Eugène Sue

MISS MARY
OU
L’INSTITUTRICE
(tome 2)

1851

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Table des matières

 

XII 3

XIII 21

XIV.. 37

XV.. 58

XVI 70

XVII 80

VIII 90

XIX.. 102

XX.. 118

XXI 125

XXII 134

Ce livre numérique. 142

 

XII

Madame de Morville devait partir ce jour-là pour se rendre à l’invitation de madame de Noirfeuille. Miss Mary, Alphonsine et sa mère, réunies pour le déjeuner dans la salle à manger, s’étonnaient de ce que M. de Morville ne fût pas encore descendu de chez lui.

— Enfin ! voilà mon père ! dit Alphonsine en entendant un pas sur l’escalier et se levant pour aller au-devant de M. de Morville, lorsqu’il entra. Il était pâle, ses yeux semblaient rougis par des larmes récentes et creusés par la souffrance.

— Qu’as-tu donc, mon ami ? lui dit vivement madame de Morville ; tu as donc été malade cette nuit ?

— Moi, Louise ? mais non, grâce au ciel ! répondit M. de Morville, en tâchant de sourire et en baisant le front d’Alphonsine. Puis il salua d’une façon amicale miss Mary, en passant devant elle, et il s’assit à sa place habituelle pendant que l’on gardait un silence inquiet.

— Que se passe-t-il donc ce matin ? dit M. de Morville avec une gaîté forcée. On se tait, on se regarde ?

— C’est que vraiment, mon ami, dit avec hésitation madame de Morville, je te trouve très changé depuis hier soir.

— Allons, décidément, je ne suis plus ni jeune ni vaillant, répondit M. de Morville en souriant ; je ne puis faire une petite débauche de veillée sans que tout le monde s’en aperçoive. J’avouerai donc un crime que je ne saurais plus cacher. Oui, j’avouerai qu’entraîné par le charme d’une lecture des plus attachantes, et désirant faire quelques extraits de ce livre, je me suis couché fort tard. En vain j’ai cherché à tout réparer ce matin en restant au lit, je n’ai pu dissimuler les traces de mon crime de lèse-santé.

Aucune réponse ne suivit d’abord ces paroles, ainsi qu’il arrive lorsque l’on doute de ce qu’on entend. Le silence fut interrompu par madame de Morville.

— Mon ami, dit-elle, je ne partirai pas ce soir.

— Ah ! Louise, c’est punir trop sévèrement une imprudence que je ne croyais pas coupable. Quoi ! mon châtiment serait de te priver d’un plaisir !

— Je ne puis consentir à m’éloigner dans l’inquiétude où je suis sur ta santé.

— Aimes-tu mieux rester en me causant un chagrin ? et d’ailleurs, chère Louise, qui te parle d’emporter une inquiétude ? Il n’est que dix heures, et ce soir tu partiras complètement rassurée, je te le promets ; et, en tout cas, ne me laisseras-tu pas la plus charmante petite garde malade que valétudinaire ait jamais rêvée ?

Et il sourit en regardant sa fille, qui vint se jeter à son cou.

— Oh ! mère, dit Alphonsine, ne crains rien, je te réponds de lui.

— Et je me déclare guéri d’avance, reprit M. de Morville. Aussi, pour payer ma guérison, je prierai miss Mary de te donner congé jusqu’au dîner, mon enfant ; tu aideras ta mère dans ses derniers préparatifs de voyage.

Cette scène avait été observée par miss Mary avec un intérêt mêlé d’inquiétude sur la santé de M. de Morville ; car elle aussi était frappée de l’expression de souffrance qu’elle remarquait sur les traits du père d’Alphonsine ; mais vers la fin du repas, madame de Morville s’étant laissé convaincre par les instances de son mari, rien ne fut changé aux projets de départ, à la condition toutefois que le mieux dont se félicitait déjà M. de Morville continuerait ; et Alphonsine accompagna sa mère chez elle pour l’aider à ses préparatifs de voyage.

Miss Mary, profitant des heures où elle pouvait vivre pour elle-même, alla se promener dans le parc, rêvant à sa famille et à son fiancé, cet homme si loyal, si dévoué, dont elle était séparée par la moitié du monde. Derrière une charmille qu’elle côtoyait, en marchant ainsi pensive, elle crut entendre une toux étouffée, mais, tout entière à ses souvenirs, la jeune fille continua sa promenade. Ayant atteint l’extrémité de l’allée, elle revint sur ses pas de l’autre côté de la charmille ; sa marche légère, amortie par l’épaisseur du gazon, ne faisait aucun bruit, de sorte que, sans avoir pu être entendue, elle se trouva en face d’un enfoncement circulaire où se trouvait placé un banc de marbre ; là elle vit avec effroi M. de Morville à demi étendu et pressant sur sa bouche un mouchoir trempé de sang.

Miss Mary allait pousser un cri ; mais M. de Morville, s’élançant vers elle, lui prit le bras en disant à demi-voix :

— Silence ! au nom du ciel !

— Mais il vous faut du secours, monsieur !

— Gardez-vous d’appeler !…

— Madame de Morville…

— C’est à elle surtout que je veux cacher ce qui m’arrive…

— Ainsi, monsieur, vous l’avez trompée tantôt en vous disant moins souffrant ?

— Il y a vingt ans que je la trompe ainsi !

Miss Mary fit encore un mouvement pour aller vers le château ; mais M. de Morville, levant sur elle des regards suppliants, lui dit d’une voix affaiblie :

— Par pitié ! ne me quittez pas !

Miss Mary, partagée entre la crainte et la commisération, s’assit à côté de M. de Morville, impuissante à le secourir et péniblement émue en le voyant souffrir.

— Combien de pardons j’ai à vous demander, miss Mary ! lui dit-il après quelques minutes de silence. Quel triste spectacle je vous donne ! Mais, je le sens, la crise touche à sa fin. Grâce au ciel ! ce n’est que le résultat, à peu près périodique à cette saison de l’année, d’une blessure reçue il y a longtemps, et à laquelle, vous le voyez, j’ai pris le parti et l’habitude de survivre. Mais remettez-vous, de grâce, du trouble que je vous ai causé.

— Lors même, monsieur, que je pourrais oublier les bontés dont je suis comblée par votre famille, la vue de vos souffrances excuserait mon trouble. Mais d’où vient votre persistance à laisser ignorer à madame de Morville un accident dont les suites peuvent être si graves ?

— J’ai eu le bonheur de pouvoir cacher jusqu’ici à ma femme et à ma fille ces symptômes d’un mal sans danger, je le crois, mais dont la tendresse de ceux que j’aime se serait alarmée. Et puis, que voulez-vous ! je ne sais pas de plus triste position que celle d’un homme qui, après avoir sollicité et obtenu l’affection et la main d’une femme, lui donne, en retour, d’incessantes angoisses pour une vie qu’elle croit sans cesse menacée. Cet affreux égoïsme, je ne l’ai pas eu ; non, je n’ai pas eu le courage de condamner une jeune femme à d’incessantes alarmes, et de la retenir ainsi loin d’un monde qui lui plaît et qu’elle charme. Dites, miss Mary, près du fauteuil d’un valétudinaire, quelle vie eût été la vie de madame de Morville et de ma fille ? Chaque matin interroger mes traits pour savoir s’il sera permis de sourire ce jour-là dans la maison ! Non, non, encore une fois, je n’ai pas voulu imposer une telle existence à ma famille. Grâce à mes précautions, à mon empire sur moi-même, j’ai pu leur épargner jusqu’ici la connaissance de ce triste secret ; vous l’avez surpris, miss Mary. Je vous en supplie, ne le révélez pas ! Votre pitié pour quelques souffrances passagères jetterait à jamais l’inquiétude dans ces deux cœurs, si tendres, si dévoués pour moi. N’ajoutez pas un remords à mes chagrins ?

— Un remords ! dites-vous, monsieur ?

— Si l’on pénétrait le mystère de ma vie retirée, le monde, si sévère à exiger l’accomplissement des devoirs, dont pourtant il se raille trop souvent, n’accuserait-il pas madame de Morville de dissipation folle, d’indifférence coupable ?… Le chagrin de mon isolement s’accroîtrait de tout le blâme que j’aurais attiré sur elle. Aussi, de grâce, je vous le répète, pas un mot sur cet accident, dont les suites n’auront pas de gravité.

Quelle femme n’eût apprécié la délicatesse de cette abnégation ? Miss Mary comprenait trop la sainteté de la famille pour cacher son émotion, et M. de Morville aperçut une larme dans les yeux de la jeune fille.

— Vous me plaignez, lui dit-il d’une voix contenue, en tâchant de sourire. Vous avez tort de me plaindre, à moins que ce ne soit pour le passé ; car si, à l’avenir, j’avais besoin de quelques secours, j’ai, du moins, maintenant, quelqu’un à qui je pourrais demander ce secours sans effrayer personne de ma famille. Ainsi, vous me promettez le secret, miss Mary ?

— Je vous le promets, monsieur, répondit l’institutrice d’une voix grave et pénétrée. Je vous le promets jusqu’à ce que vous m’autorisiez, vous me priiez même d’instruire madame de Morville de ce secret, que personne plus qu’elle n’a le droit de connaître, car votre réserve à son égard est presque une offense.

— Que dites-vous, miss Mary ?

Mais l’institutrice prêtant l’oreille ajouta :

— J’entends la voix d’Alphonsine ; elle me cherche.

— De grâce, allez au-devant d’elle, miss Mary ; qu’elle ne me voie pas dans cet état de faiblesse et de pâleur. N’ayez aucune inquiétude, cette crise a été douloureuse, mais elle m’a soulagé. Je vous jure que je me sens mieux.

L’institutrice, entendant son élève se rapprocher davantage, la rejoignit et l’emmena d’un côté opposé à la charmille.

M. de Morville avait dit vrai. Il éprouva un soulagement momentané, causé par la violence même de la crise dont il avait souffert. Ses traits reprirent peu à peu leur calme habituel, et sa femme, si inquiète le matin, partit dans la soirée complètement rassurée.

Lorsque la voiture eut disparu au tournant de l’avenue du château, M. de Morville embrassa sa fille et remonta chez lui. Alphonsine et son institutrice allèrent reprendre leurs travaux habituels. Ce soir-là, miss Mary fut moins attentive aux questions de son élève : elle écoutait, craignait à chaque instant que quelque bruit d’alarme ne vînt lui annoncer que l’état de M. de Morville empirait. Cet homme, jusqu’alors si bienveillant pour elle, souffrant seul et en secret, de crainte d’inquiéter et d’attrister sa famille, lui inspirait une commisération profonde, presque filiale. Elle pensait à la solitude où il allait vivre durant l’absence de madame de Morville, solitude qui commençait, pour lui, le soir même de ce jour où il avait tant souffert, où il souffrait peut-être encore, loin de sa fille occupée de ses leçons.

Aussi, interrompant elle-même le travail de son élève, elle lui dit :

— Alphonsine, vous avez dit, ce matin, à votre mère qui hésitait à partir : « Sois tranquille, maman, je veillerai sur mon père ; je te réponds de lui ! » Cette pensée était bonne ; pourquoi ne pas l’exécuter ?

— Mon Dieu ! miss Mary, dit Alphonsine en regardant son institutrice avec anxiété, est-ce que mon père serait malade ?

— Sans être malade, il est languissant depuis plusieurs jours ; le départ de votre mère lui enlève les quelques heures d’intimité dont le soir il jouissait près d’elle ; ne pourriez-vous faire demander à M. de Morville s’il lui plairait que vous vinssiez travailler près de lui ?

— Vous le permettriez ?

— De grand cœur, mon enfant.

— Quelle bonne idée ! s’écria joyeusement la jeune fille. Mais vous, miss Mary ?

— Moi, naturellement je vous accompagnerai pour que nos travaux ne soient pas interrompus.

Quelques instants après, un domestique rapportait de la part de M. de Morville l’acceptation empressée de l’offre qui lui était faite, et Alphonsine procédait à ce qu’elle appelait son déménagement, avec cet empressement et cette gaîté qui font à cet âge une fête d’un changement de place. Bientôt, l’on fut installé dans le cabinet de M. de Morville, lui au coin du feu, miss Mary en face d’Alphonsine, assise à une table, sur laquelle était placée une lampe distribuant aux trois personnes une lumière adoucie par un abat-jour vert.

— Je ne veux pas, miss Mary, dit M. de Morville en souriant, troubler Alphonsine et la faire gronder : aussi, pendant sa leçon, je vais reprendre le livre avec lequel je comptais passer ma soirée en tête-à-tête ; je serai bien sage, mais bien heureux, chère enfant, ajouta-t-il en tendant la main à sa fille, de te sentir ainsi près de moi.

— Ah ! mon père, quelle charmante soirée ! dit Alphonsine en rangeant son petit ménage de travail sur la table et en achevant de s’installer. Puis, elle ajouta : Bon père, dans nos conventions de silence, j’ai oublié de me réserver le droit d’adresser des questions à miss Mary sur mes devoirs. Est-il encore temps de le réclamer !

— Certainement, mon enfant.

— C’est que j’ai justement à interroger miss Mary sur une chose qui m’embarrasse beaucoup.

L’institutrice, afin de procurer une douce distraction à M. de Morville, voulut qu’Alphonsine trouvât elle-même la solution qu’elle cherchait, et la conduisant ainsi de déduction en déduction par d’ingénieux détours, elle lui fit parcourir l’ensemble des connaissances qu’elle avait acquises.

D’abord, M. de Morville n’écouta pas ; mais bientôt, il fut frappé de quelques questions complètement en dehors de la routine des études ordinaires : ce n’était pas ainsi qu’il avait appris ; il prêta l’oreille avec une attention croissante. Si miss Mary interrogeait avec habileté, son élève répondait d’une manière nette, précise, éclairée. La mémoire seule ne suggérait pas les réponses d’Alphonsine ; son jugement, rempli de sagacité, tenait une large part dans l’appréciation qui suivait toujours le fait en discussion.

M. de Morville, de plus en plus intéressé, se retourna sur son grand fauteuil, pour mieux contempler, dans sa joie et dans son orgueil, cette enfant dont les progrès devenaient si rapides, et qui s’exprimait avec tant de justesse et d’intelligence. Il regardait Alphonsine dans une sorte de doux recueillement ; elle n’était ni belle ni même jolie, mais son pur et frais visage était empreint de cette candeur sereine, de cette félicité charmante qui valent la beauté. La jeune fille, pour être plus prompte à la repartie dans la discussion avec son institutrice, s’était levée ; sa taille accomplie se dessinait avec avantage ; son œil noir, grand et doux, brillait, ce soir, encore plus vif et plus gai que de coutume ; son teint s’était animé d’un léger incarnat, et s’il survenait quelques questions difficiles, la jeune fille, par un mouvement d’une grâce naïve, levait les yeux au plafond, en rejetant en arrière de son front ses longues boucles de cheveux châtains, comme s’ils eussent gêné sa pensée.

M. de Morville, absorbé dans la contemplation de son enfant, oubliait cette contrainte pénible, amère comme un remords, qu’il éprouvait, depuis quelque temps, en présence de miss Mary ; il écoutait Alphonsine avec avidité, s’inquiétant tout bas de la question proposée, triomphant en lui-même de la réponse trouvée : puis, se retournant vers miss Mary, il semblait lui dire du geste et du regard :

— Merci, merci, à vous à qui je dois cette jouissance pour le cœur d’un père.

En ce moment entra madame Pivolet. Elle n’avait pas été prévenue de cette soirée improvisée ; aussi éprouva-t-elle une sorte de stupéfaction en voyant miss Mary installée avec Alphonsine dans le cabinet de M. de Morville, qui ne les quittait pas du regard.

La femme de charge avait dans ses attributions le soin de visiter le linge de M. de Morville ; l’on ne s’étonnera donc pas de la voir traverser lentement le cabinet pour entrer dans la chambre à coucher.

Lorsque madame Pivolet eut disparu, Alphonsine, ignorante de son triomphe, dit timidement à M. de Morville :

— Mon père, est-ce que j’ai bien répondu ?

— À merveille, mon enfant ; tu as dépassé toutes mes espérances.

— Que je suis contente ! s’écria la jeune fille en s’élançant dans les bras de miss Mary. Ah ! mon père ! continua-t-elle en restant ainsi gracieusement suspendue au cou de son institutrice et en tournant sa figure rougissante de bonheur vers M. de Morville, tu ne sais pas que si je t’ai satisfait, c’est à cette chère miss que je le dois : c’est si doux d’apprendre avec elle !… Elle vous fait tout aimer, tout adorer… devoirs, études, piano, dessin, histoire, tout enfin, jusqu’à l’arithmétique ! Juge un peu, vous faire adorer l’arithmétique ! Que veux-tu ! elle vous ferait aimer tout ce qu’elle voudrait ; mais aussi, je la défie bien d’empêcher qu’on l’aime !

— Alphonsine, reprit miss Mary en riant, ce n’est pas moi qui vous ai appris de pareilles flatteries.

— Ma fille dit tout simplement ce que nous pensons tous, reprit monsieur de Morville, qui jusque-là n’avait pas encore parlé à miss Mary.

Il allait ajouter quelques paroles de remerciement, lorsqu’il entendit du bruit à la porte de son cabinet.

— Qui donc est là ? reprit-il étonné.

— C’est Pivolet, dit Alphonsine ; tu ne l’as pas vue passer tout à l’heure ?

— Que faites-vous là, madame Pivolet ? reprit M. de Morville en se retournant vers la porte.

— Monsieur, répondit la femme de confiance en paraissant, les bras chargés d’une pile de linge, c’est moi ; je m’occupe de mon devoir, je remplis mon devoir.

— Vous pourriez remettre cette occupation à demain.

— Monsieur, répondit madame Pivolet d’un ton solennel, l’on n’est jamais certain du lendemain.

— Bon ! reprit M. de Morville, ayant retrouvé quelque gaieté dans les douces jouissances qu’il venait d’éprouver ; vous qui connaissez si bien les secrets de la magie, vous devez être aussi quelque peu nécromancienne et prévoir l’avenir : demain n’est donc pas un secret pour vous.

— Comment, Pivolet, reprit Alphonsine en riant aux éclats, tu es magicienne ?… C’est délicieux !

— Monsieur votre père m’a menacée de l’exil, mademoiselle, si je me servais de mes recettes magiques pour conjurer le mauvais sort qu’une diabolique et malfaisante personne a jeté sur la femme d’un pauvre homme, reprit madame Pivolet d’un ton contraint et dolent ; je ne peux donc répondre à votre question, mademoiselle… l’exil est suspendu sur ma tête… je la courbe… je la prosterne…

— Si la femme du vieux berger n’était pas en voie de guérison, madame Pivolet, reprit M. de Morville, et si, par conséquent, le père Chênot n’avait reconnu l’extravagance de vos sorcelleries… je ne plaisanterais pas du tout, vous le savez, sur un tel sujet… Mais lorsque les folies ne sont pas dangereuses, j’ai pour elles quelque indulgence.

— Qui vivra verra, monsieur, dit madame Pivolet d’un ton mystérieux. La femme du père Chênot n’est pas guérie, tant s’en faut. Je ne veux pas m’exposer à l’exil. Aussi je resterai bouche close.

— Et vous aurez raison, madame Pivolet.

— Je suis née pour obéir et me taire, monsieur ; vous, pour commander et parler : je m’incline, répondit la femme de charge, en faisant à son maître une profonde révérence ; puis, jetant un coup d’œil sournois et oblique sur miss Mary, elle ajouta :

— Qui vivra verra. Je retourne à la visite de mon linge… Qui vivra verra.

Et elle rentra dans la chambre à coucher.

— Miss Mary, reprit M. de Morville en souriant, madame Pivolet est entrée fort à propos pour votre modestie… Elle a interrompu les remerciements que je vous adressais… Mais rassurez-vous, ce sera, si vous le permettez, à madame votre mère que j’écrirai tout ce que nous ressentons pour vous.

— Oh ! mon père, quelle bonne et charmante idée ! dit Alphonsine en embrassant son institutrice, qui lui rendit ses caresses avec effusion ; je suis certaine que miss Mary ne refusera pas ces louanges-la ! Son père, sa mère, ses sœurs, dont elle me parle souvent, seront si heureux de savoir comme elle est aimée ici ! S’ils songent à miss Mary, elle n’est pas ingrate, oh non ! elle est toujours avec eux par la pensée. Aussi, quelquefois, j’accuse miss Mary de n’être pas ici, en Irlande, dans son Irlande ! Alors tu ne sais pas, père, pour obtenir mon silence sur ces excursions clandestines, elle m’emmène avec elle, mon Dieu, oui ! Tandis que tu nous crois tranquilles dans notre chambre, nous faisons de charmants petits voyages dans la verte Érin, dont miss Mary prononce le nom avec enthousiasme et attendrissement.

— Hélas ! mon enfant, reprit M. de Morville, c’est que dans ce noble pays si malheureux et si beau, miss Mary a laissé une famille pour qui elle s’est généreusement dévouée !

Les deux jeunes filles étaient restées enlacées ; miss Mary ne releva pas sa tête, appuyée sur le front d’Alphonsine, où avaient posé ses lèvres ; mais étendant sa main vers M. de Morville, elle sembla repousser à la fois un éloge et un souvenir douloureux.

Un profond silence régna pendant quelques instants. Madame Pivolet sortit de la chambre voisine et traversa l’appartement, sans être remarquée, ainsi que ces personnages menaçants du drame que le spectateur voit marcher dans le fond du théâtre, mais qui passent inaperçus des autres acteurs de la pièce.

Alphonsine, rompant la première le silence, dit à M. de Morville :

— En parlant à miss Mary de son Irlande, je crains de l’avoir affligée.

— Non, non, chère enfant ! répondit la jeune Irlandaise avec effusion, et tâchant de cacher les larmes qui lui venaient aux yeux, ces souvenirs du pays et de la famille sont toujours doux pour le cœur.

— Vrai, chère miss Mary, vous ne me gardez pas rancune ? reprit Alphonsine en souriant ; eh bien ! prouvez-le-moi.

— Oh ! de tout mon cœur… Que faut-il faire ?

— M’accorder ma récompense accoutumée, si, toutefois, vous êtes contente de moi ce soir…

— C’est à monsieur de Morville de répondre, dit miss Mary ; il a assisté à nos leçons, et, pour vous, son appréciation vaudra, je l’espère, la mienne, chère enfant !

— Je trouve qu’Alphonsine a mérité toutes les récompenses possibles, reprit M. de Morville. Mais cette récompense, quelle est-elle ?

— Quand mes devoirs sont finis, et que miss Mary est contente, reprit Alphonsine, pour clore la journée, elle me lit un morceau qu’elle a choisi, et aujourd’hui, elle m’avait promis de me lire les adieux et le départ de Jocelyn.

— Cela me fait regretter de n’avoir pas ici l’ouvrage de Lamartine, dit M. de Morville ; j’aurais eu, comme toi, ma part de récompense… et pourtant je n’y ai d’autre droit que le bonheur dont j’ai joui ce soir.

— Mais moi, qui suis fille de précaution, dit gaiement Alphonsine en tirant le volume de son panier à ouvrage, j’ai apporté ce cher Jocelyn… très résolue, je te l’avoue, à mériter le plaisir qui m’était promis.

Et elle présenta le volume à son institutrice, qui hésitait à le prendre.

— Je vous demande en grâce, miss Mary, dit M. de Morville, ne vous refusez pas au désir d’Alphonsine. Qu’en me quittant ce soir, cette chère enfant n’ait aucun regret d’être venue passer sa soirée près de moi.

Miss Mary prit le livre et le feuilleta pour chercher le passage annoncé.

— Tu te souviens, père, dit Alphonsine en prenant une petite chaise et s’asseyant entre son père et son institutrice, Jocelyn a appris que sa sœur est obligée de renoncer à un mariage quelle désirait ; le peu de fortune de la famille, partagée entre deux enfants, rend sa dot trop faible. Cet excellent frère, afin que sa sœur ait une dot convenable, déclare à sa mère qu’il veut se faire prêtre et renoncer au monde ; mais, pour se rendre au séminaire, il attend que sa sœur soit mariée. Son seul désir est de trouver dans le bonheur de sa sœur la récompense du dévouement qu’il s’impose et dont personne n’a le secret. Nous en sommes là, et je me rappelle les deux vers qui terminent son récit du mariage de sa sœur :

Et je disais tout bas, dans mon cœur satisfait :

Ce bonheur est à moi, car c’est moi qui l’ai fait.

À ces mots, M. de Morville se souvint de plusieurs traits de touchante ressemblance entre la position de Jocelyn et celle de miss Mary, car elle abandonnait aussi sa famille pour lui venir en aide ; il se prépara donc à écouter la lecture du poème avec un redoublement d’intérêt, docile au petit signe d’intelligence que lui fit Alphonsine pour lui recommander le silence.

Miss Mary, d’un ton plein de naturel, commença la lecture de cette dernière journée que le futur prêtre passe dans la maison maternelle, où toute chose semble vouloir sympathiser avec ses tristes adieux. La voix douce et sonore de la jeune Irlandaise se prêtait merveilleusement à cette lecture, et son accent devint d’une mélancolie navrante lorsqu’elle dit ce passage :

Quand on se rencontrait, on n’osait se parler,

De peur qu’un son de voix ne vint vous révéler

Le sanglot dérobé sous le tendre sourire,

Et ne fit éclater le cœur qu’un mot déchire,

On allait, on venait ; mère, sœur, à l’écart,

Préparaient à genoux les apprêts du départ,

Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées,

Cachait, avec ses dons, une de ses pensées.

On s’asseyait ensemble à table, mais en vain,

Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain.

La pauvre miss Mary luttait courageusement contre son émotion ; elle ne voulait pas paraître chercher une allusion personnelle dans ce tableau tracé par notre grand poète ; mais, plus son accent exprimait la réalité de ces sentiments, plus ces sentiments, si analogues à sa position, la pénétraient elle-même, et il lui fallait un rare courage pour retenir ses larmes.

M. de Morville et sa fille écoutaient avec un indéfinissable attrait ces vers sublimes ; miss Mary, en servant d’interprète au génie, exprimait ses pensées, ses regrets, ses douleurs.

Alphonsine, d’abord suspendue aux lèvres de son institutrice, partagea bientôt son émotion ; ses larmes coulèrent, et à ces deux derniers vers du suprême adieu :

Son baiser lentement sur mon front descendit,

Et je n’entendis pas ce qu’elle répondit,

la jeune fille, sanglotant, appuya sa tête sur les genoux de Mary, tandis que M. de Morville ne pouvait lui-même retenir ses pleurs.

L’institutrice, fermant alors à moitié le livre, laissa tomber une de ses mains charmantes sur la brune chevelure de son élève, et leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes.

