Eugène Sue

L’ORGUEIL
(tome deuxième)

LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX

LA DUCHESSE

1848

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Table des matières

 

XLVI 4

XLVII 20

XLVIII 32

XLIX.. 45

L. 59

LI 69

LII 84

LIII 93

LIV.. 102

LV.. 112

LVI 123

LVII 137

LVIII 153

LIX.. 167

LX.. 178

LXI 192

LXII 204

LXIII 217

LXIV.. 232

LXV.. 242

LXVI 253

Ce livre numérique. 268

 

XLVI

Mademoiselle de Beaumesnil avait vivement saisi l’occasion de se rapprocher de M. de Macreuse.

Elle comptait sur cet entretien pour savoir si sa défiance envers ce prétendant était fondée. Elle inclinait à le croire, le protégé de l’abbé Ledoux ayant déclaré à mademoiselle Héléna qu’il avait ressenti, à la vue de mademoiselle de Beaumesnil, une impression soudaine, irrésistible.

Or, d’après l’épreuve tentée chez madame Herbaut, l’héritière savait à quoi s’en tenir sur les impressions soudaines, irrésistibles, que sa beauté devait produire.

Cependant, songeant aux diverses circonstances qui lui avaient fait remarquer M. de Macreuse, se rappelant la douleur si profonde qu’il semblait ressentir de la perte de sa mère, la charité dont il faisait preuve par ses aumônes, et surtout les angéliques et rares vertus à propos desquelles mademoiselle Héléna s’exclamait incessamment, Ernestine voulut, ainsi qu’on dit vulgairement, avoir le cœur net à l’endroit de ce modèle de toutes les qualités du cœur et de l’esprit.

— M. de Macreuse, – pensa-t-elle, – m’avait beaucoup intéressée : son extérieur est agréable, sa mélancolie touchante, et, sans la révélation de M. de Maillefort, qui m’a mise en défiance de moi-même et des autres, peut-être aurais-je senti quelque penchant pour M. de Macreuse ; peut-être, séduite par ses rares et hautes qualités, dont on me parlait si souvent, obéissant, à mon insu, à l’influence de mademoiselle Héléna, et cédant au choix qu’elle m’indiquait, peut-être j’aurais épousé M. de Macreuse, qui devait, dit-on, assurer le bonheur de ma vie. Voyons donc quel choix j’aurais fait. J’ai, pour reconnaître la sincérité du mensonge, un moyen infaillible.

M. de Macreuse, rempli de confiance par les communications d’Héléna, comprenant l’importance décisive de cet entretien, s’était dès longtemps préparé, ainsi qu’il l’avait dit à l’abbé Ledoux, à jouer serré.

Lorsqu’il eut le bras d’Ernestine sous le sien, le pieux jeune homme parut donc tressaillir subitement, et la jeune fille sentit l’espèce de frissonnement qui parcourut le bras de son danseur.

Une fois en place, par deux fois M. de Macreuse essaya d’adresser la parole à mademoiselle de Beaumesnil ; mais il sembla dominé par une émotion si vive, si naturelle, qu’il rougit très visiblement.

L’abbé Ledoux avait enseigné à son protégé un moyen de rougir presque infaillible : c’était de baisser la tête pendant quelques secondes en retenant sa respiration.

Cette émotion, très habilement placée d’ailleurs, occupait justement les premiers moments de la contredanse, pendant lesquels M. de Macreuse n’avait pu échanger que peu de paroles avec mademoiselle de Beaumesnil.

Du reste, par un prodige d’art et de tact, le fondateur de l’Œuvre de Saint-Polycarpe trouva le moyen, non-seulement d’échapper au ridicule auquel s’expose presque forcément un homme, obligé de danser, tout en affectant les apparences d’une profonde mélancolie ; mais encore il sut être, aux yeux de mademoiselle de Beaumesnil, presque intéressant, malgré les évolutions chorégraphiques auxquelles il se voyait contraint.

M. de Macreuse était d’ailleurs assez bien servi par son extérieur.

Vêtu tout de noir, chaussé et ganté avec un soin irréprochable, la coupe de son habit était élégante, et le satin de sa cravate noire seyait parfaitement à sa figure blonde et régulière ; sa taille, quoique un peu replète, ne manquait pas d’aisance, et, selon l’habitude, au lieu de danser, il marchait seulement en mesure ; sa démarche avait ainsi une sorte de lenteur gracieuse, mêlée parfois de soudains accablements, comme s’il eût traîné le poids douloureux de quelque grand chagrin.

Deux ou trois fois cependant le pieux jeune homme jeta sur mademoiselle de Beaumesnil un regard navrant et résigné, qui semblait lui dire :

« Je suis étranger aux plaisirs du monde… déplacé dans ces fêtes dont mes chagrins m’éloignent… mais ce contraste pénible entre ma peine et les joies qui m’entourent, je le subis, parce que je n’ai pas d’autre moyen de me rapprocher de vous. »

Le disciple chéri de l’abbé Ledoux appartenait à une haute école d’excellents comédiens, dans laquelle on travaillait soigneusement la mimique en général, et, en particulier, les regards à la fois significatifs, mais contenus, les soupirs expressifs, mais discrets, le tout congrûment accommodé de roulements d’yeux, de mines contrites, béates ou candides, et parfois enflammées d’une ardeur mystique.

Aussi le triomphe de M. de Macreuse fut-il complet, en cela que mademoiselle de Beaumesnil, malgré la défiance dont elle était dominée, ne put s’empêcher de se dire :

— Pauvre M. de Macreuse ! il est, en effet, bien pénible pour lui de se trouver égaré dans cette fête à laquelle il doit prendre si peu de part, abîmé comme il l’est dans le désespoir que lui cause la mort de sa mère.

Mais la défiance d’Ernestine reprenant le dessus :

— Alors, pourquoi vient-il ici ? – se demanda-t-elle. – Peut-être est-il seulement guidé par une arrière-pensée cupide ? C’est donc dans une honteuse espérance qu’il oublie ses chagrins et ses regrets ?

M. de Macreuse, ayant enfin trouvé un moment opportun pour entamer une conversation de quelque durée avec Ernestine, se prit d’abord à rougir de nouveau et lui dit de sa voix la plus timide, la plus onctueuse, la plus pénétrante :

— Je dois en vérité, mademoiselle, vous paraître bien gauche, bien ridicule.

— Pourquoi cela, monsieur ?

— Depuis le commencement de cette contredanse, je n’ai pas encore osé vous adresser une seule parole… mademoiselle… mais… le trouble… la crainte…

— Je vous fais peur, monsieur ?

— Hélas ! oui, mademoiselle.

— Mais, monsieur, ceci n’est pas galant du tout.

— Je ne sais pas dire de galanterie, mademoiselle, – répondit de Macreuse avec une tristesse fière, – je n’ai pour moi que la sincérité : je vous parle de la crainte que vous m’inspirez : cette crainte est réelle.

— Et comment, monsieur, vous causé-je cette crainte ?

— En bouleversant ma vie, ma raison, mademoiselle ; car, du moment où je vous ai vue, sans vous connaître, votre image s’est placée entre moi et les deux seuls objets de ma religieuse adoration ; alors je suis resté aussi troublé qu’ébloui ; j’avais jusqu’ici vécu pour prier Dieu et pour chérir ou regretter ma mère, tandis que maintenant…

— Mon Dieu ! monsieur, que c’est donc ennuyeux tout ce que vous me contez là ! Cela vous étonne ? c’est pourtant la vérité ; car, d’abord, moi, voyez-vous ? – ajouta mademoiselle de Beaumesnil, en affectant, de ce moment, le ton impérieux et dégagé d’un enfant ridiculement gâté, – j’ai l’habitude de dire tout ce qui me passe par la tête, à moins que je ne sois forcée de faire l’hypocrite.

Que l’on juge si M. de Macreuse fut surpris de cette interruption, et surtout de la façon dont elle était formulée, lui qui, selon le rapport de mademoiselle Héléna, espérait et croyait trouver dans Ernestine une enfant naïve, si ce n’est sotte, et toute en Dieu ; aussi avait-il, d’après cette donnée, composé un maintien et un langage parfaitement appropriés, pensait-il, au goût et à l’entendement d’une dévote ingénue.

Cependant, trop habile pour trahir son étonnement, prêt à changer de masque au besoin et à improviser une transition pour se mettre au diapason de l’héritière, le pieux jeune homme répondit en hasardant un demi-sourire (il s’était tenu jusqu’alors dans un milieu grave et mélancolique) :

— Vous avez raison, mademoiselle, de dire tout ce qui vous passe par la tête, d’autant plus qu’il ne doit y passer que de charmantes choses.

— À la bonne heure, monsieur, j’aime mieux cela ; car, tout à l’heure, vous n’étiez pas amusant du tout.

— Il dépend de vous, mademoiselle, – reprit le Macreuse en risquant cette fois le sourire complet, et en déposant pour ainsi dire pièce à pièce sa physionomie jusqu’alors touchante et accablée, – il dépendra toujours de vous, mademoiselle, de changer la tristesse en gaieté ; rien ne vous est impossible.

— C’est qu’aussi, monsieur, il y a temps pour tout : moi, je parais triste le matin, pendant l’office, parce que ça n’est pas gai, la messe, oh ! non, et que, pour faire pièce à mademoiselle Héléna, je prends des airs de sainte n’y touche ; mais, au fond, j’aime beaucoup à rire et à m’amuser. À propos, comment trouvez-vous ma toilette ?

— D’un goût exquis : elle contraste, par sa simplicité délicieuse, avec les parures effrénées de toutes ces pauvres femmes ; après tout, il faut les excuser, et ne pas trop vous glorifier ; elles ont besoin de parure, et vous, vous pouvez vous en passer, mademoiselle. Pourquoi orner ce qui est parfait ?

— C’est ce que je me suis dit, – reprit Ernestine de l’air le plus leste et le plus impertinemment convaincu, – j’ai pensé qu’avec ma petite robe blanche j’étais bien certaine d’éclipser toutes les autres jeunes personnes, et de les faire enrager de dépit. C’est si amusant d’exciter l’envie des autres, de les bien tourmenter !

— Vous devez, mademoiselle, être très habituée à ce plaisir-là, et il est tout simple que la jalousie des autres fasse votre joie, comme vous le disiez si spirituellement tout à l’heure.

— Oh ! je n’ai pas positivement beaucoup d’esprit, – reprit Ernestine en affectant la plus outrecuidante niaiserie, – mais je suis très malicieuse, et je ne peux pas souffrir que l’on me contredise. C’est pour cela que je déleste les vieilles gens, qui sont toujours à faire de la morale aux jeunes. Est-ce que vous les aimez, vous, monsieur, les vieilles gens ?

— Il faut laisser dire ces momies, mademoiselle ; la vraie morale, c’est le plaisir.

Et l’impérieuse nécessité d’une figure de contredanse ayant interrompu M. de Macreuse, il profita de cette excellente occasion pour transformer complètement sa physionomie, et prendre l’air le plus enjoué, le plus mauvais sujet possible ; sa danse même se ressentit de cette transformation : elle fut plus animée, plus légère ; le jeune homme de bien se souriait à soi-même, se redressait, portait haut et crânement la tête ; puis, quand il en trouvait l’occasion, il jetait sur mademoiselle de Beaumesnil des regards aussi passionnés que les premiers avaient été discrets et timides.

Tout en dansant et se posant sous cette physionomie nouvelle, le protégé de l’abbé Ledoux se disait :

— C’est à merveille : cette petite fille est hypocrite et fausse, puisqu’elle a donné le change sur son caractère à mademoiselle de la Rochaiguë ; ou plutôt, je devine, cette excellente amie aura craint de m’effrayer en me disant la vérité sur mademoiselle de Beaumesnil. C’est me connaître bien peu. Je préfère que cette petite fille soit sotte et vaniteuse, puisqu’elle se croit spirituelle, charmante et capable d’effacer les plus jolies femmes de ce bal : fausseté, sottise et vanité… il faudrait être bien maladroit pour ne pas se servir avantageusement de ces trois excellents leviers. Maintenant, abordons la grande question ! Avec une niaise de cette force, la réserve est inutile, l’on ne saurait pousser trop loin la flatterie ; la complaisance doit aller presque à la bassesse, car cette petite est une enfant gâtée par la fortune. Elle sait parfaitement qu’elle peut tout se permettre, et qu’on doit tout lui passer, parce qu’elle est la plus riche héritière de France.

En revenant à sa place, M. de Macreuse dit à Ernestine :

— Vous m’avez tout à l’heure, mademoiselle, reproché d’être triste… il ne faut pas croire que maintenant je sois parfaitement gai ; mais le bonheur d’être auprès de vous m’étourdit, et j’ai besoin de m’étourdir !

— Pourquoi donc, monsieur ?

— Si mademoiselle Héléna, en me faisant espérer que peut-être vous m’auriez remarqué, que peut-être un jour, lorsque vous me connaîtriez davantage, vous me croiriez digne de vous consacrer ma vie… si mademoiselle Héléna s’était trompée.

— À propos de mademoiselle Héléna, monsieur, avouez qu’elle est joliment ennuyeuse.

— C’est vrai, mais elle est si bonne !

— Oh ! bonne ! cela ne l’a pas empêchée de me dire de vous un mal affreux.

— De moi ?

— Ou, si vous l’aimez mieux, tant de bien, que je me disais : « Mon Dieu ! que ce monsieur doit être insupportable avec toutes ses qualités ; quelqu’un de si parfait, ça doit être bien gênant ! et puis toujours à la messe ou à de bonnes œuvres, c’est à en périr d’ennui. » Je ne disais pas cela à mademoiselle Héléna, mais je n’en pensais pas moins. Jugez donc, monsieur, moi qui ne veux me marier que pour être libre comme l’air, m’amuser du matin au soir, être toujours dans le monde, donner le ton, être la femme la plus à la mode de Paris, et surtout aller au bal de l’Opéra. Oh ! le bal de l’Opéra, j’en raffole rien que d’y penser. Dame ! à quoi me servirait d’être aussi riche que je le suis, si ce n’était pas pour jouir de tous les plaisirs et faire toute ma volonté ? C’est bien le moins !

— Quand on est riche comme vous l’êtes, – reprit M. de Macreuse avec verve, – on est reine partout, et d’abord chez soi. L’homme que vous honorerez de votre choix devra être, pour suivre ma comparaison, le premier ministre de vos plaisirs, que dis-je ? votre premier courtisan : comme tel, toujours soumis, empressé : son unique emploi sera d’écarter de vous les plus légers soucis de la vie, et de ne vous en laisser que les fleurs. L’oiseau dans l’air ne doit pas être plus libre que vous ; si votre mari comprend ses devoirs, vos plaisirs, vos volontés, vos moindres caprices, tout doit être sacré pour lui. N’est-il pas l’esclave ? N’êtes-vous pas la divinité ?

— À la bonne heure, monsieur ! voilà qui me raccommode avec vous ; mais, d’après ce que m’avait dit de vous mademoiselle Héléna, d’après ce que j’avais vu moi-même…

— Et qu’avez-vous vu, mademoiselle ?

— Par exemple, je vous ai vu faire l’aumône aux pauvres, et même leur parler.

— Certes, mademoiselle, et je…

— D’abord, moi, monsieur, j’ai horreur des pauvres, ils sont hideux avec leurs guenilles, ça soulève le cœur !

— Ce sont, il est vrai, mademoiselle, d’abominables gueux ; mais il faut de temps à autre jeter une aumône à ces gredins, comme on jette un os à un chien affamé pour qu’il ne vous morde point : c’est pure politique.

— Oh ! alors, monsieur, je comprends : car je me demandais comment vous pouviez vous intéresser à des gens si répugnants à voir.

— Eh ! mon Dieu ! mademoiselle, – reprit le Macreuse, de plus en plus pressant, – il ne faut pas vous étonner de certaines contradictions apparentes entre le présent et le passé. Si elles existent, vous en êtes la cause, ne devez-vous pas les pardonner ? Quelles ont été tout à l’heure mes premières paroles ? Ne vous ai-je pas avoué que vous avez bouleversé ma vie ? Eh bien ! oui, j’avais des chagrins, je n’en ai plus ; j’étais pieux, il n’est plus pour moi qu’une divinité, la vôtre ! Quant à mes vertus, – ajouta M. de Macreuse en souriant d’un air fin, – qu’elles ne vous effarouchent pas, je garderai celles qui vous seront commodes, trop heureux de mettre les autres à vos pieds.

— Ah ! c’est infâme ! – se dit Ernestine. – Cet homme, pour m’intéresser, avait feint d’être vertueux, dévot, charitable, bon fils, et voilà qu’il renie ses vertus, sa charité, sa mère, son Dieu, pour me plaire davantage et arriver à son but… m’épouser pour mon argent… et les détestables penchants que j’affecte ne le choquent pas : il les loue, il les exalte.

Mademoiselle de Beaumesnil, peu habituée à la dissimulation, et qui avait fait jusqu’alors de grands efforts de contrainte pour jouer le rôle qui devait l’aider à démasquer M. de Macreuse, ne put cacher son dégoût, son mépris, qui, malgré elle, se trahissait sur son visage aux dernières paroles de M. de Macreuse.

Celui-ci, comme tous ceux de son école, étudiait incessamment la physionomie des gens qu’il voulait convaincre ou tromper.

La contraction pénible des traits de mademoiselle de Beaumesnil, son sourire de dédain amer, une sorte d’indignation impatiente, contenue, qu’en ce moment elle dissimulait à peine… tout fut pour M. de Macreuse une révélation soudaine.

— Je suis pris, – pensa-t-il, – c’était un piège. Elle se défiait de moi, elle a voulu m’éprouver. Elle a feint d’être sotte, capricieuse, impie, vaine, méchante, pour voir sans doute si j’aurais le courage de la blâmer, et si mon amour tiendrait contre cette découverte. J’ai donné dans le panneau comme un sot. Comment diable aussi aller se défier de cette ingénue de seize ans ! Mais, – se dit le disciple chéri de l’abbé Ledoux, frappé d’une idée subite, – si elle a feint ces mauvais penchants, ses penchants réels sont donc bons et généreux ? Si elle a voulu m’éprouver, elle a donc quelques vues sur moi ?… Rien n’est désespéré, il faut jouer un grand coup.

Ces réflexions du pieux jeune homme durèrent un instant à peine ; mais cet instant lui suffit pour se préparer à une nouvelle transformation.

Ces quelques instants avaient aussi suffi à mademoiselle de Beaumesnil pour calmer ses pénibles sentiments et reprendre courage, afin de terminer cette épreuve en couvrant le Macreuse de honte et de mépris.

— Vraiment, monsieur, vous me feriez le sacrifice de vos vertus ? – reprit Ernestine, – l’on n’est pas plus aimable. Mais voici la contredanse finie, au lieu de me ramener à ma place, voulez-vous me conduire dans cette galerie de fleurs que l’on voit à travers le salon ? cela paraît charmant.

— Je suis trop heureux de me mettre à vos ordres, mademoiselle ; d’autant plus que j’aurai, si vous le permettez, quelques derniers mots à vous dire, et ces paroles seront graves.

L’accent de M. de Macreuse avait complètement changé, il était bref, ferme, presque dur.

Ernestine, étonnée, jeta les yeux sur le pieux jeune homme… il était redevenu triste, ainsi qu’au commencement de la contredanse, mais d’une tristesse, non plus mélancolique et touchante, mais sévère, presque irritée.

De plus en plus surprise de cette métamorphose, que le Macreuse compléta, solidifia pour ainsi dire, pendant le trajet du salon à la galerie, mademoiselle de Beaumesnil se demandait la cause de ce singulier changement.

La vaste galerie où elle entrait alors était latéralement bordée d’encaissements de stuc remplis de masses de fleurs ; à l’une des extrémités, l’on voyait un buffet splendide ; presque tous les danseurs étant en ce moment occupés à reconduire leurs danseuses à leur place, il y eut fort peu de monde dans cette galerie pendant quelques minutes, qui suffirent à M. de Macreuse pour dire ce qu’il avait à dire à Ernestine.

— Puis-je savoir, monsieur, – lui demanda l’orpheline, qui ne concevait rien à la soudaine sévérité des traits de son danseur, – puis-je savoir, – ajouta-t-elle en souriant, afin de continuer son rôle, – quelles graves paroles vous avez à me dire ? Graves ! c’est bien près d’être ennuyeux, ce me semble, et, vous le savez, j’ai horreur de ce qui est ennuyeux.

— Ennuyeuses ou graves, vous voudrez pourtant bien subir ces paroles, mademoiselle, ce sont les dernières que vous entendrez de moi.

— Les dernières de cette contredanse, apparemment ?

— Ce sont les dernières paroles que je vous dirai de ma vie, mademoiselle.

Et il y eut dans la voix, dans les traits, dans l’attitude du pieux jeune homme, quelque chose de si douloureux et de si fier, que mademoiselle de Beaumesnil resta frappée de stupeur.

Cependant elle reprit en tâchant encore de sourire :

— Comment, monsieur ? je ne vous verrai plus ? après ce que mademoiselle Héléna m’a dit de vous… de…

— Écoutez, mademoiselle, – dit M. de Macreuse en interrompant Ernestine, – il m’est impossible de feindre davantage, de parler plus longtemps un langage qui n’est pas le mien.

— De quelle feinte s’agit-il donc, monsieur ?

— Pour venir ici, mademoiselle, je me suis étourdi sur d’horribles chagrins, car j’espérais vous voir, et surtout trouver en vous la jeune fille pieuse, sensible, généreuse, candide, dont, pour mon repos, mademoiselle Héléna ne m’avait fait que trop d’éloges. C’est donc à cette jeune fille que j’ai adressé mes premières paroles, empreintes de la tristesse qui m’accable… mais la raillerie, la frivolité, les ont presque tout d’abord accueillies.

— Qu’entends-je ? quel langage ? – se dit Ernestine, – où veut-il en venir ?

— Alors un doute affreux m’a traversé l’esprit, – continua M. de Macreuse avec un sourire amer. – Je me suis dit que peut-être, mademoiselle, vous ne possédiez pas ces rares qualités que j’adorais et que je croyais trouver en vous. À une si pénible découverte, je n’ai pas voulu d’abord me résigner, attribuant vos premières paroles à la légèreté, à l’étourderie de votre âge. Mais, hélas ! la moquerie, la sécheresse de cœur, l’irréligion, la vanité, m’ont paru percer dans votre entretien. Alors, j’ai voulu m’éclairer tout à fait, et, quoiqu’à chaque instant mon cœur saignât, j’ai voulu lutter avec vous d’insensibilité pour tout ce qui est pitoyable, de dédain pour tout ce qui est sacré. J’ai été jusqu’à paraître renier ce qui est pour moi plus cher que la vie… ma religion et le souvenir de ma mère…

Et une larme contenue brilla très à point dans les yeux du disciple de l’abbé Ledoux.

— C’est une épreuve, – pensa Ernestine.

— J’ai affecté les sentiments les plus vicieux, – reprit M. de Macreuse avec une indignation concentrée, – les maximes les plus impies, et, de votre part, pas un mot de blâme, pas même un mot de surprise ! Enfin, j’ai poussé à l’extrême l’adulation, la lâcheté, la bassesse, et vous êtes restée calme, plaisantant toujours, approuvant mes paroles, au lieu de m’accabler du mépris que je méritais… Mais l’épreuve a assez duré, trop duré pour moi, car elle me porte un coup aussi imprévu qu’accablant. Enfin, c’en est fait. Pardonnez cette sévérité de langage à laquelle vous êtes peu habituée, mademoiselle… mais, sachez-le bien, je ne consacrerai jamais ma vie qu’à une femme digne en tout de mon amour et de ma respectueuse estime.

Et, d’un air digne, sévère, mais profondément affligé, M. de Macreuse salua Ernestine et la laissa stupéfaite.

— Ah ! grâce à Dieu je m’étais trompée ! – pensa la pauvre enfant avec bonheur, – tant d’hypocrisie, de fausseté, de bassesse, n’étaient pas possibles ! M. de Macreuse a été révolté des apparences que j’avais prises ; voilà encore une âme sincère et élevée !

Les réflexions de cette naïve créature, incapable de lutter de ruse avec le fondateur de l’œuvre de Saint-Polycarpe, furent interrompues par mesdames de la Rochaiguë et de Senneterre ; celles-ci ayant vu mademoiselle de Beaumesnil entrer dans la galerie avec M. de Macreuse, s’étaient hâtées de venir les rejoindre, croyant que la jeune fille allait prendre une place au buffet ; mais les deux femmes la trouvant seule :

— Eh bien ! ma chère belle, – lui demanda madame de la Rochaiguë, – que faites-vous là ?

— Je venais respirer un peu ici, madame, il fait si chaud dans le salon !

— Mais, ma chère belle, cette galerie est trop fraîche, vous risquez de vous enrhumer. Il vaut mieux revenir dans le salon.

— Comme il vous plaira, madame, – reprit mademoiselle de Beaumesnil en accompagnant dans la salle de bal mesdames de Senneterre et de la Rochaiguë.

À l’instant où Ernestine entrait dans le salon, elle remarqua M. de Macreuse qui attachait sur elle un regard désolé ; mais il se retourna brusquement, comme s’il eût craint que la jeune fille eût remarqué la douloureuse émotion qu’il semblait ressentir et vouloir cacher.

XLVII

Mademoiselle de Beaumesnil, en rentrant dans la salle de bal, aperçut, non loin de la place qu’elle venait de quitter, Gerald de Senneterre debout, appuyé contre l’embrasure d’une porte ; il était fort pâle et paraissait profondément triste.

À la vue du duc de Senneterre, Ernestine se rappela le désespoir de son amie, et se demanda comment, malgré son amour pour Herminie et l’offre qu’il lui avait faite de l’épouser, Gerald venait à ce bal, où une rencontre avec elle, Ernestine, lui avait été ménagée par madame de la Rochaiguë.

En reconduisant à sa place la plus riche héritière de France, madame de Senneterre lui dit avec la plus charmante affabilité :

— Mademoiselle, je suis chargée de vous demander une grâce de la part de mon fils.

— Et laquelle, madame ?

— Il vous prie de lui accorder la première contredanse, quoiqu’il ne danse pas ce soir, car il était et il est encore souffrant, aussi, lui a-t-il fallu un courage surhumain pour venir à ce bal ; mais il espérait avoir l’honneur de vous y rencontrer, mademoiselle, et un pareil espoir accomplit des prodiges.

— Mais, madame, si M. de Senneterre ne danse pas, à quoi lui sert de m’engager ?

— C’est un secret qu’il va vous dire lorsque la foule des ambitieux danseurs qui vont vous assaillir d’invitations sera écoulée. Veuillez seulement vous rappeler que la première contredanse appartient à mon fils, si toutefois vous voulez bien lui accorder cette faveur.

— Avec le plus grand plaisir, madame.

— Gardez-moi une place auprès de vous, ma chère, – dit la duchesse à madame de la Rochaiguë en la quittant, – je vais prévenir Gerald.

En attendant M. de Senneterre, mademoiselle de Beaumesnil songeait, avec la candide satisfaction d’un cœur honnête, que M. de Macreuse avait trompé ses craintes ; plus elle y réfléchissait, plus la conduite du pieux jeune homme lui plaisait par sa rudesse même ; elle mettait cette austère franchise presque au niveau du sentiment qu’elle croyait avoir deviné chez Olivier, lorsque celui-ci, apprenant inopinément qu’il était nommé officier, avait jeté sur la jeune fille un regard dont elle avait compris la généreuse signification.

— Ce sont deux nobles et belles âmes, – se disait-elle.

Mais bientôt mademoiselle de Beaumesnil fut distraite de ses douces et consolantes pensées ; à peine assise, elle fut assaillie d’invitations, ainsi que le lui avait dit madame de Senneterre ; décidée à observer et à écouter beaucoup, l’héritière les accepta toutes, et entre autres celle de M. de Mornand, qui venait ensuite de cette promesse à Gerald.

Très impatiente de connaître les intentions de ce dernier, et de savoir pourquoi, ne dansant pas, il l’avait engagée, Ernestine attendait avec autant d’intérêt que de curiosité l’instant où Gerald allait se rapprocher d’elle. Enfin elle le vit quitter sa place, après avoir dit quelques mots à l’oreille de M. de Maillefort, qu’Ernestine retrouvait pour la première fois depuis leur mystérieuse rencontre chez Herminie.

À l’aspect du bossu, l’orpheline ne put s’empêcher de rougir ; mais, s’étant hasardée à jeter les yeux sur lui, elle fut touchée de l’expression de tendre sollicitude avec laquelle il la contemplait, et à un sourire d’intelligence qu’il lui adressa, elle se sentit complètement rassurée sur la discrétion du marquis.

Le moment de prendre ses places pour la contredanse étant arrivé, Gerald s’approcha de mademoiselle de Beaumesnil et lui dit :

— Je viens, mademoiselle, vous remercier de la promesse que vous avez bien voulu faire à ma mère.

— Et je suis disposée à la remplir, monsieur, lorsque je saurai…

— Comment, ne dansant pas, je vous ai engagée pour cette contredanse ?

— Oui, monsieur.

— Mon Dieu ! mademoiselle, – dit Gerald en souriant malgré sa tristesse, – il s’agit d’une innovation qui, j’en suis certain, aurait beaucoup de succès si elle était adoptée.

— Et cette innovation, monsieur ?

— Pour beaucoup de personnes, et je vous avoue que je suis du nombre, une contredanse n’est qu’un prétexte de conversation à deux, qui dure un quart d’heure. Eh bien ! pourquoi tout simplement ne pas dire : « Madame ou mademoiselle, voulez-vous me faire l’honneur de causer avec moi pendant le prochain quart d’heure ? »

— En effet, monsieur, cela vaudrait quelquefois beaucoup mieux pour ceux ou pour celles qui savent causer, – reprit Ernestine en souriant.

— Aussi, ne vous parlais-je que de ceux-là, mademoiselle, et, comme pour causer l’on est infiniment plus à son aise sur un sofa que debout, l’on s’asseoirait pour cette contredanse… causée.

— Vraiment, monsieur, je trouve l’idée très heureuse.

— Et vous acceptez ?

— Sans doute, – répondit Ernestine en se rapprochant un peu de madame de la Rochaiguë et faisant à Gerald une place à côté d’elle.

Les danseurs et les danseuses ayant alors pris leurs places, une grande partie des sièges resta vide.

Gerald, n’ayant de son côté aucun voisin, put ainsi parler à Ernestine sans crainte d’être entendu, tandis que madame de la Rochaiguë, afin de laisser plus de liberté à son protégé, s’éloigna quelque peu de mademoiselle de Beaumesnil et se rapprocha ainsi de madame de Senneterre.

Toutes deux alors, paraissant complètement étrangères et indifférentes à la conversation de Gerald et d’Ernestine, leur donnèrent ainsi la plus grande facilité pour leur tête-à-tête.

Jusqu’alors, M. de Senneterre, quoiqu’il eût paru prendre beaucoup sur lui, avait parlé avec une sorte d’assurance enjouée ; mais, lorsqu’il fut pour ainsi dire seul avec mademoiselle de Beaumesnil, ses traits, son accent, exprimèrent le plus sérieux et le plus touchant intérêt.

— Mademoiselle, – dit Gerald à l’orpheline d’un ton pénétré dont elle fut tout d’abord frappée, – quoique bien souffrant ce soir, j’ai voulu venir à cette fête pour accomplir auprès de vous un devoir d’honnête homme.

À ces mots, un pressentiment d’une douceur ineffable épanouit le cœur de mademoiselle de Beaumesnil. Gerald ne voulait pas tromper Herminie ; sans doute il allait lui apprendre, à elle, Ernestine, pourquoi il paraissait conserver des prétentions sur sa main.

— Mademoiselle, – reprit Gerald, – savez-vous comment l’on marie une héritière ?

Et comme mademoiselle de Beaumesnil le regardait avec surprise, Gerald continua :

— Je vais vous l’apprendre, mademoiselle, et puisse cet enseignement vous sauvegarder de bien des pièges. Une mère… ma mère, par exemple, la meilleure, la plus digne des femmes cependant apprend que la plus riche héritière de France est à marier. Ma mère, éblouie des avantages qu’une telle union peut m’apporter, ne s’inquiète en rien ni du caractère, ni de la personne de cette héritière. Elle ne l’a jamais vue, car la riche orpheline est encore en pays étranger. Il n’importe, il s’agit de m’assurer, s’il se peut, une fortune énorme, et, pour cela, tous les moyens sont bons. Ma mère, cédant à une aberration de l’amour maternel, court chez la tutrice de l’orpheline : là, il est entendu qu’à son arrivée l’héritière, pauvre enfant de seize ans, faible, sans défense, ignorant les intrigues du monde, sera entourée, dominée, influencée, de telle sorte que son choix tombe presque infailliblement sur moi. Cette espèce d’odieux marché est conclu, tout est convenu, tout, mademoiselle, jusqu’à la manière dont je lui serai présenté… par hasard !… tout, jusqu’au costume plus ou moins avantageux que je dois porter ce jour-là. C’est puéril, mais c’est triste ! Tout est conclu enfin, et je ne suis instruit de rien. Et l’héritière, encore à cent lieues de Paris, ne me connaît pas plus que je ne la connais ! Enfin elle arrive. Alors ma mère me fait part de ses projets, ne doutant pas que je n’accepte avec joie de courir la chance inespérée qui s’offrait à moi ! Pourtant, je refuse d’abord, disant, ce qui était vrai, que je n’avais aucun goût pour le mariage, que je ferais sans doute un très mauvais mari. « Qu’importe ? – dit ma mère, – épousez toujours : elle est si riche ! »

Et à un mouvement d’Ernestine, Gerald ajouta :

— Et ma mère, cependant, est aussi honorée, aussi honorable que personne. Mais si vous saviez la fatale influence de l’argent !

— Ma chère, – dit tout bas la duchesse de Senneterre à madame de la Rochaiguë, pendant que Gerald parlait ainsi à Ernestine, qui l’écoutait avec un bonheur croissant, – ma chère, entendez-vous quelque chose ?

— Non, – reprit tout aussi bas madame de la Rochaiguë, – mais il me semble que la petite écoute Gerald avec le plus grand intérêt : je viens de la regarder sans qu’elle me voie. Sa figure m’a semblé à la fois émue et radieuse.

— J’étais sûre de Gerald : lorsqu’il le veut, il est irrésistible, – dit la duchesse ravie, – la petite est à nous !… et j’étais assez sotte pour me courroucer de ce que ce misérable Macreuse avait eu l’audace de l’inviter à danser.

— Je vous l’ai dit, mademoiselle, d’abord je refusai de songer à ce mariage, – reprit Gerald, – et j’avais agi en honnête homme. Malheureusement les instances de ma mère, la crainte de la chagriner, l’impatience d’une rivalité odieuse, et, que dis-je ? peut-être même à mon insu l’appât de cette fortune immense, me firent dévier de la droiture de mon premier refus ; alors, je me résolus de tâcher d’épouser cette héritière, au risque de la rendre la plus malheureuse des créatures, car un mariage basé sur la cupidité est toujours funeste.

— Eh bien ! monsieur, cette résolution, l’avez-vous poursuivie ?

— L’entretien de deux amis, gens de cœur, m’a ouvert les yeux ; j’ai vu que j’étais dans une voie mauvaise, indigne de moi et de ceux qui m’aimaient ; seulement il a été convenu que, pour donner quelque satisfaction aux désirs de ma mère, je me rencontrerais avec cette riche héritière, et que si, en la voyant, en la connaissant, je l’aimais enfin comme j’eusse aimé une jeune fille sans fortune et sans nom, je pourrais à mon tour tenter de me faire distinguer par elle.

— Eh bien ! monsieur, cette héritière, l’avez-vous vue ?

— Oui, mademoiselle, mais alors il était trop tard.

— Trop tard ?

— Une affection aussi soudaine qu’honorable et sincère pour une personne qui la méritait, qui la mérite à tous égards, ne me permettait plus d’apprécier, ainsi qu’elle le méritait, j’en suis certain, la personne que ma mère désirait tant me faire épouser.

À cet aveu, rempli de loyauté et de délicatesse, car il ménageait l’amour-propre de mademoiselle de Beaumesnil, celle-ci ne put contenir un mouvement de joie profonde.

Gerald aimait Herminie comme elle était digne d’être aimée, et il donnait une nouvelle preuve de l’élévation de son caractère par la générosité même de sa conduite envers Ernestine.

Le joyeux tressaillement de l’orpheline n’avait pas échappé à l’observation attentive et intéressée de madame de la Rochaiguë ; elle dit tout bas à la duchesse de Senneterre :

— Cela va de mieux en mieux ; regardez donc mademoiselle de Beaumesnil, comme son teint est animé ! ses yeux brillants ! sa figure enchantée !

— En vérité, – dit la duchesse en s’avançant un peu pour regarder Ernestine, – cette pauvre petite devient presque jolie en écoutant Gerald.

— C’est le plus beau triomphe de l’amour que de transfigurer l’objet que l’on séduit, ma chère duchesse, – répondit madame de la Rochaiguë en souriant ; – je suis sûre que votre fils sera sensible à ce triomphe.

— Monsieur de Senneterre, – dit Ernestine à Gerald, – je vous remercie de votre franchise et de vos conseils, déjà plus justifiés peut-être que vous ne le pensez, mais, quoique je sois trop heureuse de votre présence ici pour m’en étonner… cependant pourrai-je savoir ?…

— Pourquoi, malgré ma résolution, je suis ici ce soir, mademoiselle ? Eh ! mon Dieu ! parce que je voulais profiter de cette occasion, la seule peut-être qui pouvait me rapprocher de vous, et me permettre de vous entretenir avec quelque secret. Aussi, en laissant jusqu’à ce jour ma mère dans l’erreur, j’aurai pu peut-être vous mettre en garde contre bien des projets semblables à celui dont j’ai failli un moment me rendre complice, et peu de gens seront, je le crains, aussi scrupuleux que moi. Votre tuteur et sa famille se prêteront à toutes les intrigues qui serviront leurs intérêts. Quant à votre bonheur, à la sûreté de votre avenir, ils s’en soucient peu ! Cela est pénible, mademoiselle, bien pénible, et il m’eût été doublement cruel de jeter dans votre cœur la défiance et l’alarme, si, en même temps, je n’avais pu vous signaler un cœur noble, élevé, un homme autant redouté des méchants et des lâches qu’il est aimé des gens de bien ! En cet homme, mademoiselle, ayez confiance ! toute confiance ! On l’a, je crois, calomnié à vos yeux.

— Vous voulez parler de M. de Maillefort ?

— Oui, mademoiselle. Croyez-moi, vous ne trouverez jamais d’ami plus sûr, plus dévoué ! Dans le doute, adressez-vous à lui. Il n’est pas d’esprit plus juste, plus pénétrant que le sien. Guidée par lui, vous serez sauvegardée de tous les pièges que l’on pourra vous tendre, et qui, peut-être, vous entourent déjà.

— Monsieur de Senneterre, je n’oublierai pas vos avis. Un sentiment de vive sympathie pour M. de Maillefort avait succédé chez moi à un éloignement dont je suis aux regrets, et que d’indignes calomnies avaient seules causé.

— Voici notre contredanse à son terme, mademoiselle, – dit Gerald en tâchant de sourire, – j’ai profité de l’heureuse circonstance qui m’était offerte. Demain, quoi qu’il m’en coûte de chagriner ma mère, elle saura ma résolution.

Ernestine eut le cœur navré en songeant que le lendemain sans doute Gerald ferait à sa mère l’aveu de son amour pour Herminie.

Quel serait alors le courroux de madame de Senneterre ! Son fils préférer une orpheline sans nom, sans fortune, à la plus riche héritière de France !

Et, quoiqu’elle ignorât la condition que l’orgueilleuse Herminie avait mise à son mariage avec Gerald, mademoiselle de Beaumesnil sentait de combien de difficultés était entourée cette union ; aussi répondit-elle tristement à Gerald :

— Croyez bien, monsieur de Senneterre, qu’en retour du généreux intérêt que vous me témoignez, je fais les vœux les plus fervents, les plus sincères, pour votre bonheur et pour celui de la personne que vous aimez. Adieu, monsieur de Senneterre ; j’espère un jour vous prouver combien j’ai été touchée de la générosité de votre conduite envers moi.

La contredanse étant terminée, plusieurs femmes revinrent prendre leurs places auprès de mademoiselle de Beaumesnil.

Gerald salua l’orpheline, et, se sentant très souffrant et très fatigué, il se disposa à quitter le bal.

Madame de Senneterre, enchantée des symptômes favorables qu’elle avait cru, ainsi que madame de la Rochaiguë, remarquer sur le visage d’Ernestine, dit tout bas à la baronne :

— Tâchez donc, ma chère, de savoir l’effet qu’a produit Gerald.

Madame de la Rochaiguë, se penchant alors à l’oreille de mademoiselle de Beaumesnil, lui dit :

— Eh bien ! ma chère belle, n’est-ce pas qu’il est charmant ?

— Oh ! madame, il est impossible d’être plus aimable, de montrer des sentiments plus délicats, plus élevés.

— Alors, ma chère belle, vous voilà duchesse de Senneterre. Cela ne dépend plus que de vous. Voyons, dites-moi vite un bon oui !

— Madame, vous m’embarrassez beaucoup, – répondit Ernestine en baissant les yeux.

— Bien, bien ! je comprends, – reprit madame de la Rochaiguë enchantée, croyant qu’une chaste réserve empêchait seule Ernestine d’avouer tout d’abord qu’elle voulait épouser Gerald.

— Eh bien ! ma chère, – dit madame de Senneterre à la baronne en la poussant légèrement du coude, – il lui a tourné la tête, n’est-ce pas ?

— Complètement, ma chère duchesse. Mais donnez-moi votre bras, et allons vite retrouver M. de Senneterre, pour lui annoncer son succès.

— Ah ! enfin ! ce n’est pas sans peine ! nous la tenons, cette chère enfant ! Voici Gerald le plus riche propriétaire de France. Quant à nos petites conventions particulières, ma chère baronne, – ajouta tout bas madame de Senneterre, – je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle exactitude, avec quelle loyauté, elles seront exécutées. Je n’en ai rien dit à mon fils, bien entendu ! mais je réponds de lui !

— Ne parlons pas de cela, ma chère duchesse ; seulement, comme madame de Mirecourt a été vraiment parfaite dans tout ceci, ne trouvez-vous pas qu’il serait de bon goût de lui…

— Mais c’est entendu, – dit vivement madame de Senneterre en interrompant la baronne, – rien de plus juste, et nous en causerons. Allons vite retrouver Gerald. Le voyez-vous ?

— Non, ma chère duchesse ; mais il est sans doute dans la galerie, venez !

Puis, s’adressant à Ernestine, madame de la Rochaiguë lui dit :

— Nous vous laissons seule un instant, ma chère belle. Nous allons tout simplement rendre quelqu’un fou de joie.

Et, sans attendre la réponse d’Ernestine, madame de la Rochaiguë donna son bras à madame de Senneterre, et toutes deux se dirigèrent vers la galerie d’un pas assez précipité.

M. de Maillefort, qui semblait avoir épié le départ des deux femmes, s’approcha de mademoiselle de Beaumesnil, qu’il salua, et, usant du privilège de son âge, il prit auprès de la jeune fille la place laissée vacante par madame de la Rochaiguë.

XLVIII

Lorsque M. de Maillefort fut assis auprès de mademoiselle de Beaumesnil, il lui dit en souriant :

— Vous n’avez donc plus peur de moi ?

— Ah ! monsieur, – reprit Ernestine, – je suis bien heureuse de cette occasion, qui me permet de vous remercier…

— De ma discrétion ? elle est à toute épreuve, rassurez-vous… je vous donne ma parole que personne n’a jamais su, ne saura jamais que je vous ai rencontrée chez la plus digne, chez la meilleure créature que je connaisse.

— N’est-ce pas, monsieur ? Et pourtant, si je connais Herminie, c’est à vous que je le dois.

— À moi ?

— Vous rappelez-vous, monsieur, qu’un jour, devant mademoiselle Héléna, vous m’avez fait entendre des paroles bien tristes, mais hélas ! bien vraies ?

— Pauvre enfant ! je voyais votre éloignement pour moi ; je ne pouvais me trouver seul avec vous. Il fallait bien… pendant que d’un autre côté je veillais sur vous, il fallait à tout prix vous ouvrir les yeux sur les misérables adulations dont vous pouviez devenir dupe et victime !

— Eh bien ! monsieur, vos paroles m’ont en effet ouvert les yeux : j’ai vu que l’on me trompait, que j’étais sur le point peut-être de croire à tant de flatteries mensongères ; alors j’ai pris un parti désespéré, et, afin de savoir la vérité sur moi-même, je me suis entendue avec ma gouvernante, et, dans un petit bal donné par l’une de ses amies, elle m’a présentée comme une orpheline sans nom et sans fortune.

— Et, dans cette réunion, vous avez rencontré Herminie ; elle me l’a dit. Je comprends tout maintenant. Ainsi, vous avez voulu connaître ce que vous valiez par vous-même ?

— Oui, monsieur. Cette épreuve a été pénible, mais profitable ; elle m’a appris, entre autres choses, à apprécier la valeur et la sincérité de l’empressement que l’on me témoigne ce soir.

Et, comme le bossu, contenant à peine son émotion, regardait Ernestine en silence, profondément touché de la résolution de la jeune fille, elle lui dit timidement :

— Peut-être vous me blâmez, monsieur ?

— Vous blâmer, pauvre enfant ! oh ! non ! il n’y a de blâme que pour les gens dont l’indigne bassesse vous a réduite à cette résolution que j’admire, car vous ne savez pas vous-même ce qu’il y a de courageux et d’élevé dans votre conduite.

Un homme d’un âge mûr, s’approchant du long canapé sur lequel M. de Maillefort était assis à côté d’Ernestine, et s’appuyant sur le dossier du meuble, dit à demi-voix au bossu :

— Mon cher marquis, MM. de Morainville et d’Hauterive sont à vos ordres, ils se tiennent là, dans l’embrasure de la porte.

— Très bien, mon cher ; mille grâces de votre obligeance et de la leur. Vous les avez prévenus ?

— De tout.

— Ils acceptent ?

— C’est tout simple ! comment ne pas répondre à un tel appel ?

— À merveille ! – répondit le marquis.

Et se tournant vers mademoiselle de Beaumesnil :

— Pour quelle contredanse M. de Mornand vous a-t-il invitée, mademoiselle ?

— Pour celle que l’on va danser tout à l’heure, monsieur, – répondit Ernestine, fort surprise de cette question.

— Vous entendez, mon cher ami, – dit M. de Maillefort à la personne qui venait de lui donner les renseignements précédents… – c’est pour la contredanse prochaine.

— Très bien, mon cher marquis.

Et l’ami de M. de Maillefort, faisant un circuit pour aller rejoindre MM. de Morainville et d’Hauterive, leur parla à l’oreille, et tous deux firent un signe d’assentiment.

— Ma chère enfant, – reprit le marquis en s’adressant à mademoiselle de Beaumesnil, – sans en avoir l’air… je me suis, depuis quelque temps, très occupé de vous, car, il faut vous le dire… et quoique vous m’ayez peu vu dans votre enfance chez votre pauvre mère… j’étais… de ses amis… de ses meilleurs amis.

— Ah ! monsieur… j’aurais dû le deviner plus tôt… car on vous calomniait toujours auprès de moi.

— Cela devait être. Maintenant deux mots. M. de la Rochaiguë vous a souvent parlé de M. de Mornand comme prétendant, et vous a dit, n’est-ce pas, que vous ne pouviez faire un meilleur choix ?

— Oui, monsieur.

— Pauvre enfant ! – dit le marquis avec compassion.

Et il reprit :

— Mademoiselle Héléna, de son côté, la sainte, l’honnête personne qu’elle est, vous a tenu le même langage sur M. Célestin de Macreuse, autre honnête et saint personnage ?

L’orpheline, remarquant le sourire amer et sardonique du marquis en parlant de l’honnêteté et de la sainteté du disciple de l’abbé Ledoux, dit au bossu :

— Vous avez peut-être, monsieur une mauvaise opinion de M. de Macreuse ?

