Victor Tissot

AU PAYS DES GLACIERS

VACANCES EN SUISSE

1893

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Table des matières

 

I  BÂLE.. 4

II  LUCERNE.. 6

III  LE CHEMIN DE FER DU SAINT-GOTHARD.. 18

IV  LE LAC MAJEUR.. 35

V  LE CONTREBANDIER.. 38

VI  L’ENGADINE.. 53

VII  DANS LES GLACIERS. 69

VIII  LA CHASSE.. 84

IX  LES CHASSEURS. 94

X  AU ROSEG.. 107

XI  DE L’INN AU RHÔNE.. 120

XII  LE VALAIS. 125

XIII  EN ANNIVIERS. 139

XIV  MŒURS DE LA MONTAGNE.. 155

XV  LE VAL D’HÉRENS. 170

XVI  LA DENT BLANCHE.. 187

XVII  LA GRUYÈRE.. 221

Ce livre numérique. 253

 

 

À MON FILS ANDRÉ

 

À toi, mon cher André, mon vaillant et intrépide compagnon de voyage, ces pages extraites de ma Suisse inconnue, et que peuvent lire tous les jeunes touristes de ton âge.

Je leur souhaite de suivre ton exemple, et d’apprendre, comme toi, de bonne heure, à voyager dans la vie.

V.T.

I

BÂLE

Quand on arrive à Bâle par l’express Paris-Lucerne, on a une heure ou deux pour voir la ville. C’est suffisant. Bâle n’est curieux que par l’architecture ancienne de ses édifices, sa physionomie de vieille cité allemande, ses portes-forteresses flanquées de tours jadis reliées par des remparts, ses rues qui filent étroites et sombres en longs boyaux, qui montent en escaliers, descendent en escarpements ; ses petites places tristes, ornées d’amusantes fontaines ; les toits à pignons de quelques-unes de ses maisons, dont les fenêtres sont encore garnies de vitres rondes enchâssées dans un mince treillage de plomb, les enseignes en fer forgé de ses auberges suspendant à des potences d’une légèreté de dentelles des arabesques capricieuses, des fleurs bizarres, des roses d’or, des oiseaux héraldiques, des cygnes aux ailes soulevées, des hommes sauvages armés d’une massue, ou des lions couronnés portant le glaive et le globe comme les empereurs du Saint-Empire.

En face d’une fontaine gothique qui dresse au milieu d’une petite place sa colonne en forme de clocheton, l’hôtel de ville déploie la magnificence de sa façade finement sculptée, lorsqu’il quitta la Bavière pour la Suisse. Bâle était alors un centre intellectuel, un rayonnant foyer de lumière. Holbein se forma à l’école philosophique d’Érasme. Plus tard, il alla en Angleterre. À des seigneurs qui se plaignaient de son orgueil, Henri VIII répondit : « Avec sept paysans, je puis faire autant de seigneurs ; avec vingt de vos pareils, je ne ferais pas un Holbein. »

Au début de sa carrière, Holbein avait conclu avec un apothicaire de Bâle un marché par lequel il devait lui peindre une fresque sur la façade de sa maison ; mais le jeune peintre aimait mieux passer ses journées au cabaret.

L’apothicaire, impatient, venait sans cesse le relancer. Alors, pour se soustraire à ses importunités, Holbein peignit au-dessous de son échafaudage, recouvert d’une toile, deux jambes pendantes. L’illusion fut telle que l’apothicaire crut que l’artiste travaillait maintenant du matin au soir.

De Bâle à Lucerne les heures de voyage passent vite, quoique le chemin de fer aille lentement. Ces paysages suisses ont une fraîcheur délicieuse, un velouté qui caresse le regard, une douceur qui vous donne la sensation d’un bien-être pareil à celui qu’on éprouve, après une grande fatigue, en se plongeant dans un bain aromatisé.

Et à chaque instant le train s’arrête devant un joli petit chalet au balcon de bois découpé, drapé de plantes grimpantes, de vignes vierges aux larges feuilles bronzées. Une inscription en grosses lettres noires se détache sur la façade, et une horloge ronde est suspendue à l’extérieur comme une cage d’oiseau. Dans un jardin déjà ombragé de jeunes pruniers et tout panaché de belles roses blanches et rouges, une Suissesse, armée d’un énorme couteau de cuisine, coupe, innocente Judith, une tête de chou, tandis qu’un homme coiffé d’une casquette galonnée se promène sur le perron.

Ce petit chalet qui ressemble à une villa campagnarde est une gare. Le village ou la ville est là-bas, derrière les arbres.

II

LUCERNE

Sur une colline, des remparts qui courent en zigzags, dentelés de créneaux, hérissés de tours à girouettes et à mâchicoulis, des clochers qui mêlent à ces édifices de guerre leurs flèches et leurs croix pacifiques, des villas toutes blanches, dressées comme des tentes sous des rideaux de verdure, de hautes maisons coiffées de vieilles lucarnes rouges, annoncent Lucerne, la cité catholique et belliqueuse, sœur de Fribourg dans sa guerre du Sonderbund.

Il semble qu’on approche de quelque bourg féodal resté là, solitaire, oublié sur sa montagne, en dehors du courant et de la vie moderne.

Mais, en sortant de la gare, un rapide changement à vue vous transporte tout à coup au bord du lac, en face d’un vaste port aux eaux d’azur, où sont amarrées des flottilles de grands et de petits bateaux. Et sur les bords de ce golfe merveilleux s’aligne, au milieu des arbres et des jardins, une vraie ville d’hôtels, bariolée de drapeaux, étageant ses terrasses et ses balcons comme les galeries d’un théâtre grandiose en face de l’immense scène des Alpes.

Lucerne a la gaieté et le mouvement d’une longue gare internationale. Quand, des wagons qui arrivent à chaque instant, les voyageurs sortent par bandes, on dirait toute une ménagerie humaine qui s’échappe.

Il y a le voyageur-lion, à la chevelure ébouriffée comme une crinière, portant ses paquets comme une proie ; le voyageur-singe, qui sautille, qui cabriole, en faisant des mines cocasses, en pinçant sa bouche, en mettant en mouvement ses courts favoris ; le voyageur d’une gravité bovine, au front noir et crépu, au nez busqué et sémitique.

En été, Lucerne est le boulevard des Italiens de la Suisse.

Ses quais appartiennent à tous les peuples du monde.

Lucerne a commencé par être un nid de moines, caché dans un verger comme un nid de moineaux.

La première maison de la ville fut un couvent, construit au bord du lac.

Le nid s’agrandit, devint village, puis bourg, puis ville. Les habitants, serfs et demi-serfs, furent bientôt assez riches pour acheter leur liberté.

 

Quand, après avoir chassé les baillis, les cantons primitifs eurent proclamé leur indépendance, Lucerne fut un des postes avancés de l’Autriche. Les Lucernois, en relations journalières avec les pâtres des Waldstedten qui venaient s’approvisionner chez eux, en arrivèrent bientôt à se demander pourquoi ils ne seraient pas, eux aussi, comme leurs voisins, entièrement libres.

La situation des partisans de l’Autriche était devenue si précaire, qu’ils avaient été obligés de quitter la ville.

Le bailli de Rothenbourg, sous la juridiction duquel Lucerne était placée, voyant que le pouvoir lui échappait, résolut alors de tenter un coup de force pour faire rentrer la cité rebelle dans l’obéissance.

Le 29 juin 1632, peu après la tombée de la nuit, un jeune enfant qui s’était endormi au bord du lac fut réveillé par des bruits de pas sur les galets.

Il vit cinq ou six hommes se glisser furtivement, comme des ombres, le long de la grève. Leurs allures étaient tellement suspectes qu’il les prit pour des malfaiteurs.

Il était courageux, il se dit qu’il les suivrait, et qu’il donnerait l’éveil aux gardiens des remparts.

Au moment où l’enfant allait se lever, une nouvelle bande d’hommes se dirigea de son côté. Ils étaient une quinzaine, conduits par un chef qui marchait à leur tête, portant à son chapeau une plume de paon en cocarde ; des larges manches de sa tunique de drap sortaient deux bras robustes protégés par une cotte de mailles, et à sa ceinture de cuir pendait, attachée à une chaînette de fer, une hache d’armes ornée de l’aigle d’Autriche.

La nuit n’était pas assez obscure pour empêcher Pierre Hohdorf – c’était le nom du jeune Lucernois – de reconnaître dans ce personnage le bailli de Rothenbourg. Il causait avec Jean de Malters, le traître, le transfuge passé dans les rangs des adversaires du parti suisse, après en avoir été un des plus chauds partisans. Le bailli lui montrait les tours et les églises de Lucerne, dont les silhouettes s’estompaient dans la nuit, et disait :

« Notre conscience n’aura rien à nous reprocher. Les Lucernois ont été avertis assez souvent. J’ai tout essayé pour les ramener au respect des droits que les ducs d’Autriche ont sur leur ville… Ne l’ont-ils pas payée, cette ville ingrate, à beaux deniers comptants ? Mais des montagnes descend un souffle contagieux de liberté. Le parti suisse devient chaque jour plus puissant, et son insolence croît avec sa force. Si nous ne l’écrasons pas aujourd’hui, c’est lui qui nous écrasera demain. »

Pierre Hohdorf, qui travaillait dans l’échoppe de cordonnier de son père, et que les conversations tenues devant lui avaient mis au courant des démêlés de la ville avec le représentant de l’Autriche, comprit de quel danger Lucerne était menacée.

Dès que la bande se fut éloignée, il se glissa après elle en se cachant derrière les pierres.

Arrivé à un endroit où les maisons n’étaient séparées du lac que par une étroite langue de sable et où poussaient quelques roseaux, Pierre perdit les traces de ceux qu’il suivait. Où avaient-ils disparu ? Ils avaient dû se glisser dans la ville par quelque issue secrète connue d’eux seulement.

Il tendit l’oreille.

On n’entendait que le clapotement des vagues.

Alors, se dressant tout droit, sur la pointe des pieds, il regarda autour de lui, sondant et fouillant les ténèbres.

Tout à coup, dans la nuit noire, une petite lumière, une tache blafarde, se montra à cent pas devant lui.

L’enfant se jette de nouveau à terre sur le sable. Et comme la lumière reste immobile, il rampe vers elle.

Bientôt il se reconnaît : il est en face de l’abbaye des Tailleurs, au-dessous de laquelle s’ouvre une sorte de caverne, une grotte naturelle formant un grand caveau voûté dans lequel on descend par une échelle, en soulevant une trappe au fond de l’écurie.

Toute la bande est là.

La haute taille du bailli de Rothenbourg domine les massives carrures des hommes d’armes qui l’entourent et qui, évidemment, n’attendent qu’un signal pour pénétrer dans la ville et massacrer les habitants.

Jean de Malters parle avec des gestes violents et saccadés. Il donne ses dernières recommandations.

Bien que le terrain soit découvert, Pierre s’avance encore. Il n’a pas peur, une seule pensée l’occupe : le danger que court la ville, le péril qui menace les siens. Ah ! s’il pouvait entendre ce que dit Jean de Malters !

Il s’approche encore, s’arrête, écoute, puis avance de nouveau. Tout à coup des pas résonnent derrière lui. Il se retourne, se voit découvert et veut fuir, mais une main le saisit à la nuque, et, le serrant comme dans un étau, le pousse jusqu’à l’entrée de la cave.

« Un espion ! » crie l’homme qui l’amène.

Les conspirateurs ont un mouvement d’effroi, qui se calme bientôt à la vue de l’enfant. Jean de Malters s’approche de Pierre avec un regard mauvais ; d’une voix rude, il lui demande :

« D’où viens-tu ? »

Pierre répond sans s’émouvoir :

« Des bords du lac.

— Qu’y faisais-tu ?

— Je dormais.

— Tu dormais ! Et comment t’es-tu réveillé pour nous suivre ?

— Vous avez fait du bruit.

— Tu mens… Nous n’avons pas fait de bruit, nous n’avons pu te réveiller ; tu es un espion… À genoux !… fais tes prières ! »

L’enfant, d’une voix ferme, réplique :

« Je ne suis pas un espion... »

La main de fer qui l’a saisi un instant auparavant s’appesantit alors sur lui, et fait ployer ses genoux.

Il tombe à terre.

Jean de Malters, se penchant alors à l’oreille de celui qui tenait l’enfant, lui donne des ordres à voix basse.

Pierre, pâle, immobile, ne prie pas. Il tient ses grands yeux bleus fixés sur le bailli de Rothenbourg, comme pour le supplier d’avoir pitié de sa jeunesse.

Jean de Malters revient se placer devant l’enfant, et, pour la seconde fois, d’un ton plus impérieux, il lui demande :

« Veux-tu nous dire qui t’a envoyé ? »

D’une voix ferme, Pierre répète :

« Personne ne m’a envoyé. Je me suis baigné dans le lac, et, après m’être rhabillé, je me suis endormi sur la rive. »

Jean de Malters lui dit :

« Tu persistes dans tes mensonges ?… C’est bien, tu vas mourir… Tu as encore deux minutes pour réfléchir et pour parler. »

L’enfant pense à la maison paternelle, à sa mère, à son père qu’il ne reverra plus, et un sanglot étouffé soulève sa poitrine.

Au bout d’un moment, comme il reste muet, Jean de Malters fait un signe à l’homme qui tient Pierre par les épaules. L’homme tire un poignard de sa ceinture.

Mais le bailli de Rothenbourg, qui jusqu’alors est resté silencieux, étend un bras protecteur sur la tête de l’enfant :

« Non, non, dit-il, je ne veux pas que nous commencions par le meurtre d’un enfant. Le sang d’un enfant est un sang innocent. »

Puis il interroge Pierre, et il lui accorde la vie sauve après lui avoir fait jurer, sur le Christ et sur son salut éternel, qu’il ne révélera « à âme qui vive » ce qu’il a vu et entendu.

Aussitôt libre, Pierre courut tout d’une haleine jusqu’à l’abbaye des Bouchers, où son père avait l’habitude de passer ses soirées et où se réunissaient les partisans des Suisses.

Les fenêtres de la grande salle étaient encore éclairées, et chaque fois que la porte s’ouvrait, on entendait un grand tumulte de voix.

L’enfant s’était arrêté au bas de l’escalier, indécis sur ce qu’il allait faire, bâtissant des plans, cherchant des combinaisons dans sa petite tête pour révéler à son père ce qu’il avait vu, sans être parjure.

Le temps pressait. Il fallait que les Lucernois fussent avertis sur-le-champ. Dans une heure, tous les partisans des Suisses seraient massacrés.

Poussé par une inspiration soudaine, Pierre entre dans la salle, s’avance vers l’énorme poêle de faïence qui occupe le milieu de la pièce, et, s’adressant au poêle, il lui raconte, comme à un être animé qui peut l’entendre et le comprendre, tout ce qui lui est arrivé, tout ce qu’il a vu et entendu au bord du lac.

D’abord on crut que l’enfant était fou. Mais sa voix avait un tel accent de vérité et de sincérité, il semblait si convaincu, que peu à peu les buveurs les plus bruyants se turent. Ils avaient fini par quitter tous leur banc et leur table pour se ranger en cercle autour de l’enfant.

« Si je m’adresse à toi, ô poêle, disait-il, c’est que j’ai fait serment de ne répéter ce que j’ai vu et entendu « à âme qui vive » ; or, tu es, toi, un objet inanimé ; en te prenant pour mon confident, je ne suis pas parjure et je sauve les miens de la mort. »

Les chefs du parti suisse, qui s’attendaient d’un jour à l’autre à une agression des partisans de l’Autriche, étaient prêts.

Des hommes furent envoyés dans tous les quartiers donner l’alarme aux citoyens, tandis qu’une centaine de patriotes éprouvés allaient s’embusquer dans les rues voisines de l’abbaye des Tailleurs.

À onze heures, la ville était à l’abri de toute surprise et gardée comme en temps de guerre, sans que les Autrichiens, encore cachés dans leur cave au bord du lac, se doutassent que l’éveil fût donné.

Minuit sonna, puis tout retomba dans le silence.

Un peu avant une heure, la porte de l’écurie de l’abbaye des Tailleurs s’ouvrit avec précaution, et un groupe d’hommes armés en sortit en se glissant le long des murs.

Au tournant de la rue, ils furent cernés, terrassés et désarmés.

À leurs cris tous ceux qui sont dans l’abbaye accourent ; mais, à l’encoignure de chaque porte, un groupe de Lucernois embusqués les attend et tombe sur eux.

La lutte fut acharnée.

On se tuait sans merci, on s’égorgeait dans l’ombre, sans se connaître, sans se voir, à coups de poignard. La terre était molle du sang qu’elle buvait.

Le bailli de Rothenbourg s’enfuit piteusement avec Jean de Malters, et Lucerne fut désormais perdue pour l’Autriche.

Défense fut faite, sous peine de mort, de répéter, avec les partisans des Habsbourg, que le serment prêté aux Confédérés était nul, et que Lucerne était encore vassale des ducs d’Autriche ; car Lucerne était libre.

Un enfant lui avait conquis la liberté.

 

Lucerne est aujourd’hui la première station estivale des vingt-deux cantons. Les curiosités n’y sont cependant pas nombreuses : le vieux pont de la Reuss avec ses anciennes peintures, l’église Saint-Léger avec ses autels latéraux et son campo santo qui rappelle les cimetières italiens, le musée de l’hôtel de ville avec sa riche collection de vitraux, les étendards tachés de sang des guerres de Bourgogne, et le drapeau dans lequel le vieux Goldoldingen s’enveloppa pour mourir comme dans un linceul de gloire, le lion de Thorwalsten, et c’est tout.

Vue de la rive gauche, Lucerne offre un coup d’œil enchanteur, avec ses quais riants tout pleins d’hôtels splendides, aux terrasses fleuries, sa promenade ombragée, d’une animation si gaie, ses places propres et claires, ses tours qui dressent dans le ciel leurs toits en poivrières, ses collines d’une fraîcheur touffue, où s’abritent comme des nids de fauvettes dans des buissons de roses, tant de jolies villas. On a l’idée d’une cité très grande et très opulente, d’une espèce de Capoue alpestre qui attire à elle et retient chez elle tous ceux qui ne savent que faire de leur vie.

L’ouverture du Saint-Gothard a donné une impulsion nouvelle à cette ville cosmopolite et internationale, qui a une immense fortune devant elle. Déjà elle a supplanté Interlaken, pour le monde à falbalas et à tapage, qui vient en Suisse avec l’intention non de voir, mais de se faire voir.

Le grand quai de Lucerne est adorable et vaut les plages de Dieppe et de Trouville.

Devant vous s’étale, limpide et bleu, le lac le plus beau de la Suisse, par l’aspect à la fois sévère et gracieux de ses rives. Au fond se dressent les pics neigeux d’Uri, à gauche le Rigi, à droite le taciturne Pilate, presque toujours coiffé de son haut bonnet de nuages.

Quand la nuit est belle, on se promène longtemps au bord du lac. Les grandes montagnes éclairées par la lune dressent des têtes étranges, prennent des formes fantastiques ; on dirait une procession de fantômes qui passent à l’horizon, les uns drapés dans des suaires blancs comme la neige, les autres cachés sous le grand manteau noir des forêts. Et plus près, presque en face, le Pilate, puissant et superbe, semble monter dans le ciel comme pour se faire couronner d’étoiles.

De la rive se détachent de petites barques. Dans le sillage de ces barques qui effleurent l’eau comme de grands oiseaux nocturnes, on voit danser les étoiles, on voit sautiller les étoiles d’or à la pointe des petites vagues, pareilles à des feux follets.

Des sons de musique sortent des hôtels, des airs de danse qui donnent à la ville des airs de fête, et font courir dans les rues une animation de dimanche, en harmonie avec les belles toilettes de ces jolies mondaines qui se promènent dans les salons dorés de l’hôtel National et de l’hôtel Suisse, en attendant l’ouverture du bal.

Mais, à minuit, tous ces bruits charmants s’éteignent : c’est l’heure où tout le monde va se coucher à Lucerne, même les Parisiennes les plus endurcies.

Seul, dans son noir berceau de montagnes, aux grandes dentelles de sapins, le lac s’agite doucement sous le regard mystérieux de la lune.

III

LE CHEMIN DE FER DU SAINT-GOTHARD

Pour traverser le Gothard, ceux qui sont pressés prennent le chemin de fer, tandis que ceux qui se promènent, les touristes flâneurs, les amoureux de la nature, vont par le lac, en bateau, jusqu’à Fluelen. C’est l’ancien voyage classique, d’une beauté que rien ne dépasse, car de tous les lacs du monde, le lac des Quatre-Cantons est le plus sublime.

On laisse Kussnacht au fond de son golfe poétique ; on passe devant Hertenstein, paresseusement couché sous les arbres, dans sa jolie presqu’île, et on s’arrête quelques minutes à Weggis, dont l’église est si drôle avec son clocher rouge, aux volets verts et au cadran doré. Entre les gracieuses et verdoyantes collines de la rive gauche, et les montagnes pelées et ravinées, les âpres rochers de la rive droite, il y a une opposition d’un effet superbe. La beauté alpestre n’est-elle pas toute dans les contrastes ?

Nous voici à Witznau, la gare du Rigi. En 1869, trois ingénieurs débarquèrent dans ce petit village perdu, et, grimpant le long des rampes rocheuses, escaladant les parois verticales, ils mesurèrent et toisèrent la montagne du haut en bas. Un an plus tard, une locomotive montait par où ils avaient passé, et l’on vit cette merveille d’un chemin de fer luttant d’agilité avec les chamois et allant promener le public à travers les précipices jusqu’à une hauteur de dix-huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer !

C’est en wagon que je quittai Lucerne pour traverser le Gothard, et aller, au delà de la grande muraille, chercher des Alpes plus lointaines et moins connues.

Tantôt montant, tantôt descendant, toujours courant à travers un pays admirable, bien arrosé et coupé de luxuriantes prairies, de jolis vallons en fossette où rit un clair ruisseau, de vergers ombragés de pommiers, le chemin de fer atteint en trente minutes la petite gare perdue de Rothkreuz, au bord d’un lac mélancolique, hérissé de roseaux aux larges feuilles vertes, pointues et recourbées comme des sabres.

Plus loin, ce pont de bois couvert, qui enjambe la Reuss, est le pont de Gislikon, près duquel se joua le dernier acte du Sonderbund.

Après la capitulation de Fribourg, le général Dufour porta ses troupes contre celles des cantons primitifs qui avaient occupé le Saint-Gothard, battu les radicaux tessinois, et qui, échelonnées de l’autre côté de la rivière, attendaient l’armée fédérale.

L’attaque eut lieu le 23 novembre à huit heures du matin.

Nous disparaissons dans un tunnel. De l’autre côté, à la sortie, nous sommes en face d’un second lac, du joli lac de Zoug, enchâssé comme une perle fine dans un collier de bois, de jardins, de champs fertiles et de coteaux sur lesquels se dressent, pareilles à des tentes, des maisons toutes blanches.

Je ne connais pas de lac dont les rives soient plus gracieuses, et qui reflète dans ses eaux claires une végétation aussi variée de châtaigniers à l’épaisse feuillée blonde, arrondie en dôme et comme illuminée en dedans ; de pommiers touffus, tout rouges de pommes ; de pruniers grêles, tout bleus de prunes.

Encadrés dans des vergers qui les entourent comme de haies très hautes, des villages et des hameaux s’éparpillent sur des promontoires et des caps qui dominent des grèves couvertes d’oseraies et de saules, des marais tachés de mares immobiles au milieu desquelles de grands nénufars d’argent mettent comme la pâle image d’une étoile morte. Quelques îlots d’une végétation exubérante, ressemblant à des corbeilles de fleurs, flottent sur le lac.

Un petit guide m’apprit que l’éboulement du Rossberg, qui ensevelit trois villages, deux églises, cent maisons et quatre cents personnes, commença le 2 septembre 1806 par une simple avalanche de boue. Le Rigi, toutes les collines, tout le paysage, avaient disparu, comme noyés dans un brouillard ; il pleuvait à torrents ; depuis un mois une averse continue tombait, un déluge qui délayait le sol en bouillie, le fondait, pénétrait au cœur des rochers, creusait une foule de canaux invisibles, minant et désagrégeant les bases de la montagne.

La lave de boue descendait lentement, engloutissant les prairies, renversant les arbres, les chalets, entraînant la terre et les pierres, comme un torrent qui déborde ; dans les forêts voisines, d’où les corbeaux et les corneilles fuyaient épouvantés, on entendait des craquements sourds comme si un courant souterrain eût brisé les racines des sapins ; d’énormes crevasses déchiraient les flancs du Rossberg ; tout à coup le sol trembla, la terre devint vivante, ses entrailles tressaillirent, elle fut prise de convulsions, un craquement épouvantable se fit entendre, et la haute paroi des rochers connue sous le nom de Gemeinde-Maercht vacilla et tomba. Des blocs énormes, quelques-uns encore hérissés de sapins, fendaient l’air avec une rapidité de projectile, tourbillonnaient comme des grains de poussière, tandis que d’autres, comme chargés de dynamite, sautaient en mille pièces et lançaient dans l’espace des éclats qui se heurtaient avec fracas.

En quelques minutes les riches villages de Goldau, du Busingen et de Lowertz furent anéantis. Le bruit de cette chute fut tel qu’on l’entendit jusqu’à Zurich et sur les sommets des Alpes d’Uri.

Pendant quelques minutes, un nuage noir, traversé de lueurs rouges, couvrit toute la contrée ; et quand il se fut dissipé, la riche vallée n’était plus qu’un amas de boue et de pierres, une terre de misère et de mort.

Il y eut, comme dans toutes les grandes catastrophes, des délivrances miraculeuses.

Blaezzi Messeer, qui avait été chercher le curé d’Arth pour exorciser la montagne, pour chasser les mauvais esprits qui se livraient à leurs infernales manigances, vit en revenant sa maison s’engloutir sous ses yeux. Mais sa femme et son enfant furent sauvés. Sa femme, ne sachant si elle devait fuir ou rester, s’était dit que, si son enfant dormait, elle attendrait tranquillement son réveil ; mais il souriait, les yeux ouverts, dans son berceau ; elle le prit dans ses bras, s’enfuit et fut sauvée.

Blaezzi avait un frère dont le chalet se trouvait à cinq cents pas au-dessous du sien.

Il y courut. Le chalet avait disparu. Plus de trace, rien, pas même un brin d’herbe. Cependant un objet attire l’attention de Blaezzi, un bout de paillasse qui sort de la vase figée.

Il s’approche et découvre un enfant, l’enfant de son frère, dormant d’un souffle paisible, ses petites mains croisées sur la poitrine, au milieu de l’épouvantable cataclysme.

 

Jadis, au bord du lac de Lowertz, une belle église toute blanche était assise comme une reine, sur un tertre élevé.

Chaque dimanche, on y accourait des campagnes les plus éloignées.

Et comme l’église était solitaire et qu’il n’y avait pas d’auberge dans le voisinage, chacun apportait avec soi des provisions et du vin.

D’abord, tout se passa convenablement ; après l’office, les fidèles s’asseyaient sur l’herbe, à l’ombre des arbres, et faisaient tranquillement leur collation.

Puis, quand les cloches sonnaient les vêpres, ils retournaient pieusement prendre leur place à l’église.

Mais ces bonnes habitudes se perdirent ; des hommes s’installèrent bientôt sur les marches de l’église pour jouer et boire en criant comme au cabaret.

C’était un scandale que le prêtre lui-même ne pouvait faire cesser.

Un dimanche que les joueurs et les buveurs étaient réunis plus nombreux que de coutume et buvaient à s’enivrer, le ciel se voila tout à coup et s’obscurcit, de gros nuages noirs s’amoncelèrent, la foudre éclata.

Les joueurs, qui n’étaient préoccupés que de leur enjeu, continuèrent leur partie, et les buveurs, qui avaient à côté d’eux des brocs pleins de vin, continuèrent à boire.

Alors, on vit le lac bouillonner, s’enfler, s’élever, monter et se répandre autour du tertre, l’environner d’eau comme une île, et monter encore jusqu’à ce que les premières marches de l’escalier au haut duquel étaient les joueurs fussent submergées.

Ceux-ci continuèrent leur partie.

Le lac monta encore, il monta toujours, puis il engloutit les joueurs et les buveurs, enfin l’église tout entière disparut.

Depuis lors, quand on se promène en barque, le dimanche, en cet endroit, on entend distinctement, aux heures de l’office et des vêpres, des sons argentins et doux qui montent des profondeurs de l’eau.

Ce sont les cloches de l’église submergée qui sonnent encore l’agonie des pauvres pécheurs.

 

Les deux Mythen dressant les brunes pyramides de rocher dans le ciel infini et bleu, où se balancent quelques nuages blancs et légers comme des vols d’oiseaux, annoncent Schwitz, le grand et riche village de six mille habitants qui a donné son nom et ses armes à la Confédération suisse.

La voie ferrée décrit une longue courbe et revient, en traversant un petit paradis terrestre de vertes prairies et d’arbres fruitiers, rejoindre le lac des Quatre-Cantons, à Brunnen. La fertilité de toute cette contrée a quelque chose de débordant, d’extraordinaire ; les alluvions de la Muotta ont fait de cette terre de Chanaan une mosaïque de prairies, de champs de blé, de vergers et de sapins.

Brunnen, à la porte de l’Axenstrasse, – cette route splendide creusée en galerie ouverte dans les rochers du lac, – est le port de Schwitz, et c’est aussi, de tous les golfes si pittoresques et si romantiques du lac des Quatre-Cantons, le plus connu et le plus reproduit en photographie et en peinture.

La locomotive repart, elle disparaît sous la montagne, puis revient en pleine lumière et court comme un grand lézard noir le long des rives escarpées du lac, dont elle suit les longues ondulations, les baies gracieuses découpées en berceaux, les anses aux formes arrondies de coquillage, les golfes et les fiords où les sapins se reflètent en fines silhouettes.

Le train va trop vite, on voudrait crier au chauffeur :

« Plus lentement ! »

Et de nouveau la locomotive disparaît dans un tunnel, comme une énorme bête noire qui rentre dans sa caverne ; et, chaque fois qu’elle ressort, le paysage est différent, ou plus sévère, ou plus gracieux. On passe en des endroits où le lac se resserre en gorge profonde et ressemble au Rhin ou au Danube. On salue la terrasse solitaire du Grütli, qu’une souscription nationale a mise à l’abri des profanations des maîtres d’hôtel.

De corniche en corniche, de pont en pont, de tunnel en tunnel, on arrive au bout du lac, à Fluelen.

Autrefois, avant la trouée du Gothard, quelle animation autour de ce petit port ! Et cette route d’Altorf, qu’elle était bruyante et gaie !

Des cabriolets trimbalés du fond de l’Italie, de vieilles calèches de prélat, capitonnées de velours violet mangé des mites et passé au bleu pâle, des paniers surmontés d’un dais de toile aux franges rouges, des chars à bancs, des chaises assises de côté, des phaétons n’ayant rien d’olympien que le nom, des centaines de voitures et de berlingots de tout âge, de tous pays, de toutes formes, étaient massés devant le débarcadère, comme une vaste exposition de carrosserie, au milieu de laquelle trônait la diligence fédérale peinte en jaune serin, chargée d’une montagne de bagages recouverte d’un tablier de cuir, attelée de ses cinq chevaux blancs, conduits par un postillon en grande tenue.

Les touristes, guettés comme une proie par toute la bande avide des cochers, des porteurs, des guides, étaient harcelés, saisis, happés, tiraillés, écartelés ; et, dans la chaleur de la bataille, ils perdaient leurs chapeaux, leurs cannes, leur femme ; on enlevait leurs enfants, qu’on jetait en prisonniers et en otages sur les voitures.

 

Nous entrons dans la vallée de la Reuss et suivons l’ancienne route du Gothard, pauvre délaissée que le sifflet de la locomotive semble railler cruellement.

Plus loin, la vallée se rétrécit et se resserre en étroit couloir, la voie ferrée et la route se rapprochent de la Reuss, qui coule à côté, écumante et tapageuse, en se déchirant aux pierres qui ont roulé dans son lit.

À droite s’ouvre, comme la coulisse d’un beau décor, une vallée presque délaissée et d’un grand charme pittoresque avec ses cascades qui sautent, qui bondissent, qui se jettent de rochers en rochers et forment ensuite de jolis petits lacs alpestres, au bord desquels viennent boire l’aigle et le chamois.

Le soleil brille, éclatant, d’un blond fauve dans un ciel tout bleu, où quelques nuages flottent plus légers que la gaze.

Des souffles frais descendent des montagnes, balancent mollement les soies des herbes mûres, agitent les clochettes des campanules, les aigrettes rouges des orchis.

Et, tout au fond de la vallée, la tête glacée du Bristenstock brille comme une pointe de diamant. Le soir, au crépuscule, quand la vallée est déjà mangée d’ombre, ce pic gigantesque étincelle de lumière, comme si des cascades d’or en fusion ruisselaient sur ses flancs.

Nous avions traversé le petit village de Silenen, dont les maisons de bois, égrenées le long de la Reuss, sont comme écrasées sous les lourdes pierres qui retiennent leurs toits ; puis, passant au-dessus d’Amsteg, blotti dans la gorge de la Maderan, – une vallée d’une sauvage grandeur, – nous avions disparu dans un tunnel. C’est ici que s’ouvre la région meurtrière des avalanches ; en hiver et au printemps, elles se détachent, glissent sur ces pentes glabres, roulent, tombent et bondissent dans la vallée, qu’elles remplissent de leur écrasement. Pour se mettre à l’abri, le chemin de fer a dû se cacher dans la montagne, fuir par une voie souterraine.

Ici commencent aussi les grands travaux d’art du Gothard.

Avec quelle hardiesse tous ces ponts et ces viaducs ont été jetés sur des abîmes dont l’œil n’a pas le temps de sonder l’horrible profondeur ! Et que de millions ont été importés d’Italie et d’Allemagne pour creuser toutes ces galeries, fouiller la montagne jusque dans ses entrailles, pour la percer et la découper à jour comme un colossal bibelot d’ivoire !

La locomotive court dans l’intérieur de la terre, elle y fait mille détours et mille circuits avec une vitesse et une agilité de taupe.

Quand vous revenez à la lumière, la sensation est bizarre ; vous ne pouvez pas vous rendre compte du chemin parcouru ; vous êtes complètement désorienté, comme si vous aviez perdu votre chemin. Et vous êtes tout étourdi de cette immersion dans la nuit ; de cette noyade dans les ténèbres.

La locomotive descend des pentes sauvages, serpente, tourne, disparaît, revient, dominant toujours le précipice. De tous côtés pendent des parois de rochers déchirés comme de la chair, d’un rouge sanguinolent, mouillés de suintements verdâtres.

Et tout en bas, dans la profondeur mystérieuse et noire, la Reuss aboie comme un torrent infernal.

Nous arrivons au saut au Moine.

À l’entrée du grand tunnel, au carrefour des gorges supérieures de la Reuss, de la vallée d’Urseren, de l’Oberalp et de la Furka, Goeschenen a la tranquillité calme de la vieillesse.

Pendant les neuf années qu’il a fallu pour percer le grand tunnel, quelle activité juvénile, quelle fièvre, quel entrain, dans ce village encombré, inondé, submergé d’ouvriers italiens tessinois, allemands et français ! On eût dit que de ce trou noir, creusé dans la montagne, on retirait des pelletées d’or.

Sur tous les chemins, on ne rencontrait que des bandes d’ouvriers qui arrivaient, la lampe du mineur suspendue à leur ancien sac de soldat. On ne savait où les loger tous. Un lit à deux places était tour à tour occupé par vingt-quatre hommes dans les vingt-quatre heures. Des ouvriers avaient installé leur ménage dans des granges ; de tous côtés des cantines volantes se dressaient, bâties de travers, tenant à peine ; et, dans d’ignobles hangars, d’un aspect louche de mauvais lieu, l’Allemand était accouru vendre son eau-de-vie frelatée.

Devant les portes des maisons, couchés au soleil, des Piémontais en pantalons de velours à côtes, retenues aux hanches par une ceinture de flanelle rouge, la chemise ouverte sur la poitrine osseuse et bronzée, jouaient à la mora, en poussant des cris de gamins, tandis que d’autres Italiens jouaient aux boules et riaient à se tordre quand, par hasard, de bonds en bonds, la boule sautait et disparaissait dans la Reuss.

Le soir, dans les guinguettes, les accordéons répétaient les airs du pays et évoquaient, comme dans un rêve, devant tous ces exilés et ces condamnés à la mine, les paysages aimés de la patrie. Ils revoyaient le clocher natal, la maison des vieux parents ouverte aux poules, aux chèvres, aux pauvres et au soleil, la vigne en berceau. Et alors une nostalgie les prenait et les torturait, et peu à peu ils s’en allaient, comme des lâches, comme des déserteurs. On cite le nom d’un seul ouvrier, Pietro Chirio, qui soit resté depuis le commencement jusqu’à la fin des travaux. On lui a laissé l’honneur de donner le dernier coup de pioche, d’ouvrir au jour la porte de pierre du grand tunnel, de saluer le premier la lumière, le soleil, le ciel bleu, de l’Italie, de l’autre côté des Alpes transpercées.

Savoir qu’on va faire un trajet souterrain de 14,912 mètres est, pour beaucoup de voyageurs, un sujet de réflexions rien moins qu’agréables.

Le tunnel du Gothard est de deux kilomètres et demi plus long que celui du mont Cenis, et de quatre kilomètres trois quarts plus long que celui de l’Arlberg.

Pendant que le train roule sourdement sous ces voûtes sombres, expliquons comment s’est exécuté le grand œuvre de la trouée des Alpes.

Les travaux de perforation mécanique ont commencé simultanément des deux côtés, au nord et au sud de la montagne ; ils convergeaient vers le même point, de façon à se rencontrer vers le milieu de la percée.

Les eaux de la Reuss et les sources du Tessin fournirent la force motrice nécessaire pour mettre en mouvement les turbines, reliées aux appareils qui comprimaient l’air. Quand les perforateurs qui faisaient rapidement tourner, dans le rocher, le piston d’un cylindre, mû par l’air réduit au vingtième de son volume, avaient creusé des trous assez profonds, on reculait les machines, on descendait devant elles un tablier de fonte, on chargeait les mines de dynamite ; et aussitôt après l’explosion, des robinets lâchaient des flots d’air respirable, qui dissipaient la fumée ; puis on enlevait les débris détachés par la commotion, et les perforateurs reprenaient leur place. Le même travail, nuit et jour, se répéta ainsi pendant neuf ans consécutifs !

Du côté de Goeschenen, tout alla bien ; mais de l’autre côté, sur le versant italien, on eut à lutter contre des obstacles et des difficultés imprévus. Au lieu de rencontrer la roche dure, on se trouva dans un terrain mouvant, formé de dépôts de glaciers et traversé de courants d’eau. Des sources jaillissaient sous les coups de pioche, inondant les ouvriers, les chassant comme un jet de pompe.

Pendant douze mois, on fut comme dans un lac.

Mais rien ne pouvait ralentir la violente ardeur de l’entrepreneur Favre.

Ses déboires furent bien autrement grands lorsque l’entreprise faillit être suspendue faute d’argent, lorsque les ouvriers se révoltèrent en juillet 1875, et que, deux ans plus tard, un incendie détruisit le village d’Arola. Et que de fois, coup sur coup, la voûte en maçonnerie du tunnel s’écroula !

Certaines « mauvaises places », comme on les appelait, ont coûté plus de vingt-cinq mille francs le mètre.

Dans l’intérieur de la montagne, le thermomètre marquait 30 degrés ; mais tant que le tunnel n’était pas percé, les ouvriers étaient soutenus par une sorte de fièvre, ils redoublaient d’efforts. Le découragement et la désertion ne se mirent parmi eux que lorsque le but fut presque atteint.

 

Le grand tunnel traversé, nous voici en Italie. Les mûriers à l’écorce soyeuse et blanche, aux feuilles délicates et transparentes ; les châtaigniers aux troncs énormes comme des piliers de cathédrale ; la vigne qui suspend à de hautes claies supportées par des colonnes de granit ses festons aussi capricieux que les festons de ceux qui s’enivrent de ses grappes ; les perruques blondes des maïs qui s’ébouriffent au vent ; toute cette végétation forte, où une sève chaude coule à flots, ces fleurs, d’une beauté rare, d’une grâce et d’un éclat qui n’appartiennent qu’aux zones privilégiées, indiquent un humus plus fécond, un sol plus robuste, un ciel plus ardent que celui des vallées supérieures qu’on vient de quitter.

Faido, chef-lieu de la Levantine, est mollement couchée dans cette superbe vallée du Tessin, qui porte, à son origine, le nom de val Bedretto, puis celui de Levantine, et enfin de Rivièra. La riche fantaisie de l’architecture italienne éclate dans ses maisons de pierre à colonnades, dans son église à campanile, dont le cadran aux aiguilles dorées est tourné du côté du village, comme un soleil immobile qui ne se couche jamais.

Tout près de Faido, la Fimmegna jaillit d’une entaille de rocher, déroule ses eaux en nappe de neige qui flotte au-dessus des scieries et des moulins qu’elle met en mouvement, et tombe avec un grand fracas de cascade dans le lit troublé du Tessin.

Partout des verdures puissantes, de jolies maisons heureuses assises sur l’herbe, sous les arbres, des terrasses où sont groupés des villages qu’enguirlande la vigne. On descend tout à fait dans les régions riantes et généreuses des Alpes italiennes.

Qu’on s’imagine la joie des hommes du Nord, en se trouvant ainsi tout à coup transportés dans une sorte de terre promise, au milieu d’un paysage fleuri et ensoleillé, d’une fraîcheur d’oasis, parfumé comme un jardin, sous un ciel d’un bleu doux où quelques nuages passent et s’effacent comme un vol lointain d’oies sauvages.

Et l’enchantement continue à mesure qu’on s’éloigne du massif du Gothard, des sommets pâles des glaciers, et la surprise est plus délicieuse et plus grande chaque fois qu’on sort de ces tunnels en tire-bouchon où la locomotive semble rouler sur elle-même comme une toupie, et dont l’obscurité profonde rend plus magnifique le paysage éblouissant de lumière qui leur succède.

Enfin nous voici à Bellinzona.

 

À la sortie d’un second tunnel, au delà d’une gorge étroite et sauvage, apparaît tout à coup, comme dans une superbe féerie, comme dans un paysage de rêve, la nappe bleue du lac de Lugano, avec sa bordure de prairies vertes et de montagnes violettes, avec les clochers bariolés de ses villages, les grandes façades blanches de ses hôtels et de ses villas. Oh ! le merveilleux tableau !

On dirait qu’on descend dans un jardin enchanté, caché par les grandes murailles neigeuses des Alpes. Des parfums de jasmins et de roses volent dans l’air. Les haies sont en fleur, les papillons dansent, les insectes bourdonnent, les oiseaux chantent. Là-haut, dans la montagne, c’est la neige, les glaces, l’hiver, le silence ; ici, c’est le soleil, la vie, la joie, toutes les allégresses vivantes du printemps et de l’été.

L’or des moissons resplendit dans les campagnes, et le lac, au loin, ressemble à un morceau d’azur détaché du ciel.

Lugano est déjà l’Italie, non seulement par la richesse du sol, la magnificence de la végétation, mais aussi par la langue, les mœurs et le pittoresque des costumes. Dans chaque vallée les gens, sont habillés différemment : ici les femmes portent un jupon court, un tablier retenu à la taille par une ceinture, un corset de couleur vive ; là, elles se coiffent d’un bonnet qu’elles ombragent d’un grand chapeau ; dans le val Maroblio, elles ont une robe de laine qui ne diffère pas beaucoup de celle des capucins.

Les hommes n’ont plus cette tournure carrée, cette marche lente et pesante des habitants de Bâle et de Lucerne ; ils sont lestes, nerveux, dégagés.

À tous les carrefours, des marchandes sont assises derrière des corbeilles de légumes extraordinaires et de fruits magnifiques, et, sous les arcades qui courent le long des maisons, de gros épiciers viennent, en manches de chemise, respirer de temps en temps sur le seuil de leur boutique, comme des hippopotames sortant de l’eau pour reprendre haleine.

Qu’ils sont gais et amusants, ces cafés italiens pleins de bruit et de couleur, avec leurs toiles rayées de bandes rouges ou bleues, leur avant-garde de petites tables ombragées d’orangers, et leur clientèle bavarde, remuante et gesticulante ! Les garçons en veste noire, en pantoufles de cuir, un coin du tablier relevé à la ceinture, courent avec une vitesse de kangourous, portant sur des plateaux de métal, des sirops de toutes nuances, des glaces, des sorbets, des granits en pyramides roses, jaunes ou vertes.

De sept heures à neuf heures, vous voyez toute la société de Lugano défiler devant vous. Ce sont des avocats avec leurs femmes, des médecins avec leurs filles, des banquiers, des professeurs, des commerçants, des fonctionnaires.

Quand la nuit est tombée, quand les étoiles s’allument, des musiciens et des chanteurs ambulants viennent se grouper sur la place et improvisent un concert.

IV

LE LAC MAJEUR

Le lendemain – c’était un dimanche – je pris le bateau vers dix heures afin d’arriver le même soir à Chiavenna.

Pour peu qu’on sache s’organiser, calculer son temps, faire un petit itinéraire en étudiant d’avance la carte et les horaires, que de choses on peut voir dans une journée !

On a bien quelques bouffées de fièvre ; mais quelles jouissances pour l’esprit, quelle fête pour les yeux, que cette succession de paysages, de tableaux et de scènes qui défilent devant vos yeux, vous occupent sans cesse, vous tiennent en haleine et en éveil du matin jusqu’au soir !

La journée s’annonce splendide. Quelle joie de vivre ! Le ciel est bleu, le lac est bleu, d’un bleu profond, inaltérable, métallique ; Lugano, dont les blanches façades s’étagent sur les collines couvertes de vignes et ombragées de châtaigniers, recule à mesure que la vapeur s’éloigne.

Des familles endimanchées encombrent le pont : les femmes en toilette voyante, avec des chapeaux à rubans ou de hauts feutres empanachés de plumes rouges ; les hommes en complet de nankin jaune, avec des cravates vertes, bleues ou rouges, des chaînes d’or en feston sur le ventre, des branches de corail montées en épingle, de grosses bagues de dentiste aux doigts.

 

Voici, à gauche, au pied du mont Bré, dont on atteint le sommet en deux heures et demie, en partant à pied de Lugano et en prenant la montagne à revers, voici Gandria, dont les maisons de pierres montent en pyramides au milieu des vignes et des jardins suspendus sur l’eau.

Puis c’est San Mametto, entouré de champs de maïs houppés de soie, au-dessous d’un étrange village d’aspect batailleur, avec ses murs dressés en remparts de château fort.

Les rives du lac deviennent moins peuplées, mais cette absence de maisons ou de villas n’ôte rien à leur beauté ; elle ajoute, au contraire, à leur charme, en faisant oublier l’argent, la spéculation.

Un peu plus loin cependant, on aperçoit des villages haut perchés sur les collines qui baignent leurs pieds dans le lac, et des églises qui ressemblent à de grands oiseaux blancs, immobiles, le cou en l’air.

Après avoir laissé Osteno derrière nous, nous entrons dans un golfe qu’abritent de hautes montagnes, dans une anse tranquille et charmante, au fond de laquelle se montre Porlezza, avec ses maisons aux façades multicolores, sa coquette église neuve qui se dresse à côté de l’ancienne, comme un lis éclatant près d’un vieux tronc rongé par les pluies.

De Porlezza à Menaggio, on fait le trajet en voiture, à travers une plaine de lumière et de poussière, un marécage desséché où poussent de hautes herbes qui encadrent d’or le petit lac del Piano, brillant comme un saphir.