Le silence fut long et profond.

Ces trois personnes s’étaient comprises sans échanger une parole. Alphonsine, dont les impressions étaient plus mobiles, devait, la première, vaincre cette émotion, et elle s’écria d’un ton de regret en regardant la pendule :

— Dix heures !

— Déjà ! dit à son tour M. de Morville.

— Et j’ai encore une grande leçon d’histoire à étudier pour demain matin ! dit Alphonsine.

— Je prierai miss Mary de t’excuser, mon enfant, lui répondit son père en la baisant au front ; j’ai d’ailleurs encore à lui adresser une prière.

— Laquelle, monsieur ?

— Miss Mary, j’ai passé une si bonne soirée ! Combien je serais heureux si celle de demain lui ressemblait !

— Rien de plus facile, monsieur ; nous reviendrons, si vous le désirez.

— Nous le désirons tous, dit joyeusement Alphonsine.

— Merci, du fond du cœur, miss Mary ! dit M. de Morville ; merci !

Et il reconduisit les deux jeunes filles jusqu’à la porte de son appartement.

Lorsque M. de Morville revint et qu’il se trouva seul, il se jeta dans un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, et murmura douloureusement :

— Ma fille ! mon bon ange a disparu… Sa chaste candeur ne m’impose plus… ma tendresse paternelle ne me distrait plus de cette passion insensée ; je vais rester seul avec les souvenirs de cette journée… de cette soirée… Ah ! malheur à moi !… malheur à moi, si jamais je trahissais mon funeste secret !

XIII

Pendant l’absence de madame de Morville, les leçons du soir furent données par miss Mary à Alphonsine dans l’appartement de son père ; ces relations nouvelles redoublèrent l’intimité de ces trois personnages de notre récit. En présence de sa fille, son bon ange, comme il l’appelait, M. de Morville, tout entier à l’amour paternel, n’eût pas osé flétrir, dégrader ces joies sacrées en y mêlant quelque pensée mauvaise ; mais, dans la solitude, qu’il cherchait, et où il n’avait pas à redouter la présence d’Alphonsine ou de son institutrice, il s’abandonnait à cette passion aussi profonde que cachée avec une sorte de joie amère, contemplant, comme à plaisir, les douloureux ravages qu’elle faisait dans son âme.

L’institutrice était douée d’un caractère trop élevé, d’un caractère trop pur ; elle croyait trop au bien et à la sainteté de la famille pour concevoir le moindre soupçon d’un amour qui l’eût épouvantée ; d’ailleurs, rien ne trahissait cet amour, ni dans les paroles ni dans les regards de M. de Morville. Si, malgré sa contrainte pleine de respect et son attention à peser, pour ainsi dire, chacun de ses mots, il lui échappait une expression trop vivement affectueuse, miss Mary l’attribuait naturellement à la reconnaissance paternelle.

M. de Morville partageait souvent les promenades de sa fille et de son institutrice ; Alphonsine allant, venant, courant, sautant avec la folle gaieté de ses seize ans, laissait ainsi parfois son père et miss Mary tête à tête pendant quelques instants.

Un jour, M. de Morville, profitant de l’une de ces absences momentanées d’Alphonsine, dit à miss Mary, en lui parlant de madame de Morville :

— Lorsque, jeune encore, j’eus quitté le service, et que je songeai à me marier, je ne rêvais que cette existence, où deux cœurs, unis dans un commun bonheur, trouvent en eux-mêmes, et demandent à peine au dehors de rares distractions. Cette vie de félicité intime m’échappa dès les premiers jours de mon mariage : le monde avait peu d’attraits pour moi ; une autre cause que vous connaissez, miss Mary, le désir de cacher à ma famille le délabrement de ma santé, m’éloignait encore des plaisirs bruyants. Au bout d’un an, j’avais compris qu’il me fallait renoncer à la douce existence que je m’étais promise ; mais j’étais trop honnête homme, mais j’aimais trop ma femme pour lui imposer mes goûts. Son seul tort était de ne pas comprendre la vie de la même manière que moi ; je fis pour assouplir mon caractère de généreux efforts : j’étais assez emporté…

— N’étiez-vous pas du sang de la Botardière ? dit miss Mary avec un sourire de malice.

— Je n’étais pas tout à fait doué de la même impétuosité que mon terrible oncle, reprit M. de Morville avec un sourire forcé, s’étonnant de n’avoir pas captivé davantage l’intérêt de la jeune fille, mais j’avais une certaine chaleur de sang que l’état militaire ne devait pas tempérer ; je m’imposai une inaltérable douceur ; l’habitude du commandement fit place à une infatigable condescendance. Que vous dirai-je ? à force d’empire sur moi-même, je suis devenu tel que vous me voyez, miss Mary. Cependant, est-ce la violence faite à mes goûts, à mon naturel ? Je ne sais. Mais lorsque je ne suis pas sous l’heureuse influence de la présence de ma fille, je cède parfois à des accès de morne découragement, je n’ose pas plus parler à madame de Morville de ces crises morales que des crises maladives auxquelles je suis sujet. Vous le voyez, miss Mary, avec de rares éléments de félicité, ma vie est quelquefois digne de pitié.

L’institutrice, continuant de marcher à côté du père de son élève, ne répondit rien.

M. de Morville, assez inquiet de ce silence, le rompit le premier, et dit avec une anxiété contenue :

— Miss Mary, j’abuse peut-être de l’attachement que vous avez toujours témoigné à notre famille, en vous parlant de ces vagues chagrins ; j’aurais dû vous remercier simplement des heureux moments que je passe chaque soir entre ma fille et vous ; je regretterais de vous avoir attristée par une semblable confidence, vous qui avez personnellement tant de sujets de regrets et de chagrin.

Et il s’arrêta pour attendre une réponse.

— Excusez-moi, monsieur, d’avoir gardé le silence, dit miss Mary en continuant de marcher ; si je ne vous parlais pas, c’est que je m’adressais une question.

— Laquelle, miss Mary ?

— Si madame de Morville eût été à ma droite, comme vous êtes à ma gauche, et qu’elle eût entendu vos confidences, monsieur, je me demandais ce qu’elle aurait pu dire à son tour.

— Je crois n’avoir jamais mérité… je ne mériterai jamais un reproche de madame de Morville.

— Tout à l’heure, en me parlant de vos vagues chagrins, très vagues, en effet, permettez-moi de vous le dire, monsieur, puisque le ciel vous a donné une femme comme la vôtre, une fille comme Alphonsine, vous étiez ému ; j’ai cru deviner des larmes dans votre voix ; mais il y a un moment où madame de Morville eût versé, elle aussi, des pleurs plus amers peut-être que les vôtres…

— Que voulez-vous dire, miss Mary ?

— Lorsque vous faisiez allusion à ces crises maladives qui ajoutaient à votre éloignement du monde, si madame de Morville eût insisté, si elle eut appris la vérité que vous m’avez confiée, croyez-vous donc qu’elle n’eût pas accueilli avec surprise et douleur la révélation de ce triste mystère ? N’eût-elle pas eu raison de vous demander compte de votre silence au moment de votre mariage ? Vous n’avez rien caché de ce qui concernait votre fortune à la famille de madame de Morville ; et à elle, à elle… vous ne lui avez pas dit ce qui intéressait une vie dont vous lui offriez la moitié !

— Mais alors, les retours de ces crises étaient éloignés ; elles n’avaient rien d’alarmant ; je voulais, avant tout, épargner à ma femme des soucis et des inquiétudes, reprit M. de Morville, ainsi rejeté bien loin des idées auxquelles, sans calcul, il se laissait entraîner.

— Et de quel droit, monsieur, rendez-vous ainsi madame de Morville presque coupable à son insu ?

— Coupable ! s’écria M. de Morville.

— Oui, monsieur, coupable ! Est-ce que les soins qui peuvent vous soulager, les distractions qui peuvent vous sortir de ce découragement, ce n’est pas à madame de Morville que vous devez les demander ? Est-ce que parfois, lorsque vous l’avez suppliée de prendre part aux plaisirs du monde, votre pensée, injuste malgré vous, je le veux, ne compare pas les fêtes dont elle s’amuse à l’abandon où vous êtes ? Alors, malgré vous, votre affection pour elle se refroidit peut-être, et ce refroidissement le mérite-t-elle ? Oh ! non ! ne le croyez pas. Instruite du mal que vous lui cachez, elle eut été pour vous encore plus tendrement dévouée, encore plus ingénieusement aimante ! Pourquoi donc doutez-vous d’elle, monsieur, avant de l’avoir éprouvée ?

— Miss Mary ! s’écria encore M. de Morville, je n’ai jamais douté du cœur de ma femme.

— Aussi, monsieur, n’est-ce pas elle que j’accuse. Car enfin, ce secret, qu’un hasard m’a révélé, à moi, ne pouvait-il pas être connu de personnes étrangères et divulgué, envenimé par la médisance ? De sorte qu’en entrant dans ces salons où madame de Morville se rend avec la sérénité d’une conscience irréprochable, on aurait murmuré autour d’elle : « Son mari souffre seul, et elle est ici ! Son mari se meurt peut-être, et elle se pare, elle cause, elle rit, elle s’abandonne aux joies de ce monde !… » Mais savez-vous, monsieur, que cela est cruel d’exposer une femme de cœur à de pareilles calomnies ?

— Miss Mary, vous êtes sévère. Le motif de mon silence envers madame de Morville…

— Part d’un sentiment rempli de générosité, je le sais, monsieur. Mais, puisque vous m’autorisez à vous parler en toute sincérité…

— Oh ! je vous en conjure.

— Il y a quelque chose de blessant pour madame de Morville dans votre générosité même. C’est presque la croire au-dessous de ses graves devoirs de mère et d’épouse, que de lui refuser, à son insu, le bonheur de les remplir ! À qui, mon Dieu ! devons-nous confier nos douleurs, nos chagrins, sinon à ceux-là mêmes que le ciel a placés près de nous pour les partager, pour les adoucir, pour les consoler ? Croyez-moi, monsieur, ne gardez plus une telle réserve envers madame de Morville, promettez-moi…

— Pourquoi vous interrompre, miss Mary ?

— Parce que, à mon âge et dans ma position, monsieur, je n’ai aucun droit à attendre une promesse de votre part.

— Hésiteriez-vous, du moins, à me conseiller ?

— Non ; aussi, je vous en supplie au nom de votre affection pour madame de Morville, ne lui faites pas l’injure de lui cacher plus longtemps le secret que j’ai appris par hasard.

— Miss Mary, répondit M. de Morville d’un accent pénétré, je vous donne ma parole d’honnête homme qu’à ma première crise, je confierai tout à ma femme.

En ce moment, Alphonsine, après une course légère qui l’avait conduite jusqu’au bout de l’allée, où se promenaient son père et miss Mary, revint vers eux.

— Monsieur, dit tout bas miss Mary à M. de Morville en lui montrant la jeune fille, voici encore quelqu’un dont j’oubliais de réclamer la part dans vos souffrances.

Alphonsine reçut le même jour une lettre de son frère ; après l’avoir lue, elle la plaça sur sa table de travail, puis, se remettant à son dessin, elle ne put s’empêcher de dire avec une sorte d’impatience :

— Est-il singulier, ce Gérard !

— Alphonsine, reprit miss Mary, vous dites cela d’un air presque fâché.

— C’est vrai ! ses lettres ne sont plus du tout ce qu’elles étaient. L’année dernière, il me racontait d’une façon si drôle toutes les folies qu’on disait au collège, les tours qu’on jouait aux maîtres, et jusqu’aux bêtises qu’il inventait lui-même, car il était souvent très en fonds ; aujourd’hui (dans sa correspondance du moins), il a toujours un air mécontent, chagrin. Je croyais lui causer un grand plaisir en lui annonçant que mon père consentait à ce qu’il sortît du collège ; je lui apprenais aussi que ma mère, dans son prochain voyage à Paris, le prendrait pour le ramener ici avec elle. C’est à peine si ce méchant frère me dit quelques mots de ces bonnes nouvelles. Et ce n’est pas tout ; il y a quelque chose de plus grave.

— Vraiment, Alphonsine. Voilà qui devient sérieux.

— Ne plaisantez pas, chère miss Mary ; c’est très vilain ce que m’écrit Gérard. Figurez-vous qu’il me raille sur les soirées que nous passons auprès de mon père ; il dit que nous devons joliment l’ennuyer avec nos études.

— Allons, dit miss Mary en souriant, c’est un peu d’envie.

— Au fait, c’est fort possible. Et quant à la chagrine humeur que je lui ai reprochée, savez-vous, miss Mary, ce que mon frère me répond ?

— Que répond M. Gérard ?

— Qu’il devient homme, et qu’à mesure que sa raison se forme et se développe, toutes les choses lui apparaissent sous un autre jour. Je vous demande un peu, miss Mary, M. Gérard qui devient homme ? quelle prétention, à dix-sept ans et demi ! Ah ! si c’est là le commencement d’un homme, devenir chagrin, grognon, qu’est-ce qu’il sera donc quand il sera homme tout à fait ?

— Chère enfant, reprit l’institutrice en souriant de la boutade de son élève, je crains que votre dessin ne se ressente un peu de votre impatience contre M. Gérard.

— Mon dessin ! cela me fait justement souvenir d’une autre très mauvaise plaisanterie de monsieur mon frère. Est-ce ma faute, à moi, si ses maîtres sont, comme il le dit, laids et bourrus ? On croirait qu’il est jaloux de ce que je sois aussi heureusement partagée qu’il l’est mal. N’ose-t-il pas mettre en doute tout ce que je lui raconte de vous, miss Mary ! Enfin, aujourd’hui, dans sa lettre, ne va-t-il pas jusqu’à m’écrire, d’un ton très impertinent qui m’a révoltée : « Est-ce que, vraiment, elle sait un peu dessiner, TA miss Mary ?… » Comprenez-vous cela ?

— Voilà qui devient très inquiétant pour mon amour-propre de professeur, reprit en riant l’institutrice ; mais, chère enfant, pourquoi toujours parler de moi dans votre correspondance avec votre frère ?

— De quoi donc puis-je parler, sinon de mon père, de ma mère, de vous, miss Mary, de tous ceux enfin qui m’entourent et que j’aime ?

— Rassurez-vous ; lorsque M. Gérard sera ici, vous ferez la paix avec lui, et j’espère qu’il la fera aussi avec moi.

— Ah ! je connaîtrais bien un moyen de nous venger de lui. Il s’agirait d’une conspiration.

— Dois-je en être ?

— Certainement.

— Si je dois y jouer mon rôle, dites-moi en quoi consisterait le complot.

— Il s’agirait d’un portrait.

— Le portrait de qui ?

— De moi, miss Mary.

— Et pour qui ?

— Pour mon frère. Je suspendrais le portrait, sans en rien dire, à la cheminée de la chambre de Gérard, et il l’y trouverait le jour de son arrivée.

— Et ce portrait, qui le ferait ?

— Vous, chère miss Mary, et alors je dirais à M. Gérard : Eh bien ! monsieur, trouvez-vous qu’elle sait un peu dessiner, MA miss Mary ?… J’espère que ce serait une bonne vengeance !

— Excellente, et digne de votre cœur, chère enfant ! Je ne verrais aucun inconvénient à entrer dans le complot, mais encore faudrait-il que votre mère me demandât votre portrait pour M. Gérard.

— Oh ! s’il ne s’agit que de cela, ma bonne petite miss Mary, ce méchant frère aura sa surprise, et il ne demandera plus si vous savez dessiner. Quel bonheur ! Je vois d’ici son air penaud, en tenant mon portrait à la main et le regardant avec admiration.

____________

 

Madame de Morville, de retour de son excursion chez madame de Noirfeuille, ne trouva rien de changé dans les paisibles habitudes de cette vie de famille à laquelle nous avons tâché d’initier le lecteur. M. de Morville fut, comme toujours, tendre, prévenant pour sa femme ; Alphonsine fit gaiement à sa mère une gentille petite guerre sur son absence, prolongée de quelques jours au delà du terme fixé ; miss Mary avait compris l’espèce de jalousie maternelle de madame de Morville : elle sut, à force de tact et d’ingénieuses délicatesses, continuer de se faire pardonner les merveilleux progrès de son élève.

Les jours, les mois s’écoulèrent ainsi ; M. de Morville, trop homme d’honneur et trop pénétrant pour jamais rien attendre de sa folle passion, sûr de lui-même pour la trahir, profitait de toutes les occasions qui lui permettaient, en présence de sa femme ou de sa fille, de jouir de la présence, de l’esprit et des talents de miss Mary. Puis, seul, il s’abandonnait sans contrainte aux rêveries cruelles de cet amour sans espoir, dont il rougissait et que personne, heureusement, ne devinait.

L’institutrice, partagée entre l’affection toujours croissante qu’elle portait à son élève, et les souvenirs de sa famille et de Henry Douglas, vivait dans ce petit monde, aussi heureuse qu’elle pouvait l’être loin de ceux qu’elle avait laissés à Dublin, et supportant avec une résignation stoïque les conséquences de la ligue formée contre elle par madame Pivolet et les serviteurs de la maison : ces souffrances, cachées aux yeux de tous et que l’on connaîtra plus tard, étaient cruelles et incessantes ; mais trop fière, trop généreuse pour se plaindre, miss Mary s’efforçait de paraître heureuse, et continuait son œuvre de dévouement ; son charme agissait puissamment sur madame de Morville, ainsi peu à peu guérie de sa jalousie maternelle, miss Mary insistant toujours auprès d’Alphonsine pour que celle-ci passât tout le temps de ses récréations avec sa mère. Il faut le dire aussi, les compliments que madame de Morville recevait de ses voisins sur les remarquables progrès de sa fille, qu’elle adorait ; la flatteuse envie qu’excitait dans sa société la possession d’une institutrice aussi distinguée que miss Mary ; la modestie pleine de tact et de bon goût avec laquelle celle-ci savait toujours s’effacer, afin de faire valoir son élève, satisfaisaient assez l’orgueil maternel de madame de Morville pour qu’elle ne vît plus dans la jeune Irlandaise une rivale d’Alphonsine.

S’agissait-il d’une promenade dans les environs, ou d’assister à une fête de campagne avec quelques personnes venues au château, miss Mary avait toujours un excellent prétexte pour rester étrangère à ces distractions, se retirer chez elle et laisser Alphonsine à la surveillance de sa mère, épargnant ainsi à madame de Morville le jaloux déplaisir de voir son institutrice entourée d’hommages qui lui eussent paru un vol fait à sa fille. Nous le répétons, grâce à son excellent et judicieux esprit, miss Mary avait su éviter tous les écueils (apparents du moins) de sa condition, et trouver ce milieu si difficile entre la douceur qui attire et la dignité qui impose.

Vers le commencement de juin, madame de Morville devait aller à Paris pour y chercher son fils et le ramener au château, où il devait passer ses vacances ; la veille de ce départ, pendant qu’Alphonsine l’aidait dans quelques préparatifs de voyage, sa mère lui dit gaîment :

— Es-tu capable de garder un secret ?

— Oh ! maman, peux-tu en douter ?

— Ce secret, tu le garderas, même pour miss Mary.

— C’est plus difficile : mais à nous deux, elle et moi, nous ne le laisserions pas échapper, je t’en réponds.

— Aussi bien, ton institutrice doit être tôt ou tard dans la confidence. Ainsi, mon Alphonsine, je te laisse liberté entière à son égard. Mais de tout ceci pas un mot à ton père. C’est lui que nous devons surprendre.

— Alors, sois tranquille !

— Cet hiver et ce printemps, j’ai reçu, tu le sais, de nos amis et de nos parents, de nombreuses invitations ; j’ai pensé à donner ici une fête le jour même de mon retour de Paris avec Gérard… Je suis déjà convenue de tout avec madame Pivolet et le jardinier ; ce sera charmant ; ton père ignorera tout… jusqu’au moment de l’arrivée des invités.

— Oh ! tu as raison… ce sera charmant !

— Nous nous arrangerons pour faire remonter Gérard dans sa chambre, pendant la fête ; alors seulement il trouvera le délicieux portrait que miss Mary a fait de toi… pour prouver à ce médisant que ton institutrice sait un peu dessiner.

— De mieux en mieux !

— Mais je voudrais que tu eusses aussi un joli rôle dans cette fête… et que tu y fusses admirée, mon Alphonsine !

— Moi, bon Dieu ! admirée ! n’y songe pas !

— J’y songe beaucoup, au contraire, et je m’enorgueillis d’avance de l’effet que tu produiras.

— Moi ? produire de l’effet ! en vérité, maman, je tombe des nues.

— Mais écoute-moi donc : à la dernière grande soirée que nous a donnée madame de Noirfeuille, sa fille, Flavie, qui est beaucoup moins bonne musicienne que toi, car elle n’a pas une miss Mary pour institutrice, a joué, sur le piano, un morceau qui a eu le plus grand succès ; si tu avais vu avec quel bonheur madame de Noirfeuille, cette heureuse mère, recevait les félicitations de tout le monde sur le talent de sa fille, tu comprendrais, chère enfant, que je veux jouir à mon tour d’un pareil triomphe. Tu as fait, grâce à miss Mary, des progrès extraordinaires, et l’on n’aura pas assez d’applaudissements pour ma petite virtuose.

— Mais, maman, je n’ai jamais touché du piano devant personne !

— Tant mieux ! tant mieux ! l’effet sera beaucoup plus grand et plus inattendu ; il me semble que j’entends déjà dire de tous côtés : « Quel talent possède mademoiselle de Morville ! qui aurait jamais cru cela en la voyant si modeste ! c’est vraiment extraordinaire ! » Et les applaudissements de recommencer. Alors, moi, tu juges, mon Alphonsine !… ma seule crainte est de pleurer comme une folle.

— Pauvre chère maman, comme tu m’aimes !

— Je t’aime ; rien de plus simple. Toutes les mères font comme moi, mais toutes les mères n’ont pas le droit d’être orgueilleuses de leurs filles.

— Hélas ! chère maman, j’ai grand’peur que tu ne t’abuses sur le triomphe que tu attends de moi.

— Pourquoi cela ?

— Tu veux que je joue du piano en public ?

— Je ne rêve qu’à cela.

— Malheureusement, la musique que je sais n’est pas de nature à faire le moindre effet ; le monde qui s’amuse n’aime pas beaucoup, je crois, les sonates de Mozart ou de Beethoven.

— Je n’entends pas grand’chose à la musique, mais je suis sûre que miss Mary ne t’a pas appris que d’ennuyeux morceaux d’étude.

— Que veux-tu, maman ? elle ne songe pas à me faire briller, mais à m’instruire.

— Alors, à quoi bon tant étudier ?

— Mais pour apprendre, pour savoir.

— Savoir, savoir, à la bonne heure !… Mais du moins faut-il que le monde sache que vous savez.

— Oh ! mon Dieu ! pourvu que toi et mon père, vous soyez satisfaits, moi, je n’en demande pas davantage, ni miss Mary non plus.

— C’est possible ; mais moi je suis plus exigeante.

— Pourtant, maman…

— Alphonsine, je le veux… je t’en prie !

— Alors je demanderai à miss Mary qu’elle veuille bien m’indiquer un morceau.

— Il me semble qu’au moins pour ce que je désire, tu peux t’en rapporter à moi.

— Pour la musique ?

— Certainement pour la musique. J’ai, je crois, le droit d’avoir mon goût comme une autre ?

— Oui, maman.

— Je te parlais de Flavie, la fille de madame de Noirfeuille. Je l’ai entendue jouer une œuvre qui est encore toute nouvelle et d’un grand effet. Ce morceau est de Thalberg.

— Ah ! mon Dieu ! de Thalberg ! dit Alphonsine en joignant les mains avec épouvante, de Thalberg ! ! Mais tu ne sais pas que les compositions de cet auteur sont de la plus grande difficulté, et exigent une habileté d’exécution que je ne posséderai jamais ! J’ai la main trop petite dans ces exercices, qui sont de vrais tours de force ; ce n’est pas ma faute. Miss Mary n’est pas flatteuse, tu le sais ; aussi, me disait-elle dernièrement encore qu’en travaillant, je deviendrais bonne musicienne, mais jamais une exécutante.

— Il ne s’agit pas de ce que pense miss Mary et d’invoquer son autorité pour contrarier mon désir.

— Maman, excuse-moi ; je n’ai pas voulu te fâcher.

— À la bonne heure ! Mais il est inconcevable que je trouve chez toi cette résistance. La fille de madame de Noirfeuille, dont l’institutrice est bien loin d’avoir le talent de miss Mary, a produit le plus grand effet dans le morceau de Thalberg. Tu peux, si tu le veux, obtenir le même succès, et ce sont, de ta part, des objections sans fin ! C’est insupportable ! La première chose que miss Mary devrait t’apprendre, ce me semble, c’est d’obéir à ta mère !

Alphonsine, à ces reproches, ne put retenir quelques larmes. Madame de Morville, regrettant ses brusques paroles, attira sa fille dans ses bras et la plaça, toute grande qu’elle était, sur ses genoux en l’embrassant avec effusion. La pauvre enfant oublia son chagrin passager pour répondre aux tendresses de sa mère. Ce léger nuage passa, et Alphonsine, souriant à demi malgré les larmes qui roulaient encore dans ses yeux, dit à sa mère :

— Aussitôt que tu seras arrivée à Paris, tu m’enverras le morceau que tu aimes, et je l’étudierai pour le grand jour.

Madame de Morville partit, et n’envoya la partition qu’au bout de plusieurs jours. C’étaient des variations de Thalberg sur le MOÏSE de Rossini. Miss Mary fut affligée de ce choix, en parcourant ce déluge de notes qui parfois exigent que les deux mains apportent successivement au même chant le concours de leur agilité ; mais Alphonsine ayant raconté son entretien avec sa mère à miss Mary, celle-ci se résigna et fit étudier le MOÏSE à son élève.

____________

 

Le voyage de madame de Morville ne dura que quelques jours ; elle fut bientôt de retour avec son fils Gérard.

XIV

Gérard, arrivé de Paris le matin à six heures avec sa mère, s’était aussitôt rendu dans l’appartement de son père, où se trouvait Alphonsine. Les premiers embrassements échangés, la jeune fille, avec une curiosité naïve, examina son frère, qu’elle n’avait pas vu depuis un an.

— Mais vois donc, mon père, comme Gérard est devenu grand ! disait-elle en se redressant et approchant son épaule gauche de l’épaule droite du jeune homme. Tu te laisses donc pousser la moustache, mon frère ? Elle est gentille, elle est fine, mais ce n’est pas encore ce qui s’appelle une forêt. Viens donc un peu au jour, près de la fenêtre. Maman, tu n’as pas remarqué ? ses yeux sont maintenant d’un bleu foncé. Je les aime mieux de cette nuance. C’est très distingué, des yeux bleus avec des cheveux bruns.

