Mario***
(Marie Trolliet)

SILHOUETTES ROMANDES

1891

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

CHOSES ET GENS D’AUTREFOIS. 4

AU LOUP.. 10

TANTE BARBETTE.. 19

COMME ON MENAIT LES GENS….. 26

LE JOUR DE LA DAME.. 32

LILI POMPON.. 42

LA DERNIÈRE PARTIE DE LOTO.. 51

DEUXIÈME PARTIE. 62

LES BISSES. 62

DANSE ET DANSEURS. 74

LES ROGATIONS. 85

UNE NOCE DANS LA VALLÉE D’HÉRENS. 98

LA FÊTE DE SALANFE.. 110

FINS-HAUTS. 119

DE SIERRE À ZINAL.. 127

UN PÈLERINAGE AU VAL DE BAGNES. 142

VALLÉE DE SAAS. 152

LA OUIBRA.. 168

Ce livre numérique. 172

 

 

PREMIÈRE PARTIE

CHOSES ET GENS D’AUTREFOIS

Un œuf, un batz[1] et une allumette.

Le cadeau qu’un demi-siècle passé on faisait aux nouveau-nés.

À m’entendre, vous haussez les épaules. Est-ce de pitié ?

Ce n’est pourtant pas un conte pour rire que je vous donne ici, mais une histoire véritable… à preuve que moi-même je reçus le cadeau…, bien que je ne m’en souvienne guère, ce qui, franchement, n’étonnera personne.

Ceci se passait en plein canton de Vaud, dans le temps pas encore si éloigné où, là comme ailleurs, on croyait aux recettes magiques et aux présages, sans parler du grimoire dont quelques-uns, disait-on, avaient la clef, un temps aussi où fées, lutins, servants, revenants et tutti quanti, allaient et venaient dans les campagnes et sous les vieux toits sans être molestés.

Pour préciser l’endroit, que d’après mes indications il sera facile à chacun de reconnaître, je dirai simplement que c’était dans la vallée de la Broye, un village cossu, assis au bord de la grande route, et de plus relais de la poste qui, à cette époque, trimbalait, cahin-caha, les voyageurs de Lausanne à Berne, au trot de ses quatre chevaux.

Le village est dominé par un château moyen âge, jadis propriété épiscopale, flanqué d’une haute tour ronde. Après la réforme, après les évêques, les baillis de Berne dans toute la prestance de l’emploi, vinrent y promener leurs jabots de dentelles et leurs habits à larges basques. Et puis, comme ici-bas toutes choses, même les conquêtes, ont une fin ; – quand trois siècles plus tard, il prit fantaisie aux Vaudois d’être maîtres chez eux, tout comme avant eux les évêques, Leurs Excellences de Berne durent céder la place aux nouveau-venus, et ceux-ci encore à d’autres, ainsi que cela se pratique toujours dans ce monde ; autant de figures aux profils oubliés, qui passaient, séjournaient, et se dissolvaient à leur tour.

Au pied du château, il y a une chapelle qui n’est qu’une succursale de l’église paroissiale, que l’on aperçoit devant soi à l’entrée d’un autre village situé à peu de distance du premier.

Dans la chapelle, les parents apportaient leurs enfants pour leur faire administrer le saint baptême ; de nombreux couples jeunes ou vieux y venaient faire bénir leur union, et aussi à certains jours fixés, le pasteur, – plus souvent son vicaire, – y faisaient des catéchismes publics, auxquels il était encore d’usage que la majorité de la population assistât.

Au moment de ce récit, – ainsi que je l’ai dit, – quelque chose comme cinquante à soixante ans en arrière, la paroisse avait pour pasteur un vieillard vénérable, chargé d’ans et d’infirmités, et qui habitait une cure presque aussi décrépite que lui. Depuis longtemps il ne pouvait plus vaquer aux offices de son ministère, aussi lui avait-on adjoint un vicaire, car le digne homme en était quasi réduit à ne plus sortir, sinon pour aller se chauffer au grand soleil de la canicule, sur quelque banc vermoulu du vieux jardin de la cure. Autour de lui, tout était vieux et dégringolant, comme la fin d’un temps qui ne devait plus revenir.

Lui aussi était de son temps ; il en avait les idées et les superstitions naïves, ce qui toutefois n’excluait point de son esprit la finesse et la pénétration. C’était un homme paisible et affable, car bien qu’à plusieurs reprises il eût été abreuvé d’amertumes, les épreuves pas plus que les souffrances n’avaient altéré la sérénité de son caractère. Il avait une bonne parole pour chacun, un sourire pour les jeunes comme pour les vieux, – mais, porté de préférence vers les enfants, c’était à eux qu’il donnait la fleur du panier.

Or, chaque fois qu’on présentait un enfant au baptême, il était d’usage, à la sortie de l’église de le lui apporter.

C’était sa manière à lui de faire connaissance avec ses nouveaux paroissiens, et de les fortifier par un heureux présage contre les difficultés de la vie. Aussi pas un ne quittait la cure sans avoir reçu son cadeau, invariablement le même pour tous : l’œuf, qui, dans son idée, signifiait maison pleine, – le batz, synonyme d’argent comptant, – et l’allumette, qui promettait un gai feu au logis.

Ainsi doté, l’enfant reprenait, escorté de ses parrains et marraines, le chemin de la maison paternelle, où les attendait, cafetière fumante, le goûter de baptême, avec force fritures dorées, comme on ne sait plus les faire aujourd’hui.

Ce fut vers cette époque qu’en une sombre nuit d’hiver naquit au village, de parents étrangers, une fillette aux yeux noirs. On l’appela Marie, non pas que ses parents, qui étaient protestants, entendissent par là la mettre sous le patronage de la Vierge… mais le nom était court, et tel quel leur plaisait.

Et comme ils n’étaient point au fait du vieil usage, et que le pasteur les fit avertir de ne pas négliger de lui apporter la fillette à l’issue du baptême, ils furent bien étonnés de le voir déposer sur les langes de la nouveau-née le cadeau traditionnel. De son côté, la petite, qui n’y comprenait rien, fixa sans rien dire ses noires prunelles sur le vieillard qui la regardait de son bon sourire, et le laissa faire.

Et comme il y avait encore des fées au pays, elles vinrent se pencher sur son berceau, mais pour la considérer seulement, car elles ne lui firent aucun de ces dons qu’elles sont coutumières de faire, – jugeant sans doute que celui du pasteur lui suffisait. Toutefois, ayant remarqué qu’à voir tournoyer leurs longues robes blanches dans le rayon de lune qui éclairait la chambrette, l’enfant souriait et prenait plaisir à entendre les histoires vieilles, – vieilles comme le monde – qu’elles lui racontaient à l’oreille, l’une d’elles la toucha de sa baguette et lui dit en passant :

— À toi la tâche de parler de nous lorsque nous ne serons plus.

Cela fait, elle disparut.

Mais le temps a marché, les idées aussi. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, bouleversé les clairières et fait tant de coupes d’arbres, que peu à peu, dans la vallée de la Broye comme ailleurs, les fées n’ont plus su où se mettre. Toutes leurs retraites forcées et saccagées, n’étaient plus un secret pour personne. Force leur a été de partir. Lutins, revenants, sorciers et gnomes, chassés de partout, ont fini aussi par battre en retraite. Cela a été un sauve-qui-peut général.

Le vieux pasteur était mort, et les petits enfants n’étaient plus accueillis à leur entrée dans le monde par d’heureux présages. Une nouvelle cure avait été bâtie sur l’emplacement de celle qui tombait en ruines, et des choses d’autrefois il ne restait plus trace.

Mais la fillette avait grandi et, devenue femme, elle se prenait à regretter le temps où les fées hantaient le pays. Il lui semblait qu’en partant elles en avaient emporté toute la poésie et la candeur. C’était bien le même soleil qui brillait par-dessus, mais elle se sentait venir le froid sous ses rayons.

Et la mélancolie la prenait.

Un beau jour, à son tour, elle disparut pour aller par monts et par vaux, demander à d’autres lieux des souvenirs du temps jadis. Et de tout ce qu’elle trouve sur son chemin, épis perdus, fleurs oubliées, rameaux bénits, elle forme une gerbe pour le délassement et la joie de ceux qui, comme elle, gardent au fond de leur cœur l’amour et le respect de ce qui est vieux.

 

***   ***   ***

 

Sous la froidure de décembre, comme le bonhomme Noël, avec la nuit carillonnée, la nuit des plombs et des follatons[2], elle aussi passe, frappe deux petits coups à votre porte, vient s’asseoir à côté de l’âtre et vous dit : me revoici.

AU LOUP

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Pardonnez-moi si je viens vous parler du loup.

Mais, c’est que dans mon jeune temps, il y en avait, et de plus… parfois on en voyait.

N’en riez pas. Moi qui vous parle, comme tous ceux de mon âge, j’ai grandi dans la peur du loup.

Cela peut paraître étrange, maintenant qu’on n’en voit plus, – du moins sous la même forme, – et qu’à leur endroit on est devenu sceptique. Car aujourd’hui, allez effrayer les marmots en leur parlant du loup ? Ils vous riront au nez, sachant bien qu’il ne mange plus les petits enfants. Allons donc !

Mais aussi c’est que de notre temps les loups étaient des rustres, des naïfs, ou, comme on dirait, – des sauvages. Cela se devinait rien qu’à leur façon de rôder en pleins champs et autour des maisons isolées pour y porter l’épouvante. Pas plus civilisés que ça. Ils n’en savaient pas faire d’autres.

C’étaient de vrais loups, et non de carton. Ils avaient une figure féroce, qu’on pouvait voir, et même face à face, quand, après une battue, on les portait morts de village en village sur une hotte ou, raides et gelés, ils avaient, ma foi, piteuse mine.

On faisait cercle autour d’eux, en ayant soin toutefois de rester un peu à distance. Quelques-uns, les plus hardis seulement, se hasardaient à les toucher, car tout morts qu’ils étaient, on s’en donnait peur, tant il est vrai que d’avoir été méchant et redouté pendant sa vie, inspire encore de la crainte après sa mort.

Comme je me souviens bien de ces rudes hivers où la terreur du loup nous tenait le souffle en suspens. La maison que nous habitions, exposée à tous les vents, était située en rase campagne, à quelque chose comme dix minutes au delà du village. Un chemin de traverse, celui qui va vers le canton de Fribourg, y conduisait ; c’était le plus court. Les jours où il neigeait bien fort, on ne voyait personne. Mais malgré le froid, quand le temps était serein, il n’était pas rare que quelqu’un du village vînt passer la veillée chez nous, au cotter, comme on disait alors. Et c’étaient des racontars et des redites à n’en plus finir. Car on n’avait pas comme à présent la ressource des journaux qui viennent pendant six jours de la semaine vous prendre au saut du lit, avec leurs télégrammes et les nouvelles à sensation des deux hémisphères. Force était bien de s’en tenir à la chronique locale, tant de fois rebattue et ressassée, que c’étaient à peu près toujours les mêmes sujets qui revenaient dans la conversation.

Et Dieu sait combien de fois les loups en ont fait les frais ! Tantôt, c’était l’un d’eux qu’on avait aperçu sur la lisière du bois, tantôt ses traces, qu’on avait trouvées sur la neige, ou bien lui-même en chair et en os, qui avait passé à la portée d’un chasseur, et si lestement que celui-ci, – de surprise ou d’effroi, – en était resté le nez en l’air.

À l’ouïe de ces récits, nous autres les petits, nous nous dressions sur nos couchettes, les yeux grands ouverts ainsi que les oreilles, – pour nous repelotonner une fois la chandelle éteinte, tout frissonnants, la tête la première, sous nos draps.

Mais c’était bien pis quand pour tout de bon le loup, ayant pris ses quartiers dans le voisinage, les autorités ordonnaient une battue. On le sentait alors si près qu’on n’osait quasi plus remuer.

Une battue. Ce mot disait tout. Pour nous il était gros de vacarme… et d’événements !

Et puis c’était un charivari de casseroles, un tremblement de fusils… Chaque homme prenait le sien… le frottait, le tournait, l’examinait. Aussi rien qu’à voir tout cet armement, et ce branle-bas, cela vous faisait un tel effet… j’allais dire davantage,... que proprement on ne savait pas s’il fallait en rire ou en pleurer.

On va tuer le loup !…

Dans notre esprit, c’était chose arrêtée d’avance… Devant un si grand déploiement de forces, le malheureux allait se faire prendre comme moineau en trébuchet…

C’est pourquoi toute la journée on tenait les oreilles écarquillées dans l’attente de la grande nouvelle.

Ces émotions d’enfance sont choses qui ne s’oublient pas, et restent comme des clous dans la mémoire.

Et comme toutes choses s’enchaînent, et que certains souvenirs sont inséparables les uns des autres, je ne puis penser au loup sans penser du même coup à l’oncle Abram,… l’oncle Abram de Chesalles,… comme nous avions coutume de l’appeler, bien que de vrai il ne fût que le cousin de mon père et encore à la mode de Bretagne.

 

***   ***   ***

 

On ne peut mieux le définir qu’en disant que c’était « un homme crâne ». Crâne dans la voix, dans le regard, les gestes, les paroles ; et par-dessus tout dans la terrible façon dont il roulait les rr en prononçant cet adjectif qui revenait incessamment, dans son parler : – il personnifiait la crânerie.

Un enragé après les loups ! À l’entendre, ceux-ci n’avaient qu’à se bien tenir, sinon… pas d’atermoiement… et le geste achevait la parole. C’était sa manière à lui. Il semblait que dans tout ce qu’il faisait, il y allât toujours à coups de batteran.

Aussi les loups, par respect ou par instinct, se le tenaient pour dit et se gardaient bien de lui chercher noise, ce qui toutefois n’empêcha pas une certaine aventure qui lui arriva près de chez nous, une nuit de Noël.

À cette époque, elles étaient réputées, rapport aux loups, mauvaises entre toutes, ces nuits de Noël ; et pour l’intelligence de ce récit, je vais vous en dire le pourquoi.

Nous n’étions pas loin de la frontière de Fribourg, qui, comme on sait, du côté de la Broye, festonne tout du long le territoire vaudois. Or, quand pour la messe de minuit, tous les clochers fribourgeois se mettaient en branle, et qu’au bruit de ces sonneries qui partaient, çà et là comme des fusées, il se faisait un ébranlement dans l’air, les loups, – il faut croire qu’à l’égal de certaines gens ils ont le réveil mauvais, – dérangés dans leur sommeil par ces sonneries qui leur agaçaient les dents, prenaient leurs jambes vers le canton de Vaud, où, pour décharger leur méchante humeur, ils troublaient la sécurité des honnêtes gens.

Cette année-là, l’hiver s’annonçait dur. Sans parler de la neige qui était tombée en abondance, il gelait à pierre fendre. Une cramine ! Et pour surcroît, les loups aussi avaient pris l’avance, et faisaient déjà parler d’eux.

Noël était à la porte, et son approche, chez nous du moins, ne présentait rien de gai.

Mais voici que la veille, vers midi, nous vîmes entrer l’oncle Abram, qui arrivait directement de Chesalles avec un panier de belles pommes reinettes, – une rareté pour l’année, attendu que presque tous les fruits avaient manqué.

Pendant qu’il mangeait la soupe avec nous, ma mère lui fit part de son chagrin de n’avoir pu se procurer une oie pour le lendemain, la messagère que l’on chargeait ordinairement de cet achat n’ayant pu aller au marché de Moudon, à cause d’une entorse qu’elle s’était faite en tombant sur la glace.

Un dîner de Noël sans oie ! C’était la première fois que cela lui arrivait.

L’oncle Abram l’interrompit brusquement dans ses doléances :

— Attends te voir, que je vais me mettre en quatre pour t’en trouver une… Nom de nom ! Je pars pour Moudon, et tu verras si ce soir je ne t’apporte pas une crr-âne belle oie, toute plumée. En attendant, tu peux déjà commencer à préparer les châtaignes pour la farcir, qu’avant la tombée de la nuit, je serai de retour ici.

On voulut le détourner de ce projet. Ah, bien oui ! quand il avait son idée, rien ne pouvait le retenir.

Et le voilà en route.

Grand, sec, grisonnant, le visage allumé, avec sa casquette de loutre qui lui descendait sur les sourcils, son manteau de milaine brune, ses grosses mitaines, sa pipe d’écume, il avait vraiment l’air très crâne. Et il enjambait que c’était un plaisir de le voir caminer.

Sans perdre de temps, ma mère se mit à préparer les châtaignes pour la farce, avec je ne sais quoi encore, – mais, si je m’en souviens, toutes les herbes de la St-Jean.

À la nuit tombée, l’oncle n’était pas encore de retour. Après avoir attendu longtemps, on soupa sans lui.

On avait l’oreille au guet. À la moindre rumeur on pensait entendre ses pas sur la neige, mais toujours en vain. Ce n’était ni lui ni Castor. Castor était notre chien, un gros barbet disparu on ne savait pour quel motif depuis quelques jours, ce qui ne laissait pas de nous inquiéter. Un si brave chien ! Il n’avait pas son pareil pour la garde du logis.

 

***   ***   ***

 

Neuf heures. Point d’oncle Abram.

Dix heures. Il n’était pas encore venu. Ma mère, à qui ce retard donnait de l’angoisse, commençait à s’agiter.

— Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé de fâcheux…, disait-elle. Nous avons eu tort de le laisser partir… Je me repens bien de lui avoir parlé de cette oie.

— Bah ! répondait mon père, il aura trouvé des connaissances et il se sera attardé à boire. On sait bien que lorsqu’il commence à pérorer, il n’a pas sitôt fini.

Mais on voyait bien qu’il ne disait cela que pour la rassurer, car au fond il était inquiet.

La semaine auparavant, un homme avait été assassiné sur la grande route, comme il revenait de Moudon où il avait été vendre une vache. Ce crime qui avait jeté l’effroi dans la contrée n’était pas de nature à le tranquilliser sur le sort de l’oncle Abram. Et puis, il y avait des loups…

De temps en temps il ouvrait la fenêtre, penchait la tête en dehors et refermait bien vite. Br… Une nuit sévère que celle-là. Pas de lune, pas d’étoiles ; un froid qui vous coupait la figure, et la bise qui grinçait dans les branches.

Quelquefois aussi il croyait entendre les jappements du chien. Vivement il allait ouvrir la porte, et il sifflait de toutes ses forces, en appelant Castor.

Fausse alerte. Ce n’était pas plus lui que l’oncle Abram.

Onze heures sonnèrent. Personne encore. Pour le coup c’était trop fort. Ma mère, qui n’en pouvait plus, s’alla mettre au lit, non pour dormir, – elle n’aurait pu fermer l’œil, – mais simplement pour reposer ses membres fatigués, tandis que mon père, chaussé de grosses babouches de lisière, demeurait assis contre le poêle en fumant sa pipe, car il était bien résolu à ne pas se coucher avant que l’oncle fût arrivé.

Malgré son intention de rester éveillé, il avait fini par s’assoupir, quand tout à coup des accents désespérés le firent bondir sur sa chaise :

— Au loup ! au loup !

La voix de l’oncle Abram, des coups répétés contre la porte, un vacarme du diable.

Il courut ouvrir.

L’oncle, effaré, manqua le renverser en se précipitant dans la cuisine, et sur ses talons, essoufflé, joyeux, Castor, balançant au bout de ses dents un paquet ficelé…

En un clin d’œil, dans la maison, chacun fut sur pied. Au premier moment ce fut une confusion. On riait et l’on pleurait tout à la fois.

Mais bientôt on commença à comprendre.

L’oncle qui revenait fort gai de Moudon, où par des libations répétées il avait gagné mieux qu’un plumet, – un panache, – cheminait crânement, l’oie dûment empaquetée et ficelée sous le bras, et n’était plus qu’à quelques pas de la maison, quand soudain il avait vu un animal, qu’à son allure il avait pris pour un loup, s’avancer en courant contre lui. La frayeur lui avait fait lâcher l’oie, que Castor, – car c’était lui, – en chien soigneux, avait eu garde de laisser en arrière.

Tout s’expliquait par cette coïncidence, et Castor, qui ne se sentait pas de joie d’avoir retrouvé tous les siens, allait de l’un à l’autre, frottant son gros museau, léchant mains et pieds et donnant une caresse à chacun.

Mais l’oncle Abram lui allongea rageusement un coup de pied : — Va-t-en !… et se tournant vers mon père :

— Fichtre !… ça n’empêche pas que ce mâtin-là m’ait fait une crrâne peur…

C’était ce qui l’avait dégrisé.

TANTE BARBETTE

Nous l’appelions tante Barbette.

Au fait elle s’appelait Barbe, du nom de sa marraine, une noble dame française émigrée au temps de la grande révolution. Pour adoucir ce nom peu usité chez nous, et par trop rébarbatif, on l’avait changé en celui plus familier de Barbette qu’elle garda toute sa vie.

Je ne saurais mieux vous donner sa figure qu’en vous disant qu’elle ressemblait à un portrait, – portrait de famille s’entend, – tant sa personnalité bien accusée lui prêtait un air de parenté avec ces figures imposantes et sympathiques qui, du fond de leurs cadres dorés, semblent s’associer à tous les détails de notre existence.

Elle avait un port très noble, et si grand air dans sa robe de milaine, et la coiffe de paysanne à bande tuyautée qui lui donnait je ne sais quoi de monastique, que malgré la simplicité de sa mise, elle faisait penser à la reine Berthe. Je m’imagine que la royale filandière a dû avoir le même visage digne et froid. Deux âmes faites pour s’entendre, assurément si elles eussent vécu à la même époque, car tante Barbette était une femme de grand sens et aussi une femme forte, l’honneur même.

Et comme si elle eût été seule de son type, je me suis souvent étonné de n’avoir jamais rencontré de femme qui me la rappelât.

Elle était pourtant de condition bien modeste, fille d’un simple juge de paix de village. Mais c’était une de ces natures choisies qui se développent d’elles-mêmes et sans effort, dans quelle condition que le ciel les fasse naître. Et tant elle cheminait humblement devant Dieu, que jusqu’à la fin inconsciente de sa valeur elle ignora toujours de quelle large intelligence, de quel esprit profond elle avait été dotée.

À vingt ans on l’avait mariée à un cousin germain, une de ces unions comme on en voyait beaucoup autrefois, prévue, arrangée d’avance par les parents, et à laquelle on n’échappait point. Son mari, un homme dodu, naïf, jovial et grand parleur, ne lui allait pas – selon l’expression des voisins – « à la cheville du pied ». Mais quoi d’étonnant ? N’en est-il pas du caractère comme de la taille ? À côté des grands, les médiocres paraissent toujours petits.

Eût-il lui-même vis-à-vis d’elle le sentiment de son infériorité ? Il faut le croire, par l’habitude qu’il avait de s’en remettre à elle pour débrouiller les affaires qu’il se sentait incapable de mettre au clair ; comme aussi quand il s’agissait de remédier aux bévues qu’il lui arrivait de commettre, lorsque sans prendre l’avis de sa femme, il vendait, troquait, achetait, – et par là se fourvoyait ; – car tout de suite, – il faut le dire – un de ses travers, ou si l’on veut sa manie, c’était de faire le maquignon.

Jugeait-il le cas irréparable ? Avait-il fait un mauvais marché, un échange ruineux ? – Après en avoir pendant quelques instants ruminé les conséquences, il murmurait entre ses dents : « Coquin de sort !… », se grattait l’oreille, puis sans ajouter un mot, et pour échapper au regard attristé de tante Barbette, il sortait, se faufilait à l’écurie, ou bien allait fumer sa pipe sur la porte de la grange, où peu après il se reprenait à secouer la tête en marmottant : « Coquin de sort ! »

C’était son refrain, et toujours au sort qu’il s’en prenait.

Bon cœur, tête de linotte, tel était l’homme.

Ce qui ne l’empêcha pas néanmoins d’être pendant de longues années syndic de sa commune. S’il s’acquitta de sa charge à la satisfaction générale, tout le mérite, personne ne l’ignorait, en revenait à sa femme.

Elle y mettait tellement de bonne volonté que cela se faisait de soi, sans qu’il y parût.

Avait-on à parler à M. le syndic ? D’instinct on allait droit à elle, sachant bien que le jugement et la pondération étaient de son côté.

Cette supériorité naturelle n’échappait pas non plus aux étrangers, à preuve les paroles d’un vieux docteur de Lausanne qu’une consultation médicale avait appelé au village et qui voyant pour la première fois tante Barbette, dit à son mari du ton de brusque franchise qui lui était habituel :

— Qu’avez-vous donc fait au bon Dieu pour qu’il vous ait donné une femme comme celle-là ?…

À cette apostrophe, le bonhomme, un peu abasourdi d’abord, se secoua d’un gros rire et finit par répondre :

— Ma foi, M. le docteur, je n’en sais rien !

Dans ce temps-là – quelque peu arriéré pour nous qui sommes éclairés au gaz et au pétrole, – la condition sociale et économique des femmes n’était point comme aujourd’hui une question à l’ordre du jour. Nul ne songeait à les sortir de l’ornière où, depuis que le monde est monde, elles pataugent ; – et leurs ambitions, quand elles en avaient, ne les portaient pas à rêver d’émancipation ou à revendiquer pour leur sexe le droit de vote, et celui de se porter candidates aux élections communales et autres. Bien leur en prenait, car l’idée alors eût paru monstrueuse. À quoi d’ailleurs leur eût-il servi de se bercer de chimères électorales, ou de nourrir de plus hautes visées, puisqu’après les belles envolées dans cet idéal, elles auraient dû brutalement retomber sur le sol !

Mais elles songeaient ailleurs, et tout était pour le mieux.

Pas plus que les autres, tante Barbette ne philosophait, ni ne se hasardait à remuer les idées. Était-ce habitude… ou crainte de toucher à une corde sensible ? Peut-être si on l’eût pressée de questions, on en aurait su quelque chose… et de ce cœur en apparence si soumis, aurait jailli une étincelle, sinon une larme… car sous l’inaltérable sérénité qui l’enveloppait comme d’une auréole, on devinait une âme de sensitive.

Il n’en transpira jamais rien.

Nulle de plus vaillante à l’ouvrage. Comme elle faisait le bien elle travaillait, sans bruit. Avec cette exactitude qu’apportent en toutes choses les têtes bien équilibrées, elle conduisait haut la main son ménage, le menant de front avec les travaux de la campagne, ne s’épargnant pas la peine et toujours prêchant d’exemple.

Dans les longues veillées, ainsi que toutes les femmes riches ou pauvres à cette époque, elle filait. Il me semble la voir penchée sur son rouet, le fil ou la laine entre les doigts, l’âme pensive comme les yeux, belle figure sérieuse que la quenouille couvrait d’une ombre douce. Pendant que M. le syndic ronflait à côté du poêle, que la neige frappait les vitres, ses pensées s’égrenaient solitaires comme les gouttelettes de cristal qui tombent une à une de quelque filet d’eau pure.

L’image de son Rodolphe, disait-elle, de son beau garçon, son fils unique, enlevé par le croup à l’âge de trois ans, lui revenait toujours dans ces nuits de tourmente, car c’était par un de ces soirs lugubres où le vent faisait rage, où la neige violemment pourchassée s’amassait contre les fenêtres, que l’ange de la mort était venu chercher l’enfant.

Et comme son cœur était trop vaste pour demeurer vide, c’était sur des orphelins qu’elle avait reporté l’amour effectif qui résumait toute sa foi comme toute sa morale.

Ignorante du patois de Canaan, sa piété austère et sans paroles avait un cachet de réserve qui n’en inspirait que plus de respect, car prenant la religion à la lettre, croire pour elle c’était agir.

Par compassion elle s’était chargée de deux enfants, un garçon de huit ans, une fille de cinq, deux pauvres abandonnés que la commune, selon l’usage en pareil cas, avait fait miser.

Meilleur sort ne pouvait leur échoir. Nourris, vêtus, élevés par tante Barbette, ils grandissaient sous son œil maternel, mangeaient à sa table, profitaient de ses exemples.

Puis comme elle n’agissait qu’à bon escient, en les prenant chez elle, elle avait voulu, en souvenir de son Rodolphe, leur assurer un fonds de réserve pour l’avenir, et à cet effet avait placé sur leur tête un petit capital qu’avec le temps le cumul des intérêts devait achever d’arrondir. Elle voyait haut et loin, et l’œuvre commencée, elle n’était pas femme à s’arrêter en chemin. Il n’y avait qu’une sainte et tante Barbette pour ne pas s’effrayer d’une tâche aussi ardue, les deux marmots n’étant point de ceux que l’on adopte par caprice, ou que l’on se prend à aimer à première vue. Pas trop mauvais de nature, mais menteurs, effrontés, déjà viciés par la misère et l’abandon où ils avaient été tenus, autant l’un que l’autre justifiaient le surnom que leur avaient donné les gamins du village. On ne les appelait que les petits « Tempête ».

Malpropreté physique, lèpre morale, de tout, cela il fallut les débarbouiller, et ce ne fut pas l’affaire d’un jour. Mais tante Barbette y mit de la peine et de la patience, les deux vertus primordiales avec lesquelles on élève les montagnes, – et les enfants. Elle se disait qu’elle avait charge d’âmes, et que puisqu’elle les voulait mettre dans la bonne voie, le bon Dieu lui aiderait.

Il lui arriva selon sa foi.

Jacques, le garçonnet d’autrefois, aujourd’hui père de famille laborieux et considéré de ses voisins, possède au soleil un joli petit bien qui va s’agrandissant tantôt d’un coin de champ, tantôt d’un morceau de pré.

Françoise sa sœur, aussi mariée, ménagère vaillante et bien ordonnée, s’efforce de marcher sur les traces de tante Barbette. Tous deux vous parleront avec respect et amour de celle à laquelle, après Dieu, ils doivent tout : et ils vous répéteront ce qu’ils vous ont déjà dit cent fois :

— Une femme comme celle-là ne se rencontre pas tous les jours, car l’on n’en finirait pas d’énumérer tout le bien qu’elle a fait…

Je n’ajouterai rien à ces simples paroles, si ce n’est que non seulement ses entours profitèrent de ses exemples, mais qu’à son influence le village gagna en bonne renommée.

Vieux type, type disparu. Dans le souvenir de ceux qui l’ont connue, tante Barbette sera toujours le modèle de la femme forte, selon l’Écriture.

Et pour moi, j’ai toujours pensé que si beaucoup de femmes lui ressemblaient, pas ne serait besoin de réclamer pour elles dans la société une place plus élevée que celle qu’elles y ont occupée jusqu’à aujourd’hui, attendu qu’elles y parviendraient naturellement d’elles-mêmes, par la seule puissance de leur caractère et de leur mérite, tout en faisant tourner leur rouet, et en restant fidèles aux occupations de leur sexe.

COMME ON MENAIT LES GENS…

Pour assigner une date au très véridique récit qui va suivre, je dirai simplement que c’était au commencement de ce siècle, à l’époque où le Pays de Vaud, devenu, par la volonté de Napoléon, le dix-neuvième canton de la Suisse, s’essayait à vivre de sa propre vie.

La transition avait été brusque. Beaucoup de gens n’en étaient pas encore bien revenus. On n’avait pas été trois siècles sous la tutelle de Messieurs de Berne sans en avoir gardé quelque chose, la raideur, le décorum, et je ne sais quoi de carré et de tenace qui persistait quand même. Les institutions avaient passé, mais le pli était resté. Et ceci était vrai surtout pour les populations rurales, – le paysan est conservateur, – tant plus que, toujours ménagées par l’ancien gouvernement, celles-ci n’avaient pas contre lui les mêmes griefs que la bourgeoisie plus éclairée, mais aussi plus remuante. Pour goûter la liberté, encore faut-il en avoir fait un stage, et le peuple des campagnes n’était pas encore familiarisé avec elle ; il se tenait sur la réserve. Tel qu’on l’avait fait, il restait. Si l’esprit de Berne ne gouvernait plus, il régnait encore. On ne désertait point les temples, il ne venait à personne l’idée d’afficher la libre pensée, et bien que les lois somptuaires eussent été abolies, tout comme au temps de Leurs Excellences pour ce qui était de l’habillement, on continuait à observer les mêmes règles.

Pour montrer combien il en coûtait encore à cette époque de vouloir s’émanciper, il me suffira de citer le fait suivant.