À Crocce, on se retrouve dans une terre féconde, au milieu des lauriers, des orangers et des mûriers ; on se sent en plein sur le sol de l’Italie : les vignes suspendent leurs grappes vermeilles, comme des offrandes au dieu Soleil ; les maïs se dressent en hautes lances vertes, les énormes courges cuivrées ressemblent à des fruits étranges tombés de la lune, dont ils ont la forme et la couleur. Et, comme une splendide toile de fond, dans un beau décor de verdure, on découvre au loin le lac de Côme, soulignant de sa grande ligne bleue les collines et les montagnes qui l’entourent, couvertes d’une végétation riante, parsemées de maisons, de villas élégantes, d’hôtels aux architectures de palais.

Et maintenant montons en barque et allons sur la rive orientale, passer une heure à Bellagio, à la pointe du cap qui divise le lac en deux bras.

Bellagio ne vaut pas Cadenabbia. On y rencontre toutes les laideurs de la civilisation : une vilaine rue qui s’appelle le corso Victor-Emmanuel, des enfants déguenillés et pouilleux qui braillent, des gendarmes qui bâillent, une villa qui s’appelle la villa Serbelloni et dans le parc de laquelle vous ne pouvez vous promener sans acheter un ticket, comme pour entrer dans un café-concert.

Entre les tableaux de quelques vieux peintres italiens, restés accrochés aux murs des corridors de l’ancienne villa, on a collé des affiches de compagnies de navigation, des horaires de chemins de fer sur papier jaune, des réclames d’hôtels quadrillées, des adresses de photographes et de confiseurs. Cet hôtel ressemble à l’hôtel des ventes, et une tristesse mortuaire s’en exhale au milieu des splendeurs de ces rares paysages.

V

LE CONTREBANDIER

Nous passâmes successivement devant les villas et les hôtels de Menaggio, devant Bellano, au pied du mont Grigna, et devant Rezzonico, gardé encore par sa vieille forteresse du treizième siècle, ruine géante, dont les murs crevassés laissent voir à travers leurs dentelles le bleu brillant de l’horizon.

Toute cette partie du voyage est délicieuse et charmante.

Le lac de Côme a plus de grâce et plus de noblesse que le lac Majeur. Les montagnes qui l’entourent plongent leur tête dans l’azur du ciel et leur pied dans l’azur de l’eau. De tous les lacs italiens, c’est celui que je préfère.

Au fond de ces golfes pittoresquement découpés, de ces baies tranquilles où le flot se déroule en molles caresses, que de jolis villages ignorés, dans des sites pleins d’ombre, de silence et de paix ! Quelle sieste douce l’âme ferait là !…

Les Anglais ne voyagent jamais le dimanche ; les premières places du bateau étaient vides ; aux secondes – à l’avant – s’entassaient des paysans et des paysannes en habits de fête, très gais, riant, chantant, parlant avec de grands éclats de voix, heureux de vivre, de ne rien faire, se laissant aller aux expansions bruyantes des peuples de tempérament vibrant, tout échauffé de soleil.

Seule, une vieille femme assise à l’écart conservait un air grave et sérieux.

Immobile comme une statue, elle tenait ses yeux obstinément fixés sur la pointe d’un petit cap qui grandissait dans le lointain.

Je la regardais avec curiosité en me promenant sur le pont, car elle n’avait pas une physionomie ordinaire, et j’admirais les grosses boucles d’oreilles et le collier qu’elle portait. Le collier, composé de pièces de monnaie à l’effigie de Marie-Thérèse, me rappelait ceux que j’avais vus au cou des femmes de Bosnie et des confins militaires. Quant aux boucles d’oreilles, c’étaient des merveilles d’orfèvrerie ancienne.

La vieille finit par remarquer l’attention que je prêtais à ses bijoux ; elle en parut flattée, et me dit en italien au moment où je passais devant elle :

« Ils sont très vieux, n’est-ce pas, signor ?

— Et très beaux… les boucles d’oreilles surtout. »

Elle en décrocha une et me la mit dans la main :

« Pesez-moi ça !… Il y a de l’or pour dix napoléons. On m’en a offert cent francs, j’ai dit non. Ils ont appartenu à ma mère et à ma grand’mère. On ne vend pas les reliques de famille… à moins, ajouta-t-elle d’une voix sourde et concentrée qui décelait la colère, qu’on y soit absolument obligée… »

En disant ces mots, elle avait baissé les yeux, mais elle les releva aussitôt et les ramena avec un redoublement d’attention du côté de Dongo.

Curieux comme le deviennent tous ceux qui voyagent, je dis à la vieille :

« Quelqu’un vous attend là-bas ? »

Elle me répondit vivement :

« Oh ! non, je ne l’espère pas. Quel malheur s’il était là ! On l’aurait pris.

— La personne qui vous intéresse est en fuite ?

— Oui ; c’est mon mari…

— Votre mari !… Qu’a-t-il donc fait ?…

— Rien… Il est contrebandier. »

Elle se tut un moment, puis elle reprit :

« Vous ne savez donc pas, signor, qu’on poursuit les contrebandiers comme des voleurs ? »

Et elle se mit à crier tout haut que le vrai voleur était le gouvernement, qui augmente chaque année sans raison les taxes et les impôts ; que tout est meilleur marché en Suisse, et que ceux qui ont de bonnes jambes pour traverser la montagne sont bien libres d’aller acheter leurs provisions au delà de la frontière…

Les paroles de l’Italienne excitèrent vivement ma curiosité ; flairant quelque histoire émouvante, je m’assis à côté de la vieille, et je la priai de me conter l’aventure arrivée à son mari.

« Ah ! signor, fit-elle, quel malheur ! Il y a trois jours, la veille de l’Assomption, mon homme revint, selon son habitude, pour assister à la grand’messe, car il est bon chrétien. Comme la nuit était sombre, il avait pris avec lui, au lieu de le laisser dans la montagne, le ballot de tabac qu’il était allé chercher à Lugano. Qui l’a dénoncé ? qui l’a vu ? Nous saurons ça plus tard. Il n’a rencontré ni gendarmes ni douaniers ; son chien n’a pas aboyé une seule fois, lui qui flaire ces gens à cent pas et qui leur en veut pour tous les coups de fusil qu’ils lui ont envoyés. Pauvre Turco ! Il ne dira plus rien maintenant ! Un si fidèle animal, et sans peur, comme un lion ! Les brigands me l’ont tué… »

Une larme roula sur la joue de la vieille.

Elle l’essuya du revers de la main, puis elle continua :

« Mon mari jeta son ballot dans un coin de la cuisine, mangea sa polenta et se coucha.

« Quand je le rejoignis, il dormait comme une souche ; il avait fait quinze lieues.

« Vers quatre heures, je fus réveillée par le chien, qui grognait. Le village semblait encore plongé dans un profond sommeil, dans ce sommeil si calme des jours de fête ; au dehors on n’entendait pas un bruit, sauf quelques coqs qui commençaient à se répondre.

« Je me levai bien doucement, je pris mes sabots à la main et je descendis à la cuisine, où nous avions laissé Turco.

« La queue et les oreilles droites, le museau allongé vers la porte, il grondait d’une voix rauque comme s’il eût senti quelqu’un de suspect rôder autour de la maison !

« Silence, Turco, silence ! » fis-je en me glissant avec précaution le long du mur jusqu’à la fenêtre et je me cachai derrière un vieux manteau accroché à un clou, retenant le chien de la main droite, soulevant lentement le manteau de la main gauche, pour regarder ce qui se passait devant la maison.

« Le cœur me battait ; j’avais de vilains pressentiments.

« Un petit jour gris tombait comme une poussière ; je ne vis rien.

« Et cependant Turco continuait de gronder sourdement et son poil se hérissait.

« Tout à coup il fit un mouvement brusque et il s’élança de toute sa force contre la fenêtre. J’eus toutes les peines du monde à le retenir. Et au même moment j’aperçus deux silhouettes noires qui se glissaient en se baissant derrière la haie du jardin.

« Je reconnus les douaniers.

— Silence, Turco ! criai-je de nouveau au chien en le regardant d’un air de menace, et je l’entraînai avec moi dans l’escalier qui conduit de la cuisine à la chambre.

« Mon mari dormait encore comme un bienheureux.

« — Lève-toi vite, lève-toi, lui dis-je en le secouant… Les douaniers sont autour de la maison. »

« Il ne fit qu’un saut et me demanda si j’avais caché le tabac.

« Je lui répondis :

« — Pas encore. »

« Il me dit :

« — Dépêche-toi d’aller le cacher. »

« Je redescendis dans la cuisine avec Turco, mais il n’y avait plus moyen de le tenir. Il sautait comme un furieux, en aboyant. Il finit par s’échapper.

« Si vous aviez vu avec quelle colère il se jeta contre la porte ; ma parole, on eût dit qu’il était enragé.

« J’appliquai l’œil au trou de la serrure et je vis les deux douaniers qui s’avançaient à pas de loup, avec précaution, pour ne pas faire de bruit.

« Je barricadai la porte avec la lourde table de chêne de la cuisine et je tirai tout doucement le grand verrou.

« — Pourvu que j’aie le temps de cacher le tabac ! » pensais-je.

« Je chargeai le sac sur mon épaule et je courus le porter à la grange, où je le mis sous un tas de paille.

« Pendant ce temps les douaniers, qui avaient entendu le chien aboyer et qui craignaient que mon mari ne vînt au-devant d’eux, car c’est un gaillard à n’avoir pas peur de six hommes, essayaient d’enfoncer la porte, mais ils n’y parvenaient pas.

« Alors ils se mirent à parler. Turco aboyait si furieusement que je ne compris rien à ce qu’ils disaient.

« Comme je ne répondais pas, l’idée leur vint qu’il n’y avait peut-être personne, et ils crurent qu’ils pouvaient se risquer par la fenêtre.

« L’un d’eux, d’un coup de coude, enfonça un carreau ; puis, passant le bras à l’intérieur, il poussa l’espagnolette et ouvrit la fenêtre.

« Turco, au milieu de la cuisine, les yeux flamboyants, la gueule ouverte, attendait.

« Dès qu’il vit une issue, il prit son élan et sauta à travers la croisée au cou du premier douanier.

« L’homme et le chien roulèrent à terre, l’un criant, l’autre muet, mordant son adversaire avec fureur, essayant de l’étrangler. L’homme était blanc comme un mort, ses mains crispées s’efforçaient en vain de repousser le chien, dont le museau était maintenant rouge de sang. Les autres douaniers accoururent le revolver au poing ; mais ils n’osaient tirer, de peur d’atteindre leur camarade en même temps que le chien.

« Une bataille terrible s’engagea entre ces hommes et Turco. Ah ! signor, si vous aviez été là, vous auriez crié bravo, tellement il était beau ! Il avait lâché son premier adversaire, qui était étendu, tout raide, sur le sol, et il s’était retourné contre les autres douaniers. Il les mordait, déchirait leurs vêtements, sautant de l’un à l’autre, bondissant avec l’agilité d’un tigre et la frénésie d’un démon. Ils tirèrent plusieurs fois sur lui sans l’atteindre ; on eût dit qu’il était ensorcelé.

« Enfin ils prirent leurs sabres, et, cette fois, comme Turco ne reculait pas, qu’il redoublait ses furieuses attaques, ils le transpercèrent de plusieurs coups à la fois.

« Mon homme était descendu dans la cuisine. »

« Il me dit :

« — As-tu caché le tabac ? »

« Je lui répondis :

« — Oui. »

« — C’est bien, fit-il. Adieu, je me sauve avant qu’ils entrent. Ne manque pas d’aller demain raconter à Luigi Cervi ce qui est arrivé, et préviens les camarades, ils te donneront de mes nouvelles. »

« Il sortit par la petite porte de la grange, et je montai au grenier pour le suivre à travers la lucarne. Il se coula le long d’une haie et atteignit les vignes, où il disparut. Une fois dans les vignes, il était dans la montagne…

« Quand je revins dans la cuisine, les douaniers y étaient, bouleversant tout, fouillant tout, brisant tout comme s’ils étaient ivres.

« L’un d’eux, dont le pantalon était déchiré et le genou saignait, m’empoigna à la gorge, et me poussant contre le mur s’écria :

« — Ah ! c’est toi, sorcière, qui as lâché le chien contre nous… »

« Je crus qu’il allait m’étrangler. Je n’avais plus de souffle ; mes yeux tournaient.

« Ses camarades l’arrêtèrent.

« — Où est ton mari ? » me demandèrent-ils.

« Je leur répondis :

« — Mon mari n’est pas ici.

« — Tu mens !

« — Fouillez la maison. »

« Ils allèrent partout, dans tous les coins, à la cave, au galetas, dans l’écurie, dans la grange.

« Ils avaient ouvert la porte de la cuisine ; je sortis pour voir ce qu’ils avaient fait de Turco.

« Hélas ! le pauvre chien était étendu sans vie, le cou à moitié coupé, la gueule salie d’une écume sanglante, à quelques pas de la fenêtre qu’il avait défendue. De le voir ainsi, cela me creva le cœur.

« Je pleurai comme si j’avais perdu mon enfant.

« Les douaniers, n’ayant rien trouvé, étaient revenus.

« Ils me dirent :

« — Ton mari a filé !… c’est un malin, mais nous le rattraperons… Sorcière, dis-nous où est le sac… le sac de tabac qu’il a apporté hier soir ? »

« Je leur répondis :

« — Il l’aura remporté, puisque vous ne l’avez vu nulle part. »

« Ils voulurent m’intimider par des menaces, faire semblant de m’arrêter ; je leur dis :

« — Je sais la loi, vous ne me pouvez rien faire sans preuve… « Vous n’en avez pas… Allez-vous-en… »

« Ils furent bien obligés de me laisser tranquille.

« Et ils sortirent en maugréant.

« — Ton mari me payera tout ça ! » me dit le plus vieux en me mettant le poing sous le nez.

« Je remontai à ma lucarne et je les suivis longtemps, longtemps, jusqu’à ce qu’ils eussent disparu.

« À la nuit, j’enterrai au fond du jardin notre pauvre Turco et je plantai quelques fleurs sur sa tombe.

« J’étais bien triste ; je pleurai une partie de la nuit, et sans cesse je me disais :

« — Si pourtant ils attrapent ton homme, que deviendras-tu et que deviendra-t-il ? »

« Le lendemain, à la pointe du jour, j’étais de nouveau en vedette au grenier. La plaine était silencieuse et vide ; tout était immobile dans la montagne.

« Quand le bateau passa, je le pris pour aller à Lenno, chez Luigi Cervi.

« Ce Luigi est un gros négociant fort riche, dont la fortune a été faite par les contrebandiers. Il m’écouta d’un air très contrarié et me dit ces seuls mots :

« — Tâchez que votre homme ne se fasse pas pincer ! »

« Puis il me congédia.

« Près de sa maison, je rencontrai quelques compagnons de mon mari, qui savaient déjà la nouvelle et qui me dirent de bonnes paroles.

« J’ai dû coucher à Lenno, car le bateau ne revient pas dans la même journée. Encore dix minutes, et je serai de retour à Dongo… C’est la pointe qui est là, devant nous… Ah ! santissima Maria ! j’ai froid au cœur, et il me semble que mes yeux se brouillent… Vous ne voyez rien, signor ? »

Je pris ma lorgnette, mais je n’osai pas dire à la vieille que j’apercevais, au milieu d’un grand concours de monde, des douaniers en armes qui avaient l’air de garder un prisonnier.

Le bateau se rapprochait de plus en plus des rives, vers lesquelles il envoyait de larges nappes d’eau bleue frangée de dentelles d’écume.

On distinguait maintenant à l’œil nu les maisons du village avec leurs treilles vertes, le couvent des Dominicains à l’entrée de la vallée, l’auberge avec son enseigne rouge, le petit débarcadère au pont de bois branlant posé sur des chevalets, et la foule endimanchée qui faisait cercle autour de deux douaniers entre lesquels se tenait un homme dont les mains étaient attachées.

La vieille s’était levée toute droite : elle regardait avec la fixité d’une hallucinée ; puis, tout à coup, elle devint pâle comme un linge, articula un nom d’une voix étouffée, – le nom de son mari sans doute, – et se laissa retomber sur le banc.

Le bateau abordait, on jetait les cordes ; tout le monde était occupé à suivre la manœuvre et à voir ce qui se passait à terre. Personne, excepté moi, n’avait remarqué l’émotion de la vieille.

Beaucoup de gens descendirent. Dès que la petite passerelle fut libre, les deux douaniers emboîtèrent le pas derrière leur prisonnier et montèrent sur le bateau.

L’homme qu’ils conduisaient à Gravedona, où les prisons sont autrement solides qu’à Dongo, était un grand diable au teint pâle, aux yeux et aux cheveux noirs, à la barbe dure et frisée comme du crin, au cou maigre dont les muscles saillaient ; la peau de son visage était comme collée sur ses os et creusée de rides profondes : une véritable figure d’affamé. Il était vêtu d’une veste couleur olive, jaunie par les pluies, mangée par le soleil ; son pantalon de velours à côtes était couvert de boue et déchiré en plusieurs endroits.

Son apparition excita un vif mouvement de curiosité parmi les passagers, qui s’interrogèrent, se demandant si on le connaissait, si on savait pourquoi il avait été arrêté.

La vieille, à côté de laquelle j’étais resté, détourna vivement la tête et regarda d’un autre côté.

Comme le banc était libre près d’elle, les douaniers vinrent s’y asseoir avec leur prisonnier, qu’ils mirent au milieu d’eux.

Le bateau avait repris sa marche, côtoyant des bords très plats, marécageux, couverts d’oseraies aux longues tiges argentées, coupés de ruisseaux et de canaux formant l’embouchure de la Dongo.

Le prisonnier avait rabattu son large chapeau de feutre sur ses yeux, il semblait dormir.

Un des douaniers dit à son compagnon :

« J’ai soif, et toi, Pietro ? »

Pietro, qui était près de la vieille, répondit :

« Et moi donc ! après toute la poussière que nous avons avalée ! »

L’autre reprit :

« Eh bien, va boire le premier, tandis que je le garde ; moi, j’irai après.

— Je te ferai apporter un verre.

— Bien, va. »

Pietro se leva et descendit dans la cabine.

Deux minutes plus tard, une grosse sommelière aux manches retroussées arriva avec un grand verre de vin rouge qui tremblait sur une assiette.

Elle le présenta au douanier, qui glissa son fusil sous le banc afin d’avoir les mains libres pour boire à son aise.

Comme il lapait son vin à petits coups, en passant sa langue sur sa moustache, et qu’il avait entamé un bout de conversation avec une jeune voisine, la vieille, qui méditait son plan depuis Dongo, tira vivement de sa poche un couteau ouvert, coupa les cordes qui liaient les mains de son mari, et lui dit en lui montrant le rivage, qui n’était qu’à une centaine de brasses :

« Felipo, par la Madone, sauve-toi ! »

Le contrebandier jeta un rapide regard autour de lui, et, ramassant toutes ses forces, d’un bond il sauta par-dessus le parapet dans le lac.

Son gardien vit le mouvement trop tard. Il demeura un moment stupide, comme pétrifié, tenant son verre d’une main et l’assiette de l’autre.

Cependant il se ravisa, et, jetant les objets qui l’embarrassaient, il se baissa rapidement pour ramasser son fusil. Une balle bien dirigée pouvait encore atteindre le fugitif.

Mais la vieille veillait.

Au moment où le douanier se pencha, elle le poussa de toutes ses forces, il perdit l’équilibre et roula sur le pont. Pour le maintenir à terre, elle se rua sur lui, l’étreignant à la gorge.

« Pietro ! à moi, au se… se… cours ! » hurlait le douanier.

Pietro ne pouvait pas l’entendre, et personne parmi les passagers ne voulait prendre parti contre une femme. Du reste, tout le monde était occupé à suivre le fugitif, qui nageait comme un désespéré et dont les chances de salut augmentaient à chaque seconde.

Enfin, Pietro arriva, appelé par les gens du bateau.

Il se jeta sur la vieille, eut mille peines à débarrasser son camarade, et, tandis que celui-ci la maintenait, il déchargea rapidement son fusil contre le fugitif, qui lui répondit par un geste ironique. Il venait de prendre pied sur la rive : il était sauvé !

Le malheureux douanier fit une si drôle de grimace que nous nous mîmes tous à rire.

La vieille, dépeignée, son bonnet dans le dos, les grandes manches de sa chemise déchirées, riait aussi, prise d’un fol accès de joie.

Quand elle vit son mari disparaître derrière les gros bouquets d’osier, sur la plage déserte, elle frappa des mains et dansa ; mais les deux douaniers mirent fin à ses démonstrations joyeuses, en la prenant brusquement chacun par un bras et en lui disant des mots grossiers. Puis ils la forcèrent de s’asseoir, et, ayant renoué les tronçons de la corde qui avait servi pour son mari, ils lui attachèrent les poignets.

Douce maintenant comme une brebis, elle les laissait faire en leur disant :

« Tout ce que vous voudrez… ça m’est égal… Il est sauvé !… Il serait mort dans vos abominables prisons où il n’y a pas d’air… Tout ce que vous voudrez, ça m’est égal ! »

Et elle riait, elle riait, se moquant des deux douaniers, qui la ligotaient en jurant et en serrant si fort la corde que le sang giclait de ses mains.

VI

L’ENGADINE

Le lendemain matin, en ouvrant ma fenêtre, j’avais au-dessus de moi un joli ciel d’un bleu tendre, un ciel de lit plissé de petits nuages couleur satin clair, et, au-dessous de moi, un jardin à kiosques et à charmilles, tout vivant de belles fleurs, de roses rouges, de roses roses. Dans le bassin d’un jet d’eau aux reflets bleus, le soleil trempait sa chevelure d’or.

Devant l’hôtel, la diligence fédérale attendait, attelée de ses cinq robustes chevaux de montagne, qui contrastaient avec les haridelles italiennes qui m’avaient si lentement voituré la veille.

En débarquant, à l’extrémité du lac, à Collico, j’avais loué un antique cabriolet qui m’avait conduit cahin-caha jusqu’à Chiavenna, où j’étais arrivé vers minuit et où j’avais couché.

On ne s’arrête pas longtemps à Chiavenna ; c’est une simple halte sur la route de Collico à Saint-Moritz ou de Coire à Milan. Au moment de partir, le maître d’hôtel, en homme poli, vint nous souhaiter un bon voyage. Pour un maître d’hôtel, c’était un bon maître d’hôtel, joufflu, pansu, rasé, luisant. Ses cheveux roux frisaient sous sa calotte de drap noir, et ses grandes oreilles ressemblaient à de petites ailes ; il avait les yeux bruns, d’un ton noisette, à fleur de tête, un nez en oignon, une bouche en cerise, un menton en galoche, des favoris en côtelettes. Cravaté et gileté de blanc, la chaîne d’or à breloques, le veston bleu marine et le pantalon à carreaux. Quel salut il nous fit, le corps plié en deux, les jambes serrées, les lèvres en cœur, sa calotte à la main ! On eût dit qu’il saluait au passage toute une descendance de têtes couronnées. Son ventre majestueux en craqua.

Quand la diligence tourna au coin de la rue, il était encore sur le perron de son hôtel, penché en avant, dans une attitude à la fois humble et digne, avec le même sourire sur sa bouche entr’ouverte.

La route suit la vallée de Bregaglia, emprisonnée dans des montagnes sombres ; quelques-unes, striées de neige, semblent veinées de marbre ; à leur pied, la vigne court en festons, et des maïs aux hautes tiges secouent, comme des chevelures blondes, leurs filaments soyeux.

Nous traversons le cours d’eau qui sépare l’Italie de la Suisse ; pendant la nuit, pour empêcher les voitures de passer, on tend une chaîne sur le pont.

La première chose qui frappe nos yeux en rentrant sur le territoire helvétique, c’est une école.

Entre les deux pays, la vraie borne-frontière, c’est l’école : et pour la Suisse, l’école est aussi la vraie forteresse[1].

De tous côtés, on ne voit que des cimes dénudées, caduques, bizarres, ébranlées par les tourmentes, déchiquetées par les pluies, des pics où sont accrochées des bandes de neige pareilles à des lambeaux de toile, des aiguilles, des clochetons de pierre, des monolithes brisés, de hauts pans de mur qui s’effondrent comme des ruines. Enfin, nous voici au point culminant de la vallée, sur le haut plateau de la Maloja, au milieu d’un cirque de montagnes dentelées, qui se ramifient d’une façon bizarre.

Voici les bords désolés du lac de Sils, dans lequel tombe avec fracas le torrent qui descend du glacier de Fedoz. Du 15 décembre au 15 mai, une épaisse couche de glace recouvrait le petit lac alpestre. En 1799, les Français le traversèrent avec toute leur artillerie.

Du Piz della Margna, on voit la Haute-Engadine dans toute sa longueur, avec son collier de lacs tristes, tachés de l’ombre noire des mélèzes, ses pyramides de neige, ses glaciers qui font rêver de paysages polaires, ses montagnes si biscornues de formes et si différentes de couleurs, pointues comme des stylets, découpées en scie ou pareilles à des dômes effondrés. Ces paysages de l’Engadine ne ressemblent en rien aux paysages ordinaires de la Suisse classique. Ils ont une beauté rude et sauvage, d’une mélancolie qui étonne et ne plaît pas du premier coup ; mais, quand on s’est familiarisé avec cette nature étrange, avec les contours heurtés de ses montagnes, la dure raideur de ses pics, les déserts pâles de ses glaciers, on lui trouve une âpre poésie, et l’on se sent remué par des sensations fortes.

Il y a vingt ans, cette longue vallée – une des plus hautes de l’Europe – était solitaire et insoupçonnée.

Privée de voies de communication, elle était restée comme séparée du reste du monde. Et aujourd’hui encore, pour tous ceux qui croient que la Suisse ne se compose que de l’Oberland et du lac de Lucerne, c’est un pays absolument neuf et écarté des grandes routes, et qu’ils auront la joie de découvrir.

Malgré les touristes qui s’y portent maintenant, l’Engadine a conservé l’originalité de ses mœurs, de son langage, de sa nature. Vers 1850, elle rappelait encore les vallées de l’ancienne Helvétie, avec leurs animaux sauvages disparus. Les grands cerfs fauves aux gigantesques ramures bramaient au bord de ses lacs silencieux ; les bouquetins erraient sur ses rochers enneigés ; les ours se tenaient en sentinelle à l’entrée de ses gorges profondes. S’il y a encore des chamois, des ours, des marmottes et des aigles, les cerfs, les bouquetins, ne sont plus que dans le souvenir des vieux chasseurs ; et ce qui est autrement regrettable, ce sont les forêts qui disparaissent aussi, la décadence de l’arbre précédant celle de l’homme. Quand le bois manquera au foyer, il n’y aura plus de foyer ; et quand le bois ne protégera plus le village contre l’avalanche, que deviendra le village ?

Sils-Maria, devant lequel nous passons sans nous arrêter, est l’endroit culminant de la vallée (dix-huit cent onze mètres). Un cerisier conservé dans un jardin comme un arbre rare y produit quelquefois des fruits.

La route se déroule à travers de mornes marécages où dorment de grandes flaques miroitantes, gardées par des roseaux et des joncs qui entrecroisent leurs sabres recourbés et leurs lances.

Dans le lointain une tache bleue grandit.

Et, entre les branches décoratives des mélèzes, on aperçoit les toits d’un village, des petites maisons espiègles qui ont l’air de se rouler dans l’herbe, comme des agneaux blancs à tête noire.

C’est Silvaplana, au bord de son lac immobile enfermé dans des montagnes creusées en coupe d’émeraude gigantesque.

À Silvaplana, le pays change. Il verdoie, il se peuple, il s’anime. On rencontre des touristes, le voile bleu autour du chapeau, en culottes et en bas de laine, l’alpenstock à la main. On entend des grelots qui sonnent, des cochers qui jurent et des chiens qui aboient. Près d’un pont, plantées au fil de l’eau, des femmes enturbannées de fichus blancs, bronzées comme des Arabes, lavent du linge.

Un autre joli lac, dans lequel s’avancent des promontoires plantés de pins, d’arolles et de mélèzes, découpant des silhouettes d’îles, étend, le long de la route, sa grande nappe d’eau vert pâle, toute pailletée de lumière.

Au delà de Campfer, aux maisons assises en rond sur les bords d’un troisième petit lac, on tombe au milieu d’une animation extraordinaire. Toute la société cosmopolite de Saint-Moritz est là, se promenant, marchant, courant, en partie de montagne, en excursion de l’après-midi. Le joli lac de Campfer, avec ses bords ombragés, ses reposoirs si bien cachés sous le couvert des branches, son chalet-restaurant, de la terrasse duquel on embrasse toute la vallée, est le but préféré de ces promenades, et il serait difficile de trouver aussi près de Saint-Moritz un site plus intéressant.

Bientôt de grandes façades, trouées de centaines de fenêtres, se montrent dans l’encadrement sévère et grandiose des montagnes et des glaciers.

C’est Saint-Moritz-les-Bains.

Ici, toutes les maisons sont des hôtels ; et comme tous les hôtels sont de petits palais, nous ne descendons pas de la diligence ; nous allons un peu plus loin et un peu plus haut, à Saint-Moritz-le-Village, dont la situation est bien plus belle. On est au sommet de la colline, dont les pentes tombent dans un joli lac frais et vert comme une pelouse. Le regard plane jusqu’au delà de Sils, sur toute la longue vallée, avec ses montagnes crénelées ainsi que des remparts, ses lacs égrenés en grosses perles vertes, et ses glaciers, qui mettent dans les profondeurs azurées de l’horizon la blancheur neigeuse de leurs entassements.

 

Le lendemain, à six heures, les clochettes des chèvres me réveillèrent.

Je descendis le petit sentier qui court en zigzags jusque dans la vallée.

Les lavandières, déjà à leurs battoirs, lavaient, en chantant, dans l’onde purifiante du lac, le linge sale de Messieurs les étrangers. Les boutiques, les échoppes qui mettent une rue de foire, entre le village et les Bains, s’ouvraient les unes après les autres. Un grand escogriffe d’Anglais, au teint couleur de viande saignante, la serviette nouée autour du cou, la figure nageant dans une mousse blanche, achevait de se faire raser chez le perruquier du coin, tandis que des Allemands achetaient des cols et des manchettes en papier.

Dans l’intérieur du Curhaus, l’animation est grande aussi.

Des jeunes filles d’une pâleur de cire, des jeunes femmes aux joues chlorotiques, flasques comme un linge mouillé, les épaules rétrécies et cachées sous des châles de laine, les yeux creusés et entourés d’un halo bleu, l’expression découragée et mourante, sont groupées autour d’un gros Suisse en habit noir qui tient le manche d’une pompe et qui distribue l’eau ferrugineuse avec une parcimonie tout helvétique. Les buveuses, le corps penché, vident à petits traits leurs verres de couleurs, ornés de leurs noms et quelquefois d’une devise. Il y a des buveuses qui se servent d’un tube de verre, pour préserver leurs dents contre les altérations du fer, ou qui font chauffer leur eau au bain-marie. Le verre vidé est rendu et remis dans son casier ; et d’autres buveurs et buveuses se présentent, en bourdonnant essaim, et le gros Suisse en habit noir agite de nouveau le manche de sa pompe, de l’air muet et grave d’un homme qui remplit un sacerdoce. Derrière brillent les lunettes d’or de deux ou trois médecins allemands, la barbe blonde en éventail, soyeuse et parfumée, la redingote à larges revers, le gilet en cœur, avec les deux chaînes, l’une pour la montre et l’autre pour le thermomètre ou le porte-crayon.

Les bains sont à l’extrémité du bâtiment, au bout d’un couloir qui se prolonge comme un interminable tunnel. Comparée à celle des autres stations balnéaires, rien n’est plus simple et plus primitif que leur installation. Les baignoires sont en bois d’arolle ; on les referme sur vous à l’aide d’un couvercle, de sorte que vous avez l’air d’être enfermé dans un cercueil.

Mais, l’impression funèbre une fois dissipée, vous vous trouvez délicieusement couché dans cette bière, et jamais vous ne vous êtes senti plus jeune et plus vivant ; enveloppé dans les caresses glissantes et fluides de cette eau tiède, doucement chatouillé par les petites bulles de gaz pétillantes qui courent le long du corps, il vous semble que vous nagez dans du vin de Champagne.

En Suisse, il n’est pas une source minérale qui n’ait déjà été célèbre dans l’antiquité ou au moyen âge. Au septième siècle, Saint-Moritz était un lieu de pèlerinage très connu ; les mauvaises routes et les sentiers difficiles rendaient le voyage d’autant plus méritoire, et les pieux pèlerins y trouvaient à la fois la santé de leur corps et le salut de leur âme.

En 1854, une société financière afferma la source pour cinquante ans, et opéra de vrais miracles ; elle fit sortir de terre des hôtels grandioses, qui, du 15 juin au 15 septembre, logent environ dix mille baigneurs. Le Curhaus, qui n’avait primitivement que vingt-sept chambres, en a trois cents aujourd’hui.

Les historiens nous disent que les premiers habitants de la Haute-Engadine furent des Étrusques et des Latins chassés d’Italie par les Gaulois et les Carthaginois et venus se réfugier dans ces altitudes cachées. Quoi qu’il en soit de ces origines, la langue parlée dans le pays est le « latin » ou « romanche », dialecte néo-latin, composé de mots étrusques, celtes et romains.

L’Engadine, conquise par les légions romaines quelques années avant Jésus-Christ, resta soumise à Rome pendant plus de cinq cents ans. Les soldats romains introduisirent le christianisme dans ces vallées perdues, construisirent des voies de communication et plantèrent la vigne sur les coteaux de la Basse-Engadine.

Après la chute de l’empire, les Engadinois tombèrent sous le domination franque et longobarde, puis sous celle des ducs de Souabe ; mais le sang ne se mélangea pas ; le type resta italien : cheveux noirs, œil vif, visage mobile, traits expressifs, taille souple.

 

Crânement posé sur la crête de la montagne, avec son mélange de chalets de bois et de maisons de pierres, le village de Saint-Moritz a quelque chose d’original et de fier qui attire et qui plaît. Il domine la vallée jetée à ses pieds avec ses hôtels blancs, ses jolis lacs encadrés de prairies et de mélèzes, ses montagnes aux découpures bizarres et ses glaciers aux longues chapes d’argent étincelantes au soleil. Abrité contre les vents du nord, trop élevé (dix-huit cent cinquante-six mètres) pour être atteint par les vents de la plaine, assez éloigné du lac pour être hors d’atteinte de ses brouillards, Saint-Moritz-le-Village est une station climatérique recommandée en hiver à ceux qui sont malades de la poitrine.

On me dit que je puis encore atteindre dans la soirée Pontresina, point central des excursions alpestres dans la Haute-Engadine, rendez-vous des touristes et des ascensionnistes des deux mondes, station aussi célèbre que celle de Chamounix et de Zermatt.

Je traverse le village en montant par une rue étroite où l’on ferre des chevaux ; la forge, dans une espèce de cave, est illuminée de lueurs rouges, au milieu desquelles un grand forgeron noir se dresse comme un cyclope. À côté, sous un hangar, tout un troupeau de voitures, boiteuses et éclopées, tatouées d’étiquettes d’hôtels. Plus loin, des paysannes sont arrêtées devant la vitrine d’un photographe.

Tout au haut de la colline, dominant les deux vallées, est plantée une vieille église branlante, à tour penchée, ruine légendaire que les pluies émiettent et que les hirondelles couronnent de leur vol. On découvre à perte de vue des montagnes blanches et des montagnes noires, des lacs luisants comme de gros morceaux de verre et des villages qui ressemblent à de petits tas de cailloux, au bord d’une rivière ou d’une route.

Je prends, à gauche, un sentier qui descend allègrement la pente raide de la vallée, sur un gazon velouté et frais, tandis que les voitures et les équipages disparaissent sur la grande route, au milieu des tourbillons de poussière.

Oh ! le plaisir de voyager à pied, d’aller, sac au dos, alpenstock à la main, par le plus court chemin qui s’ouvre devant vous et qui semble, tout exprès pour votre passage, s’être paré de fleurs nouvelles ! Aller à pied, c’est aller au gré de son caprice, de sa fantaisie, ne dépendre de personne, être son seul et unique maître, – être tout à la fois son cheval, son postillon et sa voiture, courir aussi librement que l’air et le vent. C’est un vagabondage délicieux et qui vous remplit la tête d’idées, quand le pays est joli, quand les pierres ne sont pas trop dures, et quand les ruisseaux jasent à côté de vous comme pour vous tenir compagnie. Si vous saviez ce qu’il y a d’histoires charmantes dans les confidences babillardes des petits ruisseaux qui traversent les villages ! Les flots clairs des ruisseaux sont des yeux qui voient tout et des miroirs où tout se reflète.

Des faucheurs, les uns en camisole grise à capuchon, les autres recouverts d’une peau de mouton ou de chèvre, sont comme suspendus dans les rochers qui emprisonnent la vallée. Avec ma jumelle, je les vois, penchés sur le précipice, fauchant quelques touffes d’herbe là où les chèvres elles-mêmes ne pourraient pas grimper. Le faucheur est un type à part dans ce monde des Alpes, si pittoresque et si curieux. Comme le chasseur de chamois et le chasseur de plantes, il est habitué à tous les périls de la montagne, il brave la mort dix fois en un jour. La veille de l’ouverture du fauchage, fixée par un décret spécial, il prend congé, peut-être pour la dernière fois, de sa femme et de ses enfants. Sa faux sur l’épaule, armé de son bâton ferré, muni de ses crampons, un drap ou un filet roulé sur son sac, il part à minuit, afin que l’aube le trouve à la besogne. Pendant les deux mois de la fenaison, il ne redescend au village que trois ou quatre fois, pour renouveler son linge et ses provisions.

Dans ces solitudes escarpées qui ne semblent accessibles qu’aux chamois et aux aigles, la vie de l’homme est si exposée, les accidents sont si fréquents, qu’une loi défend qu’il y ait plus d’un faucheur par famille. Une pierre roulante, une tempête de neige, un vertige, il n’en faut pas plus pour faire une victime. À ce dur et périlleux métier, un faucheur des Alpes gagne de trois à cinq francs par jour, nourriture non comprise. Et lorsque les chalets sont trop éloignés, c’est sous un rocher en saillie qu’il cherche un gîte et passe la nuit.

Une fois sec, le foin sauvage est précieusement recueilli dans un filet ou un drap, et transporté plus bas, où on en fait une meule, qu’on charge de grosses pierres. L’hiver, quand tout est couvert de neige, le faucheur remonte les parois à pic de la montagne, en portant son petit traîneau sur les épaules. Il le charge de foin, s’assied sur le devant et redescend avec la rapidité d’une flèche. Souvent, derrière lui, la neige amollie par le vent chaud qui souffle sur les hauteurs, se détache en avalanche et l’engloutit avant qu’il ait atteint la vallée.

 

Laissant à gauche les jolies petites maisons de Célérina, couchées dans des pâturages verts, comme un troupeau de génisses blanches, j’arrive en vingt minutes à Samaden, chef-lieu de la Haute-Engadine, station d’été et d’hiver, avec ses beaux hôtels devant lesquels stationnent une foule de voitures groupées autour d’une grosse diligence jaune, comme des petites-filles autour de leur vieille grand’mère.

Au centre de la vallée, sur la route de la Valteline qui passe par le col du Bernina, dont on voit briller au loin les énormes coupoles de neige, Samaden est un beau et grand village, bien bâti, qui a plutôt l’air d’un bourg aristocratique, avec ses maisons d’aspect opulent, aux grilles en fer forgé, ses volets verts, ses fenêtres aux vitres bombées, ses balcons abrités de toiles et garnis de fleurs. Quelques petits jardins – oh ! bien petits ! – déroulent leur parterre en mouchoir de poche devant des habitations tout à fait privilégiées. Des abris en planches protègent les légumes contre les fraîcheurs glacées des nuits. Au mois d’août, il n’est pas rare de voir la neige tomber. Quelle culture résisterait à ces brusques surprises ? On a même renoncé à celle de l’avoine.

À Samaden, vous trouvez la vieille maison engadinoise, d’un style sévère, d’une architecture bizarre, vraie maison de guerre aux murs épais de forteresse, aux fenêtres allongées en meurtrières, à la porte en voûte, formant un vestibule étroit et sombre comme une poterne. Le logis, la grange et l’étable sont abrités derrière les mêmes murs, contre le même ennemi, le terrible hiver, qui commence son siège au mois d’octobre et ne le lève qu’au mois de juin. Un grand poêle de faïence montant jusqu’au plafond chauffe la chambre commune, où vit la famille, au milieu des portraits des ancêtres, qui se détachent dans leurs cadres noirs, sur les beaux lambris de mélèze ou d’arolle aux tons luisants et rouges de vieil acajou. Derrière le poêle, un escalier conduit à une sorte de cachette dissimulée par de petits rideaux, sorte de grand lit breton suspendu comme une cage, et où, pendant les froids rigoureux, le mari et la femme se glissent et se blottissent, se pelotonnent et se réchauffent, pareils à deux marmottes. La cuisine, à l’énorme cheminée entrecroisée de perches auxquelles sont suspendues des choses appétissantes et joyeuses, des victuailles fumées, des saucissons, des jambons, des pans de lard, est noire comme une caverne que l’âtre illumine à l’heure des repas.

Je m’attarde en visitant plusieurs de ces vieilles maisons vénérables que l’on me montre avec une bonhomie charmante.

« Hélas ! me dit une bonne mère, nous sommes bien rarement réunis tous ensemble… Mon mari est mort. J’ai quatre fils ; l’aîné est à Paris, le cadet à Lugano, les deux autres sont guides en été, et en hiver garçons de café à Milan.

Il se fait tard. Il est temps de partir si je veux gagner mon étape. Déjà quelques points de la vallée sont noyés d’ombre, le soleil se retire et descend de l’autre côté, vers les plaines italiennes.

 

De Samaden à Pontresina, le chemin court dans le pli de la vallée, à travers le velours vert des prairies et sous le dôme obscur des forêts, sans rencontrer une seule habitation. Les villages de la Haute-Engadine isolés, séparés les uns des autres, forment un petit monde à part, semblent n’avoir aucun lien entre eux. On sort de Célérina, on tombe dans la solitude ; on quitte Saint-Moritz, plus trace de demeure humaine ; à dix minutes de Samaden, on est en plein désert. Et nulle culture, nulle industrie. Un grand silence, qui n’est troublé que par le passage des voitures de touristes et des diligences fédérales. Dans la Haute-Engadine, la maison a peur, elle ne s’écarte pas, elle a trop souvent besoin du voisin, elle ne se sent en sécurité qu’à l’ombre des deux églises du village : l’une pour les vivants, l’autre pour les morts. Le joli chalet noyé dans les feuilles, la maisonnette perdue sous les arbres, le doux logis isolé et intime, caché derrière la haie odorante, est inconnu dans ce pays sévère et grave, d’une tristesse grandiose, enfermé dans les froides murailles de ses glaciers.

La route ondule, rustique ou sauvage, à travers de grands espaces vides, entre deux ruisseaux qui coulent avec lenteur sur un lit de cailloux, en agitant de longues herbes, qui semblent vivantes. Puis elle traverse un petit bois où ne remue pas une aile, où ne s’entend pas un cri. La pie elle-même, la pie familière et curieuse, a déserté les vallées de la Haute-Engadine.

Mais quel magnifique panorama j’ai devant moi ! Le Bernina, avec sa cuirasse étincelante et son grand panache blanc, semble commander une armée colossale de glaciers casqués d’argent, prête à descendre et à fondre dans la vallée.

La nuit tombait, fine comme une poussière, une neige noire tamisée, une neige faite d’ombre ; et la mélancolie du paysage, la grande solitude nocturne de ces hautes régions inconnues avait un charme inquiétant et profond. Je ne sais pourquoi je me figurais ne plus être en Suisse, mais dans un pays voisin du pôle, en Suède ou en Norvège. Au pied de ces montagnes pelées, je cherchais les fiords sauvages éclairés par la lune.

Rien ne peut rendre, à la nuit tombante, la gravité profonde de ces paysages de la Haute-Engadine : la longue route déserte, toute grise aux reflets du ciel étoilé, déroulée en interminable ruban au fond de la vallée ; les montagnes sans arbres, éventrées comme d’anciens cratères, dressées en arêtes surplombantes ; les lacs dormants au milieu des pâturages, derrière leurs rideaux déchirés d’arolles et de mélèzes, luisants comme des gouttes de vif-argent ; et, à l’horizon, les immenses glaciers se pressant de toutes parts et débordant, pareils aux nappes d’écume d’une mer figée par le froid.

La route monte. Du lointain arrive un bruit sourd, le grondement d’un torrent. On traverse encore un bouquet de bois, puis, à sa sortie, le superbe amphithéâtre des glaciers se montre de nouveau, dominé par une pointe toute blanche qui brille comme une opale. Sur la colline, mille petites lumières m’indiquent que je suis enfin à Pontresina. Je croyais que je n’y arriverais jamais ; la nuit ne vous trompe nulle part davantage que dans la montagne : à mesure qu’on avance vers le but, il semble qu’il s’éloigne.

Les rues de Pontresina sont à peu près aussi animées le soir que le voisinage du Père-Lachaise. Je dus cogner à deux ou trois portes afin de me renseigner sur la direction à suivre pour trouver l’hôtel.

En sortant du village, je fus de nouveau en pleine montagne. Le chemin s’enfonçait, au loin, dans la vallée, montant toujours. La lune s’était levée. Elle se découpait dans le ciel sans nuage, uni comme une soie tendue, et des étoiles étincelaient partout, à profusion, non comme des clous d’or, mais jetées, semées en poussière volante, en poussière d’escarboucles et de diamants. À droite, au fond de l’amphithéâtre de montagnes, un immense glacier ressemblait à une cascade gelée ; et, au-dessus, un pic tout blanc se dressait, drapé de neige comme un roi de légende dans son long manteau d’argent.

Courbé sous mon sac, traînant le pied, j’arrive enfin à l’hôtel du Steinbock, où je suis reçu de la manière la plus aimable du monde par les deux maîtresses de l’établissement, deux sœurs au doux sourire, au visage ouvert et bienveillant.

Et le petit voyageur qui arrive seul, sac au dos, sans fracas, qui n’a envoyé ni lettre ni dépêche pour annoncer sa venue, est l’objet des prévenances les plus délicates ; on brosse ses habits, on lui donne de l’eau pour se rafraîchir et se laver, puis on le conduit devant une table copieusement servie, dans une salle à manger qui embaume la bonne cuisine et les bouquets de fleurs.

VII

DANS LES GLACIERS

L’hôtel du Steinbock était plein. On dut me loger dans une maison voisine, près d’une vieille église, gardienne fidèle d’un pauvre petit cimetière où

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre.

Dans la montagne, on se couche tôt, et le sommeil est très réparateur. Le lendemain, à cinq heures, j’ouvrais déjà ma fenêtre et je prenais un bain d’air frais, d’air de montagne, réconfortant et parfumé. Il faisait une de ces claires et douces matinées d’août qui rappellent, dans les hautes zones, le commencement du printemps, le premier sourire de la terre débarrassée de ses langes glacés. Les herbes, qui scintillent de rosée, semblent mouillées d’une averse de perles blanches ; les fleurs des haies, aux couleurs de sang et de lait, répandent des odeurs fortes, des odeurs qui sentent bon les bois et le sauvage ; le ciel est d’un bleu léger, d’un bleu transparent et clair où le soleil qui se lève met de vagues reflets, jette sa fine poussière d’or. Pas une brume. De tous côtés, des pics mouchetés de neige, des glaciers qui ressemblent à des montagnes dormant sous de grandes couvertures blanches. Et un silence profond, un silence religieux, comme dans une église, à l’élévation de l’hostie. Ni une porte qui s’ouvre, ni un chien qui aboie, ni un coq qui crie, ni un oiseau qui chante. Pas un bruit ne trouble la Terre prosternée devant le dieu, le Soleil, rayonnant de gloire, qui va se montrer là-haut, sur son trône de nuages.

