William Thomi

LA CHALOUPE DORÉE

Roman

1935

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Table des matières

 

CHAPITRE I 4

CHAPITRE II 16

CHAPITRE III 28

CHAPITRE IV.. 40

CHAPITRE V.. 57

CHAPITRE VI 82

CHAPITRE VII 93

CHAPITRE VIII 107

CHAPITRE IX.. 125

CHAPITRE X.. 136

CHAPITRE XI 149

CHAPITRE XII 157

CHAPITRE XIII 171

CHAPITRE XIV.. 183

CHAPITRE XV.. 203

CHAPITRE XVI 217

CHAPITRE XVII 231

CHAPITRE XVIII 241

Ce livre numérique. 256

 

 

 

À ma femme

CHAPITRE I

Pierrot Caral démâta sa chaloupe et la mit à l’amarre.

Au haut du dallage, il se retourna vers le lac où la brise traçait en zigzaguant de longues moires fugaces.

Sa course ne l’avait point apaisé. Il gardait toujours au fond de sa bouche ce goût sec de poussière et, dans sa tête, ces pensées lourdes comme une pâte mal levée.

C’était en vain que, tout ce dimanche après-midi, une main sur le gouvernail, l’autre réglant la voilure, entraîné par le vent mince qui soulevait la toile, c’était pour rien qu’il avait tiré des bordées au large de Cabrolles, entre Portalban et Chevroux. Sa colère demeurait aussi chaude qu’au matin. Loin de lui apporter cette fatigue par laquelle il avait espéré assoupir son tourment, la manœuvre dans les airs trop veules lui avait laissé le temps de le ressasser et de revoir, un à un, tous ses griefs. Il rentrait avec une force plus dure dans tous ses membres, un souffle plus profond sous les côtes où le cœur se gonflait d’une douleur plus vive, âpre comme une brûlure.

Pour calmer son agitation intérieure, ce n’était pas cette petite brise qu’il aurait fallu, mais bien une tempête, une bonne grosse tempête qui eût fait détaler son embarcation dans une course panique avec la voile toute ronde inclinée bas sur l’eau. Il aurait voulu les mugissements de taureau du vent dans ses oreilles, les claques des vagues contre la coque, les craquements de la mâture et l’averse drue sur son front. Voilà qui eût été à l’unisson de l’orage qui grondait sous son crâne !

Plusieurs fois, il avait cinglé en plein lac afin de ne plus voir le toit rouge au-dessus des vergers où demeurait Claire Pierry. Mais, à mesure qu’il s’en éloignait, il se représentait mieux la jeune fille seule dans la longue après-midi. Il l’avait vue qui levait vers lui, à travers l’espace, son visage tout baigné de l’ombre verte qui tombait de la tonnelle où elle s’était assise. Elle avait mis sa robe du dimanche, une robe bleue bien tendue sur sa taille, une robe avec des manches courtes d’où les bras coulaient, blancs et nus, et se rejoignaient, les mains croisées, sur ses genoux. Il avait vu ses bras doux qui ne lui servaient à rien dans ce dimanche fait pour rester côte à côte sur le banc, à s’aimer sans se le dire, à se prendre les doigts et à se regarder en souriant et en baissant les yeux.

Et, chaque fois, une grande flamme rouge avait éclaté en lui et, aussitôt, à coups de gouvernail, il avait louvoyé pour se rapprocher de la rive et du toit dans les arbres.

Maintenant, tandis que sa chaloupe tirait sur la chaîne, il restait à contempler le lac traversé de biais, sous le soleil couchant, par une grande route toute pavée de cailloux d’or.

— Nom de sort ! s’exclama-t-il tout à coup et il soupira avec force en soulevant ses larges épaules. Un pli noir ravina son front.

En dépit de sa carrure, il y avait encore dans ce solide gars de vingt-quatre ans quelque chose d’enfantin, quelque chose de doux que la clarté de son regard trahissait. Une femme ne s’y serait pas trompée. Il avait beau avancer son menton carré et serrer les poings. Un mot chaud murmuré tout bas, un sourire un peu tremblant et deux bras ouverts à sa mesure l’auraient fait s’abattre d’un coup.

Il s’assit sur un saule déraciné. Il attendrait là.

Pierrot était le fils d’Oscar Caral, boursier de la commune de Cabrolles. Tout le monde l’appelait Pierrot quand ce n’était pas Pan-Pan, d’un sobriquet dont sa famille était affublée depuis des générations. Il était un Caral Pan-Pan, comme il y avait des Caral Voiture et des Caral Papillon. Et ce surnom lui convenait aussi bien qu’à l’ancêtre qui l’avait conquis au sortir de quelque rixe où ses poings avaient cogné dur. Pierrot avait la main leste aussi et cette chaleur du sang qui, dans les heures de passion ou de colère, plaquait deux taches de feu sur ses joues et allumait dans ses yeux un éclat vert comme en ont les renards au moment de bondir. Et, dans ce Cabrolles peuplé de gaillards aussi coriaces que lui, il avait déjà eu maintes fois l’occasion de prouver qu’il était bien un Pan-Pan.

Mais, insensible aux coups qui bleuissaient à peine sa couenne de coureur de lac, il demeurait sans défense devant les ruses des filles. Aussi les avait-il toujours fuies d’autant plus qu’il se sentait plus attiré vers elles. Un instinct lui disait que l’aventure d’amour, cette belle aventure de passion et de risque dont chaque homme a besoin pour se connaître et se dépasser, impliquait le don de soi tout entier. Et, longtemps, il s’était réservé. En amoureux de race, il répugnait à parler des choses de l’amour. Ni avec ses camarades, dans ces heures troubles où l’on bavarde derrière les granges, ni au cabaret, ni au service militaire, jamais il n’aurait voulu dire de la femme ces choses laides que répètent, de génération en génération, des jeunes hommes ignorants de tout.

Avant Claire, il avait d’abord aimé Marguerite Roque, la fille de Pipembois, pêcheur et chasseur, le meilleur homme du littoral en dépit de sa sauvagerie.

Il n’y avait pas plus belle fille au village que cette jouvencelle de vingt ans, droite et robuste comme un frêne des grèves. Bien sûr, elle avait des pommettes un peu saillantes. Mais, là-dessous, coulait un sang si rouge ! Et son front haut avait tant de lumière qu’on ne voyait plus que lui.

Sa mère était morte quand elle avait quatre ans, à la naissance de son frère Glinglin. Dès lors, élevée à la diable par Pipembois, meilleur pêcheur que dresseur d’enfants, elle n’avait guère connu d’autre contrainte que celle du travail et, pour autant, n’en était pas devenue plus méchante fille. Très tôt, son père s’était reposé sur elle des soucis du train de maison. Aucune besogne ne la rebutait et, depuis sa communion, elle avait même accompagné souvent son père à la pêche. Pipembois disait d’elle :

— Elle vaut bien un homme !

Orphelins de mère, Marguerite et Glinglin n’étaient pourtant pas à plaindre. Séparés du village par tout un grand terrain de landes et de bois, ils n’avaient nullement souffert de leur isolement. Ils étaient libres comme le vent. Ils allaient et venaient à leur gré dans les vernes où ils apprenaient la vie à livre ouvert. Jour après jour, leur âme s’était imprégnée lentement de la senteur amère et salubre des marécages et le vaste paysage de roseaux et d’eaux qui les environnait les avait marqués de son calme et de sa force. Ils s’aimaient bien, avec cette tendresse retenue des simples. Glinglin ne voyait rien de plus beau que cette grande sœur qui avait été sa petite mère une fois et restait une camarade pleine de vie et de compréhension.

Ils se plaisaient dans leur vieille maison qu’ils regagnaient toujours avec l’élan profond des bêtes vers leur tanière. Ils y étaient heureux avec Pipembois qui les adorait sans jamais le leur manifester. Leur père était un fameux taciturne ! À son idée, on pouvait tout dire par des gestes, des hochements de tête, par des clins d’œil ou encore par le silence, les mots ayant été créés pour les marchandages ou la colère seulement. Alors, quand il le fallait, il savait parler, et sec. Mais, à l’ordinaire, il n’ôtait sa pipe de sa bouche que pour la bourrer.

Pierrot n’aurait pas su dire pourquoi, tout à coup, il n’avait plus rien eu dans son esprit que la pensée de Marguerite. Il avait recherché sa présence comme on recherche le chaud du jour. Mais elle l’avait fui longtemps, effrayée par l’appel terrible qu’elle lisait dans ses yeux. Puis, quand elle s’était mise à l’écouter, c’était toujours en se reculant et en riant de ce rire inquiet des femmes qui ont peur d’aimer. Enfin, un soir où les souffles de la nuit battaient autour d’eux avec leurs chaudes ailes de hiboux, les bras de Pierrot s’étaient refermés sur elle si fort qu’elle avait cru étouffer.

Pierrot pensait encore souvent à ce premier amour dont la trace restait dans son cœur comme celle d’une branche arrachée d’un tronc. Il n’oubliait pas les yeux de Marguerite, dorés comme une eau dans les mousses, ni sa voix grave qui tremblait quand elle lui disait qu’elle l’aimait, cette voix qui s’était durcie comme une lame d’acier le jour où ils avaient rompu.

C’était ce rire de Marguerite qui avait tout brisé.

Marguerite aimait à rire. Déjà, petite, elle riait pour tout et pour rien. Dans la maison, au verger, en remmaillant les filets, le grelot de son rire résonnait clair et joyeux tout au long du jour. Les passants s’arrêtaient pour l’entendre et disaient, la face soudain tout éclairée :

— Quelle égarée que cette Margot à Pipembois !

Et ils poursuivaient leur route, soulagés du poids de leurs pensées. Pipembois, non plus, ne connaissait rien de meilleur, au retour de la pêche, que ce rire qui lui rappelait le temps où sa femme était là, vivante, avec son visage beau rouge au-dessus du fourneau…

Plus tard, ce rire tout blanc entre les dents avait fait accourir les garçons comme des bourdons vers le miel. Mais, plus d’un, pour l’avoir entendu de travers, avait connu la piqûre de sa moquerie et s’en était retourné en se tenant la joue à deux mains, car Marguerite savait se défendre. Quand elle n’avait plus ri, mais seulement souri de ce sourire qui venait d’en dedans, ses compagnes qui l’aimaient bien parce qu’elle n’était pas médisante et que, faite comme elle était, elle n’aguichait par les garçons, ses compagnes avaient quand même soupiré de soulagement.

C’était donc une histoire de baiser et de rire qui les avait séparés.

Oui, voilà,… un soir de bal, un luron qui avait chaud aux joues s’était penché sur Marguerite et lui avait pris un baiser. Pierrot qui dansait avec une autre fille en regardant du côté de Marguerite l’avait vu et Marguerite avait vu qu’il l’avait vue. Alors, elle avait ri.

Après le tour de danse, Pierrot l’avait entraînée dans l’ombre. La jalousie le mordait à belles dents et il savait qu’il n’y avait pas de quoi. Il s’était tu d’abord.

— Tu boudes ? avait-elle demandé.

— Non !

Et il n’avait plus rien dit. Un peu vexée, elle avait redit doucement :

— Non ?

Et, tout de suite alors, des mots durs, mauvais qu’il ne pensait pas et qui lui venaient. Comme elle ne se défendait pas, il avait encore ajouté d’une voix qui l’avait écorchée jusqu’au sang :

— Celui-là, hein, tu ne le gifles pas ?

Elle s’était cabrée, prête à riposter. Mais, surprise de cette haine subite qui lui remplissait la bouche et touchée par la confuse imploration qu’elle devinait au fond de ses yeux, elle l’avait regardé en silence. Puis, elle avait ri. Alors, lui, la bouche tordue :

— Faut croire que tu aimes ça !

Elle avait fermé les yeux. Elle les avait rouverts, tout embués et elle avait continué de sourire comme si ça ne lui faisait pas mal. Et il avait dit, en enfonçant ses mains dans ses poches et en regardant de côté :

— Il l’aurait en tout cas pas fait, si tu l’avais pas poussé à ça !

C’était à peine dit que sa colère s’était dissipée d’un coup, comme un brouillard qui aurait enveloppé son cœur. Il regrettait tout déjà. Il cherchait déjà des mots pour lui demander pardon, pour lui dire qu’il l’aimait. Il n’aurait rien voulu lui dire d’autre. Il l’aurait dit si elle avait peut-être lâché un seul mot de tendresse blessée ou de douleur, ou seulement un sanglot, ou penché un peu la tête. Mais elle avait dressé le menton et s’était détournée :

— Menteur !

Rien que ce mot et ç’avait été fini entre eux. Combien de jolies amours qui cassent ainsi pour des mots, des bêtes de mots !

Les semaines suivantes, Marguerite s’était montrée avec le rival d’un soir. Elle riait fort, elle faisait des gestes de fille qui rit pour qu’on la regarde et son compagnon s’étonnait de ce qu’elle ne fût pas ainsi quand ils étaient seuls où elle ne le regardait même pas. Pierrot ne comprenait pas que c’était là la révolte maladroite d’un cœur ombrageux. Il serrait les dents, la tête bourdonnante de mots d’insulte.

Cette liaison n’avait pas duré. Ensuite, on avait encore vu Marguerite se promener deux ou trois fois avec Milon, le frère de Claire justement. Deux ou trois fois seulement, parce que le jeune homme s’était brouillé avec sa mère et avait quitté la maison en claquant les portes pour aller en ville.

Après, Marguerite était restée chez elle et les filles de Cabrolles s’étaient tranquillisées.

Pierrot, oscillant entre la colère et le chagrin, avait joué l’indifférence. Et, bientôt, il s’était épris de Claire. Cela s’était fait tout seul, et vite. Il y avait tant de chaleur en lui que ça l’aurait brûlé de la garder pour rien. Tant de mots cherchaient le chemin de ses lèvres après ces jours où il n’avait senti dans sa bouche que le sel amer du désespoir. Ayant aimé, il fallait qu’il aimât encore et il était au moins sûr ainsi de ne plus aimer Marguerite.

Il avait donc pris goût à Claire. C’était à une fête de fiançailles chez des parents communs. Barcarolle, le chantre local, était là qui les avait tous bien fait rire avec ses chansonnettes et ses saillies. La bonne humeur de tous avait ragaillardi Pierre. Et Claire était assise à côté de lui. Elle lui avait parlé. Elle s’était inclinée vers lui. Il avait découvert, dans la lumière qui les cernait de clarté, ses douces joues de petite fille. Il avait cueilli son regard, frais à l’ombre des cils comme une fleur bleue dans les herbes. Et, à deux ou trois reprises, il avait eu le sentiment que rien ne devait être plus doux que d’appuyer la tête dans le creux de son épaule et de se taire en écoutant la course de son sang sous le corsage gonflé.

Ce soir-là, à cent pas derrière la veuve Pierry, la mère de Claire, il avait raccompagné la jeune fille chez elle. Quand il était rentré, sa mère, étonnée, lui avait dit :

— C’était comme ça joli ?

Il avait fait la moue :

— Voilà !

Mais, dans sa chambre, il s’était endormi d’un seul coup, la face détendue.

Dès lors, Pierrot avait souvent revu Claire. Près d’elle, il demeurait calme et apaisé, comme au lendemain d’une batterie. Elle lui apparaissait si faible avec sa douceur qu’il se sentait fort d’avoir à la protéger et oubliait ainsi sa propre faiblesse qui, après la rupture avec Marguerite, l’avait laissé mou comme un limon sous la pluie.

Au vrai, il avait toujours éprouvé pour elle un confus attrait. À l’école de Chevroux déjà, où se rendaient les enfants de Cabrolles, souvent, pendant la classe, il l’avait admirée sans bien s’en rendre compte. Avec son profil d’ange comme on en voit sur les images, avec les gestes ronds de ses bras, elle lui avait toujours paru s’être égarée parmi eux qui étaient rudes et bruyants. Souvent aussi, au retour de la classe, il avait marché à ses côtés, tandis que les autres faisaient les fous dans les taillis. Et personne, comme elle, n’avait jamais su réfréner les colères qui le jetaient parfois, tête baissée, contre ses camarades.

Maintenant, il l’aimait. Il ressentait pour elle une affection qui emportait lentement ses pensées dans son onde égale, une affection respectueuse, presque une adoration pour quelque chose en elle qu’il ne saisissait pas bien, pour cette lumière dont il se sentait éclairé sous son regard.

Des filles comme elle, on en découvrirait plus d’une encore dans les campagnes si l’on savait ouvrir les yeux. Des filles qui ne sont pas des bergères aux cils en étoile, qui s’attendent bien à ce que leur existence de paysannes leur apportera plus d’épines que de roses et qui ne s’en effraient pas ; qui trouvent la vie belle parce que c’est la vie et savent tirer de son terreau noir toute la sève qu’il faut pour fleurir.

C’était en tout cas un vrai miracle que Claire n’eût pas été étouffée par les siens, entre l’ivrognerie de son père et l’avarice, de sa mère qui, depuis la mort de son mari, ne vivait plus que pour gagner de l’argent.

Si fine et si délicate de santé, elle ne souhaitait pourtant pas un autre destin que celui de toutes les femmes de ce pays. Elle épouserait un pêcheur. Elle travaillerait, elle courrait aux champs, elle raccommoderait des filets. Elle aurait des enfants. Elle s’en réjouissait d’un cœur simple. D’instinct, elle savait que le bonheur c’est d’accueillir à pleins bras tous les beaux dangers de la vie.

En attendant, des rêves, elle en avait déjà fait avec Pierrot. C’était décidé, sous réserve que la mère Pierry ne mettrait pas le bâton dans les roues, l’an prochain ils se marieraient. Ils s’installeraient dans le petit appartement du premier étage chez le boursier, un bon petit logis tout feuillu de vigne grimpante dans la belle saison et où, l’hiver, le soleil bas entrait tout entier.

Pierrot pêcherait et son père que le rhumatisme chicanait, soignerait le bétail et les champs.

Oscar Caral et sa femme avaient bien un peu regretté que cette Marguerite des bois, bourrée de santé, ne devînt pas leur belle-fille, mais ils s’apprêtaient de bonne grâce à ouvrir leur porte à celle que leur fils avait choisie.

Pierrot, pour le moment, ne désirait rien d’autre que de pouvoir regarder bien en face sa bonne amie et il s’appliquait à éviter les mots ou les gestes qui auraient pu ternir d’une inquiétude ou d’un reproche ses jolis yeux de pervenches mouillée par l’ondée.

Depuis quelque temps, cependant, il était troublé, se demandant ce que signifiait l’attitude de la veuve Pierry qui lui battait froid et ne parlait plus que de ce sien cousin, enrichi par le négoce en Extrême-Orient, qui avait annoncé son retour.

Et justement la colère du jeune homme venait des propos qu’elle lui avait tenus, le matin même :

— Aujourd’hui, Pierrot, tu resteras chez toi. Le cousin arrive par le bateau, ce soir. On veut être en famille !

Le visage de Pierrot s’était rempli de sang et il avait fait demi-tour avant que les mots qui se heurtaient dans sa bouche ne jaillissent. On le repoussait. Il ne comptait pas. Il était descendu au port et il avait couru le lac avec sa chaloupe jusqu’à cette heure où le soleil allait tomber derrière l’horizon et le bateau de Neuchâtel montrer sa coque blanche au large de Portalban.

Pierrot se leva. Un instant, il s’interrogea pour savoir s’il ne ferait pas mieux de rentrer chez lui. Mais la curiosité l’emporta. Il voulait voir ce cousin de Chine dont tout le monde parlait. Il ne lui restait d’ailleurs aujourd’hui que cette occasion de joindre Claire un moment.

Il se dirigea vers le débarcadère où arrivaient déjà quelques promeneurs.

Des gosses se baignaient encore dans le jour oblique. Ils pataugeaient dans l’eau brillante avec de grands cris aigus. Des filets de soleil dégoulinaient le long de leurs torses maigres. Quelques-uns s’amusaient à lancer des galets qui ricochaient deux ou trois fois en étincelant comme des braises.

Dans le chenal, des grèbes, la tête haute, nageaient autour des jonchères avec leurs petits qui piaulaient. Les champs de roseaux étaient pleins de friselis et de gargouillements.

Vers l’ouest, au-dessus du Creux du Van, le soleil s’empêtrait dans les sapinières et se hérissait d’une vaste gloire de rayons roides. Et, d’un coup, son poids le fit tomber dans les profondeurs du ciel avec toute sa chaleur et toute sa lumière. Aussitôt, les grandes nappes d’or sans cesse brisées et ressoudées dans les houles qui soulevaient l’eau sombrèrent et les rives devinrent exsangues. Le crépuscule s’abattit avec une fraîcheur d’averse.

CHAPITRE II

Il n’y a de ces soirs de dimanche qu’au bord du lac.

Plus haut, passé les dernières maisons des pêcheurs, là où commencent les profondes étendues d’herbages et de cultures et les épaisses futaies gorgées d’obscurité, dans le crissement des milliers d’élytres frottés parmi le dédale des tiges et des chaumes, dans les émanations séveuses des terres, le crépuscule est beau, certes, mais c’est un crépuscule comme on en voit partout où l’horizon est assez vaste pour encercler tout le ciel.

Une dernière lueur modèle le dos des collines. Les chemins ruraux rampent sans bruit entre les pentes sombres. Un nuage s’amarre dans un golfe de clarté au fond d’un vallon. Loin dans les champs, une vitre s’allume et s’éteint aussitôt. L’aboi d’un chien, quelque part, émeut les petits fauves à l’entrée de leur tanière.

C’est le crépuscule de la grande campagne déserte que traversent, en groupes épars, les corneilles qui regagnent leur nid, un crépuscule silencieux et mélancolique.

La nuit sera bientôt maîtresse de ces plateaux où les herbes s’alourdissent de rosée, de ces croupes où vont surgir, une à une, les étoiles vacillantes, de ces boqueteaux gonflés encore de la tiédeur du jour. Le silence noyera l’étendue. Le pays ne sera plus qu’un lambeau d’obscurité au flanc de la nuit.

Pour sentir que la vie n’est point morte et qu’on est soi-même encore vivant, il faudrait s’allonger dans un sillon comme aux côtés d’une femme et écouter la lente palpitation du sol qui se calme, et se réchauffer à la sourde chaleur qui couve sous la peau moite des mottes. Mais on reste debout, les yeux rivés à ce ciel que le jour a déserté. L’âme s’effraie soudain de tout le vide qui la sépare des mondes perdus dans les abîmes nocturnes. Un vertige la saisit de se sentir si petite dans l’immensité et d’y songer. Une plainte vague monte aux lèvres. Un désir de courir vers les lumières entassées dans les villages descend dans les membres. On voudrait revoir les visages clairs des hommes. Il faut fuir cette solitude où l’âme ne peut plus ruser avec elle-même et qui est mauvaise pour ceux qui n’en ont pas fait l’apprentissage. Elle ne convient qu’à ceux qui osent dévisager la face de la nuit sans ciller et qui sentent leur parenté profonde avec les mystères du ciel. Aux autres, il faut le réconfort de la vie en commun, les bruits de la terre, la lumière sur les chemins et des vitres rougeoyantes.

Ce réconfort, on le trouve sur la rive du lac. La nuit peut s’emparer de l’arrière-pays, elle ne parvient pas à pénétrer partout dans le village. Elle ne couvre le lac que longtemps après la fin du jour. Longtemps, il lui résiste avec toute la clarté qu’il a gardée. Partout, les ampoules électriques lui disputent des bouts de route, des carrefours, des placettes où leur lumière tremble sur les gazons ; partout, des fenêtres la trouent de rectangles clairs où des silhouettes répètent les gestes lents qu’on fait dans les maisons.

Elle ne fait point taire le bredouillement des fontaines, ni les mugissements des bestiaux dans les étables, ni les coassements des grenouilles ou les râles des oiseaux dans les marais, ni, le long des grèves, le clapotis des eaux doucement remuées ou bousculées par la tempête. Et les odeurs du jour, ces fortes odeurs de poisson et de goudron, les exhalaisons des vases, la sueur végétale des vernes, des saules, des peupliers, des roseaux, des menthes poivrées, loin de se perdre en elle, la prennent toute, la conquièrent insidieusement.

Sur tout le pays qui s’allonge vers les montagnes à neige, de l’est et du sud, oui, elle règne. Mais, ici, le lac lui tient tête et se débat tant qu’il peut dans le filet sombre qu’elle déploie sur lui. Si elle le cache aux yeux des siens, les riverains, si elle l’isole, elle ne le domine pas. À peine entravé, il vit et reprend sa suprématie dès que la première colombe de l’aube s’envole au-dessus des monts.

Où qu’on soit, assis aux tables des cabarets, à l’intérieur des logis, allongés sur la toile rêche des lits, sa longue haleine vient à vous, tiède et mouillée comme le souffle d’une bête endormie à vos côtés, emplissant vos poumons d’un air salubre où s’exaltent toutes les pourritures, où s’associent toutes les chimies de la terre et de l’eau par lesquelles la vie se renouvelle éternellement.

Matrice immense, réservoir inépuisable, couvant dans ses entrailles profondes ses planctons par myriades, ses laitances fécondes, ses constellations d’œufs, ses hordes d’alevins et de poissons que happeront des gueules ouvertes à leur tour saisies par les mailles des filets, le lac… le lac, avec son perpétuel bouillonnement de création, donne le labeur et la vie à tous. Et tous portent dans leur sang l’amour et le culte de l’eau et lui gardent une foi que les hauts et les bas de la pêche n’entament point.

Cette confiance a d’ailleurs des racines qui s’enfoncent jusque dans les commencements du village, dans ces temps où la peuplade lacustre de leurs ancêtres bâtissait ses palafittes à l’endroit où poussent maintenant les champs de roseaux et les buissons, là-bas, sous les falaises de molasse. Rassurés par la clémence des saisons, le recul des forêts et la disparition des grands fauves, peu à peu, les pêcheurs néolithiques se sont accoutumés à demeurer sur les rives. Ils y ont élevé leurs huttes et y ont amarré leurs pirogues, mais leur cœur restait sur le lac. Le temps a passé, fauchant l’une après l’autre des moissons de générations. Et le pêcheur d’à présent se souvient. Comme une conque, son oreille garde un doux chuintement d’eau, un battement de vagues qui rythme ses pensées depuis toujours.

Tous, le lac les tient. Maintenant encore, après l’avoir labouré toute la semaine de la pointe de leurs chaloupes, un instinct puissant pousse les pêcheurs à retourner au port, le dimanche, pour le contempler en silence et y déchiffrer l’annonce du temps et la promesse d’une bonne pêche.

Et ce dimanche soir-là, doux et tiède comme sont les soirs d’août, tout le peuple des Cabrollains avait quitté ses maisons trapues pour goûter l’apaisement qui succédait aux touffeurs d’une brûlante après-midi. On était content d’avoir vu s’enfuir dans les souffles venus de l’est toutes les menaces d’orage qui s’y étaient accumulées.

Avant de se mettre en route pour le port où le bateau du soir allait aborder, les hommes s’étaient attablés sous les platanes des auberges. Ils devisaient un brin en buvant un verre. Les yeux à demi clos, ils amenaient le verre à leur bouche qui s’arrondissait d’avance. Puis ils l’essuyaient d’un revers de la main et, accoudés des deux bras sur la table, ils parlaient, et autant avec la malice de leurs regards, avec leurs silences pleins de sous-entendus qu’avec les mots.

— Moi, en tout cas, je me souviens pas de lui. Au fond, il n’est pas du village. Ça a beau être un Pierry. Ces gaillards, une fois qu’ils sont partis, c’est plus les mêmes. Ça n’est bon qu’à revenir faire les malins. Il n’a même jamais été à l’école ici, puisque son père a quitté Cabrolles en… attends voir… en 1865 ou 6, par-là autour…

— Peut-être bien, fit l’un des buveurs. Mais, celui-là, il a su se débrouiller quand même. Il s’est fait de la galette, par là-bas, en Chine ou en Océanie, enfin du côté de l’Amérique, quoi ! Et puis s’il vient la dépenser chez nous, personne ne s’en plaindra. Je vois pas pourquoi on lui ferait grise mine avant de le connaître.

— Toi, tu es jeune, riposta un vieux. On ira voir ce Monsieur au bateau dans un moment.

Sur le seuil des portes, assises sur les bancs ou sur des escabeaux apportés de la cuisine, les femmes s’entretenaient aussi de ce Pierry qui revenait de Chine pour renouer avec des parents et un village qu’il avait oubliés. Avec cette mémoire vivace qui est l’apanage des gardiennes de foyer, elles évoquaient les visages de la famille émigrée et rappelaient ses attaches dans le village. Elles aussi, l’heure venue, se dirigeraient vers le débarcadère pour assister à l’arrivée de l’étranger. Tout en commérant, elles guettaient de l’oreille la sirène du bateau partant de Portalban. Ce serait le signal. Déjà, quelques-unes rentraient dans leurs demeures pour y prendre un fichu, un châle.

La longue allée, bordée de peupliers se remplissait peu à peu de flâneurs qui avançaient par couples ou par groupes. Des filles riaient dans la figure des garçons. Des marmots jouaient à la puce.

Des jeunes s’étaient arrêtés auprès de Barcarolle, seul à une table de café de la Jetée, et s’esclaffaient à ses sorties.

Barcarolle n’était pas dans un de ses bons jours. Le bleu lavé de ses prunelles se troublait d’un émoi qui n’était pas dû tout entier aux fumées de son vin. Il traçait autour de lui des gestes gourds. Sa parole était morne. On riait parce qu’on avait envie de rire, mais il n’y avait pas de quoi.

— Il n’est pas de bonne, remarqua pourtant un des gars. Et un autre, pour mettre fin à la discussion, lui dit :

— Alors, comme ça, il n’y a rien à faire… Tu ne veux pas venir à la rencontre du cousin de Chine ?

— Non !…

Ses traits s’étaient brusquement durcis. Au milieu de son visage empourpré, le nez, ce long nez mou qui donnait un son humide à sa voix, était devenu violet sous les yeux qui louchaient dans leur fixité.

— Eh bien ! nous, on y va !

Il ne répondit pas, mais se leva, drapé jusqu’à mi-jambe dans sa longue blouse d’horloger qu’il ne revêtait que les dimanches. L’index tendu vers eux, il articula lentement :

— La Chine, ça n’existe pas !

Un éclat de rire fit se retourner les jeunes gens. Ils s’entre-regardèrent. Est-ce que Barcarolle allait se mettre à discourir ? On se divertirait un peu. Personne n’était drôle, et parfois touchant, comme lui. Mais, immobile, les yeux perdus dans les cimes des peupliers, le vieux se taisait. Alors, les filles et les garçons s’en allèrent vers le port et ceux qui arrivaient maintenant passaient sans même prendre garde à lui. Deux ou trois, lui crièrent :

— Salut, Barcarolle !

Il ne leur répondait pas, toujours plongé dans sa méditation. Il ne bougea que lorsqu’il entendit le mugissement de la sirène. Le bateau entrait dans le chenal, entre le tunage et la jetée. Barcarolle pâlit.

Le moment était venu pour lui de souffrir. Ce cousin de Chine qui défrayait les conversations depuis des semaines débarquait le malheur dans ses bagages. Comment rivaliser avec un homme qui revenait tout auréolé d’exotisme et les poches pleines de livres sterling ? Barcarolle pressentait bien que la présence de ce voyageur serait la ruine du prestige acquis depuis vingt ans au milieu des Cabrollains. Non, c’était fini ! À mille indices, il avait compris que sa suprématie s’effondrait. Il ne serait bientôt plus que César Droz, le pauvre hère que sa commune, de l’autre côté du lac, avait placé à Cabrolles pour s’en débarrasser, un étranger, un Britchon, un alcoolique comme avait dit de lui la petite pimbêche du régent de Chevroux.

C’en serait fini de Barcarolle, le poète du lac et des amoureux, celui vers qui venaient les filles et les garçons pour qu’il leur troussât des vers d’amour, celui qui savait des sentences et des maximes pour toutes les circonstances de la vie, qui était l’ami de tous, qui était la voix du village et donnait une forme sonore aux confuses aspirations des pêcheurs et qui magnifiait leur rude labeur avec tant de sincérité, tant de chaleur qu’il n’y en avait pas un qui n’eût le cœur remué. Il était de toutes les fêtes, de toutes les noces, de tous les baptêmes. Il connaissait l’envers et l’endroit de chacun. Combien de fois n’avait-il pas été le confident ? Combien de filles n’avait-il pas consolées, combien de garçons n’avait-il pas ramenés au droit chemin ?

Et toutes ces belles poésies qu’il copiait dans les albums de sa fine anglaise, en les ornant de flexueuses guirlandes de roses, de trèfles à quatre et de belles fois aux mains bien nouées ! Et ces romans-feuilletons, patiemment découpés dans les journaux, qu’il reliait et prêtait aux femmes dans le temps des veillées ! Et ces élixirs, ces tisanes qu’il fabriquait dans sa chambre et qui guérissaient tant de maux !

Tout cela ne compterait plus quand l’usurpateur serait là, ce Chinois riche et glorieux. Non, il n’irait pas le voir aborder comme tous ces fous qui se hâtaient sans même s’apercevoir que leur vieux Barcarolle se taisait parce qu’il souffrait.

Pourtant, il était du village de tout son cœur. Il avait été Neuchâtelois, une fois, mais maintenant il était Cabrollain autant que quiconque, et même mieux, car, lui, il savait pourquoi il aimait ce coin de pays où la destinée l’avait fait échouer après l’avoir ballotté dans ses tempêtes.

Il s’y trouvait heureux. Il ne lui manquait rien. La chambre qu’il occupait chez la mère Baffoux, là-bas dans les vergers, était plaisante. Quand il avait exécuté les petites besognes qu’il devait à la bonne vieille, il lui restait assez de loisir pour ses cueillettes de simples et la préparation de ses drogues. Car il était herboriste. Il était aussi rebouteur. Ses talents de mège étaient appréciés à dix lieues autour de Cabrolles. C’était d’ailleurs une histoire de médecine qui l’avait contraint à passer l’eau. En gros, voici quoi… Là-bas, dans ce canton de Neuchâtel propret et guindé, lorsqu’on lui avait signifié son congé dans la fabrique de montres en prétendant que son penchant pour le vin le rendait impropre à son travail, il s’était livré tout entier à son goût pour les plantes. Il s’était découvert un don mystérieux pour remettre les membres tordus ou décrochés. Il n’avait qu’à tâter, qu’à saisir dans ses longs doigts les muscles et les os, qu’à tirer et, crac crac, tout retrouvait sa place sous la peau. Jalouse de ses succès, la médecine officielle avait protesté et les gendarmes s’en étaient mêlés. Aussi en avait-il une peur bleue. Et, il faut bien le dire ici, lui qui vivait hors des contingences, qui aurait vu tomber la foudre à côté de lui, sans ciller, qui tiendrait tête au monde entier s’il voulait lui ravir son âme, il les fuyait honteusement. Celui de Cabrolles, il ne l’abordait jamais qu’en tremblant. Il ne leur gardait d’ailleurs pas rancune. Il n’en voulait qu’aux médecins.

— Alors, disait-il, pour faire du bien à ses semblables il faudrait avoir passé des examens. Passe encore pour avoir le droit de charcuter les pauvres corps, mais pour faire des thés et des sirops, quelle misère ! Les plantes, je les connais… Si on savait tout ce qu’il y a dans leur jus ! Moi, je sais ce qu’elles peuvent donner… Je sais comment il faut s’y prendre avec elles… Les autres ils les massacrent dans leurs usines ! Et puis, le Bon Dieu n’a jamais dit qu’il fallait être porteur d’un diplôme de bienfaisance pour secourir son prochain !

À Cabrolles, nul ne l’avait jamais inquiété. On y appréciait fort ses tisanes et ses liqueurs. Il en avait même vendu à la femme du gendarme. Il y avait surtout cet « Élixir lacustre » qui faisait tellement de bien à l’estomac des grand’mères et qui calmait si bien les nerfs des vieilles filles. On venait s’en approvisionner de loin.

Sa chambre ressemblait à un antre d’alchimiste. Partout, des fleurs séchaient sur des claies, sur des cartons ; des plantes macéraient dans des terrines remplies d’alcool, des paquets de sucre s’alignaient sur des caisses à macaronis et des cornets faits avec de vieux journaux pendaient à des clous.

On pourrait croire que ce n’est pas bien malin de sécher des herbes et de sucrer des alcools. Il y a des risques pourtant, et graves. Il ne les a pas éludés. Il est de cette grande famille des serviteurs de l’humanité qui acceptent de souffrir dans leur chair pour sauver les hommes. Des radiologues ont vu leurs membres se détacher lambeaux par lambeaux. Dans les sanatoria, des chercheurs de remèdes perdent la vie à chaque déchirement de leurs poumons. Des infirmières se dessèchent dans l’air morbide des hôpitaux. Lui, c’est l’obligation de goûter ses élixirs pour le dosage qui ruine ses forces vives. Mais c’est une rançon qu’il paie sans un murmure. D’ailleurs, l’âme n’en meurt pas. Sa conscience reste claire. Il sait ce qui est bien et ce qui est mal. Il sait que le grand devoir des hommes, c’est l’adoration, l’amour de Dieu et des hommes, la soumission au grand courant de vie qui emporte tout vers l’infini des temps. Il a confiance en Dieu comme un enfant, ce qui n’exclut pas, de temps en temps, des doutes irritants. Mais ça ne dure pas. Barcarolle est persuadé que pour finir, la Providence a toujours raison.

Si misérable donc qu’il fût aux yeux du monde, il n’en était pas moins riche de toutes les pensées qui fleurissaient inlassablement dans sa vieille tête, riche de toute l’admiration qui sourdait en lui pour toutes les choses créées et pour celles qu’on ne pouvait que pressentir. Il n’avait pas besoin de s’expliquer le Bon Dieu. Il s’y abandonnait humblement. C’était le soleil au-dessus de sa tête, un midi perpétuel qui, en l’éclairant, lui cachait son ombre falote et le réchauffait d’une paix intarissable.

— Le Bon Dieu, disait-il, c’est comme le soleil. Il existe. On sent sa chaleur sans que ce soit nécessaire de le regarder. Faut se contenter de sa lumière sans voir d’où elle sort. On deviendrait aveugle si on voulait l’examiner trop longtemps et qu’est-ce qu’on y gagnerait !

Tel était Barcarolle, petite goutte de boue qui reflétait quand même toute la lumière divine qu’il pouvait, pareil à l’eau des fossés qui, par grand soleil, luisait tout autant que le regard pur des sources ou le vaste miroir du lac.

La petite dame du régent de Chevroux avait tort de dire qu’il était un vulgaire ivrogne. Ce qui était vrai, c’était que le vin faisait monter sa pensée à des altitudes où il ne rencontrait personne. Alors, son génie se réveillait. Son sang bondissait dans ses veines et il parlait. Il ne pouvait autrement.

Eh quoi ! quand une chaleur subite vous inonde et qu’une clarté blonde comme un jour de moisson vous éblouit jusqu’au fond de la chair, quand tout à coup on saisit d’un seul coup d’œil toute la multiple beauté du paysage humain et que la certitude que tout est bien autour de soi vous pénètre comme une flèche, quand les mots germent tout seuls sur votre langue plus rapide, alors il faudrait se taire, refouler le feu doux qui vous monte aux lèvres ? Non, cela Barcarolle ne le pourra jamais. On ne résiste pas à sa vocation. Quand la parole vient, il parle.

Justement, elle lui venait. Il abaissa son regard et s’aperçut que la terrasse était vide. L’ombre coulait partout sous les tables, noircissait les feuillages, effaçait les lointains. Les quilles abattues dormaient autour de la boule. On n’entendait plus que la fontaine et le choc des verres que la servante rinçait à l’office.

Le village était vide. Barcarolle l’avait pour lui tout seul. Il éclata :

— Allez-y à la rencontre de ce macaque qui vous met l’esprit en cupesse… Montez-vous la tête pour un Monsieur qui pourra vous raconter ce qu’il voudra. Son argent, êtes-vous sûrs qu’il en a tant que ça ? D’abord, la Chine, ça n’existe pas. Il n’y a que ce pays pour nous !

Et, ouvrant les bras, il s’empara du village avec ses cheminées qui se plantaient dans le ciel violâtre, il embrassa les collines, les bois, les broussailles et les marécages qui s’étendaient vers Portalban. Il se tourna et ce fut le lac qui vint à lui, le lac avec les maisons blanches de Neuchâtel, de Serrières, d’Auvernier, de Cortaillod et d’un tas de petits villages collés contre le Jura, le lac où tout ce qui restait de lumière semblait s’amasser avant de se dissoudre dans l’obscurité. Il se tourna encore pour relire, du côté de Chevroux, la strophe sinueuse que chantait la longue croupe des falaises et que terminait le point d’exclamation d’un peuplier.

Sa poitrine se gonfla, un soupir creva sur ses lèvres gercées et ses bras retombèrent. Une larme dévala dans les plis de ses joues et se perdit dans sa barbe. Jamais, depuis longtemps, son cœur ne lui avait tant pesé sous les côtes, sa salive n’avait été si amère… Est-ce qu’il allait vraiment devenir vieux ? Il s’affala sur la table et, avec les bras, se fit un nid pour sa tête.

CHAPITRE III

Le port grouillait. Dans un coin se tenaient les hommes, les mains dans les poches, immobiles comme des troncs, dans l’autre, les femmes qui bavardaient sans quitter de l’œil le petit vapeur accourant avec son tortillon de fumée. Sur le toit de la baraque où le radeleur remisait sa charrette, sa trompette, ses bordereaux et ses cigares, une trôlée de gosses piaillaient et moquaient un groupe de fillettes engoncées dans leur belle robe du dimanche.

Comme eux, le débarcadère, à quatre pattes, attendait sur ses pilotis au bord de l’eau. Le radeleur avait mis sa casquette et levait le bras pour repousser les curieux.

Attaché à une boucle du mur, le cheval des Pierry labourait le sol d’un sabot impatient et retroussait ses lèvres sur ses dents jaunes pour attraper des touffes de graminées poussées entre les pierres. Une main sur la ridelle du char, la veuve Pierry contemplait les villageois de haut. Personne ne songeait à rire de sa fierté, aujourd’hui. Elle avait de la chance. Elle était la seule parente de ce Jean Pierry qui revenait au pays après fortune faite. À elle et à sa fille, plus tard, irait cet or qu’il ramenait des contrées fabuleuses. Malgré sa petite santé, Claire devenait un parti fort désirable. Son bon ami, ce sacré Pan-Pan, n’avait après tout pas si mal choisi.

Claire s’était approchée de Pierrot qui l’avait entraînée derrière un bouquet de saules au bord de la jetée, du côté de bise. Un long moment, ils n’avaient pas su que se dire. Pierrot s’étonnait de sentir sa colère petite en lui. Tout à coup, il demanda en rougissant :

— Tu es contente, toi, de le voir arriver, ce cousin ?

Sans lever les yeux, elle répondit :

— Je ne sais pas… Je ne crois pas…

Elle devina que sa réponse ne le satisfaisait pas et ajouta :

— D’ailleurs, ce n’est pas mon cousin. On est tout juste parent. Chez nous, ma mère a complètement perdu la tête à cause de lui. Tu ne sais pas, toi ! Mais je me réjouis d’une chose…

Il la regarda sans comprendre.

— Oui, murmura-t-elle, c’est de m’en aller bientôt avec toi.

En la voyant s’empourprer, il sourit. Mais il ne voulait pas croire au bonheur, ce soir. Il soupira :

— Si seulement on pouvait se marier tout de suite. Mais ta mère ne voudra plus. Tu n’as pas encore vingt ans !

— Moi ? Il y a des années que j’ai vingt ans. Tu sais je suis forte à présent. Je saurai bien tenir mon ménage. Tu ne crois pas ?

Elle n’avait pas parlé de sa mère. Il n’osa pas l’interroger davantage. Il avait peur d’apprendre trop tôt l’opposition de la veuve. Claire aussi semblait avoir peur de quelque chose. Ils se leurraient avec des mots. Ils se turent.

— Voilà le bateau ! crièrent des enfants. La foule devint silencieuse. Ils ne bougèrent point. Ils auraient voulu s’étreindre comme au moment de partir pour un grand voyage. Soudain, la mère Pierry se dressa devant eux :

— Allons, Claire. Ne reste pas ici à l’écart quand le cousin va arriver. C’est pas convenable. Viens ! Toi, Pierrot, il vaudra mieux ne pas monter chez nous, ces jours prochains. On sera trop occupé avec le cousin. On te fera redire un mot quand tu pourras rappliquer !

Elle prit le bras de Claire qui se pencha vers Pierrot.

— Je te verrai un moment, ce soir, dit-elle. Tu me guetteras.

Le bateau était au port. Il se dandinait sur place, dansant au-dessus des remous, comme un gros canard qui cherche un coin pour aborder. Le ronron de ses machines faiblissait. La fumée s’éclaircissait au bout de sa cheminée. Le timonier tenait la roue et le capitaine, la casquette de travers, interpellait le radeleur :

— Salut, David !

Le radeleur ne répondit rien. Il était trop pressé. Il ouvrit les bras pour recevoir la corde que lui lançait un employé. En un tournemain, il l’eût enroulée autour d’un pilotis. Puis il poussa la passerelle en maugréant contre les jeunes qui encombraient le débarcadère.

— Allez ! Reculez, vous avez rien à faire là.

Il se tourna vers le gendarme en civil, au premier rang :

— Aidez-me voir à faire de l’ordre. Vous voyez bien qu’il y aura du fourbi à débarquer. Et il montrait les caisses qu’on entassait près de la sortie, sur le bateau.

Vers les « premières », un homme attirait tous les regards. Carré d’épaules, glabre, basané, des yeux en vrille, il dévisageait les villageois massés sur le port. Tous l’examinaient, le visage fermé. Alors, il fit un grand geste d’amitié qui défigea les faces inertes. Un brouhaha de voix s’éleva et des rires de filles grelottèrent. On aperçut qu’il était flanqué de deux êtres qui se tenaient un peu en retrait. L’un n’avait pas remué, mais l’autre, court de taille et d’apparence difforme, répéta son geste en déployant un long bras tout noir.

Les employés du bateau se mirent à transporter des caisses à poissons, des caisses à beurre et les entassèrent sur le débarcadère. Puis, ils apportèrent avec précaution une énorme malle bardée de fer et constellée d’étiquettes multicolores.

Le cousin de Chine, suivi de ses deux compagnons, sortit de l’ombre et s’engagea sur la passerelle. Le capitaine lui serra la main :

— Eh bien ! Vous en avez de la parenté par ici ! Y a pas souvent autant de monde à un débarquement.

Le cousin éclata de rire et, tirant son gousset de sa poche, il tendit aux employés un pourboire qui leur fit aussitôt porter avec ensemble deux doigts à leur casquette.

Dans la foule, un gamin s’exclama :

— Tu as vu cette tringlette ?[1]

L’obscurité s’épaississait. On ne distinguait pas bien les visages des arrivants. Le cousin de Chine descendit le premier, masquant ses deux acolytes. Seul le radeleur qui les vit, eut un mouvement de recul. Ses voisins l’entendirent qui disait :

— Du diable si je pensais que les Chinois étaient faits comme ça !

Déjà, le nouveau venu serrait les mains qui se tendaient vers lui. Sa voix était claire et nette au-dessus du tumulte. Il s’exprimait avec volubilité. Il avait un accent pareil à celui de certains camelots à la foire de Payerne, l’accent de ceux qui ont roulé le monde, quelque chose de gouailleur et de familier et qui inspirait confiance, somme toute.

Quand la veuve Pierry, sa cousine, lui présenta sa fille, il s’inclina cérémonieusement pour baiser le bout de ses doigts. Une lueur s’alluma dans les yeux des filles et les garçons se jetèrent un coup d’œil. Dans son coin, Pierrot serra les mâchoires. C’étaient là des manières inconnues à Cabrolles. On en aurait ri si un autre que le cousin de Chine les avait faites. Mais il venait de loin et il était vêtu comme un monsieur. Cela ne surprenait pas. Par contre, ce qui stupéfia chacun, ce fut de voir, au-dessus de son dos, pendant qu’il était penché, les visages de ses deux compagnons que la lumière du port frappait en plein.

Quelques femmes reculèrent en étouffant un cri, des hommes grommelèrent. En se redressant, Jean Pierry vit l’étonnement inquiet qui crispait les faces. Tous les regards étaient braqués derrière lui. Il se retourna et comprit. C’étaient ses comparses qui intriguaient ces bons paysans. Il s’écarta et se mit à parler dans une langue bizarre. Un petit homme s’avança en claudicant. Son visage ressemblait à une vessie de porc gonflée où l’on aurait peint des yeux et une bouche. Il souriait de coin.

— Un ami, fit Jean Pierry, qui a voulu m’accompagner jusqu’ici. Puis, il poussa le second personnage devant lui.