Dans un gros village du canton, il y avait alors un pasteur qu’on craignait plus qu’on ne l’aimait. Pas commode ce pasteur. Un homme carré, – carré comme son rabat, front carré, épaules carrées, et plus carré encore de ton et d’allures. Sévère aux autres, dur à lui-même, – un pasteur à poigne, – si le mot eût déjà été inventé.

Élevé à l’école de Berne, et par conséquent peu porté vers les théories avancées, il ne cachait point ses sympathies pour l’ancien régime qui personnifiait à ses yeux le maintien de l’ordre et des bonnes mœurs. Comme il menait les siens, il menait sa paroisse, à la baguette. À la différence d’aujourd’hui, où pour l’ordinaire le prédicateur prêche aux bancs vides, le dimanche et les jours de fête son église était toujours pleine. Ses paroissiens, d’ailleurs, eussent-ils oublié l’heure des offices divins, qu’il était là pour la leur rappeler. Mais personne ne bronchait. Ni orgies, ni scandales, le village se respectait. Les divertissements y étaient rares ; on n’y dansait que deux fois dans l’année, à l’Ascension et au nouvel an ; et comme les filles étaient sages, les garçons honnêtes, tout se passait dans l’ordre.

Toutefois, comme il n’est point de bergerie si bien gardée que par aventure le loup n’y puisse faire une brèche, le pasteur, en homme avisé qu’il était, tenait l’œil ouvert et les oreilles aussi.

Or une année il arriva que, quelques jours avant l’Ascension, un brave garçon du village vint à mourir subitement, emporté dans sa force par une maladie foudroyante. Il faisait partie de la Jeunesse ; les filles ornèrent son cercueil d’une belle guirlande sur laquelle on fixa des poésies composées pour la circonstance par le maître d’école, qui se piquait de cultiver les Muses. Toute la population masculine lui fit cortège, et il fut porté au cimetière par ses camarades dont plus d’un pleura à chaudes larmes.

Vint le dimanche. Du haut de la chaire, le pasteur, – avait-il eu vent de quelque chose ? – prit sujet de cet événement pour appeler l’attention de ses auditeurs sur la fragilité de la vie et la nécessité d’être toujours prêt à recevoir la blême visiteuse, qui pour le plus souvent arrive sans en être priée, et en une seconde fauche indistinctement tantôt l’un, tantôt l’autre. Puis carrément, comme toujours, il ajouta qu’en raison de ce deuil récent, il ne pouvait être question de danse, ni de divertissements d’aucun genre le jour de l’Ascension.

Cela était dit sans ambages. Pas moyen de s’y méprendre. Défense formelle de se divertir.

À la sortie de l’église on put entendre plus d’un soupir. Les jeunes gens échangèrent entre eux des regards mornes.

Bien sûr, on avait déjà résolu, par égard pour la famille du défunt, de ne pas faire la fête comme les autres années,… mais néanmoins on avait pensé à s’amuser un peu, – un tout petit peu… Et voilà que M. le pasteur le défendait absolument. Il n’y fallait plus penser.

Les garçons en auraient encore pris leur parti, mais les filles ?… Pour comprendre leur désappointement, il faut savoir qu’elles n’avaient pas attendu au dernier jour pour laver et repasser leurs robes blanches ; et ces robes pour la plupart déjà soigneusement étalées sur quelque lit, ou suspendues derrière les portes, voltigeaient au moindre souffle avec un petit frissonnement qui était comme une invitation à la valse.

Plus d’une, en rentrant au logis, jeta un regard mélancolique sur la sienne.

Mais c’était bien fini pour cette année-là, on devait renoncer aux robes blanches.

L’après-midi se passa en réflexions. Qui peut jamais dire ce qui fermente dans la tête des jeunes filles !

Le soir, – c’est le moment qui prête aux complots, – on tint des conciliabules ; il y en eut dans les carrefours, sous l’auvent des toits, dans les cuisines.

Le lendemain, comme si chacun eût reçu le mot d’ordre, il en fut de même. On conspirait.

La veille de l’Ascension, on se réunit en conseil général et la question fut tranchée.

Malgré la défense de M. le pasteur, on danserait.

— Ne pas danser, disaient les plus ardents, cela ne ressuscite personne. Et les autres d’approuver.

— Et puis, seulement quelques tours, qu’est-ce que cela peut faire ? ajoutaient les filles qui, par manière de concessions et pour faire pencher la balance de leur côté, avaient décidé qu’elles ne danseraient pas en robes blanches, mais en robes de couleur… Les femmes seules ont le secret de ces accommodements avec le ciel.

Pas si malins que ça, les garçons.

Ils n’auraient jamais d’eux-mêmes trouvé un tel biais pour arriver à leurs fins.

Puis il allait sans dire que pour ne pas éveiller l’attention, non seulement on ne ferait pas de parade, mais que le lendemain, à la nuit tombée, chacun se rendrait isolément à la salle de danse, sans avoir l’air de rien, car il fallait avant tout éviter que le pasteur se doutât du complot. Un homme comme celui-là ne badinait pas…

— Bah ! ricanaient les meneurs de l’affaire, il n’en saura rien. On sait bien qu’à la cure on se couche comme les poules, et que pas plus tard de neuf heures toutes les chandelles sont éteintes.

En dépit de cette prédiction, il faut croire néanmoins que le soir de l’Ascension le pasteur n’eut pas sommeil, ou qu’il avait flairé ce qui se tramait.

On fit comme on avait dit. Filles et garçons se glissèrent sournoisement dans le local de la danse, une salle basse et enfumée, au plain pied de l’unique auberge du village. Le joueur de violon qu’on avait été quérir, avait lui aussi pris un chemin de traverse pour ne pas passer devant la cure. Il accorde son instrument, il s’installe, et v’lan, aux premiers coups d’archet, des couples se forment, d’autres suivent. On se trémousse, on tourbillonne, on y va de tout son cœur, chacun s’en mêle.

Dehors, la face collée aux vitres, des garçonnets et des fillettes, quelques curieux regardaient.

Tra la la. On était au milieu d’une valse, quand tout à coup un cri d’effroi retentit qui glaça le sang aux plus intrépides.

Le pasteur était sur le seuil.

La Mort elle-même, armée de sa faux, n’eût pas produit plus de terreur. En un clin d’œil, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la salle se vida. Par les fenêtres, à défaut d’autres issues, danseurs et danseuses dégringolèrent, se précipitèrent, et disparurent.

Restait le musicien, interdit, pétrifié, son archet en l’air.

M. le pasteur alla droit à lui. Il lui arracha le violon, il le souleva, – un moulinet, et crac – l’instrument retomba sur la tête du pauvre diable, et vola en éclats.

— Cela t’apprendra !…

Il n’en dit pas davantage et sortit, comme il était venu.

Cela t’apprendra !… Pierre-François n’en avait que trop appris. Il ramassa en gémissant les débris de son violon, les noua dans son mouchoir de poche, et l’oreille basse, regagna piteusement son logis. Pas plus que les autres, il n’osa se plaindre, ni mener bruit de l’affaire, tant le régime de Berne avait imprimé dans tous les esprits le respect de la férule.

Que si vous interrogez les vieux du village, ils vous diront, comme moi.

LE JOUR DE LA DAME

Une fête que vous autres, les jeunes, vous n’avez pas connue.

Car il y a précisément 28 ans, en 1862, que les cloches du pays de Vaud l’ont sonnée pour la dernière fois.

Passé la génération qui s’en va, elle n’existera plus dans le souvenir de personne, c’est pourquoi je veux en parler pendant que quelques-uns l’ont encore dans la mémoire.

Le jour de la Dame. – Ainsi disait-on par corruption de la fête de Notre Dame, – l’Annonciation.

J’ai entendu son oraison funèbre dans l’église de St-François,… l’adieu ému et attristé que lui donnait un vénérable pasteur depuis longtemps disparu lui aussi, comme la bonne fête…

Eh bien, oui ! – Il la regrettait, l’ayant célébrée jusque-là toutes les années de sa vie, et n’y ayant trouvé qu’un sujet d’édification, autant pour lui que pour ses paroissiens ; aussi son attendrissement gagnait l’auditoire, et à l’entendre parler ainsi, on se prenait à regretter doublement ce jour de fête consacré par la dévotion des aïeux, ceux-ci, qu’on l’appelât la Dame, ou bien l’Annonciation, n’ayant jamais imaginé de le trouver de trop.

Dans la pensée du prédicateur, comme dans celle des anciens, elle avait sa raison d’être, et devait, ainsi que son nom l’indiquait, ouvrir la série des fêtes chrétiennes.

Jugeant autrement, les hommes du XIXe siècle la déclarèrent trop vieille, trop surannée, en un mot bonne à supprimer. À leurs yeux d’ailleurs elle portait un reflet du catholicisme. Il n’en fallait pas davantage pour lui faire son procès.

Elle fut condamnée… et sans appel.

Certains y ont applaudi. Je ne m’en étonne point. Tant que le monde sera monde, il y aura toujours des timorés et des pourfendeurs d’ombres, si bien que parmi ceux-ci on en rencontre même quelques-uns qui, faute de mieux, s’en prendraient à la leur pour peu qu’elle les gênât.

Pour moi j’y mets ma fierté, je n’en suis point. Je préfère la bonne guerre, en champ clair, et au besoin s’il le faut, prendre le taureau par les cornes. Combattre ainsi, c’est lutter, – et lutter c’est vivre… Que d’autres, si bon leur semble, s’acharnent à des ombres, et frappent dans le vide. Pourfendre des fantômes ne fait pas mon affaire.

À côté de ces regrets, une foule de souvenirs riants et un peu grotesques, se rattachent au nom de la bonne fête. Je les retrouve au fond de ma mémoire avec l’aspect des vieilleries qui gisent pêle-mêle sous la poussière des greniers, et le cocasse des défroques qui après avoir été jadis quelque chose, ne sont plus rien, et dont on rit.

Car elle était populaire, la fête de l’Annonciation… Pardon ; c’est de la Dame qu’il fallait dire…, et si populaire qu’elle avait passé dans les mœurs. Or, qui dit popularité dit bigarrure, et même quelque chose de plus.

Je m’explique. C’est que l’élément rustique y dominait. Par tradition, les populations foraines se déversaient sur la capitale. À côté du froufrou citadin, la bonhomie campagnarde. Cela coupait en deux l’uniformité de l’endimanchement bourgeois de la cité lausannoise.

En supprimant la fête, du même coup on a supprimé aussi l’originalité de cette journée. Ainsi découronné, le 25 mars est brusquement retombé dans la catégorie des jours qui ne nous disent rien, un jour comme un autre et sans histoire.

Pour en saisir la couleur, il faut se reporter bien loin en arrière, avant les chemins de fer, avant la vapeur, avant la lumière électrique, avant le télégraphe, comme avant tous les changements qui ont fait de Lausanne ce que nous le voyons aujourd’hui ; au temps enfin où les distances se comptaient par lieues, les lieues par des heures, et où l’on se tenait content d’avoir vu la capitale une fois dans sa vie.

Mais le jour de la Dame, on aurait dit un pèlerinage, tant on y venait de plusieurs lieues à la ronde.

D’où la coutume en était venue, nul n’aurait su le dire. Elle se perdait dans la nuit des âges.

Les paysannes apportaient leurs pépins de courge pour les faire balancer par la grande cloche de la cathédrale pendant qu’elle sonnerait midi, ce qui dans leur idée devait donner de la vertu à cette semence, et par là augmenter le volume de ce peu poétique produit de leurs terres. Il y a toujours un brin de superstition mêlé à toutes ces traditions locales, à ces levées en masse de la foule. Cela en dit plus long qu’on ne pense.

Zucca et dona brutta non sono grazie di Dio, disent les Italiens[3].

Il faut croire néanmoins que naguère, dans le pays de Vaud, on pensait autrement, puisqu’on mettait son point d’honneur à avoir de grosses courges.

C’était surtout à partir d’onze heures que la campagne faisait irruption dans la ville. Sur toutes les grandes routes de lourds chars à bancs convergeant vers la capitale, se succédaient à la file, pêle-mêle avec des groupes de piétons, de femmes endimanchées, le panier au bras, un chapeau de paille planté d’aplomb sur leur coiffe blanche ; de fillettes que la nouveauté de la course gonflait d’aise, cheminant plusieurs ensemble d’un pas égal, cadencé, rouges de plaisir et de hâte ; de garçons en vestes de milaine, prenant à grandes enjambées l’avance sur tous les autres.

En arrivant, les attelages remisés dans les auberges de barrière, on flânait dans les rues, en ayant soin toutefois de ne pas perdre de vue la cathédrale qui était comme un point de repère, et vers laquelle on se portait lentement par bandes, en tenant toute la largeur de la rue.

Tous ces gens le nez en l’air défilaient dans un grand silence, coupé seulement par des exclamations à peu près toujours les mêmes :

— De ma vie et de mes jours !… Vois-tu voir un peu que c’est beau !

Ou bien encore celles que leur arrachaient la vue et le nombre des cheminées :

— En voilà-t-il ? Dis donc, Louise, compte-les voir si tu peux. Bien content si j’avais autant de batz[4] qu’il y a de cheminées à Lausanne !…

En musant ainsi, on finissait par arriver à la Cité, sous les grands arbres.

Toute l’animation de la ville se portait là-haut. On y voyait des collégiens, des étudiants, des badauds, les gamins des rues, la populace, tous ceux que la cohue excite, et pour qui la bousculade est un plaisir. Cette foule et ce mouvement apportaient un rayon de gaîté dans le vieux quartier si froid et si mélancolique. Il semblait rajeunir et sourire au souffle de cette folie.

Le plus beau, c’était quand on montait, au clocher ouvert ce jour-là au public, un affolement, des poussées terribles, – on s’étouffait.

Au fait, on venait pour cela. Personne ne reculait, et les femmes moins que les autres. Pas ne devait être dit que les pépins de courge eussent fait inutilement le voyage de Lausanne. Aussi que de sachets de graines ont fait l’ascension du beffroi, qui sans la gloriole des ménagères ne seraient pas sortis du tiroir où depuis l’automne précédent ils reposaient en compagnie de toutes les semences des jardins. C’est pourquoi on s’engouffrait dans la tour avec d’autant plus d’énergie qu’avec ces émotions-là, on en aurait pour huit jours à raconter. Les coudes au corps, le jarret tendu, on se mettait à la file… et en avant.

On poussait, on s’écrasait, on criait. Plusieurs même, soulevés, portés, sans qu’ils eussent pu dire comment, arrivaient ahuris au sommet par la seule impulsion de ce flot montant. Et c’était miracle que personne n’eût les os rompus.

Comme on était monté, on redescendait, étouffé, bousculé, meurtri. Ces sorties en masse avaient l’impétuosité d’un torrent. À vrai dire, quand on touchait une fois le sol, on en avait assez. Le hommes se secouaient, les femmes et les filles rajustaient leurs coiffes et leurs fichus, – et sans s’attarder, les villageois ayant à cœur de faire leur tour de ville, allaient s’éparpillant dans toutes les directions.

Pendant le reste du jour, les rues pleines de peuple avaient un air d’après-midi de foire. Je vois encore les hommes, la pipe à la bouche, les bandes de femmes faisant et refaisant d’un endroit à l’autre vingt fois le même tour ; et les longues stations bêtes devant les boutiques des pâtissiers, les haltes contemplatives sous les enseignes des auberges, – la flâne en un mot, avec les repas grignotés en commun sur les bancs des promenades ; puis la terreur de ceux qui s’égrenaient en chemin, s’effaraient, et couraient, pensant être perdus, – et les rires des citadins que ces frayeurs divertissaient.

 

***   ***   ***

 

Pour les habitants de la ville, il était de tradition le jour de la Dame de manger des petits pâtés. Ne pas le faire eût été manquer au décorum qu’on devait à la bonne fête. Mais personne n’y manquait. On faisait même plus, – on s’en bourrait. L’usage en était si bel et bien enraciné dans toutes les classes de la population, qu’il semblait aussi vieux que la fête elle-même. En tout cas, c’en était un des traits les plus caractéristiques. Pendant toute la matinée, boulangers et confiseurs étaient sinon sur la brèche, au moins dans le coup de feu. De partout les commandes pleuvaient sur eux comme grêle, aussi le dernier quart d’heure avant midi, dans toutes les rues, c’était un véritable chassé-croisé de servantes et de mitrons, courant avec des plats et des paniers exhalant le même bon parfum de pâte chaude.

À midi très précis, il y avait des petits pâtés sur toutes les tables.

Si j’en parle de visu, c’est que ma grand-mère, qui habitait à l’angle de la place de St-François, vis-à-vis de l’église, et dont l’anniversaire tombait précisément le jour de la Dame, avait l’habitude de réunir pour cette double circonstance tous les membres de sa famille, tant ceux de la ville que ceux qui en étaient éloignés.

Il y avait d’abord les cousines de Lavaux, deux sœurs non mariées et d’âge mûr, très raides dans leurs robes de soie et leurs manches à gigots, toujours vêtues de même, et moulées, semblait-il, l’une sur l’autre, chacune ayant à son bras un petit sac de même forme en velours noir, qu’on appelait un « ridicule », et dont elles ne se séparaient jamais, pas même à table. C’étaient des personnes posées, qui parlaient peu, et souriaient plus rarement.

Puis l’oncle de Moudon et sa femme. Tandis que celle-ci, restée timide en dépit des années, ne répondait que par monosyllabes à toutes les avances qu’on pouvait lui faire, lui, vétéran des grandes guerres, ne déparlait pas, et sa voix, lorsqu’il s’animait, faisait trembler les vitres. Je me souviens qu’il avait le visage très rouge, une grosse moustache grise, et des sourcils en buisson, sous lesquels frétillaient deux petits yeux gris toujours en éveil.

Familier et questionneur, il donnait la réplique à chacun, et quand il s’adressait à ma grand’mère, il l’appelait ma « commère ».

Un autre couple, mais aux allures correctes et citadines, c’était le beau-frère et la belle-sœur de Lausanne. Le mari, invariablement cravaté de blanc, comme il convient à un notaire, était long et maigre ; la femme, une boulotte aux cheveux rouges, était de si petite taille qu’on mettait un coussin sur sa chaise pour l’exhausser lorsqu’elle était à table.

Entre les deux croissait un fils, qui ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre. Décoré à son baptême d’un nom cher aux Troyens, il ne paraissait pas avoir hérité de la fougue de son homonyme, et pour l’heure se contentait de rougir comme une jeune fille sitôt qu’on avait l’air de le regarder.

Notre branche, modeste famille d’un pasteur de campagne, venue du pays de la Broye pour manger des petits pâtés, complétait la liste.

La table portait quatorze couverts. Ce chiffre n’était jamais dépassé.

Mais quelqu’un était-il empêché de répondre à l’appel ? – Ma grand’mère qui nourrissait une invincible superstition à l’égard du nombre treize, comblait le vide en invitant une demoiselle française qui habitait la maison et que de son petit nom on appelait Mlle Armande. Elle cultivait les muses, et ne manquait jamais d’apporter un sonnet ou des acrostiches composés pour la circonstance, que d’ordinaire M. le notaire lisait à haute voix, au moment où l’on portait la santé de la maîtresse du logis.

Le dîner était toujours très gai.

Un frémissement de satisfaction accueillait l’entrée des petits pâtés, gentiment empilés en manière de pyramide sur un plat de vieille porcelaine.

Courage ! criait ma grand’mère.

On ne se le faisait pas dire deux fois. Et chacun de planter hardiment sa fourchette dans le sien.

À les engloutir, l’oncle de Moudon n’y mettait pas de cérémonie. Il se vantait, – le croira qui voudra, – d’en avoir avalé une fois trois douzaines de file, sans en être incommodé…

Mais il fallait l’entendre au dessert… Émoustillé par les petits pâtés, et peut-être aussi par le vin – il buvait comme un diantre – sa verve ne tarissait pas.

Il reprenait le récit de ses campagnes. – Au fond, avec quelques variantes, c’était toujours les mêmes choses qu’il racontait.

N’importe : à l’écouter on prenait plaisir.

Il s’échauffait, sacrait, haletait. Quelquefois, reculant sa chaise, il se dressait brusquement, et faisait le geste de coucher en joue l’ennemi… comme il lui arrivait de s’attendrir au souvenir de ses propres exploits, et alors sa voix roulait des larmes.

Pour le calmer, on priait Mlle Armande de faire chercher sa guitare et, au grand plaisir des enfants, elle chantait Ma Normandie et Partant pour la Syrie.

Où êtes-vous, neiges d’antan ?…

LILI POMPON

Impossible de savoir ce qui avait poussé le vieux Salomon, natif, ainsi que l’indiquait son acte d’origine, du canton de Soleure, à venir, au déclin de son âge mûr, s’établir en pays romand. Il avait loué, à peu de distance de chez nous, une vieille forge abandonnée où, du matin au soir, quand il n’était pas occupé ailleurs, il travaillait comme savetier. Mais là ne se bornait pas son industrie. Chiffonnier, fripier et brocanteur à l’occasion, achetant aussi la ferraille hors d’usage, l’étain, le cuivre, les vieilles armes, les vieux habits, et jusqu’aux vieux boutons, toutes choses qu’il échangeait contre de la menue mercerie, des parapluies de coton et des mouchoirs à carreaux, il trouvait à tout rebut matière à trafic.

Cette marchandise répugnante, patiemment entassée dans un hangar attenant à la forge, en ressortait deux ou trois fois l’année sous la forme d’énormes ballots de chiffons ou de caisses sordides qu’il expédiait à Berne par le roulage. Cela allait peut-être plus loin, mais on n’en sut jamais rien, le vieux, taciturne et sournois, n’étant pas homme à parler de ses affaires.

Lui et sa femme vivaient à l’écart, ne cherchant à se mêler avec personne. Bien qu’on n’eût pas proprement à se plaindre d’eux, le ménage néanmoins était tenu en défiance. On ne les voyait jamais à l’église. Étaient-ils juifs, étaient-ils protestants ? Nul n’aurait pu le dire. Quand le pasteur ou quelque autre avait voulu à ce sujet interroger le mari, celui-ci, sans lever les yeux de dessus son ouvrage, ne leur avait répondu que par un ricanement énigmatique et mauvais. Il avait d’ailleurs, en dessous de ses besicles, une certaine manière de regarder les gens qui les mettait mal à l’aise, et ceux qui entraient chez lui ne s’y attardaient guère. On allait même jusqu’à dire qu’il avait le mauvais œil, et pouvait bien jeter des sorts. Quant à sa femme, figure bourrue et chagrine, pas moyen non plus d’en tirer quelque chose, car sans compter qu’elle était sourde comme un mur, elle ne baragouinait qu’à grand’peine quelques mots de français.

De temps à autre, le brocanteur s’absentait et restait parfois plusieurs jours sans revenir.

On le disait parti pour « les Allemagnes ».

Lui absent, sa femme venait prendre la place qu’il occupait près de la porte à l’encoignure de la boutique. Tout en fumant sa pipe, une vilaine pipe noire qui la rendait encore plus repoussante, elle faisait le triage des chiffons, ou bien rafistolait de vieilles hardes.

Quelqu’un venait-il s’informer de son mari, à toutes les questions elle répondait d’une voix de rogomme :

— Baar-ti…

On n’en savait pas plus long.

Un jour Salomon ne revint pas seul ; il amenait une fillette, sa petite-fille à ce qu’il affirmait. Pas plus haute que le genou, noiraude, ébouriffée, cachant sous les cheveux qui lui couvraient à demi le visage des yeux noirs et brillants comme deux boules de jais, c’était la plus drôle de frimousse qu’on pût imaginer : on aurait dit une tête de caniche.

Du reste, elle en avait les allures, le plus souvent se traînant à quatre pattes dans la poussière et parmi les chiffons.

Son arrivée fut un événement pour les mioches et les miochettes du village, qui n’avaient encore jamais vu de fillette qui leur fût si dissemblable. On se pressait devant la boutique pour la mieux regarder, tout comme si elle eût été une bête de ménagerie.

Bonne à montrer à la foire, cette petite sauvagesse, dans son costume de chien savant, – jupon court de laine rouge, bordé d’un galon dédoré, et retenu tant bien que mal sur une chemise en guenilles par deux bretelles à frange jaune. Un collier d’ambre à grosses boules lui battait la poitrine et les épaules. Désordonnée dans ses mouvements, elle montrait lorsqu’elle secouait sa noire crinière, un visage boudeur et revêche. Les jambes nues comme les bras, car jamais on ne lui vit de souliers, elle ne tarda pas à prendre la couleur grise du logis.

Toujours aux écoutes, les marmots que la curiosité attroupait autour d’elle, découvrirent bientôt qu’elle s’appelait Lili.

Et c’étaient des : Hue, Lili ! d’abord discrets, avec de petits rires étouffés, puis plus hardis. On voulait l’apprivoiser dans l’espoir de lui voir faire des cabrioles.

Puis comme au lieu de leur répondre, d’ordinaire la fillette continuait à jouer avec un vieux pompon jaune, celui d’un shako démantibulé dont la carcasse bosselée, mêlée à un tas de défroques, gisait au fond de la boutique ; les plus malins pour la faire approcher, n’osant crier trop haut de peur du vieux Salomon, du doigt lui faisaient signe tout en ajoutant en sourdine : Pompon, Lili Pompon !

Peine perdue. Toutes ces avances ne la faisaient que plus farouche. Mais à force de l’interpeller ainsi, le nom lui resta. On ne l’appela plus que Lili Pompon.

 

***   ***   ***

 

Le village possédait deux écoles, celle des « grands » et celle des « petits ». À cette époque, j’entends quelque demi-siècle en arrière, il était encore bien des localités et des plus fières qui ne pouvaient se vanter d’autant, aussi celui-ci passait-il dans le district pour tenir haut la bannière du progrès. Bien que l’école des grands aurait droit à une mention particulière, aujourd’hui je n’en dirai rien, ne voulant parler ici que de celle des petits dont, malgré la distance, j’ai gardé si parfaite souvenance que je crois encore en respirer l’atmosphère, un mélange d’odeur d’encre et de renfermé. Les parois, qui jadis avaient été blanchies à la chaux, avec les années étaient devenues noires. Cette salle, de moyenne grandeur, recevait la lumière par deux fenêtres qui ouvraient sur la verdure, et d’où l’on avait de belles échappées sur le paysage. Au printemps, avant que les arbres eussent pris fleur, ainsi qu’en automne lorsqu’ils étaient défeuillés, on voyait le grand pont de la Broye et, au delà, égrenés dans les prés, des maisons foraines et des villages auxquels l’éloignement prêtait un faux air de joujoux de Nuremberg.

L’école était mixte. On y poussait indifféremment garçons en robe, fillettes en manches courtes, aussitôt que les uns et les autres étaient en état de marcher. La maîtresse s’appelait Mlle Margot, une bonne et douce fille que le ciel semblait avoir créée tout exprès pour l’instruction et la garde des bambins. C’est dire qu’on l’aimait, et qu’on ne se montrait pas récalcitrant pour aller dans sa classe. Les jours où il faisait chaud, on y arrivait rouge et tout suant, vu que la côte était raide et l’école située au sommet, à peu de distance du château qui l’écrasait de toute la rotondité de sa haute tour.

Un matin… je m’en souviens comme si c’était d’hier… la classe venait de s’ouvrir, Mlle Margot, sa gaule en main, debout devant un gigantesque alphabet accroché au mur, lettres blanches sur fond noir, s’apprêtait à nous le faire réciter, quand le bruit de la porte discrètement ouverte lui fit tourner la tête…

Elle eut un mouvement de surprise, et faillit laisser tomber sa gaule.

En même temps, de tous les bancs s’éleva la même exclamation contenue :

— Lili Pompon !…

Le savetier, poussant devant lui la petite moricaude, entrait dans la salle. Du même sourire mauvais qu’il avait toujours, il promenait sur la classe son œil clignotant.

La maîtresse demeurait clouée sur place…

L’explication ne fut pas longue. Il lui amenait une nouvelle écolière.

Une écolière… cette sauvage ?… Mlle Margot pensait rêver… Ses yeux allaient avec stupeur du visage grimaçant de Salomon à la figure ratatinée de l’enfant. Les paroles lui restaient à la gorge. Elle hésitait… bégayait… cherchait une réponse.

Moins ahurie, elle aurait sûrement ri aux larmes de l’espèce de toilette qu’on avait fait subir à l’étrange petite créature qui enfonçait sur elle son regard interrogateur.

Fagotée à la façon de ces poupées grotesques que des mains malhabiles affublent du premier chiffon venu, elle était vêtue d’une robe étroite à grands ramages, tombant tout d’une pièce, et si grossièrement taillée dans un coupon d’étoffe voyante utilisé pour la circonstance, que son petit corps grêle ne s’y devinait à aucun contour. Cette sorte de gaine laissait voir des brodequins défraîchis, garnis de lambeaux de fourrure, que les pieds de l’enfant traînaient sur le plancher avec un bruit de savates. Sa chevelure épaisse et désordonnée, non plus sur le visage, mais vigoureusement repoussée en arrière, et attachée sur la nuque, mettait à découvert un front large, couronnant un petit visage bistre et émacié, auquel l’éclat de deux yeux plus brillants que diamants noirs, mettait une lueur sauvage.

Certes si le costume était saugrenu, aux yeux de Mlle Margot la physionomie ne l’était pas moins. Habituée à n’avoir pour écoliers que des enfants de paysans aux joues rebondies, à l’œil placide, ce type d’une race inconnue, cette fillette qui avait tout l’air d’une énigme, son teint couleur de bronze, et jusqu’à ses yeux de braise, ne lui revenaient point. Une figure de bohémienne ?… Peut-être elle était…

Ce qui ne l’empêcha pas toutefois de compter ce matin-là une élève de plus. Avant même qu’elle fût revenue de son ébahissement, Salomon avait disparu, laissant la petite, immobile comme une image à la place où il l’avait quittée.

Avec un soupir, Mlle Margot lui fit signe de s’asseoir à l’extrémité d’un banc occupé par les plus petits.

Instinctivement, tous reculèrent. Effroi ou timidité, cette petite fille raide et altière dans sa jupe à fleurs leur en imposait. Sur les autres bancs, on se poussait du coude, on chuchotait.

En dépit de la curiosité qu’avait éveillée deux ou trois ans auparavant son arrivée au village, la petite moricaude était demeurée une étrangère pour les enfants de son âge. Soit défense des deux vieillards, soit sauvagerie naturelle, on ne l’avait jamais vue se mêler aux jeux des autres, ni parler à aucun d’entre eux. On ne connaissait pas même le son de sa voix.

Aussi ce même jour fut-on bien étonné lorsque Mlle Margot, voulant juger de son application, commença à lui expliquer l’alphabet, de le lui entendre répéter après elle clairement et correctement. Pas l’ombre de fausse honte. On eût dit qu’elle y mettait son point d’honneur, tant elle y allait bravement.

Cette petite sauvagesse avait reçu du ciel un si merveilleux don d’assimilation ; – une si rare énergie se cachait sous cette frêle enveloppe, que par la suite il arriva plus d’une fois à la maîtresse de dire qu’une intelligence aussi précoce avait quelque chose d’effrayant.

Farouche toujours, avec de fugitifs éclairs de joie, vis-à-vis des autres, elle semblait toujours être sur la défensive. Même dans les récréations, elle ne se départit jamais de sa réserve, ne répondant que par monosyllabes aux propos indiscrets ou étourdis qu’on ne se faisait faute de lui adresser.

Dix-huit mois environ s’étaient écoulés depuis son entrée à l’école, quand inopinément un beau jour le vieux Salomon la prit avec lui dans l’un des voyages dont il était coutumier.

Et comme on ne la vit pas revenir, on interrogea le savetier :

— Son père… il a voulu la garder… fut la seule réponse qu’on obtint de lui.

Les hivers passaient, les étés coulaient, les années s’accumulaient… et il n’était plus question de Lili Pompon autrement que comme souvenir. Il y avait longtemps aussi que la vieille Salomon avait passé de vie à trépas et que son mari avait quitté le pays. La forge était vide, car ce couple mystérieux y ayant laissé comme une traînée sinistre, personne, même parmi les plus pauvres, ne s’était soucié d’y venir habiter après lui.

L’école des petits, autrement appelée « l’école enfantine », en raison des progrès de la civilisation, s’abritait toujours à l’ombre séculaire du château ; et Mlle Margot qui tenait de la nature du lierre, demeurée fidèle à son poste, voyait avec orgueil approcher le moment où ses années de service lui donneraient droit à une pension de retraite.

