Charles Tritten

HEIDI JEUNE FILLE

D’après le personnage de Johanna Spyri

1940

édité par la

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Table des matières

 

CHAPITRE I AU PENSIONNAT. 3

CHAPITRE II  PENDANT CE TEMPS SUR L’ALPE. 14

CHAPITRE III  UN CADEAU DU GRAND’PÈRE. 20

CHAPITRE IV  HEUREUSE NOUVELLE. 26

CHAPITRE V  LE PLUS BEAU MOIS DE L’ANNÉE. 38

CHAPITRE VI  UN TRAGIQUE ÉVÉNEMENT SUR L’ALPE. 64

CHAPITRE VII  DIFFICULTÉS DU DÉBUT. 79

CHAPITRE VIII  HEIDI A PITIÉ D’UN JEUNE ORPHELIN. 90

CHAPITRE IX  DE BONS CONSEILS. 99

CHAPITRE X  CHEL SE JUSTIFIE ET HEIDI EST ENCHANTÉE. 104

CHAPITRE XI  RÉVÉLATION D’UN GRAND TALENT. 119

CHAPITRE XII  UN JOUR DE FÊTE SUR L’ALPE. 132

Ce livre numérique. 133

 

CHAPITRE I
AU PENSIONNAT

Ce fut une petite fille bien triste et bien pitoyable qui débarqua sur le quai de la gare de Lausanne, à neuf heures du soir. Son violon serré sous son bras, sa couverture et sa valise à ses pieds, elle gardait les yeux fixés sur Claire, qui, de la fenêtre du wagon, lui prodiguait des encouragements.

— Tu vas t’amuser, tu verras. Et puis, il y a le cours de danse. Je me demande si c’est encore ce bon M. Lenoir, si galant et toujours si bien vêtu. « De la légèreté, mesdemoiselles, de la grâce… », répète-t-il plus de cent fois pendant les leçons. Mlle Raymond est très gentille aussi ; d’ailleurs, tout le monde est gentil, au pensionnat. N’oublie pas de présenter mes compliments à Mlle Larbey ; si tu ne le faisais pas, ce serait une très grave faute contre le « protocole ». Ah ! Miss Smith ! Bonjour, miss Smith ! comment allez-vous ? Voici mon amie Heidi. Elle est un peu dépaysée, vous comprenez, elle vient de Dörfli. Mais le train va partir. Au revoir, Heidi, écris-moi dès demain ; au revoir ! Peut-être nous reverrons-nous aux grandes vacances d’été.

Miss Smith agita sa main gantée jusqu’à ce que le train eût disparu. Mais Heidi ne bougea pas, elle serra seulement un peu plus fort son violon sous son bras.

— Oh ! vous êtes la petite nouvelle ! Claire a souvent parlé de vous. Comprenez-vous déjà un peu le français ?

— Oui, parrain m’a donné des leçons pendant trois ans.

— Très bien ! à présent nous allons laisser le train et prendre une voiture pour monter au pensionnat. Il est à la Rosiaz, au-dessus de Lausanne ; Claire a dû vous le dire.

— Oui, mademoiselle.

— Je suis miss Smith, et c’est ainsi que vous devez m’appeler. Prenez garde à bien prononcer le th à la fin de mon nom, Smith, en mettant la langue entre les dents ! Les élèves ont une fâcheuse tendance à m’appeler « Miss miss ».

La pauvre Heidi aurait préféré rester tranquille dans son coin à revivre par la pensée les adieux si rapides de là-haut, mais l’institutrice anglaise était bavarde et elle racontait des tas de choses. Il était question de son aïeul, qui était originaire de Milan ; de Mademoiselle, qui dirigeait le pensionnat avec bonté et fermeté ; de Claire, de Mops et d’une multitude d’autres personnes.

— Mops est si affectueux ; Mademoiselle l’aime beaucoup. Il n’a jamais mordu personne.

Heidi pensait précisément que ce monsieur avait un drôle de nom pour un professeur ! Enfin, on arriva et Heidi ne sut jamais comment elle s’était trouvée tout à coup dans un grand salon, devant une dame âgée d’une cinquantaine d’années, qui l’accueillait en ces termes :

— Heidi, soyez la bienvenue aux « Aubépines ». J’espère que vous avez fait un bon voyage, et que nous aurons avec vous autant de satisfaction qu’avec votre amie Claire. Voulez-vous manger quelque chose ? Louise, la cuisinière, vous a préparé de la viande froide et un fruit ; mais que portez-vous donc sous le bras ? Ah ! un violon. Votre parrain m’a écrit que vous aimiez la musique. Nous verrons à vous mettre en de bonnes mains. Miss Smith, conduisez cette enfant dans sa chambre et veillez à ce qu’elle se restaure. Bonsoir, Heidi, bonne nuit ! Demain, lever à sept heures.

— Au revoir, madame !

— Dites-moi : « Bonsoir, mademoiselle ».

Heidi n’avait pas compris grand’chose au long discours de la directrice, elle était trop émue et trop fatiguée. Elle suivit miss Smith sans savoir exactement dans quel labyrinthe elle se mouvait.

La chambre qu’elle devait partager avec une jeune Anglaise, Eileen, se trouvait au premier étage. Tout semblait dormir, et des autres chambres closes ne s’échappait aucun bruit.

— Faites doucement, Heidi, afin de ne pas réveiller vos compagnes, vous rangerez vos affaires demain. Descendons maintenant à la salle à manger.

— Merci, je n’ai pas faim.

— Comme il vous plaira. Mais hâtez-vous de vous coucher. Bonsoir !

Et, sans s’attarder davantage, miss Smith ferma la porte et disparut.

Heidi regarda autour d’elle. Deux lits de bois, deux lavabos, deux armoires, une table et deux chaises, le tout d’un blanc éclatant, meublaient la chambre, qui était fort jolie.

Malgré tout, Heidi se sentit comme prisonnière. Elle respira profondément pour faire disparaître le poids qu’elle avait sur le cœur. Les larmes lui vinrent aux yeux, en dépit de son courage, et elle s’approcha de la fenêtre. Machinalement et précautionneusement, elle entr’ouvrit les volets : elle retint à peine une exclamation de surprise et de joie.

Le lac ! Les montagnes !

Tout était calme, si calme qu’on aurait pu se croire sur l’Alpe. La lune, toute pleine, était levée depuis un moment déjà, et son reflet traçait un long chemin doré sur l’eau. Heidi retint ses larmes pour mieux voir. Elle sentit qu’elle aimerait ce pays à cause de son lac.

Sans bruit, la porte de la chambre s’ouvrit, et des têtes curieuses se montrèrent dans l’entrebâillement.

— Entrez vite. Je suis Heidi, et vous ?

Elles étaient six. Une jeune fille brune s’avança la première et présenta :

— Voici d’abord Eva Müller, de Hambourg. Elle est la plus grande de nous toutes, c’est sa principale originalité.

« Édith et Molly, deux inséparables, venues ensemble d’Angleterre.

« Jeanne-Marie, une Hongroise. On l’appelle Jamy, c’est un nom qui convient mieux à sa petite personne. N’a-t-elle pas l’air d’un diminutif ?

« Puis voici Mlle Anne de Fauconnet, dont un ancêtre, Gaétan, accompagna saint Louis à la bataille d’Issus, en l’an 6000 avant notre ère.

— Oh ! Lise, mon ancêtre ne s’appelait pas Gaétan, il n’accompagna pas saint Louis, et ce n’était pas en l’an 6000. Comment peux-tu faire des erreurs pareilles ?

Mais Anne ne protestait que pour la forme. Elle savait que tout était inutile contre les railleries innocentes dont l’accablait sa compagne.

— Enfin, moi, continua Lise, moi, Lise Brunet, Suissesse, vague parente de Mlle la directrice, qui ne m’en aime pas mieux pour tout ça. Avec Eileen, nous serons au complet. Parle-nous de toi, maintenant.

Et Heidi raconta, en quelques mots, sa vie dans la grande maison du village ou sur l’Alpe.

— À Dörfli, l’instituteur ne voulait plus me donner de leçons de violon. Il a conseillé à grand-père et à parrain de m’envoyer à Lausanne, afin que je puisse étudier avec un bon professeur. J’ai aussi une amie, Claire, qui a passé un an ici, et qui a été très heureuse.

— Nous serons aussi très heureuses, conclut Lise, il suffit de s’y appliquer. Et maintenant, mesdemoiselles, au lit et à demain !

Toutes s’enfuirent ! Jamy, qui resta la dernière, sourit si gentiment à Heidi que la fillette se sentit chaud au cœur.

Elle se déshabilla rapidement et s’agenouilla. Elle remercia Dieu de l’avoir guidée aux « Aubépines » ; elle lui demanda de la force et du courage pour travailler à la satisfaction de tous. Puis, pour terminer, elle parla au Bon Dieu de parrain et du grand-père.

« Grand-père va s’ennuyer ; dis-lui que je pense à lui, et que je reviendrai bientôt. »

Le lendemain fut un jour fertile en événements de toutes sortes. Heidi fit la connaissance de Mlle Raymond, l’institutrice française. C’était une longue personne atteinte d’une très forte myopie. Elle regarda Heidi de très près et murmura :

— Je suis très sévère, pour les dictées surtout ; Claire était arrivée à un très bon résultat, très bon !

Heidi commença à craindre de ne pouvoir égaler Claire, dont tout le monde avait une si bonne opinion. Cette impression fut encore renforcée par les paroles de Fräulein Feld.

— Bonjour Heidi ! j’espère que nous allons faire bon ménage et que vous serez aussi gaie et aimable que votre amie. Claire a un si bon caractère !

Fräulein Feld regardait avec un peu de pitié cette enfant de quatorze ans et demi, si villageoise d’apparence, avec ses deux nattes flottantes et sa simple robe de coton. Quel accueil lui avaient fait ses compagnes, toutes filles de bonne famille et plus ou moins élégantes ? Enfin, Fräulein n’avait pas l’habitude de se créer des soucis sans fondement. Elle haussa les épaules en disant : « Nous verrons bien… ».

Heidi fit cinquante-deux fautes à sa dictée ; elle ne comprit pas un commandement de Fräulein à la leçon de gymnastique, et elle fit une tache à la nappe immaculée en se servant de viande.

Mlle Larbey, la directrice, la regarda sévèrement.

— Nous ne sommes pas au village, vous devez apprendre à manger proprement.

— Excusez-moi, mademoiselle, c’est un accident.

— Ne répondez pas quand je fais une remarque, c’est impertinent !

Heidi, qui n’y avait pas mis de malice, se tut et fronça légèrement les sourcils, comme dans un effort de compréhension.

Mademoiselle reprit, s’adressant à toutes ses élèves :

— Cet après-midi, vous irez faire une promenade avec miss Smith, puis, à quatre heures et demie, quand Eileen sera là, vous m’attendrez à la salle d’étude, où j’irai vous lire le règlement de la maison.

« Soyez toutes gentilles avec Eileen. Son père vient de mourir à Buenos-Ayres, où il était consul général, et sa mère est malade.

En entrant dans sa chambre, après la promenade, Heidi trouva Eileen au milieu d’un désordre épouvantable. Des robes, des chapeaux, des souliers, des livres, des gants couvraient tous les meubles.

— Bonjour, Eileen, je suis Heidi, ta compagne de chambre.

— Bonjour, je préférerais avoir cette chambre pour moi toute seule. Ne pouvez-vous demander d’aller ailleurs ?

— Si tu veux être seule, tu peux faire ta demande toi-même, je suis installée ici depuis hier déjà.

— Comme c’est ennuyeux !

— Veux-tu que je t’aide ?

— Non, merci.

Heidi s’en alla sur le balcon, où elle retrouva Jamy, Lise, Anne et Eva.

— Eileen est arrivée.

— Oui ? Comment est-elle ?

— Grande, mince, les cheveux très noirs et les yeux verts.

— Est-elle gentille ? interrogea Eva.

— Allez la voir, vous me donnerez ensuite votre impression, reprit Heidi.

Les quatre jeunes filles entrèrent dans la chambre par la porte-fenêtre du balcon.

— Bonjour, Eileen !

— Bonjour ; pourquoi suis-je dans la même chambre que la petite paysanne ?

— Mais c’est Heidi !

— Qui ça Heidi ?

— L’amie de Claire, dit Eva.

— La petite-fille du grand-père de l’Alpe, ajouta Anne.

— Elle joue très bien du violon, continua Jamy.

— Alors, c’est une artiste ; une paysanne et une artiste, quel ennui ! Ne pourrais-je occuper la même chambre que vous ? dit Eileen en se tournant vers Anne, dont la distinction l’avait séduite.

— Non, c’est impossible, je suis affligée, depuis mon arrivée, il y a trois jours, de la compagnie de Lise, ici présente. Nous nous disputons toute la journée, mais je ne voudrais pas la quitter.

— Comme c’est dommage. Et vous ?

— Moi, dit Eva, je suis très contente d’être dans la même chambre que Jamy. Je suis très grande, elle est très petite, cela fait deux moyennes. D’ailleurs, Heidi est très gentille, et nous l’aimons beaucoup.

— Elle ne me plaît pas.

— Tant pis ! conclut philosophiquement Lise.

La lecture du règlement de la maison fut un moment très solennel. La salle de classe, bien éclairée, s’ouvrait par une porte-fenêtre sur un beau jardin, très bien entretenu.

En attendant l’arrivée de Mlle Larbey, Heidi regardait les touffes de primevères dans l’herbe courte, les gros bourgeons du marronnier à peine ouverts, et d’où sortaient des feuilles si drôlement chiffonnées ; il y avait encore un joli petit nuage qui avait l’air de sortir de la montagne, et qui était tout laineux, comme « Flocon de neige » quand il était petit.

— Heidi, la voilà !

Heidi eut juste le temps de regagner sa place avant l’entrée de Mlle Larbey.

— Règlement du pensionnat « Les Aubépines » :

La politesse est de règle au pensionnat.

À neuf heures et demie, toutes les lumières doivent être éteintes. Il est défendu de jouer du piano quand les fenêtres sont ouvertes.

Il n’est pas permis de mettre des tableaux ou des photographies contre les murs.

Il est défendu…

Il ne faut pas…

Les élèves doivent…

Les jeunes filles ne doivent pas…

Il y en avait deux longues pages avec des numéros 1, 2, 3, 4, etc. Puis venait l’énumération des sanctions : privation de promenade ; amende de cinquante centimes à cinq francs ; retenue dans la chambre ; avertissement aux parents ; renvoi.

Les élèves, très impressionnées, se regardèrent en silence après le départ de la directrice.

— Défense surtout de prendre ce règlement trop au sérieux, dit Lise en imitant le ton doctoral de Mlle Larbey.

Ce fut le signal d’un rire général qu’interrompit l’arrivée de Mlle Raymond.

— Chut, chut, au travail, maintenant, mesdemoiselles. Vous, Lise, au piano. Heidi, M. Rochat va venir vous donner votre première leçon de violon. Eileen, vous pouvez aller mettre de l’ordre dans votre chambre. Anne et Eva, vous aurez une leçon d’anglais, les autres travailleront avec moi…

M. Rochat, très paternellement, interrogea Heidi sur sa vie à Dörfli ; puis il lui parla des montagnes qu’il aimait et qu’il connaissait. Chaque année, il passait ses vacances dans les Alpes ; c’est lui aussi qui servait de guide aux jeunes filles du pensionnat quand elles faisaient de longues excursions.

— Depuis quand jouez-vous du violon ?

— Depuis deux ans.

— Qui vous a donné l’idée de jouer ?

— C’est le bruit du vent dans les sapins, là-haut, sur l’Alpe ; et puis, c’est Claire, qui m’a donné mon violon.

— Bien, bien ; voyons maintenant ce que vous savez !

Heidi était très émue. Elle joua mal, parce qu’elle aurait voulu jouer très bien pour satisfaire M. Rochat.

— Mon enfant, vous avez encore beaucoup à faire pour devenir une véritable violoniste, mais, si vous vous donnez de la peine, je crois que vous arriverez. Voulez-vous travailler ?

— Oh ! oui ; je crois que je pourrai jouer plus tard, si vous voulez m’aider.

— Mais bien sûr, je vais vous aider de tout mon pouvoir, mais c’est de vous quand même que cela dépend. Il faudra vous exercer, tous les jours, sans défaillance ; reprendre les mêmes exercices, pendant plusieurs semaines, et probablement plusieurs mois. Mais, ayons confiance et espérons que vous serez un jour une vraie musicienne, n’est-ce pas, Heidi ?

— J’essayerai.

M. Rochat avait gagné la sympathie de sa jeune élève. Elle travailla dès lors avec ardeur et avec joie. Il y avait, tout en haut de l’escalier, une petite pièce isolée dans laquelle on gardait une collection de minéraux rassemblés par le père de Mlle Larbey. Heidi obtint facilement la permission de s’y retirer pour y jouer ses exercices.

CHAPITRE II

PENDANT CE TEMPS SUR L’ALPE.

C’est le printemps à Dörfli. Il y a des crocus blancs et des crocus mauves sur les pentes, des tussilages le long du chemin, des ruisselets partout. Chaque matin, le grand-père regarde du côté de l’Alpe. Aujourd’hui, la dernière tache de neige sur le sentier a disparu.

— Docteur, c’est demain que nous montons à l’Alpe, les chèvres et moi.

— Vous n’y pensez pas sérieusement, grand-père. Je ne veux pas vous faire injure, mais vous n’êtes plus jeune. Qui vous empêche de rester ici et de confier vos chèvres au petit Thony, le nouveau chevrier ?

— Docteur, vous ne me comprenez pas, il faut que je monte. Il le faut d’autant plus que c’est peut-être la dernière fois. J’ai besoin d’aller me recueillir là-haut ; je m’y sens plus près de Dieu.

— Attendez encore un peu ; les soirées sont fraîches et les nuits sont froides.

— J’en ai vu bien d’autres, mon cher docteur ; merci quand même, mais mon chalet m’appelle. Je monterai demain.

Le docteur ne répondit pas, sachant qu’il lui était inutile d’insister. Mais il regarda avec un peu d’anxiété le grand-père qui s’éloignait pour faire ses préparatifs.

Après un moment d’hésitation, le bon docteur s’en alla à la recherche de Thony, qu’il trouva devant la porte de la forge, extrêmement occupé à regarder ferrer un cheval.

— Thony, le grand-père monte demain avec les chèvres, il faudra que tu viennes lui aider. Ne lui dis pas que c’est moi qui t’envoie.

Thony a compris. À la fin de la journée, déjà il rôde autour de la maison, guettant le grand-père.

— Est-ce que je peux venir avec vous traire les chèvres, grand-père ?

— Bonjour, sergent-major ! Viens avec moi.

— On dirait que vous avez fait la toilette des chèvres, elles sont toutes reluisantes de propreté.

— C’est à cause du soleil, tu comprends. Il s’est donné la peine de nous préparer une Alpe toute neuve, avec de l’herbe fraîche et de jolies fleurs, un chalet bien lavé par la neige ; il ne faut pas que nous lui fassions honte demain, lorsque nous monterons.

— J’aimerais aller avec vous demain ; est-ce que vous me le permettez ?

— Et l’école ?

— C’est dimanche, demain, grand-père.

— Eh bien ! si cela te fait plaisir, viens. Nous partirons d’ici vers neuf heures.

Le lendemain, le petit chalet de l’Alpe ouvrit toute grande sa porte et ses fenêtres comme pour boire le soleil et le printemps.

Les jours passèrent ; le soleil, de plus en plus chaud, réveilla d’abord les petites gentianes bleues, celles qui ont une étoile blanche au cœur ; puis les soldanelles et les étoiles d’or fleurirent sur l’alpage d’en haut, où Thony menait paître les chèvres ; enfin, les grandes gentianes bleu foncé, qui ressemblent à des cloches renversées, tapissèrent la pente. L’herbe devint dure et parfumée et les chèvres se régalaient.

En descendant de l’alpage, Thony trouvait souvent le grand-père assis sur le banc devant le chalet.

— As-tu vu l’épervier, sergent-major ?

— Oui, grand-père.

— A-t-il réussi à te prendre un agneau ?

— Mais non, grand-père, je suis fort, vous savez, et s’il approchait du troupeau, je lui donnerais un grand coup de bâton.

— Tu es plus bavard que Pierre, le général. Avec qui donc parles-tu, là-haut ?

— Vous vous moquez de moi, grand-père.

— Mais non, mais non ; je suis seul, toute la journée, moi aussi, et j’aime à faire un brin de causette avec toi, le soir. Si Heidi était là, elle aurait du plaisir à t’accompagner. Elle aimait tant à monter à l’alpage.

« Blanchette » et « Brunette », les deux chèvres du grand-père, se rapprochaient alors comme pour lui dire : « Nous sommes là, nous, vous n’êtes pas tout seul ». Le grand-père les caressait, leur donnait une poignée de sel et soupirait.

Thony sentait que le grand-père s’ennuyait. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour le distraire, mais sans y réussir.

Le vieillard ne descendait jamais au village, et c’est le chevrier qui lui apportait chaque semaine quelques provisions.

Le mardi était un jour particulièrement heureux. Ce matin-là, Thony se hâtait encore plus que de coutume, tenant avec précaution, serrée dans sa main, la lettre que Heidi écrivait chaque dimanche. On ne pouvait pas écrire quand on voulait au pensionnat. Levé avec le soleil, le grand-père descendait souvent jusqu’à mi-chemin à la rencontre du petit chevrier. Il ne lisait pas la lettre tout de suite, non ; il attendait d’être assis devant le chalet, face à la vallée ; il avait l’impression ainsi de pouvoir atteindre Heidi par la pensée, en suivant le chemin qui va jusqu’à Lausanne entre les montagnes.

« Cher grand-père », disait la lettre, « je travaille autant que possible afin de pouvoir revenir bientôt près de toi. M. Rochat est content et Mlle Raymond aussi, bien qu’elle prétende que je ne prononce pas les r correctement. Embrasse « Blanchette » et « Brunette » de ma part, très, très fort. N’oublie pas de donner du sel, chaque jour, à « Flocon-de-Neige ». Je regrette tant que tu l’aies vendu ! Heureusement qu’il continue de monter à l’alpage avec les autres.

« Je suis un peu inquiète de te savoir tout seul là-haut. Ce soir, va écouter le bruit du vent dans les sapins et pense à moi. Je serai à ce moment-là dans la petite chambre de la tourelle, à jouer du violon. Je m’imaginerai que je suis sur l’Alpe, et ce sera comme si je jouais pour toi. »

Venait ensuite toute une liste de petits travaux que le grand-père devait faire dans le chalet. Heidi avait deviné que c’était là un moyen de se rendre présente dans la maison, et que le grand-père y trouverait une consolation.

Puis elle demandait au grand-père de lui envoyer quelques fleurs de l’Alpe, pour garnir sa chambre. On sentait dans ces quatre pages d’écriture appliquée beaucoup de nostalgie, mais aussi beaucoup de courage et de joie de vivre. Heidi aimait son travail et ses compagnes, elle aimait le pensionnat.

Le grand-père relisait la lettre pendant toute la semaine, la méditant phrase à phrase, réfléchissant, heureux du bonheur de sa petite-fille.

Thony, lui, n’était pas content. Il trouvait que le grand-père avait l’air malade, mais il n’osait en parler à personne. Il fut tout épouvanté quand, un mardi, le grand-père ne vint pas à sa rencontre, mais l’attendit sur le banc.

— M’apportes-tu la lettre, sergent-major ?

— Oui, grand-père, mais est-ce que vous êtes fatigué ?

— Je ne suis pas fatigué, sergent-major, aujourd’hui, je suis vieux.

— Mais vous êtes vieux depuis très longtemps.

— Avant, je ne le sentais pas ; maintenant, je le sens.

Juillet arriva : l’école avait fermé ses portes depuis quelque temps déjà, et l’on voyait chaque jour des troupes d’enfants qui gravissaient les pentes, aidant leurs parents occupés à faire les foins. Le grand-père, tout seul, avait fauché le coin derrière le chalet, retourné l’herbe et porté sur son dos, jusque dans la petite grange, le foin sec et embaumé. Il avait envoyé à Heidi des lettres courtes, mais affectueuses, et souvent il y avait joint une fleur séchée, sachant combien Heidi apprécierait ce message de l’Alpe. Un matin, il dit à Thony :

— Tu vas conduire les chèvres aujourd’hui un peu au-dessus du pâturage habituel, à droite du grand rocher, à l’endroit où l’herbe est si parfumée. Tu veilleras spécialement à ce que « Brunette » et « Blanchette » y broutent tout leur content. Il faut que leur lait soit exquis, car je veux en faire un petit fromage pour Heidi. Ne crois-tu pas que c’est une bonne idée ?

Thony, qui partageait le goût de l’ancien chevrier pour le bon fromage, approuva chaudement.

— Oh ! quelle merveilleuse idée, grand-père. Comme Heidi sera, contente !

CHAPITRE III

UN CADEAU DU GRAND’PÈRE.

Au pensionnat, on approchait de la fin du trimestre, fixé au quinze juillet. Quelques-unes des élèves allaient partir en vacances. Lise devait passer un mois à la campagne, chez ses parents. Anne rentrait chez elle en Bretagne. Eva attendait des amies, avec lesquelles elle comptait passer ses vacances à la montagne. Eileen, Heidi, Jamy et les deux Anglaises restaient au pensionnat.

Heidi, qui s’était liée d’amitié avec Jamy, aurait bien voulu habiter avec elle, mais, pour éviter de peiner Eileen, elle avait renoncé à en demander l’autorisation à Mlle Larbey.

Un jour, au début des vacances, elle reçut, de Dörfli, un joli petit paquet bien ficelé, bien emballé. Curieuses, les jeunes filles faisaient des suppositions :

— C’est du chocolat.

— Mais non, le paquet est rond.

— Peut-être que ce sont des fleurs.

— Tu n’y es pas, c’est un gâteau.

— Ouvre vite, Heidi, nous verrons qui a raison.

Heidi coupa la ficelle et ouvrit le paquet. Un petit fromage de chèvre tout blanc apparut alors aux yeux ébahis des jeunes filles.

— Un fromage à la crème !

— Quelle horreur, ça sent mauvais !

— Ma pauvre Heidi, ton grand-père a cru que tu allais mourir de faim.

