Anthony Trollope

LES BERTRAM
(tome 1)

Traduction:
un des rédacteurs de la revue nationale

1865

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  VÆ VICTIS ! 4

CHAPITRE II  LE DÉJEUNER. 22

CHAPITRE III  LE NOUVEAU MINISTRE. 35

CHAPITRE IV  ADELA. 51

CHAPITRE V  CHOIX D’UNE CARRIÈRE. 69

CHAPITRE VI  JÉRUSALEM. 84

CHAPITRE VII  LE MONT DES OLIVIERS. 104

CHAPITRE VIII  SIR LIONEL BERTRAM. 112

CHAPITRE IX  LE PIQUE-NIQUE DE  MADEMOISELLE TODD. 127

CHAPITRE X  RÉSULTATS DU PIQUE-NIQUE DE MADEMOISELLE TODD. 159

CHAPITRE XI  VALE, VALETE. 175

CHAPITRE XII  GEORGE BERTRAM SE DÉCIDE. 197

CHAPITRE XIII  LITTLEBATH. 219

CHAPITRE XIV  VOIES ET MOYENS. 235

CHAPITRE XV  M. HARCOURT À LITTLEBATH. 245

CHAPITRE XVI  LE NOUVEAU MEMBRE DU PARLEMENT. 264

CHAPITRE XVII  COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF. – PREMIÈRE ANNÉE. 273

CHAPITRE XVIII  COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF. – SECONDE ANNÉE. 296

CHAPITRE XIX  RICHMOND. 318

CHAPITRE XX  JUNON. 332

CHAPITRE XXI  SIR LIONEL DANS LES EMBARRAS. 353

CHAPITRE XXII  LE WHIST CHEZ MADEMOISELLE TODD. 370

Ce livre numérique. 398

 

CHAPITRE PREMIER

VÆ VICTIS !

Notre siècle est sans contredit un siècle humain – du moins si nous considérons l’Angleterre. Un homme qui bat sa femme nous est odieux ; la pendaison nous répugne assez généralement, et certains d’entre nous repoussent même l’idée d’ôter la vie pour quelque cause que ce soit. Nous faisons nos opérations à l’aide du chloroforme, et l’on a été jusqu’à dire que les maîtres d’école qui s’obstinent à suivre les doctrines du roi Salomon, en fait de châtiments, devraient faire leurs opérations, eux aussi, avec des précautions. Si l’humiliation est absolument nécessaire, qu’on l’inflige, mais non pas la douleur physique.

Oui ! en ce qui touche les côtés vulgaires de l’humanité, notre siècle est un siècle humain. Donnons du pain à tout le monde, hommes, femmes et enfants ; qu’ils ne reçoivent pas de coups, ou le moins possible ; qu’ils soient décemment vêtus, et, de plus, préservés des épidémies. Ce n’est point par mépris que j’ai appelé vulgaires ces choses-là : elles sont comparativement vulgaires, s’il est vrai que le corps soit inférieur à l’esprit. La philanthropie de notre temps s’adapte parfaitement, sans nul doute, à ses besoins matériels, et ce sont ces besoins-là surtout qui demandent de prompts remèdes. Mais si l’on interroge les sentiments intimes, les rapports d’esprit d’homme à homme, ne peut-on pas dire que nous vivons en un temps d’extrême cruauté ?

Il y a sympathie pour l’homme affamé ; mais il n’y en a point pour l’homme qui échoue sans avoir faim. Que le prochain soit en guenilles, l’humanité souscrira pour lui raccommoder ses habits, mais l’humanité ne souscrira pas pour réparer ses espérances en lambeaux, aussi longtemps que le vêtement extérieur restera décent.

À celui qui a, beaucoup sera donné, et à celui qui n’a pas, on ôtera le peu qu’il possède. Voilà le texte spécial que nous aimons à mettre en pratique, et le succès est le dieu que nous nous plaisons à honorer : « Ah ! plaignez-moi. J’ai lutté et je suis tombé, – lutté si vaillamment, tombé si bas ! Aidez-moi cette fois encore, pour que je fasse un nouvel effort ! » Qui écoute une pareille plainte ? — Vous êtes tombé ! Vous faut-il du pain ? — Non ! pas du pain, mais un cœur compatissant et une main secourable. — Mon ami, je ne puis m’arrêter ; je suis moi-même pressé ; voyez ce rival endiablé qui déjà gagne du terrain sur moi. Excusez : je vais mettre le pied sur votre épaule, – pour un moment seulement. Occupet extremum scabies !

Oui ! Que le diable prenne le dernier, comme dit le proverbe, – les deux ou trois derniers, si l’on veut ; qu’il prenne tout, à la rigueur, sauf ces deux ou trois forts coureurs qui savent gagner les premières places et se faire remarquer des juges. Voilà la noble devise qui stimule aujourd’hui la jeunesse anglaise à de hauts faits de – comment dire cela ? d’activité lucrative. Que toute place qu’un homme peut occuper honorablement soit la récompense d’une lutte contre des rivaux, d’un concours, en un mot. Gardons-nous des erreurs du temps passé ! Que chez nous désormais le prix de la course soit toujours au plus agile, la victoire au plus fort ! Et qu’il y ait course perpétuelle, afin que les agiles et les forts soient aisément reconnus parmi nous ! Mais alors, ceux qui ne sont pas agiles, ceux qui ne sont pas forts, que deviendront-ils ? Væ victis ! Ils prendront les bas-côtés. Ils pourront fendre du bois, je pense, ou tout du moins porter de l’eau.

Si nous consultions lord Derby, lord Palmerston ou l’ombre de lord George Bentinck, ou toute autre grande autorité en ces matières, ils nous diraient que le cheval de course se trouve dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Un bon coureur ne s’obtient pas facilement, et quand on l’a obtenu, la bête n’est bonne qu’à cette seule fin de fournir des courses. Néanmoins, que tout notre travail se fasse par des chevaux de course, tout travail honorable, s’entend. Recherchons avant tout la force et la rapidité. Et comment reconnaître les forts et les rapides, si nous ne dressons pas nos chevaux à lutter à la course ? Pourtant ces luttes, dès le jeune âge, ne sont pas faites pour développer cette humanité d’esprit dont nous déplorions tout à l’heure l’absence. « Que le diable prenne les derniers, » est devenu le proverbe par excellence de la jeunesse. Eh bien ! oui ; le diable prendra assurément tous les derniers. Il n’y a que les premiers, les tout premiers, qui entreront dans notre paradis de prospérité matérielle. Donc, ô mon frère, mon ami, compagnon de ma jeunesse, que le diable te prenne, te prenne bien vite, puisqu’il faut forcément que ce soit toi ou moi !

Væ victis ! hélas ! ces pauvres derniers ! ils sont si nombreux. Le lait écrémé sera toujours bien plus abondant que la crème. Chez nous, aujourd’hui, il faut de la crème pour tout ; rien de bon ne se peut faire si ce n’est avec une crème quelconque. Ce lait a été déjà écrémé, dites-vous ? N’importe, écrémez de nouveau ; nous trouverons bien encore un peu de ce que nous appellerons la crème. Les concours produiront quelque chose qui semblera fort, – et qui sera rapide, ne fût-ce que pour une course de quelques mètres.

C’est là l’expérience de notre temps. Les sages vous diront que, du moment que la crème seule est acceptée, toute la jeunesse se préparera à l’écrémage et qu’il en résultera une quantité prodigieuse de crème d’une sorte ou d’une autre. La chose ne se fait que comme stimulant à l’éducation. Il y aurait bien à dire là contre ; mais on ne le dira pas ici. Nous ne voulons parler, pour l’instant, que de la cruauté qu’engendre ce système. Le succès est devenu la seule preuve de la valeur des hommes. Les mots ont perdu leur ancien sens, et mériter – mériter seulement – n’est plus méritoire. Væ victis ! Ils sont si nombreux !

— Thompson, dira Johnson, le jeune poète, – quand il aura enfin réussi à entraîner chez lui le plus intime de ses amis, – Thompson, avez-vous trouvé le temps de jeter un coup d’œil sur mon Iphigénie ?

Thompson est forcé d’avouer que cela ne lui a pas été possible. Il a été occupé ; il a fait des parties ; et puis, s’il faut tout dire, il n’a pas un grand goût pour les sujets mythologiques traités en vers modernes. Il compte pourtant lire Iphigénie un de ces jours – cela va sans dire.

— Vous me feriez plaisir, reprend Johnson, en offrant timidement le mince volume, vous me feriez réellement plaisir ; et donnez-moi bien franchement votre avis. La presse n’en a guère parlé, et le peu qu’on en a dit a été assez banal.

— Tant pis ! dit Thompson d’un ton grave.

— Et pourtant, j’ai fait de mon mieux. Vous ne sauriez croire comme j’y ai travaillé. Il n’y a pas une ligne qui n’ait été pesée et écrite trois fois au moins. Je ne suis pas plus vaniteux qu’un autre, mais je crois vraiment qu’il y a là quelque chose. Les critiques sont si jaloux ! Tant qu’un homme n’a pas de réputation, ils ne veulent pas croire qu’il puisse rien faire de bon, et les commencements sont si difficiles !

— Cela, c’est bien vrai, dit Thompson.

— Je ne m’attends pas à la gloire, et, quant à l’argent, je n’y songe pas, bien entendu. Mais j’aimerais à penser que mon livre a été lu par quelques personnes capables de l’apprécier. J’y ai mis le meilleur de mon temps, le meilleur de mon travail. Je ne puis m’empêcher de croire qu’il y a là quelque chose.

C’est ainsi que l’homme d’insuccès demande miséricorde.

Et l’homme de succès lui répondra sans un atome de miséricorde dans tout son être : — Mon cher Johnson, j’ai pour maxime qu’en ce monde tout homme obtient, enfin de compte, tout juste ce qu’il mérite…

— Milton a-t-il obtenu ce qu’il méritait ?

— Nous ne sommes plus au temps de Milton. Je ne voudrais pas vous blesser, mais, – vieux amis comme nous le sommes, – je ne me pardonnerais pas si je ne vous disais toute ma pensée. Rien de mieux que la poésie, mais vous ne pouvez pas en créer le goût chez le public, s’il n’existe pas. Aujourd’hui on se soucie d’Iphigénie comme de Colin-Tampon.

— Vous pensez donc que je ferais bien de changer de sujet ?

— À vous parler franchement, je pense que vous devriez changer de métier. Vous en êtes à votre troisième essai, songez-y. Je ne doute pas que tout cela n’ait été très bien dans son genre, mais, si cela plaisait aux gens, ils s’en seraient bien aperçus depuis le temps. Vox populi, vox Dei : voilà ma devise ; – je ne me fie pas à mon propre jugement, je m’en remets à celui du public. Si vous m’en croyez, vous planterez là Iphigénie et consorts. Vous ne faites rien de bon au barreau, etc., etc…

Et de cette façon Johnson restera sans une bribe de consolation, sans une miette de sympathie ; et pourtant il avait mis dans son Iphigénie tout ce qu’il y avait de meilleur en lui. Si son éditeur en avait vendu dix mille exemplaires, comme Thompson l’aurait admiré ! Comme il eût pressé le poète dans ses bras, et quel déjeuner au vin de Champagne il lui aurait donné à Richmond ! Mais quelle sympathie peut-on avoir pour l’insuccès ? Échouer, c’est se déshonorer. Væ victis !

Ces courses, ces luttes continuelles dans lesquelles nous autres Anglais nous sommes tous engagés, seront toujours un spectacle douloureux pour quiconque a l’âme assez tendre pour songer aux neuf chevaux distancés au lieu de ne penser qu’au seul vainqueur. Voyez la liste qui vient d’être publiée à la suite de notre grande lutte nationale à l’université de Cambridge. Combien y a-t-il de grands prix, – de wranglers ? Trente peut-être, et c’est toujours beau d’être un wrangler. Or, sur ces trente, il n’en est peut-être qu’un qui n’a pas échoué au fond, et qui ne subisse pas intérieurement le chagrin d’une défaite : c’est le premier. Le jeune homme qui a été second, et qui par cela même a prouvé qu’il possédait une somme d’érudition écrasante pour un esprit ordinaire, celui-là est dévoré d’amertume. Après tout son labeur, ses longues veilles, ses nuits d’insomnie, ses plaisirs négligés, ses migraines, Amaryllis abandonnée, Néère aux bras d’un autre, – après tout cela, être le second, être battu par Jones ! Si c’eût été Green ou Smith, il en aurait pris son parti. N’eût-il pas mieux valu faire comme les autres ? Il se serait résigné à rester confondu dans la foule ; mais quoi de plus humiliant que d’être second, – et second à la suite de Jones !

De tout ce monde-là, Jones seul est satisfait ; et encore faut-il ajouter que son médecin lui ordonne de passer deux hivers au Caire, l’excès de travail ayant mis ses poumons en grand danger.

C’était à l’université d’Oxford en 184… – Un jeune homme, malheureuse victime d’un concours où il avait échoué, était assis dans son logement d’étudiant au collège de Balliol. Ç’avait été de la plus grande importance pour lui d’être un premier en classique, et il avait été jusqu’à rêver la position de double-premier (double-first). Il avait été déçu dans l’un et l’autre espoir. Les listes venaient d’être publiées et il ne se trouvait être que de seconde classe. Or, on ne fait pas grand cas d’un homme de seconde classe au collège de Balliol, et de plus il perdait l’espoir d’obtenir immédiatement son titre d’agrégé (fellowship)[1].

Ce n’était pas encore là le pis. Arthur Wilkinson, – c’était le nom du jeune homme, – avait, depuis son enfance, couru dans l’arène côte à côte avec un certain ami et rival nommé George Bertram, et dans presque toutes les circonstances de sa vie il avait été dépassé par lui. Au moment même où Wilkinson apprenait son échec, il apprenait aussi que Bertram avait atteint l’objet de son ambition. George Bertram était un double-premier, – le seul parmi les étudiants de son année.

Ces deux jeunes gens devant jouer les principaux rôles dans ce récit, je vais tâcher de les faire connaître au lecteur. Je le ferai aussi brièvement que possible, et, puisque George Bertram semble être le préféré de la Fortune, je commencerai par lui.

Son père vivait au moment où débute cette histoire, mais George ne le connaissait guère. Sir Lionel Bertram avait été un soldat de fortune, – ce qui veut dire assez généralement, je crois, un soldat sans fortune, – et en cette qualité, il combattait encore, en quelque sorte, pour sa patrie. Pour l’instant, et depuis tantôt cinq ans, il occupait en Perse une position quasi militaire ; antérieurement il avait servi au Canada, dans les Indes, au cap de Bonne-Espérance, et il avait été employé à je ne sais quelle mission spéciale à Montevideo. Il avait donc beaucoup vu le monde, mais fort peu son fils unique. La mère de George était morte jeune, et sir Lionel Bertram avait parcouru le globe, libre de toute entrave.

Le révérend Arthur Wilkinson, ministre de Hurst Staple, village limitrophe entre le Humpshire et le Berkshire, avait épousé une cousine germaine de la femme de sir Lionel. Quand donc le jeune George Bertram, à l’âge de neuf ans, se trouva sans famille qu’il pût appeler sienne et livré à tous les hasards de la vie, M. Wilkinson s’offrit de lui donner une famille et de l’élever avec son fils aîné jusqu’à ce qu’ils fussent en âge l’un et l’autre d’aller à quelque école publique. Pendant trois ans, George Bertram vécut donc à Hurst Staple. Seulement, tous les ans, il allait passer un mois chez un de ses oncles (avec lequel le lecteur devra faire connaissance en temps et lieu), et ce mois-là était naturellement regardé par l’enfant comme le temps des vacances.

C’est peut-être ici le lieu de noter que sir Lionel Bertram, bien qu’il fût très brave et tout à fait l’homme qu’il fallait pour négocier avantageusement avec des peuples exotiques, ne s’était jamais assujetti à des habitudes d’exactitude dans ses affaires d’intérêt. Un arrangement avait été conclu d’après lequel trois mille francs devaient être payés annuellement pour les besoins du jeune Bertram, et cette somme devant couvrir toutes les dépenses d’habillement, de blanchissage et d’argent de poche, en sus de la bagatelle de la nourriture et de l’éducation de l’enfant, nous pouvons ajouter que le marché n’était pas trop onéreux pour sir Lionel. Le premier semestre fut payé ; mais, à partir de là jusqu’à la fin de la seconde année, M. Wilkinson ne toucha plus rien. Comme c’était un pauvre homme ayant six enfants à lui et sans autres ressources que les revenus de sa cure, il crut devoir écrire à Londres et mentionner la chose au frère de sir Lionel. La note fut immédiatement soldée, et de ce côté-là M. Wilkinson n’eut désormais aucune inquiétude.

À vrai dire, le jeune Bertram ne lui donna guère d’inquiétude d’aucune sorte. L’enfant n’était pas bon à canoniser, sans doute, et causa à madame Wilkinson les tracas ordinaires au sujet de ses vestes et de ses pantalons ; mais, à tout prendre, c’était un bon garçon, d’humeur franche et généreuse, affectueux, intelligent et plein de saillies originales. Ceux qui l’observaient de près (et M. Wilkinson n’était peut-être pas du nombre) auraient pu remarquer qu’il n’était pas tout à fait aussi persévérant qu’on aurait pu le souhaiter dans ses goûts comme dans ses répugnances ; qu’il attachait peu de prix à ce qu’il apprenait sans aucune peine ; en un mot, qu’il ne prenait rien bien au sérieux. Malgré tout, c’était un garçon qui promettait et dont tout père eût pu être fier.

George Bertram n’avait pas été beau comme enfant, et il ne fut pas non plus un bel homme. La tête était trop massive, la figure trop carrée, le front trop lourd ; mais les yeux, sans être grands, étaient vifs, et la bouche révélait une intelligence rare. Arrivé à l’âge d’homme, il ne porta pas le moindre semblant de barbe, ce qui ajoutait probablement à l’apparente lourdeur de sa physionomie ; mais il savait sans doute mieux que personne ce qui lui seyait, car peu de figures indiquaient mieux que la sienne un esprit vif et perspicace.

À l’âge de douze ans on l’envoya à l’école de Winchester, et, comme il passait ses vacances chez son oncle, il cessa de se considérer comme étant chez lui à Hurst Staple. Deux fois l’an, en rentrant à l’école, il s’y arrêtait pour une couple de jours, mais ce n’était plus qu’un visiteur, et les petits Wilkinson cessèrent bientôt de le regarder comme un frère.

Arthur Wilkinson était à peu près du même âge que son cousin. Il avait deux ou trois mois de plus que Bertram, – c’était tout juste assez pour lui donner l’idée, lors de leur première rencontre, qu’étant le supérieur d’âge, il devait aussi être supérieur en savoir. Cette idée, Wilkinson ne devait pas réussir à la garder, et les premières années de sa vie se passèrent en vains efforts pour égaler son cousin, pour le valoir à l’étude, dans les batailles, dans les jeux ; – pour le valoir surtout en énergie.

Par sa bonne mine, du moins, Arthur était supérieur à George, et c’était là une grande consolation pour sa mère. Le jeune Wilkinson était beau, mais de cette beauté régulière qui plaît plus chez l’adolescent que chez l’homme. Lui aussi était un excellent garçon, et il eût fallu des parents bien exigeants pour qu’ils ne fussent pas satisfaits de lui. Chacun en disait du bien, de sorte que M. Wilkinson père ne pouvait se plaindre. Pourtant, quel est celui d’entre nous qui ne voudrait voir son fils aussi brillant, pour le moins, que le fils de son ami !

Arthur Wilkinson fut placé, lui aussi, à Winchester. Peut-être eût-il mieux valu pour les cousins qu’ils allassent à des écoles différentes, mais la chose avait été laissée à la discrétion de M. Wilkinson, et, comme il avait trouvé l’éducation de Winchester bonne pour son fils, il la trouva, naturellement, bonne aussi pour le fils de sir Lionel. À Winchester, ils firent bien l’un et l’autre, mais Bertram fit mieux, et de beaucoup. Il remporta les prix, tandis que Wilkinson faillit les remporter. Dans chaque classe, il précéda d’un peu son cousin, et quand vint la lutte finale qui devait clore leur carrière d’écoliers, Bertram l’emporta sur tous. Ce fut lui qui se leva pour recevoir la médaille d’or et débiter les hexamètres latins, tandis que Wilkinson dut se contenter de rester assis et de les écouter.

Je crois que les professeurs ne comprennent que bien rarement l’angoisse qu’éprouvent les écoliers sous le coup de semblables défaites. Ceux-ci sont généralement très réservés sur de pareils sujets. Ils ne démêlent pas assez nettement leurs propres sentiments pour en pouvoir parler, et ils sont trop habitués au ridicule et à la censure pour se permettre d’espérer la sympathie. À une sœur favorite on pourrait peut-être raconter le rude combat et le douloureux échec, mais pas à d’autres. Le père, à ce que croit l’enfant, doit être irrité de l’insuccès, et même les baisers de la mère semblent en avoir été refroidis. Nous sommes tous trop disposés à nous figurer, si nos enfants mangent des gâteaux et font du tapage, qu’ils n’ont nul besoin de sympathie. Mais un enfant peut échouer au collège, puis manger force gâteaux et faire beaucoup de tapage, et n’en pas moins sentir son jeune cœur se serrer, faute de quelqu’un qui s’apitoie avec lui sur son chagrin.

Quand vint pour Bertram le temps de se rendre à l’Université, son oncle lui donna à entendre que, dans ce moment-là précisément, il était obligé de regarder beaucoup à ses dépenses. Quant à son père, il était bien trop absorbé par les affaires publiques pour se préoccuper des besoins de son fils, ce qui refroidit encore plus l’oncle. « C’est bon, dit George, je me passerai d’aller à l’Université si je n’y vais pas par mes propres moyens. »

Il se présenta donc au collège de Trinité à Oxford, comme candidat pour un scholarship, et il l’obtint, à la grande surprise de la famille Wilkinson, et un peu à la sienne. Dans ce temps-là, quand un jeune homme parvenait à obtenir un scholarship au collège de Trinité, on considérait généralement sa carrière comme assurée ; je ne sais s’il en est de même aujourd’hui[2]. L’oncle Bertram, dès qu’il connut le succès de son neveu, s’empressa de lui assurer une ample pension qui eût été plus que suffisante quand même celui-ci n’eût pas obtenu le scholarship. George Bertram se trouva donc à peu près riche pendant son séjour à Oxford.

Wilkinson, de son côté, fut envoyé à Oxford par son père, au prix d’assez grands sacrifices. Il y avait à la maison cinq autres enfants, quatre filles, et un plus jeune fils, et ce ne fut pas sans peine que M. Wilkinson parvint à donner à son fils aîné la somme voulue pour lui permettre de poursuivre ses études. Tout compte fait, Arthur se trouva à l’Université avec un revenu qui ne se montait guère qu’à la moitié de celui de son cousin George.

Il n’est pas nécessaire que nous les suivions l’un et l’autre dans les détails de leur carrière universitaire. Tous deux remportèrent des prix, l’un grâce à son intelligence, l’autre à force d’application. Ils passèrent convenablement tous leurs examens partiels, firent partie de la même conférence, et, tout en différant d’opinion sur presque tous les sujets importants, restèrent bons amis, sauf quelques petites interruptions temporaires, pendant les quatre années que dura leur séjour à Oxford.

Pendant trois ans, Wilkinson travailla assidûment, mais, vers le commencement de la quatrième année, il se laissa aller un peu trop à parler au lieu de lire, et s’abandonna plus qu’il ne l’aurait fallu aux plaisirs du monde – plus qu’il ne l’aurait fallu du moins pour lui qui était pauvre, et qui avait grand besoin de travailler. Il ne pouvait pas maintenir sa position à force de génie, comme le faisait Bertram ; il arriva donc que, tout en prenant un grade honorable, il n’atteignit pas à la haute position qu’il avait ambitionnée, et que de plus, quand vint le jour où il put s’intituler bachelier ès arts, il se trouva endetté de cinq mille francs, qu’il était impossible pour lui et fort difficile pour son père de payer.

Bertram avait toujours tenu à étudier de façon à faire croire aux autres qu’il n’étudiait pas. Cette affectation – qui n’est pas rare chez les hommes de génie – avait exercé, ainsi que cela arrive pour toutes les affectations, une fâcheuse influence sur son caractère. La vérité, c’est qu’il étudia avec ardeur pendant l’année qui précéda l’examen final. Il était entouré d’une clique qui le tenait pour un grand homme ; c’était un groupe d’adorateurs qui croyaient leur idole appelée à de grandes destinées et se faisaient un point d’honneur de l’appuyer dans ses faux semblants de paresse. Ils tiraient gloire de la dissipation de Bertram, racontaient des histoires un peu exagérées sur ses exploits dans leurs parties d’étudiants, et prouvaient aux conscrits, transportés d’admiration, qu’il ne songeait absolument qu’à son cheval et à son canot. Il pouvait sans doute se passer d’étude mieux que personne, et pourtant le pauvre Wilkinson ne fut pas vaincu sans effort. On peut affirmer que personne n’arrive à être double-premier, en quelque chose que ce soit, sans effort. Toujours est-il que Wilkinson était assis tout seul, et fort malheureux, dans son logement au collège de Balliol, tandis qu’on célébrait le triomphe de Bertram au collège de Trinité.

Il est triste d’avoir à écrire à son père pour lui apprendre qu’on a échoué quand le succès a été ardemment désiré. Arthur Wilkinson eût été casé pour la vie – casé de la façon qui semblait la plus désirable à son père et à lui dans ce moment-là, – si son nom avait figuré sur la liste de première classe. Son père n’avait osé espérer un titre de double-premier ; mais, tout en se promettant de ne pas l’espérer, il s’était consolé en se disant que les espérances plus modestes qu’il se permettait étaient du moins certaines ; – et puis, qu’il restait encore cette chance inavouée de bonheur en réserve. Et voilà qu’Arthur Wilkinson devait apprendre à son père qu’il n’était ni double-premier ni premier même. Son grade était fort convenable pour qui ne se serait pas attendu à grand’chose, pour qui n’aurait pas fait parler de soi, mais il n’était pas convenable pour Arthur Wilkinson du collège de Balliol.

Væ victis ! Il était vraiment malheureux, tout seul dans sa chambre et se demandant comment il ferait cette lettre. En ce temps-là, il n’y avait ni télégraphes ni télégrammes ; il fallait écrire. S’il n’écrivait pas, son père serait à Oxford dans les vingt-quatre heures. Comment faire ? S’adresserait-il de préférence à sa mère ? Mais alors que ferait-il, que dirait-il à propos de cette maudite dette ?

La plume, l’encre et le papier étaient prêts, et il s’était placé dans son fauteuil devant la table. Il y était depuis une demi-heure, mais pas un mot n’était encore écrit, et peu à peu, on ne sait comment, le fauteuil s’était retourné pour faire face au feu. Il était là, quand tout à coup on frappa violemment à la porte extérieure.

— Allons ! ouvre la porte, dit la voix de Bertram, je sais que tu y es.

Wilkinson ne répondit pas. Il n’avait pas revu Bertram depuis la publication des listes, et il ne savait trop s’il aurait le courage de lui parler.

— Je sais que tu y es, et je vais enfoncer la porte si tu n’ouvres pas. Il n’y a personne avec moi, dit la voix triomphante de son ami.

Wilkinson se leva et tira lentement le verrou. Il s’efforça de sourire en ouvrant, mais n’y réussit guère. Cependant, et malgré son chagrin, il trouva moyen de dire quelques mots.

— J’ai un compliment à te faire, dit-il à Bertram, et je te le fais bien cordialement.

Il y avait bien peu de cordialité dans le ton dont ces mots étaient dits ; mais, après tout, cela n’était peut-être que naturel.

— Merci ! mon vieux, j’en suis bien persuadé. Allons, Wilkinson, une poignée de main ; autant vaut en avoir le cœur net tout de suite. Je voudrais que tu eusses eu plus de bonheur. Il n’y a qu’heur et malheur, après tout.

— Non, il y a autre chose, dit Wilkinson, qui pouvait à peine retenir ses larmes.

— Pardon, il n’y a que cela. Si on vous a une migraine, une colique, on est enfoncé ; si on n’est pas ferré sur le sujet qui est le cheval de bataille de l’examinateur, enfoncé encore ; et si l’on s’est mis quelque système à soi en tête, encore plus enfoncé. Mais il ne sert de rien de remâcher tout cela. Viens ! qu’on nous voie ensemble ; c’est le meilleur moyen d’affronter la chose. Allons chez Parker, je régale d’un déjeuner. Nous y trouverons Gérard, et Madden, et Twisleton. Twisleton est furieux d’être un quatrième. Il jure qu’il n’acceptera pas.

— Il a tout ce qu’il s’attendait à avoir, en tout cas ; donc il n’est pas malheureux.

— Malheureux ! qui parle d’être malheureux ? Il faut fermer le tiroir sur tout cela, mon vieux. Allons chez Parker, Harcourt y sera. Tu savais qu’il était ici, n’est-ce pas ?

— Non, et j’aime mieux ne pas le voir pour l’instant.

— Voyons, Wilkinson, il faut prendre le dessus.

— C’est bien aisé à dire pour toi qui n’as rien à surmonter.

— Et penses-tu que je n’aie jamais rien eu à surmonter ? En un mot, je suis venu pour t’empêcher de broyer du noir tout seul ici, et je ne vais pas te quitter. Autant vaut venir avec moi tout de suite.

Avec un peu d’hésitation, Wilkinson fit entendre à son ami qu’il n’avait pas encore écrit à sa famille et qu’il ne pouvait sortir avant de s’être acquitté de ce devoir.

— Alors je te donne dix minutes pour ta lettre ; c’est plus que suffisant, quand même tu y mettrais mes amitiés pour ma tante et mes cousines.

— Je ne puis pas écrire pendant que tu es là.

— Allons donc ! quelle histoire ! Tu écriras, et je serai là. Je ne souffrirai pas que tu te rendes malheureux pour une niaiserie. Voyons, écris. Si ce n’est pas fait en dix minutes, je m’en charge ; et, tout en parlant, Bertram prit un volume d’Aristophane pour se distraire en attendant.

Le malheureux Wilkinson rapprocha de nouveau son fauteuil de la table, mais il avait le cœur serré. Væ victis !

CHAPITRE II

LE DÉJEUNER.

Wilkinson prit la plume et se courba sur le papier comme s’il allait écrire, mais il ne traça pas un mot. Comment écrire ? La chose eût été comparativement facile sans cette maudite dette. Bertram, en attendant, tournait les pages de son livre et regardait de temps en temps sa montre. Puis il s’écria tout à coup : — Eh bien ?

— Tu devrais bien me laisser, dit Wilkinson ; je serais mieux seul.

— Je veux être pendu si je te quitte. Allons ! où en es-tu ? Donne-moi le papier et je te ferai une lettre en un rien de temps.

— Merci ; j’aime mieux faire ma lettre moi-même.

— C’est ce que je te demande, mais c’est ce que tu ne fais pas, – et Bertram reprit Aristophane pendant quelques instants. – Tu vois bien que tu n’écris pas. Allons, mettons-nous-y tous deux, et voyons qui aura fini le premier. Je voudrais bien savoir si mon père attend une lettre de moi. Et, tout en parlant, il s’empara d’une plume et se mit à écrire :

 

« MON CHER PÈRE,

« Cette ennuyeuse besogne est enfin terminée. Vous serez fâché d’apprendre, qu’en ce qui me concerne, le résultat n’a pas été aussi satisfaisant qu’on aurait pu l’espérer. Je comptais être premier, et il se trouve que je ne suis que second. Si mon ambition s’était contentée d’aspirer au second rang, j’aurais peut-être été parmi les premiers. Je le regrette, surtout pour vous ; mais aujourd’hui on ne peut compter d’avance avec quelque certitude sur les premiers grades. Comme j’arriverai à la maison mardi, je n’en dis pas davantage. Je ne puis rien dire encore au sujet de l’agrégation. Bertram a eu sa chance habituelle. Il fait bien ses amitiés à maman et à mes sœurs.

« Votre fils affectionné,

« ARTHUR WILKINSON. »

 

Wilkinson prit la lettre, et, l’ayant lue pour voir qu’elle ne contenait rien d’absurde, la copia machinalement. Il n’ajouta qu’une phrase pour dire que la « chance » de son ami consistait à être le seul double-premier de son année, et un petit post-scriptum qu’il se garda bien de laisser voir à Bertram, puis il ferma la lettre et l’envoya à la poste.

« Dites à maman qu’elle ne se fasse pas trop de chagrin. » Tel était le post-scriptum.

La lettre écrite et expédiée, Wilkinson se laissa emmener.

— Et maintenant allons chez Parker, dit Bertram, tu seras bien aise de revoir Harcourt.

— Ma foi non ! J’aime assez Harcourt ; mais pour l’instant, je préférerais ne voir personne.

— Mais lui, il aimera à te voir, ce qui revient au même. Viens donc.

M. Harcourt était un jeune avocat, tout récemment appelé au barreau, qui avait fait sa dernière année à Oxford quand Bertram et Wilkinson étaient nouveaux, et comme il avait été au même collège que Bertram, une certaine intimité s’était établie entre eux. Il commençait à plaider, et l’on disait généralement de lui qu’il ferait son chemin. À Londres, c’était encore un tout jeune homme ; mais à Oxford, grâce à ses trois années de séjour dans la capitale, il passait pour être très versé dans la sagesse mondaine. Il venait souvent à Oxford, et, quand il s’y trouvait, passait volontiers son temps avec nos deux amis.

Wilkinson se mit en route avec son cousin, bras dessus, bras dessous. L’épreuve pour lui était rude ; mais quelque chose lui disait que plus tôt il l’affronterait, plus tôt la peine en serait passée. Dans la grande rue ils rencontrèrent une foule de gens qui les connaissaient l’un et l’autre. Il va sans dire que les amis de Bertram le félicitèrent, mais ce ne fut pas tout ; certains furent assez malavisés pour adresser des condoléances à Wilkinson.

— Avale la médecine tout de suite, lui dit Bertram à demi-voix, et la chose sera finie, maintenant et pour toujours.

Ils arrivèrent chez Parker, où ils trouvèrent tous ceux que Bertram avait nommés et d’autres encore. Harcourt était assis sur la table dans la salle du fond quand ils entrèrent, et les autres jeunes gens étaient debout. « Place au double-premier, messieurs, au héros du siècle, s’écria-t-il en voyant arriver Bertram. Vous savez qu’il est question de lui ériger une statue d’albâtre dans la grande salle du collège de Trinité. Moi, je demande qu’on se contente de la faire en marbre.

— Qu’on la fasse en croûte de pâté, dit Bertram, et que Parker soit l’artiste.

— Et puis nous dévorerons l’objet de notre culte, s’écria Madden, pour prouver combien est passagère cette gloire qui nous coûte tant de travail.

— Je serais enchanté de cette preuve de votre amitié, messieurs. Harcourt, vous n’avez pas vu Wilkinson ?

Harcourt se retourna et donna une poignée de main à son ami.

— Ma foi ! maître Wilkinson, je ne vous avais pas aperçu. Vous avez si bien l’habitude de vous cacher sous le boisseau qu’on ne vous voit pas, le plus souvent. Voilà donc le grand jour passé et la grande affaire finie. C’est une corvée faite, c’est autant de déblayé : voilà ce que je pense, quant à moi, d’un examen d’université.

Wilkinson se borna à sourire, mais Harcourt n’en comprit pas moins que c’était là un homme profondément désappointé. Le jeune avocat était trop homme du monde cependant pour lui adresser, soit des félicitations, soit des condoléances.

— Il y a moins de premiers cette année qu’il n’y en a eu depuis neuf ans, dit Gérard croyant adoucir ce qu’il y avait de pénible dans la position de Wilkinson.

— C’est peut-être parce que les examinateurs ont demandé davantage, ou bien encore parce que les examinés avaient moins à donner, répliqua Madden, qui ne songeait guère à Wilkinson.

— Que vous êtes donc bêtes ! s’écrie Bertram, ne savez-vous donc pas que tout cela se décide au hasard, à la roulette, la veille du jour où l’on publie les listes ! Si ce n’est pas ainsi que cela se fait, c’est ainsi que cela devrait se faire : le résultat serait tout aussi conforme à la justice. Allons, Harcourt, je pense qu’un homme de votre expérience ne daignera pas boire du vin d’Oxford ; mais vous voudrez bien regarder manger les moutards sans doute. Wilkinson, mettez-vous en face de moi et servez-nous le pâté.

— Messieurs, je vous demanderai un moment de silence, dit Harcourt quand l’œuvre sérieuse du déjeuner fut à peu près accomplie et que les convives commencèrent à peler languissamment des poires et à les découper en toutes sortes de formes au lieu de les manger ; messieurs, à tous les déjeuners auxquels j’ai assisté, j’ai toujours entendu dire, – et par parenthèse, ces repas du matin seraient les plus charmantes choses du monde si seulement on savait quoi faire quand ils sont finis…

— Quand ils sont finis, il est temps d’aller dîner, dit Gérard.

— Cela, c’est bon pour un nouveau, mais maintenant que vous voilà bachelier ès arts, vous verrez que vous n’aurez plus cette capacité. Mais, pour l’amour de Dieu ! laissez-moi finir mon speech, ou nous n’aurons le temps ni de dîner ni de souper. Je le répète, on prétend généralement qu’il ne devrait point y avoir de discours à ces charmants petits repas du matin.

— Appelez-vous ceci un petit repas ? interrompit à son tour Madden, qui, renversé sur sa chaise, avait à peine la force de tirer de temps à autre une bouffée de son cigare.

— Je ne prétends point parler légèrement du menu qui n’a été que trop complet. Si vous me permettez d’achever, je dirai que cette loi du silence, toujours proclamée, est toujours violée ; je n’éprouve donc aucun scrupule à la violer à mon tour aujourd’hui. Un grand discours est très ennuyeux, et un petit discours est un peu ennuyeux ; mais il faut savoir s’ennuyer. On ne peut guère s’en passer dans ce monde. Or, mon ennui sera un très petit ennui, si l’on me permet de le mener à bonne fin sans interruption.

— Bien dit, Harcourt ! s’écria Bertram. Allez de l’avant ; nous ne sommes que trop heureux de vous écouter. Nous n’avons pas tous les jours un avocat de Londres.

— Ce n’est pas tous les jours, non plus, que nous avons un double-premier à notre vieux « Trinité. » Messieurs, nous sommes ici six qui appartenons à Trinité, si je ne me trompe. Vous vous ferez un devoir de boire avec moi à la santé et à la prospérité de notre ami Bertram. Il y a plus d’un homme de Trinité dont nous avons raison d’être fiers ; mais si je suis doué de quelque perspicacité, si je possède le don de juger les hommes (il faut se rappeler que M. Harcourt, qui n’était qu’un tout jeune homme à Londres, était loin d’être un jeune homme à Oxford), il y en a eu bien peu qui aient atteint une place aussi élevée que celle qui lui est réservée dans l’avenir, et dont le nom ait eu plus de retentissement que n’en aura un jour le sien. Il y a ici des membres d’autres collèges : ils ne verront pas d’un mauvais œil notre triomphe ; ce sont les vieux amis de Bertram, et ils doivent être aussi fiers de l’étudiant d’Oxford que nous le sommes de l’étudiant de Trinité. Messieurs, je bois à la prospérité de notre ami le double-premier et à sa santé, afin qu’il puisse jouir du fruit de son travail.

Le toast fut accueilli avec un prodigieux enthousiasme ; il semblait merveilleux que dix convives pussent faire tant de tapage. Même Wilkinson, dont une petite pointe de vin avait relevé un peu le cœur, sortit des profondeurs de son découragement et joignit son acclamation aux autres.

Bertram, selon l’usage, remercia ses amis avec la modestie d’emprunt qui caractérise le discours de remercîment. Il se rassit, puis, avec un certain embarras et en rougissant, il se releva.

— Au risque de faire momentanément de la peine au meilleur ami que j’aie au monde, je vais vous proposer, messieurs, de boire à la santé de quelqu’un que la fortune n’a point favorisé, – je veux dire à la santé de mon cousin Arthur Wilkinson. Les listes, je veux le croire, sont rédigées avec justice ; en tout cas, ce n’est point à moi à m’en plaindre ; mais j’oserai dire que s’il existait une pierre de touche infaillible pour découvrir l’homme le plus méritant, nul nom n’eût été placé cette année avant le sien. Il est un peu moins en train que nous autres aujourd’hui parce qu’il n’a réussi que partiellement, mais un jour viendra où il réussira complètement. – Et l’on but à la santé d’Arthur Wilkinson avec un enthousiasme un peu amoindri, mais cependant avec assez d’animation encore pour faire résonner tous les verres dans la maison de M. Parker.

Wilkinson sentit le sang lui bourdonner aux oreilles quand il entendit prononcer son nom, et dans le moment, il eût donné tout au monde pour qu’on le laissât tranquille. Mais il est au moins douteux s’il n’eût pas été plus blessé d’être passé sous silence. Rien n’est plus difficile que de se mettre exactement au diapason d’un homme désappointé. — Je romprai la glace pour lui, s’était dit Bertram ; quand il aura une fois parlé, il souffrira moins.

Wilkinson avait toujours été considéré dans les conférences et les clubs d’étudiants comme un très habile discoureur, et, bien que doué d’un peu plus de prolixité et d’un peu moins de vivacité que son cousin, on l’avait généralement regardé comme l’égal, sinon le supérieur de celui-ci, à cause de son érudition plus grande et de son débit plus assuré ; mais en cette occasion sa facilité de parole l’abandonna complètement. « Il leur était fort reconnaissant, dit-il, bien que peut-être après tout valait-il mieux que les hommes qui se plaçaient dans une position médiocre fussent laissés à leur médiocrité. Quant à lui, il ne doutait pas de la justice des listes. Il ne lui servirait de rien de nier qu’il avait eu l’ambition de quelque chose de mieux : tout le monde, – pour lui c’était tout le monde, – ne savait que trop qu’il avait eu de l’ambition. Mais il avait reçu une leçon qui lui serait sans doute utile pour le reste de ses jours. Échouer, ou ne pas échouer, c’était là une chose qui dépendait des espérances qu’on fondait sur soi. Il comptait bien à l’avenir n’en plus former que d’assez modestes pour que la réalisation de ses désirs eût quelque probabilité. » Après avoir prononcé ces paroles lugubres, il se rassit ayant réussi à éteindre toute gaieté dans la réunion.

Donc, après un dernier verre de punch et un dernier cigare, on se sépara.

Bertram et Harcourt demeurèrent seuls, Bertram ayant en vain engagé son cousin à rester avec eux. Wilkinson avait besoin d’être tranquille et regagna solitairement son collège.

— Vous avez toujours surfait ce garçon-là, dit Harcourt.

— Je ne le pense pas, et le temps me donnera raison. Au bout du compte, un bon grade universitaire n’est pas tout dans ce monde. À Londres, qui donc songe aux grands prix et aux doubles-premiers, je vous le demande ? Une fois le but atteint, je n’en vois pas trop l’utilité.

— En effet, on ne songe guère aux grands prix et aux doubles-premiers dans le monde, mais cela n’empêche pas que ce sont ces hommes-là qui attrapent les gros lots. Le bois qui flotte sur une eau flotte sur toutes les eaux.

— Vous verrez que Wilkinson surnagera.

— C’est-à-dire qu’il ne coulera pas au fond. Je le crois comme vous. Les neuf dixièmes des hommes ne surnagent ni ne coulent complètement en ce monde ; ils voguent péniblement comme des navires à moitié engagés dans l’eau, se tenant difficilement à la surface, portant à grand’peine les fardeaux dont ils sont chargés, et pourtant ne sombrant pas ; ils livrent de grands combats pour conquérir le pain quotidien et, dans cette lutte ardue, perdent de vue toute autre ambition. Quand ces gens-là obtiennent du pain, on peut dire qu’ils ont surnagé.

— Wilkinson fera mieux que cela.

— Un peu mieux ou un peu moins bien, c’est selon. En tout cas, ce n’est pas un homme qui primera. Il ne suffit pas pour cela d’être industrieux, et surtout d’être industrieux avec des intervalles de six mois de paresse. Mais allons faire un tour au bord de l’eau ; le vin de Champagne de M. Parker me fait tourner la tête, et je ne me sens pas de force à affronter le dîner de Gérard.

Les deux amis prirent le chemin de halage, et, tout en cheminant, se mirent à discuter leurs plans d’avenir. Harcourt avait choisi sa carrière et se sentait à peu près sûr d’avoir fait un bon choix. Il n’avait à aucune époque beaucoup douté, et depuis qu’il avait pris sa résolution, il ne doutait plus du tout. Il travaillait beaucoup dans le présent, et il se proposait de beaucoup travailler dans l’avenir, ne comptant pas trop sur son talent, mais comptant fermement sur son application. Bertram, avec un génie bien supérieur, manquait, du moins à l’époque dont il s’agit, de la persévérance qui distinguait son ami. Le monde était devant lui et il n’avait qu’à choisir ; mais il aurait eu grand besoin qu’on l’aidât à faire son choix. Il avait une grande ambition, mais une ambition vague. Le barreau, l’Église, les lettres, les arts, la politique, tout l’attirait ; mais parmi tant d’espérances, laquelle choisir ?

— Quand viendrez-vous à Londres ? lui demanda Harcourt.

— À Londres ! Je ne sais si j’irai à Londres. Je vais aller passer quelques semaines à Hadley d’abord, – c’était dans le village de Hadley que demeurait l’oncle de Bertram, – mais ensuite je ne sais ce que je ferai.

— Moi, je le sais. Vous viendrez à Londres et vous ferez votre droit.

— Il est probable que je ferai quelque chose de plus prosaïque encore ; je reviendrai peut-être ici pour entrer dans les ordres.

— Entrer dans les ordres ! vous ! Je digérerais plus facilement le dîner de Gérard que vous ne digéreriez les trente-neuf articles de l’Église anglicane.

— On ne sait ce qu’on peut faire que quand on a essayé. Un prêtre peut faire beaucoup de bien s’il est convaincu et s’il n’est pas trop asservi à l’Église établie.

— Je vous dis que vous serez avocat. Vous êtes taillé pour cela, et c’était toujours là votre idée.

— C’est la profession qui me tente le plus, je l’avoue ; – mais les avocats sont de bien grands coquins. Vous serez une exception, cela va sans dire.

— Je ferai à Rome ce que font les Romains – du moins je l’espère. J’ai pour doctrine qu’il n’existe point de loi immuable du bien et du mal.

— C’est une doctrine commode. Je voudrais y croire.

— Cela vous viendra ; en pratique vous êtes déjà de mon avis. Mais le sujet est trop vaste pour l’entamer ici. Je vous le répète, vous n’entrerez pas dans l’Église et vous serez installé à Londres avant la Noël.

— Et de quoi vivrai-je, mon cher ?

— Comme tous les bons neveux ; vous vivrez de votre oncle. De plus vous aurez votre revenu d’agrégé ; vous en pourrez vivre comme moi.

— Vous n’avez pas que cela ; et quant à mon oncle, s’il faut tout vous dire, je ne me soucie pas beaucoup de dépendre de lui. Je soupçonne qu’il veut me faire comprendre qu’il me fait la charité. Du reste, je compte tirer la chose au clair sans plus tarder.

— Tirer la chose au clair !… Faire la charité ! Triple imbécile ! Mais un oncle, c’est comme un père !

— Mon oncle n’est pas pour moi comme mon père.

— Non ; et d’après ce que j’ai ouï dire, cela est fort heureux pour vous. Ne lâchez pas votre oncle et venez à Londres. Vous aurez les cartes en main.

— J’ai une autre idée, c’est d’aller à la recherche de mon père. Je voudrais savoir à quoi il ressemble. Il y a quatorze ans que je ne l’ai vu.

— Il est à Téhéran, n’est-ce pas ?

— À Hong-Kong, je crois, pour le moment, à moins qu’il ne soit à Panama. Il est mêlé à l’affaire de l’isthme.

— Bah ! ce serait perdre beaucoup de temps. Et puis, vous parliez d’argent tout à l’heure, songez que ce voyage coûterait cher…

Tout en causant, ils avaient rebroussé chemin et rentraient à Oxford. Après avoir parlé de mille choses indifférentes, Bertram revint à la charge :

— Après tout, il n’y a qu’une carrière en Angleterre pour un homme qui se respecte.

— Et quelle est cette unique carrière ?

— La politique et le parlement. Appartenir à une nation libre qui se gouverne elle-même, tout cela est bel et bon, si l’on est un des gouvernants. Sinon, on serait encore moins mortifié, à tout prendre, sous le gouvernement d’un roi absolu. On ne serait dominé que par un seul homme, tandis que chez nous ils sont sept cent cinquante, – sans compter les pairs.

— Oui, mais on a la chance d’être l’un des sept cent cinquante.

— Je compte essayer, dit Bertram. Mais qui diable me nommerait ? Comment s’y prend-on ? Faut-il présenter mes compliments empressés aux électeurs de Marylebone, et leur dire que je suis un homme très distingué ?

— Tout juste ; seulement il faut d’abord faire quelque chose pour prouver que vous l’êtes. J’ai la même ambition, mais je me tiendrai pour content si j’arrive au parlement dans vingt ou trente ans d’ici.

— Vous voulez dire en qualité d’avocat ?

— Comment arriver autrement quand on n’a pas le sou ?

— C’est ce que je me demande. Mais je n’entends point, pour mon compte, mon cher Harcourt, patienter vingt ans avant de débuter dans la vie. On n’a pas besoin d’électeurs pour écrire un livre, par exemple.

— Pour l’écrire, non ; mais pour le faire lire, c’est autre chose. Pour qu’un auteur fasse un peu de bien, il faut qu’il soit élu à l’aide de suffrages aussi loyalement obtenus, pour le moins, que ceux qui font les membres du parlement.

CHAPITRE III

LE NOUVEAU MINISTRE.

Arthur Wilkinson se trouvait très malheureux en quittant la réunion chez Parker, et même, quand vint l’heure de se mettre au lit, le pauvre garçon était encore dans un état d’esprit fort peu enviable ; pourtant, vers la fin de cette même semaine, il se sentit suffisamment remis pour rentrer au presbytère paternel d’un pas joyeux, et recevoir avec un sourire enjoué le baiser de bienvenue de sa mère. Dieu est bon, et il guérit de certaines blessures avec une merveilleuse rapidité ; – rapidité qui nous semble impossible quand nous regardons l’avenir, mais dont nous ne nous étonnons pas assez quand nous jetons les regards en arrière.

Avant de quitter Oxford, il alla voir le Principal de son collège, et se fit même un devoir de rendre visite à tous les marchands dans les livres desquels il figurait comme débiteur. Tous ces augustes personnages se montrèrent moins terribles qu’il ne l’avait craint. Le Principal, à vrai dire, fut plus que poli, il fut presque paternel et donna à Arthur des espérances de plus d’une sorte qui agirent comme un baume sur son cœur blessé. Il lui conseilla d’entrer dans les ordres et de demeurer dans le collège aussi longtemps que le permettrait la règle. Bien qu’il eût échoué, sa réputation et son savoir bien connu devaient lui procurer des élèves, et puis, s’il voulait s’astreindre à la résidence, il pouvait espérer, au bout d’un certain temps, d’être agrégé de collège. En somme, tout cela n’était pas aussi mauvais qu’Arthur l’avait prévu, et il dit adieu au collège de Trinité le cœur fort allégé.

Ses créanciers eux-mêmes ne se montrèrent pas impitoyables. Ils ne lui adressèrent pas, – cela va sans dire, des sourires aussi doux que s’il eût été proclamé une des gloires de l’Université ; on ne le pria pas, comme on l’eût fait en ce cas-là, de ne point se donner la peine de songer à des bagatelles telles que ces petits mémoires ; on ne l’assura pas que tout ce qu’on voulait de lui, c’était d’être honoré de sa confiance, mais on fut en somme assez poli. On se tiendrait pour satisfait d’être payé au bout de six mois, lui dit-on. Mais M. Arthur Wilkinson ne pouvait s’engager positivement à payer dans un délai de six mois ; il proposait de s’acquitter au moyen d’à-comptes successifs dans le courant de deux années. — Ah ! vraiment ! c’était fâcheux ! Deux ans, c’était long ; mais peut-être bien que M. Wilkinson père ne demanderait pas mieux que de prendre des arrangements pour liquider plus promptement ? — Non ! M. Wilkinson père n’était en position de rien faire. — Ah ! vraiment, il ne pouvait rien faire ?… c’était malheureux ! Bref, l’arrangement pour payer en deux années, avec intérêts, fut conclu. Et ce fut ainsi que M. Wilkinson fils commença, comme tant d’autres, à lutter contre le courant du fleuve de la vie avec une légère pierre au cou. Mais, qui sait ? cela vaut peut-être encore mieux, à tout prendre, qu’une ceinture de sauvetage toute gonflée de vent.

Rentré dans la maison paternelle, il se vit entouré par sa mère et ses sœurs et protégé par elles contre la froide sérénité de son père. Il parla peu à celui-ci des examens, mais en revanche il s’entretint longuement et souvent avec lui de l’avenir. Aussi finit-il, malgré toutes ses résolutions contraires, par raconter l’histoire de ses dettes.

— Peut-être pourrai-je faire quelque chose pour t’aider au printemps, lui dit M. Wilkinson.

— Non, non, mon père, vous n’en ferez rien, répondit le fils ; j’aurais dû vivre avec mon revenu ; puisque je ne l’ai pas fait, c’est à moi de pâtir aujourd’hui. – Ce fut tout, et l’affaire en resta là.

Bientôt Arthur se remit à aller dans le monde, le cœur aussi joyeux que s’il ne lui fût rien arrivé. Ses sœurs se moquèrent de lui parce qu’il ne dansait pas ; mais il avait résolu d’entrer dans les ordres, et il lui semblait à propos de ne rechercher désormais que des amusements qui seraient convenables pour la vie sacerdotale. Il se mit donc à étudier le chant, à jeûner le vendredi et à fabriquer au tour des pièces d’échiquier.

Mais si ses sœurs riaient, Adela Gauntlet, la fille du ministre de West-Putford et leur voisine, ne se moquait pas de lui. Elle l’approuvait à ce point qu’elle abandonna à peu près la danse, elle aussi. Elle s’interdit tout à fait les valses et les polkas, et, si elle dansa de temps à autre un quadrille, ce fut d’une façon désillusionnée qui semblait dire que, si elle n’eût craint de se faire remarquer, elle aurait refusé même un quadrille. De sorte que, somme toute, Arthur Wilkinson, malgré ses ambitions déçues, s’amusa autant pendant cet hiver-là qu’à aucune autre époque de sa vie.

Bien des fois, en suivant les bords de la petite rivière qui serpentait entre Hurst Staple et West-Putford, il pensa à ses espérances d’autrefois et s’attrista de ne pouvoir en parler à personne. Son père était bon, mais trop froid pour être sympathique. Sa mère l’aimait de tout son cœur, et elle lui avait dit avec bonté que tout était peut-être pour le mieux ; elle avait même émis cette pensée consolante plus d’une fois, mais c’était tout ; son imagination ne lui suggérait rien de plus. N’avait-elle pas quatre filles dépourvues de maris et dépourvues aussi de dots, hélas ! Ne devait-elle pas leur réserver tout ce qu’elle avait de sympathie ? Quant à ses sœurs, – mon Dieu ! il n’y avait rien à dire, – c’étaient de bonnes filles, – d’excellentes filles ; mais elles étaient si gaies, si insouciantes, si rieuses, qu’il n’y avait pas moyen de leur parler de ses chagrins. Jamais elles n’étaient pensives, jamais elles ne se laissaient gagner par cette douce mélancolie qui porte à la sympathie. Si Adela Gauntlet eût été sa sœur… ! Et, tout en y songeant, il suivait la rivière jusqu’à West-Putford.

Il avait tout à fait pris son parti d’entrer dans l’Église. Alors qu’il rêvait encore des honneurs universitaires et une brillante carrière, il avait songé au barreau. C’est de ce côté-là que se tourne, je crois, l’ambition de tout jeune Anglais qui a de grands talents, le goût du travail et une modique fortune. Arthur, lui aussi, s’était promis le plaisir de travailler quatorze heures par jour comme avocat. Mais, quand il avait vu sa première espérance lui échapper, il s’était dit que l’Église était après tout le port le plus sûr. Et lorsqu’il allait à West-Putford, il y trouvait quelqu’un qui lui disait qu’il avait raison.

Mais nous ne pouvons le suivre pas à pas pendant ces premiers temps. Il entra, comme il l’avait dit, dans les ordres. Il prit des élèves et voyagea sur le continent avec l’un d’eux pendant les vacances. Au bout d’une année, il fut agrégé ; il avait alors, à grand’peine, payé à demi cette moitié de ses dettes qu’il s’était engagé à liquider. Sa conscience cléricale lui reprochait vivement ce manque d’exactitude, mais il se disait que maintenant, avec son traitement d’agrégé, tout serait plus facile.

Ainsi se passa un peu plus d’une année. Il alla peu chez lui à Hurst Staple, et très peu par conséquent à West-Putford ; pourtant il n’oubliait point cette physionomie pensive qui exprimait tant de sympathie pour ses tourments, et de temps à autre une de ses sœurs, dans ses lettres, lui parlait de cette petite sotte d’Adela, qui était devenue sérieuse comme un petit curé en jupons, et qui poussait le ridicule jusqu’à ne plus vouloir danser du tout.

Les choses en étaient à ce point, quand Arthur Wilkinson reçut une lettre qui le rappelait en toute hâte à la maison. Son père avait été frappé de paralysie et toute la famille était au désespoir. Il se mit immédiatement en route et n’arriva que tout juste à temps pour fermer les yeux de son père. Vingt-quatre heures après son arrivée, il se trouvait à la tête d’une famille désolée dont les besoins futurs étaient aussi douloureux à envisager que le chagrin présent. La vie de M. Wilkinson avait été assurée pour la somme de quinze mille francs, et sa veuve jouissait d’une rente de deux mille cinq cents francs ; la famille entière, – et elle se composait de la mère et de cinq enfants, – n’avait pas d’autres ressources et ne pouvait compter, même dans l’avenir, que sur l’aide que pourrait lui fournir Arthur.

— Remercions Dieu de ma nomination comme agrégé, dit-il à sa mère. Ce n’est pas grand’chose, mais cela nous empêchera de mourir de faim.

Mais la famille Wilkinson ne devait pas être réduite à une si grande pauvreté. La cure de Hurst Staple était un bénéfice dépendant de la noble famille des Stapledean. M. Wilkinson père avait été d’abord le précepteur, puis le chapelain du marquis de Stapledean, et il en avait été récompensé par sa nomination à la cure de Hurst Staple. Depuis bien des années, la famille Wilkinson n’avait eu aucune relation avec son patron. Le marquis, bien qu’il ne fût pas âgé, était excentrique et très bourru. Il possédait une magnifique propriété dans le voisinage de Hurst Staple, mais n’y venait jamais, préférant habiter une terre bien moins agréable, située dans le nord du Yorkshire. Là, il vivait seul, s’étant séparé de sa femme, tandis que ses enfants, de leur côté, s’étaient séparés de lui.

La cure de Stapledean, devenue vacante par la mort de M. Wilkinson, se trouvait de nouveau à la disposition du marquis, mais la famille du défunt ministre ne songeait nullement à s’adresser à lui. Pourtant, quinze jours après les funérailles de son père, Arthur reçut une lettre portant le timbre de Bowes, dans laquelle lord Stapledean l’invitait fort brièvement à venir le voir. Or le château de Bowes, situé dans le Yorkshire, était à une distance de cent lieues de Hurst Staple, et, pour s’y rendre dans la saison où l’on se trouvait, il fallait faire un voyage à la fois coûteux et pénible. Mais les marquis se font généralement écouter quand ils ont des bénéfices à conférer et qu’ils s’adressent à de jeunes ecclésiastiques. Arthur Wilkinson se mit donc en route pour le nord de l’Angleterre.

On était au milieu du mois de mars, et il soufflait un vent d’est froid et perçant. Arthur arriva au village de Bowes le nez rouge, les pieds gelés, mais le cœur plein d’espérance. En descendant à la petite auberge, il se demanda s’il devait y laisser son sac de nuit. Lord Stapledean n’avait point parlé de l’héberger au château : il s’était simplement borné à prier M. Wilkinson, – si cela ne le dérangeait pas trop, – de lui faire l’honneur d’une visite ; il avait demandé à un homme vivant à cent lieues de chez lui de le venir voir, aussi naturellement que s’il eût demeuré dans la rue voisine, et cela sans faire allusion ni au dîner ni au coucher.

— Ça ne peut pas faire de mal de mettre mon sac de nuit dans le cabriolet, se dit Arthur ; et ayant ainsi pourvu sagement à toutes les éventualités, il se mit en route pour le château de Bowes.

Il avait agi sagement, eu égard aux probabilités, mais bien inutilement à juger d’après l’événement. Tout robuste qu’il était, cette promenade en cabriolet l’affecta désagréablement. La grande route d’Appleby est peu abritée, et quand il fallut la quitter à une lieue de Bowes, l’aspect du pays ne s’améliora pas. Le château se trouva être à deux lieues du village, et, lorsque Wilkinson en dépassa les grilles, il se sentit gelé jusqu’à la moelle des os.

Rien d’attrayant dans l’habitation ou le parc. Tout y était sombre et triste. Les arbres rabougris, les murs verdis par l’humidité, les nombreuses fenêtres fermées ne rappelaient en rien les demeures confortables et soignées des classes opulentes en Angleterre.

En descendant de cabriolet, il se dit qu’il ferait aussi bien de laisser son sac de nuit dans la voiture. Du reste, le domestique à mine renfrognée et vêtu de noir qui lui ouvrit ne fit aucune question à ce sujet, et Arthur se contenta de dire au cocher qui l’avait amené de faire le tour jusqu’aux écuries et d’attendre ses ordres.

« Sa Seigneurie était à la maison, » avait dit le sombre domestique. En moins d’une minute, Arthur se trouva dans la bibliothèque et en présence du marquis, le nez rouge, les pieds gelés, les doigts morts. Le froid faisait claquer ses dents, et, lorsqu’il se débarrassa précipitamment de son paletot en entrant, il lui parut qu’il se séparait d’un ami précieux.

— Bonjour, monsieur Wilkinson, dit le marquis en se levant de sa chaise placée derrière une table à écrire, et en étendant le bout de ses doigts de façon à toucher ceux de son visiteur ; donnez-vous la peine de vous asseoir. Et Arthur s’assit – il n’avait pas le choix d’un autre siège – sur une chaise garnie en étoffe de crin noir et à dossier parfaitement droit, qui se trouvait placée sous une haute bibliothèque noire. Il était à une lieue du feu, mais il ne lui eût servi de rien de s’en trouver plus rapproché, le foyer étant construit de cette façon ingénieuse que nos pères adoptaient généralement, et qui semble avoir été imaginée dans le but de faire remonter toute la chaleur dans la cheminée.

Le marquis était grand et maigre et il avait les cheveux gris. Il n’avait, en réalité, que cinquante ans, mais on lui eût donné quinze ans de plus. À le voir, on reconnaissait un homme mécontent, morose et malheureux. Il était de ces gens qui, s’étant assez mal conduits envers le monde en général, sont intimement convaincus que celui-ci s’est conduit indignement envers eux. Il n’était pas dépourvu de bons instincts, et, dans ses rapports avec ses semblables, il s’était montré juste et loyal – sauf à l’égard de sa femme et de ses enfants. Mais il ne croyait à la justice et à l’honnêteté d’aucun autre homme, et croyait voir partout des ennemis, surtout dans sa famille. Depuis dix ans, il restait renfermé chez lui, apparaissant seulement de temps à autre à la Chambre des pairs pour exposer quelque fait tout personnel ou pour formuler d’une voix pleurnicheuse quelque grief contre les magistrats du comté, – plaintes que personne n’écoutait plus depuis longtemps, et que les journaux avaient cessé même de reproduire.

Arthur, qui avait toujours entendu parler du marquis comme de l’élève de son père, fut étonné de se trouver en présence d’un vieillard. Son père était mort à cinquante-cinq ans avec toutes les apparences de la force ; le marquis semblait usé par l’âge et les soucis, et l’on aurait pu croire sa mort prochaine. Mais l’homme fort n’était plus, tandis que lord Stapledean était destiné à traîner pendant de longues années de chagrin.

— J’ai été bien fâché d’apprendre la mort subite de votre père, dit lord Stapledean de sa petite voix froide et fluette.

— Elle a été bien soudaine, mylord dit Arthur en frissonnant.

— Ah ! — oui ; il était imprudent ; il aimait trop les liqueurs fortes.

— Il a toujours été très sobre, dit le fils avec dégoût.

— C’est-à-dire qu’il ne s’enivrait pas. Je le pense bien. Comme curé de campagne, ce n’était guère possible. Mais il était imprudent dans son régime, – très imprudent.

Arthur demeura silencieux, ne voulant pas discuter un pareil sujet.

— Je pense qu’il n’a pas laissé de fortune à sa famille ?

— Pas beaucoup, mylord. Il y a quelque petite chose, – et j’ai mon traitement d’agrégé.

— Quelque petite chose ! dit le marquis presque dédaigneusement. Et à combien cela peut-il se monter ?

Là-dessus Arthur raconta fort exactement la position de sa mère.

— Ah ! je m’en doutais. C’est la misère cela, voyez-vous. Votre père était très imprudent. Et vous êtes agrégé ? Je croyais que vous aviez échoué. – Et il fallut qu’Arthur racontât encore une fois l’histoire de son examen.

— Bien, bien, c’est bon. Maintenant, monsieur Wilkinson, il faut que vous compreniez bien que votre famille n’a pas le moindre droit vis-à-vis de moi.

— Vous devez savoir, mylord, que nous n’en avons fait valoir aucun.

— Cela va sans dire. C’eût été très inconvenant de votre part, de la part de votre mère, si vous aviez fait cela ; – très inconvenant. Il y a des gens qui se croient des droits vis-à-vis de moi, et qui ont toujours été mes ennemis, qui m’ont nui le plus qu’ils l’ont pu et qui ne cherchent qu’à me rendre malheureux. Oui ! ces gens-là se croient des droits. Mais personne n’a des droits, et je ne permettrai à personne d’en faire valoir. Je paye ce dont j’ai besoin et je ne dois rien à qui que ce soit. Mais il faut que je donne cette cure à quelqu’un.

— Sans doute ; il faudra bien que vous nommiez quelqu’un, mylord. – Wilkinson s’aventura jusque-là, voyant que le marquis attendait une réponse.

— Tout ce que je peux dire, c’est que, si les curés du Hampshire font aussi mal leur besogne que ceux de ce pays-ci, la paroisse n’aurait qu’à gagner à ne point avoir de curé.

— J’estime que mon père faisait son devoir.

— Peut-être. Il avait peu à faire, et, comme je ne résidais pas là-bas, personne ne le surveillait. Cependant je ne m’en plains pas. Ici, ils sont intolérables, – intolérables, impertinents, suffisants, voulant toujours faire à leur tête ; l’évêque est un imbécile ; quant à moi, je ne mets jamais les pieds dans une église. Je ne le pourrais pas, on m’y insulterait. Les choses sont allées si loin, que je me propose de mettre la situation sous les yeux de la Chambre des Pairs.

Que pouvait dire Wilkinson ? Rien. Il resta donc muet, et tâcha seulement de ramener un peu de chaleur à ses pieds en les pressant fortement contre le parquet.

— Votre père aurait dû assurer le sort de sa famille, reprit lord Stapledean. Mais enfin il ne l’a pas fait, et il me semble que, si l’on ne prend quelque arrangement, votre mère et ses enfants devront mourir de faim. Vous êtes ecclésiastique ?

— Oui, je suis dans les ordres.

— Et apte à prendre une cure ? Vous comprenez bien, n’est-ce pas, que votre mère n’a aucun droit vis-à-vis de moi ?

— Mais où voyez-vous qu’on en fasse valoir, lord Stapledean ?

— Je ne dis pas ; mais d’après mes paroles vous pourriez vous imaginer que j’admets l’existence de quelque droit. Rappelez-vous qu’il n’en est rien, – en aucune façon.

— Je comprends très bien ce que vous voulez dire.

— Il le faut. Donc, dans l’état des choses, si j’en avais le pouvoir, je placerais là-bas un simple vicaire, et je donnerais à votre mère l’excédent des revenus de la cure. Mais je n’ai pas ce pouvoir.

Arthur ne put s’empêcher de penser qu’il était fort heureux que Sa Seigneurie ne l’eût pas. Si les patrons laïques possédaient de tels privilèges, il y aurait, se disait-il, peu d’avenir pour les jeunes ecclésiastiques.

— D’après les dispositions actuelles de la loi, reprit lord Stapledean, cela m’est impossible ; mais, puisqu’il se trouve heureusement que vous êtes dans les ordres, je puis vous nommer, – à la condition cependant que vous considérerez le revenu de la cure comme appartenant à votre mère et à vos sœurs plutôt qu’à vous.

— Si vous me nommez, mylord, ma mère et mes sœurs, il va sans dire, ne manqueront jamais de rien, – de rien que je puisse leur donner.

— Oui… oui… oui… mon jeune ami, mais cela ne me suffit pas. Il faut que j’aie votre parole – votre parole de gentleman et d’ecclésiastique, – que vous acceptez la cure sous condition d’en payer le revenu à la veuve de votre père. Pourquoi vous donnerais-je douze mille francs par an ? Eh ! dites-moi cela. Pourquoi nommerais-je un jeune homme comme vous à un pareil bénéfice, – vous que je n’ai jamais vu de ma vie ? Dites-moi cela.

Arthur Wilkinson était d’un caractère doux, mais pour le coup, c’était trop fort.

— Je me vois forcé, mylord, de vous redire que je n’ai réclamé de vous aucune faveur. Si j’ai pensé à la cure de Hurst Staple avant de recevoir la lettre qui m’invitait à venir ici, c’était pour me dire que je devais la quitter à l’arrivée du nouveau titulaire.

— Tout cela est bel et bon, dit lord Stapledean, mais il faut que vous soyez un fils bien dénaturé si vous repoussez les moyens de pourvoir à l’existence de votre malheureuse mère et de ses filles.

— Les repousser, moi, mylord ! mais je considère que j’ai envers ma mère et mes sœurs les mêmes devoirs à remplir que mon père. Nous vivrons ensemble, quoi qu’il arrive, et tout ce que j’aurai sera à elles.

— C’est fort bien, monsieur Wilkinson, mais voici la question que je vous pose : si je vous nomme à la cure de Hurst Staple, voulez-vous, après avoir prélevé pour vous-même un salaire convenable, – disons quatre mille francs, voulez-vous vous engager à payer à votre mère, tant qu’elle vivra, le surplus du traitement, soit huit mille francs ?

À cette question Wilkinson ne donna pas une réponse immédiate. Il se demandait si ce n’était pas se rendre coupable de simonie que de conclure un pareil marché ; tout du moins il sentait que l’arrangement était inconvenant.

— Si vous connaissiez, dit-il enfin, mes rapports avec ma mère, vous comprendriez qu’il est inutile d’exiger une pareille promesse.

— Je ne l’en exige pas moins. Je vous donne une preuve de grande confiance, de très grande confiance ; c’est une confiance que rien, jusqu’à présent, ne justifie. – Sa Seigneurie faisait allusion par là à la disposition des revenus ecclésiastiques et non à la cure des âmes qu’il remettait au jeune homme.

Arthur Wilkinson ne disait mot.

— On aurait pu penser, reprit le marquis, que vous vous seriez estimé heureux de retirer votre mère de la misère. Je croyais que vous témoigneriez quelque satisfaction en apprenant mes… mes… mes bonnes intentions à l’égard de votre famille.

— Et vous avez raison, mylord. Je me demande seulement si je suis autorisé à faire la promesse que vous me demandez.

— Autorisé ! vous me feriez douter moi-même, monsieur Wilkinson, si je suis autorisé à remettre cette cure entre vos mains ; de toute façon, il me faut une réponse.

— Combien de temps me donnez-vous ?

— Du temps ? Je ne pensais pas que vous demanderiez du temps. Eh bien ! donnez-moi votre réponse demain matin. Envoyez-la-moi par écrit, de manière à ce que je l’aie avant dix heures. Si je ne la reçois pas avant cette heure-là, j’en conclurai que vous refusez mon offre. – Sur ce, le marquis se leva.

Arthur se leva à son tour et promit d’envoyer sa lettre le lendemain matin de bonne heure.

— Vous direz à votre messager d’attendre une réponse, dit lord Stapledean, et exprimez-vous nettement, je vous prie, de façon à ne laisser aucune ambiguïté. Puis, marmottant quelques souhaits inintelligibles au sujet du confort qu’on pouvait trouver à l’auberge du village, et une phrase également inintelligible sur l’état de sa santé qui l’empêchait de recevoir des visiteurs, il étendit de nouveau ses doigts vers Arthur. Quelques minutes plus tard, celui-ci se trouvait en cabriolet, roulant vers le petit village de Bowes.

Arthur Wilkinson n’avait personne à consulter, personne qui pût lui donner un conseil. Il ne devait interroger que sa raison et son cœur. Cette idée de simonie le tourmentait. Avait-il le droit de disposer d’une portion du revenu de la cure d’après des conventions imposées par le collateur laïque ? Un instant il songea à se rendre chez le vieux curé de Bowes pour le consulter ; mais il se rappela fort à propos ce que le marquis lui avait dit de ses rapports avec le clergé de l’endroit, et il se dit qu’il ne pouvait guère lui soumettre une affaire dans laquelle lord Stapledean était en cause.

Le soir, assis devant une détestable décoction à laquelle l’aubergiste de Bowes donnait le nom de thé, il médita longuement et douloureusement. « S’il s’était fié tout bonnement à moi, se disait Arthur, j’aurais fait autant que cela pour ma mère. C’est pour elle et mes sœurs que je désire la cure ; quant à moi, je serais mieux à Oxford. » Puis il songea à West-Putford et à Adela Gauntlet. L’arrangement proposé par lord Stapledean l’empêcherait de se marier ; d’un autre côté même sans cet arrangement, le mariage était à peu près impossible pour lui avec toute cette famille à sa charge.

Il paraîtrait bien doux à sa mère de rester dans sa vieille maison, entourée de ses anciens amis et jouissant de son même revenu. Quant à l’argent, ils seraient tous suffisamment à l’aise. Avec sa part de quatre mille francs et son traitement d’agrégé il serait personnellement assez riche, et pourtant il y avait quelque chose dans toute cette affaire qui lui déplaisait fort. Il ne regrettait pas que sa mère eût ce revenu, mais il regrettait amèrement qu’elle pût le recevoir d’un autre que lui. Cependant la question était pour lui d’une importance vitale. Où chercher ailleurs une cure ? S’il refusait, il condamnait ceux qu’il aimait à de grandes privations, et ces privations seraient endurées d’autant moins patiemment que l’on saurait qu’il avait rejeté l’offre du marquis.

Tout bien considéré, Arthur se décida à accepter. La rente, après tout, serait faite à sa propre mère. Il ne disposait pas illégalement des revenus de la cure et il ne les employait pas autrement qu’il ne l’eût fait si nulle condition n’avait été imposée. Comment pourrait-il supporter la vue de la pauvreté de sa mère s’il devait se dire qu’il avait refusé pour elle l’aisance ? Il écrivit donc à lord Stapledean « qu’il acceptait la cure, sous les conditions qui avaient été stipulées, savoir : le payement à sa mère d’une rente de huit mille francs sa vie durant. » La réponse du marquis fut très brève et très froide, mais explicite.

En somme, Arthur Wilkinson était nommé à la cure de Hurst Staple, et il rentra chez lui porteur de cette bonne nouvelle. Le vieux presbytère bien-aimé serait encore à eux ; les arbres qu’ils avaient plantés, le jardin qu’ils avaient dessiné, le rocher qu’ils avaient construit, ne passeraient pas en des mains étrangères. Mieux encore, la pauvreté ne se dressait plus menaçante devant eux. Arthur fut accueilli par mille tendres caresses, comme un messager de bonheur. Et pourtant son cœur était triste. Qu’allait-il dire maintenant à Adela Gauntlet ?

CHAPITRE IV

ADELA.

Quand Arthur expliqua pour la première fois à sa mère les conditions auxquelles il avait été nommé à la cure, elle se refusa tout d’abord à recevoir une portion des revenus. Aucun contrat touchant des affaires d’intérêt n’était valable, dit-elle, entre une mère et son enfant. Ne faisaient-ils pas une seule famille, un seul ménage ? Si Arthur gardait l’argent, cela ne reviendrait-il pas au même, en fin de compte ? Si on lui payait ce revenu, elle le rendrait, voilà tout ! Mais le jeune ministre déclara qu’il comptait adhérer strictement à son engagement, et bientôt la mère s’accoutuma à trouver que l’arrangement n’était point, en somme, trop mauvais. L’homme d’affaires de lord Stapledean lui annonça officiellement les mesures qui avaient été prises pour la tirer de « sa très grande gêne, » – ce furent ses expressions, – et avant peu, elle considéra le revenu de la cure comme lui appartenant fort légitimement.

Nous sommes si disposés, tous tant que nous sommes, à être généreux dans la chaleur entraînante des premiers moments d’émotion et si disposés aussi à être froidement justes, – si tant est que nous restions froidement justes, – pendant les longues années de la vie ordinaire !

La famille reprit son train accoutumé. On défit les paquets qu’on avait commencés ; on ne donna pas suite aux arrangements préliminaires qui devaient permettre de vivre avec la plus stricte économie ; le poney qui devait être vendu, et qu’on engraissait à cet effet avec de l’orge bouillie, dut se contenter de sa ration ordinaire ; on révoqua le congé donné à la vieille gouvernante ; il en fut de même à l’égard du jardinier. On ne saurait dire avec quelle promptitude le nouveau ministre prit la place du défunt aux yeux des habitants de Hurst Staple. Si M. Wilkinson père avait pu sortir de son tombeau au bout de trois mois, force lui eût été de reconnaître qu’il n’avait pas laissé un grand vide. Une élégante tablette de marbre rappelait sa mémoire, et tout était dit. Le bonnet de veuve de madame Wilkinson donna d’abord, il est vrai, un aspect étrange au cercle de famille ; mais c’est singulier, comme l’œil s’habitue à tout, – même à la vue d’un bonnet de veuve !

Quelques visites de condoléance avaient été échangées entre Hurst Staple et West-Putford, et les sœurs d’Arthur Wilkinson avaient souvent vu Adela. Mais les promenades d’Arthur au bord de la rivière n’avaient pas été fréquentes. Personne, du reste, n’en fit la remarque. Il avait eu beaucoup à faire. Il s’était absenté pendant une quinzaine de jours, et, à son retour, il avait dû faire une tournée de visites chez ses paroissiens, surveiller les réparations du presbytère et arranger la bibliothèque. Personne donc ne remarqua qu’il n’était allé qu’une seule fois à West-Putford. Lui seul y songeait. Il lui tardait de faire cette visite qu’il redoutait cependant. Quand il reverrait Adela, ce ne serait pas pour lui dire qu’il l’aimait, mais bien pour lui apprendre que cet amour lui était défendu.

