ai reconnue dès votre entrée aujourd’hui dans la salle de réception. »

Elle parut étonnée et me répondit : « Mais je n’y étais pas, à cette réception ; j’arrive à l’instant de Québec, il n’y a pas une heure que je suis en ville. »

Je fus interloqué à mon tour et repris : « Que voulez-vous ! je vous donne ma parole d’honneur que ce que j’avance est exact ; je vous ai vue à la réception, habillée telle que vous l’êtes maintenant. Lorsqu’on est venu me prévenir, il y a quelques instants, que je trouverais un ami dans cette pièce, j’ai immédiatement pensé à vous, car je vous ai entrevue dans la journée. »

C’est un fait incontestable : elle n’était ni à la réception ni à proximité du salon et, malgré cela, je l’ai vue très distinctement et sans erreur possible. Je pourrais le jurer sur ma tête ! Comment peut-on l’expliquer ? Je ne pensais pas à elle à ce moment, pas plus que je ne songeais à elle depuis des années. Mais évidemment, elle avait dû penser à moi. Son souvenir avait peut-être volé jusqu’à moi, m’apportant cette limpide et charmante vision de sa personne. Je crois plutôt à cette hypothèse. C’est le seul cas où je me sois trouvé en face d’une hallucination. – Je veux parler, ici, de ces visions que l’on a tout éveillé. – J’aurais pu m’endormir un instant et son image aurait profité de ce moment pour m’apparaître en rêve ; mais là n’est pas la question ; le point intéressant est que le fait se soit passé à ce moment précis, plutôt qu’à un autre, pas avant, pas après. Ce seul fait démontre bien la thèse de la transmission de la pensée.

L’incident qui va suivre sera classé par bien des gens parmi les simples « coïncidences », je suppose. Il y a quelques années, j’avais caressé le projet assez vague de faire une tournée de conférences aux antipodes et aux confins de l’Orient ; mais j’abandonnais toujours ce projet à cause de la longueur du voyage, et aussi à cause de ma femme qui n’aurait pu m’accompagner. À la fin de janvier dernier, cette velléité, évanouie depuis des années, me reprit plus obsédante que jamais, et cela sans aucune raison plausible. D’où venait-elle ? Qui me la suggérait ?

Je répondrai à ces deux questions dans un moment. À cette époque, j’étais comme aujourd’hui à Paris. J’écrivis immédiatement à Henry M. Stanley (à Londres) et lui demandai quelques « tuyaux » sur sa tournée conférencielle en Australie ; je voulais savoir qui l’avait engagé à ce déplacement et quelles en étaient les conditions. Au bout d’un jour ou deux, sa réponse m’arriva ; elle commençait ainsi :

« L’agent par excellence pour l’organisation des conférences en Australie et en Nouvelle-Zélande est Mr. R. S. Smythe de Melbourne. »

Il complétait par l’itinéraire, les conditions, les prix de la traversée et d’autres détails, en m’engageant à écrire à Mr. Smythe ; ce que je fis, le 3 février.

Je commençai ma lettre, en lui disant que je n’avais pas l’avantage de le connaître personnellement, mais que notre amitié commune avec Stanley me recommanderait à lui. Puis, je lui fis part de mon projet de voyage, et le priai de m’accorder les mêmes conditions qu’à Stanley.

Je fis partir cette lettre à Mr. Smythe le 6 février, et, trois jours plus tard, je recevais une lettre de ce même Smythe, datée de Melbourne le 17 décembre. Mon étonnement n’eût pas été plus grand si la lettre avait été signée du défunt George Washington. Elle commençait à peu près comme la mienne. Mr. Smythe adoptait la même entrée en matière…

« Mon cher M. Clemens, il y a bien longtemps j’ai passé chez vous avec Archibald Forbès une charmante après-midi dans votre cottage de Hartford. Vous m’avez sans doute complètement oublié depuis ! »

Et dans le cours de la lettre je trouvai ceci :

« Je suis tout disposé à vous proposer (ici, il énonçait les conditions qu’il avait faites à Stanley) une tournée aux antipodes pour une durée de neuf mois environ. »

C’était là la réponse au point important de ma lettre expédiée trois jours avant. J’aurais bien pu m’éviter la peine d’écrire et de poster ma lettre ! Je me serais sûrement abstenu de le faire quelques années plus tôt, car à ce moment-là, cette subite et vive impulsion qui me poussait à correspondre avec un étranger des antipodes, m’aurait fait deviner que cette idée m’était suggérée par ce même étranger, qui viendrait de lui-même répondre à mes questions sans attendre ma demande.

La lettre de M. Smythe avait dû passer près de moi avant de faire son tour de trois semaines en Amérique : elle avait, à ce moment-là, laissé échapper une bouffée de son contenu. Les lettres agissent souvent ainsi. Ce n’est pas toujours la pensée directe qui vous vient subitement d’Australie, mais la lettre, objet inerte en apparence, vous communique cette pensée en vous frôlant invisiblement à travers le sac de la poste.

Voici un autre fait. Le mois suivant, c’est-à-dire en mars, j’étais en Amérique ; je passais un dimanche à Irvington sur Hudson avec M. John Brisben Wolber de la « Revue Cosmopolite ». Nous arrivâmes à New-York le lendemain matin et allâmes au cercle « Century » pour déjeuner.

Il faisait l’éloge de la tenue du cercle, du calme et de l’agrément de son quartier et finit par me demander si je n’avais jamais songé à en faire partie. Je répondis que non, que d’ailleurs les cercles de New-York étaient un sujet de dépenses constantes pour leurs membres habitant la campagne, sans leur offrir le moindre avantage en compensation.

« Eh bien, j’ai une idée ! dis-je. Il y a le cercle du Loto, le premier cercle de New-York dont j’ai été membre, mon premier amour dans ce genre. Il y a plus de vingt ans que j’en fais partie, et pourtant j’ai eu rarement l’occasion d’y aller et de retrouver les camarades. Ils vieillissent, leurs cheveux grisonnent en mon absence. Et ma cotisation court toujours ! Je retourne cet après-midi à Hartford pour un jour ou deux, mais dès mon retour, j’irai trouver John Elderkin en particulier et lui dirai : « N’oubliez pas le vétéran, et comblez-le d’honneurs en souvenir du temps passé. Nommez-moi membre honoraire et supprimez ma cotisation. Si vous n’avez pas de place honoraire, tant mieux : créez-en une pour moi ; ce sera au moins glorieux. » Ce serait fameux, je vais dès mon retour de Hartford trouver John Elderkin. »

Je pris le dernier express ce même jour, après avoir télégraphié à M. J. G. Whitmore de venir me voir le lendemain. Il me demanda en arrivant :

« Avez-vous reçu une lettre de John Elderkin, le secrétaire du « Loto Club », avant de quitter New-York ? »

« Non. »

« C’est dommage ; elle vous a manqué. Si j’avais su votre venue, je l’aurais gardée. C’est superbe et vous allez être bien fier. Le Conseil des Directeurs, à l’unanimité, vous a nommé membre à vie et allégé de vos cotisations ; il faut que vous soyez prêt à recevoir votre distinction honorifique le 30 au soir ; c’est le vingt-cinquième anniversaire de la fondation du cercle, et je crois qu’ils vont préparer de grandes fêtes. »

Comment avais-je pu penser à cette nomination honoraire au Century Club ? Car je n’y avais jamais songé auparavant. Je ne sais ce qui me l’avait remis en mémoire à ce moment plutôt qu’à un autre, mais je suis enchanté que le Conseil d’Administration en ait eu l’idée, et que cette idée se soit frayé un chemin à travers les airs jusqu’à mon cerveau, au moment où leur votre était enregistré.

Un autre incident. J’étais à Hartford comme invité du Révérend Joseph H. Twichell pour deux ou trois jours. J’ai eu l’honneur d’être depuis 25 ans « l’oncle adoptif » de ses enfants. Je l’accompagnais en voiture à trolley pour voir une de mes nièces, pensionnaire au fameux collège de Farmington. C’est à huit ou neuf milles environ. En causant, j’agrémentai la route de la petite anecdote suivante :

Il y a deux ans et demi, j’arrivais à Milan avec ma famille en partance pour Rome, et nous nous étions arrêtés au Continental. Après le dîner je descendis pour m’asseoir dans la cour dallée au milieu des citronniers habituels qui poussent dans les caisses du même type ; je pensais : « Voilà donc le bien-être et le repos, et personne pour m’en distraire, puisque je ne connais pas une âme à Milan. »

Sur ce, arriva un jeune homme, qui me salua, me donna une poignée de main en même temps qu’un beau démenti à ma supposition.

« Vous ne me reconnaissez pas, Monsieur Clemens, me dit-il, mais moi, je vous reconnais parfaitement. Lors de votre visite à West Point avec le Révérend Joseph H. Twichell j’étais parmi les cadets, et je me rappelle votre discours sur la centième nuit ! Je suis maintenant lieutenant dans l’armée régulière, et mon nom est H., mon régiment est à Arizona, et je fais seul en Europe un petit voyage circulaire. »

Nous liâmes conversation, et, au cours de l’entretien, il me raconta une aventure qui lui était arrivée, dans les termes qui suivent :

« J’étais à Bellagio, au grand hôtel de l’endroit, et, il y a une dizaine de jours, je perdis ma lettre de crédit. J’étais fort embarrassé ; étranger ne connaissant personne en Europe ; sans un sou dans ma poche ; je ne pouvais même pas télégraphier à Londres qu’on me remplace ma lettre perdue ; pendant ce temps ma note d’hôtel grossissait, la semaine touchait à sa fin et d’un moment à l’autre je m’attendais à recevoir mon compte. J’étais si effrayé que j’en perdais l’esprit. Je piétinais de long en large comme un fou. Si quelqu’un m’approchait, je fuyais, sans même le regarder, car j’étais persuadé que le maître d’hôtel venait me présenter la note. Je me sentais au comble du désespoir et prêt à commettre la première folie venue, pour me tirer d’embarras, et voici la chose insensée que je fis. J’aperçus une famille qui déjeunait à une petite table de la vérandah, et reconnus bien vite leur nationalité. C’étaient des américains – père, mère et plusieurs filles, toutes jeunes, habillées avec goût et jolies, ce qui n’est pas rare chez nos compatriotes. J’allai les trouver dans mes habits civils, me nommai, ajoutai que j’appartenais à l’armée, racontai mon histoire et demandai de l’aide.

« Que pensez-vous que fit l’Américain ? Vous ne le devineriez jamais. Il prit une poignée de pièces d’or et me pria d’en user largement. »

Le lendemain, le lieutenant m’annonça l’arrivée de sa lettre de crédit ; nous allâmes en flânant retirer le montant chez Cook pour acquitter sa dette envers son bienfaiteur. En revenant, nous longions les grandes arcades, lorsqu’il me dit : « Les voilà ; venez, je vous présenterai. »

Je fus présenté aux parents et aux jeunes filles, puis nous nous séparâmes, et je n’ai jamais revu ni lui ni eux.

« Nous voici à Farmington », interrompit Twichell.

Nous descendîmes, et traversâmes une centaine de mètres dans la boue pour arriver au collège, en nous rappelant nos agréables souvenirs d’antan avec Warner, dans ce même collège.

Nous eûmes la visite de ma nièce au parloir ; puis nous regagnâmes la voiture. En sortant nous rencontrâmes vingt ou trente élèves de Miss Porter revenant en bon ordre d’une promenade. Nous nous rangeâmes de côté, en apparence, pour leur céder le pas ; en réalité pour les mieux admirer. L’une d’elles se détacha du groupe et dit :

« Vous ne me connaissez pas, M. Twichell, mais je connais votre fille, et vous me permettrez de vous serrer la main. »

Puis elle s’avança vers moi en ajoutant : « Et je désire aussi vous serrer la main, M. Clemens. Vous ne me reconnaissez pas, mais vous m’avez été présenté sous les arcades de Milan par le lieutenant H. il y a deux ans et demi. »

Qu’est-ce qui m’avait remis en tête cette histoire après si longtemps ? Était-ce la proximité de la jeune personne, ou était-ce simplement la coïncidence ?

L’HISTOIRE DU CALIFORNIEN

Il y a de cela vingt-trois ans : j’étais en train de prospecter la rivière Stanislas, je rôdais toute la journée avec ma pique, mon bassin, et mon gobelet, lavant une poignée de terre, attendant toujours un coup de veine qui n’arrivait jamais. C’était un pays merveilleux, boisé, odorant et délicieux, qui avait été très peuplé autrefois ; mais aujourd’hui les gens avaient disparu et ce paradis enchanteur était devenu un désert. Ils avaient quitté le pays à l’annonce des premières fouilles. D’un site où jadis se dressait une petite ville laborieuse, avec ses banques, ses journaux, ses compagnies fermières, un maire et des conseillers municipaux, il ne restait plus maintenant que de vastes étendues de gazon ; jamais on n’aurait pu soupçonner l’existence d’un centre autrefois habité. C’était près de Tuttletown. Dans la campagne environnante, au bord des routes poussiéreuses, on trouvait de loin en loin de jolis petits cottages, confortables et coquets, enguirlandés de vignes qu’enlaçaient des rosiers si touffus, que les portes et les fenêtres disparaissaient sous ces berceaux de verdure. Tout révélait au passant l’abandon de ces maisons, délaissées quelques années plus tôt par des familles ruinées et découragées qui n’avaient pu ni les vendre ni s’en débarrasser. De demi-heure en demi-heure, on rencontrait çà et là des cabanes en bois : elles dataient de la création des mines, et avaient été bâties par les premiers mineurs, prédécesseurs des constructeurs de ces cottages. Quelques-unes de ces cabanes étaient encore occupées ; on pouvait être sûr alors que leur propriétaire était en même temps leur architecte ; on pouvait également affirmer en le voyant là, qu’à un moment donné il aurait pu retourner enrichi aux États-Unis ; s’il ne l’avait pas fait, c’est qu’il avait sans doute perdu sa fortune, et que, dans son humiliation, il avait dû jurer de couper court à toutes ses relations et de se retirer du monde pour faire le mort. À cette époque, on trouvait disséminés dans la Californie beaucoup de ces pauvres diables qui, morts sans l’être, froissés dans leur amour-propre, grisonnaient et semblaient vieux à 40 ans ; leurs pensées secrètes n’étaient que regrets et désirs ; regrets de leur existence sacrifiée, et désirs de triompher des difficultés de la vie. C’était un pays désolé. Pas un son pour égayer ces immensités de bois et de prairies ; rien que le bourdonnement monotone des insectes ; pas un homme, ni un animal, rien pour remonter le courage de ces solitaires et leur mettre un peu de baume au cœur. Quand enfin, au commencement de la journée, j’aperçus une créature humaine, j’éprouvai un vrai soulagement. C’était un homme d’environ 45 ans ; il se tenait à la porte d’un de ces petits cottages si confortables, enfouis dans les roses et les berceaux de verdure dont j’ai déjà parlé. Ce cottage, cependant, n’avait pas l’air désolé ; il semblait habité, entretenu, soigné avec amour ; la cour devant la maison n’était qu’un parterre des fleurs les plus variées qui répandaient un parfum délicieux. Je fus, bien entendu, invité à entrer et à me considérer comme chez moi. C’est l’usage du pays. Cette réception cordiale fut pour moi une détente agréable après de longues semaines de promiscuité continuelle avec les mineurs, et de cohabitation dans leurs cabanes où tout n’est qu’assemblage de saleté, de lits en désordre, de tasses et plats d’étain, de jambon, de haricots, et de café noir ; comme ornements, j’avais toujours eu sous les yeux des images de batailles pendues aux murs à de gros clous. Tout cela m’avait paru si sec, d’une froideur désespérante qui porte au « spleen » ! Tandis que cette maison accueillante me faisait l’effet d’un nid où l’œil fatigué peut se reposer ; je sentais s’apaiser en moi ce besoin de réconfort que chacun porte dans son for intérieur lorsqu’il a subi de dures privations. Quiconque a été affamé ou maltraité, éprouve une sensation de bien-être à s’asseoir devant une bonne table et à trouver ces mille petits riens qui font le bonheur de l’existence, si modestes soient-ils. Je n’aurais jamais cru qu’un lambeau de tapis pût paraître si captivant, que la vue d’un mur tapissé de lithographies et de chromos, que la présence de tapis de lampe, de meubles capitonnés, d’étagères laquées aux couleurs vives supportant des coquillages, des livres et des vases de Chine ; qu’en un mot cette multitude de bibelots, inutiles qu’une femme accumule dans son intérieur, pût paraître aussi agréable à l’œil. Ces bibelots on les voit d’habitude sans les regarder ; pourtant ils vous manqueraient si on les supprimait. Le bonheur que je ressentais devait se refléter sur mon visage ; car mon hôte s’en rendit compte et en parut très satisfait, si satisfait même qu’il devança ma pensée et me dit d’un air attendri :

