Flora Tristan

PÉRÉGRINATIONS
D’UNE PARIA

(1833-1834)
Tome 1

1838

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

Aux Péruviens. 3

AVANT PROPOS. 16

I  LE MEXICAIN.. 27

II  LA PRAYA.. 41

III  LA VIE DE BORD.. 74

IV  VALPARAISO.. 124

V  LE LÉONIDAS. 138

VI  ISLAY. 146

VII  LE DÉSERT. 167

VIII  ARÉQUIPA.. 193

Ce livre numérique. 269

 

Aux Péruviens

Péruviens,

J’ai cru qu’il pourrait résulter quelque bien pour vous de ma relation ; c’est pourquoi je vous en fais hommage. Vous serez surpris, sans doute, qu’une personne qui fait si rarement usage d’épithètes laudatives en parlant de vous ait songé à vous dédier son ouvrage. Il en est des peuples comme des individus ; moins ils sont avancés et plus susceptible est leur amour-propre. Ceux d’entre vous qui liront ma relation en prendront d’abord de l’animosité contre moi, et ce ne sera que par un effort de philosophie que quelques uns me rendront justice. Le blâme qui porte à faux est chose vaine ; fondé, il irrite ; et, conséquemment, est une des plus grandes preuves de l’amitié. J’ai vécu parmi vous un accueil tellement bienveillant, qu’il faudrait que je fusse un monstre d’ingratitude pour nourrir contre le Pérou des sentiments hostiles. Il n’est personne qui désire plus sincèrement que je le fais votre prospérité actuelle, vos progrès à venir. Ce vœu de mon cœur domine ma pensée, et, voyant que vous faisiez fausse route, que vous ne songiez pas, avant tout, à harmoniser vos mœurs avec l’organisation politique que vous avez adoptée, j’ai eu le courage de le dire, au risque de froisser votre orgueil national.

J’ai dit, après l’avoir reconnu, qu’au Pérou, la haute classe est profondément corrompue, que son égoïsme la porte, pour satisfaire sa cupidité, son amour du pouvoir et ses autres passions, aux tentatives les plus anti-sociales ; j’ai dit aussi que l’abrutissement du peuple est extrême dans toutes les races dont il se compose. Ces deux situations ont toujours, chez toutes les nations, réagi l’une sur l’autre. L’abrutissement du peuple fait naître l’immoralité dans les hautes classes, et cette immoralité se propage et arrive, avec toute la puissance acquise dans sa course, aux derniers échelons de la hiérarchie sociale. Lorsque l’universalité des individus saura lire et écrire, lorsque les feuilles publiques pénétreront jusque dans la hutte de l’Indien, alors rencontrant dans le peuple des juges dont vous redouterez la censure, dont vous rechercherez les suffrages, vous acquerrez les vertus qui vous manquent. Alors le clergé, pour conserver son influence sur ce peuple, reconnaîtra que les moyens dont il use actuellement ne lui peuvent plus servir : les processions burlesques et tous les oripeaux du paganisme seront remplacés par d’instructives prédications ; car, après que la presse aura éveillé la raison des masses, ce sera à cette nouvelle faculté qu’il faudra s’adresser, si l’on veut être écouté. Instruisez donc le peuple, c’est par là que vous devez commencer pour entrer dans la voie de la prospérité ; établissez des écoles jusque dans le plus humble des villages, c’est actuellement la chose urgente ; employez-y toutes vos ressources ; consacrez-y les biens des couvents, vous ne sauriez leur donner une plus religieuse destination. Prenez des mesures pour faciliter les apprentissages ; l’homme qui a un métier n’est plus un prolétaire : à moins que des calamités publiques ne le frappent, il n’a jamais besoin d’avoir recours à la charité de ses concitoyens ; il conserve ainsi cette indépendance de caractère si nécessaire à développer chez un peuple libre. L’avenir est pour l’Amérique ; les préjugés ne sauraient y avoir la même adhérence que dans notre vieille Europe : les populations ne sont pas assez homogènes pour que cet obstacle retarde le progrès. Dès que le travail cessera d’être considéré comme le partage de l’esclave et des classes infimes de la population, tous s’en feront un jour un mérite, et l’oisiveté, loin d’être un titre à la considération, ne sera plus envisagée que comme le délit du rebut de la société.

 

Le Pérou était, de toute l’Amérique, le pays le plus avancé en civilisation, lors de sa découverte par les Espagnols ; cette circonstance doit faire présumer favorablement des dispositions natives de ses habitants et des ressources qu’il offre. Puisse un gouvernement progressif, appelant à son aide les arts de l’Asie et de l’Europe, faire reprendre aux Péruviens ce rang parmi les nations du Nouveau-Monde ! C’est le souhait bien sincère que je forme.

Votre compatriote et amie,

Flora Tristan

Paris, Août 1836.

 

Car, je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d’ici là, et elle s’y transporterait, et rien ne vous serait impossible.

Le CHRIST.

Saint Matthieu, XII, 17.

Dieu n’a rien fait en vain ; les méchants mêmes entrent dans l’ordre de sa providence : tout est coordonné et tout progresse vers un but. Les hommes sont nécessaires à la terre qu’ils habitent, vivent de sa vie, et, comme faisant partie de cette agrégation, chacun d’eux a une mission à laquelle la Providence l’a appelé. Nous éprouvons d’inutiles regrets, nous sommes assiégés par d’impuissants désirs, pour avoir méconnu cette mission, et notre vie est tourmentée jusqu’à ce qu’enfin nous y soyons ramenés. De même, dans l’ordre physique, les maladies proviennent de la fausse appréciation des besoins de l’organisme dans la satisfaction de ses exigences. Nous découvrirons donc les règles à suivre pour arriver dans ce monde à la plus grande somme de bonheur par l’étude de notre être moral et physique, de notre âme et de l’organisation du corps auquel elle a été appelée à commander. Les enseignements ne nous manquent pas pour l’une et l’autre étude : la douleur, cette rude maîtresse d’école, nous les prodigue sans cesse ; mais il n’a été donné à l’homme de progresser qu’avec lenteur. Cependant, si nous comparions les maux auxquels les peuplades sauvages sont en proie à ceux qui existent encore chez les peuples les plus avancés en civilisation, les jouissances des premières à celles des seconds, nous serions étonnés de l’immense distance qui sépare ces deux phases extrêmes d’agrégations humaines. Mais il n’est pas nécessaire, pour constater le progrès, de comparer entre eux deux états de sociabilité aussi éloignés l’un de l’autre. Le progrès graduel de siècle en siècle est facile à vérifier par les documents historiques qui nous représentent l’état social des peuples dans les temps antérieurs. Pour le nier, il faut ne pas vouloir voir, et l’athée, afin d’être conséquent avec lui-même, est seul intéressé à le faire.

Nous concourons tous, même à notre insu, au développement progressif de notre espèce : mais, dans chaque siècle, dans chaque phase de sociabilité, nous voyons des hommes qui se détachent de la foule, et marchent en éclaireurs en avant de leurs contemporains ; agents spéciaux de la Providence, ils tracent la voie dans laquelle, après eux, l’humanité s’engage. Ces hommes sont plus ou moins nombreux, exercent sur leurs contemporains une influence plus ou moins grande, en raison du degré de civilisation auquel la société est parvenue. Le plus haut point de civilisation sera celui où chacun aura conscience de ses facultés intellectuelles, et les développera sciemment dans l’intérêt de ses semblables, qu’il ne verra pas différent du sien.

Si l’appréciation de nous-mêmes est le préalable nécessaire au développement de nos facultés intellectuelles ; si le progrès individuel est proportionné au développement et à l’application que reçoivent ces mêmes facultés, il est incontestable que les ouvrages les plus utiles aux hommes sont ceux qui les aident dans l’étude d’eux-mêmes, en leur faisant voir l’individu dans les diverses positions de l’existence sociale. Les faits seuls ne sont pas suffisants pour faire connaître l’homme. Si le degré de son avancement intellectuel ne nous est représenté ; si les passions qui ont été ses mobiles ne nous sont montrées, les faits ne nous arrivent alors que comme autant d’énigmes dont la philosophie essaie avec plus ou moins de bonheur de donner le mot.

La plupart des auteurs de mémoires contenant des révélations n’ont voulu qu’ils parussent que lorsque la tombe les aurait mis à couvert de la responsabilité de leurs actes et paroles, soit qu’ils fussent retenus par susceptibilité d’amour-propre en parlant d’eux-mêmes, ou par la crainte de se faire des ennemis en parlant d’autrui ; soit qu’ils redoutassent les récriminations ou les démentis.

En agissant ainsi, ils ont infirmé leur témoignage, auquel fois n’est ajoutée que lorsque les auteurs de l’époque le confirment. On ne peut guère supposer non plus que le perfectionnement ait été l’objet dominant de leurs pensées. On voit qu’ils ont voulu faire parler d’eux, en fournissant pâture à la curiosité, apparaître aux yeux de la postérité autres qu’ils n’étaient à ceux de leurs contemporains, et qu’ils ont écrit dans un but personnel. Des dépositions reçues par une génération qui n’y est plus intéressée peuvent bien lui offrir la peinture des mœurs de ses ancêtres, mais ne sauraient avoir qu’une faible influence sur les siennes. En effet, c’est en général l’opinion de nos contemporains qui nous sert de frein, et non celle que pourra concevoir de nous la postérité ; les âmes d’élite seules ambitionnent ses suffrages ; les masses y sont indifférentes.

De nos jours, les coryphées font en sorte que leurs révélations testamentaires soient publiées immédiatement après leur mort. C’est alors qu’ils veulent que leur ombre arrache bravement le masque à ceux qui les ont précédés dans la tombe et à quelques uns de leurs survivants que la vieillesse a mis hors de scène. Ainsi ont fait les Rousseau, les Fouché, les Grégoire, les Lafayette, etc… ; ainsi feront les Talleyrand, les Chateaubriand, les Béranger, etc… La publication de mémoires, faite en même temps que la notice nécrologique ou l’oraison funèbre, offre sans doute plus d’intérêt que si, comme ceux du duc de Saint-Simon, ils ne paraissent qu’un siècle après la mort des auteurs ; mais leur action répressive est presque nulle : ce sont des rameaux d’un arbre abattu, les fruits ne succèdent pas au parfum de leurs fleurs, le sol ne les fera plus reverdir.

L’intérêt qui s’attache aux grands événements porte généralement les écrivains à représenter les hommes au milieu de ces grands événements, et leur fait négliger de nous les montrer dans leur intérieur. Les auteurs de mémoires ne sont pas même toujours exempts de ce défaut, quoique, bien mieux que les historiens proprement dits, ils nous fassent connaître les personnes dont ils parlent et les mœurs de leur temps : mais la plupart de ces écrivains ont pris les grands de l’ordre social pour texte de leurs écrits, et nous ont rarement dépeint les hommes des diverses professions dont les sociétés humaines se composent. Le duc de Saint-Simon nous fait bien voir les courtisans et leurs intrigues ; mais les mœurs du bourgeois de Paris ou de quelque autre partie de la France, il n’y songe même pas. Le caractère moral d’un homme du peuple ne présentait aux yeux d’un grand seigneur d’alors aucun intérêt. Cependant la valeur d’un individu n’est pas dans l’importance des fonctions dont il est pourvu, le rang qu’il occupe, les richesses qu’il possède. Sa valeur, aux yeux de Dieu, est proportionnée à son degré d’utilité dans ses rapports avec l’espèce entière, et c’est à cette échelle que désormais la morale devra mesurer l’éloge ou le blâme. Du temps du duc de Saint-Simon, on était encore bien loin de connaître cette mesure des actions humaines. C’est l’homme qui a lutté contre l’adversité, qui, dans l’infortune, s’est trouvé aux prises avec la puissance de rang ou de richesse, dont les mémoires, si une croyance religieuse le mettait au dessus de toute crainte, feraient connaître les hommes tels qu’ils sont, et les apprécieraient d’après leur valeur réelle. Celui qui voit dans tout être humain son semblable, qui souffre de ses peines et jouit de ses joies, celui-là doit écrire des mémoires, lorsqu’il s’est trouvé en situation de recueillir des observations, et ces mémoires feront connaître les hommes sans acception de rangs, tels que l’époque et le pays les présentent.

S’il ne s’agissait que de rapporter des faits, les yeux suffiraient pour les voir ; mais, pour apprécier l’intelligence et les passions de l’homme, l’instruction n’est pas seule nécessaire, il faut encore avoir souffert et beaucoup souffert ; car il n’y a que l’infortune qui puisse nous apprendre à connaître au juste ce que nous valons et ce que valent les autres. Il faut, de plus, avoir beaucoup vu, afin que, dépouillés de tout préjugé, nous considérions l’humanité d’un autre point de vue que de notre clocher : il faut enfin avoir dans le cœur la foi du martyr. Si l’expression pour l’opinion d’autrui ; si la voix de la conscience est étouffée par la crainte de se faire des ennemis ou par d’autres considérations individuelles, on manque à sa mission, on renie Dieu.

On demandera peut-être si les actions des hommes, au moment où elles viennent d’être commises, sont toujours utiles à publier. Oui, répondrai-je, toutes celles qui nuisent, toutes celles provenant d’un abus d’une supériorité quelconque soit de force ou d’autorité, soit d’intelligence ou de position, qui blesse autrui dans l’indépendance que Dieu a départie sans distinction à toutes les créatures, fortes ou faibles. Mais si l’esclavage existe dans la société, s’il se trouve des ilotes dans son sein, si les lois ne sont pas égales pour tous, si des préjugés religieux ou autres reconnaissent une classe de PARIAS, oh ! alors, le même dévouement qui nous porte à signaler l’oppresseur au mépris doit nous faire jeter un voile sur la conduite de l’opprimé qui cherche à échapper au joug. Existe-t-il une action plus odieuse que celle de ces hommes qui, dans les forêts de l’Amérique, vont à la chasse des nègres fugitifs pour les ramener sous le fouet du maître ! La servitude est abolie, dira-t-on, dans l’Europe civilisée. On n’y tient plus, il est vrai, marché d’esclaves en place publique ; mais dans les pays les plus avancés, il n’en est pas un où des classes nombreuses d’individus n’aient à souffrir d’une oppression légale. Les paysans en Russie, les juifs à Rome, les matelots en Angleterre, les femmes partout ; oui, partout où la cessation du consentement mutuel, nécessaire à la formation du mariage, n’est pas suffisante pour le rompre, la femme est en servitude. Le divorce obtenu sur la volonté exprimée d’une des parties peut seul complètement l’affranchir, la mettre de niveau avec l’homme, au moins pour les droits civils. Ainsi donc, tant que le sexe faible, assujetti au plus fort, se trouvera contraint, dans les affections les moins contraignables de notre nature, tant qu’il n’y aura pas de réciprocité entre les deux sexes ; publier les amours des femmes, c’est les exposer à l’oppression. De la part d’un homme, c’est l’action d’un lâche, puisque, à cet égard, il jouit de toute son indépendance.

On a observé que le degré de civilisation auquel les diverses sociétés humaines sont parvenues a toujours été proportionné au degré d’indépendance dont y ont joui les femmes. Des écrivains, dans la voie du progrès, convaincus de l’influence civilisatrice de la femme, et la voyant partout régie par des codes exceptionnels, ont voulu révéler au monde les effets de cet état de choses : dans ce but, ils ont, depuis près de dix ans, fait divers appels aux femmes pour les engager à publier leurs douleurs et leurs besoins, les maux résultants de leur sujétion, et ce qu’on devrait espérer de l’égalité entre les deux sexes. Pas une encore, que je sache, n’a répondu à ces appels. Les préjugés qui règnent au milieu de la société semblent avoir glacé leur courage ; et tandis que les tribunaux retentissent des demandes adressées par des femmes, afin d’obtenir soit des pensions alimentaires de leurs maris, soit leur séparation, pas une n’ose élever la voix contre un ordre social qui, les laissant sans profession, les tient dans la dépendance, en même temps qu’il rive leurs fers par l’indissolubilité du mariage. Je me trompe : un écrivain qui s’est illustré, dès son début, par l’élévation de la pensée, la dignité et la pureté du style, en prenant la forme du roman pour faire ressortir le malheur de la position que nos lois ont faite à la femme, a mis tant de vérité dans sa peinture, que ses propres infortunes en ont été pressenties par le lecteur. Mais cet écrivain, qui est une femme, non contente du voile dont elle s’était cachée dans ses écrits, les a signés d’un nom d’homme. Quels retentissements peuvent avoir des plaintes que des fictions enveloppent ? Quelle influence pourraient-elles exercer lorsque les faits qui les motivent se dépouillent de leur réalité ? Les fictions plaisent, occupent un instant la pensée, mais ne sont jamais les mobiles des actions des hommes. L’imagination est blasée, les déceptions l’ont rendue défiante d’elle-même, et ce n’est plus qu’avec de palpables vérités, d’irrécusables faits, qu’on peut espérer d’agir sur l’opinion. Que les femmes dont la vie a été tourmentée par de grandes infortunes fassent parler leurs douleurs ; qu’elles exposent les malheurs qu’elles ont éprouvés par suite de la position que les lois leur ont faite et des préjugés dont elles sont enchaînées ; mais surtout qu’elles nomment… Qui, mieux qu’elles, serait à portée de dévoiler des iniquités qui se dérobent dans l’ombre au mépris public ?… Que tout individu enfin, qui a vu et souffert, qui a eu à lutter avec les personnes et les choses, se fasse un devoir de raconter dans toute leur vérité les événements dans lesquels il a été acteur ou témoin, et nomme ceux dont il a à se plaindre ou à faire l’éloge ; car, je le répète, la réforme ne peut s’opérer, et il n’y aura de probité et de franchise dans les relations sociales que par l’effet de semblables révélations.

Dans le cours de ma narration, je parle souvent de moi. Je me peins dans mes souffrances, mes pensées, mes affections : toutes résultent de l’organisation que Dieu m’a donnée, de l’éducation que j’ai reçue et de la position que les lois et les préjugés m’ont faite. Rien ne se ressemble complètement, et il y a sans doute des différences entre toutes les créatures d’une même espèce, d’un même sexe ; mais il y a aussi des ressemblances physiques et morales sur lesquelles les usages et les lois agissent de même et produisent des effets analogues. Beaucoup des femmes vivent séparées de fait d’avec leurs maris, dans les pays où le catholicisme de Rome a fait repousser le divorce[1]. Ce n’est donc pas sur moi personnellement que j’ai voulu attirer l’attention, mais bien sur toutes les femmes qui se trouvent dans la même position, et dont le nombre augmente journellement. Elles éprouvent des tribulations, des souffrances de même nature que les miennes, sont préoccupées du même ordre d’idées et ressentent les mêmes affections.

Les besoins de la vie occupent également l’un et l’autre sexe ; mais tous les deux ne sont pas affectés au même degré par l’amour. Dans l’enfance des sociétés, le soin de sa défense absorbe l’attention de l’homme ; à une époque plus avancée de civilisation, celui de faire sa fortune : mais, dans toutes les phases sociales, l’amour est, pour la femme, la passion pivotale de toutes ses pensées, et le mobile de tous ses actes. Qu’on ne s’étonne donc point de la place que je lui donne dans ce livre. J’en parle d’après mes propres impressions et ce que j’en ai observé. Dans un autre ouvrage, entrant plus avant dans la question, je présenterai le tableau des maux qui résultent de son esclavage et de l’influence qu’il acquerrait par son affranchissement.

Tout écrivain doit être vrai : s’il ne se sent pas le courage de l’être, il doit renoncer au sacerdoce qu’il assume d’instruire ses semblables. L’utilité de ses écrits résultera des vérités qu’ils contiendront, et, laissant aux méditations de la philosophie la découverte des vérités générales, je n’entends parler ici que du vrai dans le récit des actions humaines. Cette vérité-là est à la portée de tous, et si la connaissance des actions des hommes des divers degrés d’avancement intellectuel, et dans les innombrables circonstances de l’existence à la connaissance du cœur humain et à l’étude de soi-même, la publicité donnée aux actions des hommes vivants est le meilleur frein qu’on puisse imposer à la perversité, et la plus belle récompense à offrir à la vertu. Ce serait étrangement méconnaître la grande utilité morale de la publicité que de vouloir la restreindre aux actes des fonctionnaires de l’État. Les mœurs exerçant une influence constante sur l’organisation sociale, il est évident que le but de la publicité serait manqué, si les actions privées en étaient affranchies. Il n’en est aucune qu’il peut être utile d’y soustraire ; pas une n’est indifférente ; toutes accélèrent ou retardent le mouvement progressif de la société. Si l’on réfléchit au grand nombre d’iniquités qui se commettent chaque jour, et que les lois ne sauraient atteindre, on se convaincra de l’immense amélioration dans les mœurs qui résulterait de la publicité donnée aux actions privées. Il n’y aurait plus alors d’hypocrisie possible, et la déloyauté, la perfidie, la trahison n’usurperaient pas sans cesse, par des dehors trompeurs, la récompense de la vertu : il y aurait de la vérité dans les mœurs, et la franchise deviendrait de l’habileté.

Mais où se rencontrera-t-il ? sera-t-on porté à se demander des êtres de foi et d’intelligence dont le dévouement intrépide consente à braver les récriminations, les haines et les vengeances, à exposer au grand jour et les iniquités cachées et les noms de leurs auteurs ? Pour publier des actions pour lesquelles on ne serait pas individuellement intéressé et commises par des personnes vivantes, habitant le même pays, la même ville, se trouvera-t-il des gens qui, renonçant à tout intérêt mondain, embrassent la vie du martyr ? Il s’en trouvera tous les jours davantage, répondrai-je avec la foi que j’ai dans le cœur. La religion du progrès aura ses martyrs, comme toutes les autres ont eu les leurs, et les hommes ne manqueront pas à l’œuvre de Dieu. Oui, je le répète, j’ai conscience qu’il se trouvera des êtres assez religieux pour comprendre la pensée qui me guide, et j’ai conscience aussi que mon exemple aura des imitateurs. Le règne de Dieu arrive : nous entrons dans une ère de vérité ; rien de ce qui entrave le progrès ne saurait subsister ; et les mœurs et la morale publique s’y approprieront. L’opinion, cette reine du monde, a produit d’immenses améliorations : avec les moyens de s’éclairer qui augmentent tous les jours, elle en produira de bien plus grands encore : après avoir renouvelé l’organisation sociale, elle renouvellera l’état moral des peuples.

En entrant dans la route nouvelle que je viens de tracer, je remplis la mission qui m’a été donnée, j’obéis à ma conscience. Des haines pourront se soulever contre moi ; mais, être de foi avant tout, aucune considération ne pourra m’empêcher de dire la vérité sur les personnes et les choses. Je vais raconter deux années de ma vie : j’aurai le courage de dire tout ce que j’ai souffert. Je nommerai les individus appartenant à diverses classes de la société, avec lesquels les circonstances m’ont mise en rapport : tous existent encore ; je les ferai connaître par leurs actions et leurs paroles.

AVANT PROPOS

Avant de commencer la narration de mon voyage, je dois faire connaître au lecteur la position dans laquelle je me trouvais lorsque je l’entrepris et les motifs qui me déterminèrent, le placer à mon point de vue, afin de l’associer à mes pensées et à mes impressions.

Ma mère est Française : pendant l’émigration elle épousa en Espagne un Péruvien ; des obstacles s’opposant à leur union, ils se marièrent clandestinement, et ce fut un prêtre français émigré qui fit la cérémonie du mariage dans la maison qu’occupait ma mère. J’avais quatre ans lorsque je perdis mon père à Paris. Il mourut subitement, sans avoir fait régulariser son mariage, et sans avoir songé à y suppléer par des dispositions testamentaires. Ma mère n’avait que peu de ressources pour vivre et nous élever, mon jeune frère et moi ; elle se retira à la campagne, où je vécus jusqu’à l’âge de quinze ans. Mon frère étant mort, nous revînmes à Paris, où ma mère m’obligea d’épouser un homme[2] que je ne pouvais ni aimer ni estimer. À cette union je dois tous les maux ; mais, comme depuis ma mère n’a cessé de m’en montrer le plus vif chagrin, je lui ai pardonné, et, dans le cours de cette narration, je m’abstiendrai de parler d’elle. J’avais vingt ans lorsque je me séparai de cet homme : il y en avait six, en 1833, que durait cette séparation, et quatre seulement que j’étais entrée en correspondance avec ma famille du Pérou.

J’appris, pendant ces six années d’isolement, tout ce qu’est condamnée à souffrir la femme séparée de son mari au milieu d’une société qui, par la plus absurde des contradictions, a conservé de vieux préjugés contre les femmes placées dans cette position, après avoir aboli le divorce et rendu presque impossible la séparation de corps. L’incompatibilité et mille autres motifs graves que la loi n’admet pas rendent nécessaire la séparation des époux ; mais la perversité, ne supposant pas à la femme des motifs qu’elle puisse avouer, la poursuit de ses infâmes calomnies. Excepté un petit nombre d’amis, personne ne l’en croit sur son dire, et, mise en dehors de tout par la malveillance, elle n’est plus, dans cette société qui se vante de sa civilisation, qu’une malheureuse Paria, à laquelle on croit faire grâce lorsqu’on ne lui fait pas d’injure.

En me séparant de mon mari, j’avais abandonné son nom et repris celui de mon père. Bien accueillie partout, comme veuve et comme demoiselle, j’étais toujours repoussée lorsque la vérité venait à se découvrir. Jeune, jolie et paraissant jouir d’une ombre d’indépendance, c’étaient des causes suffisantes pour envenimer les propos et me faire exclure d’une société qui gémit sous le poids des fers qu’elle s’est forgés, et ne pardonne à aucun de ses membres de chercher à s’en affranchir.

La présence de mes enfants m’empêchait de me faire passer pour demoiselle, et presque toujours je me suis présentée comme veuve ; mais, demeurant dans la même ville que mon mari et mes anciennes connaissances, il m’était bien difficile de soutenir un rôle dont une foule de circonstances pouvaient me faire sortir. Ce rôle me mettait fréquemment dans de fausses positions, jetait sur ma personne un voile d’ambiguïté et m’attirait sans cesse les plus graves désagréments. Ma vie était un supplice de tous les instants. Sensible et fière à l’excès, j’étais continuellement froissée dans mes sentiments, blessée et irritée dans la dignité de mon être. Si ce n’eût été l’amour que je portais à mes enfants, à ma fille surtout, dont le sort à venir, comme femme, excitait trop vivement ma sollicitude pour ne pas rester auprès d’elle, afin de la protéger et la secourir ; sans ce devoir sacré dont mon cœur était profondément pénétré, que Dieu me le pardonne ! et que ceux qui régissent notre pays frémissent ! je me serais tuée… Je vois, à cet aveu, le sourire d’indifférence de l’égoïsme qui ne sent pas, dans son ineptie, la corrélation existante entre tous les individus d’une même agrégation ; comme si la santé du corps social, dont plusieurs membres sont portés au suicide par le désespoir, n’offrait aucun sujet d’appréhension. J’avais écrit, en 1829, à ma famille du Pérou, dans le dessein à demi formé d’aller me réfugier auprès d’elle, et la réponse que j’en reçus m’aurait engagée à réaliser immédiatement ce projet, si je n’en avais été empêchée par la réflexion désespérante qu’eux aussi allaient repousser une esclave fugitive, parce que, quelque méprisable que fût l’être dont elle portait le joug, son devoir était de mourir à la peine, plutôt que de briser des fers rivés par la loi.

Les persécutions de M. Chazal m’avaient, à plusieurs reprises, contrainte de fuir de Paris : lorsque mon fils eut atteint sa huitième année, il insista pour l’avoir, et m’offrit le repos à cette condition. Lasse d’une lutte aussi prolongée et n’y pouvant plus tenir, je consentis à lui remettre mon fils en versant des larmes sur l’avenir de cet enfant ; mais quelques mois s’étaient à peine écoulés depuis cet arrangement, que cet homme recommença à me tourmenter, et voulut aussi m’enlever ma fille, parce qu’il s’était aperçu que j’étais heureuse de l’avoir auprès de moi. Dans cette circonstance, je fus encore obligée de m’éloigner de Paris : ce fut pour la sixième fois que, pour me soustraire à des poursuites incessantes, je quittai la seule ville au monde qui m’ait jamais plu. Pendant plus de six mois, cachée sous un nom supposé, je fus errante avec ma pauvre petite fille. À cette époque, la duchesse de Berri parcourait la Vendée : trois fois on m’arrêta ; mes yeux et mes longs cheveux noirs, qui ne pouvaient être dans le signalement de la duchesse, me servirent de passeport et me sauvèrent de toute méprise. La douleur, jointe aux fatigues, épuisa mes forces ; arrivée à Angoulême, je tombai dangereusement malade.

Dieu me fit rencontrer dans cette ville un ange de vertu qui me donna la possibilité d’exécuter le projet que, depuis deux ans, je méditais, et que m’empêchait de réaliser mon affection pour ma fille. On m’avait indiqué la pension de mademoiselle de Bourzac comme la meilleure pour y placer mon enfant. Au premier abord, cette excellente personne lut dans la tristesse de mes regards l’intensité de mes douleurs. Elle prit ma fille sans me faire une question et me dit : — Vous pouvez partir sans nulle inquiétude : pendant votre absence je lui servirai de mère, et si le malheur voulait qu’elle ne vous revît jamais, elle resterait avec nous. Lorsque j’eus acquis la certitude d’être remplacée auprès de ma fille, je résolus d’aller au Pérou prendre refuge au sein de ma famille paternelle, dans l’espoir de trouver là une position qui me fît rentrer dans la société.

Vers la fin de janvier 1833, je me rendis à Bordeaux et me présentai chez M. de Goyenèche, avec lequel j’étais en correspondance. M. de Goyenèche (Mariano) est cousin de mon père ; nés tous deux à Aréquipa, une amitié d’enfance les avait liés d’une manière intime. À ma vue, M. de Goyenèche fut frappé de l’extrême ressemblance de mes traits avec ceux de mon père ; ils lui rappelaient son ancien ami, et à ce souvenir se rattachaient pour lui ceux de sa jeunesse, de sa famille, enfin de son pays, qu’il regrette sans cesse. Il reporta aussitôt sur moi une partie de l’affection qu’il avait eue pour son cousin, et ce vieillard, dont les manières sont nobles, me reçut avec des égards qui montraient combien il me distinguait ; il me présenta à toute sa société comme sa nièce, et me combla de témoignages de bienveillance. Je reçus de même un très bon accueil de M. Bertera (Philippe), jeune Espagnol qui vit chez M. de Goyenèche et fait les affaires de mon oncle Pio de Tristan. J’annonçai à ces messieurs la détermination que j’avais prise de partir pour le Pérou. Je restai deux mois et demi à Bordeaux, prenant mes repas chez mon parent, et logeant à côté chez une dame qui me louait un appartement garni. J’éprouvai des lenteurs avant de pouvoir partir, et un concours de circonstances fortuites vint encore compliquer ma position. En 1829 j’avais rencontré à Paris, dans un hôtel garni ou j’étais descendue en arrivant de voyage, un capitaine de navire qui venait de Lima. Surpris de la similitude de mon nom avec celui de la famille Tristan, qu’il avait connue au Pérou, ce capitaine me demanda si j’en étais parente : je répondis que non, comme j’avais l’habitude de le faire. J’avais depuis dix ans renié cette famille par des causes que, plus tard, je ferai connaître, et ce fut au hasard de cette rencontre que je dus d’entrer en correspondance avec mes parents du Pérou, de faire mon voyage et tout ce qui s’ensuivit. Après une longue conversation avec M. Chabrié (c’était le nom de ce capitaine), j’écrivis à mon oncle Pio une lettre qui est là pour attester de la noblesse de mes sentiments et de la loyauté de mon caractère, mais qui me perdit en lui révélant l’irrégularité du mariage de mon père. Je passais pour veuve dans l’hôtel et j’avais ma fille avec moi ; ce fut dans cette position que le capitaine Chabrié m’avait connue ; il partit ; moi-même je quittai cette maison peu après l’y avoir rencontré, et, depuis lors, je n’en avais plus entendu parler.

Il n’y avait à Bordeaux, en février 1833, que trois navires en partance pour Valparaiso : le Charles-Adolphe, dont la chambre ne me convenait pas, le Flétès, auquel je dus renoncer, parce que le capitaine ne voulut pas prendre en paiement de mon passage une traite sur mon oncle, et le Mexicain, joli brick neuf que tout le monde me vantait. Je m’étais présentée comme demoiselle à M. de Goyenèche et à toute sa société ; on peut donc imaginer l’effet étourdissant que produisit sur moi le nom du capitaine du Mexicain, lorsque mon parent me dit qu’il se nommait Chabrié ; c’était le même capitaine qu’en 1829 j’avais rencontré à Paris dans l’hôtel garni.

Je fis tout ce que je pus afin d’éviter de partir sur le Mexicain ; mais craignant que ma conduite ne fût trouvée extraordinaire dans la maison de mon parent, où M. Chabrié était fortement recommandé par le capitaine Roux, depuis longtemps en relation d’affaires avec ma famille, je n’osai me refuser à aller visiter le navire.

Je passai deux jours et deux nuits dans une perplexité dont je ne savais comment sortir. Je n’avais vu M. Chabrié que deux ou trois fois, en dînant avec lui à la table d’hôte ; il ne m’avait parlé que du Pérou, et, en l’écoutant, je ne songeais qu’à une famille dont l’abandon m’avait causé de si cuisants chagrins, sans m’occuper le moins du monde de l’homme qui, à son insu, me parlait de mes intérêts les plus chers. Je l’avais entièrement oublié, et je faisais maintenant de pénibles efforts pour me rappeler à quel homme j’allais avoir affaire. J’étais tourmentée par les plus vives inquiétudes : je craignais de manquer mon voyage en le différant, et ce que je ne cessais d’entendre sur le compte des capitaines de navire n’était guère de nature à me rassurer sur le degré de confiance que je devais accorder au capitaine du Mexicain. Je ne pouvais résister davantage aux instances de mon parent que pressait M. Chabrié pour connaître ma détermination, afin de pouvoir disposer, si je ne partais pas sur son navire, de la cabane qu’il m’y destinait. Quand je me suis trouvée dans des positions embarrassantes, je n’ai jamais pris conseil que de mon cœur. J’envoyai chercher M. Chabrié qui, aussitôt qu’il entra, me reconnut et fut surpris. J’étais émue : dès que nous fûmes seuls, je lui tendis la main : — Monsieur, lui dis-je, je ne vous connais pas, cependant je vais vous confier un secret très important pour moi et vous demander un éminent service. — Quelle que soit la nature de ce secret, me répondit-il, je vous donne ma parole, mademoiselle, que votre confiance ne sera pas mal placée ; quant au service que vous attendez de moi, je vous promets de vous le rendre, à moins que la chose ne soit tout à fait impossible. — Oh ! merci, merci, lui dis-je, en lui serrant la main fortement, Dieu vous récompensera du bien que vous me faites. L’expression et l’accent de vérité de M. Chabrié m’avaient de suite convaincue que je pouvais m’en reposer sur lui. Ce que je vous demande, continuai-je, c’est tout simplement d’oublier que vous m’avez connue à Paris sous le nom de dame et avec ma fille ; je vous en expliquerai la raison à bord. Dans deux heures je vais aller visiter votre navire ; je choisirai ma cabane, M. Bertera en réglera le prix avec vous, et, jusqu’au départ, ne parlez de moi que comme si vous m’aviez vue aujourd’hui pour la première fois… M. Chabrié me comprit et me serra la main avec cordialité : nous étions déjà amis. — Du courage ! me dit-il, je vais presser notre départ. Je conçois, dans votre position, tout ce que vous devez souffrir…

Je peux le dire, cette première visite de M. Chabrié est un des plus heureux souvenir qui me soient restés dans le cœur.

Pendant les deux mois et demi que je séjournai à Bordeaux, je fus péniblement affectée par les plus inquiétantes appréhensions. J’avais habité cette ville à deux reprises différentes avec ma fille, avant que je n’eusse pensé à ma famille du Pérou ; et j’y avais connu beaucoup de monde, en sorte que, chaque fois que je sortais, je me sentais exposée à rencontrer une de ces anciennes connaissances venant me demander des nouvelles de ma fille, à moi demoiselle Flora Tristan. J’étais dans une anxiété continuelle ; aussi avec quelle impatience attendais-je le jour où nous devions mettre à la voile.

Il me tardait de sortir de la maison de M. de Goyenèche ; cependant on m’y traitait avec la plus grande distinction, et surtout avec des marques d’affection qui m’eussent rendue bien heureuse si j’avais été dans une position vraie ; mais j’avais trop de fierté pour me complaire dans des égards prodigués à un titre qui n’était pas le mien, et mon cœur, abreuvé de longues souffrances, ne pouvait être accessible aux prestiges du monde et de son luxe. Cette société, organisée pour la douleur, où l’amour est un instrument de torture, n’avait pour moi aucun attrait ; ses plaisirs ne me faisaient aucune illusion, j’en voyais le vide et la réalité du bonheur qu’on leur avait sacrifié ; mon existence avait été brisée, et je n’aspirais plus qu’à une vie tranquille. Le repos était le rêve constant de mon imagination, l’objet de tous mes désirs. Je ne me résolvais qu’à regret à mon voyage au Pérou : je sentais, comme par instinct, qu’il allait attirer de nouveaux malheurs sur ma tête. Quitter mon pays que j’aimais de prédilection ; quitter ma fille qui n’avait que moi pour appui ; exposer ma vie, ma vie qui m’était à charge, parce que je souffrais, parce que je n’en pouvais jouir que furtivement, mais qui m’eût apparu belle et radieuse si j’avais été libre ; enfin, faire tous ces sacrifices, affronter tous ces dangers, parce que j’étais liée à un être vil qui me réclamait comme son esclave ! Oh ! ces réflexions faisaient bondir mon cœur d’indignation ; je maudissais cette organisation sociale qui, en opposition avec la Providence, substitue la chaîne du forçat au lien d’amour et divise la société en serves et en maîtres. À ces mouvements de désespoir, succédait le sentiment de ma faiblesse ; des larmes ruisselaient de mes yeux : je tombais à genoux, et j’implorais Dieu avec ferveur pour qu’il m’aidât à supporter l’oppression. C’était pendant le silence de la nuit qu’assiégée par ces réflexions, l’irritant tableau de mes malheurs passés se déroulait dans ma pensée : le sommeil me fuyait, ou, durant de courts instants seulement, il adoucissait mes peines. Je m’épuisais en vains projets ; je cherchais à pénétrer le caractère de mon parent, M. de Goyenèche : il est religieux, me disais-je, à ne pas manquer un seul jour d’aller à la messe ; ponctuel dans l’accomplissement de tous les devoirs que la religion impose ; Dieu, qu’il fait constamment intervenir dans ses propos, doit être dans ses pensées ; il est riche, et mon parent d’aussi près pourrait-il se refuser à nous prendre moi et ma fille sous sa protection ? Oh non, pensais-je, il ne saurait me repousser ; il est sans enfants ; je suis celle que Dieu lui envoie. Aujourd’hui, ce matin même, je lui confierai tous mes chagrins, lui raconterai le martyre de ma vie et le supplierai de nous garder chez lui, ma pauvre petite fille et moi : serait-ce, hélas ! une charge que nous lui imposerions à lui, vieux garçon, sans famille, regorgeant de tout, habitant seul une immense maison (l’hôtel Schicler) où son ombre se perd et où nos voix amies feraient sans cesse retentir des accents de reconnaissance ?… Mais, le matin, lorsque j’arrivais chez le vieillard, le cœur palpitant d’émotion, dès les premiers mots qu’il m’adressait, j’étais frappée de l’expression riche et avare qui ne pense qu’à lui, se fait le centre de toutes choses, amassant toujours pour un avenir qu’il n’atteindra pas : cette expression de sécheresse me glaçait. Je restais muette, recommandais ma fille à Dieu et désirais ardemment être loin en mer. Je ne fis donc jamais cette tentative, et il est certain, malgré la dévotion de mon parent, qu’elle eût été sans succès : j’en ai eu la preuve depuis mon retour. Le catholicisme de Rome nous laisse avec tous nos penchants, et donne à celui de l’égoïsme la plus grande intensité : il nous détache du monde, mais c’est afin de concentrer toutes nos affections sur l’Église : on y fait profession d’aimer Dieu, et c’est par l’observation des pratiques religieuses, imposées par l’Église, qu’on croit lui prouver son amour ; loin de se croire obligé à secourir ses parents, ses alliés, ses amis, le prochain enfin, on trouve presque toujours des motifs religieux, pris dans la conduite de celui qui réclame des secours, pour les lui refuser ; c’est par des largesses à l’Église, c’est en lui confiant quelques aumônes, qu’on s’imagine assez généralement satisfaire à la charité prêchée par Jésus-Christ.

M. Bertera, bien qu’Espagnol et bon catholique, était venu trop jeune en France, où il avait été élevé pour être imbu des mêmes préjugés religieux que M. de Goyenèche. Cependant je ne le mis pas dans ma confidence, je lui portais une amitié désintéressée, et ne voulus pas le commettre dans le mensonge que je faisais à ma famille. Ce jeune homme, depuis que je le connaissais n’avait cessé de me prodiguer des témoignages d’affection. Je croyais à la sincérité de l’attachement qu’il me manifestait, et je me plaisais à lui montrer ma reconnaissance. Le plaisir que je ressentais à le faire fut un adoucissement aux nombreuses tribulations qui m’assaillirent pendant mon séjour à Bordeaux. Jusqu’alors la plupart des personnes avec lesquelles les circonstances m’avaient mise en rapport ne m’avaient fait que du mal, tandis que M. Bertera éprouvait de la satisfaction à m’être utile : il me confia ses douloureux regrets et ses ennuis. Il avait vu mourir de la même maladie toute sa famille à laquelle il était tendrement attaché : resté seul, il vivait dans l’isolement, au milieu du monde et de son froid égoïsme. La douleur compatit à la douleur, quelque diverses qu’en soient les causes. Dès la première conversation, il s’établit entre nos âmes une intimité mélancolique qui, pieuse dans ses aspirations, ne touchait à la terre par aucun point. J’aimais ce jeune homme de cette sympathie tendre et affectueuse que, dans le malheur, les êtres sensibles ressentent les uns pour les autres. Sa société était à mon âme un doux parfum ; auprès de lui, je respirais plus librement, et l’affreux cauchemar qui continuellement m’oppressait pesait moins lourdement sur ma poitrine. J’aimais à sortir avec lui, et, presque tous les soirs, nous allions faire de longues promenades pendant que mon vieux parent faisait la sieste. De son côté, M. Bertera recherchait avec empressement toutes les occasions de m’être agréable ; son affection pour moi se montrait dans les plus petites choses.

Je n’ai de ma vie balancé un instant à sacrifier une jouissance personnelle au plaisir plus vif pour moi de contribuer à rendre heureux ou à garantir de peine ceux que j’aimais réellement. La sincérité de l’affection que me portait M. Bertera me donnait la conviction qu’il aurait ressenti ma douleur si je lui avais confié le secret de ma cruelle position, et l’impossibilité de la changer eût encore augmenté sa peine. Ensuite la fausse position dans laquelle me mettait le mensonge que m’imposaient les préjugés de la société m’était trop pénible pour consentir à faire supporter à un homme que j’aimais et auquel j’avais tant d’obligations une portion quelconque des conséquences que pouvait avoir ce mensonge. Je retins mon secret ; j’eus le courage de me taire quand j’étais sûre de rencontrer dans le cœur de ce jeune homme une vive sympathie pour mes malheurs. Je fis ce sacrifice à l’amitié que je lui avais jurée, et de Dieu seul j’en attends la récompense.

Je partis, recommandant ma fille à mademoiselle de Bourzac et au seul ami que j’eusse ; tous deux me promirent de l’aimer comme leur enfant, et j’emportai la douce et pure satisfaction de ne laisser aucun pénible souvenir après moi.

I

LE MEXICAIN

Le 7 avril 1833, jour anniversaire de ma naissance, fut celui de notre départ. J’éprouvais une telle agitation à l’approche de ce moment, que, depuis trois nuits, je ne pouvais goûter une heure de sommeil. J’avais le corps brisé : je me levai toutefois avec le jour, afin d’avoir le temps de terminer tous mes préparatifs. Cette occupation calma l’émotion fébrile que me causait ma pensée. À sept heures, M. Bertera vint me chercher en fiacre ; nous nous rendîmes, avec le reste de mes effets, au bateau à vapeur. De quelle foule de réflexions ne fus-je pas agitée pendant le court trajet de chez moi au port ? Le bruit croissant des rues annonçait le retour à la vie active ; je tenais la tête hors de la portière, avide de voir encore cette belle ville où, dans d’autres temps, j’avais passé des jours si calmes. Le souffle tiède de la brise arrivait sur mon visage ; je sentais une surabondance de vie, tandis que la douleur, le désespoir étaient dans mon âme : je ressemblais au patient qu’on mène à la mort ; j’enviais le sort de ces femmes qui venaient de la campagne vendre en ville leur lait, de ces ouvriers qui se rendaient au travail : témoin moi-même de mon convoi funèbre, je voyais peut-être pour la dernière fois cette population laborieuse. Nous passâmes devant le jardin public ; je dis adieu à ses beaux arbres. Avec quel sentiment de regret ne me rappelais-je pas mes promenades sous leur ombrage. Je n’osais regarder M. Bertera, tant je craignais qu’il ne lût dans mes yeux l’atroce douleur à laquelle j’étais en proie. Parvenue au bateau à vapeur, la vue de toutes ces personnes rassemblées, venues pour dire adieu à leurs amis, ou qui se rendaient gaîment dans les campagnes environnantes, augmenta mon émotion. Le moment fatal était arrivé : mon cœur battait si fort, que je doutai un instant de pouvoir me soutenir. Dieu seul peut apprécier la force qu’il me fallut appeler à mon aide, afin de résister à l’impétueux désir qui me poussait à dire à M. Bertera : « Au nom du ciel, sauvez-moi ! Oh ! Par pitié, emmenez-moi d’ici ! « Dix fois, pendant ce moment d’attente, je fis un mouvement pour prendre M. Bertera par la main, en lui adressant cette prière ; mais la présence de tout ce monde me rappelait comme un spectre horrible la société qui m’avait rejetée de son sein. À ce souvenir, ma langue resta glacée, une sueur froide me couvrit le corps, et usant du peu de forces qui me restaient, je demandai à Dieu, avec ferveur, la mort, la mort, comme le seul remède à mes maux.

Le signal du départ fut donné : les personnes qui étaient venues accompagner leurs amis se retirèrent. Le bateau fit un mouvement et s’éloigna : je restai seule dans la chambre où j’étais descendue ; tous les passagers se tenaient sur le pont, faisant à leurs connaissances les derniers signes d’adieu. Tout à coup l’indignation me rendit mes forces, et, m’élançant à une des fenêtres, je m’écriai d’une voix étouffée :

— Insensés ! Je vous plains et ne vous hais pas ; vos dédains me font mal, mais ne troublent pas ma conscience. Les mêmes lois et les mêmes préjugés dont je suis victime remplissent également votre vie d’amertume ; n’ayant pas le courage de vous soustraire à leur joug, vous vous en rendez les serviles instruments. Ah ! si vous traitez de la sorte ceux que l’élévation de leur âme, la générosité de leur cœur porteraient à se dévouer à votre cause, je vous le prédis, vous resterez encore longtemps dans votre phase de malheur.

Cet élan me rendit tout mon courage, je me sentis plus calme ; Dieu, à mon insu, était venu habiter en moi. Ces messieurs du Mexicain rentrèrent dans la chambre ; M. Chabrié seul paraissait ému ; de grosses larmes tombaient de ses yeux. Je l’attirai vers moi d’un regard sympathique, il me dit : « Il faut du courage pour s’éloigner de son pays et quitter ses amis ; mais j’espère, mademoiselle, que nous les reverrons… »

Arrivée à Pouillac, j’avais l’apparence de la résignation. Je passai la nuit à écrire mes dernières lettres, et, le lendemain, vers onze heures, je montai à bord du Mexicain.

Le Mexicain était un brick neuf d’environ 200 tonneaux ; on espérait, d’après sa construction, qu’il serait fin voilier. Ses emménagements étaient assez commodes, mais très exigus. La chambre pouvait avoir de seize à dix-sept pieds de long sur douze pieds de large : elle contenait cinq cabanes, dont quatre très petites, et une cinquième, plus grande, destinée au capitaine, se trouvait à l’extrémité. La cabane du second était en dehors de la chambre, à l’entrée. La dunette, encombrée par des cages à poules, des paniers et des provisions de toute espèce, n’offrait qu’un très petit espace où l’on pût se tenir. Ce bâtiment appartenait en participation à M. Chabrié, qui le commandait, au second, M. Briet, et à M. David. Le chargement, presqu’en entier, était également la propriété de ces trois messieurs. L’équipage se composait de quinze hommes : huit matelots, un charpentier, un cuisinier, un mousse, un contremaître, le lieutenant, le second et le capitaine. Tous ces hommes étaient jeunes, vigoureux et parfaitement à leur affaire : j’en excepte le mousse, dont la paresse et la malpropreté causèrent à bord une constante irritation. Le bâtiment était largement approvisionné, et notre cuisinier excellent.

Nous n’étions que cinq passagers : un vieil Espagnol, ancien militaire, qui avait fait la guerre de 1808, et depuis dix ans s’était établi à Lima. Ce brave homme avait voulu revoir sa patrie avant de mourir, et retournait au Pérou. Il emmenait avec lui son neveu, jeune garçon de quinze ans, remarquable par son intelligence. L’oncle se nommait dont José, et le neveu Cesario. Le troisième passager, Péruvien, né dans la ville du Soleil (le Cuzco) avait été envoyé à Paris, à l’âge de seize ans, pour y faire son éducation ; il avait alors vingt-quatre ans. Son cousin, jeune Biscayen de dix-sept ans, l’accompagnait. Le Péruvien se nommait Firmin Miota, et son cousin tout simplement don Fernando, n’étant pas, plus que les deux premiers passagers, désigné par un nom patronymique. Il n’y avait, de ces quatre étrangers, que M. Miota qui parlât français. J’étais la cinquième personne passagère à bord du Mexicain.

Le capitaine, M. Chabrié (Zacharie), était un homme de trente-six ans, né à Lorient. Son père, officier de la marine royale, lui fit suivre la même carrière et y appropria son éducation. Après les événements de 1815, M. Chabrié abandonna la marine de l’État, pour courir les chances hasardeuses de la marine commerciale. J’ignore les motifs qui le déterminèrent dans cette circonstance.

M. Chabrié est entièrement en dehors de la ligne des capitaines de la marine marchande, braves marins qui, d’ordinaire, ont commencé par être simples matelots, puis se sont avancés par leur intelligence et leur bonne conduite. M. Chabrié a beaucoup d’esprit naturel, la repartie toujours prête, des saillies étonnantes de naïveté et d’originalité : sa brusquerie ressort autant de sa franchise que des habitudes de son état ; mais ce qu’il y a de plus remarquable en lui, c’est l’extrême bonté de son cœur et l’exaltation de son imagination. Quant à son caractère, c’est bien le plus affreux caractère que j’aie jamais rencontré : sa susceptibilité, qu’irritent les plus petites choses, est intolérable ; bourru et colère, ce serait en vain que, dans ses accès de mauvaise humeur, on rechercherait en lui des traces de la bonté de son cœur. Il ne ménage rien, blesse ses amis de l’ironie la plus amère, se plaît à les torturer sans la moindre pitié, et paraît éprouver de la joie du mal qu’il leur cause, tout cela avec une constance dont plus d’une fois les périodes m’ont paru bien longues.

À la première vue, M. Chabrié paraît très commun ; mais cause-t-on quelques instants avec lui, on reconnaît bien vite l’homme dont l’éducation a été soignée. Il est d’une taille moyenne et a dû être bien fait avant d’avoir pris de l’embonpoint. Sa tête, presque entièrement dégarnie de cheveux, présente, sur le sommet, une surface dont la blancheur contraste d’une manière assez bizarre avec le rouge foncé qui colore toute sa figure. Ses petits yeux bleus, abîmés par la mer, ont une expression indéfinissable de malice, d’effronterie et de tendresse. Son nez est un peu de travers, et ses grosses lèvres, si affreuses quand il est en colère, si gracieuses quand il rit de ce rire naïf qu’ont les enfants, donnent à cet ensemble une expression tout à la fois de franchise, de bonté et d’audace. Ce qu’il a d’admirable, ce sont ses dents ; elles forment, selon sa propre expression, une mâchoire-modèle. Comme tout, dans cet homme, contraste de la façon la plus étrange, sa voix affecte l’ouïe de deux manières bien opposées : quand il parle, je ne crois pas qu’il soit possible d’entendre un son de voix plus enroué, plus rauque, plus discordant ; mais que cette même voix chante un passage de Rossini, un des morceaux de Nourrit, une tyrolienne ou une jolie romance sentimentale, oh ! alors, on se sent enlevé jusqu’aux cieux. Sa voix, pure et fraîche, son accent d’âme et d’harmonie retentit au fond de votre cœur : vous ressentez des frémissements et éprouvez une suave émotion. Le capitaine Chabrié a manqué sa vocation, comme tant d’autres, dans notre société à rebours, il était fait pour chanter à l’Opéra ; son admirable voix de ténor aurait ravi trois mille spectateurs, et, durant six heures de suite, les eût tenus dans un état de douce béatitude, ainsi que le fait notre célèbre Nourrit. Pour compléter le portrait, j’ajouterai que le capitaine Chabrié est très recherché dans sa mise, il en est même coquet. Extrêmement frileux depuis qu’il a senti les premières atteintes d’une douleur rhumatismale à la jambe, il prend de sa santé les soins les plus minutieux, se couvrant, pour se garantir du froid ou de l’humidité, de toutes sortes de vêtements qu’il entasse les uns sur les autres de la manière la plus grotesque.

Le second, M. Briet (Louis), né aussi à Lorient, du même âge que M. Chabrié, faisait, en 1815, partie des gardes de l’empereur : la chute de l’aigle lui ayant enlevé son beau cheval et son brillant uniforme, le futur maréchal de France en fut inconsolable : déçu dans ses espérances de gloire, il alla tenter la fortune dans les colonies espagnoles. M. Briet avait pris l’état de marin, s’était fait recevoir capitaine, et naviguait pour son compte ou celui d’un patron. Son caractère tenait plus du militaire que du marin ; il avait de l’ordre en toutes choses, ce que les marins n’ont pas ; il était très propre et très entendu dans tout ce qu’il faisait, et joignait à ces qualités une très grande sobriété. Il parlait peu, travaillait beaucoup, et commandait toujours avec ce ton froid et sec de l’officier qui s’adresse à des bataillons ou à des escadrons, sans paraître éprouver jamais cette anxiété du marin pour la prompte exécution des manœuvres qu’il ordonne. Son éducation avait été négligée, mais son bon sens naturel y suppléait si bien, qu’il eût été difficile de s’en apercevoir avant de l’avoir étudié.

M. Briet est un très bel homme, grand, bien fait, ayant de beaux traits et une physionomie distinguée. Il n’entrait point dans son caractère d’être prévenant, pas plus que galant envers les dames ; mais, à bord, il avait pour tout le monde des attentions toujours très polies et parfaitement convenables.

M. David (Alfred), né à Paris, avait trente quatre ans. Il offrait le type du Parisien qui a couru le monde. Sorti, à l’âge de quatorze ans, du collège Bonaparte, ses parents le firent embarquer à bord d’un bâtiment allant dans l’Inde, pour lui faire manger un peu de vache enragée. Arrivé à Calcutta, le capitaine le laissa à terre, ayant assez de l’incorrigible. L’effronté gamin, dont la tête était mauvaise, mais le cœur plein de courage, prit la ferme résolution de gagner sa vie, et la gagna. Il fut tour à tour matelot, maître de langue, commis-marchant, etc., etc., resta ainsi cinq ans dans l’Inde ; revenu en France, il chercha à s’y caser ; mais, après avoir été ballotté par de ces belles promesses dont on ne manque jamais à Paris, il se décida à essayer de nouveau de son bonheur dans la carrière industrielle, et se rendit au Pérou. À Lima, il fit la connaissance de M. Chabrié, se lia avec lui, et tous les deux revinrent ensemble en France en 1832 ; M. David en était absent depuis huit ans.

M. David a fait lui-même son éducation, et, sans avoir rien approfondi, il a acquis une grande variété de connaissances. Actif, entreprenant, infatigable, il est avide de plaisirs, inaccessible au chagrin, insensible à la douleur, et possède au plus haut degré cet esprit de dénigrement que l’auteur de Candide mit en vogue sur la fin du dernier siècle. Il voit toujours l’espèce humaine sous le mauvais côté ; entêté dans son opinion, il n’est jamais de celle des autres, critique tout, ergote sur tout ; sophiste par caractère, il se lance audacieusement dans une discussion qu’il est hors d’état de poursuivre, tant son esprit léger répugne aux pensées profondes, tant il est incapable d’une attention soutenue, et lorsqu’il est empêtré au milieu de ses raisonnements, il fait intervenir une plaisanterie bouffonne qui, excitant le rire de son auditoire, fait perdre de vue l’objet principal de la discussion. Quelque superficiellement qu’il connaisse la chose sur laquelle s’établit la conversation, M. David en parle avec un aplomb à déconcerter l’inventeur même de cette chose. Dans un âge très tendre, laissé sans secours aux prises avec la misère, c’est à la bonne école qu’il a connu le cœur humain ; accueilli par de précoces déceptions, la vie avait été pour lui sans illusions. M. David hait l’espèce humaine et considère les hommes comme des bêtes féroces, toujours prêtes à s’entr’égorger : plus d’une fois, ayant ressenti leurs atteintes, il est sans cesse occupé à se mettre en garde contre leurs attaques. Le malheureux n’a jamais aimé personne, pas même une femme. Nul être n’a jamais compati à ses peines, et son cœur s’est endurci. La seule jouissance qu’il conçoive est de s’abandonner à tous ses penchants. Les douces émotions de l’âme ont été étouffées en lui avant même qu’elles ne se fussent développées ; les sensations corporelles dominent, et l’âme est comme anéantie. Il aime avec passion la bonne chère, trouve des délices à fumer un cigare, et réjouissait sa pensée en songeant aux jolies filles de n’importe quelle couleur qu’il allait rencontrer dans le premier port où le hasard nous ferait mouiller. Ce sont les seules amours qu’il comprenait.

M. David est un fort joli homme, d’une taille élancée, d’une santé robuste, quoique maigre. La régularité et la finesse de ses traits, la pâleur de son teint, ses favoris noirs et sa chevelure brillante comme du jais, le feu de ses yeux et le sourire toujours errant sur les lèvres forment un ensemble agréable de contrastes et d’harmonies qui lui donne une expression de gaîté et de bonheur qu’il est bien loin de ressentir. M. David est ce que le monde appelle un homme aimable, parlant beaucoup, mais avec grâce et gaîté, et ayant dans la conversation le genre d’amabilité que les dames accueillent. De plus, c’est un dandy qui passe le cap Horn en bas de soie, fait sa barbe tous les jours, parfume ses cheveux, récite des vers, parle anglais, italien et espagnol, et ne se laisse jamais tomber, même dans les plus forts roulis. Tels étaient les personnages qui se trouvaient réunis sur le Mexicain.

Dès notre arrivée à bord, chacun de nous s’occupa de se caser dans son petit trou le mieux qu’il put. M. David m’aida à faire tous mes arrangements, en m’indiquant, avec l’expérience qu’il avait des voyages sur mer, ce que j’avais à faire pour m’éviter le plus de désagréments possibles.

Je me sentis prise par le mal de mer une heure après être entrée dans cette maison flottante. Ce mal a été décrit tant de fois par les nombreuses victimes qui en ont été torturées que j’éviterai de fatiguer mon lecteur d’une description nouvelle. Je dirai seulement que le mal de mer est une souffrance qui ne ressemble en rien à nos maladies habituelles : c’est une agonie permanente, une suspension de vie ; il a l’affreux pouvoir d’ôter, aux malheureux qui y sont en proie, l’usage de leurs facultés intellectuelles, et aussi l’usage de leurs sens. Les personnes d’une organisation nerveuse éprouvent les cruels effets de ce mal avec plus d’intensité que les autres. Quant à moi, je le ressentis avec une telle constance, qu’il ne se passa pas un seul jour, durant les cent trente-trois du voyage, sans que je n’eusse des vomissements.

Notre bâtiment était mouillé au bas de la rivière : le temps ne semblait pas devoir favoriser notre sortie du périlleux golfe de Gascogne ; néanmoins le capitaine, vers trois heures, fit lever l’ancre. La pesante machine, légère comme une plume au milieu des flots, se mit en marche à travers l’immensité qu’embrasse le ciel, et docile au génie de l’homme, allait dans la direction qu’il lui donnait.

À peine étions-nous dans le golfe, que le sifflement aigu des vents, le tumulte des vagues nous annoncèrent la tempête. Elle se déclara bientôt après dans toute sa violence par d’effrayants rugissements. Ce spectacle, auquel j’assistais sans le voir, m’était nouveau ; j’aurais trouvé du charme à le contempler s’il m’était resté vestige de force ; le mal de mer absorbait alors toutes mes facultés : je n’avais le sentiment de mon existence que par les frissons dont mon corps était parcouru et que je croyais les avant-coureurs de ma mort. Nous eûmes une nuit horrible. Le capitaine fut assez heureux pour pouvoir rentrer en rivière. Une vague nous avait emporté nos moutons, une autre nos paniers de légumes, et notre pauvre petit navire, la veille si coquet, si bien rangé, était tout mutilé. Le capitaine, quoique écrasé de fatigue, descendit à terre, afin d’acheter d’autres moutons, et remplacer les légumes que la mer nous avait enlevés. Pendant son absence, le charpentier répara les dégâts causés par la tempête, et les matelots rétablirent l’ordre, si nécessaire à bord des bâtiments.

Cette première tentative ne nous rendit pas plus sages, et nous nous exposâmes derechef à des périls certains, et dont nous faillîmes être les victimes, par un faux point d’honneur qui porte trop souvent les marins à braver d’inutiles dangers, et leur fait compromettre l’existence des hommes et la sûreté des navires commis à leurs soins. Le lendemain, 10 avril, la mer continuant à être aussi mauvaise, ces messieurs, qui étaient très prudents, jugèrent avec raison devoir garder le pilote, jusqu’à ce que le temps fût assez sûr pour qu’on pût le renvoyer sans danger ; mais près de nous étaient mouillés deux autres bâtiments partis de Bordeaux le même jour pour la même destination, le Charles Adolphe et le Flétès. Ce dernier, par bravade sans doute, renvoya son pilote et prit le large ; l’autre ne voulut pas rester en arrière, et en fit autant. Ces messieurs du Mexicain commencèrent par blâmer l’imprudence des deux autres navires ; mais, bien qu’ils fussent peu susceptibles de se laisser influencer par l’exemple d’autrui, la crainte de passer pour peureux leur fit abandonner leur première détermination. Vers quatre heures de l’après-midi, ils renvoyèrent le pilote, et nous nous trouvâmes au milieu des vagues courroucées ; comme de hautes montagnes, elles s’élevaient autour de notre navire ; nous n’étions qu’un point sur l’abîme, et la réunion de deux vagues nous y eût ensevelis.

Nous fûmes trois jours avant de pouvoir sortir du golfe, continuellement battus par la tempête, et dans la position la plus critique. Tous nos hommes, malades ou rendus de fatigue, étaient hors d’état de faire leur service. Pendant ces trois longs jours d’agonie, notre brave capitaine ne quitta pas le pont de son navire : il m’a dit depuis que, plusieurs fois, il avait vu notre frêle brick sur le point de se briser contre les roches, ou d’être englouti par les vagues. Grâce à Dieu, nous nous en tirâmes heureusement ; mais de pareils dangers ne devraient-ils pas faire réfléchir les marins qui, tous les jours, commettent de semblables imprudences ?

Le 13, entre deux et trois heures de l’après-midi, notre capitaine, harassé de fatigue et mouillé comme s’il fût tombé à la mer, descendit dans la chambre, où il n’était entré depuis trois jours. Voyant toutes les cabanes fermées, n’entendant pas le moindre souffle humain, il cria de sa grosse voix enrouée :

— Holà ! hé ! passagers ! tout le monde est-il mort ici ?

