Charles Tritten

HEIDI ET SES ENFANTS

D’après le personnage de Johanna Spyri

1939

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  UNE BELLE JOURNÉE À DÖRFLI 3

CHAPITRE II  UNE ARRIVÉE EXTRAORDINAIRE. 19

CHAPITRE III  SUR L’ALPE. 35

CHAPITRE IV  UN ACCIDENT. 42

CHAPITRE V  LE LONG HIVER.. 52

CHAPITRE VI  UN BEAU VOYAGE EN SUISSE. 83

CHAPITRE VII  UNE EXCURSION MOUVEMENTÉE  89

CHAPITRE VIII  LA MALADIE D’ANNETTE. 103

CHAPITRE IX  ON SE QUITTE, MAIS….. 122

Ce livre numérique. 125

 

CHAPITRE PREMIER

UNE BELLE JOURNÉE À DÖRFLI

Dörfli est encore blotti dans son manteau de neige, mais le boulanger raconte que, dans la vallée, à Mayenfeld, c’est déjà le printemps.

Heidi ouvre la fenêtre de la grande maison, elle regarde. Serait-il vrai qu’en bas il y a déjà des fleurs dans les champs, des bourgeons aux arbres, des ruisselets partout. Ici, on ne voit rien encore, mais l’air qu’on respire est plus doux. Heidi se retire en laissant la fenêtre ouverte et, quelques minutes après, elle sort, chaussée de gros souliers à clous, mais la tête découverte. Il faut qu’elle aille sur les chemins, dans les champs, au bord de la forêt ; il faut qu’elle aille à la rencontre du printemps. Bien sûr, elle n’est plus la petite fille de jadis, mais elle a gardé sa spontanéité, sa ferveur devant la nature, son amour pour les choses et elle va sur le chemin vers Mayenfeld. En descendant, elle se dit : « Si je pouvais le rencontrer, comme je serais heureuse ! » Elle pense à lui comme à un ami très cher qu’on n’a pas revu depuis longtemps, et elle rit de se le figurer avec « un bel habit vert pomme et des pâquerettes en guise de clous à ses souliers » comme le dit la chanson.

Juste après le tournant, à un endroit de la route spécialement bien exposé, Heidi aperçoit une fleur fraîchement éclose dans le talus. Heidi se baisse et la caresse délicatement. Elle voudrait lui dire : « Bonjour et merci pour toute la joie que tu m’apportes. » Heidi regarde en bas. C’est pourtant vrai que tout est vert. Mais patience, bientôt nous aurons notre tour. La cloche sonne quatre heures et Heidi se hâte. Les enfants vont sortir de l’école, il faut se presser.

La maison l’accueille au haut de la pente, sa maison qui fut celle du docteur et celle du grand-père et qui est maintenant la maison du bonheur. Dans la petite pièce que Pierre a aménagée en vestiaire, Heidi change de chaussures, puis elle ouvre la porte qui conduit dans le hall central. Un curieux spectacle s’offre à elle. Groupés autour de la petite table sur laquelle on a coutume de poser le courrier, les enfants discutent avec animation, et ils font tant de bruit qu’ils n’ont pas entendu leur mère.

— C’est un timbre d’Amérique, je le sais.

— À quoi le vois-tu ?

— Je ne suis pas aveugle.

— Regarde bien toi-même, Annette ; ne remarques-tu pas ces trois lettres U.S.A.

— U.S.A. cela ne se lit pas « Amérique » ! Jamais tu ne me feras croire que cette lettre vienne de si loin, et, d’ailleurs, je ne connais personne en Amérique.

— Toi, évidemment ; aussi la lettre ne te concerne pas, elle est adressée à maman qui a une amie à New York.

Intriguée, Heidi s’avança alors vers le petit groupe ; elle prit la lettre des mains de son fils aîné et un grand silence s’établit pendant qu’elle regardait l’enveloppe avec curiosité.

— Henry a raison, cette lettre vient d’Amérique, affirma Heidi en ouvrant l’enveloppe.

Les trois enfants ne la quittaient pas des yeux. Ils purent lire sur son visage d’abord un peu d’anxiété, puis de l’étonnement et enfin de la joie. Ne pouvant y tenir plus longtemps, le petit Paul s’écria :

— Oh ! maman, raconte.

— Que dois-je te raconter, mon chéri ?

— Ce que dit la lettre.

Henry et Annette se joignirent à leur petit frère.

— Oh ! oui, raconte vite.

— Eh bien, nous aurons bientôt des visites.

Les deux aînés se regardèrent perplexes. Fallait-il se réjouir ? Paul, plus spontané, demanda aussitôt, son petit visage bronzé levé vers celui de sa mère :

— Qui ?

— Une maman et ses deux enfants.

— Joueront-ils avec moi, ou bien iront-ils aussi à l’école avec Henry et Annette ?

— Je n’en sais rien encore.

— Resteront-ils longtemps chez nous ?

— Il n’est pas certain qu’ils viennent chez nous. Il faut d’abord que je parle de la chose à votre père. Quant à la durée de leur séjour, je l’ignore encore.

— Quel âge a le garçon ? demanda alors Henry.

— Il doit avoir douze ans.

— Et la petite fille ? interrogea Annette.

— Je crois qu’elle a dix ans.

— Ils sont trop jeunes, lança Henry d’un petit ton méprisant et sa sœur l’approuva d’une petite grimace significative.

— Je dirai plutôt qu’ils sont trop vieux, ajouta à son tour petit Paul.

Heidi souriait :

— Voyons, mes enfants, vous êtes bien difficiles à contenter. Des enfants américains de dix ans et douze ans sont probablement plus avancés que des petits montagnards de onze et treize ans. D’autre part, si c’est là votre façon de manifester la légendaire hospitalité helvétique, je ne suis pas fière de vous.

Les deux aînés, confus, baissèrent la tête. Petit Paul prit la main de sa mère et dit en suppliant :

— Dis, maman, il ne faudra plus m’appeler maintenant petit Paul, mais Paul.

— Crois-tu donc en imposer et impressionner tout le monde avec ton nouveau nom ? demanda ironiquement Henry. Les Américains verront tout de suite que tu n’es encore qu’un bébé.

Il regretta immédiatement ses paroles en voyant les yeux de son petit frère se remplir de larmes, mais il n’ajouta rien.

Heidi regarda son petit cadet d’un air très affectueux.

— Je ferai ce que tu désires ; désormais, je t’appellerai Paul, comme un grand garçon que tu es devenu d’ailleurs ; mais mon grand fils permettra quand même à sa maman de l’embrasser, n’est-ce pas ? Et elle l’attira dans ses bras.

— Et moi, murmura Henry, tu ne m’embrasses pas ?

— Mais si, mon chéri, quoique je ne sois pas très contente de tes dernières paroles.

— Oui, maman, et je m’en excuse.

— N’en parlons plus et réjouissons-nous. Viens ici près de moi, Annette.

La fillette s’approcha sans hâte. Elle était toujours très peu expansive vis-à-vis de sa mère ; Heidi croyait quelquefois que le cœur de son enfant lui était fermé et elle cherchait en vain la raison de cette vague hostilité.

— Et maintenant, tous à table ! Le thé est servi et il nous attend.

Heidi entra dans la salle à manger tenant Annette pressée contre elle ; les deux garçons suivirent.

Le soleil brillait sur la nappe blanche à longues raies jaunes. Il entrait comme chez lui à travers les grandes vitres. La théière brune et le pot à lait luisaient doucement près des bols ventrus ornés de fleurs peintes.

Brigitte, la grand’mère, ouvrit la porte vitrée de la galerie et entra dans la pièce.

— Bonjour, mes enfants, vous êtes en retard aujourd’hui.

Henry expliqua :

— Maman a reçu une lettre d’Amérique, nous aurons bientôt la visite de son amie.

— Est-ce vrai, Heidi, ce que dit ce petit ?

— Oui, c’est exact. Mon amie du pensionnat, Jamy, que vous connaissez d’ailleurs, m’écrit que sa fillette a été malade et que le docteur recommande un changement d’air et un séjour dans les montagnes de Suisse. Jamy a aussitôt pensé à Dörfli, et elle me charge de retenir des places à l’hôtel du village pour ses enfants et pour elle.

— À l’hôtel ! Mais alors ils n’habiteront pas avec nous ! s’écria Henry d’un air navré, pendant que Brigitte, qui n’aimait pas changer ses habitudes, prenait un air réjoui.

— Notre maison est assez grande pour les loger ici ; je vais en parler à Pierre dès qu’il sera rentré. En attendant, hâtez-vous, il se fait tard.

Le goûter se poursuivit en silence pendant quelques instants. Annette, qui était assise à la droite de sa mère, reprit l’enveloppe et regarda le timbre avec beaucoup de curiosité.

— Je ne vois pas du tout comment Henry a deviné que cette lettre venait d’Amérique ?

Heidi expliqua aussitôt :

— Les lettres U.S.A. que tu vois ici sont les premières lettres des mots « United States of America ».

— Est-ce de l’américain ?

— Non, c’est de l’anglais, car on parle cette langue en Amérique.

— Quel est le monsieur qui figure sur le timbre ? demanda alors petit Paul.

— C’est George Washington.

— N’est-ce pas le nom d’une ville d’Amérique ? remarqua Henry, fier de son savoir.

— Oui, c’est même le nom de la capitale des États-Unis ; c’est également celui de l’homme qui fut un fondateur de cette Confédération et son premier président.

Pendant la fin de l’histoire, Brigitte avait desservi. Tous se levèrent et passèrent dans ce qu’on nommait la chambre des enfants. Il y avait, au centre, une grande table carrée dont le bois de sapin, en dépit de tout, se couvrait d’inscriptions, de dessins ou de calculs. Lassés de lutter contre les petits vandales, les parents en avaient pris leur parti. Chacun avait sa place bien marquée. Heidi s’asseyait face à la fenêtre près de sa corbeille à ouvrage. Elle avait Annette à gauche et Henry et petit Paul à droite. On travaillait plus ou moins assidûment pendant une heure environ, la mère aidant l’un ou l’autre lorsque surgissait une difficulté.

Ce jour-là, on travailla mal. Les pensées vagabondaient par-dessus la mer et rejoignaient là-bas les pensées des autres enfants que la perspective d’un voyage en Europe réjouissait.

Vers six heures, Henry partit pour la laiterie ; Annette et petit Paul se mirent à jouer. Comme il était à prévoir, le jeune garçon raconta la grande nouvelle aux camarades qu’il rencontra et, le soir même, tout le village était au courant.

Quand Pierre rentra, Heidi lui parla de la lettre qu’elle venait de recevoir et, pendant le repas, la conversation roula encore sur ce sujet. On parla de la découverte de l’Amérique, de la guerre de Sécession, des gratte-ciel et de l’océan.

— Quand je serai grand, déclara Paul, je serai général américain !

Un peu plus tard, ayant changé d’idée, il voulait être marin sur un transatlantique.

Quand les enfants furent couchés, les parents reprirent la discussion.

— Que penses-tu de mon projet de les loger ici, Pierre ?

— Je le trouve excellent ; mais avons-nous tout ce qu’il faut pour satisfaire ton amie qui doit être fort riche ?

— Jamy était très simple autrefois.

— Autrefois, mais elle peut avoir changé. Il y a longtemps que tu ne l’as vue.

— Plus de vingt ans.

— C’est beaucoup, murmura Pierre.

Heidi réfléchit un instant puis elle sourit.

— Penses-tu que l’auberge de Dörfli soit plus confortable que notre « grande maison » ?

— Certes non, et j’avoue que le dessein de ton amie m’étonne. Le temps, en poétisant son souvenir, doit avoir singulièrement travaillé en faveur de notre vieille auberge.

— Je sais, Pierre, que tu n’aimes pas les étrangers et je ne voudrais pour rien au monde que tu sois importuné du fait de la présence de mon amie et de ses enfants. Mais sa petite Margareth-Rose doit inspirer beaucoup de pitié. Quand je songe à Claire qui a recouvré la santé sur l’Alpe, je me sens dans l’obligation de faire tout ce que je pourrai pour cette pauvre petite.

— Mais certainement, approuva Pierre, fais comme tu l’entends ; ce sera bien.

— Merci, Pierre, mais il faut que tu m’aides de tes conseils. Vois-tu la possibilité d’aménager jusqu’à Pâques deux pièces et un petit cabinet de toilette dans la grande salle sous le toit ?

— C’est facile ; la maison est bien construite jusque dans ses moindres détails ; il me suffira de deux galandages et de la pose de quelques tuyaux. Mais l’espace est insuffisant pour loger la famille de ton amie.

— Ce n’est pas Jamy que je prétends y loger, mais nos enfants ; Henry et petit Paul dans l’une des pièces et Annette dans l’autre. Ils deviennent grands et peuvent, surtout dans la belle saison, habiter là-haut.

— C’est vrai.

— Nous aménagerions alors les trois pièces du premier étage pour nos étrangers. Ils y seront fort bien, tout à fait comme chez eux, puisque parrain avait autrefois préparé ce logement pour que grand-père s’y sentît indépendant.

Pierre se mit à compter à haute voix.

— Nous sommes en mars, cela nous donne, jusqu’à Pâques, un peu moins d’un mois. Mais, dis-moi, ton amie n’attend donc pas ta réponse pour se mettre en route ?

— Non ; le docteur a conseillé un départ immédiat, en raison d’une amélioration qui s’est produite dans l’état de l’enfant. Une rechute entraînerait un nouveau délai peut-être fort long.

— De quoi souffre exactement la fillette ?

— D’asthme. Elle a des crises terribles qui l’épuisent et l’on a craint pour sa vie.

— L’air de nos montagnes guérira tout cela, j’en suis certain. De quelle durée sera leur séjour à Dörfli ?

— Jamy pense rester de Pâques à fin septembre. En somme tout l’été.

— La famille compte arriver ici à Pâques ; il faut faire venir les ouvriers dès demain.

Puis ils passèrent dans la salle à manger où Brigitte tricotait près de la cheminée.

— Quelle décision avez-vous prise ? demanda-t-elle aussitôt.

Avec l’âge, elle était devenue très curieuse.

— Eh bien ! nous recevrons chez nous mon amie et ses enfants, répondit Heidi.

— Je trouve que vous avez tort d’inviter tous ces étrangers ici.

— Mais vous vous souvenez pourtant de Jamy ?

— Oui, c’était une très brave jeune fille, et je me demande ce qu’elle est devenue dans ce pays « d’indigènes ».

Pierre et Heidi se regardèrent en souriant ; il arrivait en effet souvent à Brigitte d’employer des mots dont elle ignorait le sens.

La soirée était avancée et la journée du lendemain promettait d’être chargée. Les parents allèrent embrasser leurs enfants. Bientôt, tout s’endormit dans la grande maison.

Le lendemain, Heidi écrivit une longue lettre à l’hôtel Bristol à Paris, où Jamy descendait quelques jours avant de prendre le chemin de la Suisse.

Dès le premier jour, Annette ne parla jamais de ceux qu’on attendait. Elle donnait l’impression de se désintéresser complètement des changements apportés dans la maison ; sa mère l’observait avec un peu d’anxiété. Que cachait ce silence ? Que signifiait ce petit front têtu et ces yeux bleus qui parfois semblaient se faire si ironiques ? Serait-elle peut-être jalouse de ses frères ? Heidi se promit d’y veiller attentivement à l’avenir.

Le temps passa, le printemps s’installa lentement, mais dans la grande maison on ne s’en aperçut même pas.

Un jour, cependant, la fillette surprit toute la famille en demandant soudain : « Maman, puis-je prendre dans ma chambre le portrait du grand-père ? ».

On était à table. Tous les yeux se tournèrent alors vers le tableau peint par Chel et qui représentait le grand-père devant le vieux chalet de l’Alpe.

Chel le jeune peintre avait, d’après une photographie, rendu merveilleusement la physionomie caractéristique du grand-père.

— Pourquoi désires-tu emporter ce grand tableau là-haut ? lui dit Henry ; il n’est pas à toi et nous voulons le voir aussi.

— Henry, intervint sévèrement Heidi, est-ce à toi que ta sœur s’est adressée ? Puis se tournant vers la fillette :

— Cela te ferait vraiment plaisir d’avoir le grand-père avec toi ?

— Oui, maman.

Heidi allait encore poser une question, mais elle se retint afin de ne pas effaroucher la petite.

— Eh bien ! puisque tu le désires, je consens à ce qu’il habite désormais avec toi ; j’aurai ainsi l’impression qu’il te gardera là-haut.

La petite remercia chaleureusement sa mère.

Pierre s’étonna bien de la fantaisie de sa fillette, mais son âme simple ignorait les problèmes psychologiques qui n’avaient pas de secrets pour son épouse.

Le lendemain, on planta un clou dans la petite pièce du haut et le grand-père prit possession de la chambrette. On ne travaillait pas seulement dans la maison. Pierre passait des heures dans les serres qu’il avait aménagées contre le mur de l’habitation. À travers les vitres, on le voyait s’affairer autour des pots, transplanter, arroser, chauffer, consulter à tout instant le thermomètre. Heidi ne lui demandait rien, sachant qu’il préparait pour Pâques la surprise habituelle, c’est-à-dire des fleurs en surabondance pour garnir toutes les pièces. Seul, Henry avait l’autorisation d’aider son père et il en était fier. Quand il avait dit : « Je dois aller auprès de papa », on savait qu’il était inutile d’insister pour l’entraîner au jeu.

Un jour, alors que tous les changements étaient près d’être terminés, Heidi invita l’institutrice qui lui avait succédé à prendre le thé à la maison. Elle désirait lui parler d’Annette.

— Que pensez-vous de ma petite fille ?

— C’est une très bonne élève, appliquée et consciencieuse. Je suis tout à fait satisfaite de son travail.

— Et de sa conduite ?

— J’en suis également satisfaite. Annette est polie et je ne peux que me louer de tous les rapports que j’entretiens avec elle.

— Ne la trouvez-vous pas un peu renfermée, un peu secrète ?

— Nullement ; elle me semble au contraire très ouverte.

— Ne vous montre-t-elle pas un peu de méfiance ?

— Aucune. Si elle s’estime lésée ou accusée injustement, elle vient à moi et m’ouvre son cœur.

Ces paroles de l’institutrice firent mal à Heidi. Pourquoi Annette n’agissait-elle pas ainsi vis-à-vis de sa mère ? Fallait-il confier à cette jeune fille le grand souci qui la rongeait ?

— Est-elle bonne camarade ?

— Très bonne, toujours portée à prendre avec passion le parti de ceux qu’elle croit être victimes d’une injustice.

— Est-elle gaie ?

— Comme un pinson. Mais vous donnerait-elle de l’inquiétude ?

Heidi hésita, cherchant ses mots.

— Oui et non ; ici, elle est obéissante, soumise, mais elle ne se livre pas… j’ai l’impression quelquefois de ne pas la connaître.

L’institutrice ne sut que dire. C’était une jeune fille charmante, cultivée, bonne musicienne, mais trop jeune et trop inexpérimentée pour comprendre un tel cas. Elle essaya cependant de réconforter la mère angoissée en lui disant :

— C’est probablement une question d’âge, cela passera.

e

Puis les deux femmes parlèrent de l’arrivée prochaine des Américains.

— J’ai reçu un télégramme hier, dit Heidi ; mon amie est arrivée à Zurich où elle a consulté un spécialiste que lui avait recommandé son médecin de New York. J’attends un nouveau télégramme. Sous peu, nous connaîtrons le jour de l’arrivée et j’aurai du plaisir à revoir ma meilleure amie de pensionnat.

— L’avez-vous rencontrée à Frankfort ? Je sais que vous y êtes allée autrefois.

— Non ; nous étions ensemble au pensionnat à Lausanne. J’ai eu une amie à Frankfort qui s’appelait Claire et qui s’est guérie sur l’Alpe, mais ce n’est pas d’elle qu’il s’agit. Mon amie s’appelle Jamy, elle a épousé un Américain et est devenue citoyenne du nouveau monde. Il y a plus de vingt ans que je ne l’ai revue et, depuis son mariage, elle m’a fort peu écrit.

— La reconnaîtriez-vous ?

— Je n’en sais rien, mais les souvenirs auront vite fait de nous rapprocher.

Elles parlèrent encore un moment de choses et d’autres, puis l’institutrice se leva pour prendre congé.

— J’espère, lui dit Heidi, que vous voudrez bien continuer à venir passer la soirée de temps en temps avec moi ; mon amie aimait la musique ; nous la régalerons de petits concerts.

— Je n’oserai pas jouer devant elle.

— Mais si, cela vous aguerrira pour l’avenir, répliqua Heidi en souriant et en reconduisant la jeune fille.

Sur le seuil de la porte, elles se heurtèrent à Pierre.

L’institutrice plaisanta et demanda :

— Que fait le magicien dans son antre ?

— Chut ! n’en parlez pas, la « Merveille » dort encore. Peut-être s’éveillera-t-elle pour Pâques ?

— Est-ce une princesse que vous cachez ainsi, et sur laquelle vous veillez si jalousement ?

— Une princesse et ses suivantes, oui.

Tous rirent gaiement et se séparèrent en se serrant la main. Heidi entraîna son mari à la salle à manger et lui demanda :

— Que mettrons-nous contre ce mur à la place du grand-père ?

— J’y ai songé, répondit Pierre. Il me semble que nous pourrions y mettre un autre tableau de Chel, représentant le grand-père en soldat suisse au service de Naples. Je l’ai encadré, il est maintenant dans l’atelier. Nous le placerons demain.

— C’est demain Vendredi-Saint, Pierre, je désirerais que tu viennes avec moi à l’église et au cimetière.

— Je suis absolument d’accord, répondit Pierre.

À ce moment, Brigitte s’écria : « Un nouveau télégramme ».

Une porte s’ouvrit, les enfants qui jouaient dans leur chambre furent les premiers auprès de Brigitte.

— Donne vite, grand’mère, je vais porter ce télégramme à maman.

— Non, répondit Brigitte sans lâcher l’enveloppe. Ta mère descend, tu peux attendre.

Impatients, les enfants tournaient autour de leur grand’mère, faisant mille suppositions.

— Ils ne viennent plus.

— Ils arrivent ce soir.

— Il y a eu un accident de chemin de fer.

Heidi prit le télégramme et le lut à haute voix.

 

« Arrivons demain 16  h. à Mayenfeld.

Jamy. »

 

— Bravo ! Bravo ! s’écrièrent ensemble les enfants. Nous irons à leur rencontre.

— Nous descendrons à Mayenfeld avec Henry, dit Pierre. La route est longue pour les petits qui aideront leur mère à préparer le repas et à décorer la table pour que l’accueil soit sympathique.

Le soir, Henry et Paul parlèrent encore longtemps dans leur chambre.

— Le garçon a douze ans, ce sera mon ami.

— Ce sera aussi le mien, répondit Paul ; j’ai sept ans maintenant.

— C’est vrai, concéda l’aîné, tu es grand, mais tu pleures encore comme un bébé.

— Eh bien ! dorénavant, je ne pleurerai jamais plus.

— Je lui montrerai notre caverne, ajouta Henry.

— Et moi, est-ce que tu me la feras voir ?

— Peut-être, quoique ce soit très loin d’ici. Au pied des rochers du Falkniss.

— Moi, je lui prêterai tous mes livres d’images, dit Paul. Petit à petit, la conversation se ralentit et bientôt les deux garçons dormaient à poings fermés, rêvant de cow-boys à cheval et d’expédition dans les glaciers.