« Oui, c’est elle qui a tout fait, voyez-vous ; elle a tout arrangé, elle-même, tout jusqu’aux moindres détails », et il embrassa la pièce d’un regard où perçait une profonde adoration. Une de ces soyeuses étoffes japonaises dont les femmes se servent pour draper avec une négligence affectée le haut d’un tableau, avait été dérangée. Il s’en aperçut et la replaça avec un soin minutieux, se reculant plusieurs fois pour juger de l’effet produit. – Ensuite, il la rajusta amoureusement deux ou trois fois du bout des doigts, en disant : « C’est ainsi qu’elle la dispose ; il est difficile de dire ce qu’il manque à cette draperie, mais il lui manque toujours quelque chose, à mon avis, tant qu’elle n’a pas reçu cette dernière retouche. Vous le voyez vous-même maintenant et pourtant vous ne pouvez pas l’expliquer. Je comparerais volontiers cette retouche à la dernière caresse que donne une mère à la chevelure de son enfant après qu’elle l’a bien peigné et bouclé. Je l’ai vue si souvent arranger cette draperie que je peux l’imiter facilement, sans connaître les règles de l’art. Elle les connaît, elle ; elle en sait le pourquoi et le comment ; moi je n’en sais pas le pourquoi, mais seulement le comment. »

Il me conduisit dans une chambre à coucher, pour me laver les mains, une chambre comme je n’en avais jamais vue ; un dessus de lit blanc, des coussins blancs, un tapis moelleux, des tentures aux murs, des tableaux, une table duchesse avec une glace, une pelote à épingles, et de coquets accessoires de toilette ; dans un coin un lavabo garni de « vieux Chine authentiques » ; sur un dressoir plus de douze serviettes de toilette, si éclatantes de blancheur qu’on n’aurait osé s’en servir sans un vague sentiment de profanation. Mon visage trahit de nouveau mon impression ; il la devina et me dit très affablement : « Voilà toute son œuvre ; elle a tout fait elle-même, tout. Rien ici que ses mains n’aient touché. Vous pourriez croire… ; mais non, je ne veux rien dire de plus. »

Pendant ce temps, j’essuyais mes mains, et je regardais furtivement les détails de la chambre, comme on le fait habituellement en arrivant dans une nouvelle habitation où tout est un repos pour l’œil et l’esprit ; un sentiment inexplicable me disait qu’il y avait autour de moi une chose que mon hôte voulait me voir découvrir. Je le sentais parfaitement ; je sentais qu’il cherchait à me guider par les timides indications de ses yeux ; aussi fis-je tous mes efforts pour trouver la vraie piste, et lui donner cette satisfaction. Je n’y réussis pas tout d’abord, mais en l’observant, du coin de l’œil, je m’aperçus que je touchais au but ; je le vis, au contentement qu’il manifesta sans s’en rendre compte. Il se mit à rire d’un air satisfait et se frotta les mains en me disant :

« C’est cela ; vous l’avez trouvé ! je savais bien que vous y arriveriez, c’est son portrait. »

Je m’approchai d’un cadre en noyer ciré, pendu au mur, et trouvai enfin ce que je n’avais pu découvrir avant : l’enveloppe d’un daguerréotype. Elle contenait une ravissante figure de jeune femme, la plus belle que j’aie jamais vue. L’homme buvait des yeux mon admiration et semblait en extase.

« C’est son dix-neuvième anniversaire, dit-il, en replaçant le cadre ; c’est aussi celui de notre mariage. Quand vous la verrez… Oh ! attendez qu’elle revienne. » – « Où est-elle ? Quand sera-t-elle de retour ? » demandai-je. – « Oh ! elle est absente maintenant. Elle est partie dans sa famille il y a deux semaines, à 40 ou 45 milles d’ici. » – Mais quand doit-elle revenir ? »

« C’est aujourd’hui mercredi, elle sera ici samedi soir vers 9 heures. »

J’éprouvai un grand désappointement. « Quel dommage ! je serai reparti », dis-je, avec regret. – « Parti ? non ; pourquoi ? Restez donc ; elle serait si contrariée de vous manquer ? »

Contrariée ; elle, cette délicieuse créature ? Si elle avait prononcé ces paroles elle-même, je crois que je ne me serais pas senti plus heureux. J’éprouvais un désir très vif de la voir, un désir si impérieux que j’en fus effrayé. Je me dis à moi-même :

« Il faut que je quitte cette maison pour la tranquillité de mon cœur. »

« Voyez-vous, elle aime avoir des amis chez elle et à les garder ; elle aime les gens fins, agréables de conversation, les gens comme vous. Elle adore cela, car elle est très instruite, et peut parler de tout avec le gazouillement d’un oiseau ; vous seriez si étonné des livres qu’elle lit. Restez, c’est un petit retard vous le voyez bien. Elle serait si désolée. »

J’entendis ces paroles sans presque les comprendre, tant j’étais absorbé par mes pensées et le combat qui se livrait en moi. Il venait de me quitter et je ne m’en étais pas aperçu. Il revint peu après, tenant à la main le cadre plié, l’ouvrit devant moi en disant : « À présent, dites-lui en face que vous pourriez rester pour la voir, mais que vous ne le voulez pas. » Cette dernière invitation triompha de ma volonté. Je résolus de rester et de braver ce danger pour mon cœur ; pendant la soirée nous fumâmes nos pipes tranquillement en causant jusqu’à une heure avancée. Nous parlâmes de sujets variés, mais principalement d’elle. Certainement, je n’avais pas eu de soirée aussi agréable et aussi reposante depuis longtemps. Le jeudi arriva et cette journée passa aussi vite que les précédentes. À la tombée de la nuit déboula de trois lieues à la ronde un grand mineur, un de ces pionniers grisonnants et cassés ; il nous salua chaleureusement, en nous faisant un petit discours grave et concis. Puis il ajouta : « Je me suis seulement arrêté, pour avoir des nouvelles de votre petite dame, demander quand elle revient. Que savez-vous d’elle ? »

« J’ai une lettre, Tom. Voulez-vous la lire ? »

« Bien certainement, si vous le permettez, Henry. »

Henry tira la lettre de son bissac et annonça qu’il en sauterait quelques phrases par trop intimes, n’en déplaise à Tom ; puis il continua à lire le reste. Un petit poème de tendresse, de sérénité, de charme gracieux, avec un post-scriptum rempli de souvenirs affectueux pour Tom, Joe et Charley, tous les autres amis et voisins. En achevant sa lecture, Henry regarda Tom du coin de l’œil, et lui cria :

« Ah ! je vous y prends encore ! Ôtez vos mains, et laissez-moi voir vos yeux. Vous recommencez chaque fois que je vous lis une de ses lettres. Je vais le lui écrire. »

« Oh ! non ; ne faites pas ça, Henry, je me fais vieux, vous savez, et la plus légère déception me donne envie de pleurer. Je pensais la trouver ici et au lieu d’elle vous n’avez qu’une lettre. »

« Eh bien, qu’est-ce qui vous fait croire cela ? Je pensais que vous saviez tous qu’elle n’arriverait pas avant samedi. » – « Samedi ? C’est vrai, en y réfléchissant, je m’en souviens ; je me demande ce qui m’a passé par la tête. Certainement je le savais, puisque nous nous préparons tous à la recevoir. Eh bien ! il faut que je parte maintenant, mais je serai là quand elle arrivera ; je vous le promets, mon cher. »

Vendredi, tard dans la journée, un autre vétéran vint aussi en se promenant, pour dire que les jeunes gens seraient très contents de s’amuser samedi soir ; il demanda à Henry si elle ne serait pas trop fatiguée après son voyage pour assister à la fête.

« Fatiguée, elle ? fatiguée ! Vous plaisantez, Joe ; vous savez bien qu’elle se priverait de sommeil pendant six semaines pour faire plaisir à l’un de vous. »

Quand Joe apprit qu’il y avait une lettre, il demanda qu’on la lui lût, et le message affectueux qu’elle contenait pour Joe émut encore le pauvre diable ; il ajouta qu’il était une si vieille épave qu’il ressentirait la même émotion si elle se contentait de prononcer son nom. – « Dieu ! ce que nous la regrettons », dit-il.

Dans la journée de samedi, je m’aperçus que je regardais souvent ma montre. Henry le remarqua et me dit d’un air surpris :

« Vous ne vous imaginez pas qu’elle puisse être déjà ici ? »

Je me sentis pris et un peu embarrassé, mais je souris en disant que c’était mon habitude quand j’attendais quelqu’un. Cette explication ne parut pas lui suffire et, à partir de ce moment, il sembla mal à l’aise.

Quatre fois il m’emmena sur la route à un point élevé d’où nous pouvions découvrir un horizon lointain. Là, il voulut s’arrêter et regarder devant lui en encadrant ses yeux de ses mains pour mieux voir. Il me répéta : « Je suis tourmenté, très tourmenté ; je sais parfaitement qu’elle ne doit venir qu’à 9 heures et pourtant j’ai le pressentiment qu’un malheur est arrivé. Ne le croyez-vous pas, vous aussi ? »

Je commençais à prendre en pitié son enfantillage, mais quand il me posa cette question pressante d’un ton éploré, je finis par perdre patience et lui répondis sur un ton un peu brusque. Il parut navré et très affecté de ma réponse ; je le vis si abattu, si effondré que je me reprochai de l’avoir traité durement sans nécessité. Aussi fus-je content de voir arriver Charley, un autre vieux, à la fin de la soirée ; il se blottit contre Henry pour écouter la lecture de la lettre et parler des préparatifs à faire pour recevoir la jeune femme. Charley trouva des paroles cordiales et fit tout son possible pour dissiper les appréhensions de son ami.

« Quelque chose lui arriver ? Henry, c’est impossible. Rien ne peut lui arriver, figurez-vous-le bien. Que disait la lettre ? Qu’elle se portait à merveille, n’est-ce pas, et qu’elle serait ici vers 9 heures. L’avez-vous jamais vue manquer à sa parole ? Vous savez bien que non ; aussi ne vous tourmentez pas ; elle sera ici, c’est absolument certain, aussi sûr que vous existez. Allons venez, préparons les décorations, nous n’avons pas de temps à perdre. »

Bientôt après arrivèrent Tom et Joe ; tous se mirent à orner la maison de fleurs. Vers 9 heures, les trois mineurs déclarèrent qu’ils feraient bien d’accorder les instruments qu’ils avaient apportés ; car les jeunes gens et les jeunes filles seraient bientôt ici ; il fallait donc tout préparer pour le bal.

L’orchestre se composait d’un violon, d’une mandoline et d’une clarinette. Les trois artistes s’assirent l’un à côté de l’autre et jouèrent un air de danse des plus discordants en battant la mesure avec leurs pieds.

Neuf heures approchaient. Henry se tenait sur le seuil, les yeux tournés vers la route ; on le sentait en proie à une grande détresse morale. On le fit boire plusieurs fois à la santé de sa femme pendant que Tom criait :

« Haut les verres ! encore une coupe ! la voici qui arrive ! »

Joe apporta les verres sur un plateau et versa à boire.

Je voulus prendre un des deux verres qui restaient, mais Joe murmura sous cape :

« Pas celui-là, prenez l’autre. » J’obéis ; Henry fut servi le dernier. À peine avait-il vidé sa coupe que la pendule sonna 9 heures. Il l’écouta tinter jusqu’au neuvième coup, son visage pâlissant à vue d’œil. « Mes amis, dit-il, je suis transi d’émotion, je tremble de peur. Aidez-moi, il faut que je m’étende. » Ils le portèrent sur le sofa, il s’y allongea et s’assoupit ; en même temps il se mit à parler comme dans un rêve, disant : « N’ai-je pas entendu le bruit des chevaux ? sont-ils arrivés ? »

Un des vétérans murmura à son oreille : « C’est Jimmy Parrish qui vient annoncer que les voyageurs ont été retardés, mais ils sont sur la route en bonne voie, et vont arriver. Un des chevaux est boiteux, mais la voiture sera ici dans une demi-heure. » – « Oh ! je suis si heureux qu’il ne lui soit rien arrivé. »

À peine ces mots s’étaient-ils échappés de ses lèvres qu’il s’endormit. En un instant, les hommes vigoureux l’avaient dévêtu et couché dans le lit de cette même chambre où je m’étais lavé les mains.

Ils fermèrent la porte et revinrent, puis se préparèrent à partir. Je les retins. « Je vous en prie, ne vous en allez pas, Messieurs, elle ne saura pas qui je suis, car c’est la première fois que je viens ici. » Ils se regardèrent stupéfaits, puis, Joe prit la parole. « Elle ? pauvre femme ! Voilà dix-neuf ans qu’elle est morte. » – « Morte ? » – « Morte ou qui sait ? peut-être pire encore. Six mois après son mariage elle était allée voir ses parents, et au retour, un samedi soir, les Indiens la capturèrent à 5 lieues d’ici ; depuis, on n’a jamais entendu parler d’elle. » – Et il en est devenu fou ? » demandai-je.

« Il n’a jamais retrouvé sa raison un seul instant depuis ce malheur ; mais sa folie ne paraît dangereuse qu’à l’approche de l’anniversaire. À ce moment-là nous venons chez lui trois jours à l’avance pour lui remonter le moral et lui demander s’il a reçu de ses nouvelles. Le samedi nous arrivons au complet chez lui, remplissons la maison de fleurs et préparons tout pour un bal. Voilà dix-neuf ans que nous répétons la même cérémonie. Le premier samedi nous nous sommes trouvés vingt-sept, sans compter les jeunes filles ; aujourd’hui, nous ne sommes plus que trois amis fidèles au rendez-vous ; les jeunes filles se sont lassées de cette facétie ; elles brillent par leur absence. Nous lui donnons toutes les fois une boisson soporifique pour l’empêcher de devenir furieux. Après cela, il est calmé pour une nouvelle période ; il s’imagine que sa femme est avec lui ; il le croit jusqu’aux trois ou quatre jours qui précèdent la nouvelle crise. À ce moment-là il la cherche partout et ressort sa malheureuse vieille lettre ; alors nous arrivons tous et lui demandons de nous la lire.