Personne ne répondit à sa bienveillante question. Alors M. Chabrié entr’ouvrit la porte de ma cabane, et me dit avec un accent de sollicitude que je n’oublierai jamais :

— Mademoiselle Flora, vous avez été bien malade, m’a dit David : pauvre demoiselle ! Je vous plains bien ; car, moi aussi, autrefois j’ai beaucoup souffert du mal de mer ; mais, tranquillisez-vous, nous voilà enfin sortis de la gueule du gouffre, nous venons d’entrer en pleine mer ; ne le sentez-vous pas aux doux balancements qui succèdent aux horribles convulsions que nous éprouvions tout à l’heure ? Le temps est magnifique ; si vous aviez la force de vous lever et de monter sur le pont, cela vous ranimerait ; il règne là haut un petit air pur et frais qui fait plaisir.

Je le remerciai du regard, étant trop affaiblie pour pouvoir seulement essayer de parler.

— Pauvre demoiselle ! reprit-il avec l’expression d’une bonté compatissante, ce temps va vous permettre de dormir. Et moi aussi, je vais dormir, j’en ai bien besoin.

En effet, nous dormîmes tous vingt-quatre heures de suite. Je fus réveillée par M. David, qui ouvrait toutes les cabanes avec grand bruit, parce qu’il voulait savoir, disait-il, si tous les passagers étaient décidément morts. Nous n’étions pas morts ; mais, grand Dieu ! En quel état étions-nous ! M. Chabrié, trop supérieur, comme homme, pour chercher à se faire un titre du commandement du navire confié à ses soins, parlait à tout son équipage et à ses passagers plutôt comme ami que comme maître après Dieu. Dans la tempête, c’était le premier matelot du navire, et habituellement un homme dont la bonté s’intéressait au bien-être de toutes les personnes de son bord : il nous invita amicalement à nous lever, afin de changer de linge ; de monter prendre l’air, et surtout de manger un peu de soupe chaude. Quant à moi, j’y consentis, à la condition qu’on me dispenserait de rien manger. Ces messieurs eurent la complaisance de m’arranger un lit sur la dunette. Il me fallut tout mon courage pour pouvoir me lever et m’habiller, et, sans l’aide de ces messieurs, il m’eût été impossible de monter sur le pont.

Les quinze premiers jours de mon séjour à bord furent pour moi un long engourdissement, durant lequel je n’eus, que par de très courts intervalles, la conscience de mon être. Depuis le lever du soleil jusqu’à six heures du soir, j’étais si souffrante, qu’il m’était impossible de rassembler deux idées. J’étais indifférente à tout ; je souhaitais seulement qu’une prompte mort vînt mettre un terme à mes maux ; mais une voix intérieure me disait que je ne mourrais pas.

Vers la hauteur des Canaries, ces messieurs s’aperçurent que le navire faisait eau, et ils se décidèrent à relâcher au premier port, afin de le faire calfater.

Il n’y avait que vingt-cinq jours que nous étions en mer ; ce temps m’avait paru si long, la vie de bord m’était tellement à charge que, lorsqu’on m’annonça la vue prochaine de la terre, la joie, le contentement que j’en ressentis firent de suite évanouir mon mal : je revins à la santé. Il faut avoir été à la mer pour connaître la puissance d’émotion renfermée dans ce mot : terre ! terre ! Non, l’Arabe dans le désert n’éprouve pas une joie plus vive à la vue de la source où il doit assouvir sa soif ardente ; le prisonnier qui, après une longue détention, recouvre sa liberté ressent moins d’allégresse. Terre ! terre ! Ce mot, après de longs mois passés entre le ciel et l’abîme, renferme tout pour le navigateur : c’est la vie entière dans ses jouissances, c’est la patrie ; car alors les préjugés nationaux se taisent, et il ne sent que le lien qui l’unit à l’humanité ; ce sont les joies sociales, les doux ombrages et les près émaillés, l’amour et la liberté ; enfin ce mot terre fait renaître en lui le sentiment de la sécurité qui, après de grands dangers, donne un charme magique à l’existence. À toutes ces joies se joint, pour plusieurs, l’impression du plaisir qu’ils vont éprouver à revoir leurs amis ou à se réunir à leur famille, à embrasser mère, femme et enfants. Ô terre ! souvent maudite par ceux qui te foulent, tu leur paraîtrais un Éden s’ils avaient habité pendant quelques mois le sein des mers, où l’on ne voit ni ombrages frais, ni près émaillés ; où l’on ne rencontre ni parents, ni amis sur sa route.

Nous étions tous sur le pont, avides de découvrir cette terre qu’en cet instant chacun de nous embellissait des rêves de son imagination : le cœur nous battait tandis que nous doublions le cap terminant la langue de terre qui forme la baie de la Praya. Qu’allions-nous voir ? C’était à ce mouillage que m’attendait la première déception de mon voyage. Je n’étais pas très forte en géographie, et, n’ayant jamais lu la description de la Praya, j’en improvisai une dans ma tête. Je pensais qu’une île nommée Cap Vert devait nécessairement offrir à la vue des navigateurs un paysage verdoyant ; car, à quelle cause, s’il n’en était ainsi, faudrait-il attribuer l’origine de son nom ? Je ne songeais pas alors que les noms prennent souvent leur origine dans des circonstances bizarres qui n’ont pas, la plupart du temps, le plus léger rapport avec les choses que ces noms désignent. Ce qu’on nomme, au cap Horn, la Terre de feu ressemble à la Terre de glace ; mais celui qui la découvrit crut la voir en feu par je ne sais trop quelle illusion d’optique, et il la nomma telle qu’elle se présentait à sa vue. Ainsi Valparaiso (vallée du Paradis) reçut ce nom divin des premiers marins espagnols qui abordèrent dans sa baie ; ils eussent, après une traversée aussi longue et aussi pénible, nommé également paradis la côte la plus aride, le pays le plus affreux, dès lors qu’il répondait au mot terre. Oh ! la terre est, en effet, le paradis de l’homme ; mais à lui d’y planter la vigne et l’olivier, et d’en arracher les épines et les ronces.

L’aspect de cette terre toute noire, entièrement aride, a quelque chose de si monotone, qu’on se sent péniblement attristé. Toute la baie est entourée de rochers plus ou moins élevés, contre lesquels les flots vont se briser en mugissant. Au milieu de la baie s’avance, assez majestueusement, une haute masse de rochers arrondie en fer à cheval ; c’est sur la plate-forme qui la couronne qu’est bâtie la ville de Praya.

De loin, cette ville a beaucoup d’apparence. Sur la partie ronde du fer à cheval, est établie une batterie garnie de vingt-deux pièces de canon de gros calibre ; des militaires passablement bien équipés y montent la garde. À gauche, est une jolie église, bâtie nouvellement ; à droite, la maison du consul américain, surmontée d’un petit belvédère qui sert d’observatoire pour découvrir les vaisseaux à la mer. Çà et là on aperçoit quelques touffes de bananiers, des groupes de sycomores et d’autres arbres à larges feuilles.

II

LA PRAYA

Aussitôt que nous eûmes jeté l’ancre, nous vîmes qu’il se faisait beaucoup de mouvement dans la batterie. Peu d’instants après, un petit canot se dirigea vers nous ; il avait quatre rameurs nègres presque entièrement nus. Sur l’arrière du canot, tenant la barre, était fièrement assis un petit homme aux énormes favoris, dont la peau cuivrée, les cheveux crépus nous indiquaient assez qu’il n’appartenait pas à la race caucasienne. La mise de ce personnage était des plus grotesques. Son pantalon de nankin datait de 1800, et devait avoir eu successivement des fortunes bien diverses avant d’arriver jusqu’à lui. Il avait un gilet de piqué blanc, une redingote de bouracan vert-pomme ; un immense foulard rouge à pois noirs lui servait de cravate, et les bouts en flottaient gracieusement au gré des vents ; pour compléter dignement sa toilette, il portait un grand chapeau de paille, des gants qui jadis avaient été blancs, et tenait à la main un beau foulard jaune qui lui servait d’éventail ; il s’ombrageait, contre l’ardeur du soleil, avec un grand parapluie à raies bleu de ciel et rose, tel qu’on les faisait il y a trente ans. Arrivé auprès de notre bâtiment, ce personnage nous déclina, avec des gestes non moins ridicules que sa mise, ses titres : c’était tout à la fois le capitaine du port de la Praya et le secrétaire du gouverneur ; de plus, il était négociant en gros et en détail, etc. On voit que la loi contre le cumul n’a point pénétré jusqu’à la côte d’Afrique. Ce capitaine de port était Portugais ; il nous dit que l’île appartenait à Don Miguel, son illustre maître ; et, en prononçant ce nom, le burlesque individu ôtait son chapeau. Il parla beaucoup de politique, essayant de nous faire causer sur ce sujet. Il accepta notre eau de vie et nos biscuits, me fit de pompeux compliments en portugais, et, après être resté très longtemps à notre bord à faire plutôt le métier d’espion qu’à remplir les devoirs de sa charge, il se remit dans son canot, où il prit l’attitude altière d’un capitan-pacha sortant d’Alexandrie avec toute sa flotte.

Pendant que ce petit Portugais nous parlait des hauts-faits de son illustre maître, vinrent à notre bord deux autres personnages non moins remarquables soit par leur toilette ou leurs manières. L’un était capitaine d’un brick américain ; l’autre commandait une petite goélette de Sierra-Leone. Ce dernier était Italien ; et en montant à bord, il nous dit qu’il était marié à une Parisienne de la rue Saint-Denis. Le brave capitaine Brandisco (c’était son nom) citait le nom de cette rue avec autant d’emphase que, du temps de César, en eût mis un patricien en disant qu’il demeurait sur la place du Capitole.

Notre capitaine, le second, et M. David jugèrent convenable de descendre à terre en même temps que le capitaine de port, afin d’aller chez le gouverneur faire mettre en règle les papiers de bord et de se procurer au plus tôt des ouvriers capables d’aider notre charpentier dans les réparations à faire au navire.

Puisque je me suis promis de dire toute la vérité, j’avouerai le mouvement d’orgueil que je ressentis en comparant notre canot et les hommes qui le montaient aux trois autres misérables petits canots montés par des nègres ou de pauvres matelots-américains ! Quelle immense différence ! Comme il était joli et coquet, notre canot ! comme ils avaient bonne mine nos marins ! M. Briet tenait la barre : la noblesse de son maintien représentait dignement la marine française, et notre capitaine, avec ses bottes bien cirées, son pantalon de coutil blanc, son habit bleu foncé, sa cravate de pou-de-soie noir, son beau chapeau en paille orné d’un velours noir passé dans une petite boucle, représentait aussi fidèlement le marin commerçant. Quant à l’aimable M. David, c’était le fashionable dans toute sa pureté. Il avait des bottes en daim gris, un pantalon en coutil gris formant la guêtre, une petite veste en drap vert russe avec beaucoup de brandebourgs ; il était sans gilet et avait un madras à petits carreaux, noué négligemment autour du cou ; sur la tête, une petite toque en velours violet ne lui couvrait que l’oreille gauche. Il se tenait debout au milieu du canot, me saluant du geste et riant aux éclats, probablement de la tournure grotesque des personnages du port de la Praya. En 1833, j’étais encore bien loin d’avoir les idées qui, depuis, se sont développées dans mon esprit. À cette époque, j’étais très exclusive, mon pays occupait plus de place dans ma pensée que toute le reste du monde ; c’était avec les opinions et les usages de ma patrie que je jugeais des opinions et des usages des autres contrées. Le nom de la France et tout ce qui s’y rattachait produisaient sur moi des effets presque magiques. Alors je considérais un Anglais, un Allemand, un Italien comme autant d’étrangers : je ne voyais pas que tous les hommes sont frères et que le monde est leur commune patrie. J’étais donc bien loin encore de reconnaître la solidarité des nations entre elles, d’où résulte que le corps humanitaire en entier ressent le bien et le mal de chacune d’elles. Mais je retrace mes impressions telles que je les ai éprouvées à la vue de notre supériorité sur les individus des autres nations qui se trouvaient à la Praya.

Ces messieurs restèrent longtemps à terre ; ils ne revinrent qu’au moment du dîner, vers cinq heures. Pendant leur absence, nous nous perdions en conjectures sur les agréments que pourrait offrir la ville de la Praya. M. Miota voulait aller prendre gîte dans un hôtel, afin de se soustraire, pendant la relâche, à la vie de bord. Cesario et Fernando projetaient, pour chaque jour, de partir avec le lieutenant et notre cuisinier, qui devaient aller tous les matins à la ville faire la provision. Ces deux jeunes Espagnols se faisaient une grande fête d’aller chasser, courir dans la plaine, manger des fruits, monter à cheval, prendre enfin l’exercice si nécessaire à leur âge, et dont leurs membres engourdis sentaient le besoin. Moi aussi je me dessinais un plan de vie pour le temps de notre séjour ; je voulais aller demeurer dans une maison portugaise, afin d’être bien à même d’étudier les mœurs ainsi que les usages du pays, de tout voir et de prendre des notes exactes sur des choses qui me paraîtraient en valoir la peine. Tous ces beaux projets se faisaient sur le pont, tandis que le vieux don José, qui enfin pouvait se promener à son aise, maintenant que la maison flottante était en repos, jouissait, avec un air de délices, du bonheur inexprimable de pouvoir faire douze pas de suite sans risque de tomber. Le vieillard ne s’arrêtait que pour faire ses petits cigaritos en papier : de temps en temps il souriait en nous écoutant. Je m’aperçus de son sourire et, désirant connaître le fond de sa pensée, je lui demandai ce qu’il comptait faire à la ville.

— Mademoiselle, me répondit-il avec ce calme espagnol qu’il avait au plus haut degré, je me garderai bien d’y aller.

— Quelle indifférence ! don José ; vous êtes donc bien satisfait d’être à bord de ce navire où l’on n’a qu’un si petit espace pour se promener ?

— Non, mademoiselle ; je ne suis pas plus indifférent que vous à la vue de la terre ; mais seulement j’ai sur vous l’avantage de ma longue expérience, et je sais à quoi m’en tenir sur les agréments que présentent ces côtes et beaucoup d’autres où nous pourrons aborder avant d’arriver à Lima : je pense que ce n’est pas la peine de quitter le bord afin d’être beaucoup plus mal à terre : c’est ce qui va vous arriver ; mais les enfants ont besoin de voir par leurs yeux. Eh bien ! voyez, et après vous me direz si j’avais raison.

Nous nous récriâmes tous contre la froideur de don José : son espiègle neveu entreprit de lui monter la tête pour la Praya ; mais le vieil Espagnol, qui était en tout homme de sa nation, fut inébranlable. Il se contentait de nous répéter : — Allez, allez ; puis, quand vous reviendrez, vous me direz si j’avais raison.

Mais la jeunesse, impatiente d’obstacles, n’a guère foi qu’en ses désirs, n’est convaincue que par sa propre expérience : nous montrions du dédain pour celle de don José.

Quand nous vîmes revenir le canot, notre curiosité se ranima ; à peine ces messieurs furent-ils à bord, que nous nous mîmes à les assaillir de questions ; mais le moment n’était pas bien choisi pour qu’ils pussent satisfaire à nos demandes. M. Chabrié était occupé avec M. Briet à expliquer, aux ouvriers qu’ils avaient amenés, l’ouvrage à faire, et M. David, anglomane par excellence, s’appliquait tout entier à parler la belle langue de lord Byron, avec le jeune et très élégant consul américain, dont il venait de faire la connaissance et qu’il amenait dîner à notre bord.

Le lendemain, après déjeuner, les trois jeunes Espagnols, M. David, le capitaine et moi, allâmes à terre.

Il n’y a pas, à la Praya, de mole qui puisse faciliter le débarquement : les abords sont hérissés de roches plus ou moins grosses, contre lesquelles la mer vient se briser avec une violence qui mettrait en pièces les plus fortes embarcations, si l’on ne prenait les plus grandes précautions pour s’en garer. Il faut qu’un matelot hale le canot en sautant de roche en roche, jusqu’à ce qu’il trouve une ouverture convenable à le faire entrer, et, pendant cette manœuvre, les matelots restés dans le canot sont occupés, avec leurs avirons, à empêcher que la vague ne le brise contre les roches. Il est très difficile de débarquer sans se mouiller, le matin surtout, où la mer est toujours plus agitée. Cependant, grâce aux précautions que prirent ces messieurs, je ne fus pas mouillée ; un matelot m’enleva dans ses bras vigoureux et me déposa à terre, en lieu sec. Un petit sentier, tracé sur les rochers qui bordent la mer, conduit à la Praya : cette route n’est pas sans péril ; le sable noir qui recouvre le rocher s’éboule sous les pieds, et, au moindre faux-pas, on court le risque de rouler, de rocher en rocher, jusqu’à la mer. En quittant le sentier, on arrive au sable uni et doux de la plage, sur laquelle les vagues viennent courir en festons argentés. On se sent délassé à marcher sur ce sable ferme, que la mer rafraîchit continuellement ; mais à peine y a-t-on fait deux ou trois cents pas, qu’il faut l’abandonner et suivre un chemin rocailleux des plus pénibles : ce chemin, qui est en forme d’échelle, a été pratiqué dans la masse de rochers sur laquelle est située la ville. Il faut au moins un quart d’heure pour le gravir. J’étais si faible, que je fus obligée de me reposer à trois fois différentes. Je pouvais à peine marcher ; le bon M. Chabrié me portait presque ; M. Miota m’ombrageait avec un parapluie, car mon ombrelle ne m’eût que faiblement garantie, tandis que, leste comme un daim, M. David allait devant en éclaireur, afin de nous indiquer les passages les moins mauvais. Le soleil des tropiques dardait, verticalement sur nous, ses rayons brûlants ; pas le plus léger souffle de zéphyr ne venait sécher nos fronts baignés de sueur : une soif ardente nous desséchait le gosier. Enfin nous arrivâmes sur la plate-forme. M. David prit les devants et alla prévenir le consul de notre venue, afin de nous faire disposer des rafraîchissements. Nous traversâmes la ville, que nous trouvâmes presque entièrement déserte : il était midi ; c’est le moment du jour, jusqu’à trois heures, où la chaleur est la plus forte ; les habitants ne s’y exposent pas : enfermés chez eux, ils passent leur temps à dormir. La réverbération des rayons du soleil était si ardente, qu’elle nous aveuglait. M. Chabrié se désespérait de m’avoir amenée dans cette fournaise, cela le rendait d’une humeur détestable. Les trois jeunes gens commençaient déjà à regretter leurs petites cabanes, et moi, j’étais horriblement contrariée de me sentir si mal à mon aise, craignant que cela ne m’empêchât de visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux dans la ville. Ce fut dans ces dispositions que nous arrivâmes à la maison du consul, que nous trouvâmes avec M. David, assis auprès d’une petite table, buvant du grog et fumant d’excellents cigares de la Havane.

Le consul américain avait transporté, dans ce triste lieu, tout le confortable auquel sa nation attache tant de prix. Cet homme, d’une trentaine d’années, habitait depuis quatre ans cette résidence. Sa maison était vaste, bien distribuée et tenue avec l’ordre le plus minutieux. Il nous fit servir une très jolie collation, composée de jambon, de beurre, de fromage, de gâteaux et de beaucoup d’autres choses, le tout venant de New-York. Il y avait aussi du poisson frais, et une grande abondance de fruits de toute espèce provenant du pays.

Le salon dans lequel on nous servit ce repas était entièrement meublé à l’anglaise ; un joli tapis en couvrait le plancher ; les croisées étaient garnies de stores représentants des vues de divers ports ; de belles gravures ornaient les murs ; dans les unes on voyait des chasses, des départs de diligence, des enfants jouant avec des chiens ; dans d’autres, on admirait ces vaporeuses têtes de femmes qui ont si fort illustré le burin anglais.

Notre table était servie aussi selon les usages de l’Angleterre et de l’Amérique du nord. Nous mangions dans de grandes assiettes à dessins bleus, nous buvions l’ale dans de grands verres à patte et le porto dans de plus petits. Nos grands couteaux et nos grandes fourchettes en acier étaient polis comme s’ils eussent été neufs ; enfin nous n’avions pas de serviette, et chacun la remplaçait avec le pan de la nappe qui était devant lui. Le consul paraissait au comble de la joie d’avoir rencontré, dans M. David, un anglomane qui parlât si bien la langue de sa chère patrie ; aussi ne cessait-il de causer avec lui. Il parlait également anglais aux deux nègres qui nous servaient, en sorte que moi, silencieuse observatrice, je me figurais, par moments, tant l’influence des objets qui frappent nos sens a de puissance sur notre imagination, que j’étais dans une maison de campagne des environs de New-York.

Après le repas, le capitaine Brandisco vint nous prendre pour nous mener chez une dame qui se disait quasi-Française, parce qu’elle avait été mariée avec un Français, M. Watrin, de Bordeaux.

M. David resta à parler anglais et à boire du thé, pendant que nous allâmes visiter madame Watrin.

Cette dame est la plus riche de toutes celles de la ville. C’est une femme de cinquante à cinquante-quatre ans ; grande, très grasse, ayant la peau couleur d’un café au lait foncé, des cheveux légèrement crépus et des traits assez réguliers. L’expression de sa physionomie est douce, ses manières sont celles d’une personne bien élevée ; elle parle un peu de français, le lit et l’écrit assez passablement ; son mari lui a appris ce qu’elle en sait. Elle regrettait beaucoup ce cher mari, mort depuis quatre ans.

Elle nous reçut dans une grande pièce sombre, mal carrelée et d’un aspect triste ; c’est ce qu’elle nomme son salon. L’ameublement avait quelque chose de bizarre ; aussitôt que nous entrâmes, il attira notre attention. Il était facile de reconnaître que cette pièce avait été habitée par un Français : les murs étaient tapissés de mauvaises gravures représentant Bonaparte dans quatre ou cinq situations différentes ; tous les généraux de l’empire et les principales batailles y étaient symétriquement placés. Au fond de ce salon était une bibliothèque grillée, au dessus le buste de l’empereur, couvert d’un voile noir. Cette bibliothèque renfermait quelques ouvrages de Voltaire et de Rousseau, les contes de La Fontaine, Télémaque, Robinson Crusoé : tous ces livres étaient pêle-mêle sur les rayons. Il y avait, sur un meuble, deux sphères et un bocal contenant deux fœtus dans de l’esprit de vin. On voyait çà et là des objets venus de France ; une petite table à ouvrage en acajou, une lampe, deux fauteuils en crin noir, des cages où étaient des oiseaux ; le beau tapis qui recouvrait la grande table placée au milieu du salon, et une foule d’autres petites choses. Quand nous entrâmes, madame Watrin vint au devant de moi, me prit par la main et me fit asseoir sur un des deux fauteuils. Cette dame avait fait, pour me recevoir, une grande toilette, et réuni chez elle plusieurs de ses amies très curieuses de voir une jeune étrangère. Nos Parisiennes ne seront peut-être pas fâchées de connaître le costume de grande tenue des dames de la Praya. La toilette de madame Watrin contrastait d’une manière choquante avec l’ensemble de toute sa personne. Elle avait une robe en Florence, de couleur cerise : cette robe était courte, étroite, très décolletée et à manches courtes ; une énorme écharpe de crêpe de Chine, bleu de ciel, sur laquelle ressortaient de belles roses blanches en broderie, lui servait, tout à la fois, de châle et de coiffure, car elle se drapait grotesquement dans cet ample mantelet, s’en couvrant tout le derrière de la tête. Ses gros bras étaient garnis de bracelets de toutes les couleurs ; des bagues de toute espèce surchargeaient ses doigts, de grandes boucles pendaient à ses oreilles, et un collier en corail à sept ou huit rangs entourait son cou ; elle avait des bas de soie blanche et des souliers de satin bleu. Les autres dames n’approchaient pas du luxe de madame Watrin : leurs vêtements étaient simplement en toile de coton, bleue, rouge ou blanche, mais les formes de leurs robes et de leurs écharpes étaient en tout semblables.

Madame Watrin me fit beaucoup de questions sur Bordeaux, dont son mari lui avait parlé tant de fois, et ensuite se prêta, avec une affabilité bien rare chez les gens de ce pays, à satisfaire ma curiosité sur tout ce que je désirais savoir.

Elle me fit visiter sa maison, qui consiste en trois pièces au rez-de-chaussée et deux mansardes. Cette maison se trouve située sur le bord de la plate-forme opposée à la mer ; la vue en est magnifique. Au bas de la plate-forme, se trouvent cinq ou six beaux jardins très bien cultivés. Le plus vaste appartient à madame Watrin : on y descend de sa maison par un escalier pratiqué dans le roc. Après ces jardins vient une étendue de sable entièrement déserte : au delà, on découvre des arbres formant des bosquets de verdure.

Madame Watrin m’invita à demeurer chez elle pendant le temps que notre bâtiment resterait mouillé dans le port. Je fus sensible à cette politesse, mais j’avoue que je ne fus pas tentée d’accepter. La terre, dont la vue fait battre le cœur d’allégresse, lorsqu’on la découvre en mer, a bientôt perdu tout son charme quand on se trouve sans ami au milieu d’une peuple encore très éloigné de la civilisation à laquelle on est habitué. À l’offre que me fit madame Watrin, M. Chabrié devint rouge ; ses yeux se fixèrent sur moi avec une expression de douloureuse anxiété. Je refusai, et nous prîmes congé de cette aimable femme en lui promettant de revenir le surlendemain.

Nous fîmes le tour de la ville : il était alors six heures du soir. Le soleil baissait, et une légère brise aidait à supporter le déclin de la chaleur du jour.

Toute la population était dans les rues, respirant le frais devant les portes des maisons ; nous fûmes alors assaillis par l’odeur de nègre, on ne saurait la comparer à rien, elle soulève le cœur, elle vous poursuit partout. Entre-t-on dans une maison, on est à l’instant saisi par cette émanation fétide. Si l’on s’approche de quelques enfants pour voir leurs yeux, vite on s’éloigne, tant l’odeur qui s’en exhale est repoussante. Moi, dont les sens sont très susceptibles, à qui la moindre senteur porte à la tête ou à l’estomac, j’éprouvais un malaise tellement insupportable, que nous fûmes forcés de précipiter notre marche afin de nous trouver hors d’atteinte de ces exhalaisons africaines.

Descendus au bas du rocher, je m’assis pour me reposer. M. Chabrié se plaça à mon côté, tandis que les trois jeunes gens erraient sur la plage en cherchant des coquilles. M. Chabrié me prit la main, la pressa affectueusement contre sa poitrine et me dit avec un accent que je ne lui connaissais pas encore :

— Oh ! mademoiselle Flora, que je vous remercie de n’avoir pas accepté l’offre de cette dame ! quelle douleur cela m’eût fait ! Me séparer de vous qui m’êtes confiée, lorsque vous êtes si souffrante ; vous laisser seule sur ce rocher infect, entourée de ces horreurs de nègres que vous voyez avec tant de répugnance ! Oh ! je n’y aurais pas consenti, et puis, qui vous soignerait si je n’étais plus là ?

L’expression passionnée avec laquelle M. Chabrié prononça ces paroles produisit sur moi un effet difficile à décrire. Je me sentis pénétrée pour lui d’un sentiment tout à la fois de reconnaissance, d’attachement et de terreur.

Depuis mon départ de Bordeaux, j’avais entièrement perdu de vue ce que ma position pouvait avoir d’extraordinaire aux yeux de M. Chabrié. Mon état de souffrance m’avait empêchée d’y penser ; j’attribuais à la bonté naturelle de notre capitaine les complaisances qu’il avait pour moi, les attentions dont il m’environnait ; je n’avais jamais songé qu’il pût éprouver un autre sentiment que celui de l’affection compatissante, que ma position inspirait généralement.

Aux êtres doués d’une âme aimante, dont l’organisation est à la fois délicate et magnétique, il suffit d’un seul regard pour leur faire pénétrer le secret de l’individu auquel ils parlent. Le regard de M. Chabrié ma laissa lire clairement sa pensée ; il lut aussi la mienne. Je lui serrai la main ; il me dit alors avec un accent de profonde tristesse :

— Mademoiselle Flora, je n’espère pas me faire aimer de vous. Je vous demande seulement à vous aider à supporter vos chagrins. Je le remerciai par un sourire, et lui montrant la mer : Mon cœur, lui dis-je, ressemble à cet Océan ; le malheur y a creusé de profonds abîmes ; il n’est pas de pouvoir humain qui puisse les combler.

— Accordez-vous donc plus de puissance au malheur qu’à l’amour ?…

Cette réponse me fit tressaillir ; c’est qu’alors je ne pouvais entendre prononcer le mot amour sans que les larmes me vinssent aux yeux. M. Chabrié cacha sa tête dans ses mains. Pour la première fois, je le regardai ; je ne connaissais pas encore ses traits : il pleurait ; je l’examinais attentivement et me laissais aller avec délices aux pensées les plus mélancoliques.

On nous appela : le canot nous attendait ; nous nous y rendîmes lentement. Je m’appuyais sur le bras de M. Chabrié ; nous étions absorbés dans nos pensées, et ni l’un ni l’autre ne songeaient à rompre le silence. Nous trouvâmes à bord M. David avec son consul et deux musiciens qu’il avait amenés pour me faire connaître la musique du pays. Nous nous rassemblâmes tous sur le pont : je m’étendis sur un double tapis ; ces messieurs prirent place autour de moi, et chacun, selon l’ordre d’idées qu’il avait dans la tête, prêta plus ou moins d’attention à la monotone musique des deux Africains.

Le concert se serait prolongé fort avant dans la nuit, si l’un des musiciens n’eût été pris du mal de mer, quoique le bâtiment ne fit aucun mouvement. Cette circonstance obligea le consul de retourner à la ville ; je fus ainsi délivrée de l’ennui, que son parler anglais et ses musiciens me donnaient. Nous restâmes très tard à causer sur le pont : les nuits des tropiques sont si belles !

Le lendemain matin M. David et M. Miota quittèrent le bord avec le projet de faire une petite incursion dans l’intérieur de l’île. Ils allaient chez un Français qui cultivait un champ à dix-huit lieues de la ville, autant dans le dessein de lui acheter des provisions que pour voir le pays.

Deux jours se passèrent pendant lesquels il me parut que M. Chabrié éprouvait de l’embarras avec moi : son air contraint, qui n’était pas dans ses habitudes, me gênait ; il augmentait encore les inquiétudes et la tristesse des pensées que la conversation du rocher avait fait naître en moi.

À cette époque, j’étais encore sous l’influence de toutes les illusions d’une jeune fille qui a peu connu le monde, quoique j’eusse déjà éprouvé les plus cruelles peines ; mais, élevée au milieu des champs, dans le plus complet isolement de la société, ayant vécu depuis dans la retraite, j’avais traversé dix ans de malheurs et de déceptions sans devenir plus clairvoyante. Je croyais toujours à la bienveillance, à la bonne fois ; je supposais que la méchanceté et la perfidie ne se montraient que par exception. La profonde solitude dans laquelle je m’étais retirée m’avait laissé ignorer le monde et tout ce qui s’y passait. Je m’étais repliée sur moi-même et ne pouvais soupçonner dans autrui l’existence de vices dont je ne découvrais en moi aucune trace, ou qui soulevaient d’indignation la générosité de mon cœur.

Ô précieuse ignorance qui fait croire à la bonne foi et à la bienveillance ! pourquoi t’ai-je perdue ? ou pourquoi la société est-elle si peu avancée encore, qu’il faille remplacer la franchise par la défiance, l’abandon par la retenue ? Oh ! que le cœur est blessé par ce cruel désenchantement ! Sous l’empire de la violence, les âmes aimantes se retiraient dans la Thébaïde : c’est encore au désert qu’elles devront habiter tant que la ruse et le mensonge gouverneront la société ; c’est dans la solitude que les âmes pénétrées de l’esprit de Dieu reçoivent ces inspirations qui préparent le monde au règne de la vérité.

En 1833, l’amour était pour moi une religion ; depuis l’âge de quatorze ans, mon âme ardente l’avait déifié. Je considérais l’amour comme le souffle de Dieu, sa pensée vivifiante, celle qui produit le grand et le beau. Lui seul avait ma foi, je n’aurais guère mis au dessus des autres animaux de la création humaine qui aurait pu vivre sans un de ces grands amours purs, dévoués, éternels. J’aimais mon pays, je désirais pouvoir faire du bien à mes semblables, j’admirais les merveilles de la nature, mais rien de tout cela ne remplissait mon âme. La seule affection qui aurait pu alors me rendre heureuse eût été un amour passionné et exclusif pour un de ces hommes auxquels de grands dévouements attirent de grandes infortunes, qui souffrent d’un de ces malheurs qui grandissent et ennoblissent la victime qu’ils frappent.

J’avais aimé deux fois : la première, j’étais encore enfant. Le jeune homme pour qui j’éprouvais ce sentiment le méritait sous tous les rapports ; mais, privé de l’énergie de l’âme, il mourut plutôt que de désobéir à son père qui, dans la cruauté de son orgueil, m’avait repoussée. La seconde fois, le jeune homme qui avait été l’objet de mon entière affection, bien qu’irréprochable dans tout ce qui a trait à la délicatesse et à l’honneur de ses procédés avec moi, était un de ces êtres froids, calculateurs, aux yeux desquels une grande passion a l’apparence de la folie : il eut peur de mon amour, il craignit que je ne l’aimasse trop. Cette seconde déception m’avait déchiré le cœur, j’en avais horriblement souffert ; mais, loin de se laisser abattre, mon âme, s’agrandissant par la douleur, n’en était devenue que plus aimante et plus ferme dans sa foi. À toute âme ardente, il faut un Dieu qu’elle puisse encenser, un temple où elle puisse verser de douces larmes et pressentir, dans le recueillement, l’avenir que sa foi lui promet.

Mes souffrances m’avaient révélé toute la puissance d’aimer dont Dieu m’a douée ; et, après ces deux déceptions, il n’entrait pas dans ma pensée que la grandeur de mon amour pût être comprise par un homme qui n’eût pas été lui-même susceptible de ces actes de dévouement que la race moutonnière traite de folles, parce qu’elle n’y voit aucun intérêt personnel, mais que transmet aux races futures le souvenir des hommes de cœur, comme les plus honorables titres de l’humanité et comme ceux qui constatent le plus beau de ses progrès.

Dans tous les temps, dans tous les pays, il s’est constamment rencontré des hommes qui se sont imposé les plus pénibles travaux, à qui rien n’a coûté, qui n’ont reculé devant aucun sacrifice, aucun dévouement, afin d’atteindre le but qu’ils se proposaient. Ces êtres sont tellement au dessus du commun des hommes, que toujours ils en ont été méconnus, et souvent la grandeur de leurs actes n’a été appréciée que plusieurs siècles après eux. L’antiquité n’en offre pas un plus grand nombre d’exemples que n’en présente l’histoire moderne dans l’établissement des religions et dans les révolutions politiques des peuples. Aux yeux du sceptique et de l’égoïste, les dévouements de Jeanne d’Arc, de Charlotte Corday, des martyrs de toutes les révolutions, de toutes les sectes religieuses paraissent des actes de démence ; mais ces âmes héroïques suivaient l’impulsion qu’elles avaient reçue de Dieu ; et, quoiqu’elles désirassent le succès de leurs actes, ce n’était pas des hommes qu’elles en attendaient la récompense.

Je savais par expérience tout ce qu’il y a d’affreux à aimer un être qui ne peut nous comprendre, dont l’amour ne s’harmonise pas avec la grandeur du sentiment qu’on ressent pour lui. Aussi je m’étais bien promis de mettre tous mes soins à n’être jamais la cause d’une pareille douleur, et d’éviter, autant que cela dépendrait de moi, d’inspirer un sentiment que je n’eusse pu partager. Je n’ai jamais compris le bonheur qu’on trouve à faire naître un amour auquel soi-même on ne peut répondre. C’est une jouissance d’amour-propre à laquelle les êtres qui ne vivent que par le cœur sont insensibles.

Je n’étais pas sûre que M. Chabrié m’aimât ; mais, dans la crainte que cela n’arrivât, je crus qu’il allait de ma délicatesse de prévenir la naissance d’un amour que je ne pouvais ressentir.

L’absence de messieurs David et Miota me donnait un peu plus de liberté : les trois autres passagers ne comprenaient pas un mot de français, je pouvais m’entretenir avec M. Chabrié sans courir le risque d’être entendue.

Le soir, je montai sur le pont ; et, après m’être arrangé un divan sur un des cages à poules, je me mis à causer avec M. Chabrié.

— Cette nuit est bien belle, lui dis-je ; admirez la magnificence de la voûte étincelante qui couvre nos têtes. Aidez-moi donc à classer toutes ces brillantes étoiles que je vois pour la première fois.

— Mes connaissances en astronomie ne sont pas assez étendues pour que je puisse vous faire l’énumération des milliers d’étoiles qui scintillent dans ce beau ciel. J’aime de prédilection cette croix du sud, formée par ces quatre étoiles, dont une est plus petite.

— Et les deux que je vois, à côté, brillant d’un si vif éclat ?

— Ce sont les jumeaux.

— En effet, elles se ressemblent ; et ces innombrables petites étoiles formant comme un nuage resplendissant de lumière, comment les nommez-vous ?

— Que vous êtes heureuse, mademoiselle Flora, d’attacher de l’intérêt à tout ! J’admire en vous cette curiosité d’enfant ! Quel bonheur d’avoir des illusions ! La vie est bien terne quand on n’en a plus.

— Mais j’espère, monsieur Chabrié, que vous n’en êtes pas là ; avec une belle âme comme la vôtre, on est jeune longtemps.

— Mademoiselle, on est jeune tant qu’on aime d’amour un être dont on est aimé ; mais l’homme de vingt ans qui a le cœur vide est vieux.

— Vous croyez donc qu’on ne peut vivre sans cette condition d’aimer ?

— J’en suis convaincu, à moins qu’on appelle vivre boire, manger et dormir comme font les animaux. Mais je présume, mademoiselle, que vous comprenez trop bien l’amour pour donner le nom de vie à une pareille existence. Cependant c’est ainsi que vivent la plupart des hommes. En songeant à cela, n’éprouvez-vous pas comme moi un sentiment de honte d’appartenir à la race humaine ?

— Non. La race humaine souffre et n’est pas méprisable ; je la plains du malheur qu’elle s’est fait, et je l’aime parce qu’elle est malheureuse.

— Et vous ne ressentez jamais le besoin de vous en venger ?

— Jamais.

— Mais peut-être aussi n’avez-vous jamais eu à vous plaindre de personne : vous n’avez rencontré, il est probable, que des gens qui vous aimaient ; et vous ignorez l’affreux, le poignant d’une lâche perfidie.

— Cela est vrai ; mais je connais quelque chose de plus affreux que la perfidie, c’est l’insensibilité. Oui, l’être froid inaccessible à l’enthousiasme, qui répond avec sa raison aux sentiments du cœur, et prétend mesurer les élans de l’âme, oui, cet automate que le souffle de Dieu n’a pas animé, qui, incapable de ressentir la beauté sublime du dévouement, dédaigne l’amour qu’il a inspiré, est pire que le perfide. Oui, l’être qui, craignant d’être trop aimé, voit souffrir avec la plus sèche indifférence celle qui l’aime est pire que le perfide. Ce dernier, monsieur Chabrié, a toujours l’amour pour mobile ; l’autre, mu par le dégoûtant égoïsme, réfléchit toutes ses affections sur lui-même.

En prononçant ces mots, échappés presqu’à mon insu, j’avais oublié la réserve que, jusqu’alors, j’avais scrupuleusement observée ; tous mes traits, l’accent de ma voix devaient exprimer une douleur surhumaine ; celle dont le souvenir animait mes paroles avait été, comme l’amour qui l’avait causée, un sentiment inconnu sur la terre. M. Chabrié fut frappé de mon expression et me dit, en me regardant avec anxiété :

— Grand Dieu ! auriez-vous aimé un homme d’une nature aussi atroce ? Ah ! dites, dites-moi si une semblable douleur pèserait sur vous ?

Je ne pouvais parler : je lui fis un signe de tête qui disait oui. Je regardai le ciel comme pour implorer son secours ; puis, tendant la main à M. Chabrié, je ne pus qu’articuler ces mots :

— Que je souffre ! oh ! mon Dieu ! que je souffre !

Après ce cri d’une douleur que tous mes efforts n’avaient encore pu vaincre, je laissai retomber ma tête sur mon oreiller. Les objets extérieurs me fatiguaient, mes yeux se fermèrent ; et, plongée dans une confusion de souvenirs, je goûtai un charme indéfinissable de l’excès même de ma douleur. Je fus plusieurs heures dans la même attitude, pendant lesquelles l’agitation convulsive de mon cerveau surmontait la puissance de mon âme.

M. Chabrié était allé chercher mon manteau, m’en avait couverte, et avait garanti ma tête de l’humidité de la nuit avec un foulard. Je le sentais assis à mes côtés ; de temps en temps, il soupirait comme un homme oppressé par le spasme. Parfois il se levait, faisait quelques tours de promenade et revenait s’asseoir.

Quand je sortis de cette espèce de songe, la lune éclairait la baie de la Praya. La lueur pâle et blafarde de ses rayons donnait l’apparence d’une morne tristesse à tous les objets qui nous environnaient : pas le plus léger bruit n’arrivait de la ville ; les hautes masses de rochers qui se trouvaient dans l’ombre rappelaient les descriptions que le paganisme nous a laissées de son enfer. La mer était calme ; les trois navires mouillés dans la rade n’éprouvaient aucune oscillation perceptible ; tandis que M. Chabrié, assis au bout de la cage sur laquelle j’étais étendue, la tête appuyée sur une de ses mains, dans une attitude mélancolique qui s’harmonisait avec tout cet ensemble, regardait le ciel avec une expression de douleur.

Je restai longtemps en muette contemplation de cette scène. Dans ces belles nuits, les êtres de la création, privés du mouvement, semblent exprimer un bonheur sans mélange : l’accent de la douleur ne se fait pas entendre, et ce silence est, pour le cœur torturé, la plus persuasive des consolations. Peu à peu je sentis la douce influence qu’exerce la lune sur toute la nature ; le calme rentra dans mon âme, et je retrouvai mes sens pour admirer la beauté majestueuse du ciel.

Je n’osais parler à M. Chabrié par crainte de troubler sa rêverie. Je fis un léger mouvement ; il se retourna aussitôt, et, me voyant les yeux ouverts, se leva précipitamment ; puis, s’approchant tout auprès de moi, il s’informa si je voulais quelque chose. — Je désire savoir, lui dis-je, l’heure qu’il est.

— Minuit passé.

— Si tard ! Pourquoi donc ne vous êtes-vous pas couché ? vous qui projetiez de passer de bonnes nuits à dormir, quand vous n’auriez plus de quart à faire.

— Comme vous, mademoiselle Flora, je me plais à contempler les belles nuits des tropiques ; et puis maintenant je suis votre ami, votre vieil ami, qui vous aime trop pour vous laisser dormir sur une cage à poules, sans veiller auprès de vous.

Je pris une de ses mains, que je pressai fortement entre les miennes.— Merci, lui dis-je, oh ! merci ! Que je vous suis reconnaissante de votre bonne amitié ! qu’elle me fait de bien ! et comme j’en ai besoin ! Vous aussi, vous avez eu des chagrins, je vous aiderai à vous consoler de la perfidie dont vous avez été victime, et vos douleurs vous paraîtront légères en les comparant aux miennes.

— Vous m’acceptez donc pour ami ?…

— Oh ! si je vous accepte !…

Et je baisai son front avec un mouvement de reconnaissance qui fit couler mes larmes.

Il était près de deux heures du matin quand je descendis me coucher. Je dormis jusqu’à dix heures de la matinée. Je fus réveillée par la voix harmonieuse de M. Chabrié, qui chantait une vieille romance sur l’amitié. Je me levai : tout le monde avait déjeuné ; le mousse me servit. M. Chabrié vint me tenir compagnie, pela mes oranges et mes bananes, en causant avec un abandon et une franchise qui, à chaque instant, me faisaient l’aimer davantage.

Vers trois heures, M. David et M. Miota reparurent, amenant avec eux le Français de chez lequel ils venaient. M. Miota, excédé de fatigue, se coucha : quant à M. David, il ne se plaignait pas de la lassitude ; mais il était très en colère, parce qu’il n’avait pas fait sa barbe depuis trois jours, et que sa toilette était un peu en désordre.

Il fallut lui céder la chambre tout entière, afin qu’il pût y refaire sa toilette en grand ; ce qui ne fut, au surplus, une privation pour aucun de nous, parce que le pont était devenu un salon fort agréable, au moyen de la tente qui nous abritait du soleil.

Le peu de mots que M. David m’avait dits sur le compte du Français, propriétaire dans cette île du Cap-Vert, me donnait envie de causer avec lui. C’était un petit homme aux membres trapus, aux traits anguleux, au teint basané, aux cheveux noirs, épais et tombant lisses sur les tempes. Sa mise ressemblait à celle d’un de nos paysans endimanchés. Je l’abordai avec des paroles affables, comme on est porté d’en adresser à un compatriote que l’on rencontre loin de son pays.

M. Tappe (c’était son nom) se montra sensible à ces marques d’intérêt, et, quoiqu’il ne fût pas d’un naturel très causeur, je vis qu’il se laisserait aller volontiers à me raconter son histoire.

Il y avait quatorze ans que M. Tappe était établi aux îles du Cap-Vert.

Je lui demandai comment il avait choisi une terre aussi aride.

— Mademoiselle, me répondit-il, ce n’est pas moi qui l’ai choisie ; mais Dieu, dans ses incompréhensibles décrets, a voulu que je demeurasse sur cette terre de misère et d’aridité. Dès mon enfance, mes parents me destinèrent au saint ministère des autels ; je fus élevé au séminaire de la Passe, auprès de Bayonne ; le zèle religieux dont mon âme était embrasée me fit distinguer de mes chefs. Par la chute de l’usurpateur et le rétablissement de la royauté, notre sainte religion avait repris sa toute-puissance, et, en 1819, il fut décidé qu’on choisirait, dans tous les séminaires en France, les sujets qui montreraient le plus de dévouement pour la propagation de la foi, afin de les envoyer en mission sur différents points du globe y convertir les peuplades sauvages vouées à l’idolâtrie. Je fus un de ceux désignés, et nous partîmes pour nous rendre où notre apostolat nous appelait. Notre bâtiment ayant eu, ainsi que le vôtre, besoin de réparations, nous relâchâmes dans le port de la Praya.

Pendant que nous étions mouillés en rade, j’allai à terre, où je me liai avec un vieux Portugais ; celui-ci me mit au courant de toutes les ressources que pouvait offrir le pays. Je vis qu’avec très peu d’argent il était possible d’y faire une fortune rapide. Je pris, d’après cela, le parti de changer ma destination, et me décidai à rester sur cette côte. Mais, hélas ! Dieu, dont je respecte les décrets, n’a pas permis que mes espérances se réalisassent, et depuis quatorze ans je végète de la manière la plus pénible.

M. Tappe, en achevant son histoire, se croisa les mains sur sa poitrine, leva ses petits yeux gris vers le ciel, et récita à mi-voix deux ou trois phrases latines que je ne rapporte point, parce que je ne comprends pas le latin.

J’étais curieuse de savoir quel genre d’affaires avait déterminé M. Tappe à abandonner l’apostolat pour les chances de la fortune : je lui demandai quel pouvait donc être le moyen de fortune rapide qui l’avait séduit.

— Mon Dieu, mademoiselle, il n’y a sur cette côte qu’un seul genre de commerce, c’est la traite des nègres. Quand je vins m’établir dans cette île, ho ! alors, c’était le bon temps ! il y avait de l’argent à gagner, et sans se donner beaucoup de peine. Pendant deux ans, ce fut un beau commerce ; la prohibition même de la traite faisait qu’on vendait les nègres tout ce que l’on voulait ; mais, depuis lors, ces maudits Anglais ont tant insisté pour l’exécution rigoureuse des traités, que les dangers et les dépenses qu’occasionne le transport des nègres ont ruiné entièrement le plus avantageux commerce qu’il y eût ; ensuite cette industrie est maintenant exploitée par tout le monde, et on n’y gagne pas plus qu’à vendre des ballots de laine ou de coton.

M. Tappe me parlait de tout ce que je viens succinctement de raconter avec une simplicité, une bonhomie qui me laissaient tout ébahie. Je regardais cet homme, cherchant à deviner dans ses traits quelle pouvait être sa pensée ; mais, pendant tout le temps qu’il causa avec moi, sa figure n’exprima aucune émotion : il resta calme et impassible.

Je ne trouvai pas un mot à répondre à M. Tappe ; j’éprouvais, à sa vue, une de ces répugnances instinctives, et, ne pouvant m’en débarrasser autrement, je descendis dans la chambre : j’y trouvai M. David en grande tenue de négligé, à table avec son consul qui, décidément, ne pouvait plus le quitter. Quand j’entrai, il jeta son cigare et me dit :

— Eh bien ! mademoiselle, que dites-vous de l’aimable compatriote que je vous ai amené ? J’espère, et vous en conviendrez, qu’il se trouve aux îles du Cap-Vert des Français un peu soignés. Voilà un homme qui parle latin mieux que Cicéron. Ce gaillard vous cite Horace, Juvénal ou Virgile à propos de citrons verts ou de choux mal venus, sans compter les passages des Saintes Écritures ; il connaît aussi l’hébreu. Je suis sûr, mademoiselle, que vous êtes flattée de voir, à la côte d’Afrique, notre belle France aussi bien représentée.

— Monsieur David, je trouve qu’en ce moment vos plaisanteries sont très mal placées. Vous devriez voir, à l’expression de ma figure, que cet homme m’inspire le plus profond dégoût.

— Comment ! mademoiselle, vous si grande admiratrice des Français, vous éprouvez du dégoût pour un apôtre français, un saint ministre des autels ?

— Brisons sur ce chapitre, monsieur ; cet homme-là n’est pas un français ; c’est un anthropophage sous la forme d’un mouton.

— Oh ! que c’est bien ! Ah ! mademoiselle, voilà qui est charmant de vérité ! Il faut que je traduise cela au consul.

Et, de ce moment, M. Tappe fut surnommé le mouton anthropophage.

— En vérité, repris-je, je ne puis deviner, monsieur David, dans quel but vous avez amené cet homme à bord ? Quant à moi, je donnerais beaucoup pour ne l’avoir pas vu.

— Regardez, mademoiselle, comme vous êtes ingrate envers les amis sincères qui vous veulent du bien ! c’est cependant pour vous, pour vous seule que j’ai amené M. Tappe ici.

— Eh pourquoi, je vous prie, monsieur ? Quel droit vous arrogez-vous d’exposer à mes yeux des créatures immondes.

— Afin, mademoiselle, que vous acquériez vous-même la preuve que, parmi les hommes, il y a des créatures immondes.

— Et, en supposant que cela fût vrai, pourriez-vous me dire ce que je gagnerais à le savoir ?

— Ce que vous gagneriez, mademoiselle ! mais ce que l’on gagne à connaître ses ennemis, vous apprendriez à vous en défier.

— Oh ! cette science coûte trop cher ! le peu que je viens d’en voir a glacé tout mon sang d’horreur. Serait-il donc vrai qu’il se trouve dans le monde beaucoup d’hommes de l’espèce de celui avec lequel je viens de causer !

— Malheureusement oui, mademoiselle. Et puisque nous sommes dans un moment de franchise, j’oserai même vous affirmer que la majorité de la race humaine est, en tout point, semblable à l’honorable M. Tappe.

— Si cela était vrai, monsieur, j’irais de suite me jeter à la mer ; mais heureusement je lis dans les yeux de M. Chabrié un démenti formel à ce que votre misanthropie vous fait avancer plus que légèrement.

— Que vous conte encore ce David, mademoiselle Flora : dit M. Chabrié en entrant : que les hommes sont méchants, je parie ? c’est son refrain continuel, il n’en sort pas.

— Cette fois, je fais plus que le dire, je le prouve ; et c’est pour convaincre notre aimable passagère que je vous ai amené de Saint-Martin le très saint et très vertueux M. Tappe, qui dînera avec nous, si vous voulez bien le permettre.

— En cela encore, David, vous avez fait une bêtise, comme d’ordinaire vous ne laissez jamais échapper l’occasion d’en faire. Votre M. Tappe me fait l’effet d’un gros crapaud dont le venin jaillit sur ceux qui l’approchent : qu’aviez-vous donc besoin de m’amener un jésuite de cette trempe, quand vous savez que c’est l’engeance que j’ai surtout en horreur et méprise le plus ?

— Eh ! mon cher, je ne l’ai pas amené pour vous ; j’ai voulu le faire voir à mademoiselle. Il m’a paru une pièce assez curieuse pour mériter d’être couchée tout au long sur le calepin d’une voyageuse observatrice.

La conversation commençait à prendre un ton d’aigreur ; elle aurait fini comme de coutume, entre M. David et son ami, par quelques vives boutades, si nous n’en avions été distraits ; le mousse venant annoncer le dîner.

M. David s’approcha alors de moi et me dit : — Maintenant, mademoiselle, je ne plaisante plus ; je vous engage à étudier cet homme. Je vais le placer à côté de vous : surmontez un peu vos répugnances. Je crois que pour un voyageur cette rencontre est une bonne fortune.

Pendant le premier service, l’ancien séminariste mangea et but ; son avidité était telle qu’elle ne lui laissa pas le temps de prononcer une parole : toutes les facultés de son être étaient absorbées par son assiette et son verre. Je ne mangeais jamais du premier service, j’avais ainsi tout loisir pour examiner cet homme remarquable, dans son genre, comme le disait M. David. Je pus saisir à l’expression de ses traits la passion dominante chez lui ; c’était la gourmandise. Comme ses petits yeux brillaient à la vue de l’énorme gigot et des autres pièces de viande qu’on nous servit ! Ses narines s’ouvraient ; il passait sa langue sur ses lèvres minces et pâles ; la sueur courait sur son front ; il paraissait être dans un de ces moments où la jouissance, que nous ne pouvons contenir, sort par tous nos pores. Cet homme me représentait une bête fauve. Quand il se fut bien gorgé, ses traits reprirent peu à peu leur expression ordinaire, qui était de n’en avoir aucune, et il recommença à me parler sur le même ton qu’avant le dîner.

— Votre capitaine, mademoiselle, vient de nous donner un bien bon dîner. Manger, voilà la vie : et moi, dans cette île de misère, je suis privé de cette vie-là.

— Vous n’avez donc rien à manger dans cette île ?

— Nous n’avons que du mouton, de la volaille, des légumes, du poisson frais et des fruits.

— Mais il me semble qu’avec toutes ses choses on doit avoir un ordinaire très convenable.

— Oui, si l’on avait un cuisinier et tout ce qu’il faut pour préparer les mets ; mais on n’a rien de tout cela.

— Pourquoi ne dressez-vous pas une de vos négresses à faire la cuisine.

— Ah ! mademoiselle, on voit bien que vous ne connaissez pas la race noire. Ces misérables créatures sont si méchantes, qu’il m’est impossible de confier à aucune d’elles ce soin sans courir le risque d’être empoisonné.

— Vous les traitez donc bien durement pour qu’elles ressentent autant de haine et nourrissent une pareille animosité contre leur maître.

— Je les traite comme il faut traiter les nègres, si l’on veut s’en faire obéir, à coups de fouet. Je vous assure, mademoiselle, que ces coquins-là vous donnent plus de peine à mener que des animaux.

— Combien en avez-vous actuellement ?

— J’ai dix-huit nègres, vingt-huit négresses et trente-sept négrillons. Depuis deux ans, les négrillons se vendent très bien, mais on a beaucoup de peine à se défaire des nègres.

— À quoi occupez-vous tout ce monde ?

— À cultiver ma ferme, à soigner ma maison : tout est très bien tenu, demandez à ces messieurs.

— M. David m’a dit que vous étiez marié : êtes-vous heureux en ménage ?

— J’ai été obligé de me marier avec une de ces négresses, afin d’assurer ma vie : j’avais déjà été empoisonné trois fois ; je craignais d’y passer, et j’ai pensé qu’en me mariant avec une de ces femmes, elle prendrait intérêt à moi, surtout en lui faisant croire que tout ce qui était à moi lui appartenait aussi. Ensuite je lui fais faire la cuisine et l’oblige à goûter, devant moi, ce qu’elle me sert avant d’en manger. Je trouve dans cette précaution une très grande sécurité. J’ai trois enfants de cette fille : elle les aime beaucoup.

— Alors vous ne pouvez plus songer à retourner en France, car vous voilà attaché dans ce pays.

— Pourquoi donc ? serait-ce à cause de cette femme ? Oh ! cela ne m’inquiète pas. Dès que j’aurai réalisé ma petite fortune, j’amènerai cette négresse ici un jour que la mer sera très agitée, je lui dirai : je retourne dans mon pays ; veux-tu me suivre ?… Comme toutes ces femmes ont grand’peur de la mer, je suis sûr qu’elle me refusera ; alors je lui dirai : Ma chère amie, tu vois que je fais mon devoir ; je te propose de t’emmener : tu refuses d’obéir à ton mari, je suis trop bon pour t’y contraindre par la force, je te souhaite toutes sortes de bonheurs, et je m’en vais.

— Et que deviendra cette pauvre femme ?…

— Oh ! ne craignez rien ; elle ne sera pas à plaindre : elle vendra ses enfants dont elle aura un bon prix ; et puis elle pourra trouver un autre mari qu’elle servira pour la nourriture ; c’est une superbe fille qui n’a que vingt-six ans.

— Mais, monsieur Tappe, cette fille est votre femme devant Dieu : elle est mère de vos enfants ; et vous laisserez tous ces êtres à la merci de qui voudra les acheter sur la place publique ?… c’est une action atroce !!!…

— Mademoiselle, c’est une action comme il s’en commet de semblables chaque jour dans notre société.

J’étais devenue pourpre, tant d’indignation me suffoquait. M. Tappe s’en aperçut ; il me regarda avec étonnement, marmotta encore quelques phrases latines, et me dit, avec un sourire méchant :

— Mademoiselle, vous êtes encore bien jeune ; je crois m’apercevoir que vous avez peu vu le monde, je vous engage à le voir davantage, car il est bon de savoir avec quels gens on vit, autrement on est la dupe de tous.

Après le dîner, M. Tappe retourna à la ville : quand je me retrouvai seule avec M. David, il me dit : — Hé bien ! que pensez-vous de l’élève de ces messieurs, du célèbre séminaire de la Passe ?

— M. David, je vous le répète, j’aurais préféré ne pas avoir vu cet homme.

— Mademoiselle, je vous prie de m’excuser si, en voulant vous servir, je vous ai occasionné quelques moments désagréables ; vous êtes cependant trop raisonnable pour ne pas sentir que, tôt ou tard, il faudra pourtant bien vous résoudre à connaître le monde au milieu duquel vous êtes destinée à vivre. La société, j’en conviens, n’est pas belle à voir de près, mais il est important de la connaître telle qu’elle est.

Il s’était écoulé une semaine sans que je fusse retournée à la ville, mon aversion pour l’odeur des nègres m’en avait empêchée : la politesse néanmoins me fit surmonter ma répugnance, et je me résolus à aller faire des visites d’adieux à madame Watrin et au consul.

Chez le consul m’attendait le spectacle d’une de ces scènes repoussantes d’atrocité, et si fréquentes dans les pays où subsiste encore ce monstrueux outrage à l’humanité, l’esclavage.

Ce jeune consul, représentant d’une république, cet élégant Américain, si gracieux avec moi, si aimable avec M. David, ne paraissait plus qu’un maître barbare. Nous le trouvâmes dans la salle basse, frappant de coups de bâton un grand nègre étendu à ses pieds, et dont le visage était tout en sang. Je fis un mouvement pour aller défendre, contre son oppresseur, ce nègre dont l’esclavage paralysait les forces.

Le consul chargea M. David de nous expliquer pourquoi il battait son esclave : le nègre était voleur, menteur, etc., etc. ; comme si le plus énorme des vols n’est pas celui dont l’esclave est victime ! comme s’il pouvait exister une vertu pour qui ne peut avoir une volonté ! comme si l’esclave devait rien à son maître et n’était pas, au contraire, en droit de tout entreprendre contre lui !

Non, je ne saurais dépeindre quelle douloureuse impression cette vue hideuse produisit sur moi. Je m’imaginais voir ce misérable Tappe au milieu de ses nègres. Mon Dieu ! pensai-je, M. David aurait-il raison ! les hommes seraient-ils tous méchants ? Ces réflexions bouleversaient mes idées morales, et me plongeaient dans une noire mélancolie. La défiance, cette réaction des maux que nous avons soufferts ou dont nous avons été témoins, ce fruit âcre de la vie, naissait en moi, et je commençais à craindre que la bonté ne fût pas aussi générale que je l’avais pensé jusqu’alors. En allant chez madame Watrin, j’examinai avec beaucoup d’attention toutes les figures noires et basanées qui se présentaient à moi ; tous ces êtres, à peine vêtus, offraient un aspect repoussant : les hommes avaient une expression de dureté, souvent même de férocité, et les femmes d’effronterie et de bêtise. Quant aux enfants, ils étaient horribles de laideur, entièrement nus, maigres, chétifs ; on les eût pris pour des petits singes. En passant devant la maison de ville, nous vîmes des soldats occupés à battre des nègres par ordre des maîtres auxquels ceux-ci appartenaient. Cette cruauté, dans les usages habituels de cette population, redoubla l’humeur sombre que la scène du consulat m’avait donnée. Arrivée chez madame Watrin, je me plaignis à cette dame, qui paraissait si bonne, de tous les actes de barbarie que j’avais vu commettre dans la ville. Elle se mit à sourire, et me répondit avec sa douce voix :

— Je conçois que pour vous, nourrie dans d’autres mœurs, ces coutumes paraissent étranges ; mais vous ne seriez pas ici huit jours, que vous n’y songeriez plus.

Cette sécheresse, cette dureté me révoltaient. Il me tardait d’être loin de tout ce monde.

La veille de notre départ, cédant aux importunités du capitaine Brandisco, j’allai lui faire une visite à bord de sa goélette. J’étais accompagnée par MM. David et Briet, car M. Chabrié ne se sentait aucune sympathie pour ce pauvre capitaine vénitien.

Ce Brandisco était encore un original dans son genre : il posait pour moi, et je ne crus pas devoir en dédaigner l’esquisse. C’était un homme de cinquante ans, maigre et chétif, né à Venise. Depuis l’âge de six ans, il parcourait toutes les mers : il avait été mousse, matelot, capitaine et propriétaire de navire. Longtemps serviteur de l’épouse du doge, il s’était lancé ensuite dans le grand Océan, et avait éprouvé des fortunes diverses. Il parlait toutes les langues, mais toutes si mal, qu’à peine s’il pouvait se faire comprendre dans aucune, et néanmoins c’était un bavard intarissable. Il nous avait pris en grande amitié, moi surtout, parce que, disait-il, j’étais la compatriote de sa petite femme, c’est ainsi qu’il la nommait. Ce capitaine Brandisco nous avait raconté son histoire : de simple gondolier, il était parvenu à acquérir de la fortune ; devenu riche, il avait voulu l’être plus encore, et avait été ruiné.

— Oui ! nous dit-il un jour, j’ai eu à moi un beau trois-mâts de huit cents tonneaux, tellement chargé, que les chaînes de haubans entraient dans l’eau : mais j’ai été volé par ces chiens d’Anglais. Ces pirates m’ont dévalisé.

— Dans quels parages ? demanda M. Chabrié ; et de quoi donc étiez-vous chargé ?

— J’avais toute ma fortune à bord, reprit-il, évitant de répondre à la question ; c’était mon dernier voyage. Ah ! les chenapans d’Anglais ! Je les vois encore avec leurs habits rouges. Ces faquins-là sont bien plus impudents coquins que Satan ait mis au monde : non contents de me voler, les scélérats m’ont garrotté et emmené en Angleterre.

— Diable m’emporte si je vous comprends, avec votre parler baroque, reprit M. Chabrié. Ce que je crois deviner, capitaine Brandisco, c’est que votre beau trois-mâts était tout bonnement un négrier, et le pirate qui vous a volé, une frégate anglaise qui vous aura pincé, n’est-ce pas cela ?

— Comme vous le dites, capitaine. Cet infernal gouvernement anglais m’a tenu pendant deux ans en prison. Ils m’ont relâché enfin, mais ces voleurs m’ont gardé mon trois-mâts et tous mes nègres ; c’est une infamie !

Et Brandisco se mit à pleurer.

— Après être sorti des prisons d’Angleterre, j’ai fait un petit héritage ; je suis allé à Paris, où j’ai rencontré ma jolie petite femme de la rue Saint-Denis. Je me suis marié, et mon épouse m’a conseillé de venir faire le commerce à Sierra-Leone. Depuis que je suis dans ce pays, j’ai éprouvé encore beaucoup de malheurs, aussi j’ai presque entièrement abandonné la traite ; le bon Dieu ne veut pas que je réussisse à vendre ces chiens de noirs. Maintenant je fais mon petit commerce, un peu de contrebande ; ma petite femme a une jolie boutique, beaucoup d’ordre, et je pourrai peut-être, dans quatre ou cinq ans, retourner à ma belle Venise.