— C’est une bonne farce !

Un fou rire général secoua un moment tout le monde.

Seule, Heidi ne riait pas. Les sourcils froncés, elle eut un moment l’idée de jeter loin d’elle le malencontreux fromage qui lui valait les railleries de ses compagnes. Puis, presque aussitôt, elle eut honte d’elle-même. Elle revit le chalet, le grand-père travaillant devant le chaudron de cuivre. Elle pensa à « Blanchette » et à « Brunette », et des larmes lui vinrent aux yeux.

Riant et plaisantant toujours, les jeunes filles sortirent de la pièce en se bouchant le nez.

— Pouah !

— Quel parfum !

— Vite, de l’air !

— Je ne veux pas rester dans cette chambre ; elle va sans doute garder son fromage comme souvenir, et je ne peux pas en souffrir l’odeur ! s’écria Eileen.

Les rires s’arrêtèrent instantanément.

Édith, si bien élevée, si élégante, si raffinée qu’elle était, volontiers prise pour modèle par ses camarades, regarda Eileen avec un peu d’étonnement.

— Mais, ma chère Eileen, tu n’y penses pas sérieusement, j’espère ; tout cela n’était qu’une plaisanterie, ne l’as-tu pas compris ?

— Tu en parles à ton aise, Heidi n’est pas dans ta chambre.

— Si je n’étais pas avec Molly, qui est mon amie depuis très longtemps, je serais ravie d’habiter avec Heidi.

— Eh bien ! pas moi ; j’en ai assez et je vais demander à Mlle Larbey la permission de changer de chambre.

Sur ces entrefaites, la cloche sonna, appelant les élèves à leurs devoirs ; malgré les vacances, on travaillait au pensionnat tous les jours de cinq heures à six heures et demie.

Heidi avait l’air triste et abattu quand elle entra dans la salle de musique où l’attendait M. Rochat.

— Qu’y a-t-il, Heidi ? Avez-vous reçu de mauvaises nouvelles de Dörfli ?

— Non, merci, monsieur. Grand-père et parrain vont bien.

— Alors, c’est ici que quelque chose cloche ?

— Non, merci, tout va bien.

M. Rochat n’insista pas ; il ne voulait pas blesser Heidi, mais il se promit d’en avoir le cœur net ; l’intérêt qu’il portait à sa jeune élève était trop réel pour qu’il ne désirât pas se renseigner sur la cause de son chagrin.

Après la leçon, selon son habitude, il entra dans la bibliothèque pour y attendre l’heure du dîner. Ce jour-là, il prenait son repas au pensionnat, car il avait une leçon à donner dans le quartier, et il n’avait pas le temps de rentrer chez lui.

Il trouva ces demoiselles en grand émoi.

— C’est inimaginable, disait la directrice de sa voix la plus aiguë, on va croire que mes élèves souffrent de la faim, que je les prive de nourriture. Quelle réputation va-t-on faire à mon établissement ! Je ne sais quelle attitude adopter… Et Eileen qui est venue se plaindre, qui ne veut plus rester avec Heidi ! Je la comprends, une enfant si délicate, si sensible ! Que pensez-vous de tout cela, miss Smith ? Quelle chambre pouvons-nous donner à Eileen ? Car il est évident que personne ne voudra plus habiter avec la petite montagnarde.

Le professeur se fit expliquer de quoi il s’agissait, puis il laissa la parole à « ces demoiselles du corps enseignant ».

— Il n’est pas possible, répondit l’institutrice anglaise, de coucher dans la chambre de Heidi si elle y conserve ce fromage. Ce ne serait pas hygiénique.

— Mais enfin, intervint Fräulein, elle n’est pas responsable de cet envoi extraordinaire !

M. Rochat sourit, approbateur.

— Et vous, monsieur Rochat, quelle est votre opinion ?

— Je n’en ai aucune à formuler… pour le moment.

— Faites venir Jamy, Édith et Molly, et nous verrons à arranger cela pour le mieux, dit Mlle Larbey.

Fräulein se hâta de les appeler. Elles étaient toutes les trois dans la chambre des Anglaises et discutaient passionnément.

— Mesdemoiselles, commença la directrice, vous savez ce qui s’est passé. Votre camarade Eileen ne veut plus rester avec Heidi. L’une de vous serait-elle désireuse de devenir la compagne de chambre de Eileen ?

Personne ne souffla mot pendant un moment, puis Édith leva les yeux et dit :

— Mademoiselle, nous sommes toutes les trois désireuses d’avoir Heidi comme compagne de chambre.

Intentionnellement elle avait repris les termes employés par Mlle Larbey. Jamy continua :

— Molly et Édith sont amies… Pendant qu’Eva est en vacances, je suis seule. Heidi ne pourrait-elle venir dans ma chambre ?

— Nous verrons plus tard : pour l’instant, retirez-vous.

Melle Larbey, un peu déroutée, regarda M. Rochat, qui souriait.

— Vous voyez que j’avais raison de ne pas intervenir, tout s’arrange.

— Vous en avez de bonnes ! rien ne s’arrange. Que vais-je faire d’Eileen ? Cela va être un tel crève-cœur pour elle !

— Peut-être, mais salutaire, croyez-moi !

Un peu plus tard, au dessert, M. Rochat se tourna vers Heidi.

— On m’a raconté que vous aviez reçu une spécialité de Dörfli, un magnifique petit fromage de chèvre. Ne voulez-vous pas nous y faire goûter ? Je suis sûr que vos camarades n’en ont jamais mangé, et, quant à moi, j’avoue que je m’en régale chaque fois que j’en ai l’occasion.

Heidi rougit et regarda ses camarades avec un peu d’anxiété ; mais elle ne vit partout que des sourires d’encouragement. Édith se fit de nouveau le porte-parole de ses compagnes :

— Je t’en prie, Heidi, laisse-nous goûter au petit fromage.

Et toutes, sauf Eileen, qui s’obstina, dégustèrent avec curiosité la « spécialité » de Dörfli. Les avis furent partagés ; les unes la trouvèrent délicieuse et les autres la jugèrent seulement agréable.

Heidi, comprenant que c’était là une forme polie employée par celles qui n’appréciaient pas le petit fromage, regardait en souriant la grimace de Molly, qui, courageusement, finissait son morceau.

Après le repas, Mlle Larbey rassembla les élèves dans le salon.

— Eileen, nous avons décidé de vous laisser seule dans votre chambre. Aucune de vos camarades, que j’ai interrogées, n’a manifesté le désir d’habiter avec vous. Au contraire, elles ont toutes demandé à partager la chambre de Heidi. Il y a là, me semble-t-il, une indication que vous devez comprendre. J’aurai à vous parler plus longuement à ce sujet à huit heures et demie, au bureau, où je vous attendrai.

« Quant à vous, Heidi, vous irez vous installer avec Jamy, qui se réjouit de vous avoir comme compagne. »

CHAPITRE IV

HEUREUSE NOUVELLE.

Thony a rencontré le docteur, qui lui a demandé des nouvelles du grand-père.

— Il est triste, a répondu le nouveau petit chevrier.

— Triste, pourquoi ? À quoi l’as-tu remarqué ? Voyez-vous ces enfants qui se mêlent d’analyser l’humeur des grandes personnes !

— Il est triste parce qu’il est tout seul.

— Mais il l’a voulu ! Crois-tu que je n’aie pas tout essayé pour l’empêcher de monter dans son chalet solitaire ?

— Il est triste parce qu’il s’ennuie de Heidi.

— Comment le sais-tu ?

— Je le sais.

— Ce n’est pas une réponse cela, voyons, qu’y a-t-il exactement ?

— Le grand-père ne rit jamais. Il reste toujours assis sur le banc, et, quand je passe, il me dit : « C’est Heidi qui serait contente de t’accompagner. Quel dommage qu’elle ne soit pas là ! » Quelquefois il ajoute : « Il paraît qu’il vaut mieux qu’elle ne vienne pas. Moi, je n’en suis pas certain. »

— C’est bien, Thony ; je vais aller moi-même voir le grand-père demain, mais ne lui parle pas de ma visite.

Le lendemain, vers dix heures, le docteur arriva au chalet de l’Alpe. Il n’y avait personne sur le banc. Le grand-père était probablement derrière le chalet occupé à réparer quelque outil. Mais là non plus il n’y avait personne. Un peu inquiet, le docteur pénétra dans la cuisine, et ce qu’il vit le remplit d’étonnement. Le vieillard était assis devant la table, la tête appuyée sur ses deux bras ; il semblait dormir.

— Bonjour, grand-père. Vous ne m’avez pas entendu venir, à ce que je vois ; comment allez-vous ?

— Oh ! docteur, c’est vous. Vous êtes bien aimable d’être venu jusqu’ici. Avez-vous eu des nouvelles de la petite, cette semaine ? (C’était là son sujet inépuisable.) Vous a-t-elle raconté sa dernière aventure ? Toutes les jeunes filles s’étaient arrêtées devant la vitrine d’un magasin qui exposait des peintures de la montagne. Il paraît que Heidi n’a pas entendu l’appel de Mlle Raymond et qu’elle s’est trouvée seule tout à coup. Au lieu de rentrer au pensionnat, elle avoue avoir profité de sa liberté pour admirer plus longtemps et faire un petit voyage de reconnaissance autour de la ville. Elle est très indépendante, docteur ; c’est avec « Blanchette » et « Brunette » qu’elle aura pris ces habitudes de liberté. Mais je ne suis pas fâché de voir qu’elle sait se tirer d’affaire, même dans une ville. J’ai là sa dernière lettre, ajouta le grand-père.

Il la prit dans sa poche, l’ouvrit et la déposa sur la table.

— Elle m’écrit qu’elle aime beaucoup le cours de couture et elle envisage même d’enseigner ce qu’elle aura appris aux jeunes filles de Dörfli. À cet effet, elle a déjà trouvé une salle dans votre maison, docteur ; ce sera la grande pièce inoccupée sous le toit. Qu’en dites-vous ?

Les yeux du grand-père brillent de contentement. Il est fier de sa petite Heidi, de son intelligence et de son esprit d’entreprise. Il regarde le docteur avec quelque malice, sûr de son approbation.

— Mon laboratoire transformé en salle de couture ! Et moi, alors, où transporterai-je mes flacons et mes éprouvettes ? Peut-être pense-t-elle également que je vais me livrer à la couture sous son experte direction ? Les enfants sont terribles, grand-père ! Il faudra que je déménage au sous-sol.

On sent que le docteur est déjà décidé. Si Heidi maintient son projet, elle pourra disposer de la chambre du haut.

— Allons, dit-il, il est déjà onze heures ; il faut que je vous quitte, grand-père, car j’ai promis d’aller voir ce matin le vieux Seppeli ; il est bien près de s’éteindre.

— Nous sommes du même âge, Seppeli et moi, répondit le grand-père à voix basse ; nous avions tous deux vingt ans quand nous nous sommes connus, c’était en bas, dans la vallée…

Il semble que la phrase n’est pas finie, mais le grand-père n’en dit pas davantage. Peut-être pense-t-il aux conséquences désastreuses de sa jeunesse dissipée, à la mort de ses parents, à la disparition de ce frère Thobias, si travailleur et si probe.

Il y eut un assez long silence, et le grand-père reprit plus bas encore :

— Oui, nous sommes du même âge, et vous dites qu’il va mourir !

Le docteur comprit tout ce qui n’était pas exprimé.

— Enfin, merci de votre visite, docteur, cela m’a fait du bien de parler avec vous.

Rentré à la maison, le docteur s’installa devant son bureau et écrivit la lettre suivante :

 

« Chère Mademoiselle,

« J’avais décidé de laisser au pensionnat, pendant les vacances, ma fille adoptive, Heidi, afin qu’elle puisse continuer à prendre ses leçons. Je me vois forcé de changer mes plans. Le grand-père de Heidi s’ennuie beaucoup ! C’est un vieillard de quatre-vingts ans, et je ne me sens pas le droit de le priver de la présence de sa petite-fille. Je vous demande donc de bien vouloir prendre les mesures nécessaires pour que Heidi vienne passer à Dörfli le mois d’août. Je suis trop occupé moi-même pour aller la chercher, et je vous saurai gré de la faire accompagner jusqu’à Mayenfeld, sinon jusqu’à Dörfli.

« Je sais que la petite a beaucoup d’affection pour son amie Jamy, et je me fais un plaisir d’inviter cette dernière à venir passer quelques semaines avec nous. Vous me connaissez suffisamment pour répondre de moi auprès de ses parents. Je me permets d’insister encore pour que les petites soient auprès de nous le plus rapidement possible. Je vous remercie très sincèrement, chère mademoiselle, et je reste votre dévoué :

« Docteur RÉROUX ».

 

Cette lettre est arrivée au pensionnat un samedi soir, au courrier de cinq heures. Heidi et Jamy étaient justement près du portail, guettant le facteur.

— Y a-t-il quelque chose pour moi ?

Depuis le commencement des vacances, le gros facteur est beaucoup moins rébarbatif. A-t-il un brin de pitié pour celles qui restent ? Toujours est-il qu’en dépit des ordres sévères donnés par Mlle Larbey il consent à montrer aux jeunes filles toute la liasse qu’il a dans les mains.

— Une lettre de parrain… pour la directrice… bizarre, et rien pour moi, remarque immédiatement Heidi, qui connaît si bien l’écriture de tous ses protecteurs de Dörfli.

— Pour moi, une carte de maman, dit Jamy ; elle est au bord de la mer avec des amis, des amis à elle, pas à moi.

Il y eut un silence, puis Jamy continua : « Elle est bien aimable de m’envoyer une vue de l’hôtel, ce doit être le plus beau de l’endroit. Elle a des projets pour l’automne et elle ne pourra pas venir me voir. Tant pis, j’en ai l’habitude maintenant. »

Mais Jamy a dit cela d’une pauvre voix brisée qui ne laisse aucun doute sur ses véritables sentiments. Heidi, qui pensait à la lettre de son parrain et qui avait écouté distraitement, releva la tête, frappée par l’accent de son amie. Jamy ne parlait jamais de sa famille et Heidi savait seulement que son père occupait un poste important dans la diplomatie.

— Qu’as-tu, Jamy ? Tu sembles mécontente. Si ta maman ne peut pas venir, eh bien, c’est qu’elle a des choses très importantes à faire ; tu la verras sans doute à Noël ou à Pâques.

— Non ; elle aura une nouvelle excuse pour ne pas venir, et je partirai pour l’Angleterre l’année prochaine sans être rentrée à la maison et sans avoir revu personne de ma famille, ni mon père, ni ma petite sœur.

Heidi était perplexe. On pouvait donc avoir une mère et n’avoir pas de maman ; on pouvait, sans être orpheline, manquer de l’affection maternelle. Heidi connaissait cette souffrance pour l’avoir éprouvée. Elle avait aussi eu la nostalgie de sa maman. Il lui manquait celle qui voit si vous ne mangez pas, qui remarque vos yeux rouges et votre mauvaise mine, qui vous entend tousser et qui s’inquiète, qui vous interroge affectueusement et avec intérêt, qui vous accompagne à votre chambre pour fermer les volets, vous border et vous souhaiter bonne nuit par un baiser, celle enfin qui comprend que, malgré vos quatorze ans, vous êtes un tout petit enfant qui a besoin qu’on l’aime et qu’on le protège. Pauvre Jamy ! Elle n’avait peut-être personne au monde qui s’intéressait particulièrement à elle et c’est certainement ce qui lui donnait si souvent cet air triste. Heidi passa son bras autour du cou de son amie et lui dit en l’embrassant :

— Jamy, je reste aussi au pensionnat pendant les vacances. Nous nous arrangerons pour jouir autant que possible de notre liberté. Nous irons faire quelques excursions en montagne, avec M. Rochat. Nous irons tout d’abord aux Rochers de Naye, et nous passerons une nuit au chalet du Sautodoz pour aller très tôt le matin voir le lever du soleil. Tu verras comme c’est beau lorsque toutes les montagnes s’illuminent ! Nous trouverons des fleurs de toutes sortes et nous pourrons faire un magnifique bouquet de rhododendrons. Puis, nous traverserons le lac en bateau à vapeur pour faire l’ascension de la Dent d’Oche. Dans notre programme de plaisirs, M. Rochat a prévu une course au Grand-Saint-Bernard. À l’Hospice, on nous montrera des souvenirs du passage de ce col par Napoléon et toute son armée en 1800. Là-haut, les moines vivent toute l’année en compagnie d’énormes chiens qui, l’hiver, vont rechercher dans la neige les voyageurs égarés. Plus d’une personne qui traversait ce col a eu la vie sauve grâce à ces bonnes bêtes. Il y a encore tant de choses à voir ou à visiter : les salines de Bex, la Grotte aux Fées de Saint-Maurice ; tu verras, nous passerons un été magnifique et nous ne nous ennuierons jamais.

Heidi avait prononcé ces paroles avec tant d’enthousiasme que, subitement, le visage de son amie s’était égayé.

— La Grotte aux Fées, qu’est-ce que c’est ? demande Jamy.

— Une sorte de grand couloir sous la montagne, qui conduit à un lac souterrain ; M. Rochat m’a raconté ce qu’il y a vu et entendu. L’entrée est très petite, très étroite. On y arrive en grimpant une pente très raide au-dessus du Rhône. Il y a une maisonnette agrippée là, où se tiennent quelques religieuses et un guide. On y offre une lampe qu’il faut porter à la main pendant tout le voyage qui est assez long.

— Et les fées ?

— Si on ne les voit pas, on les entend. Elles ont une chambre à elles, profondément enfoncée sous la montagne et dont on ne connaît pas l’issue. Dans le couloir, en collant son oreille à la paroi, on entend un battement de tambour. Peut-être veulent-elles, par ce moyen, mettre en garde les mortels trop curieux qui pourraient être tentés de violer leur retraite. M. Rochat les a fort bien entendues.

— Tu crois donc aux fées, Heidi ?

— Pas tout à fait, mais grand-père connaît une quantité de légendes et de contes, et j’aime à les entendre.

— J’aime aussi les légendes.

— Peut-être auras-tu un jour l’occasion d’entendre grand-père quand tu viendras faire une visite à Dörfli.

— Mais tu ne resteras pas toute ta vie là-haut ?

— Pourquoi pas ?

— Tu finiras par t’y ennuyer.

— Jamais ! Il y a tant de choses à faire. D’abord m’occuper de la maison pour que parrain et grand-père n’aient aucun souci de ce côté-là, puis soigner les malades, puis garder et instruire les enfants, enseigner la couture aux jeunes filles, continuer à jouer du violon, tricoter pour les pauvres. Tu vois, je n’y suffirai pas, et il faudra que tu viennes m’aider.

— J’irai bien volontiers, du moins pour quelque temps. Mais je ne crois pas que papa me permettrait de rester là-haut. Il a ses idées sur les réceptions et la vie mondaine. Quand j’aurai très bien appris le français et l’anglais, il faudra que je le seconde à l’ambassade. C’est toi alors qui pourras venir me voir à Budapest, à Vienne ou à Berlin, peut-être même à Paris ou à Londres.

— M. Rochat dit qu’il faudra que j’aille à Paris si je veux poursuivre mes études de violon. Ce serait merveilleux si tu y étais aussi à ce moment-là.

Mlle Raymond parut alors au détour d’une allée, en gesticulant, comme en proie à une vive émotion, mais, cependant, elle ne criait pas ; elle ne criait jamais, elle murmurait seulement.

— Heidi, Heidi, où êtes-vous ? Ah ! vous voilà ! Heidi, est-il très haut votre village ? Y va-t-on à pied ou à dos de mulet ? Combien d’heures dure la montée ?

— Pour vous, mademoiselle, il faut bien compter huit heures, répondit Jamy.

— Jamy, ne soyez pas impertinente.

— Pardon, mademoiselle.

— Heidi, répondez.

— Je crois qu’il faut compter deux ou trois heures à pied.

— À pied, dites-vous. Mais sans doute peut-on y parvenir d’une manière plus commode ?

— Oui, en prenant à Mayenfeld la voiture postale.

— Il y a une voiture postale ! Dieu soit loué, mais que ne le disiez-vous plus tôt !

Mlle Raymond poussa un soupir de réel soulagement. Heidi, cependant, regardait son institutrice avec curiosité, attendant les explications que Mlle Raymond ne tarderait pas à lui donner. Quand elle vit la vieille demoiselle s’en retourner sans un mot, elle courut auprès d’elle et l’interpella poliment.

— Pardon, mademoiselle, mais puis-je savoir pourquoi vous avez désiré connaître tous ces détails ?

— Avez-vous l’intention d’aller passer vos vacances à Dörfli ? ajouta Jamy en souriant.

— Jamy, Jamy, que vous êtes méchante aujourd’hui ; vous prenez un malin plaisir à me taquiner. Il se pourrait que je sois obligée de monter à Dörfli, et je n’ai plus votre âge.

Jamy sentit les larmes lui monter aux yeux. Sans y penser, elle avait peiné la pauvre demoiselle. Heidi, toutefois, brûlait d’impatience.

— Pourquoi donc seriez-vous obligée d’aller à Dörfli, sinon à cause de moi ? Est-il arrivé un malheur au grand-père ? Est-ce que parrain est malade ?

— Tranquillisez-vous, mon enfant, je puis vous assurer qu’ils vont bien tous les deux.

— Mais alors ?

— Mlle Larbey vous renseignera elle-même quand elle le jugera bon. Là-dessus, Mademoiselle s’en alla, mystérieuse et digne.

— Jamy, que penses-tu de cela ?

— Rien de bon. J’ai l’impression qu’on te réclame là-haut. Enfin, rien de bon pour moi, devrais-je dire. Je risque de rester seule tout l’été au pensionnat.

— Tu crois vraiment que parrain a écrit dans ce sens à la directrice ?

— J’en suis sûre. L’agitation de Mlle Raymond ne laisse aucun doute à ce sujet, et c’est elle qui devra t’accompagner. J’espère que tu auras de bonnes vacances !

Heidi n’ajouta rien ; déjà, elle était à la douce pensée de revoir le grand-père et son parrain, mais elle souffrait de devoir abandonner Jamy, à laquelle elle se sentait plus attachée depuis leur dernière conversation. À pas lents, les deux jeunes filles regagnèrent la maison et Heidi quitta Jamy pour aller s’exercer au violon. Le soir, après le repas, Mlle Larbey se tourna vers Heidi :

— Mon enfant, j’ai une communication à vous faire de la part de votre parrain. Voulez-vous aller m’attendre au bureau.

Jamy regarda son amie comme pour lui dire : « Tu vas savoir enfin ce qui en est. Viens m’avertir dès que tu le pourras ».

Dix minutes plus tard, Heidi sortait tranquillement du bureau. Elle ferma la porte avec précaution, et, changeant brusquement d’allure, elle courut dans le corridor, grimpa l’escalier comme une chèvre sur les rochers et fit irruption dans la chambre qu’elle partageait avec Jamy, en criant :

— Jamy ! Jamy ! Je vais passer le mois d’août à Dörfli et tu viens aussi ; parrain l’a demandé à Mlle Larbey, qui le permet. Quelle chance ! Quel bonheur ! Où est ma valise ? Que vais-je emporter ? Pas grand’chose en tout cas, car j’ai là-haut des vêtements plus commodes que ceux-ci.

Jamy s’appuya contre le mur, pâle de saisissement ; elle ne parla ni ne bougea pendant un moment, si bien que Heidi, étonnée, la saisit aux épaules, en répétant :

— Tu viens avec moi, comprends-tu ? Nous partons demain matin. Mlle Raymond nous conduira jusqu’à Dörfli ; là, nous trouverons mon parrain. Nous passerons probablement la nuit à la maison, et, après-demain matin, nous irons au chalet de l’Alpe avec Thony et les chèvres… Mais, pourquoi ne dis-tu rien, n’es-tu pas contente ?

— Je suis trop heureuse pour parler, ma chère Heidi.

— Ce n’est rien alors, car je te connais assez pour savoir que cet état ne durera guère.

Heidi ne se trompait pas. Pendant toute la soirée, les deux amies bavardèrent à qui mieux mieux en faisant leur valise. Si Jamy avait écouté Heidi, elle n’aurait emporté que quelques sous-vêtements et une robe de toile. C’était à croire que les gens de Dörfli n’usaient ni souliers, ni chapeaux, ni manteaux. Heureusement que Mlle Raymond surveilla les préparatifs. À dix heures et demie les valises furent descendues au rez-de-chaussée et un silence relatif s’établit dans la chambre à coucher. De temps en temps, de l’un ou l’autre des lits sortait un murmure.

— As-tu pensé à préparer ta canne de montagne ? Où as-tu mis mes pantoufles ? Est-ce que je trouverai des cartes à Dörfli pour écrire à papa ou à maman ?

À minuit, tout se calma, et l’on ne perçut plus que la respiration égale des deux dormeuses. Mais tout le monde ne dormait pas au pensionnat. Dans sa petite chambre sous le toit, Mlle Raymond était encore agitée. La directrice lui avait demandé d’accompagner les deux élèves jusqu’à Dörfli, en sorte qu’il lui serait probablement impossible de redescendre le même jour et qu’elle se verrait dans l’obligation de passer la nuit là-haut. C’était pour la pauvre institutrice une véritable calamité, un malheur, presque une catastrophe. Elle avait perdu l’élasticité de sa jeunesse et elle s’effrayait de suivre ses élèves aussi agiles et capricieuses qu’un troupeau de chèvres. Elle se souvenait, en particulier, d’une excursion de l’année précédente, au Simplon, au cours de laquelle elle avait été trempée jusqu’aux os et transie de froid. C’est donc en soupirant qu’elle prépara ses grosses chaussures à clous, sa jupe ample, sa vaste pèlerine et son feutre gris. Elle prit aussi un gros parapluie. Dans son sac, elle plia avec soin un grand châle de laine, un mantelet de flanelle et un bonnet de nuit. Elle n’en portait pas d’habitude, mais elle pensait que l’air de la montagne était traître et qu’il valait mieux prendre ses précautions.

CHAPITRE V

LE PLUS BEAU MOIS DE L’ANNÉE.