« Dieu, quelle femme exquise il avait là ! »

LE JOURNAL D’ADAM

Lundi. – Cette nouvelle créature aux longs cheveux est bien encombrante. Elle traîne partout et me suit toujours. Je déteste cela, je ne suis pas habitué à la société. Je voudrais qu’elle reste avec les autres animaux. Il fait gris aujourd’hui, le vent est à l’est ; je crois que « nous » aurons de la pluie. Je dis : « Nous », où ai-je appris ce mot ? Je m’en souviens maintenant, je le tiens de cette nouvelle créature.

Mardi. – J’ai parcouru mon domaine. La nouvelle créature l’appelle le Jardin des Délices ; pourquoi ? Je n’en sais rien. Elle dit qu’il ressemble au Jardin des Délices. Ce n’est pas une raison pour l’appeler ainsi ; c’est une idée fixe, une toquade de sa part. Jamais je ne peux donner de nom à quoi que ce soit ; la nouvelle créature en distribue à tout ce qu’elle voit avant que j’aie pu protester. Et toujours elle invoque le même prétexte : « Cela ressemble à… » C’est une fatigue pour moi de me perdre dans ces détails, ça me fait du mal.

Mercredi. – Je me suis construit un abri contre la pluie ; mais impossible de le conserver pour mon usage exclusif. La nouvelle créature s’y est faufilée ; quand j’ai voulu l’en chasser, une fontaine a jailli de chacun des deux trous pratiqués dans sa tête qui lui servent à regarder. Elle a essuyé cette eau du revers de sa patte en faisant entendre un gémissement plaintif, pareil à celui des autres animaux en détresse. Je voudrais bien qu’elle se taise, mais elle bavarde toujours ; la compagnie de cette pauvre créature n’est pas un agrément pour moi, c’est plutôt une obsession.

Je n’ai jamais entendu la voix humaine, mais tout son nouveau et étranger qui vient troubler le silence majestueux de ces solitudes éthérées, blesse mes oreilles et me semble discordant. Cette voix nouvelle résonne si près de moi ! tantôt à côté de moi, tantôt à mon oreille, d’abord à gauche, puis à droite ? Je suis habitué à des sons plus ou moins atténués, aux voix lointaines qui viennent charmer l’immensité silencieuse qui m’entoure, voix de la nature, je pense, au mugissement des vents dans les forêts, au gazouillement paisible des sources timides, aux bruits discrets qui naissent au calme de la nuit ; tout cela me vient, je pense, de ces points lumineux qui brillent et étincellent au firmament.

Mon existence est moins heureuse que par le passé !

Samedi. – La nouvelle créature mange trop de fruits. Nous allons nous trouver à court probablement. Je dis « nous » encore ; c’est son mot, c’est le mien aussi, maintenant, à force de le lui entendre dire. Beaucoup de brouillard ce matin ; moi, je reste chez moi par ce brouillard ; la nouvelle créature ne s’en inquiète guère. Elle sort par tous les temps et patauge dans la boue. Et elle parle ! On était si bien et si tranquille avant sa venue.

Dimanche. – Finie, la journée ! Ce jour devient de plus en plus fastidieux. Il a été choisi et classé comme un jour de repos depuis novembre dernier. Avant, j’avais déjà six jours de repos par semaine ; c’est encore une des choses incompréhensibles ! Il y a, à mon avis, trop de règlements, trop de programmes, trop d’ordre, mais pas assez de laisser aller et de « je m’en fichisme » (pour mémoire : je ferais mieux de garder cette réflexion pour moi). Ce matin, j’ai trouvé la nouvelle créature essayant de faire tomber des pommes de l’arbre défendu ; mais elle ne peut pas les atteindre, elle s’y prend de travers et je crois que les fruits ne courent pas grand risque.

Lundi. – La nouvelle créature dit que son nom est Ève. C’est bien ; je n’y vois aucune objection. Elle dit que ce nom sert à l’appeler, quand j’ai besoin d’elle. Je lui réponds que dans ce cas c’est du superflu. Cette parole semble me rehausser dans son esprit ; évidemment, c’est un joli mot, un « mot à effet », qui pourra se replacer à l’occasion. La nouvelle créature dit qu’elle n’est pas une « Chose », mais une « Personne ». Ceci me paraît douteux ; mais du reste, cela m’est égal. Ce qu’elle peut être m’importerait peu, si seulement elle voulait me laisser la paix et rester tranquille.

Samedi. – Me suis échappé mardi dernier ; j’ai pu voyager deux jours, me construire un autre abri, dans un lieu retiré, et l’ai dépistée tant que j’ai pu, mais elle m’a découvert au moyen d’un animal qu’elle a apprivoisé et qu’elle appelle un loup ; elle faisait entendre ce bruit lamentable que je connaissais, et versait de l’eau par les mêmes orifices que l’autre jour. Je fus obligé de retourner avec elle, bien décidé à émigrer de nouveau à la première occasion.

Elle commence à me demander des tas de choses stupides ; entre autres elle veut savoir pourquoi les animaux qu’elle appelle lions et tigres vivent d’herbe et de fleurs, alors que leur dentition semble indiquer, dit-elle, qu’ils sont destinés à se manger entre eux. C’est une ineptie, car s’ils s’entre-dévoraient, ils se tueraient, et ce serait l’introduction sur terre de ce qui s’appelle « la mort ». Or, j’ai entendu dire que la mort n’avait pas encore fait son entrée dans le monde.

Dimanche. – Un dimanche écoulé !

Lundi. – Je crois commencer à comprendre la raison d’être de la semaine : c’est certainement pour se reposer de l’ennui du dimanche. C’est une assez bonne idée, dans un pays où les pensées géniales sont vraiment rares (Pour mémoire : mieux vaut garder pour moi cette remarque).

Elle a encore escaladé cet arbre. – L’en ai chassée. – Elle répond que personne ne la voyait. – Semble considérer cette raison comme un motif suffisant pour tenter une aventure risquée. Ce mot « motif » lui produit un effet superbe, un effet d’envie surtout. – Encore un mot à replacer.

Jeudi. – La nouvelle créature me raconte qu’elle est faite d’une côte qui a été prise sur mon corps. Ceci me semble douteux, sinon impossible, car en me tâtant, je vois qu’aucune côte ne me manque…

La buse est un oiseau qui la préoccupe beaucoup ; elle prétend que l’herbe ne lui convient pas et elle craint de ne pouvoir l’élever ; elle croit qu’il faut la nourrir de chair corrompue. Ma foi, tant pis pour la buse ; il faut qu’elle se contente de ce qu’on lui donne. Nous ne pouvons changer tous les plans qui existent, pour la satisfaction de la buse.

Samedi. – Elle est tombée hier dans le vivier, en se mirant dans l’eau, ce qui est son habitude. Elle a failli suffoquer et dit que c’est fort désagréable ; cette expérience l’a rendue compatissante pour les créatures qui vivent dans l’eau et qu’elle appelle « poissons ». – Car elle continue à donner des noms aux êtres qui n’en ont nul besoin. Ces êtres ne viennent pas, lorsqu’on les appelle, mais elle trouve cela charmant, tant elle est sotte ; elle a donc pris plusieurs poissons, les a apportés chez moi et mis dans mon lit pour leur tenir chaud ; je les observe de temps à autre, et ne m’aperçois nullement qu’ils y paraissent plus heureux que dans l’eau. À la tombée de la nuit, je les jetterai dehors ; je ne veux pas dormir avec eux, car ils sont visqueux et je trouverais désagréable, pour quelqu’un d’aussi peu vêtu que moi, de coucher au milieu de ces animaux.

Dimanche. – Encore son dimanche ! Ouff !

Mardi. – La voilà occupée d’un serpent, maintenant ! Les autres animaux en sont enchantés, car elle les ennuyait à force de faire des études sur eux. Moi je suis également satisfait, le serpent parle et c’est un repos pour moi.

Vendredi. – Elle dit que le serpent lui conseille de goûter au fruit de cet arbre ; qu’en le mangeant elle trouvera une instruction soignée, choisie, et sans bornes. À quoi j’ai répondu qu’il y aurait un autre résultat, celui d’introduire la mort dans le monde.

C’est une faute : j’aurais mieux fait de garder ma réflexion ; elle y a trouvé un avantage : celui de donner de la viande fraîche aux lions et aux tigres attristés, et de sauver la buse malade. Je l’ai engagée à se défier de l’arbre ; elle ne veut pas. Je prévois des ennuis, mais j’émigrerai.

Mercredi. – J’ai des plaisirs variés ! Je me suis sauvé cette nuit à cheval ; j’ai galopé tant que j’ai pu, espérant sortir du Jardin et me cacher dans un autre pays, avant que les ennuis ne me tombent dessus ; mais j’ai échoué. Environ une heure après l’aurore, comme je traversais à cheval une plaine fleurie où des milliers d’animaux paissaient, sommeillaient où s’amusaient à cœur joie, tout à coup se déchaîna autour de moi une tempête effroyable ; la plaine se transforma en un chaos tumultueux où les animaux se dévoraient entre eux. Je compris le sens de ce bouleversement. Ève avait mangé ce fruit, et la mort était venue au monde !

Les tigres se ruèrent sur mon cheval, n’écoutant plus l’ordre que je leur donnais de le lâcher ; ils m’auraient dévoré si j’étais resté… J’eus la prudence de fuir.

Je découvris cette retraite, en dehors du Jardin, et y demeurai agréablement quelques jours ; mais elle me trouva encore. Au fond, je dois convenir que je fus assez satisfait de son arrivée, car il y a fort peu à récolter ici, et elle m’apporta quelques-unes de ces pommes. Je fus obligé d’en manger ; j’avais si faim ! C’était absolument contre mes principes, mais j’avoue que les principes n’ont de force ou de raison d’être que lorsqu’on est nourri… à satiété.

Elle arriva drapée dans des branches de feuillage ; lorsque je lui demandai l’explication de cette mascarade et voulus lui arracher ces vêtements étranges, elle sourit et rougit. Je n’avais jamais vu personne sourire ni rougir auparavant, et cela me parut aussi déplacé que stupide. Elle me répondit que j’en comprendrais bientôt moi-même la raison.

Ceci était parfait. Affamé comme je l’étais, je déposai la pomme entamée (certainement la meilleure que j’aie jamais goûtée, étant donné surtout la saison avancée) ; je me parai moi-même de rameaux et de branches, et, lui parlant sévèrement, lui intimai l’ordre de s’en procurer d’autres, pour ne pas me donner le spectacle de sa nudité. Elle le fit, puis nous rampâmes jusqu’au champ de bataille des animaux ; nous y avons ramassé des peaux, et je lui en ai fait coudre quelques-unes pour les grandes occasions. Ces vêtements sont très gênants, c’est vrai, mais ils ont du chic, et c’est le point principal pour ces choses-là…

Au fond, Ève est un bon camarade. Je m’aperçois que ma solitude me pèserait sans elle, maintenant que j’ai perdu mon bien.

Autre chose : elle prétend que dorénavant nous sommes condamnés à travailler pour vivre. Alors elle me sera très utile. Je dirigerai les travaux.

10 jours plus tard. – Elle m’accuse d’être en partie cause du désastre ! Elle est bonne, celle-là !

L’année suivante. – Nous l’avons appelé Caïn. Elle l’a pris pendant que je piégeais dans un pays du Nord. Elle l’a attrapé dans la futaie, à deux milles de notre exploitation, peut-être à quatre milles, elle ne sait pas exactement. Il nous ressemble par certains côtés et peut appartenir à notre race ; du moins c’est l’opinion d’Ève, mais je crois qu’elle se trompe.

La différence de taille m’amène à conclure que c’est une nouvelle espèce d’animal, peut-être un poisson, quoique, en le trempant dans l’eau, il soit allé au fond ; elle l’a repêché avant que l’expérience ait pu donner une solution probante. Malgré tout, je crois que c’est un poisson ; elle ne s’inquiète pas de ce qu’il est, et ne veut pas me le prêter pour que je l’examine. Je ne peux pas la comprendre. La venue de ce dernier petit être semble avoir changé entièrement sa nature ; Ève est timorée maintenant, quant aux expériences à faire. Elle s’en occupe beaucoup plus que des autres animaux, sans pouvoir expliquer pourquoi. Son esprit est détraqué ; tout le prouve. Parfois elle promène ce poisson dans ses bras toute la nuit quand il grogne et veut aller à l’eau. À ces moments-là, elle laisse échapper de l’eau des trous de sa figure par lesquels entre le jour, elle caresse le poisson sur le dos, et produit avec sa bouche des sons très doux qui le calment ; elle trouve mille moyens de lui prouver sa sollicitude et sa tendresse. Je ne l’ai jamais vue ainsi avec d’autres poissons et ses manières me troublent étrangement. Elle portait ainsi les jeunes tigres autrefois, et jouait avec eux avant que nous n’ayons perdu notre propriété, mais ce n’était qu’un jeu ; elle ne s’en est jamais autant préoccupée quand leur nourriture n’était pas de leur goût.

Dimanche. – Elle ne travaille pas le dimanche ; elle se repose, fatiguée de son labeur de la semaine ; elle aime sentir son poisson se rouler sur elle ; et elle fait du bruit pour l’amuser, simulant de mordre ce qui lui sert de pattes : cela le fait rire. Je n’ai jamais vu rire un poisson comme celui-ci. Sa vue m’intrigue. J’en suis arrivé à aimer le dimanche. C’est vraiment fatigant de surveiller toute la semaine… Il devrait y avoir plus de dimanches. Au début, je les trouvais fastidieux, maintenant je leur découvre de l’agrément.

Mercredi. – Ce n’est plus un poisson. Je ne sais pas exactement ce que c’est ; il fait un bruit diabolique quand il n’est pas satisfait ; quand il est content, il dit : « Gou, gou. » Il n’est pas fait comme nous puisqu’il ne peut pas marcher. Il n’est pas un oiseau puisqu’il ne voie pas, ni une grenouille puisqu’il ne saute pas, et il n’a rien du serpent puisqu’il ne rampe pas. Je suis moralement certain qu’il n’est pas un poisson et pourtant me sens incapable de vérifier s’il peut nager ou non. Il se contente de se rouler, le plus souvent sur le dos, les pattes en l’air. Je n’ai vu aucun animal faire comme lui. J’ai d’abord dit que je le prenais pour une énigme ; elle ne comprend pas le mot, mais elle admire tout de même. À mon avis, c’est une énigme ou une punaise. S’il meurt, je le mettrai de côté et j’examinerai son mécanisme. Je n’ai jamais été aussi intrigué de ma vie.

3 mois plus tard. – Ma perplexité augmente au lieu de diminuer. Je dors fort peu. Il a cessé de se rouler sur le dos, et marche maintenant à quatre pattes. Pourtant, il diffère des autres quadrupèdes, en ce que ses pattes de devant sont particulièrement courtes. Aussi la partie principale de sa personne se tient-elle droite en l’air ; ce n’est même pas joli du tout. Sa structure ressemble beaucoup à la nôtre, mais sa façon de marcher prouve qu’il n’est pas de notre race ! La petitesse de ses pattes de devant et la longueur de celles de derrière dénotent qu’il est de la famille des kangourous ; mais il est une variété dans l’espèce, car le vrai kangourou saute et lui ne saute pas. Néanmoins il est un spécimen curieux et intéressant qui n’a pas encore été catalogué. Comme je l’ai découvert, je suis en droit de m’en attribuer le mérite, en lui donnant mon nom. Aussi l’ai-je appelé : « Kangourou Adamiensis »… Il devait être tout jeune quand elle l’a trouvé, car il a beaucoup grossi. Il a quintuplé la grosseur depuis son arrivée ; aussi, quand il est mécontent, fait-il seize fois plus de bruit qu’autrefois.