La goélette de Brandisco, était du port de trente à quarante tonneaux ; j’eus beaucoup de peine à y monter : le grand nègre qui me reçut était effrayant par ses proportions herculéennes jointes à un air de férocité. J’éprouvai aussi des difficultés à descendre dans la chambre : à l’entrée, qui était un trou carré, s’appliquait une petite échelle placée perpendiculairement. M. Briet descendit le premier, et facilita mon introduction dans cette cage : elle ne pouvait contenir que trois personnes, et M. Briet n’y pouvait rester debout.

Le capitaine Brandisco était au comble de la joie : il nous reçut de son mieux, nous offrit du très bon rhum, de l’excellent café, des biscuits ; il avait de tout en abondance. Il voulait absolument que j’acceptasse des petits colliers en verroteries, que les négriers ont toujours en quantité à leur bord ; car des ornements de cette valeur sont aussi reçus par l’Afrique en échange de ses enfants. Je me contentai de lui prendre un verre de Bohême, afin de ne pas le désobliger. Après nous avoir parlé de sa petite femme, de son ancienne richesse, il en vint à faire l’article.

— Tenez, nous dit-il, j’ai là deux jolis petits nègres qui feraient bien votre affaire : ils sont bons, honnêtes, bien dressés, forts et sains. Cok ! cria-t-il : aussitôt un jeune nègre de quinze à seize ans sauta dans la chambre et resta devant nous immobile. Le misérable Brandisco se mit à vanter sa marchandise, retournant de tout côté cet être humain, comme un maquignon eût pu faire d’un jeune poulain. Cet acte de barbarie rendit présents à mon esprit tous les maux de l’esclavage dont la Praya m’avait offert l’odieux tableau. Je priai M. David de me ramener.

Avant de quitter son bord, M. Briet pria le capitaine Brandisco de faire venir tout son monde sur le pont, afin que je visse de quels hommes se composait son équipage. Il avait huit nègres, tous grands, forts, et qui, d’un seul coup de poing, auraient assommé leur maître. En nous éloignant de cette chétive barque, je dis à M. David :

— Ce que je ne peux m’expliquer dans cet homme, c’est ce mélange de hardiesse et de bassesse. Savez-vous qu’il lui faut du courage pour vivre à bord avec huit nègres qu’il maltraite et qui pourraient bien, si la vengeance les y portait, lui tordre le cou et le jeter à la mer.

— Oui, sans doute, il lui faut un certain courage : je conviens qu’à sa place je ne dormirais pas tranquille ; mais la cupidité est un moteur si puissant, que les hommes exposent, journellement, leur vie dans l’espoir d’acquérir de l’or.

La Praya contient environ quatre mille habitants dans la saison des pluies ; pendant juin, juillet et août, cette population diminue, à cause de l’insalubrité du climat.

Le seul commerce qu’on y fasse est la traite ; il n’y existe aucun produit pour l’exportation. Les habitants de la Praya échangent des nègres contre de la farine, du vin, de l’huile, du riz, du sucre et autres denrées, ainsi qu’objets manufacturés dont ils ont besoin. Cette population est pauvre, se nourrit très mal, et la mortalité y est très considérable, par les nombreuses maladies auxquelles les habitants sont exposés.

Enfin, après être restés dix jours à la Praya, pour réparer notre navire, nous reprîmes la mer.

III

LA VIE DE BORD

Pendant les huit premiers jours, je fus aussi malade que je l’avais été en sortant de la rivière de Bordeaux. Ma maladie prit ensuite un cours régulier : je vomissais tous les matins, je me trouvais mieux vers midi, de deux à quatre heures, j’éprouvais un fort malaise, et de quatre heures du soir au lendemain matin, j’étais tous à fait bien. Cet état journalier continua jusqu’à notre arrivée à Valparaiso. Mais, lorsque la mer devenait mauvaise, j’étais malade jour et nuit sans interruption.

Quatorze jours après notre sortie de la Praya, nous étions sous la ligne, et là commencèrent nos grandes misères.

Notre navire, ayant été réparé avec soin, ne faisait plus eau du tout ; mais il en résulta un grave inconvénient : il nous vint de la cale une forte odeur occasionnée, pensâmes-nous, par la putréfaction de l’eau qui y était restée, et que la mer ne renouvelait plus. Cette odeur était tellement corrosive, que l’argenterie en devenait noire. Le bâtiment en était infecté : il nous fallut déserter nos cabanes, car on ne pouvait rester dans la chambre sans courir le risque d’être asphyxié.

Nous éprouvâmes pendant douze jours les souffrances les plus pénibles. Ne pouvant descendre dans la chambre, il fallut se résoudre à rester jour et nuit sur le pont. Nous avions continuellement, par quarts d’heure d’intervalle, de l’orage et de la pluie ; ensuite le soleil de l’équateur dardait verticalement ses rayons sur nos têtes. La chaleur était intolérable, et nous ne pouvions mettre la tente pour nous en garantir, à cause de la fréquence des changements de vents. Chacun de nous, sur le pont, cherchait à se blottir dans un coin, le mieux qu’il pouvait, afin d’avoir un peu d’ombre ; mais tous nos efforts étaient vains, et nous ne pouvions pas plus réussir à nous mettre à l’abri du soleil que de la pluie. C’était pitié de nous voir aussi mouillés que si la mer nous eût couverts de ses ondes, abattus par la chaleur, la fatigue et le sommeil. Nous éprouvions une soif dévorante ; nous n’avions aucun fruit frais dont nous pussions nous rafraîchir. L’eau de l’approvisionnement était renfermée dans des tonnes qui, toutes sur le pont, s’échauffaient par l’ardeur du soleil, à un tel point que l’eau était plus que tiède. Nous avions la bouche sèche, brûlante : nous ressentions comme une espèce de rage.

Malgré les soins et les complaisances que ces messieurs du Mexicain eurent pour moi dans cette occasion comme pendant tout le voyage, je crus que je succomberais à la fatigue dont je fus accablée au passage de la ligne. M. Chabrié m’avait fait défoncer un tonneau vide, qui me servait d’abri : au moyen de cette maison roulante, j’étais, par exception aux autres personnes du bord, garantie à la fois du soleil et de la pluie.

M. David m’avait prêté des bottes : M. Briet s’était privé de sa grande capote en peau de poisson pour me la prêter. Cette capote, faite en Chine, du plus beau travail, était imperméable et excessivement légère. M. Chabrié m’avait donné un grand chapeau ciré, également imperméable. Ainsi affublée, j’étais, nouveau Diogène, logée dans mon tonneau, faisant de tristes réflexions sur la condition humaine. M. David, qui a un secret à lui pour supporter le chaud et le froid avec la même sérénité, était toujours leste, gai et bien mis. Tous ces messieurs n’avaient que leur chemise et leur pantalon. M. David seul avait une cravate, des bas et une veste en toile blanche : lui et notre cuisinier[3] étaient, chacun dans sa sphère, l’âme du navire. Rien ne pouvait les abattre. M. David avait mille prévenances pour nous : il nous faisait rafraîchir de l’eau dans des bouteilles qu’il tenait dans la mer, il nous préparait de la limonade avec les citrons aigres que le pieux Tappe nous avait vendus pour de bons citrons ; il faisait donner à l’un de la soupe, à l’autre des bananes, à celui-ci du thé, à celui-là du punch ; enfin il était le garde-malade de tous.

Nous restâmes environ dix-sept jours dans les parages de la ligne. Peu à peu l’infection disparut. On nettoya parfaitement la chambre ; on brûla du vétiver, de la vanille ; chacun donnant tout ce qu’il avait d’odeurs, afin de parfumer cette chambre, qui était la capitale de notre empire.

Comme l’équipage du Mexicain se composait d’hommes de progrès, il n’y eut pas de baptême sous la ligne. Le navire, qui était à son premier voyage, avait été lancé du chantier sans être baptisé, et conséquemment n’avait eu ni parrain ni marraine. On était sorti de la rivière un vendredi, et le capitaine ne voulait pas qu’on fit de baptême, trois événements importants qui faisaient dire à Leborgne, le vrai matelot, que ses sœurs pourraient bien voir fleurir les cerisiers deux saisons de suite avant que nous revissions la terre. On n’osa pas aller contre l’ordre du capitaine ; mais il se trama une conspiration sur le gaillard d’avant, à la tête de laquelle était le cuisinier. Celui-ci, au nom de Neptune, dont il s’intitulait le secrétaire, écrivit une lettre au capitaine. Leborgne se chargea de la remettre ; revêtu d’une toile à voiles imbibée d’eau de mer, il avait assez l’apparence du messager du dieu des ondes.

Je suis fâchée de ne plus avoir cette lettre : le style, l’orthographe et la pensée étaient caractéristiques.

Le malin cuisinier exprimait le courroux que le Dieu ressentait à voir son empire traversé par des capitaines philosophes. Il menaçait de les engloutir, à moins qu’ils ne voulussent bien se prêter de bonne grâce à payer le tribut qu’ils lui devaient. Notre capitaine comprit très bien l’ingénieux apologue, et afin d’apaiser le courroux de Neptune, il envoya à ses dignes représentants du vin, de l’eau de vie, du pain blanc, un jambon et une bourse dans laquelle chacun de ceux qui passaient la ligne pour la première fois avait mis une pièce de monnaie. Il nous parut que le Dieu fut très sensible à tous ces dons, car nous entendîmes, au milieu des chants de ses serviteurs, les voix glapissantes du cuisinier et de Leborgne percer de la manière la plus discordante.

Entre la ligne et le cap Horn nous eûmes d’assez beaux jours. Ce fut alors que j’admirai avec ravissement le lever du soleil dans toute sa magnificence. Quel spectacle imposant sous cette zone ! Toutefois le coucher du soleil me paraissait plus beau encore. Non, l’œil humain ne peut voir rien de plus sublime, d’un grandiose plus divin, d’une plus éblouissante beauté que le coucher du soleil entre les tropiques ! Je n’essaierai pas de décrire les effets magnifiques de lumière que produisent ses derniers rayons sur les nuages et sur les flots. La parole est sans couleur pour les peindre, le pinceau sans vie pour en animer la peinture ; ces spectacles ravissent, élèvent l’âme vers le créateur ; mais il n’est pas donné à l’homme de reproduire les émotions qu’ils excitent.

Après un beau coucher du soleil, j’aimais à rester une partie de la nuit sur le pont. Je m’asseyais au bout du navire, et là, tout en causant avec M. Chabrié, je regardais avec un vif plaisir les dessins de lumière phosphorique qui jaillissent du mouvement des vagues. Quelle brillante comète notre navire traînait après lui ! Quelle richesse de diamants ces folles vagues soulevaient dans leurs jeux. J’aimais aussi à voir des bandes de gros marsouins venir le long du navire, laissant après eux les traces de leur course en longues fusées de lumière phosphorique qui éclairaient de vastes espaces de la mer : puis arrivait l’heure du lever de la lune ; sa clarté envahissait peu à peu l’empire de la nuit ; les brillants diamants rentraient dans le fond de l’abîme, et, pénétrés des rayons de l’astre, les flots, éblouissants de reflets, scintillaient comme les étoiles au firmament.

Combien de délicieuses soirées n’ai-je pas ainsi passées, plongée dans la plus douce rêverie ! M. Chabrié me parlait des peines dont sa vie avait été traversée, mais surtout de la dernière déception qui lui avait si cruellement brisé le cœur. Il souffrait, et la similitude de souffrance établissait, même à notre insu, un rapport sympathique des plus intimes. Chaque jour M. Chabrié m’aimait davantage, et chaque jour aussi j’éprouvais un bien-être indicible à me sentir aimée de lui.

Vint le cap Horn, avec toutes ses horreurs. Il a été l’objet de trop de descriptions pour que je ne me croie dispensée d’en parler longuement à mes lecteurs. Qu’il leur suffise d’apprendre que la température varie de 7 à 20° de froid, selon la saison et la latitude par laquelle on double le cap. Nous le passâmes par les 58°, et dans les mois de juillet et août, ce qui nous donna de 8 à 12° de froid. Nous eûmes passablement de neige, de grêle et de glace.

Ce fut là que nous éprouvâmes une seconde série de misères. La mer, dans les parages du cap Horn, est constamment épouvantable. Nous y rencontrâmes presque toujours des vents contraires ; le froid paralysait les forces de notre équipage, même de nos hommes les plus forts. Nos matelots étaient tous jeunes et vigoureux ; cependant plusieurs eurent des clous, d’autres se firent beaucoup de mal en tombant sur le pont. Il y en eut un qui se laissa tomber du mât de hune sur le cabestan et se démit l’épaule. Ceux dont la santé résistait étaient écrasés de fatigue, par la nécessité de faire la tâche de ceux qui se trouvaient hors de service. Pour comble de maux, ces malheureux matelots n’avaient pas le quart des vêtements qui leur eussent été nécessaires. L’insouciance que donne aux matelots leur vie aventureuse fait que, lorsqu’ils partent pour un long voyage, ils ne pensent guère à se munir des vêtements indispensables pour se garantir du chaud et du froid ; il arrive quelquefois qu’à la ligne ils manquent de vêtements légers, et qu’au cap Horn ils n’ont souvent que leurs deux chemises de laine pour tout rechange, et le surplus de leurs hardes à l’avenant. Ah ! c’est là que j’ai vu, dans ce qu’ils ont de plus horrible, les maux qui peuvent tomber sur l’homme. J’ai vu des matelots dont la chemise de laine et le pantalon étaient gelés sur eux, ne pouvant faire aucun mouvement sans que leur chair ne fût meurtrie par le frottement de la glace sur leurs membres engourdis par le froid. Les cabanes où ces malheureux avaient leurs lits étaient remplies d’eau (comme d’ordinaire cela arrive dans les gros temps au gaillard d’avant des petits navires), et ils n’avaient pas d’autre lieu pour se reposer. Oh ! quel douloureux spectacle que de voir des hommes réduits à un tel état de souffrance !

Le ministre de la marine pourrait prévenir les malheurs qui résultent du dénuement du matelot, en obligeant les commissaires de marine dans les ports à passer, conjointement avec les capitaines, la revue des hardes avant l’embarquement. Les règlements seront toujours impuissants tant qu’on ne pourvoira pas aux moyens d’en assurer la rigoureuse exécution. À bord des bâtiments de l’État, les hardes du matelot sont l’objet de fréquentes revues : on lui fournit les vêtements que le règlement l’oblige à avoir, et qu’il ne peut représenter, puis on en retient le prix sur sa solde. Pourquoi la même surveillance ne serait-elle pas exercée à bord des navires de la marine marchande ?

L’imprévoyance du matelot, ou son insouciance, même pour les maux contre lesquels il aura à lutter, l’assimile à l’enfance ; il faut prévoir pour lui, notre intérêt, autant que l’humanité, nous y oblige. La souffrance physique, portée à l’extrême, démoralise l’homme à un tel point qu’on ne peut en obtenir aucun service. Ces messieurs m’en ont raconté divers exemples. Il est arrivé, au cap Horn, à plusieurs capitaines, d’être forcés, afin de se faire obéir, de commander avec un pistolet chargé à chaque main, les matelots se refusant à monter dans les hunes. Le froid excessif fait tomber le matelot dans une démoralisation qui le rend absolument inerte ; il résiste à la prière, il supporte les coups sans que rien puisse le faire mouvoir. Quelquefois ces malheureux sont pris par l’onglée ; et, s’ils se trouvent alors dans les hunes, ils se laissent choir au risque de se tuer, tant leurs mains sont douloureuses ou engourdies. Si ces hommes étaient bien couverts, s’ils avaient une capote imperméable qui garantit leurs vêtements de laine de toute humidité, ils pourraient, avec une nourriture convenable, supporter tel degré de froid que ce fût. Ce qui se passa à bord de notre bâtiment me fournit la preuve de ce que j’avance. Cinq de nos hommes étaient bien nippés et quatre dans le plus grand dénuement. Les cinq hommes qui avaient suffisamment de vêtements supportèrent le froid sans en être malades, tandis que les quatre autres furent mis hors de service par les maux dont ils furent atteints. Ils avaient une fièvre continuelle, leur corps étaient couverts d’abcès ; ils ne pouvaient plus manger et se trouvaient réduits à un tel état de faiblesse, que nous craignions pour leur vie.

Ce fut encore pendant cette terrible crise de douleur et de fatigue que se montra, dans toute son étendue, l’indomptable courage de notre brave capitaine. Toujours sur le pont, il encourageait ses hommes par son exemple et ses douces exhortations. Il donnait une de ses capotes et des gants à l’homme qui était à la barre ; un chapeau à celui-ci, un pantalon à celui-là ; des bottes, des bas, des chemises, enfin tout ce qu’il pouvait donner. Ensuite il allait visiter les malades sur le gaillard d’avant, les pansait, les consolait, les ranimait.

— Eh bien ! garçons, leur disait-il en entrant, comment allons-nous aujourd’hui ? ces coquins d’abcès s’en vont-ils ?… Toi, Leborgne, on dit que tu bois la mer et les poissons : tu es peut-être échauffé, mon garçon ?

— Echauffé, capitaine ! oh ben oui ! c’est tout le contraire : je grelotte.

— Mais, bêta, tu grelottes parce que tu as la fièvre.

— Oh ! oui ! et d’une belle force ! Mais, capitaine, j’avais toujours entendu dire que l’on avait chaud avec la fièvre, et moi je suis gelé.

— Comment ne serais-tu pas gelé avec ta chemise rose, imbécile ? Mais tu étais donc fou quand tu t’es embarqué pour passer le cap Horn avec cette seule chemise de toile et un mauvais pantalon ?

— Que voulez-vous, capitaine ? Je déteste les bagages ; je trouve que cela embarrasse à bord ; et puis, le vrai matelot, doit être comme le limaçon qui porte tout sur lui.

— Malheureux ! c’est avec de semblables idées que tu es arrivé à trente-huit ans, n’ayant pour tout bien qu’une chemise rose et un pantalon de toile.

— Eh ! capitaine, cela suffit au vrai matelot, qui fait son état par goût, qui ne vit que pour voir du pays ; et j’en ai vu du pays !

— Et cela t’a rendu bien plus riche.

— Capitaine, est-ce que le vrai matelot pense à devenir riche ?

— Allons, garçons, maintenant que vous voilà pansés et un peu appropriés, je vais vous envoyer de la soupe et un plat de la table : tenez, voilà du chocolat et du tabac à chiquer, que mademoiselle Flora m’a donnés pour vous ; elle vous recommande de prendre votre mal en patience, et de lui faire demander ce qu’elle pourrait vous envoyer pour vous faire plaisir.

— Merci ! capitaine, merci ! Dites à cette bonne demoiselle que nous lui sommes bien reconnaissants pour son tabac : le tabac, c’est l’âme du matelot. Capitaine, soyez tranquille, avant huit jours nous serons sur le pont.

Chaque fois que M. Chabrié revenait de voir ses malades, il me racontait les conversations qu’il avait eues avec ces hommes d’une nature à part. Il faut avoir vécu parmi les matelots, s’être donné la peine de les étudier pour pouvoir imaginer l’ordre bizarre d’idées qu’il y a dans ces têtes.

Le vrai matelot, comme disait Leborgne, n’a ni patrie, ni famille. Son langage n’appartient, en propre, à aucune nation. C’est un amalgame de mots pris à toutes les langues, à celles des nègres et sauvages de l’Amérique, comme à celles de Cervantes et de Shakespeare. N’ayant d’autres vêtements que ceux dont il est couvert, il vit au hasard, sans s’inquiéter de l’avenir ; parcourt la vaste étendue des mers ; erre au sein des forêts avec les peuplades sauvages, ou dépense en peu de jours, dans quelque port, avec des filles publiques, l’argent qu’il a rudement gagné pendant une longue traversée. Le vrai matelot déserte, toutes les fois qu’il le peut, et passe successivement à bord des navires de toutes les nations, visite tous les pays, satisfait de voir, sans chercher à rien comprendre de tout ce qu’il voit. C’est un oiseau voyageur qui se repose quelques instants sur les arbres qu’il rencontre sur sa route, mais qui ne se fixe dans aucun bocage. Le vrai matelot ne s’attache à rien, n’a aucune affection, n’aime personne, pas même lui. C’est un être passif, servant à la navigation, mais aussi indifférent que l’ancre quant à la plage où le bâtiment mouillera. Arrivé dans un port, il abandonne son navire et le salaire qui lui est dû, va à terre, y vend jusqu’à sa pipe, pour aller dîner avec une fille, et, le lendemain, s’engage de nouveau à bord du premier bâtiment anglais, suédois ou américain qui a besoin de ses services. Si dans sa périlleuse carrière la mer l’épargne ; si sa santé résiste à tous les excès, à toutes les fatigues ; s’il survit à tous les maux dont il est assailli, parvenu à cet état de vieillesse qui ne lui laisse plus la force de larguer une écoute, il se résigne à rester à terre ; il mendie son pain, dans le port où son dernier voyage l’a laissé ; va manger ce pain sur la plage, au soleil, regarde la mer avec amour ; c’est la compagne de sa jeunesse ; elle lui rappelle de nombreux souvenirs ; il gémit de son impuissance, puis va mourir à l’hôpital.

Voilà la vie du vrai matelot. Leborgne m’a servi de modèle ; mais, comme tout dégénère dans notre société, ce type se perd chaque jour. Maintenant les matelots se marient, portent avec eux une malle bien garnie, désertent moins, parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs effets et l’argent qui leur est dû, mettent de l’amour-propre à entendre leur profession, ont l’ambition de parvenir ; et, lorsque leurs efforts pour atteindre ce but ont été sans succès, terminent leur vie laborieuse dans les embarcations ou allèges des ports de mer.

Le froid du cap Horn, outre ses funestes effets sur la santé du matelot, exerce une fâcheuse influence sur le moral de ceux même qui prennent le plus de précautions pour se préserver de ses atteintes. Les officiers, ayant des cabanes bien sèches, étant pourvus de tout ce que l’industrie humaine a pu inventer pour se garantir du froid et de l’humidité, n’en souffrent pas comme le matelot au point d’en être malades, mais l’âpreté de la température les rend moroses. L’extrême difficulté qu’ils éprouvent à faire exécuter le commandement, la vue des souffrances de leurs hommes, l’énergie qu’exige l’accomplissement de leurs devoirs, les fatigues extrêmes qui en résultent, toutes ces causes réunies les irritent ; leur humeur en devient acariâtre, et les caractères les plus doux, au bout d’un mois de séjour dans ces parages, sont insupportables. M. Briet, qui, depuis dix ans, n’avait pas quitté les côtes du Pérou et de la Californie, où le ciel est toujours pur, où la température est tiède, ne pouvait se faire aux neiges et aux glaces du cap. M. Miota, très frileux, habitué à toutes les douceurs de la vie de Paris, et dont la santé était faible, souffrait horriblement. Cesario et Fernando pleuraient leur beau ciel d’Andalousie. Don José seul supportait le froid sans mot dire. Quant à M. David, il se faisait un point d’honneur d’y paraître insensible, mais l’insociabilité de son humeur ne prouvait que trop qu’il en souffrait autant que nous. M. Chabrié était plus brusque et plus bourru que jamais, et moi, j’étais devenue si capricieuse, si irritable, que la moindre contrariété excitait mes larmes ou ma colère. Le seul individu qui se montra toujours le même fut le cuisinier : il ne se démentit pas un seul jour, et fut admirable de gaîté et de courage. Il trouvait moyen de faire la cuisine, malgré le temps épouvantable qui renversait ses fourneaux ; soignait les matelots ; aidait notre mousse dans le service de la chambre ; prêtait encore la main à la manœuvre quand il le fallait, et souvent même faisait le quart de nuit. Pendant toute la traversée, il n’eut pas une minute de malaise, quoiqu’à le voir petit, maigre et pâle, on l’eût pris pour un homme très faible. Il était de Bordeaux ; mais ayant fait à Paris son apprentissage de cuisinier, il y avait pris toutes les manières du Parisien. C’était un beau parleur, un grand liseur de romans. Il avait servi comme cuisinier à bord d’une frégate de l’État, et passé le cap de Bonne-Espérance.

Naviguant en juillet et août à l’extrémité méridionale de l’Amérique, nous n’avions que quatre heures de jour, et, lorsque la lune n’éclairait pas, nous étions pendant vingt heures dans une obscurité profonde. Ces longues nuits, augmentant les difficultés et les dangers de la navigation, sont cause de nombreuses avaries ; les mouvements violents du navire, le sifflement affreux des vagues ôtent toute faculté pour s’occuper à chose quelconque. On ne pouvait ni lire, ni se promener, ni même dormir. Que serais-je devenue pendant les six semaines de cruelles souffrances que nous eûmes à endurer dans ces parages, si, abandonnée à mes propres forces, mon âme n’eût été réchauffée par la suave et pure attention de M. Chabrié ?

Avant de monter sur le pont pour y faire son quart, M. Chabrié venait auprès de mon lit et me demandait avec sa voix qu’il faisait douce : — Mademoiselle Flora, je vous en supplie, dites-moi quelques paroles de votre bonne amitié, que je puisse supporter quatre heures de froid, de neige, de glace.

— Serais-je donc assez heureuse, pauvre ami, pour que mon amitié pût alléger vos maux ? Ah ! elle vous est bien acquise ; mais savez-vous que c’est me faire Dieu de me dire que je puis diminuer vos souffrances ?

— Eh bien ! mademoiselle Flora, vous êtes Dieu, du moins pour moi. Telle est la puissance que vous exercez sur tout mon être, qu’il suffit d’un mot de vous, d’un de vos regards, d’un de vos sourires pour augmenter ma force et soutenir mon courage. Je monte là haut, et pendant quatre heures je pense à vous et ne sens pas le froid.

— Que de femmes à ma place seraient flattées d’entendre de telles paroles ! elles remplissent mon cœur de joie ; je vous en remercie, Chabrié, j’en garderai le souvenir toute ma vie. Montez, cher ami, et puisque songer à moi peut vous rendre heureux, persuadez-vous bien que l’amitié que je ressens pour vous dépasse de beaucoup, quoique différant de nature, l’amour dont d’autres femmes vous ont aimé. En disant ces mots, je lui serrais la main en lui mettant ses gants ; souvent même, en lui arrangeant ses doubles cravates, afin de le garantir du froid, je l’embrassais sur le front. Je me plaisais à l’entourer de ces soins et de ces caresses comme s’il eût été mon frère ou mon fils.

Je sens ici toute la difficulté de la tâche que je me suis imposée, non que rien de ce que j’ai à dire soit pour moi une cause de repentir ; mais je crains que la peinture d’un amour vrai, d’un côté, et d’une amitié pure, de l’autre, ne soit, dans ce siècle matériel, accusée d’invraisemblance ; je crains de ne rencontrer que peu de personnes dont l’âme, en harmonie avec la mienne, croie à mes paroles. Au surplus, avant de commencer ce livre, j’ai examiné attentivement toutes les conséquences possibles de ma narration, et, quelque pénibles que fussent les devoirs que ma conscience m’imposait, ma foi d’apôtre n’a pas chancelé ; je n’ai pas reculé devant leur accomplissement.

M. Chabrié, d’une nature sensible, ne put voir mes douleurs sans en être profondément ému : de l’amitié il passa à l’amour, comme cela serait arrivé à presque tous les hommes de son âge qui auraient eu à vivre avec une jeune femme dans l’intimité de la vie de bord, et cela pendant cinq mois.

Je crois qu’en mer le cœur de l’homme est plus aimant : perdu au milieu de l’Océan, séparé de la mort par une faible planche, il réfléchit sur l’instabilité des choses humaines ; sa vie passée se déroule devant lui, et, parmi les sentiments qui l’ont agité, il n’en voit qu’un seul dont il lui reste quelque chose, qui ait encore pour lui des souvenirs de bonheur : c’est l’amour. L’homme, prêt à quitter la vie, reconnaît tout le vide de l’ambition, toute la stérilité de la gloire ; il sent l’ennui naître des grandeurs et la satiété des richesses. Mais l’impression des amours de sa jeunesse répand des charmes jusque sur les derniers instants de son existence. Il croit instinctivement qu’il retrouvera dans un meilleur monde les êtres qui ont eu ses affections. À bord, les êtres tendres et religieux ont le cœur plus aimant, la foi plus vive : isolé de toutes les sociétés de la terre, en présence de l’éternité, on sent le besoin d’aimer et de croire, et ces deux sentiments s’épurent de tout mondain alliage.

M. Chabrié était un de ces êtres ; il avait pris la résolution de ne m’aimer que d’amitié, mais l’amour entra dans son cœur malgré sa volonté. Je dois dire que la bizarrerie de nos positions respectives, le mystère dont j’étais enveloppée à ses yeux et la vive amitié que je lui témoignais concoururent à faire naître en lui un sentiment auquel il n’aurait peut-être pas été accessible dans une autre circonstance.

D’après le plan que je m’étais tracé, j’avais été obligée de mentir à M. Chabrié, et, en lui racontant très succinctement les événements de ma vie, je lui avais caché mon mariage. Cependant il avait fallu lui expliquer la naissance de ma fille. Oh ! que celui qui, pour sortir d’embarras, recourt à un premier mensonge, connaît mal la route sans issue dans laquelle il s’engage ! Il faut qu’il continue à mentir, et il ne peut sortir des inextricables sinuosités du ténébreux labyrinthe qu’en revenant, en définitive, à la vérité. Je m’étais vue forcée de dire à M. Chabrié que j’avais eu un enfant, quoique demoiselle : je lui dis que c’était là le secret motif auquel il fallait attribuer la répugnance que j’affichais pour le mariage.

Cette confidence eut pour résultat de me faire aimer encore davantage par M. Chabrié.

Son âme était trop grande et trop délicate pour ne pas comprendre avec une exquise sensibilité tout ce qu’il y a de malheur dans la position d’une jeune fille trompée et abandonnée lâchement par celui qui l’a séduite. Il commença par me plaindre et éprouva pour moi ce respect que commande une douleur vraie et sans remède. Mais, après m’avoir plainte, la passion qu’il ressentit lui fit naître la sublime pensée de faire un de ces actes de dévouement qui ne sont guère compris de nos jours, et que même notre stupide société tourne en dérision parce qu’elle n’a de sens que pour ses intérêts matériels, et qu’il est plus facile à son égoïsme de ridiculiser l’abnégation que de l’imiter.

M. Chabrié conçut le projet de me rendre à la société dont il me voyait bannie en m’offrant la protection de son nom. À cette proposition faite avec une générosité au dessus de tout éloge, je me sentis pénétrée pour lui de la reconnaissance la plus profonde, et en même temps je reculai d’épouvante à l’idée des conséquences que pouvait avoir le mensonge que j’avais été contrainte de faire.

Aussi, lorsque M. Chabrié m’offrit de m’épouser, je cachai ma tête dans mes mains, n’osant lui répondre et craignant de lui laisser lire sur mes traits ce qui se passait au fond de mon âme. Je restai longtemps sans pouvoir trouver une parole. Je me prosternais en pensée devant un tel amour, et puis, songeant que je ne pourrais jamais partager cet amour céleste, j’en versais des larmes de désespoir.

M. Chabrié souffrait de mon silence ; il le rompit et me dit : — Mademoiselle Flora, s’il vous est impossible de me répondre un oui ou un non, regardez-moi, vos yeux sont tellement expressifs, que j’y devinerai facilement, votre pensée.

— Ah ! pauvre ami, c’est justement afin de vous éviter cette nouvelle peine que je n’ose vous regarder.

— Vous refusez donc l’amour de votre vieil ami ? ah ! il vous aime pourtant bien !

— Chabrié ! lui dis-je, en jetant ma tête sur sa poitrine, votre amour me paraît trop grand, trop généreux. Je crains qu’il ne soit qu’un moment de folie.

— Flora ! en ce moment vous ne pensez pas ce que vous dites : votre réponse est celle du monde, car c’est ainsi qu’on me jugera dans cette société qui se vante de sa civilisation. Mais, mon enfant, je n’ai pas achevé ma proposition : je ne vous offre pas d’aller à Bordeaux, à Lorient, ou même à Paris. Dans ces villes, si vaines de leurs perfectionnement, on nous montrerait au doigt, vous, parce que vous avez eu le malheur d’être trompée par un homme assez lâche pour vous abandonner, et moi, parce que je me serais mis au dessus de misérables préjugés, que vous aimant d’un amour vrai, plus puissant que la vaine opinion du monde, je me serais marié avec vous, comme si la première obligation d’un homme d’honneur n’était pas d’épouser la femme qu’il aime, afin d’acquérir le droit de la protéger et de la défendre, ce qu’il ne peut faire à l’égard de sa maîtresse. Chère Flora, nous resterons en Amérique, à Valparaiso, si la ville vous plaît ; à Lima, si vous le préférez ; sur les côtes de la Californie qui sont si belles, aux États-Unis, aux Indes, en Chine, où vous voudrez enfin. J’aime bien la France, plus encore mon vieux père ; mais avec vous, Flora, je ne crains d’éprouver aucun vide. Ah ! mon amie, je vous aime tant que le lieu le plus aride, si vous le choisissiez, me paraîtrait un paradis.

L’amour vrai a langage, son de voix, regard, expression, tout à lui que nul autre ne pourrait imiter. Je regardai M. Chabrié, et je vis que j’étais réellement aimée. Cette découverte produisit sur moi un élan de ravissement, car l’amour comme je le comprends, c’est l’esprit de Dieu : à nous mortels, attachés à la terre, d’adorer la divine apparition. Mais à cet élan de gratitude succéda l’horrible désespoir qui naissait de ma position. Moi m’unir à un être dont je me sentais aimée, impossible ! Une voix infernale me répétait avec un ricanement affreux : « Tu es mariée ! C’est à un être méprisable, il est vrai ; mais enchaînée à lui pour le reste de tes jours, tu ne peux te soustraire à son joug. Pèse la chaîne qui te fait son esclave et vois si, plus qu’à Paris, tu peux la rompre ! « Je crus que mon front allait éclater. J’étais assise sur mon lit, M. Chabrié appuyé auprès de moi ; j’attirai sa tête sur mes genoux dans l’intention de lui parler. J’allais lui révéler toute la vérité, mais mes larmes me suffoquèrent ; elles tombèrent en abondance et inondèrent son visage. M. Chabrié ne pouvait me comprendre : il voyait en moi une douleur qui me débordait et sentait en même temps que je l’aimais avec la plus sincère affection. Je le priai de me laisser : j’étais incapable de contenir mes sanglots et craignais d’être entendue par mes voisins. Je le suppliai de m’aimer toujours, tout en le priant de me donner deux jours pour me remettre de l’agitation produite par cette conversation.

D’après l’offre que M. Chabrié venait de me faire, je ne pouvais plus douter qu’il ne m’aimât avec sincérité et véhémence, comme toute ma vie j’avais souhaité de l’être ; mais, hélas ! cet amour si pur, si dévoué, où j’aurais pu encore espérer trouver le bonheur, remplissait mon cœur d’amertume et de désespoir, en me faisant sentir, dans toute son horreur, l’indigne mariage qu’on m’avait forcée de contracter.

Je restai, pendant deux jours, dans une incertitude des plus pénibles. Parfois, j’étais presque décidée à céder à mon penchant, en disant à M. Chabrié toute la vérité sur ma position ; mais la réflexion venait bientôt réprimer ce laisser-aller de ma franchise ; toutes les conséquences possibles s’en présentaient à mon esprit. J’imaginais M. Chabrié me repoussant, comme tous les autres l’avaient fait ; je me voyais seule, délaissée, en proie à mon désespoir. Je reculais, je l’avoue, devant cet accroissement de douleur que je craignais ne pouvoir supporter, et qui eût pu résulter d’une révélation indiscrète. Dans mon inquiétante perplexité, il me vint en pensée de faire causer M. David sur M. Chabrié, afin d’en connaître plus particulièrement le caractère, et aussi pour apprendre de M. David, qui connaissait si bien le monde, beaucoup de choses que j’ignorais, et dont je sentais le besoin d’être informée.

M. David était toujours fort aimable quand je voulais m’entretenir avec lui, quoiqu’il se tint constamment sur un ton de réserve et de cérémonie qu’il conserva jusqu’aux derniers instants du voyage.

Un soir, M. David étant venu causer avec moi dans ma cabane, pendant que M. Chabrié était de quart, j’engageai la conversation sur l’amour, l’amitié, pour, de là, arriver à son ami M. Chabrié. — Vous croyez donc, monsieur David, qu’il n’est pas dans la nature des hommes d’éprouver un amour pur, dégagé entièrement de tout intérêt personnel, et tout à fait d’abnégation ?

— Mademoiselle, j’en suis convaincu. Femmes et hommes, nous recherchons la beauté, la richesse, le talent, pour les jouissances que nous en espérons, et nous n’aimons qu’en proportion de celles que nous donne l’objet aimé.

— Mon Dieu ! comme vous avez toujours des réponses arides et désolantes !

— Aimeriez-vous mieux que je vous trompasse ?… je vous suis trop sincèrement attaché pour y consentir jamais. Vous êtes la seule femme pour laquelle mon estime a augmenté à mesure que je l’ai connue davantage. Avant de vous avoir rencontrée, je ne me figurais pas qu’il pût exister une personne aussi réellement bonne : vous me réconciliez avec l’espèce humaine, et je conçois qu’on vous aime sans espoir de retour ; mais, chère demoiselle, vous faites exception, et l’exception confirme la règle.

— Eh bien ! j’admets que vous ayez raison, que l’amour soit effectivement un sentiment égoïste, et je crois avec vous qu’il l’est en général ; mais en est-il de même de l’amitié ? Cette affection n’existe-t-elle pas indépendamment de tout intérêt ?

— En vérité, je vous admire ! à vingt-six ans, croire encore avec cette candeur d’enfant qu’il existe de l’amitié parmi les hommes !

— Eh quoi ! monsieur, le nieriez-vous ?

— Chère demoiselle, ne rougissez pas ainsi en me regardant avec vos grands yeux pleins de courroux et de dédain. Je vous le répète, je vous aime comme si vous étiez ma sœur, et, dussé-je vous faire de la peine, j’aurai le courage de vous éclairer. Sachez donc, enfant que vous êtes encore, que le mot amitié, qui se rencontre dans tous les livres, dans toutes les bouches, désigne un sentiment idéal qui n’a jamais existé parmi les hommes. Pas un d’eux n’y croit, parce qu’aucun d’eux ne l’a ressenti, et que nul n’en a reconnu l’existence dans autrui. Les femmes ont, entre elles, trop de motifs de rivalité pour pouvoir s’aimer d’une manière désintéressée ; leurs rapports avec l’autre sexe, lorsqu’ils n’ont pas l’amour pour base, sont fondés sur l’intérêt, et, au total, leurs affections sont transitoires comme les causes qui les ont fait naître. Quant aux hommes, ils n’ont jamais d’amitié pour les femmes, et ne les aiment que par amour, s’ils ne s’attachent à elles par intérêt ; entre eux, ils se recherchent ou se quittent selon que l’intérêt du moment les détermine, et l’amitié, telle que les poètes et les philosophes nous la désignent, est un piège tendu à la crédulité ; c’est un mot dont la société se charge de nous faire connaître le vide.

— Ah ! monsieur ! votre misanthropie vous rend injuste et vous fait calomnier l’espèce humaine : je vous affirme que je crois à l’existence de l’amitié.

— Mademoiselle, l’expression de vos traits, l’accent de votre voix me prouvent qu’elle existe dans votre cœur ; mais, je vous le répète, vous êtes une exception, et il me semble que nous parlons de la race humaine.

— Alors, monsieur, cette grande amitié que vous professez pour M. Chabrié n’est donc qu’une vaine illusion ?

— Cette question, mademoiselle, est très délicate. À vous seule j’y répondrai, voulant vous donner, par là, une preuve irrécusable de mon attachement. Chabrié est la personne que j’aime le plus au monde ; cependant le principe de cette amitié repose entièrement sur l’avantage que je trouve dans l’association que j’ai formée avec lui : il en est de même de son côté à mon égard.

Je regardai M. David avec une émotion qui lui fit connaître combien je souffrais ; il me prit la main et me dit avec affection : — Que voulez-vous, chère demoiselle ? il faut prendre le monde comme il est ; mais je désirerais, ainsi que je vous le disais à la Praya, vous voir connaître ce monde au milieu duquel vous êtes destinée à vivre, afin d’éviter d’y être dupe, méconnue, ridiculisée même, et, en définitive, malheureuse. Votre candeur sera prise pour de l’hypocrisie, on se servira de vous comme d’un instrument, et vous serez délaissée lorsque vous ne pourrez plus être utile. La douleur entrera alors dans votre cœur bon et sensible, vous vous y laisserez aller avec toute la violence de votre imagination ; le désespoir même s’emparera de vous, et vous userez dans la lutte, et par de continuelles déceptions, cette richesse d’organisation dont la nature vous a douée.

— Je vous remercie, mon cher monsieur, de vos avertissements et de vos conseils. Je crois avec vous que c’est un grand tort de ne pas connaître le monde, et, quelque pénible que me soit cette étude, je vous promets d’y apporter désormais une attention suivie ; c’est une nécessité à laquelle il faut se résoudre ; les raisons que vous venez de me donner, afin de m’y déterminer, me font pressentir combien cette connaissance à acquérir est douloureuse pour le cœur. Mon Dieu ! que la vie doit paraître sèche et insipide aux êtres qui sont arrivés au point de considérer toutes les affections de l’âme comme autant d’illusions !

— Elle le serait en effet, si notre globe n’avait que des hommes pour habitants ; mais il est aussi peuplé d’animaux de toute espèce, couvert d’une immense variété de plantes, et recèle de brillants métaux dans ses entrailles, tandis que les mers dont la terre est entourée, le ciel nuageux ou scintillant d’étoiles offrent encore à notre admiration de plus imposants spectacles. Avec une intelligence comme celle que vous possédez, quel besoin avez-vous de l’affection des hommes pour occuper votre pensée ? Vous aimez à dessiner le paysage ; eh bien ! vous trouverez, dans la satisfaction de ce goût, une source inépuisable de jouissances. Vous animerez vos tableaux en y mettant des animaux que vous choisirez parmi ceux dont vous aurez observé les instincts, et vous aurez ainsi l’occasion de représenter des qualités que vous chercheriez en vain chez les hommes, mais dont les animaux vous offriront des modèles. Vous pourrez encore étudier l’immense règne végétal ; et dans l’organisation des plantes, dans leurs mœurs, leur utilité, vous ferez tous les jours des découvertes nouvelles. Ah ! croyez-le, mademoiselle, la nature renferme assez de trésors pour occuper toutes les facultés de l’être intelligent, pour que son âme en soit ravie sans qu’il éprouve le plus léger besoin de s’intéresser aux misérables petits drames des hommes !

Cette dernière réponse de M. David montrait qu’il y avait eu primitivement, dans le cœur de cet enfant de Dieu, du beau et du bon ; mais la méchanceté des hommes avait étouffé en lui les germes des vertus. Tout acte de dévouement lui paraissait une absurdité, et, au lieu d’être utile à ses frères en les aimant, il ne vivait que pour admirer les merveilles de la nature.

Cette conversation nous ayant entraînés plus loin que je ne l’avais pensé, minuit sonna avant que je n’eusse pu en venir à parler de M. Chabrié. Celui-ci descendit de son quart, et, trouvant M. David dans ma cabane, il en montra de l’humeur et lui dit des choses dures. Ce n’est pas que M. Chabrié fût jaloux de M. David, mais il craignait que son ami ne m’eût entretenue d’une certaine madame Aimée, ce que M. David avait déjà fait plusieurs fois. M. Chabrié refusa de venir causer avec moi ; il répondit avec brusquerie et colère à l’invitation toute gracieuse que je lui en fis. Tel est son mauvais caractère que, dans sa colère, il brusque ses meilleurs amis, les fait souffrir et souffre lui-même pendant des jours entiers.

La nuit, je ne pus trouver un instant de sommeil. Je repassais de mémoire la longue conversation que je venais d’avoir avec M. David ; les arguments qu’il m’avait donnés pour prouver que l’amitié n’existe point me glaçaient le cœur. À peine fermais-je les yeux, qu’un hideux spectre, l’impitoyable égoïsme, se présentait devant moi, faisant sa proie de tout ce qu’il pouvait atteindre. L’horrible vision me terrifiait, et, m’éveillant en sursaut, je répétais les paroles de M. David : « L’amitié n’existe point ; les hommes n’aiment les femmes que par amour. » Cette pensée me désespérait, sentant qu’il n’était plus en moi d’éprouver jamais d’amour pour personne. Dans l’exaltation fébrile qui faisait battre mes artères avec violence, je me disais : Si M. David dit vrai, Chabrié ne m’aimera jamais d’amitié, et si je lui révèle mon mariage, il ne m’aimera plus d’amour. Il veut faire de moi sa femme, non sa maîtresse ; dès le moment où il devra renoncer à l’espoir de m’épouser, je connais sa délicatesse, il me fuira. À cette pensée, je frissonnai d’effroi. Seule au milieu de l’Océan, je n’avais rien à craindre avec son amour. La noblesse de ses sentiments me défendait contre lui-même, et son intrépidité contre toute autre attaque. Notre navire se fût-il brisé contre les rochers du cap, j’étais sûre que Chabrié m’aurait sauvée, protégée, et que son courage m’eût fait respecter. Notre navire eût-il sombré en pleine mer, j’étais assurée encore que Chabrié m’aurait portée dans la chaloupe, m’aurait donné son dernier morceau de biscuit, sa dernière goutte d’eau, m’eût nourrie de sa chair pour conserver mes jours. Enfin, notre navire eût-il pris feu sans que nous eussions eu le temps de nous sauver, Chabrié, tout entier à son amour, m’aurait pris dans ses bras ; et, comme il me l’a dit cent fois avec une expression d’âme, pour me sauver de l’horrible agonie des personnes qui se noient, il m’eût enfoncé son poignard dans le cœur. J’avouerai que je reculais épouvantée devant la crainte, qu’en disant à M. Chabrié toute la vérité je ne perdisse, avec son amour, la puissante protection qu’il m’offrait. L’instinct de leur propre conservation a été donné par Dieu à toutes ses créatures, et quand la vie est en péril, il est permis, je crois, d’user, pour la défendre, des moyens que la Providence laisse à notre portée. J’eus peur de l’abandon ; de la protection d’autrui pouvait dépendre mes jours, et je me cramponnais à l’amour de M. Chabrié comme le naufragé à la planche qui surnage.

D’ailleurs j’espérais pouvoir faire comprendre à M. Chabrié que mon amitié lui serait aussi douce que l’amour des autres femmes. Ce n’était pas orgueil de ma part ; j’étais de bonne foi, mais je me trompais entièrement.

Quand je me retrouvai seule avec M. Chabrié, il me demanda ce que j’avais décidé sur son sort.

— J’ai décidé, lui dis-je, que vous serez toute ma vie mon ami, mon bien bon ami, que j’aimerai tendrement. — Et rien de plus !… me demanda-t-il d’une voix émue. Ah ! que je suis malheureux ! continua-t-il en laissant tomber sa tête dans ses mains.

Je restai longtemps à le considérer : les veines de son front se gonflaient ; il tressaillait comme quelqu’un qui a des mouvements convulsifs ; tout en lui annonçait une douleur profonde.

En le voyant ainsi en proie au chagrin, je pensais à ce que m’avait dit la veille M. David : Les hommes n’aiment les femmes que d’amour. C’est ainsi que sont les hommes, me dis-je en soupirant : ils dédaignent l’amitié des femmes, n’en veulent que de l’amour et les accusent de duplicité lorsqu’eux-mêmes les convient à les tromper. Les femmes n’exerçant aucun des emplois de la société, n’ayant même pour elles qu’un très petit nombre de professions, ont, plus que les hommes, besoin de rapports d’amitié. Mais qu’une femme aimante soit dans la nécessité d’implorer du dévouement, l’homme auquel elle s’adresse en exige de l’amour, et sans s’inquiéter si elle peut ou veut lui en donner, il met à ce prix les services de son amitié.

Après être resté longtemps absorbé dans ses pensées, M. Chabrié en sortit tout à coup par un mouvement brusque ; son expression était hautaine, son sourire sardonique, sa voix aigre.

— Ainsi, mademoiselle, me dit-il, vous ne m’aimez pas ?… En effet, je conçois que l’amour d’un vieux loup de mer comme moi doit vous paraître bien ridicule à vous habituée aux élégantes manières des beaux jeunes gens de Paris, qui savent dire de jolies phrases, mais qui ne sentent rien, ou plutôt, je me trompe, ils sentent la peur, car ne m’avez-vous pas dit un soir, lorsque nous étions en rade de la Praya, qu’un d’eux avait eu peur de votre amour ?

— Chabrié, vous me rappelez des souvenirs qui me déchirent le cœur.

— Pardon, mademoiselle ! je croyais, dans ma bonhomie, que lorsqu’une personne reste insensible à la vue des atroces douleurs qu’elle cause, elle doit être peu touchée d’un souvenir !

— Chabrié, vous me faites du chagrin ; vous êtes injuste envers moi, et vous ne m’aimez pas autant que vous le dites.

— Je ne vous aime pas autant que je le dis !… Mais savez-vous bien, Flora, que je vous aime plus que moi-même je ne le voudrais ?

— Si cela est, donnez m’en une preuve !

— Laquelle ? demandez ! je suis prêt à vous les donner toutes.

— Eh bien, aimez-moi d’amitié.

— Il est inutile de me le demander : vous savez bien que je suis votre ami, celui de votre fille, jusqu’à mon dernier souffle de vie.

— Et cette affection n’a donc pas le pouvoir de vous rendre heureux comme je désire si ardemment que vous le soyez ?

— Non.

— Ah ! Chabrié, quelle différence entre nous deux ! Je suis heureuse de l’amitié que je ressens pour vous : mon bonheur serait complet si un sentiment de même nature remplissait également votre cœur ; mais je vois, avec une vive peine, que jamais vous n’en éprouverez aucune joie.

— Écoutez, Flora ! Si je vous aimais moins, je pourrais peut-être chercher à vous tromper comme, malgré ma franchise, cela m’est arrivé plus d’une fois avec d’autres. Dites-moi, croyez-vous qu’un homme de mon âge puisse rester des heures entières assis près de vous, comme cela m’arrive chaque jour depuis trois mois, sans devenir amoureux ? Vous devez sentir que cela est impossible. Vous voyez de ces choses racontées dans les livres, mais ils mentent ; et vous, chère amie, vous avez encore assez de simplicité pour croire aux livres.

— Pourquoi n’y croirais-je pas, puisque je me sens capable d’agir aussi bien qu’on le raconte dans ces livres ?

— Vous, peut-être, ma chérie, parce que vous êtes restée un être d’exception. Vous avez vécu depuis votre enfance dans les larmes, dans les chagrins ; le malheur est un creuset où les âmes nobles s’épurent, tandis que moi j’ai vécu au milieu de la tourbe du monde, moins que David sans doute ; aussi j’ai conservé encore une âme pour aimer, et comment voudriez-vous, chère amie, que je ne fusse pas sensible à tout ce que votre personne a des charmes ? Toute ma vie, j’ai désiré jouir d’un amour que j’appellerai complet, celui d’une belle âme unie à une agréable enveloppe. J’ai aimé des femmes plus belles que vous ; mais, privées de cœur, ces belles statues devenaient bientôt des êtres abjects à mes yeux. Quant à la dernière qui a eu mes affections, elle n’était pas belle, j’avais été fasciné par l’apparence des qualités que je lui supposais. Elle m’a trompé : son ingratitude m’a fait bien mal ; maintenant, grâce à vous, ma bonne Flora, je n’y songe plus.

— Mon ami, cette femme vous a trompé parce qu’elle ne voulait peut-être que votre amitié, et que vous aurez exigé d’elle son amour.

— Chère Flora, vous êtes, en toute circonstance, d’une naïveté qui m’étonne. Sachez donc, mon enfant, qu’il n’y a pas d’amitié dans le monde ; il n’y a que de l’intérêt chez les méchants, et de l’amour chez les bons ; or, vous savez que c’est dans cette dernière classe qu’il faut ranger votre vieil ami Chabrié.

Mon cœur se serra, et je répétai tout bas : M. David, vous avez raison.

Le lendemain et les jours suivants, M. Chabrié revint dans ma cabane où la conversation continua sur le même ton. Il me montra toujours un amour aussi pur que vrai ; mais je vis que je devais renoncer à l’espérance de ne lui inspirer que de l’amitié.

Je ne sais si nos compagnons de voyage s’aperçurent des attentions et des soins affectueux que M. Chabrié avait pour moi ; sa conduite était si digne que, malgré ses longues et fréquentes stations dans ma cabane, ces messieurs me témoignaient tous les jours plus d’amitié, de déférence, tant un amour pur est chose respectable et exerce de l’influence sur ceux qui en sont témoins.

Pendant les rudes journées du cap, j’avais souvent à remplir l’office de conciliatrice entre mes compagnons de voyage, ces huit hommes dont l’apprêté et la rudesse envenimaient les moindres paroles.

M. David avait la grossière et burlesque habitude d’entasser toujours quatre ou cinq jurements ou épithètes lorsqu’il adressait la parole aux gens qui faisaient le service. Il ne parlait non plus des Péruviens qu’avec des kyrielles de termes injurieux. M. Miota, qui s’en irritait, ne trouvait d’autre moyen de s’en venger que d’exciter à son tour la mauvaise humeur des trois Espagnols en leur traduisant les locutions de M. David que, probablement, il amplifiait encore.

La vie de bord est antipathique à notre nature : au tourment perpétuel des secousses plus ou moins violentes du roulis, à la privation d’exercice, de vivres frais, à la continuité de ces souffrances qui aigrissent les humeurs et rendent irascibles les caractères les plus doux, il faut joindre le cruel supplice de vivre dans une petite chambre de dix à douze pieds, en vis-à-vis avec sept ou huit personnes, qu’on voit le soir, le matin, la nuit, à tout instant. C’est une torture qu’il faut avoir éprouvée pour la bien comprendre.

M. David se levait de très grand matin, afin d’avoir à lui toute la table pour faire sa barbe, se peigner, s’habiller. Sa toilette ne se passait pas sans bruit ; il jurait, à faire trembler un athée, contre le pauvre mousse, qui était, à la vérité, aussi sale que paresseux ; mais il n’avait que seize ans et presque toujours malade, son état réclamait un peu d’indulgence. Je l’avais pris sous ma protection immédiate ; M. David n’osait plus le battre depuis un certain jour où, ayant manqué l’assommer, j’étais intervenue et avais obtenu de M. Chabrié qu’il défendit expressément qu’on touchât à cet enfant. Sa toilette terminée, M. David allait dans la cambuse vociférer en continuité de colère ses jurements contre le lieutenant Emmanuel, dont la négligence laissait tout en désordre. La chienne Cora devenait ensuite l’objet de ses jurements ; puis, arrivant aux causes générales, M. David donnait carrière à son irritation, en jurant contre la mer et les vents, le commerce et les hommes. Il déblatérait surtout, avec l’accompagnement obligé d’injures, contre le Pérou et ses habitants. La voix de M. David, les pleurnichements du mousse, les réponses d’Emmanuel, les cris de la chienne, tout cela faisait un tel vacarme, que ceux qui sentaient le besoin de sommeil ne pouvaient dormir. Les officiers qui avaient été de quart la nuit se plaignaient amèrement. M. Briet disait qu’à bord d’un navire il n’avait jamais entendu autant de bruit. M. Chabrié apostrophait alors M. David en termes peu mesurés : celui-ci répondait sur le même ton ; la dispute s’engageait et augmentait encore le vacarme qui l’avait fait naître. Neuf heures arrivaient ; on servait le déjeuner ; accusés et plaignants s’y trouvant réunis, la dispute se prolongeait.

Dès le commencement du voyage, je m’étais abstenue de paraître à ce repas, et depuis je m’en fis une règle. Mangeant très peu, étant presque toujours malade le matin, je préférais ne me lever que lorsque le déjeuner était fini et tout le monde sur le pont. Je me trouvais alors plus libre pour ma toilette et mes petits arrangements. Ma cabane n’étant fermée que par des persiennes, j’entendais tout ce qui se disait et voyais tout ce qui se passait dans la chambre sans qu’on pût me voir.

Ces huit hommes en présence à déjeuner, les récriminations se renouvelaient avec plus de force et d’âcreté que jamais. M. Briet se plaignait sur un ton dur, sec, et ses plaintes provoquaient la colère de M. Chabrié contre M. David qui tenait tête à tous avec un aplomb imperturbable.

— Il faut convenir, M. David, disait M. Briet, que vous eussiez été un excellent réveille-matin. Vraiment, j’admire, moi vieux marin, avec quelle facilité vous jurez contre la tempête ; cependant je ne pense pas qu’elle vous mouille les cheveux, car si cela était, ils ne seraient pas aussi bien bouclés. Je m’étonne que vos jurements ne corrigent pas l’aimable chienne de Chabrié de faire ses ordures sur le pont, ce qui ne laisse pas que de rendre le service tout à fait attrayant : qu’ils ne rendent pas notre mousse plus soigneux, quoiqu’il passe toute la matinée à vous faire chauffer de l’eau douce pour savonner vos mains blanches ; j’ai été surpris aussi qu’ils n’aient pas plus de puissance sur ce bon Emmanuel. Il paraît, d’après ce que j’ai entendu ce matin, qu’il ne fait pas plus de cas de vos recommandations que des miennes. C’est à merveille, M. David ; certes, vous pouvez vous attribuez une large part des tribulations qu’il nous faut subir à bord de ce cher Mexicain.

— Briet, disait M. Chabrié, je suis fâché que ma chienne te déplaise ou t’incommode. J’ai donné l’ordre à Lebarre de l’amarrer dans son tonneau : pourquoi ne m’a-t-il pas obéi ?

— Mon cher ami, ta chienne ne me déplaît aucunement ; mais je dis qu’à bord d’un petit bâtiment où l’on ne peut faire quatre pas, il n’est pas agréable, pendant la manœuvre de nuit, d’avoir un grand diable de chien comme ta Cora dans les jambes : un de ces jours, elle nous fera casser le cou.

— Mais avant de partir, je t’ai demandé si tu la voulais, et tu y as consenti.

— Mon cher ami, tu dois sentir que si chacun de nous avait à bord un animal de son choix, singe, écureuil, perroquet ou autre, tous ces jolis animaux feraient de ton navire un enfer insupportable. Mais c’est fini, n’en parlons plus.

— Je suis content de ce que dit Briet. Vous voyez, Chabrié, que je ne suis pas le seul à me plaindre de votre chienne.

— David, vous êtes un imbécile et un égoïste ! Ma chienne peut incommoder Briet, mais vous qui ne venez sur le pont que pour y fumer votre cigare, vous qui êtes mollement et chaudement couché à huit heures, quand vous n’avez pas à causer avec mademoiselle Flora, de quelle incommodité peut vous être Cora ?… Je vois, mon cher David, le fond de votre pensée : vous voulez, au moyen de ma chienne, nous détourner de la conversation qu’avait commencée Briet. Eh bien ! Je vous y ramène, et j’interpelle tous ces messieurs de dire si vos perpétuels jurements et votre tapage de tous les matins ne les incommodent pas plus que ne peut le faire Cora ?

— Ho ! quant à cela, répondait M. Briet, Chabrié à raison. Je suis sûr que M. Miota et don José sont du même avis.

— J’avoue, disait M. Miota, qu’il n’est pas fort agréable d’être réveillé dès six heures du matin par le vacarme de M. David, et d’entendre traiter les Péruviens de voleurs, de coquins, de scélérats, de bandits.

— Ah ! ah ! ricanait M. David, voilà M. Miota avec ses susceptibilités Péruviennes ! Mais, cher monsieur, vous sentez bien que, lorsque je parle ainsi des Péruviens, j’en excepte d’abord vous, votre famille et toutes les familles honorables ; je parle des Péruviens voleurs, coquins, bandits ; j’espère que vous ne nierez pas qu’il n’y en ait dans votre pays comme il y en a en France, en Angleterre, partout enfin ; car, là où il y a deux hommes, l’un cherche à duper l’autre.

— Monsieur, comme c’est en termes généraux que vous parlez des Péruviens, vous attaquez tous mes compatriotes.

— Mais, mon cher monsieur Miota, vous ne les connaissez pas vos bons compatriotes ; vous avez quitté votre pays à l’âge de seize ans. Je ne nie pas qu’il y ait là, comme ailleurs, des familles très respectables, telles que la vôtre, celle de mademoiselle Tristan et plusieurs autres ; mais, je vous le répète, la plupart des habitants sont des voleurs.

— Savez-vous bien, monsieur David, que, si nous devions vous en croire, nous nous considérons ici comme autant de voleurs, de gueux, de scélérats, et que ce ne serait pas très rassurant pour l’association que nous avons formée ensemble ?

— Pour Dieu, Briet, ne fais donc pas attention à ce que dit David ; ne vois-tu pas que son plaisir, après s’être bichonné et avoir fumé des masses de cigares, son plus grand plaisir est de crier contre les hommes ? et comme l’ami David, avec tout son esprit, est, à mon sens, fort bête, il est constamment en contradiction avec son principe… Eh ! mon cher, quand on déteste les hommes, on vit dans les bois avec les animaux et non comme vous, qui ne pouvez rester un instant sans société.

C’était sur ce ton que presque toutes les conversations du déjeuner avaient lieu. À peine étais-je levée, que M. Miota venait me faire ses plaintes : il tâchait de me faire partager son indignation en me montrant que M. David m’insultait dans la nation péruvienne. Je le calmais de mon mieux et lui faisais promettre qu’il ne répondrait pas un mot à M. David. Cesario, d’un caractère orgueilleux, violent, était furieux ; il montait la tête de son oncle, ainsi que celle de Fernando, formait des projets de vengeance contre M. David, et il fallait toute mon influence sur lui pour empêcher cet enfant de faire des scènes.

Je causais moins souvent avec M. Briet ; cependant, quand cela arrivait, il se laissait aller à me dire que jamais plus il ne ferait d’association, et que de sa vie il ne mettrait les pieds à bord d’un navire dont le capitaine oublierait, en ne se faisant pas respecter, le premier devoir de son commandement.

Quand arrivaient trois heures, M. David venait dans ma cabane me demander quels étaient les deux plats de conserve que je choisissais pour dîner. Pendant tout le cours du voyage, il n’a pas manqué un jour à cette déférence, mais le malin avait un tel savoir-faire qu’il me faisait toujours choisir les plats qui lui convenaient, sans s’inquiéter s’ils convenaient aux autres. Je profitais de cette visite pour le gronder sur sa conduite du matin.

— Chère demoiselle, pardonnez-le-moi, aujourd’hui. Je vous promets que désormais je jurerai beaucoup moins. Sur ma parole, je croyais que vous dormiez : vous savez que je ne jure jamais devant vous.

— Mais, mon cher David, pourquoi accumulez-vous tant de jurements ? un seul vaut autant que mille. Et que signifie cette longue kyrielle d’épithètes que vous débitez ? Si le mousse les méritait toutes, savez-vous que ce serait un être extraordinaire ? Au nom du ciel ! par considération pour nous, contentez-vous d’un seul jugement et d’une seule épithète. Ne criez pas pendant une heure, car tout ce que vous lui dites ne le rend pas plus propre, et cela nous réveille, nous fait mal.

— Mademoiselle, je me permettrai de vous dire que c’est vous qui perdez ce mousse. Ce maraud se sent soutenu par vous et par Chabrié, qui fait tout ce que vous voulez ; aussi vous voyez comme tout va ici.

— Je trouve, monsieur, que tout ici va aussi bien qu’il est possible à bord d’un petit bâtiment incommode comme est le nôtre. Vous êtes dur envers un enfant toujours malade, d’une constitution faible et qui cependant sert neuf personnes, avec peu d’intelligence, il est vrai, mais avec une grande somme de bonne volonté.

— Avec votre système d’indulgence, on trouve tout bien ; pourtant j’avoue que je ne l’adopte pas ; sans la crainte, on ne peut se faire obéir, et ce polisson de mousse…

— Et vos épithètes contre les Péruviens ! croyez-vous que M. Miota et moi devons être bien satisfaits d’entendre traiter ainsi notre nation ?

— Mais, mademoiselle, vous êtes Française.

— Je suis née en France, mais je suis du pays de mon père. C’est le hasard qui fait que nous naissons dans un lieu plutôt que dans un autre. Regardez mes traits et dites-moi à quelle nation j’appartiens.