Je m’habillai lentement, allant sans cesse de la table de toilette à la croisée ouverte, humant l’air, me plongeant dans les caresses de cet air matinal, en face de ce beau et tranquille paysage. Vers six heures, je descendis. À ce moment, une petite caravane de touristes passa dans le chemin pierreux qui monte tout droit vers la montagne. Ils étaient une dizaine, les hommes en guêtres et en veston gris, les dames également en tenue de campagne, la jupe courte, la taille prise dans une petite veste de coupe militaire, le chapeau de feutre à l’aile relevée et ornée d’une plume noire.

« Où vont-ils ? demandai-je au propriétaire de la maison, qui cirait mes bottines.

— Au Piz Languard.

— C’est loin ?

— Non, quatre heures.

— Mais j’ai le temps d’y aller avant le déjeuner ?

— Parfaitement, le sentier est bon et le temps est beau. »

J’avale prestement une tasse de lait, je remplis ma gourde, et me voilà en route.

La montée, tout de suite, devient dure. Le Piz Languard n’est pas la butte Montmartre, il a trois mille deux cent soixante-six mètres ; la tour Eiffel ne lui irait pas à la cheville ; elle aurait, à ses pieds, l’aspect d’une cage à poulets.

On domine bientôt la vallée, où de minces fumées bleues qui tremblent au soleil, au-dessus des toits, indiquent que le village s’éveille.

Puis on traverse une forêt, on gravit une rampe raide couverte de débris, de décombres, de blocs de pierres, chemin habituel des avalanches, et, par-dessus les cônes sombres des pins, on découvre à gauche, là-bas, bien loin, Saint-Moritz, dont les maisons ressemblent, au bord de son lac, à une bande de canards couchés près d’une mare. On aperçoit aussi Samaden, avec son clocher planté comme un mât. Enfin on arrive à une sorte de plateau où des arolles et des mélèzes étendent les sombres draperies de leurs branches autour d’un chalet que garde un berger bergamesque, sale, sordide, les cheveux longs, la barbe hirsute, les bras et les mollets noirs de fumier. Il faudrait être chassé par un orage, poursuivi par tous les diables déchaînés de la montagne, pour se résigner à entrer là dedans.

Autrefois, il fallait grimper le long d’une crevasse, tandis qu’aujourd’hui le sentier va jusqu’à la cime sans présenter aucun danger.

Enfin, nous y voici, et nous ne sommes pas seuls ; toute la caravane qui m’a précédé est groupée sur un espace d’une quinzaine de mètres, les dames assises sur des blocs de rocher, promenant leurs jumelles ; les hommes debout, appuyés sur leur bâton de montagne, se passant une lunette d’approche en consultant une carte.

Essoufflé, reprenant haleine, je regardais, émerveillé et stupéfait, le panorama splendide que j’avais au-dessous de moi et autour de moi. On a surnommé le Languard le « Rigi de l’Engadine » ; mais combien, de son sommet, la vue est plus originale, plus imposante, plus grandiose, plus pittoresque que du Rigi, où l’on ne voit que des choses connues, des champs bariolés, des forêts vertes, des lacs bleus, des plaines jaunes, des montagnes blanches arrêtées à l’horizon comme une flotte de grands navires à voiles ; tandis qu’ici le spectacle a quelque chose d’imprévu, de sauvagement beau. Il semble qu’on soit monté assez haut dans les nues pour plonger dans une autre planète, une planète en formation, encore à l’époque rudimentaire. À perte de vue, on découvre tout un pays de montagnes de neige et de glace qui se pressent, se heurtent, se poussent, s’enlacent, se croisent, s’entrecroisent, s’ouvrent en vallées, descendent en cascades, s’épandent en lacs et en mers d’écume, roulant leurs vagues gelées et tourmentées jusque dans les lointains perdus de l’horizon, dans la brume mystérieuse du chaos.

Sur ce rocher nu, dressé en récif, nous avions l’air de pauvres petits oiseaux abattus par un coup de vent. Et les sensations qu’on éprouve sont singulières ; elles ont quelque chose d’animal, de très calme, de très doux. Un oubli de ce qui est en bas vous envahit ; peu à peu disparaît de votre pensée le souvenir de la terre ; on n’en voit plus qu’un tout petit bout de rien, du côté de Saint-Moritz, dont les maisons ressemblent à des œufs de fourmis et le lac à une goutte de rosée. Partout ailleurs, la solitude, le désert, rien qui rappelle l’homme. Des champs de neige immenses succèdent à des champs de glace immenses, creusés de sillons, déchirés de larges fissures aux reflets d’aigue-marine et d’opale, des névés immaculés comme des nappes d’autel, et plus loin, à l’arrière-plan, toute l’incomparable féerie des grands glaciers faisant étinceler au soleil leurs coulées de vif-argent, leurs blocs et leurs aiguilles de cristal, leurs pyramides de nacre, leurs portiques et leurs coupoles de marbre.

 

Je m’étais couché sur une grande pierre plate, derrière un rocher qui m’abritait d’un côté contre le vent. Et là, penché sur l’abîme, je surplombais toutes ces gorges et ces précipices ouatés de neige ; j’en suivais les contours, les dédales et les arêtes ; je regardais ces soulèvements et ces effondrements de glaciers, bouleversements d’un monde encore en révolution, et où seuls deux petits lacs brillent comme deux yeux vivants.

Et que de cimes célèbres, de pics farouches, de sommets altiers, de pointes sauvages, d’aiguilles inaccessibles, de glaciers éblouissants poussant leurs remous argentés jusqu’au fond du ciel !

Le Piz Languard est si heureusement situé et sa pyramide s’élève si haut, qu’il domine tous les monts qui l’entourent, sauf le Bernina. Il y a vingt ans, il n’était connu que des bergers et des chasseurs de chamois ; aujourd’hui, sa renommée est universelle, quoique à Paris il n’y ait pas cent Parisiens qui le connaissent.

La descente se fait en une heure.

 

À cinq heures sonnant, le lendemain, j’attendais devant l’hôtel mon guide, le brave Schmidt, avec son piolet sur l’épaule et un paquet de cordes à la main. La voiture attendait aussi, un vieux char à bancs rafistolé Dieu sait comment et tout criblé de taches de boue.

Sur le devant se tenait le cocher, un petit bossu coiffé d’un immense chapeau, fumant un de ces longs cigares italiens en queue de rat. Sa figure aplatie et glabre lui donnait l’air d’un singe rasé.

Je dis à Schmidt :

« Eh bien ! c’est le beau temps ? »

Il regarda le ciel, qu’on voyait tout bleu à travers des trouées de nuages d’argent, il fouilla l’horizon de ses yeux perçants, embusqués sous ses gros sourcils en broussailles, puis, d’un ton assuré, il répondit :

« C’est le beau temps… »

Nous montâmes en voiture.

La matinée était fraîche, le vent du nord soufflait. Autour de nous, tout était blanc, tout était couvert d’une neige unie et brillante comme du satin ; les pointes des montagnes ressemblaient à d’immenses pains de sucre ; et on eût dit que, sur leurs pentes, s’étendaient des bois de camélias en fleur.

Schmidt nous dit qu’avant d’être guide, il était chasseur.

Tandis que le petit bossu suce son long cigare, et essaye de faire trotter son cheval aux côtes en cerceaux, Schmidt nous raconte quelques-unes de ses chasses. Il a tué plus de cent cinquante marmottes dans le voisinage du glacier du Roseg.

Ce n’est pas une chasse facile. Il faut bien connaître la contrée, savoir quels sont les « trous » habités, et, plusieurs jours d’avance, caché à plat ventre derrière une pierre, avoir observé avec une lunette les habitudes de la petite colonie. On construit alors, à quarante ou cinquante pas du terrier, un mur à l’abri duquel on se met à l’affût pendant qu’il fait encore nuit. Les marmottes ne sont paresseuses qu’en hiver, ce qui est naturel, puisqu’elles dorment. En été, elles se lèvent à l’aube.

Le premier jour, la vieille marmotte qui conduit la bande, – chez les marmottes, comme chez le chamois, c’est toujours aux femelles qu’incombent la surveillance et le commandement, – la vieille marmotte, apercevant un tas de pierres qui n’existait pas la veille, soupçonne quelque piège, rebrousse chemin et empêche sa famille de sortir.

Cependant elle s’habitue peu à peu à la vue de ce mur derrière lequel rien ne bouge, et elle se hasarde enfin.

C’est fort joli de la voir mettre le nez à la porte à la pointe du jour ! D’abord, elle ne montre que son museau pointu, sa moustache grisonnante au-dessus de ses longues dents d’un jaune d’or. Elle flaire l’air, elle prend le vent. Puis elle tend l’oreille pour saisir le moindre bruit. Si tout est tranquille, si tout est silencieux de près comme de loin, elle commence par avancer les deux pattes, et elle s’arrête de nouveau pour procéder à une inspection minutieuse des lieux. Ses yeux, d’un noir luisant, à la prunelle ronde comme une perle de jais, sont si perçants qu’ils voient distinctement à plusieurs kilomètres.

La voilà hors de son trou. Elle hésite encore, se dresse sur ses pattes de derrière, puis se retourne.

Toute la bande vient la rejoindre, les jeunes avec une gaieté et une insouciance d’enfants. Elles se glissent entre les rochers, broutent quelques fleurs dont elles sont très friandes, et vont toutes ensemble se grouper sur une grande pierre plate exposée au soleil, à quelques pas de leur terrier. Et là, tandis que les vieilles font bonne garde, les jeunes prennent leurs ébats, sautent, gambadent, cabriolent, se peignent, se grattent, se lèchent : c’est le moment, pour le chasseur, de viser juste, car tout animal blessé est perdu. S’il a le temps de rentrer dans son trou, bonsoir ! Et il ne faut pas bouger ! Dès que la sentinelle aperçoit quelque chose de suspect, elle siffle, et son sifflement est répété par toutes les autres marmottes d’alentour.

Les marmottes vivent par couples ou par familles. Elles ont souvent, comme les renards, deux demeures : une d’été, l’autre d’hiver. La galerie souterraine de l’habitation d’été mesure quelquefois trente pieds. À l’extrémité se trouve une chambre assez spacieuse pour loger une quinzaine d’individus. Cette chambre est toute capitonnée de foin.

Je dis au vieux chasseur :

« On assure que la marmotte, pour transporter sa provision de foin, se couche sur le dos, et qu’une autre la tire par les pattes, comme un cheval tire un chariot, et que c’est pour cela que les marmottes n’ont presque plus de poils sur le dos. »

Schmidt se mit à rire :

« Des histoires ! des histoires !… Les marmottes transportent tout simplement leur foin en le prenant entre leurs dents. Et si elles ont le dos pelé, c’est parce que les galeries qu’elles creusent ne sont pas assez élevées. »

Je demandai encore à notre guide :

« Combien de temps dorment-elles ?

— Six à huit mois. Et savez-vous pourquoi elles n’ont pas besoin de manger ? Un médecin me l’a expliqué. Parce qu’elles ne respirent presque plus. Comme la respiration est en quelque sorte suspendue, l’alimentation n’est plus nécessaire, le corps se refroidit et tombe dans une espèce d’engourdissement. Le sommeil de la marmotte est une mort apparente, une vraie léthargie.

— J’ai entendu dire que les marmottes se nourrissaient, en hiver, de leur graisse.

— Encore des histoires ! J’en ai tué au mois d’avril, elles étaient aussi grasses qu’en automne.

— La graisse est employée comme remède ?

— Dans les montagnes, c’est le remède universel. Avec la graisse des marmottes, on guérit tous les maux : les coliques, la coqueluche, les douleurs. La chair est fumée. »

Je demandai encore à Schmidt :

« Avez-vous pris des marmottes vivantes ?

— Oh ! oui, souvent…

— Et comment les chassiez-vous ?

— De la façon la plus simple du monde… Quand, avec ma lunette, j’avais découvert que les marmottes d’un terrier reposaient au soleil, je m’avançais en rampant derrière les roches jusque tout près du trou… Puis, d’un bond, je sautais à l’entrée du terrier, je le bouchais avec une pierre et je sifflais. Les pauvres bêtes affolées me répondaient par un sifflement perçant, et, voyant leur retraite coupée, se jetaient dans la première fente qu’elles rencontraient. Je choisissais alors ma marmotte, je la serrais avec mon bâton contre le roc, pour l’empêcher de mordre, et, la prenant par les pattes de derrière, je la glissais dans un sac… On chasse aussi la marmotte avec des chiens, mais c’est un procédé presque aussi barbare que celui de creuser les terriers en hiver et de prendre les pauvres bêtes pendant leur sommeil. »

Nous étions arrivés dans le voisinage des maisons du col du Bernina, groupant leurs murs gris, couleur de ruine, autour de deux petits lacs ternes, l’un blanc et l’autre noir.

Le soleil avait fini par percer les nuages qui le cachaient, et l’on voyait, comme à travers les déchirures d’une fumée, son grand disque d’or qui étincelait.

Nous quittâmes notre voiture et gravîmes une longue rampe couverte de neige fraîche. Nous marchions lentement, parfois nous enfoncions jusqu’au ventre.

Au bout d’une heure, nous arrivâmes au lac de la Diavoletzza. La neige avait transformé son bassin en grande vasque de marbre blanc.

Les pâtres des Carpathes appellent ces lacs alpins les « yeux de la terre ». Et ils ont, en effet, une tristesse infinie, une mélancolie profonde. Leur eau glauque vous regarde comme un œil mourant dans lequel se refléteraient toutes les douleurs cachées du monde.

L’existence de ces lacs éphémères indique la dernière zone des glaciers ; à mesure que ceux-ci se retirent, les lacs tarissent et se dessèchent. Au siècle dernier, plus de cent lacs ont disparu ainsi dans le Tyrol.

Nous escaladâmes une nouvelle côte, plus pénible, plus raide. Il était onze heures. Le soleil montait avec nous, escaladant aussi des chaînes de nuages bizarres, entassés çà et là dans le ciel comme des montagnes de neige. Nous avions toutes les peines du monde à avancer. Je suais à grosses gouttes, et plus d’une fois le guide fut obligé de me retirer de la neige où j’étais enfoncé jusqu’au ventre. La sensation est étrange. On dirait qu’on se noie, qu’on disparaît dans un gouffre de ouate.

Enfin, après un redoublement d’efforts, nous voici sur l’arête, d’où nous dominons comme du haut d’un rempart tous les grands glaciers groupés autour du Bernina. Aussi loin que va la vue, tout est blanc, tout est glacé, rien que de la neige, et encore de la neige, et puis d’énormes nappes de glace, une étendue immense de névés, du blanc, toujours du blanc qui se déroule avec le calme d’un steppe sans fin, ou qui s’élève, agité, tourmenté, en grandes volutes, comme les vagues écumantes d’une mer.

La glace emplit les vallées et les gorges, rejaillit contre les rochers dressés en falaise, s’insurge dans ses bassins trop étroits, entrechoque ses flots, rigides et figés.

Avec sa couronne et sa cuirasse de glace, sous son long burnous neigeux, le Bernina a l’air d’un guerrier légendaire, d’un roi géant de conte oriental.

Autour de lui, les cimes inférieures frissonnent dans leurs robes de neige, sous leurs valenciennes légères ; elles semblent blotties dans des blancheurs molles d’hermine, dans des douceurs frileuses de duvet, transies sous leur voile de gaze et de tulle.

Ce blanc infini, sans bornes, qui envahit tout, la terre et le ciel, qui vous éblouit comme une vision boréale, – tout ce blanc est superbe, et vous donne une émotion, une sensation qui vous saisit fortement.

Une île de rocher, l’Isola Persa, l’île Perdue, a échappé à la submersion générale ; elle lève, au-dessus de cette mer d’une immobilité stupéfiante, sa tête que la neige recouvre en partie, comme d’une chevelure de vieillard.

Toute une enceinte crénelée de tours, pareilles à des tours d’ivoire, de dômes de neige, d’aiguilles aiguës plantées dans une raideur de lances, d’obélisques et de pyramides de glace, de pointes d’argent, de piz, de pitons, entoure et défend encore cette région si longtemps vierge et ignorée, ce sanctuaire mystérieux où la nature semble élaborer un monde.

Cette haute cime blanche, d’une majesté farouche, fait partie de la famille souveraine des grands sommets des Alpes suisses : le mont Rose, le mont Cervin et le Finsteraarhorn. Huit glaciers se réunissent au pied du premier, sept au pied du second, cinq au pied du troisième. La mer de glace qui entoure le Bernina a plus de seize lieues de circuit. Ses vagues tourmentées, aux reflets azurés de lave, s’entassent dans les défilés, se précipitent dans les gorges, courent par une pente rapide jusqu’au fond des vallées ; parfois, elles jaillissent entre deux pointes de roc, s’élancent dans le vide et restent suspendues au-dessus de l’abîme jusqu’au jour où leur nappe s’effondre et se brise. Les débris de cette avalanche de glace se congèlent de nouveau en une seule masse et forment un autre glacier qui se développe comme le premier, dont il reproduit exactement la structure, et qui, poursuivant sa marche en avant, s’en va, de chute en chute, comme une immense cascade qui se subdivise, jusqu’aux limites où la glace se résout en eau.

 

L’immobilité du glacier n’est qu’apparente. Le glacier est vivant. Il se meut et avance sans cesse. Quand la journée a été chaude et qu’elle est suivie d’une nuit fraîche, on entend souvent un craquement terrible, un bruit pareil au roulement d’un tonnerre souterrain : c’est le glacier qui marche, qui descend sur un sol inégal. Le même fracas se produit quand une crevasse s’ouvre. Et, à mesure que le glacier se développe, les fissures s’élargissent. Il y en a qui forment comme des vallées profondes, des abîmes et des gouffres insondables. Si vous tombez dans une de ces crevasses, vous entendez distinctement tout ce qui se dit au-dessus de vous, mais vous ne pouvez vous faire entendre. Rien n’égale la beauté de la glace de ces fissures. Elle a des teintes d’une finesse, d’une délicatesse extraordinaires ; elle est d’un bleu tendre et clair, d’un bleu idéal qui fascine le regard ; mais, si on en détache un morceau pour l’examiner au jour, sa belle couleur disparaît, s’évanouit, on n’a plus en main qu’un bloc pâle et sans couleur. Les naturalistes n’ont pas trouvé jusqu’ici l’explication de ce phénomène.

L’hiver est pour le glacier la saison du repos. Au printemps, il reprend toute sa vie, son activité. Les savants sont à peu près d’accord sur les causes qui le mettent en mouvement. Schœlzer prétend que sa dilatation provient du dégel ; M. le professeur Hugi est du même avis : le glacier, comme une énorme éponge, tout imbibée de particules aqueuses, se dilate et s’agrandit quand elles viennent à geler. De toutes les théories, celle de Saussure, la plus ancienne, est celle qui prévaut. Saussure attribue la marche en avant du glacier à la gravitation, c’est-à-dire à la pression des masses supérieures sur les masses inférieures.

La transformation incessante des névés produit les glaciers. On appelle névés ces champs de neige éblouissante qui s’étendent au-dessus de la zone des glaciers.

La neige des névés ne ressemble pas à celle de la plaine ; elle est plus dure, plus froide, on dirait des aiguilles de glace pilée, des petites étoiles cristallisées. Elle ne tombe pas en flocons, mais comme une fine poussière de mica. Les alternatives du gel et du dégel donnent à cette neige un éclat de métal et de porcelaine, une consistance qui se rapproche de celle de la glace ; et les petits ruisseaux qui sillonnent les névés inférieurs et les pénètrent les changent à la longue en vrais glaciers.

Notre guide déroula sa corde, et nous nous attachâmes les uns aux autres, puis nous descendîmes dans le glacier. La neige, plus ferme, craquait sous nos souliers ferrés. Nous traversions des abîmes sur des ponts de glace qui ressemblaient à des ponts de verre ; nous franchissions d’un bond des crevasses à demi pleines d’eau. De loin, les glaciers semblent unis et calmes comme des champs de neige ; de près, ils sont sillonnés et bouleversés de lames énormes ; des blocs marmoréens, des colonnes de glace, s’y dressent comme les ruines d’une ville babylonienne ; et ils sont traversés de longues ondulations, striés de fissures, coupés de larges fentes profondes, qui se modifient, se referment ou s’élargissent selon la mobilité de cette glace, dont les vagues azurées ont des soulèvements et des abaissements invisibles et tranquilles.

Au bout d’une heure, après avoir traversé tout le glacier de Pers, nous arrivâmes à la Roche-aux-Chamois.

Le soleil, droit au-dessus de nous, flottait dans une mer d’azur où ne moutonnait plus un seul nuage. Sa lumière ardente nous aveuglait ; la neige et la glace nous renvoyaient ses rayons comme des traits de feu qui nous entraient dans la peau, malgré notre voile et nos lunettes.

Schmidt balaya avec son chapeau la neige qui recouvrait les pierres sur lesquelles nous devions nous asseoir pour déjeuner, puis il déballa les provisions : des tranches de veau et de jambon, des œufs durs, du vin de la Valteline. Son sac, recouvert d’une serviette, nous servit de table. Tout en mangeant, nous dévorions le paysage, les douze glaciers étendant autour de nous leurs tapis d’hermine, creusant leurs crevasses aux transparences de cristal, dressant leurs blocs d’ivoire taillés en aiguilles et en clochetons gothiques.

L’architecture du glacier est merveilleuse et magique.

VIII

LA CHASSE

Tout près de nous, sur la neige, des marques de pas d’animaux attirèrent notre attention.

Schmidt nous dit :

« Des chamois se sont arrêtés ici, ce matin ; les traces sont toutes fraîches. Ils nous auront aperçus et auront détalé : les chamois, voyez-vous, c’est méfiant comme les marmottes et ça se garde tout aussi bien. Dans cette saison, ils se tiennent de préférence sur les glaciers. Il leur faut si peu pour vivre ! Quelques herbes, quelques mousses qui croissent sur les rocs isolés comme celui-ci. Je vous assure que c’est très amusant à voir un troupeau de vingt à trente chamois traverser d’une course impétueuse un vaste champ de neige, un glacier dont ils franchissent les crevasses en se jouant. On dirait des rennes, dans un paysage de Laponie.

« Ce n’est que la nuit qu’ils descendent dans les vallées. Au clair de lune, ils sortent des moraines et s’en vont paître sur les pentes gazonnées ou dans les forêts voisines des glaciers. Au jour, ils remontent dans les neiges, qu’ils aiment extraordinairement, et où ils gambadent, s’amusent comme une bande d’écoliers en vacances. Ils se taquinent, se donnent des coups de corne pour rire, se sauvent, reviennent, simulent de nouvelles attaques et de nouvelles fuites, avec une agilité et une espièglerie charmantes.

« Pendant que les jeunes se livrent ainsi à leurs ébats, une vieille femelle, postée en sentinelle à quelques mètres, surveille la vallée et flaire le vent. Au plus petit indice de danger, elle pousse un sifflement aigu ; les jeux cessent aussitôt, et toute la troupe anxieuse se rassemble autour de la gardienne ; puis le troupeau part au galop, et disparaît en un clin d’œil.

« La chasse sur les névés et les glaciers offre de grands dangers. Quand la neige est fraîche, c’est à peine si on peut avancer. Les chasseurs emploient alors des patins de bois qui ressemblent à ceux des Esquimaux.

« Un de mes camarades, en chassant sur le Roseg, disparut au fond d’une crevasse. Elle avait une dizaine de mètres… Figurez-vous deux parois toutes lisses, deux murs de cristal… Impossible de remonter… C’était la mort certaine, par la faim ou le froid, une agonie horrible ; car on savait que, lorsqu’il partait pour la chasse aux chamois, il restait souvent absent plusieurs jours. Il ne fallait donc pas compter sur un secours ; il fallait se résigner à mourir. Cependant, une chose l’étonnait : c’était de sentir si peu d’eau au fond de la crevasse. Il y avait donc une ouverture au fond de l’entonnoir dans lequel il était tombé ? Il se baissa, examina la fosse dans laquelle il était enterré vivant, y découvrit que la chaleur du sol avait fait fondre la base du glacier. Un canal d’écoulement s’était formé. Il se glissa à plat ventre dans l’obscur couloir et, après mille efforts, il arriva au bout du glacier, à la moraine, sain et sauf. »

 

Nous avions achevé de déjeuner. Il s’agissait de prendre quelque chose de chaud, de faire un peu de café. Schmidt installa notre lampe à esprit-de-vin derrière deux grosses pierres qui protégeaient la flamme contre l’air. Et pendant que l’eau chauffait, il nous raconta l’histoire de Colani, le légendaire chasseur de la Haute-Engadine :

Colani, en quarante ans, tua deux mille sept cents chamois. Cet homme étrange s’était taillé un petit royaume dans la montagne. Il prétendait y régner seul, en maître absolu. Quand un étranger pénétrait dans sa résidence, dans les domaines de « sa chasse réservée », comme il appelait les régions du Bernina, il le traitait en braconnier, le poursuivait à coups de fusil. Aussi que de légendes couraient sur lui ! On disait qu’il avait une chambre toute pleine des dépouilles et des armes des chasseurs qu’il avait tués. Il en voulait surtout aux Tyroliens, parce qu’ils sont adroits et manquent rarement leur coup.

Dans le pays, on était persuadé que Colani avait vendu son âme au diable et qu’il tirait avec des balles enchantées ! On assurait, qu’une fois, sur l’Alpe de Blaci du Lai, il avait tué raide huit chamois d’une seule balle ; qu’une autre fois, il avait placé un de ses fils à une grande distance et lui avait dit de tenir en l’air un os de cheval, qu’il avait brisé en deux. Une autre fois encore, caché derrière un mélèze, il avait abattu la pipe qu’un bûcheron tenait à la bouche.

Colani était craint et redouté comme un être diabolique, surnaturel ; il ne faisait rien du reste pour détromper la crédulité publique, car la terreur superstitieuse qu’inspirait sa personne servait à éloigner tous les chasseurs de ses chamois, qu’il soignait et ménageait comme un grand seigneur ménage les cerfs parqués dans ses forêts.

Autour de la petite maison qu’il s’était bâtie au col du Bernina et où il passait l’été et l’automne, on voyait souvent errer et brouter deux cents chamois qu’il avait presque apprivoisés. Chaque année, il tuait une cinquantaine de vieux mâles. Ces chamois, il les regardait comme sa propriété. S’il était parvenu à les attirer tout proche de sa demeure, c’est qu’il avait établi des « salins », en transportant autour de sa maison des pierres salines que ces animaux aiment à lécher. Il répandait aussi du sel à certains endroits voisins du lac Blanc, et les chamois qui venaient chaque matin trouvaient, tout à côté, de l’eau fraîche pour se désaltérer.

Sa réputation d’homme diabolique amena un jour chez lui un Anglais qui lui demanda de lui faire voir le diable.

Colani lui dit :

« Il ne faut pas plaisanter avec le Malin ; je vous conseille de renoncer à cette idée, qui ne me semble pas bonne. »

L’Anglais insista :

« Nô, nô, vô faire voir à moa le démeune, et je payerai vô. Je avé pas paour. Anglais, jèmais paour ! »

Colani, ne sachant comment se débarrasser de l’importun, lui dit de revenir vers minuit.

Il le conduisit dans une cave où il y avait une petite forge, dont il alluma les charbons. Il fit un feu d’enfer et tourna plusieurs fois autour du brasier en récitant des formules magiques.

Enfin, s’avançant vers l’Anglais qui attendait, haletant, l’apparition du diable, il lui dit en lui présentant sa bourse :

« Le diable, si vous voulez le voir, mylord, eh bien, il est là dedans !… »

L’Anglais prit la chose du bon côté et fut assez généreux pour déloger le diable de la bourse de Colani.

Quand le docteur Lenz, accompagné d’un de ses amis, M. de Planta, proposa à Colani de les conduire chasser dans les glaciers du Bernina, tout le monde leur prédit qu’il leur arriverait malheur.

Pendant quatre ou cinq jours, Colani, qui avait soixante-six ans, les fit courir dans les endroits les plus périlleux, les fatiguant à plaisir, ne leur permettant pas de tirer quand des troupeaux de chamois passaient devant eux.

Le second jour, Colani conduisit le docteur Lenz à l’extrémité d’une arête très étroite, sur laquelle on ne pouvait se glisser qu’à plat ventre.

Pendant que le docteur regardait des chamois arrêtés, plus bas, dans une paroi de rochers, un énorme laemmergeier planait au-dessus de sa tête, prêt à fondre sur lui. Ces oiseaux, dont la taille dépasse celle de l’aigle, cherchent, par un brusque coup d’aile, à précipiter dans le vide l’homme ou l’animal pris à l’improviste et qui ne peut se défendre.

Colani, voyant le danger dont était menacé son compagnon, poussa un cri qui sauva la docteur Lenz d’une mort certaine.

Le troisième jour, ils se mirent à la poursuite de deux ours qui avaient dévoré trois moutons dans le voisinage de la cabane de bergers bergamesques où avaient couché les chasseurs ; mais la gorge dans laquelle les deux carnassiers s’étaient retirés était absolument inaccessible. On se rabattit sur les chamois. Malheureusement, les marmottes donnaient l’éveil par leurs sifflements répétés, et les chamois fuyaient à folles enjambées.

Le quatrième jour, M. de Planta renonça à cette partie de chasse fantastique et insensée. Le docteur Lenz partit seul avec Colani. Un vent violent fouettait leur visage, les aveuglait de neige. Enfin, au bout d’une demi-heure, le vent tomba. Colani prit sa lunette et dit au docteur Lenz :

« J’aperçois cinq chamois qui broutent… À neuf heures, ils se coucheront… Mais pour arriver à portée de fusil, il faut que nous contournions cette énorme muraille de rocher… Le chemin est périlleux… Je ne l’ai fait qu’une fois dans ma vie. Tâchez de vous en tirer ! »

Colani mit sa carabine en bandoulière et s’engagea le premier dans le passage difficile. Le rocher était à pic. Il fallait marcher sur les anfractuosités, sur les saillies, en se cramponnant comme on pouvait. Arrivé au bout de la corniche, Colani cria : « Attention ! » Et, se soulevant de ses vigoureux poignets, il disparut de l’autre côté, le corps suspendu en l’air, comme dans un exercice acrobatique. Le docteur Lenz franchit à son tour le mauvais pas. Colani, en le voyant, s’écria :

« Je n’aurais jamais cru que nous nous retrouverions tous les deux de ce côté… Maintenant que nous les avons tournés, les chamois sont à nous. »

Lenz tira le premier, par-dessus l’épaule de Colani. Il avait visé un grand mâle couché au milieu des rhododendrons, au bord du précipice. L’animal fit un bond de six pieds, trébucha et tomba en arrière dans l’abîme. Colani, sa carabine appuyée sur une pierre, envoya une balle au jeune chamois qui accompagnait le grand, mais il le manqua.

Le docteur Lenz voulut descendre au fond du précipice chercher l’animal qu’il avait tué. Colani s’y opposa, disant d’un air sinistre et avec un singulier regard :

« Ceux qui tombent dans ce gouffre y demeurent ensevelis pour toujours. »

Ils remontèrent une vallée où de gros blocs de roche avaient roulé les uns par-dessus les autres comme une avalanche de pierres. Tout à coup, Colani, qui fouillait toujours le pays avec sa lunette, se jeta brusquement derrière une grosse pierre et fit signe au docteur Lenz de l’imiter.

Le docteur lui demanda :

« Qu’y a-t-il ? »

Colani, l’œil fixé sur sa lunette, ne répondit d’abord pas ; puis, serrant les poings, fronçant les sourcils, il s’écria :

« Damnation ! »

Le docteur Lenz regarda alors avec sa lunette dans la même direction que Colani ; il vit, très haut sur les rochers, une forme humaine qui se mouvait, une petite silhouette noire qui s’avançait de leur côté.

Hors de lui, furieux, montrant encore le poing à l’inconnu, Colani continuait de jurer :

« Damnation !… je ne connais pas le drôle… Le voilà qui regarde avec sa lunette, mais, Dieu merci, il ne nous a pas aperçus ! Comme il pourrait partir, je vais le prévenir. »

Il épaula sa carabine.

Le docteur Lenz l’arrêta :

« Colani, que faites-vous ? Je ne suis pas venu avec vous pour tirer sur des hommes. »

La silhouette disparut.

Colani fit un bond.

« Suivez-moi, dit-il au docteur, il faut qu’en dix minutes nous soyons là-haut. »

La pente était raide, hérissée de pierres, de blocs de rochers. Mais, ayant réuni tous leurs efforts, ils arrivèrent bien vite au sommet.

Ils se cachèrent derrière une pierre et attendirent.

L’inconnu s’avançait de leur côté sans se douter de rien. Colani, ayant armé sa carabine, l’ajusta de nouveau.

Le docteur Lenz lui mit la main sur son épaule et lui dit d’un ton de commandement :

« Colani, je ne vous laisserai pas commettre un crime sous mes yeux. »

C’était la première fois que le sauvage chasseur entendait une voix aussi impérieuse ; il se retourna vers le docteur et lui répondit :

« Nous n’allons pas nous disputer… Restez ici… attendez-moi… »

Et, avec l’agilité d’une couleuvre, il rampa derrière les rochers, en tenant toujours son fusil armé, prêt à faire feu.

Arrivé à quelques pas de l’inconnu, qui regardait tranquillement dans sa lunette, d’un air plein de sécurité, Colani se dressa tout d’un coup, comme un mort qui sortirait de terre.

Les deux hommes se regardèrent un instant sans mot dire, puis Colani laissa retomber son arme, la posa doucement contre un rocher, et invita l’homme à s’asseoir à côté de lui.

Celui-ci lui offrit une prise.

Colani prit le fusil du chasseur et l’examina attentivement.

Le docteur Lenz s’attendait à voir l’inconnu complètement dépouillé de son attirail de chasse, puis jeté dans le précipice.

Mais Colani parlait à son interlocuteur sur un ton très calme. Le docteur Lenz les rejoignit. L’homme que Colani aurait certainement tué s’il avait été seul, était un vieillard de Bevers. Ayant appris que Colani était parti pour le Bernina, il s’était dit qu’il n’avait rien à risquer pendant son absence ; et, pour ne pas être dénoncé par les bergers, il s’était déguisé et avait mis une fausse barbe.

Colani a laissé un fils qui, lui aussi, est guide et chasseur ; mais son vrai successeur est Jean Rudé, de Pontresina, qui tue, en moyenne, trente à quarante chamois par an.

IX

LES CHASSEURS

Chaque localité de l’Engadine a ses chasseurs célèbres. À Bergun, se sont les frères Sutter qui ont abattu à eux trois plus de deux mille chamois. Samuel et Mathieu tuèrent un jour cinq chamois dans l’espace d’un quart d’heure.

Le chasseur de chamois est aussi chasseur d’ours ; et l’on sait que le canton des Grisons est un de ceux où l’on rencontre le plus fréquemment ces animaux, devenus assez rares en Suisse. En 1857, on en a tué huit dans la Haute-Engadine. En 1858, ils dévorèrent vingt-deux moutons sur l’Alpe de Buffalora. En 1860, un chasseur des environs de Zernets en tua onze. On en vit qui venaient brouter les récoltes jusqu’au bas de la route. La même année, le 11 août, un berger bergamesque, qui traversait à cheval le col de Buffalora, rencontra une ourse avec deux oursons. L’ourse s’élança sur le cheval, qui eut le temps de se retourner et de se défendre par d’énergiques ruades. En sautant à terre, le berger perdit sa pelisse de peau de mouton, et l’ourse, dans sa rage, se précipita dessus. Tandis qu’elle la déchirait, le berger remonta vivement sur son cheval et s’enfuit[2]. En 1864, un gros ours vint jeter la terreur parmi les baigneurs de Schulz. Et les voyageurs qui passaient en diligence par le Steinberg virent, la même semaine, sur la rive opposée de l’Inn, deux oursons qui tétaient tranquillement leur mère.

Dans la Basse-Engadine, sillonnée de gorges sauvages, couvertes de sombres et impénétrables forêts, les ours sont encore plus nombreux que dans la Haute-Engadine, dont les montagnes sont presque dénudées. Jacob Küng, de Zernetz, a laissé un nom fameux parmi les chasseurs d’ours.

Un jour, il partit avec un camarade pour la chasse au chamois. Comme il gravissait la gorge de l’Arpiglia, Küng, de son regard perçant, découvrit, parmi les rocs, sur la pente, un ours énorme. Les chasseurs descendirent pour se rapprocher de la bête et la tirer au gîte. Mais pendant cette manœuvre l’ours gravissait le ravin, en sorte qu’ils ne le trouvèrent plus à l’endroit où ils le croyaient.

Après quelques recherches, Küng aperçoit l’animal à une assez grande distance, au-dessus d’eux. Ils remontent promptement. Arrivés un peu plus loin, Küng s’écrie :

« C’est le moment de faire feu ! »

Son camarade lui dit :

« C’est impossible de l’atteindre.

— C’est possible, » répond Küng, qui, au même moment, pousse un cri.

L’ours lève la tête, le coup part et la balle l’atteint. L’animal descend par bonds dans les profondeurs du ravin.

Les deux chasseurs cherchent à s’élever rapidement sur la pente pour se poster au-dessus de l’ours ; mais pendant que ce mouvement s’effectue, Küng se trouve tout à coup en présence de l’animal blessé, séparé de lui seulement par une énorme pierre. Dans sa précipitation, il n’avait pu recharger son arme.

Küng ne perd pas la tête ; il se retourne avec sang-froid vers son compagnon, lui arrache sa carabine des mains et envoie une seconde balle à l’ours, qui roule en poussant un cri plaintif.

Cependant, il n’était pas mort ; au bout d’un instant, il se relève ; ses puissantes pattes creusent la terre et la font voler autour de lui ; il mord les pierres, et ses rugissements retentissent au loin dans la montagne et dans la vallée. Küng, toujours intrépide, recharge son arme et descend à sa poursuite.

À une petite distance, il lui envoie une troisième balle qui l’effleure sans le blesser.

L’ours riposte en lançant au chasseur un bloc de rocher, qu’il évite en se baissant. Et, sans s’émouvoir, reposé de sa course haletante, Küng prend son temps pour viser et loge juste sa balle dans l’œil droit de l’ours, qui tombe comme une masse inerte, les pattes en avant, le museau contre terre[3].

Küng avait eu tout jeune la passion de la chasse. À neuf ans, il avait déjà tué six chamois. À seize ans, seul dans la montagne, il avait écrasé un ours en faisant rouler sur lui une énorme pierre. Dans ses cinquante-trois années de chasse, il tua quinze ours, plus de quinze cents chamois, cinq cerfs et neuf aigles.

« Il y a, nous dit Schmidt, dans la vallée de Munster, deux chasseurs très renommés, et dont M. Tschudi, que j’ai aussi accompagné ici, a parlé dans son livre des Alpes. L’un, Jean Ruolf, a tué plusieurs aigles, et il tue en moyenne trente chamois dans son été. Un jour qu’il suivait une piste dans le val Tavetsch, il arriva près d’un torrent où il vit une ourse énorme qui se baignait. Il se jeta à plat ventre, rampa à travers les broussailles jusqu’à une pierre, derrière laquelle il s’embusqua. Dès que l’animal lui présenta la poitrine, il lâcha ses deux coups. L’ourse poussa un cri terrible, sortit de l’eau en se secouant et en se débattant, puis s’enfuit.

« Ruolf rechargea vivement son fusil ; l’eau du torrent, toute rougie, indiquait que l’animal était blessé. Il s’élança à sa poursuite, mais il ne put l’atteindre. En débouchant dans une clairière, il découvrit trois oursons qui se léchaient, étendus au soleil. Il en tua deux. Le troisième se sauva sur un arbre. Ruolf lui envoya une balle dans la tête, et il dégringola comme un écureuil.

« Un autre chasseur de la vallée de Munster, Nicolas Lechtaler, chassait un jour la perdrix.

« La perdrix des neiges est très commune dans l’Engadine ; on l’appelle « poule blanche », parce qu’elle ressemble à une petite poule et qu’elle est, en hiver, blanche comme la neige, où elle aime à se rouler. La perdrix de montagne est si peu sauvage qu’on peut la tuer à coups de pierres. Elle vit au milieu des rochers et des glaces, et, pendant les fortes chaleurs de l’été, elle se met à l’ombre sous les buissons de rhododendrons. Quand la tourmente la surprend, elle ne bouge pas de place, se blottit contre terre et reste plusieurs jours ensevelie sous la neige.

« Nicolas Lechtaler chassait donc la perdrix, quand, au-dessus du val Cavel, il se trouva nez à nez avec une ourse accompagnée de trois oursons. La rencontre était inattendue. Nicolas s’arrêta, hésitant un moment sur ce qu’il allait faire. Son fusil n’était chargé que de gros plomb. Cela suffisait pour un oiseau ; mais pour un ours !… La passion ne raisonne pas… Nicolas se dit que s’il ne peut tuer la mère, il réussira peut-être à tuer un petit. Il épaule, il tire. Et voilà un des oursons qui se met à faire la culbute… L’ourse pousse un cri de fureur, puis, se dressant sur ses pattes, court sur le chasseur ; mais celui-ci se jette de côté, et l’animal blessé, au lieu de poursuivre l’homme, s’approche de son petit mourant, le flaire, le lèche, le retourne, le prend enfin entre ses dents et l’emporte, suivi de ses deux autres oursons.

« Quand Lechtaler raconte cette histoire, il ajoute tout bas que, rentré chez lui, il pleura de dépit d’avoir manqué un si beau coup ! »

Schmidt poursuivit :

« Nous avons trois espèces d’ours : le grand ours noir, le grand ours gris et le petit ours brun. L’ours ne s’attaque à l’homme que lorsqu’il est lui-même attaqué. Cet animal, bon, loyal, ne vous tend jamais d’embuscade, ne vous prend jamais en traître. J’ai fait personnellement l’expérience que l’ours ne touche pas aux corps qui n’ont plus apparence de vie. Une fois, dans une chasse, un de mes voisins, qui m’accompagnait, blessa un vieil ours. L’animal s’élança sur moi, j’étais posté à trente pas plus bas. Je tirai, mais l’émotion me fit manquer mon coup. Alors je me jetai dans la forêt, et, je ne sais comment, je roulai au bas d’un petit ravin. L’ours, furieux, s’était mis à mes trousses. Il courait d’un pas alourdi, en rugissant et en faisant craquer les branches sèches. Je n’eus pas le temps de me relever. Je fis le mort. Ah ! quel moment ! Les yeux fermés, retenant mon haleine, je m’attendais à être broyé, écrasé comme une mouche. L’ours approcha son museau de mon oreille, me flaira, me secoua de sa lourde patte ; puis, voyant que je ne bougeais pas, il s’assit sur son derrière et se mit à lécher sa blessure, tout en me surveillant de près, comme s’il se méfiait.

« Pendant ce temps, mon compagnon avait rechargé son fusil et était venu sans bruit se poster au-dessus du ravin.

« Il envoya une seconde balle à l’ours, qui, cette fois, touché en pleine poitrine, poussa un rugissement rauque, tomba sur le côté, la tête en avant, et expira sans aucune plainte.

« Son cadavre avait roulé contre moi, je sentais ses derniers frissons d’agonie. Quand je me relevai, j’étais tout couvert de sang… Mon compagnon crut que j’étais à demi mangé. Nous fîmes, avec des branches de sapin, une civière pour transporter l’animal, qui mesurait six pieds et pesait plus de deux cents kilos.

« Pas plus tard que le mois dernier, l’instituteur Janka, d’Obersax, était à la chasse au chamois sur le Piz Zavragia. Vers midi, il remarqua sur la neige les traces d’un gros quadrupède et reconnut que les traces provenaient du passage d’un ours. Il les suivit ; quarante pas plus haut, il aperçut une masse grise sous un rocher : c’était l’ours. M. Janka, ne pouvant le tirer de bas en haut, fit un détour et grimpa sur une éminence qui dominait le rocher sous lequel l’ours s’était couché. Bien que la distance fût de cent cinquante pas environ, M. Janka tira ; la balle atteignit l’animal, ressortit près de la tête ; et au moment où l’ours essayait de se lever, une seconde balle le frappa en pleine poitrine, et il roula au bas d’une moraine.

« M. Janka recouvrit l’animal tué avec de la neige et revint le lendemain le chercher avec deux hommes de Sax.

« C’était un ours argenté, pesant près de cent kilos ; il avait dévoré des moutons quelques jours auparavant. »

Je dis à Schmidt que j’avais lu que, lorsque les armées autrichiennes, russes et françaises traversèrent les Grisons, les cadavres des malheureux soldats qui restaient sans sépulture devenaient aussitôt la proie des loups, et je lui demandai si ces animaux étaient encore nombreux.

Schmidt nous dit que les loups étaient devenus excessivement rares, et que, lorsqu’on en signalait un, on organisait de telles battues qu’il échappait difficilement. Les forêts ne sont plus assez vastes pour que les loups se propagent, et, comme leurs rapines les signalent aussitôt, ils sont obligés de vivre dans les retraites les plus profondes, donnant la chasse aux lièvres, aux petits de la gélinotte, la plupart du temps se contentant d’un rat, d’un lézard, d’une grenouille ou d’une couleuvre.

 

Tandis que notre guide nous donnait tous ces détails sur la vie des animaux alpestres, nous savourions, dans nos gobelets d’argent, un moka exquis, préparé par nous avec de l’eau de glace.

Autant l’eau du glacier est mauvaise, autant l’eau de glace est bonne. Voici comment les chasseurs de chamois l’obtiennent : ils mettent un bloc de glace fondre au soleil, et ils en recueillent les gouttes dans un gobelet. En s’écoulant sur la pierre, cette eau se charge d’acide carbonique et devient excellente, tandis que l’eau puisée à même du glacier enflamme la gorge et augmente la soif.

Chacune de ces montagnes a sa biographie, son histoire. Celle-ci a tué, c’est l’Alpe barbare, sanguinaire, homicide. Cette autre, au contraire, est humaine, hospitalière, elle offre des abris sûrs aux guides et aux voyageurs égarés.

Diverse de forme, d’attitude, de couleur, chacune d’elles a sa physionomie et son caractère, « son âme », a dit Michelet. Et les jeux de la lumière, les variations de l’atmosphère, rendent la montagne aussi mobile et aussi changeante que la mer.

Sur le rocher glacé et solitaire où nous sommes, végète d’une vie éphémère tout un petit monde de mousses, de plantes, d’insectes, dont l’existence ne se prolonge pas au delà de deux mois. Partout où, de juillet à septembre, le soleil met un bout de roc à nu, partout où une fissure se découvre, la végétation monte, s’établit, se cramponne, fleurit et s’épanouit au milieu des névés et des glaciers. On voit des colonies charmantes de petites fleurs qui ont émigré des vallées et qui sont venues se perdre dans ces froids déserts, où la brièveté de leur vie semble rehausser l’éclat de leur couleur. Pour mieux résister aux frimas, elles croissent en touffes épaisses, serrées les unes contre les autres.

Les flancs déchirés de ces îles de rocher sont veloutés de lichens et de mousses tout vibrants de reflets d’or, et dont les dessins capricieux rappellent les tapis d’Orient. De frêles saxifrages, de petites plantes arborescentes pareilles à celles qu’on trouve au Spitzberg et en Laponie, se suspendent et se balancent au-dessus des gouffres de glace. Des animaux même peuplent ces solitudes redoutées. Des infusoires, des araignées, des pucerons, se cachent sous les feuilles, parmi les mousses ; et quelquefois un beau papillon étincelant, aux ailes de nacre ou de carmin, poussé par son esprit d’aventure, vient se perdre dans ces zones ennemies.

Plus bas, nous rencontrons quelques « puits », vastes entonnoirs qui descendent jusqu’au fond du glacier et permettent à l’œil d’en découvrir la structure, d’en voir la belle glace transparente et polie, qui va du bleu clair jusqu’au bleu foncé et qui ressemble à de l’azur solidifié. Dans certains glaciers, quelques puits ont huit cents pieds de profondeur.