Gérard se prêtait complaisamment à l’examen de sa sœur. C’était un jeune et beau garçon de bientôt dix-huit ans, d’une taille svelte et dont le teint mal et uni se colorait d’un rose à la moindre émotion.

Madame de Morville et son fils allèrent prendre quelque repos en attendant le déjeuner. C’était seulement à cette heure que Gérard devait voir miss Mary, dont il n’avait pas prononcé le nom une seule fois depuis son arrivée ; en revanche, Alphonsine lui avait souvent répété d’un air triomphant :

— Tu vas enfin la connaître, MA miss Mary ! tu verras ! tu verras !

Afin de mieux voir, sans doute, Gérard fit subir de notables changements à sa toilette, rejetant soigneusement tout ce qui pouvait rappeler le collégien ; aussi, lorsqu’il parut dans le salon sans oser chercher du regard si miss Mary s’y trouvait, Alphonsine lui dit en riant :

— Comme te voilà beau, Gérard ! tu n’as plus l’air d’un lycéen, tu as l’air d’un véritable jeune homme. Quelle jolie cravate ! Cette veste de bazin blanc à boutons de nacre est très élégante ; et des bottes vernies, Dieu me pardonne ! des bottes vernies, te voilà au grand complet ! Eh bien ! sans te flatter, je t’aime beaucoup mieux ainsi qu’avec ton uniforme bleu, ton chapeau rond, tes gros souliers lacés et tes bas de coton couleur d’azur.

À ces souvenirs rétrospectifs, que sa sœur évoquait en riant de tout son cœur, Gérard devint d’autant plus cramoisi qu’en levant les yeux, il aperçut miss Mary à deux pas de lui. Il la salua profondément.

— Monsieur Gérard, lui dit-elle cordialement, votre chère sœur m’a si souvent parlé de vous, de vos études, de vos parties de jeu et même de vos pensums, que nous sommes déjà de vieilles connaissances.

Ces allusions au passé du collège ne flattèrent pas extrêmement Gérard ; aussi fut-il pendant tout le repas très froid avec l’institutrice, qu’il regardait cependant à la dérobée toutes les fois qu’il le pouvait tenter sans être vu de sa sœur. À la fin du déjeuner, madame de Morville prononça un mot qui, pour le moment, glaça la joie que sa fille éprouvait du retour de son frère.

— Alphonsine, lui dit-elle, et Moïse ?

— Ah ! maman, répondit la pauvre enfant en soupirant, je l’ai étudié chaque jour de toutes mes forces, et aujourd’hui encore je vais le travailler avec miss Mary. Elle te dira que je fais de mon mieux.

— Je rends pleine justice au zèle et aux efforts d’Alphonsine, répondit l’institutrice, mais cette partition…

— Je la connais, répliqua vivement madame de Morville en interrompant miss Mary ; ce morceau doit produire beaucoup d’effet ; je tiens absolument à ce que ma fille le joue, et elle le jouera.

Après le déjeuner, Alphonsine prit le bras de son frère, et l’emmenant à l’écart, lui dit à mi-voix d’un air rayonnant :

— Eh bien ?

— Quoi ? reprit Gérard de l’air du monde le plus naïf, que veux-tu dire, Alphonsine ?

— Et miss Mary ?

— Ah ! miss Mary…

— Oui, comment la trouves-tu ?

— Mais pas mal, répondit le jeune garçon, en cherchant à prendre un air railleur et dégagé ; non, vraiment, elle n’est pas trop mal… pour une maîtresse d’école.

____________

 

Le secret ayant été scrupuleusement gardé auprès de M. de Morville, ce fut seulement à l’heure du dîner, au retour d’une longue promenade adroitement ménagée par sa femme, qu’il apprit, en voyant de nombreux préparatifs, qu’une fête devait avoir lieu le soir au château. Il applaudit à l’idée de madame de Morville, quoique, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, il eût préféré la solitude au tumulte du monde.

Gérard, après s’être introduit furtivement chez madame de Morville avec un terrible battement de cœur, afin de soustraire à la toilette maternelle un bâton de cosmétique dont il espérait un grand secours pour donner à ses moustaches et à sa barbe naissante une couleur plus foncée, plus mâle, Gérard était rentré dans sa chambre pour s’habiller ; il chiffonna cinq ou six cravates, dont il ne trouva pas le nœud assez bien fait, et il creva deux paires de gants paille, se rappelant les sinistres prédictions du gantier : Monsieur, vous prenez des gants beaucoup trop petits. Enfin, après s’être promené une demi-heure de long en large dans sa chambre afin de briser des souliers neufs trop étroits, il jeta un dernier regard sur son miroir et descendit avec une peur horrible de se rencontrer tête à tête avec miss Mary. Aussi, poussa-t-il un long soupir d’allégement en se voyant précédé dans le salon par son père et par sa mère.

Alphonsine parut bientôt portant avec sa grâce naïve une délicieuse toilette que sa mère lui avait rapportée de Paris.

Miss Mary était vêtue d’une simple robe de mousseline blanche à manches courtes, qui découvrait à demi ses épaules ; elle n’avait ni un ruban ni une fleur dans ses cheveux, dont les soyeuses et longues boucles encadraient son visage. Cependant, madame de Morville resta douloureusement frappée d’une admiration jalouse, en contemplant la jeune Irlandaise, dont le charme ne devait pourtant pas la surprendre. Mais, soit que, si léger qu’il fût, le changement de toilette de miss Mary rendît plus éclatante encore son éblouissante beauté, soit que madame de Morville regardât pour ainsi dire son institutrice avec les yeux des personnes qui, ne la connaissant pas, allaient bientôt s’extasier sur cette ravissante personne, la mère d’Alphonsine éprouva un vif ressentiment d’envie. Toisant alors miss Mary d’un regard presque irrité, elle ne put s’empêcher de lui dire avec une sorte d’aigreur mal dissimulée, faisant allusion à la coupe de la robe, qui laissait nus les bras charmants et les non moins charmantes épaules de la fille :

— Une robe montante et à manches longues eût peut-être été plus convenable, mademoiselle Lawson.

— Vous avez sans doute raison, répondit la jeune fille avec douceur, mais je n’ai pas d’autre robe habillée que celle-ci.

À cette réponse, qui rappelait la pauvreté de miss Mary, madame de Morville ne sut que répondre ; mais elle se prit à secrètement maudire la fâcheuse idée d’avoir voulu donner cette fête, dans laquelle son institutrice, qui, jusqu’alors, nous l’avons dit, s’était toujours ingéniée à se tenir à l’écart, pouvait, par cela même, produire une grande sensation.

La pauvre Alphonsine, absorbée par cette redoutable arrière-pensée, qu’elle était condamnée au thème de MOÏSE ? s’approcha lentement du piano pour y déposer la fatale partition ; elle n’entendit pas la désobligeante observation de sa mère sur la toilette de miss Mary, et d’une voix presque suppliante :

— Maman, c’est toujours bien convenu, je jouerai le MOÏSE ?

Et elle ne put réprimer un gros soupir en jetant sur son institutrice un regard désespéré qui semblait dire :

— Intercédez une dernière fois pour moi afin de m’arracher à ce supplice.

L’institutrice comprit la torture de son élève et dit à demi-voix à madame de Morville :

— Mon devoir d’institutrice et mon affection pour Alphonsine m’autorisent à vous parler, madame, en toute sincérité.

— Eh bien ! mademoiselle ?

— Eh bien, madame, je crains que l’exécution du Moïse par Alphonsine laisse quelque chose à désirer.

— Alors, mademoiselle, reprit sèchement madame de Morville, c’est que vous ne l’aurez pas fait suffisamment travailler.

— Le succès d’Alphonsine, s’il eut été possible, m’eût rendue trop heureuse pour que je n’y aie pas donné tous mes soins, madame, répondit l’institutrice de plus en plus surprise de l’aigreur croissante de madame de Morville, qui jusqu’alors l’avait traitée avec tant de bienveillance. Alphonsine, croyez-moi, madame n’a rien à se reprocher dans cette circonstance.

— Alors, mademoiselle, je suis forcée de croire qu’il y a de votre part insouciance, je ne voudrais pas dire mauvais vouloir, parce que c’est moi qui ai choisi ce morceau.

— Madame, permettez…

— Mademoiselle, je ne permettrai jamais que l’on se fasse une sorte de malin plaisir de mettre ma fille en opposition avec moi…

— De grâce !… madame…

— Et puisque vous parlez de vos devoirs, mademoiselle, sachez que le devoir d’une institutrice est de se rendre agréable aux personnes qui lui accordent leur confiance.

Et madame de Morville, voyant son fils et son mari aller au-devant de quelques personnes invitées à la fête, les rejoignit, laissant miss Mary encore plus surprise qu’affligée des dures paroles de madame de Morville, et qui, heureusement, n’étaient pas parvenues aux oreilles d’Alphonsine.

Les salons du château de Morville se remplissaient ; tous ces voisins de six ou sept lieues à la ronde, accueillis avec cordialité, se connaissant tous, se recevant les uns les autres, soit à Paris, soit à la campagne, et se retrouvant avec un nouveau plaisir, donnaient à cette réunion un air de famille qui pouvait excuser l’entêtement de madame de Morville à faire une exhibition du talent musical de sa fille.

Gérard rencontrait à chaque pas des jeunes gens qui, jusqu’alors, l’avaient un peu traité en écolier, mais qui, le sachant hors de page et voyant son menton ombragé d’une barbe naissante, l’admettaient à leur entretien, ne lui cachant pas leurs observations bienveillantes ou critiques sur les femmes ou les jeunes filles qui passaient successivement devant eux. Au moment où, tout fier de son initiation, Gérard entrait avec ses nouveaux amis dans un autre salon, il fut arrêté près de la porte par un élégant nommé M. de Blancourt, jeune homme fort à la mode, même ailleurs qu’en Touraine. La distinction de ses manières, l’aisance avec laquelle il parlait aux femmes, les coquetteries qu’elles déployaient pour lui, enfin sa réputation d’homme à bonnes fortunes, venue même jusqu’aux oreilles de Gérard, lui inspiraient une profonde admiration pour M. de Blancourt.

L’ex-lycéen fut donc très glorieux d’entendre M. de Blancourt lui dire, en le prenant familièrement par le bras :

— Mon cher Gérard, quelle est donc cette jeune personne que je vois ici pour la première fois ? tenez, là-bas ; elle est coiffée en cheveux et porte une robe de mousseline blanche. Vous ne la voyez pas ? Mademoiselle votre sœur lui parle en ce moment.

Gérard se leva un instant sur la pointe des pieds et regarda dans la direction que lui indiquait M. de Blancourt ; puis retombant sur ses talons, il répondit négligemment :

— Cette jeune personne ?… C’est l’institutrice de ma sœur.

Et il allait s’éloigner, mais M. de Blancourt le retint encore.

— Comment ! dit-il à Gérard avec l’accent de la plus vive admiration, cette ravissante créature est institutrice ? Jamais duchesse n’a eu meilleure grâce et plus grand air ! Quelle délicieuse figure ! quelle adorable taille ! Et ce teint si rose et si pur ! Elle doit être Anglaise ; c’est une véritable figure de Keepseake. Non, de ma vie, je n’ai rien vu de plus charmant et de plus distingué !

Puis, souriant et regardant fixement Gérard qui rougit jusqu’au blanc des yeux sans savoir pourquoi, M. de Blancourt lui dit à mi-voix :

— Ah ! c’est l’institutrice de la maison ! Heureux garçon !… Mais hélas ! aux innocents les mains pleines.

Et M. de Blancourt, s’étant empressé d’aller saluer une jeune et jolie femme qu’il venait de voir entrer dans le salon, laissa Gérard étrangement troublé.

Quelques chut ! chut ! partant du salon principal et deux ou trois accords frappés sur le piano annoncent que l’heure du supplice d’Alphonsine, condamnée à la partition de Moïse, est arrivée. Autour de l’instrument se sont groupées les mères, qui, toujours en apparence du moins, conspirent pour le succès des jeunes filles ; puis, les amies d’Alphonsine formant une franche cabale, et lui disant de leurs petits airs de tête résolus :

— Courage ! N’aie pas peur ! Cela ira bien !

À côté de la patiente est miss Mary, qui ne peut en ce moment terrible et solennel se séparer de son élève, dont elle partage l’angoisse. Enfin l’on fait silence ; madame de Morville donne le signal. Alphonsine tourne un regard désespéré vers son institutrice, qui vient sous le piano de lui serrer la main, et l’exécution du Moïse commence.

Il faut être très célibataire et ne ressentir aucune pitié à l’endroit des pauvres enfants voués au piano par la volonté de leurs parents, pour les condamner à des partitions aussi féroces que celle de Moïse. L’illustre Thalberg est marié maintenant, nous serions tenté de croire qu’il a des enfants, car nous n’avons pas entendu dire depuis quelques années qu’il ait continué à éditer de semblables instruments de torture. Hélas ! qui ne serait épouvanté, en voyant ces pauvres doigts qui se distendent, se disloquent pour obtenir des écarts que la nature défend ? qui ne frissonnerait à la vue de ces bras qui se croisent, de ces mains qui se poursuivent, séchassent, usurpent l’une sur l’autre, s’enchevêtrent et se contournent de mille façons ? Pendant cette effrayante gymnastique, la jeune condamnée n’a pas le temps de penser à la musique ; aussi, nous ne surprendrons pas le lecteur en lui apprenant que les traits de la pauvre Alphonsine revêtirent une indicible souffrance, et que l’on ne pouvait distinguer le chant du morceau qu’elle jouait, à travers les terribles ornements dont il était hérissé.

Quelqu’un souffrait peut-être plus cruellement encore qu’Alphonsine, c’était Gérard ; aimant tendrement sa sœur, il accusait près de ses voisins le choix de la partition, disant avec autant de dépit que d’embarras :

— Toutes ces institutrices sont ainsi ; afin de faire croire qu’elles ont du talent, elles donnent à leurs élèves des morceaux au-dessus de leur force. Ma pauvre sœur est, comme les autres, victime de cette manie vaniteuse.

Madame de Morville se sentait blessée doublement, et comme maîtresse de maison, et comme mère : sa jalouse irritation contre miss Mary augmentait en raison de l’insuccès d’Alphonsine et des chuchotements produits par la rare beauté de son institutrice ; surprenant pour ainsi dire au vol les regards d’admiration que les hommes jetaient sur la jeune Irlandaise, madame de Morville contraignait à peine son dépit et maudissait la fête.

Cependant, lorsque la torture d’Alphonsine fut terminée, on entendit quelques rares applaudissements : c’étaient, hélas ! les autres pauvres jeunes condamnées au piano qui, par esprit de corps, soutenaient une de leurs compagnes ; lorsque Alphonsine se leva et vit leurs mains qui battaient encore, elle leur dit à demi-voix avec une naïveté charmante :

— Vous applaudissez à ma délivrance, n’est-ce pas ? Vous avez raison. Enfin, c’est fini !

La chère enfant n’éprouvait pas dans sa défaite le chagrin de la vanité déçue ou de l’audace qui échoue ; obligée d’obéir, elle avait fait tous ses efforts pour obéir de son mieux et n’avait pas réussi. Rien de plus. D’ailleurs, elle avait trouvé une douce consolation dans ces mots de miss Mary, dont elle ne pouvait mettre en doute la sincérité :

— Pauvre chère enfant, vous avez mieux joué que je n’aurais osé l’espérer !

À part le groupe des autres jeunes condamnées au piano, tout le monde était resté froid, embarrassé. Gérard, péniblement affecté, avait quitté le salon.

Madame de Morville se trouvait dans une position étrange. Non seulement son orgueil maternel était cruellement blessé par le fiasco de sa fille, mais elle redoutait pour elle-même une sorte de ridicule, pensant que l’on jugerait peut-être de miss Mary par son élève, et que cette fameuse mademoiselle Lawson, cette perle des institutrices, ce trésor incomparable qu’elle avait le bonheur de posséder, et dont elle parlait si souvent à ses voisins, serait très médiocrement appréciée en raison du peu de succès d’Alphonsine. Aussi, cédant, selon son habitude, à un premier mouvement dont elle ne calcula pas les conséquences, elle se leva brusquement, s’approcha de miss Mary et lui dit à demi-voix avec hauteur :

— J’espère, mademoiselle, que vous allez vous mettre au piano, et prouver ainsi que je n’ai pas fait, dans l’institutrice de ma fille, un si mauvais choix qu’on pourrait le croire en ce moment, si l’on jugeait de la maîtresse par son écolière.

— Ah ! madame, dit miss Mary d’une voix suppliante, épargnez-moi cette obligation.

— Mademoiselle Lawson, reprit à haute voix et d’un ton impérieux madame de Morville, mettez-vous au piano, nous vous écoutons.

— Oui, oui, mademoiselle, nous vous écoutons, reprirent le groupe de jeunes condamnées, dans l’impitoyable espérance d’échapper au supplice qu’elles redoutaient, en y envoyant à leur place une autre patiente.

Alphonsine, avant d’aller rejoindre ses compagnes qui l’appelaient pour qu’elle se plaçât au milieu d’elles, se pencha vers son institutrice, qui hésitait encore, et lui dit tout bas :

— Je vous en prie, miss Mary, faites-moi oublier !

La jeune Irlandaise, quoique blessée du ton impérieux avec lequel madame de Morville lui avait ordonné de se mettre au piano, obéit cependant, très décidée à éviter toute apparence de lutte entre elle et son élève. Aussi, loin d’exécuter un morceau à effet, elle commença un simple adagio d’Haydn.

Monsieur de Morville, complètement étranger au supplice imposé à sa fille sous prétexte de MOÏSE, et qui n’avait pas assisté à l’exécution, rentrait en ce moment dans le salon, et personne par convenance ne lui parla de l’insuccès de sa fille. Il put donc, sans préoccupation, s’abandonner au plaisir qu’il éprouva dès les premiers accords que miss Mary fit entendre ; plaisir bientôt partagé par tout l’auditoire. Les portes du salon, où la circulation était libre un moment auparavant, s’encombrèrent d’amateurs tendant le cou et l’oreille ; Gérard lui-même, se trouvant dans une pièce voisine, subit l’impression générale, et le silence scrupuleux qui régna soudain lui permit d’entendre les notes les plus finement perlées.

Le charme de cette musique qui a un sens, qui formule une idée que tout le monde saisit et aime, avait pénétré partout ; de faibles amateurs, battant naguère la mesure à contre-temps, s’étonnaient de leur instinct rhythmique et balançaient leur tête en cadence. On était surpris de trouver tant de plaisir à une chose si simple ; on fut plus surpris encore quand on vit que le compositeur s’était arrêté juste au moment où son idée était complète, sans se permettre d’ajouter une mesure au delà de la phrase. On n’applaudissait pourtant pas encore, beaucoup de personnes ne risquant jamais leur approbation avant de savoir le nom de l’artiste dont elles hésitent à proclamer le succès ; mais au bourdonnement approbateur qui s’éleva de tous côtés, l’on ne pouvait se faire illusion sur le succès de miss Mary.

Alphonsine, contenant à peine sa joie, se retourna vivement vers ses compagnes, le visage rayonnant et semblant leur dire :

— Ce n’est rien encore, vous allez entendre la suite.

Madame de Morville devait, ce jour-là, passer d’un regret à un autre. Miss Mary n’avait plus seulement un triomphe de beauté ; son rare talent excitait un enthousiasme général ; cet enthousiasme, c’était elle-même, Madame de Morville, qui l’avait provoqué, en ordonnant, avec une hauteur imprudente, à miss Mary de toucher du piano. Ce double succès blessait cruellement l’orgueil de la mère d’Alphonsine, mais il lui fallait en silence subir ce nouveau tourment ; pouvait-elle reprocher à son institutrice d’avoir exécuté ses ordres ?

La bienveillance de son auditoire ne rendit pas miss Mary plus ambitieuse ; elle commença une série de trois valses de Beethoven dont chacune n’a pas plus de quatre lignes. À la fin de la première, Gérard se leva en s’écriant :

— C’est délicieux !

Et se rapprochant de la porte où il aperçut M. de Morville, il lui dit :

— Mon père, qui donc est au piano ?

— Miss Mary, répondit M. de Morville presque sans détourner la tête, car la seconde valse commençait. Tout le monde était sous le charme d’un plaisir indicible, et lorsque, après un dernier accord, miss Mary quitta le piano, un applaudissement général retentit ; on s’était levé, on s’interrogeait au sujet de ce talent si pur, si élevé, si nouveau ; plusieurs personnes s’empressèrent d’aller complimenter l’institutrice. Miss Mary était confuse et presque affligée de ces louanges. Elle pressentait le dépit qu’elles devaient causer à madame de Morville, dont les traits révélaient une contrariété d’autant plus vive que plusieurs personnes de ses amies lui disaient à l’envi :

— Vous avez raison, c’est une perle que votre institutrice !

— Un vrai trésor !

— Combien vous êtes heureuse d’avoir à vos ordres une pareille virtuose !

— Vous devez la payer fort cher ?

Miss Mary, espérant profiter de ce moment de léger tumulte pour quitter le salon et ne pas ainsi rester en évidence, avait compté sans Alphonsine ; celle-ci, aussi joyeuse, plus joyeuse de ce succès que s’il eût été le sien, accourut auprès de miss Mary, l’embrassa tendrement, et resta quelques instants auprès d’elle, les bras gracieusement enlacés autour de sa taille et la tête penchée sur son épaule ; la chère enfant, oubliant complètement son échec, ne pensait plus qu’au triomphe de miss Mary. Parmi ceux qui, réunis autour de l’institutrice, la félicitaient à l’envi, se trouvait M. de Blancourt ; il mettait autant d’empressement que de bonne grâce dans ses compliments.

Gérard, partageant l’enthousiasme général, s’approchait en rougissant de miss Mary, cherchant d’avance la phrase qu’il allait lui adresser, lorsqu’il aperçut M. de Blancourt auprès de la jeune fille, qui lui répondait avec modestie. Gérard, le cœur serré, admira moins l’aisance et les manières de l’élégant jeune homme ; il le traita mentalement de fat et s’arrêta tout triste, se demandant s’il aurait l’audace de glisser quelques timides éloges après les louanges, probablement fort spirituelles, de M. de Blancourt, ou bien s’il s’exposerait à passer pour impoli aux yeux de miss Mary en gardant un silence qui pouvait paraître affecté. Il restait en proie à cette perplexité, lorsqu’un domestique, à qui Alphonsine venait de dire quelques mots, s’approcha et pria M. Gérard, de la part de mademoiselle, de vouloir bien aller chercher chez lui un objet qu’elle avait oublié sur sa cheminée devant sa pendule.

Gérard, presque heureux de cette issue ouverte à son indécision, s’éloigna rapidement.

Parmi tous les auditeurs de miss Mary, nul n’avait été plus complètement subjugué que M. de Morville ; non-seulement il n’avait pas encore entendu les petits chefs-d’œuvre qu’elle venait de délicieusement exécuter, mais il était sous l’influence de cette émotion électrique qui semble se dégager d’un enthousiasme général et double la puissance des sensations. Le succès de miss Mary était pour M. de Morville une sorte d’excuse à sa folle et secrète passion. Aussi, lorsque Alphonsine, l’apercevant de loin, lui tendit la main, il se rendit à cet appel, heureux de pouvoir se joindre à sa fille pour payer son tribut d’éloges à l’institutrice. Il allait s’éloigner des jeunes filles ; Alphonsine le retint avec un sourire malicieux, et lui dit :

— Père, je t’en prie, reste encore un moment.

Il n’eut pas longtemps à attendre : quelqu’un fendait la foule avec empressement et marchait au groupe dont M. de Morville faisait partie. C’était Gérard, tenant un petit cadre à la main.

— Ah ! mon père, dit-il en s’approchant ; ah ! ma sœur, quelle charmante surprise !

— Fais donc semblant de n’être pas du complot, dit Gérard à son père en lui présentant l’objet qu’il tenait à la main.

— Le portrait d’Alphonsine ! s’écria M. de Morville.

— Oui, son portrait, son portrait ravissant d’exécution. Vois, c’est Alphonsine ; elle vit, elle respire.

— En effet, reprit M. de Morville en examinant le portrait. Puis il s’écria : Je ne connais qu’une personne dont le talent soit à la hauteur de cette œuvre.

— Qui donc ? demanda Gérard, tandis que le portrait circulait de main en main dans un groupe formé autour de l’institutrice. Oui, mon père, dis-moi donc, de grâce, quel est l’auteur de ce portrait.

Alphonsine prit la main de son institutrice, fit à Gérard une petite révérence mutine, et dit en riant :

— Voilà l’auteur de mon portrait, monsieur mon frère !

— Miss Mary ! s’écria Gérard.

— Oui, monsieur, répondit Alphonsine.

Et elle ajoutait tout bas, mais de façon à ce que la jeune Irlandaise pût l’entendre aussi :

— J’espère que maintenant vous ne m’écrirez plus : Est-ce qu’elle dessine un peu, TA miss Mary ?

L’institutrice sourit à cette malice de son élève, et Gérard, se voyant trahi par sa sœur, confus, mécontent de lui-même, ne put que balbutier quelques paroles d’excuses et de remerciement, en rougissant plus qu’il n’avait encore rougi ; il ne put même contenir un léger mouvement d’impatience en reprenant le portrait de sa sœur des mains de M. de Blancourt, qui le lui rendit en lui disant à l’oreille :

— Vous êtes, pardieu ! un heureux mortel ! cette délicieuse créature fait pour vous en secret le portrait de votre sœur, et c’est presque le vôtre, car vous lui ressemblez. Ah ! jeune homme ! si vous saviez…

Puis s’interrompant, il ajouta :

— Mais hélas ! hélas ! je vous l’ai dit : Aux innocents les mains pleines.

Gérard, à cette seconde allusion sur son innocence, se campa fièrement sur sa hanche, se rappelant fort à propos que, depuis deux ans, l’illustre Bertrand lui donnait des leçons d’escrime, et il chercha quelque mot très impertinent à répondre à M. de Blancourt. Mais tandis que le pauvre Gérard cherchait encore son impertinence, le jeune élégant lui tournait le dos, et il l’entendait dire à miss Mary :

— Mademoiselle, lorsqu’on est aussi excellente musicienne que madame Malibran, il n’est pas permis de peindre le portrait comme madame de Mirbel… D’honneur, c’est accaparer les supériorités en tous genres, et humilier les femmes qui n’auraient pour elles que la plus exquise beauté.