— Peut-être ?… Non, parbleu ! mon opinion est fort arrêtée.

— Cette méfiance du caractère de M. de Macreuse, monsieur, je l’ai pressentie comme vous, – dit mademoiselle de Beaumesnil.

— Ah ! tant mieux, reprit vivement le marquis… – de tous, ce misérable était celui qui m’inspirait le plus de craintes… tant je redoutais que vous ne fussiez dupe de sa fourbe et de son hypocrisie… mais, heureusement, ces gens-là inspirent parfois une aversion d’instinct à tout ce qui est bon et candide.

— Monsieur, rassurez-vous, – reprit Ernestine triomphante, – je peux, je dois vous détromper.

— Me détromper ?

— Au sujet de M. de Macreuse.

— Vous ?… Et comment cela ?

— Parce que vos préventions ne sont pas fondées, monsieur… M. de Macreuse est un homme loyal et sincère… jusqu’à la dureté.

— Mon enfant, vous m’effrayez beaucoup, – dit M. de Maillefort avec un tel accent d’alarme, que mademoiselle de Beaumesnil en fut interdite : – je vous en conjure, ne me cachez rien, – reprit le bossu. – Vous ne pouvez pas vous imaginer l’astuce diabolique et la perverse habitude de ces roués de sacristie… Je l’ai vu tromper des gens bien fins… jugez un peu de vous, ma pauvre innocente enfant !

Mademoiselle de Beaumesnil, frappée de l’inquiétude de M. de Maillefort, et ayant en lui toute confiance, lui raconta en peu de mots la cause et les diverses péripéties de son entretien avec le pieux jeune homme.

— Il vous aura devinée, mon enfant, – dit le bossu après quelques instants de réflexion, et, se voyant pris, il aura tenté, avec une adresse infernale, la contre partie de l’épreuve que vous vouliez faire sur lui… je vous dis que ces gens-là m’épouvantent.

— Ah ! mon Dieu ! dit l’orpheline terrifiée, – est-il possible, monsieur ? Oh ! non… non… une telle noirceur ! et puis, si vous l’aviez vu… les larmes lui sont venues aux yeux lorsqu’il a parlé des cruels regrets que lui causait la mort de sa mère.

— La mort de sa mère !… – reprit le marquis… – mais vous ne savez donc pas ?…

Puis, s’interrompant soudain, il ajouta :

— Le voici… Ah ! c’est le ciel qui me l’envoie… Écoutez et jugez !… pauvre chère enfant !… Ah ! votre cœur ne peut pas soupçonner les abominables artifices que la cupidité fait éclore en de pareilles âmes.

Élevant alors la voix de manière à être entendu de toutes les personnes dont il était avoisiné, le bossu, interpellant M. de Macreuse, qui en ce moment traversait le salon afin d’observer mademoiselle de Beaumesnil, s’écria :

— Monsieur de Macreuse, un mot, s’il vous plaît !

Le protégé de l’abbé Ledoux hésita un moment à se rendre à cet appel, car il exécrait et redoutait instinctivement le marquis ; mais, se voyant l’objet de tous les regards, et encouragé par le succès de sa ruse auprès d’Ernestine, il redressa la tête avec assurance, et, s’approchant de M. de Maillefort, il lui répondit froidement :

— Vous m’avez fait l’honneur de m’adresser la parole, monsieur le marquis.

— Je vous ai fait cet honneur-là, monsieur, – répondit le bossu de son air sardonique en restant assis et en balançant négligemment sa jambe droite, qu’il tenait croisée sur son genou gauche, et pourtant, monsieur, – ajouta-t-il, – vous n’êtes pas du tout poli envers moi… que dis-je ? envers moi, envers nous tous qui sommes ici, et qui avons l’honneur d’être de votre société.

À ces premières paroles, plusieurs personnes se groupèrent très curieusement autour des deux interlocuteurs, car l’esprit agressif et satirique du marquis était très connu.

— Je ne vous comprends pas, monsieur le marquis, – reprit M. de Macreuse, évidemment très contrarié et pressentant quelque pénible explication, – je n’ai manqué ni à vous ni à personne, et…

— Monsieur… – dit le marquis de sa voix claire et mordante, – il paraît que vous avez eu l’inconvénient de perdre madame votre mère ?

— Monsieur… – reprit M. de Macreuse, stupéfait à ces paroles.

— Serait-il indiscret, – reprit le marquis, – de vous demander quand vous l’avez perdue, feu madame votre mère… si toutefois vous le savez ?…

— Monsieur !… – répondit le jeune homme de bien en devenant pourpre et en balbutiant, – une pareille question…

— Une pareille question est toute naturelle, mon cher monsieur, – reprit le marquis, – elle amène le reproche de manque d’égards dont je me plains au nom de toutes les personnes qui vous connaissent !

— Un manque d’égards ?…

— Certainement ! pourquoi n’avez-vous pas fait part poliment aux personnes de votre société de la perte douloureuse que vous aviez eu le malheur de… etc., etc.

— Monsieur le marquis, – répondit de Macreuse en reprenant son sang-froid, – j’ignore ce que vous voulez dire.

— Allons donc ! moi qui suis très dévot, comme chacun sait, je vous ai entendu l’autre jour, à Saint-Thomas-d’Aquin, prier un prêtre de dire des messes pour le repos de l’âme de feu madame votre mère.

— Mais, monsieur…

— Mais, monsieur… ce que je dis est si vrai, que vous vous êtes trouvé mal, de regret et de douleur apparemment, en priant pour cette mère chérie à la chapelle de la Vierge, si bien que vos bons amis les bedeaux vous ont transporté évanoui, presque moribond, dans leur sacristie, audacieuse jonglerie de votre part, qui m’aurait fort diverti si elle ne m’eût pas révolté.

Un moment atterré par cette attaque, le protégé de l’abbé Ledoux retrouva son impudence et reprit avec onction :

— Tout le monde comprendra, monsieur, que je ne puis ni ne dois répondre à une si inconcevable… à une si affligeante agression… le secret des prières est sacré…

— C’est vrai, – dirent plusieurs voix avec indignation, – ce M. de Maillefort ne respecte rien.

— Une pareille sortie est déplorable…

— Cela ne s’est jamais vu, etc., etc.

Nous l’avons dit, M. de Macreuse, comme tous les gens de son espèce, s’était créé des partisans ; ces partisans avaient naturellement la plus grande antipathie pour M. de Maillefort, dont l’esprit caustique poursuivait impitoyablement ce qui était faux et lâche. Aussi un crescendo désapprobateur continua de succéder aux dures paroles du marquis.

— L’on n’a pas d’idée d’une scène aussi affligeante ! – reprenaient les uns.

— C’est un scandale inouï !

— C’est d’une brutalité sans exemple !

Le marquis, sans se déconcerter le moins du monde, laissa passer cet orage, et le Macreuse, enhardi, rassuré, reprit alors avec effronterie :

— L’intérêt que tant de personnes honorables me témoignent, monsieur, me dispense de prolonger cet entretien, et…

Mais le marquis l’interrompant, lui dit avec un accent d’écrasante autorité :

— Monsieur de Macreuse, vous avez menti impudemment ! Monsieur de Macreuse, vous n’avez pas perdu votre mère ! la sainte personne est vivante… très vivante… vous le savez bien, et votre saint homme de père aussi. Vous voyez que je suis suffisamment informé : vous avez donc joué une comédie infâme ! vous avez insulté à un sentiment que les plus misérables respectent encore, le sentiment filial ! Le but de toutes ces indignités, je le sais… Et, si je me tais… c’est qu’il est des noms si respectables, que l’on ne doit pas même les prononcer à côté du vôtre… si vous en avez un…

À ces accablantes paroles du marquis, à la pâleur livide du Macreuse, à sa stupeur, qui prouvaient assez que le bossu disait vrai, les plus décidés partisans du pieux jeune homme n’osèrent pas prendre sa défense, et ceux qui avaient une aversion d’instinct contre le fondateur de l’Œuvre de Saint-Polycarpe applaudirent fort aux paroles du marquis.

— Monsieur !… – reprit alors le Macreuse, effrayant de rage contenue, car il se voyait démasqué, – de telles offenses…

— Assez, monsieur… assez ! Allez-vous-en au plus tôt d’ici !… Votre vue soulève le cœur des honnêtes gens, et madame de Mirecourt me saura un gré infini de cette exécution, et, en vérité, elles sont trop rares, les exécutions. Il faudrait pourtant que, de temps à autre, dans le monde, justice fût faite de ces malfaiteurs de salon que l’on tolère. Et, si répugnant que soit le rôle de justicier, puisque personne ne le remplit jamais, moi je m’en charge aujourd’hui, et je n’ai pas fini…

À ces derniers mots du bossu, le trouble et la confusion furent à leur comble.

Le pieux jeune homme, croyant à de nouvelles attaques contre lui, et trouvant l’exécution suffisante, se redressa, comme le reptile se redresse sous le pied qui l’écrase, et dit insolemment au marquis :

— Après de si grossiers outrages, monsieur, je ne saurais rester un instant dans cette maison ; mais j’ose espérer que, malgré la différence de nos âges, monsieur le marquis de Maillefort voudra bien accueillir demain une petite requête… que deux de mes amis lui porteront de ma part.

— Allez-vous-en, monsieur !… allez !… la nuit porte conseil… et, en réfléchissant, vous reviendrez de vos prétentions batailleuses et par trop ridicules… Allez-vous-en donc !

— Soit, monsieur !… Alors j’aurai recours à d’autres moyens pour paraître moins ridicule, reprit le pieux jeune homme en jetant un regard infernal au bossu, et en se retirant lentement au milieu de la stupeur universelle.

Madame de Mirecourt, maîtresse de la maison, se rappelant ce que madame de Senneterre lui avait dit de M. de Macreuse, prit parfaitement son parti sur cette exécution ; mais, pour mettre un terme à l’espèce de malaise et d’étonnement causés par cette scène étrange, elle pria plusieurs hommes de ses amis d’activer au plus tôt la contredanse.

En effet, les danseurs commencèrent de se mettre en quête de leurs danseuses.

L’exécution de M. de Macreuse avait rempli mademoiselle de Beaumesnil de reconnaissance pour M. de Maillefort, et de terreur pour elle-même en songeant qu’elle aurait pu céder à l’intérêt que M. de Macreuse lui avait d’abord inspiré, et épouser peut-être un homme capable d’une action infâme, d’une action qui révélait la perversité la plus profonde.

Au milieu de ces réflexions, l’orpheline vit revenir mesdames de Senneterre et de la Rochaiguë, qui, n’ayant pu, pendant quelques instants, pénétrer le cercle formé autour de M. de Maillefort et de M. de Macreuse, revenaient prendre leur place auprès d’Ernestine.

Le marquis alors se leva, passa derrière le sofa, et, se penchant à l’oreille de madame de la Rochaiguë, lui dit :

— Eh bien ! madame… je suis, je pense, un assez bon auxiliaire, et du haut de mon observatoire, comme je vous le disais il y a quelque temps, je découvre pas mal de choses… et de vilaines choses.

— Mon cher marquis, je suis dans la stupeur, – répondit la baronne ; – j’ai tout compris ! voilà donc pourquoi mon odieuse belle-sœur conduisait cette pauvre chère enfant tous les matins à Saint-Thomas-d’Aquin ! Avec son air stupide et sa dévotion, cette Héléna est une atroce créature… Quelle fausseté !… quelle trahison !…

— Vous n’êtes pas au bout, ma chère baronne… vous réchauffez non-seulement une vipère dans votre maison, mais encore un honnête serpent.

— Un serpent ?

— Énorme… avec des dents longues, de ça ! – dit le marquis en indiquant du regard M. de la Rochaiguë, qui, debout dans l’embrasure d’une porte, montrait ses dents par désœuvrement.

— Comment ! mon mari ? – dit la baronne, – qu’est-ce que cela signifie ?

— Vous allez le savoir !… Voyez-vous ce gros homme qui s’avance vers nous d’un air si triomphant ?

— Sans doute ! c’est M. de Mornand.

— Il vient inviter votre pupille à danser.

— Peu importe… maintenant nous pouvons la laisser indifféremment danser avec tout le monde ; car nous ne nous étions pas trompées… cette chère enfant trouve M. de Senneterre charmant, mon cher marquis !

— Je le crois bien !

— Ainsi la voilà duchesse de Senneterre, dit madame de la Rochaiguë triomphante, – et ce n’est pas sans peine.

— Duchesse de Senneterre ! – reprit le bossu, – pas tout à fait.

— Sans doute, mon cher marquis, mais c’est décidé…

— Enfin, dit le bossu en souriant finement, – vous êtes satisfaite de Gerald, de mademoiselle de Beaumesnil et de moi, n’est-ce pas, ma chère baronne ?

— Ravie, mon cher marquis !

— C’est tout ce que je voulais !… Je reviens maintenant à mon gros homme et à votre serpent de mari, dont vous allez voir se dérouler les astucieux replis.

— Comment ! M. de la Rochaiguë aurait osé…

— Ah ! ma pauvre baronne, votre ingénuité me fend le cœur ! Regardez, écoutez, et instruisez-vous, pauvre femme ingénue que vous êtes !

Le marquis prononçait ces derniers mots lorsque M. de Mornand vint saluer mademoiselle de Beaumesnil, pour lui rappeler l’invitation qu’il lui avait faite.

XLIX

M. de Mornand, l’air satisfait, outrecuidant, s’inclina devant mademoiselle de Beaumesnil, et lui dit :

— Mademoiselle n’a pas oublié qu’elle m’avait promis cette contredanse ? Veut-elle bien me faire l’honneur d’accepter mon bras ?

— Ça ne se peut pas, monsieur de Mornand, – dit à demi-voix M. de Maillefort, toujours appuyé au dossier du canapé où était assise Ernestine.

M. de Mornand se redressa brusquement, aperçut le marquis, et lui demanda d’un ton hautain :

— Quoi ! monsieur ? Qu’est-ce qui ne se peut pas ?

— Vous ne pouvez pas danser avec mademoiselle de Beaumesnil, monsieur, – reprit le bossu, toujours à demi-voix.

M. de Mornand haussa les épaules avec dédain, et, s’adressant à Ernestine :

— Veuillez, mademoiselle, me faire la grâce d’accepter mon bras.

Interdite, confuse, Ernestine se retourna vers M. de Maillefort, comme pour lui demander avis.

Le marquis répéta cette fois, d’une voix haute et grave, en appuyant sur les mots :

— Mademoiselle de Beaumesnil ne peut pas, ne doit pas danser avec M. de Mornand.

Ernestine fut si frappée de l’accent presque solennel de M. de Maillefort, qu’elle répondit à M. de Mornand, en baissant les yeux :

— Je vous prie, monsieur, de m’excuser, mais je me sens trop fatiguée pour tenir la promesse que je vous ai faite.

M. de Mornand s’inclina poliment, sans mot dire, devant Ernestine ; mais, en se relevant, il jeta un regard significatif au bossu.

Celui-ci répondit à ce regard en montrant d’un coup d’œil au danseur désappointé une des portes de la galerie vers laquelle le bossu se dirigea, laissant mademoiselle de Beaumesnil dans une vive inquiétude.

Cette scène, à l’encontre de l’exécution de M. de Macreuse, avait passé inaperçue, les quelques mots échangés entre le marquis et M. de Mornand ayant été prononcés presque à voix basse, et cela au milieu de l’agitation qui accompagne toujours la mise en places d’une contredanse.

Ainsi, à l’exception de mademoiselle de Beaumesnil, de mesdames de Senneterre et de la Rochaiguë, voisines d’Ernestine, personne dans le bal ne se doutait de ces préliminaires à une nouvelle exécution.

M. de Mornand, en allant rejoindre le bossu dans la galerie, fut successivement accosté par M. de la Rochaiguë et par M. de Ravil, qui, de l’embrasure d’une porte, avaient suivi avec inquiétude, et sans les comprendre, les péripéties de l’incident soulevé par M. de Maillefort.

— Eh bien ! dit de Ravil à M. de Mornand, – comment ! tu ne danses pas ?

— Que s’est-il donc passé, mon cher monsieur de Mornand ? – reprit à son tour le baron ; – il m’a semblé vous voir parler à ce maudit bossu, dont l’audace et l’insolence passent réellement tous les termes.

— En effet, monsieur, – répondit le futur ministre, le visage contracté, – M. de Maillefort se croit tout permis ! Il faut qu’une telle insolence ait un terme ! il a osé défendre à votre pupille de danser avec moi.

— Et elle a obéi ? – s’écria le baron.

— Que vouliez-vous que fît cette pauvre demoiselle après une injonction pareille ?

— Mais c’est intolérable, inqualifiable, incroyable ! – s’écria le baron, – je vais trouver ma pupille, et…

— C’est inutile, monsieur, quant à présent, – dit M. de Mornand.

Et s’adressant à de Ravil :

— Viens-tu ? il faut absolument que j’aie une explication avec M. de Maillefort, il m’attend là-bas.

— Et moi, mon cher comte, – dit le baron, – je ne vous quitte pas !

Lorsque ces trois personnages s’approchèrent du bossu, ils virent auprès de lui MM. de Morainville et d’Hauterive, et cinq ou six autres personnes rassemblées à dessein par le marquis.

— Monsieur de Maillefort, – lui dit M. de Mornand d’un ton fort poli, – j’aurais quelques mots d’explication à vous demander.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Alors, monsieur, si vous le voulez bien, nous irons dans le salon de tableaux ; priez un de vos amis de vous accompagner.

— Non pas, monsieur, je tiens à ce que notre explication ait autant de retentissement que possible.

— Monsieur…

— Je ne vois pas pourquoi vous craindriez une publicité que je provoque.

— Eh bien ! soit ! – reprit M. de Mornand, – je vous demanderai donc devant ces messieurs pourquoi, tout à l’heure, au moment où j’avais l’honneur d’inviter mademoiselle de Beaumesnil à danser, vous vous êtes permis, monsieur, de dire à cette jeune personne : « Mademoiselle de Beaumesnil ne peut pas, ne doit pas danser avec M. de Mornand. » Ce sont vos propres paroles, monsieur.

— Telles sont, en effet, mes paroles, monsieur ; vous avez une excellente mémoire ; j’espère que, tout à l’heure, elle ne vous fera pas défaut.

— Et moi, je ferai observer à monsieur de Maillefort, – reprit le baron, – qu’il s’arroge un droit, une autorité, une surveillance, qui m’appartient exclusivement, car en disant à ma pupille que…

— Mon cher baron, – reprit le marquis en souriant et en interrompant M. de la Rochaiguë, – vous êtes le modèle, l’exemple, la merveille des tuteurs passés, présents et futurs. Je vous prouverai cela plus tard ; mais permettez-moi de répondre à M. de Mornand, que j’avais l’honneur de féliciter sur sa mémoire, et de lui demander s’il se souvient qu’au dernier bal de jour de madame la duchesse de Senneterre je lui ai dit, à lui, M. de Mornand, au sujet d’un insignifiant coup d’épée, que cette égratignure était une sorte de memento destiné à fixer dans son esprit la date d’un jour que, plus tard peut-être, j’aurais intérêt à lui rappeler.

— Cela est vrai, monsieur, – dit M. de Mornand ; – mais cette rencontre n’a pas le moindre rapport avec l’explication que je viens vous demander.

— Au contraire, monsieur, cette explication est la conséquence naturelle de cette rencontre.

— Parlez clairement, monsieur.

— Je vais être très clair. À ce bal, chez madame de Senneterre, dans le jardin, à gauche, sous un massif de lilas, en présence de plusieurs personnes et notamment de MM. de Morainville et d’Hauterive que voici, vous vous êtes permis, monsieur, de calomnier de la manière la plus outrageante madame la comtesse de Beaumesnil.

— Monsieur !

— Sans respect, sans pitié pour une malheureuse femme, alors à l’agonie, – reprit le bossu indigné en interrompant M. de Mornand, – vous l’avez lâchement insultée, et vous avez osé dire « qu’un galant homme n’épouserait jamais la fille d’une femme aussi tarée que madame de Beaumesnil. »

Et à un mouvement de M. de Mornand, qui pâlit de rage, le marquis, s’adressant à MM. de Morainville et d’Hauterive :

— Messieurs, est-ce vrai ? M. de Mornand a-t-il dit cela devant vous ?

— M. de Mornand l’a dit en effet devant nous, – reprirent-ils ; – il nous est impossible de nier la vérité !

— Et c’est alors que moi-même, qui vous entendais sans vous voir, monsieur – reprit le bossu, – c’est alors qu’emporté par l’indignation, je n’ai pu m’empêcher de crier : « Misérable ! »

— Ah ! c’était vous, monsieur ! – dit de Mornand, furieux de voir ce coup mortel porté à ses cupides espérances.

— Oui, c’était moi, et voilà pourquoi j’ai dit tout à l’heure à mademoiselle de Beaumesnil qu’elle ne pouvait pas, qu’elle ne devait pas danser avec vous, monsieur, qui avez publiquement diffamé sa mère ! Or, je demande à tous ceux qui nous écoutent si j’ai tort ou raison d’avoir agi ainsi.

Un silence accablant pour M. de Mornand succéda aux derniers mots du bossu.

De Ravil seul prit la parole, et dit d’un air ironique :

— Ainsi, monsieur le marquis de Maillefort se posait en paladin, en chevalier courtois, donnait un coup d’épée à un galant homme, en manière de memento, le tout pour l’empêcher un jour de danser une contredanse avec mademoiselle de Beaumesnil ?

— Le tout pour empêcher M. de Mornand d’épouser mademoiselle de Beaumesnil, monsieur ! car votre ami est aussi cupide que mademoiselle de Beaumesnil est riche, ce qui n’est pas peu dire, et, dans la conversation même que j’ai surprise pendant le bal de madame de Senneterre, les vues de M. de Mornand se trahissaient déjà. En diffamant madame de Beaumesnil, en faisant retomber les suites de ces diffamations jusque sur sa fille, et même sur celui qui serait tenté de l’épouser, M. de Mornand espérait éloigner les concurrents. Cette infamie m’a révolté. De là, le mot de misérable échappé à mon indignation ; de là, un prétexte trouvé par moi pour offrir à M. de Mornand la réparation qui, après tout lui était due ; de là, le coup d’épée en manière de memento ; de là, enfin, ma résolution d’empêcher M. de Mornand d’épouser mademoiselle de Beaumesnil, et j’ai réussi, car je le défie maintenant d’oser paraître devant la plus riche héritière de France, prononçât-il encore vingt discours philanthropiques sur la pêche de la morue ! se présentât-il même sous votre patronage, baron, l’exemple, le modèle, la merveille des tuteurs, vous qui vouliez sacrifier l’avenir de votre pupille à votre ridicule ambition.

Une morne stupeur accueillit les paroles du bossu, qui reprit :

— Pardieu ! messieurs, ces vilenies se reproduisent si souvent dans le monde, qu’il sera d’un bon exemple de les flétrir une fois ! Comment ! parce que ces choses honteuses se passent, ainsi qu’on dit, entre gens de bonne compagnie, elles seront impunies ! Comment ! il y aura une sellette, une prison, pour de pauvres diables d’escrocs qui auront subtilisé quelques louis au jeu avec de fausses cartes, et il n’y aura pas un pilori pour y clouer des gens qui, à force de faux semblants, de bas mensonges, tentent de subtiliser une fortune énorme, et complotent froidement les moyens d’enchaîner à jamais à eux une pauvre innocente enfant, dont le seul tort est d’avoir une fortune immense et d’allumer, à son insu, les plus détestables cupidités ! Et, lorsque ces gens-là réussissent, on les accueille, on les loue, on les envie, on vante leur adresse, on s’extasie sur leur bonne fortune ! Oui, car, grâce à ces biens qu’ils ont acquis par des moyens indignes, ils vivent magnifiquement, entretiennent des maîtresses, et font un pont d’or à leur ambition. La malheureuse femme qui les a enrichis et qu’ils ont trompée verse des larmes de désespoir, ou se jette dans le désordre pour s’étourdir ! Pardieu ! messieurs, j’aurai du moins le bonheur d’avoir fait justice de deux de ces ignobles intrigues, car M. de Macreuse, que j’ai chassé tout à l’heure d’ici, avait les mêmes visées que M. de Mornand ! Vous le voyez, les honnêtes esprits se rencontrent !

— Tu es joué comme un sot que tu es, et c’est bien fait, – dit tout bas de Ravil à l’oreille de son ami, qui restait accablé. – De ma vie, je ne te pardonnerai de m’avoir fait perdre la prime sur la dot.

Les sentiments justes, élevés, généreux, ont parfois une telle autorité, que, après les véhémentes paroles du bossu, M. de Mornand se vit généralement réprouvé. Aucune voix ne s’éleva pour le défendre ; heureusement la contredanse finissant amena un mouvement dans les salons et dans la galerie, qui permit au futur ministre de se perdre dans la foule, pâle, éperdu, n’ayant pu trouver un mot à répondre aux accablantes accusations de M. de Maillefort.

Celui-ci rejoignit alors madame de la Rochaiguë, qui n’avait pas encore été instruite, non plus qu’Ernestine, de cette dernière exécution.

— Maintenant, – dit M. de Maillefort à la baronne, il faut absolument que vous emmeniez mademoiselle de Beaumesnil ; sa présence ici n’est plus convenable. Oui, ma chère enfant, – ajouta le marquis en s’adressant à mademoiselle de Beaumesnil, – l’insupportable curiosité que vous excitez s’augmenterait encore. Demain, je vous dirai tout !… Croyez-moi, suivez mon conseil : quittez ce bal.

— Oh ! de grand cœur, monsieur, – répondit Ernestine, – car je suis au supplice.

Et la jeune fille se leva, prit le bras de madame de la Rochaiguë, qui dit au bossu avec un accent de vive reconnaissance :

— Je comprends tout, mon cher marquis ; M. de Mornand était aussi sur les rangs ?

— Nous causerons de tout cela demain ; mais, en grâce, emmenez mademoiselle de Beaumesnil à l’instant même.

— Ah ! vous êtes notre Providence ! mon cher marquis, – lui dit tout bas madame de la Rochaiguë, – combien j’ai eu raison de me confier à vous !

— Certainement ; mais, de grâce, emmenez mademoiselle de Beaumesnil.

L’orpheline jeta un regard de reconnaissance sur le bossu, et, troublée, presque effrayée des divers incidents de cette soirée, elle sortit du bal avec madame de la Rochaiguë, tandis que M. de Maillefort resta chez madame de Mirecourt, ne voulant pas paraître quitter cette maison à la faveur de l’espèce de stupeur que sa loyale et courageuse résolution avait causée.

Le de Ravil, en vrai cynique, dès qu’il avait vu la ruine des espérances de son ami Mornand, s’était empressé de l’accabler et de l’abandonner. Le futur ministre s’était jeté dans un fiacre, tandis que de Ravil s’en allait pédestrement, rêvant à ce qui venait de se passer, et comparant la double déconvenue de M. de Mornand et de M. de Macreuse.

En tournant le coin de la rue où était situé l’hôtel de madame de Mirecourt, de Ravil aperçut, à la clarté de la lune, alors d’une sérénité superbe, un homme qui marchait, tantôt lentement, tantôt avec une précipitation fiévreuse.

L’agitation, la démarche de cet homme attirèrent l’attention du cynique. Il doubla le pas, et reconnut M. de Macreuse, qu’une sorte de charme fatal retenait auprès de la maison où était resté le marquis, dont il eût dévoré le cœur, si vouloir eût été pouvoir.

Cédant à une inspiration diabolique, le de Ravil s’approcha du Macreuse, et lui dit :

— Bonsoir, monsieur de Macreuse.

Le protégé de l’abbé Ledoux releva la tête ; l’exaltation des plus mauvaises passions se lisait si visiblement sur cette physionomie livide, que de Ravil se félicita doublement de son idée.

— Que voulez-vous, monsieur ? – dit brusquement Macreuse à de Ravil, qu’il ne reconnut pas d’abord.

Puis, l’ayant plus attentivement regardé, il reprit :

— Ah ! c’est vous, monsieur de Ravil ? pardon !

Et il fit le geste de continuer son chemin, mais de Ravil l’arrêtant :

— Monsieur de Macreuse, je crois que nous sommes faits pour nous entendre et pour nous servir.

— Nous entendre ! sur quoi, monsieur ?

— Nous avons la même haine ; c’est déjà quelque chose.

— Quelle haine ?

— M. de Maillefort !

— Vous aussi ? vous le haïssez ?

— À la mort !

— Eh bien ! ensuite, monsieur ?

— Eh bien ! ayant la même haine, nous pouvons avoir le même intérêt.

— Je ne vous comprends pas, monsieur de Ravil.

— Monsieur de Macreuse, vous êtes un homme beaucoup trop supérieur, beaucoup trop avancé, pour vous laisser décourager par un échec.

— Quel échec, monsieur ?

— Allons, il me faut vous mettre en confiance : j’avais un imbécile ami, c’est vous nommer M. de Mornand, qui poursuivait la même héritière que vous.

— M. de Mornand ?

— Il avait cet honneur-là. Malheureusement, peu d’instants après votre départ, cet abominable marquis l’a traité comme il vous a traité. C’est dire qu’il a rendu impossible le mariage de la petite Beaumesnil avec mon imbécile ami. De là, ma haine contre le marquis !

— Mais que vous importait, monsieur, que cette héritière épousât ou non votre ami ?

— Diable ! mais il m’importait beaucoup ! je m’étais entremis dans l’affaire, j’avais servi de Mornand moyennant une prime promise sur la dot. Donc le maudit bossu m’a ruiné en ruinant Mornand. Comprenez-vous ?

— Fort bien !

— Mornand est trop mou, trop veule, trop gras en un mot, pour tâcher de se relever de cet échec, ou du moins pour chercher à se consoler par une vengeance.

— Une vengeance ? contre qui ?

— Contre cette petite pécore d’héritière, et, incidemment, contre cet affreux bossu. Mais je me hâte de vous dire que je ne suis pas de ces farouches butors qui donnent dans le creux d’une vengeance stérile. Je n’admets, moi, qu’une vengeance fructueuse.

— Fructueuse ?

— Productive ! très productive ! si vous le préférez, et de cette vengeance je pourrais fournir les éléments.

— Vous ! et lesquels ?

— Permettez ! Je possède un secret très important.

— Sur mademoiselle de Beaumesnil ?

— Sur elle-même ! Ce secret, je pourrais l’exploiter seul, très productivement, je crois.

— Et vous venez m’offrir…

— De partager ? non pas ! vous me prendriez pour un niais, et vous n’aimez pas les niais.

— Alors, monsieur, à quoi bon ?

— Vous n’avez pas entamé une aussi grosse affaire, comme dit mon imbécile d’ami (qui est un homme politique, s’il vous plaît), vous n’avez pas entamé une aussi grosse affaire que votre mariage avec la plus riche héritière de France, sans appui, sans entregent, sans probabilités de réussite. On ne fait pas de ces fautes-là quand on a fondé l’Œuvre de Saint-Polycarpe (fondation qui, par parenthèse, m’a prouvé que vous étiez très fort, et vous a dès longtemps acquis ma sympathie) ; en un mot, je vous le répète, vous êtes trop nerveux pour subir humblement un échec outrageant. Vous avez peut-être des moyens de vous relever de là, d’arriver à votre but par d’autres voies, et, tant que la petite Beaumesnil n’est pas mariée, un homme comme vous espère.

— Eh bien, soit ! monsieur, supposez que j’espère encore.

— Ceci admis, je vous proposerai de mettre en commun vos nouveaux moyens de réussir… et mon secret. Si vos espérances se réalisent, nous ne tirerons pas parti de mon secret ; si elles ne se réalisent pas, mon secret nous restera comme une onctueuse poire pour la soif. En un mot, si vous épousez, vous me donnerez une prime sur la dot, si vous n’épousez pas, je vous donne une prime sur les bénéfices que me procurera mon secret, si tant est que ledit secret ne puisse pas servir vos nouvelles tentatives, comme j’en ai la certitude, et notez que je ne parle que pour mémoire de certaines influences sur mademoiselle de Beaumesnil, influences engourdies, mais qui pourraient être réveillées.

— Tout ceci mérite attention, monsieur, – reprit le Macreuse après un moment de réflexion, car il commençait à croire, ainsi que le lui avait dit de Ravil, que tous deux étaient faits pour se comprendre. – Mais encore, ajouta-t-il, faudrait-il savoir quel est ce secret, quelles sont ces influences.

— Donnez-moi le bras, mon cher monsieur de Macreuse, je vais vous parler à cœur ouvert, car je n’ai aucun intérêt à vous tromper, ainsi que vous l’allez voir.

Et ces deux hommes s’éloignèrent et disparurent bientôt dans l’ombre que projetait une haute maison sur l’un des côtés de la rue.

L

Mademoiselle de Beaumesnil avait promis à Herminie d’aller la voir le vendredi matin, le lendemain du jour où la plus riche héritière de France avait assisté au bal de madame de Mirecourt, et où MM. de Macreuse et de Mornand avaient été exécutés par M. de Maillefort.

Mademoiselle de Beaumesnil était sortie de ce bal aussi profondément attristée qu’effrayée des découvertes qu’elle avait faites au sujet de ses prétendants, odieuses révélations complétées par les loyaux aveux de Gerald sur la façon dont on mariait une héritière.

Éprouvant autant de mépris que d’aversion pour son tuteur et pour sa famille, la jeune fille sentait la nécessité de prendre un parti décisif, ses relations avec les la Rochaiguë devant être intolérables.

Il lui fallait donc chercher en dehors de cette famille de sages conseils, un appui certain.

Ernestine ne voyait que deux personnes en qui placer sa confiance : Herminie et M. de Maillefort.

Mais, pour s’ouvrir à Herminie, il fallait que mademoiselle de Beaumesnil lui avouât qui elle était réellement ; et, cette révélation, elle se promit de la faire bientôt à son amie, voulant cependant, une fois encore, jouir du bonheur inappréciable de recevoir de nouveau ces témoignages de tendre amitié que la duchesse croyait adresser à Ernestine orpheline et vivant de son travail.

« Pourvu qu’elle m’aime autant lorsqu’elle saura que je suis si riche, – pensait l’héritière avec anxiété, – pourvu qu’à cette découverte la délicatesse et la fierté du caractère d’Herminie ne refroidissent pas son amitié pour moi ! »

Fidèle à sa promesse, et tout heureuse de savoir combien Gerald était digne de l’amour d’Herminie, mademoiselle de Beaumesnil, accompagnée de madame Laîné, qui l’attendait comme d’habitude, se rendit donc le vendredi matin chez la duchesse.

Il est inutile de dire que, le lendemain de l’exécution de M. de Macreuse, mademoiselle Héléna ne s’était pas présentée pour accompagner à la messe la pupille du baron.

En songeant à sa prochaine entrevue avec Herminie, Ernestine se sentait néanmoins attristée.

Bien qu’elle connût la noblesse des intentions de Gerald, et que, depuis son entretien avec lui, pendant la soirée de la veille, elle se fût assurée qu’il aimait passionnément Herminie, mademoiselle de Beaumesnil pressentait les difficultés sans nombre dont devait être traversé le mariage du jeune duc et de la pauvre maîtresse de piano.

Telles étaient les préoccupations d’Ernestine lorsqu’elle arriva chez son amie ; celle-ci courut à elle, l’embrassa tendrement et lui dit :

— Ah ! j’étais bien sûre que vous n’oublieriez pas votre promesse, Ernestine. Ne vous avais-je pas dit que votre présence me serait douce et consolante ?

— Puisse-t-elle l’être, en effet, ma bonne Herminie ! Avez-vous un peu repris courage ? avez-vous quelque espoir ?

La duchesse secoua mélancoliquement la tête et reprit :

— Je puis heureusement, à cette heure, oublier mes chagrins. N’en parlons pas, Ernestine ; plus tard nous y reviendrons, lorsque, hélas ! je n’aurai plus rien pour m’en distraire.

— De quelle distraction voulez-vous donc parler ?

— Il s’agit de vous, Ernestine.

— De moi ?

— Oui, il est question d’une chose qui pourrait avoir peut-être une heureuse influence sur votre avenir, pauvre chère petite orpheline.

— Que voulez-vous dire, Herminie ?

— Ce n’est pas moi qui vous expliquerai ce mystère. L’on m’avait priée d’être auprès de vous l’interprète de certains projets ; mais, craignant de vous influencer par la manière dont je vous les présenterais, j’ai refusé, voulant que votre décision vînt absolument de vous, quitte ensuite à vous dire mon avis, si vous me le demandez.

— Mon Dieu ! Herminie, ce que vous me dites là me surprend de plus en plus. Quels sont donc ces projets ?

— La dernière fois que nous nous sommes vues, pendant que M. le commandant Bernard vous exprimait encore sa reconnaissance, M. Olivier m’a priée de le recevoir le lendemain, pour une communication très importante, m’a-t-il dit. Je l’ai reçu : cela était grave, en effet, aussi me pria-t-il d’être son interprète auprès de vous, mais je n’ai pas voulu me charger de cette démarche, Ernestine, pour les motifs que je vous ai dits.

— Ah ! c’est de M. Olivier qu’il s’agit ?

— Oui, et j’ai cru qu’il valait mieux qu’il vous parlât lui-même en ma présence, si toutefois vous y consentez.

— Ainsi, ma bonne Herminie, vous me conseillez d’entendre M. Olivier ?

— Je vous le conseille, Ernestine, parce que, quoi qu’il arrive et que vous décidiez, vous serez, je n’en doute pas, heureuse et fière de l’avoir entendu.

— Alors, Herminie, je verrai M. Olivier ; mais quand cela ?

— Aujourd’hui, à l’instant, si vous le désirez.

— Où est-il donc ?

— Là, dans le jardin. Comptant sur votre visite de ce matin, je lui ai dit : « Venez vendredi, monsieur Olivier, vous attendrez quelques instants en vous promenant ; si Ernestine consent à vous voir, je vous enverrai chercher. »

— Eh bien ! Herminie, ayez la bonté de faire prévenir M. Olivier ; je ne demande pas mieux que de le voir.

Un instant après, Olivier Raymond était introduit et annoncé par madame Moufflon, la portière.

— Monsieur Olivier, – dit Herminie, – Ernestine est prête à vous entendre ; vous savez mon amitié pour elle, vous savez aussi mon estime pour vous ; ma présence à cet entretien ne vous étonnera donc pas.

— Votre présence, je la désirais, mademoiselle Herminie, car j’aurai peut-être à en appeler à vos souvenirs.

S’adressant alors à mademoiselle de Beaumesnil, Olivier, sans cacher une vive émotion, reprit d’un ton pénétré :

— Mademoiselle, il me faut une entière confiance dans la droiture de mes intentions pour hasarder la démarche peut-être étrange que je tente auprès de vous.

— Je suis certaine d’avance, monsieur Olivier, que cette démarche est digne de vous, de moi, et de l’amie qui nous écoute.

— Je le crois, mademoiselle ; je vais donc vous parler en toute sincérité, car vous vous souvenez peut-être qu’une fois déjà vous m’avez su gré de ma franchise.

— J’en ai été on ne peut plus touchée, monsieur Olivier, Herminie pourra vous en assurer.

— Mademoiselle Herminie pourra témoigner aussi du vif intérêt que vous m’avez inspiré, mademoiselle, je ne dirai pas lors de la contredanse de charité, – ajouta Olivier en souriant doucement, – mais en suite de l’entretien que j’ai eu avec vous ce soir-là.

— En effet, ma chère Ernestine, après votre départ, M. Olivier m’a paru très touché du mélange de mélancolie, de franchise, de gracieuse originalité, qu’il avait trouvé dans votre conversation ; son intérêt a surtout redoublé lorsque je lui ai eu dit, sans commettre, je l’espère, d’indiscrétion, que je ne vous croyais pas heureuse.

— La vérité n’est jamais indiscrète, ma bonne Herminie ; si l’on doit cacher son infortune aux indifférents, on s’en console presque en l’avouant à ses amis.

— Alors, mademoiselle, – reprit Olivier, – vous comprendrez peut-être qu’en raison de toutes ces circonstances notre première entrevue m’ait causé, je ne vous dirai pas une de ces émotions violentes, soudaines, que l’on éprouve quelquefois, je mentirais, mais une émotion pleine de douceur et mêlée de sollicitude pour votre sort, sollicitude que le souvenir et la réflexion ont rendue plus tard de plus en plus vive. Tels étaient mes sentiments, mademoiselle, lorsque vous avez, au péril de votre vie, sauvé un homme que j’aime comme mon père. Vous dire, mademoiselle, ce que j’ai ressenti, lorsqu’à ce que j’éprouvais déjà pour vous se sont jointes la reconnaissance, l’admiration, que méritait votre généreux dévouement… Vous dire ce que j’ai alors ressenti, jamais je ne l’aurais osé, peut-être, sans la fortune inattendue qui m’est arrivée.

Puis, s’arrêtant un instant, comme s’il eût hésité à continuer, Olivier reprit :

— C’est à cette heure, mademoiselle, que j’ai besoin de me rappeler, et de vous rappeler à vous-même que vous aimez, avant tout, la sincérité.

— Oui, monsieur Olivier, j’aime avant tout la sincérité.

— Eh bien ! mademoiselle, franchement, vous n’êtes pas heureuse, vous n’avez pas à vous louer des personnes qui vous entourent, n’est-ce pas ?

— Hélas ! non, monsieur Olivier. Le seul bonheur que j’aie connu depuis la mort de mon père et de ma mère date du jour de ma présentation chez madame Herbaut.

— Je ne voudrais pas vous attrister, mademoiselle, – poursuivit Olivier avec un accent rempli de bonté, – je ne voudrais pas vous rappeler ce qu’il y a de pénible, de précaire, dans une condition dépendant absolument d’un travail souvent incertain, parfois insuffisant, et cependant, mademoiselle, quelque laborieuse que vous soyez, quelque foi que vous ayez dans votre courage, il ne faut pas oublier que vous êtes orpheline, entourée sans doute de cœurs égoïstes, durs, qui, au jour du besoin, de la maladie, vous délaisseraient peut-être, ou vous témoigneraient une humiliante pitié, plus cruelle encore que l’abandon…

— Ah ! vous ne vous trompez pas, monsieur Olivier ! Dureté, mépris, abandon ! voilà ce que j’aurais à attendre des personnes dont je suis entourée, si demain je tombais dans la misère.

— Vous, exposée au mépris, aux duretés ! – s’écria Olivier ; – oh ! jamais !

Et une émotion touchante attrista son noble et gracieux visage.

— Vous, mademoiselle, – reprit-il, – vous, ainsi traitée ! non, non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas. Je sais bien que vous devez compter sur la tendre amitié de mademoiselle Herminie ; mais, entre honnêtes et pauvres gens comme nous, l’on ne doit point s’abuser. Mademoiselle Herminie peut un jour avoir besoin de vous. Et d’ailleurs, deux appuis valent mieux qu’un. Aussi, l’un de ces appuis, je me permettrais de vous l’offrir, si vous aviez en moi autant de confiance que j’ai pour vous de profonde et respectueuse affection.

— Monsieur, – dit Ernestine en tressaillant et en baissant les yeux, – je ne sais… si je dois…

— Tenez, mademoiselle, si j’étais encore soldat, car être soldat ou sous-officier, c’est tout un, je ne vous parlerais pas ainsi, j’aurais tâché d’oublier, non ma reconnaissance, mais le sentiment qui me la rend doublement chère. Y serais-je parvenu ? Je ne sais… mais aujourd’hui, je suis officier, c’est pour moi une fortune, et cette fortune, laissez-moi vous l’offrir.

— À moi, monsieur, un sort si au-dessus de mes espérances ! – dit Ernestine en contenant à peine la joie ineffable que lui causait la proposition d’Olivier ; – à moi pauvre orpheline qui vis de mon travail…

— Ah ! mademoiselle, si j’étais assez heureux pour que vous acceptiez cette offre, loin d’acquitter une dette sacrée, j’en contracterais une autre envers vous, car je vous devrais le bonheur de ma vie ; mais cette dette-là, du moins, je serais certain de la payer à force de dévouement et d’amour… Oui, pourquoi… ne pas le dire, le dire bien haut ? il n’est pas d’amour plus profond, plus honorable que le mien ; il n’est pas de causes plus généreuses, plus saintes que celles qui me l’ont mis au cœur…

À ces mots, prononcés par Olivier avec un accent de conviction, de sincérité irrésistible, mademoiselle de Beaumesnil, dont le trouble avait toujours été croissant, éprouva un sentiment délicieux, jusqu’alors inconnu pour elle ; une vive rougeur couvrit son front et son cou, lorsque, par deux fois, elle jeta les yeux sur le noble et gracieux visage d’Olivier, alors rayonnant de loyauté, d’amour et d’espoir.

Ainsi Ernestine ne s’était pas trompée sur la signification du regard d’Olivier, alors qu’il avait appris devant elle sa nomination au grade d’officier.

La jeune fille se voyait, se sentait aimée, ardemment aimée ; puis, bonheur inappréciable, telles étaient l’évidence, la noblesse des causes de cet amour, qu’elle ne pouvait douter de sa réalité.

Et croire à un tel amour, comprendre, apprécier tout ce qu’il a d’élevé, de tendre, de charmant, n’est-ce pas le partager, surtout lorsque, comme mademoiselle de Beaumesnil, l’on a vécu au milieu des appréhensions d’une défiance si cruellement justifiée par les événements, d’une défiance qui menaçait de flétrir tous les projets que la triste héritière pouvait former pour son avenir ?

Aussi, pour elle, quelle joie ineffable de se dire :

« C’est moi… la pauvre orpheline sans nom, sans fortune, que l’on aime… parce que je me suis montrée sincère, vaillante et généreuse.

« Et je suis si véritablement aimée… que l’on m’offre un mariage inespéré, car il m’assure l’aisance, une position honorable et honorée à moi, que l’on croit destinée à vivre dans la gêne, presque dans la misère. »

Mademoiselle de Beaumesnil, confuse, heureuse, agitée de mille sensations nouvelles, rougissant et souriant à la fois, prit la main d’Herminie, auprès de qui elle était assise, épargnant ainsi à sa chaste réserve de répondre directement à la proposition d’Olivier :

— Oh ! vous aviez raison, Herminie, je devais me trouver bien fière de l’offre de M. Olivier.

— Et cette offre, – dit Herminie, devinant la réponse de son amie, – cette offre, l’acceptez-vous, Ernestine ?

Mademoiselle de Beaumesnil, par un mouvement d’une grâce et d’une naïveté charmantes, se jeta au cou de la duchesse, l’embrassa tendrement et lui dit tout bas, bien bas :

— Oui… j’accepte…

Et Ernestine resta la tête à demi cachée dans le sein d’Herminie pendant que celle-ci, pouvant à peine contenir ses larmes d’attendrissement, disait au jeune officier, profondément ému lui-même de cette scène charmante :

— Ernestine accepte, monsieur Olivier. J’en suis ravie pour vous et pour elle… car, de ce moment, elle est à jamais heureuse.

— Oh ! oui, mademoiselle, – s’écria Olivier radieux, – car, de ce moment, j’ai le droit de consacrer ma vie à mademoiselle Ernestine.

— Je vous crois, je crois à mon bonheur à venir, monsieur Olivier, – dit mademoiselle de Beaumesnil en relevant sa tête jusqu’alors appuyée à l’épaule de la duchesse.

Et alors, ses joues légèrement colorées, ses jolis yeux brillant d’une joie pure et sereine, la jeune fille tendit cordialement sa petite main au jeune homme.

Olivier tressaillit en touchant cette main qu’il n’osa pas porter à ses lèvres, mais qu’il pressa légèrement avec une émotion remplie de tendresse et de respect.

Puis, sans chercher à cacher les larmes qui lui vinrent aux yeux, il dit :

— Par cette main loyale que vous m’avez donnée librement… mademoiselle, je vous jure, et j’en prends à témoin votre amie… je vous jure que ma vie sera consacrée à votre bonheur !

LI

Après les promesses échangées entre mademoiselle de Beaumesnil et Olivier Raymond en présence d’Herminie, les trois acteurs de cette scène gardèrent pendant plusieurs instants un silence solennel.