Cette glace des glaciers, formée de couches annuelles disposées en bandes verticales bleues et blanches, ne ressemble pas à la glace ordinaire, qui présente un tout homogène. Elle est granuleuse, traversée d’une multitude de petits canaux, d’un réseau de petites veines dans lesquelles circule une eau bleuâtre qui pénètre toute l’épaisseur du glacier. Tschudi a essayé d’exposer un morceau de cette glace à une température élevée ; les fissures capillaires sont devenues plus distinctes, les granules se sont désagrégés, la glace s’est réduite en petits fragments.

 

Que de surprises dans ces solitudes infinies qui n’ont que l’apparence du sommeil et de la mort ! Vus de loin, du milieu des plaines ou du fond des vallées, les glaciers ont la tristesse d’immenses cimetières. Mais quand on pénètre dans ce monde inconnu des glaces et des neiges éternelles, on voit la nature y poursuivre aussi son œuvre divine, y accomplir ses merveilleux mystères.

Les glaciers ont non seulement une flore et une faune spéciales, mais on dirait qu’ils s’amusent encore à prendre les formes les plus bizarres, les figures les plus étranges, les aspects les plus fantastiques. Ici ils s’ouvrent en grottes d’azur, ils s’arrondissent en voûtes de lapis-lazuli, en arcades de turquoises ; là ils se dressent en dômes de nacre, en coupoles d’argent, en obélisques d’opale, en colonnes d’onyx ; ils se cristallisent en roses énormes, en roses de cornaline blanche, qu’on appelle « roses des glaciers ».

Les crevasses se modifient et changent chaque printemps, quand la neige accumulée par l’hiver se fond sous l’action de la chaleur, et que la gelée des nuits l’incorpore au glacier. Aussi, avant de conduire les caravanes, les guides sondent-ils, au commencent de la saison, les anciennes crevasses, et étudient-ils le nouveau relief du glacier, ses courbes, ses ponts de neige suspendus sur le vide, ses abîmes recouverts d’une surface fragile, l’architecture fantasque de ses escaliers et de ses étages de glace.

Tout près de l’Isola Persa, que le glacier entoure de ses vagues gelées comme un récif de mer polaire, nous trouvâmes quelques « tables » supportées par de hauts socles, par de minces aiguilles de glace. On ne sait par quel miracle d’équilibre tiennent ces lourdes tables de pierre. Ce sont des blocs de granit, d’ardoise ou de calcaire tombés sur le glacier, et qui ont protégé contre le soleil la glace qu’ils recouvraient. La fonte s’est opérée autour d’eux, de sorte que leur support de glace les fait ressembler à d’énormes champignons. Quand ce support est rongé à son tour, l’énorme bloc – il y en a de vingt mètres de circonférence – s’incline et glisse ; et l’on voit une nouvelle table se former à l’endroit où il est tombé.

La descente devenait de plus en plus difficile ; d’énormes séracs nous barraient le passage et nous obligeaient à de longs détours ; les fissures se multipliaient ; il fallait toute l’expérience de notre guide pour nous conduire à travers ce dédale de crevasses béantes. Quelques-unes étaient cachées comme des fosses à loups sous la neige fraîche ; et c’était pour être retenus en cas de chute que nous étions attachés à la même corde.

Après quatre heures de marche non interrompue, nous sortîmes enfin de l’interminable glacier du Morteratsch, qui descend dans la vallée bien plus bas que tous les autres.

Il se termine par un portique merveilleux, encadrant une vaste nef de glace aux colonnes de saphir, aux piliers d’agate, aux escaliers de marbre. De la voûte pendent, pareilles à des lampes d’argent, de grandes stalactites aux reflets irisés. Et une lumière tamisée et adoucie, qui semble tomber d’invisibles vitraux, baigne de clartés mystiques le fond de ce sanctuaire de glace, d’où jaillit, comme une source symbolique, un torrent aux ondes blanches et bouillonnantes.

Les apparitions gracieuses et charmantes, les nymphes et les fées, n’éclairent jamais de leur beauté lumineuse et surnaturelle les légendes des glaciers suisses. Les êtres dont ils sont peuplés sont des êtres sombres, malheureux, tremblant d’effroi, sur lesquels pèse une malédiction ou un châtiment.

Regardez ces deux formes blanches qu’on prendrait pour deux fantômes et qui courent, comme un couple affolé, sur les ponts de neige des crevasses insondables ; ils n’ont sur eux qu’une chemise de toile blanche. Ils se sauvent pieds nus sur la glace coupante, sur les vives arêtes : le Remords les harcèle et les poursuit.

Et ce long cortège qui passe, en manteau noir, et qui, pendant tout le carême, monte et redescend sans cesse le glacier, c’est le cortège des juges iniques et prévaricateurs.

Aux quatre-temps, on voit aussi une longue procession de cierges qui s’avancent vers le glacier et qui s’éteignent tout à coup.

Dans chaque fissure, dans chaque fente, il y a des âmes qui pleurent, qui gémissent, qui attendent la délivrance. Leur nombre est si considérable, que pour les contenir toutes le glacier est obligé de s’agrandir, de s’étendre, de descendre dans la vallée. Dieu permet quelquefois aux pauvres âmes transies d’aller se réchauffer au foyer hospitalier des pâtres. Elles entourent alors les chalets éclairés, comme un grand vol d’oiseaux nocturnes dont on n’entend que le sourd battement d’ailes ; et, d’une voix plaintive, elles crient :

« Ouvrez-nous, nous avons si froid ! »

Et il y en a tant, il y en a tant, qu’elles ne peuvent toutes entrer et qu’elles se pressent, invisibles, aux portes et aux fenêtres, avec un bourdonnement mystérieux.

 

Le sentier traverse une vaste moraine et conduit à un petit chalet-auberge crânement dressé en face de la grande coulée de glace qui remplit le fond de la vallée.

On donne le nom de moraine à ces entassements de blocs de rochers, de pierres, de cailloux, de débris de tout genre, que le glacier entraîne avec lui dans son voyage, et dont il se débarrasse le plus tôt qu’il peut.

« Le glacier, disent les montagnards, se nettoie toujours. »

On a vu des blocs de granit de vingt mille pieds cubes, tombés dans des crevasses, en être rejetés par une force occulte au bout de très peu de temps. Si le glacier prend de l’extension, il brise et disperse sa moraine frontale, il la pousse de son ventre énorme, jetant et entassant de côté les blocs les plus gros ; si, au contraire, il se retire, une partie de ce chaos de débris laissés en place se recouvre peu à peu d’un tapis de gazon.

Quand deux glaciers descendent de deux vallées opposées aboutissant au même lit et se rencontrent, leurs moraines se confondent, s’entassent l’une sur l’autre, s’élèvent en un amas de blocs de roches et de pierres qui atteint quelquefois trois cents mètres de large et vingt mètres de haut.

Le petit cours d’eau que nous suivons et qui nous ramène tout droit à Pontresina descend jusqu’à Samaden, où il va grossir le cours de l’Inn.

De chaque lèvre du glacier s’épanche une rivière ou un fleuve. Le Rhône sort du glacier du Rhône, le Rhin du glacier du Rheinwald. Berceaux dignes des destinées et de la future grandeur des deux fleuves, que ces immenses nefs de glace sous les voûtes desquelles ils se sont formés et où ils ont jeté leur premier cri.

L’eau qui s’échappe d’un glacier est ou noire comme de l’encre, ou verte comme de l’absinthe, ou blanche comme du lait ; elle est toujours troublée et chargée d’une boue, d’un limon plein de matières fertilisantes.

Après une petite halte au chalet de Morteratsch, nous nous mîmes rapidement en route. La nuit venait avec cette brusquerie qu’elle a au désert et dans la haute montagne.

X

AU ROSEG

À midi, les dix lieues de la veille ne pesaient plus à mes jambes, et je me mis en route pour le glacier du Roseg, – une petite excursion de cinq heures, aller et retour. Dans la montagne, les chemins sont si jolis et si charmants, ils s’en vont avec tant de caprice et de fantaisie, ils courent si gaiement sur la mousse des bois, le long des ruisseaux grondeurs ou babillards, ils escaladent si allègrement les pentes et les côtes, ils vous promènent à travers tant de fraîcheur, de parfums et de paysages divers, que les plaisirs des yeux font bien vite oublier les fatigues du corps.

Le sentier se glisse d’abord sous les verdures claires finement ajourées d’un bois de pins et d’arolles, dont les troncs sveltes s’alignent en longue colonnade au bord d’un ruisseau qui se débat et hurle dans l’étreinte d’une petite gorge sauvage et sans pitié.

Le coin est délicieux. À travers les branches aux aiguilles serrées et menues comme les fils d’une toile métallique, on voit vaguement le bleu éteint du ciel ; et tout autour de vous tombe une lumière tamisée, une lumière discrète de rêve qui fait songer aux nuits d’étoiles.

On traverse le torrent sur un vieux pont de pierre au-dessous duquel pendent en vertes chevelures toutes sortes d’herbes et de plantes grimpantes, que l’eau, en passant, éclabousse de gouttelettes qui roulent et retombent comme les perles d’un collier défait.

Droit devant vous, dans une trouée de feuillage qui l’encadre, le Piz Roseg met sa grande royauté blanche, ses glaciers énormes qui ressemblent à des remparts d’argent et à des fortifications de marbre, sa cime crénelée où le soleil dresse en faisceaux ses longs javelots d’or. Puis on suit une moraine, car le glacier du Roseg venait autrefois jusqu’ici, et, au bout de vingt minutes, on passe devant l’acla ou maison de Colani. C’est dans cette pauvre demeure isolée, plantée comme une hutte de sauvage au milieu des rochers, que le fameux chasseur passait ses hivers.

Un mur en ruine descend de la montagne, – petite muraille chinoise en miniature, qui marque la limite des propriétés communales entre Pontresina, Samaden et Célérina.

La contrée devient abrupte et farouche. Les rochers sont encore couverts de la neige tombée il y a deux jours.

 

Dans cet étroit défilé où nous sommes, les avalanches ont laissé de nombreux débris que ni l’eau du torrent ni la chaleur du soleil n’ont pu fondre. Le lit de la rivière est encombré de roches effondrées, de grosses pierres que la neige relie comme un mastic ; les flots se heurtent contre cette muraille, avec des bouillonnements courroucés, un acharnement stupide de bête. Et la plainte de l’eau impuissante court jusqu’au fond de la vallée et se perd dans le lointain comme un aboiement sourd.

Au-dessus du sentier, enveloppé dans un vieux manteau de laine usé, déchiqueté en dents de scie, coiffé d’un chapeau en pain de sucre à larges bords, le profil maigre et bronzé, la chevelure courte, semblable à une de ces silhouettes de montagnard espagnol esquissées par Doré, un berger bergamesque se détache en relief, se découpe en plein soleil, avec une netteté de statue. Ses grands moutons, éparpillés autour de lui, bêlent d’une voix rauque au milieu de la neige qu’ils sont obligés de gratter pour trouver leur nourriture, pour arracher les brins d’herbe qui pointent çà et là.

Chaque printemps, ces bergers italiens des vallées de Brescia, Soriana et Brembana quittent le fertile Milanais, remontent en longues caravanes le cours de l’Adda, suivent les rives du lac de Côme et arrivent dans la Haute-Engadine par le col de la Maloja. À la queue du convoi marchent de beaux ânes de grande taille, souples et forts comme des chevaux, richement caparaçonnés de pompons aux flammes rouges et de clochettes tintantes, chargés de paquets, de couvertures, de caisses, de chaudrons, de tous les ustensiles et de toutes les provisions du ménage. Les bergers de Bergel chargent un de leurs ânes d’une image sainte, d’une madone miraculeuse, qu’ils placent en grande pompe, dans sa niche, au-dessus de l’entrée de leur chalet principal à l’alpe de Maroz. Le capucin appelé pour installer la Vierge et bénir le chalet et le troupeau, s’en retourne avec un grand panier dont le ventre d’osier regorge de fromages de brebis.

Tandis que ces bergers nomades passent la courte saison d’été dans les alpages de l’Engadine, leurs femmes et leurs enfants, restés dans la plaine, s’occupent de la fenaison, de la moisson, de la récolte des fruits et de la vendange.

Ces bergers sont bergers de père en fils ; ils ont presque tous entre eux des liens de parenté.

Ils se mettent à plusieurs pour louer un alpage et l’exploiter, et gardent eux-mêmes leurs nombreux troupeaux ; seul, le propriétaire principal, appelé direttore, est dispensé de cette corvée, pénible surtout par les mauvais temps, par les rafales de neige ou les brouillards, quand il faut aller jusque dans les précipices rallier le troupeau dispersé.

La vie solitaire et périlleuse que mènent ces hommes leur donne quelque chose de sombre, de méfiant, de sauvage. On ne les entend jamais chanter ni youdler comme les montagnards suisses ; c’est à peine si, de temps en temps, quelques courtes phrases sortent de leurs lèvres. Malgré leur tournure de bandits, ils sont probes et honnêtes, d’une sobriété extrême, et ne se nourrissent absolument que de polenta et de fromage. Le pain, la viande, la soupe, semblent leur être inconnus. L’eau et le petit-lait sont leur unique boisson. Et cependant ces hommes qui vivent si misérablement sont d’une constitution de fer. Ils passent pour aisés, même pour riches. Un peu de foin étendu sur une planche leur sert de couche ; ils n’ont pas d’autre couverture que leur manteau de laine blanche. On voit, parmi eux, des vieillards de quatre-vingts ans supporter sans peine les duretés et les privations de cette vie de cénobites.

Quand le troupeau change de pâture, c’est une scène pittoresque à ravir un peintre. En tête, marche, avec une majesté biblique, un grand berger maigre, tout noir de crasse et de soleil, au manteau en loques, armé de son long bâton ferré sur lequel il s’appuie de temps en temps en une pose sculpturale, une de ces poses graves et superbes comme les Italiens savent si bien en prendre. Derrière lui, tout un grouillement de bêtes grises, une nappe mouvante de toisons qui monte et recouvre la montagne. D’autres bergers sont plongés jusqu’à mi-corps dans ce débordement de troupeau où les laines blanches moutonnent comme des vagues écumantes. Parfois un sifflement retentit. C’est à coups de sifflet que l’on guide ces milliers de moutons, qu’on rappelle les agneaux égarés, qu’on lance et qu’on arrête les chiens.

Le chien bergamesque, aux longs poils laineux, d’un aspect diabolique et étrange, est le plus vigilant des gardiens. Quand un étranger s’approche du troupeau, il ne le quitte pas des yeux, et s’il s’avisait de prendre un mouton, le chien se jetterait sur lui et ne le lâcherait qu’à l’arrivée du berger. Mais les vrais voleurs, dans ces solitudes rocheuses, dans ces petits îlots de verdure que les troupeaux découvrent au milieu des neiges et des glaciers, – les vrais voleurs sont les lammergeier, les vautours de Camogask, les lynx, les loups et les ours. Ceux-ci, en une seule nuit, dévorent quelquefois une trentaine de moutons.

Si, pour une cause ou pour une autre, une bête périt dans la montagne, on ne la perd jamais complètement : on la désosse, on la sale, on l’étend au moyen de petites baguettes, et on la fait sécher sur des perches ou sur le toit du chalet. Souvent, dit Tschudi, on voit vingt à trente moutons écorchés, qui sont ainsi suspendus dans les airs. Cette viande, que le souffle des glaciers a préservée de la décomposition et des vers, trouve un grand débit en Italie, où on la paye fort cher.

On évalue à quarante mille le nombre de moutons bergamesques amenés chaque année du Piémont dans les hautes montagnes de l’Engadine.

 

Je continuai ma promenade jusqu’au glacier.

Le glacier du Roseg est d’une magnificence sans pareille avec ses grandes vagues recourbées en volutes glauques, luisantes comme du verre ; ses grottes transparentes traversées de soleil, et qu’on dirait illuminées à l’intérieur ; ses longues stries irradiées de prismes, au fond desquelles on entend comme un soupir, un sanglot, l’eau tomber goutte à goutte, avec un bruit triste, un clapotement étouffé.

L’aspect de ces immenses étendues de glace et de neige a quelque chose de spectral et de saisissant, qui fait songer au cataclysme de quelque planète, à la chute d’un météore dont les débris sont restés là, enfouis sous les poussières blanches des siècles, depuis la formidable bataille des mondes primitifs. L’œil se perd dans l’entassement infini de ces blocs, de ces masses monstrueuses que les névés recouvrent de leur neige durcie, et qui montent, montent toujours, comme des gradins géants, dans une orgueilleuse escalade du ciel.

Debout sur un rocher, immobile dans ses grandes ailes taillées en pointe, dressé sur ses pattes d’or aux griffes d’acier, l’attitude fière d’un oiseau féodal et héraldique, un aigle dominait la vaste solitude blanche, épiant, de ses yeux d’escarboucle et de son bec meurtrier, le passage d’un faible, d’un petit.

Les aigles sont rares dans ces cimetières de neige ; on ne les voit apparaître qu’au printemps, à l’arrivée des troupeaux de moutons. Un torrent aux flots bouillonnants sort aussi du glacier du Roseg, comme d’une voûte en arceaux un fleuve mythologique.

Quand je quittai le restaurant où je m’étais de nouveau arrêté au retour, le glacier n’avait plus sa resplendissante nappe de rayons d’or, ses reflets éblouissants des vitres éclairées par le couchant. Tandis qu’il s’enveloppait de fumées bleues, de voiles transparents, les cimes et les pointes qui le dominaient, assez hautes pour voir encore le soleil en face, brûlaient de flammes roses, étincelaient comme des rubis. Le Piz Morteratsch, le Piz Bernina, flambaient. Et cet incendie de la neige était tout à fait merveilleux et féerique. Il dura un quart d’heure, puis, peu à peu, il s’éteignit. Et ce furent les nuages empourprés du couchant qui éclairèrent alors les cimes de réverbérations plus douces, d’une couleur vermeille. Des ombres violettes, lilas foncé, emplissaient la vallée. Le crépuscule tombait, la nuit s’étalait lentement, déroulait ses longs voiles qui s’accrochaient aux rochers, les recouvraient comme des housses d’étoffe noire.

Je pressai le pas et joignis un jeune homme qui s’en allait dans la même direction que moi. À la montagne, on s’aborde familièrement. Nous nous souhaitâmes le bonsoir et nous nous mîmes à causer. Il me dit qu’il était maître d’école à Pontresina, et que, pendant les vacances, il exerçait, pour augmenter ses maigres appointements, les fonctions de forestier communal. Il était aussi chasseur de chamois, à l’exemple de tous ses collègues.

Dans l’Engadine, comme dans tous les pays de montagne, l’année scolaire dure huit mois, pendant la saison la plus rigoureuse. Des garçons et des fillettes de sept ans, dont les parents demeurent en dehors des villages, font souvent une lieue, même deux lieues dans la neige, pour venir à l’école. L’instruction étant obligatoire, pour chaque absence on punit les parents d’une amende et même de la prison. Cependant il y a des cas de force majeure : quand les avalanches obstruent les vallées, interrompent toutes les communications, l’école est à peu près vide ou reste fermée.

Les langues enseignées sont le romanche, l’allemand, l’italien et le français.

De très bonne heure, les enfants sont mêlés à la vie publique ; il n’y a pas de fête sans eux, et en plus d’une circonstance ils figurent seuls comme acteurs.

À Pâques, tous les échos retentissent de gais carillons. Ce sont les enfants qui sonnent : ils sonnent toute la journée, suspendus aux cordes des cloches de l’église ; ils sonnent la résurrection des morts, et toute la population accourt au cimetière. Mais, sous l’épais linceul de neige qui la recouvre, la grande morte, la terre, reste immobile dans son sommeil sépulcral. Le 1er mai, les enfants essayent encore de la réveiller. Ils courent autour des villages et des meules de foin en agitant des cloches et des sonnettes, ils célèbrent par des chants la fête du printemps et du soleil. Mais la terre est toujours morte. Cependant, sur sa tombe glacée, quelques fleurs impatientes, comme le crocus vernus, l’anémone verna, la soldanelle alpine, perçant la neige, montrent leurs corolles de fines dentelles, ouvrent leurs calices, qu’on dirait taillés dans des pierres précieuses.

Ce n’est qu’au mois de juin, quand le souffle chaud du fœhn vient en aide au soleil, que la neige fond comme par enchantement, et qu’on voit pousser à vue d’œil les herbes et les fleurs. En huit jours, toutes les vallées sont vertes et fleuries. Le safran bleu, les primevères, les marguerites, les violettes, forment des parterres odorants où se roulent les insectes et où les papillons voltigent comme les esprits joyeux du printemps et de l’été.

Le 15 septembre, quand les troupeaux et les pâtres redescendent de la montagne, ce sont les enfants qui vont au-devant d’eux en chantant et en agitant des drapeaux. Le soir de ce jour impatiemment attendu par les mères et les fiancées, tout le village est en liesse, on danse une partie de la nuit, c’est la fête de tout le monde : on se revoit après trois mois et demi d’absence ! Ceux qui reviennent ont peu de choses à dire. Là-haut, sur l’alpe solitaire, la vie est toujours la même, elle suit son cours monotone, comme un ruisseau lent et tranquille, troublé quelquefois par les pluies et les orages ; tandis que ceux qui sont restés dans les hameaux, au bord de la route bruyante, ont tant de nouvelles et d’intéressantes histoires à raconter !

La dernière solennité, la mort, les funérailles, ont conservé chez ces populations latines quelque chose de passionné et de violent, pendant plusieurs dimanches après les obsèques, les femmes en deuil – elles portent un bandeau de drap sur le front – se réunissent au cimetière, autour de la tombe, et renouvellent, dans un concert funèbre et déchirant, leurs lamentations et leurs pleurs.

Il ne faut pas oublier – Michelet le fait observer – que ce pays des Grisons, très reculé, très écarté, tournant le dos à la Suisse allemande, fut le refuge du plus antique peuple de l’Italie, l’Étrusque, et que sa langue, comme son tempérament, est romano-celtique.

Dans ces montagnes où la vie est si dure, le sentiment religieux est très développé. Le dimanche, les églises sont pleines, et c’est en romanche que se chantent les psaumes. Les livres de prières sont imprimés dans cette langue. Et à midi, le chef de famille ou l’aïeul prend la vieille Bible vénérable et fait une lecture qui se prolonge souvent pendant le repas.

Une ancienne loi locale enjoignait aux gens du pays, sous peine d’amende, d’assister régulièrement au prêche. Le dimanche, il n’était permis qu’aux ecclésiastiques et aux médecins d’aller en voiture. Pendant le service divin, aucun habitant ne pouvait franchir le seuil d’un hôtel ni d’une auberge sans s’exposer à une punition sévère.

Riches de vertus domestiques, économes, actives, les femmes vont et viennent dans la grande maison de bois, comme des abeilles dans une ruche. Elles font tout le travail pendant l’absence des hommes, fauchent l’herbe, coupent le bois, gouvernent le bétail, fabriquent le fromage, pétrissent le pain, filent la laine.

 

Pendant que nous causions, la lune éclairait notre marche. Au-dessous de nous, le torrent coulait en écumant autour de grosses pierres blanches qui ressemblaient à des ossements pétrifiés de bêtes antédiluviennes. En sortant de ce trou sauvage, de cette vallée en coulisse, de cette déchirure de la montagne, nous aperçûmes sur le versant opposé un fourmillement de petites clartés pâles. On eût dit des gouttes de lumière tombées des étoiles, une rosée de diamants liquides. C’étaient les maisons de Pontresina.

Quand nous arrivâmes au village, nous fûmes frappés de l’animation extraordinaire qui y régnait. Des groupes stationnaient dans la rue, on causait devant les portes, on s’interrogeait les uns les autres. Des étrangers, enveloppés dans leur plaid, fumant leur cigare, parlaient avec les portiers galonnés des hôtels. Que s’était-il donc passé ? Il était neuf heures, – et à cette heure tout le monde avait l’habitude de se retirer et de se coucher, pour se lever avec le jour.

Le maître d’école me dit :

« Un malheur est arrivé. »

Il arrêta un gamin qui courait :

« Qu’y a-t-il, Jean ? »

Le gamin, tout ému, répondit qu’une caravane avait été surprise par la neige sur le Piz Bernina, et qu’en longeant une corniche, elle avait été précipitée dans l’abîme. On venait d’apporter la triste nouvelle de Saint-Moritz.

Nous interrogeâmes d’autres personnes. Le fait était malheureusement vrai. Un touriste était parti la veille pour faire l’ascension du Bernina ; il devait être de retour vers deux heures à Saint-Moritz. Comme il ne revenait pas, on s’inquiéta, on envoya des hommes à sa recherche. Ils trouvèrent ses deux guides gisant sur une pente de glace, accrochés au-dessus du précipice. Ils avaient réussi à se retenir dans leur chute, mais le voyageur qu’ils accompagnaient avait continué sa dégringolade dans le vide.

Un homme d’une soixantaine d’années, grand, maigre, la figure rasée, les pommettes saillantes, les yeux perçants, s’était approché pendant qu’on nous donnait ces détails. L’instituteur l’aperçut.

« Ah ! voici Hans Grass, » s’écria-t-il.

Et se tournant vers moi, il ajouta :

« Hans Grass est notre premier guide. Il va nous dire ce qu’il pense de cette catastrophe. »

Le vieux montagnard retira sa pipe de sa bouche et répondit en clignant l’œil gauche :

« Ce que je pense !… Je pense que c’est toujours la même chose… Ils ne savent pas faire les escaliers !… Dans ces ascensions-là, tout est dans les escaliers. Avec de bons escaliers, on monterait jusqu’au ciel sans broncher ; mais voilà !… Ils ne prennent pas la peine de tailler la glace, ils veulent aller trop vite… comme si la montagne pouvait s’en aller… Et ces gens-là se disent des guides !… Avec de vrais guides, il n’y a jamais d’accidents… Ce monsieur aura pris les premiers venus… des apprentis qui ne savent pas leur métier… qui ne connaissent pas le glacier… qui n’ont aucune prudence… et qui s’embarquent avec des ascensionnistes dont ils ne sont pas sûrs… Moi, je ne fais jamais une grande ascension avant d’avoir mis à l’épreuve par deux ou trois courses préparatoires ceux que je dois guider… Que diable ! il faut savoir avec qui on s’aventure… On ne grimpe pas là comme sur le toit d’une maison… »

Autour de nous, tout un rassemblement s’était formé : on était avide d’entendre l’opinion du vieux coureur de glaciers.

À quelle nationalité appartenait le malheureux touriste qui avait succombé d’une façon si tragique ? Personne ne put me le dire, malgré mes interrogations pressantes ; mais, pour moi, ce devait être le mari d’une jeune Italienne qui, trois jours auparavant, sur le Piz Languard, m’avait parlé de son intention d’ascensionner le Bernina.

Toute la nuit, je fus tourmenté et obsédé de cette pensée. Il me fut impossible de m’endormir. Je me tournais et me retournais sans cesse dans mon lit, tout agité de fièvre. J’avais beau fermer les yeux, je voyais toujours, devant moi, un corps ensanglanté, la face bleuie, les lèvres noires, les paupières enflées ; et, dans l’ombre, en face de l’horrible cadavre, une jeune femme agenouillée, les cheveux en désordre, qui pleurait et priait.

J’entendis sonner toutes les heures. Vers le matin, les coqs chantèrent, se répondant jusqu’au village. Quand l’aube naissante éclaira ma petite chambre, des bruits de pas et de voix montèrent du chemin. Mais la vision était toujours là, devant moi. Des hommes noirs s’approchaient maintenant du mort. Ils l’enveloppèrent dans un grand drap, puis l’enlevèrent, malgré les cris et les supplications de la jeune femme.

Pour échapper à cette obsession, je me levai et j’ouvris ma fenêtre toute grande. Le ciel était radieux. Les pics neigeux, éclairés par les premiers rayons de l’aurore, plantaient dans l’azur leurs pointes étincelantes. Une paix sainte descendait d’en haut, et la terre, sous cette grande bénédiction du matin, semblait entonner un hosanna universel. Les herbes chantaient, les ruisseaux chantaient, les buissons, les haies, les arbres, les bois, tout chantait l’hymne de vie !

XI

DE L’INN AU RHÔNE

Trois jours de diligence ! Mais le voyage est court quand le ciel est bleu, l’air frais et chargé de l’odeur des pins et des mélèzes, et quand, tout le long de la route, des chaînes de montagnes se déroulent ainsi qu’un grandiose panorama, perçant les nues de leurs pointes fantastiques, dressant leurs sommets neigeux comme des châteaux forts aériens, portant des forêts et des cascades en écharpe, les flancs sillonnés de torrents et de ruisseaux qui ressemblent à des filons d’argent incrustés dans le roc. Et, plus bas, au bord de la route qui descend la vallée, quels paysages gracieux, quels coins de nature charmants ! Ici, c’est un lac solitaire, un lac de saphir que des gazons soyeux entourent comme d’un cadre de peluche verte. Là, c’est un chalet planté sur la colline, avec, tout autour, son troupeau de vaches blanches et noires couchées dans l’herbe ; plus loin, c’est un village aux grandes cheminées fumantes, aux balcons découpés et fleuris, et qui reflète dans une rivière arrêtée par une écluse les lignes théâtrales de ses toits dressés en décors.

Et les relais ! Quand la lourde voiture arrive, tout le village, toute la ville est en l’air. Les gamins accourent, les chiens aboient, les poules se sauvent effrayées, les chats se réfugient sur les balcons. Ces scènes pittoresques vous reportent à un siècle en arrière.

« Tra-tra-tra ! » C’est le postillon qui sonne du cor, ce qui indique qu’on approche d’un hameau ou d’un village.

« Tra-tra-tra ! » La marche triomphale qui fait résonner toute la vallée indique que nous entrons à Samaden.

Partis de Pontresina à sept heures, par un froid vif, nous avons franchi en trente minutes la distance qui sépare les deux localités.

Du haut de l’impériale de la diligence où je m’étais juché, je saluai une dernière fois le Roseg, dont l’avalanche de glace resplendissait au loin sous les splendeurs de l’aube.

Samaden avec son église au dôme doré, ses maisons neuves aux façades blanches et aux volets verts, ses boutiques bariolées d’enseignes, ses bazars de voyage, les alpenstocks en faisceaux devant la porte, ses vieilles maisons aux murs de forteresses, aux petites fenêtres sans symétrie, rondes ou carrées, grillées comme des lucarnes de prison, son va-et-vient de touristes, son passage incessant d’Anglaises et d’Allemandes à voiles bleus, son tramway qui transporte jusqu’au pied des glaciers tout ce monde cosmopolite et tapageur, qui vient voir les Alpes comme on va voir les curiosités de la foire, Samaden n’a plus rien d’intime ; dans quelques années, on n’y trouvera plus que des constructions nouvelles et des gens vêtus comme des concierges, ce qui sera le plus beau triomphe de la civilisation.

Vers le soir, nous arrivâmes à Coire, où nous dûmes coucher. Le lendemain matin, à cinq heures, nous reprenions la diligence, et arrivions à la nuit à Andermatt. Le huitième jour, la diligence fédérale nous déposa à midi à l’hôtel du Glacier du Rhône.

La table d’hôte achevée, la diligence repartit aux sons du cor et des grelots de ses cinq chevaux.

La route continue de descendre dans la vallée, qui se resserre en défilé, et le Rhône, déjà robuste, semble vous suivre comme un gros chien qui gronde. On traverse le fleuve sur un pont, on pénètre dans une gorge, qu’assombrissent d’étroites murailles de rochers ; et en sortant de ce couloir où l’homme s’est frayé un passage par le fer et la mine, on débouche à l’entrée d’une vallée fertile et riante, égayée de beaux gazons, ombragée d’arbres touffus, émaillée de jolies maisons de bois aux tons dorés d’acajou ou brunis de vieux chêne.

Qu’il est original et joli, ce premier village valaisan que nous découvrons sous un dais de verdure, au bord de ce Rhône déjà tumultueux et dont les flots semblent pailletés de micas étincelants ! Les maisons en mélèze, cuivrées par le soleil, ont de petites fenêtres aux vitraux de plomb et de longs escaliers extérieurs semblables à des échelles de poulaillers ; des porcs noirs, des chèvres blanches, fuient effrayés devant la diligence, à travers la rue étranglée du village, où les maisons se serrent les unes contre les autres comme pour avoir plus chaud en hiver et opposer un rempart aux vents et aux avalanches.

De terrasse en terrasse, on arrive à Munster, dont l’église est décorée de fresques italiennes ; puis, plus loin, d’épaisses forêts de sapins accrochent leurs sombres tentures aux flancs des montagnes qui encaissent la route et le fleuve. Nous descendons toujours. Le chemin taillé dans le roc déchire la montagne. Des parois en voûtes menaçantes surplombent sur nous. Mais nous voici de nouveau parmi les sapins qui tamisent doucement la lumière du soleil, tombant en gouttes d’or et en paillettes sur les frisures vertes des mousses.

Et, plus bas, c’est un bois de mélèzes que nous traversons, – un bois clair et illuminé comme une salle de bal, avec des buissons de framboisiers en fleur, et des bandes d’oiseaux qui chantent.

Encore des sapins barbelés, plantés tout droit, pareils à de longues flèches piquées en terre. Puis le paysage change encore : on voit des pelouses caressantes où de jolis ruisseaux clairs semblent courir avec des éclats de rire ; dans la vallée moins sauvage, le peuple délicat des arbres fruitiers recommence à se montrer ; voici des cerisiers rougissants qu’on dirait pleins de roses, et des pommiers pleins de boules rondes, pareilles à des boules d’ambre, et des prés verts, comme vernissés, et des maisons blanches au bonnet d’ardoises. Et, devant les fontaines, des jeunes filles babillent, et un énorme « wirth », un aubergiste en forme de tonneau, tout rond, roule vers la diligence qui s’est arrêtée. Il tient à la main un gradin portatif, tandis que sa femme se montre sur le seuil de l’établissement, le tablier de cuisine relevé, la main droite armée d’une écumoire.

XII

LE VALAIS

Nous voici à Brigue, grand bourg poudreux qui a quelque chose d’espagnol et d’oriental. Ses maisons sont garnies de tourelles, de clochetons et de minarets, ses églises sont surmontées de coupoles bulbeuses, et dans ses ruelles découpées on découvre de vieilles demeures qui ravissent l’œil, des façades Renaissance à colonnes et à pilastres, des portes blasonnées, des balcons sculptés, la belle maison des Bourgeois, dont le portail monumental est surmonté d’une délicieuse loggia ; la vieille et originale demeure des Stockalper avec sa vaste cour en arcades, ses magnifiques jardins, ses salles somptueuses décorées de portraits de famille, ornées de meubles anciens, son trésor qui serait l’orgueil d’une cathédrale. Telles sont les principales curiosités que la jolie et originale petite ville offre au touriste ; mais le train va partir ; nous n’avons pas le temps de nous arrêter ; nous espérons monter encore ce soir jusqu’à Vissoye, dans le val d’Anniviers.

Court arrêt devant Viège, à l’entrée des vallées de Saas et de Saint-Nicolas ; la première conduit au glacier de Fée, au Monte-Moro et dans la vallée d’Anzasca, qui descend, presque inconnue, jusqu’au lac Majeur ; la seconde mène à Zermatt, au Mont-Rose, au Cervin, dans le monde enchanté des glaciers et des neiges éternelles, au cœur des Alpes Pennines. C’est à Zermatt, au Riffel, au Gornergrat, qu’il faut aller pour avoir une idée des beautés pathétiques de ce Valais, le plus beau et le plus pittoresque canton de la Suisse. Théophile Gautier a décrit Zermatt et le Cervin en cent pages qui sont des tableaux de maître, qu’on ne refait pas. Voir Zermatt après avoir vu le Rigi, c’est voir l’Océan après avoir vu le lac d’Enghien.

Au delà de Viège, deux autres vallées latérales se rencontrent presque en face l’une de l’autre : celle de Lœtsch, par où l’on remonte jusqu’à Thoune, et celle de Tourtemagne, que termine un glacier grandiose, dominé par l’âpre Weisshorn.

 

Sierre est une petite ville jolie, d’aspect riant et clair, assise dans cette plaine du Rhône, nulle part plus large et plus fertile. Le voisinage de deux petits lacs bleus ; des collines où grimpent des vignes et des villages ; des prairies touffues, des champs de blé aux épis massifs, des champs de maïs aussi hauts que des futaies, des vergers dont les branches ploient sous les fruits, lui donnent un caractère méridional que justifie son climat, le meilleur et le plus doux du Valais. Presque pas d’hiver ; de la neige seulement au printemps, de la neige rose et parfumée, sur les amandiers !

On trouve à Sierre toutes les cultures des pays chauds. Portant le soleil dans ses armes, c’est le pays du soleil victorieux, du soleil rutilant enfermant ses gouttes d’or dans les pellicules des grappes ; c’est la patrie enivrante du vin de Malvoisie et du vin du Glacier ; c’est le jardin des fruits savoureux, des légumes exquis, le séjour préféré des malades et des étrangers.

À l’intérieur, dans ses rues en couloirs, un tohu-bohu de vieilles maisons, dont quelques-unes ont l’air de sombrer sous le vent qui s’engouffre dans leurs fenêtres et leurs portes défoncées : un air de manoir et de ferme. Des troupeaux de vaches, des chars de fumier croisent les élégants équipages, à la porte des hôtels. Mais rien de vulgaire, une originalité puissante, – comme tout ce qui est valaisan.

Près de la gare sont attachés quelques mulets.

Je m’informe si, parmi ces bêtes, il y en a qui remontent ce soir à Vissoye.

Un homme robuste, le feutre noir sur les yeux, la moustache en brosse cachant sa lèvre, me répond :

« Moi, m’sieur, je remonte à l’hôtel. Je suis venu conduire les bagages de deux Anglais qui ont pris le train.

— Voulez-vous me louer votre mulet ?

— Volontiers.

— À quelle heure serons-nous à Vissoye ?

— Vers minuit.

— C’est bien ; et vous demandez ?

— Dix francs.

— Accepté. »

J’enfourche le mulet, et nous partons.

Cette rapidité du voyage n’a de charme que dans un pays que l’on connaît déjà, que l’on a parcouru plusieurs fois. Alors, c’est toute votre jeunesse vagabonde, vos souvenirs d’autrefois qui se lèvent et s’éveillent autour de vous, sur la route familière, et qui chantent comme une bande d’oiseaux cachés dans les buissons. Et c’est charmant de marcher ainsi dans le passé, de revivre sa vie dans les sentiers fleuris de la jeunesse et de la montagne, de revoir ce qu’on a déjà vu, sous des couleurs éternellement jeunes, de retrouver les mêmes fleurs, fraîches et belles, les mêmes senteurs aux haies, les mêmes sensations à l’âme ; vous oubliez un instant que les ans vous ont vieilli, que l’âge vous a courbé, et que vous n’êtes plus aussi droit que les sapins qui vous entourent.

 

Nous suivons le pittoresque chemin qui va rejoindre le Rhône, en longeant le lac de Géronde, dont l’eau immobile et diaphane reflète la chartreuse en ruine qui s’élève sur ses bords, dans un cadre de végétation italienne. Puis, nous traversons le fleuve sur un grand pont de bois, et nous atteignons Chippis, abritant ses maisons au pied de la montagne, au confluent du Rhône et de l’écumante Navizence.

La route zigzague en multiples lacets. Nous arrivons péniblement au haut de la montée. Et comme toute peine a sa récompense, à la montagne bien plus qu’ailleurs, nous voyons au-dessous de nous toute la vallée étalant sa riche magnificence, les prairies et les champs coupés en damiers, et, dans leur soif ardente, buvant l’eau que le Rhône leur distribue ; près du lac de Géronde, les maisons de Sierre ressemblent à des échassiers blancs, à tête cendrée, couchés dans l’herbe ; la tour et l’église sont réduites à des proportions de jouets. Et, au-dessus des pentes des vignobles, des chaînes de montagnes mettent leurs dentelures fuyantes ; une foule, un tumulte de cimes glacées de neige, se pressent comme pour regarder aussi en bas, dans la vallée. Toutes ces montagnes sont baignées de teintes violettes, de nuances bleuâtres, suaves, vaporeuses, que ni la plume ni le pinceau ne sauraient rendre. On dirait qu’elles sont drapées d’étoffes mauves, habillées de tuniques transparentes couleur clair de lune lamée de soleil. Cela rappelle les Pyrénées, les monts d’Espagne, l’Orient.

Et à mesure que la nuit approche, la lumière du jour devient si douce qu’on dirait qu’elle tombe tamisée par d’invisibles rideaux de gaze, flottant à l’horizon. Le vert perd toutes ses duretés, se fond en des tons tendres et caressants. Il y a une jouissance exquise à voyager à cette heure délicieuse, dans la montagne tout odoriférante des parfums du soir. Et tout est si calme, si apaisé ! Un souffle frais ruisselle du glacier ; et ce bain d’air subitement renouvelé, cet air vierge qui tombe des hauteurs immaculées, vous rend les énergies du matin, efface comme une douche la lassitude de la journée.

Le soleil disparaît en jetant une vaste réverbération à l’horizon. Les montagnes du second plan restent seules éclairées et se détachent encore en relief. La partie opposée au couchant se colore en rose, et quand vous traversez une forêt, vous voyez, entre les branches, des lueurs d’or, des feux d’incendies étranges ; on se croirait parfois dans une cathédrale dont les vitraux gothiques sont éclairés par la lune.

L’ombre qui montait de la vallée en glissant de buisson en buisson nous atteignit, les cigales redoublèrent de cris et d’agitation ; les herbes étaient pleines de frôlements et de chuchotements, des ramiers passaient au-dessus de nous, rapides comme des flèches, tandis que des corbeaux au vol lourd s’appelaient d’une voix rauque, indécis sur la direction qu’ils devaient prendre.

La route est une merveille de hardiesse. Elle court à travers les gorges et les précipices, au fond desquels on entend gronder et mugir la Navizence. De l’autre côté du torrent, on aperçoit Vercorin, dont les maisons noires, collées les unes aux autres, font l’effet d’un essaim de mouches qui seraient venues se poser sur la bouche béante et velue de la vallée.

Pendant six ans, sans subsides de l’État, ne voulant employer que leurs propres ressources, les Anniviards ont travaillé à cette route, ont taillé le rocher, ont peiné et sué pour ouvrir eux-mêmes leurs montagnes aux gens de la plaine. Chacun venait, à tour de rôle, remplir ses journées de corvée. L’ancien chemin, dont on aperçoit encore quelques tronçons, quelques déchirures dans les rochers, était un casse-cou, un vrai sentier de mort.

Par la nouvelle route montent maintenant, tout l’été, des caravanes de touristes et de visiteurs ; mais l’Anniviard regarde, indifférent comme ses rochers, ce flot passer et s’écouler ; il reste ce qu’il était jadis, il conserve ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes ; il a résisté à l’ignominie de la blouse, cette camisole de l’esclave moderne, qu’apportent les commis voyageurs et les chemins de fer ; il a encore sa figure typique, son individualité personnelle. Et aujourd’hui que le pittoresque s’en va, que l’originalité s’émousse, que la tradition se découd et tombe par morceaux, ce qui fait encore le charme de ces vallées intérieures du Valais, c’est l’imprévu, la nouveauté, qui vous y attendent, mille choses qu’on s’imagine découvrir le premier, parce qu’on ne les soupçonnait pas. Chacune de ces vallées est un petit monde à part ; aucune ne ressemble à sa voisine, ni par le costume, ni par la langue, ni par les mœurs. Ici on parle allemand ; là, c’est un mélange de patois romand et d’italien ; plus loin, c’est un français plein de saveur, avec des expressions du dix-septième siècle, un français importé de France, où tous ces montagnards ont servi. Il n’y a presque pas de familles où l’on ne conserve pieusement, dans un bahut ou dans une vieille armoire, un uniforme français, italien ou espagnol, aux larges parements rouges, tout flamboyants, et qu’on endosse pour les grandes solennités : pour la Fête-Dieu et la fête de la paroisse.

En hiver, il est bien rare que quelqu’un se hasarde dans ces vallées, bloquées par les neiges. De là ces contrastes innombrables, ces différences qu’expliquent le climat et la configuration du sol.

Si les habitants de la vallée de Lœtsch sont d’origine allemande, les Anniviards seraient, dit-on, d’origine hongroise. On prétend qu’ils descendent des Huns, et voici comment on l’explique : cette vallée n’était anciennement qu’un affreux désert, couvert de bois. Après la mort d’Attila, battus de tous côtés et fuyant de toutes parts, quelques débris de ses hordes terribles se réfugièrent dans cette gorge avec leurs troupeaux ; s’y sentant à l’abri, ils s’y fixèrent et défrichèrent la terre. Ce fut l’origine des Anniviards. Longtemps, ils restèrent isolés ; leurs voisins les craignaient et les méprisaient, parce qu’ils repoussaient tous les missionnaires qu’on leur envoyait.

Aujourd’hui encore, un grand nombre de noms sont hongrois. Une des familles les plus considérables du pays s’appelle Ruaz, comme le frère d’Attila ; on cite aussi une montagne qui porte ce nom, et l’on y trouve certaines coutumes identiques à celles de ces autres descendants des Huns, les Magyars. À Grimentz, de même que dans les villages des bords de la Theiss, on invite tout le monde, au son de la cloche, à venir partager le repas des funérailles. Les croix des cimetières ressemblent à celles des cimetières hongrois. Les Huns s’habillaient de la laine de leurs troupeaux : de rouge quand leurs moutons étaient rouges, de blanc quand ils étaient blancs, de noir quand ils étaient noirs. Les Anniviards portent des vêtements noirs, – couleur de la laine de leurs troupeaux. Enfin le type se rapproche par des traits généraux : cheveux noirs, yeux noirs, pommettes saillantes, nez busqué, épaisses moustaches.

Les habitudes nomades de cette population semblent aussi trahir une hérédité asiatique. Les villages émigrent tout entiers, tantôt dans la plaine, tantôt dans la montagne. Souvent, le touriste arrive dans un hameau complètement désert. Plus un habitant, plus un être vivant. À travers les vitres ternies, dans chaque maison, on voit la chambre avec ses tables, ses chaises, mais le lit est vide, et dans les rues abandonnées l’herbe s’en donne à cœur joie.

Les goûts nomades sont si enracinés, que la plupart des familles possèdent deux maisons dans le même village : une pour l’été, l’autre pour l’hiver ; les plus riches ont jusqu’à six maisons, dans lesquelles ils vont successivement passer deux mois. Ce changement de lieux, cette émigration, est pour eux un besoin, un plaisir, une jouissance.

Aux vendanges, toute la vallée descend à Sierre, où les Anniviards possèdent les plus beaux vignobles. Le curé de Vissoye lui-même émigre à la tête de ses paroissiens, avec le maître d’école, le président, toutes les autorités. Les familles marchent à la suite les unes des autres, dans l’ordre d’une caravane au désert. D’abord le mulet, lourdement chargé, conduit par le « chef », avec les petits enfants dans les sacs, blottis comme des oiseaux dans leurs nids ; puis la femme, surveillant les chèvres, les moutons et les veaux ; et, derrière elle, les porcs trottinent en grognant, chassés par une fillette maigre, aux cheveux ébouriffés, ou par une vieille édentée, armée d’un gros bâton.

Les vignes qui appartiennent aux quatre communes dont se compose la vallée, se travaillent et se vendangent en commun. Les jours de corvée communale, un tambour et un fifre sonnent la diane, à quatre heures du matin, dans les divers hameaux des environs de Sierre, où les Anniviards ont des maisons. À six heures, appel ; puis, départ pour le travail, musique et drapeau en tête. Le curé, les autorités, accompagnent les travailleurs ; et à la queue du cortège un chariot transporte le vin communal qui sera bu pendant la journée.