Par une claire soirée d’été, deux jeunes filles sortaient de la gare de Mayenfeld et s’engageaient dans l’étroite route qui commence en pente douce tout près de la station et devient de plus en plus raide à mesure qu’elle s’élève vers Dörfli. Au premier tournant, elles firent halte pour se reposer et jeter les yeux sur ce qui les environnait.

Ces deux jeunes filles étaient la petite Heidi et son amie Jamy. Quant à Mlle Raymond, comme elle avait reçu l’assurance que les fillettes arriveraient avant la nuit au village, elle attendait à la gare le prochain train qui la reconduirait à Lausanne.

— Ce n’est pas gai, Heidi, fit alors Jamy en promenant son regard tout autour d’elle. Rien que des rochers, des forêts de sapins, et encore des rochers avec des sapins dessus. Si nous devons passer six semaines ici, j’aimerais bien qu’il y eût de temps en temps quelque chose de plus amusant à voir.

— Ce qui ne serait guère amusant pour toi, ce serait de perdre ta croix de brillants, Jamy, répondit Heidi, en resserrant le nœud de velours rouge auquel pendait une croix étincelante. Voilà la troisième fois que je la rattache depuis notre départ. La faute en est-elle à toi ou au ruban, je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est que tu te désolerais fort si tu la perdais.

— Oh ! s’écria vivement Jamy, il s’agit de ne la perdre à aucun prix. Elle me vient de ma grand’maman, et c’est mon plus précieux trésor.

Jamy s’empara elle-même du velours, y fit encore deux nœuds et un troisième par-dessus pour plus de sûreté. Tout à coup, elle dressa l’oreille.

— Écoute, Heidi, je crois vraiment qu’il va se passer quelque chose d’amusant.

Bien au-dessus de leur tête résonnait un chant joyeux. Au beau milieu éclata une longue et retentissante ioulée[1] après quoi le chant reprit de plus belle. Les jeunes filles levèrent les yeux et n’aperçurent aucun être vivant. Le chemin faisait de grands zigzags, tantôt parmi les hautes broussailles, tantôt sur le pourtour des saillies de rochers, en sorte que, d’en bas, on n’en voyait que de petits bouts. Soudain, le sentier s’anima sur tous les points à la fois ; à chaque contour, c’était un fourmillement confus et le chant se rapprochait et retentissait de plus en plus.

— Regarde, Heidi. Oh ! regarde par ici et par là, oh !… qu’est-ce ? s’écria Jamy enchantée.

Avant que Heidi eût eu le temps de se retourner, quatre chèvres arrivèrent en bondissant, puis d’autres, puis d’autres encore. Chacune avait au cou une clochette ; cela sonnaillait de tous côtés à la fois, lorsqu’au beau milieu d’un groupe apparut le chevrier, gambadant et lançant dans les airs la fin de la chanson :

 

Là-haut, sur la montagne, l’est un nouveau chalet

Car Jean, d’un cœur vaillant,

L’a reconstruit plus beau qu’avant.

Là-haut, sur la montagne, l’est un nouveau chalet.

 

Après cela il fit encore une formidable ioulée et, en un clin d’œil, il se trouva près des deux fillettes. Avec ses pieds nus, il bondissait aussi lestement et légèrement que les animaux de son capricieux troupeau.

— Je vous souhaite le bonsoir ! fit-il, en adressant un joyeux regard aux jeunes filles et en faisant mine de les dépasser. Mais Heidi se précipita vers lui, et les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Oh ! Heidi, s’exclama-t-il. Je ne m’attendais pas à te rencontrer ici !

— Et toi, Thony, pourquoi descends-tu jusqu’à Mayenfeld ?

— Je suis maintenant chez la vieille Arlette, et je conduis chaque matin toutes les chèvres de l’endroit sur l’Alpe.

Pendant cet entretien, Jamy s’amusait avec deux beaux cabris blancs. Elle s’approcha du jeune garçon et lui dit :

— J’aimerais, jeune chevrier, t’entendre répéter toute la chanson dont je n’ai entendu que la dernière strophe.

— Elle est trop longue, déclara le chevrier ; il serait ensuite trop tard pour rentrer les chèvres, il faut les ramener.

Il cingla l’air de sa gaule, appela ses chèvres qui s’étaient mises à brouter de tous côtés et s’écria : « À la maison, en avant, à l’étable ! »

— Alors, tu me la chanteras une autre fois, n’est-ce pas ? demanda Jamy.

— Eh bien oui, demain si vous voulez, car j’espère que vous viendrez aussi quelquefois avec Heidi sur l’Alpe.

Puis il partit au galop avec ses bêtes, et bientôt après tout le troupeau s’arrêtait au milieu du village, devant la fontaine. Le chevrier prit son cor, y souffla de toutes ses forces et fit retentir toute la vallée de ce son si pittoresque. Aussitôt, des enfants accoururent de toutes les maisons éloignées, et chacun se précipita sur la chèvre de ses parents. Des femmes sortirent l’une après l’autre des habitations les plus proches ; l’une saisissait sa chèvre par les cornes, l’autre par une ficelle ; en peu de temps tout le troupeau fut dispersé et rentré. Il ne restait à côté de Thony que quatre bêtes blanches, la sienne, deux autres et un cabri qui appartenait à l’instituteur et qu’il rentrait lui-même à la grange. Le cabri était un mignon petit animal blanc, délicat, dont Thony prenait grand soin, parce qu’il l’aimait plus que tous les autres. Le cabri, de son côté, s’était tellement attaché à son chevrier qu’il le suivait partout, de l’aube au soir. Thony le conduisit tendrement à son étable en lui disant : « Voilà, « Meckerli », dors bien. Est-ce que tu es fatigué ? C’est loin jusque là-haut et tu es encore si petit ! Couche-toi tout de suite, tiens, comme cela, sur la bonne paille. »

Après avoir arrangé son « Meckerli » pour la nuit, il attacha les deux chèvres, rentra chez la vieille Arlette avec la sienne qu’il se mit à traire. La grand’mère était encore une femme active ; elle faisait à elle seule tout l’ouvrage et tenait bien en ordre la maison et l’étable. « Viens, Thony, tu dois avoir faim », dit-elle à l’enfant qui entrait à la cuisine avec un beau bidon de lait frais. Tout était déjà préparé. Thony n’eut qu’à prendre place. Elle s’assit à côté de lui, et, bien qu’il n’y eût rien d’autre sur la table qu’un bol plein de bouillie faite d’un peu de maïs et de lait de chèvre, Thony s’en régala avec délices. Tout en mangeant, il racontait à la tante Arlette ce qui s’était passé pendant la journée et la rencontre qu’il venait de faire. Puis, dès qu’il eut terminé son repas, il gagna son lit, car il fallait, dès l’aube, repartir avec le troupeau.

Thony avait déjà passé deux étés de la sorte depuis qu’on l’avait nommé chevrier. Il s’y était si bien accoutumé, lui et son troupeau s’étaient tellement liés, qu’il ne lui venait même pas la pensée qu’on pût mener une autre existence. Comme il conduisait aussi sur l’alpage les chèvres de Dörfli, il couchait tout l’été chez sa vieille grand-mère. Chaque jour, en montant, il embrassait son père, sa mère, ses frères et sœurs et, parfois, les petits l’accompagnaient sur l’Alpe.

La vieille Arlette était très pieuse ; jamais elle ne laissait partir Thony le matin sans lui répéter d’innombrables recommandations. « Thony, n’oublie pas que là-haut tu es près du ciel, que le Bon Dieu entend et voit tout ce que tu fais et que tu ne peux rien lui cacher. Mais souviens-toi qu’il est aussi plus près de toi pour te venir en aide, et puisque tu es trop loin pour appeler les hommes à ton secours, adresse-toi à lui si tu es dans la détresse ; il t’entendra sûrement et viendra à ton secours. » Aussi, dès le premier jour, Thony était-il monté plein de confiance sur les sommets solitaires et sur les plus hauts rochers. Jamais il n’avait éprouvé la moindre crainte, même durant les plus grands orages, parce qu’il se disait : « Plus je monte, plus je m’approche du ciel. » Thony n’avait donc ni peine, ni souci dans le cœur ; rien ne l’empêchait de jouir de la vie du matin au soir. Quoi d’étonnant si on l’entendait siffler, chanter et iouler sans cesse ! Ne fallait-il pas qu’il donnât plein essor à sa joie ! C’est ce qu’il ne manquait pas de faire. Il chantait toute la journée.

Pendant ce temps, nos deux fillettes avaient continué à monter avec célérité. L’air devenait déjà plus vif et l’odeur aromatique de l’herbe de l’alpage, mêlée au parfum des multiples fleurettes, embaumait délicieusement l’atmosphère.

Soudain, à un tournant du sentier, elles aperçurent sur les hauteurs le Falkniss illuminé par les derniers rayons du soleil. Heidi s’était arrêtée, saisie d’une grande émotion, et des larmes de joie coulaient sur son visage à la vue de ses chères montagnes. Jamy, à ses côtés, s’écria : « Heidi, que c’est beau ! Vois-tu, même les neiges éternelles semblent en feu ; comme je comprends maintenant ton grand amour pour les Alpes ! ». Puis, les fillettes se remirent en marche ; le désir d’arriver le plus rapidement possible à destination les faisait se hâter toujours davantage, si bien qu’elles atteignirent le village en courant.

Le docteur les attendait sur le seuil de la porte. Il embrassa Heidi avec tendresse et serra amicalement les mains de Jamy. Immédiatement, Heidi demanda des nouvelles du grand-père. Elle fut rassurée en apprenant qu’il allait très bien, et les deux fillettes mangèrent, en compagnie du docteur, un copieux repas préparé par Brigitte et composé de fromage et de viande séchée.

Heidi avait tant à raconter sur sa vie au pensionnat et sur les péripéties du voyage avec Mlle Raymond que la soirée s’écoula rapidement. Elle aurait bien voulu aussi monter le soir même au chalet, mais le docteur avait réservé cette surprise pour le lendemain et voulait accompagner les enfants afin de jouir de la joie de son vieil ami.

Le lendemain, très tôt, Jamy s’éveilla à une heure tout à fait inaccoutumée. Elle avait été tirée de son sommeil par un chant retentissant.

— Je suis sûre que c’est le chevrier ! s’écria-t-elle en sautant du lit. Elle courut à la fenêtre accompagnée de Heidi. En effet, Thony, les joues roses et fraîches, était au bas du sentier avec toute sa troupe. Il fit claquer son fouet, arrêta ses bêtes et tira de son cor des sons magnifiques. Déjà, des portes de plusieurs étables, des chèvres accouraient rejoindre le reste de la troupe.

— Hâtez-vous, hâtez-vous, s’écria Brigitte, si vous voulez monter avec M. Réroux et le chevrier ; faites rapidement votre toilette.

— Oui, oui, nous serons vite prêtes, dit Jamy ; je désire que le chevrier me chante aujourd’hui toute la chanson.

Dix minutes après, le docteur, Jamy et Heidi étaient autour de Thony et de sa troupe grossie des chèvres de Dörfli.

Au coup de sifflet du chevrier tout le monde se mit en route. Les petits nuages rosés du matin traversaient encore le ciel et le vent frais des hauteurs soufflait tandis que tous gravissaient le sentier.

À mesure qu’ils s’élevaient, la vue devenait de plus en plus vaste et belle. De temps à autre, Thony jetait un regard autour de lui, puis il regardait le ciel tout clair qui devenait plus bleu, et il se remettait à chanter à gorge déployée avec un entrain toujours croissant.

Jamy découvrait tant de choses nouvelles qu’elle ne cessait de poser les questions les plus diverses au docteur et à Heidi, sur les neiges éternelles, sur le nom de toutes les fleurs qu’elle apercevait et surtout sur l’aigle si majestueux dont Heidi l’avait si souvent entretenue.

Et, soudain, le chalet de l’Alpe apparut. Sur le seuil, l’Oncle était entouré de ses deux belles chèvres ; il remarqua les personnes qui accompagnaient le chevrier et regarda avec insistance pour voir de quoi il s’agissait.

De loin, il reconnut son ami, le docteur Réroux, puis il aperçut Heidi. Alors, son visage prit une expression radieuse.

Déjà, la petite était auprès de lui, l’embrassant avec ferveur. De joie, le grand-père pleurait. Heidi lui présenta son amie.

— Ma surprise n’est-elle pas agréable ? demanda le docteur en lui serrant la main. Je vous amène la petite et son amie pour un mois. Elles veulent sûrement s’installer dans votre chalet. Pour aujourd’hui, elles désirent passer la journée à l’alpage, et je crois qu’il faut laisser passer cette envie à notre Heidi.

— Eh ! caporal, viens donc traire mes chevrettes. En attendant, nous allons boire du lait et manger.

Heidi, assise sur le banc, racontait déjà, ses souvenirs de pensionnat.

— Sais-tu, dit le grand-père en passant la main sur les beaux cheveux de la fillette, sais-tu que mon plus grand plaisir est dans la lettre que Thony m’apporte chaque mardi. Que je suis content de te voir ! Dis-moi, que feras-tu quand tu auras fini ton année de pensionnat ? Est-ce vrai que tu ne nous quitteras plus ?

— Oui, oui, grand-père, je resterai toujours à Dörfli.

Un quart d’heure après, la caravane reprit sa route. Elle arriva à l’endroit où le chevrier s’arrêtait ordinairement et où il voulait encore faire halte ce jour-là.

C’était un petit plateau verdoyant s’avançant en saillie et d’où l’on pouvait voir toute la vallée. Thony restait toujours là des heures entières, regardant autour de lui et sifflant de temps en temps pendant que ses bêtes broutaient à l’aise.

Il enleva la musette qu’il portait, la plaça dans une petite cavité creusée à cet effet, afin que le vent ne pût l’emporter, puis, sans s’occuper des visiteurs, se laissa tomber sur l’herbe pour jouir à l’aise de sa journée.

Le ciel était d’un bleu foncé ; en face, apparaissaient de hautes montagnes avec leurs pics élancés et leurs grands champs de glace. En bas, toute la vallée étincelait à la lumière du matin.

Le docteur, Jamy et Heidi s’assirent aussi. La brise des Alpes rafraîchissait agréablement leur visage ; les oiseaux sifflaient en voltigeant dans l’azur.

« Meckerli », le cabri favori de Thony, s’approchait des fillettes, frottait sa tête contre elles en bêlant pour témoigner de la tendresse à sa manière, puis il courait vers Thony et recommençait à se frotter à son épaule. Les autres chevrettes venaient aussi, une à une, faire visite aux nouveaux venus ; chacune avait une manière spéciale de se présenter.

Jamy était enchantée. La « Brune » du grand-père arrivait d’un air inquiet en examinant si tout était en ordre, puis elle restait là à regarder jusqu’à ce qu’on lui dise : « Oui, oui, c’est bon, la « Brune », retourne maintenant à ton herbage ».

Le docteur avait l’air très satisfait en interrogeant Heidi. Il s’apercevait des grands progrès qu’elle avait réalisés durant ces quelques mois d’absence.

Les chèvres étaient malicieuses. La jeune « Blanche » et ! l’« Hirondelle », qu’on appelait ainsi parce qu’elle était mince et effilée, s’élançaient toujours ensemble sur Thony de façon à le renverser s’il n’était pas étendu par terre, après quoi elles repartaient comme elles étaient venues. Tandis que la « Noire », la mère de « Meckerli », était très fière ; elle s’approchait à deux pas des nouveaux venus, les regardait en relevant la tête de l’air de quelqu’un qui ne veut pas trop de familiariser et s’en allait très digne. Quant à « Sultan », le gros bouc de Dörfli, il bousculait toutes les chèvres qui se trouvaient sur son passage et faisait entendre deux ou trois bêlements significatifs comme pour délivrer son rapport sur l’état de l’armée dont il se sentait le chef. Seul, « Meckerli » ne se laissait en aucune façon bousculer. Quand le bouc s’approchait, il courait se blottir contre Thony ; là, il se sentait en sûreté et ne redoutait plus « Sultan », devant lequel il tremblait partout ailleurs.

Ainsi s’écoula cette matinée de soleil. Thony s’apprêtait à prendre son repas de midi et restait tout pensif appuyé sur son bâton. Le docteur sortit aussi de son sac de montagne les provisions et les ustensiles nécessaires au repas.

Tous mangèrent de bon appétit. Le docteur, qui avait à faire au village, prit congé des petites, les informant qu’il serait au chalet le soir à leur arrivée.

Thony réfléchissait. Il se demandait s’il gravirait les rochers par une nouvelle pente, ayant résolu cet après-midi-là de monter plus haut avec les chèvres. Il se décida pour le côté gauche parce qu’on arrivait sur un plateau où croissaient de savoureux buissons qui seraient un vrai régal pour ses bêtes.

Le sentier était raide, surtout dans le haut ; il y avait des passages dangereux le long d’une abrupte paroi, mais Thony connaissait un chemin ; il espérait aussi que les chèvres, sachant quelles fines herbes elles trouveraient au sommet, se montreraient raisonnables et ne s’écarteraient pas du reste du troupeau. Il commença à grimper, suivi des enfants, et les bêtes se mirent allègrement à monter aussi, les unes derrière les autres. Le petit « Meckerli » était toujours aux côtés de Thony. De temps à autre, le chevrier le tenait par le cou et le tirait derrière lui dans la traversée des endroits trop escarpés. Cependant, tout se passa bien et, quand ils arrivèrent en haut, les chèvres s’élancèrent en deux ou trois bonds sur les touffes vertes. Elles reconnaissaient bien cet excellent régal pour y avoir déjà goûté.

Jamais Jamy n’aurait imaginé un paysage aussi beau. Toute l’atmosphère était embaumée par l’odeur des trolles d’or, des orchis vanillés, des hélianthèmes, des gentianes bleues, des primevères, des jonquilles qui inclinaient leurs corolles. Elle cueillit toute une gerbe de roses des Alpes.

— Doucement, doucement, disait Thony aux chèvres, modérez-vous, et ne vous bousculez pas trop ; pour un rien, il y en aurait une au pied des rochers avec les jambes cassées. « Hirondelle », « Hirondelle », à quoi penses-tu donc ? s’écria-t-il dans une grande agitation, en regardant en l’air du côté des rochers.

L’agile animal avait grimpé sur un roc abrupt et, perché au bord du précipice, regardait Thony d’un petit air téméraire. Le chevrier se hissa en toute hâte à sa suite, car un pas de plus et l’« Hirondelle » tombait. Thony était leste. En quelques instants il eut gravi le rocher ; d’un geste, il attrapa l’« Hirondelle » imprudente par la patte et la tira en arrière. Heidi était déjà près de lui, prête à l’aider. Tous deux ensemble, ils entraînèrent la chevrette à la descente et rejoignirent les autres chèvres. Il la retint encore un instant jusqu’à ce qu’elle fût bien occupée à brouter un buisson et ne songeât plus à s’en aller.

— Mais où est « Meckerli » ? s’écria Jamy en apercevant la « Grosse Noire » qui se tenait toute seule, sans brouter, près d’un endroit en pente, en regardant tranquillement autour d’elle. Jamy avait remarqué que, si le cabri n’était pas auprès du chevrier, il suivait toujours sa mère ; aussi commença-t-elle à s’inquiéter.

— Qu’as-tu fait de ton petit, « Noire » ? fit Thony à son tour, très effrayé.

La « Noire » avait un air bizarre ; elle ne mangeait pas et restait toujours à la même place, en dressant les oreilles d’un air suspect.

Thony regarda en bas. Il entendit un faible et plaintif bêlement ; c’était la voix grêle du cabri qui implorait du secours.

Le chevrier s’étendit par terre afin de se pencher en avant. Quelque chose remuait en bas. Il aperçut alors son favori suspendu à une branche se détachant du rocher. Le petit animal poussait des gémissements lamentables ; par bonheur, une branche l’avait retenu dans sa chute, sans quoi il aurait roulé dans le précipice et se serait, sans aucun doute, tué d’un seul coup. En ce moment, le moindre mouvement pouvait lui faire lâcher prise et, s’il tombait plus bas, il se briserait les os.

Au comble de l’angoisse, Thony lui cria : « Tiens bon, cher « Meckerli », tiens-toi à la branche. Nous allons venir te chercher ».

Comment y parvenir ? La paroi du rocher était trop abrupte, impossible de descendre par là. Thony vit bien qu’il fallait y renoncer. Cependant, Heidi se rendit compte qu’il était possible d’atteindre la petite bête par un rocher situé plus bas et au-dessous duquel elle s’était souvent blottie avec Pierre quand il pleuvait et que, pour cette raison, ils avaient nommé le Roc de la Pluie. Elle appela Thony, lui fit part de son idée, et Thony descendit rapidement le sentier.

— Jamy, Jamy, surveille les chèvres ! cria Heidi. Nous allons sauver « Meckerli ».

Heidi suivit le chevrier. Thony se rendait bien compte qu’il ne serait pas facile d’arriver jusqu’à la branche, aussi pensa-t-il que, sûrement, le Bon Dieu l’aiderait. Joignant les mains, il implora : « Bon Dieu, j’aimerais tant sauver mon cabri ! ». Alors, rempli de confiance et certain que tout irait bien, il grimpa vigoureusement contre le rocher jusqu’à ce qu’il fût près de la branche. Là, il se cramponna solidement des deux pieds, souleva l’animal tremblant et gémissant et le passa à Heidi, qui le prit avec précaution. Arrivé sur l’herbe du pâturage, Thony sentit son cœur bondir de joie et s’écria : « Mon Dieu, merci mille fois de m’avoir aidé à retrouver mon cabri sain et sauf ». Puis il remercia Heidi et s’assit à terre pour caresser le cabri qui tremblait encore de tous ses petits membres, et il le consola de la frayeur qu’il avait eue.

Peu de temps après, il fallut songer au retour. On regagna les rochers où Jamy, avec sérieux, gardait tout le troupeau.

Au coup de sifflet, tous se mirent en route. Thony avait pris le cabri sur ses épaules : il était de si joyeuse humeur qu’il fit retentir à pleins poumons sa chanson d’un bout à l’autre. Jamy en fut ravie et déclara qu’elle la réclamerait jusqu’à ce qu’elle l’eût apprise par cœur.

Le docteur et le grand-père s’avançaient à la rencontre de la troupe. De loin, ils entendirent des chants et des sifflements joyeux. Au chalet, tout était prêt, et, sur la promesse que les fillettes reviendraient souvent avec lui, Thony les quitta. Ils mangèrent.

— Grand-père, demanda Jamy, vous me raconterez souvent des légendes, n’est-ce pas ? Heidi m’a dit que vous en connaissiez de si belles !

— Je les réserve pour les jours de pluie, et justement je crois qu’il pleuvra demain.

Le vieillard se trompait rarement dans ses prévisions. Le lendemain, le ciel était radieux. Cependant, Thony, parti de bonne heure avec sa troupe, portait une pèlerine sur le bras. En effet, à midi déjà, de gros nuages parcouraient le ciel et un orage éclata. L’après-midi le soleil reparut.

Thony était au même endroit que le jour précédent quand il se trouva face à face avec un ancien chevrier. C’était Georges, de Mayenfeld. Les deux garçons s’arrêtèrent, stupéfaits, mais le premier moment de surprise passé, ils se dirent amicalement bonjour. Ce Georges avait passé la moitié de la journée à chercher Thony, et il venait de le rencontrer au moment où il s’y attendait le moins.

— Je ne croyais pas que tu allais si haut avec tes chèvres, dit-il à Thony.

— Quelquefois, répondit Thony, mais pas tous les jours. D’habitude, je reste au premier pâturage ou dans les alentours. Pourquoi es-tu monté ici ?

— Je voulais te rendre visite ; j’ai toutes sortes de choses à te raconter. Et puis, il y a deux chèvres que je dois conduire à Ragatz où elles ont été vendues.

— Sont-elles à toi, ces deux chèvres ? demanda Thony.

— Ce sont les nôtres, naturellement ; je ne garde plus celles des autres gens. Je ne suis plus chevrier.

Cette déclaration surprit fort Thony. Georges avait aussi été nommé chevrier et Thony ne concevait pas qu’on pût cesser de l’être. Sur ces entrefaites, chèvres et chevriers étaient arrivés au pâturage où se trouvait le sac de Thony, duquel il sortit son pain, du jambon et du fromage. Il invita Georges à partager son repas. Ils s’assirent sur une pierre plate et mangèrent à belles dents, car ils avaient tous deux un excellent appétit. Lorsqu’ils eurent dévoré les vivres et bu chacun deux bols de lait pris au pis de la chèvre, Georges s’étendit de tout son long et s’appuya sur ses coudes. Thony, lui, restait assis ; il adorait regarder dans la profondeur de la vallée.

— Mais, que fais-tu donc à Ragatz, si tu n’es plus chevrier ? Il faut pourtant que tu t’occupes.

— Oui, naturellement, je fais quelque chose et quelque chose de bien, répondit Georges. Je suis marchand d’œufs. Tous les jours, je porte mes œufs dans les auberges aussi loin que je peux. Je les fournis aussi aux hôtels.

Thony hocha la tête.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? Je ne voudrais pas être marchand d’œufs. J’aime mille fois mieux être chevrier, c’est beaucoup plus beau.

— Allons donc, et pourquoi ?

— Les œufs ne sont pas vivants, on ne peut pas leur parler, et ils ne vous suivent pas partout comme les chèvres qui sont contentes quand on arrive, qui vous aiment et comprennent toutes les paroles qu’on leur adresse. Il est impossible que tu te plaises avec les œufs comme moi avec mes chèvres.

— Et toi, quel grand plaisir as-tu ici ? interrompit Georges. Tu as dû te lever au moins six fois pendant que nous mangions, uniquement à cause de ce nigaud de cabri que tu crains de voir tomber. Est-ce un plaisir ?

— Oui, je le fais volontiers, n’est-ce pas, « Meckerli » ? Viens, viens.

Thony bondit sur ses pieds et courut après le petit animal qui faisait des gambades imprudentes. Quand il se fut rassis, Georges lui dit :

— Il y a encore un autre moyen d’empêcher les chèvres de tomber en bas des rochers, sans être toujours dans l’obligation de leur courir après.

— Lequel ? demanda Thony.

— On plante solidement un bâton en terre et on y attache la chèvre par la patte. Elle se démène terriblement, c’est vrai, mais elle ne peut s’échapper.

— Ne t’imagine pas que je ferai cela à ce cabri, répondit Thony très indigné.