La famille à West-Putford se composait seulement du vieux ministre et de sa fille. Madame Gauntlet était morte depuis longtemps, et Adela avait été son unique enfant. Une sœur de M. Gauntlet venait de temps à autre faire une visite au presbytère ; elle y avait même vécu aussi longtemps que l’éducation d’Adela avait exigé sa surveillance ; mais la vieille demoiselle préférait, en général, occuper son logement à Littlebath. Adela se trouvait par conséquent maîtresse absolue au presbytère de West-Putford.

Je prie le lecteur de ne pas s’imaginer qu’il avait été question d’amour entre Adela Gauntlet et Arthur Wilkinson ; il n’en était rien. Enfants, ils s’étaient connus et aimés, et maintenant qu’ils n’étaient plus enfants, ils se connaissaient et s’aimaient encore ; c’était là tout. Il est vrai qu’Arthur, lorsqu’il avait voulu parler de ses contrariétés personnelles, avait trouvé à West-Putford quelqu’un qui savait l’écouter, bien mieux qu’on ne l’écoutait chez lui. Il est vrai qu’Adela prenait plaisir à l’entendre, qu’elle avait trouvé doux d’encourager ce cœur défaillant et de lui dire que l’œuvre d’un soldat du Christ était plus digne d’occuper une âme virile que les disputes de l’homme politique ou les chicanes de l’avocat ; elle lui avait parlé sérieusement, mais bien doucement pourtant, des charmes de la vie rurale, et elle lui avait presque appris à se féliciter de son échec à l’Université. Tout cela s’était passé entre eux ; mais Arthur n’avait jamais pris la main d’Adela en disant qu’elle devait être à lui, et elle n’avait jamais rougi en la lui retirant à demi.

Pourquoi donc se croyait-il obligé d’aller à West-Putford ? Pourquoi ne pas laisser les choses au point où elles en étaient ? Mademoiselle Gauntlet serait toujours son amie ; seulement, comme elle ne devait jamais être plus qu’une amie, peut-être serait-il plus sage de ne pas prendre trop souvent le chemin du bord de l’eau. Puisqu’il n’avait pas été question d’amour entre eux, il semble que cela aurait dû suffire.

Cependant il ne pouvait prendre son parti de ne rien dire. Adela pourrait trouver étrange qu’il gardât le silence sur ses projets d’avenir. Il ne lui avait pas parlé d’amour, sans doute ; mais ne lui avait-il pas souvent laissé voir qu’il était sur le point d’en parler ? La loyauté n’exigeait-elle pas qu’il lui fît comprendre pourquoi il renonçait à de si douces espérances ? Et puis, dans l’intérêt de son avenir à elle, ne devait-il pas, – il ne se flattait pas qu’elle l’aimât, qu’elle l’aimât beaucoup c’est-à-dire, – ne devait-il pas lui laisser voir qu’elle était libre d’en aimer un autre ? Donc, un matin, il se mit en route pour West-Putford.

Tout en marchant au bord de l’eau, Arthur se demandait ce qu’il allait dire.

— En tout cas, il faut qu’elle sache ce qui en est, se dit-il ; nous serons plus à l’aise ensuite l’un et l’autre. Ce n’est pas que cela lui fera grand’chose. – Et, tout en se parlant ainsi, il soupirait et décapitait les roseaux à grands coups de canne.

Il trouva Adela seule au salon comme à l’ordinaire, et, comme à l’ordinaire aussi, elle le reçut avec un doux sourire. Depuis le jour où il était parti pour se rendre à l’Université, elle l’avait toujours appelé « monsieur Wilkinson », d’après les instructions de sa tante Pénélope ; mais pour le reste, sa manière d’être envers lui était celle d’une sœur, seulement elle avait quelque chose de plus doux et de plus gracieux encore.

— En vérité, je croyais que nous ne devions plus nous revoir, monsieur Wilkinson.

(Oh ! Adela, que voulait dire ce nous ?)

— J’ai été très occupé, Adela. Il y a tant à faire en prenant la direction d’une paroisse. Bien que je connaisse tout le monde, j’ai eu fort à faire.

— Oui, oui, je le crois. Mais, maintenant que vous voilà installé, j’espère que vous serez content. J’ai vu votre sœur Mary l’autre jour, et elle m’a dit que votre mère était tout à fait rétablie.

— Oui, elle va assez bien. Nous nous portons tous bien, maintenant.

— Que j’aime donc ce vieux lord qui vous a donné la cure, bien qu’on le dise si rébarbatif ! C’était si bon de sa part, si aimable pour tout le monde.

— Il a rendu ma mère et mes sœurs bienheureuses, et naturellement c’était là ce que je devais d’abord désirer.

— Personnellement, vous vous seriez mieux tiré d’affaire à Oxford, sans doute. Mais vous n’auriez jamais pu leur donner une maison qu’elles auraient aimée comme le vieux presbytère, n’est-ce pas ?

— Non, sans doute, répondit Arthur presque au hasard.

Il se demandait comment il pourrait lui expliquer le sacrifice qu’il avait fait, sans paraître s’en faire un mérite.

— Et puis, si vous étiez resté à Oxford, vous seriez devenu un vieux pédant de professeur. Je ne crois pas que vous auriez été heureux – je veux dire aussi heureux que dans une cure. Quand on appartient à l’Église, – et ici sa voix prit un ton plus grave et plus solennel, – on n’est jamais mieux placé qu’à la tête d’une paroisse. N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur Wilkinson ?

— Sans doute. C’est à cela qu’on est destiné. C’est à cela qu’on a dû se destiner soi-même.

— Et c’est une vie si heureuse ! Voyez mon père : je ne connais pas d’homme plus heureux, – si ce n’est que maman est morte.

— Je voudrais bien avoir obtenu ma cure comme il a eu la sienne… quoique cela n’eût rien changé peut-être.

— Il a été nommé par l’évêque, vous savez. Mais avez-vous quelque répugnance à tenir votre bénéfice de lord Stapledean ?

— Ce serait ingrat à moi de le dire, bien que je n’aime point lord Stapledean. Quoi qu’il en soit, j’ai accepté sa nomination et je ne me plaindrai pas.

— Je ne savais pas qu’il y eût quelque chose de désagréable… dit Adela.

— Il y a ceci, Adela. J’aime mieux vous le dire ; je suis même venu en partie aujourd’hui pour cela ; mais vous comprendrez que c’est là une affaire dont il ne faudra pas parler…

Et en disant ces mots, il tenait son regard obstinément baissé et cherchait à fourrer le bout de sa canne dans le dessin du tapis. Il ne savait comment affronter le doux et limpide regard d’Adela.

— Je suis bien fâchée d’apprendre qu’il y a eu quelque chose de pénible pour vous dans tout ceci.

— Pénible n’est pas le mot. Je vais vous dire ce que c’est. Quand le marquis m’offrit la cure, ce fut à la condition que je ferais à ma mère une rente viagère de huit mille francs. Je ne sais si j’aurais dû accepter à de telles conditions, mais enfin je l’ai fait. On peut donc dire que le bénéfice est plutôt à elle qu’à moi.

— Oh ! Arthur, que c’est bien de votre part !

Malgré les leçons de la tante Pénélope, les anciennes habitudes reprenaient parfois le dessus.

— Je ne sais, reprit Arthur ; j’ai peur que ce ne soit pas bien.

— Comment ? je ne comprends pas. N’est-il pas bien beau de sacrifier votre temps, votre travail, vos espérances – Adela ne parla pas de son cœur – pour l’avantage de votre mère et de vos sœurs ? Comment ne serait-ce pas beau et bon de faire cela ?

— En tout cas, Adela, je n’ai pas su refuser l’offre quand elle m’a été faite.

— C’était impossible.

— De sorte qu’en ce qui touche les revenus, je ne suis guère qu’un pauvre vicaire dans ma propre cure, avec cette seule différence que je ne saurais échanger ma position contre une meilleure si l’occasion se présentait, comme le ferait un vicaire.

C’était la première fois qu’Adela voyait son ami attacher du prix à l’argent pour son compte personnel, et elle vit bien qu’elle ne le comprenait plus.

— Mais vous avez aussi votre traitement d’agrégé, lui dit-elle.

— Oui, j’ai mon fellowship. En tant que cela, je suis plus heureux que je ne devais l’espérer. Pourtant l’on se sent… l’on se sent empêché par un arrangement comme celui-là. Il est tout à fait impossible, vous savez, par exemple, que… que… que je fasse bien des choses.

Son courage lui fit défaut au moment d’annoncer la fatale résolution.

— Quelles choses ? dit Adela avec toute la hardiesse de l’innocence.

Il fallait bien se décider à parler.

— Eh bien ! par exemple, reprit-il, il est tout à fait impossible… quoique peut-être cela importe peu… il est tout à fait impossible… que je me marie jamais.

Et, les yeux toujours baissés, il continua à fourrer le bout de sa canne dans le tapis.

— Oh ! dit Adela, avec un léger tremblement dans la voix et en détournant enfin son regard de lui.

Il y eut une pause pendant laquelle ils ne se parlèrent ni ne se virent. Quant à Adela, toute parole lui était impossible. Elle ne pleura, ni ne soupira, ni ne sanglota ; elle n’eut pas mal aux nerfs ; elle devint tout simplement muette. Elle ne pouvait répondre à cette petite communication que lui faisait son voisin. Jusqu’à ce jour, elle avait toujours montré de la sympathie pour tous les chagrins qu’il venait lui conter, elle avait su verser un baume sur toutes ses blessures ; aujourd’hui elle n’avait point de baume, point de sympathie. Ils restaient là muets ; lui, fouillant toujours le tapis avec sa canne, elle, ne remuant pas.

Enfin ils comprirent tous les deux que ce mutisme complet, cette abdication ouverte de tout empire sur soi disait à chacun d’eux le secret de l’autre. Ils sentirent que chaque instant de silence les compromettait davantage l’un et l’autre. Pourquoi donc Adela ne savait-elle pas répondre quand son visiteur lui annonçait des intentions de célibat ? Pourquoi Arthur Wilkinson restait-il là assis comme un imbécile en face d’elle, parce qu’il lui avait tout bonnement appris une chose décidée depuis longtemps ?

Il eût été sans contredit du devoir d’Arthur de tirer la jeune fille d’embarras le plus tôt possible. C’était presque manquer de courage viril que de perdre ainsi toute puissance de parole ou d’action. Cependant il fouillait toujours dans le tapis et ne disait mot. Adela rompit la première le silence révélateur, et ce fut au prix d’un terrible effort.

— Mais, vous aurez votre mère et vos sœurs auprès de vous, monsieur Wilkinson ; de sorte que, peut-être, cela ne vous fera pas autant…

— Oui, je les aurai, dit-il.

Et puis il y eut un nouveau silence qui menaçait d’être aussi dangereux et aussi difficile à rompre que le premier. Mais Adela, qui comprenait l’erreur qu’elle avait d’abord commise, lutta vaillamment pour n’y point retomber.

— Vous aurez une famille autour de vous, et si, comme vous le dites…

Mais le terrain qu’elle abordait lui parut si brûlant qu’elle n’osa s’y aventurer. Elle ne pouvait s’avancer dans cette direction, elle tourna donc court et ajouta simplement :

— J’espère de tout mon cœur que vous serez toujours heureux.

Enfin Arthur se secoua, se secoua dans le sens le plus littéral du mot, comme si c’eût été le seul moyen de recouvrer l’usage de ses facultés, et, se levant de sa chaise, il se tint debout, le dos appuyé à la muraille. Puis il parla :

— Peut-être était-il inutile, Adela, que je vous entretinsse de ce sujet. Je suis sûr du moins que cela n’était pas nécessaire. Mais vous m’avez toujours montré tant d’amitié, vous avez toujours si bien compris mes sentiments alors que personne ne semblait les comprendre, que je n’ai pu m’empêcher de vous dire ceci comme je vous ai dit tout le reste. J’espère que je n’ai pas mal fait.

— Oh ! non, pas du tout.

— Il est triste pour moi de songer que je ne serai jamais libre.

— Jamais, monsieur Wilkinson !

Si Arthur avait su le comprendre, il y avait des consolations, il y avait de la sympathie dans cette exclamation : Jamais ! Si son intelligence eût été en éveil autant que son cœur, il l’aurait su. Mais le mot passa inaperçu de lui comme il avait été involontaire chez elle, et elle n’en ajouta pas un autre qui pût l’encourager. Puisqu’il montrait de la froideur, elle saurait montrer une froideur égale.

— Jamais, tant que ma mère vivra, et nous pouvons espérer de la conserver longtemps. Et puis il y a mes sœurs. Mon devoir envers elles est le même qu’envers ma mère, bien qu’à leur égard je ne sois lié par aucun engagement.

— Nous ne pouvons pas avoir tout ici-bas, dit Adela en s’essayant à sourire. Mais je n’ai pas besoin de vous apprendre cela.

— Non. On ne peut pas tout avoir.

— Vous serez heureux de penser que vous rendez votre mère heureuse et vos chères sœurs… et… je ne doute pas que vous ne vous y accoutumiez. Beaucoup d’ecclésiastiques, vous le savez, s’abstiennent, par devoir, du mariage.

— Moi, je n’en avais pas pris mon-parti.

— Mais maintenant vous y songerez peut-être plus sérieusement.

— Au contraire, j’ai toujours pensé qu’un ministre de campagne doit être marié. Il y a tant de choses qu’il peut faire bien plus facilement avec le concours d’une femme qui partage toutes ses idées.

— Mais vous avez vos sœurs. Mary et Sophia ont toujours été très actives, et Jane et Fany s’occupent beaucoup de l’école.

— Sans doute ; – et il soupira doucement avant de lui répondre, – sans doute, mais ce n’est pas la même chose, Adela. J’aime tendrement mes sœurs, mais chacun de nous désire de posséder un seul cœur qui soit tout entier à lui.

Était-il venu pour lui dire cela en même temps qu’il lui apprenait que le mariage était une espérance à laquelle il devait renoncer ? Quelle idée avait-il donc d’elle, et pour quelle sorte de femme la prenait-il ? Il y avait dans ces dernières paroles d’Arthur une certaine cruauté dont Adela eut immédiatement la conscience et dont elle n’eût pas été fâchée de montrer son ressentiment. Il avait atteint le but de sa visite, que ne partait-il ? Il s’était fait clairement comprendre, pourquoi restait-il encore ? Ses visites précédentes avaient fait naître de douces espérances qui semblaient à peu près certaines ; il n’avait rien dit de son amour, mais ses manières, ses regards, tout avait fait croire à Adela qu’il l’aimait. Maintenant c’était fini. Pourquoi lui torturer le cœur par des allusions à la tendresse d’autrefois ?

— Il faut vous arranger du monde tel qu’il est, monsieur Wilkinson.

— Sans doute. Mais quand on a eu de doux rêves, la vérité éveillée est bien triste parfois.

— Vous êtes trop heureux par votre position et par vos affections pour être un objet de pitié. Combien de jeunes ministres de votre âge regardent un sort tel que le vôtre comme au-dessus de leur ambition ! Que d’hommes ont une mère et des sœurs pour lesquelles ils ne peuvent rien faire ! Combien d’autres ont fait d’imprudents mariages qui ne leur ont pas apporté le bonheur ! À bien regarder, vous avez plus raison d’être reconnaissant que de vous plaindre.

Puisqu’il fallait dire quelque chose, elle lui fit, comme on voit, de la morale, – de la morale très sage.

— Cela est vrai, dit-il, et tout est pour le mieux peut-être. Qui sait ? il est possible que j’eusse été plus malheureux encore si les choses avaient tourné autrement.

— Cela est très possible. (Oh ! Adela, Adela !)

— Je commence à comprendre qu’un homme ne doit pas se laisser aller à l’espérance. J’ai toujours espéré plus que je n’avais le droit d’obtenir, et par conséquent j’ai toujours été désappointé. Il en a été ainsi à l’école, à Oxford et aujourd’hui encore ; cela prouve qu’il ne faut pas compter sur le bonheur ici-bas. Adieu, Adela, je vois que vous trouvez que j’ai tort d’éprouver des regrets.

— On a toujours tort d’éprouver des regrets inutiles. Nous rions quand les enfants pleurent pour avoir ce qu’ils ne peuvent atteindre.

— Et vous riez de moi. Peut-être avez-vous raison.

— Non pas, il ne faut pas dire cela, monsieur Wilkinson. Je n’ai jamais ri… mais… – Elle ne voulait pas être dure pour lui, bien qu’il eût été sans pitié.

Il partit enfin. Ils se donnèrent la main selon leur coutume, mais Wilkinson comprit qu’il manquait quelque chose à l’étreinte d’adieu, – un peu de chaleur, un peu de douce pression, cette étincelle de sympathie, en un mot, qui se communiquait jadis à lui dans ces derniers instants de leurs entrevues. Ah oui ! il manquait quelque chose, il manquait beaucoup.

En reprenant le chemin du bord de la rivière, son cœur était triste. Il avait résolu de renoncer à Adela Gauntlet, mais il n’avait pas pris son parti de découvrir qu’elle ne l’aimait pas, que son bonheur lui était indifférent et qu’elle ne partageait pas son chagrin. En un mot, tout en décidant que son devoir et sa position exigeaient qu’il restât garçon, il désirait au fond du cœur qu’Adela eût de l’amour pour lui. Son désir était exaucé, mais il n’était pas assez clairvoyant pour s’en apercevoir. — Je ne l’aurais jamais crue insensible, se disait-il, mais toutes les femmes sont les mêmes. Comme les choses ont tourné, cela importe peu, mais il aurait pu se faire que mon cœur se brisât de la trouver ainsi. « Plus raison d’être reconnaissant que de me plaindre, » a-t-elle dit. Cela est vrai de nous tous ; mais ce n’était pas affectueux, ce n’était pas délicat de me parler ainsi quand elle devait savoir tout ce que je souffrais en renonçant à elle. Et, tout en cheminant, il se redisait ses propres griefs, comprenant à merveille les besoins de son cœur à lui, mais ignorant complètement les besoins et les peines de cet autre cœur qui l’aimait.

Mais ses chagrins et ses regrets étaient calmes en comparaison de ceux d’Adela. Elle lui avait donné la main en partant et elle avait tâché de lui dire adieu de son ton habituel ; même après son départ, elle était restée quelques instants assise et immobile, dans la crainte qu’il ne revînt sur ses pas ; mais quand elle eut entendu la porte se refermer sur lui, quand, de sa fenêtre, elle l’eut vu traverser la pelouse, alors son courage l’abandonna et elle laissa déborder sa douleur.

Qu’était-il venu lui dire ? Qu’il ne se marierait pas, parce qu’il avait sa mère et ses sœurs à sa charge. N’aurait-elle pas aidé à les faire vivre ? N’était-elle pas prête à unir son sort au sien dans le malheur comme dans la prospérité, dans la pauvreté même ? Était-il possible qu’il ne le sût pas, qu’il n’eût pas lu dans son cœur ? Avait-il pu venir tous les jours, réclamant d’elle tendresse, sympathie et bonté, – cette sorte de bonté qu’un homme ne demande qu’à la femme qu’il aime et qu’aucune femme ne peut témoigner si elle n’aime à son tour ; – avait-il pu faire cela et se figurer que cela ne signifiait rien ? Cet échange de leurs sentiments, de leurs pensées, ne voulait donc rien dire ?

L’argent ! lui avait-elle demandé s’il avait de l’argent alors que son père vivait encore et qu’il n’était pas question de cette cure ? Mais elle aurait attendu pendant des années s’il l’eût fallu, quand bien même ces années se seraient comptées par dizaines ; elle se serait résignée à attendre, quand même cette attente n’eût jamais dû être récompensée ; elle ne lui demandait que le privilège de se considérer comme lui appartenant. L’argent ! mais, s’il eût consenti à vivre de pommes de terre auprès d’elle, elle se fût estimée heureuse d’en manger la pelure !

Elle s’était souvent interrogée au sujet de son amour pour Arthur, et elle s’était même avoué que jusqu’à présent il n’avait rien dit qui l’autorisât à aimer ainsi, mais toujours son cœur lui avait répondu qu’il ne fallait pas douter. Il était impossible qu’il lui parlât, qu’il la regardât ainsi et qu’il ne l’aimât pas. Alors elle s’était résolue à risquer tout son bonheur sur la confiance qu’elle avait en la fidélité et la loyauté de celui qu’elle aimait. Elle l’avait risqué tout entier, et maintenant Arthur lui disait froidement que sa position lui défendait de se marier.

Que venait-il lui parler de doux rêves et de triste réalité, lui qui n’avait pas le courage de réaliser le bonheur de ses rêves quand ce bonheur se trouvait à sa portée ! Que lui disait-il de la sympathie et de l’amour d’une femme qui partagerait tous ses sentiments, lorsqu’il était si timide en présence des hasards de la vie, qu’il craignait d’aimer de peur qu’un jour le pain et la viande ne vinssent à manquer ! Qu’étaient pour lui les plaies du cœur ou les sentiments blessés ? N’avait-il pas bonne tête et bons bras ? Et les ayant, s’il n’osait, pour son amour, affronter le monde et ses fardeaux, c’est qu’il n’avait pas assez de cœur pour comprendre l’amour.

Adela se dit tout cela en se jetant sur le canapé les bras étendus, le visage caché dans les coussins ; elle se le dit, mais non en paroles, car aucun son ne sortit de sa bouche, mais ce fut le sens des pensées qui se pressèrent dans son esprit pendant qu’elle pleurait sur tout ce qu’elle avait aventuré et sur tout ce qu’elle avait perdu.

— Que n’aurais-je fait pour lui ? dit-elle tout à coup à haute voix en se relevant toute droite, la main appuyée fortement sur son cœur. Folle que j’étais, – folle, folle, folle !

Et la main toujours pressée sur le cœur, elle marcha en long et en large d’un pas rapide.

Oui, elle avait été folle selon la sagesse du monde. À quoi lui avaient servi tous les enseignements de la tante Pénélope, qui lui avait détaillé si correctement toutes les convenances de la vie de demoiselle, puisqu’ils n’avaient pas suffi pour mettre son cœur à l’abri de la première attaque ? Elle l’avait donné ce cœur, sans qu’on le lui eût demandé, elle l’avait livré tout entier, et maintenant on lui disait qu’on n’en avait que faire, et que, vu la position de ce monsieur, cela ne pouvait pas servir. Elle pouvait bien se dire folle ; mais lui, de quel nom devait-elle l’appeler ?

« Il est tout à fait impossible, vous savez, que je me marie jamais. » Il avait dit cela. Pourquoi ne pas lui demander, à elle, si la chose était possible, sinon aujourd’hui, dans dix ans – sinon dans dix ans, alors dans vingt ? N’était-il pas aussi infidèle, n’était-il pas aussi parjure que si mille serments eussent été échangés entre eux ? Les serments des amoureux ne sont que des phrases qui leur servent de prétexte pour parler d’amour. Ce sont les jouets de l’amour, tout comme les baisers. Ce sont de doux liens quand les amoureux ont confiance, mais ils ne lieront jamais ceux qui n’ont pas la foi. Quand Arthur lui avait dit qu’elle seule comprenait ses sentiments, qu’elle seule connaissait ses pensées, quand elle lui avait répondu par un doux sourire, fallait-il encore autre chose ? Ah ! oui, Adela, il fallait autre chose, il fallait bien plus. Il ne faut pas qu’une jeune fille croie comprendre les sentiments d’un homme et connaître ses pensées jusqu’à ce qu’il lui ait demandé nettement et sans ambages d’en être la souveraine.

Quand son père revint à l’heure du dîner, Adela se promenait encore en long et en large dans le salon. Mais elle n’avait pas passé les deux heures qui s’étaient écoulées depuis la visite d’Arthur en vaines lamentations ou en colère plus vaine encore. Elle avait senti qu’il fallait régler sa conduite future, et pendant ces deux heures elle avait pris sa résolution. Un grand malheur, un coup étourdissant l’avait frappée, mais la faute en était à elle plutôt qu’à celui qu’elle aimait. Elle s’apprendrait à en supporter le châtiment ; elle verrait Arthur de temps à autre, elle serait patiente avec lui comme si ces longues visites d’autrefois n’avaient jamais eu lieu ; elle aimerait encore ses sœurs, et elle irait même, quand il le faudrait, au presbytère de Hurst Staple. Elle ne lui souhaitait pas de mal, elle demandait au contraire qu’il fût heureux. Quant à elle, elle dompterait, si elle le pouvait, son cœur insoumis ; mais, si elle n’y parvenait pas, elle s’étudierait du moins à réprimer les émotions révélatrices qui pourraient trahir son secret.

— Arthur Wilkinson a été ici aujourd’hui, papa, dit-elle d’une voix calme ; ils sont tout à fait installés au presbytère comme avant.

— C’est un heureux gaillard, dit le vieux ministre ; veux-tu parier qu’il se mettra en quête d’une femme avant que l’année soit finie ?

CHAPITRE V

CHOIX D’UNE CARRIÈRE.

Il nous faut maintenant revenir à notre autre héros, ou, pour mieux dire, à l’un de nos autres héros. Arthur Wilkinson est notre ténor amoureux et mélancolique, George Bertram est notre baryton ardent et enthousiaste, et M. Harcourt – Henry Harcourt – est notre basse, très appréciateur des bonnes choses de ce monde, très rebelle à toute sentimentalité et pas plus scrupuleux qu’il ne faut, ainsi que cela se voit chez nos basses-tailles d’opéra à larges poumons.

Pour le moment, il s’agit de George Bertram que nous avons laissé fort embarrassé de choisir la voie qu’il lui serait avantageux de suivre, en entrant dans le monde. Harcourt, avocat lui-même, lui recommandait le barreau. Tout égoïste qu’était Harcourt, il avait au fond du cœur je ne sais quel sentiment élevé, sinon généreux, qui lui faisait désirer d’avoir à ses côtés un ami tel que George Bertram. Celui-ci pouvait, il est vrai, le dépasser dans la carrière – la chose semblait même très probable – et pourtant il souhaitait de le voir s’établir à Londres. Quelque chose lui disait qu’il avait plus à gagner qu’à perdre avec un pareil ami.

Mais Bertram ne pouvait se décider aussi facilement. L’inventaire de son avoir personnel était facile à dresser : il venait d’une bonne famille, il avait reçu la meilleure éducation que l’Angleterre pût fournir ; il avait la pensée prompte et la parole vive ; il sortait de l’Université avec le premier grade et la certitude d’être agrégé ; il avait un oncle qui était très riche et par moments fort désagréable, et un père fort pauvre dont chacun disait que c’était le plus aimable compagnon du monde. Possédant toutes ces choses, comment en tirer le meilleur parti ? Telle était la question.

Il ne faudrait pas conclure de ce que nous venons de dire que l’unique but, ou même le principal but que se proposât George, fût de gagner de l’argent. Tout au contraire, il voyait là un écueil. Le côté industriel d’une profession ne lui apparaissait, pour l’instant, que comme un mal nécessaire. Pour qu’un homme sans fortune, comme il l’était, pût faire son œuvre, il fallait bien gagner de l’argent ; peut-être même fallait-il gagner beaucoup d’argent pour accomplir cette sorte d’œuvre qui lui tenait le plus au cœur ; mais l’argent gagné ne serait jamais pour lui un triomphe. Ce pouvait être seulement un moyen désagréable pour arriver à un but désirable. Ainsi pensait notre héros à l’âge de vingt-deux ans.

Deux buts lui paraissaient désirables : mais lequel l’était davantage ? Voilà ce qu’il ne pouvait décider. Faire du bien aux autres ou atteindre à une grande renommée lui semblaient des ambitions dignes d’occuper la vie d’un homme. Mais ferait-il le bien afin d’arriver à la renommée, ou bien se contenterait-il d’obtenir la gloire, si tant est qu’il dût jamais l’obtenir, parce qu’il aurait cherché à faire le bien ? Ni son caractère ni ses principes n’étaient assez arrêtés pour que, sur ce point, son parti fût pris.

La nécessité de voir son oncle avant d’agir lui permit d’ajourner pendant quelque temps sa décision. Il resta pendant trois ou quatre jours avec Harcourt et ne fut pas insensible au plaidoyer éloquent de son ami en faveur de la vie publique à Londres. Mais il l’écoutait dans un esprit d’antagonisme. Quand Harcourt lui parlait des triomphes de l’avocat, Bertram lui opposait la joie qu’il y aurait à gagner au ciel quelques âmes rustiques – là-bas, dans la paisible solitude d’une paroisse de campagne ; quand son ami lui promettait une place au Parlement et, dans un avenir plus éloigné, l’hermine judiciaire, il soupirait et parlait de la gloire littéraire qu’on peut goûter au milieu des beautés de la nature. Harcourt comprenait tout cela à merveille ; il ne cherchait pas à convaincre son ami, mais seulement à le conduire.

M. George Bertram, l’oncle, était un homme marquant dans la cité de Londres. Je ne saurais dire au juste quel était son commerce, ni même s’il faisait, à proprement parler, un commerce quelconque. Mais on ne pouvait douter que ce ne fût un homme riche et très considéré sur la place. Au temps dont je parle, il était directeur de la Banque d’Angleterre, président d’une grande compagnie d’assurances, fortement intéressée dans les eaux, grand propriétaire de gaz, et un haut et puissant seigneur parmi les compagnies de chemins de fer. J’imagine qu’il n’avait ni bureaux, ni magasins, ni entrepôts, mais il n’était pas pour cela embarrassé, et ceux qui étaient au courant des usages de la Cité savaient fort bien où trouver George Bertram l’aîné, entre onze heures du matin et une heure de l’après-midi.

Il était de dix ans plus âgé que son frère sir Lionel, et, au moment où se passe cette histoire, il pouvait avoir soixante-dix ans. Il ne s’était point marié ; sir Lionel l’avait toujours considéré en conséquence comme une source de bien-être à laquelle son fils pourrait puiser dans le présent et dans l’avenir. Mais M. George Bertram l’aîné voyait la chose d’un autre œil. Il n’avait pas payé un seul schelling pour son neveu ou pour le compte de son frère sans l’inscrire au débit de sir Lionel et sans y ajouter les intérêts courants. Des relevés de ces comptes étaient très régulièrement expédiés à sir Lionel par les soins de l’homme d’affaires de M. Bertram, et très régulièrement aussi ils étaient jetés de côté par sir Lionel comme des papiers sans importance.

M. Bertram n’avait jamais parlé positivement de cette dette à George, et ne se plaignait pas ouvertement de ce que ses avances n’étaient pas remboursées ; mais de temps à autre il lui échappait de certaines allusions auxquelles le jeune homme attachait peut-être plus d’importance qu’elles ne méritaient, et qui lui faisaient désirer de ne pas avoir besoin de son oncle. Le vieillard lui donnait à entendre qu’il ne devait pas se considérer comme appelé à recueillir un opulent héritage, ou s’imaginer qu’il fût exempt du sort ordinaire de l’homme et de la nécessité de gagner sa vie à la sueur de son front.

M. Bertram vivait d’ordinaire à Hadley, petit village non loin de Londres, où il menait un train de vie fort convenable pour un vieillard retiré du monde, mais qui ne semblait guère en rapport avec sa fortune supposée. Qu’on ne s’imagine pas, d’après ce dernier mot, que les écus de M. Bertram ne fussent pas très réels. Ils étaient solides et vrais comme les coffres-forts de la Banque d’Angleterre. Ce n’était pas là un de ces hommes qui ne sont opulents que parce qu’ils sont riches d’impudence. Il n’est pas destiné à faire une chute éclatante et à s’écrouler en entraînant avec lui tout un monde de ruines. Il ne se sauvera pas sur le continent, ni ailleurs. Sa fortune est de la bonne vieille sorte, et résistera à toutes les attaques que le temps pourra lui faire subir dans le courant de ces pages. Mais ni le monde de Hadley, ni le monde de la Banque d’Angleterre, ni même celui de la Cité de Londres ne savaient tout au juste le chiffre de ses revenus, et par conséquent, quand ils parlaient de son intérieur modeste, il leur arrivait souvent d’ajouter qu’il était à peine convenable pour un millionnaire de la sorte.

George avait toujours eu l’habitude de passer une partie de ses vacances à Hadley, et il était tout naturel qu’il vînt faire une visite après avoir passé son examen universitaire, alors que sa gloire était encore toute nouvelle. Son oncle ne l’avait jamais engagé à le venir voir dans la Cité ; ils se rencontrèrent donc pour la première fois dans le salon à Hadley, quelques instants avant l’heure du dîner.

— Bonjour, George, dit l’oncle en tendant la main à son neveu ; puis il se retourna immédiatement, et se mit à tisonner le feu.

— Avez-vous fait bon voyage ? Les chemins de fer rendent tout facile. Quelle ligne prenez-vous ? La ligne Didcot ? Vous avez tort. Vous aurez un malheur un de ces jours avec ces trains express du Grand-Ouest…

M. Bertram était un fort actionnaire de la ligne rivale, et ne perdait jamais une occasion de pousser ses affaires.

— Je suis prêt pour le dîner, et vous ? — John ! il est la demie et deux minutes ; pourquoi ne sert-on pas ?

On ne parla pas de l’examen, – ou du moins il n’en fut pas question alors. M. Bertram n’attachait pas grand prix à un grade universitaire. Il n’avait jamais conquis de grade lui-même, si ce n’est un très haut grade dans la hiérarchie de l’opulence, et il ne comprenait pas qu’il y eût sujet de féliciter un jeune homme de vingt-deux ans parce qu’il avait terminé heureusement ses leçons d’écolier. Il se disait qu’à cet âge il avait déjà pris place à la Bourse, ou que tout au moins il en gravissait les degrés. À vingt-deux ans, il faisait son métier d’homme ; il commençait dès-lors à amasser et à durcir, en le pétrissant, le noyau primitif de cette boule de neige d’argent qu’il avait toujours roulée devant lui jusqu’à ce qu’elle fût devenue une masse énorme – destinée peut-être à se fondre et à s’écouler comme une eau bourbeuse en moins de temps encore. Il ne pouvait pas blâmer son neveu, il ne pouvait pas le taxer de paresse comme il l’eût fait volontiers, si l’occasion l’y avait autorisé ; mais, du moins, il ne daignerait pas lui faire compliment sur ses succès en grec ou dans les mathématiques.

— Eh bien ! George, dit-il en poussant la bouteille à son neveu quand ils furent au dessert ; je pense que te voilà quitte d’Oxford.

— Pas tout à fait, mon oncle. J’ai encore mon agrégation à obtenir.

— Quelques misérables cinq mille francs de traitement, je pense. Ce n’est pas que tu ne doives t’estimer très heureux de les obtenir, ajouta-t-il pour effacer l’impression que ses paroles auraient pu produire. Puisque tu as mis tant de temps à y parvenir, il vaut mieux avoir cela que rien. Mais parce que tu es agrégé, tu ne seras pas obligé de résider à Oxford, je pense.

— Non, mais il est possible que j’entre dans les ordres.

— Ah ! l’Église ! Bien ! bien ! c’est une profession très respectable ; seulement on y travaille pour rien.

— Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Si nous avions le système volontaire

— Tu peux l’avoir, si tu veux ; je sais que les ministres dissidents…

— Pour rien au monde, je ne quitterai l’Église anglicane.

— Tu es donc décidé à te faire prêtre ?

— Oh ! non… pas décidé. À vrai dire, je crois que, lorsqu’on veut bien travailler, il vaut encore mieux être avocat.

— Sans doute, si l’on a le talent particulier qu’il faut.

— Mais voilà ! je me demande si un avocat plaidant peut être tout à fait honnête homme.

— Comment dis-tu ?

— Les avocats ont une vilaine besogne parfois. Ils passent leur temps à faire paraître blanc ce qui est noir, ou, pis encore, à noircir ce qui est blanc.

— Bah ! un peu plus de charité, maître George, et ne sois pas ultra-vertueux. Les plus grands hommes de ton pays ont été des avocats.

— Mais qu’ils aient été de grands hommes, cela ne change rien à la chose, et ma charité n’y changera rien non plus. Quand deux hommes intelligents se font payer pour plaider l’un contre l’autre, les deux ne peuvent pas croire qu’ils ont raison.

— Ta, ta, ta ! Mais je ne tiens pas à ce que tu sois avocat. Il faut que tu fasses à ton idée. Si cette façon de gagner ton pain ne te plaît pas, il y en a d’autres.

— On peut encore être médecin… mais ce ne serait pas encore mon goût.

— Et c’est là la fin de ta liste ?

— Il y a la littérature. Mais la littérature, la plus noble des occupations pour les loisirs d’un homme, me semble, comme métier, un esclavage.

— Je le croirais volontiers. Tu n’as jamais entendu parler du commerce, je suppose ?

— Le commerce ? oui, j’en ai entendu parler. Mais je ne pense pas avoir le génie nécessaire.

Le vieux Bertram regarda son neveu comme s’il n’était pas bien sûr qu’on ne se moquait pas de lui.

— Le genre de génie qu’il faut, veux-je dire, ajouta George.

— C’est possible. Ton génie serait plus porté à disperser qu’à réunir, peut-être.

— Cela se pourrait bien, mon oncle.

— Et je pense que tu n’as jamais ouï dire qu’un jeune homme qui a été… comment appelles-tu cela ? qui a été double-premier, se soit mis derrière un comptoir. Quelle sorte de gens sont les doubles-derniers, je voudrais bien le savoir ?

— Ce sont eux, je crois, qui se mettent derrière les comptoirs, dit George, qui n’entendait point que son oncle eût le monopole de la raillerie.

— Vraiment, monsieur ! Mais je pense qu’ils ne sont pas les derniers quand il s’agit de vivre. Le succès en ce monde ne s’obtient pas à force de vers grecs, quel qu’en soit le nombre. En eût-on une cargaison, on ne pourrait pas l’échanger contre ce verre de vin sur aucun marché du globe.

— Le commerce est une belle chose, dit George d’un ton convaincu.

— C’est le travail qui convient à un homme, dit son oncle avec orgueil.

— Mais je me suis toujours laissé dire, répliqua le neveu, qu’aucun homme dans notre pays ne doit songer au commerce comme carrière, s’il n’a un certain capital.

M. Bertram l’aîné, voyant que l’argument se retournait contre lui, acheva sans mot dire son verre de vin et se remit à tisonner le feu.

À quelques jours de là, le sujet revint sur le tapis.

— Il faut que tu fasses ton choix tout seul, George, dit le vieillard, et il faut le faire promptement.

— Si je ne consultais que mon goût, – ce qui n’est pas possible, car il faut tenir compte des circonstances, – si je ne consultais que mon goût, je voudrais entrer au Parlement.

— Entrer où ?… s’écria M. Bertram, à qui il eût semblé tout aussi raisonnable d’entendre dire à son neveu qu’il se proposait de louer une maison dans Belgrave Square comme moyen de gagner sa vie.

— Au Parlement, mon oncle.

— Est-ce que le Parlement est une profession ? Je ne m’en doutais pas.

— Ce n’est pas une profession à gagner de l’argent sans doute, et je serais désolé qu’il en fût autrement.

— Et quel est le comté, quel est le bourg auquel tu comptes faire l’honneur de le représenter ? L’Université te nommerait peut-être.

— Peut-être bien, un de ces jours.

— Et en attendant, tu comptes vivre de ton traitement d’agrégé, je suppose.

— De cela, et de tout ce que je pourrai avoir d’ailleurs.

M. Bertram resta silencieux pendant quelque temps, et George, de son côté, semblait disposé à se livrer à ses réflexions.

— George, dit enfin l’oncle, il vaut mieux que nous nous entendions nettement. Tu es un bon garçon à ta manière, et je t’aime assez ; mais il ne faut pas que tu te mettes dans la tête que tu dois être mon héritier.

— Non, mon oncle, je vous le promets.

— Parce que cela te mènerait à ta ruine. Je crois que tout homme doit faire son choix lui-même comme j’ai fait le mien. Si tu étais mon fils, il est probable que je ferais comme tout le monde et que je te laisserais mon argent, et il est probable aussi que tu n’en ferais pas un meilleur usage que les fils de tant de gens qui, comme moi, ont amassé de l’argent. Mais tu n’es pas mon fils.

— C’est vrai, mon oncle, et comme cela j’échappe au danger. En tout cas, je n’ai pas de désappointement à craindre.

— J’en suis bien aise, dit M. Bertram, qui cependant, tout aise qu’il se disait, ne marqua son contentement qu’en se montrant un peu plus acerbe dans son ton. Il lui semblait dur d’avoir affaire à un neveu qui ne lui donnait aucun sujet de plainte.

— J’ai cru devoir t’avertir, reprit-il. Tu n’ignores pas que jusqu’à ce jour j’ai supporté tous les frais de ton éducation.

— Pas de mon éducation, mon oncle.

— Pas de ton éducation ! et qui donc l’a payée ?

— Je parle du temps que j’ai passé à Oxford. J’y ai vécu très largement et grâce à vous, mais j’ai payé moi-même les frais de mon éducation.

George était dans son droit en parlant ainsi : il n’avait pas demandé à son oncle de lui faire une ample pension, et l’on ne pouvait guère le blâmer d’avoir accepté ce qu’on lui offrait.

— Je sais seulement que j’ai payé fort régulièrement quatre mille francs par an à ton ordre, et j’apprends par Pritchett (Pritchett était l’homme d’affaires de M. Bertram) que je continue de les payer.

— Il m’a envoyé le dernier trimestre ces jours-ci, mais je n’y ai pas touché.

— N’importe ; laissons cela. Je ne sais pas quels sont les projets de ton père à ton égard, je n’ai jamais su les découvrir.

— Je les lui demanderai. Je compte aller le voir.

— Le voir, lui ! mais il est à Bagdad !

— Mon. Dieu, oui. Si je pars tout de suite, je l’y trouverai encore ; sinon, je le rejoindrai à Damas.

— Alors tu seras un fier imbécile, un plus grand imbécile que je ne te croyais même. Qu’as-tu à espérer de ton père ? M’est avis que si dix mille francs pouvaient le faire entrer en paradis, il ne saurait pas les trouver. On ne les lui prêterait ni en Europe ni en Asie. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne les lui prêterais pas, moi.

— En pareille circonstance sa garantie personnelle vaudrait si peu !

— Sa garantie personnelle n’a jamais rien valu. Mais, pour en revenir à ce que je disais, depuis le jour où il t’a placé chez Wilkinson, j’ai permis à ton père de rejeter sur moi tout le fardeau de ton entretien. Il me semblait fâcheux que tu n’eusses pas l’avantage d’une éducation convenable. Pourtant, je ne réclame pas de reconnaissance, car je compte bien que ton père me remboursera toutes mes avances.

— Et comment voulez-vous qu’il le fasse ? Mais peut-être que moi je le pourrai…

— Vraiment ! eh bien ! tant mieux. Tu t’arrangeras ensuite avec lui. En attendant, écoute-moi.

— Écoutez-moi plutôt un instant, oncle George. Je vous trouve dur pour mon père, et surtout dur pour moi. Quand je suis allé chez Wilkinson, savais-je qui payait les mémoires ?

— Qui dit que tu le savais ?

— Et à partir de ce temps, à quelle époque aurais-je dû commencer à le savoir ? Quand aurais-je dû d’abord commencer à sentir que j’étais à charge à quelqu’un ?

— Qui parle d’être à charge ?

— Vous me dites que je ne serai pas votre héritier ?

— Certainement pas.

— Je n’ai jamais songé à être votre héritier. Je ne me moque pas mal d’être l’héritier de qui que ce soit. Ce que vous m’avez librement donné, je l’ai pris de même. Quant à mon père, si vous aviez de pareils sentiments à son égard, pourquoi l’avez-vous laissé encourir cette dette envers vous ?

— Il fallait donc te laisser chasser de chez Wilkinson et mourir de faim sur le revers d’un fossé ? Maintenant, si tu peux réprimer un instant tes beaux sentiments, écoute-moi. Je ne t’ai jamais blâmé en cette affaire le moins du monde, et je ne te blâme pas maintenant, – c’est-à-dire pas encore.

— J’espère que vous ne me blâmerez jamais, – pour les questions d’argent, s’entend.

— Veux-tu m’écouter ? Il me semble que tu te fourvoies au sujet de ta carrière. Tu n’aimes pas le commerce, et ce que tu disais l’autre jour à propos du capital est bien vrai. Je tiens pour un coquin l’homme qui se met dans le commerce sans capital. En petit, nous aurions pu peut-être arranger la chose…, mais en très petit ; cela ne t’aurait pas convenu.

— Ni en petit ni en grand, mon oncle.

— Très bien. Tu n’as pas à craindre qu’on te fasse violence pour quelque chose de grand. Il me semble, après tout, que tu es taillé pour faire un avocat.

Le jeune Bertram hésita un instant.

— Je ne sais, mon oncle. Quelquefois je me sens un étrange désir d’entrer dans les ordres.

— Étrange désir en effet ! Mais si tu voulais m’écouter… Voici ce que c’est. J’ai parlé à M. Dry. MM. Dry et Stickatit font mes affaires depuis quarante ans. Eh bien ! George, je t’avancerai soixante-quinze mille francs à quatre pour cent…

— Et que voulez-vous que je fasse de soixante-quinze mille francs, mon oncle ?

— Tu ne t’imagines pas qu’on entre dans une maison comme celle-là sans argent, je suppose ?

— Entrer dans la maison, me faire avoué ! s’écria George d’un ton d’horreur qui parut émouvoir un instant l’impassible vieillard. Comment ! il aurait été double-premier, il aurait été l’étudiant le plus marquant de son année, il aurait péroré à ses conférences, il se serait nourri d’Aristote pour en venir là ! pour prendre un pupitre dans l’étude de MM. Dry et Stickatit, avoués ! Non, non, pas pour tous les oncles du monde ! pour aucun oncle il ne ferait cela !

— Ils font cent mille francs par an, net, dit M. Bertram ; et avec le temps tu pourrais devenir associé et avoir la moitié des affaires.

Mais George ne se laissa persuader ni par l’offre d’un prêt, ni par la perspective des bénéfices, si beaux qu’ils pussent être. Il refusa nettement de discuter même la proposition, et son oncle, avec un égal entêtement, s’obstina dès lors à garder le silence au sujet de sa carrière future.

— Pritchett te payera, dit-il, ta pension pendant deux ans encore, – c’est-à-dire, si je vis.

— Je puis m’en passer, mon oncle, répondit George.

— Pritchett te la payera pendant deux ans, reprit son oncle d’un ton péremptoire ; ensuite, elle devra cesser. Et pendant trois mois, je serai charmé de t’avoir ici en visite.

On croira facilement que George Bertram ne dépassa pas la limite des trois mois.

CHAPITRE VI

JÉRUSALEM.

Il n’y eut cependant aucune querelle entre George Bertram l’oncle et George Bertram le neveu. Bien que dans leurs conversations au sujet de leurs affaires ils ne fussent pas très aimables l’un pour l’autre, ils restèrent bons amis – aussi bons amis du moins qu’ils l’avaient jamais été. À vrai dire, le vieillard se montra plus poli pour son neveu à la suite de la dernière scène que nous avons racontée, et, avant la fin des trois mois, sa manière d’être fut presque cordiale.

Il y avait chez George Bertram le jeune un je ne sais quoi qui forçait son vieil oncle à le respecter malgré lui. Le négociant de la Cité de Londres avait un profond mépris pour son frère, le soldat de fortune, et il s’était conduit comme on l’a vu à l’égard du fils de ce frère, moins avec l’idée de rendre service à celui-ci, que poussé par le désir de prouver son mépris et de s’assurer l’occasion de l’exprimer ouvertement. Il avait bien compté aussi qu’il mépriserait le fils comme il avait méprisé le père, mais en cela il se trouva déçu. George avait accepté tout ce qu’il lui avait offert, comme tout jeune homme aurait pris ce qu’un oncle donnait, mais il n’en avait jamais demandé davantage. Il avait tiré le meilleur parti possible de l’éducation qu’on lui avait fournie ; et maintenant, bien qu’il ne voulût se faire ni avoué ni négociant, il était prêt à gagner sa vie et déclarait qu’à l’avenir il se tirerait d’affaire sans demander d’aide à personne.

Avant que les trois mois fussent écoulés, son oncle lui avait proposé plus d’une fois de prolonger sa visite ; mais George était résolu à quitter Hadley. Il se proposait de consacrer trois ou quatre mois à la recherche de son père et de s’établir ensuite à Londres. En attendant, il étudiait le droit des gens, les lois des nations, et s’amusait dans ses heures de loisir à lire Coke et Blackstone.

— Tu ne trouveras jamais ton père, lui avait dit M. Bertram.

— En tout cas, je veux essayer ; si je ne le trouve pas, j’aurai toujours vu du nouveau.

— Tu en verrais plus, en trois mois à Londres qu’en douze mois de voyage, et du moins tu ne perdrais pas ton temps.

Mais George fut inébranlable, et avant trois mois il était en route.

— Vous m’excuserez, monsieur George, lui dit M. Pritchett la veille de son départ (son oncle lui avait recommandé de voir Pritchett dans la Cité avant de partir), vous m’excuserez, monsieur George ; mais, s’il m’était permis de vous donner un petit conseil, je vous engagerais à écrire de temps en temps à Monsieur pendant vos voyages.

Or George n’avait de sa vie écrit une ligne à son oncle. D’après les ordres exprès de celui-ci, c’était toujours à la femme de charge qu’il annonçait son arrivée ou ses projets de voyage, et maintenant il n’entendait nullement commencer une correspondance.

— Lui écrire, monsieur Pritchett ! Non, vraiment, je n’y pense pas. Je ne crois pas que mon oncle tienne beaucoup à recevoir des lettres comme les miennes.

— Ah ! que si, allez, monsieur George ! Il ne faut pas être trop prompt à juger les gens sur les apparences ; il s’agit de douze millions et demi ; vous savez, monsieur George, douze… millions… et demi… de fortune ! Et M. Pritchett appuya fortement sur le chiffre présumé des richesses de son patron.

— Douze millions et demi, vraiment ? C’est beaucoup sans doute, et j’admets parfaitement toute la force de votre argument ; mais, voyez-vous, il n’y a rien à faire de ce côté-là : je ne suis pas fait pour hériter de douze millions et demi. Cela se voit sur mon visage.

M. Pritchett le regarda fixement.

— Mais, monsieur George, je ne vois pas ça du tout ; croyez-moi, allez, Monsieur vous aime beaucoup.

— Beaucoup ! n’est-ce pas un peu trop dire, hein ?

— Je veux dire autant qu’il peut aimer beaucoup qui que ce soit. Ainsi il me dit hier : « Pritchett, me dit-il, ce garçon va partir pour Bagdad. — Quoi ! M. George ? que je lui dis. — Oui, qu’il me dit, et il ira aussi à Hong-Kong, je pense, avant de revenir ; il va à la recherche de son père. » En me disant cela, il me lança un de ces mauvais regards que vous connaissez, « C’est bien dommage, » lui dis-je, car il faut toujours être de son avis, vous savez. « C’est un imbécile, dit votre oncle, et il ne sera jamais autre chose. »

— Mon Dieu ! monsieur Pritchett, que je vous suis donc obligé de prendre la peine de me répéter tout cela !

— Oh ! ma peine n’est rien. « Et il ne sait pas plus la valeur de l’argent, ajoute votre oncle, qu’une autruche. Il ne peut pas aller à Bagdad avec la pension que je lui fais. — C’est évident, que je lui dis. — Il faut lui ouvrir un crédit de huit mille francs, » dit Monsieur. Et c’est ce que j’ai fait, monsieur George.

— J’aurais très bien pu m’en passer, monsieur Pritchett.

— Peut-être, mais huit mille francs n’ont jamais fait de mal à personne, monsieur George…, jamais. Et moi, je vous dirai que, si vous jouez bien la partie, vous serez l’héritier de Monsieur, quoi qu’il en dise.

— En tout cas, monsieur Pritchett, je vous suis bien obligé.

Et là-dessus ils se quittèrent.

— Il me jettera ses huit mille francs au visage la première fois que je le verrai, se dit George.

Quoique le conseil de M. Pritchett fût assurément bon, George ne le suivit pas, et, pendant tout le temps que dura son absence, il n’écrivit pas une seule fois à M. Bertram. Le voyage à la recherche de son père ne fut pas pour notre héros une entreprise aussi difficile que l’avait supposé son oncle. Il devait passer par Paris, Marseille, Malte, Alexandrie, Jaffa, Jérusalem et Damas, et il avait prié sir Lionel de lui écrire, si faire se pouvait, à toutes ces adresses, ou du moins à l’une d’entre elles. Il ne reçut de nouvelles ni en France, ni à Malte, ni en Égypte, mais en arrivant à la petite ville de Jaffa, où il foula pour la première fois le sol de l’Asie, il trouva une lettre de son père. Sir Lionel était sur le point de quitter la Perse pour se rendre en mission à Constantinople, mais il ferait certainement un détour, disait-il, pour se rencontrer avec son fils à Jérusalem.

Le ton de la lettre de sir Lionel ne rappelait en rien les conversations de son frère M. Bertram. Il félicitait de tout son cœur son fils de ses succès à l’Université et lui prédisait pour l’avenir une carrière à la fois brillante et lucrative ; il exprimait le plus vif désir de l’embrasser, et parlait, avec un enthousiasme qui touchait à l’ivresse, de la perspective de passer quelques semaines avec lui à Jérusalem.

Cette lettre fit le plus grand plaisir à George, qui souhaitait tout naturellement d’avoir une bonne opinion de son père et qui n’avait jamais voulu admettre sans réserve les torts auxquels M. Bertram faisait si souvent allusion, mais dont il ne parlait jamais ouvertement. Le colonel n’avait guère eu pour lui des soins paternels ; jusqu’ici il avait même assez généralement omis de répondre aux quelques lettres que George lui avait écrites. Mais un fils accepte facilement les avances d’un père, et la manière d’écrire de sir Lionel était si charmante ! sa lettre était si amicale et si affectueuse ! On n’y sentait en rien le ton sermonneur, monotone et ennuyeux qui règne en général dans les lettres banales des pères vulgaires, et George fut ravi de son nouveau correspondant.

« Je ne voudrais pour rien au monde manquer de te voir, lui écrivait sir Lionel, et, quoiqu’on m’ait donné l’ordre de me rendre à Constantinople en toute hâte, – c’est toujours ainsi que vos grands seigneurs du civil nous font aller, nous autres esclaves militaires, – je trouverai bien moyen de leur dérober quinze jours que je passerai avec toi à Jérusalem. Je pense que je ne te reconnaîtrai pas et que tu ne me reconnaîtras pas davantage ; mais si tu rencontres un vieux monsieur à la tenue militaire, très chauve, aux dents rares et au nez crochu, dis-toi que tu vois ton père. J’arriverai à l’hôtel Z… aussitôt que possible, après le quatorze de ce mois. »

Son oncle en tout cas s’était bien trompé quand il lui avait prédit que son père l’éviterait. Bien loin de là, sir Lionel se dérangeait beaucoup pour se rencontrer avec son fils. Il était très possible, il était même très certain que Bertram le négociant avait dû mettre de côté plus d’argent que Bertram le colonel ; mais, aux yeux de George, savoir amasser de l’argent n’était pas un grand mérite, et, s’il était vrai que sir Lionel avait négligé d’envoyer, pour l’usage de son fils, une partie de sa paye, ce n’était pas le moment de lui en vouloir. On se dira peut-être que si George avait eu personnellement à souffrir par suite de la négligence de son père à faire ces susdits envois d’argent, il est fort possible qu’il eût vu la chose sous un aspect plus grave.

George avait pris un drogman, et, suivi de ce seul domestique, il quitta à cheval la ville des orangers.

L’oranger est fort commun en Espagne, à Malte, en Égypte, à la Jamaïque et dans d’autres pays encore ; mais, dans un rayon de deux lieues autour de Jaffa, on ne voit absolument que des orangers, à l’exception toutefois des haies de figuiers d’Inde qui divisent les jardins. Les plantations d’orangers se succèdent jusqu’à ce qu’on arrive au grand désert ouvert qui mène à Jérusalem.

Pour un Anglais, il y a quelque chose de fort attrayant dans l’idée de se mettre en route à cheval pour traverser le désert, le pistolet à la ceinture, sa valise bouclée devant lui, et de n’avoir pour tout compagnon qu’un seul serviteur à cheval. Un pareil voyage offre un soupçon de danger qui suffit tout juste pour lui donner du piquant ; et puis cela est si peu anglais, si oriental, si incommode, si différent de la rapidité et du confort d’un chemin de fer, si en dehors des chemins battus de la vie ordinaire, qu’il est enchanté de se mettre en selle. Mais on peut se demander s’il n’est pas généralement encore plus enchanté de quitter la selle, – surtout si c’est une selle turque.

George avait ouï parler des chevaux arabes et des nuages de poussière que soulèvent leurs pieds ailés. Il avait compté, dès qu’il aurait dépassé les jardins d’orangers, se lancer au galop pour ne plus s’arrêter que sous les murs de Jérusalem. Mais bien des heures de route pénible devaient s’écouler avant que ces murailles ne lui apparussent. Il faisait à peu près cinq kilomètres à l’heure. Pendant la matinée, il s’efforça de hâter l’allure, mais à mesure que le soleil darda de plus chauds rayons, ses efforts se ralentirent, et, bien avant le soir, il en était venu à se dire que Jérusalem était un mythe, son drogman un imposteur et son coursier arabe une affreuse haridelle.

— C’est le voyage le plus long que j’aie fait de ma vie, dit George.

— Plus long, oui. Un haut de deux montagnes plus, et deux descendres, et alors là ; oui ! dit le drogman qui, parmi ses nombreux talents, ne pouvait pas mettre une connaissance approfondie de la langue anglaise au premier rang.

Enfin les deux montagnes et les deux descendres furent passés, et George apprit que la muraille dont il voyait les vives arêtes se dessiner nettement sur le sol rocailleux était Jérusalem. Il y a toujours quelque chose de très saisissant dans le premier aspect d’une ville murée qui n’a pas de faubourgs ou de dépendances extérieures. Cela ressemble à un château de cartes qu’on aurait bâti sur une table. Chez nous, en Angleterre, il est toujours difficile de dire où la campagne finit et où la ville commence, et même les villes murées du continent se présentent bien rarement à nous de façon à ce que leurs angles de pierre se découpent sur l’horizon comme cela se voit dans les vieilles gravures sur bois qui représentent des cités fortifiées.

Mais c’est là précisément l’aspect de Jérusalem. Jusqu’au moment où le voyageur touche aux murs de la ville, il se sent en plein désert, et pourtant il suffira d’un instant et de la permission de ces soldats turcs si sales, pour qu’il se trouve dans la ville. On arrive aux portes, et comme il n’est personne aujourd’hui qui ne se croie autorisé à avoir une opinion sur les difficultés que peut offrir la prise d’une batterie casematée, ou sur l’insuffisance des bastions de granit, chacun se dit tout d’abord combien ce serait chose commode et charmante que de prendre Jérusalem. En tout cas, il n’est point difficile d’y entrer ; les sales soldats ne se donnent pas la peine de tourner la tête pour regarder le voyageur qui ne tarde pas à acquérir la douce certitude qu’il a dépassé la zone des passeports.

George Bertram s’était bien promis que l’instant où il apercevrait Jérusalem serait pour lui un instant d’émotion morale des plus intenses. Quand, en quittant les orangers de Jaffa, il avait cherché à faire prendre à son cheval arabe le galop continu qui devait le mener jusqu’à la ville du Sépulcre, son âme était toute disposée à se laisser aller aux extases du sentiment aussitôt que sa course rapide aurait été achevée. Mais le temps de l’extase sentimentale était passé depuis longtemps quand il se trouva à la porte de Jérusalem. Il en était à jurer comme un païen contre son infernale rosse et la maudite selle turque qui lui semblait avoir été imaginée tout exprès pour torturer et meurtrir le cavalier chrétien.

— Où trouver maintenant ce s… hôtel ? s’écria Bertram, quand ils eurent trébuché et pataugé, lui, son drogman et sa valise, pendant cinq minutes, dans une ruelle étroite et mal pavée qui descendait presque à pic. Le milieu formait un ruisseau où les chevaux glissaient sur des écorces d’oranges et des débris de légumes, tandis que la rue elle-même présentait dans son encombrement toute la variété de turbans que peut offrir l’Orient. — Et ceci s’appelle une rue ? Ce fut ainsi, en dépit de son sentiment profond, de son émotion, de ses pieuses résolutions, que notre héros fit son entrée à Jérusalem. Mais quelle piété pourrait résister à l’éreintement de douze heures de course sur une selle turque ?

— Est-ce bien une rue ? dit-il. Oui ! c’était la principale rue de Jérusalem. C’était la première, ou du moins une des premières parmi ces voies sacrées dont George s’était dit qu’il oserait à peine les fouler sans ôter sa chaussure. Enfin, à un tournant rapide, le cheval de Bertram glissa de nouveau et faillit s’abattre. Le cavalier jura de plus belle. Il faut dire à sa décharge qu’il était non seulement rompu et écorché, mais encore qu’il avait grand’faim. Pour se livrer avec succès aux belles émotions, il n’est rien de tel qu’un estomac satisfait, sans être surchargé.

Enfin ils s’arrêtèrent devant une porte percée dans un mur, que le drogman dit être l’entrée de l’hôtel Z… En réalité, il n’y avait pas plus de dix minutes qu’ils étaient dans la ville, mais il faut avouer que les rues n’étaient pas bien pavées. Cinq minutes encore, et George se trouvait dans sa chambre, répandant sur tous les fauteuils et les canapés le contenu de sa valise, et s’enquérant avec ardeur de l’heure de la table d’hôte. Ce fut avec une satisfaction intérieure très vive qu’il apprit qu’il ne lui restait tout juste que vingt minutes pour faire sa toilette. À Jérusalem, comme ailleurs, les premières questions du voyageur seront toujours les mêmes : À quelle heure la table d’hôte ? Où est la cathédrale ? Quand part le train, demain matin ? – Il faudra encore quelques années, mais peut-être guère plus, avant qu’on ne fasse la dernière de ces questions à Jérusalem.

On était dans la quinzaine qui précède Pâques, et la ville était déjà pleine de pèlerins venus pour assister aux cérémonies, – pleine aussi d’Anglais et d’Américains venus pour voir les pèlerins.

L’auberge était à peu près comble, et George, en entrant dans la salle commune, entendit une telle confusion de voix anglaises, et un tel cliquetis de cuillers anglaises, qu’il aurait pu se croire sur le sommet du Righi ou sur un bateau à vapeur du Rhin. Mais toutes les conversations avaient une saveur de Palestine.

— Lundi nous faisons un pique-nique dans la vallée de Josaphat, madame Rose ; serez-vous des nôtres avec ces demoiselles ? Nous enverrons les vivres nous attendre au tombeau de Zacharie.

— Mille fois merci, mademoiselle Todd ; c’eût été avec le plus grand plaisir, mais nous n’avons que trois jours pour faire Bethléem, la mer Morte et Jéricho. Il faut absolument que nous nous mettions en route demain.

— Maman, j’ai perdu mon ombrelle quelque part en descendant de la montagne de l’Offense. Ces vilains enfants arabes me l’auront volée.

— On dit que les gens de Siloé sont les plus grands voleurs de la Syrie ; mais personne n’ose se frotter à eux.

— Mais tu l’avais à la main, mon enfant, au puits d’Enrogel.

— Comment, pas de pommes de terre ! Nous en avions hier. Garçon ! garçon ! où avez-vous vu servir un dîner sans pommes de terre ?

— Franchement, je ne sais qu’en penser. Si, en effet, c’est là la tombe de Nicodème, cela tranche la question. Je vous demanderai le sel.

— Monsieur Pott, je ne vous dirai pas un mot de plus ; vous n’avez pas la foi. Moi, je crois à tout cela.

— Comment ! à tout, depuis le Calvaire dans la galerie d’en haut jusqu’au coin obscur où le coq a chanté ?

— Oui ; monsieur Pott, à tout. Pourquoi un coq n’aurait-il pas chanté là aussi bien que partout ailleurs ? Il est si beau de croire.

George Bertram se trouva assis à table à côté d’une dame anglaise d’un certain âge et d’une mise irréprochable qu’il entendit nommer mademoiselle Baker, et de l’autre côté de cette dame était placée – un ange ! que mademoiselle Baker appelait Caroline, et qu’un homme, – un animal, – assis à ses côtés, nommait mademoiselle Waddington.

Tous mes lecteurs ont sans doute, un jour ou l’autre, fait partie d’une société de table d’hôte, et toutes ont dû remarquer combien il est important pour le plaisir du voyageur de se trouver placé dans un agréable voisinage. L’idéal d’une voisine agréable pour un jeune homme, c’est une jolie femme. Je ne prétends point définir l’idéal d’une jeune fille ; mais il est certain que la Providence a si bien arrangé les choses, que les lourds et les ennuyeux, les amusants et les bons enfants, ainsi que les beaux et les brillants, se réunissent et se groupent tout naturellement par espèces, ainsi que cela doit être.

La voisine de Bertram était de l’ordre amusant et bon enfant, mais cela ne lui suffisait pas. Il se serait fort bien accommodé de causer avec mademoiselle Baker, n’eût été le voisinage de mademoiselle Waddington, et il se serait même résigné à l’interposition d’une seule chaise entre mademoiselle Waddington et lui, si cet animal placé de l’autre côté n’avait trouvé tant de choses à lui dire à propos du village d’Emmaüs et de la vallée d’Ajalon.

Or, nous faisons savoir par ces présentes que Caroline Waddington est notre prima donna, notre dona primissima, – le personnage le plus important de cette histoire. C’est avec elle que vous devrez pleurer, c’est pour elle que doit s’exercer votre sympathie ; c’est elle enfin qui doit vous étonner. Je voudrais, sans manquer à mes devoirs, me dispenser d’énumérer ses qualités morales et physiques en la présentant au lecteur, mais j’ai déjà fait preuve de négligence, à l’égard d’Adela Gauntlet, et je sens qu’une héroïne a des droits imprescriptibles. Seulement nous ajournerons la description ; mademoiselle Waddington entrera bientôt en scène, et il sera temps alors de la peindre.

Il suffit pour l’instant de dire qu’elle était orpheline, que depuis la mort de son père elle avait vécu avec sa tante, mademoiselle Baker, dans la ville de Littlebath ; que, d’après ses instances, mademoiselle Baker avait visité l’Égypte, remonté le Nil, traversé le petit Désert, enfin était allée du Caire à Jérusalem ; que mademoiselle Baker, lasse du monde oriental, n’aspirait plus qu’à rentrer à Littlebath, tandis que sa nièce, plus enthousiaste et plus jeune surtout, lui proposait d’aller à Damas et au Liban, de voir Beyrouth et Smyrne, et de revenir ensuite en Angleterre, en passant par Athènes et Constantinople. Si George Bertram eût pu entendre la façon dont mademoiselle Waddington parlait de son voisin de table, lorsqu’elle se fut retirée avec sa tante dans leur chambre, et s’il eût pu entendre aussi ce que la tante disait de lui, George Bertram, il aurait été moins maussade.

— M. Mac Gabbery est un imbécile, ma tante. Je suis sûr qu’il a de longues oreilles qu’il cache. Ah ! qu’il m’ennuie ! Ne pourrions-nous partir pour Damas demain ?

— Si nous partions, il viendrait avec nous, je pense. (M. Mac Gabbery avait fait partie de la société de ces dames en traversant le désert.)

— Je ne le crois pas, M. et Mme Hunter sont prêts à partir demain, et ils ne voudraient certainement pas de lui.

— Mais, mon enfant, je ne suis vraiment pas de force à me mettre en route pour Damas. Encore quelques jours passés à dos de chameau…

— Mais vous aurez un cheval, ma tante.

— C’est encore pis. De plus, j’ai retrouvé une ancienne connaissance qui te plaira beaucoup, j’en suis sûre.

— Quoi, ce jeune homme si laid qui était assis à côté de vous ?

— Précisément. Ce jeune homme si laid, je l’ai vu le plus joli enfant du monde… et de plus, je ne le trouve pas laid aujourd’hui. Au reste, il est le neveu de M. Bertram.

— Comment ! du M. Bertram de mon père ?

— Tout juste, du M. Bertram de ton père, comme tu dis. Donc, si M. Bertram venait à mourir et que ce jeune homme se trouvât être son héritier, c’est lui qui aurait à rendre compte de ta fortune. Tu ferais bien d’être aimable pour lui.

— Comme c’est drôle ! Comment est-il ?

— C’est un des jeunes gens les plus distingués d’aujourd’hui. J’ai entendu dire qu’il a eu de grands succès à Oxford ; en tout cas, c’est un causeur très aimable.

Il fut donc convenu entre ces dames que l’on ne partirait pas encore pour Damas, et que l’on braverait tout l’ennui que pourrait infliger M. Mac Gabbery.

Le lendemain, au déjeuner, Bertram trouva moyen de se placer entre la tante et la nièce. Mais M. Mac Gabbery ne se laissa pas évincer sans résistance. Quand il s’aperçut qu’un intrus tâchait de chasser sur ses terres, il fit des efforts de conversation désespérés ; il parla plus que jamais d’Ajalon et il émit plusieurs théories très hasardées au sujet d’Emmaüs ; il rappela sans relâche tous les incidents intéressants de leur voyage : combien ils avaient été fatigués à Gaza, où il avait travaillé comme un nègre pour ces dames, et combien mademoiselle Baker avait eu peur dans les environs d’Arimathie, lorsque lui, M. Mac Gabbery, avait cru devoir s’assurer de l’état de ses pistolets, à la vue de trois ou quatre hommes ayant tout à fait l’air de Bédouins et qui rôdaient autour d’eux. Mais rien n’y fit, mademoiselle Waddington commençait à en avoir assez de Gaza et d’Arimathie, et mademoiselle Baker préférait évidemment s’enquérir des nouvelles de Londres. De sorte que peu à peu M. Mac Gabbery se fit silencieux et digne ; enfin il se réfugia dans un coin et se renferma dans ses impressions personnelles et dans l’étude d’une carte de la Palestine.

Bertram, de son côté, fortifié par le repos de la nuit et un bon déjeuner, retrouva toutes ses belles et nobles aspirations et, sous leur influence, se disposa à faire sa première visite à l’église du Saint-Sépulcre. On était au dernier dimanche du carême, et il se décida à aller entendre la messe dans la chapelle grecque afin de se rendre compte de la dévotion que pourrait ressentir un protestant anglais à la vue de ce culte étranger. Mais une messe était finie, et la suivante n’était pas commencée, quand il arriva à l’église ; il eut, en conséquence, le temps d’inspecter à la suite de son drogman toutes les merveilles variées de cet étonnant édifice.

On sait assez généralement aujourd’hui ce que contient l’église des lieux saints ; mais ceux qui ne l’ont pas vue, ou, pour mieux dire, ceux qui ne l’ont pas vue pendant les fêtes de Pâques, ne peuvent pas complètement se rendre compte de toutes les absurdités qu’elle renferme et du genre de dévotion qu’elle inspire. Bertram visita d’abord les cinq églises qui se sont groupées sous le même toit. Les Grecs sont de beaucoup les mieux traités ; leur châsse est resplendissante, leur temple spacieux et, jusqu’à un certain point, imposant. Les Latins, autrement dit les catholiques romains, sont beaucoup moins bien logés, et leur clinquant est bien plus terni. De plus, les Grecs possèdent le trou dans lequel était plantée – à leur dire – la croix du Sauveur, tandis que les Latins ont dû se contenter de l’emplacement où furent crucifiés les deux larrons. L’église des Arméniens, pour laquelle il faut descendre jusque dans les entrailles de la terre, a de moindres prétentions encore ; elle est plus terne, plus obscure et plus sale ; mais elle rappelle la nef de Saint-Pierre quand on la compare au pauvre autel de bois des Abyssiniens, ou à ce sombre caveau où prient les chrétiens de Syrie, et dans lequel on a peine à distinguer, tant l’obscurité est grande, son unique ornement : une petite image mal faite du Rédempteur crucifié.

Ceux qui connaissent les pompes de l’église catholique romaine en Italie et en France ont peine à comprendre, au premier abord, le rôle tout secondaire que joue le pape à Jérusalem. Car s’il est le vicaire de Dieu aux yeux des populations du sud-ouest de l’Europe, l’empereur de Russie ne l’est pas moins pour les chrétiens d’Orient. Le Russe est de beaucoup le plus grand des deux papes à Jérusalem, et on le traite avec un plus profond respect, on lui accorde une foi plus sincère que n’en obtient son rival de Rome, même de la part des Romains.

Bertram avait essayé à cinq ou six reprises d’entrer dans le tabernacle du Saint-Sépulcre ; mais il avait échoué, tant était grande la foule des pèlerins ! Enfin son drogman profita d’un moment de calme et donna encore une fois l’assaut. Avec un peu de patience on parvient à pénétrer dans la petite chapelle intérieure qui forme, pour ainsi dire, le vestibule du sépulcre, et d’où sortent les flammes miraculeuses le samedi de Pâques. Le proche voisinage de Coptes et de Candiotes, d’Arméniens et d’Abyssiniens n’était pas très agréable à notre héros, car l’on était bien serré et les chrétiens de ces nations-là ne sont pas plus propres qu’il ne faut. Mais tout cela n’était rien, comparé à l’entreprise d’entrer dans le Sanctum sanctorum. Pour y donner accès, il n’y a qu’une seule ouverture, et cette ouverture est haute de quatre pieds à peine. Ceux qui entrent se précipitent la tête la première, ceux qui sortent se présentent de l’autre sens, et comme il est impossible que deux passent de front, et que néanmoins il se trouve toujours deux ou trois personnes qui tâchent d’entrer et dix ou douze qui essayent de sortir, le combat ne laisse pas que d’être assez désagréable pour un Anglais ; mais, pour un Oriental, il n’y a peut-être là qu’une lutte pleine d’émotions.

Bertram n’eût jamais réussi sans l’aide de son drogman. Celui-ci se démena si bien au milieu de tous ces impatients, repoussant violemment ceux qui cherchaient à sortir et s’accrochant pour les retenir à ceux qui voulaient entrer, que le passage se trouva libre un instant, et notre héros, ayant baissé la tête, se trouva tout à coup dans l’intérieur, la main posée sur le marbre du tombeau.

Ceux qui l’entouraient lui parurent être le rebut du monde entier. C’étaient de ces hommes qu’on n’aimerait point à rencontrer, à moins d’être bien armé, sur les routes de la Grèce ou dans les collines de l’Arménie, – des misérables à mines de coupe-jarret, à la tête à demi rasée, à la barbe sale et aux yeux irrités, des hommes vêtus de peaux de bête ou de manteaux qui y ressemblaient, sales, puants, grouillants de vermine, empestés d’ail, abominables à des yeux anglais. Il y avait pourtant en eux une certaine dignité de maintien, une aptitude naturelle à se mouvoir avec aisance, et un sentiment inné de la couleur apparaissant au milieu de leur saleté. Malgré tout, ces chrétiens de l’Église grecque lui semblaient à peine des frères en religion.

Il posa cependant la main sur la pierre du tombeau, et dans le même moment deux frères, deux jeunes Grecs, – Grecs de croyance, veux-je dire, car Bertram n’eût su reconnaître à quelle nation ils appartenaient, – pressèrent leurs lèvres sur le marbre. C’étaient, comme nous l’avons dit, des hommes sales, rasés, à la mine dangereuse, vêtus de peaux de bête ; ils étaient placés bien bas dans l’échelle de l’humanité, en comparaison de leur frère en pèlerinage ; mais, malgré tout, ils devinrent pour lui, dans ce moment-là, des objets d’envie. Ils croyaient du moins, et leur foi était évidente. Quel que pût être le code moral qui régissait leur conduite, quand même ils n’en reconnaîtraient aucun, – ce qui ne semblait que trop probable, – une chose était certaine : ils possédaient la foi. Le Christ était à leurs yeux une vérité réelle et vivante, bien qu’ils ne sussent l’adorer qu’en baisant ainsi une pierre qui n’avait, en réalité, pas plus de rapport avec lui que la première pierre venue qu’ils eussent pu baiser dans leur pays. Ils croyaient ; et pendant qu’ils touchaient des lèvres, du front et de la main, les bords du sépulcre, leur foi s’éleva jusqu’à l’extase. C’est ainsi que Bertram eût voulu entrer dans cette petite chapelle, c’est ainsi qu’il eût voulu sentir, c’est ainsi qu’il eût voulu agir, si cela lui avait été possible. Il avait espéré sentir tout cela, il avait cru qu’il s’agenouillerait, lui aussi, dans un transport pieux. Mais il ne s’agenouilla point. Il se dit que la chaleur était étouffante, que le voisinage de ses frères chrétiens était désagréable, et, courbant la tête, – non par respect, mais pour sortir à reculons de l’étroit espace, – avec un peu de peine et beaucoup de précautions, et, s’il faut tout dire, avec quelques expressions de colère à l’adresse de ceux qui le poussaient avec leur tête dans la direction qu’il ne voulait pas prendre, il sortit de la chapelle. Et pendant tout le reste de son séjour à Jérusalem, il n’éprouva aucun désir d’y rentrer. Il avait rempli ce devoir, fait cette corvée, vu cette chose, et, l’effaçant de sa liste de curiosités, il n’y pensa plus. C’est là, croyons-nous, le résultat ordinaire des visites de chrétiens anglais au lieu qu’on nomme le Saint-Sépulcre.

Et puis, il vit les autres curiosités de l’endroit : le Calvaire, dans la galerie d’en haut ; le Jardin, ou ce qu’on appelle le Jardin, où le Christ ressuscité apparut aux femmes qui venaient du sépulcre ; le lieu où chanta le coq de saint Pierre ; le tombeau de Nicodème ; tout cela dans la même église, sous le même toit, – tout cela, du moins, sous ce qui devrait être un toit et qui n’est plus qu’une ruine. Maintenant l’eau du ciel tombe librement sur toutes ces places saintes, car les Grecs et les Latins s’étant querellés au sujet des réparations à faire, les Turcs, seigneurs et maîtres aujourd’hui du Saint-Sépulcre, ont pris la chose en main, et ont décidé que ni les uns ni les autres ne répareraient rien. Enfin Bertram assista à la messe grecque – ou, pour mieux dire, il se figura qu’il y assistait, car la messe ne fut pas dite, comme celle de Rome, à un autel apparent et devant le public, mais dans le Saint des saints. Ce devait être très saint en effet, d’après la façon dont les assistants pressaient leurs fronts contre de certains grillages à travers lesquels on pouvait apercevoir très indistinctement les belles choses qui se passaient à l’intérieur. S’ils l’avaient su, ces fervents auraient pu tout voir à leur aise le plus facilement du monde ; le Saint des saints, le prêtre marmottant, à la tête branlante, l’acolyte bâillant, les jambes étendues et à moitié endormi, – ils auraient tout vu, s’ils l’avaient voulu, à travers une petite lucarne, dans le corridor qui mène au Calvaire du premier étage. C’est de là que mes yeux profanes ont tout observé, le marmottage et le remue-ménage ; et, après tout, cela n’était pas grand’chose. C’est de là que j’ai contemplé surtout cet apprenti clérical si paresseux dont je viens de parler, et je me suis dit que, si ce grillage n’eût pas existé et qu’il lui eût fallu faire son ouvrage en présence du public, il eût été un peu plus éveillé. Ne pourrait-on pas en dire autant de bien d’autres cléricaux qui nous touchent de plus près ?