Alors une sorte d’homoncule apparut. Ses bras velus sortaient d’un petit complet de flanelle jaunie et il se dandinait comme si le sol lui eût brûlé la plante des pieds. Sa face grise, d’une laideur repoussante, était trouée à la place du nez de deux ouvertures noires. Dessous, sa bouche s’arrondissait comme s’il avait englouti une boule. De chaque côté de sa tête aux cheveux courts s’épanouissaient deux oreilles énormes. Un rictus douloureux et rusé plissait ses traits. Il grogna lorsque Jean Pierry posa sa lourde main sur son épaule contrefaite.

— Je vous présente Mâ-Tsiou. C’est mon serviteur, mon confident et, tout singe qu’il est, mon ami. J’y tiens plus qu’à mes yeux. Il ne faut pas en avoir peur, il n’est pas méchant. Il ne fera pas de mal à personne… à moins qu’on ne cherche à lui en faire. C’est presque un homme, vous savez. Il a de l’intelligence et du cœur. Je le répète, il n’y a pas de danger pour personne. J’espère qu’il ne sera pas maltraité, sinon je ne ferai pas de vieux os par ici !

La veuve Pierry protesta aussitôt :

— Mais non, mais non, cousin… il a l’air bien gentil, on s’arrangera bien. Laissez-nous voir passer, vous autres, qu’on puisse aller vers le char. Venez-vous, cousin ?

Ils se frayèrent un passage dans la foule. Pendant que la mère Pierry se hissait sur le char, Mâ-Tsiou alla se planter tout droit devant le cheval qui s’ébroua, secoua la tête et se cabra soudain. Il fallut toute la poigne du domestique pour l’empêcher de filer le long de l’allée. La veuve, agrippée au banc, criait :

— Ho ! Là ! Ho !

Les gens riaient, mal rassurés eux aussi. Le cousin intervint :

— Nous irons à pied. Ça nous dégourdira les jambes. Nous nous arrêterons à la pinte. J’offre une tournée générale. C’est bien le moins quand on rentre au pays.

De gros rires éclatèrent dans la garçonnaille. La charrette s’ébranla la première, avec la mère Pierry et Claire. Les villageois suivirent, les femmes d’abord et les hommes autour de Jean Pierry escorté de son singe, qui trottinait drôlement avec un petit air humble d’enfant d’orphelinat, et de l’autre voyageur dont on vit qu’il avait un pied bot.

Pierre Caral partit le dernier. Sa colère s’était rallumée. Il détesta la mère de Claire avec ses grands airs et ses flagorneries. Est-ce qu’elle n’aurait pas pu le présenter à son cousin comme le prétendant de Claire ? Pourquoi le tenait-elle à l’écart ? Elle ne le trouvait peut-être plus digne d’une fille bien dotée comme Claire allait l’être. Pourtant, jusqu’à ces derniers temps, sa cour avait été bien agréée et c’était la veuve elle-même qui lui avait dit un jour :

— Tu n’étais quand même pas fait pour la sauteuse à Pipembois !

Irait-il au café avec cet individu qui baisait les mains des paysannes ? Ce gaillard ne lui plaisait pas et moins encore la sale bête velue qui le suivait comme son ombre. Il se souvint du rendez-vous que Claire lui avait fixé. Il pensa :

— C’est le premier. Faut qu’il y ait du grave. Eh bien ! j’irai voir ce que c’est que ce type et je rejoindrai Claire après.

La nuit cimentait maintenant entre elles les masses noires des arbres. Dans les roseaux, des cloc-cloc de grenouilles crevaient comme des bulles pleines de musique. Des souffles fouillaient les feuillages et se vautraient sur la litière des marécages. Entre les berges des peupliers de l’allée, un ruisseau d’étoiles coulait lentement dans le ciel. Un bourdonnement de voix s’élevait tout en haut du chemin. Pierrot se demanda : « Où vont-ils entrer ? Au café de la Jetée ou à la Truite ? » Et il pressa le pas.

 

*    *    *

 

Barcarolle s’était redressé au moment où le cheval des Pierry avait fait sonner ses grelots sur la route. Il se roidit. On ne le verrait pas s’aplatir devant l’Étranger. Il n’avait pas été en Chine, il n’était pas cousu d’or, mais il était Barcarolle.

Il vit défiler les femmes. Aucune ne se tourna vers lui. Penchées les unes vers les autres, elles ne l’avaient pas même remarqué. Puis, ce furent les pêcheurs. Lorsqu’ils arrivèrent à sa hauteur, un jeune lui cria :

— Eh ! Tu vois, Barcarolle, ça existe la Chine ! Viens avec nous et tu verras.

Le cousin de Chine examinait ce vieux en longue blouse qui le regardait avec des yeux de hibou. Il devina que celui-là ne serait pas un ami. Mais il sourit en voyant le nez tuméfié et la face couperosée. Il leva son bras et branla l’index :

— Eh ! grand-père, on vous invite à boire une goutte.

— Non, merci !

Le menton haut, la moustache soulevée par le mépris des lèvres, Barcarolle le regardait en abaissant ses paupières. Un pêcheur s’étonna :

— Qu’est-ce qui lui prend ?

— Bah ! fit le cousin de Chine, il a déjà eu sa part, celui-là. Nous avons assez d’un singe avec nous.

Tous s’écrasèrent de rire, Barcarolle avait trouvé son maître. Une voix s’écria :

— La vie est bonne, par-là !

Barcarolle baissa la tête. Le reniement était consommé. Il devenait un objet de dérision. Il sentit le vide autour de lui. Inutile d’étendre la main, elle ne rencontrerait rien. Un instant, un tout petit instant, il se dit : « Je crois que je vais aller avec eux. Je ne m’occuperai pas de l’autre… » Mais sa fierté se redressa aussitôt comme un osier courbé.

« Jamais ! » pensa-t-il. Son sort venait de se jouer. Et, en même temps que le sien, celui du café de la Jetée. Parce qu’un bonhomme maussade s’était trouvé là un moment où il entrait à Cabrolles, Jean Pierry s’était dirigé vers l’autre cabaret dont la vitre flambait au fond de la placette. Ce serait un manque à gagner appréciable pour le tenancier de la Jetée. Déjà, les deux ou trois paysans qui buvaient chez lui se hâtaient de vider leurs verres pour passer à la Truite.

Barcarolle se mit à gesticuler :

— Oui, la vie était bonne ici, se lamenta-t-il. On n’est pas meilleur que les autres, ni moindres. On est comme on est, aussi bon qu’on peut et méchant tout autant. C’est la vie. Chacun fait autant d’ombre que de lumière. C’est le Bon Dieu qui est le maître de tout ça. Il se contente de ce qu’on ait le jour et la nuit sur nous, tour à tour, à l’image de la Terre qu’il a faite et qu’il n’a pas voulu éclairer tout entière tout le temps. Mais, au moins, il faut tourner comme elle autour d’un soleil, sans quoi c’est la nuit complète. Jusqu’à présent, on l’a eu ce soleil. C’était de vivre en bons voisins, sans trop se cogner. On faisait son travail sans s’échauffer les sangs. On était content de ce qu’on avait et tout s’arrangeait comme que comme… Et puis, moi, je vous montrais la vie en rose avec toutes mes poésies et mes herbes sèches qui vous guérissaient du reste. Qu’est-ce que vous voulez de plus ?

Vous croyez qu’il fera encore bon vivre dans le noir, quand on verra plus son chemin ? On saura plus si on avance, ni si on arrive. Les gestes qu’on fera, on ne les comprendra plus bien. Les mots seront comme des bâtards, nés d’on ne sait qui… Quelque chose de mauvais commence ce soir. Vous voulez rigoler et vous perdrez la tête. Est-ce que vous saurez encore pourquoi vous avez poussé dans ce coin de pays ? Vous croyez peut-être que le monde a un autre visage. Vous vous trompez, le monde n’en a point d’autre que celui qui est en vous. Je sais, moi… Je sens ces choses, moi… Vous verrez si ce n’est pas vrai. Mais vous ne voulez pas m’écouter…

Il s’aperçut qu’il était, en effet, seul et, comme il se rasseyait, il entendit dans l’ombre à ses côtés une voix de rogomme qui lui disait :

— C’est pas la peine de te tracasser pour ça, Barcarolle. Moi aussi, j’ai été au bout du monde, là-bas, en Amérique. Et puis, je suis revenu. Ils m’ont bien reçu et, à présent, tu vois… T’en fais pas, on est vite oublié… Je lui donne pas deux ans, à Jean Pierry pour se mettre à sec… comme nous.

Alors Barcarolle reconnut Godem. C’était un vieux, sec comme une trique, avec des joues en cuir brun. Ses yeux clairs étaient percés d’un trou noir, au milieu. Il soufflait entre ses lèvres comme si un poil l’avait gêné. Sa main s’était refermée sur le verre encore à demi plein de Barcarolle. Barcarolle ne voyait rien. Godem, d’une seule lampée, engloutit le vin.

Tous les deux, ils se taisaient, l’oreille tendue vers le café de la Truite qui craquait de cris et de rires. Ils n’entendirent pas venir le gros Schreck, l’aubergiste. Ils sursautèrent.

— Dis donc, Barcarolle, tu vas me faire le plaisir de déguerpir.

Barcarolle ne bougea pas. Le cafetier se fâcha tout rouge :

— Bougre d’idiot ! C’est pas toi qui as mal répondu à Monsieur Pierry quand il a voulu s’arrêter ici, hein ? C’est la fille qui me l’a dit. Allez, ouste !

Barcarolle se glissa hors du banc et descendit sur la route. Il marcha, les joues chaudes. Sur sa tête, la nuit tremblait avec ses braises d’étoiles. Dans les vernes, les feuillages bruyaient comme une pluie. Il aurait voulu partir, mais il ne pouvait s’arracher de ces lumières qui le regardaient fixement, là-bas, aux parois des maisons.

Près de la fontaine, il s’arrêta et laissa tremper ses mains dans l’eau qui suçait ses doigts. La soif écorchait ses entrailles. Il se suspendit au goulot et but. Quel goût de pureté l’eau a quand on est malheureux ! Il s’essuya et respira l’odeur d’herbe de ses paumes. Une douleur sourde battait entre ses tempes. Il traversa la route et alla s’adosser au tilleul qui est derrière le poids public. De là, il voyait les vitres de la Truite avec leur chaleur qui rayonnait jusqu’à lui. Il était comme un pauvre qui reste dehors, qui devait rester dehors. Et il pleura avec des larmes qui ne voulaient pas sourdre, qui suintaient péniblement à ses paupières et ne lui faisaient aucun bien.

CHAPITRE IV

Jamais les Cabrollains n’avaient encore vu fête pareille. Ce Jean Pierry était décidément un fameux gaillard. Les mots ne lui coûtaient rien et il ne lésinait pas sur la dépense.

Sur toutes les tables, la servante n’arrêtait pas d’apporter des litres et des tranches de pain et de fromage. La régalade était complète.

Tout le village s’était entassé dans la salle à boire. Le tenancier, un Fribourgeois rose comme une fille, avait dû apporter des chaises de son appartement. Debout à son comptoir, il souriait aux buveurs pendant que sa main courait sur l’ardoise où il inscrivait les consommations. Tous les visages suaient de contentement. Des rires houleux roulaient autour des tablées, les faces se fendaient comme des fruits mûrs. Une fumée jaune tournait en remous lents autour des torses épais.

Mâ-Tsiou, coincé entre son maître et le pied bot, grimaçait horriblement. Ses yeux biais tourbillonnaient dans leurs trous. Chaque fois que le cousin de Chine se tournait, il essayait de s’emparer de son verre, mais l’homme l’avait à l’œil et, d’une tape sur la main, le remettait à l’ordre. On se tordait. Partout, des voix appelaient « Mâ-Tsiou ! Mâ-Tsiou !… » Des gars lui tendaient des boulettes de pain et des morceaux de fromage qu’il dédaignait en les effleurant d’un rapide regard. Il avait soif.

Jean Pierry se mit à raconter ses aventures. Il jouissait de l’attention de ses auditeurs qui s’exclamaient à tout instant. Il dit d’où il tenait son singe :

— Mâ-Tsiou n’est pas un singe de Chine. Ce serait un peu long à vous raconter son histoire. C’est un chimpanzé. Il y a trois ans que je l’ai. Il est bien dressé, allez ! Vous seriez étonnés… Mais faut pas le chicaner. Si vous voulez me faire plaisir, ne vous occupez pas de lui…

Mâ-Tsiou, sentant que son maître parlait de lui, dodelinait comme pour l’approuver. Jean Pierry décrivit ensuite les paquebots géants, les arrivées dans les grands ports de l’Orient tout fourmillants d’une foule bigarrée. Et les pêcheurs hochaient la tête. Il narra ses débuts dans les plantations, ses avatars successifs qui avaient fait de lui, tantôt un sommelier dans des bars européens, tantôt un chef de chantier, ou un employé de bureau, ou un valet de chambre chez un consul, sans parler d’autres professions qu’il ne jugea pas à propos d’avouer, mais qui avaient dû être fort lucratives. Il les englobait sous le vocable de négoce et tous restaient bouche bée.

— Je vous garantis que ce n’est pas facile de les rouler, ces sauvages à peau de citron. À côté d’eux, un Juif est un petit saint. Mais je les ai eus plus d’une fois.

Il sourit à une vision soudaine et se tut un instant.

— Tenez, j’ai même fait une fois de la contrebande avec des Jaunes. Là-bas, c’est courant. Et j’ai vécu avec eux sur des sampangs. C’est pas des chaloupes comme ici, mais ça tient bien l’eau et ces rosses les manient sur l’eau comme des pétales de rose… Un jour, nous étions dans les eaux de Shangaï…

Il avait prononcé Changaille. Le boursier communal, un fort en géographie autrefois sur les bancs de l’école, l’interrompit :

— Où ça ? J’ai pas bien compris…

Jean Pierry répéta en scandant les syllabes :

— … à Changaille ! Changaille, quoi !…

Amusés, quelques garçons, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, firent écho :

— Changaille ! Changaille !

Et l’un d’eux interpella familièrement le conteur :

— Vas-y, raconte nous la suite, Changaille… Vas-y, Changaille !

Un hennissement de joie déchira la fumée. On se bourrait les côtes. On tapait du plat de la main sur les tables.

Le Chinois était baptisé. C’était la coutume à Cabrolles que chacun eût son sobriquet. Nul n’échappait à la règle. Il y en avait de savoureux qui, d’un seul mot, racontaient toute une vie ou révélaient un travers, d’autres, transmis de père en fils, ne présentaient plus guère de sens précis. Ils n’en formaient pas moins une sorte d’état civil surajouté à l’officiel et qui, seul, avait cours dans les relations de tous les jours. En recevoir un équivalait à une naturalisation. C’était, pour Jean Pierry, le signe de l’adoption. Mais, d’abord décontenancé, le Chinois observait avec malaise ses interlocuteurs. Tous les visages éclataient de bonne humeur et de cordialité. C’eût été une maladresse que de se vexer. On ne se moquait pas de lui. Il le comprit et se leva :

— Va pour Changaille ! Je suis des vôtres à présent. Je compte bien vivre comme vous. Il me fallait un nom digne de la Confrérie des Pêcheurs, vous l’avez trouvé. Je le garde. Vous pouvez être sûrs d’ailleurs que je serai un ami pour vous et qui saura vous rendre service à l’occasion. Changaille vous m’avez baptisé, Changaille je suis et resterai. À votre santé !

Les acclamations crépitèrent. Des bras se tendirent vers lui avec un verre au bout. Voilà qui était bien dit !

Changaille avait gagné la partie. Il se rassit dans le vacarme des verres entrechoqués et des pieds remués, sans remarquer que Mâ-Tsiou venait de boire à la bouteille.

 

*    *    *

 

Au bruit de tonnerre des applaudissements, Barcarolle s’était rapproché de la Truite. Ce n’était pas une mauvaise curiosité qui l’attirait. Il avait seulement besoin d’entendre la voix de ses bons et terribles Cabrollains qui lui avaient fait si souvent de pareilles ovations, naguère, quand il leur déclamait ses poésies et ses chansons.

Soudain, il sursauta. Une voix de femme l’appelait. Il écarquilla ses yeux. Il aperçut alors une forme sombre qui se détachait d’une encoignure. Il reconnut Claire. Elle enfiévrait l’ombre.

— Dis, Barcarolle, implora-t-elle, tu serais bien gentil si tu allais dedans pour dire à Pierrot de sortir un moment. Dis, vas-y !

Barcarolle secoua la tête :

— Non, ma pauvre Claire, je n’irai pas vers ce type… Vois-tu, c’est plus fort que moi, je peux pas.

Claire se coula contre lui avec toute sa jeunesse.

— S’il te plaît, Barcarolle, j’aimerais tant parler à Pierrot. Il le faut… Il faut que je lui parle… Tu sais pas, toi ! Va lui dire de venir tout de suite, je t’en supplie !

Sa petite voix enrouée tremblait dans un sanglot. Son chagrin enveloppait Barcarolle comme une fumée. Suffoqué, le vieux toussa et posa sa main sur l’épaule de la jeune fille :

— Il faut que je t’aime bien pour faire ça. Écoute, je vais entrer par derrière… Attends un moment !

Il disparut à l’angle de la maison. Il toqua à la porte de la cuisine. Une goton vint ouvrir.

— Dis donc, la Suzon, tu serais bien brave d’avertir Pierrot que sa bonne amie l’attend dehors. Discrétion, hein !

La fille sourit. Elle devint belle tout à coup. À sa suite, Barcarolle pénétra dans la cuisine. Il connaissait les aîtres. Il se dirigea vers un petit réduit qui prenait jour dans la salle à boire par un judas. De là, il pourrait écouter les rodomontades du Chinois et l’étudier à loisir.

 

*    *    *

 

Pierrot siffla doucement dès qu’il fut dehors.

— Ici !

La main de Claire se glissa sous sa manche et le tira derrière la palissade d’un jardin.

— Il y a longtemps que je t’attends ! Pourquoi n’es-tu pas venu ? Maintenant, il faut que je rentre. Accompagne-moi, je te raconterai tout.

Pierrot fit quelques pas sans mot dire. Son silence surprit Claire. Elle aurait aimé qu’il montrât de l’inquiétude et l’interrogeât. Mais lui, la tête bourdonnante d’un vol de pensées légères, essayait en vain de se débarrasser de cette gaîté qui s’était collée à lui. Il demanda enfin :

— Qu’est-ce qu’il y a, Claire ?

Claire frissonna. Pierrot ne sentait donc pas que le malheur planait sur eux. Sa mauvaise humeur de l’après-midi n’était donc qu’une manifestation d’amour-propre. Comme il aimait cette atmosphère de bruyante gaîté où se complaisaient ses camarades ! Tête légère, balancée à tous vents comme un plumet de roseau, il se laisserait toujours reprendre par les chants et par les rires. Comment accueillerait-il la désolante nouvelle qu’elle lui apportait ? Il allait tempêter en apprenant qu’on l’éconduisait. Il menacerait de remuer ciel et terre pour défendre ses droits sur elle. Il aurait ses yeux de charbon ardent, sa tête penchée sous le poids de la colère. Il balancerait ses épaules en agitant les poings. Et puis, à la longue, ne se lasserait-il pas d’attendre, ne finirait-il pas par l’englober dans son ressentiment contre sa mère et contre le cousin de Chine ? Elle était triste, triste. Pauvre Pierrot, s’il avait entendu ce que la veuve avait dit, au retour du port, devant la grosse malle de Jean Pierry ! Ni les supplications, ni les pleurs n’avaient pu vaincre l’entêtement de la vieille femme qui avait déclaré :

— C’est fini. On l’a assez vu, ce gaillard. Que dirait le cousin, surtout quand il saura que le père de Pierrot est dans une mauvaise passe. Non, tu peux prétendre à mieux maintenant. Je t’ai pas dit que le cousin Jean m’a déjà écrit qu’il serait là pour quelque chose quand tu te marierais. D’ailleurs, tu as le temps… Ton Pierrot, je l’ai bien observé tous ces temps. C’est une tête brûlée et un gamin. Tu ne le tiendras pas longtemps. Il ne remettra pas les pieds ici.

Ils arrivèrent à la charrière qui menait à la maison de Claire. La jeune fille s’arrêta.

— Allons là-bas !

Elle montrait le gros noyer où, d’ordinaire, ils se séparaient après la veillée. Elle aimait cette place où les paroles d’amour éclataient avec une lumière d’étoile sur les lèvres de Pierrot. Elle aimait cette nuit qui les révélait l’un à l’autre mieux que la clarté du jour. Elle n’avait jamais eu peur de ces flammes invisibles qui dardaient leurs pointes contre ses joues. Immobile et respectueux, Pierrot ne faisait aucun de ces gestes qui brisent la confiance. Comme elle l’aimait depuis ce soir où il lui avait dit :

— Tu sais, Claire, tu es pour moi comme une eau propre qu’on a toujours peur de troubler !

Ce soir, le silence et l’ombre étaient comme les autres fois. Le même grésillement de l’herbe montait des vergers, la même odeur de foin et d’écurie se balançait dans l’air mou, l’obscurité avait le même goût de miel et d’humidité. Là-haut, dans les prairies du ciel, les narcisses de la Voie lactée frissonnaient sous les bourrasques nocturnes qui leur arrachaient des poignées de pétales emportés dans une chute courbe. Derrière les rideaux de peupliers et le déroulement des grèves buissonneuses, le lac remuait lentement comme une bête sur la paille. Tout le long de la pente, des fenêtres pleines d’un feu sourd attendaient que le jour vînt leur redonner leurs murs et leurs toits. Un chien hurlait du côté de Portalban. Des chouettes flûtaient. Onze heures sonnèrent au clocher de Chevroux.

Claire tressaillit.

— C’est tard, gémit-elle. Je suis sûre qu’on s’est aperçu que je suis partie. C’est la première fois… C’est mal, mais je devais te parler… Écoute, Pierrot !

Mais les mots lui manquèrent. Des sanglots la secouèrent. Elle s’abattit contre Pierrot en hoquetant. Pierrot resserra ses bras autour d’elle. Une pitié chaude coula dans ses veines. Il demanda :

— Mais qu’est-ce qui se passe ? On t’a fait du mal ?

Elle voulut parler, mais un accès de toux la secoua. Elle l’étouffa dans son mouchoir. Il la gronda :

— Allons, Claire, tu vas te faire mal et recommencer ta bronchite. Sois sage et raconte-moi tout…

Comme un enfant qui avoue, elle lui annonça que sa mère s’opposait à ce qu’il continuât sa cour. Elle poussa un gémissement en sentant que le bras de Pierrot se durcissait contre elle. Elle supplia :

— Pierrot, ne te fâche pas !

— Pourquoi ne veut-elle plus ?

Claire gémit de nouveau.

— Je sais bien pourquoi, grogna-t-il. C’est à cause du cousin. Je ne suis plus assez pour elle…

Ses mâchoires craquèrent. Ses tempes se pressèrent contre son cerveau, écrasant la colère qui cognait à grands coups dedans. Un bouillonnement d’injures vint crever à ses lèvres. Il avait prévu le coup. On croyait peut-être qu’il allait se soumettre. Claire aurait vingt ans, l’an prochain. Il la saisit aux épaules.

— Et toi, que dis-tu de ça ?

Elle passa ses bras entre les siens. Ses mains glissèrent sur ses joues. Elle lui prit la tête et l’inclina jusqu’à elle et le baisa au front. Il sentit la tache de ce baiser s’étendre dans sa peau et descendre vers le centre de son être. Le souffle de Claire le brûlait. Il la pressa contre lui et chercha ses lèvres qu’elle lui abandonna sans se défendre. Ils étaient merveilleusement seuls dans l’immensité de la terre et du ciel.

 

*    *    *

 

À l’auberge, personne ne remarquait l’absence de Pierrot. On avait bien autre chose à faire. La générosité de Changaille ne se démentait point. Le chignon croulant sur la nuque, la servante lui obéissait au doigt et à l’œil.

On ne dépensait pas tant que ça, à Cabrolles, même au Nouvel an, même à l’Abbaye. Au plus fort de la liesse, chacun gardait assez de sang-froid pour rester maître de sa bourse. Ce soir, il n’y avait pas à se surveiller. Pourtant, si la gaîté devenait à chaque instant plus bruyante, les esprits restaient indemnes, ou à peu près. On avait la tête solide au bord du lac et les pieds, accoutumés aux secousses des chaloupes dans les gros temps, ne chavireraient pas davantage sous les bourrasques que le vin soufflait dans la salle.

Les visages étaient cramoisis au-dessus des chemises blanches, les rires tremblaient comme des beuglements, les vitres résonnaient avec des zons de chanterelle mal tendue. Mais les yeux gardaient leur ruse. On branlait la tête aux récits de Changaille. Il s’y connaissait en fait de navigation et de pêche. Avec toutes ses rubriques, il éveillait la curiosité professionnelle des pêcheurs. Il amènerait du neuf. On le verrait à l’œuvre. Il avait réussi à endormir l’instinctive méfiance des Cabrollains.

Les jeunes s’amusaient bien. Mâ-Tsiou était en train de faire des siennes. La face plissée de mille rides, il se trémoussait sur sa chaise comme s’il avait été assis sur une fourmilière. Une lumière bleue et rouge voltait au fond de ses prunelles. Des jeunes l’agacèrent en lui jetant des boulettes de pain. Tout à coup, avant que son maître eût pu le retenir, il bondit sur la table et, se coiffant d’un chapeau qu’il prit sur la tête d’un pêcheur, il s’élança par-dessus les convives jusqu’à une tablette qui courait le long de la paroi. Il s’y assit, membres pendants. Les pêcheurs se pétrissaient le ventre à deux mains et hoquetaient de joie.

Alors, sourd aux appels de Changaille, Mâ-Tsiou se mit à lancer dans toutes les directions des livres, des brochures, des journaux que le cabaretier avait entassés là. Ce fut bientôt un pêle-mêle de feuillets, voltigeant et battant de l’aile, un tohu-bohu de cris et d’appels. Les lapidés paraient les projectiles en levant les bras et en ployant les épaules, tandis que les quatre menottes roses du singe s’agitaient au-dessus de leurs têtes en un moulinet effarant.

Le pied bot s’était penché vers Changaille :

— Il va tout gâter, cet idiot !

Changaille se leva. Un sifflement aigu fendit ses lèvres. Le singe le regarda une seconde, un sourire diabolique sur sa figure grimaçante, et ne s’arrêta pas. Mais, du coin de l’œil, il guettait les mouvements de son maître. Brusquement, il se ratatina en geignant et ramena ses bras sur sa tête. On voyait entre ses doigts ses traits apeurés de petit vieillard. Changaille venait de tirer de l’une de ses poches une mince lanière qu’il faisait claquer à petits coups secs. Lentement, Mâ-Tsiou dégringola de son perchoir et se coula à quatre pattes vers son maître en arrondissant le dos et en esquissant de craintifs gestes de soumission.

Changaille leva sa cravache. Le singe se roula en hérisson. Le premier coup le cingla au travers des reins. La cravache remonta. Mais alors une protestation jaillit de toutes les bouches.

— Laisse-le, fit un pêcheur. Y a pas grand mal. On aime pas voir ça… C’est presque un homme, ta bête !

Il y avait de l’indignation dans sa voix. Changaille abaissa son bras.

— Bon, bon ! Écoutez, les amis, je vais le mettre au lit. Ensuite, je reviens. Il y en a bien un qui me mènera chez ma cousine.

Aussitôt, une voix bourrue lui cria :

— Je te mènerai, moi !

C’était Oscar Caral, le boursier communal, qui recula sa chaise et se mit debout, pendant que Changaille passait une chaîne à la ceinture de Mâ-Tsiou. Ils sortirent avec le pied bot. Derrière eux, le vacarme reprit. Un gars monta sur un banc et se mit à discourir en imitant Barcarolle. Le vieux, derrière son judas, sentit monter à ses yeux les larmes amères des bannis.

— Moi, je vais dormir… J’en ai assez. Je fais quelques pas et je rentre. On se reverra demain, Pierry… ici ou à Neuchâtel. Je me lèverai tôt, tu sais, dit l’ami de Changaille en le quittant.

— Oui, oui… je reviens dans un moment.

Au bout d’une centaine de pas, le boursier s’arrêta et tapa sur l’épaule de Changaille. Puis, il racla sa gorge.

— Dis donc… Tu es des nôtres, on peut bien te demander un service. Une bagatelle pour un richard comme toi… Et puis, j’ai bien connu ton père… Je me rappelle encore quand on allait ensemble à la fête chez les Papaux. C’était un rude gaillard, ton père ! On l’a bien regretté. Dis-voir, je suis dans une sale passe. Tu pourrais pas me prêter trois mille francs ? C’est pour une caution… Oui, je me suis laissé pincer… Tu sais ce que c’est ! Pour toi, c’est pas une affaire. Et, tu sais, c’est bientôt rendu. On fera les choses en ordre. Je te signe une reconnaissance de dette. Mais pas un mot à personne ici… Tu comprends les affaires, toi qui as été négociant. Tu vois la façon que ça aurait pour un boursier d’être mis aux poursuites. D’accord, hein ?

Changaille ne répondit pas tout de suite. Il ne s’attendait pas à ce qu’on le prît au mot si vite. Il questionna :

— Tu en es vraiment là ? Pas moyen de t’arranger autrement ?

— Si tu ne m’aides pas, je suis cuit !

— Eh bien ! Je veux bien… Je te reverrai un de ces soirs prochains pour discuter de ça. Ça te va ? Mais je veux pas que personne le sache. Je tiens pas à devenir le banquier du village. J’ai quelque chose, mais je suis quand même pas millionnaire.

Oscar Caral lui écrasa la main dans la sienne.

— Tu es un type, toi ! Le portrait de ton père, quoi ! Tiens, c’est chez moi, là-bas. Passe avec moi… Viens, ça me ferait plaisir. Mais tiens bien ta bête, hein !

La femme du boursier dormait déjà. Ils entrèrent dans une petite chambre. Un haut secrétaire rustique occupait tout un angle de la pièce. Il était ouvert, montrant un amoncellement de paperasses et d’enveloppes. Le boursier souleva une grosse chemise jaune et sourit :

— J’aurais bien la galette, là. Malheureusement, c’est pas la mienne. C’est l’argent de la commune.

Il s’assit tout à coup, tira une feuille de papier timbré d’un casier, et se mit à écrire. Il tendit le papier à Changaille :

— Tu ne diras pas que la confiance manque. Tiens, prends-là. Tu vois, c’est une reconnaissance pour trois mille francs. Signée !… Prends-là toujours. On sait qui tu es. Tu me donneras l’argent après. Mais fais voir reculer ton singe. J’ai pas envie qu’il se remette à expédier mes papiers dans tous les coins. Poison de bête !…

Il éclata de rire. Sur le seuil de sa maison il dit encore :

— On se reverra. Et puis, des services comme ça, ça s’oublie pas. C’est à la vie et à la mort maintenant. Tu verras ce qu’on vaut à Cabrolles. Des bons types, un peu rudes, mais des bons types !

Il fit surgir avec son doigt une lumière au fond de la nuit.

— C’est chez la veuve Pierry, là-bas. Dans trois minutes, tu y es.

Changaille et son singe entrèrent dans l’obscurité. Mâ-Tsiou s’agita. L’homme le débarrassa de sa chaîne. Tenant d’une main la veste de son maître, il trottina à sa suite. Comme ils approchaient de la ferme de la veuve, Mâ-Tsiou renifla doucement. Il se balança sur place en scrutant la nuit.

— Va, fit Changaille, puisque tu es si curieux. Va !

Le singe bondit. Tout à coup, un cri de femme perça la nuit et une voix d’homme tonna :

— Sale bête ! Attends-voir !

Changaille accourut. Il se heurta dans l’ombre à Pierrot qui haletait :

— Il a fait du beau, votre sacré singe… Oui, c’est Claire… Elle est étendue raide sur le pré. Ça lui a fait un coup quand elle a vu cette tête devant elle. Aidez-moi !

Des pas claquaient sur le pavé de la ferme. Le chien aboyait. Un falot dansait dans le noir. La veuve Pierry s’approchait, suivie du domestique.

— Où es-tu ?

Elle s’agenouilla devant sa fille :

— C’est du joli ! Moi qui la croyais couchée. Prenez-la par-là, cousin.

Ils la relevèrent. Claire soupira, elle ouvrit les yeux. Ils étaient pleins d’une terreur qui s’étalait sur tout son visage. La veuve leva la lumière de son falot vers Pierrot :

— Ah ! c’est toi qui entraînes ma fille ! Tu vas te dépêcher de filer et que je ne te revoie jamais par ici. Laisse les honnêtes filles en paix !

Et elle prit Claire par le bras et l’entraîna. Changaille marcha à ses côtés et se mit à plaider la cause de la jeune fille :

— C’est jeune, que voulez-vous !

La femme se retourna comme si elle était mordue :

— Un autre, tant qu’elle voudra, mais pas lui… Est-ce qu’on sait si son père ne sera pas sur la paille un de ces quatre matins ?

— Qui est son père ? demanda Changaille.

— Oscar Caral, le boursier de la commune… Changaille sourit : la rencontre était imprévue.

Dans la cuisine, Claire fit front. Ses lèvres tremblaient, mais ses yeux se plantaient durement dans ceux de sa mère.

— Maman, c’est honteux ! Tu sais bien que Pierrot est un brave garçon. Jamais je n’aurai un autre mari que lui. Je l’attendrai aussi longtemps qu’il faudra.

Brusquement, son indignation se brisa en sanglots. Elle s’enfuit en trébuchant. La mère hocha la tête et se lamenta :

— Vous voyez comme c’est dur d’élever des enfants quand le papa n’est plus là. Mais je ne céderai pas !

Changaille approuva.

— On la casera bien, cette gamine. Ça pleure, mais c’est vite consolé.

La veuve battit des paupières et sourit. Traversée d’une inquiétude, elle reprit :

— C’est le singe qui lui a fait peur. Elle a toujours été délicate. Vous savez, cousin, jusqu’à ce qu’on soit habitué, il faudra quand même faire attention avec votre bête.

— Soyez sans crainte, cousine. Je connais mon Mâ-Tsiou. Des gamineries, peut-être, mais rien de plus. D’ailleurs, on l’enfermera. Et tenez, pendant que j’y pense, je vais vous payer tout d’un temps ma pension pour trois mois.

Il lui allongea quatre billets de cent francs qu’elle voulut d’abord refuser.

Pierrot, lui, était resté un moment comme pétrifié… Puis il s’était enfoncé dans le taillis serré et noir de la nuit. Il sentait contre lui le frottement de l’obscurité et sa fraîcheur de pluie. La colère et le chagrin le suffoquaient. Deux mains nouées autour de son cou ne l’auraient pas étranglé davantage. Contre de vraies mains, il aurait pu se défendre. Il titubait. Perdre Claire, sa jolie Claire, si fine, si douce ! La perdre quand, pour la première fois, il l’avait tenue entre ses bras, toute à lui ! La perdre à cause d’un Changaille, à cause d’un singe, à cause d’une vieille femme sans cœur ! Sûrement, la veuve avait eu vent des difficultés d’argent de son père. Elle ne voulait plus donner sa fille à un failli, ou presque… Elle avait trop de tête pour faire passer le sentiment avant les considérations pratiques. Elle n’avait même que ça. Du cœur, elle avait assez montré qu’elle n’en possédait point lorsqu’elle avait laissé partir son fils après une discussion où il avait simplement revendiqué le droit d’intervenir aussi dans la direction de la ferme. Ah ! oui, gérer ses biens, gagner de l’argent toujours, ça elle le savait. Mais aimer quelqu’un et se faire aimer… Son mari ne s’était pas mis à boire pour rien ! Et Claire n’était-elle pas demeurée si frêle, presque maladive, parce que sa mère n’avait pas su la choyer ? Il faut se sentir aimé pour pousser dru et s’épanouir tout entier. Chez Claire, l’âme seule s’était ouverte comme si toutes les forces refoulées de son corps s’y étaient réfugiées. Lui, il aurait su lui communiquer la force et la santé. Maintenant à quoi allait lui servir cette vigueur qui le faisait éclater ? Et qu’était-ce donc que ce bonheur qui s’évanouissait toujours au moment qu’on croyait le saisir ?

Il se rappela les prédictions de Barcarolle et se dit :

— Il pourrait bien avoir raison, le vieux…

Il heurta du pied un bâton sur la route. Il se baissa et le ramassa. Une secousse de colère parcourut ses bras. Il brandit le bâton. Ah ! cogner… Il ne se retint plus. Il y avait devant lui un petit buisson qui se pelotonnait au bas du talus. Il le déchiqueta à grands coups. L’arbuste se plaignait avec son odeur de sève et se penchait en gémissant de toutes ses feuilles… Le bâton sifflait et faisait craquer les branches.

Bientôt, essoufflé, Pierrot s’arrêta. Il demeura longtemps immobile devant le petit arbre noir dont l’inutile souffrance lui semblait maintenant s’ajouter à la sienne.

CHAPITRE V

Le lendemain, le village s’éveilla à l’heure habituelle, longtemps avant la venue du jour. Quelques heures de sommeil, un gros sommeil à bouche ouverte et jambes bien étendues, avaient suffi aux pêcheurs pour retrouver, au sortir de la couette, toutes leurs forces et leur entrain au travail. La poitrine nette, les muscles revigorés, le ventre troué d’une faim toute neuve, ils avaient enfilé leurs pantalons roides, chaussé leurs bottes à semelle de bois et, accoudés à la table de la cuisine, ils s’étaient mis à mâcher les frites que les femmes leur avaient préparées.

Des portes s’ouvrirent avec un bâillement étouffé. Des lumières tournèrent autour des maisons posant de grands ronds jaunes sur les murs. Des voix appelaient dans les remises.

L’un après l’autre, les pêcheurs descendirent au port. Leurs charrettes chargées de filets passaient dans un grand roulement de tambours. Dans la cendre molle du ciel, les étoiles se ternissaient, ravivées tout à coup comme des braises par un coup de vent et se consumant dans un dernier éclat.

À gauche et à droite de la route, des vapeurs s’ébranlaient dans les marécages, cherchant à fuir avant l’arrivée de l’aube. L’odeur fade de l’eau endormie coula entre les buissons.

Au port, les pêcheurs détachèrent leurs chaloupes. Ils y transportèrent leur attirail, les tabliers de cuir, la caisse à poissons, le panier de provisions. Ils arrangèrent avec soin les filets dans le milieu, le bâton appuyé de plat sur les bords. On allait « tendre » d’abord, puis on « lèverait » les filets noyés les jours précédents.

Il faudrait ramer. L’air n’avait pas assez de mouvement pour qu’on pût mettre à la voile… Les premiers partirent. Les rames giflèrent l’eau et les bateaux s’éloignèrent avec le ahan des rameurs et la plainte aigre des rames. À la queue leu leu, les chaloupes glissèrent dans le canal, entre la jetée allongée vers le large et le tunage dont le couchis de fascines et les rocs amoncelés empêchaient le limon d’obstruer les fonds. Vers le bout de la passe, elles débouquaient à travers les îlots de jonc et s’en allaient se perdre au fond de l’ombre.

Pierrot et son père arrivèrent les derniers sur la grève. Sans un mot, ils transbordèrent leurs filets. Pierrot prit les avirons, pendant que son père mettait de l’ordre dans le bateau. En pleine eau, le vieux se mit à ramer aussi. Ensemble, ils se penchaient pour planter leurs rames loin derrière eux, ensemble ils se redressaient en pliant les bras et la chaloupe filait bon train. Ils ne s’apercevaient pas qu’ils ne se disaient rien. Chacun regardait en soi. Mais ils n’y voyaient pas les mêmes choses. Le père, déchargé de l’angoisse qui l’avait accablé les semaines d’avant, était rempli d’une chaleur de bonheur qu’il cachait pour ne pas éveiller la curiosité de son fils. Et Pierrot, assommé par une nuit sans sommeil, tenait ses mâchoires serrées sur la clameur de désespoir qui le gonflait.

Chaque coup de rames les arrachait un peu plus à la nuit. Un poudroiement de clarté palpitait au-dessus des terres. Lentement, les collines du pays de Vaud et de Fribourg surgirent les unes au-dessus des autres, dans un déroulement de vagues vertes qui s’arrêtaient enfin sous le mur blanc des Alpes. Partout, des étendues de forêt restaient accrochées dans les plis du terrain comme des flaques de nuit.

L’eau elle-même était travaillée par un ferment qui commençait d’agir. Une mince pelure de lumière se formait sur elle et brillait avec des reflets de nacre. Une transparence la pénétrait de haut en bas. Au ras des rives, des brumes se diluèrent. Elles se perdaient dans l’espace. Elles devenaient du jour et l’on vit les avancées de roseaux, les frondaisons des arbres avec les villages posés dedans comme des nids sur des branches.

Quand le soleil parut, Pierrot et son père besognaient depuis longtemps. Ils avaient déjà descendu leurs filets sous l’eau. Maintenant, ils levaient un tend en face de Cortaillod.

Pierrot tournait le treuil pendant que le père amenait prudemment les filets et retirait les poissons des mailles. Les bondelles s’arquaient et se débattaient dans le soleil qui faisait étinceler leurs écailles blondes.

Le père les serrait dans sa main et, d’un coup sec, les lançait dans la caisse à poissons où elles glissaient mollement les unes sur les autres. Elles soubresautaient, elles soulevaient leurs opercules avec effort, elles ouvraient la bouche et n’avalaient que la mort. Alors elles se détendaient dans une petite secousse et la chaude étincelle de vie qui les avait animées se perdait aussitôt dans le soleil et dans l’eau d’alentour.

Le treuil grinçait. Sous la claie, l’eau dégoulinée des filets coulait d’un flanc à l’autre dans les roulis. Partout maintenant, dans le jour oblique encore, on voyait des embarcations immobiles et des pêcheurs inclinés vers l’eau. On entendait mieux le bruissement des petites houles contre la panse des chaloupes. Parfois, une exclamation s’échappait dans un coin. Aussitôt, des têtes se tournaient et écoutaient. Et le travail reprenait.

— Ils y sont depuis vendredi, dit le boursier en parlant des filets.

Pierrot ne répondit pas. Son père le regarda, étonné.

— Quel type, ce Changaille, hein ? reprit-il. Pierrot ne bougea pas. Le père toussa.

— Et puis, son singe… ce qu’il était tordant ! Et il éclata de rire. Le silence lui pesait maintenant que le jour était là. Il se mit à vanter Changaille. Pierrot éclata :

— Je ne sais pas ce que vous lui voyez de beau. Vous étiez là tous à gober tout ce qu’il racontait…

— Ouais, dis donc, avec ça que tu ne t’amusais pas comme un fou,… jusqu’au moment où tu as filé… Tu crois que je t’ai pas vu sortir ?

Il frotta ses moustaches.

— On a été jeune aussi, tu sais… Il ne faut pas apprendre aux vieux singes à faire la grimace !

— Oh ! des grimaces, vous en aurez tant que vous en voudrez maintenant avec ce sale animal que Changaille a amené par-là ! Tu vas voir si je le descends pas, un jour ! Et puis, Changaille…

Le vieux, les yeux noirs d’inquiétude, lui coupa la parole :

— Tu vas pas faire le gosse, hein ? Si le singe te plaît pas, tu n’as qu’à l’éviter. Pour ce qui est de Changaille, tu sauras que s’il y a un type au monde que je respecte, c’est lui. Compris ? S’agit pas d’aller le clabauder pour des idées que tu te fais. D’abord, qu’est-ce que tu as ?

Pierrot tourna vers son père un visage plein d’orage :

— Des idées ?… des idées quand la mère de Claire m’a défendu de remettre les pieds chez eux ? Le fils à Oscar Caral n’est plus assez pour une fille qui aura la galette de Changaille. C’est des idées, ça ? Il n’a pas amené le malheur pour moi, votre Changaille ?

Oscar Caral gonfla ses joues et regarda par terre, les yeux ronds d’ennui. Puis, il se gratta le crâne en repoussant son chapeau en arrière.

— Tu en es sûr ? Elle me croit rudement bas, la veuve à Oscar. Elle sera bien étonnée… Bien sûr que tu te fais des idées, Pierrot. Paries-tu que d’ici quelques jours, elle aura changé d’avis. Elle est pas commode, la vieille, c’est sûr, mais tu peux être tranquille, la semaine prochaine, tout sera arrangé. Je vais en parler à Changaille. Avec lui, y a rien à risquer.

Pierrot souffla comme un chat :

— Je veux pas que tu dises un mot à Changaille, ou… je m’en vais de la maison !

— Nom de sort !… T’es pas de bonne aujourd’hui ! Ça te vaut rien de passer la soirée à la Truite, espèce de gosse !

Sa voix de bourru tremblait de rude tendresse. Il comprenait le chagrin de son fils. Il n’avait pas de chance avec ses bonnes amies, ce pauvre Pierrot. Comment tout cela allait-il finir ? Violent comme il était, on pouvait s’attendre à des coups de tête. Quel deuil pour sa mère et lui s’il quittait la maison. C’était pourtant un bon et honnête garçon. Il avait du goût au travail, l’esprit ouvert et la décision prompte. Il fallait arranger ça. On parlerait à Changaille.

 

*    *    *

 

Lorsque Changaille descendit au bord du lac, vers neuf heures, pour assister au retour des pêcheurs, les femmes le saluèrent du seuil des portes. À la fontaine, une vieille paysanne empoignait ses seaux, Changaille l’accosta :

— Attendez, grand’mère, je vais vous porter ça !

Elle faisait des façons. Elle ne voulait pas lâcher ses seaux. Il les lui prit en riant et les lui porta jusque dans sa cuisine.

— Il est pas fier, fit une commère.

Changaille venait de faire la conquête des femmes. Souriant à gauche et à droite, il poursuivit sa route. Derrière lui, les gosses se mirent à marcher en imitant l’allure déhanchée de Mâ-Tsiou. Ils riaient, les joues refoulées sur les yeux. Mais, déjà, une bonne femme les tançait :

— Vous avez pas honte de vous moquer. On doit pas être malhonnête avec un monsieur comme ça. Et puis, vous ne savez pas ce que vous deviendrez plus tard.

Capots, les gamins s’éclipsèrent au détour d’une ruelle.

Sa musette en bandoulière, Changaille s’engagea dans l’allée des peupliers où les ombres des troncs traçaient dans le soleil une longue échelle qui s’appuyait contre le lac. Le village s’agitait dans le plein jour. Des chars roulaient, arrachant aux ornières de longs cris qui s’étendaient à plat dans l’air, des centaines de poules chantaient pendant que les coqs, une patte en l’air, s’impatientaient au bord des fumiers. Par la porte de la forge, à chaque coup sur l’enclume, de grosses bombes sonores venaient éclater dans la rue qu’elles enveloppaient d’un nuage de musique.

Plus bas, Changaille entendit la rumeur coulante de l’eau et des roseaux, le pétillement de la lumière dans les feuilles des trembles, le son tout blanc des clochettes des liserons dans les buissons. Il vit le lac vert s’étirer au-dessus des rives. Une pie s’envola d’un frêne et se tacha d’un reflet bleuâtre en se frottant contre le ciel. C’était un joli matin pour se lier d’amitié avec le pays.

Les pêcheurs n’étaient pas encore rentrés. La grève était comme une étable vide. Les chaînes, où viendraient bientôt s’attacher le troupeau des chaloupes, traînaient sur le dallage.

Il n’y avait que Godem, pieds nus sur le sable, qui raccommodait des filets, caché par une bosse du terrain et par une grosse touffe d’osiers. Changaille ne pouvait le voir, à moins de s’avancer au bout de la grève. Le vieux pirate d’eau douce avait l’oreille fine. Traînant sa jambe bancroche, il s’était coulé derrière les osiers.

— Ah ! c’est le Chinois… grommela-t-il. Et il le regarda venir.

Il fit claquer ses lèvres. Son cœur, en dedans, se hérissait de piquants comme une châtaigne. Il sentait déjà que celui-ci ne serait jamais son ami. Il avait beau payer à boire à tout le monde. La tête de Changaille ne lui revenait pas.

— … la Chine, parbleu, c’est loin ! Mais l’Amérique aussi, God damn ! Je sais aussi ce que c’est que de voyager… Il revient avec de l’argent,… bon ! Moi, je suis revenu sans le sou… Mais, moi, j’aime bien ce coin. Lui, pourquoi est-ce qu’il revient ?

Godem se méfiait. Barcarolle avait raison. Ce gaillard allait tout mettre sens dessus dessous à Cabrolles.

— … on pourra dire que je suis jaloux. Mais c’est pas vrai, je suis pas jaloux. Seulement qu’est-ce qu’on fera, nous les vieux, quand il n’y en aura plus que pour lui ?

Il ne demandait pas grand’chose, lui. Du travail tous les jours, un paquet de « Burrus » de temps en temps, sa chopine de piquette soir et matin et, des fois, une petite goutte de riquiqui. Il aimait bien ce qui avait un peu plus de goût que l’eau. Mais on ne le verrait pas trinquer avec l’autre.

— Il m’a rien fait, mais je sais pas…

Il se remit au travail, l’oreille tendue. Ses pattes noires couraient sur la toile des filets comme deux grosses araignées. Une sonnerie de bicyclette tinta dans l’allée.