Il attira « Meckerli » et le tint étroitement serré contre lui, comme pour le mettre à l’abri d’un pareil traitement.

— Il est vrai que pour celui-là tu n’auras plus longtemps à te mettre en peine, reprit Georges. Il n’a plus beaucoup de jours à remonter ici.

— Quoi ? Qu’en sais-tu ? fit Thony en tressaillant.

— Bah ! Est-ce que tu ne le sais pas ? L’instituteur ne veut pas l’élever ; il est trop faible et on n’en fera jamais une chèvre solide. Alors, l’hôtelier de Mayenfeld m’a dit de le prendre la semaine prochaine.

Thony était pâle de consternation. Il fut d’abord incapable de prononcer une parole, mais bientôt son chagrin fit explosion, et il se lamenta tout haut sur le sort du petit cabri.

— Non, non, ils n’oseront pas, « Meckerli », ils n’oseront pas faire cela. Oh ! j’aimerais mieux mourir tout de suite avec toi, non, c’est impossible !

— Allons, allons, fit Georges, ne pleure pas ; cette bête ne t’appartient pas et l’instituteur est libre d’en faire ce qu’il lui plaît. Écoute, j’ai quelque chose à te montrer. Regarde.

Et Georges lui tendit d’une main un objet qu’il recouvrait à moitié de l’autre main. Quelque chose scintillait d’un vif éclat à travers ses doigts, car le soleil arrivait dessus.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Thony, comme l’objet, frappé d’un nouveau rayon de soleil, lançait un nouvel éclair.

— Devine.

— Une bague ?

— Non, mais quelque chose dans ce genre.

— Qui te l’a donné ?

— Personne, je l’ai trouvé.

— Mais alors cela ne t’appartient pas, Georges ?

— Pourquoi pas ? Je ne l’ai pris à personne. J’ai failli mettre le pied dessus hier. Je l’aurais alors certainement brisé. Puisque cela n’est pas arrivé, je puis bien le garder.

— Où l’as-tu trouvé ?

— Sur le sentier de Dörfli, à l’entrée du village.

— Mais c’est quelqu’un qui l’a perdu. Tu dois le dire.

— Non, non, je n’en ferai rien, s’écria Georges. Regarde, je vais te faire voir ce que c’est. Je veux aller le vendre dans un hôtel à une femme de chambre, elle me le payera bien quatre francs. Je te donnerai là-dessus un franc ou deux, et ainsi personne n’en saura rien.

— Je ne veux rien du tout, interrompit Thony avec vivacité. Et tu oublies que, tout ce que tu as dit, le Bon Dieu l’a entendu.

Georges leva les yeux au ciel. « Si loin que cela ? » fit-il d’un air de doute. Cependant, il commença tout de suite à parler tout bas.

— Il t’entend tout de même, fit Thony avec assurance.

Georges ne se sentait pas à son aise. Il aurait voulu ramener Thony à d’autres sentiments. Il réfléchissait.

— Thony, dit-il soudain, je vais te promettre quelque chose qui te fera plaisir, à condition que tu ne souffles mot à personne de ce que j’ai trouvé. Tu n’as pas besoin de partager avec moi, et ainsi, tu n’auras rien à y voir ; si tu veux, je m’arrangerai pour que mon père achète « Meckerli » ; de cette façon, il ne sera pas tué. Veux-tu ?

Un rude combat se livra dans le cœur de Thony. Georges avait ouvert la main. Elle renfermait une croix ornée de pierres précieuses qui brillaient de toutes les couleurs. Thony vit bien que ce n’était pas là une chose sans prix que personne ne réclamerait. Il sentait que, s’il se taisait, ce serait comme s’il gardait lui-même ce qui ne lui appartenait pas. Mais, d’un autre côté, il y avait le tendre petit « Meckerli » qu’on allait mettre à mort, d’une horrible manière, avec un couteau. Et il pouvait empêcher cette affreuse chose en gardant le silence. Le cabri venait justement de se coucher à ses côtés, tout confiant, comme s’il était sûr que Thony le protégerait toujours. Non, il ne lui était pas possible de le laisser périr, il fallait tout faire pour le sauver.

— Alors, j’accepte, dit Thony, sans aucune satisfaction.

— Eh bien, touche là.

Et Georges tendit la main à Thony pour que celui-ci y mît la sienne comme gage d’une promesse irrévocable.

Georges fut très content d’être assuré de son affaire. Mais comme Thony était devenu silencieux et qu’il avait lui-même un long chemin à parcourir, il jugea à propos de se remettre en route avec ses deux chèvres. Il prit congé de Thony. Lorsque Georges fut parti, Thony s’ébranla à son tour et partit avec sa troupe. Il était songeur et, pas une fois, il ne siffla ni ne chanta.

Le lendemain, Thony passa au village aussi silencieux et abattu que la veille. Il fit sortir toutes les chèvres et poursuivit sa montée sans chanter la moindre note, sans lancer dans les airs une seule ioulée. Il marchait, la tête basse, avec la mine de quelqu’un qui a peur ; de temps en temps, il se retournait d’un air craintif, regardant si personne ne le suivait pour lui demander quelque chose.

Thony ne pouvait absolument plus être joyeux, et lui-même ne savait pas exactement pourquoi. Il se réjouissait d’avoir sauvé la vie à son cher « Meckerli » et voulait chanter comme auparavant, mais les sons lui restaient à la gorge. Le ciel, ce jour-là, était très sombre et Thony attribuait aux couleurs sombres du ciel son humeur si triste. Il était persuadé que, sitôt le beau temps revenu, il retrouverait sa gaieté.

À peine était-il arrivé au pâturage que la pluie commença à tomber. Il se réfugia sous un roc où Pierre s’était, lui aussi, souvent mis à l’abri des orages. Bientôt, ce furent de grandes trombes d’eau qui s’abattirent ; les éclairs sillonnaient le ciel ; le tonnerre grondait terriblement. Les chèvres se rapprochèrent aussi et se blottirent de droite et de gauche sous les rochers. La « Noire », toujours si fine, et désirant mettre à l’abri son beau pelage luisant, s’était introduite sous la voûte, précédant Thony. De son coin, confortablement assise, elle regardait avec une paisible satisfaction tomber la pluie. « Meckerli » se tenait devant son protecteur, sous le rocher ; il frottait tendrement sa tête contre les genoux du chevrier, puis le regardait d’un air surpris, car c’était la première fois que Thony se taisait, et le jeune cabri n’était pas habitué à ce silence. La « Brune », elle aussi, grattait la terre avec ses sabots en bêlant comme pour demander au jeune garçon pour quelle raison, de toute la matinée, il ne lui avait pas dit un seul mot. Thony, pensif, restait appuyé sur son bâton, sorte de houlette, qu’il prenait toujours en cas de pluie, afin de ne pas glisser sur les sentiers trop raides.

Durant les longues heures qu’il passa ainsi sous le rocher, le pauvre Thony eut amplement le temps de réfléchir. Il médita longuement sur la promesse qu’il avait faite à Georges ; et, plus il pensait, plus il lui semblait que son camarade s’était emparé de quelque chose qui ne lui appartenait pas, et que lui-même n’était pas moins coupable puisqu’il s’était laissé acheter son silence. Thony avait donc commis une mauvaise action et il se rappelait les conseils de la Vieille, et pensait que Dieu était maintenant contre lui. Au fond, il était satisfait de voir tomber la pluie et d’être obligé de rester sous le rocher, car il n’aurait pas pu, comme à l’ordinaire, regarder le ciel bleu. Il sentait la tristesse le gagner. Cependant, il poursuivait ses méditations. Si son petit agneau tombait de nouveau au bas des rochers, Dieu ne le protégerait plus dans ses recherches. S’il glissait avec « Meckerli », tous deux tomberaient certainement dans le précipice et seraient déchiquetés et broyés. « Oh ! non, s’exclama-t-il, angoissé, il ne faut pas qu’une pareille chose arrive ! » Il résolut donc de ne plus garder ce secret qui l’oppressait tant et de tout dire ; mais alors, son « Meckerli » était perdu. Georges ne dirait pas à son père de l’acheter et il serait tué. Cela aussi lui était insupportable. « Non, tant pis, je ne dirai rien », décida-t-il de nouveau. Mais son malaise augmentait ; le poids qu’il avait sur le cœur devenait toujours plus lourd.

Thony passa ainsi une journée entière. Le soir venu, il s’en retourna, muet comme le matin. Jamy et Heidi l’attendaient. Elles coururent à l’étable et lui demandèrent :

— Thony, qu’as-tu ? Pourquoi ne chantes-tu plus du tout ?

Il se détourna d’un air farouche et répondit :

— Je ne peux pas ; puis il s’éloigna aussi vite qu’il put avec d’autres chèvres.

— J’aimerais bien savoir pourquoi le chevrier ne chante plus et ne siffle plus. Il y a certainement quelque chose de changé en lui, dit Jamy. Si seulement il chantait de nouveau !

— C’est certainement cette méchante pluie qui le met de mauvaise humeur, observa Heidi.

— À présent, tous les ennuis se succèdent, ajouta Jamy, et je me réjouis de quitter ces montagnes ; je n’ai plus de plaisir à y rester encore. D’abord, j’ai perdu ma belle croix et n’ai pu la retrouver. Ensuite, voilà cette méchante pluie qui n’arrête pas de tomber, et le chevrier ne nous distrait plus par ses chants si joyeux.

Le jour suivant fut identique. Le ciel resta sombre et gris. Thony passa cette journée exactement de la même manière que la précédente. Il demeura assis sous le même rocher, ses pensées revenant toujours au même sujet. Sitôt qu’il prenait la résolution d’aller dire ce qu’il savait de la croix, il se représentait le couteau du boucher sur le cou de son « Meckerli » et tout était à recommencer.

Le soir vint. Il était si las de réfléchir et d’avoir toujours les mêmes pensées en tête qu’il s’en alla tranquillement sous la pluie diluvienne, languissant et triste.

L’instituteur se tenait sur le seuil de sa porte ; dès qu’il vit apparaître Thony, il l’interpella :

— Viens donc un peu plus vite avec tes bêtes ; elles sont déjà suffisamment mouillées comme cela. Pourquoi traînes-tu comme une tortue ? Du reste, que se passe-t-il en toi ?

Et, dans l’étable aux chèvres, dans la maison du docteur, Jamy lui demanda :

— Thony, Thony, es-tu vraiment le même chevrier que nous avons rencontré à notre arrivée et qui chantait et sifflait du matin au soir ?

Ces paroles firent grande impression sur le chevrier. Oui, c’était si beau quand il pouvait chanter toute la journée et regarder le ciel. Il fallait à tout prix que ce temps revînt.

Et il partit à Mayenfeld. Le ciel s’était découvert et des rayons de soleil apparurent. Il sembla à Thony que Dieu le regardait du fond de l’azur, et alors il vit clairement ce qu’il lui restait à faire. Non, il ne voulait pas porter plus longtemps le poids qu’il avait sur la conscience et, résolument, il accomplirait son devoir.

— « Meckerli », « Meckerli », dit-il en sanglotant, j’ai vraiment fait tout mon possible pour te sauver la vie, mais on ne doit pas commettre de mauvaises actions. Cependant, j’aimerais tant ne pas te voir mourir ! Et Thony commença à pleurer si fort qu’il avait les joues inondées de larmes.

Il se hâta donc de rentrer toutes les chèvres, passa chez la vieille Ursule et lui annonça qu’il devait remonter à Dörfli. Il trouva le docteur et les fillettes dans la grande chambre prenant le repas du soir. Étonnés de cette visite, les hôtes de Dörfli firent entrer Thony.

— Qu’est-ce qui t’amène chez nous, chevrier à la triste figure ? demanda le docteur, M. Réroux. Ces demoiselles viennent de me dire que tu es devenu muet.

— J’ai quelque chose à déclarer, annonça-t-il en baissant la tête.

— Quelque chose à déclarer ? Quoi donc ? Puis-je le savoir ?

— Il y a eu un objet trouvé.

— Un objet trouvé ! dit Jamy. J’ai précisément perdu quelque chose : une belle croix.

— Oui, c’est justement cela.

— Que dis-tu ? s’écria Jamy. Est-ce une croix avec des pierres brillantes ?

— Oui, exactement.

— Mais l’as-tu donc ? Où est-elle ? Donne-la-moi. Où l’as-tu trouvée ?

— Ce n’est pas moi qui l’ai trouvée, c’est Georges de Ragatz !

Jamy se renseigna sur toutes les circonstances de la trouvaille ; elle voulut savoir qui était Georges, et proposa d’envoyer sur-le-champ quelqu’un la chercher.

— J’irai volontiers moi-même, dit Thony, et, s’il l’a encore, je la rapporterai.

— S’il l’a encore ! mais pourquoi ne l’aurait-il plus ? s’exclama Jamy. Que voulait-il en faire ? Quand et comment l’a-t-il trouvée ? Comment l’as-tu appris ?

Thony, les yeux fixés à terre, craignait de raconter cette histoire. Jamy ne se fâcha pas ; elle prit le chevrier à l’écart et, alors, il raconta toute l’affaire. Il narra mot à mot les luttes par lesquelles il avait passé pour l’amour de son cher « Meckerli », comment il avait perdu toute joie et pourquoi il ne chantait plus.

Jamy l’écouta, puis, amicalement, elle lui expliqua qu’il aurait dû venir tout de suite déclarer la chose, qu’il avait bien agi en le faisant à présent et qu’il n’aurait pas à le regretter. « Et, ajouta-t-elle, tu peux promettre dix francs de récompense dès que j’aurai la croix ».

— Dix francs ! répéta Thony très surpris, car il se souvenait que Georges se proposait de la vendre pour quatre francs.

Là-dessus, il redescendit en courant au village et alla frapper fort tard à la porte de Georges. Il avait le cœur léger et se sentait libéré d’un grands poids.

Arrivé à la maison, il informa la vieille Ursule qu’il avait encore une commission, puis il partit, courant toujours du côté de Mayenfeld.

Georges fut d’abord très irrité de ce que Thony ait annoncé sa trouvaille. Puis il se calma.

— Me donnera-t-elle quelque chose ? demanda-t-il.

— Oui, oui ; tu vois, elle a promis dix francs, tandis que tu voulais la vendre pour quatre et tu étais obligé de mentir.

Georges remit alors la croix au chevrier, qui regagna son chalet rapidement, car la nuit était venue.

Le lendemain, Jamy alla trouver l’instituteur et eut avec lui un long conciliabule. Elle revint à la maison du docteur et on put lire sur son visage qu’elle était heureuse.

Puis, Thony passa avec toute sa petite troupe, mais toujours sans chanter. Il remit à Jamy sa petite croix contenant son brillant égaré.

— Qu’as-tu donc qui te chagrine tant ?

Il secoua la tête.

— Non, je ne peux plus chanter. Je pense toujours à mon pauvre cabri. Combien auras-tu encore de temps à vivre, mon pauvre « Meckerli » ? Et son visage avait une expression douloureuse qui toucha les deux fillettes.

— Oh ! dit Jamy, en examinant la croix, elle est absolument intacte ! Sais-tu, petit chevrier, que tu m’as causé une grande joie ; il est fort probable que, sans toi, jamais je n’aurais retrouvé mon bijou. À mon tour, maintenant, de te faire plaisir. Va chercher « Meckerli » dans son étable, il est à toi maintenant.

Thony, stupéfait, regardait la jeune fille comme s’il ne comprenait pas le sens des paroles qu’elle venait de prononcer. Enfin, il balbutia :

— Mais c’est impossible, comment « Meckerli » peut-il être à moi ?

— Comment ? répéta Jamy en s’esclaffant ; je l’ai acheté à l’instituteur et je t’en fais cadeau.

Thony poussa un : « Oh ! » prolongé, puis il courut à l’étable comme un fou, s’empara de « Meckerli » qu’il entoura de ses bras. En deux minutes, il fut auprès de la jeune fille à laquelle il tendit la main, disant tout ému :

— Je vous remercie mille fois, chère demoiselle ; si seulement je pouvais faire quelque chose pour vous !

— Eh bien ! nous irons avec toi aujourd’hui sur l’alpage, je désire que tu entonnes souvent ta belle chanson. Nous t’accompagnerons au refrain. J’espère que tu as retrouvé ta belle voix.

Alors, Thony se mit à chanter avec allégresse en partant avec ses chèvres. Jamais encore il ne l’avait fait de cette façon. Son chant retentissait joyeusement dans toute la vallée.

Tout le monde fut certainement ravi d’entendre à nouveau cette belle voix pure.

Lorsque Thony atteignit le premier sommet et qu’il aperçut toute la vallée resplendissante aux rayons du soleil, il ressentit la plus grande joie de sa vie.

Cette journée fut pour tous un chant de jubilation ininterrompu.

Les deux jeunes filles reprenaient les paroles au refrain, et leur joie se communiquait même aux chèvres, qui sautaient et gambadaient autour d’elles.

C’était une grande fête au pâturage. Le soleil brillait magnifiquement dans le ciel bleu. Les herbages étaient frais et toutes les fleurs scintillaient de leur plus vif éclat. Il semblait à Thony que jamais encore la montagne, la vallée, le monde n’avaient été aussi beaux. Il gardait « Meckerli » tout près de lui, arrachait les herbes les plus fines qu’il lui donnait en le serrant contre lui et en répétant :

— Mon bon « Meckerli », tu ne mourras jamais, tu m’appartiens à présent, et nous monterons ensemble au pâturage tant que nous vivrons.

La nuit allait arriver. Heidi et Jamy redescendirent des sommets plus élevés les bras chargés de rhododendrons. Au coup de sifflet du chevrier, toute la troupe se mit en marche, les chèvres les plus lestes les premières, mais en avant, comme toujours, l’agile « Chardonneret » qui devait voir, ce jour-là quelque chose d’extraordinaire. Elle descendait en gambadant de pierres en pierres par-dessus les crevasses lorsque, tout à coup, elle se trouva face à face avec un chamois qui la fixait avec curiosité. Elle s’arrêta net, regarda le chamois d’un air interrogateur, attendant qu’il lui cédât la place pour sauter plus loin selon son habitude. Mais le chamois ne bronchait pas et la regardait même d’un air insolent. Ils restaient plantés l’un devant l’autre s’entêtant, et ils y seraient restés longtemps encore si le gros bouc « Grenadier » n’était intervenu. Au premier coup d’œil, il comprit la situation. Il passa sans façon devant la chèvre et, d’un brusque mouvement, bouscula si fort le chamois que celui-ci faillit dégringoler dans un précipice. Le troupeau arriva au village à la nuit tombante.

Quand Thony eut rentré toutes ses chèvres, il prit contre lui son « Meckerli » ; ce dernier, se sentant dans les bras d’un ami, bêla joyeusement.

À son arrivée chez la vieille Ursule, Thony lui cria de très loin : « Il m’appartient, il est à moi ! ».

Le jeune chevrier courut tout d’abord à l’étable, où il prépara à côté de la « Brune » une belle litière pour son protégé. Il le déposa délicatement et lui dit :

— Maintenant, mon bon « Meckerli », dors bien dans ta nouvelle demeure ; chaque jour je te ferai une litière fraîche.

Ensuite, il alla à la cuisine et, tout en mangeant de bon appétit, il raconta à l’aïeule tout ce qui s’était passé. La brave femme écouta longuement et avec patience les nombreuses explications de Thony, puis, quand il eut terminé, elle lui dit :

— Brave enfant, souviens-toi toute ta vie de l’heure que tu viens de vivre. N’agis toujours que selon ta conscience. Tu l’aurais fait dès le premier jour si « Meckerli » t’eût appartenu plus tôt.

Avant de se coucher, Thony retourna encore à l’étable pour s’assurer que son cabri était toujours là. Il avait bien de la peine à réaliser que cette jolie bête était désormais la sienne.

Tout l’été la vallée retentit des joyeux chants du chevrier. Bien souvent, alors qu’il était étendu sur un rocher, et que ses yeux se dirigeaient vers la vallée baignée de lumière, il pensait aux tristes journées qu’il venait de passer et il se répétait : « Non, jamais je ne veux revivre des heures aussi tristes ; je dirai toujours la vérité ».

CHAPITRE VI

UN TRAGIQUE ÉVÉNEMENT SUR L’ALPE.

Ce jour-là, une atmosphère lourde pesait sur la montagne ; les grands sapins ne chantaient plus sous le vent. Droits, sombres, ils inquiétaient par leur immobilité absolue. La montagne était aussi étrange, toute noire par places, livide à d’autres ; le glacier luisait bleu sous le soleil.

Le matin, Thony et ses chèvres s’étaient arrêtés longtemps devant le chalet du grand-père.

— Heidi ! Jamy ! avait crié le petit chevrier.

Deux têtes s’étaient encadrées dans la petite fenêtre.

— Bonjour, Thony ! Ne crie pas si fort ; d’ailleurs, aujourd’hui, nous ne monterons pas à l’Alpe avec toi. Parrain nous attend au village, tu le sais bien.

— C’est vrai, mais je voudrais que vous veniez quand même. Les chèvres sont très désobéissantes aujourd’hui, de véritables diables, et j’ai bien peur qu’il n’arrive un accident.

Les deux fillettes avaient ri et plaisanté ; en fin de compte, elles avaient jeté sur le pauvre chevrier tout ce qui, dans la chambre, était capable de passer par la fenêtre sans se briser. Thony avait vu défiler devant ses yeux deux couvertures, un drap, une brosse et même un tablier et un soulier. Dégoûté d’un pareil traitement, il s’était retiré avec dignité, sifflant pour masquer sa défaite.

La matinée avait passé sans que Heidi et Jamy, occupées aux travaux du ménage, eussent pu se rendre compte de la lourde torpeur qui semblait monter de la vallée et descendre du ciel tout à la fois. À midi, après un repas frugal, mais sain et abondant, le grand-père fit des recommandations aux fillettes :

— Tout d’abord, vous irez trouver le docteur et vous lui direz que tout va bien ici. Vous lui offrirez ces deux fromages. Quant à celui-là, vous le donnerez à Brigitte, je le destine à Pierre. Vous passerez ensuite chez Berthold et vous lui demanderez si ma nouvelle hotte est prête. À la boulangerie, vous achèterez deux kilos de sel ; vous en avez tant donné aux chèvres qu’il ne m’en reste plus.

Là-dessus, le grand-père regarda attentivement du côté des montagnes, puis en bas, dans la vallée, où tout semblait étouffer sous un voile de brume.

— La montagne est mauvaise, murmura-t-il.

Il avait toujours su comprendre les signes qui échappaient aux autres.

— Nous aurons un orage aujourd’hui. S’il éclate, restez au village pour la nuit ; le docteur ne se plaindra pas de votre compagnie.

— Mais, grand-père, tu seras seul ici avec les chèvres si nous restons en bas.

— Ne t’inquiète pas, fillette ; le Bon Dieu veillera sur nous.

Heidi et Jamy partirent alors en courant à perdre haleine et le grand-père les suivit des yeux très longtemps. Au bas de la grande pente, elles se retournèrent pour lui faire signe. Il répondit en agitant la main. Quand elles ne furent plus que deux petits nains à l’entrée du village, le grand-père fit le tour du chalet avant de rentrer. Tout était dans une propreté parfaite et l’ordre régnait partout. Le grand-père s’arrêta pour regarder les sapins ; il les aimait puisque Heidi les aimait. Pourquoi, aujourd’hui, eut-il l’impression de ne plus les reconnaître ? D’où venait cet air absorbé qu’ils avaient ? La montagne était toujours noire par places, livide à d’autres. Vers la fin du jour, le glacier perdit sa transparence bleutée pour devenir franchement noir. Il y eut comme un grand frémissement dans les sapins, peut-être un avertissement. Ils tremblèrent de la base au faîte sans que l’on pût percevoir le moindre vent. Mais les arbres connaissent la nature mieux que nous ; avant nous, ils sentent l’approche de l’orage. À l’ouest, bien loin encore sur la vallée, le ciel était sombre, opaque.

Le soleil, pénétrant dans cette zone, avait perdu son éclat.

En haut, sur l’Alpe, le grand-père n’est pas tranquille. L’orage éclatera cette nuit, se dit-il ; pourvu que le docteur retienne les deux fillettes au village !

Thony redescend plus tôt que d’habitude :

— Grand-père, on dirait que le soleil s’éteint.

— Bonjour, sergent. Tu es déjà de retour ?

— Les chèvres ont voulu rentrer. « Blanchette » est partie la première et toutes l’ont suivie. J’ai essayé de les faire remonter, mais je n’ai pas pu ; je crois qu’elles avaient peur.

— Tu as eu raison, sergent ; elles craignent l’orage qui se prépare. Hâte-toi de rentrer au village et dis de ma part au docteur que Heidi et Jamy doivent rester en bas cette nuit.

— Mais, grand-père, vous serez tout seul avec les chèvres.

— J’ai l’habitude, sergent ; va maintenant et fais ce que je t’ai dit. Au revoir.

— Au revoir, grand-père. À demain.

— À demain, mon petit.

Au village, Heidi et Jamy avaient fait les commissions dont le grand-père les avaient chargées, puis elles étaient allées dire bonjour à Thérèse et à sa mère. À quatre heures et demie, quand elles regagnèrent la Grande Maison, le docteur les attendait sur le pas de la porte.

— Entrez vite, fillettes, le goûter vous attend. Brigitte a préparé une montagne de gâteaux. Jamais vous n’en viendrez à bout si vous n’allez pas chercher du renfort.

— Ah ! Parrain, quelle bonne idée, je vais inviter Thérèse à venir goûter avec nous.

— Hâte-toi, Heidi, car le temps n’est pas sûr et je ne voudrais pas vous garder ici trop longtemps au risque d’inquiéter le grand-père.

Heidi et Jamy se mirent à courir et revinrent quelques minutes après accompagnées de leur petite amie. Elles prirent place à table et firent honneur au repas préparé par Brigitte. Le docteur s’était assis à côté de Heidi.

— Quelle mine superbe tu as gagnée là-haut, et quel appétit ! Je suis vraiment content de t’avoir fait revenir. Et toi, le regrettes-tu ?

Heidi appuya un instant sa tête contre l’épaule du docteur en disant :

— Vous savez bien que je ne suis heureuse qu’à la montagne. Merci pour les belles vacances que nous avons eues.