— Pourquoi ces Turcs sont-ils assis là ? dit Bertram en quittant l’église. Pourquoi, en effet ? Il semblait étrange de voir cinq ou six Turcs à l’air grave, enfants du Prophète, sans nul doute, assis dans l’enceinte de ce temple consacré au Dieu des Nazaréens, – assis comme s’ils étaient chez eux, et dans l’exercice d’un droit incontesté. Ils avaient là un divan, et ils buvaient du café dans leurs petites tasses doubles, selon leur coutume ; mais ils ne fumaient pas, et en cela, ils se départaient, sans contredit, de leur coutume.

— Eux gardent les clefs, dit le drogman.

— Gardent les clefs ?…

— Oui ! oui ! ouvrir la serrure, et pas laisser les chrétiens se battre.

Et cela est vrai. C’est par ce moyen qu’une conduite convenable, qu’une paix décente s’obtient dans l’enceinte des murailles trois fois chrétiennes de l’église du Saint-Sépulcre.

En rentrant à l’hôtel, Bertram accepta une invitation de la part de mademoiselle Todd pour un pique-nique dans la vallée de Josaphat ; puis, vers le soir, il se dirigea tout seul vers le mont des Oliviers.

CHAPITRE VII

LE MONT DES OLIVIERS.

S’il est un lieu consacré par l’Écriture sainte qui plus que tous les autres inspire des émotions pieuses, s’il est un endroit dans toute cette contrée peuplée de merveilleux souvenirs qui rappelle au croyant une scène vivante du pèlerinage terrestre du Rédempteur, c’est le mont des Oliviers.

Là, nul doute possible. On ne se demande pas si cette terre que l’on foule n’a pas reçu son nom de quelque impératrice byzantine, si la tradition qui la sanctifie ne date pas de Constantin, si c’est bien là la colline que traversa Jésus quand il quitta la maison de Lazare à Béthanie pour se rendre au temple. J’y conduirais sans crainte le premier venu parmi les chrétiens protestants, et là, je le mettrais au défi de douter, aussi hardiment que je défierais de croire dans cette affreuse église des lieux saints.

Le jardin de Gethsémani, près de la cité, « au-delà du torrent du Cédron, » où le Christ laissa ses disciples se reposer tandis qu’il se retirait pour prier tout seul ; le versant de la colline où l’ange lui apparut pour le fortifier, et où Judas et la multitude vinrent le saisir ; Béthanie, la ville de Marthe et de Marie, « à quinze stades de Jérusalem, » où Lazare fut ressuscité ; le lieu d’où Jésus envoya chercher l’ânesse et son ânon ; le sentier qui de là mène à la ville, et qu’il parcourut quand la foule cria : « Hosanna au fils de David ! » – cette même foule, qui vint le chercher plus tard armée d’épées et de bâtons ; tous ces lieux, on les retrouve tels qu’ils étaient de son temps, et non seulement on peut y croire, mais il est impossible de n’y pas croire. Ce sont là les véritables lieux saints de Jérusalem que Grecs et Latins ne se disputent pas, que des Turcs solennels ne gardent pas en buvant leur café, et qui demeurent ouverts à tout venant, sous la voûte des cieux. Ils restent assez déserts même pendant les pèlerinages de Pâques, et chacun peut y aller pour rêver en liberté et dans la solitude à la merveilleuse histoire de la cité qui lui fait face.

Mais qu’est-ce donc qui témoigne si fortement en faveur de l’authenticité de ces lieux ? Pourquoi suis-je convaincu que c’est bien ici le mont des Oliviers, que ce ruisseau est le torrent du Cédron, et que le hameau de l’autre côté est véritablement Béthanie ? Pourquoi cette certitude, quand ailleurs j’ai tant de doutes ? Je ne pourrais le dire au juste, – surtout dans les pages d’un roman. Mais chacun de nous peut s’en assurer par lui-même : ici, pour le chrétien protestant, voir c’est croire, de même que là-bas, dans cette église des lieux saints, voir c’est douter.

C’est du côté du mont des Oliviers que se dirigea Bertram, et, s’étant assis au revers de la colline, il contempla Jérusalem, jusqu’à ce que le court crépuscule d’un jour de Syrie eût disparu et qu’il ne pût plus distinguer les objets merveilleux sur lesquels ses yeux étaient encore arrêtés. Merveilleux entre tous ! Là, devant lui, se dressaient sur la colline les murs de Jérusalem, – car la cité est encore enclose aujourd’hui, – s’étendant de colline en colline en une ligne irrégulière, mais continue ; à gauche était la montagne de Sion, – la montagne de David, – qu’habitent encore presque exclusivement les Juifs. Voilà le quartier des Juifs et leur hôpital, que desservent des médecins anglais, et qu’entretient l’argent anglais ; et voilà aussi tout près de la porte de David, à côté du grand couvent neuf des Arméniens, au milieu des décombres, une Colonie de lépreux.

Dans la ville, – mais n’en faisant point partie, – à l’intérieur de ses murs, – mais avec défense d’en parcourir les rues, – vit cette race de parias, misérable entre toutes. De père en fils, de la mère à la fille, se transmet la maladie horrible, immonde, – héritage inévitable qui rend le corps hideux et qui imprime à la physionomie divine de l’homme la stupide mélancolie d’une face de singe. Qui pourra dire la silencieuse tristesse, l’abattement morne de ces visages pâles, lourds et désossés, sans contour et sans pensée ? Nul travail journalier ne leur apporte l’appétit ou le repos ; leur destinée leur défend le travail, comme tous les autres bonheurs humains. Spectacle lugubre ! ils sont là assis au soleil sur leur fumier, chacun devant la porte de sa cabane, les parents lépreux entourés de leur progéniture lépreuse, mendiants par héritage, proscrits, mutilés, – et cependant possesseurs d’une âme, si seulement ils le savaient, ou si d’autres y songeaient pour eux.

Tout en face de Bertram, le mont Moriah s’élevait dans l’intérieur même de la cité, – le mont Moriah sur lequel Salomon bâtit la maison de l’Éternel, dans le lieu où l’ange de l’Éternel était apparu à David, son père, « dans le lieu que David, son père, avait préparé dans l’aire d’Ornan, le Jébuséen. » Il avait devant lui l’emplacement de ce temple, du temple de Salomon, dont David n’avait été jugé digne que de rassembler les matériaux. L’emplacement ! que dis-je ? les pierres elles-mêmes étaient là.

Vue du mont des Oliviers, la ville semble si proche qu’on croirait pouvoir la toucher avec la main. On n’en est séparé que par la vallée de Josaphat, cette vallée où mademoiselle Todd veut faire son pique-nique. C’est là que les Juifs aiment à se faire enterrer. La vallée de Josaphat est, selon eux, le lieu choisi pour la résurrection, et ceux qui parviennent à s’y faire ensevelir n’auront aucun travail souterrain, aucun voyage de taupe à accomplir quand la trompette dernière les appellera pour apparaître de nouveau au jour.

L’atmosphère pure et transparente de la Syrie n’est obscurcie par aucun brouillard, et les lignes de la muraille ainsi que les minarets de la mosquée se détachent nettement sur le ciel du soir, quand on les regarde de l’autre côté de la vallée. Il est facile de compter, même à cette distance, les grandes pierres qui forment la muraille et qui jadis faisaient partie du temple. Il en est qui ont plus de vingt pieds de longueur, à peu près sept pieds de largeur et cinq de hauteur ; ce sont de grands blocs de rocher qui ne sont l’œuvre, certes, ni des Turcs, ni du Moyen Âge, ni des Romains. Ces énormes pierres ne se trouvent qu’à ce seul endroit, à la base du temple, – à la base, plutôt, de ce qui fut le temple. Aujourd’hui elles font partie de la muraille qui s’étend sur le versant du mont Moriah, et qui s’élève à une hauteur d’environ quarante pieds du sol.

Au-dessus est la mosquée d’Omar, endroit désormais interdit au pied profane du chrétien. Au lieu où était l’aire d’Ornan, les enfants de Mahomet lisent le Coran et chantent les louanges d’Allah d’une voix monotone. Quelle merveilleuse histoire, depuis le temps où les bœufs du Jébuséen y foulaient les gerbes jusqu’au jour où l’on y entendit le premier cri du musulman ! Nul chrétien aujourd’hui n’y entre ; c’est à peine s’il ose jeter un regard dans la cour murée qui entoure l’édifice, tandis que les Turcs gardent les clefs de l’église chrétienne et maintiennent la paix entre les Grecs et les Latins, de peur qu’ils ne se livrent avec trop d’ardeur au culte de leurs dieux étrangers.

C’est donc là que Jésus s’assit sur la montagne, faisant face au temple ! Il est impossible de ne pas reconnaître l’endroit. Et, comme il se retirait du temple, un de ses disciples lui dit : « Maître, regarde, quelles pierres et quels bâtiments ! » Et Jésus répondant, lui dit : « Vois-tu ces grands bâtiments ? il n’y sera point laissé pierre sur pierre qui ne soit démolie. » Les voilà, ces pierres du temple abattu ; elles sont debout aujourd’hui et forment les murs de la mosquée d’Omar.

« Et quand il fut proche, voyant la ville, il pleura sur elle. » Oui, lecteur ! Va, toi aussi, de Béthanie à Jérusalem, et tu verras comme lui la ville ; elle peut bien faire pleurer encore aujourd’hui. Il est difficile de s’asseoir là sans pleurer, si l’on porte en son cœur la mémoire de toute cette histoire. « Oh ! si tu eusses connu, du moins en cette journée, les choses qui appartiennent à ta paix ! Mais tu n’as point voulu les connaître. » Et qu’es-tu devenu, ô Juif ? Et qui donc est assis et prie Allah dans tes lieux saints ?

« Ô Jérusalem ! Jérusalem ! » Ce ne fut point en pensée seulement, mais à haute voix et avec les mains étendues, que parla ainsi notre jeune Anglais. « Ô Jérusalem ! Jérusalem ! toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l’as point voulu. Voici, ta maison est déserte. »

Quand il avait discuté avec Harcourt à Oxford, et plus tard avec son oncle, à Hadley, sur la carrière à choisir, Bertram avait laissé entrevoir le désir d’entrer dans les ordres. Ses conseillers n’avaient point cru qu’il le ferait, et il avait semblé parler de la profession cléricale seulement comme étant une de celles qui pourraient être avantageuses pour lui. Mais, assis en face de la cité sainte et la contemplant, il lui parut que c’était là la seule profession désirable. Il prit la résolution d’être prêtre ; il remercia Dieu de l’avoir amené à cette place avant qu’il fût trop tard, et se dit qu’il avait enfin trouvé un divin conseiller dont il suivrait avec confiance la direction. Il tâcherait, lui aussi, de rassembler les enfants de la nouvelle maison d’Israël sous les seules ailes qui peuvent les protéger. Il serait un des moindres combattants parmi ceux qui livrent le bon combat, mais il y consacrerait tout ce qu’il y avait en lui de force et de conviction.

Le lecteur prévoit probablement que George Bertram ne se fera pas prêtre. Ce n’est que trop vrai. Son enthousiasme, tout ardent, tout sincère qu’il était, ne dura guère que le temps qu’il resta à Jérusalem, et l’avait complètement abandonné quand il se retrouva plus tard à Oxford. Cela paraîtra bien méprisable à beaucoup de gens. Oui, c’était méprisable, méprisable comme l’humanité l’est souvent. Qui d’entre nous n’a pas pris de pareilles résolutions – des résolutions de dévouement – et qui ne les a oubliées avant d’avoir dépassé le seuil ? Il est si naturel de désirer faire quelque grande chose ; il est si difficile de suivre la simple ordonnance et de se laver tous les jours dans le Jourdain !

Quand la lumière éclatante du jour eut disparu presque subitement, et qu’il ne distingua plus les minarets de la mosquée, Bertram redescendit de la colline. Le chemin n’était pas long jusqu’à Jérusalem, même pour gagner le centre de la ville ; mais quel chemin ! À gauche, la vallée, la vallée de la Résurrection, toute semée de tombes, pierres plates, basses et trapues, conservant toutes, sans exception, des traces de quelque courte épitaphe hébraïque qui a survécu pendant des siècles. À droite était le mont des Oliviers, qui est encore aujourd’hui suffisamment couvert d’oliviers pour mériter son nom comme autrefois. Puis il passa à côté du jardin de Gethsémani, qui n’est plus qu’un jardin entouré de murs où l’on cultive toutes sortes d’herbes potagères. Il contient un arbre, un très vieil olivier, au sujet duquel la tradition raconte des merveilles. C’est un vieux moine latin qui en prend soin, un Espagnol, je crois, – du moins il a toute la courtoisie d’un Espagnol.

C’est là, ou tout près de là, sur le coteau voisin, que Jésus demanda à ses disciples « s’ils ne pouvaient veiller une heure ? » Bertram, en passant au même lieu, ne se fit pas la même question, mais il aurait pu à bon droit se l’adresser.

Enfin il rentra à la ville en gravissant la montée rapide, sur le versant du mont Moriah, jusqu’à la porte de Saint-Étienne, et se trouva en face de l’entrée de la mosquée, que de farouches derviches gardent de la souillure, même accidentelle, d’un pied chrétien. De là jusqu’à son hôtel, chaque pouce de terrain était, dans un certain sens, sacré, mais se trouvait déshonoré par le mensonge traditionnel. Chaque acte de la vie du Sauveur a trouvé son cadre, le Sauveur n’a pas dit une parole qu’on ne vous indique l’endroit où elle a été prononcée. Aussitôt qu’on se retrouve dans les murs de Jérusalem, tout redevient incroyable, fabuleux, miraculeux, presque – d’aucuns disent tout à fait – sacrilège. Pourtant, si jamais vous passez par là, lecteur, n’oubliez pas de monter au sommet de la maison de Pilate. Était-ce la maison de Pilate, ou, pour mieux dire, est-ce là l’emplacement de la maison de Pilate ? Je ne sais ; mais aujourd’hui c’est une caserne turque. De là le regard peut plonger dans la cour de la mosquée et contempler tout ce qu’il est permis à un chrétien de voir du temple, et puis s’étendre bien au-delà jusqu’aux collines de Jérusalem, les collines des hommes de Galilée, le mont des Oliviers et la montagne de l’Offense, ainsi nommée, parce que Salomon y « bâtit un haut lieu à Kémos, l’abomination des Moabites, sur la montagne qui est vis-à-vis de Jérusalem. »

En rentrant à l’hôtel, George Bertram s’aperçut bien vite qu’un personnage important était arrivé en son absence. Les garçons s’empressaient, car il y a des garçons à Jérusalem tout comme au « Grand Cerf » ou au « Lion d’argent ». En effet, le colonel sir Lionel Bertram l’attendait.

CHAPITRE VIII

SIR LIONEL BERTRAM.

Les signes particuliers auxquels sir Lionel avait fait allusion dans sa lettre à son fils, comme étant les traits caractéristiques de sa personne, étaient certainement vrais. C’était en effet un vieux monsieur, ou, pour mieux dire, un monsieur d’un certain âge qui portait une redingote militaire, avait la tête chauve, le nez crochu et fort peu de dents. Mais il avait autre chose : malgré son âge, il était grand et droit ; il avait l’air distingué ; nonobstant son manque de dents, il était encore beau pour un vieillard, et, quoique le sommet de sa tête fût dégarni, il lui restait encore assez de cheveux pour qu’il en fût très fier et pour qu’il leur consacrât beaucoup d’attention. De plus, ses favoris et sa moustache, bien que d’un beau gris de fer, étaient excellents dans leur genre. Il est probable que si sa calvitie eût été choquante, ou si son manque de dents eût été désagréablement visible, sir Lionel n’y aurait point fait allusion.

Mais, tout en étant un homme vaniteux, sir Lionel avait trop d’esprit pour laisser percer sa vanité d’une façon maladroite. L’ars celare artem était son fort, et il savait vivre dans le monde comme s’il ne donnait jamais une pensée à son habit ou à son pantalon, ou comme s’il n’accordait à sa chevelure gris de fer que les soins les plus essentiels.

J’allais dire que ce qu’il y avait de mieux en sir Lionel était sa stature ; mais, en disant cela, je ne rendrais pas justice à ses manières, auxquelles il était difficile de trouver à redire. Elles étaient ce que le monde appelle charmantes ; cela signifie que celui qui a le bonheur de les posséder sait charmer hommes et femmes – pour un temps. Sa femme, à ce que je crois, ne les avait pas toujours trouvées charmantes.

Ces manières, jointes à la facilité avec laquelle il parlait une ou deux langues outre la sienne, avaient valu à sir Lionel son titre et l’avaient fait nommer à des postes qui n’avaient absolument rien de militaire. Jamais il ne se créait de difficultés ou d’ennemis personnels, et il parvenait même généralement à faire disparaître les difficultés et à apaiser les ennemis qu’avaient laissés derrière eux des gens d’un caractère plus ferme peut-être que le sien.

Le catalogue de ses vertus s’arrête ici. Il n’était pas un homme de génie, il n’était pas même un homme de talent. Il n’avait pas rendu de grands services à son pays ; il n’avait proposé ni exécuté aucune mesure diplomatique importante ; il n’avait pas même appris à connaître les mœurs et les habitudes des peuples parmi lesquels il avait vécu. Mais il avait fait l’office d’une grande jarre d’huile toujours prête à se répandre pour apaiser les flots troublés. L’expédient était son dieu, et, jusqu’à ce jour, il l’avait adoré avec une dévotion qu’avait couronnée le succès.

J’ai laissé entrevoir que sir Lionel n’avait pas été un bon mari ; j’ai montré clairement qu’il avait été un père des plus indifférents. Mais, dès qu’il se rencontra avec son fils, le charme de ses manières fit bientôt oublier tous les anciens torts ; avant la fin de la première soirée, George Bertram aimait dix fois mieux son père duquel il avait été en droit de tout attendre, et qui ne lui avait rien donné, qu’il n’aimait son oncle, qui lui avait tout donné sans lui rien devoir.

— Vous avouerez, mon père, que nous avons fini par nous rencontrer dans un drôle d’endroit ? dit George. Ils étaient assis, tout près l’un de l’autre, après souper, sur un de ces divans qu’en Orient on trouve fixés au mur dans toutes les pièces, et le fils avait d’une façon câline pris le bras de son père. Sir Lionel, à dire vrai, ne se souciait guère de pareilles caresses, mais il les permit en cette occasion, en considération des circonstances particulières de cette première entrevue.

— C’est que, vois-tu, George, je suis toujours dans de drôles d’endroits, moi.

— Vous avez déjà été à Jérusalem ?

— Non, jamais. Ça n’est sur le chemin de rien ; on peut même dire que ça n’a pas de chemins du tout. On ne sait comment y arriver. Même autour de Bagdad il y a des chemins tels quels.

— Et Damas, qu’en dites-vous ?

— Oh ! Damas est sur la grande route ; mais à Jérusalem il ne vient que des pèlerins, ou ceux qui s’intéressent aux pèlerins. Nous sommes tombés tout juste au beau milieu d’eux, je crois.

— Oui, il y en a treize mille ici. Je suis sûr, mon père, que vous aimerez Jérusalem. Quant à moi, j’en suis enchanté, quoique je n’y aie passé que deux jours.

— Il est possible qu’au bout de dix jours tu sois moins enchanté.

— Je ne le pense pas. Mais ce que j’en aime, ce n’est pas la ville.

— Je le crois ; elle me semble passablement pauvre et sale.

— Je prendrais mon parti de la saleté, si la ville était vraie. – Sir Lionel ne comprenait pas trop bien, mais il ne dit rien. – Ce sont les environs, ce sont les alentours de Jérusalem qui fascinent si merveilleusement.

— Ah ! vraiment, le pays est donc joli ?

— Cela dépend ; il est joli, si l’on veut ; mais ce n’est pas là ce que je veux dire. Je ne m’explique pas bien ; mais demain, je vous mènerai au mont des Oliviers.

— Au mont des Oliviers, dis-tu ? Je ne suis pas fort pour grimper, maître George ; souviens-toi qu’il y a de la marge entre mes soixante-trois ans et tes vingt-trois ans. Mais qu’y a-t-il à voir là ?

Qu’y a-t-il à voir là ? Le ton dont cela avait été dit n’était pas fait pour encourager George à décrire – en supposant qu’il eût su le faire – ce qu’il y avait à voir au mont des Oliviers. Il comprit que son père n’était pas enthousiaste sur le chapitre de l’histoire biblique.

Ils changèrent donc de sujet de conversation, et se mirent à causer de George Bertram l’aîné.

— Voilà dix-huit ans que je n’ai vu mon frère, dit sir Lionel ; autrefois il était assez généralement d’humeur acariâtre. Je suppose qu’il n’a pas gagné en amabilité ?

— Je ne dirai pas qu’il soit précisément acariâtre. Vous savez, mon père, qu’il a toujours été très bon pour moi.

— Bon…, soit. Si tu es content, moi je le suis aussi. Mais quand je pense que tu es son héritier naturel, je ne puis pas admettre qu’il ait tant et tant fait. S’il veut être bon, pourquoi m’assomme-t-il tous les mois avec des comptes qui n’en finissent pas, et dont le port me coûte Dieu sait combien ?

— Mais, mon père, je ne suis pas son héritier.

— Tu n’es pas son héritier ! s’écria sir Lionel avec une aspérité de ton assez rare chez lui, et en lançant à son fils un regard perçant qui n’échappa pas à George. Tu n’es pas son héritier, – mais alors, qui donc ?

— Voilà ce que je ne sais pas. Quelque corporation peut-être, ou bien quelque hôpital. Tout ce que je sais, c’est que moi, je n’hérite pas. Il me l’a dit fort nettement. Et il a fort bien fait de me le dire, ajouta George après une pause.

Une exclamation de colère contre son frère partit du cœur de sir Lionel et lui monta aux lèvres, mais il sut la refouler ; ce n’était pas pour rien qu’il avait été pendant trente ans en mission dans des pays étrangers. Il se dit qu’avant de parler à cœur ouvert devant son fils il serait prudent de découvrir au juste quels étaient ses sentiments et son caractère. Il avait toujours compté que George serait non seulement l’héritier de l’oncle millionnaire, mais encore son fils adoptif, et que de cette façon une partie de l’immense fortune passerait, à coup sûr, entre les mains du jeune homme – peut-être même, dans des proportions plus modestes, entre les siennes, – sans avoir pour cela à attendre que son frère voulût bien mourir. Attendre, c’était déjà fort dur, car enfin son frère pouvait lui survivre ; mais apprendre tout à coup qu’il ne fallait pas compter sur l’héritage et, de plus, que le vieil avare refusait de reconnaître les droits de son neveu, c’en était presque trop pour son flegme diplomatique. Je dis presque, car, en définitive, il se contint.

— Et il t’a dit, en propres termes, qu’il ne comptait te rien donner ?

— Oui, fort nettement, en propres termes. Et moi, je lui ai répondu tout aussi nettement, et sur le même ton, que je ne lui demandais rien.

— Était-ce bien prudent, cela, mon garçon ?

— C’était la vérité, mon père. Mais il faut que je vous dise tout. Il a offert de me prêter soixante-quinze mille francs.

— Que tu as pris, je pense ?

— Ma foi, non ! Il me les a offerts à la condition de me faire avoué.

— Te faire avoué ! Toi, un double-premier !

— C’est que mon oncle, voyez-vous, ne fait pas grand cas des double-premiers. Il va sans dire que je n’ai nulle intention de devenir avoué.

— Sans doute. Mais quelle sorte de pension compte-t-il te faire ?

— Il a été très grand, il m’a donné quatre mille francs par an.

— Je le sais. Il m’a envoyé la note… avec la plus grande régularité.

George ne dit pas à son père que la régularité s’était arrêtée là, et que les notes en question n’avaient jamais été soldées ; mais il pensa qu’il n’eût été que juste envers son oncle en le disant.

— C’est là une dépense dont ni vous ni lui, mon père, ne souffrirez longtemps. Cette pension cessera l’année prochaine.

— Comment ! il va supprimer jusqu’à cette misérable paye d’écolier ?

— Et pourquoi pas ? Je n’ai aucun droit sur lui. Et comme il ne s’est guère gêné pour me le dire une ou deux fois…

— Il n’a jamais été qu’un grossier personnage, dit sir Lionel. Je me demande comment diable l’esprit commercial est entré à ce point dans son sang. Dieu sait qu’il n’y en a pas trace chez moi.

— Chez moi non plus, je vous assure.

— Je l’espère bien. Il compte donc que tu vas vivre de l’air du temps ? Voilà de mauvaises nouvelles, George, de fort mauvaises nouvelles.

— Vous pensez bien, mon père, que j’ai toujours compté prendre un état. Je n’ai jamais eu vos idées sur cet héritage. J’ai toujours eu l’intention de faire mon chemin par moi-même, et je ne doute pas que je ne réussisse. Je suis complètement décidé là-dessus maintenant.

— Sur quoi donc ?

— Je compte entrer dans les ordres et prendre un bénéfice de l’Université.

— Entrer dans les ordres ! s’écria sir Lionel avec plus de surprise et peut-être plus de dégoût qu’il n’en avait montré à l’idée d’une charge d’avoué.

— Mon Dieu, oui, mon père, il y a longtemps que j’hésite, mais je crois être décidé maintenant.

— Est-ce que sérieusement, après tous tes succès à l’Université, tu as envie de te faire curé ?

— Je ne vois pas que mes succès aient rien à faire là-dedans. La seule chose qui m’arrête, c’est l’organisation de l’Église. Je n’aime pas l’Église établie.

— Alors qu’as-tu besoin d’y entrer ? dit sir Lionel, qui ne comprenait rien à l’objection de son fils.

— J’aime notre liturgie et notre rituel ; mais ce qui nous manque, c’est le principe volontaire. Il me répugne d’accepter une position que je pourrais conserver quand bien même je ne remplirais pas les devoirs qu’elle implique. Ce n’est pourtant pas que je désire…

— C’est bon !… Je ne comprends pas grand’chose à tout cela. Mon cher George, j’avais espéré quelque chose de mieux pour toi. Je sais que dans l’armée on meurt de faim si l’on n’a pas de fortune personnelle ; mais, parole d’honneur, je trouve que des deux professions, l’Église est encore la pire. On peut devenir évêque, je le sais ; mais je me figure qu’avant d’en arriver là, il faut avaler bien des couleuvres.

— Je ne compte pas avaler de couleuvres, répondit le fils.

— Tu ne comptes peut-être pas non plus être évêque, reprit le père.

Ils ne pouvaient s’entendre sur ce chapitre. Pour sir Lionel, une profession était – une profession ; et dans tout le monde civilisé on sait ce que veut dire ce mot. Cela signifie un emploi au moyen duquel un homme bien né, qui, en venant au monde, n’a pas eu sa part de l’héritage de prospérité qui devrait revenir à tout homme bien né, parvient, en tirant parti de ses talents, à acquérir cette prospérité. Plus on en obtient, meilleure est la profession ; moins on a à travailler pour cela, meilleure est la profession ; moins l’homme est privé par son emploi des plaisirs et des jouissances de la vie, meilleure est la profession. Telle était l’opinion de sir Lionel, et il faut avouer que ses idées avaient au moins le mérite d’être claires, que sa manière de voir, quoique prosaïque, était pleine de sens, et qu’il était en somme de l’avis de la plupart des gens. Mais les idées de George étaient tout autres, et surtout bien moins faciles à expliquer. Il pensait qu’en faisant choix d’un état il devait, non se demander comment il obtiendrait les moyens de vivre, mais bien plutôt comment il vivrait. En embrassant une carrière, il choisissait l’occupation à laquelle il comptait dévouer ce que Dieu lui avait donné de puissance et de vie. Pères et mères, oncles et tantes, tuteurs et grands-pères ! n’était-ce point là chez un jeune homme une singulière façon d’envisager les choses ?

Voyant qu’ils ne pouvaient s’entendre, sir Lionel abandonna la question. Il était bien décidé à ne pas se rendre désagréable à son fils. De plus, comme il comptait ne lui faire aucune pension, ne lui donner aucune fortune, il comprenait à merveille qu’il n’avait le droit de donner son avis qu’autant qu’on le lui demanderait. D’ailleurs il tenait peu à conseiller son fils : il se tiendrait pour satisfait s’il parvenait à lui inculquer amicalement quelques – ne disons pas préceptes, ce mot est rude et désagréable, – quelques utiles notions au sujet de l’incalculable importance qu’il y avait pour lui à bien jouer sa partie à l’égard de M. George Bertram l’aîné. S’il réussissait, tout en causant, à faire comprendre cela à George sans l’offenser, il n’en demanderait pas davantage.

Sir Lionel changea de conversation et se mit à bavarder avec son fils de choses et d’autres, – d’abord d’Oxford, puis de Wilkinson, de Harcourt, et enfin, petit à petit, ils en revinrent à l’oncle George.

— Dis donc, George, quelle sorte de maison mon frère tient-il à Hadley ? Autrefois c’était terriblement ennuyeux.

— Ma foi, oui ; Hadley est assez ennuyeux. Mais ce n’est pas que mon oncle lui-même soit ennuyeux ; je suis toujours prêt à causer avec lui quand il le veut bien.

— Il ne reçoit pas, je suppose.

— Très peu.

— Il ne va jamais dans le monde ?

— Quand il est à Londres, il dîne en ville quelquefois ; quelquefois aussi il donne à dîner.

— Comment ! au restaurant ?

— Oui, à Blackwall, à Greenwich, ou dans quelque endroit de ce genre. J’ai dîné avec lui, et il fait parfaitement les choses.

— Il ne commence donc pas à se faire vieux ? Il n’est pas infirme ? Pas de rhumatismes, ou de choses de ce genre, – solide du côté des jambes, hein ?

— Aussi solide que vous, mon père.

— Il a dix ans de plus que moi, tu sais.

— Je le sais. Il n’a pas l’air aussi jeune que vous, de beaucoup ; mais réellement je le crois aussi fort. Il est incroyable pour son âge.

— Je suis ravi de l’apprendre, dit sir Lionel. – Cependant, si un habile observateur eût examiné avec attention son visage, il n’y aurait pas lu l’expression d’une joie bien vive.

— Tu l’aimes donc assez, – à tout prendre ?

— Mais oui ; je crois qu’au fond je l’aime assez. Il est certain que je devrais l’aimer, mais…

— Allons, mon enfant, parle franchement. Il n’y a pas de secrets entre nous.

— Des secrets… non, je n’ai pas de secrets. Je trouve seulement que mon oncle parle un peu trop souvent de ce qu’il fait pour les gens.

— Il présente trop souvent le mémoire, hein ?

— Si ce doit être un mémoire, qu’il le dise ; quant à moi, je ne m’en plaindrai pas. Il n’y a pas de raison pour qu’il me donne quoi que ce soit. Mais, placé comme je l’ai été à Oxford, il aurait été presque absurde de me voir refuser sa pension…

— Tout à fait absurde.

— Quand il a su que je venais vous chercher, il a chargé Pritchett… vous connaissez Pritchett ?

— Et son écriture, – à merveille.

— Il a chargé Pritchett de m’ouvrir un crédit de huit mille francs, – en sus de ma pension, bien entendu. Eh bien ! je suis presque décidé à refuser cet argent. Jusqu’à présent je n’y ai pas touché, et je crois que je le lui rendrai.

— Pour l’amour de Dieu, ne fais pas chose pareille ! Jamais il ne te pardonnerait un semblable affront. – Ces derniers mots furent dits par sir Lionel avec une énergie toute paternelle.

— Oui, mon père ; mais enfin, s’il me reproche ces huit mille francs ?

— Il ne te demande pas de les lui rendre, n’est-ce pas ?

— S’il vous le demande, cela ne revient-il pas au même ? Mais je vois que vous ne me comprenez pas plus que vous ne le comprenez.

— Pardon, George, je crois le comprendre très bien, lui. Mais je voudrais bien savoir s’il n’y aurait pas moyen d’avoir une tasse de café ici ?

— Rien de plus facile, dit George en sonnant.

— C’est facile peut-être ; mais si j’en crois mon expérience, là où vont les Anglais, le café ne vaut jamais rien. Il m’a toujours paru qu’ils avaient un goût tout particulier pour la chicorée, et qu’ils faisaient très peu de cas du café.

— Voici ce que j’allais vous dire, mon père. Quand je songe aux relations qui existent entre mon oncle et moi, quand je songe que pendant toute ma vie il a… Ici George s’arrêta, car ce qu’il allait ajouter pouvait sembler une critique à l’adresse de son père.

— … Que pendant toute ta vie il a payé tes trimestres au collège, ainsi qu’un tas de choses de ce genre ? continua sir Lionel.

— Justement. Comme il s’est toujours conduit ainsi envers moi, il me semblait tout naturel d’accepter ce qu’il me donnait.

— Tout naturel, en effet. Tu n’aurais pas pu agir autrement.

— Mais ne voilà-t-il pas maintenant qu’il parle de ce qu’il a fait pour moi, comme si… Il va sans dire que je lui suis très reconnaissant, – infiniment reconnaissant. Je ne demande pas mieux que de l’être, et ce n’est pas cela qui me pèse. Mais il a l’air de croire que j’ai eu tort de prendre son argent. Quand je le reverrai, il me dira peut-être quelque chose à propos de ces huit mille francs. Alors il ne me restera plus qu’à lui rappeler que je ne les lui ai pas demandés, et à le prier de vouloir bien les reprendre.

— Garde-t’en bien ! dit sir Lionel aux yeux duquel cette idée de rembourser de l’argent à un homme riche semblait un symptôme de folie. Je comprends à merveille ce que tu veux dire. Il est désagréable de s’entendre rappeler l’argent qu’on a dépensé.

— Mais je ne l’ai pas dépensé…

— Bon ! disons l’argent qu’on a reçu, alors. Mais que veux-tu faire ? Ce n’est pas ta faute. Tu dis avec beaucoup de raison qu’il serait absurde et même ingrat de ta part de refuser de semblables babioles quand ton oncle te les offre, – surtout si l’on considère tout ce qu’il a fait pour toi. C’est sa manière d’être qui a toujours été désagréable, particulièrement dans les affaires d’argent.

N’ayant rien à ajouter à ces excellents conseils, sir Lionel se mit à siroter son café.

— Très mauvais, remarquablement mauvais ; c’est toujours comme cela dans ces hôtels anglais. Si j’en faisais à ma guise, j’éviterais soigneusement tous les lieux que fréquentent mes compatriotes.

Avant de se quitter pour la nuit, George annonça à son père la grande nouvelle que le pique-nique de mademoiselle Todd était fixé au lendemain, et sir Lionel se dit fort désireux d’être de la partie, si mademoiselle Todd consentait à lui accorder la faveur d’une invitation. Le jeune Bertram prit sur lui de répondre au nom de sa nouvelle connaissance. L’intimité se fait vite dans des endroits comme Jérusalem. Lorsqu’on a grimpé jusqu’au sommet de la grande pyramide avec une dame, il y a fort à parier qu’on la connaît mieux que si on l’avait vue pendant une année à Londres, et qu’on l’eût rencontrée une douzaine de fois dans le monde. Deux voyageurs qui ont remonté le Nil ensemble se connaissent comme s’ils avaient passé trois ans ensemble au collège, – mais il faut pour cela que les compagnons de route soient jeunes. Quelque fréquents que puissent être les rapports entre hommes d’un certain âge, il est rare qu’ils deviennent jamais vraiment intimes.

— Il y aura à ce pique-nique une certaine mademoiselle Baker qui dit qu’elle vous connaît, mon père, et une très belle personne, mademoiselle Waddington, qui tout au moins sait votre nom.

— Comment ! Caroline Waddington ?

— Oui, Caroline Waddington.

— Elle est la pupille de ton oncle.

— C’est ce que m’a dit Mademoiselle Baker ; mais mon oncle ne m’en avait jamais parlé. À vrai dire, il ne parle jamais de rien.

— Il serait fort avantageux pour toi de connaître mademoiselle Waddington. On ne peut pas savoir ce que ton oncle fera de son argent. Oui, j’irai à ce pique-nique, mais j’espère que le lieu du rendez-vous n’est pas trop loin.

Et ce fut chose convenue.

CHAPITRE IX

LE PIQUE-NIQUE DE

MADEMOISELLE TODD.

Ce ne fut pas chose difficile que d’obtenir pour sir Lionel la permission de se joindre au pique-nique. Des hommes comme lui, ayant bonne mine et bonnes manières, et possédant de certaines façons aimables et militaires, sont toujours les bienvenus dans ces sortes de parties, quand bien même ils sont arrivés à la soixantaine. Lorsque George fit sa proposition à mademoiselle Todd, cette dame se déclara donc enchantée. Elle avait entendu parler, dit-elle, de l’arrivée de sir Lionel à l’hôtel, mais elle n’avait pas osé proposer à un homme de sa sorte de se joindre à leur petite expédition sans prétention. Quant à mademoiselle Baker, dont l’autorité venait en première ligne après celle de mademoiselle Todd dans cette affaire, elle assura qu’elle avait elle-même compté engager sir Lionel en sa qualité d’ancienne connaissance : ainsi, la chose se trouva arrangée.

La société ne devait pas être nombreuse. Il y avait d’abord mademoiselle Todd, qui avait combiné la partie. C’était une demoiselle grasse, blonde et fraîche, qui n’était peut-être pas très loin de la quarantaine, – une demoiselle d’humeur joyeuse et joviale, très désireuse de voir le monde, tout en se montrant assez indifférente à ses préjugés et à ses conventions. – « Si elle faisait des frais pour sir Lionel, on dirait, sans doute, qu’elle voulait se faire épouser ; mais elle se moquait bien de ce que diraient les gens ; si sir Lionel lui plaisait, elle ferait des frais pour lui. » Ce fut ainsi qu’elle parla à mademoiselle Baker – avec plus de courage et de sincérité peut-être que l’occasion ne l’exigeait.

Puis il y avait madame et mademoiselle Jones. Mademoiselle Jones est la demoiselle qui perdit son ombrelle sur la montagne de l’Offense, et qui accusa assez légèrement de ce vol les enfants de Siloé. Monsieur Jones se trouvait aussi à Jérusalem, mais on n’avait pu le décider à accepter l’invitation de mademoiselle Todd. Il était occupé sans relâche de recherches archéologiques, s’étant donné pour mission de doter le monde d’une nouvelle et surprenante théorie à l’endroit de la chronologie et de la topographie bibliques. Il parcourait la ville chargé d’énormes tablettes et armé d’outils bizarres, et, en conséquence, les visiteurs enthousiastes de Jérusalem le classaient parmi les incrédules.

Il y avait encore monsieur et madame Hunter – de nouveaux mariés, faisant leur voyage de noces. C’était un couple fashionable, costumé à l’orientale avec la plus scrupuleuse exactitude. Madame Hunter se montrait généralement très préoccupée de son pantalon, et M. Hunter ne l’était guère moins de l’absence chez lui de ce même vêtement. Ils mettaient l’un et l’autre leurs turbans d’un air dégagé, et portaient avec aisance leurs ceintures ; cependant ceux qui avaient eu occasion de voir M. Hunter se rouler dans la sienne, étaient d’avis qu’un jour ou l’autre il lui en arriverait malheur et qu’il serait atteint de vertiges. Mademoiselle Baker et sa nièce avaient rencontré ce ménage en route et il était censé faire partie de leur société.

Il devait y avoir encore un certain M. Cruse – celui-là même qui s’était montré si contrarié de l’absence de pommes de terre à la table d’hôte. Il voyageait comme gouverneur de M. Pott, un tout jeune homme dont les tendres parents défrayaient toute la dépense de l’expédition en Terre-Sainte. M. Cruse n’était pas d’un caractère heureux et rien ne lui semblait digne d’admiration. Il était assez bien de sa personne, célibataire, nullement dépourvu d’esprit et, somme toute, recevait de ces dames en général, au moins autant d’attention qu’il en méritait.

Quant à M. Mac Gabbery, il avait un instant donné à entendre qu’il ne se souciait pas d’être de la partie, mais il se laissa persuader par cette bonne mademoiselle Todd. Depuis le jour où George Bertram avait trouvé moyen de se placer à table entre mademoiselle Waddington et sa tante, M. Mac Gabbery avait affecté de se montrer absorbé par les émotions pieuses qu’éveillait en lui le séjour de Jérusalem. Jusque-là personne n’avait été plus gai que lui. Il s’était flatté d’avoir complètement éclipsé M. Cruse dans les bonnes grâces de ces dames, et il avait même été tout prêt, dans le principe, à prendre sur lui toute la fatigue et l’ennui des détails matériels du pique-nique. Aujourd’hui, tout était changé à ses yeux : il avait des scrupules ; il se demandait si ce ne serait pas profaner la vallée sacrée de Josaphat que d’en faire un lieu de réunion, et il consulta sérieusement M. Cruse à ce sujet. Jusqu’à ce moment ces deux messieurs n’avaient guère montré d’amitié l’un pour l’autre, mais ils s’unirent en présence de l’ennemi commun. M. Cruse, lui, ne faisait pas grand cas des souvenirs, ni des associations d’idées ; il donna même à entendre que, selon lui, un respect trop servile pour des localités consacrées confinait à l’idolâtrie, et il s’annonça comme prêt à manger son dîner sur n’importe quelle colline ou dans n’importe quelle vallée des environs de Jérusalem. Fort de cet appui, et fort surtout de sa conscience, M. Mac Gabbery se laissa donc persuader et renouvela même l’offre de ses services à mademoiselle Todd.

Enfin, il y avait M. Pott, le jeune homme confié aux soins de M. Cruse. Il était le fils d’un riche négociant faisant le commerce des toiles, et se montrait, en toutes choses, parfaitement inoffensif. Pour le moment, sa principale occupation était de faire la cour à mademoiselle Jones, et, plus heureux que son mentor, nul rival n’était venu se mettre à la traverse de son bonheur.

Mademoiselle Baker et mademoiselle Waddington complétaient la société. Sur le compte de la première de ces dames, je n’ai que quelques mots à ajouter à ce que j’ai déjà dit, et ces quelques mots seront, tout à sa louange. Mademoiselle Baker était une personne bien élevée, douce et bienveillante, très dévouée à sa nièce, et fort peu disposée à s’imposer volontairement le moindre effort personnel. Qu’on ait pu la rencontrer à Jérusalem, à une telle distance de tous les conforts de son salon de Littlebath, suffit pour prouver combien son dévouement de tante était complet.

Et maintenant parlons de Caroline Waddington. Au moment où commence cette histoire, elle pouvait avoir vingt ans, mais sa taille, sa manière d’être et surtout le caractère très marqué de sa physionomie auraient fait supposer quelques années de plus. C’était alors une très belle personne, – belle par le contour et les traits du visage, pleine de grâce et de dignité dans le maintien, presque majestueuse parfois, – ressemblant, en un mot, à Junon plutôt qu’à Vénus. Mais le Pâris qui, troublé par sa dignité un peu sévère, l’aurait reléguée au second rang, n’aurait pu s’empêcher de s’avouer à lui-même son erreur. Elle était grande, mais pas au point de perdre la grâce féminine, et elle portait avec noblesse sa tête, fièrement posée sur un buste plein de souplesse et d’élégance. Ses cheveux, qui n’étaient pas noirs, mais bien d’une nuance de brun très foncée, s’enroulaient en simples bandeaux autour du visage. C’étaient des cheveux longs et très lustrés, doux et fins comme de la soie, et doués en outre, à ce qu’il semblait, de l’heureux privilège de n’être jamais en désordre. Aucune mèche ébouriffée et inégale ne s’échappait quand elle ôtait son chapeau, et, en pareille occasion, les beaux bandeaux n’avaient même jamais cet air aplati et écrasé qui semble réclamer de nouveaux soins. Le front était le front de Junon, – large, droit et blanc, un de ces fronts sur lesquels un ange souhaiterait de poser ses lèvres, si tant est que les anges aient des lèvres, et qu’ils descendent parfois de leur sphère étoilée, comme on l’a dit, pour aimer les filles des hommes.

Et pour peu que cet ange eût dans sa nature une ombre de passion humaine, il ne se contenterait point du front. Les lèvres avaient toute l’opulence de la jeunesse, les courbes amples et séduisantes et la couleur vermeille de la beauté anglo-saxonne. Caroline Waddington n’était point une pâle et impassible déesse ; ses grâces et ses perfections étaient toutes humaines, et par cela même, plus dangereuses à notre pauvre humanité. Le front, comme nous l’avons dit, était parfait ; nous n’oserions en dire autant de la bouche : on y trouvait parfois un je ne sais quoi de dur, – non dans les lignes elles-mêmes, mais dans l’expression, – une absence de tendresse, peut-être un manque de confiance en autrui mêlé à un peu trop de confiance en soi pour un caractère de femme. Ajoutons cependant que les dents que laissait apercevoir cette bouche en s’ouvrant, étaient d’une beauté incomparable.

Le nez n’était pas un nez grec. S’il l’eût été, il eût peut-être gagné en beauté, mais à coup sûr il aurait perdu quelque chose du côté de l’expression. On n’aurait pu, non plus, l’appeler retroussé ; mais il avait, sans contredit, une certaine tendance de ce côté-là, et les narines étaient plus mobiles et plus promptes à se dilater avec indignation que ne le sont jamais les narines de vos vrais nez grecs.

Le contour du visage était admirable, les lignes de la joue et du menton, d’une pureté sans égale. Les gens par trop exigeants pouvaient seulement regretter l’absence de la moindre fossette ; mais au bout du compte, ce n’est que le joli qui veut des fossettes, la beauté épanouie et complète peut se passer de ce secours.

Mais les yeux ! les yeux de Caroline Waddington ! Les yeux sont la citadelle, la forteresse du poète, et pour les décrire il doit rassembler toutes ses forces et déployer toute sa puissance. Donc, les yeux de Caroline Waddington étaient brillants, assez grands, et bien encadrés dans le visage. C’étaient des yeux intelligents, et, de plus, des yeux honnêtes, ce qui vaut encore mieux. C’étaient des yeux hardis, allais-je ajouter, mais ce mot impliquerait une critique ; je dirai donc plutôt que c’étaient des yeux vaillants, – des yeux courageux et expressifs qui ne se dérobaient jamais, et qui laissaient même percer parfois une certaine méfiance. Ils auraient mieux convenu peut-être à un homme qu’à une belle jeune fille comme Caroline Waddington.

Mais de toutes ses grâces, la plus merveilleuse sans contredit résidait dans sa démarche : « Vera incessu patuit Dea. » Hélas ! combien peu de femmes savent réellement marcher ! La plupart d’entre elles roulent, trottinent, se dandinent ou se traînent comme si leurs volants et leurs falbalas étaient une charge trop lourde ; mais, si ce n’est en Espagne, les femmes ne marchent guère. Sous ce rapport, notre héroïne valait une Andalouse.

Tels étaient les charmes extérieurs de mademoiselle Waddington, mais il faut dire aussi quelques mots des trésors intellectuels, de la marchandise morale, si j’ose m’exprimer ainsi, sur laquelle flottait le pavillon de sa beauté, car il y a autre chose, chez la femme, que le dehors, si beau qu’il puisse être. Il est vrai que bien des hommes ne regardent qu’à cela en se mariant, – qu’à cela, bien entendu, en sus de la fortune ; mais il arrive souvent, bien qu’ils n’aient cherché que cela, que le mariage fait, beaucoup d’autres choses s’imposent à leur attention, bon gré, mal gré ; et puisque Caroline Waddington doit occuper une place dans cette histoire, après comme avant son mariage, qu’elle sera non seulement l’idole mais la compagne de l’homme, il n’est pas inutile de parler brièvement de son aptitude à remplir ce dernier rôle.

Disons donc que sa beauté était peut-être moins remarquable encore que sa force de caractère. Pour l’instant, elle n’a que vingt ans, et elle connaît à peine son pouvoir ; mais le jour viendra où elle le connaîtra et en usera. Elle possédait une volonté virile, opiniâtre et durable, capable de vaincre bien des obstacles et fort difficile à soumettre. Son esprit, bien dirigé, pouvait accomplir de grandes et belles choses, mais il était facile de prévoir qu’il ne resterait pas inactif, et que s’il n’était pas dirigé vers le bien, il pourrait bien se porter de lui-même vers le mal. Il était impossible qu’elle devînt un simple meuble domestique, en s’adaptant à tel usage qu’en voudrait faire un tyran marital. En de bonnes mains, elle devait être une femme heureuse et aimante, mais il était tout aussi possible qu’elle fût destinée à n’être ni heureuse, ni aimante.

Comme la plupart des jeunes filles, elle pensait souvent à ce que l’amour lui réservait dans l’avenir, – elle pensait beaucoup à aimer, bien qu’elle n’eût point aimé encore. Nous avons dit qu’elle avait un esprit viril, mais il ne faudrait pas en conclure que ses espérances et ses aspirations ne fussent pas toutes féminines. Son cœur et ses sentiments étaient bien ceux d’une jeune fille, – du moins, au moment dont il s’agit ; mais son caractère et sa volonté étaient mâles par leur fermeté.

Pour une si jeune personne, elle avait de grands et périlleux défauts : grands, car ils étaient de nature à nuire à son bonheur, et périlleux en ce qu’ils devaient naturellement croître avec l’âge. Ses défauts n’étaient pas ceux de la jeunesse. Loyale elle-même, elle soupçonnait volontiers les autres ; bien que fort digne de confiance, elle était méfiante : or, qui peut rester digne de confiance quand il se méfie toujours ? Comment se confier à celui qui ne se confie jamais à son tour ? De plus, elle était impérieuse quand l’occasion venait tenter son orgueil. Avec sa tante, qu’elle aimait, elle ne l’était jamais. Elle se contentait de la persuader par de doux regards et une voix caressante ; mais en présence de ceux qu’elle ne pouvait persuader, et que pourtant elle voulait dominer, son regard était parfois loin d’être doux et sa voix n’était guère caressante.

C’était une fille d’esprit, causant bien et en sachant au moins autant que la plupart des jeunes personnes de son âge. Pourtant, il y avait quelque chose dans le tour de ses idées qui ne s’accordait pas bien avec ses années. Elle savait parler de choses saintes d’un ton moqueur – avec la raillerie de la philosophie, plutôt qu’avec le rire de la jeunesse ; elle n’avait pas d’enthousiasme, bien qu’elle ne manquât pas de passion cachée au fond du cœur ; le mysticisme lui était inconnu et elle ne voyait rien à travers les nuages rosés de l’inspiration, son atmosphère n’ayant pas de ces teintes-là ; enfin, elle préférait l’esprit à la poésie, et son sourire était plutôt ironique que joyeux.

Et maintenant, j’ai fini de décrire mon héroïne, d’une manière très incomplète pour moi, mais avec trop de détails, peut-être, pour le lecteur. Je n’ai plus que bien peu de chose à ajouter. Caroline Waddington était orpheline, elle vivait toujours avec sa tante, mademoiselle Baker ; son père avait été, dans sa première jeunesse, un associé de M. George Bertram, l’oncle ; celui-ci était le tuteur de Caroline, mais s’était fort peu occupé d’elle, bien qu’il soignât son argent ; enfin elle possédait une petite fortune modeste : une centaine de mille francs environ.

Un pique-nique ayant Jérusalem pour point de départ doit forcément différer, sous plus d’un rapport, de tous les autres pique-niques du monde. Les dames ne peuvent s’y rendre en voiture, vu qu’il n’y a point de voitures à Jérusalem ; on ne peut y envoyer les comestibles en charrettes, puisqu’il n’y a point de charrettes. On expédia donc les vivres dans des paniers placés sur un chameau, par la route la plus directe, tandis que mademoiselle Todd et ses amis, montés, les uns sur des chevaux, les autres sur des ânes, en prirent une autre plus longue mais plus intéressante.

Il est bon de dire que mademoiselle Todd se sentait un peu confuse de l’extension qu’avait prise son expédition. Son premier projet avait été simplement de faire avec quelques amis une promenade dans les vallées des environs de Jérusalem, et d’envoyer un panier de sandwichs pour les attendre à un point quelconque de la route ; et voilà qu’elle se trouvait à la tête d’un cortège de onze personnes (sans compter les conducteurs d’ânes), avec accompagnement de volailles rôties, de jambons, d’œufs durs et de vin de Champagne. Mademoiselle Todd en était assez honteuse. En Angleterre, l’idée ne viendrait à personne, je crois, de faire un pique-nique au cimetière de Highgate ou à celui de Kensal-Green, et de s’abriter à l’ombre des tombeaux de nos grands hommes défunts pour déboucher des bouteilles. Mais mademoiselle Todd était, comme nous l’ayons dit, d’humeur joyeuse : quand ce petit scrupule lui avait été d’abord soumis par M. Mac Gabbery, elle l’avait écarté avec dédain, et avait même agrandi son cercle d’invités, poussée par un désir d’innocente bravade. Le hasard l’avait aidée, et, en fin de compte, elle se trouvait condamnée à présider une nombreuse et joyeuse société réunie pour festiner et se divertir auprès de la cendre de saint Jacques le Juste.

Il n’y a que les Anglais pour faire de pareilles choses. La crânerie des autres peuples ne va pas jusque-là ; il leur manque pour de telles entreprises un certain mélange de drôlerie, d’indépendance de caractère et de mauvais goût. Entrez dans une église du continent, – en Italie, par exemple, où les tableaux des grands maîtres ornent encore les murs des églises, – regardez cet homme debout sur les marches de l’autel même où le prêtre dit une messe ; voyez-le avec sa veste de chasse grise, ses gros souliers, son chapeau de feutre sous un bras, sa canne sous l’autre, tandis qu’il regarde à travers sa lorgnette ! Comme il se remue pour trouver le meilleur point de vue, – également insoucieux du prêtre et des laïques ! La sonnerie, les coups d’encensoir, les génuflexions, tout cela lui est indifférent : il a payé fort cher pour arriver là ; il a payé le guide qui est agenouillé à quelques pas derrière lui ; il compte payer le sacristain qui l’accompagne, il serait tout prêt à payer le prêtre lui-même, si celui-ci laissait entrevoir le désir d’être payé ; mais il est venu là pour voir cette fresque, et il la verra, coûte que coûte. Ajoutons que là-dessus, il en saura bientôt plus long que le prêtre et toute la congrégation mis ensemble. Quelque serviteur de l’église viendra peut-être tout à l’heure lui demander, avec des gestes respectueux et presque suppliants, de se retirer un instant. L’amateur des beaux-arts lui lancera un seul regard irrité et puis ne daignera plus faire attention à ses représentations ; il interrogera son Guide-Murray, posera tranquillement son chapeau sur les marches de l’autel, et poursuivra l’étude de son sujet. Tout le monde – Allemands, Français, Espagnols et Italiens – tous les hommes de toutes les nations, sauront, à n’en pouvoir douter, que cette vilaine veste de chasse grise sert d’enveloppe à un Anglais. L’Anglais ne se soucie de personne. Si quelqu’un le dérange ou le vexe, il sait d’ordinaire se faire justice ; et, s’il n’y parvient pas, n’a-t-il pas derrière lui lord Malmesbury ou lord Clarendon ? Mais, que dirait-il si quelque Italien voyageur venait en Angleterre se promener dans son église et troubler son culte ?

Mademoiselle Todd savait bien qu’elle allait faire une chose ridicule, mais son sang anglais lui échauffait le cœur. Les Todd étaient gens à ne pas s’effrayer de peu, et mademoiselle Todd se promettait d’être digne d’eux. Il est vrai qu’elle n’avait point eu l’intention de faire goûter douze personnes sur un sépulcre juif, mais puisqu’elles se trouvaient là, comptant sur elle pour leur nourriture, elle n’était point femme à les renvoyer à jeun : elle se mit donc bravement à leur tête et sortit par la porte de Jaffa, suivie de sir Lionel, monté sur un âne.

En quittant la ville, ils tournèrent tout de suite à gauche. Leur route les conduisit à travers les vallées de Gihon et de Hinnom, parmi d’étranges sépulcres ouverts, excavés dans les flancs de la montagne, qui ne ressemblent en rien à ceux de la vallée de Josaphat. Les tombes de la vallée de Josaphat sont toutes recouvertes, et chaque sépulture est marquée par une pierre, mais celles dont il s’agit se trouvent dans des catacombes ouvertes, ou, pour mieux dire, dans des caveaux dont l’entrée est ouverte. Le voyageur aventureux peut même pénétrer en rampant, si le cœur lui en dit, jusque dans des cellules où se sont desséchés les ossements de quelque visiteur qui l’a précédé à Jérusalem. Selon la tradition, ce serait ici le champ acheté avec l’argent de Judas, avec le prix de l’iniquité. C’était jadis le lieu de sépulture pour les étrangers, Aceldama, le champ du sang.

Mais où sont aujourd’hui ces ossements, car les catacombes sont à peu près vides ? Le jeune Pott, ayant descendu dans une des plus profondes, en rapporta un crâne et deux fragments d’os qu’il présenta avec infiniment de grâce à mademoiselle Jones, laquelle faillit tomber de son âne à cette vue.

— Fi donc, Pott ! dit M. Cruse, comment pouvez-vous faire une chose si dégoûtante ? Vous profanez la tombe de quelque malheureux musulman, mort il n’y a pas cinquante ans peut-être. (M. Cruse ne perdait pas une occasion de montrer son incrédulité à l’égard de toutes les traditions locales.)

— C’est affreux ! ce que vous avez fait là, monsieur Pott, dit mademoiselle Jones, tout à fait affreux ! Vous êtes capable de tout. Mais je suis sûre que ce n’était pas un Turc.

— N’est-ce pas ? ç’avait l’air d’être un juif, dit M. Pott.

— Oh ! je n’ai pas vu le visage, mais c’était certainement un juif ou un chrétien. Songez donc ! Peut-être que ces restes ont été là depuis dix-huit cents ans. N’est-ce pas singulier ? Maman, voici tout juste l’endroit où j’ai perdu mon ombrelle.

Sir Lionel marchait à la tête de la cavalcade avec mademoiselle Todd, mais George Bertram restait fidèle à ses nouvelles amies, mademoiselle Baker et sa nièce. Pendant quelque temps M. Cruse et M. Mac Gabbery firent de même. La tante et la nièce chevauchaient côte à côte, de sorte que la plus âgée des deux dames avait sa part de toutes ces attentions. À vrai dire, le moyen le plus facile de se faire écouter de la belle Caroline semblait être de s’adresser à sa tante, et M. Mac Gabbery, désespéré, aurait depuis longtemps battu en retraite, si son courage n’eût été entretenu par les rayons que laissait tomber sur lui l’aimable bonne humeur de mademoiselle Baker. Il avait eu la bonne fortune de voyager avec ces dames pendant quelques jours en traversant le désert, et il s’était aperçu que cette circonstance heureuse lui avait donné une supériorité très marquée sur M. Cruse. Pourquoi n’aurait-elle pas la même efficacité à l’égard du nouvel intrus, George Bertram ? Il s’était longuement interrogé à ce sujet pendant la matinée, il s’était reproché sa pusillanimité, et il avait fortifié son courage en se redisant de vieux aphorismes sur le goût des femmes pour les audacieux, et aussi en avalant un petit verre de cognac. Il était donc tout disposé, si l’occasion se présentait, à se rendre aussi désagréable que possible à ce pauvre George.

— Que vous avez dû être heureux de revoir votre père, dit mademoiselle Baker à George. Sa bonté l’empêchait d’être malhonnête pour M. Mac Gabbery, mais elle se serait volontiers débarrassée de lui.

— J’en ai été bien heureux en effet. Savez-vous que c’était la première fois que je le voyais ?

— La première fois que vous voyiez votre père ! dit Caroline ; mais ma tante Mary que voilà, prétend que je l’ai vu, moi ?

— Je vous assure que je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu. On ne connaît guère les gens qu’on n’a vus qu’avant l’âge de sept ou huit ans.

— Il faut que vous ayez bien mauvaise mémoire, dit M. Mac Gabbery, ou que votre tendresse d’enfant pour votre père ait été bien faible. Je me rappelle à merveille la douceur des caresses maternelles, quand je n’avais encore que trois ans. Rien ne se peut comparer, mademoiselle Waddington, à la douceur des baisers d’une mère.

— Je ne l’ai jamais connue, répondit Caroline. Mais j’ai trouvé pour mon compte que les baisers d’une tante valaient à peu près ceux d’une mère.

— Ceux d’une grand’mère ont leur mérite, dit Bertram, d’un ton fort sérieux.

— Je ne puis jamais songer à ma mère sans émotion, poursuivit M. Mac Gabbery. Je me rappelle, comme si c’était hier, le jour où je me tins pour la première fois debout auprès d’elle, tandis qu’elle me montrait un livre d’images ouvert sur ses genoux. C’est le plus lointain souvenir que me fournisse ma mémoire, et c’est aussi le plus doux.

— Oh ! ma mémoire, me reporte plus loin, bien plus loin que tout cela, s’écria George. Écoutez donc, mademoiselle Baker ! ma première impression fut une haine vigoureuse pour l’improbité.

— J’espère que votre manière de voir n’a pas changé depuis lors, dit Caroline.

— J’en ai peur. Mais il faut que je vous raconte mes souvenirs : Un jour que j’étais couché dans mon berceau…

— Vous ne prétendez pas nous faire croire que vous vous rappelez cela ? interrompit M. Mac Gabbery.

— Parfaitement, comme vous vous rappelez le livre d’images. J’étais donc couché, mesdames, comme je vous le dis, mes petits yeux tout écarquillés. C’est étonnant tout ce que les bébés voient, bien que certaines gens ne se méfient pas d’eux. J’étais couché sur le dos, regardant fixement la cheminée sur laquelle ma mère venait de laisser son sac avec ses clefs…

— Vous vous rappelez que c’était le sac aux clefs ? dit mademoiselle Waddington avec un sourire qui fut cause que M. Mac Gabbery serra sa canne d’une main convulsive.

— À merveille ; parce qu’elle mettait ses sous dans ce même sac. Or, il y avait une petite bonne qui me soignait dans ce temps-là. Je la vis, comme je vous vois, se diriger vers le sac et prendre un sou, et je me promis alors que le premier usage que je ferais de la parole, lorsqu’elle me viendrait, serait de tout dire à ma mère. Voilà, je crois, mon plus lointain souvenir.

Les deux dames rirent de bon cœur, mais M. Mac Gabbery fronça les sourcils avec amertume. — Vous l’aurez rêvé, dit-il.

— C’est possible, repartit George ; mais je ne le crois pas. Allons, mademoiselle, racontez-nous vos premières impressions.

— Les miennes ne seraient pas très intéressantes. Elles ne remontent pas si loin et elles se rapportent, si je ne me trompe, à des tartines.

— Quant à moi, je me souviens de m’être mise fort en colère, dit mademoiselle Baker, parce que mon papa prédit que je mourrais vieille fille. C’était mal de sa part, car il est évident que c’est la prophétie qui est cause de l’événement.

— Mais je ne vois pas du tout là un fait accompli, dit M. Mac Gabbery avec un sourire galant du plus mauvais goût.

— Je vous demande pardon, monsieur, le fait est parfaitement accompli, reprit Caroline. Ma tante n’obtiendra jamais mon consentement à son mariage, et je suis bien sûre qu’elle ne songerait pas à s’en passer.

— Voilà donc les espérances de M. Mac Gabbery à tout jamais détruites de ce côté-là, dit George qui put pendant un instant parler à Caroline sans être entendu de leurs compagnons.

— Je crois vraiment qu’il a eu quelque idée de ce genre, car il ne quitte pas ma tante un seul instant. Il a été poli, excessivement poli, mais vous n’ignorez pas qu’un homme peut être très poli et très ennuyeux à la fois.

— Les deux choses vont de compagnie, je crois. Jamais personne ne s’est fait aimer en exécutant des commissions ou en faisant des paquets. On suppose généralement qu’un homme connaît sa valeur et que s’il fait un pareil métier, c’est qu’il n’est bon qu’à cela.

— Vous n’êtes donc jamais obligeant ?

— Bien rarement ; – bien rarement du moins dans les petites choses. Si l’occasion s’offrait de sauver une femme d’un incendie, de l’arracher des mains d’un brigand ou de lui reconquérir des millions, on serait tenté d’en profiter. Aucun mépris ne se mêlerait, en ce cas, à la reconnaissance de la dame. Mais les femmes ne savent jamais gré à un homme de se transformer en valet.

— Cependant j’aime assez qu’on ait pour moi des petits soins.

— Eh bien, voilà M. Mac Gabbery ! avec la moitié d’un sourire, vous le garderez à vos pieds toute la journée.

Pendant ce temps, M. Mac Gabbery et la pauvre mademoiselle Baker cheminaient côte à côte derrière le jeune couple. Mais ce bonheur ne satisfaisait point M. Mac Gabbery. Pendant tout le voyage d’Égypte, il n’avait jamais été séparé de Caroline de façon à ne pouvoir lui parler, et maintenant de quel droit cet étranger, arrivé d’hier, viendrait-il s’interposer entre elle et lui ?

— Mademoiselle Waddington ! s’écria-t-il, vous rappelez-vous le faux pas que fit votre cheval dans le sable à El-Arish ? Quelle charmante journée que celle-là !

— Oui, mais ce n’est pas un incident très charmant que vous me rappelez. J’ai failli tomber de cheval.

— Et comme nous avons attendu longtemps notre dîner à Gaza, quand les chameaux n’arrivaient pas ? Et M. Mac Gabbery donnant de l’éperon à sa monture se trouva enfin sur le même rang que mademoiselle Waddington.

— Gaza me sera bientôt aussi odieux qu’à Samson, dit celle-ci à voix basse. Je me sens au pouvoir des Philistins chaque fois qu’on prononce ce nom.

— Si l’on parle de souvenirs, poursuivit M. Mac Gabbery, ce voyage-là pourrait certes compter parmi les miens. Ç’a été un rayon de soleil dans mon existence.

— Un rayon de soleil des plus intenses, dit Caroline, car la chaleur avait été étouffante dans le désert.

— Ah ! oui, et bien doux ! Quel bonheur de camper sous la tente ; de préparer soi-même ses repas ; de tout porter pour ainsi dire avec soi ! La vie civilisée n’offre rien de comparable à cela. Celui qui s’est borné à aller de ville en ville et à se transborder d’un bateau à vapeur à un autre ne sait rien de la vie orientale, n’est-il pas vrai, mademoiselle ? Cette observation était à l’adresse de George, qui était arrivé à Jérusalem sans avoir couché une seule fois sous la tente.

— Les indigènes doivent alors bien peu connaître la vie orientale, dit George, car ils me paraissent avoir l’habitude de coucher dans leur lit aussi régulièrement que le chrétien le plus prosaïque de l’Angleterre.

— Je ne suis pas bien convaincue que M. Mac Gabbery lui-même se plairait si fort sous la tente s’il ne portait pas avec lui quelques conforts de la vie civilisée.

— Son nécessaire et son flacon de cognac, par exemple, dit George.

— Et son matelas et ses couvertures de laine, ajouta Caroline.

— Ses conserves de viande et ses tablettes de bouillon.

— Et sa marmite pour faire cuire les pommes de terre.

— Ce n’est pas moi, s’écria M. Mac Gabbery avec colère ; c’est M. Cruse. Je ne tiens pas du tout aux pommes de terre, moi !

— Pardon, c’est vrai, c’est M. Cruse, je me le rappelle maintenant, dont le cœur ne peut se détacher des patates. Mais, si j’ai bonne mémoire, c’est vous qui avez été si malheureux quand nous n’avons plus eu de lait.

Et M. Mac Gabbery, mortifié, ralentit de nouveau l’allure, et se reprit à parler de ses émotions pieuses avec madame Jones.

— Combien les Arabes et les Turcs l’emportent sur nous pour le costume, disait de son côté madame Hunter à M. Cruse.

— Je les défie, en tous cas, de l’emporter sur vous, répondit le précepteur. Depuis que je suis en Orient, je n’ai vu personne adopter les usages du pays avec la moitié autant de grâce.

Madame Hunter jeta un regard satisfait sur ses pieds que ne recouvrait aucune amazone, et qui n’avaient besoin, grâce au pantalon, d’aucune draperie.

— Je pensais moins à moi qu’à M. Hunter, dit-elle. Les femmes ne comptent pas en Orient.

— À moins qu’elles ne viennent de la chrétienté, madame.

— Je songeais à l’habillement des hommes. Ne trouvez-vous pas le costume turc bien séant ? Je le déclare, je ne pourrai jamais m’accoutumer à voir Charles reprendre le pantalon, le gilet et l’habit.

— Et lui, comment pourra-t-il prendre son parti de vous voir en robe de soie toute gonflée de crinoline ?

— Alors je pense qu’il faudra nous décider à nous établir pour tout de bon en Orient. Je n’y ferai pas d’objection, quant à moi. Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne pourrai plus jamais me décider à mettre un chapeau. À propos, qu’est-ce donc que ce sir Lionel Bertram qui vient d’arriver ?

— Je ne saurais trop vous dire ; mais je sais que ce jeune homme est son fils.

— Le fils a beaucoup d’esprit, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu ! il a cette sorte d’intelligence des jeunes gens qui procure des succès universitaires.

(M. Cruse n’avait guère brillé à l’Université, disait-on.)

— Mademoiselle Waddington a l’air de le trouver fort à son goût, ne trouvez-vous pas ?

— Mademoiselle Waddington est très belle, et elle est capricieuse comme le sont volontiers les très belles personnes.

— M. Cruse, ne soyez pas méchant.

Et tout en causant de la sorte, on finit par arriver à la fontaine d’Enrogel. Chacun quitta sa monture, et l’on se groupa autour du petit mur qui entourait la fontaine.

— Voici sir Lionel, dit mademoiselle Todd qui faisait office de cicerone, voici la fontaine d’Enrogel dont vous avez tant entendu parler.

— Ah ! vraiment ! l’eau est un peu sale pour le moment, n’est-ce pas ? dit sir Lionel.

— C’est parce qu’elle est si basse. Après les pluies, tout est inondé ici. Ces petits jardins et ces champs que vous voyez sont les plus fertiles des environs de Jérusalem à cause de l’irrigation qu’on pratique si facilement.

— Mademoiselle Waddington ! s’écria M. Cruse, vous rappelez-vous… Mais celle-ci s’était adroitement dérobée et paraissait occupée à admirer le costume de madame Hunter de l’autre côté de la fontaine.

— Et voilà le village de Siloé, continua mademoiselle Todd, en désignant de la main une rangée de cabanes dont quelques-unes paraissaient taillées dans le roc sur le flanc de la montagne. Et voilà, là-haut, la piscine de Siloé, sir Lionel ; nous irons la voir tout à l’heure.

— Ah ! fit de nouveau sir Lionel.

— N’est-ce pas que tout cela est intéressant ? reprit mademoiselle Todd, et un éclair de satisfaction illumina tout son visage épanoui et vermeil.

— Très intéressant, dit sir Lionel ; mais ne trouvez-vous pas qu’il fait bien chaud ?

— Oui, il fait chaud ; mais on s’accoutume à cela. Je suis si heureuse de me trouver au milieu de tous ces endroits qui m’ont tant embarrassée quand j’étais enfant. J’avais toutes sortes d’idées mystérieuses au sujet de cette piscine de Siloé, du Temple de Salomon, de la montagne de Sion et du torrent de Cédron. Je me figurais que tout cela était disséminé sur un grand espace dans les déserts inconnus de l’Asie, et voilà que je vais tout vous faire voir en une seule journée.

— Je voudrais de tout mon cœur que ces endroits-là ne fussent pas à beaucoup près si rapprochés, afin que le plaisir durât plus longtemps, dit sir Lionel en ôtant son chapeau pour saluer mademoiselle Todd, – mais il le remit bien vite quand il se sentit la tête au soleil.

De nouveau la cavalcade se mit en route et elle arriva bientôt à la fontaine de Siloé. Presque tout le monde mit alors pied à terre, et quelques-uns descendirent jusqu’au bord de l’eau qui jaillissait de terre dans un petit ravin très frais, mais fort humide et assez boueux.

— Vous êtes mon guide en toutes choses, mademoiselle, dit sir Lionel à mademoiselle Todd ; est-il nécessaire que j’aille étudier la géographie biblique au fond de ce trou ? Si vous l’ordonnez, je vous obéirai.

— Non, non, je vous en tiens quitte – d’autant plus que j’y ai déjà été moi-même et que je me suis crottée horriblement à la peine. Ah ! bon ! voilà mademoiselle Waddington à l’eau !

Il n’était que trop vrai : mademoiselle Waddington était tombée à l’eau. Non pas assez complètement, cher lecteur, pour vous causer la moindre inquiétude, mais de façon à ce que la chose lui fût fort désagréable, et que ses bas et ses bottines fussent tout à fait mouillés. George Bertram lui avait donné la main pour descendre, mais, en se retournant pour rendre le même service à une autre dame également aventureuse, il l’avait laissée seule debout sur les pierres glissantes. Toute jeune fille en pareille circonstance devait évidemment s’empresser de profiter de cet instant d’inadvertance pour provoquer une catastrophe ; mademoiselle Caroline n’y manqua pas.

Hélas ! ce ne fut pas tout. Par malheur, M. Mac Gabbery avait été le premier à descendre dans la piscine. En homme rusé, il s’était dit que, vu l’étroitesse du passage, il se trouverait inévitablement chargé de recevoir dans ses bras celles de ces dames qui voudraient descendre et que mademoiselle Waddington, toujours très aventureuse, serait du nombre. Mais George Bertram l’avait suivi d’un bond et l’avait privé même du bonheur de toucher le bout du gant de mademoiselle Waddington. Grâce à l’accident, M. Mac Gabbery crut que la fortune allait lui donner sa revanche.

— Grands dieux ! s’écria-t-il, en sautant dans l’eau avec une impétuosité qui la fit rejaillir jusqu’au visage de Caroline. Ce dévouement était superflu, car rien ne l’empêchait, sans même se mouiller les pieds, de tirer la jeune personne d’embarras ; mais il se disait qu’un malheur commun fait toujours naître, ou devrait toujours faire naître la sympathie. Une fois trempés jusqu’aux genoux, mademoiselle Waddington et lui ne seraient-ils pas tout naturellement rapprochés par leur infortune ? Ne feraient-ils pas cause commune, et ne rechercheraient-ils pas l’occasion de se redire les sensations que tous deux éprouvaient également ? Même ne se pourrait-il pas que, d’après le conseil de quelque sage personne de la société, ils fussent renvoyés ensemble à la ville pour y chercher des chaussures plus sèches ? Pour atteindre un tel but M. Mac Gabbery se serait enseveli sous l’onde, en supposant que l’onde eût été assez profonde pour l’ensevelir. Il fit ce qu’il put, et l’eau, dépassant le niveau de ses souliers, les remplit fort agréablement.

— Oh ! monsieur ! s’écria l’ingrate Caroline, pour le coup, vous avez achevé de me noyer !

— De ma vie, je n’ai rien vu de si maladroit ! dit M. Mac Gabbery en lançant à Bertram un regard qui aurait dû le faire rentrer sous terre.

— Ni moi non plus ! dit Caroline.

— Comment faire maintenant ? Donnez-moi la main, de grâce. Vous avoir quittée ainsi ! Nous nous tirions mieux d’affaire dans le désert, n’est-il pas vrai, mademoiselle ? Il faut que vous retourniez à Jérusalem pour y changer de chaussures, il le faut absolument. Où donc est mademoiselle Baker ? Donnez-moi la main, mademoiselle, les deux mains, je vous prie.

Ainsi parla M. Mac Gabbery, tout en se débattant dans la fontaine de Siloé. Mais pendant ce temps, mademoiselle Waddington s’était retournée lestement et avait tendu la main à Bertram, qui, debout sur un rocher au-dessus d’elle, semblait – j’en rougis pour lui – avoir une grande envie de rire.

— Vous êtes un monstre, monsieur Bertram ! s’écria Caroline, jamais je ne vous pardonnerai. Si je m’étais fiée à ce pauvre M. Mac Gabbery, j’aurais les pieds secs à l’heure qu’il est. Et secouant vivement le bas de sa jupe, elle mouilla l’herbe en cercle autour d’elle, comme eût pu le faire un chien de Terre-Neuve en sortant de l’eau. — Si je vous traitais comme vous le méritez, je vous enverrais à l’hôtel me chercher une paire de souliers.

— Envoyez-le, mademoiselle, envoyez-le tout de suite ; sans cela, j’irai moi-même, dit sir Lionel.

— Je suis à vos ordres, dit M. Cruse ; mon âne est excellent ; – et, tout en parlant, il enfourcha sa bête. Seulement, je ne saurais où trouver vos effets.

— Restez, monsieur Cruse ; je ne saurais pas vous dire où sont mes affaires. D’ailleurs, il n’est rien que j’aime mieux que d’avoir les pieds mouillés, – si ce n’est peut-être d’avoir des brides de chapeau trempées ; et c’est à M. Mac Gabbery que je suis redevable de cette dernière satisfaction.

— C’est moi qui irai, dit M. Mac Gabbery en sortant lentement de l’eau ; il va sans dire que c’est moi qui irai ; je serai moi-même heureux d’avoir l’occasion de changer de souliers.

— Je regrette tant que vous soyez mouillé, fit la belle Caroline.

— Oh ! ce n’est rien ; cela me fait plaisir. Vous sentez bien que je ne pouvais pas vous voir tomber à l’eau sans voler à votre secours. Dites-moi, je vous prie, ce qu’il faut que je vous rapporte. Vous savez que je connais à merveille toutes vos malles, ainsi je n’aurai pas la moindre difficulté. Faudra-t-il que je fasse ouvrir celle qui est marquée d’un C. W. en clous dorés ? C’est celle-là, vous souvenez-vous, qui est tombée du dos d’un chameau, près du temple de Dagon. Infortuné Mac Gabbery ! ce voyage à travers le désert était l’oasis à jamais mémorable de son aride existence.

— C’est moi qui suis le coupable, mademoiselle, dit enfin Bertram, et c’est à moi d’être puni. Je vais retourner à Jérusalem ; et, pour vous éviter tout ennui, je vais faire charger vos malles et vos cartons, sans exception, sur le dos d’une vingtaine de portefaix arabes qui viendront les déposer ici à vos pieds.

— Vous savez bien que vous n’en ferez rien, dit Caroline. Vous oubliez que vous m’avez confié votre théorie sur les petits soins rendus aux femmes.