— Voilà le plus beau !… fit Godem en reconnaissant le gendarme.

Le gendarme mit pied à terre et s’approcha de Changaille.

— Eh ! bonjour… Ça s’est bien fini, hier soir ? Ils ne sont pas souvent à pareille fête, ici !

— Moi, j’ai eu bien du plaisir à me retrouver dans mon village. Je suis de Cabrolles, vous savez.

— Et vous croyez que vous pourrez vous plaire dans ce patelin, après avoir fait le tour du monde ?

— Que voulez-vous, c’est une envie qui m’a pris. Si ça ne va pas, je ne ferai pas de vieux os par là.

— Moi, à votre place… On voit que vous ne les connaissez pas. Pour commencer, on vous couche le poil. C’est comme pour moi… Mais on est vite mis au rancart ! Pas moyen de leur faire comprendre qu’on fait son devoir. Si on les laissait faire, ils feraient du lac une mer Morte. Ils ne comprennent pas la loi. Pour moi, il n’y a que la loi.

Changaille considérait le gendarme avec hésitation, comme on fait à un carrefour. Celui-là, il aurait bien voulu l’amadouer aussi. Mais ça ne serait pas facile peut-être, à voir les sentiments qu’il paraissait nourrir à l’égard des pêcheurs. Il tenait à rester neutre. Ami des pêcheurs, ami du gendarme, ami de tous, il n’était pas venu à Cabrolles pour prendre parti. Il dit en retenant ses mots :

— Oui, je vous comprends bien. Le devoir, c’est le devoir. Vous avez raison, ils sont comme ça partout, vous savez. Moi, ce qui me déplaît chez eux, c’est leurs trucs arriérés. Ils ne sont pas assez business… Ils s’éreintent à pêcher comme faisaient les vieux. S’ils gagnaient davantage, il y aurait mieux à faire avec eux, pas vrai ?

Il cligna de l’œil. Le gendarme ouvrait la bouche toute ronde. Il ne comprenait pas bien. Changaille reprit d’une voix d’édile soucieux du bien public :

— Il faudrait qu’on se modernise un peu. Par exemple, pourquoi continuer à naviguer à la rame et à la voile quand on pourrait marcher au moteur. Je vais leur donner l’idée de ça. Je suis justement en train d’acheter une chaloupe à moteur. Avant de venir, je suis allé en voir une. Quand ils en verront, je vous garantis que ça ne fera pas long feu. Ils en auront bientôt tous. Ça fera marcher le commerce. Il faut être de son temps, quoi !

Le gendarme ricana :

— Je vous parie qu’il n’y en a pas un qui vous suivra. Ils sont trop encroûtés.

— Minute ! on connaît les moyens pour attraper les imbéciles…

— Imbéciles… c’est bien ça !

— Enfin, entre nous, ce sont des retardés. Ça n’est jamais sorti… Ça n’a jamais rien vu… On les décrassera petit à petit. Dans six mois, il y aura du changement à Cabrolles. Vous êtes ici depuis quand ?

— Une année et demie, mais ça devrait compter double pour les années de service. Tenez, voilà les premiers qui reviennent. Vous allez voir la tête qu’ils me font, tout ça parce que j’applique le règlement. Mais, dites voir, on pourrait causer un peu plus longuement. C’est un vrai plaisir avec vous. Venez donc un soir à la gendarmerie. Ma femme serait bien contente. On voit jamais personne. On peut pas se lier avec ces sauvages… Entendu, hein ?

Changaille se frottait le menton avec la main :

— Oui, seulement, il vous faut comprendre, dit-il en l’entraînant vers le débarcadère. Je ne tiens pas à être vu. Ils se méfieraient. Je veux pas me chicaner avec eux. Pour vous, c’est égal, vous ne resterez pas toujours ici. Sans offense, hein !

— Je comprends très bien. Eh bien ! venez le soir. J’aurai des choses intéressantes à vous raconter. Vous verrez si c’est toujours drôle d’être garde-pêche, avec ces gaillards !

Godem ne les entendait plus. Il avait beau tendre l’oreille. Il perdait le plus intéressant. Il mâcha sa chique avec colère :

— God damn ! Ah ! bien, celle-là… Nom de bleu… Ah ! bien…

Il ne s’était pas trompé. On ne pourrait pas compter sur Changaille. Mais qui croirait le vieux Godem ? On le rabrouerait comme Barcarolle. Tant pis, il n’y aurait qu’à voir venir. Il se dit : « Il n’y a que le temps qui paie. »

Des pêcheurs arrivaient. Ils enfilaient le chenal. Un tourbillon de mouettes criaillaient autour d’eux et saisissaient au vol les viscères des poissons qu’on éventrait déjà. Le bateau accroché, les pêcheurs se hâtèrent de charger leurs charrettes. Soupçonneux, le garde-pêche se penchait sur les caisses à poissons :

— Combien ?

Les pêcheurs indiquaient le nombre de bondelles prises en le regardant en dessous. Il inscrivait tout sur un calepin.

— Pas de petites truites ?

Lorsqu’on trouvait dans les filets des truitelles de moins de dix-huit centimètres, il fallait les remettre à l’eau ou, si elles étaient mortes, les donner au gendarme qui les expédiait à l’inspecteur du lac. Mais on s’en gardait bien. Pour un pêcheur, un poisson pris est un poisson pris. Et puis, rien n’est meilleur que de jouer un tour au gendarme ou d’en avoir l’illusion.

L’un après l’autre, ils remontaient au village. En voyant Changaille, ils le hélèrent familièrement :

— Salut, Changaille ! Déjà levé ? Et Mâ-Tsiou, il a peur de l’eau ?

Changaille riait et allait serrer des mains poisseuses. Il tapait sur les épaules et s’informait des santés.

Oscar Caral rentra l’un des derniers. Lorsqu’il aperçut Changaille, il lui fit un grand signe de la main. À voix basse, il dit à Pierrot :

— Toi, tu feras pas l’enfant. Attends au moins d’être sûr.

Pierrot ne répondit rien. Il ramait seul maintenant. Il fit volter le bateau, l’arrière contre la rive. Ils abordèrent. Pierrot sans un regard pour le nouvel ami de son père, débarqua l’attirail. Il n’avait pas vu Changaille se taper sur la poche en clignant de l’œil. Oscar Caral souriait. L’argent était là.

Le boursier se tourna vers son fils :

— Tu iras toujours avec la charrette. J’ai un mot à dire à Jean.

Ensemble, après le départ de Pierrot et du gendarme, les deux hommes s’en furent à la cabine du débarcadère.

— Un cigare ? proposa le boursier en tendant un paquet de grandsons. Il se dépêcha d’enflammer une allumette et, l’abritant dans le creux de ses mains, l’approcha du visage de Changaille. Il était content. Il soufflait large comme au sommet d’une côte quand on a devant soi l’espace bleu tout à coup.

Changaille lui tendit une enveloppe :

— Le compte y est… Mais pas un mot à personne. J’aimerais mieux perdre mon argent !

— Sois tranquille. J’ai qu’une parole. Tu montes avec moi ?

— Non, je veux examiner un peu vos bateaux… On se retrouvera ce soir. Dis donc, ton garçon, qu’est-ce qu’il a à faire une tête pareille ? Tu ne lui as rien dit ?

— Figure-te voir ! C’est une histoire de bonne amie qui le tracasse… Justement la Claire de ta cousine…

— Il t’en a parlé ? Non ? On arrangera ça, une fois, tu verras. Mais pas tout à la fois, hein ! À ce soir !

Longtemps, Changaille tourna autour des bateaux ; il paraissait prendre des mesures, établir des comparaisons. Ses allées et venues l’amenèrent près de Godem qu’il salua. Godem grogna quelque chose, un « jour » qui restait embourbé dans sa bouche et il n’arrêta pas son travail. Déconcerté, Changaille le dévisagea. Ce vieux boucanier n’était pas à l’auberge, la veille, et le prenait pour un étranger. Il avait de quoi l’apprivoiser, dans sa musette. Il l’aborda :

— Beau temps pour raccommoder les filets !

— Beau temps pour tout, dit Godem.

Changaille ne se démonta pas.

— Beau temps pour boire un verre, dit-il en sortant sa langue. Dis, grand-père, tu accepteras bien une goutte ?

Il ouvrit sa musette et en tira une topette de rhum. Il l’éleva dans la lumière en la tournant dans sa main. C’était une petite bouteille gonflée d’un suc doré, ronde comme un ventre de guêpe avec les anneaux jaunes et noirs de son étiquette. Une sueur de soleil emperlait ses flancs lisses. Les narines de Godem s’arrondirent comme au-dessus d’une touffe de quarantains. Il ferma les paupières pour trouver en lui la force de dire non. Il secoua la tête :

— Non, grand merci bien ! Je ne bois jamais.

— Vous ne buvez jamais ?

Changaille s’étranglait d’étonnement. Son regard tournoyait autour du nez de Godem, un nez éloquent comme un curriculum vitae, enflé, bourgeonné, violet sous le hâle comme une figue mûre, nourri par tous les alcools distillés entre les pôles. Agacé par cet examen, le vieux grailla, péremptoire :

— Je ne bois jamais !

— Oh ! la la… plaisanta Changaille. Faut pas me la faire, grand-père. Je ne suis pas tombé avec la dernière pluie. Vous ne voulez pas trinquer avec moi ?

— Non !

— Pourquoi ? Ça, c’est pas gentil ! Je suis aussi de Cabrolles, moi… Jean Pierry… de David !

— Non !

Changaille blêmit de dépit.

— Eh bien ! elle est forte, celle-là…

Godem haussa les épaules. L’écorce de sa face se fendillait de contentement. Il l’avait reçu en plein, l’autre. Changaille enrageait. Ah ! bien, s’ils étaient tous de cette trempe, les vieux de Cabrolles, le gendarme pourrait bien avoir raison. L’air narquois du vieux le piqua. Il chercha une défaite. Tout à coup, il se mit à rire… « hé ! hé !… » Il s’avança vers Godem et lui tendit la bouteille :

— Tenez, vous la boirez tout seul. Vous avez raison, c’est meilleur quand on ne partage pas.

Le vieux ne tourna même pas la tête.

Changaille battit des paupières. La bouteille tremblait dans sa main.

— Je la pose là, dit-il. Vous la prendrez, elle est à vous. Au revoir !

Et il s’éloigna à grandes enjambées.

Godem se précipita et empoigna la bouteille chaude comme un pelage. Il cria :

— Rien de ça… Reprenez-moi cette bouteille… ou je la casse !

Changaille leva ses deux bras. Ça lui était égal. Godem vit de loin le trou de son rire. Alors, en clopinant, il se dirigea vers une chaloupe couchée sur le sable. D’un coup sec sur un porte-tolet, il la décapita et la vida dans la coque. Puis il lança le verre dans les roseaux et, penché du côté de sa jambe torse, il suivit d’un œil fourmillant de ruse Changaille qui disparaissait dans l’allée.

Quand il ne le vit plus, il s’en alla chercher son panier des dix heures à l’ombre du buisson. Il y prit une bouteille qui était vide. Il ôta le bouchon et la tint renversée pour l’égoutter. Il s’en revint à la chaloupe en traînant sa jambe.

Là, il se pencha dedans et se releva lentement. Il tenait dans sa main une écopette d’où suintait un liquide jaunâtre. Il approcha le goulot de sa bouteille et y fit couler avec précaution le contenu de l’écopette. Une tendresse bleue humectait son regard. Toute cette belle goutte de rhum qu’il avait dû refuser n’était pas perdue. Ç’aurait été dommage. Maintenant que l’honneur était sauf, il pouvait boire sans scrupule l’adorable breuvage.

Avant de reprendre la navette, il lampa une bonne gorgée qui fit soubresauter d’aise sa pomme d’Adam dans les plis tannés de son cou. Puis il descendit au bord de l’eau pour y rincer l’écopette.

Le jour coulait sans bruit comme un fleuve lent dans le lit du lac, entraînant les larges taches huileuses du soleil, les lanières vertes de l’eau et le reflet d’écume des nues d’été. Il faisait doux et tiède et ce devait être ainsi loin au-dessus des étendues de terre.

 

*    *    *

 

Oscar Caral entra dans la cuisine. Il rayonnait. Il aurait voulu dire une parole gentille à sa femme qui fourgonnait le feu. En attendant qu’elle se retournât, il colla l’enveloppe qu’il tenait dans sa main, une belle enveloppe jaune où il avait moulé une adresse en lettres pansues.

— Tu sais pas ce que c’est ? demanda-t-il au bout d’un moment.

Elle le regarda, deux braises aux joues, bientôt rassurée par le sourire qui luisait sous ses moustaches déteintes.

— Tu veux le savoir ? C’est l’argent de la caution. Tu vois !… C’est toujours pas tes larmes de Madeleine qui auront servi à quelque chose !

Elle demeurait immobile, écoutant encore, comme si les mots, venus de trop loin, n’étaient pas arrivés à son oreille. Avec une voix qui semblait regretter le souci qu’on lui ôtait, elle le questionna :

— Comment as-tu fait ?

Il s’aperçut qu’il allait bavarder et fronça les sourcils. Il ouvrit sa bouche toute grande pour tendre la peau de ses joues qu’il gratta d’un air ennuyé.

— Te mets pas en souci pour ça ! L’essentiel est que tout soit payé. Seulement on ne m’y reprendra plus…

— Si, au moins, c’était vrai, soupira-telle, mais je te connais. Le premier qui viendra pleurer dans ton gilet t’embobelinera de nouveau… Tu ne t’arrêteras que quand tu nous auras mis sur la paille.

Il éclata, enchanté de pouvoir se mettre en colère pour éviter les questions de sa femme :

— Je sais bien ce que je dis, ou quoi ? Je suis un honnête homme, moi ! Quand on me prendra à faire du micmac, tu pourras m’insulter… Pour qui me prends-tu ?

Elle changea de ton, essayant de le calmer :

— Personne te dit que tu es un mauvais homme. Mais tu ne devrais pas toujours t’emballer comme ça pour le premier venu.

Il l’écarta de la main, elle et tous les mots qu’elle allait faire bourdonner autour de lui.

— Nom de nom, laisse-moi tranquille avec tes histoires de femme. J’ai pas le temps de discuter. Où est Pierrot ?

Il le trouva dans la cour, immobile dans un coin, les mains pendantes et regardant droit devant soi. Le père chercha les yeux de son fils, mais Pierrot se dérobait. Il était lourd de rancune. Le visage du père lui semblait celui d’un étranger, tout enténébré de trahison.

Le boursier toussa pour se faire une voix bien lisse, mais la flamme de son regard vacillait.

— Tu vas pas me faire cette tête-là tout le temps, à présent ? Je te dis que tout va s’arranger. Tiens, tu vas filer à Payerne avec ta bécane, porter cette lettre à la Banque… C’est de l’argent. Ça te changera les idées. Ce soir, tu seras de nouveau tout gai.

Pierrot prit la lettre et monta dans sa chambre. Il se rasa et mit sa belle chemise de sport. Il partit sans saluer personne.

Le père était remonté dans son bureau pour classer ses papiers. Il sifflotait, un petit trou noir dans le rond des lèvres. La Banque était payée. Quant à rembourser Changaille, il ne fallait pas s’en tracasser maintenant.

— Où est-elle ? fit-il soudain en avalant son chant.

Il reprit ses paperasses une à une, les mains agitées comme des feuilles de tremble. Tout le rouge de ses joues était rentré dans la chair. Il se mordit la bouche. Il se frotta les yeux où les paupières restaient collées un moment. Il fourragea ses cheveux. Il avait beau chercher, il ne retrouvait pas cette enveloppe. Où avait-elle disparu ? Personne n’était entré dans la chambre depuis la veille. Après le départ de Changaille, il y était revenu pour fermer le secrétaire. Il avait touché l’enveloppe. Au matin, il avait vu le secrétaire fermé, la clé dans la serrure, comme il l’avait laissé.

— Six mille francs ! gémit-il.

La sueur qui humectait ses tempes devint froide comme s’il descendait dans une cave. Il s’essuya avec son mouchoir à carreaux rouges. Une fois encore, il vérifia le contenu des tiroirs et des enveloppes. Rien… toujours rien… Pis encore, avec une stupeur douloureuse, il constata que d’autres pièces aussi avaient été enlevées, ainsi qu’un paquet de feuilles à l’en-tête de la commune.

Il s’effondra dans son fauteuil et se cacha la face dans les mains. Toutes ses pensées se précipitaient en avant dans le temps. Il voyait les jours à venir s’amasser devant lui comme des nuées noires, chargées d’inquiétude et de malheur. Il allait marcher dans le chemin d’angoisse qui lui restait ouvert comme un qui sait que le premier coup de tonnerre le foudroyera net. À quoi lui servait d’avoir pu faire honneur à sa signature ? Ce serait une présomption de plus. Un voleur ! Un voleur, voilà ce qu’il serait aux yeux de tous. Lui, Oscar Caral ! Si l’argent ne se retrouvait pas, il était perdu. En novembre, lors de la vérification des comptes, tout se découvrirait. Non, ce n’était pas possible… L’enveloppe était seulement égarée. Par inadvertance, il l’avait fourrée dans la poche de son habit, après avoir quitté Changaille.

Il courut dans sa chambre à coucher, fouilla tous ses vêtements. Pas d’enveloppe nulle part. Il regagna son bureau. Il vit la corbeille à papier. Il s’agenouilla et se mit à défriper les feuilles qu’il en retirait. En vain… Il descendit à la cuisine. Au bas des escaliers, il s’arrêta. Il eut peur. Sa femme s’apercevrait aussitôt de son trouble. Il lui cria :

— Rose, personne n’est venu ici, ce matin ? Sa voix l’étonna lui-même. Elle passait comme au travers d’un bâillon.

— Oh ! il est venu bien du monde… la Jeannette à Cacao, la…

Il l’interrompit avec impatience :

— Non,… dans mon bureau ?

— Je ne crois pas. Ah ! si… Pierrot est allé y chercher un crayon, en rentrant de la pêche. Pourquoi ?

Il resta le souffle coupé, comme s’il avait reçu un coup de poing dans le creux des côtes.

— Pourquoi ? répéta sa femme.

En bafouillant, il répondit vite :

— Non, non, ce n’est rien… Je cherchais… mais je me rappelle où je l’ai laissé…

Longtemps, il demeura prostré dans son fauteuil. Pierrot ? Il repoussait avec horreur le soupçon qui s’insinuait dans ses pensées. Jamais Pierrot n’aurait touché à quelque chose qui ne lui appartenait pas. Il pouvait être emporté, voleur jamais ! Mais alors où était l’argent ?

À l’heure du dîner, sa femme l’appela. Il se montra sur le seuil :

— Je viens tout de suite. Je vais vite chez Jules lui demander s’il peut me prêter… Et il sortit rapidement de la maison. Il avait besoin de parler à quelqu’un. Sa femme ne pouvait pas le secourir en rien. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur de la Truite. Changaille, était là, assis devant une consommation, lisant un journal. Par chance, il était seul. Le boursier lui fit signe de sortir. L’autre se leva aussitôt, une inquiétude au fond des yeux.

— J’ai à te parler, dit Oscar Caral.

— Du grave ? demanda Changaille en le dévisageant.

Le boursier l’entraîna à l’écart sur la route.

— Il m’en arrive une belle. Tu sais… l’argent que je t’ai montré, hier au soir, l’argent de la commune… Eh bien ! je ne sais pas où il a passé. Je peux pas croire qu’on me l’a volé. Personne n’est entré dans mon bureau, sauf toi, hier soir, et mon fils, ce matin.

Changaille branla la tête sans rien dire. Puis, avec commisération :

— Toi, tu as de la déveine. Ça ne sert pas à grand’chose de te tirer du pétrin !

Oscar Caral baissa la tête. Celui-là non plus ne pourrait rien pour lui. Il avait chaud. Sa chemise se collait à ses reins.

— Es-tu sûr de ton fils ? demanda tout à coup Changaille.

Le boursier rougit. Une brève colère flamba dans ses yeux. Il se souvint à temps du service que Changaille lui avait rendu. Celui-ci était encore trop neuf dans le village pour savoir qui étaient les Caral. Il protesta pourtant avec violence, les muscles durcis sous la peau.

— C’est un Caral. Il n’y a jamais eu de voleurs dans notre famille. Je réponds du gamin.

— Tu le connais mieux que moi, concéda Changaille en faisant de la main un geste évasif.

Le boursier ravala sa salive. Une lourde fatigue s’appesantissait sur lui. Il se dit : « Il a peur que je lui demande encore un coup de main. J’aimerais mieux je sais pas quoi ! »

Midi sonnait au clocher de Chevroux. Un beau soleil luisait sur les toits. Le jour même était indifférent au malheur d’Oscar Caral. Il regarda Changaille, surpris de lui voir un autre visage.

— Enfin, quoi… Il faudra voir encore. Pas un mot de ça, hein ! Salut !

Le boursier partit de son pas balancé. « Il se méfie de Pierrot... » pensa-t-il encore. Et il s’aperçut que le doute était aussi en lui, planté de toutes ses griffes douloureuses.

 

*    *    *

 

Pierrot arrivait à l’Estivage, quand il aperçut Linette qui revenait de Payerne sur sa bicyclette. Il mit pied à terre et s’arrêta au bord de la route. La fillette pédalait vivement. En passant devant le jeune homme, elle ramena sa jupe sur ses genoux et poursuivit sa route sans tourner la tête vers lui.

— Linette ! cria Pierrot.

La sœur de Claire, penchée sur le guidon, se hâta plus encore.

Une brusque colère secoua Pierrot. Faisant demi-tour, il enfourcha sa machine et se lança à la poursuite de Linette. Il la dépassa et lui barra le chemin.

— Laisse-moi… implora la fillette. Je suis pressée.

— Tu as peur de moi, à présent, Linette ? Pourquoi ne veux-tu pas me parler ?

La petite baissa la tête. Son corsage étroit se soulevait à petits coups essoufflés comme une gorge d’oiseau. Elle avait de roides petits bras sans chair, des épaules creusées par le poids du sac qu’elle portait. Mais une tendre douceur de femme éclairait déjà ses traits menus. Elle balbutia :

— Mais non, je me dépêche de rentrer… Je n’ai pas le temps…

Ses lèvres s’agitaient fébrilement au-dessus de son menton tout froncé.

— Allons, allons, fit Pierrot en abaissant vers elle un visage courroucé. Ça ne prend pas ! Pourquoi me fuis-tu ?

Les joues de Linette se gonflèrent. Elle éclata en sanglots. Remué, Pierrot lui posa la main sur le bras et, radouci :

— Qu’est-ce qu’il y a, Linette. Tu peux bien me le dire. Tu sais bien que je suis aussi un peu ton frère. Claire ?

Linette hoqueta :

— Elle est malade. Hier soir, ils l’ont ramenée toute froide. Maman dit que c’est ta faute, elle n’arrête pas de gronder après toi. Elle ne veut pas que Claire te revoie et elle m’a défendu de te parler.

Les larmes traçaient de longs sillons sur ses joues empoussiérées. Pierrot serrait les poings. Il gronda :

— On verra bien ! Dis-moi où Claire a mal ?

— Partout ! Elle a de la fièvre. Elle tousse… elle crache du sang comme cette fois qu’elle a dû aller à la montagne. Je reviens de la pharmacie… On va faire venir le docteur.

Pierrot avait pâli. Ses yeux se brouillaient. Un grand vide se creusait dans sa poitrine. Il murmura :

— Pauvre Clairette !

Il se pencha vers la petite :

— Écoute, Linette, tu es une grande fille à présent… tu dois comprendre bien des choses… Ce n’est pas de ma faute, si Claire est malade… C’est la faute de…

Il s’arrêta court. Mieux valait ne pas parler de Changaille pour le moment. Il reprit :

— Veux-tu être gentille avec moi, Linette ? Il ne faut pas croire ce qu’on raconte de moi… Tu sais bien que j’aime Claire et qu’elle m’aime. Nous serions si malheureux si nous ne pouvions plus rien nous dire… Écoute… tu veux bien, n’est-ce pas ? Je te donnerai de temps en temps des lettres pour elle et tu les lui passeras en cachette.

Il l’implorait du regard. Il oubliait que ce n’était qu’une enfant. Il attendait sa réponse en tremblant.

La petite releva doucement la tête. Ses yeux, frais lavés, étaient pleins d’une lumière neuve. Elle les plongeait sans crainte dans ceux de Pierrot. Une ruse naïve perçait dans le sourire qui faisait saillir ses pommettes toutes réchauffées d’une ondée de sang. La requête du jeune homme caressait son imagination d’adolescente. Elle entrait à son tour dans la vie, cette grande belle vie chaude et puissante qui remplissait le monde. Elle fit oui de la tête.

— Je te remettrai mes lettres à la laiterie, le soir.

Elle dit encore oui et s’essuya le coin des yeux avec le dos de sa main. Un peu gênés, ils se regardèrent en silence. Puis, ils se séparèrent.

CHAPITRE VI

Changaille détacha Mâ-Tsiou et le tira du poulailler où il l’avait emprisonné. Le singe trépignait, gloussait drôlement et se précipitait contre son maître en entourant ses jambes de ses longs bras. C’est qu’il avait été enfermé depuis près de trois semaines. Il l’avait bien fallu. Le chien lui vouait une haine implacable. Les chats, la queue en chandelle, le dos rond, l’œil torve rasaient les murs en l’apercevant. Les poules ne se sentaient à l’abri nulle part. On rencontrait Mâ-Tsiou partout. Il terrorisait la cour et les alentours de la ferme. Il jetait l’épouvante dans les écuries. Dans le verger, repris par les gestes de sa jungle natale, il arrachait les fruits mal mûrs des arbres. Le jour où la veuve Pierry l’avait vu bondir dans la grange avec une poule dans chaque main, Changaille n’avait plus hésité à le séquestrer.

Changaille descendait au port prendre livraison de la chaloupe dont une troupe de gamins étaient accourus lui annoncer l’arrivée. Il traversa le village en grande hâte.

Lorsqu’il atteignit le port, tout un groupe de pêcheurs stationnait déjà autour d’une chaloupe qu’il ne voyait pas. On s’écarta pour le laisser approcher. À la vue de l’embarcation, il rougit. C’était une belle chaloupe.

Effilée et haute de l’avant, taillée pour la course, elle dodinait doucement dans la vague. Plus longue que les autres chaloupes, elle les dépassait aussi par les dimensions de ses flancs lisses. Au milieu des loquettes noires et constellées d’écailles sèches, elle semblait être, avec sa belle teinte de miche au sortir du four, une bête de race égarée dans quelque grossier bétail. Elle luisait d’un éclat de métal dans le soleil du matin. Sa coque arrondie appelait la caresse des mains. Tous la contemplaient en silence, intrigués par le moteur fixé à l’arrière, une motogodille dont le cuivre et l’acier se reflétaient dans l’eau où s’enfonçait l’hélice.

Personne ne parlait. Les gosses eux-mêmes, la bouche bée, restaient immobiles. Changaille agitait ses mains comme s’il avait quelque chose à dire et considérait le livreur qui souriait en promenant sur le cercle des pêcheurs un regard satisfait. Les vieux fermaient leurs yeux à demi pour cacher la lueur de leurs pensées. Ils examinaient longuement la chaloupe de Changaille et se tournaient ensuite vers leurs loquettes en secouant la tête. Ils ne paraissaient guère assurés de la supériorité de ce bateau neuf qui était bâti pour la course, mais non pour la pêche. Avant de se prononcer, il fallait le voir à l’œuvre.

Le représentant de la fabrique de bateaux se mit à pérorer. Il savait beaucoup de mots et des beaux qui avaient la même couleur de métal que la mécanique qu’il vantait. On l’aurait écouté rien que pour le plaisir de l’entendre. Mais on ne le croyait pas autant qu’il aurait aimé. Il le sentit et fit monter Changaille et son singe sur la chaloupe. La démonstration commençait. D’abord, il fit rouler la panse ronde sous ses jambes écartées pour faire valoir sa stabilité. Puis, il se baissa et tourna avec force la manivelle du moteur. Un ou deux abois essoufflés retentirent, bientôt suivis d’une pétarade précipitée. On n’entendit tout à coup plus rien que ce ronflement rageur qui emplissait l’étendue. La rive tout entière, des roseaux aux peupliers, s’était arrêtée de vivre. Un tremblement d’effroi agitait l’air. Des vols d’oiseaux tourbillonnèrent sur les vernes. Dans le bateau, Mâ-Tsiou s’effondra, les mains collées aux oreilles, tandis que Changaille éclatait de rire.

Un remous d’eau bouillonna à l’arrière, des vagues s’élancèrent de chaque côté, et, la pointe soulevée, la chaloupe se mit à glisser, légère, puissante et rapide. Elle filait comme un obus. En quelques secondes, elle arriva au bout de la jetée. De là, elle courut parallèlement au rivage. Les pêcheurs purent alors mieux juger de sa beauté et de sa vitesse. Ils avaient déjà vu des bateaux à moteur, mais ils les avaient regardés du même œil que les avions qui traversaient parfois le ciel ou les autos qui stationnaient devant l’auberge. C’étaient des curiosités. Cette fois, ils réfléchissaient. Avec une machine comme celle-là, on pouvait faire du chemin en un rien de temps. On supprimait du coup les fatigues de la rame et l’on se riait du vent et de l’orage. On pourrait retarder le départ au matin et, le soir, prolonger le travail. Moins de peine et plus de profit, cela sautait aux yeux. Là-bas, la chaloupe fendait l’eau dans un rejaillissement d’écume et ses flancs dorés scintillaient dans la lumière. Dans un bondissement joyeux, elle accourut vers la rive comme si elle allait s’y fracasser.

Les pêcheurs n’avaient pas bougé. Les plus âgés comprenaient que quelque chose était fini. Ce tintamarre de moteur sonnait le glas d’une époque. Un confus effroi les pénétrait à l’idée que la vie de demain serait tout autre que celle qu’ils avaient connue et aimée, qu’il faudrait prendre de nouvelles habitudes, faire de nouveaux gestes. Ils se sentaient las et pourtant ils admiraient.

Les jeunes aussi admiraient. Dans leur cœur, la rupture était faite avec le passé depuis longtemps. Il avait fallu l’arrivée de cette chaloupe dorée pour qu’ils en prissent conscience. Grâce à elle, le Progrès, ce fameux Progrès dont tous les journaux parlaient sans cesse, qui facilitait, de jour en jour, à chaque perfectionnement des machines, à chaque nouvelle invention, l’existence des gens de la ville, voici qu’il apparaîtrait à Cabrolles. Désormais, ils participeraient au train du monde. On ne les prendrait plus pour des arriérés.

Mais ni les uns, ni les autres ne pipèrent mot quand la chaloupe revint au port. Seuls, les gosses acclamèrent Changaille de leurs voix aiguës si grêles dans le silence revenu.

Debout au milieu de son bateau, Changaille se frottait les mains. Mâ-Tsiou se releva en gémissant et bondit sur le dallage.

— Vous voyez que ce n’est pas bien compliqué, fit Changaille. Un moteur,… de la benzine,… un ou deux tours de manivelle pour l’embrayage, et vogue la galère ! Quel chemin on fait, hein ?

Un vieux lui répliqua :

— Oui, mais tu n’arriveras pas au Nouvel-an avant nous !

Il se tourna vers ses camarades pour quêter une approbation. Aucun ne parut avoir entendu. On pensait à la chaloupe. Changaille savait bien ce qu’il faisait. Il avait vu du pays, il connaissait les affaires et n’était pas homme à jeter son argent au lac pour rien. Mais ça pouvait coûter gros, des embarcations comme celles-là.

— Y a pas, disait Changaille, si on veut se débrouiller, il faut se moderniser un peu, que diable ! Il faut transformer son outillage pour tenir tête à la concurrence. Quand on pense au bon temps qu’on peut se payer avec des machines pareilles !…

— C’est cher ? demanda une voix rauque.

Le représentant de la fabrique s’avança :

— Avec la chaloupe neuve, c’est évidemment une assez grosse somme à payer. Mais on peut très bien placer une motogodille sur n’importe quel bateau. Rien n’est plus simple. Ça ne revient pas cher. D’ailleurs, nous accordons de grandes facilités de paiement.

Ici, Changaille l’interrompit :

— D’abord, moi, j’offre vingt francs à chacun de vous qui achètera une motogodille, et je suis là pour vous conseiller. Vingt francs, c’est bon à prendre !

Les pêcheurs s’entre-regardèrent. Il était généreux, Changaille. Mais on ne s’emballait pas ainsi. Il fallait réfléchir et voir venir. Ils restèrent longtemps à discuter, à tourner autour de la chaloupe neuve, à l’examiner dans tous les coins, sans se douter que, pareils aux ablettes du débarcadère mordillant l’appât d’un hameçon, ils étaient pris plus qu’à moitié. À la fin, ils remontèrent au village en gesticulant et en parlant fort.

Changaille et le livreur partirent les derniers. Le commis était enchanté.

— Ça les a épatés, fit-il. Il y a du pain sur la planche ici pour notre maison.

Changaille cligna de l’œil :

— Comptez sur moi. Je vous les amènerai l’un après l’autre. Ils en auront vite assez maintenant de leurs gros hannetons noirs.

Quand ils eurent disparu dans l’allée, Barcarolle sortit des taillis où il s’était dissimulé pour assister, de loin, aux évolutions de la chaloupe dorée. Lentement, il s’en vint rôder autour d’elle. Il la trouva belle et l’admira. Il n’osait point la toucher. Il se pencha sur le moteur qu’un couvercle protégeait. Il le souleva et s’émerveilla à haute voix :

— C’est prodigieux, ce que les hommes sont parvenus à faire !

Ses goûts d’horloger pour la machine bien faite se réveillaient. Des souvenirs l’assaillirent. Longtemps, il rêva devant la belle chaloupe dont le reflet tremblait dans l’eau.

— Jamais le charpentier n’en construira de pareilles ! fit-il en se tournant vers les loquettes. À leur vue, une vague tendresse l’inonda. Pauvres vieilles loquettes, elles étaient comme lui… Le bateau de Changaille les éclipsait toutes. Que deviendraient-elles ? Où iraient les grandes voiles qui s’envolaient dans la bise, de l’aube à la nuit ? Ce rythme affolé des moteurs ne finirait-il pas par faire perdre la tête au peuple des pêcheurs ? Harcelés, fouaillés par le désir de la vitesse, où trouveraient-ils le temps d’écouter encore la voix et les musiques qu’on entend parfois au fond de soi ? Les moteurs avec leurs crépitements feraient le silence dans les cœurs. Comment saisir dans ces grincements du métal et dans les clameurs des hommes la présence du Bon Dieu ?

Et lui, est-ce que la machine n’allait pas consommer sa ruine ? Elle bouleverserait le pays, elle apporterait des idées qui tourneraient les esprits. Tout changerait. Qui lui demanderait encore des poésies ? Qui lui achèterait ses tisanes et ses élixirs ?

C’était la fin pour lui si cette chaloupe dorée se mettait à mener le train, et c’était aussi la fin du village, la fin de beaucoup de choses qui avaient été bonnes et qui ne plairaient plus à personne. Non, non, il ne fallait pas se laisser séduire. Il résisterait. Un souffle de révolte s’engouffra dans son esprit et le tendit comme une voile. Il se sentit emporté. Une chaleur de combat battit sous ses tempes. Il agita ses longs bras et, la bouche tordue, il invectiva contre la chaloupe de Changaille :

— Va-t’en ! Va-t’en d’ici ! Tu n’amèneras que le mal et le malheur… Tu n’es pas faite pour nos gens. Va courir sur des eaux à ta mesure. Laisse-nous notre pauvre petit bonheur. Va-t’en et emporte ton vilain maître… loin,… loin… jusqu’en Chine !

Mais il se tut aussitôt. Il était vain de parler à présent. Il y avait trop de douceur, trop de tiédeur humide à cette heure alanguie de midi. Ses mots n’avaient pas de poids et rebondissaient comme des balles de sureau. Une fatigue étrange l’accabla. Il tourna le dos à la chaloupe et remonta l’allée. À l’entrée du village, des gosses jouaient dans la coque d’un vieux bateau renversé. En faisant vibrer leur langue entre les dents, ils imitaient le ronron d’un moteur. L’un d’eux cria à Barcarolle :

— Barca, t’as vu la chaloupe à Changaille ! On dirait qu’elle est en or. Moi, quand je serai grand, j’en veux une comme ça !

Barcarolle s’arrêta et les contempla, attristé par les visions qui se levaient derrière eux. Les enfants cessèrent de rire, touchés par ce regard semblable à celui que leurs grand’mères posaient parfois sur eux certains soirs où leurs lèvres tremblaient.

Barcarolle ferma les yeux. La vue de ces petits lui faisait mal. Déjà, ils adoraient inconsciemment l’idole nouvelle, la chaloupe dorée, la chaloupe sans voile. Ils en seraient bientôt les desservants en salopettes bleues. Peu à peu, ils renieraient leur lac. Ils oublieraient les gestes patients du rameur, doux comme des caresses sur la face de l’eau. Ils ne sauraient plus tendre leur toile dans le vent qui fouaillait les courages. Pour eux, l’eau ne serait plus vivante. Le lac deviendrait une mine, une carrière liquide qu’on éventrerait à grands coups d’hélice, une vaste exploitation dirigée par les ingénieurs de la pêche, ces fonctionnaires passionnés de statistique et de réglementation. Dans cette nouvelle usine à pêcher, les pêcheurs ne sauraient plus être que des travailleurs sans dignité.

Barcarolle regagna son laboratoire. Il étendit avec soin les herbes sur les claies, vérifia le degré de macération de ses élixirs. Puis il s’en fut à la cuisine avaler le rogaton que la vieille lui avait posé sur un coin de table. Face au matou de la maison qui l’observait par la fente verte de ses paupières, il mangea parmi les mouches qui couraient sur les plats.

— Oui, j’irai, s’écria-t-il tout à coup, tandis que le chat sursautait. C’est mon devoir… Je suis le seul à comprendre… Les autres ont perdu la tête en ce moment.

Toute l’après-midi, il médita et, le soir, il se rendit au port. La nuit était dense, épaissie encore par de lentes boues de nuages qui fluaient sur les étoiles. Sur l’autre rive, les lumières de Neuchâtel et des bourgs clignotaient silencieusement. Un clapotis montait de la grève. Au fond de l’obscurité, le bruissement des roseaux se mêlait aux murmures de la nuit.

Barcarolle s’arrêta devant la chaloupe dorée sur qui semblait tomber toute la lumière de la lampe du débarcadère.

Il la regarda de biais comme un lutteur qui jauge l’adversaire. Sa main se contractait dans sa poche sur le marteau qu’il avait apporté. Un bon coup sur l’hélice et sur les pièces fines, et le moteur faussé rendrait la chaloupe inutilisable. Discréditée aux yeux des pêcheurs, elle serait sans action sur eux.

Il empoigna son marteau et le leva. Mais au moment de frapper, sa force le quitta soudain. Il lui sembla que quelqu’un derrière lui le retenait. En même temps, une pitié sourde noyait sa volonté. Il eut conscience qu’il allait peut-être commettre une lâcheté. Son bras retomba. Il tressaillit. Une voix parlait.

— Non, pas cela, disait-elle.

Il bredouilla :

— Je croyais… Mais, je ne sais pas…

Si près de lui qu’il n’osait pas remuer la tête, la voix reprit :

— À quoi bon détruire ? En brisant ce moteur, l’idée du moteur restera…

— C’est vrai, balbutia Barcarolle. Ils ne l’oublieront plus maintenant, les pêcheurs… Ils y penseront plus qu’avant…

Barcarolle tendit l’oreille en dedans pour entendre encore la voix qui n’était plus qu’un murmure maintenant. Il la sentait s’effacer comme si elle s’éloignait sur le chemin.

— Non pas détruire, crut-il comprendre, mais réveiller l’âme pour qu’elle reste la maîtresse. Rien n’est perdu quand l’âme commande. Les marteaux mêmes peuvent servir à l’esprit…

— Oui, oui, acquiesça-t-il.

Barcarolle frissonnait de peur. Il avait été à deux pas de la trahison. Pauvre vieux qu’il était, incapable de voir clair en soi ! La honte de se sentir inférieur à sa mission le poignarda.

En remontant le dallage, il buta contre une pierre ou un bout de planche et chut à genoux.

— La bonne position, se dit-il. C’est tout ce qu’il me reste à faire…

Et il y demeura. C’est à genoux qu’il faut se tenir quand la force manque pour se maintenir debout. Il inclina la tête dans ses mains et pensa… Il pensa qu’il était seul parmi les hommes, seul dans la nuit, seul avec cet être impérieux qui s’agitait au profond de sa chair, qu’il connaissait si mal et qui se taisait à présent qu’il aurait eu besoin de l’entendre. Autour de lui, les pentes rapides du monde dévalaient vers le vide des abîmes, vers ces espaces comblés de nuit où l’attirait un vertige irrésistible. Sa vieille peau se hérissait au froid qui en montait. Il aurait voulu clamer sa détresse, tendre les bras vers une lumière qui restait cachée, entendre la voix trop tôt partie. Alors, il joignit les mains et s’humilia. De sa bouche encore emmiellée d’élixir, une prière fervente s’échappa. Bientôt, une lente chaleur coula le long de ses reins. Il se releva, un peu rassuré.

— Ça ne servirait à rien de casser le moteur, pensa-t-il. C’est sur le cœur qu’il faut taper. Il faudrait que je leur parle… Ça me viendra peut-être…

Et il se mit à espérer ces mots qui devaient ranimer les âmes. Ils existaient. Pour le moment, comme le lac, comme les peupliers, comme le pays tout entier anéantis par l’obscurité, ils étaient encore cachés dans le silence. Il fallait attendre le jour où il les entendrait sonner au fond de son oreille et, alors, il saurait bien les proclamer à haute voix devant tous.

Il rentra chez lui sans faire de bruit. La lampe allumée réveilla dans leur coin la foule des ombres amies de ses veilles. Il s’assit et ouvrit sa Bible, ainsi qu’il faisait chaque soir pour traverser plus facilement la longue nuit pleine du vol sourd des pensées. Il commença de lire en bougeant les lèvres. Puis, il s’arrêta et ferma les yeux. C’est qu’il lui semblait qu’il ne comprenait plus rien à ces vieux mots où jusqu’alors il avait toujours trouvé ce qu’il cherchait. Ils s’étalaient là, devant lui, pareils à des fleurs depuis trop longtemps abandonnées entre les feuillets d’un livre. Il les reconnaissait à leur forme, mais, cette fois, il ne parvenait plus à se rappeler ni leur couleur, ni leur parfum. Une grande angoisse le pénétra.

Il se leva et, en titubant, se dirigea vers son grabat où il s’allongea. Là, tout raide entre les draps, il se mit à prier à toutes petites prières, pour lui et pour tous ceux qu’il aimait.

CHAPITRE VII

Et, dès lors, il y eut les temps d’avant la chaloupe dorée et ceux d’après.

Depuis qu’elle courait le lac, les esprits bouillonnaient comme une vendange. À la pêche, pendant les longues courses, aux crosses tandis que les navettes glissaient entre les mailles, dans les écuries, le front appuyé contre la panse chaude des vaches, dans les champs, partout les hommes de Cabrolles songeaient toujours à ces moteurs qui faisaient tout seuls le travail de deux ou trois rameurs. Ils étaient chaque jour plus convaincus qu’il n’y avait que des avantages à les utiliser, mais, par un reste de prudence paysanne, nul jusqu’ici n’avait répondu aux avances de Changaille. On en parlait parfois, le soir, avec la femme, au moment de s’endormir, dans l’obscurité où les pensées n’avaient pas le même poids que le jour. On supputait les profits et l’on tombait dans le sommeil, les mains pleines d’écus. Au réveil, on tergiversait de nouveau.

Un jour pourtant, alors que les pêcheurs s’étaient arrêtés une fois de plus devant la chaloupe dorée pour la détailler, quelqu’un dit :

— Ça, c’est sûr… Si Changaille se mettait sérieusement à la pêche, il nous ferait une rude concurrence avec un bateau comme ça ! Heureusement qu’il ne s’en sert que pour ses voyages à Neuchâtel.

Ce mot de concurrence resta fiché dans les cerveaux avec tout son venin comme un aiguillon d’abeille. On ferait bien peut-être de ne pas attendre qu’il prît fantaisie à Changaille de s’équiper et d’acheter un permis.

Enfin, au retour d’une pêche harassante, Louis Verdet, L’Arrosoir, se dit soudain que le meilleur moyen d’éviter la concurrence était de la faire. Il était assez riche pour se payer un moteur. Il serait le premier, l’avantage lui resterait. Et puis, il fallait risquer si l’on voulait avoir quelque chose. Il s’en fut auprès de Changaille en secret. Une semaine plus tard, une motogodille ronflait à l’arrière de sa chaloupe.

La contagion fut rapide. Dans l’espace de quelques semaines, il n’y eut plus que deux ou trois entêtés à garder leurs rames et leur voile. Le subside de Changaille faisait merveille. Ceux qui ne pouvaient payer empruntaient. Tout s’arrangeait pour le mieux. Et le cafetier de la Truite se mit à vendre de la benzine.

C’était un plaisir de naviguer ainsi. On versait de l’huile et de la benzine dans un réservoir. On donnait quelques violents tours de manivelle. Le moteur tapait. L’hélice pirouettait sous l’eau et le bateau s’élançait. Il n’y avait plus qu’à régler la vitesse et, assis à l’arrière, à tenir le gouvernail. On arrivait frais et dispos sur le lieu de la pêche. Au retour, on vidait les poissons et, des fois, on faisait un somme, un œil ouvert pour rentrer au port. Les premiers temps, on garda les voiles pour les employer quand il y avait de l’air. Peu à peu, on les laissa au hangar en attendant de les remiser au grenier. Et l’aube ne se leva plus que sonnée par les fanfares des moteurs.

Par une coïncidence qui frappa les pêcheurs, on prit bien du poisson pendant cette période et personne ne regretta la dépense du moteur. Changaille devint le grand homme de Cabrolles. On l’écoutait avec respect. Tous étaient fiers de s’asseoir à la même table que lui, au café. Le moment eût été mal choisi pour vitupérer l’esprit nouveau. Barcarolle le comprit, un jour qu’il s’était adressé à un groupe de jeunes pour déplorer la disparition des voiles.

— Tu n’y es plus, Barca, avait dit l’un d’eux. C’est fini avec tes simagrées. Faut être de son temps. Faut marcher avec le moderne !

Et un autre, en entraînant ses camarades :

— Tu nous embêtes avec tes discours !

Barcarolle n’avait pas insisté. Tous le repoussaient. Et les mots eux-mêmes le fuyaient. Ceux qu’il disait n’avaient pas de force. Ils glissaient comme une ondée sur les pierres, sans laisser de traces. Le cœur ulcéré, il herborisait de l’aube à la nuit pour oublier sa peine.

 

*    *    *

 

Ce jour-là, vers cinq heures, Pierrot descendit au port. Godem, engagé pour quelques jours, traînait la charrette.

La lumière de septembre jaunissait la rive et enflammait l’eau d’un brasillement rapide. Un coup de bise nettoyait à grands coups la vitre du ciel. Le lac était clapoteux.

— Va faire bon, dit Godem. Juste le temps qu’il faut. T’as assez de jus pour ton moteur ?

— Pas trop, non, le bidon est à moitié vide. Ça fait rien. On mettra la voile pour aller. Ça souffle du bon côté.

— D’accord, grogna Godem. Paraît que le gendarme n’est pas rentré. J’ai demandé à son gamin. Il est toujours à Payerne.

Au moment où ils démarraient, L’Arrosoir déboucha sur la place du port.

— Vous allez où, vous ? demanda-t-il.

Godem tendit son pouce vers le sud.

— Ça sera peut-être bon ces jours, cria encore L’Arrosoir. Pas comme hier… Louis n’y a pas eu lourd,… match ! À combien de brasses les sors-tu ?

Il cligna de l’œil en gonflant une joue :

Impatienté, Pierrot répondit :

— T’es pas fou !… On a pas envie d’avoir des histoires avec le garde-pêche. Y a déjà La Piorne qui s’est fait pincer le mois passé !

Et, tandis que Godem apprêtait la voile, il se mit à ramer. Comme il arrivait au bout du chenal, il vit Changaille qui s’approchait de L’Arrosoir.

— Tu crois qu’on a bien fait de pas répondre, remarqua Pierrot. L’autre était tout près.

Godem se retourna. Il ne dit rien, mais il cracha dans l’eau.

Changaille s’était penché vers L’Arrosoir :

— Il marche à la voile aujourd’hui, le Pierrot à Oscar ! Toujours le dernier, ces temps…

L’autre souleva une épaule :

— Il a son idée, quoi !

Le sourire qui courut sur sa face matoise n’échappa pas à Changaille qui suivit des yeux la voile de Pierrot et parla d’autre chose.

La chaloupe pointait sur Estavayer.

— Tire le grand coin un peu plus, ordonna Pierrot à Godem. Faut laisser la voile mordre un peu plus.