Annette, elle, ne s’endormit pas si facilement. Elle regarda longuement le tableau du grand-père et murmura :

— Cher grand-père, fais que la petite fille m’aime et qu’elle soit mon amie.

Il y avait beaucoup de ferveur dans le vœu de la fillette.

CHAPITRE II

UNE ARRIVÉE EXTRAORDINAIRE

Le lendemain, le soleil éclaira un paysage magnifique. Le Falkniss étincelait, presque irréel, sur un ciel d’un bleu profond, tandis que l’eau courait partout à travers les prés autour de Dörfli, où la neige fondait. Les crocus mauves et les crocus blancs, si délicats qu’on ne peut les cueillir sans qu’ils se fanent, s’ouvraient partout comme autant de messagers de joie.

Très tôt, les enfants furent debout, faisant mille projets pour la journée, pour la semaine et même pour tout l’été.

Après le service religieux, Pierre entraîna Heidi dans la serre.

— Voici ce que tu peux prendre. Et il montra des bégonias roses et des géraniums rouges. Mais n’entre pas dans la petite pièce qui est ici à côté.

— Oh ! Oh ! fit Heidi, jouerais-tu à Barbe-Bleue ? Que de mystère !

— D’ailleurs, ajouta Pierre, j’ai pris mes précautions : la porte est fermée à clé.

Heidi ne peut s’empêcher de rire.

— Tu as bien fait de te méfier de ma curiosité ; mais sois tranquille, ta « princesse » ne risque rien. Elle pourra, triomphante, faire à Pâques son entrée dans le monde.

Depuis le dîner, Henry ne tenait plus en place et harcelait tout le monde. Enfin, il prit les devants et se mit en route tout seul. Il dut attendre son père pendant une grande demi-heure au détour de la route, remontant, descendant, remontant, puis redescendant encore. Enfin, il poussa un soupir de soulagement quand son père le rejoignit.

Tout de suite, Heidi et Annette s’étaient mises au travail. Elles étendirent sur la table rallongée pour la circonstance une grande nappe à carreaux bleus. Heidi prétendit avec raison qu’il fallait des couleurs pour égayer les vieilles boiseries brunes. On plaça ensuite des fleurs partout et Annette mit des vases dans les chambres destinées à l’amie de sa mère et à ses enfants. À quatre heures, Heidi et les enfants s’accordèrent un moment de répit et se retrouvèrent dans le hall. Petit Paul ne cessait de demander :

— Maman, vont-ils arriver bientôt ? Puis il se précipitait dehors pour surveiller la route.

Enfin, après une longue attente, on entendit un bruit de roues devant la porte. Heidi, Annette et Paul sortirent rapidement et, dans l’obscurité déjà presque totale, les deux amies s’étreignirent tandis que les enfants se tenaient sur une prudente réserve. Pierre et Henry déchargèrent les bagages, aidés par le conducteur du char postal.

— Vite, au chaud ! s’écria tout de suite Heidi, entraînant son amie et poussant les enfants devant elle. Ils entrèrent dans le vestiaire où ils enlevèrent chapeau et manteau et l’on fit plus succinctement les présentations.

— Voici Annette, et voici Margareth-Rose, dit Jamy, prenant chacune des deux fillettes par la main.

Annette se tenait sur la réserve, mais avec une charmante spontanéité, Margareth lui mit les bras autour du cou et lui dit doucement :

— Je t’aime déjà beaucoup. Je suis sûre que nous serons amies comme nos mamans.

Annette, saisie, lui rendit son baiser.

Quant à Georges, il se borna à serrer avec force la main d’Annette et de Paul leur disant gentiment :

— Bonjour, comment allez-vous ?

Annette fut encore plus interloquée et elle répondit seulement par un bonjour à peine perceptible.

Les hôtes furent conduits à leur chambre et l’on se retrouva bientôt tous autour de la table de la salle à manger. Brigitte fit rire aux larmes Jamy en lui disant « Mademoiselle », et en l’assurant qu’elle n’avait pas beaucoup changé. Puis, les deux amies égrenèrent le chapelet de leurs souvenirs.

— Te souviens-tu de notre arrivée à Mayenfeld avec Mlle Reymond ?

— Si je m’en souviens. Il me semble que c’était hier.

— As-tu reçu des nouvelles de nos camarades de pension ?

— Pendant quelques années ; puis, petit à petit, nous avons cessé de nous écrire.

— Te souviens-tu du jour où Mlle Larbey a perdu son chapeau sur le lac…

— Oh ! bien sûr, nous allions faire le tour du lac et un brusque coup de vent l’a décoiffée ; elle était verte de rage.

Jamy et Heidi éclataient de rire à tout propos, parlaient ensemble, se répondaient, s’interrogeaient et les enfants, muets, regardaient avec étonnement leurs mères, qu’ils trouvaient singulièrement rajeunies. On arriva ainsi au dessert. Tout à coup, Heidi, la première, reprit conscience de ceux qui étaient là.

— Parlons maintenant un peu de vous. Avez-vous fait un bon voyage, Georges ?

— Très bon, merci.

— Comment trouves-tu notre pays ?

— J’aime beaucoup Zurich, et le lac. Nous nous y sommes promenés sur le petit bateau à vapeur.

— Et toi, Margareth-Rose, penses-tu pouvoir être heureuse sur nos montagnes ?

— Oh, oui ! très heureuse… puis elle ajouta, après un petit silence, si vous me permettez de coucher dans la même chambre qu’Annette.

Les deux mamans sourirent ; cette prière de la petite faisait lever de nouveaux souvenirs. Quant à Annette, elle rayonnait. Jamy se tourna vers sa fille.

— Mais, ma chérie, tu sais que la nurse montera demain, et qu’elle a l’habitude de partager ta chambre.

— Je t’en prie, maman, permets. D’abord, je ne serai plus malade, car on n’est pas malade à la montagne. Et puis, si j’ai besoin de quelque chose, Annette me soignera.

— Oh, oui ! affirma celle-ci avec conviction.

— Nous verrons alors demain comment nous pourrons arranger tout cela. Maintenant, vous devez être fatigués, nous allons vous mettre au lit.

Ainsi fut fait et, un peu plus tard, Heidi, Jamy et Pierre s’installaient devant la cheminée de la salle à manger, où brûlait un bon feu de grosses bûches.

— Il faut que je vous remercie tous les deux, dit Jamy ; vous nous avez merveilleusement installés. J’ai scrupule toutefois à accepter votre si généreuse hospitalité, et je vais voir dès demain comment je puis faire pour ne pas vous gêner trop longtemps.

— Comment ! s’écria Pierre, vous ne pensez pas sérieusement à ce que vous dites ; nous avons fait de notre mieux, et nous serions désolés que vous ne vous plaisiez pas chez nous.

Heidi remercia Pierre d’un sourire et ajouta :

— Vois-tu, Jamy, nous vivons bien seuls ici, et, de temps en temps, nous éprouvons le besoin d’un peu de contact avec l’extérieur. C’est toi qui nous rends service en demeurant ici.

— Puisqu’il en est ainsi, je n’insiste pas, et je resterai dans votre maison avec mes enfants. Je n’aimerais pas habiter à l’auberge, mais je sais combien les Suisses tiennent à leur vie de famille et je ne veux pas trop troubler la vôtre. Voilà donc ce que je vous propose : Donnez-moi la jouissance de l’ancienne cuisine du grand-père.

— Mais, dit Heidi, nous ne l’avons pas employée depuis quelque vingt ans. Elle est bien délabrée.

— Cela n’a pas d’importance. Je la ferai remettre en état. Je trouverai bien ici ou à Mayenfeld une bonne cuisinière, et j’arrangerai la chambre de Bob de telle façon que nous puissions manger sous la véranda.

— Comme tu voudras, acquiesça Heidi, mais, en attendant, vous serez nos hôtes.

La soirée se prolongea jusqu’à dix heures ; puis, on se souhaita une bonne nuit et on se sépara.

Le lendemain fut une journée mémorable pour nos jeunes Américains. Georges, qui s’était levé avant le soleil, était allé réveiller Henry. Les deux garçons étaient sortis sans déjeuner et Henry avait fait à Georges les honneurs du paysage.

— Ici, c’est l’Alpe et là-haut, le chalet. Derrière, tu vois le Falkniss. De temps en temps, au printemps, on entend descendre les avalanches.

— Crois-tu que j’aurai la chance d’en entendre une ?

— Sûrement, c’est la saison… Vois-tu, tout là-haut, ces rochers noirs ?

— Où cela ?

— À gauche de l’Alpe. Eh bien, là, nous avons découvert de merveilleuses grottes. En été, nous y allons souvent et nous jouons aux hommes des cavernes et aux voleurs. C’est magnifique.

— Chez nous aussi, il y a des montagnes très élevées, avec des cavernes et des glaciers.

— Est-ce près de New York ?

— Oh, non ! c’est très loin. J’y suis allé une fois avec papa, c’était grandiose… Pourrai-je te suivre là-haut ?

— Bien sûr, si les autres le permettent.

— S’ils ne permettent pas, j’irai quand même.

— Tu ne connais pas le chemin.

— Je te suivrai.

— Tu ne pourrais pas, le chemin est difficile. Il faut grimper comme un chamois.

— Si tu peux y aller, je le pourrai aussi. J’ai fait beaucoup de sport chez nous. Je sais nager, plonger, aller à cheval.

La conversation se poursuivit ainsi jusqu’au moment où les deux garçons s’aperçurent qu’ils avaient faim et qu’ils n’avaient pas déjeuné.

Pendant ce temps Margareth-Rose s’était réveillée et, sitôt vêtue, elle avait couru sur la galerie de bois.

— Oh ! Mamy, viens vite, vite, avant que tout cela ne disparaisse.

Jamy était accourue.

— C’est beau, Mamy, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est beau.

Et la mère et la fille se turent un moment pour admirer. La neige faisait de grandes stries blanches sur les prés à peine verdissants. Le village était encore dans l’ombre ; quelques toits fumaient, mais les hautes montagnes déjà tout éclairées faisaient à l’entour comme un cercle magique. L’air même qu’on respirait avait un goût de neige et de pureté. Les grands sapins noirs semblaient autant de sentinelles autour du village. Plus loin, sur les flancs, ils avaient l’air de se hâter à la conquête du sommet.

— Mamy, ici, je ne serai pas malade, je le sais. Je respire mieux que partout ailleurs.

— Puisses-tu dire vrai, ma chérie.

— Il me semble que l’air est léger et que je vais pouvoir m’envoler.

— Il faudra donc que je t’attache comme un ballon de baudruche !

La fillette rit tant que sa mère la regarda avec quelque inquiétude, mais tout se passa bien, et le souffle redevint normal.

— J’ai tellement faim que je voudrais déjeuner tout de suite !

— Descendons alors, je suis sûre qu’on n’attend plus que nous.

On ne les avait pas attendues. Heidi avait servi les garçons et Annette. Quand Jamy et Margareth-Rose apparurent, ce furent de joyeuses salutations.

La journée passa comme un rêve. Pierre alla chercher des branches de sapin qu’il transporta sous le hangar. Puis il se mit à travailler en grand mystère pendant plusieurs heures. Heidi descendit à la cuisine dont elle ferma la porte à clé et, là, elle confectionna pour le lendemain des caramels à la crème, des macarons, des truffes au chocolat.

Quand le garde-manger fut en ordre, elle mit de l’eau sur le feu et y plongea des oignons et douze œufs. Elle ressortit les œufs quelques minutes plus tard. Ils avaient une magnifique couleur jaune. Pendant ce temps, Jamy, aidée par la nurse, déballait les bagages. Georges faisait la connaissance de tous les enfants du village avec lesquels il discutait de son voyage. Jamy avait engagé cette nurse, qui était une Suissesse de Lausanne, lors de la naissance de Georges. On avait installé sur la galerie, à l’ombre d’une tente, une chaise longue pour Margareth-Rose. Annette s’assit près d’elle et ne la quitta plus. À midi déjà, les deux fillettes n’avaient plus de secret l’une pour l’autre.

— Je voudrais que tu connaisses mon Daddy.

— Qui est-ce ?

— C’est mon papa. J’ai beaucoup pleuré quand j’ai su qu’il ne pouvait pas nous accompagner.

— Pourquoi n’est-il pas venu aussi ?

— Il a des affaires. Et Margareth-Rose prononça ce mot « des affaires » avec un tel respect qu’Annette n’osa pas l’interroger plus avant.

— Il viendra nous chercher en automne, il nous l’a promis.

— J’aimerais que tu restes tout le temps chez nous.

— Je le désirerais aussi, mais il faudrait que Daddy soit avec nous.

— On pourrait lui renvoyer ton frère, suggéra Annette, qui n’aimait pas les nouvelles figures.

— Daddy ne serait pas content, il veut aussi me voir.

— Je croyais, et Annette baissait les yeux, qu’un papa préférait toujours son grand fils.

— Pas chez nous ; en tout cas, Daddy m’aime autant que Georges.

— C’est curieux, dit Annette. Et elle sembla se plonger dans de profondes pensées.

— Mais, demanda soudain Margareth-Rose ton papa ne t’aime-t-il pas autant qu’Henry ?

— Oh non ! répondit Annette spontanément, comme étonnée qu’elle eût pu faire une supposition semblable.

— Que c’est triste ! murmura Margareth-Rose, compatissante ; et, posant sa petite main sur celle d’Annette, elle dit tout haut : Pourquoi ton papa ne t’aime-t-il pas ? N’es-tu pas gentille avec lui ?

— Je ne sais pas.

— Comment tu ne sais pas ! L’embrasses-tu quand il rentre ? Te pends-tu à son cou ? Te serres-tu contre lui bien fort, pour lui montrer combien tu l’aimes ?

— Non.

— Alors, c’est bien simple, c’est lui qui croit que tu ne l’aimes pas.

— Mais, je n’ose pas.

— Tu as tort, dit Margareth d’un petit air sévère, ses doux yeux bleus fixés sur Annette qui ressemblait à une coupable ; tous les papas aiment que leur petite fille les embrasse.

— Pas le mien.

— As-tu essayé ?

— Non, jamais.

— Alors, tout va bien ! s’écria Margareth-Rose triomphante. Essaye et tu verras.

— Tu m’aideras ?

— Bien sûr, et d’abord, dès que je le verrai, je l’embrasserai, moi, ton papa.

— Tu oseras ?

— Pourquoi pas ? Je l’aime bien, et je veux le lui montrer ; tu n’auras qu’à faire comme moi !

Après un petit silence, Margareth-Rose demanda brusquement :

— Est-ce que ton papa embrasse Henry plus souvent que toi ?

Annette sourit.

— Non, vraiment pas, mais dès qu’il y a quelque chose à faire, papa dit : « Henry m’aidera, Henry viendra avec moi, Henry fera ceci, Henry fera cela ».

— Mon Daddy aussi fait cela. Il monte à cheval avec Georges, nage avec lui, fait des tours en auto avec lui. Mamy et moi restons bien tranquilles à la maison. Mamy dit que Georges est un garçon, comme papa, et que les garçons doivent s’amuser et travailler entre eux.

Le visage de la fillette était sérieux, encadré de ses boucles blondes, et ses paroles avaient un tel accent d’autorité qu’Annette accepta la leçon. Elle poussa un soupir et dit :

— C’est peut-être vrai, mais toi, tu as ta maman.

— Mais, toi aussi.

— Ce n’est pas la même chose.

— Pourquoi ?

— Ta maman, elle est à toi…

— Et la tienne ?

— Elle est à petit Paul.

Margareth-Rose rit.

— Mais, bien sûr, puisque petit Paul est ton frère.

— Mais il a pris maman rien que pour lui.

Comme déchargée d’un lourd fardeau, Annette releva les yeux. Elle vit, fixé sur elle, le regard soupçonneux de sa nouvelle amie.

— Mamy dirait que tu es jalouse, et ce n’est pas beau.

Des larmes vinrent aux yeux d’Annette ; Margareth-Rose continua comme si elle récitait une leçon.

— Les mamans aiment tous leurs enfants, à moins qu’elles ne soient de mauvaises mères.

Annette protesta, le rouge de la honte au front.

— Maman n’est pas une mauvaise mère, je ne veux pas que tu dises cela.

— Mais c’est toi qui l’as dit.

— Non, non ! je ne l’ai pas dit, s’écria Annette en jetant sa tête sur le matelas de la chaise longue. Elle se mit à sangloter si fort que Jamy, inquiète, apparut à la porte-fenêtre. Voyant le gros chagrin de l’enfant, elle la prit tendrement contre elle, en disant :

— Ne pleure pas, ma chérie, nous allons arranger tout cela.

D’un coup d’œil, elle interrogea sa fillette qui commençait aussi à pleurer.

— Maman, c’est tellement triste, la maman d’Annette ne l’aime pas.

Jamy laissa s’établir un silence qu’elle rompit enfin.

— Crois-tu vraiment que ta maman ne t’aime pas ?

Annette ne répondit pas, mais elle secoua la tête.

— Tu te trompes, fillette, ta maman m’a tant parlé de toi dans sa lettre que je sais qu’elle t’aime.

— C’est vrai qu’elle a parlé de moi ?

— Dans chaque lettre. Et elle était très angoissée à ton sujet, demandant pourquoi « toi » tu semblais ne pas l’aimer.

— Mais, je l’aime ma maman.

— Je le sais bien que tu l’aimes, mais tu agis vis-à-vis d’elle comme si tu ne l’aimais pas.

Les sanglots de l’enfant redoublèrent. Jamy la prit très tendrement dans ses bras, et doucement, mais fermement, elle lui expliqua les choses.

— Une maman traite ses enfants selon leur âge. Quand tu étais petite, tu avais besoin d’être surveillée sans cesse parce que tu ne voyais pas le danger et parce que tu ne savais rien faire seule. Puis, il a fallu te laisser marcher seule, courir, aller en classe. Tu es devenue une grande fille, ton intelligence s’est développée. Ta maman a dû s’habituer à te laisser agir seule, afin de te préparer à la vie. Quand Paul est venu, il a fallu recommencer avec lui tout ce que l’on avait fait pour toi…

Annette écoutait avec une attention passionnée, elle murmura :

— Alors, maman m’aime autant que petit Paul ?

— Autant, ma petite fille, je te le promets… Mais ne crois-tu pas que tu as eu quelques torts ?

— Lesquels ?

— Ta maman était en droit d’attendre que tu la secondes dans sa tâche auprès de Paul. De même que ton père compte sur l’aide d’Henry, de même une mère compte sur sa grande fille. T’es-tu jamais occupée d’être la petite maman de ton cadet ?

— Je jouais avec lui souvent.

— Tu jouais avec lui, mais, quand il pleurait, le consolais-tu ? quand il avait besoin de quelque chose, lui venais-tu en aide ?

— Non, j’appelais maman.

— Quand tu seras maman toi-même, tu verras que les tout petits demandent une attention constante, puis, peu à peu, à mesure qu’ils grandissent, ils dépendent de moins en moins de leur mère.

La discussion se poursuivit encore un moment. Jamy sut trouver les mots qu’il fallait pour convaincre Annette. Elle-même n’avait-elle pas souffert, étant enfant, d’un manque d’affection réel de la part de sa mère ?

Enfin Annette releva la tête. Elle avait encore les yeux bien rouges, mais une lueur de joie y brillait.

— Je suis si contente de tout ce que vous m’avez dit. Merci.

Annette hésita un moment, puis elle demanda :

— Est-ce que je dois vous dire Madame ? j’aimerais vous appeler autrement.

— C’est vrai, ma chérie, ce Madame est trop cérémonieux et ne me convient pas non plus. Comment pourrais-tu m’appeler ?

Margareth-Rose, qui avait écouté jusque-là sans dire un seul mot, s’écria impétueusement :

— Oh ! elle pourrait t’appeler marraine ou tante.

— Je vous appellerai tante parce que je n’en ai point, tandis que j’ai déjà une marraine.

— Très bien ; tu deviens donc ma petite nièce ; scellons notre amitié par un baiser.

Le soir, une entente merveilleuse régna autour de la table. Heidi regardait tendrement tout son monde et se demandait quelle fée bienfaisante avait ainsi prodigué de la joie à tous.

En allant se coucher, Annette embrassa sa mère en lui disant :

— Maman, je t’aime bien.

Heidi, saisie, rendit son étreinte à la fillette. Plus tard, dans la soirée, les deux mamans parlèrent de leurs enfants et Heidi remercia son amie pour les paroles bienfaisantes qu’elle avait dites à Annette.

— Quel bonheur que tu sois venue ! Je pressentais bien que ma fillette souffrait ; j’avais vainement essayé de lui parler, elle ne me comprenait pas. Maintenant qu’elle n’a plus ce sentiment refoulé de jalousie vis-à-vis de son jeune frère, elle sera heureuse.

Le lendemain, jour de Pâques, fut splendide. Les enfants trouvèrent dans le jardin des nids de mousse que Pierre avait garnis d’œufs en chocolat, de caramels et de petits lapins en nougat. Ce fut autour de la maison une belle fête pour tous. Pierre promit aux deux garçons de les emmener faire du ski au chalet de l’Alpe. Quand ce jour arriva, le temps était couvert et le vent soufflait. Une couche de neige fraîche recouvrait l’Alpe. Toute la matinée, les deux garçons s’en donnèrent à cœur joie. L’après-midi, ils allèrent sous la conduite du père visiter la caverne.

— Je venais là, tous les jours d’été quand j’étais chevrier, dit Pierre. Il alluma un bon feu et prépara un excellent repas. Le soir, à table, Georges ne tarit pas d’éloges sur tout ce qu’il avait vu, en particulier sur le chalet de l’Alpe. Il en parla avec tant d’enthousiasme que Margareth-Rose voulut à tout prix qu’on fixât la date de sa première ascension là-haut.

— Nous y monterons tous dans deux semaines, s’il fait beau, promit Heidi.

— Pourrai-je aller en skis ? poursuivit la fillette.

— Malheureusement pas, répondit Jamy. Ce sera le printemps, il n’y aura plus de neige ; mais tu pourras cueillir des gentianes.

Le temps passa rapidement pour tous. Jamy, constatant avec satisfaction que sa fille se portait mieux, accorda des vacances à la nurse.

CHAPITRE III

SUR L’ALPE

Juillet était arrivé et dans les jardins s’épanouissaient les roses. Il y en avait des touffes magnifiques ; les jeunes rosiers étaient couverts de boutons et on en voyait éclore sur toutes les fenêtres. C’était une véritable année de roses.

Une grande animation régnait à la « Maison du Bonheur ». On s’apprêtait à monter au chalet du grand-père. Heidi et Jamy avaient l’œil à tout, et ce fut bientôt le départ. La joie des enfants était à son comble. Le soleil était chaud, l’eau des neiges ruisselait partout et s’écoulait en gazouillant dans l’herbe qui verdoyait. Des crocus tapissaient des pentes entières, ces beaux crocus blancs et mauves, si délicats qu’on ne peut les cueillir sans les froisser. Au fur et à mesure de la montée, le Falkniss se dressait de plus en plus majestueux, et, sitôt après un tournant du sentier, le chalet de l’Alpe apparut entouré de trois majestueux sapins.

Heidi ralentit sa course. Sans s’en apercevoir, elle avait pressé le pas et son cœur battait au souvenir du passé. Jamy, elle aussi, ne put rester insensible et bien des pensées l’assaillirent à son tour.

— Pressons le pas, dit-elle, les enfants sont déjà en haut et René, le chevrier, ne va pas tarder d’arriver avec les bagages.