— Mon Dieu ! est-il heureux, ce M. de Blancourt, de trouver tout de suite de si jolies choses ! pensa le pauvre Gérard avec un douloureux découragement, en entendant ces banalités de l’irrésistible élégant. Je dois paraître stupide à miss Mary. Je n’ai pas seulement pu lui dire un mot sur ses talents ni même la remercier du portrait de ma sœur.

____________

 

Au concert succéda un bal. Madame de Morville avait fait venir un orchestre de Tours ; un grand nombre de danseurs s’étaient promis d’inviter miss Mary, mais leur désappointement fut grand, car ils la cherchèrent en vain dans les salons.

— Madame, avait dit l’institutrice à madame de Morville en l’attirant pendant quelques instants à l’écart dans un boudoir reculé, permettez-moi de me retirer. Je me sens fatiguée, souffrante. Le bal se prolongera sans doute fort tard ; veuillez trouver bon que je n’y assiste pas.

— Vraiment, chère miss Mary, vous ne voulez pas rester au bal ? se hâta de répondre madame de Morville, sans cacher sa joyeuse surprise ; et prenant un ton affectueux qui contrastait avec les dures paroles qu’elle avait adressées à la jeune fille quelques moments auparavant : je trouve très bon que vous n’assistiez pas à cette fête, chère miss Mary, si tel est votre désir ; seulement, puisque vous voulez bien me demander mon consentement, permettez-moi d’y mettre une condition.

— Laquelle, madame ?

— Vous oublierez, vous me pardonnerez, n’est-ce pas, le petit mouvement de méchante humeur que je n’ai pu vaincre, et dont vous aurez été blessée sans doute ; l’insuccès d’Alphonsine sera peut-être mon excuse à vos yeux.

— Madame…

— De cet insuccès je suis cause, chère miss Mary ; j’ai hâte de le reconnaître. J’avais, en véritable ignorante, choisi ce malheureux morceau de MOÏSE et exigé, toujours avec l’entêtement de l’ignorance, que ma fille exécutât cette partition. Vos prévisions se sont réalisées. Alphonsine, malgré vos excellentes leçons, malgré sa bonne volonté, la pauvre enfant, a dû échouer dans cette tâche au-dessus de ses forces. Je n’ai eu ni le bon sens ni le bon goût de m’avouer le ridicule de mon choix musical, et je me suis oubliée jusqu’à vous adresser de dures paroles, dont j’ai honte à cette heure. Pardonnez-les-moi, chère miss Mary.

— Ah ! madame, de grâce, pas d’excuses. Je ne me souviens que de ce que vous avez dû souffrir, en ne voyant pas Alphonsine répondre dans cette circonstance à ce que vous pouviez attendre d’elle, sans qu’il y eût pourtant à la blâmer.

— Miss Mary ! miss Mary ! dit mademoiselle de Morville en accourant toute joyeuse auprès de sa mère et de l’institutrice. Mais vous vous cachez donc ! tout le monde vous demande, vous cherche : j’ai pour vous je ne sais combien d’invitations pour la première contredanse… et la première valse ; le bal durerait deux jours que vous ne pourriez suffire aux sollicitations de tous vos danseurs… en espérance.

— Chère enfant, je suis très égoïste, reprit en souriant miss Mary ; c’est vous qui serez victime de cette furie dansante : je n’ai jamais aimé le bal, et madame votre mère veut bien trouver bon que je rentre chez moi.

— Comment, miss Mary, vous n’acceptez pas au moins quelques contredanses ?

— Pas une.

— Pas une ? Oh ! si, il en est une que vous accepterez certainement, chère Mary : Gérard n’ose pas vous inviter ; il m’a avoué que vous lui faisiez peur, et il m’a chargée de vous inviter pour lui.

— Eh bien, je vous promets, chère enfant, de danser avec M. Gérard autant de contredanses qu’il voudra m’en demander.

— Oh ! merci, merci, chère miss Mary, s’écria la jeune fille pendant que sa mère regardait l’institutrice avec une surprise mêlée d’anxiété.

— Je cours porter cette bonne nouvelle à mon frère. Va-t-il être heureux, ce pauvre Gérard !

— Un mot, Alphonsine, dit miss Mary en prenant son élève par la main. Je promets les contredanses, mais nous les danserons entre nous, demain, quand vous voudrez. Bonsoir, chère enfant ; amusez-vous beaucoup.

Et miss Mary disparu, malgré les supplications de son élève.

La jeune Irlandaise, avec son tact habituel, avait deviné la jalouse angoisse de madame de Morville, au moment du bal, craignant que sa fille ne fût encore une fois éclipsée par son institutrice. Aussi, lorsque celle-ci lui fit part de son désir de ne pas assister à la fête, madame de Morville, cédant d’ailleurs à son bon naturel, avait exprimé sincèrement son regret d’avoir cédé à un premier mouvement d’irritation.

Le bal se prolongea jusqu’au jour. Alphonsine y prit part avec la gaieté de son âge. Gérard ne dansa pas ; il se promena une partie de la nuit dans le parc. Au lever du soleil, il vit s’éloigner les dernières voitures des invités.

— Enfin ! dit-il avec un grand soupir d’allégement, les voilà partis ! Pourvu que cet odieux M. de Blancourt ne vienne pas voisiner ici ! Je ne sais pourquoi j’ai maintenant cet homme en horreur.

XV

La fête donnée au château de Morville avait eu, pour des raisons diversement personnelles, des conséquences si peu agréables pour quelques-uns de ses habitants, qu’ils revinrent avec bonheur aux paisibles habitudes de leur vie de famille.

Un matin, quelques jours après le bal, M. de Morville, se trouvant avec sa femme, son fils, sa fille et miss Mary, dit à madame de Morville :

— En appelant Gérard auprès de nous, pendant les deux années qu’il doit passer ici avant d’aller faire son droit à Paris, je me suis imposé des devoirs envers lui. Il faut qu’il complète son instruction ; s’il se livrait seul au travail, il y prendrait moins de goût ; nous travaillerons donc ensemble, ce que j’aurai un peu oublié, je le rapprendrai avec lui ; ses succès me seront doublement chers, puisqu’ils seront un peu mon ouvrage. Gérard a adopté mes projets, et nous trouverons tous deux autant de plaisir que d’intérêt à ces occupations.

Madame de Morville et Alphonsine applaudirent de grand cœur à ce dessein qui leur assurait pour longtemps la présence d’un fils et d’un frère. M. de Morville reprit :

— Mais je ne suffirai pas, seul, à ma tâche ; je puis guider Gérard dans ses lectures classiques ; je puis même évoquer mes mathématiques de Saint-Cyr, mais je n’ai jamais étudié que le dessin géométrique : ce n’est pas vers cette étude que Gérard est porté par son goût ; il m’a même avoué qu’il aurait des velléités de peinture. Vous le voyez donc, miss Mary, continua M. de Morville en s’adressant directement à l’institutrice, il faut que vous veniez à notre secours. Permettez à Gérard d’assister aux leçons de sa sœur, de profiter de vos excellents avis ; ce ne sera là que le moindre des services dont nous vous sommes et vous serons toujours si obligés ; mais il ajoutera encore, s’il se peut, à notre reconnaissance.

Miss Mary donna son adhésion à ce projet par un signe de tête affirmatif. Alphonsine, ravie de l’idée d’avoir désormais dans son frère un émule et un compagnon de travail, ajouta, l’infatigable qu’elle était :

— Ce n’est pas tout, il manque encore un article au traité que le père et le fils ont passé ensemble.

— Et quel article ?

— Le voici : M. Gérard assistera pareillement à la leçon de chant de mademoiselle Alphonsine, et mettra à sa disposition, soit pour l’exercer à accompagner, soit pour l’aider dans les duos et les trios, la voix de baryton dont il a l’agrément de jouir depuis peu de temps.

Est-il besoin de dire que miss Mary se rendit avec son obligeance accoutumée au désir d’Alphonsine ?

Les projets formés furent ponctuellement suivis ; l’on en retirait tout le profit désirable, la famille vivait dans une harmonie parfaite ; madame de Morville semblait avoir complètement renoncé à ses crises de jalousie ; elle avait même prié l’institutrice, dont elle appréciait de plus en plus l’excellent esprit et le rare bon sens, de donner quelques sages avis à Gérard, dont l’humeur se montrait parfois inégale, chagrine et taciturne, conjurant l’institutrice d’user, sur son fils, de l’empire qu’elle semblait prendre de jour en jour sur lui.

Rien, en effet, de plus empressé, de plus docile que Gérard dans ses relations avec miss Mary ; ses progrès en musique, en dessin, avaient été aussi rapides, aussi remarquables que ceux de sa sœur.

— Les arts, disait-il, avaient réellement plus d’attrait pour lui que les travaux littéraires et classiques dont il s’occupait avec son père.

Cependant si miss Mary, en se promenant avec Gérard et Alphonsine, car il était de toutes les récréations, lui faisait sentir qu’il devait, par plus d’efforts, reconnaître les soins que son père prenait de son instruction, Gérard promettait une semaine exceptionnelle d’études classiques, et il tenait parole, mais à la condition que l’heure de la leçon de dessin se prolongerait et que miss Mary lui ferait étudier un solo ou quelque morceau dont il compromettait l’ensemble.

Parmi les heureux changements survenus dans le caractère de Gérard, sa famille avait remarqué sans inquiétude que de tapageur et emporté qu’il était, il était devenu calme et rêveur.

Cette rêverie était même allée, mais en secret, jusqu’à un essai poétique dont le jeune auteur fit confidence à miss Mary. La forme était virgiléenne, une élégie en dialogue ; moins pastorale que son modèle classique, mais un peu plus amoureuse. Miss Mary se récusa comme juge, engageant instamment l’auteur à communiquer cette première tentative à son père, dont il devait attendre d’excellents avis. Gérard n’ayant pas redit à l’institutrice l’avis de M. de Morville, il ne fut plus question d’élégies. Cependant le jeune homme poète essaya encore une romance dont il composa la musique. Miss Mary, à sa prière, chanta la mélodie, sans dire les paroles, et lui corrigea avec beaucoup de soin les fautes d’harmonie. Gérard fut encore moins heureux pour son premier dessin d’après nature. Un jour l’institutrice crut remarquer que, placé pendant la leçon en face de sa sœur, dont il était séparé par une large table où reposait le pied des modèles, Gérard tournait très souvent les yeux du côté où elle, miss Mary, se tenait ordinairement assise près d’Alphonsine ; le crayon du jeune artiste paraissait courir alors sur un papier plus petit, posé à l’extrémité supérieure du carton ; le hasard voulut que miss Mary, en rendant à Gérard son dessin après quelques observations laissât tomber le carton. En tombant il s’ouvrit, et tous les papiers qu’il contenait volèrent sur le parquet. Alphonsine s’empressa de les ramasser avant que Gérard eût pu quitter sa place ; il allait en saisir un que sa sœur tenait et regardait en souriant, lorsque celle-ci, esquivant l’élan de la main du jeune garçon, s’écria joyeuse et riante :

— Oh ! miss Mary, votre portrait !

— Donne donc, Alphonsine ! disait Gérard en rougissant jusqu’aux oreilles ; rends-moi donc ce papier. Tu es insupportable !

Les réclamations de Gérard furent trop tardives ; déjà le dessin était sous les yeux de l’institutrice, qui réclamait le droit de vérifier si son élève lui faisait honneur.

— Il y a quelque chose… quoique ce ne soit pas flatté, disait Alphonsine, regardant par-dessus l’épaule de sa maîtresse, tandis que Gérard, muet de confusion, était retourné à sa place.

— L’ensemble est assez bon, répondit miss Mary en souriant, mais les détails ne sont pas suffisamment arrêtés.

Ce disant, l’institutrice, se servant de son crayon, parut accuser plus vigoureusement les contours et les plans du visage. Au premier trait, Alphonsine se récria ; mais miss Mary se tournant vers elle avec un malicieux clignement d’œil :

— Est-ce que vous ne me permettez pas, chère Alphonsine, de faire à l’esquisse de M. Gérard des corrections qui sont doublement dans mon droit et comme modèle et surtout comme maîtresse de dessin ?

En parlant ainsi, la coiffure du portrait et le portrait lui-même s’étaient transformés sous le crayon facile de miss Mary. Alphonsine tenait une main sur sa bouche afin de comprimer une terrible envie de rire ; son frère, muet et désolé, n’osait lever les yeux.

L’œuvre de métamorphose entreprise par miss Mary était achevée.

— C’est admirable de ressemblance ! s’écria Alphonsine ; c’est merveilleux !

Et, saisissant le papier, elle le posa un moment sous les yeux de son frère, en lui criant à l’oreille :

— Pivolet ! c’est une vraie Pivolet ! une superbe Pivolet ! prise sur le fait. Vois, comme elle est majestueuse ! Elle a l’air de méditer quelque nouvelle imagination. C’est délicieux !

Puis, enlevant l’esquisse dont Gérard avait détourné le regard avec une douloureuse confusion, elle sortit en courant.

La leçon terminée, miss Mary rangea les cartons avant de quitter le cabinet d’études. Étonnée du silence et de l’immobilité de Gérard, elle se retourna : le pauvre coupable n’avait pas quitté sa place ; de grosses larmes coulaient sur ses joues ; il semblait si humilié, si désolé, que miss Mary regretta l’innocente malice qu’elle s’était permise, et dit au frère de son élève avec grâce et bonté, en lui tendant cordialement la main :

— Monsieur Gérard, faisons la paix. Je vous promets d’expier mon méchant tour en m’occupant dès demain du portrait de madame votre mère, que je vous offrirai en pendant de celui d’Alphonsine. Peut-être, à ce prix, me pardonnerez-vous d’avoir pris un instant les traits de madame Pivolet.

— Ah ! miss Mary, s’écria Gérard en saisissant la main charmante que l’institutrice lui tendait fraternellement ; ah ! miss Mary, que de bonté ! Si vous saviez… ce portrait que j’ai fait de vous… c’est que, malgré moi…

— Comment, monsieur Gérard ! reprit en riant la jeune fille, vous avez fait mon portrait malgré vous ? cela, je vous l’avoue, atténue un peu vos torts. Aussi, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je vous promets, cette fois, de ne pas vous donner de mauvais point.

Et miss Mary quitta la salle de dessin où elle laissa Gérard.

— Ah ! s’écria-t-il avec désespoir, je ne serai jamais pour elle qu’un écolier ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Je voudrais mourir.

Alphonsine, emportant l’esquisse métamorphosée en Pivolet, eut bientôt rejoint la femme de charge à la lingerie.

— Tiens ! regarde et admire, dit-elle à sa nourrice, j’espère que tu es contente ?

— Vraiment, c’est vous qui avez dessiné cela, mademoiselle Alphonsine ? dit la Pivolet en souriant à son image avec complaisance. On est mauvais juge de soi-même ; mais il me semble que c’est fort ressemblant.

— Tu me supposes un talent que je n’ai pas encore.

— C’est donc M. Gérard qui est l’auteur du portrait ? demanda la femme de charge.

— Le fond est de lui, si tu veux, reprit Alphonsine, mais la main de la savante qui a donné la ressemblance, la vie à ce magnifique portrait, c’est la main de miss Mary.

— Vraiment ! elle daigne faire le portrait d’une pauvre femme comme moi ? répondit madame Pivolet avec une hypocrite bénignité ; c’est d’un bon cœur, et comme les bonnes actions sont tôt ou tard récompensées… Enfin, suffit !... patience ; qui vivra verra.

— Quoi ! qu’est-ce qu’on verra ! tu n’as plus maintenant que ce mot-là à la bouche.

— Mademoiselle, je ne peux vous en dire davantage. On me traiterait de tireuse de cartes : rappelez-vous comme votre père m’a rabrouée parce que je disais que les médecins ne guérissaient pas la femme du vieux berger, vous savez, la mère Chênot ?

— Oui, la mère Chênot, reprit en riant Alphonsine ; on lui avait jeté un sort, n’est-ce pas ?

— Un si terrible sort, mademoiselle, que ce que je pressentais est arrivé : les visites du médecin n’ont rien fait ; la mère Chênot est toujours clouée sur son lit.

— Par une raison toute simple : c’est que sans doute la guérison doit être lente.

— Bon ! bon !

— Ainsi, tu persistes à croire, ma pauvre Pivolet, que l’on a jeté un sort à la femme du vieux berger ? À ton âge, croire de pareils contes !

— À mon âge, on sait beaucoup de choses.

— Mais, folle que tu es, sais-tu seulement ce que c’est qu’un sort ? Et puis, qui veux-tu qui ait jeté un sort à cette malheureuse femme ?

— Qui ?

— Oui.

— Vous me demandez qui est-ce qui a jeté un sort à la mère Chênot ?

— Oui, voyons.

— Une personne malfaisante et diabolique, comme toutes les personnes qui jettent des sorts au pauvre monde. Cela vous fait rire ?

— Oh ! de tout mon cœur.

— Suffit, je m’entends ; qui vivra verra.

— Pivolet, je ne te reconnais plus ; tu deviens d’une réserve, d’une sagesse effrayantes, reprit en riant la jeune fille. Tu es maintenant d’une avarice désolante en ce qui touche ces superbes inventions dont tu étais si prodigue. Tu ne nous causes plus de ces délicieuses surprises qui nous divertissaient si fort. Depuis quelque temps, tu es taciturne comme un véritable conspirateur.

— Patience ! mademoiselle, qui vivra verra. Je garde ce portrait de mademoiselle miss Mary, ça me fera souvent penser à elle, ajouta la femme de charge avec un sourire étrange ; ça m’empêchera de l’oublier. Je sais la clouer à quatre épingles sur le papier de ma chambre.

— Comment ? reprit Alphonsine en riant aux éclats, tu vas clouer ma pauvre miss Mary à quatre épingles ?

— Vous avez raison, mademoiselle, ce n’est pas assez de quatre épingles, il en faudrait cent, il en faudrait mille, et les bien enfoncer jusqu’à la tête !

— À la bonne heure ! dit Alphonsine en redoublant d’hilarité, je reconnais là ma Pivolet d’autrefois !

— Qui vivra verra, grommela la femme de charge en hochant la tête.

La venue de miss Mary, qui cherchait son élève, interrompit l’entretien d’Alphonsine et de madame Pivolet qui, voyant les deux jeunes filles s’éloigner, murmura d’un air profondément courroucé :

— Oui, oui, la belle Anglaise ! ce n’est pas seulement ton portrait que je perce à coups d’épingles, c’est toi-même ! Tu es trop fière pour avoir l’air de les sentir, ces coups d’épingles, et trop fière encore pour jamais t’en plaindre, ce qui me va comme un gant. D’abord, je t’ai forcée à te servir toi-même, en stylant Thérèse à te rendre son service insupportable… coups d’épingles ! Tu aimes à prendre ta tasse de thé le matin : tantôt je ne mets pas de sucre dans ton sucrier, tantôt je fourre de petites ordures dans la boîte à thé… coups d’épingles ! Les draps que je te donne, j’ai soin de les rendre très humides, et de leur donner une très mauvaise odeur en les repassant, la veille, avec une éponge légèrement imbibée d’eau de vaisselle… coups d’épingles ! Jacques est chargé de cirer tes brodequins ; il me les apporte de temps à autre, quand ils sont neufs, et j’y fais près de la semelle une petite fente avec une pierre à fusil bien tranchante : ça imite la coupure d’un caillou, et comme tu es trop fière pour porter des brodequins rapiécés, je te ruine en chaussures, la belle Anglaise, vu que tu es obligée de t’entretenir sur tes gages. Tu en as encore été le mois passé pour trois paires de brodequins… Coups d’épingles, coups d’épingles ! Tu es nippée tout juste ; tu as si peu de linge, quoique tu te donnes des airs de duchesse, que l’on est obligé de savonner pour toi, à la maison, toutes les semaines. Or, je me suis entendue avec Marianne pour qu’elle mette tant d’eau de javelle dans ton blanchissage, que ton linge en devienne comme de l’amadou, tant il sera brûlé. Après quoi Marianne l’étend bien gentiment sur des haies pour le faire sécher. Aussi elle te le rend brodé à jour ! Coups d’épingles ! Il s’ensuit que la semaine dernière tu as été obligée d’acheter de quoi te faire une douzaine de chemises neuves, et, par avarice, tu les as coupées et cousues toi-même pendant tes nuits. Je l’ai bien vu à tes bougies ; aussi, j’ai dit à Jacques de ne plus remettre de bougies dans tes flambeaux durant deux ou trois jours. C’est ça qui t’aura dû vexer. Coups d’épingles ! Enfin, avant-hier, il t’en a remis ; mais nous avons eu bien soin de tremper les mèches dans l’eau avant que tu viennes te coucher. Ça aura encore été pour toi une nuit de perdue. Coups d’épingles ! Et pour les repas ; c’est encore là que je te pince ! Grâce à mon ami Julien, le maître d’hôtel, c’est lui qui sert, et il ne te donne jamais que les plus mauvais morceaux des mets que tu n’aimes pas et il oublie toujours de te servir des plats que tu aimes… Le plum pudding, par exemple, ce ragoût de ton pays, que nos maîtres ont eu la bassesse de commander au cuisinier pour le flatter, tu n’en as pas une fois sur quatre de ce ragoût anglais ; et quand, par hasard, monsieur, madame ou mademoiselle s’aperçoivent que tu n’es pas servie et qu’on te dit : Comment, miss Mary, vous ne mangez pas de pudding ? toi, plutôt que d’avoir l’air d’être oubliée, tu réponds avec ton orgueil endiablé : « Je vous remercie, je n’ai plus faim. » Mais, au fond, tu rages de gourmandise… Coups d’épingles ! Voilà ce que c’est que de faire la princesse avec les domestiques, et de les humilier par des pourboires qui ressemblent à des aumônes ! N’as-tu pas eu le front de leur donner à chacun 5 francs pour leurs étrennes ? tandis que cette bonasse de mademoiselle Lagrange donnait 10 francs et était très familière… Ça n’a pas empêché qu’on ne lui ait fait aussi des misères, parce que nous n’aimons pas, nous autres, ces amphibies d’institutrices, qui ne sont ni chair ni poisson, ni maîtres ni domestiques, et qui nous méprisent par leur position ; mais ce que la Lagrange endurait, c’étaient des roses auprès de ce que tu endures, et ce que tu endures, ce seront des roses auprès de ce qui l’attend… Mais le jour n’est pas venu ; je sais ce que je sais ; j’ai bon œil et bonne oreille… rien ne m’échappe, à moi. Patience ! patience ! la chose n’est pas mûre, et je ne veux pas me faire mettre à la porte… Mais, suffit !... qui vivra… verra !

Madame Pivolet, en jetant ce regard rétrospectif sur le passé, n’exagérait rien.

Miss Mary, depuis son séjour au château de Morville, avait été en butte à ces mille petites vexations sur lesquelles elle avait gardé le silence, autant par dignité que par compassion pour ces serviteurs qu’un mot d’elle aurait pu faire à l’instant renvoyer de la maison. Les seules persécutions dont elle avait été péniblement affectée étaient celles-là qui l’obligeaient à de continuelles dépenses pour son entretien, car, pour remplacer les objets méchamment perdus ou détériorés, il lui fallait prendre sur ses appointements qu’elle mettait religieusement de côté pour sa famille. Le cœur lui saignait en songeant que ces inutiles dépenses réduisaient d’autant la somme déjà presque insuffisante qu’elle envoyait chaque mois à son père. Jamais, d’ailleurs, miss Mary, de crainte de les affliger sur son sort, n’avait instruit ni les siens ni Henri Douglas des sourdes et continuelles hostilités dont elle était l’objet au château de Morville de la part des gens de la maison. Souvent, bien souvent elle avait durant la nuit dévoré des larmes amères ; mais en présence de M. et de madame de Morville ou de leur fille, elle apportait toujours un visage paisible et content.

Ainsi s’accomplissait la première partie des prédictions de Henri Douglas.

L’avenir devait prouver que le fiancé de miss Mary n’avait que trop prévu toutes les cruelles épreuves auxquelles la jeune institutrice devait être soumise.

XVI

Vers le commencement de septembre, environ trois mois après la fête donnée au château de Morville, l’on devait faire, chez madame de Noirfeuille, une grande ouverture de chasse suivie d’un bal. Madame de Morville avait été invitée avec toute sa famille, ainsi que miss Mary, cette perle des institutrices, cette charmante virtuose que l’on espérait posséder. Miss Mary n’accepta pas cette invitation pour deux raisons : d’abord, afin de ne pas exciter la jalousie maternelle de madame de Morville, qui s’était montrée si cruellement blessée du succès de son institutrice, lors du concert où elle avait dû, forcément, se faire entendre ; ensuite, parce que, depuis quelque temps, sa santé s’était altérée. Si dédaigneuse que fût la jeune fille des sournoises méchancetés dont elle était incessamment l’objet, si grand que fut son empire sur elle-même, ces milliers de coups d’épingles, ainsi que disait madame Pivolet, finirent par devenir une plaie douloureuse pour la pauvre étrangère. À ces pénibles ressentiments se joignit la nostalgie, le mal du pays. Puis, sans se rendre compte de cette impression, il lui semblait, si cela se peut dire, que l’atmosphère s’épaississait de jour en jour autour d’elle. Elle se sentait gênée, oppressée ; son instinct lui disait que sa position dans cette maison devenait fausse. Jamais cependant M. de Morville ne lui avait adressé une parole qui s’écartât des plus respectueuses convenances, et elle ne pouvait soupçonner cette folle passion que le père d’Alphonsine dissimulait avec tant de soin et d’empire sur lui-même. Plus clairvoyante à l’égard de Gérard, miss Mary s’était aperçue, sans trop s’en émouvoir, et presque en s’en félicitant, de l’heureuse influence qu’elle exerçait sur le frère d’Alphonsine ; car de cette influence l’institutrice avait jusqu’alors su tirer un excellent parti. D’abord, Gérard, pour mériter l’approbation de miss Mary, s’était encore insensiblement façonné à ces manières polies et prévenantes, à ces délicatesses de savoir-vivre dont on ne se déshabitue jamais lorsqu’elles sont prises au début de notre carrière. Cependant, sans croire aucunement avoir inspiré de l’amour à cet adolescent, l’institutrice commençait à éprouver une sorte d’embarras dans ses relations avec lui, elle se voyait obligée de le traiter moins en enfant. En un mot, sans l’impérieuse nécessité où elle se trouvait de conserver son emploi pour venir en aide à sa famille, miss Mary eût quitté cette maison, non sans un vif regret de se séparer d’Alphonsine. Ces inquiétudes, ces craintes, vagues mais pénibles, jointes aux causes que nous avons énumérées, finirent par altérer la santé de la jeune fille. Mais elle garda courageusement le secret de ses souffrances. Elle n’avoua qu’une légère indisposition, raison suffisante à excuser son refus d’accepter l’invitation de madame de Noirfeuille.