Le bateau courut sur les vagues courtes. Il avait le souffle en plein. La toile s’arrondissait dans le soleil comme un fruit contre le feuillage glauque de l’eau.

Au gouvernail, Pierrot ressentait ce plaisir du cavalier qui tient sa monture chaude entre ses genoux. Une joie amère le réchauffait. Il cria à Godem :

— C’est pas ce coup-ci qu’il nous aura !

Le visage de Godem se fendit pour un rire silencieux. Le vieux regarda les filets. C’étaient des bondellières de trente millimètres. Avec Pierrot, il les avait allégés, diminuant les plombs et augmentant le nombre des begnets de liège pour faire tenir son tend entre deux eaux, au lieu de le descendre au fond. C’était défendu. Mais, ce jour-là, Pierrot avait besoin de faire quelque chose de défendu. Il se moquait bien du règlement. La rage qui l’habitait depuis des semaines ne se calmerait un peu que dans ce coup de braconnage qui ne lui rapporterait rien d’autre que la puérile satisfaction d’avoir roulé le gendarme et la revigorante sensation du risque couru. C’est d’ailleurs tout ce qu’il comptait retirer de cette entreprise.

On ne braconnait guère à Cabrolles. De temps en temps, l’un ou l’autre, saisi par une force qui venait de plus loin que lui, en tentait l’aventure. Jamais aucun pêcheur ne vendait la mèche. Ailleurs, dans d’autres villages riverains, les choses ne se passaient pas ainsi. Il y avait connivence entre le garde-pêche et l’un des pêcheurs de l’endroit, le plus honnête presque toujours, qui renseignait le premier sur les agissements louches des autres. Rien de blâmable dans cette collusion du règlement et de la délation pour qui comprend les nécessités de la vie. Mais, à Cabrolles, rien de pareil. La notion de l’honneur n’y avait pas encore évolué. Elle demeurait telle qu’aux temps passés où il y avait moins d’articles de règlement et plus d’obéissance aux traditions de la corporation.

Au fait, le braconnage n’est-il peut-être pas le délit que certains anathématisent à l’égal d’un crime. Ce n’est pas non plus une manifestation romantique d’insoumission susceptible d’inspirer, en noir et en blanc, quelque graveur sur bois. Pour le pêcheur, c’est autre chose.

D’abord, il n’a guère le sentiment de commettre un grave méfait pas plus qu’un acte héroïque. Et il ne s’en vante jamais. À peine un clin d’œil amusé, un pli satisfait au coin des lèvres, quand, à la pinte, on fait allusion à quelque ruse que le garde-pêche ignorera toujours.

C’est affaire entre sa conscience et lui et, de la conscience, il en a autant que quiconque et tout aussi fine, seulement elle ne s’est pas encore affadie dans les inutiles fioritures de ce temps. Elle reste près de l’instinct.

Le pêcheur connaît la loi dans les coins. Il en admet la nécessité et, parfois, la bienfaisance. Cela ne le retient pas, à de certains moments, de sauter dans son bateau et, rempli d’une joie narquoise, d’aller jeter son filet à la barbe du gendarme, en défi à tout ce qui oppresse, à tout ce qui brime l’homme. La notion de loi s’amenuise en lui, s’efface. Et ce n’est pas tant de la transgresser qui le soulève d’un bonheur confus, c’est de l’ignorer. Pendant quelques heures, il est de nouveau un être libre dans un monde neuf comme s’il venait d’être créé. À son contact, il retrouve une saveur plus âpre à l’existence. Son sang bat plus fort. Ses pensées ont un tranchant d’épée. L’orgueil le redresse, il se sent d’une race plus belle, plus vivante, qui garde dans soi les traces des anciennes fois.

Il a tort, cela est sûr. Mais quand son attitude prend la forme d’une inconsciente protestation contre l’emprise des hommes sur l’homme, quand elle est pour lui l’occasion de se retrouver tel que le sang l’a fait, il a un peu raison d’avoir tort.

Aussi bien, le lendemain, il rentre dans le troupeau, surveillant ses pensées, maîtrisant ses gestes et saluant le gendarme avec bonne humeur. Et voilà…

La chaloupe de Pierrot arrivait au large d’Autavaux.

— On va tendre ici, décida Pierrot. Et, de l’œil, il choisit un point de repère parmi les peupliers de la rive.

Godem roula la voile. Puis, il prit les rames, pendant que Pierrot jetait à l’eau la bouée surmontée d’un bouquet de branches de saule qui lui permettrait, le jour suivant, de retrouver ses filets. Il planta encore le valet dans un trou du banc. Il y fixa dans le haut un bâton chargé de filets et, tandis que Godem maintenait le bateau dans la bonne direction et le faisait avancer doucement, il tendit ses bondellières. À mesure que les filets s’écoulaient, il y attachait de place en place des lièges dont la ficelle en se déroulant soutiendrait le tend à la profondeur voulue. Le travail avançait rapidement. De temps en temps, Pierrot donnait un ordre à Godem :

— Pointe la bise !… Va droit joran !… Appuie le vent !

Godem roulait sa chique d’une joue à l’autre et tirait sur les rames.

Quand le dernier filet eut coulé, Pierrot resta un moment à contempler l’étendue hérissée de vagues et le ciel encore plein d’une clarté blonde. Il se tourna vers Godem :

— Demain, on viendra de bon matin. On aura vite fait de lever ça !

Il mit le moteur en marche et ils rentrèrent sans se douter que Changaille venait de noter l’endroit où ils avaient noyé leurs filets.

Le malin renard était sûr que Pierrot avait tendu ses filets en fraude. Ce crapaud-là méritait une leçon. Le gendarme ferait du renseignement ce qu’il voudrait, mais il serait un fier imbécile s’il n’allait pas jeter un coup d’œil du côté d’Autavaux.

 

*    *    *

 

Le lendemain, la bise était tombée. Des souffles qui ne savaient encore quelle direction prendre se bousculaient en attendant le jour. Une pluie dure grésillait sur le lac avec un bruit de friture. L’eau hoquetait derrière les enrochements.

Pierrot et Godem longèrent les flancs de l’obscurité où s’étouffait le cognement du moteur. L’averse estompait les masses plus sombres du rivage. Des lueurs apparaissaient dans les fentes de la pluie.

À part le bruit sourd des moteurs et ce froissement de la pluie, on n’entendait rien. Le silence était mou comme du limon. Les bruits n’y enfonçaient pas, n’y laissaient pas d’empreinte… Il se refermait vite sur les craquements du bateau, sur le raclement des semelles contre le faux-fond, sur l’éclat brusque des paroles.

Godem, assis sous le mât, somnolait, le collet de sa capote relevé jusqu’aux oreilles. Les jambes serrées, il retenait tant qu’il pouvait la chaleur que dégageait au creux de son ventre la goutte qu’il avait bue au saut du lit.

Pierrot, la barre du gouvernail sous le bras, songeait sans quitter de l’œil la surface lentement apparue du lac. Il songeait. Pour lui, depuis des jours, c’était penser à Claire, à Marguerite, à son père, à Changaille, puis, de nouveau, aux uns et aux autres, tantôt tremblant de colère, tantôt aplati par une veule résignation qui ne durait pas et lui redonnait du souffle pour s’emporter plus fort. Il se demanda aussi ce qu’il allait trouver dans ses filets. Il se les représentait sous l’eau, tendus en larges festons d’une ficelle à l’autre, les losanges des mailles bien ouverts, chargés de bondelles arquées et fouettantes, comme un lourd espalier. Il souhaitait qu’il y en eût à déborder de la chaloupe. Au port, le gendarme, la face jaunie par un soupçon qu’il n’oserait exprimer, dirait dans un sourire forcé : « Bon, bon, on a eu de la chance aujourd’hui ! »

Scrutant les creux et les bosses de l’eau, Pierrot après de longues recherches, retrouva le tolet, la bouée qui marquait l’emplacement de son tend qui avait dérivé pendant la nuit.

La petite aube était là avec sa lumière chuchotante. La pluie tombait toujours, tantôt là, tantôt plus loin, trouant le lac de ses gouttes drues. Par moment, on voyait au fond de l’horizon, les franges grises de l’averse se soulever dans le vent comme une draperie. Et, derrière elles, brouillés d’humidité, roulaient les moutonnements de l’arrière-pays.

Pierrot et Godem commencèrent de lever. Les premiers filets n’amenèrent pas grand’chose, quelques bondelles, une petite lotte visqueuse et molle, une truite longue comme deux fois la main. Pierrot, dépité, se taisait. Cette espèce de revanche qu’il avait attendue en retirant du lac un bon poids de poissons lui était refusée. Tant pis ! Mais ses poings devenaient lourds au bout de ses bras.

Ils étaient, Godem et lui, au plein de la besogne, lorsqu’un crépitement de moteur s’éleva dans les roseaux de la rive. Ils sursautèrent tous les deux. Pierrot arrêta de tirer son filet et écouta. Ses mâchoires saillirent et sa gorge se noua. Il avait reconnu le glisseur du gendarme.

— Fichu !… grinça Pierrot. Il savait qu’il était pris. Inutile de fuir. Le bateau du gendarme pouvait traverser le lac en quinze minutes. Il franchirait d’un bond les deux kilomètres qui les séparaient. C’était le flagrant délit et l’amende corsée.

Une fois de plus, la malchance le persécutait. Il ne voyait plus rien. Il n’entendait plus rien que les grondements de torrent de sa colère. Il étouffait entre les étroites planches qui le portaient. L’autre allait surgir. Il faudrait lui répondre, se laisser écorcher l’orgueil par ses sarcasmes et demeurer les bras ballants en face de lui. « Y en a un qui m’a vendu, ça se peut pas autrement… » pensa-t-il, soulevé par une nausée amère. Comment, sans cela, le gendarme aurait-il eu l’idée d’aller se poster toute la nuit dans les roseaux d’Autavaux ? Mais qui ? Pierrot songeait avec dégoût qu’il y avait maintenant un traître à Cabrolles. Il se tourna vers Godem :

— T’es sûr que tu n’as rien dit, toi ?

Le vieux se fâcha tout rouge :

— Dis donc, espèce de gamin, pour qui me prends-tu ?

Pierrot souffla comme un bœuf sous un coup de fouet. Il savait bien qu’il n’y avait rien à risquer avec Godem. La langue du bonhomme était comme un mort dans sa tombe. Le vin même ne la ressusciterait pas. Serait-ce L’Arrosoir ? Bon, celui-là avait assez à faire pour son compte. Changaille ? Il ne les avait sûrement pas reconnus et pourquoi se fût-il méfié ? Ah ! si ç’avait été lui, quelle joie il aurait eue à le retrouver en tête à tête… Est-ce qu’on l’aurait surpris aux crosses au moment où il avait préparé ses filets ?

— Tonnerre ! cria-t-il.

Godem posa sa patte sur le bras de Pierrot qui se dégagea d’un coup de coude.

— Tu feras pas le fou ! ordonna le vieux. Tu sais ce que ça peut coûter ? On est déjà assez bons comme ça…

— C’est mes affaires ! répliqua Pierrot.

Le bateau du gendarme grossissait à vue d’œil dans la buée qui voilait l’eau. Il fonçait d’un seul jet, d’une seule visée, roide comme un brochet lancé sur sa proie.

Tous deux, ils se remirent à lever. Godem avait repris son sourire, cette fente sombre de la bouche où éclatait la blancheur ironique de sa dernière dent.

Le garde-pêche, ayant arrêté son moteur, décrivait une grande courbe pour arriver près d’eux.

— La pêche est bonne ? demanda-t-il d’un air bonasse.

Godem qui guettait Pierrot du coin de l’œil se hâta de répondre :

— Non, Monsieur, pas tant… pas tant…

— Ça devrait pourtant, fit le gendarme. Puis, après un silence :… à cette profondeur ! Ça vient facilement, hein ?

Pierrot aspira tout l’air qu’il put et planta son regard dans les yeux de l’autre. Il semblait qu’il ne pourrait pas parler tant les muscles de son cou se tendaient sous la peau. Il éclata :

— Ça devrait ! Bien sûr s’il n’y avait pas des types comme vous par ici. Allez ! Faites pas le malin… On m’a vendu ! Je saurai bien trouver l’oiseau. Et puis vous !

— Oh ! Oh !… comme vous y allez ! Vous faites honneur au patelin, vous. Vous commencez de bonne heure… De la bonne graine !

Les yeux de Pierrot devinrent noirs comme une eau de fossés. Ses lèvres se gonflèrent. Les injures éclatèrent. Ses bras s’agitèrent comme des branches dans le vent d’orage.

Une fois, Godem essaya de le calmer. D’un coup d’épaule, Pierrot le fit tituber et continua de vociférer. Il voulait débonder toute sa fureur, la répandre autour de lui jusqu’à la dernière goutte, jeter avec chacune d’elles une parcelle du mal qui le rongeait. Ce n’était plus le gendarme qu’il avait devant lui, c’était la personnification de tout le malheur, de toute la méchanceté qui le traquaient. Il s’adressait enfin à quelqu’un de visible. Il ne lui manquait que de pouvoir cogner pour se soulager de cette noire douleur qui roulait dans ses veines.

Godem n’avait plus bougé. Il fallait attendre que la bourrasque eût passé, après quoi il n’y aurait d’ailleurs rien de bon à espérer. Il soupirait en regardant le garde-pêche avec un sourire inquiet.

Le gendarme ne bronchait pas. Les insultes semblaient glisser sur sa peau figée. Ses yeux brillaient dans l’ombre du chapeau. L’attitude du jeune pêcheur aggravait son cas et donnerait matière à un procès-verbal copieux. Et pourtant une lueur triste virait au fond de ses prunelles, comme un confus regret de ne savoir point s’attacher l’amitié des hommes et d’être toujours en butte à leur injustice. Il avait sorti sa montre et commençait d’écrire sur un calepin.

Son geste surprit Pierrot qui se tut. Godem, alors, se pencha vers le gendarme :

— C’est entendu, les filets sont pas tendus au fond… Vous voyez, on dit la vérité, quoi !

— Vous ne la diriez pas que ce serait la même chose… coupa le gendarme. Je n’aurais qu’à vérifier !

— Y a rien à vérifier ! hurla Pierrot en saisissant à deux mains le rebord de sa chaloupe comme s’il s’apprêtait à bondir dans celle du garde-pêche.

— Tais-toi, c’est moi qui parle à présent, lui dit Godem. On va s’expliquer.

Il s’adressa de nouveau au gendarme :

— Écoutez, il faut comprendre les choses… Ce garçon est honnête… On a braconné, on ne le nie pas. L’amende sera payée ric-à-rac, vous pensez bien. Mais il faut pas faire des misères à ce petit. C’est un coup de tête, quoi ! Faut comprendre… Vous savez comme ç’a été avec la Marguerite à Pipembois ! Et puis à présent, c’est la vieille Pierry qui veut plus que sa fille le voie… Allez chercher ! Ça lui rebouille les sangs. Vous savez bien que l’amour à cet âge, c’est comme une mauvaise fièvre. Tout flambe et puis les mots partent tout seuls. On dit des choses et puis on les regrette après. On sait ce que c’est, quoi ! Vous n’allez pourtant pas mettre tout ça sur votre rapport ?

— Parfaitement, répliqua le garde-pêche, je mettrai tout. Faudra que ça finisse, ce système de me clabauder. L’amour… l’amour… Si c’est ça qui le tracasse, moi, ça me regarde pas, j’entre pas dans ces détails. On a aussi été jeune, on n’a pas eu toutes les bonnes amies qu’on voulait, mais on n’a pas fait des vies comme ça. Y a rien à faire !

— Faut pas être méchant, intercéda encore Godem, mais Pierrot l’interrompit :

— T’as pas fini, dis. Il sait où nous trouver s’il veut discuter. Et il fit signe à Godem de reprendre les rames. Ils levèrent les derniers filets que le garde-pêche séquestra aussitôt.

Au retour, pendant que le gendarme prenait de l’avance, Godem, les mains pendantes entre ses genoux, observa Pierrot. « Pourvu que ça ne recommence pas au port, se dit-il. Le gosse n’est pas dans un de ses bons jours ! »

CHAPITRE VIII

En temps ordinaire, Oscar Caral n’aurait pas été fort affecté par la condamnation de Pierrot à une amende. Il aurait grondé, les joues gonflées et les moustaches soulevées, il aurait tapé sur la table et fait de grands gestes autour de sa tête, mais, au fond des yeux, une lumière aurait continué de rire. Cette fois-ci, il le prit mal. Il fit à Pierrot des reproches où il n’y avait plus cette chaleur d’amitié qui permet à un jeune homme de les accepter sans colère. À chaque instant, il parlait de cet argent qu’il avait dû débourser et il n’y avait que lui qui savait ce que ça coûte à gagner. Il trouvait des mots qui déchiraient comme des cailloux tranchants lancés en plein visage. Une ivresse de révolte et de souffrance tournait dans l’esprit de Pierrot. Des moments, il se prenait à détester son père et à le regarder en dessous comme avant de se battre. D’autres, il se sentait tout seul avec son chagrin trop gros pour le pauvre cœur d’enfant qu’il avait encore et, le soir, dans son lit, il faisait cette tête toute en muscles des hommes qui ne veulent pas pleurer. Entre eux deux, la mère passait avec des bras qui se tendaient à moitié et retombaient sans vie. Et les deux hommes soufflaient si fort qu’ils n’entendaient point ses soupirs. Une fois, après un repas où leur silence les avait blessés plus que des mots, ils avaient repoussé en même temps leur tabouret derrière eux et s’étaient dressés avec du sang dans le regard. La mère avait crié : « Mon Dieu !… » et n’avait pu les empêcher de se tuer l’âme qu’en mettant entre eux le frêle rempart de sa poitrine de maman et d’épouse.

Au village, depuis l’affaire de Pierrot, les pêcheurs se regardaient en hochant la tête. Pour eux, Pierrot avait bel et bien été trahi. Le gendarme, par ses propres moyens, aurait été bien incapable de rien éventer. On ne lui en donnait pas autant. Quelqu’un l’avait averti. C’était une mauvaise histoire qui commençait là. On ne serait tranquille que lorsqu’on connaîtrait le traître.

Déjà, une suspicion irritante pesait sur tous. Il y en avait un qui avait une tête de mouchard et on ne savait pas lequel parce qu’ils se ressemblaient tous avec leurs grandes faces noires et leurs yeux clairs qui ne clignaient pas. Et, là-derrière, il y en avait un qui cachait le mensonge. Il fallait trouver cette tête et la faire éclater d’un coup de poing comme une courge pleine de pourriture. À Cabrolles, aussi bien qu’ailleurs, on se voulait du mal entre familles pour des mariages ratés, des achats de terrain ou des injures gravées dans la chair pour toujours. Les hommes savaient tendre le poing et les femmes, derrière leur main collée sur la bouche, distillaient parfois un venin de paroles qui laissait des taches bleues dans les cœurs. Comme partout… Mais devant ceux qui n’étaient pas nourris de la même sève qu’eux, devant celui qui venait avec le blâme ou la moquerie dans les yeux, devant le garde-pêche, personnification de l’autorité tracassière, tous les Cabrollains se rappelaient qu’ils s’aimaient bien et que toucher à l’un, c’était toucher à tous.

Et, à présent, l’ennemi vivait parmi eux. Trahi une fois, on pouvait être encore trahi. Il faudrait désormais garder la méfiance sur soi comme un épais gilet qu’on ne peut ôter quand il fait trop chaud parce qu’on a des trous dessous.

On en avait aussi contre le gendarme de ce qu’il avait fait état d’une dénonciation qui enfreignait les règles du jeu. Il aurait pu ne pas entendre et être beau joueur.

Un jour, au port, alors qu’on venait de discuter de tout ça en débarquant les filets, Changaille avait dit :

— Je suis d’accord avec vous… Il faudrait voir parmi les étrangers ! Vous avez trop de confiance.

Les étrangers étaient Rimboud, le tenancier de la Truite, et Schrecken, celui du café de la Jetée, et Barcarolle, l’herboriste. Les pintiers étaient hors de cause. Nul ne se livrait jamais devant eux. Restait Barcarolle. Quelqu’un se récria :

— Non, ça peut pas être Barcarolle. D’abord, il a peur du gendarme. Il se tient tranquille à cause de ses tisanes qui lui ont déjà joué un tour, de l’autre côté… Non, non, c’est pas lui !

Changaille avait haussé les épaules :

— Bon, bon… alors qui voulez-vous que ce soit ?

Là-dessus, on s’était séparé en faisant semblant de penser à autre chose. Mais les jours suivants, Barcarolle s’étonna des regards qu’on lui jetait. Les femmes qui aimaient bien l’entendre parler de ses plantes, qui s’arrêtaient sur le seuil des portes pour lui demander des recettes et des conseils médicaux, se détournaient à peine sur son passage. Elles le regardaient avec des visages gris comme ces coins de boue où l’herbe ne pousse pas. Les enfants ne lui lançaient plus au détour des ruelles cette monnaie de cris et d’appels qui l’enrichissait d’un bonheur toujours neuf.

Alors, il s’enfonça toujours plus dans les vernes, tantôt du côté de Chevroux, tantôt du côté de Portalban. Il fouillait, il cueillait, se relevant parfois comme s’il avait entendu une voix. Mais ce n’était pas vrai, c’étaient ses pensées qui sonnaient comme dans une cave. Au crépuscule, il rentrait, les mains tachées du sang vert des plantes. Parfois, il se cachait dans les buissons pour voir défiler les pêcheurs au retour de la pêche, le long de l’allée.

Un peu de joie lui restait pourtant. C’était de rencontrer Marguerite quand il herborisait dans les environs de la maison de Pipembois. Elle avait bien changé. Elle paraissait vidée de sa santé, la peau des joues jaunies comme si tout son beau sang foncé s’était retiré au fond de sa chair, avec des yeux troubles qui réclamaient en dedans. Toute la flamme vive de sa vie était retombée et couvait douloureusement dans l’épaisseur de son chagrin.

Il la vit, un jour, dans une des bessimes, ces petites criques qui festonnent la rive au milieu des roseaux. Elle était droite, la tête écroulée sur sa poitrine.

« Elle pleure… » se dit Barcarolle et il se mit à tousser pour qu’elle eût le temps de se remettre avant qu’il l’abordât. Elle leva vers lui un visage sans larmes et le salua d’une voix indifférente. Remué, il demanda :

— Qu’as-tu ? Une histoire de bon ami, pas vrai ?

Elle ferma les yeux et dans la pâleur qui couvrit ses traits des taches de rousseur apparurent. Doucement, il lui dit :

— C’est le foie… Tu es toute jaune ! Je vais te donner une bonne tisane. Ça te remettra tout de suite sur pied, tu verras…

Elle eut un pauvre sourire :

— Moi ? J’ai rien…

— Ta, ta, ta, ma petite ! C’est toujours ton Pierrot que te tracasse. On me la fait pas. Alors quoi, mes poésies n’ont servi à rien… Pourquoi vous êtes-vous brouillés ?… Tu en veux à Claire ? Elle n’y est pour rien, la pauvre petite. En tout cas, des poésies, il ne m’en a pas encore demandé pour elle.

— Oh ! ça m’est bien égal ! Des poésies… En tout cas, moi, j’en ai plus besoin…

Barcarolle rougit de dépit. Il n’aimait pas qu’on doutât de la valeur de ses poésies et rien ne le chagrinait plus que de voir un cœur de jeune se fermer aux appels du monde. Il protesta avec véhémence :

— La Poésie !… on en a toujours besoin et surtout quand on a le cœur gros.

Elle le regarda comme s’il portait le soleil sur sa figure, comme si elle allait tendre ses mains vers lui, mais elle ne dit rien.

— Adieu ! fit-il, je te reverrai. Et il s’en alla, le dos rond, avec, au pantalon, un grand pli de l’étoffe qui passait d’une fesse à l’autre à chaque pas. Il s’en allait entraînant dans son sillage toute la chaleur du jour, toute la clarté blonde et bleue qui palpitait sur les roseaux. Il emportait tout. Elle eut froid. Aujourd’hui, elle ne saurait rien de Pierrot. Les autres fois, elle parvenait toujours à faire parler Barcarolle. Puis, quand le vieux avait tout dit ce qu’il savait, elle le rabrouait tout à coup en disant :

— Ce que je me moque de tout ça… Parle-moi plutôt de Changaille !

Barcarolle la contemplait longuement et mordait ses lèvres. Elle regrettait aussitôt sa malice méchante. Mais elle ne pouvait résister à ce besoin qui la prenait parfois de tourmenter quelqu’un, pareille à ces chattes qui griffent la main qui les a caressées. Longtemps, elle resta immobile. Elle écoutait dans soi ce bruit d’eau que faisaient ses pensées, un bruit d’eau qui pousse en tournoyant contre la planche de l’écluse. Et, toujours, comme une écorce dans ses remous, apparaissait au-dessus le nom de Pierrot.

 

*    *    *

 

Et le village, avec ses jours pleins de travail et de vie, avec ses cris et ses claquements de fouets, ses chars de tabac et de betteraves, avec ses corbeilles de pommes et de poires, avec ses confitures et ses danses de guêpes, était entré tout doucement dans l’automne.

Pour commencer, on ne s’en était guère aperçu qu’aux tombées plus rapides de la nuit. Des brumes avaient transpiré au travers des herbages dans les coulisses des combes. Mais il semblait que l’été tînt bon dans les prés et dans les vergers. Nulle part, les verdures ne roussissaient encore. Le ciel coulait, grave et pur, par-dessus l’horizon et les journées gardaient encore entre leurs crépuscules une bonne chaleur partout répandue.

Ce fut ainsi jusqu’aux premières averses du milieu d’octobre. Après elles, on s’aperçut que le soleil montait moins haut à midi et que, le soir, des griffes de froid se plantaient dans la peau des joues. Les fumées des toits bleuirent dans les couchants roux comme des pelages de renard.

Quelques journées vinrent encore éclabousser la campagne d’une lumière de miel. La nature, avertie de son prochain déclin par ce frisson qui l’avait parcourue, voulait se faire belle avant de tirer sur elle son drap tissé de feuilles mortes et d’herbes fanées. Elle usa ses dernières forces dans un flamboiement de pourpres et d’ors, portant la torche dans les vergers, les bois et les vernes et s’effondra dans le brasier qu’elle avait allumé. Une tiédeur de feu mourant trembla un peu de temps au-dessus de la terre. Le souvenir des brouillards suffocants et des boues gluantes se réveilla chez tous. Un matin, il fit vraiment cru. La belle saison était finie.

Alors, les feuilles tombèrent dans le vent. Les roseaux inclinèrent leurs panaches alourdis d’humidité. Une froide odeur de pourriture flotta sur les vernes. Les grenouilles s’enfoncèrent dans la vase des marais pour y mettre leur petite étincelle de vie à l’abri.

Alors, les champs éventrés s’offrirent aux ripailles des corbeaux. Les troupeaux rasèrent l’herbe frileuse et les pommiers sans feuilles tendirent aux petits bergers les fruits qu’ils avaient réussi à cacher pour eux.

Alors, on suspendit les feuilles de tabac aux solives des greniers. Dans les cours, les hommes se mirent à scier et à fendre les bûches en s’essuyant de temps en temps avec la manche les gouttelettes qui pendaient à leur moustache. Les portes des écuries se fermèrent sur la chaleur mouillée des bêtes et derrière la buée des vitres on vit les femmes assises avec leurs faces de noyées.

Et Oscar Caral dut se mettre à écrire les comptes de la commune. La commission de vérification allait les lui demander. La Municipalité les examinerait pour établir son budget. Le boursier savait qu’il n’avait plus beaucoup de pas à faire pour se trouver au bord du gouffre dont la puanteur l’atteignait déjà.

Il avait d’abord songé à vendre du terrain, mais son orgueil l’en avait empêché. C’eût été un aveu de culpabilité. Quant à emprunter, il avait dû y renoncer aussi. Les banques connaissaient sa situation. Au village, personne ne le cautionnerait. Chercher le secours d’une main, c’était, pour lui, s’accuser. Il s’était emmuré dans sa chair. Le seul qui savait, Changaille, ne lui demandait jamais rien. Un autre que lui vivait avec les gens. Lui, il n’était plus que cette honte et cette révolte qu’il étouffait le jour et qui remplissait ses nuits.

Mais il ne parvenait pas à dissimuler tout son mal. Ses proches s’inquiétaient de sa santé. On lui conseillait le médecin, des spécialistes. L’un avait dit : « Des fois, le cancer commence comme ça… » Sa femme ne le quittait pas des yeux, le cœur serré par une appréhension confuse. Elle savait bien que ce n’était pas cette malheureuse affaire de braconnage qui le rendait malade. Ni la caution, puisqu’elle était payée. Elle l’observait. Il ne toussait pas. Il mangeait de tout. Ses membres pliaient bien. Il ne se plaignait jamais. Le coffre était solide. Mais ce qui la torturait d’inquiétude, c’étaient ces râles de moribond qui gargouillaient parfois dans sa gorge, pendant son sommeil haché de réveils effarés, et ses accès de grosse gaîté où ses yeux restaient durs et fuyants. Et toujours cette hostilité muette entre le père et le fils.

Oscar Caral n’en pouvait plus. Ce soir-là, lorsqu’il se dit, pour la centième fois, qu’une résolution prise courageusement vaudrait mieux que l’attente rongeuse, il s’aperçut qu’elle l’était depuis longtemps. Mais ce qui lui restait à faire était pire que la mort.

L’échéance était là. Il fallait payer. Il payerait. Pourtant, le plus dur n’était pas d’acquitter sa dette. Sa vraie, sa profonde souffrance serait de s’enfoncer dans le néant en emportant ce soupçon contre son fils qu’il n’avait jamais autant aimé que depuis qu’il croyait le haïr, ce soupçon dont Changaille avait déposé le germe en lui et qui avait poussé ses rameaux obscurs dans son être tout entier, qui, malgré son patient espionnage, n’avait été confirmé par aucun indice. Pierrot ne dépensait rien et l’on ne pouvait faire état de ses pauvres libéralités à l’égard de Barcarolle, au café de la Jetée où il le rencontrait parfois, le soir. Il ne s’absentait jamais de Cabrolles. Il n’avait jamais autant travaillé. Non, Pierrot était innocent et, pourtant, le soupçon revenait toujours comme un chien qui s’élance de nouveau dès qu’on lui tourne les talons.

Oscar Caral passa sa lourde main sur le bois lisse de son secrétaire. Que de bonnes heures il avait vécues là sous la lampe, à aligner des chiffres honnêtes et bien dessinés !

« Tout est en ordre » pensa-t-il et il eut un sourire amer. La lettre où il s’expliquait était bien en vue sur le buvard. Oui, demain, tout serait en ordre pour lui. Il ne pouvait plus rien pour les autres. À la garde !…

Il ferma son secrétaire et laissa la clé. Puis il se dirigea vers la fenêtre. La nuit était venue. Il ne voyait que l’ampoule électrique près de la fontaine, suspendue au haut de son poteau comme une grosse châtaigne hérissée de piquants de lumière. Cette lumière, rien qu’elle, et tout autour le noir.

« Si j’allais voir Barcarolle… se dit-il tout à coup. Y a encore ça à faire ! »

Il regarda sa montre. L’heure n’était pas trop tardive. Sans hâte, il quitta la maison pendant que sa femme arrêtait de tricoter pour écouter le bruit de ses pas.

Sous la fenêtre de Barcarolle, il appela à voix basse :

— Barcarolle, hé ! c’est moi… Oscar ! J’aimerais te dire un mot…

Barcarolle se pencha dans l’obscurité. Une joie soudaine le secouait. On avait besoin de lui. On se souvenait de lui. On l’appelait. Il bégaya :

— Hein ? Oscar ? ?… Monte… Je viens… Est-ce qu’il y a un malade chez toi ? C’est Pierrot… ou quoi ? Attends !

Oscar Caral, ébloui, s’arrêta sur le seuil. La clarté de la lampe à pétrole se collait contre ses joues. Sur les étagères, les fioles d’élixir le transperçaient du regard vert de leur reflet. Et, surtout, les yeux immenses de Barcarolle le fouillaient jusqu’au fond de cette ombre où il essayait de refouler soudain son noir soupçon.

— Je savais bien qu’on me redemanderait… bafouillait Barcarolle. Vous ne pouvez pas plus vous passer de moi que moi de vous. Vois-tu, Oscar, ce Changaille par là…

Le boursier retrouva son assurance.

— T’occupe pas de Changaille, coupa-t-il. J’aimerais te parler de Pierrot. J’ai confiance en toi, tu as toujours été un bon bougre. Mais c’est entre nous !

Barcarolle, vaguement inquiet, ouvrit la bouche et attendit. Le boursier hésitait de nouveau. Le vieux allait s’indigner. Oscar Caral regretta d’être venu. Puis il se lança brusquement.

— Eh bien ! voilà…

Et il raconta le vol mystérieux. Il en vint à Pierrot.

— À présent, je me demande si, des fois, ce serait pas Pierrot qui aurait fait le coup. Il est comme fou, ces temps. Il en veut à tout le monde, même à Changaille qui ne lui a pourtant rien fait…

— Pour celui-là, il a raison ! gronda Barcarolle.

Agacé, le boursier tapa du pied :

— C’est pas la question… Je suis venu te demander si tu n’as rien remarqué. Tu pourrais pas essayer de savoir, toi qui est bien avec lui ?

Barcarolle s’était redressé, les mains tremblantes.

— Écoute, Oscar, je t’aime bien. Quand tout le monde t’accuserait, moi je croirais jamais que tu es coupable. Tu es un honnête homme. Mais je suis encore plus sûr de ton Pierrot. S’il est capot, ces temps, c’est pas la conscience qui le tourmente. C’est son chagrin à cause de Claire… Si tu veux le faire sauter pour de bon, t’as qu’à lui dire que tu le soupçonnes. En tout cas, moi, je ne lui parlerai pas de ça. Lui aussi, il en a jusque-là.

Il porta sa main à plat à la hauteur du cou.

« Il l’aime comme s’il était son père… » se dit le boursier. Il se détourna pour s’arracher aux yeux de Barcarolle et à ses lumières qui lui brûlaient la face.

— Tu es une rude fichue bête, fit-il en s’en allant. Ma foi, Changaille a bien raison, on ne peut plus se fier à personne. Pas un mot de ça, hein ! S’agirait pas que je sois vendu comme les autres.

Il passa la porte, dégringola l’escalier et fit sonner le corridor. Barcarolle écoutait le bruit de ses pas sur le chemin. Il frissonna quand le silence froid vint se frotter contre ses jambes comme un chat. Il eut une défaillance. La flamme de sa lampe lui parut bleuir, puis verdir. Une gélatine d’ombres trembla autour de lui. Il saisit un flacon sur l’étagère et but. Cette fois, il buvait parce qu’il était malade. Là, sous les côtes, le cœur lançait jusqu’au fin bout de ses veines une douleur qui l’illuminait comme un éclair.

Il se laissa tomber sur sa chaise. La flamme haleta dans le tube de verre. Barcarolle la regarda s’apaiser et se tasser au fond de la lampe. Alors, il attira sa vieille Bible à lui et se mit à lire en bougeant les lèvres.

 

*    *    *

 

Le lendemain, Oscar Caral se leva tôt. Il se rasa devant la glace trop penchée qui l’obligeait à se baisser pour se voir dedans. À la cuisine, sa femme lui servit son bol de café. Puis elle s’assit pour le regarder.

— Peux-tu pas aller à Payerne un autre jour, dit-elle au bout d’un moment. C’est pas pressant pourtant… Tu n’as pas l’air bien…

Il leva sur elle un regard qui lui fit une tache dans le cœur. Elle devait se le rappeler longtemps… Un regard de noyé qui cherche une main tendue. Elle serra les dents pour retenir la pitié qui montait en elle. Mais tant de fois, les semaines passées, ses avances avaient été repoussées rudement !

— Non, répondit-il. Faut que j’aille… Tu diras à Pierrot qu’il m’accompagne jusqu’aux Esserts. Je veux lui montrer du travail.

Il se mit debout. Un flot de tendresse l’inonda pour cette femme qui avait été le sourire de sa vie. Il se souvenait… Ce soir, en revenant du port avec elle… La naissance de Pierrot… Il aurait voulu se jeter dans ses bras, sentir le chaud de sa poitrine, lui dire tout, tout… et pleurer. Mais il se raidit. Il doutait trop de tout le monde. Le croirait-elle ?

Il s’approcha d’elle et essaya de sourire :

— Tu te feras pas de souci !

— Pourquoi ?

— Si je rentre un peu tard…

Elle sourit à son tour d’un air entendu et il l’embrassa vite sur les cheveux. Puis, il alla prendre sa canne.

Dehors, Pierrot le rejoignit. Sans échanger une parole, ils montèrent la côte. L’air était tout mouillé encore de la pluie de la nuit. Au ras de l’horizon, des nuages étiraient lentement leurs écheveaux de laine sale. Il se remit à pleuvoir. Des gouttes clignèrent de l’œil dans les flaques. Quand ils furent en pleins champs, Oscar Caral s’arrêta.

— Tu sais où je vais ?

Le visage de Pierrot resta inerte.

— Eh bien ! reprit le boursier, je m’en vais… et vous ne me reverrez plus ici.

Cette fois, Pierrot avait entendu. Il n’était pas surpris. Il savait bien que quelque chose devait arriver. Pourtant le souffle lui manqua. Avec une voix qu’il ne parvenait pas à tirer dehors, il demanda :

— Mais… pourquoi ?

— Parce qu’on va m’arrêter bientôt.

— T’arrêter ? Tu es fou ! Qu’as-tu fait ?

— Rien… Mais, depuis la fin d’août, il me manque six mille francs dans la caisse de la commune.

— Mais ce n’est pas toi qui les as pris !

— Non, mais je suis responsable. On m’accusera, surtout que j’ai pu payer une caution de trois mille francs, tu sais bien. C’est Changaille qui me les avait prêtés… Je les lui dois aussi… Si tu veux me trahir, tu n’as qu’à le raconter…

Sa voix s’étrangla et il se détourna pour ne plus voir la pente des vergers, ni la route qui portait au bout de sa tige claire la grosse corolle des toits rouges de Cabrolles. Ses narines s’arrondirent sur l’odeur amère des terres labourées et des herbes que la pluie grattait à petits coups dans les champs. Son visage était devenu tout blanc, comme de s’être penché sur les fleurs d’un cercueil. Et il attendit que Pierrot parlât.

Mais Pierrot ne disait rien. Il aurait voulu s’arc-bouter, saisir la main de son père et le tirer de cette boue visqueuse où il le voyait s’enfoncer sans un geste, sans un cri, avec seulement dans les yeux une flamme qui s’élançait et retombait, et qui bleuissait comme au moment de s’éteindre. Pierrot ne pouvait bouger. Une main s’était collée sur sa bouche et deux bras terribles l’avaient empoigné par derrière et le clouaient sur place. Il ne lui restait que sa tête toute bourdonnante du bruit de la pluie. Maintenant, le corps de son père s’était effacé. Son visage seul flottait encore au-dessus de l’ombre, tout plat, tout vidé de son sang, avec, déjà, ses trous de mort. Pierrot le regardait, le regardait… Il avait la gorge pleine de ces hurlements de cauchemar qu’on ne peut pas pousser. Une pitié lancinante lui ravageait les entrailles.

— Écoute, dit le père en se tirant d’un coup de sa vase d’obscurité, je m’en vais… Mais je veux savoir…

Il tenta de retenir encore les mots, mais ils étaient lancés :

— … c’est pas toi qui as touché cet argent ?

Et il comprit qu’il venait de couper l’amarre et qu’il n’avait plus qu’à partir.

Pierrot oscilla comme un grand arbre qui ne tient plus à rien. Il sentit que ses bras, étaient de nouveau libres et pleins d’une force d’orage. Entre ses tempes, la colère battait comme une pendule. Il eut peur de se jeter contre l’homme qui venait de l’insulter. Tout ce qui lui restait de sang-froid, il l’employait à se rappeler que c’était son père. Et c’est lui, cette fois, qui dut se retenir de cogner, d’enfoncer ses poings de Pan-Pan dans une chair ennemie. Les sourcils bas, il chercha son regard et il vit les larmes chétives qui ruisselaient sur ses joues… Alors, il sentit que ses yeux étaient chauds aussi et que sa pitié lui pesait de nouveau au creux du ventre. Et il se courba en disant :

— Tu as cru que c’était moi !… Tu as cru que c’était moi !… Je n’ai jamais touché un sou dans ton bureau…

Et il s’arrêta vite parce qu’il ne lui venait plus que des sanglots.

Ils demeurèrent longtemps l’un en face de l’autre. À la fin, le père murmura :

— Eh bien !… je m’en vais… On ne me reverra pas ici tant que le voleur ne sera pas pris…

Il partait. Depuis des générations, aucun Caral n’avait jamais passé en justice. Il ne voulait pas être arrêté, ni même seulement vivre au milieu de gens qui lui parleraient en pensant à autre chose. C’était un homme intelligent et qui connaissait la vie. Mais tous les hommes, quand le malheur les affole, redeviennent comme des enfants et cherchent d’abord à fuir.

Il dit encore :

— Tu embrasseras la maman… Elle finira bien par comprendre qu’il valait mieux. Adieu !

Craintivement, il tendit la main à Pierrot et, comme le jeune homme semblait hésiter à la prendre, il la laissa retomber. Pierrot lui rendait injure pour injure. Il fit quelques pas et se retourna :

— Moi, non plus, je n’ai pas volé cet argent…

À grandes enjambées, il attaqua la route. La pluie tombait moins fort maintenant, mais plus fine, ménageant son effort pour durer plus longtemps. Elle rayait le jour d’une grisaille qui tremblait. Le flanc des forêts luisait comme une coque de bateau. Là-bas, sur la route qui s’amincissait à mesure qu’il avançait, le père se rapetissait et n’était plus qu’une tache sombre que la forêt guettait. Pierrot le regardait s’éloigner et se disait : « Je vais lui courir après… Je vais le retenir… » et il ne pouvait bouger. Il sentait qu’une grande force menait tout, poussait son père dans le dos et, lui, le retenait ici et pétrissait leur destin à tous dans ses mains invisibles. Il fallait attendre, malgré sa faim, que l’amer levain qui le gonflait eût levé. L’homme, là-bas, avançait. Tout doucement, la forêt se refermait sur lui sans qu’il s’en aperçut. Pierrot leva le bras comme pour l’avertir. Tout le chaud de sa poitrine lui sauta au visage. Il voulut appeler, mais il dut ravaler sa salive plusieurs fois. Sa voix ne pouvait plus passer. Enfin, brûlante comme une ortie, elle remonta.

— Papa !…

C’était trop tard. La forêt venait de l’avaler.

Alors, Pierrot poussa un gémissement. Dans sa tête, un essaim furieux de pensées se mit à tournoyer. Il eut peur. Il songea à sa mère et commença de courir. Il n’osait pas se retourner. Il entendait toujours l’essaim avec ses mille aiguillons bourdonner tout autour de lui. Au haut de la côte, quand il vit les toits du village, il s’arrêta. À quoi bon courir ? On n’échappait pas au malheur et le sien l’attendait, là-dessous, dans cette maison où sa mère, en ce moment, cuisait la pâtée des porcs et se souvenait du baiser de son mari. Un mot éclata dans son esprit : « Lyon !… Lyon !… » Le père se réfugierait là, chez sa sœur, une sœur que tous à Cabrolles croyaient morte parce qu’on n’en parlait jamais chez le boursier. Désormais, sa mère et lui, devraient se partager le secret de ce séjour. Il faudrait continuer à vivre dans ce brouillard de suspicion qui allait les envelopper. Il serait seul à défendre l’honneur du nom, quand il avait son bonheur à conquérir. Il y avait trop d’injustice partout !

Le ciel s’enfonçait sous une boue de nuages. Toute cette eau grise et froide qu’ils charriaient tomberait pendant des heures encore, des jours peut-être. Pierrot eut une nausée. Il n’était pas fait pour ce temps veule et sournois. Il souhaitait l’orage, le ciel hurlant et fracassé d’éclairs, où l’on peut se redresser et tendre le poing. Il souhaitait le corps à corps où l’on sent se durcir dans sa main les muscles carrés de l’autre, où son odeur rouge vous allume une rage bien vivante dans tout le corps et où la haine vous lie à lui mieux qu’à un frère.

Et il n’étreindrait que le vide…

Comme une meule sous un coup de foudre, sa colère s’enflamma brusquement. Il cracha un juron qui se perdit tout de suite dans l’air pourri de pluie. Mais il n’en éprouva aucun réconfort.

Et, alors, il se mit à penser au voleur qu’il lui faudrait découvrir.

CHAPITRE IX

Vers la Noël, Marguerite enfanta un garçon. Les jours avant, une fine neige qui chatouillait les joues était tombée comme pour préluder à cette nativité sans joie. De ses flocons papillotants, elle avait saupoudré la bosse des collines, le fond des dépressions où les ruisseaux la happaient dans leur course, et les touffes sèches des marécages d’où l’eau s’était retirée. Mais, sur les rameaux des forêts où persistaient les dernières tiédeurs de la saison, elle fondait encore.

Au milieu de sa blancheur vaporeuse, on vit mieux tout à coup, dans les vergers, le dénuement des arbres, les noires contorsions des pommiers, l’épais entrelacs des noyers et, le long des grèves, les roides balais des taillis au pied des peupliers décharnés.

Sur cette page neuve que l’hiver étalait devant eux, les petits fauves et les oiseaux s’étaient aussitôt mis à écrire, à coups d’ongles et de griffes, le récit de leurs courses affamées. Leurs abois et leurs pépiements retentirent de plus près aux alentours des villages où les lumières eurent un éclat plus doux derrière les vitres embuées. Le ciel gris s’abaissa jusqu’à toucher les toits. Et le vent s’empara du village. Tout le jour, toute la nuit, on l’entendait ronfler, hululer, pleurer. Parfois, il roulait sur les toits ses rafales de grandes orgues, parfois, il miaulait aux portes comme un vieux matou. Des volets claquèrent contre les murs.

Lorsque tout fut blanc, il sembla qu’une aube nouvelle s’était répandue sur les terres. À ce rayonnement qui montait du sol, des encoignures qui, de toute la bonne saison, n’avaient connu que l’ombre, s’éclairèrent d’un jour verdâtre et révélèrent leurs toiles d’araignées. Le temps était venu des retours sur soi, des méditations solitaires, du repos des bras qui donnerait aux consciences le loisir de s’examiner.

À Marguerite, cette neige fraîche avait fait l’effet d’un baume. Baignée dans cette blancheur, elle s’abandonnait à la douceur qui l’envahissait en dépit de l’amertume de ses pensées. Étendue dans son lit, bercée par le silence ouaté qui assiégeait la maison, elle oubliait la vie que lui rappelaient seuls les craquements du feu à la cuisine et le tap-tap des pantoufles que la grand’mère Torret, sa garde bénévole, traînait sur le dallage.

À ses côtés, dans un moïse qui avait accueilli depuis des générations tous les Pipembois, reposait l’enfant dont elle percevait le souffle mouillé de petite bête bien vivante. Les premiers jours, elle s’était refusée à aimer ce petit, vers qui tout son instinct l’emportait dans un élan qu’elle ne pourrait bientôt plus maîtriser. Maintenant un irrésistible transport de tendresse la soulevait au moment d’allaiter le nourrisson. Elle le contemplait longuement à la dérobée, tressaillant jusqu’au fond de sa chair lorsqu’elle rencontrait le regard inconscient dont la flamme bleue implorait l’amour avec tant de force qu’elle sentait les larmes sourdre à ses yeux.

C’était un beau petit mâle que ce petit Pipembois, bien membru, large de poitrine et le râble épais. Seuls les cheveux, si courts et si blonds qu’il en paraissait chauve, attestaient un mélange de sang nouveau. Les femmes du village, accourues pour les relevailles, l’avaient enviée avec cette faim de maternité qui sommeillait toujours en elles. Mais, de la jeune mère, elles n’avaient rien pu tirer. Son sourire douloureux les avait retenues d’insister.

Les yeux clos, la jeune mère repassait dans sa tête tous les pauvres événements de sa vie sentimentale qui aboutissaient à ce petit être rivé pour toujours à elle. Par moment, une révolte la secouait. Non, ce n’était pas juste. Pierrot, qui allait l’accabler de son mépris, était le vrai responsable de son malheur. Rien ne serait arrivé si, avec sa malfaisante insolence d’homme trop sûr de lui, il ne l’avait pas insultée.

Pourtant, la situation n’était pas désespérée. Son père, en somme, avait été bon. Quand il avait vu, un jour, l’état de sa fille, il l’avait considérée avec un regard qu’elle ne lui connaissait pas. Dans sa voix où la menace grondait, elle avait senti passer une inquiétude :

— De qui est-il ?

Elle avait baissé la tête, prête à subir la colère du vieux braconnier. Il avait fait un pas, les poings serrés :

— C’est un d’ailleurs ?