On pouvait bien compter quinze ans depuis la brusque disparition de Lili Pompon, lorsqu’un matin le facteur de la poste entrant dans la classe, remit à la maîtresse un rouleau de papier à son adresse, tout maculé de chiffres illisibles et de marques postales, en lui disant :

— Voici qui vient de loin…

Elle prit le rouleau, l’examina, le tourna et le retourna plusieurs fois entre ses doigts.

— Voyons un peu, fit-elle, de plus en plus intriguée.

Elle coupa la ficelle et défit la première enveloppe. Une autre encore, puis elle déroula un cahier de musique… Couverture illustrée, titre fantaisiste, rien n’y manquait…

Un nuage passa sur sa vue… Était-ce un rêve ?

Au-dessus de la vignette, en grandes majuscules, elle pouvait lire : Lili Pompon. – Polka, par Luis Gomez…

Et devant elle, une ballerine… maillot, jupon court, roses dans les cheveux, sans parler des yeux sur lesquels on ne pouvait se méprendre…

— Lili Pompon ! s’écria-t-elle avec des larmes dans la voix.

Car c’était bien elle, grandie, changée, embellie, mais non méconnaissable.

La première émotion passée, tout en contemplant la vignette dont elle ne pouvait détacher les yeux, Mlle Margot découvrit au bas de la page trois mots d’une écriture fine, nerveuse, saccadée : « Une ancienne écolière ». Cadix, 18 novembre 18**.

Cette feuille de musique arrivant comme un pigeon voyageur du fond des Espagnes, jetait une lueur sur la destinée de la petite sauvagesse, – reine de théâtre ou étoile de ballet… Peut-être tout cela à la fois ?

Ce fut le seul signe de vie que jamais elle nous donna.

LA DERNIÈRE PARTIE DE LOTO

La belle Julienne. Ainsi la désignait-on dans son printemps. Plus tard, lorsque jeunesse et beauté eurent disparu de compagnie, on ne l’appela plus que Mme de Dex, du nom d’un fief qui jadis avait appartenu à la famille de son mari, et que par habitude autant que par respect, les paysans continuaient à donner aux descendants de leurs anciens seigneurs.

Pour elle, bien qu’elle n’eût plus aucun droit à porter ce titre, elle n’entendait pas qu’on le lui contestât, et ne pouvait pardonner à la révolution d’avoir aboli les privilèges de caste dont la noblesse du Pays de Vaud se faisait si fière.

— Une injustice ! – disait-elle avec une moue dédaigneuse, et en dépit du nouvel ordre de choses, elle s’obstinait à regarder les gens du village comme ses vassaux.

Tyrannique par tempérament, profondément égoïste, et poussant l’amour de la chicane jusqu’aux dernières limites, tant qu’elle vécut, elle ne cessa de donner du fil à retordre à ses parents comme à ses voisins.

Aujourd’hui, en cherchant bien parmi les plus vieux du village, il s’en trouvera encore plus d’un qui, si vous lui parlez d’elle, vous répondra avec un clignement significatif, et en appuyant sur ses syllabes : — Si on s’en souvient ? Ah ! ah !… Une ter-rrible !

Il n’y a que les caractères effacés, les débonnaires, les timides, qui ne laissent pas de trace de leur passage. Mais, tyrannisez, brisez, saccagez, démolissez ; et à l’égal de la belle Julienne, ce ne sera pas seulement des sillons que vous creuserez derrière vous, mais bien des ornières.

Une terrible !… Elle l’était.

Lorsque je la vis pour la première fois, elle n’avait plus vingt ans, elle en avait soixante-dix.

Je la vois encore.

Momie ou figure de l’autre monde, quelque chose d’informe et de desséché, qui se remuait à votre approche du fond d’un grand fauteuil où l’on avait entassé des coussins ; – et sortant de dessous les dentelles en désordre d’un vieux bonnet à rubans jaunes, d’où s’échappaient les boucles blondes d’un tour de faux cheveux, un visage ridé, tanné, grimaçant, auquel un rictus mauvais, et l’éclair de deux petits yeux noirs, donnaient un air de fauve.

Telle qu’elle vous apparaissait, amoindrie, ratatinée, et quasiment pliée en deux dans une douillette fanée de soie puce, toute maculée de taches de graisse et de poudre de tabac, l’œil le plus exercé aurait eu bien du mal à découvrir dans ce type de vieillesse décrépite, quelque trace de ce qui jadis avait pu lui valoir une réputation non usurpée de beauté.

Vieille, elle vivait dans une atmosphère de vétusté. Autour d’elle tout était vieux, usé, vermoulu. Il n’y avait pas jusqu’à son chien et ses chats, qui n’eussent la couleur du logis. La même couleur grise, le même aspect suranné, s’y retrouvait dans les bêtes comme dans les gens. Depuis son veuvage, elle habitait, avec une vieille servante, un vaste bâtiment délabré qui n’avait d’un château que le nom. On y arrivait par une cour où les poules prenaient leurs ébats sur un fumier. L’herbe y croissait entre les pavés, et des arbres qu’on n’émondait jamais, acacias, platanes, massifs de sureau et autres, s’y élargissaient à leur bon plaisir. La porte principale se présentait au rez-de-chaussée, sur trois marches inégales. Un corridor étroit et noir menait tout droit à une grande salle triste, que le voisinage d’un énorme poirier, dont les branches venaient frôler les fenêtres, contribuait à assombrir. Si l’on en excepte les quelques semaines que, pendant l’été, la châtelaine allait passer dans une de ses fermes, au grand soleil, sur les coteaux de Lavaux, elle occupait cette pièce tout le reste de l’année.

L’habitude la lui faisait trouver confortable ; les autres n’y voyaient qu’un tombeau.

Au fond, une porte à deux battants s’ouvrait sur l’alcôve. Pas loin se dressait, massif et ventru, le poêle de faïence vert d’épinards, avec sa cavette où l’hiver rissolaient les pommes.

S’avançant jusqu’aux trois quarts de la pièce, il y mettait une ombre de plus. Le velours jaune et usé des meubles n’avait rien à envier aux tentures plus défraîchies des fenêtres ; et depuis la boiserie dont le vernis qui s’émiettait laissait voir les plaies en maint endroit, jusqu’aux cadres et aux bibelots poussiéreux qui s’alignaient autour, c’était la même uniformité, la même teinte générale de vermoulure et de décadence, si bien qu’on pensait y voir le travail des vers et y sentir le moisi.

Entre les deux fenêtres, et tournant le dos au trumeau, siégeait dans son fauteuil la maîtresse du logis ; elle ne quittait pas cette place. Du matin au soir, on était sûr de l’y trouver.

Après avoir eu son heure de célébrité, cette ex-mondaine était venue, quelque trente ans auparavant, s’enterrer au village. Autant par économie que par dépit de ne pouvoir plus soutenir dans la société le rang qu’elle y avait toujours occupé, elle avait préféré ce manoir délabré où elle posait en châtelaine du temps jadis, à l’existence modestement bourgeoise qui eût été la sienne si elle avait continué d’habiter Lausanne.

Pour avoir toujours mené la vie à grandes guides, son mari, en mourant, ne lui avait laissé qu’une fortune très écornée, et de plus tous les embarras d’un procès que, poussé par elle, il avait intenté à l’un de ses cousins germains. Restée seule, elle mit à cette cause plus d’acharnement que jamais, et y mangea le plus clair de ses écus ; car lorsque, après cinq ans de démêlés interminables, d’assignations et de plaidoiries, le procès fut enfin jugé, elle se vit non seulement déboutée de ses prétentions, mais encore condamnée au payement de tous les frais.

Cela l’exaspéra. Elle n’en devint que plus âpre à la chicane. C’était son élément, et sa tyrannie s’en accrut d’autant. Les biens qui lui restaient, étant pour la plupart grevés de dettes, elle se trouvait sur ses vieux jours dans une position voisine de la gêne ; aussi plus d’une fois, soit pour satisfaire à ses instincts de plaideuse, soit pour apaiser des créanciers trop pressants, dut-elle se résoudre à vendre tel ou tel lot de terrain qui faisait l’orgueil de ses fermiers.

 

***   ***   ***

 

Brouillée avec les parents de son mari, sans autre société habituelle que celle de sa servante, « la Marianne à Madame », comme on l’appelait, une lourde paysanne, qu’elle payait peu et nourrissait mal, et qui ne restait chez elle que sur la promesse « d’une bonne ligne » sur son testament, – la vieille châtelaine, qui n’avait pas même pour se distraire la ressource du rouet, attendu qu’elle avait toujours dédaigné d’apprendre à filer, passait ses journées à jouer au loto. Pour dire mieux, elle y passait sa vie.

Où n’en vient-on pas quand l’ennui, le mal suprême, celui des cœurs vides et des esprits creux, tient la clef du logis ?

La belle Julienne en était arrivée là. Et par suite, la grosse Marianne était condamnée à faire du matin au soir le loto de sa maîtresse, – et sauf le temps qu’elle employait au ménage, à rester des heures entières assise devant la même table, pour aligner les mêmes jetons sur les mêmes cartes poisseuses. Nul doute que si elle eût été plus intelligente, ou douée de quelque imagination, elle aurait succombé à la monotonie de l’emploi. Par bonheur, l’imagination était ce qui la gênait le moins ; elle n’en connut jamais rien, pas même le nom. Le loto ne la tua point. Mais chaque matin, réprimant à grand’peine l’envie de bâiller qui toujours la prenait au moment de se mettre à la table de jeu, et à peu près du même air de résignation farouche que le galérien met à traîner son boulet, elle reprenait vis-à-vis de sa maîtresse, sur une haute chaise à dossier droit, la place où depuis une trentaine d’années la rivait l’obéissance.

Tuer le temps, ou tuer l’ennui, – entre les deux il n’y a que l’épaisseur d’un cheveu, – n’est pas chose facile, quand pour y réussir on n’a pas d’autre ressource que celle que je viens de dire. Mme de Dex ne s’en apercevait, hélas ! que trop.

Certes, lorsqu’on a été une des reines de la mode, qu’on a connu les jouissances de l’esprit et tous les raffinements de la vie élégante, il est dur d’en être réduite à la seule société d’une grossière paysanne, et au seul passe-temps du plus insipide de tous les jeux. Aussi ne pouvait-on que s’étonner qu’une femme spirituelle comme elle l’était, et d’imagination inventive, n’eût rien trouvé de mieux pour tromper l’ennui de ses journées.

Caprice étrange d’une nature plus étrange encore. Devant cet insondable composé de morgue et d’enfantillage, on se sentait pris d’une amère tristesse. Il y avait là une affreuse dérision du sort, et cette femme conservant, en dépit de l’extrême vieillesse, toutes les sécheresses, toutes les exigences de l’enfant gâtée, en révolte avec Dieu, en guerre avec les hommes, donnait à ceux qui la voyaient, l’effroi de tout ce qui était vieux.

Quelqu’un, visiteur ou autre, venait-il pour un moment rompre ce somnolent tête à tête, la grosse Marianne en profitait pour s’esquiver.

— Savez-vous la chiffre ?… demandait-elle sans ambages à ceux qu’elle voyait pour la première fois. Et si la réponse était affirmative :

— Il me faut aller voir regarder nos poules…

Cela dit, elle tournait sur ses talons, et on ne la revoyait plus.

On en riait ; mais qui aurait pu lui en vouloir ? Il n’y a pas que les jeunes pour faire l’école buissonnière. Car on a beau n’être qu’une simple fille de campagne, et ne rien connaître au delà de son horizon, on en sait assez cependant pour comprendre que le but de la vie n’est pas le loto.

Quant à la châtelaine, qui n’était pas fâchée d’échanger de temps en temps le visage refrogné de sa servante contre un autre plus avenant, tout visiteur lui était une bonne fortune. Qu’un étudiant, voire un simple collégien, vînt passer le temps de ses vacances au village, elle l’accaparait, jetant avec d’autant plus d’empressement le grappin sur lui, que tout en faisant sa partie, il pouvait la mettre au courant des événements du chef-lieu.

En temps ordinaire, il était rare qu’une visite inattendue vînt opérer une diversion dans l’existence des deux recluses. Quelques-uns, pressés par l’ouvrage, – de peur du loto, – où à l’égal d’une mouche en toile d’araignée, on ne pouvait plus se dégager une fois qu’on s’y trouvait pris, – ne se hasardaient pas à franchir le seuil du château. D’autres n’étant pas rechangés, – tant était grande la gêne qu’inspirait la dame, n’osaient point se présenter chez elle dans leurs habits de travail.

Il y avait bien le pasteur… Mais il n’avait pas su gagner ses bonnes grâces, et pour ce motif elle n’encourageait pas ses visites. Entre autres faiblesses, elle avait celle de ne point vouloir entendre parler de la mort ; et un jour que le révérend avait mis la conversation sur ce sujet, elle l’avait écouté le sourcil contracté, avec un mécontentement si visible, un silence si glacial, que le digne homme en était demeuré tout interdit, et l’entretien n’alla pas plus loin. Depuis ce jour, le qualifiant de causeur lugubre, elle l’avait toujours tenu en quarantaine, et lui se voyant éconduit, ne revenait plus.

Restaient le syndic et le maître d’école. Mais trop occupés l’un et l’autre pour voisiner les jours d’œuvre, le dimanche seulement ils formaient à eux deux le noyau de la société qui se réunissait chez elle.

À la différence du maître d’école qui, maladif et chargé de famille, était empêché parfois de se rendre au château, Jean-François, le syndic, un gros homme jovial, se faisait remarquer par son assiduité au loto, – non que le jeu en lui-même y fût pour quelque chose, – mais le rusé compère avait son idée de derrière la tête, et n’était pas homme à l’abandonner.

Depuis longtemps il convoitait un certain morceau de pré qui touchait à son propre domaine, et semblait avoir été placé là tout exprès pour l’arrondir. Sans contredit le plus beau de la commune, du village il descendait en plis onduleux avec ses bouquets de saules jusqu’à la rivière. L’herbe, qui ne le savait ? y poussait plus haute et plus drue qu’ailleurs. En donnait-il du mal à faucher dans les bonnes années ! Mais aussi quelle gloire de compter tous les chars de foin qui pouvaient en sortir !

Ce pré était son ambition. À force d’y penser, peu s’en fallait qu’il ne le regardât comme sien. Il en rêvait la nuit comme il en rêvait le jour, et spéculant d’avance sur l’époque probable où il en serait le possesseur, il entretenait sa femme et ses enfants des améliorations qu’il comptait y apporter, de même qu’il lui échappa plus d’une fois de dire :

— Quand le pré du château sera à nous… la première chose à faire, sera d’y charrier les pierres pour la maison…

Car on ne le prenait jamais au dépourvu. La maison qu’il méditait de bâtir, était celle qu’il destinait à Gabriel, l’aîné de ses fils, robuste garçon en âge de s’établir.

Malheureusement, à la réalisation de son rêve, il ne manquait qu’une chose, très simple, selon qu’on la considère : le consentement du vendeur. Et si M. le syndic, en matière de finance, était comme on dit, dur à la détente, – Mme de Dex, en fine mouche qu’elle était, n’était pas moins opiniâtre, et entendait vendre son pré à gros bénéfice.

Question toujours pendante. Entre ces deux assauts de finesse, depuis des années l’affaire en était là.

Ceci explique pourquoi le gros Jean-François était si empressé au château. Il se voulait garder des intelligences dans la place pour être le premier à profiter du moment qui ne pouvait manquer d’arriver tôt ou tard, où Mme de Dex se verrait forcée de vendre son pré.

Tout en maugréant contre elle, il s’efforçait de patienter, et faisait son loto.

Un hiver que la terrible vieille, tourmentée de soucis d’argent, se montrait tout à la fois plus irritable et plus accablée, il lui reparla du Grand Pré. De concession en concession on en vint, – « à ne plus se tenir, » – selon l’expression villageoise, qu’à la différence de 500 francs.

Le syndic jubilait. Il se voyait déjà maître du terrain, et se promettait bien que la St-Sylvestre verrait sa dernière bataille.

Car on était arrivé au dernier jour de l’année, et par une ancienne habitude, autant que pour complaire à la châtelaine, il venait toujours ce soir-là partager son souper. De son côté, connaissant les goûts de son hôte, après le repas Mme de Dex ne manquait jamais de faire apporter une bouteille de « 34 » que M. le syndic acceptait sans se faire prier et dégustait d’un air de fin connaisseur, tout en accompagnant ses rasades de souhaits solennels de nouvelle année à l’adresse de la maîtresse du logis : — « Prospérité et longue vie à notre chère dame ! »

Inhabile à varier ses formules, celles-ci se répétaient à plusieurs reprises, tant que durait le contenu de la bouteille.

Mais cette fois, il trouva une variante, et d’un geste déclamatoire élevant son dernier verre, il dit gravement :

— Madame la baronne, prospérité à nos affaires !

— Dieu le veuille, murmura-t-elle sourdement en passant ses doigts décharnés sur le couvercle de sa tabatière.

Encouragé par cette réponse, il pencha vers elle sa face cramoisie :

— Eh bien, madame la baronne ; – il lui donnait ce titre pour mieux l’enjôler, – si nous profitions de ce dernier jour de l’année pour conclure la nôtre ?…

— Laissons-la à l’an qui vient, répartit vivement la dame. Demain à la bonne heure. Venez après votre dîner… nous en parlerons, et si vous êtes raisonnable… le Grand Pré sera à vous… Mais pour ce soir faisons le loto.

Il dut s’y résigner.

La soirée s’avançait. Les parties s’allongeaient, se terminaient, pour recommencer avec la même pesante monotonie.

La pendule sonna dix heures.

— Madame la baronne, il est diablement tard, exclama Jean-François, en bâillant à se démettre la mâchoire.

— Encore une partie, syndic…

Celle-ci finie, il recula sa chaise, et voulut objecter que sa femme l’attendait…

— Encore une, la dernière… syndic… et vous pourrez partir…

Pas à répliquer. La tête alourdie il se remit à tirer les jetons du sac, appelant les numéros d’une voix de plus en plus traînarde et chantante :

31… 22… 61… 49…

Tout à coup l’immobilité de sa voisine lui fit lever les yeux.

Il eut un soubresaut.

Le visage décomposé et bleui de la châtelaine lui en disait assez. Elle était morte.

Deux jours après, suivie d’un petit cortège de parents éloignés, et de toute la population masculine du village, elle fut portée au cimetière. On la déposa à l’angle nord de l’enclos, une place où depuis longtemps on n’ensevelissait plus personne, et qu’en mémoire du vieux temps, on appelait « le coin des seigneurs ! »

On prétend que M. le syndic fut longtemps à se remettre de l’émotion qui le secoua le soir de la St-Sylvestre.

Ce qui toutefois, quelques mois plus tard, ne l’empêcha pas d’arrondir son bien, en achetant, non seulement le Grand Pré, mais aussi le château où il alla s’établir avec les siens, laissant pour logement à son fils aîné qui venait de se marier, la maison où il était né.

DEUXIÈME PARTIE

LES BISSES

Plusieurs avant moi ont déjà parlé du Valais, mais ni eux, ni moi, nous n’en aurons jamais tout dit. Et, qu’après nous des nuées d’explorateurs, écrivains, artistes, botanistes, géologues, savants de toutes sortes, voire des poètes, viennent s’y abattre, ils y trouveront toujours, n’ayez crainte, bien des sujets inédits. L’imprévu, la nouveauté, une infinité de contrastes et de types curieux, des traditions touchantes, un parfum de choses anciennes, la richesse de sa flore, la variété de ses produits, en font un terrain à part où chacun moissonne et prend ce qui lui convient.

Mais comme il n’est pas non plus de pays dont la légende ait mieux fait son profit, ou en a dit du bien et du mal, le vrai et le faux ; même il est advenu que quelques-uns, soit malice, soit ignorance, pour avoir voulu le portraiturer, n’ont réussi qu’à le caricaturer, brodant ici, déchirant là, changeant, embellissant, rapetissant, critiquant, et le dénaturant, aurait-on dit, à cœur joie et de parti pris.

Pour leur excuse, il faut bien dire que le Valais, quoi qu’on en pense, n’est point facile à saisir. Il ne se livre pas d’emblée, ni au premier venu, et lui arracher ses secrets demande du temps et de la peine. Pour le bien connaître, il ne suffit pas d’en avoir escaladé les cimes ou exploré les glaciers, pas plus qu’il ne suffit d’avoir vu le Valais modernisé, celui de tout le monde, le Valais des chemins de fer et des tables d’hôtes que l’on voit partout où les progrès de la civilisation ont planté un hôtel-caserne, le Valais tiré à quatre épingles, chamarré, galonné et cravaté de blanc.

Celui-là on le connaît depuis longtemps et ce que j’en pourrais dire, n’apprendrait rien qu’on ne sût déjà. Ce n’est donc pas pour vous y conduire que j’en parle ici, mais pour mieux faire comprendre combien il diffère de l’autre, celui que j’ai entrepris de décrire, et qu’on ignore parce qu’il est sans histoire – le vieux, mais le vrai, – le Valais des solitudes, des recoins et des gens à figure d’autrefois.

C’est loin des chemins battus, loin de la voie ferrée qu’il faut aller le chercher. Celui-là, on ne le connaît guère, étant d’ailleurs si bien caché que les touristes passent à côté sans le voir ; et le sifflet de la locomotive quand par échappées il atteint là-haut, a l’accent moqueur des jeunesses qui se raillent de tout ce qui est vieux.

Et pour en donner la couleur : des parois nues d’une teinte de rouille, des paysages arides et rocheux où de loin en loin brille, comme un morceau d’azur détaché du ciel, un petit lac bleu et clair ; – des espaces immenses sans routes ni chemins, sillonnés seulement de sentiers qui grimpent et zigzaguent, des côtes brûlées, crevassées de couloirs, coupées de ravins, crénelées de sapins, avec de grands morceaux verts jetés dans les clairières en manière de tapis, et des champs de seigle accrochés partout. Comme les aspects, le sol est pierreux et revêche, – un sol sans entrailles, dur et avare à ses propres enfants. Que si sur ces étendues solitaires, et cette nature marâtre, on se représente, pareils de loin à des tas de fagots, des villages très vieux et très noirs, les uns blottis dans les replis, piqués sur les escarpements ou couchés dans les bas-fonds ; les autres assis sur les hauteurs ou à califourchon sur les arêtes, on aura le tableau. Pour l’achever, veut-on l’encadrement ? Un amphithéâtre de montagnes sombres et tristes, derrière lesquelles d’autres montagnes, des cimes grises ou bleues, chauves ou blanches, de hauts pics argentés, des glaciers et des neiges, se lèvent comme pour regarder par-dessus. Tout cela largement brossé à grands coups de pinceau, avec ces merveilleux effets de lumière en averse d’or dont le Créateur se sert souvent pour adoucir les perspectives les plus sévères. La beauté du pays est toute dans ces contrastes.

Ces endroits reculés ont leur indépendance ; l’air est vierge, la solitude absolue, l’homme, bien maître chez soi, y pousse comme les sapins, vigoureux et fort. Triste ou gai, il se promène au milieu de son bien : le soleil, la lumière, la terre, les arbres, tout est à lui. Loin des milieux factices, il n’a autre chose que ce que possède le voisin, tous deux égaux dans la même existence, soldats dans la même bataille contre la terre qui résiste et se défend toujours, – les périls affrontés ensemble les font frères.

Ainsi de génération en génération, ont lutté leurs pères. Pas de champs, pas de pâturages, pas un morceau de vigne qui n’ait été conquis sur la marâtre au prix de leurs sueurs. Car la lutte dans ces hautes régions, c’est l’héritage commun à tous, – une dure vie… mais que, Dieu aidant, on prend par le bon bout, sans se douter qu’on donne, à nous autres gens des villes, une leçon de suprême sagesse. Ora et labora.

Et maintenant veut-on savoir comment ces vaillants montagnards s’y prennent pour arracher à la terre leur subsistance et celle de leurs troupeaux ? C’est sous un des traits qui caractérisent le mieux les besoins du pays que je vais vous le montrer aujourd’hui : – ses aqueducs.

N’en riez pas. Si la campagne romaine a les siens, qui parlent de grandeur déchue, ceux du Valais racontent des siècles de labeur. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est une question vitale, car si personne n’ignore que le Rhône, au temps de ses crues, est l’ennemi des communes riveraines, ce qu’on sait moins, c’est que l’insuffisance des sources ainsi que la rareté des pluies pendant la saison chaude, aurait changé les régions élevées en déserts, si, dès les temps reculés, les habitants des montagnes n’y avaient suppléé par l’établissement de canaux d’irrigation et d’aqueducs que dans le langage usuel on désigne sous le nom de bisses.

On peut juger du reste de leur importance au point de vue économique par les grands sacrifices financiers que les populations alpestres s’imposent, autant pour leur établissement que pour couvrir les frais souvent considérables que nécessite leur entretien, en raison des accidents auxquels ils sont exposés par suite des glissements de terrain.

 

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L’origine de ces canaux remonte à une haute antiquité, selon les uns à l’ère romaine, selon les autres aux Sarrasins, terme générique par lequel les montagnards désignent les tribus barbares qui les premières s’établirent dans leurs vallées. À l’appui de ces assertions, on peut citer sur différents points du pays les restes de vieux canaux dont le nom et le mode de construction indiquent l’ancienneté. Tel par exemple, le bisse des païens, dans la vallée de Viège, commune de Visperterminen. Tel aussi non loin de Vercorin, sur la rive droite de la Navizance, le bisse des Sarrasins, antique aqueduc en partie taillé dans le roc, dont on voit encore quelques tronçons à une hauteur considérable. Celui-ci, utilisé pendant des siècles pour l’arrosage des terrains environnants, dut être forcément abandonné à cause des dangers que présentait son entretien, quarante hommes chargés d’y faire une réparation y ayant trouvé la mort le même jour.

Les Hauts-Valaisans eurent l’initiative de la plupart des bisses que l’on voit aujourd’hui. Ces canaux, dans la partie allemande du pays, étaient nommés suonen, d’un mot de l’ancien dialecte suon (juges), parce que soit les magistrats, soit les évêques, tinrent souvent tribunal au point de jonction de deux bisses. Dans quelques endroits, les traditions locales, tout en conservant le souvenir de ces arbitrages en plein air et sans appel, ont aussi entretenu de commune à commune, et jusqu’à nos jours, de vieille aigreurs. Nous en eûmes la preuve pendant une de nos excursions dans la vallée d’Anniviers. Un jour que nous nous rendions de Vissoie à Vercorin, arrivés à une clairière où deux chalets vermoulus se découpent sur le ciel, des montagnards avec lesquels nous cheminions de conserve, nous montrèrent sur le bord du sentier, tout à côté d’une fontaine rustique qu’alimente un maigre filet d’eau, la place où jadis l’évêque Supersaxo, accompagné de ses chanoines, vint s’asseoir pour prononcer sur une contestation soulevée par les habitants d’Anniviers contre ceux de Vercorin, au sujet d’un cours d’eau qui coule non loin de là, et que ces derniers détournaient à leur profit.

La question ayant été tranchée en faveur des Anniviards, les gens de Vercorin, se croyant lésés dans leurs droits, non seulement accusèrent le prélat de partialité, mais vouèrent à sa mémoire une rancune qui n’est pas encore éteinte. Bien que sous forme de légende, elle n’en est que plus significative, étant une preuve frappante de la ténacité des vindictes montagnardes. Je n’en donne ici que la conclusion. Elle se passe de commentaires. Pour avoir enlevé à Vercorin la jouissance de l’élément fertilisateur si nécessaire à ses pâturages, et en expiation de cette injustice, l’âme de l’évêque, au dire de nos deux compagnons, fut condamnée à errer perpétuellement dans la plaine stérile de Champ-Sec, où même à certaines nuits de l’année on peut l’apercevoir.

On conçoit aisément que sur ce terrain, l’imagination populaire se soit donné carrière. Bien d’autres légendes de couleur non moins locale sont nées, soit de l’établissement des bisses, soit des conflits que le partage de l’eau amenait fréquemment entre les communes limitrophes. Les fées, comme on sait, serviables à l’occasion, y jouent un rôle important, à preuve le nom de bisse des fées donné à un aqueduc abandonné que l’on trouve sur les hauteurs de Lens.

Le plus ancien document où il soit fait mention des bisses est un testament de Guichard de Tavelli, en faveur d’Antoine et Pierre de la Tour, écrit au château de la Soie, en 1366. Mais ce n’est que plus tard, paraît-il, et vers la fin du moyen âge, que les Valaisans s’appliquèrent à en établir sur plusieurs points de leur territoire. (Ont écrit sur cette matière : J. Stumpf 1548, Simler 1574, etc.) Le nombre de ces canaux s’accrut progressivement en raison du chiffre et des besoins de la population ; aussi la plupart de ceux qui existent maintenant datent des temps modernes. Très nombreux aujourd’hui, – le Valais n’en compte pas moins de cinquante, dont quelques-uns ont jusqu’à huit à dix lieues d’étendue, – il est facile à un œil exercé, même à une très grande distance, de reconnaître un bisse dans la ligne noire et horizontale qui coupe d’un trait raide le flanc des montagnes. On en voit même parfois trois, quatre, cinq, superposés, à des distances inégales. De là dépend la fertilité de toute une zone, ce système d’irrigation étant pour les localités alpestres dénuées de cours d’eau suffisants, une condition de sécurité pour l’alimentation des prairies.

Mais les regarder de loin, comme suivre d’un pas nonchalant sur la lisière des forêts, à l’ombre des mélèzes, le babil paisible de ces jolis petits canaux, ne les fait pas connaître. Veut-on s’en faire une idée ? Il faut remonter leur cours, et aller les prendre à leur source, le plus souvent au pied des glaciers : une marche de plusieurs heures. Croyez-moi, il en vaut la peine. Le génie de tout un peuple est là, un génie entreprenant dans la rude franchise de son allure.

Êtes-vous grimpeur, avec la tête solide et le pied à l’avenant ? – C’est pour vous. Car d’emblée il faut le dire, que ceux qui ont le vertige n’y viennent point. Plus d’une fois, c’est collé à l’abîme, suspendu entre ciel et terre, qu’il faudra passer. En bien des endroits il y va de la vie, – le cœur doit être ferme comme le pied ; – et au retour vous direz ce que vous en pensez, et si ces énergies ne vous ont pas remué le cœur.

Plusieurs de ces bisses sont d’une audace incroyable, travaux d’Hercule commencés sans fracas par quelques poignées de montagnards, continués pendant quelques années à la sueur de leur front, accomplis de même, et une fois achevés, mis sous la garde de Dieu. – Ici, on ne procède pas autrement. Remonter à la source de toute grâce pour les bienfaits reçus, se mettre soi et ce qu’on possède sous la protection du ciel, dans ce vieux pays, est encore de tradition. Et comme cette pratique on la trouve bonne, et qu’on ne veut pas la laisser tomber en désuétude, chaque année, à jour fixé, les paroisses de montagne se rendent processionnellement, bannières déployées, à travers pâturages et forêts, jusqu’au bord de l’eau, pour la bénédiction de l’aqueduc.

Si l’on réfléchit que, dans plus d’un cas, l’eau a été prise au pied des glaciers, à une altitude de 8000 pieds au-dessus du niveau de la mer, on ne peut qu’admirer le courage et l’intelligence des hommes énergiques qui ont pu concevoir et accomplir à eux seuls, le plus souvent sans le secours de l’ingénieur, des entreprises dont l’exécution leur était rendue fort difficile par les graviers, les saillies des rochers, les moraines des glaciers, les cônes des torrents, les précipices, les sols argileux et d’autres obstacles imprévus.

Ce n’est que dans les régions inférieures que l’on a pu établir des canaux en les creusant dans le terrain à travers lequel on les amenait. Plus haut, ce procédé ne pouvait être employé que sur quelques points. Sur de longs trajets, ils ont dû être taillés dans le roc, ou établis au moyen de murs d’appui ou de revêtement, et l’on a creusé des tunnels qui ont jusqu’à 1300 pieds de profondeur dans les rochers qu’on ne pouvait pas contourner.