Après quelques minutes d’une conversation à voix basse entre la tante et la nièce, – conversation à laquelle M. Mac Gabbery essaya en vain de prendre part, – on se décida à renvoyer à la ville un domestique chargé d’un trousseau de clefs et d’un petit billet pour la femme de chambre de mademoiselle Baker. Mademoiselle Waddington put donc, avant l’heure du dîner, changer de bas tout à son aise à l’étage supérieur du tombeau de saint Jacques, et M. Mac Gabbery… Mais laissons là M. Mac Gabbery. Je dirai seulement que ses pieds mouillés n’occupèrent pas l’attention publique autant qu’il était en droit de l’attendre.

Le panier aux provisions avait été envoyé au tombeau de Zacharie, mais on se décida à dîner en face de celui de saint Jacques le Mineur. Ce tombeau est situé au milieu de la vallée de Josaphat, parmi des myriades de tombes juives, et tout juste en face du mur qui fut bâti avec les gigantesques pierres du Temple, à quelques pieds au-dessus du lit desséché du Cédron. Tel était le site choisi par mademoiselle Todd pour se livrer à la consommation de ses poulets froids et de son vin de Champagne.

Tandis que mademoiselle Waddington s’occupait de sa toilette dans le tombeau de saint Jacques, ses adorateurs ne cherchaient guère à se rendre agréables les uns aux autres.

— Je n’ai rien vu de si maladroit de ma vie, dit tout bas M. Cruse à M. Mac Gabbery, mais de façon à ce que Bertram ne pût manquer de l’entendre.

— Impossible d’être plus gauche, répondit M. Mac Gabbery ; il y a des hommes qui sont maladroits de naissance, et qui semblent, à vrai dire, n’être pas faits pour se trouver avec des femmes.

— Et puis, se mettre à rire quand on a fait pareille chose ! C’est peut-être la mode à Oxford ; mais nous autres, à Cambridge, nous nous piquons de plus de politesse. Si nous faisions un tour dans la vallée, en attendant que ces dames soient prêtes ? Et M. Cruse et M. Mac Gabbery s’éloignèrent, bras dessus, bras dessous, tout heureux d’avoir montré leur mépris pour ce pauvre maladroit de Bertram.

— Voilà deux charmants garçons, n’est-il pas vrai ? dit ironiquement Bertram à M. Hunter. C’est vraiment jouer de bonheur que de rencontrer des hommes de cette sorte dans un lieu tel que celui-ci.

— Ils sont assez bien dans leur genre, dit M. Hunter qui, pour l’instant, était couché sur l’herbe, et se croyait l’air plus turc qu’aucun Turc qu’il eût jamais vu. Mais ils me paraissent manquer d’aisance, de naturel, ici, en Orient. D’ailleurs, c’est ce qui se remarque chez la plupart des Anglais. Cruse ne fait que réclamer des légumes cuits à l’eau, et M. Mac Gabbery ne peut manger qu’avec un couteau et une fourchette ! Qu’on me donne, quant à moi, un pilau et un morceau de pain, et je dîne à merveille, sans autre secours que celui de mes dix doigts.

— Cruse est un assez bon diable, dit le jeune Pott. Jamais il ne trouve à redire à rien. Seulement, il est bien cornichon quand il s’agit des femmes.

— Ce sont des hommes bien élevés, dit sir Lionel. On ne peut pas s’attendre à ce que tout le monde ait inventé la poudre.

— Ah ! par exemple, personne n’en accusera Cruse, s’écria M. Pott.

Les dames ayant achevé leurs arrangements, on s’occupa sérieusement de la grande affaire de la journée, et les deux malheureux incompris se retrouvèrent bien vite à leur poste.

— J’aime beaucoup les pique-niques, dit sir Lionel, assis sur le coin de la pierre tumulaire, en tendant son verre à mademoiselle Todd qui lui avait offert d’être son échanson. Je les aime infiniment – en ce qui touche le boire et le manger, s’entend. Il n’y a qu’une chose que je préfère : c’est de dîner sous un toit, les plats sur une table, et une chaise sous moi.

— Oh ! le vilain ingrat ! après tout ce que j’ai fait pour vous !

— Je parle des pique-niques en général, mademoiselle Todd. Si j’avais toujours une déesse pour me verser mon nectar, je saurais me passer de salle à manger, et je m’estimerais heureux de reposer sur un nuage avec des foudres à ma droite.

— Voyez donc, monsieur Bertram, quel admirable Jupiter ferait votre père.

— Oui ! et que le roi des dieux serait heureux avec une Junon comme vous !

— Ha, ha, ha ! ma foi non. Mon ambition ne va pas au-delà du rôle d’Hébé. Monsieur Mac Gabbery, oserai-je vous demander une tranche de jambon ? Savez-vous que ces tombes font les meilleures tables du monde ? Mais je crains que ce que nous faisons ici ne soit très inconvenant ! Je regrette tant, monsieur Cruse, qu’il n’y ait pas de pommes de terre ; en revanche, je sais qu’il y a de la salade.

— À propos de chaises, dit M. Hunter, il est à remarquer que l’homme n’a jamais inventé de siège qui puisse se comparer au divan sous le rapport du confort, de la noblesse, ou de la grâce. Depuis longtemps M. Hunter s’étudiait à s’asseoir les jambes croisées à la turque, mais c’était la première fois qu’il se hasardait à déployer ce talent en public. Le moindre des inconvénients de cette nouvelle posture était de le rendre, une fois assis, complètement incapable de se servir lui-même ou de rendre le moindre service aux autres.

— Il me semble qu’un divan et un canapé se ressemblent beaucoup, dit George.

M. Hunter n’était pas de cet avis, et il expliqua minutieusement quelles étaient les qualités essentielles du véritable divan turc : mais bien longtemps avant la fin de la description George s’était levé pour donner une assiette à Caroline, et en se rasseyant il avait tourné le dos au malheureux Turc. Celui-ci ne put se venger, empêché qu’il était par sa position qui lui rendait tout mouvement très difficile.

Les pique-niques se passent de même, à peu de chose près, dans toutes les parties du monde : le poulet froid et la salade se dévorent à Jérusalem, tout comme dans d’autres lieux, – si ce n’est lorsqu’il s’agit d’apprentis-turcs comme M. Hunter. Des petits enfants arabes se tinrent à l’entour dans l’espoir d’attraper quelques débris du festin, exactement comme le font en Angleterre les petits Anglais, et la conversation qui était languissante au commencement du repas s’anima considérablement, comme d’ordinaire, lorsqu’on eut fait sauter quelques bouchons.

L’indifférence persistante de la dame de ses pensées rendit M. Mac Gabbery presque belliqueux vers la fin de la journée ; et sans la modération de notre héros – il est facile aux gens heureux de montrer de la modération – une querelle s’en serait peut-être suivie, sous les yeux même de mademoiselle Todd.

Je ne prétends pas que mademoiselle Waddington fût à l’abri de tout reproche en cette affaire. Il serait pourtant injuste de l’accuser de coquetterie – en prenant ce mot de coquetterie dans sa mauvaise acception. Elle n’était pas naturellement coquette, mais sa nature la portait à faire ce qui lui plaisait sans beaucoup se préoccuper de la façon dont elle le faisait, et sans attacher grande importance à ce que l’on pensait d’elle.

Elle ne connaissait que depuis peu George Bertram, mais il existait entre eux de certains liens de famille qui créaient une sorte d’intimité. Puis, Bertram l’amusait, tandis que M. Mac Gabbery l’ennuyait, et elle n’entendait nullement se priver du plaisir de causer avec quelqu’un qui l’amusait, puisque l’occasion s’en présentait. Jusqu’à ce jour, elle avait peu connu les plaisirs de la conversation. Mademoiselle Baker, il faut le dire, manquait un peu de vivacité, et ses amis de Littlebath n’étaient pas très brillants ; mais Caroline ne les avait jamais accusés intérieurement d’être ennuyeux. Ce n’est que par le contraste que nous apprenons à reconnaître les ennuyeux à première vue quand nous les rencontrons. Ce fut par l’effet de la comparaison, que Caroline s’aperçut que M. Mac Gabbery l’avait ennuyée. Cette certitude une fois acquise, elle se débarrassa de lui complètement – et peut-être sans assez de scrupules.

— Je riverai son clou à ce blanc-bec, dit M. Mac Gabbery à son ami M. Cruse pendant qu’ils se dirigeaient côte à côte vers la porte de Saint-Étienne à la tête de la cavalcade. Sir Lionel avait engagé mademoiselle Todd à rentrer de bonne heure à la ville, de sorte que le dîner fini, ces dames s’étaient hâtées de reprendre leurs chapeaux, ces messieurs avaient été à la recherche des chevaux et des ânes, les fourchettes avaient été emballées, et il se trouvait qu’on était en route et tout près du jardin de Gethsémané quand M. Mac Gabbery s’ouvrit à son confident.

— Je riverai son clou à ce blanc-bec, répéta-t-il avec énergie.

M. Cruse n’était point belliqueux.

— À votre place, dit-il, je ne m’occuperais pas de lui, ni d’elle non plus. Selon moi, elle n’en vaut pas la peine.

— Oh ! ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, reprit M. Mac Gabbery. Il y avait là deux femmes seules, vous comprenez, et naturellement je me suis occupé d’elles. Vous savez comment ces choses s’emmanchent. De fil en aiguille, nous en sommes arrivés là qu’elles comptaient sur moi pour tout, et cela depuis trois semaines.

— Vous n’avez pas déboursé d’argent pour elles, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu non ! Je ne puis pas dire que j’y ai mis de ma poche. C’est-à-dire qu’elles ont payé leur note partout, et je ne leur ai rien prêté ; mais vous savez qu’il est bien difficile à un homme de voyager comme cela familièrement avec des femmes sans que la bourse s’en ressente. On est tenté de faire pour elles mille choses qu’on ne ferait pas pour soi, ou qu’elles-mêmes ne s’accorderaient pas si elles devaient payer les violons.

C’est ici le lieu de placer une petite morale très utile.

Mesdames, regardez-y à deux fois avant de vous lier en voyage avec des messieurs inconnus. Il ne vous serait point agréable qu’on parlât de vous comme cet homme parlait de mademoiselle Baker et de sa nièce. La vérité, c’est qu’il n’y eut jamais au monde de femme plus exacte dans les affaires d’argent que la pauvre mademoiselle Baker : elle n’aurait pas permis à Mac Gabbery de lui acheter en route pour une piastre d’oranges seulement. De plus, il n’avait pas été leur seul compagnon de voyage : M. et madame Hunter avaient été de la société à laquelle on lui avait simplement permis de s’adjoindre.

— À votre place, je leur battrais froid, ajouta M. Cruse ; et quant à ce fat insupportable, je ne m’en occuperais que pour faire semblant de ne pas le reconnaître.

M. Mac Gabbery finit par promettre de suivre le conseil de son ami, et ce fut grâce à cette sage résolution que le pique-nique de mademoiselle Todd se termina sans effusion de sang.

CHAPITRE X

RÉSULTATS DU PIQUE-NIQUE DE MADEMOISELLE TODD.

Sir Lionel ne partagea que faiblement le dégoût qu’avait inspiré à son fils le charlatanisme déployé à l’église du Saint-Sépulcre ; mais il n’éprouva aussi qu’un enthousiasme très modéré au sujet du mont des Oliviers. Il se promena dans le Saint-Sépulcre comme il s’était promené tant de fois dans d’autres églises à l’étranger ; jeta un coup d’œil, en passant, à droite et à gauche, remarqua que la toiture était en assez mauvais état, refusa de pénétrer dans le sanctum sanctorum, puis, cela fait, il demanda s’il y avait autre chose à voir. Il ne se souciait pas, avait-il dit, de monter dans la galerie, et lorsque George lui avait proposé de descendre dans la chapelle arménienne, il lui avait répondu qu’elle lui semblait bien sombre et bien encombrée de monde. Il avait vu les gardiens turcs sans indignation et n’avait nullement compris pourquoi George en avait été scandalisé.

Au mont des Oliviers il montra une égale froideur et une égale complaisance. Il aurait volontiers renoncé à l’ascension, s’il n’avait craint de désobliger son fils ; mais George y tenait absolument. On chercha donc un âne pour sir Lionel, et ils se mirent en route.

— Ma foi ! oui, dit-il, lorsqu’il eut gagné le sommet, on voit admirablement la ville d’ici. Tu dis donc que c’était là le temple de Salomon ? et maintenant ils en ont fait une mosquée ? Mon Dieu, qui sait si d’ici la fin du monde, les Brahmanes aussi n’y feront pas des leurs. Malgré tout, cette colline est fièrement aride !

Alors George essaya, mais en pure perte, de faire comprendre à son père pourquoi il désirait entrer dans les ordres.

— À propos, dit sir Lionel, – ils étaient assis tout juste à l’endroit où s’était trouvé George lorsqu’il avait pris la grande résolution de renoncer à toutes les ambitions de ce monde pour devenir un des pasteurs du Christ, – à propos George, ne va pas, pour l’amour de Dieu, choisir une profession qui te mette ton oncle à dos. Pourtant je ne voudrais pas te voir t’enterrer dans une étude d’avoué.

— Jamais je n’en ai eu un seul instant l’idée, dit George.

— Je pense qu’avec ton esprit, et sans cela même, avec tes espérances de fortune, ce serait une vraie sottise ; mais, en tenant compte de vos positions respectives, je crois réellement qu’à ta place je ferais à peu près tout ce que le vieux exigerait de moi.

— Je ne ferai pourtant pas cette chose-là, dit George, qui ne trouvait pas que le ton de son père fût très en harmonie avec le lieu où ils se trouvaient.

— Au fait, c’est ton affaire, mon garçon. Je ne me permets pas de te diriger, car je sais que je n’en ai pas le droit ; mais je ne puis m’empêcher d’être inquiet. Ah ! George ! si je pouvais seulement mettre une vieille tête sur tes jeunes épaules, comme tu aurais la partie belle ! Sais-tu bien que ce vieux pourrait te laisser une douzaine de millions ?

Ce n’était certes pas pour entendre de pareilles choses que George avait tenu à revoir le mont des Oliviers, aussi ne fit-il pas de grands frais d’éloquence pour y retenir son père. Sir Lionel remonta donc sur son âne et rentra avec son fils dans la ville, et, tant que dura leur séjour à Jérusalem, George ne lui reparla plus du mont des Oliviers.

Il ne réussit guère mieux auprès d’une autre personne qu’il chercha également à pénétrer de son enthousiasme religieux. Il amena une première fois mademoiselle Baker, avec sa nièce, jusqu’à son rocher de prédilection ; et même avant de quitter Jérusalem, il trouva moyen, dans une promenade, de se retrouver au même endroit, en tête à tête avec la jeune personne.

— Je ne saurais avoir une aussi haute idée du clergé que vous, monsieur Bertram, dit Caroline. Autant que j’ai pu en juger, les ecclésiastiques ne me paraissent pas valoir mieux que les autres hommes ; il semblerait pourtant qu’ils devraient être meilleurs.

— Mais, au moins, vous conviendrez qu’il leur est plus facile de mettre en œuvre la bonté, si le germe en existe chez eux. Le cœur du prêtre devra être plus ouvert à la compassion, ce me semble, que celui d’un avocat ou d’un avoué.

— Je ne comprends pas, au juste, ce que vous entendez par la compassion.

— J’entends… dit Bertram, puis il s’arrêta ; car il ne savait trop comment expliquer sa pensée à cette jeune fille, et il ne se sentait pas bien sûr qu’elle le comprendrait quand il aurait parlé. Or, s’il faut tout dire, quelque penchant qu’il éprouvât pour une vie de sainteté, il ressentait un attrait au moins égal pour sa compagne.

— Il me semble qu’un homme doit toujours choisir la profession qui le mènera le plus loin. Vous avez le droit d’aspirer à une haute position, et, à votre place, je n’irais certes pas m’enterrer dans une cure de campagne.

Ce que disait à Bertram cette fille de vingt ans lui faisait bien plus d’impression que les préceptes pleins d’expérience de son père. Et pourtant les conseils de l’un, comme les avis de l’autre, avaient leur influence, car la bonne semence était tombée chez lui sur un sol bien peu favorable.

Ils s’assirent, et gardèrent le silence pendant quelques instants. Bertram regardait au loin vers le mont Moriah, et songeait aux tables des changeurs renversées dans le Temple, tandis que Caroline Waddington regardait simplement le soleil couchant. Elle aimait et elle comprenait le beau dans l’ordre matériel, mais elle ne savait pas regarder dans le passé, et elle ne pouvait sentir les choses dont l’amoureux Bertram désirait tant l’entretenir. La vue du temple où Jésus avait enseigné ne parlait pas à son cœur.

C’était bien un amoureux que Bertram, quoiqu’il n’eût jamais parlé d’amour à Caroline, et qu’il se fût jamais dit qu’il l’aimât, – semblable en cela à la plupart des hommes, qui ne s’avouent qu’ils aiment que lorsqu’ils se voient forcés de se demander si les paroles d’amour qu’ils viennent de prononcer sont bien la vérité. George et Caroline restèrent silencieux pendant quelque temps, et, à les voir, personne, certes, ne les eût pris pour des amoureux. Il y avait entre eux une distance pleine de convenance et de respect. Bertram étendu sur l’herbe regardait au loin la ville et ne semblait pas voir Caroline ; celle-ci, de son côté, était fort gravement assise sur un rocher et s’abritait de son ombrelle.

— Je pense, mademoiselle, que pour rien au monde vous n’épouseriez un ministre de campagne, dit enfin George.

— Et pourquoi donc pensez-vous cela ?

— Je tire cette conclusion de ce que vous venez de me dire tout à l’heure.

— Je parlais de vous, et non de moi. J’ai dit que vous aviez devant vous une noble carrière, et il ne me semble pas que la vie que mènent, en général, les ministres de campagne puisse s’appeler une noble carrière.

— Mais pour quelle raison la carrière cléricale ne serait-elle point noble ? N’est-il point aussi beau de s’occuper de l’âme que du corps ?

— Je juge d’après ce que je vois. Les ministres, d’ordinaire, aiment la bonne chère, sont fort soigneux de leurs écus, fort peu aimables dans leur intérieur et très sujets à s’endormir après dîner.

George se retourna sur l’herbe, et cessa pendant quelques instants de regarder au loin, du côté de la ville. Il n’avait pas assez de force de caractère pour rire de cette description, tout en n’en tenant pas compte. Tel qu’il était, s’il ne protestait pas contre ce qu’avait dit Caroline, il fallait qu’il en rît et qu’il en subît l’influence. Il n’y avait pas de milieu : s’il ne lui disait pas qu’elle ne comprenait rien aux plus chères espérances du prêtre, il devait plier devant le mépris que renfermaient ses paroles.

— Et cet homme que vous dépeignez ainsi, pourriez-vous l’aimer, l’honorer et lui obéir ? dit-il enfin.

— Je présume que de tels hommes trouvent des femmes pour tâcher de les aimer, les honorer et leur obéir ; elles y réussissent ou n’y réussissent pas. Quant à moi, je pense que je ferais comme les autres.

— Vous parlez de mon avenir, mademoiselle, comme s’il vous intéressait, mais vous semblez n’attacher aucune importance au vôtre.

— À quoi cela sert-il qu’une femme pense à son avenir ? Elle ne peut rien pour le diriger. À peine peut-elle quelque chose pour la réussite de ses projets. D’ailleurs je n’ai pas le droit de me croire différente du commun des femmes. Je ne suis un double-premier en rien, moi.

— On peut être double-premier sans que cela prouve rien en faveur de la loyauté du cœur ou de la vaillance de l’esprit. Plus d’un homme qui n’était bon qu’à ramper toute sa vie a été double-premier.

— Je ne comprends pas bien ce que vous entendez par ramper, monsieur Bertram. Je n’aime pas plus que vous ceux qui rampent. J’aime les hommes qui marchent la tête levée, et qui, ayant une fois conquis une place, ne la perdent plus. Dans tous les temps il y a des hommes qui obtiennent la renommée, la fortune et le pouvoir : ceux-là ne rampent pas. À votre place, je voudrais être du nombre.

— Alors à ma place vous n’entreriez pas dans les ordres ?

— Pas plus que je ne me ferais cordonnier.

— Oh ! mademoiselle !

— Oh ! mademoiselle… eh bien ! après ? Voyez un peu les ministres que vous connaissez, ne sont-ils jamais plats ? Le vieux M. Wilkinson, par exemple : c’est un excellent homme, j’en suis sûre ; mais trouvez-vous qu’il brille par la noblesse d’âme, la franchise ou le courage ? Remarquez-vous que ces hommes aient en général des vues très élevées ou des principes très libéraux ? Je ne voulais pas les assimiler à des cordonniers, mais j’ai voulu dire qu’à votre place il ne me viendrait pas plus à l’idée de faire le métier des uns que celui des autres.

— À ma place, quelle profession choisiriez-vous ?

— Je ne sais que répondre, je ne connais pas votre position.

— Il me faut gagner ma vie comme le commun des martyrs.

— Alors gagnez-la de telle sorte que le monde vous regarde ; que les hommes et les femmes parlent de vous, et que votre nom se retrouve dans les colonnes des journaux. Quelque profession que vous embrassiez, qu’elle soit vivante et vigilante, et qu’elle ne soit pas de celles qu’on peut suivre à moitié endormi.

Bertram ne répondit pas tout de suite, et se prit de nouveau à contempler les rochers du temple. Il revit encore, en pensées, les tables des changeurs renversées par le Maître, et se rappela comment il avait été répondu à celui qui n’avait donné que la moitié de ses biens aux pauvres qu’il avait donné insuffisamment. Mais tout en pensant ainsi, il se sentait tenté de donner moins de la moitié de lui-même, et de trafiquer pour son propre compte dans le temple de son âme. Si la chose eût été possible, il eût volontiers servi deux maîtres, mais puisqu’il fallait choisir, il se prosterna devant Mammon.

— Comment pouvez-vous me parler ainsi, me conseiller l’ambition et avouer en même temps que vous pourriez vous donner à un de ces lourdauds dont vous parliez avec tant de mépris.

— Je ne parle de personne avec mépris ; je ne vous conseille rien, et, pour le moment, il ne s’agit pas pour moi de me donner à qui que ce soit. Vous me demandez s’il est possible que j’épouse jamais un ministre, et je vous réponds que la chose est possible.

— Mademoiselle ! dit George, qui avait définitivement détaché ses regards de la ville pour les reporter sur la rayonnante beauté de Caroline, mademoiselle !

— Eh bien ! qu’est-ce ?

— Vous semblez me ranger parmi les êtres supérieurs…

— En effet.

— Et vous-même, vous vous placez, par comparaison, si bas…

— Non, non, je ne me place point bas. Je suis trop fière pour cela ; je me place seulement bien au-dessous de vous, car je n’ai jamais donné des preuves de génie.

— Eh bien ! – puisque vous le voulez ainsi, – vous vous placez au-dessous de moi. Vous l’avez dit, et je ne vous crois pas capable de dire ce que vous ne pensez pas. Vous ne vous abaisseriez pas jusqu’à me flatter ?

— Non, certes, mais…

— Veuillez donc croire, alors que moi non plus, je ne cherche pas à vous flatter. Je ne vous ai jamais menti jusqu’à présent, et j’ai le droit d’exiger que vous me croyiez. Ce que vous pensez de moi, je le pense de vous. Je suis persuadé qu’une haute destinée vous attend. Il y a en vous un je ne sais quoi, qui me dit que votre existence ne saurait être que brillante. Celui qui sera votre mari ne pourra rester obscur.

— Je ne demande pas mieux qu’il en soit ainsi ; mais il me semble que cela devra dépendre beaucoup plus de lui que de moi.

George tenait beaucoup à dire quelque chose qui pût tendre à unir dans l’avenir sa destinée à celle de Caroline. Il n’était pas encore résolu à lui jurer qu’il l’aimait, ni à lui demander en termes clairs et précis d’être sa femme, mais il lui coûtait de la quitter sans savoir s’il n’avait fait aucune impression sur elle, car il comprenait maintenant, à n’en pouvoir douter, que son propre cœur n’était plus libre.

— Allons ! monsieur Bertram, dit Caroline ; voyez donc le soleil, il a presque disparu. Et vous savez que nous n’avons pas de crépuscule ici. Mettons-nous en route, sans cela ma tante va nous croire perdus.

— Une minute, mademoiselle, une minute encore et nous partirons. Mademoiselle, si vous vous intéressez assez à moi pour me dire quelle carrière je dois suivre, quelle occupation je dois prendre, je vous obéirai. Choisissez pour moi, si vous le voulez bien.

Caroline rougit, – légèrement, il est vrai, mais assez pour qu’il s’en aperçût, et assez, surtout, pour qu’elle en eût elle-même connaissance. Elle aurait beaucoup donné pour rester impassible, et pourtant, cette rougeur lui seyait à merveille. Cette fugitive émotion, en adoucissant l’expression décidée qui lui était habituelle, donnait à sa physionomie le charme de la faiblesse naturelle à son âge.

— Quelles folies vous me dites là ! Vous savez bien qu’il vous faut choisir pour vous-même.

Bertram se tenait debout devant elle en lui barrant le sentier, et elle ne pouvait guère avancer sans qu’il lui fît place.

— Non, dit-il, ce ne sont pas des folies : ce que je pense de vous et surtout ce que je sens pour vous fait que ce ne sont point là des folies ! Si je parlais de la sorte à votre tante, ou à madame Hunter, ou à mademoiselle Jones, ce serait en effet absurde. Je ne me laisserais pas diriger par une personne qui me serait indifférente ; mais, en cette chose, je voudrais être guidé par vous, si vous y consentez.

— Je n’y consens nullement.

— Vous ne me portez donc aucun intérêt personnel ?

— Pardonnez-moi. Votre oncle est mon tuteur ; il m’est donc permis de vous traiter familièrement, quoique notre connaissance ne date que d’hier. Je vous regarde comme un ami et je serai toujours heureuse de vos succès. Elle se tut ; puis, après quelques pas faits en silence, elle ajouta en rougissant (mais cette fois elle fit en sorte de dérober la vue de son visage à Bertram) :

— Si je vous répondais comme vous semblez le désirer, ce serait affecter à votre égard ou bien moins, ou beaucoup plus d’amitié que je n’en éprouve.

— Beaucoup plus d’amitié que vous n’en éprouvez ! répéta Bertram d’un ton mélancolique.

— Oui, beaucoup plus, monsieur Bertram. Mais enfin que voulez-vous donc que je vous dise ?

— Hélas ! je le sais à peine. Rien… rien, ne me dites rien. Et ils firent une centaine de pas en silence.

— Rien, mademoiselle, rien… à moins pourtant que…

— Monsieur Bertram, dit Caroline, et elle lui toucha légèrement le bras, monsieur Bertram, cessez, je vous en prie ; ou du moins pensez à ce que vous allez dire. Un homme de votre sorte ne doit pas parler sans réflexion. Elle était singulièrement maîtresse d’elle-même, bien plus calme que Bertram, et elle dominait naturellement la situation ; pourtant, elle aussi était émue.

— Rien, répéta George, ne me dites rien, – rien, si ce n’est que vous êtes prête à partager mon sort, quel qu’il puisse être. » En disant ces mots, il ne se tourna pas vers elle, mais tint ses yeux fixés sur le sentier qu’ils suivaient. Il ne poussa aucun soupir, et ne lui lança aucun tendre regard. À vrai dire, ses traits résolus et sa rude physionomie ne prenaient pas facilement une expression de douceur. Il fronça le sourcil, serra les dents, et hâta le pas ; et comme Caroline tardait à répondre, il reprit : « Je ne vous demande pas de me répondre sur-le-champ, à moins pourtant que vous ne puissiez me dire que vous me laisserez partager votre sort, quel qu’il soit, et que vous partagerez le mien.

— Monsieur…

— Eh bien ?

— Vous voyez que j’avais raison ; vous avez parlé sans réfléchir ; ne le comprenez-vous pas vous-même ?

— J’ai parlé franchement ; répondez-moi de même. Vous qui êtes au-dessus de tout mensonge, mettez-vous au-dessus de toutes les petites réticences de jeunes filles. Vous ne laisserez jamais croire à un homme que vous l’aimez si cela n’est pas ?

— Non, jamais je ne le ferai.

— Ne le niez pas non plus si cela est.

— Mais cela n’est pas. Depuis combien de temps nous connaissons-nous ?

— En comptant par jours et par heures, il peut y avoir trois semaines. Mais qu’importe ? On n’aime pas les gens en raison du temps qu’on les a connus. En vous je trouve tout ce que je puis aimer, tout ce qui peut me rendre heureux. J’ai du talent, du moins j’ai un certain talent : votre caractère me forcera à en faire un bon usage. Je ne prétends pas dire que je vous convienne : vous seule pouvez en être juge ; mais je sais que vous êtes la femme qui me convient. Maintenant j’accepterai telle réponse que vous voudrez me faire.

En réalité, Caroline se sentait fort embarrassée pour répondre. Bertram lui semblait être de ces hommes qui, lorsqu’ils ont parlé avec décision, acceptent aussi comme décisive la réponse qu’on leur fait. Il n’était ni de ceux qu’on peut tenir en suspens, ni de ceux qu’on rejette sans hésitation ; encore moins était-il de ceux qu’on peut accepter sans réflexion.

Il lui plaisait, – il lui plaisait même beaucoup, si l’on considère combien avait été courte leur connaissance. Elle s’était même demandé s’il ne se pourrait pas faire qu’elle l’aimât un jour. Il était bien né, – chose importante à ses yeux ; chose plus importante encore, il avait du talent. Elle respectait son caractère et ses opinions, et elle se disait que c’était là un de ces hommes que toute femme pourrait respecter. Mais Caroline Waddington exigeait autre chose encore de son futur seigneur et maître. Elle avait pu rire et plaisanter en parlant de son mariage avec un ministre de campagne, mais, au fond, elle avait des vues bien plus ambitieuses. Elle se promettait fermement de ne jamais se marier sans amour, mais elle comptait bien ne pas se laisser aller à aimer si l’amour devait se mettre en travers de son ambition. Une chaumière et son cœur n’étaient point à ses yeux l’idéal de la félicité humaine. Elle n’avait pas de cupidité, l’argent ne lui représentait pas le bonheur, en un mot, elle ne ferait pas un mariage d’argent ; mais elle savait cependant que sans fortune on ne peut briller dans le monde. Elle n’avait elle-même qu’une petite dot, et ne faisait pas grand cas de sa beauté ; quoique bien née, sa position n’avait rien de brillant ; son intelligence n’avait pas encore été mise à l’épreuve, et elle ne l’estimait pas à sa juste valeur ; donc, tout compte fait, elle ne se reconnaissait aucun droit à un sort exceptionnel : mais elle avait résolu, du moins, qu’aucune imprudence de sa part ne viendrait contrecarrer les chances heureuses que pourrait lui offrir la fortune.

Telle étant la position, que pouvait-elle répondre à Bertram ? Son cœur lui disait de ne pas le repousser, mais elle craignait d’écouter son cœur. Elle tremblait qu’il ne l’entraînât à se sacrifier par amour. Devait-elle, d’un autre côté, faire appel à la prudence, et congédier ce prétendant dont la jeunesse n’avait encore rien produit, dont la fortune était médiocre, et qu’elle ne pouvait épouser qu’après une longue attente ? Mais ce prétendant était plein de talent, il promettait un brillant avenir… Quand Bertram avait parlé, ses paroles étaient parties du cœur malgré lui ; mais Caroline put retourner toutes ces choses dans son esprit avant de lui répondre.

On l’accusera, je le sais, d’être froide, intéressée, dépourvue de sensibilité. Mais, d’une autre part, lorsqu’une jeune fille laisse de côté toute prudence et se permet d’aimer un pauvre garçon qui n’a rien, de quoi l’accuse-t-on ? Il me semble qu’il est quelquefois bien difficile aux jeunes filles d’agir convenablement. Il ne faut pas qu’elles soient intéressées ; il ne faut pas qu’elles épousent des gueux ; il ne faut pas qu’elles restent vieilles filles ; il ne faut pas qu’elles s’engagent de bonne heure dans un amour sans espoir ; il ne faut pas, non plus, qu’elles soient résolues à n’épouser qu’un bon revenu et une bonne maison. Il devrait vraiment y avoir quelque manuel d’amour qui pût indiquer aux jeunes filles quand elles peuvent aimer sans s’exposer au blâme. Mais notre héroïne n’était peut-être point de celles qui ont besoin de manuel. « Maintenant, j’accepterai la réponse que vous voudrez bien me faire, » avait dit Bertram, et puis il avait attendu.

— Monsieur Bertram, répondit enfin Caroline, il me semble que vous avez parlé sans réflexion. Convenons d’oublier tout ce qui vient de se passer. Vous vous êtes laissé aller à un premier mouvement au lieu d’écouter votre raison.

— Il n’en est rien, mademoiselle ; je ne puis, pas plus que vous, oublier ce qui vient de se passer. Tout ce que j’ai dit, je suis prêt à le redire. Du moment que j’ai compris que je vous aimais, il m’a été tout naturel de vous l’avouer.

— Les promptes réponses ne me sont pas naturelles, mais puisque vous tenez absolument à ce que je vous réponde sur-le-champ, je le veux bien. Votre société m’a été fort agréable, mais jamais je n’ai pensé à vous aimer. Et jamais je ne vous aimerai sans y avoir pensé.

Il serait difficile de dire quelle était la réponse qu’espérait Bertram. Peut-être n’avait-il aucune espérance définie. Lorsqu’il avait gravi la colline avec mademoiselle Waddington, il n’avait pas songé à lui demander de l’épouser. Son cœur, alors, était tourné vers d’autres autels : mais les paroles de la jeune fille, son plaidoyer en faveur des grandeurs de ce monde, l’avait entraîné à se prononcer. Il n’avait fait aucun projet ; mais dès l’instant où il s’était déclaré, un désir intense de réussir s’était emparé de lui.

Tout en marchant à ses côtés, Bertram se demandait ce qu’il fallait penser de la réponse de Caroline. Si on ne reçoit pas d’une femme un refus absolu, on est toujours fort disposé à croire que sa réponse, quelle qu’elle soit, renferme quelque espérance. Les femmes en sont tellement convaincues elles-mêmes, qu’à moins d’un non péremptoire, elles se considèrent comme à peu près engagées. Si une femme dit à un soupirant qu’il ait à attendre quelque peu sa décision, il se croit parfaitement en droit de faire savoir au monde entier qu’elle consent à lui appartenir. Chacun sait ce que veut dire une jeune fille, quand elle renvoie à ses parents pour sa réponse. Il faut que le ton d’une femme soit décidé, – très décidé, – si elle veut que son « non » soit pris au sérieux. Or, le ton de Caroline n’avait pas été très décidé, tant s’en faut.

Quelles que fussent les pensées ou les espérances de Bertram, il n’en parla plus pour le moment, il redescendit la côte en silence avec Caroline. Son visage s’était un peu rembruni, mais on n’y lisait pas l’accablement d’un amoureux éconduit. Le feu qui brillait dans ses yeux et l’expression de sa bouche disaient assez qu’il ne regardait pas tout espoir comme perdu ; et, avant d’arriver au bas de la colline, il avait résolu que Caroline Waddington serait sa femme, en dépit de tous les obstacles. Mais on sait qu’il prenait facilement les résolutions, et que, facilement aussi, il s’en laissait détourner.

Caroline fit également la route en silence. Elle sentait que sa réponse avait été ambiguë ; mais il lui convenait qu’il en fût ainsi. Elle comptait, une fois rentrée chez elle, penser froidement à cette proposition, et en peser le pour et le contre. Elle se consulterait consciencieusement pour savoir si elle pouvait se permettre d’aimer cet homme qui, elle le reconnaissait, était si digne d’amour. Mais l’idée de s’adresser à d’autres, de consulter sa tante, par exemple, ne lui vint pas à l’esprit.

Mademoiselle Todd et mademoiselle Baker étaient restées au bas de la colline. La soirée était magnifique et ces dames avaient dit qu’elles se reposeraient tandis que le jeune couple, plus actif et plus enthousiaste, monterait jusqu’au point de vue qu’aimait tant Bertram. Mais, en faisant cette proposition, elles n’avaient pas prévu à quelle épreuve leur complaisance serait mise. La nuit avait presque remplacé le jour, lorsque Bertram et Caroline vinrent les retrouver.

CHAPITRE XI

VALE, VALETE.

Mademoiselle Baker se montra un peu vexée de ce qu’on l’eût laissée si longtemps assise à côté de mademoiselle Todd, au coin du mur du jardin ; mais mademoiselle Todd elle-même ne laissa percer aucune mauvaise humeur. C’était une de ces personnes qui ne se plaignent jamais et qui trouvent un antidote à tout, jusque dans le mal lui-même. Il était vrai qu’elle avait attendu deux heures, assise sur une grosse pierre au bord du torrent du Cédron, mais d’un autre côté n’avait-elle pas acquis par là le droit de raconter à tout le monde comme quoi M. George Bertram et mademoiselle Caroline Waddington avaient passé ces mêmes deux heures en tête à tête sur la montagne ?

— Mon Dieu, Caroline, nous pensions que vous ne reviendriez jamais, dit mademoiselle Baker.

— C’est la faute de M. Bertram, ma tante ; on ne peut pas le faire bouger quand il est là-haut sur un certain rocher. Il a le projet de se faire ermite, je crois, et de se construire une cellule à cet endroit.

— Si jamais je me fais ermite, ce sera sans contredit dans l’idée de vivre là. Mais je crains de manquer de la persévérance nécessaire à une vie de sainteté.

— J’espère que vous ne nous avez pas fait attendre tout ce temps pour rien ; vous avez eu quelque succès, je pense ? dit mademoiselle Todd tout bas en riant à Bertram. Mademoiselle Todd avait l’air joyeux en parlant ainsi ; mais il faut dire aussi qu’elle avait toujours l’air joyeux.

— J’ai très certainement fait ce que je ne comptais pas faire, et par cela seul, on est en droit de dire que je n’ai pas réussi, répondit Bertram en affectant de parler sentencieusement.

— Donc, elle aura refusé, se dit mademoiselle Todd. Quelle petite sotte que cette fille-là ! Mais ce fut une grande consolation pour mademoiselle Todd de penser qu’elle savait à quoi s’en tenir sur cette affaire.

Le soir même le projet de quitter Jérusalem fut arrêté. J’entends seulement parler des projets de ceux dont nous avons à raconter les destinées ; mademoiselle Baker et sa nièce, sir Lionel et son fils. Pour le moment, nous devons prendre congé de mademoiselle Todd. Elle n’épousa point du coup sir Lionel, et elle n’eut pas même la satisfaction de savoir que ses amis l’accusaient d’en avoir le désir. Mademoiselle Todd avait ses faiblesses, comme tout le monde, mais tout compte fait et en compensant le bien avec le mal, je ne demande pas mieux, quant à moi, de me retrouver bientôt avec elle. Nous pouvons aussi dire adieu à ses amis. M. Mac Gabbery ne mourut point d’amour. M. Pott offrit son cœur et sa main à mademoiselle Jones qui les accepta ; mais le mariage fut rompu par les Pott, père et mère, dont l’indignation, à cette occasion, faillit faire mourir de peur la pauvre madame Jones. M. et madame Hunter s’établirent pendant quelque temps sur les coteaux du Liban, mais finirent par se décider à revenir à toutes les incommodités de la vie européenne. Madame Hunter fit l’épreuve de son costume favori aux eaux, en Angleterre, mais n’obtint qu’un médiocre succès. Quant à M. Cruse, je dirai seulement que madame Pott la mère lui fit une scène terrible, parce qu’il avait permis à son pupille de tomber amoureux, et que M. Pott père menaça, pour le punir, de retenir ses appointements. Une lettre d’avoué empêcha la réalisation de cette menace.

Je dois dire que les projets de mademoiselle Baker avaient subi quelques changements depuis l’arrivée des Bertram à Jérusalem, et il est juste d’ajouter que ces changements avaient été suggérés par sa nièce. La première intention de ces dames avait été de poursuivre leur route jusqu’à Damas. Puis mademoiselle Baker avait supplié Caroline de lui épargner ce surcroît de voyage, – ses forces, disait-elle, étant épuisées tout aussi bien que sa garde-robe, et Caroline avait consenti à rentrer en Angleterre par la voie la plus directe. Ensuite, était survenue la tentation d’aller avec les Bertram jusqu’à Beyrout, et mademoiselle Baker avait reçu l’ordre de se réparer extérieurement et intérieurement. Elle avait obéi, et voilà que de nouveau tout était changé ! Caroline savait qu’elle ne pouvait voyager avec George Bertram sans lui promettre de l’épouser, ou sans se brouiller avec lui. Elle ne voulait pas s’engager sans de plus amples réflexions. Elle décida donc que le mieux serait de reprendre l’ancien projet de sa tante et de revenir en Angleterre par la route la plus simple, c’est-à-dire par Jaffa et Alexandrie.

Il fallut apprendre ce changement de direction non seulement à sa tante, mais encore aux Bertram, et, chose singulière, elle prit son parti de dire aux uns et aux autres la simple vérité. Elle se décida à raconter à sa tante ce qui était arrivé, et se promit de faire comprendre à Georges, en très peu de mots, mais d’une manière affectueuse, qu’il serait plus sage pour eux, vu leur position, de ne pas voyager ensemble. C’était une personne très prudente que mademoiselle Waddington : elle venait de se débarrasser d’un amoureux parce qu’elle ne l’aimait pas, et voilà qu’elle se montrait toute disposée à en éloigner un autre parce qu’elle l’aimait.

Les Bertram, père et fils, devaient quitter Jérusalem dans deux jours. George se proposait d’accompagner son père jusqu’à Constantinople, et, après avoir un peu vu les vrais Turcs dans la véritable Turquie, de retourner ensuite à Londres. Depuis sa dernière promenade au mont des Oliviers, il n’avait pas reparlé d’entrer dans l’Église.

Le soir même, Caroline régla tout avec sa tante.

— Ma tante, dit-elle, pendant qu’elles étaient occupées l’une et l’autre à faire leur toilette de nuit, ma tante, vous allez me trouver bien capricieuse ; savez-vous que je pense que nous ferons mieux, après tout, de nous en aller à Alexandrie !

— Mon Dieu ! que j’en serais contente, mon enfant ! Jane me dit que je ne pourrai jamais me faire faire ici une robe que je puisse mettre.

— Vous trouveriez une robe à Damas, j’en suis sûre, mais…

— Et puis, franchement, je ne me sens pas de force à faire encore une longue route à cheval. Je serais bien fâchée de te contrarier, mais si réellement, là, cela ne te fait rien…

— D’un certain côté cela me fait quelque chose, et, d’un autre, cela m’arrange. Mais il faut que je vous raconte cela. Je ne veux pas que vous me croyiez trop changeante, et que vous pensiez que je vous prie d’aller par ici, et puis par là, sans raison.

— Non, mon enfant ; je sais que tu le fais pour moi.

— Ce n’est pas tout à fait cela non plus, ma tante. Écoutez-moi ; M. Bertram, aujourd’hui, m’a…

— Est-ce qu’il se serait déclaré, par hasard ?

— Oui, ma tante, tout juste. Et en conséquence, il me semble que nous ferons mieux de ne pas voyager ensemble.

— Mais Caroline, dis-moi, dis-moi donc, que t’a-t-il dit, et que lui as-tu répondu ? Mon Dieu ! voilà qui est bien subit ! Et mademoiselle Baker se rejeta dans son fauteuil, ses cheveux grisonnants répandus sur ses épaules, et son peigne encore à la main.

— Quant à ce qu’il m’a dit, je vous en fais grâce, ma tante. C’était le vieux refrain, je pense, et cela signifiait qu’il voulait m’épouser.

— Sans doute, sans doute.

— Comme vous le dites, ma tante, c’était trop subit. M. Bertram a de grandes qualités, de très grandes qualités ; on ne peut s’empêcher de l’aimer. Il a beaucoup d’esprit aussi.

— Oui, Caroline. Et puis, il sera l’héritier de son oncle, probablement.

— Je n’en sais rien ; à dire la vérité je n’y ai pas pensé. Du reste, cela n’aurait rien changé.

— Et tu as refusé ?

— Je ne sais pas au juste. Je sais que j’ai plutôt refusé qu’accepté ; je sais qu’il me faudra aimer un homme bien plus que je ne l’aime aujourd’hui avant de me décider à me marier, et il me semble, après tout ce qui s’est passé, que nous ne devons pas aller à Damas ensemble.

La tante Mary ne demandait pas mieux que de se soumettre à cette dernière décision, et les raccommodages de toute sorte furent en conséquence interrompus. Elle se chargea d’expliquer à sa façon la chose à sir Lionel, tandis que Caroline en ferait autant de son côté à l’égard de George Bertram. Sur un autre point encore, mademoiselle Baker avait une manière de voir très décidée, mais elle ne jugea pas à propos d’en parler à sa nièce. Elle était persuadée que le mariage aurait lieu, et elle était de plus bien résolue à faire tout ce qu’elle pourrait pour y aider. Personnellement elle aimait George, son père lui plaisait, et, en outre, elle se sentait très bien disposée en faveur de la fortune de son oncle. Elle acheva donc sa toilette de nuit dans un état de calme satisfaction ; elle avait en perspective un excellent parti pour sa nièce, et, après tout, elle se trouvait quitte de cet affreux voyage à cheval de Jérusalem à Damas.

Pendant toute la journée du lendemain, George et Caroline ne se trouvèrent pas seuls un instant. Ils déjeunèrent et dînèrent ensemble, mais George se trouvait assis entre la tante et la nièce, comme il l’avait toujours été depuis son arrivée à Jérusalem.

Sir Lionel lui apprit dans l’après-midi qu’ils n’auraient pas le plaisir de la société de ces dames pendant le voyage, et le railla un peu sur le chagrin que devait lui causer cette nouvelle. Mais George parut prendre la chose très philosophiquement.

Le soir, lorsque vint l’heure de se quitter, George pressa plus tendrement que de coutume la main de Caroline, et ne put s’empêcher en même temps de plonger son regard jusqu’au fond des yeux de la jeune fille pour tâcher d’y lire quelque espérance. Je n’oserais dire qu’il n’y rencontra rien de ce qu’il espérait y trouver. Si la main qu’il pressa ne lui rendit pas son étreinte, elle parut recevoir la sienne sans déplaisir, et si le regard brûlant qu’il adressa à Caroline ne trouva pas de réponse, les yeux de la jeune fille brillèrent du moins un instant avec une douceur qui ne leur était pas habituelle.

Le lendemain, ils se trouvèrent seuls un instant. C’était la veille du départ de Bertram : le moment était donc venu de parler. Caroline guetta l’occasion, et, le déjeuner fini, – les repas se prenaient en commun, – elle pria Bertram de passer dans le salon de sa tante. Elle était très calme, car elle savait au juste ce qu’elle comptait faire, et elle put parler sans trouble et sans hésitation. On n’aurait pas pu en dire autant de son compagnon.

— Vous savez que nous ne continuons pas le voyage ensemble ?

— Oui, mademoiselle ; mon père me l’a dit hier.

— Et vous comprenez cette résolution, je l’espère ?

— Pas très bien… Pour parler franchement, je ne la comprends pas du tout. J’ai peut-être été bien présomptueux l’autre jour en vous parlant comme je l’ai fait ; mais je ne vois pas que cela doive déranger tous les projets de votre tante. Vous craignez sans doute que je ne vous importune ; mais auriez pu vous fier à ma discrétion. – Il est encore temps de vous y fier.

— Voyons, monsieur Bertram, il me semble que vous vous écartez bien de cette franchise que vous me recommandiez tant l’autre jour au mont des Oliviers, et que vous vous vantiez de posséder vous-même à un si haut degré. Vous savez à merveille que personne ne vous a trouvé présomptueux. Je n’ai aucune raison de me plaindre de vous, et j’ai tout lieu, en dehors même de l’honneur que vous m’avez fait, – car venant de vous cette offre est un honneur, – de vous être très reconnaissante. Mais je ne puis pas dire que je vous aime. Il ne serait pas naturel que je vous aimasse.

— Pas naturel, grand Dieu ! Mais moi je vous aime de toute la force de mon âme. Est-ce que ce n’est pas naturel cela ?

Il appartient aux hommes de prendre l’initiative en pareil cas, répondit Caroline en souriant.

— Je ne sais ce qu’il appartient aux hommes et ce qu’il appartient aux femmes de faire. Par là vous entendez sans doute ce que l’usage et les convenances permettent ; et convenance signifie mensonge. Je ne vous connais que depuis une semaine ou deux, et je vous aime tendrement. Vous me connaissez depuis le même temps, et vous êtes aussi capable d’aimer que moi. Il n’y a donc rien d’impossible à ce que vous m’aimiez, – quoique pourtant il me paraisse fort improbable que cela vous arrive jamais.

— C’est bon. Je ne vous contredirai en rien, si ce n’est pourtant à l’endroit de votre orgueilleuse et rancunière petite parenthèse. Mais mettons de côté toutes les questions de probabilité, et voyons ce que je dois faire si je ne vous aime pas. Que conseilleriez-vous en pareil cas à votre sœur ? Serait-il sage de nous trouver constamment ensemble, comme cela ne peut manquer d’arriver en voyage ?

— Alors, dois-je comprendre que décidément vous ne pourrez jamais m’aimer ?

— Je n’ai jamais dit cela. Mais vous me pressez trop, monsieur Bertram, ce me semble.

— Je vous presse trop, dites-vous ? Par le ciel ! Il me semble à moi que je ne saurais trop vous presser en pareil cas. Je vous presse de me dire la vérité, – la vraie vérité, cette vérité qui m’importe tant. Auriez-vous de l’aversion pour moi ?

— De l’aversion ? Oh ! non pas.

— Ne me dites pas non plus que vous ne m’aimerez jamais… Alors pourquoi ne resterions-nous pas ensemble ? Vous prétendez que vous ne me connaissez pas assez ; quel meilleur moyen peut-il y avoir de nous mieux connaître ?

— Si je voyageais avec vous maintenant, ce serait comme si je vous acceptais pour mon futur mari. Consultez votre propre raison, et voyez… Si je vous permettais de m’accompagner, ce ne pourrait être qu’en qualité de prétendu. Pardonnez-moi si je vous dis que je ne saurais vous accorder ce titre. Je suis désolée de vous faire de la peine, même pour un jour ; mais je suis sûre que plus tard vous me saurez gré de ce que je fais.

— Nous ne devons donc plus nous revoir ?

— Au contraire, il est plus que probable que nous nous reverrons. Votre oncle est mon tuteur.

— Et je ne le sais que depuis les quelques jours que je vous connais.

— C’est fort simple ; jusqu’à présent vous avez toujours été, soit au collège, soit à l’université. Mais vous le savez maintenant. Quant à moi, je compte bien que nous nous reverrons, ma tante aussi l’espère.

— Oui, oui, – nous revoir comme de simples connaissances. Mais jamais je ne pourrai me résigner à cela. Je crois que vous ne savez pas, que vous ne saurez jamais ce que j’éprouve pour vous. Si je vous retrouve ce sera pour vous dire et vous redire que je vous aime. Vous êtes, vous, si insensible, que vous ne pouvez comprendre mon… mon… mon impétuosité, puisqu’il vous plaît de l’appeler ainsi.

— D’ici à trois ou quatre mois vous rirez de cette impétuosité, tandis que moi, qui sait ? je regretterai peut-être mon insensibilité. Ces derniers mots furent accompagnés d’un sourire malicieux auquel se mêlait peut-être une nuance d’encouragement.

— Vous me permettrez au moins d’espérer ?

— Non, je ne permets rien. Vous saurez bien, sans ma permission, espérer ce que vous prétendez désirer si ardemment. Mais je ne veux pas plaisanter, car je vous crois de bonne foi.

— Vraiment ? cela n’est pas malheureux.

— Mon Dieu, oui, puisque vous me le dites. Vous m’avez bien surprise, l’autre jour, car je ne me doutais pas des sentiments que vous me portiez. Ceux que j’ai pour vous ne sont nullement de ce genre. Chez moi, l’amour ne saurait naître subitement, et je ne puis pas aimer, seulement parce qu’on m’en prie. Vous ne pouvez désirer que, pour vous être agréable, je vous dise ce qui n’est pas. Quittons-nous donc maintenant, monsieur Bertram. Une fois séparés, nous nous rendrons mieux compte de ce que nous éprouvons l’un pour l’autre. Quant à moi, je puis vous dire sincèrement que j’espère vous revoir, – en tout cas, comme un ami. En disant ces derniers mots, elle lui tendit la main.

— C’est donc un adieu que vous m’adressez ? dit Bertram en hésitant à prendre la main qui lui était offerte.

— Oui, si vous le voulez bien. Nous ne nous reverrons plus qu’en public, à dîner.

— Eh, ne me direz-vous pas d’espérer ?

— Je ne vous dirai rien de plus. Vous me donnerez bien la main en ami, n’est-ce pas ?

Il lui prit la main et la regarda bien en face. Elle n’évita pas son regard ; elle ne laissa voir ni colère, ni plaisir, ni dédain, ni orgueil ; le même doux sourire éclairait son visage, – sourire à la fois malicieux et tendre, mais difficile à interpréter de façon à rassurer ou à désespérer l’homme dont le bonheur en dépendait.

— Caroline ! dit enfin Bertram.

— Adieu, monsieur Bertram. Je vous souhaite de tout mon cœur un heureux voyage.

— Caroline !

Elle voulut retirer sa main ; il la retint et la porta à ses lèvres. Puis, il quitta la chambre. Lorsqu’il referma la porte, Caroline avait encore le même doux sourire.

On reconnaîtra, je l’espère, que mademoiselle Waddington s’était acquittée de son rôle avec habileté, sagesse et délicatesse ; j’ajouterai même qu’elle n’avait point manqué de cœur. Elle avait beaucoup pensé à l’offre de George : elle en avait pesé le pour et le contre et elle en était venue à se dire que ce mariage était, en somme, désirable.

Mais elle voyait deux bonnes raisons pour ne pas accepter sur-le-champ. En premier lieu, George Bertram n’était peut-être pas bien sûr de ses propres sentiments, et, dans cette hypothèse, elle lui rendait service en lui laissant le choix, ou de renouveler son offre ou de se retirer après quelques mois de réflexion. En second lieu, elle ne savait pas lire dans son propre cœur. Elle n’aurait réellement pas su dire si elle aimait, ou si elle n’aimait pas George. Elle était assez portée à croire qu’elle l’aimait, mais il lui semblait qu’avant de s’engager, il serait bon d’en être un peu plus sûre. Elle se rappelait, et pour en tenir compte, qu’au dire de sa tante, George devait hériter du vieil oncle Bertram. Elle aurait cru mal faire en épousant un homme qui n’aurait pas eu les moyens de la faire vivre selon la position qu’elle voulait occuper : elle ne l’eût pas fait par égard pour elle-même, et aussi par égard pour lui. Elle ne se sentait pas faite pour être la femme d’un pauvre diable, et ce n’était point là la vie à laquelle elle s’était préparée. Sur ce point aussi, ses idées étaient parfaitement arrêtées, et elle n’était pas femme à s’en laisser détourner par une petite bouffée de sentiment, Bertram lui plaisait, – il lui plaisait même beaucoup, – beaucoup plus qu’aucun autre homme qu’elle eût jamais rencontré. Sous plus d’un rapport, il atteignait à son idéal : pourtant, elle ne le trouvait ni assez calme, ni assez réfléchi. Il lui semblait un peu trop enthousiaste, et elle se disait qu’un homme, qui parlerait et agirait avec moins d’ardeur, aurait plus de chances de réussir dans la vie. Mais avec le temps il pourrait apprendre, sous ce rapport, et elle aussi pourrait lui enseigner de certaines choses. Bertram lui plaisait, pourquoi donc ne l’épouserait-elle pas, puisqu’il paraissait si probable que son oncle lui laisserait toute sa fortune ?

Malgré sa prudence, Caroline était disposée à courir de certains risques. Elle ne voulait pas être la femme d’un homme pauvre, mais elle ne voulait pas non plus épouser un oisif. Elle désirait, avant tout, que son mari fût un homme actif, honorable et heureux, selon le monde ; elle souhaitait, ainsi qu’elle l’avait dit à Bertram, que le nom de son mari fût dans toutes les bouches et qu’on le répétât dans les journaux. Il fallait qu’elle respectât le maître qu’elle se donnerait et que le monde le respectât aussi. Elle aurait respecté le génie, – le génie tout seul – mais le respect du monde ne s’obtenait pas sans la richesse. Quant à l’amour, c’était une nécessité aussi, mais cette nécessité-là ne venait qu’en troisième ligne.

Étant données les idées de notre héroïne sur le mariage, j’ose dire de nouveau qu’elle se conduisit avec habileté et sagesse, et qu’elle ne se montra même pas complètement dépourvue de sensibilité.

Le lendemain de ces adieux, sir Lionel et George Bertram quittèrent Jérusalem ensemble. Le colonel avait son domestique, comme toujours ; George avait son drogman ; et, de plus, ils étaient accompagnés l’un et l’autre d’un serviteur arabe. En quittant Jérusalem, sir Lionel trouva tout naturel de laisser à son fils le soin de régler la note de l’hôtel.

— Au fait, George, avait-il dit en souriant, je sais que tu es en fonds, et moi je ne le suis jamais. De plus, tu as une vache à lait sur laquelle tu peux compter. Ma vache, à moi, c’est le gouvernement, et c’est une mauvaise laitière ; on est constamment à sec avec celle-là.

George sourit aussi et solda la note avec empressement, en protestant que cela n’était que juste, puisque sir Lionel n’avait fait le voyage que pour se trouver avec lui. En conséquence, le colonel se dit qu’il avait été adroit ; mais en ceci il se trompait grandement. Ses calculs reposaient sur une base fausse. « George, pensait-il, est jeune, il n’y regardera pas ; à son âge on ne tient pas à l’argent. » George, en effet, ne tenait pas à l’argent, mais il tenait beaucoup à son père, et il connaissait assez le monde pour savoir que sir Lionel aurait dû payer sa part de la dépense. Il commença à comprendre pour la première fois les sentiments que son oncle exprimait si souvent.

Le père et le fils se mirent en route avec des idées fort différentes sur l’objet de leur voyage. Sir Lionel voulait arriver à Constantinople, et, pour faire plaisir à son fils, il consentait à passer par Damas et Beyrout ; mais George voulait voir Rama, et le puits de la Samaritaine à Sichem ; il voulait gravir le mont Carmel et coucher une nuit au moins dans le monastère. Il lui fallait visiter le mont Thabor, et Bethsaïda et Capharnaüm ; se baigner dans la mer de Galilée, comme il s’était baigné dans le Jourdain et dans la mer Morte ; voir Gadara, Gergèse et Chorazin ; par-dessus tout il lui fallait poser le pied avec respect sur le sol de Nazareth et pouvoir se dire que la terre qu’il foulait était sainte.

Sir Lionel n’aurait pas donné deux sous de Bethsaïda ou de Chorazin, il ne les aurait pas donnés même pour voir Nazareth, mais pour plusieurs raisons il tenait à être bien avec son fils. En premier lieu, l’homme qui fait payer sa note à un autre doit toujours quelques concessions à celui qui la paye. En tout cas, sir Lionel était disposé à en faire ; quant à cela, il ne demandait pas mieux que d’être juste. Ensuite il avait des projets pour le succès desquels il était nécessaire que George eût de l’affection pour lui. À ce point de vue, il avait jusque-là bien joué, – très bien joué son rôle, si nous exceptons toutefois cette petite maladresse de faire payer sa note à Jérusalem. Il s’était rendu très agréable à son fils ; il avait beaucoup fait pour lui gagner le cœur, et il était fort disposé à faire plus encore, – à faire, en un mot, tout, sauf ce qui le gênerait personnellement par trop. Nous pouvons même ajouter, sans que cela implique la moindre contradiction dans le caractère général de sir Lionel, qu’il avait vraiment du goût pour son fils.

Toutes ces considérations le soutinrent pendant quelques jours de courses à droite et à gauche, et lui inspirèrent de la persévérance à défaut de patience. Il visita avec résignation des endroits qu’on lui dit être célèbres dans le monde entier, mais dont les noms n’éveillaient chez lui que des souvenirs vagues et lointains, et ils lui parurent misérables, arides et ennuyeux. Il supporta Gibeon, Shiloh et Sichem, voire même Gilgal et Carmel ; mais, arrivé là, il n’y tint plus. Sa conscience, dit-il, ne lui permettait pas de rester plus longtemps absent de ses devoirs officiels. Il découvrit qu’il était tout près de Beyrout ; qu’il pourrait s’y rendre à cheval en deux jours sans passer à Damas. La cuisine du mont Carmel ne le raccommoda pas avec la Terre sainte. Enfin il s’aperçut qu’il était un peu souffrant. Il rappela à George en riant qu’à vingt-trois ans on est plus jeune qu’à soixante ; bref, il refusa tout net de retourner en arrière pour voir la mer de Galilée. « Mais, ajouta-t-il, si George en avait vu assez, combien il serait heureux de l’avoir pour compagnon de route jusqu’à Jérusalem ! »

Rien ne put ébranler George : il voulait voir Nazareth. Le père et le fils se séparèrent donc en se donnant rendez-vous à Constantinople. Nous ne les suivrons ni l’un ni l’autre. Sir Lionel, dont toute la dépense avait été payée, arriva sur les rives du Bosphore avec la bourse bien garnie, espérons-le. George, demeuré seul, voyagea lentement, songea beaucoup à tous ces lieux vénérés qu’il visitait, – et beaucoup aussi à son amour. Il se sentit bien tenté de retourner sur ses pas pour retrouver mademoiselle Baker et Caroline, mais une sorte de mauvaise honte le retint.

Quinze jours après le départ de son père, George était à Damas ; et, huit jours plus tard, il s’embarquait sur le paquebot de Beyrout. En quittant la Palestine, il ne se sentait pas heureux. Il avait subi pendant un court espace de temps la puissance d’une influence spirituelle et s’était promis de consacrer sa vie à une sainte et noble ambition. La promesse n’avait été faite, il est vrai, que dans son propre cœur, et l’humiliation d’y manquer était en conséquence moins grande ; mais il se disait qu’il s’était laissé détourner de sa résolution par quelques paroles tombées d’une bouche vermeille, et par un seul regard de dédain de deux beaux yeux, et cela sans que cette bouche eût confessé pour lui le moindre amour, sans que ces yeux l’eussent regardé avec la moindre tendresse. Il ne pouvait songer avec satisfaction à son voyage en Terre sainte, et pourtant il y eût volontiers prolongé son séjour. Qui sait ? S’il gravissait de nouveau cette montagne, s’il revoyait Sion et le Temple, qui sait si l’esprit ne triompherait pas encore de la chair ? Mais, hélas ! il lui fallait s’avouer qu’il ne désirait plus voir triompher l’esprit. Le monde avait vaincu ; l’attrait de la chair était trop puissant. Au sommet de la montagne d’Hermon, il se retourna une dernière fois en soupirant, il étendit encore une fois les bras vers Jérusalem, prononça dans son cœur un dernier adieu pendant que ses regards cherchaient au loin les eaux étincelantes de la mer de Galilée, puis tourna résolument la tête de son cheval du côté de Damas.

En notre heureux temps de chemins de fer, le voyageur peut quitter Florence, Vienne, Munich ou Lucerne, sans éprouver les amertumes de l’adieu. Tous ces endroits-là sont si rapprochés qu’il doit compter les revoir, – tout du moins il peut l’espérer. Il n’en est pas de même pour Jérusalem. Celui qui lui dit adieu doit se dire qu’il la voit probablement pour la dernière fois. Or, il faut avoir le cœur bien froid pour ne voir dans la Palestine qu’un pays comme un autre. Ne soyons donc pas surpris si Bertram se sentit un peu triste en redescendant le versant de la montagne d’Hermon.

À Constantinople, sir Lionel et George se retrouvèrent, et notre héros passa un mois fort agréablement avec son père. On était au printemps, les grandes chaleurs ne se faisaient pas encore sentir, et George fut enchanté, sinon de la ville du sultan, du moins des environs. Son père se montra à lui sous un nouveau jour : il y eut plus d’intimité entre eux qu’à Jérusalem ; ils ne vivaient pas dans une société de femmes, et peu à peu sir Lionel abdiqua les faibles prérogatives d’autorité paternelle et le peu de retenue qu’il avait exercés jusque-là. Il parut désirer de vivre avec son fils sur le pied d’une parfaite égalité, il se mit à lui parler comme les jeunes gens se parlent entre eux, enfin, sembla perdre de vue la différence de leurs âges et provoquer volontiers l’absence du respect filial.

Par ses habitudes de vie et par son entrain, sir Lionel, à vrai dire, était fort jeune pour son âge. Il ne faisait jamais valoir ses années pour refuser un plaisir ; il n’en parlait même jamais que lorsqu’il s’agissait de se dérober à quelque corvée. Il est des sujets sur lesquels les jeunes gens s’entretiennent volontiers entre eux, mais dont ils hésitent à parler devant leurs supérieurs en âge : sir Lionel fit de son mieux pour combattre tout sentiment de cette nature chez son fils. Du vin, des femmes, du jeu, des chevaux, de l’argent, et des dettes, il parlait librement, et d’une façon qui choqua d’abord Bertram, mais à laquelle il finit par trouver un certain agrément. Un jeune homme est toujours un peu flatté de la familiarité d’un vieillard, et c’est pour cela que le vice chez les vieillards est si dangereux. Je ne prétends pas dire que sir Lionel cherchât à entraîner son fils au mal ; mais il lui laissa clairement entendre qu’il considérait la moralité comme un attribut spécial de l’état ecclésiastique, que les laïques n’étaient nullement tenus d’affecter, quand ils ne se trouvaient pas en compagnie de femmes que l’on devait respecter, et tromper par cette comédie.

George Bertram aimait son père et se plaisait dans sa société, mais, malgré tout, il se sentait un peu honteux et, parfois, très attristé de sa manière d’être. George était jeune et ardent ; il ne possédait pas la force de caractère qu’il lui eût fallu pour résister au charme qu’exerçait sir Lionel, mais il se rendait bien compte qu’il eût voulu voir d’autres sentiments à son père, et il reconnaissait malgré lui, tout bas, que la sévérité de son oncle était méritée.

Il n’avait compté passer que huit jours à Constantinople ; son père trouva moyen de l’y retenir pendant un mois. Il s’était promis qu’à son retour en Angleterre il serait en position de rendre à son oncle les huit mille francs pour lesquels Pritchett lui avait ouvert un crédit : cela ne lui était plus possible. Sir Lionel faisait beaucoup de dépenses, et bien qu’à Constantinople il fût, pour ainsi dire, chez lui, George en payait toujours la plus grosse part.

Le sujet de conversation que sir Lionel semblait préférer à tout autre était la destination éventuelle de la fortune de son frère. Il s’aperçut bientôt que George avait sur cette matière des idées beaucoup trop romanesques, qu’il était ridiculement indifférent à ses propres intérêts, et que si l’on ne parvenait pas à lui faire mieux comprendre ses droits et mieux apprécier sa position comme unique neveu d’un homme très riche, il pourrait bien arriver que cette magnifique fortune lui glissât entre les doigts. Préoccupé de cette crainte, sir Lionel tâcha de retenir auprès de lui son fils, afin de lui inculquer, si faire se pouvait, quelques utiles principes de sagesse mondaine.

Il comprit bien qu’il serait inutile de catéchiser George sur le meilleur moyen de flatter son oncle ; une telle prétention l’aurait infailliblement éloigné et révolté ; mais il se dit qu’il y avait quelque chose à faire en employant sans se lasser, mais avec beaucoup d’habilité et de finesse, un badinage railleur et à demi méprisant. Petit à petit, il crut s’apercevoir que George l’écoutait avec plus de complaisance, qu’il apprenait à convoiter, enfin qu’il saurait un jour apprécier à leur véritable valeur ces richesses immenses. Fortifié par cette pensée, sir Lionel persévéra avec courage jusqu’au bout.

— Dis bien des choses aimables pour moi à mon frère, dit le colonel à son fils la veille du jour où ils devaient se séparer.

— L’oncle George ne se soucie guère d’entendre des choses aimables, répliqua le fils en riant.

— Je le sais bien. Il aimerait bien mieux que je te donnasse de quoi solder sa note, n’est-ce pas ? Mais comme je ne puis pas faire cela, les choses aimables valent encore mieux que rien. La note de l’oncle George était peu à peu devenue un sujet constant de plaisanteries entre le père et fils. Sir Lionel n’en parlait jamais que de façon à faire rire George le neveu, et celui-ci, qui se reprochait sa gaieté dans les commencements, en avait pris insensiblement l’habitude.

— Je crois que mon oncle ne compte ni sur votre argent, ni sur vos bonnes paroles, dit-il à son père.

— Il n’en sera pas moins charmé de les recevoir. Ne crois donc pas tout ce que chacun te dit de lui-même ! Quand un homme t’assure qu’il déteste la flatterie et que les belles paroles ne lui font rien, que cela ne t’empêche pas de lui débiter toutes les gracieusetés que tu pourras trouver. Il ne sera pas plus fort qu’un autre parce qu’il se vante de sa force.

— Je crois pourtant que vous auriez de la peine à flatter mon oncle.

— Peut-être ; aussi m’y prendrais-je avec beaucoup de précautions. Mais, à ta place, je ne chercherais pas à le flatter, j’essayerais plutôt de la soumission. Il a toujours aimé à faire le tyran.

— Mais moi je n’aime point à faire l’esclave.

— L’esclavage d’un neveu préféré serait probablement assez mitigé.

— Oui ! cela se bornerait à rester perché sept ou huit heures par jour sur un tabouret de commis dans un comptoir.

— Ce serait intolérable si cela devait durer ; mais, crois-en mon expérience, George, si tu pouvais te décider à faire cela pendant six mois seulement, au bout de ce temps-là, la partie serait gagnée.

— En tout cas, je ne l’essayerai pas.

— Comme tu voudras ; tu es libre. Tout ce que je puis dire, c’est que bien des hommes à ta place en seraient fortement tentés. Je suis persuadé que si tu faisais toutes les volontés de ton oncle pendant six mois, tu siégerais au Parlement avant deux ans d’ici. Sir Lionel s’était assuré que le plus cher objet de l’ambition de son fils était d’arriver à la Chambre des communes.

Le soir de ce même jour, comme le père et le fils prenaient leur café en fumant, sir Lionel aborda un autre sujet. — Je ne sais pas si c’était sérieux, dit-il, mais quand nous étions à Jérusalem, il m’a semblé, maître George, que tu t’occupais beaucoup de Caroline Waddington.

George rougit et affecta de rire.

— C’était certainement une fort belle personne, poursuivit son père, – une des plus belles personnes que j’aie vues depuis longtemps. Quelles épaules, et quel cou ! Quand tu la traînais là-haut sur la montagne des Oliviers, ce n’était pas seulement par amour de la géographie biblique, dis donc ?

George tâcha de rire et ne réussit qu’à avoir l’air d’un imbécile.

— Si tu n’en étais pas amoureux, tout ce que je puis dire, c’est que tu aurais dû l’être. Moi, je l’étais.

— Eh bien ! mon père, elle est encore libre, à ce que je crois ; présentez-vous, si le cœur vous en dit.

— Je ne demanderais pas mieux. Si je connaissais le secret de Médée, je me ferais couper en petits morceaux et bouillir tout vif dans l’espoir de rajeunir à son intention. À propos, Georges, je peux te dire quelque chose sur la demoiselle.

— Quoi donc ?

— Je te l’aurais conté quand nous étions là-bas à Jérusalem, mais nous ne nous connaissions pas aussi bien alors qu’aujourd’hui, et je n’aurais pas voulu paraître indiscret.

— De votre part il ne pouvait y avoir indiscrétion.

— Voici ce que c’est : Si mon frère a jamais aimé quelqu’un au monde, – et la chose me paraît, quant à moi, fort douteuse, – il a aimé le père de cette jeune fille. Si Waddington vivait encore, il aurait aujourd’hui mon âge. Ton oncle l’avait pris par la main dans sa jeunesse et aurait fait la fortune du pauvre garçon, s’il n’était mort aussitôt. Selon moi, cela avancerait beaucoup tes affaires, si ton oncle savait que tu veux épouser Caroline Waddington.

George ne répondit pas, et se mit à lancer en l’air avec vigueur de grands nuages de fumée. Sir Lionel, de son côté, n’ajouta rien et changea de conversation sans affectation. Le lendemain, de grand matin, George Bertram quittait Constantinople après avoir reçu de sir Lionel la promesse qu’il viendrait voir son fils en Angleterre, aussitôt que les besoins du service public lui en laisseraient la liberté.

CHAPITRE XII

GEORGE BERTRAM SE DÉCIDE.

George Bertram ne retourna pas tout de suite en Angleterre. Pendant son séjour en Turquie il avait écrit à son ami Harcourt pour lui donner rendez-vous dans le Tyrol, afin de revenir avec lui en traversant la Suisse. Harcourt ne devait se trouver à Inspruck que le 5 août, et pourtant George quitta Constantinople vers le milieu du mois de juin. Il aurait pu facilement passer une semaine ou deux de plus avec son père, s’il l’eût désiré ; mais, à vrai dire, ils ne s’en souciaient ni l’un ni l’autre. La vie était coûteuse à Constantinople, et la bourse de George n’y pouvait suffire longtemps. De son côté, sir Lionel, – qui pourtant ne semblait guère se gêner, – trouvait dans la présence de son fils un certain empêchement : était-ce à ses affaires ou bien à ses plaisirs ?

En quittant Constantinople, Bertram traversa les monts Balkan et gagna le Danube ; puis, après avoir visité Bucharest, il passa en Transylvanie. Il retrouva de nouveau le Danube à Pesth, où il séjourna quelque temps ; enfin il passa une dizaine de jours à Vienne, visita Salzbourg, et au jour dit serra la main de son ami dans la grande salle du vieux « Soleil d’or » à Inspruck.

Inspruck est une charmante petite ville. Il n’en est peut-être pas une autre en Europe qui puisse se vanter d’être aussi agréablement située. Édimbourg pourrait lui être comparée, si le chemin de fer qui passe au pied de son château et qui traverse sa vallée était remplacé par une rivière. Mais nous sommes restés si longtemps en Palestine, que nous ne pouvons accorder même un demi-chapitre au Tyrol. George et son ami y passèrent quinze jours. Ils gravirent le Brenner, et de là ils purent contempler l’Italie ; ils firent des excursions dans les Dolomites, ces montagnes aux teintes dorées, habitées par une race qui ne parle ni l’allemand ni l’italien, ni aucun des cent autres dialectes connus en Europe, mais un patois que leur ont légué les anciens Latins. Ils errèrent sur les bords de l’Inn et de ses affluents, et y étudièrent avec étonnement les mœurs curieuses qui persistent encore dans les demeures crénelées de ces pittoresques vallées.

Pendant quelque temps Bertram trouva que Harcourt était le plus charmant compagnon du monde. Il était aussi aimable et aussi bon enfant que sir Lionel, et il possédait, en outre, ce qui manquait évidemment à celui-ci, un esprit cultivé. Bien que Harcourt attachât peut-être autant de prix aux jouissances matérielles que sir Lionel, il tenait du moins à ce que ces jouissances fussent d’un ordre relevé. Il lisait beaucoup et goûtait même, à sa façon railleuse et cynique, la poésie ; il avait le sens critique très développé, aimait les tableaux, se vantait d’admirer la nature et, par-dessus tout, prenait plaisir à observer et analyser les hommes. Il avait au plus haut degré ce que l’on pourrait nommer un esprit d’avocat, mais il n’avait pas le côté vulgaire de cet esprit.

Lui aussi il aimait les richesses et se disait que le principal, peut-être même le seul but d’un homme doit être de réussir dans le monde ; mais c’était un succès brillant et délicat qu’il ambitionnait. Sir Lionel voulait de l’argent pour le manger et le dévorer, comme un requin engloutit sa proie ; comme le requin aussi, il avait toujours été affamé. Jamais il n’avait eu de l’argent tout son soûl. Harcourt avait d’autres idées à ce sujet. Il ne voulait rien devoir à qui que ce soit. Avoir un bon crédit ouvert chez son banquier, c’était le vœu le plus cher de son cœur. Il voulait une position parfaitement respectable et une indépendance complète.

Les enseignements de Harcourt furent donc, pendant un certain temps, plus salutaires que ceux de sir Lionel, et George lui-même dut se l’avouer. Harcourt prêchait l’amour des prospérités matérielles, mais à la condition qu’elles fussent la récompense du travail. Pour sir Lionel, l’idéal du bonheur était un gros magot d’argent, tombé de n’importe où, trois mois d’oisiveté pour le dépenser, et la compagnie de quelques bons diables bien gais aux poches aussi bien garnies, pour le moins, que les siennes. Harcourt demandait mieux que cela. Il lui fallait tout aussi bien le respect et l’estime du monde que ses plaisirs.

Pourtant il ne fallut pas bien longtemps pour que Bertram se sentit froissé par la morale de Harcourt, lequel, de son côté, goûtait fort peu les doctrines transcendantales de son ami. Ils admiraient l’un et l’autre le même paysage, mais ils ne le voyaient pas à travers la même lorgnette.

— Ainsi, tout compte fait, le cher père vous a plu ? demanda Harcourt à George, un jour qu’ils faisaient une course dans les montagnes.

— Certainement.

— On est naturellement disposé en faveur de son père, dit Harcourt, – c’est-à-dire quand on ne l’a pas vu depuis une vingtaine d’années ; une connaissance plus longue et plus familière ferait peut-être naître un préjugé contraire.

— On ne saurait nier que mon père ne soit un homme charmant ; il me semble qu’il doit plaire à tout le monde.

— À merveille. Je vois cela d’ici, comme si vous aviez écrit un volume sur lui. Vous n’entendez rien, mon cher Bertram, au grand art qui consiste à se servir de la parole pour dissimuler sa pensée.

— Mais pourquoi chercherais-je à vous le dissimuler ?

— Je comprends parfaitement ce que vous voulez dire au sujet de votre père. Dans le monde, sir Lionel n’est pas un père rabat-joie, même pour son fils ; il ne se targue pas d’une mystérieuse et incompréhensible dignité ; il n’a rien du vieux colonel ; il en prend à son aise lui-même, et laisse aussi faire les autres.

— Justement.

— Et ce n’était pas là ce que vouliez. S’il avait eu l’air de croire qu’un père et un fils sont des êtres d’ordres tout différents, s’il vous avait traité moins familièrement, s’il s’était montré plus imposant, si, au dessert, il vous avait passé la bouteille avec une nuance plus marquée de sévérité et d’autorité paternelle, vous l’auriez mieux aimé, avouez-le ?

— Non, je ne l’aurais pas mieux aimé ; mais cela m’eût peut-être semblé plus naturel.

— C’est ce que j’entends. Mon cher ami, vous avez été à la recherche d’un papa avec les sentiments d’un petit garçon ; et le papa, qui ne vous cherchait pas du tout, lui, vous a pris, lorsqu’il vous a rencontré, pour ce que vous êtes : un homme.

— Tout ce que je sais, c’est qu’il a été enchanté de me voir.