Alors, les yeux étincelants, elle lui avait fait face. Il n’en demanda pas plus. Il avait compris. L’enfant était un Cabrollain. Sa fille n’avait pas complètement démérité. Il avait respiré. Chasser sa fille l’eût brisé. Au bout d’un moment, tirant sa pipe de son gilet, il avait dit :

— Tu resteras ici !

Puis il était sorti. Il n’avait jamais plus parlé de rien à Marguerite. Bien qu’il fût plus taciturne encore qu’avant, son visage avait repris sa placidité, éclairé parfois d’un contentement qui lui venait à la pensée de ce petit.

Le verdict de l’opinion lui importait peu. Lui, il savait à quoi s’en tenir. Ce malheur-là arrivait dans les meilleures familles. Il se rendait bien compte que son veuvage prématuré et ses méthodes d’éducation simplistes absolvaient Marguerite dans une large mesure. Il s’accusait aussi. Il était plus habile à dépister les renards et les tassons des falaises que la pensée retorse d’une fille qui entend l’appel de l’amour au fond de son cœur.

Mais quoi, c’était la vie, la formidable vie qui se rit de tous les obstacles mis sur sa route par les hommes. Il était trop de la forêt, trop près des sèves bouillonnant sous les écorces rudes, trop près du sang violent des animaux du bois pour ne pas s’incliner sans révolte devant la puissance de la vie instinctive qu’il admirait dans le fond trouble de son âme. Lui-même se perdait sans cesse dans ces forces mystérieuses qui régissaient la vie du lac et de la terre. Son cœur ne battait qu’au rythme des pulsations du grand cœur de l’univers que marquaient, à travers les saisons, la montée et le recul des sèves.

Il pouvait bien pardonner à sa fille. Le mal était fait, tant pis. Il en résulterait quelque bien. Et puis, il saurait bien retrouver le coupable pour le mettre en demeure d’agir selon l’honneur.

Les voisines blâmaient Marguerite de garder si obstinément son secret. Le malheur aurait dû la rendre plus humble. Qu’y gagnait-elle de se replier ainsi sur soi et de repousser, par son manque de confiance, les sympathies de celles qui avaient de l’expérience et du bon vouloir ? Les commères hochaient la tête en parlant d’elle.

— C’est bien son dam ! disaient-elles. Elle n’avait qu’à garder Pierrot. Il ne l’aurait pas laissée, lui.

C’était aussi ce que Marguerite se disait quand leur caquet avait pris fin et qu’elle demeurait seule avec le petit. Le souvenir de Pierrot ne cessait de la hanter dans la nuit où son âme l’appelait d’une clameur désespérée. Mais l’aube ne lui ramenait qu’une longue journée de solitude à parcourir.

Dès qu’elle avait pu se relever, elle avait congédié sa bonne voisine et s’était remise aux besognes de la maison. Glinglin lui aidait de son mieux avec une gentillesse qui la confondait. Que pensait-il de tout cela, ce garçon de quatorze ans qui s’oubliait parfois de longs moments à contempler l’enfant quand il se croyait seul ?

La tête haute, mais le cœur tremblant, Marguerite retourna au village.

La première fois qu’elle rencontra Pierrot, elle lut dans ses yeux un étonnement si douloureux qu’elle faillit s’écrouler sur le chemin. Mais elle se domina et répondit avec indifférence à son salut. Elle prit l’habitude, dès lors, de sourire quand elle le croisait, mais c’était un sourire qui s’achevait en sanglot sitôt qu’elle l’avait dépassé.

Cette pitié qu’elle devinait chez son ancien amoureux l’écrasait comme une meule. Ce n’était pas de la pitié qu’elle demandait. Elle ne demandait rien. Elle eût préféré le mépris, l’insulte même. Mais Pierrot se montrait grave et distant.

« Il a bien d’autres soucis que de se demander pourquoi tout cela m’est arrivé, se disait-elle. La fuite de son père et la maladie de Claire le tracassent plus qu’assez. C’est bien fait ! Pourquoi m’a-t-il laissée ? »

Janvier ensevelit tout le pays sous ses amoncellements de neige.

Pipembois avait chassé tant qu’il avait pu, le permis en règle, sans préjudice des coups tirés au mépris de la loi. Le gendarme enrageait de n’avoir pu lui mettre encore la main au collet.

Le reste du temps, Pipembois le passait à la pinte à écouter Changaille. La saison était propice aux longues séances. Les travaux expédiés, les pêcheurs le rejoignaient chaque soir. On n’était pas trop content de la pêche à Cabrolles. Les filets sortaient vides de l’eau, ou presque. Il faisait bon alors entendre les facéties de Changaille pour se ragaillardir, ou se dérider aux contorsions de Mâ-Tsiou, assis près du poêle.

La fuite d’Oscar Caral était toujours le sujet de toutes les conversations. La Municipalité, renseignée par la lettre du boursier, avait d’abord décidé de surseoir à toute action contre lui, d’autant plus qu’il lui avait déjà adressé plusieurs mandats d’une vingtaine de francs. Le malheureux réparait, mais, à ce train-là, il faudrait du temps pour éteindre la dette. La Commune ne pouvait attendre. D’ailleurs, chacun était parfaitement sûr qu’Oscar Caral avait été la victime d’un vol. C’était donc lui rendre service que de faire appel à la police qui dépisterait peut-être le coupable. Au vrai, d’autres bruits avaient couru. Un soir, Changaille avait dit :

— On sait bien que c’est pas lui, parbleu. Mais il aurait mieux fait de rester ici. À moins qu’il ne se soit dévoué pour quelqu’un… Oscar est trop bon. Quand on est trop bon, on devient bonbon et alors on vous mange. Enfin, quoi, il faudra bien que tout ça s’éclaircisse.

Depuis ce jour, on s’était demandé si Pierrot n’était pas en cause. Lui, avec sa sensibilité que le chagrin affinait, perçut bien un changement d’attitude à son égard, d’autant plus frappant qu’on leur avait témoigné, à sa mère et à lui, une sympathie assez chaude jusque-là.

Il sortit moins dans le village. On ne le voyait plus guère qu’à la laiterie où, sa boille vidée, il parlait un instant à Linette. On pensait bien qu’il s’informait de Claire. Pauvre diable ! son amour pour elle le tenait toujours. On le plaignait et, quand on y réfléchissait, on ne pouvait pas croire qu’il avait volé l’argent. Qu’en aurait-il fait ? Mais il fallait bien que quelqu’un eût pris cet argent. En attendant de le connaître, on ne savait pas à qui penser d’autre qu’à Pierrot, à moins que toute cette histoire de vol n’eût été machinée par son père, dans un coup de tête, pour s’en aller faire la vie à l’étranger.

Pierrot ne disait rien de ces choses à sa mère. Le soir, ils se taisaient devant le fauteuil vide du père. Pierrot faisait semblant de lire et la mère tricotait. Et chacun pensait à son tourment. Le jour, au moins, ils pouvaient se reposer en se tuant de travail.

La barque amarrée, Pierrot s’était arrêté un moment sur le port. Il s’était appuyé contre sa charrette et regardait par-dessus le lac, à travers le Jura plâtré de neige, ces pays inconnus où son père besognait durement, toujours accroché à la même pensée. Il le voyait balançant ses larges épaules dans des rues pleines de gens qui marchaient bien droit, et tournant vers eux ses yeux encore tout bleus de la lumière de Cabrolles.

Et, juste à ce moment, Marguerite vint à passer. Il leva la tête et ouvrit la bouche. Elle était belle avec ses hanches élargies et son buste bien mûri, avec cette tristesse du regard qui venait réchauffer la sienne. Il oublia qu’il la détestait. Surprise, Marguerite semblait vouloir rebrousser chemin. Pierrot ne disait rien. Elle eut peur. Doucement, elle s’en alla en cachant son trouble dans un sourire qui atteignit Pierrot comme un coup de fouet. Il se dressa :

— Tu peux bien rire, toi !… Pour qui te prends-tu ?

Elle faillit s’écrouler sous l’insulte et se mit à courir vers le village. « Cette fois, tu le feras… se disait-elle. Tu le feras… »

Quand elle ressortit de sa maison, la chape de brouillard qui avait enténébré l’après-midi s’était encore épaissie. Marguerite avait mis la capote de son père et y abritait son petit. Elle prit par les crosses pour qu’on ne la vît pas.

Au port, elle détacha la chaloupe. Elle coucha le petit dans une caisse et le couvrit avec des sacs. Puis, elle rama. Passé le tunage, elle tourna vers le nord et arriva en face de leur maison dont elle apercevait le toit au travers des vernes sans feuilles.

Elle lâcha les rames et se pencha sur l’eau qu’un coup d’air commençait de hérisser. Là-dedans, elle serait bien, bercée pour toujours dans des bras qui ne s’ouvriraient jamais. Elle prit l’enfant et le regarda. Dès qu’il sentit la chaleur du nid que lui faisaient les bras de sa mère, le bébé s’agita et chercha le sein. Sa petite tête fouillait furieusement le corsage tout plein de la vie puissante que ses lèvres gonflées attendaient. Soudain, le visage bleu de colère et de froid, il se mit à crier d’une voix stridente de petit corbeau, qui s’enfonçait à coups précipités dans le bruit mou des vagues. Il avait faim. C’était l’heure. Marguerite tressaillit. Le cri entrait dans sa chair comme un ruisseau de feu qui brûlait tout, sa tristesse, sa souffrance d’amour et son désir de mort et ne laissait debout que sa passion de mère. Brusquement, elle dégrafa sa robe et allaita l’enfant bien serré contre elle. Elle ne pensait plus à rien. Un bonheur vertigineux l’emportait. Chaque tétée du petit faisait trembler son cœur comme un nid dans le vent.

La chaloupe roulait de plus en plus. Des souffles plus violents lançaient à poignées un grésil aigre et dur. Les vagues se dressaient en secouant leur crête d’écume. La bourrasque accourait, refoulant les brumes vers le haut des terres et ramenant un peu de jour. Marguerite n’hésita pas. Elle reposa l’enfant dans la caisse qu’elle tira entre ses genoux. Elle saisit les rames et se dirigea vers la rive pour se réfugier dans les roseaux où le vent userait sa fureur. Elle savait bien qu’il était impossible de regagner le port par le tunage. Elle eût dansé comme une coquille et embarqué des paquets d’eau.

Dans les roseaux, elle dut avancer à la perche. Elle n’était pas loin du chemin de la bessime. Si elle parvenait à y pousser son bateau, elle aurait vite fait d’aborder et de rentrer chez elle.

Bientôt, la chaloupe racla le fond. Elle s’accrochait aux touffes à fleur d’eau. Marguerite saisit son petit et, relevant sa jupe jusqu’à la taille, elle sortit du bateau. Elle eut de l’eau jusqu’aux genoux. Péniblement, elle marcha. Parfois, elle butait contre des mottes sous l’eau.

Sur le chemin croûté de la bessime, elle courut. Le froid griffait ses jambes, le vent plaquait sa robe sur sa peau ; dans les ornières, la neige se brisait et meurtrissait ses chevilles. Elle ne sentait rien. « Réchauffer le petit… réchauffer le petit… » se disait-elle à chaque pas.

Son frère lisait à la cuisine, devant le feu. Effrayé, il se leva.

— Qu’as-tu fait ? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas et pénétra dans sa chambre. Il l’entendit ouvrir l’armoire. Les tiroirs de la commode grincèrent. Puis, Marguerite chanta doucement une sorte de berceuse qu’elle inventait à mesure. Glinglin écoutait, traversé par une obscure souffrance. Qu’est-ce qui s’était passé ? Quelle menace rôdait toujours autour d’eux ? Il ne comprenait pas la peine étrange de sa sœur et ne savait par quelle fente s’écoulait son courage de vivre. Il aimait aussi ce petit avec son visage boursouflé et ses yeux liquides.

Inquiet, il quitta la maison et chercha les traces des pas de sa sœur dans le piétinement de la neige sur le chemin. Il arriva sur le sentier de la bessime. Dans l’ombre, il aperçut le bateau. Marguerite avait été sur le lac. Pourquoi ? Il pâlit…

Il entra dans l’eau et poussa le bateau. Puis, il y monta et pointa contre le débarcadère dont la lumière rougeoyait au-dessus de l’étendue de roseaux. Il pénétra dans le canal par une brèche du tunage qu’il connaissait et enchaîna le bateau.

En courant, il remonta l’allée. Avant d’entrer chez lui, il jeta un coup d’œil dedans par la fenêtre. Le père n’était pas encore de retour. La porte miaula. Marguerite vint à lui et le regarda. Elle vit ses pantalons souillés de boue et dégoulinants et n’osa lever la tête. Ils restèrent un grand moment sans parler.

— J’ai été raccrocher le bateau, fit-il en rougissant.

Marguerite soupira et murmura :

— Merci, Glinglin !…

Glinglin sourit. Il était content. Le mauvais nuage noir était passé. Il dit encore :

— L’hélice est pleine de roseaux. J’irai la nettoyer demain, avant le jour. Comme ça, le père ne saura rien…

Et il sortit.

CHAPITRE X

Claire était au plus mal. Les bonnes femmes disaient :

— Elle n’en a plus pour longtemps, la pauvre ! C’est plus qu’une ombre… Ça fait mal de la voir…

Quand Linette lui parlait d’elle, Pierrot se sentait le cœur troué comme un vieux filet. Ses yeux restaient secs, mais quelque chose pleurait en dedans, sans arrêt, comme une eau noire et lourde qui montait, montait et remuait dans son cou. Il ne disait rien. Il écoutait la voix mince de la petite et essayait d’y retrouver un peu du son doux et essoufflé que Claire avait quand elle murmurait les vieux mots d’amour à côté de lui. Il serrait les poings, ces poings dont la force ne lui servait à rien et il rentrait chez lui en titubant. Le soir, dans son lit, quand le gel faisait craquer les vitres, il cachait sa tête sous le drap pour gémir doucement et pour évoquer le visage de Claire qui s’estompait tous les jours un peu plus en creusant un grand trou blanc dans sa mémoire.

Une fois, il avait dit à Barcarolle :

— Toi qui sais bien parler, va voir trouver la mère de Claire… Puis, il s’était repris… Non, c’est pas la peine…

Mais le vieux y était allé, après s’être assuré que Changaille n’y serait pas. Dès les premiers mots, la veuve Pierry s’était levée, la face toute remplie d’un mauvais rouge.

— De quoi je me mêle ! Tu diras à ton Pierrot qu’il n’a plus rien à faire ici. Ma fille n’est pas pour le fils d’un voleur.

Barcarolle était retourné vers Pierrot.

— Elle veut rien entendre… dit-il. Et, tous les deux, ils avaient baissé la tête.

Des jours entiers, la bise avait soufflé. La terre sonnait sous les pas comme du métal. L’eau du rivage se caillait entre les roseaux. Pierrot alla pêcher des tanches pour Claire. Les poissons glissaient sous la glace comme des ombres. Pierrot donnait un coup de talon au moment où la tanche s’arrêtait. Assommée, elle se couchait sur le flanc. Pierrot cassait la glace et la saisissait.

Linette prenait les poissons et les donnait au chat. À Pierrot, elle disait :

— Claire s’est bien régalée…

Et Pierrot souriait. Mais, ces derniers temps, il n’avait plus revu Linette. À la laiterie, c’était le domestique qui apportait le lait maintenant. Pierrot n’osait l’interroger.

Un jour, comme il rentrait de la pêche au grand filet avec Godem et deux autres tâcherons, Godem lui dit en tendant le bras vers le port :

— On t’attend, là-bas !

Pierrot vit Linette qui battait la semelle à l’abri de la cahute du débarcadère. Aussitôt qu’il eut abordé, il se précipita vers elle, disant aux ouvriers :

— Vous ferez bien sans moi…

— On n’a pas besoin de toi, répondit Godem en branlant la tête. Puis, quand Pierrot se fut éloigné :

— … Quelle vie par-là ! Le Bon Dieu lui-même n’y tiendrait pas !

Linette, serrée dans un gros châle, tremblait. Sur ses joues que le froid aplatissait, séchait, sous les yeux, le fin sel des larmes.

— J’avais une commission… J’ai profité… Ta mère m’a dit que tu allais rentrer… Je suis vite venue… Mais il faut que je me dépêche… Écoute… Claire va mourir… Le docteur a dit qu’il y avait plus d’espoir… Maman pleure tout le temps…

— Ah ! fit Pierrot et il s’appuya contre le mur de la baraque. Il demanda encore :… Comment est-elle ?

— Toute tranquille… Elle n’a pas peur. Si tu voyais comme elle est jolie, toute rose et blanche… Mais elle n’a presque plus la force de parler… À moi, elle me dit ton nom…

Pierrot poussa un gémissement et étendit ses mains contre le mur. Le froid lui pinçait le nez et lui picotait les yeux. Il renifla et respira avec tous ses poumons. Dans les peupliers, des rameaux craquaient.

— Pierrot ! dit Linette.

Il ne bougea pas. Il regardait dans le fond du temps des choses qui n’arriveraient pas. Des images d’un bonheur simple qui se défaisaient comme des nuées dans la bise. Claire remplissait son assiette de soupe et penchait vers lui la tiédeur de son corsage… Elle tricotait sous la lumière jaune de la lampe… Elle sarclait au jardin, les cheveux pleins de soleil… Aux crosses, ses bras nus couraient dans les filets… Elle chantait… Et maintenant, toute sa pauvre chair rongée de fièvre s’affaissait comme une cendre où le feu s’enfonce. Il ne la reverrait pas. Il allait rester seul. Soudain, il tressaillit. Effrayé, il regarda la main qui venait de le caresser. Il eut mal en voyant Linette devant lui avec ses tendres yeux d’enfant et sa poitrine étroite qui commençait de pommer. Doucement, il la repoussa.

— Dis, Linette, il faut que je parle à Claire, ce soir.

— Oh ! y a pas moyen… Maman ne la quitte pas.

— Si… si, il faut… Écoute, tu t’arrangeras pour faire sortir ta mère un moment. Tu ouvriras la fenêtre un moment. Moi, je serai dans le jardin. J’attendrai… et je pourrai vite dire quelques mots à Claire. J’aimerais tant entendre encore une fois sa voix… Dis, n’est-ce pas, tu feras ça pour moi !…

Linette ne répondit pas, mais il comprit qu’elle acquiesçait. Pierrot l’entraîna vers le village. Sur la placette, il lui dit encore :

— Tu n’oublieras pas, dis !… Tu es brave, toi.

Sa mère l’attendait à la cuisine. Elle avait préparé de l’eau chaude pour dégeler ses bottes. Il monta dans sa chambre et changea d’habits. Il se coupa un morceau de pain et but, coup sur coup, deux tasses de café bouillant.

— Tu sors encore ? demanda sa mère. Tu ferais mieux d’aller te coucher une fois de bonne heure.

— J’aurai le temps de dormir après, fit-il, et il partit sans se retourner.

La nuit tombait sur des grattements de fourches dans les écuries, sur des falots balancés autour des étables à porcs. De lourdes odeurs de purin et de fumées s’entassaient dans les venelles. Pierrot entra tout droit au café de la Jetée. Les yeux mi-clos, Barcarolle et Godem vidaient un demi. Pierrot se pencha sur Barcarolle :

— Tu pourrais pas venir un moment ?

Le vieux vida son verre et se leva :

— Ça ne va pas chez vous ?

Pierrot secoua la tête et entraîna Barcarolle.

— Allons chez toi, dit-il quand ils furent dans la rue. Claire va mourir… J’aimerais que tu me fasses une poésie pour elle. Toi, tu sais ce qu’il faudrait lui dire… Oui, quoi… que je l’aime… que je l’oublierai jamais…

Barcarolle s’était arrêté pour tousser. Pierrot lui prit la main.

— Tu peux bien faire ça… On t’a pas tant demandé de choses, ces temps !

Barcarolle lui mit le bras sur l’épaule.

— Mais bien sûr, mon pauvre petit ! Je vais t’en faire une belle, tu verras… Tout ce que tu sens, je le sens aussi, là… et il se donnait de grands coups sur la poitrine. Mon pauvre petit ! Vois-tu, c’est dur, tout ça… mais Claire est bien heureuse de mourir à présent. Elle était pas faite pour vivre comme nous. On l’aurait tous fait souffrir avec tout ce qui se passe en nous… Non, non, c’est mieux pour elle. Ça te fait de la peine, ce que je te dis là…

Pierrot se taisait. Les paroles de Barcarolle tapaient contre lui comme des coups de cognée. Il chancelait en dedans. Ah ! tomber comme un arbre, s’étendre tout au long sur la terre et ne plus sentir le poids de son feuillage de pensées !

— Faut être courageux, disait le vieux de sa voix rouillée. Plus tu auras de chagrin, plus le Bon Dieu te donnera la force d’en supporter. C’est la même chose que les peupliers, plus ils sont hauts, plus le vent les courbe. Et puis, après, ils se redressent.

— Attends… dit Barcarolle, j’allume. Il frotta une allumette et abrita un instant la flamme au creux de ses mains. Il la posa doucement sur la lampe et l’enferma dans le tube. Furieuse, elle se débattit et affola tout une troupe d’ombres qui s’étaient collées aux parois. Elle s’apaisa bientôt et la clarté régna.

Alors, Barcarolle vit et, se laissant choir sur son grabat dont les ressorts vibrèrent, il gémit :

— Ah ! les méchants !…

Sa chambre avait été bousculée de fond en comble. Toutes les boîtes de tisane traînaient sur le plancher dans un fouillis de tiges et de corolles sèches. Des fioles brisées s’entassaient au pied d’une paroi et bavaient de longs filets humides qui se perdaient dans les rainures des planches. Dans tous les coins, des claies, des cuvettes, de vieilles boîtes de sardines. Les feuilletons dépareillés battaient de l’aile sous les meubles et la vieille Bible boudait derrière une chaise.

Pierrot s’approcha de Barcarolle.

— Mon pauvre Barca, dit-il, tu en as ton compte aussi !

Barcarolle se dégonfla dans un soupir comme un de ces petits ballons de foire qui se réduisent à rien. Sa face n’était plus qu’une peau affaissée et ridée avec le trou noir de la bouche par où il s’était vidé. L’Herboristerie Barcarolle avait vécu. Il lui faudrait du temps pour se relever.

— Tu vois, on te cambriole aussi, toi, gronda Pierrot. Ça pourrait bien être le même que chez nous. Celui-là, c’est moi qui lui réglerai son compte. D’ailleurs, je sais qui c’est…

Il hésita et regarda Barcarolle qui leva les yeux vers lui.

— … c’est Changaille ! Je te dis que c’est Changaille. Je mettrais ma main au feu que c’est lui. Avant qu’il soit là, on nous volait pas…

— Non… fit Barcarolle comme à regret. Non, c’est pas lui. Moi aussi, j’ai cru ça, mais c’est pas possible… D’abord, aujourd’hui, il a passé la journée à la Truite. Je l’ai vu… Ça s’est fait y a pas longtemps. C’est pas lui. C’en est un d’ici, un de ceux qui ne voient de beau que lui… Ils auront pensé que c’était un bon tour à me jouer… Tout le mal vient de ceux qui ne veulent plus s’occuper que de gagner de l’argent vite. Es-tu sûr, mon pauvre garçon, que tu ne te laisseras pas attraper aussi, une fois ! L’argent est fort…

Il se courba pour ramasser ses boîtes. Pierrot marcha vers la porte.

— Il faut que je m’en aille. Je vois que tu ne pourras rien m’écrire, aujourd’hui…

— Attends, s’écria Barcarolle. Je nettoierai tout ça après. Il ne sera pas dit que j’ai rien écrit pour Claire.

Il s’assit à sa table et prit une plume. D’un tiroir, il sortit une belle feuille blanche et commença d’écrire. En grosses lettres bien moulées, il traça le titre :

POUR CLAIRE.

— Je dessinerai des fleurs après, dit-il en agitant le bouquet de ses doigts devant la lampe. Puis, il demeura immobile dans la lumière qui le nimbait d’un trait d’or tel une vieille image d’église. Il levait la tête et la penchait un peu de côté comme pour mieux entendre une voix qu’il cherchait loin, loin… Longtemps, il attendit. Une ou deux fois, il secoua la tête. Rien… rien qu’un silence de brouillard qui assourdissait ses oreilles, une lente coulée de silence dans le trou de ses pensées. Une sueur d’angoisse mouilla son front. Il trempa de nouveau sa plume dans l’encrier. Toujours le silence, ce blanc silence des matins d’hiver encore tout souillés de nuit. Et ce garçon, derrière lui, qui s’impatientait et haletait. Ne trouverait-il pas pour lui ces grands mots au poil doux, ces vers chauds comme des braises, ces rimes vibrantes qui avaient cliqueté si souvent dans sa caboche féconde ? Ne saurait-il donc pas exprimer cette douleur d’amour et de mort qui le torturait, lui aussi, jusque dans les coins les plus obscurs de son âme ?

Il posa sa plume et, fermant les yeux, rattrapa dans ses paumes sa tête qui croulait comme une courge détachée d’un mur. Ses doigts s’y enfoncèrent en craquant. De toutes ses forces, il la pressa convulsivement pour en tirer une dernière goutte de poésie. À la fin, le jus d’une larme suinta péniblement à la fente rougie d’un œil et vint s’écraser sur la feuille blanche. C’était tout. Cette petite étoile d’eau salée sur le papier était son dernier vers, sa dernière rime, le point final au poème falot de sa vie. Il se tourna vers Pierrot :

— Je peux plus… Ça vient plus… Ça reste coincé là-dedans. Faut pas m’en vouloir ! Tu vois bien que c’est fini. Va seulement, tu sauras bien ce qu’il faut dire, toi… Ça viendra tout seul pour toi…

— Alors, salut ! dit Pierrot en entraînant à ses talons une grande ombre roide.

— Adieu, mon petit… murmura Barcarolle et il saisit à pleins bras la solitude qui venait à lui par la porte dans un grand coup de vent froid et humide. Soudain, Barcarolle se souleva. D’où venait ce battement sourd qui se répandait dans toute sa chair ? Il écouta. C’était son cœur qui cognait, dur et sec, comme un pic vert contre le tronc d’un arbre mort.

 

*    *    *

 

Une seule fenêtre était éclairée, celle de Claire. Une ombre passait et repassait devant, s’arrêtant parfois pour s’appuyer à la vitre. Pierrot reconnut Linette. Il s’avança dans la clarté et agita la main. La silhouette leva un doigt et disparut. Pierrot se rapprocha de la maison qui respirait lentement avec tout son souffle de bêtes endormies et de fumées coulées du toit. Il attendit longtemps. Il ne sentait pas le froid. Il regardait la fenêtre. Enfin, elle s’ouvrit.

— Fais vite ! chuchota une voix tremblante.

Pierrot remua les lèvres, mais sa langue restait inerte sous les mots trop lourds à soulever, et il y en avait trop…

— Vite !… criait la fenêtre, maman va revenir…

Alors, il arracha sa voix d’un seul coup au fond de la gorge et dit :

— Claire !… Claire !… Adieu…

Ce fut tout. Déjà, la fenêtre lui répondait d’une petite voix de fontaine dans le vent, une voix qui s’égouttait dans la nuit :

— Adieu, mon Pierrot ! Je m’en vais… Je suis contente. Je serai toujours avec toi…

Son sang faisait tant de bruit à ses oreilles, qu’il l’entendait à peine. Il lui sembla entendre encore :

— Pour moi, Pierrot, il faut pardonner… Pardonne à Marguerite… Pardonne-leur !

La fenêtre grinça. La voix était morte, Claire était morte pour lui. Il baissa la tête et vit, à ses pieds, cette croix que traçait sur la neige croûtée l’ombre portée de la croisée. Des pleurs gargouillèrent dans sa bouche, mais il les ravala. Il voulait les garder pour l’heure où il serait seul dans sa chambre. Il s’enfuit.

La nuit pesait de toute sa charge d’obscurité sur le village. La neige craquait comme une semelle neuve. Le vent se frottait contre les toits avec un bruit d’eau. Partout, de petites choses, en bois ou en métal, se plaignaient doucement. Par le joint des volets, des lumières filtraient et des carillons d’horloge chantaient sous l’épaisseur des murs.

Pierrot s’arrêta sur le seuil de sa maison et regarda dans la nuit. « Je suis là, pensa-t-il. Elle est là-bas… Papa… Maman… On est tous là… » Et il fallait pardonner quand on haïssait tout le monde. Toujours ces paroles de pardon qui se débattaient dans le filet de ses pensées. Pourquoi pardonner ? Quoi pardonner ?

À quoi lui servirait maintenant d’être devenu un homme nouveau. Pour qui sa chaleur, pour qui sa force ?

Pierrot entra dans le corridor et ferma la porte à clé derrière lui. Un instant, il écouta les bruits de la maison, le trot des souris et des rats dans les plafonds, le zézaiement des vents coulis, le craquement des boiseries. Brusquement, pour la première fois, il prit conscience qu’il manquait cette grosse voix d’homme qui secouait tout le bâtiment d’une chaude joie de vivre et aussi, parmi toutes les odeurs de foin, de betteraves et de vieilles poussières, qu’une âcre senteur de cigare avait disparu, une bonne senteur d’homme fort qui entre dans sa cuisine en posant bien à plat ses pieds sur le carrelage, qui lance son chapeau sur la table et crie : « Bonsoir, tu raccommodes encore !… » Et la mère lui répond, le visage tout attiédi de plaisir : « Voyons, tu ne peux pas accrocher ton chapeau au clou !… » Alors, il l’accroche avec un bon rire qui fait branler la boîte d’allumettes à demi sortie de sa poche de gilet. Lyon ! Lyon… C’était loin, là-bas derrière…

La mère de Pierrot tricotait, une lettre pliée devant elle qu’elle n’ouvrait plus parce qu’elle la savait par cœur. À chaque croisement des aiguilles, un long fil de lumière se nouait avec la laine. Elle regardait la pendule qui tricotait aussi une longue étoffe de temps. Elle regardait le chat qui filait doucement sa quenouillée de rêves dans le fauteuil du père. Comme elle avait froid dans cette chambre de Lyon !…

— Adieu, Pierrot, dit-elle. Il fait froid, hein ?

Il sourit avec les dents et s’assit. Le silence revint, à peine troublé par le ronflement du cado, du fourneau à ventre de molasse qui faisait péniblement sa digestion de flammes et de braises. La mère regardait son enfant maintenant. Un instinct l’avertissait qu’il était en danger. Mais elle n’osait rien lui dire. Elle le regardait. Elle voyait le tremblement de ses lèvres, le gonflement lent de sa poitrine. Elle ne disait rien et tricotait vite. Puis, tout à coup, elle le vit tout petit, avec ce même front lourd de chagrin, avec cette même veine qui tapait sous le cou. Elle se leva et lui demanda :

— Qu’as-tu, Pierrot ?

Il essaya de résister. Il pensa : « Non, je ne veux pas qu’on me dise rien… » Elle s’approcha de lui et lui mit la main sur la tête, doucement, sans peser.

Alors, il s’abattit d’un coup et cria :

— Maman… maman…

Elle s’assit à côté de lui et l’attira contre elle, torturée par ces sanglots d’homme qui ne lui appartenait plus depuis si longtemps et qui lui revenait pour un peu de temps. Elle le berça comme un petit.

— Raconte-moi… murmura-t-elle à son oreille.

Il la contempla un moment. Elle avait son visage de maman et son odeur de fatigue du temps où elle accourait au milieu de la nuit pour chasser avec ses bras nus ses cauchemars d’enfant. Dans ses yeux tout craquelés comme un vieux miroir brûlait le même feu qu’autrefois. Et il dit toute sa peine.

Dehors, le vent soufflait comme un chien derrière les volets et faisait le tour de la maison pour revenir toujours à la même place. Vers minuit, Pierrot s’en alla dormir. Il ne sut pas que sa mère l’avait veillé jusqu’à l’aube.

Claire mourut quelques jours plus tard. Pierrot ne quitta plus la maison jusqu’au jour de l’ensevelissement.

Il suivit le convoi aux derniers rangs, avec Barcarolle et Godem. En tête, derrière le cercueil porté par des jeunes gens, marchaient Milon, revenu de la ville, Changaille et tout un tas de parents.

Le village était silencieux dans le jour gris. Près du cimetière, les noyers des vergers étaient couverts d’une noire floraison de corbeaux qui s’envolèrent aux quatre coins du ciel.

Pierrot, pendant tout l’office, entendait la voix de Claire qui disait : « Pardonne, pardonne-leur… »

Il était comme un arbre foudroyé dans la forêt. Il se tient debout, mais il est mort. Il est mort et il ne sait pas que, à ses pieds, une graine a déjà soulevé la terre et dressé, entre les feuilles sèches, une plantule verte qui pourra porter le ciel, un jour, dans ses branches puissantes.

CHAPITRE XI

On ne marchait plus guère à la voile sur le lac. Tous les pêcheurs avaient maintenant fixé une motogodille à leurs chaloupes.

Petit à petit, chacun s’était mis à renouveler son attirail de pêche et les dépenses allaient bon train. Les fabriques faisaient de bonnes affaires et les commis-voyageurs serraient les mains de tout le monde en demandant comment allait la famille.

Mais la prospérité annoncée par Changaille n’était pas encore venue. Il est vrai que la pêche donnait moins qu’au début de la saison. Pis encore, les prix s’étaient effondrés tout à coup. Quelques-uns eurent bien de la peine à payer leurs mensualités pour amortir la dette des moteurs. Heureusement que Changaille en avait tiré plus d’un du pétrin. Sa popularité ne cessait de s’accroître.

Au café de la Truite où il tenait quartier, le plus souvent, il ne manquait jamais d’auditeurs qu’attiraient les récits de ses exploits exotiques. On y jouait aux cartes pour de l’argent, tard dans la nuit, les volets bien clos, tandis que la servante s’endormait sur sa chaise sans cesser de sourire. Les jeunes surtout avaient pris goût à cette vie de cabaret. Tous s’y endettaient ferme. Il n’y en avait pas un qui ne fût débiteur de Changaille dont la chance au jeu ne se démentait jamais. Quelques-uns puisèrent dans la bourse paternelle. Le père se fâchait. La mère intervenait et l’homme et le fils retournaient ensemble vers Changaille. Des larcins plus graves furent commis que les jeunes nièrent, cette fois, en tapant du pied.

Le matin, on trouvait des meubles ouverts, des tiroirs vidés de leurs papiers. Le voleur emportait tout, l’argent, les enveloppes et même des journaux. On ne pouvait s’expliquer comment il s’introduisait dans les maisons. Il ne laissait de traces nulle part. On commença de se méfier. On s’épia. Une sourde inquiétude pesa sur tous.

Tringlette racontait à chacun en le regardant dans le blanc des yeux la façon dont il avait été dévalisé.

— J’avais préparé l’argent dans une enveloppe pour payer un bout du moteur à Changaille. Je l’avais posée sur la table… Je suis sorti le dernier de la chambre… Le lendemain, tout était propre. Plus rien ! Je suis bon pour cinquante francs ! C’est un tout malin, celui qui vient. On dirait qu’il entre par la cheminée.

Changaille, lui aussi, avait été volé. Il s’en plaignait avec amertume :

— Il me semble que j’aurais pu être épargné. J’ai assez fait pour tout le monde.

Tous étaient indignés et se regardaient en dessous. Une demi-douzaine de citoyens avaient déjà porté plainte contre inconnu. Seul, Barcarolle qui n’avait pas grande confiance dans la justice des hommes, n’avait soufflé mot du pillage de son laboratoire. À quoi bon mêler les gendarmes à çà ?

La nuit, on se barricadait sans l’avouer aux voisins. Le moindre craquement des planchers dans les chambres chauffées, des grattements de souris réveillaient les villageois en sursaut. Le lendemain, on parlait de nouveau fort comme si l’on n’avait pas eu peur.

Les enquêtes menées par la Sûreté n’aboutissaient pas. Interrogés, les pêcheurs ne savaient fournir aucun indice qui pût orienter les recherches. Ou bien, ils disaient : « Si on savait, on vous aurait pas fait venir. » Les agents, goguenards, demandaient : « Vous êtes bien sûrs qu’on vous a volés ? » Vexés, les paysans serraient les poings dans la poche et se taisaient et les policiers s’en allaient en parlant d’hallucination collective. En attendant, le voleur courait.

Un jour, un vieux dit à Pipembois :

— Toi, qui es un fin renard, tu pourrais pas dénicher la sale bête qui nous empoisonne la vie ?

Pipembois ôta sa pipe de sa bouche pour répondre et ne dit rien. Ce n’était pas son affaire, il chassait un autre gibier.

Alors, Changaille toussa et prit la parole :

— On cherche peut-être trop loin. Vous voyez jamais le mal nulle part. C’est ça qui vous perd. Quand est-ce que les vols se font ? Quand nous sommes ici, n’est-ce pas ! Alors, ce n’est pas un de nous. C’en est un qui n’est pas avec nous, forcément !

Et, du pouce, il montrait, derrière son dos, le café de la Jetée et tous branlaient la tête en fermant un œil, incertains.

— Pour moi, c’est le même qui a volé le boursier, dit-il encore et, après un instant :

— Je dis pas que c’est lui… mais ce Barcarolle, je voudrais bien savoir d’où il tire sa galette. C’est pourtant pas la fabrication de ses drogues qui peut lui rapporter gros. C’est louche, tout ça !

On opina du chef, bien qu’on sût que ni Barcarolle, ni Godem ne pouvaient être soupçonnés d’être des cambrioleurs. Mais on pensait aux circonstances, en somme mal connues, qui avaient contraint Barcarolle à passer le lac et, tant qu’on n’aurait pas découvert le vrai coupable, on n’était pas mécontent d’avoir en lui un objet de réprobation provisoire.

Mars était venu avec ses giboulées et ses soleillées. Le village languissait comme un feu où l’on tarde de remettre du bois. Vers la fin du mois, il y eut du nouveau.

Changaille avait fait signe à Pipembois qui passait. Pipembois était entré dans la salle à boire. La servante avait apporté un demi-litre de vin et deux verres. Changaille se pencha vers le vieux et se mit à rire :

— Il t’a encore jamais eu, le gâpion, vieux malin que tu es ?

Pipembois sourit derrière sa fumée :

— Il n’y connaît rien. Il n’est bon qu’à embêter les pêcheurs avec ses règlements. Moi, il m’aura pas. Je travaille seul…

— Parbleu, approuva Changaille. Tes peaux de renard, ça se vend bien ? Il te faudra m’en remettre une. Et puis, tu sais pas quoi ? On pourrait bien s’arranger pour la vente. Je sais où en placer. Une bonne combine pour toi ! Moi, je me contenterai d’une peau, de temps en temps. Pas d’accord ?

Pipembois, alléché, sourit de nouveau et tassa du pouce la cendre de sa pipe.

— Seulement, reprit Changaille, tu n’es pas moderne avec ton flingot qui te fera pincer, un jour.

Pipembois ferma un œil, comme pour viser, et secoua la tête. Changaille se retourna pour voir si personne ne l’écoutait :

— Tu te servirais de pièges, par exemple… ou de boulettes… Toi qui connais les tanières. J’en ai… Je peux t’en passer. On employait ça, là-bas…

Pipembois avait reniflé et guignait Changaille sans répondre.

— Qu’en dis-tu ? fit Changaille au bout d’un moment. Si on veut faire de la galette faut les moyens.

Il s’étonna du silence de Pipembois et se mit à tapoter sur la table.

— Ouaïe ! fit enfin l’autre. Mais, moi je ne chasse pas comme ça !

— Oh ! mon Dieu, c’est pas plus mal que de braconner… riposta Changaille en levant son verre. Santé !

Pipembois prit son verre et le vida d’un trait. Puis, il le reposa au milieu de la table. Il fit un signe à la servante qui s’approcha. Comme il portait la main à son porte-monnaie, Changaille voulut l’arrêter :

— T’es pas fou ! C’est moi qui t’ai amené ici…

Pipembois tendit une pièce à la fille et dit :

— Ça fait rien ! C’est moi qui paie aujourd’hui !

C’était bien la première fois. La servante hésitait et attendait en regardant Changaille.

— Allons, grogna Pipembois. La monnaie ! Je suis pressé. Et il se leva pendant que la servante fouillait dans sa sacoche et lui rendait ses sous.

— Salut ! cria-t-il à Changaille en quittant la salle.

Celui-ci avait rougi, mais il n’avait pas osé se fâcher. Il demeura un instant à regarder devant lui, les yeux mi-clos. Puis, il prit la servante à témoin :

— Qu’est-ce qui lui prend aujourd’hui ?

Elle haussa les épaules et se frappa le front avec l’index. Changaille éclata de rire.

— Faut pas prendre après, fit-elle encore en venant s’asseoir près de lui.

On s’aperçut bientôt que Pipembois avait passé au camp de Barcarolle et de Godem. Les pêcheurs s’étonnèrent de sa défection et lui en gardèrent rancune. On essaya de l’interroger, mais il restait muet et l’on n’en tira rien. Changaille disait :

— Faut le laisser. Il verra bien où sont les vrais amis.

Et la vie continua, bruyante et inquiète. On riait plus qu’autrefois, mais il y avait moins de gaîté. On chantait davantage, mais au café. Le soir, les femmes restaient seules avec les filles et cousaient en se parlant du bout des lèvres. Les mères grondaient les fils et les pères :

— Passe pour Changaille qui a de l’argent et qui n’a rien à faire… Vous n’avez plus de raison.

Les hommes répliquaient :

— Avec la tête que vous nous faites… et ils s’en allaient en dégonflant leurs joues et en claquant les portes.

Tous étaient mécontents et faisaient semblant de ne pas s’en apercevoir. Les gens qu’on n’aimait pas, on se mit à les détester. On s’en prit au gendarme de plus en plus. On avait déjà assez d’ennuis sans qu’il eût besoin d’être toujours à cheval sur le règlement. Lui se piquait et redoublait de sévérité. On se plaignait à Changaille :

— Tu as sûrement jamais vu ça chez tes Chinois. Il faut vivre par ici pour être traité moins que des sauvages.

Il riait, ce qui lui évitait de répondre. Une fois qu’il se trouvait en compagnie de ses intimes, il livra le fond de sa pensée.

— Bien sûr, au fond, vous avez raison. Mais, moi, je peux pas me mettre mal avec lui. Et, comme ça, je peux mieux vous rendre service à l’occasion. D’ailleurs, pour ce qui est du gendarme, puisqu’il ne vous convient pas, on pourrait demander son déplacement. Il suffirait d’avoir le bras assez long.

On applaudit. Parce que le transfert du gendarme paraissait possible, il devint désirable. Changaille appuya ses deux mains sur la table :

— Tout ce qui vous arrive, c’est aussi de la faute de vos autorités. Si elles avaient un peu d’énergie et d’initiative… Votre syndic peut bien faire le malin ! Les six mille francs ne se seraient pas évaporés, s’il avait surveillé les choses d’un peu plus près. Ça manque d’un chef par là… Tant que vous ne l’aurez pas, vous serez toujours tondus, le village se développera pas.

Un flagorneur lança :

— Sois tranquille ! Aux élections, il y aura du changement. On saura trouver celui qu’il nous faut.

Changaille leva ses deux mains pour repousser les hommages.

— Oh ! vous savez… C’est bien gentil. Mais il faudrait que je sois sûr de rester ici. Un vieux vagabond comme moi, ça ne peut pas tenir en place. Et puis, il y a deux ou trois têtes ici qui ne me reviennent pas. Je veux pas tourner à l’aigre à cause d’elles.

On se récria :

— T’occupes pas de ces huberlulus ! Barcarolle, on va bientôt le réexpédier dans son canton. Pierrot tiendra pas le coup longtemps… Pipembois, lui, laisse les autres tranquilles si on le chicane pas. Godem, on l’aura bien une fois. Il est comme les poules du meunier, il a le bec fait à tous grains. Et puis, on est là, nous !

— On verra, on verra… fit Changaille.

On n’attendit plus que l’arrivée du printemps pour y voir un peu plus clair et pour se mettre sérieusement au travail.

CHAPITRE XII

On ne l’attendit pas trop longtemps.

Au milieu de mars, les pics avaient déjà tambouriné pour l’annoncer et leur tam-tam avait fait courir des frissons tout au long des rives.

La terre en dégel avait commencé sa mue. Sa peau de neige croûtée éclatait de toutes parts. Dans les filons d’herbe mis à découvert, les pépites des primevères étaient apparues. Des ruisselets de scilles et de filles-avant-la-mère avaient coulé dans les fentes des sous-bois. Une brume verdâtre s’élevait dans les branches, plus épaisse de jour en jour.

Des rebuses entravèrent bien une fois ou deux l’essor de la jeune saison. Une menace glissait encore dans les brises du soir et des blanches gelées ternirent à l’aube l’émail tendre des prés.

Un jour pourtant, les mésanges serrurières se mirent à limer les dernières chaînes qui retenaient le printemps. Alors, titubant sous l’averse tiède du soleil, il s’élança follement à travers le pays. Des flaques de pissenlits marquèrent dans les prés la trace de ses pas désordonnés. D’un seul élan, les sèves fusèrent dans les troncs. Les feuillages envahirent le ciel. Des appels d’oiseaux éclatèrent au fond des bosquets où les couvées mûrissaient dans les nids. Sur l’eau croupie des fossés se nouèrent les chaînes gélatineuses des œufs de grenouilles. Toutes les puantes odeurs de l’hiver furent emportées dans le coup de balai des vents. Les choses se déraidirent dans la moiteur de l’air et, quand il pleuvait, les gouttes ne griffaient plus les vitres, mais roulaient dessus comme des perles.

Autour des maisons, les ombres reprirent leur velours. La senteur moelleuse des fumiers réchauffa les vergers. Des bourdons foncèrent contre les treilles. Les premiers papillons voletèrent au-dessus des fontaines. Affamées de lumière, les mouches criblèrent les carreaux des écuries. Les chattes s’allongèrent au soleil, jambes écartées, pour sentir sa chaleur entrer dans leur ventre mou.

Les femmes ouvrirent les fenêtres et serrèrent leurs coutures dans les armoires. On les vit se pencher dans les jardins et tracer avec leurs bras nus de grands gestes clairs dans l’air bleu. Les filles sortirent avec des blouses échancrées bas et l’on voyait sous leur cou blanc se creuser une tendre vallée d’ombre tiède. Leurs rires tremblants tombèrent sur le cœur des jeunes comme une averse dans les labours.

Et les hommes, ayant ôté leur gilet pour travailler, s’étonnèrent de porter tant de rancœur en eux quand la lumière était si pure au-dessus des collines.

Tout recommençait, mais un regret poignait les cœurs. Ce printemps arrivait comme une fête à laquelle on avait oublié de se préparer. On se rappelait les renouveaux passés où Barcarolle disait les mots justes que chacun sentait remuer au fond de soi et qui donnaient envie de marcher à la rencontre du temps, ces soirs où le jour s’attardait au-dessus des toits et aveuglait les chauve-souris trop tôt sorties de leurs trous d’ombre. Les femmes se tenaient sur les pas de portes et se criaient à travers la rue :

— Il a fait bon temps, aujourd’hui !

Les hommes frottaient une allumette sur le granit des seuils et en faisaient sauter la flamme sur le creux de leurs pipes. Les enfants restaient sourds aux appels des mères.

Alors, Barcarolle débouchait du chemin de grève, la musette bondée de fleurs et d’herbes. Il mâchillait une tige et la dernière clarté du jour était dans ses yeux. Les petits couraient vers lui et riaient. Il passait, s’arrêtant à chaque pas pour saluer et répondre et, derrière lui, la rue restait pleine de bonne humeur.

C’est lui qui manquait à la saison. Tous le sentaient. Les filles et les garçons surtout se trouvaient frustrés de ce droit qu’avaient eu leurs aînés de quémander au vieux chanteur les petits poèmes aux majuscules ornées qui tournaient si bien les cœurs à l’amour. Les grand’mères elles-mêmes soupirèrent après ses élixirs qu’elles buvaient en claquant la langue, réconfortées de sentir couler en elles ce sang amer des plantes qui faisait tant de bien d’un bout du ventre à l’autre.

Ces jours-là, s’il avait voulu, Barcarolle aurait retrouvé son peuple. Il n’aurait eu qu’à montrer une face éclairée de pardon et de gaîté. Il n’aurait eu qu’à faire le premier pas vers ceux qui ne savaient pas le faire. Mais Barcarolle boudait. L’oreille tendue vers cette voix qu’il avait perdue, il n’entendait plus les appels des hommes.

Alors, comme le temps était venu de songer à la fête de l’Abbaye, on l’oublia de nouveau et il retourna dans ses bois et dans ses landes.

On se mit à penser à la fête chaque jour un peu plus. Les soucis s’effacèrent et l’on se réjouissait.

Dans l’affairement des travaux printaniers et des courses sur le lac, le temps passa sans qu’on y prît garde et l’on se trouva tout à coup à la veille de la fête.