Une fois tout installé, Heidi et Jamy autorisèrent les enfants à gambader sur la montagne, mais avec l’assurance formelle qu’ils rentreraient avant la nuit. Ils ne se firent pas prier et s’élancèrent en poussant des cris formidables.

— Quel bonheur ! Nous allons vers les sommets ! Un grand silence régnait sur la nature ; seuls les oiseaux s’appelaient en sifflant ; le soleil élargissait sa lumière d’or.

— Regarde, Margareth, regarde comme c’est beau ! Courons, nous arriverons bientôt au sommet !

— Il vaut mieux nous ménager, Annette ; si nous nous fatiguons trop, nous ne pourrons pas aller bien loin.

Des fleurs rouges, jaunes et blanches étincelaient comme de petits diamants.

La pente devenait de plus en plus raide, mais les enfants, agiles comme des chamois, la gravissaient avec ardeur.

— Si nous nous arrêtions un peu, dit Georges, je crois qu’il serait temps de manger quelques-unes de nos provisions.

Aussitôt dit, aussitôt fait. C’était un plaisir de voir avec quel appétit la petite troupe dévora le contenu des sacs. Une heure plus tard, ils reprirent leur route, plus alertes que jamais, mais le but était plus éloigné qu’ils ne l’avaient cru. Enfin, ils finirent par atteindre la crête, et le mazot du père de René, qui était chasseur de chamois.

— Voyez, leur dit ce dernier, en leur montrant une haute cime, ces deux aigles royaux, je ferai tout mon possible pour en abattre un que vous pourrez rapporter en Amérique, et comme je sais que vous adorez les chamois, je vous en ferai voir tout à l’heure sur un rocher, avec la jumelle que voici.

La journée était splendide. Au ciel, les nuages voguaient loin, toujours plus loin, et le ciel devenait de plus en plus bleu. Les heures passèrent vite. Le soleil baissait à l’horizon.

— Il est temps de redescendre, mes amis, leur dit le chasseur ; il ne faut pas inquiéter vos parents par une arrivée tardive.

Après avoir remercié le brave homme de tout leur cœur, les enfants s’élancèrent sur la pente et ne tardèrent pas à atteindre le chalet du grand-père.

Heidi et Jamy furent heureuses de voir que tout s’était bien passé, et la table étant prête, chacun mangea de bon appétit.

— Que ferons-nous ce soir ? demanda subitement Margareth.

— Maman nous racontera quelques belles légendes, le voudras-tu, dis, maman ?

— Certainement, avec grand plaisir et, sitôt le repas terminé, je vous donne rendez-vous dans la grande salle du chalet.

Une demi-heure plus tard, Heidi commença :

« Quand nous passerons le Gothard, lors de notre prochain voyage en Suisse, nous traverserons la Reuss sur un pont moderne, solidement construit. Il n’en fut pas toujours ainsi. Vous en remarquerez un autre, au-dessous. C’était, autrefois, l’unique passage et le pont s’appelait le « Pont du Diable ». Le nouveau a hérité de ce nom. Voici l’origine de son baptême. Tous les ponts construits précédemment n’avaient pu résister aux avalanches et aux tempêtes. Le bailli de Goeschenen rentrait un soir chez lui en murmurant : « Notre pont a été de nouveau démoli hier, n’y aurait-il donc que le roi des Enfers qui pourrait nous en construire un ? ».

— Eh bien ! je m’en charge, répondit quelqu’un.

— Comment ? demanda le bailli en se retournant. Êtes-vous donc Satan ?

— Oui, c’est moi, et je me ferai un plaisir de réaliser votre vœu en vingt-quatre heures.

— Pour quel prix ?

— Pour rien, mais vous n’aurez qu’à me signer ce papier.

Le bailli prit le parchemin et lut ce qui suit :

« Le soussigné déclare sur son honneur donner au Diable en échange du pont qu’il doit construire sur la Reuss la première âme qui y passera. »

— Je signe, dit le bailli.

Ce fut presque une révolution. On voulut jeter le bailli dans le torrent.

— Patience, mes amis, répondait-il, j’ai mon idée.

Le lendemain, le pont était construit, le Diable avait tenu sa promesse. C’était donc au bailli de faire honneur à sa signature.

Perché sur un rocher, Satan attendait sa proie. Subitement, il vit quelque chose avancer sur le pont. C’était un chien auquel on avait attaché une casserole à la queue pour le faire courir plus vite.

Furieux d’avoir été trompé, Satan jura qu’il détruirait son ouvrage pour se venger du bailli. Il alla chercher un énorme rocher qu’il transporta pour le jeter sur le pont.

Alors qu’il acheminait le rocher près de Goeschenen, il croisa une bonne vieille. Celle-ci se signa et lui dit : « Mon bon monsieur, la sainte Vierge vous soit en aide ! ». À ces mots, le Diable laissa échapper le rocher qui, depuis cette date, est toujours au même endroit.

Tout le monde écoutait Heidi avec intérêt et, chaque fois, elle était obligée de raconter un nouveau récit.

— Puisque vous avez vu des chamois, dit-elle, je vais vous raconter leur légende.

— Il y a longtemps de cela, les habitants de la vallée étaient si pauvres qu’ils trouvaient seulement dans la chasse leur moyen d’existence. La montagne se dépeuplait, les chamois devenaient de plus en plus rares, et ce n’était qu’au prix des plus dures difficultés qu’on parvenait à en tuer un de temps en temps. Un matin, un des plus habiles chasseurs partit avec son fusil pour abattre le gibier dont la vente devait lui permettre d’acheter du pain pour sa famille. C’était en hiver, le froid était rude et la misère grande. Arrivé au bord d’un précipice, il vit une maman chamois couchée près du bord ; elle n’avait pu franchir l’obstacle et elle pleurait. Elle sentit le chasseur et tourna vers lui sa tête suppliante, mais les angoisses de la pauvre mère ne purent fléchir l’homme qui s’apprêtait à la tuer. Au moment où il épaulait, il aperçut un vieillard assis près de la pauvre bête qui lui léchait les mains. C’était le génie de la montagne.

— Homme de la vallée, pourquoi venir tourmenter les habitants de la montagne ? lui demanda-t-il.

— Parce que je ne peux les trouver dans la vallée, répondit le chasseur.

Le vieillard se mit à traire la maman chamois. Il tendit une coupe pleine de lait chaud à l’homme de la vallée.

— Voilà de quoi apaiser ta faim, dit-il ; ce lait se changera en fromage. Dorénavant, la vallée entière pourra s’en nourrir, car chaque jour le fromage se renouvellera, à condition qu’on ne le mange pas entièrement. Va, et laisse vivre en paix mes chamois et mes aigles.

Le chasseur remercia le génie de la montagne et redescendit dans la vallée avec le fromage miraculeux.

Alors les chamois joyeux reprirent confiance et la montagne se repeupla de gibier. Mais un jour qu’une de ces bêtes était venue près du chalet, le chasseur l’abattit. Le lendemain, le fromage ne s’était pas reconstitué. Il fallut recommencer la chasse. Un jour qu’il se trouvait près de l’endroit où le génie lui était apparu, l’homme fut pris de remords et voulut redescendre dans la vallée, mais un chamois surgit devant lui. Le chasseur l’ajusta et le blessa seulement. Le chamois se coucha au bord du gouffre. Le génie de la montagne était sur l’autre côté. Le chasseur eut un vertige et roula dans l’abîme en poussant un cri qui retentit dans toute la vallée.

Durant longtemps, tous les chasseurs qui partaient ne revenaient jamais et on entend encore fréquemment leurs cris de détresse. »

Juillet s’écoula ainsi. Chaque jour les enfants montaient sur l’alpage et chaque soir Heidi racontait à la famille assemblée des histoires nouvelles. Puis août arriva. Pierre, comme tous ses compatriotes, dut partir aux frontières.

— C’est le grand-père de l’Alpe qui aurait dû te voir ainsi en soldat, lui dit Heidi au moment du départ, lui qui avait combattu à Naples et qui parlait beaucoup du service militaire.

— Sois tranquille, Heidi, et vous tous aussi, répondit-il. Depuis des siècles, notre pays a rempli ses devoirs, assumé ses responsabilités, et fait respecter ses frontières. Nous serons dignes de nos aïeux.

Deux semaines plus tard, Jamy recevait une lettre de son mari qui lui donnait le conseil de rester en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Il lui faisait entière confiance et la laissait libre de prendre toutes les dispositions nécessaires pour l’éducation des enfants.

Septembre arriva. Les jours devinrent plus courts et la température baissa.

Georges put continuer chaque jour à faire une grande moisson de fleurs pour l’herbier qu’il désirait offrir à son collège en retournant en Amérique.

Les deux familles regagnèrent ensuite « La Maison du Bonheur ». Une lettre de Pierre arriva le jour même. Il donnait d’excellentes nouvelles à chacun et recommandait à Heidi de faire apprendre aux enfants tous les beaux épisodes de l’Histoire suisse.

CHAPITRE IV

UN ACCIDENT

On appelle « Crêt de la Neige » une haute arête de montagne qui plonge d’un côté dans la fertile vallée de Mayenfeld aux vertes prairies et, de l’autre, au fond d’une gorge étroite et rocheuse où le torrent mugit en bouillonnant. Ce torrent descend d’un glacier grisâtre qu’on voit se dresser vers le ciel ; son cours est sauvage et impétueux. Quand il se précipite dans la gorge, il rejaillit en écumant contre les rochers qui lui barrent le passage et il se fraie un chemin avec un fracas épouvantable par-dessus des blocs de plus petites dimensions.

L’endroit où le vacarme est le plus fort, où l’eau bouillonne avec le plus de fureur est un défilé où s’entassent d’énormes rochers qui se sont autrefois détachés des parois de la montagne et ont été précipités dans le fond du ravin. Ils encombrent tellement le lit du torrent que celui-ci fait un grand saut par-dessus l’obstacle. Cet endroit s’appelle le « Saut du Rocher ». Dans cette gorge solitaire où la voix peut à peine se faire entendre à travers les mugissements incessants des eaux tumultueuses, des êtres humains avaient pourtant construit leur habitation.

Au pied de la paroi du rocher était adossée une maisonnette avec de petites fenêtres et un toit de bardeaux, sur lequel on avait mis de grosses pierres, afin que la toiture ne soit pas emportée par le vent. C’est là que demeurait Joseph le Flotteur et sa famille. Il était appelé ainsi parce qu’il surveillait le passage des énormes bûches qu’on jetait plus haut dans le torrent pour que le courant les emportât dans la vallée, où elles alimentaient une grande scierie. Or, il arrivait fréquemment que les billes de bois restaient accrochées à de gros rochers. Joseph le Flotteur prenait une grosse perche terminée par un crochet, il gagnait le milieu du torrent en sautant d’une pierre à l’autre et, au moyen de son crochet, il harponnait les bûches et les remettait au fil de l’eau.

Le métier de flotteur était pénible et parfois même très dangereux. Ce que Joseph gagnait suffisait très juste à le faire vivre lui, sa femme Marthe et leurs quatre enfants.

À quelques centaines de pas de la maison du flotteur, il y avait une autre habitation, positivement collée au rocher comme un nid d’oiseau ; elle était si petite que deux personnes seulement pouvaient y loger. Mais, seule, la vieille mère Sylvie y habitait. Tout le monde la connaissait et l’appelait ainsi. Elle était toujours assise dans sa petite chambre et filait son lin. Tous les trois mois, sa tâche achevée, elle allait vendre son travail au village de l’autre côté de la montagne. Elle recevait en échange de ses beaux écheveaux l’argent qui lui permettait de vivre.

D’où venait le lin qu’elle filait ? Personne ne le savait. La mère Sylvie n’avait pas de champs, elle ne possédait que la petite maison avec ses deux chambrettes, et cependant elle filait toujours.

Ces deux maisons étaient les seules habitations bien loin à la ronde ; il fallait monter plus d’une heure pour arriver au hameau et à la petite église du Crêt.

L’automne était arrivé, ramenant de bonne heure des jours sombres et froids. Du reste, l’air était toujours plus âpre au fond du ravin que sur les pentes ensoleillées, car le soleil disparaissait très tôt derrière les hautes parois et l’on sentait tout de suite le froid et la crudité du soir. Dans les bois, au sommet des rochers, le vent qui sifflait parmi les vieux sapins et les hêtres faisait tomber les feuilles ou les aiguilles desséchées.

Un robuste garçon ramassait le bois mort sous les arbres et tournait de temps en temps la tête comme pour surveiller quelqu’un. À quelque distance, allant d’arbre en arbre, se trouvait une pâle et maigre fillette occupée à la même besogne. Tout à coup, elle laissa glisser à terre les branches qu’elle tenait dans son tablier et s’appuya contre le tronc d’un sapin. Au même instant le garçon leva la tête.

— Jeannette, lui cria-t-il, est-ce le vent dans les arbres qui te fait peur ?

— Non, non, répliqua la fillette, seulement je ne peux presque plus respirer tellement l’air me fatigue.

L’enfant, qui paraissait encore plus pâle, s’assit au pied de l’arbre.

— Laisse tout cela, Jeannette, ne fais plus rien du tout, je ramasserai assez de bois pour que la mère soit satisfaite, lui dit alors son frère d’un ton protecteur. Et il se mit à ramasser avec tant d’ardeur les petites branches sous les arbres d’alentour qu’en peu de temps il en eut un gros tas. Debout près de sa sœur, il essuyait la sueur de son front, tandis qu’elle levait vers lui avec amour ses deux grands yeux foncés et son mince visage décoloré.

— Tu as travaillé pour deux, Jos, et moi je ne puis presque plus rien faire, dit-elle avec tristesse. Si seulement je pouvais devenir plus forte !

— Bien sûr ; tu reprendras des forces, tu verras, quand tu seras grande, fit Jos pour la consoler. Mais viens, Jeannette, j’ai assez de bois. Allons nous asseoir là-bas, à l’endroit où l’on aperçoit l’eau.

En disant ces mots, Jos aida sa sœur à se relever, puis il l’entraîna derrière lui jusqu’au bord du rocher. De cette place on voyait le Trient accourir tout blanc d’écume. Les enfants s’assirent sous le vieux sapin battu par les orages et dont les longues branches pendaient au-dessus de la paroi de rochers.

Jos et Jeannette étaient les aînés des enfants du flotteur. Le garçon avait onze ans et la fillette dix. La forte carrure de l’aîné faisait le plus grand contraste avec les membres frêles et délicats de sa sœur. Il aidait souvent son père et, chaque fois que le travail le permettait, Jos en profitait pour aller à l’école du village. C’était une très grande joie pour lui, car il avait du plaisir à étudier et tout l’intéressait. Jeannette aussi aurait dû aller en classe, mais la route était si longue et la neige si épaisse en hiver qu’elle restait toujours à la maison. Toutefois, elle n’était pas illettrée. En effet, à peine arrivé de l’école, Jos lui racontait et lui apprenait tout ce qu’il savait. La fillette prenait un extrême plaisir aux leçons de son frère.

Ce soir-là, c’était pour eux le plus beau moment de la journée. Jos essuya les dernières gouttes de sueur qui perlaient sur son front et s’assit sur une pierre à côté de sa sœur.

— Regarde là-bas, Jeannette, commença-t-il, regarde comme l’eau se précipite en rejaillissant contre les pierres. Tu vois comme elle mugit. Tu penses peut-être qu’elle fait toujours comme ça. Eh bien, pas du tout. Très loin, très loin, où nous ne sommes jamais allés, elle se jette dans une autre rivière puis elle arrive dans un lac. Il est large et profond. Ses eaux sont en général calmes. Je sais que plusieurs grands bateaux naviguent sur ce lac. Je me demande toujours comment est construite la machine qui les fait avancer. Tu sais, Jeannette, que j’ai construit beaucoup de petits bateaux en bois qui descendent le courant du torrent si je les laisse aller ; mais, si l’eau était tranquille, ils n’avanceraient plus. Et, cependant, ceux qui naviguent sur le lac avancent toujours, car on peut les diriger où l’on veut. Je ne m’explique pas du tout ce mystère.

— Ne pourrais-tu pas devenir mécanicien, Jos ? s’écria la fillette avec vivacité ; tu comprendrais alors toutes ces choses. Et ce joyeux espoir colora d’une vive rougeur son visage si pâle.

— C’est précisément la question que je me pose jour et nuit, répondit le garçon. Vois-tu, poursuivit-il en sortant de ses poches un nouveau petit bateau, quand je serai mécanicien, je gagnerai beaucoup d’argent. Nous irons habiter au bord du lac où le climat est meilleur ; tu n’auras plus de travaux pénibles à faire et tu guériras rapidement. Je ferai en sorte que tu sois toujours bien et c’est moi qui travaillerai. Mais qu’as-tu ? As-tu froid ?

L’enfant avait eu à plusieurs reprises des petits frissons, mais les projets de Jos l’absorbaient tellement qu’elle ne s’en était pas aperçue.

— Oui, il fait froid, répondit la fillette et il est tard ; regarde, il commence à faire sombre.

Jos se leva d’un bond. Lui aussi avait tout oublié en parlant de l’avenir. Il alla bien vite à l’endroit où il avait déposé son fagot, le chargea lestement sur son dos et commença à courir, jeannette voulut le suivre, mais elle haletait sous sa charge et toussait sans interruption.

— Pose tout cela par terre, Jeannette, je reviendrai le chercher, lui cria Jos plein de pitié.

Jeannette obéit ; elle ne porta pas plus loin son fardeau ; à peine pouvait-elle suivre Jos dans sa descente rapide. Arrivé près de la porte de la maisonnette, il se débarrassa de son bois et remonta en courant. La mère était sur le seuil de l’entrée ; elle préparait des pommes de terre pour le repas du soir.

— Allons, allons ! cria-t-elle d’une manière pressante à la fillette qui arrivait. Allons, Jeannette, viens donc plus vite ! Où êtes-vous restés si longtemps ? Pourquoi ton frère est-il reparti ? Il a toujours quelque chose en tête celui-là. Entre donc et surveille les petits afin qu’ils ne fassent pas de sottises. Prépare la table, Jeannette, et fais taire les garçons, entends-tu le vacarme qu’ils font ?

Jeannette s’était arrêtée pour tenter d’expliquer à sa mère que Jos était reparti sans aucune mauvaise intention. Mais elle ne put y parvenir. La bonne Marthe était fort affairée, elle croyait qu’il était indispensable de travailler sans relâche de l’aube au soir.

Jeannette installa les deux petits garçons à table. Elle leur mit à chacun une petite cuillère dans la main. Jos et son père arrivèrent de deux côtés opposés, l’un chargé de son lourd fardeau l’autre portant sur son épaule sa longue perche à crochet. Le flotteur avait eu une journée fatigante. Il appuya sa perche contre la maison et entra. Presque aussitôt toute la famille fut réunie autour de la table dans la petite chambre et tous entamèrent de bon appétit les pommes de terre fumantes. Seule, Jeannette semblait n’avoir pas faim. Elle trempa seulement une ou deux fois sa cuillère dans un bol de lait, après quoi elle regarda avec étonnement ses deux petits frères qui mangeaient gravement, sans interruption, jusqu’au moment où il ne resta plus rien sur la table. Alors, la mère dit hâtivement :

— Jeannette, conduis tes jeunes frères au lit.

Jos qui rentrait de l’étable aida sa sœur à transporter les enfants dans leur chambrette. Puis, le moment du repos étant aussi venu pour elle, elle gagna son petit lit. Jeannette resta longtemps éveillée, elle songea longuement à ce qu’elle pourrait faire pour que Jos puisse devenir mécanicien.

 

Le lendemain matin, une petite troupe d’enfants s’élançait joyeusement sur la route pour escalader la montagne où la brise chante sans arrêt à travers les branchages qui élèvent vers le ciel leurs sommets flexibles. C’étaient nos deux petits Américains, Margareth-Rose et Georges, accompagnés d’Henry, d’Annette et Paul, les enfants d’Heidi.

Après une heure de marche, ils atteignirent le plateau du rocher où se dresse la maisonnette du cantonnier de la commune. Au premier abord, elle semble un peu négligée, mais au fur et à mesure qu’on s’en approche, l’impression est tout autre. Jamais maisonnette ne fut si bien entretenue. Sur le devant, un joli jardinet enchante le regard par ses fleurs les plus variées, et un jardin potager d’un ordre parfait étale les légumes les plus divers. Le tout entouré de jolies barrières en bois sur lesquelles grimpent des fleurs de toute espèce. Un admirable escalier conduit sur la galerie qui entoure la maisonnette et qui donne accès aux trois chambres composant le logis.

Les enfants étaient ravis de tout ce qu’ils voyaient, et repartaient chaque fois avec plus de courage à l’assaut de la montagne. Ils ne purent s’empêcher de pousser de formidables youlies à la vue d’un énorme troupeau de chèvres gardé par un chevrier qui était très fier de ses bêtes. Il les aimait toutes de la même façon, mais il en adorait une tout particulièrement. C’était une superbe chèvre toute noire, avec de belles cornes et une étoile blanche sur le front. Il l’avait appelée : « Tempête ».

Si le petit chevrier affectionnait Tempête, cette dernière le lui rendait bien. Que de fois ne venait-elle pas se frotter contre lui comme pour lui dire :

— Tu vois, nous sommes de bons camarades ; je sais que tu ne m’abandonneras jamais. Et, tel un être humain, elle le regardait de ses bons yeux de bête. Ah ! si elle avait été capable de causer, la petite chèvre, que de belles histoires n’aurait-elle pas racontées !

Elle était toujours la première à la tête du troupeau ; rien ne l’effrayait ; elle bondissait sur les plus gros rochers, coudoyait les plus profonds précipices où les eaux écumantes du torrent se fracassaient avec des grondements de tonnerre en faisant rejaillir son écume sur les flancs déchirés de la montagne. Bien des fois, le chevrier avait tremblé pour la vie de sa petite Tempête, mais elle paraissait si sûre d’elle-même, elle était si agile et si gracieuse, qu’il finit par se convaincre que rien ne pourrait lui arriver. Les enfants se joignirent au chevrier. On avait atteint le pâturage où, comme d’habitude, le troupeau paissait jusqu’à l’heure du retour. Le soleil s’était levé dans une apothéose de rouge, d’or, de pourpre ; les montagnes semblaient s’étirer sous ses chauds rayons. Des rumeurs vagues et lointaines faisaient vibrer l’azur du ciel comme le bruit lointain de la mer sur les plages. Pas un nuage à l’horizon, pas la plus petite brume, la nature entière faisait chanter son rêve. En bas, tout au fond de la vallée, les villages sous les premiers rayons du soleil paraissaient flamboyer et sortir de l’ombre où la nuit les avait noyés.

Combien de fois le chevrier n’avait-il pas été saisi par ce merveilleux spectacle ! Mais chaque fois qu’il se renouvelait, son cœur bondissait follement dans sa poitrine et un sentiment indéfinissable s’emparait de tout son être.

La matinée s’écoula dans le calme le plus complet ; les bêtes elles-mêmes paraissaient rêveuses, et le troupeau restait compact, ce qui permit au berger de muser et de se reposer.

Au début de l’après-midi, un tout petit nuage se dessina à l’horizon droit en face sur la montagne, puis, peu à peu, d’autres se formèrent et l’atmosphère devint plus lourde. Le gardeur de chèvres connaissait ces signes précurseurs de l’orage, aussi se mit-il en devoir de rassembler son troupeau et de descendre avec ses compagnons au chalet des chèvres.