L’instituteur, le juge, les magistrats, sont obligés, tout comme les autres, de travailler, le sécateur ou la bêche en mains. Tout bourgeois qui manque à l’appel est passible d’une amende de trois francs. Les repas se prennent en commun sous l’arbre au haut duquel a été arboré le drapeau. Pendant le repas de midi, annoncé par le fifre et le tambour, on délibère sur les affaires publiques, on discute la politique du gouvernement, on la blâme ou on l’approuve.

L’élection des députés se prépare et se fait aussi au temps de la vendange, dans les caves communales que les Anniviards possèdent à Sierre. Plus d’un électeur vend sa voix d’avance contre une « channe[4] » de vin.

 

La montée n’était plus pénible. Mon mulet suivait le bord du précipice, au bas duquel rugit le torrent. C’est l’habitude de ces animaux, si prudents cependant, de toujours marcher du côté du vide, au-dessus du gouffre. Le mulet allait d’une bonne petite allure qui ne m’empêchait pas de causer avec son conducteur. Le jeune montagnard me racontait des histoires de revenants, des légendes du Haut-Valais : celle du lutteur de Graechen, qui prit son adversaire à bras-le-corps et l’aplatit comme une galette en le serrant contre sa poitrine ; celle du bouc de Maters aux longues cornes recourbées, aux yeux flamboyants, au corps couvert, au lieu de poils, de glaçons qui sonnaient, dans sa course, d’un tintement effrayant ; pour celui qui le rencontrait, il n’y avait de salut que dans une chapelle ou une maison pieuse où l’on conservait des objets bénits. Il me dit aussi la légende du « trou du More à Zermatt » :

Sur le Riffel, dans une profonde caverne à l’entrée étroite, habitait un berger étrange : à force de vivre dans la solitude, il était devenu complètement sauvage. Dès qu’il apercevait un être humain, il se sauvait. On était obligé de déposer sa nourriture à un endroit où il venait la chercher. Mais, dégoûté bientôt des aliments préparés, il ne se nourrit plus que de la chair saignante des moutons qu’il enlevait. Plus d’une fois, on essaya de s’emparer du voleur, mais il s’enfuyait sur le Riffelhorn par un sentier unique et repoussait les assaillants sous une grêle de pierres. Un jour enfin, un chasseur de chamois se mit en embuscade et le tua au moment où il sortait de sa caverne.

Et la légende de l’ours ! Une fois, un montagnard d’une force extraordinaire, mais un peu faible d’esprit, fut surpris par une tempête de neige, une de ces tourmentes qui vous aveuglent et qui vous ensevelissent sur place si vous ne pouvez vous réfugier promptement dans un chalet. Heureusement il y en avait un dans le voisinage. Notre homme y court ; mais à peine est-il entré qu’un sourd grognement lui révèle la présence d’un ours. Il ne perd pas son sang-froid, lance une injure à l’animal et l’attend de pied ferme. L’ours se dresse sur ses pattes de derrière ; avant qu’il ne s’élance, le montagnard le serre déjà dans ses bras d’acier, applique fortement sa tête sous sa mâchoire, forçant l’animal à tenir la tête en l’air ; il le fait pirouetter comme un danseur sa danseuse. L’ours et l’homme tournent longtemps ensemble, ils tournent au-dessus des rochers et des précipices, vont toujours, en pivotant, étroitement serrés, jusqu’à ce qu’ils tournoient dans le vide et disparaissent au fond d’un gouffre. L’animal, étant plus pesant, tomba le premier, se brisa les reins, et amortit la chute de l’homme, qui fut miraculeusement sauvé.

 

Je demandai à mon conducteur ce qu’il avait payé son mulet.

« Cent cinquante francs.

— Comment, cent cinquante francs ! m’écriai-je… Un bon mulet – et le tien est bon – vaut jusqu’à mille francs.

— C’est vrai… Mais je n’en ai que le quart… Il a été évalué six cents francs. Nous nous sommes mis quatre pour l’acheter, c’est l’habitude chez nous de se réunir plusieurs pour un mulet ; il y en a qui en ont la moitié d’un, d’autres le tiers ou seulement le quart. On a droit à tant d’heures de mulet par semaine, car on n’en a pas toujours besoin. »

Nous étions arrivés à un endroit où la route s’enfonce et se perd dans une gorge louche, toute noire, où elle disparaît comme dans un trou. Ce mauvais passage s’appelle les « Pontis », parce que l’ancien chemin passait sur des ponts suspendus, sur des échafaudages plantés au-dessus de l’abîme. Quand on a construit la nouvelle route, on a dû creuser dans le rocher de longues galeries tournantes, où il fait presque nuit, même en plein jour.

Je demandai à mon guide si je devais descendre.

« Non, non. N’ayez peur, le mulet connaît le chemin, depuis le temps qu’il le fait ! »

Le mulet, sans le moindre frisson, s’enfonça sous la voûte sombre, – une vraie entrée de caverne, où le voyageur serait dépouillé en un tour de main, si le pays n’était pas absolument sûr.

Ce petit voyage dans les ténèbres, sous la montagne, dans la galerie souterraine sans ouverture, dura quelques minutes.

Lorsque nous sortîmes de la dernière galerie, la lune, luisante comme un globe électrique, brillait au fond de la vallée, dont elle éclairait les profondeurs, blanchissait la longue déchirure où la Navizence courait et bondissait en secouant ses flots échevelés avec un bruit de plainte et de colère, un grondement sourd.

Tout à coup mon conducteur s’écria d’une voix joyeuse, en étendant son bâton vers une grande bâtisse blanche, au bord de la route :

« Nous y v’là… L’hôtel… »

Je connaissais cet hôtel, que tenait autrefois si bien M. Monnier, député aujourd’hui, dans les honneurs jusqu’au cou. J’y avais passé une huitaine avec un vieil ami, un compagnon d’enfance ; et que d’excursions amusantes pendant cette semaine inoubliable ! que d’escapades et d’escalades ! Et comme c’était bon, après la journée de courses ou de chasse, de revenir le soir, à l’hôtel, les membres brisés de fatigue délicieuse, s’attabler devant la soupière fumante, et de boire à pleins verres ce vin du glacier, jaune comme de l’or, chaud comme le feu ! Tandis qu’à côté de coriaces Anglaises, des Anglais desséchés lisaient gravement et silencieusement le Times, nous laissions notre causerie galoper bride abattue ; et c’étaient des fantaisies folles, des poèmes sans rime ni raison, que l’excellent M. Monnier interrompait, en clignant de l’œil, pour nous conter quelques bonnes histoires de la saison.

 

Tous les volets étaient fermés. L’hôtel semblait inhabité, désert.

De l’air d’un homme entendu, mon muletier me dit :

« Nous les réveillerons bien. »

Le mulet s’était arrêté au bas du perron, tandis que son maître frappait à coups redoublés contre la porte. Le bruit résonnait très fort, comme dans une cave.

Une clef grinça dans la serrure, la porte s’ouvrit, et un homme en chemise de couleur, en pantoufles brodées, tenant un petit bougeoir, nous reçut et nous introduisit dans la salle à manger.

J’avais une faim d’ogre. Ayant obtenu quelques tranches de jambon, j’invitai mon conducteur à partager mon souper avec moi.

À minuit, je m’étendis dans mon lit, je soufflai ma bougie et m’endormis de ce bon sommeil des touristes qui vaut bien le sommeil du juste.

XIII

EN ANNIVIERS

De bonne heure, je décrochai mes persiennes.

À demi habillé, accoudé à la fenêtre, je humais l’air frais et savoureux, je buvais l’air exquis, qui descendait de la montagne et sentait les fleurs. Le val d’Anniviers est un vrai jardin botanique. On y trouve les plantes des Pyrénées, des Andes, de l’Himalaya, et, à la lisière des glaciers, les tiges frêles et transies du pôle. Au-dessus de Vissoye commencent les grands parterres roses de rhododendrons, les pâturages qu’étoilent les gentianes rouges et bleues, et où se dressent, d’un port superbe, les arnicas dorés qui font songer à des rayons de soleil devenus fleurs, et les azalées d’un carmin vivant, aux pétales pareils à des lèvres. Contre les rochers, les edelweiss appliquent leurs fines découpures, qu’on prendrait pour du feutre blanc, et, de tous côtés, les orchis répandent une odeur forte de vanille.

Presque en face de ma fenêtre, sur le versant opposé de la vallée, je reconnais Painsec : une dégringolade amusante de toits en détresse, un village qui s’en va en cascade, si drôlement, que ses petites maisons, couleur croûte de pain brûlé, ont l’air de faire la culbute. Le Valais est plein de ces villages acrobatiques qui se tiennent suspendus au-dessus du vide, on ne sait par quel miracle d’attraction ou d’équilibre. À gauche, sur un petit monticule, se dresse la chapelle de Vissoye, avec son clocher de fer-blanc, ses bardeaux d’une blancheur terne de plomb, ses murs badigeonnés à la chaux ; au-dessous, un groupe de greniers étranges trébuchent sur leurs piliers branlants, sous leurs toits en planches de mélèze, écrasés de grosses pierres ; et, près de l’église paroissiale, à la tour carrée, une grande croix domine tout le village, élargit ses bras comme pour jeter sa bénédiction jusqu’au fond de la vallée.

Ce paysage n’est pas nouveau pour moi ; il n’a pas changé depuis que je l’ai vu pour la première fois, il y a dix ans. Toutes les maisons sont encore à leur place, et il n’est pas venu s’en ajouter d’autres ; la vieille ruine féodale est encore là, gisante et morte au milieu du village, et, au fond de la vallée, la Navizence continue de courir en grondant, en jetant son cri d’eau sauvage échappée de la caverne des glaciers.

La chambre où je me trouve m’est également familière : c’est celle que j’ai partagée pendant huit jours avec mon ami Flamans. Je reconnais jusqu’à son papier au dessin bleu, son petit miroir, noirci par les mouches, sa commode en bois blanc. Que de souvenirs éveillent dans ma mémoire la vue de tous ces objets ! Sur ce vieux canapé en reps rouge, malade et éclopé, nous nous jetions chaque soir, harassés, éreintés de nos courses folles, de nos excursions extravagantes, le fusil toujours en main, comme des bandits ! Et je me revois au haut de cette cheminée du Bec des Bossons, perché comme un homme qui vient de grimper sur un toit, mais qui ne sait plus comment redescendre. Monnier fut mon sauveur : il vint me chercher, il sauta le premier pour me montrer où il fallait sauter, et ses larges épaules me cachaient le gouffre qui semblait, gueule béante, attendre une proie.

Et notre montée à la Bella-Tola ! Nous avions chassé toute la matinée ; puis, l’après-midi, nous nous étions trouvés dans un horrible désert de pierres, au milieu d’une avalanche de blocs énormes. Une fois engagés dans ce labyrinthe, impossible de revenir en arrière, il fallait aller devant soi, toujours, résolument, jusqu’au sommet de la montagne. Après trois heures d’un véritable calvaire, nous nous trouvâmes sans le savoir sur la Bella-Tola, haute cime dressée comme une tribune au milieu d’une vaste symphonie de montagnes et de glaciers.

Des perdrix blanches, des perdrix des neiges, volaient autour de nous. Nous eûmes la cruauté d’en tuer deux.

Notre fantaisie rayonnait un peu partout. C’étaient des parties sans fin, de tous côtés, jusqu’au bout de la vallée, au glacier de Zinal, dont l’hôtel ressemble à une froide chartreuse, perdue au milieu de la solitude et du silence. Une fois, en revenant d’une chasse aux tétras dans une forêt presque vierge, au-dessus de Painsec, nous rencontrâmes un chasseur de marmottes qui avait été plus heureux que nous : nous lui achetâmes la bête qu’il avait tuée, – un gros mâle aux dents jaunes et aux moustaches grises, que nous apportâmes triomphalement au cuisinier de l’hôtel. Le lendemain, on nous servit au dîner la bête bouillie. Avec ses pattes de devant pareilles à de petits bras, sa tête absente, son corps blanc, propre et dodu de graisse, ses longues jambes de derrière, la marmotte ressemblait à un petit enfant ! Une Anglaise se trouva mal ; une dame de Lausanne eut une crise de nerfs ; un monsieur de Berlin fit appeler M. Monnier et lui demanda s’il prenait ses hôtes pour des anthropophages ; tandis que deux Américains firent claquer leurs solides mâchoires aux dents pointues de fauve.

Nous comptions sur un régal de gourmets, un plat extraordinaire, une trouvaille de haut goût. Une marmotte n’est, hélas ! qu’une abomination. Nos estomacs s’en souviennent encore.

La peau de la bête fut envoyée à Sion et empaillée. Mais cette pauvre marmotte, inoffensive désormais, eut encore plus de tribulations après sa mort que pendant sa vie. La gendarmerie s’en empara, l’emprisonna dans une armoire et ne me la rendit qu’après que j’eus justifié de sa provenance.

 

Et nous allions aussi, à la vesprée, nous asseoir devant les maisons de bois, à côté des « anciens », des vieux en cheveux blancs, dont le chef branlait ; leurs petits yeux nous regardaient d’abord d’un air de méfiance, en dessous. Ils finissaient cependant par nous dire un tas de curieuses histoires ; ils nous contaient les coutumes de leur temps, alors que les jeunes portaient aussi, comme eux, les culottes courtes à larges ponts-levis ; ils nous initiaient à leur vie, à leurs mœurs. Et aujourd’hui, après dix ans, je constate que ces mœurs n’ont pas changé.

 

Chaque village est encore placé sous la surveillance de deux chefs qui veillent au bon ordre, à la morale, à l’entretien des routes et des fontaines. Ces chefs, qui ont plus d’autorité que les membres du Conseil, sont élus à vie par le peuple. Tous les dimanches, après la prière du soir, ils président l’Assemblée des « hommes de serment », c’est-à-dire des électeurs, des bourgeois, qui se réunissent librement pour discuter les intérêts de la localité, pour parler des affaires de la commune. Ces chefs de village sont très influents ; quand le conseil a une loi ou une mesure quelconque à soumettre à la votation populaire, il faut qu’il s’entende préalablement avec eux.

L’autorité la plus haute est celle du juge ou président. Le juge, élu tous les quatre ans, est choisi chaque fois dans une autre commune, dont les électeurs se réunissent le second dimanche de décembre et votent au bulletin secret.

Le 17 janvier, après l’office, le juge sortant donne solennellement sa démission et fait à ses électeurs, réunis devant la porte latérale de l’église, un résumé de sa gestion ; puis il remet à son successeur le sceau de la paroisse. Le nouveau président se recommande alors à l’appui et à la bienveillance des anciens magistrats.

Tout le peuple de la vallée assiste à cette translation des pouvoirs.

Le juge élu doit régaler ses électeurs d’un goûter de pain et de fromage. Le vice-juge ou suppléant du juge donne soixante francs à la commune, et l’huissier, « le procureur », un demi-goûter, c’est-à-dire du fromage sans pain. La première fois que le président met son manteau de cérémonie et prend place au chœur, il offre aux anciens magistrats un dîner ou goûter complet, composé de pain, de vin et de fromage.

Les anciens magistrats conservent jusqu’à la fin de leur vie une place d’honneur à l’église ; et aux festins de Maison de commune, ils s’assoient à la grande table.

Aux fêtes de première classe, le juge, les députés et les officiers civils et militaires portent un long manteau noir, tandis que l’huissier de la commune revêt un manteau rouge, avec l’écusson d’argent aux armes de la vallée.

Toutes les fonctions administratives sont gratuites. Seul le juge ou président de la commune et son secrétaire sont exempts de faire les corvées.

Il n’y a pas d’impôt communal. Toutes les dépenses sont couvertes par les revenus des biens de la commune, vignes, montagnes et forêts. Les Anniviards sont si heureux de vivre sans impôt et ils ont si grand’peur d’en avoir que, chaque fois que l’État les oblige à des dépenses extraordinaires, ils créent aussitôt un fonds de réserve en opérant quelques coupes supplémentaires dans leurs forêts et en ayant recours aux cotisations personnelles. Lorsque furent augmentés les appointements des maîtres d’école, on vit de simples paysans souscrire pour des sommes de deux et même de trois cents francs.

Les Anniviards sont, de même que les Hongrois, auxquels on les assimile, de grands discoureurs. Il faut les entendre à la veille des élections ; ils se prodiguent en discours, en harangues ; mais leurs arguments ne dégénèrent jamais en coups de poing, comme c’est le cas chez les voisins d’Évolène. Les électeurs approuvent presque toujours le choix fait par les anciens, c’est-à-dire par les vieillards, dont les avis et les conseils sont toujours respectueusement écoutés.

Les vieillards ont la préséance dans toutes les assemblées et sont consultés dans toutes les circonstances importantes, surtout lors de l’élection des nouveaux magistrats.

Ce peuple est si jaloux de ses libertés et de ses privilèges, qu’il prétend être consulté sur tout, même sur l’élection de ses curés qui relèvent de Sion. Le curé de Vissoye me disait un jour :

« Tel que vous me voyez, j’ai été nommé par le chapitre de Sion ; mais, pendant deux ans, j’ai été fort mal vu, parce que le peuple n’avait pas délibéré sur mon élection. Nommé curé ailleurs, j’allais m’en aller, lorsqu’on sonna les cloches dans toute la vallée, on se réunit en assemblée de commune devant l’église de Vissoye et devant les chapelles des autres villages, et l’on demanda au peuple s’il fallait, oui ou non, conserver le curé actuel. On fut unanime pour me garder ; alors on m’envoya une députation qui me pria de rester, et, depuis, toute la mauvaise humeur qu’on avait contre moi s’est dissipée. »

 

Le jour des Rogations est en même temps le jour du rendement des comptes de la commune. À cinq heures du matin, tous les bourgeois doivent se trouver à la maison communale ; et chacun a le droit de prendre la parole, de faire des observations. Il y a quatre ans, un procès fut intenté au président de la commune de Vissoye parce qu’il avait un déficit de deux francs cinquante dans sa caisse ! Il put le justifier plus tard : il avait oublié de porter en compte une note payée.

La procession des Rogations dure trois jours : on visite les villages des trois communes : Saint-Jean, Ayer et Grimentz. Après la messe, le président adresse un discours aux assistants et les invite à boire du vin de la commune, du vieux « Glacier » qui a de dix à quinze ans de tonneau. Quand tout le monde s’est largement abreuvé pendant une demi-heure, on referme les portes de la cave, puis on procède à la répartition des intérêts des biens communaux ; ces revenus se payent en argent (quinze à vingt-cinq francs par tête) ou en nature, – en pains que chaque ménage vient chercher avec un mulet, le jour où la commune fait au four.

Il y a encore un conseil de mœurs, composé du prieur laïc de la confrérie du Saint-Sacrement, du sous-prieur de la confrérie du Rosaire, de quatre conseillers et du curé de la paroisse. Si le délinquant refuse de faire amende honorable et de se soumettre à la punition qui lui a été infligée, on l’exclut de toutes les confréries. Il y a quarante ans, on obligeait les voleurs de se tenir, pendant la grand’messe, agenouillés devant un autel latéral, un cierge d’une main et l’objet dérobé de l’autre.

La famille exerce un pouvoir patriarcal très étendu. Si l’un de ses membres commet un délit ou un crime, elle se réunit en tribunal, juge le coupable, et lui épargne la honte de la prison, en lui fournissant l’argent nécessaire pour fuir, pour émigrer en Amérique.

Il y a aussi, dans la vallée d’Anniviers, une ancienne coutume admirable, l’« œuvre des enfants pauvres », qui consiste à loger, nourrir, vêtir et élever les enfants indigents recueillis dans la plaine et les autres localités du canton. À leur majorité, ces enfants reçoivent de leurs parents adoptifs un peu de terre, de quoi nourrir deux vaches, et une maison, dont ils ont la jouissance leur vie durant. On trouve presque dans chaque famille un de ces enfants.

On se marie généralement tard, après le décès du père ou de la mère, et pour suivre les traditions, pour ne pas trop diminuer le patrimoine, on ne se marie qu’un par famille. Les frères et les sœurs tiennent conseil pour savoir lequel d’entre eux se dévouera. Celui qui est désigné pour le sacrifice quitte la maison paternelle le jour de ses noces.

On se fiance en échangeant une fleur, une pièce de monnaie, un mouchoir, un livre ; mais si le mariage n’a pas lieu, on est tenu de tout rendre. La mariée n’apporte ni dot ni trousseau. Les parents riches donnent au jeune ménage une maison et quelques lopins de terre, – ordinairement les plus éloignés, les plus mauvais et les plus difficiles à cultiver.

Le mariage n’est pas une fête, une réjouissance. L’époux et l’épouse se présentent à l’église à la pointe du jour, pour recevoir la bénédiction nuptiale ; ils sont en habit de travail, l’homme n’est pas même rasé ; et, après avoir bu un verre de vin avec les témoins, le mari et la femme prennent chacun un outil et partent pour leur champ. Les voisines vont les épier, et de leur manière de travailler ensemble elles tirent des pronostics sur le bonheur futur du nouveau couple.

C’est pendant la première année du mariage qu’on met de côté, dans la cave, en spéciale réserve, un tonnelet de vin appelé « vin d’enterrement », qu’on ne boit que lorsqu’un décès se produit dans la famille, quand il y a un baptême ou qu’on reçoit la visite du médecin, du président, d’un conseiller ou du curé.

Un vieillard me disait : « Nous, nous économisons toute notre vie pour notre mort. »

Les enterrements se font à Vissoye, au cimetière paroissial. L’ensevelissement a lieu devant l’église. Si le mort est d’un village éloigné, on le transporte sur une échelle, solidement attaché et recouvert d’un drap ; si on est obligé de le descendre d’un hameau pendu dans les gorges de la montagne, c’est à dos de mulet qu’on l’amène ; je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer un de ces funèbres convois, mais il est facile de se le figurer : le cadavre placé en selle, soutenu au moyen d’un bâton fourchu, ballottant de droite et de gauche, comme un paquet, à tous les cahots de la bête. Aux endroits difficiles, les fils, les parents, même les femmes, sont obligés de soutenir le cadavre de crainte qu’il ne dégringole. Une lune livide éclaire la scène, ou de pâles étoiles aux reflets tristes de veilleuses, car, l’été, c’est toujours de nuit qu’on transporte les morts dans la vallée.

Ce que j’ai vu un jour, c’est un cadavre dans une cave, où un paysan m’avait fait entrer pour me donner un verre de vin.

Le mort, tout habillé, était étendu sur une planche, les yeux clos, le chapeau sur le front, comme un ivrogne endormi :

« Un homme ! m’écriai-je.

— Ne faites pas attention, répondit le paysan ; c’est un voisin qui a défunté. On m’a demandé la permission de le déposer chez moi, parce que ma cave est plus fraîche. On ne pourra l’enterrer que dimanche ; c’est aujourd’hui jeudi. »

Je demandai :

— Pourquoi ne peut-on l’enterrer que dimanche ?

— Parce que ça dérangerait les travaux ; tandis que le dimanche personne ne travaille, tout le monde est à l’église de Vissoye. »

La vue de ce cadavre aux chairs molles, les yeux clos, les cheveux aplatis aux tempes, le chapeau de travers, me fit, pour la première fois, trouver le vin du Valais un peu moins bon que d’habitude.

Il n’y a pas très longtemps, c’étaient encore les parents du mort qui creusaient sa fosse.

Un orateur prend toujours la parole au nom du défunt ; il demande pardon pour lui de toutes les offenses et de toutes les fautes qu’il a pu faire, et invite l’assistance « à boire à sa santé ». Quand c’est un ancien, un vieillard qui parle, il ajoute presque invariablement dans sa péroraison :

« Le cher défunt a laissé de quoi se faire honneur ; imitez-le, c’était un homme gai, il aimait à prendre un verre ; et maintenant, il n’aura pas de plus grand plaisir que de vous voir trinquer à son bonheur. »

Dès que la cloche d’agonie a annoncé le décès d’une personne adulte, deux membres du conseil communal se rendent dans la maison du mort, s’informent de la situation de fortune du défunt et de ses héritiers, de l’existence d’un testament. Si les enfants sont orphelins ou mineurs, on les confie à une famille aisée de la vallée, qui les élève gratuitement ; de cette façon, le patrimoine de ces enfants reste intact ; les revenus en sont soigneusement capitalisés jusqu’à leur majorité.

Toutes les questions d’héritage sont réglées par les « hommes de serment », dont les décisions sont acceptées d’avance, comme des jugements sans appel.

Le repas des funérailles se fait à la Maison de commune.

Dans cette vallée primitive, riches et pauvres sont vêtus de la même façon, de la même étoffe grossière, qu’ils tissent eux-mêmes. Les femmes ne portent pas le chapeau valaisan, haut de forme, qui ressemble à un gibus entouré de dentelles d’or ou de rubans, mais le chapeau de paille aux larges ailes. Leur costume est sombre ; il a été pris par un savant neuchâtelois pour un costume de deuil.

La famille mange ensemble dans une seule gamelle de bois. Jadis, la gamelle était creusée dans la table même autour de laquelle on se réunissait aux repas. On m’a assuré avoir encore vu de ces tables dont le trou avait été bouché.

Il n’y a jamais qu’une seule chambre pour toute la famille, la cuisine servant de salle à manger et la cave de salle de réception, de salon. La simplicité de la chambre commune est telle qu’on y voit bien rarement un objet acheté à prix d’argent.

L’Anniviard n’aime qu’une chose au monde : la terre. Il met toute sa passion, toute son énergie, à arrondir le champ qu’il possède, à arracher aux gens de la plaine la vigne ou le pré que son cœur convoite. Ces tenaces montagnards n’ont qu’une pensée dans leur vie, la pensée de la terre, le désir d’augmenter leurs biens ; la plupart des vignobles de Sierre leur appartiennent, et ils possèdent des « mayens[5] » jusqu’au-dessus de Sion.

Ils ne connaissent ni le chant ni la danse : ils n’ont pas d’autre passion que celle de la possession.

On ne voit pas, dans cette longue vallée, un seul mendiant. Ceux qu’on rencontre sont des étrangers. Quand l’indigence menace un des leurs, les Anniviards se réunissent bien vite pour l’aider.

Un ancien auteur raconte qu’on avait une telle confiance dans la bonne foi de ce peuple, que les rentes dues à l’évêque n’étaient enregistrées sur aucun livre :

« C’est, dit-il, sur un rentier de bois dont la longueur varie, mais dont la largeur est d’un pouce, qu’on met d’un côté la marque du débiteur, et sur l’autre la forme de la dette, et que sont marqués, par des entailles au couteau, tous les reçus. »

 

En feuilletant le livre des voyageurs de l’Hôtel d’Anniviers, je retrouvai la petite note suivante que mon ami et moi avions écrite avant notre départ, le 19 septembre 1877 :

« Après un séjour de plus d’une semaine à l’hôtel d’Anniviers, nous ne pouvons quitter Vissoye sans témoigner toute notre reconnaissance envers les maîtres d’hôtel, MM. Tabin et Monnier, pour tous les bons soins et les attentions délicates dont nous avons été l’objet de leur part. Grâce à leurs renseignements, nous avons pu faire une série d’excursions des plus intéressantes : cascades du Grougé, par Mission, et retour par Saint-Jean ; – excursion à l’Illagraben, par Saint-Luc et Chandolin ; – au Bec des Bossons et retour par le Pas de Lonaz ; – escalade de la Bella-Tola par le côté nord ; – visite à la Pierre des Sauvages et aux blocs druidiques de Grimentz ; – course à Zinal et à l’alpe de l’Allée-Verte, amphithéâtre où se pressent les géants de la chaîne pennine ; – excursion à la montagne de Trecuit-d’en-Haut par Vercorin ; – excursionnistes et touristes peuvent ainsi faire de Vissoye un centre de promenades et d’ascensions aussi pittoresques que variées. »

J’aurais voulu les refaire toutes, ces promenades et ces courses de notre belle jeunesse ; j’aurais voulu remonter les uns après les autres ces sentiers vagabonds du passé où la douce fleur du souvenir fleurit à côté de la fleur sauvage de la montagne ; mais le temps m’était mesuré ; et j’étais attendu de l’autre côté de la vallée par ma femme et mon fils, qui s’étaient logés à la cure d’Évolène.

J’allai cependant me promener au village. Rien de changé. La même physionomie calme et tranquille ; seulement, au cimetière, quelques tombes de plus. Le grand christ tragique cloué au mur était toujours là, la poitrine lacérée de coups de lance, avec sa terrible blessure au côté, qu’on dirait vraie. Et à ses pieds, les mêmes fleurs, – des pavots rouges, – qui faisaient comme une flaque de sang.

Je monte sur la terrasse de la vieille église et je revois tout le chemin fait la veille : la vallée qui descend baignée d’ombres bleues, la Navizence qui roule ses bouillons d’argent entre deux grandes dentelles de mélèzes et de sapins, et, de l’autre côté du Rhône, les petites maisons de Sierre cachées dans les vignes comme de gros œufs blancs ; puis, au-dessus, les montagnes courant en hautes lames dressées en pointes ou recourbées en volutes, quelques-unes avec des taches de neige pareilles à des taches d’écume.

Dans l’église, les places sont marquées par de petits bouquets alignés sur les bancs à intervalles égaux, par une simple fleur même, une marguerite, un souci, ou un livre de prières tout usé, tout jauni, tout crasseux. J’en ouvre un au hasard ; voici l’inscription qu’il portait au verso :

« J’appartiens à moi et je m’appelle Marguerite Gavias du village Dayien. Si je viens à le perdre, je prie la personne qui le trouvera de me le rendre. Je payerai fidèlement leurs peines. Pour foi de vérité,

« Marguerite Gavias. »

Deux grandes armoires renferment les bannières, – les antiques bannières d’église et de guerre, les unes frangées par les siècles, les autres déchirées dans les batailles. La religion et la patrie se confondent en une seule et même idée chez ces populations de la montagne, et c’est dans les églises que l’on conserve les drapeaux.

Les Israélites offraient à Dieu les prémices des fruits de la terre ; les Anniviards offrent encore à leur curé les prémices du lait de leurs troupeaux. Le surlendemain de l’arrivée à l’alpage, tout le lait recueilli est converti en fromages, et ces fromages sont solennellement apportés à l’église de Vissoye, le quatrième dimanche du mois d’août. Après les offices, les pâtres, tenant leur fromage, et rangés à la file, selon la grosseur de leurs meules, s’avancent vers le chœur pour baiser les reliques et déposer leurs offrandes. Le juge, en manteau noir, assisté de son huissier en manteau rouge, vérifie le poids de chaque pièce. Les maîtres d’alpage sont ensuite reçus à la cure, où on leur offre à dîner, et où l’on mange un tiers des prémices. Le repas est un repas maigre, composé de fromages de trois années différentes. Trois discours sont prononcés : l’un par le prêtre, l’autre par le « chef » de montagne le plus important, et le troisième par le juge.

XIV

MŒURS DE LA MONTAGNE

Je dis adieu à Vissoye avec un léger serrement de cœur, et, à mesure que je voyais décroître derrière moi son clocher, s’évanouir ses maisons et ses arbres, il me semblait que le poids des années pesait davantage à mes épaules.

Je montais cependant par un ravissant chemin bordé de haies aux riches diaprures, aux longues branches pleines de musique et de vibrations d’ailes. Et, autour de moi, le paysage était d’une gaieté, d’une originalité charmante, tout bariolé de petits champs de seigle grands comme des mouchoirs, avec, çà et là, des coins de verdure d’une grâce suave, d’une joliesse champêtre à vous donner envie d’acheter une houlette et de se faire berger.

Avant d’arriver à Grimentz, dont les toits se découpaient en arêtes vives, en silhouettes noires sur le ciel teinté de bleu, je rencontrai, accroupie sur un talus où elle entassait des orties, une vieille femme, la peau tannée, les joues creuses, avec mille rides, mille petits plis comme ceux d’une bourse de cuir, les cheveux déjà blanchissants, la mâchoire tout ébréchée, laissant un vide dans sa bouche aux lèvres flétries.

En me voyant, elle s’arrête dans son travail, et, comme le soleil est déjà dur et que je m’arrête aussi pour éponger mon front, elle me dit de ce joli ton chanteur des paysannes du Valais, et en ce français tronqué et écourté des Anniviards et des Évolénards :

« Pauvre vous ! bien chaud ; d’où venez ?

— De Vissoye.

— Pas loin. Où allez ?

— À Évolène par le col de Torrent.

— Oh ! pauvre vous, beaucoup loin ! faut du corage.

— Vous coupez des orties ?

— Oui, pour les vaches ; en hiver, c’est beaucoup bon. Je fais sécher. »

Et de la pointe de sa faucille, elle me montra, entassée sur le balcon d’un vieux chalet, une grande provision d’herbes de toutes sortes, de branches d’arbre et de haie, qui se roussissaient au soleil.

Puis, riant de son rire édenté et me présentant ses mains rougies par la brûlure des orties, elle ajouta :

« Moi, pas dormir ; mains piquent trop la nuit.

— Faut les frotter avec de l’huile.

— Oh ! oui, trop cher !

— Combien avez-vous de vaches ?

— Cinq, et pis des chèvres et des moutons. Mon mari allé les chercher aujourd’hui à la montagne, le verrez en passant aux chalets de Torrent.

— Où logez-vous ?

— Là, au chalet, avec l’homme et une servante. Enfants mariés, plus chez nous.

— Avez-vous une école à Grimentz ?

— Oui, école l’hiver ; l’hiver long, beaucoup long. Chez nous, tout le monde lire et écrire. D’où vous êtes ?

— Pas d’ici.

— D’où venez ?

— De France.

— Pauvre vous… c’est loin… Combien de vaches vous avez !

— ! ! !...

— Pauvre vous ! »

Je souhaitai le bonjour à la vieille et continuai mon chemin, tandis qu’elle me criait :

« Allons, bonjour, adieu ! »

Elle agita sa faucille qui étincelait ; puis son grand corps maigre, osseux, drapé dans sa robe de drap noir qui ressemblait à une soutane, demeura immobile, s’enlevant en vigueur, en plein ciel, au-dessus du talus, comme une statue de bronze sur un monticule de verdure.

 

Grimentz est le type du village valaisan avec son drolatique pêle-mêle de maisons dédaigneuses de l’alignement, semblant jouer à cache-cache derrière les vieilles granges ; ses toits qui montent, descendent, s’échelonnent irrégulièrement comme des voiles carguées, dans un petit port de mer étrange ; ses façades noires, percées de lucarnes au-dessus desquelles les épis de maïs suspendus en guirlandes détachent leurs cônes d’or ; ses ruelles qui s’en vont on ne sait où, dans la plus pittoresque des confusions, sillonnées d’ornières, crevées de mares, encombrées de tas de fumier ; ses greniers bâtis sur pilotis, avec de larges pierres rondes en forme de meules, isolant le plancher et empêchant les souris de grimper.

 

Grande animation dans la principale rue de Grimentz. De jolies scènes pittoresques. On selle les mulets, attachés devant les portes ; les filles, les femmes, les hommes, tous ceux qui s’apprêtent à partir sont endimanchés. Demain, les troupeaux quittent le chalet de la haute montagne ; et chaque famille envoie des représentants à l’alpe de Zatelet-Praz, au fond du val de Moiry, pour le partage des beurres et des fromages qu’on y a fabriqués pendant la saison d’été.

À la fontaine commune, autour du grand bassin noir creusé dans un mélèze énorme, les battoirs des lavandières vont déjà leur train, et les langues aussi font une preste besogne. Et au four banal, ouvrant sa large gueule rouge, sous un auvent, au milieu du village, l’activité n’est pas moins grande : M. le conseiller Deloye (Daniel) et sa femme enfournent leur pain, de belles galettes blondes, à la croûte croquante, se conservant six mois et fleurant bon le blé de seigle. – M. le conseiller m’appelle pour m’inviter à goûter son pain, qu’il arrose d’un verre de glacier, certainement le meilleur que j’aie bu de ma vie. Il avait quinze ans de cave.

Ce vin exquis se fait avec un raisin tout ordinaire, appelé rèze. On le laisse d’abord fermenter dans les caves de Sierre, puis on le transporte dans les villages de la montagne, et non au glacier de Zinal, comme dit M. Desor. Au bout de dix ans, il subit une seconde fermentation qui lui donne un bouquet particulier, le bouquet du « Glacier ». À Grimentz, on boit du vin du Glacier qui est vieux de cinquante à soixante ans. Celui qui vous en fait boire vous dit :

« Je l’ai hérité de mon beau-père, qui l’avait de son père. »

Ce vin n’est pas en bouteilles, il est encore en tonneau.

En sortant de Grimentz, le chemin s’en va en flânant à travers de grasses prairies ; il passe près d’un bâtiment en ruine, construit jadis par une société anglaise pour l’exploitation de mines de nickel, aujourd’hui abandonnées ; puis il s’enfonce dans une gorge sauvage, où coule, en jetant un long sanglot, la Navizence, qui descend du glacier de Moiry ; puis il monte, il monte de roc en roc, quelquefois taillé en gradins pour le passage des bestiaux, jusqu’à ce qu’il arrive à l’écartement de la vallée, à l’entrée d’un de ces vallons que les poètes mettaient autrefois en romance et que les horlogers genevois continuent de peindre sur leurs boîtes à musique. Ces vallons-là, ces « beaux vallons de l’Helvétie », sont en effet pleins d’harmonies : les cloches des troupeaux y résonnent jour et nuit, et ce concert de clochettes et de sonnailles que vous entendez tout à coup dans la solitude, et que les échos répètent comme un chœur lointain et mystérieux, est une des impressions les plus vives et les plus saisissantes des Alpes.

Et quelle joie d’entendre, après cinq ou six heures de marche, la musique des clarines qui vous annoncent la montagne habitée, la halte réconfortante au chalet, devant le foyer où bout la grosse chaudière à fromage !

Je ne voyais pas encore les chalets de l’alpage de Torrent, mais leur présence m’était déjà annoncée par le bruit des sonnailles. Et mes oreilles, enchantées, s’ouvraient aussi grandes que mon appétit. Je sentais déjà la bonne odeur des « raclettes », et comme l’ivresse blanche du lait de la montagne.

Enfin, après une dernière montée, je débouche sur un plateau ; une agglomération de blocs de pierres grises m’apparaît : c’est le chalet, la « remuentz », comme disent les Valaisans, c’est-à-dire le lieu où l’on « remue », où l’on transporte le bétail. Les pierres sont simplement superposées, entassées les unes sur les autres, le jour pénètre à travers leurs interstices. La porte est à claire-voie, avec une chaîne pour la fermer. Le toit, recouvert de lames d’ardoises retenues par de grosses pierres, descend jusqu’au niveau de la rampe sur laquelle il s’appuie, et une grande muraille de blocs de rochers, une sorte de rempart, le défend contre les avalanches qui menacent chaque printemps de l’emporter.

Quelle différence entre ces chalets-là et les confortables et élégants chalets du canton de Fribourg et de la Suisse allemande ! Le chalet valaisan est encore ce qu’il était à l’époque où les premiers pâtres se bâtirent des abris avec les cailloux ramassés dans la montagne. On ne peut rien imaginer de plus simple, de plus primitif, de plus pauvre.

Entrons. Le sol, piétiné, est humide et sali de toutes sortes de débris ; pas de chaises, pas de table ; sur un foyer où brûlent des troncs, une chaudière est suspendue, pleine de lait d’une teinte jaunâtre ; une grande baratte est fixée à une poutre ; et, dans le fond, il y a le lit du « maître », une peau de bœuf déroulée à terre avec une couverture dont il est impossible d’indiquer la couleur. Au chalet valaisan il n’y a pas de foin, de ce bon foin dans lequel on dort au chalet fribourgeois. Les bergers passent la nuit étendus sur des sacs ou des peaux de mouton, devant le foyer qui flambe, les pieds tournés vers les tisons chauds. À travers les brèches de la toiture, on voit les étoiles qui brillent, et, quand il pleut, on reçoit des gouttières sur le dos. Il m’est arrivé plus d’une fois d’ouvrir mon parapluie dans un chalet valaisan.

Je n’ai cependant jamais été obligé de coucher dans la chaudière à fromage, comme ce touriste qui n’avait ni peau de mouton ni châle à étendre sur le sol humide.

À ce grand carré de pierres nues est collée une autre construction plus petite, qui sert de cave et de grenier. Là sont rangés, les uns à côté des autres, ces petits fromages valaisans qui ont le diamètre d’une roue de chariot d’enfant.

Au-dessus des fromages, sur un échafaudage auquel on parvient par une échelle, on conserve le beurre en grosses mottes, fortement salées. Il y en a des centaines et des centaines, s’empilant jusqu’au toit, dans leur blancheur jaunie de vieille graisse. Ce beurre conservé n’en est pas moins excellent, et on peut être bien certain qu’il est pur de tout alliage.

La baratte dans laquelle il se fabrique est un grand tonneau fixé à un axe, au milieu d’un ruisseau qui descend de la montagne et le met en mouvement. C’est le moulin à beurre.

Quelques pâtres, assis sur des troncs d’arbres groupés autour du foyer, surveillent des quartiers de fromage exposés à la chaleur des braises. Quand le fromage est suffisamment fondu, l’un d’eux prend un long couteau, racle la couche grillée et la jette sur une tranche de pain. C’est ce qu’on appelle une « raclette ». Et c’est fort bon, arrosé de vin. Ils m’invitent à prendre place au milieu d’eux, en me disant :

« Nous faisons la fête ; demain, nous partageons les fromages, et tout le bétail descendra. »

La répartition des fromages se fait d’après le lait produit par chaque vache, et dont la quantité a été mesurée le quatrième ou septième jour après l’arrivée à l’alpage, en présence des associés et sous la surveillance des chefs de montagne.

Ces pâtres aux vêtements usés et troués, rapiécés en vingt endroits, luisants de crasse, au linge et à la peau de charbonnier, sont les hommes les plus heureux du monde, contents de leur sort, aimant cette vie libre et nomade de la montagne, avec ses longs repos paresseux et ses moments d’activité périlleuse, quand il faut aller, au milieu de la nuit et de la tourmente, rallier le troupeau éparpillé dans les précipices. Il n’y a pas de cœurs plus simples, plus honnêtes et plus braves. – H. Flamans, qui les a longuement pratiqués, a dit d’eux :

« Je les ai rencontrés dans mainte excursion ; je les ai toujours trouvés animés des meilleurs sentiments. Nulle convoitise, nul regret. Comment en auraient-ils au milieu des splendeurs naturelles qui les entourent ! Ils considéraient avec curiosité mon fusil Lefaucheux, les conserves alimentaires que j’apportais, la carte où je leur montrais, marqué d’un point noir, le chalet qui les abritait, la ligne bleue du torrent, les chiffres indiquant l’altitude des cimes. C’était la première fois que l’on présentait à leur vue de tels objets, et leur surprise, leur émerveillement, me causaient un plaisir infini. Avec quelle dignité de bonnes gens blessés dans leur amour-propre ils refusaient mon argent, lorsque je voulais payer mon écot ; car il y a pour eux des choses qui ne se vendent pas, et l’hospitalité est de celles-là.

« La brusquerie et la simplicité de l’accueil, dans les montagnes, ne sont pas sans charme. Qu’on est loin de l’obséquiosité des villes, des compliments filandreux et menteurs, des courbettes deux ou trois fois renouvelées, le chapeau à la main et le sourire aux lèvres ! On vous souhaite la bienvenue d’une voix rude, entre deux grands coups de gaule appliqués sur l’échine d’une vache récalcitrante.

« Les bergers ou les pâtres sont ordinairement au nombre de dix à quinze, et obéissent à un chef, au maître, élu chaque année par les consorts propriétaires de l’alpage. Ces élections, qui se font à la majorité des voix, ont souvent dans les villages valaisans plus d’importance que les scrutins politiques.

« Le « maître » n’a aucune familiarité avec les bergers, ses inférieurs. Et ceux-ci ne montrent non plus vis-à-vis de lui aucune bassesse, aucune flatterie servile, mais une soumission grave, nécessaire à l’intérêt général.

« Ah ! quel beau spectacle de voir « le maître » du troupeau qui descend lentement des hauteurs ! Deux cents vaches le suivent, en s’éparpillant au milieu des genévriers et des touffes de rhododendrons sur la croupe mouvementée de la montagne. Petites comme le sont toutes celles de la race valaisanne, vives d’allure, belliqueuses d’humeur, elles agitent joyeusement leurs sonnettes et, en vous voyant, allongent leurs museaux roses, glissent voluptueusement leur langue dans leurs narines, comme pour demander une poignée de sel.

« Perchée sur le sommet d’un mamelon, la reine[6] du troupeau, une belle vache « superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée », dans une immobilité majestueuse, regarde vaguement l’horizon. Fière de la supériorité de ses forces, elle semble, avec le calme d’une conviction bien établie, défier ses compagnes et chercher, impatiente du combat, quelque adversaire digne de se mesurer avec elle.

« Le maître continue à observer le troupeau de cet œil dont parle La Fontaine, qui aime à s’assurer et à se rendre compte de tout. De temps en temps, il plonge à droite et à gauche sa main remplie de sel dans les mufles béants et quémandeurs.

« On ne se hâte pas. « Tiauh ! tiauh ! » crient à tue-tête les bergers disséminés dans toutes les directions et fort occupés à séparer les groupes batailleurs. « Aïe donc, la moteila (vache noire qui a le front taché de blanc) ; ici la zalandra, la griotta, la cuazou ! » (dénominations diverses basées sur la couleur du manteau). C’est mille cris bizarres que répercute l’écho. Lentement les vaches s’assemblent derrière le chalet, au milieu des rochers qui affleurent le gazon, sur une espèce de plateau où l’on a l’habitude de les traire. Le vacarme et le bruit des clarines deviennent de plus en plus assourdissants.

« Une demi-heure s’écoule. Le maître traverse la foule mugissante des vaches et reçoit plus d’un coup de queue. Une gaieté réelle anime le troupeau.

« C’est pour ne pas troubler cette belle humeur, présage d’un lait abondant, que les pasteurs se gardent bien de harceler leurs bestiaux et les dirigent insensiblement vers le pied de la colline.

« Un ruissellement de notes argentines et vibrantes se fait entendre soudain dans les airs, suivi d’éclats de fouets et du jappement des chiens. Par centaines, les moutons quittent les hauteurs et débouchent au-dessus d’un immense escarpement. On les distingue à leur toison blanche dessinant des constellations sur les parois presque perpendiculaires des rochers, au pied desquels quelques génisses se mirent dans les eaux claires d’un petit lac.

« Après une prière, les vachers se répandent dans le troupeau, cherchent chacun les bêtes commises à leurs soins. Et le lait jaillit simultanément de centaines de mamelles pleines.

« Déchargées de leur fardeau, les vaches piétinent le sol et mugissent, désireuses de liberté. Elles heurtent leurs cornes comme pour la lutte, flairent le vent, – ou bien, débonnairement assises, ruminent à l’écart. Du côté du chalet, elles présentent un front de bataille ; et les bergers, armés de longs bâtons, contiennent avec peine leurs rangs pressés.

« À un signal du maître, elles s’avancent, et tout le troupeau s’ébranle, agitant ses cloches à grandes volées. Près de l’abreuvoir, l’herbe croît drue et ferme, pleine de sucs, vierge de toute atteinte. On s’y arrête. C’est la pitance du soir. Les sacs de sel se vident ; les gazons épais sont broutés en un instant.

« Tiauh ! tiauh ! » reprennent alors les pâtres en chœur, et les vaches, précédées de leur reine toujours grave et réfléchie, regagnent les pâturages élevés où elles doivent passer la nuit.

« Avant d’ôter, pour la couchée, leur lourde chaussure ferrée, les pâtres font une dernière prière ; le maître récite ou lit l’Evangile, puis entame des litanies auxquelles ses subordonnés répondent par d’énergiques : « Ayez pitié de nous ! » Les Alpes sont le cadre naturel de ces supplications. Il y règne une menace permanente de désolation et de ruine.