M. de Morville, de son côté, objecta ses habitudes réglées, si nécessaires à sa santé ; d’ailleurs il ne chassait plus depuis longtemps. Quant à Gérard, en sa qualité de Nemrod débutant, il préférait, disait-il, au lieu d’aller se perdre dans une foule de tireurs consommés qui lui voleraient sa gloire et son plaisir, ouvrir, sans faste, avec un des gardes de son père, la chasse sur les terres de Morville, sûr, ainsi, de n’être pas un objet de raillerie, d’avoir les conseils d’un chasseur expérimenté et de rapporter du gibier. Telle fut, du moins, l’excuse, après tout plausible, donnée par Gérard pour ne pas accompagner sa mère et sa sœur.

Il fut donc convenu que madame de Morville et Alphonsine iraient seules chez madame de Noirfeuille. M. de Morville, Gérard et miss Mary resteraient au château pendant les dix jours que les fêtes de l’ouverture de la chasse devaient se prolonger. Nous dirons plus tard comment ces fêtes devaient aussi servir de prétexte à certaine rencontre depuis longtemps préparée en secret par M. et madame de Morville.

Alphonsine faisait, en cette circonstance, son entrée dans le monde ; elle demandait des avis à sa mère, à miss Mary, et, quinze jours à l’avance, elle rêvait aux plaisirs qui l’attendaient.

Une seule chose, cependant, attristait la chère enfant : miss Mary semblait souffrante ; sa pâleur, son affaiblissement, qu’elle ne pouvait cacher malgré son courage, inquiétaient la famille de Morville ; mais l’institutrice assura que son indisposition était fort légère. L’absence d’Alphonsine, ajoutait l’institutrice, lui permettrait de prendre des vacances d’une huitaine de jours, et ce repos absolu rétablirait certainement sa santé.

Alphonsine, après avoir tendrement embrassé miss Mary, partit avec sa mère ; de ce moment l’institutrice ne quitta plus sa chambre. Chaque matin, et plusieurs fois dans la journée, M. de Morville envoyait s’informer de la santé de la malade, et quoique celle-ci se fût plusieurs fois refusée à prendre les conseils d’un médecin, elle consentit à recevoir celui que M. de Morville lui envoya.

— Miss Mary, dit le docteur, sans être gravement indisposée, a cependant une assez forte fièvre. Cette fièvre est inquiétante, surtout comme symptôme, plusieurs maladies dangereuses débutant de la sorte. Mais si la fièvre cesse, l’indisposition n’aura aucune suite.

Gérard, n’ayant que par son père des nouvelles de l’institutrice, profitait des prétextes d’absence que lui offrait son prétendu goût pour la chasse. Il partait le matin et ne rentrait que le soir, ne voulant être accompagné de personne, et s’excusant sur sa maladresse, il revenait toujours son carnier vide. Le dîner se passait silencieux et triste, entre M. de Morville et son fils ; tous deux soucieux, préoccupés, semblaient craindre de se mutuellement interroger sur la cause de celle préoccupation qui ne pouvait cependant leur échapper ni à l’un ni à l’autre. Le rapport du médecin sur la santé de miss Mary faisait seul les frais de l’entretien. Le dîner terminé, Gérard se disait harassé de fatigue, et M. de Morville remontait chez lui.

Les jours se succédaient ainsi. La santé de miss Mary commençait à donner de vives inquiétudes au médecin ; il parlait de la possibilité d’une fièvre typhoïde. La jeune fille avait écrit de son lit à M. de Morville pour le supplier de ne pas instruire sa femme et sa fille de la gravité de son indisposition, craignant d’alarmer Alphonsine et de nuire ainsi à ses plaisirs. M. de Morville se conforma aux désirs de miss Mary. D’ailleurs, dans de telles circonstances, la présence de sa femme et de sa fille l’eût embarrassé. De temps à autre, Alphonsine écrivait à son frère et lui parlait avec un naïf enthousiasme des plaisirs qui se succédaient autour d’elle, lui faisant aussi le portrait de plusieurs hôtes du château de Noirfeuille. À ce propos, elle lui écrivait ainsi dans l’une de ses dernières lettres :

« Parmi les personnes invitées chez madame de Noir-feuille, il en est une surtout qui a beaucoup plu à ma mère ; elle la connaissait déjà de réputation (cette personne est un monsieur). Ce qui m’a peut-être fait partager l’avis de maman sur ce monsieur, c’est que j’ai su qu’il avait été ton camarade de collège ; mais comme il a cinq ou six ans de plus que toi, il était dans les grands quand tu étais encore dans les petits. N’espère pas que je te dise son nom ; je suis en train de jouer aux mystères, même avec l’inconnu, qui, du reste, ne le sera pas longtemps pour toi, car ma mère l’a invité, quand il quittera le château de madame de Noirfeuille, à venir passer avec toi quelques jours, afin que vous renouveliez connaissance. L’on nous avait dit que, depuis un an, l’inconnu était livré à une sombre tristesse ; mais il n’y paraît plus beaucoup maintenant, et sauf une certaine mélancolie qui contraste avec la bruyante gaieté des autres personnes et ne me déplaît pas du tout, il est impossible de se montrer plus aimable, plus prévenant que le monsieur. Aussi je trouve que ma mère a eu une très bonne idée en l’invitant à venir passer quelque temps avec nous. Mon père sera instruit de cette invitation par le même courrier qui te porte cette lettre ; mais n’interroge pas mon père sur le nom que je te cache : il a ordre de ne te rien dire et de garder encore deux autres secrets.

» Adieu, sois très tourmenté de la curiosité ; c’est un moyen de te faire désirer notre retour. Dans la lettre que j’ai écrite à miss Mary, j’ai oublié de lui dire que tout le monde ici me charge de compliments pour elle. J’en suis toute fière, et je les envoie avec ma pensée à cette bonne et charmante amie, qui m’a rendu l’étude si douce et les années de travail si heureuses. Dis-lui enfin, comme toujours, que je l’aime du fond du cœur. »

M. de Morville reçut, par le même courrier, cette lettre de sa femme :

« J’espère, mon ami, que tout réussira selon nos désirs ; ainsi que je te l’ai déjà dit dans ma dernière lettre, je crois que nous devons de plus en plus nous applaudir de notre résolution ; elle était prudente ; et, au pis aller, si rien ne s’était conclu, nous aurions ménagé la susceptibilité de ton vieil ami et de son fils, dont je suis vraiment enchantée. Mais. Dieu merci, nous ne pouvons plus avoir cette crainte. M. Théodore de Favrolle a été d’une parfaite franchise, et hier nous avons causé à fond. Voici à peu près ce qu’il m’a dit :

» Je ne vous le cache pas, madame, j’ai été, pendant plus d’une année, en proie à une passion profonde, passion aussi insensée qu’elle a été malheureuse et inutile, puisque la personne qui me l’avait inspirée l’a toujours ignorée. Mon père, à cette époque, m’a plusieurs fois parlé de projets de mariage : j’ai toujours refusé, d’abord parce que j’étais amoureux, puis parce qu’il me semblait indigne d’un honnête homme de se marier n’ayant pas le cœur libre.

» Le temps, la réflexion aidant, j’ai reconnu la folie de cet amour ; il s’est peu à peu éteint et il ne m’en reste qu’une extrême lassitude de la vie de garçon et un ardent désir de goûter les douces joies de la famille. Mon père, me voyant dans ces dispositions, est revenu à son projet favori : mon mariage avec mademoiselle de Morville. J’ai accepté cette espérance avec bonheur, si, toutefois, je pouvais être agréé par mademoiselle votre fille, ne doutant pas qu’elle ne réunît toutes les qualités désirables. Mon espoir a été dépassé ; aussi, je regarderai comme le plus beau jour de ma vie celui où j’aurai l’honneur d’entrer dans votre famille. Mon père, d’accord avec vous, monsieur et madame de Morville, a cru qu’avant de faire connaître vos projets à mademoiselle Alphonsine, il serait bon qu’elle me vît et me connût, non comme prétendant, mais comme étranger, afin de ménager ma susceptibilité dans le cas où je n’aurais pas le bonheur de plaire à mademoiselle votre fille. J’ai senti la parfaite délicatesse de ce procédé, madame ; je vous en suis profondément reconnaissant. Mon invitation chez l’un de nos amis communs, M. de Noirfeuille, était un excellent prétexte à cette rencontre. Puisse-t-elle m’avoir été favorable !

» J’ai répondu à M. de Favrolle ce qui était vrai : c’est que Alphonsine, adroitement interrogée par moi, le trouvait fort de son goût et avait été touchée des prévenances qu’il lui avait témoignées. La pauvre enfant, assez insoucieuse jusqu’ici de la coupe de ses robes et de sa coiffure, se recherche maintenant dans sa toilette. Elle s’occupe beaucoup de ce que pense ou dit d’elle M. de Favrolle, et son premier regard est toujours pour lui dès qu’il entre dans le salon. Somme toute, mon ami, ils se conviennent parfaitement. Ce matin encore, M. de Favrolle me suppliait de faire part de nos vues à Alphonsine, m’assurant que l’épreuve avait assez duré, et qu’une fois accueilli par nous comme prétendant, il jouirait d’un peu plus de familiarité auprès d’Alphonsine, et pourrait alors lui parler à cœur ouvert. Tout cela était exprimé en si bons termes et avec un accent si pénétré, que, malgré ma promesse de ne pas donner ma parole sans te consulter, j’ai été sur le point de dire oui à M. de Favrolle.

» J’attends donc, pour dire ce oui, ton autorisation par le prochain courrier. Je l’attends avec d’autant plus d’impatience, qu’une certaine madame Desmazures, qui a une fille à marier, me semble avoir jeté son dévolu sur M. de Favrolle. Elle l’obsède, elle le pourchasse, et comme sa fille est fort jolie et nullement timide, j’aimerais mieux que nos projets de mariage fussent convenus et proclamés ouvertement ; cela mettrait un frein à l’ardeur de celle madame Desmazures.

» Voici une autre preuve que M. de Favrolle est loin de déplaire à Alphonsine. Tu le sais, la pauvre enfant n’a de sa vie dit de méchancetés sur personne. Eh bien, elle tourne à l’aigreur lorsqu’elle parle de cette madame Desmazures, et surtout de sa fille, qui fait à M. de Favrolle des agaceries de la dernière inconvenance : c’est au point que, ce matin, j’ai trouvé notre chère enfant tout en larmes. Je lui ai demandé la cause de ce chagrin ; elle a prétexté une migraine ; mais je me suis souvenue qu’hier soir cette impertinente petite Desmazures, au moment où l’on allait danser au piano, avait eu l’effronterie de venir dire à M. de Favrolle, qui causait avec nous :

» — Eh bien ! monsieur de Favrolle, vous oubliez que je vous ai accordé la première contredanse ?

» Ce pauvre M. de Favrolle, ainsi provoqué à brûle-pourpoint, a bien été obligé d’accepter l’invitation de cette impudente ; mais il m’a dit tout bas :

» — Je vous prie de croire, madame, que si j’avais voulu danser, j’aurais prié d’abord mademoiselle Alphonsine de me permettre de l’engager.

» Notre chère enfant a été toute la soirée d’une tristesse mortelle (car je crois, entre nous, qu’elle sera très jalouse). Ce matin, je te le répète, je l’ai trouvée tout en larmes !

» Tu le vois, mon ami, il faut nous hâter de prendre un parti. Les Noirfeuille me supplient de leur accorder quelques jours encore. Je n’y vois pas, quant à moi, d’inconvénient. Tu décideras ; mais, je te l’avoue, je voudrais assez prolonger mon séjour ici pour faire crever d’envie cette madame Desmazures. N’a-t-elle pas honte de jeter à la tête des gens son effrontée fille, capable d’engager les hommes qui ne songent pas à la faire danser ! Une fois M. de Favrolle admis près de nous comme futur, toutes les Desmazures du monde, voyant qu’il n’y a rien à faire pour elles, enrageraient. Ce serait leur punition, et, ma foi, j’en jouirais avec délices.

» Adieu, mon ami, embrasse Gérard, et réponds-moi courrier par courrier.

» L. de M. »

« J’oubliais d’abord de te demander des nouvelles de miss Mary, dont l’indisposition n’aura pas de suites, je l’espère ; puis, de te faire part d’une folle idée d’Alphonsine. Tu sais que M. de Favrolle a été le protecteur de miss Mary pendant son voyage de Calais à Paris, et qu’elle nous a souvent parlé de lui devant Alphonsine avec autant d’estime que de reconnaissance. Sais-tu ce que cette chère enfant a imaginé ? De cacher à M. de Favrolle qu’elle a miss Mary pour institutrice, afin de jouir de leur surprise à tous deux, lorsqu’ils se reconnaîtraient en se rencontrant chez nous. C’est un enfantillage auquel je ne vois aucune objection ; j’ai pris sur moi de promettre à Alphonsine que toi et moi nous serions ses complices. Ah ! j’oubliais un autre mystère encore : j’ai, selon que nous en étions convenus, invité M. de Favrolle à venir passer quelques jours chez nous. Alphonsine, sachant qu’il a été au collège avec Gérard, désire que tu ne l’avertisses pas de cette invitation, afin de jouir aussi de la surprise de son frère. J’ai encore promis d’être complice ; ne trahis donc pas notre secret, et surtout réponds-moi vite. Les Desmazures me sont insupportables avec leurs impertinentes prétentions. »

M. de Morville consentit à ce que sa femme lui demandait : elle prolongea son séjour chez madame de Noirfeuille, et les projets de mariage entre Alphonsine et M. de Favrolle furent rendus publics. M. de Morville ne vit non plus aucun inconvénient à se rendre complice des deux surprises que sa fille voulait ménager à son institutrice et à Gérard.

Miss Mary, après avoir été très gravement malade, entrait en pleine convalescence, lorsque madame de Morville, sa fille et M. de Favrolle revinrent de chez madame de Noirfeuille.

La double surprise eut lieu.

Gérard fut très heureux de reconnaître un ancien camarade de collège dans le fiancé de sa sœur, M. de Favrolle, et celui-ci resta frappé de stupeur en reconnaissant dans l’institutrice de sa fiancée la jeune fille dont il avait été si longtemps et si profondément épris.

XVII

Le parc de Morville était borné au nord par une rivière peu large, mais profondément encaissée ; ses eaux rapides baignaient le pied d’un rocher d’une assez grande hauteur, sorte de muraille naturelle au sommet de laquelle s’élevait un pavillon composé de plusieurs pièces, où souvent la famille de Morville venait s’établir pendant des journées entières pour jouir du vaste et délicieux panorama que l’on découvrait en cet endroit.

À cette époque de l’année, le paysage offrait un aspect morne et triste ; les arbres, dépouillés de leur verdure, formaient des masses noirâtres à l’horizon, voilé par les brumes d’hiver. L’on était arrivé aux premiers jours de février. Quoique la température fût adoucie, le pavillon des Rochers, soigneusement chauffé, recevait de nombreuses visites ; mais les visiteurs, au lieu de s’y rendre ensemble, comme des gens qui doublent leurs plaisirs en les partageant, semblaient presque s’éviter en venant dans cette retraite, desservie par deux escaliers, l’un intérieur, l’autre extérieur, et conduisant à un belvédère.

M. Théodore de Favrolle était depuis un quart d’heure assis dans la bibliothèque, située au premier étage ; après une longue hésitation, il avait écrit un billet qu’il tenait à la main ; il se leva et alla le remettre à son domestique, qui l’attendait dans un petit vestibule.

— Portez cette lettre, lui dit-il en lui montrant le nom écrit sur l’adresse ; vous me rapporterez la réponse ; je l’attendrai ici.

Le serviteur s’éloigna. M. de Favrolle se retournait pour rentrer dans la bibliothèque, quand il se trouva en face du frère d’Alphonsine.

Gérard n’était plus cet écolier qui cherchait à se donner des apparences d’une mélancolie souffreteuse, heureusement démentie par le frais coloris de son teint. Non, sur son visage pâle et amaigri, se lisaient déjà les traces profondes d’une douleur vraie ; il ne restait rien en lui de l’enfant ou de l’écolier ; c’était le jeune homme inaugurant la vie par la souffrance.

— Théodore, je t’attendais, dit-il à M. de Favrolle.

— Tu m’attendais ? C’est donc toi que j’ai entendu tout à l’heure dans l’escalier qui conduit au belvédère ?

— Non.

— Cependant j’aurais parié que tu dissimulais ton ascension en marchant sur la pointe de tes gros souliers de chasse.

Sans rien dire, Gérard lui tendit un pied chaussé à l’ordinaire et dit :

— C’est un des gens de la maison qui sera monté au belvédère.

— Peu importe, reprit M. de Favrolle, mais si tu m’attendais, il y a un quart d’heure que je suis ici ; pourquoi n’entrais-tu pas ?

— Je t’avais entendu donner l’ordre à ton domestique d’attendre une lettre ; je voulais être seul avec toi pour te parler.

— Diable ! répondit M. de Favrolle avec un sourire un peu forcé, il paraît qu’il s’agit de quelque chose de grave ?

— De très grave, répondit Gérard d’une voix concentrée.

En parlant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la bibliothèque, pièce principale du pavillon, éclairée par trois fenêtres s’ouvrant sur la campagne. Dans un coin, l’on voyait un de ces longs hamacs de coton de Lima où l’on cherche le sommeil par un doux balancement durant les chaudes journées de l’été ; ailleurs, de larges et profonds fauteuils semblaient vous inviter à la lecture ou à la rêverie. C’était là qu’en des jours plus heureux, la famille de Morville se réunissait souvent pour lire en commun quelque ouvrage de choix, ou pour se livrer, après la promenade, aux doux épanchements d’une conversation intime.

M. de Favrolle s’assit devant une table où se trouvait un livre ouvert qu’il n’avait pas lu ; Gérard se plaça non loin du fiancé de sa sœur, posa son coude sur la table, appuya son front dans sa main et garda le silence.

— Gérard, dit M. de Favrolle, je t’écoute.

— À la fin de l’automne, reprit Gérard d’une voix grave, tu as rencontré ma mère et ma sœur chez madame de Noirfeuille ; un ancien projet, formé par mon père et par le tien, a été en partie réalisé ; tu as demandé la main de ma sœur : elle t’a été accordée. Bientôt le bruit a couru que M. Théodore de Favrolle devait épouser mademoiselle de Morville ; ceci se passait, je le répète, à la fin de l’automne dernier.

— À quoi bon ces souvenirs ?

— Écoute encore. Fiancé de ma sœur, ma mère dut t’inviter à venir passer quelque temps ici. Tu avais autrefois rencontré en voyage l’institutrice d’Alphonsine ; celle-ci, par enfantillage, voulut s’amuser de la surprise que te causerait la rencontre inattendue de cette jeune personne. Toute ma famille se rendit solidaire de cet innocent complot. Vint le moment que ma sœur avait ménagé avec tant de soin, et où, riant de tout son cœur, elle vous présenta au déjeuner l’un à l’autre, toi et son institutrice. Le changement qui s’opéra sur tes traits fut subit et profond.

— Tu m’observais donc très attentivement ? reprit M. de Favrolle avec amertume.

Cette question parut embarrasser un moment Gérard ; cependant il répondit sans lever les yeux :

— Ma sœur avait trop souvent parlé de la surprise qu’elle attendait de cette rencontre, pour que chacun ne fût pas curieux d’examiner les effets de ce double étonnement.

— Alors chacun a pu remarquer avec quelle parfaite indifférence miss Mary m’a accueilli.

— Je ne parle pas de miss Mary, répondit Gérard avec une certaine hauteur, tressaillant à ce nom prononcé pour la première fois dans cet entretien ; je parle de toi, Théodore, et la présence de l’institutrice de ma sœur t’a causé, je l’ai vu, un embarras et un trouble profonds.

— Gérard ! reprit M. de Favrolle, ceci ressemble fort à un interrogatoire, interrogatoire d’autant plus étrange que je sortais du collège quand tu commençais à y balbutier du latin ; en un mot, depuis six ans je suis un homme… et il y a six mois tu étais encore un écolier.

— Il y a quelque temps, de pareilles paroles m’auraient humilié ou irrité, reprit mélancoliquement Gérard ; aujourd’hui, je te l’avoue, j’ai le cœur rempli de choses si nouvelles, si grandes, que toute vanité puérile est éteinte en moi… oui, et tu peux même dédaigneusement sourire comme en ce moment sans me blesser.

— Soit ! répondit M. de Favrolle, frappé de l’accent de Gérard, c’est sérieux ! parlons sérieusement.

— C’est ce que je fais depuis le commencement de cet entretien. Lors de ton arrivée dans notre famille, la paix et le bonheur y régnaient ; à cette heure, quelle différence ! mon père est sombre et accablé, Alphonsine a perdu le pouvoir de le distraire, il me supporte à peine, et quand nous sommes seuls, son silence obstiné me glace et me rend muet ; ma mère semble en proie à un secret chagrin ; ma sœur n’est plus reconnaissable ; chaque jour sa pâleur, sa faiblesse augmentent ; elle reste souvent plongée dans un morne silence dont notre tendresse ne peut l’arracher. En vain le médecin a assuré qu’il ne voit rien d’alarmant dans l’état maladif d’Alphonsine. Moi, cet état m’inquiète, m’effraye.

M. de Favrolle interrompit Gérard en se levant pour aller ouvrir la porte extérieure du pavillon, car il venait d’entendre un bruit de pas qui s’approchaient. En effet, les deux jeunes gens virent bientôt entrer le domestique à qui M. de Favrolle avait remis un message une demi-heure auparavant ; mais, au moment où il allait parler, son maître, d’un signe, lui imposa silence, et sortit avec lui de la bibliothèque, dont il ferma la porte.

— Et mon billet ? lui dit-il à voix basse, en tournant les yeux vers la pièce voisine, comme pour s’assurer que Gérard ne pouvait l’entendre, mon billet ?

— Je l’ai remis moi-même, monsieur.

— La réponse ?

— Mademoiselle Mary sera ici à midi.

— Ici ? dans ce pavillon ?

— Oui, monsieur ; elle l’a dit : Dans le pavillon du Rocher.

— C’est bien ; pas un mot de tout ceci.

Et M. de Favrolle rentra dans la bibliothèque.

Le domestique sortit du pavillon se disant à lui-même :

— Madame Pivolet va pousser le fameux : Ah ! mon Dieu ! quand je vais lui raconter la chose !

M. de Favrolle retrouva Gérard dans la position où il l’avait laissé ; mais son visage semblait encore plus altéré qu’au début de l’entretien.

— Théodore, lui dit le jeune homme sans lever les yeux, si je te demandais quel est ce message que tu parais avoir tant d’intérêt à me cacher ; si je le demandais au nom de notre bonheur à tous, me répondrais-tu ?

— Non, répliqua M. de Favrolle d’un ton sec.

Tous deux gardèrent le silence. Au bout d’un instant Gérard reprit d’un ton calme :

— Tout à l’heure, je te parlais du malheur qui pèse sur ma famille, si heureuse, avant ton arrivée dans cette maison ; je te parlais du chagrin qui tue lentement ma sœur.

— Franchement, Gérard, répondit M. de Favrolle après un moment d’hésitation, tu as mal choisi ton jour pour me faire ces confidences, je ne veux pas dire ces reproches : ils seraient absurdes.

— Je n’ai pas choisi ce jour, dit gravement Gérard, non, je ne l’ai pas choisi ; j’ai attendu que le malheur des miens, se joignant à ce que je souffrais, eût comblé la mesure ; alors, je me suis dit : Il est temps ! Je t’ai demandé cet entretien et je te dis ceci : Tu es la cause du mal dont ceux qui me sont chers souffrent aujourd’hui.

— Moi ?

— Toi !

— Quoi ! ton père, ta mère t’auraient dit…

— Ils ne m’ont rien dit ; je les aime, j’ai deviné.

— Tu le trompes.

— Je ne me trompe pas. Mon père, lié avec le tien d’une vieille amitié, retenu par des scrupules pleins de délicatesse, n’ose, non plus que ma mère, le presser de fixer enfin le jour d’une union depuis si longtemps convenue. Ils osent encore moins le dire : Tout est rompu ! car ma pauvre sœur t’aime… t’aime, hélas ! passionnément. Maintenant, réponds ! est-il honorable à toi de persister à reculer indéfiniment l’époque de ton mariage avec Alphonsine ? Et si tu es décidé à ne pas l’épouser, as-tu le droit de rester plus longtemps ici ?

— Trêve à ces questions ! s’écria M. de Favrolle, ne me force pas d’y répondre.

— Je ne veux pas de querelle ; cela m’éloignerait de mon but. Encore une fois, songes-tu, oui ou non, à rompre un mariage que ton père et le mien ont dû croire définitivement arrêté ?

— Ma résolution est toujours la même.

— D’épouser ma sœur ?

— Oui.

— Quand ?

— Plus tard.

— Fixe une époque, un jour.

— Est-ce lorsque ta sœur est aussi souffrante que tu le dis toi-même, que l’on peut fixer le jour d’un mariage ?

— Ce jour désigné, elle renaîtra à l’espérance, à la vie.

— Tu es un enfant.

— Cela n’est pas répondre ; ton hésitation tue ma sœur ; que cette hésitation cesse, que la pauvre Alphonsine ait foi en tes promesses, et je te le dis, elle retrouvera la santé, le bonheur.

— Eh bien ! je m’entendrai avec ton père pour fixer le jour.

— Soit ! allons chez mon père à l’instant.

— Pas aujourd’hui.

— Pourquoi ?

— Parce que cela ne me plaît pas.

— C’est une défaite.

— Eh mordieu ! défaite, soit ! s’écria M. de Favrolle, poussé à bout par l’opiniâtre insistance de Gérard ; crois-tu donc, à la fin, qu’un échappé de collège m’imposera sa volonté ? J’ai été trop bon de t’écouter et de le prendre au sérieux ! Ah çà, me crois-tu ta dupe ? Est-ce que, sous ces beaux dehors, je ne pénètre pas le fond de ta pensée ? Est-ce que, si je te disais : Ne vois pas en moi un rival ; je ne songe pas à contrarier tes jeunes amours, tu prendrais si chaudement le parti de ta sœur ? Ah ! tu te tais maintenant, tu rougis !

— Je n’ai ni à me taire ni à rougir : mon avenir est libre.

— Et ma liberté, à moi ! est-elle donc tellement engagée que je ne puisse plus jamais la reprendre ?

— Tu l’avoues enfin, tu veux rompre avec ma sœur ?

— Tu l’avoues enfin, c’est la jalousie qui te fait si ardemment désirer ce mariage ?