Inutile de chercher à le contraindre ; j’ai dû y renoncer. Elle le calme par la persuasion, et lui donne des choses qu’elle lui refusait au début. Comme je l’ai déjà dit, j’étais absent quand elle l’a apporté et elle persiste à raconter qu’elle l’a trouvé dans les bois. C’est bien curieux qu’il soit seul de son espèce, et pourtant, cela est, car je me suis éreinté ces dernières semaines en essayant d’en trouver un autre pour l’ajouter à ma collection et servir de camarade au premier. Assurément, il serait plus calme et nous pourrions l’apprivoiser plus facilement, mais je n’ai rien trouvé ; aucun vestige de lui, et ce qui me surpasse je n’ai vu aucune trace. Il vit certainement sur terre ; c’est forcé, alors comment se fait-il qu’il ne laisse aucune empreinte ? J’ai posé une douzaine de pièges, mais sans succès ; j’ai pris toutes sortes de petits animaux, mais aucun de cette espèce ; ils se sont tous fait prendre, je pense, par curiosité, pour goûter le lait que je mets dans mes pièges, mais ils n’en boivent jamais.

3 mois après. – Le kangourou continue à grandir ; c’est très curieux et inquiétant. Je n’ai jamais vu un animal être aussi lent à atteindre sa taille. Maintenant il lui pousse de la fourrure sur la tête ; ce n’est pas celle du kangourou ; cela ressemble à nos cheveux, en plus fin et en plus doux, et au lieu d’être noirs, ils sont rouges. Je perdrai sûrement la tête en voulant approfondir ce curieux phénomène, ce caprice de la nature. Si seulement je pouvais en prendre un autre ! Je n’y compte plus. Il est le seul échantillon d’une nouvelle variété ; c’est évident. J’ai pris un véritable kangourou et l’ai apporté, pensant que notre phénomène serait content dans sa solitude d’avoir un compagnon ; je croyais lui être agréable en lui amenant un animal quelconque, se rapprochant de son espèce ; il lui témoignerait de la sympathie dans sa triste condition, pauvre être perdu ici au milieu d’étrangers qui ignorent ses habitudes, et ne savent pas le mettre à son aise. Je m’étais trompé : à la vue de ce kangourou, il fût pris de violents accès de terreur ; je compris immédiatement qu’il n’en avait jamais vu avant. Mon pauvre petit animal bruyant me fait pitié, mais je ne sais comment le rendre heureux ; si seulement je pouvais l’apprivoiser ! Plus j’essaye, moins je réussis ; cela me fend le cœur d’assister à ses crises de chagrin et de désespoir. Je voudrais le lâcher, mais elle l’apprendrait. Ce serait cruel et dur de notre part, et elle ne me le pardonnerait pas. Et puis nous nous sentirions seuls sans lui, puisque je ne peux pas trouver son semblable.

5 mois après. – Ce n’est pas un kangourou ; non, car il commence à se tenir debout en se cramponnant aux doigts d’Ève ; il fait quelques pas sur ses pattes de derrière, et s’écroule par terre. C’est certainement une espèce d’ours ; pourtant il n’a ni queue ni fourrure jusqu’à présent. Il continue à grandir ; c’est curieux, car les ours atteignent leur taille bien plus tôt que celui-ci.

Les ours sont dangereux (depuis notre catastrophe), et je ne serais pas flatté de voir celui-ci rôder autour de nous sans être muselé. Je lui ai offert de lui donner un kangourou si elle voulait se débarrasser de son ours, mais elle ne veut pas ; il lui est égal de nous faire courir les dangers les plus effrayants. Elle n’était pas comme ça avant d’avoir perdu la tête.

15 jours après. – J’ai examiné sa bouche. Il n’y a pas encore de danger, il n’a qu’une dent. Il n’a pas de queue non plus. Il fait plus de bruit que jamais et principalement la nuit. Ce bruit m’est odieux ; j’ai dû m’en aller ; mais je reviendrai, le matin, voir au moment du déjeuner s’il ne lui pousse pas d’autres dents. S’il en vient une série, je l’expulserai, bon gré, malgré, qu’il ait une queue ou non, car un ours n’a pas besoin de queue pour devenir dangereux.

4 mois après. – Je me suis absenté un mois pour chasser et pêcher. Pendant ce temps, l’ours a appris à trottiner tout seul sur ses pattes de derrière ; il dit « poppa et momma ». C’est certainement une espèce très curieuse. La ressemblance des sons qu’il émet avec des mots peut être purement accidentelle et n’avoir aucune signification spéciale, mais même dans ce cas, le fait est très curieux, car aucun autre ours ne se comporte comme celui-ci. Cette imitation du langage humain, jointe à l’absence totale de fourrure et de queue, indique qu’il appartient à une nouvelle espèce d’ours. La suite de l’étude sera extrêmement intéressante. En attendant, je vais entreprendre une expédition lointaine et faire des recherches approfondies. Il doit certainement en exister un autre, et mon ours sera moins dangereux lorsqu’il aura un compagnon de la même race. Je pars immédiatement, mais je le musellerai auparavant.

3 mois plus tard. – Ma chasse a été éreintante, mais infructueuse. Pendant ce temps, sans sortir de la propriété, elle a pris un second ours ! A-t-elle assez de chance ! J’aurais pu chasser cent ans dans ces bois, sans faire une trouvaille pareille.

3 mois après. – J’ai comparé le nouvel être avec l’ancien ; il est certain qu’ils appartiennent tous deux à la même race. Elle appelle ce nouveau venu Abel.

Je voulais en empailler un pour ma collection, mais pour une raison que j’ignore, elle s’y oppose énergiquement. J’ai donc renoncé à mon idée ; mais j’ai tort de céder, j’en suis sûr. Ce serait une perte irréparable pour la science de les laisser s’échapper. Le plus vieux est moins sauvage qu’au début ; il rit et parle comme un perroquet ; c’est sans doute la fréquentation de ces oiseaux qui lui vaut ce talent, car il a le don de l’imitation poussé à un très haut degré. Je serais bien étonné s’il se transformait un beau jour en perroquet, et cependant rien ne me surprendrait, car il a passé par beaucoup de métamorphoses depuis le jour où il était poisson.

Le plus jeune est aussi laid qu’était le premier, il a le même teint jaunâtre et rougeaud, la même tête pelée sans la moindre fourrure.

10 ans plus tard. – Ce sont de grands garçons ; nous l’avons découvert il y a déjà longtemps. C’est leur arrivée au monde sous cette forme exiguë et mal définie qui nous avait induits en erreur, nous n’y étions pas habitués. Il y a des filles maintenant. Abel est un brave garçon, mais Caïn aurait mieux fait de rester un ours.

Après tant d’années, je m’aperçois que je m’étais trompé sur le compte d’Ève. Décidément il vaut mieux vivre avec elle en dehors du Jardin que sans elle à l’intérieur des portes. Au commencement, je la trouvais trop bavarde ; maintenant, je serais désolé de ne pas entendre sa voix !

Bénie soit la catastrophe qui m’a uni à elle en me révélant la bonté de son cœur et le charme de son caractère !

Ceci est mon testament pour le genre humain.

Nous voilà maintenant, Ève et moi, pourvus d’une bande de filles et de garçons ; ils sont le rayon de soleil de nos vieux jours ; pourtant, quelquefois nous les trouvons trop pétulants ; ils développent autour de nous de telles effluves électriques que souvent le temps tourne à l’orage ; quand les nuages deviennent trop menaçants, je leur oppose le parapluie de mon indifférence ; Ève en fait autant de son côté.

L’heure est venue de nous reposer et de céder la place à notre grouillante progéniture en lui laissant le soin de perpétuer ma race.

Ève se fait vieille en effet : elle n’élève plus de poissons et n’a plus envie d’attraper ni kangourous, ni ours ; moins jolie qu’il y a dix ans, elle a perdu l’éclat de sa chevelure et la blancheur de lait de son corps (probablement aussi ses illusions). Son cœur seul n’a pas varié : il reste le trésor de ma vieillesse et n’a pas revêtu ces rides disgracieuses que je déplore tant sur le visage d’Ève (du moins s’il en a, je ne les vois pas).

Moi, j’ai fini par trouver que tous les jours pourraient bien être des dimanches : je me déplace difficilement et peux à peine traîner mes jambes affaiblies à la chasse. Bref, je me sens devenir « un pauvre vieux marcheur ».

Je me contenterai donc de surveiller ma progéniture et de vivre sur mes souvenirs en songeant aux jours bénis où Ève me poursuivait dans les recoins de mon abri ! ! !

Mes fils paraissent plus dégourdis que moi ; ils ont avantageusement interverti les rôles et n’attendent plus que leurs compagnes viennent les relancer ; ils prennent les devants !

C’est le résultat fatal de l’évolution de ma race.

Je cède donc le pas à ma progéniture bouillante ; je lègue à mes enfants mes « pouvoirs chancelants ». Ils sont jeunes, qu’ils en profitent ; qu’ils portent haut et fier l’étendard Adamiensis !

« Go on Caïn ; Go on Abel ! »

COMMENT ON RACONTE UNE HISTOIRE

Les histoires humoristiques sont d’importation américaine. En quoi elles diffèrent des histoires comiques et piquantes.

Je ne prétends pas raconter une histoire dans toutes les règles de l’art. Je prétends seulement savoir comment on doit raconter, car j’ai été souvent et pendant des années en compagnie de narrateurs émérites.

Il y a différentes espèces d’histoire, mais une seule est difficile à manier : c’est l’histoire humoristique. Je parlerai principalement de celle-là. Le conte humoristique est américain, le conte comique est anglais, le conte spirituel, français.

L’effet de l’histoire humoristique dépend de la manière dont elle est racontée ; celui de l’histoire comique piquante dépend du sujet.

L’histoire humoristique peut se dérouler à longue haleine, et peut parcourir un vaste champ, sans arriver à un dénouement particulier ; tandis que les histoires comiques et piquantes demandent la brièveté et finissent par une pointe. L’histoire humoristique est un pétillement perpétuel, tandis que les autres se terminent en explosion.

L’histoire humoristique est avant tout une œuvre d’art fine et délicate (un artiste seul peut la manier) ; pour l’histoire comique et piquante, point n’est besoin de talent spécial. N’importe qui peut y prétendre. L’art de raconter de vive voix des histoires humoristiques est une création américaine qui n’a pas émigré.

L’histoire humoristique doit se raconter gravement ; le narrateur s’ingénie à cacher le point, qui lui paraît prêter tant soit peu à rire ; tandis que le narrateur d’une histoire comique vous prévient qu’il va vous présenter la chose la plus drôle qu’il ait jamais entendue ; puis il vous la raconte avec un plaisir extrême, et est le premier à rire, quand il arrive au point critique. Quelquefois, quand il a obtenu plein succès, il est si content, si heureux, qu’il répétera le trait saillant et sollicitera de visage en visage les applaudissements de l’auditoire ; il recommencera au besoin. C’est un fait pathétique à observer.

Très souvent une histoire humoristique finit par un trait, une saillie, un coup de patte (donnez à cela le nom que vous voudrez). Mais l’auditeur doit être tout oreilles, car bien souvent le narrateur trompera sa vigilance en glissant à dessein sur le point saillant d’un air parfois indifférent ; il affectera même d’ignorer la présence de cette saillie.

Artémus Ward employait souvent ce moyen ; puis, quand l’auditoire, d’abord surpris, saisissait la plaisanterie, il le regardait avec un étonnement ingénu, en ayant l’air de ne pas comprendre pourquoi il riait. Dans Setchell usait du même procédé avant lui ; c’est aussi celui de Nye et de Kiley aujourd’hui.

Le narrateur d’histoires comiques, au contraire, ne passe pas sous silence le trait saillant ; il vous le crie à haute voix et l’annonce chaque fois ; quand il le publie, en Angleterre, en France, en Allemagne et en Italie, il le fait imprimer en italiques, avec des points d’exclamation bien ronflants ; quelquefois même il l’explique entre parenthèse. Tout cela humilie le lecteur, lui ôte l’envie de plaisanter et l’engage à plus de sérieux.

Laissez-moi vous donner un exemple du procédé comique en vous servant une anecdote, populaire dans le monde entier depuis douze ou quinze siècles. La voici :

LE SOLDAT BLESSÉ

« Pendant une certaine bataille, un soldat, dont la jambe était emportée par un boulet, supplia un de ses camarades, qui passait, de l’emporter aux ambulances ; en même temps il lui conta son malheur. Là-dessus le généreux fils de Mars charge sur ses épaules le malheureux blessé et l’emporte.

Les boulets et la mitraille pleuvaient de tous côtés ; un nouveau projectile emporta la tête du blessé sans que son sauveur s’en aperçût.

Peu après ce dernier fut hélé par un officier :

« Où allez-vous avec ce cadavre ? »

« Aux ambulances, capitaine ; il a perdu une jambe. »

« Une jambe ? Malheur ! s’écria l’officier étonné ; vous voulez dire sa tête, grand serin ! »

Le soldat déposa son fardeau et le regarda pétrifié ; puis il s’écria :

« Vous aviez raison, capitaine ; c’est bien ce que vous disiez. »

Après une pause, il ajouta : « Il m’avait pourtant dit que c’était sa jambe. »

Sur ce, le narrateur se tord de rire, répétant plusieurs fois son trait d’esprit, en l’accompagnant d’étouffements, de cris et de suffocations d’hilarité.

Il suffit d’une minute et demie pour raconter cette histoire d’une manière comique (au fond cela n’en vaut guère la peine). Donnez-lui le ton humoristique, elle durera dix minutes ; elle deviendra l’histoire la plus drôle qu’on ait jamais entendue (c’est ainsi que procède Whitcomb Kiley).

Il raconte son histoire en faisant parler un vieux fermier borné qui l’a entendue pour la première fois, la trouve très amusante et essaie de la redire à un voisin ; seulement, il ne peut plus se la rappeler. Alors il mêle tout, erre éperdument, y ajoute des détails fastidieux qui sont étrangers à l’histoire, et la font traîner en longueur ; il supprime à tort des détails, en rajoute d’autres inutiles, commet de légères erreurs, s’arrête pour les rectifier et les expliquer ; il retrouve les faits qu’il avait oubliés, les remet à leur place, arrête son récit un bon moment pour chercher à retrouver le nom du soldat blessé. Finalement il s’aperçoit que le nom est inconnu, et fait remarquer avec calme que cela n’a pas d’importance (mieux vaudrait s’en souvenir, mais au fond ce n’est pas un point capital), etc…

Le narrateur est heureux, et content de lui-même ; il s’arrête de temps en temps pour se reprendre et s’empêcher de rire mal à propos ; il se retient bien, mais son corps est secoué comme un paquet de gélatine par des soubresauts intérieurs ; au bout de dix minutes, les auditeurs rient à pleurer et leurs larmes inondent leurs joues.

La simplicité, l’ingénuité, la sincérité et l’inconscience du vieux fermier sont parfaitement simulées, aussi trouve-t-on son récit charmant.

Ceci est de l’art délicat et complet ; un maître seul peut prétendre à cette perfection, mais une machine suffirait à raconter l’autre histoire.

Aligner des incongruités et des absurdités, sans avoir l’air de s’en douter et sans paraître les croire telles : voilà la base de l’art américain, si je puis m’exprimer ainsi. Glisser sur le point saillant, en est une autre caractéristique. La troisième consiste à insérer une remarque préparée, en feignant de ne pas la comprendre, comme si l’on pensait tout haut. La quatrième et dernière est la pause.

