Rodolphe Töpffer

LE DOCTEUR FESTUS
(tome 1)

1829

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Dans ce cahier sont représentés au naturel les Voyages et Aventures du Docteur Festus, combinés avec les infortunes du Maire, les manœuvres de la Force armée, et les faits concernant Milord et son épouse.

Va, petit livre, et choisis ton monde, car, aux choses folles, qui ne rit pas bâille ; qui ne se livre pas, résiste ; qui raisonne, se méprend ; et qui veut rester grave, en est maître.

Carte pour servir à l’intelligence des

Voyages et Aventures du

DOCTEUR FESTUS

dressée par Jean Renaud
arpenteur assermenté.

Étant entré un soir dans son écurie, le Docteur Festus y trouve un fort joli petit mulet.

Ayant attendu quatre ans, pour laisser grandir le mulet, le Docteur Festus part pour son grand voyage d’instruction.

Le mulet se trouve être parfait, mais la selle mal sanglée.

Avant de se coucher, le Docteur veut rédiger ce qu’il a vu, mais il réfléchit qu’il n’a rien vu.

Désireux pourtant d’avoir vu quelque chose, le Docteur descend à la cuisine, réveille l’Hôte et lui demande où sont les curiosités de l’endroit. – L’hôte lui répond : Vous montez cet escalier, vous tirez sur la gauche, et vous les avez là devant vous.

Malheureusement le courant d’air éteint la lumière au moment où le Docteur allait jouir du spectacle.

Renonçant ce jour là à toute curiosité, le Docteur gagne son lit. Mais il se trompe de chambre, et se couche dans la grande malle de Milady.

À une très forte aspiration du Docteur, le vide se fait, et la malle se ferme.

Jean Baune, le repris de justice, et Pierre Lantara, vagabond, qui cherchent un coup à faire, volent la malle de Milady et l’emportent à travers champs.

Milady ayant porté plainte, le Maire dresse procès verbal pendant cinq heures d’horloge, et il conclut, des habits du Docteur qui sont restés dans la chambre, que le voleur doit être en chemise.

Après quoi, le civil achevé, il réunit la force armée, composée de George Blême, dit La Mèche, et de Joseph Rouger, dit L’Amorce, et il se met à la poursuite du voleur.

Cependant Milord qui venait rejoindre son épouse, est dévalisé par Jean Baune et Pierre Lantara qui chargent la malle sur son cheval, et le laissent en chemise dans les bois.

Voyant un homme en chemise, le Maire commande d’attaquer à l’arme blanche, et il attend avec confiance le succès de sa manœuvre.

La force armée s’enferre dans l’arbre, et Milord ayant ramassé un Sauvageon noueux, exécute à son tour une manœuvre.

Pendant ce temps le Docteur Festus continue son grand voyage d’instruction.

Milord s’étant vêtu des habits du Maire reprend sa route. La force armée suit l’habit.

Cependant Milady ne voyant pas arriver Milord, monte le mulet laissé par le Docteur Festus, et part pour aller à sa rencontre. Elle est bien surprise de trouver sur son chemin le Maire en chemise.

Le Maire pressé par ses devoir administratifs et n’osant reparaître en chemise dans sa commune, se décide, contrairement à toutes ses habitudes de légalité, à abattre Milady d’un coup de sauvageon, et à s’emparer de ses habits.

 

Cependant Jean Baune et Pierre Lantara, arrivés dans un endroit écarté, ouvrent la malle et ils tombent à la renverse d’épouvante, en voyant qu’ils ont volé un homme.

De son côté le Docteur Festus trouvant à ces gens mauvaise mine, leur passe sur le corps et vient se cacher dans les foins de George Luçon.

Arrivé sur les bords de la rivière d’Eaubelle, Milord se dépouille de ses habits, et s’y baigne avec délices. La force armée voyant Milord d’un côté, l’habit de l’autre, sent bien (il y a un instinct dans les masses) que son véritable chef est au saule et s’alignant à dix pas, elle garde une exacte discipline.

Un souffle de vent ayant soulevé la manche droite, la force armée fait demi tour à gauche, pas accéléré.

Sur un nouveau mouvement, la force armée fait halte, et présente armes ! avec une étonnante précision.