Les parois perpendiculaires nous montrent souvent des demi-galeries de 4000 pieds de long, où le rocher n’a été miné que pour faire un passage à l’usage de l’inspecteur. Si le rocher surplombe, les canaux sont construits en bois, et consolidés au moyen de barres de fer dont une extrémité est fixée au rocher, et l’autre suspendue à un câble de fil de fer, travail fort dangereux pour les ouvriers qui doivent se laisser couler le long des rochers à l’aide de cordes. On cite entre autres la commune de Mund, dans le Haut-Valais, qui a dû acheter à cet effet une corde longue de 4000 pieds. Et l’on jugera du péril auquel sont exposés, dans la même commune, les travailleurs chargés des réparations à l’aqueduc, par le fait que ceux-ci ont l’habitude, en pareille occasion, de se faire accompagner du curé de la paroisse, afin de pouvoir encore être administrés, dans le cas où une chute malheureuse les mettrait en danger de mort.

Se faufiler sous terre à la façon des taupes, s’accrocher aux parois comme des oiseaux, trouer le roc à des hauteurs et sur des escarpements où un chamois ne se hasarderait pas, tout cela pour un peu d’eau ! Tant de courage et tant d’audace n’en disent-ils pas plus long que les paroles ? – sans compter que ces gens-là, héros obscurs comme avant eux l’ont été leurs ancêtres, n’ont pas même le bénéfice de leur héroïsme. En dehors de leurs montagnes, personne ne les connaît, et l’on ne parle jamais d’eux.

Dans les terrains peu solides, il arrive fréquemment que les éboulis, non seulement endommagent et détruisent les conduits, mais bouleversent aussi complètement le sol. Ailleurs, dans les endroits où les canaux sont menacés par les avalanches, on a la précaution de les enlever pendant l’hiver.

Chaque printemps, le tuteur du bisse convoque tous les intéressés pour les travaux d’entretien. Si l’aqueduc présente des trajets couverts, il faut, comme je viens de le dire, que les ouvriers s’y introduisent en se glissant à plat ventre, et au péril de leur vie. En été, aussi longtemps qu’il est nécessaire d’arroser les prairies, maint canal a jour et nuit des surveillants, afin que le cours de l’eau ne soit pas interrompu. Pour s’assurer que le bisse fonctionne, on a établi sur quelques points un marteau qui frappe des coups retentissants, au moyen d’une roue que le ruisseau met en mouvement.

La répartition de l’eau a lieu par jour et par heure, de sorte que chaque propriétaire de terrain sait quand il a le droit d’en disposer.

Quelques-uns de ces aqueducs ont même des capitaux dont les intérêts servent à payer les frais d’entretien, ainsi qu’à faire la dépense d’une distribution de vin aux hommes de corvée employés aux réparations.

 

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Voilà pour le côté pratique et économique de la question. Maintenant, si nous laissons derrière nous les hauteurs où perche le vertigineux aqueduc, voyons comment plus bas il peut nous intéresser, nous autres flâneurs et oiseaux de passage.

Quand la configuration du sol le permet, comme on le voit, par exemple, aux Mayens de Sion, le bisse n’est autre chose qu’un joli ruisselet ombragé par les sapins ou les mélèzes, coulant sur la lisière des forêts entre deux margelles de gazon ; et il va cheminant ainsi des heures, du même cours paisible et régulier, contournant montagnes et vallons, libre d’entraves, toujours souriant, toujours limpide. C’est ainsi que nous l’aimons. Encaissé dans une bordure de plantes, auxquelles le voisinage de l’eau donne une vigueur peu commune, un sentier, – le sentier de surveillance, – longe le bisse. On le croirait créé tout exprès pour le plaisir et l’étonnement des passants, tant il est difficile d’imaginer quelque chose de plus pittoresque et de plus charmant. Dès qu’on y pose le pied, il vous arrache une exclamation de surprise et d’admiration. Nulle part on ne goûte comme ici le charme de l’imprévu. Et après avoir échappé à la chaleur accablante, aux lourds ennuis de la plaine, quelle sieste réconfortante que de retremper son esprit dans le silence parfumé et la voluptueuse fraîcheur de ces ombrages séculaires !

Que nous marchions en amont ou en aval du bisse, peu importe. Nous aurons de l’air, de l’espace, plus d’ombre que de soleil, du vert plein les yeux. Le sentier côtoie toujours le courant. Il descend avec lui des glaciers ou des lacs, et en bon camarade, l’accompagne jusqu’au bout.

Voyez-vous ce ruisseau, plus limpide que le verre, glissant sans bruit au pied des grands arbres qui lui jettent leur ombre et leurs reflets ? Pas un pli, pas une ride. Sans le frémissement des plantes qui s’y baignent, on le dirait endormi. Plus loin, réveillé en sursaut par les accidents du terrain, il prend une allure plus rapide, et disparaît tout à coup dans un fouillis d’arbustes, d’où il ressort un peu plus bas pour saluer en passant, d’un murmure discret, les gros blocs erratiques accroupis sur la berge. Ailleurs, par les écluses ouvertes, il se répand en longs rubans d’argent sur le fin velours des pâturages, ou bien, paré de toutes les couleurs du prisme, il tombe de haut avec une sorte de joie furieuse sur les cailloux blancs d’écume. Il bondit, s’élance en bouillonnant sous un pont rustique, deux troncs à peine équarris jetés de l’un à l’autre bord, et le soleil qui luit à travers les arbres, le couvre de paillettes étincelantes. Puis, cet accès d’effervescence passé, à quelques pas de là, il redevient le modeste petit ruisseau que nous avons vu plus haut, coulant paisiblement au milieu des mousses et des fougères.

Une nuit verte nous enveloppe. Nous marchons sous un dôme de feuillage. Des sapins aux barbes de lichens, les patriarches de ces montagnes, entrecroisent leurs branches sur notre tête. De leurs cicatrices coule une résine d’ambre. D’un côté, la forêt avec ses mystères et ses ombres, ses roches aux flancs noirs ; de l’autre, un rideau transparent de mélèzes et de sapins qui nous ménage de ravissantes éclaircies sur la plaine et les sommets. Puis il y a aussi des places ouvertes où, dans un enchevêtrement de jeune verdure et de troncs vermoulus, perce le toit de quelque mayen avec des bruits de clochettes et des voix d’enfants. Des vaches, qui ont grimpé jusqu’au bisse, plongent leurs naseaux fumants dans cette belle eau claire. Plus d’une, postée au travers du sentier, nous regarde venir, et se détourne en beuglant, tandis qu’à quelques pas leur gardienne, une paysannette court vêtue, dans l’herbe jusqu’aux genoux, lève curieusement sur nous ses grands yeux candides.

Plus loin… mais nous en dirions tant que nous n’en finirions pas, tant il y a d’attraction pour nous autres, gens des plaines, à muser le long des bisses. Si ceux qui nous lisent veulent en savoir davantage, nous ne pouvons que leur dire : Amis des montagnes, venez et voyez.

DANSE ET DANSEURS

Un singulier sujet, direz-vous. Aussi bien, c’est à cause de cela que je l’ai choisi, pour sortir des chemins battus et vous donner le spectacle de la danse en Valais, car c’est de bal qu’il s’agit.

Vous vous récriez ? Cela se comprend, je m’y attendais.

Le Valais, – aurez-vous répété cent fois, un pays arriéré ! et qui ne ressemble à rien… Y sait-on seulement danser le rigodon ?

— Le rigodon, et bien autre chose encore. La danse ici, ne vous en déplaise, est fille du sol, et par une amère ironie du destin, le Valaisan est passé maître dans l’art chorégraphique.

Vous pensez peut-être que ceci est une plaisanterie ? Détrompez-vous. Et que si par aventure vous êtes un tantinet puritain, n’ayez crainte. Il n’y a rien dans ce que je vais vous dire qui doive vous effaroucher, pas plus qu’il n’est question d’une danse d’ours ou de marmottes, comme je vois que certains d’entre vous ont l’air de croire. Laissons aux grincheux, si bon leur plaît, le soin d’en médire, et sachons voir les choses sous leur bon côté. Après la valse et le galop, je vous promets encore une danse macabre, à quoi, n’est-il pas vrai, vous étiez loin de vous attendre ? Mais il faut aller jusqu’au bout. Blasé sur ce que l’on rencontre partout, j’ai cherché beau ou laid, ce qu’on ne voit nulle part qu’ici ; – car se montrer tel qu’on est, sans vernis ni fausses couleurs, être soi en un mot, voilà le secret de la vraie originalité.

 

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Êtes-vous amateur de contrastes dans la nature et dans les hommes ? Venez en Valais, et regardez bien ; – il y en a ici plus qu’on ne pense, et des plus curieux. Si le touriste indifférent qui traverse la vallée du Rhône, n’y voit qu’un pays hérissé et rocailleux, resserré entre deux chaînes de hauts monts, par contre, celui qui voyage pour observer s’y heurte, surtout s’il pénètre au cœur des montagnes, à plus d’un problème qui le laisse étonné.

Pour ne prendre qu’un exemple entre tous, arrêtons-nous à la danse, et dites-moi si à votre avis elle vous paraît en harmonie avec cet horizon de grisaille et ce sol pierreux ?

Le pays a l’air triste. Les hommes ne le sont point, en raison sans doute de l’austérité des aspects qui les écrase, et les porte à se créer une gaieté à leur niveau ; et qui penserait que ces montagnards à l’air rustre, parfois peu engageant, ne peuvent prendre plaisir qu’à fumer leurs champs ou à soigner leurs bestiaux, se tromperait fort. Sous ces rudes abords, l’on est surpris de trouver des êtres doux et expansifs, faciles à égayer, au langage imagé et à l’esprit ouvert. Car il y a de la poésie, et beaucoup, chez le montagnard valaisan. Elle coule de source comme les filets d’eaux vives qui dégringolent de roche, en roche et en chantant tout le long des pentes. Pour la faire jaillir, il ne suffit que de frapper au bon endroit.

Affaire de race ou de climat, me répondra-t-on. L’un ou l’autre, et pour parler mieux, tous les deux, je ne dis point le contraire. Mais vous conviendrez aussi avec moi que cette étincelle du cœur, ce jet spontané de l’esprit, comme il vous plaira de l’appeler, contient l’idée qui nous éclaire la route, derrière comme devant, en nous disant le fin mot du passé. Elle nous fait toucher du doigt l’empreinte du vrai, le caractère proprement dit.

Voyez ce peuple, immobile pendant de longs siècles, sans relations suivies avec ses voisins, disséminé lui-même en de très petites portions éparses çà et là sur d’âpres solitudes, – vie isolée, toute de concentration, – où réduit aux ressources qui étaient à sa portée, il n’a demandé ni mieux, ni davantage, perpétuant ainsi dans ses mœurs et ses traditions la candeur qui nous frappe encore aujourd’hui, et l’indépendance, ces doux vertus du terroir. Le silence qui régnait autour de lui l’a fait ce qu’il est. Plus qu’aucun autre, il a conservé sa figure, et avec elle sa couleur.

Or, tant il est vrai que les extrêmes se touchent, deux traits saillants le distinguent, sa dévotion et son goût pour la danse. Dans les pays de soleil, et celui-ci en est un, de telles oppositions ne sont point rares. La religion fait sa force, et aussi son honneur, – mais pour ce qui est de la danse, il faut croire que les fées – qui ne sait avec quelle malignité parfois diabolique elles présidaient jadis aux destinées des peuples et des individus ! – ont voulu en le dotant de ce don naturel et charmant, mettre à chacun de ses enfants une épine dans la chair, parce que la danse, comme vous allez voir, pour les gens du Valais, est tout à la fois une passion et un danger.

Il n’y a que les fées capables d’un tel raffinement de malice.

Car le Valaisan, qu’il le veuille ou non, naît danseur, avec le goût et les aptitudes de la danse. Je crois même qu’au besoin il valserait en songe. À quoi l’on reconnaît que le sort lui en a été jeté, comme on dit chez nous.

Et là-dessus, qu’on ne se figure pas des paysans dansant lourdement, bestialement, à grand fracas de coups de pieds ou de cris sauvages, comme cela se voit souvent ailleurs. Ici, rien de pareil, le génie de la danse les possède bien trop pour cela, mais la souplesse avec le sérieux, toute la gravité que réclame le grand art. Pas très beaux, pas très rabotés pour la plupart, nos danseurs rustiques, sans nul souci de la toilette, tout entiers à leur affaire, au plaisir enivrant de tourner, emportés par le rythme, se laissent aller au mystérieux attrait de la ronde qui pour un moment les soulève au-dessus des rudes labeurs de l’existence. Les fées elles-mêmes, leurs marraines, n’y pourraient rien trouver à redire ; et pour nous autres, point habitués à ce spectacle, tant d’art, avec tant de candeur, nous tient émerveillés.

Une joie toute faite de liberté que celle-là. La gêne n’y gâte point le plaisir. Pas n’est besoin non plus d’aller quérir les violons ; on valse, on se trémousse au son d’un fifre, d’un flageolet, ou tout simplement d’un harmonica. Si à défaut d’instruments, on ne joue pas les danses, – on les siffle, – ce qui revient au même, quitte à époumoner le maître siffleur. Encore s’il le faut, on se passe de lui. On est fait à tout, et tout est bon.

Et comme on ne recherche ni les effets, ni les applaudissements, le nombre, ni l’âge, n’y font rien. Que l’on soit quatre, ou que l’on soit deux ; que l’on ait seize ans, ou qu’on en ait quarante, peu importe, pourvu que l’on tourne.

Pour preuve je vous raconterai ce qui m’arriva, quelque chose comme deux ans passés, pendant un séjour que je faisais à la montagne. C’était un beau matin de juillet. Une emplette à faire m’amena dans une maison de paysans à peu de distance de celle que j’habitais. En passant sous les fenêtres qui étaient fermées, les accords bien distincts d’une valse allègre frappèrent mes oreilles. Tout en me demandant qui pouvait danser à une heure aussi matinale, je pénétrai dans la cuisine. Personne ne s’y trouvait, mais on entendait dans la chambre la même ritournelle accompagnée de frôlements de pas. La porte en était entrebâillée. Je la poussai discrètement. Debout près de la fenêtre, le mari, une « musique à bouche » aux lèvres, jouait une danse, tandis que sa femme, – rien moins qu’une jeunesse, – avec un sourire guilleret, les poings sur les hanches, le chapeau rejeté en arrière, marquait le rythme du mouvement de la tête, et gigotait à plaisir sur le plancher raboteux, entre le lit qui n’était pas fait, et la table, où les mouches par essaims s’abattaient sur les restes du déjeuner.

Le clergé a beau tonner contre la danse, et les lois réprimer ses abus. Ferrés comme ils sont sur l’avant-deux et le rigodon, ces gens-là, voyez-vous, n’en démordront pas.

Faut-il encore vous parler des bals masculins, j’entends les bals officiels et consacrés par l’usage, ceux auxquels le beau sexe n’est pas convié ? un spectacle unique au monde, si toutefois l’on en excepte le Valais.

J’en fus témoin une fois, il n’y a pas longtemps, à Vercorin, un honnête village haut perché sur les montagnes de Chalais à l’entrée de la vallée d’Anniviers, le jour du patron de la paroisse, une fête carillonnée.

Après vêpres, selon la coutume, un bal étant de rigueur, les militaires, – car tout se fait militairement le jour de St-Boniface, – fidèles au programme, donnèrent le signal de la danse en arrivant avec la fanfare et les tambours, sur une petite place gazonnée qui s’étend à l’extrémité du village, sous les fenêtres du manoir. Ils formèrent le carré. La foule qui les avait suivis se massa derrière eux, tandis que tout alentour, pour mieux jouir du spectacle qui se préparait, les gamins grimpaient sur les murs.

Dans les paroisses de montagne, la danse entre les deux sexes étant vue de mauvais œil, il en résulte que les jeunes filles, bien que les pieds leur en démangent, sont condamnées à rester spectatrices d’un bal sans oser y participer. Les valseuses ainsi exclues, les hommes se dédommagent de cette lacune en dansant entre eux ; et cela avec une bonhomie, une gravité, qui rendraient la chose ridicule ou tout au moins comique, si un usage aussi étrange n’avait pas passé dans les mœurs. Ici cela ne prête à rire à personne.

Qu’on se représente, au milieu d’une haie d’uniformes et de képis, militaires et bourgeois tendrement entrelacés, dansant gravement, posément, les uns avec la pipe, les autres avec le cigare à la bouche, tantôt au son du tambour, tantôt au son de la musique, – et même parfois sans tambour ni trompette, – pendant que tout le long du carré le vin circule dans les gobelets antiques en bois d’arole qui, de génération en génération, remplissent chaque année le même office. Certes, dans son pittoresque encadrement de vieux sapins et de hautes cimes, le tableau ne manquait ni de piquant, ni de couleur locale.

Ce n’est pas seulement à Vercorin, village en plein soleil, que l’on organise des sauteries sans le concours des femmes. Dans les montagnes du Simplon, ce pays dévêtu et froid que l’hiver tient les deux tiers de l’année enseveli sous les plis de son linceul sépulcral, il n’est pas rare de voir les hommes, fanatiques aussi de la danse, tourner entre eux, lorsque le hasard en réunit quelques-uns dans les relais de poste, ou les refuges échelonnés sur la route.

Franchement, quand on habite un lieu pareil, je conçois qu’on ne puisse résister à l’élan d’une bonne valse ou de quelque schöttisch rondement menée. Rien de tel que les rigueurs du climat et les uniformités de la vie pour donner le branle. Rompre la torpeur, secouer ses ailes, opérer une diversion à droite, à gauche, n’importe comment, est besoin de nature. Autrement, l’esprit comme le sang risquerait fort de se figer.

Et tenez, s’il faut achever ma pensée, – rien qu’à voir s’ébaudir ce peuple au pied léger, dans toute l’expansion des natures loyales et franches, – cela vous met le cœur en joie.

Heureuse simplicité. À mesure que gagne la civilisation, on ne la trouve plus que sur les hauteurs, et dans les solitudes écartées où régnèrent jadis les fées et les kobolds.

Mais la danse, comme toute médaille, a son revers. À force d’user des meilleures choses, on finit par les gâter, à force de valser on en vient à négliger ses devoirs, – une vérité à laquelle nos montagnards ne voulurent pas croire, ou qu’ils feignirent d’oublier ; – et l’on dansa tant et si bien, en temps et hors de temps, qu’à la fin force fut d’y mettre le haro. L’autorité s’en mêla, et tant pour le maintien des bonnes mœurs que pour le respect que l’on doit à l’Église, on édicta une loi sur la danse. De là, punitions et amendes dru comme la grêle sur les contrevenants.

Vous connaissez l’attrait du fruit défendu, une fois qu’on y a planté les dents. Depuis le jour où Ève notre mère y mordit si étourdiment, il n’a rien perdu de sa saveur. Jugez un peu ce qu’il en advint à propos de la danse. Le pays ne changea pas d’aspect. Sans tenir compte des temps où ce divertissement est prohibé, en dépit des menaces, en dépit de la loi, – on dansa et l’on danse encore.

De là, le soir, vous entendrez des airs de valse ou de galop avec des piétinements mesurés, sortir en sourdine de quelque maison isolée, voire d’un fenil, espace parfois si restreint que deux couples de danseurs peuvent à peine s’y mouvoir. Par fausse honte ou faute de numéraire, comme aussi par avarice et pour esquiver de payer la finance légale, on ne va pas demander un permis de danse, et l’on s’expose à être dénoncé à l’autorité et mis en demeure de payer l’amende. Au dehors le vent peut souffler, faire gémir les arbres et tourbillonner la neige sur la campagne déserte, on ne s’en soucie guère ; on s’amuse, on a chaud, et en voilà pour toute la nuit.

Faut-il que les jambes leur en trépignent pour braver ainsi de cœur joie le règlement de police ? Je m’imagine que le plaisir n’en est que plus grand, acheté ainsi au prix de ses périls et risques. Plaisir dangereux à coup sûr… et vertigineux. Mais quand on est possédé de cet esprit-là, allez le déraciner ! Il vous tient par toutes les fibres de votre être. Dans le principe, cela n’a l’air de rien, – un plaisir juvénile, innocent même, et puis, sans que l’on y prenne garde, il dégénère en passion… que dis-je… en un gros péché !

Danseurs téméraires, tremblez. Du péché au châtiment ou au remords, il n’y a qu’un pas.

 

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Ils le savent pourtant bien, les plus endurcis, ces enragés de la danse, quoi qu’ils fassent pour en chasser la pensée, que le fruit défendu se paie toujours tôt ou tard ; et s’il faut en croire les légendes locales, – il y en a de terribles et à glacer le sang, – on tourne quelquefois plus longtemps qu’on ne voudrait, non par plaisir, mais par pénitence. C’est le côté macabre de l’affaire, ou, comme je disais, le revers de la médaille.

En voulez-vous un exemple ? Prenons der Todtentanz, la danse des morts de la vallée de Conches, qui doit à son beau glacier d’Aletsch le triste privilège d’avoir été longtemps, au dire des vieilles gens, la vallée des ombres et des pauvres âmes.

Voici cette légende, prise entre plusieurs autres, non moins lugubres.

Sur les hauteurs de Naters, à l’endroit appelé auf der Eggen, s’assied un hameau habité seulement à certains moments de l’année par des gens de la plaine, quand ils viennent y faire pâturer leur bétail, ou que les hommes y montent soit pour faire des coupes de sapins, soit pour arroser les prés ; – un jeune homme, occupé aux Quatre-Temps à faire du bois dans la forêt, eut l’aventure suivante. À la nuit tombée, comme il rentrait dans son chalet, mis en appétit par une forte journée de travail, il vit avec surprise dans l’habitation qui faisait face à la sienne toutes les fenêtres éclairées, en même temps qu’il en sortait de vieux airs de danse.

Qu’est-ce que cela ? se dit-il en lui-même, pouvant à peine en croire ses oreilles. Ces gens ont donc le diable au corps pour danser ainsi pendant les Quatre-Temps ? — Moi, qui pensais être seul ici, et voilà que j’y rencontre des danseurs ! Aussitôt que j’aurai soupé, j’irai regarder qui sont ceux qui s’amusent là-dedans.

Il fit comme il avait dit. Son repas achevé, il se faufila sans bruit dans la maison voisine, et marchant sur la pointe des pieds, il arriva sans rencontrer personne jusqu’à la chambre dont la porte n’était fermée qu’à demi. Par cette ouverture, il vit des lumières sur la table, et tout au bout le joueur de violon avec plusieurs autres personnes, hommes et femmes, vêtus à l’antique. Ceux qui dansaient portaient aussi des habits à l’ancienne mode, et tandis qu’ils tournaient, il se faisait un bruit singulier comme le choc de plusieurs morceaux de glace. En les observant plus attentivement, il fut stupéfait de voir que ce bruit venait des petits glaçons qui pendaient à leurs habits, et que leurs doigts ressemblaient à des cierges de glace. Tout à coup il aperçut une jeune femme qu’il crut reconnaître à son vêtement.

— Mon Dieu, pensa-t-il, elle ressemble comme une goutte d’eau à ma bien-aimée, ma danseuse inoubliée, morte il y a quelque temps. Quelle société que celle-ci !

Au même instant la danseuse se retourna et lui fit signe d’entrer. Alors il la reconnut tout à fait. C’était Emma, – une amie morte quelque temps auparavant. Il frissonna comme si on lui eût jeté un seau d’eau froide dans le dos, et s’enfuyant aussi vite que ses jambes le lui permettaient, il courut s’enfermer dans sa demeure. Glacé d’effroi et tremblant de fièvre, il se mit au lit, mais ne put s’endormir. Vers minuit, la porte de la maison s’ouvrit, et peu après on frappa à celle de la chambre. Le pauvre jeune homme cacha sa tête sous la couverture, car il n’avait pas la force de dire : entrez. Cependant comme la porte s’ouvrait, force lui fut de relever la tête. C’était une figure de femme autant qu’il en put juger.

— Emma, se disait-il avec des battements de cœur, et entendant le bruit des glaçons s’approcher de son lit, il s’écria : Jésus, Marie, Joseph ! qui es-tu ? L’ombre lui répondit :

— Je suis Emma, ton amie d’autrefois. Je viens du glacier d’Aletsch et je dois danser ici avec les autres aux jours des Quatre-Temps, car il faut expier ses péchés par ce qui nous les a fait commettre. Puis elle ajouta :

— Ah ! combien de temps encore j’aurais dû danser, si tu ne m’avais pas interpellée. Mais maintenant j’espère la délivrance pour moi comme pour les autres. Le veux-tu ?

— Oui, répondit le jeune homme.

— C’est que cela sera difficile pour toi, reprit-elle.

— Cela ne fait rien, je ferai mon possible.

Mais ce qu’elle lui dit encore, et ce qu’il lui promit, on ne le sut jamais, il n’en parla à personne. Seulement depuis ce moment il fut tout changé, et l’on dit qu’à ses derniers moments, au nom d’Emma prononcé devant lui, son visage s’est encore éclairci, comme s’il lui avait rappelé une bonne action dont il eût attendu une glorieuse récompense.

Un tel récit suffirait, semble-t-il, à dégoûter pour tout jamais les plus intrépides des danses clandestines ? Ah, bien oui ! S’il a donné la chair de poule à quelques-uns, à coup sûr il n’a corrigé personne, tant il est vrai que l’exemple d’autrui ne vaut pas toujours à nous cuirasser contre la tentation ; – et comme on a coutume de dire : « qui a bu, boira », on peut tout aussi bien ajouter : – qui a dansé, dansera.

LES ROGATIONS

Par quelques pages immortelles dans le Génie du christianisme, Chateaubriand a illustré le tableau des fêtes chrétiennes. Sous la plume du grand écrivain, elles ont la simplicité patriarcale, en même temps que la fraîcheur singulière et la solennité des institutions qui ont traversé les âges sous la seule sauvegarde de leur caractère sacré. Qui ne connaît le chapitre qu’il a consacré aux Rogations ? – Qui a jamais pu y jeter les yeux sans être frappé de la saisissante poésie qui s’en émane ? – Qui de nous, devant une si fidèle peinture de la fête des campagnes, n’a pas cru voir aussi passer devant soi ces longues files de villageois allant, sous la conduite de leur pasteur, implorer la bénédiction du ciel sur les champs qu’ils ont ensemencés ? – Simple tableau dans un grand cadre, – tableau rustique, mais plein d’harmonie et de vérité.

Sans doute, aux yeux d’un grand nombre de lecteurs, de ceux qui, ignorants des traditions de l’Église catholique, ne voient dans ce tableau qu’une sorte de pastorale, ou la peinture de scènes d’un autre temps, reléguées aujourd’hui dans le domaine de l’histoire ou de la légende, il n’a d’autre mérite que celui d’être un modèle de genre, ou comme on dirait, – une belle toile, signée du nom d’un maître illustre, et rien de plus.

Mais pour nous, mieux instruits, et aussi peut-être plus favorisés par les circonstances, cette toile admirable, ces scènes champêtres, que le pinceau d’un grand maître fit chatoyer devant nous, sont mieux qu’un souvenir, mieux qu’une peinture ; – elles sont une réalité. Telles qu’il les a vues, non seulement nous les voyons aussi, mais encore embellies, rehaussées par un charme de plus, celui qu’elles empruntent à la majesté de leur cadre, à la grandeur sereine de nos Alpes. Elles sont à notre portée, – nous les côtoyons.

Comme aux jours de Chateaubriand, et pour me servir de ses propres expressions, aujourd’hui encore dans nos montagnes, on voit : « L’étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvrir la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de longues barrières fermées d’un seul tronc de chêne ; on voyage le long d’une haie d’aubépine où bourdonne l’abeille et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleurs, ou parés d’un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Étonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s’arrêtent à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise. »

Le temps a fait son œuvre ; la main qui écrivait ces lignes s’est glacée. Depuis longtemps déjà le barde de l’Armorique repose au bord de la mer, dans la tombe qu’il s’est choisie, – mais chaque printemps vient reverdir les campagnes, et ramène la fête dont sa plume d’or nous a laissé le tableau.

Maintenant, pour ceux qui l’ignorent, je dirai que par les Rogations on désigne les prières publiques et les processions que, dans les pays catholiques, on a coutume de faire pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension, pour attirer sur les champs les bénédictions du ciel.

À plusieurs, je le sais, ces cérémonies au parfum antique, à l’aspect patriarcal, peuvent paraître attardées et comme dépaysées dans une époque de fiévreuse activité comme la nôtre. – Eh bien, moi, au contraire, à les voir si fidèlement suivies, comme à entendre le cantique des hommes se mêler au cantique de la nature, je trouve un grand enseignement.

Le peuple des montagnes est bien plus sage que les philosophes. Il voit plus haut et plus clair. Remontant directement à la source de toute grâce, à Celui qui tient les temps en sa main, il s’adresse à lui comme au dispensateur des biens et des maux. Les yeux tournés du côté d’où vient la lumière, il ne cesse pas d’espérer, parce qu’il s’appuie sur son Dieu. Indifférent au sarcasme d’un siècle sans pitié pour les pratiques religieuses par lesquelles l’homme affirme sa foi, il ne craint pas de se mettre visiblement sous la protection du Très-Haut. Sa foi fait sa force.

 

Croyances simples et sublimes,

Régnez encor, durez toujours,

Dans les hameaux et sur les cimes,

Près des flots bleus et des bois sourds !

De vos candeurs on peut sourire…

Laissez railler et laissez dire !

Le doute pèse au genre humain.

L’homme a besoin d’aimer, de croire :

Si Dieu sortait de sa mémoire,

Il s’en ferait un de sa main[5].

 

***   ***   ***

 

Dans les paroisses de campagne, à peu de différence près, les Rogations se passent partout de même. Mais où cette fête, en vertu d’un antique usage, revêt une originalité réelle et frappante, c’est à Saint-Maurice, la petite ville valaisanne, que son nom chrétiennement héroïque préserve de l’obscurité. Le lieu, l’austérité des aspects, l’affluence des populations rurales, le mouvement, la variété des types, tout concourt à en faire un spectacle à part. L’étranger qui, par aventure, en est témoin, n’en perdra pas le souvenir. Mieux encore qui est amateur de couleur locale.

Ce coup d’œil a manqué à Chateaubriand. Jamais pareil accord du site, des souvenirs et de la religion ne se fût présenté à lui. Il lui aurait inspiré des paroles sublimes, et il en eût fait le plus touchant épisode de l’ouvrage qu’il a consacré à la défense du christianisme.

Selon une tradition séculaire, il est d’usage chaque année que, le premier jour des Rogations, les treize paroisses qui faisaient partie de l’ancien dizain de Saint-Maurice se rendent en procession à la cité abbatiale, pour la procession générale qui a lieu lorsqu’elles sont toutes réunies. Les unes, celles de la montagne entre autres, sont pour la plupart éloignées de plusieurs lieues, ce qui les oblige à quitter leurs villages avant l’aube. L’hirondelle n’a pas encore gazouillé, le coq n’a pas encore chanté, que déjà elles se mettent en marche. Mais d’ordinaire aussi, celles-ci sont les premières au rendez-vous, et il n’est pas rare de voir la procession de Salvan arriver avant toutes les autres.

Secouée dans son sommeil par le son des cloches et les psalmodies des arrivants, la ville, si paisible et si vide au repos, prend en s’éveillant un air de fête, une animation extraordinaire. Dès six heures du malin, si ce n’est avant, les paroisses succèdent aux paroisses. On se met aux fenêtres et sur les portes pour les voir passer. Chacune, à son entrée dans la ville, est saluée par le carillon de bienvenue que le clocher de l’abbaye lui lance à toute volée. Elles défilent invariablement dans le même ordre.

Ainsi qu’au temps jadis, un homme les précède, – le porte-clochettes, – comme son nom l’indique. Il en tient une à chaque main, et carillonne lui aussi à sa manière, en les agitant sur un rythme figuré, qui doit, dit-on, rendre la devise de la commune qu’il représente.

L’étendard de la Vierge ouvre la marche, bannière haut portée et aux fraîches couleurs. Elle flotte sur les jeunes filles de la confrérie du rosaire qui marchent à sa suite, la tête couverte d’un voile blanc. Puis viennent les garçons, aussi deux à deux, en longue file, puis le curé. Quelquefois celui-ci porte sur son surplis le camail rouge des chanoines ; c’est le titulaire d’une des paroisses dépendantes du monastère. Après le curé, la foule des fidèles, les hommes et puis les femmes.