Tous trois sentaient la gravité de cet engagement.

« Quel bonheur d’être riche !… – pensait Olivier ; – car maintenant je suis riche auprès de cette pauvre enfant, qui n’a que son travail pour vivre… Quel bonheur de pouvoir lui assurer une existence au-dessus de ses plus beaux rêves ! »

Et ses traits rayonnant de joie à cette pensée, il rompit le premier le silence, et dit à mademoiselle de Beaumesnil :

— Avant d’être certain de votre consentement, mademoiselle, je n’avais voulu faire aucune démarche auprès de votre parente, qui, j’ai tout lieu de l’espérer, n’est-ce pas ? agréera ma demande. Quant à mon oncle, ai-je besoin de vous dire que sa joie égalera la mienne lorsqu’il saura qu’il peut vous appeler sa fille ?… Ce sera donc lui, si vous le jugez convenable, mademoiselle, qui se rendra auprès de votre parente pour lui faire ma demande.

Ces paroles d’Olivier jetèrent Ernestine dans une grande perplexité ; cédant à un élan de confiance irrésistible qui lui disait qu’elle rencontrerait chez Olivier toutes les garanties de bonheur et de sécurité possibles, elle n’avait pas réfléchi aux difficultés sans nombre résultant de son incognito, qu’elle n’osait rompre à l’instant même.

Pourtant, déjà quelque peu familiarisée avec les embarras soudains qui naissaient de la position qu’elle s’était créée, mademoiselle de Beaumesnil répondit à Olivier après un moment de silence :

— Je ne saurais vous dire aujourd’hui, monsieur Olivier, s’il est préférable que ce soit M. Bernard ou Herminie… qui aille trouver ma parente pour l’instruire de vos intentions… et de mon consentement… j’y penserai, et, la première fois que je vous verrai, je vous ferai part de ce que je crois le plus convenable.

— Ernestine a raison, monsieur Olivier, – reprit Herminie ; – d’après ce que je sais du mauvais caractère de sa parente, il faut agir avec prudence, car enfin, c’est un malheur… mais le consentement de cette parente… est indispensable au mariage d’Ernestine.

— Je m’en rapporte complètement à mademoiselle Ernestine et à vous, mademoiselle Herminie, sur la manière de faire cette démarche. Certain du consentement de mademoiselle Ernestine, je puis attendre dans cette douce pensée… oh ! bien douce, mademoiselle Ernestine. Si vous saviez avec quel contentement je songe à l’avenir, à notre avenir, je puis maintenant dire cela. Et mon brave et digne oncle, quelle joie va être la sienne de se voir entouré de nos soins !… car cela ne vous contrariera en rien, n’est-ce pas, mademoiselle Ernestine, de vivre auprès de lui ?… Il est si bon… il sera si heureux !

— Ne m’avez-vous pas dit, monsieur Olivier… qu’il m’appellerait sa fille ?… Je serai jalouse de justifier ce titre.

— Dites, mademoiselle Herminie, – reprit Olivier, s’adressant à la duchesse, – après une telle réponse, peut-il être un bonheur plus complet que le mien ?

— Non, monsieur Olivier, – reprit la duchesse en étouffant un soupir et songeant qu’elle aurait aussi pu jouir d’une félicité pareille, si Gerald eût été dans une position aussi modeste que celle d’Olivier, – non, je ne crois pas qu’il y ait de bonheur comparable au vôtre, et plus mérité ! aussi, je m’en réjouis pour mon amie.

— Dame, mademoiselle Ernestine, – dit Olivier en souriant, – nous ne serons pas de gros seigneurs, car un sous-lieutenant, c’est peu de chose, mais, du moins, une épaulette honorablement portée nivelle toutes les conditions. Et puis, je suis jeune, et au lieu d’une épaulette, je puis en avoir deux… puis devenir chef d’escadron… peut-être… colonel !…

— Ah ! monsieur Olivier ! – dit Ernestine en souriant à son tour, – voilà de l’ambition.

— C’est vrai ; maintenant, il me semble que j’en suis dévoré, d’ambition !… Je serais si heureux de vous voir jouir de la considération dont est entourée… la femme d’un colonel… Mon pauvre oncle… serait-il assez fier pour vous, pour moi, et aussi pour lui, de me voir ce grade !… Et puis, mademoiselle Ernestine, savez-vous que nous serions millionnaires avec notre solde de colonel ! Alors, quel plaisir pour moi de vous entourer de bien-être, d’un peu de luxe, même de vous faire oublier ce que votre première jeunesse a peut-être eu de pénible, et enfin de voir mon pauvre oncle à l’abri de la gêne dont il a parfois tant souffert !

— Oui, malgré vos généreux efforts, monsieur Olivier, – dit Ernestine avec émotion, – malgré les travaux continuels dont vous vous chargiez pendant votre congé…

— Ah ! mademoiselle Herminie, vous avez été bien indiscrète, – dit gaiement Olivier à la duchesse.

— En tout cas, – reprit-elle, – mon indiscrétion aura été très désintéressée, car, lorsque j’ai dit à Ernestine tout le bien que je savais de vous, monsieur Olivier, j’étais loin de me douter que vous deviez sitôt me justifier.

— Et moi, – reprit Ernestine en souriant, – je dirai à monsieur Olivier, avec cette franchise dont il est avide, qu’il me méconnaît beaucoup s’il me croit ambitieuse du luxe qu’il me promet un jour.

— Et moi, – dit Olivier, – je répondrai tout aussi franchement que je suis horriblement égoïste… qu’en espérant pouvoir entourer mademoiselle Ernestine de bien-être et de luxe, je ne songe qu’au plaisir que je me promets.

— Mais moi, qui suis la raison en personne, – dit à son tour Herminie en souriant avec mélancolie, – je dirai à mademoiselle Ernestine et à M. Olivier qu’ils sont deux enfants de s’occuper de ces rêves dorés ; le présent ne doit-il pas les contenter ?

— Allons, je l’avoue, j’ai tort, – reprit gaiement Olivier, – voyez un peu où l’ambition vous conduit. Je pense à être colonel, au lieu de me dire que mon brave oncle et moi, grâce à ma solde de sous-lieutenant, nous n’avons jamais été aussi riches… près de deux mille écus par an… à nous deux... Quelle joie de pouvoir dire : À nous trois, mademoiselle Ernestine !

— Mille écus par an !… mais c’est énorme cela, monsieur Olivier ! – s’écria la plus riche héritière de France. – Comment dépenser tant d’argent ?

« Pauvre petite ! se dit Olivier, tout glorieux d’être si gros seigneur. – Je m’en doutais bien ; pour elle, si malheureuse jusqu’ici, c’est une grande fortune. »

Et il reprit tout haut :

— C’est égal, mademoiselle Ernestine, nous en viendrons à bout, allez, de nos trois mille francs. D’abord, je veux que vous soyez mise à ravir… des toilettes simples, mais élégantes.

— Mon Dieu ! quelle coquetterie, monsieur Olivier ! – dit Ernestine en riant.

— Pas du tout, mademoiselle, c’est de la dignité. La femme d’un officier… jugez donc, il y va de l’honneur du grade.

— S’il s’agit de l’honneur du grade, – reprit en riant mademoiselle de Beaumesnil, – je me résignerai, monsieur Olivier, mais à condition que votre cher oncle aura un joli jardin, puisqu’il aime les fleurs.

— C’est bien entendu, mademoiselle Ernestine ; nous trouverons facilement un petit appartement avec un jardin dans un quartier retiré, car, étant en garnison à Paris, nous ne pouvons demeurer aux Batignolles… et… ah ! mon Dieu !

— Qu’avez-vous donc, monsieur Olivier ?

— Mademoiselle Ernestine, – dit le jeune officier avec une gravité comique, – êtes-vous bonapartiste ?

— Moi, monsieur Olivier ? certainement, j’admire l’Empereur. Mais pourquoi cette question ?

— Alors, mademoiselle, nous sommes perdus ; mon pauvre oncle abritant, hélas ! sous son toit, la plus implacable ennemie du grand homme.

— Vraiment ! monsieur Olivier !

— Vous frissonnerez en entendant les effroyables histoires qu’elle en raconte ; mais, pour parler sérieusement, mademoiselle Ernestine, j’aurai à vous demander d’avance votre indulgence et votre intérêt pour une digne femme, la ménagère de mon oncle, qui, depuis dix ans qu’elle le sert, n’a pas été un jour sans le combler de soins excellents, et sans le quereller à outrance au sujet de l’ogre de Corse.

— Eh bien ! monsieur Olivier, je ne parlerai de mon admiration pour l’Empereur qu’à votre cher oncle ; je la dissimulerai devant cette brave femme. Vous le verrez ; je serai très politique, et elle m’aimera malgré mon bonapartisme.

Madame Moufflon, la portière, ayant frappé à la porte, interrompit l’entretien en apportant une lettre pour Herminie.

Celle-ci, reconnaissant l’écriture de M. de Maillefort, dit à la portière de faire attendre un instant la personne qui lui avait remis cette lettre, à laquelle elle allait répondre.

Olivier, craignant d’être indiscret, et ayant hâte d’aller retrouver le commandant Bernard, afin de lui rendre compte de l’heureux succès de sa démarche, dit à mademoiselle de Beaumesnil :

— J’étais venu ici bien inquiet, mademoiselle Ernestine, je m’en vais, grâce à vous, le plus content des hommes. Je n’ai pas besoin de vous dire, mademoiselle, avec quelle impatience je vais attendre le résultat de votre détermination au sujet de votre parente ; si vous jugez convenable que mon oncle fasse une démarche auprès d’elle, veuillez m’en informer.

— Lors de notre prochaine entrevue, monsieur Olivier, qui aura lieu ici chez Herminie, je vous dirai ce qu’il me paraît le plus convenable de faire.

— À cette entrevue, vous me permettrez, n’est-ce pas d’amener mon oncle, car il aura tant à vous dire, ajouta Olivier en souriant, – il aura un tel désir de vous voir, qu’il y aurait de l’imprudence à ne pas l’admettre… il serait capable de tout… pour arriver jusqu’à vous, afin de vous dire sa joie et sa reconnaissance.

— Herminie et moi, nous ne pousserons pas votre cher oncle à de si terribles extrémités, car je suis moi-même très impatiente de le revoir. À bientôt donc, monsieur Olivier.

— À bientôt, mademoiselle.

Et Olivier, sortant, laissa les deux jeunes filles ensemble.

Herminie ouvrit alors la lettre de M. de Maillefort : elle contenait ces mots :

 

« C’est toujours demain samedi, ma chère enfant, que je vous conduis chez mademoiselle de Beaumesnil ; seulement, si vous le voulez bien, je viendrai vous prendre vers trois heures de l’après-dîner, au lieu de venir à midi, ainsi que nous en étions convenus. Un mien cousin germain, le chef de ma famille, le prince-duc de Haut-Martel (excusez du peu !), vient de mourir en Hongrie, ce qui m’est fort égal, quoique j’hérite de ce parent.

« Je reçois cette nouvelle par l’ambassade d’Autriche… où il faut que je me rende demain matin pour quelques formalités indispensables, ce qui, à mon grand regret, m’empêche d’aller vous prendre aussitôt que je vous l’avais promis.

« À demain donc, ma chère enfant, vous savez mes sentiments pour vous.

« MAILLEFORT. »

 

— Ernestine, vous me permettez de répondre un mot à cette lettre, n’est-ce pas ? dit Herminie en s’asseyant devant sa table.

Pendant que la duchesse écrivait à M. de Maillefort, mademoiselle de Beaumesnil, rêveuse, réfléchissait avec une satisfaction croissante à l’engagement qu’elle venait de prendre envers Olivier.

La duchesse répondit à M. de Maillefort qu’elle l’attendrait le lendemain à trois heures ainsi qu’il le désirait ; puis, sonnant madame Moufflon, elle la pria de remettre cette réponse à la personne qui avait apporté la lettre.

La portière sortie, Herminie revint auprès de mademoiselle de Beaumesnil, et, se trouvant enfin seule avec elle, l’embrassa tendrement en lui disant :

— Ernestine, vous êtes bien heureuse, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, bien heureuse, – répondit mademoiselle de Beaumesnil, – car c’est ici, chez vous, Herminie, que ce bonheur m’arrive… Quelle générosité de la part de M. Olivier ! comme il faut qu’il m’estime et qu’il m’aime réellement, n’est-ce pas ? pour vouloir m’épouser, lui qui se trouve dans une position si au-dessus de la mienne ! Et cela, voyez-vous, Herminie, suffirait à me le faire adorer. Quelle confiance ne dois-je pas avoir dans ses promesses ! Avec quelle sécurité je puis maintenant envisager l’avenir, quelles que soient les circonstances où je me trouve un jour !

— Croyez-moi, Ernestine, il n’est pas de félicité plus assurée que celle qui vous attend... votre vie sera douce et fortunée… Aimer… être aimée noblement, est-il un sort plus digne d’envie ?

Et, par un cruel retour sur elle-même, la pauvre duchesse ne put s’empêcher de fondre en larmes.

Mademoiselle de Beaumesnil comprit tout et dit tristement :

— Il est donc vrai… il y a donc toujours une sorte d’égoïsme dans le bonheur !… Ah ! Herminie… pardon… pardon… combien vous avez dû souffrir ! Chaque mot de notre entretien avec M. Olivier devait vous porter un coup douloureux… Vous nous entendiez parler d’amour partagé, d’espoir, d’avenir… et, à toutes ces joies… vous pensiez qu’il vous faudra renoncer peut-être… Ah ! notre insouciance a dû vous faire bien du mal, Herminie !

— Non, non, Ernestine, – dit la pauvre créature en essuyant ses pleurs, – croyez, au contraire, que votre contentement m’a été salutaire et consolant… N’ai-je pas, pendant toute cette matinée, oublié mes chagrins, hélas ! désespérés ?

— Désespérés ! mais pourquoi cela ? M. de Senneterre est digne de vous ! – s’écria inconsidérément Ernestine en se rappelant la conversation de la veille avec Gerald, – il vous aime comme vous méritez d’être aimée ; je le sais.

— Vous le savez, Ernestine ? et comment cela ?

— Je veux dire… que… j’en suis sûre, Herminie, – répondit Ernestine avec embarras, – tout ce que vous m’avez raconté de lui me prouve que vous ne pouviez mieux placer votre affection ; les obstacles qui s’opposent à votre mariage sont grands, je le crois, mais ils ne sont pas insurmontables.

— Ils le sont, Ernestine, car je ne vous avais pas confié cela, mais ma propre dignité veut que je n’épouse M. de Senneterre que si sa mère vient ici, chez moi, me dire qu’elle consent au mariage de son fils. Sans cela je ne voudrais à aucun prix entrer dans cette noble famille.

— Ô Herminie ! – s’écria Ernestine, – combien j’aime en vous cet orgueil !… Et M. de Senneterre, qu’a-t-il répondu ?

— De nobles et touchantes paroles, – reprit Herminie ; – elles m’ont fait pardonner la tromperie dont j’avais été victime. Lorsque M. Olivier lui a annoncé ma résolution, loin d’en paraître surpris ou choqué, Gerald a répondu : « Ce que demande Herminie est juste ; cela importe à sa dignité comme à la mienne… le désespoir est lâche et stérile… C’est à moi d’obliger ma mère à reconnaître la valeur de la femme à qui je suis fier de donner mon nom. »

— Vous avez raison, Herminie, ce sont là de nobles et touchantes paroles.

— « Ma mère m’aime tendrement, – a ajouté M. de Senneterre… – rien n’est impossible à une passion vraie… Je saurai convaincre ma mère, et l’amener à la démarche qu’Herminie a le droit d’attendre d’elle. À cela, comment parviendrai-je ? je l’ignore, mais j’y parviendrai, parce qu’il s’agit du bonheur d’Herminie et du mien. »

— Et cette courageuse résolution de M. de Senneterre ne vous donne pas tout espoir ? – dit vivement Ernestine.

La duchesse secoua tristement la tête et répondit :

— La résolution de Gerald est sincère ; mais il s’abuse. Ce que j’ai appris de sa mère me donne, hélas ! la certitude que jamais cette femme hautaine…

— Jamais ! pourquoi dire jamais ? – s’écria Ernestine en interrompant son amie. – Ah ! Herminie, vous ne songez donc pas à ce que peut l’amour chez un homme comme M. de Senneterre. Sa mère est fière et hautaine, dites-vous, tant mieux : une lâche humilité l’eût trouvée impitoyable ; votre légitime orgueil la frappera, l’irritera peut-être, puisqu’elle est fière aussi, mais du moins elle sera forcée de vous estimer, de vous respecter. Ce sera déjà un grand pas, sa tendresse pour son fils fera le reste ; car vous ne savez pas jusqu’à quel point elle l’aime, oui, elle l’aime assez aveuglément pour s’être compromise dans de misérables intrigues, afin de lui faire acheter une fortune immense par une action indigne de lui. Pourquoi, lorsqu’il s’agirait, au contraire, d’assurer le bonheur de son fils par une démarche digne et louable, son amour maternel faillirait-il à cette noble tâche ? Croyez-moi, Herminie, il ne faut jamais désespérer du cœur d’une mère.

— En vérité, Ernestine, je ne reviens pas de ma surprise. Vous parlez de M. de Senneterre et de sa famille comme si vous les connaissiez.

— Eh bien ! s’il faut tout vous dire, reprit mademoiselle de Beaumesnil, qui ne pouvait résister au désir de calmer les craintes de son amie et de la rassurer par l’espérance, – sachant combien vous étiez affligée, ma chère Herminie, j’ai tant fait, voyez comme je suis intrigante ! que j’ai eu, par ma parente, des renseignements sur M. de Senneterre.

— Et comment ?

— Elle connaît la servante de mademoiselle de Beaumesnil.

— Votre parente ?

— Certainement, et elle a su, ainsi, que madame de Senneterre s’était mêlée à de tristes intrigues dans le but d’assurer le mariage de son fils avec mademoiselle de Beaumesnil, cette riche héritière.

— Gerald devait épouser mademoiselle de Beaumesnil ? – s’écria Herminie.

— Oui ; mais il a noblement refusé. L’attrait de cette fortune immense l’a trouvé indifférent, parce qu’il vous aimait, parce qu’il vous aime passionnément, Herminie.

— Vrai ! – s’écria la duchesse avec ravissement, – vous êtes sûre de ce que vous dites là, Ernestine ?

— Oh ! très sûre.

— Non, ce n’est pas qu’un pareil désintéressement m’étonne de la part de Gerald, – dit Herminie, dont le sein palpitait délicieusement, – mais…

— Mais, vous êtes bien heureuse, bien fière de cette nouvelle preuve d’amour, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, – s’écria la duchesse, renaissant à l’espoir presque malgré elle ; – mais, encore une fois, êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, Ernestine ? Pauvre enfant, vous désirez tant me voir heureuse, que vous aurez peut-être accueilli comme vrais ces propos, ces bruits, dont les subalternes sont toujours prodigues. Mais j’y pense, – reprit Herminie avec une certaine angoisse, – et, d’après ces bruits, fondés ou non, mademoiselle de Beaumesnil avait-elle vu Gerald ?

— Je crois que ma parente m’a dit que mademoiselle de Beaumesnil avait vu M. de Senneterre une ou deux fois. Mais que vous importe cela, Herminie ?

— C’est qu’il me semble que demain je serai gênée, en songeant qu’il y a eu des projets de mariage entre Gerald et mademoiselle de Beaumesnil.

— Et que doit-il donc se passer demain, Herminie ?

— Je dois être présentée comme maîtresse de piano à mademoiselle de Beaumesnil.

— Demain ? – dit vivement Ernestine sans cacher sa surprise.

— Lisez cette lettre, mon amie, – lui répondit la duchesse, – elle est de ce monsieur… bossu… que vous avez vu ici.

« Sans doute M. de Maillefort aura eu ses raisons pour ne pas me prévenir hier de la présentation d’Herminie, – se dit Ernestine en lisant la lettre du marquis, – mais il n’importe, il a sagement agi en hâtant ce moment, car mes forces de dissimulation avec Herminie sont à bout. Quel bonheur de pouvoir demain tout lui avouer ! »

Et, rendant à la duchesse la lettre de M. de Maillefort, Ernestine reprit :

— Eh bien ! Herminie, qu’est-ce que cela peut vous faire qu’il y ait eu des projets de mariage entre M. de Senneterre et mademoiselle de Beaumesnil ?

— Je ne sais, Ernestine, mais, je vous le répète, il me semble que cela me met dans une position fausse, presque pénible, envers cette demoiselle, et, si je n’avais promis à M. de Maillefort de l’accompagner chez elle…

— Que feriez-vous ?

— Je renoncerais à cette visite, qui maintenant me cause une sorte d’inquiétude.

— Ah ! Herminie, vous avez promis, vous ne pouvez vous dédire, et puis, mademoiselle de Beaumesnil n’est-elle pas l’enfant de cette dame qui vous aimait tant, qui vous parlait si souvent de sa fille chérie ? Herminie, songez-y ; ce serait mal de renoncer à la voir, ne devez-vous pas cela du moins à la mémoire de sa mère ?

— Vous avez raison, Ernestine, il faut me résoudre à cette présentation, et cependant…

— Qui vous dit, Herminie, qu’au contraire votre rapprochement avec cette jeune demoiselle ne vous sera pas bien doux à toutes deux ? Je ne sais pourquoi, moi, j’augure bien pour vous de cette visite, et je vous parle là avec désintéressement… car toute amitié est jalouse… Mais il se fait tard, Herminie, il faut que je rentre ; demain je vous écrirai.

La duchesse était restée un moment pensive.

— Mon Dieu ! Ernestine, – reprit-elle, – je ne puis vous dire ce qui se passe en moi, c’est étrange. Le noble désintéressement de Gerald, mon entrevue avec mademoiselle de Beaumesnil, votre réflexion sur le caractère de madame de Senneterre, qui, par cela qu’elle est très fière elle-même, comprendra peut-être les exigences que ma propre dignité m’impose, tout cela me jette dans un trouble singulier ; moi, tout à l’heure encore si désespérée, maintenant j’espère malgré moi. Et grâce à vous, mon amie, mon pauvre cœur est moins serré que lorsque vous êtes arrivée.

Si Ernestine n’eût pas respecté les projets de M. de Maillefort, quoiqu’elle les ignorât, elle eût mis un terme aux anxiétés de la duchesse et augmenté ses espérances en lui donnant de nouvelles preuves de l’amour de Gerald et de la noblesse de son caractère ; mais, pensant que tout serait bientôt éclairci, elle garda son secret et quitta Herminie.

 

*   *   *

 

Le lendemain, selon sa promesse, M. de Maillefort vint chercher la duchesse, et tous deux se rendirent aussitôt chez mademoiselle de Beaumesnil.

LII

Mademoiselle de Beaumesnil, avant de se rendre chez Herminie le vendredi matin, n’avait eu aucune explication avec M. de la Rochaiguë et mademoiselle Héléna, au sujet de MM. de Macreuse et de Mornand.

Au retour du bal, Ernestine, prétextant d’une fatigue bien concevable, s’était retirée chez elle ; puis, le lendemain matin, elle était sortie seule avec madame Laîné, pour se rendre chez Herminie.

On devine sans peine les récriminations amères, courroucées, échangées entre le baron, sa femme et mademoiselle Héléna, en revenant de cette malencontreuse fête où leurs prétentions secrètes avaient été démasquées.

Madame de la Rochaiguë, toujours persuadée du futur mariage de M. de Senneterre et de mademoiselle de Beaumesnil, fut impitoyable dans son triomphe, qu’elle ne dévoila pas encore, et accabla de sarcasmes et de reproches le baron et sa sœur.

La dévote répondit doucement, pieusement « que le succès des méchants et des superbes était passager, et que le juste, un moment accablé, se relevait bientôt radieux dans sa gloire. »

Le baron, moins biblique, déclara, avec une fermeté que sa femme ne lui connaissait pas encore, qu’il ne pouvait obliger mademoiselle de Beaumesnil à épouser M. de Mornand après la déplorable scène suscitée par M. de Maillefort, mais qu’il refuserait complètement, absolument, irrévocablement, son consentement à tout autre mariage, jusqu’à ce que mademoiselle de Beaumesnil eût atteint l’âge où elle pourrait disposer d’elle-même.

Ernestine, à son retour de chez Herminie, avait été tendrement accueillie par madame de la Rochaiguë, qui, toujours pimpante, souriante et triomphante, lui apprit que M. de la Rochaiguë, dans un premier moment de dépit, avait déclaré qu’il s’opposerait à tout mariage jusqu’à la majorité de sa pupille, mais que la volonté du baron ne signifiait rien du tout, et qu’avant vingt-quatre heures il changerait d’avis, comprenant qu’il n’y avait de mariage possible pour mademoiselle de Beaumesnil qu’avec M. de Senneterre.

Et, comme la baronne ajoutait qu’il serait convenable qu’Ernestine reçût le lendemain la mère de Gerald, qui désirait faire auprès de l’héritière une démarche officielle et décisive, relativement au mariage projeté, la jeune fille répondit que, tout en appréciant le mérite de M. de Senneterre, elle demandait quelques jours pour réfléchir, voulant ainsi se donner le temps de se concerter avec M. de Maillefort et Herminie, au sujet de ses projets à venir.

En vain la baronne insista pour hâter la décision d’Ernestine, celle-ci fut inflexible.

Assez surprise et très contrariée de cette résolution, la baronne dit à l’orpheline au moment de la quitter :

— J’avais oublié de vous prévenir hier, ma chère belle, qu’après en avoir causé avec M. de Maillefort, qui est maintenant de mes meilleurs amis et le vôtre aussi (vous savez tout le bien qu’il dit de M. de Senneterre), nous nous sommes promis de vous offrir l’occasion de faire une excellente action… dont j’avais d’ailleurs eu l’idée, même avant votre arrivée à Paris : il s’agit d’une honnête et pauvre fille, qui a été appelée auprès de votre chère mère comme artiste ; cette jeune personne est très fière et fort dans la gêne ; nous avons donc pensé que, sous prétexte de leçons de piano, vous pourriez lui venir en aide ; et, si vous y consentez, le marquis vous la présentera demain.

On devine la réponse d’Ernestine, et avec quelle impatience elle attendit l’heure où elle recevrait Herminie accompagnée de M. de Maillefort.

Enfin, arriva ce moment si impatiemment désiré depuis la veille.

Mademoiselle de Beaumesnil voulut, ce jour-là, s’habiller absolument de la même manière que lorsqu’elle allait chez son amie ; elle portait donc une petite robe d’indienne des plus modestes.

Bientôt un valet de chambre ouvrit cérémonieusement les deux battants de la porte du salon où se tenait habituellement l’héritière, et il annonça à haute voix :

— M. le marquis de Maillefort.

Herminie accompagnait le bossu ; et, ainsi qu’elle en avait la veille prévenu Ernestine, elle se sentait, pour plusieurs raisons, très troublée de cette entrevue avec mademoiselle de Beaumesnil.

Aussi la duchesse, dont le sein palpitait vivement, tenait-elle les yeux constamment baissés ; le valet de chambre eut le temps de fermer la porte et de sortir avant qu’Herminie n’eût reconnu Ernestine.

Le marquis, jouissant délicieusement de cette scène, jetait un regard d’intelligence à mademoiselle de Beaumesnil au moment où Herminie, surprise du silence qui l’accueillait, hasarda de lever les yeux.

— Ernestine ! – s’écria-t-elle en faisant un pas vers son amie, – vous, ici ?

Et, profondément surprise, elle regarda le marquis, tandis que mademoiselle de Beaumesnil, se jetant au cou d’Herminie, l’embrassait avec effusion, ne pouvant retenir des larmes de joie que la duchesse sentit couler sur sa joue.

— Vous pleurez, Ernestine ? – dit Herminie, de plus en plus étonnée, mais qui ne devinait rien encore, quoique son cœur battît pourtant avec une violence inaccoutumée. – Mon Dieu ! qu’avez-vous, Ernestine ? – reprit-elle. – Comment vous retrouvé-je ici, chez mademoiselle de Beaumesnil ? Vous ne me répondez pas ! Mon Dieu ! je ne sais pourquoi je tremble ainsi.

Et la duchesse regarda le bossu, dont les yeux se mouillaient de pleurs.

— Je ne sais, mais il me semble qu’il se passe ici quelque chose d’extraordinaire, – reprit Herminie. – Monsieur le marquis, je vous en conjure, dites-moi ce que cela signifie.

— Cela signifie, ma chère enfant, – dit M. de Maillefort, – que j’étais bon prophète lorsque, en vous parlant de votre entrevue avec mademoiselle de Beaumesnil, je vous disais que cette rencontre vous causerait un plaisir auquel vous ne vous attendiez pas.

— Alors, monsieur, vous saviez donc que je trouverais ici Ernestine ?

— J’en étais sûr.

— Vous en étiez sûr ?

— Oui, cela ne pouvait pas manquer.

— Pourquoi cela ?

— Par une raison bien simple : c’est que…

— C’est que ?…

— Vous ne devinez pas ?

— Non, monsieur.

— C’est que les deux Ernestine n’en font qu’une.

La duchesse était si loin de se douter de la vérité, que, ne comprenant pas tout d’abord la réponse du bossu, elle répéta machinalement en le regardant :

— Les deux Ernestine n’en font qu’une ?

Mais, voyant son amie, émue, tremblante, la contempler avec une expression de tendresse et de bonheur ineffable en lui tendant les bras, elle s’écria frappée de stupeur, presque de crainte :

— Mademoiselle de Beaumesnil… Ce serait… Ah ! mon Dieu… c’est… c’est vous !

— Oui, c’est elle ! – s’écria le bossu dans un ravissement indicible ; – c’est la fille de cette excellente femme qui vous aimait tant, et pour qui vous aviez un si profond, un si respectueux attachement.

« Ernestine est ma sœur ! » – pensa la duchesse.

À cette saisissante révélation, au souvenir de la manière étrange dont elle avait connu mademoiselle de Beaumesnil, et des circonstances survenues depuis leur première rencontre, Herminie, frappée d’une sorte de vertige, sentit ses idées se troubler ; elle pâlit, trembla de tous ses membres, et il fallut qu’Ernestine la fît asseoir toute défaillante dans un fauteuil.

Alors, agenouillée devant elle, la couvant d’un regard de sœur, mademoiselle de Beaumesnil prit les mains d’Herminie dans les siennes et les baisa presque pieusement, pendant que le marquis, debout, silencieux, contemplait cette scène attendrissante.

— Pardonnez-moi, – balbutia Herminie ; – mais l’isolement, le trouble où je suis, mademoiselle…

— Mademoiselle ! oh ! ne m’appelez pas ainsi ! – s’écria mademoiselle de Beaumesnil. – Ne suis-je donc plus votre Ernestine ? l’orpheline à qui vous avez promis votre amitié, parce que vous la croyiez malheureuse ? Hélas ! M. de Maillefort, notre ami, vous dira si je n’étais pas en effet bien malheureuse, et si votre tendre affection ne m’est pas plus nécessaire que jamais. Qu’est-ce que cela vous fait que je ne sois plus la pauvre petite brodeuse ? Allez, Herminie, la richesse a ses infortunes bien grandes aussi, je vous le jure. De grâce, souvenez-vous des paroles de ma mère mourante, qui, si souvent, vous parlait de moi. Oh ! par pitié, continuez de m’aimer pour l’amour d’elle.

— Rassurez-vous, vous me serez toujours chère, doublement chère, – répondit Herminie à sa sœur ; – mais, voyez-vous, c’est à peine si je puis me remettre du trouble, de la stupeur où me jette tout ce qui arrive. Pour moi, c’est comme un rêve ; et, quand je pense à la manière dont je vous ai rencontrée, Ernestine, et à mille autres choses encore, j’ai besoin de vous sentir là, près de moi, pour croire à la réalité de ce qui se passe.

— Votre surprise est concevable, ma chère enfant, – reprit le marquis ; – et moi-même, lorsque, chez vous, il y a peu de jours, j’ai rencontré mademoiselle de Beaumesnil, j’ai été tellement étourdi, que si, pendant quelques instants, le hasard n’avait pas détourné vos regards, vous vous seriez aperçue de mon étonnement ; mais j’avais promis le secret à Ernestine, et je l’ai tenu jusqu’ici.

Le premier saisissement d’Herminie passé, la réflexion lui revint lucide et prompte ; aussi ses premières questions furent-elles :

— Mais, Ernestine, comment se fait-il que vous soyez venue chez madame Herbaut ? Quel est ce mystère ? Pourquoi vous êtes-vous fait présenter dans cette réunion ?

Ernestine sourit tristement, alla prendre sur une table le journal qu’elle écrivait sous l’invocation de la mémoire de sa mère ; et, l’apportant ouvert à Herminie, à l’endroit où se trouvait le récit des divers motifs qui avaient forcé la plus riche héritière de France à tenter la pénible épreuve qu’elle avait courageusement subie, la jeune fille dit à la duchesse :

— J’avais prévu votre question, Herminie, et, comme je tiens à ce que vous me croyiez en tout digne de votre affection, je vous prie de lire ces quelques pages : elles vous diront la vérité, car c’est à la mémoire de ma mère que je les adresse. Monsieur de Maillefort, veuillez prendre connaissance de ce récit en même temps qu’Herminie… vous verrez que, si malheureusement j’ai d’abord cru à d’indignes calomnies dirigées contre vous, votre sage et sévère leçon n’a pas été perdue pour moi ; elle seule m’a donné le courage de tenter une épreuve qui, peut-être, vous paraîtra bien étrange, Herminie.

La duchesse prit le livret des mains d’Ernestine.

Ce fut alors un tableau intéressant que de voir Herminie assise, tenant l’album ouvert, pendant que le marquis, courbé sur le dossier du fauteuil où elle était, lisait en même temps qu’elle, et comme elle en silence, le naïf récit de mademoiselle de Beaumesnil.

Celle-ci, pendant tout le temps de cette lecture, regardait attentivement Herminie et le bossu, curieuse, presque inquiète de savoir si les deux personnes en qui elle était résolue de placer désormais toute sa confiance approuvaient les motifs qui avaient guidé sa conduite.

Bientôt elle ne conserva pas à ce sujet le moindre doute ; quelques exclamations à la fois touchantes et sympathiques lui témoignèrent l’approbation du marquis et d’Herminie.

Lorsque tous deux eurent terminé cette lecture, la duchesse, essuyant des larmes d’attendrissement, dit à Ernestine :

— Ce n’est plus seulement de l’amitié que je ressens pour vous, Ernestine, c’est du respect, c’est presque de l’admiration. Combien, mon Dieu ! vous avez dû souffrir de ces doutes affreux ! quel courage il vous a fallu, pauvre petite, pour prendre toute seule un parti si grave, pour affronter une épreuve devant laquelle tant d’autres auraient reculé ! Ah ! du moins, j’ai pu vous offrir une affection que vous avez dû croire aussi désintéressée qu’elle l’était réellement. J’ai pu vous prouver, Dieu en soit béni ! que vous pouviez, que vous deviez être aimée pour vous-même.

— Oh ! oui, – répondit Ernestine avec effusion, – c’est cela qui me rend cette amitié si douce et si précieuse !

— Herminie a raison, votre conduite est belle et vaillante, – dit à son tour le marquis non moins ému. – Les quelques mots que vous m’avez dits à ce sujet au bal d’avant-hier, ma chère enfant, ne m’avaient qu’imparfaitement instruit. Bien, bien ! vous êtes la digne fille de votre digne mère.

Soudain la duchesse, se souvenant de la promesse faite par Ernestine à Olivier, s’écria avec anxiété :

— Ô mon Dieu ! j’y songe, Ernestine… et l’engagement qu’hier vous avez pris en ma présence avec M. Olivier…

— Eh bien, – répondit simplement mademoiselle de Beaumesnil – cet engagement, je le tiendrai.

LIII

M. de Maillefort, en entendant mademoiselle de Beaumesnil parler d’un engagement qu’elle avait pris avec M. Olivier et qu’elle voulait tenir, fut aussi inquiet que surpris, tandis que la duchesse reprit :

— Comment, Ernestine, cette promesse faite à M. Olivier…

— Eh bien, cette promesse, je vous le répète, ma chère Herminie, je la tiendrai. Ne m’avez-vous pas approuvée d’accepter l’offre de M. Olivier ? N’y avez-vous pas vu, comme moi, une garantie certaine pour mon bonheur à venir ? N’avez-vous pas enfin senti, comme moi, toute la générosité de la proposition qui m’était faite ?

— Sans doute, Ernestine ; mais c’était à la pauvre petite brodeuse que s’adressait M. Olivier.

— Eh bien, pourquoi sa générosité me paraîtrait-elle moindre à cette heure, ma bonne Herminie ? Pourquoi les garanties de bonheur que m’assurait cette offre ne seraient-elles pas maintenant aussi certaines ?

— Que vous dirai-je, Ernestine ? je ne trouve rien à vous répondre. Il me semble que vous avez raison ; et cependant, malgré moi, je me sens inquiète. Mais, tenez, vous ne pouvez avoir de secret pour M. de Maillefort.

— Non, certes, Herminie, et je suis sûre que M. de Maillefort m’approuvera.

Le marquis avait silencieusement écouté et réfléchi.

— Le monsieur Olivier dont il s’agit, – dit le bossu, – n’est-il pas le danseur qui vous a invitée par charité, et dont il est question dans votre récit, ma chère enfant ?

— Oui, monsieur de Maillefort, – répondit mademoiselle de Beaumesnil.

— Et c’est l’oncle de M. Olivier qu’Ernestine a l’autre jour sauvé d’une mort presque certaine, – ajouta Herminie.

— Son oncle ! – dit vivement le bossu.

Puis, après un moment de réflexion, il ajouta :

— Je comprends… la reconnaissance, jointe sans doute à un sentiment plus tendre, né lors de votre rencontre avec ce jeune homme chez madame Herbaut, lui a fait proposer à Ernestine, qu’il croyait abandonnée, malheureuse...

— Un mariage inespéré pour une pauvre orpheline, ainsi que je paraissais à ses yeux, – reprit mademoiselle de Beaumesnil ; – car M. Olivier vient d’être nommé officier, et c’est cette fortune qu’il a offerte à la pauvre brodeuse…

— Ne s’appelle-t-il pas Olivier Raymond ? – s’écria le bossu, comme si un souvenir lui revenait à l’esprit.

— Il s’appelle ainsi, – répondit Ernestine ; – vous le connaissez, monsieur ?

— Olivier Raymond, sous-officier de hussards et décoré en Afrique, n’est-ce pas ? – continua le marquis.

— Oui, monsieur de Maillefort, c’est cela même.

— Alors, c’est pour lui que moi, qui ne sollicite guère, j’ai sollicité, à la demande et en compagnie de mon brave et bon Gerald de Senneterre, qui aimait ce jeune homme comme un frère, – ajouta le bossu d’un air pensif.

Et de nouveau, s’adressant à Ernestine :

— Mon enfant, c’est le meilleur ami de votre mère, c’est presque un père qui vous parle. Tout ceci me paraît fort grave ; je tremble que la générosité de votre caractère ne vous ait emportée trop loin. Ainsi, vous avez pris un engagement formel avec M. Olivier Raymond ?

— Oui, monsieur.

— Et vous l’aimez ?

— Autant que je l’estime, mon bon monsieur de Maillefort.

— Je comprends, hélas ! ma chère enfant, qu’après les horribles révélations du bal d’avant-hier vous sentiez plus que jamais le besoin d’une affection sincère, désintéressée ; je comprends encore que vous trouviez un charme extrême, je dirai plus, des garanties peut-être réelles, dans l’offre généreuse de M. Olivier Raymond ; mais cela n’empêche pas que vous n’ayez été au moins imprudente en vous engageant formellement. Songez-y ! il y a si peu de temps que vous connaissez M. Olivier !

— Il est vrai, monsieur de Maillefort… mais il ne m’a pas fallu plus de temps, lorsque mes yeux se sont ouverts, pour reconnaître que vous m’aimiez avec la plus tendre sollicitude, et qu’Herminie était la plus noble créature qu’il y ait au monde. Allez, croyez-moi, monsieur de Maillefort ; je ne me trompe pas davantage sur M. Olivier.

— Mon Dieu ! je désire vous croire, mon enfant. Ce jeune homme est le meilleur ami de M. de Senneterre. Pour moi, je l’avoue, c’est déjà une très bonne présomption. Puis, avant de m’intéresser au protégé de Gerald, craignant qu’il n’eut été aveuglé par son affection pour un ancien compagnon d’armes, je me suis informé de M. Olivier.

— Eh bien ? – dirent en même temps Ernestine et Herminie.

— Eh bien ! mes enfants, la meilleure preuve de l’excellence de ces observations est que j’ai servi M. Olivier de toutes les forces d’un crédit dont j’use très rarement.

— Alors, monsieur de Maillefort, que craignez-vous pour moi ? – reprit Ernestine. – Pouvais-je faire un meilleur choix ? La naissance de M. Olivier est honorable, sa profession honorée. Il est pauvre… soit… mais ne suis-je pas, hélas ! que trop riche ? Et puis, songez à ma position d’héritière, sans cesse exposée aux machinations odieuses dont, avant-hier encore, vous avez fait justice. Songez que, pour me sauvegarder de ces misérables cupidités, vous avez sagement éveillé en moi une défiance peut-être maintenant incurable. Aussi, désormais en proie à cet horrible soupçon : – que je ne suis recherchée que pour mon argent, – en qui aurai-je foi ? chez qui, et dans quelles circonstances voulez-vous que je trouve jamais ce désintéressement, cette générosité, dont M. Olivier m’a donné une preuve si convaincante ? Car enfin… dans l’offre qu’il m’a faite, me croyant pauvre, abandonnée, n’est-ce pas lui qui est le millionnaire ?

Le marquis regarda Herminie en souriant à demi et lui dit :

— Votre amie, la petite brodeuse, a réponse à tout, et, il faut l’avouer, ses réponses, sous un certain côté, sont pleines de justesse, de raisonnement, de prévoyance, et il me serait très difficile de lui prouver qu’elle a tort.

— Il est vrai, monsieur, – reprit Herminie, – moi-même, tout à l’heure, je cherchais des objections contre sa promesse, et je n’en trouve pas.

— Ni moi non plus, mes pauvres enfants, – reprit tristement le bossu ; – mais, malheureusement, la raison ne fait pas le droit, et, en admettant même qu’il n’y ait pas au monde pour Ernestine un mariage plus convenable que celui dont il s’agit, il lui faut, pour se marier, le consentement de son tuteur, et, avec les idées que je lui connais, il est impossible qu’il consente à une pareille union. Il faudra donc qu’Ernestine attende plusieurs années. Ce n’est pas tout : tôt ou tard M. Olivier saura que la petite brodeuse est la plus riche héritière de France, et, d’après ce que vous me dites de lui, mes enfants, d’après ce que m’en a dit Gerald lui-même, il est à craindre que, dans son excessive délicatesse, M. Olivier ne recule devant la pensée d’être soupçonné de cupidité, en épousant, lui sans fortune, une si riche héritière. Aussi, malgré son amour et sa vive reconnaissance, sera-t-il peut-être capable de tout sacrifier aux scrupules d’un cœur susceptible et fier.

À ces paroles du marquis, dont elle ne reconnaissait que trop la justesse, mademoiselle de Beaumesnil tressaillit, une douloureuse angoisse lui serra le cœur, et elle s’écria avec amertume :

— Fortune maudite ! ! ! je ne lui devrai donc jamais que déceptions et tourments !

Puis elle ajouta d’une voix suppliante, en attachant sur le bossu un regard noyé de larmes :

— Ah ! monsieur de Maillefort, vous étiez le meilleur ami de ma mère, vous aimez tendrement Herminie… sauvez-moi… sauvez-la… venez à notre aide, soyez notre génie tutélaire, car, je le sens, ma vie sera à jamais flétrie, désolée par le doute et la défiance que vous m’avez inspirés. La seule chance de bonheur qui me reste est d’épouser M. Olivier… et Herminie mourra de chagrin si elle n’épouse pas M. de Senneterre. Encore une fois, bon monsieur de Maillefort, ayez pitié de nous.

— Ah ! Ernestine, dit la duchesse à son amie d’un ton de triste reproche et en devenant pourpre de confusion, – ce secret, je ne l’avais confié qu’à vous seule !

— Gerald ! – s’écria le marquis à son tour, confondu de cette révélation, en interrogeant Herminie du regard, – Gerald… vous l’aimez ! C’est donc à cette irrésistible passion qu’il faisait allusion lorsqu’hier encore, comme je le louais de sa généreuse conduite envers mademoiselle de Beaumesnil, il me disait qu’il ne vivait que pour une jeune fille digne de son adoration… Oui, maintenant, je comprends tout… pauvres chères enfants… aussi votre avenir m’épouvante.

— Pardon… oh ! pardon, Herminie ! – dit Ernestine à son amie, dont les larmes coulaient silencieusement, – ne m’en veuillez pas d’avoir abusé de votre confidence ! Mais en qui pouvons-nous avoir foi et espoir, si ce n’est en M. de Maillefort ? Qui mieux que lui pourra nous guider, nous protéger, nous soutenir dans ces cruels jours d’épreuve ? Hélas ! il l’a dit lui-même tout à l’heure, la raison n’est pas le droit. Il avoue que, d’après la position que m’a faite cette fortune maudite, je ne puis placer plus sûrement mon affection que dans M. Olivier… et que pourtant de grandes difficultés menacent ce mariage. Il en est ainsi de vous, Herminie. M. de Maillefort est certainement convaincu, comme moi, qu’il n’y a plus de bonheur possible pour vous et pour M. de Senneterre que dans votre union, aussi menacée que la mienne.

— Ah ! mes enfants, – dit le bossu, si vous saviez quelle femme est la duchesse de Senneterre ! Eh ! mon Dieu ! je vous l’ai dit l’autre jour, ma chère Herminie, lorsque vous me demandiez sur son caractère des renseignements dont, à cette heure, je vois le motif. Il n’est pas de femme plus stupidement vaine de son titre.

— Et pourtant Herminie ne veut épouser M. Gerald que si madame de Senneterre vient la voir, et lui dire qu’elle consent à ce mariage ! Cette juste fierté d’Herminie, vous l’approuvez, n’est-ce pas, monsieur de Maillefort ?

— Elle veut cela ?… Oh ! la vaillante et noble fille ! – s’écria le marquis, après un moment de surprise, toujours cet admirable orgueil qui me la fait tant chérir. Certainement je l’approuve, je l’admire. Une résolution pareille est d’un cœur haut et hardi. Ah ! je ne m’étonne plus de la folle passion de Gerald. Nobles enfants ! leurs cœurs se valent ; ne sont-ils pas égaux ? Eh ! voilà la vraie noblesse !

— Herminie, – dit Ernestine, – vous entendez M. de Maillefort ? Maintenant me reprocherez-vous encore d’avoir abusé de votre secret ?

— Non, non, Ernestine, – répondit doucement la duchesse. – Non, je ne vous reprocherai qu’une chose, c’est d’avoir causé un chagrin inutile à M. de Maillefort, en lui faisant connaître des malheurs auxquels il ne peut remédier.

— Mon Dieu ! qui sait ? – reprit vivement Ernestine. – Vous ne le connaissez pas, Herminie. Vous ignorez combien M. de Maillefort a d’influence dans le monde, combien il inspire à la fois de sympathie, de vénération aux nobles cœurs, et d’épouvante aux méchants et aux lâches. Et puis, il est si bon, si bon pour ceux qui souffrent, il aimait tant ma mère !

Et comme M. de Maillefort, vaincu par l’émotion, détournait la tête pour cacher ses larmes, mademoiselle de Beaumesnil reprit, de plus en plus suppliante :

— Oh ! n’est-ce pas, monsieur de Maillefort, que vous avez pour nous la sollicitude d’un père ?… Ne sommes-nous pas sœurs à vos yeux, par notre tendresse et par l’attachement filial que nous vous portons ?… Oh ! par pitié, ne nous abandonnez pas.