— Ah ! coquette ! vous me faites cette question pour que je vous fasse un compliment sur vos beaux yeux et vos beaux cheveux andalous.

— Monsieur David, vous devez savoir actuellement, mieux que personne, que je suis peu sensible aux compliments ; vous cherchez à échapper à mes justes remontrances. Je vous le répète pour la vingtième fois, M. Miota est vivement blessé de la manière dont vous parlez des Péruviens devant lui.

— Vous ne pouvez croire, mademoiselle, que mon intention ait jamais été d’insulter M. Miota, et vous bien moins encore. Quand vous et lui connaîtrez les Péruviens, vous direz : David avait raison… Chère demoiselle, vous savez combien je vous honore : j’ai entendu beaucoup d’éloges sur votre famille ; votre oncle Pio est un homme très respectable, dit-on, mais je vous assure qu’en masse les Péruviens sont les plus vils coquins qu’on puisse imaginer.

— S’il en est ainsi, monsieur, comment êtes-vous resté dix ans dans ce pays, et pourquoi y retournez-vous ?

— Parce qu’il y a de l’argent à gagner.

— Mais il y a de l’ingratitude à parler mal de gens qui vous ont fait faire votre fortune.

— Eh ! le beau mérite qu’ils ont eu ! Je leur ai vendu mes marchandises au prix du cours : s’ils les ont achetées, c’est qu’ils en avaient besoin. Je ne vois pas du tout pour quelle raison je devrais leur avoir de la reconnaissance.

M. David, ne voyant que l’intérêt pour mobile des hommes, ne pouvait guère être accessible à la reconnaissance. Il me semble cependant que nous devons conserver de la bienveillance pour le pays où nous avons rencontré protection pour notre personne, nos biens et notre travail. Si M. David avait été conséquent avec ses principes, il n’aurait pas accusé la probité des Péruviens, et s’il avait eu de la philanthropie, il aurait déploré leur ignorance.

Venait le dîner : chacun avait fait un bout de toilette et la conversation, pendant ce repas, prenait un tout autre caractère que celle du déjeuner. Gais ou tristes selon le vent, quand nous étions en bonne route, et le roulis pas trop fort, la conversation devenait amusante et pleine de traits.

M. Chabrié sortait de sa chambre en se frottant les mains : — Allons ! allons ! mes amis, patience, notre temps de misère touche à sa fin. Mademoiselle Flora, nous sommes en bonne route, et nous filons huit nœuds ; vous pouvez venir vous mettre à table, sans crainte que votre soupe se renverse sur vous : la mer est douce comme une jeune fille aux yeux bleus… Allons, M. Miota, un peu de courage ! dans huit jours nous serons à Valparaiso ; oh ! quel bonheur ! Messieurs, faisons donc quelques projets de gourmandise, afin que cela nous aide à avaler ce bœuf salé, et les haricots que maître David nous fait mettre chaque jour sur la table… Mademoiselle Flora, que mangerez-vous le premier jour de notre arrivée à Valparaiso ?

— Du café à la crème, des oranges et des glaces.

— Peste, vous allez joliment vous rengraisser avec cette nourriture-là !… Et vous, M. Miota.

— Moi, des artichauts à la poivrade, de la salade et des œufs à la neige.

— Bravo ! Je vous prédis qu’avec ce régime, M. Miota, vous conserverez longtemps votre figure de Christ. Quel singulier goût vous avez, vous autres Péruviens !… Et toi, Briet ?

— Moi, je me régalerai de bon beurre frais et d’un pot de bonne bière.

— Ce Briet a beau aller en Californie, il reste toujours Bas-Breton. Et vous, David ?

— Moi, je me ferai servir un bon gigot, une belle dinde, des rognons au vin de Champagne, une fricassée de poulet aux oignons, puis quelques plats de légumes frais, et des crèmes, des fruits…

— En vérité, David, on croirait qu’on vous a fait jeûner ici pendant trois mois, à la manière dont vous projetez de vous empiffrer… Pour moi je me contenterai d’une tête de veau, d’une bonne perdrix aux choux et de quelques petites pommes d’api.

Au dessert, la conversation s’engageait soit sur la politique, les voyages ou les localités qui étaient l’objet des affections spéciales de ces messieurs.

M. Chabrié était républicain, M. David carliste et M. Briet bonapartiste.

M. David, avec son ton pédant et tranchant mettait M. Chabrié en fureur en ridiculisant son parti : il adressait à M. Briet les propos les plus bouffons sur son empereur mort.

— Eh bien oui, M. David, disait M. Briet, je maintiens que l’empereur est plus vivant que votre vieux Robin des bois. L’esprit de Napoléon vit parmi les Français ; tandis que vos trois rois jésuites, père, fils et petit-fils, qui chassent en Allemagne, sont coulés et enfoncés pour toujours.

— Briet, tu te trompes, reprenait M. Chabrié ; depuis 1816 que tu manques de France, tu ignores les changements qui se sont opérés dans les esprits. La jeunesse, maintenant, n’accepterait plus un empereur, ni rien qui lui ressemblât. Elle ne considère Napoléon, malgré toute sa gloire, que comme un tyran qui opprima la république telle que l’avait établie la constitution de l’an III. Le peuple de 1830 veut la liberté…

— Ah ! est-il étonnant, ce Chabrié, avec sa liberté, disait M. David ; il en a plein la bouche quand il prononce le mot chéri liberté. Chabrié, voulez-vous votre bonnet phrygien ? il ferait un bien joli effet par dessus votre calotte de soie noire et avec votre grosse veste de tricot.

CHABRIÉ. — Monsieur David, ce ne sont pas les plates plaisanteries que répètent depuis quarante ans les vieilles douairières du faubourg Saint-Germain, qui empêcheront la nation de marcher. Lorsque l’opinion se formait dans les salons de Versailles, je conçois l’importance que devaient avoir alors les quolibets qu’adoptaient les grands seigneurs et les prostituées de la cour. Mais ce bon temps est passé. Les fils des anciens courtisans rient entre eux des bons mots de leurs pères, sans que personne autre y fasse attention.

DAVID. — Je conçois qu’en effet les raisonnements des banquiers et des épiciers sur la politique sont beaucoup plus amusants… Les phrases de vos journalistes, de vos orateurs de tribune sont d’un niais à faire pouffer de rire. Paul-Louis Courier avait raison : c’est véritablement un gouvernement récréatif.

BRIET. — Ah ! du temps de l’empereur, tous ces bavards n’existaient pas.

CHABRIÉ — Je ne suis pas plus que vous partisan du gouvernement qui nous régit. Il n’y aura de bonheur pour nous que lorsque nous serons en république.

BRIET. — Nous ne serons heureux que lorsque nous aurons pour maître un empereur qui sache se faire obéir comme le grand Napoléon.

DAVID. — Briet, si vous parliez toujours aussi juste, je serais plus souvent de votre avis.

CHABRIÉ. — Mais quel est donc votre système de gouvernement ?

M. David, qui aime assez à voir venir son antagoniste, répondait par la même question :

— Quel est le vôtre, Chabrié ?

M. Chabrié entrait alors dans un grand détail sur l’organisation de sa république ; mais, comme je ne suis pas publiciste, j’avoue que je prêtais peu d’attention à cette partie de sa conversation. Son système consistait, autant que je pus le saisir, à faire nommer à tous les emplois par le peuple, et à rendre tous les individus habiles à les remplir. Il terminait en disant : — Je m’attends, monsieur David, que vous allez dire que mon organisation républicaine est calquée sur celle des États-Unis ; mais les résultats qu’elle a eu dans ce pays ne devraient-ils pas nous engager à l’adopter pour notre patrie ?

DAVID. — Comment est-il possible, mon cher Chabrié, que vous donniez dans ces rêveries ? Ne voyez-vous pas que les dix millions de population des États-Unis occupent un espace de terrain plus étendu que les trente millions de la population française ; que, conséquemment, en France, la propriété a plus d’importance et l’individu moins. Ensuite, le beau pays à habiter, ma foi, que vos États-Unis ! L’ouvrier y est d’une insolence révoltante ; on ne peut, en quelque sorte, s’y faire servir : la volonté d’une populace sans frein fait loi, à tel point que l’individu qui lui déplaît n’est pas en sûreté. Là on voit incendier les églises catholiques en vertu de la liberté des cultes, assommer les gens de couleur au nom de l’égalité devant la loi, et tenir trois millions de nègres dans l’esclavage par respect pour la liberté individuelle. En vérité, mon cher Chabrié, vous devriez mieux choisir vos modèles. J’habiterais la Turquie plutôt que vos pays déserté.

CHABRIÉ. — Oh ! Je sais que vous préférez les pays où le peuple est souple, où l’homme qui possède est tout et le prolétaire rien, parce que vous appartenez à la première de ces deux classes et que vous aimez qu’on vous fasse des courbettes ; mais la question est de savoir si le plus grand nombre s’en trouve mieux. Quant à moi, je ne comprendrai jamais qu’il y ait justice à sacrifier le bien-être de vingt-huit millions de prolétaires pour le plus grand bonheur de trois à quatre millions de propriétaires.

DAVID. — Qu’entendez-vous par justice ?

CHABRIÉ. — Je suis étonné de votre question. La justice, telle que je l’entends, est cette règle que Dieu a mise dans nos âmes, et que le sauvage, pas plus que l’homme civilisé, ne peut méconnaître.

DAVID. — Mon ami, on entend partout, par juste ou injuste, ce qui est conforme ou contraire à la loi du pays ou à la volonté de celui qui fait la loi. Le meilleur gouvernement est, pour moi, celui qui m’offre le plus d’avantages.

CHABRIÉ. — C’est la réponse d’un athée et d’un égoïste.

DAVID. — C’est aussi parce que nous sommes, en France, plus égoïstes que dans tout autre pays, et que, ne croyant pas aux dogmes religieux, la religion n’est pour nous d’aucun frein, que vos plans de gouvernement, rêvés par d’autres avant vous, n’ont pu et ne pourront jamais réussir.

BRIET. — Le meilleur gouvernement est celui qu’avait organisé l’empereur. La France ne peut être heureuse après les humiliations qu’elle a subies et avec les limites qu’on lui a faites. La gloire est nécessaire à son bonheur.

CHABRIÉ. — Ne vois-tu pas, Briet, que, sous le gouvernement d’un seul, le despotisme s’accroît avec l’étendue du territoire ? Puisque tu as habité la Chine, tu dois avoir vu l’exemple de ce que j’avance.

BRIET. — Mais la Chine n’est pas mal gouvernée : les mandarins y sont obéis comme les commandants à bord de nos vaisseaux de guerre. Le pays est bien cultivé ; il y a des canaux dans toutes les directions, et les Chinois font, en industrie, des choses que nous aurions bien de la peine à imiter.

CHABRIÉ. — Briet, nous ne sommes pas Chinois, et nous ne supporterions pas d’être gouvernés comme eux… Il paraît, David, que vous ne croyez pas aux progrès ; mais, en définitive, quel gouvernement désireriez-vous pour la France ?

DAVID. — Je ne crois pas, en effet, aux progrès dans le sens que vous l’entendez, mais bien à celui des vices de notre nature. Il en est des nations comme des hommes ; en vieillissant, les préceptes de morales ont moins d’influence sur elles ; et voilà pourquoi les peuples sont amenés, à mesure qu’ils vieillissent, à renforcer l’autorité. Le gouvernement qui conviendrait à la France est celui que le temps y avait fondé, et qui n’a point croulé parce que ses institutions étaient vermoulues (comme les gens de votre opinion le répètent sans cesse), mais qui a été démoli, parce que ceux qui obtenaient le plus d’avantages de ce gouvernement ont eu l’inconcevable égarement d’en abandonner la garde et de favoriser les démolisseurs.

CHABRIÉ. — Si vous n’étiez athée, David, vous verriez le doigt de Dieu dans ce grand événement.

DAVID. — Dieu est pour les gros bataillons. Dieu abandonne les faibles et les imbéciles.

CHABRIÉ. — Vous croyez donc que toutes nos anciennes institutions étaient bonnes, quoiqu’elles soient tombées ; mais, actuellement, que voudriez-vous mettre en place de ce qui existe ?

DAVID. — Si Napoléon eût été légitime, il eût résolu le problème.

CHABRIÉ. — Vous voudriez donc du gouvernement impérial ?

DAVID. — Je veux dire que si Napoléon n’avait pas été lié par ses antécédents, si, pour maîtriser les révolutionnaires, il n’avait été forcé de donner carrière à son ambition en faisant des guerres perpétuelles ; que si, enfin, il eût été donné à un usurpateur de le faire, il eût rétabli en entier les anciennes institutions dont les siennes, sous des noms différents, se rapprochaient, pour le fond, tous les jours davantage. Il n’eût pas eu l’insigne folie de Louis XVIII qui, trouvant que la pièce finissait trop tôt, a voulu la recommencer, et, sans être instruit par le sort de son malheureux frère, a exhumé la souveraineté du peuple pour la mettre en présence de celle qu’il venait de recouvrer.

CHABRIÉ. — Mais, au fait, quel gouvernement voudriez-vous actuellement ?

DAVID. — Je viens de vous le dire : je désirerais qu’on revînt, avec les améliorations éprouvées par l’expérience, à l’ancienne forme de gouvernement. Je désirerais que des intendants administrassent les provinces, sous le contrôle des assemblées provinciales, qui seraient nommées par les grands propriétaires et les corporations ; que le gouvernement fût décentralisé, et que chaque province restât maîtresse, par l’organe de son assemblée, de régler ses propres affaires. Je voudrais que toutes les places dans l’armée et dans l’administration fussent accordées à la propriété. Je voudrais enfin qu’on en finit avec le gouvernement bavard, et qu’on renvoyât chez eux nos très chers députés, ainsi que cette arlequinade de Chambre des pairs.

CHABRIÉ. — Vous ne voudriez pas de la liberté de la presse ?

DAVID. — Si, mais pour les cartes de visite seulement.

CHABRIÉ. — Et qui voudriez-vous pour roi ? le duc de Bordeaux ou Louis-Philippe ?

DAVID. — Je crois que le principe de la légitimité, consacré dans la personne de Henri V, serait une garantie de tranquillité présente et future.

BRIET. — Oui, une garantie de tranquillité comme le fut Louis XVIII, s’enfuyant à Gand à l’approche du grand Napoléon, qui, avec huit cents hommes seulement, avait entrepris de l’expulser ! une garantie de tranquillité comme l’a été Charles X, que cinquante mille hommes n’ont pu maintenir sur le trône en présence du peuple insurgé, et qui, maintenant, chasse dans les forêts d’Allemagne avec le héros du Trocadéro et le Henri V de M. David.

DAVID. — Habitarunt dii quoque sylvas.

CHABRIÉ. — La caque sent toujours le hareng : ce diable de David est toujours pédagogue : il ne peut oublier qu’il a été maître de langues, et ne saurait perdre l’habitude de cracher du latin à tout propos.

BRIET. — Si c’est quelque chose de bon, vous devriez le traduire pour nous autres, pauvres hères, qui n’avons pas eu les moyens d’aller au collège Bonaparte. N’est-ce pas à ce collège que vous avez appris votre brin de latin ?

CHABRIÉ. — Et gratis, encore ! Pourquoi donc, David, votre père ne s’est-il pas fait donner un titre de baron sous l’usurpateur ?

DAVID. — Parce qu’il n’en avait pas besoin.

CHABRIÉ. — Cependant il avait bien besoin, pour rouler carrosse, de la place que l’empereur lui donna. Je suis étonné qu’il n’ait pas profité de l’occasion pour faire ajouter quelque chose à son nom, afin qu’au moins, à la poste, on pût le distinguer du perruquier du coin.

BRIET. — Mais M. David ne s’appelait-il pas M. de la Cabusière, et ses frères, de Thiais ?

CHABRIÉ. — Mon Dieu ! oui, Briet ; et si l’innocente fantaisie t’en prend, il ne t’en coûtera pas cher pour la satisfaire : tu n’auras qu’à employer le même procédé. Tu achèteras, en Bretagne, seulement un demi-arpent de bois : tu le baptiseras d’un nom sonore et tu l’uniras, par la noble particule de, au nom honorable que ton père t’a laissé.

BRIET. — Que gagnerai-je à cela ?

CHABRIÉ. — Ce que tu gagneras ! Mais est-il simple, ce Briet ! Tu gagneras ce qu’y gagne David ; tu seras un imbécile de plus dont nous nous moquerons.

DAVID. — Chabrié, si j’ai tort de parler latin à ceux qui parlent tout au plus français, je doute que vous agissiez plus sagement en répondant à mes raisons par de grosses sottises.

CHABRIÉ. — Et quel est le saint qui aurait la patience de répondre autrement à la vanité et à l’absurdité que vous nous étalez ? Il faut être bête comme un roi légitime détrôné pour venir nous vanter le vieux cafard et la mère dévergondée de votre Henri V. Il faut être extravagant pour venir signer, du ridicule nom de La Cabusière, une lettre dans laquelle il n’est question que de gros de Naples, de stoffs ou de blondes. Ils doivent bien rire, vos marchands, quand ils reçoivent de pareilles épîtres ! Maintenant que notre société a reçu un caractère public, je vous déclare, David, que je ne veux pas que vous signiez nos lettres de commerce de votre grand diable de nom féodal. Je ne veux pas que le ridicule en retombe sur moi.

DAVID. — Chabrié, vous êtes tellement brutal, qu’on ne peut parler de rien avec vous.

CHABRIÉ. — J’ai le courage d’être franc avec mes amis, parce que je voudrais les voir se corriger de leurs défauts ; mais vous avez trop d’amour-propre pour convenir des vôtres, et vous appelez la franchise de la brutalité. Ensuite, si je vous les signale, vos absurdes défauts, c’est que d’autres peuvent s’en apercevoir également, et que je ne veux pas être ridiculisé dans la personne de mon associé. Il est encore temps de vous en défaire ; ils n’ont pas pris racine en vous, car, au fond, vous êtes moins sot que vos grandes et puissantes cousines du faubourg Saint-Germain auraient voulu vous voir.

La moitié du monde rit de l’autre moitié : cet adage est vrai ; mais, comme chacun de nous a ses travers, personne ne peut avoir le droit de s’offenser de ceux d’autrui, et la franchise, pour produire de bons effets, ne doit avoir ni aigreur, ni violence. M. David devait nécessairement se sentir blessé d’une franchise qui s’exprimait avec cette virulence. M. Chabrié avait plus l’air de vouloir le braver que de chercher à le corriger de sa vanité en lui en montrant le ridicule.

Quant au résultat des discussions, le pauvre David, malgré son imperturbable aplomb, ayant à lutter contre ces deux marins, était toujours battu. Chabrié, par ses fougueuses sorties, Briet, par l’âcre vérité de ses observations, terrassaient M. de la Cabusière, et triomphaient de ses mots à effet, de son latin et de tout l’appareil de ses phrases pédantes ou sophistiquées. Quand il se voyait dans une position désespérée, il changeait, avec une admirable dextérité, le cours des idées de ses deux interlocuteurs. Il amenait Briet sur ces voyages et Chabrié sur Lorient. Briet était le seul qui pût parler de la Chine ; il avait séjourné quelque temps dans cet immense empire, et comme personne autre à bord n’y était allé, il n’avait pas de contradicteurs ; on l’écoutait, et l’irritation se calmait. La conversation sur Lorient était plus orageuse. M. Chabrié avait le défaut d’être un homme de localité. Sa vie de voyages n’avait en rien diminué son amour exclusif pour sa ville natale ; à ses yeux, rien n’était bon et bien qu’à Lorient : il citait son Lorient à tout propos.

— Vous allez nous prouver, disait M. David, que Lorient vaut mieux que Paris, n’est-ce pas ?

— Oui, je vous le prouverai ! D’abord on y mange mieux, ensuite les femmes y sont plus jolies ; elles dansent avec plus de grâce ; enfin ce n’est qu’à Lorient que je chante réellement bien, parce que là, seulement, on sait m’accompagner avec méthode.

— Pauvre bonhomme, êtes-vous farce avec votre Lorient !

— Et votre Paris ! il est propre ! un coquin de pays où l’on ne met pas de sel dans le pain, ni d’épices dans les sauces ; où tous les hommes se traitent d’amis à la première visite, et où les femmes ne connaissent d’autre amour que celui des modes et des spectacles !

— Pour cela, je vous l’accorde ; mais, à part le sel et les épices dont votre cuisine de Lorient est empoisonnée, quelles sont donc les grandes différences dans les mœurs ? Je ne pense pas qu’on y trouve plus de femmes aimantes et d’amis sincères qu’à Paris !

— David, si vous connaissiez la société de Lorient, vous ne parleriez pas ainsi.

— Eh, mon ami, j’y suis resté vingt jours, et ce temps m’a suffi pour connaître la manière d’être de votre ville. Vos femmes m’ont paru moins légères que les Parisiennes ; en revanche, elles sont froides, égoïstes, maniérées à l’excès et sans grâce, quoique vous vouliez en voir dans leur danse. Quant aux hommes, ils m’ont paru très brusques, ce qu’on appelle mauvais coucheurs, et pas plus francs que les Parisiens.

Ces discussions sur Lorient et Paris étaient interminables entre M. Chabrié et son ami. M. Briet y restait indiffèrent ; il n’aimait pas le séjour des petites villes et son projet était de se retirer à la campagne. Quant à moi, je me mêlais rarement aux conversations générales : ma position m’obligeait à une réserve de tous les instants et je ne me doutais guère, en partant, de la tâche pénible que je m’imposais en prenant le titre de demoiselle. En effet, il me fallait oublier tout mon passé, mes huit ans de mariage, l’existence de mes enfants, enfin le rôle de dame qui est tout à fait différent de celui de demoiselle. Ayant une extrême franchise, beaucoup de naïveté ; souvent entraînée, par la chaleur de l’imagination, dans une conversation animée ; parlant alors avec une telle vitesse, que je laisse échapper ma pensée à mesure qu’elle naît et n’en vois le sens complet qu’après l’avoir exprimée, je redoutais cette vivacité de mon organisation et n’osais parler. Je craignais qu’oubliant ma position je ne parlasse, par mégarde, de ma fille ; qu’amenée par les écarts imprévus de conversations dans lesquelles tous les sujets étaient agités, je vinsse à ne plus contenir mon indignation contre les lois qui, en France, régissent le mariage. J’appréhendais enfin de me trahir ; cette crainte me mettait dans des transes perpétuelles, me faisait comprimer l’élan de ma pensée, me tenait silencieuse, et je ne répondais que brièvement aux interpellations.

Mon tempérament sanguin augmentait l’embarras de ma situation, et j’ai souvent regretté que notre volonté ne pût s’exercer sur l’ouïe comme sur la voix. À la moindre parole, à l’inflexion qui lui était donnée, à un regard même, je rougissais à un tel point, que j’attirais l’attention de tous ces messieurs. J’étais au supplice, je craignais que ma pensée intime ne se fût dévoilée ou ne fût mal interprétée. M. Chabrié, seul, comprenait parfois ces rougeurs subites : il faisait tout ce qu’il pouvait pour me les éviter ; mais la malice et les taquineries de M. David, la franchise sans frein de M. Briet, les questions un peu indiscrètes de M. Miota, tout cela me torturait de la manière la plus pénible.

Je viens d’exposer la vie que nous passions sur le Mexicain ; cette vie de bord, ordinairement d’une si fatigante monotonie, était variée par la diversité de nos caractères, de nos positions sociales, et par nos efforts pour en supporter l’ennui. Nous célébrions le dimanche en mangeant, à dîner, de la pâtisserie, des conserves de fruits ; en buvant du Champagne ou du Bordeaux. À l’issue de ce dîner, M. Chabrié chantait soit des morceaux d’opéra ou des romances. Ces messieurs étaient remplis d’attention, et me faisaient de fréquentes lectures. Quand M. Miota se portait bien, il venait lire dans ma cabane les auteurs de l’école à laquelle il appartenait, Voltaire, Byron : M. David me lisait le Voyage du Jeune Anacharsis, Chateaubriand ou les fables de La Fontaine : M. Chabrié et moi nous lisions Lamartine, Victor Hugo, Walter Scott et surtout Bernardin de Saint-Pierre.

En partant de Bordeaux on avait dit : dans quatre-vingts ou quatre-vingt-dix jours nous serons à Valparaiso, et cependant M. Briet écrivait sur le Journal de bord : « Le cent vingtième jour, en mauvaise route ; « alors le découragement commença à se mettre parmi nous ; on craignit de manquer d’eau ; tout le monde fut mis à la ration : un petit cadenas ferma le tonneau en consommation, afin qu’on ne pût y puiser qu’en présence de l’officier de quart. Cela fit naître de continuelles disputes : les matelots volaient de l’eau quand ils le pouvaient ; le cuisinier buvait celle qu’on lui donnait pour la cuisine, et nous servait la soupe tellement épaisse, qu’on ne pouvait la manger. Don José perdait sa philosophie à mesure que les petits cigaritos diminuaient. M. Miota n’avait plus rien à lire : son impatience et son ennui étaient au comble. Chacun, en un mot, souffrait de la douleur qui lui était la plus sensible. Le vrai matelot, Leborgne, ne cessait de répéter que, tant qu’il resterait un cochon à bord, on aurait des vents contraires.

MM. Chabrié et Briet étaient, comme marins, horriblement fatigués de la longueur du voyage ; mais la peine morale qu’ils en éprouvaient surpassait de beaucoup toute fatigue. Les trois associés ne pouvaient raisonnablement espérer que les deux navires destinés pour le même port, en compagnie desquels nous avions quitté la rivière de Bordeaux, eussent été contrariés dans leur voyage, comme nous l’avions été. Ils concevaient les plus vives inquiétudes pour la vente de leurs marchandises, par la certitude de n’arriver à Valparaiso qu’après que les deux concurrents auraient gorgé les magasins du pays de marchandises semblables à celles dont le Mexicain était chargé. Hommes d’honneur et prévoyant le mauvais succès de leur voyage, la crainte de ne pouvoir remplir les engagements qu’ils avaient contractés les torturait. Leur anxiété dura jusqu’à notre arrivée : des négociants peuvent seuls se faire une juste idée du tourment qu’ils éprouvèrent. M. David jurait contre le vent et se désespérait : M. Briet me disait avec tristesse : « Je ne conçois pas comment j’ai pu m’exposer encore aux chances hasardeuses de la mer, moi qui ai si peu d’ambition ; mais, de retour en France, je ne retrouvai plus un seul ami, je n’avais auprès de moi personne qui me fit cette question : « Pourquoi repartez-vous ? » et par défaut de plan arrêté, par désœuvrement, par habitude, comme cela arrive aux marins, je m’embarquai. » M. Chabrié, seul des trois associés, supportait avec courage le malheur dont il était menacé. Il mettait les choses au pis, payait les fabricants avec tout ce qu’il possédait, et, s’il n’avait pas assez, comptait, pour achever de se libérer, sur son activité, qui était infatigable, sur sa profession de marin et sa connaissance des affaires commerciales.

Je me désespérais à la pensée que mon ami, si malheureux jusqu’alors dans ses entreprises et ses affections, pouvait encore être ruiné par les résultats de ce voyage. À chaque moment je demandais de quel côté soufflait le vent, et la réponse du matelot, l’expression de M. Briet ou celle de M. David me pénétraient de la plus vive douleur.

Je pus me convaincre, dans cette circonstance, jusqu’à quel degré M. Chabrié portait la délicatesse de ses sentiments. J’ai dit comment j’avais accepté son amour, autant pour ne pas le désespérer que pour m’assurer sa puissante protection. Depuis ce moment il faisait sans cesse des projets brillants d’espérance, persuadé qu’il était de trouver le bonheur dans notre union. J’écoutais d’abord ces plans de félicité sans songer à entrer dans leur réalisation ; puis, graduellement, son amour me pénétra d’une telle admiration, que je me fis à l’idée de l’épouser, en restant avec lui en Californie. J’entends des gens confortablement établis dans leur ménage, où ils vivent heureux et honorés, se récrier sur les conséquences de la bigamie, et appeler le mépris et la honte sur l’individu qui s’en rend coupable. Mais qui fait le crime, si ce n’est l’absurde loi qui établit l’indissolubilité du mariage ? Sommes-nous donc tous semblables dans nos affections, nos penchants, lorsque nos personnes sont si diverses, pour que les promesses du cœur, volontaires ou forcées, soient assimilées aux contrats qui ont la propriété pour objet ? Dieu, qui a mis dans le sein de ses créatures des sympathies et des antipathies, en a-t-il condamné aucune à l’esclavage ou à la stérilité ? L’esclave fugitif est-il criminel à ses yeux ? le devient-il lorsqu’il suit les impressions de son cœur, la loi de la création ?…

L’affection que je ressentais pour M. Chabrié n’était pas de l’amour passionné comme j’en avais éprouvé avant de le connaître ; mais c’était un sentiment d’admiration et de reconnaissance. Une fois sa femme, je l’aurais aimé davantage, et je sentais que si, avec lui, je ne rencontrais pas ce suprême bonheur dont, plus jeune, j’avais rêvé la chimère, je trouverais au moins ce repos, ce calme auxquels j’aspirais, cette affection vraie et sûre qu’on apprécie si haut après les déchirantes déceptions d’une vie orageuse. Nous mettions M. David dans nos projets : il aimait M. Chabrié, et celui-ci s’était tellement habitué au caractère original et amusant de son ami, qu’il lui était devenu nécessaire.

M. David m’aimait beaucoup, et, soit qu’il se doutât des intentions secrètes de M. Chabrié, soit qu’il cherchât à les pressentir, il lui répétait souvent : — C’est une bien bonne personne que mademoiselle Flora ! si nous pouvions la décider à résider au centre Amérique, nous serions bien heureux. Je ne sais d’où lui viennent ses préventions contre le mariage, mais elle vous aime beaucoup, et je pense qu’à la fin elle se décidera peut-être à vous épouser. Quant à moi, qui ai juré haine au mariage, je resterais avec vous, et vous aiderais à bercer les marmots, que j’aime à la folie jusqu’à l’âge de sept ou huit ans.

De mon côté, je m’habituais aussi à M. David : il était complaisant pour moi, avait de l’instruction, et sa société, dans mon intérieur, ne m’aurait pas déplu. Il ne tenait pas du tout à revenir en Europe, il aimait, au contraire, de préférence le climat de l’Amérique, et s’il avait pu y vivre avec des personnes de son goût, il s’y serait fixé avec joie. Telles étaient les dispositions dans lesquelles je me trouvais à la fin du voyage.

Un soir, je crois que c’était le cent vingt-huitième jour, M. Chabrié me dit : — Ma chère Flora, consolez-moi, car je souffre beaucoup de voir David se désespérer comme il le fait ; Briet est malade, et je me reproche de l’avoir engagé dans cette spéculation.

— Que faire, mon pauvre ami ? il n’est pas en notre pouvoir de changer le vent. Le Charles-Adolphe et le Flétès sont probablement arrivés depuis longtemps à Valparaiso. C’est un voyage perdu ; mais, mon ami, je vous reste.

— Oh ! excellente amie, je ne déplore ce voyage que pour David et Briet ! Il est dans ma vie l’ère de félicité ; c’est dans ce voyage que le bonheur a commencé à poindre pour moi.

— Cher ami, jusqu’ici, dans nos projets d’union, ni l’un ni l’autre n’avons songé aux avantages de fortune que nous y pourrions trouver. Permettez-moi, pour la première fois, de vous en dire deux mots. Vous savez que je me rends dans ma famille, avec l’espoir de recueillir, sinon en totalité, du moins en partie, l’héritage de mon père. Si j’obtenais le tout, j’aurais un million ; mais comme mon titre d’enfant légitime pourra m’être contesté, je ne compte pas sur le million ; espérons seulement que, comme enfant naturel, je recevrai le cinquième de cette somme, et, de plus, le présent que pourra me faire ma grand-mère ; eh bien ! mon cher ami, tout ce que je possède est à vous. Avec cette somme, vous pourrez payer vos factures et fournir encore à David les moyens de recommencer sur nouveaux frais.

— Je vous reconnais bien à cette générosité ; mais, chère Flora, je vais vous faire connaître le fond de mon cœur : cette fortune que vous espérez, dont vous êtes si digne de jouir, moi je la redoute : je frémis à l’idée qu’elle peut vous échoir.

— Eh ! pourquoi donc ? bon ami !

— Chérie ! je vous le répète, vous ne connaissez pas la turpitude des hommes, leur noire méchanceté et les absurdes préjugés qui gouvernent le monde.

— Mais, Chabrié, je ne comprends pas…

— Écoutez, Flora, vous êtes maintenant sans fortune ; si je vous épouse, on dira bien dans le monde que j’ai fait une sottise, un coup de tête ; mais ceux dont l’âme est noble et généreuse, m’approuvant, diront : il a bien fait d’épouser la femme qu’il aime ; si, au contraire, je me marie avec vous lorsque vous serez devenue riche, oh ! alors tous répandront à l’envi que l’intérêt seul m’a guidé, que je n’ai pas balancé à passer par dessus l’honneur ; car, sous ce mot honneur, le monde comprend aussi les absurdes préjugés dont il est imbu. Flora, cette pensée me fait mal ; plus nous approchons de Valparaiso, plus je sens qu’elle brûle mon cerveau.

— Ah, Chabrié, cela est horrible ! comme vous, je recule épouvantée devant les suites que pourrait avoir notre union ; dans mon ignorance je n’y avais pas songé.

Je cachai ma tête dans mes mains, effrayée des conséquences de mon mensonge !…

— Mon amie, reprit M. Chabrié, ne vous laissez pas aller ainsi au chagrin. Sans doute notre position est fâcheuse ; car, avec mon caractère, je sens qu’une fois votre mari, le premier faquin (et il n’en manque pas en Amérique) qui se permettrait sur vous un mot ou un sourire équivoque aurait ma vie ou moi la sienne. Mais, chère amie, ne pensons point à des malheurs de ce genre avant qu’ils ne nous frappent. D’ailleurs, peut-être n’aurez-vous pas une piastre de toute cette grande fortune. Mon Dieu, je le souhaite de tout mon cœur !

J’étais restée anéantie. Paria dans mon pays, j’avais cru qu’en mettant entre la France et moi l’immensité des mers je pourrais recouvrer une ombre de liberté. Impossible ! dans le Nouveau Monde, j’étais encore Paria comme dans l’autre.

Dès ce moment je renonçai au projet de tranquillité et de douces joies que l’amour de M. Chabrié m’avait fait concevoir. Si l’effroi que mon isolement me causait, si le besoin de protection m’avaient fait accepter cet amour, je ne pouvais plus, arrivée à terre, compromettre la fortune, le bonheur, et même la vie de l’homme d’honneur auquel je devais la plus sincère reconnaissance pour les cinq mois de dévouement qu’il m’avait témoigné.

Enfin le cent trente-troisième jour de notre navigation, nous découvrîmes la Pierre-Blanche, et, six heures après, nous jetâmes l’ancre dans la rade de Valparaiso.

IV

VALPARAISO

Le nombre considérable de bâtiments mouillés dans la baie de Valparaíso présente immédiatement l’idée de la grande importance du commerce de ce port. Le jour de notre arrivée, il y entra douze navires étrangers ; cette circonstance n’était pas de nature à ranimer les espérances commerciales de ces messieurs. Comme ils sont très connus dans ces parages, à peine eûmes-nous jeté l’ancre, qu’ils furent salués par beaucoup de monde.

Aussitôt qu’on sut l’entrée en rade du Mexicain, les Français se portèrent sur le quai pour y attendre notre débarquement. Les deux navires partis en même temps que nous de Bordeaux, arrivés à Valparaiso depuis plus d’un mois, avaient repris la mer pour faire leur tournée sur la côte. Les deux capitaines, dans leur bavardage en ville, avaient cru devoir annoncer ma prochaine arrivée, et ne voulant pas dire les véritables raisons qui s’étaient opposées à ce que je partisse avec eux, ils avancèrent imprudemment que j’avais donné la préférence à M. Chabrié, à cause des jolis garçons qui se trouvaient à son bord, et que l’attrait de cette aimable société m’avait fait passer par dessus les inconvénients d’un petit navire tel que le Mexicain. Les aimables Français de Valparaiso s’attendaient donc à voir débarquer une très jolie demoiselle, car les deux méchants capitaines, pour compléter leur vengeance, m’avaient dépeinte avec de malveillantes insinuations. Ils s’attendaient aussi que les beaux jeunes gens du Mexicain se battraient en duel dès le lendemain, ce qui les aurait beaucoup amusés.

Ils étaient tous réunis sur le môle quand nous mîmes pied à terre. Je fus surprise de l’aspect du quai. Je me crus dans une ville française : tous les hommes que je rencontrais parlaient français ; ils étaient mis à la dernière mode. Je remarquai que j’étais le point de mire de tout ce monde, sans qu’alors je pusse comprendre pourquoi. M. David me conduisit chez madame Aubrit, Française tenant une maison garnie à Valparaiso. Il ne jugea pas convenable d’y laisser M. Miota, et le mena dans un autre hôtel tenu également par une Française. La maison de madame Aubrit est sur le bord de la mer ; ma croisée donnait sur la plage, la chambre était très bien meublée, mi-partie à la française et à l’anglaise.

Descendant à terre après cent trente-trois jours de navigation, je ne savais plus marcher : j’allais dandinant au roulis ; tout tournait autour de moi, et mes pieds étaient si sensibles, que je sentais à la plante d’assez vives douleurs lorsque j’étais debout.

Le soir, M. Miota vint me voir : je le priai de chercher à apprendre par la ville des nouvelles d’Aréquipa, de mon oncle Pio, et surtout de savoir si ma grand-mère vivait toujours.

La nuit, je ne pus dormir. Un pressentiment confus, une voix mystérieuse me disait qu’un nouveau malheur allait peser sur ma tête. À toutes les grandes crises de ma vie j’ai eu de semblables pressentiments. Je crois que, lorsque nous sommes réservés à de grandes peines, la Providence nous y prépare par de secrets avertissements auxquels nous serions plus attentifs si nous n’étions constamment séduits par noter vaine raison, qui nous trompe sans cesse et nous entraîne toujours. Après avoir fait mille suppositions, je mis tout au pis ; je me représentai ma bonne-maman morte, mon oncle me repoussant, et moi, seule, à quatre mille lieues de mon pays, sans appui, sans fortune, sans nulle espérance. Cette situation avait quelque chose de tellement effroyable, que son horreur même releva mon courage, me donna la conscience de moi-même, et j’attendis l’événement avec résignation.

Le lendemain, M. Miota revint me voir vers midi. Aussitôt qu’il parut, je lus sur ses traits qu’il avait une sinistre nouvelle à me donner. Ma grand-mère est morte !… lui dis-je. Il voulut prendre des ménagements pour me l’annoncer ; mais le coup était porté : elle était morte le jour même de mon départ de Bordeaux. Oh ! J’avoue qu’un moment je sentis mes forces chanceler. Cette mort m’enlevait mon seul refuge, ma seule protection, ma dernière espérance. M. Miota se retira, sentant bien que, dans de pareils moments, on a besoin de solitude ; cependant il me dit en me quittant : — Je vais aller dire à M. Chabrié qu’il vienne vous trouver. – Ce bon jeune homme ne savait pas que, pour moi, Chabrié aussi était mort !…

Il existe des douleurs tellement au dessus de celles auxquelles on est communément exposé, dont les rudes étreintes sont si brûlantes, pénètrent si profondément, qu’aucune langue n’a de mots pour les peindre. De cette nature furent celles que je ressentis à la nouvelle de cette mort qui anéantissait toutes mes espérances. Je ne versai pas une seule larme. Les yeux secs, brûlants, enfoncés dans leurs orbites, les veines du cou et du front tendues, les mains froides et crispées, je restai plus de deux heures dans la même attitude, regardant la mer, qui me paraissait un horrible tableau sur lequel mon histoire était retracée en caractère de feu. On vint me servir à dîner, et je mangeai !… tant, dans cette crise d’une douleur inextinguible, mon âme s’était entièrement séparée de mon corps. Deux êtres habitaient en moi, un pour la vie physique, répondant aux questions qu’on lui adressait, voyant les objets qui l’entouraient ; et l’autre entièrement spirituel, vivant de sa vie de visions, de souvenirs, de pressentiments. Le soir, M. Chabrié entra dans ma chambre, vint s’asseoir auprès de moi, me prit la main, qu’il serra affectueusement dans la sienne, et pleura. Il était de ces heureuses natures, dont la douleur s’écoule avec les larmes.

— Mon Dieu, me dit-il après un long silence, chère amie ! que pourrais-je vous dire pour vous consoler ? Je suis atterré ! Depuis ce matin, je n’ai pu réunir deux idées. Je n’ai pas osé venir, ma pauvre Flora : votre douleur est là, sur mon vieux cœur, comme une ancre qui s’enfonce dans la vase par son propre poids. Que devenir !… Au nom de mon amour, dites-moi ce que je peux faire.

Je regardai la mer avec un mouvement d’égarement ; j’aurais voulu que Chabrié m’y précipitât.

— Voulez-vous que je vous ramène ?…

— Me ramener !… Et dans quel pays ?…

— Chère Flora, qu’avez-vous ? Mon Dieu, comme vos mains sont froides, que votre front est brûlant ! Chère amie, calmez-vous ; votre souffrance me tue.

Lui aussi regarda la mer, et de grosses larmes tombèrent de ses yeux.

Tout à coup rompant le silence qui régnait entre nous, il me dit :

— Eh bien ! Flora, plus j’y pense et plus je persiste à croire que cet événement est heureux pour nous deux. Si vous aviez trouvé votre bonne-maman à Aréquipa, toutes vos affaires d’intérêt se seraient arrangées comme vous le souhaitiez : vous eussiez été riche. Oh ! ma chère amie ! cette pensée ne vous fait-elle pas frémir ?… Vous riche, et moi pauvre ! Vous le sentez, Flora, dans ce cas il me fallait renoncer à vous. Renoncer à vous ! Flora, ce serait ma mort…, au lieu que, par cet événement, vous êtes à moi. Comprenez-vous ce mot, ma chérie, à moi !… Oh ! Je ne puis croire à tant de félicité, car toute ma vie j’ai été si malheureux ! touchant toujours le bonheur avec la main, et, au moment de le saisir, le voyant s’évanouir. Ma bonne Flora, ayez pitié de ma joie, de ma douleur, des cruelles inquiétudes qui m’assaillent… Il s’est passé tant de choses en moi depuis que j’ai appris cette mort, qu’en vérité je ne sais plus où retrouver ma raison.

Chabrié était dans une agitation comme jamais je ne l’avais vu : il marchait à grands pas dans la chambre, s’arrêtait à la fenêtre, revenait auprès de moi, me couvrait avec mon châle, réchauffait mes mains glacées, me parlait de notre mariage, de sa joie, des arrangements qu’il allait prendre pour presser notre union, me consultait sur ses affaires, me priait de décider moi-même ce que je voudrais. Chabrié était heureux, et, à l’image de son bonheur, je sentais mille serpents me percer le cœur.

Il se retira. Je me jetai sur mon lit ; mon corps était brisé par la fatigue ; mon corps dormit et mon âme continua à rester éveillée. Les personnes qui ont eu de pareilles nuits peuvent dire avoir vécu des siècles dans des mondes différents. L’âme, se dégageant de son enveloppe, s’élance, avide de connaître, dans l’immensité de la pensée, court, vole, comme la comète, traverse des milliers de sphères, et, ainsi que cet astre lumineux, absorbe des îlots de clartés qu’elle réfléchit dans sa course sur les êtres qui lui sont chers. Affranchie du corps et de ses exigences, l’âme suit, sans que rien ne l’arrête, les impulsions de Dieu, principe d’amour dont elle émane, et, dans sa liberté, a la conscience d’elle-même et le pressentiment de sa destinée.

Deux jours après notre arrivée à Valparaiso, le beau trois-mâts l’Élisabeth mit à la voile pour France. En voyant les apprêts de son départ, j’eus un vif désir de repartir sur ce navire, tant j’étais pénétrée de l’accueil que mon oncle me ferait. La crainte d’affliger Chabrié m’empêcha de céder à ce désir. Cette démarche m’eût fait passer pour folle aux yeux du monde ; mais ce n’est pas cette considération qui m’arrêta. Déjà, à cette époque, j’avais coutume de suivre la voix de ma conscience : les affections de mon cœur pouvaient m’en détourner et non les raisonnements du monde.

M. David vint me voir : il me parut réellement peiné du malheur qui m’était arrivé ; il me parla d’abord avec bonté, mit ensuite en usage sa philosophie ; puis, changeant le cours de la conversation, il me dit :

— Savez-vous, chère demoiselle, qu’ici on parle beaucoup de vous depuis votre arrivée ?

— Et à quel propos ?

— Ah ! parce que vous êtes la nièce de don Pio de Tristan, très connu à Valparaiso par le long séjour qu’il y a fait lors de son exil, parce que vous êtes Française et que ces deux capitaines ont dit que vous étiez une beauté, une divinité, et enfin parce qu’on est surpris qu’étant restés huit à vivre cinq mois avec vous, nous ne nous soyons pas tous les nuits battus en arrivant, comme cela a lieu fréquemment quand il y a une femme à bord : aussi sommes-nous assaillis de questions sur votre compte, et tous brûlent du désir de vous voir.

— Ah ! monsieur, je commence à sentir la vérité de vos opinions : les hommes sont bien méchants.

— Chère demoiselle, vous n’avez encore rien vu, et si vous vous laissez aller à votre sensibilité, vous aurez beaucoup à souffrir dans ce pays. Il faut cuirasser votre cœur, comme nos anciens chevaliers cuirassaient leur poitrine. Surtout cachez vos impressions ; qu’ils ne s’aperçoivent pas du mal qu’ils vous feront ; car, s’ils s’en apercevaient, tout serait perdu. Ils sont si lâches que, dès qu’ils voient tomber un homme, ils se jettent sur lui pour l’accabler.

— Avez-vous entendu parlez de mon oncle ?

— Je ne vous répéterai pas tout ce qu’on dit de lui ; cela vous ferait de la peine, et inutilement. Attendez, pour en juger, de le connaître par vous-même. Ici ce qu’il y a de curieux à observer, c’est la population française ; figurez-vous qu’il y a à Valparaiso près de deux cents Français.

— Ce chiffre est énorme. Que font-ils donc pour vivre ?

— Ils font le commerce avec le Pérou et le centre Amérique.

— Quel genre d’amusements rencontrent-ils dans ce pays ?

— Les riches entretiennent des femmes, jouent gros jeu et montent à cheval ; ceux qui ne le sont pas fument le cigare, font les yeux doux aux jeunes filles qui passent sur les quais, et ont la ressource des cancans.

— Comment ! au Chili aussi on fait des cancans ! et sur quoi ?…

— Sur toutes choses, partout où il y a deux Français, les sujets ne sauraient manquer. Chaque navire qui arrive leur fournit un thème nouveau. Dans ce moment, le Mexicain et vous particulièrement, captivez toute leur attention.

En effet, notre séjour à Valparaiso occupait beaucoup tous ces Français qui, réellement, sont les êtres les plus bavards et les plus cancaniers qu’il soit possible d’imaginer ; ils se déchirent entre eux sans aucune espèce de ménagement, et se font détester des habitants par les plaisanteries qu’ils ne cessent de leur adresser. C’est ainsi qu’en pays étrangers se montrent généralement nos chers compatriotes.

Madame Aubrit avait une table d’hôte où se réunissaient quarante ou cinquante d’entre eux. Quand ils virent que je ne voulais pas y paraître, ils me firent demander la permission de me rendre visite. J’eus peut-être tort de me refuser à satisfaire leur innocente curiosité ; mais j’avoue que je ne me sentais aucune disposition à parler de lieux communs avec ces messieurs. Mon refus les piqua, et, dès ce moment, ils me firent toutes les petites méchancetés qu’ils purent.

Mon hôtesse, madame Aubrit, qui m’a paru mériter de figurer ici, présente, à Valparaiso, le type de la grisette de Paris ; elle a été modiste et avait, alors, une trentaine d’années ; son physique est agréable, son caractère gai, sans souci ; elle a surtout un cœur excellent ; elle est grande dans ses manières, bonne avec tout le monde. On est, chez elle, mieux qu’on ne pourrait l’être chez soi. Le prix est de 10 francs par jour pour le logement et deux repas, mais on peut demander tout ce que l’on veut, madame Aubrit est toujours disposée à le fournir sans exiger de prix additionnel.

Madame Aubrit avait été la passagère de M. Chabrié ; elle lui devait tout ; c’était à l’aide de ses moyens, de son appui, de ses recommandations qu’elle avait pu former son établissement à Valparaiso. Elle avait prospéré, et cette excellente femme ressentait pour M. Chabrié la plus vive reconnaissance. Ce fut peut-être la cause à laquelle je dus d’être aussi bien dans sa maison, M. Chabrié m’ayant recommandée à elle d’une manière toute spéciale.

Madame Aubrit est aussi une des victimes du mariage. Mariée, à seize ans, avec un vieux militaire dont le caractère et les mœurs lui étaient antipathiques, l’infortunée jeune femme eut beaucoup à souffrir. À la fin, ne pouvant plus endurer cet enfer, elle y échappa par la fuite. Alors, d’autres maux tombèrent sur sa tête. Madame Aubrit, en quittant son mari, resta sans moyens d’existence. Elle voulut gagner sa vie, mais que faire ? Pour les femmes, toutes les portes ne sont-elles pas fermées ? Quand on a eu un chez soi, c’est difficilement qu’on se décide à aller vivre, dans la dépendance, chez les autres ; cependant madame Aubrit eût de suite recommencé à être demoiselle de magasin, si elle n’eût espéré mieux. Elle avait une très jolie voix ; on lui conseilla de débuter sur un théâtre, et elle débuta, en effet, aux Variétés. Mais une jolie voix ne suffit pas pour réussir sur la scène ; il faut, de plus, chanter avec méthode ; et, quoique assez jeune pour apprendre la musique, elle ne pouvait, sans pain, se livrer à cette étude, ayant à travailler chaque jour pour subvenir à ses besoins. Elle traîna ainsi deux ans sa pénible existence soit comme dame de compagnie, demoiselle de comptoir, ou travaillant dans sa chambre, chagrine, découragée, malade et sans personne qui versât dans son cœur quelques paroles de consolation. Dans l’hôtel garni où elle demeurait, elle fit connaissance d’un jeune homme, auquel elle confia sa triste position : celui-ci, n’étant guère plus heureux qu’elle, lui proposa de partir avec lui pour l’Amérique du sud. La malheureuse, qui se sentait à bout, ne pouvant plus lutter contre la misère et la solitude, y consentit. Ce jeune homme était une connaissance de Chabrié ; il avait perdu sa fortune, et, avec les débris qu’il avait sauvés, il se rendait en Amérique. Six mois après leur arrivée à Valparaiso, le jeune homme mourut : sa longue maladie avait épuisé leurs dernières ressources. La pauvre madame Aubrit resta enceinte et sans nul moyen d’existence. Ce fut dans cette cruelle position que M. Chabrié la retrouva lorsqu’il revint de sa tournée de la côte ; il lui proposa de la ramener elle et son enfant ; mais, sentant qu’en France elle n’était qu’une misérable Paria, elle préféra rester. Alors le bon Chabrié, avec sa générosité habituelle, entreprit de la faire sortir de la malheureuse situation dans laquelle elle était. Il la recommanda à ses cosignataires, répondit pour elle de 1 000 piastres ; indépendamment de cette garantie, il lui prêta de l’argent ; au moyen de ces ressources, elle prit sa maison garnie, qui prospéra immédiatement au delà même de ses espérances.

L’histoire de madame Aubrit est celle de milliers de femmes, comme elle, en dehors de la société, et qui ont, de même, toutes les horreurs de la misère et de l’abandon à souffrir. Notre société reste insensible à la vue de ces misères et de la perversité qu’elles font naître. Dans son stupide égoïsme, elle ne voit pas que le mal attaque l’organisation sociale à sa base, et les relevés statistiques lui en révèlent les progrès sans qu’elle songe à y porter remède.

Quand madame Aubrit eut fini de me raconter ses peines, elle me parla de M. Chabrié, loua sa générosité, sa délicatesse, et ajouta :

— Ah ! mademoiselle, il est bien malheureux qu’une aussi belle âme soit tombée dans d’aussi méchantes mains !

— De qui donc voulez-vous parler ?…

— De cette femme qui l’a fait rester, à Lima, pendant trois ans, à y perdre son temps ; de cette madame Aimée, dont peut-être M. David vous aura parlé, car il ne l’aimait guère. On a bien raison, mademoiselle, de dire qu’un bon os n’est jamais pour un bon chien. Je crois, sans me flatter, valoir un peu mieux que cette madame Aimée ; et, si je n’ai jamais rencontré d’hommes qui m’aient fait du mal, je n’en ai pas trouvé dont l’amour correspondit au mien, tandis qu’elle fait aller ce pauvre Chabrié de la façon la plus indigne, et cependant il en est fou.

Tout ce que madame Aubrit me raconta au sujet de cette madame Aimée, et du tort qu’elle avait fait à M. Chabrié, me fit prendre la résolution d’être son bon ange, de m’efforcer de réparer, par la puissance de mon affection, le mal que cette femme lui avait fait ; et, afin d’atteindre ce but, d’arracher de son cœur l’amour qu’il avait pour moi. Ceci était le point principal pour réussir et en même temps le plus difficile de la tâche que je m’imposais. Si je n’ai jamais reculé devant une entreprise, quelque pénible qu’elle fût, quand l’espoir de faire le bien en a été le mobile, je dois avouer, toutefois, que j’eus, pendant trois jours, une lutte pénible à soutenir. La voix de ma conscience me disait : Quitte Chabrié ; fais en sorte qu’il ne t’aime plus, ton amour lui causerait de cuisantes douleurs, tandis que la voix du moi, de l’intérêt personnel, me répétait sans cesse : Si tu quittes Chabrié, si tu perds son amour, tu resteras seule ; seule, sans affection, sans amitié, la vie sera pour toi un désert. Quand cette voix insidieuse sifflait ces paroles à mon oreille, je sentais une sueur froide sur tout mon corps ; il me semblait que j’avais peur.

L’amitié de Chabrié m’était devenue plus nécessaire, et le dévouement de son affection prenait sur moi, à chaque instant, un nouvel empire. David aussi me plaisait davantage, et la vue de madame Aubrit, en rendant présente à ma pensée l’histoire de ses souffrances, dont elle me contait sans cesse de nouveaux détails, ranimait en moi l’effroi que me causait la perspective de l’isolement. D’ailleurs, j’avais la santé affaiblie par de longues souffrances, le moral abattu par la dernière perte que je venais de faire, par suite de laquelle je m’attendais à de nouveaux malheurs dans ma famille. La réunion de toutes ces circonstances, trop forte pour moi, me faisait sentir un besoin impérieux d’affection et de repos. Par moments, j’étais prête à me jeter au cou de Chabrié, à lui avouer tout ce que je souffrais, à lui demander aide et protection, me sentant incapable de résister plus longtemps. Mais la crainte de lui causer du chagrin venait m’arrêter ; sa conduite envers moi, pendant tout le voyage, ses cinq mois d’amour et de complaisance m’inspiraient tant de reconnaissance, que je n’avais pas le courage de lui faire de la peine. Je ne sais ce qui serait arrivé et si j’aurais eu la force d’obéir à mon devoir, sans l’occurrence providentielle qui me fit prendre une détermination.

M. David venait tous les soirs chez moi : ma chambre était le point de réunion de ces messieurs. Leurs affaires n’offraient pas une brillante perspective ; ils avaient trouvé la place encombrée ; ils ne faisaient pas de rentrées, et l’échéance de leurs factures les inquiétait horriblement. M. David entra, un soir, avec un air tout satisfait. — Chère demoiselle, me dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre : nous voilà sans inquiétude pour nos époques de paiement ; nous venons de recevoir des lettres de M. Roux, de Bordeaux, par lesquelles il nous annonce qu’il se porte caution pour nous, et se charge de payer toutes nos obligations à mesure qu’elles viendront à échoir. Il dit qu’il regarde Chabrié comme membre de sa famille, comme étant déjà son fils… Vous savez, ajouta M. David, qu’avant notre départ de Bordeaux il avait été question de marier Chabrié avec mademoiselle Roux : le mariage ne plut pas à notre ami, parce qu’il trouvait cette demoiselle beaucoup trop jeune ; quoi qu’il en arrive, cette circonstance est bien heureuse pour nous : notre opération est bonne ; mais les rentrées, plus tardives que nous ne le pensions, l’eussent rendue mauvaise, sans l’obligeance de M. Roux, qui va nous faciliter les moyens d’attendre.

Ce que me dit M. David me fit apercevoir, pour Chabrié, un avenir que, jusqu’alors, je n’avais pas vu. Ce mariage avec mademoiselle Roux lui convenait parfaitement ; il aimait la famille de M. Roux autant que la sienne ; la plus grande intimité régnait entre eux ; tous deux, né dans la même ville, élevés ensemble, avaient navigué longtemps à bord du même bâtiment. Chabrié avait dix-huit ans de plus que mademoiselle Roux ; si la jeune fille l’aimait qu’importait cette différence d’âge ? Je ne sais si ma seconde vue me servit dans cette occasion ; mais je vis nettement que Chabrié pourrait trouver, dans cette union avec la fille de son ami, le bonheur et le repos dont il avait tant besoin ; aussi, dès cet instant je résolus d’employer tous mes efforts à l’y décider. Je me réjouis, avec M. David, de la généreuse confiance de M. Roux qui les tirait d’embarras, et quand Chabrié vint, nous en causâmes longuement.

Le lendemain, j’annonçai à M. Chabrié que, voyant mes intérêts compromis par les délais, je ne pouvais attendre plus longtemps son départ et m’étais déterminée à partir seule en droite ligne pour Aréquipa.

Chabrié fut tellement surpris de cette détermination subite, qu’il ne put en croire mes paroles : il me les fit répéter plusieurs fois. Je calmai son chagrin en lui montrant que nos intérêts communs l’exigeaient. Il me supplia d’attendre au moins deux jours, afin d’avoir le temps de la réflexion. Je persuadai à M. David qu’il était urgent que je partisse sur-le-champ pour Aréquipa, et il m’aida à réconcilier Chabrié avec cette prochaine séparation. Dès le moment où ma résolution fut prise, je me sentis forte, dégagée de toute inquiétude, et j’éprouvai cette satisfaction intérieure qui fait tant de bien lorsqu’on a conscience d’une bonne action. Je me trouvais calme ; je venais de triompher du moi : la bonne voix avait prévalu.

Affranchie entièrement de toute préoccupation intérieure, je pus me livrer à mon rôle d’observatrice : ce fut alors que je parcourus la ville dans tous les sens ; pour dépeindre une ville, pour peu qu’elle soit importante, il faut y faire un séjour prolongé, converser avec toutes les classes de ses habitants ; voir les campagnes qui l’alimentent ; ce n’est pas en y passant seulement qu’on peut en apprécier les mœurs et usages, en connaître la vie intime. Je ne suis restée que quatorze toujours à Valparaiso, un temps aussi court ne me permet guère que de tracer l’esquisse de son apparence extérieure.

M. Chabrié me dit avoir vu Valparaiso en 1825. À cette époque, la ville se composait d’environ trente à quarante cabanes en bois. Maintenant toutes les hauteurs qui bordent la mer sont couvertes de maisons. La population s’élève à trente mille âmes. La ville présente trois parties bien distinctes : le quartier du Port ou de la Douane formée par une seule vue, qui se prolonge sur le bord de la mer, l’espace d’une lieue : elle n’est pas encore pavée, et, dans les temps de pluie, c’est un cloaque. La Douane est située en face du mole : c’est un vaste bâtiment commode pour sa destination, mais sans aucune décoration architecturale. Dans ce quartier, sont les grandes maisons de commerce, des diverses nations, les entrepôts, les magasins, les belles boutiques d’objets de luxe ; là est la vie active, le mouvement continuel. En s’éloignant de ce centre, on arrive au quartier de l’Almendral, qui est la seule promenade des habitants. C’est dans cette partie de la ville que sont situés les retiros, les maisons de plaisance avec de beaux jardins. Enfin, la troisième partie se nomme Quebradas (gorges des montagnes qui ceignent la ville) ; elle est habitée par les Indiens.

Le caractère des Chiliens m’a paru froid, leurs manières dures et hautaines ; les femmes ont de la froideur, parlent peu, affichent un grand luxe de toilette, mais leur mise est sans goût. Dans le peu que j’ai causé avec elles, je n’ai pas été émerveillée de leur amabilité, et, sous ce rapport, elles me semblent inférieures aux Péruviennes. On les dit d’excellentes femmes de ménage, laborieuses et sédentaires ; ce qui semblerait le prouver, c’est que tous les Européens qui arrivent au Chili s’y marient, ce qu’ils font moins au Pérou.

V

LE LÉONIDAS

J’avais arrêté mon passage à bord du trois-mâts américain, le Léonidas. Le capitaine m’envoya prévenir que le départ était fixé au dimanche 1er septembre 1833, à midi.

Je me levai, ce jour-là, de très grand matin, n’ayant pas de domestique pour m’aider à faire mes malles et autres préparatifs de voyage. J’eus plusieurs lettres à écrire : toutes ces occupations firent, pour quelques instants, trêve aux chagrins dont mon âme était oppressée. Au milieu de tous mes apprêts de départ j’eus beaucoup de visites : je dus aux embarras du moment l’apparence calme avec laquelle je les reçus. Ces personnes venaient me faire leurs adieux, les unes par affection, le plus grand nombre par curiosité. Le pauvre Chabrié ne pouvait rester en place ; il allait et venait alternativement de la chambre au balcon, craignant que ces visiteurs importuns ne s’aperçussent de son émotion ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux ; sa voix était altérée ; il n’osait dire une parole ; sa douleur m’accablait.

Nous étant aperçus que le Léonidas s’apprêtait à lever l’ancre, je congédiai toutes mes visites. Je ne connaissais ces gens-là que depuis peu de temps ; mais nous étions en pays étranger, les uns étaient venus de France avec moi, les autres étaient mes compatriotes, parlaient ma langue, et mon cœur se serrait à les voir s’éloigner.

Je restai quelques instants seule avec Chabrié.

— Oh ! dit-il, Flora, jurez-moi que vous m’aimez, que vous serez à moi, que je vous reverrai bientôt ; car, si vous ne le faites, je n’aurais pas la force de vous voir partir.

— Cher ami, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime ? ma conduite ne vous le prouve-t-elle pas ? Quant à l’union que nous projetons, Dieu seul sait l’avenir qui nous est réservé.

— Mais votre volonté, Flora ! répétez-moi que, dès ce moment, je peux vous regarder comme ma femme. Oh ! répétez-le.

J’aurais bien voulu éviter de lui renouveler une promesse que je savais bien ne pouvoir tenir ; mais sa douleur m’effraya. Je craignis qu’il ne put la maîtriser, et, pressée par son expression déchirante, par la crainte que David ou toute autre personne entrant ne le trouvât tout en pleurs, je promis que je serais sa femme et que je resterais en Amérique à partager sa bonne ou sa mauvaise fortune. Le malheureux, ivre de joie, était trop vivement ému pour s’apercevoir de la profonde douleur qui m’accablait. Il ne sentit pas dans ces étreintes qu’il ne pressait qu’un cadavre incapable de lui rendre la moindre caresse. Il me quitta, ne se sentant pas la force de m’accompagner, et je partis avec M. David pour me rendre à bord. Je fis mes adieux à madame Aubrit et saluai la foule de Français que je rencontrai sur mon chemin avec un sang-froid qui m’étonnait moi-même, et qui provenait de l’état d’étourdissement dans lequel je me trouvais.

Nous étions dans le canot : je gardais le silence et n’étais attentive qu’à maintenir au dedans de moi la douleur qui me dévorait, quand M. David me dit : — Mademoiselle Flora, nous allons passer devant le Mexicain. Ne voulez-vous pas dire adieu à ce pauvre Mexicain que vous ne reverrez peut-être plus ? – Ces paroles firent sur moi un effet inconvenable. Il me prit un tremblement subit auquel je fus incapable de résister ; mes dents claquaient. M. David s’en apercevant, je lui dis que j’avais froid ; je craignis un instant de ne pouvoir plus soutenir ma tête.