On a souvent aussi le singulier spectacle de l’arrivée de deux, ou même de plusieurs processions venant à la suite les unes des autres, ou bien apparaissant simultanément à chacune des extrémités de la rue principale, et se rencontrant au moment où elles vont déboucher devant l’abbaye, sur la place de l’hôtel de ville. Il en vient de la plaine, il en vient du val d’Illiez, et des villages perchés sur les hauteurs, ou enfouis dans leurs replis. Selon que leur chemin les mène, tantôt disparaissant dans les sinuosités de la montagne, tantôt en plein soleil et en rase campagne, serpentant sous les sapins ou se déroulant dans les prés verts, – elles suivent de rudes sentiers jetés en échelle sur les pentes, ou les paresseux contours d’une route tracée parmi les cerisiers sauvages et les châtaigniers. Elles passent du même pas vaillant et soutenu, comme les rivières au cours égal et doux qui vont en décrivant de grandes courbes à travers bois, landes et prairies. Le chant des hymnes s’envole avec le vent du matin : la campagne en est tout émue, et les oiseaux qui gazouillent au bord du chemin, dans les haies et les buissons fleuris, s’en vont à l’écart continuer leurs chansons.

En arrivant, chaque paroisse va déposer sa bannière dans la basilique. Cela fait, pour un moment elle se démembre. Les villageois s’éparpillent au dehors. La marche a aiguisé leur appétit. Ils se pressent autour des étalages de palettes et de brioches, rangés sous les arbres par les marchands de pâtisserie, accourus en grand nombre des localités voisines du canton de Vaud, pour le jour où, selon leur expression, « les catholiques rogatent. »

On se passe le caprice d’une brioche ou d’un morceau de pain blanc, que l’on dévore à la bâte et à belles dents. La place et ses abords sont encombrés par ce concours inusité de population, et la circulation y devient malaisée. Pas de cohue, pas de cris, mais un murmure de voix très calmes, un va-et-vient, une houle vivante, – fourmillement pittoresque de voiles blancs, de chapeaux de toutes formes et de toutes couleurs. Bientôt une nouvelle paroisse, sa bannière en tête, se montre au tournant de la rue et, fendant la foule, se dirige elle aussi vers l’abbaye. Une autre ne tarde pas à la suivre, puis une autre encore, et ainsi jusqu’à ce que la treizième et dernière ait fait son entrée dans les murs de la vieille cité. Alors les cloches de l’abbaye se font entendre ; elles appellent à la messe les ouailles dispersées.

En quelques secondes, un flot montant de têtes inégales a envahi les degrés du porche. Les phalanges montagnardes vont se grouper sous les vieilles voûtes à la place qui leur est assignée. Tout autour leurs bannières se dressent contre les murs, derrière les piliers. Dans le chœur piqué de clartés, au milieu des cierges allumés, les dorures des châsses miroitent au hasard des lumières. Les voiles blancs par centaines emplissent la nef. La foule, qui a suivi le mouvement, s’entasse à l’entrée et déborde sur les degrés.

Après la messe, la procession générale. Pour faciliter son déploiement, tous ceux qui n’appartiennent ni au clergé, ni aux confréries, sortent de l’église et s’alignent des deux côtés de la rue. Le défilé commence. Il est impressif, il a son éloquence comme toutes les traditions du passé.

On voit sortir lentement et en bon ordre du porche de l’abbaye les treize paroisses, ainsi que celle de la ville, avec leurs étendards, leurs écoles et les filles du voile, les autorités civiles, les chanoines portant les châsses et les reliquaires, l’abbé et son clergé. La foule des fidèles, jusque-là stationnaire, s’ébranle, et hommes, femmes et enfants, non plus deux à deux, mais pêle-mêle, accompagnent la procession qui s’achemine par la grande rue vers l’église de Saint-Sigismond. Cette dernière partie du cortège grossit à mesure qu’elle avance, entraînant avec elle tous ceux qui se trouvent sur son passage. Les uns vont au devant, les autres se groupent sur les portes et l’attendent.

Passé la ville, s’ouvre une longue et large avenue, plantée des deux côtés d’arbres à épaisse ramée que le souffle du printemps a fait reverdir. Les étendards sillonnent de leurs vives couleurs cette fraîche tenture. Soulevés de temps à autre par une bouffée d’air qui, en manière d’encens, promène les parfums des cerisiers en fleurs, ils marient hardiment leurs dorures et leurs nuances chatoyantes au velours de la jeune feuillée. Les voiles blancs des vierges, les camails pourpres des chanoines, y jettent tour à tour leur note éclatante. À les voir à travers la découpure des arbres, on dirait des perce-neige et des coquelicots semés sur le chemin de l’église pour faire honneur au bon Dieu.

À l’extrémité de cette vaste colonnade, sur un tertre gazonné, se dresse Saint-Sigismond, l’église paroissiale. Les portes en sont toutes grandes ouvertes. Au chant des cantiques, mais sans y faire de halte, la procession défile dans la nef et passe également sur le cimetière où :

 

Des fosses, des tombeaux, des pierres sépulcrales,

Au hasard répandus dans le champ de la mort,

Rident le sol sacré de vagues inégales,

Et rappellent les flots dans le bassin d’un port[6].

 

Puis, par une rue étroite et tortueuse, toute bordée de jardins, elle rentre à l’abbaye.

On ne s’y attarde point. « Commencé dans la prière, le jour où l’on demande à Dieu les biens de la terre, n’étant pas jour d’oisiveté », doit aussi s’achever selon la sainte loi du travail. Il faut que chacun retourne à son labeur quotidien.

Tout aussitôt on s’organise pour le départ. Cette fois, partagées en deux bandes bien distinctes, sept d’un côté, six de l’autre, les paroisses sortent de l’antique sanctuaire, et reprennent le chemin de leurs foyers. Leur défilé s’opère en masse. À la suite les unes des autres, en files interminables, au chant du Parce Domine, elles quittent la ville ; et, sous les rayons du soleil qui à cette heure émerge au-dessus des grands monts, et leur jette ses feux, elles se répandent à travers les campagnes, en poursuivant leurs invocations à l’Éternel. Du plus loin qu’on les voit revenir, les cloches des hameaux, mises en branle, les saluent par de joyeuses sonneries.

Ora et labora. En rentrant dans leurs villages, après avoir accompli cet acte de foi, « pour bien achever un jour si saintement commencé », les hommes reprennent avec un nouveau courage la pioche et la hache et s’en vont à leur travail ; les femmes et les jeunes filles à leurs occupations habituelles dans les champs ou dans les habitations, et le pays tout entier reprend sa physionomie placide des jours de la semaine.

À peine la dernière paroisse a-t-elle quitté la ville, que celle-ci retombe dans le calme et l’espèce de somnolence qui lui est propre. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les rues deviennent silencieuses et désertes. La scène qui, un instant auparavant, avait charmé vos regards, la belle toile, s’est repliée. Il ne vous sera plus donné d’en soulever un coin, du moins vous le semble-t-il.

Détrompez-vous.

Une heure ne sera pas encore écoulée que, dans les airs et sur votre tête, éclatera le chant des hymnes. – Et si vous portez vos regards sur les rochers qui dominent l’abbaye, vous verrez, à n’en pas croire vos yeux, une procession qui regagne son village qu’on ne voit pas, – Vérossaz, – niché on ne pourrait dire où. Elle suit les contours d’un sentier tracé sur le flanc de cette paroi perpendiculaire, celui que, déjà avant elle, toutes les générations ont suivi ; un sentier qui, au sortir de la ville, s’est enfoncé dans je ne sais quel bas-fond, derrière je ne sais quelle colline où il a disparu. Maintenant, il s’est rapproché de vous ; il grimpe, tournoie, et devient vertigineux pour tout autre que pour des montagnards. La bannière de soie rouge flotte au vent des hauteurs ; les voiles blancs se suivent deux à deux comme des couples de pigeons, et, d’étage en étage, la procession passe et repasse, et déroule ses anneaux au caprice du sentier. Les paroles : Parce Domine, parce populo tuo, arrivent à nos oreilles distinctes et sonores. À mesure que la procession s’élève, le cantique s’élève aussi, pour disparaître de même et se perdre avec elle dans les profondeurs de la montagne.

 

***   ***   ***

 

Vous le voyez, ce tableau, tel qu’il a passé devant nos yeux ? Vous n’y rencontrez pas de dissonance ; aucune disparate n’y vient heurter le regard. Comme dans une symphonie pastorale, tout se fond dans une admirable harmonie. – En sentez-vous bien tout le charme, toute la fraîcheur ? – N’a-t-il pas tout le caractère d’une scène biblique ? – Et comme on oublie vite à sa vue que l’on est bien réellement en plein XIXème siècle, un siècle dégringolant comme nous ! Sur le sol que féconda le sang des martyrs, comme en face des rochers témoins de leur supplice, cette manifestation de la foi d’un peuple aux fortes croyances, saisit l’âme d’un saint respect. Le cadre et le tableau sont faits l’un pour l’autre. – Comme noblesse, tradition oblige.

Devant cette vision des temps antiques, nous restons dépaysés et songeurs.

Plusieurs, comme je l’ai déjà dit, y pourront trouver à redire. Il y a des gens qui déclarent ces pratiques surannées, et cette piété villageoise hors de place. D’autres s’en irritent, les trouvant presque insultantes à notre avancement et à nos libertés. Ils les voudraient proscrire. Sous prétexte de progrès, s’ils étaient omnipotents, ils enlèveraient d’emblée au peuple des campagnes cette religion divine, trésor du pauvre, source d’intarissables espérances, qui les offusque et qui les gêne. Il mettraient bon ordre à des sentiments qu’ils ne comprennent point.

Guarda e passa. Laissons de côté ces démolisseurs. Si jamais ils parviennent à façonner le monde selon leur goût, adieu la poésie, adieu l’idéal, adieu tout ce qui fait encore exulter notre âme. Avec la religion, ils mettront bien à l’index, comme choses inutiles, ces belles cimes blanches, qui tout du long de l’année regardent le ciel, et n’ont d’autre tort que celui d’occuper paisiblement une place au soleil. Rabaisser les hommes et les choses, porter partout l’équerre et le niveau, faucher, ravager, anéantir, faire argent de tout, et se hâter de jouir, – cela n’est-il pas dans leur programme ?

 

***   ***   ***

 

« Le sang des martyrs est semence de chrétiens », disait Tertullien aux persécuteurs de l’Église naissante. Paroles prophétiques. Sur l’humble coin de terre où, au pied de nos Alpes, le christianisme a reçu le premier baptême du sang, il a aussi de profondes racines. Que peut-on ôter, que peut-on ajouter à l’œuvre de Dieu ? Là où la foi germe en sol béni, l’ivraie ne saurait l’étouffer. Jusqu’à la fin des siècles, le Christ ne sera-t-il pas d’ailleurs toujours le Dieu des humbles et des petits, bafoué, moqué, renié par les docteurs et les superbes ?

Et puis, que voulez-vous ? On n’est pas indifféremment le fils d’un pays abrupt, hérissé, montagneux, si vaste et si élevé que l’homme, si grand qu’il puisse être, n’y disparaisse à l’égal d’une fourmi, écrasé par l’immensité des aspects ? Qu’il soit penché sur des cimes, blotti dans ses fentes, ou enfoui dans ses replis, il se sent petit, toujours petit, chétif, impuissant, perdu comme un atome dans l’étendue. Ce n’est pas lui qui domine le paysage, c’est la montagne qui le regarde de haut et d’un air de défi. Dans tout ce qui frappe les regards, il reconnaît l’empreinte d’une main supérieure à la sienne. Tout ce qui l’entoure lui prêche l’humilité, tout, depuis le brin d’herbe jusqu’à ces hauts pics neigeux, jusqu’à ces colonnes de granit, impassibles et farouches, qui le voient naître et qui le voient mourir. D’azur ou peuplé d’étoiles, étroitement resserré entre les cimes dentelées des montagnes, le ciel est sur sa tête. C’est une échappée dans l’infini. Instinctivement, il porte ses regards au-dessus de lui. N’est-ce pas d’en Haut que nous vient la lumière, avec les belles aurores et tout ce qui réjouit le cœur et les yeux ?

Aussi, quand le soir est venu, et que les lampes de la nuit, silencieusement allumées, scintillent suspendues à la voûte éthérée, dans les villages comme sur l’alpe solitaire, à la voix de l’Angélus, les têtes se découvrent, et, ainsi que l’ont fait ses ancêtres, l’homme implore sur lui et ses troupeaux la protection du ciel.

Mon Dieu ! C’est le cri du montagnard et de l’humanité à jamais. Quoi que puisse dire l’esprit, l’âme ne s’y trompe pas. Affamée d’adoration, elle veut un credo !

 

Et vous mêlez le ciel à ces choses sans nombre

Qui composent la vie et la font belle ou sombre :

Joie, amour, soins, travaux, souffrance, guérison,

Et tout s’emplit par vous de mystères suaves,

Dont n’ose murmurer, tant ils sont purs et graves,

L’inflexible raison ![7]

 

UNE NOCE DANS LA VALLÉE D’HÉRENS

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En Valais, – cela peut paraître incroyable – on n’a que rarement, ou pour mieux dire jamais, le spectacle d’une noce de campagne ; et cela au point de donner à croire aux étrangers qu’on ne s’y marie pas, tant pour l’ordinaire la chose se fait simplement, trop simplement, dirai-je, puisqu’elle passe inaperçue ; aussi vais-je raconter celle dont j’ai été témoin à Évolène. Une excursion que je fis là-haut il y a quelques mois, et le hasard de m’y trouver un jour de fête, m’ont valu cette aubaine, car c’en était une. Pour vous montrer la noce dans son cadre, voyons d’abord le pays.

La vallée d’Hérens, que les gens de la plaine appellent « la vallée du diable », – je vous dirai plus tard pourquoi, – est sans contredit l’une des plus belles du Valais. Elle s’ouvre en face de Sion dans une déchirure de la montagne. Du chef-lieu, on la soupçonne plutôt qu’on ne la voit.

J’y entrai pour la première fois l’année dernière, la veille de la St-Jean.

C’était un samedi. Le tenancier de l’hôtel de la Dent Blanche, qui était venu faire son marché à Sion, m’offrit gracieusement une place dans sa voiture. Une bonne chance en vérité que celle-là, car six lieues, ni plus ni moins, séparent Évolène de la plaine.

Nous partîmes vers le milieu de l’après-midi. L’air était accablant, le ciel couvert, et une folle ondée passait sur nous. Mais cela ne pouvait effrayer personne. En Valais, pendant l’été, on ne tient pas compte d’une averse, sachant par expérience que, l’orage passé, un coup de vent balaie tout, si bien qu’une demi-heure après, l’on en vient à oublier qu’il a plu.

Une bonne route de montagne conduit à Évolène. Pendant une heure environ, et sans perdre la plaine de vue, elle zigzague paresseusement sur le versant de la montagne, d’où le regard plonge sur Bramois et la gorge pittoresque au fond de laquelle on distingue, dans son cadre de grisaille, l’ermitage de Longeborgne entièrement taillé dans le roc.

Au sommet de la montée, un tournant de la route change brusquement le décor, et vous met en face de Vex, gracieux village accoudé sur une pente verdoyante à l’ombre de ses grands noyers, sa beauté et sa gloire.

En même temps, dans la courbe que décrit la vallée, on voit se dessiner devant soi les fameuses pyramides d’Euseigne, qu’un de ces trompe-l’œil si fréquents dans les montagnes vous montre beaucoup plus rapprochées qu’elles ne le sont en réalité.

Vex commande l’entrée du pays d’Hérens. Il a ses titres d’ancienneté, ainsi que l’atteste une vieille tour féodale, octogone et massive, qui se dresse solitaire au milieu d’un champ à quelques centaines de pas du village.

La pluie avait cessé. Le ciel rasséréné riait sur le site tout imprégné des fraîcheurs de l’ondée, et déjà un souffle plus vif, celui du vent qui a passé sur les neiges, mettait dans l’air quelque chose de l’âpre senteur des glaciers.

La vallée s’ouvrait devant nous dans l’adorable déshabillé d’une riche nature que la pioche utilitaire n’a pas encore attaqué, et dans la richesse de contrastes qui fait du Valais un pays à surprises.

Moins farouche, moins hérissée à son entrée que la plupart des autres vallées ses voisines, elle a sa physionomie bien marquée, un cachet de verdure et de fraîcheur, et des énergies de végétation qui charment dès l’abord. Déserte, elle n’est pas sauvage, et tant de vie y palpite, tant de sève circule sous sa forte membrure, qu’on y pourrait cheminer des heures entières sans éprouver la sensation de l’isolement. Quoique séparée du monde, elle reste bien vivante. Les villages y sont rares, et presque tous perchés à des hauteurs où l’on n’en chercherait guère. À mesure qu’on avance, on les voit surgir l’un après l’autre, à la façon des champignons, de quelque pli de terrain. Le clocher d’abord, aigu, étincelant, perce l’espace de son dard. Il s’élève et grandit, puis l’église se découvre à son tour, d’une blancheur de neige au milieu des maisons noires qui se serrent frileusement contre elle, et le village tout entier apparaît tel qu’il est réellement, – un atome dans l’étendue. Et pendant qu’on s’arrête à le considérer, voici qu’un autre village, son clocher en vigie, se présente plus haut et plus loin, sous les mêmes couleurs et le même aspect. Une heure ne sera pas écoulée qu’un troisième aura surgi à vos yeux de la même manière.

Après un long circuit, la route nous amène au pied des pyramides. Le coup d’œil, tenez-le pour certain, en vaut la peine.

Élancées, légères, d’une hardiesse folle, et portant fièrement sur leur tête un gros bloc de roche, table ou chapiteau, elles s’alignent en tuyaux d’orgue sur le dos de la pente. Des champs de seigle, semés d’énormes massifs de sureaux, montent jusqu’à leur base, où une voûte a été pratiquée pour le passage des voitures et des piétons. Vestiges de l’époque glaciaire, elles vont s’effondrant peu à peu. Quelques-unes d’entre elles, subissant l’injure du temps, ont été décapitées. Mais n’importe ; ce qui en reste suffit pour former au travers du chemin un rempart d’une singulière originalité. Du reste, si l’on en juge par la configuration actuelle du sol, et l’aspect de la vallée, qui dans sa partie centrale repose sur d’immenses moraines, il est fort à présumer qu’à l’époque du recul des glaciers, le nombre de ces pyramides fut considérable sur l’une et l’autre rive de la Borgne, et que celles que nous voyons aujourd’hui ne sont pas un fait isolé, mais bien plutôt les derniers spécimens de l’espèce.

Après les avoir dépassées, Euseigne, village ou hameau, est le premier que l’on rencontre. Vieux, noir, fangeux, n’étaient les luxuriants ombrages qui l’abritent, il ne vaudrait pas un regard. C’est la halte des attelages qui se rendent à Évolène. Picotin au cheval, rasade à l’homme, Euseigne peut offrir cela. Il ne possède pas d’auberge, – mais pendant l’été, Mme Bourdin, femme du président, vend du vin, le vin de sa propre cave, et au besoin vous servira du pain et du fromage.

Un type à coup sûr dont Tœpffer eût fait son profit. Boulotte et rougeaude, l’œil allumé comme le visage, la bouche narquoise et les mains sur les hanches, Mme la présidente, vous pouvez m’en croire, n’est pas femme à s’effaroucher, ni du propos gaillard, ni des crudités de langage qu’on ne lui épargne guère. Et comme, faute de local ad hoc, à Euseigne les rafraîchissements se prennent en plein air, – sans se presser, car il n’est pas dans ses habitudes de se hâter, – elle vous apportera dans la rue le vin rouge ou blanc qu’il vous plaira de lui demander, avec le croûton en plus si vous le désirez.

Primitif tant que vous voudrez, ce service-là. Je vous l’accorde. Mais pour nous, que les banalités de la civilisation ont lassés, nous trouvons de la saveur à ces rusticités, et à être mangé ainsi sur le pouce, le pain ne nous en paraît que meilleur.

La nuit nous surprit en chemin, un peu après que le Pont Noir, un vieux pont lugubre comme son nom, nous eut jetés sur le versant oriental de la vallée.

À partir de là, la route, qui y met de la hardiesse, et aussi de la bonne volonté, s’évertue à grimper. Chevaux au pas, gens à pied, nous faisons comme elle.

Qu’il y a de charme dans cette marche allègre sous les obscurités limpides d’un ciel de juin criblé d’étoiles ! Plus on s’élève, mieux on respire. La nuit est vibrante. Toutes les rumeurs, la voix de l’eau, la voix de l’air, s’y fondent dans la même harmonie, une houle puissante pénétrée d’odeurs sauvages et saines. Et ce qui nous saisit dans ces nuits transparentes, ce dont nos yeux ne se rassasient point, ce sont les colosses des montagnes que chaque tournant du chemin nous montre plus grands, immobiles et froids sous leur tunique de neige, comme des vierges de marbre dont le front couronné d’étoiles toucherait à la coupole des cieux.

Avant de s’ouvrir sur Évolène, la vallée se resserre en un étroit défilé d’un côté hérissé de sapins, de l’autre semé d’éboulis gigantesques. Nous arrivions au sommet de la montée, tout juste à l’endroit où, malgré l’obscurité croissante, se profilaient sur nos têtes les murailles blanches de la petite chapelle de Notre Dame de la Garde, quand tout à coup à quelque distance surgit un jet de flammes, et nous vîmes devant nous, dans les profondeurs de l’étendue, les deux versants se couvrir de feux de joie. Il y en avait partout, en brasiers, en gerbes, en étoiles, au pied des forêts, sur la pointe des rochers, haut sur les alpages, loin dans la vallée, échelonnés çà et là à toutes les altitudes : les feux de la St-Jean. Dans le pays d’Hérens comme dans tout le Valais, on n’a garde d’y manquer. Chaque année les ramène, car sans eux la fête ne serait pas complète. Jugez un peu… celle du saint patron !

Le village n’était pas loin. Nous avions les yeux encore pleins des embrasements de ces feux, que bientôt, émergeant de l’ombre, des toits noirs, blottis au pied d’une paroi perpendiculaire, se dessinèrent autour d’une flèche blanche. Un peu en arrière, on apercevait aussi une construction de pierres plus vaste que toutes les autres, devant laquelle, au bout de quelques minutes, notre voiture s’arrêta.

C’était l’hôtel de la Dent Blanche, ainsi baptisé du nom de la cime maîtresse du pays et le seul du village.

Pas difficile de s’y reconnaître, ni de s’y mettre à l’aise. Simple et confortable, il n’éblouit point par le luxe des glaces et des cristaux, mais en revanche il a ses titres bien connus de bonne tenue, qui constituent pour lui la meilleure des réclames ; aussi chaque été regorge-t-il de pensionnaires et de touristes.

 

***   ***   ***

 

Le lendemain… notez que le soleil se lève tard à Évolène ; la faute en est aux rochers qui entourent le village, et non à l’astre lui-même…, un joyeux carillon saluait l’aube de la fête patronale.

Une matinée splendide, parée de tout l’éclat des bois, des fleurs, des eaux, des neiges. Pour avoir été lent à venir, le soleil n’en baignait que mieux le tableau. Il y mettait les grands coups de pinceau, les couleurs hardiment broyées que lui seul sait donner. Nos fêtes alpestres, plus que toutes les autres, ont le privilège de cette fraîcheur et de ce coloris.

Pour voir la noce, – on m’avait averti qu’il y en aurait une, – je m’étais posté au bord de la route, dans le jardin de l’hôtel, où je ne pouvais manquer son passage, attendu qu’elle venait de la Forclaz, un village haut perché, à quelque chose comme deux lieues de la paroisse.

Je n’y fus pas moins de trois quarts d’heure. Mais, je me hâte de le dire, l’attente ne me dura guère, car je pus assister ainsi au passage de la population des alentours. Tous les villages l’un après l’autre y passaient. C’était un spectacle dont mes yeux ne se lassaient pas, car ici, en un jour de fête, tout est à voir.

Que les hommes me le pardonnent, mais je lâche le mot… Si la note gaie y domine, tout l’honneur, – comme vous allez le voir, – en revient au beau sexe.

En doutez-vous ? venez ici le jour du patron, et vous me donnerez raison.

Certes, en voyant pendant la semaine les Évolénardes vaquer aux travaux de la campagne dans leurs grossiers habits des jours d’œuvre, nul ne se douterait du luxe qu’elles déploient aux grandes solennités. Pour faire honneur au bon St-Jean, elles avaient arboré le rouge, la couleur des belles fêtes en même temps que le symbole du martyre.

Enrégimentées, on l’eût dit, vieilles et jeunes, aïeules et fillettes, riches et pauvres, toutes égales dans les mêmes atours, bas de laine blancs et souliers plats, cheminant cinq ou six ensemble, par tous les chemins, on les voyait venir de loin, leurs tabliers écarlates coupant d’un trait vif le frais velours des prairies.

Leur costume se compose invariablement d’une robe de drap noir à plis raides, dont le corsage très court, entr’ouvert sur la poitrine, laisse voir une fine guimpe de toile retenue au cou par une agrafe ouvragée. Le tablier, d’un rouge vif, se fixe à la taille par une bande dont la couleur et le dessin varient selon les villages. Une coiffe ornée de dentelles antiques, et d’une forme qui remonte à bien des siècles en arrière, emprisonne les cheveux. Là-dessus, posé crânement sur l’oreille, un coquet chapeau de feutre noir à fond plat complète l’ajustement. Ce chapeau est garni d’un ruban chamarré d’or et d’argent, que l’on tire, m’a-t-on dit, d’une fabrique étrangère qui en a seule le monopole. Tel qu’il est, ce costume est frais, pimpant et agreste. Il est fait pour son cadre : les femmes d’Évolène l’ont bien compris. Pour rivaliser avec la parure printanière de leurs riches pâturages tout émaillés de fleurs, il fallait la variété et l’éclat des couleurs. Mais, – je dois aussi le dire, – chez plusieurs d’entre elles, les roses du teint, le feu limpide du regard, en un mot la beauté incontestable du type, l’emportait sur tout le reste. À chacun ce qui lui revient.

Le défilé des montures à la suite les unes des autres, – car beaucoup, hommes et femmes, arrivaient à dos de mulet, – de loin faisait l’effet, grâce à cet étalage de couleurs tranchantes, d’un vrai déploiement militaire. Assises sur leur bât, les femmes d’Évolène, de véritables amazones, ont bonne grâce. Une seule monture en portait jusqu’à trois, sans compter que parfois une famille entière, mère et fillettes, avaient pris place sur le même animal. Et toutes, l’œil vif, le geste résolu, voient qu’on les regarde et ne s’intimident point. Elles sont belles, et trop femmes pour ne point le savoir. À pied cela marche d’un pas ferme, égal, pressé, comme si tous les jolis chapeaux avaient hâte de se montrer.

Vint la noce, à mon avis le clou de la fête. Je n’ai jamais rien vu de pareil à ce tableau de félicité villageoise. Tête haute, la main dans la main, l’époux et l’épousée, un beau couple, marchaient, les premiers, tous deux avec la branche de romarin, lui à la boutonnière, elle au corsage. Le même amour dans les yeux, le même bonheur sur leurs traits, ils s’avançaient radieux et confiants au devant de l’avenir. Après eux, du même pas triomphant, venaient, deux à deux les gens de leur suite, parents, filles et garçons d’honneur, parés eux aussi de l’inévitable branche de romarin.

Ils se dirigèrent vers l’église, que la foule emplissait peu à peu. Toutefois, selon la coutume, la bénédiction nuptiale ne devait avoir lieu qu’après vêpres.

L’église d’Évolène est claire, vaste, et assez richement ornée. Le maître-autel porte un grand tableau représentant St-Jean Baptiste, et au-dessus, tout autour de la frise, l’inscription suivante en lettres d’or : Inter natos mulierum non surexit major.

Cloches lancées à toute volée, sonnerie après sonnerie, eurent bientôt réuni la paroisse entière sous les voûtes du vieil édifice, et l’office commença avec toute la pompe usitée en si grande solennité. À l’Évangile, un prédicateur étranger à la localité, appelé pour la circonstance, monta en chaire. Après le sermon, il y eut offrande.

Laissez-moi vous dire ce que c’est. À en chercher la signification, ceux qui ne sont pas au fait des us et coutumes du pays y perdraient leur latin.

Pour trouver l’origine des offrandes telles qu’elles se pratiquent encore de nos jours dans les villages de montagne, il faut remonter à la fondation des paroisses, en ces temps reculés où l’argent monnayé était rare, et où par conséquent, faute de pouvoir s’acquitter autrement de leurs contributions pour l’entretien du culte, les fidèles offraient les produits de leurs terres et de leurs troupeaux. Selon les localités, les offrandes se font avec quelques variantes et à des intentions spéciales, principalement, aux enterrements et autres circonstances exceptionnelles. Aujourd’hui, dans la plupart des paroisses, l’offrande consiste en pains et en cierges, ailleurs en argent comptant, et enfin, dans quelques endroits reculés tels qu’Évolène, Anniviers, etc., elle se fait en fromages.

Aussi, ce jour-là, vis-je à ma profonde stupéfaction tous les chefs de famille sortir de dessous leur habit ou d’un petit sac de toile placé à côté d’eux, chacun un petit fromage, et le remettre à l’un des deux sacristains qui circulaient entre les bancs les bras chargés de piles de ce peu poétique, mais lucratif produit des gras pâturages du terroir. Il y en eut bien ainsi deux à trois cents, qui allèrent s’entasser dans la sacristie. Cette collection de fromages est aussitôt confiée un procureur de l’église, à qui revient la charge d’en tirer le bénéfice le plus clair possible. Par ses soins, le plus souvent, les tomes d’Évolène vont alimenter les marchés de Sion, où elles trouvent un facile écoulement. L’argent qu’on se procure ainsi est employé à l’entretien de l’église et du presbytère.

Mais revenons à la noce.

Aussitôt après le Ite missa est, on chanta les vêpres. Le couple nuptial profita de ce moment pour s’esquiver. La fiancée allait mettre la dernière main à sa parure, c’est-à-dire échanger son chapeau contre le chapelet, expression par laquelle on désigne non un bouquet, non une couronne, mais une manière de boule ou de globe de fleurs artificielles orné de brillants, qui, placé sur le haut du front, y est retenu par un large ruban antique dont les bouts flottants croisent sur la nuque et retombent sur les épaules. Coiffure étrange, qui ne siérait pas à un visage sans attraits : mais celui de la jeune fille était charmant, et surtout de ceux à qui tout va bien.

Les vêpres prenaient fin lorsque les époux reparurent et s’avancèrent vers l’autel, où ils s’agenouillèrent. Les amis du marié les suivaient, formant la garde d’honneur, chacun portant au bout de ses doigts, en guise de cierge, un mouchoir de calicot rouge déployé et flottant, surmonté d’une longue branche de romarin.

La bénédiction donnée, le cortège se reforma, et dans le même ordre, par le même chemin, sous le ciel bleu, sous le grand soleil, à travers les prés fleuris, la noce reprit le chemin de la Forclaz.

Mais… ironie du sort, mystère moqueur !… Pourquoi faut-il que derrière cette poésie des vieilles mœurs, derrière des apparences aussi candides, se cache l’esprit de chicane qui a valu aux montagnards d’Hérens la réputation devenue proverbiale d’être des gens processifs et querelleurs, et à la contrée le surnom de « vallée du diable ? »

D’autres pourront peut-être vous le dire. Pour moi, je n’y vois que la confirmation du vieux dicton : « Point de médaille sans son revers. »

LA FÊTE DE SALANFE

Nous autres montagnards avons aussi nos fêtes,

Le ciel bleu sur nos têtes.

Fiers de nos fiers remparts,

Nous autres montagnards.

Juste Olivier.

Qui aime la montagne me suive. – Et en route pour Salanfe !

Quiconque a lu Rambert ou Javelle ne peut pas avoir mis en oubli ce qu’ils nous en disent. Tous deux nous en ont montré les sentiers. Et, certes, si l’on songe aux pages incomparables que cette verdoyante arène leur a inspirées, il y a grande témérité à venir en parler. Aussi bien, et Dieu m’en garde, – ce n’est pas pour en faire la description que j’écris ceci… plutôt que de tenter l’œuvre, je briserais ma plume, – mais tout simplement pour donner en quelques mots nos impressions personnelles sur ce paysage, si grandissement paisible, et la solennité rustique dont nous y fûmes témoins.

C’était à la mi-août, le jour de l’Assomption, qui est en même temps celui de la fête de Salanfe. Un coup d’œil à ne pas manquer, d’autant plus qu’à ce moment nous étions à Salvan, et qui plus est, en pleine bohème alpestre.

 

***   ***   ***

 

Quatre heures du matin.