Au moment du départ, le premier coup de tonnerre se fit entendre, et un énorme éclair déchira les nues. Le vent qui, au début, s’était mis à souffler doucement, augmenta d’intensité. Les sapins craquaient sous la rafale et gémissaient comme si un être invisible avait cherché à les déraciner, et la pluie se mit à tomber en trombe. Le ciel était devenu couleur d’encre, tout avait pris un aspect fantastique ; le torrent, en roulant des eaux noires et boueuses, grondait et dévalait la pente à une vitesse vertigineuse. Le chevrier ne s’effrayait pourtant pas, il avait l’habitude de ces ouragans et il était déjà, pour son âge, un courageux garçon, mais il fut très surpris en voyant la sérénité dont faisait preuve le petit Georges.

Tempête, toujours si docile, montrait des signes de nervosité. Elle sautait de droite à gauche, et ne semblait nullement vouloir obéir à la voix de son maître. À peine venait-elle de s’écarter un peu, qu’un formidable coup de tonnerre ébranla les alentours, et la foudre s’abattit à quelques mètres de là sur un splendide sapin qui s’écroula avec un tel gémissement que le troupeau se dispersa dans toutes les directions et que les enfants eux-mêmes se jetèrent à terre, muets de terreur. Quand ils se relevèrent, ils aperçurent Tempête qui s’enfuyait, et qui, sans souci du danger, gambadait follement sur le bord du gouffre qui surplombe la rivière.

Cette fois, le chevrier fut saisi de crainte :

— Tempête ! Tempête ! viens ici, écoute-moi ! Mais rien n’y fit et l’insouciante se mit à cabrioler de plus belle.

Le petit Georges n’hésita pas un seul instant et, sans plus réfléchir, il se précipita à la poursuite de la chèvre.

Celle-ci le regardait venir de ses yeux malicieux, elle bondissait toujours plus vite en longeant le bord de l’abîme ; il fit un effort désespéré, et, dans une détente formidable, il se rua à son tour juste à l’instant où le terrain se dérobant sous les pieds de Tempête, elle disparut au fond de la rivière, où elle fut emportée. Dans son élan irréfléchi, Georges ne s’était pas rendu compte du danger. Et malgré les efforts désespérés qu’il fit pour se reprendre, il disparut à son tour dans les eaux écumantes.

À cette vue les enfants, se mirent à crier éperdument tandis que l’orage continuait de plus belle.

Par une chance providentielle, un homme avait assisté à la chute du petit Georges, dans le torrent impétueux. Sans hésitation, il bondit quelques mètres plus bas, se lança dans les eaux écumantes et, après de terribles efforts, fut assez heureux pour sauver le petit Georges. L’homme qui venait d’accomplir ce bel acte de courage, c’était précisément Joseph le flotteur. Inutile de dépeindre la joie des enfants quand ils virent le flotteur tenant dans ses robustes bras le corps de leur petit camarade. Le retour à la maison fut moins triomphal. Jamy sut prouver sa reconnaissance. Quelques mois après on pouvait voir, adossée à la maison du flotteur, une étable dans laquelle se trouvaient deux chèvres et une vache.

Le bonheur est entré dans cette demeure et Jos, grâce à l’aide de Jamy, pourra faire son apprentissage de mécanicien. Ainsi son vœu le plus cher sera réalisé.

CHAPITRE V

LE LONG HIVER

Et l’hiver était arrivé. Après les jours d’automne qui étaient devenus de plus en plus âpres, la neige avait recouvert le Falkniss, tous les pâturages, le village et la vallée.

Jamy était heureuse car sa fillette se portait merveilleusement. Les deux mères s’occupaient avec soin de l’éducation de leurs enfants. Après le repas du soir, ceux-ci insistaient toujours auprès de Heidi pour l’entendre raconter un nouveau récit, une nouvelle légende. Précisément, ce soir-là, tout le monde était assemblé dans le salon.

— Est-ce vrai, maman, demanda Margareth-Rose, que nous ferons un voyage en Suisse l’an prochain ?

— Mais oui, fillette, si vous êtes tous sages et studieux, nous visiterons le pays et ce voyage durera un mois.

— Nous saurons de cette façon, non seulement la géographie de la Suisse, mais nous connaîtrons aussi son histoire. Vous nous raconterez toutes les légendes de toutes les vallées, des lacs et des montagnes.

— Oh, que je suis content ! s’écria Georges. Pouvez-vous nous en raconter déjà une ce soir.

Les deux mères sourirent. Elles savaient, en effet, que les enfants avaient un immense plaisir à écouter les récits qu’elles leur narraient.

« Eh bien, commença Heidi, puisque vous avez été appliqués, vous entendrez ce soir l’histoire vraie de « La Fée d’Intra ». Si, comme je le prévois, nous allons l’an prochain au bord du Lac Majeur, vous verrez sur la rive une maison splendide au milieu des plus beaux jardins. Vous reconnaîtrez immédiatement ce parc bordé d’un mur, par-dessus lequel pendent des roses rouges et blanches et où l’on aperçoit, du côté de la villa, des plantes exotiques qui fleurissent sous de grands magnolias. Un grand fouillis de roses éclatantes couronne le mur de la terrasse. Vous admirerez plus haut des magnolias couverts de fleurs. Des aloès et des cactus élèvent dans le bleu du ciel leurs grands bras raides et leurs corolles d’un rose tendre. Le long de la haie, des lauriers scintillent d’innombrables étoiles d’or, et de grands buissons de daphnés répandent au loin leur parfum exquis.

« Or, mon histoire commence sur les pentes vertes des montagnes d’Unterwald qui sont parsemées jusqu’au sommet de petits chalets en bois. En apercevant une de ces maisonnettes accrochée contre un grand rocher comme un nid d’oiseau de proie, on suppose que c’est sûrement la dernière : et, tout à coup, on en découvre une autre, plus haut perchée encore que la précédente. En été, cela doit être bien amusant de courir du haut en bas des pentes gazonnées, ou d’errer sur les alpages où le vent passe en mugissant. Mais, en hiver, la neige est si épaisse autour des chalets que, seuls, les hommes peuvent se frayer un chemin au travers. L’hiver est d’autant plus dur à passer, et il faut vivre plus chétivement encore que d’habitude. Mais l’histoire que je vous raconte se passait par une belle soirée d’été ; le soleil illuminait les verts pâturages de la montagne et, par la grande porte ouverte d’un des chalets les plus élevés, ses rayons d’or pénétraient jusqu’au fond de la cuisine enfumée. Une femme, debout près de l’étroit foyer, remuait d’un poignet vigoureux le contenu de la marmite, où la farine de maïs dorée et le lait blanc s’amalgamaient en une pâte épaisse. À cet instant, une voyageuse, l’air très las, tenant par la main une toute petite fille, gravissait le sentier qui monte de la vallée. La femme quitta un moment sa besogne et s’avança sur le seuil de la porte pour voir ce qui arrivait.

— C’est une personne que je ne connais pas ; elle se trompe sans doute de maison, pensa-t-elle, en se retournant vers son fourneau.

Les deux voyageuses s’arrêtèrent un instant pour reprendre haleine ; la mère respirait avec peine, son visage était pâle d’épuisement. La fillette, à ses côtés, était si frêle et si légère qu’elle se laissait secouer sans résistance par le vent de la montagne, mais elle, au moins, avait des couleurs sur ses joues.

— Tu ne peux plus marcher, mère, dis ? Veux-tu que je te tire un peu des deux mains, comme cela ? dit-elle en essayant d’aider sa mère.

— Non, Yvonne, répondit celle-ci, tu es beaucoup trop faible pour me tirer. Continue seulement, je te suivrai bien. Il est vrai que je suis fatiguée, mais nous arriverons bientôt en haut.

Cependant, l’enfant ne lâcha pas la main de sa mère, et fit tout ce qu’elle put pour lui faciliter la montée. Ayant atteint le petit chalet, elles s’avancèrent vers la porte ouverte. La femme sortit immédiatement.

— Vous n’êtes pas au bon endroit, dit-elle en s’adressant aux étrangères. Cette maison appartient au montagnard Marcel, ce n’est pas lui que vous cherchez ?

La mère s’était rapprochée.

— Je reconnais bien la maison paternelle, quoique je l’aie quittée depuis bien longtemps, dit-elle avec un triste sourire sur son maigre visage. Il est vrai que tu n’étais pas encore ici quand je suis partie. Marcel n’est-il pas à la maison ?

Pendant ce discours, la femme ouvrait de grands yeux et regardait la nouvelle venue comme si elle voyait une revenante devant elle.

— Tu n’es pourtant pas Lise ? s’écria-t-elle surprise ; ce n’est pas possible ! Cette petite est-elle à toi ? Tu es donc mariée ? Mais tu dois être malade ? Personne ne devinerait que c’est toi. Marcel te reconnaîtra peut-être, mais il n’est pas à la maison, il ne rentre qu’à la tombée de la nuit.

— Laisse-moi d’abord m’asseoir un moment, Marie. Je ne peux presque plus me tenir debout. Je répondrai ensuite à tes questions. Ne puis-je pas rester dans la maison jusqu’au retour de mon frère ? J’aimerais lui parler.

— Pourquoi pas ? répliqua Marie en ouvrant brusquement la porte avec fracas, pour retourner dans sa cuisine.

— Est-ce ici que tu demeurais quand tu étais petite ? demanda l’enfant en voyant sa mère reprendre haleine et regarder autour d’elle d’un air songeur.

— Oui, c’est ici. Tout est resté comme autrefois. Là, derrière le poêle, sur cette petite marche, nous nous sommes si souvent assis ensemble, mon frère et moi, pour partager ce que nous avions reçu ! Les soirs d’hiver, quand l’ouragan hurlait autour du chalet, nous nous serrions bien fort l’un contre l’autre, et nous avions toujours quelque chose à nous dire ; à force de bavarder, nous finissions par oublier la peur et la faim que nous avons connues si souvent en hiver.

Sur ces entrefaites, Marie ayant terminé son repas, rentra et posa deux assiettes sur la table.

— Vous mangerez bien quelque chose après une si longue montée, fit-elle d’un ton peu encourageant. Tu aurais pu choisir un meilleur moment pour venir voir ton frère, Lise ; si tu étais montée ce matin de bonne heure, tu aurais eu tout le temps nécessaire pour redescendre. Jusqu’où penses-tu retourner ce soir ? Es-tu à Stans ?

— Je viens de Stans, mais je voudrais parler à mon frère et savoir ce qu’il pense, répondit Lise, en hésitant. Ne te donne pas la peine de nous donner à manger ; nous n’avons pas grand’faim. J’avais emporté un peu de pain pour le trajet.

Au même instant, on entendit devant le chalet les pas lourds d’un homme qui rentrait.

— Il arrive plus tôt que je ne pensais, remarqua Marie en ouvrant la porte.

Marcel entra. Sa sœur s’était levée et s’avançait à sa rencontre.

— Ne me reconnais-tu pas ? demanda-t-elle à son frère en lui tendant la main. Je puis bien m’asseoir chez toi, dans notre vieille chambre ! Tout est resté comme autrefois !

— C’est Lise ! s’écria-t-il en saisissant la main qui lui était tendue et en la secouant à plusieurs reprises. Oui, c’est bien toi, Lise, je te reconnais bien maintenant. Mais comme tu as changé ! Es-tu mariée ? Cette fillette est-elle à toi ? Il y a des années que tu n’as plus écrit ; il est vrai qu’on ne t’avait pas répondu souvent. Touche-moi la main, petite ! Je suis ton oncle, il ne faut pas avoir peur de moi.

Yvonne, qui se tenait cachée derrière sa mère, s’avança et mit de bon cœur sa petite main dans celle de son oncle.

— Viens, nous allons manger ensemble, dit-il en conduisant l’enfant à table. Et toi, Lise, assieds-toi aussi. Tu as l’air à bout de forces.

Sa sœur répondit avec empressement, et Marie sortit pour chercher le repas. Alors, Lise, se glissant plus près de son frère, lui dit à voix basse :

— Peux-tu nous garder pour la nuit ? Ou bien crois-tu que ta femme ne serait pas contente ? Je ne voudrais pas amener des querelles dans ta maison.

— Penses-tu donc que je ne puisse pas te garder une nuit sous mon toit ? s’empressa de répondre le frère. Comment voudrais-tu redescendre la montagne ce soir ? Tu n’as pas l’air d’en être capable ! Mangeons d’abord ; ensuite nous irons nous asseoir un moment devant la maison et nous parlerons comme au temps passé. Nous aimions encore mieux le banc qui est dehors que celui du poêle en hiver, quand nous nous blottissions l’un contre l’autre pour avoir moins froid, te rappelles-tu ?

Marcel sourit en évoquant ses souvenirs.

— Nos garçons ne sont pas de même ; ils préfèrent se battre pour se réchauffer !

Marie rentra à cet instant et posa sur la table une épaisse bouillie de maïs que chacun accueillit avec plaisir.

— Où sont donc les garçons ? demanda Marie à son mari, quand tout le monde eut fini de manger.

— Ils arriveront bientôt ; ils descendent encore du foin, répondit-il. En attendant, arrange un lit pour ma sœur et la petite, elles coucheront ce soir ici.

— Ah ! mais où ? demanda Marie d’un ton bref.

L’homme réfléchit un instant.

— Dans la chambre des garçons, répondit-il enfin. Eux pourront coucher au fenil ; ils dorment bien où que ce soit, et s’il n’y a pas d’oreillers, ils s’arrangeront avec le foin.

Marie se dirigea en grommelant vers la porte. La petite était si fatiguée du voyage, qu’elle dormait déjà profondément dans son coin.

— Laisse-la dormir jusqu’à ce que tout soit prêt, dit Marcel. Sors avec moi ; quand nous serons seuls, tu pourras tout me raconter.

Le frère et la sœur quittèrent la salle et prirent place sur l’étroit banc de bois qui avait existé de tout temps contre le chalet et qui était maintenant bruni par l’âge. La lune s’était levée et éclairait la vallée. C’était exactement comme autrefois, lorsque, encore enfants, ils s’asseyaient côte à côte et discutaient ensemble de ce qu’ils feraient quand ils seraient grands.

Ils pensaient tous deux à ce passé, déjà lointain.

— Eh bien, Lise ! raconte-moi ce que tu es devenue, dit le montagnard à sa sœur, qui restait silencieuse, absorbée dans ses souvenirs.

— Si tu veux, Marcel, je vais te raconter ma vie brièvement. Il y avait une année que j’étais en place chez le baron lorsqu’il prit un nouveau domestique ; c’était un étranger qui s’appelait Peter. Deux ans plus tard, malgré les conseils du baron et de la baronne qui estimaient que j’étais trop jeune, je l’épousais. Nous sommes partis ensemble dans son pays où mon mari pensait qu’il pourrait travailler. Mais ce ne fut pas le cas. Nous étions dans la misère et je devins gravement malade. Alors, il partit pour l’Amérique et je n’ai plus eu aucune nouvelle de lui. Je ne sais pas s’il est encore de ce monde. Quant à moi, j’ai commencé d’errer d’un endroit à l’autre pour chercher du travail, mais je n’avais presque plus de force et il m’était impossible de me placer avec mon enfant. Je ne veux pas me plaindre et te raconter par où j’ai passé ; je ne serais jamais venue ici, si je n’avais pas senti la gravité de mon état. Je désire te demander si tu veux garder ma fille qui n’a personne au monde. J’espère qu’elle pourra t’aider plus tard.

Le montagnard fut d’abord un peu effrayé ; il remuait son chapeau comme quelqu’un qui ne sait pas trop que répondre.

— Tu me prends un peu au dépourvu, répondit-il enfin. Mais, tu comprends, Marie est une femme brave et laborieuse, qui fait tout ce qu’elle peut pour nous. Je ne sais pas si elle sera d’accord ; c’est la raison pour laquelle je ne te réponds pas oui tout de suite, comme je le ferais s’il n’y avait que moi. Nous avons grandi ensemble dans cette maison qui t’appartient aussi bien qu’à moi. J’en parlerai donc à Marie et j’espère que la chose s’arrangera.

Comme il finissait de parler, les garçons arrivaient des pâturages avec leur foin attaché sur un vieux traîneau.

— Venez ici et saluez votre tante Lise ; dites-lui bonsoir ! cria le père à ses fils qui, à peine arrivés, s’étendaient tout de leur long sur le sol pour jouir à leur aise de la fraîcheur du soir après une chaude journée de travail. Ils s’avancèrent et tendirent leurs mains brunies en souhaitant le bonsoir à leur tante.

— Je vous aiderai plus tard à décharger le foin, continua le père. Entrez dans la salle à manger et mangez d’abord quelque chose, vous avez bien mérité votre repas. Vous trouverez dans la maison une chose qui vous fera plaisir, je ne vous dis pas quoi. Les garçons coururent à la cuisine. Lise remarqua que les deux frères ne se ressemblaient pas et supposa que leurs natures devaient aussi être dissemblables. Son frère répondit qu’ils n’avaient pas eu le temps de se développer d’une manière personnelle. Depuis qu’ils étaient tout petits, ils avaient dû beaucoup travailler ; ils n’avaient qu’une année de différence et faisaient le même ouvrage. Le plus âgé, Henri, était un peu plus grand que son frère Raymond. Ils n’étaient pas méchants, mais un peu rudes et batailleurs. Le père faisait souvent la réflexion que si, à l’âge de ses garçons, il n’avait pas eu le même plaisir à donner des coups, c’était sans doute parce qu’il avait une sœur pour compagne. Il se proposait de dire à son épouse qu’une petite fillette ne pourrait que faire du bien à ses deux enfants.

Lise voulut rentrer ; elle frissonnait à la fraîcheur du soir. Son frère la suivit. Les garçons avaient fini de manger et regardaient Yvonne sans mot dire. La petite s’était réveillée dès leur entrée dans la salle et leur avait dit un timide bonsoir ; mais, saisis de surprise à cette apparition, ils n’avaient rien répondu et s’étaient mis à manger en silence. La petite s’était de nouveau blottie dans son coin.

Ils feront plus ample connaissance demain, pensa Marcel.

— Venez, garçons, rentrons notre foin.

En ce moment, Marie entra et annonça que le lit des garçons était préparé pour sa belle-sœur. Les deux femmes se saluèrent en se souhaitant une bonne nuit.

— Mère, murmura l’enfant en se serrant contre elle, je crois que la tante aimerait mieux que nous ne soyons pas venues.

— Vois-tu, Yvonne, cela se comprend, mais nous ferons tout ce que nous pourrons pour les aider. Es-tu d’accord, ma petite ?

L’enfant fit un signe de tête énergique. Elle comprenait combien sa mère avait besoin de repos, elle savait aussi combien elle avait été gravement malade.

Lorsque les deux enfants eurent gagné leur chambre à coucher improvisée sur la fenière, leur père, contrairement à son habitude, revint à la cuisine et dit :

— Marie, assieds-toi un moment, je désire te parler.

Il lui fit part de l’intention qu’il avait de garder sa sœur et sa nièce. Mais il se heurta à une forte résistance de sa femme. Dans une autre circonstance, il n’aurait pas discuté, mais, à chaque objection il avait une réplique, si bien que, finalement, Marie accepta. Marcel en fut très heureux et il conclut :

— Je me souviens de ce que ma sœur a été pour moi quand je rentrais à la maison avec des habits déchirés et que je craignais de paraître devant mon père ou ma mère. Tu verras, elle nous rendra de grands services.

Marcel et ses garçons se rendaient de si grand matin à l’ouvrage que Lise et la petite ne les virent pas avant leur départ. Elles étaient toutes deux si fatiguées qu’elles s’éveillèrent bien après le lever du soleil. Comme Lise s’en excusait auprès de sa belle-sœur, celle-ci lui répondit d’un ton plus amical que la veille, en lui annonçant qu’elle et sa fille pourraient rester dans leur demeure. La mère remercia sincèrement Marie.

Aussitôt qu’elle eut fini de manger le morceau de pain noir qu’elle avait trempé dans son café, elle demanda à sa belle-sœur quels travaux elle pouvait faire. Marie se hâta d’aller chercher quelques raccommodages. Lise prit son ouvrage et alla s’asseoir sur le petit banc adossé contre la maison ; sa fillette s’assit à son côté et demanda à tricoter.

Quand les enfants accompagnaient leur père pour récolter du foin très haut sur la montagne, ils emportaient dans une besace le pain et le fromage qui leur servaient de repas. À la nuit tombante, ils rentraient pour manger.

À midi, quand les deux femmes et Yvonne s’assirent pour manger une soupe et des pommes de terre, la tante fut très heureuse de constater comme sa petite nièce savait bien travailler.

— Dès demain matin, dit-elle, Yvonne pourra aller avec ses cousins cueillir des fraises comme ils le font chaque dimanche.

Immédiatement après le repas, Lise recommença son ouvrage et Yvonne reprit place à côté de sa mère avec son tricot. Le fil grossier et les lourdes aiguilles courbaient ses petits doigts délicats ; néanmoins, la fillette était heureuse parce qu’elle se trouvait près de sa mère et qu’elle adorait l’entendre parler de sa vie d’autrefois. Une fraîche brise passait sur le petit chalet et balançait gaiement les fleurettes et les brins d’herbe sur le gazon ensoleillé.

— Maman, raconte-moi encore quelque chose du château où tu vécus, demanda-t-elle, ou, si tu préfères, une belle légende du Moyen Âge. Tu sais, sur le chemin, hier, tu m’as dit que quand nous serions dans la maison où tu demeurais autrefois tu m’en raconterais plusieurs.

— Mais oui, répondit sa mère. Ici, toutes les choses passées sont si présentes à mon souvenir qu’il me semble qu’il ne s’est écoulé que douze mois depuis mon départ, et non douze années. J’avais alors vingt ans. C’était par un beau dimanche d’été ; le soleil illuminait les montagnes et nous étions contents, mon frère et moi, d’être libres. Toute la semaine nous avions travaillé beaucoup, car c’était l’époque des foins et, chaque matin, je montais à trois heures sur les hauts pâturages avec mes camarades. Jusqu’au soir, nous coupions l’herbe et nous fanions sur des pentes très raides, dans une position souvent dangereuse et fatigante. Notre père, en effet, travaillait aussi aux foins pour d’autres personnes, afin de gagner quelque argent.

Le dimanche nous descendions avec mon frère à Stans ; c’était une fête pour nous. Donc, un dimanche, plusieurs étrangers qui se trouvaient sur la place nous posèrent toutes sortes de questions sur notre vie et nos familles.

Une dame très élégante nous parla avec beaucoup de bonté ; elle voulut savoir ce que je faisais, où j’habitais, et avec qui je vivais. Mais elle me faisait pitié ; elle avait l’air si malade et si chancelante que je lui offris d’aller chercher une chaise. Elle me remercia disant que cela n’était pas nécessaire, mais je la vis subitement prendre mal, et je l’accompagnai à son hôtel. Son mari accourut aussitôt et prit soin d’elle. Le jour suivant, elle me fit venir ; elle m’accueillit avec une grande amabilité et me remercia de l’avoir aidée. Elle m’offrit un beau châle bleu et blanc en témoignage de reconnaissance. Puis elle me dit que, si je voulais, et que si mes parents étaient d’accord, elle m’emmènerait. Elle était si douce que sa proposition de voyager avec elle m’enthousiasma aussitôt. Je décidai donc d’aller immédiatement à la maison avec elle, afin de discuter avec mes parents. Ceux-ci ne formulèrent aucune objection ; au contraire, ils furent très heureux pour moi. Deux jours après, nous nous mettions déjà en route. Le baron, il s’appelait M. de Stein, avait précédemment quitté Riga où il avait de grandes propriétés et des châteaux afin d’aller vivre dans un climat plus doux pour soigner sa femme, fréquemment malade. C’était la raison pour laquelle ils voyageaient en Suisse. En automne, nous quittâmes les montagnes pour aller en Italie. Cependant, la baronne n’allait pas mieux et j’étais toujours auprès d’elle ; elle était très bonne et très affectueuse avec moi. Le baron me traitait comme si je faisais quelque chose d’extraordinaire pour sa femme. Lorsqu’elle souffrait beaucoup, je passais de longues heures près de son lit de douleur ; elle me parlait comme une mère à sa fille. Oh ! combien de fois, par la suite, j’ai pensé à elle et combien son souvenir m’aidait à reprendre courage et à ne pas me laisser gagner par le désespoir. Il y avait deux ans que j’étais chez eux lorsque le baron fit un voyage pendant que nous séjournions, la baronne et moi, au bord du lac de Côme. Quelques semaines plus tard, il revint avec un valet de chambre, un jeune homme toujours gai et qui s’appelait Peter.