— J’en suis persuadé, et je crois, de plus, qu’il doit être très fier de vous, maintenant qu’il vous connaît. Je n’ai jamais supposé que le brillant colonel fût dépourvu d’entrailles. Avez-vous fait quelque arrangement avec lui pour les questions d’argent ?

— Non, – aucun.

— Vous n’avez pas soufflé mot de ce prosaïque sujet ?

— Je ne dis pas cela, il était tout simple d’en parler. Mais, pour ce qui est de l’argent, je vous dirai que mon père se tire d’affaire de son côté, et moi du mien, du mieux que nous pouvons.

— Aujourd’hui, il doit avoir de beaux appointements.

— Oui, et de belles dépenses. Je ne crois pas qu’il y ait en Europe un endroit où la vie soit plus chère qu’à Constantinople.

— Un Anglais trouve tous les endroits chers quand il ne sait pas s’arranger. Je ne mets pas en doute qu’un Turc trouverait moyen de vivre fort convenablement à Constantinople avec ce qui vous paraîtrait, à vous, un revenu des plus modestes.

— C’est possible.

— Mais à l’heure qu’il est, sir Lionel devrait être Turc en Turquie, Grec à Athènes et Persan à Bagdad.

— Il l’est peut-être ; mais moi, je ne l’étais pas. Je sais que je serai parfaitement à sec, quand j’arriverai à Londres, et j’avais bien espéré, pourtant, ne pas toucher à une certaine somme de huit mille francs que j’y avais laissée.

— Ces espérances-là sont toujours déçues, – toujours. Tous les trimestres je m’alloue ce qu’il me faut pour le strict nécessaire, puis je double la somme pour l’imprévu.

— Ma foi, mon cher, je vous félicite de pouvoir faire cette opération.

— Par exemple, mon strict nécessaire est représenté par une bien petite somme ; une somme qui ne conviendrait nullement, – qui paraîtrait ridicule à un neveu de Crésus, comme vous.

— Ce neveu de Crésus devra, si je ne me trompe, se contenter de trimestres de douze cents francs.

— Écoutez, mon cher, quand je vois une source d’où l’eau jaillit tous les hivers et tous les printemps, et quelquefois même dans les temps chauds, je ne me figure pas qu’elle va se tarir parce qu’elle disparaît momentanément sous le soleil brûlant du mois d’août. La nature, dont je connais les lois, m’assure que l’eau jaillira de nouveau.

— Sans doute, l’eau suit son cours naturel. Mais lorsqu’on a été alimenté d’eau par un conduit artificiel, et que ce conduit a été coupé, il y a fort à parier qu’on manquera d’eau.

— En ce cas, je crois que la prudence me conseillerait de ne couper, à aucun prix, cet excellent conduit.

— Mon cher Harcourt, l’eau même peut se payer trop cher.

— Si je ne me trompe, la vôtre ne vous a rien coûté jusqu’à présent ; et si elle vous fait défaut, ce sera bien grâce à votre entêtement. Que je voudrais donc avoir affaire à un pareil oncle !

— Je vous le souhaite ; mais, pour moi, je vous déclare que je ne compte plus avoir affaire à lui du tout.

— Ah, oui ! avec un pareil oncle, je me sentirais assuré de parvenir ; tandis qu’il faut que je fasse mon chemin tout seul. Mais je ne perds pas courage. Quant à vous, vous avez la main pleine d’atouts.

Ils causèrent ainsi ouvertement de leurs espérances et de leurs projets. Harcourt semblait prendre pour dit que Bertram devait se faire admettre au barreau, et celui-ci ne le contredisait plus. Depuis qu’il avait consulté mademoiselle Waddington à ce sujet, il n’avait plus parlé d’entrer dans les ordres, et rien ne l’attirait du côté d’aucune de ces autres professions auxquelles il avait quelquefois pensé. Il ne lui restait plus que le barreau. Aussi, quand Harcourt le questionna sur ses projets, il répondit tout simplement qu’il allait se faire avocat.

Mais Bertram ne fut pas aussi franc sur d’autres sujets. Il ne dit pas un mot de Caroline. Harcourt était, sous bien des rapports, un excellent ami, mais il lui manquait cette tendresse de cœur, cette parole sympathique qui attirent les confidences amoureuses. S’il avait des préoccupations de ce genre, il les gardait pour lui, et Bertram fit de même. Il ensevelit son secret bien au fond de son cœur. Il n’en parla ni n’en écrivit à personne, et lorsque son ami lui demanda un jour, en l’air, ce qu’il avait vu en fait de beauté féminine à Jérusalem, il se sentit tressaillir comme si ce sujet lui eût été trop pénible pour en parler.

Les deux amis arrivèrent à Londres vers le milieu d’octobre, et Harcourt déclara qu’il lui fallait de suite reprendre son collier. Dix semaines d’oisiveté, dit-il, c’est plus que ne doit se permettre un homme qui ne peut compter que sur lui-même.

— Et qu’allez-vous donc faire ?

— Ce que je vais faire ? Travailler tout le jour et lire toute la nuit. Je vais m’occuper en détail de tous les procès les plus ennuyeux que je pourrai rencontrer, et lire les volumes les plus indigestes qui aient été écrits sur cette aimable chose qu’on nomme la jurisprudence. L’avocat en herbe qui veut gagner sa vie, a de quoi s’occuper, je vous en réponds, et vous ne tarderez pas à en savoir quelque chose.

Bertram apprit bientôt par la rumeur publique – car Harcourt ne lui en parla pas le premier – que le nom de son ami était déjà assez connu, et qu’il commençait même à marquer dans cette carrière qu’il semblait si décidé à parcourir jusqu’au bout. Le premier pas était fait : il avait été employé en second dans le grand procès « Pike versus Perch, » et la façon dont il avait fait voir du blanc pour du noir lui avait fait grand honneur.

— Vous avez donc décidément été battu ? lui dit Bertram quand ils causèrent ensemble de cette affaire.

— Oh ! pour cela, oui, mais malgré tout, nous ne nous en sommes pas trop mal tirés. Dès le commencement j’ai bien vu que pas un de ces Pike n’avait pour deux sous de bon droit. Ils étaient trois Pike… Mais je ne vais pas vous assommer en vous racontant tout le procès. Vous en entendrez parler bientôt, car au printemps il doit être porté devant les Lords-justices.

— Vous étiez défenseur de Pike ?

— Oui, en second. J’ai été beaucoup à la peine et fort peu à l’honneur, cela va sans dire.

— Et vous pensez que Perch devait gagner ?

— Mais oui, franchement, entre nous, je crois qu’il avait mille fois raison. Bien entendu, je n’en conviendrais qu’avec vous. Sir Ricketty Giggs était notre chef et je sais qu’il pensait comme moi au début ; mais vers la fin il s’est laissé persuader par sa propre éloquence, et je crois, ma foi ! qu’il a changé d’avis.

— Eh bien ! si j’avais pensé comme vous, je ne me serais pas chargé de leur dossier quand tous les Pike du monde seraient venus me le demander.

— Comme cela, tout homme qui se trouve dans un mauvais pas ne doit point avoir de défenseur ? Voilà comme vous entendez, la justice, vous.

— Si sa cause est assez mauvaise pour que personne ne puisse la croire bonne, il ne devrait pas, selon moi, trouver d’avocat.

— Et comment saura-t-on ce que vaut une cause, si on ne s’en occupe pas, si on ne l’étudie pas ? Mais ce que vous dites là est du Don Quichotte tout pur. Cela n’est pas soutenable un instant. Vous savez aussi bien que moi qu’un avocat qui prétendrait mettre de semblables théories en pratique devrait bien vite quitter sa robe. Ces sentimentalités-là vous étaient permises quand vous pensiez vous faire ministre, écrivain, ou peintre. Tant qu’on n’est pas du métier, on est libre de se laisser aller aux critiques les plus saugrenues. Mais aujourd’hui, mon cher, c’est autre chose. Si vous comptez prendre au sérieux la seule profession qui, selon moi, soit digne des efforts d’un esprit cultivé, commencez par vous débarrasser de toutes ces vieilles toiles d’araignées.

Harcourt parlait avec sincérité. Ces scrupules exagérés, ces doctrines sentimentales le révoltaient. Il les jugeait indignes d’un homme. Comment donc ! un gamin comme Bertram, un échappé de l’Université, se permettait de critiquer, de condamner toute l’organisation du barreau anglais ? Harcourt était d’ailleurs très convaincu, – bien qu’il ne lui eût pas été facile de donner les raisons de cette conviction, – que rien ne peut mieux servir, à la longue, la cause de la justice que le système actuel qui consiste à laisser la vérité et l’erreur se combattre à armes égales. Il pensait qu’il faut concéder à l’erreur et à la vérité les mêmes privilèges ; que dis-je, accorder à l’erreur de plus grands privilèges même, car les mauvaises causes ont d’autant plus besoin de protection qu’elles sont naturellement plus faibles. Il eût accusé de persécution à l’égard de malheureux coupables celui qui lui aurait dit que le mal ne peut prétendre à aucun droit, à aucune protection, – à aucune protection, veux-je dire, aussi longtemps qu’il ne reconnaît pas, aussi longtemps que tout le monde n’a pas reconnu qu’il est le mal.

Bertram devait s’installer à Londres ; il devait aussi, selon lui, aller voir deux personnes : son oncle et mademoiselle Waddington. Il ne pouvait se mettre sérieusement au travail sans avoir fait ces deux visites-là. Mais avant toutes choses, et surtout avant de voir son oncle, il voulut conclure un arrangement qui devait prouver à celui-ci qu’il avait irrévocablement embrassé une carrière. Il fit choix de ce puissant et redoutable avocat à la cour de chancellerie M. Die, pour lui servir de guide dans les détours de la jurisprudence, pour être le maître aux pieds duquel il s’asseyerait, la source d’où il tirerait sa jeune éloquence, l’instructeur de son apprentissage légal.

Il alla ensuite voir son oncle. Il se disait, – et cela de fort bonne foi, – que c’était pour lui un devoir désagréable à tous égards et sans objet pécuniaire, mais enfin un devoir qu’il fallait remplir. Mais, s’il faut tout dire, les enseignements de sir Lionel et de Harcourt n’avaient pas été sans porter leurs fruits. George venait de payer à son patron M. Die la rétribution de la première année, et il se trouvait à peu près sans le sou. Si un oncle millionnaire a de l’argent à donner, pourquoi ne le donnerait-il pas à son neveu ? Après tout, l’argent par lui-même n’a aucune vertu délétère. George en était venu du moins à reconnaître cela.

Il alla donc voir son oncle dans la Cité.

— Tiens, tiens, c’est toi, George ! te voilà revenu. Viens donc dîner demain à Hadley. Il faut que je sois à la Banque avant trois heures. Adieu, mon garçon.

Ce fut là tout l’entretien de George et de son oncle à leur première entrevue. Puis, il alla dire bonjour à M. Pritchett.

— Monsieur George, je suis heureux de vous voir de retour. J’en suis vraiment heureux, monsieur. On me dit que vous avez voyagé en pays étrangers, – très étrangers. J’espère que vous n’avez pas eu d’ennui par rapport à l’argent, monsieur George ?

M. George protesta chaleureusement en lui serrant la main, qu’il n’avait eu aucun ennui par rapport à l’argent, – tant qu’il avait duré.

— Ce n’est pas un peu d’argent qui peut aller bien loin dans des pays si étrangers, dit sentencieusement M. Pritchett. Mais, M. George, pourquoi donc n’avez-vous pas écrit, monsieur George ?

— Est-ce que, par hasard, mon oncle comptait sur des lettres de moi ?

— Il m’a bien souvent demandé si j’avais de vos nouvelles. Ah ! monsieur George, vous ne savez pas comment vous y prendre avec les vieux. Vous auriez bien mieux fait de m’écouter. Et vous avez vu sir Lionel… j’espère qu’il se porte bien.

George s’en allait après avoir répondu que son père se portait à merveille, quand M. Pritchett fit une autre question, ou plutôt une autre observation.

— Ainsi donc vous avez vu mademoiselle Waddington, monsieur George ?

Sentant que son visage pourrait le trahir, George trouva moyen de se détourner pour répondre :

— Oui, en effet, je l’ai rencontrée par le plus grand des hasards à Jérusalem.

— À Jérusalem ! s’écria M. Pritchett, avec un air de stupéfaction et un ton d’épouvante, tout au plus naturels chez un ami d’Énée qui aurait entendu ce personnage raconter son voyage d’au-delà le Styx. M. Pritchett était gros et un peu poussif ; aussi soupira-t-il doucement pendant plus de deux minutes après avoir poussé cette exclamation.

Bertram avait mis son chapeau et s’en allait, lorsque M. Pritchett, se trouvant un peu remis, lui adressa une nouvelle question.

— Et qu’avez-vous pensé de mademoiselle Waddington, monsieur George ?

— Ce que j’en ai pensé ? dit George.

— C’est une bien belle personne, n’est-il pas vrai ? et elle a de l’esprit aussi. J’ai connu son père, monsieur George, – je l’ai beaucoup connu. N’est-elle pas une bien belle personne ? Ah, mon Dieu ! elle n’a pas assez d’argent, monsieur George ; voilà tout, – voilà tout ! Mais, – et M. Pritchett baissa la voix, – mais votre oncle pourrait changer cela, monsieur George.

M. Pritchett parlait volontiers de toute chose d’une façon un peu lugubre. Cela tenait plutôt à son ton qu’à ses paroles mêmes. Ce ton, qui touchait au sépulcral, ne provenait en réalité, ni d’un chagrin positif, ni d’une mélancolie naturelle, mais bien d’un cou trop court et d’une disposition asthmatique. Ceux qui voyaient souvent M. Pritchett, et qui connaissaient son tempérament, tenaient probablement compte de toutes ces circonstances ; mais George ne parvenait pas à se dérober à l’impression funèbre que lui causaient toujours ces petites entrevues, et il lui sembla voir un présage funeste dans la mention mélancolique que M. Pritchett avait faite de mademoiselle Waddington.

Le lendemain, il se rendit à Hadley, et, comme à l’ordinaire, il passa la soirée en tête-à-tête avec son oncle. Rien ne semblait changé. M. Bertram rentra juste à temps pour le dîner, et se mit à tisonner le feu exactement comme il l’avait fait lors de la dernière visite de George. « Allons, John, nous sommes en retard de trois minutes ! Pourquoi ne sert-on pas ? » Il ne débuta par aucune question au sujet de sir Lionel ou de Jérusalem, et sembla résolu d’avance à frustrer le voyageur de cet hommage de curiosité et de respectueux étonnement que M. Pritchett avait su si bien exprimer en deux mots.

Mais quoique M. Bertram fût toujours froid au début, sa manière d’être s’améliorait d’ordinaire d’une façon sensible au bout de quelques heures. Il perdait graduellement son ton cynique et dur ; ses paroles se faisaient moins rares, et le désir de blesser dans leur amour-propre ceux à qui il parlait semblait diminuer.

— Eh bien ! George, ton voyage t’en a-t-il appris bien long ? dit-il, lorsque John eut desservi et les eut laissés en face de leur bouteille de Porto. Ces mots furent dits d’un ton sardonique, mais enfin il daignait faire allusion au voyage, et c’était déjà un grand progrès.

— Mon Dieu, oui ! je crois en savoir plus long qu’en partant.

— À la bonne heure, j’en suis fort aise. Puisque tu as perdu une année de travail, il est bon du moins que tu aies gagné autre chose. Ton accroissement de sagesse est-il très considérable ?

— Ma sagesse, mon oncle, est certainement moindre que celle de Salomon ; mais je n’en aurais pas acquis plus en restant à Londres.

— C’est fort probable. Je pense que tu n’as pas la plus légère notion de ce que t’a coûté cette sagesse ? Ce serait voir la chose sous un aspect bien vulgaire.

— Grâce à votre générosité inattendue, je n’ai pas eu à regarder de trop près à la dépense.

— Ah ! ça, c’est Pritchett qui l’a voulu. Il craignait que la terre ne se trouvât pas arrosée pour toi de fleuves de lait et de miel, si tes poches n’étaient pas bien garnies. Inutile d’ajouter que cela te regarde. C’est de l’argent emprunté, voilà tout.

George ne comprit pas au juste ce que signifiaient ces mots, et il se tut ; mais un instant il fut sur le point de rappeler à son oncle que l’emprunteur, du moins, n’avait pas été bien pressant dans ses demandes.

— Je suppose que tu reviens à sec ? continua M. Bertram.

Là-dessus George expliqua clairement quelle était sa position pécuniaire, en ajoutant qu’il s’était arrangé avec M. Die, qu’il avait déjà pris un logement d’avocat au Middle-Temple, et qu’au moment même où il parlait un volume des Commentaires de Blackstone s’étalait, tout ouvert, sur la table de son triste et sombre cabinet.

— C’est bon, c’est bon. Je ne demande pas mieux. Il est possible que tu ne gagnes rien au barreau, et il est certain que tu n’y gagneras pas la moitié de ce que tu aurais gagné dans l’étude de MM. Dry et Stickatit ; mais cela te regarde. C’est très respectable le barreau. À propos, ton père est-il satisfait de ton choix ? Pour la première fois M. Bertram faisait allusion à son frère.

— Parfaitement satisfait, répondit George.

— Tu devais naturellement le consulter. C’était peut-être là de l’ironie, mais George n’en put être bien sûr, tant elle était voilée.

— En effet, je l’ai consulté, répondit George en rougissant vivement, selon sa déplorable habitude.

— Tu as bien fait. Et l’as-tu également consulté sur un autre point ? Lui as-tu demandé comment tu devras vivre jusqu’à ce que tu puisses gagner ta vie ?

George se vit obligé d’avouer qu’il n’avait pas fait cette question.

— Cela n’était point nécessaire, dit-il ; mon père sait que j’ai mon traitement d’agrégé.

— Tiens, tiens ! c’est vrai… et cela lui ôte naturellement toute inquiétude à ce sujet. Je n’y pensais plus.

— Mon oncle, vous êtes toujours bien sévère pour mon père ; beaucoup trop sévère.

— Tu trouves ?

— Oui, je le trouve. En ce qui touche ses devoirs envers moi, il me semble que si je ne me plains pas, vous ne devriez pas vous en plaindre non plus.

— Ah ! c’est comme cela que tu l’entends ? Je pensais, je te l’avoue, que jusqu’à ce jour j’avais pâti plus que toi de son oubli des devoirs paternels. Mais il faut croire que je me suis trompé.

— En tout cas vos plaintes, si vous en avez à faire, devraient être adressées à mon père, et non à moi.

— Sans doute ; mais c’est que, vois-tu, je n’ai pas le temps de courir à travers le monde jusqu’à Jérusalem, et, si je le faisais, il y aurait dix à parier contre un que je n’y rattraperais pas ton père. Pritchett pourra te dire aussi que le colonel n’est pas le plus exact des correspondants. Mais il t’a peut-être chargé de quelque réponse aux lettres semestrielles de Pritchett ?

— Non, il ne m’a chargé de rien.

— Je m’en doutais. Voyons, George, sois franc. Lorsque vous étiez ensemble, t’a-t-il emprunté de l’argent ? S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il avait une triste idée de tes finances et de ma générosité.

George aurait pu déclarer, sans positivement mentir, que sir Lionel ne lui avait rien emprunté ; mais il ne se donna pas le temps d’examiner si, tout en respectant la vérité, il pouvait défendre son père sur tel ou tel point. Il était forcé de s’avouer que celui-ci avait manqué de générosité et de délicatesse à son égard, et que sa conduite ne pouvait être défendue en détail. Mais il sentait aussi que son oncle était inexcusable de chercher à le blesser, lui, George, par de telles accusations. Ce n’était pas à lui que M. Bertram aurait dû se plaindre de la négligence en affaires de sir Lionel. Il se dit qu’il ne resterait pas là à entendre mal parler de son père, et, sans considérer les résultats possibles de la colère de son oncle, il lui répondit d’un ton qui n’avait rien d’aimable :

— Je ne défendrai pas mon père, monsieur Bertram, pas plus que je ne permettrai qu’on me parle ainsi de lui. Que vos plaintes soient ou ne soient pas justes, je l’ignore, et ne demande pas à le savoir. Il est mon père, et cela devrait suffire pour que son nom soit respecté en ma présence.

— Tudieu ! quelle chaleur !

— Faites-moi la grâce de m’écouter. Vous m’avez rendu de grands et nombreux services, et je vous en suis fort reconnaissant. Je sais à merveille que je vous dois mon éducation, et tout mon entretien jusqu’à ce jour. Cette dette-là, je crains de ne pouvoir jamais vous la payer.

— Et sur ce, à l’exemple de certains autres, tu te sens disposé à m’en vouloir.

— Non ! cent fois non ! Rien de ce que vous me direz à moi ne m’offensera ; mais je ne souffrirai pas qu’on dise du mal de mon père en ma présence. Je ne le souffrirai pas. Non ! pas pour tout l’argent que vous pourriez me donner ou me laisser. On dirait vraiment, que tout ce que je dépense de votre argent est additionné et porté au compte de mon père…

— Ne te figure pas, du moins, mon garçon, que cette dette-là lui pèse en aucune façon.

— Elle me pèse, à moi, et je ne veux plus en supporter le poids. Lorsque j’étais au collège, je ne savais rien de toutes ces choses, et à l’Université, je n’en savais guère davantage. Maintenant je comprends et je sens. Avec votre permission, je renoncerai pour l’avenir à tout secours de votre part, et, en retour, je vous prierai de ne plus me parler des querelles qui peuvent exister entre vous et sir Lionel.

— Querelles ? dit l’oncle en se levant pour se placer debout, le dos au feu ; il n’a pas seulement le cœur de me chercher querelle !

— Eh bien ! moi je l’ai, dit George, qui parcourait la chambre à grands pas ; et, à en juger d’après l’éclair de son regard, il disait vrai.

— Je sais l’amertume de vos sentiments à l’égard de votre frère, continua-t-il, mais votre cœur devrait vous enseigner à les cacher devant son fils.

M. Bertram se chauffait toujours, appuyé contre la cheminée, les mains derrière le dos et les pans de son habit ramenés en avant. Il ne disait rien, mais il continuait à regarder fixement son neveu qui arpentait vivement la chambre d’un bout à l’autre. — Je crois, dit enfin George, qu’il vaut mieux que je retourne à Londres. Bonsoir, mon oncle.

— Tu es un âne, dit l’oncle.

— C’est possible, dit George, mais les ânes ruent quelquefois.

— Et ils savent braire aussi, dit l’oncle.

— Pour ne plus braire en votre présence, je vous souhaite le bonsoir. Et il tendit la main à son oncle. Le vieillard la prit, mais il ne fit mine ni de la serrer, ni de la lâcher. Il regarda longuement son neveu en face, puis il laissa retomber la main.

— Tu ferais mieux de te rasseoir et de prendre un verre de vin, dit-il enfin.

— Je préférerais retourner à Londres, dit George avec fermeté.

— Et moi je préfère que tu restes où tu es. Ceci fut dit d’un ton qui, pour M. Bertram, était aimable.

— Voyons, tu n’as pas besoin de te fâcher comme un enfant. Reste ici, pour le moment ; et si une autre fois tu ne veux pas revenir, eh bien, tu ne reviendras pas.

Ces derniers mots ayant été dits d’une voix de prière, George se rassit. « À quoi bon se fâcher, se dit-il, mon oncle dit vrai ; je ne suis pas forcé de revenir et je ne reviendrai pas. » Et il but une gorgée de Porto.

— Ainsi tu as vu Caroline à Jérusalem ? demanda le vieillard après un silence de vingt minutes.

— Oui, elle était avec mademoiselle Baker ; mais qui a pu vous dire cela ?

— Qui me l’a dit ? Mais mademoiselle Baker, apparemment. À leur retour, ces dames ont passé une semaine ici.

— Ici ? dans cette maison ?

— Pourquoi pas ? Mademoiselle Baker vient généralement ici trois ou quatre fois par an.

— Vraiment, s’écria George tout surpris de cette nouvelle. (Pour quelle raison mademoiselle Baker ne lui avait-elle rien dit de cela ?)

— Et qu’as-tu pensé de Caroline ? demanda M. Bertram.

— Ce que j’en ai pensé ? répéta George.

— Tu n’as peut-être pas pensé du tout à elle. En ce cas je serai ravi de mortifier sa vanité en le lui disant. Elle a beaucoup pensé à toi, en revanche ; ou, du moins, elle parlait de façon à me le faire croire.

Cette dernière observation surprit beaucoup George et fut cause qu’il pardonna presque à son oncle la question qu’il lui avait faite.

— Mais oui, j’ai pensé à elle, ajouta-t-il. Du moins, j’ai pensé un peu à elle.

— Oh ! un peu seulement ?

— Je veux dire que j’ai pensé à elle autant qu’on pense d’ordinaire aux gens qu’on rencontre… peut-être un peu plus qu’aux autres. Elle est très belle et très spirituelle, et ce que j’en ai vu m’a beaucoup plu.

— J’ai de l’amitié pour elle… beaucoup d’amitié. C’est dommage que tu sois trop jeune et que tu n’aies pas le premier sou ; sans cela, c’eût été une femme très convenable pour toi.

Là-dessus il rapprocha les bougies, prit le journal, et au bout de quelques minutes il dormait profondément.

George ne parla plus de Caroline, mais il passa toute la soirée à désirer ardemment que son oncle reprît la conversation. Il s’en voulait presque de ne lui avoir pas dit toute la vérité, mais il se rappela que Caroline ne lui avait pas encore avoué qu’elle eût la moindre affection pour lui. Il se répéta cent fois qu’il était bien sûr qu’elle ne l’épouserait pas sans l’aimer, quand même tous les oncles millionnaires du monde le désireraient, et pourtant, c’était singulier, se disait-il, que son oncle et lui eussent pensé tous deux à ce mariage !

Sa surprise fut encore plus grande le lendemain matin. À l’heure du déjeuner il trouva son oncle qui l’attendait dans la salle à manger en se promenant les mains derrière le dos. Il s’arrêta en voyant entrer George et le pria de fermer la porte.

— George, lui dit-il, tu n’as peut-être pas souvent raison, ni dans ce que tu fais, ni dans ce que tu dis ; mais hier au soir tu as eu raison.

— Mon oncle !

— Oui, hier au soir tu as eu raison. Quelle qu’ait pu être la conduite de ton père, tu as eu raison de la défendre ; et toute mauvaise qu’elle a été, j’ai eu tort d’en parler comme elle le mérite devant toi. Je ne le ferai plus.

— Merci, mon oncle, dit George dont les yeux se remplirent de larmes.

— Je te fais là, je crois, ce que, même dans l’armée, on nommerait des excuses suffisantes. Mais je pourrais peut-être les rendre encore plus satisfaisantes.

— Mon oncle, de grâce, n’ajoutez rien, je vous en prie, dit George qui ne comprenait pas au juste où le vieillard voulait en venir.

— Non, je n’ajouterai rien, car je n’ai plus rien à dire, si ce n’est que Pritchett veut te voir. Va le trouver aujourd’hui à trois heures.

George alla voir Pritchett à trois heures. Celui-ci lui apprit, en affectant un ton glacial, mais sans réussir à réprimer des sourires de satisfaction, accompagnés de petits rires intérieurs et asthmatiques, qu’il avait ordre de payer régulièrement à M. George une rente annuelle de cinq mille francs jusqu’à la mort de M. Bertram, le capital de ladite rente, placée dans les fonds publics, devant revenir à M. Georges après le douloureux événement susmentionné.

— Il est certain que cinq mille francs par an, ça n’est rien pour vous, monsieur George ; mais…

Mais cinq mille francs de rente, c’était beaucoup pour George. Le matin même il s’était demandé, non sans inquiétude, comment il trouverait moyen de vivre jusqu’au moment où il commencerait à récolter les fruits d’or du succès.

CHAPITRE XIII

LITTLEBATH.

Je déteste le mystère. Si la chose était possible, je ne demanderais pas mieux que de faire marcher mon histoire depuis son petit prologue jusqu’au mariage du dernier chapitre avec la régularité qu’on remarque dans la vie de tous les jours. Je n’ai nulle ambition de surprendre le lecteur. Ma muse bourgeoise ne saurait s’accommoder de châteaux à passages secrets. J’aimerais autant placer dans mon livre un géant, – un véritable géant comme Goliath, – qu’un moine perfide au regard ténébreux. Le temps de ces enchantements est passé, ce me semble. Nous pouvons dire aujourd’hui, en jetant sur l’époque littéraire de madame Radcliffe le calme regard de l’historien : en ce temps-là il y avait des chagrins mystérieux. Maintenant ils sont passés de mode, tout comme les géants.

Je voudrais qu’un sentiment de plaisir paisible s’exhalât de mes pages, et qu’aucun étonnement violent ne vînt le troubler. Or, je reconnais que dans mon dernier chapitre il se trouve un passage qui semble être en contradiction avec les principes de calme narration que je professe. Le lecteur se dira peut-être que je prétends l’intriguer, et que je compte stimuler son attention en lui donnant une énigme à deviner. Comme je ne veux intriguer personne, je vais tout de suite conter ici ce qui en est.

Mademoiselle Caroline Waddington était la petite fille de M. George Bertram l’aîné, et par conséquent, pour m’exprimer avec toute la netteté possible, – elle était nièce, à la mode de Bretagne, de son amoureux, M. George Bertram le cadet. C’est là un degré de parenté qui, Dieu merci, n’exclut ni l’amour ni le mariage.

Nous avons, à une ou deux occasions, parlé du vieux M. Bertram comme s’il eût été célibataire, et ses amis les plus intimes ne mettaient pas en doute qu’il ne le fût en réalité. Mais vous, cher lecteur, vous jouirez du grand privilège de savoir qu’il s’était marié fort jeune. À l’époque de son mariage il avait eu, sans nul doute, ses raisons pour vouloir le tenir secret, et sa femme étant morte peu de temps après, il ne se vit pas obligé d’en beaucoup parler dans la suite. Elle mourut en donnant le jour à une fille. L’enfant vécut, et une sœur de madame Bertram, qui avait épousé un certain M. Baker, s’en chargea, et l’éleva avec sa propre fille, – cette même mademoiselle Baker que nous connaissons. Mademoiselle Baker est donc la nièce par alliance de M. Bertram. Caroline Bertram et Mary Backer furent élevées ensemble comme deux sœurs. En ce qui regardait l’argent, M. Bertram se conduisit fort bien, et fit pour sa fille tout ce que la fortune lui permettait en ce temps-là. Dans la famille Baker, mais là seulement, on savait qu’il était le père de Caroline, et comme les Baker vivaient en France, les amis anglais de M. Bertram ne soupçonnèrent jamais qu’il eût une fille.

Avec le temps, cette fille de M. Bertram épousa un certain M. Waddington. M. Bertram ne s’opposa pas à ce choix, malgré le peu de fortune qu’avait M. Waddington. On lui demanda, bien entendu, d’aider le jeune ménage ; il refusa de leur donner de l’argent, mais il offrit de faire entrer M. Waddington dans les affaires ce qui le mettrait à même de se créer par son travail un revenu. Celui-ci accepta sagement, et s’il eût vécu, il serait devenu fort riche, à coup sûr. Mais il mourut quatre ans après son mariage, et sa femme ne lui survécut guère qu’un an ou deux.

Notre héroïne Caroline Waddington fut le seul enfant né de ce mariage. Les entreprises commerciales de M. Waddington, sans l’obliger à résider à Londres, le forçaient cependant à y aller très souvent, et M. Bertram, par conséquent, le connaissait plus qu’il ne connaissait sa propre fille. La petite Caroline naquit dans la maison des Baker et y fut élevée. Lorsqu’elle devint orpheline, à l’âge de quatre ans, elle se trouva naturellement confiée aux soins de Mary Baker, et à partir de ce moment elle ne la quitta plus. Mademoiselle Baker, à proprement parler, n’était point, on le voit, la tante de Caroline Waddington. Je laisse à ceux qui comprennent les mystères généalogiques le soin d’établir avec exactitude le degré de parenté qui les unissait. Quant à moi, je serais disposé à croire que la jeune fille était presque aussi proche parente de son amoureux que de celle qu’elle appelait sa tante.

Quand M. Waddington et sa femme moururent, M. Bertram se considéra comme délivré de tout lien de famille. À cette époque, ce n’était pas encore un vieillard, car il n’avait guère que cinquante-cinq ans, mais c’était déjà un homme fort riche. On ne mit pas en doute qu’il n’agît grandement envers sa petite-fille ; mais, lorsque mademoiselle Baker lui demanda ce qu’il comptait faire pour celle-ci, il répondit que l’avenir de l’enfant était, déjà assuré, puisqu’il avait mis le père à même de lui laisser 100.000 fr., – ce qui, pour une fille, était une fortune plus que suffisante. Quant à lui, il ne voulait pas faire naître de fausses espérances en laissant supposer que Caroline serait son héritière ; mais cependant il offrait, si mademoiselle Baker voulait bien se charger de l’enfant, de lui faire pour son entretien une pension annuelle. Ajoutons qu’il fit les choses assez largement.

Je crois maintenant que tous les mystères ont été éclaircis, et que nous pouvons revenir à notre histoire.

Il nous faut cependant dire quelques mots de M. Pritchett. Il avait pris l’habitude de considérer mademoiselle Baker, qu’il voyait de temps en temps pour affaires, comme la nièce de son patron, et de la désigner sous ce titre. À vrai dire, leur connaissance datait de si loin, qu’il l’appelait généralement mademoiselle Mary. Mais il ne savait pas – il ne soupçonnait même pas – la vérité au sujet de la naissance de mademoiselle Waddington, bien qu’à cet égard il se livrât volontiers à des conjectures. Elle était la nièce de la nièce de son patron, elle était la fille de feu M. Waddington, et elle possédait cent mille francs de fortune personnelle : M. Pritchett n’en savait pas davantage.

M. Pritchett se préoccupait beaucoup de l’héritage de son patron. Il voyait M. Bertram qui avait ses soixante-dix ans passés – lui, M. Pritchett, en avait déjà soixante-trois, – et personne ne savait qui serait son héritier. À vrai dire, M. Pritchett ne lui voyait pas d’héritier.

« M. George devrait hériter, » se disait-il, et la sollicitude que montrait M. Bertram à l’égard de son neveu, l’habitude qu’il avait adoptée volontairement de payer l’éducation de l’enfant et de faire une pension au jeune homme, tout semblait aboutir à cette conclusion. Mais, d’un autre côté, l’oncle aimait tant à dominer, et le neveu aimait si peu à se laisser dominer ! Si Waddington avait vécu, c’est lui qui aurait été l’héritier, sans contredit. Mademoiselle Waddington hériterait peut-être, ou bien encore mademoiselle Baker.

Ainsi se succédaient les conjectures dans l’esprit de M. Pritchett. Cependant, somme toute, dans cette course à l’héritage, George lui semblait tenir la corde.

Et maintenant, revenons pour tout de bon à notre histoire.

Après avoir vu son oncle, le premier soin de George fut d’aller voir la maîtresse de son cœur. Il n’était pas homme à vivre résigné avec des espérances douteuses et un esprit tourmenté. Il se dit qu’il était absolument nécessaire qu’il sût à quoi s’en tenir, et non moins nécessaire qu’il parlât à quelqu’un de son amour. Il écrivit donc à mademoiselle Baker pour lui annoncer qu’il se promettait le plaisir de renouveler connaissance avec elle à Littlebath, et se décida en outre à s’arrêter en route pour faire une petite visite à Arthur Wilkinson. Dans ce temps-là, Wilkinson, on se le rappelle, prenait des élèves à Oxford, et pensait beaucoup à Adela Gauntlet.

La rencontre des deux cousins n’eut rien de mélancolique. Les chagrins d’amour du genre de ceux qui oppressaient si cruellement George quand il lui fallait rester assis dans le cabinet de M. Die, disparaissent volontiers, pour les jeunes gens, dès qu’il se présente quelque occasion d’être gai. Quant à Arthur, c’était le moment où il venait d’échapper à une peine, et où il n’était pas encore retombé dans une autre. Il se relevait de son échec du concours ; il venait d’obtenir l’agrégation sur laquelle il ne comptait plus, et il commençait la carrière de professeur, entouré de tout le confort universitaire.

— Ma foi ! je t’envie, Arthur, parole d’honneur ! dit Bertram, en jetant un coup d’œil autour de l’appartement de son cousin, où ils se proposaient de passer ensemble une bonne soirée de causerie. Voici ce que j’ai toujours ambitionné comme toi : tu l’as obtenu ; moi, j’y ai renoncé.

— Ton envie, en tout cas, ne doit pas être très envieuse, dit Wilkinson en riant, car tu n’as qu’à étendre la main pour atteindre un bonheur tout pareil. Tu es agrégé comme moi, et ton appartement t’attend au collège d’Oriel.

— C’est facile à dire ; mais cependant cela ne peut pas être. J’ai désiré par-dessus tout être prêtre, Arthur, et pourtant cela ne sera pas. L’ordination m’a semblé le plus noble but de l’ambition humaine, et pourtant je ne serai jamais ordonné prêtre.

— Pourquoi donc ?

— Ce n’est pas ma destinée.

— N’emploie pas ces mots si vides en un pareil sujet !

— Eh bien ! ce ne sera pas là mon sort, si tu l’aimes mieux. Ce n’est guère qu’à toi que j’oserais avouer toute l’étendue de ma faiblesse. Il y a eu des moments, depuis que nous nous sommes quittés, où j’ai juré de me dévouer tout entier à l’œuvre de Dieu ; je l’ai juré, entouré de mille objets sacrés qui eussent dû rendre mon vœu plus solennel, et pourtant…

— Pourtant… mais tout dépend encore de toi ?

— Non, non ! cela ne peut plus être. Je suis aujourd’hui un des disciples de cet éminent jurisconsulte M. Die ; les considérants et les conclusions sont devenus mon évangile, et je suis désormais condamné à prêcher le mensonge au lieu de la vérité. Cela paraît difficile au début ; on se révolte ; mais je m’y ferai bientôt, je m’y ferai aussi bien que Harcourt.

— C’est Harcourt qui t’aura persuadé.

— Peut-être en partie. Mais non ! je me fais injure en disant cela. Ce n’est pas Harcourt. Je me suis laissé persuader ; je me suis laissé amener à abandonner ma résolution, mais ce n’est pas par Harcourt. Il faut que je te dise tout : c’est pour cela que je suis venu.

Et puis il raconta l’histoire de son amour ; cette histoire d’amour d’une importance si vitale quand on n’a pas vingt-cinq ans ! Un jeune homme, quand il commence à aimer, quand il commence surtout à savoir que la pensée de son amour occupe la femme qu’il a choisie, se sent séparé du reste du monde par un nuage doré ; il se croit enveloppé d’un mystère dont les mortels vulgaires n’ont aucune connaissance.

— Et c’est elle qui s’est opposée à ce que tu entres dans les ordres ?

— S’opposer ! elle ! mais je ne suis rien pour elle, rien au monde. Elle ne se serait pas opposée à ce que je me fisse cordonnier, seulement elle a ajouté qu’elle aimerait autant ce métier-là que le métier d’ecclésiastique.

— Cela ne me paraît pas une observation de très bon goût, ou qui prouve de très bons sentiments, dit Wilkinson fort sèchement.

— Tu ne la connais pas. Comme elle le disait, cela ne prouvait ni mauvais goût, ni mauvais sentiments. Je la défie de montrer rien de la sorte. Mais peu importe ! Je lui ai dit que je me ferais avocat, et en homme d’honneur, il me faut tenir parole.

Son cousin n’était pas trop disposé à le sermonner. Wilkinson était entré dans l’Église, mais seulement parce qu’il n’aurait pu suivre aussi avantageusement une autre carrière, et il ne se sentait pas autorisé à blâmer Bertram d’avoir fait ce qu’il n’eût pas demandé mieux que de faire lui-même.

— Mais tu dis qu’elle ne t’a pas accepté. Pourquoi donc ne veut-elle pas que tu entres dans les ordres ? Sa sollicitude à ton endroit en dit bien long en ta faveur.

— Tu parles ainsi parce que tu ne la connais pas. Elle est femme à me conseiller sans vouloir me donner le moindre encouragement. Du reste, quand elle m’a donné ce conseil, je ne lui avais pas même dit que je l’aimais. Ce qui est certain, c’est que je ne puis supporter cet état d’incertitude. Je veux en avoir le cœur net. Je voudrais bien que tu la visses, Arthur ; tu ne t’étonnerais plus de me voir si inquiet.

George continua de la sorte, avec toute l’éloquence habituelle aux amoureux, jusqu’à une heure fort avancée de la nuit. Wilkinson était la patience même ; mais, vers une heure du matin, il commença à bâiller, et alors ils se décidèrent à aller se coucher. Le lendemain, de bonne heure, Bertram se mettait en route pour Littlebath.

Il avait compté faire une visite à mademoiselle Baker le soir même de son arrivée, et il le lui avait même annoncé ; mais, bien qu’il allât jusqu’à la porte de cette dame, le courage lui manqua, arrivé là, et il n’osa entrer. « Il se peut que ce ne soit pas l’usage de faire des visites du soir à Littlebath, » se dit-il, et il regagna tristement l’hôtel de la Charrue.

Le lendemain il crut bien faire de ne pas se présenter avant deux heures de l’après-midi. Il en résulta que mademoiselle Baker et sa nièce restèrent chez elles à l’attendre toute la matinée dans un état d’inquiétude extrêmement pénible. La visite était aussi importante à leurs yeux qu’elle pouvait l’être pour Bertram, et la plus âgée des deux dames surtout l’attendait avec une émotion nerveuse presque égale à celle du jeune homme.

Quand il se présenta enfin, il fut accueilli comme un ancien ami. « Pourquoi n’était-il pas venu la veille au soir ? Le thé l’avait attendu jusqu’à onze heures. Pourquoi, du moins, n’était-il pas venu déjeuner ? Il avait été bien plus aimable à Jérusalem, » dit mademoiselle Baker.

Bertram ne retrouva pas pour répondre la vivacité qu’il avait montrée en Palestine. « Il avait craint la veille de déranger ces dames trop tard ; il avait eu peur de venir trop tôt le matin. » Mademoiselle Waddington leva les yeux de dessus la broderie qu’elle tenait à la main et se demanda si vraiment elle l’aimait.

— Il va sans dire que vous dînez avec nous, dit mademoiselle Baker.

George accepta, mais ajouta qu’il n’avait pas compté « lui donner tant de peine. » Était-ce bien là le même homme, se dit Caroline, qui avait si bien rembarré M. Mac Gabbery et qui riait de si bon cœur quand elle était tombée à l’eau ?

On se fit toutes sortes de questions sur les voyages respectifs. On parla de Constantinople et du Tyrol, d’une part ; de l’autre, des périls de la route de Jaffa, du paquebot d’Alexandrie et des singulières façons de certaines dames qui avaient fait le voyage avec mademoiselle Baker et sa nièce depuis l’Égypte jusqu’à Marseille. Puis on dit un mot de l’oncle George (mademoiselle Baker ne lui donna pas ce nom), et Bertram ajouta qu’il savait que mademoiselle Baker avait été à Hadley.

— Oui, dit-elle, quand je vais à Londres, j’ai souvent des affaires à traiter avec M. Bertram ou, pour mieux dire, avec M. Pritchett, et je vais d’ordinaire passer un ou deux jours à Hadley. Cette fois-ci j’y suis restée une semaine.

George ne put s’empêcher de penser que lorsqu’il avait vu mademoiselle Baker pour la première fois, elle avait reçu des instructions pour ne pas parler de Hadley, mais qu’aujourd’hui l’interdit se trouvait levé.

Ils causèrent ainsi pendant une heure. Caroline avait donné à sa tante l’ordre le plus absolu de ne pas s’absenter du salon ; elle ne voulait pas rester seule avec George pendant la première visite de celui-ci. — Il est évident que si vous vous en alliez, ma tante, vous auriez l’air de le faire exprès, avait-elle dit.

— Et pourquoi pas ? demanda mademoiselle Baker, le plus innocemment du monde.

— N’importe, chère tante, mais ne vous en allez pas, je vous en prie. Mademoiselle Baker obéit selon son habitude, de sorte que George resta là, causant de choses et d’autres, jusqu’à ce que vint le moment de prendre congé.

— Vous n’avez pas de cheval ici, je pense ? dit mademoiselle Baker.

— Non. Mais pourquoi me demandez-vous cela ? J’en aurai un dans un quart d’heure, s’il le faut.

— Parce que Caroline aimerait bien à trouver quelqu’un pour l’accompagner dans ses promenades.

Il fut bientôt convenu que George retournerait à l’hôtel pour louer un cheval, et qu’il reviendrait chercher Caroline. Une heure après ils se mettaient en route.

Mais la promenade n’amena aucun résultat. Caroline s’occupait de son cheval, et George ne trouva pas moyen de rester assez longtemps à côté d’elle, ou assez près d’elle, pour lui parler avec la chaleur que son sujet lui semblait exiger. On fit quelques allusions un peu tendres aux cavalcades de Syrie ; on rappela le pique-nique de mademoiselle Todd, la fontaine de Siloé, et la montagne des Oliviers, – autant de souvenirs dont il eût été facile, avec un peu d’adresse, de tirer parti ; mais tout cela ne mena à rien, et quand mademoiselle Waddington descendit de cheval à la porte de sa tante, elle en était arrivée à croire que George était revenu de son amour, et qu’elle n’avait rien de mieux à faire que de guérir de son côté.

Pour obéir à la règle que nous nous sommes imposée de parler avec une entière franchise, nous devons dire ici que mademoiselle Baker, dans le but de sonder les intentions et les désirs de son oncle, lui avait confié que George lui paraissait admirer beaucoup Caroline. Si le vieillard lui eût répondu, ainsi que cela semblait fort probable, que George était un imbécile, et que Caroline et lui se mettraient sur la paille en s’épousant, mademoiselle Baker en aurait conclu que leur mariage lui déplairait. Mais il n’en avait pas été ainsi. — Ah ! avait-il dit, il l’a trouvée jolie ? C’est singulier qu’ils se soient rencontrés. Et mademoiselle Baker en avait tiré l’augure que le mariage projeté lui serait agréable.

Mademoiselle Baker s’était rangée, dès le début de l’affaire, du côté de George. Si elle avait fait un peu d’opposition, il est tout juste possible que l’ardeur de Caroline s’en fût accrue. Dans l’état actuel des choses, celle-ci affecta d’hésiter. Elle n’avait rien à dire contre George ; elle admettait même qu’il y avait beaucoup à dire en sa faveur, mais… En un mot, mademoiselle Waddington n’eût pas été fâchée de savoir au juste quelles étaient les intentions de M. George Bertram l’aîné.

— J’aurais vraiment mieux aimé qu’il ne vînt pas, dit-elle à sa tante, en s’habillant pour le dîner.

— Quelle bêtise, Caroline ! pourquoi ne serait-il pas venu ? Comment pouvais-tu supposer qu’il ne viendrait pas ? S’il n’était pas venu, tu aurais été la première à t’en fâcher. Ne fais donc pas la petite pensionnaire, mon enfant.

— La petite pensionnaire ! Vous devenez bien sévère, tante Mary ! Ce que je veux dire, c’est qu’il ne me semble pas qu’il se soucie beaucoup de moi ; et, tout bien considéré, je ne suis pas… pas tout à fait sûre que… Enfin ! je n’en dirai pas davantage. Seulement, il me semble que vous êtes plus amoureuse de lui que moi.

Bertram vint dîner. La soirée se passa assez tristement, et l’œuvre de désenchantement marchait à grands pas chez Caroline. Pourtant Bertram, au moment de partir, trouva moyen de lui dire un mot.

— Mademoiselle, si je viens demain matin de bonne heure, après le déjeuner, me recevrez-vous ? Mademoiselle Waddington ne parut rien voir dans cette proposition qui dût troubler sa sérénité, et répondit simplement qu’elle serait chez elle. Les paroles de George avaient été calmes, mais il avait eu dans le regard un je ne sais quoi, qui rappela enfin à Caroline le George Bertram de Jérusalem.

Le lendemain, à dix heures précises, il était à la porte. Caroline avait d’abord insisté pour que sa tante restât avec elle ; mais mademoiselle Baker, toute docile qu’elle était, s’y refusa positivement.

— Comment veux-tu que ce pauvre garçon se conduise ? dit-elle.

— La façon dont il se conduira m’est assez indifférente, avait répondu Caroline. Mais Caroline ne disait pas vrai.

Elle était donc seule au salon lorsque Bertram entra. Il s’avança vers elle, et lui prit la main. Il semblait transformé depuis la veille. Son visage annonçait la détermination ; on sentait qu’il avait devant lui un but, et qu’il était décidé à l’atteindre.

— Mademoiselle ! dit-il en lui tenant toujours la main, Caroline ! Dois-je m’excuser de vous nommer ainsi ? ou bien ce privilège m’est-il encore permis ? Et il lui tenait toujours la main comme s’il attendait une réponse décisive.

— L’affection que votre oncle nous porte à tous les deux vous donne ce droit, dit Caroline en souriant, et en se servant d’une ruse de femme pour sortir d’embarras.

— Je ne veux pas d’un droit basé de la sorte. Ce que j’ai à vous demander, il faudra me l’accorder, ou me le refuser, pour mon propre compte. Depuis le jour où nous nous sommes quittés à Jérusalem, je n’ai guère pensé un peu sérieusement qu’à vous seule, Caroline. Vous ne pouviez pas me répondre alors ; vous ne m’avez pas répondu ; vous disiez ne pas connaître votre cœur. Vous devez pouvoir y lire maintenant. L’absence m’a beaucoup appris : à vous aussi, elle a dû apprendre quelque chose.

— Et que vous a-t-elle appris ? demanda Caroline sans lever les yeux.

— J’ai appris qu’il n’y a qu’une chose au monde que je désire, et que ce ne serait pas agir en homme que de ne pas m’efforcer de l’obtenir. Cette chose, je viens ici vous la demander. Et vous, Caroline, dites-moi ce que l’absence vous a appris.

— Oh ! bien des choses ! mais je ne sais pas réciter ma leçon tout d’une haleine, comme vous.

— Voyons, Caroline, je compte au moins sur votre sincérité. Vous êtes trop bonne, trop charitable pour vous laisser aller à des vanités puériles, quand il s’agit du sort d’un homme.

— « Petite pensionnaire, » – « vanités puériles ! » Ces mots ne lui avaient pas souvent été appliqués jusqu’à ce jour. Mademoiselle Waddington se dit qu’il était temps qu’elle montrât du caractère.

— Je vous prie de croire, M. Bertram, que je suis incapable de vouloir vous tenir en suspens.

— Alors, répondez-moi, dit-il. Il avait abandonné sa main, et se tenait debout à quelques pas d’elle. Jamais femme ne fut courtisée plus sévèrement. Mais il semblait à Caroline qu’elle ne l’en aimait que mieux. Pendant leur promenade de la veille, elle avait été si choquée de la banalité des sourires et des petits riens que lui avait adressés George, que sa rudesse actuelle était pour elle un soulagement.

Pourtant, elle ne lui répondit pas tout de suite. Elle essaya de faire quelques points de broderie, mais elle ne fit que se piquer les doigts.

— Voyons, Caroline, est-il possible que je me trompe en me figurant que vous devez enfin connaître vos propres sentiments ? Ou faut-il que je vous répète encore combien je vous aime profondément, sincèrement ?

— Non, non, non !

— Répondez alors. Au nom de la vérité, de l’honnêteté, de la charité, répondez-moi ; répondez-moi comme une femme loyale doit répondre à un homme loyal. M’aimez-vous ?

Il y eut une minute de silence.

— C’est bien, je ne vous le demanderai plus. Je cesserai de vous importuner.

— Oh ! M. Bertram, que dois-je dire ? Que voulez-vous que je dise ? Ne soyez pas si sévère envers moi !

— Sévère !

— Mais, n’êtes-vous donc pas sévère ? dit-elle en se rapprochant de lui et en le regardant au visage.

— Caroline, dit George, voulez-vous être ma femme ?

— Oui, je le veux. Elle remua les lèvres plutôt qu’elle ne parla ; mais pourtant il l’entendit. Et comment ne l’avait-il pas devinée, cette réponse, rien qu’aux battements de ce cœur, rien qu’à voir ces yeux pleins de larmes, rien qu’à sentir cette main brûlante ? Dans la soirée et dans la matinée du lendemain, bien des choses furent discutées. On décida que le mariage ne pourrait avoir lieu avant l’été suivant. George s’opposa, ou plutôt tenta de s’opposer formellement à cette détermination ; mais mademoiselle Baker se contenta de secouer la tête et de dire en souriant qu’elle craignait bien qu’il n’en pût être autrement. Il fut convenu qu’on ne ferait rien avant la Noël. Mademoiselle Baker, qui devait aller à Hadley au commencement de janvier, se chargerait d’annoncer la grande nouvelle à M. Bertram. Elle ne doutait pas qu’avec un peu de persuasion il ne se montrât favorable au mariage.

— Qu’il approuve, ou qu’il désapprouve, cela ne changera rien à ma détermination, répondit George d’un ton résolu.

CHAPITRE XIV

VOIES ET MOYENS.

Le lendemain, Bertram retourna à Londres. Maintenant que son amour était accepté, et qu’il pouvait prévoir, dans un avenir plus ou moins rapproché, toutes les responsabilités du mariage, il se mit à suivre avec zèle les instructions de M. Die. À peine s’accorda-t-il un jour de temps à autre, pendant l’hiver, pour aller à Littlebath, et quand il y allait, il ne manquait pas d’emporter les Commentaires de Coke. Il ne travailla pas en vain ; jamais, à vrai dire, il ne lui était arrivé de travailler en vain. Il possédait le don d’acquérir facilement toutes les connaissances spéciales qu’il lui plaisait de rechercher. M. Die commençait à lui prédire de grands succès, et l’ami Harcourt, qui aurait voulu le voir plus souvent, prétendait même qu’il travaillait trop.

À Littlebath, on n’approuvait pas cette application si grande. Caroline pensait assez naturellement que son amoureux aurait dû lui consacrer une plus grande portion de son temps, et mademoiselle Baker, qui ne mettait pas en doute que la fortune du vieux M. Bertram ne fût destinée à Caroline et à George, trouvait que celui-ci perdait son temps avec tous ces bouquins poudreux. Elle n’osa pas en dire bien long à George sur ce sujet, et le peu qu’elle se hasarda à dire fut assez mal accueilli. Elle ne pouvait pas lui apprendre que Caroline était la petite-fille de M. Bertram, mais elle lui rappela qu’il était le neveu de cet homme si riche et donna à entendre que, selon elle, une profession pouvait fournir une occupation désirable à un jeune homme destiné à un avenir brillant, mais qu’en pareil cas il n’était pas nécessaire de s’en rendre esclave. À ces observations, George avait répondu assez péremptoirement qu’il n’avait pas à compter sur son oncle ; et que, puisqu’il espérait un jour subvenir par son travail aux besoins d’une famille, il fallait qu’il se mit à l’ouvrage de tout son cœur.

— « J’ai perdu toute une année, dit-il à mademoiselle Baker, et il faut travailler vigoureusement pour rattraper cela. »

George ne revit son oncle que bien longtemps après sa première visite à Littlebath. Il n’avait nulle envie de se retrouver avec lui, et ne se souciait pas de lui parler de ses projets de mariage. Mademoiselle Baker s’était engagée à faire cette communication, et il ne demandait pas mieux que de lui donner carte blanche à ce sujet ; mais, quant à lui, il n’entendait demander à personne la permission de se marier.

— Pourquoi lui demanderais-je son consentement ? avait-il répondu à mademoiselle Baker, je ne me marierai ni plus ni moins, qu’il me le permette ou qu’il me le défende.

Tout ceci désolait ces dames à Littlebath. Il avait été fort peu question d’argent entre mademoiselle Baker et George, et il n’en avait pas été question du tout entre George et Caroline ; pourtant la tante et la nièce savaient fort bien que le mariage n’était possible qu’avec un revenu convenable. Or, le revenu de George, lorsqu’il aurait perdu, grâce à son mariage, son traitement d’agrégé, ne serait que de cinq mille francs ; sa future en avait autant de son côté. Or, Caroline ne comptait pas se marier pour vivre avec dix mille livres de rente. Quant aux études de Bertram, il fallait trois ans au moins pour qu’elles portassent leur fruit.

L’affaire étant arrangée, – du moins à son point de vue, – Bertram confia son amour à Harcourt.

— Savez-vous bien, lui dit-il un jour, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Je vais me marier.

— Vraiment ? dit Harcourt, d’un ton qui sembla bien froid à son ami, vu la circonstance.

— Je ne plaisante pas.

— Et qui vous en accuse ? Je ne vous ai jamais soupçonné d’une plaisanterie depuis que vous travaillez chez M. Die, – pas même d’une aussi mauvaise plaisanterie que le serait celle-là. Voyons, faut-il vous plaindre ou vous féliciter ?

— Ni l’un, ni l’autre. Attendez de voir la demoiselle, c’est plus prudent.

— Et à quand le mariage ?

— Mais à l’été prochain, je pense. Du moins c’est là mon désir.

— Et votre désir fera loi, sans doute. Je ne pense pas courir grand risque de me tromper en supposant que la demoiselle a une dot considérable ?

— Non pas. Elle a quelque petite chose… autant que moi, à peu près. Nous aurons du pain.

— Et du fromage de temps à autre, dit Harcourt qui n’admettait pas qu’un homme sans fortune pût se marier de bonne heure, à moins que le mariage ne l’aidât à faire son chemin.

— Et du fromage de temps à autre, répéta Bertram. Voilà qui ne vous conviendrait pas à vous.

— Non certes. Mais les hommes diffèrent beaucoup dans leurs idées sur les femmes. Je saurais, et même je sais très bien me tirer d’affaire avec un fort mince revenu, étant seul ; mais une femme me paraît, sous de certains rapports, ressembler à un cheval. Si vous voulez absolument avoir un cheval, il faut qu’il soit bien tenu.

— Vous ne pourriez souffrir une femme qui ne serait pas vêtue de satin et de velours ?

— Je ne tiens pas au satin et au velours, – pas plus que je ne tiens à une selle richement ornée pour mon cheval. Mais je crois qu’une femme à bon marché ne me plairait guère. Je m’accommode très bien des bouts de chandelle et du mouton froid pour mon compte particulier, mais je n’aime pas les économies féminines. Les comptes de blanchisseuse réduits au minimum, une bonne pour tout faire, et une robe sombre pour faire le travail de ménage, tout cela n’entretiendrait pas, je le sens, l’ardeur de mon affection conjugale. J’aime les femmes de tout mon cœur, leur société me plaît, mais il faut qu’elles soient très attrayantes. Une femme qui n’est pas attrayante est bien repoussante.

Bertram se dit au fond du cœur que Harcourt était une brute, un être qui ne comprenait que les jouissances matérielles, mais pour l’instant il renferma en lui-même cette pensée.

— Est-ce un secret que le nom de votre future ? demanda Harcourt.

— Pas pour vous, du moins. Je ne tiens pas à faire de mystère. Elle s’appelle Caroline Waddington.

— Comment ! une fille du général ?

— Non pas. Je ne lui connais d’autre parente qu’une mademoiselle Baker.

— Mademoiselle Baker ! dit Harcourt d’un ton fort peu encourageant.

— Oui, mademoiselle Baker, répéta Bertram d’un ton peu conciliant.

— Oh !… ah !… oui !… Je ne pense pas la connaître, mademoiselle Baker…

— C’est assez probable, car elle demeure à Littlebath et ne vient jamais à Londres. Elle va quelquefois en visite chez mon oncle.

— Voilà qui change bien la thèse. Je vous fais réparation, mon bon ami. Que ne me disiez-vous de suite que c’était un mariage arrangé par votre oncle ?

— Vous me faites beaucoup trop d’honneur, dit Bertram en riant. Mon oncle ne sait rien de mon mariage, et je ne compte nullement le consulter. Dans ma position, ce serait une indélicatesse.

— Comment ! une indélicatesse que de consulter le seul parent qui puisse faire quelque chose pour vous ?

— Oui. Il m’a répété cent fois que je n’avais aucun droit sur lui ; aussi n’en ferai-je pas valoir.

Bertram s’était dit cent fois que l’opinion de Harcourt, en matière de sentiment, lui serait indifférente ; mais après ce qui venait de se passer, il ne put s’empêcher de désirer qu’il vît Caroline. Il se doutait bien, – mais plutôt d’après le ton plutôt que d’après les paroles de Harcourt, – que ce clairvoyant ami n’avait qu’une pauvre opinion de mademoiselle Waddington, et par cette raison même il tenait à l’éblouir et le surprendre en lui montrant sa beauté et son esprit. Il se promit de ne pas la décrire à l’avance, afin que l’éblouissement fût plus complet.

— Il vous faudra venir avec moi à Littlebath. Quel jour pouvez-vous me donner ? dit-il à son ami.

Harcourt refusa d’abord. Il ne voulait pas être condamné à vanter une femme qu’il supposait ne pas devoir lui plaire ; aussi tâcha-t-il d’échapper à la corvée. Mais Bertram tint bon, et il fut enfin convenu qu’ils iraient ensemble à Littlebath.

Tout ceci se passait vers la fin de l’hiver. Dans l’intervalle, mademoiselle Baker avait, selon sa promesse, vu M. Bertram, et la réponse de l’oracle de Hadley, comme presque toutes les réponses d’oracle, avait été fort ambiguë. Le vieillard n’avait montré ni colère ni plaisir en apprenant ce qui s’était passé. — C’est égal, avait-il dit, il est étrange qu’ils se soient rencontrés, très étrange. George est intelligent, je crois qu’il fera son chemin. Puis mademoiselle Baker s’était hasardée, mais fort timidement, à lui demander s’il trouvait que la fortune des jeunes gens fût suffisante. — C’est à eux de décider cela, avait-il répondu assez brusquement. Mais je ne suppose pas que, pour le moment, ils pensent à se marier. Ils attendent, n’est-ce pas, que George soit avocat ? Mademoiselle Baker n’avait rien répondu, et pendant le reste de sa visite il n’avait plus été question du mariage.

Au commencement du mois de mars, mademoiselle Baker avait encore revu le vieillard. Elle s’était alors risquée à lui dire que George travaillait beaucoup.

— Et c’est de lui que vous tenez cette nouvelle, je pense ; mais si la chose est vraie, vous pouvez compter qu’il fera bien plus vite son chemin s’il n’a pas de femme, que s’il en a une.

Lors de cette entrevue, mademoiselle Baker lui demanda franchement, ainsi qu’il avait été convenu entre elle et sa nièce, si, dans le cas où le mariage aurait lieu, il n’ajouterait pas quelque chose à la fortune de sa petite-fille.

— Elle possède un avoir suffisant et convenable.

— Mais ils n’auront pas de quoi vivre, dit mademoiselle Baker.

— Ma chère Mary, ils auront un tiers de plus que je n’avais lorsque j’ai épousé votre tante. Et je trouvais moyen de mettre de côté une partie de mon revenu.

— Mais, songez comment ils ont été élevés.

— S’ils veulent faire les grands seigneurs, il faut qu’ils en subissent les conséquences. Les grands seigneurs et les grandes dames ne se marient pas à l’impromptu, comme les garçons de charrue et les laitières. Si un modeste revenu ne leur suffit pas, qu’ils patientent. Il alla pourtant cette fois jusqu’à dire que, s’ils attendaient encore un an, il ajouterait cinquante mille francs à la fortune de Caroline. Quant à George, il avait fait pour lui tout ce qu’il comptait faire pour le moment. « George aime à en faire à sa tête, dit-il, et pour ma part, je ne m’y oppose pas. Il vaut mieux qu’il fasse lui-même son chemin dans le monde ; cela le rendra plus heureux que s’il dépensait mon argent.

En quittant Hadley, mademoiselle Baker obtint la permission de mettre Caroline au courant de sa parenté avec M. Bertram. Après avoir également raconté l’histoire à George, elle devait prévenir les deux jeunes gens qu’ils encourraient la colère de M. Bertram, s’ils la répétaient indiscrètement à d’autres. — « Et surtout, Mary, dit-il, ne les induisez pas en erreur. Ne les laissez pas marier avec l’idée que par ce moyen ils hériteront de moi. Je désire qu’ils comprennent tous les deux que mes projets sont tout autres. »

De retour à Littlebath, mademoiselle Baker dut avouer qu’elle avait échoué dans sa mission, et Caroline annonça sur-le-champ que toute idée de mariage pour cette année, et même pour l’année suivante, devait être abandonnée. Elle fut surprise d’apprendre que M. Bertram était le père de sa mère, mais elle ne crut pas nécessaire, à cause de cette parenté, d’affecter pour lui un amour subit. — « S’il est mon grand-père, dit-elle froidement, si George et moi sommes ses seuls proches parents, et si notre mariage ne lui déplaît pas, il devrait nous donner un revenu qui nous suffise pour vivre. » Pourquoi donc les grands-pères et les petits-enfants envisagent-ils toujours ces choses-là sous des aspects si différents ?

Malheureusement on était loin de s’entendre à ce sujet. Chacun avait sa manière de voir : le jeune homme, la jeune fille, et la tante. George était d’avis de se marier sur-le-champ, et de compter sur la Providence et sur ses efforts, à lui, pour augmenter le revenu. Son traitement d’agrégé lui serait continué pendant un an encore, malgré son mariage ; dans deux ans et demi, il serait avocat, et, en attendant, il gagnerait quelque argent à écrire dans les revues. Si Caroline n’avait pas peur, il ne craignait rien.

Mais Caroline avait grand’peur. Elle n’avait jamais mis dans ses projets de vivre à Londres, dans son ménage, avec dix mille livres de rente. « Elle savait trop bien, disait-elle souvent, à sa tante, l’effet que cela aurait sur l’affection de son mari. » À vrai dire, Caroline paraissait partager, jusqu’à un certain point, les opinions de Harcourt à ce sujet, et redouter, comme lui, les petites économies féminines ; – surtout celles qu’il faut pratiquer sous les yeux des hommes.

Mademoiselle Baker était pour un moyen terme. Elle proposait d’attendre, pour se marier, les cinquante mille francs de M. Bertram. On témoignerait ainsi de la déférence pour lui, ce qui, dans la pensée de mademoiselle Baker, ne pourrait manquer d’amener les meilleurs résultats du monde. — « Après tout, disait-elle à sa nièce, vous n’avez que lui, vous savez… »

Les discussions provoquées par ces différences d’opinion n’avaient jamais lieu entre George et Caroline. Par délicatesse, il n’aimait pas à parler d’argent ; elle n’en disait rien par prudence. La pauvre mademoiselle Baker leur servait d’intermédiaire. George, avec toute l’ardeur d’un amoureux, demandait que le mariage se fît au plus tôt ; Caroline répondait que la chose lui paraissait impossible, et chacun renvoyait l’autre à mademoiselle Baker.

Les choses continuèrent ainsi jusque vers le milieu du mois de mai. Parfois George se fâchait et écrivait des lettres quelque peu féroces, parfois aussi Caroline se montrait altière, et, dans ces cas-là, elle savait dire sa pensée dans un style qui ne manquait ni de clarté ni de vigueur. Mais ils étaient trop loin l’un de l’autre, et ils ne se voyaient pas assez fréquemment pour se brouiller.

Enfin par une belle matinée du mois de mai, George et son ami Harcourt prirent le train de Littlebath.

— Je me demande ce que vous penserez d’elle, dit George ; vous me direz la vérité, n’est-ce pas ?

— Sans doute, dit Harcourt qui avait pris son parti d’admirer à tout événement.

— Bah ! vous n’auriez pas le courage de la critiquer, dit George ; elle serait laide comme le péché que vous la diriez belle.

— C’est évident, mon cher ; et voilà pourquoi ces petits voyages d’inspection sont tout à fait inutiles.

CHAPITRE XV

M. HARCOURT À LITTLEBATH.

George travailla sans relâche pendant tout l’hiver et tout le printemps, et M. Die ne cessait de lui prédire des succès de plus en plus grands. Tous les quinze jours, de deux samedis l’un, Bertram se rendait à Littlebath, mais le premier train du lundi le ramenait toujours à Londres, et avant midi, le jour même de son retour, il était plongé jusqu’au cou dans la jurisprudence.

Pendant tout ce temps il ne vit pas son oncle une seule fois ; et quand mademoiselle Baker l’engageait doucement à aller à Hadley, il répondait :

— Je n’y vais que lorsqu’on m’invite. C’est chose entendue entre mon oncle et moi.

Si ce n’est pour ces voyages à Littlebath, il n’avait quitté Londres qu’une seule fois, et cette fois-là il avait été à Hurst Staple.

On se rappellera que M. Wilkinson était mort très subitement vers la fin de l’hiver : Bertram ne l’avait donc pas revu. Puis Arthur Wilkinson lui avait succédé dans la cure, et son cousin était allé le voir sitôt son installation terminée. C’était avant la dernière visite d’Arthur à West-Putford et son explication avec Adela, mais dès lors Bertram avait été frappé de son air abattu. Cependant Arthur ne lui avait rien dit de son amour, et George, tout occupé à raconter ses propres affaires de cœur, n’avait pas beaucoup pensé à celles de son cousin.

Mademoiselle Gauntlet – espérons que le lecteur n’a pas tout à fait oublié Adela Gauntlet – avait, elle aussi, une tante qui habitait Littlebath ; cette tante se nommait mademoiselle Pénélope Gauntlet, et peu de temps après la fameuse promenade à West-Putford et la petite scène dans le salon du presbytère, que nous avons racontée, il se trouva qu’Adela alla la voir. Bertram avait beaucoup connu Adela quand ils étaient l’un et l’autre enfants, mais il ne l’avait pas encore vue à Littlebath. Elle n’y était arrivée que depuis fort peu de temps quand Harcourt et lui vinrent y faire leur visite.

Caroline et Adela étaient amies depuis plusieurs années. Ce n’étaient peut-être pas des amies de cœur à proprement parler, car elles ne s’écrivaient pas trois fois par semaine des lettres contenant trois feuilles de papier à billet remplies jusqu’aux bords. Caroline n’avait aucune amie de ce genre, ni Adela non plus ; mais elles étaient assez liées pour s’appeler de leur nom de baptême, pour se prêter réciproquement de la musique et des patrons, et peut-être aussi pour s’écrire quand elles avaient quelque chose à se dire.

Des relations, purement de voisinage, avaient existé aussi, dans le temps, entre mademoiselle Baker et mademoiselle Gauntlet la tante. À une époque où mademoiselle Gauntlet était en visite à West-Putford, mademoiselle Baker, à cause de sa parenté avec les Bertram, s’était trouvée à Hurst Staple. Elles y avaient fait connaissance ; à Littlebath cette connaissance s’était transformée en amitié. Mais les amitiés de Littlebath ne sont pas très ferventes.

Il y avait six mois que le mariage de Caroline était arrangé, et elle n’avait pas encore trouvé de confidente. Elle ne connaissait personne à Littlebath à qui elle eût volontiers confié son secret. Sa tante, il est vrai, savait tout, mais ce n’était pas la même chose. Il était impossible d’être plus affectueuse, plus digne de confiance et plus complètement dévouée à sa nièce que ne l’était la tante Mary, mais elle avait le tort d’être non seulement vieille par les années, mais encore par les idées. Elle était prudente comme Caroline, mais d’une prudence tout autre. Aucun désir de briller, aucune ambition ne se mêlait à la prudence de la tante Mary. Caroline la trouvait un peu prosaïque. De plus, mademoiselle Baker, tout en aimant beaucoup George Bertram, ne semblait pas du tout envisager son caractère sous le même aspect que Caroline.

Grâce à cet état de choses, Adela n’était pas depuis huit jours à Littlebath qu’elle savait le grand secret. Elle aussi, elle avait son secret ; mais elle ne le livra pas en retour. Les secrets comme ceux de Caroline sont faits pour être dits ; mais ces autres secrets qui dessèchent le cœur au lieu de le rafraîchir comme une rosée du ciel, les secrets comme ceux d’Adela, on les confie bien rarement.

— Et pourtant, Adela, il est possible que cela ne se fasse jamais. Ainsi parlait Caroline, le matin même du jour où Bertram devait arriver avec Harcourt. Elle savait à merveille que l’ami de Londres, l’homme du monde, devait être amené pour la juger, mais elle ne redoutait nullement son inspection. Elle n’était pas naturellement timide, et quoiqu’elle eût, ainsi que nous l’avons dit, à peine conscience du charme qu’elle possédait, elle ne se défiait jamais d’elle-même.

— Et pourquoi ce mariage n’aurait-il pas lieu ? Quelles folies me dites-vous là, Caroline ? Si réellement vous aviez cette idée-là, vous ne voudriez pas recevoir M. Bertram, ainsi que son ami, comme vous allez le faire.

— Je dis ce que je pense. Il est très probable que cela ne se fera jamais. Je ne saurais vous expliquer, ma chère Adela, tous les replis de mon esprit et de mon cœur. Je n’épouserais pas un homme que je n’aime pas pour tous les trésors du monde.

— Et vous n’aimez pas M. Bertram ?

— Oui, je l’aime ; je l’aime parfois bien tendrement, mais je crains qu’un jour je n’en vienne à le moins aimer. Vous ne me comprenez pas ; mais la vérité, c’est que je l’aimerais mieux s’il était moins digne de mon affection – s’il était moins désintéressé.

— Non, je ne vous comprends pas, dit Adela, qui pensait à son pauvre amour et à l’excès de prudence de celui qui aurait dû être son mari.

— Voyez-vous… vous ne me comprenez pas ; et pourtant ce que j’en dis, ce n’est point par égoïsme. Je ne voudrais me marier que dans l’espoir de rendre un homme heureux.

— Sans doute, dit Adela, aucune femme ne doit se marier sans avoir cet espoir.

— Il voudrait se marier tout de suite, quand nous n’avons pas ce qu’il nous faut pour vivre.

— Avec dix mille livres de rente ? dit Adela d’un ton de reproche.

— Que faire à Londres, avec dix mille livres de rente ? Si je consentais à ce qu’il veut, il serait las de moi au bout d’un an ou deux. Il serait le plus malheureux des hommes, – à moins toutefois que son cabinet et son club ne pussent suffire à le distraire de ses soucis ; son chez-lui certes n’y suffirait pas.

Adela compara la position de son amie à la sienne ; ses idées étaient tout autres : « S’il avait voulu se contenter de pommes de terre, s’était-elle écriée un jour, je m’estimerais heureuse d’en manger la pelure. » Mais elle ne parla pas de cela à Caroline. Elle savait combien leurs dispositions étaient différentes. Il se peut, après tout, que mademoiselle Waddington connaissait mieux qu’Adela le cœur humain.

— Non, je n’y consentirai pas ; je ne consentirai jamais à être la cause de son malheur et de sa misère. Alors il se fâchera, et nous nous brouillerons. Il est parfois bien dur, Adela, – bien dur.

— Il est impétueux ; mais, si vive que soit sa colère, il pardonne bien vite. Jamais il ne garde rancune, dit Adela, qui pensait à ses anciens rapports avec son camarade d’enfance.

— Il est pourtant bien dur parfois. Je sens que nous finirons par nous fâcher ; puis, quand il verra qu’il ne peut pas l’emporter, que je ne veux pas céder, son orgueil le détachera de moi. J’en suis convaincue.

Adela ne put que lui dire qu’à sa place elle n’attacherait pas tant d’importance à l’argent ; mais ses douces paroles et son éloquence, qui s’adressait plutôt à ses propres sentiments qu’à ceux de son amie, furent sans effet sur Caroline. D’ailleurs, si Bertram n’avait pu la persuader, était-il probable qu’Adela y réussît ?

Harcourt et Bertram arrivèrent sains et saufs à Littlebath. Mademoiselle Baker avait invité Harcourt à dîner, et comme elle voulait faire quelques frais pour lui, elle avait invité un jeune vicaire, et puis encore les demoiselles Gauntlet, tante et nièce.

— Vous prendrez les devants, je pense ? dit Harcourt pendant que les deux amis faisaient leur toilette à l’hôtel de la Charrue. Bertram était déjà fort connu à l’hôtel de la Charrue, où tout le monde, garçons et servantes, savaient à merveille ce qui l’amenait à Littlebath.

— Non, répondit Bertram, je vous attendrai.

— Comme vous voudrez ; je pensais, vous savez, que vous pourriez avoir à exercer quelque charmant privilège d’amoureux auquel les yeux du monde pourraient mettre obstacle.

— Eh bien ! mon cher, en votre honneur on ajournera tout cela à plus tard.

Et ils se mirent en route.

En arrivant chez mademoiselle Baker, ils la trouvèrent au salon avec Adela et mademoiselle Gauntlet seulement.

— Où donc est Caroline ? demanda George après avoir présenté Harcourt. Il s’efforça de dire ces mots d’une voix qui, tout en ne sentant pas trop son amoureux, donnât à entendre qu’il était parfaitement à l’aise dans la maison. Il est juste d’avouer qu’il y parvint assez bien.

— À parler franchement, répondit en riant mademoiselle Baker, je crois qu’elle est en ce moment dans la salle à manger à faire un peu l’office de maître d’hôtel. Si vous vous sentez la vocation, vous êtes libre d’aller l’aider.

— Je ne vous cacherai pas que j’ai un certain talent pour déboucher les bouteilles, répondit Bertram en quittant le salon.

— Voilà qui assure les privilèges d’amoureux, se dit Harcourt.

La besogne de maître d’hôtel semblait tout à fait achevée lorsque Bertram arriva dans la salle à manger, ou du moins mademoiselle Waddington ne s’en occupait pas. Accoudée à la cheminée, elle semblait absorbée dans la contemplation d’un bouquet que Bertram avait trouvé moyen de lui faire parvenir depuis son arrivée à Littlebath. Comment s’étonner après cela qu’à l’hôtel de la Charrue on fût au courant de tout ?

Passons sous silence les privilèges d’amoureux. Caroline Waddington n’était pas fille à être très prodigue en pareille matière, et en cette occasion elle ne se départit pas de ses principes.

— M. Harcourt est-il ici ? demanda-t-elle.

— Sans doute, il est là-haut au salon.

— Il faut donc que j’aille me montrer. Que vous êtes vaniteux, vous autres hommes, quand vous avez quelque jouet à faire voir ! Ce n’est pas que vous ayez personnellement lieu de tirer vanité…

— De la vanité, non ; mais de l’orgueil, oui, – beaucoup de juste orgueil. Je suis fier de vous, Caroline, fier de montrer à mon ami combien est belle la femme qui m’aime.

— Voulez-vous bien vous taire, dit Caroline en lui fermant la bouche avec son bouquet. Quelles folies vous dites là ! Mais venez, votre ami ne reconnaîtra pas volontiers mes perfections si je fais attendre le dîner. Et là-dessus ils remontèrent ensemble au salon.