Artémus Ward préconisait beaucoup les deux dernières méthodes. Il commençait à raconter avec beaucoup d’animation un fait qui lui paraissait merveilleux, puis perdant de son entrain, après une pause où son esprit semblait rêver, il finissait par une remarque incongrue sous forme de monologue. C’était la pointe destinée à faire exploser la mine ; et cela réussissait.

Il disait par exemple, en y mettant de la chaleur, de la passion : « J’ai connu autrefois un homme de la Nouvelle-Zélande qui n’avait pas une dent… » puis son animation tombait ; suivait une pause, un silence ; enfin il ajoutait comme sortant d’un rêve et se parlant à lui-même : « Et malgré cela cet homme pouvait battre le tambour mieux que personne. »

La pause est une partie extrêmement importante du récit ; c’est un procédé auquel il faut recourir souvent. C’est un procédé délicat et élégant, mais aussi traître et difficile à appliquer, car la pause doit avoir la longueur voulue, – ni plus ni moins qu’il ne faut – ou bien, l’effet est manqué, et elle devient une cause d’embarras.

Si la pause est trop courte, la saillie passe inaperçue ; l’auditoire trouve à peine le temps de deviner qu’une surprise lui était ménagée, – et il devient par conséquent inutile de viser à l’étonner.

Sur la plateforme de l’omnibus, j’avais l’habitude de raconter aux voyageurs une histoire nègre de revenants, et je laissais une pause juste à l’endroit le plus palpitant, à la fin ; cette pause était la partie la plus importante de toute l’histoire. Si je m’arrêtais le temps voulu, je pouvais précipiter la fin, de manière à faire tressauter une jeune personne impressionnable, à lui faire pousser un petit cri. C’était là mon but.

Cette histoire s’appelait « Le Bras d’or » et se racontait ainsi : Essayez-le vous-même, cherchez bien la pause, et placez-la comme il convient.

LE BRAS D’OR

« Il y avait un jour un homme prodigieusement avare, qui vivait dans la prairie, tout seul avec lui-même, excepté qu’il avait une femme. Elle vint à mourir, il l’emporta, la descendit dans la prairie et l’enterra. Elle portait au bras une chaîne d’or, d’or de bonne qualité. Avare et chiche comme il l’était, il ne put dormir cette nuit-là, car son désir de prendre cette chaîne le tenait éveillé.

Quand sonna minuit, il n’y pouvait plus tenir, il se leva, se munit de sa lanterne, et sortit malgré la tempête, déterra sa femme et prit la fameuse chaîne, puis il baissa la tête pour éviter le vent, et continua à enfoncer dans la neige épaisse.

Subitement il s’arrêta (ceci demande une pause énorme, un tressaillement d’effroi et une attitude attentive) et il dit : « Ma lanterne, qu’est-ce que c’est ? »

Et il écoutait, et il écoutait et le vent disait (il faut ici serrer les dents pour imiter le gémissement et le sifflement du vent) « b. z. z. z. » – Il retourna à la tombe, et entendit une voix, une voix qui se mêlait au vent et qu’on pouvait à peine distinguer : « B. z. z. z. Qui a pris mon bras d’or ? z. z. z. Qui a pris mon bras d’or ? » (Ici, il faut commencer à trembler violemment).

Et il se mit à trembler, à frissonner, disant : « Oh ! la la ! ma lant… » et le vent souffla la lanterne ; la neige et le grésil lui fouettaient la figure, il commença à marcher à quatre pattes à demi mort ; bientôt il entendit de nouveau la voix (ici, une pause) qui le poursuivait : « B. z. z. z. Qui a pris mon bras d’or ? »

Quand il arriva à la prairie, il l’entendait encore ; plus près de lui maintenant, elle allait et venait dans l’obscurité (imitez de nouveau le bruit de la voix et du vent).

Quand il arriva chez lui, il monta l’escalier précipitamment, sauta dans son lit, se cachant la tête et les oreilles, se pelotonna tout frissonnant et tremblant, mais il entendait encore la voix devant la porte. Bientôt il entendit : (ici, pause de terreur, attitude attentive) pat. pat. pat. : elle montait l’escalier. Le loquet grinça : elle entra dans la chambre.

Alors, il sentit qu’elle était près du lit (pause), qu’elle se penchait sur lui ; et il pouvait à peine retenir son souffle. Il lui sembla que quelque chose de glacial descendait le long de sa tête (pause).

La voix disait à son oreille : « Qui a pris mon bras d’or ? » – Ici, il faut prendre un ton plaintif et plein de reproches ; puis, fixer avec instance l’auditeur le plus éloigné, de préférence une jeune fille, et donner à cette impression de terreur le temps de se répandre au milieu du grand silence. Lorsque cette pause a atteint la longueur voulue, il faut sauter prestement sur la jeune personne et lui crier : « C’est vous qui l’avez pris ! »

Si la pause est bien calculée, la jeune fille tressaillira et poussera un petit cri ; mais il faut une pause bien étudiée ; et c’est ce qu’il y a de plus difficile, de plus embarrassant et de plus problématique.

CE QUE PAUL BOURGET PENSE DE NOUS

Il retrace fidèlement la plaisanterie américaine :

« À Boston, les gens vous demandent ce que vous savez ; à New-York, combien d’argent vous valez ; à Philadelphie, ce qu’étaient vos parents. » Et quand un observateur étranger tourne vers nous son télescope (en nous prévenant qu’il agit dans notre propre intérêt), nous sommes portés à nous demander avec une certaine appréhension : « Quelle est la puissance de son réflecteur ? »

Je m’intéresse vivement au livre de M. Bourget, car je sais par les journaux que certains Américains comptent y puiser un cours d’éducation complet ; d’aucuns ont prévu et prédit que notre chaos obscur touchait à sa fin, qu’une lumière divine allait luire sur notre pays.

« Les appréciations qu’il porte sur nous sont forcément justes et pleines d’à-propos ; il nous donne des préceptes que nous ferons bien d’étudier avec réflexion et profit. »

Ces jugements importants et bien pesés étaient de nature à rendre la confiance au public qui se demandait avec inquiétude si : un maître aussi jeune que lui serait capable de diriger une classe de 70 millions d’élèves, disséminés dans une école aussi vaste que l’Amérique, et de remplir cette tâche sans assistance.

J’étais moi-même tourmenté ; quoique d’un tempérament plutôt froid, calme et difficile à émouvoir. Je craignais pour mon pays. Et les jugements cités plus haut ne me tranquillisaient pas complètement. Il me semblait qu’il y avait matière à soupçon ; et de fait, à examiner de près le terrain, je devenais de plus en plus inquiet. Plusieurs questions troublantes me traversaient l’esprit. Deux surtout dominaient : Où le maître avait-il pris son bagage ? Quelle était sa méthode ?

Son bagage ? Il l’a pris en France.

Et sa méthode ? D’après ses propres indications, j’ai pu constater qu’il était un observateur et employait une méthode : celle des naturalistes et d’autres hommes de sciences.

Le naturaliste collectionne une certaine quantité de punaises, de reptiles et de papillons, et il étudie leurs habitudes, longtemps et patiemment. Par ce moyen, il devient capable de grouper ces êtres par familles et subdivisions de familles, en observant les diverses nuances de leurs caractères. Puis il étiquette ces punaises variées et les autres insectes, sous de jolis noms de groupes distinctifs. Alors il se sent heureux, car sa grande œuvre est complète ; il est arrivé à connaître, sous toutes les faces, chaque punaise et chaque variété de punaises. Tout cela peut être très exact, mais une personne qui n’est pas naturaliste elle-même se sentirait plus en confiance, si elle avait recueilli la propre opinion de la punaise. Je crois ce système amusant, mais sujet à caution.

L’observateur des nations doit être : un Classificateur, un Groupeur, un Déducteur, un Généralisateur, un Psychologue, et par dessus tout un Penseur. Il faut qu’il réunisse toutes ces qualités, et lorsque, chez lui, il observe ses compatriotes, il peut aisément prouver sa compétence. Mais l’histoire nous démontre qu’à l’étranger, s’il étudie un peuple inconnu, il a beaucoup de chances de se tromper. Il joue alors le rôle du naturaliste qui observe une punaise ; il n’aura pas plus de chances que lui d’apprendre à ladite punaise des détails nouveaux sur sa constitution, ou de lui enseigner de nouvelles habitudes qu’elle préférerait aux siennes.

Retournons à la première question. M. Bourget, comme maître, représenterait la France donnant des leçons à l’Amérique. Cette perspective me semblerait obscure et presque égyptienne. Que pourrait nous enseigner le nouveau maître, représentant la France ? La question des chemins de fer ? Non ; la France n’y entend rien. La marine ? Non ; la France n’a en cette matière aucune supériorité sur nous. Les progrès de la navigation ? La navigation française en est restée au système de Fulton, 1809. Le service postal ? La France est bien en arrière sur ce point. La télégraphie ? Non ; c’est nous qui la lui avons enseignée. Le Journalisme ? Non. Les Revues ? Non, ceci est notre spécialité. Le Gouvernement ? Liberté, Égalité, Fraternité, Noblesse, Démocratie, Adultère ! tous ces systèmes sont trop bigarrés pour nos climats. La Religion ? elle n’est pas assez variée pour nos pays. La Morale ? Non ; nous ne pouvons pas voler les pauvres pour nous enrichir. La manière d’écrire un roman ? Non, M. Bourget et les autres ne connaissent qu’un thème de romans et quand il est expurgé, il ne reste plus rien du livre.

Comme je voudrais savoir ce qu’il va nous enseigner ! Serait-ce la tenue ?

Il a tenté ce sujet, à Newport, et n’a donné aucune satisfaction, à quelques exceptions près. Ces quelques-uns sont contents : ils prennent leur bonheur où ils le peuvent. Ils le racontent aux interviewers. Ils se sentent bien châtiés, mais ils se rappellent, avec une reconnaissance religieuse, que les verges étaient saupoudrées de sucre. Il est vrai que ce sucre était mélangé de sable, mais le sucre dominait. Il est vrai aussi qu’il était bien difficile de reconnaître le sable du sucre, parce que ce sucre avait l’air de sable et que le gravier communiquait son goût au sucre. Pourtant, ils savaient que le sucre était là, et aurait été d’excellente qualité si on l’avait passé au tamis.

Oui, ils sont heureux, non pas d’une joie bruyante, mais leur bonheur existe, avec de légers tressaillements de temps à autre ; qu’ils soient attaqués ou même frappés, c’est une joie mitigée pour ainsi dire, et non une joie outrée. Ils confèrent entre eux, ces adeptes fervents, et se stimulent par des paroles réconfortantes avec un esprit de résignation et de gratitude ; ils mêlent ces éléments dans les mêmes proportions que le sucre et le sable (cela à titre de souvenir) ; ils disent entre eux et à l’interviewer : « C’était sévère, oui, très sévère, mais que c’était juste ! cela nous fera le plus grand bien. »

Si ce n’est pas la tenue, que reste-t-il ? C’est ici que je pensais être sur la bonne piste. M. Bourget prétendrait nous apprendre à nous connaître nous-mêmes ; c’était bien cela : il nous révélerait à nous-mêmes, et ferait notre éducation.

Alors nous nous comprendrions nous-mêmes, et serions plus capables de nous diriger intelligemment.

C’était un projet très hasardé, semble-t-il. Il pouvait s’expliquer à lui-même notre nature ; c’eût été facile. Il ressemblerait en cela au naturaliste qui dissèque la punaise. Mais expliquer la punaise à une autre punaise, c’est tout différent. La punaise peut ne pas se connaître elle-même parfaitement, mais elle se connaît en tous cas mieux que le naturaliste ne peut le prétendre.

Un étranger peut photographier le type extérieur d’une nation, mais je ne crois pas qu’il puisse aller plus loin. Je doute qu’un étranger sache analyser l’âme de cette nation, sa vie, son langage et ses pensées. À mon avis, on ne peut arriver à cette connaissance, que par un seul procédé – l’absorption – et il n’y en a pas d’autres ; une absorption inconsciente de chaque année ; il faut pendant des années et des années de relations suivies, vivre de la même vie, partager personnellement les hontes et les gloires de cette nation, ses joies et ses tristesses, ses sympathies et ses haines, ses prospérités et ses revers, son éclat et ses misères, son pur patriotisme, ses tourbillons de passions politiques, son culte pour le drapeau ; il faut vénérer les morts héroïques et la gloire de son nom. Est-ce cela de l’observation ? Et quelle est sa valeur ? On apprend à connaître un peuple par le cœur et non par les yeux ou l’intelligence.

Il n’y a qu’un homme qui ait qualité pour étudier l’âme et la vie d’un peuple et en faire un tableau frappant : c’est le romancier, né parmi ce peuple. Ce peintre est si rare, que les pays les plus peuplés ont peine à réunir un quinzaine d’artistes remarquables et d’une valeur incontestable. Il faut à ce spécialiste né au pays, une absorption de 25 ans avant de commencer son œuvre. Il doit bien peu de son talent à une observation consciente ! La dose en est si petite qu’elle ne compte pour presque rien dans son bagage. Presque tout le fond du romancier provient de la longue assimilation d’une observation inconsciente – c’est l’absorption. – L’observation voulue des manières, du langage, du caractère, du mode d’existence d’un peuple, peut avoir sa valeur pour celui qui est né dans le pays ; car il connaît à fond ces détails, sans avoir à les déchiffrer. Mais je serais bien étonné de voir un étranger en comprendre le sens véritable et saisir les nuances trompeuses de ces particularités subtiles. Même un romancier natif se comporte comme un étranger quand il passe d’un État où la vie lui est familière, à un autre où il n’a jamais habité. Bret Hart s’est assimilé la Californie et ses habitants par une absorption inconsciente et grâce à cela les a dépeints sous une forme vivante. Mais quand il passa du Pacifique à l’Atlantique, qu’il essaya d’étudier la vie à Newport (c’est la forme de la consciente observation) cette fois son « fiasco » fut colossal. Newport est évidemment un endroit désastreux pour un observateur non acclimaté.

Retournons à la confection du roman.

Le romancier natif essaye-t-il de généraliser la nation ? Non, il étale devant vous les habitudes, le langage et la vie de quelques personnes groupées autour de lui, et de cela, il fait un livre. Au bout d’un certain temps, lui et ses congénères vous mettront sous les yeux la vie et le type de toute une nation, la vie d’un groupe dans un village de la Nouvelle-Angleterre, de New-York, du Texas ou de l’Orégon ; il vous transportera dans des villages de 50 États et Territoires, vous présentera la vie de leurs fermiers, des centaines d’existences différentes et des groupes d’habitants choisis dans une douzaine de cités très distantes l’une de l’autre.

Il s’occupera aussi des Indiens, des cowboys, des chercheurs d’or et d’argent, des nègres, des idiots et des congressistes ; des Irlandais, des Allemands, des Italiens, des Suédois, des Français, des Chinois ; des Catholiques, des Méthodistes, des Presbytériens, des Congrégationalistes, des Baptistins, des Spiritualistes, des Mormons, des Shakers, des Quakers, des Juifs, des Campbellistes, des infidèles, des Nind-Curistes, des Faith-Curists, des détrousseurs de trains, des White-Caps, des Moonslimers. Et quand un millier de romans habiles ont été écrits, alors vous connaissez l’âme de la nation, sa vie, son langage ; c’est là seulement que vous pouvez les trouver. Et les nuances de caractères, de manières, de sentiments et d’ambition seront innombrables. M. Bourget trouve la chose plus simple.