Et Ernestine prit la main du bossu, pendant qu’Herminie, cédant à l’entrainement de son amie, prenait l’autre main du marquis en disant aussi d’une voix suppliante :

— Hélas ! monsieur de Maillefort, nous n’avons plus d’espoir qu’en vous.

Le trouble, l’attendrissement du bossu étaient à leur comble.

L’une des jeunes filles qui l’imploraient avait pour mère une femme qu’il avait si longtemps aimée.

L’autre appartenait peut-être aussi à cette femme, car bien souvent, le marquis, revenant à sa première conviction, se persuadait qu’Herminie était la fille de madame de Beaumesnil.

Mais, quoi qu’il en fût, M. de Maillefort avait reçu de cette mère mourante la mission sacrée de veiller sur Ernestine et sur Herminie. Cette mission, il avait juré de la remplir ; aussi, ne pouvant contenir les sentiments qui débordaient son cœur, il serra passionnément les deux jeunes filles sur sa poitrine, en murmurant d’une voix étouffée par les sanglots :

— Oui, oui, chères et pauvres enfants, je ferai pour vous ce que pourrait faire le plus tendre des pères.

Il est impossible de peindre cette scène touchante, de rendre l’effet du silence de quelques instants qui succéda et qu’Ernestine, radieuse d’espérance, interrompit la première en s’écriant :

— Herminie, nous sommes sauvées : vous épouserez M. Gerald et moi M. Olivier.

LIV

M. de Maillefort, en entendant mademoiselle de Beaumesnil s’écrier : « Herminie ! nous sommes sauvées : vous épouserez M. Gerald et moi M. Olivier, » M. de Maillefort secoua mélancoliquement la tête et reprit en souriant à demi :

— Un instant, mesdemoiselles, n’allez pas concevoir maintenant de folles espérances qui me tourmenteraient autant que votre désespoir. Voyons, mes enfants, parlons sagement, froidement ; ce n’est pas en s’exaltant comme vous faites… et moi aussi par contre-coup, que l’on avance les affaires ; l’émotion vous brise, on souffre, on pleure, et voilà tout…

— Oh ! monsieur de Maillefort, ces larmes-là sont douces, – dit Ernestine en essuyant ses yeux, – il ne faut pas les regretter.

— Non… mais il ne faut pas les renouveler… cela trouble la vue, et nous avons besoin, mes pauvres enfants, de voir clair, bien clair dans notre situation.

— M. de Maillefort a raison, – reprit Herminie, – soyons calmes, raisonnables.

— Oui, soyons raisonnables… – dit Ernestine : – M. de Maillefort, asseyez-vous là… entre nous deux… et causons sagement… froidement, comme vous dites.

— Voyons… – reprit le bossu, assis sur un canapé au milieu des deux jeunes filles et prenant une de leurs mains dans les siennes, – de qui allons-nous d’abord nous occuper ?

— D’Herminie… – dit vivement Ernestine.

— D’Herminie… soit, – répondit le marquis, – Herminie et Gerald s’aiment tendrement, ils sont dignes l’un de l’autre… c’est entendu ; mais, par un orgueil que j’admire et que j’approuve, parce qu’il n’est pas d’amour ou de bonheur possibles sans dignité, Herminie ne consent à épouser Gerald que si elle reçoit au sujet de ce mariage la visite de la duchesse de Senneterre. Il s’agit de trouver le moyen d’amener à cette démarche la plus hautaine des duchesses… Rien que cela.

— Ah ! monsieur de Maillefort. – dit Ernestine, – rien ne vous est impossible à vous.

— Entendez-vous cette petite câline avec sa douce voix, – reprit le marquis en souriant, – rien ne vous est impossible, à vous, monsieur de Maillefort !

Et il continua en soupirant :

— Chère enfant… si vous saviez ce que c’est que la vanité dans l’égoïsme ! et ces deux mots vous peignent madame de Senneterre. Mais enfin, quoique je ne sois pas un grand enchanteur, il me faudra tâcher de charmer ce monstre à deux têtes.

— Ah ! monsieur, – dit Herminie, – si jamais vous pouviez opérer ce prodige, ma vie entière…

— J’y compte bien, mon enfant… Oui, j’espère que, durant votre vie entière, vous m’aimerez, lors même que je ne réussirais pas dans ce que je veux entreprendre, car j’en serais, je crois, aussi malheureux que vous, et c’est surtout alors que j’aurais besoin de consolations. Maintenant, à votre tour, ma chère Ernestine.

— Oh ! moi, dit tristement mademoiselle de Beaumesnil, – ma position est encore plus difficile que celle d’Herminie.

— Ma foi ! je n’en sais rien… mais je dois vous prévenir, ma pauvre enfant, que je ne puis me mêler en rien de ce qui vous concerne avant d’avoir pris de nouvelles informations sur M. Olivier Raymond.

— Comment, monsieur de Maillefort, – dit Ernestine, – celles que vous avez déjà sur lui ne suffisent pas ?

— Elles sont excellentes en ce qui touche sa vie de soldat ; mais, comme il ne s’agit pas d’un nouveau grade à lui conférer, et que l’on peut être un très brave officier et un très mauvais mari, je m’informerai… comme il convient…

— Pourtant M. de Senneterre vous a dit tout le bien possible de M. Olivier…

— Ma chère enfant, on peut être un excellent ami, un parfait camarade, et rendre sa femme malheureuse.

— Ah ! monsieur, quel soupçon ! Songez donc que M. Olivier me croit pauvre… et que…

— Tout cela est à merveille… la reconnaissance… la générosité… l’amour, l’ont amené à vous offrir ce qu’il croit une fortune inespérée pour vous ; c’est un premier mouvement, très généreux, et tout à l’heure j’en ai été moi-même si touché, si ému, que je me suis laissé entraîner comme vous et comme Herminie.

— Et maintenant, monsieur, – demanda Ernestine avec inquiétude, – est-ce que votre opinion aurait changé ?

— Maintenant, mon enfant, je ne juge plus seulement avec mon cœur, mais aussi avec ma raison, et ma raison me dit que si le premier mouvement de M. Olivier est excellent, ce n’est qu’un premier mouvement. Je ne doute pas un instant que M. Olivier ne tienne la promesse qu’il vous a faite… qu’il ne l’accomplisse avec honneur ; mais je veux être certain… autant que l’on peut être certain de quelque chose… que, dans le cas où M. Olivier vous épouserait, toute sa vie serait d’accord avec ce premier mouvement que j’admire autant que vous.

Ernestine ne put cacher une sorte d’impatience douloureuse en écoutant ces sages et prudentes paroles.

Le marquis reprit d’un ton à la fois grave et tendre :

— Ma pauvre enfant, la confiance que vous mettez en moi, l’attachement que j’avais pour votre mère… l’intérêt même de votre avenir, m’obligent de vous parler ainsi, de vous attrister peut-être… mais, je vous le jure, si M. Olivier me paraît digne de vous, alors je m’emploierai corps et âme à aplanir les nombreux obstacles qui s’opposent à votre mariage.

— Ernestine, – dit Herminie à son amie, nous devons avoir une foi aveugle dans M. de Maillefort… la responsabilité qu’il prend en s’occupant de nous est si grande ! et, d’ailleurs, loin de redouter les informations qu’il veut prendre, provoquez-les au contraire ; elles vous seront une preuve de plus que M. Olivier est, comme je le crois aussi, moi, en tout digne de vous.

— C’est juste, Herminie, et vous, monsieur de Maillefort, pardonnez-moi, – dit timidement mademoiselle de Beaumesnil, – j’ai eu tort… mais, hélas ! il s’agit de ma seule chance de bonheur peut-être, jugez de mon inquiétude, de ma frayeur, lorsque je songe qu’elle pourrait m’échapper.

— C’est, au contraire, mon enfant, pour rendre cette chance plus certaine que je vous parle ainsi ; maintenant supposons que M. Olivier réunisse les qualités que je désire. Il faudra d’abord décider votre tuteur à consentir à ce mariage… puis, chose plus difficile peut-être… je le crains… persuader M. Olivier qu’il peut, sans scrupule, épouser la plus riche héritière de France, puisqu’il l’a aimée, la croyant pauvre et abandonnée…

— Hélas !… maintenant je suis comme vous… monsieur de Maillefort… – dit Ernestine avec accablement, – j’ai peur que M. Olivier ne refuse. Et pourtant ce refus prouverait une telle noblesse d’âme, que, tout en me désespérant, je ne pourrais m’empêcher de l’admirer. Hélas ! mon Dieu ! comment faire, monsieur de Maillefort ?

— Je n’en sais rien encore, mon enfant, je vais songer à cela toute cette nuit, et j’aurai bien du malheur si je ne trouve pas quelque chose. J’entrevois même déjà vaguement, – ajouta le bossu en réfléchissant, – oui, pourquoi non ? Enfin, une fois seul, je mettrai un peu d’ordre dans ce chaos d’idées ; mais surtout ne nous désespérons pas.

— Monsieur de Maillefort, – reprit Herminie, – croyez-vous qu’Ernestine doive revoir bientôt M. Olivier ?

— D’ici à quelques jours, non, sans doute.

— Mon Dieu ! que va-t-il penser de moi ? – dit tristement mademoiselle de Beaumesnil.

— Quant à cela, Ernestine, rappelez-vous que vous lui avez dit que la parente chez qui vous viviez avait un caractère si difficile, que vous demandiez quelques jours pour décider si ce serait M. Olivier ou son oncle qui irait demander votre main à cette parente.

— Il est vrai, – reprit Ernestine, – cela me donnera du moins quelques jours, pendant lesquels M. Olivier ne sera pas inquiet.

— Et cette prétendue parente ? – reprit M. de Maillefort, – c’est sans doute votre gouvernante, ma chère enfant ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes sûre de sa discrétion ?

— Son intérêt même m’en répond, monsieur.

— Cela est très important, car, pour qu’il y ait quelque chance de réussir dans nos projets, il nous faut un secret absolu, – dit le bossu, – et je n’ai pas besoin de vous dire, ma chère Herminie, que Gerald lui-même doit ignorer que la petite brodeuse, dont lui a sans doute parlé M. Olivier, est mademoiselle de Beaumesnil.

— Hélas ! monsieur, cette discrétion me sera facile ; je ne reverrai Gerald que le jour où sa mère sera venue chez moi, sinon, je ne le reverrai jamais, – dit la jeune fille avec accablement.

— Allons, mon enfant, du courage, – lui dit le bossu, – je ne suis pas dévot, mais je crois au Dieu des bonnes gens. Vous voyez qu’il s’est déjà passablement manifesté en nous réunissant tous trois. Courage donc. Mais, pour en revenir à M. Olivier, ma chère Herminie, si vous le voyez, comme c’est probable, vous lui direz qu’Ernestine est un peu souffrante, cela me donnera le temps d’aviser, car tout ce que je vous demande, mes pauvres chères enfants, c’est de me donner seulement huit jours. Si, en huit jours, je n’ai pas conduit les choses à bien, c’est que cela aura été impossible de toutes façons. Alors il sera temps de songer à la résignation, aux consolations. Et, tenez, mes enfants, avouez que s’il vous fallait renoncer à ces mariages si désirés, ce cruel chagrin vous abattrait moins réunies toutes deux qu’isolées ! Et puis, enfin, je serai là aussi, moi, et à nous trois nous serons bien forts contre le malheur.

— Ah ! monsieur de Maillefort, – dit Herminie, – un si grand chagrin sans l’amitié d’Ernestine, sans la vôtre, c’eût été la mort.

— Hélas ! ma pauvre Herminie, – reprit Ernestine, – pendant ces huit jours qui vont s’écouler, quelles angoisses, quelles craintes ! Mais, du moins, nous nous verrons chaque jour, n’est-ce pas ? Et bien mieux, – s’écria mademoiselle de Beaumesnil, tressaillant de bonheur à cette idée subite, – nous ne nous quitterons plus.

— Que dites-vous, Ernestine ?

— Vous logerez ici, avec moi, dès aujourd’hui, Herminie. N’est-ce pas, monsieur de Maillefort ?

— Ernestine, ce serait un grand bonheur pour moi, – répondit Herminie en rougissant, – mais, je ne saurais accepter.

Le bossu devina le sentiment d’orgueil d’Herminie : elle eût considéré comme une sorte d’humiliation d’accepter de la riche héritière une vie oisive et somptueuse, et, d’ailleurs, la proposition d’Ernestine, en admettant même qu’elle eût été acceptée par la duchesse, pouvait contrarier les desseins de M. de Maillefort.

Aussi dit-il à mademoiselle de Beaumesnil, qui était aussi surprise que chagrine du refus de son amie :

— Il y aurait, je crois, de graves inconvénients pour mes projets, ma chère enfant, à mettre votre tuteur et sa famille dans le secret de votre tendresse pour Herminie, car l’on rechercherait ici la cause de cette liaison si subite et si intime avec la jeune personne que vous êtes censée avoir vue aujourd’hui pour la première fois, et ces soupçons, la défiance qu’ils exciteraient, pourraient me gêner beaucoup.

— Allons, il faut se résigner, – reprit tristement Ernestine ; – il m’eût été pourtant si doux de passer avec Herminie ces huit jours d’attente et d’angoisse.

— Je partage vos regrets, Ernestine, – dit la duchesse, – mais M. de Maillefort sait mieux que nous ce qui convient à nos intérêts, et d’ailleurs, cette brusque disparition de chez moi aurait peut-être éveillé les soupçons de M. Olivier ; il m’eût été impossible de lui donner de vos nouvelles, et puis enfin, ma chère Ernestine, il ne faut pas oublier que je vis de mes leçons, et je ne puis rester huit jours oisive.

À ces mots, le premier mouvement de mademoiselle de Beaumesnil fut de regarder la duchesse avec une sorte de stupeur, ne comprenant pas qu’Herminie pût songer à continuer de travailler pour vivre, maintenant qu’elle avait pour amie la plus riche héritière de France.

Mais, réfléchissant bientôt à la délicatesse et à l’orgueil de la jeune artiste, mademoiselle de Beaumesnil frémit en pensant qu’elle avait été sur le point de blesser peut-être à jamais son amie par une offre inconsidérée.

— Il est vrai, ma chère Herminie, – répondit-elle donc, – je ne songeais pas à vos leçons. En effet, vous ne pouvez les manquer, mais du moins vous me classerez parmi vos élèves favorites, et vous ne serez pas un jour sans venir, n’est-ce pas ?

— Oh ! je vous le promets, – répondit Herminie, soulagée d’un poids cruel, car un instant, et ainsi que l’avait pressenti Ernestine, la duchesse avait tremblé que son amie n’insistât pour lui faire accepter une hospitalité qu’elle regardait comme une humiliation.

— Ainsi donc, mes enfants, – dit le marquis en se levant, – tout est bien convenu de la sorte. Quant à votre manière d’être avec votre tuteur, ma chère Ernestine, soyez froide, réservée, vivez le plus possible chez vous, mais ne témoignez à ces gens-là aucun amer ressentiment. Un éclat pourrait nous tous compromettre. Plus tard nous verrons.

— À ce propos, monsieur de Maillefort, – reprit Ernestine, – je crois bon de vous avertir que madame de la Rochaiguë, toujours persuadée que j’ai l’intention d’épouser M. Gerald, voulait aujourd’hui même m’engager à recevoir madame de Senneterre. J’ai demandé quelques jours pour réfléchir.

— Vous avez sagement fait, mon enfant ; mais demain il faudra formellement déclarer à madame de la Rochaiguë que vous ne voulez pas vous marier avec Gerald, sans donner d’autres explications ; je me chargerai du reste.

— Je suivrai vos avis, monsieur. Demain, je vous dirai, à vous, Herminie, pour vous rendre fière et heureuse, combien la conduite de M. de Senneterre a été belle et loyale envers moi ; n’est-ce pas, monsieur de Maillefort ?

— Elle a été admirable, ma chère enfant. Gerald m’avait prévenu d’avance de son projet, et il n’a pas failli à sa promesse. Allons, mes enfants, il faut vous séparer.

— Mon Dieu ! déjà, – dit Ernestine, – laissez-moi du moins Herminie jusqu’à ce soir, monsieur de Maillefort.

— Malheureusement, je ne puis rester, Ernestine, – dit la duchesse en tâchant de sourire. – J’ai à cinq heures une leçon chez un M. Bouffard, que M. de Maillefort connaît, et il faut que je sois très exacte pour conserver mes écolières.

— Je n’ai rien à dire à cela, Herminie, il faut se résigner, – répondit mademoiselle de Beaumesnil avec un soupir, car elle songeait aux difficultés, aux entraves sans nombre, que le travail auquel était obligée Herminie apportait dans les plus douces relations de sa vie. – Mais du moins, – reprit-elle, – à demain, Herminie.

— Oh ! oui, – répondit la duchesse, – et j’attendrai demain avec autant d’impatience que vous, je vous l’assure.

— Herminie, – dit soudain mademoiselle de Beaumesnil d’une voix émue, – m’aimez-vous toujours autant que lorsque vous me croyiez Ernestine la petite brodeuse ?

— Je vous aime peut-être davantage encore, – répondit la duchesse avec effusion ; – car mademoiselle de Beaumesnil a conservé le cœur d’Ernestine la petite brodeuse.

Les deux jeunes filles s’embrassèrent encore une fois et se séparèrent.

LV

Deux jours après son entretien avec Herminie et Ernestine, M. de Maillefort, ensuite de deux longues et sérieuses conversations avec Gerald, à qui il recommanda de ne tenter aucune démarche auprès de sa mère à propos d’Herminie, M. de Maillefort écrivit à la duchesse de Senneterre pour lui demander un rendez-vous le jour même, et se présenta chez elle à l’heure convenue.

Le marquis, prévenu par Gerald, ne s’étonna pas de l’expression de chagrin courroucé, mêlé d’accablement, qu’il trouva sur la physionomie de madame de Senneterre ; car, le matin même, madame de la Rochaiguë lui avait annoncé que mademoiselle de Beaumesnil, tout en appréciant M. de Senneterre comme il devait l’être, ne voulait pas l’épouser.

À la vue du bossu, les ressentiments de madame de Senneterre s’exaspérèrent encore, et elle lui dit avec amertume :

— Avouez, monsieur, que je suis grandement généreuse !

— En quoi cela, madame ?

— Ne vous donné-je pas, monsieur, le plaisir de venir insulter aux chagrins que vous avez causés ?

— De quels chagrins voulez-vous parler ?

— De quels chagrins ! – s’écria la duchesse avec explosion, – n’est-ce pas votre faute si le mariage de mon fils avec mademoiselle de Beaumesnil est rompu ?

— C’est ma faute ?

— Oh ! je ne suis pas votre dupe, monsieur, et c’est pour que vous en soyez bien certain que j’ai accepté le rendez-vous que vous avez eu l’audace de me demander. Je n’ai pas voulu laisser échapper cette occasion de vous dire bien en face l’aversion que vous m’inspirez.

— Soit, madame ; c’est un sujet de conversation comme un autre, et vous excellez dans ce genre d’entretien.

— Monsieur de Maillefort m’obligera de garder son impertinente ironie pour une occasion meilleure, – dit madame de Senneterre avec une hauteur courroucée, – et il voudra bien se rappeler qu’il a l’honneur de parler à la duchesse de Senneterre.

— Madame la duchesse de Senneterre me fera la grâce de me traiter avec la considération qui m’est due, – répondit sévèrement le bossu, – sinon je mesurerai exactement mes paroles sur les paroles de madame de Senneterre.

— Une menace, monsieur ?

— Une leçon, madame.

— Une leçon, à moi !

— Et pourquoi donc pas ? Comment ! moi qui étais le plus ancien ami de votre mari, moi qui aime Gerald comme un fils, moi qui ai droit aux égards, à l’estime de tous, entendez-vous bien, madame, à l’estime de tous, moi dont la naissance est au moins égale à la vôtre (il faut bien vous dire cela, puisque vous attachez un si haut prix à ces misères), vous m’accueillez l’injure à la bouche, la colère dans le regard, et je ne vous rappellerais pas à ce que vous me devez, à ce que vous vous devez à vous-même ?

Comme toutes les personnes vaines, altières, habituées à n’être jamais contredites, madame de Senneterre devait être d’abord surprise, irritée, puis dominée par un langage rempli de bon sens et de fermeté ; aussi, sa colère faisant place à un douloureux accablement, elle reprit :

— Eh ! monsieur ! faites au moins la part du désespoir qu’une mère éprouve en voyant l’avenir de son fils à jamais perdu.

— Comment perdu ?

— Oui, monsieur, et par votre faute encore !

— Voulez-vous avoir la bonté de me démontrer cela !

— Mon Dieu ! monsieur, je sais maintenant quelle influence vous avez sur mademoiselle de Beaumesnil. Mon fils a en vous une confiance qu’il n’a pas pour moi, et, si vous l’aviez bien voulu, ce mariage, d’abord en si bonne voie, n’aurait pas été rompu brusquement sans que l’on sache pourquoi. Oui, il y a là un mystère dont seul vous avez le secret. Et, quand je pense que Gerald, avec son grand nom, pouvait être le plus riche propriétaire de France… et qu’il n’en est rien… je suis… eh bien, oui, je suis la plus malheureuse des femmes et des mères ; et tenez, vous le voyez, monsieur, j’en pleure de rage. Vous êtes bien content, n’est-ce pas ?

Et, en effet, la duchesse de Senneterre pleura.

Sans l’intérêt qu’il portait à Gerald et à Herminie, M. de Maillefort, loin d’être apitoyé par ces larmes ridicules, eût tourné le dos à cette femme vaine et cupide, qui se croyait naïvement la plus tendre et la plus infortunée des mères, en cela qu’elle avait voulu, par tous les moyens possibles, assurer à son fils une fortune immense, et que ce beau projet avait échoué ; mais, désirant surtout mener à bonne fin la difficile entreprise dont il était chargé, le marquis laissa passer la première effusion d’une douleur dont il n’était nullement touché, et reprit :

— Le mystère est bien simple, Gerald et mademoiselle de Beaumesnil s’apprécient parfaitement l’un et l’autre ; seulement, ils ne s’aiment pas d’amour, voilà tout.

— Eh ! monsieur, que fait l’amour à cela ? est-ce que de pareils mariages, pas plus que ceux des familles royales, se font jamais par amour ?

— Vous sentez bien, madame, que je ne vous ai pas demandé une entrevue sérieuse pour discuter avec vous cette thèse vieille comme le monde : lequel vaut mieux d’un mariage de convenance ou d’un mariage d’amour ? nous ne nous entendrions jamais ; d’ailleurs, il s’agit d’un fait accompli : le mariage de Gerald et de mademoiselle de Beaumesnil est désormais impossible, vous pouvez m’en croire. Les millions de l’héritière ne seront pas pour votre fils, qui, du reste, n’y tenait guère, le digne garçon !

— Oui, et, grâce à ce désintéressement stupide, ou plutôt à cette odieuse insouciance de l’éclat de leur nom, – reprit madame de Senneterre avec amertume, – les représentants des plus grandes maisons tombent dans une honteuse médiocrité. C’est ainsi que mon père et mon mari, en négligeant les moyens de rétablir la fortune que cette infâme Révolution nous avait enlevée, ont laissé mon fils et mes filles sans fortune, et, par le temps qui court, je vous demande un peu comment je pourrai marier mes filles ; tandis que Gerald, puissamment riche, venant en aide à ses sœurs, elles auraient pu trouver ainsi des partis sortables, et vous voulez, monsieur, que je ne sois pas désespérée de la ruine de mes projets, moi qui, un moment, ai rêvé pour mon fils une fortune à la hauteur de sa naissance !

— Allons, soit, madame, vous aimez Gerald à votre manière ; ce n’est pas la bonne ; mais enfin, tant bien que mal, vous l’aimez.

— Oh ! oui, je l’aime ! – dit madame de Senneterre d’une voix concentrée, – je l’aime comme je dois l’aimer…

— Nous allons voir cela.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— D’abord, je dois vous déclarer que Gerald est passionnément amoureux, et que…

Madame de Senneterre bondit sur son fauteuil, devint pourpre de colère, et s’écria impétueusement en interrompant le bossu :

— C’est indigne ! je m’en étais toujours doutée : voilà le mystère éclairci… c’est de mon fils que vient le refus… car cette petite Beaumesnil était folle de lui ! Je l’ai bien vu à ce bal ; et c’est vous, monsieur, vous, qui avez prêté les mains à cette abominable intrigue !

Puis, la colère de madame de Senneterre atteignant à son comble, elle s’écria :

— Jamais je ne reverrai mon fils ; il n’a ni cœur ni âme !

Le marquis s’attendait à cette explosion ; il la laissa passer et reprit :

— Vous m’avez interrompu, madame, et je continue… en vous faisant toutefois observer que mademoiselle de Beaumesnil, loin d’être folle de Gerald, a, de son côté, une affection très sincère et très noblement placée.

— L’effrontée ! s’écria la duchesse avec une telle naïveté, que le bossu, malgré ses graves préoccupations, ne put s’empêcher de sourire imperceptiblement, et continua :

— Je vous disais donc, madame, que Gerald était passionnément amoureux d’une jeune fille digne en tout de cet amour.

— Je vous prie, monsieur, de ne pas me dire un mot de plus à ce sujet, – reprit madame de Senneterre en affectant un calme que démentait le tremblement de sa voix ; – tout est à jamais fini entre mon fils et moi. Il peut aimer qui bon lui semble, épouser qui bon lui semble… après sommations respectueuses, car il a l’âge voulu pour se passer de mon consentement ; qu’il traîne s’il le veut son nom dans la boue… De ce jour je reprends le nom de ma famille, je dirai partout et bien haut pourquoi je rougis de porter un nom avili, déshonoré. Du moins je trouverai quelque consolation auprès de mes filles.

À ces paroles, dont la violence égalait la déraison, le marquis reprit gravement :

— Votre fils, madame, comprend ses devoirs envers vous… autrement que vous ne comprenez les vôtres à son égard ; il ne vous fera pas de sommations ; il vous honorera, il vous respectera, ainsi qu’il l’a fait jusqu’ici ; il ne se mariera qu’avec votre consentement…

— Vraiment ! – s’écria madame de Senneterre avec un éclat de rire sardonique, – il me fait cet honneur ?

— Malgré le profond amour qu’elle a pour lui, la personne qu’il recherche ne veut l’épouser qu’à une condition : c’est que vous irez madame, dire à cette personne que vous êtes consentante à ce mariage.

— Monsieur de Maillefort, c’est une gageure, sans doute, une plaisanterie ?…

— C’est une question de vie ou de mort pour votre fils, madame !

L’accent du marquis, l’expression de ses traits, furent empreints d’une si menaçante autorité, que madame de Senneterre s’écria effrayée :

— Monsieur, que dites-vous ?

— Je dis, madame, que vous êtes une mère sans entrailles si vous n’avez pas remarqué la pâleur, l’accablement de votre fils depuis quelque temps. Et, le jour de ce bal, où ce malheureux enfant s’est courageusement traîné, votre médecin ne vous a-t-il pas déclaré devant moi que, sans les moyens héroïques auxquels il venait de recourir, vous risquiez de perdre votre fils d’une fièvre cérébrale ?

Remise peu à peu de son alarme, et regrettant de s’être laissé attendrir un instant, madame de Senneterre reprit avec un sourire de dédain :

— Allons donc ! une fièvre cérébrale se guérit avec des saignées, monsieur, et l’on ne meurt d’amour que dans les romans, et dans les mauvais romans, encore…

— C’est une plaisanterie toute tendre, toute maternelle, que vous faites là, madame, et, pour y correspondre, je vous dirai, tout aussi plaisamment que si, sous peu de jours, et après avoir pris et reçu toutes les informations nécessaires sur la personne dont je vous parle, vous ne faites pas auprès d’elle la démarche qu’elle attend de vous…

— Eh bien ! monsieur ?

— Eh bien ! madame, votre fils se tuera.

— Oui, – reprit madame de Senneterre avec un redoublement d’ironie, – comme dans je ne sais plus quel mélodrame…

— Je vous dis que votre fils se tuera, malheureuse folle ! – s’écria le marquis, effrayant de conviction ; – je vous dis que le dernier duc de Senneterre finira par un suicide, comme le dernier duc de Bretigny !

Cette allusion à un événement tragique récent, dont on avait parlé chez madame de Mirecourt, fit tressaillir madame de Senneterre... Elle connaissait la rare énergie du caractère de Gerald ; elle savait combien il souffrait d’un chagrin qu’il lui cachait ; elle avait enfin, malgré elle, une si profonde estime pour le caractère de M. de Maillefort, qu’elle savait incapable de parler de la possibilité du suicide de Gerald s’il n’était convaincu de l’imminence de cet événement, que, dans son épouvante, la malheureuse femme s’écria :

— Ah ! monsieur, ce que vous dites là est affreux ! La maison de Senneterre s’éteindre par un suicide…

Dans ce cri, l’aveugle vanité de race parlait plus haut que la maternité.

Cette femme, stupidement hautaine, tremblait d’abord, et surtout, à cette pensée que le nom des Senneterre, cette grande et illustre maison, pouvait s’éteindre… et s’éteindre par un acte que le monde où elle vivait qualifiait de crime.

Le marquis ne pouvait se tromper sur les sentiments de madame de Senneterre ; aussi reprit-il :

— Oui, si vous êtes aussi aveugle qu’impitoyable, ce beau nom de Senneterre, souvent glorieux, toujours honoré, disparaîtra pour jamais dans les larmes et dans le sang !

— Monsieur de Maillefort… cette idée est horrible… Je sais mon malheureux fils capable de tout… Oh ! non ! non ! je ne veux pas penser à cela ; vous me faites frémir… Et, quand je me rappelle le deuil, le désespoir, la honte de cette famille, qui a vu le chef de sa maison finir par un crime horrible… tenez… assez… assez… j’en deviendrais folle…

Et, passant ses mains sur son front inondé d’une sueur froide, madame de Senneterre reprit :

— Je vous dis, monsieur, que je ne veux pas songer à cela… Enfin… cette personne, qui est-elle ? Quoique je sois dans une mortelle angoisse au sujet du choix que Gerald a pu faire… une chose du moins me rassure un peu… c’est que cette personne prétend que j’aille lui dire que je consens à son mariage avec mon fils. Or, pour oser attendre de moi une démarche pareille, il faut être dans une telle position sociale, que je n’aie pas du moins à redouter quelque amour indigne de la part de mon fils.

— Gerald a noblement placé son amour, madame… j’ai déjà eu l’honneur de vous l’affirmer, – reprit sévèrement le marquis. – Ordinairement ce que je dis, on le croit.

— Il est vrai, monsieur : votre garantie doit me rassurer encore. Sans doute je n’aurai plus jamais l’occasion de faire le rêve que j’avais fait pour mon fils : mais enfin, si la personne dont vous parlez a de la naissance, de la fortune et…

Le bossu interrompit madame de Senneterre et lui dit :

— La personne dont il est question est une orpheline, elle est maîtresse de piano et vit de ses leçons.

Il est impossible de rendre l’expression des traits de madame de Senneterre en entendant les paroles du marquis ; elle eût ressenti une commotion électrique, que le mouvement qui la fit se lever n’eût pas été plus brusque.

— Une aventurière ! une drôlesse !… ce misérable enfant devait finir par là ! – s’écria-t-elle ; – quelle honte pour mon nom et pour celui de mes filles !

Et, comme M. de Maillefort se levait non moins vivement pour répondre à madame de Senneterre, celle-ci l’interrompit en ajoutant :

— Et une pareille créature a l’audace d’exiger que moi, moi, je m’abaisse jusqu’à aller lui…

Madame de Senneterre n’acheva pas ; elle aurait cru souiller ses lèvres en répétant cette proposition énorme, inouïe ; mais elle partit d’un éclat de rire sardonique, presque convulsif.

Puis, un calme glacial succédant à cette exaspération, madame de Senneterre prit le bras de M. de Maillefort d’une main tremblante, et lui dit :

— Mon cher monsieur, écoutez-moi bien : mon indigne fils viendrait là, entendez-vous ? là, devant moi, me dire : « Je me tue à vos yeux si vous refusez votre consentement… » je lui répondrais : « Tuez-vous ! j’aime mieux vous voir mort qu’infâme… J’aime mieux que votre nom s’éteigne que de le voir perpétuer pour votre déshonneur, pour le mien et pour celui de vos sœurs !… »

Et, comme le marquis allait se récrier, elle ajouta :

— Monsieur de Maillefort, je ne m’emporte pas, je suis calme, je vous dis ce que je pense, je vous dis ce que je ferais ; et, après l’insultante prétention de mon fils et de sa complice, ce n’est plus de l’amour maternel que je ressens pour lui, ce n’est pas même de l’indifférence, c’est du mépris, c’est de la haine, entendez-vous bien ?… oui, de la haine ! Dites-lui cela. Je reporterai sur mes filles toute l’affection que je portais à ce misérable…

— Cette femme agirait ainsi qu’elle dit, – pensa le marquis avec horreur ; – l’insistance serait vaine, la raison échouerait à combattre cette aveugle opiniâtreté (et le bossu ne se trompait pas). Cette femme, ainsi qu’elle le dit, verrait d’un œil stupide et farouche son fils se tuer à ses pieds ! C’est la vanité de race poussée jusqu’à l’obtuse férocité de la bête. Pauvre Gerald ! Pauvre Herminie !

LVI

Après un moment de silence et pendant que madame de Senneterre, pour ainsi dire, palpitait de fureur sous cette abominable révélation, à laquelle elle ne pouvait encore se décider à croire : – que son fils voulait épouser une maîtresse de piano vivant de ses leçons, M. de Maillefort reprit froidement, et comme si l’entretien précédent n’avait pas eu lieu :

— Madame… que pensez-vous de la noblesse et de l’illustration de la maison de Haut-Martel ?

D’abord madame de Senneterre regarda le bossu avec une muette surprise, puis elle lui dit :

— En vérité, monsieur, cette question est inconcevable.

— Pourquoi donc cela, madame ?

— Comment, monsieur, vous me voyez accablée sous le nouveau coup qui me frappe, et que vous m’avez porté… involontairement sans doute, – ajouta-t-elle avec une ironie amère, – et vous venez me demander sans rime ni raison ce que je pense de l’illustration de la maison de Haut-Martel !

— Ma question est moins étrangère que vous ne le pensez au coup qui vous frappe, madame, en cela qu’elle pourrait l’amoindrir… Encore une fois, que pensez-vous de la maison de Haut-Martel ?

— Eh ! monsieur… il n’en est pas en France de plus illustre et de plus ancienne, vous le savez mieux que personne, puisque cette maison, dont vous êtes agnat, est la vôtre.

— Je suis maintenant le chef de cette maison, madame…

— Vous ? – s’écria madame de Senneterre.

Et, chose singulière, à l’accent amer et courroucé de cette femme succéda une sorte d’envieuse déférence pour le nouveau représentant de cette puissante famille.

— Mais, – reprit la mère de Gerald, – le prince duc de Haut-Martel, qui vivait dans ses terres d’Allemagne depuis cette sotte Révolution de 1830 ?…

— Le prince-duc de Haut-Martel s’est noyé par imprudence, madame… Et, comme il n’avait ni frères ni enfants, et que je suis son cousin germain... il faut bien que j’hérite de son titre et de ses biens.

— Alors cet événement est tout récent ?

— J’en ai reçu la première nouvelle par M. l’ambassadeur d’Autriche, et hier j’ai eu la confirmation officielle de ce fait.

— Ainsi, monsieur, – dit madame de Senneterre avec une admiration jalouse, – vous voilà marquis de Maillefort, prince-duc de Haut-Martel…

— Tout autant, et sans me donner beaucoup de mal pour ça, comme vous voyez.

— Mais c’est magnifique, monsieur ! – s’écria cette malheureuse monomane, oubliant son fils, dont le désespoir pouvait aboutir au suicide, et ne songeant qu’à s’extasier devant une nouvelle et haute fortune nobiliaire. – Mais vous êtes, à cette heure, un des plus grands seigneurs de France.

— Mon Dieu oui, ça m’a poussé tout d’un coup, cette belle dignité-là. Et dire qu’hier j’étais tout simplement un fort bon gentilhomme : mais aujourd’hui, comme je suis changé, hein ?… Est-ce que vous ne trouvez pas ma bosse un peu diminuée depuis que vous me savez si grand seigneur ?

— Monsieur, il n’est pas plus permis de plaisanter de la noblesse que de la religion.

— Certainement, il y a bien assez d’autres sujets de plaisanteries. Mais j’oubliais de vous dire que le prince-duc de Haut-Martel m’a laissé en Hongrie à peu près cinquante mille écus de rentes... liquides, en biens-fonds, toutes dettes payées…

— Cinquante mille écus de rentes ! Mais, quoiqu’on ne sache pas au juste votre fortune, on vous dit déjà fort riche, monsieur, – reprit madame de Senneterre avec une sorte de jalousie cupide.

— Peuh ! – fit le bossu, – je ne sais pas non plus bien au juste le chiffre de mes revenus, car mes fermiers, pauvres gens, ne me payent que lorsqu’ils le peuvent sans trop se ruiner ; mais enfin, les pires années, je boursicote toujours bien dans les environs d’une soixantaine de mille livres nettes d’impôt et de non-valeurs… sans compter (ceci est pour l’honneur) que les gros bonnets électeurs de l’arrondissement où j’ai mes propriétés me font l’honneur de me proposer d’être leur député, une épidémie ayant dernièrement emporté leur vénérable représentant actuel ; vous voyez que gloire et fortune tombent sur moi dru comme grêle.

— Alors, monsieur, vous avez ainsi plus de deux cent mille livres de rentes, et avec cela prince-duc de Haut-Martel…

— Et député… possible, s’il vous plaît ! Notez cela.

— C’est une position superbe…

— Parbleu ! Et avec ma figure et ma tournure je peux, n’est-ce pas ? prétendre aux plus brillants partis. Dites donc, quel dommage que mademoiselle de Beaumesnil soit amoureuse d’un beau jeune homme ; sans cela elle eût été fièrement mon fait.

Une idée subite traversa l’esprit de madame de Senneterre. Cette vaine et avide créature, après un moment de réflexion, regardant M. de Maillefort d’un air pénétrant, lui dit :

— Monsieur de Maillefort… je crois vous deviner…

— Voyons.

— La question que vous me posiez, m’avez-vous dit à propos de ce que je pensais de la maison de Haut-Martel, avait pour but une sorte de compensation au coup affreux qui me frappe dans la personne de mon indigne fils.

— En effet, j’ai dit cela, madame, et c’est la vérité.

— Eh bien ! maintenant que vous êtes le chef de cette grande maison, vous voulez sans doute qu’elle ne s’éteigne pas ?

— Il y a du vrai là dedans, – répondit le bossu, assez étonné de la pénétration de madame de Senneterre, quoiqu’il fût à mille lieues de se douter de la véritable pensée de la duchesse.

— Oui, – reprit-il, – je vous avoue, madame, que j’aimerais assez que ce nom ne s’éteignit pas.

— Et comme vous savez qu’une jeune fille de haute naissance et d’une éducation pieuse est seulement capable de porter ce grand nom et de comprendre les devoirs sacrés qu’elle aurait à remplir envers l’homme à qui elle devrait une si magnifique position… vous songez à ma fille aînée… et c’est ainsi que vous m’offrez une compensation au malheur que me cause le désordre de mon fils.

— Moi ! me marier ? – s’écria le bossu, encore plus révolté que surpris de l’infâme proposition de madame de Senneterre.

Mais, voulant savoir jusqu’où pouvaient aller l’aveuglement, la cruauté et la cupidité cynique de cette marâtre, il reprit en simulant un de ces refus qui ne demandent pas mieux que de se laisser vaincre :

— Moi ! songer à un tel mariage ! et d’ailleurs, lors même que j’y songerais, serait-il possible ? Pensez-y donc, madame, à mon âge… et fait comme vous voyez ! tandis que votre fille Berthe est charmante et n’a pas vingt ans ! Allons donc ! elle me rirait au nez, et elle aurait raison.

— Vous vous trompez, monsieur, – répondit gravement cette mère incomparable : – d’abord, mademoiselle de Senneterre a été élevée dans des habitudes de soumission et de respect dont elle ne se départira jamais. Puis, elle sait qu’elle est pauvre, et que jamais elle ne rencontrerait une position pareille à celle que vous pouvez lui offrir.

— Mais, encore une fois, je suis vieux, je suis laid, je suis bossu comme un sac de noix !

— Monsieur le marquis, mes filles ont été élevées de telle sorte qu’elles ne lèveront, pour ainsi dire, les yeux sur les maris que je leur choisirai que lorsqu’elles reviendront de la messe nuptiale.

— Jolie surprise que vous ménageriez là, ma foi, à la pauvre enfant qui m’épouserait !

— Je vous le répète, monsieur le marquis, mes filles n’ont pas de ces indécentes imaginations qui vont jusqu’à oser apprécier charnellement un mari ; je signifierai ma volonté à ma fille aînée, cela suffira.

— Je dirais à cette indigne mère l’horreur qu’elle m’inspire, – pensa le bossu, – qu’y gagnerais-je ? c’est une méchante et incurable folle ; servons-nous plutôt de sa folie.

Et le marquis reprit tout haut, voyant madame de Senneterre attendre sa réponse avec une vive anxiété :

— Vous m’avez dit tout à l’heure, madame, et très sagement, qu’il ne fallait plaisanter ni avec la noblesse ni avec la religion, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur le marquis.

— Vous avouerez qu’il ne faut pas non plus plaisanter avec le mariage ?

— Non, certainement, monsieur le marquis.

— Eh bien donc, entre nous, votre désir de voir votre fille Berthe princesse de Haut-Martel ne va rien moins qu’à vouloir bafouer cruellement la religion, la noblesse et le mariage, ces trois choses saintes… ainsi que vous les appelez.

— Comment cela, monsieur ?

— Mademoiselle de Senneterre outragerait le mariage et la religion… ou plutôt, c’est bien pis, la nature et le Créateur, en jurant amour et fidélité à un vieux bossu comme moi ; et, à mon tour, je me moquerais fort de la noblesse en général, et des maisons de Senneterre et Haut-Martel en particulier, en m’exposant à perpétuer leur illustre lignée dans la personne d’affreux petits boscos faits à mon image. Cela prouverait, sans doute, la résignation et la fidélité de ma femme, mais cela donnerait au monde la plus bouffonne opinion de nos grandes races historiques.

— Monsieur… le marquis… je…

— Je sais bien que vous allez me citer la bosse du prince Eugène. La mienne se tient probablement, dans son for intérieur, extrêmement flattée de la comparaison ; mais il ne faut pas, voyez-vous, ôter leur lustre à ces raretés-là, en les multipliant. Je vous sais un gré infini de votre offre, et mademoiselle Berthe me saura, de son côté, très grand gré de vous avoir refusé ; mais il dépend cependant de vous… de réaliser l’alliance de nos deux puissantes maisons, comme vous dites, et d’empêcher mes deux cent mille livres de rentes de sortir de votre famille… Je me hâte bien vite de vous dire que je suis trop convaincu de mon peu de mérite pour oser lever les yeux jusqu’à vous, madame la duchesse, – ajouta le bossu avec un profond et ironique salut. – D’abord, je vous serais le plus détestable mari du monde… et puis, je n’ai aucune vocation pour le mariage.

— Vous n’avez pas besoin, monsieur, d’aller avec tant d’empressement au devant d’une proposition que l’on ne vous fait point, – répondit la duchesse de Senneterre avec un dépit hautain. – Veuillez seulement vous expliquer plus clairement, car je ne saurais deviner des énigmes : vous me parlez d’unir nos deux maisons, d’empêcher votre fortune de sortir de ma famille ; je ne comprends rien à cela.

— Entre nous et sans reproche, vous aviez été assez facile quant à l’alliance, lorsqu’il s’est agi du mariage de Gerald avec mademoiselle de Beaumesnil. Beaumesnil n’est qu’un nom de terre… et le grand-père du feu comte, très galant homme d’ailleurs, était simplement M. Joseph Vert-Puis, banquier puissamment riche.

— Je savais parfaitement, monsieur, que, sous le rapport de l’alliance et de la naissance, mademoiselle Vert-Puis de Beaumesnil était moins que rien… mais…

— Mais les millions vous doraient un peu cette roture récemment anoblie… n’est-ce pas ? Néanmoins, quoique les millions doivent être, cette fois, en petit nombre, puisqu’ils se réduisent à quatre ou cinq, que diriez-vous d’un billet de faire part ainsi conçu :

« M. le marquis de Maillefort, prince-duc de Haut-Martel, etc., etc., a l’honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Herminie de Haut-Martel avec M. le duc de Senneterre. »

Madame de Senneterre, au comble de la surprise, regarda le bossu sans comprendre ; il continua :

— Il serait dit et porté au contrat que les enfants mâles, issus dudit mariage, porteraient le nom de Senneterre-Haut-Martel... ce qui, j’imagine, sonnerait aussi bien que Noailles-Noailles, Rohan-Rochefort ou Montmorency-Luxembourg ; et comme mademoiselle Herminie de Haut-Martel est fille unique, et que je vis de peu, le jeune ménage aurait, en attendant ma mort, environ cinquante mille écus de rentes, pour porter dignement, comme vous le dites si bien, madame, cette double illustration.

— En vérité, monsieur de Maillefort, je ne vous comprends pas du tout ; vous n’avez jamais été marié et vous n’avez pas de fille.

— Non… mais qui m’empêche d’en adopter une, de lui donner mon nom, ma fortune ?

— Personne, assurément… et cette jeune fille que vous adopteriez… quels sont ses parents ?

— Elle est orpheline… et, comme je vous l’ai dit… elle est maîtresse de piano, et vit de ses leçons…

— Comment ? – s’écria madame de Senneterre, – cette fille dont Gerald est affolé ! cette créature…

— Assez, madame, – dit sévèrement le marquis, – je ne tolère pas que l’on parle ainsi d’une jeune personne que j’honore, que j’aime, que j’estime assez… pour lui donner mon nom…

— Soit… monsieur ; mais ce que vous m’apprenez est si étrange…

— Va pour étrange… acceptez-vous, oui ou non ?

— Accepter !… monsieur ? Accepter pour ma belle-fille… une personne… qui aura donné des leçons de piano pour vivre ?

— Cette susceptibilité est héroïque… assurément ; mais je vous ferai remarquer que votre fils n’a rien ou peu de chose, et que mademoiselle Herminie de Maillefort, qui a eu l’indignité de vivre honnêtement, vaillamment de son travail, apporte à M. de Senneterre deux cent mille livres de rentes et l’alliance de la maison de Haut-Martel. Enfin, j’ajouterai pour mémoire que, si vous refusez… votre fils se tuera… Je sais bien que vous aimeriez mieux le voir mort que mésallié… car la mère des Gracques n’est rien du tout auprès de vous pour le stoïcisme… mais il ne s’ensuivra pas moins que la maison de Senneterre s’éteindra dans votre fils par le plus déplorable éclat… ce qui est, je crois, pis encore qu’une mésalliance… surtout… lorsqu’un Senneterre se mésallie avec une Maillefort de Haut-Martel.

— Mais, monsieur… l’on saura bien que cette personne n’est que votre fille d’adoption.

— Tout ce que je puis vous dire, madame, c’est que je ne me serais jamais fait à moi-même une fille ni plus tendre, ni plus belle, ni plus vraiment noble !

— Vous la connaissez donc… beaucoup ?

— Vous me faites, en vérité, madame, la plus singulière question du monde ! Voyons, croyez-vous que moi… tel que vous me connaissez, je donnerais mon nom… à une personne qui n’honorerait pas ce nom ?

— Mais enfin, monsieur, – s’écria madame de Senneterre d’un ton de récrimination douloureuse, – rien au monde ne pourra faire que votre fille adoptive n’ait été quelque chose… comme… artiste ?

— Ma fille adoptive aura eu, en effet, l’inconvénient d’être et d’avoir été une artiste du plus rare talent, c’est déplorable... j’en souffre… j’en pleure… j’en gémis… Mais, hélas ! vous savez le proverbe : la plus belle file du monde

— Et… sa clientèle… est-elle dans votre société ?