M. Briet, Fernando, Cesario, tous étaient sur le pont pour me saluer et me dire adieu : je ne pouvais prononcer une parole : — Pourquoi donc nous quittez-vous, mademoiselle Flora ? me cria M. Briet. Pauvre demoiselle ! disaient les autres, quel courage il faut qu’elle ait ! Tous répétaient le mot adieu ! il retentissait dans mon cœur déchiré. Je le leur rendis en agitant mon mouchoir. Je baissais la tête, me cachais dans mon voile et en murmurant adieu ! adieu ! j’invoquais la mort.

Nous montâmes à bord du Léonidas, où nous trouvâmes une foule immense d’Anglais et d’Américains qui venaient accompagner leurs amis. M. David, après m’avoir fortement recommandée au capitaine, me conduisit à ma cabane avec le stuard[4], qu’il engagea à me servir avec zèle ; tous deux se mirent à m’aider à ranger mes effets et à disposer ma cabane. Ensuite M. David, me prenant à part, me dépeignit la manière d’être des étrangers avec qui j’allais vivre, afin que je me tinsse en garde contre des hommes envers lesquels une femme doit être plus que réservée si elle veut être respectée. Il y avait dans la chambre plusieurs Anglais ou Américains assis autour d’une table et buvant du grog. Je devins le point de mire de tous ces étrangers : ils causaient en anglais et je voyais qu’ils me prenaient pour sujet de conversation. Leurs ricanements, leurs regards effrontés me faisaient soulever le cœur. Je sentis combien j’étais seule au milieu de ces hommes, aux vices immondes, qui méconnaissaient les égards dus à une femme et à la première des lois sociales, la décence. Ce spectacle, qui donnait tant de vérité aux conseils de M. David, m’attristait profondément. J’éprouvais déjà toutes les horreurs de l’isolement. M. David, s’en aperçut, il s’efforça de raffermir mon courage, de ranimer ma confiance en moi-même, et l’ancre étant levée, il me dit adieu. Je l’accompagnai sur le pont, et, après l’avoir vu s’embarquer dans son canot, je m’assis sur l’arrière du bâtiment, où je restai jusqu’à ce qu’on vînt m’en arracher.

Ce qui se passait en moi me serait difficile à décrire. Mon cœur était si gonflé par le chagrin, mes membres si fatigués, tout était tellement confus dans ma pauvre tête affaiblie, et moi si débile, que les bruits divers, les objets disparates dont j’étais environnée me donnaient le plus étrange cauchemar, réalisaient pour moi le plus bizarre chaos. Il y avait, ce jour-là, une grande fête en ville à l’occasion d’une revue de la garde nationale du Chili ; j’en entendais les fanfares, je voyais tout le monde bien paré, j’y assistais, donnant le bras à Chabrié ; mais peu à peu je vis Valparaiso s’éloigner ; les vaisseaux de la rade ne paraissaient plus que des jouets d’enfants, tant ils étaient devenus petits. Le bruit du port, les aboiements des chiens, le chant du coq, rien n’arrivait plus à mon oreille. Oh ! mon Dieu ! encore une fois je perdais terre : alors une douleur violente s’empara de mon cœur ; je repris mes sens, mais ce fut pour maudire ma destinée. Ce que j’avais souffert depuis mon enfance, ma position actuelle, tout s’offrit simultanément à mes yeux. Ces souvenirs étaient si pleins de vie, que je ressentais ensemble les peines passées et les chagrins présents. Mon désespoir me faisait concevoir les plus funestes pensées. J’étais penchée sur la rampe du navire ; depuis quelques instants, je regardais fixement la maison du consul anglais, qui est située au sommet de la plus haute montagne de Valparaiso, et qui, par degrés, se perdait à l’horizon. Mes yeux, fatigués, retombèrent sur l’eau ; j’éprouvais un désir étrange, une vive jouissance même à l’idée de m’y plonger et d’engloutir avec moi, dans l’immensité de la mer, les chagrins que je traînais à ma suite. Je ne sais ce qui serait arrivé de ce désir qui, à chaque moment, prenait plus de force, si le capitaine et un docteur, auxquels je n’avais pas encore parlé, n’étaient venus m’obliger à quitter ma place pour me conduire en bas, dans la chambre. Je voulus résister ; mais le mal de mer, qui s’était emparé de toutes mes forces, paralysa ma volonté. On me mena dans ma cabane ; je m’y couchai, et, par bonheur, le mal de mer fut si fort, que bientôt il ne me resta plus une seule idée.

Je passai une nuit affreuse. À l’approche du matin, mes souffrances se calmèrent un peu : je m’endormis et ne me réveillai que vers deux heures de l’après-midi. Le capitaine et le docteur m’importunèrent alors de leurs pressantes sollicitations pour m’engager à prendre quelque chose. À la fin, impatientée, je consentis, pour me débarrasser de leurs prières réitérées, à manger un peu de soupe, j’y ajouta une tasse de café à l’eau ; je me trouvai effectivement mieux après ce léger repas. Je me levai et montai sur le pont. Mon premier mouvement fut de tourner les yeux dans la direction de Valparaiso. Mais, hélas ! il n’y avait plus rien…, rien que le ciel et l’eau. Je me sentis oppressée, et un soupir s’échappa de ma poitrine. Je m’assis sur le banc destiné aux passagers ; mon état de faiblesse me dispensait de parler ; et, n’y étant nullement disposée, je me mis à observer attentivement mes nouveaux compagnons de voyage.

Le capitaine était un de ces Américains du nord, dont l’esprit est circonscrit dans la profession qu’ils ont embrassée. Lourd, matériel, la bonté résultait, chez lui, du tempérament plutôt que de l’éducation. Je lui avais été particulièrement recommandée, à Valparaiso, par les cosignataires de M. Chabrié : il avait pour moi le plus grand respect et toutes les complaisances et attentions que son imagination pouvait lui suggérer. Nous devînmes de suite bons amis, autant que nous pouvions le devenir en parlant des langues différentes, lui, l’anglais seulement, et moi, le français et l’espagnol, qu’il ne comprenait.

Il y avait trois passagers américains, outre le docteur. Un d’eux était un homme assez commun, et ne parlait ni le français ni l’espagnol : puis un jeune homme de dix-neuf ans, d’un très joli physique, d’une humeur sombre et mélancolique, il était atteint du spleen : on lui faisait faire un voyage aussi long uniquement dans l’espoir de le guérir ; mais c’est en vain qu’il avait passé sous toutes les latitudes du globe ; il languissait toujours, nulle amélioration ne se manifestait dans son état : il semblait aspirer à une autre vie et n’être venu dans ce monde que pour mieux apprécier celui auquel il était destiné. Il me fut impossible de parler beaucoup avec lui ; il ne comprenait que quelques mots d’espagnol et nullement le français.

Le troisième Américain mérite une mention spéciale : âgé de vingt-quatre à vingt-six ans, d’une petite taille, bien fait, gracieux dans tous ses mouvements, extrêmement blond, la peau tachetée de rousseurs, les traits fins et réguliers, mais manquant de cette expression mâle qu’on aime à voir dans un homme, il parlait assez passablement l’espagnol, entendait un peu le français, quoiqu’il ne le parlât pas, et avait, chose rare parmi les Américains, un excellent ton et tout l’extérieur d’un homme habitué à la bonne société. C’était un fashionable de bon goût, qui, même à bord, changeait tous les jours de toilette, et sa mise présentait toujours un ensemble de formes et de couleurs admirable d’harmonie. Il était recherché en tout, avait beaucoup d’ordre, sans que, cependant, on aperçut de l’affectation en rien. Toutefois, sa manière d’être semblait provenir de règles apprises et en être l’expression exacte. Il employait la matinée à ses écritures commerciales ; après le dîner, il lisait, jouait de la flûte ou du flageolet, puis chantait. C’était le beau idéal, le parfait modèle du transatlantique gentleman ; mais on sentait en lui l’absence de ce laisser-aller qui donne tant de charme aux relations intimes. La règle dominait l’homme dans tous les détails de la vie. Doué de tact et de discernement, il était trop en garde de lui-même pour dévier jamais d’un plan de conduite dans lequel tout paraissait avoir été prévu. En un mot, l’inspiration ou la spontanéité ne se manifestaient dans rien de ce qu’il faisait. Comme nous apprécions nos talents en proportion de la peine que nous avons eue à les acquérir, je serais assez disposée à croire que ce fashionable américain avait une haute idée de lui-même. Né à New-York, il se nommait Pierre Vanderwoort. Par tous les avantages extérieurs qu’il s’était donnés, il devait avoir obtenu des succès de salon ; mais quelle distance immense il y a entre l’homme que l’art social a ainsi modelé et celui que la Providence a destiné à primer dans une partie quelconque ; à être éminent comme artiste, comme savant ou comme écrivain ; enfin à marcher en avant de ses semblables ? celui-là domine la règle en tout, et ne la subit en rien.

Dès le premier moment que j’examinai M. Vanderwoort, je vis que j’étais en même temps l’objet de son observation ; mais je ne pouvais deviner quel effet je produisais sur lui : sa physionomie peu expressive ne laissait pas trahir sa pensée.

J’arrive au docteur, M. Victor de Castellac. Pour la première fois de ma vie, peut-être, je rencontrais en lui un homme que je ne pouvais réussir à classer. Ce docteur me dit avoir trente-trois ans : je lui en aurais donné vingt aussi bien que quarante. Il était Français ; et, s’il ne me l’eût dit, je n’aurais pu distinguer à quelle nation il appartenait. Parlant français sans aucun accent de localité, on ne pouvait discerner dans quelle province de France il était né, et son ton, ses manières, ses habitudes, son costume, sa conversation n’indiquaient pas plus un pays qu’un autre, ne trahissaient aucune profession. Je m’aperçus que le docteur m’examinait aussi avec une curiosité mêlée de surprise. Je ne savais, dans le moment, à quoi l’attribuer ; plus tard, je vis que l’attention du public de Valparaiso dont, à mon insu, j’avais été l’objet, avait fait naître au docteur l’envie de me connaître.

Je fus malade les deux premiers jours ; mais ensuite je me trouvai mieux : mes forces physiques revinrent, et, avec elles, mes forces morales. J’approuvais ma conduite ; je me sentais le courage d’y persister et de lutter contre les obstacles auxquels je m’attendais. Le contentement de moi-même me rendit toute la gaîté.

Nous nous liâmes d’entretien, le docteur et moi : je me mis à parler de Paris, d’Alger, de mille choses avec un entraînement dont moi-même j’étais étonnée. Nous causions sur tous les sujets, mais particulièrement sur Paris, auquel il me ramenait toujours, parce qu’il ne connaissait presque pas cette ville, ayant passé toute sa vie, depuis sa sortie du collège, dans les colonies espagnoles. Le fashionable américain s’efforçait de comprendre ce que nous disions ; il saisissait le sens de quelques phrases, et devinait souvent le surplus. Il me laissa enfin pénétrer l’opinion qu’il s’était formée de moi et de M. de Castellac ; j’en eus plus de liberté pour m’égayer avec lui aux dépens de ce pauvre docteur, qui prêtait un peu à rire dans une foule d’occasions.

M. de Castellac, après être resté six ans au Mexique, où il avait amassé une très jolie fortune, vint à Paris en 1829. Il confia tout son argent à MM. Vassal et Cie, pensant que la maison de banque de ces messieurs était une de celles qui lui offraient le plus de garanties. La révolution de 1830 arriva ; ces messieurs firent faillite, et le docteur perdit, en un seul jour, le fruit de six années de travail. Il fut d’abord inconsolable, resta un an à Paris, y mangea ses dernières ressources en cherchant à s’y tirer d’affaire et à recueillir quelques débris de sa fortune perdue ; puis enfin, prenant son parti, il se résigna à retourner en Amérique pour tenter d’y gagner de nouvelles richesses. Cette fois, il avait donné la préférence au Pérou et se dirigeait sur la ville de Cuzco.

Le docteur était très bavard et surtout très curieux : au fond, excellent homme, quoique égoïste et méfiant, parce qu’il connaissait le monde, et, comme M. David, en avait été victime.

Nous eûmes une traversée très heureuse : le huitième jour, à neuf heures du soir, nous jetâmes l’ancre dans la baie d’Islay (côte du Pérou).

VI

ISLAY

Le jour de notre arrivée, je ne pus guère voir la côte du Pérou. Au moment où nous en approchâmes, il tombait une petite pluie comme un brouillard ; elle nous dérobait la vue du rivage. La mer était calme ; et, sans un bâtiment anglais qui envoya sa chaloupe pour nous remorquer, je ne sais comment nous serions entrés. Nous fûmes bien contrariés de ne pouvoir juger de l’aspect de la contrée. Le docteur et moi éprouvions une vive impatience de la voir : agités par cette curiosité, nous veillâmes fort avant dans la nuit : nous faisions des conjectures sur la nature d’un pays que nous étions dans l’anxiété de connaître, tout en causant de nos projets respectifs. Le docteur se leva avant le jour, tant le désir de voir le tourmentait. Il revint dans la chambre ; je ne dormais pas et le voyais à travers mes persiennes ; le pauvre homme me parut entièrement démoralisé : il pleurait ; cela m’en disait assez sur le pays. Peu de moments après, le docteur, n’y tenant plus, s’approcha de ma porte et me dit : — Ma payse, dormez-vous ?…

— Non, lui dis-je.

— Ah ! si vous saviez, mademoiselle, dans quel horrible désert nous sommes ! c’est affreux ! Pas un arbre, pas de verdure, rien que du sable noir et aride et quelques cabanes en bambou. Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir ?…

— Docteur, il faut en prendre son parti : le vin est tiré, il faut le boire. Vos pleurs, vos regrets, vos malédictions ne sauraient y faire pousser des arbres et de la verdure. D’ailleurs vous venez ici pour chercher de l’or et non des lieux champêtres, je pense.

Je me levai ; et, pendant que je m’habillais, mon imagination m’exagéra tellement l’horreur du pays, que, lorsque je montai sur le pont, je fus moins affectée à cette vue d’aridité et de misère. Toute la côte du Pérou est extrêmement aride : Islay et ses environs ne présentent qu’une perspective de désolation. Néanmoins le port prospère d’une manière surprenante. Lorsqu’on l’établit dans ce lieu, il ne s’y trouvait, m’a assuré don Justo, le directeur de la poste, que trois huttes et un grand hangar où l’on mit la douane ; après six années d’existence, Islay renfermait, alors, au moins 1 000 à 1 200 habitants. La plupart des maisons, construites en bambou, ne sont pas carrelées ; mais il y en a aussi de très jolies bâties en bois, ayant d’élégantes croisées, et dont le sol est planchéié. La maison du consul anglais, qu’on finissait lorsque je retournai à Islay, est charmante. La douane est une très grande construction en bois ; l’église est assez bien, et ses proportions sont en rapport avec l’importance de la localité. Le port d’Islay, mieux situé que celui d’Arica, en a absorbé toutes les affaires. S’il continue à prospérer comme il l’a fait depuis six ans, il pourra, dans dix années de plus, avoir quatre à cinq mille habitants ; mais la stérilité du territoire sera longtemps un obstacle à un plus grand accroissement ; entièrement privé d’eau, il est sans arbre ni végétation d’aucune espèce. L’époque des puits artésiens n’est point encore venue pour ce pays ; il est trop arriéré pour qu’on y songe. Islay n’a, pour s’abreuver, qu’une petite source ; elle tarit souvent en été ; alors les habitants sont contraints d’abandonner leurs demeures. Le sol est formé d’un sable noir et pierreux, qui serait indubitablement très fertile si l’on pouvait faire usage des irrigations.

Vers les six heures du matin, le capitaine de port vint à bord faire l’inspection, comme cela se pratique partout à l’arrivée des bâtiments. Les passeports furent demandés ; et, lorsqu’on lut le mien, il s’éleva, parmi les deux ou trois hommes de la douane, un cri d’étonnement. Ces hommes me demandèrent si j’étais parente de don Pio de Tristan, et ma réponse affirmative fit naître entre eux une longue conversation à voix basse ; ils paraissaient délibérer s’ils devaient m’offrir leurs services ou attendre les ordres de leurs chefs. Le résultat de cette délibération fut qu’on me traiterait avec toutes les marques de déférence et de distinction affectées aux personnages éminents de la république. Le capitaine de port vint respectueusement me dire qu’il était ancien serviteur de mon oncle, à la générosité duquel il devait sa place, don Pio la lui ayant donnée pendant sa préfecture d’Aréquipa. Il se mit entièrement à ma disposition ; il m’apprit que mon oncle ne se trouvait pas à Aréquipa ; que, depuis un mois, il était, avec toute sa famille, à Camana, dans une grande sucrerie, située sur le bord de la mer, à quarante lieues d’Islay, et autant d’Aréquipa. Je profitai des offres du capitaine de port pour le prier de me précéder à Islay, en y portant les lettres de recommandation que j’avais pour l’administrateur de la douane, don Justo de Medina, directeur de la poste, et l’homme d’affaires de mon oncle. À onze heures après avoir déjeuné et nous être habillés, nous quittâmes le Léonidas avec tous nos bagages.

Islay n’a pas encore de mole, et, pour aborder, cela est au moins aussi difficile qu’à la Praya. Je fus reçue, à mon entrée dans cette première bourgade du Pérou, avec tous les honneurs dus aux titres et emplois de mon oncle Pio. L’administrateur de la douane, don Basilio de la Fuente, m’offrit sa maison ; don Justo de Medina, directeur de la poste, me pressa de même d’accepter la sienne ; je donnai la préférence à ce dernier, me sentant plus de sympathie pour lui.

Nous traversâmes tout le village ; il consiste en une grande rue non alignée, où les roches de la mer et toutes les inégalités du terrain subsistent encore, et où l’on enfonce dans le sable jusqu’à mi-jambes. Je fus, là, bien plus encore qu’à Valparaiso, le point de mire de tous ; j’y étais un événement. Don Justo m’installa dans la plus belle pièce de sa maison : sa femme et sa fille s’empressèrent de m’offrir tout ce qu’elles jugèrent devoir m’être agréable. Le pauvre docteur Castellac se cramponnait à ma suite ; et, pour le récompenser de tous les soins qu’il m’avait donnés pendant le voyage, j’en fis réellement mon docteur, afin de l’admettre, à ce titre, à jouir des avantages de la généreuse hospitalité avec laquelle la nièce de don Pio de Tristan était accueillie. Le docteur eut aussi une chambre dans la maison de don Justo, et, dès lors, il ne me quitta plus.

Il est nécessaire, pour l’intelligence du lecteur, que je le mette au courant des relations qui existaient entre mon oncle et moi, et que je l’instruise également de la position de mon oncle relativement aux habitants du pays.

On a vu, dans mon avant-propos, que le mariage de ma mère n’avait pas été régularisé en France, et que, par suite de ce défaut de forme, j’étais considérée comme enfant naturel. Jusqu’à l’âge de quinze ans, j’avais ignoré cette absurde distinction sociale et ses monstrueuses conséquences, j’adorais la mémoire de mon père, j’espérais toujours dans la protection de mon oncle Pio, dont ma mère, en me le faisant aimer, m’entretenait continuellement, quoiqu’elle ne le connût que par sa correspondance avec mon père. J’avais lu et relu cette correspondance, monument extraordinaire où l’amour fraternel se reproduit sous toutes les formes. J’avais quinze ans, lorsqu’à l’occasion d’un mariage que je désirais contracter, ma mère me révéla la position dans laquelle me plaçait ma naissance. Ma fierté en fut tellement blessée que, dans le premier moment d’indignation, je reniais mon oncle Pio et toute ma famille. En 1829, après une longue conversation sur le Pérou avec M. Chabrié, j’écrivis à mon oncle la lettre suivante où moi-même, comme me l’a dit le président de la cour d’Aréquipa, et pour me servir de son expression, je me coupai la tête en quatre.

 

À Monsieur Pio de Tristan.

« Monsieur,

« C’est la fille de votre frère, de ce Mariano chéri de vous, qui prend la liberté de vous écrire. Je me plais à croire que vous ignorez mon existence et que de plus de vingt lettres que ma mère vous a écrites, pendant dix ans, aucune ne vous est parvenue. Sans un dernier malheur qui m’a réduite au comble de l’infortune, jamais je ne me serais adressée à vous. J’ai trouvé une occasion sûre pour vous faire parvenir cette lettre, et j’ai l’espoir que vous n’y serez pas insensible. J’y joins mon extrait de baptême ; s’il vous restait quelques doutes, le célèbre Bolivar, l’ami intime des auteurs de mes jours, pourra les éclaircir ; il m’a vu élever par mon père, dont il fréquentait habituellement la maison. Vous pourriez voir aussi son ami, connu par nous sous le nom de Robinson, ainsi que M. Bompland, que vous avez dû connaître avant qu’il ne fût prisonnier au Paraguay. Je pourrais vous citer d’autres personnes ; mais celles-ci suffisent. Je vais, avec laconisme, vous exposer les faits.

« Pour se dérober aux horreurs de la révolution, ma mère passa en Espagne avec une dame de ses parentes. Ces dames allèrent s’établir à Bilbao ; mon père se lia avec elles, et de cette liaison naquit bientôt entre lui et ma mère un amour irrésistible qui les rendit nécessaires l’un à l’autre. Ces dames rentrèrent en France en 1802 ; mon père ne tarda pas à les y suivre. Comme militaire, votre frère avait besoin de la permission du roi pour se marier : ne voulant pas la demander (je respecte trop la mémoire de mon père pour chercher à deviner quels purent être ses motifs), il proposa à ma mère de s’unir à elle seulement par un mariage religieux (mariage qui n’a aucune valeur en France). Ma mère, qui sentait que désormais elle ne pourrait vivre sans lui, consentit à cette proposition. La bénédiction nuptiale leur fut donnée par un respectable ecclésiastique, M. Roncelin, qui connaissait ma mère depuis son enfance. Les époux vinrent vivre à Paris.

« À la mort de mon père, M. Adam, de Bilbao, depuis député aux Cortès, et qui avait connu ma mère soit en Espagne ou en France, comme l’épouse légitime de don Mariano de Tristan, lui envoya un acte notarié et signé de plus de dix personnes qui, toutes, attestaient l’avoir connue sous le même titre.

« Vous savez qu’alors mon père n’avait pour toute fortune que la rente de 6 000 francs, que son oncle, l’archevêque de Grenade, lui avait laissée à titre d’aîné de la famille des Tristan. Il reçut aussi quelques sommes que vous lui envoyâtes ; mais les plus considérables ont été perdues : 20 000 francs furent pris par les Anglais, et 10 000 sautèrent avec le vaisseau la Minerve. Néanmoins, grâce à l’économie de ma mère, mon père menait une vie fort honorable. Treize mois avant sa mort, il acheta une maison à Vaugirard, près Paris. Lorsqu’il mourut, l’ambassadeur, M. le prince de Masserano, s’empara de tous ses papiers. Vous avez dû les recevoir par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Espagne, et avec eux le contrat d’acquisition de ladite maison.

« Mon père avait payé en partie cette propriété ; si on l’avait laissé à ma mère, cela l’aurait aidée à nous élever, mon frère et moi ; mais, dix mois après la mort de mon père, le domaine s’en empara comme bien appartenant à un Espagnol, à cause de la guerre qui existait alors entre les deux pays. Depuis, elle a été vendue et le domaine a entre les mains l’excédant des 10 000 francs qui restait dû sur le prix d’acquisition : toutefois ma mère paya 554 francs de droit de mutation au nom des héritiers, dont elle n’a jamais été remboursée.

« Vous devez sentir, Monsieur, combien ma pauvre mère a eu à souffrir, restant sans fortune, et chargée de deux enfants : mon frère a vécu dix années. Eh bien ! malgré l’état de détresse où elle se trouvait, elle n’a pas voulu que la mémoire de celui qui avait été l’objet de ses plus tendres affections restât entachée. À cause de la guerre, mon père ne recevait rien depuis vingt mois et, par conséquent, était très gêné ; à la sollicitation de ma mère, ma grand-mère prêta à mon père 2 800 francs, sans lui demander de reconnaissance de cette somme, ce qui fit qu’à sa mort elle se trouva sans titre. Ma mère en a payé exactement les intérêts à ma grand-mère, qui en avait besoin pour vivre ; à la mort de celle-ci, elle remboursa le tiers de la somme à sa sœur et l’autre tiers à son frère.

« Je ne désire pas, monsieur, que l’aperçu des malheurs dont je vous ai bien faiblement esquissé les traits vous en fasse découvrir les détails !… Votre âme, sensible au souvenir d’un frère qui vous aimait comme son fils, souffrirait trop en mesurant la distance qui existe entre mon sort et celui qu’aurait dû avoir la fille de Mariano…, de ce frère qui, frappé comme d’un coup de foudre par une mort subite et prématurée (une apoplexie foudroyante), n’a pu dire que ces mots : « Ma fille…, Pio vous reste… « Malheureuse enfant !…

« Cependant ne croyez pas, Monsieur, que, quel que soit le résultat de ma lettre auprès de vous, les mânes de mon père puissent s’offenser de mes murmures, sa mémoire me sera toujours chère et sacrée.

« J’attends de vous justice et bonté. Je me confie à vous dans l’espoir d’un meilleur avenir. Je vous demande votre protection et vous prie de m’aimer comme la fille de votre frère Mariano a quelque droit de le réclamer.

« Je suis votre très humble

et très obéissante servante,

« FLORA DE TRISTAN. »

 

Après la lecture de cette lettre, on peut juger de ma sincérité, lorsque j’ai dépeint mon ignorance entière du monde, ma croyance à la probité, cette crédule confiance de la bonne foi, qui suppose les autres bons et justes comme on l’est soi-même ; crédule confiance dont mon oncle, celui qui avait fait profession de tant d’amour pour mon père, devait m’apprendre à connaître l’abus. Voici la réponse qu’il m’adressa :

Traduit de l’espagnol[5].

 

Mademoiselle Flora de Tristan.

Aréquipa le 6 octobre 1830.

 

« Mademoiselle et mon estimable nièce.

« J’ai reçu, avec autant de surprise que de plaisir, votre chère lettre du 2 juin dernier. Je savais, depuis que le général Bolivar a été ici en 1823, que mon frère bien-aimé, Mariano de Tristan, au moment de sa mort, avait une fille ; auparavant M. Simon Rodriguez, par vous connu sous le nom de Robinson, m’en avait dit autant ; mais, comme ni l’un ni l’autre ne m’ont donné aucune nouvelle ultérieure de vous ni du lieu où vous demeuriez, je n’ai pas pu vous entretenir de quelques affaires qui nous intéressaient, vous et moi. La mort de votre père m’a été annoncée officiellement par le gouvernement espagnol, sur la nouvelle que lui en avait donnée le prince de Masserano. J’ai envoyé, en conséquence, mes pleins-pouvoirs au général de Goyenèche, aujourd’hui comte de Guaqui, à l’effet de suivre les affaires de la succession de mon frère ; mais il n’a pu rien faire, par suite de l’invasion de l’Espagne par les Français, qui l’obligea de se rendre sur le continent américain pour des affaires d’une très grande importance. C’est également par suite de cette même invasion, que nous sommes restés pendant de longues années sans communication, et ensuite la guerre de l’Amérique nous a tellement occupés, que nous ne pouvions songer à d’autres choses, dont la distance qui nous sépare rendait la conclusion difficile. Cependant, le 9 avril 1824, j’ai envoyé à M. Changeur, négociant à Bordeaux, des pouvoirs spéciaux pour parvenir à découvrir votre séjour, par l’intermédiaire de ses agents à Paris, et les biens que le défunt avait laissés. Je lui ai donné l’adresse de la maison qu’il habitait lors de sa mort. Avant et après l’envoi de ma procuration, je lui avais très particulièrement recommandé, à plusieurs reprises, de ne pas épargner la moindre démarche pour savoir si vous existiez, vous et madame votre mère. Je n’ai obtenu autre chose que de me faire porter en compte les frais inutiles des recherches faites à votre sujet, recherches dont les preuves se trouvent en mon pouvoir. Comment, après vingt-ans, à partir de la mort de Tristan mon frère, sans avoir de vos nouvelles ainsi que de votre mère, pouvais-je me figurer que vous existassiez encore ? Oui, ma chère nièce, c’est une fatalité qu’aucune des lettres nombreuses qui m’ont été écrites par madame votre mère ne me soit parvenue, lorsque la première que vous m’avez adressée m’est parvenue sans retard. Je suis très connu dans ce pays-ci, et les rapports entre ses côtes et les vôtres sont assez fréquentes depuis huit ans, pour qu’au moins une de ses lettres fût arrivée. Ceci prouve d’une manière évidente que vous avez agi avec une sorte de négligence à cet égard.

« J’ai vu l’extrait baptistaire que vous m’avez envoyé, et j’y ajoute une foi pleine et entière, quant à votre qualité de fille reconnue de mon frère ; quoique cette pièce ne se trouve pas légalisée et signée par trois notaires qui certifient véritable la signature du curé qui l’a délivrée comme elle devrait l’être. Quant à votre mère et à sa qualité d’épouse légitime de feu mon frère, vous avouez vous-même, et vous le confessez, que la manière dont la bénédiction nuptiale lui a été donnée est nulle et de nulle valeur aussi bien dans ce pays-là que dans toute la chrétienté. En effet, il est extraordinaire qu’un ecclésiastique qui se dit respectable, comme M. Roncelin, se soit permis de procéder à un semblable acte, sans les attributions convenables à l’égard des contractants. Il est aussi tout à fait insignifiant qu’au moment de votre baptême il eût été déclaré que vous étiez fille légitime, comme est également insignifiant le document que vous me dites avoir été envoyé de Bilbao par l’intermédiaire de M. Adam, et par lequel dix personnes de ladite ville déposent avoir regardé et connu votre mère comme épouse légitime de Mariano : cette pièce prouve uniquement que c’est par pure et simple bienséance qu’on lui donnait cette qualité, ce titre. J’ai, au reste, dans la propre correspondance de mon frère, jusqu’à peu de temps avant sa mort, quelque chose qui peut me servir de preuve assez forte, quoique négative, de ce que j’avance ; c’est que mon frère ne m’a jamais parlé de cette union, chose extraordinaire lorsque nous n’avions rien de caché l’un pour l’autre. Ajoutez à cela que, s’il y eût une légitime union entre mon frère et madame votre mère, ni le prince Masserano ni aucune autre autorité n’auraient pu mettre les scellés sur les biens d’une personne décédée qui laissait une descendance légitime connue et née dans le pays. Convenons donc que vous n’êtes que la fille naturelle de mon frère, ce qui n’est pas une raison pour que vous soyez moins digne de ma considération et de ma tendre affection. Je vous donne très volontiers le titre de ma nièce chérie, et j’y ajouterai même celui de ma fille ; car rien de ce qui était l’objet de l’amour de mon frère ne peut qu’être pour moi extrêmement intéressant ; ni le temps ni sa mort ne sauraient effacer en moi le tendre attachement que je lui portais et que je conserverai pour lui toute ma vie.

« Notre respectable mère existe encore et compte déjà quatre-vingt-neuf ans. Elle conserve toute sa raison et toutes ses facultés physiques et morales, et fait le délice de toute sa famille, parmi laquelle elle a eu la bonté de partager actuellement ses biens pour avoir le plaisir de l’en voir jouir avant sa mort. Nous nous trouvions sérieusement occupés de ce partage, lorsque votre lettre m’est parvenue. Je la lui ai lue ; et, instruite de votre existence et de votre sort, à la prière de la famille elle vous fait et laisse un legs important de 3 000 piastres fortes en argent comptant que je vous prie de regarder comme une preuve de mon intérêt particulier pour vous, de l’inépuisable amour de notre mère envers son fils Mariano, et du souvenir ineffaçable de tous les membres de la famille.

« En attendant comme vous avez un droit équivoque aux biens de feu mon frère, que j’ai gérés en vertu des pleins-pouvoirs qu’il me donna le 20 novembre 1801, par devant le notaire royal de Notre-Dame de Begoña, dans la Biscaye, M. J. Antonio Oleaga, je vous envoie une copie du compte courant qui a existé entre nous deux. Il vous convaincra de ce qu’il n’existe aucun fonds appartenant à feu mon frère, attendu que l’affaire d’Ibañez a absorbé tout ce qui restait de lui lors de sa mort. Cette affaire aurait été terminée de suite si j’en avais eu connaissance, ou si les créanciers n’avaient été assez négligents pour laisser écouler onze années avant d’avoir fait aucune démarche pour être payés après la mort de mon frère, qu’ils ont dû avoir apprise ; de cette manière, les intérêts de la dette, quoique seulement de 4 %, ont doublé le capital à payer. Tout a été fatalité dans cette mort ; la manière dont elle a eu lieu et l’époque ont fait votre malheur et m’ont occasionné à moi une infinité de peines. Oublions tout cela, et tâchons d’y porter remède autant que possible.

« Mon fondé de pouvoirs et agent à Bordeaux est M. Bertera, sur lequel je vous envoie une traite ou mandat de 2 500 francs. Il sera nécessaire, pour en recevoir le montant, de lui envoyer votre certificat de vie fait devant un notaire. Tâchez de vous suffire avec cette somme, en attendant que je me procure les moyens de vous faire arriver les 3 000 piastres, montant du legs à vous fait, pour votre compte et à vos risques, mais pour la sûreté duquel legs je prendrai les mesures convenables. Vous ferez bien de placer ces 3 000 piastres fortes sur les fonds publics ou sur d’autres fonds, dans le cas où les événements politiques les rendent peu sûrs, afin de vous procurer par ce moyen un revenu assuré, qu’on vous paiera tous les six mois. Vous trouverez dans ma conduite une preuve non équivoque, quoique de peu de valeur, de mon attachement pour vous, et le temps, si je vis et que nous nous réunissions, vous prouvera combien j’aime la fille de mon frère Mariano.

« Écrivez-moi toutes les fois que vous le pourrez, en adressant vos lettres à M. Bertera de Bordeaux, par le canal duquel je vous écrirai également moi-même. Dites-moi quel est le lieu de votre résidence, parlez-moi de votre état, des projets que vous formez, des besoins que vous pouvez avoir, avec toute la confiance que doit vous inspirer ma sincérité. Je vous écris en espagnol, parce que j’ai tout à fait oublié le français.

« Je suis marié à une de mes nièces nommée Joaquina Florez ; et nous avons un enfant appelé Florentino et trois filles de huit, cinq et trois ans. Plaise à Dieu qu’ils puissent vous embrasser un jour, et que vous soyez à même de leur prodiguer vos caresses dans ce pays-là.

« En attendant ce plaisir, recevez l’assurance de toute mon affection.

« Signé PIO DE TRISTAN. »

 

Quand je reçus cette réponse, malgré la bonne opinion que j’avais des hommes, je compris que je ne devais rien espérer de mon oncle ; mais il me restait encore ma bonne maman, et tout mon espoir se tourna vers elle. Il paraît que mon oncle m’avait trompé en m’écrivant avoir lu ma lettre à ma bonne maman et à toute la famille ; car presque aucun des membres ne connaissait mon existence avant que je ne parusse, et j’ai acquis la conviction que ma bonne maman l’a ignorée aussi[6]. Je n’avais pas informé mon oncle de mon départ pour le Pérou ; et, n’ayant pas eu le temps de l’en prévenir, il ignorait encore que je fusse arrivée. Telle était ma position envers lui ; maintenant, je vais dire, en peu de mots, celle qu’il occupait dans le pays.

Don Pio de Tristan était revenu d’Europe, en 1803, avec le grade de colonel. Il fit cette terrible guerre de l’indépendance dans laquelle les Péruviens mirent tant d’acharnement à conquérir leur liberté. Mon oncle est un des plus habiles militaires que l’Espagne ait jamais envoyés dans ces contrées. Quand les troupes du roi Ferdinand furent obligées d’évacuer Buenos-Ayres et le territoire de la république Argentine, c’est lui qui les commandait en second, sous les ordres de notre cousin, M. Emmanuel de Goyenèche, frère de M. Mariano de Goyenèche, dont j’ai déjà parlé. Mon oncle était alors maréchal de camp. Ils effectuèrent leur retraite en se dirigeant sur le Haut-Pérou, traversèrent l’immense distance qui sépare Buenos-Ayres de Lima, ayant fréquemment des combats à soutenir, des fleuves à passer, et parcoururent des pays sur lesquels aucune route n’est tracée. Ces magnifiques soldats du roi, ces guerriers couverts d’or, habitués à la vie molle des villes de l’Amérique espagnole, eurent beaucoup à souffrir dans ces contrées sauvages. Ils vécurent, durant ce prodigieux trajet, des vivres qu’ils obtenaient à la pointe de leurs baïonnettes, des animaux sauvages qu’ils tuaient dans leurs chasses, et, enfin, des subsistances qu’ils trouvaient à acheter. Mon oncle m’a souvent raconté que, dans ces occasions, n’ayant plus d’argent dans la caisse de l’armée, il faisait tirer au sort les cavaliers, qui, tous, avaient des éperons en or massif, afin de déterminer lesquels d’entre eux donneraient un de leurs éperons pour payer les vivres. Un seul de ces soldats avait plus d’or qu’il n’en faudrait actuellement pour en équiper deux cents de la république. Ce luxe superbe des troupes espagnoles de l’Amérique leur donnait une haute idée d’elles-mêmes et de leur supériorité sur les peuples dont elles assuraient la soumission ; mais c’est un des ressorts qui s’usent le plus vite. Avec ce que coûtait, dans les colonies, un militaire espagnol, le roi aurait pu y maintenir vingt soldats allemands. Les populations indigènes ne brillent pas par leurs vertus martiales ; et, disséminées sur de vastes territoires, elles eussent été facilement soumises et contenues, si l’on y eût entretenu des troupes plus nombreuses, ce que l’Espagne pouvait faire sans augmenter ses dépenses. Aux yeux des personnes qui connaissaient l’Amérique du Sud, le moment de son indépendance était encore très reculé, et l’Espagne plus que suffisamment forte pour réprimer les révoltes qu’avait favorisées l’invasion de la Péninsule par Bonaparte. Mais les événements démentent continuellement les prévisions humaines. L’insurrection de Riego vint paralyser les efforts de la monarchie espagnole en tournant, contre le monarque, les forces destinées à soumettre les colonies, et l’indépendance de l’Amérique s’effectua. M. de Goyenèche et mon oncle avaient cinq mille hommes sous leur commandement lorsqu’ils quittèrent les rives de la Plata ; et quand, après deux ans de marches, de fatigues et de combats, ils parvinrent au Pérou, le tiers à peu près de ce nombre répondit à l’appel. La guerre dura quinze ans, au Pérou, entre les troupes du roi et les républicains ; mon oncle s’est trouvé à toutes les batailles que se livrèrent les deux partis, et, enfin, combattit à la dernière, à celle qui assura le triomphe de la cause républicaine, à la fameuse bataille d’Ayacucho, que gagnèrent les patriotes péruviens. Mon oncle nommé vice-roi par intérim, avait eu le courage d’accepter ces hautes fonctions, dans un moment où il y avait plus de périls que d’avantages à les remplir. Après la perte de la bataille, le parti royaliste se trouvant entièrement anéanti, force fut au vice-roi et à tous les officiers d’abandonner la partie. Mon oncle annonça alors qu’il allait retourner en Espagne avec sa famille et sa fortune. Mais les chefs de la république, appréciant sa bravoure et ses talents militaires, sentant aussi combien leur nouveau gouvernement avait besoin de s’attacher de pareils hommes, lui offrirent de rester chargé du commandement des troupes, en changeant seulement son titre de brigadier du roi contre celui de général de la république. Il n’accepta pas le commandement des troupes, préféra se faire nommer gouverneur de Cuzco, et se rendit dans cette province qu’il administra pendant six ans. Par cette conduite prudente, entièrement dans ses intérêts personnels, il espérait n’irriter aucun parti. Les choses se passèrent autrement : dans les temps de révolution, ce n’est que par des actes de dévouement qu’on obtient la confiance : l’habileté de l’administrateur ne saurait alors couvrir le défaut de conscience politique et la tiédeur d’opinion. Mon oncle s’aliéna à jamais les royalistes, qui le considèrent comme un traître, et inspira la méfiance la plus soupçonneuse aux républicains. En vain employa-t-il toutes les ressources de son esprit à se rallier ces deux partis, aimant l’ancien par goût, et servant le nouveau par intérêt, il ne put y réussir. Les royalistes le craignaient, parce qu’il avait le pouvoir en main, mais le reniaient comme un parjure, tandis que les républicains contrôlaient tous ses actes au point de lui rendre ses fonctions tout à fait pénibles. Mon oncle lutta longtemps contre les vexations qu’il éprouvait, de toutes parts, avec une opiniâtreté que je serais presque tentée de dire admirable. À la fin, les haines devinrent tellement violentes, qu’il crut prudent de quitter un pays où sa vie n’était plus en sûreté. Il donna sa démission et revint à Aréquipa, où il aurait pu vivre aussi bien et avec autant de luxe qu’un homme qui a deux cent mille livres de rente le peut faire en tout lieu de la terre ; mais il avait été habitué au commandement, et, seules, les jouissances de la fortune n’avaient plus de charme pour lui. Il fallait qu’il fût entouré d’un brillant état-major ou d’une foule nombreuse d’employés ; qu’enfin l’activité de son esprit fût engagée par de grands intérêts pour qu’il se sentit vivre. Voulant tromper ce besoin, il se mit à voyager dans toutes ses sucreries, et fit bâtir une magnifique maison de campagne : cependant aucun de ces soins ne put le distraire de son ambition. Il intrigua dans l’ombre, et ses manœuvres souterraines obtinrent tant de succès, qu’il ne s’en fallut que de cinq voix qu’il fût porté à la présidence du Pérou. Ses partisans, pour le dédommager de ce désappointement, le nommèrent préfet d’Aréquipa. Mon oncle administra les nouveaux intérêts qui lui étaient confiés avec autant d’intelligence que de zèle, fit beaucoup d’embellissements à la ville, et porta sa sollicitude sur tout ce qui pouvait contribuer à développer la prospérité publique. Néanmoins, loin de se calmer, les haines se ranimèrent à mesure qu’il acquérait de nouveaux titres à l’estime de ses concitoyens. Les royalistes répétèrent leurs récriminations contre lui, les républicains reprirent aussi leurs méfiances. Les journaux qui, au Pérou, sont plus virulents que partout ailleurs, attaquèrent mon oncle avec tant d’acharnement, qu’au bout de deux ans il se vit encore forcé de donner sa démission ; et, cette fois aussi, sa vie fut menacée. Un de nos cousins, militaire d’une violence extrême, indigné des attaques et des courages qui sans cesse paraissaient contre don Pio de Tristan dans le journal la République, alla trouver le rédacteur en chef, se prit de paroles avec lui, et mit fin à la dispute en lui donnant un soufflet si violent, qu’il faillit lui crever un œil. Le journaliste, furieux, jura qu’il s’en vengerait sur mon oncle ; celui-ci, connaissant l’exaspération des partis politiques contre lui, ne jugea pas prudent d’attendre que le journaliste, rétabli, fût excité à réaliser sa menace, et se retira au Chili.

Pour qu’on ait une idée de la virulence des attaques dont mon oncle était l’objet, je citerai ici un passage d’une feuille qui courut à Aréquipa et dans tout le Pérou : je la traduis textuellement :

 

« Électeurs et Aréquipéniens,

« Si vous voulez un président qui entende l’art de la guerre, et qui, avec sa profonde intelligence, se laisse vaincre par une armée forte seulement du tiers de la sienne, comme cela lui arriva à Salta, élisez le señor Tristan. Si vous voulez un homme d’honneur, mais qui manque continuellement à ses serments, soit comme magistrat, soit comme particulier, et dont la mauvaise foi est connue de toutes les nations européennes, comme on peut le voir dans l’Atlas historique écrit à Paris par le comte de Las-Cases, élisez le señor Tristan. Si vous voulez un homme d’esprit et de rare talent, pour tromper tout le monde, comme il le fit à son collègue Belgrano, envers lequel il faussa toutes conventions, et le laissa ensuite compromis avec le gouvernement, nommez le señor Tristan. Si vous voulez un homme qui possède un flair tout particulier pour découvrir les vrais patriotes et les persécuter jusqu’au tombeau, prenez le señor Tristan. Si vous voulez un homme qui aspire à la présidence de la république, à cause des grands services qu’il a rendus à son maître le roi, élisez le señor Tristan. Si vous voulez un citoyen aimable, poli et charitable, mais hypocrite par nature, prenez le señor Tristan. Si vous voulez un homme fidèle et conséquent avec le roi, nommez le señor Tristan. Enfin, si vous voulez un homme dont les mains sont souillées du sang des victimes sacrifiées devant l’autel de nos anciens oppresseurs, oh ! alors, prenez le señor don Pio de Tristan !!! S’il y a un homme pour qui les mannes de Lavin et Villonga demandent une juste punition, c’est le señor don Pio de Tristan ! Si vous voulez être régis par l’ennemi le plus acharné du peuple et qui, avec sa tactique dorée, n’a jamais travaillé que contre les intérêts de sa patrie, nommez le célèbre don Pio ! Si vous voulez un président qui surpasse en mérite tous les autres, mais qui recevra à bras ouverts les navires de guerre que l’Espagne enverra pour vous exterminer, oh ! alors, nommez don Pio de Tristan. Électeurs ! si les Péruviens ont versé leur sang pour être gouvernés par des godos (carlistes enragés) et des lâches qui n’ont su que capituler, par des monstres qui, tant de fois, ont renié la nature et l’humanité, élisez don Pio, vous ferez plaisir à l’Espagne, à laquelle, aujourd’hui même, il fait valoir ses services, et vous détruirez à jamais le repos et le bonheur des Péruviens.

« Nous vous engageons à voter des remerciements au Globe de Lima, dont chaque jour les colonnes sont remplies des éloges pompeux du très célèbre et très honorable señor don Pio de Tristan !… »

 

Quand j’arrivai au Pérou, il était de retour depuis dix mois seulement, et songeait alors à se faire nommer président. Ses projets d’ambition avaient contribué à lui faire hâter son retour, pour le moins, autant que le désir de revoir sa famille.

Mon oncle, par ses intrigues, pouvait bien réussir à se concilier des intérêts de coteries politiques ; mais, d’après l’exposé qui précède, il est facile de juger qu’il n’avait dû conquérir l’affection d’aucune classe de citoyens. Tous le craignaient, particulièrement les employés du gouvernement, parce qu’il était presque toujours au pouvoir, et tous au fond le détestaient.

Les Péruviens sont politiques en toute circonstance, flatteurs, bas, vindicatifs et poltrons. D’après ce caractère des gens du pays et la haute influence gouvernementale de mon oncle, on s’expliquera facilement leurs façons d’agir à mon égard.

Revenons maintenant à la poste d’Islay, dans la maison de don Justo de Medina.

De ma chambre, je voyais toutes les personnes qui entraient chez don Justo ou visitaient les dames dans une pièce joignant le bureau. J’étais surprise de voir la quantité de monde allant et venant dans cette maison : je remarquai aussi que tout ce monde avait un air inquiet et affairé. Je parlais peu l’espagnol, mais le comprenais très bien, et quelques phrases saisies au passage m’apprirent que j’étais l’objet de toutes ces visites. Le docteur, qui était allé à la douane pour nos malles, rentra et vint à moi avec un air de mystère et de joie dont je ne pouvais deviner la cause : — Ah ! mademoiselle, me dit-il à voix basse, si vous saviez dans quel scélérat de pays nous sommes ? ces gens du Pérou sont aussi flatteurs et aussi vils que les Mexicains. Oh ! chère France, pourquoi faut-il qu’un petit médecin ne puisse faire une petite fortune à Paris ?

— Quoi, déjà, docteur, en malédictions contre le pays !… Quel mal ces gens-là vous ont-ils donc fait ?

— Aucun encore ; mais jugez, par l’échantillon que je vais vous donner, de ce qu’on peut attendre d’eux. J’ai l’air de ne pas comprendre l’espagnol, afin qu’ils ne se déguisent pas devant moi ; eh bien ! apprenez que ces coquins ont mis en délibération s’ils devaient vous faire bon accueil, ou s’il ne serait pas plus prudent de vous faire froide mine par la crainte qu’ils ont de déplaire à don Pio de Tristan ? Heureusement, pour vous, il se trouve ici un ennemi juré de votre oncle, lequel est prêtre et député. On le considère comme le chef du parti républicain ; il se rend à Lima, et se nomme Francisco Luna Pizarro. Il loge chez le directeur de la douane, don Basilio, qui, ne sachant comment en agir à votre égard, l’a consulté. Le prêtre a répondu immédiatement qu’il fallait vous recevoir avec beaucoup de distinction, et lui-même a voulu venir vous rendre visite. Vous allez le voir paraître.

Effectivement, peu d’instants après, le fameux prêtre Luna Pizarro, petit La Mennais péruvien, vint me rendre visite avec don Basilio de la Fuente et les notables du lieu. Après cette visite officielle, vinrent successivement les dames d’Aréquipa qui se trouvaient à Islay pour prendre les bains de mer ; ensuite se présentèrent des personnes de classes moins élevées. Don Justo nous donna un bon dîner, et, pour me fêter dignement, il réunit chez lui les musiciens et les danseurs de l’endroit, afin de me régaler d’un bal à la mode du pays. Les danses se prolongèrent jusqu’après minuit.

J’attendais avec impatience que tous les convives se fussent retirés, car je tombais de fatigue. Enfin, je pus me coucher : mais, hélas ! à peine dans mon lit, je me sentis comme dans une fourmilière de puces. Depuis mon arrivée, j’en avais été très incommodée, mais pas à ce point. Je ne pus dormir de la nuit, et les piqûres de ces insectes enflammèrent mon sang à un tel degré, que j’en eus la fièvre. Je me levai aussitôt que le jour parut, et sortis dans la cour pour prendre l’air. J’y trouvai le docteur qui se lavait la figure, le cou et les bras en pestant contre les puces : pour toute réponse, je lui montrai mes mains qui étaient toutes couvertes d’ampoules. Le bon Justo fut désolé que les puces nous eussent empêchés de dormir. Madame Justo me dit avec embarras : — Mademoiselle, je n’ai pas osé vous parler de ce qu’il fallait faire pour qu’elles vous incommodassent moins ; ce soir, je vous l’enseignerai.

Le matin, l’homme d’affaires de mon oncle vint me dire qu’il avait fait partir un courrier pour Camana, afin de prévenir ma famille de mon arrivée. Il ne doutait pas que mon oncle ne m’envoyât chercher aussitôt qu’il saurait que j’étais à Islay. Je réfléchis quelques instants, et, d’après tout ce que je savais de mon oncle, je ne pensai pas qu’il fût prudent d’aller immédiatement chez lui à la campagne me mettre en quelque sorte à sa discrétion. Je crus qu’il valait beaucoup mieux me rendre directement à Aréquipa, afin d’y prendre des informations, d’y tâter le terrain et d’attendre là que mon oncle abordât le premier la question d’intérêts. Je répondis à cet homme d’affaires que je partirais le lendemain pour Aréquipa, me sentant trop fatiguée pour aller à Camana. Je chargeai le docteur de nos apprêts de voyage, afin que nous pussions nous mettre en route le lendemain au point du jour.

Le reste de la journée se passa à recevoir des visites d’adieu, à parcourir le pays ; puis, le soir, je fus chez l’administrateur de la douane, qui m’avait invitée à un thé. Pour que l’hospitalité fût plus splendide, il avait, ainsi que don Justo, réuni les musiciens et les danseurs de la bourgade, et le bal se prolongea jusqu’à une heure du matin. Afin de ne pas m’endormir, j’avais eu recours au café dont je pris plusieurs tasses ; il était très bon, mais j’en fus fort agitée. Rentrée dans ma chambre, madame Justo vint me montrer comment il fallait se garantir des puces. Elle plaça quatre ou cinq chaises à la suite les unes des autres, de telle sorte que la dernière aboutissait au lit ; elle me fit déshabiller sur la première chaise : je passai sur la seconde n’ayant plus que ma chemise, madame Justo emporta tous mes vêtements hors de la chambre, en me recommandant de m’essuyer avec une serviette, afin de faire tomber les puces adhérentes au corps ; ensuite j’allai de chaise en chaise jusqu’au lit où je pris une chemise blanche sur laquelle on avait jeté beaucoup d’eau de Cologne. Ce procédé me procura deux heures de tranquillité ; mais, après, je me sentis assaillie par des milliers de puces qui arrivaient à mon lit. Il faut avoir vécu dans les pays où ces insectes abondent, pour pouvoir se figurer le supplice de leurs morsures. Les douleurs qu’on en éprouve agacent les nerfs, enflamment le sang et donnent la fièvre. Le Pérou est infesté de ces insectes. Dans les rues d’Islay, on les voit sauter sur le sable. Il est impossible de s’en garantir totalement ; mais, avec plus de propreté dans les usages du pays, on en serait beaucoup moins incommodé.

VII

LE DÉSERT

À quatre heures du matin, le muletier vint prendre les bagages. Pendant qu’il les chargeait, je me levais, j’étais rompue, harassée de fatigue, et, selon mon usage, je me ranimai en prenant force café.

Quand je vins à vouloir monter sur ma mule, je la trouvai très mauvaise, et surtout très mal harnachée pour un si long voyage. J’en fis faire l’observation au docteur, qui s’était chargé du soin de me la procurer, en le félicitant d’avoir été plus heureux dans le choix de sa mule, celle qu’il montait étant aussi bonne que convenablement harnachée. Je regardais M. de Castellac, et pensais à M. David. Ah ! qu’il a bien raison, me disais-je à moi-même, voilà comme sont les hommes ; tout pour eux ! le moi, rien que le moi. Si, alors, j’avais été initiée plus avant dans la connaissance du monde, j’aurais dit à ce bon docteur qui prenait tant d’intérêt à moi : Docteur, je ne partirai pas que vous ne m’ayez trouvé une bonne mule et une selle commode. Il se fût procuré l’une et l’autre, car il pensait que je pourrais lui être utile. Mais il m’assura qu’ayant cherché par tout le pays, il n’avait pu découvrir rien de mieux. Je le crus : je n’aurais jamais pu imaginer alors qu’un homme auquel on vient de rendre quelques services pût si tôt en perdre le souvenir, ou les considérât du même œil dont l’industriel qui exploite la foule envisage les objets dont il s’est emparé. Don Justo me prêta un tapis dont on couvrit le coussin rembourré en paille mis en guise de selle sur le dos de l’animal ; cette selle économique dans le pays, se nomme torche. Je m’arrangeai de mon mieux. Toutes les personnes, autour de nous, me disaient que je faisais une imprudence de partir aussi mal montée ; que le voyage étant long et pénible, il valait mieux le retarder que le faire avec cette monture. Mais la jeunesse est confiante en elle-même, et ses désirs accueillent rarement les délais. Je me reposais sur ma force morale, sur cette volonté qui ne m’a jamais trahie ; je ne tins aucun compte des prières du bon Justo ni de celles de sa femme et de sa fille, qui me répétaient qu’elles avaient failli succomber à la fatigue dans leur dernier voyage à Aréquipa. Je partis : c’était le 11 septembre 1833, à cinq heures du matin.

Au commencement du voyage, je me trouvais passablement sur ma mule. Le café que j’avais bu me donnait une force factice, je me sentais infatigable et très satisfaite du parti que j’avais pris. À peine eûmes-nous quitté la hauteur d’Islay pour nous enfoncer dans les montagnes, que nous fumes rejoints par deux cavaliers. Ils étaient cousins de l’administrateur de la douane d’Islay : l’un se nommait don Balthazar de la Fuente, et l’autre don José de la Fuente. Ces messieurs m’abordèrent en me demandant si je voulais les accepter pour compagnons de route ? Je les remerciai de leur galanterie, et fus charmée de l’heureuse rencontre, car le courage de M. de Castellac ne me laissait pas sans quelques inquiétudes. Le docteur, habitué à voyager dans le Mexique, où les routes sont infestées de brigands, craignit qu’il n’en fût de même dans le Pérou. Il s’était armé de pied en cape, quoique la bravoure ne fût pas son fort ; mais c’était pour effrayer les brigands, et non dans l’intention de se servir de ses armes : il espérait leur être un épouvantail, et ne ressemblait pas mal, dans son accoutrement, à don Quichotte, sans prétendre le moins du monde à l’héroïque valeur de ce noble chevalier. Il portait à sa ceinture une paire de pistolets ; par dessus, un ceinturon auquel pendait un grand sabre de lancier, de plus un baudrier auquel était attaché un couteau de chasse, enfin deux gros pistolets à l’arçon de sa selle. Ces apparences militaires contrastaient de la manière la plus burlesque avec sa chétive personne et sa toilette plus que mesquine. Le docteur avait une culotte de peau dont il s’était servi pour son voyage du Mexique, des bottes à revers avec de longs éperons venant aussi du Mexique, une petite veste de chasse en drap vert, si juste, si râpée, qu’on craignait de la voir éclater sur lui. Sa tête était couverte d’une calotte de soie noire, et, par dessus, d’un énorme chapeau de paille. À tout cela, il faut ajouter l’accompagnement des paniers, des bouteilles sur le devant de sa mule, et, sur la croupe, des couvertures, des tapis, des foulards, des manteaux, en un mot, de tout le bataclan d’un homme qui, habitué à voyager dans le désert, craint de manquer de tout. Quant à moi, j’ignorais ce que sont de tels voyages, et j’étais partie comme je le ferais de Paris pour aller à Orléans. J’avais des brodequins en coutil gris, un peignoir en toile brune, un tablier de soie, dans la poche duquel étaient mon couteau et mon mouchoir ; sur ma tête un petit chapeau en gros des Indes bleu : j’avais pris cependant mon manteau et deux foulards.

Nous descendîmes la montagne, dont le périlleux chemin nous mena à Guerrera, à une lieue d’Islay. Là nous vîmes des sources d’eau vive, des arbres et quelque peu de végétation. Il y avait cinq ou six cabanes habitées par des muletiers. Ces messieurs de la Fuente lièrent conversation avec moi, et ma parlèrent de l’étonnement qu’avait produit mon arrivée, à laquelle on ne pouvait s’attendre, mon oncle n’ayant jamais fait mention de moi ; ils vinrent ensuite à causer de ma bonne maman, et, ne pouvant se douter du mal qu’ils me faisaient, ils déploraient la perte que j’avais faite dans cette respectable femme, aussi généreuse que juste. Je ne parlais jamais de ce cruel événement depuis que j’en avais été informée ; à Valparaiso, ces messieurs évitaient avec soin tout ce qui aurait pu y reporter ma pensée : le docteur avait la même attention ; à Islay personne ne m’en avait dit un mot. Mais il y a par tout pays beaucoup de gens auxquels le désir de causer fait oublier les convenances. Ce que don Balthazar et son cousin me dirent sur ma grand-mère réveilla toutes mes douleurs, et m’attendrit à un tel point que je ne pus pas retenir mes larmes. Quand ces messieurs virent l’effet de leurs paroles, ils tâchèrent de me calmer en changeant le cours de la conversation ; mais ils avaient excité ma sensibilité, et je ressentais un besoin impérieux de pleurer. Je les laissais cheminer devant avec le docteur, et, marchant à l’écart, je donnais un libre cours à mes larmes.

L’état dans lequel je me trouvais tient à mon organisation nerveuse. Après de grandes fatigues, j’ai toujours ressenti les mêmes effets. Les deux jours que je venais de passer à Islay m’avaient excessivement fatiguée : l’émotion de me voir sur ce col après tant de peines pour l’atteindre, la difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais, mais que je n’étais pas dans l’habitude de parler, la multitude de visites qu’il m’avait fallu recevoir, les nuits fiévreuses causées par les maudites puces, la quantité de café que j’avais prise, tout cela avait surexcité en moi le système nerveux de la manière la plus violente.

Je crus d’abord que les pleurs que je versais me soulageraient ; mais, bientôt après, j’éprouvais un mal de tête excessif. La chaleur commençait à devenir extrême ; la poussière blanche et épaisse soulevée par les pieds de nos bêtes venait encore accroître ma souffrance. Il me fallait tous les efforts de mon courage pour me soutenir sur ma mule. Don Balthazar maintenait ma force morale en m’assurant qu’une fois hors des gorges des montagnes, nous entrerions en rase campagne, où nous trouverions un air pur et frais. J’avais une soif dévorante ; je buvais à chaque instant de l’eau avec du vin du pays ; ce mélange, si salutaire ordinairement, redoubla mon mal de tête, tant ce vin est fort et capiteux. Enfin nous sortîmes de ces gorges étouffantes dans lesquelles je n’ai jamais senti le plus léger souffle du zéphyr, et où un soleil ardent échauffe le sable comme dans une fournaise. Nous gravîmes la dernière montagne ; arrivés à son sommet, l’immensité du désert, la chaîne des Cordillères et les trois gigantesques volcans d’Aréquipa se découvrirent à nos regards. À la vue de ce magnifique spectacle, je perdis le sentiment de mes souffrances ; je ne vivais que pour admirer, ou plutôt ma vie ne suffisait pas à mon admiration. Était-ce le céleste parvis qu’un pouvoir inconnu me faisait contempler, et le divin séjour était-il au delà de cette digue de hautes montagnes qui unissent le ciel à la terre, au delà de cet océan de sable ondoyant dont elles arrêtent le progrès ? Mes yeux erraient sur ces flots argentés, les suivaient jusqu’à ce qu’ils les eussent vus se confondre avec la voûte azurée, et se reportaient ensuite sur ces marchepieds des cieux, sur ces hautes montagnes dont la chaîne est sans terme, dont les milliers de cimes couvertes de neige étincellent en reflets du soleil, et tracent sur le ciel la limite occidentale du désert avec toutes les couleurs du prisme. L’infini frappait tous mes sens de stupeur : mon âme en était pénétrée, et, comme à ce pasteur du mont Oreb, Dieu se manifestait à moi dans toute sa puissance, dans toute sa splendeur. Puis mes regards se dirigeaient sur ces trois volcans d’Aréquipa unis à leur base, y présentant le chaos dans toute sa confusion, et portant aux nues leurs trois sommets couverts de neiges qui réfléchissent les rayons du soleil, et, parfois, les flammes de la terre, immense flambeau à trois branches qui s’allume pour de mystérieuse solennités, symbole d’une trinité qui passe notre intelligence. J’étais en extase et ne cherchais point à deviner les mystères de la création : mon âme s’unissait à Dieu dans ses élans d’amour. Jamais aucun spectacle ne m’avait autant émue, ni les ondes du vaste Océan dans leur épouvantable courroux, ou lorsqu’elles s’agitent étincelantes de clartés dans les nuits des tropiques, ni le brillant coucher du soleil sous la ligne équinoxiale, ni la majesté d’un ciel resplendissant d’innombrables étoiles, n’avaient produit sur moi un aussi puissant étonnement que cette sublime manifestation de Dieu.

Ces messieurs ne nous avaient pas prévenus ; ils n’avaient voulu jouir de l’effet que produirait sur moi la vue de ces grandes œuvres de la création. Don Balthazar jouissait de mon ravissement, et me dit, avec un vif sentiment d’orgueil national : — Eh bien ! mademoiselle, que pensez-vous de cette vue ? Avez-vous rien de semblable dans votre belle Europe ?

— Don Balthazar, la création révèle en tous lieux la haute et toute-puissante intelligence de son auteur ; mais il se manifeste ici dans toute sa gloire, et ce spectacle solennel vaut la peine qu’on vienne des extrémités de la terre pour le contempler.

Pendant que j’admirais toutes ces merveilles, le docteur et don José, au lieu de passer leur temps à s’extasier dans la contemplation de ces éternelles glaces et de ces sables brûlants, m’avaient fait préparer un lit sur des tapis, et dresser une petite tente pour me garantir du soleil. Je m’étendis sur ce lit, et nous nous mîmes à faire un repas où tout était en abondance. La bonne madame Justo avait remis au docteur un panier bien garni de viandes rôties, de légumes, de gâteaux et de fruits. Les deux Espagnols s’étaient aussi très bien munis, ils apportaient des saucissons, du fromage, du chocolat, du sucre et des fruits ; en liquides, du lait, du vin et du rhum. Notre repas fut long : je ne me laissais pas d’admirer. Après le dîner, ce fut le tour du docteur. Enfin il fallut repartir : nous avions trente-quatre lieues à parcourir sans rencontrer vestige d’eau ; nous n’en avions fait que six, et il était dix heures.