Tout en se moquant de George et de son envie de la faire admirer, Caroline n’avait rien négligé pour paraître avec tous ses avantages. Elle était on ne peut plus désireuse que Bertram fût fier d’elle, et fier d’elle à juste titre. Elle comprenait que, si elle parvenait à conquérir l’approbation de Harcourt, elle serait à peu près assurée de plaire aux autres amis de George. Elle résolut donc, en entrant au salon, d’être à son mieux, et elle y réussit complètement.

— M. Harcourt, ma nièce, mademoiselle Waddington, dit mademoiselle Baker, en les présentant l’un à l’autre. Harcourt se leva, salua, et demeura émerveillé.

Bertram engagea aussitôt la conversation avec mademoiselle Pénélope Gauntlet ; mais, tout en prêtant l’oreille à l’enthousiasme de la vieille demoiselle au sujet de l’heureuse chance qui avait valu à Arthur Wilkinson la cure de Hurst Staple, il ne perdait pas de vue son ami. — « Oui, en effet, il a du bonheur, n’est-ce pas ? » disait-il. Tout en parlant d’une voix distraite, ainsi il jouissait avec délices de son triomphe. Il n’avait pas parlé de la beauté de Caroline ; il avait su se taire, et sa discrétion se trouvait récompensée.

Nous avons dit que Harcourt était resté émerveillé. Il s’était imaginé que Caroline Waddington serait une grande et longue fille mal attifée, au nez pointu, aux yeux vifs peut-être, et même aux dents blanches ; qu’elle aurait un sourire prétentieux et minaudier, et qu’elle lui débiterait tout un arsenal de ces petites réparties à effet qui charment les réunions de petite ville. Elle baissa encore dans son estime quand il la crut occupée à surveiller le couvert. Il se dit que les bouts de chandelles et le mouton froid seraient décidément le fort de cette femme-là, et un compte de blanchissage restreint, son ambition la plus chère.

Telles étaient les préoccupations qui le tourmentaient, – car, il faut le dire à son honneur, il s’intéressait à Bertram autant que sa nature lui permettait de s’intéresser à qui que ce fût, – quand il vit paraître Junon.

Elle entra comme une femme qui se sent maîtresse d’elle-même, et qui ne redoute le regard d’aucun œil humain. Harcourt s’était promis, par pure bonté, d’être gracieux pour cette jeune fille ; mais il ne l’eut pas plutôt vue, que la chose se présenta à lui sous un aspect tout différent : daignerait-elle être gracieuse pour lui ? Depuis longtemps il était intimement lié avec Bertram et, en conséquence, sous plus d’un rapport, il n’en faisait que peu de cas. Nous en sommes tous là avec nos amis très intimes. Mais George grandit subitement de cent coudées dans son estime. Que ne pouvait-on attendre d’un homme qu’une telle femme honorerait de son amour ?

Oui ! Junon venait d’entrer ; car la beauté de Caroline, ainsi que nous l’avons dit, rappelait celle de la reine des dieux. George lui-même s’avoua que jamais il ne l’avait vue si superbement belle. Nous avons déjà décrit ses charmes, et nous n’y reviendrons pas ; nous nous bornerons à dire que Harcourt en fut infiniment plus frappé, à première vue, que ne l’avait été Bertram lors de la rencontre à Jérusalem. Il est vrai qu’à Jérusalem Caroline était assise tout bonnement à table entre sa tante et M. Mac Gabbery, et ne pressentait nullement l’arrivée de celui qui devait jouer un si grand rôle dans sa vie.

On ne causa guère avant le dîner, qui fut servi sur-le-champ. Harcourt, à peine remis de sa surprise, dut offrir le bras à la maîtresse de maison.

— J’espère que vous approuvez le choix qu’a fait votre ami, lui dit en riant mademoiselle Baker.

— Mademoiselle Waddington est sans contredit la plus belle personne que j’aie jamais vue, répondit-il avec enthousiasme.

Le révérend M. Meek donna le bras à mademoiselle Pénélope Gauntlet, et Bertram, tout fier, les suivit avec les deux jeunes filles. Il commença par offrir le bras à Adela, qui refusa net, puis à Caroline, qui fit de même. Il les prit alors toutes deux par la taille, et les poussa devant lui en sortant du salon. Heureux Bertram !

George prit place au bout de la table, comme étant de la maison, et Harcourt eut la bonne fortune de se trouver assis entre Adela et Caroline.

Il s’aperçut bientôt que Caroline n’était pas seulement belle. Elle causa presque exclusivement avec lui, car elle avait eu le caprice de s’asseoir fort loin de son prétendu, et tout près de sa tante.

— Adela, avait-elle dit tout bas à son amie, en allant dîner, je compte sur vous pour causer toute la soirée avec George, car moi j’ai une nouvelle conquête à faire.

Bertram était enchanté, il n’était pas d’un naturel jaloux, et en ce moment il n’aurait pu trouver l’ombre d’un prétexte à jalousie. Sa bien-aimée se trouvait faire tout juste ce qu’il désirait : elle prouvait l’excellence de son choix à l’homme dont il appréciait le plus l’opinion.

Quand les dames eurent quitté la salle à manger, Harcourt et Bertram regrettèrent amèrement la disposition trop hospitalière de mademoiselle Baker. Ils ne savaient que faire du jeune vicaire, M. Meek. Le Révérend remarqua que mademoiselle Baker était une aimable personne, que mademoiselle Waddington était une charmante personne, que mademoiselle Pénélope Gauntlet était une très aimable personne, et que mademoiselle Adela Gauntlet était une gracieuse personne : puis la conversation sembla complètement épuisée. Mais le supplice ne fut pas de longue durée, et le café n’était pas encore prêt, que les trois hommes étaient remontés au salon.

— Vous voyez Arthur Wilkinson très souvent maintenant, n’est-ce pas ? demanda Bertram à Adela.

— Oui, c’est-à-dire non, pas très souvent. Sa cure lui prend beaucoup de temps. Mais je vois sa sœur Mary très fréquemment.

— Pensez-vous qu’Arthur soit content de sa position ? Il ne m’a pas paru aussi satisfait que je l’aurais espéré. Cependant c’est une bonne cure, et le marquis s’est certainement montré très aimable pour lui.

— Oui, très aimable, répondit Adela.

— Toujours est-il qu’il se passera du temps avant que moi, je gagne douze mille francs par an. Savez-vous que, dans ses lettres, jamais Arthur ne semble heureux d’avoir obtenu cette cure ?

— Vraiment ?

— Non, jamais ; et je lui ai trouvé l’air triste et abattu l’autre jour. Il devrait se marier ; voilà ce que c’est. Tout jeune ministre, dès qu’il a une cure, devrait prendre femme.

— Vous êtes comme le renard qui avait la queue coupée, dit Adela en s’efforçant de causer naturellement.

— Mais la position n’est pas la même. Personne ne peut douter qu’Arthur ne doive se marier. Sa position l’y oblige.

— Il a sa mère et ses sœurs…

— Bah ! une mère et des sœurs ! Une mère, et des sœurs, c’est très bien – ou c’est très mal, ça dépend ; mais un ministre de campagne doit être marié. Si vous ne lui trouvez pas une femme là-bas dans votre Hampshire, je le ferai venir à Londres, et je lui en chercherai une moi-même. Occupez-vous donc de cela sérieusement à votre retour, je vous en prie, mademoiselle.

Adela sourit et ne rougit pas ; elle ne jugea pas nécessaire de dire à Bertram qu’elle pensait comme lui qu’un ministre de campagne devait se marier.

— Je ne vous ferai pas de questions, dit Bertram quand il se retrouva dans la rue avec son ami Harcourt, et je ne vous permettrai même pas de me dire votre avis ; nous sommes convenus, vous savez, que vous n’auriez pas le courage de parler franchement. Il ne put s’empêcher de dire ces mots d’un ton légèrement triomphant.

— Mademoiselle Waddington est tout simplement la plus ravissante femme que j’aie jamais vue.

— Allons, allons, tâchez donc d’être un peu plus original. Je vous assure, plaisanterie à part, mon cher Harcourt, que je ne vous demande pas du tout votre avis. Je tenais à ce que vous la vissiez, mais je me soucie comme de l’an quarante de ce que vous en pensez. L’opinion de votre femme, – si jamais vous en avez une, – me sera infiniment plus précieuse.

— Sur mon honneur, Bertram, je n’ai jamais eu moins envie de plaisanter.

— Ce qui n’est pas beaucoup dire, car vous plaisantez toujours. Mais Bertram savait à quoi s’en tenir ; il voyait clairement quelle impression avait produite mademoiselle Waddington, et il en était ravi.

— Et vous avez eu le courage de vous proposer, vous et vos cinq mille livres de rente, à une pareille femme ?

— Ha ! ha ! ha ! Mais je ne vous reconnais plus, Harcourt. Si vous l’admirez par trop, je vous prierai de ne plus revenir à Littlebath.

— Ce serait peut-être prudent. Mon cher Bertram, laissez-moi vous féliciter bien sincèrement. Je ne vois qu’un seul obstacle à votre bonheur futur.

— Lequel ?

— C’est que jamais on ne vous appellera M. George Bertram, mais bien le mari de madame George Bertram. Avec une femme comme celle-là on ne peut pas espérer de jouer le premier rôle. Si vous comptez être lord-chancelier ou secrétaire d’État, vous pourrez y prétendre, mais autrement, vous ne serez jamais qu’un accessoire.

— Bon, bon ; je saurai supporter ce malheur.

La visite d’inspection avait parfaitement réussi et George se coucha et s’endormit dans un véritable état de ravissement. Ce fut dans les mêmes dispositions qu’il se rendit le lendemain avec Harcourt à l’église où ils rencontrèrent Caroline et mademoiselle Baker. Il lui sembla toucher au septième ciel lorsque au sortir de l’église Caroline lui tendit la main, et mademoiselle Baker le trouva presque beau quand il la raccompagna chez elle à l’heure du lunch.

Mais son bonheur subit un assez rude échec ce même soir-là. Harcourt, devant absolument se trouver à Londres le lundi matin de bonne heure, il avait été convenu que les deux amis prendraient le dernier train de dimanche soir. Cet arrangement leur laissait tout juste le temps de dîner chez mademoiselle Baker avant leur départ. Il va sans dire que Harcourt avait demandé à s’en retourner tout seul, mais Bertram ne voulait pas avoir l’air d’être trop sottement épris pour ne pouvoir quitter sa belle et avait insisté pour accompagner son ami.

L’heure du départ fixée, mademoiselle Baker avait invité George à prendre part à une petite conférence qui devait avoir lieu avant le dîner dans son boudoir. Comme il avait quelquefois fait de petites visites à mademoiselle Baker dans cette pièce, il n’attacha pas une grande importance à la demande. Cette fois, Caroline s’y trouvait aussi. Il devina, sur-le-champ, que quelque chose se tramait contre lui.

Mademoiselle Baker engagea la bataille. — George, dit-elle, Caroline m’a fait promettre de vous parler avant que vous retourniez à Londres. Asseyez-vous donc.

— Mon Dieu ! dit-il en prenant place sur le canapé à côté de Caroline, je ne sais vraiment que penser. Vous avez toutes les deux un air si solennel ! Si je dois être condamné, milord-juge, j’espère que vous m’accorderez un long délai.

— Vous l’avez dit, fit mademoiselle Baker, je crains seulement que le délai ne soit trop long, George.

— Que voulez-vous dire ?

— Voici ce que c’est : nous pensons qu’il vaut mieux que le mariage ne se fasse que lorsque vous aurez été reçu avocat.

— C’est absurde ! s’écria George, un peu trop impérieusement pour un amoureux.

— Mais non, George, cela n’est pas absurde ! dit Caroline de sa voix la plus douce et d’un ton presque suppliant. Soyez calme, ne vous fâchez pas. Nous proposons cela pour votre bien.

— Pour mon bien !

— Oui, pour votre bien, dans votre intérêt, répéta-t-elle en passant le bras de George sous le sien et en le serrant pour ainsi dire sur son cœur. Ce que nous disons est certainement dans votre intérêt, George ; et vous savez combien nous sommes tenues d’y penser.

— Eh bien ! moi, dans mon intérêt, je repousse une semblable sollicitude. Je connais le monde aussi bien que vous ou votre tante…

— Je n’en suis pas bien sûre, dit Caroline.

— Et je sais à merveille que nos fortunes réunies devraient amplement nous suffire pendant quatre ou cinq ans. Il faudra, par exemple, que vous renonciez à avoir un cheval…

— Cela, c’est la moindre des choses, George, – la moindre des choses.

— Et ce serait tout. Combien de milliers de ménages vivent à Londres, pensez-vous, avec un revenu moindre que celui que nous aurions ?

— Bien des milliers, sans nul doute. Mais est-il beaucoup de ménages, en est-il un seul, qui soit heureux avec cette fortune, quand le mari a été élevé comme l’a été M. George Bertram ?

— À mon avis, Caroline, vous n’y entendez rien. Ce sont sans doute vos amis du soi-disant grand monde de Littlebath, qui vous auront donné cette panique au sujet de l’argent.

— Je n’ai pas d’ami à Littlebath avec lequel je daignerais parler de cette affaire ; je n’ai que ma tante Mary, dit Caroline d’un ton légèrement offensé, mais sans trop de colère.

— Et vous, tante Mary, qu’en pensez-vous ?

— Mon Dieu ! moi, je suis de l’avis de Caroline ; réellement je suis tout à fait de son avis.

— Je comprends, elle vous aura persuadée. (Ceci était vrai.)

— Oserai-je vous demander, mademoiselle, la date que vous daignez fixer maintenant pour notre mariage ? dit Bertram d’un ton moitié fâché, moitié railleur. (Il sembla à Caroline que le ton fâché dominait.)

— Le lendemain du jour où vous serez reçu avocat, monsieur Bertram ; à moins toutefois, que vous ne vous sentiez pas de force à supporter ces deux grands événements arrivant coup sur coup.

— Vous savez, je pense, que ce serait retarder notre mariage de près de trois ans ?

— De plus de deux ans, oui, si je ne me trompe.

— Et vous pouvez parler sans émotion d’un pareil délai ?

— Pas sans émotion, George, mais avec une détermination bien arrêtée.

— Et pourquoi, moi aussi, n’aurais-je pas une détermination bien arrêtée ?

— Mais, sans doute, mon ami, cela vous est permis. Vous pouvez me proposer, si vous en avez le courage, d’ajourner encore notre mariage à deux ans au-delà du terme que j’ai dit moi-même. Vous pouvez même me dire, si cela vous convient, qu’à de pareilles conditions vous ne voulez plus m’épouser du tout. Nous avons, l’un et l’autre, ce que vous autres avocats vous nommez un veto. Eh bien ! mon ami, j’oppose mon veto à la pauvreté pour vous, à la gêne de tous les jours, à une maison mal tenue, au danger d’avoir une femme irritable et maussade. Je serai toujours enchantée de pouvoir vous aider à être heureux, prospère et vaillant vis-à-vis du monde ; mais je ne veux pas être pour vous une pierre au cou qui paralyse vos premiers efforts. Si moi, je puis attendre, George, ne le pourrez-vous pas ? Cette position que je vous propose, qui offre tant d’inconvénients pour une jeune fille, ne gêne nullement un homme.

Le lecteur a dû déjà s’apercevoir que mademoiselle Waddington n’était pas facile à persuader. En cette occasion, Bertram échoua complètement. Il y eut un moment où la tante Mary fut sur le point de céder, mais Caroline ne bougea pas plus qu’un roc. Toute l’éloquence de George – et il fut très éloquent – demeura sans effet. Le ton de Caroline s’adoucit, ses manières devinrent affectueuses, presque tendres : mais rien ne put l’engager à se rétracter. Bertram prit la chose de fort haut, et dit que cet ajournement équivalait à l’annulation de toute promesse. Caroline ne se fâcha pas ; elle ne le prit pas au mot ; mais elle lui dit à voix basse qu’elle sentait bien que par la résolution qu’elle avait annoncée elle lui avait donné le droit de se dégager. Il pouvait reprendre sa liberté sans manquer à la loyauté. Mais elle ajouta, qu’en ce qui la concernait, ce serait manquer à la vérité que de prétendre qu’une pareille décision lui ferait plaisir ; qu’elle lui ferait… lui ferait… pour la première fois l’émotion la gagna, et, avant qu’elle pût achever, George était à ses pieds, lui jurant qu’il ne voulait pas, qu’il ne pouvait pas vivre sans elle, qu’elle devait bien savoir qu’il ne le voulait ni le pouvait.

Ainsi finit la petite conférence. George certainement ne l’avait pas emporté. Caroline, en revanche, avait réussi à faire connaître sa résolution, sans pour cela perdre son prétendu. Chaque fois qu’elle avait répété sa détermination de ne pas se marier avant que George fût reçu avocat, la tante Mary avait fait suivre la déclaration d’une petite clause – portant que cette décision pourrait être annulée d’un moment à l’autre par quelque nouvel acte de générosité de la part de l’oncle Bertram. Pour la tante Mary, l’oncle millionnaire, le riche grand-père était encore le bon génie qui pouvait et devait apparaître sur la scène, au dernier acte, pour tirer tout le monde d’embarras.

En rentrant le soir à Londres avec son ami Harcourt, George Bertram ne se sentit pas aussi triomphant dans son amour qu’il avait été le matin avant la conférence.

CHAPITRE XVI

LE NOUVEAU MEMBRE DU PARLEMENT.

Je vais maintenant prier mes lecteurs de supposer que deux années se sont écoulées depuis mon dernier chapitre. C’est là une terrible lacune dans une histoire, je le sais, mais de nos jours on ne respecte guère les unités, et une licence qui eût paru jadis inadmissible ne semble plus qu’une légère inconvenance.

Il faut pourtant dire quelque chose de ces deux années que nous devons considérer comme passées. Constatons d’abord qu’aucun mariage ne s’est fait parmi nos personnages ; aucune mort non plus n’est survenue pour éclaircir leurs rangs.

Dans notre rapide coup d’œil rétrospectif, nous allons donner le pas à M. Harcourt, car c’est lui qui a fait le plus de chemin sur la route du succès, – ce succès mondain qui est le but de toutes les ambitions. Il a marché et prospéré, et aujourd’hui tout le monde en dit le plus grand bien. Il siège déjà au parlement comme l’honorable représentant de Battersea, et non seulement il y siège, mais il s’y fait écouter lorsqu’il lui plaît de parler. Quand il parle, c’est toujours en légiste. Il ne se laisse point entraîner en dehors de sa profession par les attraits fallacieux de la politique générale. Sur les questions de réforme légale, il a des opinions très prononcées ; sur les matières qui touchent à la justice, il a des idées à lui, – ou, pour mieux dire, des idées qu’il exprime sous une forme à lui ; enfin, en sa qualité d’avocat attaché aux tribunaux ordinaires, il dénonce volontiers les délais et les frais exorbitants de la cour de chancellerie, et le bruit court que c’est lui qui aurait fourni les détails techniques d’un certain roman qui fait grand bruit et dont l’objet est de démolir l’autorité du lord-chancelier.

Mais, bien que comme membre du parlement il ne s’occupe que de questions légales, il va sans dire qu’il est toujours prêt, en toute occasion, à aider son parti de son vote. Son parti ! Voilà quelle avait été sa grande difficulté en prenant place à la Chambre. Quel serait son parti ?

Comme avocat, il avait travaillé avec persévérance, et pour cela un parti ne lui avait pas été nécessaire. Ç’avait été du bon travail honnête, – honnête du moins en tant que travail, car on n’aurait pu toujours en dire autant du but. Cet honnête travail, et une certaine habileté dans le maniement de son éloquence, lui avaient suffi dans les commencements. Il n’était pas tenu alors d’avoir, ou, pour mieux dire, de professer en politique des opinions tranchées. Mais aucun avocat ne peut espérer atteindre à la célébrité sans tenir à un parti ; or, l’opulence sans la célébrité n’aurait point contenté M. Harcourt.

Quand donc il jugea le moment venu d’entrer au parlement et qu’il se présenta à cette fin au suffrage des habitants de Battersea, il comprit qu’il fallait adopter un parti. En ce temps-là, le mot d’ordre politique du jour était le rappel de la loi des céréales, et les électeurs de Battersea tenaient absolument à savoir si M. Harcourt était partisan, oui ou non, de la liberté du commerce en ce qui touchait les grains.

S’il faut parler franchement, celui-ci ne prenait pas le moindre intérêt à la question. Il ne s’intéressait qu’à la jurisprudence – et à ce qu’elle peut rapporter, mais il comprit qu’il fallait désormais s’intéresser aux céréales, apprendre la question, – peut-être bien, mon Dieu ! savoir en parler couramment, au besoin, pendant une heure ou deux. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne s’en était jamais préoccupé avant la quinzaine qui précéda sa campagne électorale.

Les conservateurs étaient alors au pouvoir et se posaient en ennemis déclarés du commerce libre des grains. Ils s’étaient engagés à maintenir le droit sur les blés importés, – si tant est qu’en politique on puisse jamais être engagé à quoi que ce soit. Ce droit protecteur était même devenu leur grand cri de ralliement, depuis qu’il leur avait fallu en abandonner tant d’autres bien plus importants !

Le public n’avait pas encore appris par expérience ce qu’il a appris depuis, à savoir qu’aucune réforme, aucune innovation, – nous pourrions presque dire aucune révolution, – n’est assez en abomination à un Tory anglais pour qu’il ne puisse, à la rigueur, en prendre son parti. Toute pilule de ce genre peut s’avaler, à la condition de boire largement en même temps à la source du pouvoir. C’est là un fait politique désormais acquis, et il y a pour le parti tory un grand avantage à ce que la capacité de son gosier soit ainsi reconnue. Quelle que soit la chose que désire le peuple, – des sénateurs juifs, du blé à bon marché, le vote au scrutin, l’extension du suffrage, n’importe quoi, – ils l’obtiendront des Tories si les Whigs ne peuvent la lui donner. Le malheureux chef d’un cabinet whig n’a que les libéraux pour l’appuyer, mais un Tory réformateur sera soutenu par tout le monde – si ce n’est par le petit nombre de délicats que son improbité politique aura révoltés.

Si Harcourt avait quelque prédilection, c’était pour les Whigs ; mais il n’était pas assez naïf pour permettre à ses prédilections de nuire à ses intérêts. De quel côté voyait-il l’ouverture la plus favorable ? Les Tories – j’aime mieux ce titre vague que celui de conservateurs qui implique un mensonge – les Tories étaient, il est vrai, au pouvoir ; mais par cela seul qu’ils y étaient, ils étaient menacés d’avoir à en sortir. Puis ils étaient, comme de juste, pourvus de solliciteurs généraux, d’avocats généraux et de fonctionnaires légaux de toute sorte. L’avenir était peut-être aux Whigs.

En cet état de choses, Harcourt alla consulter son ancien ami M. Die, le vieil avocat de chancellerie, riche, calme et laborieux, ce même M. Die auquel il avait adressé dans le temps son ami Bertram. Chacun de nous a quelque vieil ami paisible et confidentiel du genre de M. Die, – quelque bonhomme, silencieux d’ordinaire, qui connaît le monde, dont l’expérience est vaste, et qui, sans avoir réussi à parvenir lui-même, aide volontiers et utilement les autres à réussir. Chacun de nous, dis-je, a un ami de ce genre, et M. Die était l’ami de M. Harcourt. Il était considéré comme un Tory, un Tory de la vieille école, de l’école de lord Eldon, mais Harcourt savait que son jugement n’en serait pas moins impartial. Un avocat, qui a cinquante ans d’exercice, ne se laisse pas influencer par ses prédilections personnelles.

M. Die comprit bien vite la situation. Son jeune ami Harcourt entrait au parlement avec l’idée bien arrêtée de devenir au plus tôt solliciteur-général. Il pouvait y parvenir de deux manières : il pouvait être le solliciteur-général des Whigs, ou bien celui des Tories. Le choix en était à peu près indifférent à M. Harcourt, et M. Die ne s’en préoccupa nullement en formulant ses conseils.

Il va sans dire que personnellement M. Die regardait le rappel de la loi des céréales comme une invention diabolique. Il était assez vieux pour avoir vu jadis du même œil la réforme parlementaire et l’émancipation des catholiques. Si vous eussiez pu mettre à nu l’esprit de M. Die, vous y auriez trouvé la conviction bien arrêtée que le monde approchait lentement de sa fin et que cette catastrophe était amenée par des mesures sataniques de réforme. Mais vous y auriez trouvé aussi la conviction, non moins ferme, que les consolidés dureraient aussi longtemps que lui, pour le moins ; et que ses craintes pour l’avenir pouvaient s’ajourner, pour n’aboutir qu’à la quatrième ou – qui sait même ? – à la dix ou douzième génération à naître. Donc, M. Die n’était point personnellement malheureux, malgré ses croyances politiques.

— Je serais disposé à soutenir le ministère, si j’étais un jeune homme entrant au parlement, dit M. Die.

— Mais c’est qu’il y a déjà dix de mes anciens qui font ce métier-là à la Chambre, répondit Harcourt. Par anciens, il entendait ses devanciers du barreau.

— C’est possible, mais on veut des jeunes gens aujourd’hui. Je crois que c’est encore le plus sûr.

— Jamais je ne serai nommé à Battersea si je ne me lie pas à l’égard de cette question des céréales.

— C’est à considérer, dit M. Die, – c’est à considérer. C’est un grand point qu’un siège au parlement, et on ne l’a pas quand on veut. Toutes réflexions faites, j’inclinerais à faire la concession aux électeurs.

— Et à m’engager au rappel de la loi des céréales ?

— Vous engager ? répéta M. Die avec un demi-sourire. Les hommes publics sont obligés de s’engager à bien des choses par le temps qui court. Mais, selon moi, vous pourriez… vous pourriez adopter l’opinion populaire au sujet du commerce libre et, pas moins, vous rendre très utile à sir Robert Peel.

M. Harcourt était encore fort jeune, et on peut l’excuser de n’avoir pas su comprendre toute la profondeur de la sagesse de M. Die. Il est certain qu’il ne s’en rendit pas compte dans le moment, mais il était venu consulter l’oracle avec une foi entière et il était bien résolu à se laisser guider par lui.

— Ne vous liez donc jamais sans nécessité à une politique expirante. Il en résulte qu’il faut se dégager, et, en mettant les choses au mieux, cela fait toujours perdre du temps.

Harcourt se présenta donc aux électeurs de Battersea, comme très désireux de les servir en toutes choses, mais comme préoccupé surtout d’assurer leur bien-être par le libre commerce des grains. – « Est-il croyable, s’écria-t-il, qu’aujourd’hui encore, en l’an de grâce 184…, » et ainsi de suite. Et les électeurs furent si frappés de ces paroles éloquentes et de l’enthousiasme qu’il déploya au sujet des céréales, qu’ils l’élurent à une grande majorité.

Il arriva donc que dans l’Annuaire parlementaire, M. Harcourt se trouva inscrit d’abord sous la simple désignation de « libéral ; » cependant dans une édition subséquente, on put lire, accolée à son nom, cette remarque : « Mais il soutient, dans la politique générale, l’administration de sir Robert Peel. » En somme, Harcourt arrangea si bien cette petite affaire, que, malgré sa jeunesse, et malgré les neuf devanciers politiques dont il a été question plus haut, on commença bientôt à parler de lui comme d’un homme destiné à de hautes fonctions.

Puis vint la famine irlandaise, et tous les liens qui rattachaient le grand parti tory se trouvèrent soudain brisés, comme des fils de soie. L’Irlandais n’eut plus de pommes de terre pour remplir sa marmite, et par contre-coup les grands et puissants propriétaires d’Angleterre s’aperçurent qu’ils avaient mis leur confiance en de faux dieux. Ils s’en aperçurent, ou durent faire semblant de s’en apercevoir. Le premier ministre tint de petits colloques avec ses subordonnés, – ses ducs et ses marquis, ses comtes et ses vicomtes ; mais il ne permit à aucun subordonné, fût-il duc ou marquis, d’avoir une opinion à lui. On leur dit qu’ils s’étaient trompés, qu’ils avaient suivi de faux dieux, et cela devait leur suffire. Cela suffit, en effet, à la très grande majorité, de sorte que le bill pour le rappel de la loi des céréales fut présenté au parlement, et personne ne douta un instant qu’il ne dût passer.

L’occasion s’offrait enfin superbe à M. Harcourt. Il pouvait soutenir le ministère et conquérir les postes les plus élevés, sans avoir à se dégager d’aucun lien de parti. Ce sont là des bonheurs qui ne sont réservés qu’aux débutants en politique. Le temps était venu de faire un grand discours libéral qui lui assurerait pourtant l’éternelle reconnaissance du chef tory. Au moment où nous reprenons notre histoire, il venait de le prononcer, ce grand discours libéral, dans lequel il avait énergiquement loué, en sa qualité de membre indépendant, « la politique courageuse du grand ministre qui s’était montré assez sage, assez humain, et assez brave à la fois pour sauver son pays aux dépens de son parti. » M. Harcourt ne se demanda pas s’il existait d’autres hommes qui eussent pu sauver le pays sans trahir leurs amis, qui l’eussent sauvé si Peel n’eût pas été là tout prêt avec son apostasie, des hommes qui le sauvèrent, par le fait, en ce qu’ils forcèrent Peel à apostasier. De toutes ces choses, M. Harcourt ne dit pas un mot. Que ne devait-il espérer de la reconnaissance du ministre qu’il avait ainsi soutenu et vanté ?

M. Die se sentit très fier du bon conseil qu’il avait donné ; pourtant il ne s’en vanta à personne, pas même à Harcourt. M. Die possédait le don de la réticence, si j’ose m’exprimer ainsi, mais son regard brilla un instant quand son jeune disciple, en le remerciant, reconnut la sagesse de ses avis.

— En politique, dit-il en élevant le verre de vin d’Oporto qu’il allait porter à ses lèvres, de façon à voir briller la lumière au travers, en politique, il faut jeter ses regards en avant ; dans la vie réelle, il vaut mieux regarder en arrière – si le passé fournit quelque chose de bon à regarder. Le passé de M. Die lui avait fourni quelque chose de fort bon à regarder : il avait pour quinze cent mille francs de consolidés.

Et maintenant il nous faut dire quelques mots des rapports de M. Harcourt avec les autres personnages de cette histoire. Il était toujours fort lié avec Bertram, mais il ne le regardait pas tout à fait du même œil qu’autrefois. Nous en dirons la cause plus tard ; ce qui est certain, c’est que Harcourt n’avait plus des talents de son ami l’opinion exaltée que nous lui avons vue. Il avait fait lui-même si rapidement son chemin, qu’il avait laissé Bertram bien loin derrière lui, et les deux amis menaient une vie si différente, qu’ils se voyaient bien moins souvent que jadis.

Mais si Harcourt s’occupait moins qu’autrefois de George Bertram le neveu, en revanche il s’occupait bien davantage de George Bertram l’oncle. Nous avons vu que dans le commencement il ne connaissait pas le vieux négociant ; aujourd’hui nous les retrouvons, avec de certaines réserves, presque intimes. Harcourt dînait de temps à autre à Hadley, et consultait souvent M. Bertram sur des questions d’argent de la plus haute importance.

M. Harcourt était devenu intime aussi avec mademoiselle Baker et Caroline Waddington. Entre mademoiselle Baker et lui, il s’était établi une grande amitié, et Caroline elle-même était en assez bons termes avec lui pour qu’elle lui parlât de ses peines de cœur et de son mariage projeté. Ces peines de cœur étaient profondes, ainsi que nous le verrons dans les chapitres qui vont suivre.

George Bertram avait appris de mademoiselle Baker que Caroline était la petite-fille du vieux Bertram, et il avait cru pouvoir, au milieu de ses épanchements, confier la chose à son ami. Il lui eût été difficile, à vrai dire, d’éviter cette confidence, car il avait plus d’une fois consulté Harcourt au sujet des obstacles qui s’opposaient à son mariage, et comment consulter un ami avec quelque profit, sur quelque sujet que ce soit, sans lui tout dire ?

Ce fut à la suite de cette révélation que Harcourt et mademoiselle Baker se lièrent si intimement. Les deux dames de Littlebath eurent beaucoup d’ennuis, et dans tous leurs ennuis le jeune et célèbre avocat de Londres fut très empressé pour elles. Pendant la dernière de ces deux années qui viennent de s’écouler, la tante et la nièce étaient allées passer deux mois à Londres, et à cette occasion, elles avaient vu fort souvent M. Harcourt et point du tout George Bertram, bien que ce dernier fût encore le fiancé de mademoiselle Waddington.

CHAPITRE XVII

COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF.

PREMIÈRE ANNÉE.

Lorsque George Bertram était reparti pour Londres après la petite conférence tenue dans le boudoir de mademoiselle Baker, il ne s’était pas senti de très bonne humeur. Il avait causé en route, car il voulait dissimuler son chagrin ; mais Harcourt avait bien jugé, à l’amertume de son ton, qu’il s’était passé quelque chose. Une dizaine de jours s’écoulèrent sans nouvelles, puis George écrivit à Caroline une lettre pleine de bons arguments et surtout pleine de tendresse, où il tâchait de l’ébranler dans sa résolution. Sa lettre était énergique, sinon éloquente. Il travaillait, dirait-il, aussi rudement qu’homme pouvait travailler, et cela afin d’obtenir Caroline. Il savait parfaitement que son ardeur au travail ne lui venait que de cette seule pensée : qu’il se croyait le droit de la regarder comme sa femme. Il était reconnaissant à Caroline de lui fournir un aussi noble et un aussi nécessaire encouragement ; et il ajoutait que, depuis qu’il se sentait engagé vis-à-vis d’elle, il n’avait cessé de remercier la Providence pour le fardeau qui pesait sur ses épaules, aussi bien que pour le bonheur qui inondait son cœur. Mais la force lui manquerait pour supporter le fardeau quotidien, si le bonheur devait être indéfiniment ajourné. Il commençait déjà à perdre et le courage et l’énergie. Il lui semblait qu’on lui avait dérobé sa grande espérance. Ses rêves lui promettaient toujours le bonheur, mais le réveil ramenait le désappointement. Il sentait que cela ne pouvait pas durer, qu’il n’aurait pas la force de travailler avec l’ardeur qu’il voudrait, s’il était privé trop longtemps de sa récompense. « Par respect pour la sainteté du lien qui m’unit à vous, ajoutait-il un peu trop solennellement, j’ai renoncé au genre de vie auquel me portait peut-être ma nature. Ne pensez pas que j’en aie du regret ; au contraire, je me réjouis de l’avoir fait, de le faire encore, mais c’est pour vous que je le fais. N’est-ce point aussi de vous que je dois attendre ma récompense ? S’il y a des risques à courir, ne les partagerai-je pas ? S’il y a à souffrir, ne souffrirai-je pas aussi ? Et si l’homme peut, grâce à ses efforts, défendre la femme contre la souffrance, je vous défendrai. » En terminant, il suppliait Caroline de consentir à ce que leur mariage eût lieu l’automne suivant.

Le retour du courrier lui apporta trois lignes d’elle. Elle l’appelait son bien cher George, et lui demandait huit jours pour répondre longuement à sa lettre : « Elle ne pouvait répondre, disait-elle, qu’après mûre réflexion. » George, tout heureux, lui écrivit pour la prier de ne point se hâter. Il attendrait sa réponse avec la plus grande patience ; mais il la suppliait de nouveau d’être miséricordieuse. Il était clair cependant d’après cette lettre – du moins la chose parut claire à Caroline – qu’il croyait son éloquence irrésistible, et qu’il ne doutait pas un instant du succès. Aussi cette seconde lettre détruisit-elle en grande partie l’effet très réel qu’avait produit la première sur le cœur de la jeune fille.

En la lisant le matin dans sa chambre avant l’heure du déjeuner, Caroline s’était sentie fort ébranlée. Mais elle se décida à n’en pas parler ce jour-là à sa tante. Elle savait que mademoiselle Baker lui conseillerait de céder sur-le-champ, et elle aurait préféré un conseiller plus sévère. Elle mit donc la lettre dans sa poche, et s’en alla tranquillement déjeuner, après quoi, elle écrivit le petit billet dont nous avons parlé plus haut.

Elle réfléchit tout ce jour-là et tout le lendemain à cette affaire. Vers la fin du second jour, elle avait presque pris le parti de céder. Puis vint le petit billet de George, dont le ton trop triomphant, selon elle, la rendit de nouveau inflexible. Avant la fin de cette journée, elle s’était raffermie dans ses premiers principes. Elle avait agi jusqu’alors d’après la règle qu’elle s’était tracée, elle persévérerait dans la même voie.

Le quatrième jour, elle se trouvait toute seule au salon – sa tante ayant quitté Littlebath pour la journée, – lorsque Adela Gauntlet vint la voir. Sachant qu’Adela l’engagerait à céder, elle n’aurait certainement pas été lui demander conseil, mais son cœur était triste, et elle ne put s’empêcher d’abord de parler de la lettre qui se trouvait sur sa table à ouvrage, et bientôt de la faire lire à son amie.

L’avis que donnerait Adela ne pouvait faire l’objet d’un doute, mais Caroline ne s’attendait pas à l’entendre parler avec l’impétuosité et l’éloquence emportée que donne une conviction profonde. Elle était loin de croire Adela capable de montrer tant de passion.

— Eh bien ! fit-elle, quand elle vit Adela replier lentement la lettre et la remettre dans l’enveloppe, eh bien ! quelle réponse dois-je lui faire ?

— Pouvez-vous en douter ? dit Adela dont les yeux brillèrent comme jamais Caroline ne les avait vus briller.

— Oui vraiment, je doute ; je doute beaucoup. Je ne devrais pourtant pas douter. Ce que je savais être la sagesse il y a huit jours est encore la sagesse aujourd’hui. Mais on est faible, et il est si difficile de refuser à ceux qu’on aime.

— Ah ! oui, bien difficile, dit Adela. Selon moi, il faudrait qu’une femme eût une pierre à la place du cœur pour rejeter une pareille demande, faite par un homme à qui elle aurait confessé son amour.

— Mais ce n’est pas une raison, parce qu’on aime un homme, pour qu’on veuille le plonger dans la misère.

— Nous redoutons trop ce que nous nommons la misère, dit Adela. Est-ce donc la misère, Caroline, que dix mille livres de rente ? Vous n’aviez pas le droit de dire à cet homme que vous l’épouseriez si vous ne comptiez pas le faire avec ce revenu-là. Il ne devrait rien demander : il a le droit d’exiger.

— Exiger ! non. Le temps d’exiger n’est pas encore venu pour lui.

— Pardonnez-moi, il est venu, si vous êtes fidèle à votre parole. Vous auriez dû réfléchir à tout ceci, et je ne doute pas que vous ne l’ayez fait avant de promettre de l’épouser. Vous n’avez pas le droit maintenant de le rendre malheureux.

— C’est pour cela justement que je ne veux pas le condamner à la pauvreté.

— La pauvreté ! hélas ! comme on la craint ! N’y a-t-il donc rien de pis qu’elle, rien de pis que ce que vous appelez la pauvreté, – cette pauvreté qui ne peut pas changer ses robes ? » – Caroline la regarda avec étonnement, – mais Adela continua. Ah ! sans doute, un cœur brisé n’est pas tant à redouter, ni les larmes de chaque jour, ni les espérances déçues, ni le désappointement vide et lourd, ni les tristesses amères. Tout cela n’est rien comparé à l’inquiétude de n’avoir pas un garde-manger bien garni ! Oui ! ne vous mariez pas que vous ne soyez parfaitement rassurée de ce côté-là, quelque vide que puisse être le cœur.

— Adela !

— D’autres peuvent être excusables, continua celle-ci, – se reportant comme toujours à l’entrevue de West-Putford et défendant vis-à-vis d’elle-même celui qu’elle ne pouvait s’empêcher d’accuser au fond du cœur, – d’autres peuvent être excusables, mais vous, vous ne sauriez l’être. Si maintenant vous repoussez Bertram, tous les maux qui à l’avenir pourront l’atteindre pèseront sur votre cœur comme le remords. Il n’est pas homme à prendre la chose tranquillement et à attendre, si vous refusez de l’épouser aujourd’hui.

— Je saurais vivre sans lui.

— C’est votre orgueil qui dit cela, et je crois, en effet, que vous pourriez vivre sans lui. Mais j’ai trop bonne opinion de vous pour croire que vous pourriez être heureuse sans lui, pas plus que lui ne pourra être heureux sans vous. Vous serez tous deux fiers, endurcis et malheureux, – endurcis en apparence seulement, car vous n’aurez pas même le triste bonheur de l’être réellement.

— Mais vraiment, Adela, à vous entendre, on vous croirait la victime de quelque passion malheureuse qu’une prudence cruelle serait venue traverser.

— Et l’on aurait raison ! En disant ces mots Adela se leva, comme pour continuer debout l’avertissement passionné qu’elle donnait à son amie. Mais la force lui manqua, elle tomba à genoux devant le canapé, et, le visage caché dans ses mains, elle fondit en pleurs et en sanglots.

Caroline, toute consternée, fit son possible pour calmer son amie ; mais Adela la supplia de la laisser tranquille un instant.

— Une seule minute, dit-elle d’une voix plaintive et à peine reconnaissable, une seule minute et je serai remise. J’ai été absurde, mais n’en parlez jamais, jamais, jamais à qui que ce soit ; promettez-le-moi, Caroline, promettez-le-moi ! Chère Caroline, vous me le promettez, n’est-ce pas ? Personne n’en sait rien, personne n’en doit rien savoir.

Caroline promit de se taire ; mais naturellement elle se montra curieuse de savoir toute l’histoire. Adela se refusa positivement à en dire plus long sur elle-même. Dans un moment d’émotion poignante elle avait fait allusion à sa propre douleur, mais pour rien au monde elle n’aurait de nouveau recommencé à parler d’elle-même. Elle n’ajouta donc rien sur ce point, mais elle n’en persévéra pas moins, d’une voix devenue plus douce et plus touchante encore, à supplier son amie de ne pas aliéner à jamais le noble cœur qui se donnait à elle.

Une pareille scène ne pouvait manquer de produire quelque effet sur Caroline. Mais en fin de compte, le résultat ne fut pas tel que le souhaitait Adela. Mademoiselle Waddington s’était promis qu’en aucune circonstance de la vie, elle ne se laisserait entraîner par la passion. Pourquoi donc se laisserait-elle persuader aujourd’hui par la passion d’une autre ? Qu’était-ce, en réalité, que l’histoire d’Adela ? Elle ne savait absolument rien du fond des choses. Il se pouvait qu’Adela eût été indignement traitée. D’où venaient les torts ? de ses amis, de celui qu’elle aimait, ou d’elle-même ? Ne serait-ce pas folie, qu’elle, Caroline Waddington, se laissât influencer par l’exemple d’une personne qui ne voulait pas même lui expliquer de quelle nature était cet exemple ?

En définitive, le délai d’une semaine écoulé, Caroline écrivit à George pour lui dire que, malgré tout ce qu’il lui en coûtait de le chagriner, elle se voyait obligée de s’en tenir à sa première résolution. Elle s’exprima avec force et employa une logique plus serrée, peut-être, que celle de son pauvre amoureux.

« J’espère, disait-elle, qu’il viendra un temps où vous comprendrez que j’avais raison. Mais il est une chose dont je suis parfaitement certaine, c’est que, si aujourd’hui je consentais à faire ce que vous me demandez, vous ne tarderiez pas à reconnaître que j’ai eu tort ; et si je découvrais cette pensée chez vous, j’en mourrais. Je sens que ni ma nature ni mon éducation ne me rendent propre à être la femme d’un homme pauvre. Je dis ceci en toute humilité ; mais s’il vous plaît d’y voir de l’orgueil, je n’ai aucun moyen de vous convaincre du contraire. Vous ne sauriez pas davantage être le mari d’une femme pauvre. Aujourd’hui, l’amour et l’enthousiasme vous font parler légèrement de la gêne ; mais l’avez-vous jamais connue ? Depuis votre sortie de l’école, n’avez-vous pas eu tout ce que l’argent peut donner ? Avez-vous jamais eu un désir raisonnable que vous n’ayez pu satisfaire ? Jamais, à ce que je crois. Il en est de même pour moi. Et de quel droit supposerions-nous que nous pourrons faire l’un pour l’autre ce que nous n’avons jamais fait pour nous-mêmes ?

« Vous parlez du chagrin de l’attente. Ne serait-ce pas parce que jusqu’ici vous n’avez connu aucun autre chagrin ? Tout homme qui veut réussir ne doit-il pas savoir attendre, – travailler, attendre et patienter ? Je sais que vous vous appliquez trop. Vous mettez trop d’ardeur à tout ce que vous faites. Ne vous tuez pas de travail. Ménagez-vous pour l’amour de moi, s’il m’est encore permis de parler ainsi. Vous me dites que vous avez abandonné le genre de vie auquel votre nature vous portait ? Je ne vous crois point une mauvaise nature et je serais fâchée de penser que vous vous privez de plaisirs, honnêtes en eux-mêmes, parce que vous vous sentez lié envers moi. » L’ardeur des protestations de Bertram sur ce dernier point devait flatter toute jeune fille ; mais Caroline, en y réfléchissant, ne se soucia pas d’être ainsi flattée. Elle eût désiré trouver chez son futur mari moins de passion et plus de jugement. Elle souhaitait de lui voir mieux comprendre que le véritable but de leur union devait être de s’engager ensemble dans le combat de la vie afin que, réunis, ils pussent lutter avec plus de chances de succès qu’isolément. C’était ainsi qu’elle l’entendait.

— « C’est avec douleur que je vous écris, poursuivait-elle, car je sais que ce que j’écris vous fera de la peine. Mais j’ai la conviction aussi que je remplis un devoir. Je suis prête à reconnaître pourtant que ce délai peut se trouver en désaccord avec les intentions que vous aviez quand vous m’avez priée d’être votre femme. Nous ne nous sommes pas trompés volontairement l’un l’autre, j’en suis certaine, mais il est possible que nous nous soyons mal compris. S’il en est ainsi, cher George, tâchons d’oublier tout le passé. Je ne dis pas ceci pour moi. Si vous le désirez, je suis prête à me regarder comme engagée à vous appartenir un jour et j’attendrai. Prête, ai-je dit ! Prête est un mot bien froid ; remplacez-le par celui que votre cœur préférera. Mais, dans le cas où cette attente serait contraire à vos idées, où vous ne voudriez pas vous y soumettre, regardez-vous comme absolument libre de prendre une décision nouvelle. Je n’ai aucunement le droit d’enchaîner votre volonté à la mienne. Je vous demanderai seulement de ne point tarder à vous décider. »

Voilà ce que disait la lettre, ou plutôt une partie de la lettre de mademoiselle Waddington, car nous n’en avons guère donné que la moitié. Cette lettre frappa Bertram de découragement. Dans son cœur, il accusa Caroline de froideur et d’insensibilité, et son premier mouvement fut de la prendre au mot et de rompre avec elle. En ce qui la touchait, il l’eût volontiers fait, mais il manqua de courage vis-à-vis de son propre cœur. Il ne se sentait pas la force de se séparer d’elle, bien qu’il n’eût pas demandé mieux que de la punir en lui disant qu’elle avait perdu tous ses droits sur lui. Bref, il ne fit rien. Il resta trois semaines sans lui répondre, sans l’aller voir, et sans que rien pût lui prouver même qu’il pensât à elle.

Enfin vint un petit billet de mademoiselle Baker qui l’invitait à les venir voir à Littlebath. Ce petit billet était plein de bonne humeur et de gaieté ; il était plus spirituel, surtout, que ne le comportait le talent épistolaire de mademoiselle Baker, et George y reconnut à l’instant la collaboration de Caroline. Elle avait donc le cœur léger !

La réponse que Bertram adressa, bien entendu, à mademoiselle Baker, contenait quelques lignes également enjouées et aimables, et peut-être plus spirituelles encore, dans lesquelles il s’excusait de ne pas aller à Littlebath pour le moment à cause de ses nombreux engagements à Londres. On était au mois de juin, et il ne pourrait s’échapper sans se rendre coupable d’une foule de parjures. Mais, en allant en Écosse au mois d’août, il s’arrêterait sans faute à Littlebath.

Bertram avait compté que chaque parole enjouée serait un coup de poignard dans le cœur de Caroline ; mais il n’en fut rien, et elle n’en ressentit pas même une piqûre d’épingle. Si Bertram avait montré un sombre chagrin, elle en aurait été blessée. Elle se serait sentie blessée aussi s’il l’eût prise au mot, et s’il eût mis fin à leur engagement, car elle commençait à découvrir qu’elle l’aimait plus qu’elle ne l’avait d’abord cru possible. Sous l’empire de la prudence, elle avait pensé et elle avait écrit qu’elle pourrait, au besoin, rompre avec lui, mais quand vint le moment où elle put s’attendre à recevoir de lui une lettre pour lui dire qu’il acceptait cette offre de rupture, elle sentit battre son cœur à chaque coup de sonnette, et elle dut s’avouer qu’elle avait peur. La réponse de Bertram, si gaie, si rieuse et si spirituelle, la satisfit pleinement. Elle l’aimait, mais elle pouvait attendre ; elle l’aimait, mais elle ne désirait pas le voir triste parce qu’il était loin d’elle. Son amour était plein de raison et de mesure, mais c’était de l’amour. Elle venait d’en acquérir la preuve, non sans un certain étonnement.

Les nombreux devoirs de société auxquels George avait fait allusion existaient réellement. Le lendemain du jour où il avait reçu la lettre de Caroline, il avait fermé les Commentaires de Coke sur Lyttleton, et avait secoué la poussière de ses pieds sur le seuil de M. Die. Pourquoi travailler ? pourquoi se tapisser la cervelle de toiles d’araignées, et passer son temps à déchiffrer dans le grimoire légal de vieilles règles moisies qui ne sont bonnes qu’à aider les hommes à se tromper entre eux ? Le but qu’il s’était proposé n’existait plus. Son but avait été de prouver à celle qu’il aimait que, malgré sa jeunesse, malgré sa pauvreté, elle ne devait pas craindre de se mettre sous sa protection. Mais tant d’arides travaux entrepris pour elle ne l’avaient pas rassurée ! Il se dit alors qu’il les abandonnerait, – qu’il les abandonnerait du moins tant que durerait le beau temps.

Il alla passer la journée à Richmond avec ses amis. Dieu sait tout ce qu’ils firent à leur retour ce soir-là ! Et pourquoi Bertram s’y serait-il refusé ! Caroline n’avait-elle pas dit qu’il lui était indifférent de le voir partager les plaisirs de ses camarades ? Jusque-là il les avait évités pour l’amour d’elle. Mais, puisque cela lui était égal à elle, pourquoi maintenant se gênerait-il ? Donc il ne se gêna pas. Il ne fut plus question de jurisprudence, et M. Die ne prodigua plus ses éloges ; mais en revanche il y eut bon nombre de parties à Richmond et autres lieux, et les réunions joyeuses ne manquèrent pas à Londres. Mademoiselle Waddington avait été très prudente, sans nul doute ; mais, en agissant autrement, elle se serait montrée peut-être plus prudente encore.

En allant en Écosse, Bertram s’arrêta, comme il l’avait dit, à Littlebath, et il y passa trois jours. Il s’était décidé en route à ne parler à Caroline de leurs dernières lettres échangées que si elle abordait la première cette question. De son côté, celle-ci avait pris la même résolution, et comme ils tinrent bon l’un et l’autre, il arriva que pas un mot ne fut dit à ce sujet. Ce silence satisfit pleinement Caroline, et nullement Bertram. En son cœur il l’accusa de nouveau d’être froide et insensible – « aussi froide que belle, » se dit-il en rentrant le soir à l’hôtel de la Charrue.

Les trois jours que nos amoureux passèrent ensemble à Littlebath parurent s’écouler assez agréablement. Ils montèrent à cheval ensemble, ils se promenèrent ensemble, ils dansèrent même ensemble un soir ; que dis-je ? ils causèrent beaucoup ensemble, et mademoiselle Baker crut que tout allait pour le mieux. Mais Bertram, en se remettant en route pour l’Écosse, se dit que Caroline était bien indifférente, et se demanda tout bas si réellement elle l’aimait.

— « Écrivez-moi, je vous prie, et donnez-moi des nouvelles de votre chasse, lui avait-elle dit au moment du départ. » La chasse ! quel sujet à choisir pour les lettres d’un amoureux ! Elle ne lui avait pas dit : Écrivez, écrivez souvent ; et toujours en écrivant, redites-moi que vous m’aimez.

— Oui, oui, j’écrirai, avait répondu Bertram en riant ; je vous enverrai un compte détaillé des pièces que j’abattrai.

— Et vous nous en expédierez aussi, j’espère, avait ajouté mademoiselle Baker.

— Sans doute, avait répondu Bertram ; – et il tint parole.

Cette tournée d’Écosse se fit en compagnie d’Harcourt et de deux ou trois autres amis ; et ce fut à cette occasion que Bertram confia à son ami le tourment que lui causait l’obstination de sa fiancée. Harcourt lui donna à peu près les mêmes conseils que lui avait donnés Caroline.

— Attendez, mon cher, prenez un peu de patience ; vous avez bien le temps de vous mettre dans les tracas du ménage. Pourquoi se presser d’avoir une demi-douzaine d’enfants autour de soi au moment où l’on commence à jouir de la vie ? Voilà certainement ce que se dit mademoiselle Waddington ; quoique, bien entendu, elle ne puisse pas vous le dire à vous.

Puis, un peu plus tard, Bertram raconta également à son ami ce qu’il savait de la naissance de mademoiselle Waddington.

— Ouf ! dit Harcourt, est-ce bien possible ? Ce que vous m’apprenez là me confond !

— C’est comme je vous le dis.

— Et votre oncle consent au mariage ?

— Il en est instruit du moins, et il ne s’y oppose pas. Il a même été jusqu’à proposer je ne sais quelle misérable somme d’argent.

— Mais à vous, qu’en a-t-il dit ?

— Rien ; pas un seul mot. Je ne l’ai vu qu’une fois depuis la Noël, et alors ni lui ni moi, nous n’en avons parlé.

Harcourt fit plus de cinquante questions à ce sujet, et toujours avec une ardeur qui témoignait de toute l’importance qu’il attachait à la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Bertram répondit à toutes ses questions jusqu’à ce qu’il fût las de parler de son oncle.

— Et qu’importe, après tout, qu’elle soit la petite-fille de mon oncle ou d’un autre ?

— Mais il importe énormément. J’avoue que maintenant je suis surpris que mademoiselle Waddington veuille remettre votre mariage. J’avais jusqu’ici cru comprendre ses sentiments et sa conduite, et je les trouvais admirables. Aujourd’hui, je ne vois plus au juste ce qu’elle veut. Il me semble qu’elle devrait se sentir à l’abri de toute inquiétude pour l’avenir. Que ce soit elle ou vous que choisisse votre oncle pour son héritier, cela reviendra toujours au même.

— Écoutez-moi, Harcourt. Si elle voulait m’épouser demain afin de s’assurer l’héritage de mon oncle, je vous jure que je ne voudrais pas d’elle. Si elle ne me prend pas pour moi seul, et avec ce que je peux faire pour elle, elle n’a qu’à me laisser là.

Ainsi parla fièrement Bertram en se reposant avec son ami sur le sommet d’une montagne d’Écosse, en compagnie d’un paquet de sandwichs et d’un flacon de cognac.

— Alors, mon cher, vous n’êtes qu’un âne, dit Harcourt en vidant le flacon.

Bertram tint parole comme nous l’avons dit, et raconta minutieusement à la dame de ses pensées ses succès de chasse. Il lui donna également des détails sur le paysage, sur ses amis, et sur le caractère écossais. Ses lettres étaient naturelles et pleines d’amusants bavardages, telles enfin que la plupart des gens aiment à en recevoir de leurs amis ; mais il y était peu ou point question d’amour. Il se risqua pourtant une ou deux fois à lui parler de quelque jolie personne qu’il avait rencontrée, d’une aventure avec la fille d’un laird écossais, et il lui donna même à entendre, en plaisantant, qu’il ne s’en était pas tiré sans quelque légère blessure au cœur. Caroline lui répondit sur le même ton en lui racontant le plus plaisamment du monde les grands événements de Littlebath, et en lui conseillant vivement de ne pas négliger la fille du laird. Elle lui dit quelle avait été la joie de son cœur en rencontrant inopinément M. Mac Gabbery à l’établissement des bains, et quel avait été son désappointement en apprenant bientôt après qu’il existait maintenant une madame Mac Gabbery. M. Mac Gabbery avait épousé cette mademoiselle Jones dont M. et madame Pott n’avaient pas voulu pour belle-fille. Tout ceci était fort gentil, fort amusant et fort amical ; mais, en sa qualité d’amoureux, Bertram ne se sentit pas satisfait.

Lorsqu’il en eu assez de la chasse et de la fille du laird, il se rendit à Oxford, mais cette fois sans s’arrêter à Littlebath. Puis d’Oxford il alla voir Arthur Wilkinson dans son presbytère. Pendant cette visite, il vit souvent Adela et trouva une grande consolation à lui parler de Caroline. En causant avec elle, il ne dissimula pas son profond mécontentement. Il écrivait d’aimables et spirituelles lettres à sa future, et en même temps il disait sur son compte à Adela les choses les plus dures, – des choses d’autant plus dures qu’elles étaient vraies.

— Je m’étais dévoué à elle, disait-il ; je travaillais pour elle comme un forçat, et je m’en estimais heureux. J’aurais tout risqué, tout souffert, tout supporté si elle avait consenti à partager ma vie. Tout ce que je possède aurait été employé à la mettre à l’abri de la gêne. Je l’aime encore, Adela ; c’est peut-être là mon malheur. Mais jamais plus je ne pourrai l’aimer comme je l’aurais aimée si elle était venue à moi tout d’abord.

— Comment travailler maintenant ? disait-il encore. Je serai reçu avocat, cela va sans dire, c’est la chose du monde la plus simple ; il est possible que je gagne alors de quoi nous faire vivre d’une façon convenable. Mais l’ardeur, la noble ardeur qui me soutenait a disparu. Elle préfère qu’il en soit ainsi. Elle est intolérante vis-à-vis de l’enthousiasme. N’est-il point malheureux, Adela, que nos caractères soient si différents ?

Que pouvait lui répondre Adela ? Chacune des paroles de Bertram lui semblait une vérité, une triste et accablante vérité, une répétition de cette vérité qui lui rongeait le cœur. Elle éprouvait pour lui une entière et cordiale sympathie. Elle ne blâmait pas positivement Caroline ; mais elle admettait, et admettait même très volontiers que, selon elle, Caroline avait tort.

— Si elle a tort ! s’écriait alors Bertram. Mais qui en doute ? Il suffit d’avoir un cœur pour n’en pas douter. Et Adela répondait : En effet, il suffit d’avoir un cœur pour n’en pas douter.

— Elle n’a pas de cœur, reprenait Bertram. Elle est belle, gracieuse, spirituelle, charmante. Elle a tout ce que doit avoir une femme, moins le cœur, – moins le cœur. Puis il détournait le visage, et Adela le voyait passer brusquement la main sur ses yeux.

Que pouvait-elle faire, sinon pleurer aussi ? Et tout homme ne sait-il pas, – toutes les femmes le savent, – combien sont dangereuses de telles larmes ?

Pendant son séjour à Hurst Staple, Bertram alla donc souvent à West-Putford pour voir Adela ; mais il remarqua qu’Adela ne venait guère au presbytère d’Arthur, et que celui-ci, de son côté, n’allait que fort rarement à West-Putford.

Il était évident pourtant que les deux familles étaient dans les mêmes bons rapports que par le passé. Adela voyait constamment Mary et Sophie Wilkinson ; le vieux M. Gauntlet dînait fréquemment à Hurst Staple, et Arthur Wilkinson ne semblait éprouver aucune gêne en parlant de lui. Mais Bertram ne voyait Adela que chez elle, et, bien qu’il y eût dîné avec les demoiselles Wilkinson trois ou quatre fois, Arthur n’avait été qu’une seule fois de la partie.

— Êtes-vous donc brouillés, Arthur et vous ? dit-il un jour en riant à Adela.

— Oh ! non, nullement, répondit-elle, mais elle ne put s’empêcher de rougir vivement, et Bertram crut comprendre. Il ne lui reparla plus à ce sujet.

— Mon cher Arthur, pourquoi ne te maries-tu pas ? demanda-t-il le lendemain matin à son cousin.

Ce fut au tour d’Arthur de rougir, en se rappelant, non pas précisément Adela, mais la promesse qu’il avait faite à lord Stapledean d’abandonner la plus grande partie des revenus de la cure à sa mère, – promesse dont il n’avait jamais cessé de se repentir depuis le jour où il l’avait faite.

C’est peut-être ici le lieu de dire que, plus Arthur se repentait d’avoir fait cette promesse, en reconnaissant combien sa position était devenue par là fausse et humiliante, plus sa mère, d’un côté, semblait surmonter la répugnance qu’elle avait d’abord exprimée à l’idée de prendre le revenu de son fils. Cette répugnance avait toujours été en diminuant, et au moment où nous parlons, elle avait pour ainsi dire cessé d’exister. Comment pourrait-on blâmer madame Wilkinson d’avoir perdu tout remords ? Cet arrangement lui paraissait si excellent ! L’avenir de ses enfants était par là confortablement assuré, et il lui semblait si naturel d’être maîtresse au presbytère ! Bref, nous ne la blâmons pas, nous nous bornons à constater le fait. Elle avait déjà appris à se considérer comme propriétaire légitime des revenus ecclésiastiques, et comme son fils prélevait là-dessus des appointements de quatre mille francs, rien que pour faire le travail de la cure, – un vicaire se serait contenté de la moitié, disait-elle souvent – et qu’il avait en sus son traitement d’agrégé, elle ne se faisait aucun scrupule de lui faire largement payer toutes ses dépenses de vie, absolument comme si ce bon M. Wilkinson son père eût été encore de ce monde. Grâce à toutes ces heureuses circonstances, ce bon M. Wilkinson père n’était peut-être pas autant regretté que si les choses s’étaient arrangées autrement. Madame Wilkinson se plaisait à louer quotidiennement l’excellent lord Stapledean qui s’était si généreusement préoccupé d’elle au moment de son triste veuvage.

En ces occasions, Arthur prenait un air sombre et ne disait rien, et sa mère comprenait qu’il n’était pas content.

— Il n’est pas possible qu’Arthur nous envie notre revenu, dit-elle un jour à sa fille aînée.

— Non, non ; je suis sûre qu’il n’a pas cette idée, répondit Mary ; mais, je ne sais pourquoi, rien ne semble lui faire le même plaisir qu’autrefois.

— Alors, il n’est qu’un enfant ingrat. En effet, que pouvait désirer de mieux ce jeune homme que d’être confortablement installé à l’abri des cotillons de sa mère ?

— Et pourquoi ne te maries-tu pas ? avait donc demandé Bertram à son cousin. Il lui semblait étrange qu’Arthur ne se mariât pas ; Adela était une si proche voisine, et Adela était si charmante.

Bertram ignorait les circonstances qui avaient accompagné la nomination d’Arthur à sa cure ; celui-ci les lui raconta et termina son récit en disant :

— Tu vois bien que le mariage pour moi est hors de question.

Alors Bertram crut comprendre pourquoi Adela ne se mariait pas non plus, et il se demanda si tout le monde avait donc aussi peu de cœur que sa Caroline. Se pouvait-il qu’Adela elle-même eût refusé de se risquer dans le mariage jusqu’à ce que son futur mari fût en possession d’un bon et solide revenu ? Mais, s’il en était ainsi, que signifiait l’ardente sympathie qu’elle lui avait témoignée ? Pourquoi Arthur et elle s’évitaient-ils ? Était-ce Arthur Wilkinson qui était lâche ?

Bertram ne parla pas de tout ceci à ses deux amis, car ni l’un ni l’autre ne lui avaient confié leurs peines, – si toutefois ils avaient des peines. Il ne chercha pas à pénétrer leurs secrets. Il avait parlé en l’air, et le peu qu’il savait, il ne l’avait appris que par hasard. Mais il fut moins discret en ce qui le touchait personnellement. Il leur parla ouvertement de son amour ; il en parla quelquefois à Arthur et très souvent à Adela.

Les conversations avec Adela auraient toujours pu se résumer ainsi : Pourquoi, pourquoi donc Caroline ne ressemble-t-elle pas davantage à Adela ? Des deux, Caroline était, à n’en pas douter, la plus belle, la plus intelligente et la plus séduisante ; mais qu’est-ce que la beauté, le talent et la grâce sans le cœur ? Et Bertram était convaincu qu’Adela avait le cœur tendre.

Cette année-là, il ne retourna plus à Littlebath. Il fit peut-être bien, – bien ou mal, c’est selon. S’il y eût été dans les dispositions où il était, il aurait certainement rompu avec mademoiselle Waddington. Mais, au lieu d’accepter l’invitation de mademoiselle Baker pour passer les fêtes de la Noël à Littlebath, il alla pendant trois ou quatre jours à Hadley. Il trouva moyen d’y être fort mal à l’aise lui-même sans pour cela faire le moindre plaisir à son oncle.

— Est-il permis de te demander, lui dit un jour son oncle pendant cette visite à Hadley, ce que vous comptez faire tous les deux, Caroline et toi ? M. Bertram savait alors que son neveu était au courant des liens de famille qui l’unissaient à Caroline.

— Sans doute, mon oncle, cela vous est très permis. Malheureusement nous ne sommes pas d’accord. Notre mariage est arrêté, et moi je voudrais remplir mon engagement.

— Et elle voudrait rompre le sien ? Franchement, je ne puis te cacher qu’elle me semble plus sage que toi.

— Je n’oserais dire que sa sagesse aille aussi loin que vous le supposez. Elle est résignée à son malheur, mais elle voudrait ajourner le terme fatal.

— En d’autres mots, elle a un peu de prudence. Sais-tu que j’ai proposé d’augmenter considérablement sa fortune, – sa fortune à elle, entends-tu bien, – à la condition qu’elle remettrait son mariage jusqu’à l’année prochaine ?

— Je crois bien avoir entendu dire que vous aviez parlé d’une certaine somme à mademoiselle Baker, mais les détails m’ont échappé.

— Les affaires d’argent te sont bien indifférentes, monsieur l’avocat.

— Les affaires d’argent des autres me sont indifférentes. Je n’épousais pas mademoiselle Waddington pour sa fortune lorsque j’ignorais qu’elle fût votre petite-fille, et je ne le ferai pas davantage maintenant que je sais ce qui en est.

— Pour sa fortune ! si tu l’épouses en comptant sur plus que sa fortune personnelle, avec peut-être quelque cinquante mille francs ajoutés, tu courras grand risque de te tromper.

— Je ne me tromperai jamais de cette façon-là. En tant que cela me regarde, vous êtes parfaitement libre de garder vos cinquante mille francs.

— Tu es vraiment bien bon.

— Je suis prêt à l’épouser demain sans votre argent, et il n’est pas dit que je l’épouse l’année prochaine quand elle l’aura reçu. Si, en votre qualité de grand-père, vous avez quelque autorité sur elle, vous devriez bien lui dire cela de ma part.

— Par ma foi ! tu le prends de bien haut pour un amoureux.

— Je ne pense pas le prendre de trop haut pour un homme.

— Écoute, George, et rappelle-toi bien ceci, une fois pour toutes, – et le vieillard prit un air grave – souviens-toi que je n’interviendrai jamais en ma qualité de grand-père. Je n’entends pas, en outre, que cette parenté soit connue. M’entends-tu bien ?

— Je comprends, mon oncle, que vous désirez qu’on n’en parle pas généralement.

— Je me plais à croire que tu t’es conformé jusqu’ici à ce désir, et que tu continueras à t’y conformer.

Ces derniers mots ne furent pas précisément dits sous forme de question, mais George crut comprendre qu’ils avaient pour objet d’obtenir de lui une promesse pour l’avenir, ainsi qu’une assurance pour le passé.

— J’en ai parlé à un de mes amis intimes avec lequel j’étais pour ainsi dire obligé de discuter la chose…

— Obligé de discuter mes affaires privées ?

— J’en ai parlé à un ami, mon oncle…, à deux, c’est-à-dire. Je crois même… je crains d’en avoir parlé à trois personnes.

— Ah ! vraiment, à trois personnes ! Tu étais obligé de discuter tes affaires particulières qui sont en même temps les miennes, avec trois amis intimes ! Je te fais mon compliment d’avoir tant d’amis intimes. Mais puisque tu les as entretenus de mes affaires, aussi bien que des tiennes, tu voudras bien peut-être me dire leurs noms ?

George nomma les trois personnes : c’étaient M. Harcourt, le révérend Arthur Wilkinson, et mademoiselle Adela Gauntlet. La colère de M. Bertram fut grande. Si son neveu avait hardiment nié qu’il eût parlé de cette affaire à qui que ce fût, et que plus tard le mensonge se fût découvert, M. Bertram n’aurait pas été, de beaucoup, aussi irrité. La faute, accompagnée de dénégations mensongères, aurait prouvé, du moins, de la crainte et de la déférence et lui aurait paru bien moins grave que la faute sans mensonge, mais aussi sans crainte et sans déférence.

Malgré sa colère, M. Bertram ne reparla plus de la chose, ni ce jour-là ni le lendemain ; mais le troisième jour, au moment où George se disposait à quitter Hadley, il lui dit de son ton de raillerie habituel : — Tâche de ne plus avoir tant d’amis intimes, lorsqu’il s’agira de mes affaires personnelles.

— C’est bon, mon oncle, j’y veillerai, répondit George.

Ce fut à la suite de cette mention du nom de M. Harcourt, que M. Bertram l’oncle fit sa connaissance. Le vieillard se dit que, puisque M. Harcourt savait sa parenté avec Caroline, il valait mieux le connaître. Il le vit donc, et, comme nous l’avons dit, ils devinrent bientôt amis.

Ainsi se passa la première de ces deux années dont il nous a fallu donner l’histoire succincte.

CHAPITRE XVIII

COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF.

SECONDE ANNÉE.

L’année suivante s’écoula pour George Bertram et les dames de Littlebath d’une façon encore moins agréable que les derniers mois de l’année que je viens de raconter. J’en ferai le récit avec bien moins de détail, car j’ai hâte d’arriver à la période qui doit devenir pour mes lecteurs et pour moi le temps présent.

Ce fut la grande année de Harcourt. Pendant les mois de janvier, de février et de mars, il fit merveille à la cour de chancellerie ; au mois d’avril il entra au parlement ; en mai et en juin il siégea dans les comités ; le mois d’août, si insupportable à Londres, le trouva encore assidu au travail. Vers la fin de l’automne, le parlement se réunit en session extraordinaire, et Harcourt travailla de nouveau sans relâche. Il passa les fêtes de la Noël à étudier la question des céréales ainsi que quelques projets de réformes légales, et enfin au printemps suivant il se fit connaître au monde par son grand discours en faveur de sir Robert Peel. Mais, malgré tout, il trouvait encore le temps de s’occuper des chagrins et des ennuis de mademoiselle Baker et de sa nièce.

Au printemps, George fit deux ou trois visites à Littlebath ; mais il est douteux pour nous qu’il s’y soit montré toujours parfaitement aimable. Il admettait ouvertement qu’il ne travaillait que peu ou point pour le barreau : « Il avait d’autres occupations, disait-il ; le puissant stimulant sous l’influence duquel il s’était mis avec ardeur au travail lui avait été retiré, et, dans les circonstances présentes, il ne voyait pas pourquoi il se consacrerait exclusivement à des études qui, en somme, étaient fort peu de son goût. » Il ne daigna pas demander à Caroline de révoquer sa sentence, il ne la supplia pas de hâter leur mariage, mais il lui laissa voir très clairement que tous les changements regrettables qui s’étaient opérés en lui, – et ces changements n’étaient que trop évidents, – elle devait se les attribuer, car ils étaient le fruit de son obstination.

Bertram menait alors une vie fort dissipée. Je ne voudrais pas donner à entendre qu’il se livrât à des plaisirs avilissants en eux-mêmes, et que, laissant de côté toute retenue, il vécût comme beaucoup de jeunes gens vivent à Londres. Il ne s’abandonna pas, et ne devint ni vicieux ni endurci : il était d’une nature trop élevée et trop délicate pour tomber si bas. Mais il est certain qu’il s’écarta beaucoup trop des règles qu’il s’était tracées pendant les premiers six mois de son séjour à Londres.

Tout ceci se savait fort bien à Littlebath. Bertram ne cherchait aucunement à le cacher ; à vrai dire, il ne savait rien dissimuler, et dans ce cas-ci il mettait un orgueil tout particulier à faire comprendre à Caroline l’étendue du mal qu’elle avait causé.

Quelquefois la tante et la nièce se demandaient si George n’avait pas renoncé au barreau comme profession. Il ne leur avait jamais rien dit de pareil, et son intention était encore de se faire recevoir avocat ; mais il ne suivait plus aucune éducation légale. Il avait quitté le cabinet de M. Die, et à Littlebath on ne l’ignorait pas.

Il avait d’autres occupations, avait-il dit, et c’était la vérité. Durant les premiers six mois de sa colère il avait trouvé des charmes à l’oisiveté ; mais l’oisiveté ne pouvait lui convenir longtemps, et il s’était mis à faire un livre. L’œuvre fut publiée sans nom d’auteur, mais George laissa savoir à Littlebath qu’elle était de lui, et je ne sais qui le dit aussi à Oxford. Le livre, – un tout petit livre, – était de nature à plaire à ses amis de Littlebath aussi peu qu’à ses amis d’Oxford. À Littlebath, il fit dresser les cheveux sur la tête de mademoiselle Baker ; à Oxford, il fut cause que les orthodoxes se demandèrent s’il ne serait pas opportun de prier M. George Bertram de donner sa démission d’agrégé.

Le livre en question portait un titre épouvantable : Le roman dans la Bible. Dans son premier chapitre, George allait au-devant de l’accusation que le monde, dans son injustice, ne manquerait pas de porter contre lui, et il la repoussait avec énergie. Il n’y avait dans son livre, disait-il, rien qui donnât le droit de le taxer d’irréligion. Il suppliait ceux qui seraient disposés à l’accuser, de lire et de juger par eux-mêmes. Il avait appelé les choses par leur véritable nom, ce qui, sans nul doute, serait considéré par de certaines gens comme un très grand crime ; mais, à bien examiner, on verrait qu’il n’avait pas mis en doute l’authenticité des Écritures plus que bien d’autres écrivains qui l’avaient précédé dans la même voie ; et il ajoutait que parmi ceux-ci il y en avait eu plus d’un qui avait été récompensé de ses travaux de critique par les plus hautes dignités de l’Église.

C’était chose reconnue pour les esprits éclairés, disait-il encore, que tout ce qui se trouve consigné dans les Écritures ne devait pas être compris selon la lettre, telle qu’on la présente aux Anglais de nos jours. Il semblait vraiment que la plupart de ses compatriotes crussent que les écrivains inspirés avaient écrit en anglais. Ils oubliaient qu’il fallait voir, dans la Bible, l’œuvre d’Orientaux qui employaient une langue naturellement emphatique et grandiose, – d’hommes auxquels une poétique exagération était aussi familière que l’air qu’ils respiraient. On perdait de vue un fait essentiel, c’est que toutes ces choses avaient été écrites dans un temps où l’on ignorait de certaines grandes vérités naturelles que l’expérience, et non la révélation, nous a enseignées depuis. La vérité que proclament les écrivains sacrés, est une vérité qui vient du ciel et non de la terre ! Personne aujourd’hui ne croit que du temps de Josué, le soleil se levait et se couchait en tournant autour de la terre, parce qu’il est dit, dans la Bible, que le soleil, en s’arrêtant sur la montagne de Gibéon, prolongea la durée du jour. Ayant dit tout cela, Bertram prenait le livre de Job et le faisait passer au crible de sa raison et de sa critique ; et après le livre de Job, les autres.

Le volume était, sans contredit, bien fait, et les hommes le lurent beaucoup. Les femmes elles-mêmes le lurent, à leur tour, et certaines d’entre elles s’étonnèrent de l’aveuglement de leurs mères, qui n’avaient pas su voir que ces vieilles chroniques de la Bible ressemblaient beaucoup à toutes les autres vieilles chroniques. Le roman dans la Bible était annoncé chez tous les libraires ; de sorte que notre ami George faisait du bruit dans le monde, mais pas précisément le genre de bruit qu’auraient désiré ceux qui lui voulaient du bien.

Tout le monde savait que Le roman dans la Bible était l’œuvre de George Bertram, et à Oxford il y eut à ce sujet d’assez sérieuses querelles. Tout cela se passa en famille, bien entendu, puisque le livre avait paru sans nom d’auteur. Mais il y eut beaucoup de paroles et beaucoup de lettres échangées. Bertram, en écrivant à un de ses amis qui avait pris sa défense au Collège d’Oriel, fit valoir trois arguments. D’abord il déclara que personne n’était en droit de l’accuser d’avoir écrit ce livre ; ensuite qu’il en était l’auteur, et que personne à Oxford n’avait le droit de trouver à redire à ce qu’il lui plairait d’écrire ; enfin qu’il lui était parfaitement indifférent qu’on le blâmât ou qu’on l’approuvât. Il ajoutait qu’il était tout prêt à se démettre de son titre d’agrégé, si l’on tenait à se débarrasser de lui au Collège d’Oriel.

L’affaire en resta là pour le moment. Ceux qui connaissaient le mieux Bertram ne doutèrent pas que sa foi fût ébranlée, quelque énergiques que fussent les dénégations de sa préface. Ses protestations étaient sincères, mais il n’est pas donné à chacun de savoir tout au juste ce qu’il croit. Que dis-je, à chacun ? Est-il quelqu’un au monde, devrait-on plutôt dire, qui sache tout à fait à quoi s’en tenir sur sa foi ? Que de gens croient, ou prétendent croire, par exemple, à « la résurrection de la chair ! » Mais qu’entendent-ils par ces mots ?

On peut être très croyant, et cependant mettre en doute certaines assertions de la Bible, ou du moins se refuser à les entendre dans un sens littéral ; mais des hommes très croyants n’emploieront pas volontiers toute leur éloquence à rendre publics leurs doutes. Ces hommes-là, s’ils consacrent leur temps à l’étude de l’histoire biblique, ne s’arrêteront pas à un incident comme celui du soleil demeurant immobile au-dessus de la montagne de Gibéon. Ils aimeront mieux proclamer tout ce qu’ils croient que de parler du peu dont ils doutent. Les amis de Bertram durent s’avouer que ceux qui le traitaient de libre penseur ne lui faisaient pas injustice.