Nous sommes debout. Le cornet du chevrier a annoncé l’aurore. Depuis longtemps il a rassemblé ses chèvres. Au carillon de leurs mille clochettes, impatientes de brouter les ravins, elles se sont élancées dans la direction que nous allons suivre. Nous les retrouverons haut perchées en quelque site perdu.

Le ciel dont pas un nuage n’altère la sérénité a des teintes claires, presque nacrées. Il nous est propice. Pas d’hésitation possible, surtout il n’y a pas de temps à perdre, – et nous partons à la fraîcheur de l’heure matinale.

Le village dort encore. Aucun filet de fumée n’argente les toits ; pas un son, pas une voix ne s’élève jusqu’à nous. Adossé comme il est à la pente que nous gravissons, à mesure que nous montons nous le voyons s’abaisser sous nos pieds. Deux hameaux que nous traversons, le Bioley et les Granges, étagés parmi les seigles, ont le même aspect silencieux et désert. Personne aux fontaines, personne autour des maisons. C’est jour de fête, et l’on prend son temps pour dormir, repos bien gagné au milieu d’une semaine de rudes labeurs. À l’extérieur les chalets sont décents et proprets ; ils nous parlent de vie laborieuse et rangée.

Toujours ayant la dent de Morcles devant soi, on ne tarde pas à atteindre la limite des cultures. Notre sentier qui ne se perd pas en paresseux détours, s’enfonce sous le couvert des sapins où, par les trouées, on voit la vallée du Rhône se creuser en entonnoir dans un entrecroisement de pentes boisées, au pied des cimes avancées de la chaîne Pennine.

La montée toujours plus soutenue, ne cesse qu’au sortir de la forêt, et au moment où un dernier contour nous ouvre la gorge de la Sallanche. Autre décor. Le paysage perd brusquement tout ce qui rappelle la plaine, et dans une perspective de plus d’une lieue, il n’étale que pentes ravinées, escarpements et cassures, – un désert, où les rares vestiges de vie que l’on y découvre, n’en font que mieux mesurer la solitude.

À peu de distance, sur notre droite, se montraient les chalets de Van Haut, petits et bas, inhabités à cette saison de l’année. On aurait dit le camp abandonné de quelque tribu en marche. Au fond, bien loin devant nous, la silhouette indécise de deux hommes sur les zigzags du sentier, et le fourmillement d’innombrables points noirs ou blancs à l’assaut d’une pente pierreuse, – les chèvres de Salvan ; – tout le mouvement, toute la vie se réduisait à cela. N’importe, cela donnait le dernier trait au tableau, en accentuant la petitesse et le néant des choses vivantes dans les régions où la nature a conservé tous ses droits.

Les montagnes s’étaient rapprochées, pareilles de couleurs, diverses de contours, uniformément grises avec de petits tapis de gazon suspendus à toutes les hauteurs sur les escarpements, des sapins clairsemés et malingres disséminés çà et là, et ce grand repos du silence dont le vague bruit de l’eau achève l’impression.

Mais le soleil venait de se lever. Il riait sur ces sévérités, et par ces merveilleux contrastes que lui seul peut faire naître, il jetait tant de clarté, de si hardis effets de lumière à côté des grandes ombres, que celles-ci prenaient à la transparence de l’air une fraîcheur humide, des teintes douces et presque veloutées.

Beaucoup, je le sais, pourront trouver l’endroit laid, positivement farouche. Qu’on les laisse dire. À nous ces vallons sauvages où la nature avec ses couleurs, garde son indépendance.

Déshérités en apparence, ils ont leurs harmonies pour qui sait les saisir, car il n’est pas de site si abrupt que le soleil ne puisse dérider, et qui ne parle de poésie à celui qui peut la comprendre.

Effet de mirage ou autre chose, l’issue de la gorge semblait reculer à mesure que nous nous en rapprochions, et le sentier, débonnaire à première vue, finissait par devenir inégal et même insaisissable, lorsque nous attaquâmes la côte où de loin nous avions vu les chèvres s’aventurer avant nous. Le sol en dévaloir, croulant et pierreux, y rend la marche extrêmement pénible. Réussit-on à faire un pas en avant, immédiatement on en fait un autre en arrière, métier fatigant où, la gorge haletante et la sueur au front, on gagne selon l’expression locale, « son paradis ».

Un peu au-dessus des premiers sauts de la Sallanche, le sentier s’efface dans un dédale de blocs granitiques où les chèvres juchées çà et là, avaient pris leurs quartiers pour la journée. Les rhododendrons croissent à foison entre les roches, mais à la mi-août, ils sont défleuris, et l’on soupire en pensant à la belle moisson qu’on aurait pu en faire quelques semaines auparavant. Quel est l’alpiniste qui ne mette sa fierté à en rapporter une touffe à son chapeau ou à sa boutonnière ?

Laissant les chèvres derrière soi, on grimpe toujours, le sentier qu’on retrouve, et qu’on perd tour à tour, tantôt court sur les roches, tantôt serpente sur un gazon ras et dru qu’émaillent les gentianes.

Pli après pli, le passage se déroule, et par delà on voit surgir nues ou crénelées de neige, des cimes maîtresses, la Dent du Midi, la Tour Salière, tout un sévère massif dans le ciel bleu.

Puis un dernier ressaut franchi nous met en face de Salanfe, la belle plaine perdue au milieu des roches.

Après quatre heures de marche, on y pose le pied avec un ouf ! – de soulagement, – et l’œil stupéfait s’arrête à la contempler.

Immense, verdoyante, coupée de ruisseaux, unie et veloutée comme un tapis, elle s’ouvrait à nos regards dans toute sa splendeur, sous la clarté irradiante d’un ciel en fête.

Au pied de la montagne, et à l’extrémité de cette vaste arène, s’alignent une file de masures en pierres brutes, les chalets, dont la couleur terne se détache à peine de celle de la moraine.

Entre les chalets et nous, au milieu de la plaine, un attroupement de gens auxquels l’éloignement prêtait une taille microscopique, se pressait autour d’une autre petite masure. C’était l’oratoire, et l’office avait commencé. Il nous fallut hâter le pas. Mais c’était tout plaisir de courir sur ce gazon élastique, au milieu des belles vaches rouges, blanches ou bigarrées, qui s’arrêtaient de paître, et relevaient la tête pour fixer sur nous leur grand œil placide.

Nous allâmes nous mêler au groupe pastoral qui entourait le sanctuaire, propriétaires ou vachers de l’alpage, tous gens en blouse bleue ou veste de milaine, avec leurs femmes et leurs filles venues des villages d’en bas pour la fête, celles-ci pour la plupart coiffées d’un mouchoir rouge. On y voyait aussi des garçons la fleurette au chapeau, des gamines en tablier violet, – tout le monde endimanché pour faire honneur au bon Dieu. Le sermon était terminé, et la messe s’achevait.

Vieux et fruste à l’égal des chalets, l’oratoire mesure seulement quelques pieds carrés, et ne contient que la place nécessaire au célébrant et à son acolyte. Quatre pans de murs en font l’affaire. Il est dédié à la Ste-Vierge dont ce jour-là était la fête. Rien de plus primitif que ce modeste sanctuaire élevé par la piété des aïeux, – mais tel qu’il est, pauvre et nu, je ne connais rien de plus pittoresque ; – et au respect du culte ancien, à la dévotion de cette poignée de bergers isolés dans l’étendue sous la voûte des cieux, ce qui achevait de solenniser le spectacle, c’était le silence, ce silence empreint de pureté et de grandeur qui n’appartient qu’aux hautes régions.

Ainsi que le veut un antique usage, chaque année à l’Assomption un chanoine de l’abbaye de St-Maurice vient dire la messe à Salanfe. Le dimanche suivant, fête de St-Théodule, c’est alors à un capucin qu’incombe le devoir de monter de la plaine pour que les habitants de la montagne puissent faire leurs dévotions le jour du saint patron. En tout, pendant six semaines environ que dure la saison, ils ont quatre fois la messe.

Les clochettes des troupeaux tintaient dans l’espace. Leur son argentin accompagnait l’office. De temps en temps, quelque belle génisse, tout en secouant sa sonnaille, s’enhardissait jusqu’à s’approcher de l’oratoire et s’arrêtait carrément à contempler l’assistance, comme pour chercher l’explication de cette affluence inusitée, puis sans s’émouvoir autrement, – et satisfaite il faut le croire de son examen, ou bien elle faisait volte-face, ou enfonçant son mufle soyeux dans l’herbe, elle se mettait paisiblement à brouter.

Aussitôt après la messe, une longue procession se forma, et la croix en tête, s’achemina vers l’extrémité occidentale du pâturage. Les blouses bleues flottant au vent, les mouchoirs des femmes coupant d’un rouge vif le velouté du gazon, on eût dit un immense ruban bigarré jeté dans l’étendue.

Il y avait loin à marcher. On ne s’arrêta qu’aux confins de la pelouse, à l’endroit où sous les roches qui se hérissent, la végétation disparaît brusquement sous la moraine. Une croix s’y dressait fraîchement enguirlandée. Chacun pliant le genou, le cortège fit cercle tout autour, et alors le prêtre après avoir dans une courte allocution rappelé qu’il est du devoir de tous les hommes de se mettre eux et leurs biens sous la protection du ciel, lut les paroles consacrées, et élevant le crucifix, bénit l’alpage et les assistants pieusement agenouillés devant lui.

Les fronts inclinés se redressèrent, tout le monde se releva en s’essuyant les genoux, et dans le même ordre qu’auparavant, au chant des litanies, le défilé reprit la direction de l’oratoire.

Scène touchante, et qu’on ne peut contempler sans en être ému. Pour qui en a été témoin, les lignes restent bien gravées dans la mémoire. On a vu dans ce tableau admirable d’harmonie, une page de l’antiquité biblique passer devant soi. Tableau, voilà bien le mot ; c’est ce qui fait le charme de ces scènes alpestres.

Où l’adoration trouve-t-elle mieux sa place qu’ici, si loin du monde, si près du ciel ?

La foule, – il y avait bien là deux cents personnes – s’éparpilla, et se dirigea de côté et d’autre, vers les différents groupes de chalets blottis entre les gros blocs sur le bord de la moraine.

L’Assomption est la grande fête des vachers. Outre qu’elle leur amène leurs parents et leurs voisins, elle est pour eux jour de régal, celui où dans les chalets on peut voir sur les tablettes enfumées à côté de l’âtre s’aligner des pains blancs, – car on ne vient point à la « montagne » sans y apporter une bouteille d’eau-de-vie ou de kirsch, et quelque autre surprise consistant en café, sucre, chocolat, tabac et cigares.

Si misérables au dehors que soient les chalets, l’intérieur est loin d’être repoussant. On y trouve une certaine apparence d’arrangement, de la propreté, et la blancheur des émines, remplies jusqu’au bord d’une crème parfumée, invite à y plonger la cuiller sans dégoût. Comme partout ailleurs la terre battue sert de plancher, mais elle a été soigneusement balayée ; et les ustensiles nécessaires à la laiterie, fourbis par des mains vigoureuses, reluisent contre les parois, à côté des images pieuses et du bénitier.

Après qu’on s’est régalé de crème et de petit-lait, les femmes vont s’asseoir sur le gazon et les jeunes gens organisent des parties de quilles, en attendant la danse qui ne commencera que plus tard. La fête ne serait pas complète si elle ne se terminait pas par un bal en plein air ; et comme en Valais danser est besoin de nature, chacun s’en mêle, jeunes et vieux. Mais que cela ne prête pas à médire : quand tout rit autour de soi, la terre comme le ciel, le cœur est en liesse, et les pieds aussi.

Et nous, que tant de bonhomie enchante, nous étions tentés de leur dire : — Dansez, dansez, heureux montagnards, sur la verte pelouse, qui peut-être d’ici à quelques générations aura disparu. Un temps viendra où ce riant pâturage n’existera plus que comme mémoire, à la façon de ceux dont nous parlent les vieilles traditions.

Car si l’on a dit avec raison que « Salanfe nous raconte une grande page de l’histoire de la terre », il est aussi à prévoir que ce vaste bassin alpestre, déjà en partie couvert par le gravier des moraines, finira par disparaître sous l’action lente, mais persistante de la grande marée pierreuse qui l’envahit librement de tous les côtés.

Alors la mi-été n’y ramènera plus les gens de la plaine, et l’histoire de la terre comptera une page de plus.

FINS-HAUTS

Fins-Hauts, son nom vous le dit : tout en haut.

Le dernier clocher valaisan lorsqu’on remonte la rive gauche du Trient, sur la route qui mène de Vernayaz à Chamonix, – un de ces villages riants et sans histoire, sur lequel, tout comme une troupe d’oiseaux de passage, les étrangers viennent s’abattre pendant quelques semaines de l’été ; – un pays de bon air, de bonne eau, de cascades écumantes, de gouffres et de forêts, bien ensoleillé dans le cadre noir de ses hautes cimes.

Avec cela, un bon parfum du terroir, tout le charme pastoral des localités alpestres que le goût du jour n’a pas encore déflorées.

Si vous aimez la montagne dans le simple déshabillé de ses pittoresques beautés, vierge de toute enluminure, faux décors et réclames, en un mot, telle que le bon Dieu l’a faite, c’est pour vous.

Si l’endroit vaut la peine d’être vu, il n’en mérite pas moins d’être décrit. Pour tant que je vous en dise, n’ayez peur ; on n’en dira jamais trop, à preuve que, qui y vient, y revient.

Aussi c’est bien pour cela, et parce que pas n’est besoin d’être gamin pour aimer à y faire l’école buissonnière, que cet été encore j’y ai porté mes pas.

 

***   ***   ***

 

À 1237 mètres d’altitude, allongé sur le replat onduleux d’une pente très raide, Fins-Hauts, le village, regarde le glacier du Trient et ses splendides névés. Au pied des habitations on voit le terrain s’abaisser tout à coup, et sans cesser d’être verdoyant, tomber à pans droits dans les profondeurs de la gorge où l’Eau-Noire mêle ses eaux à celles du Trient. Partout où le roc et les éboulis n’ont pas écorché le sol, des dégringolades de carrés de seigle, de champs de pommes de terre ou de fèves, alternant avec les prés, descendent le ravin, escortés de sapins à longue crinière, de hêtres et de mélèzes campés du haut en has de ces profondeurs comme des piliers de cathédrale. Çà et là aussi, quelques cerisiers égrenés, et comme dépaysés en si haut lieu, élargissent timidement au bord des chemins leurs branches grêles chargées de fruits microscopiques. C’est leur dernier élan : ils ne montent pas plus loin.

Derrière le village, par-dessus les sapins qui se font plus fourrés, et les rochers qui s’escarpent et se hérissent, d’austères silhouettes, des pitons abrupts, des cimes chauves ou coiffées de neige, les deux pointes du Perron, la croupe crénelée de Bel-Oiseau, Fontanabran, Fénestral, d’autres crêtes et d’autres sommets enfoncent leur tête dans le ciel.

Telle que vous la voyez, et malgré les sévérités de l’entourage, la petite paroisse n’en rit pas moins au soleil, et si gracieux, si caressant est son aspect, que de quelque part qu’on la considère, soit qu’elle se montre à travers la dentelle des mélèzes, ou qu’elle se présente dégagée de tout ombrage dans la ceinture argentée que lui font ses sources d’eaux vives, il en est peu comme elle qui parlent plus agréablement aux yeux et au cœur.

Rien de plus charmant dans ses contrastes et son ample ceinture de rochers gris, que ce vallon des Fins-Hauts. Le paysage est fier, velouté, d’une physionomie presque religieuse. Tout plein de sourires et de menaces, il se transforme à chaque contour du chemin comme les pièces mobiles d’un décor. Précipiteux et sauvage à sa base, où le torrent qui gronde encaissé à l’ombre des escarpements, trace un sillon écumeux ; il prend en s’élargissant une majesté caressante et des douceurs de teintes en harmonie avec l’imposante beauté des lignes.

Le versant opposé au village forme une chaîne boisée, là découpée en cônes, là festonnée de sapins, et dont le profil colossal qui va peu à peu s’abaissent vers la Savoie, s’enorgueillit de montrer sur son dernier renflement le bout de l’épaule du Mont-Blanc, le Dôme du Goûter. Dans une déchirure de cette chaîne, au-dessus des gorges dantesques de la Tête Noire, s’ouvre l’austère vallon du Trient fermé au fond par son glacier en dos de tortue, l’un des plus beaux de la Suisse. À l’ouest, les Aiguilles rouges achèvent la perspective, et le regard qui se heurte à leur masse imposante et sombre, rencontre à leur pied la petite plaine de Vallorcine et les premiers chalets de la vallée de Chamonix.

Voilà le profil à grands coups de plume. Passons aux détails, et voyons la couleur. Grand tableau, chaste décor.

 

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Aujourd’hui en voie de prendre de l’extension et de la renommée, Fins-Hauts, pas plus que dix ans en arrière, était un de ces villages ignorés, sinon inconnus, de la haute montagne, comme il s’en trouve encore plusieurs en Valais. Il ne figurait pas sur la liste des stations climatériques, les guides le mentionnaient à peine ; et à l’exception des explorateurs de glaciers, des grimpeurs en quête d’aventures, et de quelques botanistes, – où ceux-ci ne vont-ils pas se fourrer ? – personne n’en parlait.

Il a suffi de peu de chose, quelques annonces de journaux, pour révéler son existence, aux villegianti. Le succès lui est venu, rapide comme tout ce qui captive, et maintenant que chaque été lui ramène un plus fort contingent d’étrangers, on ne peut plus sous peine de passer pour arriéré, ignorer cette charmante oasis alpestre.

Une fois signalée, les artistes, les peintres, avec le flair qu’on leur connaît, ont eu garde de la manquer. Dès le début, ils s’y sont installés et ont porté son nom au dehors.

C’est qu’elles sont devenues rares, en effet, de nos jours, les stations de montagne dont rien n’a altéré la beauté primitive, et où de fait, comme là-haut, au sein d’aussi magnifiques grandeurs, on puisse vivre dans la paix et la simplicité du séjour, loin de tout ce qui donne le dégoût de l’élégance tapageuse et des réclames effrontées. Car c’est son charme rustique, ses mœurs anciennes, son atmosphère d’honnêteté et de candeur, qui dès l’abord font aimer ce pays si franchement suisse, dans le sens antique que l’on attache à ce mot. Sans parler de la saisissante originalité des aspects, il serait difficile de trouver à si peu de distance de la plaine, un séjour plus séparé du monde, plus sain et plus riant. N’était le passage incessant des voitures qui transportent les touristes de Vernayaz à Chamonix et vice-versa, on s’y sentirait isolé comme au fond d’une thébaïde suspendue entre ciel et terre, doux nid de verdure, de parfums et de fleurs. L’âme déborde au cantique d’allégresse de cette nature si fière et si chaste, et, chose digne d’être notée, l’impression qui s’en dégage et domine toutes les autres, est celle d’y savourer le bonheur de vivre. Est-il besoin d’en dire davantage et de chercher pourquoi Fins-Hauts laisse d’ineffaçables souvenirs ?

Mais ce n’est pas tout. Si d’emblée vous êtes empoigné par ces candeurs alpestres, la population ne tarde pas à gagner votre sympathie. Solides, bien trempés et de belle venue, les Fignolins, tout comme les Salvanins, ont pied sûr et muscles d’acier. Comme eux aussi vaillants au labeur, tout du long de l’année ils travaillent ferme et dur. Réduits à arracher au sol ce que celui-ci se refuse à leur donner, partout où leur pied peut se poser, ils étendent les cultures jusqu’aux bords extrêmes des rochers, sur les déclivités des couloirs, et poussent l’audace à aller faucher les minces bandes de gazon qui verdissent de loin en loin le flanc précipiteux des abîmes.

Faute de chevaux et de mulets, hommes et femmes portent sur leurs épaules avec une désinvolture incroyable les fardeaux les plus lourds. Le « paillet » comme son nom l’indique, sorte de coussin rempli de paille qu’ils assujettissent sur la nuque, leur rend la chose facile, et l’habitude prise dès l’enfance de cheminer ainsi courbés, ou pour mieux dire ensevelis, sous le poids de ces charges énormes, ne diminue en rien chez eux l’élasticité de la démarche. Tous les transports s’exécutent de la même manière : le foin, la paille, les fromages, de même que la litière et la feuille pour les bestiaux. Il n’est pas rare non plus de voir les mères de famille gravir les durs sentiers des pâturages avec le berceau où repose leur nourrisson bien équilibré sur leur tête, tandis que leurs doigts, qui ne restent pas inoccupés, font activement mouvoir les aiguilles de leur tricot.

Tout ce monde a l’œil clair, le regard droit. Grands et petits sont avenants, polis et causeurs. Si la lutte pour l’existence, cette pierre de touche des caractères, les mûrit de bonne heure, elle imprime en revanche à leurs paroles comme à leurs manières, l’aisance et la dignité naturelles à quiconque sait ce qu’il vaut. On est gai sans être bruyant, actif sans fracas, et tout, dans l’air extérieur des gens et des choses, révèle des habitudes d’ordre et d’économie.

Pas de cabaret. Ceci en dit long sur la moralité du pays. Partant de là, personne ne vous tend la main pour demander l’aumône, car si la vallée ne présente pas de richesses, elle n’a pas à montrer les plaies honteuses de la misère.

Le village possède trois hôtels fort convenables, et l’on est en train d’en construire d’autres. Mais on y chercherait vainement des magasins, ou quelqu’une de ces industries comme la vente des cristaux, des fleurs des Alpes et d’autres bibelots, dont la spéculation n’abuse que trop ailleurs, et qui ne sont en réalité qu’un impôt indirect prélevé sur les étrangers ; toutes choses inconnues ici où, pas plus que l’on ne trouve des tourniquets à l’entrée des sentiers, les enfants ne viennent jamais vous solliciter pour acheter des bouquets.

Plaise au ciel qu’il en soit encore ainsi longtemps. Tant de simplicité fait rêver d’âge d’or.

 

***   ***   ***

 

Outre son attrait purement local, Fins-Hauts, centre d’ascensions admirables, attire et retient tous ceux qu’électrise la perspective d’une escalade, ou l’ambition d’ajouter un nom de plus à la liste déjà longue de leurs succès d’alpinistes. Au reste, comment pourrait-il en être autrement quand de quelque côté que l’on porte ses regards tout prête motif à excursions, quand devant cet horizon aux hardies découpures, et ces névés étincelants, on sent se réveiller toute la folie des vertigineuses grimpées ; et que dans cet air si limpide et cette lumière si franche, on voit se dresser de la Dent du Midi au Mont-Blanc, comme autant de citadelles à prendre, une si longue chaîne de cimes maîtresses ?

Aussi jalouse-t-on Fins-Hauts, et non sans raison ; car c’est une question de savoir si l’incontestable beauté de son panorama n’en fait pas le joyau de ce massif des Alpes. Affaire de goût ou de tempérament, que chacun tranche à son gré, mais qui n’empêche pas que, planté comme il est dans son adorable ceinture de forêts et de pyramides abruptes, il ne puisse faire envie à bien des localités, et des plus fières.

Mais il faut partir…

Connaissez-vous la tristesse du trait final ? – car hélas, bon gré, mal gré, on doit en venir là, et redescendre sur ce pauvre monde et dans l’atmosphère pesante de la plaine. De nos belles courses et équipées nous n’avons plus que le souvenir. Une dernière fois nous l’avons regardé, notre coin rustique ; à chacun des méandres du chemin nous avons contemplé, tantôt le vallon exubérant de fraîcheur, tantôt le clocher scintillant dans la dentelle tremblante des arbres, au-dessus des toits bruns ; et les maisons cuivrées semées sur les prés où les cascades papillotent avec des reflets de vif-argent ; les champs couverts de petites gerbes dorées, les grands sapins, les beaux mélèzes ; et par-dessus les hauts monts, se soulevant un peu caressé du soleil, le Mont-Blanc, tête nue, pour nous donner son dernier adieu.

DE SIERRE À ZINAL

Partir ! un mot qui donne des ailes. En réalité, nous les sentions pousser. Et nous nous mettions en marche.

En ce moment il sonnait six heures à la vieille horloge du clocher.

C’était le 21 août de l’année dernière, une belle matinée où il y avait de la joie dans l’air, comme il y en a toujours au début d’une excursion depuis longtemps rêvée.

De Sierre, quand il fait beau temps, ce qui arrive plus souvent qu’on ne le pense, puisque c’est l’endroit du pays où il pleut le moins, on aperçoit, dans le lointain, tout au fond de la vallée d’Anniviers, une cime, haute et bien dessinée, bleue, blanche, rose, selon que le soleil s’y joue, sourcilleuse ou livide quand il a disparu. Les arêtes du sommet sont nettes et vives, la lumière s’y brise et les fait étinceler de toutes les couleurs du prisme, tandis que le corps et la base gardent leur blancheur immaculée. C’est le Rothhorn. Il porte bien son nom, tant il est vrai qu’à le voir revêtir, sous les feux du couchant, sa tunique de pourpre, on le prendrait pour une montagne incendiée. Vu d’ici, il se présente isolé et sans aucune cime rivale dans l’étroite échancrure que dessinent sur le ciel deux chaînes rocheuses hérissées de sapins. La sévérité de son cadre ne sert qu’à mieux faire ressortir l’éclat de son manteau d’hermine. Rien de plus frais, de plus virginal, rien aussi de plus triomphant que cette belle cime blanche, pyramide d’argent entre deux noires parois. Et c’était pour aller la contempler de plus près que ce matin-là notre réveil avait devancé le jour.

De Sierre à Zinal, il n’y a pas loin, sept lieues tout au plus. Cela n’est pas à effrayer les grimpeurs, et cependant ce projet, souvent caressé et toujours contrecarré, semblait, par l’effet de je ne sais quelle fatalité, destiné à ne jamais se réaliser. Mais, à force d’y revenir, notre volonté avait fini par triompher de tous les obstacles, et, dans la joie du départ, le front rayonnant, le pied léger, nous nous acheminions à grands pas vers la montagne.

En habitués de la localité et en gens bien avisés, nous prenons par le plus court. Au lieu de nous attarder à suivre la route que prennent les étrangers et les voitures, nous coupons droit à travers champs et vignes pour traverser le Rhône au pied des escarpements de Géronde. De là, en quelques minutes, nous atteignons Chippis, dont les maisons, serrées contre le rocher, sortent des prés verts à l’endroit où la Navizance s’échappe en bouillonnant de la gorge d’Anniviers. Des pentes hautes et abruptes nous interceptent le soleil. Il ne paraîtra sur le village que longtemps après avoir réjoui le versant opposé. Immédiatement derrière l’église, se dresse une paroi quasi-perpendiculaire, écaillée de schistes, mouchetée çà et là de pins et de genévriers. Un sentier en spirale y déroule ses anneaux. C’est par ici que l’on attaque la montagne.

Nous nous engageons dans cet étroit passage. Il s’élève rapidement et, avec lui, nous tournoyons, à la manière des hirondelles, au-dessus du clocher qui s’abaisse et des habitations qui s’étalent à nos pieds comme les maisonnettes d’un village de carton. L’air du matin aide à la marche, on avance à pas de géant ; il fait bon grimper ainsi. Nous sommes bientôt maîtres du paysage, que nous dominons dans tous ses aspects.

Un coin de terre fertile en surprises que celui-là. Il a d’âpres beautés, une grandeur un peu farouche, et, dans ses teintes, comme dans ses contours, un je ne sais quoi de sauvage et de gracieux, de heurté et d’inachevé, qui fait penser à une ébauche sortie telle quelle des mains du Créateur. L’œil d’un artiste s’y promène avec délices ; – le vulgaire, que tant d’austérité effraie, le regarde avec stupeur.

En été, sous les ardeurs de la canicule, cela prend des tons durs, cela est terne, jauni, calciné ; cela emprunte toutes les aridités d’un paysage de la Calabre. Il ne s’en exhale, ni fraîcheur, ni parfum. Sous une atmosphère de feu, la nature épuisée semble manquer de sève, et, de ce sol sablonneux, de ces rochers dégarnis, il monte comme des vapeurs de fournaise. Mais lorsque les premières pluies d’août ont rafraîchi la terre et que la campagne commence à se parer des teintes diaprées de l’automne, ce chatoiement des couleurs est bien sa véritable parure. Il sied mieux à ses duretés que les nuances veloutées du printemps. On dirait une sorte de manteau royal jeté sur les débris d’une puissante maquette abandonnée par l’artiste dans un mouvement de colère.

Voici, sous nos yeux, assise sur une colline trapue aux flancs percés de grottes inégales, Géronde, la vieille Chartreuse. D’un côté elle regarde le lac bleu où chaque soir, quand le ciel est clair, montagnes, villages, clochers et châteaux, tous ensemble viennent se mirer. De l’autre elle regarde le Rhône, qui glisse en maître sur les terrains qu’il a dévastés. À l’opposite, Sierre, le gros village aux prétentions citadines, aligne ses constructions massives au pied de la montagne. Égrenés à toutes les hauteurs, de la plaine aux sapins, des villages, les uns nichés dans la verdure, les autres campés en plein soleil, coupent la monotonie du vignoble. À mesure que l’on monte, la beauté de la vallée se déploie. D’autres villages et d’autres hameaux se dressent sur les pentes, ou surgissent d’un pli du terrain. Nous en comptons plus d’une vingtaine. De jolis clochers s’élèvent par-dessus la feuillée, de blanches chapelles égaient les solitudes. Il n’est pas un mamelon qui ne porte sur son dos une tour ou une ruine, une église ou un castel.

À mi-hauteur, notre sentier débouche sur le premier contour de la route aux voitures, une route hardiment tracée sur le flanc de la montagne. Ses gigantesques lacets, d’une couleur de craie, s’y dessinent nettement sur la sombre tenture des sapins. Autant que faire se peut, nous coupons au travers par les courtes, comme on dit ici, sentiers de chèvres familiers aux montagnards, pour retomber définitivement sur la route au sommet de la montée.

Nous sommes à l’entrée de la vallée d’Anniviers. Tout aussitôt quelques habitations échelonnées des deux côtés du chemin, au milieu des poiriers sauvages, se présentent en avant-garde. C’est Niouc, un petit hameau d’aspect désert, inhabité aux trois quarts de l’année et perché dans une position pittoresque sur le bord du plateau. À quelques pas de là, à la base des rochers escarpés qui le dominent, on peut voir, dans les ronces et les genévriers, quelques vestiges du château de Beauregard, un nom historique et de sanglante mémoire. Jadis réputé imprenable et propriété des puissants sires de Rarogne, il défendait le pays, en même temps qu’il s’étalait, en manière de provocation, au passage de la vallée. Il eut à subir plusieurs assauts. Après la bataille de Viège, en 1388, le comte Rouge, Amédée VII de Savoie, en fit le siège. La résistance fut opiniâtre, mais malheureuse. Forcés de se rendre, les deux fils de Pierre de Rarogne furent décapités, et le manoir livré aux flammes. Plus tard, lorsque les dizains du Haut-Valais, soulevés par la Mazze contre les Rarogne, détruisirent leurs châteaux de Loëche et de Sierre, ils vinrent aussi mettre le siège devant Beauregard. La famine obligea la garnison à capituler et, de nouveau encore, le manoir fut incendié. Aujourd’hui, il n’en reste plus pierre sur pierre, toutefois le nom de Rarogne a laissé ici, comme dans les annales du pays, sa belliqueuse et ineffaçable empreinte.

À partir de Niouc, la marche devient plus aisée. Un air plus vif, les fraîches senteurs alpestres, la paix sereine des hautes régions, nous apportent double vie. La poitrine se dilate, une joie sereine nous emplit le cœur ; elle monte aux lèvres, elle déborde. Tout ce qui nous entoure nous parle une langue divine, et notre âme tout entière s’y retrempe. L’homme, d’ailleurs, n’est-il pas fait pour monter, s’élever toujours ? Excelsior !

La plaine a disparu. La montagne nous enserre avec ses puissantes assises et ses larges éraillures. L’aspect de cette sauvage vallée est extraordinaire, haute, ravinée, solennelle, elle nous montre ses entrailles, rochers fendus, abîmes béants, sol tourmenté, – on penserait voir en elle la terre au sortir du chaos, entr’ouverte et encore tout émue. Par quelles convulsions, par quel prodigieux cataclysme nous offre-t-elle ainsi le spectacle de ses nudités ? Vouée au silence et à la solitude, elle se dresse devant nous avec l’attrait fascinant du mystère.