Deux ou trois jours avant, des forains étaient venus dresser leurs baraques sur la placette, près du tilleul. Dans un coin de pré, les garçons construisaient un pont de danse que les filles venaient orner avec des guirlandes et des fleurs de papier. Pourchassés des cuisines, les gosses polissonnaient au bord du lac. Partout, dans les maisons, l’huile grésillait au fond des casseroles et, dans les fours où les feux faisaient claquer leurs fouets rouges, on entendait piaffer et ruer de grands attelages de flammes. On cuisait des friandises pour la fête.

On cuisait des crucholettes qu’un seul coup de dents transforme en une fine poussière de sucre que la salive tirée du fond des joues pénètre lentement et qu’on avale en fermant les yeux. On cuisait les tailloles couleur d’acajou et les gâteaux levés avec leur bon goût de moulin et de laiterie.

Il y en avait des corbeilles à lessive pleines dans toutes les dépenses et la maman gardait la clé dans sa poche.

La gaîté ressuscitait dans le noir des cœurs. Il y en aurait assez en tout cas pour oublier l’espace de quelques heures tous les ennuis de l’hiver et ceux à venir. Ce serait un de ces moments où le présent s’élargit comme une onde jusque vers les bornes de l’éternité. Et les hommes balayèrent les rues à grands coups à gauche et à droite.

 

*    *    *

 

Pierrot se mit à la fenêtre pour contempler le va-et-vient des gens sur la placette. Toute cette liesse lui faisait mal. Il était mécontent de lui.

Il s’accouda. Jamais, depuis longtemps, il n’avait eu autant le sentiment de sa solitude qu’en ce jour où tous les autres riaient et narguaient le destin. Au milieu de tout ce bruit de joie, il entendait mieux le silence de son cœur. Il eût aimé de pouvoir reprendre sa place dans cette foule, communier avec elle dans la détente où elle retrempait son goût de vivre. Une force puissante l’y poussait et il se cabrait contre elle de toute sa volonté. Il était comme un convalescent qui se souvient de sa maladie et doute de la vigueur qui tend ses membres.

Là-bas, le carrousel tournait comme une roue de moulin avec son eau de musique et de cris, avec sa lente coulée d’hommes, de femmes et d’enfants, avec ses remous de visages et de mains claires. Sur ses aubes rouges et bleues passaient, tour à tour, des marmots aux yeux ronds d’anxiété et de volupté, des lurons qui cherchaient le regard des filles et qui hennissaient de plaisir, des vieux qui clignotaient dans le jour trop vif et s’émerveillaient d’être encore parmi les vivants. La roue emportait tout dans sa course ronde, toute la placette, tous les arbres, tous les toits, toutes les collines et tout le grand ciel plein de soleil. Et c’était un vieux cheval jaune qui faisait tourner le carrousel sur son pivot, c’était ce vieux cheval qui faisait ainsi tournoyer le monde et lui, la tête dans sa musette, il mangeait lentement son picotin.

Quand l’orchestrion se taisait, on entendait le coup plat des balles dans la baraque de tir au flobert et des bouffées de vent apportaient le claquement du tir au fusil, là-bas, au stand, tout au fond des vernes.

On tirait là depuis le matin. Allongés sur des sacs de serpillère, l’arme bien appuyée au creux de l’épaule, les tireurs pressaient doucement sur la détente. Le coup partait sec, assourdissant, suivi du bondissement de la douille hors de la culasse. En face d’eux, devant la cible qui montrait son œil étonné au-dessus des buttes, une palette de couleur s’agitait un instant. Le tireur se retournait et disait en hochant la tête :

— Je l’ai pris trop bas ! et il épaulait de nouveau.

De temps en temps, quelqu’un allait jeter un coup d’œil sur les feuilles de stand. La fin du tir approchait. On savait déjà que Pipembois serait, une fois de plus, le roi du tir.

Pierrot avait aussi exécuté son tir, le matin. Mais il avait eu de la malchance. Il n’était point parvenu à maîtriser la trépidation qui l’agitait. À chaque coup, il lui avait semblé voir apparaître le visage de ceux à qui il ne cessait de penser. Une seule fois, quand la face sombre de Changaille s’était projetée sur la cible, il avait fait mouche. Son échec l’avait fort dépité. Il se sentait pourtant fort, sûr de son œil, mais, au moment de tirer, une invisible main avait fait dévier le canon de son arme.

Une sorte d’apaisement amer s’était fait en lui. Il songeait souvent à la petite morte comme à une amie lointaine qu’il ne reverrait jamais. Il l’entendait parler encore au fond de soi. C’était elle qui le faisait rechercher les occasions de rencontrer Marguerite. Elle se fût réjouie peut-être de cette pitié qui lui réchauffait le cœur à la vue de la jeune mère. Il n’était pas loin du pardon qu’elle lui avait demandé d’accorder à Marguerite. Mais celle-ci ne paraissait guère en implorer un par son attitude. Elle le regardait à peine et répondait à ses avances avec une froide indifférence. On ne la voyait presque plus au village. Toute sa vie était dans sa maison, près de son enfant. Sa fierté étonnait ses camarades plus qu’elle ne les touchait. Pierrot, plus compréhensif, devinait bien qu’elle cachait une douleur inavouée, mais il lui en voulait de ce qu’elle n’eût jamais manifesté devant lui le moindre regret du passé. Elle paraissait avoir tout oublié de ce temps où il l’avait aimée. Souvent, il se laissait envahir par un sentiment de culpabilité qu’il ne comprenait point et se disait : « On dirait que c’est moi qui ai quelque chose à me faire pardonner… » Et, alors, il évoquait ce petit enfant bien en vie qui reposait dans son berceau, à côté du lit de sa mère et il serrait les poings.

Ces derniers temps, il l’avait contemplée plus d’une fois, aux crosses, tandis qu’elle remmaillait les filets. Elle ne levait jamais la tête. À quoi pensait-elle ? Il aurait aimé lui parler, lui dire : « Moi aussi, je souffre, le temps est venu pour nous de souffrir… » et ils se seraient regardés en silence. Il voyait sa navette passer dans les mailles et il lui semblait que c’était autour de lui que le filet se tissait. Il en éprouvait une confuse joie et se remettait à penser à l’avenir comme à une route bien droite dans l’herbe et le soleil. « Je veux lui dire… » se disait-il et il ne savait plus ce qu’il pourrait lui dire quand il se rappelait tout à coup que les bras de la jeune femme ne s’ouvraient que pour son enfant.

Pierrot quitta la fenêtre et, sortant de la maison par la grange, il descendit vers le port. Il détacha sa chaloupe et rama pour passer inaperçu. Il ne s’éloigna pas des rives. Les bruits de la fête battaient sourdement derrière la digue des roseaux et des vernes. Là-bas, sur le pont de danse, les couples commençaient de tourner. Des vieux et des vieilles s’accoudaient sur les barrières et regardaient. Des garçons se faufilaient entre les groupes et poursuivaient des fillettes. À l’auberge, les hommes se parlaient en riant avec des gestes bien ronds qui chassaient les vieux soucis comme des vols de taons.

Toute la vie du village avait reflué vers la placette de fête, comme dans un gros cœur plein à craquer. Les maisons s’étaient toutes vidées de leurs hommes et de leurs femmes, de leurs filles et de leurs garçons. Les tout vieux seuls et les impotents étaient restés à somnoler dans leurs fauteuils. Une paix transparente coulait doucement dans les cours et dans les jardins où le bourdonnement de la danse arrivait comme le bruit d’une rivière courant tout au fond de l’espace.

La grand’mère Chavet, après le dîner, était descendue derrière la maison. Il y avait là un joli petit coin d’herbe qui ne servait à rien qu’à rêver. Un petit prunier tout rabougri par la solitude faisait sécher dans le soleil une ombre en guenilles. Une écume d’ombellifères moussait à la pointe des herbes. Un grand abîme de ciel s’ouvrait au-dessus des toits d’en face.

— On y va ? avait demandé le grand-père Chavet en lissant ses moustaches de chanvre clair. Ça te reposera !

Elle avait secoué la tête avec un éclair de tendresse au fond de ses yeux déteints par les larmes :

— Oh ! moi, je me reposerai quand je serai morte ! Vas-y toi ! Moi, je suis toute patraque… Tu es encore jeune, toi !

Il s’était redressé, le regard pétillant d’orgueil et, un grandson aux lèvres, il s’était dirigé vers le bruit, vers la musique pour en prendre sa petite part.

Toute l’après-midi, la grand’mère avait pu se régaler d’être seule avec ses souvenirs. Quarante ans plus tôt, son petit Louis avait couru dans cette herbe, grimpé sur les arbres jusqu’à ce jour où il était accouru vers elle en se tenant la tête à deux mains. Et il était mort et il avait fallu qu’elle vécût parce qu’il lui restait à veiller sur son grand enfant de mari.

Elle avait lu les journaux de la première à la dernière ligne, elle avait tricoté, elle avait songé, les mains au creux des genoux. Le soir, elle avait bu sa tasse de café sur un coin de la table. Elle était allée rentrer les poules. Ensuite, tentée par la fraîcheur du couchant, elle était retournée dans le pré pour voir tomber la nuit. L’ombre était venue et elle s’apprêtait à regagner sa chambre, lorsqu’elle entendit comme un bruit de billes roulées dans la chambre du premier. Elle pensa : « Sûrement, c’est lui. Il est monté sans faire de bruit. Le voilà tout repris par la fête. Est-ce qu’il n’aurait déjà plus le sou ? Ah ! ces hommes, les meilleurs ne valent pas pipette ! »

— C’est toi, Louis ? demanda-t-elle en se levant.

Personne ne répondit. Elle cria plus fort :

— Allons, réponds ! Je t’ai bien entendu… Le bruit avait cessé. Au bout d’un moment, il reprit.

« C’est un chat, se dit-elle. Attends-te voir ! »

À la cuisine, elle empoigna un balai et, sans bruit, elle monta à l’étage. La porte était ouverte. Elle entra. On n’y voyait goutte. À peine, la fenêtre gardait-elle une vague clarté entre ses carreaux. Dans un coin, un froissement de respiration s’élevait. La grand’mère s’écria, le balai levé :

— Qui est là ?

Pas de réponse. Intriguée, elle allait tourner le commutateur, lorsque ses yeux faits à l’obscurité aperçurent une courte silhouette à côté du bureau. Elle pensa : « On dirait un gamin… Qu’est-ce qu’il est venu faire ici ? » Et, tout à coup, l’idée lui vint qu’elle se trouvait en présence du voleur qui avait terrorisé le village pendant l’hiver. « Est-ce que ça va recommencer, se dit-elle encore. Dire que c’est un jeune ! C’est du propre ! »

Elle fit un pas et interpella le vaurien :

— À qui es-tu, crapaud ? Oh ! je te reconnaîtrai bien, va ! Quand ta maman saura ça, chenapan… Tu vas voir si on ne t’emmène pas aux Croisettes !

Le jeune voleur s’avança en se dandinant. La grand’mère Chavet ne pouvait discerner ses traits, mais elle entendit sa gorge qui gargouillait. Il arrivait devant elle. Elle abattit durement son balai sur sa tête. Il poussa un cri inarticulé et, d’un bond, se jeta sur elle. Elle sentit une main qui s’agrippait à son corsage. Des ongles lui labourèrent les joues. Un souffle âcre balaya son visage. Elle se débattit vigoureusement, mais l’autre parvint à lui saisir un bras et la mordit à pleines dents. Alors, les yeux arrondis par l’épouvante, elle essaya de crier. De sa bouche tordue, il ne sortit qu’un roucoulement baveux. Un instant, elle oscilla et, soudain, s’effondra sur le plancher avec un bruit sourd de bête à l’étable.

Aussitôt, le malandrin s’élança vers la fenêtre et l’enjamba. Il sauta lestement dans la cour et s’arrêta pour écouter les rumeurs de la fête. Une grande lueur rousse palpitait au-dessus des toits. Le voleur grogna et serra contre lui un paquet de papiers qu’il avait emportés. Sans bruit, il rasa les murs, grimpa sur le toit d’un bûcher, se profila une seconde sur le ciel éclairci d’étoiles et disparut dans la nuit.

Vers minuit, le grand-père Chavet rentra. Dans le corridor, il s’étonna de voir que la lumière n’était pas allumée. Les mains aux parois, il fredonna : « Entends-tu le coucou, ma Lisette, entends-tu le coucou… Coucou !… » Un écho, dans le fond du couloir lui répondit : « Coucou ! » Il se mit à rire et s’arrêta :

— Un drôle de coucou ! Elle va m’en raconter une !

Il ouvrit la porte de la cuisine et fit de la lumière. Tout était en ordre. Sur la table, une tasse retournée attendait. Une cafetière et un pot à lait sommeillaient sur le fourneau. La grand’mère les avait placés là pour qu’il trouvât quelque chose de chaud à son retour. Il s’attendrit et appela à haute voix :

— Coucou ! Coucou !

Un chat sortit de l’ombre et s’approcha de lui en faisant le dos de chameau. Le vieux lui fit ps-ps-ps du bout des lèvres et passa dans la chambre à coucher. Le lit n’était pas défait.

— Oh ! Elle est pas rentrée ! s’exclama-t-il joyeusement. Elle n’aura rien à me reprocher.

Et il s’assit pour l’attendre. Mais, bientôt, il s’impatienta et poussé par un pressentiment, il monta jusqu’au premier. Sur le seuil, il se heurta au corps de sa femme. Il demeura immobile, traversé par une inquiétude subite.

— C’est toi ? demanda-t-il.

Alors, il tâtonna à la paroi pour trouver l’interrupteur. L’obscurité s’écarta d’un coup et il aperçut la grand’mère étendue à terre.

— Grand’maman ! qu’as-tu ? cria-t-il en se penchant sur elle. Il avait pâli et ses mains tremblaient. Il tenta de la soulever, mais le gros corps mou lui glissait entre les bras comme un sac. Il vit alors la face toute bleuie de sa femme.

— « Une attaque… » se dit-il en flageolant à la pensée de tout ce sang tiède qui s’était répandu dans la tête de sa bonne vieille, il sentit l’épouvante l’emporter dans un tourbillon. Dégrisé, il dégringola les escaliers. Tout de suite, il songea à Barcarolle. Il le trouva attablé au café de la Jetée avec Godem et Pipembois. Tous trois, ils s’en revinrent en se hâtant.

— Pauvre grand’maman… s’apitoyait Barcarolle. C’est dommage que je n’aie plus d’élixir… Mais, tu sais, on m’a tout saccagé !

Ensemble, ils transportèrent la vieille femme sur son lit.

— Faudrait un peu de goutte ! fit Barcarolle.

— Tu crois ? répondit le grand’père et il alla chercher une bouteille. Avec la pointe d’un couteau, Barcarolle entr’ouvrit les lèvres de la grand’mère et y introduisit une cuillerée de kirsch. Puis, il lui frotta le visage avec du vinaigre. Mais le corps resta inerte. Une moitié de la face était toute tiraillée et l’autre gardait un œil presque ouvert tout plein encore d’une vision d’effroi.

— Elle est bien mal… déclara Barcarolle en secouant la tête.

— Tu crois ? fit le grand-père Chavet en soulevant la main de sa femme.

— Il faudrait téléphoner au docteur, dit encore le vieux mège. Moi, je peux plus rien…

— Tu crois ? se lamenta le vieux en s’essuyant les yeux.

— Oui, c’est mieux… Je tiens pas à avoir des histoires avec les docteurs. Téléphone, c’est plus prudent. Vas-y voir, Godem !

Pendant que Godem partait, Pipembois entraîna Barcarolle dans la chambre où la grand’mère était tombée. Ils virent le secrétaire ouvert et des coques de noix qui jonchaient le tapis.

— Elle s’est pourtant pas étranglée avec des noix ? murmura Pipembois en furetant dans la chambre. Le vieux qui les rejoignait s’exclama en voyant ses papiers en désordre. Ils les vérifia d’une main fébrile :

— Nom de sort ! Qui est-ce qui m’a fait ce chenil ? Il me manque des papiers… Moi, je dis que c’est le voleur qui est venu et qui a assommé la grand’mère…

Il dut s’asseoir. Pipembois qui s’était penché à la fenêtre se retourna :

— Ça se pourrait bien !

Et il descendit dans la cour. Il alluma un falot-tempête qui pendait à la porte de l’écurie. Il examina le sol avec soin. Sous le bûcher, dans la terre molle qui entourait le bassin, il découvrit des traces. Il se redressa :

— Ah ! c’est celui-là… Du diable, si j’aurais pu penser.

Et il remonta vers le vieux qui gémissait :

— On est joli si le voleur recommence son trafic par-là ! Si je me doutais de ça, moi qui ai passé toute la soirée avec Changaille…

— Et son copain, le pied tordu, est-ce qu’il était avec vous ? demanda Pipembois. Et, sans attendre la réponse, il ajouta :

— D’ailleurs, je sais à quoi m’en tenir. T’as plus besoin de moi, hein ?

Et il s’en alla. Dans le corridor, il rencontra Godem qui lui dit :

— Le docteur va venir…

— Bon… dit Pipembois. Mais il ne s’arrêta pas. Il se rendit chez lui et en ressortit bientôt en dissimulant sa carabine démontable sous sa veste. Il gravit la pente broussailleuse derrière sa maison. Il avait son idée.

CHAPITRE XIII

Le lendemain, quand on apprit l’agression de la grand’mère Chavet, le village s’agita comme une fourmilière. Cette fois, on en avait assez. Après le vol, le crime. Une colère terrible couvait dans tous les cœurs.

— Y a pas, faut savoir qui c’est !… disaient les hommes. C’est pas Pierrot, ni Barcarolle qui feraient ça. Celui-là quand on le tiendra !…

De nouveau, l’inquiétude assombrit les esprits. On dormit mal. Au café, les discussions devinrent acerbes. On tapait du poing sur les tables et on répétait toujours les mêmes paroles en se regardant sous les yeux parce qu’on n’osait plus se regarder dedans. Et c’étaient des paroles de soupçon et d’agacement. Le mystère s’épaississait autour d’eux comme un brouillard. Et dans ce brouillard-là, on se perdait plus que dans l’autre, celui du lac que les vents chassaient toujours, une fois ou l’autre. On s’était adressé à Pipembois. Il avait tout juste répondu :

— Je suis pas de la police, moi. C’est pas mon métier.

Il avait toujours son idée, mais il n’en parlait à personne. On s’était retourné vers Changaille :

— Il faut absolument que tu t’en mêles. Tu sauras bien tirer tout ça au clair.

Il avait dû avouer qu’il ne savait plus que penser. Il avait dit en soupirant comme un qui est soucieux :

— C’est pas drôle… Des fois, je me demande s’ils n’ont pas rêvé, les vieux. Il me semble qu’on aurait quand même trouvé des traces… Les soirs de fête, on voit trouble des moments…

En attendant, la grand’maman Chavet ne s’était pas remise. Sa langue raidie dans le trou de la bouche n’articulait plus que des mots informes et ses yeux, quand son mari lui disait : « Ne parle pas… On saura bien qui c’est… », ses yeux se teintaient d’une telle ombre d’épouvante que le vieux en tremblait chaque fois davantage. À tout moment, il quittait son établi pour aller la contempler en silence, puis il retournait à ses rabots, les paupières rougies et les bras lourds.

 

*    *    *

 

Le dimanche qui suivit la fête de l’Abbaye, vers quatre heures, Pierrot se dirigea du côté de la maison de Pipembois, comme il faisait souvent depuis quelque temps. Mais il ne suivait pas le chemin. Il passait par les champs, entrait dans le bois au-dessus de la falaise et s’avançait jusqu’au bord d’où il pouvait voir le verger et la maison de Marguerite. La jeune mère, parfois, venait étendre la petite lessive du bébé ou se promenait sur le chemin en le berçant. Il la regardait sans penser à rien, les membres engourdis par un sang boueux. Puis, il rentrait chez lui et buvait longuement au goulot de la fontaine, dans la cour.

Il s’assit à sa place habituelle. Il faisait doux. Dans le verger, il vit le berceau de l’enfant. Le bébé gazouillait et s’acharnait à repousser avec ses pieds l’édredon qui le couvrait. Sa mère devait s’être absentée. Pierrot ne l’aperçut nulle part. Dans un angle de la cour, une goune, une laie énorme, boursouflée, parcourue de tressaillements qui lui arrachaient de rauques gémissements, offrait son ventre hérissé de mamelles à la voracité de ses cochonnets. Pêle-mêle, trébuchant, roulant les uns par-dessus les autres, dans un grouillement de rondeurs, de jambettes roides et d’oreilles secouées, les gorets vidaient leur mère comme une outre. Ils mordillaient à plein groin ses tétines flasques et les allongeaient en les suçant ou bien ils fonçaient frénétiquement contre ses flancs mous et y fouillaient en grognant pour retrouver la tiède coulée du lait. La mère se tournait, soulevait une jambe en l’air pour leur faire place, heureuse de sentir sa vie passer en eux. Par moment, elle entr’ouvrait un œil et, à travers ses cils roux, éclatait une douce lumière de maternité.

Pierrot sourit et pensa : « Un gosse,… des cayons… c’est une véritable pouponnière ! Et il regardait le berceau d’un œil sournois. « S’il y avait pas ce mioche, tout pourrait s’arranger… »

Soudain, son attention fut attirée par un craquement de branche tout proche. Une pie s’envola avec ses ailes de jour et de nuit et gagna les vernes. Pierrot se retourna. Sur la gauche, des rameaux s’agitèrent, des tiges s’écartèrent par le haut, quelqu’un s’avançait.

Brusquement, Mâ-Tsiou bondit hors des fourrés et pénétra dans le verger. Sa chaîne traînait derrière lui comme une queue cliquetante. En trois sauts, il fut près de la laie qui se redressa d’une seule pièce en culbutant ses petits et se mit à courir tout autour de la cour. Affolés, les cochons de lait se jetaient dans ses jambes et poussaient des cris perçants. Impassible, Mâ-Tsiou s’était accroupi, ses longs bras appuyés sur le sol. Pierrot se demanda s’il fallait intervenir.

« Ma foi non, se dit-il, Marguerite va arriver et je tiens pas à la voir… »

Alors il vit Mâ-Tsiou penché sur le berceau et dévisageant le petit.

— Oh !… s’écria Pierrot en sautant sur ses pieds. Le singe se tourna vers lui et roula ses yeux noirs où dansait une lueur rouge. Il s’inclina de nouveau sur l’enfant, écarquilla au-dessus de sa tête ses longs doigts roses et, tout à coup, s’empara du petit. Il le tint un instant à bras tendus devant lui, puis, jetant un rapide coup d’œil autour de lui, il s’élança à grandes foulées vers le chemin qu’il traversa rapidement pour s’enfoncer dans les taillis de la grève.

Pierrot dévala la pente en hâte et vint en courant à la porte ouverte de la cuisine. Les poings aux oreilles, Glinglin lisait. Pierrot lui cria :

— Tu es un bon gardien, toi !… Le singe de Changaille vient de voler le bébé… Où est ton père ?

— Il… Il dort… fit Glinglin en s’étranglant.

— Réveille-le vite et dis-lui que je cours toujours après la bête.

Il empoigna un bâton à filet sur un tas et se jeta derrière Mâ-Tsiou. Le singe progressait sans peine au milieu des broussailles. Il tenait le poupon sur sa hanche et s’aidait de sa main libre pour écarter les branches. Il s’aperçut bientôt que son poursuivant prenait de l’avance sur lui et se mit à regarder furtivement de tous les côtés comme pour chercher une issue. Une ou deux fois, il s’arrêta et fit front à Pierrot, grinçant des dents et soufflant avec fureur. Et il reprenait sa course, le dos remonté par-dessus sa tête hirsute. Il se rendit compte qu’il se rapprochait du village et fit subitement un crochet vers le lac et entra au plus épais des fourrés. Insensible aux ronces qui l’égratignaient, il marchait bon train. À plusieurs reprises, il se détourna pour éviter les barbelés des buissons de mûrons. Par moment, il contemplait le visage clair de l’enfant et, alors, ses yeux louches luisaient d’une étrange tendresse, les narines de son nez écaché s’ouvraient toutes rondes au milieu de sa face enfumée. Il gloussait de plaisir.

Pierrot se dépêchait tant qu’il pouvait, tenaillé par la crainte d’arriver trop tard.

« Pourvu qu’il ne lui fasse pas de mal… Il pourrait l’étrangler… l’assommer. Sale bête ! Si, au moins, il lui prenait la lubie de le semer en route… »

Sa main se crispa sur son bâton. Sa tête bourdonnait de colère. Il allait enfin pouvoir cogner, se décharger de cette haine qui alourdissait son sang. Sans répit, il suivit les traces du ravisseur que le fouillis des arbustes lui cachait maintenant. Il entendait le froissement des feuillages ; des frondaisons de vernes tremblaient encore.

« Ça va bien, se dit-il, il marche vers les crosses… Là-bas, on l’aura facilement… » Soudain, il tressaillit. La piste obliquait du côté du lac. Mâ-Tsiou avait flairé le danger. Il s’était engagé sur une étroite lande de terrain qui s’allongeait en presqu’île dans l’eau, entre les roseaux, avec sa charge de buissons et de saules.

— Cette fois, tu y es ! s’écria Pierrot. En effet, toute retraite était impossible à Mâ-Tsiou. Pierrot ralentit sa course. Il était sûr de tenir le singe. Peut-être valait-il mieux l’approcher sans manifester par une allure trop rapide ses intentions hostiles. Mais aussitôt il pensa : « Et s’il s’en débarrasse en le jetant à l’eau… » Et il recommença de courir en examinant le marais à gauche et à droite.

« Il n’ira plus loin… se dit-il encore. Bientôt, il vit Mâ-Tsiou arrêté au bout de la bande et qui le regardait venir. Il portait toujours l’enfant. Rassuré, Pierrot avança lentement. Il fut à vingt pas. Le singe ne bougeait pas. Ses yeux seuls tournaient, affolés, sous le front labouré de rides. L’enfant commença de crier et agita convulsément ses membres. Surpris, le chimpanzé le considéra un instant, puis il le posa devant lui et suivit avec attention tous les mouvements de Pierrot qui s’était dirigé vers un saule pour pouvoir barrer mieux le chemin. Ils s’observèrent en silence. Pierrot se disait :

« Je lui saute dessus d’un coup, avant qu’il ait le temps de reprendre le gosse… Je lui casse le bâton sur la tête et après… »

À ce moment, la voix de Pipembois retentit au fond des vernes :

— Tiens bon, Pierrot, j’arrive…

Le singe se mit à quatre pattes et se rapprocha lentement de Pierrot. Soudain, il s’élança et, saisissant Pierrot à bras le corps, il chercha à le renverser. Pierrot lui asséna un coup de bâton qui le fit ployer. Pendant que Pierrot brandissait de nouveau son arme, Mâ-Tsiou s’enfuit en hurlant. Pipembois qui arrivait n’avait pas osé tirer. Le singe lui arracha sa carabine et la jeta à terre, puis il disparut entre les buissons.

Pierrot avait couru vers l’enfant. Pipembois lui cria :

— Laisse-le… il ne risque rien… On va revenir…

Tous les deux, ils coururent, abandonnant l’enfant qui gigotait au milieu des touffes et pleurait à perdre le souffle. Mâ-Tsiou avait atteint les fourrés qui croissaient au bas des crosses. Là, il hésita. Elles étaient désertes, mais, plus haut, c’étaient les maisons, c’était Changaille et sa cravache. Au moment où il allait déboucher dans l’allée, il vit Glinglin qui accourait. Alors, il descendit l’allée. Déjà, Pipembois et Pierrot apparaissaient dans les broussailles. Une fois, Mâ-Tsiou s’arrêta et regarda les peupliers. Il s’approcha d’un tronc et s’apprêta à y grimper. Mais, à la vue de Pipembois qui le mettait en joue, il reprit sa course. Talonné par ses poursuivants, il dépassa le débarcadère et s’engagea dans la jetée. Il fut bientôt au bout. Il se retourna et s’aperçut que, de nouveau, toute retraite lui était coupée. Il n’y avait là qu’un haut peuplier d’Italie tout ébranché par les vents. Une de ses branches se penchait sur l’eau à la rencontre d’un autre grand peuplier qui remuait, sous l’eau, tout un noir feuillage troué de ciel. Mâ-Tsiou se hissa dans l’arbre.

— On le tient, ce coup… criait Pierrot. Pipembois s’agenouilla et épaula. Mais il abaissa son arme.

— Y a pas moyen, dit-il, je peux pas tirer sur ce… Et il montrait Mâ-Tsiou qui faisait, là-haut, des gestes d’homme, qui joignait ses mains velues comme pour supplier, qui inclinait douloureusement la tête sur l’épaule et paraissait pleurer. Pipembois se releva :

— On dirait presque un type… Y en a peut-être même qui ne le valent pas, par là…

Il tourna autour du tronc. Le singe changea lestement de place et, apercevant la branche courbée vers le sol, il se prépara à bondir. Il parviendrait peut-être, une fois de plus, à échapper à ses ennemis. Un saut sur la branche, un saut à terre… les fourrés de saules étaient tout près… Il s’élança. De ses quatre mains, il s’accrocha à la branche. Il voulut profiter de son élan et gagner le sol. Mais, au même instant, Pipembois se dressait devant lui. L’effort qu’il fit pour éviter le chasseur précipita Mâ-Tsiou vers le lac. Il tomba à l’eau avec un grand cri de détresse. Un remous bouillonna, des ondes s’élargirent. Les mains collées aux yeux, il reparut une fois à la surface.

— Il va couler… s’écria Pierrot.

— J’aime mieux ça, répondit Pipembois. C’est drôle, ça me fait tout mou de le voir là.

Tout à coup, il épaula et visa. La détonation se répercuta au long des rives. Mâ-Tsiou s’enfonça lentement. Une traînée de sang se dilua, les vaguelettes s’effacèrent et l’image du peuplier reparut.

— Au moins, comme ça, il n’aura pas trop souffert, dit Pipembois. À présent, on n’a plus rien à faire ici…

Au port, ils trouvèrent Glinglin qu’ils avaient envoyé vers le petit. Il éclata en sanglots lorsque son père l’interrogea.

— Je l’ai pas retrouvé… J’ai bien cherché…

— J’y vais, dit Pierrot.

Il courut. « S’il avait roulé à l’eau ? » pensa-t-il. Une seconde, il le souhaita sauvagement. Mais aussitôt il se représenta le petit étendu au fond de l’eau, ballotté comme un de ces cadavres de brochet que la vague repousse parfois dans les bords. Une chaleur de honte et d’angoisse lui monta au visage. Il pensa à Marguerite. L’enfant mort, elle était morte pour lui. Non, non, il fallait lui rapporter le petit. Il le lui tendrait. Elle le regarderait, les yeux tout pleins d’une tendresse qui serait aussi pour lui. Elle lui parlerait. Tout le passé tomberait comme une vieille écorce. Il entrerait de nouveau dans sa vie. Il l’aimerait assez pour oublier que l’enfant était d’un autre. Il l’aimait, il l’aimait… Il aspira profondément une grande lampée d’air ensoleillé. Il aima tout à coup de ses deux yeux grands ouverts, de ses oreilles, de toute sa chair affamée de vie et d’action, ce vert pays de roseaux, ces arbres tachés de ciel, ces toits rouges où montaient de longs fils de fumée claire, ce joli Cabrolles où Marguerite vivait, où, peut-être, elle l’appelait dans le silence de son cœur.

L’enfant s’était endormi, malgré le vol de mouches qui bourdonnait autour de sa tête. Pierrot le prit dans ses bras et le serra doucement contre lui. Le bébé s’éveilla et le considéra gravement. Pierrot l’examina avec le sentiment que ces traits encore confus ne lui étaient pas inconnus. Il pensa à Claire, à Linette… Le petit avait le même teint d’églantine, les mêmes yeux limpides et, comme elles, comme les Pierry du haut, des cheveux de soie blonde qui bouclaient sur le front étroit.

« À qui es-tu, toi ? » se demanda Pierrot en scrutant le clair visage de l’enfant qui se plissait comme pour pleurer. Brusquement, une certitude le traversa comme une flèche. Il se rappela les dernières paroles de Claire : « Pardonne à Marguerite… Pardonne-leur… » Il comprenait enfin. Milon, le frère de Claire, était le père de l’enfant. Claire avait deviné leur secret et, peut-être, avait-elle espéré que Pierrot saurait réparer la faute de son frère. Elle avait dit : « Pardonne !… » Et ce petit aussi avec toute la lumière de son regard disait : « Pardonne… »

Tout s’éclairait, tout devenait facile. Son ressentiment se dissipait comme une brume dans un coup de vent. Il pourrait regarder Marguerite bien en face. Et son enfant qu’il avait arraché des mains du singe, il lui devenait cher aussi maintenant qu’il le savait du même sang que Claire. Il pardonnait, il aimait. Il ne fallait plus dire : « Elle aurait dû… J’aurais dû… » Il fallait vivre, agir, s’avancer sur la route et regarder devant soi. La vie était ouverte sur leurs têtes comme une aube de printemps, toute mouillée de rosée, toute chaude de parfums et de cris d’oiseaux.

Tout en marchant, Pierrot faisait des risettes à l’enfant, attentif à ne pas le secouer. Il s’arrêtait pour relever sa béguine sur son front et l’appelait du bout des lèvres comme on fait aux chats.

De loin, il vit Marguerite accourir avec Glinglin qui l’avait déjà rejointe. Il lui tendit le petit. Sans un mot, sans un regard pour Pierrot, elle le lui arracha des mains et s’enfuit vers sa maison où elle entra sans même se retourner.

Pierrot était resté cloué sur place, les joues brûlantes. Il sentit qu’un grand vide se creusait en lui où l’entraînait un vertige terrible. Tout à coup, une colère qui hurlait comme un vent de tempête le remplit et il oscilla lourdement. Il voulut se raccrocher du regard au paysage, mais il n’aperçut plus qu’un tumulte de verdure, de soleil et d’ombre que la route vide fendait d’un bout à l’autre. Il détesta Marguerite avec une violence qui l’épouvanta. À grandes enjambées, il s’enfuit vers le village en criant :

— Mauvaise !… Jamais je pourrai pardonner à une mauvaise comme celle-là…

Il marchait sans rien voir devant lui.

— Tu t’en vas déjà !

Pierrot regarda Pipembois qui s’était arrêté et souriait.

— J’ai du neuf à te raconter, reprit Pipembois. Le voleur…

— Je m’en fous, l’interrompit Pierrot en poursuivant son chemin.

Pipembois se gratta l’occiput et gonfla ses joues :

— Oh ! la la… fit-il. Il faudra aussi que je m’en mêle par là…

Pierrot arriva devant le café de la Truite. Il y entra. Changaille était là avec ses intimes. Pierrot se planta devant lui. Changaille détourna la tête et regarda ses compagnons. Ils avaient tous le nez dans leurs verres.

— Ouaïe… fit quelqu’un dans un coin.

— Ouaïe… fit un autre en saisissant son verre.

Tous, ils avaient compris que celui qui venait d’entrer n’était plus le fils honteux du boursier en fuite, ni l’amoureux malchanceux, mais bien Pan-Pan, un Pan-Pan qu’un seul mot de travers, qu’un seul geste d’hostilité dresserait d’un coup avec ses poings durs comme des pierres et sa poitrine de granit.

Quand ils eurent vidé leur litre, ils s’entre-regardèrent.

— On y va, hein ? dit l’un d’eux.

L’un après l’autre, ils se levèrent en repoussant leurs tabourets sous la table et ils sortirent sans se hâter. La servante leur cria :

— Laissez seulement la porte ouverte, il fait bien assez chaud.

Mais ils fermèrent la porte, comme s’ils n’avaient pas entendu.

CHAPITRE XIV

La bise soufflait. Elle accourait avec une rage joyeuse du fond de l’espace. Sous sa poussée, le ciel se tendait comme une grosse voile bleue au-dessus du lac qu’escaladait l’immense troupeau des vagues cabrées et mugissantes.

Sur la rive, les peupliers courbaient leurs cimes grêles, pareils à des mâts de bateaux qui dansent au port. À chaque saute du vent, les saules se renversaient en montrant dans le retroussis blanc de leurs feuilles une floraison inopinée qu’il essayait vainement d’arracher. Des houles ondulaient dans les roseaux et l’herbe lustrée des clairières était parcourue de rapides frissons.

Barcarolle aimait le vent. Il était là depuis l’aube. Il attendait le soir pour regagner sa chambre qu’il désertait le plus qu’il pouvait depuis le saccage de ses installations d’herboriste. Il ne se plaisait plus chez lui.

Il n’avait plus de réconfort qu’au milieu de ses saules, de ses bouleaux et de ses broussailles. À leur ombre, sa peine s’apaisait un peu. Il se sentait leur frère, il pouvait leur donner toute cette tendresse que les autres repoussaient. Il comprenait leur âme profonde toute chaude sous les écorces. Tous, avec les mille langues de leurs feuilles bavardes, ils disaient les mêmes choses d’amour et de vie, ils attestaient la souveraine puissance de cette force de création qui animait les mondes et enflammait les cœurs, de cette force dont les hommes ne violeraient jamais le secret. Parfois, il avait encore envie de chanter. Des cadences de mots se déroulaient dans sa tête. Des rimes faisaient écho. Tout un flot de chansons ruisselaient par moment dans les pentes de son âme comme les eaux de dégel au flanc d’une montagne. Et il se remettait à croire à son humble génie. Peu importait qu’on n’écoutât pas sa voix. L’essentiel n’était pas d’être applaudi, mais de chanter, de lancer à pleine volée ses notes dans le vent qui les emporterait là où elles pourraient germer. Il fallait chanter, il fallait parler, c’était là son affaire. Parfois aussi, il recommençait de douter et demeurait de longues heures étendu dans l’herbe sans penser à rien.

Pourtant, ce jour-là, un courage tout neuf l’agitait. Tête nue, ses mèches grises plaquées aux tempes par les souffles, il s’était mis à soliloquer. Il levait les bras, fermait ses poings, se penchait et se redressait, pareil à ces arbustes qui tournaient dans le vent les moulinets de leurs rameaux. Dans le tumulte de l’air et de l’eau, dans cette litanie que psalmodiait la foule inclinée des arbres, il lui semblait entendre une grande voix qui disait :

— Va !… Parle !… Parle à tes gens… Aie confiance, les mots qu’il faut te viendront tout seuls. Va !

Et, visité par l’inspiration, il jetait ses prophéties avec de grands cris qui faisaient trembler la peau sèche de son cou. Oui, il parlerait, il irait vers les hommes. Il dirait les dangers des choses nouvelles, de ces diableries mécaniques qui allaient troubler le monde et amener sa ruine, car, après les moteurs, il y aurait autre chose, jusqu’au moment où les hommes eux-mêmes seraient des machines. Mieux valait s’en tenir aux forces qu’on pouvait maîtriser.

Qu’en aurait-on de plus quand tout ce qui avait fait le plaisir de vivre serait noyé dans les flots d’huile et de benzine ? Se porterait-on mieux quand, au lieu de ses bonnes tisanes naturelles, oui, naturelles, on se droguerait avec ces remèdes des pharmacies. La chimie du Bon Dieu ne laissait-elle pas loin derrière elle les découvertes de ces types à peau malsaine qui remuaient toutes sortes de liquides dans des tubes en verre ?

C’était le moment de crier casse-cou. Déjà, les filles et les garçons ne savaient plus faire l’amour comme ça leur venait. Que de conversations il avait surprises entre les garçons quand ils parlaient des filles. Ce cinéma, où ils couraient le dimanche avec leurs bicyclettes, leur mettait la tête à l’envers. Pauvres fous ! Le moindre baiser volé sans faire par exprès dans un de ces moments où les bras s’ouvrent tout seuls contenait cent fois plus d’amour que ces singeries apparues sur la toile des écrans. Et qui aurait encore besoin de poésie ?

Non, non, il parlerait. C’était son devoir. On l’écouterait. On le rétablirait dans cette royauté spirituelle qu’il avait su faire accepter en la rendant aimable et familière. Changaille s’en irait.

Maintenant Barcarolle s’offrait tout entier au vent qui le traversait et le faisait vibrer comme une harpe. Il ne sentait plus cette fatigue qui avait alangui ses membres depuis des semaines. Il n’entendait plus ce coup de marteau qui tapait dans son cœur parfois. Il respirait mieux, la bise entrait dans sa poitrine et le nettoyait jusqu’au fond des alvéoles comme elle nettoyait le ciel et le pays.

Alors, rafraîchi et sûr de lui, il attendit le soir et se remit à herboriser.

 

*    *    *

 

C’était bien sept heures. Le gros travail était terminé dans les écuries. Il y avait déjà du monde au café de la Truite lorsque Changaille y entra. Changaille souriait, mais la peau de ses joues était terreuse et son regard vacillait. Avant de s’asseoir, il scruta les faces des buveurs attablés. Tous le considérèrent en fermant à demi les yeux. Ils n’avaient pas l’air de savoir ce qu’était devenu Mâ-Tsiou. Changaille l’avait recherché tout le jour. Personne ne l’avait vu. La veuve Pierry était bien sûre d’avoir refermé soigneusement la porte du poulailler lorsque, l’après-midi du jour précédent, elle lui avait apporté des vieilles pommes à croquer.

Changaille n’y comprenait rien. Il avait d’abord cru à une farce, puis à une fugue de Mâ-Tsiou. Mais l’animal, poussé par la faim, serait revenu. Où pouvait-il bien être ?

Il se le demandait encore quand la porte s’ouvrit. Pipembois s’encadra dans le rectangle de lumière qu’elle avait dégagé. Le braconnier grogna un salut et vint prendre place en face de Changaille. À la servante qui s’empressait, il montra trois doigts écartés. Elle alla quérir trois décis et les lui apporta. Il se mit à boire lentement sans quitter Changaille des yeux. Intrigués par son manège, les pêcheurs se taisaient. Derrière sa banque, la servante s’arrêtait d’essuyer ses verres pour les observer. Changaille secoua la tête. Ses oreilles sonnaient de colère, car, il ne s’y trompait pas, Pipembois le provoquait. Il se dit :

« Celui-là doit savoir quelque chose… »

Et il se retenait à deux mains à la table pour cacher le tremblement qui le gagnait. Il se tourna vers ses voisins :

— Oui… Mâ-Tsiou a disparu. Mais celui qui me l’a pris pourrait bien être plus embêté que moi. D’abord, l’animal devient vieux et méchant. Il pourrait bien y avoir du malheur par là… Moi, je m’en balance, pour le temps que j’ai encore à passer ici !

Sa voix venait de retrouver ses intonations de voyou et il avait fermé un œil en penchant la tête du côté de Pipembois qui avait pouffé du nez et ouvert la bouche. Mais il n’avait rien dit. Il avait seulement amené son verre à la hauteur de ses lèvres comme pour porter une santé et il avait avalé une gorgée en se renversant.

Des nouveaux venus s’étaient attablés et tout le monde parlait fort. Changaille et Pipembois continuaient de s’observer à la dérobée. Pipembois bourra sa pipe et l’alluma. Dans un coin, un pêcheur dit :

— Ça se tasse ! C’est pas pour aujourd’hui…

Pipembois se tourna vers lui et sourit.

Alors la porte grinça. Le gendarme entrait, en civil. Il marcha tout droit vers Changaille et se tint debout devant lui. Tous se turent. Il n’y eut plus que la fumée des pipes à tournoyer lentement au-dessus des têtes.

— Dites donc, Pierry ! Votre singe… je l’ai retrouvé. Vous ne savez pas où ?

Changaille s’était dressé.

— Je l’ai ramassé au bout du canal… Noyé !

On regarda Changaille. Il était devenu vert. Il n’y avait plus qu’un tout petit point noir au fond de ses yeux. Il regardait le gendarme et attendait.

— … noyé, reprit ce dernier. Pauvre bête ! Faut-il être criminel pour s’attaquer à un animal inoffensif comme ça ! Oui, il ne s’est pas noyé tout seul… Je l’ai ramené au bord… Il était plein de sang… On lui avait tiré une balle dans la tête…

Il secoua une ou deux fois la tête de haut en bas en dévisageant les pêcheurs l’un après l’autre. Tous restèrent impassibles, la face comme un mur. La mort du singe ne les touchait guère.

Surpris de leur silence, le gendarme reprit d’une voix qui lui remplissait la bouche :

— Vous trouvez ça naturel ! Eh bien ! moi, j’appelle ça un scandale… Il faut venir dans un patelin comme celui-ci pour voir ça.

Les pêcheurs se redressèrent. Un gravier de voix bourrues roula au fond des gorges. Le gendarme bomba le torse et se croisa les bras :

— Parfaitement ! Et je devine bien qui a fait le coup. Y en a qu’un ici qui soit capable de ça !

Il tendait le menton vers Pipembois qui s’inclina poliment en ôtant sa pipe de sa bouche et dit :

— Qu’est-ce que vous dites, Mosieu ?

Quelques rires gloussèrent. Un beau vermillon de bonne humeur couvrit toutes les faces. Les pêcheurs respiraient fort en soulevant les narines au-dessus des moustaches. C’était quand même un type, Pipembois ! Le gendarme abaissa ses poings sur les hanches :

— Vous, faites pas le malin. Vous rirez moins tout à l’heure !

Pipembois qui s’était levé s’inclina derechef. Un grand éclat de rire craqua. On se poussait du coude autour des tables.

— Pardon, Mosieu, fit Pipembois, on rira davantage… Mais on parlait du singe de Mosieu Changaille, je crois… Vous disiez ?

Le gendarme avança d’un pas et tendit les mollets. Des plaques rouges apparaissaient sous la peau de ses joues. Il attaqua :

— Je dis que c’est vous qui avez tiré le singe à Monsieur Pierry !

Une grande coulée de silence se durcit aussitôt autour des tablées. On observait Pipembois du coin de l’œil. Il avança aussi d’un pas :

— On peut rien vous cacher !… Oui, Mosieu le gendarme, c’est moi !

Et, souriant par toutes les rides de sa peau, il attendit. Le gendarme avait baissé la tête comme pour foncer, mais il ne bougea pas. Au bout d’un moment, Pipembois continua :

— Oui, Mosieu, c’est moi… parce que j’ai dû faire votre métier… Oui ! je ramène l’ordre… Je fais respecter la loi… J’ai pas à faire, comme vous, avec les fripouilles… Qui se ressemble, s’assemble.

Le gendarme se donna un grand coup du plat de la main sur la poitrine et hoqueta :

— Je… Vous saurez ce que ça vous coûtera d’insulter l’Autorité !

Pipembois fit l’étonné :

— Moi, je vous outrage en disant que vous êtes un incapable ? Alors, si ce n’est plus permis de dire la vérité !…

Subitement, son sourire s’effaça. Ses traits se contractèrent. Une colère bleue étincela sous ses sourcils. Il éclata :

— D’abord, vous, vous nous avez bientôt assez empoisonné la vie par-là ! À quoi êtes-vous bon ?… à compter les petits poissons quand on revient du lac, à faire des rapports, à chercher rogne aux braves gens, à nous mépriser,… à nous traiter de sauvages,… à écouter les mouchards !

Un grondement roula dans la foule des pêcheurs et s’éteignit dans un souffle, comme ces premiers coups du vent avant l’orage. Une voix cria :

— Bravo, Pipembois !…

Il n’avait pas besoin d’être encouragé. Toutes ses rancœurs débondées, avec celles de tous, bouillonnaient à ses lèvres comme une vendange chaude au bord de la cuve… Le poing tendu, il se rapprocha :

— Et puis, ce coup, vous allez nous dire quel est le salaud qui a vendu Pierrot, l’été passé. On veut savoir qui c’est. Y a pas de gens malpropres chez nous, Mosieu… C’est pas un d’ici… Le nom, tout de suite !

Les pêcheurs s’étaient mis debout, prêts à flamber dans cette colère qui embrasait déjà Pipembois. Des cris s’élevèrent. Des tables furent repoussées. La servante se mit à pleurnicher. Le tenancier vint à Pipembois pour l’apaiser.

— Toi, bouge pas, lui dit Pipembois, on veut rien te casser, à toi…

Le cercle des hommes se resserrait, barrant la porte. Mais le gendarme ne songeait pas à fuir. Il se tenait droit devant Pipembois sans ciller.

— Le nom ? ordonna Pipembois. Vous ne sortirez pas d’ici avant de nous avoir dit le nom du mouchard !

Le gendarme secoua la tête et chercha Changaille des yeux, un instant. Changaille regardait Pipembois et, chaque fois qu’il pouvait faire un pas, il se rapprochait de la porte.

— Le nom ? réclama Pipembois et vingt voix reprirent :

— Le nom !

Toutes les têtes se penchaient vers le gendarme pour attraper ce nom qu’il retenait derrière ses lèvres closes. À tout moment, des hommes entraient. La nouvelle de la querelle s’était déjà répandue d’un bout du village à l’autre. Des gamins, des femmes couraient dans les venelles en criant. Ils se bousculaient pour arriver à la vitrine du café et regarder dedans. Ceux qui savaient renseignaient les derniers arrivés. On racontait que le gendarme avait insulté le village et que Pipembois était en train de le remettre au pas. On était content. On avait le cœur réchauffé. Une bonne chaleur de révolte sortait du café comme de la bouche d’un four. Elle rayonnait dans la rue. On la sentait contre soi, elle entrait sous les habits, elle empourprait les faces, elle ranimait les vieux griefs. Les femmes disaient :

— Aussi, c’est vrai, il leur en a trop fait voir. On peut quand même pas tout supporter…

Et elles se retournaient pour regarder le couchant qui jaunissait le ciel où des vols d’hirondelles passaient et repassaient en trissant.