Don José me donna sa jument, parce qu’elle allait mieux que ma mule, et nous nous remîmes en route. Le magnifique panorama dont j’avais l’âme remplie me tint quelque temps comme fascinée sous la puissance de son charme ; mes sens étaient captifs, et il y avait près d’une demi-heure que nous cheminions péniblement, sans que l’affreux désert dans lequel nous étions engagés eût encore produit sur moi aucune impression. La souffrance physique vint me ravir à mon extase intellectuelle ; tout à coup mes yeux s’ouvrirent, je me crus au milieu d’une mer limpide et bleue comme le ciel qu’elle réfléchissait ; j’en voyais les vagues onduler mollement ; mais, à l’ardeur de fournaise qui s’en élevait à l’atmosphère étouffante dont j’étais environnée, à cette poussière fine, imperceptible et cuisante comme le duvet de l’ortie qui se collait à ma figure, je pensais que, déçue par une illusion, je voyais, sous l’aspect de l’eau, un feu liquide ; et, portant mes regards vers les Cordillières, j’éprouvais le tourment de l’ange déchu, banni du ciel.

— Don Balthazar, lui demandai-je avec effroi, est-ce du métal fondu dans lequel nous sommes, et avons-nous longtemps à marcher dans cette mer de feu ?

— Vous avez raison, mademoiselle ; le sable est tellement brûlant, qu’on peut bien le prendre pour du verre en fusion.

— Mais, señor, le sable est liquide ?

— Mademoiselle, c’est l’effet du mirage qui vous le fait paraître ainsi ; regardez, nos mules de charges s’y enfoncent actuellement jusqu’aux genoux : elles sont haletantes, le sable brûle leurs pieds ; et, néanmoins, comme vous elles croient voir dans l’éloignement une nappe d’eau. Voyez-les redoubler d’efforts pour atteindre cette onde fugitive, leur soif ardente s’en irrite ; les pauvres bêtes ne pourraient résister longtemps au supplice de cette déception.

— Avons-nous de l’eau pour les désaltérer.

— On ne leur en donne jamais en route ; le propriétaire du tambo en fait provision pour les voyageurs qu’il sait devoir lui arriver.

— Don Balthazar, malgré l’explication que vous venez de me donner, je crois toujours voir distinctement des vagues.

— Cette pampa est couverte de petits monticules de sables que le vent amoncelle, pareils à ceux-ci ; vous voyez qu’effectivement ils ont la forme des vagues de la mer, et le mirage, dans l’éloignement, leur en prête l’agitation ; du reste, ils ne sont guère plus stables que les vagues de l’Océan ; les vents les bouleversent sans cesse.

— Alors il doit y avoir beaucoup de dangers à se trouver dans la pampa quand le vent souffle avec violence ?

— Oh ! oui ; il y a quelques années que les muletiers, se rendant d’Islay à Aréquipa, furent ensevelis avec leurs mules par une trombe ; mais ces événements sont très rares.

Nous cessâmes de causer. Je songeais à la faiblesse de l’homme en présence des dangers auxquels il est exposé dans ces vastes solitudes, et une sombre terreur s’empara de moi ; la tempête du désert, me disais-je, est plus redoutable que celle de l’Océan. La soif, la faim menacent continuellement l’homme au milieu de ces sables sans limites ; s’il s’égare, ou s’arrête, il périt. Vainement, s’agite-t-il, regarde-t-il dans toutes les directions, pas le moindre brin d’herbes ne s’offre à sa vue. L’espérance ne peut naître en lui, partout entouré d’une nature morte ; une immensité, que ses efforts ne peuvent franchir, le sépare de ses semblables ; et cet être, si orgueilleux, reconnaît, dans les angoisses, qu’il ne peut rien où Dieu n’a pas pourvu pour lui. J’invoquais donc Dieu avec ferveur pour qu’il me vint en aide, et m’abandonnai à sa providence.

Je portais les yeux sur mes compagnons de voyage : le docteur était morne, silencieux ; don José, par les paroles qu’il lui adressait, manifestait l’inquiétude que lui causait la lenteur de notre course ; don Balthazar, se confiant dans sa force, et habitué à voyager dans le désert, paraissait seul n’en être pas affecté.

Vers midi, la chaleur devint si forte, que mon mal de tête redoubla au point que je ne pouvais plus me tenir à cheval. Le soleil et la réverbération du sable me brûlaient la figure, une soif ardente desséchait mon gosier ; enfin, une lassitude générale, que ma volonté ne pouvait plus vaincre, faisait que je tombais comme morte. Deux fois, je me trouvai mal à perdre connaissance. Mes trois compagnons de voyage, étaient au désespoir ; le docteur voulait me saigner : heureusement que don Balthazar s’y opposa ; car, sans nul doute, je serais morte s’il avait laissé faire ce nouveau Sangrado. On me coucha sur mon cheval, et je serais tentée de croire qu’une main invisible me soutenait : marchant ainsi à la grâce de Dieu, je ne tombai pas une seule fois. Enfin, le soleil disparut derrière les hauts volcans, et peu à peu la fraîcheur du soir me ranima. Don Balthazar, pour exciter mon courage, employa un moyen fort usité en pareille circonstance, lequel consiste à tromper le voyageur sur la distance qui le sépare du tambo[7]. Il me disait que nous n’en étions qu’à trois lieues. — Consolez-vous, chère demoiselle, bientôt vous allez voir luire la lumière du phare suspendu à la porte de cette belle auberge. Le rusé Balthazar savait bien que nous en étions encore à plus de six lieues ; il comptait sur la première étoile qui paraîtrait au-dessus des Cordillières pour donner de la vraisemblance à sa supercherie ; mais la nuit devint tout à fait sombre et notre inquiétude fut alors bien grande. Il n’y a pas de chemin tracé à travers le désert, et n’ayant pas, dans l’obscurité, les étoiles pour nous guider, nous courions le risque de nous égarer, de mourir de faim et de soif au milieu de ces vastes solitudes. Le docteur se répandait en lamentations pitoyables, et don Balthazar, d’un caractère très gai, le plaisantait de la manière la plus bouffonne. Nous nous en remîmes à l’instinct de nos bêtes : les muletiers, dans pareilles circonstances, n’ont pas d’autre boussole, et c’est la plus sûre.

Autant, dans cette pampa, les journées sont brûlantes par l’ardeur du soleil et la réverbération du sable, autant les nuits y sont froides par l’influence de la brise qui a traversé les neiges des montagnes. Le froid me fit beaucoup de bien ; je me sentis plus forte ; la douleur de tête diminua, et je pressai mon cheval avec une vigueur qui étonna ces messieurs ; deux heures auparavant, j’étais à la mort, et, maintenant, je me sentais de la force. Je n’avais pas été dupe de la déception que don Balthazar cherchait à exercer sur moi, en m’indiquant une étoile comme étant la lanterne du tambo, et ce fut moi qui vis avant tous la véritable lanterne. Ah ! quelle sensation ineffable de joie cette vue me fit éprouver ! Ce fut celle du malheureux naufragé qui, prêt à succomber, aperçoit un navire venant à son secours. Je poussai un cri et fis partir mon cheval au grand galop. La distance était encore bien longue ; mais la vue de cette petite lanterne soutint mon courage. Nous arrivâmes au tambo à minuit. Don Balthazar était allé en avant avec son domestique pour me faire préparer un lit et un bouillon. En arrivant, je me couchai, pris mon bouillon et ne pus dormir ; trois choses m’en empêchèrent : les puces que je trouvai là en bien plus grande abondance qu’à Islay, le bruit continuel qui se faisait dans cette auberge, enfin l’inquiétude que les forces ne vinssent à me faillir et que je ne pusse achever la route.

Cette auberge n’existait que depuis un an. Auparavant, il fallait se résigner à coucher sur la terre au milieu du désert. Cette maison consiste en trois pièces séparées entre elles par des cloisons faites en bambou : la première de ces pièces est affectée aux muletiers et à leurs bêtes, la suivante aux voyageurs, et la dernière, habitée par les maîtres de l’établissement, sert en même temps de cuisine et de magasin. Les voyageurs des deux sexes couchent ordinairement dans la pièce du milieu ; mais ces messieurs de la Fuente, qui eurent pour moi, depuis l’instant de notre rencontre jusqu’à la fin du voyage, les attentions les plus délicates, les soins les plus affectueux, ne voulurent pas, malgré mes instances, rester dans cette chambre et me la laissèrent en entier. Ils se retirèrent avec le docteur dans la cuisine, où ils furent très mal sous tous les rapports et ne dormirent pas plus que moi. Quoique leur conversation fût à voix basse, j’en entendais assez pour être effrayée de ma situation. Don Balthazar disait au docteur : — Je ne crois pas prudent, je vous l’avoue, d’emmener ce matin avec nous cette pauvre demoiselle : elle est dans un tel état de faiblesse que je crains qu’elle ne meure en route, d’autant plus que le chemin qui nous reste à faire est beaucoup plus pénible que celui que nous avons déjà fait. Je suis d’avis que nous la laissions ici, et, demain, nous enverrions la prendre avec une litière. À ce propos, le maître de l’auberge intervenait en faisant observer qu’il n’était pas sûr d’avoir de l’eau, que son approvisionnement était épuisé, et que, s’il ne lui en arrivait pas, je pourrais périr de soif.

Ces paroles me firent frémir d’horreur : l’idée qu’on songeait à m’abandonner dans ce désert, que les gens grossiers auxquels je serais confiée, rendus cruels par la soif, me laisseraient périr peut-être faute d’un verre d’eau ; cette idée ranima mes forces, et quoi qu’il dût en arriver, je préférai mourir de fatigue que de soif. J’éprouvai encore, dans cette circonstance, combien l’instinct vital est puissant sur nous. La crainte d’une mort aussi affreuse m’excita à un tel point, qu’à trois heures du matin j’étais prête. J’avais arrangé mes cheveux, fendu mes brodequins sur le dessus afin que mes pieds gonflés fussent plus à l’aise ; j’étais habillée convenablement, j’avais mis toutes mes affaires en ordre, et j’appelai le docteur en le priant de me faire faire une tasse de chocolat. Ces messieurs furent surpris de me voir aussi bien : je leur dis que j’avais dormi et que je me sentais tout à fait remise. Je pressai les apprêts du départ, et nous quittâmes le tambo à quatre heures du matin.

Il faisait très froid : don Balthazar me prêta un grand poncho[8], bien doublé en flanelle ; on m’entortilla chaque matin d’un foulard ; et, grâce à toutes ces précautions, je cheminai sans trop souffrir de la température.

En sortant du tambo, le paysage change entièrement d’aspect : là finit la pampa ; on entre dans un pays montagneux, qui ne présente non plus aucun vestige de végétation ; c’est la nature morte dans tout ce qu’elle a de plus triste. Pas un oiseau qui vole dans l’air ; pas le moindre petit animal qui coure sur la terre ; rien qu’un sable noir et pierreux. L’homme, dans son passage, a encore augmenté l’horreur de ces lieux. Cette terre de désolation est jonchée des squelettes d’animaux morts de faim et de soif dans cet affreux désert : ce sont les mulets, des chevaux, des ânes ou des bœufs. Quant aux llamas, on ne les expose pas dans ces traversées, qui sont beaucoup trop pénibles pour leur organisation ; ils ont besoin de beaucoup d’eau et d’une température froide. La vue de ces squelettes m’attristait profondément. Les animaux attachés à la même planète, au même sol que nous, ne sont-ils pas nos compagnons ? ne sont-ils pas aussi les créatures de Dieu ? Ce n’est pas par un retour sur moi-même que je souffre de la peine de mes semblables ; la douleur excite ma compassion, quel que soit l’être qui l’endure, et je crois que c’est un devoir religieux d’en garantir les animaux qui sont sous notre domination. Aucun des ossements de ces diverses victimes de la cupidité humaine ne s’offrait à mes regards sans que mon imagination ne se représentât la cruelle agonie de l’être qui avait animé ce squelette. Je voyais ces pauvres animaux, épuisés de fatigue, haletants de soif, mourir dans un état de rage. À cette peinture effroyable, la conversation de la nuit me revenait à l’esprit ; et, alors, sentant avec terreur combien j’étais faible pour soutenir encore la fatigue d’une aussi rude journée, je frémissais à l’idée que peut-être, moi aussi, j’allais être abandonnée dans ce désert…

Le soleil s’était levé, et la chaleur devenait de plus en plus ardente. Le sable sur lequel nous marchions s’échauffait, et des nuages d’une poussière fine comme de la cendre venaient brûler nos visages et dessécher nos palais. Vers huit heures, nous entrâmes dans les Quebradas, montagnes renommées dans le pays par les difficultés qu’elles présentent aux voyageurs. En montant les pics sur lesquels passe la route, je me couchais sur ma mule, et j’allais à la merci de la Providence ; en descendant, je ne pouvais faire de même ; et, quoique ma mule eût le pied très sûr, les dangers que continuellement présentait la route me forçaient à avoir la plus grande attention. Nous avions à faire franchir à nos mules des crevasses qui coupaient le chemin, à leur faire gravir d’énormes rochers, et parfois à leur faire suivre d’étroits sentiers, où il arrivait que le sable s’éboulait sous leurs pieds, ce qui nous mettait alors dans le plus grand péril, courant le risque de tomber dans le précipice horrible qui borde la montagne. Don Balthazar allait toujours en avant, afin de nous indiquer le chemin. Son cousin, qui était bien l’homme le plus attentif et le plus doux que j’aie jamais rencontré, marchait, le plus possible, près de moi, afin de pouvoir, au besoin, me prêter assistance. Le docteur, homme à précautions par excellence, marchait toujours en arrière, redoutant le risque, si l’un de nous tombait, d’être entraîné dans la chute. Je l’entendais crier à chaque faux pas que faisait sa mule, se recommander à Dieu, jurer contre le chemin, le soleil, la poussière, et déplorer son affreuse destinée.

Je descendis assez bien la première et la seconde montagne ; arrivée au sommet de la troisième, je me sentis si faible, si mal, les mouvements violents de la mule m’avaient donné une telle douleur de côté, qu’il me devint impossible de tenir la bride. Nous fîmes une halte sur le sommet de cette troisième montagne, où règne un air pur et frais. Le voyageur haletant de fatigue et baigné de sueur se sent ranimé. Quant à moi, j’éprouvais les mêmes souffrances que j’avais ressenties la veille : une oppression spasmodique me serrait la poitrine et me faisait gonfler toutes les veines du cou et du front ; mes larmes coulaient sans que je pusse les arrêter, ma tête ne pouvait plus se soutenir, et tous mes membres étaient anéantis. La soif, une soif dévorante était le seul besoin que je sentisse. Don José, d’une complexion délicate et sensible à l’excès, fut tellement affecté de l’état où je me trouvais, que tout à coup sa figure prit une pâleur de mort, et il s’évanouit entièrement. Le docteur était aux abois, il se désespérait, pleurait et ne remédiait à rien. Don Balthazar seul ne perdit pas un instant son sang-froid, ni même sa gaité ; il soignait tout le monde et veillait à tout avec ordre et intelligence. Il fit revenir son cousin, lui arrangea un lit sur des tapis ; puis, après que nous fûmes restés environ une demi-heure sur le haut de cette montagne, il donna le signal du départ. Nous lui obéîmes sans réplique, sentant, comme par instinct, qu’il lui avait été départi la force, et que c’était à lui de nous guider. Don Balthazar, jugeant que, dans la position où j’étais, je ne pouvais monter sur ma mule sans m’exposer au risque d’aller rouler dans le précipice, me proposa de faire la descente à pied ; lui et son cousin me prirent sous les bras, me portant presque, et nous descendîmes ainsi, tandis que M. de Castellac menait les bêtes en laisse. Ce moyen nous ayant réussi, nous l’employâmes pour tous les autres pics que nous eûmes successivement à passer, et il s’en présenta encore sept ou huit.

Si, la veille, la vue des cadavres des animaux morts dans ces arides solitudes avait fait sur moi une profonde impression, on peut juger combien, le jour suivant, ma sensibilité, accrue par l’irritabilité du système nerveux, dut être affectée par le spectacle de victimes aux prises avec la mort du désert. Nous rencontrâmes deux malheureux animaux, un mulet et un ânon qui, succombant sous la faim et la soif, se débattaient dans l’agonie d’une mort affreuse. Non, je ne saurais dire l’effet que cette scène produisit sur moi ! La vue de ces deux êtres expirant dans des angoisses aussi horribles ; leurs sourds et faibles gémissements m’arrachèrent des sanglots comme si j’eusse assisté à la mort de deux de mes semblables. Le docteur lui-même, malgré son froid égoïsme, était ému : c’est que, dans ces épouvantables lieux, les mêmes dangers menacent toutes les créatures. Je ne pouvais quitter la place, tant mes émotions me tenaient enchaînée à ce spectacle déchirant. Don Balthazar m’entraîna en me faisant des raisonnements philosophiques sur la mort. Il faut avoir vu celle du désert pour connaître la plus affreuse de toutes. Ha ! quelles pénibles sensations ignorent ceux qui n’en ont jamais été témoins !

En montant le dernier pic, j’eus encore à soutenir une autre épreuve que la mort, cette divinité du désert, m’avait réservée. Une tombe, placée sur le bord du chemin de manière à ce qu’on ne puisse l’éviter, s’offrit à ma vue. Don Balthazar voulait me faire passer vite ; cependant une curiosité que je ne pus maîtriser me porta à lire l’inscription : c’est un jeune homme de vingt-huit ans, mort à cette place en allant à Aréquipa. Parti malade d’Islay, où il était allé prendre les bains de mer, le malheureux ne put supporter les fatigues de la route : il mourut, et la plus grande des douleurs, celle d’une mère qui pleure son fils, s’est éternisée dans ce désert pour que rien ne manquât à son horreur. La tombe a été élevée à l’endroit même où le jeune homme est mort ; on lit sur la pierre tumulaire sa déplorable fin. Je me représentais si vivement les souffrances que ce malheureux avait dû éprouver à se sentir expirer en ce lieu, loin des siens ! mon imagination m’en grossissait tellement les douleurs ; j’en étais si profondément affectée, que j’appréhendai un instant de mourir, moi aussi, à cette même place. Ce moment fut horrible ! Je me rappelais ma pauvre fille et la suppliais de me pardonner la mort que j’étais venue chercher à quatre mille lieues de mon pays. Je priais Dieu qu’il la prit sous sa protection ; je pardonnais à tous ceux qui m’avaient fait du mal, et je me résignais à quitter cette vie. J’étais anéantie, fixée à la tombe, je ne pouvais plus bouger. Don Balthazar fut encore mon sauveur : il me porta sur ma mule, m’y attacha avec son poncho, m’y soutint de son bras vigoureux ; et, pressant le pas des bêtes, il me fit arriver, comme par un tour de force, au sommet du dernier pic. On me coucha à terre ; mes trois compagnons me parlaient à la fois avec un accent de bonheur : — Chère demoiselle, ouvrez les yeux : voilà la verte campagne ! Regardez Aréquipa, comme il est beau !…

— Voyez, disaient MM. de la Fuente, la rivière de Congata : voyez ces grands arbres, et dites-nous si en France vous avez de plus délicieuses campagnes ?

Hélas ! Je faisais d’inutiles efforts pour ouvrir les yeux ; j’étais entièrement épuisée ; je ne sentais pas l’air frais qui courait sur mon front, je n’entendais plus que très imparfaitement la voix de mes compagnons ; mes idées m’échappaient, et je ne tenais plus à la terre que par un fil qu’un rien pouvait briser. Il nous restait encore de l’eau, on m’en lava le visage ; mes mains et mes tempes furent frottées avec du rhum ; on me fit sucer des oranges, et, plus que tout cela, le vent frais me rappela à la vie. Peu à peu, mes forces revinrent ; je pus ouvrir les yeux ; je regardai alors le riant vallon, et j’en ressentis une émotion si douce, que je pleurai ; mais c’étaient des larmes de joie. Je me reposai là longtemps : cette vue fit renaître l’espérance dans mon cœur ; mon énergie reparut ; cependant mon épuisement physique resta le même. Je voulus me lever pour essayer de descendre cette dernière montagne, mais il me fut impossible de me soutenir. Don Balthazar, cette fois, se décida à me prendre en croupe ; le chemin était meilleur, et nous n’avions qu’une demi-heure de route pour nous rendre à Congata. Enfin, nous y arrivâmes à deux heures de l’après-midi.

Congata n’est pas un village, car il ne se compose que de trois ou quatre maisons et d’une belle ferme qui sert à la fois de poste, d’auberge et de lieu de rendez-vous aux voyageurs qui traversent le désert. Le propriétaire de cette maison est aussi le maître de l’établissement, et se nomme don Juan Najarra. Don Balthazar, en entrant dans la cour, lui annonça qui j’étais, et l’urgence des secours que mon état réclamait. Le nom de mon oncle fut une puissante recommandation ; le señor Najarra, sa femme et leurs nombreux serviteurs s’empressèrent autour de moi avec une telle vivacité, qu’en moins de dix minutes on me servit un très bon bouillon. J’eus les pieds déchaussés, lavés avec de l’eau tiède et du lait, ainsi que la figure et les bras, puis je fus portée dans la petite chapelle de la ferme, où l’on avait placé, pour moi, un lit à terre. Madame Najarra, aidée d’une négresse, me déshabilla, me mit une chemise de batiste fraîche et blanche, me porta sur le lit, m’y arrangea avec le plus grand soin, posa près du lit une tasse de lait, ensuite se retira en fermant la porte de la chapelle.

D’après les renseignements qui me furent donnés à Islay, je jugeai que mon oncle ne reviendrait pas à Aréquipa avant deux mois, et me trouvant dans la nécessité de demander l’hospitalité à d’autres parents, la veille de mon départ j’avais écrit à l’évêque et à son frère, M. de Goyenèche, qui étaient nos cousins. Le docteur, qui connaissait cette circonstance, en instruisit don Balthazar, afin qu’à son arrivée à Aréquipa il allât prévenir la famille de Goyenèche de mon arrivée à Congata, et de l’état alarmant dans lequel je me trouvais.

Aussitôt que don Balthazar eut été informé de tout ce qu’il lui était nécessaire de savoir, il piqua des deux, et se dédommagea, par une course rapide, de l’ennui que la lenteur du voyage lui avait donné. Ces messieurs de la Fuente m’avaient fait le plus grand sacrifice que des Péruviens puissent faire, en se résignant à marcher avec cette lenteur. S’ils avaient été seuls, ils auraient fait cette traversée en seize ou dix-huit heures, tandis que nous en avions employé quarante.

M. de Castellac, quoiqu’en apparence fort délicat de complexion, avait très bien soutenu la fatigue, et, pendant que je reposais, au lieu de chercher à en faire autant de son côté, il préféra causer avec le señor Najarra, lui raconta tout ce qu’il savait sur moi, ajoutant de son invention, de manière à me faire valoir, afin qu’il en rejaillit quelque chose sur lui. C’était, au fond, un excellent homme ; mais il avait tellement peur de manquer, qu’il s’accrochait à toutes les branches.

Dieu eut pitié de moi : aussitôt que je fus couchée, je m’endormis profondément. Quand je m’éveillai, il était près de cinq heures du soir, je considérai, avec étonnement, les objets qui m’environnaient, et crus d’abord que c’était la suite d’un songe, ne pouvant croire à la réalité de tout ce que je voyais. La petite chapelle dans laquelle je me trouvais était aussi burlesquement décorée que le sont toutes celles du Pérou. L’autel était surchargé de figures en plâtre, d’une vierge habillée bizarrement, d’un grand Christ couvert de gouttes de sang, de chandeliers en argent, de vases de fleurs tant artificielles que naturelles, et d’une foule d’autres objets. Un assez beau tapis couvrait le plancher, une seule petite croisée éclairait ce saint lieu, et n’y laissait pénétrer qu’un demi-jour qui donnait à tout cet ensemble une teinte pâle et mélancolique.

Mon lit avait été placé dans un coin près de l’autel : en face se trouvait la porte d’entrée. Lorsque j’ouvris les yeux, cette porte était entr’ouverte, et mon attention fut attirée par un animal qui passait sa tête, et cherchait à entrer dans la chapelle. Cet animal était un énorme chat noir angora, dont les yeux, couleur de feu, avaient une expression extraordinaire. C’était, dans son espèce, la plus belle bête que j’eusse jamais vue. Je refermai les yeux à moitié, pour ne pas l’effrayer, et désirant savoir ce qu’il allait faire : il entra, marchant à pas sourds, avec un air de mystère et de précaution, il roulait ses gros yeux flamboyants, et agitait sa longue queue ondoyante comme le serpent qui s’ébat au soleil le long d’une haie. Soit que mon cerveau fût encore agité par la fièvre ou affaibli par les deux jours de souffrances inconcevables que je venais d’éprouver, soit que je fusse dans une de ces étranges dispositions d’esprit dans lesquelles se trouvent parfois les êtres enclins au somnambulisme, le fait est que la vue de ce superbe chat m’inspira un mouvement de terreur que je ne pus m’expliquer. Je voulus cependant maîtriser cette frayeur panique, dont s’indignait mon caractère hardi et brave jusqu’à la témérité, je sortis mon bras du lit, pris la tasse de lait qui était à côté de moi, et la tendis à l’animal, en l’appelant d’une voix douce, afin de ne pas l’effrayer. À ce mouvement, cette bête hérissa son poil, fit un bond de côté, puis, d’un autre bond, sauta sur l’autel, comme si elle eût voulu s’élancer sur moi. J’allais appeler à mon secours quand parut à la porte un petit être qui me fit l’effet d’un ange ! — Ne craignez rien, me dit-il, voyant mon effroi : ce chat n’est pas méchant, mais il est très sauvage, et, quand il a peur, il est comme un fou. En disant ces mots, la jolie petite créature s’approcha de l’autel, parla au chat, qui se laissa caresser, et, comme il était trop lourd pour qu’elle pût le porter, elle l’entraîna vers la porte qu’elle referma entièrement après l’avoir poussé dehors. Pour le coup, je ne savais plus que penser de cette apparition ! Si l’énorme chat, avec ses yeux rouges, m’avait semblé la transformation de Lucifer, la charmante petite figure qui était là devant moi, dans une attitude angélique de curiosité et de naïveté, me paraissait un ange descendu des cieux. Viens donc auprès de moi ! lui dis-je. Qui es-tu ? comment te nommes-tu ?

La petite créature accourut, s’agenouilla au bord de mon lit, me présenta sa petite bouche à baiser, et roula sa gracieuse tête de séraphin sur mon bras afin que je la caressasse. — On m’appelle Mariano. Je suis le fils du señor Najarra. Il y a longtemps que j’écoutais à la porte pour savoir quand vous seriez réveillée ! Je me suis détourné un instant, et le gros chat noir s’est introduit. De crainte qu’il n’allât boire votre lait, je suis entré. Vous n’êtes pas fâchée, n’est-ce pas ?

Ce petit Mariano était un amour d’enfant. Âgé de cinq ans, il avait un genre de beauté qu’il est rare de rencontrer dans un enfant aussi jeune, la beauté d’expression. On lisait dans ses grands yeux noirs que Dieu l’avait doté d’une âme aussi sensible qu’intelligente : son front décelait le génie ; sa chevelure, d’un beau noir luisant, épaisse et bouclée, était admirable. Il avait le corps tout fluet, les membres très minces, de jolies petites mains, et les pieds si petits, qu’on avait peine à le voir marcher. Le son de sa voix remuait l’âme, et son parler, encore enfantin, donnait une grâce toute particulière à ce qu’il disait.

Cet admirable enfant me regardait avec un air de tendresse et de sollicitude. Je lui en demandai la raison.

— Je voudrais savoir, me dit-il, si vous souffrez encore beaucoup ?

Et il me dit qu’à mon arrivé, m’ayant vue les yeux fermés et mourante, il en eut tant de peine qu’il avait pleuré, beaucoup pleuré. Ensuite il me raconta tout ce qui s’était passé depuis que je dormais, et cela avec une intelligence extraordinaire pour un enfant de cet âge. Je le priai d’aller chercher sa mère. Elle vint avec le docteur, qui était rayonnant.

— Ah ! mademoiselle, me dit celui-ci, que de choses heureuses à vous apprendre ! L’évêque d’Aréquipa vint d’envoyer un de ses gens vous porter cette lettre. Lisez-la, que nous sachions vite de quoi il s’agit. Il paraît que toute la ville est en émoi à votre sujet. Chère demoiselle, tout va bien maintenant. J’espère que vous devez être contente.

La bonne dame Najarra s’occupa de ma santé, à laquelle le docteur ne songeait nullement ; elle me conseilla de rester couchée et me dit qu’elle allait m’envoyer à dîner.

La lettre de mon illustre parent était très satisfaisante. Il me mandait que son frère irait lui-même, à l’issue du dîner, s’entendre avec moi, afin de me rendre tous les services qui me seraient nécessaires.

Madame Najarra me donna un repas des plus recherchés : elle y étala un luxe et une propreté que jetais surprise de trouver en pareil lieu ; belle porcelaine, cristaux taillés, linge damassé, argenterie façonnée, ce qui est rare dans le pays, coutellerie anglaise ; enfin le service fut aussi soigné qu’il eût pu l’être dans un hôtel d’une des grandes villes de l’Europe. Mon cher petit Mariano dîna avec moi. Il était assis sur mon lit, et pendant tout le temps du repas, nous causâmes d’une foule de choses. Je fus alors à même de juger de l’immense étendue de son intelligence.

Je me levai vers six heures ; j’avais le corps meurtri et les pieds enflés. Cependant je voulus faire un tour de promenade dans le petit bois du señor Najarra. J’y allai avec lui et le petit ange, qui ne me quittait plus. Après deux jours passés dans le désert, quel plaisir j’éprouvais de me trouver dans un champ cultivé, d’entendre le murmure du large ruisseau qui coule le long du chemin que nous suivions, de voir de grands et beaux arbres ! L’aspect de ce charmant vallon me mettait dans le ravissement. J’étais à parler d’agriculture avec le señor Najarra, lorsqu’un nègre vint nous annoncer la visite du señor don Juan de Goyenèche. Ce fut le premier parent auquel je serrai la main. Il me plut assez : son ton était d’une politesse et d’une douceur extrêmes. Il m’invita, au nom de son frère, de sa sœur et de lui-même, à regarder leur maison comme la mienne, en ajoutant cependant que ma cousine, nièce de mon oncle Pio, lui avait dit qu’elle ne souffrirait pas que j’habitasse une autre maison que celle de mon oncle, et qu’elle devait elle-même le lendemain m’envoyer inviter à en venir prendre possession. M. de Goyenèche était accompagné d’un Français, M. Durand, venu sous prétexte de servir d’interprète, mais au fond, pour faire l’officieux et par curiosité. Après leur départ, je me retirais dans ma chapelle, et me couchai avec une jouissance indicible.

Le lendemain, quand je m’éveillai, je me sentis tout à fait remise. La bonne dame Najarra eut l’obligeance de me faire apporter un bain préparé par ses ordres. J’y restai une demi-heure, me recouchai ensuite dans mes beaux draps de fine batiste garnie ; et l’on me servit un excellent déjeuner. Mon petit Mariano me tint encore compagnie, et m’amusa beaucoup par tous ses raisonnements aussi originaux qu’extraordinaires. Je me levai et fis une toilette assez soignée, car je savais que j’allais recevoir de nombreuses visites. Vers midi, M. de Castellac vint me dire de me dépêcher, que quatre cavaliers, venus d’Aréquipa, demandaient à m’être présentés. En sortant de la chapelle, située au bout de la galerie qui entoure la maison, je vis venir au devant de moi un jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, qui me ressemblait tellement, qu’on l’aurait pris pour mon frère ; c’était mon cousin Emmanuel de Rivero : il parle le français comme s’il était né sur le sol de la France. On l’y avait envoyé à l’âge de sept ans, il en était de retour depuis une année seulement. Nous fûmes tout de suite en étroite sympathie. Voici les premières paroles qu’il m’adressa : — Ha ! ma cousine ! comment se fait-il que, jusqu’à présent, j’aie ignoré votre existence ? Je suis resté quatre ans à Paris, seul, sans y avoir une personne amie ; vous habitiez cette ville, et Dieu n’a pas permis que je vous rencontrasse. Quelle cruelle pensée ! non, jamais je ne pourrai m’en consoler… J’aimai ce jeune homme dès le premier instant que je le vis. Il est Français de caractère ; il est affable, bon ; et lui aussi a souffert.

Emmanuel me remit une lettre de ma cousine doña Carmen Pierola de Florez, qui représentait mon oncle Pio, et m’invitait, en son nom, à venir descendre chez lui, sa maison étant la seule qu’il me convint d’habiter. Toute la lettre était sur ce ton ; je vis par son style que j’avais à faire à une femme d’esprit, mais prudente et très politique. Ma cousine m’envoyait, pour m’amener à Aréquipa, un très beau cheval sur lequel on avait mis une superbe selle anglaise. Elle me faisait remettre, en outre, deux habits d’amazone, des souliers, des gants et quantité d’autres objets dans le cas où, n’ayant pas mes malles avec moi, je pourrais avoir besoin de vêtements. Les trois cavaliers qui accompagnaient mon cousin étaient le señor Arismendi, le señor Rendon et M. Durand, grands amis de ma cousine.

Je causai quelque temps avec ces messieurs, puis les laissai en compagnie du docteur, pour aller faire un tour de promenade avec mon cousin. J’appris par lui que mon arrivée occupait toute la ville, chacun pensant bien que je venais réclamer la succession de mon père. Ce jeune homme me mit au courant du caractère et de la position de mon oncle dont il avait eu, lui aussi, fort à se plaindre, mon oncle ayant refusé, avec une extrême dureté, de payer, pendant trois ans seulement, une pension qui le mît à même d’achever ses études en France. Le père d’Emmanuel avait dissipé une grande fortune et réduit sa famille à la misère. Ma grand-mère était venue au secours des enfants ; elle leur avait laissé une rente viagère, qui leur donnait juste de quoi vivre. Mon cousin, avec un affectueux abandon, me conta tous ses chagrins de famille, comme si nous nous fussions connus depuis dix ans. Moi aussi, je sentais que je l’aimais comme s’il eût été mon frère.

Nous voulions partir, parce que ma cousine nous avait fait prévenir qu’elle nous attendait à dîner ; mais nos excellents hôtes me pressèrent avec tant d’instance de faire ce dernier repas avec eux, que j’acceptai avec satisfaction, touchée des marques de cordial intérêt qu’ils me donnaient.

Le dîner terminé, revêtue d’un joli costume d’amazone en drap gros vert, un chapeau d’homme avec un voile noir sur la tête, et montée sur un beau cheval vif et fringant, je quittai, vers six heures du soir, la ferme de Congata, marchant en tête de la petite troupe, et l’inséparable docteur fermant la marche.

Le chemin de Congata à Aréquipa est bon, comparé aux autres chemins du pays ; cependant il ne laisse pas que de présenter des obstacles aux voyageurs. Il faut passer la rivière de Congata à gué, ce qui est dangereux à certaines époques. Il y avait peu d’eau lorsque nous la traversâmes, mais les pierres, qui se trouvent au fond, exposent les pieds des chevaux à glisser, et une chute dans cette rivière pourrait avoir des suites funestes. Mon cheval était tellement fougueux, que j’eus beaucoup de peine à le contenir. Le cher Emmanuel était mon écuyer, et, grâce à ses soins, je sortis saine et sèche.

En nous éloignant de la rivière, je vis des champs bien cultivés et des hameaux qui me parurent pauvres et peu habités. Mon compatriote, M. Durand, se tenait auprès de moi ; et, soit dans l’intention de me flatter ou plutôt de faire parler mes regrets en les excitant, il ne cessait de me répéter, tout le long de la route, comme l’intendant du marquis de Carabas : — cette ferme est à votre oncle le señor don Pio de Tristan ; celle-ci à vos illustres cousins MM. de Goyenèche ; cette autre aussi, et toujours de même jusqu’à Aréquipa, sans que l’officieux M. Durant se lassât de me désigner les nombreuses propriétés de ma famille. Quand le bon Emmanuel s’approchait de moi, il me disait avec tristesse : — Chère cousine, nos parents sont les rois du pays ; aucune famille en France, pas même celle des Rohan et des Montmorency, n’a, par son nom ou sa fortune, autant d’influence, et pourtant nous sommes en république ! Ah ! leurs titres et leurs immenses richesses peuvent bien leur faire acquérir le pouvoir, mais non l’affection. Durs et petits comme des banquiers, ils sont incapables de faire une action qui réponde au nom qu’ils portent.

Pauvre enfant ! Quels sentiments généreux ! À la noblesse de son âme mon cœur avouait bien celui-là pour mon parent.

Lorsque nous parvînmes sur les hauteurs de Tiavalla, nous nous y arrêtâmes, afin de jouir de la perspective enchanteresse que présentent la vallée et la ville d’Aréquipa : l’effet en est magique ; je croyais voir réalisée une de ces créations fantastiques des conteurs arabes. Ces beaux lieux méritent une description toute particulière ; j’en parlerai ailleurs.

Nous trouvâmes à Tiavalla une grande cavalcade qui venait au devant de nous, conduite par mon sauveur, don Balthazar et son cousin.

Les autres personnes étaient des amis de ma cousine et sept ou huit Français résidant à Aréquipa.

Enfin, nous arrivâmes : cinq lieues séparent Congata d’Aréquipa, et il faisait nuit lorsque nous entrâmes dans la ville. J’étais enchantée de cette circonstance qui me dérobait aux regards ; toutefois, le bruit que faisait cette nombreuse cavalcade, en passant dans les rues, attirait les curieux sur leurs portes ; mais l’obscurité était trop grande pour qu’on pût distinguer personne. Quand nous fûmes dans la rue de Santo-Domingo, je vis une maison dont la façade était éclairée. Emmanuel me dit : — Voilà la maison de votre oncle !

Une foule d’esclaves étaient sur la porte : à notre approche, ils refluèrent dans l’intérieur, empressés de nous annoncer. Mon entrée fut une de ces scènes d’apparat, telles qu’on en voit au théâtre. Toute la cour était éclairée par des torches de résine fixées aux murs. Le grand salon de réception tient tout le fond de cette cour ; il a, dans le milieu, une grande porte d’entrée, précédée d’un porche qui forme le vestibule auquel on arrive par un perron de quatre ou cinq marches. Le vestibule était éclairé par des lampes, et le salon tout resplendissant de lumière par un beau lustre et une multitude de candélabres dans lesquels brûlaient des bougies de diverses couleurs. Ma cousine, qui avait fait une grande toilette en mon honneur, s’avança jusqu’au perron, et me reçut avec tout le cérémonial que prescrivaient l’étiquette et les convenances. Je mis pied à terre et fut droit à elle. J’étais émue : je lui pris la main et la remerciai, avec effusion de cœur, de tout ce qu’elle avait déjà fait pour moi. Elle me conduisit à un grand sopha et s’assit à mon côté. À peine fus-je placée, qu’une députation de cinq ou six moines, de l’ordre de Santo-Domingo, s’avança vers moi ; le grand-prieur de l’ordre me fit un long discours dans lequel il me parla des vertus de ma grand-mère et des magnifiques dons qu’elle avait faits au couvent. Pendant qu’il me débitait sa harangue, j’eus le temps d’examiner tous les personnages qui remplissaient le salon : c’était une foule assez mélangée. Toutefois, dans l’ensemble, les hommes, plus que les femmes, me parurent appartenir aux premières classes de la société. Chacun me fit son compliment en termes pompeux, accompagné d’offres de services, tellement exagérée, qu’aucune d’elles ne pouvait être l’expression d’un sentiment vrai. Il en résultait qu’au besoin, je ne devais pas compter sur eux pour la plus légère assistance, et que leur langage était tout simplement un hommage servile adressé à don Pio de Tristan, dans la personne de sa nièce. Ma cousine me dit qu’elle m’avait fait préparer un souper, et qu’on se mettrait à table lorsque j’en voudrais donner le signal. Je me sentais fatiguée, et, d’ailleurs, je ne me souciais pas d’être plus longtemps le point de mire de tous ces curieux ; je priai donc ma cousine de me dispenser d’assister au souper et lui demandai la permission de me retirer dans l’appartement qu’elle me destinait. Je vis que ma demande, à laquelle ma cousine ne pouvait que se rendre, contrariait fort l’honorable société. On me conduisit dans une partie de la maison, composée de deux grandes pièces plus que mesquinement meublées ; quantité de personnes ainsi que les moines m’accompagnèrent jusque dans ma chambre à coucher ; ceux-ci m’offrirent même, en riant, de m’aider à me déshabiller. Je chargeai Emmanuel de dire à ma cousine que je désirais qu’on me laissât. Tout le monde se retira, et enfin, vers minuit, je parvins à être seule chez moi avec une petite négresse qu’on me donna pour me servir.

VIII

ARÉQUIPA

Je me trouvais donc dans la maison où était né mon père ! maison dans laquelle mes rêves d’enfance m’avaient si souvent transportée, que le pressentiment que je la verrais un jour s’était implanté dans mon âme, et ne l’avait jamais abandonnée. Ce pressentiment tenait à l’amour d’idolâtrice avec lequel j’avais aimé mon père, amour qui conserve son image vivante dans ma pensée.

Quand la petite négresse fut endormie, je cédai à l’impulsion qui me portait à examiner les deux salles voûtées où l’on m’avait logée. Peut-être mon père a demeurée ici, me disais-je ? et cette idée prêtait tout le charme du toit paternel à des lieux dont l’aspect, sombre et froid dès l’entrée, glaçait le cœur. L’ameublement de la première pièce se composait d’une grande commode en bois de chêne, qui devait avoir suivi de près au Pérou l’expédition de Pizarro, et datait, par sa forme, du règne de Ferdinand et Isabelle ; d’une table et de chaises plus modernes, dans le goût que le duc d’Anjou, Philippe IV, introduisit en Espagne ; enfin d’un grand tapis anglais qui couvrait presque toute la pièce. Les murs étaient blanchis à la chaux et tapissés de cartes géographiques. Cette salle, d’au moins vingt-cinq pieds de long sur vingt de large, n’était éclairée que par une petite croisée de quatre carreaux percée tout en haut. La seconde pièce prenait jour sur la première, dont elle était séparée par une cloison qui ne montait pas jusqu’à la voûte ; beaucoup plus petite que l’autre, son ameublement consistait dans un petit lit en fer garni de rideaux en mousseline blanche, une table en chêne, quatre vieilles chaises, et, sur le plancher, un vieux tapis des Gobelins. Le soleil ne pénètre jamais dans cette immense pièce, qui ne ressemble pas mal, par sa forme, son atmosphère et son obscurité, à un caveau souterrain. L’examen des lieux que, dans ma famille, on me donnait pour appartement fit passer dans mon âme une profonde impression de tristesse. L’avarice de mon oncle, tout ce que j’en avais redouté s’offrit à ma pensée. Il est facile de juger du maître de la maison par la façon d’agir de ceux qui le représentent. Si doña Carmen m’avait donné un tel gîte en l’absence de mon oncle, c’est qu’elle était bien sûre que lui-même ne m’en eût pas assigné d’autre. Afin de ne me laisser aucun doute à cet égard, elle m’avait dit, en m’y conduisant, que ce logement, bien que peu convenable, était cependant le seul disponible dans la maison pour recevoir les parents et les amis. Ce trait peint mon oncle. Chef d’une très nombreuse famille, en rapport, par ses hautes fonctions, son mérite personnel, avec tout ce que le pays renferme de plus distingué, don Pio, qui jouit d’une fortune colossale, ne peut offrir pour logement à ses parents et à ses amis qu’une froide cave, où il faut pour lire, de la lumière en plein midi ! Cette idée me faisait rougir de honte. Eh quoi ! m’écriais-je involontairement, est-il donc dans ma destinée d’être alliée à des personnes dont l’âme dure est inaccessible aux sentiments élevés ? Puis après je songeais à ma grand-mère, si noble en tout, si charitable ! à mon pauvre père, qui avait tant de générosité ! au bon Emmanuel, à son excellente mère, et j’éprouvais une douce consolation à voir, dans cette famille, quelques individus que je pouvais avouer pour mes parents. Mes réflexions m’agitèrent tellement, qu’il était presque jour quand je m’endormis.

Le lendemain, ma cousine me dit que les principales personnes de la ville viendraient me rendre visite, comme c’est l’usage, et qu’il serait convenable que je fusse de bonne heure dans le salon. Souffrante et attristée, je n’étais guère disposée à recevoir tout ce monde, et, pour dire la vérité tout entière, une raison de coquetterie fut le motif déterminant de mon refus. Pendant la traversée du désert, l’ardeur du soleil, la poussière et l’âcreté du vent qui souffle de la mer m’avaient brûlé la figure et les mains. La pommade que je tenais de la bonté de madame Najarra commençait à diminuer la rougeur, à me faire revenir la peau dans son état naturel, et je désirais attendre quatre ou cinq jours encore avant de me présenter. Les deux premiers jours, on accepta l’excuse d’indisposition ; mais, le troisième, cela fit rumeur dans la ville, et M. Durand, qui connaissait très bien l’esprit des Aréquipéniens, me conseilla de paraître si je ne voulais risquer de m’aliéner la bienveillance que les habitants montraient pour moi. C’est ainsi que sont les peuples dans l’enfance ; leur hospitalité a quelque chose de tyrannique. À Islay, il m’avait fallu, excédée de fatigue, rester au bal jusqu’à minuit. À Aréquipa, malgré mes souffrances de voyage et la douleur que je ressentais de la mort de ma grand-mère, il me fallait recevoir toute la ville le troisième jour après mon arrivée. On me fit à la hâte une robe noire. Je parus dans le vaste salon de mon oncle, couverte d’habits de deuil comme toute ma famille, et la tristesse de mon âme surpassait celle de mes vêtements.

Il est d’usage au Pérou, parmi les femmes de la haute classe, lorsqu’elles arrivent dans une ville où elles sont étrangères, de rester chez elles sans sortir pendant tout le premier mois, afin d’y attendre les visites. Ce temps écoulé, elles sortent pour rendre à leur tour les visites qu’elles ont reçues. Ma cousine Carmen, qui est stricte pour les règles de l’étiquette, m’en instruisit avec exactitude, croyant que j’y attachais la même importance, et que, sans rien omettre, j’allais m’y conformer ; mais, dans cette circonstance, le joug de la coutume me parut trop lourd ; je pris sur moi de m’en affranchir. Ma cousine, qui n’aimait pas plus que moi à recevoir des visites, applaudit à la façon leste dont je m’en dispensais, quoiqu’elle n’eût pas été capable d’une semblable hardiesse. Avant de poursuivre mon récit, il est nécessaire que je fasse connaître au lecteur ma cousine doña Carmen.

C’est à regret que je me vois forcée, pour être fidèle à la vérité, de dire que ma pauvre cousine Carmen Pierola de Florez est d’une laideur qui va jusqu’à la difformité. Victime de la petite-vérole, cette affreuse maladie a exercé sur elle ses plus cruels ravages. Elle pouvait avoir alors de trente-huit à quarante ans.

Mais Dieu n’a pas voulu que ses créatures les plus mal partagées fussent entièrement privées de charme. Ma cousine Carmen a le plus joli pied, non seulement d’Aréquipa, mais peut-être de tout le Pérou. Son pied est une miniature, un amour de pied, l’idéal qu’on rêve et que je me plais encore à contempler. Qu’on imagine un pied long de six pouces seulement, étroit en proportion, d’une forme parfaite, le cou-de-pied bombé, la jambe fine, déliée dans le bas, et, ce qui est extraordinaire, vu l’extrême maigreur de dona Carmen, son pied et sa jambe sont gras et potelés. Ce petit pied, plein de grâce et de physionomie, est toujours chaussé d’un beau bas de soie rose, gris ou blanc avec un élégant soulier en satin de toutes couleurs. Doña Carmen porte ses robes très courtes ; elle a raison, son pied est trop admirable pour qu’elle cache ce petit chef-d’œuvre de la nature. Elle est très coquette, et se met avec goût ; sa mise cependant est plus jeune que son âge ne le comporte.

Ma cousine est d’un caractère très remarquable ; elle n’a point reçu d’éducation, mais s’en est donné elle-même et comprend tout avec une admirable intelligence. La pauvre femme perdit sa mère dans son enfance, et, dès lors, le malheur commença pour elle. Élevée par une tante dure et altière, sa vie devint si misérable, que, voulant se soustraire au joug, et n’ayant d’autre alternative que le mariage ou le cloître, pour lequel elle ne se sentait aucune vocation, elle se décida à épouser le fils d’une sœur de mon père ; celui-ci avait demandé sa main, attiré par l’appât d’une riche dot. Mon cousin était un superbe homme, très aimable, mais, joueur et libertin, il gaspilla sa fortune et celle de sa femme en débauches de toute espèce. Doña Carmen, orgueilleuse et fière, eut à souffrir toutes les tortures imaginables, pendant dix ans que dura cette union. Elle aimait son mari : et cet homme, qui ne vivait que par les sens, repoussait son amour avec brutalité, l’humiliait par sa conduite et l’outrageait par les motifs qu’il lui en donnait. À plusieurs reprises, il la quitta pour vivre publiquement avec des maîtresses : ces femmes venaient passer sous les fenêtres de doña Carmen, la regardaient avec l’effronterie en lui ricanant l’insulte. Lorsque, dans les premiers temps de son mariage, la jeune femme essaya de faire entendre quelques plaintes, soit à la famille de son mari ou à des amis communs, on lui répondit qu’elle devait s’estimer heureuse d’avoir un bel homme pour mari, et qu’elle devait souffrir sa conduite sans se plaindre, ces personnes trouvant, dans la laideur de la femme et la beauté du mari, des raisons suffisantes pour justifier la spoliation de fortune et les continuels outrages dont la malheureuse était victime. Telle est la morale qui résulte de l’indissolubilité du mariage. Ensuite je ne sais par quelle horrible disposition d’esprit il est des hommes qui, plus cruels que la nature, se croient tout permis envers la difformité et lui prodiguent les sarcasmes et l’insulte. Leur conduite est aussi impie qu’elle est méchante et insensée. Les défauts dont la correction est en notre pouvoir doivent seuls être l’objet du ridicule. Il n’y a pas de monstres aux yeux de Dieu : l’arbre droit comme l’arbre tordu ont leur raison d’être. Ésope, aussi bien qu’Alcibiade, fut doté, par la Providence, des formes les plus convenables à la destinée qui lui était réservée. Blâmer l’œuvre du Créateur, c’est mettre notre intelligence au dessus de la sienne. L’homme en démence, qui, à l’aspect de la société, pousse un rire convulsif, est moins insensé que l’individu qui voit, dans la configuration d’une plante, d’un homme, d’un être quelconque, sortis de la main de Dieu, un sujet de moqueries et d’outrages. Après cette tentative infructueuse, doña Carmen ne proféra plus une plainte, ne fit jamais entendre un murmure, et, s’exagérant la perversité humaine, elle bannit dès lors toute affection de son cœur pour n’y laisser place qu’à des sentiments de mépris ou de haine. Ma cousine, afin de s’étourdir, se répandit dans le monde ; et, quoique privée de fortune et de beauté, son esprit fixait toujours autour d’elle un cercle d’adorateurs. Doña Carmen avait trop de discernement pour ne pas pénétrer la cause des flatteries qui lui étaient adressées, et apprenait ainsi, dans le cours de ses coquetteries, à connaître le cœur humain ; plus elle avançait dans cette connaissance, plus augmentait son mépris pour la race humaine. Si ma cousine avait eu le moindre sentiment religieux, au lieu d’épier les vices des hommes dans le but d’en alimenter sa haine, elle aurait cherché à découvrir leurs penchants au bien, et se fût efforcée à les rendre meilleurs ; mais Dieu n’entrait pas dans ses pensées, elle avait besoin de la société de ces mêmes hommes qu’elle méprisait, et leur prodiguait des flatteries pour en être flattée à son tour.

Au bout de dix ans de mariage, son mari, qui en avait trente alors, revint chez elle. Il avait dissipé toute la fortune qu’ils possédaient à eux deux, était endetté partout, et en proie à une maladie horrible, qu’aucun médecin ne put connaître. Tant qu’il avait eu de l’or, les courtisanes, et même les belles dames, s’étaient disputé ce joli garçon ; mais, quand il ne lui resta plus une piastre, ces femmes étonnées le repoussèrent du pied avec mépris, lui adressant des rires moqueurs et blâmant tout haut sa conduite. L’infortuné put apprendre alors à apprécier les êtres immondes auxquels il avait prodigué ses richesses. Sans ressource, abandonné de tous, il revint, par instinct, auprès de sa femme, qu’il avait humilié et délaissée, lui demander un asile. Elle le reçut, non avec affection, ce sentiment ne pouvait renaître dans son cœur, mais avec le secret plaisir qu’éprouvent les personnes de son caractère à exercer une vengeance noble, qui exalte leur supériorité. Le malheureux paya cher les désordres de sa vie : il fut seize mois au lit, souffrant les plus cruelles tortures. Pendant ces seize mois, sa femme ne le quitta pas un instant : elle fut tout à la fois sa garde-malade, son médecin, son prêtre. Elle avait fait placer un sopha près du lit de douleur, et, la nuit comme le jour, elle était là, prête à l’assister en tout. Quel spectacle pour elle ! Comme elle en nourrissait son aversion et son mépris pour l’espèce humaine ! Ce jeune homme, qu’elle avait aimé, elle le voyait mourir à la fleur de l’âge, dans un état de décrépitude, tant il était vieilli par suite de la débauche, et le voyait mourir avec lâcheté. Dans cette circonstance, doña Carmen, montrant une force de caractère qui ne se démentit pas une seule fois, souffrit, avec une patience admirable, les caprices, les rebuffades et les accès de désespoir du moribond. Cette longue maladie épuisa les dernières ressources de ma malheureuse cousine. Après la mort de son mari, elle fut réduite à aller vivre de nouveau chez sa tante avec sa fille, le seul enfant qu’elle eût.

Depuis lors, sa vie n’avait plus été qu’un supplice de tous les moments. Sans fortune, voulant toujours paraître dans le monde, tenir un rang, obligée sans cesse d’avoir recours à une tante dure et avare, la pauvre Carmen avait à peine de quoi suffire à ses besoins, quoiqu’elle affectât des apparences de luxe. Quand j’arrivai à Aréquipa, il y avait douze ans qu’elle était veuve, et douze ans qu’elle végétait, cachant sa misère réelle sous les dehors de l’opulence. Chaque année, elle allait passer six mois chez sa tante, dans une sucrerie située à Camana, près de celle de mon oncle Pio. Elle n’aimait point le séjour de la campagne, auquel la nécessité la contraignait d’aller ; et, à l’époque de mon arrivée, une cause inattendue l’avait, pour la première fois, fait rester à la ville. Nous vîmes, elle et moi, dans cette circonstance, le doigt de la Providence ; car, si par une occurrence fortuite, ma cousine n’était demeurée à Aréquipa, je ne trouvais personne pour me recevoir dans la maison de mon oncle.

Si d’abord la sécheresse et la laideur de ma pauvre parente produisirent sur moi un effet désagréable, bientôt je découvris au fond de cette âme un genre de noblesse et de supériorité pour lequel j’eus de la sympathie. Dès mon arrivée, ma cousine me témoigna beaucoup d’affection, eut pour moi toutes les complaisances imaginables, et s’offrit d’être ma maîtresse de langue. C’est à elle que je dus d’apprendre l’espagnol en peu de temps. Elle avait, pour m’enseigner et me reprendre lorsque je me trompais, une patience admirable. Sa maison était située vis à vis de celle de mon oncle, de manière que nous étions toujours l’une chez l’autre. Le matin, elle m’envoyait à déjeuner, et, vers trois heures, j’allais dîner chez elle. Toujours doña Carmen avait l’attention d’inviter quelques amis, afin que j’eusse de la compagnie pour me distraire ; mais je préférais rester seule avec elle, trouvant sans cesse, dans sa conversation, à m’instruire sur les personnes et sur les choses du pays.

Dès le lendemain de mon arrivée à Aréquipa, j’avais écrit à mon oncle que j’étais chez lui, que ma santé ne me permettait pas de l’aller trouver à Camana, et que j’attendais son retour avec la plus vive impatience.

Quinze jours se passèrent sans réponse de don Pio. J’étais inquiète, et ma cousine au moins autant. Elle craignait mon oncle et appréhendait que son silence n’indiquât sa désapprobation de la conduite qu’elle avait tenue envers moi. La manière d’agir de mon oncle à mon égard renouvelait l’agitation que mon arrivée avait produite parmi ses ennemis et ses amis : les uns disaient qu’il avait peur de moi ; les autres pensaient qu’il machinait quelque tour de sa façon, quelque piège pour me prendre ; les alarmistes allaient même jusqu’à dire qu’il pourrait bien me faire arrêter. Ma chambre ne désemplissait pas, du matin au soir, de ces officieux amis, qui venaient me communiquer leurs craintes, leurs conseils, leurs extravagants projets. J’écrivais lettre sur lettre ; ma cousine, M. de Goyenèche et d’autres personnes écrivaient aussi. Don Pio ne faisait aucune réponse. Il était, dans ce moment, totalement en discrédit : cette circonstance, heureuse pour moi, me donnait tout le monde. Enfin, le vingt et unième jour après mon arrivée, chacun de nous eut une réponse ; et toutes ces missives étaient écrites avec tant d’art, que l’illustre Talleyrand aurait pu revendiquer le mérite d’avoir conçu ces petits chefs-d’œuvre de diplomatie. Mon oncle était fait pour devenir le premier ministre d’une monarchie absolue. Dans les temps difficiles, il eût laissé loin derrière lui, par la supériorité de son savoir-faire, les hommes d’État les plus renommés : les Nesselrode et les Metternich eussent pâli à côté de lui. Aussi se plaignait-il souvent du destin qui le réduisait à intriguer sourdement, afin d’arriver à la direction des affaires d’une misérable petite république, lorsqu’il se sentait les talents nécessaires pour diriger celles d’une grande monarchie. Il me disait quelquefois : « Si je n’avais que quarante ou cinquante ans, je partirais sur-le-champ pour Madrid, je ne demanderais que deux mois pour détrôner les grands faiseurs de Saint-Ildefonse, de telle sorte que je tiendrais tous les ressorts du gouvernement dans mes mains. »

Cette première lettre de mon oncle eut le résultat que probablement il en attendait. Il m’y témoignait tant de bienveillance, rappelait les services que mon père lui avait rendus avec tant de reconnaissance, que je crus son cœur ouvert à toute mon affection, et pouvoir compter sur sa justice. Il fallait être aussi ignorante du monde que je l’étais pour me laisser prendre aux belles paroles de don Pio. Hélas ! j’avais besoin d’affection, je croyais à la probité, à la reconnaissance ; et si, par instants, il me venait des idées de défiance contre mon oncle, je les repoussais de toutes mes forces, m’obstinant à nier le mal qu’on m’en disait. Toute sa correspondance, pendant les trois mois que je restai à l’attendre, fut sur le même ton affectueux, bon et loyal. À la fin, je compris que j’étais sa dupe ; ses actions n’avaient aucun rapport avec ses lettres, et cette contradiction me fit découvrir ce qu’il se donnait tant de peine à me cacher. La correspondance des autres membres de ma famille était très amicale, et, je crois, un peu plus franche.

Pendant que je restai seule dans la maison de mon oncle, je n’eus guère le temps de m’ennuyer : j’étais tellement occupée à recevoir ou à faire des visites, à écrire ou à voir tout ce qu’il y avait de curieux dans le pays, que mon temps s’écoulait très rapidement.

J’étais arrivée à Aréquipa le 13 septembre ; le 18 du même mois, je ressentis, pour la première fois de ma vie, un tremblement de terre. Ce fut celui si fameux par ses désastres, qui renversa Tacna et Arica de fond en comble. La première secousse eut lieu vers six heures du matin : elle dura deux minutes. Je fus réveillée en sursaut, et presque jetée hors de mon lit. Je croyais être encore à bord, balancée par les vagues, et n’eus point peur ; mais aussitôt ma négresse se leva en criant : « Señora ! temblor ! temblor ! » Elle ouvrit la porte et sortit dans la cour où je m’élançai après elle, tout en jetant mon peignoir sur mes épaules. Les mouvements étaient si violents, que nous étions obligées de nous jeter à terre pour ne pas tomber. Le plus brave eût été saisi d’effroi à sentir le sol s’agiter ainsi, à voir les oscillations des maisons. Tous les esclaves étaient dans la cour, à genoux, en prières, pétrifiés et comme résignés à mourir.

Je rentrai me coucher ; ma cousine vint aussitôt. La terreur avait bouleversé ses traits. — Ah ! Florita ! me dit-elle, quel horrible terremoto ! Je suis sûre qu’une partie de la ville est renversée. Il m’arrivera un jour de rester ensevelie sous les ruines de ma vieille masure. Vous, ma chère amie, qui n’êtes pas habituée à de pareilles convulsions, quel effet en avez-vous éprouvé ?

— Cousine, j’ai cru être encore sur un navire : c’est ainsi qu’on ressent le mouvement des vagues, et je n’ai eu peur que lorsque, me trouvant dans la cour, j’ai vu les maisons se pencher vers moi, les pavés remuer, le ciel vaciller comme quand on est en mer. Alors j’ai compris tout l’épouvante dont le cœur de l’homme est saisi en présence d’un fléau qui lui fait si profondément sentir son impuissance. Ces tremblements de terre sont-ils fréquents dans ce pays ?

— Il y en a parfois trois ou quatre dans la même journée, et il est rare qu’il se passe une semaine sans que nous en éprouvions un plus ou moins fort. Nous devons cela au voisinage du volcan.

Doña Carmen resta à parler avec moi : assise sur mon lit, fumant ses cigaritos, elle me racontait les malheurs sans nombre qu’à diverses fois les tremblements de terre avaient causés au pays.

Vers sept heures, un bruit sourd, qui paraissait venir des entrailles de la terre, se fit entendre : c’était sa voix ! Ma cousine poussa un cri d’effroi et se précipita hors de la pièce. J’avais les yeux fixés, en ce moment, sur une crevasse assez légère qui existait dans le milieu de la voûte ; je vis cette crevasse s’entr’ouvrir tout à coup, les énormes pierres de la voûte se déboîter. Je crus que toute cette masse allait s’écrouler sur ma tête, et m’enfuis épouvantée. Cette secousse fut moins forte que la première ; nous rentrâmes, et je me remis, toute transie, dans mon lit. J’avoue que j’étais bouleversée. Ma cousine se rassit près de moi ; l’expression de sa figure me fit peur. — Exécrable pays ! s’écria-t-elle avec un accent de fureur concentrée ; et dire que je suis condamnée à y demeurer !

— Ma cousine, s’il vous est aussi exécrable, pourquoi y restez-vous ?

— Pourquoi, Florita ! par l’ordre de la plus dure des lois, celle de la nécessité. Tout être privé de fortune dépend d’autrui, est esclave, et doit vivre où son maître l’attache.

Et ma cousine grinça des dents avec un mouvement de révolte qui me prouva qu’elle n’était pas organisée pour l’esclavage.

Je la regardai et lui dis, avec un sentiment de supériorité dont je ne pus comprimer l’expression : — Cousine, j’ai moins de fortune que vous : j’ai voulu venir à Aréquipa, et m’y voici !

— Et qu’en concluez-vous ? me demanda-t-elle avec un mouvement de jalousie.

— Que la liberté n’existe réellement que dans la volonté. Ceux qui ont reçu de Dieu cette volonté forte qui fait surmonter tout obstacle sont libres ; tandis que ceux dont le faible vouloir se lasse ou cède devant les contrariétés sont esclaves, et le seraient lors même que la bizarre fortune les placerait sur le trône.

Ma cousine ne sut que répondre : elle sentait instinctivement que j’avais raison. Cependant elle ne pouvait s’expliquer ce qui me donnait la force de tenir un pareil langage. Elle me regarda longtemps en silence, soufflant la fumée de son cigare en festons et dessins fantastiques, que je suivais machinalement de l’œil. Tout à coup, se levant brusquement, elle dit avec humeur : — Dieu me pardonne, Florita, vous aussi vous me faites peur. Où donc irai-je me réfugier ? Je n’ose rentrer chez moi, de crainte que ma maison ne me tombe sur la tête ; et, par la sainte Vierge, je n’ose rester assise auprès de vous à vous entendre prononcer, d’un air calme, des paroles dont frémirait un moine, et qui vous feraient prendre pour folle…

— Vraiment, chère cousine ? Ah ! n’ayez point peur : venez vous asseoir là, tout auprès de moi, que je puisse me cacher sous votre mantille, et puis dites-moi donc pourquoi vous me prenez pour une folle ?