« La nature d’un peuple, dit-il, demeure toujours pareille à elle-même dans ses vices et dans ses vertus, dans ses frivolités et dans ses travaux. C’est cette physionomie qu’il s’agit de découvrir et tout document y est bon, depuis une salle de Casino jusqu’à une église, et le papotage d’une femme à la mode comme les propos d’un ouvrier révolutionnaire. Je suis donc bien sûr que cette « âme américaine », l’intérêt véritable et la grande raison de mon voyage, transparaît derrière les fastes de Newport pour qui sait la voir. »

C’est une lourde tâche qu’il a entreprise. Le terme « Annales » est bien faible, mais je pense que son emploi est dû à une traduction trop hâtive ; dans l’original, le mot employé est « fastes » ! Je crois que M. Bourget a voulu suggérer qu’il prétendait trouver la grande « Âme » américaine dissimulée derrière les « ostentations » de Newport. Il croyait la mettre au jour, l’examiner, la généraliser, l’analyser, et lui arracher son grand mystère – la nature du peuple des États-Unis d’Amérique. Nous avons été accusés d’être une nation qui ne peut concevoir que des plans extravagants. Je crois que nous pouvons maintenant nous retirer au second rang.

Il n’y a pas un seul trait humain qui mérite le qualificatif d’Américain.

Pas une seule ambition, pas une tendance religieuse, pas une forme de pensée, pas une particularité d’éducation qui porte le cachet exclusif d’Américanisme ; il n’y a pas un Code de morale, pas de tissu d’insanités, de mode de conversation, de préférence marquée pour un sujet controversoire, de forme de jambes, de malles, de têtes, de visage ou d’expression, qui puisse avec raison être généralisé sous la rubrique d’Américain ; pas plus que le teint, la démarche, la mode, les manières, les goûts ou d’autres détails apparents ou cachés.

Lorsque vous avez découvert ce que vous croyez être une particularité américaine, traversez simplement une frontière ou deux ; ou bien étudiez l’échelle sociale en haut ou en bas ; vous vous apercevrez que cette particularité disparaît. Franchissez l’Atlantique, vous la retrouvez. Il peut y avoir à Newport une tendance religieuse ou une préférence pour tel ou tel sport, un genre de conversation, une coupe de figure ou un terme spécial ; mais il y a en Amérique des régions entières, soit au nord, soit au midi, à l’est ou à l’ouest où il est impossible de retrouver les mêmes traits soi-disant caractéristiques. Il en est de même, de tout ce que l’on prétend appeler « Américain ».

M. Bourget croit avoir trouvé le type de la « Coquette Américaine ». S’il l’avait réellement découvert, il devrait savoir aussi que ce type n’est pas nouveau, qu’il existe dans d’autres pays, sous les mêmes formes, avec le même cœur léger et frivole, les mêmes allures et les mêmes sentiments.

Je le crois, parce que je connais notre Coquette, je l’ai vue en chair et en os ; mieux que cela, je l’ai étudiée dans nos romans, et j’ai trouvé son sosie dans les romans étrangers. Je regrette que M. Bourget n’ait pas vu notre coquette. Il croit pourtant la connaître, et il lui a appliqué son « Système ». Elle est pour lui un Type.

Il a alors rassemblé quelques modèles de ce qu’il croit être ce Type, les a étudiés à travers sa longue-vue, les a divisés par groupes, et étiquetés selon sa méthode habituelle et scientifique.

Les formules qu’il leur applique (des saillies brèves, mordantes et imagées) sont si soudaines et si vivantes qu’elles aveuglent le lecteur.

Elles sont habituellement très cherchées, mais cela n’a que peu d’importance ; elles étonnent, elles forcent l’admiration, et je remarque, par les commentaires qu’elles font naître, qu’elles trompent les inexpérimentés.

Voici quelques-unes des variétés de coquettes qu’il a groupées et étiquetées : la Collectionneuse, l’Équilibrée, la Beauté professionnelle, la Bluffeuse, la Garçonnière.

S’il s’était borné à décrire ces caractères, nous aurions été forcés de croire qu’ils existent, qu’il les a vus et leur a parlé. Mais il n’en est pas resté là ; il est allé plus loin et nous a donné des exemples éclatants de leur conduite et de leur langage.

Il a inscrit ses impressions sur son carnet avec conviction ; il y puise et les livre au monde avec une candeur et une simplicité qui montrent combien il se croit sincère. Elles jettent une lumière trop vive. Elles révèlent aux Américains l’origine de sa découverte. Je pense qu’à l’heure actuelle il sait comment il s’y est pris pour écrire ce roman, pour faire cette innovation captivante. S’il ne le sait pas, le premier Américain venu peut le lui dire, pourvu qu’il lui montre ses anecdotes.

C’était prévu, c’était fatal. On lui a joué une farce, une série de supercheries. À mon avis, c’était une piètre plaisanterie sans esprit et de mauvais goût. Les organisatrices de cette farce ont été bien récompensées. Elles ont établi le fait qu’avant tout, elles ne sont pas de bon ton. M. Bourget n’a pas découvert son type de coquette ; il s’est trouvé en face de moqueuses de profession ; ce type d’ailleurs ne leur est pas spécial, il est le même dans tous les pays. Le bagage de ces coquettes est toujours le même : des goûts vulgaires, un esprit puéril, un cœur dur en général et toujours une tendance à la perfidie.

Dans son chapitre IV, M. Bourget a consacré deux ou trois colonnes à comparer, à étudier et à analyser ces pauvres petites supercheries. Elles ne font rire personne. Il n’y a rien de drôle dans la situation ; elle n’est que pathétique.

M. Bourget, en étranger, avait mis sa confiance dans ces personnes qui, en retour, l’ont malhonnêtement traité.

Il faut reconnaître que M. Bourget a des torts à se reprocher. Même un moqueur de profession a une petite dose de jugement. Il doit choisir sa proie avec sagacité, s’il veut éviter des ennuis. De mon temps, j’ai rarement vu des choses aussi audacieuses être vendues à tout prix, comme l’ont fait ces gens sans scrupules en les jetant avec prodigalité à cet observateur trop confiant. Cela confirme ma conviction qu’il y avait en lui quelque chose qui engendrait chez ces spéculateurs un sens extraordinaire de sécurité et les encourageait à mettre tous leurs efforts à sa disposition. Ils semblaient convaincus qu’il voulait avant tout des faits significatifs et n’avait pas l’habitude d’en vérifier la provenance. Évidemment, dès le début il y avait contre lui une sorte de conspiration, une conspiration qui devait le rendre responsable de toutes les extravagances que pourraient inventer ces cerveaux détraqués.

Leurs extravagances atteignirent un degré presque incroyable. Ils lui racontèrent des faits qui auraient éveillé les soupçons de tout autre que lui ; il ne cherche même pas à les contrôler.

Considérons cette phrase :

« Il n’y a pas aux États-Unis une statue complètement nue. »

Si un ange descendait du ciel pour nous faire un pareil récit du paradis, un observateur raisonnable et prudent noterait le numéro de cet ange et prendrait de plus amples informations avant d’y ajouter foi. Qu’a fait M. Bourget ? Il l’enregistre immédiatement et l’étiquette avec le naïf commentaire :

« Ce petit fait est étrangement significatif. »

Il me semble que ce mode d’observation est légèrement défectueux.

Voici un nouveau trait curieux que lui a fourni une autre personne généreuse et qui aurait dû tirer ses soupçons de leur profond engourdissement ; il n’en fut rien.

C’était un avertissement aussi fort que la voix d’une sirène dans le brouillard, mais le voyageur prédestiné ne l’entendit pas. S’il l’avait entendu, il aurait échappé à bien des désastres :

« Si un Américain sait que vous voyagez pour prendre des notes, il s’y intéresse, s’en réjouit, etc. »

Cette fois encore, l’observation est défectueuse. Tout homme aime à être admiré, les Français comme les autres. Mais il est contraire à la nature humaine d’aimer à être ridiculisé, même quand ce ridicule se présente sous la forme d’un hommage. Je crois qu’il aurait dû être plus psychologue et se dire par exemple : Un chien n’aime pas être ridiculisé ; un peau-rouge, un chinois, un nègre ne l’aiment pas davantage. De ces faits significatifs, nous pouvons détruire cette formule : Comme l’Américain est d’une essence supérieure et que la chaîne de l’argument remonte ininterrompue jusqu’à lui, il est permis de croire que la personne qui prétend que l’Américain aime à être ridiculisé et le considère comme un hommage, n’est pas un observateur très capable.

Je suis persuadé qu’en matière d’analyse, un professionnel est trop disposé à subir les charmes des régions supérieures de ce grand art, au détriment des régions inférieures. De temps en temps, M. Bourget recueille une poignée d’inexactitudes ; il les délaye dans une grande quantité d’abstractions divisées, et met le tout dans un moule d’où sort un principe compact qui vous donnera l’image de la jeune fille ou de la femme américaine ; il vous dira pourquoi les peuples neufs aspirent à des idées anciennes et vous expliquera n’importe quelle énigme dont vous demandez la solution.

Il semble admis que certaines particularités humaines puissent être généralisées, puis localisées çà et là dans le monde pour porter le nom de la nation où elles sont observées. Je me demande ce que sont ces particularités. L’une d’entre elles est peut-être le tempérament. On parle toujours de la vivacité française, de la gravité allemande et de l’entêtement anglais. On ne parle jamais du tempérament américain. Ce qui se rapproche le plus de la vérité, c’est de dire : il y a deux espèces de tempérament : le tempérament réfléchi du nord et celui du midi plus impétueux ; on trouve cependant les deux dans d’autres pays.

La moralité ? La chasteté des femmes peut être appelée presque universelle chez nous ; mais c’est aussi le cas dans d’autres pays. Nous n’avons pas le monopole de cette vertu et nous ne pouvons pas l’appeler américaine. Je crois qu’il n’y a qu’une seule spécialité chez nous qui mérite vraiment d’être englobée dans le nom d’Américanisme, c’est notre passion nationale pour l’eau glacée. Tous les Allemands boivent de la bière, les Anglais en font autant et pourtant aucun de ces deux peuples n’est appelé plus spécialement le peuple buveur de bière. Je crois que nous sommes les seuls à avoir une boisson particulière que personne en dehors de nous n’apprécie.

Quand nous avons passé un mois en Europe, nous perdons notre insatiabilité pour cette boisson ; et nous finissons par dire aux gens de l’hôtel qu’ils n’ont plus besoin de nous en préparer.

À peine avons-nous retrouvé le sol natal, que nous sommes impatients de reprendre cette boisson hiver comme été. La cause de ce trait caractéristique n’a pas été encore analysée. J’abandonne cette idée et n’en parle plus.

À mon avis, il y a certains traits nationaux et des caractères répandus par le monde qui sont de la pure superstition ; ces légendes sont tellement établies qu’elles ont pris l’aspect de réalités. Une de ces légendes consiste à dire que les Français sont le seul peuple chaste au monde. Depuis mon dernier séjour en France, j’ai accumulé bien des doutes à ce sujet et avant de quitter le pays ensoleillé, je réunirai au hasard quelques statistiques et j’en analyserai la vraisemblance. Si des gens viennent en Amérique et trouvent à redire à la tenue de nos femmes et de nos filles, s’ils critiquent tout ce qu’elles font, s’ils prétendent leur tracer leur ligne de conduite et compléter leur éducation pour les pétrir sur le modèle français, je me propose de demander à ces missionnaires s’ils ont qualité pour cette haute tâche.

Une nation devrait toujours examiner ces détails avant de se confier à un éducateur. M. Bourget a laissé tomber une remarque qui a confirmé mes doutes en lisant ce passage : « Dans nos hautes sphères de la société parisienne, nous consacrons aux arts, au luxe et à la débauche toutes les facultés et les faiblesses de l’âme française. »

Ainsi une profession, une science, les grandes questions de l’existence, tout, vous le voyez, se réduit à un trafic de l’âme française, dans « notre haute sphère parisienne ». Cette considération me déplaît. Il me demande si ces renseignements peuvent être donnés avec profit à notre pays, à moins qu’ils ne s’adressent à ces esprits déséquilibrés et médiocres qui soupirent si impatiemment après l’éducation que M. Bourget doit leur apporter des sommets élevés de « notre société parisienne ».

J’ai déjà parlé de l’existence de certaines légendes qui depuis longtemps ont acquis dans le monde l’importance de réalités. Par exemple, prenons le dollar. Le monde semble convaincu que l’amour de l’argent est avant tout « Américain », et que le désir fou de la richesse subite est particulier aux Américains. Je prétends que ces deux dispositions sont inhérentes à la nature humaine et que l’Américain n’en a nullement le monopole. L’amour de l’argent est inné à toutes les nations, car l’argent est un parfait et solide compagnon. Je crois que cet amour a existé partout depuis que la Bible l’a surnommé « la racine de tous les maux ».

Je crois que si nous autres, Américains, sommes si portés à acquérir une fortune rapide, c’est uniquement que l’occasion de faire des efforts fructueux dans cette voie s’est présentée à nous avec une fréquence qui ne se rencontre chez aucune nation européenne. Depuis quatre-vingts ans, cette occasion s’est offerte successivement dans chaque ville nouvelle et dans toutes les régions qui s’étendent vers l’ouest, de l’Atlantique au Pacifique. Lorsqu’un ouvrier pouvait acheter dix lots de terrain à crédit assez long pour les payer par ses économies de dix mois de salaire, lorsqu’il pensait raisonnablement les revendre deux ans plus tard dix fois plus cher qu’il ne les avait payés, il cédait à un sentiment très humain en risquant l’aventure ; il le faisait quelle que soit sa nationalité. Il aurait agi de même en Europe ou en Chine, s’il en avait eu l’occasion.

À l’époque la plus florissante des régions argentifères, un cuisinier ou tout autre humble travailleur pouvait espérer s’enrichir en risquant une infime somme dans les terrains concessionnaires.

Cet individu n’hésitait pas à en courir la chance, à quelque nationalité qu’il appartînt.

J’étais là et je l’ai vu.

Mais ces occasions ont été rares dans les États du Sud ; aussi il y a là une région prodigieuse qui n’a jamais connu cette soif de richesse subite.

L’Europe a offert bien peu de bonnes fortunes aux pauvres Tom, Dick, et Harry, et quand par hasard elle en a offert une, il n’y a pas eu de différence sensible entre l’activité européenne et américaine. L’Angleterre en a été témoin aux temps barbares du Roi des chemins de fer ; la France elle aussi l’a vu en 1720, à l’époque de Law et de la compagnie du Mississipi. Je prétends n’avoir jamais vu autour des mines d’or et d’argent une fureur, une frénésie, une folie de richesse, qui puissent être comparées au délire de la France aux beaux jours de la compagnie du Mississipi. Si j’avais une encyclopédie sous la main, je me reporterais à ce fait mémorable et je prouverais à chacun que la soif avide de l’or n’est pas plus américaine que française. Et si je pouvais procurer à la paisible Allemagne une aubaine soi-disant américaine, je crois qu’on la verrait s’allumer comme un incendie.

Mais retournons aux généralisations, aux analyses, aux déductions. Quand M. Bourget exploite ces méthodes, c’est alors qu’il apparaît dans toute son originalité ; elles lui sont très particulières quand il rencontre un trait ou une habitude qui lui sont inconnus.