— Elle est trop orgueilleuse pour cela… non pas notre société... mais Herminie de Maillefort…

— Mon Dieu… marquis… vous me jetez dans un embarras… dans une perplexité…

— Je vais, je crois, madame, mettre un terme à ces embarras. Écoutez-moi bien, – reprit M. de Maillefort, non plus avec ironie, mais d’une voix ferme et sévère, – je vous déclare… moi... que si vous refusez votre consentement, je vais trouver Herminie, je lui apprends ce que j’ai l’intention de faire pour elle ; et je lui prouve que si, pauvre, sans nom, et craignant de paraître s’imposer à la famille de Senneterre par ambition ou par cupidité, elle devait, pour sa propre dignité, exiger de vous, madame, une démarche auprès d’elle, la fille adoptive de M. de Maillefort, en apportant un grand nom et deux cent mille livres de rentes à M. de Senneterre, ne doit plus avoir les mêmes scrupules… que la jeune artiste. Comme Herminie adore Gerald, et que mon conseil sera plein de sens, elle m’écoutera ; votre fils vous fera les sommations voulues, et tout sera dit.

— Monsieur…

— Sans doute il en coûtera beaucoup à Gerald de se passer de votre consentement, car il vous aime… aveuglément, c’est le mot ; mais, pour lui épargner tout remords, je lui répéterai vos paroles, madame : J’aime mieux voir mon fils mort que mésallié ! Paroles atroces ou plutôt insensées, lorsque je vous affirmais, moi, que Gerald ne pouvait aimer une personne plus honorable… que celle qu’il a choisie.

— Monsieur, vous ne voudrez pas semer la discorde entre mon fils et moi.

— Avant tout, j’assurerai le bonheur et le repos de Gerald, puisque vous êtes assez opiniâtre pour vouloir le sacrifier à des préjugés absurdes.

— Monsieur, cette expression…

— À des préjugés d’autant plus absurdes, madame, qu’après l’adoption que je propose ils n’ont plus même de prétexte... Un dernier mot… Si vous avez le bon sens maternel de préférer vivre en paix et en affection avec votre fils, et vous épargner, ainsi qu’à lui, un éclat fâcheux, vous vous rendrez demain chez Herminie… toutes informations sur cette jeune personne vous étant parfaitement inutiles après ce que je fais pour elle…

— Moi, monsieur, aller la première chez cette personne ?

— Il faudra vous dégrader jusque-là… dégradation d’autant plus terrible qu’Herminie, pour des raisons à moi connues, devra ignorer que je l’adopte… jusqu’après votre démarche ; ce sera donc tout bonnement à mademoiselle Herminie, maîtresse de piano, que vous irez dire que vous consentez à son mariage avec Gerald…

— Jamais, monsieur, je ne m’abaisserai à une telle démarche…

— Songez que cette démarche n’a rien d’humiliant, et que personne n’en sera témoin, sinon moi, qui me trouverai chez Herminie…

— Je vous dis, monsieur, que c’est impossible… jamais je ne m’exposerai à une pareille humiliation…

— Alors, madame, au lieu de vous faire adorer de votre fils en consentant à une chose que vous ne pouvez empêcher, Gerald aura la mesure de votre tendresse pour lui, et l’on se passera de votre consentement.

— Mais enfin, monsieur, vous ne pouvez exiger que je prenne ici, en un instant, une détermination de cette gravité.

— Soit, madame, je vous accorde jusqu’à demain midi ; je viendrai savoir votre réponse… et si elle est conforme à la raison... à la véritable affection maternelle… je vous devancerai de quelques instants chez Herminie, afin de me trouver chez elle lors de votre arrivée… Sinon, je vous déclare qu’avant six semaines votre fils est marié.

Ce disant, le marquis salua madame de Senneterre et sortit.

« Je n’en doute pas, – se dit-il, – cette malheureuse folle… fera la démarche que j’exige d’elle ; car sa cupidité, son ambition, sont flattées de ce mariage, et lui feront oublier l’inconvénient de l’adoption… Puis enfin, par une de ces contradictions malheureusement fréquentes dans notre pauvre nature, cette femme qui, dans son entêtement farouche et stupide, pousserait son fils au suicide, est aussi jalouse de son attachement que si elle était la plus sage, la plus tendre des mères… elle comprendra quelle adoration Gerald aura pour elle si elle paraît librement consentir à son mariage… et elle viendra chez Herminie.

« Mais, hélas ! ce ne serait pour moi que partie à moitié gagnée, – se dit encore le bossu. – Herminie, dans son orgueil, acceptera-t-elle d’être ma fille d’adoption, en sachant les avantages que cette adoption lui apporte, et qui ont seuls décidé madame de Senneterre ? je crains que non… Ne l’ai-je pas vue, cette orgueilleuse fille, presque blessée de ce qu’Ernestine lui offrait non de partager son opulence, mais de rester auprès d’elle en abandonnant ses leçons ?… Et pourtant, elle sait peut-être qu’Ernestine est sa sœur, car je n’en doute plus... Herminie est et sait être la fille de madame de Beaumesnil.

« Avec cette susceptibilité fière, encore une fois, Herminie acceptera-t-elle mes offres ? Je suis loin d’en être certain, quoi que j’aie dû dire à la mère de Gerald, afin de la décider en l’effrayant : c’est pour cela que j’aurais préféré l’amener à ce mariage sans recourir, pour le moment du moins, à l’adoption… mais c’était impossible : madame de Senneterre aurait vu son fils se tuer de désespoir plutôt que de consentir à sa mésalliance avec une pauvre fille sans nom et sans fortune ; enfin, que j’obtienne seulement que madame de Senneterre fasse la démarche que j’exige auprès d’Herminie, orpheline et maîtresse de piano… nous verrons ensuite.

« Allons maintenant chez M. de la Rochaiguë : après ma fille Herminie… ma fille Ernestine. Il s’agit de tomber à l’improviste chez ce malencontreux baron : car, dans l’exaspération où il est contre moi, depuis que j’ai ruiné ses espérances de pairie, en démasquant ce misérable Mornand, il éviterait à tout prix de me recevoir ; mais, grâce à Ernestine, je pourrai le surprendre, et, heureusement pour mes desseins, il est encore plus sot que méchant ! »

M. de Maillefort, remontant dans sa voiture, se fit conduire chez M. de la Rochaiguë.

LVII

M. de Maillefort, ayant demandé, à la porte de l’hôtel de la Rochaiguë, mademoiselle de Beaumesnil, fut bientôt introduit chez Ernestine.

— Eh bien ! – lui dit-elle dès qu’elle l’aperçut et courant à sa rencontre, – avez-vous quelques bonnes nouvelles pour Herminie, monsieur de Maillefort ?

— J’espère un peu.

— Quel bonheur !… Puis-je, lorsque tantôt je verrai Herminie, lui dire ce que vous m’apprenez ?

— Oui… dites-lui d’espérer, mais… pas trop… et, comme vous vous oubliez vous-même, ma chère enfant… j’ajouterai que j’ai les meilleures informations sur M. Olivier…

— Ah !… j’en étais bien certaine.

— J’ai même appris une particularité assez curieuse, c’est qu’en utilisant le temps de son congé pour venir en aide à son oncle, il est allé dans votre terre de Beaumesnil, près de Luzarches, pour quelques travaux.

— M. Olivier ! en effet… c’est bizarre.

— Et cette circonstance m’a donné une idée que je crois bonne, car, bien que, maintenant, je sois persuadé, comme vous, que vous ne pouviez faire un plus digne et meilleur choix… cependant...

— Cependant ?

— La chose est si grave… que j’ai pensé à une dernière épreuve…

— Sur M. Olivier ?

— Oui… Qu’en pensez-vous ?

— Faites-la, monsieur de Maillefort, je ne crains rien pour lui.

— Et d’ailleurs, de cette épreuve vous serez témoin… ma chère enfant ; si M. Olivier y résiste, vous devrez être la plus fière, la plus heureuse des femmes, et il n’y aura plus de doute possible sur le bonheur de votre avenir. S’il y succombe, au contraire, hélas ! ce sera une nouvelle preuve que les plus nobles caractères cèdent parfois à certaines tentations. Puis enfin, cette épreuve aurait un résultat des plus importants.

— Et lequel ?

— Après cette épreuve, M. Olivier ne pourrait plus avoir le moindre scrupule à épouser la plus riche héritière de France ; et vous savez, mon enfant, combien cette question de délicate susceptibilité nous inquiétait.

— Ah ! monsieur, vous êtes notre bon génie.

— Attendez encore un peu, mon enfant, avant de voir en moi un demi-dieu… Maintenant, autre chose. Il y a, m’avez-vous dit, un escalier de service donnant près de votre appartement et qui monte jusque chez votre tuteur ?

— Oui, monsieur, c’est par cet escalier qu’il reçoit le matin quelques amis intimes que l’on n’annonce jamais.

— C’est à merveille, je vais passer par là ni plus ni moins qu’un ami intime, et causer une étrange surprise au baron… Conduisez-moi, mon enfant.

Ernestine précéda le marquis.

Au moment où elle traversait la chambre de madame Laîné, elle dit au bossu :

— J’ai toujours oublié de vous apprendre, monsieur de Maillefort, comment j’avais pu sortir à l’insu de mon tuteur, afin d’aller au bal de madame Herbaut. Cette porte que vous voyez conduit à un autre escalier dérobé qui descend dans la rue… la porte était condamnée depuis longtemps, mais ma gouvernante était parvenue à l’ouvrir, et c’est par là que nous sommes sorties et rentrées.

— Et cette porte a-t-elle été de nouveau condamnée ? – demanda le bossu, qui parut frappé de cette circonstance.

— Ma gouvernante m’a dit l’avoir fermée en dedans.

— Ma chère enfant, votre gouvernante est une misérable, elle a favorisé votre sortie mystérieuse de cette maison et vos longues visites à Herminie ; vous eussiez agi dans un but répréhensible qu’elle vous eût obéi de même ; vous ne devez donc avoir aucune confiance en elle.

— Je n’en ai aucune, monsieur de Maillefort ; dès que je le pourrai, mon intention est de payer largement, selon ma promesse, la discrétion de madame Laîné et de la renvoyer.

— Cette porte, qui donne chez vous un si facile excès, et qui est à la disposition de cette femme, me semble une chose mauvaise, – dit le bossu en réfléchissant : – il faudra dès aujourd’hui prévenir votre tuteur que vous avez par hasard découvert cette issue, et que vous le priiez, pour plus de sûreté, de la faire murer au plus tôt, sinon lui demander à changer d’appartement.

— Je ferai ce que vous désirez, monsieur ; mais quelles craintes pouvez-vous avoir à ce sujet ?

— Des craintes fondées, je n’en ai aucune, ma chère enfant : c’est d’abord une mesure de convenance que de faire murer cette porte, et ensuite une mesure de prudence. Que rien en cela ne vous effraye. Allons, au revoir, je monte chez votre tuteur ; puissé-je avoir de bonnes nouvelles à vous donner bientôt !

Quelques instants après, M. de Maillefort arrivait au second étage, sur un petit palier ; à la serrure d’une porte qui lui faisait face, il vit une clef, entra, suivit un corridor, ouvrit une seconde porte et se trouva dans le cabinet de M. de la Rochaiguë.

Celui-ci, tournant le dos au marquis, lisait dans un journal le compte rendu de la séance de la Chambre des pairs. En entendant ouvrir la porte il tourna la tête et vit le bossu, qui, allègre, dégagé, lui fit un signe de tête des plus affectueux, en lui disant :

— Bonjour, cher baron, bonjour.

M. de la Rochaiguë ne put d’abord répondre un mot.

Renversé dans son fauteuil, continuant de tenir son journal entre ses deux mains crispées, il restait immobile, béant, attachant sur le marquis des yeux arrondis par la surprise et la colère.

— Vous le voyez, baron, j’agis en intime… je profite des petites entrées, – continua le bossu du ton le plus enjoué, et en avançant, pour s’y asseoir, un fauteuil près de la cheminée.

M. de la Rochaiguë devint pourpre de courroux ; mais, comme il avait grand’peur du marquis, il se contint, et dit en se levant brusquement :

— Il est incroyable… inouï, exorbitant, que… je sois forcé d’avoir l’honneur de vous recevoir chez moi, monsieur… après la scène de l’autre jour… et… je…

— Mon cher baron, permettez… je vous aurais demandé un rendez-vous… que vous me l’auriez refusé… n’est-ce pas ?

— Oh ! bien certainement, monsieur… car…

— J’ai donc pris le bon parti… celui de vous surprendre… Maintenant, faites-moi la grâce de vous asseoir… et causons un peu en amis.

— En amis ! vous osez parler ainsi, monsieur, vous qui, depuis que j’ai le malheureux avantage de vous connaître, m’avez poursuivi de sarcasmes, que d’ailleurs je n’accepte pas et que je vous renvoie de toutes mes forces, – ajouta le baron avec une convenance toute parlementaire. – Un ami ? Vous, monsieur ! vous qui dernièrement encore, pour combler la mesure…

— Mon cher baron, – dit le bossu en interrompant de nouveau M. de la Rochaiguë, – connaissez-vous un charmant vaudeville de M. Scribe intitulé la Haine d’une femme ?

— Monsieur… je ne vois pas quel rapport.

— Vous allez le voir, mon cher baron ; dans ce vaudeville, une jeune et jolie femme semble poursuivre de sa haine un jeune homme qu’au fond elle adore.

— Eh bien ! après, monsieur ?

— Eh bien ! mon cher baron… à cette différence près, que vous n’êtes pas un jeune homme et que je ne suis pas une jolie femme qui vous adore, ma position à votre endroit est absolument la même que celle de la jolie femme du vaudeville de M. Scribe.

— Encore une fois, monsieur, je…

— Mon cher baron, une seule question : êtes-vous un homme politique, oui ou non ?

— Monsieur…

— Oh ! il ne s’agit pas ici de faire de fausse modestie, mais de me répondre en conscience. Vous sentez-vous, oui ou non, un homme politique ?

À ces mots, qui caressaient délicieusement son dada favori, le trop faible baron, oubliant ses ressentiments, gonfla ses joues, mit sa main gauche sous le revers de sa robe de chambre, pendant qu’il gesticulait de la main droite, et, prenant une pose parlementaire, il répondit majestueusement en s’écoutant parler avec une religieuse attention :

— Si les études les plus approfondies, les plus étendues, les plus consciencieuses, sur l’état intérieur et extérieur de la France ;… si une certaine facilité oratoire et l’amour sacré de la patrie constituent l’homme politique… certes… j’aurais quelque prétention à jouer ce rôle… oui ; et sans vous, monsieur, sans votre inconcevable sortie contre M. de Mornand, je le jouais, ce rôle ! – s’écria le baron avec un redoublement d’amertume et d’indignation.

— Il est vrai, mon cher baron, et je vous avouerai que c’est avec un bonheur inouï que, faisant d’une pierre deux coups, j’ai empêché M. de Mornand, âme basse, vénale et corrompue, d’épouser votre pupille, et que je vous ai empêché d’être pair de France.

— Oui, de satisfaire ma ridicule ambition… car vous me l’avez dit en face, monsieur, et je repousse de toute mon énergie cette injurieuse insinuation ! Mon ambition n’était en rien ridicule, monsieur.

— Elle l’était de tous points, mon cher baron !

— Ah çà ! monsieur, venez-vous ici pour m’injurier ?

— Savez-vous pourquoi votre ambition était ridicule, déplacée, mon cher baron ? parce que vous ambitionniez un milieu… où votre valeur politique eût été complètement annihilée… perdue.

— Comment ! monsieur… c’est vous qui parlez à présent de ma valeur politique, lorsque vous m’avez toujours poursuivi de vos épigrammes ?

— La Haine d’une femme, mon cher baron, la Haine d’une femme.

Et comme M. de la Rochaiguë regardait le bossu d’un air ébahi :

— Vous n’êtes pas sans savoir, mon cher baron, – reprit M. de Maillefort, – que nous appartenons à la même opinion ?

— Je l’ignorais, monsieur : mais cela ne m’étonne pas : les gens d’une certaine position doivent être les représentants nés, immuables, permanents, des traditions du passé.

— C’est pour cela que je m’indignais d’autant plus de la direction que vous donniez à votre conduite politique en sollicitant la pairie, mon cher baron.

— Savez-vous, monsieur, – dit M. de la Rochaiguë en écoutant M. de Maillefort avec un intérêt croissant, – savez-vous que vous m’étonnez considérablement, infiniment, énormément ?

— Mon Dieu ! disais-je, que ce malheureux M. de la Rochaiguë est donc aveugle… ou mal conseillé ! Il veut avec raison faire revivre les traditions du passé, et, il faut le dire, il a tout ce qu’il faut pour cela : naissance, talent, hautes vues gouvernementales, antécédents purs de tous engagements.

En entendant commencer l’énumération de ses qualités politiques, M. de la Rochaiguë avait commencé par sourire imperceptiblement ; mais, lorsque le bossu s’arrêta pour reprendre haleine, les longues dents du baron étaient complètement à découvert.

S’apercevant de ce symptôme de satisfaction intérieure, le marquis poursuivit :

— Et où le baron va-t-il enfouir tant d’excellents avantages ? où ? à la Chambre haute, qui regorge d’aristocratie ?… Aussi, qu’arrivera-t-il ? Malgré sa valeur, ce malheureux baron sera noyé ; on le croira nécessairement un rallié, puisque c’est à la faveur qu’il devra sa position politique ; alors la franchise énergique, la… (passez-moi le mot, baron) la brutalité de sa fougue oratoire sera emprisonnée par les convenances de toutes sortes.

— Mais, monsieur, s’écria le baron d’un ton de reproche courroucé, – pourquoi me dire cela si tard ?

Le bossu continua sans paraître avoir entendu M. de la Rochaiguë :

— Quelle différence, au contraire, si ce malheureux baron était entré dans la carrière politique par la Chambre des députés ! Il n’arrivait plus là par la faveur, il y arrivait par la libre élection… par le vœu populaire !… Alors, quelle force ne prenaient pas ses paroles, à lui, l’énergique et fidèle représentant des traditions du passé !… On ne pouvait plus lui dire : « Votre opinion est celle de la classe privilégiée à laquelle vous appartenez, rien de plus ; » – car le baron répondait : « Non, cette opinion est celle de la nation… puisque la nation m’envoie ici ! »

— Mais c’est vrai, monsieur, c’est excessivement vrai, ce que vous dites là... Mais, encore une fois, pourquoi me dire cela si tard ?

— Comment, pourquoi, baron ? Parce que vous me témoigniez toujours une défiance, une antipathie fort désagréables. Avouez-le.

— C’est vous, au contraire, marquis ! Vous sembliez vous acharner après moi.

— Je le crois bien, car je me disais : « Ah ! le baron est assez aveugle pour perdre l’occasion de jouer un si beau rôle ! Pardieu… il en portera la peine : je le poursuivrai sans relâche. » À quoi je n’ai pas manqué… Puis le moment est venu de vous empêcher de faire la plus énorme folie… et je vous en ai empêché.

— Mais, marquis, permettez…

— Mais, que diable ! monsieur, vous ne vous appartenez pas… vous appartenez à votre parti, et le tort que vous vous faites à vous-même rejaillit sur les gens de votre opinion ; après tout, vous n’êtes qu’un égoïste !…

— Monsieur, un mot… un seul mot.

— Un ambitieux qui préférez devoir votre position plutôt à la faveur qu’à l’élection populaire.

— Eh ! monsieur, vous en parlez bien à votre aise, de l’élection populaire ! Croyez-vous donc qu’une tribune quelconque soit d’un si facile accès, même avec une certaine valeur politique ?… Et, en parlant ainsi de moi, je ne fais que répéter vos paroles. Vous ignorez donc que voilà dix ans que je poursuis la pairie… monsieur !

— Bah ! si vous le vouliez… avant un mois vous seriez député…

— Moi !

— Vous, baron de la Rochaiguë.

— Moi ? député… ce serait magnifique, marquis… car vous avez ouvert à mes idées un champ vaste, immense… infini ; mais, encore une fois, député, comment cela ?

— Figurez-vous, baron, que la majorité des électeurs de l’arrondissement où j’ai mes propriétés, ayant un député à élire, ont imaginé de se réunir, et de m’offrir de les représenter…

— Vous, monsieur le marquis ?

— Moi, en personne ; jugez un peu de l’idée que l’on se ferait de ces gaillards-là… d’après leur représentant ?… On se figurerait, en me voyant, que je suis mandataire d’une colonie fondée par Polichinelle.

Cette saillie du marquis excita l’hilarité du baron, qui la témoigna en montrant de nouveau ses longues dents à plusieurs reprises.

— Si encore mon arrondissement était un pays de montagnes, – ajouta le marquis en indiquant sa bosse d’un geste railleur, afin d’entretenir le baron dans sa belle humeur, – mon élection aurait du moins un sens.

— En vérité, marquis, dit M. de la Rochaiguë, dont l’hilarité redoublait, – vous faites les honneurs de vous-même avec une bonne grâce… un esprit…

— Eh ! mon cher baron, criez donc : Vive ma bosse ! car vous ne savez pas tout ce que vous lui devrez peut-être ! que dis-je ?… tout ce que notre opinion lui devra.

— Moi… notre opinion… nous devrons quelque chose à votre… – (et le baron hésita) – à votre… à votre gibbosité ?

— Gibbosité est merveilleusement parlementaire, baron… vous êtes né pour la tribune… et, comme je vous le disais bien, si vous le voulez, vous êtes député avant un mois.

— Mais encore une fois, marquis, expliquez-vous, de grâce.

— Rien de plus simple : soyez député à ma place.

— Vous plaisantez !

— Pas du tout ! je ferais rire la Chambre, vous la captiverez ; notre opinion y gagnera ; je m’engage à vous présenter à deux ou trois délégués de mes électeurs, qui, depuis des années, ont forcément la majorité dans ce collège, et je vous ferai accepter par eux à ma place. Aujourd’hui je leur écris, après-demain ils seront ici par le chemin de fer, et le surlendemain les paroles sont données, la chose faite.

— En vérité, marquis, je ne sais si je rêve ou si je veille… vous que j’avais jusqu’ici pris pour mon ennemi…

— La Haine d’une femme, baron, ou, si vous l’aimez mieux, la Haine d’un ami politique.

— C’est à n’y pas croire !

— Seulement, mon cher baron, par cela même que j’ai ruiné vos absurdes projets de pairie, tout en vous empêchant (sans reproche) de marier votre pupille à un misérable, je tiens à vous faire député en la mariant à un digne jeune homme, qu’elle aime et qui l’aime.

À ces mots, M. de la Rochaiguë fit un bond sur sa chaise, jeta sur le marquis un regard soupçonneux et lui répondit froidement :

— Monsieur le marquis… j’étais votre jouet, j’ai donné, comme un sot, dans le piège.

— Quel piège, mon cher baron ?

— Votre Haine d’une femme, cette prétendue colère que vous inspirait la mauvaise direction de ma ligne politique, vos louanges, vos propositions de me faire député à votre place, tout cela cachait une arrière-pensée ; heureusement je la devine… je la démasque… je la dévoile.

— Vous serez infailliblement ministre des affaires étrangères, baron, si vous témoignez toujours d’une perspicacité pareille !

— Trêve de plaisanteries, monsieur.

— Soit, mon cher monsieur ; de deux choses l’une… ou je me suis moqué de vous… en paraissant prendre au sérieux vos prétentions politiques… ou je vois sincèrement en vous l’étoffe d’un homme d’État : choisissez une des deux hypothèses ; c’est pour vous une affaire de conscience. Maintenant, réduisons la chose à sa plus simple expression : votre pupille a fait un choix excellent, je vous le démontrerai ; consentez à son mariage, et je vous fais élire député, voici le beau côté de la médaille.

— Ah !… il y a deux côtés ? – fit le baron en ricanant.

— Naturellement. Je vous ai montré le beau, voici le vilain : vous avez indignement abusé, vous, votre sœur et votre femme… de la tutelle qui vous a été confiée…

— Monsieur !…

— J’ai des preuves… Tous trois vous avez tramé ou favorisé d’odieuses intrigues, dont mademoiselle de Beaumesnil devait être victime… De tout cela, j’ai des preuves, je vous le répète, et mademoiselle de Beaumesnil elle-même se joindra à moi pour dévoiler ces menées de vous et des vôtres.

— Et à qui, monsieur, fera-t-on cette belle dénonciation, s’il vous plaît ?

— À un conseil de famille dont mademoiselle de Beaumesnil demandera la convocation immédiate… Le résultat de cette mesure, vous le devinez : votre forfaiture avérée… la tutelle d’Ernestine vous est enlevée.

— Nous verrons, monsieur, nous verrons !

— Certainement, vous serez, pour voir cela… placé le mieux du monde : maintenant choisissez, consentez au mariage et vous êtes député… Refusez, la tutelle vous est enlevée avec un tel éclat, un tel scandale… que vos vues ambitieuses sont à jamais détruites.

— Ainsi, monsieur le marquis, – répondit le baron avec une ironie amère, – vous m’accusez d’avoir voulu marier ma pupille dans un intérêt personnel, et vous venez me proposer de faire justement ce que vous m’avez reproché !

— Mon cher monsieur, votre comparaison n’a pas le sens commun ; vous vouliez marier votre pupille à un misérable… moi, je veux la marier à un homme d’honneur. Et je mets un prix à votre consentement, parce que vous m’avez prouvé qu’il fallait mettre un prix à votre consentement.

— Pourquoi cela, monsieur, si le parti que vous proposez pour mademoiselle de Beaumesnil est et me paraît sortable !

— Le parti que je propose… et que mademoiselle de Beaumesnil désire, est honorable à tous égards.

— Réunit-il les conditions de fortune, de position sociale… de…

— Il s’agit d’un sous-lieutenant sans nom, sans fortune, et qui est le plus galant homme que je connaisse. Il aime Ernestine, il en est aimé. Qu’avez-vous à objecter ?

— Ce que j’ai à objecter ? Un homme de rien, qui n’a que la cape et l’épée, épouser la plus riche héritière de France… Allons donc, jamais je ne consentirai à un mariage aussi disproportionné ; au moins M. de Mornand avait la perspective de devenir ministre, ambassadeur… président du conseil, monsieur.

— Vous voyez donc bien, mon cher monsieur, qu’il faut que je vous force la main en mettant un prix à votre consentement.

— Mais selon vous, monsieur, en agissant ainsi par intérêt, je fais une chose…

— Honteuse !… Mais peu m’importe, pourvu que le bonheur d’Ernestine soit assuré.

— Et c’est moi, capable d’une chose honteuse, que vous osez proposer à vos électeurs ! – s’écria le baron triomphant ; – c’est ainsi que vous voulez abuser de leur confiance en politique en leur donnant, comme représentant de notre opinion, une personne que…

— D’abord… mes électeurs sont des imbéciles, mon cher monsieur ; je n’ai nullement brigué leur suffrage. Ils se sont imaginé que, parce que j’étais marquis, je devais être partisan fanatique du trône et de l’autel comme leur député défunt. Ils m’ont dit qu’en cas de refus ils me priaient de leur désigner quelqu’un qu’ils acceptaient d’avance. Je leur désigne un candidat de leur opinion et parfaitement capable de les représenter (ce n’est pas vous louer, mon cher monsieur, que de vous dire que vous valez au moins leur défunt député) ; le reste les regarde ; car je n’ai pas besoin de vous dire que tout à l’heure je plaisantais en vous parlant de notre conformité d’opinion : c’était un moyen d’arriver à l’offre que je vous ai faite et que je vous réitère. Maintenant, vous me demanderez peut-être pourquoi, ayant la conviction de pouvoir vous faire retirer la tutelle de mademoiselle de Beaumesnil, je ne le fais pas tout d’abord ?

— Oui, monsieur, je vous adresserai cette simple question, – dit le baron de plus en plus accablé.

— Ma réponse sera bien simple, mon cher monsieur, je ne crois pas que, parmi les personnes à qui serait confiée cette tutelle, il y ait un homme d’assez de cœur et d’esprit pour comprendre que la plus riche héritière de France peut épouser un galant homme, sans nom et sans fortune… Or, comme j’aurais difficilement sur un autre tuteur le moyen d’action que j’ai sur vous, ce changement de tutelle ne peut qu’être défavorable à mes projets, puisqu’il vous porte un coup irréparable… Maintenant, réfléchissez et choisissez ; demain, je vous attendrai chez moi avant dix heures.

Et le marquis sortit, laissant M. de la Rochaiguë dans une pénible perplexité.

LVIII

C’était le surlendemain du jour où M. de Maillefort avait eu tour à tour une entrevue avec madame de Senneterre et M. de la Rochaiguë.

Herminie, seule chez elle, semblait en proie à une vive anxiété ; bien souvent elle interrogea sa petite pendule d’un regard impatient ; tressaillant au moindre bruit, elle tournait parfois sa tête du côté de la porte.

On lisait sur la physionomie de la duchesse une angoisse égale à celle qu’elle avait ressentie quelque temps auparavant, en attendant de minute en minute le terrible M. Bouffard.

Et pourtant ce n’était pas la visite de M. Bouffard, mais celle de M. de Maillefort, qui causait l’agitation de la jeune fille.

Les fleurs de la coquette petite chambre d’Herminie venaient d’être renouvelées, ainsi que les rideaux de mousseline des fenêtres ouvertes, derrière lesquelles les persiennes vertes donnant sur le jardin étaient fermées.

La duchesse semblait avoir fait son ménage avec encore plus de soin que de coutume : elle avait mis sa plus belle robe, une robe de lévantine noire montante, avec un col et des manchettes tout unies d’une blancheur éblouissante.

Herminie, seulement parée de ses magnifiques cheveux blonds, brillants des plus doux reflets, n’avait jamais été d’une beauté plus noble et plus touchante ; car, depuis quelque temps, son visage avait pâli sans rien perdre de son éblouissant éclat.

La duchesse venait encore de prêter l’oreille du côté de la porte, lorsqu’elle crut entendre un léger bruit de pas derrière les persiennes fermées qui donnaient sur le jardin ; elle allait se lever pour éclaircir ses doutes lorsque la clef de sa porte tourna dans la serrure, et madame Moufflon introduisit M. de Maillefort.

Celui-ci, à peine entré, dit à la portière :

— Dans quelques instants une dame viendra demander mademoiselle Herminie… vous l’introduirez.

— Oui, monsieur, – répondit madame Moufflon en se retirant.

En entendant ces mots du marquis : « Une dame viendra demander mademoiselle Herminie, » la jeune fille s’avança vivement auprès de M. de Maillefort, et lui dit :

— Mon Dieu !… monsieur… cette dame… qui doit venir ?

— C’est elle ! – répondit le marquis rayonnant de joie et d’espérance, – oui… elle va venir.

Puis, voyant Herminie pâlir et trembler de tous ses membres, le bossu s’écria :

— Mon enfant… qu’avez-vous ?

— Ah ! monsieur… – dit la duchesse d’une voix faible, – je ne sais, mais maintenant… j’ai peur…

— Peur… lorsque madame de Senneterre vient faire auprès de vous… cette démarche inespérée… que vous avez si dignement exigée ?

— Hélas ! monsieur, à cette heure seulement… je comprends la témérité… l’inconvenance, peut-être, de mon exigence.

— Ma chère enfant ! – s’écria le bossu avec la plus vive inquiétude, – pas de faiblesse, vous perdriez tout… Soyez envers madame de Senneterre ce que vous êtes naturellement : modeste sans humilité… digne sans arrogance, et cela ira bien… je l’espère.

— Ah ! monsieur, lorsque hier vous m’avez fait entrevoir la possibilité de la visite de madame de Senneterre, je croyais éprouver une joie folle si cette espérance se réalisait, et, à cette heure, je ne ressens que frayeur et angoisse.

— La voilà !… pour Dieu ! du courage, mon enfant, et songez à Gerald… – s’écria le bossu en entendant une voiture s’arrêter à la porte.

— Monsieur, – murmura la duchesse d’une voix suppliante en prenant la main du marquis, – ayez pitié de moi… je n’oserai jamais… oh ! je me sens mourir.

— La malheureuse enfant, – pensa le marquis, – elle va se perdre !

À ce moment la porte s’ouvrit.

Madame de Senneterre parut.

C’était une femme de haute taille, très maigre, et qui avait, ainsi que l’on dit, le plus grand air du monde.

Elle entra, la tête altière, le regard insolent, le sourire dédaigneux et contracté ; son visage était très coloré ; elle semblait difficilement contenir une violente agitation intérieure.

C’est qu’en effet madame de Senneterre était violemment agitée.

Cette femme, d’une absurde et indomptable vanité, était partie de chez elle très décidée à faire auprès d’Herminie la démarche que M. de Maillefort exigeait, et en retour de laquelle il promettait d’adopter la jeune fille.

Madame de Senneterre s’était donc proposé de se montrer seulement froide et polie dans cette visite, qui coûtait tant à son amour-propre. Mais, lorsque le moment de cette entrevue approcha ; mais, lorsque cette arrogante créature pensa que, dans quelques minutes, elle, duchesse de Senneterre, allait être obligée de se présenter comme demanderesse chez une misérable jeune fille qui vivait de son travail, l’implacable vanité de la grande dame se révolta en elle, la colère l’emporta ; elle perdit la tête, et, oubliant les avantages considérables que ce mariage pouvait apporter à son fils, oubliant qu’après tout c’était à la fille adoptive du prince-duc de Haut-Martel qu’elle venait rendre visite, et non à la pauvre artiste, madame de Senneterre se présenta chez Herminie, non plus avec des idées de conciliation, mais avec la résolution de traiter cette insolente comme le méritait l’audace de ses prétentions.

À l’aspect de la physionomie hautaine, agressive et sourdement courroucée de madame de Senneterre, le marquis, non moins surpris qu’épouvanté, devina le revirement subit des idées de la mère de Gerald ; il se dit avec désespoir :

— Tout est perdu…

Quant à Herminie, elle n’avait pas, ainsi qu’on dit, une goutte de sang dans les veines. Sa charmante figure était devenue d’une pâleur mortelle ; ses lèvres, presque bleues, tremblaient convulsivement… elle tenait ses yeux fixes et baissés… il lui fut impossible de faire un pas, de trouver une parole.

Quoi que lui eut dit M. de Maillefort sur la jeune personne qu’il estimait assez pour lui donner son nom, madame de Senneterre, trop stupidement fière, trop opiniâtre dans ses préjugés, pour comprendre le sentiment de dignité qui avait dicté la conduite d’Herminie, s’attendait à trouver en elle une petite fille vulgaire et hardie, d’une vanité turbulente et effrontée ; aussi la mère de Gerald s’était-elle armée de ses dédains les plus insultants, de ses hauteurs les plus provocantes.

Mais elle resta complètement déroutée à la vue de cette timide et charmante créature, d’une distinction exquise, d’une beauté rare et touchante, et qui, au lieu de prendre des airs de triomphe impertinent, n’osait pas seulement lever les yeux, et paraissait plus morte que vive à l’aspect de la grande dame dont elle avait exigé la visite.

— Mon Dieu… qu’elle est donc belle !… – se dit madame de Senneterre avec un mélange de dépit et d’admiration involontaire, – tout, en elle, paraît d’une distinction parfaite… c’est vraiment incroyable… une mauvaise petite maîtresse de musique… mes filles ne sont pas mieux…

Ces divers sentiments de madame de Senneterre, si longs à décrire, avaient été presque instantanés.

Il s’était passé à peine quelques secondes depuis son entrée chez Herminie, lorsque, rompant la première le silence et rougissant de l’espèce d’embarras et de déconvenue qu’elle venait d’éprouver, la mère de Gerald dit à la jeune fille d’une voix hautaine et sardonique :

— Mademoiselle Herminie ?

— C’est moi… madame la duchesse, – balbutia Herminie pendant que M. de Maillefort écoutait et contemplait cette scène avec une anxiété croissante.

— Mademoiselle Herminie… maîtresse de musique ?… – reprit madame de Senneterre en appuyant sur ces derniers mots avec une affectation dédaigneuse. – C’est apparemment vous, mademoiselle ?

— Oui, madame la duchesse… – répondit la pauvre enfant de plus en plus tremblante et sans oser lever encore les yeux.

— Eh bien ! mademoiselle… vous êtes satisfaite… je pense ? Vous avez eu l’audace d’exiger que je vinsse chez vous… m’y voici…

— J’ai dû… madame… la duchesse, solliciter l’honneur… que vous daignez me faire…

— Vraiment ?… et de quel droit avez-vous osé élever cette insolente prétention ?…

— Madame !… – s’écria le bossu.

Mais, aux dernières et insultantes paroles de madame de Senneterre, Herminie, jusqu’alors craintive, accablée, releva orgueilleusement la tête ; ses beaux traits se colorèrent légèrement, et, levant pour la première fois sur la mère de Gerald ses grands yeux bleus où brillait une larme contenue, elle répondit d’un ton rempli de douceur et de fermeté :

— Jamais je ne me suis cru le droit d’attendre de vous, madame, la moindre marque de déférence… J’ai voulu, au contraire… témoigner du respect que m’inspirait votre autorité, madame, en déclarant à M. de Senneterre que je ne pouvais, que je ne devais accepter sa main qu’avec le consentement de sa mère…

— Et c’était moi… dans ma position, qui devais m’abaisser jusqu’à faire la première démarche auprès de mademoiselle ?

— Madame, je suis orpheline… sans famille… je ne pouvais vous indiquer personne à qui vous adresser, si ce n’est à moi-même, et ma dignité ne me permettait pas madame, d’aller solliciter votre adhésion.

— Votre dignité ! c’est fort plaisant ! – s’écria madame de Senneterre, outrée de se voir forcée de reconnaître la réserve et la convenance parfaite des réponses de la jeune fille, dans une occurrence si difficile. – Vraiment, c’est très curieux, – reprit-elle avec un éclat de rire sardonique. – Mademoiselle a sa dignité !

— J’ai la dignité de l’honneur, du travail et de la pauvreté… madame la duchesse, – répondit Herminie en regardant cette fois madame de Senneterre bien en face, et d’un air si noble, si décidé, que, se sentant enfin confuse de sa dureté, la mère de Gerald fut obligée de baisser les yeux.

Le marquis, depuis quelques instants, se contenait à grand’peine pour ne pas venger sa protégée des insolences de madame de Senneterre.

Mais, en entendant la noble et simple réponse d’Herminie, il la trouva suffisamment vengée.

— Soit, mademoiselle, – reprit madame de Senneterre d’un ton moins amer : – vous avez votre dignité ;… mais vous imaginez-vous, par hasard, que, pour entrer dans l’une des plus grandes maisons de France, il suffise d’être honnête et laborieuse ?

— Oui, madame… je le crois.

— Voilà qui est, par exemple, d’un audacieux orgueil ! – s’écria madame de Senneterre exaspérée. Ainsi, mademoiselle croit faire à M. le duc de Senneterre, en l’épousant, beaucoup d’honneur… et à sa famille aussi probablement ?

— En répondant à l’affection de M. de Senneterre par une affection égale à la sienne, je crois l’honorer autant qu’il m’a honorée en me recherchant… Quant à la famille de M. de Senneterre, je sais, madame, qu’elle ne s’enorgueillirait pas de moi… mais j’aurais la conscience d’être digne d’elle.

— Bien ! bien ! – s’écria le bossu, – bien, ma brave et noble enfant !

Madame de Senneterre, quoiqu’elle fît tous ses efforts pour résister à la pénétrante influence d’Herminie, la subissait forcément.

La beauté, la grâce, le tact exquis de cette adorable créature, exerçaient sur la mère de Gerald une sorte de fascination…

Aussi, craignant d’y céder, et voulant couper court à toute tentation en brûlant, comme on dit, ses vaisseaux, madame de Senneterre revint à l’insulte, et s’écria avec colère :

— Non ! non ! il ne sera pas dit que je me laisserai prendre aux charmes perfides d’une aventurière, et que j’aurai sottement consenti à ce qu’elle épouse mon fils…

Avant que le bossu, qui fit un brusque mouvement en jetant un regard terrible sur madame de Senneterre, eût pu dire un mot, Herminie reprit d’une voix brisée, pendant que de grosses larmes tombaient de ses yeux :

— Excusez-moi, madame… l’insulte me trouve sans force… et sans réponse, surtout lorsque c’est la mère de M. de Senneterre qui m’outrage… Je n’ai qu’une grâce à vous demander, madame, c’est de vous rappeler que j’étais résignée d’avance à votre refus ; aussi eût-il été généreux à vous de ne pas venir m’accabler ici… Quel est mon tort, madame ? d’avoir cru M. de Senneterre d’une condition obscure et laborieuse comme la mienne ? sans cela, je serais morte plutôt que de me laisser entraîner à un pareil amour…

— Comment ! – s’écria madame de Senneterre, – vous ignoriez que mon fils…

— M. de Senneterre s’est présenté chez moi comme un homme vivant de son travail… Je l’ai cru, je l’ai aimé… loyalement aimé ; puis, lorsque j’ai connu sa naissance, j’ai refusé de le voir davantage, décidée à ne jamais m’unir à lui contre le vœu de sa famille. Voilà, madame, toute la vérité, – ajouta Herminie d’une voix tremblante et voilée par les larmes. – De cet amour, dont je n’aurai jamais à rougir, le sacrifice est accompli, je m’y attendais… je croyais seulement avoir le droit de souffrir sans témoins… Vos cruelles paroles, je les excuse, madame ; vous êtes mère… vous ne savez pas que j’étais digne de votre fils… et, jusque dans son égarement… l’amour maternel est sacré…

Puis Herminie, ayant essuyé les larmes qui inondaient son pâle visage, reprit d’une voix affaiblie et entrecoupée, car, anéantie par cette scène, la jeune fille sentait ses forces défaillir :

— Veuillez, madame, dire à M. de Senneterre… que je lui pardonne le mal qu’il m’a fait… involontairement. C’est à vous, madame, à vous, sa mère, que je jure… de ne le revoir jamais… et l’on doit croire à ma parole… Ainsi, madame, vous sortirez d’ici satisfaite et rassurée… mais je ne sais… ce que… j’éprouve… Monsieur de Maillefort… je vous… en prie… venez… je…

La malheureuse enfant ne put en dire davantage.

Ses lèvres décolorées s’agitèrent faiblement, elle jeta un regard mourant et désespéré sur le bossu, qui, s’avançant vivement, la reçut dans ses bras, presque inanimée, la plaça dans un fauteuil, et dit à madame de Senneterre avec une expression terrible :

— Ah ! vous pleurerez des larmes de sang pour le mal que vous avez fait, madame ! Sortez… sortez ! vous voyez bien qu’elle se meurt.

En effet, Herminie, pâle comme une morte, ses bras alanguis, soutenus par les supports du fauteuil, avait la tête renversée et penchée sur son épaule.

Son front, baigné d’une sueur froide, était à demi voilé par les grosses boucles de ses blonds cheveux, et, de ses yeux entr’ouverts, filtraient encore quelques larmes presque taries, tandis qu’un frémissement nerveux faisait de temps à autre tressaillir tout le corps de l’infortunée.

M. de Maillefort ne put retenir ses pleurs, et, d’une voix étouffée, il dit à madame de Senneterre :

— Vous jouissez de votre ouvrage, n’est-ce pas ?…

Mais quelle fut la stupeur du bossu en voyant soudain l’attendrissement, la douleur, les remords, se peindre sur les traits de cette femme altière, qui, enfin vaincue par la noble et touchante résignation d’Herminie, fondit à son tour en larmes, et dit au marquis d’un ton suppliant :

— Monsieur de Maillefort, ayez pitié de moi ; j’étais venue ici… décidée à tenir ma promesse… et puis, malgré moi, ma fierté s’est révoltée, j’ai perdu la tête… À cette heure… je me repens… j’ai honte… j’ai horreur de ma conduite insensée.

Et madame de Senneterre, courant à Herminie, souleva sa tête appesantie, la baisa au front et la soutint entre ses bras, disant d’une voix altérée :

— Malheureuse enfant, pourra-t-elle me pardonner jamais ?… Monsieur de Maillefort, du secours… appelez quelqu’un… sa pâleur m’épouvante.

Soudain un pas précipité retentit derrière la porte.

Elle s’ouvrit brusquement.

Gerald entra, les traits bouleversés, l’air égaré, menaçant… car du jardin où il s’était tenu caché, sans en prévenir Herminie et M. de Maillefort, il avait entendu les cruelles paroles de sa mère à la jeune fille.

— Gerald ! – s’écria le marquis stupéfait.

— J’étais là, – reprit-il d’un air farouche en montrant la fenêtre, – j’ai tout entendu… et…

Mais le duc de Senneterre n’acheva pas, saisi d’étonnement à la vue de sa mère qui soutenait sur son sein la tête d’Herminie.

— Mon fils… – s’écria aussitôt madame de Senneterre, – j’ai horreur de ce que j’ai fait, je consens à tout, épouse-la… c’est un ange : fasse le ciel qu’elle me pardonne !

— Ô ma mère !… ma mère ! – murmura Gerald avec un accent d’ineffable reconnaissance en tombant aux genoux d’Herminie et couvrant ses mains de larmes et de baisers.

— Bien… bien… – dit tout bas le marquis à madame de Senneterre, – c’est de l’adoration que votre fils aura pour vous maintenant.

À un mouvement que fit Herminie en essayant de soulever sa tête appesantie, Gerald s’écria :

— Elle revient à elle !

Et s’adressant à la jeune fille de la voix la plus pénétrante :

— Herminie… c’est moi… c’est Gerald !

À la voix de M. de Senneterre, Herminie tressaillit de nouveau, ouvrit lentement ses yeux, d’abord fixes, troubles, comme si elle sortait d’un rêve pénible…

Puis l’espèce de voile que l’évanouissement avait étendu sur sa pensée se dissipant peu à peu, la jeune fille dégagea doucement sa tête, jusqu’alors appuyée sur le sein de madame de Senneterre… et leva les yeux…

Quel étonnement !… elle reconnut la mère de Gerald… qui, la soutenant dans ses bras, la contemplait avec la plus tendre sollicitude…

Se croyant sous l’empire d’un songe, Herminie se redressa brusquement, passa ses mains brûlantes sur ses yeux, et ses regards, de plus en plus assurés, tombèrent d’abord sur M. de Maillefort, qui la contemplait avec un ravissement ineffable, puis sur Gerald, toujours agenouillé devant elle…

— Gerald !… – s’écria-t-elle.

Et aussitôt, avec une incroyable expression d’angoisse, de frayeur et d’espérance, elle retourna vivement la tête du côté de madame de Senneterre, comme pour s’assurer que c’était bien d’elle, en effet, qu’elle recevait des marques d’un touchant intérêt…

Gerald, remarquant le mouvement de la jeune fille, se hâta de dire :

— Herminie, ma mère consent à tout.

— Oui, oui, mademoiselle, – s’écria madame de Senneterre avec effusion, – je consens à tout !… j’ai de grands torts à me faire pardonner, mais j’y parviendrai à force de tendresse.

— Madame… il serait vrai !… – dit Herminie en joignant les mains. – Mon Dieu ! il serait possible… vous consentez… tout ceci n’est pas un songe ?

— Non, Herminie, ce n’est pas un songe, – dit Gerald avec entraînement ; – nous sommes à jamais unis l’un à l’autre… vous serez ma femme.

— Non, ma noble et chère fille, ce n’est pas un songe, – dit à son tour M. de Maillefort, – c’est la récompense d’une vie de travail et d’honneur.

— Non, mademoiselle, ce n’est pas un songe, – reprit madame de Senneterre, – car c’est vous, – ajouta-t-elle en regardant le marquis d’un air significatif, – vous, mademoiselle Herminie, qui vivez noblement de votre travail, c’est vous que j’accepte avec joie pour belle-fille, en présence de M. de Maillefort, car je suis certaine que mon fils ne peut faire un choix plus digne de lui… de moi et de sa famille…

 

*   *   *

 

Il faut renoncer à peindre les émotions diverses dont furent agités les acteurs de cette scène.