— Mais, chère Florita, vous prétendez qu’il suffit d’avoir une ferme volonté pour être libre ; et c’est vous, chétive femme, esclave des lois, des préjugés, sujette à mille infirmités, d’une faiblesse physique qui vous rend incapable de lutter contre le moindre obstacle, c’est vous qui osez avancer un semblable paradoxe ! Ah ! Florita ! on voit bien que vous n’avez pas été soumise au joug humiliant d’un mari dur, tyrannique, obligée de fléchir devant ses capricieuses volontés, de supporter ses injustices, ses dédains, ses outrages ; que vous n’avez pas non plus été dominée par une famille hautaine, puissante, ni exposée à la noire méchanceté des hommes. Demoiselle, sans famille, vous avez été libre dans toutes vos actions, maîtresse absolue de vous-même ; n’étant tenue à aucun devoir, vous étiez sans obligation envers le monde, et sa calomnie ne pouvait vous atteindre. Florita, il y a bien peu de femmes dans votre heureuse position : presque toutes, mariées très jeunes, ont eu leurs facultés flétries, altérés par l’oppression plus ou moins forte que leurs maîtres ont fait peser sur elles. Vous ne savez pas combien ces longues souffrances qu’on est obligé de cacher aux yeux du monde, de dissimuler même jusque dans son intérieur, affaiblissent même jusque dans son intérieur, affaiblissent et paralysent le moral de l’être le plus heureusement doué ; du moins, tels sont les effets que ces souffrances produisent sur nous, femmes peu avancées en civilisation. En serait-il autrement chez vos femmes d’Europe ?

— Cousine, il y a souffrance partout où il y a oppression, et oppression partout où le pouvoir de l’exercer existe. En Europe, comme ici, les femmes sont asservies aux hommes et ont encore plus à souffrir de leur tyrannie. Mais en Europe il se rencontre plus qu’ici des femmes auxquelles Dieu a départi assez de forces morales pour se soustraire au joug.

En disant ces mots, emportée par le sentiment dont j’étais inspirée, l’éclat que prit ma voix, l’expression de mon regard excitèrent la surprise de ma cousine.

— Pour le coup, Florita, je vous admire, vous êtes superbe ainsi ! De ma vie je n’ai vu une créature qui exprimât ses sentiments avec autant de chaleur. Vous êtes bien bonne de prendre feu pour le sort des femmes : elles sont en effet bien malheureuses, et cependant, chère amie, vous n’en pouvez encore juger qu’imparfaitement. Pour avoir une juste idée de l’abîme de douleur dans lequel la femme est condamnée à vivre, il faut être ou avoir été mariée. Oh ! Florita ! le mariage est le seul enfer que je reconnaisse.

Me sentant devenir pourpre par l’indignation que cette conversation réveillait dans mon âme, je m’étais caché la figure avec l’un des bouts de la mantille de doña Carmen ; et, tandis qu’elle continuait, je n’étais attentive qu’à me calmer.

Cette première conversation me suffit pour deviner tout ce que cette femme avait eu à souffrir pendant la vie de mon cousin. Les femmes, ici, pensai-je, sont donc, par le mariage, aussi malheureuses qu’en France ; elles rencontrent également l’oppression dans ce lien, et l’intelligence dont Dieu les a douées reste inerte et stérile.

Le lendemain du tremblement de terre, je reçus une foule de visites : tous ces bons Aréquipéniens étaient très curieux de connaître l’impression qu’il avait produite sur moi : beaucoup d’entre eux semblaient me dire par leur air : Vous n’avez pas de ces jolies choses en France.

Ce tremblement de terre détruisit entièrement la ville de Tacna, située sur la côte ; toutes les maisons en furent renversées ; l’église, qu’on venait de terminer et d’ouvrir au public depuis quinze jours, s’écroula ; dix-huit personnes y périrent, vingt-cinq y furent grièvement blessées. La ville d’Arica souffrit presque autant. La contrée de Sama, les départements de Moquegua et de Torata furent bouleversés. À Locumba, la terre s’entr’ouvrit et engloutit des maisons tout entières. Dans tous ces lieux, beaucoup de personnes périrent ou furent plus ou moins blessées. Aréquipa eut peu à souffrir ; les maisons de cette ville sont si solidement bâties, que, pour les renverser, il faudrait un tremblement qui labourât tout le Pérou. Cette secousse se fit également sentir à Lima et à Valparaiso ; mais, très amortie, elle n’y causa aucun désastre. Il faut avoir habité les pays où ces tremblements sont fréquents, pour se faire une juste idée de la terreur qu’ils inspirent, des malheurs qui en résultent, lorsque ces affreuses convulsions remuent la terre en tous sens, la font onduler comme les vagues, ou l’entr’ouvrent en abîmes.

Le 24 septembre, pour fêter la Notre-Dame, la ville fut parcourue par une grande procession, une de celles dans lesquelles le clergé du pays déploie le plus d’ostentation. Ces processions sont les seuls amusements du peuple. Les fêtes de l’église péruvienne donnent une idée de ce que devaient être les Bacchanales et les Saturnales du paganisme. La religion catholique, dans les temps de la plus profonde ignorance n’a jamais exposé au grand jour d’aussi indécentes bouffonneries, des parades plus scandaleusement impies. En tête de la procession marchaient des bandes de musiciens et de chanteurs, tous déguisés. Des nègres et des sambos[9] se louent un réal pour jouer leur rôle dans cette farce religieuse. L’église les affuble des vêtements les plus burlesques ; elle les habille en pierrots, en arlequins, en benêts ou en d’autres caractères du même genre, et leur donne, pour se couvrir la figure, de mauvais masques de toutes couleurs. Les quarante ou cinquante danseurs faisaient des gestes et des contorsions d’une cynique impudence, agaçaient les négresses et les filles de couleur qui formaient la haie, leur adressaient toutes sortes de propos obscènes. Celles-ci, se mêlant de la partie, cherchaient, de leur côté, à reconnaître les masques. C’était un pêle-mêle grotesque d’où l’on entendait partir des cris, des rires convulsifs, et duquel je détournais la vue avec dégoût. Après les danseurs paraissait la Vierge vêtue avec magnificence ; sa robe en velours était garnie de perles ; elle avait des diamants sur la tête, au cou et aux mains. Vingt ou trente nègres portaient cette Vierge, derrière laquelle marchait l’évêque suivi de tout le clergé. Ensuite venaient les moines de tous les couvents, qui se rassemblent ce jour-là pour marcher ensemble dans la sainte promenade. Les autorités terminaient la file officielle que suivait sans ordre la masse du peuple riant, criant et n’étant rien moins qu’en prières.

Ces fêtes et la magnificence qui les distingue font le bonheur des habitants du Pérou. Je doute qu’il soit de longtemps possible de spiritualiser leur culte.

Le soir, on représenta un Mystère, sur la place de la Mercedes, en plein air. Je regrette bien de n’avoir pu me procurer le manuscrit de ce drame religieux : si j’en puis juger par le peu que j’en ai vue et entendu raconter, ce doit être un modèle du genre. Doña Carmen est folle de tout spectacle ; je me laissai entraîner par elle à la représentation ; mais il nous fut impossible d’approcher de la scène ; les premières places étaient prises par des femmes du peuple, qui attendaient là depuis le matin. On se battait pour avoir un petit coin d’où l’on pût voir. Jamais je n’avais été témoin de tant d’enthousiasme. Avec l’aide des messieurs qui nous accompagnaient, je parvins à monter sur une borne, et, de mon piédestal, je vis tout à mon aise le magnifique tableau qu’offrait la place. On avait élevé, sous le porche de l’église, une espèce de théâtre au moyen de planches posées sur des tonneaux ; quelques décorations empruntées au théâtre de la ville formaient la scène, que quatre ou cinq quinquets étaient censés éclairer ; mais les rayons argentés de la lune suppléaient à l’économie des entrepreneurs, et, sous le beau ciel d’Aréquipa, la lune répand de brillantes clartés. C’était chose neuve pour moi, enfant du XIXe siècle, arrivant de Paris, que la représentation d’un mystère joué sous le porche d’une église, en présence d’une foule immense de peuple ; mais le spectacle, plein d’enseignements, était la brutalité, les vêtements grossiers, les haillons de ce même peuple, dont l’extrême ignorance, la stupide superstition reportaient mon imagination au moyen-âge. Toutes ces figures blanches, noires ou cuivrées, exprimaient une férocité sauvage, un fanatisme exalté. Le Mystère ressemblait assez, par le fond (je ne dirai rien des beautés du dialogue, les paroles n’étant qu’imparfaitement parvenues à mon oreille), à ceux qu’au XVe siècle on représentait, avec une grande pompe, à la salle du Palais de Justice, pour l’édification du bon peuple de Paris, représentation à laquelle Victor Hugo nous fait assister dans sa Notre-Dame. À l’aide de quelques mots saisis au vol, de quelques explications qui me furent données par les initiés des coulisses, et, enfin, par la pantomime des acteurs, je réussis à comprendre l’ensemble.

Les Chrétiens vont, sur la terre de l’islamisme, combattre les Turcs et les Sarrasins, pour les ramener à la vraie foi. Les musulmans se défendent avec opiniâtreté : ils ont, pour eux, l’avantage du nombre ; les Chrétiens font le signe de la croix, et n’en vont pas moins succomber, quand madame la Vierge, donnant le bras à saint Joseph, et accompagnée d’une longue suite de jeune filles des deux, arrive dans l’armée chrétienne. Cette céleste apparition ranime l’enthousiasme des Chrétiens : aussitôt ils se ruent sur les Musulmans en criant : Miracle ! miracle ! L’occasion est belle ; car ceux-ci, pétrifiés, semblent avoir oublié l’usage de leurs armes, et leur étonnement est assez motivé par la vue de cette foule de jolies filles, de toutes les nuances de couleurs, la tête ceinte d’une auréole de papier jaune, se mêlant parmi les soldats. Les Musulmans craignent de blesser ces houris du paradis, et il y a, ce me semble, déloyauté de la part des Chrétiens à profiter de cette circonstance pour leur tomber dessus. Bref, le sultan et l’empereur des Sarrasins sont battus et dépouillés, avec outrage, des insignes de leur pouvoir. Dans cet état de dénuement, ils préfèrent être rois chrétiens que monarques détrônés, implorent la miséricorde de madame la Vierge, et se font baptiser ainsi que tous leurs soldats. Je crus m’apercevoir que la gloire de cette grande conversion appartenait beaucoup plus aux compagnes de la sainte Vierge qu’aux soldats de son fils. Quoi qu’il en soit, la Vierge paraît enchantée de cette conversion en masse ; elle fait beaucoup de politesses au sultan et à l’empereur ; nomme le premier patriarche de Constantinople et le second archiprêtre de Mauritanie, en leur conservant leur pouvoir temporel. L’un et l’autre jurent, sur le crucifix, qu’on apporte dans un plat d’argent, de faire payer annuellement la dîme au clergé catholique dans leurs vastes États, et le denier de saint Pierre au pape de Rome. Sur le signal donné par la sainte Vierge, le chœur des jeunes filles chante des hymnes, des cantiques auxquels répondent, de leurs grosses voix et à tue-tête les soldats turcs, chrétiens et sarrasins. Ensuite on se met à houspiller les Juifs, qui se trouvent en grand nombre dans l’armée musulmane, où ils sont accourus de toutes parts pour acheter les dépouilles des Chrétiens : comme ils ne veulent pas se convertir, les Chrétiens et les nouveaux convertis les battent, prennent leur argent, s’emparent de leurs vêtements en leur donnant des haillons en échange. Ces scènes burlesques furent couvertes d’applaudissements. Puis, après, recommencent les cantiques, pendant qu’on ôte à l’empereur et au sultan leurs costumes impies, et que la Vierge les revêt, en grande cérémonie, des habillements sacerdotaux de leurs nouvelles dignités. Alors Jésus-Christ arrive, venant au devant de sa mère, et accompagné de saint Mathieu ; il donne sa bénédiction aux deux armées confondues. On dresse une table autour de laquelle viennent s’asseoir, hiérarchiquement, Jésus-Christ, la sainte Vierge, saint Joseph, saint Mathieu, les généraux chrétiens, l’empereur des Sarrasins et le sultan. Il y a treize couverts, et un Juif, pour profiter du dîner, se glisse furtivement à la treizième place, restée inoccupée. Jésus a rompu le pain et fait passer sa coupe aux convives, quand on s’aperçoit de la fraude. Aussitôt le Juif est arraché de sa place et pendu (du moins son effigie) par les soldats. Cependant le dîner continue, et l’attention est captivée par l’action de Jésus-Christ, qui, renouvelant le miracle des noces de Cana, change l’eau en vin des Canaries : à la vérité, un négrillon, caché sous la table, substitue assez adroitement au vase d’eau un autre rempli de vin. Pendant le repas, le chœur des vierges chante seul des hymnes. C’est ainsi que se termina la farce dont je viens, imparfaitement sans doute, de crayonner l’esquisse.

Le peuple était dans l’ivresse ; il battait des mains, sautait de joie et criait de toute sa force : Vive Jésus-Christ ! vive la sainte Vierge ! vive notre seigneur don José ! vive notre seigneurissime le pape ! Viva ! viva ! viva !

C’est par de pareils moyens que les peuples de l’Amérique du sud sont entretenus dans leurs préjugés. Le clergé a aidé à la révolution, mais il n’a pas entendu perdre le pouvoir, et il le conservera longtemps encore.

Doña Carmen, dont la passion pour les spectacles de toute nature est telle, qu’elle serait de force à aller, dans la même soirée, voir crucifier Jésus-Christ, représentation qu’on donne dans les églises d’Amérique pendant la semaine sainte, ensuite au théâtre admirer les danseurs de corde, puis aux combats de coqs ; ma chère cousine, tout en regardant dédaigneusement la populace qui se trouvait réunie sur la place de la Mercedes, n’en avait pas moins pris sa bonne part du plaisir qu’éprouvait la multitude à voir manœuvrer la Vierge et ses soldats, mais elle se garda bien de nous l’avouer. Elle critiqua hautement cette bêtise, et fut, au fond, très contrariée que j’en eusse été témoin.

Les Français qui étaient avec nous à la représentation du Mystère se contentèrent de s’en moquer, d’en rire, et n’en furent autrement affectés. Autant que je pus le voir, je fus la seule qui revins tout attristée de ce spectacle. Je me suis toujours vivement intéressée au bien-être des sociétés au milieu desquelles le destin m’a transportée, et je ressentais un vrai chagrin de l’abrutissement de ce peuple. Son bonheur, me disais-je, n’est jamais entré pour rien dans les combinaisons des gouvernants. S’ils avaient voulu réellement organiser une république, ils auraient cherché à faire éclore, par l’instruction, les vertus civiques jusque dans les dernières classes de la société ; mais comme le pouvoir, et non la liberté, est le but de cette foule d’intrigants qui se succèdent à la direction des affaires, ils continuent l’œuvre du despotisme, et, pour s’assurer de l’obéissance du peuple qu’ils exploitent, ils s’associent aux prêtres pour le maintenir dans tous les préjugés de la superstition. Ce pays, déchiré par vingt ans de guerres civiles, est dans un état déplorable, et l’on cherche vainement, dans la classe qui, par sa fortune, occupe le premier rang, l’espoir d’un meilleur avenir : on n’y rencontre que la plus orgueilleuse présomption, jointe à la plus profonde ignorance, et un langage de forfanterie dont sourit de pitié le dernier matelot européen. Il y a, sans doute, parmi les Péruviens, des exceptions à faire, mais ces personnes gémissent sur la situation de leur pays, et, dès qu’elles peuvent le quitter, s’empressent de le faire. Le vrai patriotisme, le dévouement n’existent nulle part ; ce ne sera que par de plus grandes calamités que se fera l’éducation politique et morale de ce peuple. Peut-être la misère, qui s’accroît tous les jours, fera-t-elle naître l’amour du travail et les vertus sociales qui en découlent ; peut-être encore la Providence suscitera-t-elle à ce peuple un homme au bras de fer qui le mènera à la liberté comme Bolivar avait commencé à le faire.

Chaque dimanche, il fallait que, dès les dix heures du matin, je fusse en grande toilette dans le salon pour recevoir des visites jusqu’à trois heures, moment où l’on se mettait à table pour dîner, et, ensuite, depuis cinq heures jusqu’à onze heures du soir. Jamais je n’ai eu de corvée plus fatigante. Les dames y venaient montrer leur parure, les hommes par désœuvrement, et tous portaient, sur leur physionomie, l’expression d’un ennui permanent. Comme le pays n’offre aucune ressource pour alimenter les causeries, il en résulte que la conversation est toujours froide, guindée, monotone. On est réduit à médire de l’un et de l’autre, à parler de sa santé ou de la température. L’ennui rend curieux ; il me fut facile de voir que tous mes visiteurs auraient bien voulu connaître quel pouvait être le but de mon voyage ; mais leur caractère politique et réservé fit que je m’observais, à mon tour, avec plus de soin que je n’en croyais capable : nul ne sut un mot de mes affaires, pas même ma cousine, la personne avec laquelle j’avais le plus d’abandon.

Le 28 octobre, M. Viollier, Français employé dans la maison de M. Le Bris, vint m’annoncer l’arrivée du Mexicain à Islay, m’informant qu’il s’y rendait sur le champ, et serait de retour le lendemain ou le jour suivant avec M. Chabrié, qui voulait venir à Aréquipa. Depuis mon départ de Valparaiso, j’avais à peine hasardé d’arrêter ma pensée sur M. Chabrié. Son amour, auquel je ne pouvais répondre, la promesse qu’il m’avait arrachée et que je savais ne pouvoir tenir, pesaient sur mon cœur. Je craignais d’en envisager les suites : j’en ressentais une douleur si profonde, que, n’osant m’avouer que Chabrié existait encore, j’aurais presque désiré qu’une mort funeste me permit de verser sur lui de douces larmes. Combien de fois, la nuit, lorsque le sommeil fuyait mes paupières, avais-je fait de vains efforts pour assoupir ma mémoire ! malgré moi mes souvenirs me reportaient sur le Mexicain ; je voyais Chabrié appuyé sur le bord de mon lit, me parlant de ses espérances de bonheur, me peignant la félicité dont nous jouirions dans cette belle Californie. Ces tableaux ravissants d’amour et de repos m’apparaissaient dans tout leur charme ; un pouvoir invisible semblait en réaliser la peinture pour exciter mes regrets : alors se renouvelaient en moi les combats que j’avais éprouvés à Valparaiso. L’intérêt personnel luttait avec opiniâtreté contre les inspirations généreuses ; un esprit de ténèbres et un ange agitaient mon âme ; mais la puissance céleste l’emportait toujours.

Quand M. Viollier m’annonça cette nouvelle, je devins rouge et tremblante, puis après tellement pâle, qu’il ne put s’empêcher de me demander si j’en étais contrariée. — Non du tout, lui dis-je ; j’aime beaucoup ce brave capitaine. Il est un peu brusque ; mais il m’a témoigné tant d’intérêt pendant mes cinq mois de souffrances, que je lui suis sincèrement attachée. Malgré l’émotion que je ne pouvais cacher, M. Viollier n’eut aucun soupçon : personne, en effet, n’aurait pu croire que je songeasse à M. Chabrié, et que je consentisse à passer par dessus les énormes défauts de son caractère, en faveur des qualités de son cœur.

La nuit et le jour suivants, mon agitation fut extrême. J’invoquais Dieu, car je sentais faiblir mon courage. M. Chabrié ne vint pas le lendemain, j’eus donc une nuit et un jour de plus pour raffermir ma résolution et me préparer à le recevoir. Le samedi, vers huit heures du soir, comme j’étais à me promener dans le salon de ma cousine, tout en causant philosophie avec elle, selon notre habitude, je vis entrer Chabrié !… Il vint à moi, me prit les mains, qu’il serra et baisa avec tendresse, tandis que de grosses larmes tombaient dessus à gouttes précipitées. Heureusement qu’il faisait nuit : ma cousine, placée à l’extrémité du salon, pouvait voir ses gestes, mais non ses pleurs. Je l’emmenai à mon appartement : là il fut incapable de contenir sa joie, et, chez lui, la joie comme la douleur, se manifestait par des larmes. Il était assis près de moi, me serrait les mains, jetait sa tête sur mes genoux, touchait mes cheveux et répétait avec un accent d’amour qui faisait vibrer jusqu’à ma dernière fibre :

— Oh ! ma Flora ! ma chère Flora ! Je vous revois donc enfin ! Mon Dieu, que j’avais soif de vous voir ! Ma chérie, parlez-moi, je veux entendre votre voix. Dites-moi que vous m’aimez, que je ne suis pas la dupe d’un songe. Oh ! dites-le-moi, laissez-moi l’entendre ! Ah ! J’étouffe !…

Et moi je ne pouvais respirer. Une chaîne de fer me serrait la poitrine. Je pressais sa tête contre moi, mais ne pouvais trouver une parole à lui dire.

Nous restâmes longtemps ainsi fascinés l’un par l’autre, en muette contemplation. Chabrié, le premier, rompit le silence, ce fut pour me dire : — Et vous, Flora, vous ne pleurez pas !…

Cette question me fit sentir que Chabrié ne pourrait jamais comprendre l’étendue de mes sentiments. Mon silence, mon expression prouvaient mon amour bien plus éloquemment que mes larmes… Son âme m’aimait autant qu’elle pouvait m’aimer ; mais, hélas ! elle était loin de la mienne. Je soupirai douloureusement et pensai avec amertume qu’il ne m’avait pas été réservé de rencontrer sur la terre une affection en sympathie avec celle que je sentais pouvoir donner en échange.

Nous ne restâmes pas longtemps à causer : M. Viollier vint chercher Chabrié, qui habita chez M. Le Bris pendant les six jours qu’il fut à Aréquipa. Tous les deux se retirèrent ; ils étaient excédés de fatigue, ayant fait le voyage à toute bride. M. Miota et Fernando, qui n’avaient pu les suivre, étaient restés à Congata.

Le lendemain dimanche, je ne pus dire un mot à Chabrié ; je fus continuellement entourée de monde jusqu’à minuit. Le lundi, il vint me voir ; je le laissai m’exposer ses projets : c’étaient les mêmes qu’à Valparaiso. Il désirait de plus que je l’épousasse de suite, afin qu’on fût bien convaincu qu’il se mariait avec moi par amour, puisqu’il le faisait avant que je n’eusse aucun espoir du côté de mon oncle. Je n’avais pas prévu cette nouvelle exigence, elle augmentait l’embarras de ma position : je ne savais que lui dire, et j’étais tourmentée à perdre la tête.

Le soir, voulant éviter de me trouver seule avec lui, je le conduisis dans une maison où l’on faisait de la musique : il chanta, par complaisance pour moi ; mais sa mauvaise humeur fut telle, que tout le monde s’en aperçut. Le mardi, il vint m’accabler de reproches de lui avoir ainsi fait perdre une soirée, lorsque nous avions à peine assez de temps pour nous occuper de nos affaires. Les frais du Mexicain s’élevaient chaque jour à 110 ou 120 francs, dont Chabrié supportait le tiers. M. David m’écrivait lettre sur lettre, en me priant de renvoyer Chabrié tout de suite, et ce dernier me déclarait formellement qu’il ne partirait point que notre mariage ne fût fait.

De ma vie je ne m’étais trouvée dans une position aussi cruelle que celle où me mettait l’obstination de Chabrié. Je lui dis tout ce que je pus imaginer pour lui faire entendre raison ; il répondait à tout ce perpétuel refrain : — Si vous m’aimez, donnez-m’en la preuve ; si vous êtes heureuse de l’union que je vous propose, pourquoi la retarder ? Je vais être encore forcé de vous quitter ; mon état m’expose à périr à chaque instant, peut-être ne vous reverrai-je jamais ; pourquoi donc ne pas profiter de la vie pendant que nous en jouissons encore ?…

On peut bien croire qu’en cette circonstance j’usai de toute mon influence sur Chabrié, afin de lui faire sentir qu’il y allait de notre intérêt, de notre bonheur, d’attendre, avant de conclure ce mariage, qu’il eût terminé ses affaires et moi les miennes. Mais je ne sais quel démon s’était emparé de son esprit ; mes paroles, mes prières, mes plus vives instances restèrent sans succès. Chabrié avait été cruellement trompé à plusieurs reprises, il en était devenu défiant ; de plus, la jalousie le privait de la faculté de raisonner.

Je passai la nuit du mercredi au jeudi dans une perplexité des plus pénibles, non que j’hésitasse à sacrifier au bonheur de Chabrié l’affection qu’il m’inspirait ; mais j’étais embarrassée et inquiète de savoir quelle raison je lui donnerais pour motiver mon refus de l’épouser. J’avais la ferme conviction qu’en lui disant la vérité il s’en saisirait avec empressement, et y verrait un motif de plus pour hâter notre union, afin de pouvoir me protéger et m’assurer un repos dont j’avais tant besoin. À bord j’avais pensé autrement ; j’avais cru que, si je lui apprenais que j’étais mariée, je l’éloignerais de moi, et peut-être qu’alors cette révélation eût produit cet effet ; depuis, son amour avait pris sur lui un empire qui dominait tout son être. Chabrié respectait les préjugés, puisque, pour les braver, il me proposait de vivre hors de France ; religieux observateur des lois dans tout ce qui regarde la propriété, il croyait bien qu’il leur appartenait de régler la possession des choses, mais ne leur accordait pas le pouvoir d’asservir les inclinations du cœur ; et, loin de son pays, il aurait également, j’en suis convaincue, secoué le joug de cette tyrannie. Si je me trompais dans cette supposition, si mon mariage eût été un obstacle qu’il n’eût pas osé franchir, je ne pouvais, dans ce cas, le lui confier sans compromettre un secret qu’il m’importait de ne pas divulguer ; car son indignation contre moi, pour lui avoir fait accroire que j’étais demoiselle, n’aurait pas connu de bornes, comme plus tard j’en ai eu la preuve.

L’idée qu’en acceptant l’amour de Chabrié j’allais le réduire à la misère et aux regrets éternels d’avoir quitté son pays, sa famille, pour se reléguer avec moi sur les côtes de la Californie, cette idée me rendit tout mon courage et me fit chercher dans ma tête un moyen de le détacher de moi à jamais. Je le connaissais intègre et d’une rigoureuse probité, je conçus la pensée de l’attaquer sur ce point. Ah ! il me fallut l’aide de Dieu dans la poursuite d’un projet dont l’exécution dépassait toute force humaine ; en entreprenant de faire renoncer Chabrié à son amour, je courais le risque de perdre aussi son estime, son estime et son amour qui, depuis huit mois, avaient été les seules et douces consolations de mon âme. Eh bien ! J’eus ce courage !!! Dieu seul a compris l’étendue de mon sacrifice.

Le jeudi au soir, Chabrié arriva chez moi avec empressement. Je lui avais promis la veille que, le lendemain, je lui donnerais une réponse définitive.

— Quelle est donc votre détermination ? me dit-il, en entrant, avec l’expressive émotion d’un homme impatient de connaître son sort.

— Ma détermination, monsieur Chabrié, la voici : donnez-m’en la preuve en me servant comme je vais vous l’indiquer :

Vous savez que mon acte de baptême ne suffit pas pour me faire connaître comme enfant légitime ; il me faut un autre acte qui constate le mariage de ma mère avec mon père ; si je ne puis le produire, je ne dois pas compter sur une piastre, mon oncle ne me donnera rien. Eh bien ! vous pouvez me donner un million. Chargez-vous de me faire faire cet acte de mariage par quelque vieux missionnaire de la Californie : on l’antidatera, et pour cent piastres nous aurons un million. Telle est, Chabrié, la condition dont je fais dépendre mon amour et ma main.

Le malheureux resta anéanti, le coude appuyé sur la table, il me regardait sans parler et comme un homme innocent qu’un funeste arrêt serait venu frapper d’une condamnation à mort.

Je me promenais de long en large dans la chambre, évitant de rencontrer ses regards, souffrant mille morts de la douleur atroce que je causais à un homme que j’aimais de la plus tendre affection. Enfin il me dit avec l’accent d’une profonde indignation :

— Ainsi, lorsque je veux vous épouser sans fortune, dans la position où vous êtes, avec un enfant ; lorsque je suis prêt à vous sacrifier tout, tout…, vous mettez des conditions à votre amour… Et quelles conditions !…

— Monsieur Chabrié, est-ce que vous hésiteriez ?

— Hésiter, mademoiselle ; oh ! non tant que ce vieux cœur battra dans ma poitrine, je n’hésiterai jamais entre l’honneur et l’infamie.

— Où donc est l’infamie de ma proposition, lorsque je vous demande, monsieur, de m’aider à me faire rendre ce qui m’appartient en toute équité ?

— Je ne suis pas juge de vos droits. Vous voulez faire de moi un instrument, me faire servir à vos projets d’ambition ; c’est ainsi que vous répondez à mon amour…

— Si vous m’aimiez, monsieur Chabrié, vous ne balanceriez pas un instant à me rendre le service que je vous demande, et vous me le refusez.

— Mais, Flora, ma chère Flora, êtes-vous bien éveillée ? La fièvre ne brûle-t-elle pas votre cerveau ? L’ambition vous fait-elle tout oublier ? Eh quoi ! vous exigez que je me déshonore ! Ah ! Flora, je vous aime assez pour vous sacrifier ma vie : avec vous, je supporterais la misère, je la souffrirais sans me plaindre ; mais ne me demandez point de m’avilir, car, par l’amour que j’ai pour vous, je n’y consentirai jamais.

Cette réponse de Chabrié était telle que je l’attendais ! Avec un pareil homme, j’aurais pu vivre dans le fond d’un désert et y jouir de moments délectables. Que de délicatesse ! que d’amour ! Je sentis encore mes forces chanceler ; je fis un dernier effort, et, prenant un ton ironique et âpre, je continuai la conversation de manière à torturer un amour-propre que ma proposition avait déjà blessé si vivement. L’exaspération de Chabrié devint telle, qu’il m’accabla des reproches les plus amers, des malédictions les plus affreuses, et se laissa aller, avec un tel emportement, à la violence de la douleur que lui causait cette dernière déception, que je crus un moment qu’il allait se porter à quelque voie de fait contre moi.

Enfin il se retira, et moi je tombai épuisée ; ce fut la dernière fois que je le vis. Voici les derniers mots qu’il m’adressa : — Je vous hais autant que je vous ai aimée !… »

Il était devenu tellement urgent de faire cesser les poursuites de Chabrié, de mettre un terme à son amour, qu’à défaut de tout autre, je lui fis mon étrange proposition sans trop envisager ce qu’elle avait d’invraisemblable pour pouvoir espérer que Chabrié la prit au sérieux. Comment put-il me croire, ai-je pensé depuis, dépourvue de sens au point de songer tout de bon à faire régulariser le mariage de ma mère, au moyen d’un acte fabriqué en Californie. Si j’avais été capable d’avoir recours au faux, n’était-ce pas en Europe et non à Aréquipa que j’en aurais accueilli l’idée ? L’exécution n’en était-elle pas de toute impossibilité ? Où trouver, sur la côte de Californie, un prêtre qui eût été attaché, en cette qualité, à une église des villes de la frontière espagnole, qu’avait habitées ma mère avant son mariage ? Comment remplacer les formalités de légalisation, de timbre, etc., etc.? En Espagne seulement, eût pu se rencontrer quelque chance de réussir dans un pareil dessein. Si Chabrié avait eu assez de sang-froid pour y réfléchir seulement dix minutes, il se serait aisément convaincu que ce n’était de ma part qu’un subterfuge, un prétexte pour rompre ; mais il était si violemment agité, que la raison n’eut aucun accès chez lui. Ma proposition blessait profondément son amour-propre, aussi allait-il me répétant : — « Vous me mettez des conditions ! à moi, Chabrié ! qui n’en ai jamais subi de personne ; vous voulez faire de moi un instrument au service de votre ambition. Lorsque je veux vous épouser sans rien, après tant de preuves de mon entier dévouement, vous ne m’aimez que par intérêt !… » La pensée d’avoir été ma dupe, comme cela lui était arrivé de plusieurs autres femmes, le rendit fou ; la jalousie, l’orgueil le dominèrent, et la violence de sa douleur l’emporta ; c’est ainsi que, lorsque nous agissons sous l’influence d’une passion quelconque, nous sommes exposés à devenir dupes, non seulement des autres, mais encore de nous-mêmes.

Il partit le lendemain pour Islay. Avant de quitter Aréquipa, il m’envoya la lettre suivante :

 

« À mademoiselle Flora de Tristan, à Aréquipa.

« Mademoiselle,

« Au moment de vous quitter, probablement pour toujours, je viens vous dire adieu… Je sens combien vous allez rester seule et malheureuse après l’amour vrai et dévoué que vous venez de perdre… Je n’ai pas besoin de vous dire tout ce que votre étonnante conduite… a de poignant, d’affreux pour moi. Je vous quitte pour toujours… Ah ! Flora, je ne souhaite pas que vous compreniez ce qu’il y a de douleur dans ce mot toujours !…

« Comme les faibles services que je pourrais vous rendre n’auront lieu que dans le cas où il vous arriverait un événement funeste, je ne vous les offre pas pour vous ; mais, je vous le répète, que votre dernière heure soit douce, votre fille trouvera en moi un ami qui lui fera aimer la mémoire de sa mère.

« Adieu !…… adieu pour toujours !

« Z. CH. »

Ce 29 octobre 1833.

 

Cette lettre, dont la lecture me fit éprouver une vive peine, me prouvait que j’avais complètement atteint mon but. Chabrié avait arraché de son cœur l’amour que je lui inspirais ; dès lors, il pourrait faire un mariage de convenance, être heureux peut-être, car, avec la bonté de son cœur, un intérieur de famille et des enfants pouvaient suffire à son bonheur. J’éprouvai un grand soulagement à mes maux lorsque je fus assurée que l’avenir d’un homme que j’aimais réellement n’était plus enchaîné à la cruelle destinée. Je lui avais recommandé ma fille ; j’étais persuadée qu’il veillerait sur elle si je venais à mourir, et cette assurance me donnait une grande sécurité. Oh ! qu’on ne s’étonne pas de ne rencontrer qu’un si petit nombre de gens vertueux ; je sentis encore, dans cette circonstance, que pour être vertueux, il faut une force plus que surhumaine !

Les lettres que j’écrivis à Chabrié après notre rupture le maintinrent dans les mêmes dispositions. Six semaines après son départ d’Aréquipa, il quitta Lima pour aller en Californie, et je n’eus plus de ses nouvelles que lors de son retour en France, où je l’avais précédé de trois mois.

Je vais placer, sous les yeux du lecteur, un petit nombre de passages des lettres de M. David et de quelques unes des personnes dont j’ai parlé dans le cours de ma narration : ces extraits de correspondance serviront de complément à la peinture que j’en ai faite.

 

« À mademoiselle Flora de Tristan, à Aréquipa.

Islay, 24 octobre 1833.

« Je ne saurais vous dire, mademoiselle, combien votre lettre m’a fait de peine. J’avais, d’après des rapports infidèles, cru que votre réception avait été plus favorable, que votre position, votre avenir étaient plus riants ; j’avais même été assez loin, en idée, pour anticiper déjà votre retour en Europe, lorsque le courrier est arrivé et a dissipé une des dernières illusions que je m’étais faites ; car, vous ne l’ignorez pas, mademoiselle, ce n’est pas impunément que l’on a partagé avec vous les beaux jours des tropiques et les sombres nuits du cap Horn, ce voyage, tout triste, tout ennuyeux qu’il a été, a encore, vu sous plus d’un aspect, son beau côté, et, pour moi, les moments de bonne humeur que je vous ai surpris, ainsi que vos aimables conversations, lorsque les nausées du mal de mer étaient passées, m’ont laissé aussi un grand vide ; et rarement je vais dans votre chambre, que j’occupe maintenant, sans évoquer l’ombre de celle qui l’a habitée. Me rappelant de vous, je ne puis séparer du souvenir la crainte du présent, et alors je suis fâché, très fâché de vous avoir connue, puisque mes souhaits sont stériles, et que, tout en désirant votre bonheur, je ne puis même l’entrevoir. J’étais léger, disiez-vous, lorsque je jugeais qu’il n’y avait pas de vertu sur cette terre inhospitalière ; cependant le jugement que je portais était fondé…

« Vous aviez pensé sagement qu’on pourrait chercher à savoir quelques circonstances de votre existence, de vos relations et de vos projets. Des questions en apparence dictées par l’intérêt qu’offre une jeune dame voyageuse m’ont été adressées. Dire que j’ai répondu à votre avantage, c’est dire que j’ai simplement lu quelques pages de votre histoire. Comme je ne fais pas l’honneur aux habitants de les abhorrer, mais seulement de les mépriser, je n’ai pas cru devoir répondre à des demandes dont le sens n’était que trop clair. On a vu qu’on ne gagnait rien, dès lors votre éloge a couru de bouche en bouche. Ceci est encore une leçon, car à quoi ressemble un éloge, lorsqu’il n’est précédé d’aucune action connue qui puisse lui donner naissance ? Ces courtes conversations, ces phrases détournées doivent plus que jamais vous fortifier dans la résolution que vous avez prise de marcher avec prudence. Il n’y a peut-être pas de pays au monde où elle soit plus nécessaire, et où il faille conserver un visage plus légal. Là, peut-être, manquerez-vous de talent ; car, si je me le rappelle bien, le joli front et les beaux yeux qui exprimaient ce que le cœur sentait pourront difficilement se faire à une dissimulation qui leur est étrangère et qui est cependant si utile.

« Le jugement des hommes est tout en votre faveur ; mais les femmes, tout en jurant par le grand Dieu que vous êtes charmante, pincent leurs lèvres ; c’est un commencement de civilisation…

« Il m’est bien pénible de terminer aussi vite un entretien que j’aime ; mais la douane, les manifestes et les visites féminines qui pleuvent à bord du Mexicain privé de son cuisinier[10]  m’arrachent au peu de loisir que je me promettais. Je termine en vous assurant de remplir le plus tôt et le mieux possible vos intentions, non comme pour une bonne et charmante sœur, ce qui me serait difficile, n’ayant jamais eu le bonheur d’en avoir une, mais comme pour une personne que j’aime autant que je respecte et dont l’amitié me rend orgueilleux.

« Don Justo est une pauvre bête : je ne suis pas étonné que votre voyage ait été si sottement conduit. J’ose croire que, si nous eussions été ici, vous eussiez eu moins d’inconvénients à passer.

« M. Briet a reçu votre lettre, en a été touché, et vous répondra par le courrier. Vous rappelez-vous, mademoiselle, que vous me disiez : « Tant de mauvaise humeur que vous soyez, je vous ferais revenir sur-le-champ si je voulais m’en donner la peine ». Eh bien ! oui, et moi, et bien d’autres…

 

Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins

A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.

 

« Telle est la distance que je me plais à reconnaître.

« Agréez, mademoiselle, etc.

« A. DAVID »

 

Deuxième lettre.

 

Islay, 4 novembre.

« Mademoiselle,

« Toute pénible que soit l’idée de juger en mal, il le faut souvent ; et, malgré une très grande propension au contraire, j’ai fini par être assuré que c’était la base la plus sûre, et que sur celle-là seulement il fallait s’appuyer. J’ai reconnu avec épouvante, dans le temps où je pensais à une fin sérieuse, que, de tous les points du globe, aucun n’était si dépourvu des éléments qui constituent le bonheur intérieur que celui-ci, et quoiqu’il m’en ait coûté bien des peines et des pertes, je bénis le jour où j’ai été tout à fait désabusé. Mes conversations et mes conséquences générales avaient, comme vous vous en êtes convaincue, des antécédents : elles ne se présentent aujourd’hui qu’avec plus de force, depuis que je sais que vous êtes à même d’éprouver, sous des formes différentes, des désagréments et des souffrances semblables aux miens. Je regrette bien vivement et du plus profond du cœur, que ma carrière aventureuse m’éloigne de vous, mademoiselle, et des lieux où j’eusse pu, peut-être, vous être utile à quelque chose. Votre dernière lettre m’a fait connaître ce que je n’avais pas éprouvé depuis bien du temps, et j’ai senti que tout sentiment vif n’était pas éteint en moi, puisque peine d’autrui m’était si amère. Je dois vous remercier de la nouvelle opinion que je vous ai en quelque sorte soustraite. Quelquefois je puis être meilleur que mes paroles ; mais, en général, ma conduite est à l’unisson. Trop d’années passées dans l’absence de tous les liens aimables m’ont rendu bien froid, bien égoïste, et peut-être que le malheur seul a des droits à ma sympathie. Je ne vous l’ai pas caché, mademoiselle, reçue à bras ouverts, réintégrée dans vos droits paternels, l’aimable et bonne passagère du Mexicain n’eût été pour moi qu’une passagère : triste, abandonnée, elle est devenue une véritable sœur, une tendre amie à laquelle je trouve une douceur bien grande de pouvoir confier aussi des chagrins et les craintes de l’avenir. Pour un homme, il existe des consolations dans des occupations fortes et variées ; pour la pauvre femme, les pleurs et les regrets ! Le partage est si triste, que je m’estimerais bien heureux de pouvoir, comme véritable ami, prendre la partie la plus pesante des chagrins qui vous accablent ; mais ma position s’y refuse, et, tout en vous plaignant, tout en vous admirant, je n’ai, comme autrefois, que des conseils à vous donner.

« Toujours même langage ici touchant l’étrangère, sa fortune promise et sa résidence présumée. C’est vous dire, trop bonne et trop crédule Flora, de ne pas vous confier à votre ombre, et d’user plus que jamais de précaution. Je ne me fais pas plus d’illusion maintenant qu’avant votre arrivée. Je crains pour vous des difficultés, de la mauvaise foi et peut-être spoliation presque entière de votre héritage paternel. Ce sont les véritables maux que vous avez à combattre, dont peut-être beaucoup de persévérance et de la fermeté vous feront triompher ; mais, auparavant, que de chagrins, que de souffrances, que de larmes !… Je vous plains, et vous plains d’autant plus que je ne puis vous être d’aucun secours : mille lieues vont nous séparer, et, plus que la distance, la nécessité… »

 

Troisième lettre.

 

Lima, 1er décembre 1833.

« … Lima, à dater de ce voyage, a perdu tous ses charmes pour moi. Le voyage d’Europe a ranimé le goût éteint que j’avais pour le beau, le bon, et dorénavant cette ville ne peut m’offrir d’autre intérêt que celui des affaires qui m’y retiennent. Tout ici a changé de couleur et de figure : je crois rêver quand je revois mes anciens camarades et mes passagères connaissances du pays. Il est probable que je passerai encore deux ou trois ans au Pérou, ou, pour mieux dire, en Amérique, et je vous assure que je ne puis penser à ce sacrifice, qui n’en était pas un en sortant de France, sans trembler. Peut-être que les mœurs patriarcales de la Californie me réconcilieront avec l’exil et la solitude.

« Notre avenir n’est point à nous, comme on l’a dit ; il dépend de tout et quelquefois de rien. Le vôtre, mademoiselle, n’est guère plus riant que le mien : même peine demande même remède ; remettons à l’appliquer au retour en France, et là, si vous l’exigez encore, je dirai adieu, mot affreux lorsqu’on aime bien, délicieux lorsqu’on quitte des importuns, des ennuyeux, des Péruviens enfin… »

 

Quatrième lettre.

 

Guayemas, 2 décembre 1834.

« … Je n’avais nul besoin d’un témoignage de plus pour conserver mes premières et constantes impressions sur le Pérou et l’Amérique en général. Chacun, dans ce monde, a la prétention de se croire meilleur que son voisin : moi, sans fatuité et sans orgueil aucun, je crois que je puis pousser cette prétention aussi loin que qui que ce soit jamais venu à Lima. J’assurerais, à mon grand regret, que, jamais avant, les idées de fausseté et de duplicité n’étaient entrées dans ma tête, et que sûrement mes pertes continuelles en commerce en étaient la suite. Depuis que, dans la bienheureuse Lima, j’ai été chaque jour en butte à tout ce que la bassesse, le mensonge et la lâcheté ont de plus hideux, mes idées ont changé, et dès ce temps je ne puis plus dater de véritables beaux jours, parce que j’ai perdu de ce qui les fait, ces beaux jours, une opinion favorable de nos semblables. Quand vous m’avez entendu fronder en Aristarque nos républicains, nos commerçants (classe dont je fais, hélas ! partie) et tant d’autres, je ne le faisais qu’à contrecœur ; car enfin, en perdant l’idée du bien, on est toujours dans le vague, on craint de s’arrêter, de parler, d’épancher son cœur ; on croit toujours rencontrer un faux ami, un marchand fripon, un militaire lâche, enfin toujours le contraire du bien. Cette connaissance est triste : quand on la possède, on n’a plus d’illusions, et, sans illusions, la vie n’a plus de soleil. Eh bien ! tout ce savoir si nécessaire pour bien gouverner sa barque dans ce monde, c’est à Lima que je l’ai acquis ; aussi, en récompense, ai-je su apprécier ses habitants, et ai-je pu vous mettre en garde contre leurs attaques en grand.

« Tout en poursuivant la carrière du commerce, je l’abhorre, et suis si malheureux à Guayemas, loin de tout ce qui peut me plaire, que, sans la force de l’engagement qui me lie à Chabrié et sans la crainte de perdre en un mois le fruit de plusieurs années de travaux, j’aurais déjà abandonné une terre bien plus inhospitalière encore que l’aride Pérou. J’ai aujourd’hui atteint le comble de vœux en fait de fortune. Je supplie mon ami de ne pas entreprendre d’opération en grand qui pourrait entraîner notre ruine, et de se contenter de venir me retrouver, simple capitaine, et laissant le titre solennel, trop chèrement acheté, d’armateur. C’est le commencement, la fin et toujours le but de toutes mes longues lettres. S’il ne dépendait que de moi, je voudrais, dès aujourd’hui, dire adieu à tout genre de trafic, non pas dans des principes d’aristocratie, mais seulement d’honnêteté ; car, sans parler des mensonges à la journée, on est obligé de voir et de faire en commerce des choses licites suivant la loi, mais bien repoussées par un cœur droit. Voilà le point où j’en suis, ma bonne sœur, satisfait comme toujours avec rien sous le rapport de la fortune, et misérable au delà de l’imagination, par suite de mon séjour indéfini au plus indigne lieu d’exil.

« A. DAVID. »

 

Lettre de M. Briet.

 

Islay, 25 octobre 1833.

« Mademoiselle Flora Tristan,

« J’ai reçu votre aimable avec infiniment de plaisir, et m’empresse de vous en témoigner ma reconnaissance, en vous assurant que mes intentions n’ont jamais eu pour objet d’en vouloir à une aussi aimable personne que vous.

« Quant à la petite moue en question, avec franchise je vous dirai que, si je n’ai continué à votre égard les attentions que l’on doit à une passagère aussi accomplie que respectable, c’est que j’ai aussi cru qu’elles vous étaient aussi inutiles qu’à charge, et comme mon caractère est de ne gêner personne, j’ai pris le parti du silence convenable, je crois, à la circonstance.

« Je vous suis reconnaissant de l’intérêt que vous prenez à nos affaires, et vous prie de croire que j’apprendrai toujours avec infiniment de plaisir de vos nouvelles ainsi que votre heureux retour en France, faisant les vœux les plus sincères pour la réussite de vos projets dans ce pays.

« Agréez mes salutations respectueuses,

« L. BRIET »

« Don José me charge de le rappeler à votre souvenir en vous désirant bonheur et fortune. »

 

Lettre de M. de Castellac.

 

Cuzco, 6 décembre 1833.

« Mademoiselle Flora de Tristan y Moscoso.

« Ma chère et bonne compatriote,

« M. Miota m’a remis votre aimable lettre un peu tard ; car j’avais été à Brumbanba voir un malade. Vous me marquez que votre santé s’est rétablie, et que vous commencez à vous habituer dans ce nouveau pays. Je suis vraiment charmé que vous preniez une bonne dose de philosophie pour calmer cette effervescence européenne ; mais je crois que le volcan d’Aréquipa viendra tôt ou tard réchauffer votre imagination vagabonde, et que vous finirez par prendre ce pays en horreur. Il faut, charmante et aimable Flora, oublier, si vous voulez être heureuse, les illusions et les plaisirs de notre belle France. C’est fort difficile, il est vrai ; mais enfin, ne serait-ce que pour quelques années. Vous me marquez que vos affaires restent dans le statu quo : je désire que M. votre oncle vous apprécie et vous traite comme vous le méritez.

« Je suis ici très bien : mes affaires vont de l’avant, Dieu veuille que cela continue. J’ai été nommé chirurgien d’un régiment sans aucune obligation ; c’est-à-dire que, s’il venait à partir d’ici, je ne suis aucunement forcé de le suivre. J’aurai l’hôpital dans quelques jours. Communiquez-moi vos projets, ce que vous comptez faire. Vous savez et vous devez croire que personne ne prend plus d’intérêt à vous que moi. Je désire vous voir heureuse et contente. Vous savez combien je vous aime, et tout ce qui vous touche de près m’intéresse peut-être plus que vous. Tâches d’être aimable et prévenante envers votre oncle ; cela vous sera très facile, vous l’êtes naturellement. Les environs de Cuzco sont charmants : vous ne pouvez vous faire une idée de la richesse et du tempérament de ces pays. Nous avons les fruits d’Europe et d’Amérique. Chaque pays a un climat différent. Cette capitale est triste et sale ; mais il n’y pleut pas tant comme on dit : nous avons de très beaux jours. J’ai été très bien reçu. On a pour moi les grandes attentions. Les chevaux et les bons repas ne manquent pas. Trois ou quatre bonnes cures m’ont mis en réputation.

« J’espère que, dans votre première lettre, comme vous me marquez, vous me mettrez au courant de vos affaires.

« Je désire de tout mon cœur que ce griffonnage vous trouve en bonne santé. Écrivez-moi souvent ; j’aurai toujours un nouveau plaisir à recevoir et à lire votre aimable écriture.

« Votre affectionné compatriote.

« Victor de Castellac. »

 

Lettre de M. Miota.

 

Cuzco, 9 Janvier 1834.

« Ma chère demoiselle,

« C’est avec raison que vous devez m’accuser d’ingratitude, parce que j’ai manqué à la reconnaissance que je vous dois et aux devoirs sacrés de l’amitié, en restant si longtemps sans vous écrire ; mais ce serait me connaître bien mal que de me juger ainsi, car, sans les nombreuses occupations dont j’ai été accablé dès mon arrivée en cette ville, il y a longtemps que je me serais acquitté de ces devoirs si sacrés ; mais votre habituelle indulgence pour moi me fera obtenir mon pardon sans aucune difficulté.

« … J’ai été très sincèrement affecté lorsque le docteur m’a appris que votre santé était un peu altérée, et que vos affaires n’allaient point tout à fait selon vos désirs. Il faut avoir de la patience, et vous servir, dans ces cas orageux, de votre puissante philosophie. Quant à moi, je fais des souhaits pour que vous soyez heureuse et tout mon désir est de vous servir en tout ce qui me sera possible. Ne doutez point de ma sincérité.

« Votre plus sincère ami,

« F. Miota. »

 

M. Miota et son cousin restèrent quinze jours à Aréquipa ; ils partirent ensuite pour le Cuzco, où le docteur de Castellac était arrivé depuis longtemps.

À cette même époque mon oncle m’envoya M. Crévoisier, Français, qui, depuis vingt cinq ans, administrait sa sucrerie à Camana, et qui comptait trente-deux ans de séjour dans le pays. Il venait me chercher pour m’emmener à Camana, et aussi par le désir de me connaître. M. Crévoisier est le même Français dont parle le général Miller dans son ouvrage sur le Pérou : le général nous représente M. Crévoisier comme une espèce d’orang-outang, ne sachant plus parler français, ne pouvant pas se faire comprendre en espagnol ; en un mot, le portrait qu’il en fait n’a pas la moindre ressemblance, et M. Crévoisier aurait droit de s’en plaindre ; mais, ce qu’il y a de plus plaisant, c’est que le général Miller parle lui-même très mal le français et pas mieux l’espagnol.

M. Crévoisier est le type de Français d’avant la révolution ; sa politesse recherchée, sa gaîté, son ton léger et badin, son bon cœur, sa mauvaise tête, toute sa personne enfin, ainsi que ses manières, retracent parfaitement ce qu’étaient nos grands-pères ; mais, sous cette frivole enveloppe du siècle passé, M. Crévoisier possède les qualités les plus essentielles aux hommes réunis en société ; c’est l’être le plus loyal, le plus laborieux, le plus ponctuel que j’aie jamais rencontré. Il jouit, à juste titre, de l’estime, de l’affection de tous ceux qui ont eu des rapports avec lui. Il est marié, depuis vingt-cinq ans, à une parente de ma cousine Carmen, il en a eu deux fils, dont l’aîné était un jeune homme charmant. M. Crévoisier est aimé dans notre famille, qui le considère comme en faisant partie, et il est le seul qui échappe à l’envieuse médisance de nos aimables Français résidant au Pérou. Le cher papa Crévoisier (c’est ainsi que nous l’appelions) m’aimait à la folie. Il resta dix jours auprès de moi sans pouvoir me décider à l’accompagner à Camana ; heureux de se trouver avec sa charmante compatriote, il m’en témoignait toute sa satisfaction par son inépuisable gaîté, et je dois dire que, pendant son séjour à Aréquipa, je ne m’ennuyai pas un seul instant. Il fallut enfin qu’il partit, les travaux de la sucrerie réclamaient ses soins. Il retourna à Camana, emportant avec lui ma sincère affection. Voici quelques passages des lettres qu’il m’écrivit.

 

Camana, 15 octobre 1833.

« Charmante et belle demoiselle,

« J’ai honneur de vous annoncer mon retour dans ce pays après trois jours de marche, lesquels m’ont bien dérangé, par l’extrême chaleur dont j’ai souffert, et surtout par le cruel souvenir de la séparation de ma bonne et chère compatriote, et des beaux jours dont je jouissais auprès d’elle, mais enfin il faut savoir se résoudre à tout et disposer avec plaisir d’un beau moment quand il se présente, comme aussi se conformer avec résignation quand les jours infortunés viennent nous surprendre. C’est positivement ce qui m’est arrivé. J’ai eu l’honneur de vous connaître, j’ai éprouvé des jours délicieux auprès de vous : ils n’ont pas duré longtemps ; donc je ne suis pas des plus heureux. Patience !

« J’ai vu avec plaisir toute ma famille, qui se porte bien, ainsi que M. Tristan et son aimable épouse, lesquels se sont empressés à me venir voir aussitôt mon arrivée. Ils m’ont demandé de vos nouvelles, et toute la famille a été au désespoir de ne vous avoir pas vue venir avec moi. Je leur ai fait comprendre que ç’a été pour vous chose impossible, vu la crainte où vous étiez d’attraper ici les tercianas (fièvres), d’après tout ce qu’on vous en disait du risque que l’on court par l’approche de la saison étouffante que nous éprouvons dès à présent. Enfin je leur ai fait voir que, quoique vous soupiriez du désir de les connaître, vous préférez attendre un mois de plus pour jouir, bien portante, de leur société, et n’avoir pas le désagrément d’être au lit malade et privée de leurs belles réunions. Ils en sont convaincus, et plusieurs ont dit que vous aviez raison, excepté M. Tristan, qui absolument aurait désiré vous voir et vous embrasser.

« J’ai été interrogé sur le motif de votre arrivée au Pérou, et j’ai répondu que vous étiez si réservée, qu’il m’a été impossible de rien savoir de vous ; mais que vous m’avez fait entendre que vous n’aviez d’autre désir que celui d’être auprès de votre oncle et de conserver sa tendresse et son amitié ; mais que j’ai compris aussi, par quelques paroles qui vous ont échappées, que vous veniez avec quelques prétentions sur des affaires d’intérêt, mais que je n’en savais pas davantage.

« À cela M. Tristan m’a répondu que, lorsque l’occasion s’en présentera, il vous répondra par vos propres lettres, c’est-à-dire qu’il croit que vous n’avez pas des droits à la légitimité ; mais qu’il suspend toute pensée jusqu’à ce qu’il ait parlé avec vous.

« Le conducteur me presse, et je n’ai autre chose à vous dire sinon que je vous aime de cœur, et que je suis et serai pour toujours votre plus fidèle, dévoué et très passionné serviteur.

« J. DE CRÉVOISIER. »

 

Deuxième lettre.

 

Camana, 3 décembre 1833.

« Charmante et précieuse demoiselle,

« … Je vous parle franchement. Comme les Français passent, parmi les autres nations pour être inconstants, et vu que vous ne m’écriviez pas, je vous ai appelée ingrate. Je m’en repens et vous prie de me pardonner cette légèreté de ma part, que vous ne méritez pas. Dès l’instant que l’on confesse ses péchés de bon cœur, on mérite le pardon. Vous avez de l’indulgence ; c’est encore une de vos vertus. Ainsi donc faisons la paix, aimable Flora, et dès ici je vous embrasse tendrement.

« Mais cependant j’ai encore envie de me repentir pour vous avoir traitée d’indulgente, puisque je me souviens que vous prétendez m’aimer plus dans un jour que moi je ne puis vous aimer dans un mois. J’oserai vous assurer que c’est tout au rebours ; car je crois qu’il vous est impossible de me surpasser en amitié. Enfin, c’est toujours une chose bien flatteuse pour moi de recevoir un compliment si cher et si tendre d’une personne aussi aimable que vous. Je vous en remercie du profond de mon cœur, en vous assurant que tout mon désir est de trouver une occasion de vous prouver toute l’estime et l’amitié sincère que je vous porte.

« Je souhaite que vous vous voyiez le plus tôt possible avec M. votre oncle, et que toutes les choses aillent bien ; mais je crains des discussions qui pourront vous chagriner, non tant à cause de lui, car il a de bonnes intentions à votre égard, mais à cause des autres héritiers, car ils auraient beaucoup de peine d’être obligés de rendre. Enfin daignez, je vous prie, m’écrire souvent, et surtout racontez-moi vos affaires lorsqu’elles seront favorables. Quel que soit votre sort, je vous répète encore ce que je vous ai promis au moment de vous dire adieu : ma maison et le peu que je possède seront toujours à votre service. Si je n’avais qu’un morceau de pain, ma plus grande joie serait de le partager avec vous. Comptez toujours sur ma sincère amitié.

« … Ayez un peu de patience ; et souffrez pour quelques jours le bavardage de ces imprudents et imbéciles paresseux. À l’arrivée de votre oncle, tout finira. Je conçois qu’il est bien chagrinant de se voir entourée de gens si ridicules et si méprisables ; mais enfin, je vous le répète encore, souffrez pour quelques jours…

« J. DE CRÉVOISIER. »

 

Après le départ de tous ces amis, je me trouvai bien seule. Je n’avais pas arrangé ma vie à la monotonie de l’existence du pays, et j’avoue que je commençais à en être bien lasse.

J’ai dit quelques mots des Français de Valparaiso. Je vais parler maintenant de ceux qui vivent à Aréquipa, comme, plus tard, je parlerai de ceux qui habitent Lima.

Aréquipa, ville d’intérieur, n’offre au commerce que des ressources limitées. Le nombre des étrangers y est aussi très restreint. La seule maison française est celle de M. Le Bris. Elle existe, au Pérou, depuis dix ans, et ses affaires sont montées sur la plus grande échelle. Avant que le Pérou ne fut exploité par la concurrence et ruiné par les guerres civiles, M. Le Bris gagna une fortune de plusieurs millions ; mais ses maisons de Valparaiso et de Lima, par trop de laisser-aller dans les affaires, éprouvèrent des pertes énormes. Il fallut que la maison centrale d’Aréquipa vint au secours des deux autres. M. Le Bris, qui est un habile négociant, alla, successivement, se mettre à la tête de chacune des deux maisons correspondantes, et, dans peu de mois, tout fut rétabli sur l’ancien pied.

M. Le Bris est de Brest : il a trente-six à trente-huit ans. Sa santé frêle, délicate, a été entièrement détruite par la tourmente des affaires et l’air vulcanisé d’Aréquipa. Il souffre d’une affection nerveuse qui irrite son caractère, amaigrit son corps et mine son organisation. M. Le Bris est instruit, ses manières sont celles d’un homme distingué dont l’éducation a été soignée. Son esprit fin, légèrement sardonique, donne beaucoup de piquant à sa conversation. La bonté de son cœur, la générosité de son âme sont admirables et surpassent tout ce qu’on pourrait en dire.

M. Le Bris réalise ce que je désignerais volontiers par le beau idéal du négociant. Arrivé au Pérou, dans un temps où les affaires étaient faciles, il avait pu donner un libre essor à ses vues d’ensemble, à ses idées larges et grandioses. Son génie conçoit de vastes opérations, en embrasse les détails et en confie l’exécution avec une intelligence et un discernement remarquables. Il organise le travail, le répartit entre ses nombreux commis, selon les capacités qu’il a su leur découvrir, et sa justesse de tact, de jugement est presque infaillible. Sa hardiesse dans les affaires n’est pas celle du joueur ; elle résulte de sa confiance dans l’exactitude de ses combinaisons. Très laborieux, sa régularité en tout peut servir de modèle ; et ce négociant apporte, dans ses relations commerciales, tant d’intégrité, de ponctualité, que sa parole vaut un écrit. Il est exempt de toutes ces lésineries, ces petitesses dont il semblerait que le commerce français ne peut jamais entièrement se dépouiller. M. Le Bris, en toutes circonstances, est d’une obligeance inépuisable ; mais son désintéressement, sa générosité envers ceux de ses commis qui, par leur intelligence, répondent à ses vues, peuvent, en France, être offerts en exemple. A-t-il envoyé l’un d’eux dans un département éloigné, si l’agent fait réussir l’opération qui lui est confiée, M. Le Bris lui alloue une portion des bénéfices à titre de gratification. Lorsqu’un petit marchant vient lui demander du crédit, il ne s’informe pas, avant de lui en accorder, si le petit marchant est pauvre ou riche, mais s’il est laborieux et probe ; et quand, sur ce point, les renseignements sont favorables, M. Le Bris fait des avances pour des sommes considérables.

La maison de ce respectable négociant ne présente pas ce luxe excessif que les Anglais étalent avec ostentation dans les leurs : tout y est convenable et d’une propreté recherchée. M. Le Bris reçoit beaucoup de monde : cosignataire d’un grand nombre de bâtiments, les capitaines et subrécargues qui viennent à Aréquipa n’ont pas d’autre que la sienne. Il invite constamment chez lui les officiers de la marine royale, ainsi que tous les voyageurs de distinction qui viennent visiter le pays. On disait, lors de mon départ d’Aréquipa, que M. Le Bris allait y être nommé vice-consul, afin que le commerce français eût un représentant dans cette ville. Il ne se souciait pas d’abord d’accepter, tant l’indépendance de son caractère répugne aux fonctions publiques ; mais, par intérêt pour le commerce national, il a promis d’adhérer à sa nomination.

M. Viollier, premier commis de la maison, qui représente M. Le Bris lorsque celui-ci est absent, est un jeune Suisse de trente ans, élevé à Bordeaux, et résidant au Pérou depuis six ans. Les autres employés de la maison sont des jeunes gens de diverses parties de la France. J’y ai connu M. Delor, de Bordeaux, et M. Jacquet, de la même ville ; tous les deux travaillent maintenant pour leur compte.

Il n’y a, au total, que huit à dix Français à Aréquipa ; ce sont, avec ceux que je viens de nommer, M. Poncignon, de Bordeaux, dont le magasin de nouveautés est le plus beau de la ville, MM. Cerf, Juifs de Brest, qui vendent dans leur magasin toutes sortes d’objets. Plusieurs autres Français ont également leur domicile à Aréquipa, mais n’y résident pas habituellement, les affaires de courtage dont ils s’occupent spécialement les appelant sur tous les points du Pérou. Au collège, est attaché un Français, en qualité de professeur : il se nomme M. Morinière. C’est donc, en tout, huit à dix Français résidant dans une ville de trente mille âmes. On imaginerait naturellement que ces messieurs, parlant la même langue, originaires du même pays, ayant les mêmes habitudes, devraient, à une si grande distance de leur patrie, rechercher la société les uns des autres, vivre entre eux dans des relations d’amitié. Eh bien ! il n’en est rien. Ces hommes se détestent, se déchirent à l’envi. Pendant les sept mois que j’ai passés à Aréquipa, j’ai eu le temps de juger jusqu’à quel point peut aller la haine des hommes lorsqu’elle est excitée par la rivalité et la jalousie. C’est un spectacle qui provoque le dégoût que d’entendre et voir agir ces individus. M. Le Bris, occupant la première place par sa fortune, était l’éternel objet de l’envie de ses compatriotes. Sa loyauté, sa générosité, établies depuis longtemps d’une manière incontestable, n’offraient pas prise à leurs propos. Ne pouvant l’attaquer de ce côté, ils tombaient, sans ménagement, sur son caractère qu’ils dépeignaient comme violent, âpre et difficile à vivre. De lui, on allait à M. Viollier, qu’on traitait d’hypocrite et de flatteur. M. Morinière était outré contre MM. Le Bris et Viollier. Il venait me voir très souvent, et ne tarissait pas sur les griefs qu’il avait contre ces messieurs.