— Ah ! c’est trop ! s’écria Gérard en bondissant de son siège ; puis, se plaçant devant de Favrolle, qui venait aussi de se lever, il ajouta : À bas les masques ! Théodore, tu aimes miss Mary !

— Oui !

— Je l’aime aussi !

— Tant pis pour toi !

— Lorsque deux hommes aiment la même femme, que font-ils ?

— Des fous s’égorgent.

— Alors, je suis fou !

— Et moi, je le deviens.

— À quand donc ?

— À ce soir !

Soudain la porte de la bibliothèque s’ouvrit et miss Mary parut.

VIII

Les deux jeunes gens restèrent stupéfaits à la vue de miss Mary, mais celle-ci, s’avançant vers eux avec un calme parfait, alla ouvrir la fenêtre et leur dit :

— Excusez-moi, messieurs, mademoiselle Alphonsine a désiré venir ici passer quelques moments afin de jouir de cette belle journée d’hiver.

M. de Favrolle et Gérard échangèrent un regard expressif pour se demander si l’institutrice avait pu entendre les provocations qu’ils échangeaient lors de son entrée dans la bibliothèque ; mais rien dans l’attitude ou dans la voix de la jeune fille n’indiquait le trouble ou l’inquiétude.

— Monsieur de Favrolle, dit miss Mary du ton le plus naturel, ayez la bonté de m’aider à approcher de la fenêtre ce canapé ; mademoiselle de Morville désire se reposer dans ce pavillon.

Tandis que M. de Favrolle rendait à miss Mary le service qu’elle venait de lui demander, elle continua, s’adressant à Gérard :

— Votre sœur fait un tour de parc dans la calèche ; la pauvre enfant est bien faible, bien fatiguée ; vous devriez aller la rejoindre et essayer de la distraire.

Gérard, regardant M. de Favrolle, qui, sans mot dire, s’occupait lentement à placer et à déplacer les coussins du canapé, hésitait à laisser, même pendant un instant, son rival en tête à tête avec miss Mary. Celle-ci, s’apercevant de l’hésitation de Gérard, lui dit affectueusement :

— Est-ce que vous ne voudriez pas aller tenir compagnie à Alphonsine ?

Gérard sortit en courant, mais sans refermer la porte.

À peine fut-il dehors que M. de Favrolle s’approchant vivement de miss Mary, qui continuait à tout disposer pour recevoir la jeune malade, lui dit à demi-voix et d’un ton mystérieux :

— J’ai reçu votre réponse, mademoiselle ; vous viendrez, n’est-ce pas ?

— Monsieur, répondit simplement l’institutrice, je ne promets jamais que ce que je veux tenir.

— Ainsi, vous viendrez à midi ?

— À midi, répéta miss Mary à voix haute, tandis que son regard ferme et serein faisait baisser les yeux de M. de Favrolle. En attendant, monsieur, veuillez me laisser seule ici, où mademoiselle de Morville ne tardera pas à venir.

M. de Favrolle, surpris de l’accueil glacial de miss Mary, qui, selon lui, s’accordait mal avec le rendez-vous qu’elle lui accordait, s’inclina en répétant à mi-voix : À midi !

En ce moment madame Pivolet entra rapidement, sans voir d’abord M. de Favrolle et miss Mary, qui se trouvaient près d’une fenêtre, et se dirigea vers la porte de l’escalier du belvédère. Au mouvement que fit M. de Favrolle pour sortir, la femme de charge détourna la tête et s’arrêta comme surprise de trouver quelqu’un dans la bibliothèque. Le jeune homme était déjà sorti qu’elle restait encore immobile, regardant l’institutrice avec une curiosité malveillante.

— Mademoiselle de Morville continue sans doute sa promenade ? dit miss Mary.

— Alphonsine ? répondit madame Pivolet d’un ton brusque. Alphonsine pleure !

— Elle pleure ! répéta miss Mary avec inquiétude. Que lui est-il donc arrivé ?

— Il lui arrive… que vous ne la ferez plus pleurer longtemps, entendez-vous !

— Que voulez-vous dire, madame Pivolet ?

— À nous deux, maintenant ! s’écria la femme de charge sans répondre à l’institutrice, et s’avançant vers elle d’un air si menaçant, que, malgré elle, miss Mary fit quelques pas en arrière, avantage dont profita aussitôt la femme de charge pour faire un pas de plus en avant.

Miss Mary, regrettant d’avoir cédé à un premier mouvement de peur involontaire, vit à sa portée une table où elle avait en entrant déposé son panier à ouvrage, comptant s’occuper de sa broderie tandis qu’Alphonsine reposerait sur le canapé. S’asseyant alors auprès de cette table avec un sang-froid qui stupéfia madame Pivolet, l’institutrice prit sa bande de mousseline à demi brodée, éleva son aiguille au jour pour y passer le fil, et dit à la femme de charge :

— De quoi s’agit-il, madame Pivolet ?

La nourrice d’Alphonsine, voyant dès le début l’institutrice changer par une simple attitude une grande scène en conversation ordinaire, fut complètement déroutée ; mais la colère un moment comprimée faisant enfin explosion, elle s’écria :

— Ainsi vous croyez, vous, qu’on viendra comme ça de l’étranger, d’une île, car, après tout, vous n’êtes qu’une insulaire ! mettez-vous bien cela dans la tête, ma chère demoiselle ! vous croyez qu’on viendra dans une maison où on n’a jamais entendu parler de vous, prendre la meilleure place à côté des maîtres, à table, au salon, partout ! Vous croyez qu’on accaparera à soi toute seule une enfant qu’on a nourrie de son lait comme je l’ai nourrie, moi ! et que ça se passera sans que de braves gens qui sont là depuis vingt ans se sentent humiliés et scandalisés ! Ah ! que nenni, la belle insulaire !

— Madame Pivolet, répondit miss Mary avec un calme imperturbable, veuillez, je vous prie, vous retirer un peu de côté, vous êtes devant la fenêtre, et vous masquez le jour.

— Si je masque le jour, s’écria la femme de charge en obéissant néanmoins par habitude à miss Mary et se rangeant de côté, si je masque le jour, il y a des insulaires qui masquent leur conduite, qui font les mijaurées, la petite bouche, et qui ont pour commencer, car nous ne sommes pas au bout, et qui ont, pour commencer, un amant aux Indes ! Hé ! hé ! c’est plus commode ; ça vous a un air, et surtout ça ne gêne pas ceux qui voudraient essayer de prendre sa place… à ce chéri d’Inde !

À cette grossièreté, miss Mary demeura impassible, mais son cœur se serra douloureusement en entendant profaner ainsi ce sentiment si pur, si noble, l’unique consolation de ses jours d’épreuves. Les larmes lui vinrent aux yeux ; un moment elle eut la pensée de laisser la place à madame Pivolet et d’aller rejoindre Alphonsine, mais, retenue par sa dignité, l’institutrice resta dans le pavillon, continuant de travailler à sa broderie, quoiqu’un léger tremblement agitât sa main.

La femme de charge, d’autant plus irritée du calme dédaigneux de miss Mary, qu’elle avait espéré la blesser plus vivement, reprit en redoublant d’amertume :

— Mais comme un amant d’Inde c’est un peu loin… il y a des insulaires qui préfèrent aimer plus près… Alors on enjôle la fille, on flatte la mère et on lui fait croire qu’on aime tant mademoiselle qu’elle peut quitter sans danger le château, et l’on est déjà si bien d’accord avec le mari, que, dès le premier soir de l’absence de sa femme, vite, vite, on file dans la chambre de monsieur, d’où l’on ne sort que parce qu’il faut bien aller coucher l’enfant qui vous gêne.

Miss Mary croyait avoir eu seule, jusqu’alors, le secret de la triste passion de M. de Morville, passion aussi profonde que réservée. L’institutrice fut donc péniblement affectée de voir ce dangereux secret au pouvoir de la femme de charge, qui reprit :

— Mais bientôt on se dit : Bah ! un père, c’est coriace, et puis à quoi ça peut-il mener ? À une petite pension de retraite, tandis qu’un jeune et joli garçon, novice comme une demoiselle, c’est du solide, c’est riche, ça épouse. Et après avoir enjôlé le père, on enjôle le fils de la maison.

Le coup était trop rude : miss Mary bondit ; mais à peine debout, elle sentit ses jambes se dérober sous elle ; la force allait lui manquer, de misérables calomnies allaient l’abattre sous les yeux de cette folle qui, déjà triomphante, lui disait avec un sourire sardonique :

— Eh bien ! qu’est-ce que vous avez donc, la belle insulaire ? On dirait que-vous vous trouvez mal.

— Voyez, je vous prie, si ma pelote de coton n’est pas tombée à terre, lui répondit de la voix la plus calme la pauvre torturée, qui avait repris son empire sur elle-même.

Madame Pivolet, cédant comme toujours à son habitude d’obéissance, se baissa pour chercher la pelote sous la table, mais, se relevant brusquement, elle reprit comme par réflexion :

— Ah çà ! je suis bien bête de vous obéir. Est-ce que je suis votre domestique, moi ? Non, non, au contraire, c’est vous que je traiterai comme ma servante, car je sais tous vos secrets ; ils sont gentils ! Comptons un peu, l’insulaire : premièrement l’amant d’Inde ; secondement M. de Morville ; troisièmement ce pauvre innocent, M. Gérard ; quatrièmement… car il y a un quatrièmement… qui s’appelle M. de Favrolle, que vous avez la petitesse de vouloir enlever à ma pauvre Alphonsine. Mais, jour de Dieu ! foi de Pivolet !…

— Osez-vous parler ainsi, malheureuse que vous êtes ! s’écria une voix tremblante de colère.

La femme de charge se retourna et vit entrer Gérard, qui avait entendu ses dernières paroles si grossièrement adressées à miss Mary. Il allait éclater en reproches lorsque d’un geste rempli de dignité l’institutrice apaisa le courroux de Gérard ; puis elle lui dit :

— Vous avez quitté votre sœur, monsieur Gérard ?

— Oui, miss Mary ; mais la promenade semble la fatiguer, et puis Alphonsine est tellement silencieuse et attristée que je ne voudrais pas rester seul avec elle ; en ce moment je crains de savoir mal la distraire. Je viens vous prier de vouloir bien m’accompagner auprès d’elle.

Miss Mary accepta cette offre avec empressement. Elle sauvait ainsi sa dignité, en ne paraissant pas fuir devant les absurdes accusations de madame Pivolet ; elle accepta donc le bras de Gérard, et, le cœur brisé, l’esprit bourrelé ? en pensant au funeste usage que madame Pivolet pouvait faire des secrets qu’elle avait pénétrés, la pauvre jeune fille sortit précipitamment du pavillon avec le frère d’Alphonsine.

— Va, va, belle insulaire, dit la nourrice en suivant miss Mary du regard, ils saigneront longtemps les coups l’épingle que je t’ai flanqués en plein cœur ! Ah ! tu viens ici m’enlever l’affection de mon Alphonsine ! Patience ! tu n’es pas au bout. Ce n’est que le commencement. Puis, allant doucement vers une des portes du pavillon, elle ajouta : Cette vieille brute de père Chênot doit être là, au rendez-vous. L’insulaire et ce pauvre innocent de M. Gérard sont, ma foi, sortis bien à temps.

Ce disant, madame Pivolet ouvrit la porte avec précaution et appela :

— Père Chênot ? père Chênot ?

À ce nom, répondit le bruit retentissant de deux gros sabots traînant sur les marches de l’escalier extérieur qui conduisait au belvédère, puis parut un vieil homme, vêtu en berger. Il s’appuyait sur un long bâton ; sa figure annonçait un manque absolu d’intelligence, et il regardait madame Pivolet d’un air de déférence hébétée.

— Père Chênot, dit la femme de charge d’un air mystérieux et solennel, le moment est venu, il n’y a plus à reculer.

— Non, madame Pivolet !

— Je vous ai donné rendez-vous ici, afin de bien convenir de tout, car le temps presse ; je ne savais pas qu’on viendrait dans le pavillon ; vous avez bien fait, entendant quelqu’un, de monter au belvédère.

— Oui, madame Pivolet, je me suis ensauvé là-haut, quand j’ai vu que l’on venait ici.

— Êtes-vous bien décidé à la chose ?

— Décidé à mort ! madame Pivolet, voilà trop longtemps que ça dure. Ma pauvre femme est comme une vieille brebis qui a le mal de pied aux quatre pattes ; il y a plus de deux ans qu’elle ne mouve point de son lit ; vous m’avez promis que la chose que vous savez, en délivrant la mère Chênot du sort qu’on lui a jeté, la ferait mouver ; ça me va.

— Ça doit vous aller d’autant mieux, mon brave homme, que vous avez en vain essayé du crapaud.

— Oui, madame Pivolet, je lui ai enfoncé les épingles dans le dos en criant sept fois Barrabas comme un forcené. Eh bien ! la mère Chênot n’en a point plus mouvé qu’une souche.

— Preuve qu’il faut autre chose pour rompre le sort que la sorcière a jeté sur elle.

— Bien sûr.

— Et voyez, père Chênot, que vous n’êtes pas le seul qui ayez à souffrir des sorts de la sorcière, et si on la laissait faire, le canton, le département, la France, le monde entier serait ensorcelé.

— Ce qu’il y a de certain, c’est que Jean-Louis a perdu son bourriquet.

— Sorcellerie ! infernale sorcellerie !

— Et la mère Jeanne a eu sa vache deux fois engonflée en une semaine. Je sais bien qu’il y a des gens du village qui disent que la sorcellerie, c’est des bêtises, et que si la vache de la mère Jeanne a engonflé, c’est pour avoir mangé trop de trèfle vert.

— Ceux qui disent cela, père Chênot, sont bêtes à manger du foin, ou bien ce sont de ces mauvaises gens qui ne croient ni à Dieu, ni à diable, ni à rien du tout.

— Le fait est que Grand-Pierre et Sylvain, qui disent qu’il n’y a pas de sorcellerie, aiment mieux travailler à leur champ le dimanche ou fumer leur pipe à l’ombre que d’aller à la messe.

— Voyez-vous, les renégats ! J’en étais sûre. Ils finiront sur l’échafaud. En attendant, moi, je vous donne ma parole la plus sacrée que les maux affreux qui fondent depuis quelque temps sur le village sont de la sorcellerie de la pire espèce.

— Je vous crois, madame Pivolet ; vous lisez dans des livres, et nous ne sommes que de pauvres gens.

— Père Chênot, reprit la femme de charge d’un air profond, pour qu’une chose finisse, faut la faire cesser. Est-ce vrai ?

— Vous parlez d’or, madame Pivolet.

— Pour faire cesser le sort que la sorcière a jeté sur la mère Chênot, sur le bourriquet de Jean-Louis et sur la vache à la mère Jeanne, il faut forcer la sorcière à retirer ce sort : vous comprenez cela ?

— Oui, madame Pivolet, c’est ce que vous me répétez toujours. Mais croyez-vous qu’elle y consentira à retirer son sort ?

— Oh ! certainement, si vous allez lui dire d’un air craintif : Faites-moi donc l’amitié de retirer le sort, s’il vous plaît, la sorcière se moquera de vous. Mais si vous employez les grands moyens, oh ! alors, soyez tranquille, elle retirera son sort, et plus vite que ça !

— Bon, bon, nous les emploierons, les grands moyens, madame Pivolet ; moi, Jean-Louis, son gars, la mère Jeanne et ses deux filles nous sommes décidés à tout, ah ! mais dame ! oui, à tout !

— Et la mare de la femme fouettée est là pour vous prouver que ça n’est pas avec des douceurs qu’on force les sorcières à retirer les sorts qu’elles jettent sur le pauvre monde.

— Je vous dis, madame Pivolet, que nous sommes décidés à tout. Hier à la veillée, dans ma bergerie, nous nous sommes dit : Tant pis, il faut que ça finisse, nom d’un nom !

— C’est pour avoir cette assurance, père Chênot, que je vous ai fait venir ici. Donc c’est entendu, en avant les grands moyens !

— C’est entendu.

— Vous êtes prêts ?

— Nous sommes prêts ?

— Ça sera la nuit, parce que les œuvres du démon se font et se défont surtout la nuit.

— C’est clair comme le jour.

— Je vous ferai prévenir par le petit Robin, je l’enverrai à votre bergerie.

— Et moi en un rien de temps j’aurai rassemblé mon monde.

— Peut-être ce soir.

— Le plus tôt sera le mieux, car tout ce que je demande au bon Dieu et au sort, c’est que ma femme mouve.

— Elle mouvera, père Chênot, elle mouvera, j’en mets ma tête à couper ; mais une fois le moment venu, pas de faiblesse au moins !

— Soyez tranquille.

— La sorcière se débattra.

— On a de la poigne.

— Elle criera.

— On la laissera crier, quoi !

— Elle pleurera, elle gémira, elle prendra sa petite voix flûtée, la scélérate ! pour vous dire : Mes amis, mes bons amis, laissez-moi ! ayez pitié de moi !

— Et on lui répondra : Et toi, sorcière, as-tu eu pitié du bourriquet à Jean-Louis et de la vache à la mère Jeanne ?

— Père Chênot, s’écria la femme de charge avec enthousiasme, vous seriez digne d’être un vieux de la vieille, un vrai grognard ! Vous mériteriez la croix d’honneur !

— Oh ! je n’en demande pas tant, pourvu que ma pauvre femme mouve… Je serai content.

Madame Pivolet prêta l’oreille, et entendant le roulement d’une voiture, dit vivement au vieux berger en lui montrant la porte par laquelle il était entré :

— Vite, père Chênot, filez par là, et descendez par le petit escalier. Ainsi, c’est entendu, au premier avis que je vous ferai donner par le petit Robin…

— Nous serons prêts !

— Et une fois la mère Chênot délivrée du sort, elle frétillera comme une anguille, ajouta madame Pivolet en poussant au dehors le berger, qui disparut ; après quoi elle ferma la porte sur lui.

Quelques instants après, mademoiselle de Morville entrait dans la bibliothèque, accompagnée de Gérard et de miss Mary.

XIX

Mademoiselle de Morville entra dans la bibliothèque, soutenue d’un côté par miss Mary, de l’autre par Gérard. La pauvre enfant n’était plus reconnaissable : ses yeux noirs, brillant d’un éclat fiévreux, paraissaient plus grands encore au milieu de son visage, d’une mate pâleur, creusé par la souffrance. Toujours soutenue par son frère et par son institutrice, elle alla s’asseoir devant la fenêtre sur le canapé ; puis, s’y étendant, elle posa sa tête sur les coussins ; elle ferma les yeux, sans donner un seul coup d’œil au paysage qui se déroulait au delà de la rivière.

— Alphonsine, lui demanda miss Mary, êtes-vous bien ainsi ?

— Ma sœur, as-tu encore besoin de quelque chose ? ajouta à son tour Gérard. Mais Alphonsine restant encore silencieuse, il ajouta :

— Si tu le préfères, nous retournerons tout à l’heure dans le parc.

— Non, j’aime mieux rester ici, dit enfin Alphonsine d’une voix affaiblie.

— Ma sœur, veux-tu que je renvoie la voiture ? elle reviendra te chercher dans deux heures.

— Non, répondit la jeune fille en retournant sa tête vers le dossier du canapé. Puis elle reprit avec une sorte d’hésitation impatiente et fébrile : Renvoie la voiture, je m’en irai à pied. Gérard se dirigeait vers la porte, mais sa sœur lui dit : Non, non, j’aime mieux que la voiture reste… je me sens trop faible pour marcher.

Les trois témoins de ces caprices maladifs restaient silencieux. Au bout d’un instant, Alphonsine reprit :

— Je voudrais être seule.

Gérard s’éloigna tristement, madame Pivolet le suivit après avoir jeté un regard attendri sur Alphonsine et un regard de colère triomphante sur miss Mary. Celle-ci demeura seule avec mademoiselle de Morville, qui paraissait alors assez calme ; ses paupières fermées, son visage reposé, sa respiration régulière, semblaient indiquer qu’elle cédait au sommeil qu’avait provoqué la fatigue de la promenade. Miss Mary, debout et une main appuyée au-dessus du canapé où reposait la jeune fille, après l’avoir contemplée avec tendresse, se penchait pour baiser le front d’Alphonsine, lorsque celle-ci, se retournant brusquement sur le canapé, dit d’une voix brève :

— Je ne dors pas. Et elle ferma de nouveau les yeux en reprenant son immobilité première.

— Vous ne dormez pas, Alphonsine ? répondit miss Mary douloureusement surprise. Vous avez senti que j’allais vous embrasser, et vous vous êtes éloignée de moi.

— Oui, dit sèchement la jeune fille sans ouvrir les yeux et sans changer de position ; il est vrai, j’ai voulu m’éloigner de vous.

— Et pourquoi repoussez-vous ainsi mes caresses ?

— Parce que je ne vous aime plus.

— Que dites-vous ? s’écria miss Mary, ne pouvant croire à ce qu’elle entendait. Vous ne m’aimez plus ?

— Non.

— Et pourquoi ? Et depuis quand ? Ce matin encore, vous me remerciiez de mes soins avec effusion.

— Ce matin, j’ignorais ce que je sais maintenant.

— Et que savez-vous, mon enfant ?

— Ne m’appelez plus votre enfant… ce mot me fait mal.

— Alphonsine de grâce ! quelle est la cause de ce changement qui me confond et me désole ?

— Vous me le demandez ?

— Je vous le demande à mains jointes ? Mais, de grâce ! ne me répondez pas ainsi les yeux fermés ; l’on dirait que vous craignez de me regarder.

— Si je ferme les yeux pour ne pas vous voir, c’est que vous me faites peur.

— Vous avez peur de moi, Alphonsine ! Songez à vos paroles, reprit miss Mary stupéfaite ; puis à demi-voix elle ajouta : Pauvre enfant ! peut-être la fièvre trouble sa raison.

— Oh ! j’ai toute ma raison, dit Alphonsine, qui avait entendu les mots murmurés par son institutrice. Malheureusement, j’ai toute ma raison.

— Alors, Alphonsine, au nom du ciel ! parlez-moi franchement ; vous me mettez au supplice ! Qu’avez-vous ?

— Ce que j’ai ?… Je suis jalouse !

Et Alphonsine, en prononçant ces mots, qui s’échappèrent de sa poitrine comme un sanglot déchirant, se leva brusquement sur son séant, et, ouvrant les yeux, regarda fixement son institutrice.

Celle-ci, terrifiée par ce mouvement inattendu, recula d’un pas en s’écriant avec douleur :

— Vous, Alphonsine, jalouse de moi !

— Oui ! jalouse de vous ! M. de Favrolle vous aime. Ce matin il vous a écrit, et vous lui avez donné rendez-vous ici. Pivolet me l’a dit. Elle a vu le domestique de M. Favrolle vous porter sa lettre. Osez nier cela ?

— Je ne mens jamais, Alphonsine, reprit doucement miss Mary. M. de Favrolle m’a écrit ce matin, et je lui ai donné rendez-vous dans ce pavillon.

— Vous voyez bien, murmura la jeune fille en fondant en larmes et cachant son visage entre ses mains ; il vous aime et vous l’aimez !

— Ah ! la pauvre enfant ! Je comprends tout maintenant, se dit miss Mary. Pardonnez-moi, mon Dieu ! d’avoir été trop absorbée par mes propres chagrins. Ils mont empêchée de deviner la cause des souffrances de cette chère et innocente créature !

S’agenouillant alors devant Alphonsine, qui cachait toujours entre ses mains son visage baigné de larmes, elle lui dit :

— Mon enfant, écoutez-moi !

— Non, laissez-moi, je vous dis que vous me faites peur… je ne veux pas vous voir, murmurait Alphonsine sans pouvoir contenir ses sanglots. Vous ! me tromper ainsi… me faire tant de mal, à moi, qui vous aimais tant ! Ah ! pourquoi êtes-vous venue en France ? Ma mère avait raison de ne pas vouloir de vous !… C’est un jour maudit que le jour où vous êtes entrée dans notre maison !

— Alphonsine, ne me parlez pas ainsi, vous m’ôteriez tout mon courage, et j’en ai besoin ; car la tâche que j’ai à remplir est plus lourde que je n’avais pensé. Votre douleur, jusqu’ici renfermée en vous-même, s’est enfin fait jour ; dans son premier élan, elle devait être injuste et cruelle. Ah ! pauvre enfant, vous m’avez fait bien du mal.

Et les larmes de miss Mary coulèrent malgré elle.

— Et moi donc, est-ce que je ne souffre pas ? reprit Alphonsine en pleurant à chaudes larmes.

— Oui, vous souffrez d’étranges douleurs pour votre âge. Aussi m’avez-vous injustement accusée. Mais bientôt, chère enfant, vous reconnaîtrez l’injustice de vos soupçons ; les détruire sera le dernier devoir que j’aurai à accomplir.

Miss Mary fut interrompue par le retour inattendu de Gérard.

Il entra lentement et resta un moment hésitant au seuil de la porte ; puis, paraissant faire sur lui-même un violent effort, il s’avança vers les deux jeunes filles, l’air pensif, grave, presque solennel.

L’institutrice, frappée de l’expression de la physionomie du jeune homme, l’interrogeait du regard ; il resta un moment silencieux ; son visage pâli par le chagrin se colora vivement, et s’adressant à sa sœur d’une voix altérée sans oser lever les yeux sur l’institutrice :

— Alphonsine, tu voulais être seule avec miss Mary ; j’ai hésité à revenir auprès de toi ; mais, je l’avoue, mon courage est à bout, un secret me pèse ; il fait le malheur de ma vie. Ce secret, j’aurais pu le confier à miss Mary en profitant d’un moment de tête à tête, j’ai préféré lui parler sans détour et… devant toi ; peut-être elle appréciera ma démarche, et puis, elle t’aime tendrement. J’espère que, grâce à cette tendresse, elle m’écoutera, moi, ton frère, sans se fâcher.

Alphonsine, au moment où son frère lui parla de la tendresse de miss Mary pour elle, tressaillit, sourit avec amertume et détourna la tête pour cacher ses larmes ; tandis que l’institutrice, regardant le jeune homme avec une surprise croissante, lui dit :

— Expliquez-vous, monsieur Gérard : quel est le secret que vous avez à me confier ?

Le frère d’Alphonsine rougit de nouveau ; ses beaux traits exprimèrent une angoisse profonde, déchirante. Il voulut parler, mais l’émotion étouffa ses paroles ; ses yeux se remplirent de pleurs ; puis, se jetant à genoux auprès du canapé où reposait Alphonsine, il l’embrassa, cacha sa figure dans son sein, et murmura d’une voix entrecoupée par les larmes :

— Ma sœur, ma bonne sœur… je t’en supplie, dis à miss Mary… que je l’aime !