Un autre que lui se contenterait d’examiner la découverte, de la vérifier, d’apprécier sa valeur, puis il passerait outre. Cela ne suffit pas à M. Bourget ; il veut toujours savoir le pourquoi et le comment des choses et il ne se lasse que lorsqu’il a éclairci ces deux points.

Et à toute circonstance, il trouve une raison là où personne n’aurait songé à la chercher.

Peu lui importe un motif s’il n’a pas un cadre pittoresque ; je dirai même, qu’il lui faut un cadre pittoresque et presque inconcevable.

Il a découvert qu’en Amérique les hommes ne traquent pas les femmes mariées. Tout de suite, bien entendu, il s’est demandé pourquoi. Le premier venu aurait pu le renseigner. Il aurait dû le deviner en lisant les romans du pays. Mais au lieu de cela il a préféré résoudre le problème lui-même. En ce qui concerne les hommes et les faits, il a une confiance superbe et peu ordinaire ; il n’est pas méticuleux sur la source d’un fait, pas plus que sur le caractère et l’importance de ce fait ; mais quand il s’agit d’en expliquer la cause, il ne se fie qu’à lui-même.

Dans le cas présent, la question devait se poser ainsi : la jeune femme américaine n’est pas harcelée par des séducteurs ; qu’est-ce qui la protège ?

Il paraît peu probable que ce problème eût offert des difficultés à d’autres qu’à un philosophe accompli. La première personne venue aurait dit à M. Bourget : « La réponse est simple : En Amérique, les mariages sont rarement conclus par intérêts ; nos mariages de tout temps ont été des mariages d’amour, et là où est l’amour, il n’y a pas de place pour le séducteur. »

Maintenant il est intéressant de constater avec quel déploiement de forces M. Bourget s’attaque à un fait aussi simple : il a mobilisé pour cela trois colonnes avec de l’artillerie.

« Deux raisons très différentes, dit-il, expliquent ce fait. » Maintenant que je me suis aussi avancé, je me sens effrayé de donner ces raisons ; on m’accusera peut-être de les inventer. Pourtant, je ne veux pas reculer ; je vais les résumer et les imprimer, en donnant ma parole que je suis véridique et que je ne cherche à tromper personne.

1° Les jeunes femmes Américaines sont protégées des approches du séducteur, dans la nouvelle Angleterre et ses dépendances, par un vieux reste de prudence qui date d’une loi Puritaine vieille de 200 ans, cette loi, autrefois, punissait de mort l’adultère.

2° Les jeunes femmes des autres 40 ou 50 États sont protégées par des lois qui donnent des facilités extraordinaires pour divorcer.

Si je n’ai pas tout à fait perdu l’esprit, je crois avoir exprimé fidèlement ces deux préceptes de philosophie incendiaire. Mais le lecteur peut consulter le chapitre IV d’Outre-mer, et se prononcer. Tâchons d’examiner cette déduction et cette explication renversante, à la lumière des faits sensés :

1° Cette protection universelle a existé dans notre pays dès le début, avant que la peine de mort ne fût en force dans la nouvelle Angleterre et sous toutes les générations qui se sont succédé depuis son abrogation.

2° Les facilités extraordinaires pour le divorce sont de création si récente qu’un Américain d’âge moyen peut se rappeler le temps où il n’en était pas question. Supposons que la loi facilitant le divorce ait été appliquée pour la première fois il y a quarante ans ; qu’on en ait fait grand bruit à ce moment et qu’elle ait été mise en pleine vigueur il y a trente-cinq ans, alors que nous avions 25 millions de population blanche. Supposons que sur 5 millions de population, les jeunes femmes aient été protégées par les derniers vestiges de cette ancienne terreur Puritaine : Que dira M. Bourget de celles qui appartenaient aux autres 20 millions ? Elles étaient droites dans leur moralité ; elles étaient pures ; et pourtant, aucune loi facilitant le divorce ne les protégeait.

Je disais un peu plus haut que la méthode de M. Bourget était nouvelle, quand il prenait ses informations à des sources détournées ; je me trompais. Je me rappelle que lorsque Leverrier découvrit la Voie Lactée, de concert avec les autres astronomes, il se mit à discuter de la même façon que Bourget, lorsque ce dernier raisonne les faits sociaux américains et leur origine.

Leverrier avançait l’hypothèse que la Voie Lactée était causée par les émanations gazeuses du champ de bataille de Waterloo, qui montaient à une altitude déterminable par leur propre densité : elles devenaient lumineuses au dégagement du phosphore qu’elles contenaient et qui provenait de la décomposition naturelle des corps en putréfaction. Cette théorie a été chaudement accueillie par Ptolémée, qui cependant, après réflexion et recherches, décida qu’il ne pouvait admettre cette conclusion : il prétendait que la Voie Lactée était une émigration de punaises lumineuses ; il appuyait et renforçait sa théorie en rappelant ce fait très connu : qu’en Égypte on rencontre le même phénomène chez les sauterelles.

Giordano Bruno, lui aussi, se répandit en éloges pompeux sur la part importante que prenait Leverrier dans la science astronomique ; au début il adopta sa théorie ; mais plus tard, concevant des doutes, il se prononça contre elle et soutint que la Voie Lactée était un fragment ou une portion d’étoiles, arrêtées et suspendues par un renversement de gravitation au cours de leur marche vers leurs différentes constellations. Cette proposition lui valut le bûcher à Jacksonville, en Illinois.

Toutes ces théories étaient brillantes et pittoresques ; elles furent toutes reçues avec enthousiasme dans le monde scientifique ; mais quand un fermier de la Nouvelle Angleterre (qui n’était pas un penseur, mais se contentait, comme le commun des mortels, de donner aux phénomènes une simple interprétation), émit l’opinion que la Voie Lactée était composée d’étoiles ordinaires, placées là selon le bon plaisir de Dieu, son admirable idée resta sans écho. – Comme artiste littéraire, M. Bourget est aussi nouveau et aussi frappant que comme homme de science. Ainsi il dit : « Avant tout je ne crois pas aux anecdotes. » — Pourquoi ? – « En histoire elles sont toutes fausses » (cette assertion est trop générale). « En littérature, elles sont toutes diffamatoires » (cette assertion est un peu trop radicale, venant d’un critique qui nous juge comme un peuple particulier et extravagant de langage).

« Sur des questions de vie sociale ces assertions sont presque toujours de parti pris. » – Tout cela devient médusant.

D’après des anecdotes presque toutes farcies de préjugés, M. Bourget s’est forgé deux ou trois types de coquettes Américaines ; comme ces anecdotes sont des anecdotes littéraires, et écrites de sa main, elles doivent toutes être diffamatoires. Veut-il parler non « d’anecdotes littéraires » mais d’anecdotes qui ont trait à la littérature ou visent des gens littéraires ? Je suis incapable de trancher cette question. Peut-être l’original serait-il plus clair ; mais je n’ai avec moi que la traduction. Je crois que sa remarque avait une intention, je crois aussi que cette intention était fermement prise au départ pour l’Amérique, mais que dans la précipitation de la dernière minute, elle s’est égarée ou a été dénaturée, dans la confusion du changement de voiture, à la frontière de la traduction.

« Mais d’un autre côté, je crois aux statistiques ; et celles sur le divorce me semblent les plus concluantes. » Et il se donne la tâche d’expliquer en quelques colonnes la marche par laquelle le divorce, devenu facile, avait conçu, inventé, créé, développé et perfectionné un état universel de pureté sexuelle aux États-Unis. En 40 ans ! non ; il ne fixe pas le temps. Avec son amour des statistiques, il a oublié de demander le temps qu’il a fallu pour produire ce gigantesque miracle.

Je l’ai suivi dans cette voie intéressante, mais détournée, en parcourant ces colonnes, mais je n’ai pu ni découvrir son argument ni le comprendre. Je n’ai même pas été capable de saisir où cet argument s’arrêtait : il semblait se fondre graduellement et se perdre dans d’autres sujets. Je l’ai suivi avec intérêt, car j’étais désireux de savoir comment le divorce facile avait déraciné l’adultère en Amérique ; je fus désappointé. Je ne vois pas encore comment le fait s’est produit, je sais seulement qu’il ne s’est pas produit. Cette découverte n’a rien de nouveau pour moi, je le savais avant.

En somme, « l’humour » est la grande chose, le grand sauveur, après tout. À son apparition, toutes nos difficultés s’apaisent, toutes nos irritations et nos ressentiments s’éteignent pour faire place à un gai soleil. Ainsi, quand M. Bourget a fait cette magnifique remarque sur nos grands-pères, j’ai fulminé de colère.

Je me souviens un jour, d’avoir fait sauter la mine qu’il avait préparée contre les Américains : c’était sous Napoléon-le-Grand. Lui n’était alors que premier Consul, moi, j’étais Consul général, des États-Unis bien entendu ; mais nous étions très liés, malgré la différence de rang. Un jour, l’occasion se présentant, il me dit : « Dites-donc, mon cher, je suppose qu’un Américain ne doit jamais trouver la vie monotone ; car lorsqu’il ne sait comment employer son temps, il peut toujours partir pour quelques années et rechercher qui était son grand-père. »

Je me récriai, car jamais je n’avais entendu une remarque plus juste ; revenant vers lui, je lui répondis, rapide comme l’éclair :

« C’est parfaitement vrai, Excellence ; mais j’estime qu’un Français sait aussi parer à la monotonie de sa vie : Quand il ne trouve plus d’intérêt à l’existence, il lui reste la ressource de rechercher qui était son père ? »

Eh bien, à ces mots, vous auriez pu l’entendre crier, glousser à perdre haleine ! Il s’approcha de moi, et me frappa l’épaule en disant :

« Mon cher, c’est parfait ; c’est parfaitement vrai ; par saint Georges, je n’ai jamais entendu une telle vérité. Recommencez encore. »

Je recommençai mon bon mot ; lui, redit le sien ; je repris à mon tour ; et lui continua. Jamais de ma vie je ne me suis plus amusé ; lui en pensait autant. À mon avis, rien n’est plus désopilant qu’un de ces bons vieux invalides, si vous savez vous y prendre pour pincer chez lui la corde sensible d’une façon originale.

Je regrette que M. Bourget n’ait pas lu plus de nos romans, avant de venir chez nous. C’est la seule chance de bien comprendre un peuple.

Avant de venir à Paris, j’avais pris la précaution de lire « la Terre ».

UN MOT À M. BOURGET

L’étude précédente « ce que M. Bourget pense de nous » fut attaquée dans le « North American Review » par un article intitulé « (Mark) Twain et Paul Bourget » et signé Max O’Rell. L’étude qui va suivre est une réplique à cet article. Il serait peut-être téméraire d’affirmer ici que M. Bourget a dicté l’article d’O’Rell.

Vous êtes parfaitement en droit, mon cher M. Bourget, de me riposter en dictant votre réplique, si vous aimez mieux ce procédé ; mais (je puis vous le dire sans vous blesser, car je n’y mets aucune mauvaise intention), je crois que vous vous en seriez mieux tiré en me répondant de votre propre main. La plume est votre arme naturelle et préférée ; vous la maniez avec grâce, éloquence, charme et persuasion, lorsqu’il s’agit de convaincre ; vous obtenez un succès complet, quand il s’agit de fustiger.

Mais dans l’article auquel je fais allusion, je trouve la preuve que vous n’êtes pas accoutumé à dicter, ou que vous en avez perdu l’habitude.

Si vous voulez le relire vous-même, vous vous apercevrez qu’il manque de précision et d’unité ; de cohérence et de corps ; que, de plus, il est décousu et flottant ; qu’il tourne autour du but, qu’il se perd au premier pas et ne retrouve plus son chemin. Il y a d’autres défauts que vous verrez vous-même ; mais je crois avoir signalé les principaux. Je suis persuadé qu’ils sont tous dus à votre manque d’habitude de dicter. Comme vous ne l’aviez pas signé, ma première impression a été que vous ne l’aviez pas dicté ; mais je ne l’ai gardée qu’un moment. Quelques faits très simples et caractéristiques m’ont prouvé que cet article devait émaner de vous, car personne ne l’aurait écrit sans y être invité spécialement par vous ou par moi.

C’eût été une intrusion, une violation de la loi que de voir un étranger s’immiscer dans une querelle d’amis sans avoir été sollicité par l’un ou l’autre.

Voici les faits simples et caractéristiques qui m’ont frappé :

J’avais publié un article dans cette revue ; je vous visais tout spécialement. Je m’étais strictement cantonné dans cet unique thème, sans l’entrelarder d’autres sujets. Personne, bien entendu, ne pouvait m’en demander compte si ce n’est vous, ou votre représentant autorisé. Je posais quelques questions, je les posais de ma propre autorité en répondant moi-même. Mon article avait treize pages ; toutes vous étaient consacrées et se divisaient de la manière suivante : dans la première, je cherchais à deviner sur quels sujets vous vouliez nous instruire, vous érigeant en éducateur ; dans la deuxième page, j’émettais des doutes sur l’efficacité de votre procédé pour nous étudier, nous et nos habitudes. Deux ou trois pages étaient consacrées à la critique de votre méthode et des conclusions fournies par elle. Trois ou quatre pages cherchaient à prouver la justice de ces mêmes critiques – dans une demi-douzaine de pages, je censurais quelques mêmes détails de votre œuvre littéraire, et des extraits « d’Outre-Mer » ; puis je les commentais. Enfin, je terminais par une anecdote. Je le répète pour certaines raisons : je terminais par une anecdote.

Lorsqu’une revue me demanda si je voulais « répondre » à la « réplique » dirigée contre mon article, j’acceptai et j’attendis à Paris les épreuves de cette réplique. Je savais déjà, par le câblogramme que la « réplique » n’avait pas été signée de vous, puis après réflexion, je compris que vous l’aviez dictée ; personne ne se serait cru autorisé sans y être invité à prendre votre parti dans une discussion privée, car vous êtes bien capable de défendre votre cause vous-même, sans aucun secours étranger. Non, personne ne se serait engagé dans une aventure pareille. C’eût été trop téméraire, d’une générosité trop gratuite, et légèrement vaniteuse. Non, l’aventure n’était pas à risquer. C’eût été faire trop de zèle ; on ne va pas à une fête à laquelle on n’est pas convié ; au fond, ce vaillant défenseur ne pouvait entrer dans la lice, même par la petite porte, muni d’une fausse clef, c’est-à-dire un prétexte, – ce prétexte inventé pour la circonstance consistait à m’attribuer des paroles que je n’avais jamais prononcées, et à fausser le vrai et simple sens de mes expressions. Pouvait-on recourir à des moyens pareils ? Non, personne n’agirait ainsi. Par conséquent, j’eus la certitude que vous aviez dicté la Réplique et je compris que vous aviez voulu vous éviter la peine de l’écrire vous-même.

Vous en aviez le droit ainsi que je vous l’ai déjà dit, et je n’ai rien à y reprendre. Cependant, la peine eût été bien minime pour vous et la satisfaction très grande pour moi, si vous aviez écrit votre Réplique vous-même, de votre plume expérimentée.

Vous auriez ainsi riposté, et c’est là le but de la réplique. Pour parler clairement, la réplique doit réfuter, vous me le concéderez facilement. Cela permet au moins à l’adversaire de prendre un point d’appui ; il peut répondre à la réplique ; il peut réfuter la controverse et c’est ce qui serait arrivé si vous aviez écrit votre article au lieu de le dicter.

Lorsqu’on dicte et qu’on en a perdu l’habitude, il est presque impossible de concentrer suffisamment sa pensée ; on se sent l’esprit confus et l’on emploie certains procédés littéraires, alors que d’autres seraient plus à propos.