Une demi-heure après, madame de Senneterre et son fils prenaient affectueusement congé d’Herminie, et celle-ci, accompagnée de M. de Maillefort, se rendait en hâte chez mademoiselle de Beaumesnil, pour lui apprendre la bonne nouvelle et soutenir le courage de la plus riche héritière de France, car il s’agissait pour elle, ou plutôt pour Olivier, d’une dernière et redoutable épreuve.

LIX

Pendant que M. de Senneterre reconduisait sa mère, au sortir de chez Herminie, celle-ci était, nous l’avons dit, montée en voiture avec M. de Maillefort, afin de se rendre chez mademoiselle de Beaumesnil.

L’on devine les délicieux épanchements du bossu et de sa jeune protégée, dont le bonheur inespéré était désormais certain.

Le marquis connaissait assez madame de Senneterre pour être assuré qu’elle était incapable de rétracter le consentement solennel donné par elle au mariage de Gerald et d’Herminie.

Néanmoins, M. de Maillefort se promit de se rendre le lendemain même chez madame de Senneterre, pour lui déclarer qu’il persistait plus que jamais dans la résolution d’adopter Herminie, qu’il aimait plus tendrement encore, si cela se pouvait, depuis qu’il l’avait vue si digne, si touchante, pendant son entretien avec l’altière duchesse de Senneterre.

La seule crainte du marquis était que l’orgueilleuse fille ne refusât les avantages dont il tenait à la doter.

Mais, presque sûr d’arriver à son but malgré les scrupules d’Herminie, il dut garder encore auprès d’elle un silence absolu sur cette adoption.

M. de Maillefort et la jeune fille étaient depuis quelque temps en voiture, lorsque, un instant arrêtée par un embarras de charrettes, elle fut obligée de stationner au coin de la rue de Courcelles, où l’on voyait alors la boutique d’un serrurier.

Soudain le bossu, qui s’était avancé à la portière afin de connaître la cause de l’arrêt subit de ses chevaux, fit un brusque mouvement de surprise en disant :

— Que fait là cet homme ?

À cette exclamation, le regard d’Herminie suivit involontairement la même direction que celui du bossu, et elle ne put retenir un geste de dégoût et d’aversion qui ne fut point remarqué de M. de Maillefort, car, au même instant, il baissait vivement le store de la portière près de laquelle il se trouvait.

Pouvant ainsi voir sans être vu, en écartant le petit rideau de soie, le marquis parut observer quelque chose ou quelqu’un avec une attention inquiète, pendant qu’Herminie, n’osant pas l’interroger, le regardait avec surprise.

Le marquis venait de voir et voyait encore dans la boutique M. de Ravil, causant avec le serrurier, homme d’une bonne et honnête figure, à qui le nouvel ami, ou plutôt le nouveau complice de M. de Macreuse, montrait une clef en paraissant lui donner quelques explications, explications que l’artisan comprit parfaitement, car, prenant la clef, il la plaçait entre les branches de son étau, lorsque la voiture du marquis continua rapidement sa marche vers le faubourg Saint-Germain.

— Mon Dieu ! monsieur, qu’avez-vous donc ? – dit Herminie au bossu en le voyant soudain devenu pensif.

— C’est que je viens de voir une chose sans doute insignifiante en apparence, ma chère enfant, mais qui pourtant… me fait réfléchir… Un homme était tout à l’heure dans la boutique d’un serrurier… et lui montrait une clef ; je n’aurais aucunement remarqué le fait, si je ne connaissais l’homme à la clef pour une espèce de misérable capable de tout ; et, dans de certaines circonstances, les moindres actions de ces gens-là donnent à penser.

— L’homme dont vous parlez est de grande taille et d’une figure basse et fausse, n’est-ce pas, monsieur ?

— Vous l’avez donc aussi remarqué ?

— Je n’en avais que trop sujet, monsieur.

— Comment donc cela, ma chère enfant ?

En peu de mots, Herminie raconta au bossu les vaines tentatives de de Ravil pour se rapprocher d’elle depuis le jour où il l’avait grossièrement interpellée dans la rue, alors que la jeune fille se rendait auprès de madame de Beaumesnil en ce moment presque à l’agonie.

— Si ce misérable venait souvent errer ainsi autour de votre demeure, ma chère enfant, je m’étonne moins de ce que nous l’ayons rencontré dans une boutique de ce quartier, qu’il connaît, puisque vous l’habitez… Mais il n’importe : qu’allait-il faire chez ce serrurier – ajouta le bossu, comme en se parlant à lui-même. – Du reste, depuis son rapprochement avec cet ignoble Macreuse, je ne les ai point perdus de vue ni l’un ni l’autre… un homme à moi les surveille, car ces gens-là ne sont jamais plus dangereux que lorsqu’ils font, comme on dit, les morts ;… non pas que je les redoute, moi, mais j’ai craint pour Ernestine…

— Pour Ernestine ? – demanda la duchesse avec autant de surprise que d’inquiétude, – et que pouvait-elle avoir à craindre de pareilles gens ?

— Vous ignorez, mon enfant, que ce de Ravil était l’âme damnée de l’un des prétendants à la main d’Ernestine, et que ce Macreuse avait aussi d’infâmes visées sur cette riche proie. Comme je les ai démasqués et châtiés tous deux en public… je crains que leurs ressentiments ne retombent sur Ernestine, tant leur rage est grande de n’avoir pu faire de la pauvre enfant leur dupe et leur victime… mais je veille sur elle… et cette rencontre de de Ravil chez un serrurier, rencontre dont je ne peux, quant à présent, pénétrer les conséquences, me fera, pour plus de sûreté, redoubler de surveillance.

— En quoi cette rencontre pourrait-elle donc intéresser Ernestine ?

— Je ne le sais pas, ma chère enfant ; seulement je trouve singulier que de Ravil se donne lui-même la peine d’aller chez un serrurier de ce quartier isolé. Mais laissons cela : qu’il ne soit pas donné à de tels misérables de flétrir les joies les plus pures, les plus méritées. Ma tâche n’est qu’à moitié remplie, votre bonheur est à jamais assuré, mon enfant ; puisse ce jour être aussi beau pour Ernestine que pour vous ! Nous voici arrivés chez elle. Vous allez la trouver, n’est-ce pas ? lui raconter tous vos bonheurs, pendant que je monterai chez le baron, à qui j’ai quelques mots à dire, puis j’irai vous rejoindre chez Ernestine.

— En effet, il me semble avoir entendu parler d’une dernière épreuve !

— Oui, mon enfant.

— Elle regarde M. Olivier ?

— Sans doute, et s’il en sort noblement, vaillamment, comme je le crois, Ernestine n’aura rien à envier à votre félicité.

— Et à cette épreuve, monsieur, elle a consenti ?

— Sans doute, mon enfant, car il ne s’agit pas seulement d’éprouver encore l’élévation des sentiments d’Olivier, mais de tâcher de détruire les scrupules qu’il pourrait avoir d’épouser Ernestine lorsqu’il apprendra que la petite brodeuse est la plus riche héritière de France.

— Hélas ! monsieur, c’est cela surtout que nous redoutons : il y a tant de délicatesse chez M. Olivier !

— Aussi, à force de chercher, de m’ingénier, ma chère enfant, j’ai trouvé, je l’espère, le moyen de nous délivrer de ces craintes. Je ne puis maintenant vous en dire davantage : mais bientôt vous saurez tout.

À ce moment, les chevaux de M. de Maillefort s’arrêtèrent devant la porte de l’hôtel de la Rochaiguë.

Le valet de pied du marquis ouvrit la portière, et, pendant qu’Herminie se rendait auprès de mademoiselle de Beaumesnil, le bossu monta chez le baron, qui l’attendait et vint à sa rencontre, souriant et montrant ses longues dents de l’air le plus satisfait du monde.

M. de la Rochaiguë, ayant réfléchi aux offres et aux menaces du marquis, s’était décidé pour les offres séduisantes qui lui permettaient enfin d’enfourcher son dada politique ; il avait promis son concours au mariage d’Olivier Raymond, quoique certaines circonstances de ce mariage lui parussent absolument incompréhensibles, le marquis n’ayant pas jugé à propos d’instruire encore M. de la Rochaiguë du double personnage joué par mademoiselle de Beaumesnil.

— Eh bien ! mon cher baron, – dit le bossu, – tout est-il prêt, ainsi que nous en étions convenus ?

— Tout, mon cher marquis… L’entretien aura lieu ici… dans mon cabinet… et cette portière baissée permettra de tout entendre du petit salon voisin.

Le marquis examina les lieux et revint auprès de M. de la Rochaiguë.

— Ceci est parfaitement arrangé, mon cher baron ; mais, dites-moi, avez-vous eu les derniers renseignements qui vous manquaient sur M. Olivier Raymond ?

— Je suis allé ce matin chez son ancien colonel de l’armée d’Afrique. Il est impossible de parler de quelqu’un avec plus d’estime et d’éloges que M. de Berville ne m’a parlé de M. Olivier Raymond.

— J’en étais sûr ; mais j’ai voulu, mon cher baron, que vous puissiez vous assurer par vous-même, et à des sources différentes, des excellentes qualités de mon protégé.

— Il est vrai qu’il ne manque à ce garçon qu’un nom et qu’une fortune, – dit le baron en étouffant malgré lui un soupir ; – mais enfin c’est un honnête et digne jeune homme.

— Et ce que vous savez de lui n’est rien encore auprès de ce que vous apprendrez peut-être tout à l’heure.

— Comment ! un nouveau mystère, mon cher marquis ?

— Un peu de patience, et dans une heure vous saurez tout. Ah ça ! j’espère que vous n’avez pas dit un mot de nos projets à votre femme ou à votre sœur ?

— Pouvez-vous me faire une telle question, mon cher marquis ? n’ai-je pas une revanche à prendre contre la baronne et Héléna ? Me jouer à ce point ! Chacune comploter à mon insu un mariage de son côté, me faire jouer le rôle le plus ridicule ! Ah ! ce sera du moins une consolation pour moi que de les accabler à mon tour.

— Et surtout pas de faiblesse, baron… Votre femme se vante de pouvoir vous faire changer de volonté à son gré, disant qu’elle vous mène, passez-moi le terme, par le nez.

— Bien… bien… nous verrons : ah ! l’on me mène par le nez !

— Admettons cela pour le passé.

— Je ne l’admets point du tout, moi, marquis.

— Mais… maintenant que vous voici un homme politique, mon cher baron, une telle faiblesse n’aurait pas d’excuse… car vous ne vous appartenez plus, et, à ce propos, avez-vous revu nos trois meneurs d’élections ?

— Nous avons eu hier soir une nouvelle conférence… j’ai parlé pendant deux heures sur l’alliance anglaise.

Et le baron se redressa, passa la main gauche sous le revers de son habit, et prit sa pose oratoire.

— J’ai ensuite effleuré la question de l’introduction des bêtes à cornes, et j’ai posé en principe la liberté religieuse comme en Belgique, et, il faut le dire, les fondés de pouvoir de vos électeurs m’ont paru ravis !

— Je le crois bien… vous devez vous entendre à merveille… et je leur rends un signalé service, car ils trouveront en vous… tout ce qui me manque…

— Ah ! marquis, vous êtes trop modeste.

— Au contraire, mon cher baron… Ainsi, le contrat d’Olivier et d’Ernestine signé, je me désiste en votre faveur de ma candidature, puisque vous êtes accepté d’avance.

Un domestique, entrant, annonça que M. Olivier Raymond demandait à parler à M. de la Rochaiguë.

— Priez M. Raymond d’attendre un instant, – répondit le baron au domestique, qui sortit.

— Ah çà ! baron, recordons-nous bien. La chose est grave et délicate, – dit le marquis, – n’oubliez aucune de mes recommandations, et, surtout, ne vous étonnez nullement des réponses de M. Olivier Raymond, si extraordinaires qu’elles vous paraissent ; tout s’éclaircira après votre entrevue avec lui.

— Il faut que je sois bien résolu à ne m’étonner de quoi que ce soit, marquis… puisque je ne comprends rien moi-même à la façon dont je dois procéder à cette entrevue.

— Tout s’éclaircira, vous dis-je ; et n’oubliez pas les travaux faits par M. Olivier pour le régisseur du château de Beaumesnil, près de Luzarches.

— Je n’aurais garde : c’est par là que j’entre en matière… et, soit dit en passant, je débute par un fameux mensonge, mon cher marquis.

— Mais aussi quelle éclatante vérité jaillira, je n’en doute pas, de ce fameux mensonge ! Allez, vous n’aurez pas à le regretter… car ce qui va se passer… aura peut-être autant d’intérêt pour vous que pour mademoiselle de Beaumesnil. Je vais la chercher… et, ainsi que nous en sommes convenus, ne faites introduire M. Olivier que lorsque vous nous saurez dans la pièce voisine.

— C’est entendu… allez vite, mon cher marquis… et passez par l’escalier de service, ce sera plus court, et M. Olivier, qui attend dans la bibliothèque, ne vous verra point.

Le marquis descendit en effet par l’escalier dérobé, sur lequel s’ouvrait aussi une des portes de l’appartement de mademoiselle de Beaumesnil, et entra chez elle.

— Ah ! monsieur de Maillefort, – s’écria Ernestine, radieuse et les yeux encore remplis de larmes de joie, – Herminie m’a tout dit… Son bonheur du moins ne manquera pas au mien… si le mien se réalise.

— Vite, vite, mon enfant… venez, – dit le bossu en interrompant la jeune fille, – M. Olivier est en haut.

— Herminie va m’accompagner, n’est-ce pas, monsieur de Maillefort ? elle sera là… près de moi, elle soutiendra mon courage…

— Votre courage ? dit le marquis.

— Oui… car, maintenant… je vous l’avoue… malgré moi… je regrette cette épreuve.

— N’est-elle pas nécessaire aussi pour détruire les scrupules d’Olivier, ma chère enfant ?… Songez-y, c’est peut-être le plus grand des obstacles que nous aurons eu à combattre.

— Hélas ! il n’est que trop vrai… – dit tristement mademoiselle de Beaumesnil.

— Allons, mon enfant, venez… venez… Herminie vous accompagnera… Il faut qu’elle soit une des premières à vous féliciter.

— Ou… à me consoler… – reprit Ernestine, ne pouvant surmonter ses craintes, – mais enfin… que mon sort s’accomplisse, – ajouta-t-elle résolûment… – Monsieur de Maillefort… montons chez mon tuteur.

Cinq minutes après, Ernestine, Herminie et M. de Maillefort, rentraient dans le salon du baron, seulement séparé par une portière soigneusement fermée, mais que le bossu alla entr’ouvrir pour dire à M. de la Rochaiguë :

— Nous sommes là.

— Très bien ! – répondit le baron.

Et il sonna.

Le bossu disparut alors en laissant retomber les pans de la portière un instant soulevée.

— Priez M. Olivier Raymond d’entrer, – dit le baron à un domestique venu à son appel, et qui bientôt annonça :

— M. Olivier Raymond.

En entendant entrer Olivier dans la pièce voisine, Ernestine pâlit malgré elle, et, prenant d’une main la main d’Herminie, et de l’autre la main de M. de Maillefort, elle leur dit en tressaillant :

— Oh !… je vous en conjure… restez là, près… tout près de moi, je me sens défaillir… Ô mon Dieu ! que cet instant est solennel !…

— Silence, – dit à voix basse M. de Maillefort ; – Olivier parle, écoutons.

Et tous trois, palpitant sous l’empire d’émotions diverses, écoutèrent avec une inexprimable anxiété l’entretien d’Olivier et de M. de la Rochaiguë.

LX

La figure d’Olivier Raymond, lorsqu’il entra chez M. de la Rochaiguë, exprimait un étonnement mêlé de curiosité.

Le baron le salua d’un air courtois, et, lui faisant signe de s’asseoir, lui dit :

— C’est à monsieur Olivier Raymond que j’ai l’honneur de parler ?

— Oui, monsieur.

— Sous-lieutenant au 5e régiment de hussards ?

— Oui, monsieur.

— D’après la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, monsieur, vous avez vu que je m’appelais…

— M. le baron de la Rochaiguë, monsieur, et je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Puis-je savoir maintenant de quelle affaire importante et personnelle vous avez à m’entretenir ?

— Certainement, monsieur… Veuillez me prêter une scrupuleuse attention, et surtout ne pas vous étonner de ce qu’il peut y avoir de singulier… d’étrange… d’extraordinaire… même, dans les faits que je vais avoir l’honneur de vous communiquer.

Olivier regarda le formaliste baron avec une nouvelle surprise, tandis que le tuteur de mademoiselle de Beaumesnil jetait un imperceptible regard vers la portière qui fermait le salon dans lequel Herminie, Ernestine et M. de Maillefort étaient réunis, écoutant cet entretien.

— Monsieur, – reprit le baron en s’adressant à Olivier, – il y a quelque temps, vous êtes allé à un château, près de Luzarches, afin d’aider un maître maçon à établir le relevé des travaux qu’il avait entrepris dans cette propriété ?

— Cela est vrai, monsieur… – répondit Olivier, ne voyant pas où tendait cette question.

— Ces relevés terminés, vous êtes resté plusieurs jours au château, afin de vous occuper de différents comptes et écritures que le régisseur vous a proposé de faire pour lui ?

— Cela est encore vrai, monsieur.

— Ce château, – reprit le baron d’un air important, – appartient à mademoiselle de Beaumesnil... la plus riche héritière de France.

— C’est en effet, monsieur, ce que j’avais appris durant mon séjour dans cette propriété… mais puis-je enfin savoir le but de ces questions ?

— À l’instant même, monsieur ; seulement, veuillez me faire la grâce de jeter les yeux sur cet acte…

Et le baron prit sur son bureau une double feuille de papier timbré qu’il remit à Olivier.

Pendant que celui-ci, de plus en plus étonné, parcourait ce papier, le baron reprit :

— Vous verrez par cet acte, monsieur, qui est un double de la délibération du conseil de famille convoqué après le décès de feu madame la comtesse de Beaumesnil, vous verrez, dis-je, par cet acte, que je suis tuteur et curateur de mademoiselle de Beaumesnil.

— En effet, monsieur, – répondit Olivier en tendant l’acte au baron, – mais je ne comprends pas de quel intérêt cette communication peut être pour moi.

— Je tenais d’abord, monsieur, à vous édifier sur ma position légale, officielle… judiciaire, auprès de mademoiselle de Beaumesnil, afin que tout ce que je pourrai avoir l’honneur de vous dire au sujet de ma pupille ait à vos yeux une autorité évidente… irrésistible… incontestable.

Ce langage, monotone et mesuré comme le mouvement d’un pendule, commença d’impatienter d’autant plus Olivier qu’il ne pouvait s’imaginer où devaient aboutir ces graves préliminaires.

Aussi regarda-t-il le baron d’un air si ébahi, que M. de la Rochaiguë se dit :

— On croirait, en vérité, que je lui parle hébreu… il ne sourcille pas au nom de mademoiselle de Beaumesnil, qu’il n’a point seulement l’air de connaître... Qu’est-ce que tout cela signifie ! Ce diable de marquis avait bien raison de me dire que je devais m’attendre à de surprenantes choses.

— Pourrais-je enfin savoir, monsieur, – reprit Olivier avec une vivacité contenue, – en quoi il m’intéresse que vous soyez ou non le tuteur de mademoiselle de Beaumesnil ?

— Arrivons au mensonge, – se dit le baron, – et voyons-en l’effet.

Puis il reprit tout haut :

— Monsieur, vous avez fait, ainsi que vous en êtes convenu, un assez long séjour au château de Beaumesnil.

— Oui, monsieur. – répondit Olivier avec une impatience de plus en plus difficile à modérer, – je vous l’ai déjà dit.

— Vous ignoriez peut-être, monsieur, que mademoiselle de Beaumesnil se trouvait à ce château en même temps que vous ?

— Mademoiselle de Beaumesnil ?

— Oui, monsieur, – reprit imperturbablement le baron en pensant qu’il mentait avec une aisance et un aplomb diplomatique, – oui, monsieur, mademoiselle de Beaumesnil se trouvait à ce château pendant que vous y étiez aussi.

— Mais on disait cette demoiselle alors en pays étranger, monsieur ! et d’ailleurs je n’ai vu personne au château.

— Cela ne m’étonne point, monsieur, – ajouta le baron d’un air fin ; – mais le fait est que mademoiselle de Beaumesnil, de retour en France depuis très peu de jours, avait voulu passer le premier temps du deuil de madame sa mère dans ce château, et comme elle voulait y être dans la plus complète solitude, elle avait recommandé un secret absolu sur son arrivée dans cette propriété.

— Soit, monsieur… alors j’ai dû ignorer cette circonstance comme tout le monde, car je demeurais dans la maison du régisseur, située assez loin du château, que l’on disait inhabité… Mais encore une fois, monsieur, à quoi bon me rappeler ?…

— Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous impatienter, – dit le baron en interrompant Olivier, – et de me prêter une religieuse attention, car il s’agit, je vous le répète, de choses du plus grave… du plus haut… du plus grand intérêt pour vous.

— Cet homme m’agace horriblement les nerfs avec ses redoublements d’épithètes… Où veut-il en venir ?… qu’ai-je de commun avec mademoiselle de Beaumesnil et ses châteaux ? – se demandait Olivier.

— Le maître maçon pour lequel vous avez fait plusieurs écritures, – poursuivit le baron, – n’a pas caché au régisseur que le produit de ces travaux que vous vous imposiez pendant votre congé était destiné à venir en aide à monsieur votre oncle, que vous entouriez d’une tendresse filiale…

— Eh ! mon Dieu ! monsieur, à quoi bon parler d’une chose si simple ? Je vous en conjure, arrivons au fait… au fait !

— Le fait… le voici, monsieur, – reprit le baron avec un geste solennel, – c’est que votre généreuse conduite envers monsieur votre oncle a été rapportée à mademoiselle de Beaumesnil par son régisseur.

— Eh bien ! après, monsieur ? – s’écria Olivier, dont la patience était à bout ; – ensuite, qu’en concluez-vous ? où voulez-vous en venir ?

— Je veux en venir, monsieur, à vous apprendre que mademoiselle de Beaumesnil est une jeune personne du meilleur cœur, du plus noble caractère, et, comme telle, plus sensible que personne aux actions généreuses… Aussi, lorsqu’elle a su votre dévouement pour monsieur votre oncle, elle a été si touchée, qu’elle a désiré vous voir.

— Moi ?… – dit Olivier d’un ton parfaitement incrédule.

— Oui, monsieur, ma pupille a voulu vous voir, mais sans être vue de vous ; et, bien plus, elle a désiré vous entendre plusieurs fois causer en toute liberté… aussi d’accord avec le régisseur. En un mot, mademoiselle de Beaumesnil a trouvé le moyen d’assister, invisible pour vous, à plusieurs de vos entretiens, soit avec ledit régisseur, soit avec le maître maçon pour lequel vous travailliez… Ces entretiens ont tellement mis en relief aux yeux de ma pupille la droiture, l’élévation de vos sentiments, qu’elle a été aussi frappée de la noblesse de votre cœur que de vos agréments personnels… et qu’alors…

— Monsieur, – dit vivement Olivier en devenant pourpre, – il me serait pénible de croire qu’un homme de votre âge et de votre gravité pût s’amuser à faire de mauvaises plaisanteries, et pourtant je n’admettrai jamais que vous parliez sérieusement…

— J’ai eu l’honneur, monsieur, de vous communiquer l’acte qui me constitue le tuteur de mademoiselle de Beaumesnil, afin de vous donner toute créance en mes paroles ; je vous ai ensuite prévenu que ce que j’avais à vous dire devait vous paraître singulier… étrange… extraordinaire, et vous ne pouvez croire qu’un homme de mon âge, posé d’une certaine façon… dans un certain monde, ose se jouer des intérêts sacrés qui lui sont confiés, et veuille rendre un homme aussi honorable que vous, monsieur, la dupe d’une déplorable plaisanterie.

— Soit, monsieur, – reprit Olivier, ramené par les paroles du baron, – j’ai eu tort, je l’avoue, de vous supposer capable d’une mystification… et cependant…

— Encore une fois, veuillez vous souvenir, monsieur, – dit le baron en interrompant Olivier, – que je vous ai prévenu que j’avais à vous apprendre des choses fort extraordinaires. Je poursuis : mademoiselle de Beaumesnil a seize ans… elle est la plus riche héritière de France. Donc, – ajouta le baron en regardant Olivier d’un air significatif et appuyant sur ces derniers mots ; – donc, elle n’a pas à s’inquiéter de la fortune de celui qu’elle choisira pour époux… Elle veut… avant tout, se marier à un homme qui lui plaise, et qui lui offre des garanties de bonheur pour l’avenir. Quant au nom, quant à la position sociale de celui qu’elle choisira… pourvu que ce nom et que cette position soient honorables et honorés, mademoiselle de Beaumesnil n’en demande pas davantage. Me comprenez–vous enfin, monsieur ?

— Monsieur… je vous ai prêté la plus sérieuse attention… Je comprends parfaitement que mademoiselle de Beaumesnil veuille se marier selon son goût, sans préoccupation de fortune ou de rang. Elle a, je crois, parfaitement raison ; mais pourquoi me dire tout ceci… à moi qui, de ma vie, n’ai vu mademoiselle de Beaumesnil, et qui ne la verrai sans doute jamais ?

— Je vous dis ceci à vous, monsieur Olivier Raymond, parce que mademoiselle de Beaumesnil est persuadée que vous réunissez toutes les qualités qu’elle désirait rencontrer dans son mari ; aussi, après avoir pris les plus minutieuses informations sur vous, monsieur, et je dois vous avouer qu’elles sont excellentes, j’ai, comme tuteur de mademoiselle de Beaumesnil, j’ai, dis-je, pouvoir et mission de vous proposer sa main.

Le baron aurait pu parler plus longtemps encore qu’Olivier ne l’eût pas interrompu.

Stupéfait de ce qu’il entendait, il ne pouvait croire à une mystification de la part de M. de la Rochaiguë, qui, malgré ses ridicules oratoires, était un homme d’un extérieur grave, de manières parfaites, et qui s’exprimait en fort bons termes.

D’un autre côté, comment se persuader, fût-on doué du plus robuste amour-propre, et ce n’était pas le défaut d’Olivier, comment se persuader que la plus riche héritière de France eût pu s’éprendre si soudainement ?

Aussi Olivier reprit-il :

— Vous excuserez mon silence et ma stupeur, monsieur, car vous m’aviez vous-même prévenu que vous aviez à m’apprendre la chose du monde la plus extraordinaire…

— Remettez-vous, monsieur… je conçois le trouble où vous plonge cette proposition… Je dois ajouter que mademoiselle de Beaumesnil sait parfaitement que vous ne pouvez accepter son offre avant de l’avoir vue et appréciée… J’aurai donc aujourd’hui même, si vous le désirez, l’honneur de vous présenter à ma pupille ; mon seul désir est que vous trouviez tous deux dans vos convenances mutuelles la garantie, l’espoir, la certitude de votre bonheur à venir.

Après cette péroraison, le baron se dit :

— Ouf ! c’est fini… je saurai tout à l’heure, par ce diable de marquis, le mot de l’énigme, qui me paraît de plus en plus obscure.

Durant cette première partie de l’entretien d’Olivier et du baron, mademoiselle de Beaumesnil, Herminie et le bossu, avaient silencieusement écouté.

Herminie comprenait alors le double but de l’épreuve à laquelle M. de Maillefort avait cru devoir soumettre Olivier.

Mais Ernestine, malgré son aveugle confiance dans l’élévation des sentiments du jeune officier, éprouvait une angoisse inexprimable… en attendant la réponse qu’il allait faire à l’étourdissante proposition du baron. Hélas ! la tentation était si puissante ! Combien peu de gens seraient capables d’y résister ! Combien en est-il qui, oubliant une promesse faite dans un premier élan de générosité à une pauvre petite fille sans nom, sans fortune, saisiraient avidement cette occasion de posséder des richesses immenses !

— Ô mon Dieu ! malgré moi, j’ai peur… – disait tout bas Ernestine à Herminie et au bossu. – Le renoncement que nous attendons de M. Olivier est peut-être au-dessus des forces humaines. Hélas ! pourquoi ai-je consenti à cette épreuve ?

— Courage, mon enfant ! – dit le marquis, ne songez qu’au bonheur, qu’à l’admiration que vous ressentirez si Olivier ne faillit pas à ce que nous devons attendre de lui… Mais, silence ! écoutez : l’entretien continue…

Par un mouvement d’angoisse involontaire, Ernestine se jeta dans les bras d’Herminie, et ce fut ainsi que toutes deux, palpitantes de crainte et d’espoir, attendirent la réponse d’Olivier.

Celui-ci ne pouvait plus douter de ce qu’il y avait de sérieux dans l’offre incroyable qu’on lui faisait.

Mais, ne pouvant absolument se résoudre à l’attribuer à ses mérites, il vit dans cette proposition l’un de ces caprices romanesques, assez familiers, dit-on, aux personnes que leur fortune exorbitante met dans une position exceptionnelle, et qui semblent vouloir se jouer du sort à force d’excentricités.

— Monsieur, – répondit Olivier au baron d’une voix ferme et grave, après un assez long silence, – si incroyable, je dirai presque si impossible, que me semble la démarche dont vous êtes chargé… je vous donne ma parole d’homme d’honneur que, sans pouvoir me l’expliquer, je crois à sa sincérité.

— Croyez-y, monsieur… c’est l’important, c’est tout ce que je vous demande.

— J’y crois donc, monsieur… et je ne cherche pas à pénétrer les motifs incompréhensibles qui ont pu un instant engager mademoiselle de Beaumesnil à songer à moi.

— Pardon… ces motifs… monsieur… je vous les ai fait connaître…

— Je le sais, monsieur… mais, sans être d’une modestie ridicule, ces motifs ne me paraissent pas suffisants ; je n’ai pas d’ailleurs le droit de les apprécier, car… il m’est impossible, monsieur… non pas d’accepter la main de mademoiselle de Beaumesnil… un acte si grave est subordonné à mille circonstances imprévues, mais je…

— Je vous donne à mon tour ma parole d’homme d’honneur, monsieur, – dit le baron d’un air solennel dont Olivier fut frappé, – qu’il dépend de vous… entendez-moi bien, de vous… absolument de vous… d’épouser mademoiselle de Beaumesnil, et qu’avant une heure, si vous le désirez, je vous présenterai à elle… Vous ne pourrez alors conserver le moindre doute… sur l’offre que je vous fais.

— Je vous crois, monsieur… je vous le répète ; je voulais seulement vous dire qu’il m’est impossible de donner pour ma part aucune suite aux propositions que vous voulez bien me faire.

À son tour le baron resta stupéfait.

— Comment, monsieur !… – s’écria-t-il, – vous refusez… Mais non… non… je comprends mal, sans doute, votre réponse : il est impossible que vous soyez assez aveugle pour ne pas voir les avantages inouïs qu’un pareil mariage…

— Je vais donc être plus précis, monsieur. Je refuse positivement ce mariage, tout en reconnaissant ce qu’il y a de trop flatteur pour moi dans les bienveillantes intentions de mademoiselle de Beaumesnil…

— Refuser… la plus riche héritière de France, – s’écria le baron abasourdi ; – accueillir avec ce dédain la démarche inouïe que mademoiselle de Beaumesnil…

— Permettez, monsieur, – dit vivement Olivier en interrompant le baron, – je vous ai dit tout à l’heure… combien je me sentais honoré de votre proposition. Aussi… je serais désolé que vous pussiez interpréter mon refus d’une manière défavorable pour mademoiselle de Beaumesnil, que je n’ai pas l’honneur de connaître.

— Mais encore une fois, monsieur, je vous offre de vous la faire connaître.

— Cela est inutile, monsieur… Je ne doute pas du mérite de mademoiselle de Beaumesnil ;… mais, puisqu’il faut tout vous dire, j’ai un engagement sacré… un engagement de cœur et d’honneur…

— Un engagement ?

— En un mot, monsieur, je dois très prochainement me marier à une jeune personne que j’aime autant que je l’estime.

— Bon Dieu du ciel, monsieur ! – s’écria le malheureux baron, presque suffoqué, – que m’apprenez-vous là ?

— La vérité, monsieur… et cette déclaration suffira, je l’espère, à vous prouver que je puis… sans aucune prévention contre mademoiselle de Beaumesnil… ne pas donner suite à la démarche que vous avez tentée auprès de moi.

— Mais, si le mariage ne se fait pas, ma députation est manquée, pensait le baron, confondu de ce nouvel incident. – Pourquoi, diable ! alors le marquis me demandait-il mon consentement… puisque ce jeune fou, cet archifou devait refuser un si fabuleux établissement ? Et ma pupille qui, ce matin encore, vient de me déclarer positivement qu’elle ne veut épouser que ce M. Olivier Raymond… Ah ! pardieu ! le marquis m’avait bien dit que c’était une énigme ; mais toutes les énigmes ont un mot, et celle-là n’en a point !

Le baron, ne voulant pas renoncer ainsi à son espérance de députation, reprit tout haut :

— Mon cher monsieur, je vous en conjure, réfléchissez bien… vous avez un engagement sacré, à la bonne heure… vous aimez une jeune fille… c’est à merveille ; mais, Dieu merci ! vous êtes libre encore… et il est des sacrifices que l’on doit avoir le courage de faire à son avenir… Jugez donc, monsieur… plus de trois millions de rentes… en terres… cela ne s’est jamais refusé… et la jeune fille que vous aimez… si elle vous aime réellement pour vous-même… sera la première, si elle n’est pas affreusement égoïste, à vous conseiller… la… la résignation à cette fortune inespérée… Plus de trois millions de rentes en terres, mon cher monsieur… en terres !

— Je vous ai dit, monsieur, que j’avais un engagement de cœur et d’honneur ; aussi je vois avec peine, – ajouta sévèrement Olivier, – que, malgré les excellents renseignements que vous avez, dites-vous, recueillis sur moi… vous me croyez cependant capable d’une lâche et indigne action, monsieur…

— À Dieu ne plaise, mon cher monsieur ; je vous tiens pour le plus galant homme du monde… mais…

— Veuillez, monsieur, – dit Olivier, en se levant, – faire connaître à mademoiselle de Beaumesnil les raisons qui dictent ma conduite, et je suis certain d’avance de mériter l’estime de votre pupille…

— Mais vous ne la méritez que trop son estime, mon cher monsieur… un pareil désintéressement est unique, admirable, sublime…

— Un pareil désintéressement est tout simple, monsieur : j’aime, je suis aimé… j’ai mis l’espoir et le bonheur de ma vie dans mon prochain mariage…

Et Olivier fit un pas vers la porte.

— Monsieur, je vous en conjure… prenez quelques jours pour réfléchir ;… ne cédez pas à ce premier mouvement… Encore une fois : plus de trois millions de…

— Vous n’avez rien de plus à m’apprendre, monsieur, je suppose ? – dit Olivier en interrompant le baron et en le saluant afin de prendre congé de lui.

— Monsieur, – s’écria le baron désolé, – je vous adjure… de penser que votre refus… fera le malheur de mademoiselle de Beaumesnil… car enfin, vous sentez bien qu’un tuteur… qu’un homme sérieux, ne fait pas la démarche que je fais auprès de vous s’il n’y est obligé par les plus graves intérêts ; en d’autres termes, ma pupille sera désespérée de votre refus… elle en mourra peut-être.

— Monsieur, je vous supplie, à mon tour, d’avoir égard à la position pénible dans laquelle vous me mettez, position qu’il m’est impossible d’ailleurs de supporter plus longtemps après l’aveu que j’ai cru devoir vous faire de mon prochain mariage.

Et Olivier salua une dernière fois le baron, se dirigea vers la porte, et ajouta, au moment de l’ouvrir :

— J’aurais désiré, monsieur, terminer moins brusquement cet entretien ; veuillez donc m’excuser et n’attribuer ma retraite qu’à votre insistance, qui me met dans la position la plus désagréable… je n’ose dire la plus ridicule du monde.

En disant ces mots, Olivier sortit, malgré les supplications désespérées du baron.

Alors celui-ci, désappointé, furieux, accourut dans le salon où étaient rassemblés les deux jeunes filles et le bossu, ouvrit brusquement les portières et s’écria :

— Ah çà ! marquis, m’expliquerez-vous, à la fin, ce que cela signifie ?… De qui se moque-t-on ici ? Ne voilà-t-il pas ce M. Olivier qui refuse la main de mademoiselle de Beaumesnil, qu’il dit n’avoir jamais vue de sa vie, tandis que vous m’assurez que lui et ma pupille s’adorent ?

LXI

M. de la Rochaiguë n’était pas au terme de ses ébahissements.

En annonçant le refus d’Olivier, dont les auditeurs invisibles de la scène précédente étaient déjà instruits, le baron croyait les trouver dans la consternation.

Loin de là.

Mademoiselle de Beaumesnil et Herminie, étroitement enlacées, s’embrassaient au milieu d’élans d’une joie délirante.

— Il a refusé !… – murmurait Ernestine avec un accent d’attendrissement ineffable.

— Ah !… je vous le disais bien, mon amie, M. Olivier ne pouvait tromper notre attente, – ajoutait Herminie.

— Avais-je raison ? – reprenait à son tour le marquis non moins enchanté ; – ne vous avais-je pas prédit, moi, qu’il refuserait ?

— Mais alors, pourquoi, diable ! m’avez-vous demandé mon consentement avec tant d’acharnement ? – s’écria le baron exaspéré ; – pourquoi m’avez-vous supplié, vous marquis, vous ma pupille, de faire cette inconcevable proposition, puisqu’elle devait être refusée ?

À ces mots du baron, Ernestine quitta le bras de son amie, et, la figure épanouie, radieuse, elle dit à son tuteur d’une voix touchante :

— Oh ! merci… monsieur… merci, je vous devrai le bonheur de toute ma vie… et, je vous le jure… je ne serai pas ingrate !…

— À l’autre, maintenant ! – s’écria le baron, – mais vous n’avez donc pas entendu ?… il refuse… il refuse… il refuse…

— Oh ! oui… il refuse… – dit Ernestine avec expansion. – Noble refus… du plus noble des cœurs !

— Décidément, ils sont fous ! – dit le baron.

Puis il cria aux oreilles d’Ernestine :

— Mais cet Olivier se marie… il ne veut pas de vous… son mariage est arrêté !

— Grâce à Dieu ! – dit Ernestine, – et ce mariage n’a plus maintenant d’obstacle possible ; aussi, encore une fois merci, monsieur de la Rochaiguë, jamais, oh ! jamais je n’oublierai ce que vous avez fait pour moi dans cette circonstance.

Le bossu vint heureusement au secours du malheureux baron, dont l’étroite cervelle était sur le point d’éclater.

— Mon cher baron, – lui dit M. de Maillefort, – je vous ai promis le mot de l’énigme.

— Je vous jure qu’il en est temps… marquis ; il est plus que temps de dire ce mot… sinon je deviens fou… mes oreilles bourdonnent… ma tête se fend… mes yeux papillotent… j’ai des éblouissements.

— Eh bien ! donc, écoutez : ce matin votre pupille vous a déclaré, n’est-ce pas ? qu’elle voulait épouser M. Olivier Raymond… et qu’elle voyait dans ce mariage le bonheur de sa vie.

— Ah çà !… vous allez recommencer ? – s’écria M. de la Rochaiguë en frappant du pied avec fureur.

— Un instant de patience donc, baron ! je vous ai dit ensuite que ce que vous saviez d’avantageux sur M. Olivier Raymond n’était rien auprès de ce que vous apprendriez sans doute.

— Eh bien ! qu’ai-je appris ?

— N’est-ce donc rien que son désintéressement que vous avez vous-même trouvé admirable ? Refuser la plus riche héritière de France pour tenir un engagement sacré…

— Eh ! mon Dieu ! oui, c’est admirable, superbe ! – s’écria le baron, – je sais cela de reste ! mais je vous répète que je deviendrai fou à l’instant si vous ne m’expliquez pas pourquoi ce refus, qui devrait vous consterner, vous et ma pupille, vous rend radieux ; car enfin, vous vouliez marier Ernestine avec M. Olivier ?

— Certainement.

— Eh bien ! il est comme un forcené pour en épouser une autre.

— Eh ! c’est justement cela qui nous transporte, – dit le bossu.

— C’est cela qui nous ravit, – ajouta Ernestine.

— Cela vous ravit, – qu’il veuille en épouser une autre ! – s’écria le baron exaspéré.

— Mais sans doute, – reprit le marquis, – puisque, cette autre, c’est elle.

— Qui, elle ?… – cria le baron ; – mais qui, elle ?

— Votre pupille…

— Allons, l’autre est ma pupille, à présent !

— Certainement, – reprit mademoiselle de Beaumesnil, triomphante ; – cette autre, c’est moi.

— Encore une fois, baron, – reprit le bossu, – on vous dit que l’autre… c’est elle… votre pupille.

— Oui, c’est Ernestine, – ajouta Herminie.

— C’est pourtant bien clair, – reprit le bossu.

À cette explication, encore plus incompréhensible pour lui que tout le reste, le malheureux baron jeta autour de lui des regards effarés ; puis il ferma les yeux, trébucha, et dit au bossu d’une voix dolente :

— Monsieur de Maillefort… vous êtes sans pitié… Je crois avoir la tête aussi forte qu’un autre… mais elle est incapable de résister à un pareil imbroglio… vous me promettez de me donner le mot de cette insupportable énigme, et ce mot… est encore plus inexplicable que l’énigme elle-même.

— Allons, mon pauvre baron, calmez-vous… et écoutez-moi.

— Cela m’avance beaucoup, – dit le baron en gémissant, – voilà un quart d’heure que je vous écoute, et c’est pis encore qu’au commencement.

— Tout va s’éclaircir.

— Enfin... voyons.

— Voici le fait : par suite de circonstances que vous saurez plus tard et qui ne changent rien au fond des choses, votre pupille s’est rencontrée avec M. Olivier, et elle s’est fait passer pour une petite orpheline vivant de son travail… Comprenez-vous cela, baron ?

— Bien… je comprends cela… après ?

— Par suite d’autres circonstances, que vous saurez aussi plus tard, votre pupille et M. Olivier se sont épris l’un de l’autre, lui, continuant à ne voir dans mademoiselle de Beaumesnil qu’une orpheline sans nom, sans fortune… et si malheureuse, qu’il a cru être, et a été, en effet, très généreux envers elle, en lui offrant de l’épouser lorsqu’il s’est vu officier.

— Enfin ! – s’écria le baron, triomphant à son tour et se dressant de toute sa hauteur, – Ernestine et l’autre ne sont qu’une seule et même personne !

— Voilà, – dit le bossu.

— Et alors, – reprit le baron en s’essuyant le front, – vous avez voulu voir si Olivier aimait assez sincèrement l’autre pour résister à la tentation d’épouser la plus riche héritière de France

— C’est cela même, baron.

— De là cette fable que mademoiselle de Beaumesnil, ayant vu et entendu Olivier, pendant son séjour au château, lorsqu’il y était venu pour des travaux, s’était éprise de ce digne garçon ?

— Il fallait bien motiver raisonnablement, par cette fable, la proposition que vous vous étiez chargé de faire, baron, et vous vous en êtes tiré à merveille… Eh bien ! avais-je tort en vous disant que M. Olivier Raymond était un galant homme ?

— Un galant homme ! – s’écria le baron. – Écoutez, marquis… je ne veux pas revenir sur le passé, mais je ne vous cache pas que j’étais loin de trouver ce mariage sortable pour ma pupille, eh bien ! je déclare… j’affirme… je proclame qu’après ce que je viens de voir et d’entendre… ma pupille serait ma fille, que je lui dirais : « Épousez M. Raymond ; vous ne pouvez faire un meilleur choix. »

— Oh ! monsieur… je n’oublierai jamais ces bonnes paroles, – dit Ernestine.

— Et ce n’est pas tout, mon cher baron.

— Quoi donc encore ? – dit M. de la Rochaiguë avec une vague inquiétude, croyant qu’il allait être question d’un nouvel imbroglio, – qu’y a-t-il ?

— Cette épreuve a un double but.

— Ah bah ! et lequel ?

— Nous connaissons tellement la délicate susceptibilité de M. Olivier, que nous avons craint que, en lui révélant soudain que la jeune personne qu’il croyait pauvre était mademoiselle de Beaumesnil, il n’eût d’invincibles scrupules… lui officier de fortune, à épouser la plus riche héritière de France, quoiqu’il l’eût aimée la croyant la plus pauvre fille du monde.

— Eh bien ! ces scrupules-là ne m’étonneraient pas, – dit le baron ; – d’après la fierté naturelle de ce garçon, il faut s’attendre à tout… Mais, j’y songe, cet inconvénient que vous redoutez, il existe toujours.

— Non pas, mon cher baron.

— Pourquoi non ?

— C’est bien simple, – dit Ernestine toute joyeuse, – M. Olivier Raymond n’a-t-il pas refusé d’épouser mademoiselle de Beaumesnil, la riche héritière ?

— Sans doute, – dit le baron, – mais… je ne vois pas…

— Eh bien ! monsieur, – reprit Ernestine, – comment M. Olivier, lorsqu’il apprendra qui je suis, pourra-t-il craindre d’être soupçonné de ne faire qu’un mariage d’argent en m’épousant, puisqu’il aura d’abord positivement refusé ma main ?

— C’est-à-dire… plus de trois millions de rentes en terres… et ce… parlant à ma personne, – s’écria le baron en interrompant sa pupille, – c’est la vérité… l’idée est excellente… je vous en fais mon compliment, marquis, et je dis comme vous ; M. Olivier eût-il une susceptibilité mille fois plus féroce encore, elle ne pourrait tenir contre ce dilemme : « Vous avez refusé d’épouser trois millions de rentes, donc votre délicatesse est à jamais au-dessus de tout soupçon… »

— N’est-ce pas, monsieur, – dit Ernestine, – il est impossible que les scrupules de M. Olivier tiennent contre cela ?

— Évidemment, ma chère pupille… mais enfin cette révélation… il faudra bien la faire tôt ou tard à M. Olivier ?

— Sans doute, – reprit le marquis, – et je m’en charge… j’ai mon projet, et nous allons en causer tous deux, baron, car il se relie à certains détails d’intérêt matériel auxquels les jeunes filles n’entendent rien… n’est-ce pas, mon enfant ? – ajouta le marquis en souriant et en s’adressant à Ernestine.

— Oh ! rien absolument, – répondit mademoiselle de Beaumesnil, – et ce que vous déciderez, vous, monsieur de Maillefort, et mon tuteur, je l’accepte d’avance.

— Je n’ai pas besoin, mon cher baron, – reprit le marquis, – de vous recommander la plus entière discrétion sur tout ceci jusqu’après la signature du contrat, qui, si vous m’en croyez, et j’ai mes raisons pour cela, précédera la publication des bans. Nous le signerons après-demain, je suppose… ce n’est pas trop tôt. Qu’en pensez-vous, Ernestine ?

— Eh ! monsieur… vous devinez ma réponse, – dit la jeune fille, souriant et rougissant tour à tour.

Puis elle ajouta vivement :

— Mais ce contrat, monsieur, ne sera pas le seul à signer. Il y en a un autre, n’est-ce pas, Herminie ?

— Cela pourrait-il être autrement ? – dit la duchesse. – Monsieur de Maillefort pense comme moi, j’en suis sûre.

— Oh ! certainement, – dit le bossu en souriant. – Mais qui se chargera, s’il vous plaît, de cette combinaison assez difficile ?

— Encore vous, monsieur de Maillefort, – dit Ernestine, – vous êtes si bon !

— Et puis, – ajouta Herminie, – ne nous avez-vous pas prouvé que rien ne vous était impossible ?

— Oh ! quant aux impossibilités vaincues, – reprit le marquis avec émotion, – lorsque je songe à la scène qui s’est passée ce matin chez vous, ce n’est pas de moi qu’il faut parler, mais de vous, chère enfant.

En entendant ces mots du bossu, M. de la Rochaiguë fit plus d’attention qu’il n’en avait fait jusqu’alors à la présence d’Herminie, et lui dit :

— Pardon, ma chère demoiselle, mais tout ce qui vient de se passer m’a tellement distrait, que…

— Monsieur de la Rochaiguë, – dit Ernestine à son tuteur en prenant Herminie par la main, – je vous présente ma meilleure amie, ou plutôt ma sœur, car deux sœurs ne s’aiment pas plus tendrement que nous.