Un gosse qui s’était hissé contre la vitrine se mit à crier :

— Il recule… Y a Pipembois qui va lui sauter dessus…

Le gosse se trompait. Adossé à la paroi, le gendarme faisait front à ses adversaires. À la fin, il cria :

— Tas de lâches ! Vous ne me faites pas peur et ce n’est pas vous qui m’empêcherez de faire mon devoir. On verra bien !

Une huée fit trembler les vitres, mais personne ne bougea. Seulement les jambes s’arquèrent davantage, les torses s’avancèrent et les têtes avec leur couleur de briques s’inclinèrent lentement comme un mur qui commence de s’écrouler. Alors, Pipembois posa sa main sur l’épaule du gendarme et le regarda dans le noir des yeux. L’autre se dégagea d’un mouvement furieux et noua sa colère à celle qui virait dans les yeux de Pipembois. Une force terrible les attirait l’un contre l’autre. Tous se taisaient, mais le silence était plein d’un grondement d’orage comme il y en a avant le premier coup de tonnerre. Le gendarme ou Pipembois n’avaient qu’à lever le poing et tout craquerait.

À ce moment, un remous de têtes flotta devant la porte qui s’ouvrait.

— Laissez-moi entrer ! disait la voix de Barcarolle.

On s’écarta. Le vieux poète s’approcha et vint se placer entre Pipembois et le gendarme qu’il considéra avec une pitié douloureuse. Son arrivée avait fait diversion. Le mur de poitrines s’était relevé. Une lueur de gaîté flambait dans tous les yeux. C’était la première fois qu’on voyait Barcarolle si près d’un gendarme. Le vieux qui, naguère, le saluait de loin avec la même politesse craintive que les gosses, ne semblait pas en avoir peur aujourd’hui. Tous le regardaient comme quelqu’un qu’on n’a pas revu depuis longtemps et qu’on s’étonne d’aimer encore. Il était là avec ses gestes de paix et son visage d’amitié. Il allait parler et guérir chacun de cette colère qui brûlait comme une écorchure dans le cœur.

Barcarolle mâcha sa salive et commença de parler :

— Mes pauvres gens, voilà où nous en sommes. On était un village de braves gens,… pas bien méchants. On s’expliquait entre nous quand il fallait… Ça marchait comme ça pouvait et on était contents. À présent, tout est sens dessus dessous… On ne sait plus à qui se fier ! Et voilà que celui qui représente la loi ici s’en mêle aussi,… il nous insulte. Il nous prend pour ce qu’on n’est pas… parce qu’il ne sait plus voir jour non plus…

— Vous, coupa le gendarme, je vous ordonne de vous taire. J’aurai aussi deux mots à vous dire dans un instant.

Barcarolle sourit et reprit :

— Laissez-moi parler ! Je dois vous parler à tous… J’ai ça là…

Et il faisait résonner son coffre maigre avec son poing.

— Après, vous ferez de moi ce que vous voudrez, continua-t-il. Et d’une voix profonde, il dit :

— Monsieur le gendarme, vous vous trompez ! Ces gens sont honnêtes. Je les connais depuis plus longtemps que vous. Je les ai soignés… Ils n’ont pas du sang de navet dans les veines. C’est les descendants des pêcheurs qui trafiquaient par là il y a des mille ans. Ça s’efface pas complètement, ça… Ils aiment être libres. Ils ont toujours eu l’habitude de se débrouiller tout seuls. Ils ne comptent pas sur les autres… C’est pour ça qu’ils ne peuvent pas vivre s’ils se sentent tout le temps surveillés, contrôlés… Faut les comprendre ! Vous les avez jamais compris… C’est les meilleurs du monde. L’écorce est rude, comme aux chênes, mais, dessous, c’est du bois dur qui ne pourrit jamais. Ils en savent autant que vous sur la justice… Vous, vous ne voyez que le règlement ! Vous ne pourrez jamais les dresser tout à fait, même en leur mettant mille gendarmes sur les talons. Y a qu’une chose, c’est de les aimer. Moi, je les aime !

Et il les regarda avec tout le bleu de ses yeux fanés. Les pêcheurs reniflèrent profond et firent oui de la tête. Barcarolle avait raison. Ça faisait du bien de l’entendre. Il n’y avait encore que lui pour savoir ce qu’il était bon de dire. Un regret de l’avoir repoussé les traversa.

— Je vous ordonne de vous taire, dit de nouveau le gendarme. Il ne s’agit pas de ça…

— Que oui, fit Barcarolle. Mais j’ai encore quelque chose à dire… Je dois !

— Vous devez vous taire ! Au nom de la Loi, je vous ordonne de vous taire.

Le gendarme se tourna vers les pêcheurs :

— C’est du propre ! Vous trouvez que c’est pas assez de me laisser insulter par ce braconnier… Il faut encore que ce vieux vienne vous exciter à la révolte. Un malfaiteur !

Barcarolle s’étrangla :

— Moi, un malfaiteur ?

— Parfaitement, dit le gendarme. Je ne comptais pas m’occuper de vous maintenant. Mais je m’en vais faire un nettoyage complet tout d’un temps. Je pense que ces messieurs seront édifiés après.

— Vous… et il transperçait Barcarolle de son regard pointu,… vous saurez peut-être me dire qui a dévalisé le boursier,… et tous les autres ? Vous saurez peut-être aussi le nom de celui qui a assommé la grand’maman Chavet ? Écoutez, savez-vous d’où je viens ? De chez vous ! Savez-vous ce que j’y ai trouvé ? Des papiers qui viennent de chez le boursier et de chez tous ceux que vous avez volés. Vous pouvez pas le nier… Je les ai là !

Il sortit d’une poche une liasse ficelée et la montra.

— Votre truc de dévaliser votre usine à poisons pour donner le change, ça ne prend pas ! Pourquoi êtes-vous le seul à ne pas avoir porté plainte ? Vous ne teniez pas tant à ce qu’on vienne mettre le nez dans vos affaires, hein ?

Barcarolle ouvrit la bouche et regarda les pêcheurs tour à tour. Ils étaient perplexes et attendaient. Pas un ne croyait à la culpabilité de Barcarolle, mais le ton du gendarme les ébranlait. Le gendarme comprit qu’il fallait frapper un grand coup. Il fit un pas vers le vieil herboriste tout verdi d’effroi :

— Au nom de la Loi, je vous arrête ! Hein, vous ne niez pas ? Allez, suivez-moi.

Il fit signe qu’on le laissât passer. Déjà, les premiers se retiraient, hésitants. Alors Pipembois se dressa devant lui :

— Pardon, excuse. Mosieu le gendarme, il y a erreur. Je suis bien fâché de devoir vous interdire d’emmener Barcarolle en prison…

— Vous n’allez pas recommencer, vous. Votre tour viendra… cria le gendarme en écartant les bras.

— Possible ! riposta tranquillement Pipembois.

Et, braquant vers Changaille un index immobile comme le canon de son fusil quand il tirait, il dit d’une voix qui éclata :

— Possible, mais ce sera d’abord celui-là. Pour son singe, comme vous savez, c’est déjà fait, puisque qu’il est mort.

Toutes les têtes se tournèrent vers Changaille qui haussa les épaules. Le gendarme rougit jusqu’aux oreilles.

— Vous êtes fou ! glapit-il. Je connais Monsieur Pierry et je vous connais aussi. Vous avez le culot d’accuser Monsieur Pierry d’être un voleur, vous !

— Non, Mosieu le gendarme, ce n’est pas lui qui volait. Mais c’est lui qui est responsable. Laissez-moi parler ! J’ai aussi quelque chose à raconter. J’ai beau ne pas être gendarme, je sais suivre une piste !

Un silence de mort s’étendit sur tous. Au-dehors, les cris cessèrent l’un après l’autre. On avait deviné que quelque chose de grave venait de survenir.

— Voilà ! expliqua Pipembois. Je vais vous dire… Le jour où j’ai été aider le père Chavet à relever sa femme, j’ai été regarder sous les fenêtres. Une vieille habitude de braconnier, quoi ! Y avait des traces comme en n’en voit pas ici à l’ordinaire… Non, non, ce n’était pas la marque du pied tordu, le copain de Monsieur Changaille !

C’étaient quatre mains enfoncées dans la boue… Alors, j’ai tout de suite pensé que ça ne pouvait être que le fils chéri de Monsieur Changaille, le beau Mâ-Tsiou. Il faisait nuit noire. J’ai pas pu suivre les traces bien loin. Mais je suis monté tout droit chez la veuve Pierry. Naturellement, pas un chat à la maison. Le singe n’était pas dans son poulailler. Je me suis méfié qu’il était au village en train de s’intéresser à la bourse de quelqu’un. Alors je me suis permis de pénétrer dans la chambre de Monsieur Changaille… par la fenêtre… avec une échelle… Au moment d’entrer, j’ai allumé mon briquet… J’ai pas eu besoin d’aller plus loin. J’ai vu l’enfant adoptif de Monsieur Changaille assis par terre. Devant lui, il y avait des papiers que j’ai reconnus, des factures à Chavet.

Pour moi, c’était clair. Je n’ai pas pu faire mon enquête plus à fond, parce que Mâ-Tsiou a sauté à la fenêtre pour m’épouvanter avec sa sale binette de nègre. Si je l’avais pas ébloui avec ma lumière, il m’aurait bel et bien provoqué en duel.

Pour ce qui est de l’avoir tué hier, j’étais en droit de le faire. Pierrot pourra vous certifier la chose. Le singe avait tout simplement volé le petit de ma fille. C’est des choses qu’un grand-père ne pardonne pas. On l’a poursuivi… Pierrot vous racontera tout ça mieux que moi. Bref, l’animal s’est noyé en tombant d’un peuplier, au bout de la jetée. Je lui ai envoyé du plomb pour lui faciliter la descente au fond de l’eau… par pitié. Respect, Mosieu Changaille, il était bien dressé votre enfant !

Il se tut. Il estimait avoir tout dit. Il ralluma sa pipe pendant que les pêcheurs s’entre-regardèrent d’un air ahuri. On accusait tout le monde aujourd’hui. Qui avait raison, le gendarme ou Pipembois ?

Changaille souriait sous la sueur qui faisait luire sa face. Il se planta devant le gendarme en clignant de l’œil :

— Bon, si vous croyez ce roman-feuilleton, arrêtez-moi. On verra bien comment tout ça finira. Mais c’est quand même violent de se voir accuser par un type qui trompe la loi à journée faite… Surtout quand on a rendu service à tout le monde.

Et il cherchait à entraîner le gendarme vers la porte. Mais le gendarme ne le suivit pas et dit :

— Je sais ce que j’ai à faire… Une chose après l’autre. C’est celui-là d’abord que je vais arrêter, le voleur et le révolté !

Il prit Barcarolle par le bras. Mais, à ce moment, une clameur de fureur sortit de toutes les bouches. Les épaules roulèrent, les poings se levèrent. Menaçants, les pêcheurs entourèrent Barcarolle.

— Essayez pas de le toucher !

Le gendarme vit qu’il était vain d’insister. Il dit seulement :

— C’est ça ! Dans une demi-heure vous aurez peut-être changé d’avis. Je ne serai plus seul par là !

Il allait téléphoner pour demander du renfort. Il se dirigea vers la sortie. Changaille le suivit.

— Halte-là, ordonna Pipembois, vous, c’est pas fini !

Mais ce fut le gendarme qui se retourna :

— Non, c’est pas fini !

Changaille avait gagné la porte et s’esquivait. Ceux du dehors s’écartèrent pour le laisser passer.

— Ça va recommencer, dit-il, en montrant du pouce, par-dessus son épaule, la pinte pleine de cris. Et il marcha rapidement vers le village. Puis, enfilant une ruelle, il se dirigea vers le port. Pipembois qui arrivait sur la place le vit qui courait dans l’allée.

— Ah ! tu crois de filer, fripouille…

Aussitôt, il donna l’alerte. Le café se vida d’un coup.

— Il fiche le camp, criait Pipembois. Il va passer le lac et adieu je t’ai vu. On va pas le laisser filer ainsi. On a des comptes à régler.

Les pêcheurs, indécis, piétinaient sur place. Alors Pierrot donna des ordres pendant que les femmes criaient :

— Oui, allez-y ! attrapez-le !… Dépêchez-vous !

Quelques pêcheurs s’ébranlèrent à la suite de Pierrot, tandis que d’autres se hâtaient d’aller chercher dans leur hangar un bidon de benzine. Changaille n’avait pas pensé que les moteurs serviraient un jour à le poursuivre.

Quand Pierrot arriva au port, il vit la chaloupe dorée qui sortait du canal. Elle aurait bien un kilomètre d’avance. Bien que la nuit fût proche, il n’hésita pas.

Le ciel avait verdi. On voyait déjà les places où des étoiles allaient pousser. Des bourrasques se contrariaient au-dessus de l’eau où flottaient de larges nappes de ténèbres.

Les chaloupes décrochées, on embarqua rapidement les mâts et les voiles. Ça pourrait servir.

Bientôt, le ronron d’un moteur s’éleva, puis deux, puis trois. Dans l’allée, les derniers accouraient. Toute la flottille des pêcheurs serait sur l’eau pour traquer le bandit qui avait mis Cabrolles à mal. L’une après l’autre, les chaloupes montèrent le long du tunage. Les moteurs pétaradaient. Une rage joyeuse soulevait les pêcheurs. En tête, Pierrot et Pipembois menaient la poursuite. L’œil rivé à la tache claire que faisait sur l’eau l’embarcation de Changaille, Pierrot pointait sur Auvernier où le fuyard avait mis le cap.

Comme ils entraient en plein lac, une ventée accourut derrière eux et les secoua.

— L’obéra ! clama Pierrot. On va mettre la voile.

C’était comme si le vent qui soufflait de Cabrolles venait à leur secours. Aussitôt, Pierrot dressa son mât, déferla la voile qui se gonfla d’un coup. Ce fut le signal. Quinze voiles blanches coururent sur l’eau épaisse.

Il ventait grand frais. Le ciel tournait au noir. On voyait encore autour des chaloupes les mottes d’eau vite effritée que les souffles piochaient à petits coups, on voyait sur sa tête le lambeau clair de la toile qu’on emportait comme un morceau de jour. Mais ce jour ne suffisait plus pour éclairer la route. On alluma les falots-tempête et l’on s’espaça pour éviter les abordages.

Changaille avait pris de l’avance. Sa chaloupe mieux taillée fendait l’eau sans peine. On ne discernait plus sa coque, mais on garda la même direction.

— Il va sûrement aborder vers Cortaillod, s’écria Pipembois.

— Il laissera sa chaloupe et sautera dans le premier train qui passera. C’est pas dit qu’il nous échappe…

Maintenant, la nuit était là, épaisse et bourdonnante. Les lumières dansaient sur les rives et les falots des pêcheurs bondissaient dans le noir à chaque saut de vague.

La poursuite devenait vaine. Chacun s’en rendit compte, mais nul ne songeait à rebrousser chemin. On avait besoin de courir encore dans le vent pour apaiser ce feu qui rongeait les joues et séchait la bouche. On s’appelait d’un bateau à l’autre avec de grands cris que les rafales tordaient comme des fumées. On respirait jusqu’au fond du ventre la fraîcheur acide de l’air et, les poumons rincés, on se vidait d’un coup d’un tas de poussières mauvaises qu’on avait avalées les derniers temps. On était content de se trouver ensemble sur le lac à chasser le même ennemi. On se sentait fort.

Soudain, la voix de Pierrot éclaira l’ombre. Debout contre le mât, il criait :

— Y a pas moyen, on l’aura pas ce soir. C’est pas la peine de passer tous le lac. Ils se feront du souci, là-bas. Rentrez seulement. Moi, j’aborderai de l’autre côté et je retrouverai bien la chaloupe. Il veut pas la prendre avec lui. Si on n’a pas le Changaille, on ramènera toujours au moins sa monture.

Et il jeta dans les étoiles un grand cri sauvage comme un hennissement de cavale lancée au fond des étendues.

Les autres hésitèrent un moment. Mais il y avait dans le ton de Pierrot une force de commandement si grande que l’un après l’autre, ils rallièrent Cabrolles en louvoyant. Déjà, tous recommençaient à clabauder le gendarme qu’on allait revoir de tout près.

— S’il a été chercher du renfort, ça fera une belle fête ! cria un pêcheur. Faudrait quand même pas nous prendre pour des nègres !

Une bordée d’injures monta de toutes les chaloupes. Quelqu’un cria encore :

— Est-ce qu’on sait s’il était pas de mèche avec Changaille ? Faudra ça tirer au clair !

Puis, personne ne dit plus rien. On avait assez à penser, sans trop savoir par où commencer. Il y avait un nettoyage à faire dans les têtes où le jour n’était pas entré depuis longtemps. Déjà, on s’apercevait que la fuite de Changaille soulageait tout le monde. On sentait qu’on l’oublierait vite. Il ne resterait plus dans le souvenir que comme une grande ombre noire. Dans quelques années, on dirait : « C’était l’année où on a acheté les moteurs… » On soupirerait et l’on se mettrait à parler d’autre chose, parce qu’il n’est pas bon de remuer trop les cendres du passé.

Les feux de Cabrolles sortirent de la nuit et s’alignèrent comme ils faisaient toujours quand on revenait du lac. On allait rentrer et revoir les visages tout chauds des femmes. Elles demanderaient :

« — Vous l’avez eu ? »

Il n’y aurait qu’à lever les épaules et retourner à la pinte voir si le gendarme était d’accord de reprendre la discussion.

L’air serait encore tout vibrant au milieu du village.

CHAPITRE XV

Barcarolle était sorti le dernier de la pinte. Les femmes l’entourèrent et les gosses l’acclamèrent avec des voix hautes qui s’enfonçaient comme des aiguillons :

— Hé ! Barca !… Salut, Barca…

Et ils touchaient ses habits en disant encore :

— Adieu, Barcarolle…

Barcarolle chercha les pêcheurs des yeux. Il s’étonna :

— Où sont-ils ?

Un petit lui cria dans la figure :

— Ils font la chasse à Changaille sur le lac !

Barcarolle ferma les yeux et sourit en dedans. Il demanda encore :

— Et le gendarme ?

— Pff !… fit une femme en tirant la langue et les autres se mirent à rire. Alors, Barcarolle leva les bras et, traversant la route, marcha vers les crosses où les filets s’étendaient entre les croix qui les supportaient comme de longues brumes arrêtées pour la nuit. Lentement, les femmes et les enfants le suivirent.

Barcarolle s’immobilisa au milieu de la pelouse et contempla longtemps le lac où les bateaux de Cabrolles apparaissaient au-dessus des roseaux du bord.

Tous le regardaient. Sans savoir pourquoi, les femmes auraient voulu pleurer et les petits se serraient contre leurs jupes en tournant vers lui des visages tout plissés d’inquiétude. Il n’y avait autour d’eux que le bruit du vent qui coulait dans les feuillages. Les cheminées avaient cessé de fumer. Les hirondelles tournaient moins vite au-dessus des toits. Elles tombaient dans l’ombre et on ne les revoyait plus. Personne ne disait rien pendant que Barcarolle se recueillait et méditait. Les choses qu’il pensait, on les devinait chaudes et bienfaisantes. Et on attendait, comme le matin, chez le boulanger, quand l’odeur épaisse du pain cuit entre dans la boutique au moment où la femme vient servir. On avait faim de sa voix.

Soudain, Barcarolle se redressa. Il toussa et ouvrit les bras. Ses yeux s’emplirent d’un feu tout clair. Les femmes soupirèrent et baissèrent la tête. Alors, il parla :

— Oh ! mes pauvres… Je savais ce qui allait arriver. Voilà comme ça va ! Si vous aviez voulu m’écouter au lieu de croire l’autre… Je vous aimais bien pourtant. Je ne suis qu’un pauvre mèdze, mais il y a des choses que je sens… Est-ce que je vous ai jamais fait du mal, moi ? Est-ce que je ne vous soignais pas bien ? Est-ce que mes élixirs n’étaient pas bons ? Et mes feuilletons ? Et mes poésies – tout ça est perdu ! – est-ce qu’elles ne vous faisaient pas plaisir quand vous les donniez à vos bons amis et qu’elles disaient avec de jolis mots tout ce qui restait caché au fond de vos cœurs ? Qui vous en fera, à présent ?

Un gémissement souleva les poitrines. De vieilles paysannes s’essuyèrent le coin des yeux.

Ému, lui aussi, Barcarolle poursuivit :

— D’où vient tout le mal ? De celui-là qui se sauve sur sa chaloupe de malheur ! Il vous a lancé une vilaine graine d’envie qui a poussé comme la mauvaise herbe. Oui, c’est lui… Mais c’est aussi de votre faute. À vous, les femmes qui n’avez pas su garder vos hommes ! Ça a commencé avec ces moteurs qui font un potin d’enfer. Est-ce qu’on avait besoin de ça, ici ? Dites, est-ce que c’était pas plus joli avant quand les chaloupes marchaient à la rame et à la voile ? Quand on voyait toutes ces voiles blanches sur l’eau, on aurait dit une bande de gros papillons. Vous les reconnaissiez de loin, à la couleur et à la forme,… et aussi aux raccommodages que vous y aviez faits. Vous sortiez de la maison, vous alliez jusqu’au haut de la jetée et vous disiez :

« Voilà le papa qui rentre ! »

Et vous vous dépêchiez de mettre tremper la soupe et de chercher des salades au jardin.

Maintenant, les papillons sont devenus des bourdons… À force de les entendre grogner, vous avez fait petit à petit comme eux. Comment voulez-vous que ces machines en fer aient une voix qui chante ! Elles vous font perdre la tête et vous remplissent les oreilles. Elles vous crient tout le temps : « Vite… Vite… » Moi, je vous dis que tout ça c’est faux. C’est pas la peine de vivre vite. Il faut vivre lentement, comme les plantes, pour avoir le temps de se réjouir, des moments qu’il y a, d’être en vie et dire merci…

Et puis, c’est mal fait de mépriser les vents que le Bon Dieu fabriquait exprès pour vous. C’est lui qui gonflait vos voiles et vos cœurs en même temps. Ces voiles, vous les oublierez bientôt au galetas où les rats vous les rongeront. Et vos cœurs n’en vaudront pas mieux. Pas moyen d’aimer pour de bon avec des cœurs en fer-blanc. Il n’y aura plus rien d’un peu doux dans les yeux des filles, ni même dans ceux des mamans.

Non, non, voyez-vous, il faut m’écouter, ce soir. Je suis tellement sûr de dire la vérité… Les idées me viennent… Il faut voir clair dans tout ça. Il y a longtemps que j’y pense, moi… Vous êtes en train de vous aplatir devant tout ce moderne qui s’amène de tous les côtés. Vous croyez que tout ça va vous rendre la vie plus facile. Vous voyez bien que c’est pas vrai. Vos moteurs ne sont pas même tous payés. Vous ne vivez déjà plus que pour eux et vous vous éreintez le jour durant en croyant que tout ira mieux. Est-ce que vous êtes plus heureux qu’avant ? Est-ce que vous n’avez pas aussi souvent mal au ventre qu’avant ? Croyez-vous que vous pourrez tenir longtemps sans poésie ? Si on chasse la poésie du monde, ce sera plus la peine de vivre.

Vous, les femmes…

Il s’arrêta pour reprendre haleine et contempla avec une tendre pitié les têtes courbées vers lui. Au fond de l’ombre, une femme éclata en sanglots.

— Vous, les femmes, reprit-il, il vous faut tâcher de reprendre goût à ces choses. Vous avez davantage de temps pour penser que vos hommes. Il faut penser sans arrêt, doucement, dans le même sens… La pensée est faite pour aller à la rencontre du Bon Dieu… Il ne faut jamais oublier ni le Bon Dieu, ni la Poésie…

Sa voix s’érailla tout à coup. Il dit en bégayant :

— Moi, à présent,… je m’en vais… C’est le moment…

Il se balança sur ses hanches, mais ses pieds ne bougèrent pas. Les femmes relevèrent leurs visages. Deux ou trois crièrent :

— Reste avec nous, Barcarolle ! Ne nous laisse pas !…

Des bras se tendaient vers lui. Des yeux se rivaient aux siens. Des enfants l’appelèrent aussi de leur voix aigrelette :

— Barcarolle ! Barcarolle !

Une vieille s’avança, reniflant dans son mouchoir :

— Faut pas nous en vouloir, Barcarolle ! On savait pas… Reste avec nous, on a besoin de toi…

Elle joignait ses deux mains, s’inclinait devant lui comme si elle allait se prosterner, tandis que les autres répétaient :

— Reste !… Reste !…

Barcarolle les regardait. Il devinait dans l’obscurité accrue tous ces bons visages de femmes vieillis par le travail qu’il avait connus, des années avant, tout fleuris d’amour et de courage, ces visages ronds de jeunettes et ces faces joufflues des petits. Il voyait les peupliers tout noirs, les toits entassés derrière le tilleul de la placette. La lumière du café tremblait à travers les ramures des arbres. Il se représentait la petite table de la Jetée où il s’asseyait avec Godem, à côté de la fenêtre où il y avait toujours des mouches crevées. Il songeait à sa chambrette toute pleine d’une tiède odeur de ruche. Il se dit que les hommes reviendraient dans un moment. Ils lui diraient :

« Salut, Barcarolle ! »

Et rien de plus. Mais leur voix aurait un bon goût de tabac et ils lui taperaient sur l’épaule.

Barcarolle soupira. Rester, non, il ne le pouvait pas. Il devait écouter la voix qui sonnait au creux de ses tempes et commandait :

— Va-t’en ! Ils se souviendront mieux de tes paroles quand tu seras parti…

Il essaya de parler encore et leva la main. Vite, il dit :

— Adieu… Je vous aimais bien tous… et ceux, là-bas…

Il montrait le lac tout noir dans la nuit.

Son bras retomba et il se mit à marcher vers la route, glissant entre les rangées de filets comme un long fantôme d’ombre qui se fondait dans l’obscurité. Des gosses le suivirent en se retournant à chaque pas vers leurs mères. Une fois, Barcarolle s’arrêta et les éloigna doucement :

— Non, mes petits, laissez-moi… Retournez vers la maman… Adieu !

Les jambes vacillantes, il gravit le talus. Là, il tourna la tête lentement. Les femmes l’appelaient toujours :

— Barcarolle ! Barcarolle !

Un sanglot creva dans sa bouche, mais il continua d’avancer.

La nuit lui apporta des mugissements de bestiaux dans les étables. Un chien faisait grincer sa chaîne en entrant dans sa niche. Des odeurs d’herbe fauchée et de paille piétinée, des parfums de fleurs venaient à travers les vergers. Barcarolle songea à toutes les plantes qui s’endormaient sur les pentes et qu’il ne verrait plus s’épanouir. Il eut une défaillance, mais la force qui le poussait, puissante comme un instinct, le redressa. Au sommet de la côte, il quitta la route et prit par les sentiers. Il aurait pu s’y diriger les yeux fermés tant il les avait foulés de fois au cours de ses cueillettes. Mais, ce soir, ce n’était pas lui qui cueillait.

 

*    *    *

 

Il était parti. Longtemps, les femmes regardèrent la route par où il s’en était allé. Beaucoup pleuraient, d’autres serraient fort leurs petits contre elles. Toutes sentaient qu’en disparaissant Barcarolle avait emporté un grand morceau de leur vie, des joies et des peines qui avaient un goût qu’on ne retrouverait plus, des idées qu’il faudrait abandonner, dont il faudrait rire peut-être. La vie de tous était à un tournant. On verrait les choses autrement à l’avenir. Mais les paroles de Barcarolle feraient du bien longtemps encore.

Marguerite n’avait pas entendu tout ce qu’avait dit le vieil herboriste. Entraînée par Glinglin, elle était arrivée l’une des dernières sur la place des crosses où elle s’était dissimulée derrière des filets. Elle demeurait inerte dans son coin. Avec Barcarolle, c’était son dernier espoir qui s’en allait. Elle n’avait jamais pensé qu’il lui écrirait un jour sa poésie d’amour. L’amour était mort pour elle. Mais tant que Barcarolle était là, il y avait eu quelqu’un qui la comprenait et la consolait. Désormais, elle restait seule avec sa peine. Elle se rappela tout à coup ce qu’il lui avait dit, peu de jours avant, sur le chemin de Portalban. Il lui avait pris les mains et l’avait regardée en secouant la tête :

— Écoute, Margot, la vie n’est pas si triste que tu crois. Mais, tu comprends, il faut baster devant ce qui est plus fort que toi. Tu regimbes… tu te raidis… Tu es trop fière, ma belle… Il faut laisser parler ton cœur et tout s’arrangera…

— Trop fière ? s’était-elle écriée. C’est tout ce qui me reste… avec le petit !

Il n’avait rien ajouté d’abord, puis, au moment de la quitter, il avait dit à voix basse :

— Il ne faut pas avoir peur d’aimer… et de vivre !

Elle aurait tant aimé le lui entendre dire encore. Elle n’osait pas, elle-même, se le répéter et y croire. Vivre, ah ! vivre,… elle voulait bien vivre pour son petit, pour les autres, pour elle… Mais vivre sans aimer ! Tout en elle était amour et elle n’avait plus le droit d’aimer, et Pierrot moins qu’un autre, puisqu’elle l’avait trahi. Et pourtant elle lui appartenait. Du matin au soir, le jour, la nuit, elle pensait à lui, elle ne pensait qu’à lui et elle ne le regardait plus.

Aimer et vivre ! Barcarolle avait raison. Il n’y aurait de rédemption pour elle que dans l’amour qui, seul, purifierait cette joie sombre que la maternité lui avait donnée de tout ce qui l’entachait encore.

Marguerite, alourdie de chagrin, rentra chez elle. L’enfant dormait. Elle se pencha sur lui, puis, ayant effleuré son front d’un baiser léger, elle s’assit à côté du berceau.

L’une après l’autre, les femmes des pêcheurs étaient remontées sur la route. Elles ne pouvaient se décider à regagner leurs demeures. Elles tendaient l’oreille vers le lac. Un ronflement de moteur faisait trembler la nuit.

— C’est eux ? demanda quelqu’un.

Le bruit venait de la route. Bientôt, des phares de motocyclettes balayèrent la chaussée d’une lueur d’incendie. Les femmes en comptèrent trois, quatre,… cinq, six, sept,… sept ! Il n’y eut plus moyen de les compter, elles bougeaient dans l’obscurité, se rejoignaient, s’écartaient. Elles arrivaient, éblouissantes. Les gendarmes sautèrent sur la route. Le garde-pêche s’avança :

— Où sont vos hommes ?

Une fille se campa hardiment devant lui, la poitrine haute, la voix toute claire de gaîté rusée :

— Sur le lac !

— Allons, pas de bêtises, hein ! Où sont-ils ?

— Sur le lac, je vous dis ! Ils sont en train d’attraper Changaille.

Le garde-pêche prit ses collègues à témoin :

— Vous l’entendez ! Ils vont faire du propre… Mais on les retrouvera bien. Commençons par le commencement…

Il fit un pas vers les femmes qui le regardaient sans effroi :

— Et votre Barcarolle, où a-t-il filé ?

Une grand’mère s’approcha de lui, les yeux mi-clos. Elle tendit un doigt du côté de Portalban :

— Là-bas… Il est parti vers les Papaux…

Elle savait bien que Barcarolle s’était dirigé vers Chevroux… Dans l’ombre, un rire s’étouffa. C’était une fine, la grand’mère !

— Il y a longtemps ? s’impatienta le garde-pêche.

— Oh ! voilà !…

— Combien de temps ? Allons, dépêchez-vous de répondre !

— Eh bien ! je sais pas,… une demi-heure seulement. Avec vos motos, vous aurez vite fait de le rattraper. Mais n’allez pas lui faire du mal, au moins. C’est pas un mauvais homme, Barcarolle, vous savez !

Les gendarmes se concertèrent à voix basse. Autour d’eux, les femmes mettaient leurs mains devant la bouche ou se poussaient du coude.

Les motos s’éloignèrent dans un fracas qui fit hurler les chiens au village. Les femmes commencèrent de parler toutes à la fois. Elles riaient, les yeux pleins de larmes.

— Ils reviennent ! cria un gosse tout à coup.

Toute la marmaille s’élança dans l’allée en appelant. Un brouhaha de voix bourdonnait dans le fond de la nuit. Des pas résonnaient. Les hommes arrivaient. Les femmes se précipitèrent à leur rencontre.

— Vous l’avez ? demandèrent-elles.

Un pêcheur grogna :

— Pas encore ! Pierrot et Pipembois ont passé le lac. Demain, on saura ce qui en est. Ah ! la sale bête !

Les femmes se mêlèrent aux hommes, heureuses de retrouver leur force chaude et le grondement de leurs voix. Elles racontèrent les dernières paroles de Barcarolle et comment il était parti. Elles approchaient leur visage tout près de celui des hommes pour voir s’ils comprenaient, si les mots du vieux poète les réchauffaient aussi. Les pêcheurs se taisaient. À mesure que les femmes parlaient, ils sentaient s’agrandir sous leurs côtes un grand trou de peine et de faim. Dans un moment, ils pourraient manger et boire, bientôt un sang plus rouge se répandrait jusqu’aux plus fines ramilles de leurs veines, mais qui, désormais, les nourrirait de ces discours qu’ils s’étaient réjouis de pouvoir écouter de nouveau ?

— Fallait pas le laisser partir ! dit un gars.

Les femmes se récrièrent :

— On l’a supplié de rester… On se serait presque mis à genoux devant lui. Il a dit que c’était fini,… qu’il devait partir.

Une autre expliqua encore :

— On pouvait pas bouger. C’était comme si on nous avait attaché les bras et les jambes. On ne savait que pleurer…

Une fille dit soudain :

— Vous, les garçons, si vous essayiez encore de le rattraper. Peut-être qu’il reviendrait.

Sa voix chantait si bien que quatre ou cinq jeunes gaillards sortirent de la foule :

— On y va. Mais si on rencontre les gendarmes ?

Aussitôt quelques pêcheurs sentirent leur colère se ranimer. Ils firent quelques pas :

— Attendez-nous. On va avec vous. On se repayera sur eux. Ça nous fera du bien…

Mais les femmes, déjà, les prenaient par le bras et les retenaient :

— Non, non, rien de ça. Vous avez assez couru comme ça. Ça ferait sûrement pas plaisir à Barcarolle. C’est pas le moment de recommencer à faire les fous. Allons nous coucher. Les gendarmes seront bien volés, quand ils reviendront. Ils n’oseront pourtant pas venir vous tirer du lit.

Les hommes suivirent leurs femmes en rechignant. La placette se vida. Des fenêtres s’éclairèrent. Le silence se mélangea à la nuit.

Appuyée sur l’épaule de Linette, la veuve Pierry était partie l’une des dernières. Elle traînait péniblement ses pieds lourds. Quand elle vit, au bout du chemin, les lumières de sa maison, le cœur lui tourna. Le chien vint la flairer et rentra dans sa niche. Dans le corridor, elle s’adossa un moment contre le mur. Puis, elle gravit les escaliers qui menaient à sa chambre. Elle se laissa tomber dans un fauteuil. En face d’elle, à la paroi, il y avait le portrait de Claire, un agrandissement que Changaille lui avait offert. Elle baissa la tête et fit craquer ses mains sèches. Ses yeux brûlaient, mais elle ne pouvait pas pleurer. En dedans d’elle, une douleur inconnue pesait comme un bloc. Il lui semblait que Claire mourait pour la seconde fois, parce qu’elle ne pourrait plus songer à elle qu’avec des larmes de remords.

Elle avait tout perdu. Milon était en ville et ne reviendrait jamais. Claire… Claire !… Il ne lui restait que Linette, mais Linette s’était accoutumée à vivre seule en elle. La vieille femme regarda sa petite avec crainte. Elle aurait aimé que l’enfant vînt s’appuyer contre elle et lui dît quelque chose. Mais Linette se tenait droite, les bras vides de tendresse, les yeux voilés comme ceux d’un aveugle. Elle ne comprenait pas. Jamais encore, elle n’avait vu sa mère ainsi repliée sur soi.

— Va dormir, Linette… murmura la veuve. Tu dois être fatiguée. Demain, tu viendras avec moi…

Elle n’osa pas achever :… « au cimetière… »

La petite se pencha et embrassa maladroitement sa mère. Alors, d’un seul coup, les larmes de la veuve coulèrent. Elle ouvrit les bras, mais Linette se dirigeait déjà vers la porte.

Linette dormait depuis longtemps, lorsque sa mère se rendit dans la chambre de Changaille. La porte en était fermée à clé. La veuve se souvint alors d’une porte de communication qui avait été condamnée au moment de l’installation du cousin. Elle trouva le lit fait et la pièce rangée. Changaille n’avait pas été valet de chambre pour rien. Elle tira les tiroirs : ils étaient vides. Elle jeta un coup d’œil dans l’armoire : elle ne contenait que des habits et, sur un rayon, une cravache. Non, elle ne pouvait croire que Changaille fût un scélérat. Il y avait méprise. Demain, on s’apercevrait que toute cette affaire avait été machinée par Pierrot et ces deux toqués de Barcarolle et de Pipembois. Tout n’était peut-être pas dit. Pensive, elle considérait la chambre où elle n’était plus venue depuis des mois. Alors, elle vit la malle de Changaille. Un ordre éclata dans les profondeurs de sa conscience : « Ouvre… Ouvre… »

Elle descendit à la cuisine chercher une hache. Elle dut s’escrimer longtemps avant de parvenir à faire sauter le couvercle. D’abord, elle eut honte soudain de son acte et faillit refermer la malle. Puis, elle découvrit une liasse de papiers qui l’intriguèrent. Elle les prit dans sa main et se mit à trembler. Elle dut s’asseoir. Elle venait de reconnaître des enveloppes aux armes de la commune. Elle n’essaya pas de se donner le change. « Pipembois avait raison… » se dit-elle et elle se souvint brusquement de mille petits faits qu’elle n’avait pas voulu retenir. Changaille n’avait jamais permis à personne de pénétrer dans sa chambre. « J’ai des manies de vieux garçon… » disait-il et elle approuvait en riant : « Qui n’a pas les siennes ! » Souvent, pendant la nuit, réveillée par le chien qui aboyait furieusement, elle s’était penchée à la fenêtre et avait entendu le cousin parler à Mâ-Tsiou dans le poulailler. Rassurée par les explications de Changaille, elle ne s’était doutée de rien.

Alors, elle se mit à fouiller la malle avec une sorte de rage. Les injures sifflaient entre ses dents. Elle empoignait des linges, des sachets et les jetait derrière elle sur le plancher. Dans une boîte, elle trouva un billet de mille francs.

« C’est l’argent d’Oscar, pensa-t-elle et elle frissonna comme si un coup de vent se fût abattu sur elle… Elle lut encore une lettre datée de Neuchâtel. Elle n’en saisit pas le sens et demeura troublée. Qu’est-ce que ça voulait dire : « … Attention avec la neige, ces temps. Bouge pas de ton trou… » Elle la reposa avec un haut-le-cœur.

Enfin, elle mit la main sur un carnet presque en loques. « LÉGION ÉTRANGÈRE » disait la couverture. Elle le feuilleta. Il était plein de noms étranges. À une page, elle lut : … 10 jours de cachot…

Elle savait maintenant qui était son cousin de Chine.

Et elle pleura.

CHAPITRE XVI

Barcarolle marchait lourdement dans la nuit. À chaque pas, les deux ou trois pensées qui roulaient encore dans sa tête creuse sonnaient comme des graines dans une capsule de pavot. Il allait, il allait, il avançait vers ce but qu’il ne connaîtrait qu’au moment où il le toucherait. Il n’y avait plus rien autour de lui que le silence et l’étendue. Il avait rompu l’amarre qui le retenait à ce rivage humain qu’il avait tant aimé. Il se laissait emporter par ce vent qui le poussait depuis l’aube avec une force accrue à mesure qu’il se sentait plus faible.

La voix intérieure ne le trompait pas. Pour lui, tout était fini. Il n’avait pas quitté Cabrolles seulement à cause de la peur confuse qu’il avait de nouveau des gendarmes, ni parce qu’il pressentait bien que sa présence y eût été désormais inutile. Bien sûr, on l’aurait encore aimé. Il aurait pu s’asseoir encore à la table des pintes parmi les pêcheurs et les émouvoir par ses inventions de mots et d’idées. Mais, quand même, ce n’eût plus été la même chose. Ce qui était arrivé ne pouvait s’effacer tout entier. Les temps qui commençaient n’étaient pas faits pour lui. Malgré tout, il ne serait resté que le Barcarolle des vieux. Les jeunes l’auraient regardé avec des yeux amis, mais lui auraient parlé avec des mots qu’il n’aurait compris qu’à moitié. C’en était fini avec le travail lent, avec le loisir paisible, avec ses poésies. Quelqu’un viendrait peut-être qui saurait voir la beauté de ces choses nouvelles et qui les charmerait. Les cœurs, un jour, domineraient le fracas des moteurs. Ils étaient immortels, comme l’Amour, comme la Vie, comme la Mort. Mais ce n’était plus son affaire de le proclamer. Il avait dit ce qu’il avait à dire.

En attendant, le sien, de cœur, tapait dur sous ses côtes. Ses battements lui martelaient les tempes. Dans le creux de sa bouche, sa langue pesait comme un galet. Une fièvre sèche rongeait ses lèvres et la soif lui écorchait la gorge. Deux ou trois fois, il secoua la tête pour se débarrasser d’une envie de boire qui s’accrochait à lui. Mais il n’y arrivait pas. Un verre de vin… un tout petit verre de vin… Devant lui, dans le noir, il croyait voir trembler dans son verre la lueur dorée d’une goutte de Neuchâtel. Un glouglou doux comme un roucoulement emplissait ses oreilles. L’acidité de la nuit piquait ses narines.

Il avait quitté l’obscurité glissante des champs pour entrer dans le noir épais et immobile des bois. Il sentait sous ses pieds le sol mou des mousses. Il marchait sans savoir et il était sûr d’arriver.

Une fois, la fatigue lui pesa si fort qu’il se laissa choir à terre. C’était rudement bon, cette fraîcheur amère qui montait des herbes et des buissons. Il aurait voulu s’endormir là, s’enfoncer lentement dans ces profondeurs humides où les racines se nouaient entre elles, se dissoudre, s’incorporer à cette terre d’où la vie regermait sans arrêt. Il s’apaisait doucement. Il avait conscience d’approcher. Quelque chose allait se passer. Il passait le seuil d’une transformation prodigieuse. Un être nouveau tressaillait au centre de sa chair fripée. Il devenait étranger à ce qu’il avait été. Pour un peu de temps encore, il portait cette guenille qui avait travesti son identité profonde, son vrai visage apparaîtrait. Derrière ses yeux clos, une chaude lueur d’aube montait et l’inondait d’un bonheur vertigineux. Bientôt, la flamme qui couvait dans la cendre de ses os s’élancerait d’un bond immense vers cette chaleur de l’infini partout présente autour de lui et que la nuit même ne pouvait étouffer. Il ne désirait plus rien. À peine se souvenait-il de ce verre de vin qui avait dansé dans son œil.

Il respira profondément. Une halenée de terre mouillée et de sève l’enveloppa tout entier. Il tendit ses joues à ces souffles qui avaient traversé le monde, qui avaient joué sur la pente des collines, caressé les eaux frissonnantes, baigné les beaux corps onduleux des femmes, qui étaient pleins du chant des hommes et de la vie. Et il écouta la forêt parler avec une grande voix basse et douce qui venait de loin, derrière l’étendue des arbres, qui s’allongeait, se rétrécissait et puis s’étalait de nouveau, qui enjambait de larges fossés de silence et recommençait de couler.

Mais la force qui le menait le redressa. Ce n’était pas dans cette forêt qu’il devait s’arrêter. Péniblement, il se remit en route. Ses genoux craquèrent. Les premiers pas lui arrachèrent des gémissements.

Au sortir de la forêt, il vit des lumières qui clignotaient dans la masse compacte d’un village. C’était Grandcour. Il marcha dessus. Tout à coup, ses pas claquèrent. Il avait rejoint la route. Alors, lentement, des pensées d’homme lui revinrent. La soif le rongea de nouveau. À trois pas devant lui, la goutte de vin se remit à luire et à trembler. Il essaya de se couvrir les yeux avec les mains. Il la retrouvait plus brillante en dedans. Il laissa retomber ses mains et la suivit sans plus se défendre. Ainsi, il entra dans le village. Dans le défilé de la rue, un écho creux répétait à contretemps le bruit de ses pas. Une fontaine agitait la toile de la nuit. Des papillons épais tournoyaient autour des ampoules électriques. Le village dormait déjà avec un souffle de bête heureuse qui a chaud dans ses poils. Il n’y avait plus rien de vivant qu’un grand rais de clarté qui giclait par la fente d’un volet mal tiré sur la vitrine d’un café. Barcarolle s’approcha et regarda dedans.

Des paysans étaient assis autour d’une table. Ils ne disaient rien. Ils regardaient dans leurs verres, les épaules toutes rondes. Leurs mains se tenaient à plat sur la table et, de temps en temps, ils buvaient. On voyait leur sang taper doucement dans les veines foncées du cou. C’étaient de ces bons types qui tireraient bientôt leur montre, la regarderaient en levant un sourcil et videraient leur verre avant de partir. Chez eux, ils trouveraient leur femme déjà endormie. Ils se déshabilleraient sans faire de bruit en posant leurs pantalons sur la chaise avec les bretelles qui pendent et ils éteindraient la lumière en disant :

— « Dis donc, laisse me voir un peu de place ! »

Et le lendemain, ils feraient dans le clair du matin de grands gestes solides qui mettraient de nouveau le monde en train.

Une tendresse chaude fourmilla dans la poitrine de Barcarolle. Un immense désir de se trouver parmi ces hommes, délivré des concupiscences du jour, respirant leur odeur de travail, le tenailla rudement. Il se dit :

« Si la porte est fermée, je passe par derrière… »

Il mit la main à sa poche et en sortit son portemonnaie qu’il ouvrit. Il lui restait deux ou trois sous.

Barcarolle comprit qu’il ne reverrait pas les hommes. Il serra les lèvres et se remit en marche.

Passé le village, il s’enfonça de nouveau dans le silence noir. Il n’entendit plus que le murmure de la voix qui parlait au fond de sa conscience.

« Là !… »

Il sursauta et se dit en écarquillant les yeux :

« Hein ?… Où ?… »

Au sommet d’un mollard, un clocher lançait sa flèche au milieu des étoiles. Plus bas, un carré de lumière se tenait tout droit au bord d’une lourde masse d’obscurité qui devait être la cure.

« Là !… » entendit-il encore.

« Oui ! » dit-il avec soumission. Il avait reconnu le temple de Ressudens. Il touchait au havre. Il n’avait qu’à aborder. Il n’hésita pas.

Il gravit le tertre. La sonnette chanta comme une voix d’enfant. Un bruit de pas s’accrut derrière la porte qui s’ouvrit en grinçant. Le pasteur se pencha sur le seuil en ôtant sa pipe et attendit.

Barcarolle ne disait rien. Il était arrivé. Il se sentait soulagé. Maintenant, les choses se passeraient comme elles devaient. Il attendit sans impatience que le pasteur eût fini de le dévisager.

— Alors ? demanda le pasteur en souriant.

Barcarolle sourit aussi. Oui, c’était lui… Il était venu. Il se taisait toujours.

— Bon ! fit le pasteur au bout d’un moment. Entrez toujours… Vous m’expliquerez ça dedans.

Et il s’effaça pour laisser passer le vieux que le Ciel lui envoyait. Il l’introduisit dans un petit bureau tout plein d’une clarté dorée sous le brouillard de fumée de tabac qui flottait au plafond. Des photos d’étudiants bottés couvraient les murs. Dans un coin, entouré d’un sautoir bordé de rouge et surmonté d’une vieille casquette blanche, se voyait le portrait d’une belle jeune fille avec de grands yeux clairs sous un front d’enfant. Partout, des livres. Au-dessus du petit secrétaire où brillait la panse ventrue d’un pot à tabac, une grande croix étendait ses bras noirs.

Barcarolle s’enfonça dans un fauteuil et s’abandonna à la quiétude du lieu. Il était bien. Une grande douceur le pénétrait des talons à la nuque.

— Alors, racontez-moi ça ! dit le pasteur.