— C’était mon père, n’est-ce pas ? interrompit Yvonne.

— C’était lui, continua sa mère. Et quelle gaîté il apportait partout ! Il chantait comme je n’avais jamais entendu chanter ; il jouait de la flûte et du violon. Il parlait plusieurs langues et il était adroit dans tout ce qu’il faisait. Tout ce qu’il entreprenait lui réussissait. Peu de temps après son arrivée, il me proposa de devenir sa femme, en disant que nous partirions ensemble dans son pays, parce qu’il ne se plaisait pas où nous étions. J’en parlai à la baronne, qui me déconseilla vivement d’accepter, mais je partis tout de même avec ton père. Quand nous arrivâmes dans son village natal, ses frères et sœurs étaient mariés et il ne trouva pas la situation qu’il envisageait. Nous fûmes alors dans l’obligation de reprendre notre vie errante, car ton père ne se plaisait jamais longtemps au même endroit. Enfin, un jour, il décida de partir en Amérique. Il m’écrivit une ou deux fois en m’envoyant de l’argent, mais comme je n’ai plus reçu de nouvelles depuis fort longtemps, je présume qu’il est mort. La vie devint alors de plus en plus difficile pour moi. Tu étais malade, je te soignais nuit et jour ; la crainte de te perdre m’ôta le peu de forces qui me restait. Je m’établis avec toi dans un petit hameau isolé où je pouvais loger à bon compte dans une petite masure. Tous les gens du village étaient très bons pour nous. J’ai travaillé durant des mois, afin de subvenir à nos besoins et j’ai finalement pu économiser la somme qui nous a permis de faire le voyage jusqu’ici. J’ai une grande joie d’être arrivée à mon but.

— Tu guériras tout à fait, n’est-ce pas, maman ? dit Yvonne en levant sur sa mère ses yeux bleus où brillaient une belle confiance et un amour filial si pur que celle-ci, interloquée, ne sut d’abord comment lui répondre.

Comme Lise achevait de parler, elles entendirent Marcel et les enfants qui rentraient. Pendant ce récit, le soleil était descendu à l’horizon et il venait de disparaître, illuminant encore tous les sommets des Alpes. Marcel s’assit sur le banc et les garçons s’étendirent par terre à ses côtés.

— Que je suis heureux que ce soit demain dimanche, dit Marcel à sa sœur. J’aime beaucoup le travail, mais il faut de temps en temps du repos. Demain, nous serons ensemble et nous pourrons bavarder comme dans l’ancien temps. Vous, là-bas, continua-t-il en s’adressant aux garçons, je pense que vous irez aux fraises ; vous pourrez emmener la petite cousine afin qu’elle s’amuse un peu. Mais, écoutez : vous ferez bien attention, vous ne la bousculerez pas trop, comme vous le feriez avec des camarades. Elle est très délicate.

La nuit approchait lorsque Marie appela toute la famille pour le repas du soir. »

Ici, Heidi interrompit son récit en disant :

— Il se fait tard, vous connaîtrez la suite de cette histoire demain.

— Oh ! s’exclama Margareth-Rose, se termine-t-elle au bord du lac Majeur, dans cette magnifique villa que j’ai hâte de voir ?

— Précisément ; mais demain soir seulement vous saurez ce qu’il advint d’Yvonne.

Les enfants regagnèrent leur chambre en discutant avec animation. Chacun voulait prévoir la fin de l’histoire.

Jamy félicita longuement son amie pour les récits si intéressants qu’elle racontait aux enfants.

— J’y prends moi-même plaisir, conclut-elle en souhaitant bonne nuit à Heidi.

La cueillette des fraises

Le lendemain, les enfants firent du ski tout l’après-midi. Ils étaient à vrai dire, tous fatigués, mais, pour rien au monde, ils n’auraient voulu aller dormir sans connaître la fin de l’histoire.

Heidi poursuivit donc son récit :

« Marcel, sa femme et leurs deux garçons se mirent en route de bonne heure pour Stans, où ils se rendaient chaque dimanche. Lise, debout devant le chalet, les suivait d’un regard attristé. Marcel se retourna et comprit le regard de sa sœur.

— Quand tu seras guérie, tu viendras avec nous et nous prendrons la petite, lui cria-t-il de loin, pour l’encourager.

Yvonne se serra contre sa mère et lui dit d’une voix suppliante :

— N’est-ce pas, mère, tu n’iras jamais nulle part sans moi ? Lise s’efforça de persuader sa fillette qu’elle s’amuserait beaucoup à chercher des fraises avec ses cousins et les autres enfants du village. Mais l’enfant hochait toujours la tête et répétait avec insistance :

— Je préférerais rester avec toi à la maison.

— Ne veux-tu pas m’aider un peu, fillette ? lui demanda alors sa mère. Si tu cueilles de belles fraises, tu les vendras ensuite et tu pourras acheter un peu de pain blanc pour toute la famille. La fillette répondit avec empressement.

— C’est entendu, j’irai aux fraises.

Dès le retour de la famille, la tante Marie mit les assiettes sur la table et appela tout le monde pour manger. À peine les garçons avaient-ils déposé leurs cuillères qu’ils étaient déjà dehors, munis d’un petit panier. Yvonne suivit aussitôt Henri et Raymond.

— Pensez à ce que je vous ai recommandé ! leur cria leur père. Tous deux comprirent ; ils se souvenaient bien que leur père leur avait dit d’être très doux avec Yvonne.

Comme il en avait exprimé le désir, Marcel pria sa sœur de prendre place à ses côtés sur le banc de bois, afin de lui raconter dès le début tout ce qui s’était passé depuis son départ de la maison paternelle.

Quand elle eut terminé son récit, elle remercia encore vivement son frère de les avoir accueillies et termina en disant :

— Je suis tranquille, je sais que tu feras tout pour l’éducation et l’avenir de ma petite fille.

C’était la première fois qu’Yvonne quittait sa mère. Silencieuse et craintive, elle suivait ses cousins qui se taisaient aussi et gravissaient la montagne. Ils étaient arrivés à une certaine hauteur lorsque la fillette entendit une rumeur assez rapprochée : elle suivit les garçons et se trouva sur une large pente bien exposée, où elle aperçut quelques enfants qui criaient de tous les côtés : « Ici ! là ! venez par ici ! » Yvonne comprit bien vite la signification de ces cris. Le sol était tapissé de fraises rouges qui luisaient au soleil. Henri et Raymond se précipitèrent immédiatement sur les plus belles plantes.

La fillette avait réussi à remplir son petit panier lorsque retentit le signal du départ : « Fini ! fini ! en avant, partons ! » Sans attendre personne, ils se mirent tous à descendre la montagne en courant.

Les deux enfants pensèrent que leur petite cousine n’avait qu’à les suivre. C’est en effet ce qu’elle fit, mais elle ne comprit pas pourquoi ils descendaient toujours, le chalet étant dépassé depuis longtemps.

Elle reconnut alors les maisons devant lesquelles elle avait passé avec sa mère avant de gravir la montagne : c’étaient les habitations de Stans.

Soudain, les enfants se mirent à crier : « Des fraises ! des fraises ! » en présentant leurs paniers aux étrangers qui se trouvaient devant l’hôtel et donnaient quelques pièces de monnaie en échange des fraises.

Lorsque Yvonne prit avec ses cousins le chemin du retour, elle était très fatiguée par cette journée accablante pour son jeune âge, aussi les garçons arrivèrent-ils bien avant leur petite cousine.

L’oncle Marcel était encore devant le chalet à jouir de la fraîcheur du soir.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il en se levant d’un bond. Où est la petite ? Je vous l’avais bien recommandée.

— Elle viendra bien, dit Raymond.

Le père scruta le sentier. Comme il n’apercevait rien, il descendit à la rencontre de sa nièce qu’il trouva beaucoup plus bas, assise au milieu du sentier en pleurant.

— Qu’as-tu, petite ? demanda-t-il avec sollicitude.

Yvonne se releva promptement.

— Je ne pouvais plus marcher, mais à présent je pourrai, fit-elle en se remettant à grimper avec peine.

— Tu dois être bien fatiguée, ajouta l’oncle, et il porta sa nièce jusqu’à la maison. Sa sœur qui l’attendait, inquiète, fit quelques pas à leur rencontre et embrassa tendrement son enfant en remerciant encore son frère de tout ce qu’il faisait pour elle.

Toute la famille mangea et se coucha tôt. La journée avait été épuisante et ils dormirent très rapidement. La petite Yvonne rêva toute la nuit qu’elle se trouvait dans de grands champs de fraises.

Une heureuse rencontre

Quand il n’y eut plus de fraises à cueillir, Henri proposa à son frère et à sa cousine d’aller à la recherche des mûres sauvages. Mais l’oncle Marcel ne fut pas de cet avis ; les étrangers, disait-il, n’achèteraient pas des fruits qui noircissent les mains et le visage.

Yvonne put donc rester à la maison et passer des journées entières à tricoter à côté de sa mère. Un jour, la fillette lui demanda :

— N’es-tu pas contente, mère, que je puisse rester avec toi au lieu d’être absente toute la journée ?

— Mais oui, ma fille, rien ne me fait plus plaisir. Je suis toutefois soucieuse à ton sujet, car je me sens bien malade. Que deviendras-tu si je dois te quitter ?

— Mère, ne puis-je pas aller chercher un médecin pour qu’il te guérisse ? demanda la petite en se serrant contre sa maman.

— Non, non, ma petite, cela est inutile, répondit la mère avec tristesse.

La petite, cependant, pensait toujours au docteur. Toute la journée elle réfléchit à ce qu’elle pourrait faire pour payer le médecin à sa maman. Tout à coup, il lui vint une idée. Il y avait dans l’armoire quelque chose qui se vendrait certainement très bien. Sa mère lui avait autrefois donné un petit livre orné d’une image dorée sur la couverture. Cette image représentait un ange avec les bras étendus et une couronne de guirlandes d’or sur la tête. Elle alla le chercher et demanda à Henri ce qu’il en pensait. Ce dernier lui répondit qu’elle n’en toucherait probablement rien parce qu’il y en avait de bien plus beaux au village. Quand il vit l’effet produit par sa réponse, il ajouta bien vite pour consoler Yvonne toute pâle :

— Tu trouveras d’autres choses à vendre, par exemple des cerises sauvages ou des fleurs dont tu feras des bouquets.

— Quelles fleurs peut-on cueillir pour les vendre ? demanda Yvonne d’un air encore plus triste.

— Je t’aiderai, répondit Henri d’un ton encourageant. Voici : on trouve en ce moment des centaurées, que nous appelons aussi les fleurs aux mille écus. Je crois qu’elles se vendront bien.

— Des fleurs aux mille écus ! s’écria la fillette en ouvrant de gros yeux où luisaient la surprise et la joie. Peut-on en prendre tant qu’on veut ?

— Parfaitement, répondit Henri, tu peux en arracher autant que tu peux en emporter. Mais sais-tu comment sont les fleurs aux mille écus ?

Yvonne fit un signe de tête négatif…

— Alors, je vais t’expliquer. Les fleurs ont de toutes petites feuilles pas plus grosses que des ailes de mouches, mais il y en a des quantités sur la même tige ; elles sont rouges, pas rouges comme du feu, mais comme des cerises qui ne sont pas encore mûres. Elles sont jolies, plus jolies que toutes les autres fleurs. À présent, tu pourras les reconnaître.

La fillette remercia Henri pour ses précieuses indications ; elle était heureuse de voir enfin ce qu’elle pourrait faire. De grand matin, le jour suivant, Lise se réveilla en se sentant tirer tout doucement par le bras. Son enfant était debout à côté du lit, prête à partir. Il n’était pas encore cinq heures car rien ne bougeait dans le chalet.

— Je te réveille tout doucement, maman, dit l’enfant à voix basse, pour que tu n’aies pas peur en t’apercevant que je ne suis plus là. Je veux aller cueillir des fleurs et tu verras ce que je te rapporterai.

— Ma bonne petite ! Qui voudra t’acheter des fleurs ? fit la mère en serrant la main de son enfant. Mais va seulement en cueillir puisque cela te fait plaisir.

Yvonne promit de ne pas s’attarder. La cueillette des fleurs allait bien plus vite que celle des fraises. Elle se mit toute joyeuse à gravir la montagne. Peu de temps après, elle aperçut de loin des petites fleurs roses qui semblaient sourire aux rayons du soleil levant. Yvonne se précipita de ce côté. C’étaient des fleurs aux mille écus, telles que les avait décrites Henri. Elle cueillit à tous les buissons, tantôt six, tantôt sept fleurs sur la même tige. Son cousin ne lui avait-il pas dit qu’elle pouvait toutes les prendre si elle le voulait ?

Bientôt, ses petites mains ne purent plus en tenir davantage. Elle avait un flamboyant bouquet. Transportée de joie, elle bondit sur le sentier et arriva à Stans très tôt. Elle se plaça devant l’hôtel. L’éclat de cette journée avait, paraît-il, incité les voyageurs à partir plus tôt que d’habitude, car à peine la fillette était-elle arrivée que les premiers sortaient.

C’était un groupe de quatre messieurs : trois jeunes et un autre, beaucoup plus âgé, qui portait de magnifiques cheveux blancs. Il avait l’air si bon qu’Yvonne aurait bien voulu lui présenter des fleurs, mais il était déjà aux prises avec une troupe d’enfants qui lui offraient des objets les plus divers. La fillette comprit bien vite pourquoi tous avaient l’air si contents. Ce monsieur, en effet, acceptait tout ce qu’on lui présentait et donnait une pièce d’argent à chaque vendeur. Les trois autres jeunes messieurs riaient à gorge déployée.

— Si vous continuez, monsieur le baron, vous aurez bientôt autour de vous toute la jeunesse de la contrée ! s’écria l’un d’eux en s’adressant au vieillard.

— Je veux réjouir quelques cœurs des enfants de Stans, répliqua ce dernier en jetant un regard satisfait sur la marmaille qui se pressait autour de sa voiture. Cela m’amuse moi-même. Il y a bien des années, j’ai passé ici avec ma femme : elle adorait ce pays et ses habitants. Tenez ! voilà ! Et l’aimable vieillard mettait de nouveau quelque chose dans trois ou quatre mains tendues.

Enfin, Yvonne put offrir son bouquet à l’un des jeunes messieurs.

— Quelles superbes fleurs des sommets ! Combien en veux-tu, petite fée des Alpes ? demanda-t-il à l’enfant.

Yvonne répondit d’une voix timide. Le jeune homme fit entendre un éclat de rire si retentissant que toute la compagnie se retourna de son côté, tandis que l’enfant restait stupéfaite. Son interlocuteur, lui donnant une tape amicale sur l’épaule, lui dit :

— Allons, ne crains rien, prends seulement ton bouquet et offre-le à ce monsieur, ajouta-t-il en lui désignant le beau et noble vieillard.

Puis, s’adressant à voix haute à ce dernier :

— Voici quelque chose pour vous, baron, de magnifiques fleurs ; mais demandez à la fillette ce qu’elle en veut, elle en connaît le prix.

Le vieux monsieur ayant aperçu Yvonne qui s’était timidement arrêtée derrière les autres enfants, tenant toujours son bouquet, lui fit signe d’approcher.

— Voyons tes fleurs, mon enfant, dit-il avec une grande bonté en saisissant le bouquet. Que désires-tu que je t’en donne ?

— Mille écus, répondit-elle très distinctement.

Les jeunes voyageurs eurent de nouveau un accès d’hilarité.

— Mais, ma chère petite, continua le monsieur, tu ne connais pas la valeur de l’argent. Comment t’est-il venu à l’idée d’en demander un prix pareil ?

— Parce qu’on les appelle les fleurs aux mille écus, fit Yvonne, en levant vers lui un regard convaincu.

— C’est vrai, elle a raison, remarqua un jeune homme, toujours plus diverti.

— Vois-tu, mon enfant, continua le vieillard, si je te donnais cette somme tu ne saurais pas comment l’utiliser.

— Oh ! je saurai bien, s’empressa de répondre la fillette.

— Nous aimerions bien le savoir, nous aussi ; dis-le-nous, poursuivit un des rieurs.

L’enfant regarda le vieux monsieur qui lui fit un petit signe d’encouragement, car lui aussi désirait le savoir. Elle commença alors toute émue :

— Ma mère est malade et j’ai besoin de beaucoup d’argent pour faire venir un docteur, parce que nous habitons très haut dans un chalet. Si je pouvais payer quelques visites, il pourrait probablement guérir maman.

Le vieillard examinait d’un air préoccupé ce visage, ces deux yeux brillants qui ne se détournaient pas des siens, et qui se remplirent de larmes en pensant à la malade.

— Comment t’appelles-tu ? lui demanda le vieux monsieur.

— Yvonne Joka, répondit-elle.

— Comment dis-tu ? Yvonne Joka ? Tu es la fille de Lise Joka ? Il me semblait bien reconnaître ce regard. Messieurs, annonça-t-il, continuez votre excursion sans moi ; aujourd’hui j’irai ailleurs.

Puis, prenant la fillette par la main, ils partirent. Les trois messieurs, muets d’étonnement, suivirent des yeux leur compagnon de voyage et lui envoyèrent un dernier salut au moment où il tournait la route pour s’engager dans l’étroit sentier qui s’élevait au flanc de la montagne.

— Ta mère est-elle bien malade ? fut la première question du vieux monsieur après un long moment de silence.

— Oui, elle me l’a dit, répondit Yvonne. Mais si je peux faire venir plusieurs fois le docteur, elle guérira, j’en suis certaine. N’est-ce pas aussi votre avis, monsieur ? demanda-t-elle, apprivoisée, en regardant d’un œil suppliant le vieillard qui la tenait si paternellement par la main. Mais des pleurs obscurcissaient son regard enfantin.

— Il ne faut pas pleurer, petite, j’enverrai un bon médecin à ta mère et tout s’arrangera. Dis-moi seulement qui t’a fait croire que tu pouvais demander une pareille somme pour tes fleurs.

— Personne ne m’a indiqué leur prix, monsieur, seulement Henri m’a dit que c’étaient des fleurs aux mille écus.

— Ah ! ah ! raconte-moi qui est Henri et comment tu es venue ici avec ta mère et où vous avez vécu auparavant. Cela abrégera le chemin.

Il mesura encore une fois du regard le long et raide sentier qui se dressait devant lui, puis il se mit en marche d’un pas très résolu. L’enfant commença son récit. Elle avait tant à dire, elle décrivit leur vie passée avec tant de vivacité et le vieillard écoutait avec une si grande attention qu’ils arrivèrent devant le chalet sans s’en apercevoir.

— Oh ! comment, mère, tu es déjà guérie ? s’écria soudain Yvonne en la voyant accourir au-devant d’eux. Lise avait reconnu de loin celui qui tenait sa petite par la main. Le regard animé, les joues colorées, elle s’arrêta devant lui en s’écriant à plusieurs reprises :

— Monsieur le baron ! Est-ce bien vous ?

Ce dernier saisit les mains qui lui étaient tendues et les serra affectueusement.

— Lise, vous ne pouvez pas vous imaginer combien je suis content de vous retrouver, dit-il. Mais vous êtes si pâle, venez vous asseoir. Et il la conduisit sur le petit banc. Il s’assit à ses côtés et poursuivit :

— Si j’ai bien compris la petite, votre mari est loin d’ici, vous êtes seule et malade et vous avez besoin d’aide. Dites-moi quels sont vos désirs et je vous communiquerai mes projets.

La pauvre mère, profondément bouleversée par cette visite inattendue, resta un moment sans pouvoir parler. Peu à peu, pourtant, elle raconta au baron tout ce qui lui était arrivé depuis son départ pour l’étranger. Elle poursuivit par les chagrins qu’elle avait endurés tandis que sa santé déclinait et elle conclut par son retour au pays natal.

— Voici mes projets, Lise, commença alors le baron : Je vais finir mon petit voyage en Suisse et, dans huit ou dix jours, je serai de retour ici. Pendant ce temps, vous ferez vos préparatifs de départ, et je vous emmènerai dans ma demeure actuelle. La petite avec laquelle j’ai déjà fait bonne connaissance viendra avec nous. Nous verrons plus tard ce que nous ferons d’elle. Quelle joie cette enfant aurait été pour ma pauvre femme ! Elle est si charmante !

— Merci, merci, monsieur le baron, ne cessait de répéter Lise, mais, cette fois, elle pleurait des larmes de joie.

Le baron expliqua encore qu’il ne faisait plus, comme autrefois, de longs voyages, qu’il avait acheté une grande villa dans un climat doux et particulièrement sain. C’est là qu’ils se rendraient ensemble et qu’elle recouvrerait la santé.

Ils parlèrent encore longuement. Le baron désirait attendre le retour de Marcel pour faire sa connaissance et le prier de l’accompagner à Stans pour chercher un bon médecin. Au moment du départ, Lise ne pouvait se décider à lâcher la main du baron, son bienfaiteur, elle recommençait toujours à le remercier comme si c’était la dernière fois qu’elle le voyait. Mais le baron se réjouissait tant d’emmener une ancienne connaissance et la petite Yvonne dans sa nouvelle propriété qu’il coupa court en répétant à Lise : « Au revoir, à bientôt. » Puis il murmura à l’oreille de la fillette : « Je te dois toujours mille écus, tu les auras un jour. » Il descendit accompagné de Marcel à qui il remit de l’argent en lui donnant des instructions sur ce qu’il devait faire en son absence.

Dix jours plus tard, Yvonne était orpheline. La pauvre enfant avait beaucoup pleuré quand on avait emporté sa maman dans sa dernière demeure. Elle ne pouvait réaliser qu’elle ne la reverrait plus.

Quand le baron revint, il eut aussi un énorme chagrin à cette nouvelle.

Il alla près de la fillette, qui fixa sur lui ses yeux rouges gonflés de larmes et lui demanda :

— Tu me reconnais bien, ma petite, je suis venu pour te chercher. Yvonne fit un signe de tête affirmatif. Tu sais je voulais t’emmener, toi et ta maman, mais, hélas ! nous devrons partir seuls, ajouta-t-il encore.

L’enfant n’avait pas oublié tout ce que sa mère lui avait raconté sur le baron et sa femme. Elle tendit sa petite main et prononça un « oui » qu’on entendit à peine.

— Voilà qui est bien, fit-il, tout content. Nous partirons dès ce soir. Je désire voir encore une fois ton oncle et tes cousins et nous leur ferons nos adieux.

Marcel et sa femme apprirent à leur grande joie que le baron confierait, pour quelques années, Yvonne à une personne de ses amies qui avait un pensionnat.

Puis ils se séparèrent en promettant de s’écrire chaque mois.