À la fin du repas, Brigitte mit dans un panier les petits gâteaux qui restaient.

— Pour tes petits frères, dit-elle à Thérèse.

Les enfants étaient encore autour de la table, bavardant et riant, quand elles entendirent le sifflet du chevrier. Elles se regardèrent, étonnées.

— Thony, déjà !

Effrayées, elles se précipitèrent vers la porte qu’elles ouvrirent juste à temps pour se trouver nez à nez avec Thony.

— Le grand-père a dit que Heidi et Jamy ne doivent pas remonter ce soir à cause de l’orage qui se prépare.

— L’orage ? Mais le ciel est tout bleu ; tu as rêvé, chevrier, plaisanta Jamy.

— Et vous, vous avez bavardé bien longtemps. Le ciel était bleu il y a une demi-heure, il est maintenant tout noir. Qu’est-ce que vous avez mangé ? dit-il ensuite, en s’approchant de la table.

— Des gâteaux, et voici ta part.

— Merci.

— Je veux remonter quand même, dit Heidi ; je n’ai pas peur de l’orage et je ne veux pas que grand-père soit tout seul cette nuit.

— Il m’a donné un message pour le docteur.

Celui-ci, intrigué par l’arrivée du chevrier, entrait justement.

— Un message pour moi, bien. Parle.

— Le grand-père vous prie de garder Heidi et Jamy ici jusqu’à demain. Il ne veut à aucun prix les revoir au chalet avant demain matin.

— Bien, merci ; nous obéirons au grand-père, n’est-ce pas, Heidi ? Et sans discussion, car le grand-père ne fait rien sans raison.

— Mais, parrain…

Le docteur regarda Heidi avec étonnement et elle baissa les yeux, toute confuse.

Le soir, l’obscurité se fit complète. On avait l’impression d’être sous un couvercle sans fissure, dans une atmosphère presque irrespirable. À l’ouest, on vit bien quelques éclairs, mais on n’entendit aucun bruit de tonnerre. Inquiets quand même, les habitants de Dörfli firent le tour de leur maison, vérifiant les fermetures des portes. En cas d’incendie par la foudre, tout s’embrase avec une telle rapidité que les bêtes restent souvent dans les flammes. Par une nuit comme celle-ci, il faut mieux fermer mal que trop bien. Dans la Grande Maison, Heidi et Jamy voulaient se coucher très tôt, parce qu’elles avaient l’intention de partir avec Thony, le lendemain, au chant du coq. Heidi avait demandé des nouvelles de chacun et le docteur l’avait renseignée avec exactitude : le maître d’école faisait un voyage d’étude en Italie ; plusieurs familles avaient quitté le village pour l’été et habitaient des chalets plus haut ; deux anciennes compagnes de Heidi étaient en service à Ragatz. En terminant, le docteur avait prié Heidi de bien vouloir jouer un morceau sur son violon.

— Je vais jouer très mal, parrain, car il y a bien longtemps que je n’ai plus touché mon archet.

— Jamy et moi, nous serons un public indulgent, ajouta le docteur, pour la décider tout à fait.

Elle alla donc chercher sa boîte dans la chambre à côté. Elle s’attarda un moment, pleine de remords à la pensée que son bonheur actuel lui avait fait oublier son devoir. Que dirait M. Rochat à la rentrée ?

Il était environ dix heures et tout semblait dormir quand on entendit les premiers bruits. Ce fut d’abord comme un grand souffle qui fit plier les sapins et les mélèzes, puis tous les chalets craquèrent, des pierres roulèrent sur la pente, derrière le village. Quelques minutes après, le premier coup de tonnerre éclata, formidable, répercuté à l’infini par l’écho, comme un roulement de tambour qui irait en s’affaiblissant. Avant qu’il eût cessé tout à fait, un nouveau coup vint renforcer les derniers bruits et les chalets tremblèrent ; cela continua ainsi pendant une demi-heure environ. À la montagne, il est d’usage de se lever pendant l’orage pour être prêt à toute éventualité. Heidi et Jamy s’étaient donc habillées et étaient allées rejoindre le docteur dans le bureau.

Tout à coup, quelqu’un passa dans la rue en criant :

— Un incendie sur l’Alpe…

Heidi devint toute pâle et, poussée par un pressentiment, elle sortit de la maison en courant, suivie de Jamy et du docteur.

Il commençait à pleuvoir et l’orage s’éloignait en grondant. Sur l’Alpe brillait un immense feu rouge. Il n’y avait aucun doute possible, c’était le chalet du grand-père.

Quelques hommes avaient rejoint le docteur.

— Il n’y a rien à faire, dit l’un, il est déjà trop tard.

— Montons, dit le docteur ; allez devant avec Heidi, je vous suivrai avec un vêtement chaud pour le grand-père si…

Il n’acheva pas sa phrase, mais tous comprirent ce qu’il voulait dire.

Heidi resta un instant comme médusée, puis elle courut sur la pente en criant :

— Grand-père ! Grand-père !

Heidi montait toujours seule devant les hommes du village. De gros sanglots l’étouffaient, mais elle ne pouvait pas pleurer. Elle répétait sans cesse : « Grand-père ! Oh ! Grand-père ! » et elle montait si vite qu’elle butait contre les pierres et qu’elle tomba même une fois. Mais elle ne sentait rien, ne voyait rien d’autre que le grand feu, là sur l’Alpe.

Quelqu’un, cependant, l’avait rattrapée depuis quelques minutes et causait à côté d’elle.

— Heidi, j’ai vu une grande ombre passer devant les flammes, c’est le grand-père, j’en suis sûr.

Et Thony, presque hors d’haleine, s’arrêta. Heidi lui prit le bras et le secoua.

— Est-ce bien vrai, ce que tu dis ? Tu as vu une ombre passer devant le feu ?

— Oui, Heidi, je t’assure que je l’ai vue et j’ai de très bons yeux. J’étais un peu…

Heidi ne le laissa pas achever.

— Viens, dit-elle ; et elle recommença sa course, plus lentement cependant, car elle n’en pouvait plus. Tout à coup, elle s’arrêta.

— N’as-tu rien entendu, Thony ?

— Non.

Quelques minutes après, des pas précipités se firent entendre sur le bord du sentier et deux formes bizarres s’arrêtèrent devant eux.

— Les chèvres !

Les enfants continuèrent leur ascension. Ils pouvaient distinguer les flammes, voir les étincelles qui montaient très haut dans le ciel. Heidi regarda son compagnon.

— Thony, c’est affreux !

En haut, le grand-père était debout vers les sapins, regardant brûler son chalet. Il était triste et las à mourir. Ce chalet était son véritable foyer ; c’est là qu’il avait vécu depuis si longtemps solitaire ; c’est là que Heidi était venue à lui avec toute la joie du monde dans ses mains de petite fille. Et, maintenant, le grand-père se sentait dépouillé. « Dieu m’enlève mon gîte, qu’il lui plaise aussi de me reprendre bientôt ! » pensait-il.

Au même moment, Heidi et Thony arrivaient à la hauteur du chalet.

— Grand-père ! Grand-père ! crièrent-ils de toutes leurs forces ; mais personne ne répondit à leur appel. Le vieillard était trop absorbé en lui-même pour les entendre.

— Thony, j’ai peur, murmura Heidi.

— J’ai vu le grand-père passer devant le feu. Allons voir plus haut.

Près des sapins, ils le trouvèrent enfin et se précipitèrent vers lui. Il les reçut tous les deux dans ses bras largement ouverts.

— Mes pauvres petits !

— Grand-père !

Heidi et Thony n’en purent dire davantage ; ils pleuraient tous deux de la joie d’avoir retrouvé le grand-père et du désespoir qu’ils avaient lu dans ses yeux. Grand-père eut un moment de faiblesse et murmura : « J’aurais dû mourir ». Thony se planta alors bien ferme devant le grand-père et lui dit :

— Je veux rebâtir pour vous le chalet de l’Alpe, et, l’an prochain, nous pourrons tous chanter :

 

Là-haut sur la montagne,

L’est un nouveau chalet.

 

Le grand-père, en écoutant l’enfant lui faire cette promesse d’un ton si assuré, se mit à sourire.

Sur ces entrefaites, une trentaine de personnes arrivèrent du village. Le docteur, malgré son grand âge, était dans le premier groupe.

— Le malheur n’est pas bien grand, cher ami, dit-il, puisque vous êtes en vie. Descendons immédiatement au village. Dès demain, nous étudierons la reconstruction d’un chalet plus grand et plus confortable.

Comme l’Oncle de l’Alpe semblait terriblement abattu, il ajouta :

— Allons, de l’optimisme, il n’y a rien à faire contre les coups du destin.

Un habitant du village annonça qu’il avait rentré les chèvres dans son écurie.

Le lendemain, le grand-père et le docteur remontèrent pour voir ce qui restait de l’habitation. Le même jour, ils firent les plans de la nouvelle demeure et, quelques jours après, des ouvriers travaillaient déjà à la nouvelle construction.

Les soirées d’août étaient splendides. Heidi et Jamy ne se lassaient jamais de contempler le coucher du soleil ; elles trouvaient chaque soir qu’il disparaissait trop rapidement derrière les sommets. Elles savouraient avec délices la première brise du soir en admirant les derniers rayons qui illuminaient les cimes.

— Ne trouves-tu pas, Jamy, répétait souvent Heidi, qu’il est beau d’être en pleine nature, de courir sur les pentes gazonnées, de monter sur les hauteurs où le vent passe en mugissant ?

— Je ne regrette qu’une chose, répondit la jeune fille, c’est de penser que nous devrons bientôt repartir.

Le soir, elles rentraient pour manger. Tout le monde prenait place dans la grande chambre. Le repas terminé, les enfants écoutaient les beaux récits du grand-père.

— Encore une dernière histoire, répétaient-elles souvent à l’heure où elles devaient aller dormir.

Et le vieillard commençait un nouveau récit :

— Écoutez donc, fillettes, la légende du Mont Pilate, qui domine le lac des Quatre-Cantons :

« Ce mont, disait-il, s’appelait auparavant « Fracmont », mais il a changé de nom parce que Pilate y a demeuré. L’empereur Tibère l’avait fait venir pour le punir de sa mauvaise administration de Judée. Au grand étonnement de Rome qui s’attendait à un châtiment exemplaire, il fut reçu avec beaucoup d’égards et renvoyé très gracieusement. Mais à peine était-il sorti que Tibère se repentit de sa douceur et le manda à nouveau. Une seconde fois, le traître sortit sain et sauf des griffes du Tigre Impérial. Tibère, furieux de voir que la présence du proconsul suffisait à faire tomber sa colère, ordonna qu’on le mît à mort.

On l’arrêta et on le fouilla. On s’aperçut alors qu’il portait sur lui la chemise du Christ. Privé de cette amulette sacrée, il comprit la situation et se suicida. On le jeta dans le Tibre ; à peine y était-il que les eaux du fleuve remontèrent vers leur source. Ce fut une malédiction ; le tonnerre gronda, des éclairs illuminèrent le ciel. On promit la vie sauve à un condamné à mort pour retrouver le corps maudit. Ce dernier y parvint après une lutte terrible. On transporta le cadavre dans le Vésuve, où, pensait-on, il brûlerait en attendant le jugement dernier. La montagne faillit en craquer. La terre trembla, la lave coula. Naples fut détruite, Herculanum et Pompéi ensevelies sous la cendre. Un chrétien condamné, destiné à être donné en pâture aux fauves, se chargea de retrouver le cadavre.

Il y parvint, non sans effort. On transporta ensuite le cadavre dans le Rhône, à Vienne-en Dauphiné. Mais les mêmes malheurs se reproduisirent. Les habitants, désireux d’en finir, se chargèrent du corps et l’ensevelirent à Ouchy, près de Lausanne. Les chrétiens de cette ville craignant les pires catastrophes firent le voyage jusqu’au sommet du Pilate et précipitèrent le corps dans le lac. La légende a longtemps subsisté. On croyait que son âme errait sur les rochers de la montagne. »

Ainsi se prolongeaient les veillées et l’on se couchait très tard, mais l’air de la montagne était si bon qu’au lever du soleil chacun était déjà debout.

À la fin de leurs vacances les deux fillettes avaient appris toute l’histoire de la Suisse. Elles connaissaient nombre de légendes et savaient chanter toutes les chansons des Alpes.

Elles trouvaient les récits du grand-père plus beaux et plus captivants que les leçons de leurs professeurs.

Puis, septembre était arrivé, et toutes les jeunes filles s’étaient retrouvées au pensionnat. Le Léman était splendide et les feuilles jaunes des arbres plongeaient les deux amies dans un grand ravissement. Les leçons avaient repris et la directrice préparait quelques promenades d’automne. Un après-midi, les élèves allèrent visiter le château de Chillon, où Bonivard fut emprisonné pendant six ans. On leur fit voir l’empreinte des quelques pas que pouvait faire le condamné rivé à une chaîne, dans une petite cellule. Une autre fois, elles traversèrent le lac en bateau à vapeur et firent en Savoie l’excursion de la Dent d’Oche.

Heidi eut un premier prix en composition d’histoire. Elle relata le récit du général français Béthencourt qui fut chargé, le 27 mai 1799, d’occuper le passage du Simplon avec mille hommes. Une avalanche avait emporté le pont. Le général passa le premier à l’aide d’une corde. Ses mille hommes le suivirent. Durant toute cette traversée, ils entendirent l’écho d’un tambour qui battait le pas de charge. Quand le dernier soldat fut passé, l’écho leur apporta les tristes sons de la batterie funèbre. C’était le tambour qui sonnait son glas de mort. Les soldats pleurèrent le soir en constatant qu’il manquait un jeune homme de douze ans. C’était le jeune tambour. Le bruit de son instrument était allé toujours s’affaiblissant comme le bruit de son cœur.

Pour dire vrai, c’est le grand-père qui aurait dû avoir le prix. Les fêtes de fin d’année furent célébrées dans une grande joie. Heidi et Jamy reçurent de beaux cadeaux de la montagne. Elles n’oublièrent cependant pas d’en envoyer de magnifiques au grand-père et au docteur. Thony ne fut pas oublié non plus, il trouva dans son paquet un livre d’images.

Le printemps arriva très rapidement et toutes les camarades se quittèrent. Jamy promit à Heidi de venir quelques semaines à Dörfli lors de son prochain voyage en Suisse. Une chose aussi réjouissait beaucoup Heidi, c’étaient les dernières nouvelles de Claire qui lui annonçait un prochain et long séjour à la montagne.

____________

 

Quelques années se sont écoulées depuis le retour de Heidi à Dörfli, et bien des événements se sont passés.

Le grand-père et le docteur ont eu la grande joie d’avoir auprès d’eux leur chère enfant. Le docteur lui a fait poursuivre ses études afin que, selon son désir, elle puisse devenir institutrice.

La même année, les deux vieillards sont morts. Heidi s’est trouvée l’héritière d’une belle fortune.

Un soir d’été, alors que les cimes du Falkniss resplendissaient aux derniers rayons du soleil, Heidi, assise à sa table, face au jardin, peignait un arolle que Pierre avait planté une dizaine d’années auparavant. Son travail terminé, elle regarda le village où elle avait souvent joué étant enfant et se remémora les beaux jours de son enfance, et tout particulièrement la belle soirée de son retour de Francfort.

Elle en était là de ses réminiscences, lorsqu’elle fut tirée de sa rêverie par Brigitte qui lui apportait une lettre. Elle regarda avec étonnement la missive au timbre officiel, se demandant si c’était déjà la réponse à sa demande. Moins de deux semaines auparavant, elle avait lu dans un journal l’entrefilet suivant :

« Les habitants du petit hameau alpestre d’Hinterwald vont se trouver sans maître d’école. Ce n’est pas surprenant que personne ne veuille vivre là-haut, en ermite, dans la misère et les privations, et éduquer une horde d’enfants à demi-sauvages. »

C’était précisément ce qu’avait voulu Heidi. La soi-disant horde d’enfants sauvages ne l’effrayait pas du tout. À son avis, une personne qui aime les enfants et les comprend doit s’en faire aimer et inévitablement venir à bout des plus difficiles.

L’enveloppe qu’elle ouvrit sur-le-champ contenait, en effet, une réponse affirmative : Heidi était nommée institutrice à Hinterwald et pouvait entrer immédiatement en fonctions. L’école étant seulement une école d’hiver, elle pourrait vivre à Dörfli tout l’été.

CHAPITRE VII

DIFFICULTÉS DU DÉBUT.

Heidi, debout près de sa fenêtre, dans le petit chalet de bois qui abritait l’école, contemplait les verts alpages, les sapins isolés ou disséminés par groupes sur les pentes ondulées du versant opposé. L’étroit chemin qui passait devant l’école montait vers le haut du col de la Gemmi, par lequel on descend dans le canton du Valais. Aussi Heidi en suivait-elle du regard les sinuosités, essayant de se représenter la belle vue qu’on devrait découvrir plus haut. L’herbe vert tendre qui croissait des deux côtés du chemin n’était ni haute, ni touffue, comme celle de la vallée ; c’était un gazon de pâturage, court, fin, mais savoureux, tout parsemé de petites fleurs des Alpes aux éclatantes couleurs.

La vue qu’on avait de sa fenêtre plut à Heidi. Elle apporta un pot de fleurs où s’épanouissait une touffe de réséda parfumé, qu’elle soignait depuis longtemps avec une sollicitude toute particulière et qui l’avait suivie dans sa nouvelle patrie ; elle le posa sur le rebord de la fenêtre. À l’intérieur de la maison régnait déjà le plus bel ordre. Brigitte était naturellement venue à Hinterwald. Heidi avait été reçue par le garde et mise au courant de ses fonctions.

Huit heures sonnaient, et l’on avait annoncé que l’école recommençait ce lundi matin. Heidi descendit en classe. Elle y resta seule un certain temps. Mais, entendant une rumeur sous les fenêtres, elle s’approcha et vit un groupe d’enfants rassemblés devant la maison, tandis que d’autres accouraient de divers côtés les rejoindre. Évidemment, la nouvelle maîtresse les intimidait et personne n’osait prendre les devants pour entrer en classe. Toutefois, le groupe se rapprochait. Soudain, la porte céda sous la poussée du dehors ; mais tous les écoliers voulant pénétrer à la fois, aucun ne parvenait à franchir le seuil.

— Est-ce votre manière habituelle d’entrer en classe ? demanda Heidi aux enfants.

Personne ne répondit, mais les cinq fillettes qui se bousculaient pour passer les premières secouèrent vivement la tête en signe de dénégation.

— Alors, ce n’est pas nécessaire de commencer aujourd’hui. Voyons, entrez une à une et venez me toucher la main, continua Heidi ; nous allons faire connaissance, et vous me direz vos noms au fur et à mesure.

Les enfants se regardaient et semblaient se demander les uns aux autres ce qu’il fallait faire.

Heidi tendit la main et dit avec bonté :

— Voyons, qui viendra me saluer la première ?

Alors, une fillette, se dégageant, s’avança vers l’institutrice d’un pas délibéré. Immédiatement, le groupe tout entier se précipita dans la classe.

— Germaine, fit l’enfant, en serrant la main de l’institutrice et levant vers elle deux yeux bruns qui pétillaient de gaieté, à travers une forêt de cheveux ébouriffés.

— Eh bien ! bonjour, Germaine ! Dis-moi encore ton nom de famille et va t’asseoir à ta place.

— Dubois, répondit-elle, et, d’un bond, elle gagna son banc.

Ce fut alors une succession de poignées de mains, et les noms voltigèrent avec rapidité. Lorsqu’elle eut serré la dernière petite main et qu’elle regarda la sienne, Heidi se repentit presque d’avoir proposé cette forme de salutation ; du moins s’empressa-t-elle de monter dans sa chambre pour se laver.

À son retour, un tapage effroyable l’accueillit, et elle trouva toute la classe en effervescence. Trois des garçons s’étaient pris aux cheveux, et les filles témoignaient, par des cris, de leur sympathie pour l’un ou l’autre des combattants. Heidi s’avança vers le trio, les sépara sans prononcer une parole, conduisit les deux plus petits dans un coin et le plus grand dans un autre.

— Reste là ! tu devrais avoir honte de venir à l’école pour te battre, dit-elle avec fermeté.

Le garçon demeura d’abord confus, puis il répliqua d’un ton hardi :

— C’est encore pis quand Chel se bat !

— Vraiment ? Est-il également ici ? demanda Heidi.

— Oh ! non, il ne vient jamais, s’empressa d’expliquer Germaine qui semblait être la meneuse de la classe.

— Pour commencer, dit Heidi, vous allez me répéter vos noms de famille ; je ne les ai pas bien compris la première fois, et il faut que je puisse vous appeler. Prononcez-les lentement, et l’un après l’autre.

L’énumération fut longue et, pendant ce temps, Heidi observa les particularités de chaque élève. Elle se prit à considérer avec étonnement la chevelure noire de Germaine.

— Dis-moi, petite, depuis quand ne t’es-tu pas coiffée ? lui demanda-t-elle.

— On ne me coiffe jamais, répliqua l’enfant. Quand mes cheveux sont très touffus, ma mère les coupe.

— Comment ! on ne te coiffe jamais ! s’écria Heidi, effrayée. Alors je comprends l’état de ta chevelure. Pourquoi ne pas te peigner toi-même, si ta mère n’en a pas le temps ? Tu es pourtant assez grande pour cela. En est-il de même pour vous tous ? continua-t-elle en examinant successivement les têtes couvertes de toisons plus emmêlées et plus hérissées les unes que les autres.

Un oui général de ses élèves lui répondit.

— Eh bien ! demain, vous vous coifferez toutes pour venir à l’école, fit Heidi. Vous entendez, vous, les filles ? Les garçons, avec leurs têtes rasées, peuvent se passer de peigne ; mais il y a autre chose que j’aperçois. Toi, là-bas, le premier du banc, comment t’appelles-tu ?

— Henri Jasper.

— Bien, mon ami ; il n’y a plus de coudes à tes manches de chemise, mais deux gros trous par où sortent tes bras ; il faut faire raccommoder cela.

— Il a encore trois trous dans le dos, ajouta Germaine qui était placée derrière lui.

— C’est bon, dis à ta mère qu’elle raccommode tous ces trous. D’ailleurs, je crois que vous pouvez tous demander la même chose à vos mamans ; tous vos vêtements ont besoin de réparations.

Comme il se faisait déjà tard, Heidi résolut de remettre à l’après-midi le commencement des leçons. Elle employa donc le reste de la matinée à se mettre bien au courant des noms et prénoms de ses élèves et à se familiariser avec chacun d’eux en leur posant quelques questions. Après quoi, elle ferma la classe.

L’après-midi, aucun des enfants ne reparut. Heidi se dit que cela arriverait sans doute fréquemment, et elle se mit à préparer les leçons du lendemain, afin de pouvoir donner une occupation à chaque élève.

Le lendemain, à l’heure réglementaire, Heidi descendit de nouveau en classe. Cette fois, le silence régnait aux abords de l’école ; pas le moindre bourdonnement de voix enfantines. Elle regarda par la fenêtre ; il n’y avait personne. Neuf heures sonnèrent, puis dix heures ; midi arriva sans qu’aucun écolier, garçon ou fille, eût fait son apparition. L’après-midi, même situation. « Peut-être s’agit-il d’un jour exceptionnel », pensa Heidi.

Le jour suivant, il en fut encore de même ; le lendemain et le surlendemain également. Le moment était venu d’agir. Heidi attendit jusqu’au soir du quatrième jour, puis elle se dirigea vers les grandes roches, où elle savait que le garde avait son habitation.

Un peu avant d’arriver vers cette demeure, elle se trouva tout à coup face à face avec Germaine, qui débouchait en courant du coin d’une maisonnette au bord du chemin. L’enfant s’arrêta sur place comme clouée de surprise.

— Approche-toi, petite, il y a longtemps que nous ne nous sommes vues, lui dit Heidi avec bonté. C’est donc ici que tu demeures ? Sais-tu si le garde est à la maison ?

— Non, il est au bois, répondit-elle.

— Viens auprès de moi et donne-moi la main. Pourquoi fais-tu comme si tu ne me connaissais pas ?

Heidi avait parlé d’un ton décidé. Germaine s’avança enfin et tendit la main droite, tandis que, de la gauche, elle couvrait ses cheveux, comme pour en laisser voir le moins possible. Heidi comprit le geste ; le désordre de sa chevelure s’était encore accru.

— Dis-moi, pourquoi n’es-tu plus revenue à l’école ? demanda Heidi.

— Parce que nous ne devons pas rentrer en classe tant que nous ne sommes pas coiffées.

Et l’enfant continuait à se couvrir la tête de sa main.

— Mais, puisque tu sais que tu ne dois pas rester dans cet état, pourquoi ne demandes-tu pas à ta mère de te peigner ?

Alors, Germaine, s’animant, lâcha sa chevelure et s’écria :

— Je le lui ai demandé en rentrant de l’école ; mais elle dit que le peigne est cassé depuis longtemps, qu’on ne peut pas en acheter un à tout moment, et qu’il faudra de nouveau me couper les cheveux. La voilà qui arrive…

L’enfant désignait une femme qui s’acheminait vers la cabane, portant une bêche sur l’épaule et, au bras, un panier rempli de bois mort. Deux marmots s’agrippaient à sa robe. Une fillette, à peine plus âgée, suivait en s’accrochant de temps en temps à la mère pour ne pas rester en arrière.

— Il faut que je prépare le repas, voilà pourquoi je suis venue la première, dit Germaine en se hâtant d’entrer dans la maison.

La femme fit mine de passer sans rien dire, mais Heidi lui barra le chemin et s’adressa directement à elle :

— Madame, je suis l’institutrice et je viens m’informer pourquoi les enfants ne fréquentent pas l’école. Votre fille n’y est venue qu’une seule fois.

La femme s’appuya sur sa bêche :

— C’est que, dit-elle, quand on doit travailler du matin au soir, il est impossible de faire un trajet d’une heure pour acheter un peigne ; le régent comprenait cela et il ne disait rien. Notre Germaine ne veut pas retourner à l’école pour y entendre encore des reproches. Mais il faut que je rentre ; bonsoir, mademoiselle.