La face de Barcarolle s’illumina. C’étaient les paroles qu’il espérait. Il avait besoin de confesser le trouble de son âme. Depuis des semaines, il avait été tourmenté par le désir de se livrer fraternellement. Depuis des semaines, il s’était demandé si tout ce qu’il avait dit, tout ce qu’il avait fait était juste. Au fond, il en était sûr, mais il aurait tant aimé d’entendre une voix d’homme lui dire :

« C’est bien, mon vieux Barcarolle, tu ne t’en es pas trop mal tiré. »

Une dernière fois, avant de parler, il s’interrogeait. Des images de son passé galopaient au fond de sa mémoire. Aucune ne s’arrêtait pour lui dire :

« Je suis cette méchanceté que tu as faite… »

Non, il n’avait jamais fait de mal, mais, comme tous les grands sincères, il doutait de sa vertu. Et puis, il s’était remis à penser avec inquiétude à ce jugement que quelques-uns avaient autrefois porté contre lui. La voix de la femme du régent de Chevroux sonnait parfois, de nouveau, aigre, à ses oreilles : « Alcoolique… alcoolique… »

— Je crois que je vous ai déjà vu, reprit le pasteur. Est-ce que vous n’êtes pas de Cabrolles ? Comment vous appelez-vous ?

Barcarolle leva ses yeux sur lui et secoua la tête. Son nom ? On lui demandait son nom ? Il ne s’attendait pas à cette question. Il n’avait plus de nom. Il avait été, une fois, César Droz, horloger, puis Barcarolle, herboriste et poète. Mais c’étaient là des noms qui ne signifiaient plus rien. Qui croirait, maintenant qu’il portait la mort sur sa face décharnée, qu’il avait été le Guérisseur et le Chantre d’un petit coin de pays ? À quoi bon décliner maintenant ses titres dérisoires ? Ne devinait-il pas, ce pasteur au fin profil d’ascète, qu’il ne désirait rien d’autre qu’une main solide pour prendre son élan vers l’autre bord ?

Le pasteur se pencha sur lui :

— Voyons, mon brave, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Barcarolle se rassura. C’étaient, de nouveau, les questions justes. À présent, il pouvait parler. Il joignit ses longues mains sur ses genoux et se mouilla les lèvres avec la langue :

— Monsieur le Pasteur, je devais partir… Ils ont d’autres idées maintenant… Pendant longtemps, ils m’ont écouté… Mais, maintenant, il y a les moteurs… J’ai profité de parler aux femmes pendant que les hommes étaient loin. Elles se rappellent mieux… Enfin, vous savez ça mieux que moi… Moi, je dois me taire… J’ai fini !

Le pasteur s’était mis à observer Barcarolle avec plus d’attention. Alors, il vit ses yeux rougeoyants, son nez bourré d’une chair violette et ses mains tremblantes. Il ralluma sa pipe et enfonça doucement l’allumette dans le cendrier.

« Ça va finir par une demande d’argent, pensa-t-il. Mais, pour ça, je serai inflexible. »

À haute voix, il dit :

— Eh bien ! dites-moi vite votre affaire !

Barcarolle le regarda avec douceur :

— Monsieur le Pasteur, je vais bientôt mourir. Alors, j’aimerais bien que vous disiez un petit bout de prière pour moi. Ça fait jamais de mal d’en entendre dire une par quelqu’un d’autre que soi. Je voudrais bien être sûr que le Bon Dieu me pardonne…

Le pasteur souffla un grand nuage de fumée qui lui voila la face et, derrière, des mots sortirent que Barcarolle écouta de tout son cœur.

— Le Bon Dieu pardonne toujours, même le pire, si on le lui demande sincèrement. Si vous avez fait du mal…

Barcarolle protesta aussitôt :

— Je n’ai jamais fait de mal à personne… jamais… Vous pouvez demander aux gens. Même les gendarmes… Enfin, voilà… J’ai toujours obéi à la voix qu’on a là…

Il planta son index au milieu de son front et poursuivit :

— J’ai toujours parlé pour aider les autres quand je l’entendais. J’ai fait pour le mieux. J’ai aimé le Bon Dieu tant que j’ai pu… J’ai aimé tout le monde, sauf Changaille, mais, celui-là, c’était pas un homme…

Il s’arrêta, quêtant une approbation du regard. Le pasteur, un œil sur la pendule, demeurait impassible. Barcarolle continua en hésitant :

— Seulement, j’aimerais bien m’en aller en sachant que le Bon Dieu n’est pas fâché après moi… parce que… Avant, j’y avais jamais pensé…

Dans son œil, une inquiétude tournoyait. Il acheva sa pauvre confession d’une voix sans timbre.

— Vous savez comme ça va ! Je fabriquais des élixirs pour les malades. Ça les guérissait tous. Ils m’en redemandaient toujours. Moi, j’étais obligé de goûter mes liqueurs. On peut pas faire autrement si on veut que ce soit réussi. Peut-être que, sans le savoir, j’en goûtais trop… Alors, ça me faisait chaud, ça me donnait des idées… Je parlais aux gens… Je leur parlais même du Bon Dieu. J’avais pas le droit peut-être, mais faut pas m’en vouloir. Je sentais des choses… C’était la Voix ! Je voudrais tant que le Bon Dieu ne me gronde pas parce que je parlais des choses qui sont à lui avec des mots qui me venaient peut-être seulement de mes élixirs. Vous êtes sûr qu’il ne m’en veut pas ?

Il regarda le pasteur qui avait appuyé son front dans la paume de sa main. Barcarolle baissa la tête.

« C’est visiblement un ivrogne, se dit le pasteur. Mais ce ne doit pas être un mauvais bougre. Pauvre diable ! »

À petits coups, il tassa la cendre de sa pipe avec un crayon et dit :

— Non, mon brave homme, le Bon Dieu n’est pas fâché du tout. Il sait oublier ce qui doit être oublié.

Barcarolle releva les yeux. Une grande lumière de joie les éclairait dans l’ombre des sourcils. Deux taches sombres étaient montées à ses joues. Il se renversa dans son fauteuil pour mieux contempler la vision qui se levait devant lui. C’étaient de longues coulées d’étoiles dans le bleu foncé des abîmes, des blancheurs d’aube qui ondoyaient lentement, d’immenses étendues vertes où s’épanouissaient toutes les fleurs que ses mains avaient tant de fois cueillies dans les prés de la terre. Dans ses oreilles, son sang chantait comme un rucher dans le soleil. Il était heureux. Il ne souffrait plus. C’est tout juste s’il sentait une mince douleur de délivrance, sous les côtes, dans ce vieux nid de chair et d’os d’où l’âme s’arrachait doucement. Encore un petit effort et elle s’envolerait, légère, pour sa dernière migration.

— Il ne va pourtant pas s’endormir ici ? se demanda le pasteur et il se leva, mais Barcarolle ne bougea pas. De lentes bouffées de silence entraient par la fenêtre avec le grésillement des champs. Loin dans la nuit, une bête appelait plaintivement. Un plancher craqua dans la maison.

Tout à coup, Barcarolle se redressa, les lèvres allongées en une moue de désir :

— Monsieur le Pasteur, vous pourriez pas des fois m’offrir un petit verre de vin ?

Le pasteur fronça les sourcils et ne répondit pas.

— Rien qu’un petit verre ! implora Barcarolle.

« C’était bien ça, pensa le pasteur. Celui-là est un roublard de première force… » La voix sèche, il dit :

— Vous auriez bien pu ne pas me déranger pour ça. Pourquoi n’êtes-vous pas allé au café ?

— J’avais pas assez… murmura le vieux. Ça me ferait tant plaisir de boire une petite goutte de vin avant de…

Il bafouillait. Une lueur de ruse tremblotait au fond de ses yeux. Ses mains s’ouvraient comme pour saisir une bouteille. Sa misérable chair se réveillait une dernière fois.

Le pasteur se taisait. Il pensait : « Au point où il en est… » et il regardait le portrait de la jeune femme à la paroi. La jeune femme disait :

— Pourquoi pas ?

Il descendit à la cuisine, ouvrit un buffet et prit une bouteille et un verre. Barcarolle, en le voyant revenir, eut son visage du dimanche et dit simplement :

— Merci !

Le pasteur sourit et remplit le verre.

— Santé ! fit Barcarolle.

— Santé ! dit le pasteur.

Barcarolle but à petites gorgées, puis il tendit son verre vide.

— C’est du bon, fit-il.

Le pasteur se méprit sur son geste et secoua la tête :

— Non, mon vieux, soyons sage !

Barcarolle rougit. Le pasteur se trompait. « J’en voulais plus… » pensa le vieux.

« Pauvre bonhomme, se dit le pasteur. Il en aurait bien aimé un second verre. » Il eut une courte hésitation, puis il sourit.

Alors, Barcarolle se rasséréna. Et brusquement, il se mit à parler. Il ne voyait plus le pasteur. Il oubliait l’heure et le lieu. Pêle-mêle, il racontait sa vie falote. Une fièvre joyeuse l’échauffait. Le pasteur, qui le considérait avec une stupeur amusée, s’empara tout à coup de sa main. Barcarolle crut que c’était par amitié. Sa face rayonna et il serra la main du pasteur de toute la force qui demeurait encore dans ses doigts secs.

— Vous n’êtes pas bien ! remarqua le pasteur. Laissez-moi voir votre pouls.

Il sortit sa montre et compta :

— Oh ! oh ! s’exclama-t-il. Ça ne va pas fort, dites donc. Vous n’avez pas mal ?

Barcarolle haussa les épaules :

— À présent ?… Non ! Avant, des fois, ça me tapait là. Mais c’est rien.

— Ce n’est rien… Ce n’est rien… grommela le pasteur. Vous ne pouvez pas rester ainsi. Où comptez-vous aller maintenant ?

Barcarolle s’étonna. Où il comptait aller ? Mais il était venu. Il était là. Il balbutia :

— Je suis parti… J’arriverai bien…

— Ta ta ta, fit le pasteur. Vous ne pouvez pas continuer à trotter tout seul. Avez-vous des parents où vous pourriez vous rendre ?

Barcarolle dit non en branlant la tête.

— Il faut vous soigner, c’est le moment ! Barcarolle secoua de nouveau la tête.

— Si… si… Attendez un moment ! Je vais voir ce qu’on peut faire pour vous.

Il passa dans le corridor. La sonnerie du téléphone tinta. Il demanda un numéro :

— L’infirmerie de Payerne, oui !

Il attendit. Une voix nasilla.

— Bonsoir, ma sœur. C’est encore moi… Je m’excuse de vous déranger si tard. Mais vous veillez, vous, vous êtes prête à toute heure… Dites-moi, je viens encore vous mendier une petite place pour un malade qui n’en aura sans doute plus pour longtemps. Comment ? Le docteur est encore là ? Certainement,… appelez-le, s’il vous plaît. Merci, ma sœur !

Au bout d’un moment, son visage s’éclaira.

— Salut, mon vieux ! Tu n’as pas encore fini ? Et bien ! je vais t’en amener encore un, un pauvre vieux mèdze de Cabrolles. Tu n’en as jamais entendu parler ? Je crois qu’il a bien besoin d’être soigné à son tour. Il vient à toi… Hommage tardif du charlatanisme à la vraie science ! Ce doit être le cœur qui péclotte. Enfin, tu verras. Alors, je peux toujours te l’amener ? Dans un quart d’heure, avec l’auto, je suis à l’infirmerie. Mais, tu sais, je ne m’arrête pas… Non… Merci, tout le monde va bien… Michèle a repris des couleurs… Toute la famille dort, penses-tu,… à des heures pareilles ! À bientôt. Salut !

Le pasteur se rendit au garage et sortit l’auto. Quand il revint, il trouva Barcarolle assoupi, la bouche bée et les jambes allongées sur le tapis. Il lui toucha l’épaule :

— Écoutez, mon cher ami, je vous emmène à Payerne. Vous comprenez, on ne peut pas vous garder ici, ni vous laisser poursuivre votre route. Vous serez à l’infirmerie. Vous y aurez un joli petit lit blanc. Les sœurs vous gâteront, vous verrez, elles sont si gentilles. Vous pourrez bientôt trotter comme avant. Suivez-moi !

Barcarolle se leva. Dans la nuit, deux gros yeux de feu le regardaient venir. Le pasteur ouvrit la portière :

— Mettez-vous là-derrière. Vous pourrez mieux étendre vos jambes. Voilà une couverture pour vous couvrir si vous sentez le froid.

Barcarolle monta dans l’auto. Le pasteur s’installa au volant. Une trépidation ébranla la voiture. Le moteur se mit à ronfler. Barcarolle ne pensait déjà plus à rien. Cette ultime revanche des moteurs ne l’affectait pas. Ce que l’auto emportait n’était plus qu’une herbe desséchée, vidée de son parfum, qu’accueillerait bientôt le grand herbier du Bon Dieu, le cimetière. Lui, il était déjà entré dans l’immense solitude de l’éternité bien meilleure encore que l’amitié des hommes.

CHAPITRE XVII

Pierrot et Pipembois avaient accosté sur la rive neuchâteloise, entre Petit Cortaillod et l’embouchure de l’Areuse, sur un grand terrain broussailleux qui respirait doucement dans la nuit.

— C’est pas la peine de courir plus loin, dit Pipembois.

— On pourrait aller coucher là-bas, proposa Pierrot en montrant des lumières qui remuaient dans les feuillages, au bas d’un coteau.

— On est bien ici, trancha Pipembois. Ça regarde personne, cette chaloupe à Changaille. On la ramènera, ni vu ni connu. Lui, il peut courir…

Ils attachèrent leur bateau à un saule et montèrent la grève. Ils trouvèrent un petit coin d’herbe et de sable. Ils s’enroulèrent dans leur capote et s’allongèrent par terre. Pipembois fit craquer une allumette et ralluma sa pipe. Ensuite, il ne bougea plus. Par moments, une sourde lueur se gonflait au-dessus de sa tête et se vidait en un petit jet de fumée que la nuit étouffait aussitôt.

Pierrot ne songeait pas à dormir. Le feu de la poursuite brûlait toujours au fond de lui. Il serrait les poings tant qu’il pouvait pour entendre grincer ses jointures et sentir ses muscles rouler et se tendre sous la peau. Puis, il ouvrait ses mains toutes grandes et les étendait à plat pour rafraîchir ses paumes contre le sable doux comme des joues de fille. Les yeux grands ouverts, il regardait la nuit tourner lentement sur sa tête. Il se forçait à rester immobile, mais il aurait voulu se lever, marcher, courir, agir. Sa voix lui remplissait la bouche, il aurait voulu la lancer par-dessus la large plaine d’eau jusqu’à ces lumières qui flottaient sur l’autre rive, jusqu’à ces maisons de Cabrolles, cette maison toute seule…

Oui, il était fort. Il n’avait qu’à le manifester. Tout s’inclinerait devant lui, accepterait sa force, aimerait sa force. Tout lui appartenait, cette nuit qui clapotait à ses pieds, tout l’espace noir criblé de mondes scintillants, tous les jours à venir avec leur soleil et leurs nuées gonflées de récoltes, toute la lumière qu’il y a dans le ciel et dans les yeux de ceux qu’on aime et Marguerite aussi serait à lui. Bientôt, il retrouverait ses bras ronds et le goût de son amour.

Il se tourna vers Pipembois :

— On peut pas dormir, hein ! Il fait trop chaud…

Pipembois ne répondit rien. Il suça seulement une grande bouffée de fumée qui tacha un instant l’obscurité d’une molle clarté rousse. L’odeur du tabac vint se frotter contre Pierrot. C’était une odeur de braves gens, habitués de vivre, qui savent quelle est leur place en ce monde et les gestes qu’ils doivent y faire.

— « Il a eu vingt ans une fois, pensa Pierrot. Il comprendra… La Marguerite l’écoutera bien ! »

Il recommença de parler :

— Dieu sait ce qu’ils font, là-bas ! Ils doivent se demander où on est…

— Ouah ! grogna la voix de Pipembois. Ils dorment…

— Bien sûr ! fit Pierrot au bout d’un moment. Il ne savait comment continuer. Il toussa et essaya de dire en riant :

— J’espère que Marguerite ne se mettra pas trop en souci à cause de toi.

— Bon ! répondit Pipembois en bâillant. Elle est habituée. Elle dort…

Pierrot se tut et ferma les yeux pour regarder les images qu’il se faisait à mesure. « Ce n’est pas vrai, se dit-il. Elle ne dort pas. Elle pense à moi… Elle est obligée… » Et il sourit.

 

*    *    *

 

— Quatre heures, dit Pipembois. Faut pas traîner par là.

Pierrot sauta sur ses pieds. Le jour attendait derrière l’horizon. On y voyait assez pour commencer les recherches. Ils embarquèrent. À petits coups de rames, ils longèrent la rive, scrutant les criques, les trous d’ombre dans le fouillis des buissons.

— Là-bas !… s’écria Pipembois. Au bout de sa main, il y avait la chaloupe dorée avec sa pointe sur le rivage et l’arrière qui balançait sur l’eau.

— Elle est bonne ! dit Pierrot. On a dormi à côté d’elle.

Ils abordèrent. Les premiers bruits du jour sortaient de leurs cachettes : des oiseaux pépiaient dans les feuillages ; tout en haut de la pente, un chien aboyait d’une voix crue ; un char roulait. Le lac s’éclaircissait et sa peau frissonnait dans l’aube comme un pelage de jument que les mouches tarabustent.

— Et l’autre ? demanda Pierrot. On le laisse courir ?

— Il est loin ! Il se fera pincer ailleurs. Ça nous regarde plus. On a le bateau, ça nous suffit.

Ils examinèrent la chaloupe dorée. Il ne lui manquait rien. Changaille n’avait pas eu le temps de rien détériorer au moteur… Ils secouèrent le bidon de benzine. Il était à peu près vide.

— Embêtant ! remarqua Pipembois. On n’en a plus non plus.

— On ramera, conclut Pierrot.

— Faudra bien !

Ils montèrent dans la chaloupe dorée et y attachèrent la leur en remorque. Et ils ramèrent.

Le jour venait tout entier. Autour d’eux, le pays vert et bleu tournait une ronde silencieuse et, à mesure qu’ils avançaient vers la pleine eau, le ciel se creusait plus profond. Tout en tirant sur les avirons, Pierrot admirait la chaloupe dorée. C’était plus fort que lui. Il sentait bien qu’elle était la cause indirecte de beaucoup de malheurs à Cabrolles, mais elle était si belle qu’il ne pouvait plus penser qu’à elle. Toutes ses pièces étaient bien taillées, bien rabotées, nettes sous leur vernis clair. Tout était bien calculé, les épondes, les courbes, le tableau, les bancs, les faux-fonds, tout… Elle se balançait d’aplomb et voltait sans résister.

Pierrot se mit à se dire qu’elle était à lui. Il allait pêcher avec elle et il revenait du lac, la caisse pleine de poissons. Marguerite l’attendait sur le pas de la porte, les bras nus et les poings aux hanches, le visage tout lisse de bonheur. Il eut chaud partout et cria :

— Nom de sort, je la garde !

— Quoi ? demanda Pipembois.

— La chaloupe !

— Parbleu ! approuva Pipembois.

La rive vaudoise maintenant descendait contre eux comme une boue verte qui charriait des collines, des carrés de labour et tout un chaos de buissons, d’arbres branchus et de peupliers. La jetée se tendait dans le lac comme un bras avec, au bout, son carolin tout troué de clartés. Il y avait du monde sur le port. Des têtes se balançaient, des mains s’agitaient. La chaloupe dorée entra dans le chenal. Les gosses hurlèrent de joie.

— Vous l’avez pas ? cria une voix.

— Non ! répondit Pierrot en soulevant ses coudes.

Personne ne demanda plus rien. Au fond, on n’avait pas envie de parler de Changaille. Dans quelques mois, dans quelques années, on se mettrait petit à petit à dire ce qu’on en pensait, quand on ne se rappellerait plus bien qu’on avait aussi une part de responsabilité dans toute cette aventure. Maintenant, on avait mieux à faire. D’abord, le garde-pêche verrait que tout n’était pas fini.

Pierrot et Pipembois sautèrent sur le dallage. Les pêcheurs firent cercle autour d’eux. Pierrot raconta comment ils avaient retrouvé la chaloupe dorée.

— On l’a ramenée, c’est toujours ça ! dit Pipembois.

Tous se tournèrent vers la chaloupe. Elle avait un petit air docile de bête bien mâtée. Elle obéirait désormais comme une autre dans la main d’un pêcheur du pays. On regardait Pierrot qui souriait. C’était un autre homme, on aurait dit. Il se tenait droit à côté de Pipembois avec un visage de patron qui saura dire ce qu’il faut. Tacitement, on l’acceptait pour chef.

— Pour ce qui est de la chaloupe, elle est à lui, hein ? dit encore Pipembois en montrant Pierrot.

— D’accord, dirent les pêcheurs.

Pierrot y avait droit. Ça ne payerait ni l’exil de son père, ni la mort de Claire.

— Et ici ? demanda Pierrot.

Il apprit la disparition de Barcarolle et le rassemblement des gendarmes.

— Le Juge de Paix va s’amener pour l’enquête, lança un pêcheur.

— Il a le temps, dit Pierrot. On va pas se laisser salir plus longtemps. Vous êtes d’accord, vous autres. Quand on a fauté, on paie. Mais quand on n’a rien fait, ils n’ont qu’à nous laisser tranquilles. Si le gendarme nous avait pas pris de travers, il n’y aurait rien eu.

— Bien dit, firent les pêcheurs et Godem ajouta :

— Tu sauras bien expliquer tout ça, toi !

— En tout cas, répondit Pierrot, on fait bloc. Ils nous auront pas.

— Ça m’étonnerait que le Juge nous embête, dit un vieux. C’est pas un mauvais homme.

Au haut de l’allée, des femmes attendaient. Marguerite n’y était pas. Pierrot ravala son dépit et pensa : « La course n’est pas finie !… »

 

*    *    *

 

Le Juge de Paix était un brave homme, pitoyable et malicieux. Il avait froncé les sourcils en apprenant la bagarre de Cabrolles. Il connaissait ses pêcheurs qui l’aimaient bien. Il ne faisait pas la fine bouche quand il venait à Cabrolles et appréciait le poisson mieux que quiconque. De plus, il serrait la main à tout le monde.

Il était accompagné d’un sergent de gendarmerie. L’un après l’autre, les pêcheurs vinrent faire leur déposition dans la salle de la Municipalité. Le Juge était franchement ennuyé. Nul n’accusait le garde-pêche, pourtant il comprenait bien que le feu ne s’était pas mis aux poudres tout seul.

Enfin, le tour de Pipembois arriva. On l’introduisit. Au moment où il franchissait le seuil, le sergent l’interpella :

— Dites donc, mon bonhomme…

Pipembois le dévisagea d’un coup d’œil pointu et l’interrompit :

— On me dit Monsieur, à moi !

Et il s’approcha du Juge en lançant d’une voix ronde :

— Bonjour, Monsieur le Juge !

Le Juge souriait. Il était content. Il venait de voir clair tout à coup. Il était sur la bonne piste. Il tendit la main à Pipembois :

— Eh bien ! Vous m’avez fait du joli par-là !

Ses joues se bombaient sous la bonne humeur qui le gagnait. Pipembois gloussa un petit rire prudent. Le Juge était un bon type, mais il ne tirerait de lui que ce qu’il voudrait bien donner. L’interrogatoire commença. Le Juge vit bientôt qu’il était tombé sur le plus malin de la bande. Il n’essaya pas de ruser. À brûle-pourpoint, il demanda :

— Qu’est-ce que vous pensez du garde-pêche ? À vous entendre tous, il serait responsable de tout. Est-ce vrai ?

— Non !

— Est-ce un malhonnête homme ?

— Non !

— Bon, alors on va vous le laisser. Vous tenez à le garder, hein ?

Pipembois eut un large sourire et répondit poliment :

— Ça, au respect que je vous dois, c’est pas mon affaire. J’ai rien à répondre là-dessus…

Et il continuait à sourire. Le juge cligna de l’œil et se recula sur sa chaise, puis il se frotta les mains :

— Vous pouvez aller, mon ami, dit-il.

Pipembois salua et sortit, raide comme un piquet. Dans la rue, il s’arrêta :

— Tonneau ! j’en ai dit des mots depuis quelque temps !

Il s’étonnait d’en avoir tant trouvé au bout de sa langue. Mais c’était tout, maintenant. Il allait pouvoir reprendre sa vie muette et profonde. Peut-être aurait-il encore à parler à Pierrot et à Marguerite. Mais ce n’était pas sûr. Ces affaires d’amour, il fallait les laisser se débattre entre les intéressés. Quand les fruits sont mûrs, ils tombent tout seuls.

Après le départ de Pipembois, le Juge s’était levé pour aller regarder par la fenêtre ouverte. Un grand pré tout enflammé de soleil l’éblouit de sa verte lumière.

— Je crois bien que je saisis le fond de cette histoire, dit le Juge au sergent en se retournant. Il n’y a pas d’esprit de révolte ici, j’en suis sûr. Le garde-pêche a vu un peu gros… On va arranger tout ça... Dans un ou deux mois, on s’arrangera pour faire nommer le garde-pêche caporal et on lui trouvera certainement un poste à sa taille. Vous le voyez, tout ça finit un peu en queue de poisson, c’est le cas de le dire.

Un bon rire ébranla sa bedaine. Le sergent rit encore plus fort. C’était le mieux.

— À propos de poisson, reprit le Juge, puisqu’il est bientôt midi, nous allons nous offrir une friture de grand format. C’est la dernière chose que je vais faire ici avant de repartir. Il y a quand même du bon à Cabrolles.

En quittant la salle, il dit encore :

— Mais, vous savez, le vieux avait raison. Il faut les prendre pour des Messieurs pour réussir avec eux… Vous irez inviter le garde-pêche. Il mangera avec nous. J’aime qu’on soit au moins trois autour d’une table !

Le sergent de gendarmerie s’éloigna et le Juge descendit la route à petits pas. Avant d’entrer à l’auberge, il s’arrêta pour contempler le paysage qui tremblait dans la chaleur et la fumée des toits. Des fontaines roucoulaient. Des poules caquetaient. Devant sa niche, un chien haletait, les babines luisantes, et laissait les mouches dévorer ses yeux rougis sans faire un mouvement. Des cliquetis d’assiettes retentissaient dans les cuisines. Une femme riait au fond de son cou et des enfants criaient. Une odeur de faim rôdait autour des maisons. Le soleil avait repoussé les ombres sous les avant-toits, sous les arbres et dans les trous des haies.

Le Juge sortit son mouchoir et se tamponna la nuque. Un vague attendrissement le pénétra. Il dit tout haut :

— Il n’y a pas moyen qu’ils soient si méchants qu’il le dit…

CHAPITRE XVIII

La dernière fois qu’on entendit parler de Changaille, ce fut ce jour où, trois semaines plus tard, le commis-voyageur de la fabrique de moteurs revint faire une tournée à Cabrolles.

— C’est Pierrot… Pierrot Caral,… qui a maintenant la chaloupe, lui dit la servante à l’auberge. Il pourra vous renseigner.

Le commis se présenta chez les Caral, où Pierrot travaillait à la remise.

Il commença en souriant :

— Sale affaire quand même ! Nous avions pris M. Pierry pour un client correct. On ne sait toujours pas s’il a été arrêté ? Enfin… On m’a dit que c’est vous qui étiez responsable de la chaloupe que nous lui avions fournie…

— Cette chaloupe me revient de droit, trancha Pierrot. Pierry avait volé mon père et sa chaloupe ne payera pas tout le mal qu’il nous a fait ici. Je la garde !

— Sans doute ! Nous n’y voyons pas d’objection. Mais il faut bien que je vous dise que nous avons encore des droits sur elle, car elle n’est pas entièrement payée. Il s’en faut ! Et justement, je viens vous proposer de reprendre ici la succession de Monsieur Pierry.

— Moi ? gronda Pierrot.

— Attendez, attendez ! Les conditions ne sont pas si mauvaises que ça… Monsieur Pierry était en quelque sorte notre représentant à Cabrolles. C’est un petit profit qui n’est pas à dédaigner.

— Et c’est ?

— Voilà !… Vous touchez quarante francs par moteur que vous réussissez à placer et nous créditons votre compte de cette somme. Monsieur Pierry nous redoit encore trois cents francs.

— Alors, attendez un moment, dit Pierrot et il entra dans la maison. Il en revint bientôt avec des billets de banque qu’il aligna sur l’établi :

— Vous voyez, le compte y est. Vous me ferez un reçu et vous m’enverrez un relevé du compte. Pour ce qui est de la place que vous m’offrez, eh bien ! je l’accepte. Maintenant, il faut que je vous laisse. On a de la bûche par-là, ces temps !

Le commis-voyageur boucla sa serviette :

— Vous me permettrez bien de vous offrir la moindre des choses au café ?

Pierrot se remit au travail en disant :

— Non merci ! Vous êtes bien gentil, mais je n’ai pas le temps. Alors, on vous écrira quand on aura besoin de quelque chose.

Le commis n’insista pas. Il pensa : « Avec celui-là, ça ne sera pas commode… » et il prit congé.

Après son départ, Pierrot descendit aux crosses où des pêcheurs raccommodaient des filets.

— Vous savez pas laquelle ? cria-t-il.

On se rassembla autour de lui.

— Vous saurez que Changaille vous a carotté à tous vingt francs.

On attendait la suite.

— Comment ? eh bien… Changaille donnait vingt francs à tout acheteur de moteur,… mais, lui, il en touchait quarante de la fabrique. Ça lui aidait à payer sa chaloupe. Je viens de payer les trois cents francs qu’il devait encore. Il la connaissait dans les coins. C’est moi qui prends sa place, mais, vous pouvez être tranquilles, la commission, c’est vous qui la toucherez !

Une bordée de jurons monta. Pierrot riait.

— S’il en revient un comme ce Chinois ici, il ne causera pas longtemps, dit quelqu’un.

Et ils retournèrent à leurs filets en branlant la tête. Ils en auraient pour un moment à discuter à l’auberge, le soir… Et ils regardèrent Pierrot quitter les crosses et rentrer chez lui. C’était une race, ces Caral, quand même… Chaque fois que les affaires avaient été de travers au village, il s’était trouvé un de ces Pan-Pan pour entraîner les autres et leur redonner du cœur au ventre. Après cette période trouble, on avait besoin d’admirer quelqu’un et Pierrot qui était du pays, qui était pêcheur comme eux tous, qui était violent et doux, incarnait tous les mérites du peuple lacustre et le réhabilitait. Bien sûr, il n’avait encore rien accompli d’héroïque, mais on sentait qu’il en serait capable le jour où il le faudrait. On voyait ça dans l’aplomb de ses gestes, dans son regard sans rancune, dans son goût d’entreprendre et d’exciter les autres à l’action. Les vieux avaient du plaisir à l’entendre parler des choses du village et les jeunes étaient fiers de voir l’un des leurs s’imposer à tous.

Pierrot jouissait de sa popularité. Il aimait ces visages d’hommes qui avaient toujours l’air de lui dire : « Qu’est-ce que tu en penses, toi ? » À présent, quand on lui criait : « Salut ! » il répondait : « Salut ! » avec une fierté joyeuse. Il lui semblait qu’il savait mieux penser qu’avant et qu’il prenait une conscience de soi plus sûre. Un grand désir de responsabilité l’emplissait, un désir d’être un homme tout à fait homme et d’accepter la vie avec tout son courage. Il n’attendait plus que Marguerite pour se mettre en route.

Mais Marguerite ne paraissait guère se préoccuper de lui. Un jour, elle l’avait remercié pour le sauvetage de son enfant. Elle ne l’avait pas regardé et les mots sortaient de sa bouche comme si elle avait eu de l’ennui à les prononcer. Lui, était demeuré tout déconfit de sentir sa force vivante si vaine devant elle. Depuis, ils se saluaient, échangeaient quelques propos et Marguerite se hâtait de rompre l’entretien. Pierrot n’insistait pas. Parfois, une colère le secouait. Il avait alors envie de se présenter à la porte de Pipembois et d’entrer. Là, Marguerite serait contrainte de l’écouter et de le comprendre. Il n’avait qu’une chose à lui dire, c’est qu’il l’aimait, qu’il l’aimait… et que, si elle voulait, il y aurait beaucoup de bonheur pour eux dans les jours encore cachés derrière l’horizon. Et il aurait attendu sa réponse et… Mais il restait chez lui et les semaines passaient. Un secret espoir lui restait pourtant.

Souvent, il relisait dans sa chambre le billet qu’il avait trouvé dans la Bible de Barcarolle dont il avait hérité. C’était une petite poésie avec un beau titre souligné deux fois, un trait mince et un trait épais :

 

Pour Pierrot et sa femme
______________________

 

et si couvert de ratures et de taches qu’il était impossible de rien y déchiffrer, sauf deux ou trois mots qui éclataient comme des liserons dans une haie. Il y avait :

« … rien que d’aimer, ça suffit… » et « l’éblouissement de la vie… »

Le vieux avait voulu se surpasser et son désir de perfection avait alourdi sa plume. Mais Pierrot savait bien ce qu’il avait cherché à exprimer. Lui aussi, il sentait ça.

L’attente exaspérait sa passion et l’impatience enflait en lui comme une montée de nuages dans un ciel d’été. Tous autour de lui souffraient avec lui. Sa mère ne disait jamais rien, mais, un jour, il l’avait vue parler à Pipembois qui levait les épaules avec un air de dire que ça ne le regardait pas. Pierrot n’avait pas osé interroger sa mère et son irritation avait encore grandi quand son père, de retour depuis une semaine, lui avait dit, en montrant les fenêtres de l’appartement du premier :

— Ça va rester encore longtemps vide ?

Pierrot avait regardé son père avec des yeux tout rapetissés de colère. Alors, Oscar Caral s’était mis à rire et lui avait donné une bourrade dans les côtes :

— Hardi ! dépêche-toi de boucler cette affaire. La maman et moi, on a un peu envie de pouponner par ici pour se refaire le caractère…

 

*    *    *

 

La placette était vide, ce dimanche-là. Les hommes se rasaient, le miroir accroché à la fenêtre. Les femmes préparaient le dîner. Les enfants polissonnaient du côté de Chevroux où ils étaient allés à l’école du dimanche. La placette était vide, mais il y avait Marguerite qui venait sur le chemin de Portalban. Pierrot descendit vite de sa chambre et attendit sur le seuil de la porte d’entrée. Comme Marguerite approchait, il se montra. La jeune femme hésita et rougit. Elle eut peur de cette volonté qui durcissait la face de Pierrot. Brusquement, elle obliqua et se dirigea vers l’allée. Il s’engagea derrière elle, encore irrésolu. Au bout de quelques pas, Marguerite se retourna et le regarda avec des yeux tout mouillés. Elle ne s’arrêta pas. Au contraire, elle pressa le pas. Pierrot allongea le sien. Elle s’en aperçut et, soudain, se mit à courir à grandes foulées le long de la route déserte.

Pierrot, décontenancé, s’était arrêté. Tout son sang reculait dans son corps jusque dans son cœur prêt à éclater. Son souffle s’immobilisait dans ses poumons. Il étouffait. Il ne voyait plus qu’au travers d’une brume violette. Puis, brusquement, son sang s’élança dans ses veines, rouge et chaud. Ses oreilles bourdonnèrent. Tout le pays lui parut se pencher sur lui.

— Va ! lui criaient les arbres.

— Va ! lui criaient les collines dressées.

Le village, le ciel, le lac, tout lui criait :

— Va ! Cours ! Rattrape-la… Prends-la…

Toute la chaleur du jour, toute la force accumulée dans la terre entra dans ses bras. Il vit Marguerite descendre la grève, décrocher le bateau de son père et gagner le lac à grands coups de rames.

Alors, Pierrot s’élança.

— Je la tiens, s’exclama-t-il joyeusement.

Il sauta dans la chaloupe dorée et remplit rapidement le réservoir du moteur. Marguerite avait déjà atteint le bout du chenal. Il embraya. Le moteur donna.

Marguerite ramait éperdument, bien qu’elle sût que c’était pour rien. Pierrot se rapprochait. Elle ne pourrait l’éviter. Elle lâcha les rames et attendit.

La chaloupe dorée bondissait sur l’eau dans un blanc rejaillissement d’écume. À vingt mètres, Pierrot coupa l’allumage et l’élan l’amena à une ou deux longueurs de rame.

D’abord, il ne sut que dire et regarda longuement la jeune femme. Il était comme ébloui par une soleillée sur l’eau. Il ne sut que dire parce qu’il n’avait qu’une chose à dire, que Marguerite devinait bien. Ce fut elle qui rompit le silence. Elle se moqua :

— Tu te souviens bien des conseils de Barcarolle, toi ! Tu aimes bien les moteurs. En tout cas, tu ne m’aurais pas rattrapé si vite si tu avais ramé !

Pierrot demeura un instant interloqué, puis, tout à coup, il partit d’un grand éclat de rire. Marguerite en fut toute secouée. Subitement, il redevint sérieux et dit :

— Barcarolle avait raison, mais on peut aussi avoir raison avec les moteurs. On peut pas empêcher la forêt de pousser. Il n’y a qu’à ne pas avoir peur de l’ombre qu’elle fait. En-dessus, c’est toujours le même ciel. On lève le nez un peu plus haut, voilà tout… J’oublie pas plus que toi ce que Barcarolle a dit. Seulement, des moments les moteurs valent mieux que les rames. On peut pourtant pas les jeter au lac. Mais je suis pas venu pour ça. Dis donc, Marguerite, je voudrais te parler.

Elle le regarda et secoua la tête.

— Non, il ne faut rien me dire… Je veux plus rien savoir…

Un long silence les sépara de nouveau. Pierrot dit enfin :

— Tu penses toujours à t’en aller en place. Ils racontent ça…

Elle lui jeta un furtif coup d’œil et soupira :

— Faudra bien. Glinglin devient assez grand, il pourra aider au père.

— Et… ton petit ? Tu le prendras avec toi ?

Elle baissa la tête et resta immobile comme si elle arrêtait de souffler.

Pierrot sentit que toute sa chair flambait. Des gestes tressaillaient dans ses bras, mais la distance entre les deux bateaux le retenait de les faire. Ah ! attirer cette belle fille contre lui et lui dire : « Je sais de quoi nous sommes faits. Écoute, la vie continue. Aujourd’hui est différent d’hier. Il est temps de créer un peu de bonheur et de nous remettre à vivre la vie pour laquelle nous sommes faits, là, au milieu de ces roseaux, sur ce lac… La même force qui remue au-dedans de moi est en toi… C’est le grand moment de la laisser nous mener… »

Il demanda encore une fois :

— Tu le laisseras ici, ton petit ?

La tête toujours baissée, elle fit non :

— Non… Je tâcherai de trouver une place où je pourrai le prendre avec moi, sans ça, je le mettrai en pension.

— Tu pourrais faire mieux !

Elle l’interrogea d’un rapide coup d’œil et, tout de suite, baissa de nouveau la tête. Pierrot, d’une voix qui restait dans la gorge, reprit :

— Oui… rester ici !

Il la vit qui se raidissait et serrait ses mains entre ses genoux rapprochés. Il espéra qu’elle allait répondre, mais elle se taisait, à peine ébranlée par les vagues de sa respiration. Elle n’avait peut-être pas bien compris. Il répéta doucement :

— Rester ici… et garder ton petit !

Et parce qu’il ne pouvait plus retenir son aveu, il ajouta vite :

— Si tu veux, j’aimerais bien que tu sois ma femme !

Marguerite n’avait pas bougé. Il ne voyait pas son visage, rien que son cou lisse et brun enraciné comme un jeune tronc dans la profondeur de son corsage. Tout à coup, elle s’affaissa et se couvrit la face de ses mains. Une plainte amère creva sur ses lèvres. Elle pleurait.

Pierrot souffla deux ou trois fois comme un qui va se décider. Brusquement, il tira contre la sienne la chaloupe de Marguerite, qu’il avait tenue d’une main, et sauta dedans. Il se pencha et murmura :

— Dis, tu ne veux pas ? Moi, j’aimerais bien !

Elle ravala ses larmes et parvint à dire :

— Moi… je ne peux pas ! Tu sais bien pourquoi !

Il l’interrompit avec véhémence :

— Allons, laisse-moi toutes ces histoires. On a assez souffert tous les deux. À présent, on comprend mieux un tas de choses. En tout cas, on les sent et c’est tout compris. Avant, on ne se connaissait pas bien. Et puis, il y a joliment de ma faute. Maintenant, j’ai vu clair en toi… J’ai vu comme tu aimais ton petit. Et puis ta fierté… Tu avais bien raison d’être fière. La honte est pour autre chose ! Non, vois-tu, la page est tournée pour tout le monde. Ton petit, il est à moi aussi… plus que tu ne crois. Tu peux être sûre que je l’aimerai comme s’il était mien. Tu ne veux pas ?

Il lui écarta les mains de son visage et chercha son regard au fond de ses yeux. Et il lui dit encore d’une voix qui la brûlait comme la pointe d’une flamme :

— Marguerite, tu sais, je t’aime bien… C’est parce que je t’aime bien que je te demande de devenir ma femme. Il n’y a rien entre nous, ni Claire, ni le petit… Et puis le cœur que je me suis fait avec Claire peut servir pour toi sans que tu sois fâchée de rien !

Il ne la lâchait pas, malgré les efforts qu’elle faisait pour se libérer de son étreinte. Il lui disait tout bas des mots qui s’entassaient en elle à mesure. Elle se débattait. Elle ne voulait pas, elle ne voulait pas… Et l’appel qui sonnait dans la voix de Pierrot devenait toujours plus fort, couvrait le bruit de sa pensée affolée. C’était un appel venu du plus profond du temps, de leur race qui voulait fleurir une fois de plus. Une force plus forte que celle de Pierrot la dominait. Elle était comme un arbre sous la cognée, elle se sentait entraînée vers la chute, elle s’inclinait, elle tombait. Une dernière fois, elle essaya de résister et, raidissant ses bras, elle recula la tête et regarda Pierrot. Alors, elle vit ses yeux où brillait le feu sombre du désir, sa bouche broyeuse d’injures et donneuse de baisers, retroussée sur les dents dures… Elle vit Pierrot assis à la table au retour d’une pêche, affamé, taillant le pain, les joues soulevées par les bouchées et un désir poignant de donner à manger à cet homme la prit aux entrailles. C’était à elle de le nourrir, de maintenir en bon état cette vigueur d’homme qu’il avait, de le faire durer dans sa splendeur virile, d’en recréer d’autres à son image. Un frisson de maternité la parcourut. Elle se sentit maîtresse et responsable de tout un grand quartier de vie issu de sa chair.

Pierrot s’était assis à côté d’elle et l’enlaçait. Elle s’abattit d’un coup contre lui et, de nouveau, éclata en sanglots. Alors Pierrot l’étreignit si rudement qu’elle en gémit, mais elle souriait. Elle regarda longuement celui qui allait être le maître de sa vie et comprit qu’elle était réhabilitée et pourrait reprendre la tête haute sa place dans la communauté du village.

Autour d’eux, le pouls du silence battait sourdement. Le lac était tout plan. Une longue traînée de soleil scintillait au milieu de la vaste étendue. Des bruits étouffés accouraient de la rive pâlie par l’éclat du jour. Partout, douce et puissante, la vie palpitait.

Partout,… dans les villages ballottés sur la houle des collines, dans les champs lourds de récoltes, dans les forêts bruissantes du coup d’aile des oiseaux et de la course des petits fauves.

Sur l’autre rive, dans la ville blanche où les sirènes recommenceraient bientôt leurs hurlements d’enfantement.

Plus haut, dans le lent minéral des monts et, sur leurs têtes, dans l’immense ciel peuplé d’espérance.

Leur cœur se dilata à la chaleur montée de partout. Il leur semblait qu’il se gonflait de toute cette puissance de renouvellement qui parcourait la terre et l’eau. Ils se sentaient sûrs d’eux et de tout.

— N’aie pas peur, dit Pierrot à Marguerite comme elle se dégageait doucement de son étreinte à cause de cet effroi que les femmes ont toujours devant le bonheur,… la bonne vie est devant nous ! Et puis, la Poésie, comme disait Barca, on l’aura aussi… La vraie poésie, c’est de s’aimer… et d’aller de l’avant.

Il se mit debout et fit passer Marguerite dans la chaloupe dorée. Ensuite, il attacha celle de Pipembois à l’arrière. Le moteur tourna, l’hélice vrilla l’eau et le bateau s’élança, la proue haute.

Au port, Pierrot enchaîna les deux chaloupes à leur place. Il s’arrêta un instant à contempler la chaloupe dorée. Puis il se tourna vers Marguerite. Elle était sienne aussi. Il respira profondément et, prenant Marguerite par la main, il remonta le dallage. Ensemble, ils s’engagèrent dans l’allée. Derrière les troncs des peupliers, ils virent grandir le village. Des fumées s’élevaient dans le dimanche tout paisible. Le soleil badigeonnait les façades de clarté. Des moineaux sautillaient parmi les crottins. Dans les poulaillers, des poules chantaient leur œuf encore tout tiède.

Il faisait doux et le ciel, au-dessus des toits, se tendait et se soulevait comme une voile dans les remous de l’air.

Pierrot et Marguerite se séparèrent à l’entrée du village.

— Tu vois, dit Pierrot en montrant le petit appartement du premier où la treille s’arrondissait comme un gros sourcil vert au-dessus de l’œil étonné des fenêtres.

Marguerite rougit et dit :

— Adieu, Pierrot !

Il protesta :

— Adieu ? Ah ! non, on se revoit cet après-midi ! Je viendrai te chercher pour te mener chez nous. Le père et la mère seront contents de tout ça…

Une femme, à la fontaine, resta la bouche ouverte en les voyant. Enfin, ça s’arrangeait ! Elle empoigna vivement ses seaux et courut vers les maisons.

Un qui n’en revenait pas non plus, c’était Godem en train de bricoler sur le port. Pour lui, le dimanche ne commençait qu’après le dîner.

Du plus loin qu’il avait pu voir, il s’était demandé d’où venaient ces deux chaloupes qui pointaient sur Cabrolles. Son étonnement avait encore grandi quand il avait reconnu la chaloupe dorée. La navette en l’air, il l’avait regardée s’approcher. Un juron lui avait échappé lorsqu’il avait vu Pierrot et Marguerite sur le même bateau.

Il avait alors cligné de l’œil :

— God damn ! Ça c’est une pêche ! Respect pour le petit. Dommage que Barcarolle ne soit plus là. La sacrée belle poésie qu’il leur aurait faite !

Ils avaient passé sans le voir à côté du buisson derrière lequel il s’était caché et, quand ils s’étaient embrassés vite avant d’arriver sur la route, une joie chaude comme un coup de vin l’avait tout remué.

Il avait dit à haute voix :

— Ça va bien !

Puis, il avait enfourné dans sa bouche une belle chique serrée. Il était content. Les jours auraient de nouveau un bon goût de choses bien cuites. Le mauvais de l’hiver s’oublierait bientôt. N’empêche que tout aurait pu être fichu avec ce Changaille de malheur et son singe. Pour lui, cette histoire ne serait jamais très claire. Changaille était bien un Pierry de Cabrolles... sur le papier. Mais, on aurait beau dire, à lui, Godem, on ne lui ôterait pas de l’idée que Changaille n’avait été qu’un des mille déguisements de ce sacripant de Satan, de ce Pêcheur Maudit qui vient toujours jeter son filet dans le cœur obscur des hommes.

Maintenant, heureusement, il semblait qu’on sortît d’un vilain cauchemar. On s’apercevait que rien, ou presque, n’était arrivé. Le village était toujours là, le lac et les chaloupes aussi. Les pêcheurs aussi…

« Oui, pensa-t-il, c’est comme l’eau des bessimes quand les gosses y patouillent. Au bout d’un moment, ça n’est plus qu’une boue où on ne voit plus rien. Après qu’ils sont partis, l’eau redevient toute propre, toute transparente comme des yeux de petite fille. »

Ayant ainsi médité, Godem s’aperçut qu’il avait soif. Il regarda la hauteur du soleil pour voir si l’heure de casser une croûte n’était pas peut-être venue. Il pouvait être dix heures ou un peu plus. Une petite bouchée avant de remonter pour le dîner ne ferait pas de mal.

Il s’en alla en clopinant tirer son petit panier de l’ombre d’un buisson. Il en sortit un gros quignon de pain, un carré de fromage et une bouteille de piquette. Il se coupa une lèche de pain, y posa une tranche de fromage et, avant de commencer de manger, téta longuement sa bouteille. Alors, face au lac qui se godait de houles lentes, il se mit à mâcher et à penser vaguement à des choses.

— L’amour, dit-il une fois, c’est grand, c’est fort…

Il le savait aussi, lui que l’amour avait chassé jusque dans les Amériques. Et, avec son couteau, il se tailla dans le ciel une large tranche de bleu qui juta en une coulée brillante sur la lame, une large tranche qui fendait le ciel d’un bout à l’autre, et il en restait assez encore pour la terre entière.

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Thomi, William, La Chaloupe dorée, Neuchâtel, Paris, Édition V. Attinger, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Rive du lac, a été prise par Anne Van de Perre le 08.02.2018.

— Dispositions :

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[1] Trinkgeld : pourboire.