— Toi ! s’écria la jeune fille avec un douloureux étonnement ; et enlaçant son frère entre ses bras, confondant ses larmes avec les siennes, elle reprit : Ah ! mon pauvre frère… nous sommes tous deux bien malheureux !

Et les deux enfants ainsi enlacés, le visage caché dans le sein l’un de l’autre, s’étreignant convulsivement, pleurèrent en silence : Gérard, craintif, atterré comme s’il eût commis une méchante action ; Alphonsine, accablée de la révélation de l’amour de son frère, amour qui semblait présager de nouveaux malheurs.

Miss Mary, profondément touchée de la délicatesse et de la loyauté de Gérard, qui mettait pour ainsi dire l’aveu de son candide et pur amour sous la sauvegarde de l’innocence d’Alphonsine, contemplait le frère et la sœur avec un attendrissement et un intérêt inexprimables, uniquement préoccupée du moyen de les guérir, l’un d’un fol amour, l’autre d’une folle jalousie.

Gérard, sentant couler sur ses joues brûlantes les larmes d’Alphonsine, releva la tête et lui dit :

— Tu pleures ?… Tu me plains donc ?

— Si je te plains, pauvre frère ! reprit la jeune fille avec une douloureuse amertume ; oh ! oui car tu ne connais pas celle que tu aimes. Elle est ici pour notre malheur à tous !

— Notre malheur à tous ! reprit Gérard avec stupeur en prenant la main de sa sœur ; Alphonsine, que dis-tu ? Elle, miss Mary, qui est pour toi un ange de bonté !

— Miss Mary, reprit Alphonsine en sanglotant ; elle… un ange de bonté ! Ô mon Dieu !… Mais tu ne sais donc pas que…

L’institutrice, mettant doucement sa main sur la bouche de la jeune fille, lui dit avec un accent presque suppliant :

— Mon enfant, je vous en conjure, pas un mot de plus, vous regretteriez plus tard l’injustice de vos soupçons, Écoutez-moi, de grâce, et vous aussi, M. Gérard. Nous sommes tous trois dans une position fausse et indigne de nous ; ayons le courage d’envisager la vérité. Alors nous retrouverons cette mutuelle estime, cette mutuelle affection que rien n’aurait dû altérer, que rien n’altérera désormais lorsque nous nous serons expliqués avec franchise.

Alphonsine fit un mouvement de doute cruel qui n’échappa pas à miss Mary ; mais elle continua en prenant entre les siennes la main de Gérard et celle de sa sœur malgré sa résistance :

— Parlons donc en toute sincérité, nous le pouvons. Moi, je suis presque une vieille fille, ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique ; vous, M. Gérard, vous êtes déjà un jeune homme, et Alphonsine sera bientôt une femme, car bientôt elle se mariera.

À ce mot de mariage, et sans regarder miss Mary, la sœur de Gérard, par un tressaillement, indiqua la pénible impatience que lui causait cette allusion à ses espérances brisées. L’institutrice ne s’interrompit qu’un instant et reprit :

— Expliquons-nous sans réserve, sans réticence ; disons même ce qui pourrait nous blesser : si l’expression est à regretter, du moins nous saurons à quoi nous en tenir sur les faits. Le voulez-vous, Alphonsine ?

— À quoi bon ! répondit la jeune fille.

— Moi, reprit Gérard en essuyant ses larmes et en cédant à un vague espoir, je prends l’engagement de ne pas prononcer un mot qui trahisse ou dissimule ma pensée. Et il attendit avec anxiété la première question que miss Mary allait lui adresser.

— Monsieur Gérard, lui dit l’institutrice, lorsque vous êtes arrivé chez votre père, ai-je cherché à attirer votre attention sur moi ?

— Miss Mary, reprit Gérard étonné, je n’ai pas dit cela.

— Aussi je ne vous accuse pas de l’avoir dit, je vous demande si je l’ai fait.

— Jamais, oh ! jamais !

— Ai-je, en flattant votre amour-propre, tâché de capter votre bienveillance ?

— Loin de là, miss Mary, je vous ai toujours vue d’accord avec mon père, me réprimander lorsque j’agissais mal, ou m’encourager au bien. Parfois même vous vous êtes montrée très sévère à mon égard.

— Encore une question, monsieur Gérard. Après avoir été bienveillante, affectueuse même envers vous, ai-je tout à coup, en changeant de manière d’être, cherché à provoquer votre chagrin, votre dépit ?

— Non, certainement, miss Mary ; souvent je suis resté à l’écart, parce que je vous voyais entourée de personnes… dont la présence, malgré moi, me chagrinait. Mais lorsque je revenais près de vous, votre accueil était toujours le même, vous sembliez ne pas vous douter des raisons qui m’éloignaient de vous ou qui me ramenaient. Hélas ! je vous l’avoue, l’égalité même de votre humeur me causait souvent un vif chagrin.

— Ainsi, monsieur Gérard, vous ne m’accusez d’aucun manège de coquetterie ? Vous reconnaissez que je n’ai rien fait pour éveiller en vous cet amour que vous venez d’avouer à votre sœur ? Aussi vous conviendrez, n’est-ce pas, que si cet amour vous a causé des souffrances, j’en suis du moins innocente ?

— Hélas ! miss Mary, ce n’est pas de votre faute si je vous aime.

— Ma chère Alphonsine, reprit miss Mary en se tournant vers la jeune fille, qui assistait immobile à cet interrogatoire, sans deviner encore où l’institutrice voulait amener Gérard, trouvez-vous que votre frère ait répondu selon la vérité ? Partagez-vous sa pensée à mon égard ?

— Il me semble que oui, répondit Alphonsine en hésitant.

— Et maintenant, monsieur Gérard, reprit miss Mary, parlons en toute sincérité… Ne reculons devant l’expression d’aucune vérité, si embarrassante, si pénible qu’elle puisse être, ajouta la jeune fille en rougissant. Vous m’aimez… Quel était votre espoir ?… Avez-vous cru que je serais votre maîtresse ?

— Ah ! miss Mary, répondit le jeune homme avec un accent de douloureux reproche. Tout à l’heure, vous m’avez entendu supplier ma sœur de vous dire que je vous aimais, et vous me croyez capable d’une odieuse, d’une infâme pensée !

— Je vous crois, monsieur Gérard, dit miss Mary en serrant cordialement la main du jeune homme. Je n’ai voulu ni vous offenser ni m’offenser moi-même par un doute injurieux pour vous ; mais, je vous l’ai dit, il est dans la vie des positions dont il faut déduire franchement, crûment même, toutes les conséquences, afin d’arriver à la réalité des choses. Ainsi, je vous crois. Oui, vous m’avez aimée comme je dois être aimée, moi, qui n’aurais pas voulu l’être ; vous m’avez aimée avec toute la pureté d’une âme honnête. Vous n’avez rien attendu de moi qui fût indigne de mon caractère et du vôtre, j’en suis convaincue. Alors, dites-moi : qu’espériez-vous ?

— Ce que j’espérais ? dit vivement Gérard stupéfait de cette question ; et se tournant vers sa sœur : Tu l’entends, Alphonsine ? miss Mary me demande quel était mon espoir. Et il ajouta d’une voix émue et tremblante en s’adressant à l’institutrice : Mais, mon Dieu, j’espérais me marier avec vous, passer ma vie auprès de vous et de ma sœur !

— Ce désir m’honore, monsieur Gérard, car il naît d’un sentiment généreux et pur. Mais voyons : ne vous est-il pas venu à l’esprit qu’on penserait, et l’on aurait cent fois raison de le penser, que mon âge ne convient pas au vôtre ! Vous avez dix-huit ans à peine, et j’en ai vingt-six ? Oui, tout autant, ajouta-t-elle avec un demi-sourire charmant. Je vous l’ai dit, il faut de la franchise. Je suis donc une vieille fille et vous presque un enfant, non pour la raison, pour le cœur, mais par l’âge. Et puis, monsieur Gérard, songez-y donc : je serais venue dans votre famille, appelée par sa confiance à donner à votre sœur un peu de savoir, des principes, des exemples, et cette confiance, je la trahirais en vous enlevant à votre père, à notre mère ! J’aurais quitté mon pays, tous ceux que j’aime, dans le seul espoir de les aider à vivre des honorables fruits de mon travail, et je reviendrais dans ma famille avec une fortune due seulement au hasard d’une folle passion !

— Mais alors, miss Mary, vous ne m’aimez pas, vous ne m’aimerez jamais, s’écria Gérard navré. Que voulez-vous que je devienne ?

— Je veux que vous deveniez. Ou plutôt que vous restiez mon ami, dit l’institutrice d’une voix touchante, et, je l’espère, vous garderez de moi un bon souvenir, car je quitte cette maison. Je pars…

— Vous… miss Mary… vous partez ! s’écrièrent à la fois Gérard et Alphonsine : le premier avec accablement, sa sœur avec une surprise et une sorte de joie involontaire ; car elle voyait dans le départ de miss Mary le départ d’une rivale.

— Pauvre enfant ! dit l’institutrice en prenant la main de son élève, combien vous avez souffert, vous qui m’aimiez tant ! La seule annonce de mon départ vous calme, vous rassure. Puis, se tournant vers Gérard dont les yeux l’interrogeaient avec anxiété : Mon ami, lui dit-elle avec un charme inexprimable, vous m’aimez, n’est-ce pas, d’une généreuse affection ? Eh bien ! je m’adresse à votre cœur si bon, si délicat ! Dites, mon ami : Aurez-vous le courage de regretter que je sois heureuse, lorsque le bonheur m’attend dans ma famille, auprès de laquelle je retourne ?

Cet appel à la délicatesse de son affection, cette douce parole, mon ami, en prouvant à Gérard dans quelle estime le tenait miss Mary, furent un commencement de consolation. Mais Alphonsine, pouvant à peine croire aux paroles de son institutrice, attachait sur elle un regard pénétrant, tâchant de lire sur son visage si elle ne lui donnait pas un espoir trompeur et répétant machinalement :

— Bien vrai, vous partez ?

— D’abord, répondit miss Mary, votre prochain mariage met un terme naturel à la mission que vos parents m’avaient confiée.

Gérard fit un mouvement de tête dubitatif ; mais Alphonsine murmura avec un doux accablement :

— Vous savez bien que ce mariage n’est plus possible.

— J’ai une espérance toute contraire, mon enfant ; mais, quoi qu’il arrive, mon départ est irrévocablement arrêté.

Ces paroles détruisirent les derniers doutes d’Alphonsine ; mais, assaillie d’une nouvelle crainte, elle repoussa la main de son institutrice, et, détournant son visage baigné de larmes, elle s’écria :

— Si vous partez, M. de Favrolle vous suivra, vous le savez bien ; il vous suivra. Et mon frère, mon pauvre frère, mourra de chagrin.

L’institutrice reprit d’une voix tendre et pénétrée :

— Non, M. de Favrolle ne me suivra pas ; non, votre frère ne mourra pas de chagrin. Je compte assez sur la droiture de son esprit et de son cœur pour être certaine qu’il renoncera noblement à un mariage impossible ; oui, car en outre des raisons dont j’ai parlé tout à l’heure à votre frère, il en existe une autre, plus décisive encore.

— Que voulez-vous dire ? s’écrièrent à la fois les deux enfants ; expliquez-vous, miss Mary.

— Ma chère Alphonsine, reprit l’institutrice, la différence de nos âges, la gravité de mes fonctions avaient jusqu’ici établi entre nous des relations où je ne pouvais vous parler qu’avec une affection mêlée de réserve ; certaines conversations m’étaient naturellement interdites, et pourtant j’avais le cœur rempli de ce qu’il m’eût été si doux de vous confier. Aujourd’hui, pauvre enfant, le chagrin vous a donné des années ; mon autorité sur vous va cesser ; vous n’allez plus être mon élève, voulez-vous être mon amie ?

— Moi ! dit Alphonsine, cédant malgré elle au charme de cette voix qu’elle avait tant aimée à entendre et éprouvant cependant encore un sentiment de méfiance. Moi ! votre amie !

— Oui, chers enfants, reprit miss Mary en regardant tour à tour Gérard et Alphonsine, car je pourrai confier à l’honneur de mon ami et à la tendresse de mon amie un secret que jusqu’ici j’ai dû taire.

— Et ce secret, reprit Alphonsine dont les yeux brillaient d’impatience, ce secret, quel est-il ?

Miss Mary se pencha vers les deux enfants, et, les yeux baissés, dit à demi-voix en rougissant :

— Moi aussi, j’aime.

Gérard cacha son visage entre ses mains pour dissimuler sa cruelle émotion, car ce seul mot de miss Mary détruisait la dernière espérance qu’il conservait malgré lui ; mais Alphonsine tressaillit et s’écria en serrant les mains de miss Mary :

— Ce n’est pas M. de Favrolle que vous aimez ?

— Non ! répondit l’institutrice en attachant son loyal et beau regard sur Alphonsine, qui semblait douter encore. Non ! ce n’est pas M. de Favrolle que j’aime.

Les soupçons d’Alphonsine s’évanouirent ; elle serra miss Mary dans ses bras et la couvrit de larmes et de baisers.

Gérard releva la tête, et, tâchant de contenir son profond chagrin, il dit timidement d’une voix étouffée :

— Miss Mary, un dernier mot, de grâce !… Vous aimez… Et les pleurs entrecoupèrent ses paroles. Et y a-t-il longtemps que… vous aimez ?…

— Avant de quitter ma famille, répondit miss Mary, j’étais fiancée à celui que j’aime ; ma mère et mon père nous ont bénis tous deux.

— Mon pauvre frère ! dit Alphonsine en embrassant Gérard qui pleurait silencieusement, du courage… Hélas ! miss Mary aimait quelqu’un avant de te connaître !…

— Oui, tu as raison, ma sœur. J’aurai du courage, reprit le jeune homme en relevant son beau visage baigné de pleurs, et regardant l’institutrice, il ajouta : Croyez-moi, miss Mary, je serai digne de votre amitié… je serai digne de votre confiance…

— J’y compte, mon ami, reprit miss Mary en serrant cordialement la main de Gérard. Et puis, faut-il vous dire toutes mes espérances ? Les voyages sont utiles à votre âge. Peut-être un jour viendrez-vous en Irlande, et alors… alors vous connaîtrez l’honnête homme pour qui je vous demanderai une affection fraternelle ; croyez-moi, il la mérite.

— Ah ! miss Mary, répondit Gérard en portant respectueusement à ses lèvres la main de l’institutrice, l’homme de cœur choisi par vous sera toujours honoré par moi.

— Miss Mary, dit vivement Alphonsine, j’entends quelqu’un dans la pièce voisine. On vient.

— C’est sans doute M. de Favrolle. Je lui ai, je vous l’ai dit, donné rendez-vous ici.

À ce nom qui réveillait la jalousie d’Alphonsine et de Gérard, tous deux tressaillirent ; le jeune homme porta ses mains à ses yeux pour tâcher d’effacer la trace de ses larmes, de crainte de les laisser voir à son rival. L’institutrice, devinant ce sentiment de confusion, dit à Alphonsine :

— Mon enfant, passez avec votre frère par l’escalier du belvédère, et courage ; j’ai bon espoir pour vous de mon entretien avec M. de Favrolle. Le voici, vite ! vite ! sortez par là.

— Hélas ! bonne miss Mary, répondit la jeune fille en sortant appuyée sur le bras de son frère, je ne suis heureuse et consolée qu’à demi.

— Courage, mon enfant ; aujourd’hui, si j’en crois mon cœur, vous serez heureuse et consolée tout à fait.

Au moment où le frère et la sœur venaient de sortir par l’escalier du belvédère, M. de Favrolle parut à la porte de la bibliothèque.

XX

M. de Favrolle entra d’un air délibéré, résolu, et dit à miss Mary :

— Je vous remercie, mademoiselle, de m’avoir accordé un entretien auquel j’attachais tant de prix.

— Je crois, comme vous, monsieur, que cet entretien a une grande importance.

— Vous en devinez donc le sujet ?

— Peut-être, monsieur.

— Alors, mademoiselle, sans transition, sans préambule, j’arrive au fait : je vous aime ; c’est absurde, c’est fou, je ne dis pas non ; mais je vous ai aimée il y a deux ans ; je me suis guéri avec peine, parce que je vous ai crue perdue pour moi ; je vous ai revue, je vous ai aimée plus passionnément, plus follement que la première fois. Dites ce qu’il vous plaira, pensez ce que vous voudrez, je vous aime ! cette fois-ci il faut bien que vous m’entendiez, je vous aime ; je trouve que j’ai raison de vous aimer, et je veux vous aimer toujours.

— Monsieur de Favrolle, répondit miss Mary avec une simplicité digne et touchante, il y a près de deux ans (vous venez de me le rappeler tout à l’heure), craignant d’être traitée légèrement par des compagnons de voyage qui me semblaient moins bien élevés que vous, je me suis adressée à votre courtoisie, à votre loyauté ; nous m’avez accordé une protection remplie de délicatesse ; j’en ai gardé un souvenir plein de gratitude ; je pense que vous ne l’avez pas oublié non plus, quelle que soit l’étrangeté de l’aveu que vous venez de me faire.

— Cet aveu n’a rien d’offensant pour vous, miss Mary ; la femme le plus haut placée peut-elle être blessée de ce qu’on l’aime, de ce qu’on lui parle de cet amour ?

— La persistance d’un aveu devient blessante, monsieur, lorsqu’une femme dit à l’homme qui la recherche : Monsieur, si flatteur que puisse être votre amour, je ne saurais y répondre.

— Et cela, vous me le dites à moi ?

— Oui, monsieur.

— Ainsi, vous ne m’aimez pas ?

— Non, et je vous demande en grâce de changer d’entretien.

— Sans doute, miss Mary, vous ressentiriez plus de compassion pour un amoureux languissant et pleurant ; j’ai passé par là : oui, j’ai langui, j’ai pleuré, lorsque j’ai été séparé de vous à Paris ; je me suis désespéré, parce qu’il n’y a rien de triste, de désespérant comme une impossibilité ; mais maintenant je vous vois, je vous parle, je suis près de vous : or, franchement, user ma force, mon énergie dans un stérile désespoir, autant l’employer, cette énergie, à vous obtenir, à briser les obstacles qui nous séparent. Une autre conduite serait de ma part faiblesse ou démence ; aussi, n’étant ni faible ni fou, quoique passionnément amoureux, je veux que vous m’aimiez, et vous m’aimerez.

— Je vois avec peine, monsieur de Favrolle, qu’une conversation que je regarde comme très sérieuse, en raison de mon prochain départ et de ce que j’ai à vous dire, tourne à la plaisanterie.

— Ah ! vous croyez que c’est une plaisanterie ?

— Franchement, monsieur, je ne saurais qualifier autrement cette comédie d’amour exalté.

— J’aime mieux ce mot : comédie. Vous êtes, miss Mary, plus près de la vérité que vous ne croyez, car beaucoup de comédies finissent par un enlèvement.

— Un enlèvement ! dit miss Mary, qui commençait à se troubler et que ce ton de passion extravagante mais résolue privait de tous ses avantages.

— Trouvez-moi donc un autre moyen de sortir de la situation ? J’échappe à tout le monde, et vous me restez.

— Pensez-vous, monsieur, à la maison où vous êtes ?

— Justement ; aussi ai-je hâte d’en sortir. Je sais par cœur, je vous en préviens d’avance, miss Mary, toutes les objections que vous pourrez me faire. Vous ne me direz rien de mademoiselle de Morville que je ne me le sois dit à moi-même tout haut, tout bas, le jour, la nuit ; je l’ai trouvée charmante, c’est tout naturel : il y avait en elle comme un reflet de vous ; aussi, d’honneur, si je ne vous avais pas revue, je l’aurais épousée avec grand plaisir, et elle eût, je crois, vécu fort heureuse avec moi, car je suis, après tout, un galant homme ; mais, en ma qualité de galant homme, j’avoue franchement que n’aimant plus du tout mademoiselle de Morville, je ne veux pas l’épouser. Son père, sa mère, son frère, tout chevaleresque qu’il est, voudraient-ils absolument le malheur de cette pauvre enfant ? Et d’ailleurs, est-ce que ce mariage serait possible après l’éclat ?

— Quel éclat, monsieur ?

— Le scandale de votre enlèvement accompli par moi.

— Vous y revenez, à cet enlèvement ?

— Je n’ai pas d’autre pensée. Aussi, toujours en ma qualité de galant homme, je regarde comme un devoir de vous prévenir que je vous enlèverai, afin que vous n’ayez pas plus peur qu’il ne convient. Mon plan est arrêté, tout est prêt. Cependant, je l’avoue, un mot dit par vous au commencement de cette conversation déconcerte un peu mes projets.

— S’agit-il, monsieur, de l’appel que j’ai fait à votre honneur ? dit miss Mary, qui commençait à s’effrayer de la détermination qu’elle lisait sur les traits de M. de Favrolle.

— Vous n’avez, chère miss Mary, aucun besoin d’en appeler à mon honneur : ne serez-vous pas ma femme ? Non ; ce qui déconcerte un peu mes projets, c’est votre départ prochain, m’avez-vous dit.

— Très prochain.

— Je vous suis très reconnaissant, miss Mary, de l’avis que vous me donnez, répondit M. de Favrolle, qui, dès lors, regarda autour de lui comme s’il eût attentivement examiné la localité. La précipitation de votre départ me force nécessairement à modifier mon plan. Et ce disant, il courut à la porte de l’escalier du belvédère, ferma la serrure, mit la clé dans sa poche, et revint auprès de l’institutrice, qui, de plus en plus inquiète, s’écria :

— M’expliquerez-vous, monsieur, l’étrangeté de votre conduite ?

— Rien de plus simple, mademoiselle. Vous comprenez que si prochain que puisse être votre départ, vous ne sauriez quitter Morville avant ce soir. Or, le jour s’avance, et il me suffit qu’avant la nuit close mes préparatifs soient complets, ils le seront. Or, voici en deux mots mon projet : beaucoup de personnes sont venues aujourd’hui dans ce pavillon ; il est donc probable qu’il ne recevra plus de nouveaux visiteurs ; en tous cas, une fois que je vous aurai enfermée ici…

— M’enfermer ici !

— Oui, mademoiselle ; mais veuillez, de grâce, ne pas m’interrompre. Une fois enfermée ici, vous appelleriez en vain : les fenêtres de cette pièce donnent sur la rivière, où personne ne passe. Donc, vos appels seraient vains. En vous laissant dans ce pavillon, je ferme la porte du rez-de-chaussée, dont j’emporte la clé. La nuit vient vers les cinq heures, en cette saison. L’on ne dîne au château qu’à sept heures. Cela me donne un temps suffisant pour agir, car votre absence ne peut être remarquée qu’au second coup de cloche du dîner. Je me suis déjà pourvu de chevaux, d’une voiture. Elle va, dès la tombée de la nuit, m’attendre à une des petites portes du parc, voisine de ce pavillon. Je reviens avec mon valet de chambre, homme sûr, discret et dévoué, assez dévoué pour m’aider à vaincre votre résistance, si, ce que je ne veux pas croire, miss Mary, vous me mettez dans la déplorable nécessité d’employer la violence pour vous conduire jusqu’à ma voiture. Mais, j’en suis certain d’avance, vous vous résignez, vous partez avec moi. Nous nous arrêtons à deux lieues d’ici, au milieu des bois de Saint-Léger, chez la veuve d’un garde. Elle est prévenue, et nous offre une modeste hospitalité. Une chambre est mise à votre disposition. Vous vous y enfermez, car je vous le jure sur l’honneur, miss Mary, en aucune occasion je ne manquerai aux égards, au respect que je vous dois. Mon seul but est de vous compromettre assez par les apparences pour que vous soyez forcée de me donner votre main. Nous restons donc cinq ou six jours dans la maison du garde. Après quoi, vos scrupules étant vaincus, j’en suis certain, nous reparaissons. Mon père est enchanté du tour et se charge d’apaiser son vieux camarade. Votre famille, qui connaît Gretna-Green, comprend que nous avons suppléé à une institution qui nous manque malheureusement en France, vous m’accordez votre pardon et votre main, car ma conduite pleine de respectueuse déférence vous a touchée, apaisée ; nous sommes unis, et toute ma vie est consacrée à vous prouver que les moyens les plus absurdes peuvent nous conduire au bonheur.

M. de Favrolle s’exprimait avec tant d’assurance, les détails paraissaient si réels, le plan si praticable malgré son audace, que miss Mary commençait à trembler après avoir dédaigneusement souri. La nuit allait venir. À cette époque de l’année, les campagnes sont désertes, et pour aller au bois de Saint-Léger, l’on n’avait à suivre aucune route fréquentée. Miss Mary ne pouvait donc compter sur aucun secours.

Tout lui manquait à la fois. Le matin encore, soutenue par l’espoir d’un prochain retour près des siens, par la certitude de retrouver à Dublin Henry Douglas, qui devait y être arrivé, miss Mary était flattée de concilier toutes les passions qu’elle avait à son insu éveillées, de ramener à elle les esprits prévenus ou égarés, espérant ainsi quitter le château de Morville en y laissant des amis. Elle avait trop compté sur son courage, sur son sang-froid, sur la droiture de ses intentions, sur la bonté de sa cause : M. de Favrolle allait briser sa vie.

Voulant tenter un dernier effort, elle tendit ses mains suppliantes vers M. de Favrolle et lui dit :

— Monsieur, il est impossible que vous persistiez dans un projet aussi odieux.

— Mille pardons, mademoiselle, répondit M. de Favrolle, le jour baisse, les moments sont précieux, excusez-moi de vous laisser seule. Et d’un bond il s’élança vers la porte de la bibliothèque, afin de gagner de vitesse miss Mary et de l’enfermer ; mais à peine eut-il ouvert la porte, qu’il se trouva face à face d’un homme robuste et trapu, vêtu d’une redingote jaunâtre et chaussé de bottes à revers éperonnées et couvertes de boue. M. de Favrolle se recula frappé de surprise et entendit au même instant la voix de miss Mary qui s’écriait avec autant d’étonnement que de joie :

— William ! mon bon William ! Ah ! le ciel vous envoie !

M. de Favrolle reconnut alors le cocher anglais qui lui avait, deux années auparavant, si instamment recommandé la jeune voyageuse qui partait de Calais par la diligence. Miss Mary, tremblante d’émotion à la vue de William, qui sans doute lui apportait des nouvelles d’Irlande, n’avait pas la force d’aller au-devant de ce fidèle serviteur ; elle s’appuyait sur le dossier d’un siège. M. de Favrolle, dissimulant son violent dépit, s’inclina respectueusement devant elle et lui dit :

— Mademoiselle, voici qui exige de profondes et nouvelles modifications au plan que vous savez ; je vais m’en occuper avec une ardeur nouvelle. J’ai vu le bonheur de trop près pour me décourager.