— Je suis très contente de voir que votre enfant tient compte des observations qu’on lui fait. Qu’elle vienne donc demain chez moi, même non peignée ! cria Heidi à la femme qui s’éloignait.

Puis, elle s’achemina vers le chalet du garde. Celui-ci était debout sur le seuil, sans doute dans l’attente du repas que sa femme préparait au fond de la cuisine.

— Je viens vous demander ce qui se passe, fit Heidi, en s’adressant au garde. Le premier jour, j’ai eu bon nombre d’enfants à l’école ; mais, depuis, plus un seul ne paraît. Pourtant, je suis convaincue qu’ils ont le plus grand besoin d’étudier. Cet état de choses ne peut pas durer.

Le garde tourna et retourna son bonnet avant de répondre.

— Je savais bien que cela n’irait pas, je l’avais du reste dit. Il faut une main plus énergique que celle d’une femme.

Heidi le regardait un peu étonnée.

— Ah ! c’est là votre avis ? fit-elle tranquillement. Donc, selon vous, je puis repartir tout de suite.

— Oh ! il n’y a rien qui presse, répliqua le garde.

Heidi le salua et retourna chez elle.

À peine était-elle arrivée qu’un tumulte effroyable retentit dans le voisinage de l’école. Elle se dirigea vers la fenêtre ouverte et aperçut une bande de gamins qui s’approchaient en vociférant. En face de l’école, un combat furieux s’engagea, à cinq contre un. Le malheureux isolé, affreusement déguenillé et balafré, les yeux étincelants, les dents serrées, se défendait avec rage, faisant pirouetter l’un de ses adversaires, jetant l’autre par terre d’un coup de poing.

— Attends un peu, Chel ! lui cria l’un des cinq. Voilà l’institutrice à sa fenêtre, elle te voit. Attends un peu ; quand tu seras à l’école, elle te mettra certainement au cachot.

Chel leva la tête, saisit un caillou et le lança avec force contre la fenêtre. Le pot de fleurs vola en éclats, et quelques secondes après les beaux résédas gisaient à terre.

Un instant, le gamin fixa sur la fenêtre un regard foudroyant, puis il s’enfuit à toutes jambes. Les autres s’étaient dispersés dans toutes les directions.

Heidi descendit et ramassa les débris du vase. Les résédas étaient détruits, il fallait les jeter.

Le lendemain, Heidi se trouva de nouveau seule dans sa classe. Le matin, comme l’après-midi, un grand et solennel silence régna autour de la maison.

Vers le soir, Heidi s’apprêtait à faire une promenade. Comme elle sortait, elle se trouva en face de Germaine qui se tenait près de la porte. Dès que la fillette aperçut la maîtresse, elle porta rapidement la main à ses cheveux.

— Ah ! c’est toi, mon enfant. Pourquoi n’entres-tu pas ?

— Parce que je ne suis pas peignée.

— Allons, entre, puisque c’est moi qui t’ai dit de venir. À nous deux, nous allons essayer de faire quelque chose.

Heidi conduisit l’enfant dans sa chambre à coucher. Elle ouvrit une armoire et en tira un solide peigne tout neuf qu’elle présenta à l’enfant.

— Tu vois ce peigne ; eh bien, je t’en ferai cadeau, mais à condition que tu me promettes de te peigner soigneusement chaque matin, avant de venir à l’école. Maintenant, je vais te montrer comment on se coiffe.

Heidi voulut aussitôt se mettre à l’œuvre ; mais les cheveux de Germaine étaient si bien collés et entortillés que le démêlage fut impossible, il fallut recourir aux ciseaux. Une fois coupés, les cheveux furent aisément coiffés.

— Là, tu as meilleure apparence, fit Heidi avec satisfaction. Dorénavant, tu te peigneras ainsi chaque matin ; dans quelque temps, nous ferons deux tresses nouées autour de la tête, et tu ne seras plus jamais ébouriffée.

Germaine, les yeux brillants de joie, contemplait le beau peigne sans arriver à croire qu’il fût vraiment à elle. Heidi le prit, l’enveloppa dans un morceau de papier et le glissa dans la poche de l’enfant.

— Va, maintenant. Mais promets-moi de revenir chaque jour bien peignée ! lui dit-elle en ouvrant la porte.

— Oui, je vous le promets, répondit la petite fille rayonnante ; puis elle s’éloigna en courant.

Le lendemain, de grand matin, Heidi n’avait pas encore eu le temps de prendre son déjeuner lorsqu’elle entendit le bruit confus de nombreuses voix d’enfants poursuivant une conversation très animée. Elle regarda et vit devant la maison le rassemblement de toutes les écolières qui avaient paru le premier jour ; pas un seul garçon ne se trouvait au milieu d’elles.

Heidi se prépara rapidement et descendit ouvrir la classe. Les élèves entrèrent aussitôt, Germaine en tête, les autres à sa suite, lentement, chacune cherchant à se dissimuler derrière sa voisine.

— Pourquoi arrivez-vous donc si tôt aujourd’hui ? Ce n’est pas encore l’heure de commencer. C’est pourtant bien pour la classe que vous venez ?

Au lieu de s’asseoir à leurs places, les enfants s’arrêtèrent toutes devant la maîtresse, en tortillant leurs doigts sans répondre.

Alors, Germaine s’avança et dit :

— Elles aimeraient avoir un peigne et les cheveux comme moi.

La fillette avait, en effet, les cheveux bien peignés.

— Je suis bien contente, dit Heidi, que vous préfériez une chevelure en ordre aux touffes que vous avez sur la tête. Lesquelles d’entre vous n’ont pas de peignes ?

Toutes les mains se levèrent.

Heidi regarda toutes ces têtes ébouriffées, tous ces yeux suppliants tournés vers elle. Il fallait faire quelque chose ; elle ne pouvait répondre par un refus à un désir aussi légitime.

— Venez toutes avec moi, je commencerai par vous coiffer l’une après l’autre.

Heidi, suivie de toute la classe, se dirigea vers la fontaine. Là, elle nettoya les mains, les bras et les têtes. Puis elle plaça les fillettes au soleil pour sécher leurs cheveux, et elle alla chercher dans sa chambre un peigne et des ciseaux.

Ce fut difficile et laborieux, mais elle en fut bien récompensée. Les enfants se regardaient, de plus en plus émerveillées, riant de surprise et de plaisir à la fois, à mesure que l’une d’elles apparaissait métamorphosée par le peigne et les ciseaux. Quand toutes y eurent passé, elles restèrent debout au soleil, luisantes de propreté, et Heidi put enfin contempler ses élèves avec satisfaction. Ce n’étaient plus du tout les mêmes enfants ; elles étaient tellement plus propres et plus gracieuses que leurs mères auraient certainement de la peine à les reconnaître à leur retour.

— Voilà qui va bien. Maintenant, mettez-vous en rang devant moi, j’ai encore quelque chose à vous dire.

Quand l’ordre et le silence furent établis, Heidi continua :

— Vous pouvez retourner chez vous, il est bientôt midi. Dorénavant, vous viendrez chaque matin à l’école, à moins que vos parents aient absolument besoin de vous à la maison. Mais, puisque aucun des garçons ne reviendra avant deux semaines, nous mettrons pour le moment les livres de côté, afin de commencer à étudier tous ensemble. En attendant, je veux vous apprendre quelque chose de tout nouveau. Que celles qui savent tricoter ou coudre lèvent la main !

Pas une main ne se leva.

— Alors, écoutez avec attention. Chacune de vous apportera demain un vêtement troué, un bas, ou une veste, ou une petite chemise, et nous commencerons tout de suite la leçon de couture. Celles qui seront sages, qui feront ce que je dis et qui s’appliqueront, recevront un peigne comme récompense. À présent, partez.

Les fillettes descendirent le petit chemin s’examinant les unes les autres avec étonnement, tant elles avaient meilleur aspect.

— Ah ! si je pouvais remettre en ordre leurs haillons aussi rapidement que leurs cheveux ! pensa Heidi.

CHAPITRE VIII

HEIDI A PITIÉ D’UN JEUNE ORPHELIN.

Depuis huit jours, les leçons de tricotage et de raccommodage avaient commencé, et aucune des écolières n’avait oublié qu’un peigne, objet de tous leurs désirs, serait le prix de leur application. Un grand nombre d’entre elles, du reste, l’avaient déjà obtenu. Cette nouvelle branche d’enseignement avait reçu, paraît-il, l’approbation de toutes les mères, car chaque jour Heidi voyait arriver de nouvelles élèves. Elle avait fait venir du village d’en bas un si grand nombre de peignes que le marchand soupçonnait l’institutrice d’avoir commencé un petit négoce en marge de ses fonctions officielles ; une nouvelle et extraordinaire commande de fil, d’aiguilles, de tresses et de cordons de tous genres ne fit que le confirmer dans ses suppositions.

Heidi était donc occupée sans relâche, tantôt faufilant une pièce à une veste trouée, tantôt prenant en main les bas d’une petite fille inexpérimentée, lorsqu’elle fut interrompue par un bruit épouvantable devant la maison. Elle courut à la fenêtre et vit un groupe d’enfants vociférant et criant des injures. Au milieu de la mêlée, deux hommes conduisaient, ou plutôt essayaient de conduire par le bras un garçon qu’ils ne réussissaient guère à faire avancer. Le malheureux se démenait comme un désespéré. Il mordait, lançait des coups de pieds, égratignait et se débattait avec une telle vigueur que les deux hommes, aidés de la bande criarde, ne parvenaient pas à le faire avancer d’un pas. Finalement, vaincu par le nombre, il poussa un hurlement de désespoir qui fit accourir Heidi. Se frayant un passage à travers le rassemblement, elle se présenta devant les deux hommes qui maintenaient de toutes leurs forces le garçon récalcitrant. Elle le reconnut aussitôt : c’était Chel, le même qui avait brisé son pot de réséda. Les hommes s’arrêtèrent en voyant Heidi leur barrer résolument le chemin.

— Qu’a-t-il fait ? Où voulez-vous le conduire ? demanda-t-elle émue.

— Ce qu’il a fait ? dit l’un d’eux, encore une de ses infamies ! Cette fois, il est tombé sur le garde, qui a ordonné la punition.

— On va le mettre à la fosse, ajouta l’autre. C’est le seul moyen de le mater pour une ou deux semaines. En avant !

— Non, pas à la fosse ! cria le garçon avec un tel accent de désespoir que Heidi en eut le cœur ému. Elle étendit les bras pour empêcher les hommes d’avancer.

— Qu’est-ce que c’est que la fosse ? demanda-t-elle.

On lui expliqua que la fosse était une excavation profonde avec un seul trou en haut, qu’on bouchait avec une grosse pierre. On allait y mettre Chel, c’était le seul moyen de faire cesser ses méchancetés habituelles.

— Mais c’est une atrocité ! s’écria Heidi. Dans une fosse ! sans air et sans lumière, c’est comme si on l’enterrait vivant !

— On ne le laissera pas jusqu’à ce qu’il soit asphyxié, répondit l’homme tout tranquillement.

— Je l’espère, repartit Heidi d’un ton bref. Mais qu’a-t-il donc fait de si méchant pour mériter un châtiment pareil ?

— Il a blessé la « Mésange » du garde, expliqua un des hommes. Il lui a jeté des pierres et lui a cassé une patte ; elle ne peut plus marcher ; elle est couchée sur la paille et gémit tout le temps. Le vétérinaire ne viendra pas avant deux ou trois jours.

— Pauvre « Mésange » ! fit Chel d’un ton pénétré et paraissant avoir oublié sa propre situation.

— Mais la « Mésange » est un oiseau ; comment Chel a-t-il pu lui lancer des pierres ? demanda Heidi.

— Non, non ; la « Mésange » est la plus jolie chèvre du district ; elle appartient au garde, dit Chel.

— Tu l’as blessée, cria l’homme, et elle va mourir.

— Non, ce n’est pas moi ! Je ne lui ai rien fait, gémit Chel, comme si on lui causait une vive douleur.

— Il ment comme il respire, ajouta un spectateur. Voici ce qui s’est passé : la chèvre avait disparu du pâturage ; elle est rentrée à l’étable tard dans la soirée, boitant et demi-morte. Autour de la jambe cassée, on avait noué une cravate ; les garçons l’ont tout de suite reconnue : la cravate appartenait à Chel. Il lui avait bandé la jambe, croyant naturellement que personne ne s’apercevrait de la chose.

— Non, ce n’était pas pour cela, interrompit Chel, c’était pour qu’elle pût retourner à l’étable et qu’elle eût moins mal.

— Vous entendez ? Il avoue lui-même avoir touché la chèvre.

— Tu savais donc que la chèvre avait une jambe cassée ? lui demanda Heidi qui avait d’abord cru Chel innocent. Comment cela lui serait-il arrivé si elle n’avait pas reçu une pierre ?

— Elle était tombée en bas d’un rocher, répondit Chel en baissant la voix.

— Comment serait-elle remontée ? demanda l’une des personnes ; et comment lui aurais-tu bandé la jambe, au bas du rocher ?

— Je suis descendu vers elle et je l’ai aidée à remonter, fit Chel avec une certaine hésitation.

— Entendez-vous à présent ce qu’il radote ! dit l’autre homme à son tour. Tu n’as pas été au pâturage, auprès des chèvres ; le chevrier t’aurait bien vu tout de suite. Si on l’écoute, il mentira encore ! Allons ! tâchons d’avancer !

Chel essaya de nouveau de se débattre.

— Je n’ai rien fait ! criait-il en se tournant vers Heidi.

— Il a aussi jeté une pierre contre les fenêtres de la maîtresse et lui a cassé un pot de fleurs, s’empressa d’ajouter un des enfants.

Une nouvelle expression de terreur se répandit sur le visage de Chel ; il détourna le regard qu’il avait tenu fixé sur Heidi, comme pour dire :

« Maintenant, c’est fini. »

— Cela n’a rien de commun avec l’affaire d’aujourd’hui, se hâta de dire Heidi. Laissez-moi ce garçon ; nous avons une cellule à l’école. Personne ne sait s’il est réellement coupable, et on ne doit pas le mettre dans la fosse sans être certain de sa faute. Ce sera aussi une punition pour lui d’être enfermé ici. En attendant, laissez-moi ce garçon, je le prends sous ma responsabilité.

— D’accord, approuvèrent les hommes.

Chel se secoua. Heidi le prit par la main, le fit entrer dans la maison et ferma la porte à clef sur les gamins, qui les suivaient pour voir si Chel n’allait point commettre quelque nouveau méfait.

Heidi passa dans sa petite salle ; elle désigna à Chel un tabouret et s’assit en face de lui. C’était la première fois qu’elle le voyait bien. Les quelques vêtements qu’il portait étaient complètement en loques. De bas et de souliers, il n’en avait point. Ses épais cheveux châtains lui couvraient la nuque et le front ; à chaque instant, il les rejetait en arrière d’un brusque mouvement de tête, et l’on aurait dit alors une crinière frisée. Son visage ne portait aucune trace de faim ou de privations. Il levait vers Heidi des yeux bruns, moitié effarouchés, moitié sauvages, qu’il détournait à chaque instant comme pour éviter son regard.

— Chel, commença-t-elle avec bonté, nous allons causer un peu. Il faut que je sache si tu as dit la vérité, ou bien si la crainte de la fosse t’a fait mentir. N’est-ce pas, Chel, tu as compris que je te veux du bien ?

Chel jeta sur elle un regard timide.

— Oui, dit-il, mais je ne sais pas pourquoi.

— Parce que tu me fais pitié, parce que tu n’as plus de père, plus de mère pour t’aimer et te préserver du mal ! À présent, Chel, parle-moi franchement, comme si j’étais ta mère. As-tu dit la vérité ?

Chel regardait son interlocutrice avec des yeux de plus en plus stupéfaits, comme s’il saisissait à peine le sens des paroles qu’il entendait. Sans répondre, il fixait sur Heidi un long regard interrogateur.

— Dis-le-moi, Chel, parle sans crainte.

Alors, comme s’il s’éveillait d’un songe, il respira et répondit d’une voix claire et nette :

— Oui, j’ai dit exactement la vérité ; je n’ai pas jeté de pierre à la « Mésange », jamais je ne lui ferai du mal.

— Mais je ne comprends pas du tout ce qui s’est passé. Ils affirment pourtant que le chevrier t’aurait vu si tu étais allé à l’alpage où broutent les chèvres.

— Ce n’est pas là que j’étais, la « Mésange » n’est pas tombée de ce côté-là.

— Je ne comprends pas, Chel. La chèvre était pourtant avec le troupeau ; où serait-elle donc tombée ?

Le garçon ne répondit pas.

— L’as-tu vue tomber ? demanda Heidi.

— Non, je l’ai entendue bêler en bas des rochers, répondit-il.

— Et toi, où étais-tu alors ?

Chel garda le silence.

— Écoute, Chel, c’est pour ton bien que je te questionne, pour t’éviter la punition qui t’attend. Dis-moi donc où tu étais et ce que tu faisais ?

Le garçon secoua la tête négativement.

— Parle, Chel, raconte-moi tout, insista Heidi.

Il secoua de nouveau la tête.

— As-tu fait quelque chose de mal ? Si tu n’as pas lancé de pierre à la chèvre, tu l’as peut-être poussée pour la faire tomber ? reprit Heidi, émue par ce nouveau soupçon. Peut-être le garde t’a-t-il déjà puni et as-tu voulu te venger ?

Alors, Chel regarda Heidi bien en face, avec une expression absolument honnête, et affirma avec conviction :

— Je vous assure que je ne ferai jamais, jamais le moindre mal à « Mésange ». Je l’ai seulement hissée en haut des rochers et je lui ai bandé la jambe, parce qu’elle ne pouvait presque plus marcher. Elle marchait sur trois pattes, tant l’autre lui faisait mal.

En entendant cette réponse, Heidi eut la conviction que, pour cette fois du moins, Chel n’était pas coupable. Mais pourquoi ne voulait-il absolument pas dire où il était et comment il avait vu la chèvre ? Qu’avait-il donc à cacher ? Elle examinait avec attention ce garçon bizarre, pendant qu’il regardait une petite peinture pendue au mur, et une profonde pitié remplit son cœur.

— Ah ! Chel, je voudrais savoir ce qui en est et ce que je pourrais faire de toi ! s’écria-t-elle. Pourquoi me regardes-tu de nouveau d’un air si farouche ? Tu ne penses pourtant pas que je veuille te faire du mal ? As-tu peur de moi ?

— Oui, fit Chel, les yeux baissés vers le plancher.

— Est-il possible ! Et pourquoi donc ?

— Parce que je vous ai lancé une pierre.

— Ah ! c’est à cela que tu penses ! Il est juste, Chel, que tu aies le sentiment d’avoir mérité une punition pour cela ; ce que tu as fait était mal. En es-tu fâché ?

Chel fit signe que oui, mais sans relever la tête.

— Eh bien ! donne-moi la main et regarde-moi. Tu vois, je ne t’en veux pas. Puisque tu en as du regret, je te pardonne tout à fait et je n’y penserai plus ; c’est effacé et oublié.

Chel, cette fois, leva les yeux ; un reflet chaud les éclairait.

— Persistes-tu à ne pas vouloir me dire ce qui s’est passé, où tu étais, d’où la chèvre est tombée, afin que je puisse te justifier devant les autres gens ? Chel, voyons ?

Mais il baissa de nouveau les yeux et ne répondit que par un signe de tête négatif.

Heidi se leva.

— Il n’y a rien à faire, dit-elle à mi-voix, d’un air découragé.

Elle se mit à disposer la table du souper et appela Brigitte pour qu’elle préparât le nécessaire. Brigitte jeta sur le garçon un regard plein de méfiance ; elle avait depuis longtemps entendu raconter les abominables tours qu’on attribuait à Chel et savait aussi que son père, Jean-des-haies, avait été la terreur de toute la contrée.

Sur l’invitation de Heidi, Chel prit place à table, mais ne mangea pas du tout comme un affamé. Le repas terminé, lorsque toutes les choses furent remises en place, Heidi dit à Chel :

— Vois-tu, Chel, au fond, tu es prisonnier ici ; on ne t’a laissé chez moi que parce que j’ai dit que je te mettrais au cachot. Mais je ne t’enfermerai pas, parce que je suis convaincue que tu n’as pas commis la mauvaise action pour laquelle tu devais être puni. Demain matin, j’irai chez le garde. Je n’ai pas de lit pour toi ; il faudra t’étendre sur ce banc et je te donnerai un oreiller pour appuyer ta tête.

— Je n’en ai pas besoin, fit Chel en regardant autour de lui, comme si ce genre de captivité lui était agréable.

— Tu ne t’échapperas pas pendant la nuit, et tu n’essayeras pas de sauter par la fenêtre ? continua Heidi, qui n’était pas sans quelque appréhension au sujet de ce qui pourrait se passer quand Chel serait seul et que le besoin de liberté se réveillerait en lui.

Ce fut avec un regard plein de droiture qu’il lui répondit :

— Non, je vous le promets.

Heidi eut l’impression nette qu’il était innocent, tant son regard était franc.

Elle lui souhaita bonne nuit et alla dormir.

CHAPITRE IX

DE BONS CONSEILS.

Le lendemain, de grand matin, lorsque Heidi entra dans la salle, Chel était si absorbé par la contemplation de la petite peinture accrochée au mur qu’il ne s’aperçut pas d’abord de sa présence. Elle s’approcha de lui. Il tressaillit et se détourna précipitamment, comme quelqu’un qui fait une chose défendue.

— Tu peux regarder cette peinture, lui dit Heidi avec bonté. Elle te plaît beaucoup ?

— Oui, le blanc en est si beau ! Ces fleurs toutes blanches, je n’en ai jamais vu ailleurs.

Après qu’ils eurent déjeuné ensemble, Heidi posa devant lui un livre en lui disant :

— J’ai une course à faire ; reste bien tranquille ici jusqu’à ce que je revienne. Tu peux lire une histoire en m’attendant.

— Je ne sais pas lire, répondit Chel en s’asseyant en face du livre.

Heidi sortit. C’était encore de très bonne heure ; mais elle désirait voir le garde avant son départ. Elle le trouva dans l’étable, accroupi sur le sol, discourant tantôt avec douleur, tantôt avec colère, et regardant la chèvre qui gisait sur la paille devant lui.

Heidi demanda des nouvelles de « Mésange » et s’informa si le vétérinaire était venu.

— Bien sûr, il est venu, et cela me coûtera cher ! Tenez, regardez un peu, fit-il en se tirant de côté sur les genoux, afin que Heidi pût mieux voir la chèvre. Elle reste là sur la paille, telle que vous la voyez, et ne peut plus se tenir debout. Le vétérinaire lui a bien remis la jambe, mais il a dit qu’il fallait la laisser couchée, et, tant qu’elle est à l’étable, elle ne donne point de lait. Du reste, elle ne mange pas ce qu’on lui donne ici. C’est la chèvre la plus intelligente du pays.

Tout en se lamentant, il caressait les longs poils de la bête.

— Oui, elle est intelligente, reprit le garde ; elle savait mieux qu’aucune autre découvrir les meilleures herbes, les plus savoureuses, et elle donnait un lait ! – pas très abondant, les autres en ont davantage, – mais un lait… tenez, comme le miel des fleurs ! Et maintenant… Oh ! ce… ce… !

— Vous voulez parler de Chel ? interrompit Heidi. C’est justement à son sujet que je viens vous voir. Voyez-vous, garde, je suis convaincue que ce garçon n’a fait aucun mal à votre chèvre. Il l’aime, cette bête, et il est peiné en pensant qu’elle souffre. Ce qui est certain, c’est que la chèvre a dû faire une chute quelque part, sans que Chel y soit pour rien.

En entendant ces paroles, le garde se fâcha pour tout de bon ; ses doléances firent place à des accents de colère, tandis qu’il reprenait une à une les accusations dont Chel avait été l’objet. « Toute la vallée, dit-il, connaît les exploits de ce garnement, il n’y a pas une maison dans tout le district où l’on n’ait pris ce garçon en horreur ».

Lorsque Heidi voulut savoir où Chel était censé vivre, quel travail il devait faire et comment il passait son temps, le garde répéta trois fois de suite, dans son indignation :

— Travailler, travailler ! lui, travailler ! Ah ! bien oui ! Il ne fait rien du tout ! Personne ne sait où il va rôder ; il a probablement appris les ruses de son père qui était contrebandier et qui a été blessé lors d’un passage clandestin de la frontière.

Le ressentiment du garde lui déliait la langue ; jamais il n’avait été si éloquent. Heidi écoutait, le cœur triste, toutes ces plaintes contre Chel. Ce garçon était-il donc le mauvais drôle qu’on lui dépeignait, et pouvait-elle, à ce point, se tromper sur son compte ? Il ne disait pas grand’chose, il est vrai, mais toute sa manière d’être lui paraissait si différente de ce que le garde et tous les autres supposaient.

En tout cas, elle était sûre d’une chose, c’est que Chel n’avait fait aucun mal à la chèvre ; elle l’avait pressenti trop nettement pour pouvoir en douter.

— Quoi qu’il en soit de cet enfant, conclut-elle en se tournant vers le garde, il n’est certainement pas coupable cette fois, et l’on ne doit pas le punir. Vous êtes donc bien d’avis que je lui rende la liberté ? Il n’y a aucune raison pour l’enfermer maintenant.

Mais le garde ne voulut rien entendre ; au contraire, il pensait que le cachot serait une punition exemplaire.

— Remettez-le-moi, garde, insista encore Heidi ; j’essayerai tout pour le changer. Peut-être obtiendrai-je quelque chose de lui par la bonté ; je crois que les punitions n’y font plus rien.

— Personne n’en fera rien de bon, reprit le garde irrité ; s’il devient encore plus mauvais, eh bien ! tant pis ! J’ai toujours dit, depuis le commencement, que cela ne marcherait…

— Occupe-toi de ta chèvre, elle bêle. L’institutrice sait mieux que nous ce qu’elle doit faire avec ce garçon, se hâta d’interrompre la femme du garde.

Heidi la pria de persuader son mari que Chel n’était pas l’auteur de ce malheur, puis elle prit congé et s’en retourna.