On penserait y être à cent lieues du monde civilisé, tant ce premier parcours est sauvage. À mesure que nous nous enfonçons dans la gorge l’horizon se rétrécit. Point de maisons. Toute rumeur humaine a cessé. On n’entend que le murmure sonore de la Navizance qui coule sous nos pieds, serrée entre deux abîmes à une profondeur vertigineuse. Mais quel parfum dans ce silence, et comme le cœur s’y sent au large ! Âpre et fort comme celui de la mer, il est d’un grand effet sur l’âme.

Tandis que nous cheminons au revers et, par conséquent, encore, à cette heure matinale, dans l’ombre et la fraîcheur, le soleil caresse le flanc opposé ; il rit sur les places dénudées et sur les noirs escadrons de sapins rangés du haut en bas des escarpements. La route… ah pardon ! qu’on ne s’attende pas à une chaussée tirée au cordeau comme celles que l’on voit dans le bas pays. Ici, tout simplement, vous trouverez une bonne route aux allures campagnardes, large par endroits, étroite dans d’autres, se prêtant avec complaisance à toutes les exigences du terrain, glissant comme une couleuvre sur le flanc escarpé de la montagne. Construite depuis une trentaine d’années seulement, elle relie Vissoie à la plaine, et a remplacé l’ancienne, un chemin fabuleux, dont on peut voir encore çà et là les derniers vestiges se perdre dans la profondeur des ravins. Grâce à la nouvelle, une jeunesse, comme on voit, les chars ont pu pénétrer dans la vallée, ce qui ne s’était jamais vu auparavant. Avec elle nous arrivons bientôt aux Pontis, nom que l’on donne à deux gorges profondes et sauvages, où la route, entièrement taillée dans le roc, s’engage dans des tunnels qui la préservent des avalanches. Abîmes sur notre tête, abîmes sous nos pieds, le précipice est partout et l’effet en est singulièrement pittoresque. Par son silence farouche et presque effrayant, cette nature vierge semble protester contre l’injure que le marteau et la mine ont fait subir à ses flancs.

Une fois hors des Pontis, la route s’égaie de la variété des sites que présentent alternativement l’un et l’autre versant. À notre droite et sur la hauteur, voici d’abord Vercorin, joli comme son nom. Ses maisons, alignées à la suite de son église, se découpent sur le ciel. Dans les éclaircies, comme à la lisière des sapins, des fenils, des chalets, à l’air vieillot et débonnaire, se montrent çà et là, égrenés et solitaires. Un peu plus loin, on commence à apercevoir des villages, amas de maisons noires, serrées les unes contre les autres, comme pour mieux se préserver du froid. Toujours resserrée et ravinée à sa base, la vallée s’élargit vers le haut. En s’élargissant, elle se pare de verdure et de grâce. Les perspectives se font moins sauvages, les pentes plus veloutées. Tout est paisible, chaud, coloré et frais, et la limpidité de l’air qui donne à tous les objets un relief étonnant, rehausse singulièrement l’attrait du paysage. Mais, ce qui l’achève et fait l’enchantement de l’aspect, c’est, dans le fond de la vallée et au centre même du tableau, le glacier Durand qui déroule ses champs de neige entre deux remparts abrupts et lance hardiment dans le ciel ses cimes étincelantes.

Nous n’étions plus qu’à deux pas de Vissoie, le chef-lieu de la vallée, et cependant on ne voyait encore ni toit ni fumée. On dirait que le village, le plus beau de ces montagnes, met de la coquetterie à se dérober ainsi à la vue, car on ne l’aperçoit qu’au dernier détour. Rien même, devant nous, n’aurait pu faire soupçonner son voisinage si, sur le versant opposé, Pensec, qui lui fait face et qui, depuis longtemps, frappait nos regards, ne nous avait pas permis de calculer exactement la distance qui nous séparait de notre étape.

À la différence de Pensec, qu’on écrit aussi – Pain sec – et qui a l’air de dégringoler au fond du ravin, Vissoie est solidement assis sur une sorte de plateau. Une vaste église, une autre plus petite perchée sur un roc à peu de distance de la première, quelques ruines, d’anciennes constructions, et par-dessus les toits une haute tour crénelée, lui donnent un aspect féodal qui ne lui messied point. Rien de plus pittoresque que son cimetière. Autour de l’église paroissiale, et bien ouvert au soleil, en pleine vue sur le pays et sur les monts, comme ceux dont parle Châteaubriand : « il commande au précipice et à la vallée. » Au centre, une croix de marbre blanc avec cette inscription : In hoc signo vinces[8], étend ses bras sur les tombes comme pour les protéger et les bénir. C’est le labarum des montagnards.

Vieux pays, vieilles coutumes.

En dépit des changements que le temps et la civilisation ont apportés autour d’eux, les Anniviards, jaloux de leurs institutions locales et repoussant, autant que faire se peut, toute innovation dans le système administratif des affaires publiques, sont parvenus, à force de persévérance et d’habileté, à conserver leur autonomie. Singulier spectacle que celui de cette poignée de montagnards se gouvernant aujourd’hui encore d’après leurs propres lois. Ils ont leur landsgemeinde, sorte d’assemblée de commune qu’ils désignent sous le nom assez bizarre d’assination, et dans laquelle chaque bourgeois a droit de vote. Comme au temps jadis, pour les délibérations importantes, ainsi que dans les grandes occasions, ces réunions ont lieu en plein air, sur le cimetière. Le châtelain, ou juge en charge, les préside, revêtu du traditionnel manteau noir, et assisté de ses deux huissiers en manteau rouge. Ainsi le veut l’usage.

À l’entrée du village, et au milieu des prairies, s’élève un joli hôtel construit depuis peu d’années. Les voyageurs qui se rendent à Zinal ne manquent pas d’y faire un arrêt. Et nous, nous faisons comme tout le monde. L’heure du déjeuner d’ailleurs approchait, et à la montagne, après quatre heures de marche, l’estomac, de tous les tyrans le plus impérieux, est toujours le premier à réclamer ses droits.

Là comme ailleurs, à table d’hôte, nous retrouvons la société cosmopolite obligée de toute station climatérique à cette saison de l’année. À tout instant, par la porte entr’ouverte, on entend des rumeurs d’arrivée ou de départ. De nouveaux visages font irruption dans la salle. Blondes ladies, gentlemen en bas de laine et souliers ferrés, clergymen en cravate blanche, touristes badauds, Parisiens en vacance au costume savamment étudié, ou touristes sérieux, au teint hâlé et à l’air pressé des gens qui n’ont pas trop de toute une vie pour escalader les cimes sans nombre dont ils ont rêvé l’ascension ; – il y en a pour tous les goûts. À chaque entrée, on relève la tête, on contemple les arrivants, et chacun fait à part soi ses réflexions.

Que voulez-vous ? Nous sommes ainsi faits : ces étrangers que nous n’avons jamais vus et que, selon toute probabilité, nous ne reverrons jamais, ces êtres qui ne font que passer sous nos yeux, pour nous c’est l’inconnu, donc un mystère, une énigme qui excite notre curiosité. Au fond, et pour être vrai, il y a là pour les esprits observateurs une étude qui ne manque pas d’intérêt et à laquelle, sans se l’avouer, on prend plaisir. Démêler d’après certains indices extérieurs qui trahissent même les natures les plus réservées, l’état, le rang ou le caractère des individus qui défilent dans nos caravansérails modernes, comme les personnages d’une lanterne magique, – et avec les lambeaux de notions que donne un premier coup d’œil, constituer une personnalité : en un mot, juger bien ou mal son prochain, est, quoiqu’on en dise, un sentiment naturel que nous ne cherchons guère à réprimer, tant il est donné à l’homme d’intéresser l’homme.

Au milieu du jour, à notre tour, nous repartons.

Mais le soleil a perdu son éclat, le ciel s’est fait terne, et la pesanteur de l’atmosphère nous fait pressentir que la journée ne s’achèvera pas sans orage.

N’importe. En avant.

Et nous voilà, enjambant le pas.

Plus de route à voitures. Celle que nous suivons, moitié chemin, moitié sentier, coupe les prés verts. Elle suit les sinuosités de la montagne sans se permettre jamais ni caprice, ni écart. Aux premières heures de la matinée, alors que le soleil n’a pas encore dardé ses feux sur ce versant, le parcours doit en être charmant.

Nous sommes dans l’endroit le plus large et le plus plantureux de la vallée. Elle déploie ses flancs couverts de pâturages que sillonnent des ruisseaux tout blancs d’écume. Sans le bruit de l’eau, sans le bruit des feuilles, le silence serait absolu. Les Anniviards étant dans la plaine, les villages que nous traversons sont déserts et mornes, comme si une épidémie les eût dépeuplés. Quelquefois, par aventure, une figure humaine apparaît, un homme ou une femme qui se hâte de faucher la fourragée du soir pour le bétail, ou bien c’est un vieillard chargé d’ans, qui fume paisiblement sa pipe à l’abri d’un raccard[9]. Ailleurs, c’est un chat dont le bruit de nos pas a troublé la sieste, et qui prend la fuite à notre approche.

Puissance incomparable de la sérénité de la nature. Dans ce grand silence, dans cette solitude qui fait penser au temps où les patriarches parcouraient librement la libre étendue, l’homme respire plus à l’aise, il se sent roi et maître de la création.

Au sortir d’Ayer, le dernier village, le chemin qui descend rapidement vers la rivière, conduit à un petit pont de bois. Nous passons sur l’autre rive, et du même coup nous arrivons sous les sapins. Depuis un certain temps déjà, et par intervalles, quelques gouttes de pluie s’étaient fait sentir, mais l’ondée, qui semblait nous guetter au passage, nous atteignit en cet endroit, subite et rageuse, comme le sont presque toujours les averses de montagne. Force nous fut d’ouvrir nos parapluies, et de traverser sous ce morose abri, une des parties les plus intéressantes de cette admirable vallée. C’était littéralement de l’eau froide sur notre enchantement. Il fallut bien s’y résigner.

Sur cette rive, le chemin, qui n’en est plus un, mais un sentier inégal et rocailleux, s’enfonce dans la forêt, tout en ne s’éloignant jamais beaucoup de la rivière, qui roule avec une sorte d’élan juvénile ses flots écumeux et limpides. À droite et à gauche, sur les deux versants qui se sont rapprochés au point de ne plus former qu’une gigantesque crevasse, des décombres, quartiers de roche, éboulis aux formes stupéfiantes, suspendus sur votre tête ou entassés dans un amoncellement difficile à décrire, vous saisissent de stupeur. Sur ces bouleversements et ces poétiques horreurs, jetez encore de loin en loin quelque troupeau de chèvres tachetées, noires et blanches, dispersées parmi les rocailles, et vous aurez une idée du tableau.

Au milieu de ce chaos, dans une petite place gazonnée, et à travers la découpure de la ramée, apparaît tout à coup une petite chapelle blanche. Heureuse inspiration que celle d’élever des sanctuaires dans les lieux sauvages et désolés, où la nature tout entière semble porter les traces du courroux et de l’abandon de Dieu. La prière ne s’élève-t-elle pas au-dessus de l’abîme et de la tourmente ? Simples monuments de la foi des montagnards, ces chapelles solitaires portent en elles une grande impression de paix. Sentinelles immuables, elles se dressent au détour du sentier pour dire au passant : Sursum corda[10]. À Dieu seul seigneur, tout honneur.

Une fois hors de ce défilé, la vallée s’arrondit en un cirque immense dont le glacier forme le fond, et l’on se trouve à l’entrée d’une jolie plaine aux ondulations veloutées, encadrée de chaque côté de remparts aux puissantes assises. Des chalets, pour la plupart muets et vides, sortent des prés. Çà et là, sur les sentiers ou dans les pâturages, une figure se montre, homme ou femme, poussant devant soi un mulet chargé de foin, mais Zinal, dont on n’est plus séparé que par une demi-heure de marche, caché par un pli du terrain, n’est pas encore visible. Le paysage s’égaie, sans cesser pour cela d’être silencieux.

L’orage se calmait, la pluie tombait moins drue et, en dépit du ciel trempé et des gros nuages que le vent pourchassait le long des pentes, on pouvait déjà voir au fond du vallon l’arc-en-ciel dessiner sa courbe gracieuse sous le victorieux éclat d’un rayon du soleil.

Nous allions toucher au but de notre course.

Zinal, qui semble fuir à mesure que l’on s’en approche, se montra enfin, l’hôtel dominant le hameau de toute la hauteur de sa façade blanche, comme un coq bien campé sur ses ergots regarde d’un air protecteur les poulettes de son harem. Bas et noirs comme les tentes des Bédouins et plantés plutôt qu’alignés sur le bord du chemin, les chalets, au nombre d’une centaine, qui composent le hameau, ne peuvent être mieux comparés, lorsqu’on les considère de loin, qu’à un campement des fils du désert dans quelque verdoyante et sauvage oasis.

Nous arrivâmes à l’hôtel avec les dernières gouttes de la dernière ondée. Un air vif et froid lui succédait, et le ciel se faisait de plus en plus serein.

Bon petit hôtel, combien le souvenir que je lui conserve est doux !

Tranquille comme le site, confortable, heimlich – je ne trouve pas d’autre expression pour achever ma pensée ; – le voyageur fatigué y trouve dès l’abord ce qui le ranime et le délasse. Accueil simple et cordial, propreté exquise, prévenance sans servilité, tout le service de la maison est confié à des filles de la montagne qui s’en acquittent avec intelligence et sans fracas. Traditions du bon vieux temps, comme on voit. Quel gîte plus avenant que celui-là pourrait-on rencontrer ?

Après le souper, – car qui ne songerait à souper après une aussi longue traite, – on s’approche de la fenêtre pour consulter le ciel, ce baromètre des excursionnistes. Ô surprise, spectacle sublime ! Dans le fond de la vallée, au-dessus du glacier et des nuages massés sur ses flancs, dans un ciel d’une limpidité austère, se détachaient, splendidement touchées par les derniers reflets du couchant, les hautes cimes qui forment à l’horizon le groupe qu’on appelle « la Grande Couronne, » – le Gabelhorn, le Rothhorn, le Grand Cornier, la Dent Blanche. Comme un diadème de gemmes au front d’une beauté, une rougeur suave, toute vibrante, toute pudique ; des teintes fugitives rosées et resplendissantes faisaient étinceler leurs muges. Caché derrière les croupes sombres des hauts monts, l’astre à son déclin, dans un tressaillement suprême, leur jetait ses derniers feux.

Et c’était pour voir de plus près, pour rassasier nos yeux de cette pourpre, de cet or, de cette opale, que nous étions venus.

Le lendemain de bonne heure, notre petite caravane s’acheminait vers le glacier. De l’hôtel on en a pour une heure environ. Autrefois, je parle d’une vingtaine d’années, on y arrivait, nous a-t-on dit, directement et, par les prés. C’était une flânerie. Mais maintenant que le colosse subit une période de retrait, la rivière qui s’échappe de ses grottes couvre l’emplacement de l’ancien sentier, ce qui oblige les visiteurs à faire un détour et à grimper sur l’une ou l’autre des croupes rocheuses qui enserrent sa base. L’accès, du reste, en est facile. Par des sentiers qui se nouent et se dénouent à l’aventure sur des pentes toutes vêtues de rhododendrons et de plantes alpines, on parvient sans trop de peine à une sorte d’esplanade verdoyante, où le glacier tout entier s’offre aux regards.

La première surprise passée, cette vue produit, j’ose le dire, une déception.

C’est, que, franchement, vu de près, il n’est pas beau, ce colosse, ce vieux géant assoupi, ridé, boudeur et comme ratatiné sous sa carapace de pierres. On s’attendait à de vives et blanches arêtes, à des blocs de cristal, à de belles coulées de neige ; et au lieu de tout cela, l’œil ne rencontre que des moraines et des flots de cailloux. Par-ci, par-là, sur sa large échine, et comme qui dirait par les déchirures de son manteau, on aperçoit bien quelques traces de sa chair, une glace pure et bleuâtre, mais n’importe, – trop de fange, trop de débris le couvrent, trop d’injures ont altéré sa beauté. Sans l’assemblage de cimes qui couronnent son front, le glacier de Zinal n’attirerait personne, car il n’a pas même pour lui le prestige d’une noble ruine ; – c’est une vieillesse décrépite et négligée.

Ici, je m’arrête… Qui serait assez hardi pour vouloir esquisser le profil du vieux glacier, après la magistrale peinture que M. Javelle nous en a laissée ? – Certes, ce ne sera pas moi, et la preuve, lecteur, c’est que je ne vous conduis pas plus loin.

UN PÈLERINAGE AU VAL DE BAGNES

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Un pèlerinage, ai-je dit… mais ce n’est pas ce que vous pensez.

Je ne l’accomplissais ni en vertu d’un vœu, ni pour demander une guérison ou un miracle. Ce n’était pas non plus la ferveur qui m’y poussait ; mais tout simplement une curiosité joyeuse mêlée à je ne sais quelle tendresse émue, à ce besoin de repatriement qui nous saisit vers le soir de la vie, et qu’on pourrait appeler la nostalgie du clocher.

Entendons-nous. Il ne s’agissait pas, vous le voyez, d’un pèlerinage religieux, bien qu’ici ce genre de dévotion entre dans les mœurs, et que les sanctuaires où l’on se rend pour obtenir des grâces ne soient pas rares. En Valais, comme on sait, il y en a tant qu’on veut, – chapelles blanches et nues qu’on aperçoit de loin, haut perchées au milieu de quelque clairière, mélancoliques dans leur isolement, – et qui, de là-haut, ont l’air de faire signe à ceux dont le cœur est oppressé de noirs chagrins.

Rien de pareil. J’entreprenais un pèlerinage filial. Sans besace ni bourdon, je m’acheminais vers le val de Bagnes, le berceau de ma famille. C’est de là qu’elle est sortie il y a quelque chose comme quatre siècles. Et moi, poussé par ce besoin de rapprochement dont je viens de parler, je voulais avant de mourir m’accorder la jouissance de fouler le sol où mes ancêtres ont vécu, où ils sont morts, et où ils ont dormi humblement couchés sous leurs petites croix, jusqu’à ce que le flot montant des générations qui n’étaient pas nées, et qui sont disparues, eût envahi leur dernier asile.

Et je partais.

Au contraire de certains noms ronflants qui font du bruit quand on les prononce, noms en a, en o, en horn et en koff, ou d’autres plus doux qui caressent l’oreille comme le son d’une mandoline, et font passer toutes sortes de belles visions devant, nous, Bagnes, au premier abord, est un nom rustique et vieillot, qui n’éveille pas la sympathie : et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles cette belle vallée est encore si peu connue, car il ne faut pas l’oublier, le nom, tant pour les gens que pour les choses, a plus d’importance qu’on ne le croit généralement.

Un nom sonore, – qui pourrait le nier ? – a la portée du clairon. Non seulement il frappe l’attention, mais il s’incruste dans la mémoire. Or, comme Bagnes, quand on en parle, n’a ni son ni éclat, le pays est aussi très mal partagé sous le rapport de la célébrité. Mais parce que la réclame ne s’en est pas encore emparée, on n’en doit pas conclure qu’il ne mérite pas d’être connu. Bien plus, on peut espérer y trouver un coin perdu de la Suisse antique. – À vieux pays, vieil aspect.

C’est donc dans la vraie montagne qu’il faut aller le chercher, loin de la Suisse « truquée et machinée », et de la devanture de carton qui a si fort mystifié Tartarin.

 

***   ***   ***

 

Pour retrouver la trace de mes grands-parents et visiter leur pays natal, il m’a suffi de remonter le cours des siècles et celui de la Dranse. Ce que je cherchais se trouvait au bout.

Le chemin de fer jusqu’à Martigny. Sans y faire de halte, au saut du train, monter dans le traditionnel char à bancs des montagnes, et d’un bon petit trot sur la chaussée poussiéreuse filer droit vers l’Entremont. À Sembrancher, laisser la route du Saint-Bernard et prendre, en suivant la branche droite de la Dranse, celle qui conduit à Bagnes, voilà pour l’itinéraire. À partir de là, si l’on est bon marcheur, deux heures et quelque chose en surplus vous mènent à Châble, le chef-lieu de la vallée.

Tout ce parcours est solitaire. Aucun village n’en coupe l’étendue. Un seul, Vollège, à demi enfoui sous les arbres, se montre à quelque distance, sa flèche grise perçant hardiment la feuillée : c’est tout. Par une pente douce, la route largement dévidée s’enfonce dans la montagne entre deux pentes boisées où, de loin en loin, quelque haute roche grise élève sa crête déchiquetée. De chaque côté, les sapins espacés de prairies dégringolent jusqu’à la rivière. Des petits chemins courent sous bois, les uns pour s’y perdre, les autres pour longer le bord de l’eau. Au pied du versant méridional, on distingue par places des tronçons inégaux de l’ancienne route, presque un sentier, où jadis il était dangereux de s’aventurer avec des voitures, à preuve la catastrophe qui, vers la fin du siècle dernier, coûta la vie à l’abbé de Saint-Maurice, seigneur de la vallée, comme il descendait de Bagnes avec trois autres personnes, qui périrent avec lui. Tout l’équipage fut précipité dans la Dranse, sans qu’on en retrouvât jamais aucun vestige, excepté le corps de l’abbé, qui fut découvert bien des mois après.

À mesure que l’on monte, le paysage s’élargit, laissant voir un cirque de montagnes vertes, dominées à gauche par la Pierre-à-Voir, puissante colonne tronquée, lancée à mi-ciel dans l’azur, et au fond par le Mont-Pleureur et la tête aiguë de la Ruinette, nuancées blanches, grises ou bleues, selon leur degré d’éloignement. Dans le lointain apparaît le riant bassin de Bagnes, gigantesque cuve de verdure, avec des villages perchés sur le flanc des montagnes, les uns très haut, assis sur l’ourlet des replats comme sur le bord d’un toit.

La plaine aussi, peu à peu se découvre, vaste et morcelée par les cultures, qui font comme un damier de carrés verts et jaunes ; et bientôt devant soi, sur la rive gauche de la Dranse, le haut clocher de l’église paroissiale, émergeant tout à coup d’un massif de grands arbres, se dresse fièrement à l’entrée du pays.

Au bout de ce long chemin désert, qui s’arrête court et vous plante là, on retrouve le bourdonnement de ruche humaine, la vie d’une petite république de quatre à cinq mille âmes, qui forme comme territoire la commune la plus étendue, en même temps que la plus grande paroisse du canton.

Il était environ deux heures quand j’arrivai à Châble, le premier de cette longue chaîne de villages qui ne se termine qu’à Lourtier. À cette heure pesante d’une chaude journée d’été, la vallée était toute pleine de soleil. Le pays faisait sa sieste à demi assoupi dans son grand lit de verdure, bercé par le bruit monotone et grondeur de la Dranse, dont les eaux grises semblent toujours rouler une sourde menace. Et c’est au son de cette fanfare séculaire que je fis mon entrée à l’hôtel du Giétroz, jolie construction récente, confortable et proprette, qui se présente au bord de la route, à l’endroit où un beau pont de pierre d’une seule arche unit les deux rives.

En dehors de la circulation, Bagnes, Dieu soit béni, a échappé jusqu’à présent à la convoitise ; la spéculation n’en a pas encore fait son profit. Un pays où dès l’abord on se sent transporté à beaucoup d’années en arrière, au milieu d’un peuple qui n’a rien à faire avec les idées nouvelles et se contente de demeurer ce qu’il est, honnête et travailleur.

En venant de la plaine, si grand est le contraste avec cet isolement paisible et cette atmosphère de choses anciennes, qu’il me fallut un peu de temps pour m’y reconnaître. C’était bien la fraîche montagne et sa réconfortante haleine, mais avec le souffle poussiéreux et l’odeur de renfermé qu’exhalent les vieux bahuts.

Toutefois, avant d’aller pour ce qui me concernait, consulter les archives, je voulus voir le pays et voir les hommes.

Les circonstances me servaient à merveille ; le dimanche approchait, et c’était le temps de la moisson.

De la plaine aux sapins, partout où les pâturages et les vergers laissent un espace vide, les champs de seigle et de blé de tout leur long, en larges bandes quadrangulaires, détachaient leur or éclatant d’un fond de sombre verdure. Fertile et cultivée plus que pas une en Valais, la vallée de Bagnes dans toute sa partie habitée, de Châble à la gorge de Lourtier, présente un gai coup d’œil de jardin rustique. On ne peut rien trouver de plus retiré, de mieux capitonné que ce plantureux coin de terre perdu au milieu des montagnes, intéressant par son double côté patriarcal et alpestre.

Tout le monde était aux champs. Dès l’aube la campagne, hérissée des gerbes coupées les jours précédents, s’emplissait d’une animation sereine, avec des bruits de voix et de clochettes, tous les chemins par le va-et-vient des gens affairés marchant à côté de leurs bêtes, au sourd grincement des charrettes. Et cela allait ainsi du même train paisible jusqu’au soir. Alors les attelages pesamment chargés, repassaient les uns après les autres sur le pont de la Dranse, qui couvrait les lourds craquements de leurs roues de sa propre clameur, comme elle s’empare de tous les autres bruits pour les étouffer, et s’enfuir bien loin avec eux.

Bagnes, chef-lieu, vieux et rustique village, se dresse au bord de la rivière qui le divise en deux parties, Villette sur la rive gauche et Châble sur la droite. Avec ses maisons brunes ou grises qui descendent vers la berge, serrées les unes contre les autres, abritant sous leurs toitures d’ardoises des parois irrégulièrement percées de fenêtres de toute forme et de toute grandeur, comme avec ses ruelles mal pavées, montueuses et étroites, encombrées de fumier et de plâtras, il a un air de vétusté et d’abandon, et, n’était son riche encadrement de feuillage, il ne produirait sur l’étranger qu’une impression de tristesse. Ce n’est pourtant pas qu’il soit pauvre. Loin de là. Sous le rapport de l’aisance, il ne le cède à aucun des villages environnants, et sans compter qu’il se vante de posséder les plus belles cloches du canton, il s’enorgueillit encore d’une école latine, où les notaires et les avocats en herbe, de même que les futurs chanoines, vont étudier les rudiments de la langue de Virgile. L’église de grand style, mais fort délabrée, porte la même empreinte de vétusté antique, et autour d’elle le cimetière avec ses croix noires, ses herbes folles, son mur où s’appuient de vieilles pierres tombales, complète la mélancolie de l’ensemble.

Mais que vienne le dimanche ou un jour de fête. Dès les premières heures, tout change d’aspect. Ce n’est plus le morne village endormi dans un calme étouffé ; il s’y fait une vie, un rajeunissement. De tous les côtés on voit arriver des extrémités de la paroisse, ceux qui viennent pour la messe. Isolément, ou deux à deux, par bandes ou par familles, ils débouchent de tous les sentiers dans leurs habits de rechange en couleur sombre, les vieux et les vieilles au pas, et à grand effort. D’autres à cheval ou à mulet, des façons de Sancho Pança, jambes de ci, jambes de là, silhouettes équestres se découpant dans la verdure, tour à tour visibles ou effacées, selon les méandres du chemin.

Nulle part peut-être en Suisse comme ici, on n’a le curieux spectacle d’une vallée comprenant vingt villages et hameaux, réunie tout entière le dimanche et les jours de fête autour de la seule église que possèdent ces montagnes, – car c’est un fait à noter, qu’à Bagnes on ne regarde point à faire trois lieues pour aller à la messe, et autant pour en revenir, ce qui tout bien compté en fait six. Vous trouvez cela dur ? D’accord. Mais, quand pendant cinquante à soixante années de sa vie, pour plaire au bon Dieu, on a fait chaque semaine ce chemin-là, – vous comprendrez aussi avec moi, qu’on finit par le regarder comme celui qui mène au paradis.

Les premiers arrivants se rendent aux offices du matin ; les derniers, et ceux-ci sont les plus nombreux, arrivent pour l’heure de la grand’messe. C’est à ce moment qu’il faut les voir. Déjà bien avant que les cloches aient donné le branle, la foule peu à peu a envahi l’église et le cimetière. Çà et là une famille entière, grands et petits en habits de deuil, dans une attitude recueillie, se groupe devant une tombe ; mais c’est surtout vers celles où la terre paraît fraîchement remuée que se porte le plus grand nombre. Cette assistance en plein air attend le clergé pour l’office funèbre qui se dit chaque dimanche pour ceux qui sont morts pendant l’année, antique usage tombé ailleurs en désuétude, mais religieusement conservé ici, où le culte des morts, cette religion des vieux peuples, a de profondes racines.

Une première sonnerie retentit grave, sonore, avec cette voix émouvante que le silence vibrant de la montagne prête à l’airain. Puis l’on voit apparaître des croix haut portées, des prêtres en surplis qui vont se disséminant de côté et d’autre, partout où il y a une tombe à bénir. Les fronts se découvrent ; debout ou à genoux les parents des défunts ont allumé leurs cierges, de petits cierges jaunes qui crépitent sous la lumière, et dans le calme du rustique campo santo, on n’entend plus que les paroles de l’office lentement psalmodiées par les prêtres.

Rien d’arrangé, rien de convenu dans cette simple cérémonie, mais d’un grand effet. Donnez-lui pour cadre les murs gris de la vieille église, la masse sombre des grands arbres, le velours des prés. Imaginez là-dessus un chaud soleil de juillet dans un ciel sans nuage, et vous aurez le tableau dans sa patriarcale simplicité.

Mais les cloches appellent à la messe. Sous la haute nef, dans l’église déjà bourrée de monde, la foule toujours plus drue, comme une marée montante, s’engouffre par toutes les issues. On s’empile, on étouffe, et derrière ce flot humain qui déborde sous le portail, sur le cimetière, et jusque sur le chemin, se pressent encore les derniers venus. De cet encombrement est né le dicton populaire : « Il faut venir à Bagnes pour voir les Bagnards ». Si jamais dicton a dit vrai, c’est bien celui-là.

Toute cette population ne se distingue à l’extérieur par aucun trait caractéristique. Elle n’a pas de type proprement dit. Si les jolis visages sont rares, en revanche on rencontre beaucoup de physionomies intelligentes. Pas trace de costume national, à moins que l’on ne veuille parler du chapeau par lequel on distingue les femmes de Bagnes de celles de la plaine, un hideux et large chapeau de paille jaunâtre, garni autour du fond d’un maigre ruban noir, et dont la forme lamentable rappelle les anciens chapeaux des pleureuses au jour des funérailles. Rien de moins flatteur, de moins coquet, que cet immense couvre-chef, qui, vu l’ampleur de ses ailes, pourrait tout aussi bien servir de parapluie.

Cela n’empêche pourtant pas que ce chapeau ait une histoire, toute à son honneur, et que je transcris ici telle qu’on me l’a donnée.

D’après une tradition locale, c’est à la suite d’un combat sur les hauteurs de Verbier, où les Bagnards, accablés par le nombre des assaillants, allaient succomber, et ne durent leur victoire qu’au courage de leurs femmes qui vinrent leur prêter main-forte, que celles-ci, en récompense de leur valeur, furent autorisées à porter le chapeau à l’église.

Peut-être s’en étaient-elles servies en guise de bouclier ?

Et selon la même légende, c’est de ce jour que date à Bagnes l’usage de « sonner midi à onze heures », l’armée bagnarde étant rentrée victorieuse dans ses foyers à cette heure-là !

Pays reculé, pays de foi. C’est encore dans ces recoins et cette simplicité rafraîchissante, qu’il faut aller chercher les douces émotions, les antiques vertus, et ce parfum des choses d’autrefois qui nous ragaillardit et nous grise, comme l’haleine embaumée des sapins et les bouffées plus âpres du souffle des glaciers.

VALLÉE DE SAAS

Saas-Fée. Une excursion de l’automne 1888 que je veux raconter. Certains noms exercent sur moi un attrait magnétique. Celui-là en était un.

S’il ne mentait point, derrière lui se cachait tout un féerique horizon.

Et, tenez ; – par avance déjà, cela m’éblouissait. Il ne me restait plus qu’à en juger par mes yeux.

Mais ce n’était pas tout. Je tenais aussi à parcourir toute cette vallée de Saas, devenue doublement intéressante par les catastrophes de l’hiver précédent. Une vallée qui a son histoire, – et lugubre.

Tout me poussait donc de ce côté.

Délicieuse saison que le mois de septembre pour les excursions de ce genre ; mais encore faut-il que le beau temps se mette de la partie, et l’on sait combien parfois il y met peu de complaisance.