« Et le lendemain, à l’aurore, le même travail recommence. »

 

Le maître du chalet de Torrent me fit servir une grande sébile de lait chaud ; il me prépara lui-même quelques raclettes de fromage, et tira de la huche, sous les ardoises du toit, la galette de pain dur, – si dur qu’il faut souvent prendre la hache pour le couper.

Dans les Alpes du Haut-Valais, le pain et le laitage composent toute la nourriture des pâtres ; ils ne connaissent pas, comme ces énormes pâtres fribourgeois, à figure réjouie de moines gras, le café, les farineux, le riz au sucre et le petit verre d’eau-de-vie, et souvent aussi la tranche de viande salée. Ils ont la sobriété et la maigreur des anachorètes ; taillés à la serpe, longs, pâles, ils ont quelque chose d’âpre, de dur, de fortement viril dans leur énergique et originale physionomie.

Mais il est temps de repartir.

Le fond de la vallée est plein de bétail, et, quand on monte, le spectacle de ces centaines de vaches bariolées qui vont et viennent, qui sont couchées au bord du torrent ou sous des hangars recouverts de planches pourries, – leur seule étable, leur unique refuge en cas de mauvais temps et de tourmente, – ce tableau alpestre tout vibrant de notes rouges, blanches et noires, avec, au fond, les murailles sans fin des grands glaciers éternels, est d’une originalité puissante.

L’escalade du col de Torrent est assez longue. Un mauvais vent, qui s’était levé tout à coup, chassant et culbutant de grandes armées de nuages qui se massaient à l’horizon d’un air de mauvais augure, me fit doubler le pas.

À mesure que je m’élevais, la vue se développait ; je voyais le glacier de Moiry, au bout de la vallée, découpant dans la montagne des baies et des golfes, découvrant sa grande surface blanche, relié par un isthme gelé à cette mer de glace que le Weisshorn, le Rothorn, le Grand-Cornier, la Dent-Blanche et le Cervin dominent comme d’immenses récifs enneigés. Et, droit au-dessous de moi, dans le pâturage de l’alpe de Zatelet-Praz, les trois cents vaches qui paissaient ressemblaient à des jouets de Nuremberg, à de petites vaches de bois pas plus grandes que des grenouilles.

Sur le ciel dont l’azur se ride de longues lignes blanches, des nuées légères continuent de courir, pareilles à de grands vols de grues fuyant, les ailes argentées. Il fait une chaleur lourde, suffocante. La terre est brûlée. On n’entend pas un bruit, pas un cri. Les cloches des troupeaux elles-mêmes ont cessé de sonner. Et les chalets, là-bas, au pied de la montagne, ont l’air de petits tas de pierres morts.

Des ombres changeantes passaient maintenant sur la montagne, le ciel était d’un gris de plomb, lourd aux épaules, triste aux yeux ; on n’apercevait plus le Grand-Cornier, ni même le Bouquetin, qui était caché par des nuages sales. Tout à coup la pluie tomba, une de ces pluies de montagne, fine, serrée, pointue et perçante comme des aiguilles ; chassée verticalement, elle me cinglait la figure de petits coups de fouet. Mon gros châle de laine fut bientôt transpercé. Le sol détrempé devenait gras et ralentissait ma marche. Et je ne voyais tout autour de moi que ce rideau gris de la pluie qui m’enveloppait, qui me cachait tout, jusqu’au chemin. Des ruisseaux se formaient de toutes parts, semblaient sortir de terre comme des sources, grossissaient à vue d’œil avec des allures de bêtes vivantes, d’énormes serpents qui rampaient et bondissaient avec un bruissement étrange d’écailles.

 

Je passai au bord du lac de Zozanne sans le voir, et j’arrivai droit en face d’un chalet désert, à moitié en ruine. Il y restait heureusement du bois ; j’allumai un grand feu pour me sécher. Le vent qui s’engouffrait à travers les fissures des murs avivait la flamme, l’allongeait et la tordait en longues spirales. Dans cette masure qui ne tenait plus ensemble, qui faisait eau partout, et que l’averse battait avec un bruit sinistre, il me semblait que j’étais seul, comme sur une barque abandonnée, au milieu d’une mer en furie.

Bientôt la pluie s’épaissit, se congela, et au lieu de gouttes d’eau noires, ce furent des flocons blancs, de la neige qui tomba. Tout s’éclaircit ; et je repartis d’un pas rapide, voulant gagner dans un effort le haut du col, avant que la neige eût complètement effacé la trace du chemin. J’allais avec toute l’ardeur d’un soldat qui monte à l’assaut et qui veut arriver vite. On m’avait bien expliqué le sentier ; on m’avait dit :

« Au sommet du col, vous verrez le mur derrière lequel Ballet et Roux s’embusquèrent pour tuer M. Guenzel, le malheureux touriste hanovrien. »

Au bout d’une demi-heure j’arrivai au-dessous du mur indiqué, et je n’avais plus qu’à descendre dans le val d’Hérens. Évolène était à mes pieds.

La neige tombait toujours, avec un balancement lent, un silence de feuilles mortes tourbillonnant au-dessus d’un étang. Autour de moi tout était blanc, d’une blancheur vierge, immaculée ; la montagne semblait toute en hermine, toute en dentelles, toute en mousseline, toute en satin, toute en perles, et le ciel était si bas, si épais, qu’on eût dit qu’il s’était affaissé sur l’immense nappe de neige. Ma bonne étoile me guide ; en moins d’une heure, je traverse l’alpe Cotter et je me trouve au milieu des mayens de Lassiores, en pays vert, en pays habité ! La neige n’était pas venue jusque-là. Une tasse de lait mélangée de rhum me réconforte, et je descends presque au pas de course les pâturages de Villa et de la Sage, coupant tout droit les longs circuits, les zigzags capricieux du chemin de mulets, et, à la tombée de la nuit, j’arrive à Évolène.

XV

LE VAL D’HÉRENS

Ma famille s’était logée chez le curé, qui prend des pensionnaires. Il y a bien un hôtel, qu’on dit excellent ; mais à l’hôtel il y a la table d’hôte, et je ne connais pas de supplice plus affreux à infliger à un touriste vagabond, habitué à errer dans la montagne avec tout le sans-gêne de la liberté, que de l’obliger à s’asseoir à heure fixe, en redingote noire, et toujours rasé de frais, à une longue table où il ne connaît personne, entre une Anglaise qui lit le Times et une Allemande qui mange les petits pois avec la pointe de son couteau, ou un Américain qui sent le suif et un Hollandais qui sent le hareng. Et ces sommeliers en cravate blanche et en habit noir, d’une tenue anglaise, rigides comme des clergymen, raides comme des figures de carton, vous servant le même potage qu’à Berne, qu’à Genève, à Lucerne, à Interlaken, à Lugano ; et la même sauce, – cette horrible sauce fadasse, collante, poisseuse, faite de graisse et de farine, et qui gâte et empoisonne tout ce qu’elle enveloppe.

À la fin du dîner, qui n’en finit pas avec sa progression banale de plats, des conversations timides s’engagent, ne roulant jamais sur d’autres thèmes que ceux de la mangeaille, du vin et du temps. À entendre tous ces Anglais et ces Américains de table d’hôte, on dirait qu’ils ne voyagent que pour boire et manger, que les grandioses scènes dont ils sont les spectateurs dans ces montagnes, au bord des lacs et au pied des glaciers, – ces levers de soleil beaux comme la création d’un monde, ces couchers tragiques comme la fin d’une planète ; – que toute cette œuvre de l’Artiste divin, qui s’est surpassé ici, n’éveille rien en eux, ne fait vibrer aucune fibre, ne sème pas une pensée dans leur aride cervelle de marchands de porcs salés ou de fabricants de bonnets de coton. Car, il faut bien le dire, depuis l’invention des billets Cook, – depuis que le mont Blanc a été mis à la portée de toutes les bourses et de toutes les jambes, la qualité des touristes d’outre-Manche et d’outre-Océan est terriblement tombée. La classe intelligente et les hautes classes aristocratiques ont pris une autre direction, par horreur du commun, par crainte de se rencontrer dans les salons du Schweizerhof avec la femme de leur bottier, où d’être, à table d’hôte, assises côte à côte avec le charcutier du coin. La fleur du panier de la société anglaise s’en va aujourd’hui dans les fiords de la Norvège, au pays des grandes pêches et des grandes chasses, – le seul pays à voyages de vacances où ne grouille pas encore la foule des dimanches et fêtes, où ne s’abattent pas les hordes de voyageurs à petits tickets roses et bleus.

Ici, à Évolène, nous ne saurions cependant nous plaindre. Nous voyons bien, de temps en temps, sortir de l’hôtel quelques gens tristes ; mais il est si facile de les fuir dans ces jolis chemins qui s’échappent de tous côtés comme des gamins en école buissonnière !

 

Si Évolène n’a pas l’originalité amusante de Grimentz et d’Hérémence, il y a cependant beaucoup de couleur locale dans ses grandes maisons de mélèze rouge, dont les fenêtres se touchent presque, ses toits recouverts de fines lames de schiste plaquées de mousses dorées, et la grosse poutre saillante appelée « sablière », sur laquelle sont peints, au milieu d’ornements et de fleurs, les initiales de J. M. J. (Jésus, Marie, Joseph), ainsi que le nom de la personne qui a fait bâtir la maison et celui du maître charpentier qui l’a construite.

Quelques-unes de ces maisons sont ornées de galeries suspendues qui rappellent l’Orient ; d’autres sont tout en pierre, la façade badigeonnée en rose et décorée, à la façon italienne, de guirlandes de fleurs, de vases symboliques versant le vin et le lait.

Les vieilles constructions ont un escalier extérieur par lequel on monte au second et même au troisième étage. Ces maisons appartiennent à plusieurs propriétaires ; car si, en Valais, le paysan possède le tiers d’un mulet, le quart d’une vache, il n’a souvent que la moitié d’une maison. Ces propriétés partagées donnent lieu à une foule de procès ; et comme les Évolénards passent pour les gens les plus chicaneurs et les plus processifs du Valais, ferrés sur le Code et toutes ses embûches, ils sont la providence des avocats de Sion. On voit beaucoup de maisons désertes, tombant en poussière. Ce sont celles de copropriétaires qui se sont ruinés en frais de justice ou qui, plutôt que de s’arranger à l’amiable, ont préféré abandonner leur immeuble. Quelquefois, après deux ou trois ans de procès sans issue, ils viennent prier le curé de juger le différend.

Ces maisons valaisannes sont fort curieuses à visiter. Entrez sans crainte, on vous recevra avec un souriant bonjour ; vous êtes l’hôte, l’étranger, vous avez droit à l’hospitalité. Si on était plus riche, comme on vous servirait de bon cœur un pichet de « vieux » ; mais tout devient si cher et l’on gagne si peu !

On pénètre, d’abord, dans une cuisine noire, enfumée, aux dalles de pierres fendues, branlantes sous le pied. Rarement on aperçoit, comme chez le paysan fribourgeois, des jambons, des chapelets de saucisses, des pans de lard, suspendus au-dessus du foyer, dans la vaste cheminée où nichent les hirondelles. Dans chaque famille, on tue cependant quelques moutons et un ou deux porcs ; mais les gigots de mouton séchés se vendent trop bien à Sion pour qu’on les garde. On ne mange un peu de viande que le dimanche et les jours de fête. Le reste de la semaine, on se nourrit de pain noir, de fromage, de pommes de terre, et l’on boit du petit-lait. Le café est presque inconnu. Les personnes aisées ne le prennent que comme remède. On ne s’en porte pas plus mal et on n’en vit pas moins longtemps[7]. Il n’y a pas un seul médecin dans la vallée ; c’est sans doute à leur absence qu’il faut attribuer la cause de la longévité des gens.

De la cuisine, on passe dans la pièce basse, mal éclairée, aux épaisses solives qui veinent le plafond, et sur lesquelles un ciseau de charpentier rustique a gravé des sentences rimées de ce genre :

Dieu est ma garde seure,

Ma haute tour, fondement sur lequel m’asseure ;

Car du subtil mal des chasseurs,

Et de l’outrance

Des pestiférés oppresseurs,

Te donnera délivrance.

De ses plumes te couvrira ;

Seur seras sous son aile, sa défense te servira.

C’est la chambre commune.

Les lits sont recouverts de grands ciels en forme de baldaquin, et ornés à l’intérieur, comme des autels, d’images saintes, de crucifix, de statuettes de la Vierge. Devant ces lits très hauts, que des rideaux cachent ainsi qu’un sanctuaire, un bahut plus ou moins sculpté sert de garde-robe.

Toute la famille vit dans cette pièce ; souvent aussi le ménage du fils marié y loge. Et quelquefois il n’y a que trois lits pour dix ou douze personnes.

Jamais de jardin autour des maisons, comme dans le Bas-Valais et dans le reste de la Suisse. On ne cultive pas d’autres légumes que les choux et les fèves. On fait sécher celles-ci sur de grandes claies horizontales, très hautes, car le soleil arrive tard et se retire rapidement.

 

Le costume ordinaire des femmes se compose de trois pièces : la chemise de grosse toile, la jaquette ou corsage avec ou sans manches, et la jupe. En hiver ou quand il pleut, elles s’affublent d’une espèce de veste de laine blanche bordée d’un galon rouge. L’usage du parapluie semble ignoré dans toute la vallée.

L’ancien costume était très riche, les robes de couleurs vives, noires, bleues, rouge foncé, avec des garnitures voyantes, des broderies d’or et d’argent sur les manches ; le chapeau ressemblait à une casquette dont la visière serait tournée sur la nuque ; et toutes les femmes portaient la « pétra », sorte de corset ou plutôt de cuirasse en cuir, découpée en cœur, recouverte de broderies de soie, retenue par des cordons ou des chaînettes de laiton.

Et les hommes étaient en culottes, en souliers à boucles d’argent, en tricorne et en cadenette. La cadenette était entrelacée de rubans, et on y mettait un morceau de plomb au bout pour qu’elle se tînt droite et ne vagabondât pas. Les jours de noce et de fête, on se poudrait de fleur de farine, on mettait de belles jarretières et même des pourpoints à la Guillaume Tell.

Aujourd’hui, il n’y a plus à Évolène que trois vieillards qui portent encore des culottes ; le plus âgé est né en 1799.

Mais, par contre, chez les enfants, on retrouve le costume complet du vilain, de l’homme du peuple au moyen âge. Ils sont tous habillés d’une longue robe de bure, pareille à la tunique des capucins ; autour de la taille, une ceinture de cuir par laquelle on les tient pour leur apprendre à marcher, et sur la tête un bonnet à côtes, de différentes couleurs.

Et si vous saviez comme ils sont roses, et frais, et jolis avec leurs mines épanouies, leurs doux regards tout pleins d’azur, leurs blondes chevelures d’anges tombés du ciel !

Quelques-uns portent de petites sonnettes attachées à leur ceinture. Je croyais que c’était pour les amuser qu’on leur mettait ces grelots, mais voici l’explication qu’une mère me donna :

« Quand nous sommes dans les champs, et que nos enfants s’éloignent, grâce à ces sonnettes nous les entendons et les retrouvons toujours ; et puis, les clochettes, ça fait fuir les serpents. »

Dans ces vallées rocheuses il y en a beaucoup, surtout des vipères, mais les accidents mortels sont excessivement rares.

Chaque famille fabrique son drap elle-même. Il y a quelques tailleurs qui vont travailler à domicile et confectionnent les vêtements. Toute fille âgée de quinze ans sait non seulement lire et écrire, mais filer, tisser et coudre.

Les jeunes gens fréquentent l’école jusqu’à l’âge de la conscription, jusqu’à vingt ans ! Mais à partir de la quinzième année ils ne sont plus astreints qu’à cent vingt heures de classe par année.

Les communes payent elles-mêmes leurs instituteurs. Il y a un fonds spécial pour cela. L’instruction est absolument gratuite. Le minimum du traitement du maître d’école est de trois cent cinquante francs. Comme il y a des communes qui marchandent, qui demandent des rabais, une loi cantonale punit d’amende l’instituteur qui accepte des appointements inférieurs à cette somme.

Le président (maire), les conseillers et le secrétaire de la commune ne sont pas payés et ne peuvent pas refuser leur élection. Le président d’Évolène est en même temps maître d’hôtel. Ici, pas plus qu’en Anniviers, il n’y a pas d’impôt ; seulement, comme il faut de l’argent, il y a un octroi de quatre sous sur toute vache qui entre dans la commune ou qui en sort.

Le conseil communal tient ses séances le dimanche, après les vêpres, le plus souvent en plein air, devant l’église. Tous les bourgeois peuvent prendre part aux délibérations ; et comme les Évolénards ont une grande faconde, une extrême facilité d’élocution, on voit les orateurs monter successivement sur un tronc colossal qui sert de tribune, et débiter tour à tour les harangues les plus animées.

Le sang est chaud, presque italien. Aussi les couteaux jouent souvent un grand rôle dans les élections et les assemblées de commune. En 1855, deux partis s’étaient formés au sujet d’alpages, que les uns demandaient qu’on fît communs, tandis que les autres voulaient qu’on leur conservât leur ancienne forme de lots séparés. Le parti le plus fort, pour intimider le plus faible, fabriqua des couteaux à lame très courte faciles à cacher, et, à la sortie de l’office, attaqua ses adversaires. Des gamins avaient été postés, avec des carabines chargées, aux fenêtres des maisons voisines, avec ordre de tirer s’ils voyaient leurs pères et leurs frères obligés de reculer. Le parti des couteaux eut la victoire. Depuis lors, il n’y a plus eu d’effusion de sang à Évolène.

Cette population nerveuse aime le plaisir, les fêtes bruyantes, les mascarades du carnaval, les longues veillées où l’on boit et où l’on chante. Elle n’a pas cette gravité sévère des Anniviards. Aussi appelle-t-on la vallée d’Hérens la « vallée du Diable », tandis que celle d’Anniviers a été surnommée la « Vallée sainte ».

Autrefois il y avait chaque année deux grandes parades militaires. Les chefs se décoraient de culottes de peau teintes en bleu et d’un habit rouge. L’honneur de porter le drapeau était mis aux enchères, ainsi que le grade de capitaine de la troupe. On payait en nature, on offrait aux soldats, deux setiers de vin. L’exercice se faisait dans le verger du curé, on tirait, à la cible, et, quand le vin avait échauffé toutes les têtes, on finissait par une vraie bataille, une mêlée générale. La dernière de ces « parades » eut lieu en 1839. Le prédécesseur du curé actuel les a supprimées.

Un jour de mariage n’est pas, comme dans le val d’Anniviers, une triste journée de travail ; c’est une fête à laquelle prennent part les amis, les voisins, les connaissances. Autrefois, les jeunes filles se coiffaient d’une couronne de fleurs artificielles pour accompagner la mariée à l’autel. Les hommes et le mari portaient des manteaux noirs. Après le premier repas, les invités sortaient, jetaient en l’air des poignées de pommes, qu’ils recevaient dans leurs chapeaux, et celui qui en recueillait le plus était sûr d’être le plus heureux dans l’année. On faisait ensuite une promenade à travers le village et l’on dansait sur la place publique aux sons d’un violon.

Dans le val d’Hérens, les filles n’ont pour dot que leurs habits de noce.

Les cérémonies funèbres sont plus sommaires que chez les Anniviards. Il n’y a pas de long et solennel repas.

« Les jours d’enterrement, me disait un vieillard, on boit trois verres de vin, pas un de plus. »

Il y a une trentaine d’années, c’étaient encore les proches parents qui portaient le cercueil du défunt et creusaient la fosse. Les petits enfants suivaient le convoi, habillés en anges, tout en blanc, avec des couronnes sur la tête. Puis venaient les pénitents blancs, revêtus de leur chemise de mort ou « robe de fraternité » ; les filles portaient le « voile de chasteté » ; les femmes mariées, une serviette sur la tête. Aujourd’hui, les pénitents blancs n’accompagnent à sa dernière demeure que le membre défunt de leur confrérie.

Le deuil se porte treize mois. Tous les premiers dimanches du mois et pendant les quatre-temps, les parents offrent chacun au curé une chandelle de suif et une pièce de dix centimes. La couleur blanche est la couleur de deuil. Les personnes qu’on rencontre avec une grande bande blanche sur leurs vêtements ont perdu quelqu’un de leur famille.

Quand le mort est d’un village éloigné dans la montagne, on l’attache solidement sur une planche et on le transporte à dos d’hommes jusqu’à Évolène.

Mais qu’il est triste, le cimetière de ce village, quand on le compare à celui de Vissoye, dont les petites tombes fleuries ressemblent à des bateaux garnis de fleurs et amarrés à une croix ! Ici, pas même une touffe de pensées sauvages, quelques tiges d’œillets, de blanches marguerites, jetant leurs riantes couleurs dans le lieu funèbre. C’est un champ de mauvaises herbes où les tombes sont enfouies, où elles ont l’air d’avoir sombré comme des barques, au milieu des roseaux, avant d’arriver au port.

 

Des amis valaisans m’avaient dit :

« Ne manquez pas d’aller voir le vieux Beytrison, le poète de la vallée d’Hérens. »

Après avoir couru dans diverses ruelles, je découvris enfin sa maison. Il était assis sur le seuil de sa porte, où il jouait avec ses petits-enfants. C’est un vieillard à tête énergique, à tête de Dante campagnard, le nez fortement recourbé, les yeux remarquablement vifs et profonds. Je m’assis à côté de lui ; et comme je lui adressais toute une litanie de questions sur les mœurs, les habitudes, les anciennes coutumes, sa belle-fille, qui m’écoutait, me demanda en riant, et avec le sans-gêne charmant de ces montagnards :

« Vous écrivez donc des almanachs, que vous voulez savoir toutes les vieilles histoires ? »

Beytrison me raconta aussi la sienne, d’histoire. Il me dit :

« Mon père était meunier. Comme on me destinait à la carrière ecclésiastique, je fus envoyé à l’âge de quatorze ans au collège de Sion. On me mit en rhétorique ; mais j’étais tellement en retard que je me rendis malade de travail. Le médecin me fit interrompre mes études et me renvoya à Évolène. En me promenant dans la montagne, je fis la connaissance d’une jolie paysanne, qui devint ma femme. Puis je fus nommé secrétaire du conseil, greffier du tribunal, teneur de livres de la commune. J’ai aussi été instituteur. Dans ce temps-là, chaque élève était obligé de porter une charge de bois à l’école, et le maître n’avait que quatre-vingts francs par an. Dans mes moments de loisir, je compose des chansons patoises qui se chantent dans les chalets et, l’hiver, à la veillée. Notre patois est très sonore, très harmonieux : c’est un mélange de mots celtiques, latins et italiens. J’ai donné pendant tout un été des leçons de patois à un savant de la Suisse allemande qui a écrit une grammaire patoise. J’ai aussi fait le guide, mais maintenant les jambes ne vont plus ; faut laisser la place aux jeunes. »

Je lui demandai de me dire quelques-unes de ses chansons.

« Volontiers ; mais comme elles sont en patois, je vous les traduirai en français. Mes chansons sont des chansons de circonstance. L’autre jour, aux Haudères, un vieil avare me fit visiter sa cave et son grenier. Que de choses il y avait là dedans, entassées pour ses héritiers ! Dans le grenier, il y avait bien pour quarante napoléons de suif et de lard, et quarante napoléons de gigots séchés ; il y en avait qui dataient de son bisaïeul, de deux cents ans ! Et la cave, elle était pleine de vin, pleine de fromages qui tombaient en poussière, et il y avait de grands pains de suif qui pesaient au moins soixante livres. Il ne touche jamais à ses provisions. J’ai fait sur lui la chanson suivante, qu’on chante aujourd’hui partout à son nez :

Voulez-vous que je vous dise – ce que c’est qu’un riche avare, – qui n’ose pas toucher à ses fromages, – ni tirer le vin de ses tonneaux ? – Il laisse tout pourrir, – n’ose pas se nourrir. – Il compte son argent, – et ses tas de foin, – étendu derrière son fourneau[8], – pour se rétrécir le boyau.

Lui demande-t-on de l’argent, – il n’en a jamais, – sinon contre bonne hypothèque avec deux cautions derrière. – S’il vient un mendiant — qui demande du pain, – le riche, en murmurant, – va chercher du pain moisi, – pour renflouer le cœur – du pauvre du bon Dieu. – Quant à son petit-lait, – il aime mieux le donner à ses bœufs pour les engraisser.

Oh ! pauvre riche avare ! – un jour il te faudra quitter – ce que tu as entassé – et ce que tu as volé. – Tout ton grenier rempli, – et tout ton grand cellier, – et ton or et ton argent aussi. – Il ne te restera plus rien, – de toutes les richesses, – que le regret de n’avoir pas fait le bien.

Le patois d’Évolène tinte en notes argentines comme la poésie provençale. Il y aurait peut-être pour les philologues de curieuses recherches à faire. Le savant professeur de langues romanes, M. Gillieron, y a-t-il songé ?

À Évolène, comme dans tous les autres villages des vallées, il existe des superstitions locales.

« Ceux qui fauchent les jours caniculaires, me dit Beytrison, attrapent sur le corps le signe de la Canicule. – Quand le vent hurle dans la montagne, on dit que c’est le Chasseur sauvage qui passe. Plusieurs personnes ont aussi aperçu, le soir, un bœuf rouge qui vole comme une immense chauve-souris, ou ont rencontré sur leur chemin un petit chien qui aboie terriblement. À Savièze, après l’Angélus, on voit bien des cavaliers sans tête montés sur des mulets. »

On croit que certaines prières, accompagnées de certains rites, de certains signes cabalistiques, peuvent guérir les maladies du bétail ; et l’on croit surtout au mauvais œil, au mauvais sort, à la « jettatura ».

 

Une cloche sonna, – la cloche de la prière du soir. Beytrison est sacristain, nous dûmes nous quitter.

En passant devant la boutique du village, j’entrai pour acheter des allumettes, et j’assistai à une scène primitive, qui me rappela la Hongrie : des femmes arrivaient avec du beurre, du fromage, des œufs, et échangeaient tout simplement ces produits contre des marchandises : les œufs contre de la farine, le beurre contre du sucre, le fromage contre du riz.

En traversant le cimetière, je vis, tout près de la porte, à deux pas de la cure, une petite tombe presque cachée qu’ornait une plaque de marbre sur laquelle était gravé, en lettres d’or à demi effacées, un nom étranger, un nom allemand… « Ci-gît Guenzel… » Guenzel ! C’est le nom du touriste hanovrien assassiné par le fameux Ballet. Un procès qui mit tout le Valais en révolution. Procès unique, sans précédent, fait isolé, exceptionnel, inouï chez ces honnêtes montagnards, où l’on est en plus grande sûreté que sur les boulevards de Paris. Guenzel devait être né sous une mauvaise étoile et poursuivi par un mauvais sort. Justement Ballet venait d’acheter une vigne qu’il ne pouvait payer, et il s’était dit : « Je la ferai payer à un Anglais ». Guenzel fut pris pour un Anglais. On n’est pas pris impunément pour un Anglais, – même par un maître d’hôtel, qui ne demande que la bourse, sans la vie. Cette méprise fut cause de la mort de Guenzel ; car Ballet n’en voulait qu’aux Anglais, dont il avait vu, en les guidant sur la montagne, les portefeuilles de cuir regorgeant de banknotes et les longues bourses à anneaux d’argent, où l’or reluisait sous les mailles de soie, comme dans un filet miraculeux. J’avais souvent entendu parler de cette cause célèbre, mais j’en ignorais les détails. Qui mieux que Beytrison pouvait me les donner ? Je revins sur mes pas et allai l’attendre à la porte de l’église ; quand la prière fut finie, voici ce qu’il me raconta :

 

« Ballet était un homme violent, d’une force et d’une adresse extraordinaires. Les huissiers étaient à ses trousses, il lui fallait de l’argent à tout prix, dans les vingt-quatre heures, s’il voulait garder sa vigne. Alors, il se dit : « Le premier Anglais qui passe, je lui fais son affaire ! » Et il était venu, avec un de ses camarades, se mettre à l’affût, au col de Torrent. Ils avaient, comme pour la chasse à la marmotte, construit pendant la nuit un petit mur de pierres derrière lequel ils s’étaient couchés pour guetter sans être aperçus. Ballet avait appris la veille, en allant à Vissoye, qu’un Anglais devait passer le col. Dans l’après-midi, un étranger se montre avec un guide. Ballet dit alors à son compagnon : « À toi le guide, à moi l’Anglais ! » Et les v’là qui passent tout près du petit mur, sans se douter de ce qui allait leur arriver.

Ils commençaient à descendre la côte, lorsqu’un coup de fusil part, et Peter, le guide, tombe le bras traversé par une balle. Ballet tire tout de suite après, mais sa main a tremblé ; Guenzel n’est que blessé, il dévale les bras en l’air, en perdant du sang et en criant comme une bête… Alors Ballet se met à courir après lui, lui coupe le chemin, et v’lan, lui décharge son second coup à bout portant, et lui ouvre le cœur. Puis il saute sur le guide, veut l’achever ; mais Peter se jette à genoux, le supplie d’avoir pitié de sa femme et de ses enfants, lui jure qu’il ne dira rien… Ballet, un homme dur cependant, se laisse attendrir, mêmement qu’il prend son mouchoir et bande le bras du guide blessé ; puis, ayant fouillé Guenzel, il donne encore cinq francs à Peter, qui s’en retourne à Vissoye sans souffler mot.

« Le cadavre serait peut-être resté longtemps là-haut, si des gens du chalet de Torrent n’avaient pas envoyé un petit garçon chez le curé pour lui dire de venir administrer un mourant.

« Le curé demanda au garçon qui c’était ce mourant, comment qui se nommait. Il répondit que c’était un étranger et qu’il était comme ça, tout étendu dans son sang, près du chemin. Et v’là que le curé, soupçonnant quelque chose, me fait monter avec lui, attendu qu’en ce temps-là j’étais vice-président du tribunal. Je prends cinq hommes armés avec moi, et nous v’là en route. Guenzel était tombé la tête en bas. Je pris note devant témoins de la position des doigts, je laissai les cinq hommes pour garder le cadavre, et je redescendis avertir le tribunal ; mais on ne monta que le lendemain : les doigts n’avaient pas été dérangés. Je ramassai, au col, une poire pleine de poudre, et les deux peaux de mouton sur lesquelles Ballet et son camarade avaient couché. On descendit le corps à Évolène pour en faire la « tapsie », on le mit dedans la chambre d’un guide qui était absent. Seulement, v’là-t-il pas qu’il revient pendant la nuit, et, comme il trouve son logis fermé, il entre par la fenêtre et se fourre au lit. Vers deux heures, il se réveille, la lune éclairait sa chambre, et il voit sur sa table, recouvert à moitié d’un drap tout sale de sang, un cadavre raide, fendu par le milieu comme un veau de boucherie.

« Et v’là que la peur le prend, qu’il ne fait qu’un saut de son lit à la fenêtre, et se sauve en chemise, en braillant… Des voisins lui ouvrent la porte et lui expliquent tout.

 

« C’est moi qu’ai porté au greffe le bâton de Peter et le gilet de Guenzel ; il était brûlé autour du trou de la balle. On voyait bien que Ballet avait tiré de près.

« Notre président, M. Gaudin, croyait que c’étaient les Évolénards qui avaient fait le coup. Il visita tous les mayens, et, sur la porte de l’un d’eux, il trouva ces mots, écrits au charbon :

« Mardi, parti où tu sais. »

« Ce mayen appartenait à Ballet. On reconnut son écriture ; et il fut prouvé que c’était lui qui avait couché au col de Torrent.

« Mais si vous croyez qu’on l’attrapa comme ça ! Ah bien oui, en v’là un qui savait faire courir les gendarmes ! Pendant deux mois, m’sieu, nos grands gendarmes, qui ont pourtant de longues jambes, ont été après lui ; il s’ensauvait de mayen en mayen, de montagne en montagne, de glacier en glacier. Un vrai démon que ce Ballet, quoi ! Je me demande ousqu’il dormait et ce qu’il mangeait. Enfin toujours est-il qu’ils l’ont tenu ; mais qu’ils ont eu fichtrement du mal !

« Peu après est venu un envoyé de la ville de Hanovre. Il m’a montré la photographie de Guenzel en me disant :

« — Le reconnaissez-vous ?

— Oui, que je lui ai dit, c’est Guenzel, seulement il a plus mauvaise mine. »

« L’envoyé du Hanovre fit déterrer le corps pour le reconnaître. On coupa ses cheveux pour la veuve. Je n’ai pas pu regarder pendant que les ciseaux couraient sur ce crâne pourri dont la chevelure s’en allait toute seule.

« Ballet fut condamné à la « perpétuelle ». Mais voilà qu’un jour il appelle ses juges dans sa prison, et leur dit :

« — Parce que j’suis enchaîné comme un corsaire, vous croyez que je peux pas m’en aller ? Eh ben, tenez ! »

« Et v’là qui se secoue, comme ça, et fait tomber ses chaînes en morceaux. Et pi il donne un grand coup de pied dans le mur et l’enfonce.

« Les juges, voyant bien qu’y avait pas de prisons assez solides à Sion pour un bougre de cette force, le firent transporter dans la grande prison de Lausanne, où il est . »

XVI

LA DENT BLANCHE

Le lendemain matin, huit heures, toutes les cloches sont en branle, elles sonnent à toute volée, c’est grande fête, fête patronale du Valais, la Saint-Maurice. Nous sommes aux petites fenêtres de la cuve, regardant, dans le superbe paysage de la haute montagne, dans ce grand décor que la Dent Blanche domine de son immense pyramide blanche, les groupes pittoresques qui défilent, les adorables scènes rustiques qui se passent sous nos yeux ravis.

Quel délicieux tableau qu’une matinée de dimanche ou de fête dans un village de la montagne valaisanne ! Ceux qui ont vu les belles toiles de mon ami Ritz en savent quelque chose. De tous côtés débouchent des mulets chargés de familles en voyage, l’homme devant, la mère et les filles en croupe, et les enfants, leur tête blonde coiffée de bonnets de diverses couleurs, dans des sacoches de toile ou de cuir suspendues aux flancs de la bête. Quelquefois, l’homme, un grand sec, maigre, tout noir de soleil, marche devant, à pied, avec un bâton, ou conduit par la bride l’animal qui transporte sa femme, tenant dans ses bras un enfant auquel elle donne le sein.

La rue est pleine de monde, d’hommes, de marmots endimanchés. Les vieux portent des habits à la française avec des boutons dorés ; les femmes ont toutes des tabliers blancs ou noirs retenus autour de la taille par un ruban de couleur, ou soutenus par de petites bretelles qui croisent sur le dos. Elles ont mis des bas propres, – le beau bas de laine éblouissant de blancheur qui fait ressortir la jambe dans le soulier découpé, le coquet soulier Louis XV, avec le nœud. Toutes ont de petits fichus rouges brodés ou à fleurs, qui descendent en pointe entre les deux épaules. Le chapeau est en feutre noir, le dessus orné d’une petite bande en passementerie de différentes nuances pour chaque chapeau. Le rouge et l’or dominent dans les ganses. Le chapeau se pose un peu de travers, sur l’oreille gauche ou l’oreille droite, d’un air crâne qui va bien aux jeunes têtes. Les femmes mariées portent sous le chapeau un petit bonnet blanc brodé sur les bords. Les vieilles marchent avec de longs bâtons, la taille serrée dans des plastrons de cuir brodé. Quelques-unes de ces cuirasses de cuir sont gaufrées d’écussons, ornées d’armoiries que les fils d’or font briller au soleil comme des ornements d’église.

Les hommes, grands, secs, osseux, très noirs, têtes dures de reîtres, se promènent en tenant un paquet de linge blanc sous leur bras : c’est leur chemise de mort, la chemise de pénitent blanc, qu’ils doivent porter à la procession, les jours de grandes fêtes.

Les mulets continuent d’arriver en longues files pittoresques, en amusantes caravanes, tandis que le gendarme se promène en gants blancs, la poitrine bombée sous le plastron bleu de ciel de son bel uniforme qui l’endimanche.

Des mulets sont attachés devant tous les greniers et tous les chalets ; et les femmes qui viennent de très loin, qui sont en route depuis trois heures du matin, procèdent à leur toilette, en plein air ; elles crachent dans leurs mains, lissent leurs cheveux, secouent la poussière de leur robe, déplient le tablier de cérémonie et l’attachent à leur ceinture.

Les cloches sonnent un dernier appel. Tous les groupes qui stationnent sur le chemin se dirigent vers l’église, d’un pas lent de montagnard ; et par les escaliers extérieurs des vieilles maisons, suspendus dans l’air bleu, nous voyons descendre des bandes de jeunes filles aux souliers découpés et luisants, aux robes flottantes et au coquet chapeau chaviré sur l’oreille. Ces figures fraîches, aux joues roses, aux sourires éclatants, sortant de ces masures branlantes, de ces trous noirs, font songer au joyeux cortège du Printemps débouchant, à la fin de l’hiver, d’une sombre forêt sans feuilles, dans les prés ensoleillés.

L’office commence. L’orgue déroule ses grandes vagues d’harmonie sur les têtes courbées des fidèles. Des cris s’élèvent, mâles, vibrants. Ce sont les hommes qui chantent. Le village est désert. Seuls, les mulets remuent en mangeant leur botte de foin ; des hirondelles volent en rond, en poussant des cris aigus, autour de la tour carrée de l’église ; et, au fond de la vallée, la Dent Blanche, éblouissante de blancheur, se dresse comme un grand tabernacle de marbre, comme un grand autel d’argent qui monte jusqu’au ciel.

Mais voici les cloches qui sonnent de nouveau, qui carillonnent à tout casser et dont le grand tapage tombe jusqu’au fond de la vallée.

Devant le portail de l’église se montre une croix d’argent emmanchée à une longue perche, puis apparaissent les hommes qui brandissent des bannières étincelantes de dorures. Ils s’avancent, la mine rébarbative et fière, pareils à des moines espagnols déployant des drapeaux de guerre.

C’est la procession.

Lentement elle se déroule à travers le cimetière, à travers les rues et les ruelles du village, qu’elle remplit tout d’un coup de la gaieté de ses couleurs, de la fantaisie de ses bariolages, du bruit assourdissant de ses clochettes, du tumulte imposant de ses chants.

Derrière les deux bannières, qui sont garnies de sonnettes, comme les chapeaux chinois, et qui ondulent en larges flammes rouges, marchent, dans un pieux abaissement de paupières, les jeunes filles, les femmes, le front recouvert d’un linge blanc symbolique[9], et dont les pans volent comme des ailes ; quelques-unes portent leur chapeau à la main, d’autres le gardent sur la tête, la serviette jetée par-dessus. Elles ont toutes un bouquet au corsage, sauf les vieilles, les toutes vieilles à la peau de cire jaune crevassée de rides et reluisante d’écailles, qui portent le plastron de cuir brodé et découpé en cœur. Oh ! il y en a de bien vieilles, de sèches, de parcheminées, comme taillées à coups de serpe dans une racine de buis, et qui ressemblent aux Parques. Le chef branlant, la voix cassée et chevrotante, elles marmottent des litanies en balançant de longs chapelets dont les médailles de cuivre ont des éclats fauves et tintent jusque dans leurs jambes. En passant, elles prennent un morceau de pain bénit dans la corbeille que leur tend un gros bonnet du village, un homme cossu, la figure d’un rouge cardinalesque, les joues luisantes et bien rasées, l’air d’un aubergiste voué à une cuisine grasse, une houppette de cheveux dressée au sommet de l’occiput et retombant en queue de rat. Comme elles marchent plusieurs de front, celle de droite, qui a pris le pain, le partage avec les autres, et elles cessent un moment leurs prières pour manger et causer ensemble. Des petits enfants trottinent en donnant la main à leur mère et en suçant leur pouce.

Viennent ensuite les hommes, revêtus de la chemise des pénitents blancs, de la chemise funèbre qui les couvre presque tout entiers, les emprisonne comme dans une cagoule blanche. Le soleil tape sur leur nuque musclée, fait luire leur peau roussie, rugueuse comme l’écorce des mélèzes. Il y en a un dont le crâne est chauve et la figure si maigre, si décharnée, – tous ses os sortent en relief, les tendons saillant sous la chair brûlée, – qu’on dirait une statue de bronze, un de ces vieux bronzes florentins personnifiant l’Ascétisme et la Faim.

Puis, ce sont les chantres qui entourent le dais sous lequel le curé promène le saint sacrement, les chantres en chemise qui tiennent de gros livres aux pages réglées et ponctuées de notes noires ; ils marchent raides, la tête en l’air, les reins cambrés, le ventre en avant, la poitrine ronde, tandis que près d’eux un enfant de chœur en robe rouge, les cheveux taillés ras, agite une sonnette, et des hommes, également en costume blanc, portent des cierges entourés d’un cornet de papier gris, afin que le mouvement et l’air ne les éteignent pas.

La procession descend la rue, disparaît, puis reparaît, secouant à chaque pas ses clochettes, ses bannières, agitant les plumes du dais, des broderies, des dorures dont le déploiement dans l’air bleu, sous ce beau soleil clair de montagne, met des envolées de couleurs joyeuses ; les pénitents blancs eux-mêmes, engoncés dans leurs chemises de mort, font, dans la perspective montante et allongée de la rue, un effet qui n’a rien de triste ni de lugubre ; on dirait une procession d’ombres blanches, qui se déroule dans une immense fresque vivante, – une fresque plaquant des couleurs vives, des rouges, des blancs, des ors, en pleine lumière, en plein soleil.

 

L’office est terminé.

En sortant, beaucoup d’hommes enlèvent leur chemise, la plient et la mettent sous leur bras, tandis que d’autres continuent à circuler à travers le village dans leur costume de pénitents. Nous en voyons un qui, ainsi affublé, enfourche son mulet et part en galopant de la façon la plus drôle, – comme un Arabe dans son burnous ou un fantôme à cheval.

 

Pendant le dîner, auquel assiste M. le vicaire de la Sage, – un petit hameau perdu dans la montagne, – nous causons de courses, d’excursions. M. le curé d’Évolène nous raconte que lorsqu’il était curé dans la plaine, des paysans vinrent le chercher un jour pour aller bénir la Dent du Midi, qui, depuis longtemps, n’est « plus très solide ». Il se met en route, le goupillon d’une main et son livre de prières de l’autre, escorté des villageois et des villageoises endimanchés. Mais bientôt l’ascension devient tellement difficile qu’il est obligé de renoncer à monter plus haut. Il bénit cependant la montagne ; mais comme il n’est pas allé jusqu’à la pointe, les paysans sont persuadés que la bénédiction qu’il a donnée est sans efficacité et que la Dent s’écroulera prochainement dans la vallée, qu’elle comblera.

La Dent du Midi amène, je ne sais comment, la conversation sur la Dent Blanche ; et, tout à coup, à brûle-pourpoint, M. le curé d’Évolène me dit ;

« Voulez-vous aller à la Dent Blanche ?

— Est-ce difficile ?

— Difficile ! J’y monterais avec mon mulet, les yeux fermés[10] ; du reste, avec les guides que j’ai à vous offrir, vous pourriez escalader le ciel… Ils grimpent comme des ours et sont forts comme des éléphants. C’est une occasion de faire une partie très intéressante… Un de ces guides est mon domestique, et l’autre un de ses amis, homme de vieille expérience, qui est allé sur toutes les cimes les plus difficiles du Valais… sauf la Dent Blanche… Mais voilà des années, des années, qu’ils l’étudient, et ils sont décidés à tenter ce soir l’ascension… Ils aimeraient avoir un touriste avec eux ; ça leur rendrait service, une attestation sur leur carnet… Vous comprenez… et avec ça, un petit article dans les journaux… »

Fatigué encore de la marche forcée de la veille, je ne me sentais pas d’entrain pour une course aussi longue, quoique, d’après les dires de M. le curé, elle fût sans aucun danger.

Mon fils André, alpiniste enragé, me regardait d’un œil interrogateur ; il n’osait pas me demander encore une permission que j’aurais certainement refusée ; mais M. le curé d’Évolène revint tant et si bien à la charge, que je consentis à voir les deux guides et à causer avec eux de la course qu’ils projetaient.

La domestique les fit entrer, ils étaient à la cuisine.

C’étaient deux gaillards solides, aux épaules carrées, taillés, en effet, comme des ours. Et avec ça, une bonne et honnête figure, des yeux qui vous inspiraient tout de suite confiance, des yeux francs et loyaux.

L’un d’eux me dit :

« Mais, si vous ne voulez pas venir, m’sieur votre fils me semble assez fort pour nous accompagner…

— Oh ! oui, père, laisse-moi aller ! » s’écria cette fois mon fils André.

Nous discutâmes longtemps encore ; je me fis expliquer le chemin, dont je n’avais aucune idée ; j’ignorais même la catastrophe dont la Dent Blanche avait été le théâtre il y a quelques années ; et, vaincu par les instances de mon fils, confiant dans la vigueur de ses jarrets et son habileté de gymnaste éprouvé, je consentis à la fin à le confier aux deux guides.

Ces hommes-là ne sont pas les premiers venus. Les autorités valaisannes n’accordent des brevets de guides qu’après des examens sérieux. On oblige les candidats à suivre des cours ; on leur apprend la topographie, on leur indique la manière de lire et de s’orienter sur une carte, d’employer la boussole et les autres instruments indispensables dans les voyages d’exploration ; on leur montre aussi la manière de panser les blessures, de façon à pouvoir donner les premiers soins en cas d’accident.

Mon fils et ses guides partirent à deux heures ; nous les accompagnâmes jusqu’au village prochain ; et là, il fut solennellement convenu que si le temps était mauvais ou si le jeune voyageur éprouvait trop de fatigue, on reviendrait sans pousser l’ascension jusqu’au bout. Enfin nous nous donnâmes tous rendez-vous pour le lendemain, à trois heures, au petit hôtel de Ferpècle.

La soirée fut belle, les étoiles brillaient d’un vif éclat dans le ciel tranquille et profond. De nos fenêtres ouvertes, nous les regardions en pensant à l’absent. Et il en naissait sans cesse de nouvelles, de grandes et de petites étoiles qui ressemblaient à des papillons de diamants subitement éclos dans la nuit. La lune ressemblait à un miroir magique accroché à un mur de saphir incrusté d’or. Au fond de la vallée, on voyait la Dent qui dominait tous les pics d’alentour et qui se dressait comme une pyramide inaccessible, au milieu de l’immense région des solitudes glacées. Et nous nous demandions maintenant avec inquiétude, comment un garçon de quatorze ans irait jusqu’au sommet de cette cime si haute et si blanche, si voisine des étoiles !

Le lendemain, nous partîmes pour Ferpècle, un peu fiévreux, un peu anxieux. Mais le temps était beau, cela nous rassurait.

En passant par la Sage, nous nous arrêtâmes quelques minutes chez le digne et excellent vicaire, qui vivait là en ermite, en exilé, avec sa sœur et un joli chat noir aux pattes blanches. Quelle existence méritoire que celle de ces honnêtes prêtres de montagne ! Voilà trois ans que M. le recteur de la Sage est là, dans son pauvre chalet de bois meublé d’une table, de trois chaises et d’un banc, et il n’est pas descendu une seule fois dans la plaine ! L’hiver commence en octobre et ne finit qu’en mai. Il fait la classe à cinquante enfants, qui fréquentent l’école jusqu’à l’âge de quinze ans. Jamais aucune distraction, aucun plaisir. Une vie de trappiste. Le jeûne forcé.

« En été, nous dit-il, je ne mange jamais de viande ; quand elle arrive de Sion, elle est pourrie. »

L’État, le chapitre, l’évêché de Sion, ne donnent rien au prêtre qui dessert cette paroisse perdue ; le bénéfice attaché au petit presbytère alpestre est de deux francs soixante-quinze centimes par feu. Et il faut vivre avec cela !