Bien souvent, on en arrive à imiter la conversation « d’un sourd et d’un hurleur ». (C’est le cas présent). Alors qu’il faudrait appliquer les « Règles nécessitées par une discussion avec un censeur ».

La grande règle fondamentale, la base principale de la discussion avec un critique, est l’à-propos et l’argumentation serrée ; tandis que la règle fondamentale et la base principale d’une conversation entre un sourd et un hurleur, c’est la cacophonie, et la déviation constante du sujet.

Si vous le permettez, je vais m’appuyer sur quelques exemples tirés de la section°7 du chapitre IX intitulée : « Règles pour diriger une conversation entre un hurleur et un sourd ». Cela vous donnera une idée claire de la différence entre les deux méthodes de dialogue.

Le hurleur : Vous disiez que son nom est Wetherby ?

Le sourd : Un changement de temps ? Oui, je crois qu’il y en aura un.

Le hurleur : C’est son nom que je veux savoir.

Le sourd : C’est possible, c’est possible ; mais ce ne sera qu’une averse, je crois.

Le hurleur : Non, non, vous ne m’avez pas compris du tout.

Le sourd : Ah bonjour ; je suis fâché de vous voir partir, mais revenez ; je me ferai un plaisir de vous être utile autant que je le pourrai.

Vous le voyez, c’est un parfait cliché de l’article que vous avez dicté ; il est vraiment curieux et intéressant de le comparer au vôtre ; et en particulier aussi, à mon précédent article auquel vous avez répondu.

Pendant 12 pages, je me suis occupé de vos prétentions à instruire les Américains, de votre méthode douteuse, et de votre classification ardue portant sur des choses qui n’existent pas ; j’ai parlé de votre zèle, de votre activité, de votre sincérité, de votre confiance mal placée dans les anecdotes, et de votre respect exagéré pour des statistiques fantaisistes et pour des faits d’origine douteuse. De votre côté, vous avez biaisé et vous me répondez par 8 pages sur le temps.

Je me demande comment vous avez pu en arriver là. C’est très aimable à vous de reproduire une bonne partie de mon article, en changeant les termes au cours de votre réplique ; c’est très aimable aussi d’adopter mes sentiments, de leur donner votre approbation et de les habiller à votre façon. J’aime ce genre de compliment ; j’en conviens parfaitement. Mais tomber d’accord avec son adversaire paralyse la controverse et ne devrait pas être admis.

C’est le temps qui prête le plus aux discussions.

Il m’est très agréable de vous entendre discuter mon texte, avec autant d’approbation et d’expansion.

« Un étranger peut photographier l’extérieur d’une nation, mais à mon avis, il ne peut pas prétendre à plus. Je suis persuadé qu’aucun étranger ne peut pénétrer l’âme d’une nation ; ce qui revient à dire que son récit n’a de valeur que lorsqu’il se borne à des impressions. Je suis heureux de vous voir me suivre dans cette voie lumineuse, mais vous ne me laissez rien à réfuter. Vous devriez me donner sujet à réplique et à démenti ; je l’aurais fait pour vous.

Il m’est agréable de vous voir, de gaieté de cœur, dissuader le public de prendre vos livres au sérieux ; parce qu’autrefois moi-même j’ai employé le même procédé dans la préface de mon livre intitulé : « Tom Sawyer ». Je l’avais fait précéder de l’avertissement suivant : « Les personnes qui essaieront de trouver un motif à ce récit seront poursuivies ; celles qui prétendront y trouver une morale seront bannies ; celles qui voudront y voir un complot seront punies de mort. »

(Par ordre de l’auteur,

G. G. Chef de police).

 

Le thème est le même dans les deux préfaces, vous le voyez ; le public ne doit pas nous prendre trop au sérieux. Si nous déplaçons ce thème, nous déplaçons le principe fondamental, la préface n’est plus qu’un corps sans âme. Oui ; je suis content de voir que vous avez adopté mon idée ; cela me flatte. Mais vous ne me laissez rien à réfuter, et votre abstention me gêne beaucoup.

Ai-je l’air de vous dire que votre République n’en est pas une, M. Bourget ? S’il en est ainsi, il faut que je modifie cette apparence ; ma prétention serait trop radicale ; car vous avez donné une réponse générale lorsque je demandais en quoi la France (par votre bouche) pourrait bien nous instruire ? La réponse est bonne. Elle envisage les mœurs, les usages, la morale ; trois sujets sur lesquels il nous est impossible d’avoir des statistiques complètes et probantes ; par conséquent les jugements portés sur ces sujets manquent forcément de conclusions et ont besoin de rectifications.

Pourtant vous avez exposé la vérité, aussi bien qu’il est possible de le faire dans ces conditions.

Seulement, pourquoi avez-vous choisi parmi mes questions un détail auquel on ne pouvait répondre que d’une manière douteuse et par ouï-dire ? pourquoi avez-vous passé à côté d’une autre question qui aurait pu être tranchée par des faits péremptoires, des faits non discutables, à la portée de tous ?

J’ai demandé ce que la France pouvait nous enseigner en fait de gouvernement. Je me suis étendu sur cette question, et je croyais avoir montré beaucoup de grandeur d’âme à cet endroit.

La France peut nous enseigner à lever les impôts dans les villages et les villes, en répartissant les charges avec une équité plus parfaite que dans aucun autre pays ; elle peut nous apprendre aussi le procédé le plus sûr et le plus sage pour les percevoir. Elle nous montre comment on nomme un Président d’une manière intègre… sans plonger le pays dans des révolutions et des convulsions qui paralysent et entravent les affaires, remuent les passions dans le cœur humain et font souhaiter aux gens pacifiques une législature d’au moins trente ans. La France peut nous enseigner… mais assez de ce sujet.

Que peut-elle nous apprendre encore ? Les beaux-arts ; elle s’en acquitte fort bien. Elle nous ouvre à deux battants les portes de ses académies, en nous disant : « Entrez », et notre jeunesse s’y précipite avec ses facultés naissantes ; elle nous offre les plus grands maîtres du monde, les noms les plus célèbres ; elle nous révèle tout ce que nous sommes capables d’apprendre, nous stimule et nous encourage avec ses médailles et ses prix, comme si nous étions ses propres enfants. Quand cette noble éducation est achevée, que nous sommes prêts à emporter les fruits chez nous, et que nous venons avec notre hommage et notre reconnaissance, demander à la France ce que nous lui devons, elle nous répond : Vous ne me devez rien. – Et en retour de cette générosité royale, que fait l’Amérique ? – Elle met un impôt sur les œuvres d’art françaises.

Je voudrais avoir votre dernière réplique dans cette discussion ; j’aurais alors un thème intéressant.

Si vous vouliez seulement me fournir matière à argument et à réfutation ; mais vous vous obstinez à me les refuser. Vous laissez passer de bonnes occasions et dépensez votre énergie à prouver et à établir des faits insignifiants. C’est ainsi que vous avez affirmé les huit propositions suivantes : (elles font nombre, mais n’ont aucune importance) ; Mark Twain est :

1° Blessant.

2° (Avec ironie) un humoriste raffiné.

3° Il préfère des monceaux d’engrais à des parterres de violettes.

4° Il a préféré « une ironie mordante ».

5° Il est désagréable.

6° Il a besoin d’une leçon de politesse et de manières.

7° Il a publié un article déplaisant.

8° Ses remarques sont indignes d’un « gentleman ».

Tout cela est vrai, mais n’a aucune valeur : personne n’attache d’importance à ces invectives. Dans nos revues américaines, nous l’admettons et nous les supprimons ; nous évitons même de prononcer ces gros mots. Les auteurs américains ne se les permettent jamais ; il semblerait qu’ils soient de mauvaise humeur, et nous trouvons que des scènes de « mauvaise humeur en public », ne sont pas de bon ton, sauf chez des jeunes gens inexpérimentés. Même si nous avions envie d’employer ces invectives pour remplir une lacune quand nous nous sentons à court d’idées et d’arguments, nos revues ne nous le permettraient pas, car elles trouveraient que des termes pareils souillent leurs feuillets. La revue dans laquelle j’écris est particulièrement soucieuse à cet égard. Quand elle m’a annoncé l’envoi de vos épreuves en France, elle terminait par cet avis, destiné à vous ménager :

« Il est superflu de vous demander d’éviter ce qu’il pourrait considérer comme une insulte personnelle. »

C’était assez bien trouvé, comme mesure préventive ; mais bien inutile aussi. Vous pouvez me croire impunément, M. Bourget : jamais, en écrivant, je n’emploierai à votre égard des termes qui pourraient me faire rougir en présence de vos plus chers amis.

Certainement, en Amérique, nous sommes réservés et délicats à un point que peut-être vous trouveriez exagéré. Ainsi, nous n’oserions jamais écrire à une femme (fût-elle coupable d’une maladresse, légère ou grave), comme vous l’avez fait une fois. Nous le trouverions choquant. Quelles qu’aient pu être nos relations avec des souverains et la haute aristocratie, nous ne nous permettrions pas d’humilier une femme en lui faisant honte de sa plus modeste condition dans la vie ; car nous nous rangeons à ce dicton : « Qui humilie ma mère, porte atteinte à la sienne ».

Puis-je croire sérieusement, que vous êtes l’auteur de cette lettre étrange, M. Bourget ? non. Je pense plutôt qu’elle a été subrepticement glissée par votre secrétaire, quand vous tourniez le dos ; il a dû le faire avec une bonne intention, pour renforcer et donner du piquant à votre article ; mais je n’y trouve pas le reflet de votre nature et je crois que vous en serez peiné en la voyant. Il a ainsi intercalé beaucoup d’autres choses que vous désapprouverez en les lisant. Je suis sûr que tous les mots blessants à mon endroit viennent de lui et non de vous. Vous auriez certainement pu prouver que je les méritais, aussi facilement que votre secrétaire le fait ; mais vous auriez sans doute préféré vous attaquer à un gibier plus recherché. Je me demande même, si c’est vous qui m’avez fourni ces excellents renseignements sur Balzac et d’autres auteurs. Ce n’est que justice pour vous et moi, car prendre au sérieux ces lardons comme venant de vous, serait faire injure à votre esprit et à votre cœur, et me prouverait en même temps que j’ai dans l’intelligence une lacune que mes efforts auraient dû chercher à combler.

Et, pour finir, je veux dévoiler mes secrets ressentiments, la plaie minuscule qui a donné lieu à la réplique – l’anecdote qui terminait mon article – ; je veux montrer comment ce mal bénin a pris les dimensions d’un cancer. Si un autre que vous, M. Bourget, avait dicté cette réponse, je comprendrais que cette anecdote a été défigurée et que son but a été dépassé des centaines de fois, pour que l’on puisse s’en servir comme prétexte pour s’insinuer par une voie détournée. Mais je ne vous accuse de rien ; je ne vous reproche que votre erreur. Lorsque vous dites que je riposte en appelant la France une nation de bâtards, c’est une erreur immense ; je n’ai fait aucune remarque de ce genre ; et, de plus, la Revue ne m’aurait pas permis d’employer un terme aussi cru.

Vous avez raconté une anecdote, amusante, je l’admets : elle attaquait un défaut de notre aristocratie américaine : j’en ai été blessé, c’est vrai, blessé très profondément. Voici à quelle occasion. Vous aviez trouvé d’anciens portraits des rois de France dans la galerie d’un membre de notre aristocratie, et vous avez dit :

« Il a chez lui le Grand Roi, mais où est donc le portrait de son grand-père ? » (Vous parliez du grand-père de cet Américain).

Cette anecdote n’atteint qu’un petit nombre d’entre nous, j’en conviens ; le dessus du panier seulement ; mais elle est très mordante. Je me suis demandé si je ne pourrais pas vous rendre la pareille. Dans un de vos chapitres, j’ai trouvé cette occasion :

« Dans la haute société Parisienne, dites-vous, nous appliquons aux arts, au luxe et à la débauche, toutes les facultés et les faiblesses de l’âme française. »

Vous le voyez ? C’est votre haute société Parisienne. Non pas tout le monde, ni la nation ; mais seulement le dessus du panier qui consacre à la débauche toutes les facultés de son âme.

Je me disais à moi-même que cette énergie devait produire des résultats. Alors j’ai imaginé une anecdote en me basant sur votre remarque : je suppose un dialogue entre Napoléon et moi (consultez l’anecdote ingénieusement revue et corrigée au paragraphe 2 de votre réplique).

Eh bien, votre anecdote des grands parents m’a blessé, pourquoi ? Parce qu’elle contient un trait ; sans ce trait, elle ne m’aurait pas atteint. Vous n’auriez pas perdu votre temps à l’écrire, si vous n’aviez pu y placer ce trait.

Mon anecdote vous a blessé. Pourquoi ?

Pour la même raison, je suppose. Elle ne vous aurait pas blessé si elle ne contenait pas de trait. D’après votre remarque sur l’activité et l’adresse de la haute société parisienne, j’ai compris qu’il y aurait là un point à exploiter ; mais en réalité je ne croyais pas avoir découvert une pareille mine d’or. Je ne me doutais pas que ce trait porterait sur toute la nation. Il va sans dire que vous connaissez mieux que moi vos compatriotes, et si vous croyez qu’ils soient tous atteints, je n’ai qu’à m’incliner devant votre jugement. Mais vous êtes à blâmer, vous tout seul ; votre remarque m’a induit en erreur.

Je supposais que cette activité, à laquelle vous faites allusion, était limitée à l’élite seule de la société.

Eh bien ! maintenant que le mal est fait, essayons de le réparer. Il doit y avoir un moyen, M. Bourget, et je suis tout disposé à vous venir en aide, car je suis aussi peiné que vous.

Je vais vous dire ce que je crois être le meilleur remède. Nous ferons un échange d’anecdotes.

Je m’attribuerai la vôtre et vous prendrez la mienne. Je dirai aux ducs, aux comtes et aux princes de l’ancienne noblesse de France :

« Ha ! ha ! Vous devez avoir bien du mal à établir qui étaient vos grands parents. »

Ils se contenteront de sourire avec indifférence et ne seront pas offensés, parce qu’ils peuvent reconstituer leur généalogie à travers les siècles.

De votre côté vous lancerez mon anecdote à la tête de tout Américain que vous rencontrerez, lui disant :

« Vous devez avoir bien de la peine à découvrir qui était votre père. »

Eux aussi affecteront une belle indifférence, et n’en seront pas offusqués parce qu’ils n’ont aucune difficulté à connaître leur père.

Comprenez-vous mon idée ? Tout le mal de nos anecdotes réside dans le trait ; si nous les intervertissons, tout le mal disparaît.

Ceci tranche parfaitement la question et je suis content de mon idée. J’en suis enchanté. M. Bourget ; car c’est cette pauvre vétille qui a causé toute la difficulté, et vous a fait dicter cette réplique, où votre secrétaire m’invective sur un ton que nos revues détestent. Moi, j’ai répondu pour rire, en essayant de riposter à votre anecdote, d’après le principe américain que vous connaissez : « le principe du prêté-rendu. »

J’ignorais qu’en France on voulût tout donner et ne rien recevoir, et vous ne me l’aviez pas dit.

Maintenant que nous avons remis les choses au point et réglé les deux anecdotes en émoussant leur trait, je suis sûr que vous me pardonnerez.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Vianney, Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Twain, Mark, Tom Sawyer détective et autres nouvelles, Paris, Mercure de France, 1925. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Mississippi River from Fire Point in Effigy Mounds National Monument a été prise par un membre du National Park Service, s.d. [2008 ?].

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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