Et, saluant de nouveau, M. de Favrolle sortit, laissant miss Mary seule avec William.

XXI

Miss Mary, après le départ de M. de Favrolle, surmontant enfin l’émotion que lui causait l’arrivée imprévue de William, dit à ce brave serviteur qui la contemplait avec ravissement.

— Vous venez de Dublin, mon bon William ? Et mon père ? et ma mère ? et ma sœur ?

— Ils vont tous bien, miss Mary, tous vont très bien, répondit William en essuyant ses larmes du revers de sa main.

— Vous les avez vus dernièrement encore, n’est-ce pas ?

— Oui, miss Mary, car je voyais votre chère famille tous les jours. Grâce à la protection que m’accordait M. Lawson, ce qui donnait confiance en moi, j’ai pu acheter à crédit une voiture que je loue et que je conduis ; les affaires ne sont pas mauvaises. Ma remise est dans le faubourg, tout près du logement de votre famille, et comme chaque jour je parcours presque tous les quartiers de la ville, je vais demander ses commissions à mistress Lawson ; j’épargne ainsi aux jeunes miss des courses qui les fatigueraient.

— Brave William ! Pauvres sœurs ! Elles gagnent bien peu ?

— Oh ! elles sont devenues d’habiles ouvrières : elles peignent de petites guirlandes, de petits arbres, de petites rivières sur des éventails, et j’entends les marchands, à qui je les rapporte quelquefois, dire en les regardant : « Oh ! joli, oh ! très joli ! » Alors, moi, je demande qu’ils payent plus cher, et deux fois j’ai obtenu de l’augmentation.

Et William, par un gros rire, témoigna de sa propre satisfaction à l’endroit de son adresse : puis il reprit :

— Oh ! la maison a bien meilleur air que quand vous êtes partie, miss. Grâce à ce que vous envoyez à la famille, on a pu acheter quelques meubles confortables pour votre père et votre mère. D’ailleurs, vous savez comme mistress Lawson tient un ménage. Allez, vous serez contente quand vous allez la revoir, votre chère famille, auprès de laquelle nous allons vous ramener.

Ce nous frappa miss Mary. Le digne serviteur n’avait pas l’habitude de parler de lui à la première personne du pluriel. Une espérance qu’elle se reprocha comme insensée fit bondir le cœur de la jeune fille, et elle attacha un regard d’anxiété sur William, qui poursuivit ainsi, répondant sans le savoir à la secrète préoccupation de l’institutrice :

— Quand je dis nous, il faut que je m’explique, miss Mary. L’autre soir, j’avais remisé la voiture de bonne heure, et j’étais allé rendre compte à mistress Lawson des commissions que j’avais faites pour elle. M. Lawson lisait son journal, vos sœurs étaient occupées à peindre, votre mère cousait du linge, et la petite Arabelle était couchée depuis longtemps. Tout d’un coup, on frappe à la porte de la rue. Comme votre famille ne reçoit jamais personne, cette visite semblait un peu extraordinaire. Enfin, votre sœur aînée prend un flambeau et descend pour aller ouvrir. Pourvu que ce ne soit pas l’annonce d’un malheur ! dit votre pauvre mère à votre père, qui lui répond : N’ayons pas ces craintes, ma chère femme, car depuis quelque temps la main de Dieu ne s’appesantit plus sur nous. Cependant moi, j’étais assez inquiet, parce que j’entendais votre sœur qui était allée ouvrir la porte, remonter les marches très vite, sans parler, et que j’entendais aussi de temps en temps comme un bruit de fer qui frappait la muraille aux tournants de l’escalier. Enfin, votre sœur paraît à la porte et s’arrête sans pouvoir parler, tant elle était émue, et derrière elle, j’aperçois un grand jeune homme en uniforme de commandant d’artillerie.

— Henry ! s’écria miss Mary, qui, malgré ses secrets pressentiments et les précautions oratoires du bon William, fut si profondément impressionnée de cette nouvelle, qu’elle garda quelques instants le silence ; puis elle reprit d’un ton plus calme : Ainsi, M. Henry Douglas s’est présenté dans ma famille. Il a été, n’est-ce pas, William, accueilli comme par le passé ?

— Oh ! certainement, vos deux sœurs ont jeté un cri de joie et ont couru vers lui ; votre mère, qui avait voulu aussi se lever, est retombée sur sa chaise, tant elle était émue, et M. Lawson, très ému aussi, a tendu la main à M. Henry, qui l’a pressée dans les siennes en disant à votre cher père :

« — Pardonnez-moi, mon oncle, de venir vous voir si tard ; le bâtiment où j’étais embarqué n’est arrivé que dans la journée ; ma première visite a été pour mon père, qui est à la campagne ; je suis venu ensuite accomplir ici un autre devoir non moins cher à mon cœur. » Telles ont été ses paroles, miss Mary, ajouta William ; j’écoutais de toutes mes oreilles, et je ne me trompe pas d’un mot.

— Continuez, bon William, répondit la jeune fille, qui écoutait ce naïf récit avec un bonheur ineffable, et qui, par la pensée, s’efforçait d’assister à cette scène touchante ; continuez, n’oubliez rien, aucun détail ; si vous saviez avec quel bonheur je vous écoute !

— Oh ! miss Mary, je n’oublierai rien : je vois et j’entends encore tout cela comme si j’y étais. « — Cher Henry, a reprit M. Lawson, vous avez, je l’espère, trouvé mon beau-frère en bonne santé ? — Oui, monsieur, a répondu M. Henry, mais mon père ne m’a gardé qu’une heure auprès de lui, et il m’a renvoyé en me disant : Dépêchez-vous, Henry, vous arriverez encore assez à temps au faubourg pour voir ma sœur et son mari. S’ils savaient que vous êtes arrivé à Dublin, et que vous avez tardé à aller les voir, ils pourraient avoir un doute sur notre conduite, et ce doute serait une honte pour nous. »

Votre père a regardé M. Henry d’un air surpris comme pour lui demander l’explication de ces paroles, miss Mary ; mais votre cousin n’a pas été longtemps à les expliquer, et s’adressant à vos parents, il a répondu : « — Monsieur et mistress Lawson, autorisé par le bon vouloir de mon père, sir John Douglas, je viens demander la main de miss Mary, votre fille bien-aimée, et la permission d’aller la chercher en France pour la ramener près de vous. »

L’institutrice ne put retenir ses larmes, mais elle fit signe à William de continuer son récit.

— Alors, miss Mary, votre père répondit : « — Cher Henry, je vous accorde la main de notre pieuse fille, et je vous bénis tous deux dans mon cœur. » Votre mère ne parla pas, miss Mary : elle fit mieux, elle attira M. Henry près d’elle et lui donna un long baiser sur le front. Puis ce fut le tour de vos sœurs, qui l’embrassèrent à qui mieux mieux, et moi, j’étais content de penser que vous alliez revenir près des vôtres ; mais je ne savais pas encore toute la joie que j’aurais ce soir-là. Quand le premier moment fut passé : « — Mon cher oncle, a repris M. Henry, si vous le permettez, je partirai dès demain pour aller en France, au château de Morville. — Je vous autorise à cela très volontiers, cher Henry, a répondu votre père, et je vous donnerai une lettre où je remercierai M. et madame de Morville de toutes les bontés qu’ils ont eues pour notre chère enfant. »

— Comment ! il va donc venir ? interrompit miss Mary, qui avait écarté son mouchoir de son visage pour lire plus vite dans les yeux de William la réponse qu’elle attendait.

— Un moment donc, miss Mary. Vous m’avez demandé des détails, veuillez les écouter aussi pour ce qui me concerne. Quand M. Henry eut obtenu la permission de venir vous chercher ici, il ajouta : « — Vous trouverez sans doute mieux, mon cher, que je ne me présente pas à l’improviste devant miss Mary, qui ne m’attend pas encore, et devant M. et madame de Morville, qui ne me connaissent pas. Il serait convenable que je fusse précédé de quelqu’un dont la présence familiariserait miss Mary avec la pensée de son retour ici et de mon arrivée prochaine, et si William, que j’ai reconnu là-bas dans son coin, veut m’accompagner, il me servira de courrier. » Ai-je besoin de vous dire, miss Mary, que j’ai accepté de bon cœur ? Le lendemain, j’avais confié ma voiture à un camarade et je suivais M. Henry, certain d’avoir, comme courrier, quelques heures de bonheur d’avance puisque je vous reverrais avant lui. — Mais où est-il ? où l’avez-vous laissé ? est-ce qu’il va venir tout de suite ? demanda miss Mary, dont la joie commençait à se mêler d’inquiétude en songeant aux circonstances si pénibles, si difficiles, où elle se trouvait à l’égard de la famille de Morville et de M. de Favrolle.

— J’ai quitté M. Henry à Tours ; il ne doit en partir qu’à trois heures, et vu les mauvais chevaux de poste qu’on vous donne dans ce pays-ci, il n’arrivera au château que dans la soirée.

— Il serait trop tard, dit miss Mary, se parlant à elle-même. William, ajouta-t-elle, quelque étrange que ma résolution vous paraisse, il ne faut pas laisser arriver M. Henry jusqu’ici ; il faut que nous allions au-devant, de lui.

— Miss Mary, vous n’avez qu’à commander ; moi, je n’ai qu’à obéir les yeux fermés.

— M. Henry Douglas ne vous a-t-il rien remis pour moi ?

— Excusez-moi, miss, la joie trouble un peu la régularité des commissions. Voici d’abord une lettre pour vous, et voici celle que M. Lawson écrit à M. et madame de Morville pour leur annoncer qu’il vous rappelle près de lui.

— Vous a-t-on vu au château ? demanda miss Mary en décachetant le billet où Henry Douglas lui annonçait qu’ayant obtenu le grade avec lequel il devait revenir en Europe, il avait trouvé moyen de hâter son passage et de devancer l’époque qu’il avait indiquée dans ses dernières lettres. Ce billet ne le précédait que de quelques heures.

Lorsque William vit que miss Mary commençait à lire la lettre de Henry Douglas pour la troisième fois, il crut pouvoir répondre à la question de la jeune fille.

— En arrivant au château, reprit-il, j’ai demandé miss Mary Lawson à un domestique, qui m’a regardé avec beaucoup d’attention. Il est allé dire quelques mots à une grosse femme qui se trouvait dans la cour et qui lui a montré ce côté en m’examinant très attentivement à son tour. Le domestique est revenu vers moi, m’a dit de le suivre et m’a conduit à ce pavillon.

— Vous êtes venu à cheval ?

— Oui, miss, en vrai courrier, et le postillon a remmené aussitôt les deux chevaux. M. Henry Douglas arrivera avec la voiture qu’il a louée à Calais.

— À Saint-Hilaire, le dernier relais, avez-vous remarqué s’il y a quelque voiture dont on puisse disposer ?

— Oui, miss, j’ai vu dans la cour une calèche de voyage.

L’entretien de William et de miss Mary fut interrompu par l’entrée de M. de Morville. Il paraissait plus soucieux, plus chagrin que de coutume. Il parut surpris de la présence de William, et dit à l’institutrice :

— Alphonsine est rentrée avec son frère… La nuit venait, miss Mary. Sachant que vous étiez restée dans ce pavillon, et ne vous voyant pas de retour, j’ai été un peu inquiet.

— Je vous remercie, monsieur, de cette marque d’intérêt, répondit l’institutrice, qui, après quelques moments de réflexion, venait de prendre une résolution. J’aurais une grâce à vous demander.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle.

Miss Mary, montrant à M. de Morville du papier et des plumes qui se trouvaient sur la table, lui dit :

— Auriez-vous la bonté de vouloir bien commander à votre cocher de mettre à la disposition de cet ancien serviteur de ma famille (et elle montrait William) une voiture et un cheval ?

M. de Morville, stupéfait de la demande de miss Mary, allait lui adresser une question ; mais réfléchissant que sans doute l’institutrice désirait ne pas expliquer devant un étranger ce qu’il y avait de singulier dans la demande qu’elle venait de faire à M. de Morville, celui-ci s’assit à la table sans rien dire, écrivit l’ordre et le remit à miss Mary. La jeune fille alla aussitôt vers William, qui était resté près de la porte, et lui donna le papier en disant en anglais :

— Mon bon William, allez tout de suite au château : remettez cet ordre au cocher ; aussitôt que la voiture sera prête, amenez-la au bout de l’avenue, ici, à droite du pavillon. Si les gens de la maison vous interrogent, répondez que vous exécutez les ordres de M. de Morville… Ah ! ajouta-t-elle en traçant encore quelques lignes sur un papier, vous demanderez la femme de chambre de mademoiselle Alphonsine, et vous la prierez de porter dans la voiture les objets marqués sur cette note.

William reçut les deux papiers, qu’il contempla d’abord avec un certain embarras, car, nouveau venu au château de Morville, les différentes commissions dont il était chargé lui semblaient assez difficiles à exécuter ; mais, confiant dans son zèle et son intelligence, il sortit afin d’exécuter les ordres de miss Mary. À quelques pas du pavillon, il rencontra madame Pivolet. Celle-ci, fort surprise de l’arrivée de William au château et du séjour prolongé de l’institutrice dans le chalet du Rocher, s’y rendait, lorsque, de loin, voyant se diriger aussi vers cet endroit écarté M. de Morville, elle se cacha dans un taillis, laissa passer son maître, puis le suivit en disant :

— Plus de doute, un rendez-vous ! J’irais sur l’heure en instruire madame, si je ne tenais à savoir si l’homme à la redingote blanche et aux bottes à revers est encore avec l’insulaire.

Madame Pivolet fut bientôt édifiée à ce sujet. À la vue de William sortant du pavillon, elle s’avança vers lui et du ton le plus patelin lui offrit ses services, que le digne serviteur accepta d’autant plus volontiers qu’il se trouvait assez embarrassé pour exécuter les ordres de miss Mary. Il suivit donc au château la femme de charge, qui se disait avec une joie triomphante :

— Tout va bien ! Prévenons d’abord madame que son mari est en tête à tête avec l’insulaire, et puis dépêchons vite le petit Robin au père Chênot. Ah ! tu ne m’échapperas pas cette fois-ci, la belle Anglaise !

Pendant que la femme de charge s’occupe de ses complots, nous retournons au pavillon du Rocher, où M. de Morville est resté seul avec miss Mary.

XXII

La nuit s’approchait de plus en plus.

M. de Morville et miss Mary se trouvaient seuls dans le pavillon du Rocher.

À peine William fut-il sorti que M. de Morville dit à l’institutrice :

— Miss Mary, les plus simples convenances m’empêchaient de vous demander devant un étranger quel serait l’emploi de la voiture que je suis trop heureux de mettre à vos ordres. Puis-je maintenant, sans être indiscret, vous adresser une question à ce sujet ?

— Je serais allée au-devant de votre désir, monsieur, si vous ne m’eussiez prévenue ; je me servirai de cette voiture pour me rendre à Tours, et de là je partirai pour l’Angleterre.

M. de Morville tressaillit ; puis, regardant l’institutrice avec stupeur, car il ne pouvait croire à ce qu’il entendait, il s’écria :

— Quoi ! miss Mary, vous dites…

— Je dis, monsieur, que je retourne en Angleterre, où je suis rappelée par ma famille…

— Partir ! mais c’est impossible ! Un départ si brusque, si peu attendu !

— Ne voyez pas, de grâce, monsieur, dans ce départ imprévu un manque d’égards envers vous. Non, car avant l’arrivée du digne serviteur qui est venu m’instruire des intentions de ma famille, j’étais décidée à partir, et croyez-moi, il a fallu des raisons graves, très graves, pour me forcer à une pareille résolution.

— Partir ! s’écria douloureusement M. de Morville sans arrêter son attention sur les dernières paroles de miss Mary ; partir ! Quoi ! ce serait la dernière fois que je vous verrais et que je vous parlerais ! Mais, c’est impossible ! on ne tue pas ainsi un homme d’un seul coup ! car vous savez bien que vous me tuez ! vous savez bien que je ne puis pas vivre sans vous, vous savez bien que je vous aime !

— Ah ! monsieur, monsieur, s’écria miss Mary devenant pourpre de confusion, pas un mot de plus ! Je ne veux pas avoir entendu ces paroles outrageantes !

— Oh ! ne dites pas que vous ignoriez mon malheureux amour. Vous savez quel charme irrésistible m’a attiré vers vous, quel bonheur j’avais à vous dire ma vie, mes secrètes pensées, mes torts même ! Une réserve craintive suivit ce premier entraînement ; mais c’était la lutte du respect, de l’honneur contre une passion fatale. Ah ! les traces de cette lutte n’ont dû être que trop évidentes à vos yeux ! Quoi ! vous n’avez pas deviné la cause de ce sombre découragement qui me faisait rechercher la solitude où je m’isolais de tout intérêt, de toute affection ? Et ces nuits sans sommeil passées à dévorer mes larmes, à m’exagérer encore les conséquences de ce funeste amour, afin de le dompter ! Quoi ! vous n’avez rien deviné, rien lu sur mes traits, dans mes yeux rougis par les pleurs et par les veilles ? Mon Dieu ! mon Dieu ! avoir tant souffert… tant souffert ! et n’avoir pas même cette consolation de me dire : On sait que j’ai souffert et peut-être on me plaint !

En parlant, M. de Morville se laissa tomber sur un siège. Miss Mary, effrayée de la violence des paroles qu’elle venait d’entendre, n’osa pendant un moment répondre, de peur d’irriter davantage cette douleur, éclatant pour la première fois avec une si effrayante impétuosité.

— Vous m’accusez, monsieur, reprit enfin l’institutrice d’un ton de reproche sévère et digne, vous m’accusez, lorsque mon seul tort est d’avoir eu foi dans votre honneur, dans votre loyauté !

M. de Morville releva la tête à ce mot ; miss Mary continua :

— Oui, car jamais, oh ! jamais, monsieur, je ne vous aurais cru capable d’oublier vos devoirs envers moi. Et ces devoirs étaient aussi impérieux, aussi sacrés que les miens envers votre famille. Vous saviez mes malheurs, vous, me deviez de la compassion ; vous saviez mon honnêteté, vous me deviez du respect ; vous saviez qu’un projet d’union, fondé sur une affection d’enfance, était brisé par l’infortune des miens, vous me deviez de la pitié. À tous ces devoirs sacrés pour un homme de cœur, vous venez, monsieur, de manquer cruellement.

— Hélas ! suis-je donc si coupable ? reprit M. de Morville avec un accablement douloureux. Est-ce ma faute si dans la monotonie de mon existence est tout à coup apparue une personne dont les talents, l’éducation, le caractère ont été appréciés par tous et par moi ? Est-ce ma faute si le hasard, en vous livrant un secret de ma vie, a redoublé ma confiance envers vous ? Est-ce ma faute si cette confiance s’est changée en affection ? Et cette affection, vous l’ai-je fait connaître par des moyens que l’honneur réprouve ? Ai-je tenté de pervertir votre esprit, de séduire votre cœur ? Non, non, j’ai souffert, souffert en silence, souffert seul, souffert toujours, et mon crime quel est-il ?… C’est de vous faire l’aveu de cette souffrance, le jour où vous allez me laisser pour jamais en proie à un désespoir incurable !

Les paroles et l’attitude de M. de Morville révélaient une douleur si vraie, si profonde, que miss Mary, au lieu de lui répondre avec l’amertume de la dignité offensée, ne vit en lui qu’une âme faible et malade qu’il ne fallait pas irriter, mais réconforter et guérir. Elle répondit donc à M. de Morville :

— Soyez satisfait, monsieur, je vous plains ; oui, je ressens pour vous, non cette compassion sympathique, généreuse, qu’inspire un malheur touchant et immérité, mais cette triste pitié qu’inspire l’abaissement, la défaillance d’un esprit qui, ayant conscience du mal, est impuissant pour le bien… Vous, homme de courage physique, vous n’avez aucun courage moral : une passion coupable, insensée, envahit votre cœur, et, au lieu de la combattre, de la vaincre, vous ne savez que la subir et la déplorer en secret dans le sombre désœuvrement d’une vie stérile… vous, vous à qui Dieu a donné une famille à aimer, à guider dans la vie !

— Non, non, miss Mary, je n’ai pas été faible contre cette passion. J’ai lutté, je me suis épuisé dans cette lutte, et vous l’eussiez toujours ignorée, si aujourd’hui vous ne m’aviez pas dit : Je pars !

— Et pendant qu’épuisant vos forces dans cette lutte, concentré en vous-même, indifférent à ce qui se passait autour de vous, oublieux de tous vos devoirs, vous ignoriez que le désordre et le malheur menaçaient votre maison, je les voyais, moi, ces malheurs. J’ai tenté de les conjurer. Aussi, monsieur, lors même que je n’aurais pas eu à me rendre aux désirs de mes parents qui me rappellent près d’eux, mon départ eût été indispensable.

— L’ai-je bien entendu ? s’écria M. de Morville. C’est moi, dites-vous, qui suis cause de votre départ ?

— En quittant cette maison, monsieur, je fuis les conséquences de votre aveuglement déplorable.

M. de Morville regarda miss Mary avec étonnement. Elle continua :

— N’était-ce pas à vous, monsieur, mûri par l’expérience, de prévoir que votre fils pouvait céder à un sentiment involontaire ? Était-il prudent, était-il convenable de le rapprocher sans cesse de moi, en l’associant à une partie des études de sa sœur ? Non, non, et, ne fût-ce que par égard pour ma position, vous ne deviez pas exposer votre fils à un danger que ma dignité même m’empêchait de vous signaler.

— Que dites-vous ! s’écria M. de Morville en frissonnant, Gérard vous aime ?

— S’il en était ainsi, monsieur, de vous ou de moi, qui votre fils devrait-il accuser ? Est-ce moi, qui ai mis dans mes rapports avec lui la plus extrême réserve, ou bien vous, dont la coupable imprévoyance abandonnait ce malheureux enfant aux entraînements de son âge ? Ainsi, dans votre coupable aveuglement, vous ne soupçonniez pas même que votre fils souffrait, lui aussi, d’une passion insensée qui le faisait votre rival.

— Lui ! mon fils ! mon rival, s’écria M. de Morville, écrasé de honte et de remords ; et il cacha son visage dans ses mains en murmurant : Ah ! c’est trop ! c’est trop !

Miss Mary poursuivit :

— Et votre fille ? a-t-elle été plus que son frère l’objet de votre sollicitude ? La langueur, le dépérissement de cette pauvre enfant, ont-ils éveillé vos soupçons, vos alarmes sur la cause réelle de sa maladie ?

M. de Morville regarda miss Mary avec une surprise remplie d’anxiété, puis il dit :

— Ne savez-vous pas que le médecin attribue l’état maladif d’Alphonsine à des accidents nerveux ?

— La vigilante tendresse d’un père, monsieur, eût bientôt deviné l’erreur du médecin.

— Que voulez-vous dire ?

— Ainsi, monsieur, vous n’avez conçu aucun soupçon, aucun ombrage en voyant M. de Favrolle ajourner, reculer sans cesse l’époque de son mariage avec votre fille ?

— L’état de santé d’Alphonsine n’explique que trop les retards apportés à son mariage.

— Mais la cause, la vraie cause des souffrances de votre fille, monsieur, c’est la jalousie.

— Alphonsine jalouse ! et de qui, mon Dieu ?

— De moi, monsieur ; mais, grâce à Dieu, je l’ai détrompée.

— Alphonsine, jalouse de vous, miss Mary ? reprit M. de Morville avec une stupeur croissante. Et de cette jalousie, quelle est la cause ?

— Monsieur de Favrolle.

— Il vous aime ?

— Il croit m’aimer ; il n’en est rien. Ce goût passager, un moment irrité par mon indifférence, s’éteindra bientôt chez M. de Favrolle : il reviendra au véritable vœu de son cœur, et Alphonsine trouvera, dans un prochain mariage, l’oubli de ses chagrins, la réalisation de ses plus chères espérances. Et maintenant, monsieur, songez à la terrible responsabilité qui pèserait sur vous, si, ce qu’à Dieu ne plaise, le bonheur, l’avenir de vos enfants, étaient à jamais compromis !

M. de Morville avait écouté miss Mary avec une douleur croissante et un redoublement de honte et de remords. Bientôt la salutaire influence des paroles de l’institutrice réagit sur lui ; il releva son front jusqu’alors courbé sous la confusion, et l’expression inerte et souffreteuse de ses traits fit place à une résolution calme et digne. Il tendit la main à la jeune fille, et comme elle hésitait à la prendre, il lui dit d’une voix ferme et pénétrée :

— Miss Mary, ne refusez pas cette main, c’est celle d’un homme qui, après avoir été assez faible, assez lâche pour oublier ses devoirs les plus sacrés, à votre voix se réveille d’un songe pénible. L’illusion cesse, la réalité paraît ; vos révélations m’ouvrent les yeux, je reconnais enfin combien j’ai été coupable ; je reconnais la funeste responsabilité que j’ai encourue envers mon fils, envers ma fille, qui pourraient, hélas ! me demander compte de leur avenir si tôt flétri. Eux, eux qui réunissaient toutes les chances de bonheur désirable ! La leçon est cruelle, mais elle ne sera pas stérile. Toute mon énergie, toute ma raison, toute la tendresse que je ressens, que j’ai toujours ressentie pour mes enfants, seront employées à réparer mes torts. Je vous le jure, ajouta M. de Morville en serrant de nouveau et cordialement dans la sienne la main de l’institutrice ; je vous le jure, miss Mary.

— Et je vous crois, répondit l’institutrice avec une expression de bonheur indicible ; oui, je crois à ce serment sacré !

— Serment indigne ! infâme comme la bouche qui ose le prononcer ! s’écria la voix courroucée de madame de Morville, qui, instruite par madame Pivolet du rendez-vous de miss Mary et de M. de Morville, était accourue au pavillon et était entrée dans la bibliothèque au moment où M. de Morville, tenant la main de l’institutrice, celle-ci lui disait d’une voix émue et pénétrée : Je crois à ce serment sacré.

Ces paroles, madame de Morville les interprétait comme un serment d’amour. Erreur concevable, si l’on songe aux délations de madame Pivolet et à ce hasard qui voulait que l’entretien de M. de Morville et de miss Mary eût lieu dans ce pavillon solitaire, à la tombée de la nuit.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.


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en décembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Miss Mary ou l’Institutrice par Eugène Sue, tome 2, Bruxelles, Alph. Lebègue, 1851. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château des Rotoirs, a été prise par Châteauform le 02.07.2012 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

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