Nous traversons le village. Au milieu des maisons brunes, enchevêtrées et serrées, couleur chocolat, on dirait que l’église est en sucre, avec ses murs blancs fraîchement recrépis à la chaux. M. le vicaire nous montre un chalet habité par un chasseur de chamois célèbre, Folonnier. J’entre. Dans une grande chambre, une femme et une fille assises sur un banc, une marmite pleine de polenta posée sur un tronc, devant elles, dînent. À ma question : « Où est Folonnier ? » elles répondent : « À la montagne. » Et voyant un fusil accroché à la cloison, je leur demande si Folonnier a tué beaucoup de chamois.

« Plus de trois cents, » me disent-elles.

Nous descendons à travers des prés où des hommes travaillent, coiffés d’un bonnet de police. Des nuées de sauterelles volent autour de nous. Voici la Forclaz avec sa petite chapelle, ses toits recouverts de plaques de schiste veinées de mousse qui leur donnent des tons de vert-de-gris très beaux.

Plus loin, des femmes armées de faucilles moissonnent de maigres champs de blé. Nous sommes à la mi-septembre, la moisson ne commence pas avant cette date.

La Dent Blanche grandit à mesure que nous descendons la vallée ; elle luit au soleil comme si elle était plaquée d’argent. À deux heures et demie, nous arrivons à l’hôtel de Ferpècle, – un charmant petit hôtel-chalet, d’une propreté exquise, tenu par un ménage modèle, d’une prévenance et d’une politesse toute française.

Je demande au maître d’hôtel :

« N’avez-vous pas vu hier soir un jeune garçon et deux guides passer par ici ?

— Oui.

— C’était mon garçon.

— Et où allait-il ?

— À la Dent Blanche.

— À la… » Il n’acheva pas et me regarda. Puis il reprit après un moment d’hésitation :

« Vous plaisantez ?

— Non. Pourquoi ?

— Parce que si vous saviez ce que c’est que la Dent Blanche, vous ne me diriez pas ça.

— C’est donc une ascension bien difficile ?

— Difficile !… Dites dangereuse, périlleuse… Moi qui suis un vieux chasseur de chamois, un ancien guide, je n’ai jamais pu y arriver… »

Et il me donna sur cette cime des détails que je ne connaissais pas, que je n’avais pas trouvés dans Bædecker, et qui me firent passer un bien mauvais moment.

Quand je sus le danger auquel j’avais si légèrement exposé mon fils, quand je vis que l’heure convenue pour le retour se passait, qu’il était déjà quatre heures, et que nos lunettes fouillaient en vain les pentes de neige et les arêtes de glace de la funèbre Dent, une peur me prit. Mon imagination surexcitée me montrait l’enfant suspendu sur les abîmes et attendant, cramponné à quelque saillie de rocher, un secours qui n’arrivait pas. Je ne raisonnais plus ; pour dissiper ces craintes, je n’aurais eu qu’à penser à la bravoure de ses guides, à leur expérience de la montagne, à leur dévouement héroïque de montagnards. Mais dans ces moments-là on ne réfléchit plus.

J’avais déjà réuni les quelques bergers qui étaient autour de l’hôtel ; je leur avais dit :

« Je vous donnerai tout ce que vous voudrez, mais vous allez me suivre à la Dent Blanche ; nous allons monter jusqu’à ce que nous les rencontrions ou que nous retrouvions leurs traces. »

Le maître d’hôtel préparait tout ce qu’il fallait pour l’expédition de secours : les provisions, la viande, le pain, l’eau-de-vie, le vin, les cordes et les lanternes ; et notre petite caravane allait se mettre en marche, lorsqu’un jeune garçon arriva hors d’haleine, en criant de toute la force de ses poumons :

« Ils reviennent !… Je viens de les voir avec la lunette, ils descendent maintenant le glacier. »

Quel moment ! Dans ma joie, j’embrasse l’enfant. Puis je lui dis :

« C’est toi qui vas venir maintenant avec moi à leur rencontre. Tiens, prends ce sac, ce sont les provisions… Ils doivent avoir faim et soif… Allons, en route !… »

Poussé par une force irrésistible, je marchais le premier, ne sentant plus l’accablement qui m’avait écrasé un instant auparavant. J’avais des ailes aux pieds, je sentais mon cœur voler comme un oiseau. Derrière moi, le petit chevrier courait en faisant de grandes enjambées, ayant toutes les peines du monde à me suivre.

Dix minutes avant d’arriver au chalet de Bricola, nous vîmes trois silhouettes se découper nettement sur le ciel, trois ombres noires qui agitaient leurs chapeaux au-dessus de leurs têtes : c’étaient mon fils et ses deux guides.

Ce voyage d’une nuit et d’un jour à travers les glaces et les neiges, cette escalade d’une des pointes les plus hautes des Alpes, avaient transformé ce gamin de quatorze ans en un jeune homme de dix-huit ans.

Les deux guides étaient rompus de fatigue ; la figure de Bovier surtout, qui avait eu le commandement de l’expédition à la montée, qui l’avait guidée, trahissait une profonde lassitude morale, l’effort continuel d’esprit qu’il avait dû faire, dans cette dangereuse expédition, dans ce téméraire assaut d’une cime qu’il escaladait pour la première fois, et avec quelle responsabilité !

Il me dit :

« Je savais bien que ces petits Parisiens sont des singes et que ça grimpe partout… Pour grimper, votre fils grimpe bien… Il ne faut pas le pousser, il faut le retenir… Et une tête solide… Les précipices, ça ne lui donne pas peur… Il a bien marché… Je voudrais toujours conduire des clubistes comme ça… »

André, lui, ne disait rien… À mes questions il ne répondait que par monosyllabes.

Cependant, au dîner, dans cette jolie petite salle de l’hôtel de Ferpècle, où l’excellente Mme Crettaz nous avait préparé un si bon repas pour les guides et pour nous, – la réaction étant faite, mon fils nous dit ses impressions ; mais je préfère les lui laisser raconter lui-même. Voici le récit qu’il écrivit le lendemain matin, pendant que j’étais remonté à Bricola. Je reproduis sa prose telle quelle, sans y ajouter de la littérature.

 

La Dent Blanche est la sixième sommité de la Suisse par ordre de hauteur ; la première ascension en a été faite en 1863 par Kennedy et Wigram ; depuis, elle a été gravie, en 1863, par le célèbre Whymper, qui en a dit :

« Cette escalade de quatre mille trois cent soixante-quatre mètres est la plus pénible que j’aie jamais faite ; il n’y a pas un seul pas qu’on puisse dire facile. » La Dent est restée ce qu’elle était en 1865, car on n’y a placé ni chaînes ni cordes pour faciliter les passages dangereux, comme on l’a fait au Cervin et pour tant d’autres pics. Malgré son altitude et les difficultés qu’elle présente, elle est peu connue : on trouve à peine son nom sur les Guides, tandis que son voisin et frère le Cervin a une universelle renommée. C’est que la Dent Blanche est cachée au fond d’une vallée peu fréquentée des touristes, et les rares grimpeurs qui l’ont prise corps à corps sont, pour la plupart, partis de Zermatt, d’où la course est beaucoup plus longue et plus pénible que d’Évolène.

En 1882, elle fut le théâtre d’une terrible catastrophe : une caravane, conduite par les guides Lochmatter, fit, à la descente, une affreuse chute et roula au fond d’un précipice : un des guides eut la tête séparée du tronc ; de l’autre, on ne retrouva que la cravate.

… Il fallait se mettre en route. Il était une heure, nous avions juste le temps de nous habiller et de préparer les provisions.

Je me vêtis bien chaudement, tandis que la servante du curé tirait le vin et préparait le pain et le fromage ; et, après que le cordonnier eût renforcé les clous de mes souliers, nous partîmes.

… Il est deux heures et demie ; le ciel est couvert ; de temps en temps les nuages se déchirent et laissent voir un grand morceau de bleu, qui disparaît aussitôt. Mais nous ne sommes pas trop inquiets, car le baromètre monte.

Les deux guides, Antoine Bovier et Maurice Gaspoz, deux vigoureux montagnards au teint hâlé, à la peau tannée, au regard d’aigle, sont armés de solides piolets ; ils portent chacun un sac sur le dos, et une grosse gourde en fer-blanc ; Gaspoz a encore, enroulée autour de l’épaule, une longue et forte corde, avec laquelle nous devons nous attacher, une fois sur le glacier.

Au bout d’une heure, nous arrivons aux Haudères, gros village situé au confluent de la Borgne de Ferpècle et de la Borgne d’Arola. Au milieu des maisons, nous prenons le chemin qui mène à l’hôtel de Ferpècle. Le sentier court en serpentant sur le flanc d’une pente rapide, coupée de rochers et d’éboulis, au bas de laquelle mugit la Borgne, qui se fraye un chemin en écumant au milieu des énormes blocs de pierre obstruant son lit. Des haies d’épine-vinette, aux petites baies rouges, bordent le chemin, qui commence à devenir plus raide ; nous passons au milieu de vertes prairies ; nous traversons des bouquets d’arolles et de mélèzes au feuillage d’un vert sombre ; nous franchissons d’un saut des petits ruisseaux à peine larges d’une coudée, qui murmurent dans l’herbe à côté d’un chalet en bois d’arolle, rougi par le temps. Mais le soleil a percé les nuages et nous darde ses rayons aigus ; nous suons à grosses gouttes, et nous nous arrêtons un instant à l’ombre d’une haie, après avoir laissé à notre gauche le petit village de Sepey.

Je regarde autour de moi : la vue s’est déjà beaucoup étendue, et les nuages, chassés par le vent, quittent rapidement les pointes qu’ils enveloppaient. La Dent Blanche seule garde encore sa couronne mouvante. Derrière nous se dresse le puissant massif du mont de l’Étoile, aux parois de rochers tout étoilées de neige ; à droite, les deux dents du Veisivi ; l’une d’elles est illuminée par le soleil, et on en distingue nettement toutes les saillies, tous les couloirs ; l’autre est plongée dans l’ombre, et la neige, arrêtée dans les anfractuosités, se détache vivement sur le noir du rocher ; l’arête qui relie les deux cimes est si finement découpée, qu’on croirait voir des soldats de pierre, rangés, l’arme au bras, sur une seule ligne.

En face de nous, s’allonge le glacier de Ferpècle, puissant fleuve de glace, au sein duquel se dresse, comme une île, le mont Miné, dont la pointe ressemble à une gueule béante de serpent.

Un peu plus haut, près de la dent du même nom, le col d’Hérens, qui conduit à Zermatt, et le rocher de Mota-Rota, si noir, si sinistre, au milieu de tout ce blanc, qu’on le prendrait pour l’entrée d’une caverne infernale. À gauche, se dressent encore plusieurs sommets assez élevés, en continuation avec l’arête de la Dent Blanche.

Ayant repris haleine, nous nous remettons en marche. Au bout d’un instant, nous croisons quatre montagnards qui font des enjambées comme s’ils avaient des bottes de sept lieues ; chargés de gros sacs et armés de bâtons ferrés, ils fument gravement leur pipe, qu’on aperçoit à peine au milieu de leur barbe hirsute ; ils échangent avec nous un bonjour caverneux et bref, et disparaissent à l’angle du sentier, s’avançant toujours du même pas lent, élastique, en faisant rouler les pierres sous leurs lourds souliers, qu’on dirait bardés de fer ; ce sont, me dit Bovier, des contrebandiers, qui se dirigent vers Arola ; de là, ils traverseront le col du Colon, et, en Italie, ils se déchargeront en lieu sûr du tabac qu’ils portent sur leurs épaules.

Je cause avec mes guides : Antoine Bovier, le plus âgé des deux, a été quatre fois au Cervin et trois fois au mont Rose ; il a escaladé le Breithorn, la Weissmisse, et je ne sais combien d’autres cimes ; Gaspoz, lui, a donné l’assaut à tous les sommets des environs ; ces deux guides sont liés d’une grande amitié et font souvent des courses ensemble ; il y a quelques jours, ils ont été au Grand-Cornier, pointe de rocher de trois mille neuf cent soixante-neuf mètres, à gauche de la Dent Blanche. Ensemble aussi, ils sont montés aux Aiguilles Rouges, sans en connaître le chemin et sans même s’attacher.

Depuis longtemps déjà, ils étudient et inspectent la Dent sur toutes ses faces, sur toutes ses arêtes ; ils ont dans la tête et dans l’œil le chemin que nous suivrons sur le flanc de la montagne.

Ah ! enfin ! La Dent Blanche a percé son dais de nuages, le milieu de la pyramide reste caché, la pointe seule apparaît : on dirait un énorme chapeau de clown enfariné suspendu dans les airs. Les guides s’arrêtent aussitôt, se couchent à terre, sur le dos, sortent leurs lunettes et les braquent sur la montagne ; mais, comme ils sont bien installés, voilà que des nuages se rejoignent, se fondent les uns dans les autres, – et on ne voit plus rien.

« Ah ! la charogne ! » s’écrie Gaspoz, furieux.

Les guides se relèvent, et nous repartons plus vite, aiguillonnés par la vue de l’hôtel de Ferpècle, que nous distinguons déjà au milieu des pierres et des blocs roulés de la pointe du Mourti. Cet hôtel, entouré d’un balcon à jour, est une rustique et jolie construction en bois aux assises de maçonnerie. Nous y arrivons bientôt, et tandis que je m’assieds sur un banc, près de la porte, mes guides se débarrassent de leurs sacs et vont demander à M. Crettaz, l’hôtelier, de nous prêter une casserole pour faire le chocolat ce soir, au chalet. Maître Crettaz, très obligeant, nous apporte une grosse marmite à long manche, que Bovier attache sur son dos, au-dessus de sa gourde. Nous partons, après avoir remercié l’hôtelier, qui nous souhaite bonne chance, sans même savoir où nous allons.

Nous suivons maintenant le chemin de l’alpe de Bricola : c’est un sentier de mulets, qui grimpe sur une muraille de rochers surplombant le glacier de Ferpècle, qui, tout en bas, s’allonge en se rétrécissant. On passe au milieu de touffes de rhododendrons, alternant avec de vastes espaces pierreux où l’on trébuche à chaque instant sur les cailloux. Il faut toujours regarder à terre pour voir où l’on pose le pied. Ce vilain chemin est compensé par la vue qui s’étend de plus en plus loin. Maintenant, c’est le Bouquetin, dont la corne recourbée apparaît à notre droite, à côté de la pointe de Zaillon, énorme, massive, qu’on dirait surmontée d’un accent circonflexe : c’est l’aiguille de la Zâ qui commence à poindre derrière. La Dent Perroc, flèche élancée enveloppée d’une molle draperie blanche, se dresse, superbe, au-dessus de tout cet enchevêtrement confus de pics et de sommets.

Décidément, la Dent Blanche ne veut pas se laisser voir ; elle est toujours cachée : c’est désespérant !

Nous approchons du chalet en nous élevant insensiblement ; nous montons plus lentement, en réglant notre marche sur le bruit cadencé que fait la casserole choquée contre la gourde, à chaque pas de Bovier : nous commençons à nous apercevoir que nous n’avons rien pris depuis midi, et que nous marchons depuis quatre heure ; aussi nous nous hâtons, dès que la montée se ralentit. Enfin, après avoir traversé plusieurs petits ruisseaux, nous arrivons sur la terrasse où est campé le chalet de Bricola.

C’est une cabane de bois, très basse, adossée à un énorme rocher qui en forme le quatrième mur ; le toit est chargé de grosses pierres ; quelques moutons, à laine grise et sale, broutent l’herbe rabougrie qui pousse entre les rocs. Le berger, une peau de bique sur les épaules, les jambes à peine cachées par un vieux pantalon tout bariolé de pièces, est appuyé sur un long bâton ; ses pieds passent au bout de ses souliers ; son visage est si tanné, si bruni par le soleil, qu’on croirait voir un Peau-Rouge ; sa barbe, noire et sale, couvre la moitié de sa poitrine ; il a sur la tête un vieux chapeau de feutre défoncé, qui a dû être noir, il y a bien longtemps. On donne vingt-cinq francs à ce malheureux pour garder trois cents moutons pendant toute une saison ; entre temps, il sculpte au couteau, dans des morceaux de sapin, des crucifix et des anges, qu’il peint, qu’il dore, et qu’il vend cher aux paysans.

Nous entrons dans le chalet, et pendant que Bovier déballe les provisions et que Gaspoz va chercher de l’eau au ruisseau voisin, je regarde autour de moi.

Lentement, la nuit tombe ; la vallée est déjà plongée dans l’ombre, tandis que les cimes environnantes sont encore illuminées par les feux rouges du soleil, qui, descendant toujours plus à l’horizon, abandonne chaque sommet par ordre de hauteur ; la Dent Perroc seule porte encore à sa pointe une aigrette brillante qui s’atténue, s’atténue, palpite une dernière fois et disparaît soudain.

Depuis notre arrivée, j’entends des bruits sourds, comme de lointains coups de canon, qui viennent du côté de la Zâ.

« Qu’est-ce donc, dis-je à Bovier en rentrant dans le chalet ?

— Ce sont des séracs qui roulent du haut de Zaillon et vont se briser sur le glacier… Une fois, Maurice et moi, nous avons joliment failli y rester… Un jour que nous allions à la Zâ, nous devions traverser le couloir par où dégringolent tous ces blocs, et si nous ne nous étions par arrêtés un instant pour grignoter un bout de pain, nous étions flambés ! À quelques pas de nous, une véritable avalanche de séracs s’est précipitée avec un bruit épouvantable ; nous en avons senti le vent ! Nous n’étions pas à la noce, allez ! »

Mais le chocolat est servi ; nous l’avalons aussitôt, il est trouvé excellent, et Bovier est déclaré, à l’unanimité, très bon cuisinier. Tout en dînant, Gaspoz me raconte sa dernière course au Grand-Cornier, et me montre, dans le chalet, une vieille porte sur laquelle il a dormi ; quant à Bovier, il avait pour lit une planche vermoulue, juste assez large pour lui.

Pendant que les guides me préparent un lit de foin, je vais voir le temps : il fait froid ; pas de lune ; quelques rares étoiles clignent, espacées, et il neige du côté de la Dent Blanche ; c’est fâcheux : quand il y a de la neige sur les rochers, l’ascension est beaucoup plus difficile, plus périlleuse. J’espère pourtant qu’il ne fera point trop mauvais ; en montant, les guides m’ont fait remarquer sur le glacier des fentes transversales ; ce sont des fenêtres, signe de beau temps.

Je vais me coucher à deux pas du chalet, dans une petite cabane où je puis à peine me tenir debout ; je m’emmaillote dans mon châle, et je me glisse dans le foin ; Gaspoz m’apporte encore une pierre chaude enlevée au foyer : c’est ma bouillotte !

Vraiment, je ne serais pas mieux dans mon lit ! Les guides retournent près du feu : je reste seul dans le noir, dans le silence ; il me semble que je suis sous terre, tant l’air est lourd dans cet étroit réduit. Tout à coup je tressaute : ce sont encore les séracs qui, là-bas, tombent toujours avec fracas, à intervalles presque égaux, en faisant trembler la montagne. Ces bruits m’empêchent d’abord de fermer l’œil, mais bientôt je m’y fais et je m’assoupis…

 

Tout à coup je m’entends appeler dans mon sommeil ; j’ouvre les yeux : les guides sont là, il faut se lever, il est minuit.

Encore tout endormi, je retourne au chalet sans seulement penser à regarder le ciel ; le feu flambe joyeusement, éclairant les moindres recoins ; les guides ont déjà préparé le déjeuner ; j’avale avec plaisir une tasse de chocolat fumant et je fais largement honneur aux autres provisions ; il faut se donner des jambes : la montée va être rude ! Je demande aux guides comment ils ont passé la nuit ; Bovier a repris sa planche, et Gaspoz sa porte ; mais ils n’ont pas dormi un instant, tant ils sont surexcités par la pensée de notre ascension : ils ont fumé tout le temps.

Il est une heure, nous partons. Il fait magnifique, le ciel est d’un noir bleu ; les étoiles – comme elles sont grosses à cette hauteur ! – scintillent pareilles à des yeux humides, et la Dent Blanche, énorme, écrasante, remplissant tout l’horizon de sa masse gigantesque, se dresse devant nous, enveloppée d’une clarté laiteuse, d’une lueur flottante qui court sur ses flancs comme un frisson lumineux, l’entoure ainsi que d’une auréole angélique ; on dirait que la pâle montagne elle-même distille cette lumière facile qui se fond peu à peu avec les masses grises environnantes, et la lune, pleine, toute ronde, brille à gauche de la Dent, semblable à un boulet rougi à blanc, lancé par un canon invisible pour battre en brèche cette citadelle de glace, inaccessible aux hommes, protégée par des crevasses sans fond et défendue par des séracs menaçants... Tous ces glaciers, toutes ces neiges, tous ces sommets blancs, éclairés par la lune, ont une apparence fantastique ; quand on les regarde longtemps fixement, ils semblent se mouvoir ; on croit voir des fantômes s’agiter sous leur linceul et s’avancer vers vous, et, tout à coup, quand on s’y attend le moins, le lourd silence qui vous oppresse est déchiré par le fracas d’une avalanche, dont le bruit, répercuté d’écho en écho, prend des proportions formidables et s’éteint peu à peu, puis meurt complètement ; et tout redevient silencieux, jusqu’à ce qu’une nouvelle avalanche vienne de nouveau faire trembler la terre… On est profondément impressionné par un tel spectacle ; on se sent petit devant ces gigantesques montagnes, on se demande comment on ose s’aventurer sur ces glaciers et sur ces neiges, et pourquoi l’on tente, au péril de sa vie, d’escalader une cime très dangereuse, au lieu de rester bénévolement chez soi. Qu’en a-t-on de plus après ? Rien, si ce n’est le plaisir d’avoir côtoyé des précipices, d’avoir, au prix de mille fatigues, lutté corps à corps avec les forces brutales et inertes d’une nature farouche, et d’être monté enfin plus près du bleu, plus près des cieux, en des endroits que la foule n’a point foulés ni profanés… Avouez que ce plaisir est plus noble que bien d’autres !

 

Nous suivons pendant une demi-heure le sentier du col d’Hérens, puis nous entrons dans la moraine. Je ne connais rien de plus ennuyeux que la moraine ; marcher sur des blocs de rocher tout ronds qui roulent sous vos pieds et les écrasent à demi, glisser sur une pierre plate et tomber assis sur une pierre pointue, c’est tout simplement insupportable ; aussi c’est en pestant contre les moraines en général, et celle-ci en particulier, que nous arrivons au glacier de la Dent Blanche, après avoir franchi les innombrables ruisseaux de Bricola.

Là, nous nous attachons, à cause des crevasses.

Bovier marche le premier, puis c’est moi, enfin c’est Gaspoz. Nous tenons tous trois la corde de la main gauche ; à la hauteur de la ceinture, car il ne faut jamais la laisser traîner sur la glace, de peur qu’on ne s’y embarrasse les pieds ou qu’elle ne s’accroche à quelque saillie. Tout d’abord, le glacier est assez bon ; nous n’avons qu’à franchir, sur des ponts de glace solides, quelques crevasses peu larges et peu profondes.

Tout à coup, nous sommes arrêtés net par une barrière verticale de séracs, gros comme des maisons. Impossible de passer. Nous allons à droite, à gauche, nous franchissons des crevasses béantes, sur des ponts de glace de la largeur du pied, nous circulons dans un labyrinthe glacé, dont nous ne pouvons sortir. Enfin nous arrivons à un endroit où le mur de neige est moins élevé. Bovier attaque un bloc à grands coups de piolet. Il taille une douzaine de marches, et arrive sans trop de peine au-dessus du sérac ; là, il se détache et va en éclaireur dans les environs, pour savoir si nous pouvons continuer. Il revient bientôt et nous crie que la route est libre.

Pendant son absence, Gaspoz et moi nous n’étions guère à l’aise à l’extrémité d’un pont de glace, ayant à droite et à gauche une crevasse immense, aux murs de glace bleu foncé, unis comme du verre : au fond, il y avait une eau toute noire.

Bovier se rattache et se met à me hisser, tandis que Gaspoz, sur les épaules de qui je suis monté, me pousse par derrière : je veux au moins me servir des marches taillées, mais je n’en ai pas le temps : je suis déjà en haut, à côté d’Antoine.

C’est à Gaspoz de grimper ; seulement, en montant sur ses épaules, j’ai fait tomber son chapeau, qui a dégringolé dans la crevasse.

« Nom de bleu ! » s’écrie-t-il.

Il se détache, s’accroche par les mains au rebord du pont et, avec son piolet, réussit à attraper son couvre-chef, retenu heureusement par des aspérités de la glace ; sauf cet incident, nous sommes tous trois arrivés sans encombre au-dessus des premiers séracs, et nous en franchissons encore deux barrières de la même façon. Une crevasse, entre autres, nous donne beaucoup de mal : les ponts ne sont pas solides, la neige s’effondre sous le piolet de Bovier, qui la sonde devant lui ; enfin nous trouvons un pont que nous traversons à plat ventre et séparément.

Il est près de cinq heures ; la lune décroît peu à peu et la nuit commence à pâlir ; nous voyons plus clair.

Devant nous se dresse, presque verticale, une belle pente de neige, unie, immaculée, que nous attaquons avec joie, car nous nous rapprochons sensiblement de la Dent, qui, maintenant, a la lune à sa droite. Bovier, qui va toujours le premier, enfonce profondément ses souliers ferrés dans la neige, et moi et Gaspoz nous marchons dans ses traces. Il me semblait, d’en bas, que la montée ne nous prendrait pas plus d’une heure ; et, d’ailleurs, c’était si doux à fouler, cette neige ! Ah ! bien oui, il nous fallut trois heures pour atteindre le sommet du névé, et j’eus bientôt assez de la neige, qui me faisait horriblement mal aux yeux ; j’étais exaspéré, car plus nous montions, plus il me semblait qu’il nous restait de chemin à faire.

Enfin, pour aller plus vite, nous obliquons à gauche et nous nous dirigeons vers les Rocs-Rouges, traînée de rochers qui commence au bas d’une arête de la Dent et se prolonge assez loin dans le névé.

Pour y arriver, nous eûmes, ou plutôt Bovier eut beaucoup de mal : il dut tailler je ne sais combien de pas dans la glace unie comme un miroir : si l’un de nous avait glissé pendant que le guide travaillait, nous roulions tous les trois, dans le glacier, trois cents mètres plus bas. Arrivés sur les Rocs, nous allongeons le pas, et, tout à coup, nous sommes sur l’arête : de l’autre côté, la glace fuit, complètement à pic.

Quel coup de théâtre ! il est neuf heures : le soleil brille au-dessus de nos têtes et éclaire un panorama immense de pics neigeux, de cimes, de vallées, de glaciers. On dirait les vagues d’une mer furieuse gelée au plus fort d’une tempête. Du blanc, du blanc ! Je suis ébloui et je ferme un instant les yeux.

« C’est vraiment, bien la peine, direz-vous, de s’éreinter à pousser jusqu’au sommet de la Dent, si la vue est si belle de l’arête ! »

Je ne saurai que répondre, mais j’irai tout de même jusqu’à la cime.

Les guides me nomment tous les sommets qu’on aperçoit. Devant nous, voilà le mont Rose, masse informe à peine ébauchée, quand on le compare aux fières aiguilles qui l’entourent ; le mont Cervin, semblable à une gigantesque tête d’aigle, est si près qu’on croit pouvoir le toucher.

« Voilà l’épaule, me dit Bovier, prenez la lunette, et vous verrez les chaînes et les câbles qui rendent son ascension plus facile que la nôtre, tout à l’heure. »

Puis ce sont la Dent d’Hérens, le Mischabel, le Weisshorn, aux parois verticales, le Dom, le Lyskam, le Strahlhorn, le Breithorn, le Rothhorn, et je ne sais combien de pics en Horn.

En Italie, c’est le Grand-Paradis, la Grivola, la Cima di Iazi ; à droite, c’est le Vélan, le Grand-Combin, le mont Gelé, le mont Blanc : on ne dirait vraiment pas que c’est le plus haut sommet de l’Europe : il est tout petit, serré, pressé entre un fouillis de pics, de rochers qui l’entourent, semblables à des flots battant un écueil ; voilà la Dent de Morcles, l’Aiguille Verte, la Dent du Midi… Je prends tous ces noms au vol et j’en laisse échapper beaucoup. Tout le panorama, à gauche, est caché par la Dent Blanche. Je regarde encore une fois cet océan de pics glacés qui vont du mont Rose au mont Blanc, de l’Apennin au Jura, et nous nous mettons en marche sur l’arête, ayant à droite un précipice affreux ; Bovier s’avance aussi tranquillement que sur le bord d’un trottoir ; moi, je trouve plus simple d’aller à quatre pattes.

Nous arrivons ainsi au premier gendarme ; on appelle ainsi des pyramides de rochers découpés figurant quelquefois la silhouette très vague d’un gendarme en tricorne ; le nom est resté pour les autres rochers, quelle que soit leur forme. Là, nous nous arrêtons et nous cassons une croûte, assis, les jambes pendantes au-dessus de l’abîme, les uns à côté des autres. Bovier s’aperçoit alors que les rochers de la Dent sont couverts de près de trois centimètres de neige ! Cela va être dur ! Enfin, tant pis. Antoine et Gaspoz se débarrassent de leurs sacs et ne gardent qu’un peu de pain, du chocolat et la bouteille de rhum.

En route ! Tout à coup, nous entendons, à notre gauche, des « crôa ! crôa ! » répétés ; tout étonné, je me retourne, et que vois-je ? Des corneilles, qui, les pattes dans la neige, à quelques pas de moi, nous regardent tranquillement passer ; leur plumage noir se détache vivement sur le blanc qui les entoure, et elles poussent toujours leur cri lugubre ; je ramasse de la neige, j’en fais une boule et je la lance au milieu de la troupe : c’est à peine si les oiseaux bougent. Ils voient si rarement des êtres humains qu’ils n’ont pas appris à les craindre.

Après avoir traversé un couloir de rocher plein de neige, nous sommes sur la paroi de la Dent : c’est un mur de roc jaune, presque perpendiculaire, qui monte à pic au-dessus de nous, et qui, derrière nous, fuit jusqu’au glacier ; nous sommes suspendus entre ciel et terre, accrochés par les doigts et la pointe des pieds aux saillies du rocher ; la neige, qui les couvrait en partie, fondait sous la main, et l’on ne pouvait serrer qu’avec peine. Nous n’avions plus que cinq cents mètres à monter, mais, du train dont nous allions, je croyais que nous n’arriverions jamais : Bovier grimpait le premier, choisissant les saillies les plus larges, les aspérités les plus commodes pour s’accrocher, pendant que moi et Gaspoz nous restions immobiles, cramponnés à nos bâtons. Quand la corde empêchait Bovier de monter plus haut, il se couchait le dos contre le rocher, et, les pieds solidement assurés dans une fissure, il se retournait vers moi, tendait la corde à deux mains, et je grimpais à mon tour, lentement, secouant chaque pierre avant de m’y suspendre ; enfin, j’arrivai près de Bovier en même temps que Gaspoz, qui m’avait suivi, et qui marchait en fumant sa pipe sur ce chemin aérien aussi tranquillement que sur une grande route.

Nous répétâmes le même manège pendant trois heures ! Quelquefois Bovier ne pouvait aller plus loin devant lui ; le rocher était tout lisse ; alors il fallait redescendre, aller à droite, à gauche, jusqu’à ce que nous eussions trouvé un passage possible ; souvent les fissures étaient si peu profondes, que Bovier était obligé d’embrasser le rocher pour se maintenir en m’attendant ; si j’avais fait un faux pas, Bovier ne pouvait pas me retenir ; je l’entraînais avec moi, et Gaspoz nous aurait suivis dans notre chute, à moins qu’il n’eût réussi à nous arrêter tous deux, ce qui était peu probable.

À mesure que nous nous élevions, l’air se raréfiait sensiblement : il fallait presque crier pour se faire entendre ; je sentais un malaise indéfinissable, j’avais l’estomac lourd, la tête brûlante. Je ne parlais plus ; pendant que Bovier montait, je fermais les yeux, je sommeillais presque ; Gaspoz devait me dire d’avancer, sans quoi je me serais endormi sur place ; je grimpais alors sans plaisir, sans courage ; je regardais à peine où je mettais les pieds, tant j’avais sommeil ; j’avais envie de dire aux guides de me laisser là, couché sur un roc, de continuer seuls jusqu’au sommet et de me reprendre en descendant : cette idée m’obsédait tellement que je ne pensais qu’à cela, sans voir le danger.

Je continue pourtant, ragaillardi par quelques gouttes de rhum, et mon mal de tête diminue un peu, grâce à des pastilles de menthe que je trouve au fond d’une poche.

Enfin nous arrivons, l’un tirant l’autre, au mauvais pas où sont tombés les Lochmatter, en 1882.

Il faut contourner une arête perpendiculaire en rampant sur un roc qui surplombe, puis tourner court ; on a la tête et les bras à gauche du rocher, quand les jambes sont encore à droite ; et il faut aussitôt se cramponner à une fissure à peine visible et attirer le reste de son corps, doucement, prudemment, par petites secousses ; on est suspendu par le bout des doigts, et on reste ainsi jusqu’à ce que les extrémités des souliers se soient engagées dans une deuxième fissure plus basse. Je franchis ce passage comme un ballot au bout d’une corde, sans avoir conscience du péril, et je ne sais vraiment pas comment je m’en suis tiré heureusement. Si je puis donner tous ces détails sur la fin de mon ascension, c’est grâce à mes notes, car je ne me souviens absolument plus de rien aujourd’hui.

Le mauvais pas franchi, on est sur une arête neigeuse, à droite de laquelle une mince corniche de glace se recourbe gracieusement au-dessus du vide.

 

À ce moment, un vent frais me fouette le visage, et mon mal de tête se dissipe comme par enchantement ; je parle, je ris, je chante. Quelle différence avec le ballot de tout à l’heure ! Aussi je m’en donne à cœur joie, car je n’ai pas ouvert la bouche depuis longtemps !

Nous voilà, au bout de quelques moments, sur le sommet de la Dent Blanche, à quatre mille trois cent soixante-quatre mètres au-dessus du niveau de la mer, à quatre cent quarante-six mètres plus bas que le mont Blanc.

Dans le roc nu, du côté de Zermatt, nous trouvons une bouteille où sont les cartes de quatre ascensionnistes. La dernière porte la date du 17 septembre 1886. Il y a quatre jours, un Anglais parti de Zermatt a fait l’ascension de la Dent. Les guides glissent leurs cartes dans la bouteille ; j’écris encore leurs noms et le mien sur un block-note, que j’introduis aussi dans le goulot. Ce frêle morceau de papier est-il encore là-haut ? La bouteille a-t-elle été précipitée dans l’abîme par un coup de vent ? Un grimpeur jaloux a-t-il détruit ce fragile témoignage de notre présence ?… Je ne demande qu’à aller m’en assurer bientôt. Nous trouvons aussi, sous la neige, une bouteille de champagne de la marque Th. Rœderer ; quel dommage qu’elle soit vide ! le contenu aurait été joliment frappé !

La vue n’est pas beaucoup plus belle que du « gendarme », au pied de la Dent ; nous voyons, à gauche, quelques cimes de plus : le Grand Cornier tous près de nous, qui, bien que presque aussi haut que la Dent Blanche, nous fait l’effet d’un pain de sucre ; les Diablerets, l’Oldenhorn, la Jungfrau, le Mönch, le Finsteraarhorn, qu’on distingue à peine, à la limite de l’horizon, et qui se fondent avec le blanc des nuages.

Tout à coup, je pousse un cri d’étonnement en regardant Bovier et Gaspoz : ils ont le visage et les mains bleu foncé, comme si on les avait barbouillés de jus de mûres ; je regarde mes mains : elles n’ont rien à envier à celles des guides.

Mais je n’ai pas le temps de chercher la cause de ce fait. Il faut redescendre, car de grands voiles de brouillards s’avancent vers nous et enveloppent les flancs de la montagne : nous restons encore un instant sur ce sommet foulé par quelques rares humains, à peine assez large pour nous trois, où nous sommes parvenus après tant de dangers, et nous partons.

« En avant ! » s’écrie Bovier.

Je suis aussi frais et aussi dispos que ce matin à une heure, quoiqu’il en soit neuf ; si seulement j’avais été aussi à mon aise à la montée !

 

Bovier trouve un autre chemin qui nous évite le passage des Lochmatter. Les guides sont fous de joie d’avoir mené à bonne fin cette périlleuse entreprise : ils chantent et youdlent à tue-tête ; nous descendons en trois quarts d’heure ce que nous avons mis trois longues heures à escalader ; nous n’avons qu’à nous laisser glisser sur le roc, jusqu’à une fissure dans laquelle nous faisons mordre nos clous, et nous nous arrêtons net ; par exemple, mon fond de pantalon n’était pas en très bon état quand j’arrivai au gendarme qui « gardait » nos sacs, comme disait Gaspoz.

Tout à coup, ce dernier butte sur un objet qui sonne :

« Nom de bleu ! qu’est-ce que c’est que ça ? » s’écrie-t-il.

Il regarde sous la neige et trouve une bouteille contenant un glaçon ; il flaire le goulot, c’est du thé gelé !

Un instant après, je trouve une boîte de sardines, que j’envoie d’un coup de pied du côté de Zermatt. Nous cassons une seconde croûte et, pendant que nous engloutissons littéralement nos provisions, Gaspoz s’assied sur la bouteille pour faire fondre le glaçon, puis il vide le thé et met le litre dans son sac : « Toujours une bouteille de plus ! » dit-il en repartant.

 

Nous suivons de nouveau l’arête, et nous remarquons dans la neige des pas que nous n’avions pas aperçus à la montée : ce sont les traces des derniers ascensionnistes, qui, quatre jours auparavant, sont aussi descendus par Ferpècle ; nous voyons également des gouttes de sang : quelque oiseau de proie aura passé au-dessus du glacier, en étreignant dans ses serres une malheureuse victime ! Nous arrivons ainsi, en suivant les traces de la dernière caravane, dont Bovier croit le chemin préférable, à une belle pente de neige qui fuit à pic devant nous ; nous nous donnons le bras tous les trois, et houp ! nous descendons sur les talons, en laissant un large sillon derrière nous, une pente qui nous aurait pris plusieurs heures à monter. En quelques minutes nous étions sur le glacier.

Là, les séracs nous donnent beaucoup de fil à retordre : mon bâton, dont la pointe est tout émoussée, mord à peine la glace, et soudain, je le lâche : il file comme une flèche et va se planter dans la paroi d’une crevasse. Bovier se détache, et y descend sans m’écouter ; elle n’est heureusement pas profonde, et le guide reparaît presque aussitôt, brandissant mon alpenstock.

Plus loin, en traversant un pont peu solide, ma jambe traverse la neige qui le forme, et je tombe en arrière. Bovier et Gaspoz, me voyant fléchir, tendent la corde chacun de leur côté, d’un coup sec, et la violence du choc me fait sauter en l’air : je retombe heureusement sur la croûte du glacier.

 

Enfin nous nous détachons ; nous quittons la neige pour la moraine, où je me tourne deux ou trois fois chaque pied, et nous arrivons au chalet de Bricola.

Il est sept heures, et nous avions dit que nous serions de retour à trois heures ! Je pense seulement maintenant à la terrible anxiété à laquelle mes parents doivent être en proie. En effet, je vois mon père qui accourt à ma rencontre, les bras ouverts : il m’attend depuis deux heures, affreusement inquiet. Nous redescendons tous à Ferpècle, où nous faisons un excellent dîner, pendant lequel les guides et moi nous parlons à peine, tant nous sommes éreintés. Bovier, surtout, a l’air d’un vieillard.

Puis je vais me coucher : j’ai la tête lourde, les bras brisés, les reins moulus, les muscles tendus comme par des ressorts tellement raides que je peux à peine monter l’escalier. C’était seulement maintenant que je sentais la fatigue de mes dix-huit heures de marche.

 

La nuit, je fis des rêves épouvantables ; je tombais du sommet de la Dent Blanche, je tombais, tombais toujours, tournant sur moi-même, les bras étendus, me heurtant à tous les rochers ; et, au-dessus de moi, Bovier et Gaspoz rient aux éclats de ma chute vertigineuse ; je tombais toujours plus vite, l’air sifflait autour de moi, enfin je touchais le fond de l’abîme : je reçus un choc terrible qui m’éveilla… J’étais sur ma descente de lit !

Si les rochers de la Dent Blanche n’avaient pas été couverts de neige, nous aurions certainement mis beaucoup moins de temps, et les difficultés auraient été diminuées de moitié ; je puis donc dire, comme le curé d’Évolène :

« Avec Gaspoz et Bovier, on va partout ! »

XVII

LA GRUYÈRE

D’Évolène, nous redescendîmes à Sion, d’où le chemin de fer nous conduisit à Montreux, au bord du bleu Léman. À Montreux, nous reprenons le sac de touriste et la canne ferrée, et nous franchissons le col de Jaman, pour finir notre voyage de vacances par le canton de Fribourg et la Gruyère.

Du col de Jaman, la vue est superbe ; à vos pieds, le Léman bleu, d’un bleu de pervenche, d’un bleu suave, encadre sa grande glace dans les vergers et les montagnes. Les bateaux à vapeur s’y promènent comme de grosses mouches blanches et noires.

Au sud, les rochers de Naye, croulant de vieillesse, disloqués, désagrégés, découpent leurs dentelures usées et déchiquetées par les vents ; et, plus loin, c’est la tour d’Ay, d’une couleur passée de ruine, logeant les dernières fées dans ses étages crevassés ; et plus loin encore, les grands monts valaisans, calmes comme des géants qui se reposent d’un air d’éternité.

Près d’eux se dresse, pareil à un sarcophage de marbre, une montagne blanche, une montagne toute pâle, le Saint-Bernard.

Au nord, l’œil vole jusqu’au Moléson, à la dent de Broc, aux Mortheys, au Vanil Noir, qui se détache comme un récif au milieu de la mer des Alpes fribourgeoises, et, d’un autre côté, dans un infini de bleu et de blanc, on voit jusqu’au Jura ; dans la grisaille du ciel qui descend très bas, très bas, une traînée de petites montagnes bossues fait songer à une caravane de chameaux arrêtée à la lisière du désert et à demi cachée par la poussière.

La frontière du canton de Vaud franchie, nous arrivons bientôt au petit hameau d’Allières, en pleine terre fribourgeoise, en pleine Gruyère. C’est encore un lieu de délices incomparable pour le rêveur, pour le poète, pour l’artiste, dont les yeux ne voient que les petits sentiers bordés de noisetiers, les gentils ruisseaux clairs, les prairies piquées de fleurs, les forêts tapissées de mousse, les riants villages sous les pommiers, les grandes montagnes dressées dans l’air bleu, avec, au sommet, des chalets blancs, entourés des plus beaux troupeaux du monde, de grandes vaches mouchetées aux mufles roses, aux yeux bons et profonds.

La Gruyère est la partie pittoresque du canton de Fribourg, la partie montagneuse enclavée dans les Alpes vaudoises et les Alpes bernoises. C’est l’Oberland de la Suisse française. Un Oberland sans glaciers, mais sans chemin de fer[11] ; un Oberland à diligences, à sac au dos, naïf, gai, charmant, bon enfant, sans hôtels à prétentions, aux salles à manger dorées, aux sommeliers à figure de singe, aux notes plus élevées que la Jungfrau. C’est encore la vieille Suisse hospitalière, idyllique et pastorale. Les hôtels sont des auberges, mais qu’on y est bien, à son aise, et à quel prix dérisoire ! On y trouve des pensions, service, bougie, chambre, tout compris, à quatre et cinq francs par jour[12]. Il y avait même, il y a deux ans, une pension à deux francs cinquante : le prix d’un déjeuner de crève-la-faim à Paris ! Et dire que je connais beaucoup de personnes qui vivent dans cette idée fixe, que tous les aubergistes suisses sont des détrousseurs de diligences ! On oublie, je ne saurais assez le répéter, qu’il y a deux façons de voyager : en artiste, en chercheur de sensations, d’impressions nouvelles, ou en homme-colis, en ballot de chair empaqueté dans une redingote. Les artistes descendent dans les hôtels modestes, les vieilles auberges, où ils sont sûrs de rencontrer les naturels du pays, des types qui les intéressent et les amusent ; les autres s’en vont, en moutons de Panurge, se faire tondre jusqu’à la peau dans ces grands hôtels banals, stupides, bâtis pour les Anglais et les Américains, et qui enlaidissent et défigurent tous les paysages où on les rencontre. Ces hôtels appliquent sur vos bagages une étiquette flamboyante, – l’étiquette des gens qui ne voyagent que par vanité, richement et bêtement, – et le bonnetier de Londres, l’ancien charcutier de Chicago, partent fiers de cette estampille !

Nous descendons par un chemin délicieux, ombragé de grands sapins aux branches protectrices. À nos pieds mugit un torrent, l’Hongrin. Près d’un vieux pont, le sentier se bifurque : en traversant l’eau, on va sur Montbovon et Château-d’Œx, la vallée de Rougemont et Zweissimmen ; en continuant le premier chemin, on arrive, en prenant la montagne en écharpe, au petit village d’Albeuve, sur la route de Gruyères, de Charmey et de Bulle.

 

Maintenant ce sont des pâturages que nous traversons, de gras et de riches pâturages où s’élèvent quelques maisons rustiques avec des pots de fleurs aux fenêtres, et, autour, comme une double ceinture, l’une bariolée et l’autre toute verte, un jardin et un verger. Des vaches superbes broutent ces herbes succulentes, gonflées de sèves aromatiques qui parfument le lait dont on fabrique les célèbres fromages de Gruyère. Ceux-ci sont connus et appréciés du monde entier ; mais, par une de ces bizarreries qui ne s’expliquent pas, l’admirable petit pays qui leur a donné son nom est encore négligé et presque ignoré de l’étranger. Et cependant où trouver des pelouses plus veloutées, des bois plus frais et plus tranquilles, des sentiers aussi ombragés et aussi doux, des montagnes où les excursions sont à volonté des promenades reposantes ou des ascensions faciles n’allant pas au delà de deux mille cinq cents mètres ? Le triomphe de la Gruyère est dans ses collines boisées aux clairières ouvertes sur de larges horizons de cimes déchirées de gorges profondes et cependant revêtues d’une verdure unique, où broutent des centaines de troupeaux. Terre de vigueur et de santé, riche en humus et en azote, et surtout riche en ruisseaux qui l’arrosent et la fécondent de leur limon rocheux, ses pâturages entretiennent une race bovine sans pareille, et ses vallées ont la fécondité des plaines normandes, la beauté des pays nourriciers. Et c’est encore la patrie des cœurs dévoués, des âmes hautes, des intelligences ouvertes. La Gruyère a donné le jour à une foule d’hommes éminents qui se sont illustrés dans la politique, dans les lettres, dans les sciences et l’industrie.

C’est de chez elle qu’est parti le signal de toutes les nobles révoltes, et ce sont ses montagnards qui ont chassé de Fribourg, à coups de gourdins, le gouvernement oligarchique de 1830.

En 1798, nulle part, dans le canton, les Français ne furent accueillis avec plus d’enthousiasme que dans la Gruyère. Dans tous les villages, on adorait le drapeau tricolore. Des bandes de paysans armés venaient en chantant au-devant des bataillons français.

 

C’est surtout dans les pays de montagnes qu’on est frappé des rapports intimes qu’il y a entre l’homme et le sol qu’il habite. Ces montagnards, tout remplis des énergies de cette nature puissante, sont d’une force extraordinaire, musclés comme des athlètes, et ils ont la joie, l’épanouissement large et robuste de leurs belles montagnes, de leurs vallées clémentes et souriantes ; mais dans cette bonhomie du pâtre gruyérien il y a un fonds de malice charmant, une pointe d’ironie qui révèle une extrême finesse.