Ces choses, et d’autres encore, faisaient beaucoup de chagrin à nos deux dames de Littlebath. Quant à mademoiselle Baker, la seule pensée que George avait pu écrire un pareil livre la faisait frémir. À ses yeux un libre penseur était un homme qu’il fallait placer dans la même catégorie que les assassins, les régicides, et ces scélérats mystérieux et terribles qui commettent des crimes trop atroces pour que la pensée d’une femme puisse s’y arrêter un instant. Elle ne croyait pas que George fût un de ces hommes-là, mais il lui était affreux de se dire que le monde pouvait le ranger parmi eux. Quant à Caroline, elle n’aurait peut-être pas tant déploré la brèche qui s’était faite dans la foi religieuse de son futur époux, si elle n’y avait vu l’indice d’un manque de fermeté qui le rendrait impropre aux luttes de la vie. Elle se souvint de ce qu’il lui avait dit sur le mont des Oliviers, deux ans auparavant, et elle le rapprocha de ce qu’il écrivait maintenant. Chez lui tout se faisait par sentiment et par enthousiasme ; il manquait évidemment de jugement. Comment, avec un caractère pareil, ferait-il son chemin dans le monde ? Avait-elle donc irrévocablement lié son sort à celui d’un homme qui ne saurait jamais atteindre au succès ? Non, se disait-elle, pas irrévocablement… non, pas encore.

Un soir, elle ouvrit son cœur à sa tante et lui parla très sérieusement de sa position.

— Je ne sais trop ce qu’il faut faire, dit-elle. Sans doute j’ai des obligations envers George ; il a le droit d’attendre beaucoup de moi, et je voudrais faire pour lui tout ce que je peux. Je ferai mon devoir ; j’irais jusqu’à me sacrifier moi-même complètement, si seulement je voyais au juste en quoi consiste mon devoir.

— Mais, Caroline, tu ne veux pas rompre avec lui, n’est-ce pas ?

— Non, si je puis le garder, le garder tel qu’il était autrefois. Mes belles espérances se sont évanouies, mon ambition a disparu pour toujours, mais, du moins, avant de l’épouser, je voudrais savoir qu’il m’aime encore. Je voudrais être sûre qu’il a toujours le désir de passer sa vie avec moi. De l’humeur dont il est maintenant, comment savoir cela, comment être sûre de rien ?

Mademoiselle Baker réfléchit longuement en silence, puis enfin, et comme à regret, elle donna son avis.

— Cela me brise le cœur de te le dire, Caroline, mais je crois vraiment qu’à ta place je renoncerais à ce mariage. Je lui demanderais de me rendre ma parole.

Mademoiselle Waddington n’était pas dans le vrai quand elle déclarait que toutes ses belles espérances étaient évanouies, et qu’elle n’avait plus d’ambition. L’inquiétude, les chagrins, le doute à l’égard de celui qu’elle avait promis d’aimer et qu’elle aimait en effet, l’avaient rendue malade, et elle ne savait ce qu’elle disait. Elle était devenue maigre, pâle et fatiguée, et elle semblait avoir subitement vieilli. Elle resta longtemps silencieuse, la tête appuyée sur la main, sans vouloir répondre à sa tante.

— Oui, en vérité reprit celle-ci, à ta place je le ferais, je vois fort bien que tu n’es pas heureuse.

— Heureuse ! oh ! non.

— Et tu as l’air affreusement malade. Tout cela te fait du mal. Suis mon conseil, Caroline, et écris-lui.

— Je ne puis faire cela pour deux raisons, ma tante, pour deux très bonnes raisons.

— Et lesquelles donc, mon enfant ?

— La première, c’est que je l’aime. Ici, la tante Mary soupira. – Comment répondre à cela, si ce n’est par un soupir ? – La seconde, c’est que je n’ai le droit de lui rien demander.

— Et pourquoi donc, Caroline ?

— Parce qu’il m’a fait, de son côté, une demande que j’ai refusée. Si j’avais consenti à l’épouser l’année dernière, alors tout eût été différent. Je croyais bien faire, et même maintenant je ne pense pas avoir mal agi. Mais je ne puis l’accuser, lui. Il se conduit comme il le fait afin que je me plaigne de sa conduite, et alors il pourrait se venger en disant que tout cela, c’est de ma faute.

La conversation n’alla pas plus loin, et les choses restèrent, pendant quelque temps dans le même état.

Au commencement de l’été, mademoiselle Waddington et sa tante allèrent passer quelques semaines à Londres. Mademoiselle Baker avait l’habitude de faire tous les ans une visite de quelques jours à Hadley vers cette époque de l’année, mais cette fois elle proposa à Caroline de renoncer à ce voyage, et d’aller plutôt à Londres. Elle comptait que le changement de vie distrairait sa nièce, et elle espérait surtout, quoiqu’elle se gardât bien de le dire, que Caroline verrait son futur. Si ce mariage ne devait pas être rompu, elle pensait qu’il ne fallait pas le retarder plus longtemps. Bertram avait cherché à prouver que le mariage seul pouvait le rendre raisonnable, et il était parvenu à le démontrer, à la complète satisfaction de mademoiselle Baker. Le jeune couple aurait certainement maintenant de quoi vivre, car les cinquante mille francs promis par l’oncle Bertram devaient être payés dans quelques mois. Et, en se disant tout cela, mademoiselle Baker se mit en campagne.

Caroline ne s’opposa nullement au voyage de Londres, mais elle ne dit pas un seul mot de George. Pourtant son cœur était amolli, et elle désirait bien le revoir.

Mademoiselle Baker écrivit donc à Londres pour faire retenir un appartement. Il semble qu’elle aurait dû charger George de ce soin, mais il y avait déjà à cette époque, même entre elle et lui, de petites jalousies et des symptômes de colère. Elle savait que George, bien qu’il fût toujours considéré comme le futur de Caroline, était assez irrité, et peut-être le croyait-elle encore plus mal disposé qu’il ne l’était réellement. L’appartement fut donc pris sans le consulter ou le prévenir, et, lorsque ces dames arrivèrent à Londres, elles apprirent que George Bertram était parti pour le continent.

Pour le coup, mademoiselle Waddington se montra indignée. En réalité, elle n’avait pas le droit de se fâcher de ce qu’il n’était pas là, car elle ne l’avait pas averti. Cependant, situé comme il l’était, après la promesse de mariage échangée, George était dans son tort de quitter l’Angleterre sans écrire pour dire où il allait et combien de temps il serait absent. Il y avait quinze jours que Caroline n’avait eu une lettre de lui, et rien ne l’assurait maintenant que des mois ne s’écouleraient pas sans lui apporter des nouvelles.

Ce fut alors que la tante et la nièce s’adressèrent à M. Harcourt avec lequel elles devinrent bientôt fort intimes. Bertram avait bien annoncé à son ami qu’il allait voyager, mais il ne le lui avait dit que la veille de son départ. Il partit au moment même où le bruit commençait à se faire autour de son livre Le roman dans la Bible. Il avait répondu dans les journaux à quelques attaques, et il venait d’envoyer à son ami d’Oxford sa lettre de défi, lorsqu’il se mit en route pour rejoindre son père à Paris. Il comptait être de retour au bout de huit jours, mais ses projets dépendaient de sir Lionel qui devait revenir à Londres avec lui.

M. Harcourt se montra fort empressé auprès de mademoiselle Baker et de sa nièce, bien qu’en ce moment, comme on le sait, il s’occupât de rendre au public des services importants. Il fut presque aussi attentif et aussi poli pour la plus âgée que pour la plus jeune de ces dames, ce qui, chez un Anglais, marque une politesse fort rare. Peu à peu, la tante et la nièce en vinrent à lui accorder leur confiance, et cette confiance alla même jusqu’à lui parler de Bertram et à lui faire part de toutes leurs craintes à son sujet. Enfin, un jour Caroline lui en parla en tête-à-tête, et ce pas une fois franchi, elle ne lui cacha plus rien.

Il ne se permit pas un mot contre son ami. Mais Bertram aurait peut-être pu s’attendre à ce que Harcourt, parlant de lui en son absence, ferait son éloge avec un peu plus de chaleur. Pour le moment, il faut le dire, il eût été assez difficile de faire consciencieusement l’éloge de Bertram. Il menait une vie qui n’était ni sage ni raisonnable, surtout pour un homme qui devait se préparer à vivre de son travail. Harcourt n’avait donc pas grand’chose à dire en sa faveur. Qu’il était intelligent, honnête, sincère et courageux, tout cela mademoiselle Waddington le savait et mademoiselle Baker aussi : ce qu’elles auraient voulu s’entendre dire, c’est qu’il employait utilement toutes ces grandes qualités : Harcourt ne pouvait leur en donner l’assurance.

— Il se relèvera, vous le verrez, dit Harcourt à Caroline un jour qu’ils se trouvaient seuls, je n’en doute pas. Avec son talent et son amour sincère du bien, il est tout à fait impossible qu’il se perde. Mais le présent est si important ! Il est si difficile de rattraper même une seule année perdue !

— Oui, vous avez raison, dit Caroline, mais tout cela me serait à peu près égal si je croyais…

— Si vous croyiez… ?

— Si je croyais que son caractère ne fût pas changé. Il était autrefois si franc, si sincère, si… si… si affectueux.

— Les hommes changent souvent sous ce rapport. Ils deviennent, non pas moins affectueux, mais moins démonstratifs.

Mademoiselle Waddington ne répondit pas. Ce qu’il disait était peut-être vrai ; mais c’était singulier de la voir, avec les idées que nous lui connaissons, se plaindre à un étranger des manières froides et peu empressées de l’homme qu’elle aimait. Elle s’était si souvent dit que l’amour ne tiendrait aucune place dans sa vie ! Si George, en ce moment même, eût été à genoux, elle se serait montrée assez sévère et assez froide, Dieu le sait ! et ce ne fut qu’en se sentant outragée comme femme, qu’elle apprit enfin à aimer.

— Je ne crois pas que le cœur de Bertram soit changé, continua Harcourt, mais il est sans doute très fâché que vous n’ayez pas voulu lui accorder ce qu’il vous demandait l’été dernier.

— Mais comment pouvions-nous nous marier alors ? Pensez donc à ce qu’eût été notre revenu ? Et lui qui n’a pas encore de carrière !

— Je ne vous blâme pas, et je ne prends pas parti pour lui contre vous. Je dis seulement qu’il est très fâché. Il trouve que vous n’avez pas eu confiance en lui alors, et que vous n’en avez pas encore aujourd’hui.

— Et n’a-t-il pas complètement prouvé que j’avais raison ?

Harcourt ne répondit pas, mais il sourit discrètement.

— Eh bien ! n’est-ce pas vrai ? Que pouvais-je faire ? Qu’aurais-je dû faire ? Dites-le-moi. Je suis peinée de voir que vous me donnez tort.

— Mais je ne vous donne pas tort du tout, bien loin de là. Bertram est mon plus cher ami, et je connais ses grandes qualités, mais je suis forcé d’avouer que votre manque de confiance en lui est parfaitement justifié pour le moment.

M. Harcourt, bien qu’il fût membre du Parlement et un très grave jurisconsulte, n’en était pas moins garçon et de plus un fort jeune homme. Il est donc permis de supposer que George Bertram n’aurait pas été très content s’il avait su les conversations qui avaient lieu entre son plus cher ami et sa fiancée. Et pourtant, à cette époque, Caroline aimait George plus qu’elle ne l’avait jamais aimé.

Huit ou dix jours après il arriva trois lettres de Bertram, une pour Caroline, une pour mademoiselle Baker, et une pour Harcourt. Caroline et mademoiselle Baker étaient encore à Londres, ayant différé leur départ dans l’espoir de voir revenir Bertram.

S’il était revenu alors, et qu’il eût demandé à ce que le mariage se fît tout de suite, il est probable que mademoiselle Waddington y aurait consenti. Elle était tourmentée, malheureuse, et se sentait le cœur malade. Elle ne souffrait pas seulement parce qu’elle aimait, sa position aussi l’inquiétait beaucoup, et, tout en se considérant comme liée par sa promesse et sans avoir la moindre intention de rompre, elle avait le pressentiment, ainsi qu’elle le disait souvent à sa tante, que Bertram et elle ne seraient jamais mari et femme.

Elle espéra longtemps le retour de Bertram, qui, au lieu de revenir, expédia, comme nous l’avons vu, trois lettres. Celle que reçut mademoiselle Baker était très polie et même assez amicale, et, si elle fût venue toute seule, il n’y aurait eu que demi-mal. Bertram écrivait que, s’il avait pu prévoir que mademoiselle Baker irait à Londres, il aurait fait en sorte de l’y attendre, mais que maintenant il ne pouvait revenir, ayant promis de rester quelque temps avec son père. Sir Lionel était souffrant et les eaux de Vichy lui avaient été recommandées. Il irait donc à Vichy avec lui et ne pourrait être de retour avant le mois d’août. Ses projets pour la fin de l’été n’étaient pas encore bien arrêtés, mais mademoiselle Baker pouvait compter qu’il ne serait pas longtemps à Londres, sans aller à Littlebath.

À Harcourt il écrivit très brièvement. Il lui disait qu’il lui était fort reconnaissant de l’intérêt qu’il portait à mademoiselle Waddington, et des attentions qu’il avait pour mademoiselle Baker. C’était là à peu près tout. Dans toute la lettre il n’y avait pas un mot de colère, et pourtant l’ami Harcourt, en la lisant, n’eut pas de peine à comprendre que George était très fâché.

Mais ce fut sur sa future que Bertram épancha toute sa colère. Jamais auparavant il ne l’avait grondée, jamais il ne lui avait écrit d’un ton irrité. Mais pour le coup, il déborda. Une lettre dictée par la colère est cent fois plus cruelle que tout ce que l’on peut dire de vive voix, – surtout quand celui qui écrit nous est cher. Elle est moins facile à pardonner que le discours le plus irrité. Les mots restent là brûlants, ineffaçables, ne pouvant être ni expliqués ni atténués. Aucune caresse ne vient les faire oublier, aucune parole de tendresse, aucune de ces bonnes paroles qui suivent souvent de si près la colère parlée ne vient les adoucir. Dieu nous préserve de ces lettres grondeuses ! Elles ne devraient jamais être adressées qu’à des écoliers ou à des étudiants, et, encore si ceux-là ont le cœur un peu tendre, faudrait-il les leur épargner.

On devrait s’imposer la règle de ne mettre à la poste de pareilles lettres que vingt-quatre heures après les avoir écrites. Si vous êtes en colère, mettez-vous à votre bureau et écrivez votre lettre ; répandez-y tout votre fiel ; cela vous fera du bien. Vous vous croyez outragé ? dites tout ce que vous suggérera votre éloquence envenimée, et donnez-vous le plaisir de relire la composition pendant que votre fureur est encore en ébullition. Cela fait, remettez votre lettre dans votre bureau, et jetez-la au feu le lendemain matin avant déjeuner. Croyez-moi, vous vous serez procuré ainsi une double satisfaction.

La lettre qu’écrivit George Bertram à sa bien-aimée était une lettre de colère. Harcourt lui avait fait comprendre que toutes ses fautes, à lui, George, et, – chose qui le blessait encore plus, – toutes ses tendresses avaient été discutées entre son ami et mademoiselle Waddington, entre sa Caroline et un étranger ! Cette pensée révoltait son orgueil. Il lui semblait qu’on avait envahi son domaine pendant son absence, et que son trésor avait été mis au pillage par celle-là même à qui il l’avait laissé en garde. Il y avait eu des mésentendus, des querelles même entre Caroline et lui, mais, malgré tout, il lui avait donné son cœur sans partage. Et voilà qu’en son absence, elle avait analysé ce cœur et commenté son amour avec cet homme du monde, Harcourt ! Il ne pouvait parler de cela avec sang-froid. Pourtant, s’il eût gardé sa lettre vingt-quatre heures, il y a tout lieu de croire qu’il ne l’aurait jamais expédiée.

Voici ce qu’il écrivait :

 

« MA CHÈRE CAROLINE,

« J’apprends de M. Harcourt que vous êtes à Londres avec mademoiselle Baker, et il va sans dire que je regrette beaucoup de ne pas m’y trouver aussi. Ne pensez-vous pas qu’il eût été plus convenable que j’apprisse votre arrivée de vous-même ?

« M. Harcourt me dit encore que vous êtes mécontente, et je vois, d’après sa lettre, que vous vous êtes expliquée librement avec lui au sujet de votre mécontentement. Je pense qu’il eût mieux valu vous en expliquer avec moi ; si vous vouliez vous plaindre à d’autres, vous pouviez vous adresser à votre tante ou à votre grand-père. Il ne me paraît pas que vous ayez le droit de vous plaindre de moi à M. Harcourt, et j’entends que vous ne vous entreteniez plus avec lui à l’avenir sur nos affaires. Cela n’est pas bienséant. Il est possible que ce soit là une action féminine, mais ce n’est point, à coup sûr, une action délicate.

« Vous m’obligez à me défendre. De quoi vous plaignez-vous, et quel droit avez-vous de vous plaindre ? Quand notre mariage a été décidé, il y a de cela plus d’une année, il n’a été nullement question de l’ajourner à trois ans. Je pensais que nous nous marierions aussitôt que la chose pourrait se faire raisonnablement. Vous avez vous-même fixé un très long délai, et vous avez eu l’obligeance de m’offrir l’alternative d’une rupture. Je ne pouvais vous contraindre à m’épouser, mais je vous aimais trop, et j’avais trop de confiance en votre amour pour songer à renoncer à vous. Peut-être ai-je eu tort.

« Pendant ce triste intervalle, je reste maître de mes actions. Si vous aviez consenti à m’épouser, tout mon temps vous eût appartenu, et vous auriez eu le droit de m’en demander l’emploi. Chacun de nous aurait su tout ce qui concernait l’autre. Mais vous n’avez pas voulu qu’il en fût ainsi, donc je vous dénie le droit d’interroger. Si je n’ai pas tenu tout ce que vous espériez de moi, ne vous en prenez qu’à vous-même.

« Vous avez dit que je vous négligeais. Je suis prêt à vous épouser demain. Depuis notre engagement, j’ai toujours été prêt à vous épouser, et vous le savez mieux que personne. Je ne prétends pas être un amoureux aux petits soins ; j’admets même que ce rôle m’ennuierait, si ce long retard ne faisait pas bien plus que de m’ennuyer. En tout cas, je ne m’y engage pas. Je vous ai aimée, je vous aime sincèrement. Je vous l’ai dit dès que je l’ai su moi-même, et je vous ai fait ma cour jusqu’au jour où j’ai obtenu une réponse définitive. Vous m’avez accepté, et il n’est pas besoin d’autre chose jusqu’à ce que nous soyons mariés.

« Mais j’exige que vous ne parliez pas de mes affaires à des personnes qui vous sont étrangères.

« Vous lirez ma lettre à votre tante. Je lui écris que j’irai la voir à Littlebath aussitôt mon arrivée en Angleterre.

« Votre affectionné,

« G. B. »

 

Cette lettre consterna Caroline. Elle ne pouvait pas croire qu’elle ! elle ! Caroline Waddington, pût recevoir une pareille lettre d’un homme. Malséant ! indélicat ! telles étaient les épithètes que lui adressait son amoureux. Il lui disait que cela l’ennuierait d’être aux petits soins, et que son inconduite était le résultat des délais qu’elle avait imposés. Il se montrait en outre impérieux : « J’entends, j’exige, » c’était ainsi qu’il parlait. Était-elle tenue d’obéir à ses ordres ?

Elle montra naturellement cette lettre à sa tante, qui lui conseilla fort sagement de se résigner à l’affront en silence, si elle n’avait pas pris son parti de renoncer à George. Par contre, si elle voulait reprendre sa liberté, cette lettre lui en fournissait l’occasion.

Harcourt vint la voir au moment même où son indignation était au comble. Il se montra si sympathique, si doux, si empressé, que Caroline ne put faire autrement que de le bien accueillir. Si George l’aimait, s’il tenait à la diriger, s’il voulait la persuader, pourquoi n’était-il pas auprès d’elle ? M. Harcourt était là au lieu de George. Si nombreuses que fussent ses occupations, il ne trouvait pas, lui, que ce fût ennuyeux d’être auprès d’elle et aux petits soins.

Ce fut alors que Caroline commit la première grande faute dont nous aurons à la blâmer. Elle montra à Harcourt la lettre de George. Il va sans dire qu’elle ne le fit qu’à la suite d’une longue conversation, après qu’il eut découvert qu’elle avait du chagrin et qu’il lui en eut demandé la cause. Alors elle lui avoua qu’elle était malade de chagrin, qu’elle ne savait ce qu’elle disait et ce qu’elle devait faire. Enfin elle montra la lettre en se disant qu’il lui était indifférent maintenant de désobéir à George.

— Ce n’est pas généreux de la part de Bertram, dit Harcourt.

— Ce n’est pas même délicat, dit Caroline ; mais il était en colère quand il a écrit, et je ne veux pas faire attention à sa lettre. Et elle retourna à Littlebath avec mademoiselle Baker.

On était au mois de septembre quand Bertram revint en Angleterre accompagné de sir Lionel.

L’espace nous manque pour raconter tout ce qui s’était passé entre le père et le fils ; toujours est-il qu’ils arrivèrent à Londres, les meilleurs amis du monde, à ce qu’il semblait, et que sir Lionel s’installa dans une chambre, qui était située à la fois tout près de son club et de l’appartement de son fils. Il y avait pourtant entre eux une cause permanente de dissentiment. Sir Lionel se montrait fort désireux que son fils empruntât de l’argent à son oncle, et George se refusait absolument à faire rien de pareil.

Bertram se rendit à Littlebath et pria son père de l’y accompagner. La rencontre de nos amoureux fut, cette fois encore, très peu amoureuse ; mais sir Lionel se montra on ne peut plus affectueux. Il prit Caroline dans ses bras, et l’embrassa tendrement ; il l’appela sa chère fille et s’extasia sur sa beauté. Je crois qu’il embrassa aussi mademoiselle Baker ; il l’essaya du moins, et je serais même disposé à penser que, dans l’effusion de son cœur, il fit quelque tentative du même genre auprès de la jolie petite femme de chambre qui les servait. Quelle que pût être l’opinion générale sur le compte de George, il n’y avait qu’une voix à Littlebath sur sir Lionel, et sa popularité ne fit que s’accroître quand il annonça son intention de passer l’automne et même une partie de l’hiver dans cette ville.

En effet, il y demeura tout l’hiver. Il avait douze mois de congé avec solde entière, et il fit savoir à toutes les dames de Littlebath que son principal but, en demandant ce congé, avait été d’assister au mariage de son fils avec sa chère Caroline. Un jour, il emprunta à mademoiselle Baker huit cents francs, faible emprunt qu’excusait, sans doute, leur intimité. Mais le hasard ayant fait qu’il parla de cette petite transaction devant son fils, George crut devoir rembourser immédiatement la somme, bien qu’il se trouvât assez gêné dans le moment.

— Tu pourrais avoir ces huit cents francs et bien d’autres encore rien qu’en te donnant la peine de les demander, dit sir Lionel à cette occasion, presque d’un ton de reproche.

L’hiver se passa. George n’était pas tout à fait oisif, et il avait repris jusqu’à un certain point ses études légales. Mais il s’occupa principalement de la composition d’un petit volume qu’il publia au mois de mars et qu’il intitula : Les erreurs de l’Histoire.

Nous ne ferons pas une critique détaillée de ce nouvel ouvrage de George ; il suffira de dire que le monde orthodoxe le déclara plus hétérodoxe encore que son prédécesseur. L’histoire dont parlait George était exclusivement l’histoire biblique, et les erreurs qu’il dénonçait étaient les affirmations les moins vagues de la Genèse. Il appliqua le nom de mythe à toute l’histoire de la création telle qu’on la trouve racontée dans ce premier livre biblique, – ce fut du moins ce que dirent tous les rabbins d’Oxford, et plus particulièrement les très savants et très indignés rabbins du collège d’Oriel dont Bertram était un des agrégés.

Bertram repoussait l’accusation. Il n’avait pas dit que ce fût là un mythe. Le livre imprimé était à la portée de tous, et il semblait que rien ne dût être plus facile que d’éclaircir la question ; mais la chose n’était pas si facile, tant s’en faut. Les mots « mythe » et « mythique » étaient plus d’une fois employés. Et les rabbins déclarèrent qu’ils s’appliquaient aux faits bibliques. Bertram prétendit qu’ils s’appliquaient seulement à la façon dont on présentait ces faits au public anglais. Il ajouta quelques remarques fort peu flatteuses pour les traducteurs, et des observations encore moins aimables sur le manque d’intelligence des rabbins d’Oxford. Ce fut une guerre véhémente, et Bertram se défendit en lion, mais en lion dépouillé, car au beau milieu du conflit il se vit obligé de donner sa démission d’agrégé.

Dépouillé d’une part, il se trouva réconforté d’un autre côté. Son oncle avait pris le plus vif intérêt à la dispute et ne se faisait pas faute d’appeler « ânes bâtés » et « moines bigots » les savants de l’Université. On en peut conclure que son orthodoxie n’était pas de première qualité. Ce titre d’agrégé ne lui avait jamais plu pour George et il l’avait toujours tourné en ridicule. Dès qu’il apprit que celui-ci avait donné sa démission, il s’empressa de lui donner vingt-cinq mille francs. Il n’en parla pas, selon sa coutume, et chargea simplement M. Pritchett d’arranger la chose.

Sir Lionel était ravi. Il était resté complètement indifférent dans la question d’orthodoxie. Peu lui importait que son fils accolât au livre de la Genèse l’épithète de mythe ou qu’il le respectât comme un Évangile, mais il s’était souvent étendu sur l’imprudence qu’il y avait à risquer de perdre le traitement de l’Université. Maintenant il reconnaissait qu’il avait eu tort, et il se plut à avouer noblement son erreur.

Après tout, qu’importait ce titre d’agrégé à un homme qui était sur le point de se marier et qui, par conséquent, devait nécessairement le perdre avant peu ? Dans sa position, Bertram avait été libre de parler ouvertement. S’il avait eu quelque intérêt à rester en bons termes avec l’Université, c’eût été différent : alors, disait sir Lionel, il eût été fort peu judicieux d’entretenir de pareilles opinions, et surtout de les exprimer.

Comme les choses avaient tourné, tout était pour le mieux. Son fils avait montré de l’indépendance ; l’oncle avait prouvé le vif intérêt qu’il portait à son neveu, et sir Lionel avait pu emprunter à son fils une somme de six mille francs qui lui était, dans ce moment-là, très particulièrement utile. Le triomphe de Bertram l’enrichit de tous les côtés, car son éditeur lui paya fort cher son œuvre sceptique. Le scepticisme qui réussit a toujours un avantage : il rapporte de l’argent.

Nous voici arrivés à l’époque où nous pouvons reprendre notre récit. Disons seulement un mot de Caroline. Pendant le cours de l’hiver, elle avait souvent vu George, et elle lui avait aussi écrit très fréquemment. Leur mariage n’était donc pas rompu. Mais leurs entrevues étaient froides et leurs lettres très froides aussi. Elle aurait épousé George tout de suite, s’il l’avait demandé, mais il ne voulait plus rien demander. Il aurait été trop heureux, de son côté, de se marier, si Caroline avait laissé voir qu’elle se repentait de ses refus ; mais elle ne pouvait se décider à faire le premier pas. Ils étaient tous deux trop orgueilleux pour se faire des concessions qu’on ne demandait pas, de sorte qu’aucune concession ne fut faite.

Sir Lionel voulut une fois intervenir, mais il échoua complètement. George lui fit comprendre qu’il entendait conduire lui-même ses affaires. Quand un fils prête souvent de l’argent à son père, et que le père ne le lui en rend jamais, il est à remarquer que l’autorité paternelle se relâche beaucoup. L’autorité paternelle de sir Lionel était fort relâchée.

CHAPITRE XIX

RICHMOND.

C’est au milieu du bruit occasionné par le nouveau livre de Bertram que nous reprenons notre histoire. Il a donné sa démission d’agrégé et empoché les vingt-cinq mille francs de son oncle. Ni l’un ni l’autre de ces événements ne l’a beaucoup attristé et ses amis lui trouvent l’air heureux, malgré ses chagrins d’amour. Harcourt aussi est en pleine voie de prospérité depuis le succès éclatant de son grand discours.

Les deux amis avaient repris leurs habitudes d’intimité et se voyaient très souvent. Il avait paru pendant quelque temps à Harcourt que Bertram avait renoncé à l’espoir de parvenir ou de faire quelque figure dans le monde, mais maintenant il semblait probable que, si Bertram ne se distinguait pas comme avocat, il se ferait du moins connaître comme écrivain. Harcourt savait à merveille combien sont stériles les triomphes de la littérature ; mais les hommes qui obtiennent un succès quelconque sont toujours bons à connaître, et par conséquent, l’avocat déjà célèbre, et lui-même si prospère, crut bien faire en ne perdant pas de vue son ami.

Bertram avait renoncé à toute idée de plaider. Il comptait, pour la forme, se faire recevoir avocat, mais il avait résolu d’embrasser la profession d’écrivain. Il entreprit une foule d’ouvrages : des poèmes, des pièces de théâtre, des pamphlets politiques, des essais irréligieux, des histoires, et une relation de son voyage en Orient. Il prétendait qu’il n’y a en Angleterre que deux occupations dignes d’un Anglais. Il fallait, selon lui, être un homme politique, ou un écrivain. Quand on sent que l’on a quelque chose en soi, disait-il, il faut le dire au monde de façon à ce que chacun l’entende. Cela peut se faire au monde de la parole ou de la plume, en entrant au Parlement ou en restant dans son cabinet. Ces deux moyens de se faire entendre ont chacun leurs avantages. Le sort, qui avait fait de Harcourt un membre du Parlement, semblait avoir destiné Bertram à être un écrivain.

Bien qu’à cette époque Harcourt fût accablé de besogne, il trouvait moyen de se rencontrer souvent avec Bertram, et chaque fois qu’il le voyait seul, il s’efforçait de parler de mademoiselle Waddington.

Bertram paraissait toujours un peu redouter ce sujet de conversation. Il n’avait pas blâmé Harcourt pour ce qui s’était passé pendant son absence à Paris, mais depuis cette époque il ne lui avait jamais, le premier, parlé de ses projets de mariage.

Par une belle soirée de mai, les deux amis se trouvaient sur les bords de la Tamise à Richmond. George aimait ce lieu, et y entraînait toujours Harcourt chaque fois que celui-ci lui proposait de passer quelques heures ensemble.

Harcourt paraissait résolu à parler de Caroline. Bertram, qui était loin d’être en belle humeur, lui avait donné à entendre assez clairement que cette conversation ne lui plaisait pas. Il semble qu’en pareille matière Harcourt eût dû lui laisser prendre l’initiative. Un homme qui va se marier parlera souvent de sa future à son ami ; mais, d’ordinaire, l’ami ne se permettra d’amener la conversation sur le sujet de celle-ci, qu’autant que cela paraîtra convenir au futur.

En cette occasion, Harcourt s’obstina à parler de mademoiselle Waddington, et Bertram, qui lui avait déjà fait quelques réponses très brèves, commençait à le trouver presque impertinent.

Ils étaient au dessert. Bertram s’étendait sur l’énormité qu’avait commise sir Robert Peel en coupant l’herbe sous les pieds aux whigs, et récitait à ce propos un passage d’un nouveau pamphlet qu’il allait publier, quand Harcourt l’interrompit encore une fois pour dire :

— À propos, le jour de votre mariage n’est pas encore positivement fixé, n’est-ce pas ?

— Non, répondit brusquement Bertram, il n’y a pas de jour fixé. Quoi de plus ignoble que la façon dont il a pris soin d’imposer Cobden au nouveau ministère ? Aurait-il jamais donné lui-même la moindre place à Cobden s’il était resté au pouvoir ?

— Le diable emporte Cobden ! On entend bien assez parler de lui à la Chambre.

— Mais c’est là un avantage que je n’ai pas, moi.

— Vous l’aurez un de ces jours. Dès que je serai juge, je vous passerai la représentation de Battersea. Pour le moment, je pense à autre chose. Je me demande si votre mariage avec Caroline Waddington aura jamais lieu ?

— Il se fera probablement vers l’époque où vous serez nommé juge.

— Ha, ha ! j’espère bien que votre mariage, s’il se fait, aura lieu avant ce temps-là. Mais je doute fort qu’il se fasse jamais. Vous êtes trop fiers l’un et l’autre pour vous convenir. Vous ne pourrez vous pardonner vos torts réciproques.

— Qu’entendez-vous par là ? Mais, à parler franchement, Harcourt, je n’ai aucune envie de discuter cette question pour le moment. S’il vous plaît, nous laisserons là mademoiselle Waddington.

— Voici ce que j’entends, reprit avec persistance le futur juge ; je veux dire que le délai que demande mademoiselle Waddington vous a trop irrité contre elle, et qu’elle, de son côté, est trop offensée par votre colère. Je doute que jamais vous soyez mari et femme.

À ces mots, Bertram regarda Harcourt en face, et ne rencontra pas sur son visage le sourire aimable et dégagé qui lui était habituel ; et pourtant, Harcourt s’efforça de paraître tout à fait à l’aise.

Le fait est que Harcourt jouait une comédie, et, quelque grand que fût son talent d’acteur, son jeu n’était pas irréprochable. Si Bertram avait eu tant soit peu de finesse, il se serait douté de quelque chose ; mais Bertram n’était pas fin, tant s’en faut.

Bertram regarda donc son ami en plein visage. S’il se fût borné à cela et qu’il n’eût pas parlé, il l’aurait emporté et la conversation ne serait pas allée plus loin ; Harcourt n’aurait pas osé continuer. Mais la colère avait gagné Bertram et il ne put s’empêcher de parler.

— Harcourt, déjà une fois vous êtes intervenu entre mademoiselle Waddington et moi…

— Intervenu ?

— Oui, intervenu, et d’une façon que j’ai trouvée, et que je trouve encore, des plus inconvenantes.

— C’est fâcheux que vous ne me l’ayez pas dit au moment même.

— Ce qui est fâcheux, c’est que vous m’obligiez à vous le dire maintenant. Quand j’étais à Paris, vous avez dit à mademoiselle Waddington ce que vous n’étiez pas en droit de lui dire.

— Qu’ai-je donc dit ?

— Je me trompe, c’est elle qui vous a dit…

— Ah ! cela, ce n’était pas de ma faute.

— Pardonnez-moi, c’était de votre faute. Croyez-vous donc que je ne puisse ni comprendre ni voir ? Si vous ne l’aviez pas encouragée, elle ne vous aurait parlé de rien. Je ne crois pas avoir jamais été plus fâché que le jour où votre lettre m’est parvenue. Vous vous êtes permis…

— Je sais que vous avez été fâché, excessivement fâché. Mais ce n’était pas ma faute. Je n’ai dit que ce qu’un ami devait dire en pareille circonstance.

— Restons-en là ; et souffrez que mademoiselle Waddington et moi, nous réglions nos affaires nous-mêmes.

— Mais je ne puis pas en rester là ; vous m’avez poussé à me défendre et je veux le faire de mon mieux. Je sais que vous étiez fâché, très fâché… très fâché, répéta-t-il ; mais ce n’était pas ma faute. Quand mademoiselle Baker m’a fait appeler, je ne pouvais refuser de l’aller voir. Une fois auprès d’elle je ne pouvais faire autrement que de l’écouter. Lorsque Caroline me dit combien elle était malheureuse…

— Mademoiselle Waddington ! cria Bertram d’une voix qui fit trembler les vitres et retourner le garçon d’hôtel ; puis, s’apercevant tout d’un coup que sa violence attirait l’attention, il regarda autour de lui en fronçant les sourcils.

— Chut ! mon cher. Ce sera mademoiselle Waddington si vous le préférez, mais ne criez pas si fort. Excusez-moi ; je vous ai entendu si souvent, vous et mademoiselle Baker, appeler cette demoiselle de son nom de baptême, que je me suis oublié. Mais que pouvais-je faire, je le répète, quand elle me disait combien elle était malheureuse ? Devais-je lui dire qu’elle avait tort, prendre mon chapeau et m’en aller ?

Elle était bien malheureuse, continua-t-il, car Bertram l’écoutait d’un air sombre sans parler, et je ne pouvais que lui donner ma sympathie. Elle trouvait que vous la négligiez. Vous avez quitté l’Angleterre sans la prévenir. Comment n’aurait-elle pas été malheureuse ?

— Elle est inexcusable de vous l’avoir dit.

— De toutes façons je ne mérite aucun reproche, moi. Je ne trouve pas qu’elle en mérite non plus, mais là n’est pas la question. En vous écrivant comme je l’ai fait, j’ai rempli mon devoir d’ami envers vous, comme envers elle. Mais je ne vous cache pas que la colère que vous lui avez témoignée à ce sujet m’a paru trop violente pour que vous puissiez jamais être son mari.

— Entendez-vous dire par là qu’elle vous a montré ma lettre ? s’écria Bertram en bondissant, comme s’il eût voulu se jeter sur Harcourt.

— Votre lettre ! Quelle lettre ?

— Vous savez bien quelle lettre. Ma lettre de Paris… la lettre que je lui ai écrite à propos de celle que vous m’avez adressée ? Répondez-moi sur-le-champ ! Caroline vous a-t-elle montré cette lettre ?

Harcourt prit un air coupable – très coupable, mais il ne répondit pas immédiatement.

— Répondez-moi, Harcourt, dit Bertram d’un ton beaucoup plus calme. Je ne vous en veux plus à l’heure qu’il est. Caroline vous a-t-elle, oui ou non, montré cette lettre ?

— Mademoiselle Waddington me l’a montrée.

L’heureux et habile Harcourt venait de réussir une fois de plus. Et maintenant que nous avons raconté sa conversation avec Bertram, d’une façon qui lui fait peu d’honneur, il est juste que nous ajoutions ce qui peut lui servir d’excuse. Si, en ce bas monde, la justice était impartialement rendue, on trouverait, je crois, peu de fautes sans quelque excuse. Je ne prétends pas dire que les fautes seraient complètement effacées, et que ce qui est noir se trouverait être blanc ; mais je crois que ce qui est maintenant très noir serait peut-être réduit à cette nuance banale de brun, qui est la couleur ordinaire de l’humaine nature.

Notre plaidoyer en faveur de M. Harcourt ne le blanchira pas entièrement ; sa conduite gardera peut-être une couleur plus foncée que celle qui est habituelle aux actions des hommes ; il se peut même qu’elle reste à peu près noire aux yeux de bien des gens.

M. Harcourt avait cru voir que Bertram et mademoiselle Waddington ne pourraient jamais être heureux ensemble. Il avait vu des choses qui lui avaient donné l’idée que ni l’un ni l’autre ne désiraient réellement ce mariage. Cependant il se disait qu’ils étaient tous les deux trop fiers pour demander à être dégagés de leur promesse. En pareille circonstance, serait-ce mal agir que de les aider à retrouver leur liberté ? Il lui semblait impossible, après ce que Caroline avait dit, à lui personnellement, qu’elle pût désirer ce mariage. Bertram, de son côté, avait écrit de façon à faire supposer qu’il ne le souhaitait pas davantage. Quelle folie ne serait-ce donc pas que de les laisser se marier ? Il en avait causé avec mademoiselle Baker, et elle avait partagé son avis. « Il est impossible qu’il aime Caroline, lui avait dit mademoiselle Baker, et qu’il la néglige si indignement. Je suis sûre qu’il ne l’aime pas. »

Mais il y avait au monde un homme qui l’aimait, qui avait senti qu’il pourrait l’aimer, dès l’instant où il l’avait vue, quoiqu’elle fût la fiancée de son ami ! Il n’avait point cherché à lui plaire, car il était manifeste alors qu’elle en aimait un autre, et qu’elle était aimée. Mais, puisque les choses avaient changé, y avait-il quelque bonne raison qui dût empêcher cet homme de la rechercher pour lui ? M. Harcourt ne le pensait pas.

Ajoutons que cet homme, que la nature n’avait pas fait vaniteux, qui n’était pas disposé à se figurer qu’il tournait la tête aux jeunes beautés, qui n’avait pas passé sa vie à recueillir des sourires de femme, s’imaginait avoir quelque raison de supposer qu’il ne déplaisait point à mademoiselle Waddington. Il se rappelait son regard lorsqu’ils avaient lu ensemble le passage de la lettre de Bertram, où celui-ci déclarait qu’il ne saurait jamais s’astreindre aux petits devoirs d’un amoureux. Harcourt avait été plein d’égards pour Caroline, et il lui avait prouvé qu’à ses yeux de semblables devoirs n’auraient point semblé pénibles. Il l’avait traitée avec douceur, et elle en avait paru touchée.

« Celle-là n’est point une véritable femme, qui, étant douce, n’est pas rendue plus douce encore par la douleur, » a dit le poète.

Caroline avait été douce, à ce qu’il avait semblé à Harcourt, et Dieu sait si elle avait été malheureuse !

Ainsi naquirent des espérances qui n’auraient jamais dû exister ; ainsi se formèrent des projets qui, s’ils n’étaient pas complètement noirs, étaient, comme nous l’avons dit, d’un brun passablement foncé.

Et puis, Caroline était la petite-fille et peut-être l’héritière d’un des hommes les plus riches de Londres. Cette considération avait son poids. La jeune personne aurait au moins 150,000 fr. – peut-être 1,500,000 fr. – peut-être trois fois 1,500,000 fr. Harcourt aurait probablement trouvé inopportun de se laisser aller à un amour que la fortune n’aurait pas autorisé. Il était homme du monde avant tout, et ne prétendait pas être autre chose. Il aurait cru se rendre ridicule s’il se fût marié seulement par amour. C’était avec une réelle satisfaction qu’il se disait que la fortune de mademoiselle Waddington lui permettait de se livrer à son amour pour elle. Donc, il se laissa aller à l’aimer.

Il avait espéré pendant un certain temps que quelque circonstance imprévue viendrait rompre cette union mal assortie, et qu’alors il prendrait la place qu’il convoitait sans avoir eu à se mêler de l’affaire. Mais le temps pressait. Il fallait agir, ou bien ces deux pauvres jeunes gens allaient s’épouser et se rendre malheureux pour le reste de leurs jours. La charité elle-même lui commandait de s’interposer. Il s’interposa donc, et non sans habileté, comme nous l’avons vu plus haut.

Voilà notre plaidoyer pour M. Harcourt terminé. Triste défense ! dira le lecteur en se détournant avec dégoût de ce personnage. Triste défense, en effet. Mais si, tous tant que nous sommes, on nous retournait à l’envers, et que l’on mît nos pensées à nu, ainsi que cela se pratique à l’égard des personnages de roman, plus d’un d’entre nous aurait peut-être de la peine à se faire acquitter.

Bertram demeurait immobile et silencieux, et Harcourt, voyant sa douleur, se repentit presque de ce qu’il venait de faire. Mais il se dit qu’après tout il n’avait raconté que la vérité. La lettre lui avait été montrée en effet par Caroline.

— C’est incroyable, incroyable ! Mais sa voix prouvait assez combien, au contraire, la chose lui paraissait croyable.

— Soit, dit Harcourt en attribuant à dessein un autre sens à ces paroles. Je ne vous demande pas de me croire. N’en parlons plus ! Venez donc, il est temps que nous reprenions le chemin de Londres. Mais Bertram ne bougeait pas, ne répondait pas.

Harcourt appela le garçon et paya la note. Puis il fit le compte de Bertram, et, en signe de départ, se mit à brosser son chapeau. Bertram tira sa bourse, donna à Harcourt ce qu’il lui devait, et se rassit en silence.

— Allons, Bertram, ce train-ci est l’avant-dernier, et vous savez qu’à l’autre il y a toujours une foule énorme. Partons.

Mais Bertram ne bougea pas.

— Si cela vous était égal, Harcourt, dit-il enfin très doucement, je préférais m’en retourner seul aujourd’hui. Ce que vous venez de me dire m’a troublé. Je rentrerai probablement à pied.

— Rentrer à pied à Londres !

— Oui, ce ne sera pas trop long ; la promenade me fera du bien. Voyons, soyez bon enfant, et ne m’attendez pas. Je vous verrai demain ou après-demain, ou d’ici à peu de temps enfin.

Harcourt haussa les épaules et parut étonné de cette singulière idée ; puis, il mit son chapeau, et s’en alla tout seul. Nous ne chercherons pas à deviner quelles pensées l’occupèrent pendant la route, et nous suivrons plutôt son ami dans sa promenade.

Bertram avait écrit sa lettre de Paris fort à la hâte, mais il se la rappelait presque tout entière. Il savait combien elle avait été sévère, et il avait même plus d’une fois regretté d’avoir été si rude. Mais il se disait que l’offense aussi avait été grande. De quel droit sa future avait-elle parlé de lui à un autre homme ? N’avait-il pas eu raison de lui mettre devant les yeux toute l’étendue de sa faute ? Les idées de Bertram à ce sujet étaient peut-être un peu exagérées, mais, à coup sûr, elles n’étaient pas insolites. Quel est l’homme, quel est l’Anglais du moins, qui souffre patiemment qu’un étranger intervienne entre lui et la femme qu’il aime ?

Mais cette première faute de Caroline était vénielle auprès de celle qu’elle avait commise depuis : parler de lui, c’était déjà trop, mais montrer ses lettres ! Montrer une pareille lettre ! Montrer une pareille lettre à un pareil homme ! Faire une telle confidence à un tel confident ! Il n’était pas possible qu’elle l’aimât encore ; il n’était pas possible qu’elle ne lui préférât pas cet autre !

Il pensait à toutes ces choses en marchant vite par cette belle nuit de mai, et son cœur se gonflait, mais c’était de colère plutôt que de chagrin. Tout devait être fini entre eux. Il ne pouvait plus penser à elle après ce qu’il venait d’apprendre. Il se disait qu’elle était sans doute prête à l’épouser parce qu’elle s’y était engagée, mais il était évident qu’elle ne se souciait pas de lui. Il ne la forcerait pas à tenir sa promesse, et il ne presserait pas sur son cœur une femme capable d’avoir des confidences secrètes pour un autre homme.

Mademoiselle Baker, se disait-il encore, avait mal agi à son égard. Elle devait savoir ce qui se passait ; pourquoi ne le lui avait-elle pas dit ? Si Caroline lui préférait réellement un autre, mademoiselle Baker n’aurait-elle pas dû le prévenir ? Mais tout cela importait peu aujourd’hui ; il l’avait su à temps, heureusement, – oui, heureusement, – fort heureusement.

Se brouillerait-il avec Harcourt ? Qu’importait encore cela ? Pourquoi attacher de l’importance au rôle qu’avait joué son ami dans cette affaire ? Si Harcourt avait dit vrai, si cette lettre avait été montrée, il ne pardonnerait jamais cela à Caroline, et il se séparerait d’elle. Et s’il ne la possédait pas, que lui importait à qui elle appartiendrait ? Si elle aimait Harcourt, il ne chercherait pas à les séparer. Mais il y avait une chose dont il voulait s’assurer pleinement : il saurait si la lettre avait réellement été montrée. Harcourt était avocat ; or, dans les idées de Bertram, on ne devait pas se fier implicitement à la parole d’un avocat.

Il marchait toujours. Mais que faire ? Par où commencer ? Tout à coup il lui vint à l’esprit que, d’après les idées généralement reçues dans le monde, il ne serait pas justifié de rompre avec la femme qu’il devait épouser pour la seule raison qu’elle avait fait voir une de ses lettres à un autre. À ses yeux, cette cause était suffisante, mais d’autres pourraient juger la chose différemment. Mademoiselle Baker, par exemple, ou peut-être même mademoiselle Waddington…

Mais, d’une autre part, il n’était pas possible que Caroline désirât encore l’épouser après en avoir agi ainsi. N’avait-il pas les meilleures raisons pour supposer qu’elle ne voulait pas l’épouser ? Elle avait toujours cherché à gagner du temps. Elle n’avait pas cédé à ses plus ardentes prières. Dans ses rapports avec lui, elle s’était montrée froide et inflexible. Elle avait eu ses moments d’épanchement, mais pas avec lui ; un autre, qu’elle lui préférait peut-être, avait réussi à les provoquer. Aucune jalousie ne se mêlait à ces réflexions de Bertram, – aucune jalousie vulgaire, voulons-nous dire. Ce qu’il ne pouvait supporter, c’était la blessure faite à sa dignité. À peine souhaitait-il maintenant que Caroline l’aimât encore.

Il se dit qu’il retournerait une fois encore à Littlebath et qu’il lui demanderait la vérité. Il lui ferait toutes les questions qui lui brûlaient le cœur. Puisqu’elle n’aimait pas les lettres de reproche, il ne lui en écrirait plus ; ce qu’il avait à lui dire, il le lui dirait de vive voix. Et il résolut de partir le lendemain pour Littlebath.

Lorsqu’il arriva chez lui à Londres, il était fatigué et découragé, mais sa colère était passée. Il tâcha même de se persuader qu’il était dans un état d’esprit tout à fait opposé à la colère. Il se mit à genoux et pria Dieu pour le bonheur de Caroline. Il fit le serment d’y contribuer par tous les moyens ; mais il n’admit pas un instant que ce bonheur pût être assuré par leur mariage.

CHAPITRE XX

JUNON.

Malgré toute sa philosophie et toutes ses prières, Bertram alla se coucher fort malheureux. C’était une nature avant tout affectueuse et aimante que la sienne. Il était exigeant, et peut-être même un peu égoïste dans son amour : la plupart des hommes le sont ; mais il avait aimé, il aimait encore, et, bien que résolu à se séparer de celle qu’il aimait, il ne pouvait se résigner. Que de fois il était resté sans sommeil, en repassant dans son esprit tous les torts de Caroline ! Aujourd’hui il ne songeait plus qu’à ses torts à lui. C’était dommage, se disait-il, que leur mariage eût été retardé ; en cela, c’était Caroline qui avait agi sans raison. Elle ne l’avait pas connu ; elle n’avait ni compris son caractère ni apprécié son affection, mais, malgré tout, il aurait dû mieux en prendre son parti. Il reconnaissait qu’il avait été sévère, rude même envers elle ; qu’il lui avait témoigné trop de colère de ses refus ; et il se blâmait sans pitié. Mais à travers toutes les contradictions de son esprit, il comprenait clairement que le mariage était désormais impossible. N’était-il pas évident que Caroline serait enchantée de se dégager vis-à-vis de lui s’il lui en offrait l’occasion ?

George ne perdit pas de temps. Le lendemain matin, par un des premiers départs du chemin de fer, il se rendit à Littlebath, et alla tout de suite au logement de son père. Sir Lionel, pour être auprès de sa future belle-fille, était resté, on se le rappelle, à Littlebath.

Sir Lionel était encore au lit, car il se plaignait depuis quelque temps de ne pas se sentir tout à fait dans son assiette, et, quoi qu’on fût au mois de mai, il y avait bon feu dans sa chambre. Cependant il accueillit très bien son fils : le souvenir du prêt de six mille francs n’était pas encore effacé, et la reconnaissance pour les services passés n’avait pas encore fait place au désir d’en obtenir de nouveaux.

— Ah ! George ! est-ce toi ? Je suis enchanté de te voir. Tu vas chez ces dames, je pense ? J’ai passé quelques instants avec Caroline hier au soir, et je ne l’ai jamais vue plus belle, – jamais.

George ne répondit qu’en demandant à son père où il comptait dîner. Sir Lionel dînait en ville. Cela lui arrivait assez généralement. Il était de ces gens qui ont le talent de se faire toujours engager à dîner, et il faut dire – car tout le monde en convenait – que sir Lionel payait bien son écot en amabilité.

— Alors je reviendrai ce soir ; je vous verrai sûrement avant de repartir.

Sir Lionel demanda à son fils pourquoi il ne dînait pas chez mademoiselle Baker, mais celui-ci ne lui donna aucune explication à ce sujet. Il dit seulement que cela ne se pourrait pas, et se rendit à sa besogne. C’était une rude besogne qu’il avait entreprise et il lui tardait qu’elle fût accomplie.

Il ne s’accorda pas un instant de réflexion. Au contraire, il marcha si vite, qu’en entrant dans le salon de mademoiselle Baker, il se trouva tout essoufflé, et qu’il ne put, tant pour cette raison qu’à cause de son émotion, parler à cette dame avec son calme habituel.

— Bonjour, mademoiselle Baker, comment vous portez-vous ? Je suis bien aise de vous voir ; je suis venu en grande hâte, et je suis impatient de voir Caroline. Est-elle sortie ?

Mademoiselle Baker dit que Caroline était à la maison, et qu’elle allait descendre.

— Tant mieux, car je suis impatient de la voir, – très impatient.

Mademoiselle Baker, d’une voix tremblante, lui demanda si quelque chose était arrivé.

— Non ; il n’est rien arrivé. Mais la vérité, mademoiselle Baker, c’est que je suis fatigué de tout ceci, et que je veux en avoir le cœur net. Je ne sais comment Caroline le supporte, mais moi, cela me tue.

Mademoiselle Baker le regarda avec surprise, car sa manière de parler était violente, et trahissait un certain égarement. N’eût été que George se montrait assez souvent violent, elle aurait redouté quelque grand malheur. De toute façon, elle n’eut le temps de rien dire, car le pas de Caroline se fit entendre sur l’escalier.

— Auriez-vous la bonté de nous laisser seuls pendant dix minutes ? dit George. Mais je ne voudrais pas vous chasser de votre salon, et Caroline, j’en suis sûr, ne refusera pas de descendre avec moi à la salle à manger.

Il va sans dire que mademoiselle Baker ne voulut pas entendre parler d’un pareil arrangement. Au moment où elle quittait le salon, elle rencontra sa nièce à la porte. Caroline allait parler, mais elle s’arrêta en voyant l’expression du visage de sa tante. Les femmes ont une façon de se parler au moyen de regards, de signes et de sourires, à laquelle les hommes n’entendent rien, et ce fut en ce langage mystérieux que la tante Mary dit à sa nièce quelque chose qui lui fit comprendre que l’entrevue qui se préparait serait autre chose qu’un échange de tendresse. Il en résulta que Caroline se composa le visage en entrant, et s’avança lentement et avec une certaine dignité vers celui qui devait être un jour son seigneur et son maître.

— Nous ne vous attendions guère, George, dit-elle.

Sir Lionel avait raison : jamais elle n’avait été plus belle. Les contours étaient un peu moins arrondis, les couleurs étaient un peu moins brillantes qu’à Jérusalem, mais c’était tout ! Le léger effort qu’elle avait dû faire pour se remettre en entrant, et pour prendre une démarche plus calme, avait ajouté à sa beauté. Sa robe du matin tout unie, et ses simples bandeaux de cheveux lui seyaient à merveille. C’était une beauté de plein jour, que Caroline Waddington.

Et il allait renoncer à tout cela ! Et pourquoi ? Tout ce qu’il avait là devant lui, tout ce qui lui avait paru, ce qui lui paraissait encore la forme de beauté la plus parfaite que le monde pût offrir, tout cela était encore à lui, et il était libre de n’y pas renoncer. Il connaissait assez Caroline pour être sûr que, si changés que pussent être ses sentiments, elle ne daignerait pas manquer à la parole donnée. Elle l’épouserait encore, – dans quelques mois s’il le voulait. Et belle comme elle l’était, lui appartenant encore, et malgré tout l’amour qu’il lui portait, il était venu là pour se séparer d’elle ! Toutes ces pensées lui traversèrent l’esprit comme un éclair. Mais il ne perdit pas un instant en réflexions inutiles.

— Caroline, dit-il en lui tendant la main – d’ordinaire, en lui prenant la main, il l’attirait tendrement vers lui, mais cette fois il n’en fit rien – Caroline, je suis venu pour m’expliquer avec vous. Il y a quelque chose entre nous qui doit être éclairci.

— Eh bien ! qu’est-ce ? dit-elle avec un sourire presque imperceptible.

— Je ne voudrais pas, si je puis l’éviter, dire un mot qui montrât que je suis fâché…

— Mais êtes-vous fâché, George ? Si vous l’êtes, ne vaut-il pas mieux le laisser voir. Vous ne saurez jamais bien feindre.

— Je l’espère bien, et je ne feindrai jamais volontiers. C’est parce que je n’aime pas à feindre que je suis venu.

— Vous ne sauriez rien cacher, George, quand bien même vous le voudriez. Il est inutile que vous vous promettiez de ne pas laisser voir votre colère. Vous êtes en colère, et cela se voit. Voyons, de quoi s’agit-il ? J’espère que mon péché n’est pas bien gros. Pour que vous ayez banni ma pauvre tante du salon, il faut que ce soit un peu grave.

— Je dînais avec M. Harcourt hier, et dans le courant de la conversation il a laissé échapper que vous lui aviez montré la lettre que je vous ai écrite de Paris. Cela est-il vrai, Caroline ? Lui avez-vous montré cette lettre ?

Rien, certes, dans le ton de Bertram n’aurait pu faire deviner à un indifférent qu’il était en colère ; pourtant, mademoiselle Waddington y reconnut quelque chose qui lui donna le vertige et qui fit que le plancher sembla se dérober sous ses pieds. Tous les objets s’effacèrent devant ses yeux, et la rougeur lui monta comme une flamme jusqu’à la racine des cheveux. Jamais Bertram ne l’avait vue rougir ainsi, car jamais avant il ne l’avait vue ainsi couverte de honte. Que de fois elle s’était repentie d’avoir montré cette lettre ! Que de regrets depuis le moment où elle l’avait laissée sortir de ses mains ! Elle l’avait fait dans le feu de son indignation. George lui avait écrit des paroles dures et blessantes qui l’avaient mise hors d’elle. Jusqu’à ce jour-là, elle ne s’était pas doutée du pouvoir qu’ont les mots pour irriter et pour blesser. Le monde lui avait montré tant de bienveillance ! George lui avait reproché de n’être pas assez femme, de manquer de délicatesse, et l’autre qui s’était trouvé là à côté d’elle, s’était montré si doux, si sympathique, si désireux de plaire ! La sympathie, la colère, l’avaient tentée, et elle avait montré la lettre ; mais depuis ce jour elle n’avait cessé de le regretter. Caroline Waddington pouvait commettre un acte inconvenant, l’événement ne l’avait que trop prouvé ; mais, la faute commise, elle ne pouvait pas ne pas se l’avouer et n’en pas ressentir la honte.

Elle restait debout devant George, rouge de confusion, mais au premier moment elle ne fit aucune réponse. Elle se sentait au cœur le désir de s’agenouiller devant lui, – de s’agenouiller en esprit du moins, – et d’implorer son pardon. Mais jusqu’à ce jour elle n’avait jamais demandé le pardon d’aucun être humain, et il lui fallait, pour s’humilier, faire un effort dont elle n’était pas instantanément capable. S’il l’avait regardée tendrement un seul instant, si une seule parole de douceur fût tombée de ses lèvres, elle eût été vaincue. Elle serait tombée à ses pieds pour demander le pardon. Et parmi tous ceux que George Bertram avait aimés, qui donc l’avait jamais prié en vain ? Pourquoi ne le fit-elle pas ? Que d’amour, que de bonheur en réserve pour eux !

Mais il n’y eut rien de tendre dans les regards, rien de doux dans les paroles qu’il lui adressa.

— Comment ! dit-il, et, malgré sa promesse, sa voix n’avait jamais été si rude. – Comment ! montrer cette lettre à un autre homme ; montrer cette lettre à M. Harcourt ! cela est-il vrai, Caroline ?

Un enfant demande pardon à sa mère parce qu’il a été grondé, et il cherche à détourner sa colère, afin d’éviter le châtiment ; un serviteur en fait autant à l’égard de son maître, un inférieur à l’égard de son supérieur ; mais quand on demande pardon à un égal, c’est qu’on reconnaît et qu’on regrette le tort qu’on lui a fait. Un pareil aveu et un pareil regret ne seront jamais provoqués par la sévérité et la rudesse. Caroline, en regardant et en écoutant George, ne se sentit pas disposée à s’agenouiller – pas même en esprit. Loin de là, elle rappela toute sa dignité, et, toute malheureuse qu’elle était au fond du cœur, elle s’assit tranquillement, sans que rien vînt trahir sa douleur.

— Cela est-il vrai, Caroline ? Je ne croirai une pareille chose que si vous me le dites vous-même.

— Oui, George ; cela est vrai. J’ai montré votre lettre à M. Harcourt.

Bertram avait été si dur, qu’elle ne daigna pas ajouter un mot d’excuse.

Il était resté jusque-là debout ; mais, à ces derniers mots, il se laissa tomber sur une chaise et se cacha le visage dans les mains. Même alors, il était temps encore ; elle aurait pu s’attendrir et il aurait pu se laisser apaiser, et tout pouvait s’arranger !

— J’étais bien malheureuse, George ; cette lettre m’avait fait bien du chagrin, et je ne savais où chercher du secours.

— Comment ! s’écria-t-il, en se redressant soudain devant elle et en laissant éclater un orage de passion et de fureur auprès duquel sa colère passée semblait du calme, – comment ! ma lettre vous avait rendue si malheureuse qu’il vous fallait demander du secours à M. Harcourt ! Vous en appeliez de moi à la sympathie de cet homme, – de moi qui suis, – non ! qui étais votre mari devant Dieu ! Ne compreniez-vous donc pas quelle sorte de lien nous unissait ? Ne saviez-vous pas qu’il était des circonstances dans lesquelles vous ne pouviez chercher de la sympathie au dehors sans être infidèle, plus qu’infidèle ? N’avez-vous donc jamais songé à quoi cela engage, d’être l’unique objet de l’amour d’un homme et d’avoir accepté son amour ?

Elle avait été sur le point de l’interrompre, mais la tendresse que semblaient renfermer ces derniers mots l’arrêta.

— Une pareille lettre ! Vous la rappelez-vous, cette lettre, Caroline ?

— Oui, je me la rappelle ; je ne me la rappelle que trop. Je n’ai pas voulu la garder.

— Elle vous a paru injuste ?

— Elle était plus qu’injuste, elle était cruelle.

— Injuste et cruelle, tout ce que vous voudrez, – je ne m’arrêterai pas à la défendre ; par sa nature même, elle devait rester chose sacrée entre nous. Je vous ai écrit comme j’avais le droit d’écrire à celle que je considérais comme ma future femme.

— Personne ne pouvait avoir le droit d’écrire une semblable lettre.

— Dans cette lettre, je demandais expressément que M. Harcourt ne fût pas établi en arbitre entre nous. Je vous priais spécialement de ne pas lui parler des causes de mésintelligence qui pouvaient exister entre nous ; et cependant, vous l’avez choisi pour confident ; vous lui avez montré ma lettre ; vous avez épelé et commenté, mot à mot, avec lui, les paroles qui venaient toutes brûlantes de mon cœur ; vous avez discuté ensemble mon amour… mon… mon… Dieu ! je n’y puis pas songer ! si vous ne me l’aviez pas dit vous-même, je ne l’aurais pas cru !

— George…

— Ô Dieu ! songer que vous preniez mes lettres pour les lire avec lui ! Mais cela ne s’explique que d’une façon, Caroline. Demandez-le à qui vous voudrez, tout le monde vous dira qu’il n’y a qu’une réponse à une pareille énigme.

— Nous l’avons fait chercher parce qu’il était votre ami.

— Et vous l’avez gardé comme étant le vôtre. Je n’ai pas d’ami à qui je permette de s’interposer entre mon amour et moi. Oui, vous étiez mon seul amour. Il faudra que je me guérisse de ce mal-là, du mieux que je pourrai.

— Je dois donc me dire que tout est fini entre nous ?

— Oui, voilà ! Vous pouvez reprendre votre main. Elle vous appartient pour en disposer en faveur de qui il vous plaira. Faites les confidences que vous voudrez, elles n’impliqueront plus trahison envers moi.

— Alors, monsieur, puisqu’il en est ainsi, vous pourriez, je pense, me faire grâce de votre violence.

— Je sentais depuis longtemps que je devais vous rendre votre liberté, car il y a longtemps que je sais que vous ne m’avez pas réellement aimé.

Mademoiselle Waddington était trop orgueilleuse, trop pénétrée de la nécessité de conserver sa dignité dans cette conjoncture, pour contredire Bertram. Pourtant, elle sentait au fond du cœur qu’elle l’aimait, et que, malgré toute sa colère et tous ses sarcasmes, elle aurait bien voulu ne pas renoncer à lui. Mais comment aurait-elle pu, elle qui n’avait jamais trahi la moindre passion jusque-là, se mettre tout à coup à protester de son amour au moment même où on lui disait qu’on renonçait à elle ?

— Je m’y suis laissé aller de jour en jour, et je me suis cramponné à l’espérance comme un enfant, quand il n’y avait plus d’espérance. J’aurais dû le comprendre quand vous avez remis notre mariage à trois ans.

— À deux ans, George.

— Si ce n’eût été que deux ans, nous serions mariés aujourd’hui. J’aurais dû le comprendre quand j’ai appris votre intimité avec lui à Londres. Mais maintenant – je le comprends, je le sais. Maintenant c’est tout fini.

— Je regrette que vous ayez eu tant d’ennuis…

— Ennuis… ennuis !… Enfin ! je ne veux pas me rendre ridicule. Je crois en tout cas que nous nous comprenons.

— Oh ! parfaitement.

Ce n’était pas vrai ; elle ne le comprenait pas. Il avait cherché à lui faire comprendre qu’en renonçant à elle, il ne croyait sacrifier que lui-même ; qu’il ne la quittait que parce qu’il était convaincu qu’elle ne l’aimait pas ; qu’il la quittait à cause de cela seulement, quoi qu’il l’aimât encore et malgré tout ce qu’il lui reprochait. Voici ce qu’il avait voulu lui faire comprendre, mais elle n’avait pas compris…

— Et maintenant, puis-je partir ? dit-elle en se levant. La rougeur de la honte était passée, et, si soumises que fussent ses paroles, elle était redevenue Junon. — Et maintenant, puis-je partir ?

— Partir maintenant ? Oui ; sans doute. C’est-à-dire je puis partir ; c’est cela que vous voulez dire. Oui, je pense que je ferais mieux de partir. Il y avait un instant à peine, il était ivre de colère, et sa voix avait été résolue et impérieuse, mais maintenant elle était redevenue douce. En ce moment, si Caroline eût pu se montrer tendre, il aurait cédé. Mais elle ne savait pas être tendre. C’était une Junon, comme je l’ai dit. Bien qu’elle sût, à n’en pouvoir douter, que son cœur se briserait quand George serait parti, elle ne pouvait se résoudre à user de douceur féminine. Elle ne savait pas lui dire qu’elle avait mal agi parce qu’elle avait été malheureuse, parce qu’il l’avait laissée seule, parce qu’elle avait été égarée par son amour même ; elle ne savait pas lui dire cela, et puis lui prendre la main et lui promettre, s’il voulait ne plus la quitter, qu’elle ne commettrait plus jamais une semblable faute. Si elle avait su faire cela, en un instant sa tête eût été appuyée sur l’épaule de George, ce bras aimé eût entouré sa taille, et avant un quart d’heure, on aurait annoncé à mademoiselle Baker, qui attendait là-haut dans sa chambre, que le jour du mariage était fixé.

Mademoiselle Baker devait apprendre une tout autre nouvelle. Si les choses se fussent passées comme nous venons de le dire, mademoiselle Waddington eût été une femme au lieu d’être une déesse. Quel que pût être le résultat, elle ne pouvait pas s’humilier jusque-là. Elle avait été offensée, comme jamais déesse ne l’avait été. Quoi qu’il lui en coûtât, elle garderait sa dignité ; elle ne se courberait pas devant l’orage qui l’avait assaillie avec tant d’insolence.

Bertram s’était levé pour partir. — Il serait inutile de déranger votre tante, dit-il. Dites-lui que, si je pars sans la voir, c’est que je veux lui épargner un chagrin. Adieu, Caroline ; que Dieu vous garde ! Et il lui tendit la main.

— Adieu, monsieur Bertram. Elle aurait voulu ajouter quelque chose, mais elle craignit de se laisser aller à quelque parole trop tendre. Elle lui donna la main cependant, et répondit à son étreinte.

Elle le regarda et vit que ses yeux étaient pleins de larmes ; mais pourtant elle ne parla pas. Oh ! Caroline ! Caroline ! si tu avais su comprendre, même alors, combien tu étais femme en réalité, et combien peu tu étais une froide et impassible déesse, tout aurait pu bien finir ! mais tu ne le savais pas. Tu étais montée sur ton piédestal de Junon, et, une fois là, coûte que coûte, il fallait t’y maintenir.

— Dieu vous garde, Caroline ; adieu, répéta-t-il encore en se dirigeant vers la porte.

— Je voudrais vous faire une question avant que vous partiez, dit-elle au moment où George posait la main sur le bouton de la porte. Bertram s’arrêta et se retourna vers elle.

— Dans l’accusation que vous avez portée contre moi tout à l’heure…

— Je ne vous ai pas accusée, Caroline.

— Non seulement vous l’avez fait, monsieur Bertram, mais je me suis reconnue coupable. En formulant votre accusation, vous avez nommé M. Harcourt. Il est vrai que pendant votre absence j’ai causé avec lui de nos affaires – des vôtres et des miennes. J’espère que vous savez que, si je l’ai fait, c’est que je considérais M. Harcourt comme votre ami.

Bertram ne la comprenait pas, et son regard le disait.

— Il m’est difficile de m’expliquer, reprit-elle en rougissant légèrement. Ce que je veux dire, c’est que vous ne devez pas penser que je me suis adressée à M. Harcourt, poussée par quelque considération, quelque partialité personnelle.

Elle se redressa de toute sa hauteur, et sembla grandir en disant ces mots. Elle avait eu des torts ; elle admettait que George avait pour lui la justice, l’inflexible et dure justice, et qu’il était en droit de lui rejeter au visage son amour et ses promesses ; elle ne se plaindrait pas ; mais elle n’admettait pas qu’il pût la quitter en l’accusant de s’être laissé entraîner à de misérables coquetteries avec un autre, parce que celui qu’elle aimait était absent. Voyant qu’il ne la comprenait pas bien, elle s’exprima encore plus clairement.

— Au risque de m’entendre dire de nouveau que je manque aux convenances, il faut que je m’explique. M’accusez-vous de m’être laissé faire la cour par M. Harcourt ?

— Non, je ne dis pas cela. Aujourd’hui, je n’ai plus le droit de rien dire là-dessus.

— Non, sans doute ; et si dans l’avenir M. Harcourt me faisait la cour, cela ne regarderait que lui et moi : vous n’auriez rien à y voir. Mais jadis, c’était différent. J’ai le droit de vous demander si, parmi toutes mes fautes, vous m’accusez encore de cette chose-là ?

— Je ne vous ai reproché et je ne vous reproche encore qu’une seule chose, c’est de ne plus m’aimer. Et ce reproche restera renfermé dans mon cœur. Je ne suis pas un jaloux, et vous le savez bien ; ce que je vous ai dit aujourd’hui n’est pas le résultat de soupçons jaloux. Je ne vous ai soupçonnée de rien, je ne vous ai crue coupable de rien que vous n’ayez vous-même avoué. Je découvre que vous avez cessé de m’aimer, et, l’ayant découvert, peu m’importe à qui vous donnerez votre amour. En disant ces mots, il ouvrit la porte et sortit ; et il ne revit plus jamais mademoiselle Waddington à Littlebath.

Quelques minutes après qu’il eut quitté le salon, mademoiselle Baker y rentra. Elle avait entendu fermer la porte extérieure et le domestique lui avait dit que George était parti.

Elle trouva Caroline assise toute droite sur sa chaise devant la table. Elle n’avait pas de larmes dans les yeux, – pas encore ; mais il n’était pas besoin de larmes pour faire comprendre à la tante Mary que tout n’était pas bien. Un seul coup d’œil jeté sur ce triste visage lui dit clairement que tout allait, au contraire, aussi mal que possible.

C’était encore la beauté, la dignité, et, jusqu’à un certain point, le calme de Junon ; mais c’était une Junon en proie à la douleur, à la jalousie, au désespoir, – une Junon qui n’oubliait pas pourtant son piédestal, et qui se savait un objet d’admiration pour les dieux et pour les hommes. Combien de temps ce rôle de déesse la soutiendra-t-il ? combien de temps ? Hélas !

— Est-il parti ? dit mademoiselle Baker en regardant sa nièce.

— Oui, ma tante, il est parti.

— Quand reviendra-t-il ?

— Il ne reviendra pas, ma tante. Il ne reviendra plus jamais. Tout est fini, enfin.

Mademoiselle Baker demeura un instant toute tremblante, puis elle se jeta sur un siège. Elle, du moins, n’avait pas de divinité qui la soutînt. Oh ! Caroline ! s’écria-t-elle.

— Oui, tante Mary, tout est fini maintenant.

— Tu veux dire que vous vous êtes querellés, dit celle-ci qui se rappelait un vieux proverbe consolant au sujet des querelles d’amoureux. Mademoiselle Baker avait foi aux proverbes.

Le lecteur aura peut-être quelque peine à se rendre compte des sentiments de mademoiselle Baker au sujet de ce mariage. Il n’y avait pas longtemps qu’elle conseillait à sa nièce de rompre son engagement avec Bertram, et maintenant on la voit au désespoir, parce que ce résultat a été atteint. La vérité, c’est que mademoiselle Baker était douée d’un de ces esprits variables qui indiquent, par leurs changements, non leur volonté, mais la direction de quelque souffle étranger, de quelque volonté extérieure. Et il ne faut pas la dédaigner ou lui en vouloir pour cette disposition un peu girouette. C’était la moins égoïste, la moins entêtée, la plus obligeante créature du monde. Elle avait soufflé tour à tour le froid et le chaud à l’égard de Bertram, mais le chaud ou le froid n’avait jamais dépendu que des chances de bonheur qu’elle croyait découvrir pour sa nièce. Dans les derniers temps, il lui avait semblé voir que Caroline aimait trop George pour pouvoir renoncer à lui ; de plus, elle avait lieu de croire que le vieux M. Bertram souhaitait le mariage et que George et Caroline, mariés, hériteraient sûrement de lui. Donc, depuis un mois ou deux, mademoiselle Baker avait soufflé le chaud avec vigueur.

— Non, nous n’avons pas eu de querelle, dit Caroline en s’efforçant de paraître calme. Du moins, pas de querelle dans le sens où vous l’entendez. Ne vous faites pas d’illusion, chère tante ; tout est fini maintenant, fini à tout jamais !

— À tout jamais, Caroline !

— Oui, à tout jamais. Des choses ont été dites qui ne pourront jamais être oubliées. Ne vous affligez pas, – la tante Mary était en larmes, – il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Je suis sûre que cela vaut mieux ; nous n’aurions pas été heureux ensemble.

— Mais trois années, Caroline, trois années ! dit à travers ses larmes la tante Mary, qui pensait au temps perdu sans retour. La tante Mary était vivement pénétrée de l’idée que trois ans comptent dans la vie d’une jeune fille, et que les chances de se bien marier se trouvent considérablement diminuées par le seul fait d’avoir rompu avec un homme dont on a été la fiancée pendant ces trois années. Mademoiselle Baker était très sensible aux petites considérations mondaines ; mais il faut lui rendre cette justice, qu’elle ne s’en préoccupait pas, qu’elle ne s’en était jamais préoccupée, pour son propre compte.

— Oui, trois ans ! et Caroline ne put s’empêcher de sourire en dépit de son chagrin. Nous n’y pouvons rien, ma tante. À tout le reste, non plus, nous ne pouvons rien. Vous dites trois ans, chère tante, mettons-en trente.

Mademoiselle Baker la regarda sans très bien comprendre.

— Et faut-il absolument qu’il en soit ainsi ? dit-elle.

— S’il le faut ? Oh ! oui, il le faut. Il le faut, maintenant… il le faut… il le faut.

Puis elles gardèrent le silence pendant quelques minutes.

Mademoiselle Baker, tout en désirant vivement savoir la cause de cette soudaine rupture, hésitait un peu à questionner. Elle ne pouvait pourtant pas laisser passer une pareille chose sans discussion.

— Mais enfin, que t’a-t-il dit ? demanda-t-elle. Caroline n’avait jamais raconté à sa tante l’histoire de la lettre montrée à M. Harcourt, et elle n’entendait nullement la lui dire maintenant.

— Ma tante, je ne saurais vous dire tout ce qui s’est passé. Ce n’est pas ce qu’il a dit qui a amené la brouille plus que ce que j’ai dit moi-même. Du moins… Non, cela n’est pas tout à fait exact ; c’est bien ce qu’il a dit qui a fait le mal ; mais je ne lui ai pas répondu comme il l’aurait voulu, et nous avons pensé qu’il valait mieux nous séparer.

— Il voulait que le mariage se fît tout de suite ?

— Non, je ne crois pas qu’il désirât rien de semblable. Soyez convaincue qu’il ne désire maintenant aucun mariage, – aucun mariage avec moi du moins. Et soyez persuadée de ceci encore : c’est que de mon côté je ne désire nullement l’épouser. Désirer ! Que servirait de désirer ? Cela est impossible maintenant.

Il y eut un nouveau silence, et ce fut encore mademoiselle Baker qui le rompit.

— Je me demande si jamais tu l’as réellement aimé ? Je me suis quelquefois dit que non.

— Peut-être que non, en effet, dit Caroline qui repassait en pensée sa destinée.

— Si tout doit être rompu, je souhaite qu’il en ait été ainsi !

— Ce serait à souhaiter, en effet… pour moi et pour lui.

— Il t’aimait, lui. On n’en saurait douter ; on n’en saurait douter un seul instant. Si jamais homme a aimé une femme, il t’a aimée.

Mademoiselle Waddington ne répondit pas, elle ne se souciait guère, en ce moment, de poursuivre cette conversation avec sa tante.

Elles devaient dîner de bonne heure ce jour-là, ainsi qu’elles avaient coutume de le faire quand elles allaient dans le monde le soir. Elles étaient invitées à passer la soirée chez une vieille dame de leurs amies qu’elles n’avaient pas vue depuis longtemps. Pendant le dîner, mademoiselle Waddington dit à sa tante qu’elle ne se sentait pas la force d’aller dans le monde ce soir-là. Mademoiselle Baker fit quelques objections, cela va sans dire, mais elle n’insista pas. Il semblait fort naturel qu’une jeune fille qui venait de rompre son mariage ne fût pas très en train d’aller à une soirée de whist à Littlebath.

Caroline se trouva donc seule de bonne heure dans la soirée, et pour la première fois elle chercha à se rendre compte de ce qui lui était arrivé. Jusqu’à ce moment elle avait eu à soutenir son rôle de déesse, d’abord devant George Bertram, puis, avec moins d’effort, devant sa tante. Mais, maintenant qu’elle était seule, elle pouvait descendre au rang de simple mortelle : elle était seule, et il le fallait bien.

Oui, sans doute, elle avait perdu trois années ! Et c’était beaucoup pour une déesse mortelle dont la divinité ne comportait qu’une courte durée. Elle avait eu pour principe qu’il fallait tirer le meilleur parti possible de la vie ; elle avait de bonne heure résolu de ne gaspiller aucune chance de succès : et maintenant, à vingt-trois ans, qu’avait-elle fait de ses résolutions ? Où ses doctrines l’avaient-elles menée ? Pendant deux ans le monde – le monde qu’elle connaissait et dont elle était connue – l’avait considérée comme fiancée, et voilà que l’amoureux était parti ! Il n’avait pas été congédié par elle : il était parti ! C’était bien plutôt lui qui l’avait congédiée, et cela sans trop de ménagements.