— Mais, – dit le baron fort surpris, – si je ne me trompe, mademoiselle… mademoiselle est la maîtresse de piano que nous avions choisie en raison de la délicatesse parfaite de ses procédés envers la succession de la comtesse de Beaumesnil.

— Mon cher baron, – dit le marquis, – vous aurez encore bien des choses très singulières à apprendre au sujet de mademoiselle Herminie.

— Vraiment ! – dit M. de la Rochaiguë ; – et quelles sont ces choses singulières ?

— Dans notre entretien de tout à l’heure, je vous dirai ce que je pourrai vous dire à ce sujet ; qu’il vous suffise seulement de savoir que votre chère pupille a aussi noblement placé son amitié que son amour ; car, en vérité, celle qui doit avoir pour mari M. Olivier Raymond devait avoir pour amie mademoiselle Herminie.

— Oh ! M. de Maillefort a bien raison, – dit mademoiselle de Beaumesnil en se rapprochant de sa compagne, – tous les bonheurs me sont venus à la fois, et le même jour, dans cette modeste soirée de madame Herbaut.

— La modeste soirée de madame Herbaut ! – répéta le baron en ouvrant des yeux énormes, – quelle madame Herbaut ?

— Ma chère enfant, – dit le bossu en voyant les ébahissements du baron renaître aux dernières paroles d’Ernestine, – il faut être généreuse, et ne pas donner une nouvelle énigme à deviner à M. de la Rochaiguë.

— Je me déclare d’avance incapable de la deviner, – s’écria le baron, – j’ai la cervelle aussi étonnée, aussi confuse, aussi étourdie, que si je venais de faire une ascension en aérostat.

— Rassurez-vous, baron, dit en riant M. de Maillefort, – je vais tout vous dire, sans mettre le moins du monde votre imagination à l’épreuve.

— Nous vous laissons, messieurs, – dit Ernestine en souriant.

Puis elle ajouta :

— Je crois devoir seulement vous prévenir, monsieur de la Rochaiguë, qu’Herminie et moi nous avons formé un complot.

— Et ce complot, mesdemoiselles ?

— Comme il se fait tard, et que je deviendrais, j’en suis sûre, folle de joie en restant toute seule avec mon bonheur, Herminie a consenti à partager mon appartement jusqu’à demain matin ; nous dînerons tête à tête, et je vous laisse à penser quelle bonne fête.

— Mais justement, mesdemoiselles, cela se trouve à merveille, – dit le baron, – car madame de la Rochaiguë et moi sommes obligés d’aller dîner en ville. Allons, mesdemoiselles, bonne soirée je vous souhaite.

— À demain, mes enfants, – dit M. de Maillefort : – nous aurons à causer de certains détails qui, j’en suis sûr, ne vous déplairont pas.

Les deux jeunes filles, laissant ensemble MM. de Maillefort et de la Rochaiguë, descendirent légères, radieuses, et, après un petit dîner auquel elles touchèrent à peine, tant elles avaient le cœur gros de joie et de bonheur, elles se retirèrent dans la chambre à coucher d’Ernestine, pour s’y livrer seule à seule à tous les charmes du souvenir, à toutes les joies de l’espérance, en se rappelant les singulières vicissitudes de leurs amours et de leur amitié, déjà si éprouvées.

Au bout d’un quart d’heure, les deux jeunes filles furent, à leur grand regret, interrompues par madame Laîné, qui se présenta après avoir discrètement frappé.

— Que voulez-vous, ma chère Laîné ? – lui dit Ernestine.

— J’aurais quelque chose à demander à mademoiselle.

— Qu’est-ce donc ?

— Mademoiselle sait que M. le baron et madame la baronne sont allés dîner en ville, et qu’ils ne rentreront que fort tard ?

— Je sais cela… ensuite ?

— Mademoiselle Héléna, voulant mettre à même les gens de l’hôtel de profiter de la soirée que leur laisse l’absence de M. le baron et de madame la baronne, a fait louer ce matin trois loges au théâtre de la Gaîté, où l’on donne les Machabées, une pièce tirée de l’histoire sainte.

— Et vous désirez aller voir aussi les Machabées, ma chère Laîné ?

— Si mademoiselle n’avait pas besoin de moi jusqu’à l’heure de son coucher ?

— Je vous donne votre soirée tout entière, ma chère Laîné ; emmenez aussi cette pauvre Thérèse.

— Mais si mademoiselle avait besoin de quelque chose avant mon retour ?

— Je n’aurai besoin de rien, et il sera même inutile de revenir pour mon coucher. Mademoiselle Herminie et moi nous nous servirons mutuellement de femme de chambre. Allez, ma chère Laîné, amusez-vous bien, et Thérèse aussi.

— Mademoiselle est bien bonne et je la remercie mille fois. Du reste, si, par hasard, mademoiselle avait besoin de quelque chose, elle n’aurait qu’à sonner à la sonnette de l’antichambre. Mademoiselle Héléna a dit à Placide de descendre et d’être aux ordres de mademoiselle si elle sonnait, tous les autres domestiques étant absents.

— À la bonne heure, – dit Ernestine, – je sonnerai Placide si j’ai besoin de quelque chose. Bonsoir, ma chère Laîné.

La gouvernante s’inclina et sortit.

Les deux jeunes filles restèrent donc seules dans ce grand hôtel désert, car il ne s’y trouvait alors ni domestiques ni maîtres, à l’exception de mademoiselle Héléna de la Rochaiguë et Placide, sa suivante, qui, d’après les instructions de sa maîtresse, restait aux ordres de mademoiselle de Beaumesnil et d’Herminie.

LXII

Dix heures du soir venaient de sonner.

La nuit était sombre, orageuse, les sifflements du vent interrompaient seuls le profond et morne silence qui régnait dans l’hôtel de la Rochaiguë, où il ne restait que quatre personnes : Héléna, sa femme de chambre Placide, mademoiselle de Beaumesnil et Herminie.

Les deux jeunes filles causaient déjà depuis deux heures de leur passé si triste, de leur avenir si riant, et il leur semblait que leur entretien commençait à peine.

Tout à coup Ernestine s’interrompit et parut attentivement écouter du côté de la chambre de sa gouvernante.

— Qu’avez-vous, Ernestine ? – lui demanda Herminie.

— Rien, mon amie, – répondit mademoiselle de Beaumesnil, – rien… je me serai trompée.

— Mais encore ?

— Il m’avait semblé entendre du bruit dans la chambre de ma gouvernante.

— Oh ! la peureuse ! – dit Herminie en souriant, – c’est le vent qui aura agité quelque contrevent au dehors… et…

Mais Herminie, faisant à son tour un mouvement de surprise, tourna vivement sa tête vers la porte qui séparait la chambre à coucher d’Ernestine d’un salon extérieur, et dit :

— Voilà qui est singulier ! Ernestine, n’avez-vous pas remarqué ?…

— Que l’on vient de fermer cette porte en dehors, n’est-ce pas ?

Sans répondre, Herminie courut à la porte dont il était question.

Plus de doute, on avait donné un tour de clef à la serrure.

— Mon Dieu ! – dit Ernestine, commençant à s’effrayer, – qu’est-ce que cela signifie ? tous les domestiques de l’hôtel sont dehors. Ah ! heureusement, il reste Placide, une des femmes de mademoiselle Héléna.

Et mademoiselle de Beaumesnil, s’approchant précipitamment de sa cheminée, sonna à plusieurs reprises.

Alors Herminie se rappela les vagues inquiétudes que le marquis lui avait manifestées dans l’après-dîner en lui parlant du rapprochement de de Ravil et de Macreuse.

Quoique la duchesse se sentît alors saisie d’un vague effroi, elle ne voulut pas augmenter la frayeur d’Ernestine, et lui dit :

— Rassurez-vous, mon amie, la personne que vous sonnez va nous expliquer, sans doute, ce qui nous étonne.

— Mais elle ne vient pas, et voilà trois fois que je sonne à tout rompre ! – s’écria mademoiselle de Beaumesnil.

Et elle ajouta, toute frémissante et à voix basse en désignant l’autre porte qui, de sa chambre, communiquait chez sa gouvernante :

— Entendez-vous… là… Ô mon Dieu ! mais on marche !

Herminie faisant un geste de doute, mademoiselle de Beaumesnil prêta de nouveau l’oreille, et s’écria bientôt avec une nouvelle angoisse :

— Herminie, je vous dis qu’on marche… on vient… écoutez…

— Poussons vite ce verrou et enfermons-nous, – dit vivement Herminie en courant à cette petite porte.

Mais cette porte s’ouvrit brusquement, alors que la jeune fille allait y porter la main.

M. de Macreuse parut dans la chambre.

À sa vue, Herminie fit un cri en se rejetant en arrière, tandis que le pieux jeune homme, se tournant vers quelqu’un qui restait dans l’ombre de la pièce voisine, s’écria avec un accent de stupeur et de rage :

— Enfer ! Elle n’est pas seule, tout est perdu !

À ces mots, un second personnage apparut.

C’était de Ravil.

À l’aspect d’Herminie, il s’écria, non moins surpris et courroucé que son complice :

— La musicienne ici !

Herminie et Ernestine s’étaient réfugiées dans l’un des angles de la chambre, et là, enlacées dans les bras l’une de l’autre, comme pour se prêter un mutuel appui, elles palpitaient d’épouvante, incapables de parler et d’agir.

Macreuse et de Ravil, stupéfaits, puis furieux de la présence inattendue d’Herminie, qui semblait ruiner leurs projets, restèrent, pendant quelques moments, muets et immobiles aussi, semblant se consulter du regard sur ce qu’ils devaient faire dans cette circonstance imprévue.

Les orphelines, malgré leur terreur, avaient entendu l’exclamation de surprise et de regret désespéré échappée à Macreuse et à son complice en voyant que mademoiselle de Beaumesnil n’était pas seule, comme ils y comptaient.

Puis les deux jeunes filles remarquèrent ensuite l’espèce de consternation dans laquelle le fondateur de l’œuvre de Saint-Polycarpe et son nouvel ami demeurèrent un instant plongés.

Ces observations rendirent quelque courage aux deux sœurs, et, la réflexion aidant, elles finirent par songer que, réunies, elles étaient aussi fortes qu’elles eussent été faibles si elles se fussent trouvées, séparées, à la merci de ces misérables.

Alors mademoiselle de Beaumesnil, pensant que la présence d’Herminie la sauvait sans doute d’un grand péril, s’écria avec un élan de tendresse et de reconnaissance que ne purent paralyser l’angoisse et la frayeur qu’elle ressentait :

— Vous le voyez, Herminie, toujours le ciel vous envoie pour être le bon ange de votre Ernestine. Sans vous, j’étais perdue.

— Courage, mon amie, – lui répondit la duchesse. – Voyez combien ces misérables ont l’air déconcerté !

— Vous avez raison, Herminie, un jour si beau pour nous ne saurait être flétri. J’ai maintenant une confiance aveugle dans notre étoile.

Ranimées par ces quelques paroles qu’elles échangèrent à voix basse, les orphelines, fortes surtout de l’espoir du radieux bonheur qui les attendait, se rassurèrent peu à peu, et Ernestine, prenant résolûment la parole, dit à Macreuse et à son complice :

— Ne pensez pas nous effrayer. Notre première émotion est passée, votre audace ne nous inspire plus que du dédain. Dans deux heures les gens de l’hôtel rentreront, et il faudra bien que vous sortiez d’ici aussi honteusement que vous y êtes entrés.

— Nous aurons, il est vrai, à supporter pendant quelque temps votre présence, – ajouta Herminie avec une hauteur amère ; – ce seront deux heures partagées entre le mépris et l’aversion. Mademoiselle de Beaumesnil et moi nous avons subi de plus rudes épreuves.

— Quel courage ! monsieur de Macreuse ! – reprit Ernestine, – vous introduire avec un complice chez une jeune fille que vous croyez seule, afin de tirer je ne sais quelle lâche vengeance de ce que M. de Maillefort, qui vous connaît, vous a traité, à la face de tous, comme vous le méritiez !

Macreuse et de Ravil écoutaient silencieusement les sarcasmes des orphelines, en échangeant de temps à autre des regards significatifs.

— Ma chère Herminie, – reprit mademoiselle de Beaumesnil, dont la figure se rassérénait de plus en plus, – je vais vous paraître bien extravagante, car je ne sais, en vérité, si tous les bonheurs qui nous sont arrivés aujourd’hui ne me rendent pas folle ; mais enfin, tout ceci me semble à la fois si odieux et si ridicule, que j’ai presque envie de rire. Et vous ?

— S’il faut vous l’avouer, Ernestine, je trouve aussi cela grotesque à force de platitude.

— Cette scélératesse… si piteuse ! – reprit mademoiselle de Beaumesnil avec un franc éclat de rire.

— La rage impuissante de ces ténébreux machinateurs qui, au lieu de faire peur, font rire, – ajouta moins gaiement Herminie, – décidément c’est très amusant !

Et les orphelines, dans l’orgueil, dans l’audace de leur félicité, où elles trouvaient le courage de braver insolemment le danger, se livrèrent à un accès de gaieté, à la fois réelle, fiévreuse et vindicative : réelle, car, pendant un moment, l’ébahissement des deux complices, qui ne se croyaient pas si plaisants, fut en effet presque comique ; fiévreuse, car les jeunes filles étaient sous l’empire d’une vive surexcitation causée par l’étrangeté même de leur situation ; vindicative, car elles avaient la conscience du coup qu’elles portaient à Macreuse et à de Ravil.

Ceux-ci, un moment déconcertés par la présence inattendue d’Herminie et par l’inconcevable hilarité des orphelines, se remirent bientôt de cette impression passagère.

Macreuse, dont les traits contractés prenaient une expression de plus en plus effrayante, dit quelques mots à l’oreille de de Ravil.

Aussitôt celui-ci courut à la seule fenêtre qui existât dans la chambre d’Ernestine, passa autour de l’espagnolette, fermant à la fois la fenêtre et les volets intérieurs, un bout de chaîne d’acier préparé d’avance, et s’occupa de réunir les deux derniers maillons de cette chaînette en y adaptant la branche d’un cadenas à secret.

Ceci fait, il devenait impossible d’ouvrir intérieurement la fenêtre et les volets pour appeler du secours.

Les orphelines se trouvaient ainsi à la merci de Macreuse et de de Ravil.

La porte communiquant au salon avait été fermée en dehors par la femme de chambre de mademoiselle Héléna, car la sainte personne et sa suivante étaient complices du protégé de l’abbé Ledoux ; mais elles ignoraient la présence prolongée d’Herminie chez mademoiselle de Beaumesnil.

Pendant que de Ravil s’occupait à la fenêtre, Macreuse, dont les traits exprimaient les plus exécrables sentiments, croisa ses bras sur sa poitrine, et dit aux deux pauvres rieuses avec un calme terrible :

— Mon premier projet est manqué par la présence de cette maudite créature – (et, d’un signe, il désigna Herminie), – vous voyez que je suis franc ! Mais j’ai de l’invention… un ami dévoué, vous êtes toutes deux en notre pouvoir, nous avons deux heures devant nous… et je vous prouverai, moi, que je ne suis pas de ceux dont on rit… longtemps.

Ces menaces, l’accent et la physionomie de celui qui les proférait, le silence, la solitude, tout devait les rendre effrayantes ; mais, une fois les choses tragiques prises au comique, tout ce qui semble devoir augmenter la terreur augmente le rire, qui devient bientôt inextinguible.

Tel fut donc à peu près l’effet produit sur les orphelines par les menaces du Macreuse.

Malheureusement pour sa tragédie, il fit un mouvement involontaire qui plaça son chapeau très en arrière de sa tête, ce qui donna à cette large figure, pourtant menaçante et farouche, un air si singulier, que les deux jeunes filles partirent d’un nouvel éclat de rire.

Puis ce fut au tour du complice du Macreuse.

Les jeunes filles avaient suivi d’un regard plus curieux qu’effrayé la manœuvre de de Ravil, occupé de tourner sa chaînette autour de l’espagnolette ; mais, lorsqu’était venu le moment de faire passer la branche du cadenas dans les derniers maillons, de Ravil, qui avait la vue très basse, ne put y parvenir tout d’abord et frappa du pied avec impatience et colère.

Dans la disposition où se trouvaient les orphelines, l’empêtrement de de Ravil avec sa chaînette et son cadenas provoqua un tel redoublement d’hilarité nerveuse chez les deux sœurs, que Macreuse et son complice, stupéfaits et aussi furieux, aussi exaspérés que s’ils eussent été souffletés devant cent personnes, perdirent la tête, et, emportés par une rage féroce, se précipitant sur les jeunes filles, ils les saisirent brutalement par les bras.

Alors Macreuse, la figure livide, les yeux hagards, l’écume aux lèvres, mais toujours son malencontreux chapeau beaucoup trop en arrière, s’écria :

— Il faut donc vous tuer pour vous faire peur !

— Hélas ! ce n’est pas notre faute, – dit Ernestine en éclatant de nouveau à la vue de cette figure à la fois terrible et burlesque, – vous ne pouvez nous faire mourir… que de rire…

Et Herminie fit chorus.

Au moment où les deux misérables, fous de haine et de fureur, allaient se livrer aux plus abominables violences, la porte du salon, fermée extérieurement, s’ouvrit soudain.

M. de Maillefort, accompagné de Gerald, apparut, en s’écriant d’une voix remplie d’angoisse et de frayeur :

— Rassurez-vous, mes enfants… nous voilà…

Que l’on juge de l’étonnement du marquis et de Gerald.

Tous deux arrivaient pâles… effarés… comme des gens qui accouraient sauver quelqu’un d’un grand danger… et que voient-ils ?

Les deux jeunes filles, les joues colorées, les yeux brillants, et le sein palpitant d’un dernier rire, tandis que Macreuse et de Ravil restaient blêmes de colère et immobiles de frayeur à ce secours inattendu.

Un moment le marquis attribua l’hilarité inconcevable des orphelines à quelque spasme nerveux causé par la terreur ; mais il se rassura bientôt en entendant Ernestine lui dire :

— Pardon… mon bon monsieur de Maillefort, pardon de cette extravagante gaieté… mais voici ce qui est arrivé… Ces deux hommes… se sont introduits ici… par l’escalier dérobé.

— Oui… – dit le marquis à Herminie, – la clef de ce matin… mon enfant… vous savez… mes pressentiments ne me trompaient pas.

— Il faut l’avouer, nous avons eu d’abord grand’peur, – reprit Herminie… – mais, quand nous avons vu le désappointement, la colère de ces hommes, qui s’attendaient à trouver Ernestine seule…

— Leur position nous a paru si piteuse, – reprit mademoiselle de Beaumesnil, – et puis nous nous sentions d’ailleurs si fortes… réunies toutes deux, que ce qui nous avait d’abord paru effrayant…

— Nous a paru très ridicule… – ajouta Herminie.

— Seulement, – reprit Ernestine, – au moment où vous êtes arrivés, M. de Macreuse parlait de nous tuer un peu… pour nous ôter l’envie de rire…

Le marquis dit à Gerald :

— Sont-elles assez braves… assez charmantes ! En vit-on jamais de pareilles ?

— Comme vous j’admire cette vaillance, ce courageux mépris, – répondit Gerald, partageant l’émotion du bossu ; – mais, quand je songe à l’infâme audace de ces deux misérables… que je ne veux pas regarder… car je ne serais plus maître de moi et je les écraserais sous mes pieds… je…

— Allons donc ! mon cher Gerald, – dit le marquis en interrompant le jeune duc, – nous ne pouvons plus toucher à ces gens-là… pas même du pied ; maintenant ils appartiennent à la cour d’assises.

Et, s’adressant au pieux jeune homme et à de Ravil, qui, reprenant leur cynique audace, semblaient vouloir faire tête à l’orage :

— Monsieur Macreuse… – dit le bossu, – depuis votre ralliement à M. de Ravil, sachant de quoi tous deux vous étiez capables, je vous ai fait surveiller par un homme à moi.

— De l’espionnage ?… – dit Macreuse, avec un sourire sardonique et hautain, – cela ne m’étonne pas !

— Certainement, de l’espionnage, – reprit le bossu. – Est-ce que l’on procède jamais autrement avec les repris de justice ?… Intéressante position qu’était la vôtre, depuis que je vous avais mis au pilori…

— Monsieur est justicier, apparemment ? – reprit de Ravil en ricanant à froid, – grand justicier, peut-être ?

— Grand ?… non, – reprit le bossu, – je fais justice selon ma pauvre petite taille, comme vous voyez, et le hasard se plaît quelquefois à m’aider singulièrement ; ainsi, ce matin, ce hasard m’avait fait vous apercevoir chez un serrurier… vous lui apportiez une clef… cela a éveillé mes soupçons… j’ai fait redoubler de surveillance : ce soir, vous et votre complice avez été suivis jusqu’ici par deux hommes à moi : l’un est resté au dehors de la porte que l’on venait de vous voir ouvrir avec une fausse clef ; l’autre est accouru me prévenir, et il est allé ensuite de ma part avertir un commissaire de police… qui, en ce moment, doit vous attendre au bas de l’escalier dérobé, afin de vous édifier, vous et votre digne ami, sur les inconvénients auxquels s’exposent les gens qui s’introduisent nuitamment avec fausses clefs dans une maison habitée…

À ces mots, Macreuse et de Ravil se regardèrent en frémissant et devinrent livides.

— C’est là un cas de galères, ou peu s’en faut, je crois, – dit le bossu ; – mais M. de Macreuse jouera là au saint Vincent de Paul, et, par ses vertus chrétiennes, il fera l’admiration de messieurs ses collègues du bonnet rouge.

À ce moment l’on entendit un bruit de pas du côté de la chambre de la gouvernante de mademoiselle de Beaumesnil.

— M. le commissaire a vu que vous ne descendiez pas, – dit le marquis aux deux complices atterrés, – et il s’est donné la peine de monter vous chercher ; c’est fort obligeant de sa part.

En effet, la porte s’ouvrit presque aussitôt, et un commissaire suivi d’agents dit à Macreuse et à de Ravil :

— Au nom de la loi, je vous arrête… et je vais en votre présence rédiger un procès-verbal des faits dont vous êtes inculpés.

— Allons, mes enfants, – dit le marquis à Herminie et à Ernestine, – laissons ces messieurs à leurs affaires ; nous, allons attendre chez madame de la Rochaiguë le retour de votre tuteur.

— La déposition de ces demoiselles me sera tout à l’heure indispensable, monsieur le marquis, – dit le commissaire, – et j’aurai l’honneur de me rendre auprès d’elles…

 

*   *   *

 

Au bout d’une heure, le fondateur de l’Œuvre de Saint-Polycarpe et son complice étaient conduits au dépôt de la préfecture, sous la prévention de s’être introduits, nuitamment, à l’aide de fausses clefs, dans une maison habitée, et de s’y être livrés à des menaces et à des violences.

Au retour de M. et de madame de la Rochaiguë, il fut convenu qu’Ernestine et Herminie partageraient l’appartement de la baronne jusqu’au lendemain.

Au moment de quitter les jeunes filles, le bossu leur dit en souriant :

— J’ai fait beaucoup de besogne depuis tantôt… j’ai arrangé l’affaire des contrats, et ils se signeront demain soir, à sept heures, chez Herminie.

— Chez moi ! quel bonheur ! – dit la duchesse.

— N’est-ce pas toujours chez la mariée qu’il est d’usage de le signer ? – dit le marquis en souriant de nouveau. – Et comme l’affection qui vous lie, vous et Ernestine, vous rend à peu près sœurs…

— Oh ! sœurs tout à fait ! – dit mademoiselle de Beaumesnil.

— Eh bien ! alors, mademoiselle la sœur cadette, – reprit le bossu, – la déférence veut, dans cette circonstance, que les contrats soient signés chez la sœur aînée.

 

*   *   *

 

Le surlendemain, en effet, Herminie, radieuse, faisait d’importants préparatifs dans sa coquette petite chambre pour la signature des contrats de la plus riche héritière de France et de la fille adoptive de M. le marquis de Maillefort, prince-duc de Haut-Martel… adoption dont la pauvre artiste n’avait pas encore été instruite.

LXIII

Herminie n’était pas seule à faire des préparatifs pour la signature du contrat de son mariage et de celui d’Ernestine.

Tout était aussi en joyeux émoi dans certain modeste petit ménage des Batignolles.

Le commandant Bernard, Gerald et Olivier avaient voulu ce soir-là se réunir à dîner sous cette même tonnelle où, plusieurs mois auparavant, s’était passée l’exposition de ce récit.

L’on devait ensuite se rendre chez Herminie pour la signature du contrat.

Une magnifique soirée d’automne avait favorisé le projet des trois amis.

Madame Barbançon s’était surpassée.

Cette fois, prévenue d’avance, elle avait pu soigner avec la plus grande sollicitude un triomphant pot-au-feu, auquel succédèrent de succulentes côtelettes, un superbe poulet rôti et des œufs à la neige, baignant leur blancheur immaculée dans une onctueuse crème à la vanille.

Ce menu bourgeois atteignait au nec plus ultra des magnificences culinaires de madame Barbançon.

Mais hélas ! malgré l’excellence de ce repas, les trois convives y faisaient peu d’honneur : la joie leur ôtait l’appétit, et la ménagère, dans sa douleur, comparait cette désolante inappétence à la faim de soldat dont Gerald et Olivier avaient fait si vaillamment preuve plusieurs mois auparavant en mangeant deux fois de sa vinaigrette improvisée.

Madame Barbançon venait de desservir le poulet presque intact.

Elle plaça sur la table de la tonnelle les œufs à la neige, disant entre ses dents :

— Au moins, ils videront ce plat-là… ça se mange sans faim… c’est un mets d’amoureux.

— Diable ! maman Barbançon, – dit joyeusement le commandant Bernard, – voilà un plat qui me rappelle les bancs de neige de Terre-Neuve… Quel dommage que nous n’ayons plus la moindre faim !

— Grand dommage, – dit Gerald, – car madame Barbançon s’est montrée aujourd’hui un vrai cordon bleu.

— Voilà des œufs à la neige comme on n’en voit jamais, – ajouta Olivier, – mais du moins nous les mangeons… du regard.

La ménagère, ne pouvant croire encore à ce cruel et dernier affront, dit d’une voix contenue :

— Ces messieurs... plaisantent ?

— Plaisanter avec une chose aussi sérieuse que vos œufs à la neige, maman Barbançon… du diable si je l’oserais, – dit le commandant. – Seulement, comme nous n’avons plus faim… il est impossible de goûter à votre chef-d’œuvre.

— Absolument impossible… – répétèrent les deux jeunes gens.

La ménagère ne dit mot, mais sa physionomie contractée trahissait assez la violence de ses ressentiments.

Elle saisit convulsivement une assiette, y servit presque la moitié du plat, et la plaça devant le commandant ébahi, en lui disant avec un accent d’irrésistible autorité :

— Vous, monsieur… vous en mangerez.

— Maman Barbançon, écoutez-moi.

— Il n’y a pas de maman Barbançon qui tienne, c’est la seconde fois que j’ai l’occasion de faire des œufs à la neige depuis dix ans ; je les ai soignés en l’honneur du mariage de M. Olivier et de M. Gerald… Il n’y a pas de si ni de mais… vous en mangerez.

L’infortuné vétéran, ne voyant autour de lui que des visages ennemis, car Gerald et Olivier, les traîtres, paraissaient soutenir la ménagère, le vétéran essaya pourtant un accommodement.

— Eh bien ! j’en mangerai demain… vrai, maman Barbançon.

— Comme si des œufs à la neige se gardaient ! – dit la ménagère en haussant les épaules.

— Pourtant… je ne…

— Vous en mangerez à l’instant…

— Mais, par les cornes du diable ! s’écria le vétéran, – je ne peux pourtant pas me crever pour…

— Vous crever !… avec des œufs à la neige faits par moi… – s’écria la ménagère avec autant d’amertume et de douleur que si son maître lui eût dit une mortelle injure ; – vous crever ! Ah ! je ne m’attendais pas… après dix ans de service… et dans un si beau jour… que celui d’aujourd’hui, où M. Olivier doit prendre femme, à m’entendre… traiter… de… la… sorte.

Et la digne femme se prit à sangloter.

— Allons, bon… des larmes à présent, – dit le vétéran… – mais, en vérité, ma chère… vous êtes folle, ma parole d’honneur.

— Vous crever ! ! !… Ah ! je l’aurai longtemps sur le cœur, ce mot-là.

— Allons… tenez… j’en mange… là… voyez-vous, j’en mange, – dit le malheureux commandant en avalant à la hâte quelques cuillerées ; – ils sont parfaits… divins, vos œufs à la neige… êtes-vous contente ?

— Eh bien ! oui, monsieur… là… ça me satisfait, – dit la ménagère en essuyant ses larmes, – une si bonne crème… même que je me disais en la tournant : « Il faudra que je donne ma recette à la petite femme de M. Olivier ; » pas vrai, monsieur Olivier ?

— Certainement, madame Barbançon, mademoiselle Ernestine sera, j’en suis sûr, une excellente ménagère.

— Et les cornichons que je lui apprendrai à faire ?… verts comme pré… croquants comme des noisettes… soyez tranquille, monsieur Olivier, vous verrez les bons petits fricots que nous vous ferons, nous deux votre femme.

Gerald, à qui M. de Maillefort avait dû confier le secret du double personnage de mademoiselle de Beaumesnil, Gerald ne put s’empêcher de rire aux éclats à cette pensée de madame Barbançon communiquant ses recettes culinaires à la plus riche héritière de France.

— Vous riez, monsieur Gerald ? – dit la ménagère, – est-ce que vous croyez que mes recettes ?…

— Allons donc, madame Barbançon, j’y crois comme à l’Évangile, à vos recettes ; je ris… parce que je suis content. Que voulez-vous ? un jour de mariage… c’est si naturel !

— Cependant, – reprit madame Barbançon d’un air sombre et mystérieux, l’on a vu des monstres qui n’étaient que plus féroces le jour de leur mariage.

— Ah bah !

— Tenez, monsieur Gerald, le jour de son mariage avec Marie-Louise… savez-vous comment il s’est comporté… le scélérat !

Madame Barbançon croyait superflu de signaler par son nom l’objet de son exécration.

— Voyons ça, maman Barbançon, – dit le commandant Bernard, – après, vous nous donnerez le café… car voilà bientôt six heures.

— Eh bien ! monsieur, celui que vous aimez tant a été, le jour de son mariage avec Marie-Louise, pis qu’un tigre pour cet amour de petit roi de Rome, qui, joignant ses petites mains, lui disait, de sa petite voix douce : « Papa empereur… n’abandonne pas pauvre maman Joséphine. »

— Ah ! très bien, j’y suis, – dit Gerald avec un beau sang-froid. – vous parlez du roi de Rome, fils de Joséphine.

— Certainement, monsieur Gerald, il n’y en a pas d’autres. Mais ça n’est rien encore, auprès de ce que notre scélérat a osé faire au saint-père, sur les propres marches du maître-autel de Notre-Dame.

— Ah ! diable !

— Et quoi donc ?

— Y paraît, – reprit madame Barbançon d’un ton sentencieux, – y paraît que, dans les couronnements, les papes ont l’amour-propre (tiens, après tout, un chien regarde bien un évêque, ajouta la ménagère en manière de parenthèse), les papes ont donc l’amour-propre de prendre la couronne et de la mettre eux-mêmes sur la tête des autres, quand ils les couronnent ; vous pensez comme ça chaussait votre Buonaparte, qui était déjà comme un crin d’avoir eu à baiser la mule du pape en plein Carrousel, devant ses sacripants de la vieille garde… mais il l’a baisée… le scélérat… il l’a bien fallu… sans cela le petit homme rouge qui était contre Roustan, et pour le pape, lui aurait pendant la nuit tordu le cou.

— Au pape ?

— À Roustan ?

— Mais non, messieurs, mais non, à Buonaparte. Enfin, n’importe ; au moment où notre saint-père allait le couronner, voilà-t-il pas mon scélérat d’ogre de Corse qui vous empoigne, comme un grossier qu’il était, la couronne des mains du pauvre saint-père, se la met d’une main sur la tête, tandis que de l’autre main il vous flanque un grand renfoncement sur le bonnet du saint-père, comme pour dire au peuple français : « Enfoncés la religion, le clergé et tout… il n’y a que moi qu’on doive adorer à genoux ; » même que, du contre-coup, le pauvre saint-père est tombé assis sur les marches de l’autel, avec son bonnet enfoncé sur les yeux, et qu’il a remercié la Providence en latin… Agneau d’homme, va ! C’est donc pour vous dire, monsieur Olivier, – ajouta la ménagère en forme de conclusion et de moralité, – qu’il y a des ogres de Corse que le mariage rend encore plus féroces… tandis que je suis sûre que vous et M. Gerald, le mariage, avec de gentilles petites femmes comme doivent être les vôtres, vous rendra encore plus gentils.

Et la ménagère se hâta d’aller chercher le café et de le servir, pendant que le commandant Bernard bourrait sa vieille pipe de Kummer.

À l’hilarité causée par les histoires de madame Barbançon, succéda chez le vieux marin et chez les deux jeunes gens un ordre d’idées plus élevées.

— Cette brave femme, – reprit Gerald, – malgré toutes ses excentricités, a raison, en cela qu’elle nous dit que notre mariage augmentera ce qu’il y a de bon en nous… Il me semble que cela doit être ainsi, n’est-ce pas, Olivier ?

Mais, voyant son ami absorbé dans une sorte de rêverie, Gerald lui mit affectueusement la main sur l’épaule et lui dit :

— À quoi penses-tu, Olivier ?

— Je pense, mon bon Gerald, qu’il y a six mois… nous étions assis à cette même table… où je t’ai parlé pour la première fois de cette charmante jeune fille, surnommée la duchesse… et que tu m’as dit en riant : « Bah ! les duchesses… je ne connais que cela… j’en ai assez ! » et pourtant la voilà, grâce à toi, vraiment duchesse, et duchesse de Senneterre… Combien les destinées sont bizarres !

— Vous avez raison, mes enfants, – dit le vieux marin ; – il y a un grand charme dans ce regard jeté sur le passé… quand le présent est heureux. Il y a six mois, en effet, qui m’aurait dit que mon brave Olivier épouserait une gentille et vaillante créature qui m’aurait sauvé la vie au péril de la sienne ?

— Et qui eût dit surtout, – reprit Gerald en regardant très attentivement Olivier, – que cette mademoiselle de Beaumesnil, dont nous avons tant parlé, et sur qui on avait pour moi des projets de mariage, deviendrait amoureuse d’Olivier ?

— Ne parlons plus de cette folie, Gerald, – dit en riant le jeune officier, – un caprice d’enfant gâtée… caprice qui, j’en suis sûr, se serait passé aussi vite qu’il était venu.

— Tu te trompes, Olivier, – reprit gravement Gerald, – j’ai eu occasion de voir mademoiselle de Beaumesnil et de causer avec elle ; aussi je t’assure que quoiqu’elle ne soit pas plus âgée que ta chère et charmante Ernestine… ce n’est pas une enfant capricieuse et gâtée… mais une jeune fille remplie de raison et d’esprit.

— Mon avis à moi, – reprit gaiement le commandant Bernard, – est que mademoiselle de Beaumesnil est du moins une fille de très bon goût, puisqu’elle voulait de mon Olivier ; mais il était trop tard… la place était prise… par notre chère petite Ernestine… qui n’a pas de millions à remuer à la pelle, c’est vrai, mais qui a bien le plus vaillant petit cœur que je connaisse.

— Oui, vous avez raison, mon oncle, – reprit Olivier, – la place… était prise, oh ! bien prise… et ne l’eût-elle pas été…

— Que veux-tu dire ? – reprit Gerald en regardant son ami avec une attention croissante, – si tu avais eu le cœur libre, pourquoi n’aurais-tu pas épousé mademoiselle de Beaumesnil ?

— Allons, Gerald… tu es fou…

— Comment !…

— Rappelle-toi donc ce que toi-même disais ici, à cette table, il y a quelques mois : « qu’un homme puissamment riche épouse une jeune fille pauvre parce qu’elle est charmante et digne de lui, tout le monde l’approuve ; mais qu’un homme qui n’a rien se marie à une femme qui lui apporte une fortune énorme, c’est honteux. » Ne sont-ce pas là les paroles de Gerald, mon oncle ?

— Précisément, mon garçon.

— Un instant, – s’écria Gerald, qui ne put s’empêcher de témoigner une vive inquiétude, – rappelle-toi aussi, Olivier, que tu me disais toi-même, pour vaincre mes scrupules au sujet de mademoiselle de Beaumesnil : « Il est évident que si, malgré son immense fortune, tu aimes aussi sincèrement cette jeune personne que tu l’aurais aimée pauvre et sans nom, la susceptibilité la plus ombrageuse ne pourrait qu’approuver un pareil mariage. » Je vous demande à mon tour, mon commandant, si tel n’a pas été l’avis d’Olivier, que vous avez vous-même partagé ?

— C’est vrai, monsieur Gerald, et rien n’était plus raisonnable et plus juste que cet avis-là ; mais, Dieu merci ! nous n’avons pas à examiner de nouveau cette question toujours si délicate. Olivier a agi en honnête homme en refusant ce mariage millionnaire parce qu’il aimait ailleurs ; c’est bien… mais c’est tout simple, et ce n’est, pardieu ! ni vous ni moi, n’est-ce pas, monsieur Gerald, qui nous étonnerons de cela, puisque vous faites, comme Olivier, un mariage d’amour.

— Oh ! d’amour ! c’est le mot, – dit le jeune officier avec expansion ; – Ernestine est si douce, si bonne, si spirituelle dans sa naïveté, et puis la pauvre enfant est si reconnaissante de ce qu’un gros seigneur comme moi, – ajouta Olivier en souriant, – veuille bien l’épouser ; et puis encore, si tu savais, Gerald, quelle ravissante lettre elle m’a écrite hier, pour me dire que sa parente consentait à tout, et que, si mes intentions n’étaient pas changées, le contrat se signerait aujourd’hui !… Rien de plus simple… et pourtant rien de plus délicat, de plus touchant que cette lettre, où un naturel exquis perce à chaque ligne… Du reste, Ernestine est telle que je l’avais d’abord jugée d’après sa physionomie.

— On n’en peut voir de plus attrayante, – dit le vieux marin.

— N’est-ce pas, mon oncle ? elle n’a pas sans doute de régularité dans les traits… mais quel doux regard, quel charmant sourire, avec ses jolies dents blanches… et ses beaux cheveux bruns, sa taille élégante… et sa main si petite… et son pied à tenir dans la main !…

— Olivier, mon garçon, – dit le marin en tirant sa montre, – à force de parler de ton amoureuse, tu oublies l’heure d’aller la rejoindre… sans compter qu’il faut que M. Gerald ait le temps de se rendre auprès de sa mère, pour être de retour avec elle chez mademoiselle Herminie…

— Nous aurons le temps, mon commandant, – dit Gerald, – mais je ne puis vous dire combien je suis heureux de voir Olivier si amoureux… si amoureux de toutes façons… de son Ernestine.

— Oh ! de toutes façons, mon brave Gerald… sans compter que je l’aime encore passionnément, parce qu’elle est la meilleure amie de ta vaillante Herminie.

— Tiens, Olivier, – dit Gerald, – c’est à devenir fou de penser à tant de bonheurs réunis, à une félicité pareille, après tant de difficultés, tant d’obstacles… Allons, à tout à l’heure… mon ami, mon frère… car nous pouvons nous dire que nous épousons les deux sœurs, ou qu’elles épousent les deux frères, et… ma foi ! les larmes me viennent aux yeux… malgré moi. Allons, embrasse-moi, Olivier… vaut mieux que ça parte ici… Nous aurions eu l’air par trop bêtes devant les grands parents…

Et les deux jeunes gens s’embrassèrent avec une tendresse fraternelle, pendant que le commandant Bernard, voulant maintenir sa gravité de grand parent, dissimulait son émotion en fumant sa pipe avec des aspirations étrangement précipitées.

Gerald sortit en toute hâte afin d’aller retrouver sa mère et de se rendre avec elle chez Herminie.

Olivier et le vieux marin s’apprêtaient à sortir lorsqu’ils furent arrêtés par madame Barbançon, qui, s’avançant à pas comptés, tenait étendue sur la paume de ses deux mains, de crainte de la salir, une superbe cravate de mousseline blanche, toute pliée, prête à être mise, que l’empois rendait d’une roideur effrayante.

— Que diable est cela, maman Barbançon ? – dit le vétéran, qui avait déjà pris sa canne et son chapeau. – On dirait que vous portez une châsse à la procession.

— Monsieur, – dit la brave ménagère avec une joie contenue, – c’est une cravate pour vous, une petite surprise que je me suis permis de vous faire… sur mes économies… car vous n’avez que votre vieille cravate noire… à mettre pour ce jour… ce beau jour… et j’ai… j’ai pensé… que…

La digne femme, que le mariage d’Olivier portait à l’attendrissement, n’acheva pas et se mit à fondre en larmes.

Le vieux marin, quoiqu’il regimbât intérieurement contre la pensée d’emprisonner son cou dans cette étoffe roide comme du carton, fut si touché de l’attention de sa ménagère, qu’il dit d’une voix un peu émue :

— Ah ! maman Barbançon… maman Barbançon… voilà des folies… je vous gronderai !

— Elle est brodée aux quatre coins d’un J et d’un B, Jacques Bernard… – dit la ménagère en faisant remarquer cette broderie avec un certain orgueil.

— C’est pourtant vrai ! c’est mon chiffre ; vois donc, Olivier, – dit le bonhomme, ravi de cette attention.

Et il reprit :

— Brave… et bonne femme, allez !… vrai, ça me fait plaisir, mais bien plaisir…

— Oh ! merci, monsieur… – dit madame Barbançon, tout émue, toute joyeuse, comme si elle eût reçu la plus généreuse récompense.

Puis elle reprit :

— Mais il se fait tard… voilà six heures et demie passées… vite… monsieur… je vas vous la mettre.

— Mettre quoi, maman Barbançon ?

— Mais la cravate, monsieur.

— Moi !… du diable, si…

À un coup d’œil suppliant et significatif d’Olivier, le vieux marin réfléchit au chagrin qu’il causerait à sa ménagère en refusant de se parer de ses dons.

D’un autre côté, le bonhomme n’avait de sa vie mis de cravate blanche, et il frémissait à l’idée de cette espèce de carcan.

Cependant, sa bonté naturelle l’emporta : il étouffa un soupir, et livra son cou à madame Barbançon en disant, afin de terminer sa phrase d’une manière flatteuse pour sa gouvernante :

— Je voulais dire : du diable… si… je refuse, maman Barbançon ; mais c’est trop beau pour moi.

— Il n’y a rien de trop beau pour un pareil jour, monsieur, – dit la ménagère en finissant d’arranger la cravate autour du cou de son maître ; – c’est bien dommage que vous n’ayez pour vous faire de fête que ce vieil habit bleu, qui date déjà de sept ans… mais enfin, avec votre belle croix d’officier de la Légion d’honneur, cette rosette neuve et du beau linge, – ajouta la ménagère, qui, se complaisant dans son œuvre, donnait un libre essor aux deux bouts de la cravate, qui se déployèrent comme deux oreilles de lièvre gigantesques : – oui, – reprit-elle, – avec du beau linge coquettement mis… l’on n’a à rougir à côté de personne. Ah ! monsieur, – ajouta-t-elle en se reculant de quelques pas pour mieux juger de l’effet de la cravate, – ça vous rajeunit de vingt ans, avec votre barbe fraîche, n’est-ce pas, monsieur Olivier ? Et puis, c’est cossu, parole d’honneur… vous avez l’air d’un notaire retiré…

Le malheureux commandant, le cou emprisonné dans cette cravate qui lui montait jusqu’au milieu des joues, se tourna tout d’une pièce en face d’une petite glace, placée au-dessus de la cheminée de sa chambre, et, il faut l’avouer, le digne homme se raccommoda fort avec la cravate blanche, dont le nœud à oreilles de lièvre lui paraissait surtout d’un fort bon air.

Il se sourit discrètement à lui-même en se disant :

« C’est dommage que ça vous empêche de tourner la tête ; mais, comme dit maman Barbançon, – ajouta-t-il avec une nuance de fatuité, – c’est assez cossu, et pas mal rentier. »

Et le vieux marin passa, ma foi ! très coquettement sa main dans ses cheveux blancs coupés en brosse.

— Mon oncle, voilà sept heures moins un quart, – dit Olivier avec une impatience d’amoureux.

— Allons, mon garçon, partons. Maman Barbançon, donnez-moi ma canne et mon chapeau, – dit le vieux marin en se mouvant tout d’une pièce, car il craignait de déranger l’économie du fameux nœud à oreilles de lièvre.

La soirée était magnifique, le trajet des Batignolles à la rue de Monceaux fort court.

Le commandant Bernard et Olivier se rendirent modestement à pied chez Herminie.

Heureusement, le mouvement involontaire de la marche affaissa les plis rebelles de la terrible cravate du commandant, et s’il avait l’air moins cossu, moins rentier, lorsqu’il fut sur le point d’entrer chez Herminie, rien du moins dans la mise plus que modeste du vieux marin ne nuisait à la noble expression de sa mâle et loyale figure.

LXIV

Dans la soirée de ce jour où devait se signer le double contrat de mariage, M. Bouffard, le propriétaire de la maison où demeurait Herminie, sa pianiste, ainsi qu’il disait possessivement depuis que la jeune fille donnait des leçons de musique à mademoiselle Cornélia, M. Bouffard était venu, après son dîner, faire, selon l’expression de ce digne représentant du pays légal, sa ronde-major, car l’échéance du terme d’octobre approchait.

Il était environ six heures et demie du soir.

M. Bouffard, assis familièrement dans la loge de madame Moufflon, sa portière, s’enquérait d’elle si les différents locataires flairaient bon aux approches du terme. (En argot de propriétaire : – si les locataires n’avaient pas l’air inquiet, à mesure que le moment de la fatale échéance approchait.)

— Mais non, monsieur Bouffard, – disait madame Moufflon, – ils ne flairent pas trop mauvais ; il n’y a que le petit troisième.

— Eh bien ! le petit troisième ? – dit M. Bouffard avec inquiétude.

— En emménageant ici, il y a trois mois, il était grossier comme pain d’orge, et à mesure que le terme approche, il devient pour moi d’un poli… mais d’un poli dégoûtant.

— Il faut me surveiller ce gaillard-là… et d’un bon œil, mère Moufflon… c’est suspect… Ah ! quel dommage que ce beau jeune homme… qui avait payé le terme de ma pianiste… n’ait pas voulu y mordre, à ce petit troisième ; ce n’est pas lui qui…

M. Bouffard n’acheva pas.

Soudain deux ou trois coups de marteau retentirent si bruyamment à la porte cochère, que madame Moufflon et son maître bondirent sur leur chaise.

— Ah ! par exemple ! dit M. Bouffard, – voilà qui est frappé comme je n’oserais pas frapper moi-même… moi, propriétaire de ma maison. Voyons donc un peu voir quel est ce sans-gêne ? – ajouta M. Bouffard en s’avançant sur le seuil de la porte de la loge, pendant que la portière tirait le cordon.

— Porte, s’il vous plaît ! – cria une voix de Stentor.

Et, refermant sur lui le ventail, l’homme à la voix de Stentor sembla annoncer ainsi qu’il fallait ouvrir les deux battants de la porte cochère pour donner entrée à une voiture.

M. Bouffard et sa portière, stupéfaits de cette innovation, restaient immobiles et béants, lorsqu’ils virent sortir de la pénombre de la voûte un valet de pied poudré à blanc, de la taille d’un tambour-major, et portant une grande livrée bleu clair et jonquille, galonnée d’argent.

— Allons donc !… vite la porte ! dit brusquement le géant galonné.

M. Bouffard fut si saisi, qu’il salua le grand laquais.

Celui-ci reprit :

— Ah çà ! finirez-vous par ouvrir votre porte ? c’est embêtant à la fin ; le prince attend…

— Le prince ! – s’écria M. Bouffard sans bouger de place.