Derrière la montagne, le soleil s’est couché ; des nappes rouges flottent à l’horizon labouré d’or, et les arbres se détachent en silhouettes noires. Du fond de la vallée monte lentement une brume bleue qui sort des forêts, noie les creux, estompe et efface toutes les saillies. Les teintes cuivrées du ciel passent à des pâleurs irisées, à des tons affaiblis de gris perle. Çà et là, quelques taches apparaissent encore, comme de grandes corbeilles de roses pourprées. Les bois de sapins se noircissent, prennent la forme de gros pâtés d’encre. Les chiens aboient et se répondent d’une ferme à l’autre. Les cloches des vaches et les clochettes des chèvres tintent plus distinctes, plus sonores. Une vague rumeur monte des villages. Des oiseaux passent rapidement, d’un vol silencieux de chauves-souris. On entend des cris d’enfants qui jouent, des voix de jeunes filles qui chantent en revenant du travail. La Sarine montre un tronçon luisant de son cours rapide, au loin, entre les sapins. Les fenêtres du Lessoc et d’Albeuve s’étoilent de lumières. Une douceur infinie, une paix intime, un calme profond, tombent du ciel et des montagnes. Et tandis que dans les champs endormis les cailles s’appellent et les grillons se livrent à leur nocturne vacarme, les étoiles ouvrent leurs paupières d’or et la lune déploie sans bruit son grand éventail d’argent.

 

Arrivés à Albeuve à la tombée de la nuit, nous y passâmes la journée du lendemain à nous reposer des fatigues d’une course d’environ dix heures, d’une seule traite. Albeuve incendié il y a une dizaine d’années, n’est plus le charmant village fribourgeois de jadis, aux vieilles maisons de bois roussi du soleil, aux grands toits en auvent, couverts de bardeaux et de mousse, aux larges cheminées noires par où s’échappent des fumées blanches et où entrent, comme des messagers du bon Dieu, les joyeuses hirondelles, esprits protecteurs du foyer. Albeuve, avec ses bicoques de pierre sans cachet, sans originalité, a un air de banlieue, un aspect triste et banal de cité ouvrière. Mais ce qui n’a pas changé, c’est la bonté de ces braves gens, l’amabilité de l’hôte et de l’hôtesse de l’Ange.

Quel modèle d’aménité, d’urbanité et de douceur que ce ménage Musy ! On ne croirait jamais qu’on est descendu dans un hôtel, tant on vous entoure de petits soins. Je voudrais voir venir ici un de ces superbes maîtres d’hôtel de Lucerne ou d’Interlaken, qui s’imaginent que la Suisse a été tout spécialement créée pour leur usage ; je voudrais voir un de ces maîtres d’hôtel descendre, plein de morgue, dans cette modeste hôtellerie de campagne, et les yeux effarés qu’il ouvrirait en face de toutes ces prévenances sans bassesse, de cette cordialité innée des montagnards fribourgeois !

Dans l’après-midi, après un de ces copieux et excellents repas comme la cuisinière de l’Ange sait les faire, M. Musy attela son char à bancs et nous conduisit jusqu’au pied de Gruyères, pittoresque petite ville féodale oubliée par le progrès qui prend toujours au plus court, et qui passe en bas, sur la grande route.

 

Gruyères est planté au sommet d’une haute butte, d’un mamelon isolé qui domine la Sarine, la vallée de la Haute-Gruyère et les longues plaines de la Basse-Gruyère. Son château, d’une attitude royale, se dresse magnifiquement dans le ciel bleu, avec ses tours, ses toits pointus, ses lucarnes rouges, sa large façade blanche trouée de grandes fenêtres claires, un petit bois jeté comme un grand tapis de velours à ses pieds. Son fondateur n’était pas seulement un guerrier, mais un artiste, car il n’aurait pas pu choisir une situation plus belle, plus en vue, mieux encadrée. Quand on voit un dessin ou une photographie de Gruyères, on dirait la reproduction d’une vieille vignette du quinzième siècle : le chemin monte dans une raideur d’escalade, pavé de gros cailloux, jusqu’à une double porte flanquée de tourelles saillantes, en poivrières, avec un chemin de ronde ; les maisons en pierres de taille massives, construites avec des lucarnes très hautes et des galeries suspendues, pour l’observation et la défense, sont collées les unes aux autres et forment rempart ; le beffroi de la Maison de ville dresse son svelte clocher, qu’on aperçoit de toutes parts ; et, plus haut, à l’extrémité de la colline, entouré de murailles puissantes, retranché derrière un second rempart, se montrent les toits rouges du château et de ses tours.

Nous voilà grimpant comme des chèvres le chemin qui conduit à la petite ville. La montée est rude, le pavé inégal et pointu. Cette charrière s’appelle la « charrière des Morts ». Au bout de quelques pas, il est facile de s’apercevoir qu’elle n’a pas été faite pour les vivants. Nous passons sous une vieille porte d’un effet romantique et arrivons devant un Christ tout sanglant, qui expire, accroché à sa grande croix de bois ; nous prenons droit devant nous, un petit escalier, et nous sommes dans la principale rue de la ville, – qui n’en a que deux, – en face d’une curieuse maison, à la façade ornée de têtes de fous grimaçantes, de têtes de béliers, d’armoiries, de soleils ; à la gargouille en gueule de serpent, aux fenêtres du premier étage encadrées de fines dentelles de sculptures, tandis que celles du rez-de-chaussée sont curieusement géminées, mariées ensemble par couples assortis. La porte cintrée, d’un rouge carmin, est toute ornée de ferrures anciennes qui dessinent des arabesques étranges. Cette maison, d’une architecture unique en Suisse, et construite par des maçons italiens, au milieu du seizième siècle, est l’ancienne maison du fou du comte de Gruyères, Girard Chalamala. À l’intérieur, sur les murs, on découvre encore de vieilles fresques, et l’on a trouvé des fragments de devises.

On arrive au château par une pente douce, en passant sous la porte Saint-Germain et devant un hospice aux fenêtres égayées de fleurs adorables, de grands buissons de reines-marguerites, de géraniums pourprés, d’œillets qui pendent comme des draperies de vieille soie rose. Près de la route, une religieuse sarcle un jardin où poussent quelques salades très vertes, des carottes, des oignons, du persil. Des vieillards, déjà desséchés comme des momies, se tiennent appuyés contre la haie ou, tout somnolents, sont assis sur des troncs d’arbre.

Le château est ouvert à toute heure du jour, avec une libéralité dont un propriétaire aussi aimable que M. Balland est seul capable. On arrive d’abord sur une vaste esplanade plantée d’arbres, une terrasse formant rempart et dominant un escarpement rapide. Dès les premiers pas, on voit avec quel respect de l’art et de la tradition, avec quel amour, ce château a été conservé. Pas une de ces adjonctions ridicules qui décèlent un bourgeoisisme sans goût et sans pitié. Pas de rotondes vitrées, pas de kiosques chinois sur cette vaste terrasse fortifiée d’où l’œil embrasse toute la magnificence de la Basse-Gruyère, cette grande corbeille de verdure au milieu de laquelle les toits rouges de Bulle ressemblent à un tas de pommes. Le regard s’étend jusqu’aux monts Gibloux, qui s’allongent dans une perspective fuyante de bois et de prairies. À droite, la Sarine, froide fille d’un glacier, le Sanetsch, promène ses sinuosités argentées au-dessous de la chapelle des Marches, et bat de ses flots la petite falaise sur laquelle se dresse encore le clocher vide de l’ancienne église de Broc. Un peu plus haut, c’est le village du même nom, alignant au faîte de la colline ses maisons blanches et brunes. Et plus loin, au fond de la vallée bleuâtre, c’est Charmez, la Berra, le lac Noir et les cimes tourmentées de la vallée de Bellegarde et du Rio du Motélon : contrées d’âpres montagnes aux créneaux de rochers, véritables forteresses de granit comme les Gastlosen, les Inhospitalières.

En face de la Dent de Broc, pointe dure qui déchire le ciel, se dresse, à gauche, le roi des Alpes fribourgeoises, le Moléson ; tout un peuple de montagnes inférieures est comme incliné devant lui ; et, à sa base, sur les premiers gradins d’une agreste colline, à côté de longs peupliers qui se balancent au vent comme un bouquet de plumes, on aperçoit un chalet neuf, au balcon sculpté : les bains de Montbarry, dans une retraite et un repos d’églogue.

Que tout ce paysage est calme et doux ! Au milieu des prés verts, d’une herbe vigoureuse et tendre, les fermes rient, derrière leur jardin fleuri, sous leurs grands toits de bardeaux qui les encapuchonnent. C’est cette admirable situation qui ôte à ce château la mélancolie et la tristesse des vieux manoirs.

Et que les nuits d’été sont belles sur cette haute terrasse qui vous rapproche des étoiles ! On s’y promène alors comme dans un rêve, en se figurant le temps où le château était animé de sa bruyante vie féodale et guerrière. Au haut des tours, les sentinelles veillaient ; sur le chemin de ronde, on entendait les pas lents et mesurés des hommes d’armes. Le pont-levis était levé, la herse abaissée, les portes munies de leurs barres ; tout était tranquille et silencieux dans la vallée ; dans la salle des chevaliers, devant la grande cheminée monumentale où brûlaient des troncs de chêne, étaient assis en de larges fauteuils sculptés, le comte et la comtesse, entourés de leurs enfants, du chapelain, du tabellion, d’une suite brillante de dames, de chevaliers et de pages ; et Chalamala, en costume de fou, agitant les grelots de sa marotte, disait des contes et des légendes, improvisait des vers et des chansons.

C’était une cour élégante et joyeuse, une petite cour française, que cette cour de Gruyères, qui fut la plus charmante et la plus gracieuse de la Suisse. Les comtes étaient comme les princes de romances, des « pères pour leurs sujets ». Ils allaient dans la montagne rendre la justice au seuil des chalets, adoptaient les orphelins, dotaient les filles pauvres, étaient les premiers aux festins populaires et au combat, disputaient le prix de la lutte avec les pâtres et conduisaient eux-mêmes les « coraules », les longues farandoles folâtres qui se déployaient, en chantant, sur une longueur de deux ou trois lieues. À mesure qu’elle montait dans la vallée, qu’elle déroulait ses anneaux, la coraule s’augmentait de tous les habitants, jeunes et vieux, des villages qu’elle traversait. Une fois, dit la légende, la danse, commencée un dimanche par sept personnes, sur la pelouse du château, remonta la vallée en grossissant toujours, et se termina le mardi matin à Gessnay par une chaîne de sept cents danseurs et danseuses.

Le dernier comte, Michel, passait pour le plus accompli des chevaliers de son temps. Haut de taille, les traits nobles et doux, c’était un prince de race, fastueux et hospitalier, un héros populaire, généreux et plein de bravoure. Mais une mauvaise administration de ses biens, des séjours coûteux dans les cours étrangères, un régiment de deux mille hommes qu’il équipa à ses frais et mit au service du roi de France, contre les Impériaux et les Espagnols, le ruinèrent. Déclaré en faillite par la diète de Baden, ses terres et ses immeubles furent mis en vente, et achetés par les gouvernements de Berne et de Fribourg. Dans sa détresse financière Michel avait réuni ses sujets sur la place de la ville, et leur avait dit :

« Chargez-vous de mes dettes, et je vous affranchirai pour toujours ; vous serez libres comme les bourgeois des petits cantons, et mon bonheur sera de vivre au milieu de vous. »

Mais la majorité des communes repoussa cette proposition, et, le 9 novembre 1555, le dernier comte de Gruyères quittait ses États pour toujours, en laissant une fille à qui le gouvernement fribourgeois fit une pension de quelques écus.

 

On entre dans le château en traversant une petite cour dont les murs se dressent en rempart, du côté de l’esplanade. Cette double enceinte rendait une surprise impossible. Un escalier en colimaçon conduit au second étage, – le plus curieux sous le rapport historique et archéologique. Un plafond en caissons, aux grues d’argent ; une cheminée qui porte, gravée sur sa large plaque, les armoiries des comtes ; des fresques qui représentent les principaux faits et les épisodes légendaires de l’histoire de Gruyères, font de cette grande salle une pièce tout à fait princière. Voici d’abord Gruérius arrivant le premier dans la contrée et lui donnant le nom de l’oiseau peint sur son drapeau ; puis c’est la fondation d’une abbaye pieuse, le départ des Gruyériens pour la croisade, au cri de : « S’agit d’aller, reviendra qui pourra ! » Une autre peinture montre un troupeau de chèvres et de boucs, les cornes enflammées, mettant en fuite des soldats bernois. Les femmes de Gruyères étaient seules dans la ville ; se voyant attaquées, elles attachèrent des torches et des cierges allumés aux cornes de leurs chèvres, et, pendant la nuit, les chassèrent vers le campement ennemi. Les Bernois effrayés, croyant avoir affaire à une légion de diables, s’enfuirent à toutes jambes. Plus loin, on voit « un comte de Gruyères à énorme panache blanc, délivrer une « noble étrangère » prisonnière au château de Rue. Une composition très soignée illustre la légende de Jehan l’Escloppé, reçu à la table de la comtesse et lui annonçant la naissance d’un fils. Enfin, ce sont les deux héros Clarimboz et Bras-de-Fer qui, à eux seuls, avec leurs lourdes épées à deux tranchants, tiennent toute une troupe de Bernois en échec. Ces fresques sont l’œuvre de l’ancien propriétaire du château, un artiste genevois, M. Daniel Bovy.

La tour de la torture a été transformée en musée d’armes. Les vieilles bannières, dont les vénérables lambeaux pendent aux murs, ont été ensanglantées sur de glorieux champs de bataille. Un de ces drapeaux a été enlevé par les Gruyériens aux Savoyards, à la bataille de Morat.

Les corridors sont encombrés de vieux bahuts sculptés, d’anciens meubles de prix, et, dans de hautes armoires vitrées, s’entassent des collections d’objets rares, des poteries précieuses, des bibelots curieux, recueillis un peu partout, à grand’peine et à grands frais. En voyant toutes ces richesses d’art, et l’état de conservation vraiment merveilleux de ce château, on se demande ce qu’il serait devenu si le hasard l’avait fait tomber dans d’autres mains. L’État allait le vendre à un entrepreneur de démolitions, car il ne s’était trouvé personne, même parmi la noblesse fribourgeoise, pour sauver le monument historique d’une disparition certaine, – quand deux Genevois, MM. J. et Daniel Bovy, offrirent la même somme que le maçon, en s’engageant à conserver et à restaurer le château. Daniel Bovy, élève d’Ingres, vint alors s’installer à Gruyères. La tour ronde était un gouffre ; la terrasse, un champ de pommes de terre ; les toits, troués comme s’ils avaient essuyé une pluie de mitraille ; les chambres qui avaient servi de prisons et de corps de garde à la gendarmerie dégageaient des odeurs suffocantes, et leurs murs étaient ornés de sentences qui n’avaient pas été inspirées par M. le curé ; le vent hurlait, la nuit, en s’engouffrant dans les fenêtres défoncées ; tout était dans un état de délabrement et de ruine. Le bahut gothique de la chambre du comte avait servi de râtelier pour les fusils !

Une fois les grosses réparations achevées, les murs reblanchis, tous les camarades de Daniel, tous les artistes avec lesquels il avait étudié à Paris, arrivèrent comme une vaillante armée de décorateurs. Et Corot, Français, Leleux, Baron, Menn, exécutèrent ces admirables panneaux et ces beaux médaillons qui font d’une des salles du premier étage un merveilleux salon Louis XV. Corot a peint là une petite vue de Gruyères idéale, toute blonde, avec, au premier plan, un arbre superbe ; il a peint aussi un bûcheron dans une haute forêt : une tache rouge dans du vert. Baron a habillé de belles dames, en toilettes à falbalas et à collerettes, d’une aristocratique élégance ; Français a jeté un admirable paysage ; Leleux a peint des fleurs, des guirlandes qui volent. Ce salon genre Watteau, dans ce sévère château gothique, fait l’effet d’un parterre de fleurs au milieu d’un bois de sapins.

 

La grande rue de Gruyères, avec ses maisons aux vieux millésimes, aux grandes grues peintes et à demi effacées, aboutit à une fontaine où toutes les commères du bourg tiennent conseil, puis passe sous la voûte d’une porte, et descend à gauche, vers Pringy et Montbarry.

Dans la campagne, on retrouve une animation charmante et des haies en fleur des arbres pleins d’ombre. Les prés s’élargissent, le chemin passe devant une chapelle et entre dans un petit bois. La fraîcheur est délicieuse. Un merle siffle tandis qu’un pivoine à tête noire, à gilet rouge, chante à tue-tête au sommet d’un sapin. Parfois un écureuil, immobile sur une branche, la queue relevée en panache, vous regarde de ses petits yeux noirs, ou un lièvre effarouché, les oreilles droites et serrées, détale à travers les prés. Un peu plus loin, ce sont des geais qui s’appellent, de beaux geais aux ailes veinées d’azur, et dont le cri a une note moqueuse. Et puis c’est un coucou, un coucou caché et solitaire, lançant son cri d’oiseau triste et laid, d’oiseau hypocrite et méchant, qui guette l’instant propice où il pourra s’emparer du nid des autres. On traverse un torrent dentelé de hauts sapins disposés comme les arbres d’une allée. Des ronces jettent sur les buissons leurs verdures frangées, aux fleurs roses et blanches, pleines d’odeurs sauvages. Et l’on se sent doucement enveloppé d’une grande paix.

En quelques minutes, on arrive à l’hôtel de Montbarry, situé comme peu d’hôtels en Suisse, à la lisière des bois, à mi-côte d’une verte colline, ayant Bulle aux toits rouges à sa droite, Gruyères avec son château féodal et sa vieille porte crénelée à sa gauche ; à ses pieds des prairies d’émeraude, des champs aux blés d’or, toute une gamme nuancée de prés et de cultures, une fraîcheur de grands arbres, de chênes et de sapins ombrageant de doux sentiers qui courent le long de ruisseaux joyeux ; et, tout autour, un magnifique horizon de cimes aux flancs déchirés ou couverts de forêts, de pâturages, au milieu desquels se détachent les silhouettes claires de quelques chalets.

Le balcon de l’hôtel s’ouvre comme une loggia en face des admirables décors de ce vaste amphithéâtre. Et il semble qu’on ne loge pas dans un hôtel, mais qu’on se repose, dans une maison amie, bâtie là pour servir de halte et de séjour à ceux qui passent, et où les énervés des villes, les fatigués de l’étude, trouvent, aussi bien que les touristes et les grimpeurs, un bienfaisant repos, le calme de l’esprit et des nerfs, la joie de la vie et de la santé.

Le reste du mois de septembre, nous le passâmes ici. Et quand il pleuvait, nous improvisions sous un hangar des concerts et des comédies qui faisaient courir tous les paysans d’alentour. Mon fils avait installé un théâtre de marionnettes qui les amusait encore plus que nos pièces. Le paysan, si madré et si retors qu’il soit, a conservé dans un coin de son âme la naïveté de l’enfant ; et l’action, le fait, – les coups de bâton donnés au commissaire, le gendarme enlevé par le diable, l’huissier rossé, la méchante femme fouettée, l’apothicaire berné ; – l’intéressent beaucoup plus que les roucoulements de Clitandre et de Léandre, les scènes d’amour et de sentiment qu’il ne comprend pas, parce qu’il ne les a jamais éprouvés comme la littérature les exprime. Les jours gris, nous chassions, – on chasse ici le chamois, le lièvre, le renard, la gelinotte, le coq de bruyère, la caille, la bécasse, etc., – car les jours de soleil nous les employions à faire, en compagnie nombreuse, de longues promenades et des ascensions. Nous allâmes à Grandvillars et à sa cascade, au lac de Coudray, à la Dent-de-Broc, à Charmey manger des truites, à la Valsainte boire de la chartreuse, à Bellegarde et à ce bijou de lac Noir, enchâssé comme une grosse pierre de jais dans une sévère parure de rochers, de montagnes et de forêts. Trois ou quatre fois, nous grimpâmes au Moléson, pour voir le soleil se lever sur les Alpes bernoises, sur le mont Blanc, sur le lac de Genève, de Neuchâtel et de Morat. Quand nous arrivions au sommet de la montagne, la lune brillait encore, mais toute petite, luisante comme une escarboucle. Sur la plaine et les vallées, de longs voiles de brume flottaient. La ligne rouge qui coupait l’horizon pâlissait à vue d’œil, passait à l’orange pâle, puis peu à peu s’effaçait. Le ciel s’illuminait alors comme un théâtre dont la rampe remonte. À droite, du côté du Valais, des nuages plus vivement éclairés ressemblaient à des feuilles de cuivre bosselées. Le massif énorme du mont Blanc était baigné d’une vapeur laiteuse qui devenait transparente, ses hautes murailles de neige luisaient de reflets d’argent, resplendissaient à mesure que le soleil, encore invisible à nos yeux, se levait derrière les hautes falaises, les chaînes rocheuses de l’horizon. Du fond de la vallée, des sons distincts s’élevaient, des sonneries presque imperceptibles, qui nous étaient apportés par les brises qui passaient. Le soleil apparaissait enfin, d’abord comme une grande tache rose. On pouvait parfaitement le fixer ; mais presque aussitôt il devenait d’un rouge vif, d’un rouge pourpré et sanglant. Un cercle d’or l’entourait, et, tout d’un coup, il brûlait et éclatait, couvrant le ciel de ses étincelles, le remplissant de ses gerbes et de ses fusées d’or. Il n’était plus possible de le regarder : sa lumière vous aveuglait, et ses reflets semblaient courir comme des frissons de feu jusqu’au bout de la terre qui s’éveillait en sursaut. Incendié de réverbérations éclatantes, le mont Blanc se dressait pareil à un fabuleux monument de marbre rouge, à un palais de porphyre bâti pour les dieux.

Toute la dentelure des Alpes de l’Oberland et du Valais était semée de petites flammes, de clartés vives qui s’éparpillaient et tombaient en coulées de braise, le long de leurs parois de neige ; tandis que les montagnes du canton de Vaud et de la Savoie avaient des rayonnements moins forts, des rougeurs moins brûlantes. Entre les déchirures du brouillard on voyait luire les eaux bleues du Léman, et, sur tous les coteaux, sur toutes les collines, des fermes, des villages, apparaissaient, leurs maisons, très petites, entassées à côté du long ruban de la route, comme un tas de sable.

Du Moléson on n’a pas, ainsi que du sommet du Rigi, une simple carte géographique déroulée à ses pieds. La vue, plus restreinte, est plus intime et pleine de paysages et de tableaux qui intéressent et amusent davantage l’œil. Ici, c’est la Sarine qui court en sinueux méandres, à travers des forêts sombres ou au pied de grands rochers blanchâtres ; là-bas, entourés d’une brume argentée, les lacs de Seedorf et de Morat ont des scintillements de pierres précieuses, des reflets de diamants dans un nuage de dentelles ; au-dessous de vous, c’est Gruyères, avec ses rues en remparts, ses tours, son château fortifié, qui ressemble au plan en relief d’une place forte. Des formes noires s’agitent déjà près de la fontaine, comme des fourmis autour d’une goutte de rosée. Et plus loin, dans la nappe verte de la plaine que des ruisseaux sillonnent d’éclairs d’argent, Bulle épanouit ses toits rouges, pareils à des pavots. Sous un panache de fumée, on voit une file de petites voitures qui partent : c’est le train. On dirait un chemin de fer d’enfants roulant sur un trottoir. Et tout près de nous, dans le ciel profond, d’un bleu de turquoise, planent de jolis oiseaux de montagne, au plumage de velours, aux ailes coupantes, au vol rapide d’hirondelle.

 

La plaine se tigrait de plaques de lumière, les bois de sapins s’allongeaient en bandes de fourrure noire, tandis que les champs de blé roulaient sous le soleil leurs profondes nappes d’or, et que les prairies s’étendaient en larges tapis de velours.

 

Nous redescendions en courant dans la rosée, au milieu des senteurs de la vie matinale, des fleurs qui s’ouvraient toutes fraîches sous nos pas. Sur ces pentes qui se déploient au soleil, quelle flore superbe ! Des bouquets sont accrochés partout, jusqu’à la pointe des roches, de gros bouquets de noce de paysans, des bouquets de fleurs robustes qui sentent bon la montagne. Le nom de ces fleurs ! ah ! nous nous en soucions fort peu. C’étaient pour nous de belles inconnues que nous admirions en passant, sans nous demander d’où elles venaient et comment elles s’appelaient. Elles nous charmaient par leur beauté, elles nous plaisaient par leurs parfums ; cela nous suffisait.

 

Que de variété et que d’attrait dans ces courses de montagnes ! Chacun y trouve son plaisir, à sa manière, et une jouissance toute personnelle. Celui-ci s’intéresse à la flore, celui-là aux minéraux ; cet autre aux insectes, aux papillons, aux oiseaux. Et pour l’artiste, il y a ici des paysages bien plus complets, bien plus changeants, plus pittoresques et plus nouveaux que ceux des bords de la mer. Voici une gorge profonde aux sapins déracinés par le vent et penchés sur l’eau écumante d’un torrent ; une petite chapelle y est perdue, son clocher en éteignoir tout niellé de mousse : sous son porche, supporté par des poutres grossières, se repose un montagnard aux bras nus, qui bourre sa pipe ; puis, ce sont, dans les forêts qui escaladent les pentes, des sanctuaires mystérieux, aux voûtes silencieuses et profondes, de grands arbres couchés, saignant d’une résine rouge là où le bûcheron les a frappés de sa cognée, des tas de fagots aux feuilles encore vertes, des charbonnières éteintes, des clairières envahies de bruyères roses et de longues fougères recourbées en palmes ; dans les pâturages errent librement des troupeaux de belles vaches, au poil blanc tacheté de noir, à la grosse sonnaille de forme antique qui tinte comme un vieux chaudron ; et le chalet se dresse sur une esplanade ou se blottit dans un creux, sous son large toit très bas qui le protège contre les rafales et les vents. Et les scènes champêtres de la plaine, si simples et si grandes ! Le labour, le paysan derrière la charrue creusant le sillon ; la moisson, – les faucheurs halés faisant voler leur faux à l’aile d’acier, et les foins entassés sur l’énorme chariot traîné par deux grands bœufs.

Sur la route et dans le village, que de tableaux aussi ! Voici des dragons de l’armée fédérale qui escortent un convoi de Tziganes expulsés du pays de Vaud ; voici des pèlerins qui se rendent joyeusement, en chars ornés de sapelots enrubannés, à la chapelle des Marches ; puis c’est un gendarme qui conduit une pauvre femme qui boite ou un musicien ambulant qui a joué un petit air de danse sans permission ; ce sont des voitures d’étrangers, couvertes de poussière, venant, avec des entassements de bagages, de Thoune ou de Château-d’Œx ; c’est la diligence fédérale ; et puis, les jours de foire et de marché, on voit la longue procession des bestiaux à vendre, les vaches qui tournent la tête d’un air inquiet du côté de l’alpe quittée, les gros porcs gras, une corde à la patte, conduits par des femmes qui agitent une branche de coudrier ; les chars à bancs passent en lâchant un bruit de ferrailles, avec un veau ou un mouton couché sous un filet ; – et beaucoup de gens marchent à pied, le long de la haie : les hommes en blouse courte et bouffante, le large feutre noir sur la tête, un bissac sur l’épaule et un bâton noueux à la main ; les femmes en robe de cotonnade quadrillée, quelques-unes avec un petit collier à croix d’or au cou, le tablier de couleur et les souliers découpés. Le vieux costume s’est perdu. Il était cependant fort original, avec le grand bonnet de dentelles qui se mettait comme une auréole noire, le tablier de soie claire à bavolet, la robe de drap, aux plis classiques. Il n’y a que les pâtres, les « armaillis », qui aient conservé leur ancienne tenue de montagne : le gilet à épaulettes bouffantes, la chemise aux manches plissées, et la calotte de paille large comme la main, découpant derrière le crâne comme une tonsure dorée.

Dans les villages, l’animation est surtout grande à l’approche des « bénichons », c’est-à-dire des fêtes annuelles, où il est permis de danser. Alors, dans chaque maison, on prépare des piles de beignets, on tue le mouton gras, on va chercher à la ville le petit tonnelet de vin blanc. Et le dimanche, après vêpres, la danse commence devant l’auberge, sur un pont de bois entouré de sapelots. On danse jusqu’au mardi soir, sans repos, sans trêve. Et si, par hasard, il neige, on danse toujours, sous les flocons qui tombent, on tourne lentement comme eux.

 

L’été, la végétation est si puissante, les arbres sont si robustes, que le paysage a quelque chose de dur, d’énergique, de sauvage, peu fait pour plaire à l’œil des artistes parisiens, habitués aux tons clairs des coteaux de la Seine, aux arbres pâles et blonds de Corot. En Suisse, la couleur est bruyante, désordonnée, violente en ses tons brusquement tranchés.

Il est cependant des saisons qui mettent une sourdine et une harmonie charmantes dans la crudité des paysages alpestres. La naissance du printemps, l’agonie de l’automne, ont des nuances d’une tendresse infinie, d’une poésie pénétrante. À la fin de septembre, la transformation des bois est féerique. Les chênes s’entourent d’une auréole d’or, les hêtres se teignent de rouge et de jaune vif qui se fondent peu à peu en des nuances pâles et mourantes.

Dans quelques-unes de ses parties, on dirait que la forêt brûle, qu’elle est pleine de buissons ardents, et il semble qu’on voit de longues flammes safranées lécher les branches flexibles et ondoyantes des sapins.

Au milieu des verts crus, des verts violets et des verts noirs des prairies, les haies font des taches de pourpre, de cinabre et de vermillon. Et toutes les collines boisées, tous les vergers, toutes les haies, tous les buissons qui courent le long des ruisseaux, forment comme une merveilleuse symphonie de couleurs, un concert de tons, un pot-pourri de teintes variées qui jettent des notes chaudes aux yeux, remplacent par l’or de leurs feuilles le soleil quelquefois absent.

Quelques arbres, de jeunes frênes, ressemblent à des grenadiers en fleur.

Des hêtres se dressent isolés, pareils à des chandeliers de cuivre à sept branches.

Cette coloration chaude des bois sur le lointain blanc des montagnes dormant déjà sous leur carapace de neige fait un contraste saisissant. En descendant de Montbarry vers Gruyères, au pont de l’Albeuve, je m’arrêtais souvent pour admirer un de ces merveilleux paysages d’automne. Là, le torrent coule à gros bouillons, avec un bruit sourd, entre d’énormes cailloux blancs ; de jolies haies bordent ses deux rives, des noisetiers aux feuilles bronzées, des cerisiers sauvages aux feuilles de pourpre, et des épines-vinettes semblables à des arbres de corail, égrènent leurs petits fruits rouges sur les pierres du chemin. Près de l’eau, les osiers étaient violets, et, du côté de la montagne, les hêtres et les frênes, couleur vieil or, se mêlaient au noir de deuil des sapins. Devant moi, je voyais les maisons du petit village de Pringy, entourées de pommiers, et la chapelle, dont le clocher est recouvert de fer-blanc, brillait comme un long dé. Tout était si calme, si tranquille : de légères fumées bleues qui s’échappaient des cheminées indiquaient seules que le pays fût vivant. À gauche, je voyais Gruyères et son château héroïque, posé comme un décor superbe, pour la représentation d’un grand opéra en plein vent. La vieille horloge de l’hôtel de ville sonnait lentement l’heure, et autour de son clocher pointu, des corneilles tournoyaient comme de grosses mouches noires.

Dans les prés, des vaches erraient en faisant tinter leurs clarines, des chèvres se suspendaient aux haies, un chat traversait rapidement le chemin, des corbeaux s’abattaient sur les prés ou reprenaient leur vol, l’un après l’autre ; et un char de fumier passait en répandant des odeurs chaudes d’étable.

À la lisière de la forêt, sur de très hauts sapins, on entendait des ramiers roucouler, tandis que, plus loin, sur des chênes, des geais, qui se gorgeaient de glands, s’appelaient, parlaient haut et vite comme des femmes jacassières.

L’automne est la saison délicieuse, la saison superbe, la saison de pourpre et d’or. Et non seulement les paysages et les couchers de soleil prennent des magnificences incomparables et inexprimables, mais il semble que la vie déborde et grouille partout ; aux arbres, les fruits pendent en grappes rouges, et les paysannes les cueillent, perchées sur de hautes échelles ; le long des haies, les jeunes filles, armées de longs bâtons à crochet, font tomber les noisettes dans leurs tabliers ; dans les champs, les pommes de terre s’entassent en pyramides ; les troupeaux broutent au pied des montagnes ; penché sur le ruisseau, le pêcheur prend les truites roses qui remontent le courant, et le chasseur va traquer le chamois dans les défilés de la Dent de Broc, ou surprendre, au-dessous du Moléson, les coqs de bruyère qui se grisent de myrtilles.

 

En automne, un lever de soleil dans la plaine est un spectacle original. Au-dessous des ruisseaux et des marais se balancent de longues vapeurs blanches qui rampent en fumées au pied des haies et des arbres, qui coupent les maisons en deux, les détachent du sol et les font flotter, comme sur un grand lac vaporeux flotteraient de petites arches de Noé ; et tandis que la vallée est dans le brouillard, toutes les hauteurs environnantes brillent, frappées de larges coups de lumière. À mesure que le soleil monte, le voile de vapeurs qui s’étend dans la plaine s’éclaircit, devient plus transparent. Des buissons se dessinent, pareils à des végétations sous-marines, entrevues dans l’eau bleuâtre d’un océan. Un corbeau, de son vol sombre, traverse la ligne du brouillard ; ses ailes en pointe, en forme de nageoires, lui donnent l’aspect d’un fabuleux poisson volant.

Mais, au lieu de se dissiper, les vapeurs blanches s’élèvent, montent jusqu’à mi-côte, cachent tout entier le monticule de Gruyères, et la ville, avec ses portes flanquées de remparts, ses tours, ses murs lisses de forteresse, ses galeries de bois en échauguettes et en mâchicoulis, ses fenêtres en barbacanes, l’hôtel de ville avec son beffroi et le château avec son donjon, a l’air d’une petite forteresse aérienne, balancée comme un mirage, entre la terre et le ciel.

Entourés de l’image charmante de ces montagnes si douces et si hospitalières, qui n’évoquent que des pensées d’idylles, qui ne rappellent aucune catastrophe sanglante, nous avons passé dans ce presque inconnu coin de la Suisse des heures inoubliables et ravissantes, ayant la sensation exquise de vivre cachés dans un ermitage de verdure, loin du tapage des villes, des soucis des affaires, en dehors de toute contrainte et à l’abri de toute grimace, comme des gens sages retournés pendant quelques semaines à l’état de nature, rentrés aux forêts et aux champs paternels. Dépouiller le Parisien, l’homme du monde et du boulevard, redevenir, au milieu des pâturages odorants, une bonne bête inoffensive qui rêve, quelle transformation à guérir le plus pessimiste des hommes !

Nous habitions un grand chalet, car nous n’étions pas venus en Suisse pour chercher des salles à manger de marbre, des salons d’or et de velours ; notre salle à manger était une vaste tonnelle, les prairies et les bois étaient nos salons de velours, et le soleil jetait autour de nous suffisamment d’or, pour que nous ne songions point à celui des glaces et des consoles.

Que ne revient-on à cette simplicité, qui était jadis le grand attrait de la Suisse ? On a tellement exagéré le luxe, on a enflé tellement les hôtels, qu’ils sont devenus d’immenses et ennuyeuses casernes, où le voyageur n’est plus qu’un numéro. Dans ces longues salles à manger au parquet luisant, tout le monde reste étranger l’un à l’autre, et on a toujours l’air de dîner entre deux trains, au buffet d’une gare internationale.

Quand la nature est belle, le ciel bleu, les promenades ombragées et faciles, je me moque bien de ces salles et de ces salons luxueux ! À Montbarry, les jours de repos, nous vivions dans une petite gorge mignonne, une vallée lilliputienne où coule, à l’ombre des arbres, un ruisseau aux allures comiques de torrent, qui se livre à de gentilles cascatelles de jardin ; il y a là des bancs, des tables, des retraites fraîches reculées dans le feuillage, un sentier qui monte vers le bois, encadrant à chaque pas, entre les branches de ses buissons, un paysage, un point de vue nouveau et inattendu : ici c’est Gruyères découpé en médaillon ; là c’est Bulle : deux taches, blanche et rouge ; plus haut, c’est Charmey et son clocher ambitieux planté sur un monticule, dominant la vallée.

 

Je crois que c’est Jean-Jacques qui a dit :

« Les seuls objets dont les yeux et le cœur ne se lassent jamais, ce sont les objets champêtres. »

Nous ne pouvions, en effet, nous lasser d’admirer, du haut du plateau où un pavillon se dresse en belvédère, la plaine, qui ressemble à un immense lac d’herbes, mouchetée de forêts comme de grands îlots noirs, et où les maisons basses, avec leur toit d’arche, ont l’air de lourdes embarcations immobiles. Sur les pentes des collines, d’un vert intense, d’un vert solide d’émeraude, d’un vert étoffé, touffu, d’un vert gruyérien, dans lequel les yeux se plongent et se baignent avec des sensations exquises de fraîcheur et de rosée, des villages bruns, des églises blanches au clocher brillant, sont éparpillés dans un désordre rustique ; et, tandis que d’un côté des montagnes tombent brusquement dans des abîmes verts, de l’autre s’ouvrent de douces vallées qui vont se perdre, avec des ondulations de vagues, dans des perspectives vertes comme celles de l’Océan.

Et le soir, quand le soleil se couchait, la vallée resplendissait un moment dans un poudroiement d’or ; puis, des plis des ravins, de tous les creux, montaient des brumes diaphanes et bleuâtres qui flottaient au-dessus des bois, les enveloppaient et s’étendaient au loin, pendant que le ciel se piquait de taches roses, de petits vols de nuages vagabonds, semblables à des oiseaux inconnus. À l’horizon, les nuages prenaient aussi les formes et les aspects les plus divers. C’étaient tantôt des îles de feu, des volcans aux flancs ruisselants de laves, des végétations fantastiques, de hauts palmiers, des crocodiles énormes qui rampaient sur un sable de rubis, ou des barques aux voiles de pourpre qui passaient comme des ombres lumineuses, dans un éloignement de rêve.

Puis la brillante féerie s’éteignait ; le ciel, les nuages, pâlissaient, prenaient des tons effacés de perles ; le crépuscule mourait. On entendait dans les villages voisins les coups de marteau saccadés qui faisaient vibrer les faux, et les chiens qui se répondaient. Une symphonie lointaine de sonnailles, dont le bruit n’arrivait que par intervalles, par bouffées sonores, descendait des chalets étagés sur les hauteurs environnantes. Le croissant de la lune se montrait alors entre la Dent de Broc et la Dent du Chamois, comme une faucille d’argent, toute luisante, fraîchement aiguisée.

 

Lorsque, le soir, le vent sifflait, et qu’on entendait les craquements sourds des peupliers qui se courbaient, nous nous réunissions devant un grand feu de cheminée, et nous écoutions les récits d’un chasseur de passage ou d’un vieux paysan qui nous initiait aux mœurs et aux habitudes du pays.

 

L’idiome en usage dans la Gruyère est, à côté du français que chacun parle, lit et écrit couramment, un patois romand, qui dérive du latin. Ce pays fut probablement peuplé par les débris des colonies romaines d’Avenches et de Nyon. D’autres savants – on sait que ces messieurs ne sont jamais d’accord – prétendent que l’idiome gruyérien est plutôt un composé de mots celtiques.

La vie est dure, mais cependant heureuse, dans ces montagnes. En été, faucheurs et moissonneurs se lèvent à trois heures du matin ; en hiver, le travail commence également avant le jour. Tandis que l’homme des villes est encore chaudement blotti sous son édredon, le montagnard est déjà debout ; il attelle son traîneau à la lueur d’une lanterne, et, sa cognée sur l’épaule, il part pour la montagne, où il va abattre, dans la grande forêt qui dort sous les neiges, les sapins marqués pour la coupe. Il ne rentre que le soir avec sa charge de bois, et souvent il passe plusieurs jours dans la montagne. Mais revienne le printemps, tout se ranime : les vaches sont rassemblées en troupeau sur la place du village, et, au bruit des sonnailles, des , et des oh ! oh ! oh ! on se met en route, les bêtes les plus belles en tête, tandis qu’à la queue marche le taureau au corps ramassé, aux petites cornes pointues, aux poils frisés, une plaque de fer sur les yeux s’il est d’humeur méchante. Tout le village est sur pied, et les femmes se hâtent d’entasser les provisions, les couvertures et les chaudières sur un petit char attelé d’un cheval et qui ira aussi haut qu’il pourra. Tout cet attirail sera ensuite transporté à dos d’homme, jusqu’au chalet.

Le troupeau se déroule en longue file sur la route, et les armaillis qui les conduisent, la pipe à la bouche, s’arrêtent consciencieusement devant chaque auberge.

On commence par brouter l’herbe au pied de la montagne ; puis, à mesure que la neige disparaît et qu’elle est remplacée par de frais talus de verdure, on monte, on s’élève insensiblement, pour atteindre, au mois d’août, le sommet de l’alpe et pour en descendre au mois de septembre, lentement et par degrés, comme on est monté. C’est dans ces pâturages aux herbes aromatiques, aux plantes alpestres, vigoureuses, produisant un lait gras et parfumé, qu’on fabrique ces fromages de Gruyère d’une renommée si justifiée quand ils sont vrais, et dont l’Italie est encore plus friande que la France.

En France, on se contente de vulgaires contrefaçons. Les vrais fromages de Gruyère ne sont presque pas percés de trous, – les trous indiquent toujours des qualités inférieures ou des pièces manquées ; – leur pâte, couleur de vieil ivoire, est ferme, solide, compacte, elle se fond dans la bouche comme un morceau de beurre.

Quand les blanches draperies de neige retombent de la montagne dans la vallée, on rentre les troupeaux dans les étables, et le long, le froid et triste hiver commence.

La monotonie des longs hivers neigeux est égayée par quelques courses en traîneau et par les veillées. On transporte de petits traîneaux légers, des « luges », au haut d’une rampe rapide, d’une « fin ». Quelquefois ces parties se font au clair de lune, par un froid très vif ; la terre, toute blanche, est comme baignée de lueurs électriques ; on voit presque aussi clair qu’en plein jour : on dirait une pâle matinée d’automne, sans soleil, par un ciel chargé de brouillards gris.

Dans les veillées, on chante, on boit ; de temps à autre, on danse, tandis que les vieux jouent aux cartes, silencieux, la pipe au coin de la bouche, le bonnet sur la tête ; ou bien – surtout s’il y a dans la société un vieux militaire, un ancien soldat de Rome ou de Naples – on raconte de vieilles histoires, des traditions du pays, des contes et des légendes de la montagne : celle de la sorcière Catillon, qui pondait des œufs comme une poule et les envoyait vendre au marché de Bulle par ses filles ; celle du Cavalier Vert, qui apparaissait tout à coup, sur son coursier noir aux yeux de feu, au milieu de la ronde des danseurs ; ou encore celle de Jean le Vacher, qui fut si cruellement puni de s’être moqué des esprits.

Ces veillées sont presque toujours, pour les femmes et les jeunes filles, des veillées de travail ; autrefois, elles filaient, et c’est au ronronnement familier des rouets qu’on écoutait les vieilles histoires, ou que la chambrée chantait en chœur les anciennes rondes patoises. Aujourd’hui on tresse. La Gruyère fournit une énorme quantité de paille tressée à l’exportation. À l’âge de six ans, les enfants savent déjà tresser. Dans chaque ménage, on cultive, pour le tressage, un blé spécial qui se sème au printemps, qu’on pend par bottes dans les greniers et qu’on blanchit ensuite au soufre. Les douze mètres de paille tressée se payent trente centimes. Une bonne tresseuse, travaillant du matin au soir, ne gagne guère plus d’un franc. Ce sont les intermédiaires qui s’enrichissent ; car dans les chapeaux qu’on nous vend, à Paris, trois ou quatre francs, avec un ruban de quatre sous il y a à peine pour cinquante centimes de paille tressée.

Que ceux qui ont encore le temps d’aimer les campagnes parfumées de fleurs, les jolis chemins ombragés de haies, les ruisseaux bordés de coudraies, les forêts aux tapis de mousse, les montagnes accessibles et ouvertes, – les coins d’ombre et de solitude, de fraîcheur et de voluptueux repos, aillent dans cette verte et belle Gruyère, dont la réputation n’a été jusqu’ici qu’une réputation locale.

Mais, dans ce pays simple, il faut apporter un cœur simple.

Pays encore à part, presque insoupçonné, cette petite Suisse inédite n’a rien de la banalité et de la vulgarité de l’Oberland ; elle ne court pas attendre le voyageur aux gares pour se le disputer et se l’arracher comme une proie, elle reste chez elle, il faut l’aller chercher. Et, en y allant, on a toutes les joies d’une découverte ! La spéculation et l’argent, qui gâtent tout ce qu’ils touchent, n’ont pas mis de tourniquets aux cascades de Grandvillars et de Bellegarde ; il n’y a pas, au Moléson, de gros pâtres fainéants postés le long des chemins pour jouer du cor des Alpes et vous présenter une sébile comme l’aveugle du pont des Arts ; il n’y a pas non plus de gamins qui vous attendent avec de grosses pierres ou un pistolet pour « réveiller les échos endormis ». C’est la nature primitive, la montagne telle que Dieu l’a faite pour le troupeau et les hommes de bonne volonté, pour les artistes et les poètes, la montagne libre, dans les Alpes libres. On en descend comme un homme nouveau et rajeuni qui est allé boire à la source de la commune Mère, à la source d’éternelle Vie, à la mamelle puissante de la Terre.

 

Ô Gruyère aimée, le chemin de fer s’arrête à ton seuil, et ceux qui viennent à toi sont forcés de te voir dans la douce intimité de tes sentiers fleuris, de tes jolis sentiers qui escaladent si gaiement les flancs de tes superbes montagnes ! Comme le Valais, cette Bretagne alpestre, tu as su conserver quelque chose de tes vieilles légendes et de tes vieilles mœurs.

Tu es belle et tu es bonne, et tous ceux qui ont visité tes fières montagnes, tes chalets hospitaliers, tous ceux qui ont étendu leurs membres fatigués dans la mollesse de tes prairies, qui ont dormi dans la nuit verte de tes arbres, bu à tes sources fraîches et limpides, mangé les fraises parfumées de tes bois et les truites délicates de tes ruisseaux, ceux-là t’aiment et ne peuvent t’oublier, et en te quittant ne te disent jamais adieu, mais au revoir !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en septembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C. Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Tissot, Victor, Au pays des glaciers, vacances en Suisse, Illustrations de Regammey, Spech, Weber, etc., Paris, Delagrave, 1893. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Massif de la Bernina, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Il y a en Suisse plus de six mille écoles primaires ; les villages les plus écartés dans la montagne ont leur école et leur instituteur.

[2] Tschudi.

[3] L’Écho des Alpes.

[4] Broc d’étain contenant de un à six litres.

[5] Chalets et pâturages.

[6] Dans les Alpes valaisannes, chaque troupeau a sa reine. Le choix d’une reine dépend de ses forces et de sa beauté. Lorsque le troupeau est en marche, elle prend ordinairement la tête de la colonne. Quand deux troupeaux se rencontrent, il arrive presque toujours que les deux reines se provoquent en combat singulier. Les montagnards eux-mêmes organisent ces luttes curieuses et se montrent très fiers de la victoire de leur reine (Henri Flamans).

[7] « Quand un homme a attrapé une bonne pleurésie, me disait Beytrison, on lui donne une bonne soupe à la viande salée ; c’est excellent pour les points de côté. »

[8] Poêle.

[9] Ce linge, symbole du suaire, est tout simplement une serviette.

[10] Textuel.

[11] Le chemin de fer s’arrête à Bulle ; il est relié à Romont (ligne Lausanne-Berne) par un embranchement.

[12] Le vin seul est à part ; il est naturel et coûte quatre-vingts centimes le litre.