En dépit de cette conviction bien arrêtée, Heidi ne se sentait pas du tout rassurée ; toutes les accusations contre Chel lui pesaient lourdement sur le cœur. Il ne travaillait donc nulle part ; elle-même avait fait la remarque que ses mains bien formées ne portaient aucune trace du travail agricole, comme celles des autres garçons du village. Il n’allait pas manger chez les paysans ; où donc se procurait-il sa nourriture ? Et les nuits passées dehors, sans qu’on sache où ! Pourquoi, aussi, refusait-il de répondre à ses questions ? Qu’avait-il donc, à cacher ?

En rentrant, Heidi trouva Chel penché sur le livre qu’elle lui avait prêté ; d’un geste prompt comme l’éclair, il cacha un objet dans sa poche. Heidi eut un affreux soupçon qu’elle se reprocha l’instant d’après. Chel ne « pouvait pas » lui avoir dérobé quelque, chose, il avait l’air si content de la revoir !

— Chel, tu es libre, tu peux aller où bon te semble, lui dit-elle. J’ai dit au garde que tu es innocent du malheur arrivé à sa chèvre.

— A-t-on pu remettre la jambe de la « Mésange » pour l’empêcher de boiter ? demanda Chel avec anxiété.

— Oui, le vétérinaire est venu, répondit Heidi, un peu surprise de voir Chel encore plus préoccupé du sort de la chèvre que du sien.

— Eh bien ! Chel, tu reviendras auprès de moi de temps en temps, le soir, quand tu pourras, et nous parlerons de beaucoup de choses. Tu viendras aussi à l’école.

À cette invitation, les yeux de Chel s’étaient illuminés de joie.

— Encore un mot, continua Heidi. Cherche de l’ouvrage, Chel, où que ce soit ; à la vallée, dans les grandes fermes, tu en trouveras certainement. Vois-tu, chacun doit travailler. Et puis, va manger régulièrement là où on t’attend, et ne reste pas absent des nuits entières. Tu devrais rentrer chaque soir à une heure convenable. Personne ne sait où tu te tiens. Si je te dis tout cela, c’est parce que je désire beaucoup te voir suivre le droit chemin, et que, s’il arrive un malheur, on ne puisse plus dire : « C’est Chel qui l’a causé ».

L’éclair de joie avait complètement disparu du visage de Chel. Il tendit la main à Heidi, en levant vers elle un regard fugitif ; ses yeux n’exprimaient plus que de la tristesse. Puis il quitta la maison.

CHAPITRE X

CHEL SE JUSTIFIE ET HEIDI EST ENCHANTÉE.

Dans tout le hameau d’Hinterwald, l’admiration pour l’institutrice allait chaque jour croissant. Les mères et les grand’mères restaient dans l’étonnement, en voyant les travaux que les enfants rapportaient de l’école et la promptitude avec laquelle les vêtements troués étaient remis en état.

Un jour, en entrant dans la classe, Heidi aperçut un gros pot de fleurs posé sur le rebord d’une des fenêtres. Elle s’empressa d’ouvrir la croisée. Le plus délicat parfum qu’elle eût jamais respiré s’exhalait d’une touffe de violettes blanches des Alpes, dont toutes les fleurs se touchaient. Elle respira à plusieurs reprises cette fine senteur qui la ravissait. Mais qui avait posé là ces fleurs ? Elle pensa d’abord à Chel ; cependant, où aurait-il pris ce joli pot, lui qui n’avait rien ? Du reste, ce ne pouvait être Chel ; on ne l’avait jamais revu.

À mesure que les fillettes arrivèrent en classe, Heidi leur demanda si l’une d’elles savait quelque chose de ce pot de fleurs ; aucune ne put lui répondre. Peut-être avait-il été apporté là par quelque maman reconnaissante ; plus d’une avait déjà dit à la maîtresse combien elle aimerait lui faire un petit plaisir si elle savait lequel. Heidi résolut de s’informer auprès des mères.

Chel ne reparaissait toujours pas. De temps à autre, Heidi demandait aux enfants de l’école ou à ceux qu’elle rencontrait si l’on savait ce que devenait Chel ; mais personne ne l’avait revu. Il n’avait pas paru une seule fois pour ses repas, et l’on ne savait pas s’il avait couché dans une grange ou ailleurs. Où pouvait bien errer ce garçon ?

C’était un réel chagrin pour Heidi. Absorbée dans ses réflexions, elle restait debout près de la fenêtre, le regard plongé dans la nuit étoilée. Soudain, elle entendit des pas précipités s’approcher de la maison, puis on heurta vivement à la porte. Heidi descendit et demanda qui frappait.

— C’est moi, fit une voix d’enfant.

Heidi ouvrit.

— Comment, Germaine, c’est toi ? Que me veux-tu à cette heure ? dit-elle toute surprise.

— La mère vous fait dire d’avoir la bonté de venir tout de suite chez nous ; le grand-père est très mal. La mère dit que le grand-père n’est pas malade, que c’est la vieillesse, mais qu’il faudrait que quelqu’un vienne prier avec lui parce qu’il a peur.

— Alors, partons ; je viens avec toi.

Heidi prit l’enfant par la main et elles se hâtèrent vers le haut du hameau. La mère de Germaine était debout près de son vieux père, une tasse de lait dans une main, un verre de cidre dans l’autre, essayant de lui faire prendre tantôt de l’un, tantôt de l’autre, en guise de cordial. Mais il refusait tout ce qu’on lui offrait.

— Plus rien de tout cela, disait-il.

Lorsque Heidi s’approcha du lit et le salua amicalement en lui demandant s’il était toujours souffrant, il répondit :

— Oui, mais je vois que vous me redonnerez du courage.

Heidi acquiesça. Autrefois, il lui était souvent arrivé de visiter les malades avec le docteur ; elle savait donc ce qui leur fait du bien et calme leurs maux. Elle parla au vieillard de grâce, de miséricorde et de l’espérance d’une vie à venir où la souffrance ne sera plus. Elle lui répéta aussi des strophes de vieux cantiques. Lorsque Heidi s’en retourna, la lune brillait et, à cette heure-là, on ne rencontrerait personne sur les chemins. Cependant, à l’endroit où le petit sentier débouche d’un bouquet de sapins sur la route, elle se trouva face à face avec quelqu’un que la lune éclairait en plein visage.

— Chel ! Chel ! Est-ce toi ? s’écria-t-elle, saisie de surprise et de joie. Mais si tard ! Et d’où viens-tu ? Où vas-tu ?

Chel restait comme enraciné au sol. À cette interpellation subite, il pâlit et ne répondit pas un mot.

— À présent, tu-vas venir avec moi, Chel, dit Heidi le saisissant par la main et s’éloignant à pas rapides.

Chel ne fit aucune résistance.

Dès qu’ils furent arrivés et qu’elle eut fait de la lumière, elle mena Chel vers la fenêtre ouverte par où pénétrait un brillant clair de lune.

— Connais-tu ces fleurs ? lui demanda-t-elle en désignant les violettes.

Chel devint pourpre.

— Ah ! ah ! maintenant je sais ! Jamais je n’ai eu de plus jolies fleurs que celles-ci ; chaque jour elles font ma joie. Et à présent que je sais que c’est toi qui me les as apportées, elles me font doublement plaisir. Tu as donc pensé à moi bien que tu n’aies jamais reparu ici ? Pourquoi n’es-tu pas revenu ? Où étais-tu pendant tout ce temps où je t’attendais et où mon inquiétude à ton sujet me gâtait les plus belles journées ? Chel, où as-tu été ?

Heidi s’était assise à côté de lui et le regardait, anxieuse d’entendre sa réponse. La joie qui avait d’abord éclairé le visage de Chel fit place à une expression de crainte ; il se détourna et murmura :

— Je ne puis pas le dire.

Heidi le considéra un moment sans parler. Ses traits n’étaient pas ceux d’un mauvais garçon habitué au mal ; ses yeux, dont le regard était si franc, si chaud quand elle lui parlait avec affection, avaient pris une expression mélancolique. Peut-être n’osait-il pas parler de crainte d’une punition ? Il avait déjà été si souvent maltraité !

— Chel, reprit-elle en saisissant sa main, ne sais-tu pas ce que c’est que d’aimer quelqu’un ? Te souviens-tu encore un peu de ta mère ?

Chel fit un signe de tête affirmatif.

— Alors, tu te souviens comme elle veillait sur toi, afin qu’aucun mal ne pût t’arriver et que personne ne cherchât à te nuire. Eh bien ! c’est aussi ce que je ressens pour toi. Donc, quoi que ce soit que tu aies à me dire, tu ne dois pas avoir peur de me le confier, parce que mon seul désir est de te venir en aide. Aie confiance en moi et raconte-moi sans détour ce que tu fais et où tu passes ton temps.

— À vous, je le dirais bien, mais si les autres…

Chel s’arrêta court.

— Parle seulement, Chel ; je ferai ce que je pourrai pour que les autres n’apprennent pas ce que tu as fait. Je serai peut-être en mesure de t’aider sans rien demander à personne. Tu peux te fier à moi.

— Alors, je vous montrerai où je vais, fit Chel en se levant de son siège.

— Me montrer ? s’écria Heidi un peu effrayée. Est-ce que je puis y aller ?

— Oui, vous pouvez, si je vous montre comment on fait. Et maintenant il y a le clair de lune, fit Chel innocemment.

— Non, Chel, il n’est pas question de s’en aller on ne sait où, au beau milieu de la nuit.

Heidi s’était levée à son tour.

— Étends-toi ici pour dormir, comme la première fois, continua-t-elle. Demain, quand il fera jour, je te suivrai n’importe où tu me mèneras, et tu me montreras ce que tu as à me montrer. Maintenant, bonne nuit, Chel.

Le soleil n’avait pas encore paru à l’horizon lorsque Heidi ouvrit la porte de la salle pour appeler Chel. Il était déjà debout et regardait les gravures suspendues au mur.

— Eh bien ! partons tout de suite, dit-elle en jetant sur le garçon un regard un peu inquiet ; la veille, elle ne l’avait pas examiné de si près. Tu te rappelles ce que tu m’as promis ?

— Oui, je me le rappelle bien, répondit-il avec empressement en se dirigeant vers la porte.

— Bois d’abord cette tasse de lait et mange un morceau de pain ; moi aussi, je prendrai quelque chose, nous ne partirons pas à jeun ; qui sait seulement où nous allons ?

Chel était là, sans bas ni souliers, ses pieds brunis souillés de poussière, à peine vêtu d’une chemise et d’un pantalon absolument en guenilles.

— Bois ton lait, Chel, dit Heidi d’un ton encourageant. Tu as sans doute d’autres habits pour le dimanche ?

— Je n’ai que ceux-ci, répondit le pauvre garçon sans se retourner.

— Qui est-ce qui raccommode tes vêtements ?

— Personne.

— Mais quand tes vêtements seront complètement en loques, que feras-tu ? continua Heidi en forçant Chel à se tourner de son côté et en lui tendant la tasse qu’il devait boire.

Chel ne répondit pas.

De légères vapeurs rosées traversaient le ciel pur ; le soleil n’allait pas tarder à paraître. Les sombres sapins, vers lesquels Heidi et son guide se dirigeaient, se détachaient nettement sur l’horizon lumineux ; chaque arbre avait son profil et son cachet particulier. Chel avait pris le chemin qui mène au sommet du col. Sa compagne et lui gravissaient silencieusement la montagne. Le soleil parut, et tout étincela autour d’eux : les fleurs au bord du chemin, les mélèzes qui se balançaient sur les cimes, les grandes parois de rochers au-dessus de leurs têtes. Tout resplendissait dans la parure du dimanche matin. Chel seul faisait exception, avec ses vêtements en haillons, ses pieds nus, ses longs cheveux en désordre que le vent de la montagne faisait voltiger autour de sa tête. Où conduisait-il Heidi ?

Ils avaient grimpé plus d’une heure et devaient avoir atteint le sommet du col. Chel quitta le sentier frayé et se dirigea à gauche, du côté de la pente abrupte couverte de forêts. Ils arrivèrent droit à la lisière du fourré en apparence impénétrable, où les larges ramures des sapins centenaires s’entrecroisaient en couvrant le sol. Chel voulait passer outre.

— Non, Chel, nous ne pouvons pas traverser par ici, déclara Heidi en s’arrêtant.

— Mais si, on peut, fit Chel qui sauta comme un écureuil par-dessus les branches et les vieux troncs, en tendant la main à Heidi pour l’aider à se frayer un passage. Un instant, elle hésita. Mais elle prit finalement la main que lui offrait Chel et s’y cramponna avec force. Il la tira à sa suite, à travers les branches et les broussailles, enjambant les vieux troncs pourris, faisant craquer le bois mort, écartant les ramures enchevêtrées, passant au travers des lianes, péniblement, mais sûrement, franchissant tous les obstacles. Enfin, il y eut une éclaircie et, peu après, ils émergèrent de la sombre forêt.

Jamais Heidi n’avait contemplé de plus beau spectacle que celui qui s’offrait à ses yeux. Elle se trouvait tout à coup sur un pâturage en plein soleil ; de tous côtés rayonnaient à foison les œilletons rouges, les auricules d’or, les anémones teintées de rose, les violettes au doux parfum et les gentianes d’un bleu profond. En face d’elle se dressaient, dans l’azur du ciel, les innombrables cimes blanches des Alpes valaisannes. Entre les pics et les arêtes étincelaient les immenses glaciers qui semblaient se précipiter vers la vallée, comme de larges fleuves pétrifiés dans leurs cours. Heidi, transportée, admirait tantôt le riant alpage aux fleurs éclatantes, tantôt les lointains sommets, tantôt les sapins élancés couronnant les pentes voisines, et, ruisselant à flots par-dessus tout, la splendide lumière du matin. Elle s’élança vers le bord du pâturage et, comme elle s’y attendait, son regard plongea au fond de la grande vallée ? Mais comme les rochers étaient escarpés ! Ils tombaient à pic dans le précipice. Elle voulait s’approcher tout au bord pour mesurer l’abîme lorsqu’elle se sentit retenir par sa robe. Elle se retourna. Chel avait saisi ses vêtements et tenait ferme.

— C’est là que la « Mésange » est tombée ; je n’ai presque pas pu la remonter, fit-il sans lâcher prise.

Dans le premier élan de son ravissement, Heidi avait complètement perdu de vue le but de l’expédition. Le geste et la voix de Chel la rappelèrent à elle.

— Non, non, fit-elle, en reculant de quelques pas, je ne veux pas faire comme la « Mésange ». C’est donc ici qu’elle est tombée ? Mais où sommes-nous, Chel ? Où m’as-tu amenée ? On ne peut pas aller plus loin.

— Vous vouliez voir où je viens, répondit Chel.

Une crainte monta au cœur de Heidi.

— Est-ce ton père qui t’a montré ce chemin ? Est-ce par ces rochers qu’il descendait dans la vallée. Es-tu quelquefois allé vers lui ?

— Par là, personne ne peut descendre, répondit Chel en désignant la paroi des rochers. Mon père ne m’a jamais emmené avec lui, je ne sais pas où il allait. Quand il partait, je partais aussi de mon côté. C’est moi qui ai trouvé cet endroit, où personne ne peut me découvrir.

— Te découvrir ! répéta Heidi saisie d’une nouvelle transe, après avoir éprouvé un véritable soulagement en apprenant que Chel ignorait tout des expéditions de son père. Chel, qu’as-tu fait pour craindre d’être découvert ? Dis-moi tout. Vois cette magnificence autour de nous ! Vois toutes ces fleurs, ces sapins, ce grand ciel limpide. Au milieu de cette beauté, ne me laisse pas plus longtemps dans l’inquiétude à ton sujet ! Dis-moi, que fais-tu ici quand tu t’y réfugies pour n’être pas découvert ?

Heidi avait saisi entre les siennes les mains de Chel et plongeait dans ses yeux un regard plein d’une affection persuasive.

— Vous ne voulez pas me prendre tout et me défendre de continuer ? demanda-t-il, à demi-vaincu.

— Je ferai ce qui sera pour ton bien, et j’empêcherai ce qui pourrait te nuire. Allons, parle !

— Alors, venez, je vous le montrerai, fit Chel en se tournant du côté du précipice, vers un endroit où la paroi paraissait moins escarpée.

— Me montrer ? Encore ? répliqua Heidi de plus en plus étonnée. Mais, Chel, je ne puis descendre par là…

— Rien qu’un tout petit bout, jusqu’à ce rocher qui s’avance. Vous pouvez passer, je vous tiendrai, dit Chel en l’encourageant.

Et, vraiment, sa main était un ferme appui ; de ses pieds nus, il se cramponnait au roc avec la sûreté d’un chamois. Heidi descendait, s’appuyant d’une main sur le bras de Chel, de l’autre s’accrochant aux branches des arbres nains qui avaient pris racine dans les anfractuosités du rocher. Ils atteignirent la saillie qui surplombait comme un toit. Chel conduisit adroitement sa compagne sur un replat qui formait corniche et où tous deux purent enfin poser le pied en sécurité. Heidi plongea un instant le regard dans l’abîme au-dessous d’elle, puis elle détourna la tête : elle se trouvait à l’entrée d’une caverne. Le soleil l’éclairait à une certaine profondeur ; au-delà, tout était obscur. À l’entrée, se dressaient une table et un banc grossièrement fabriqués. Quatre piquets plantés dans les quatre coins d’une planche raboteuse, telle était la table ; le banc était construit de la même façon. La table, le banc, le sol environnant, tout était encombré de vieux débris de faïence, reluisant de toutes les couleurs imaginables. Heidi dut se courber pour entrer. Elle s’assit immédiatement sur le banc et, se sentant en lieu sûr, elle eut tout le loisir d’examiner ce qui l’entourait. Devant elle étaient étalés plusieurs morceaux de papier couverts de peinture. Heidi comprit alors pourquoi les tessons épars alentour brillaient de nuances si variées : sur chacun était délayée une couleur, une couleur étrange, telle que Heidi n’en avait jamais vu. Elle examina les feuilles de papier.

— Qu’est-ce que ceci, Chel ? Qui l’a fait ?

— Moi, répondit-il en rougissant.

C’étaient des roses blanches et des lis qui couvraient une tombe ; un lierre d’une surprenante teinte jaunâtre s’enroulait autour des fleurs et de la pierre. Elle avait reconnu sa propre peinture.

L’esquisse en était si légère, l’imitation si merveilleusement exacte, que Heidi ne pouvait en détacher les yeux, en dépit des étranges couleurs appliquées sur les fleurs et les feuilles.

— Est-ce aussi toi qui as peint ces violettes ! Et cette mousse ? Et ces anémones ?

Chel fit timidement signe que oui.

Heidi posa enfin les papiers qui avaient captivé toute son attention et lui faisaient perdre de vue son but.

— Nous reparlerons de cela plus tard, fit-elle. Maintenant, Chel, avec qui te rencontres-tu dans cette caverne, et qu’y faites-vous ensemble ?

— Alors, vous ne voulez pas tout me prendre et me défendre de peindre ? Vous n’êtes pas fâchée contre moi ? demanda Chel à son tour.

— En aucune façon ! Tu viendras dans ma classe et je te donnerai de bonnes couleurs et tu verras comme tes fleurs seront différentes ! Mais, auparavant, dis-moi donc en toute franchise à quoi tu passes tes jours et tes nuits ?

Soudain, un grand changement se fit dans toute la personne de Chel. D’un geste animé, il rejeta ses cheveux en arrière ; toute crainte, toute timidité avaient disparu de son regard rayonnant d’une joie dont Heidi ne l’aurait pas cru capable un instant auparavant.

— Oh ! s’écria-t-il, vous n’êtes pas fâchée ! Et vous me donnerez des couleurs ! Et mes fleurs seront, je sais bien comment ! Je veux tout vous raconter, tout ce que je sais. Par quoi faut-il commencer ?

— Où allais-tu et que faisais-tu quand ton père s’absentait des journées entières et que personne ne savait où tu étais ? demanda Heidi.

— Alors, je me sauvais dehors, répondit Chel en levant vers Heidi deux yeux brillants de franchise. La mère n’était plus là ; j’allais avec les autres garçons ; nous nous querellions souvent en nous jetant des pierres ; et, quand j’en avais attrapé un, il criait tout de suite : « Je vais le dire à la mère ! » Sa mère venait et me battait. Mais moi, quand je recevais des coups, je ne pouvais plus jamais aller le raconter à ma mère. À la fin, je me sauvais toujours plus loin, plus je trouvais de belles fleurs ; j’aurais voulu toutes les cueillir, j’en faisais de gros bouquets ; mais, le soir, elles étaient fanées et je me disais toujours : « Si je pouvais les imiter ! ». Le père apportait de temps en temps un morceau de papier ; je le prenais, ainsi que le crayon, dans le tiroir de sa table. Alors, je commençais à copier toutes les fleurs ; mais je pensais toujours : si seulement je savais comment on fabrique les couleurs ! Sans couleurs, les fleurs ne sont pas ressemblantes. Puis, il m’est venu l’idée d’écraser des myrtilles, et cela a fait un beau bleu foncé avec lequel je pouvais très bien peindre. Les petites baies rouges dans la forêt donnaient une magnifique couleur ; il y avait aussi des fleurs qui déteignaient en jaune, ou en vert, et je les délayais vite. Je me demandais toujours comment faire pour avoir d’autres pinceaux, car le mien était très gros. Alors, j’ai séparé les crins pour en faire de tout petits en les attachant bien serrés ; mais ils ne vont pas bien, ils sont trop grossiers. Quelquefois, je me sers du doigt ; quand le doigt est trop gros, je prends une tige de fleur ; seulement cela ne va pas non plus très bien, la couleur n’y tient pas.

— Chel, interrompit Heidi en voyant qu’il s’absorbait dans sa peinture, dis-moi maintenant pourquoi tu n’es pas allé chez les paysans prendre tes repas, comme c’était convenu depuis la mort de ton père. Où t’es-tu procuré ta nourriture ?

— Je suis allé dans plusieurs maisons, reprit Chel, mais partout on me grondait. Alors, en allant cueillir des fleurs dans les pâturages, je rencontre de temps en temps des chèvres, et je leur prends du lait. Celle que je connais le mieux, c’est la « Mésange ». Elle était si familière avec moi qu’elle accourait à ma rencontre dès qu’elle m’apercevait. Aussi, comme elle me suivait partout, j’avais fait alliance avec elle ; je lui avais dit : « Écoute, « Mésange », je te chercherai les meilleurs herbages qui croissent sur la montagne, autant que je pourrai en ramasser, et, en échange, tu me donneras du lait ».

— Mais, Chel, c’était mal, interrompit de nouveau Heidi. Puisque la chèvre appartient au garde, son lait aussi lui appartient. On ne peut pas ainsi faire une alliance avec la chèvre d’autrui.

Chel parut un peu surpris.

— Mais je lui donnais tant de bonnes plantes ! Aucune autre chèvre n’était nourrie comme elle, répliqua-t-il. Je vais vous raconter la suite et vous verrez combien la « Mésange » est intelligente. Un jour, j’étais venu tout près d’ici en me frayant un passage à travers le fourré ; je cherchais une cachette pour mes papiers et mes couleurs, un endroit où personne ne pût les trouver et me les prendre. Tout en cherchant, je suis sorti du bois à cet endroit où croissent les belles fleurs ; et comme je courais de tous les côtés pour les voir, voilà la « Mésange » qui arrive en gambadant ! Elle m’avait suivi à travers toutes les broussailles, tant elle est intelligente. Je lui dis : « Attends que j’aie regardé toutes les fleurs ; ensuite nous irons chercher tes herbes ». Tout à coup, je n’aperçois plus la « Mésange ». J’appelle, j’appelle. J’entends qu’elle me répond en bêlant, mais je ne la vois pas. Je regarde en bas des rochers, elle n’y est pas. Enfin, je découvre que les bêlements montent de dessous le grand rebord du rocher ; je m’accroche des pieds et des mains pour descendre, j’arrive à cet endroit, à l’entrée de la caverne, et je trouve la « Mésange » qui bêlait d’un air tout content, comme pour me dire : « Regarde quelle belle chambre j’ai trouvée pour toi ! ». C’est alors que j’ai été heureux ! J’ai fabriqué une table et un banc que j’ai apportés ensuite. Ici, personne ne peut me découvrir, je suis tout à fait en sûreté, et je fais ce que je veux. Mais la « Mésange », elle, revenait toujours. Une fois, elle a été imprudente ; au lieu de faire le tour, elle a voulu descendre tout droit au-dessus de la caverne. Alors, elle est tombée et elle a glissé tout en bas, où elle est restée accrochée dans les broussailles jusqu’à ce que j’aille la chercher et la remonter à grand-peine. Depuis, elle n’est pas encore revenue. Oh ! j’aimerais tant savoir comment elle va, la pauvre « Mésange » ! Pouvez-vous me le dire ?

— Non, je n’en sais vraiment rien, répondit Heidi. Mais nous nous écartons toujours du sujet. Dis-moi encore, Chel, où as-tu passé les nuits quand tu n’allais pas coucher au village ?

— Ici, et nulle part ailleurs, fit Chel tout innocemment. Quand j’ai peint quelques fleurs, je les porte chez la mercière du village ; elle me donne en échange du pain et du papier pour que je puisse en faire d’autres, et, de temps en temps, les vieux habits de ses garçons. C’est elle qui m’a aussi donné le pot pour les violettes ; je lui ai demandé combien elle voulait de fleurs peintes en échange, elle m’a dit six. Seulement, je suis toujours descendu au village quand il faisait déjà sombre, pour ne pas être découvert par les gamins qui m’auraient tout arraché ; et, quand je reviens, il est déjà tard dans la nuit. Un soir, quand je descendais au village, les gamins m’ont aperçu et se sont jetés sur moi parce qu’ils voyaient que je tenais à la main quelque chose que je ne voulais pas montrer. Ils m’ont tiraillé de tous les côtés ; quand j’ai pu en attraper un, je lui ai donné un tel coup de poing qu’il a roulé tout en bas de la pente jusque sur les cailloux, et il s’est fait un trou à la tête. Alors on m’a enfermé dans la fosse. Oh !…

Chel frissonna.

— Quand on a voulu m’y conduire de nouveau parce qu’on disait que j’avais jeté des pierres à la « Mésange », c’est alors que vous êtes venue à mon secours, et, pourtant, j’avais brisé votre vase à fleurs.