Pour être juste envers Caroline, il faut dire que ce n’était point ce chagrin-là qui lui brûlait le plus le cœur. Elle se redisait bien que c’était là sa souffrance, que c’était là sa plus grande douleur ; elle eût désiré qu’il en fût ainsi ; mais elle était plus humaine, plus tendrement humaine, plus femme qu’elle ne le supposait. Bertram l’avait quittée, et elle ne savait comment vivre sans lui. C’était là l’épine qui s’enfonçait dans son cœur de femme. Elle ne pourrait jamais plus lire dans ces yeux si profonds et si pensifs ! jamais plus s’appuyer sur ce bras ! jamais plus entendre l’accent de cette voix si pleine et si vibrante comme elle l’entendait jadis, alors qu’il lui prodiguait des paroles d’amour et de vérité ! Bertram avait bien des défauts, et elle y avait souvent pensé quand il lui avait appartenu, mais il avait aussi bien des qualités, et, maintenant qu’elle l’avait perdu, ce n’était plus qu’à ses qualités qu’elle pouvait penser.

Elle avait dit qu’il était parti pour toujours, et il ne lui avait pas été difficile de dire cela d’une voix calme à mademoiselle Baker. Rien de plus facile que la bravade. Le misérable qui va être pendu monte d’un pas léger à l’échafaud quand la foule le regarde. La femme qui perd tout ce que son cœur aime dira tout haut que cela lui est indifférent. Mais quand le malheureux condamné est seul dans sa triste cellule, à la veille de l’exécution, réfléchissant à son sort ; quand la jeune fille, assise sur le bord de son lit, se sent le cœur vide, – non pas vide, devrais-je dire, mais plein de désespoir, – c’est alors que la bravade devient difficile !

Caroline Waddington lutta de son mieux. Elle s’était souvent dit, pendant les quelques mois qui venaient de se passer, qu’elle se repentait de son engagement. Si c’était vrai, le temps était venu de se féliciter d’avoir regagné sa liberté. Mais elle ne pouvait se féliciter. Tant que Bertram lui avait appartenu, elle n’avait pas su combien elle l’aimait profondément. Tant qu’elle n’avait fait que penser à se séparer de lui, la chose lui avait paru facile ; mais elle lui semblait bien difficile maintenant. Il lui était à peu près aussi aisé d’arracher l’image de Bertram de son cœur, que de s’arracher un membre.

Pourtant, il fallait que l’opération se fît. Il n’y a avait plus moyen de l’éviter. Elle était résolue en tant que cela dépendait de la volonté, il ne s’agissait plus que d’en supporter la douleur.

Caroline venait de découvrir, pour la première fois peut-être, qu’elle avait un cœur tendre et ardent, et qu’elle aimait cet homme capricieux et volontaire de toute la puissance de son cœur. Aux yeux d’une femme comme Caroline Waddington, George semblait plus digne d’être aimé, alors, qu’au temps où il lui avait d’abord parlé de son amour sur le mont des Oliviers. Il n’était, pour ainsi dire, dans ce temps-là, qu’un enfant, il est vrai, plein d’ambition, de poésie et d’esprit. Ces qualités avaient à peine suffi pour conquérir le cœur de Caroline. Il s’y était joint depuis une ferme volonté, un certain empire sur les hommes, et le don de se faire écouter du public. Or, la puissance et la volonté sont après tout ce que la femme apprécie le plus chez l’homme.

Depuis que Caroline avait perdu celui qu’elle aimait, elle s’avouait son amour. Ah oui ! elle l’aimait. Comment le reconquérir ? Ce fut là sa première pensée. Il n’y a aucun moyen de le reconquérir, fut la seconde. Le prier de revenir lui semblait chose impossible. Reviendrait-il jamais de son propre mouvement ? Cela, non plus, n’était pas possible. George avait le cœur tendre et un mot aurait suffi pour le ramener tant qu’ils avaient été là tous deux dans la même chambre ; mais il était aussi orgueilleux que tendre : fallût-il s’arracher le cœur, il ne reviendrait jamais sans qu’on l’en priât.

Pendant que mademoiselle Baker faisait son whist chez sa vielle amie, mademoiselle Waddington, renfermée dans sa chambre, s’efforçait ainsi, avec des pleurs amers et de terribles combats, de se résigner à la perte qu’elle venait de faire.

CHAPITRE XXI

SIR LIONEL DANS LES EMBARRAS.

Il a été dit que mademoiselle Baker devait passer la soirée avec une ancienne amie. J’espère qu’on n’a pas oublié mademoiselle Todd, mademoiselle Todd de la vallée de Josaphat, aujourd’hui établie à Littlebath, mademoiselle Todd au visage vermeil et au cœur libre et joyeux. C’était chez elle qu’avait lieu la soirée ; mais, avant d’en parler, il me faut, dire quelques mots d’un de ses principaux invités : sir Lionel Bertram.

Sir Lionel menait à Littlebath une vie fort agréable, sauf sur un seul point : il n’avait pas autant d’argent qu’il lui en aurait fallu. Il avait un excellent appartement composé de quatre pièces, un valet de chambre, un groom, trois chevaux et un phaéton ; de plus, il jouissait de la considération générale. Les femmes lui souriaient, les jeunes gens l’écoutaient, les vieillards tiraient de leur cave leurs meilleures bouteilles ; tout était charmant – tout, sauf ce res angusta qui lui rappelait de temps à autre qu’il était mortel. Et songer que ce vieil avare de frère aurait pu lui donner des milliers de livres sterling, sans en être appauvri !

Nous avons dû perdre de vue M. Bertram l’oncle en racontant l’histoire des dernières aventures de M. Bertram le neveu. Aujourd’hui, il faut que le lecteur sache que, vers le commencement de cette même année, la santé de M. Bertram avait donné quelques inquiétudes à ses amis. George avait été le voir une ou deux fois ; sa nièce, mademoiselle Baker et sa petite-fille, Caroline, en avaient fait autant. Il ne leur avait pas dit grand’chose, mais mademoiselle Baker avait emporté de sa visite l’impression que le vieillard serait heureux de voir s’accomplir le mariage projeté.

Vers cette même époque aussi, son frère avait jugé opportun de l’aller voir. Depuis le retour du colonel, les deux frères ne s’étaient pas rencontrés. Sir Lionel avait appris, avec une surprise toute naturelle, l’histoire de mademoiselle Baker et de sa nièce. Il lui parut évident que George et Caroline hériteraient d’une grande partie de la fortune de son frère, et assez probable que mademoiselle Baker en recueillerait une portion modeste. Puis il se dit qu’il n’y avait rien d’impossible, malgré tout le passé, à ce que le cœur de son frère s’attendrît en présence de la mort. Il pourrait peut-être persuader le vieillard malade, ou, si la persuasion ne pouvait rien, il parviendrait du moins à découvrir de quel côté étaient ses préférences. Sir Lionel lui-même n’était plus jeune, l’aisance et le repos lui devenaient fort désirables : pourquoi n’épouserait-il pas mademoiselle Baker ?

Il commença par aller voir Pritchett. M. Pritchett lui dit que son frère allait mieux, – infiniment mieux. Sir Lionel se montra transporté de joie. Il était accouru, dit-il, en toute hâte de Littlebath, le cœur plein d’angoisse. On lui avait fait les rapports les plus fâcheux. Malgré tout, il tenait à voir son frère. – Il irait à Hadley.

— Je crains que M. Bertram ne soit pas bien en état de voir du monde dans ce moment-ci, dit M. Pritchett de sa petite voix asthmatique.

— Mais un frère… dit sir Lionel.

Pritchett savait à merveille dans quels rapports étaient les deux frères ; et, en ce qui le touchait personnellement, bien qu’il aimât beaucoup George, il avait fort peu de goût pour sir Lionel.

— Oui, oui, sans doute un frère est un frère. Mais vous savez, monsieur, que M. Bertram…

— Ah ! vous voulez dire qu’il est un peu fâché à cause du compte ?

— Oui, c’est le compte, – le compte, vous savez, sir Lionel. Si c’est cela que vous désirez régler, je crois que je puis faire l’affaire sans que vous vous dérangiez pour aller à Hadley. Ce n’est pas que de payer le compte n’arrangerait beaucoup les choses avec monsieur.

Sir Lionel ne put tirer autre chose de M. Pritchett ; mais il ne se laissa pas détourner de son projet, et se rendit, comme il l’avait dit, à Hadley. Il trouva son frère levé et installé dans la salle à manger, mais il ne le reconnut pas au premier abord. Tous ceux qui n’avaient pas vu M. Bertram depuis quelque temps auraient eu quelque peine à le reconnaître. Il était non seulement amaigri, fatigué et pâli de visage, mais il parlait aussi avec difficulté : et, en le regardant attentivement, on découvrait que sa bouche était tordue et comme tirée d’un côté. Depuis les dernières visites qu’il avait reçues, il avait subi ce qu’on nomme, en langage poli, une légère menace de paralysie.

Mais son intelligence, si elle avait été menacée, s’était remise, et son obstination n’était nullement paralysée. Quand sir Lionel fut introduit, le vieillard lui tendit la main, mais ne fit pas mine de se lever de son fauteuil. Les deux frères ne s’étaient pas vus depuis quinze ans.

Sir Lionel s’était fait la leçon à l’avance sur ce qu’il dirait et ferait. — George, dit-il, et le vieillard tressaillit en s’entendant nommer de cette façon inaccoutumée, George, quand j’ai su que vous étiez malade, je n’ai pu faire autrement que de venir vous voir.

— Vous êtes bien bon, sir Lionel, – très bon, grommela le malade.

— Il y a quinze ans que nous ne nous sommes rencontrés, et nous sommes vieux l’un et l’autre aujourd’hui.

— Moi, je le suis, et à peu près fini, – trop vieux et trop fini pour avoir beaucoup de besoins. Vous n’en êtes pas là, je pense.

Il y avait dans sa voix et dans son regard, en s’adressant à son frère, une certaine ironie qui fit comprendre à sir Lionel que les dispositions à son égard n’étaient pas précisément affectueuses.

— Allons ! j’espère que nous n’en sommes venus là ni l’un ni l’autre ; pas encore, pas encore… Et sir Lionel prit un air aimable. Quant à moi, il ne me faut plus grand’chose aujourd’hui. En effet, il ne lui fallait pas grand’chose à ce cher et aimable compagnon : rien que trois ou quatre pièces très confortables pour son domestique et lui, un phaéton et des chevaux ; plus, un autre petit ménage dans une rue tranquille et écartée ; – rien que cela, mon Dieu ! avec tout ce qu’il y a de meilleur en fait de manger et de boire. – Quant à moi, il ne me faut pas grand’chose aujourd’hui. On ne saurait croire avec quel air de bonne humeur il disait cela.

M. Bertram l’aîné n’avait pas l’air d’être de belle humeur. Son œil avait une tout autre expression.

— Ah ! dit-il, tant mieux ! il vous sera d’autant plus facile d’aider ce pauvre George. Il a des besoins, lui ; il va s’embarquer dans les embarras et les peines. Ni lui ni sa future, j’imagine, n’ont l’habitude de restreindre leurs besoins, et ils se trouveraient assez à l’étroit dans leurs revenus… si ce n’était que vous serez là pour les aider.

Le colonel conservait toujours son air aimable, mais il commençait à se demander s’il ne serait pas mieux à Littlebath que chez son frère.

— Ce pauvre George ! J’espère qu’ils seront heureux… je le crois. Leur bonheur est naturellement mon unique souci aujourd’hui, et il en est sans doute de même avec vous. N’est-il pas singulier que mon fils et votre petite-fille se soient rencontrés ainsi ?

M. Bertram regarda le colonel, – le regarda comme si son regard eût pu le transpercer, – mais il ne dit rien.

— Cela est singulier, et cela est fort heureux, reprit sir Lionel. Elle est, sans contredit, la plus charmante personne que j’aie jamais vue, et George doit s’estimer bien heureux.

— Oui, il est heureux ; il aura plus qu’il n’était en droit d’espérer. Tout compte fait, Caroline aura cent cinquante mille francs. Je ne sais pas ce qu’il compte assurer de son côté à sa femme, il ne m’en a pas parlé ; mais peut-être attendait-il votre retour…

Le grand art de sir Lionel, pendant tout le cours de sa carrière officielle, avait consisté à aplanir et à rendre agréables, par la vertu de l’égalité d’humeur et de l’agrément qui résidaient en lui, toutes sortes de choses qui menaçaient de devenir désagréables ; mais en ce cas-ci, comment aplanir et comment rendre agréable ?

— Voyez-vous, George a eu bien des ennuis… Ainsi, dans cette affaire de l’agrégation, je ne trouve pas qu’on se soit bien conduit envers lui. Il a bien fait de donner sa démission, et je le lui ai dit dans le moment.

— Lui avez-vous dit en même temps de quoi il devait vivre à l’avenir ?

— Ma foi, non ! mais si ce qu’on m’a dit est vrai, je crois que vous vous êtes chargé de ce soin. Vous avez été très généreux envers lui, George, – et envers moi aussi.

— Permettez-moi de vous dire, sir Lionel, que tout ce que vous entendez dire n’est pas vrai. Ce qu’on a pu vous dire là-dessus est complètement faux. Je n’ai pas parlé à George de son revenu, et je n’ai pas à lui en parler.

— Bien, bien, je me suis peut-être mal exprimé, il est possible que vous n’ayez rien dit. Je voulais parler de ce que vous avez fait.

— Je vais vous dire tout au juste ce que j’ai fait. J’ai trouvé qu’il avait montré du caractère en donnant sa démission, et comme j’ai toujours eu un grand mépris pour ces gens d’Oxford, je lui ai envoyé vingt-cinq mille francs. C’était un cadeau, et j’espère qu’il en fera un bon usage.

— J’en suis persuadé, dit sir Lionel, qui devait parfaitement savoir à quoi s’en tenir, vu la grosse part qu’il avait reçue de la somme.

— J’en suis persuadé, répéta sir Lionel ; pour mieux dire, je le sais positivement.

— J’en suis bien aise. Vous devez en savoir plus long là-dessus que moi ; vous devez arranger ses affaires avec lui. Enfin, voilà tout ce qu’il a eu de moi, et tout ce qu’il aura probablement jamais.

Si c’était ainsi qu’on traitait George, – George qui était sans contredit un favori, – quel espoir pouvait conserver sir Lionel ? Mais ce n’était pas tant les paroles que le regard de M. Bertram qui lui faisait comprendre que les sacs d’écus fraternels étaient imprenables pour lui. Ce regard ne le quittait pas d’un seul instant et sir Lionel commença à se dire, pour tout de bon, qu’il voudrait bien se retrouver à Littlebath.

— Je ne sais, poursuivit le vieillard, si George a quelques espérances… Mais ici il fut interrompu par sir Lionel qui se disait que maintenant, ou jamais, il fallait parler.

— Eh bien ! s’il a formé des espérances, George, il faut avouer que c’était excusable. Il vous croyait sans enfants, et d’après la manière dont vous le traitiez, – comme s’il eût été votre fils, – il devait naturellement le croire.

— Vous voulez dire que j’ai payé ses dettes à l’école et à l’Université, quand vous avez oublié de le faire, dit le frère aîné d’un ton bourru.

— Oui, et qu’ensuite vous lui avez donné de quoi vivre à Londres. J’espère que vous ne me croyez pas ingrat, George ? et sir Lionel prit sa voix la plus douce et la plus insinuante.

— Ingrat ? Je ne m’attends guère à la gratitude. Mais je ne serais pas fâché de savoir quand il vous conviendra de régler avec moi. Nous avons un compte courant depuis bien des années. Il est probable que Pritchett vous l’aura envoyé. Et, tout en parlant, M. Bertram se leva et prit sur la cheminée un papier qui ne promettait rien d’agréable.

— Oui, M. Pritchett est l’exactitude même en ces sortes d’affaires, dit sir Lionel, avec un petit rire qui n’avait plus rien de l’amabilité de son rire habituel.

— Vous l’aurez sans doute examiné, et vous vous serez assuré qu’il est exact, continua M. Bertram l’aîné, en regardant le papier.

— Pas précisément ; mais je ne mets pas en doute les chiffres, – pas le moins du monde ; M. Pritchett, je le sais, est toujours exact.

— Oui, M. Pritchett est généralement exact. Et oserai-je vous demander, sir Lionel, ce que vous comptez faire ?

Le moment était venu pour sir Lionel de s’armer de tout son courage. Il se dit, qu’après tout, son frère n’était qu’un vieux bonhomme impotent et malade, n’ayant d’autre puissance que celle de son argent, et que, du moment qu’il n’y avait rien à espérer de ce côté-là, comme cela paraissait à peu près évident, il n’était plus à craindre. S’il eût été possible de battre en retraite sans plus de conversation, sir Lionel l’eût fait ; mais la chose étant impossible, il fit bonne contenance.

— Je pense que vous voulez plaisanter, George, dit-il.

Il serait impossible de décrire le son de voix avec lequel M. Bertram répéta ce mot : « plaisanter. » Il fit bondir sur son siège le colonel et le força de s’avouer que le mot impotent ne s’appliquait pas tout à fait à son frère.

— C’est bien ! c’est une plaisanterie, continua le vieillard. Si je m’attends à être payé de tout ce que j’ai fait pour empêcher votre fils d’être jeté sur le pavé sans éducation, c’est une bonne plaisanterie. Ha ! ha ! ha ! je n’ai jamais songé à en rire jusqu’ici, mais dorénavant j’en rirai. Je me suis toujours laissé dire que vous étiez plaisant, sir Lionel. Ha ! ha ! ha ! je pense que vous en avez souvent ri de votre côté, eh ?

— Je veux dire que, quand vous vous êtes chargé de l’éducation de George, vous n’avez pas pu compter que cela vous serait remboursé par un pauvre diable comme moi.

— Je n’ai pas pu y compter, dites-vous ?

— En tout cas, vous ne deviez pas espérer retrouver tout votre argent.

— J’admets que je ne m’en sentais pas tout à fait assuré ; je me disais bien qu’il y avait quelques doutes à concevoir. Mais que faire ? Je ne pouvais pas laisser Wilkinson se ruiner parce que vous ne vouliez pas payer vos dettes.

— Je regrette que vous le preniez ainsi, dit le colonel du ton d’un innocent injustement accusé. Je suis venu parce que je vous savais malade…

— Vous me croyiez mourant, eh ?

— Je ne vous croyais pas précisément mourant, George ; mais j’ai su que vous étiez fort malade, et les sentiments d’autrefois se sont réveillés, – les sentiments de notre enfance, de notre première jeunesse, George ; et je ne pouvais être heureux sans vous revoir.

— C’est très bien de votre part, vraiment. Vous refusez donc décidément de régler le compte, eh ?

— Si vous le désirez, je… ferai des arrangements, certainement. Vous n’avez pas besoin de tout à la fois, je suppose ?

— Mon Dieu, non ! la moitié dans trois mois, et le reste dans six mois me conviendrait très bien.

— Il faudrait, je pense, beaucoup plus que mon revenu tout entier pour faire cela.

— Vos appointements, vous voulez dire ? Oui, je crois, en effet, qu’ils ne suffiraient pas. Je ne suppose pas que le gouvernement vous donne cent cinquante mille francs pour rester à ne rien faire à Littlebath. Mais vous avez dû mettre de côté. Vous comptiez, je pense, faire quelque chose pour votre fils.

— Je croyais que mon fils pouvait compter sur son oncle.

— Ah ! vraiment !

— Et j’ai été sans inquiétude à son égard.

— Écoutez-moi, sir Lionel ; je vais vous dire ce qui en est. Je sais que vous ne me payerez jamais un schelling de cette dette ; je vais donc prévenir Pritchett qu’il ne se donne plus la peine de vous envoyer les comptes.

— C’est un digne homme que Pritchett, et je suis fâché qu’il se soit donné tant de peine.

— Et moi aussi, j’en suis fâché – très fâché ; mais ce qui est fait est fait. Il s’est donné la peine, et moi j’ai donné l’argent. Pour ce qui est de George, je ne regrette pas l’argent.

— Vous ne le regretteriez pas, surtout, si vous connaissiez ses sentiments.

— Je me moque pas mal de ses sentiments !

— Il est plein de reconnaissance envers vous.

— Ce n’est pas vrai. Il n’est pas le moins du monde reconnaissant, et je ne lui demande pas de l’être. C’est un honnête garçon qui a un beau caractère, un bon cœur, et une mauvaise tête. J’ai quelquefois songé à en faire mon héritier.

Sir Lionel soupira doucement.

— Mais, maintenant, je suis résolu à n’en rien faire. Il ne connaît pas la valeur de l’argent : il n’apprécie pas l’argent.

— Là, vous vous trompez : vous ne le connaissez pas.

— Il n’en ferait rien de bon ; et quant au mien, il ne l’aura point. Le visage de sir Lionel redevint sombre.

— Mais qui l’aura alors, George ? À qui donc pouvez-vous le laisser ?

— Quand je voudrai vous consulter à ce sujet, je vous ferai chercher ; pour l’instant je ne vous demande pas de conseil. Si vous voulez bien, nous ne reparlerons plus de mon argent.

Ils ne parlèrent plus d’argent, et fort peu d’autre chose. De quoi pouvait parler un aimable et charmant compagnon comme sir Lionel à un vieil avare de la cité de Londres, si ce n’est d’argent ? Il avait toujours regardé son frère comme une sorte d’éponge bien imbibée, dont on pourrait, le cas échéant, tirer parti en la pressant : mais il découvrait que l’éponge ne voulait pas se laisser presser par lui. Il quitta donc Hadley le plus tôt possible et retourna à Littlebath fort découragé. Pourtant, il tâchait de se consoler en se répétant que les caprices d’un vieillard sont souvent changeants, et qu’après tout, George aurait peut-être le gros lot, soit pour son compte personnel, soit du chef de sa femme.

De toutes façons, sir Lionel était bien résolu, quoi qu’il pût arriver désormais, de ne plus avoir recours personnellement à son frère. Il avait usé de toute son adresse diplomatique, et il avait échoué ; il avait échoué complètement dans cet art où il se croyait passé maître, et maintenant il lui fallait rentrer à Littlebath sans avoir rien obtenu !

Il n’avait pas réussi même à mettre sur le tapis un sujet sur lequel il désirait surtout dire quelques mots. Il avait bien compris qu’il ne lui serait pas possible de demander à son frère, de but en blanc, ce qu’il comptait faire dans son testament pour mademoiselle Baker, mais il avait espéré diriger la conversation de façon à découvrir quels étaient les sentiments de M. Bertram à l’égard de cette demoiselle. Ainsi que le lecteur l’a vu, la direction de la conversation ne dépendit nullement de lui, et il dut quitter Hadley sans avoir rien appris qui pût le guider dans ces sentiers périlleux du mariage où il songeait à s’engager.

Le vieil avare, dans sa méchanceté, lui avait déclaré que George ne serait pas son héritier, et il lui en avait presque dit autant au sujet de Caroline. « Elle aura cent cinquante mille francs, tout compte fait, » avait-il dit. Rien que cela. Et encore les deux tiers de cette misérable somme lui venaient-ils de son père et elle n’en devait de reconnaissance à personne ? Le vieux ladre ! qui donc hériterait de son argent ? On ne pouvait supposer qu’il laisserait le tout à mademoiselle Baker. Et pourtant il le pourrait ; la chose était tout juste possible. Tout était possible avec un vieil imbécile de grippe-sous comme celui-là. La bonne aubaine si sir Lionel parvenait, après tout, à hériter de lui par cette voie si facile et si agréable !

Selon toute probabilité, le vieillard annoncerait tout juste l’inverse de ce qu’il comptait faire. Il léguerait peut-être sa fortune à George… ou peut-être encore à Caroline… Mais bien certainement il n’oublierait pas mademoiselle Baker. Il n’oublierait pas cette douce et docile personne ; il ferait bien les choses à l’égard de celle qui ne lui avait jamais désobéi en quelque chose que ce fût – de celle qui, mieux encore ! ne lui avait jamais demandé de dépasser le chiffre régulier de sa pension.

Telles étaient les réflexions de sir Lionel pendant qu’il faisait route vers Littlebath. Oui ! il tâcherait de se rendre agréable à mademoiselle Baker. Ce George, cet ennuyeux George, ne serait pas longtemps de ce monde ; la chose semblait évidente au colonel. On serait bientôt débarrassé de ce vieux bourru insupportable. Puisqu’il en était ainsi, pourquoi sir Lionel ne s’engagerait-il pas avec mademoiselle Baker, du vivant de son frère, pour ne l’épouser qu’après la mort de celui-ci – pour l’épouser, oui ou non, selon les avantages que la chose pourrait alors offrir ? Il se sentait bien assuré que si, avant de devenir riche, elle lui promettait de l’épouser, aucune augmentation de fortune ne l’engagerait à manquer à sa parole. « Elle est bien trop loyale, trop honorable pour faire une chose pareille, » se répétait sir Lionel, qui éprouvait une profonde admiration pour la sincérité de mademoiselle Baker au moment même où il retournait dans son esprit la façon dont il s’y prendrait lui-même pour se dégager vis-à-vis d’elle dans le cas où il ne lui serait pas avantageux de tenir sa parole.

Arrivé à Littlebath, il ne voulut pas compromettre ses chances de succès par l’inaction. Il se mit en devoir de se rendre agréable – très particulièrement agréable à mademoiselle Baker. Ce n’est pas à dire qu’il lui fit la cour selon la mode de la jeunesse. S’il eût agi de la sorte, il n’aurait réussi qu’à effaroucher cette douce et aimable personne. Mais il se montra très assidu dans ses visites, doux et flatteur dans ses discours, et amical – on ne saurait dire à quel point – dans ses manières. On le voyait tous les jours chez ces dames. Quoi de plus naturel ? n’était-il pas le futur beau-père de cette chère Caroline ? Mais, si chère que pût lui être Caroline, on aurait pu remarquer que ses paroles les plus douces, les plus insinuantes étaient toujours à l’adresse de la tante.

Il avait constamment quelque petite proposition à mettre en avant, quelque conseil plein d’amitié à offrir. Il était homme du monde ; ces dames étaient timides, inexpérimentées, incapables de lutter avec les rusés et les méchants ; il les aiderait, il ferait tout pour elles. Petit à petit, il fit, en effet, à peu près tout pour mademoiselle Baker.

Donc, à son insu, mademoiselle Baker se trouva sous le charme. Rendons-lui pourtant justice, à cette excellente femme. Elle n’avait pas la moindre intention d’être en coquetterie avec sir Lionel Bertram. Elle le regardait comme le futur beau-père de sa chère enfant, rien de plus. L’idée de devenir un jour lady Bertram ne lui avait pas un seul instant traversé l’imagination. Mais, malgré tout, et par degrés, les soins empressés de l’aimable colonel lui devinrent fort agréables.

Elle n’avait pas eu d’adorateurs dans sa jeunesse, cette pauvre chère mademoiselle Baker – pas d’adorateurs depuis le temps où elle se réjouissait comme toutes les autres enfants de se voir entourée de « ses petits amoureux. » Elle était arrivée à un âge qui touchait à la maturité sans éprouver peut-être le besoin d’avoir des adorateurs. Cependant, même dans son cœur, la passion naturelle de la femme pour l’admiration était toujours vivante. Ce n’était point un lusus naturæ que mademoiselle Baker, c’était une vraie femme, ayant un cœur chaud et du sang dans les veines, et, de plus, ce n’était point encore une vieille femme : donc, bien qu’elle ne considérât pas sir Lionel comme un amoureux, elle apprit à l’aimer.

Rien de plus amusant que ses petites conversations avec Caroline à ce sujet. De ces deux femmes, la plus jeune était sans contredit la plus perspicace, et, bien que ses propres affaires lui donnassent matière à réflexion, elle avait su deviner chez sir Lionel quelque projet caché. Caroline ne se sentait pas une grande affection pour lui. Peut-être George lui avait-il donné à entendre quelque chose, car George ne savait rien lui cacher. Toujours est-il qu’elle soupçonnait le colonel ; mais elle n’avait d’autre moyen de mettre sa tante sur ses gardes que de se montrer très froide en parlant de son futur beau-père. Quant à mademoiselle Baker, qui ne soupçonnait personne et qui ne se méfiait de rien, elle était prodigue de louanges et d’admiration.

— Mon Dieu ! Caroline, disait-elle quelquefois, que je te trouve donc heureuse d’avoir un pareil beau-père.

— Sans doute, répondait Caroline. Mais, à vous dire vrai, je m’occupe beaucoup moins de mon beau-père que de son fils.

— Cela va sans dire, et je comprends bien. Mais sir Lionel a des manières si distinguées ! As-tu jamais vu un homme de son âge se montrer si attentif auprès des femmes ?

— Non, je ne le crois pas… jamais, – si ce n’est, par-ci par-là, quelque vieillard amoureux faisant sa cour.

— Cela, c’est tout à fait autre chose, tu sais ; cela, c’est absurde. Moi, je trouve la manière d’être de sir Lionel parfaite. Qu’aurait donc pensé mademoiselle Baker de la manière d’être de sir Lionel si elle avait su le secret de ses manèges ?

Et voilà comment, un peu à cause de sir Lionel, mademoiselle Baker commença à pousser avec ardeur au mariage de sa nièce. Ce fut au moment où elle faisait ses efforts les plus vigoureux qu’arriva le coup de foudre que nous avons raconté dans notre précédent chapitre.

Mademoiselle Baker, tout en se préparant pour la soirée de mademoiselle Todd, se persuadait que le mal n’était pas sans remède. De tout temps n’a-t-on pas dit que les querelles d’amoureux sont le renouvellement de l’amour ?

Elle serait cependant restée à la maison avec sa nièce si elle n’eût eu la certitude de rencontrer sir Lionel à la soirée. Elle tenait beaucoup à savoir si celui-ci était au courant de cette triste querelle, et ce qu’il en pensait. S’il savait tout, elle voulait se concerter avec lui pour réparer le mal ; s’il ne savait rien, elle ne lui raconterait pas la chose, se disait-elle ; mais sur ce point sa résolution n’était pas bien arrêtée. Elle se laisserait diriger par les circonstances. Mademoiselle Baker se rendit donc à la soirée de mademoiselle Todd, le cœur un peu attristé, sans doute, mais soutenue par la pensée qu’elle verrait sir Lionel. « Ce cher sir Lionel ! quel bonheur d’avoir un ami ! » se dit-elle en montant en voiture. Oui, sans doute, c’est la meilleure, la plus douce chose du monde que d’avoir un ami. Mais, ma chère mademoiselle Baker, de toutes les choses d’ici-bas, c’est la plus difficile à acquérir, – particulièrement pour ceux, hommes ou femmes, qui ont passé la quarantaine.

En attendant, sir Lionel avait été voir mademoiselle Todd, avait pris des renseignements sur elle, et se sentait plein de confiance et de courage, comme doit être tout homme qui a deux cordes à son arc.

CHAPITRE XXII

LE WHIST CHEZ MADEMOISELLE TODD.

Oui ! la grande mademoiselle Todd était arrivée à Littlebath et avait déjà beaucoup fait parler d’elle. Étant une femme seule, – seule avec sa femme de chambre, – elle s’était logée en appartement meublé. Presque tous les habitants de Littlebath se logent ainsi. Ce sont, pour la plupart, gens appartenant à l’espèce voyageuse, qu’un mobilier et les responsabilités de la propriété gêneraient. Mais l’appartement de mademoiselle Todd était situé place du Paragon ; or, tout le monde sait ce qu’il en coûte pour avoir, place du Paragon, un logement convenable ; c’est-à-dire deux salons, une chambre à coucher et un cabinet pour sa femme de chambre. Et c’était la grande maison du coin ! celle dont les fenêtres de devant enfilent l’avenue de Montpellier, tandis que celles de derrière ont vue sur la gare du chemin de fer. C’était la maison de madame O’Neill, laquelle avait protesté, quand mademoiselle Todd était venue visiter l’appartement, qu’elle n’avait pas l’habitude d’accepter pour locataires des dames seules, ou des dames non titrées. Sa dernière locataire, assurait-elle, avait été milady Mac Guffern, la veuve du directeur médical d’un grand district des Indes. Lady Mac Guffern lui avait payé un loyer dont je n’oserais redire le chiffre ; et pourtant, en réglant chaque samedi, elle avait toujours dit : « Madame O’Neill, vraiment vous êtes trop raisonnable ! vous ne demandez pas le véritable prix d’un pareil appartement. » Chacun sait que c’est dans ce sens que les veuves de médecins écossais ont l’habitude de parler de leur loyer quand elles règlent leurs comptes avec le propriétaire.

Et mademoiselle Todd avait cet appartement ! De plus, dès son arrivée, elle avait envoyé chercher M. Wutsanbeans, le grand loueur de voitures, et en moins de dix minutes elle avait fait marché avec lui pour un brougham de remise et un cocher en demi-livrée. « C’est une maîtresse-femme que mademoiselle Todd, » avait dit tout haut avec admiration M. Wutsanbeans au milieu de sa cour remplie de ses acolytes aux jambes arquées. Enfin le nom de mademoiselle Todd était inscrit au Casino et au cabinet de lecture, et elle avait obtenu une des meilleures places dans l’église de M. O’Callaghan. Il y avait une centaine de femmes à Littlebath qui ambitionnaient une place dans la grande nef de l’église ; car, enfin, à quoi bon un chapeau neuf, s’il faut être enfouie dans les bas-côtés, contre la muraille de l’église ? Eh bien ! mademoiselle Todd s’était assuré, du premier coup, un banc où sa coiffure serait visible pour toute la congrégation. Telle était la puissance de mademoiselle Todd, et c’est pour ces choses que nous l’avons proclamée grande.

Au bout de huit jours, le son de sa voix un peu forte mais toujours agréable, de son pas un peu lourd mais toujours actif, et l’éclat de ses joues colorées étaient aussi connus sur l’esplanade que si elle eût habité Littlebath depuis deux mois. Il va sans dire qu’elle y avait trouvé des amis, de ces amis comme on en rencontre toujours en de pareils endroits, – de charmantes gens avec lesquels elle avait passé huit jours à Ems, il y avait de cela plusieurs années, ou qui lui avaient fait vis-à-vis à une table d’hôte à Harrowgate pendant toute une quinzaine. Mademoiselle Todd avait un très nombreux cercle d’amis de ce genre, et il faut lui rendre la justice de dire qu’elle se montrait toujours fort aise de les voir et qu’elle les accueillait bien. Ils trouvaient toujours place à sa table ; elle n’était point malveillante dans ses médisances à leur égard, et elle ne rendait jamais ses plaisirs onéreux aux autres, comme cela arrive quelquefois aux dames de Littlebath. Elle ne tirait vanité, ni de sa bourse bien garnie, ni de ses brillantes connaissances ; et elle conservait généralement son égalité d’humeur aussi longtemps qu’elle faisait sa volonté. Elle jouissait d’un excellent estomac, et elle appréciait fort la même possession chez les autres.

Et ce n’était pas une méchante femme que mademoiselle Todd. Elle dépensait, il est vrai, beaucoup d’argent pour donner à manger à des gens qui n’avaient pas faim, mais elle nourrissait aussi des affamés ; elle ne se refusait pas les belles robes de soie, mais elle achetait aussi des cotonnades, des robes d’indienne pour de pauvres femmes, et des jupons de laine pour de petites orphelines. Elle s’endormait parfois au sermon et on l’avait vue rester à la table de whist jusqu’à 2 heures du matin le dimanche ; mais un de ses oncles l’ayant choisie pour en faire son héritière, au préjudice des autres membres de sa famille, elle avait partagé son héritage avec frères et sœurs, neveux et nièces. De sorte qu’il y avait de par le monde des cœurs qui la bénissaient et des amis qui l’aimaient d’une tout autre affection que les amis de Littlebath, d’Ems, de Jérusalem ou de Baden-Baden.

Dans son jeune temps elle aussi avait aimé ; on lui avait dit et elle avait cru qu’on l’aimait de retour. Mais elle avait acquis la preuve que celui qu’elle aimait était un mauvais sujet, un homme sans moralité et sans principes, et elle s’était détachée de lui par un violent effort. Puis, en rompant, elle lui avait offert une indemnité en argent que le drôle avait acceptée, et depuis ce temps-là, pour l’amour de lui, ou plutôt pour l’amour de sa propre tendresse d’autrefois, elle avait refusé toutes les offres de mariage, et elle était restée mademoiselle Todd. Et elle avait résolu de rester mademoiselle Todd jusqu’à la fin de ses jours.

Telle qu’elle était, le monde de Littlebath ne demanda pas mieux que de l’accueillir. Ceux qui donnent des soupers à leurs soirées de whist n’ont pas de peine à se faire une société à Littlebath. Mademoiselle Todd n’était arrivée que depuis dix jours, et déjà elle avait pu organiser chez elle deux parties de whist ; mais cette fois-ci la chose devait se faire bien plus en grand.

Elle n’avait encore vu ni mademoiselle Baker ni sa nièce. Ces dames avaient échangé avec elle des visites sans se rencontrer. Mais avec sir Lionel elle avait renouvelé connaissance dans les termes les plus affectueux. Il est vrai qu’ils ne s’étaient vus que pendant trois jours à Jérusalem, mais trois jours à Jérusalem valent bien une année dans ce vilain Londres si froid et si compassé ! Peu s’en était fallu que mademoiselle Todd et sir Lionel ne se jetassent dans les bras l’un de l’autre en se revoyant, et tous deux, sans croire déroger à la vérité, parlaient au public de Littlebath de leur amitié comme si elle eût été la plus ancienne et la plus intime du monde.

Le grand soir venu, mademoiselle Todd se plaça à la porte de son salon pour recevoir ses invités. Elle n’était pas femme à les accueillir avec de petites révérences silencieuses ou des compliments insignifiants débités à voix basse ; non ! à son entrée, elle saisissait chaque habitant de Littlebath par la main, et la lui secouait vigoureusement. Elle se réjouissait hautement de l’arrivée de tout le monde, et leur enjoignait à tous, chacun à son tour, de se régaler de thé et de gâteaux avec une voix qui semblait réclamer et qui obtenait, en effet, une obéissance instantanée.

— Ah ! lady Longspade ! voilà qui est aimable. Je suis charmée de vous voir. Vous rappelez-vous ce cher Ems et ce Cher Kursaal ? Enfin ! prenez donc un peu de thé, lady Longspade. Ah ! c’est vous, mademoiselle Finesse ? Mon Dieu ! mon Dieu ! ce n’est que l’autre jour que je pensais à Ostende. Vous trouverez dans l’autre salon ma femme de chambre Flounce qui vous donnera du thé et le reste. Vous n’avez pas oublié cette bonne Flounce, j’espère. Madame Fuzzibell, je suis toute fière ! Comment ! M. Fuzzibell n’est pas avec vous ? Ah ! il vous suit ? tant mieux ! tant mieux ! Ha ! ha ! ha ! c’est un lambin, je le ferai marcher. Mais vous ne voudrez pas me le confier, je suis une femme si dangereuse ! Qui sait ? j’enlèverais peut-être M. Fuzzibell. Il s’en est fallu de peu, le soir où nous nous sommes promenés ensemble si longtemps dans la grande allée de Malvern, – seulement il était trop fatigué. Ha ! ha ! ha ! Il y a du thé et des gâteaux dans l’autre salon. Mon cher sir Lionel, je suis enchantée ! parole d’honneur ! vous avez rajeuni de cinq ans. Nous avons rajeuni de cinq ans depuis que nous nous sommes quittés à Jérusalem.

Et ainsi de suite pour tous les autres. Mais sir Lionel ne passa pas outre, comme les indifférents, pour chercher la table à thé. Il resta auprès de mademoiselle Todd, comme s’il eût voulu montrer que son amitié était d’une autre nature que la leur, et qu’il était quelque chose de plus pour mademoiselle Todd que lady Longspade ou même que mademoiselle Ruff qui venait d’arriver, et à laquelle mademoiselle Todd s’empressa de promettre qu’avant peu il y aurait branle-bas de combat pour les joueurs. C’était un vétéran au cœur de lion que mademoiselle Ruff, et elle ne comprenait pas qu’on perdît son temps en puérilités quand on se trouvait en face de l’ennemi. Elle était venue pour faire son whist, pour livrer le bon combat, pour vaincre ou mourir, et il lui tardait d’engager la bataille. Attendez un moment, mademoiselle Ruff, nous allons avoir fini d’annoncer le monde, et alors viendra la bataille.

Il nous faut faire les honneurs à notre ancienne amie mademoiselle Baker. En la voyant, mademoiselle Todd parut sur le point de se jeter à son cou ; mais elle se retint, car elle pensa sans doute que leurs coiffures respectives pourraient souffrir de ces effusions.

— Enfin ! chère mademoiselle Baker, enfin ! je suis si enchantée ! Mais où donc est votre nièce ? Où est la charmante future ? Ces derniers mots ne furent probablement pas aussi distinctement entendus de l’autre côté de la place du Paragon que la conversation ordinaire de mademoiselle Todd, car elle avait cru devoir baisser la voix. — Indisposée ? Pourquoi est-elle indisposée ? Vous voulez dire sans doute qu’elle a des lettres à écrire ; je vous comprends. Et de nouveau le rugissement de mademoiselle Todd s’adoucit jusqu’au sotto voce de la scène. — C’est bon ! j’irai la voir demain. Vous souvenez-vous de Josaphat, notre chère vallée de Josaphat ? Et mademoiselle Baker, après avoir fait les réponses voulues, dut à son tour passer outre et laisser mademoiselle Todd libre d’accueillir le révérend M. O’Callaghan.

Mademoiselle Baker passa dans l’autre salon, mais elle s’éloigna lentement. Elle voulait parler à sir Lionel, qui conservait son poste auprès de mademoiselle Todd, et peut-être avait-elle quelque secret espoir que son ami lui offrirait le bras pendant quelques instants. Mais sir Lionel n’en fit rien. Il lui prit la main, et la serra de sa façon la plus affectueuse, demanda de sa voix la plus douce des nouvelles de sa chère Caroline, et puis la laissa s’éloigner seule. Il savait que mademoiselle Baker était facile à ramener, qu’il était, pour ainsi dire, sûr d’elle, et il résolut, en conséquence, de s’attacher à mademoiselle Todd pour le moment. Mademoiselle Baker s’en alla toute seule, non sans être un peu piquée de se voir ainsi négligée.

C’était une chose étrange que de voir le révérend M. O’Callaghan au milieu de cette foule mondaine de pécheurs amis du plaisir. On le savait capable de mansuétude et d’indulgence sous l’influence du thé et des muffins, – ces sentiments mêmes, on le savait, pouvaient aller jusqu’à la bienveillance quand la crème était abondante et les muffins bien beurrés, – mais pourtant, comme homme et comme pasteur, il était, sans contredit, austère. À propos et hors de propos, – en toute occasion, il se montrait prêt à argumenter véhémentement contre Satan et ses œuvres. Les armes de toute sorte lui semblaient bonnes pour guerroyer. Il lui était arrivé d’écrire à des inconnus des lettres remplies de remontrances violentes qu’il adressait ainsi :

 

À Monsieur John Jones

(violateur de la sainteté du dimanche),

5, rue de Paradis.

À Littlebath.

 

Ou bien encore :

 

À madame Smith (la joueuse),

2, place du Paragon,

Littlebath.

 

Rien ne lui paraissait trop sévère. S’il n’eût été un ecclésiastique, et par conséquent autorisé, cela va sans dire, à se mêler des affaires d’autrui, il aurait été depuis beau temps chassé de la ville à coups de pieds. Comment se trouvait-il donc à la soirée de mademoiselle Todd ? Le secret de sa présence se trouvait dans la puissance sans bornes de cette dame. Elle n’était point semblable aux autres habitants de Littlebath. Quand, à son arrivée, M. O’Callaghan lui pressa involontairement la main, elle pressa en retour celle du pasteur avec une étreinte plus ferme encore. Quand il lui exprima à voix basse le désir qu’il éprouvait de la savoir aussi bien portante d’âme que de corps, elle répondit à haute et intelligible voix, – de façon à ce que toute la ville pût l’entendre, – qu’elle se portait à merveille moralement et physiquement, grâce à Dieu ! Puis, ses convives arrivant en foule, elle lui désigna de la main le thé et les gâteaux, et il dut se rabattre sur les muffins et la crème que madame Flounce, dans sa piété, voudrait bien lui dispenser.

— Comment ! M. O’Callaghan ici ! dit sir Lionel d’un ton de surprise à l’oreille de mademoiselle Todd. M. O’Callaghan parmi les pécheurs ! Mais que va-t-il dire de toutes ces tables de whist ?

— S’il ne les aime pas, il les laissera. Je connais assez mademoiselle Ruff pour savoir que tout un conclave d’O’Callaghans ne la tiendrait pas éloignée du tapis vert pendant cinq minutes de plus. Ah ! voici lady Ruth Revoke. Chère lady Ruth ! que je suis donc charmée de vous voir ! Je voudrais bien savoir si nous nous retrouverons jamais ensemble à Baden-Baden. Ce cher Baden ! Flounce, donnez du thé vert à lady Ruth Revoke. Et mademoiselle Todd continua à remplir ses devoirs de maîtresse de maison.

Ce qu’elle avait dit de son amie mademoiselle Ruff était parfaitement exact. Déjà celle-ci était debout devant la table, un jeu de cartes à la main, insoucieuse de M. O’Callaghan. — Allons, lady Longspade, dit-elle, nous perdons terriblement notre temps. Il est bien plus de 9 heures. Je sais que mademoiselle Todd désire que nous commencions : elle me l’a dit. Si nous nous asseyions ?

Mais lady Longspade murmura quelques mots inintelligibles et s’éloigna. Elle n’était pas aussi pressée de jouer que mademoiselle Ruff, et, de plus, elle ne se souciait de jouer ni avec ni contre celle-ci. Lady Longspade tenait à faire le premier rôle à sa table de whist, mademoiselle Ruff avait la même prétention, et quand celle-ci jouait ce premier rôle, elle s’en acquittait avec une grande énergie.

Mademoiselle Ruff vit le mouvement de lady Longspade, mais ne s’en montra nullement déconcertée. Elle était accoutumée à de pareils affronts, et même à de pires. — Ta, ta, ta ! fut sa seule observation. — Eh bien ! madame Garded, je crois que nous pourrons nous passer de milady ; qu’en dites-vous ? Madame Garded fut de cet avis, et se plaça auprès de la table en face de mademoiselle Ruff. C’était une veuve grandement considérée à Littlebath, car personne ne pouvait faire la moindre difficulté à l’accepter comme partenaire ! Elle était une joueuse attentive, muette et laborieuse, qui tenait soigneusement ses comptes, et savait fort bien que la balance au bout du mois dépendait surtout de la façon dont elle tirait parti de ses mauvais jeux. C’était une ancienne amie et une ancienne ennemie aussi de mademoiselle Ruff. Elles se disaient parfois des choses très dures qui eussent semblé incroyables à quelqu’un qui n’aurait pas été accoutumé au whist de Littlebath. Mais, malgré tout, elles ne demandaient pas mieux que de prendre place à la même table.

Vers ces deux dames se dirigea bientôt en souriant M. Fuzzibell. M. Fuzzibell n’était pas un fort joueur et ne prenait pas grand plaisir au whist ; pourtant il jouait toujours. Sa femme l’emmenait dans le monde, et là on l’attrapait et on le dépouillait généralement avant de le laisser rentrer chez lui. Il ne se livrait jamais au plaisir du jeu à la même table que sa femme, qui ne voulait de lui ni comme partenaire ni comme adversaire ; mais il était d’ordinaire requis par mademoiselle Ruff ou madame Garded. Les dames de Littlebath pensent qu’un habit noir fait bien à une table de whist. Cela atténue un peu cet aspect abandonné que présente une partie composée de femmes seulement.

— Monsieur Fuzzibell, c’est vous précisément que nous cherchions, dit mademoiselle Ruff. Madame Garded aime toujours à vous avoir pour faire sa partie. Asseyez-vous donc. M. Fuzzibell obéit et s’assit.

Mais au moment où mademoiselle Ruff, le regard tendu, cherchait un quatrième à sa convenance, au moment même où elle se disposait à faire signe à mademoiselle Finesse, – c’était une silencieuse et prudente joueuse que mademoiselle Finesse, – voilà que cette odieuse créature, la vieille lady Ruth Revoke s’avance vers la table et s’assied sans façons ! Mademoiselle Ruff reprochait volontiers à madame Garded de faire une bassesse en consentant à jouer avec lady Ruth. Il était de notoriété publique à Littlebath que celle-ci n’avait jamais bien su le whist, et le peu qu’elle en avait su, elle l’avait depuis longtemps oublié. La pauvre vieille avait eu une attaque de je ne sais quel genre – paralysie ou apoplexie ; elle était tout infirme et branlante, et faisait peur à regarder, malgré son fard et ses rubans. Elle était lente à arranger ses cartes, lente à jouer, plus lente encore à régler ses comptes, quand ils ne lui étaient pas favorables, et c’était là généralement le cas. Pourtant, madame Garded était assez flatteuse pour l’encourager à faire sa partie – et tout cela, parce que le père de lady Ruth s’était appelé lord Whitechapel !

Il n’y avait rien à faire – point de salut. Elle était là assise, et à moins que mademoiselle Ruff ne prît son parti d’abandonner la table, et de faire une impolitesse extraordinaire, – extraordinaire même pour elle, – il fallait commencer le rob. Elle ne put se décider à la première de ces deux choses, et elle prit bravement le jeu de cartes afin de couper pour les partenaires. Au bout du compte, il restait en sa faveur deux chances contre une. Si la fortune lui donnait pour adversaires lady Ruth et M. Fuzzibell, elle trouverait dans cette proie facile de certaines consolations pour la lenteur et l’ennui de leur mal-jouer.

On coupa, et mademoiselle Ruff eut pour partenaire lady Ruth Revoke ! Il est malheureux qu’on ne l’ait pas photographiée en cet instant. — Et maintenant, monsieur Fuzzibell, à nous deux, s’écria madame Garded d’un ton triomphant.

Dans un autre coin du salon lady Longspade, madame Fuzzibell et mademoiselle Finesse avaient suivi l’exemple de mademoiselle Ruff et avaient trouvé bien vite leur quatrième.

— Avez-vous vu mademoiselle Ruff ? dit lady Longspade, qui avait entendu le ta-ta-ta méprisant de cette dame. Elle me voulait à sa table. Non, non, merci ! J’aime mon rob, et je sais le faire tout comme une autre, mais on peut payer ce plaisir trop cher. Je n’entends pas être grondée par mademoiselle Ruff.

— Ni moi non plus, dit madame Fuzzibell. Je déteste cette gronderie perpétuelle. Nous jouons pour nous amuser, n’est-ce pas ? alors à quoi bon se fâcher ? Ce qui n’empêche point que madame Fuzzibell ne se fâchât souvent. Nous sommes ensemble, mademoiselle Finesse. Nous jouons un schelling, je pense. Après quoi il y eut un échange de paroles à voix basse et de petites grimaces mystérieuses entre lady Longspade et madame Fuzzibell qui voulaient dire que ces dames, vu la grandeur de l’occasion, se donneraient le plaisir de parier en dehors du jeu une demi-couronne sur le rob, et six pence sur la levée à chaque coup. Ce fut ainsi que la seconde partie se mit à l’ouvrage.

Puis une troisième, une quatrième, une cinquième ! L’exemple de mademoiselle Ruff exerçait plus d’influence sur l’assemblée que la présence de M. O’Callaghan. Celui-ci commença à se sentir malheureux quand il n’y eut plus autour de lui un cercle admirateur qui pût lui cacher les iniquités qu’il n’aurait pas demandé mieux que d’ignorer. Mais l’attrait du combat avait entraîné tout le monde, et il se trouvait seul avec madame Flounce devant la table à thé.

Il se retourna vers mademoiselle Todd, qui s’était assise auprès de la porte de façon à pouvoir voir arriver les convives retardataires, et de façon aussi à pouvoir atteindre facilement les gâteaux. Il se sentait dévoré du besoin de prononcer l’anathème sur tout ce qu’il voyait. Mademoiselle Todd ne jouait pas : il était donc permis de supposer qu’elle blâmait ce genre de plaisir ; sir Lionel se tenait auprès d’elle : lui aussi était peut-être un brandon qu’on pourrait arracher à la fournaise du péché ; enfin, il y avait là mademoiselle Baker, assise à peu de distance : il était évident qu’elle, non plus, n’était pas une joueuse effrénée. Ne pourrait-il rien dire ? ne pourrait-il élever la voix, ne fût-ce que pour un instant, et discourir ainsi qu’il aimait à le faire – ainsi qu’il en avait l’habitude dans les assemblées des saints, ses frères ?

Il regarda mademoiselle Todd, et il leva les yeux, puis il leva les mains ; mais, au moment de parler, le courage lui faillit. Il y avait chez mademoiselle Todd, telle qu’il la voyait là assise en face de lui, une certaine fermeté que trahissait la rotondité de sa personne, une certaine vigueur que révélait l’éclat rubicond de ses joues, dont le résultat ordinaire était d’éteindre le courage de tous ceux qui auraient songé à la contrarier. De sorte que M. O’Callaghan, après avoir beaucoup levé les yeux, et un peu les mains au ciel, ne dit rien.

— Je crois que le jeu n’a pas votre approbation, lui dit mademoiselle Todd.

— Mon approbation ? non certes ! Comment pourrais-je approuver, mademoiselle ?

— Eh bien ! moi j’approuve, et de tout mon cœur encore. Que voulez-vous que nous fassions, nous autres vieilles femmes ? Notre vue est trop faible pour lire pendant toute la soirée, quand même notre esprit ne le serait pas. Nous ne pouvons pas rester éternellement à réciter des prières. Nous n’avons d’autres sujets de conversation que les médisances. En tout cas, il vaut mieux jouer que boire, et nous en viendrions là, si l’on nous retirait les cartes.

— Oh ! mademoiselle !

— Voyez-vous, monsieur O’Callaghan, vous trouvez votre petit stimulant dans la prédication, vous autres ; les tapis verts sont nos chaires, à nous ; nous n’en avons pas d’autres. Nous n’avons ni enfants ni maris, – du moins la majorité d’entre nous n’en a pas. Nous serions bonnes à mettre aux Petites-Maisons au bout de six semaines, si vous nous ôtiez les cartes. Par exemple, faites-moi le plaisir de me dire à quoi vous voudriez occuper mademoiselle Ruff, si vous l’engagiez à renoncer au whist.

— Elle aura toujours les pauvres avec elle, mademoiselle.

— Ah ! oui, je sais : la femme qu’on rencontre partout avec un tablier blanc et quatre enfants de louage ; et le muet qui a un morceau de craie, le nez rouge et point de jambes. Oui, elle les aura toujours, et beaucoup d’autres avec. Mais, en supposant qu’elle s’en occupe toute la journée, elle ne peut pas s’en occuper aussi toute la nuit. Il faut que l’esprit se détende de temps à autre, mon cher monsieur.

— Mais jouer pour de l’argent, mademoiselle Todd, c’est être joueur tout à fait.

— Je ne sais pas au juste la différence entre jouer et être joueur. Mais tenez, essayez de jouer pour l’honneur seulement, – pour l’amour, comme on dit, – et vous verrez comme cela vous endormira. Voulez-vous que nous en fassions l’expérience ? Je parierai en dehors avec sir Lionel pour nous tenir éveillés.

Mais M. O’Callaghan ne voulut pas faire l’expérience. Il prit donc une autre tasse de thé et un dernier muffin, et puis s’en alla, tout désolé de ne pouvoir monter dans une haute chaire et sermonner tout le monde. Il s’en consola par des allusions édifiantes le dimanche suivant.

Pendant un quart d’heure encore sir Lionel tint bon, débitant des douceurs à mademoiselle Todd ; puis enfin, il se laissa absorber, lui aussi, par le whist. Il s’apercevait que mademoiselle Todd n’était point commode à courtiser en public. Elle ne demandait pas mieux que de parler confidentiellement, et elle acceptait volontiers les flatteries, les petits soins, les serrements de main et toutes les choses de ce genre. Mais elle faisait ses confidences de sa voix ordinaire, si éclatante et si joyeuse ; quand on lui disait qu’elle avait une mine charmante, elle répondait qu’elle avait toujours une mine charmante à Littlebath, et elle disait cela de façon à attirer l’attention de tout le salon. Or, sir Lionel aurait voulu entourer d’un peu plus de mystère ses démarches, et il se vit obligé d’ajourner ce qu’il avait à dire à mademoiselle Todd jusqu’au moment où il aurait la chance de se rencontrer avec elle au sommet de quelque montagne isolée. Ce fut là du moins ce qu’il se dit, lorsque, dans son désappointement, il se plaça en face de madame Shortpointz pour faire le quatrième à la dernière et septième partie qui s’organisa dans le salon.

En fait d’oisifs, il ne restait plus que mademoiselle Baker et la maîtresse de maison. Mademoiselle Baker ne se sentait pas le cœur léger. Ce n’est pas qu’elle s’inquiétait au sujet de Caroline, elle comptait trop sur les réconciliations d’amoureux pour s’effrayer de ce côté-là, – mais la conduite de sir Lionel la tourmentait, et elle commençait à sentir, sans trop savoir pourquoi, qu’elle n’aimait plus autant mademoiselle Todd à Littlebath qu’à Jérusalem. Elle prit parti, intérieurement, avec M. O’Callaghan dans la discussion à propos du jeu, et, bien que sir Lionel ne se rapprochât pas d’elle, en quittant mademoiselle Todd, elle lui sut bon gré de s’éloigner. Elle se sentait donc un peu abattue, quand mademoiselle Todd vint prendre place à côté d’elle sur le canapé.

— Je suis bien fâchée que vous soyez en dehors, dit celle-ci. Mais, voyez-vous, j’ai été si occupée à la porte pour recevoir tout le monde, que je n’ai pas vu comment s’organisaient les parties.

— J’aime mieux être en dehors, dit mademoiselle Baker. Je ne suis pas bien sûre que M. O’Callaghan n’ait pas raison. Ce fut là toute la vengeance de mademoiselle Baker.

— Non, non, ma chère, il n’a pas raison du tout. Mais il va arriver encore du monde, et nous aurons une autre table. Ceux qui viendront seront plus dans votre genre, et ne seront pas aussi prêts que ces enragés à vous arracher les yeux si vous oubliez une carte. Cette mademoiselle Ruff est terrible. En ce moment même il s’éleva un bruit effroyable, car lady Ruth venait de placer son treizième atout sur le treizième cœur de mademoiselle Ruff. Comment conserver son sang-froid en présence d’un pareil coup !

— Mon Dieu ! cette pauvre vieille femme ! poursuit mademoiselle Todd. Vous savez qu’on craint toujours qu’elle n’ait une nouvelle attaque. Mademoiselle Ruff est horrible. Elle a une façon de vous regarder avec son œil immobile qui fait encore plus peur que sa voix (mademoiselle Ruff avait un œil de verre). Je sais qu’elle sera cause, un jour ou l’autre, de la mort de cette pauvre vieille. Lady Ruth s’obstine à jouer, et elle ne reconnaît pas une carte d’avec une autre. Et mademoiselle Ruff gronde toujours. Grands dieux ! entendez-vous encore ?

— Il y a juste sept minutes que j’ai retourné la dernière levée de la dernière partie, disait mademoiselle Ruff d’un ton méprisant. Nous aurons fait deux robs vers les 6 heures du matin à ce train-là.

— Milady veut-elle me permettre de donner pour elle ? dit M. Fuzzibell, qui voulait être poli.

— Je ne vous permettrai rien de la sorte, grommela lady Ruth. Je puis très bien donner moi-même – du moins aussi bien que mademoiselle Ruff. Et je ne suis pas du tout pressée. Elle continua donc à baver les cartes sur la table, – si j’ose m’exprimer ainsi, – et à les compter et recompter à peu près chaque fois qu’il en tombait une.

En ce moment, on entendit partir d’une autre table une voix joyeuse : c’était celle de lady Longspade. — C’est deux triples contre un simple, disait-elle, cinq points ; et six de l’autre rob, cela fait onze ; et les deux demi-couronnes, seize ; et sept levées, cela fait dix-neuf schellings et six pence. J’ai de quoi vous rendre. Tenez, voici un demi-schelling, madame Fuzzibell, et maintenant nous allons couper de nouveau, si vous voulez bien.

Pouvait-on espérer que mademoiselle Ruff endurerait cela avec patience ? Elle entendait sa rivale, – qui empochait, à peu de chose près, un souverain, – récapituler triomphalement ses gains, tandis qu’elle, elle achevait laborieusement sa seconde partie seulement, – après avoir perdu la première grâce à la stupidité de son partenaire, qui avait coupé son cœur-roi ! Était-ce endurable ? je vous le demande.

— Lady Ruth, dit-elle, – et de son œil unique jaillit la flamme, – lady Ruth, quand comptez-vous avoir fini de donner ?

Lady Ruth ne daigna pas faire de réponse, et recommença à compter ses cartes. C’est alors que mademoiselle Ruff avait poussé cette exclamation effrayante qui excita, comme nous l’avons dit, d’une façon toute particulière l’attention de mademoiselle Todd.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je n’aime pas du tout à entendre cela, dit la douce mademoiselle Baker. Je crois vraiment que M. O’Callaghan a raison.

— Non, ma chère, il a tort, tout à fait tort, car il blâme non seulement l’abus, mais l’usage. Et puis, après tout, quel mal y a-t-il ? Je ne pense pas que mademoiselle Ruff la tue tout à fait. Si nous étions occupées à jouer nous-mêmes, nous ne nous en apercevrions pas peut-être. Jouez-vous le piquet ? Voulez-vous que nous fassions une partie ? Mais mademoiselle Baker ne savait pas le piquet ou ne voulait pas jouer.

— Et parlez-moi de cette chère Caroline, continua mademoiselle Todd. Il me tarde tant de la voir ! Il y a longtemps que le mariage est arrêté, n’est-ce pas ? et il y aura beaucoup d’argent ?… Je m’étais amourachée, moi aussi, de ce jeune Bertram, et je lui ai fait toute sorte d’avances ; mais cela a été en pure perte. Ha ! ha ! ha ! j’ai toujours trouvé que c’était un charmant garçon, et je félicite votre nièce. Mais à quand la noce ? Dites-moi, en est-elle très éprise ?

Que pouvait répondre mademoiselle Baker ? Elle n’avait pas la moindre intention de faire une confidente de mademoiselle Todd, – maintenant surtout que celle-ci semblait disposée à se conduire d’une façon si inconvenante avec sir Lionel. Comment répondre ?

— J’espère que ce ne sera pas remis trop longtemps, reprit mademoiselle Todd. Y a-t-il un jour fixé ?

— Non ; rien n’est fixé, répondit mademoiselle Baker en rougissant.

Mademoiselle Todd avait l’oreille très fine, et elle remarqua le son de voix. — Il n’y a rien de fâcheux, j’espère ; mais ne craignez rien, je ne ferai pas de questions et je ne dirai rien à personne. Tenez, voilà une table où nous pouvons entrer. Et elle se dit qu’elle saurait tout en questionnant sir Lionel.

Les parties s’étaient désorganisées et reformées, et mademoiselle Baker et mademoiselle Todd se trouvèrent assises à la même table. Mademoiselle Baker ne demandait pas mieux que de faire, elle aussi, son petit rob paisible, à la condition de n’être pas trop tarabustée. Avec mademoiselle Todd elle n’avait rien à craindre de ce-côté-là. Elle aurait pu faire autant de fautes que lady Ruth, que mademoiselle Todd se serait contentée d’en rire. De sorte que mademoiselle Baker aurait pu être très heureuse, si elle n’avait été péniblement préoccupée de la conduite de son amie vis-à-vis de sir Lionel.

Les choses continuèrent ainsi pendant quelque temps. Souvent une exclamation irritée ou un sourd grognement partait de quelque coin du salon ; mais personne n’y faisait attention : c’était l’usage de Littlebath. Pour un étranger qui n’aurait pas pris part au jeu, le spectacle eût été singulier. Tout le monde jouait, sauf madame Flounce, qui demeurait immobile derrière son thé et ses gâteaux. La société ne se composait pas exactement de groupes de quatre. Il y avait deux personnes en surplus : deux dames d’âge mûr, une veuve et une vieille fille. Celles-là étaient les plus heureuses de toutes, ou du moins les plus silencieuses, car elles n’avaient pas de partenaire à gronder. Elles s’étaient mises dans un coin et faisaient un double-mort.

Pour un étranger, dis-je, le spectacle eût été curieux. On se figure généralement que l’ennui dévore l’existence de toutes ces vieilles femmes anglaises auxquelles le sort a refusé les soucis et les fardeaux ordinaires de ce monde ; c’est là une erreur. Il n’y avait point d’ennui dans ces salons de Littlebath. Aucun spéculateur de Bourse n’aurait pu suivre son affaire avec plus d’ardeur que ces dames n’en mettaient à leur jeu. Il y avait les grondeuses et les grondées. Il y avait des âmes fermes qui restaient silencieuses ; il y avait des caractères faibles qui ne savaient contenir ni l’expression de leur douleur ni celle de leur joie ; mais toutes étaient aussi absorbées et aussi émues que le tigre au moment de bondir sur sa proie.

Jouez, mesdames ; ce n’est pas moi qui vous ferai un reproche de vos petits plaisirs. Je ne pense pas, comme le pieux O’Callaghan, qu’il y ait là péché. À d’autres moments, vous savez être douces, charitables et complaisantes, comme le sont les bonnes vieilles dames de notre pays, ou comme elles devraient l’être. Mais, pourtant, ne serait-il pas bon, chères dames, de ne point oublier les aménités de la vie, – même à la table de whist ?

Au bout d’une heure ou deux, les choses changèrent d’aspect, et mademoiselle Baker et sir Lionel se trouvèrent de nouveau en dehors du jeu et en tête-à-tête. Sir Lionel avait eu l’intention, comme nous l’avons dit, de prendre mademoiselle Todd pour objet de ses soins pendant cette soirée ; mais il avait trouvé que pour l’instant elle jouait un rôle trop public. Elle avait une certaine manière de s’adresser à tous ses amis à la fois, qui produisait, sans nul doute, un excellent effet général, mais qui n’était pas fait pour flatter l’amour-propre d’un admirateur spécial. De sorte que, faute de mieux, sir Lionel s’estima heureux de s’asseoir dans un coin à côté de mademoiselle Baker. Mademoiselle Baker aussi s’en estimait fort heureuse ; seulement elle ne savait comment aborder le sujet de la querelle de Caroline avec son futur.

— Vous avez dû voir George aujourd’hui ? dit-elle.

— Je l’ai vu tout juste. Il paraissait terriblement pressé, et il m’a dit qu’il lui fallait retourner tout de suite à Londres. Il n’est pas ici, n’est-ce pas ?

— Non, il n’est plus ici.

— Je ne sais rien de lui ; quand j’ai vu que cette chère Caroline n’était pas avec vous, j’ai pensé qu’elle avait peut-être mieux à faire à la maison.

— Elle était un peu souffrante. George est reparti pour Londres avant dîner.

— Il n’est rien arrivé, n’est-ce pas ?

— Non, j’espère que non ; c’est-à-dire… Savez-vous quelque chose, sir Lionel ?

— Si je sais quelque chose ? Non, je ne sais rien ; mais qu’y a-t-il donc ?

Mademoiselle Baker lui raconta bientôt tout ce qu’elle savait elle-même. Elle avait à peine vu George, dit-elle. Caroline avait eu avec lui une longue entrevue, et en le quittant, elle avait dit que tout était fini désormais entre eux.

— Je ne sais qu’en penser, dit mademoiselle Baker en portant son mouchoir à ses yeux. Qu’en dites-vous, sir Lionel ? Vous savez qu’on prétend que les amoureux sont toujours à se quereller et toujours à se raccommoder.

— George est un garçon bien obstiné, observa sir Lionel.

— C’est ce que j’ai toujours pensé – toujours. On ne peut pas être sûr de lui ; il est si emporté et si capricieux.

— Est-ce lui qui a voulu rompre ?

— Je le crois. Mais Caroline est bien vive aussi. Je pense qu’il y a de la faute de l’un et de l’autre.

— Il aura été fatigué d’attendre.

— J’aurais compris cela il y a un an, mais aujourd’hui il n’y avait plus à attendre. Ce n’est pas cela. Tout ce que je sais, c’est que j’en suis très malheureuse. Et mademoiselle Baker porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.

— Ne vous chagrinez pas, ma chère amie, reprit sir Lionel. De grâce, si vous m’aimez, calmez-vous. Si vous saviez combien je souffre de vous voir ainsi affligée ! Dans tout ceci, je pense bien plus à vous qu’à George lui-même, je vous le jure. Et sir Lionel trouva moyen de pincer légèrement le bout d’un des doigts de mademoiselle Baker, – mais, si adroitement qu’il s’y prît, le mouvement n’échappa pas aux yeux clairvoyants de leur hôtesse.

— Mais Caroline ! dit mademoiselle Baker en sanglotant derrière le mouchoir. – Elle était bien enfoncée dans un grand fauteuil, le dos tourné aux tables de jeu. Il est vraiment doux d’être consolé dans ses chagrins, surtout quand on a la conviction que le chagrin n’est pas irrémédiable. Somme toute, mademoiselle Baker n’était pas trop à plaindre.

— Ah ! oui, Caroline ! dit sir Lionel. Mais pensez-vous que Caroline l’aime réellement ? J’ai quelquefois pensé…

— Et moi aussi, quelquefois… c’est-à-dire autrefois… Mais elle l’aime maintenant ; elle l’aime, ou je ne m’y connais pas.

— Ah ! voilà ! vous y connaissez-vous, chère amie ? C’est là ce que je me demande. Y connaissez-vous quelque chose ? J’ai quelquefois pensé que vous n’en savez rien, et d’autres fois j’ai cru, j’ai osé croire… Et sir Lionel fixa ses regards sur le mouchoir qui cachait le visage de mademoiselle Baker.

Mademoiselle Todd l’observait à la dérobée.

— Ma foi, se disait-elle avec satisfaction, ce serait très convenable sous tous les rapports.

Mademoiselle Baker ne comprenait pas très bien, mais tout de même elle se sentit fort consolée. Sir Lionel était un très bel homme, – sur ce point, l’opinion de mademoiselle Baker était formée depuis longtemps ; puis c’était un homme du meilleur monde, un homme affectueux, un homme dont tous les goûts s’accordaient avec les siens ! Depuis quelques semaines elle commençait à trouver très longs les jours où elle ne le voyait pas, maintenant elle découvrait, à n’en pouvoir douter, que le whist ne valait pas, comme délassement, la conversation, – la conversation, bien entendu, avec un homme aussi distingué que sir Lionel. Pourtant elle ne comprenait pas très bien ce qu’il voulait lui dire, et ne savait trop comment lui répondre. Mais pourquoi répondre ? Ne pouvait-elle rester là bien tranquille, à s’essuyer confortablement les yeux, en attendant ce qu’il lui plairait d’ajouter ?

— J’ai quelquefois pensé que les femmes ne savent pas aimer, dit sir Lionel.

— Peut-être bien, dit mademoiselle Baker.

— Et pourtant, il peut se trouver, cachés au fond de bien des cœurs, des trésors de passion.

— C’est très possible, en effet, dit mademoiselle Baker.

— Et dans le vôtre, mon amie ? n’y a-t-il aucun trésor là ? Ne s’y trouve-t-il pas des profondeurs inconnues, inexplorées, mais point insondables peut-être ?

Ici mademoiselle Baker trouva de nouveau qu’il n’y avait pour elle rien de mieux à faire que de s’enfoncer dans son fauteuil en s’essuyant doucement les yeux. Elle ne se sentait pas prête à sonder les profondeurs de son cœur et à en rendre compte sans plus ample préparation.

Sir Lionel se disposait à continuer, – et qui peut savoir ce qu’il allait dire, et jusqu’à quelle profondeur il aurait sondé les abîmes cachés ? Mais le sentiment se glaça sur ses lèvres à la vue de ce qui se passait à l’autre bout du salon. M. Fuzzibell et madame Garded s’étaient levés précipitamment et soutenaient, chacun de son côté, la pauvre lady Ruth Revoke. Sir Lionel quitta la dame de ses pensées pour voir ce qui arrivait à la table de jeu, tandis que celle-ci se décida à retirer son mouchoir de ses yeux et à se redresser dans son fauteuil pour suivre de loin l’action.

Les querelles avaient continué sans interruption dans le coin du salon occupé par mademoiselle Ruff et sa partie ; mais on avait cessé de s’en préoccuper. C’est étonnant comme l’oreille s’accoutume vite aux impolitesses. On s’était habitué à entendre la voix de mademoiselle Ruff, et personne ne faisait plus attention à ses exclamations. — « Bon ! voilà qui est fort ! Comment ! le dix de pique ! — Ha ! ha ! ha ! c’est délicieux. — Si vous aviez bien voulu, milady, me faire la grâce de me rendre mon invite à atout, nous aurions gagné haut la main, » etc., etc., etc. On ne faisait plus attention, dis-je, à ces reproches, et la pitié du public pour lady Ruth s’était émoussée et lassée.

Mais peu à peu la volubilité de mademoiselle Ruff s’accéléra, et ses paroles devinrent de plus en plus acérées. Le visage de lady Ruth prit une expression étrange. Elle cessa de répondre à sa partenaire et se mit à remuer lentement la tête de façon à effrayer M. Fuzzibell : en voyant quoi, madame Garded fit, à deux reprises, un appel direct à la clémence de mademoiselle Ruff.

Mais mademoiselle Ruff ne savait pas être miséricordieuse. Peut-être tâcha-t-elle de se contenir pendant quelques instants ; mais ce fut pendant quelques instants seulement, et madame Garded et M. Fuzzibell cessèrent bientôt de s’occuper de leurs jeux pour ne plus regarder que lady Ruth. Enfin ils se précipitèrent vers elle tous les deux subitement, le colonel s’élança, comme nous l’avons dit, et tous les joueurs, à toutes les tables, jetèrent leurs cartes et se levèrent effrayés.

Lady Ruth était là, assise, parfaitement immobile, sauf sa vieille tête qui branlait régulièrement d’une façon étrange et effroyable. Il lui restait dans la main dix cartes qu’elle ne lâchait pas. Sa mâchoire inférieure était tombée de façon à donner une longueur démesurée à son visage cadavérique. Elle restait là en apparence sans voix, mais toujours elle remuait la tête et toujours elle tenait ses cartes.

On savait généralement, à Littlebath, qu’elle avait eu jadis une attaque de paralysie, et M. Fuzzibell et madame Garded, la croyant frappée de nouveau, s’étaient naturellement élancés à son secours.

— Qu’a-t-elle donc ? dit mademoiselle Ruff. Est-elle malade ?

Mademoiselle Todd était déjà auprès de la vieille dame. — Lady Ruth, êtes-vous souffrante ? disait-elle. Voulez-vous passer dans ma chambre ? Sir Lionel, aidez milady. Et à eux deux ils firent lever lady Ruth de sa chaise ; mais toujours celle-ci tenait ses cartes et regardait fixement mademoiselle Ruff en remuant la tête.

— Vous sentez-vous malade, lady Ruth ? dit encore mademoiselle Todd. Mais lady Ruth ne répondait pas. Il se trouva cependant qu’elle pouvait marcher, et, avec l’aide de ses deux soutiens, elle gagna la porte du salon. Arrivée là, elle s’arrêta ; et, ayant réussi à se dégager du bras de sir Lionel, elle se retourna et fit face à la compagnie. Elle continua à branler la tête régulièrement en regardant tout le monde, et puis elle fit ce petit discours, dont elle articula très lentement chaque mot :

— Je voudrais que sa langue aussi fût de verre, car alors elle la casserait peut-être.

Et, s’étant ainsi vengée, elle se laissa emmener sans résistance par mademoiselle Todd. Il était évident, du moins, qu’elle n’était pas paralysée, et tout le monde se sentit soulagé.

Sir Lionel, voyant ce qui en était, quitta ces dames à la porte de la chambre à coucher et bientôt après, avec l’aide de mademoiselle Todd et de sa femme de chambre, lady Ruth put monter en voiture pour rentrer chez elle. Il est à croire qu’au bout de quelques jours elle ne se ressentit plus de son émotion, et elle se vantait même volontiers d’avoir « rabattu le caquet à mademoiselle Ruff ». En effet, le caquet de mademoiselle Ruff sembla, pour l’instant, un peu rabattu.

Quand mademoiselle Todd rentra au salon, elle trouva cette demoiselle assise toute seule sur un divan. Elle se tenait très droite, les mains étendues sur les genoux, et tâchait de prendre un air dégagé et indifférent. Mais il y avait de petits tressaillements nerveux au coin de la bouche et un certain mouvement involontaire de l’œil qui trahissaient ses efforts et prouvaient que pour cette fois lady Ruth avait vaincu. M. Fuzzibell se tenait debout, tout effaré devant la cheminée, et madame Garded contemplait mélancoliquement ses cartes étalées devant elle ; car au moment de la catastrophe elle avait deux d’honneurs dans son propre jeu.

— Pauvre chère femme, dit mademoiselle Todd en rentrant, elle a pu retourner chez elle, Dieu merci ! sans grand mal. Elle est bien vieille, vous savez, et c’est une excellente créature.

— Une charmante et excellente personne, dit madame Shortpointz qui aimait les pairs et la pairie, et détestait mademoiselle Ruff.

— Allons, dit mademoiselle Todd, nous avons un petit souper qui nous attend en bas ; si nous descendions ? Mademoiselle Ruff, nous irons demain, vous et moi, demander des nouvelles de lady Ruth. Sir Lionel, voulez-vous offrir le bras à lady Longspade ? Venez, ma chère, et, en disant ces mots, mademoiselle Todd prit mademoiselle Baker sous le bras et tout le monde alla souper ; mais de toute la soirée mademoiselle Ruff ne dit plus un seul mot.

— Ha ! ha ! ha ! poursuivit mademoiselle Todd, en donnant un coup d’éventail à mademoiselle Baker, je vois bien de quoi il retourne, et j’approuve complètement, je vous assure.

Mademoiselle Baker se sentit fort heureuse, bien qu’elle ne comprît pas tout à fait la plaisanterie de son amie.


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Fabienne, Lise-Marie, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Trollope, Anthony, Les Bertram, tome premier, Paris, Charpentier, 1865. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Brouillard en Angleterre, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] J’ai traduit le mot de fellow par celui d’agrégé, qui en rend jusqu’à un certain point le sens. Il y a cependant de grandes différences entre l’agrégation, telle que nous l’avons, et le fellowship – dans le traitement d’abord, et puis en ceci : on perd le fellowship en se mariant. (Note du Traducteur.)

[2] Le scholarship n’est pas une bourse à proprement parler, bien qu’il y ressemble sous le rapport de la gratuité de l’éducation à laquelle il donne droit. Un scholarship est toujours obtenu à la suite d’un concours et devient la récompense du plus méritant, à peu près comme le prix de Rome pour les élèves de notre école des Beaux-Arts. (Note du Traducteur.)