Dans les colonies, tout le monde fait du commerce : ces habitudes spéculatrices existent partout dans les deux Amériques. Les préjugés de notre vieille Europe sur les professions n’ont pu s’y propager. L’esclavage du nègre y a bien fait classer les hommes par nuances de couleurs, mais ils ne le sont pas par le genre de travail dont ils s’occupent. M. Morinière, quoique employé au collège, se livrait aussi au négoce. Il avait eu recours à M. Le Bris, qui, d’abord, lui accorda son aide et son appui ; mais ce négociant reconnut bien vite l’inaptitude aux affaires du professeur de philosophie. Il lui fit observer amicalement qu’en continuant à faire des opérations commerciales il compromettrait son argent et celui des autres. M. Morinière eut la faiblesse de s’offenser d’une observation dont il aurait apprécié la justesse s’il avait réfléchi à l’incompatibilité des deux occupations qu’il cumulait, et combien l’homme dont l’esprit est engagé dans les hautes conceptions de la science est peu susceptible de donner aux menus détails du commerce l’attention continuelle qu’ils exigent. Par le refus de M. Le Bris, le professeur, se trouvant déçu dans ses espérances de lucre, répandit partout, sur la dureté et l’égoïsme de son compatriote, des calomnies qui provoquèrent le sourire, parce qu’on en voyait la cause, et auxquelles personne n’ajouta foi, la réputation de M. Le Bris étant au dessus de pareilles attaques. Telle était la position respective des Français habitant Aréquipa.

L’origine de cette ville est assez fabuleuse. Cependant on lit, au Cuzco, dans une chronique contenant des traditions indiennes, que, vers le XIIe siècle de notre ère, Maita-Capae, souverain de la ville du Soleil, fut renversé de son trône. Il se déroba à ses ennemis par la fuite, erra dans les forêts, sur les sommets glacés des montagnes, accompagné de quelques uns des siens ; le quatrième jour, harassé de fatigue, mourant de faim et de soif, il s’arrêta au pied du volcan. Tout à coup, cédant à une inspiration divine, Maita plante son dard, et s’écrie : Aréquipa ! mot qui signifie, en quichua : Ici je m’arrête ; puis, se retournant, il voit que cinq de ses compagnons seulement l’avaient suivi ; mais l’Inca n’a plus de confiance qu’en la voix de Dieu ; il persiste, et, autour de son dard, sur les flancs d’un volcan, que de toutes parts les déserts environnent, les hommes groupent leurs habitations. Ainsi que les conquérants, les fondateurs d’empire, Maita n’a été que l’aveugle instrument des secrets desseins de la Providence. Les cités qui se sont développées sur la terre ont, comme les hommes qui s’y sont élevés, dû parfois leur grandeur à leur mérite ; mais, souvent aussi, à des causes fortuites qui ne semblent pas la justifier aux yeux de la raison.

Bien qu’Aréquipa se trouve par les 16° 13’2” de latitude méridionale, son élévation au dessus du niveau de la mer et le voisinage des montagnes en rendent le climat tempéré. Cette ville est placée au milieu d’un tout petit vallon d’une ravissante beauté ; il n’a pas au delà d’une lieue de large sur deux de long ; fermé de tous côtés par de hautes montagnes, il est arrosé par le Chile, qui prend sa source au pied même du volcan. Le bruit de cette rivière, dans son cours, rappelle le Gave des Pyrénées ; le lit en est bizarre, très large en certains endroits, resserré en d’autres ; presque toujours hérissé d’énormes pierres ou couvert de galets, il offre parfois un sable doux et uni au pied de la jeune fille. Le Chile, qui ressemble à un torrent après la saison des pluies, est presque toujours à sec pendant l’été. Ce vallon est cultivé en blé, maïs, orge, alfalfa (espèce de luzerne), et en plantes potagères ; on y voit peu de maisons de plaisance. Au Pérou, on est trop occupé d’intrigues de toute espèce pour aimer le séjour de la campagne.

La ville occupe, dans le vallon, un vaste emplacement ; de la hauteur de Tiavalla, elle paraît en occuper un plus grand encore ; de là, une étroite bande de terrain semble seulement la séparer du pied des montagnes ; de là, cette masse de maisons toutes blanchies, cette multitude de dômes étincelant au soleil, au milieu de la variété des teintes vertes du vallon, de la couleur grise des montagnes, produisent sur le spectateur un effet qu’il ne croyait pas donné aux choses de ce monde de produire. Le voyageur qui, de Tiavalla, contemple Aréquipa pour la première fois, est tenté d’imaginer que des êtres d’une autre nature y cachent leur existence mystérieuse ; que le volcan dont la gigantesque élévation frappe les sens de stupeur les protège ou ne saurait les atteindre.

Le volcan d’Aréquipa est une des plus hautes montagnes de la chaîne des Cordillières ; entièrement isolé, il présente un cône parfait. L’uniformité de sa teinte grise lui donne un air de tristesse. Le sommet en est presque constamment couvert de neige ; cette neige, plus ou moins épaisse, diminue du lever au coucher du soleil. Quelquefois le volcan jette de la fumée ; cela arrive particulièrement le soir : souvent, dans cette fumée, j’ai vu des flammes ; lorsqu’il a été longtemps sans fumer, on s’attend à un tremblement de terre. Des nuages enveloppent presque toujours le sommet de la montagne et semblent la couper ; on en distingue parfaitement les zones diaprées. Cette masse aérienne de toutes nuances, posée sur ce cône d’une seule teinte, ce géant, qui cache dans les nues sa tête menaçante, est un des plus magnifiques spectacles que la terre offre à l’œil de l’homme.

Mon cousin Althaus a gravi le sommet du volcan, visité son cratère, descendu dans le gouffre jusqu’à la troisième cheminée. Il a, sur son voyage volcanique, des notes et des desseins très curieux, que j’ai regret de n’avoir pas en ma possession pour les communiquer au lecteur. Il fit cette ascension, accompagné de dix Indiens armés de crocs. Cinq seulement, furent assez forts pour le suivre ; trois restèrent en route et deux périrent en tombant ; ils furent trois jours à monter jusqu’au sommet, et ne purent y rester que quelques heures, tant le froid était intense. Les difficultés de la descente surpassèrent de beaucoup celles de la montée. Tous furent blessés, déchirés ; Althaus faillit se tuer. Le volcan (il n’est pas désigné par un autre nom) est à douze mille pieds au dessus du niveau de la mer ; les deux montagnes qui l’avoisinent, l’une à droite, l’autre à gauche, dont les sommets, couverts de neiges éternelles, étincellent de mille reflets sous les rayons du soleil, sont à une très grande distance de lui, et plus gigantesques encore ; la première se nomme Pichaimpichu, la seconde Chachaur ; ce sont deux volcans entièrement éteints. L’extrême élévation de ces trois montagnes isolées, dont la base est elle-même très élevée au dessus de la pampa, les fait, de ce point de vue, paraître se tenir.

Lors de la découverte, Francisco Pizarro établit, à Aréquipa, un évêché et un des sièges du gouvernement. Les tremblements de terre ont, à diverses époques, causé, à cette ville, d’épouvantables désastres. Ceux de 1582, 1600 la détruisirent presqu’en entier, et ceux de 1687 et 1785 ne lui furent guère moins funestes.

Les rues d’Aréquipa sont larges, percées à angles droits, passablement bien pavées. Dans le milieu de chacune d’elles coule un ruisseau ; les principales ont un trottoir en larges dalles blanches[11] ; elles sont toutes assez bien éclairées, chaque propriétaire étant tenu, sous peine d’amende, de mettre une lanterne devant sa porte. La grande place est spacieuse ; la cathédrale en occupe le côté nord ; l’hôtel-de-ville et la prison militaire sont en face ; des maisons particulières forment les deux autres côtés. À l’exception de la cathédrale, toutes ces constructions sont à arceaux ; sous les galeries, on voit des boutiques de diverses marchandises. Cette place sert aux marchés de la ville, aux fêtes, aux revues, etc., etc. Le pont, sur le Chile, est grossièrement construit et peu solide pour résister, dans certaines saisons, au torrent qui passe dessous.

Aréquipa renferme beaucoup de couvents d’hommes et de femmes ; tous ont de très belles églises. La cathédrale est très vaste, mais elle est sombre, triste, d’une architecture lourde ; Santa-Rosa, Santa-Cathalina, Santo-Francisco se distinguent par la beauté de leur coupole, d’une prodigieuse élévation. Dans toutes les églises, se voient des figures grotesques, en bois, en plâtre, personnifiant les idoles du catholicisme péruvien ; çà et là, quelques croûtes grossières donnent, aux saints qu’elles représentent, l’aspect le plus burlesque qu’on puisse imaginer. L’église des jésuites fait, à cet égard, exception : elle est plus convenable dans la représentation des saints qu’elle offre à l’invocation des dévots. Avant l’indépendance, tous ces temples, richement décorés, avaient les flambeaux, les balustrades, les colonnades des autels, etc., en argent massif et autres ornements en or ; partout ces deux métaux étaient prodigués avec plus de profusion que de goût ; mais la foi ne protège plus ces richesses : déjà plusieurs présidents et chefs de parti, après avoir, dans leurs querelles, épuisé le trésor de la république, ont, sans scrupule, dépouillé les églises. Les devants d’autel, les colonnes, les chandeliers ont été fondus pour payer des soldats, alimenter les vices des généraux. Les ornements précieux qui ont été respectés sont menacés d’éprouver, plus tard, le même sort ; pendant la dernière guerre entre Orbegoso et Bermudez, il était question d’enlever aux vierges leurs perles, leurs diamants, etc.

Aréquipa possède un hôpital pour les malades, une maison de fous, et une autre pour les enfants trouvés. Ces trois hospices sont, en général, très mal tenus : j’aurai, ailleurs, occasion de parler de ma visite à l’hôpital ; je suis allée aussi visiter les enfants trouvés, et n’ai pas été plus satisfaite des soins qu’on leur donne que de ceux dont les malades sont l’objet : c’est pitié de voir ces malheureuses petites créatures nues, maigres, dans un état déplorable. On croit remplir les devoirs de la charité en leur fournissant quelques aliments pour soutenir leur chétive existence ; du reste, aucune instruction ne leur est donnée, aucun art ne leur est appris ; aussi ceux qui survivent deviennent-ils des vagabonds, conséquence nécessaire de ce coupable délaissement. Le tour qui sert à introduire, dans l’hospice, ces infortunées victimes me paraît assez bien imaginé ; c’est une boîte en forme de berceau ; l’enfant y est déposé, à l’ouverture du dehors, sans que les déposants puissent être vus du dedans de l’hospice ; ce mode évite, à la malheureuse mère d’abandonner son enfant, l’obligation de se révéler ; obligation qui fait commettre bien des crimes !…

Les maisons, bâties très solidement en belles pierres blanches, n’ont qu’un rez-de-chaussée voûté, à cause des tremblements de terre ; elles sont, en général, spacieuses et commodes ; elles ont une grande porte cochère au milieu de la façade ; toutes les fenêtres sont grillées et sans vitres ; les constructions de la maison forment trois cours ; le salon, les chambres à coucher, les bureaux sont dans la première ; dans la seconde, qui est un jardin, se trouvent la salle à manger, galerie ouverte appropriée au climat, la chapelle, la buanderie et divers offices ; la troisième cour, située dans le fond, est occupée par la cuisine et le logement des esclaves. Les murs des maisons ont de cinq à six pieds d’épaisseur ; les pièces, quoique voûtées, sont très élevées ; quelques unes, seulement, ont une tapisserie en papier jusqu’à mi-hauteur ; les murs des autres sont entièrement nus et blanchis à la chaux. Ces voûtes font ressembler les appartements à des caves, et la monotonie de leur teinte blanche fatigue et attriste. Les ameublements sont lourds : les lits, les commodes, dans des proportions gigantesques, les chaises pesantes, les tables, semblent avoir été faits pour demeurer en place ; les miroirs sont en métal, les draperies sans goût ; depuis quelques années, les tapis anglais se vendent à si bas prix dans le pays, que tout le monde en a couvert le carreau des appartements ; pas une pièce n’est planchéiée.

Les Aréquipéniens aiment beaucoup la table, et, toutefois, sont inhabiles à s’en procurer les jouissances. Leur cuisine est détestable ; les aliments ne sont pas bons, et l’art culinaire est encore dans la barbarie. La vallée d’Aréquipa est très fertile. Néanmoins, les légumes en sont mauvais ; les pommes de terre ne sont pas farineuses ; les choux, les salades, les pois sont durs et sans saveur ; la viande aussi est sans jus ; enfin, jusqu’à la volaille, dont la chair coriace semble avoir subi l’influence volcanique. Le beurre, le fromage sont apportés de loin et n’arrivent jamais frais ; il en est de même des fruits et du poisson, qui viennent de la côte ; l’huile dont on use est rance, mal épurée ; le sucre grossièrement raffiné ; le pain mal fait ; en définitive, rien n’est bon.

Voici quel est leur mode de nourriture : on déjeune à neuf heures du matin ; ce repas se compose de riz avec des oignons (cuits ou crus, on met des oignons partout), de mouton rôti, mais si salement, que jamais je n’ai pu en manger ; puis vient le chocolat. À trois heures, on sert, pour dîner, une olla podrida (puchero est le nom qu’on lui donne au Pérou) ; c’est un mélange confus d’aliments disparates ; bœuf, lard, mouton, bouillis avec du riz, sept à huit espèces de légumes et tous les fruits qui leur tombent sous la main, tels que pommes, poires, pêches, prunes, raisins, etc. ; un concert de voix fausses, d’instruments discordants ne révolte pas davantage que ne le font la vue, l’odeur, le goût de cet amalgame barbare. Viennent ensuite des écrevisses, préparées avec des tomates, du riz, des oignons crus et du piment ; des viandes avec des raisins, des pêches et du sucre ; du poisson au piment ; de la salade avec des oignons crus, des œufs et du piment ; ce dernier ingrédient se trouve en profusion, avec quantité d’autres épices, dans tous leurs mets ; la bouche en est cautérisée ; pour les supporter, le palais doit avoir perdu sa sensibilité. L’eau est la boisson ordinaire. Le souper a lieu à huit heures ; les mets y sont de même espèce qu’au dîner.

Les convenances, dans le service et les usages de la table, ne sont pas mieux senties que les harmonies culinaires. Encore aujourd’hui, dans beaucoup de maisons, il n’y a qu’un verre pour tous les convives. Les assiettes, les couverts sont malpropres ; la saleté des esclaves n’en est pas seule cause ; tels maîtres, tels valets ; les esclaves des Anglais sont très propres, il est de bon ton de faire passer, au bout de la fourchette, un morceau pris dans son assiette aux personnes auxquelles on veut faire une politesse. Les Européens se sont tellement révoltés contre cette coutume, qu’elle tombe maintenant en désuétude ; mais il n’y a que quelques années que les morceaux d’olla, de poisson, les ailes de poulets, dégouttant la sauce, circulaient autour de la table, portés au bout des fourchettes par les esclaves.

Comme tout est très cher, les dîners invités sont assez rares, et les invitations à des soirées ont prévalu sitôt que la mode s’en est introduite. Tous les dimanches, chez mon oncle, on donnait un dîner aux parents où les amis intimes étaient invités, et le soir on prenait du thé, du chocolat, des gâteaux. Les seules choses que j’aie trouvées bonnes à Aréquipa sont les gâteaux et les friandises que font les religieuses ; grâce à mes nombreuses relations, je n’en ai jamais manqué pendant mon séjour, ce qui m’a permis de faire de très bons petits goûters.

Les Aréquipéniens aiment beaucoup tous les genres de spectacles ; ils courent avec un égal empressement aux représentations théâtrales et religieuses. Le défaut total d’instruction leur en fait un besoin et les rend spectateurs faciles à satisfaire. La salle de spectacle est bâtie en bois, et si mal construite, qu’on n’y est pas à couvert de la pluie ; trop petite pour la population, il arrive souvent qu’on n’y peut trouver place. La troupe est cependant bien mauvaise ; elle se compose de sept à huit acteurs, rebuts des théâtres d’Espagne, et s’est renforcée, dans le pays, de deux ou trois Indiens ; elle joue toute espèce de pièces, comédies, tragédies, opéras ; estropie Lopez de la Vega, Caldéron, écorche la musique à donner des attaques de nerfs, le tout aux applaudissements du public. Je suis allée quatre à cinq fois à ce théâtre ; on y jouait la tragédie ; je remarquai qu’à défaut de manteaux, les acteurs se drapaient avec de vieux châles de soie.

Les combats de coqs, les danseurs de corde, les Indiens qui font des tours de force, tous ces spectacles attirent la foule. Un acrobate français, avec sa femme, a gagné au Pérou trente mille piastres.

L’église péruvienne exploite, au profit de son influence, le goût de la population. Indépendamment des grandes processions qui se font aux fêtes solennelles, il ne se passe pas de mois sans qu’il ne s’en fasse dans les rues d’Aréquipa. Tantôt ce sont les moines gris, qui, le soir, font une procession pour les morts, et demandent pour les morts, et on leur donne pour les morts ; une autre fois, ce sont les dominicains, qui font, en l’honneur de la Vierge, leur promenade religieuse ; ensuite c’est pour l’enfant Jésus ; puis vient la kyrielle des saints ; c’est à ne jamais finir. J’ai dépeint la procession des fêtes solennelles ; je ne fatiguerai pas le lecteur de la description de celles dont les saints sont le prétexte ; on y étale moins de luxe, de pompe que dans la première ; mais le fond en est également burlesque, et les scènes d’indécentes bouffonneries, qui divertissent tant ce peuple, n’y sont pas moins scandaleuses ; toutes ces processions ont un trait de ressemblance ; les bons moines y demandent toujours, et toujours on leur donne.

C’est pendant la semaine sainte qu’ont lieu les grandes saturnales du catholicisme péruvien. Dans toutes les églises d’Aréquipa, on fait un énorme tas de terre et de pierres sur lequel on plante des branches d’olivier pour figurer le calvaire avec ses roches et ses arbres. Sur cette montagne factice, on donne, le vendredi saint, la représentation du supplice de Jésus. On le voit arrêté, flagellé et crucifié avec les deux larrons. C’est l’historique de la Passion, sans l’omission d’aucune circonstance, mis en action ; le tout accompagné de chants, de récitatifs : puis arrive la mort du Christ ; les cierges s’éteignent, les ténèbres règnent… ; les mœurs faciles de ce peuple entassé dans ces églises peuvent faire présumer ce qui se passe alors dans diverses parties de l’église… ; mais Dieu est miséricordieux, et les moines, ses ministres, disposent de son absolution. La descente de croix est la seconde pièce ; une foule confuse d’hommes, de femmes de races blanche, indienne et nègre assiègent le calvaire en poussant des cris lamentables ; bientôt, les arbres déracinés, les roches enlevées au sol sont dans leurs mains ; ils expulsent les soldats, s’emparent de la croix, en détachent le corps ; le sang découle des plaies de ce Christ de carton, les hurlements de la foule redoublent. Le peuple, les prêtres, la croix, les branches d’olivier, tout cela, pêle-mêle, fait un chaos, un tumulte, une confusion épouvantables qu’on n’imaginerait jamais devoir rencontrer dans le temple d’une religion quelconque ; et presque toujours, dans ces scènes de désordre, il y a des personnes plus ou moins grièvement blessées.

Le soir, on voit dans les rues les habitants aller faire des stations dans toutes les églises ; en s’y rendant, ils récitent leurs prières à haute voix. Les plus zélés se jettent à genoux, embrassent la terre ; d’autres se donnent de grands coups de poing dans la poitrine ; ceux-ci se mettent des haillons sur la tête ; ceux-là vont nu-pieds portant la croix sur le dos ; d’autres se chargent de pavés, et, dans chaque maison, ce sont des extravagances toutes plus insensées qu’une dévotion superstitieuse suggère à ces têtes exaltées. Ce n’est jamais dans leur conscience qu’ils cherchent leur devoir, mais dans le merveilleux de leurs croyances. Le moyen de ne pas se croire exempté des vertus sociales, lorsqu’on fait de pareils tours de force… : tels sont les résultats auxquels arrivent les religions qui isolent leur foi de la charité.

Le jour de Pâques, on fait des visites à toutes ses connaissances, et la conversation ne roule que sur les fêtes de la semaine sainte ; elle se résume en ceci : — « Eh bien ! mi señora, vous êtes-vous bien amusée ? c’était très bien à Santo-Domingo, à Santa-Rosa : ha ! cela m’a fait beaucoup de plaisir. — Et moi, señor, je n’ai rien trouvé d’aussi joli que les autres années ; la religion perd de sa splendeur : ce n’était pas gai du tout à la cathédrale ; à Santa-Cathalina, elles ne font plus de descente de croix ; et, à force de voir tous ces Sambos se battre pour avoir un morceau de croix, la chose m’a paru monotone : cela ne vaut pas la peine qu’on se donne pour suivre les stations. — Mi señora, le beau temps est passé, nos églises ne sont pas aussi riches qu’elles l’étaient ; les dames de Santa-Cathalina dépensent leur argent à acheter des pianos importés de France et ne font plus de descente de croix. »

Le dimanche, à la messe, les hommes se tiennent tous debout, parlent entre eux en riant, ou regardent les jolies femmes qui sont à genoux devant eux, à moitié cachées dans leur mantille. Les femmes elles-mêmes sont très distraites, n’ont jamais de livre ; tantôt elles regardent le costume de leur voisine, ou parlent à leurs négresses placées derrière elles ; on les voit parfois nonchalamment couchées sur leur tapis, dormant ou faisant la conversation.

Les moines qui disent la messe sont toujours salement mis ; les pauvres Indiens qui la servent sont nu-pieds et à demi vêtus. La musique, dans toutes ces églises, est quelque chose d’affreux : deux violons et des espèces de musettes se joignent à l’orgue ; tous ces instruments sont tellement discordants, les chants qu’ils accompagnent, souvent faux, ont toujours si peu d’ensemble, qu’il est impossible de rester un quart d’heure à les entendre sans en éprouver une irritation de nerfs pour toute la journée. En Europe, les beaux-arts couvrent, au moins, d’un brillant vernis l’insipide stérilité des cérémonies. Du reste, au Pérou, ce n’est guère que comme lieux de réunion que les églises sont fréquentées.

Le degré de civilisation auquel un peuple est parvenu se reflète dans tout. Les amusements du carnaval ne sont pas plus décents, à Aréquipa, que les farces et bouffonneries de la semaine sainte.

Il y a des gens qui, pendant toute l’année, s’occupent à vider des coquilles d’œufs, ils en font commerce ; quand arrive le carnaval, ils remplissent ces coquilles de diverses couleurs : rose, bleue, verte, rouge, et puis bouchent l’ouverture avec de la cire. Les dames se munissent d’un panier de ces œufs, et, vêtues de blanc, vont s’asseoir sur le dôme de leur maison ; de là elles s’amusent à lancer ces œufs sur les personnes qui passent dans la rue. Les passants, soit à pied ou à cheval, sont toujours pourvus des mêmes projectiles et ripostent à leurs agresseurs : mais, pour prendre le jeu plus gentil, on remplit aussi ces œufs d’encre, de miel, d’huile, et quelquefois des choses les plus dégoûtantes : plusieurs individus ont eu l’œil crevé à ce combat d’une nouvelle espèce ; on m’en a montré trois ou quatre à qui cet accident était arrivé, et, malgré ces exemples, les Aréquipéniens conservent pour ce jeu un goût de fureur. Les jeunes filles font parade des nombreuses souillures de leur robe et se montrent vaines de ces étranges marques de galanterie. Les esclaves participent aussi à ces amusements : ils se jettent de la farine, ce mode d’attaque est plus économique ; aussi beaucoup de gens en font usage. Toutes ces négresses avec leur peau noire, leurs cheveux crépus, barbouillées de farine, sont hideuses ! Le soir, on se réunit dans des bals où les danses les plus indécentes sont exécutées ; beaucoup de personnes portent des déguisements bizarres ; mais il n’y a aucun costume de caractère ; ces divertissements durent toute une semaine.

De ces œufs immondes au déluge de dragées qui inondent les passants dans les rues de Rome, de ces grossiers amusements aux masques de l’Italie, il y a la même distance que des comédies burlesques qu’offrent les églises d’Aréquipa pendant la semaine sainte, de la musique barbare qu’on y entend, des misérables croûtes, des sauvages ornements dont elles sont décorées, aux majestueuses cérémonies, à la ravissante musique, aux magnifiques productions des arts, à tous ces brillants et poétiques prestiges avec lesquels Rome soutient encore sa religion vermoulue.

La population d’Aréquipa, en y comprenant celle des faubourgs, s’élève de trente à quarante mille âmes ; on peut considérer qu’elle se compose d’à peu près un quart de blancs, un quart de nègres ou métis, et moitié d’indiens. Au Pérou, comme dans toute l’Amérique, l’origine européenne est le grand titre de noblesse ; dans le langage aristocratique du pays, on appelle blancs ceux dont aucun des ascendants n’est Indien ou nègre ; j’ai vu plusieurs dames qui passaient pour blanches, quoique leur peau fût couleur pain d’épices, parce que leur père était né dans l’Andalousie ou le royaume de Valence. La population libre forme donc trois classes provenant de trois races bien distinctes : européenne, indienne, nègre ; dans la dernière classe, sous la dénomination de gens de couleur, sont confondus les nègres et les métis des trois races. Quant aux esclaves, de quelque race qu’ils soient issus, la privation de la liberté établit entre eux l’égalité du malheur.

Depuis quatre ou cinq ans, il s’est opéré de grands changements dans les usages et habitudes du Pérou ; la mode de Paris y a pris le sceptre : il ne reste plus que quelques riches et antiques familles qui se montrent rebelles à son empire, vieux arbres que la sève abandonne et qui subsistent encore, comme les cachots de l’inquisition, pour indiquer le point d’où l’on est parti. Les costumes des classes élevées ne différent en rien de ceux d’Europe ; hommes et femmes y sont habillés de même qu’à Paris ; les dames en suivent les modes avec une exactitude scrupuleuse, sauf qu’elles vont nu-tête, et qu’à l’église l’usage veut toujours qu’elles aillent en noir, avec la mantille, dans toute la sévérité du costume espagnol. Les danses françaises se substituent au fandango, bolero, et aux danses du pays que la décence réprouve. Les partitions de nos opéras se chantent dans les salons ; enfin, on en est venu jusqu’à lire des romans : encore quelque temps, et ils n’iront à la messe que lorsqu’on leur y fera entendre de la bonne musique. Les gens aisés passent leur temps à fumer, lire les journaux et jouer au pharaon. Les hommes se ruinent au jeu, les femmes en toilette.

Les Aréquipéniens ont, en général, beaucoup d’esprit naturel, une grande facilité d’élocution, une mémoire heureuse, un caractère gai, les manières nobles ; ils sont faciles à vivre et essentiellement propres aux intrigues. Les femmes d’Aréquipa, ainsi que celles de Lima m’ont paru bien supérieures aux hommes ; elles ne sont pas aussi jolies que les Liméniennes, ont d’autres habitudes, et leur caractère diffère aussi. Leur maintien, digne et fier, impose ; il pourrait, à la première vue, les faire supposer froides, dédaigneuses ; mais, quand on les connaît, la finesse de leur esprit, la délicatesse de leurs sentiments, enchâssées dans cet extérieur grave, en reçoivent un nouveau prix et impressionnent plus vivement. Elles sont sédentaires, laborieuses, ne ressemblant nullement aux Liméniennes, que l’intrigue ou le plaisir attirent constamment hors de chez elles. Les dames d’Aréquipa font leurs chiffons d’elles-mêmes, et cela avec une perfection qui surprendrait nos marchandes de modes. Elles dansent avec grâce et décence, aiment beaucoup la musique et la cultivent avec succès ; j’en connais quatre ou cinq dont les voix fraîches, mélodieuses, seraient admirées dans les salons de Paris.

Le climat d’Aréquipa n’est pas sain ; les dysenteries, les maux de tête, les affections nerveuses et surtout les rhumes y sont très fréquents. Les habitants ont aussi la manie de se croire toujours malades ; c’est le prétexte qu’ils donnent à leurs voyages perpétuels ; l’activité de leur imagination, jointe au défaut d’instruction, explique cette fureur locomotive. Ce n’est qu’en changeant de lieu qu’ils peuvent alimenter leur pensée, avoir de nouvelles idées, éprouver d’autres émotions. Les dames, particulièrement, vont et viennent des bourgades de la côte, telles qu’lslay, Camana, Arica, où elles prennent des bains de mer, aux sources d’eaux minérales. Il y a plusieurs de ces sources dans les environs d’Aréquipa, dont les propriétés sont très renommées ; celle d’Ura opère des cures merveilleuses ; l’eau en est verte et chaude à brûler. Il n’est rien de plus sale, de plus incommode que les lieux de la côte et de l’intérieur où se rend la bonne société pour prendre des bains ; néanmoins ils sont tous très fréquentés : on dépense beaucoup d’argent pour y faire un séjour de trois semaines ou d’un mois.

Les femmes d’Aréquipa saisissent avec empressement toutes les occasions de voyager, n’importe dans quelle direction, en Bolivia, au Cuzco, à Lima, au Chili ; et la dépense ou les extrêmes fatigues ne sont jamais motifs à les arrêter. C’est à ce goût pour les voyages que je serais tenté d’attribuer la préférence que les jeunes filles donnent aux étrangers. En épousant un étranger, elles espèrent voir le pays où il est né, la France, l’Angleterre, l’Italie ; réaliser un voyage dont le rêve a longtemps souri à leur imagination ; et cette perspective donne à ces unions un charme tout particulier, lorsque souvent elles n’en auraient aucun par elles-mêmes. Les idées de voyage mettent la langue française en vogue parmi les dames ; beaucoup l’apprennent dans l’espoir d’en avoir besoin un jour ; en attendant, elles en jouissent par la lecture de quelques uns de nos bons ouvrages, et, tout en développant leur belle intelligence, elles supportent avec moins d’ennui la monotonie de la vie qu’offre le pays. Tous les hommes bien élevés savent aussi le français.

Le Panthéon, beau cimetière, nouvellement construit est à deux lieues de la ville ; il est situé sur la pente d’une colline, en face du volcan, et occupe un très vaste espace. De loin, rien de plus bizarre, de plus mélancolique que la vue des hautes murailles blanches et dentelées qui l’entourent. Sur la hauteur de ces murailles sont disposés trois rangs de niches pratiquées dans l’épaisseur. Les cercueils sont déposés dans ces niches, dont l’entrée se ferme au moyen d’une pierre scellée ; c’est sur cette pierre que les parents du défunt associent leur vanité au néant de la tombe. On lit, sur des plaques de marbre, de bronze, écrit en lettres d’or : « Ici repose l’illustre maréchal, le célèbre général, le vénérable curé. » D’autres épitaphes, d’une exécution moins riche, font une longue énumération des vertus des défunts ; on n’y rencontre, comme dans tous les cimetières du monde, que de bons pères, des épouses chéries, de tendres mères, etc. ; c’est ainsi que la passion du moment dictant nos paroles, nous exagérons, dans l’individu mort, les vertus que nous avons méconnues pendant sa vie. Les pauvres ont une fosse commune, fermée de la même manière lorsqu’elle est remplie. Les corps des protestants ne sont pas admis dans ce cimetière. Ce n’est que depuis peu d’années qu’on n’enterre plus dans les églises ; certaines gens en murmurent et achètent des couvents, à chers deniers, une place dans leur église. C’est ainsi que ma grand-mère à son tombeau à Santo-Domingo ; avec de l’argent, on se dispense aussi facilement, dans ce pays, des prescriptions de la loi que de celles de la religion ; les rachats des dernières sont cependant à meilleur compte.

À Aréquipa, la mort des gens aisés ne réjouit pas seulement leurs héritiers ; les moines y trouvent encore l’occasion de vendre, à prix élevés, leurs robes grises, noires, blanches, carmélites, etc., pour ensevelir le défunt. Il est d’usage et de bon ton de se faire enterrer dans un habit de moine ; aussi ces saints personnages ont-ils, presque toujours, des robes neuves qui contrastent avec la malpropreté du reste de leur costume. Aussitôt que le moribond est expiré, on le revêt, n’importe son sexe, de l’habit d’un de ces religieux ; il reste ainsi vêtu et visage découvert, étendu sur son lit, durant trois jours : pendant ce temps se font des visites de condoléance ; les parents, les plus éloignés tiennent le deuil, c’est à dire restent dans la pièce où est le mort pour recevoir les visiteurs. Ceux-ci, hommes ou femmes, sont en deuil ; ils font, en entrant, un salut grave aux parents, qui sont sur une estrade, puis vont s’asseoir dans un coin ou se mettent en prières. On porte le corps à bras à l’église, et c’est aussi à bras qu’après la cérémonie on le porte hors de la ville ; de là, il est transporté, sur un tombereau, au cimetière.

Il n’y a pas de voitures à Aréquipa ; anciennement, les grands personnages se faisaient porter dans une chaise à bras. Il y en a une chez mon oncle, qui servait à ma bonne maman, et dont il se sert lui-même quand il est malade. Elle ressemble aux chaises à porteurs qui existaient en France avant la révolution. Tout le monde va à cheval ou à mule. Les ânes ne sont destinés qu’à porter des fardeaux dans les montagnes. Les Indiens emploient les llamas[12] à cet usage.

Le llama est la bête de somme des Cordillières ; c’est avec lui que se font tous les transports, et l’Indien s’en sert pour commercer avec les vallées. Ce gracieux animal est très intéressant à étudier. C’est le seul des animaux que l’homme s’est associé, qu’il n’a pu réussir à avilir. Le llama ne se laisse ni battre ni mal mener ; il consent à se rendre utile, mais c’est à condition qu’on l’en prie et non qu’on le lui commande. Ces animaux ne vont jamais qu’en troupes ; elles sont plus ou moins nombreuses et conduites par des Indiens qui marchent à une grande distance en avant des llamas. Si la troupe se sent fatiguée, elle s’arrête, et l’Indien s’arrête aussi. Quand la station se prolonge, l’Indien inquiet, voyant le soleil baisser, se décide, après avoir pris toutes sortes de précautions, à supplier ses bêtes de continuer leur route. Il se met à cinquante ou soixante pas de la troupe, prend une attitude humble, fait de la main un geste des plus caressants à ses llamas, leur adresse des regards tendres, en même temps qu’il crie, d’une voix douce et avec une patience que je ne pouvais me lasser d’admirer : ic-ic-ic-ic-ic-ic ; si les llamas sont disposés à ce remettre en route, ils suivent l’Indien en bon ordre, d’un pas égal et vont fort vite, leurs jambes étant très longues ; mais, lorsqu’ils sont de mauvaise humeur, ils ne tournent seulement pas la tête du côté de la voix qui les appelle avec tant d’amour et de patience. Ils restent immobiles, serrés les uns contre les autres, tantôt debout, tantôt couchés et regardant le ciel avec des regards si tendres, si mélancoliques, qu’on croirait vraiment que ces étonnantes créatures ont conscience d’une autre vie, d’une phase d’existence meilleure. Leur grand cou, qu’ils portent avec une gracieuse majesté, les longues soies de leur robe toujours propres et brillantes, leurs mouvements souples et craintifs donnent à ces animaux une expression de noblesse et de sensibilité qui commande le respect. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque les llamas sont les seuls animaux au service de l’homme que l’on n’ose pas frapper. S’il arrive (chose bien rare) qu’un Indien, dans sa colère, veuille exiger par la force ou même la menace ce que le llama ne veut pas faire de bonne volonté, dès que l’animal se sent rudoyer de paroles ou des gestes, il redresse sa tête avec dignité ; et, sans chercher à fuir pour échapper aux mauvais traitements (le llama n’est jamais attaché ou entravé), il se couche, tourne ses regards vers le ciel : de grosses larmes coulent en abondance de ses beaux yeux, des soupirs sortent de sa poitrine, et dans l’espace d’une demi-heure ou trois quarts d’heure au plus, il expire. Heureuses créatures ! qui se dérobent, avec tant de facilité, à la souffrance par la mort. Heureuses créatures ! qui semblent n’avoir accepté la vie que sous la condition qu’elle serait douce ! Ces animaux, offrant le seul moyen de communication avec les Indiens des montagnes, sont d’une grande importance commerciale ; mais on serait tenté de croire que la révérence presque superstitieuse dont ils sont l’objet ne part pas uniquement du sentiment de leur utilité. J’en ai vu quelquefois trente ou quarante intercepter le passage dans une des rues les plus fréquentées de la ville ; les passants arrivés près d’eux les regardaient avec timidité et rebroussaient chemin. Un jour il en entra une vingtaine dans la cour de notre maison, ils y restèrent six heures : l’Indien se désespérait : nos esclaves ne pouvaient plus faire leur service : n’importe, on supporta l’incommodité que ces animaux causaient, sans que personne songeât seulement à leur adresser un regard de travers. Enfin les enfants mêmes, eux qui ne respectent rien, n’osent toucher les llamas. Quand les Indiens veulent les charger, deux d’entre eux s’approchent de l’animal, le caressent et lui cachent la tête, afin qu’il ne voie pas qu’on lui met un fardeau sur le dos ; s’il s’en apercevait, il tomberait mort ; il faut en agir de même pour le décharger. Si le fardeau excédait une certaine pesanteur, l’animal se jetterait immédiatement à terre et mourrait. Ces animaux sont d’une grande sobriété : une poignée de maïs suffit pour les faire vivre trois ou quatre jours. Ils sont néanmoins très forts, gravissent les montagnes avec beaucoup d’agilité, supportent le froid, la neige et toute espèce de fatigues. Ils vivent longtemps ; un Indien m’a dit en avoir un qui avait trente-quatre ans. Nul autre homme que l’Indien des Cordillières n’aurait assez de patience, de douceur pour utiliser les llamas. C’est sans doute de cet extraordinaire compagnon, donné par la Providence à l’indigène du Pérou, qu’il a appris à mourir quand on exige de lui plus qu’il ne veut faire. Cette force morale, qui nous fait échapper à l’oppression par la mort, si rare dans notre espèce, est très commune parmi les Indiens du Pérou, ainsi que j’aurai souvent l’occasion de le remarquer.

Comme on a dû le voir, la vie d’Aréquipa est des plus ennuyeuses ; elle l’était pour moi surtout, qui suis d’une activité incessante ; je ne pouvais me faire à cette monotonie.

La maison de M. Le Bris était la seule où je trouvais quelques distractions. Tous ces messieurs me témoignaient le plus tendre intérêt, et s’empressaient de m’être agréables. Chaque fois qu’il arrivait un étranger à Aréquipa, M. Viollier venait m’en prévenir, et, m’en faisant le portrait, me demandait si je désirais qu’il me fût présenté ; j’acceptais ou refusais, selon que les personnages excitaient ma curiosité.

Je vis chez M. Le Bris beaucoup de voyageurs, officiers de marine ou commerçants. Je ne parlerai toutefois que d’un seul qui n’appartenait à aucune de ces deux classes. M. le vicomte de Sartiges, que j’y rencontrai, était secrétaire d’ambassade à Rio-Janeiro ; ayant obtenu de M. de Saint-Priest, alors ambassadeur au Brésil, un congé de six mois pour aller visiter le Pérou, il y était venu sur la Thisbé, commandée par M. Murat.

Je n’ai jamais tant ri que le jour où M. Viollier vint m’annoncer l’arrivée de M. de Sartiges, qui s’était installé dans la chambre de M. Le Bris, absent en ce moment, et comptait rester quinze jours en ville.

M. Viollier est Suisse à Aréquipa comme il l’était à Bordeaux. Les émanations du volcan n’ont eu aucune influence sur sa belle et robuste constitution. Il est gras et frais comme s’il n’était jamais sorti de ses montagnes : bon, simple, parlant peu, ne quittant jamais son flegme, mais jugeant tout avec un sens droit et un calme que je ne me laissais pas d’admirer.

— Oh ! mademoiselle, me dit-il, quel singulier personnage m’a envoyé M. Le Bris ! D’honneur, je ne sais ce que c’est. À voir sa jolie petite personne si frêle, si délicate, sa charmante figure toute rose, ses beaux cheveux blonds si bien bouclés ; à examiner ses mains blanches et potelées, à entendre le son de sa douce voix, sans hésiter on affirmerait que le vicomte de Sartiges n’est autre chose qu’une femme. Je vous assure que je l’ai cru d’abord ; mais si je le juge d’après ses discours, ce doit être un homme, et un homme bien dangereux pour les femmes… En arrivant hier au soir, au lieu de se reposer, il se mit à me parler jusqu’à une heure du matin. Le principal objet de cette longue conversation fut de s’enquérir si la ville renfermait beaucoup de jolies femmes ; si ces jolies femmes étaient mariées ou demoiselles ; quel serait le moyen de s’introduire auprès d’elles ; et ainsi de suite : ce fut le sérieux de l’entretien. La brève attention qu’il donna à tout le reste me parut également étrange. Enfin, mademoiselle, ce jeune homme ou cette jeune femme est pour moi extraordinaire, inexplicable, et j’ai recours à vous, afin que vous m’aidiez à l’étudier.

Le soir, M. de Sartiges vint me voir. Le bon M. Viollier ne disait rien, écoutait le vicomte de toutes ses oreilles, et ses regards m’interrogeant semblaient dire : Qu’en pensez-vous ? est-ce un homme ou une femme ?

J’avoue que moi-même j’étais très embarrassée et n’aurais pu répondre à cette question. L’enveloppe de ce vicomte ressemblait à celle de ces jeunes Anglaises que nous rencontrons quelquefois sur nos promenades, à ces ravissantes créatures dont les beaux yeux bleus, les célestes regards, les petits traits de vierge, le teint blanc et rose, les cheveux aux reflets d’or le disputent aux anges de Raphaël. Ce jeune homme n’avait pas de barbe, pas de favoris ; seulement une imperceptible moustache blonde garnissait sa lèvre supérieure : ses membres fluets, sa taille fine, sa poitrine légèrement rentrée, annonçaient chez lui une extrême faiblesse d’organisation. La mise de ce petit sylphe était en harmonie avec sa gentille personne.

Un joli pantalon gris à guêtres d’une étoffe soyeuse, une redingote noire descendant à mi-cuisses, à large collet de velours, une cravate de velours noir faisant ressortir son beau linge, des gants jaunes, une petite badine dans une main, dans l’autre un lorgnon retenu autour du cou par une chaîne en cheveux d’un beau noir, telle était la toilette du jeune diplomate. Si, en le voyant, on avait peine à distinguer à quel sexe il appartenait, en l’écoutant la chose devenait plus perplexe encore. Sa voix avait un charme inexprimable ; ses yeux se baissaient avec une candeur qu’il est bien rare de rencontrer dans un homme. Sa conversation était bizarre, très variée et remplie de traits d’originalité ; il professait pour toutes les dames une admiration qui le dispensait d’avoir de l’amour pour aucune. — D’ailleurs, disait-il, je ne crois plus à l’amour. – Il avait vingt-deux ans : oui, vingt-deux printemps seulement avaient passé sur cette tête encore imberbe, et dans si peu de temps le moral avait atteint la décrépitude. Le jeune vicomte ressemblait à ces vieillards qui ont épuisé la vie et n’ont plus rien à apprendre en restant sur la terre. Déjà il avait été attaché aux ambassades de Naples et d’Angleterre, et avait eu, dans ces deux pays, de ces grandes aventures amoureuses qui, blasant le cœur, tarissent la source des plus chères illusions. Avide de sensations nouvelles, il éprouvait un besoin incessant de voir. À peine arrivé à Rio-Janeiro, il avait voulu voir au delà. Les glaces du cap Horn avaient tenté sa curiosité, et, sans tenir aucun compte de la fragilité de sa chétive enveloppe, il s’était exposé, avec sa faible poitrine, à l’affreux hiver des mers polaires. Arrivé à Valparaiso, avec une toux sèche et dans un état d’extrême maigreur, il s’était néanmoins livré aux plaisirs, et, après être resté quelque temps au Chili à mener la vie des marins à terre, lassé des belles Chiliennes, il avait voulu connaître les Péruviennes. Cet enfant-vieillard ressemble beaucoup au colibri, qui voltige successivement à l’extrémité de toutes les branches d’un arbre sans se poser sur aucune, ou, comme diraient les fouriéristes, la papillonne[13] est sa dominante.

M. de Sartiges fit fureur parmi les dames d’Aréquipa : c’était à qui d’entre les plus jolies aurait une mèche de ses blonds cheveux. Quand il passait dans la rue, on se mettait sur la porte pour voir le joli Français aux cheveux blonds[14]. Les plus jolies femmes de ma société enviaient avec bonheur de pouvoir parler avec le vicomte : quelques unes d’entre elles me demandaient dans leur naïveté : — Que vous dit donc ce charmant vicomte ? vous parle-t-il d’amour ?… — Non, mesdames, M. de Sartiges ne me parle pas d’amour, ce qui me fait attacher beaucoup plus de prix à ses fréquentes visites.

M. de Sartiges ne vivait en apparence que pour de frivoles jouissances ; cependant il recherchait l’instruction partout où il espérait la rencontrer. Il mettait bien ses plaisirs en première ligne ; mais, chemin faisant, il recueillait çà et là des renseignements sur les pays qu’il parcourait. Il prenait beaucoup de notes, questionnait les personnes capables, et donnait à l’examen des choses une attention assez soutenue. M. Viollier ne revenait pas de son étonnement ; il ne pouvait concevoir comment ce petit être s’exposait volontairement aux plus rudes fatigues, les supportait avec courage et bravait toute espèce de danger, uniquement pour satisfaire sa fantaisie de voir du pays. M. Viollier ne put jamais s’expliquer non plus comment cette vie errante, pénible, n’avait changé en rien, ni même modifié le caractère, les goûts et les habitudes du vicomte. M. de Sartiges trouvait charmant de coucher en plein air, par terre, sur un sac, au milieu d’une pampa et, pendant tout son séjour chez M. Le Bris, il ne cessa de se plaindre de la dureté des sièges en usage à Aréquipa. Au dîner, on mettait sur sa chaise un tapis plié en quatre. Il se plaignait aussi de la nourriture : on ne savait pas faire le thé, les glaces ne valaient rien ; mais ce qui le désespérait, ce qui le rendait réellement malheureux, c’est que les blanchisseuses du pays ne savaient pas repasser son linge à son gré. Le vicomte avait auprès de lui, pour le servir, non un domestique, mais une espèce de Michel-Morin, qu’il appelait son homme. C’était un ancien militaire, robuste, adroit, intelligent, sachant un peu de tout. Mon cousin Althous, qui leur avait fait une carte de route pour se rendre au Cuzco, prétendait que le serviteur en savait plus que le maître, et, pour cette raison, il avait nommé celui-là le Baron. Je n’ai jamais parlé à ce dernier.

M. de Sartiges resta trois semaines à Aréquipa. Chacun s’empressa de le fêter le mieux qu’il put. Nous nous réunîmes en grande cavalcade, afin de lui faire voir le peu de choses curieuses qui se trouvent aux environs de la ville. On lui donna des bals, des dîners, et, en somme, je ne pense pas qu’il dut être mécontent de la réception qu’on lui fit. Il partit pour le Cuzco, chargé de lettres de recommandation, et j’ai eu le plaisir d’apprendre que la connaissance de M. Miota, pour qui je lui donnai une lettre, lui avait été très agréable.

Pendant le séjour de M. de Sartiges à Aréquipa, vint de Lima un de mes cousins par alliance, l’homme le plus original que j’aie rencontré de ma vie, M. d’Althaus, dont j’ai déjà parlé. Dès la première entrevue, nous fûmes amis. Althaus est Allemand, mais parle français dans la perfection, ayant passé en France une grande partie de sa vie. À partir du moment de son arrivée, je n’eus plus de temps de reste. Sa conversation me plaisait si fort, j’y trouvais tant d’occasions de m’instruire, que je profitai de ses dispositions musardes pour prolonger avec lui d’interminables causeries. Comme sa femme, ainsi que ses enfants et ses domestiques, étaient chez mon oncle, à Camana, il venait manger avec moi chez ma cousine, en sorte que nous ne nous quittions pas. Althaus a une manière de parler des personnes et des choses qui est tout à fait à lui. En espagnol, qu’il parle très bien, comme en français, il trouve des mots qui peignent, caractérisent, et qu’on cite ensuite comme des proverbes. Il fut de toutes nos parties avec M. de Sartiges, et tout ce qu’il me disait au sujet de ce jeune homme-femme était digne de remarque. — En résumé, me disait-il un jour, je vois, ma chère Flora, que depuis quinze ans que j’ai quitté la France, votre jeunesse n’a pas été en s’améliorant. De mon temps, j’ai vu des jeunes gens de l’âge de M. de Sartiges, qui déjà avaient deux épaulettes, et s’étaient trouvés à dix affaires ; de ces beaux garçons forts, robustes, qui résistaient au froid et au chaud, à la faim et à la soif, à toute espèce de fatigues. C’étaient là des hommes ! Mais des mauviettes comme votre vicomte, qu’on prendrait pour de petites marquises déguisées, je vous le demande, de quelle utilité peuvent-elles être à leur pays ? Sans doute cela est gentil ; mais est-ce avec des poupées de cette nature que vous comptez faire marcher la civilisation ?

— Althaus, vous ne faites cas que de la force physique.

— C’est que la force physique entraîne toujours avec elle la force morale. Très certainement vous ne rencontrerez jamais dans une chétive enveloppe de femmelette un César, un Pierre le Grand, un Napoléon.

— Il faut croire, cousin, que les habitudes de jeunesse sont bien fortes puisque votre bon sens naturel et vos connaissances scientifiques n’ont pu déraciner en vous les goûts du soldat.

— Cousine, vous êtes charmante, quand vous vous révoltez contre les soldats. Mais, dites-moi, qu’espérez-vous donc de votre jeune France ? fera-t-elle jamais rien qui puisse approcher des grandes choses effectuées par les soldats de l’empire ?

On peut juger, par ce peu de mots, de la tournure d’esprit de mon cousin Althaus. L’homme a disparu dans la profession. Soldat avant tout, il réalise complètement l’officier de fortune de Walter-Scott. Encore quelques années, et le type ne s’en retrouvera plus en Europe.

Althaus fait la guerre depuis l’âge de dix-sept ans ; il a servi comme officier du génie dans les armées françaises et dans celles des alliés. La profession des armes est, à ses yeux, la première, celle à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées ; il l’exerce par goût, s’intéressant au combat, quoique indifférent à la cause pour laquelle on se bat. Il aime la guerre pour elle-même, et s’enrôle avec celui qu’il croit le plus habile. Après les événements de 1815, il resta au service de l’Allemagne : il y avait un très beau grade, de bons appointements, et aurait pu mener joyeuse vie dans toutes les garnisons ; mais son activité guerrière ne pouvait s’accommoder du repos ; il lui fallait l’occasion d’exercer son art, le jeu des batailles, les fortes émotions que font naître les chances du succès et de revers, la joie du triomphe ou l’enseignement de la défaite. Pendant trois ans il attendit les querelles des rois, accueillant jusqu’aux plus faibles rumeurs qui pouvaient faire présager la guerre, bien décidé à y prendre part et à se rallier au drapeau que paraîtrait devoir favoriser la fortune ; mais voyant que les efforts des journalistes pour provoquer des reprises d’hostilité étaient vains, que les chefs des peuples, moins par modération que par impuissance, persistaient à rester en paix, et que, pour longtemps encore, la jeunesse en Europe se trouvait condamnée à végéter auprès de ses foyers, Althaus décida à quitter un pays sur lequel, disait-il, la malédiction de Dieu semblait être tombée. Il donna sa démission, quitta sa famille, dont il était tendrement aimé, et en véritable aventurier vint au Pérou chercher les chances des combats.

Arrivé à Lima, Althaus se présenta au chef du gouvernement, et, sans autre recommandation que sa bonne mine, ses allures martiales, il fut reçu avec distinction et employé selon ses désirs. Accoutumé aux proportions gigantesques des guerres de l’empire, Althaus n’aurait pu s’imaginer qu’on songeât à entrer en campagne avec une armée au dessous de cinquante mille hommes ; aussi fut-il cruellement désenchanté quand on lui dit que le corps d’armée dont on lui confiait le commandement se composait de huit cents hommes ! Lorsqu’il vit ces soldats péruviens mal équipés, sans aucune notion de tactique ni de discipline militaires, lâches et sans presque aucune des vertus du guerrier, le pauvre Althaus resta pétrifié, et crut qu’on voulait se moquer de lui. Le malheureux fut tenté d’abandonner l’Amérique et d’accourir aux champs de la Grèce, où il avait appris que la guerre existait entre la croix et le croissant. Je ne sais sous laquelle des deux bannières mon brave cousin se serait décidé à se ranger ; mais Althaus abhorre la mer. Il avait beaucoup souffert dans le voyage qu’il venait de faire, et l’immense distance qui sépare le pays des Hellènes de celui des Incas lui fit craindre de n’arriver que pour être témoin de la fin de la lutte. Il se résigna donc à rester au Pérou ; et, réfléchissant que, dans ce pays nouveau, ses talents d’ingénieur pouvaient recevoir une grande variété d’emplois, il proposa au gouvernement de lever le plan topographique du territoire, et de se charger de tous les travaux d’art qu’on jugerait convenable d’entreprendre. Sa proposition fut acceptée ; il resta attaché à l’armée péruvienne en qualité de colonel du génie, fut nommé ingénieur et géographe en chef de la république et chargé de l’exécution de la carte du Pérou : on lui alloua 600 piastres par mois (3000 fr.), indépendamment de ses frais de voyage. Il eut deux aides de camp attachés à sa personne comme chef du génie militaire, et deux aides-géographes pour les travaux topographiques. Il y avait quatorze ans qu’Althaus habitait le Pérou ; il s’était trouvé à toutes les affaires sans avoir jamais reçu dans aucune la plus légère blessure. En 1825, il vint, à la suite de Bolivar, à Aréquipa, et alla loger chez mon oncle Pio, qu’il connaissait beaucoup. Il y connut ma cousine Manuela de Florez, fille d’une sœur de mon père, en devint amoureux, se fit aimer de la jeune fille et, surmontant une légère opposition, il l’obtint de mon oncle, tuteur de Manuela, qui était orpheline. Althaus épousa ma cousine en 1826. Ils avaient, quand j’étais au Pérou, trois enfants, deux fils et une fille.

Althaus a toutes les vertus qui honorent l’homme ; il les tient de son cœur et de son éducation : il a en même temps des défauts qui paraissent inconciliables avec ses qualités et qu’on doit attribuer au long exercice de sa profession. On accuse mon cousin d’être dur ; on lui reproche la sévérité de ses exigences, la rigueur des châtiments dont il use envers ses soldats et ses subordonnés. Je suis bien loin d’excuser de pareils défauts, mais je ferai remarquer toutefois qu’il faudrait qu’un vétéran des armées d’Allemagne fût plus qu’un ange pour n’être pas dur, violent même, ayant des Péruviens à commander, et qu’il serait à désirer, pour le progrès de la civilisation, que le Pérou eût des hommes de la trempe d’Althaus, à la tête de tous les services publics. Obligeant à l’égard de tout le monde, mon cousin aime à rendre service, et en a rendu même à ses ennemis : il est charitable aux pauvres, généreux envers tous ceux qui l’entourent, bon père, bon époux, quoique parfois un peu brusque, et idolâtre de ses enfants. Très laborieux, il a, pour toutes ses recherches, études et travaux de toute nature, une patience extrême. Il possède une rare intelligence, des connaissances profondes et presque universelles. Son esprit est sardonique à l’excès ; la franchise, la bizarrerie de ses expressions, dépassent tout ce qu’on pourrait en dire. Il se rit de tout, voit toujours le côté plaisant, et saisit le ridicule des choses et des personnes avec tant de justesse, le manifeste avec tant de liberté, que les plus braves en frémissent. Althaus n’est pas aimé : il est trop sévère dans l’exercice de ses devoirs et a froissé trop d’amours-propres. On le redoute tellement que souvent on se détourne de son chemin pour éviter sa rencontre. Althaus avait alors quarante-huit ans : son physique est tout allemand, blond, gras et fort ; c’est un homme carré, infatigable, ponctuel à tous ses devoirs et d’une grande loyauté dans toutes ses relations.

Althaus évitait avec soin de me parler du motif de mon voyage, s’en reposant à cet égard sur don Pio, qui, par suite d’une longue habitude, traitait toutes les affaires de la famille. Mon oncle avait administré, pendant quarante ans, la fortune de ma grand-mère, et, lors de la reddition de ses comptes et du partage de la succession, Althaus, franc militaire, peu versé en matière d’intérêts, ayant affaire à un homme de la force de mon oncle, n’eut pas la meilleure part. Il fut lésé en tout ; il se plaignait, entre autre choses, que toutes les bonnes terres de Camana se trouvaient dans le lot de mon oncle, tandis que les mauvaises avaient été laissées pour les parts de Manuela et de la fille de ma cousine Carmen.

De Camana, mon oncle s’était rendu à Islay pour y prendre les bains de mer. Il me fut évident qu’il affectait, en différant, sous divers prétextes, son retour à Aréquipa, de montrer ostensiblement qu’il ne me craignait pas. Depuis trois mois, j’habitais sa maison, je l’attendais. Enfin il m’annonça son départ d’Islay, m’invitant à venir à sa rencontre, si cela me convenait, jusqu’à sa maison de campagne, où il comptait s’arrêter.

J’allais donc voir cet oncle sur lequel reposaient maintenant toutes mes espérances, l’homme qui devait tout à mon père, son éducation, son avancement et, par suite, ses succès dans le monde ! Quel accueil allait-il me faire ? quelle sensation éprouverais-je à sa vue ? À cette pensée mon cœur battait avec violence : dans ma jeunesse, j’avais tant aimé cet oncle, que mon imagination me représentait comme un second père, j’avais tant souffert lorsque ma mère m’avait dit : « Votre oncle Pio vous a abandonnée », que je ne pensais jamais à lui sans ressentir la plus vive émotion.

Le 3 janvier, vers quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, accompagné de mon cher cousin Emmanuel, d’Althaus, du bon M. Viollier, mes trois intimes, et suivie d’une foule d’autres personnes, venant plutôt pour satisfaire leur curiosité que par intérêt pour moi ou par prévenance pour don Pio de Tristan. Nous nous dirigeâmes vers la belle maison de campagne que mon oncle appelle simplement sa chacra[15] : elle est située à une lieue et demie de la ville. Lorsque nous approchâmes de l’habitation, Emmanuel et Althaus prirent les devants pour m’annoncer. Peu après, je vis un cavalier venir à toute bride ; je m’écriai ; voilà mon oncle ! Je lançai mon cheval, et dans un instant je me trouvai auprès de lui. Ce que j’éprouvai alors, je ne saurais qu’imparfaitement l’exprimer par le langage. Je pris sa main, et la serrant avec amour, je lui dis : Oh ! mon oncle, que j’ai besoin de votre affection !… — Ma fille, vous l’avez tout entière. Je vous aime comme mon enfant : vous êtes ma sœur, car votre père m’a servi de père. Ah ! ma chère nièce, que je suis heureux de vous voir, de contempler des traits qui me rappellent si fidèlement ceux de mon pauvre frère. C’est lui, lui, mon frère, mon cher Mariano, dans la personne de Florita. – Il m’attira vers lui, je penchai ma tête sur sa poitrine, au risque de me jeter à bas de mon cheval, et restai ainsi assez longtemps. Je me relevai baignée de larmes : était-ce de joie, de douleur ou de souvenirs ? Je ne sais… ; mes émotions furent trop vives et trop confuses pour que je puisse en préciser la cause. Ces messieurs nous avaient rejoints : j’essuyai mes yeux, travaillai à reprendre mon calme, et marchai en avant avec mon oncle sans parler. En entrant dans la cour, ma tante, qui est aussi ma cousine, puisqu’elle est sœur de Manuela, vint au devant de moi, me fit un accueil très gracieux, mais au fond duquel je démêlai une grande sécheresse d’âme. J’embrassai ses enfants, ses trois filles, son garçon, et tous quatre me parurent très froids. Quant à ma cousine Manuela, il n’en fut pas de même ; elle se jeta dans mes bras, m’embrassa avec tendresse, et les yeux pleins de larmes, la voix émue, me dit : — Ah ! ma cousine, qu’il me tardait de vous connaître ! Depuis que j’ai appris votre existence, je vous aime, j’admire votre courage et pleure sur vos chagrins. – Nous restâmes près de deux heures dans cette campagne. Je me promenais dans le jardin avec mon oncle ; je ne pouvais me lasser de l’entendre : il parle le français avec une pureté et une grâce charmantes. J’étais ravie de son esprit, son amabilité me fascinait.

Vers sept heures, nous nous mîmes en route pour Aréquipa. Mon oncle monta sur sa belle et fougueuse jument chilienne. L’habileté, la grâce avec lesquelles il la conduisait dénotaient assez que son éducation équestre avait eu lieu en Andalousie. J’étais encore, cette fois, en tête de la nombreuse cavalcade ; mon oncle, à ma droite, ne cessait de m’entretenir de la manière la plus amicale.

En arrivant à la maison, nous trouvâmes ma cousine Carmen occupée à faire les honneurs dans le grand salon, aux nombreux visiteurs venus pour recevoir don Pio et sa famille. Ma cousine avait fait préparer un souper splendide : ma tante y invita les personnes présentes. Quelques unes acceptèrent ; les autres demeurèrent à causer ou à fumer. Je restai longtemps avec mon oncle : sa conversation avait pour moi un attrait irrésistible. Il fallut cependant se retirer, et, quoiqu’il fût tard, je ne le quittai qu’à regret ; j’en étais enchantée et, jouissant du bonheur de me trouver auprès de lui, je n’osais réfléchir à ce que je devais en attendre, entièrement subjuguée par le charme qu’il avait répandu sur moi.

 

(FIN DU TOME I)


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[1] Les relevés statistiques portent, en France, à trois cent mille le nombre des femmes séparées d’avec leurs maris.

[2] M. André Chazal jeune graveur en taille-douce et frère de M. A. Chazal, professeur au Jardin des Plantes.

[3] Quand il vint se présenter pour servir dans sa profession pendant le voyage, M. Chabrié lui fit observer que le métier de cuisinier, à bord, était très pénible, il répondit : « Capitaine ! soyez tranquille, je connais mon affaire, et d’ailleurs, pour moi, la mer est un élément ».

[4] Le stuard est, à bord des bâtiments anglais, le domestique qui sert à la chambre.

[5] J’aurais pu mettre cette lettre en meilleur français, mais j’ai tenu à traduire mon oncle littéralement.

[6] Mon oncle, peu de temps avant la mort de ma grand-mère, lui fit faire un testament par lequel sa femme était avantagée de 20 000 piastres, et dans lequel j’étais comprise pour un legs de 3 000 piastres. Ce testament est très long, et ma bonne maman, qui avait en son fils don Pio une aveugle confiance, le signa sans en connaître les dispositions. Je n’y étais pas désignée comme la fille de don Mariano, mais par mon nom de Florita seulement, sans qu’on pût savoir à quel titre ce don m’était fait. Lors du partage de la succession, mon existence fut révélée aux parties intéressées par le prélèvement du legs. Mon oncle eut beaucoup de peine à faire consentir les parties à me donner cette somme. On demandait : « Mais pourquoi donner 15 000 F. à une étrangère ? — Parce qu’il est présumable qu’elle est la fille de mon frère. »

[7] Tambo, espèce de cabaret, celui-ci se trouve à moitié route.

[8] Le poncho est un manteau péruvien qu’on met en voyage.

[9] Métis provenant du mélange des races indienne et nègre.

[10] Robert avait déserté à Cobija pour passer au service du président Sant-Cruz ; Leborgne avait déserté à Valparaiso.

[11] Don Pio, lorsqu’il était préfet, fit faire plusieurs nouveaux trottoirs et réparer les anciens. La ville, sous son administration, fut très proprement tenue. Mon oncle apportait à la salubrité publique une surveillance toute spéciale.

[12] Llama est du féminin en espagnol et se prononce liama. Je me suis conformée à l’usage en le faisant masculin.

[13] Le système passionnel de M. Fourier est trop connu pour que je sois obligée de dire à laquelle de nos passions il donne le nom de papillonne.

[14] Au Pérou, les cheveux blonds et les yeux bleus sont les deux genres de beauté les plus estimés.

[15] Ce mot n’est pas espagnol ; on s’en sert au Pérou pour désigner une maison des champs.