Le baromètre, à « variable, » ne disait ni bon, ni mauvais. Cela ne promettait pas grand-chose, tant plus que quelques-uns, en regardant le ciel, faisaient la grimace. Toutefois, comme au fond on s’accroche toujours à quelque lueur d’espoir, à l’encontre des fâcheux pronostics, il y avait le dicton répandu en Valais : « Aucune fête de la Vierge ne se passe sans qu’on voie le soleil. » Or précisément, il y allait avoir, non pas seulement une fête de la Vierge, – mais deux. À coup sûr, le meilleur moyen d’éprouver la vérité du dicton ; – et je partis sur la foi de ce dernier.

La Nativité de la Ste-Vierge tombait sur le surlendemain. On en conviendra, je jouais gros jeu.

C’était le 6 septembre. Arrivé déjà la veille à Viège, j’étais levé à l’aube, interrogeant l’horizon, flairant le temps. En veine d’optimisme, je ne le voyais pas trop mauvais. Les montagnes encore frileusement encapuchonnées de brume, faisaient mine çà et là de vouloir dégager leurs sommets, et bien que le ciel fût terne, à mesure que venait le jour, il s’y faisait de larges trouées d’un bleu pâle très doux. Au fait, cela pouvait bien aussi n’être qu’un temps d’automne sans pluie ni soleil.

Une petite caravane de dames, les unes à pied, les autres à cheval, partaient en même temps que moi de l’hôtel de la Poste pour se rendre à Saas-Fée. Je me joignis à elles.

À sept heures sonnantes, on se mettait en marche. Un trajet de sept heures pour qui a de bons jarrets, pour ceux, j’entends, que les chemins de montagne n’effraient pas. À l’opposé d’aujourd’hui, il n’était pas encore question de prendre la voie ferrée ; on n’en voyait que les premiers jalons.

Sous ce ciel sans chaleur, il y avait de la mélancolie, celle de toutes les choses finissantes, – et dans la nature cette lassitude qu’on lui voit quand la saison commence à décliner du côté sombre. Sur les vergers, parmi les feuilles déjà tombées, parmi les fruits qui jonchaient le sol, le pâle colchique perçait partout. L’été n’était pas encore fini, que déjà l’automne venait à grands pas, comme il fait toujours dans le voisinage des glaciers.

À une lieue et trois quarts de Viège, Stalden, bâti en casse-cou sur une pente très raide, est la première étape de ceux qui se rendent plus haut. Ici la vallée se bifurque. Nous tournons le dos au chemin de Zermatt, pour prendre sur la rive gauche celui qui mène à Saas. À la sortie du village, et un peu en amont du confluent des deux Vièges, un beau pont d’une seule arche qui enjambe celle du Gorner, nous porte sur l’autre versant où la Viège qui descend de Saas bouillonne au fond du ravin. À partir de là, on ne la perd plus de vue ; le chemin la surplombe en maint endroit.

Dure au début, la montée s’adoucit sitôt qu’on est arrivé à la hauteur de Visperterminen, assis sur le revers opposé, où son grand clocher blanc crânement planté au bord d’un épaulement de la montagne, fait penser à un phare. Tandis que sur la pente où nous marchons, seuls des arbres fruitiers et quelques morceaux de prairie disputent encore le sol aux sapins, de l’autre côté de la rivière, la vigne, – d’aspect insolite à cette altitude et en un coin si reculé, – maigre parchet conquis à force de sueurs sur une terre ingrate, – grimpe aussi haut qu’elle peut monter.

La vallée ouvre devant nous ses deux chaînes escarpées. Loin de s’égayer, elle se resserre et se rembrunit. Quelques tournants encore, et le pays s’accentue. Il prend la physionomie qui lui est propre, et qu’il gardera des heures durant.

Bientôt la vallée n’est plus qu’un défilé. Ce qu’elle perd en ampleur, elle le rachète en hauteur. Nues ou inégalement couronnées de sapins, ses croupes s’alignent plus serrées, se redressent plus menaçantes, heurtant l’azur du ciel de leurs découpures fantasques. Elles ont des tons durs, toute la rigidité de l’airain. C’est sauvage et c’est fier. La nature s’y montre telle qu’elle est, et nous terrasse par la puissance de son unité. Les deux voix du silence, le bruit de l’eau, le bruit des feuilles, s’y promènent dans la solitude. Quelque chose de grave, de pénétrant en émane, qui commande le respect et prête plus de solennité à ce désert.

Sans les réchauffer, le soleil riait sur ces sévérités. Il avait beau leur envoyer son premier baiser matinal, et en passant leur décocher ses flèches brûlantes, – rien ne se déridait.

On va ainsi toujours, avec un précipice hérissé d’arêtes sur la tête, un autre tout aussi abrupt sous les pieds. L’horizon est borné, les puissantes assises des montagnes dérobent la vue des lointains, et l’on peut cheminer longtemps sans apercevoir trace de mouvement ou l’ombre d’un village. C’est le trait saillant du paysage, – grandeur et solitude. Car si rares sont les hameaux, si isolés les chalets, que perdus comme ils sont dans l’étendue, si le pittoresque y gagne, la tristesse s’en accroît. Cela achève l’impression.

Eisten, un petit hameau de rien, quelques maisons noires serrées autour d’une chapelle très blanche, est le premier de ceux que l’on traverse. À peine l’a-t-on perdu de vue que la solitude reprend.

À mesure qu’on avance, quelques cultures annoncent le voisinage des lieux habités. Partout où les inondations, les éboulements et les avalanches ont laissé une bande de terrain, partout où se trouve un coin de sol labourable, on a semé du seigle, planté des fèves ou des pommes de terre. La plupart de ces champs, – dont plusieurs, à distance, ne paraissent pas dépasser la grandeur d’un mouchoir de poche, – sont étagés sur les rochers, ou penchés sur l’abîme à des hauteurs à donner le vertige. Pour les établir, le plus souvent, nous a-t-on dit, la terre y fut apportée à dos d’homme…

— Dur, mais local. Cela dit la couleur du pays.

Passé Huteggen, une autre façon de hameau avec un petit hôtel qui se présente en vedette, le tout collé au flanc de la montagne, dans un site ouvert et pittoresque, au-dessus de la Viège, qui s’élargit en nappe limpide, le chemin cesse de courir en corniche. Il se rapproche de l’eau et serpente au milieu des éboulis gigantesques entassés sur ses bords. Le sol est couvert de ces débris énormes. Ils encombrent les deux rives et le lit de la rivière. On chemine, quasi en plaine, entre deux remparts de roches qui s’escarpent, se rapprochent, se hérissent à l’envi, masses prodigieuses aux parois déchiquetées, aux sommets tourmentés, brûlées par le soleil, noircies par les pluies, et, semble-t-il, sorties telles quelles de terre en un jour de cataclysme ou de malédiction. Par endroits, le défilé se resserre au point qu’il n’y a place que pour la route et pour le courant qui écume, se courrouce et mugit, en se brisant contre les gros blocs qui lui barrent le passage.

C’est sur ce parcours, et au pied d’un amoncellement de troncs écartelés et de branches brisées, qu’on on nous fait remarquer une épaisse croûte de neige durcie, derniers restes d’une avalanche que l’été n’avait pas pu faire disparaître complètement. Pas loin, un chalet en reconstruction. L’avalanche l’avait écrasé. Il appartenait à un guide de la vallée, absent dans le moment de la catastrophe. Au retour, son habitation avait disparu avec les deux personnes qu’elle contenait. Deux ou trois jours après, de dessous les décombres, on retira le corps de sa mère, et sa sœur encore vivante, mais qui ne tarda pas à expirer.

À chaque instant une croix, – si ce n’est deux, – avec une longue inscription, ou portant seulement quelques initiales délavées par la pluie et la neige, se dresse au bord du chemin, en commémoration de quelque accident mortel. Cette zone meurtrière est toute semée de souvenirs funèbres. Où que vous portiez les yeux, elle offre l’aspect du chaos. Ce ne sont que forêts bouleversées, parois effritées, entassements de pierres et de blocs de toutes formes et de toutes grandeurs, ceux-ci arrêtés sur le bord de l’eau, faute de n’avoir pu rouler plus bas. Hostile à l’homme, la nature y est toujours avec lui sur un pied de guerre. Les noirs sapins échelonnés sur la base des versants ont tous l’air de piques plantées en terre pour maintenir la défensive, et les rocs qui surplombent par-dessus, de projectiles monstres prêts à dégringoler à la première secousse. N’était que de temps à autre quelque frais ruisseau, se dévalant de haut sur ces escarpements, y met un éclat de vie, rien ne romprait la rigide monotonie des perspectives.

Nous débouchons sur une petite plaine semée d’éboulis fabuleux. La vallée s’y creuse en manière de coupe, et au revers – ce côté-là étant le moins exposé aux avalanches – un village égrène ses maisons couleur de charbon sur le velours des prairies au pied du Fallbach qui déroule, en sautant de roche en roche, son écharpe argentée par-dessus leurs toits. C’est Balen, dominé par le Balferinhorn, son épée de Damoclès.

Au bord de la route, et parmi les rochers qui couvrent la terre de leurs blocs, une élégante chapelle en forme de rotonde, s’ouvrant sur un haut portique à colonnes, donne un reflet méridional à ce paysage alpin, car au premier coup d’œil on reconnaît dans sa gracieuse architecture non seulement le voisinage, mais aussi l’influence de l’Italie.

Et il n’y a pas à s’en étonner, si l’on réfléchit aux relations étroites qui existaient jadis entre les montagnards de Saas et ceux des versants italiens. Du XIIIe au XVIIe siècle, la vallée fut, avec le Simplon et le Saint-Bernard, l’un des passages les plus fréquentés des Alpes, autant pour le trafic que pour les voyageurs. À Grund comme à Almagel, il se trouvait plusieurs hôtelleries, non pour les gens de Saas, mais pour les passants, nous disent les chroniqueurs du temps. Elles font aussi mention de chambres où il était d’usage d’héberger les pèlerins, très nombreux, paraît-il, au XVe siècle, qui choisissaient cette route pour se rendre à Rome ou à Jérusalem. À ce propos, elles nous apprennent qu’on mettait un grand empressement à accueillir ces hôtes pieux. À peine arrivés, on leur lavait les pieds, et aux repas, placés au sommet de la table, c’était à eux qu’appartenait de dire le Benedicite, que, selon la coutume, ils devaient faire suivre de quelques sentences. Il y eut même des personnes qui, par leur testament, firent des donations en faveur de cette hospitalité.

Cette affluence de voyageurs sur une voie presque ignorée maintenant s’explique par le fait qu’autrefois le col du Monte-Moro, qui mène de Saas dans la vallée d’Anzasca et à Antrona, était bien plus aisé à traverser qu’il ne l’est aujourd’hui. Un chemin pavé qu’y avaient tracé les Romains était encore praticable. Mais des éboulements successifs et la marche progressive du glacier en ayant détruit jusqu’aux derniers vestiges, à partir du XVIIe siècle ce passage devint de plus en plus difficile. Cela porta le coup de mort au commerce avec l’extérieur, car depuis cette époque le Monte-Moro ne servit plus de débouché qu’aux seuls produits de la vallée, et principalement aux draps de laine grossière qu’on y fabriquait, très recherchés par les montagnards de l’Italie, importation qui se fit librement jusqu’à notre siècle, et ne fut abandonnée qu’ensuite des entraves qu’y mit le gouvernement italien.

Au delà de Balen, la route, que n’emprisonnent plus des parois perpendiculaires, longe sans plus s’en écarter le versant oriental de la vallée qui s’évase et s’embellit. Sans rien perdre de leur caractère austère, les aspects n’ont plus l’âpreté des premières heures. La vue s’ouvre et s’étend sur une enfilade de montagnes rocailleuses dont les sommets variés se redressent en coupoles, en cônes ou en aiguilles, les uns drapés de neige, les autres chauves ou tourmentés, et quelques-uns, les plus élevés, avec un glacier couché sur leurs flancs.

Bientôt la vallée se découvre tout à fait, gardée au fond par deux sentinelles colossales, l’Almagel et le Mittaghorn ; et dans un lointain vert où, serrés sur le même versant s’échelonnent villages et hameaux, Saas Grund, le dernier de tous, avec son église monumentale, se montre dans les prés.

C’est la paroisse.

À mesure que nous en approchions, les nudités de la pente, ses écorchures, la forêt fourragée, des troncs mutilés ou renversés à l’aventure, quelque chose d’ouvert qui sentait le malheur ; et plus bas des amas de rondins, souches et branchages, débris de toutes sortes, que dans le déblaiement on avait entassés à proximité des habitations, – sur le bord du chemin, les fragments d’une immense croix de mission que l’avalanche dans sa course échevelée avait brisée comme un fétu, – racontaient à ceux qui pouvaient l’ignorer les désastres de l’hiver.

Ce coin de terre a vu des jours sinistres. Exposé comme pas un à la furie des éléments, inondations, avalanches, éboulements, il a tout vu ; – l’histoire de la vallée en fait foi.

Malgré tout, le vieux village survit à ses décombres, il renaît de ses ruines ; et l’étranger qui, par une belle journée, le traverse pour la première fois, ne se douterait pas, le voyant si paisible, sous le soleil qui fait flamboyer ses vitres, qu’une menace perpétuelle plane sur lui.

N’importe. On y vit à la garde de Dieu, ce qui est, quoi qu’on en pense, la suprême sagesse. Car si la tourmente passe avec le bruit du tonnerre sur ses toits, les accents de la prière s’élèvent encore plus haut.

C’est un sympathique village que ce Grund. Couché sur un tapis de verdure, un peu au-dessous du confluent des deux Vièges, et à l’endroit où de nouveau la vallée se resserre, il a le dos à la montagne, les pieds à l’eau et regarde le versant voisin, dont il n’est séparé que par la largeur de la rivière. L’église, entourée du cimetière, tient le milieu. Pas un arbre, rien qui en dérobe la vue ; il se montre tout entier. Vu de loin, il forme un charmant tableau. Mais comme toute médaille a son revers, ce qui fait le pittoresque de sa situation constitue aussi son péril. Serré comme il est entre les deux versants, les avalanches le prennent par derrière et l’attaquent de front.

Depuis 1849, où une nuit d’avril, pendant la semaine sainte, une avalanche poudreuse se précipita sur lui en écrasant un bâtiment de six ménages où se trouvaient vingt-six personnes, dont dix-neuf furent tuées, il avait été épargné, lorsqu’il y a deux ans, en février, après une tombée considérable de neige, la même catastrophe se fit pressentir. Pour mettre au moins les vies à l’abri, le curé fit sonner le tocsin. C’était l’avertissement à chacun d’avoir à évacuer le village. À trois heures de l’après-midi, il se vidait de ses habitants, qui avec leur bétail se réfugièrent à Tamatten, un hameau voisin. Il en était temps. Quelques heures après, le même jour, l’avalanche fondait sur les habitations désertes, brisant les fenêtres de l’église qui fut remplie de neige, et culbutant six chalets. Chose curieuse, trois de ceux-ci, démantibulés au premier choc, avaient été emportés, quand un quatrième, poussé par le même courant, vint s’arrêter intact avec tout ce qu’il contenait, sur l’emplacement qu’à peine une seconde auparavant occupait un des chalets dont les débris venaient d’être dispersés. Il y est resté.

Tout cela plus rapide que l’éclair. L’avalanche avait fait son œuvre. À peine si à Saas-Fée, qui n’est qu’à une lieue de là, on s’aperçut de la secousse.

La neige tombe si abondante dans la vallée qu’on la mesure non par pieds, mais par toises. À cause de cela il lui arrive fréquemment d’être bloquée, et sans aucune communication avec le dehors. Ce fut encore le cas cette fois. L’annonce des désastres de Saas ne parvint dans la plaine que quelques jours plus tard.

Grund possède des hôtels et une chapelle anglaise. Ses maisons, larges et hautes, alignent comme des murailles le long des ruelles leurs façades noires percées de nombreuses rangées de fenêtres. D’ordinaire plusieurs ménages s’abritent sous le même toit. On en compte parfois jusqu’à dix ainsi réunis.

L’église, de style italien, comme tous les édifices religieux que l’on rencontre dans la vallée, a des autels antiques d’une valeur incontestable. Le chœur porte les traces de l’avalanche. Dans son galop furibond, la neige, brisant une des fenêtres de la voûte, s’y est précipitée en balayant tout sur son passage. Pris de biais par ce flot impétueux, le maître-autel en a particulièrement souffert, et n’a pu être qu’imparfaitement réparé, en raison de l’impossibilité où l’on était de lui rendre son cachet moyen âge.

 

***   ***   ***

 

Sur la rive opposée, deux sentiers très raides conduisent à Fée, que pas plus que ses glaciers on n’aperçoit encore. Nous prîmes à gauche les Hauts Escaliers (zur hohen Stiege) comme le nom l’indique, celui dont les degrés, en partie taillés dans le roc, mènent par le plus court. Sur ce sentier, qui grimpe en zigzag à travers bois, s’échelonnent quinze petits oratoires, les uns découverts, les autres à demi-voilés par la dentelle transparente des mélèzes.

À mi-hauteur, le paysage se transforme. Les arbres s’écartent, et sans transition la partie supérieure des glaciers de Fée, dressée en muraille jusqu’aux nuages, nous fait pousser un cri d’admiration.

À partir de là, on entre dans un fantastique vallon de cristal et de neige, dont les parois formidables semblent avoir été taillées dans l’albâtre.

Par malheur, le ciel commençait sérieusement à s’obscurcir, et les brouillards, toujours menaçants à cette altitude, enveloppaient les cimes maîtresses. Mais nous arrivions à Fée, et avoir atteint sans pluie le but de nos ambitions, était déjà une victoire.

Une trentaine de pauvres chalets groupés autour d’une chapelle, deux vastes et beaux hôtels dont la masse blanche et carrée se profile sur les pâturages. Voilà le hameau.

Le lendemain, de même qu’à notre arrivée, le ciel se montra grincheux et revêche, nous cachant, avec une fierté jalouse toute l’aristocratie des sommets. Tant que dura le jour, ni le Dom, ni les Mischabel, ni l’Allalin, inexorablement retranchés derrière le même rideau de brume, ne daignèrent, des hauteurs de leur empyrée, abaisser leur regard sur nous. Sous cette vilaine brume grise, le vallon se rétrécissait, empli dans le fond de vapeurs sombres, où les déclivités des glaciers apparaissaient livides et glauques, marbrées çà et là de teintes spectrales, comme si elles eussent été éclairées par-dessous des reflets vacillants d’un astre à son déclin.

Vers le soir, brume et images ensemble se fondirent en eau, une pluie fine, menue, quasi-imperceptible, assombrissant l’horizon et enveloppant toutes choses d’un crépuscule triste. Et dans la nuit qui venait, on voyait passer, de leur pas robuste et rapide de montagnards, les gens du village qui se rendaient isolément ou en famille à la chapelle de la forêt, pour y faire leurs dévotions en vue de la fête du lendemain.

La Nativité de la Ste-Vierge… s’il fallait en croire le dicton, le soleil ne pouvait manquer de l’éclairer de ses sourires.

Le matin suivant… ne m’en parlez pas. Autant les premiers plans que les lointains étaient noyés dans les brouillards, et il pleuvait avec la même persistance et le même silence que la veille. Ils sont tristes à la montagne les jours où l’azur manque. Ces brouillards condensés s’appesantissaient sur l’esprit, et l’humidité glaciale du dehors jetait un froid dans l’âme. Avec cela pas chance d’embellie. Le dicton cette fois était pris en défaut. Il perdait son prestige et sa poésie.

Et la journée s’écoula comme elle avait commencé, sans que le moindre rayon de soleil vînt déchirer la brume.

Mais que je dise ce qui vint après. Était-ce une revanche ?

Le lendemain tombait sur un dimanche, en même temps que sur une fête de la Vierge, le Saint Nom de Marie…

Si vous êtes amateur des changements à vue, comme des grands spectacles de la nature, c’était pour vous.

À l’aube, si toutefois on peut appeler de ce nom les lueurs blafardes d’un jour où tout semble avoir sombré dans l’abîme, le brouillard uniformément dense couvrait tout de son voile terne et glacé. Et pour comble, le baromètre aussi se mettait contre nous.

Vers huit heures, il se fit soudain dans cette nature morte un réveil de vie. Le brouillard s’éclaira. Ses murailles se détendaient, s’amenuisaient avec des transparences d’une blancheur de neige. Le soleil, on le sentait, chauffait par derrière, chassant devant lui cet amoncellement de vapeurs qui se déchiraient, s’effilochaient ou se ramifiaient selon que le vent les poussait, et plus vagues que des buées, se dissipaient dans l’espace qui prenait peu à peu des contours visibles.

Puis une brusque trouée et le soleil apparut au travers.

En même temps que lui, à l’orient, une fière pointe blanche aux lignes très pures, se dressait étincelante sous ses premiers rayons, semblable à un bloc d’albâtre perdu au milieu d’un océan de vapeurs. D’autres profils moins distincts et plus sombres, sapins, pans de forêts, pics, dents, arêtes, émergeaient du vide, tour à tour voilés ou mis en lumière par les évolutions et le jeu capricieux des nuées éparpillées sur leurs flancs. Au-dessus des glaciers de Fée, les transparences aériennes s’enlevaient sur l’éther à des hauteurs inconnues, avec des formes de coupoles, d’aiguilles et de créneaux, et si vaporeuses, si légères, qu’on eût dit l’effet d’une fantasmagorie plutôt que l’apparition de choses réelles. Pendant quelques secondes cette vision vous tenait les yeux en haut, l’âme en suspens. Puis elle disparaissait, subitement effacée par les flots roulants du brouillard qui l’enveloppait de ses plis fauves, ne laissant plus voir que l’azur au-dessus et en bas des morceaux de glaciers, des lambeaux de forêts, où se traînaient çà et là, accrochés aux branches des sapins, de petits nuages bizarrement cardés.

Mais cela dura peu. Le soleil gagnait sa bataille. Bientôt après il se fit comme un coup de théâtre. Obéissant, on l’eût dit, à un signal donné, le brouillard se leva, mettant au jour avec des étincellements de cristal sous le ciel devenu bleu, le plus splendide amphithéâtre de glaciers que nos yeux eussent jamais contemplé.

Croyez-moi. Voir Saas-Fée par un ciel clair est un beau moment dans la vie. Nul ne pourrait rester indifférent devant un si grand spectacle.

Était-ce pour la Vierge, était-ce pour nous que cette nature lumineuse se mettait en fête ?…

Haut portés dans les airs sur leur éblouissant piédestal de névés, le Dom, les Mischabel, toute leur cour, dressaient jusqu’au zénith leurs colossales pyramides. Le profil crénelé des glaciers festonnait les profondeurs éthérées ; tout était blanc, blanc partout, et le soleil qui flambait là-dessus achevait le tableau.

Sous sa candeur austère, la terre aussi s’illuminait. Le sol était jonché d’étincelles. Le brouillard en se retirant l’avait semé de diamants. Pas un brin d’herbe qui n’eût sa gouttelette vibrante, pas une feuille qui ne portât son écrin de brillants.

Et de toutes les ruelles, de tous les hameaux, par tous les sentiers, les montagnards débouchaient eux aussi dans leurs habits de fête, les femmes avec leur chapeau massif dont la dentelle d’or scintillait au soleil, les fillettes raides comme des images dans leurs épaisses robes de drap, – et tous, grands et petits, peu causeurs et graves, comme on l’est quand, dès le berceau, la vie est une bataille.

On les voyait se diriger vers le même point, zur hohen Stiege, par le sentier en gradins, vers la chapelle des rochers si pittoresquement blottie sous les mélèzes, au-dessus des escarpements qui dominent la Viège. Avec eux beaucoup de gens de Grund et des autres villages du bas de la vallée, car cette chapelle étant un lieu de pèlerinage, on y vient de très loin, même des versants italiens. Aussi jusqu’à une dizaine d’années en arrière, n’était-il point rare à la fête de la Vierge, d’y voir arriver les belles filles de Macugnaga, qui, pour faire leurs dévotions à Fée, ne reculaient pas devant la fatigante traversée du Monte-Moro.

Plus bel endroit pour prier Dieu ne se rencontre guère. À voir ces hautes cimes blanches toucher de si près au ciel, c’est déjà, dirait-on, une vision d’au-delà.

Et comme dans tous les villages perdus au fond de ces montagnes, il y a des hommes qui croient, qui prient et qui espèrent ; ils savent aussi que les maux comme les biens procèdent du Tout-Puissant. La tourmente aura emporté leurs chalets, ravagé leurs forêts, dévasté leurs pâturages ; – leur bétail aura péri sous la neige, la pluie aura empêché leurs seigles de mûrir, les torrents démesurément grossis auront détruit le peu qui leur restait ; – ils ne cesseront pas d’espérer parce qu’ils ont mis leur confiance dans le Rocher des siècles, et si désastreuse que puisse avoir été une année, ils ne la termineront pas moins par le chant solennel du cantique d’actions de grâces.

C’est dans cet esprit qu’en 1851, le chapelain Ruppen de Tamatten, dédiant à ses compatriotes l’Histoire de la vallée de Saas, les exhortait à imiter le courage, l’énergie et la piété de leurs ancêtres, et terminait la préface de son ouvrage par ces paroles : « Nos pères ont souffert, et même beaucoup souffert. Ils ont été éprouvés par les incendies, les inondations et les avalanches. Leur courage néanmoins n’a pas faibli. Sachons comme eux tenir haut les cœurs, et si nous sommes appelés à passer par les mêmes afflictions, qu’elles nous soient une leçon à ne pas mettre notre confiance dans les choses passagères, mais plutôt à travailler en vue de celles qui subsisteront à toujours. »

LA OUIBRA

À force de battre les montagnes du Valais, et de porter nos pas de l’un à l’autre versant, nous avons fini par trouver ce que tout d’abord nous n’y avions point cherché, – les derniers vestiges d’une mythologie populaire, plus variée et plus riche que celle de tous les pays d’alentour, – produit naturel du terroir et lui appartenant en propre, comme les espèces rares de la flore alpine qu’il n’appartient qu’au seul souffle des glaciers de faire éclore.

Une fois sur la trace, – et l’on devient vite ambitieux à ce genre de trouvaille, – pour n’en rien laisser échapper, nous avons suivi le filon jusque dans les lieux les plus reculés, tour à tour interrogeant les pâtres, questionnant les gens d’âge, ou écoutant les histoires qu’on se raconte aux reflets dansants de la flamme, quand, la nuit venue, toute la maisonnée réunie autour de l’âtre, on a verrouillé l’huis sur soi, et que dans le vent qui passe, on croit entendre la plainte des trépassés.

Car c’est bien loin, et bien haut, dans les endroits déserts, les clairières des forêts, les mayens inhabités, et au bord des lacs alpestres que toute la cohorte fantastique, géants, lutins, nains, gnomes et dragons, chassés de partout ailleurs, ont pris leurs derniers retranchements. Mauvais esprits, taquins et habiles à dérouter les investigations des vivants, que ces êtres mystérieux. Les sons de la cornemuse qui, dit-on, tiennent à distance les loups, ne peuvent rien sur eux.

À côté des légendes mystiques qui descendent simples et candides de la nuit des temps, avec l’accent naïf des vieux noëls, – il y en a d’autres à faire dresser les cheveux sur la tête, et nous montrant comme dans une région dantesque, la fantasmagorie diabolique côtoyant la tradition chrétienne, les apparitions infernales suivant de près les visions célestes, l’histoire travestie en fabliau ; cercle magique où fées et démons, vouivres et fantômes, génies et sorciers, occupent la place que leur assigna l’imagination populaire à l’époque où la foi aux esprits protecteurs ou malfaisants avait de profondes racines dans l’esprit des alpicoles.

Voilà pour le passé. Mais s’il plaît à quelqu’un de connaître une des traditions fictives qui ont encore créance aujourd’hui, je me bornerai à donner en matière d’échantillon celle de la Ouibra. Elle est courte et ne nous retiendra pas longtemps. Comme Shéhérazade, je vois que la nuit tire à sa fin. Le jour va paraître ; il faut donc nous hâter, les autres viendront à leur tour.

 

***   ***   ***

 

La Ouibra, dont plusieurs peuvent parler de visu, est un immense dragon ailé, dont la tête est ornée d’une couronne de diamants, et qui a établi sa demeure sur les plus hauts sommets, séjournant alternativement sur l’un ou l’autre côté de la vallée du Rhône. Selon son caprice, tantôt elle se réfugie dans les éboulements de Chandolin, non loin de la Bella Tola ; tantôt, traversant la vallée, elle va se percher sur le Hat de Ballaloë, à quelque distance du village de Lens ; ou bien plus haut encore, sur la croupe du mont Bonvin. Là, se trouve une large crevasse, et au fond de la crevasse, une grotte où coule perpétuellement de l’or en fusion. C’est son gîte favori ; elle y passe même des années entières.

Il advint une fois qu’un paysan des environs, poussé par le désir de s’enrichir, voulut profiter d’un jour où il avait vu la Ouibra prendre son vol, pour descendre dans son antre, et avoir sa part du précieux métal. À cet effet, il se suspendit à une corde, mais celle-ci s’étant rompue avant qu’il fût arrivé au fond, il se trouva dans l’impossibilité de remonter comme il était venu. La Ouibra, à son tour, eut pitié, semble-t-il, de cet hôte inattendu, car sept ans durant, ils vécurent ensemble, respirant la même atmosphère et partageant la même nourriture, lui ne mangeant, comme elle, absolument autre chose que de l’or et des minéraux. Cependant notre homme, qui avait la nostalgie du grand air, et qui depuis longtemps ruminait un moyen de s’échapper de cette prison dorée, eut un jour l’idée de se cramponner à la queue de sa compagne au moment où celle-ci prenait son élan pour sortir. Il se retrouva ainsi sain et sauf au sommet du mont Bonvin, et se hâta d’aller retrouver les siens. Mais, n’ayant plus d’or à ses repas, et son estomac ne pouvant plus s’accommoder du régime frugal des montagnards, huit jours après, il passa de vie à trépas.

 

***   ***   ***

 

Quand la Ouibra pond ses petits, elle serait infailliblement dévorée par eux, si elle n’avait pas la précaution de se placer sur la pointe d’un rocher, afin de pouvoir les précipiter du haut en bas des éboulis aussitôt qu’ils sont venus au jour. Le tempérament irritable de cette mère non moins féroce exigeant l’usage des bains froids, il lui arrive quelquefois pendant la nuit de prendre sa volée, pour venir sur le versant opposé se baigner dans le lac de Lona, au-dessus de Grimentz. Grâce à la force de locomotion dont elle dispose, ce trajet aérien s’accomplit en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter. Au dire de ceux qui l’ont vue, son passage est signalé par une grande clarté, et par la gerbe d’étincelles qui se dégage de sa queue. Une fois au bord de l’eau, elle dépose sa couronne sur la rive, et disparaît dans l’onde. Mais, malheur au téméraire qui ose la troubler dans ses ablutions…

Or, il n’y a pas si longtemps, quelque chose comme cinq à six ans passés, que deux chasseurs de Saint-Martin, passant par une matinée de froidure à côté du lac qui était gelé, s’amusèrent à jeter des pierres à sa surface. Mal leur en prit : aussitôt une détonation formidable se fit entendre ; la glace s’entr’ouvrit avec des reflets flamboyants, une odeur de soufre et de feu se répandit dans l’air, et ils virent apparaître la tête colossale d’un animal monstrueux qu’ils ne s’arrêtèrent pas à considérer. Jetant de côté leurs fusils, et laissant leurs souliers sur la neige, ils prirent la fuite sans regarder derrière eux.

Le lac appartient à la Ouibra. Nul n’a le droit d’en rompre le silence.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Mario***, Silhouettes Romandes, Paris, Grassart et Lausanne, Henri Mignot, 1891. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Val d’Hérens, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Ancienne monnaie de la valeur de trois sous.

[2] Génies du foyer.

[3] Ce qui signifie : courge et femme laide ne sont pas grâces de Dieu.

[4] Batz, ancienne monnaie.

[5] Ch.-L. de Bons (La prière sur la montagne).

[6] Ch.-L. de Bons (Suprême désir).

[7] Ch.-L. de Bons.

[8] Par ce signe tu vaincras.

[9] Un fenil.

[10] Élevez vos cœurs.