Le vent ayant beaucoup fraîchi, la force armée fait la charge en douze temps, reprend l’arme au bras, croise la baïonnette et s’avance au pas de charge.

Le chapeau étant tombé, la force armée se jette contre terre et demande quartier.

Cependant Milady en chemise qui venait pour se noyer de désespoir, trouve l’habit et s’en revêt. Après quoi elle se dirige sur une ferme pour s’y reposer, et la force armée suit l’habit.

Cependant, George Luçon, dit Le Trèfle, fait ses foins, et le Docteur est hissé sur le char.

D’où il est hissé dans la fenière.

Où il voit Milady qui s’y repose, et la force armée qui attend des ordres.

Après y avoir réfléchi, le Docteur Festus croit pouvoir s’emparer d’un habit d’homme sans faire tort à un sexe aimable et digne de protection ensorte qu’il s’en revêt et reprend son voyage d’instruction, jusque là si heureusement commencé.

Cependant Milord, après s’être baigné avec délices, regagne la rive, où il ne trouve plus ses habits, et se met aussitôt à la poursuite du voleur.

Les ayant trouvés sur le dos du Docteur, il s’apprête à les reprendre et à lui faire un mauvais parti, mais la force armée défend l’habit à l’arme blanche.

Sur quoi Milord saisit un sauvageon et s’occupe d’abord de la force armée.

Et le Docteur Festus profite du quart d’heure pour se cacher dans le tronc d’un arbre miné par les ans.

 

Milord ne voyant plus le Docteur, monte sur le mulet du Docteur Festus qui était demeuré dans les bois, et il parcourt la contrée à la recherche de son habit.

À mesure que Milord s’éloigne la force armée se remet de l’affaire, qui a été chaude.

Entièrement remise, la force armée commence à cheminer, mais ne voyant plus l’habit elle perd toute discipline

Et les paysans lui lancent des carottes parce qu’elle couche les seigles.

Le Maire qui voit cela d’une hauteur voisine, en est profondément mortifié.

Et étant venu se poster en face des délinquans : Gredins ! …leur dit-il… Mais la force armée ne voyant pas l’habit, lui passe sur le ventre.

Le Maire affligé et meurtri tâche de gagner une ferme.

Et il se présente à celle de George Luçon qui lui ouvre la fenière où il s’endort profondément.

Milady qui vient de se réveiller, croit ne pas faire tort au Maire en lui reprenant ses habits.

C’est ce jour là que le Maire fait son grand rêve normal. Il se voit d’abord ravi dans une commune-modèle, où il est assis sur vingt six volumes d’archives, constatant l’acquisition par ladite de trois fontaines coulantes, de vingt pieds de haie vive, et deux chemins vicinaux ; le tout par prescription ou saisie, tant sur le propriétaire que sur les hoirs.

Il voit ensuite un procès verbal de huit pieds de haut qui danse la matelote avec la Déesse Thémis, pendant que cette Déesse lui a confié, à lui Maire, sa balance.

Il voit ensuite trois cents huissiers en robe courte, qui chantent les cinq codes sur l’air de Marlborough, avec une plume de paon sur l’oreille gauche, et un exploit en façon de jabot.

Il voit ensuite trois mille cinq cent quatre textes de loi encore inconnus qui cuisent dans une marmite de parchemin, dont soixante deux clercs lèchent les parois, pour attraper la bouillie descendante.

Mais au milieu de la fête, il voit une force armée qui fume la pipe auprès d’un magasin à poudre, en poussant la fumée dans les yeux d’un respectable caporal à chevrons.

Alors ne pouvant se maîtriser, le Maire s’élance sur les délinquans pour les arrêter lorsqu’il est arrêté lui-même comme suspect d’être le voleur en chemise que cherche la police.

 

Conduit en prison, le Maire y rêve à son rêve.

 

Cependant André Luçon, scieur de long, voulant travailler de son métier pour le sieur Taillandier qui refait sa toiture et planche son fenil, vient trouver son frère George Luçon, et fait pacte avec lui pour des pièces de chêne qui sont dans son bois.

André Luçon, levé dès l’aube, vient au bois et fait abattre un pied de chêne.