Au bord du Lac Majeur

C’était le mois de mai. Une tiède brise du sud bruissait à travers les magnolias en fleurs dans le beau jardin au bord du lac Majeur.

D’épaisses guirlandes de roses pendaient par-dessus le mur de la terrasse jusque sur la grande route. Une odeur pénétrante s’exhalait de toutes les plates-bandes et remplissait l’air au loin à la ronde. Les papillons aux vives couleurs voltigeaient au-dessus de la haie de lauriers, se posaient sur les corolles baignées de soleil et s’élevaient ensuite jusque dans le ciel bleu. Appuyée sur le tronc d’un grand magnolia tout couvert de fleurs, une jeune fille, presqu’une enfant, laissait errer son triste regard, tantôt sur le brillant parterre, tantôt sur le lac d’azur qui resplendissait au large, aux rayons du matin. De grosses larmes tombaient une à une de ses yeux. Au même moment, un vieux monsieur parcourait le jardin, jetant un coup d’œil sur le berceau de roses, plus loin derrière les bosquets de lauriers qui abritaient des bancs de gazon. Il cherchait évidemment quelqu’un. De magnifiques cheveux, blancs comme la neige, encadraient son bienveillant visage ; mais il se tenait très droit et marchait d’un pas ferme. Enfin, il découvrit la jeune fille, s’approcha d’elle et, posant sa main sur son épaule :

— As-tu de nouveau pleuré, ma petite Yvonne ? lui demanda-t-il du ton le plus affectueux. Ne te plais-tu donc pas chez moi ?

La fillette sécha rapidement ses larmes.

— Oh ! si, je vous assure, monsieur le baron, répondit-elle avec empressement. Je n’ai encore rien vu d’aussi beau que ce jardin, ce pays, ce lac. Et je suis bien ici, si bien… La jeune fille ne put contenir plus longtemps ses pleurs. Mais cela me fait mal ; je ne puis m’empêcher de répéter sans cesse : « Oh ! si ma mère avait pu venir avec nous ! »

— Tu ne dois plus m’appeler M. le baron, tu dois me dire « père » ; tu es ma fille et je veux être un père pour toi ; ne me donne plus d’autre nom désormais. Viens, faisons un tour dans le jardin et reprends ta gaîté. Moi aussi, j’aurais aimé amener ta mère ici ; as-tu quelque autre chagrin, mon enfant ? Manque-t-il quelque chose à ton bonheur ?

Yvonne hésita à répondre.

— Ma chère fille, continua le baron avec la même affection, ne vois-tu pas que je serais très heureux de te faire plaisir ? Dis-moi franchement ce que tu désires.

La jeune fille refoula avec peine les larmes qui étaient prêtes à couler.

— Je pensais, commença-t-elle enfin timidement, que je ne devais rien dire. Il y a un moment, je m’étais penchée par-dessus le mur pour admirer les belles roses pendantes. Une femme passait sur la route ; quand elle m’a vue, elle s’est arrêtée et a levé vers moi ses deux mains, avec un regard suppliant. Elle était si pâle, si maladive ! elle ressemblait à ma mère…

Yvonne éclata en sanglots. Le baron ne dit pas un mot, il voulait lui laisser le temps de se remettre.

Un instant après, elle continua :

— J’ai couru au bout du jardin, et je suis descendue ouvrir la grille, afin de pouvoir parler à la pauvre femme et lui donner quelque chose à manger, car elle avait certainement faim. Le jardinier est accouru et il a parlé à cette femme avec tant de colère qu’elle est partie tout effrayée. Elle n’a pas pu courir bien loin, elle a dû s’asseoir sur le bord de la route. Elle a ensuite tourné la tête de mon côté, mais je n’ai rien osé faire. Le jardinier a dit que les mendiants ne devaient jamais s’approcher du portail. Oh ! si cette femme était malade et pauvre, et que personne ne lui vienne en aide !

Les sanglots étouffaient de nouveau sa voix.

— Viens avec moi, mon enfant, viens avec moi, fit alors le baron en se dirigeant vers la partie la plus éloignée du jardin, où la vigne se balançait d’un arbre à l’autre en formant des rameaux de verdure.

Le jardinier était à l’ouvrage. À l’approche de son maître, il posa sa serpette avec laquelle il travaillait et s’avança au-devant de lui.

— C’est justement vous que je cherche, Jean. J’ai quelque chose à vous dire, commença le baron. À l’avenir, cette jeune fille, qui est ma fille, pourra ouvrir le portail et donner ce qui lui plaira à n’importe quel pauvre. Ne renvoyez jamais personne qu’elle désire recevoir.

Puis le baron retourna avec sa fille du côté des fleurs.

— Es-tu contente cette fois, mon enfant ? Ou bien, as-tu quelque chose à demander encore ? demanda-t-il à Yvonne en se promenant sous les magnolias.

— Oh ! Je te remercie mille fois, mon cher père. Je suis contente d’avoir obtenu cette autorisation, répondit Yvonne en le regardant de ses grands yeux bleus où se lisait une tout autre expression. Ici, j’ai la jouissance de tant de belles choses…

Yvonne s’arrêta immédiatement en rougissant.

— Ah ! As-tu donc un désir secret ? Exprime-le sans crainte, ma fille. J’imagine que je pourrai le réaliser, dit le baron.

— Déjà, bien des fois, depuis que je suis ici, j’ai eu envie de quelque chose. Mais ce n’est peut-être pas bien de le dire.

Yvonne hésita encore. Le baron l’encouragea d’un signe de tête, et elle reprit :

— Quand je regarde tous les beaux présents que je reçois et toutes les magnifiques choses qui m’entourent et dont je suis chaque jour comblée, je pense souvent : « Si je pouvais seulement envoyer un peu de ces richesses à l’oncle Marcel, à tante Marie, à Henri et Raymond. Ils doivent tant travailler sur la montagne. Je sais que c’est très pénible, ma mère me l’a répété si souvent ».

— C’est un souhait que tu pouvais bien exprimer, Yvonne, dit affectueusement le baron. Viens, nous irons ensemble à la recherche de Berthe, la gouvernante, elle nous aidera.

Le baron se dirigea avec sa fille adoptive vers la véranda sur laquelle s’ouvrait la grande galerie de tableaux du rez-de-chaussée. Berthe était occupée à baisser les rideaux et les stores, afin d’écarter des vieux tableaux le moindre rayon de soleil.

— Venez donc vous asseoir un moment près de nous, Berthe, nous avons besoin de vous, dit le baron en entrant.

Quand tous trois eurent pris place, il reprit :

— Ma fille désire envoyer à sa tante, son oncle et ses deux cousins, différentes choses qui leur feront plaisir. Je présume qu’il s’agit surtout de vêtements, nous allons donc préparer immédiatement un gros paquet.

La gouvernante alla dans différentes armoires et revint avec une multitude d’habits divers. Il y en avait pour tous les montagnards. Le baron ajouta encore des gâteaux, des brioches et de gros saucissons. Yvonne lui jeta ses deux bras autour du cou, le cœur débordant de joie et de reconnaissance, tandis que ses yeux brillaient d’un éclat inaccoutumé.

— C’est bien, mon enfant, qu’il en soit toujours ainsi ! Et, surtout, plus de larmes ! fit-il en caressant la jeune fille. Maintenant, va écrire une lettre pour joindre au paquet. Ensuite, nous irons faire différentes emplettes en ville et nous ferons une petite promenade en bateau.

— Je comprends, disait plus tard le baron à Berthe, que, durant les trois années que ma fille a passées au pensionnat, la directrice n’ait eu d’autres reproches à lui faire que celui de donner toujours à des amies moins fortunées qu’elle tout ce qu’elle avait.

Dès cette époque, le baron et sa fille adoptive vécurent heureux dans leur belle propriété.

Le voyageur qui suit la grande route au bord du lac Majeur, s’arrête souvent en face du parterre embaumé aux larges touffes de roses en cascades pour admirer l’éclat et la richesse de cette flore méridionale. Mais, plus souvent encore, on voit se glisser le long du mur quelque pauvre femme toute courbée, suivie d’un vieillard infirme, tandis que de l’autre côté arrive une mère épuisée, aux yeux rougis de larmes, conduisant ses petits enfants tout pâles. Tous s’arrêtent devant le grand portail ; ils n’ont jamais longtemps à attendre. La grille s’ouvre et une jeune fille à la chevelure d’or paraît en saluant les pauvres gens comme de vieilles connaissances. Bientôt, un domestique arrive chargé d’une soupière fumante et d’une pile d’assiettes. La jeune fille verse d’abord une assiette qu’elle présente à la bonne vieille, puis à tous les autres à leur tour.

Assis sur les marches de pierre, ils se délectent de cette nourriture fortifiante : la jeune fille, debout, les regarde. Ses yeux bleus ont un éclat si extraordinaire que plusieurs croient y voir briller des larmes. D’autres disent au contraire que c’est le reflet d’une immense joie. Chaque année, dans un haut chalet des Alpes, une famille reçoit un paquet. Ce sont des cris de joie, chacun est comblé de cadeaux. Voici l’histoire de celle que tout le monde appelle : la fée d’Intra. »

CHAPITRE VI

UN BEAU VOYAGE EN SUISSE

Quelle impatience ! Que de cris de joie sur le quai de la gare de Mayenfeld !

Enfin, le premier jour de ce voyage d’un mois en Suisse est arrivé. Les enfants l’avaient, à vrai dire, fait plusieurs fois sur la carte. Ils en connaissaient exactement l’itinéraire. Au moment où le train s’ébranla ce fut une série de hourras et de bravos. L’enthousiasme était à son comble. Brigitte agitait son mouchoir tandis que les enfants lui faisaient des signes d’adieu avec de petits drapeaux.

— Ce sera un voyage d’agrément, commença Heidi, mais nous joindrons l’utile à l’agréable ; je vous expliquerai et vous raconterai en cours de route de nombreux points d’histoire et de géographie, dont vous vous souviendrez, j’espère.

— Nous raconterez-vous aussi des contes ? interrogea Margareth-Rose.

Cette question fit sourire Jamy, qui répondit elle-même :

— Oui, si vous êtes sages et si vous obéissez bien à nos ordres.

— Pourrons-nous aussi herboriser ? demandèrent Georges et Henry.

— Cela va sans dire, confirmèrent ensemble les deux mères, heureuses de constater que les enfants s’intéressaient à des choses sérieuses.

— Merci ! s’écria Georges ; de cette façon, j’aurai un gros herbier pour rentrer à New York, et toutes ces fleurs me rappelleront toujours la Suisse lorsque j’aurai la nostalgie de ce pays. Je leur donnerai du reste le nom de l’endroit où elles ont été cueillies pour en conserver un souvenir plus précis. J’en ai déjà qui s’appellent « Falkniss », « Sésaplana » et « Mayenfeld ».

La première étape fut Zurich. Le médecin constata avec joie une grande amélioration dans la santé de Margareth-Rose. Mais il conseilla à Jamy de la mettre dans un pensionnat de Lausanne, où le climat moins rude et tempéré par le lac Léman lui serait salutaire.

— Je ne resterai jamais seule ; je désire qu’Annette soit avec moi, répliqua la fillette.

Les deux mères ne firent aucune objection. Les souvenirs de l’année qu’elles avaient passée ensemble à Lausanne les incitaient à combler ce vœu.

À Schaffhouse, la chute du Rhin fit une grosse impression sur les garçons, tandis que les fillettes auraient voulu rester des jours entiers au jardin zoologique de Bâle.

Dans le train qui les conduisait à Lucerne, Heidi, apercevant la Birse, leur raconta l’histoire de cette bataille mémorable où cinq cents Suisses des cantons primitifs luttèrent contre vingt mille Armagnacs, le 26 août 1444. Dix seulement sauvèrent leur vie en s’enfuyant. Ils furent bannis de la Confédération pour n’avoir pas voulu partager, en vrais Suisses, le courage des héros et la gloire de leur trépas. À la fin de la bataille, qui avait duré dix heures, le chevalier Bourkard Munch, seigneur d’Auenstein, l’un des plus grands ennemis des Confédérés, parcourait à cheval le champ de bataille accompagné de quelques autres chevaliers. Foulant les cadavres des Suisses, il s’écria dans un transport de joie barbare : « Maintenant, je me baigne dans les roses ». Du milieu des morts et des mourants, le capitaine Arnold Schick, originaire d’Uri, se relève et lui crie : « Sens encore cette rose-ci ! » et lance au front de Bourkard une pierre qui l’étend sans vie parmi ceux dont il insultait le courage.

Heidi conclut :

— Le grand-père de l’Alpe, qui avait combattu dans maintes batailles, nous disait souvent : « Les Suisses n’ont pour âme que la discipline et pour opinion que l’honneur ». Il répétait aussi les paroles de nos ancêtres : « Nous sommes Suisses et les Suisses ne rendent les armes qu’avec la vie ». Je suis persuadée que Pierre serait comme tous les autres soldats dignes de nos aïeux.

Ils passèrent sur la prairie du Grütli une des plus belles journées de leur voyage. Une centaine d’écoliers suisses étaient venus en excursion visiter ce lieu historique, berceau de la liberté helvétique, où, dans la nuit du sept au huit novembre 1307[1], trois héros Suisses accompagnés de trente hommes d’Uri, Schwytz et Unterwald vinrent pour prêter aux premières lueurs du jour le serment solennel de délivrer leur patrie de la tyrannie étrangère. Ils chantèrent en même temps que leurs jeunes compatriotes le chant des Suisses :

 

Le peuple des bergers

Est libre sur sa terre.

Le péril l’a formé

Pour la paix, pour la guerre.

 

Sur l’Alpe il a dressé

La haute croix de pierre

Et le vent du glacier

Fait saigner sa bannière.

 

Il a semé le blé

Dans le creux des vallées

Et son sang a scellé

L’alliance jurée.

 

Nul ne peut le soumettre

Par l’épée ou par l’or

Il n’a pas d’autre maître

Que son Dieu juste et fort.

 

Annette récita ensuite une poésie qu’elle avait apprise à l’école :

 

C’était dans l’ombre de la nuit,

Sur l’humble pente du Grütli.

Main dans la main ils ont juré

De conquérir la liberté.

 

Ils n’ont point soif d’or ni de sang

Ni de monter au premier rang.

Mais pour leurs fils ils ont juré

De conserver la liberté.

Ô lac, et toi, rocher muet,

Gardez-le bien, ce fier secret.

Jusqu’au moment où vos échos

Retentiront de chants nouveaux.

 

Simplicité de nos aïeux,

Brille toujours devant nos yeux

Et leurs exemples respectés

Affirmeront nos libertés.

 

À Lucerne, ils admirèrent le lac des Quatre-Cantons.

On leur raconta à nouveau devant la chapelle de Tell, l’histoire de ce premier héros suisse.

Henry conduisit son ami admirer le monument aux huit cents Suisses qui moururent le dix août 1792 pour leur fidélité à la parole donnée au roi de France. Il expliqua à Georges l’histoire de cette journée de la Révolution française et lui fit remarquer l’expression sublime de ce lion mourant, percé d’une lance et qui couvre de son corps un bouclier qu’il ne peut plus défendre.

Le voyage se poursuivit dans d’excellentes conditions. Ils passèrent le Gothard et s’arrêtèrent sur le Pont du Diable dont ils connaissaient l’histoire ; ils visitèrent Lugano, puis arrivèrent à Lausanne par une splendide journée de septembre. Le soleil se couchait ; le ciel, l’eau, la grève et les montagnes étaient empourprés, tandis que les coteaux de la rive opposée étaient déjà plongés dans l’ombre et formaient un contraste de toute beauté.

Le lendemain, Heidi et Jamy, accompagnées de leurs enfants, montèrent au pensionnat où elles avaient vécu vingt ans auparavant. Comme elles s’y attendaient, elles ne retrouvèrent plus aucune connaissance. La nouvelle directrice et les professeurs leur plurent énormément. Les deux mamans installèrent leurs fillettes pour la durée de l’hiver, puis on se sépara avec la promesse de s’écrire chaque jour.

La directrice, mademoiselle Visinand, prit en affection les deux enfants qui vécurent en très bons termes avec leurs nombreuses camarades. Elles aimaient spécialement un de leur professeur, M. Dutoit et firent plusieurs excursions sur le lac et dans les environs.

Septembre arriva. Le temps devint pluvieux. La course projetée aux Salines de Bex avait dû être renvoyée à plusieurs reprises. Margareth-Rose et Annette suivirent les cours avec attention. Elles préféraient de beaucoup les leçons de musique et on les entendait souvent répéter quelques morceaux, la première jouant du violon tandis que la seconde était au piano.

CHAPITRE VII

UNE EXCURSION MOUVEMENTÉE

On avait fini par ne plus croire à cette visite aux Salines si souvent renvoyée pour une cause ou pour une autre. Cependant, peu après la rentrée, Mlle Visinand prit un soir sa voix la plus suave pour dire à Hélène, assise à côté d’elle :

— Ma chère enfant, allez donc consulter le baromètre du salon.

Toutes les petites pensionnaires se mirent à rire, oh ! discrètement, car chacune connaissait l’espèce de passion de la directrice pour son infaillible baromètre. Combien de projets étaient partis à vau-l’eau pour une baisse légère et sans suite ; aussi les jeunes filles se méfiaient terriblement de lui.

— Mens, semblaient dire tous les regards convergeant vers Hélène, qui comprit parfaitement. On entendit par la porte restée ouverte un tapotement léger, et Hélène reparut, le visage souriant.

— Que dit-il ?

— Il est monté, Mademoiselle.

— En êtes-vous sûre ?

— Absolument ; j’ai frappé légèrement sur le verre et j’ai vu l’aiguille se diriger nettement du côté du « beau fixe ».

Mlle Visinand posa son lorgnon sur son nez d’un geste qui lui était familier quand elle avait à faire une communication importante, puis elle commença :

— Demain, lever à 6 heures et demie.

— Où allons-nous ?

— Visiter les Salines.

Hélène éclata de rire, au grand scandale de la directrice.

— Pourquoi riez-vous ?

— On a parlé si souvent de cette excursion que je ne peux pas croire qu’elle aura vraiment lieu demain. Sûrement, il se passera quelque chose d’imprévu qui nous retiendra ici.

— Votre impertinence, Hélène, risque bien d’être cet imprévu.

La directrice sentit que la réplique avait porté. Toutes baissèrent la tête, parce que toutes se sentaient aussi irrévérencieuses que leur camarade.

— Miss Margareth et M. Dutoit, votre professeur, vous accompagneront. Vous irez vous coucher à 8 heures et demie, afin d’être fraîches et disposes demain.

Ainsi fut fait. À 8 heures, le matin suivant, une troupe joyeuse et bruyante traversait le grand hall de la gare. Chacune portait à la main un petit paquet soigneusement emballé. On y avait mis : un œuf, deux sandwichs au jambon, plus une pomme pour le dessert.

Le voyage devait durer un peu plus d’une heure. Annette et Margareth s’installèrent au milieu du wagon et réservèrent une place pour M. Dutoit qu’elles aimaient bien. On parla d’abord des vacances, puis des Salines.

— Il y a une très jolie légende sur la découverte des Salines, dit M. Dutoit. Vous l’ai-je déjà racontée ?

— Pas encore. Racontez-la maintenant, s’il vous plaît.

— Bien volontiers. Si vos camarades veulent écouter, qu’elles se rapprochent.

Celles qui savaient assez de français pour comprendre l’histoire se groupèrent auprès du narrateur.

« Autrefois, il y a bien longtemps de cela, vivait à Ollon un bûcheron nommé Jean Bouillet. Il était jeune et fort, mais il aimait à travailler seul. On l’avait surnommé, on ne sait pourquoi, « Bracaillon ». Un jour d’automne comme les autres, il partit pour aller abattre des arbres du côté de Bévieux, au-dessus de Bex. Il emportait sa bonne cognée et quelques provisions pour son repas de midi. De son pas sûr et bien appuyé, il gravit les premières pentes et s’arrêta auprès des arbres qu’il avait marqués lors d’un précédent passage. La forêt était tranquille, comme recueillie dans l’attente de l’hiver. Les sapins seuls étaient verts, et l’on voyait le ciel gris. Le soleil était sans rayons. Vu à travers le brouillard, il avait l’air d’un disque d’argent.

Bracaillon déposa son sac au pied d’un arbre, suspendit sa blouse à une branche basse et se mit au travail. Toute la forêt retentit bientôt du bruit de sa cognée. À midi, il s’assit pour manger et se reposer. Il posa sa hache à côté de lui et commença son repas solitaire. Étonné du silence soudain, un écureuil montra bientôt son petit nez pointu et sa queue en panache. Bracaillon émietta son pain pour l’attirer mais, pris de peur, le petit animal s’enfuit, passant d’arbre en arbre par les branches. Le bûcheron prit alors sa pipe qu’il bourra soigneusement et qu’il fuma un moment avec délice. Tout à coup, un bruit suspect, un craquement, ou plus exactement un pétillement, lui fit tourner la tête. Qu’était-ce ? Il se pencha un peu afin de voir le pied du grand arbre et faillit crier de saisissement. Devant la grosse pierre brûlait un feu de brindilles autour duquel étaient assis des nains vêtus de rouge éclatant.

— Ah ! ah ! ah ! quand le chat est loin, les souris dansent, ah ! ah ! ah !

Un rire strident accompagnait ces paroles dites sur un ton d’ironie méchante par un petit bout d’homme de quelque vingt centimètres de haut, à longue barbe blanche. Les autres firent écho.

— Ah ! ah ! ah !

Et ce fut comme un bruit de crécelle qui résonna sous les arbres. Jean Bouillet, très intrigué, se pencha davantage encore. Mais non, il ne rêvait pas ; il était bien éveillé, et le feu qu’il voyait n’avait rien de surnaturel. C’était du bon bois que brûlaient les petits nains, du bois mort pris au grand sapin foudroyé l’été dernier. Sans le vouloir, le bûcheron mit le pied sur une branche qui craqua. D’un seul geste, les petits hommes se levèrent et, en trois bonds, ils gagnèrent la grosse roche dans laquelle ils semblèrent entrer. Et il n’y eut plus que ce feu qui grésillait dans le grand silence rétabli.

Jean Bouillet hésita une seconde, mais c’était un homme brave, et il voulait être fixé sur l’étrangeté de cette petite scène.

À haute voix, pour chasser le rêve si c’en était un, il articula :

— Voyons, je suis bien éveillé. J’ai vu un feu et j’ai vu des nains, mais le feu est là.

D’un coup de pied, il dispersa les tisons et les braises rouges, puis, d’un pas, il franchit la distance jusqu’au pied du rocher.

À sa grande surprise, il vit dans la grosse pierre un trou assez grand pour laisser passer un homme.

— Il y a quelque sorcellerie par là. Cette ouverture n’existait pas il y a un moment.

Il s’approcha encore et il vit qu’un grand couloir s’amorçait là, descendant en pente douce vers l’intérieur de la terre.

La curiosité le fit entrer, faire quelques pas sur un sol dur et comme tassé, puis continuer précautionneusement en tâtant les parois. Le couloir était long, très long, mais Bracaillon n’avait pas l’habitude d’abandonner un travail commencé ni une idée avant de l’avoir suivie jusqu’au bout. Il s’était demandé : « Où vais-je arriver ? » Il voulait le savoir.