Heidi regardait Chel. Il lui avait dit toute la vérité, elle n’avait aucun doute à cet égard.

Maintenant, elle savait ce qu’elle avait tant redouté d’apprendre : comment il vivait et à quoi il passait son temps. Un grand poids lui était enlevé, et une telle joie remplissait son cœur qu’il lui semblait que tout autour d’eux se réjouissait aussi, les oiseaux sur les sapins, les mélèzes au léger balancement, et les riants œilletons rouges qui lui faisaient signe au pied des rochers.

— Chel, dit-elle en posant affectueusement sa main sur son épaule, à présent tu as fini avec cette existence de sauvage et ces expéditions nocturnes. Tu vas me suivre aujourd’hui. Nous reviendrons ensemble sur ce pâturage, pour admirer les montagnes neigeuses. Tu descendras dans ta caverne si tu veux ; moi, je resterai en haut parmi les fleurs. Maintenant, partons, aide-moi à remonter.

— Puis-je emporter toutes mes choses ? demanda Chel en jetant un regard d’envie sur ses tessons et ses petits pinceaux mal taillés.

— Prend tes peintures, et laisse le reste ici. Tu n’en auras plus besoin et tu retrouveras tout cela quand tu reviendras dans ta forteresse.

Chel rassembla ses petits papiers et prit les devants pour tendre sa solide main à Heidi et la guider le long du rocher jusque sur le pâturage. Heidi jeta un dernier regard sur la chaîne aux blanches cimes, aux pyramides étincelantes ; puis elle cueillit rapidement un bouquet de fleurs des Alpes aux couleurs éclatantes. Chel aussi en fit une ample moisson. Après quoi, ils reprirent ensemble le chemin de la vallée.

CHAPITRE XI

RÉVÉLATION D’UN GRAND TALENT.

Chel avait passé une seconde nuit sur le banc chez Heidi. Quand elle entra de bon matin dans la chambre, il ne chercha plus à dissimuler ce qu’il faisait. Son occupation était la même que la première fois : sur le revers de la seule feuille où les couleurs fortes n’avaient pas percé le papier, il recommençait à dessiner les lis et les roses. Il ne pouvait détacher ses regards de ces fleurs qu’il avait si rarement contemplées. Heidi lui retira son pauvre morceau de papier, plaça devant lui une belle feuille blanche et deux crayons bien taillés, puis, détachant de la muraille la petite peinture, elle la posa commodément sur la table en face de Chel.

— Voilà. Maintenant, tu peux travailler à ton aise toute la journée. Pour aujourd’hui, tu ne descendras pas encore en classe. Mais, tout d’abord, il faut aller à la fontaine, où la vieille Brigitte te montrera comment on se lave.

Après avoir contemplé dans un muet ravissement ses nouveaux instruments de travail, Chel obéit et courut vers la fontaine.

Quand la classe fut terminée, Heidi jeta un coup d’œil dans la chambre où Chel travaillait. Puis elle se dirigea vers la maison du garde. Celui-ci sortait justement de l’étable.

— Comment se porte votre « Mésange » ? lui demanda Heidi après l’avoir salué.

— Depuis quelques jours, elle gambade de nouveau comme auparavant, répondit-il avec importance. C’est une bête à part, qui reprend vite le dessus. Il y a pourtant une chose qui a changé, et je me creuse la tête pour trouver quel rapport cela peut avoir avec l’accident. Depuis que cette brave « Mésange » a eu la jambe cassée, elle donne beaucoup plus de lait qu’avant ; mais le lait n’est plus du tout si parfumé, il y manque l’assaisonnement.

Heidi ne jugea pas à propos de faciliter au garde la solution de l’énigme, bien qu’elle s’expliquât sans peine ce qui s’était passé. Pour le moment, elle avait autre chose à dire.

— J’ai pris Chel chez moi et je compte le garder, commença-t-elle. J’aimerais que vous arrangiez une petite chambre pour lui dans la maison d’école ; quant au mobilier, c’est moi qui m’en charge. Pour vous, ce n’est pas une affaire ; vous n’avez qu’à percer une fenêtre dans ce local du rez-de-chaussée que vous appelez le cachot et à y faire un plancher ; c’est tout. Je compte n’avoir jamais besoin de cachot, je n’en ferai d’ailleurs jamais usage.

Le garde regardait Heidi comme si elle prononçait des paroles inintelligibles. Elle avait fini de parler depuis quelques instants déjà lorsqu’il se décida à répondre :

— J’ai bien dit depuis le début que les choses ne pourraient pas aller avec une institutrice ; mais je n’aurais jamais cru qu’on en viendrait là. Est-ce qu’une commune fait bâtir une belle maison d’école, avec tout ce qui est nécessaire, pour aller ensuite transformer les locaux ? Et tout cela pourquoi ? Pour que le plus mauvais sujet, le pire vagabond du pays puisse y demeurer ! Un drôle qui ne fait qu’inventer des méchancetés, qui joue ses vilains tours aux bêtes comme aux gens, c’est pour lui qu’on devrait bâtir ? Ah ! bien oui ! ah ! bien oui !

Le garde, très excité, grommela longtemps encore sans pouvoir se calmer.

— Pour ce qui est de Chel, je n’en veux pas dire un mot, répliqua Heidi. Vous avez sur son compte une opinion si arrêtée que je n’arriverais pas à l’ébranler avec des paroles. Chel montrera ce qu’il est, cela fera plus d’effet. Quant à ma demande, elle n’a rien de si extraordinaire. Il existe déjà un local qu’on transformerait aisément en une chambre pour que Chel puisse y habiter. Je n’abandonnerai plus ce garçon ; je quitterai plutôt Hinterwald, s’il le faut, et je l’emmènerai avec moi. Vous pouvez m’en croire, garde, je ne dis pas des paroles en l’air.

Heidi tourna le dos et s’en alla. Or, Nanni, ayant entendu la conversation que l’institutrice avait eue avec son père, n’en avait pas perdu un seul mot et, fort émue, elle courut aussitôt vers la maison voisine.

— Germaine ! Germaine ! viens vite ! Dépêche-toi ! cria-t-elle à son amie occupée à la cuisine.

Celle-ci sortit en hâte.

— Pense, Germaine, pense donc, la maîtresse va partir ! Mais pense, quel malheur ! fit Nanni, toute haletante.

— Quoi ? Que dis-tu ? Mais nous sommes pourtant bien appliquées ; il n’y en a plus aucune de nous qui vienne en classe sans être lavée. Pourquoi donc veut-elle s’en aller ?

— Parce que le père ne veut pas bâtir, cria Nanni, et elle reprit sa course tout émue.

Germaine, de son côté, contribua à répandre le bruit de ce grand malheur. Et, vers le soir, tout Hinterwald savait que l’institutrice voulait s’en aller, mais on se demandait pourquoi. « Parce que le garde ne veut pas bâtir », disait-on seulement.

Les travaux du jour étant terminés, et chacun se sentant atteint à sa manière par l’événement, on vit des gens sortir de toutes les maisons. Chacun prit le chemin de la maison du garde. Quand il vit venir tout ce monde, le garde sortit à son tour, ne doutant pas un instant que Chel n’eût commis quelque nouveau méfait dont le village venait se plaindre. Mais ce qu’il apprit fut tout autre chose. Les femmes l’apostrophèrent immédiatement d’un ton courroucé, lui demandant pourquoi il faisait partir la régente. Si l’institutrice désirait une nouvelle bâtisse, elle avait probablement ses raisons pour cela. Elles, les mères, ne savaient-elles pas mieux que personne ce qu’une pareille maîtresse d’école valait pour leurs enfants ? Elles ne laisseraient jamais partir une si bonne éducatrice.

À leur tour, les hommes arrivaient l’un après l’autre voir ce qui se passait ; pourquoi voulait-on laisser partir une personne qui était si bonne et si dévouée ? Depuis son arrivée, tout avait changé en bien dans la commune. C’était à ne plus s’y reconnaître, les enfants étaient maintenant propres et ordonnés, beaucoup moins sauvages et moins querelleurs. Non, vraiment, on ne consentirait jamais à ce qu’une telle institutrice quittât le village. De quelle bâtisse s’agissait-il donc ?

Quand enfin le garde put prendre la parole, il expliqua que la chose en elle-même n’était pas difficile ; il fallait percer une fenêtre et faire un plancher dans la chambre noire. Ce qui était inadmissible, c’est que la régente réclamât ces réparations pour un mauvais sujet, pour ce Chel, qu’elle voulait prendre chez elle !

Ce furent alors de tous les côtés des exclamations de surprise ; on s’était attendu à quelque grande bâtisse, qui aurait coûté beaucoup de temps et d’argent.

— Tant mieux ! tant mieux ! cria-t-on ; puisqu’elle veut essayer de corriger Chef, cela prouve qu’elle a de la poigne.

Et chacun s’offrit spontanément pour aider à cette construction.

Le garde demeura un moment confondu de la tournure inattendue que prenaient les choses. « Elle est bien, il faut en convenir. Mais avec ce vaurien, ça tournera mal ! » grommela-t-il encore avant de rentrer dans sa maison.

Quatre semaines après ces événements, un beau jour, quand les filles entrèrent en classe comme d’habitude, elles trouvèrent installé à une petite table devant la fenêtre un garçon bien vêtu, et qui dessinait sans lever les yeux. Il copiait un modèle dont les belles couleurs frappèrent immédiatement tous les enfants.

— Il faut être très habile pour copier un si magnifique bouquet ! C’est sans doute un parent de la maîtresse, se chuchotèrent les fillettes en prenant silencieusement et posément leurs places.

Le jeune garçon était si absorbé par son travail qu’on ne pouvait pas voir son visage, et il ne tournait la tête ni à gauche ni à droite. Mais, tout à coup, Germaine tira sa voisine si violemment par la manche que l’étoffe craqua.

— C’est Chel, regarde ! C’est Chel ! chuchota-t-elle, vivement excitée. Veux-tu parier que c’est Chel ?

— Je parie que ce n’est pas lui, riposta audacieusement Nanni. Le père a dit encore aujourd’hui : « On verra quelle sottise ce Chel aura encore inventée, pendant tout ce temps qu’on ne l’a pas vu ! ».

— C’est Chel ! répéta Germaine avec obstination.

Quand la classe fut terminée et que les élèves se furent retirées sans bruit, Germaine s’arrêta sur le seuil et se retourna pour regarder en arrière. Enfin, le jeune homme releva la tête et elle put voir son visage. Ce garçon, qui avait des souliers tout neufs, un col de chemise blanc, une veste et un pantalon plus beaux que les habits du dimanche de ses frères, c’était Chel ! Elle le reconnaissait bien ; cependant, il avait une nouvelle figure.

Germaine ne put s’empêcher de le regarder encore une fois ; puis, elle s’élança pour aller annoncer ce miracle à toutes ses camarades.

Ce jour-là, les fillettes ne s’attardèrent pas en chemin ; chacune arriva hors d’haleine à la maison pour annoncer au plus tôt l’incroyable nouvelle.

C’était Chel, en effet. Il avait si bien copié les fleurs que Heidi regarda sa feuille avec la plus vive satisfaction. Ce n’était pas en vain que, pendant quatre semaines, Chel, brûlant de zèle, avait travaillé sans interruption sous l’excellente direction de sa maîtresse. Ses progrès étaient tels que Heidi elle-même s’étonnait. Elle ne s’était pas attendue à le voir avancer à si grands pas. Pendant tout ce temps, elle avait gardé Chel dans sa chambre, d’abord pour mieux l’observer et apprendre à le connaître à fond avant de lui rendre sa place parmi les autres enfants ; puis, parce qu’elle ne voulait laisser reparaître qu’un garçon transformé, un nouveau Chel à la place de l’ancien.

Sitôt après la décision prise en commun, la pièce du rez-de-chaussée avait été arrangée pour lui ; Heidi y avait placé un bon lit, et chaque matin, à son réveil, Chel s’émerveillait de se trouver dans cette chambre qui était la sienne désormais, et qu’il ne devait plus quitter. Du matin au soir, ses yeux rayonnaient de bonheur, car il pouvait maintenant se livrer en toute sécurité à ce travail autrefois si ardemment poursuivi en cachette et à travers tant de difficultés. Et quels matériaux il avait à sa disposition ! Quelle différence avec le temps où il délayait sur des tessons le jus des baies sauvages ! Lorsque Heidi louait son travail et lui disait qu’en continuant de la sorte il deviendrait certainement un artiste, le cœur de Chel s’inondait de joie. De temps à autre, seulement, une ombre voilait ses yeux rayonnants et sur son visage passait une expression fugitive qui rappelait le Chel des mauvais jours. Mais quand Heidi lui en demandait la cause, Chel chassait aussitôt le nuage et répondait que ce n’était rien.

Après avoir longuement examiné la feuille où Chel venait de copier quelques fleurs des champs, Heidi la lui rendit en disant :

— Chel, ton travail me réjouit infiniment, mais pourquoi as-tu fait ces anémones roses différentes de celles du modèle ?

— Oh ! je connais si bien ces fleurs ! répondit-il avec vivacité, elles sont comme je les ai peintes ; leur teinte est tout à fait comme ceci, et non pas comme sur le modèle. Je les ai souvent examinées là-haut, près de la caverne, où elles croissent en quantité.

Heidi sourit avec bonté.

— Alors, tu as eu raison de les peindre ainsi. Vois-tu, Chel, c’est très heureux pour ton travail que tu connaisses si bien les fleurs. Il y en a beaucoup que tu peins mieux que moi, je m’en suis déjà aperçue. Tu feras honneur à ta maîtresse, Chel, tu verras !

À l’éclair de joie qui illumina d’abord le visage de Chel succéda presque aussitôt le sombre nuage qui sembla cette fois vouloir s’y fixer. Il ne prononça pas une parole.

— Qu’as-tu, Chel ? demanda Heidi. Ce que j’ai dit ne pouvait pas te faire de la peine ?

— Oh ! non, non, mais…

Chel s’arrêta court.

— Allons, achève, dis-moi une bonne fois tout ce que tu as sur le cœur.

— Chaque fois, reprit alors Chel, que j’ai cette immense joie et que je voudrais pousser des cris de bonheur, il me revient tout à coup à l’esprit ce que je vois si souvent en rêve. Vous avez quitté Hinterwald, et les gens s’emparent de moi et me forcent à ramasser les pierres ; alors, je m’échappe, et il faut recommencer à me cacher et à peindre en secret. Puis, un beau jour, on m’attrape et on me met dans la fosse, et vous n’êtes plus là pour m’aider, car je ne vous appartiens pas. Oh ! alors, tout est fini ! tout est fini !

— Chel, fit Heidi en lui tendant la main, tu ne dois plus jamais avoir cette crainte-là ; sache que c’est à moi que tu appartiens désormais. Je t’ai pris pour toujours, je veux être une mère pour toi, et tu sais qu’un enfant appartient à sa mère.

Chel saisit la main qu’on lui tendait et l’étreignit comme pour ne plus jamais la lâcher. Il avait essuyé ses larmes, ses yeux rayonnaient de nouveau.

— Alors, moi aussi, dit-il enfin, quand quelqu’un voudra me faire du mal, je pourrai dire maintenant : « Je le dirai à ma mère ! » Est-ce que je ne vous quitterai jamais, jamais ?

Heidi donna à Chel l’assurance qu’il était désormais son fils, qu’elle ne le quitterait plus, qu’elle l’emmènerait avec elle le jour où elle s’en irait de Hinterwald.

Le miracle que l’institutrice avait opéré sur Chel occupait toute la commune et accrut tellement la considération dont jouissait déjà la jeune fille qu’il ne se produisait pas une seule chose heureuse ou désirable sans qu’on la lui attribuât aussitôt. Il n’y avait pas un habitant d’Hinterwald qui ne fût persuadé que le plus grand malheur pour le pays serait le départ de l’institutrice. Le garde lui-même en était maintenant convaincu.

Jusqu’à la fin de la belle saison, les journées continuèrent régulièrement comme elles avaient commercé. Chel travaillait en silence dans la classe des filles ; c’était plus commode pour Heidi qui pouvait surveiller son travail. L’hiver venu, les garçons envahirent à leur tour la classe, et grande fut alors la tâche de Heidi. Mais elle sut les apprivoiser par la bonté et les encourager à l’effort. Chel continua à se tenir un peu à l’écart et très réservé ; à toutes les leçons, il se montrait plein d’application et faisait plus de progrès que tous les autres écoliers. Cependant, le plus beau moment de la journée était toujours la soirée. Heidi s’installait alors auprès de lui et, tandis qu’il dessinait et peignait, elle lui lisait de si belles choses que Chel regrettait toujours d’aller se coucher. Le dimanche seulement, il se résignait sans trop de peine à mettre de côté les livres et les dessins, car, ce jour-là, Heidi et lui se dirigeaient ensemble du côté de l’alpage fleuri. Personne ne connaissait le but de leur promenade, mais les gens qui les voyaient passer se disaient : « Comment le pire vaurien est-il devenu le garçon le plus propre et le plus aimable du village ? C’est vraiment incompréhensible ! ».

Une seule créature vivante connaissait l’alpage fleuri où se rendaient ensemble Chel et Heidi, et venait souvent d’un pied léger les y rejoindre et se blottir contre Chel. C’était la « Mésange ». Chel n’a pas oublié où se trouvent les herbes aromatiques qu’elle préfère ; il va aussitôt lui en chercher, car il aime cette vieille chèvre qui a traversé avec lui tant de sombres jours et a su les lui adoucir. Mais il ne prélève plus une seule goutte de son lait, sachant maintenant que ce n’est pas bien.

L’hiver touchait à sa fin lorsque Heidi écrivit à un ami du docteur la lettre suivante :

 

« Cher Professeur,

« Vous me demandiez l’année dernière de me charger des illustrations pour votre grand ouvrage sur la botanique. J’ai refusé parce que je m’en sentais incapable, ne connaissant pas les fleurs en nombre suffisant. Dans le cas où vous n’auriez encore personne pour ce travail, je pourrais vous recommander un jeune homme tout à fait qualifié pour l’exécuter, car il joint à une connaissance approfondie des plantes un véritable talent pour la peinture.

« Dans l’agréable attente de vos nouvelles, je vous présente, cher professeur, mes meilleures salutations.

« Heidi ».

Peu de jours après, Heidi recevait la réponse. Dès que le printemps fut venu et que les premières fleurettes firent leur apparition, Heidi envoya chaque matin Chel à la cueillette pour choisir quelques fleurs seulement, les spécimens les plus parfaits. Elle les disposait dans un verre qu’elle plaçait devant Chel, en lui recommandant de les rendre aussi exactement que possible. Il en fut ainsi tout l’été. Par les belles soirées, Heidi se mettait elle-même en route avec Chel pour les alpages, afin de lui désigner les fleurs qu’il aurait à peindre le lendemain. Aussi Chel n’aurait-il pu dire à quel moment il était le plus heureux : pendant son travail qui était pour lui une joie, car Heidi s’asseyait près de lui pour le diriger avec bonté, ou lorsqu’il s’acheminait avec elle vers son alpage où il pouvait maintenant admirer en toute tranquillité. Dans ces moments-là, Chel, saisi d’une immense et intime félicité, se jetait sur le sol comme pour étreindre l’alpage, les fleurs et tout ce qu’il aimait.

Souvent, ils rentraient tous deux de leur promenade chargés des plus belles fleurs des Alpes, et Chel caressait d’une main la « Mésange » qui toujours les accompagnait.

L’intelligente chèvre avait découvert depuis longtemps que son ami se rendait chaque jour à leur ancien pâturage ; aussi arrivait-elle en courant pour recevoir de sa main les herbes aromatiques ; elle restait à ses côtés jusqu’au moment du départ. Dès que les maisons de Hinterwald étaient en vue, Chel disait à la chèvre, avec une caresse d’adieu : « Retourne à l’étable, « Mésange », il vaut mieux qu’on te voie rentrer seule ». Et la « Mésange » obéissait sagement.

Un soir, comme Heidi rentrait à la maison, elle trouva sur sa table un rouleau et une lettre. Elle ouvrit l’enveloppe.

— Chel ! s’écria-t-elle, transportée de joie, à présent ton travail reçoit son entière récompense et tu n’as plus besoin de moi pour faire ton chemin. Tiens, regarde, tout ceci t’appartient.

Heidi ouvrit le rouleau, d’où s’échappèrent une quantité de pièces de cinq francs qui se répandirent sur la table.

Chel demeura d’abord interdit devant les pièces brillantes, puis, leur jetant un regard haineux, il tourna le dos à la table.

— Que fais-tu, Chel ? Réjouis-toi donc de recevoir ce premier salaire.

— Vous ne voulez plus rester avec moi, parce que j’ai reçu cet argent ! fit Chel en réprimant un sanglot. S’il en est ainsi, je n’en veux pas.

— Non, non, tu m’as mal comprise. Je voulais dire qu’ici personne ne te croit capable de travailler, de gagner ta vie ; chacun verra maintenant ce que tu peux faire. Le monsieur qui t’envoie cet argent est si content de ton travail qu’il te charge de continuer. Après cette première édition, il en paraîtra encore beaucoup d’autres pour lesquelles tu auras à peindre des fleurs, et chaque édition nouvelle te sera payée comme la première. Et tu verras, Chel, cela continuera ; je suis convaincue que tu ne manqueras jamais de travail. Plus tu te perfectionneras, plus tu auras de besogne. Voilà ce qui me rend heureuse.

— Ceci vous appartient, c’est vous qui m’avez tout enseigné, dit Chel en désignant l’argent.

— Non, c’est ton travail qui est rétribué. Nous allons mettre cet argent de côté pour le moment. Mais tu as peut-être envie de quelque chose ? demanda Heidi en s’interrompant. Dis-le-moi, Chel.

— Oui, j’ai envie de quelque chose, répondit-il.

— Combien crois-tu qu’il te faut pour satisfaire ton envie ?

Chel réfléchit.

— Je voudrais d’autres pièces, des pièces d’un franc, et il m’en faut douze.

Heidi, un peu étonnée, regarda le garçon. Mais elle avait confiance en lui, elle résolut de le laisser faire. Selon son désir, elle lui donna ce qu’il demandait. Chel prit les pièces d’un air satisfait et sortit. En quelques bonds, il atteignit une maisonnette peu éloignée, située au bord du torrent ; Chel y avait pris une fois son dîner. Il entra tout droit dans la salle qui était déserte, déposa une pièce d’un franc sur la table et cria à la femme qu’il apercevait debout dans la cuisine :

— Payé !

Il courut ainsi de l’une à l’autre dans les six maisons où il avait pris un repas, et dans chacune il fit la même chose. En dernier lieu, il entra dans une maison où il posa sur la table les six francs qui lui restaient en disant : « Payé à la commune ! ». Car il n’avait pas oublié que, là, on lui avait dit un jour que toute la commune avait à se mettre en frais pour un vaurien comme lui, qui ne savait pas même apprécier un bon lit.

Tout Hinterwald fut en rumeur quand on sut que Chel, non seulement gagnait de l’argent, mais pensait tout de suite à payer ce que personne d’autre n’aurait envisagé comme des dettes. Chel était en train de devenir un personnage honoré. Oui, vraiment, il y avait peu de temps encore, il était le pire vagabond de toute la contrée, du moins à ce qu’on croyait. Et c’était l’institutrice, elle seule, qui avait accompli ce miracle dans l’espace d’une année ! Vraiment, à aucun prix, on ne la laisserait partir.

CHAPITRE XII

UN JOUR DE FÊTE SUR L’ALPE.

Cinq ans plus tard, par le plus beau jour de juin, un long cortège sortit de l’église de Dörfli. En tête marchait Pierre, l’ancien chevrier, et à ses côtés Heidi, émue et rayonnante de joie dans sa robe de jeune mariée ; puis suivaient tous les habitants du village qui avaient été invités à prendre part à la fête.

Dès ce jour, la joie ne cessa de régner dans la demeure de Dörfli ou dans le chalet de l’Alpe. Heidi et Pierre se remémoraient souvent les beaux souvenirs de leur enfance. Ils évoquaient aussi fréquemment, et avec plaisir, le visage sympathique de la grand’mère aveugle, les traits mâles du grand-père de l’Alpe et la tête si aimable du docteur Réroux.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en novembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Manon, Lise-Marie, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après :.s.n., Heidi jeune fille, Paris, Flammarion 1940. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Pâturages dans les hauts de Chandolin, a été prise par Laura Barr-Wells le 23.07 2013.

Photos dans le texte : Chapitre 1 : Lausanne depuis Sauvabelin, Sylvie Savary, s.d. (Bibliothèque numérique romande). Chapitre 2 : Épervier, Thomas Hisggett, 24.08.2011 (Wikimédia : photographie sous licence CC Creative Commons Attribution 2.0 Generic). Chapitre 3 : À Ouchy 1874, François Bocion, huile sur toile, 1874 (Musée Cantonal des Beaux-Arts, Lausanne, Wikimédia). Chapitre 4 : Alpage, Anne Van de Perre, 11.08.2011 (Bibliothèque numérique romande). Chapitre 5 : Maienfeld : ancienne gare, NAC, 11.12.2013 (Wikimédia : photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported). Chapitre 6 : Char en feu à Liestal, Sylvie Savary, s.d. (Bibliothèque numérique romande) ; Aperçu vers le Falkniss, Thbigliel, oct. 2004 (Wikimédia : photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported) Chapitre 7 : Kandersteg, Hotel Victoria and Blumlisalp, Bernese Oberland, Switzerland, anonyme, photochrome, ca. 1890-1900 (Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, Views of Switzerland in the Photochrom print collection). Chapitre 8 : Portrait du petit garçon au chapeau, Émile Bernard, huile sur toile, 1889 (Musée d’Art et d’Industrie de Roubaix). Chapitre 9 : Chèvre de Savoie type à barrettes, Louis, 10.01.2013 (Wikimédia : photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 4.0 International). Chapitre 10 : Viola Alba, Guy Bourrel, 28.03.2006 (Wikimédia : photographie sous licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported). Chapitre 11 : Bouquet de fleurs au LaM, Séraphine Louis, avant 1942 (LaM, Lille Métropole Musée d’art moderne d'art contemporain et d’art brut et Wikimédia).

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[1] Ioulée, sons provenant des coups de gosier rapides et lancés à la manière tyrolienne.