Et il salua de nouveau, et plus profondément encore, le grand laquais.

À ce moment, un autre coup de marteau, non moins impérieux, retentit.

Madame Moufflon tira le cordon par un mouvement automatique, comme elle le tirait en dormant, et une nouvelle voix cria du fond de la voûte :

— Porte… s’il vous plaît !

Puis un autre valet de pied, portant, celui-là, livrée verte et amarante à galons d’or, se dirigea vers la loge, devant laquelle il reconnut un confrère, car il lui dit :

— Tiens ! Lorrain, c’est toi ?… Je viens de voir la voiture de ton maître… Eh bien ! on n’ouvre pas ?… Ah çà ! les portiers et les portières sont donc empaillés ici ?…

— C’est vrai, on dirait qu’ils ont des yeux de verre… Regarde-les donc, ils ne bougent pas.

— Ah bon ! – dit l’autre laquais, – c’est madame la duchesse qui ne va pas s’impatienter… elle qui en a… de la patience !

— Madame la duchesse ! – dit M. Bouffard, de plus en plus effaré, mais toujours immobile.

— Ah çà, tonnerre de Dieu ! ouvrirez-vous à la fin ?… – dit un des laquais.

— Mais, monsieur… chez qui allez-vous, d’abord ? – reprit M. Bouffard, sortant de sa stupeur. – Qui demandez-vous ?…

— Mademoiselle Herminie… – dit le grand laquais, avec une sorte de déférence pour la personne que son maître venait visiter.

— Oui… mademoiselle Herminie, – reprit l’autre.

— La petite porte, sous la voûte, à main gauche, – reprit la portière de plus en plus ébahie. – Je vas ouvrir.

— Un prince… une duchesse… chez ma pianiste ! – s’écria M. Bouffard.

Bientôt de nouveaux coups de marteau, presque furieux cette fois, se firent entendre.

Madame Moufflon tira le cordon, et un valet de pied, à livrée brune, à collet bleu de ciel, vint compléter cet encombrement de laquais, en criant :

— Ah çà ! on est donc sourd ou mort ici ?… la porte donc… Eh ! la porte !

M. Bouffard, éperdu, prit un parti héroïque.

Pendant que la portière se préparait à annoncer chez Herminie ses aristocratiques visiteurs, l’ex-épicier se décida à aller ouvrir les deux battants de la porte cochère, et il n’eut que le temps de se coller contre le mur pour n’être pas atteint par les larges poitrails de deux grands et superbes chevaux gris, attelés à un élégant coupé bleu, qui entrèrent impétueusement, et qui, habilement menés par un gros cocher à perruque, s’arrêtèrent court à un signe d’un des valets de pied posté devant la petite porte d’Herminie.

Un petit bossu et un gros homme, tous deux vêtus de noir, descendirent de cette étincelante voiture, et madame Moufflon s’empressa d’aller annoncer à la pianiste de M. Bouffard :

— Monsieur le prince-duc de Haut-Martel !

— Monsieur Leroi, notaire !

À peine la première voiture était-elle sortie de la cour, qu’une très belle berline, largement armoriée, y entra.

Deux femmes et un jeune homme descendirent de cette voiture, et madame Moufflon, qui se croyait somnambule, annonça de nouveau à la pianiste de M. Bouffard :

— Madame la duchesse de Senneterre !

— Mademoiselle Berthe de Senneterre !

— Monsieur le duc de Senneterre !

Un élégant brougham ayant succédé aux deux premières voitures, un autre personnage en descendit, et madame Moufflon annonça :

— Monsieur le baron de la Rochaiguë !

Puis, enfin, quelques minutes après, la portière introduisit chez Herminie des personnes moins aristocratiques :

— Monsieur le commandant Bernard !

— Monsieur Olivier Raymond !

— Mademoiselle Ernestine Vert-Puis !

— Madame Laîné !

Ces deux dernières personnes étaient venues modestement en fiacre.

Après quoi, madame Moufflon rejoignit son maître, qui, suant à grosses gouttes, tant sa curiosité était vivement excitée, se promenait de long en large sous la voûte de sa porte cochère, se disant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que peuvent donc venir faire chez ma pianiste ces grands seigneurs et ces grandes dames ? Qu’en pensez-vous, mère Moufflon ?

— Monsieur, moi, d’abord, je suis si ahurie, que j’y vois trente-six chandelles, je crains un coup de sang, et je vas me flanquer la tête dans le baquet de ma fontaine pour me remettre. En usez-vous ?

— J’y suis ! – s’écria l’ex-épicier triomphant, c’est un concert… ma pianiste donne un concert !

— Ah bien oui ! – dit la portière, – la dernière fois que j’ai annoncé, j’ai vu que les dames avaient déposé leurs mantelets sur le piano, qui était bien fermé, ma foi ! et que tout le monde était rangé en rang d’oignon, tandis que le notaire…

— Quel notaire ?… Il y a un notaire ?

— Oui, monsieur… et un superbe encore ! un gros fort homme ; il a deux fois du ventre comme vous, même que je l’ai annoncé : Monsieur Leroi, notaire ; il est assis devant la table à mademoiselle Herminie, avec des papiers devant lui, et une bougie de chaque côté, comme un joueur de gobelets.

— C’en est peut-être un ! – s’écria M. Bouffard, – ou bien un tireur de cartes.

— Mais, puisque je vous dis, monsieur, que je l’ai annoncé comme notaire.

— C’est vrai, – dit le représentant du pays légal en se rongeant les ongles, – c’est vrai… Enfin, n’importe, je reste là tout le temps, et peut-être attraperai-je quelque chose au passage lorsque le monde sortira.

Et M. Bouffard se mit à croiser de long en large devant la loge de la portière.

Jamais, comme on le pense bien, plus brillante réunion n’avait été rassemblée dans la modeste petite chambre d’Herminie.

La jeune fille jouissait d’un bonheur bien grand en contemplant ce dénoûment inespéré d’un amour traversé par tant d’épreuves.

Mais ce qui lui causa l’émotion la plus ineffable fut de recevoir chez elle mademoiselle Berthe de Senneterre, la sœur de Gerald, la fille aînée de la duchesse.

— Ah ! madame, – lui dit Herminie d’une voix pénétrée et les yeux baignés de douces larmes (car elle comprenait la délicatesse exquise du procédé de la mère de Gerald ; celle-ci pouvait-elle offrir une réparation plus évidente de ses dures paroles de la veille qu’en amenant sa fille chez Herminie ?) – ah ! madame, – reprit donc la jeune artiste, – voir ici mademoiselle de Senneterre, c’eût été mon plus vif désir… si j’avais osé espérer cet honneur.

— Berthe prend trop de part au bonheur de son frère pour n’avoir pas voulu être une des premières à complimenter sa chère belle-sœur, – répondit madame de Senneterre du ton le plus affectueux.

Puis mademoiselle de Senneterre, ravissante personne, car elle ressemblait beaucoup à Gerald, dit à Herminie, avec une amabilité charmante :

— Oui, mademoiselle, je tenais à être la première à vous complimenter, car mon frère est bien heureux ! et, je le sais, je le vois, il a mille raisons de l’être !

— Je voudrais, mademoiselle, être plus digne encore d’offrir à M. de Senneterre le seul bonheur de famille qui lui manque, – répondit Herminie.

Et, pendant que les deux jeunes filles, continuant d’échanger d’affectueuses paroles, prolongeaient cette petite scène, durant laquelle Herminie faisait preuve d’un tact parfait, d’une rare distinction de manières et d’une dignité remplie de grâce et de modestie, le bossu, de plus en plus ravi de sa fille adoptive, dit tout bas à madame de Senneterre en lui montrant d’un coup d’œil la jeune artiste :

— Eh bien ! voyons, franchement, est-il possible d’être mieux en toutes circonstances ?

— C’est inouï, elle a le meilleur et le plus grand air du monde, joint à une convenance et une mesure admirables ; enfin, que voulez-vous que je vous dise, marquis, – ajouta naïvement et consciencieusement madame de Senneterre, – elle est née duchesse, voilà tout.

— Et que pensez-vous du fiancé de mademoiselle de Beaumesnil, l’ami intime, le frère d’armes de Gerald ?

— Vous me mettez à une rude épreuve, marquis, – répondit madame de Senneterre en étouffant un soupir ; – mais je suis obligée de convenir qu’il est charmant et d’une tournure parfaitement distinguée ; il n’y a vraiment presque aucune différence entre ce monsieur et un homme de notre société. Savez-vous que c’est incroyable comme ces classes-là se débourrent, se décrassent. Ah ! marquis ! marquis ! je ne sais pas où nous allons.

— Nous allons signer les contrats, ma chère duchesse ; mais, je vous en supplie, – ajouta le bossu en parlant tout à fait bas à madame de Senneterre, – pas un mot qui puisse faire soupçonner à l’ami de Gerald que cette pauvre petite fille, en robe de mousseline de laine, est mademoiselle de Beaumesnil.

— Soyez donc tranquille, marquis ; quoique ceci me paraisse inconcevable, je me tairai. Ai-je manqué de discrétion au sujet de l’adoption d’Herminie ? Mon fils l’ignore encore ; mais il va pourtant falloir que ces mystères s’éclaircissent à la lecture des contrats qui va avoir lieu.

— Ceci me regarde, ma chère duchesse, – dit le bossu, – tout ce que je vous demande, c’est de me garder le secret jusqu’à ce que je vous autorise à parler.

— C’est convenu.

Quittant alors madame de Senneterre, qui alla s’asseoir avec sa fille auprès d’Herminie, le bossu rejoignit le notaire, qui paraissait relire attentivement les deux contrats, et lui fit à voix basse quelques dernières recommandations que le garde-notes accueillit avec un sourire d’intelligence.

Après quoi le marquis dit à haute voix :

— Nous pouvons, je crois, entendre la lecture des contrats.

— Sans doute, – reprit madame de Senneterre.

Les différents acteurs de cette scène étaient placés ainsi :

Herminie et Ernestine, assises l’une à côté de l’autre, avaient, la première, à sa droite, madame et mademoiselle de Senneterre ; la seconde, à sa gauche, madame Laîné, qui jouait son rôle muet d’une façon très convenable.

Debout, derrière Herminie et Ernestine, se tenaient Olivier, Gerald, le commandant Bernard et le baron de la Rochaiguë, dont la présence à cette réunion étonnait singulièrement Olivier, et lui causait une vague inquiétude, quoiqu’il fût toujours bien loin de se douter qu’Ernestine, la brodeuse et mademoiselle de Beaumesnil ne fussent qu’une seule et même personne.

M. de Maillefort était resté à l’extrémité de la chambre, assis à côté du notaire, qui, prenant un des actes, dit au bossu :

— Nous allons commencer, si vous le voulez bien, monsieur le marquis, par le contrat de M. le duc de Senneterre.

— Certainement, – dit le bossu en souriant ; – mademoiselle Herminie est l’aînée de mademoiselle Ernestine ; on lui doit cet honneur.

Le notaire, s’inclinant légèrement devant ses auditeurs, se disposait donc à lire le contrat de mariage d’Herminie, lorsque M. de la Rochaiguë se leva, prit une pose des plus parlementaires, et dit gravement :

— Je demanderai à l’honorable assistance la permission de présenter quelques observations avant la lecture du contrat.

LXV

Olivier Raymond, déjà très surpris de la présence du baron de la Rochaiguë, devint presque inquiet en l’entendant dire à l’assemblée :

« Je demande à présenter quelques observations à l’honorable assistance avant la lecture des deux contrats qu’elle se prépare à entendre. »

— M. le baron de la Rochaiguë a la parole, – reprit M. de Maillefort en souriant.

— Encore une fois, qu’est-ce que ce diable d’homme vient donc faire et dire ici ? – reprit tout bas Olivier à Gerald.

— Je n’en sais ma foi rien, mon bon Olivier, – répondit le duc de Senneterre de l’air du monde le plus candide ; écoutons, nous le saurons.

Le baron toussa, glissa la main gauche sous le revers de son habit, et dit de sa voix la plus grave :

— Au nom des intérêts qui me sont confiés, je prie M. Olivier Raymond de vouloir bien répondre à quelques questions que je me permettrai de lui adresser.

— Je suis à vos ordres, monsieur, – répondit Olivier de plus en plus surpris.

— J’aurai donc l’honneur de demander à M. Olivier Raymond si je ne lui ai pas proposé, en ma qualité de tuteur de mademoiselle de Beaumesnil, ayant pouvoir et mission de faire cette proposition ; si je ne lui ai pas proposé, dis-je, la main de ma pupille, mademoiselle de Beaumesnil ?

À ces mots, Ernestine échangea un regard significatif avec M. de Maillefort.

— Monsieur, – répondit Olivier au baron en rougissant, aussi contrarié qu’embarrassé de cette interpellation à lui faite devant plusieurs personnes qu’il ne connaissait pas, – je ne comprends ni la nécessité, ni l’opportunité de la question que vous m’adressez.

— Je suis donc obligé de faire appel à la loyauté, à la sincérité, à la franchise bien connues de l’honorable assistant, – reprit solennellement le baron, – et de l’adjurer de répondre à cette question : lui ai-je proposé, oui ou non, la main de ma pupille, mademoiselle de Beaumesnil ?

— Eh bien ! oui, monsieur, – dit Olivier avec impatience, – cela est vrai.

— M. Olivier Raymond, – reprit le baron, – n’a-t-il pas refusé nettement, catégoriquement, positivement, cette proposition ?

— Oui, monsieur.

— L’honorable assistant ne m’a-t-il pas donné pour raison de son refus « un engagement de cœur et d’honneur pris précédemment, et qui devait, disait-il, assurer le bonheur de sa vie ? » Ne sont-ce pas là les propres paroles de l’honorable assistant ?

— Il est vrai, monsieur, et, grâce à Dieu, ce qui était alors pour moi la plus chère des espérances, va devenir aujourd’hui une réalité, – ajouta le jeune homme en regardant Ernestine.

— Un tel désintéressement est vraiment inouï, – dit à demi-voix la duchesse de Senneterre à sa fille. – C’est la fréquentation de ces gens-là qui a gâté notre pauvre Gerald.

Mademoiselle de Senneterre baissa les yeux et n’osa pas répondre à sa mère, qui reprit :

— Mais je n’y comprends plus rien ; puisque cet héroïque monsieur refuse mademoiselle de Beaumesnil, que vient-elle faire ici, et son imbécile de tuteur aussi ? je m’y perds. Attendons.

Ernestine, malgré la joie et la fierté que lui causait cette espèce de publicité donnée à la noble conduite d’Olivier, n’était cependant pas encore absolument rassurée au sujet des scrupules qu’il pouvait ressentir en apprenant que la petite brodeuse était mademoiselle de Beaumesnil.

— Je n’ai plus qu’à remercier M. Olivier Raymond de la loyauté de ses réponses, – dit le baron en se rasseyant, – et l’honorable assistance voudra bien prendre acte des nobles paroles de mon interlocuteur.

— Pourquoi diable ce gaillard à longues dents, et qui est aussi important qu’un suisse de cathédrale, vient-il de débiter ses phrases ? – demanda tout bas le commandant Bernard à Olivier et à Gerald.

— Je n’y comprends rien, mon oncle ; je suis comme vous très étonné que ce monsieur vienne rappeler ici, et à ce moment, la proposition que l’on m’a faite !

— Cela ne peut avoir d’autre inconvénient, – répondit Gerald en souriant, – que de rendre ta chère Ernestine encore plus éprise de loi en apprenant que tu as sacrifié à ton amour pour elle…

— Et c’est justement l’espèce de retentissement donné à une action si simple qui me contrarie beaucoup, – reprit Olivier.

— Et tu as raison, mon enfant, – ajouta le vieux marin. – On fait ces choses-là pour soi, et pas pour les autres.

Puis s’adressant au duc de Senneterre :

— Dites donc, monsieur Gerald, ce brave petit bossu qui est à côté du notaire est le marquis dont vous m’avez parlé, n’est-ce pas ?

— Oui, mon commandant.

— C’est drôle, il a parfois l’air malin comme un singe, et parfois bon comme un enfant. Tenez, maintenant, avec quelle douceur il regarde mademoiselle Herminie !

— M. de Maillefort est un cœur comme le vôtre, mon commandant : c’est tout dire.

— Silence, Gerald, – dit tout bas Olivier ; – le notaire se lève, il va lire ton contrat.

— C’est pour la forme, – dit Gerald ; – car, au fond, peu importe ce contrat ; les véritables conditions de notre amour, nous les avons réglées de cœur à cœur avec Herminie.

Le mouvement d’attention et de curiosité excité par l’interpellation de M. de la Rochaiguë étant calmé, le notaire commença la lecture des contrats de mariage d’Herminie et de Gerald.

Lorsque, après les préliminaires d’usage, le garde-notes arriva à l’énonciation des noms, prénoms et qualités des époux, M. de Maillefort lui dit en souriant et d’un air d’intelligence :

— Monsieur, passons, passons, si vous le voulez bien, nous savons les noms, et arrivons au point important, aux règlements des questions d’intérêt entre les deux époux.

— Soit, monsieur le marquis, – répondit le notaire.

Et il continua :

« — Il est convenu, par le présent contrat, que lesdits époux sont et seront séparés de biens, quant à ceux qu’ils possèdent et ceux qu’ils pourraient posséder un jour. »

— C’est vous, ma chère enfant, – dit le marquis à Herminie en interrompant le notaire, – qui, lorsque je vous ai expliqué hier les différents modes qui régissaient les questions d’intérêt entre les époux, avez insisté pour que la séparation de biens eût lieu, et cela par un sentiment d’extrême délicatesse, car, ne possédant rien que le beau talent dont vous avez si honorablement vécu jusqu’ici, vous avez absolument refusé la communauté de biens et les avantages que M. de Senneterre eût été si désireux de vous voir accepter.

Herminie baissa les yeux en rougissant et répondit :

— Je suis presque certaine, monsieur, que M. de Senneterre excusera et comprendra mon refus.

Gerald s’inclina respectueusement, tandis que Berthe, sa jolie sœur, disait tout bas à sa mère :

— Comme les sentiments de mademoiselle Herminie sont bien d’accord avec sa charmante figure, si noble, si distinguée ! n’est-ce pas, maman ?

— Certainement… oh ! certainement, – répondit madame de Senneterre avec distraction, car elle se disait à part soi : – « Avec ces belles délicatesses-là, ma belle-fille, ignorant que le marquis l’avantage énormément, n’en sera pas moins séparée de biens avec mon fils ; mais bah ! elle l’aime tant, que, lorsqu’elle se saura riche, elle reviendra sur cette disposition.

Le notaire poursuivit :

« Il est convenu et entendu que les enfants mâles qui pourront naître dudit mariage joindront, eux et leurs descendants, à leur nom de Senneterre celui de Haut-Martel. Cette clause a été consentie par lesdits époux, à la demande de Louis-Auguste, marquis de Maillefort, prince-duc de Haut-Martel. »

Herminie ayant fait un mouvement de surprise, le bossu lui dit en regardant Gerald :

— Ma chère enfant, ceci est un petit arrangement de vanité nobiliaire, auquel Gerald a donné son approbation, certain que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que votre fils porte, joint à son illustre nom, le nom d’un homme qui vous regarde et qui vous aime comme sa fille.

Un touchant regard d’Herminie, empreint de reconnaissance et de respectueuse tendresse, répondit au bossu, qui dit au notaire :

— Cet article est le dernier du contrat ?

— Oui, monsieur le marquis.

— Nous pouvons lire maintenant le contrat de mademoiselle Ernestine, – reprit le bossu ; – l’on signerait ensuite les deux contrats.

— Certainement, monsieur le marquis, – répondit le notaire.

— À notre tour, mon garçon, – dit tout bas le commandant Bernard à son neveu ; – quel dommage de ne pouvoir mettre dans ce contrat que je vous donne, à cette chère enfant et à toi, une bonne petite fortune. Mais, hélas ! mon pauvre ami, – ajouta le vieux marin d’un air à la fois souriant et attristé, – tout ce que je vous laisserai jamais, après moi, ce sera la bonne vieille maman Barbançon… Merci du cadeau de noces, n’est-ce pas ?

— Allons, mon oncle, pas de ces idées-là !

— Et dire que nous sommes trop pauvres pour lui offrir, à cette chère Ernestine, le moindre petit présent de fiançailles ; j’avais pensé à vendre nos six couverts d’argent ; mais madame Barbançon n’a pas voulu, disant que ta femme aimerait mieux un peu d’argenterie que des affiquets.

— Et madame Barbançon avait bien raison, mon oncle ; mais silence, écoutez.

En effet, le notaire, prenant le second contrat, dit tout haut :

— Nous allons passer aussi les noms ?

— Passez, passez, – dit le marquis.

— J’arrive au seul et unique article concernant le règlement des questions d’intérêt entre les deux époux.

— Ça ne sera pas long, – dit tout bas le commandant Bernard.

— Monsieur, – reprit Olivier en souriant, – permettez-moi de vous interrompre ; cet article du contrat me paraît superflu, car, j’ai eu l’honneur de vous le dire hier, je ne possède rien que mon traitement de sous-lieutenant, et mademoiselle Ernestine Vert-Puits ne possède rien non plus que son état de brodeuse.

— Cela est vrai, monsieur, – reprit le notaire en souriant à son tour ; – mais cependant, comme il faut se marier sous un régime quelconque, j’ai cru pouvoir adopter celui dont je vous parle, parce qu’il est le plus simple, et insérer au contrat que vous vous mariez en communauté de biens avec mademoiselle Ernestine Vert-Puits.

— Alors, il eût été plus régulier de dire que nous nous marions en communauté de non-biens, – reprit gaiement Olivier ; – mais c’est égal, puisque c’est l’usage, nous acceptons la clause, n’est-ce pas, mademoiselle Ernestine ?

— Certainement, monsieur Olivier, – reprit mademoiselle de Beaumesnil.

— Allons, monsieur le notaire, – reprit le jeune homme en riant, – c’est entendu, moi et mademoiselle Ernestine nous mettons tous nos biens en commun, tous sans exception, depuis mon épaulette de sous-lieutenant jusqu’à son aiguille de brodeuse, donation complète, mutuelle !

— Et il n’y aura pas de difficultés pour le partage, – dit tout bas le commandant Bernard en soupirant. – Ah !… je n’ai jamais eu envie d’être riche, si ce n’est aujourd’hui !

— Il est donc entendu que l’article relatif à la communauté de biens subsiste au contrat, – reprit le notaire ; – je poursuis :

« Lesdits époux se marient sous le régime de la communauté de biens, et se font une donation mutuelle et complète de tous les biens mobiliers, immobiliers et autres valeurs quelconques, qu’ils pourraient posséder un jour, de leur chef ou par héritage. »

— Des héritages, pauvres enfants ! ma croix et ma vieille épée, voilà ce qu’ils ont à attendre de moi, monsieur Gerald, – dit tout bas le vétéran au duc de Senneterre.

— Bah ! mon commandant, – reprit gaiement Gerald, – qui sait ?

Pendant que le vieux marin, ne partageant pas l’espérance de Gerald, secouait mélancoliquement la tête, le notaire reprit en s’adressant à Ernestine et à Olivier :

— Cette rédaction vous paraît convenable, mademoiselle, et à vous aussi, monsieur ?

— Je suis d’avance de l’avis de M. Olivier à ce sujet, – dit mademoiselle de Beaumesnil.

— Je trouve la rédaction parfaite, monsieur le notaire, – dit Olivier toujours gaiement, – et je vous certifie que de votre vie vous n’aurez inséré, dans un contrat, une clause moins sujette à contestation que celle-là.

— Maintenant, – reprit gravement le notaire en se levant, – nous allons procéder à la signature des contrats.

Madame de Senneterre, ayant profité de ce mouvement général, s’approcha de M. de la Rochaiguë, et lui dit, sortant à peine de sa stupeur :

— Ah çà ! mon cher baron, pourriez-vous me dire ce que cela signifie ?

— Quoi donc, madame la duchesse ?

— L’imbroglio qui se joue ici.

— Madame la duchesse, cet imbroglio a failli me rendre fou.

— Mais ce M. Olivier croit donc que mademoiselle de Beaumesnil est brodeuse ?

— Oui, madame la duchesse.

— Mais comment vous a-t-il refusé la proposition que vous lui avez faite ?

— Parce qu’il en aimait une autre, madame la duchesse.

— Quelle autre ?

— Ma pupille.

— Quelle pupille ?

— Mademoiselle de Beaumesnil, – répondit le baron avec une joie féroce, et ravi de rendre à autrui la torture que lui avait fait subir le marquis.

— Monsieur le baron, – reprit arrogamment la duchesse de Senneterre en toisant M. de la Rochaiguë, – est-ce que vous prétendez vous moquer de moi ?

— Madame la duchesse ne peut pas présumer que… je sois capable de m’oublier à ce point.

— Mais alors, monsieur, que signifie cet imbroglio ? Encore une fois, comment se fait-il que M. Olivier vienne répéter ici qu’il a refusé la main de mademoiselle de Beaumesnil, et que cependant il soit prêt à signer son contrat de mariage avec elle : et puis, qu’est-ce que c’est que ce roman de mademoiselle de Beaumesnil brodeuse ?

— Madame la duchesse, j’ai promis le secret à M. de Maillefort, veuillez vous adresser à lui : il n’a pas son pareil pour dire le mot des énigmes.

Madame de Senneterre, désespérant de rien apprendre du baron, s’approcha de M. de Maillefort et lui dit :

— Eh bien, marquis, saurai-je à la fin ?…

— Dans cinq minutes, ma chère duchesse, vous allez tout apprendre, répondit le bossu.

Et il alla dire quelques derniers mots à l’oreille du notaire.

LXVI

Les assistants à la signature du contrat s’approchèrent de la table où étaient déposés les deux actes, et mademoiselle de Beaumesnil dit tout bas à Herminie avec un accent d’inquiétude :

— Hélas ! mon amie… ma sœur… voilà le moment décisif, tout va se découvrir ; que va penser, que va faire M. Olivier ? Je serais sous le coup de la révélation de je ne sais quelle faute commise par moi que je ne me sentirais pas plus inquiète.

— Courage… Ernestine, – répondit Herminie, – ayez toute confiance dans M. de Maillefort.

Si Ernestine éprouvait quelques craintes au sujet des scrupules d’Olivier, le bossu n’était pas plus rassuré au sujet de la susceptibilité d’Herminie, qui, à cette heure, ignorait encore qu’elle était portée au contrat comme fille adoptive du marquis de Maillefort, prince-duc de haut-Martel.

Ce fut donc avec un certain serrement de cœur que le bossu s’approcha de la jeune fille et lui dit :

— C’est à vous de signer, mon enfant.

Le notaire présenta la plume ; la jeune fille la prit, et, d’une main tremblante de bonheur et d’émotion, elle signa : « HERMINIE. »

— Eh bien ! mon enfant, – lui dit M. de Maillefort, qui l’avait regardée écrire, et qui la vit sur le point de remettre la plume au notaire, – pourquoi vous arrêter ainsi ?

Et, comme sa protégée le regardait, muette de surprise, le bossu poursuivit :

— Sans doute… continuez donc… et signez : Herminie de Maillefort.

— Ah ! je comprends tout maintenant, – dit Gerald à sa mère avec une émotion profonde, – M. de Maillefort est le meilleur, le plus généreux des hommes.

Herminie, qui avait continué de regarder le bossu sans trouver une parole, lui dit enfin :

— Mais, monsieur… je ne saurais signer… Herminie de Maillefort… ce nom…

— Mon enfant, – reprit le bossu d’une voix touchante, – ne m’avez-vous pas dit bien souvent que vous ressentiez pour moi une affection toute filiale ?

— Sans doute, monsieur…

— N’avez-vous pas cru, – continua le bossu, – ne pouvoir mieux m’exprimer votre reconnaissance qu’en me disant que je vous témoignais la sollicitude d’un père ?

— Oh ! oui, monsieur, du père le plus tendre… – s’écria la jeune fille avec effusion.

— Eh bien, alors, – dit le marquis en souriant avec une bonhomie charmante, – qu’est-ce que cela vous fait, de porter mon nom ? Vous m’avez déjà promis que, si vous aviez un fils, il le porterait, ce nom… N’êtes-vous pas, d’ailleurs, par le cœur, par votre attachement pour moi… par ma tendresse pour vous, mon enfant d’adoption ?… Pourquoi ne signeriez-vous pas ce contrat comme ma fille adoptive ?…

— Moi, monsieur ? – dit Herminie, qui ne pouvait croire encore à ce qu’elle entendait, – moi, votre fille adoptive ?…

— Eh bien ! oui… Sachez enfin mon orgueil… je me suis vanté de cela… je vous ai fait même désigner ainsi dans le contrat.

— Monsieur… que dites-vous !…

— Voyons, – ajouta le bossu, les larmes aux yeux et avec un accent irrésistible, – croyez-vous que j’aie légitimement gagné le glorieux bonheur de pouvoir dire à tous : « C’est ma fille !… » Refuserez-vous enfin d’honorer encore, en le portant… un nom toujours respecté ?

— Ah ! monsieur, – dit Herminie ne pouvant à son tour retenir ses larmes, – tant de bonté…

— Eh bien ! alors, signez donc, méchante enfant, – dit le marquis en souriant, les larmes aux yeux, – sinon l’on s’imaginerait peut-être qu’une belle et charmante créature comme vous a honte d’avoir pour père adoptif un pauvre petit bossu comme moi.

— Ah ! cette pensée !… – dit vivement Herminie.

— Eh bien ! alors, signez, signez… vite, – ajouta le marquis.

Et par un mouvement rempli d’affection, il prit la main d’Herminie comme pour guider sa plume, et, s’approchant ainsi d’elle, il lui dit sans que personne l’entendit :

— Enfin… celle que nous regrettons… ne m’a-t-elle pas dit : « Soyez un père pour ma fille ? »

Tressaillant à ce souvenir de sa mère, étourdie par cette proposition si inattendue, vaincue enfin par l’attendrissement, par la surprise, par sa reconnaissance pour le marquis, la jeune fille, d’une main tremblante d’émotion, signa au contrat : « HERMINIE DE MAILLEFORT. »

La jeune artiste ignorait qu’elle acceptait et consacrait ainsi la généreuse donation du bossu, dont elle ne connaissait pas la fortune considérable.

Le commandant Bernard se sentit si ému de cette scène, qu’il s’approcha du bossu et lui dit :

— Monsieur, je suis ancien officier de marine et oncle d’Olivier. Je n’ai l’honneur de vous connaître… que par tout le bien que M. Gerald m’a dit de vous… et par l’appui que vous avez bien voulu lui prêter pour faire nommer Olivier officier… Mais ce que vous venez de faire pour mademoiselle Herminie montre un cœur si généreux, qu’il faut que vous me permettiez de vous serrer la main.

— Et bien cordialement, je vous l’assure, monsieur, – repartit le marquis en répondant à l’avance amicale du vétéran ; – je n’avais non plus l’honneur de vous connaître que par tout le bien que mon brave Gerald, l’ami intime de M. Olivier, m’avait dit de vous… je savais les avis remplis de haute raison et de délicatesse que vous aviez donnés à Gerald lorsqu’il s’est agi de son mariage avec mademoiselle de Beaumesnil, et, comme les gens de cœur sont rares, monsieur… c’est une bonne fortune pour moi que de me rapprocher de vous… Cette bonne fortune ne pouvait d’ailleurs me manquer, – ajouta le bossu en souriant, – car vous aimez Ernestine et Olivier comme j’aime Herminie et Gerald ; aussi, je vous demande un peu la bonne vie que nous allons mener avec ces deux jeunes et charmants ménages.

— Pardieu ! monsieur, vous me rendez bien heureux, – dit le vétéran ; – alors, je vous verrai souvent… car je suis décidé à ne pas quitter Olivier et sa femme.

— Et moi, à vivre avec mes enfants, Gerald et Herminie, et comme nos deux chères filles s’aiment en sœurs…

— Elles ne se sépareront pas non plus, – dit le commandant, – et alors…

— Nous vivrons tous en famille, – ajouta le bossu.

— Tenez, monsieur, – s’écria le vétéran, – si j’avais été dévot, le diable m’emporte ! si je ne dirais pas que c’est le paradis que le bon Dieu m’assure pour mes vieux jours.

— Allez, monsieur Bernard, tous les honnêtes gens sont de la même religion, celle du cœur et de l’honneur ; c’est la vraie, c’est la bonne. Mais dépêchons, ces deux pauvres enfants meurent d’impatience de signer leur contrat à leur tour…

— C’est vrai ! dit le commandant.

Et s’adressant à Ernestine :

— Allons, mademoiselle, écrivez vite au bas de ce bout de papier ce nom qui va me donner le droit de vous appeler ma fille… quoique je vous doive la vie, – ajouta gaiement le vieux marin, – car entre nous deux c’est toujours le monde renversé… ce sont les filles qui donnent la vie aux pères.

Ernestine prit la plume des mains du notaire avec une angoisse inexprimable, que partageaient, pour des motifs différents, tous les acteurs de cette scène, à l’exception d’Olivier et du commandant Bernard.

Ernestine signa donc au contrat : « ERNESTINE VERT-PUITS DE BEAUMESNIL. »

Puis elle offrit, d’une main tremblante, la plume à Olivier.

Celui-ci s’empressa de signer avec un bonheur indicible…

Mais à peine avait-il tracé son prénom d’Olivier, que la plume s’échappa de sa main, et il resta un instant penché sur la table… muet, immobile de stupeur… se croyant le jouet d’une illusion, en lisant au-dessus de son nom, qu’il venait de commencer d’écrire, cette signature : « ERNESTINE VERT-PUITS DE BEAUMESNIL. »

La cause de la surprise d’Olivier était si prévue par la plupart des assistants, que tous gardèrent, pendant quelques instants, un profond silence.

Le commandant Bernard seul éleva la voix et dit à son neveu :

— Eh bien ! mon garçon… que diable as-tu ? ne sais-tu plus signer ton nom ?

Puis le vieux marin, encore plus étonné du silence des autres personnes, les interrogea du regard.

Mais, sur toutes ces physionomies, et notamment sur celles d’Ernestine et d’Herminie, il remarqua une expression grave, inquiète.

Le vétéran, pressentant alors quelque sérieux incident, dit à son neveu :

— Olivier… mon enfant… qu’y a-t-il ? qui t’empêche de signer ?…

— Lisez ce nom… mon oncle, – répondit le jeune homme en indiquant d’un doigt tremblant la signature d’Ernestine.

— Ernestine Vert-Puits de Beaumesnil ! – s’écria le vieillard, approchant le contrat de ses yeux, comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il voyait.

Puis il reprit en se tournant alors vers Ernestine :

— Vous… mademoiselle… vous… mademoiselle de Beaumesnil ?

— Oui… monsieur… – dit gravement M. le baron de la Rochaiguë ; moi, tuteur de mademoiselle de Beaumesnil, je déclare, je certifie, j’affirme que mademoiselle est en effet ma pupille… et c’est pour cela que ma présence à son mariage était indispensable.

— Mademoiselle, – dit Olivier à Ernestine d’une voix altérée et en devenant très pâle, – excusez ma stupeur… toutes les personnes présentes… ici… la comprendront… Vous… mademoiselle… de Beaumesnil !… Vous… que j’ai crue pauvre et abandonnée… parce que vous me l’avez dit… Mais alors, quel était le but de cette feinte ?…

Ernestine, voyant l’expression pénible des traits d’Olivier, sentit son cœur se briser ; ses larmes coulèrent, et elle ne put prononcer que ces mots en joignant ses mains d’un air suppliant :

— Pardon !… monsieur Olivier !… pardon !…

Il y avait une candeur si touchante dans ces seuls mots de la pauvre enfant, s’excusant, avec cette adorable naïveté, d’être la plus riche héritière de France, que tous, jusqu’au baron et à madame de Senneterre, furent délicieusement attendris.

Olivier lui-même sentit les larmes lui venir aux yeux.

M. de Maillefort comprit qu’il était temps de poser nettement les faits et de détruire jusqu’aux moindres scrupules d’Olivier, car le bossu voyait clairement que le jeune homme, à bon droit étonné du mystère étrange dont mademoiselle de Beaumesnil s’était jusqu’alors entourée à son égard, souffrait cruellement de la lutte que se livraient son amour et son ombrageuse délicatesse.

— Veuillez, monsieur Olivier, et vous aussi, monsieur le commandant Bernard, me prêter quelques moments d’attention, – dit le marquis, – et vous allez savoir le mot d’une énigme qui doit vous surprendre et vous inquiéter… Mademoiselle de Beaumesnil, orpheline, immensément riche, ignorant d’abord, dans sa candeur, les passions cupides qui s’agitaient autour d’elle, eut foi à des louanges exagérées, à des démonstrations affectueuses qui cachaient des projets intéressés ; lorsqu’un jour, un ami de sa mère, ne pouvant malheureusement faire plus, a du moins averti mademoiselle de Beaumesnil que, autour d’elle… tout était mensonge, flatterie, avidité, bassesse… et que, si elle était le prétexte des empressements qu’on lui témoignait, son énorme fortune en était le seul motif. Cette révélation fut terrible pour mademoiselle de Beaumesnil. Dès lors, obsédée par la crainte de n’être jamais aimée que pour ses richesses… elle trouva bientôt insupportable cette défiance de tout et de tous. Aussi, sans appui, sans conseil, mademoiselle de Beaumesnil résolut courageusement de savoir enfin sa valeur réelle. Cette appréciation devait lui servir à mesurer la sincérité des adulations dont on la poursuivait. Mais cette vérité, comment la savoir ? Un seul moyen restait à mademoiselle de Beaumesnil : se dépouiller du prestige qui entourait la riche héritière, se donner, dans un monde où elle était inconnue, pour une pauvre orpheline, vivant de son travail, etc.

— Oh ! assez, monsieur… assez… – s’écria Olivier avec un accent d’admiration profonde, – je devine tout maintenant… Quel courage !…

— Elle a fait cela ! – s’écria le commandant Bernard en joignant les mains par un mouvement d’adoration ; – mais elle a donc toutes les vaillances ! Braver une si pénible épreuve ! se jeter sous une roue pour m’empêcher d’être broyé !…

— Vous entendez votre oncle… monsieur Olivier, – dit le marquis. – Quelle que soit, à cette heure, la position de mademoiselle de Beaumesnil, n’avez-vous pas toujours à acquitter envers elle une dette de reconnaissance ?

— Ah ! monsieur, – s’écria Olivier, – cette dette… cause sacrée de l’affection la plus vive… j’espérais l’acquitter en offrant à mademoiselle de Beaumesnil de partager mon sort un peu moins malheureux que le sien… car je la croyais pauvre et abandonnée… Mais à présent… je…

— Un dernier mot, monsieur Olivier, – dit vivement le marquis en interrompant le jeune homme, – mademoiselle de Beaumesnil et moi nous connaissions et nous respections votre orgueilleuse susceptibilité. Aussi, pour vous épargner le moindre sujet de reproche envers vous-même, nous étions convenus avec M. de la Rochaiguë, ici présent, de vous mettre dans l’alternative de manquer à une promesse sacrée, faite à une jeune fille que vous croyiez bien malheureuse, ou de refuser la main de mademoiselle de Beaumesnil… Vous êtes noblement sorti de cette épreuve, si dangereuse pour tout autre ; vous avez sacrifié un mariage fabuleusement riche à votre affection pour la pauvre petite brodeuse. Quelle plus grande preuve de désintéressement pourrez-vous jamais donner ?

— Aucune… – dit le commandant Bernard. – Je suis plus jaloux que personne de l’honneur d’Olivier ; aussi, je lui dirai que, s’il est honteux d’épouser une femme pour son argent, il ne faut pas non plus, lorsqu’on aime sincèrement la meilleure des créatures, refuser de tenir un engagement d’honneur… d’acquitter une dette sacrée… parce que cette adorable enfant se trouve avoir un jour beaucoup d’argent. Eh pardieu ! mon brave Olivier, suppose que mademoiselle Ernestine, pauvre hier, a hérité ce matin d’un parent archimillionnaire au Monomotapa, et que tout soit dit : que diable ! il ne faut pas non plus que ce malheureux tas de millions soit un trouble-fête !

— Oh ! merci, monsieur Bernard, – s’écria Ernestine en se jetant au cou du vieux marin dans un élan d’expansion filiale, – merci… de ces bonnes paroles… auxquelles M. Olivier ne trouvera rien à répondre.

— Je l’en défie bien, – dit Gerald en prenant la main de son ami avec émotion. – En un mot, mon bon Olivier, rappelle-toi ce que tu me disais il y a quelques mois, lorsqu’il était question de mon mariage avec mademoiselle de Beaumesnil.

— Et puis enfin, – dit à son tour Herminie, – n’est-ce pas toujours Ernestine, la pauvre petite brodeuse, que vous et moi, monsieur Olivier, nous avons tant aimée ?

— Tenez, monsieur, – ajouta madame de Senneterre, – le désintéressement dont vous avez fait preuve en refusant l’offre de M. de la Rochaiguë me frappe tellement, que vous aurez beau vous marier avec mademoiselle de Beaumesnil, vous serez toujours dans ma pensée celui qui a refusé la plus riche héritière de France pour épouser une pauvre fille sans nom et sans fortune.

Olivier, pour ainsi dire accablé sous des preuves d’estime et de sympathie si diverses dans leur sincérité, éprouvait cependant encore une secrète humiliation de partager, lui si pauvre, l’immense fortune de mademoiselle de Beaumesnil.

Aussi reprit-il :

— Je sais que je n’ai pas le droit de me montrer, en ce qui touche la délicatesse et l’honneur, plus exigeant que les personnes qui m’entourent ; je sens que ce que je viens d’apprendre de mademoiselle de Beaumesnil ne fait qu’augmenter, s’il est possible, mon respect, mon dévouement pour elle, et cependant…

Le marquis interrompit Olivier, et allant au-devant de sa pensée…

— Un mot encore, monsieur Olivier ; vous éprouvez une sorte d’humiliation à partager la grande fortune de mademoiselle de Beaumesnil ; cette humiliation, je la comprendrais si vous ne deviez voir, dans les biens immenses que vous apporte Ernestine, qu’un moyen de vous livrer à une oisiveté prodigue et stérile… de mener une vie de luxe et de dissipation, aux dépens de votre femme… Oh ! alors, oui, honte, ignominie, pour ceux qui contractent de ces ignobles marchés !… Mais tel ne doit pas être votre avenir, monsieur Olivier… tel ne doit pas être non plus le vôtre, Gerald… car vous ignorez, et Herminie… ma fille… ma chère fille… ignore aussi que, sans lui donner une fortune en rien comparable à celle d’Ernestine, je lui assure, de mon vivant, environ cinquante mille écus de rentes, dont je viens d’hériter en Allemagne…

— À moi, monsieur, une telle fortune ! – s’écria Herminie. – Oh ! jamais… jamais… Je vous conjure de…

— Écoutez-moi, mon enfant, – dit le bossu en interrompant la jeune fille ; – écoutez-moi aussi, monsieur Olivier… Ernestine, dans quelques pages touchantes que vous lirez un jour… pages écrites sous l’invocation de la mémoire de sa mère, a tracé, dans l’adorable candeur de son âme, ces mots que je n’oublierai jamais :

« J’ai trois millions de rentes !

« Tant d’argent à moi seule ! Pourquoi cela ?

« Pourquoi tant à moi, rien aux autres ?

« Mais c’est donc une grande iniquité que l’héritage ?

« Cette fortune immense… comment l’ai-je gagnée ?

« Hélas ! par votre mort ! ô ma mère ! ô mon père !…

« Ainsi, pour que je sois si riche, il faut que j’aie perdu les deux êtres que je chérissais le plus au monde !

« Pour que je sois riche, peut-être faut-il qu’il y ait des milliers de jeunes filles, comme Herminie, toujours exposées à la détresse, malgré une vie laborieuse et irréprochable… »

— Oh ! – ajouta le marquis avec une animation croissante, – dans ce généreux cri d’un cœur ingénu, dans ces paroles naïves comme la vérité qui sort de la bouche d’un enfant… il y a toute une révélation… Oui, vous dites vrai, Ernestine, l’héritage est une grande iniquité… lorsqu’il perpétue la dégradation et les vices d’une vie oisive et blasée… oui, l’héritage est un fléau lorsqu’il soulève… et excite les exécrables passions dont vous avez failli être victime, pauvre chère enfant ! oui, l’héritage est sacrilège lorsqu’il concentre dans des mains égoïstes d’immenses richesses qui pourraient donner des moyens d’existence et de travail à des milliers de familles… mais aussi l’héritage peut quelquefois s’ennoblir jusqu’au sacerdoce… si l’héritier pratique avec ardeur les devoirs sacrés, imprescriptibles, que l’humanité impose à celui qui possède envers ceux qui ne possèdent pas ;… oui, l’héritage devient un sacerdoce si le détenteur d’incalculables moyens d’action consacre sa vie entière à les appliquer à l’amélioration morale et matérielle de tous ceux que la société déshérite en faveur de quelques privilégiés ; – et maintenant, – reprit le bossu avec une émotion profonde en prenant la main d’Herminie et d’Olivier, – dites, mes enfants, voyez-vous de l’humiliation, de la honte, vous pauvres hier, à devenir riches selon ces principes de fraternité humaine ? Reculerez-vous devant cette sainte et souvent difficile mission, qu’il faut accomplir chaque jour avec le dévouement le plus éclairé, si l’on veut se faire pardonner cette exorbitante inégalité, qu’Ernestine, dans sa noble candeur, caractérisait en disant : « Pourquoi tant à moi, rien aux autres ? »

— Ah ! monsieur, – s’écria Olivier avec enthousiasme, – pourquoi la fortune de mademoiselle de Beaumesnil n’est-elle pas plus immense encore !

Et, reprenant la plume d’une main tremblante de bonheur et de joie, le jeune homme signa au bas du contrat : « OLIVIER RAYMOND. »

— Enfin ! – dirent Ernestine et Herminie en se jetant dans les bras l’une de l’autre.

 

*   *   *

 

Au moment où M. de Maillefort allait monter en voiture avec Herminie, qu’il emmenait, car elle devait dès lors habiter chez son père adoptif, M. Bouffard, en proie à une curiosité désespérée, apparut inopinément aux yeux du bossu.

— Parbleu, cher monsieur Bouffard, – dit le marquis à l’ex-épicier, je suis ravi de vous rencontrer ; l’on a bien raison de dire que la Providence emploie quelquefois les plus singuliers moyens pour arriver à ses fins, car vous êtes un de ces très singuliers moyens, cher monsieur Bouffard.

— Monsieur le marquis est trop honnête, – reprit M. Bouffard en écarquillant les yeux sans rien comprendre aux paroles du marquis.

— Savez-vous une chose, cher monsieur Bouffard ? C’est que, sans votre impitoyable avidité de propriétaire, mademoiselle Herminie, ma fille adoptive, ne serait peut-être pas à cette heure DUCHESSE DE SENNETERRE.

— Comment ? mademoiselle… Comment ? ma pianiste… fille d’un marquis et duchesse de Senneterre… – balbutia M. Bouffard abasourdi, pendant que le bossu et la jeune fille montaient dans un brillant coupé, qui les emporta rapidement.

 

*   *   *

 

— Quelque temps après la signature du contrat, les personnes du monde, ainsi qu’on dit, recevaient ces deux billets de faire part :

« M. le baron de la Rochaiguë a l’honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle ERNESTINE DE BEAUMESNIL, sa pupille, avec M. OLIVIER RAYMOND. »

« M. le marquis de Maillefort, prince-duc de Haut-Martel, a l’honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle HERMINIE DE MAILLEFORT, sa fille adoptive, avec M. le duc GERALD DE SENNETERRE. »

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marc, Alain C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Eugène Sue, Œuvres, Les sept péchés capitaux, L’Orgueil tome deuxième, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, s.d.). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de La Table des sept péchés capitaux : L’orgueil, c. 1500, huile sur panneau, attribué à Hieronymus Bosch (Musée du Prado, Madrid).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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