Soudain, le sol se fit plus dur encore sous ses pas ; la pente s’accentua et le couloir s’élargit. Bracaillon croyait marcher sur de la neige bien dure. Depuis longtemps déjà il ne voyait plus le jour, car la galerie avait fait un coude. Devant lui, une espèce de lueur diffuse commençait à percer les ténèbres. Il sentit son cœur battre. Qu’allait-il trouver ? Il marcha avec plus de précaution encore. Mais on l’attendait sans doute, car une voix, du bout du couloir, l’encouragea :

— N’aie pas peur, Jean Bouillet.

— Je n’ai pas peur.

— Je le sais, mais viens plus près afin que nous puissions parler ensemble.

Le bûcheron s’avança et déboucha dans une salle si vaste qu’elle semblait plus grande qu’une cathédrale.

Une étrange lumière, venue on ne sait d’où, faisait scintiller les parois qui semblaient couvertes de diamants. Des milliers d’étoiles brillaient de tous côtés. Ébloui, Bracaillon ferma les yeux pendant quelques secondes.

— Ah ! ah ! ah ! ricana la voix, te voilà enfin où nous avons voulu t’amener. Te figurais-tu peut-être que nous avions oublié de refermer l’ouverture du rocher ? Nous n’avons pas de ces distractions-là.

Ces paroles, prononcées d’un ton très ironique, inquiétèrent le bûcheron. Ainsi, on l’avait attiré jusqu’ici ; dans quel but ? Il était entré bien imprudemment dans cette aventure. N’aurait-il pas dû laisser dehors une indication quelconque de son passage. Il y avait bien sa blouse et sa cognée, mais les découvrirait-on si un malheur lui arrivait. Comme pour répondre à ses pensées, le gnome ajouta :

— Ta bonne hache et ta veste ont été mises en lieu sûr par mes nains, ne t’inquiète donc pas.

Le personnage qui parlait ainsi semblait être un chef, tant par la longueur de sa barbe blanche que par la dignité de sa tenue. Jean Bouillet, reprenant ses esprits, le salua poliment et ajouta :

— Je vous remercie d’avoir pris soin de mon vêtement et de ma cognée. Il ne fait guère chaud ici, et je serais bien heureux de remettre ma blouse.

Un coup de sifflet retentit, qui eut pour effet de faire accourir un nain assez semblable au premier, mais plus petit de quelques centimètres. Sans un mot, il tendit la blouse au bûcheron qui ne put plus douter de ce qu’on lui disait. Ainsi, il était bien prisonnier dans la terre et il ne restait dehors aucune trace de son passage. Une peur terrible s’empara de lui, mais il se domina, et ce fut d’un ton tranquille qu’il remercia le petit homme. Celui-ci s’inclina devant son chef et partit.

— Bracaillon, nous te connaissons de longue date. Souvent, nous avons assisté, invisibles, à ton travail solitaire en forêt. Aujourd’hui, c’est toi qui vas suivre notre travail.

Le gnome fit retentir deux coups de sifflet consécutifs, un long et un court.

Alors, de partout, jaillirent des nains ; la vaste pièce sembla bourdonner comme une ruche en effervescence, et les murs se couvrirent de petits hommes grattant les parois à l’aide de petites pelles de métal. Ils en détachaient les cristaux scintillants qu’ils recueillaient précieusement dans un sac noué sur les reins.

Intrigué, Bracaillon s’approcha d’une caisse pleine, y puisa quelques grains qu’il tâta de la langue.

— C’est du sel, ne put-il s’empêcher de constater.

Le maître dit à haute voix :

— Eh ! oui, c’est du sel. Tout l’intérieur de la montagne en est plein ; nous seuls connaissons ce secret.

— Vous seuls… et moi maintenant.

— Et toi, oui.

Le petit homme fit une pause, comme s’il réfléchissait. Bracaillon le regardait, intrigué et un peu anxieux.

— Je manque à toutes les règles de l’hospitalité en te laissant là, debout. La fin du labeur est proche. Fais-moi le plaisir de partager notre repas.

Ce disant, il s’approcha du centre de la grotte où se dressait une table de bois blanc, couverte de petites assiettes et de verres comme des dés à coudre.

— Prends place ici, à ma droite, tu es mon hôte ce soir.

Un gong retentit dans la profondeur des galeries. Tous les nains quittèrent leur travail et se précipitèrent avec une incroyable rapidité vers un petit cours d’eau souterrain qui sortait d’une paroi. En quelques secondes, tous s’étaient débarbouillés et s’installaient à table.

Le repas fut très gai ; le vin était bon et la chère abondante. Le chef veillait à ce que le verre et l’assiette du bûcheron ne fussent jamais vides. Mis en confiance, Jean Bouillet demanda enfin :

— Comment se fait-il que vous vous soyez laissé surprendre ? Un nuage passa sur le front du nain qui répondit cependant :

— J’étais absent. D’habitude, c’est moi qui fais le guet. Eux ne connaissent pas le danger, ils sont comme des enfants. Le plaisir d’être dehors, celui de désobéir aussi sans doute, les avaient un peu grisés. Je regrette que tu les aies vus.

— Moi je ne regrette rien.

Le chef ne répondit pas, mais on le sentait préoccupé. Le repas se prolongea fort avant dans la nuit, et Jean Bouillet fit tant d’honneur au vin généreux qu’il perdit peu à peu la notion du temps et du lieu.

Quand il s’éveilla, les Dents du Midi étaient toutes roses dans le jour tout neuf. Le bûcheron s’étendit pour chasser la courbature qu’il sentait dans ses membres. Sa tête lui semblait anormalement lourde. Peu à peu, il reprit ses esprits, et le souvenir de son étrange aventure lui revint tout entier. Pas très fier de lui, il pensa :

— Je dois m’être endormi sur la table, les nains m’auront porté dehors. Ma femme doit être bien inquiète. Il s’assit péniblement et saisit sa cognée posée à côté de lui. Il la trouva anormalement lourde.

— Comme je suis faible ! C’est l’effet du vin sans doute. Péniblement, il se mit debout. Tout lui paraissait changé : les arbres, les pierres, les mousses. Deux ou trois fois, il se passa la main sur les yeux, pour essayer de dissimuler les étranges vapeurs qui, semblait-il, déformaient toutes choses. Puis il prit un bâton et se mit en route vers la vallée. Il allait lentement, hésitant sur ses jambes tremblantes.

À mi-chemin, il rencontra une jeune femme et un petit enfant.

— Bonjour, Grand-père.

Jean Bouillet se retourna pour voir à qui s’adressait ce salut. Mais il n’y avait personne derrière lui.

— Bonjour madame. Pourquoi dites-vous « Grand-père » ?

— Mais ne savez-vous pas que c’est une coutume chez nous de dire « grand-père » à tous les vieillards. Nous pensons les honorer et non les blesser par cette appellation.

— Oui, oui, je sais… mais je ne suis pas assez vieux.

La jeune femme et l’enfant éclatèrent d’un bon rire franc et sonore.

— Pas assez vieux ! Mais on dirait que vous avez passé cent ans !

Médusé, Jean Bouillet n’insista pas. Il y avait là un mystère qui l’épouvantait à tel point qu’il avait besoin de réfléchir.

La grotte, les nains, qu’était-ce que tout cela ? Avait-il rêvé, était-il devenu fou ?

Égaré, il quitta la route et s’enfonça sous bois. Il s’assit lourdement au pied d’un chêne et repassa dans sa tête tous les événements bizarres qu’il avait vécus.

— Je dois être resté bien longtemps sous la terre, c’est pourquoi je me sens si faible ; même ma bonne cognée paraît lourde à mon bras, pourtant si fort autrefois. Ma barbe est toute blanche, aussi blanche et floconneuse que de la neige. Mes yeux ne voient plus très bien et ne reconnaissent plus le paysage qui leur était si familier. Ô ma maison, ô mes enfants, vous reverrai-je ?

Une pauvre larme isolée coula sur la joue parcheminée.

Jean Bouillet se releva et, d’une marche plus hésitante encore et plus lourde que précédemment, il reprit le chemin du hameau…

Le soleil éclairait toute la vallée et les toits d’Ollon brillèrent bientôt devant les yeux du bûcheron.

— Ollon, Ollon, mon beau village !

Ses yeux se portèrent vers la droite où, autrefois, se dressait sa petite maison. Elle était bien toujours là, mais agrandie, flanquée d’une grange et d’une étable neuves.

Soudain pressé, Jean Bouillet descendit la dernière pente et heurta à la porte. Une voix jeune répondit aimablement :

— Entrez !

Bracaillon poussa la porte et se trouva dans la grande cuisine qu’il connaissait bien. Une émotion profonde l’étreignit et il ne put rien dire.

— Entrez, bon vieillard, et venez vous asseoir ici. La table est toujours mise pour les pauvres chez Jean Bouillet.

— Ainsi, je suis chez Jean Bouillet ?

— Mais oui, c’est le nom de mon père. Si vous étiez d’Ollon, vous le sauriez.

— Je suis d’Ollon.

— Comment donc cela serait-il possible, je ne vous ai jamais vu.

— Je m’appelle aussi Jean Bouillet, et cette maison était autrefois la mienne !

La jeune femme recula de quelques pas, saisie d’étonnement et légèrement apeurée.

— Expliquez-vous, bon vieillard. Mon père était fils unique et son père l’était aussi.

Encouragé par la sympathie qu’il sentait chez son hôtesse, Bracaillon conta sa prodigieuse aventure. La jeune femme l’interrompit bientôt.

— Vous seriez donc ce bûcheron disparu il y a cent ans et dont on ne put retrouver aucune trace. Vous êtes donc mon arrière-grand-père.

Bientôt, tout le village fut au courant de l’étonnante aventure arrivée à Jean Bouillet, et ce fut un défilé ininterrompu devant le vieillard. On mit quelque temps à le croire, mais enfin, il donna des renseignements si précis sur l’emplacement des salines qu’on organisa une expédition de reconnaissance.

Le résultat fut concluant. La montagne était pleine de sel gemme !

On se mit à l’exploitation qui rapporta gros. En souvenir, on appela « de Bouillet » l’endroit où l’on perça la première galerie ».

L’histoire était finie et le voyage s’achevait.

À pied sur la grand’route qui traverse le village de Bex puis grimpe au penchant de la montagne, la joyeuse troupe des jeunes filles atteignit son but : l’entrée de la Saline.

Un guide était là, muni d’une petite lampe de mineur, devant un orifice de 2 m. de haut sur ½ m. de large. C’est avec un peu d’effroi que les élèves des Aubépines le suivirent lorsqu’il s’engagea sous terre. M. Dutoit fermait la marche, encourageant les plus peureuses de sa bonne voix aux inflexions paternelles.

— Vous n’avez rien à craindre des nains qui ont complètement disparu depuis cent ans. Si toutefois l’un deux s’était caché dans cette galerie, je suis là pour le recevoir !

M. Dutoit agitait son bâton d’un côté, son falot de l’autre et faisait courir des ombres gigantesques sur les parois. Quelqu’un cria qu’un nain venait de lui passer entre les jambes, et ce fut bientôt une série de plaisanteries tout au long de la colonne. L’une avait aperçu un nain, une autre un diable cornu, une troisième un animal étrange sans queue ni tête.

— C’était sans doute ton dernier travail de composition française, Anne, dit une voix, je l’ai reconnu au moment où il passait à côté de moi. Il était flasque, sans consistance, sans queue ni tête et avec fort peu de corps !

— Méchante, riposta Irène. J’ai moi-même reconnu le diable qui vient de passer et c’était ton double, Hélène. Il faudra que tu enlèves ton soulier tout à l’heure afin que toutes puissent voir le pied fourchu que tu dissimules si bien d’ordinaire.

— Ça sent le soufre ! N’est-ce pas malsain ?

— Nous allons périr asphyxiées.

— Monsieur Dutoit, où êtes-vous ? Nous avons peur.

Tout près, la bonne voix répondit :

— Enfants que vous êtes, vous vous faites peur à vous-mêmes. Je suis là et je veille sur le troupeau.

— Regardez en arrière, dit tout à coup Anne ; l’ouverture s’est presque bouchée. Il y a eu un éboulement, et jamais nous ne pourrons sortir par ce petit passage. Oh ! quel malheur affreux !

En effet, l’entrée n’apparaissait plus que comme un trou de rat dans le lointain. Plusieurs soupirs étouffés s’échappèrent de gorges contractées par l’angoisse.

— Mais, dit Annette tranquillement, c’est parce que nous sommes déjà loin de l’entrée qu’elle nous apparaît si petite. Le Falkniss est tout petit quand on le voit de loin. De près, c’est un géant.

— Très bien, Annette, approuva M. Dutoit. Et maintenant, en route, mes enfants.

Pendant une demi-heure environ, on suivit la galerie, s’enfonçant de plus en plus dans la montagne. La lampe du guide s’immobilisa soudain et des cris de surprise éclatèrent. On avait débouché à l’ouverture d’un puits de trois mètres, dans lequel arrivaient les eaux des sources salines. Plus loin, la petite troupe atteignit les salles inférieures où stagnait encore l’odeur de la poudre employée un peu plus tôt pour faire sauter la roche salée. Le guide expliqua que la roche était dessalée par l’eau et que cette eau était ensuite conduite à l’usine où on la faisait évaporer afin qu’elle abandonne son sel.

Toutes écoutèrent avec intérêt les explications du guide. Avant de prendre le chemin du retour, quelques-unes admirèrent le travail pénible des hommes des salines qui entrent le matin dans la mine de sel, y restent pour le repas de midi qu’ils prennent sur des tables de bois blanc, posées dans une grotte, et qui ne ressortent de la montagne que le soir, après le coucher du soleil.

Le retour s’effectua presque en silence, et la route parut bien longue jusqu’au moment où l’on aperçut enfin la petite lueur de l’entrée.

Puis, M. Dutoit conduisit sa petite troupe à l’abri d’un bosquet où l’on mangea avec appétit tout ce que contenaient les sacs.

— Viens ici, Irène, j’ai trouvé quelque chose d’extraordinaire.

Et Edith montra à son amie deux lettres gravées sur le tronc d’un arbre.

— J. B. Ce sont justement les initiales de Jean Bouillet.

— Certainement, dit Irène, qui approuvait toujours.

— Mais non, intervint Hélène, ce sont celles du guide qui nous a dit s’appeler Jules Bonzon.

— À moins que ce ne soient celles de Jean-Baptiste !

— Ou celles de Jacques Balmat, venu ici pour s’exercer à grimper au Mont Blanc !

— Ou celles de Jean Bart le Corsaire, naviguant sur l’eau salée.

— Ou celles de Jean Barberousse, l’empereur d’Allemagne.

— Hélène, vous ne savez pas votre histoire, Barberousse s’appelait Frédéric.

— Qu’est-ce que cela fait, Mademoiselle, aujourd’hui j’ai envie qu’il s’appelle Jean pour jouer le jeu des initiales.

On fut bientôt à court de noms et on leva le camp pour aller encore visiter les mines.

La Dent de Morcles se dressait toute noire dans le crépuscule quand enfin on prit le chemin du retour.

Chacun, en souvenir, emportait quelques grains de sel dans un petit cornet de papier blanc.

CHAPITRE VIII

LA MALADIE D’ANNETTE

Annette est malade, très malade ; le docteur sort de sa chambre avec un visage soucieux et inquiet.

En rentrant de Bex, il faisait un peu frais. Dans le train, Annette, qui ne se plaint jamais, a frissonné deux ou trois fois, puis elle s’est blottie dans un coin du wagon. Anormalement rouge, les yeux brillants, elle a semblé un instant prendre part à la gaîté générale, puis elle s’est tue et a appuyé sa tête contre la paroi ; elle a fermé les yeux et l’on a pu croire qu’elle dormait ou qu’elle rêvait peut-être à l’aventure fabuleuse de Jean Bouillet. De la gare au pensionnat, il y a bien trois quarts d’heure de marche. Combien ils ont paru longs à la pauvre Annette qui se sentait le souffle court et les jambes faibles.

Toutefois, prenant courageusement son rang dans la troupe, elle se répétait sans cesse :

— Il faut marcher… encore une demi-heure… vingt minutes… dix minutes… Voilà déjà le pont… enfin nous y sommes.

En entrant dans sa chambre, elle eut une petite faiblesse qui la fit se jeter sur son lit, tout habillée, avec son manteau et son chapeau.

Margareth-Rose, inquiète, lui demandait doucement :

— Qu’as-tu, Annette, es-tu malade ?

Et Annette se sentait si faible qu’elle en pleurait presque, mais luttant contre l’émotion qui l’étreignait, elle répondit d’une voix mal assurée :

— Je suis seulement très fatiguée.

— Couche-toi tout de suite. J’avertirai Mlle Visinand de ton indisposition. Peut-être as-tu pris froid dans les Salines ?

— Peut-être ; mais je me coucherai après le repas. Je ne veux pas attirer l’attention sur ce qui n’est qu’une bagatelle.

— Comme tu voudras, Annette ; mais il serait plus sage de te mettre au lit immédiatement.

Margareth était inquiète. Pour la première fois, Annette semblait fatiguée. Un large cerne sombre était creusé sous ses yeux.

— Je vais t’aider à changer de vêtements ; ne bouge pas.

Sans protester, Annette se laissa faire, et c’est affectueusement et amicalement que Margareth lui brossa les cheveux et refit les deux longues nattes pendantes.

À table, Mlle Visinand s’inquiéta bien un peu :

— Annette, pourquoi ne manges-tu pas ?

— Je n’ai pas faim, Mademoiselle.

— Tu as sans doute abusé du goûter à Bex. Qu’avez-vous pris ?

— On nous a servi de magnifiques tartines avec du miel. C’était très bon.

Margareth-Rose est de plus en plus soucieuse. Elle sait très bien, elle, qu’Annette n’a rien mangé à quatre heures au sortir des Salines.

Après le repas, toutes les jeunes filles sont montées se coucher, fatiguées d’une journée si bien remplie. C’est avec une visible satisfaction qu’Annette s’est étendue, laissant son amie lui préparer une boule d’eau chaude et un gargarisme.

— Papa prétend que toutes les maladies s’introduisent dans l’organisme par la bouche. Les microbes se collent aux amygdales. Tu vas donc essayer de les tuer avec de l’acétate d’alumine que j’ai versé dans un peu d’eau.

Malgré sa fatigue, et surtout pour faire plaisir à son amie, Annette se gargarise.

Une bonne partie de la nuit s’était déjà écoulée quand Margareth-Rose fut réveillée par un bruit de voix.

— Annette, m’appelles-tu ?

Personne ne répondit, mais quelques minutes après, d’étranges paroles vinrent frapper ses oreilles :

— Ô quel vent ! papa, j’ai peur ! il fait si froid sous les grands sapins. Ouvre-moi la porte du chalet, je ne peux pas rester dehors par cette tempête. Ô papa, pourquoi ne m’ouvres-tu pas ?

Margareth-Rose s’est levée d’un bond et a couru au lit de son amie. Elle lui a murmuré :

— Calme-toi, tu es dans ton lit. C’est moi, Margareth-Rose. N’aie pas peur, je vais aller chercher Mlle Visinand.

Mais la petite malade s’est dressée et maintenant elle parle plus haut, d’une voix rauque, effrayante.

— Papa, papa, où es-tu ? N’entends-tu pas ta petite fille ? Les sapins sont si terriblement secoués par le vent ! Ils vont tomber sur le chalet. Papa, papa !

C’est maintenant un cri perçant.

Margareth-Rose l’entoure de ses bras, essaye de la recoucher en la berçant de douces paroles.

— Annette, je suis là. Réveille-toi, tu as eu un cauchemar. Tout cela n’est qu’un mauvais rêve. Personne ne te veut de mal. Ton papa va t’écrire sous peu. Demain tu auras une lettre. Dors tranquille.

Mais tout est inutile. Annette est rouge. Elle s’agite, se tourne et se retourne en gémissant. Margareth-Rose se décide à aller éveiller Mlle Visinand, qui accourt, très effrayée.

— Vous avez bien fait de m’appeler. Cette enfant a la fièvre, demain nous ferons venir le médecin ; en attendant, je vais lui donner une infusion de tilleul et un calmant. Je vais revenir tout à l’heure.

Mlle Visinand revient avec une tasse de tilleul, que la malade boit avidement. Petit à petit, elle se calme et semble s’endormir. Mlle Visinand reste là encore un moment, puis elle s’en va sur la pointe des pieds après avoir obligé Margareth-Rose à se recoucher. Mais celle-ci n’arrive pas à se rendormir et elle épie, anxieuse, tous les bruits de la maison, désirant de toutes ses forces le lever du jour.

À six heures et demie, la cloche du réveil ayant sonné, Annette se soulève sur son oreiller. Elle sourit à son amie qui s’est précipitée vers elle pour l’embrasser.

— Ah ! Annette, tu me reconnais. J’ai eu si peur cette nuit, mais tu vas mieux, quel bonheur.

— Cette nuit qu’ai-je donc fait, je ne me souviens de rien ?

— Tu as rêvé que le vent faisait trembler les sapins et que ton papa ne voulait pas t’ouvrir la porte du chalet.

— Vraiment ?… Il me semble pourtant que j’avais froid et qu’il faisait très sombre. Et puis, j’avais l’impression d’être très seule et j’avais peur. Mais, dis-moi, Mlle Visinand n’est-elle pas venue cette nuit dans notre chambre ?

— Oui ; quand j’ai vu que tu ne me reconnaissais pas, j’ai couru la chercher. Elle a dit que tu avais une forte fièvre, et elle t’a donné à boire une tasse de tilleul.

— Bonne Mademoiselle. L’ai-je au moins remerciée ?

— Non, car tu étais plus calme et tu t’es endormie.

— Ce matin, je me sens mieux, je vais me lever.

— Non, ne te lève pas. Le docteur viendra te voir dans la matinée et il faut que tu restes au lit.

— Mais je t’assure que je vais tout à fait bien maintenant.

Annette s’assit pour prouver à son amie qu’elle n’était pas malade. Mais elle retomba en arrière avec un gémissement, soudain pâle et les yeux fermés.

— Tu vois bien, ma petite Annette, que tu es malade et que tu dois rester étendue. Souffres-tu beaucoup ?

— J’ai comme une grande barre de fer à travers le dos… et ce fer doit être barbelé car des pointes se sont enfoncées très profondément quand j’ai voulu m’asseoir, répondit Annette avec un pauvre sourire.

— Ne bouge plus. Dès que la cloche sonnera pour le déjeuner, je parlerai à Mlle Visinand.

Quand Margareth-Rose revint auprès du lit après avoir fait sa toilette, Annette semblait endormie de nouveau, mais son souffle oppressé inquiéta Margareth-Rose qui se hâta d’aller chercher l’institutrice.

— Venez vite, Mademoiselle, dit-elle en frappant doucement à la porte. Annette va plus mal, il me semble qu’elle va mourir. Oh ! venez vite, je vous en prie.

— Taisez-vous, Margareth-Rose, ne vous affolez pas, je viens.

En effet la porte s’ouvrit, et Mlle Visinand apparut, rassurante, avec son chignon bien noué et son lorgnon en équilibre sur le nez.

Elle mit sa main sur le front brûlant de la malade qui, à ce contact, murmura : « Maman ».

Margareth-Rose et l’institutrice se regardèrent longuement, pleines de pitié pour la fillette souffrante.

Mettant son doigt sur sa bouche pour imposer silence à Margareth-Rose, Mlle Visinand se retira sur la pointe des pieds. Dehors, elle dit hâtivement :

— Je vais téléphoner au médecin qui viendra ce matin. Pauvre enfant !

Margareth-Rose pleurait tant qu’elle ne put dire un mot.

— N’allez pas dans votre chambre, Margareth-Rose, car j’ignore si la maladie d’Annette est contagieuse. Je ne le crois pas, mais il faut être prudent.