Le chêne est tiré par six paires de bœufs de la race de Schwitz jusque devant la maison du sieur Taillandier, et le Docteur reprend ainsi le cours de son grand voyage d’instruction jusque là si heureusement commencé.

Et ayant été mis en travail, on en fait des planches pour le fenil du sieur Taillandier.

Au trente deuxième coup, la scie mord l’orteil du Docteur qui pousse un énorme cri en vingt deux langues. À ce cri, le sieur Taillandier tombe dans un baquet de chaux maigre, et les scieurs de long s’en vont porter la nouvelle d’un arbre parlant dans les hameaux de Poretières et de Coudraz.

Le Docteur Festus trouve prudent de sortir de l’arbre, mais il trouve suspecte la figure du sieur Taillandier qui est blanchi de chaux maigre.

Ensorte qu’il s’enfuit au plus tôt.

D’autre part ceux de Coudraz et de Poretières accourent, le Curé en tête, pour exorciser.

Mais à la vue du sieur Taillandier qui hurle tout blanchi de chaux maigre, ils le prennent pour le Diable blanc, et rebroussent au plus tôt, le curé en queue.

À l’ouïe de tant de monde, le Docteur entre de plein saut dans le grenier à blé de Samuel Porret, où il se déguise en sac de blé pour n’être pas reconnu.

Le lendemain, Samuel Porret charge le sac sur son âne, et prend le chemin du moulin. De cette façon, le Docteur Festus continue son voyage d’instruction jusque là si heureusement commencé.

L’âne, qui a ses idées à lui, ne voulant pas passer le ruisseau, Samuel Porret frappe ferme, au grand détriment du Docteur.

Le Docteur ayant poussé un immense cri dans vingt deux langues, Samuel Porret s’enfuit à tire de jambes, et l’âne s’en va paisiblement au moulin, paissant aux herbes et philosophant au soleil.

Voyant arriver l’âne, Claude Thiolier, dit Benaîton, décharge le sac en disant à Gamaliel de tout préparer pour moudre le lendemain.

Entendant ce propos, le Docteur Festus veut prendre la fuite, et Claude Thiolier, dit Benaîton, croit que le diable l’emporte.

Le sac tombe, Claude Thiolier s’en va quérir du secours, et Gamaliel se cache derrière un van, où il dit des Ave.

La Meunière revenant d’en champs avec ses huit cochons d’Irlande trouve le sac par terre et le traîne dans le moulin.

Mais le sac s’étant fortuitement dénoué, le Docteur Festus met le nez à l’air et admire la beauté du paysage, tandis que la Meunière tombe sur son nez et se casse trois dents dont deux incisives et une œillère.

Entendant le village qui arrive, Claude Thiolier en tête, le Docteur Festus enjambe la Meunière et saute dans le moulin sans être aperçu.

La Meunière disant n’avoir rien vu, les paysans cognent de leur fourche Claude et Gamaliel comme poltrons et couards, prenant sacs pour démons, et grains de blé pour charbons d’enfer.

Quand le village s’est éloigné, Claude Thiolier bat sa femme pour avoir dit qu’elle n’a rien vu.

La Meunière bat le garçon pour avoir dit qu’il a vu quelque chose.

 

Le garçon bat l’âne pour avoir causé tout ce mal.

Après quoi la paix revient dans le moulin.

Cependant le Docteur Festus, qui s’est caché dans le comble du moulin, soulève qques tuiles et met le nez à l’air.

La force armée qui se trouve sous le vent de l’habit, manifeste quelques symptômes de discipline.

Faute d’échelle, le Docteur Festus se décide à descendre le long de l’aile qui commence à tourner.

La force armée qui voit l’habit reprend toute sa discipline et double le pas.

Et elle s’accroche aux autres ailes pour le rattraper.

Le vent ayant considérablement fraîchi, les ailes tournent avec tant de vitesse qu’elles ne sont déjà plus visibles. Ce qui fait que les huit cochons d’Irlande s’acheminent pour paître l’herbe qui a crû dessous.

Le huit cochons d’Irlande ne paissent pas l’herbe, mais ils sont lancé au plus haut dans les airs.

Et au bout de trois semaines, ils tombent dans le lac d’Eaubelle au nombre de vingt huit, car les femelles ont mis bas durant la traversée.

L’ouragan étant devenu irrésistible, le Docteur Festus est lancé par la tangente à une élévation où aucun Docteur n’est parvenu ni avant ni après lui. La force armée suit l’habit.

Cependant privée de son Maire et de la force armée la Commune enfreint les règlemens, brûle les bois communaux, et met l’Hôtel de Ville en cabaret.

Louis Frelay chasse par les seigles sans permis, disant avoir le droit de tirer sur les moineaux.

Claude Roset lui entame le mollet de sa faucille, disant avoir le droit de couper son seigle.

Le garde champêtre les arrête tous les deux, disant avoir le droit de les mettre à l’amende.

Sur quoi, les Frelay et les Roset étant accourus, ils maltraitent le garde champêtre disant avoir le droit de défendre leurs parents.

Les autres de la commune ayant pris parti les uns pour les Roset, les autres pour les Frelay, il s’ensuit une mêlée universelle au grand détriment du seigle.

Au plus beau moment on aperçoit l’habit et la force armée cheminant au haut des airs d’orient en occident. Toute la commune s’écrie : C’est le Maire ! et elle court à sa suite, sans le perdre des yeux.

Cependant le Maire, pressé par ses besoins administratifs, quitte pour un instant ses habitudes de légalité, casse sa cruche sur la tête du geôlier, lui prend ses clés, et s’échappe de la prison.

Et comme il regagne sa commune, il croit la voir qui accourt pour se jeter dans ses bras.

 

« Chers Administrés ! leur dit-il … » Mais la commune qui regarde en l’air lui marche sur le ventre et passe outre.

Et, arrivée au bord du grand canal, elle y tombe, faute de voir son chemin et s’arrêter à temps.

C’est depuis ce temps que l’autorité a fait mettre dans cet endroit une forte barrière qui s’y voit encore dans les basses eaux.

Cependant Milady, après avoir recouvré ses habits, prend le parti de retourner à l’hôtellerie pour y attendre Milord. Mais à sa grande stupeur, elle ne retrouve plus dans la commune une âme vivante, excepté l’âne de Julien le borgne, qui lèche la boîte à sel.

Repartie en toute hâte pour l’Angleterre, Milady est arrêtée, faute de papiers, à la frontière de Vireloup, et l’on saisit sur elle un carnet contenant dix pages de chiffres suspects qui sont les notes de sa blanchisseuse. Elle est en conséquence écrouée à la prison royale de Vireloup, sous le nº 36.

Cependant le Maire s’étant relevé à grand’peine, fait d’amères réflexions sur le sort des grands ici-bas, et aigri par la conduite de ses administrés, il se décide à s’exiler.

Tout en s’exilant, le Maire arrive à la frontière de Vireloup, où il est fouillé sévèrement, et on lui demande s’il n’a rien à déclarer.

Le Maire n’ayant point de papiers, est arrêté comme suspect, et écroué sous le nº 36 où il est mal accueilli par Milady qui le reconnaît fort bien.

Cependant Milord, las de parcourir la contrée en cherchant inutilement ses habits, prend le parti de rejoindre Milady à l’hôtellerie. Mais à sa grande stupeur il ne trouve pas une âme vivante dans toute la commune, si ce n’est l’âne de Julien le borgne, qui lèche la boîte à sel.

Reparti en toute hâte pour l’Angleterre, Milord arrive à la frontière de Vireloup, où il est fouillé sévèrement, et on lui demande s’il n’a rien à déclarer.

Milord n’ayant point de papiers est arrêté comme suspect et écroué sous le nº 36, où il boxe le Maire et l’accule sur la cruche parce qu’il le reconnaît fort bien.

Cependant la Commission chargée d’examiner les pièces saisies, étudie les chiffres de la blanchisseuse, trouve la clé de cette correspondance secrète, et découvre une vaste conspiration ramifiée.

Informé des dangers qu’a couru le Trône, le Roy de Vireloup prend mal, et la Reine aussi. Après quoi il ordonne par un édit que la chose publique n’ait à souffrir aucun détriment dans sa personne.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en mars 2022.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Rodolphe Töpffer, Le Docteur Festus, Paris, Abm Cherbuliez, 1829. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reprend la couverture de Rodolphe Töpffer de notre édition de référence ainsi qu’une illustration dans le texte.

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