Combien Mlle Visinand est transformée ! Il lui est venu, à elle dont on se moque volontiers, une dignité, un calme qui étonne et charme tout à la fois Margareth-Rose.

Après le déjeuner, toutes les jeunes filles demandent des nouvelles de leur camarade.

— Elle a peut-être le croup, suggère Hélène, c’est très dangereux, souvent mortel. Je connais…

— Mais non, elle n’a pas le croup, affirma Emy. Margareth-Rose aurait bien remarqué les peaux qui croissent à la gorge. Du moment qu’Annette a crié pendant la nuit, c’est qu’elle n’avait pas le croup.

— Je crois qu’elle a plutôt une phtisie galopante. C’est très contagieux, fait Irène en s’éloignant ostensiblement de Margareth-Rose.

— Mais non, ce n’est pas ça. Je crois plutôt à une crise de rhumatisme aigu. Mon grand-père ressent aussi des piqûres quand il a son lombago, dit Éva.

Ne sachant que croire, et épouvantée de ce qu’elle entend, Margareth-Rose se bouche les oreilles et s’enfuit à la salle d’études.

Et, à onze heures, quand le docteur est sorti, toutes ont bien vu qu’il était soucieux.

Mlle Visinand l’accompagnait, silencieuse et inquiète. Toutes se sont tues au moment où le docteur a traversé le jardin, et lui, si communicatif d’habitude, si familier, a passé très vite, sans s’arrêter.

À peine le portail s’est-il refermé sur lui qu’un groupe s’est formé sous le grand tilleul du jardin.

— Avez-vous vu son air ? Ce doit être très grave.

— Pauvre Annette, je pense qu’elle va très mal.

— Allons plutôt demander des nouvelles à Mlle Visinand.

Cette dernière, interrogée, refusa d’abord de parler, mais elle avait affaire à plus fortes qu’elle et, en fin de compte, les élèves apprirent ce qu’elles voulaient savoir.

Annette avait une pleurésie très grave et l’on allait la transporter à l’hôpital où il serait plus facile de la soigner.

Toutes se récrièrent.

— À l’hôpital ! Non, ce n’est pas possible.

— Hélas, oui ! Le docteur l’exige. Elle y sera plus tranquille qu’ici.

— Mais nous ne ferons pas de bruit, nous serons aussi sages que des images, promit Éva, parlant pour ses compagnes.

— Je sais bien, mes chères enfants, que vos intentions sont bonnes mais demain, peut-être déjà ce soir, l’une fermera sa porte brutalement, l’autre criera dans le corridor et notre malade souffrira de votre étourderie.

— Mais si nous promettons d’être très, très tranquilles, laissera-t-on Annette dans sa chambre ? demanda anxieusement Anne.

— Non, à aucun prix ; j’ai parlé dans ce sens au docteur, mais il a insisté pour un transport d’urgence à l’hôpital. Une voiture d’ambulance va venir dans un moment.

— Pourrons-nous prendre congé d’Annette avant son départ, lui dire au revoir ?

— Le docteur ne l’a pas permis. Mais vous pourrez vous tenir à la fenêtre de la salle d’études et, de là, faire un signe de la main à notre petite malade.

La nouvelle du départ si brusque d’Annette causa à toutes un très profond chagrin. Margareth-Rose pleurait à gros sanglots.

— Ne pleure pas, Margareth-Rose ; une pleurésie, c’est grave, mais ce n’est pas mortel. Ma tante s’en est très bien guérie. Annette reviendra dans une semaine ou deux.

— Nous irons la voir à l’hôpital, Mlle Visinand nous en donnera sûrement la permission dans un jour ou deux, ajouta Irène. Un peu réconfortée, Margareth-Rose se calma et essuya ses yeux afin de bien voir son amie au moment où on l’emporterait.

Toutes se groupèrent vers les fenêtres de la salle d’études. Il fallut attendre longtemps, mais Mlle Visinand était trop occupée à écrire aux parents pour surveiller ses élèves.

Vers onze heures, la voiture arriva avec le docteur.

Dans sa chambre, Annette était abattue, elle avait une forte fièvre.

Mlle Visinand se pencha vers elle et lui dit :

— Annette, on va vous transporter à l’hôpital où vous serez mieux soignée qu’ici. Je viendrai vous voir dès demain. Vos camarades seront à la fenêtre de la salle d’études pour vous dire au revoir.

Annette ferma les yeux pour indiquer qu’elle avait compris, puis elle demanda dans un souffle :

— Et papa et maman ?

— Je leur ai écrit ; votre mère descendra sans doute après-demain. D’ailleurs, dans quelques jours, vous nous reviendrez guérie et heureuse.

— Je ne veux pas aller à l’hôpital, je veux aller sur l’Alpe, chez mes parents.

— Mais vous ne pouvez pas maintenant, ma pauvre enfant, vous avez de la fièvre. On va d’abord vous guérir, et puis vous aurez des vacances pour votre convalescence, et vous monterez sur l’Alpe, respirer le bon air de la montagne.

— Je veux y aller tout de suite, je ne veux pas qu’on me transporte à l’hôpital. Venez me chercher s’il vous plaît, pria la petite malade en joignant les mains.

Voyant qu’Annette s’agitait, Mlle Visinand acquiesça :

— Bien, bien, nous ferons le nécessaire, mais calmez-vous et soyez raisonnable.

Quand Annette vit les infirmiers dans leur grande blouse blanche, elle eut un nouvel appel.

— Maman ! Puis elle ne dit plus rien et se laissa emporter.

En traversant la cour, elle ouvrit les yeux une seconde et vit ses camarades derrière les fenêtres. Elle essaya de faire un signe d’adieu, mais sa main retomba sur la couverture, et bientôt la porte de la voiture se fermait sans bruit sur la petite malade.

À l’hôpital, on lui avait préparé une petite chambre dans un pavillon d’isolement. Mais elle ne se rendit compte de rien, car elle s’assoupit dès qu’elle fut installée dans son lit bien blanc et bien chaud, et elle n’entendit pas la voix de l’infirmier qui murmurait : « Pauvre petite », en la bordant avec soin.

Au pensionnat, la vie reprit son cours, mais on parla beaucoup d’Annette et de son départ. Chacune sentait le vide causé par son absence et, dès le lendemain, Mlle Visinand permit qu’on lui envoyât des fleurs. Toutes voulurent choisir, et c’est une botte de roses magnifiques qui porta à la petite malade les vœux de ses amies.

Mlle Visinand était très préoccupée et observait ses élèves avec une attention souvent gênante.

— Éva, vous sentez-vous bien ?

— Oui, Mademoiselle, merci.

— Molly, vous êtes un peu pâle. N’avez-vous mal nulle part ?

— Non, Mademoiselle, je vous remercie.

Plus tard, elle abordait Margareth-Rose.

— Comment allez-vous, Margareth-Rose ? Venez ici près de moi que je vous regarde bien. Et elle inspectait le visage et les mains de la jeune fille, semblant y chercher des signes…

Le docteur lui-même revint le lendemain et recommanda à chacun de bien se gargariser le soir.

Il y avait là un mystère qui éclata enfin au grand jour : Annette avait la scarlatine. Voici comment on l’apprit :

La femme de chambre, parlant à la cuisinière à l’office, demanda tout à coup :

— A-t-on des nouvelles de la petite malade ?

Et la cuisinière répondit :

— La scarlatine ne se guérit pas en un jour. Il paraît que la maladie suit normalement son cours.

Ni l’une ni l’autre n’avaient vu Irène, venue pour chercher un vase et qui ouvrait la porte au moment précis où on prononçait le mot « scarlatine ». Elle referma la porte sans bruit et s’en fut annoncer la grande nouvelle. Ainsi s’expliquait le transport si rapide d’Annette à l’hôpital, la désinfection de la chambre, les angoisses de Mlle Visinand, ses questions, ses observations continuelles. Pauvre Annette ! la scarlatine est une maladie contagieuse, on ne pourrait donc pas aller la voir.

À Dörfli, la lettre de la directrice fut longuement discutée. Pierre ne s’affola pas. Annette était malade, on la soignerait certainement très bien à l’hôpital de Lausanne. D’autre part, il avait grande confiance en la constitution de sa fille qui prendrait le dessus en quelques jours.

— Songez, disait-il à Heidi et à Jamy, cette enfant est robuste, jamais elle n’a été malade jusqu’à présent.

— Je vais descendre à Lausanne quand même pour voir ce qui en est. J’ai besoin d’ailleurs de parler à Mlle Visinand. Il faut aussi renouveler la garde-robe de la fillette. Je resterai en bas jusqu’à la guérison de notre petite, et si son médecin est d’accord avec moi, je vous la ramènerai.

Le voyage était ainsi décidé. Pierre songea à ce qui plairait à Annette. La saison des fleurs était passée, mais on trouvait des noisettes dans les buissons, de belles noisettes à peine jaunes, mais si jolies avec leur collerette verte. Dès qu’il y eut pensé il se mit à la recherche de René.

— Chevrier, Annette est malade, veux-tu lui faire un plaisir ?

— Pourquoi le demander, vous savez bien que je le veux.

— Va sur le sentier qui descend au torrent et cueille quelques belles branches de noisetier avec leurs fruits. Si tu trouves aussi de l’épine-vinette mûre, prends-en quelques branches. À Lausanne, l’infirmière les mettra dans un vase et Annette saura ainsi que ceux de la montagne pensent à elle.

René partit en courant. Il connaissait si bien les environs qu’il savait, sans les chercher, où étaient les plus belles noisettes. Justement, depuis deux semaines il surveillait jalousement un arbuste magnifique dont les beaux fruits mûrissaient lentement au soleil de septembre. Il comptait les rapporter un jour prochain jusqu’au chalet de ses parents. Il avait préparé une cachette sûre derrière des poutres où les noisettes auraient mûri jusqu’à Noël.

Sans regret, l’enfant dépouilla l’arbre de ses belles branches. Dans le taillis, au bord du torrent, les fruits de l’épine-vinette rougissaient déjà, et les petites feuilles prenaient des teintes d’automne. Avec son couteau, René tailla de-ci, de-là, et c’est avec une grosse gerbe qu’il se présenta à la maison de Pierre.

Celui-ci était déjà sur le seuil, prêt au départ. Dans quelques minutes, la voiture postale l’emmènerait jusqu’au bas de la montagne. René lui tendit sa récolte.

— Tu es un brave garçon. Je dirai à Annette que tu lui as sacrifié ton arbre ; je suis sûr qu’elle appréciera ton cadeau à sa valeur.

La voiture postale arrivait ; Pierre prit congé de tout le monde.

Le lendemain, dès son entrée à l’hôpital, il se sentit trembler. En effet, quand il demanda à voir Annette, on le pria d’attendre un moment dans une petite salle à côté de la porte. Une sœur entra après quelques minutes. Elle avait un air si grave qu’il en fut impressionné.

— Il n’est rien arrivé d’inquiétant à ma fille ? interrogea-t-il aussitôt.

La sœur ne répondit pas et interrogea à son tour :

— Êtes-vous le père de l’enfant ?

— Oui, je suis son père.

— Dans ces conditions, je puis vous dire toute la vérité. L’enfant a passé une très mauvaise nuit ; le pouls est irrégulier, et le docteur n’a pas caché que le cas est très grave. Du reste, le docteur désire vous parler.

Resté seul, Pierre se mit à marcher en long et en large, soucieux et triste. Sa fille allait-elle lui être enlevée ? Non, ce serait trop cruel.

Un pas rapide se fit entendre dans le corridor, la porte s’ouvrit presque aussitôt et un homme entra, en blouse blanche, la main tendue.

— Bonjour Monsieur ; je suis le docteur Taillère, et l’on m’a dit que vous êtes le père de la petite Annette.

— Comment va-t-elle ? Êtes-vous vraiment inquiet ? Ne puis-je la voir ?

Le médecin de l’hôpital sourit. C’était un homme sympathique, d’une quarantaine d’années, au visage ouvert et franc.

— Je vais répondre à votre première question d’abord. L’enfant a la scarlatine, le cas est grave…

Ils parlèrent ensuite longuement de la maladie, discutant de sa marche, des moyens à employer pour éviter le risque des complications et tombèrent enfin d’accord pour charger une infirmière de veiller Annette pendant les premières nuits.

Puis ils quittèrent la petite salle d’attente et se dirigèrent à travers la vaste cour vers le pavillon des contagieux.

Là, dans une chambre assombrie par des verres dépolis, Annette reposait dans un étroit lit de fer. Son père s’approcha d’elle et lui prit la main, mais elle ne le reconnut pas et murmura seulement quelques mots inintelligibles ; puis elle se souleva sur un coude et demanda : pourquoi le soleil ne se lève-t-il pas ? Est-ce que ce sera toujours le soir maintenant ?

— Mais non, ma chère petite, répondit doucement Pierre en caressant la main qu’il avait gardée, ce n’est pas le soir, c’est le matin, mais la trop grande clarté te ferait mal aux yeux.

— Je veux voir le soleil, dit la malade en s’impatientant. Ôtez donc cette grande montagne noire qui est devant lui…

Il y eut un petit silence, puis Annette prit une voix faible, si faible que Pierre sentit son cœur se fondre de pitié pour la jeune fille redevenue si petite fille dans la maladie.

Puis elle poussa un soupir et ferma les yeux.

— La fièvre est très forte, dit alors le médecin traitant, mais cela arrive souvent avec les natures les plus robustes. Demain, je l’espère, nous aurons un mieux sensible. Nous ferons ici tout ce que nous pourrons pour vous la garder.

— Merci, docteur, je ne doute pas de votre dévouement et de celui de vos infirmières. Mais j’ai encore une prière à vous adresser : ne puis-je veiller ma fillette moi-même jusqu’à ce que le danger soit écarté ?

— Mais très volontiers ; on va vous préparer un lit ici, et vous prendrez vos repas dans la petite salle qui est au bout du couloir. Je vais donner des ordres pour que vous ne manquiez de rien. D’autre part, l’infirmière se tiendra à votre disposition. Vous n’aurez qu’à sonner si vous désirez quelque chose.

Les deux hommes se serrèrent la main et se quittèrent. Et alors commença une longue journée qui, pour Pierre, fut un véritable calvaire. Impuissant, il assista à la lutte que sa fillette chérie soutenait contre la mort. Vers deux heures, il y eut un léger mieux, Annette reconnut son père et lui demanda gentiment des nouvelles de Dörfli, de sa mère, d’Henry, de Paul, de Brigitte, des chèvres. Un instant, le docteur, plein d’espoir, crut que la fièvre allait tomber définitivement et que la guérison s’annonçait. Malheureusement, vers six heures, Annette, qui sommeillait, se dressa soudain avec un grand cri et retomba en arrière avec un soupir qu’on aurait pu croire le dernier.

C’était une convulsion. Pierre sonna l’infirmière qui arriva en hâte ; Annette n’avait pas bougé, elle était sur son lit, raide et immobile, comme morte. L’infirmière et Pierre lui humectèrent les tempes à l’eau froide et attendirent, anxieux.

Le corps reprit peu à peu du mouvement. En effet, les muscles se tendaient et se contractaient et le souffle était revenu.

Le maillot fut rapidement préparé, et on y roula Annette.

Elle se calma progressivement et, fatiguée, s’assoupit.

À huit heures, le médecin de l’hôpital passa en faisant sa tournée habituelle. Avant de connaître les événements de l’après-midi, il s’approcha du lit, toucha le front de l’enfant et se retourna, joyeux, vers Pierre.

— Votre petite fille est sauvée. Le pouls est bon, la fièvre a baissé ; elle passera une bonne nuit, et demain, elle vous reconnaîtra.

— Puissiez-vous dire vrai ! J’avais aussi remarqué le mieux, mais je n’osais y croire.

— Croyez-y, et cédez votre place à la garde pour quelques heures. Vous êtes fatigué. Étendez-vous ici si vous ne voulez pas quitter votre petite malade.

Soulagé, Pierre consentit à prendre quelque repos. Quand il s’éveilla, la nuit était déjà bien avancée. La garde veillait près d’une petite lampe, et Annette dormait d’un sommeil paisible et réparateur.

Le lendemain fut un beau jour ; Annette ouvrit les yeux vers huit heures ; la garde n’était pas là, mais son père avait repris sa place auprès du lit.

— Ma chère petite fille, que je suis heureux !

— Heureux ? Pourquoi !

— Parce que te voilà sauvée.

— J’ai donc été en danger ?

— Tu as été très malade.

— Oh oui ! je me souviens maintenant. Cela a commencé au pensionnat, lors de notre retour de Bex. Où suis-je ?

— Tu es à l’hôpital et tu y resteras pendant quelque temps encore, puis nous partirons tous les deux pour Dörfli, et tu reprendras rapidement des forces.

— Quelle joie, et combien je suis heureuse d’avoir été malade !

— Ne dis pas cela. J’ai failli devenir fou d’inquiétude. Maintenant, ne parle plus, repose-toi, on va t’apporter un très léger repas, puis tu dormiras de nouveau jusqu’à midi. Ainsi fut fait.

L’après-midi, Pierre fit une promenade. En rentrant, il trouva Annette assise sur son lit. À côté d’elle, dans un vase, elle avait fait placer le bouquet montagnard.

— Oh papa ! c’est si beau de sentir qu’on est aimé. Il me semble que je respire déjà l’air de la montagne.

— Tu as deviné juste, Annette. J’ai écrit ce matin à Dörfli pour les tranquilliser et pour leur dire de préparer ta chambre.

— Oh merci ! Quand pourrai-je partir ?

— Pas avant deux semaines.

— Que c’est long !

— Tu es très faible encore, et d’autre part, tu risques de transporter avec toi les germes de la maladie. Tu ne veux pas être responsable d’une épidémie de scarlatine à Dörfli.

— Certainement pas. Mais, resteras-tu avec moi ?

— Non, je ne le puis, et d’ailleurs tu n’as plus besoin de moi. Je dois repartir au service militaire, mais je reviendrai te chercher.

La convalescence fut rapide. Annette reprenait des forces, mais elle était encore très pâle. Quand il vint la chercher, Pierre ne put s’empêcher de constater :

— L’air et le soleil de Dörfli sont bien nécessaires pour te redonner des couleurs. On va être épouvanté de te revoir si pâle.

On ne permit pas à Annette de revoir ses camarades, et c’est directement de l’hôpital qu’elle s’embarqua pour la montagne.

Elle passa quelques semaines heureuses à la grande maison, soignée et dorlotée par tous.

L’automne était spécialement beau cette année-là et le soleil qui brillait dans un ciel sans nuages eut rapidement raison de sa pâleur.

— Tu n’as plus l’air d’une demoiselle de Lausanne, te voilà redevenue une vraie montagnarde.

— Je suis une montagnarde, tant mieux si j’en ai l’air.

Les jours coulèrent trop vite. Au début, Annette s’installait sur la grande galerie, dans une chaise longue qu’on lui avait préparée sous la tente. Petit à petit, cependant, elle délaissa le balcon pour le jardin, puis un jour elle s’envola avec René et les chèvres le long des routes et le long du ruisseau, partout où il y avait encore de l’herbe à brouter. La première neige était tombée sur l’Alpe, et le chalet était fermé.

L’heure du retour à Lausanne sonna trop tôt, mais Annette fit taire courageusement ses regrets, en pensant que l’année scolaire ne durerait pas éternellement. Au début de décembre, la jeune fille de Dörfli put retrouver son amie Margareth et ses bonnes camarades de Lausanne.

CHAPITRE IX

ON SE QUITTE, MAIS…

Quatre ans se sont écoulés depuis l’arrivée de Jamy, de Margareth-Rose et de Georges à Dörfli. Bien des événements se sont déroulés. On a reçu chaque mois des nouvelles d’Amérique. Jamy a toujours répondu immédiatement en décrivant tout à son mari et en lui donnant les multiples détails de la vie quotidienne, si bien qu’il n’a pas perdu contact avec sa famille. Son fils a maintenant seize ans et sa fillette quatorze. Après une si longue séparation, il a hâte de les revoir.

Par une belle soirée de novembre, les cloches de Dörfli, celles de Mayenfeld, comme celles de toutes les villes et villages de Suisse et du monde ont sonné pour annoncer la fin de cette longue guerre.

Quelques semaines plus tard, un groupe discute avec animation sur le quai de la gare de Mayenfeld. Ce sont nos amis qui partent pour regagner leur patrie. Ils ont regardé une dernière fois avec émotion la chaîne des montagnes estompée par la brume d’automne. Ils ont salué comme de vieux amis le Falkniss et le glacier du Sésaplana. Ils ont aussi pris une dernière photographie du chalet de l’Alpe.

Pierre et Heidi ont décidé de les accompagner en famille jusqu’à Zurich. De là, ils gagneront Paris puis Le Havre. Georges a eu beaucoup de peine à emballer toutes ses plantes. Près de lui, les ailes ouvertes, le splendide aigle royal que lui a donné le chasseur de chamois attire tous les regards. Pierre tient avec délicatesse un paquet mystérieux. Dans le train, il le remet à Georges en lui disant :

— C’est un petit souvenir que tu offriras à ton père. Il pourra planter ce sapin dans votre jardin. Comme tu as pu le constater, il symbolise quelque chose de commun à nos deux nations, la vigueur, la fierté et l’indépendance. Même mutilé par la tempête il demeure toujours ferme. Il reporte notre pensée aux courageux montagnards de Morgarten, de Sempach et de Naefels. Vous le verrez tous grandir et vous aurez l’impression d’avoir autour de vous un peu d’air de nos Alpes.

Au moment de la séparation on vit quelques larmes perler dans tous les yeux.

— Nous ne vous disons pas Adieu, murmura Jamy, mais Au revoir… peut-être qu’un jour… le train s’ébranla. Henry et Annette qui avaient appris en secret l’hymne Américain entonnèrent :

 

Oh ! Dites, voyez-vous aux lueurs du matin

Ce drapeau que vos cris ont salué dans l’ombre

Dont les plis étoilés défient le destin…

 

Et l’on ne vit plus que quelques mouchoirs qui s’agitaient dans le lointain.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

http://www.ebooks-bnr.com

 

en décembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Manon, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Tritten, Charles, Heidi et ses enfants, Paris, Flamarion, 1939. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Pâturages des hauts de Chandolin, a été prise par Laura Barr-Wells le 23.07.2013.

Illustration dans le texte : chap. 1 : Crocus, Ancha, 13.07.2015 (BNR) ; chap. 2 : Blick auf den Falknis, Thbigliel, octobre 2004 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported) ; chap. 3 : Alpage, Anne Van de Perre, 14.08.2011 (BNR) ; chap. 4 : Brumes et rochers, Anne Van de Perre, 14.08.2011 (BNR) ; chap. 5 : Paysage hivernal, Sylvie Savary, s.d. (BNR) ; Sacro Monte di Ghiffa, (Verbania), Italie, Paysage vu d’une terrasse, Laurom, 25.04.2007 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 2.5 Generic) ; chap. 6 : Chute du Rhin vues de Neuhausen, CrazyD, 27.06.2004 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported) ; chap 7 : Mines de sel de Bex, Souvaroff, 27.07.2004 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 4.0 International) ; chap. 8 : Armoire à linge, Sylvie Savary, s.d. (BNR) ; chap. 9 : Église de Bever, Sylvie Savary, s.d. (BNR).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

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[1] À partir de 1899, la fête nationale suisse est célébrée annuellement le 1er août ; avant cette date, la fondation de la Confédération était placée au 8 novembre 1307. (BNR.)