Eugène Sue

LA PARESSE

LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX

Le cousin Michel

1849

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Table des matières

 

I 3

II 19

III 31

IV.. 40

V.. 50

VI 59

VII 69

VIII 76

IX.. 83

X.. 91

XI 96

XII 104

XIII 112

XIV.. 125

XV.. 132

XVI 140

XVII 146

XVIII 153

XIX.. 163

XX.. 172

Ce livre numérique. 174

 

I

Un peintre voudrait-il représenter dans sa plus charmante expression la paresseuse douceur du far niente ? Nous allons tenter de lui offrir un modèle.

Florence de LUCEVAL, mariée depuis six mois, n’a pas encore dix-sept ans ; elle est blanche et rose, avec de beaux cheveux blonds. Quoique d’une taille svelte et élancée, la jeune femme est un peu grasse ; mais ce léger embonpoint est si merveilleusement réparti, qu’il devient un nouvel attrait. La pose de Florence, enveloppée d’un peignoir de mousseline blanche, est pleine de nonchalance et d’abandon ; à demi étendue dans un moelleux fauteuil à dossier renversé, où repose indolemment sa tête charmante, elle allonge et croise ses petits pieds, chaussés de mignonnes pantoufles, sur un épais coussin, tandis que, du bout de ses doigts effilés, elle effeuille une rose sur ses genoux.

La jeune femme, ainsi placée auprès d’une fenêtre ouverte donnant sur un jardin, laisse errer ses grands yeux bleus demi-clos à travers des jeux d’ombre et de lumière, que produisent les rayons dorés du soleil perçant çà et là l’obscurité bleuâtre d’une allée ombreuse. À l’extrémité de cette voûte de verdure, deux vasques de marbre blanc épanchent de l’une dans l’autre une eau cristalline ; le murmure lointain de cette cascade, le gazouillement des oiseaux, la chaleur de l’atmosphère, la limpidité d’un ciel d’été, la senteur embaumée de plusieurs massifs d’héliotropes et de chèvrefeuilles du Japon, plongent la jeune femme dans l’extase d’une béatitude contemplative. Ainsi mollement étendue, laissant sa pensée s’engourdir à demi comme son corps, il lui semble qu’un fluide énervant l’enveloppe, la pénètre, et elle s’abandonne à ce délicieux anéantissement de tout son être.

Pendant que cette incurable paresseuse cédait ainsi au charme de son indolence habituelle, la scène suivante se passait dans une pièce voisine.

M. Alexandre de LUCEVAL venait d’entrer dans la chambre à coucher de sa femme. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, brun, sec, nerveux ; l’activité, la pétulance de son caractère, se trahissaient dans ses moindres gestes ; il appartenait à cette classe de gens qui, doués ou affligés d’un besoin de locomotion incessant, ont, comme on le dit vulgairement, du salpêtre dans les veines, et ne peuvent rester une minute en place, ou sans agir, de-ci, de-là, pour le moindre motif ; ce personnage semblait être en dix endroits à la fois, et résoudre à la fois deux problèmes : celui du mouvement perpétuel et celui de l’ubiquité.

Deux heures de l’après-midi sonnaient, M. de Luceval, levé dès l’aube (il dormait quatre ou cinq heures au plus), avait déjà parcouru la moitié de Paris à pied ou à cheval. Au moment où il se présentait dans la chambre à coucher de madame de Luceval, une des femmes de celle-ci s’y trouvait.

— Eh bien ! lui dit son maître d’une voix brève, précipitée, qui lui était naturelle, madame est-elle rentrée ? est-elle habillée ? est-elle prête ?

— Madame la marquise n’est pas sortie, monsieur, reprit la suivante, mademoiselle Lise.

— Comment ! ce matin, madame n’est pas sortie, à onze heures ?

— Non, monsieur, puisque madame ne s’est levée qu’à midi et demi.

— Allons, encore cette course remise ! dit M. de Luceval en frappant du pied avec impatience.

Puis il reprit :

— Enfin, madame est habillée, au moins ?

— Oh ! non, monsieur. Madame est encore en peignoir, madame ne m’avait pas dit qu’elle dût sortir.

— Où est-elle ? s’écria M. de Luceval en frappant du pied ; où est-elle ?

— Dans le petit salon du jardin, monsieur.

Quelques secondes après, M. de Luceval entrait bruyamment dans le boudoir où la paresseuse était indolemment étendue dans son fauteuil ; elle s’y trouvait si bien, si bien, qu’elle n’eut pas le courage de tourner la tête pour voir qui entrait.

— Vraiment, Florence, lui dit M. de Luceval, c’est insupportable.

— Quoi ? mon ami, lui demanda-t-elle languissamment, sans bouger, et les yeux toujours attachés sur le jardin.

— Vous me demandez quoi, comme si vous ignoriez que nous devions sortir ensemble à deux heures.

— Il fait trop chaud.

— Votre voiture est attelée.

— Faites-la dételer ; pour un empire, je ne bougerais.

— Voilà autre chose, maintenant ! Mais vous savez bien qu’il est indispensable que nous sortions ensemble, d’autant plus indispensable, que vous n’êtes pas sortie ce matin comme vous le deviez.

— Je n’ai pas eu le courage de me lever.

— Vous aurez du moins celui de vous habiller, et sur l’heure.

— Mon ami, n’insistez pas.

— Ah çà ! Florence, c’est une plaisanterie !

— Pas du tout.

— Mais encore une fois, les achats que nous avons à faire sont de toute nécessité ; il faut que la corbeille de mariage de ma nièce soit enfin complétée, et elle le serait depuis plus d’une semaine, sans votre incroyable apathie.

— Vous avez très bon goût, mon ami, occupez-vous de cette corbeille ; il me faudrait courir de boutique en boutique, monter, descendre, rester debout pendant des heures ; cela m’épouvante, rien que d’y songer.

— Allez, madame, à dix-sept ans, une paresse pareille, c’est honteux, c’est monstrueux, c’est une véritable maladie. Dès demain je consulterai le docteur GASTERINI.

— Ah ! la bonne idée ! dit Florence en riant. Ce cher docteur, il est si spirituel, que ce sera une consultation très amusante.

— Je parle sérieusement, madame ; il doit y avoir quelque chose à faire pour vous guérir de cette inconcevable apathie.

— J’espère bien être incurable ; car, tenez, tout à l’heure, avant votre arrivée, vous n’avez pas idée du bien-être dont je jouissais, là, regardant pour ainsi dire sans voir, écoutant cette cascade, et ne me donnant pas même la peine de penser.

— Et vous osez avouer cela !

— Pourquoi pas ?

— Non, non, je ne crois point que l’on puisse rencontrer dans ce monde une seconde créature d’une apathie comparable à la vôtre.

— Cependant vous m’avez parlé bien des fois de votre cousin Michel, qui, selon vous, ne me cède en rien en paresse. C’est peut-être pour cela qu’il n’a pas encore pris la peine de venir vous voir depuis notre mariage.

— Oh ! certes, vous vous valez tous deux, et encore je ne sais si votre indolence ne l’emporte pas sur la sienne. Mais voyons, Florence, ne plaisantons pas ; habillez-vous et sortons, je vous en conjure.

— Et moi, à mon tour, mon cher Alexandre, je vous en conjure, chargez-vous de ces commissions, et je vous promets d’aller ce soir me promener avec vous, en calèche découverte, au bois de Boulogne. Il fera nuit, je n’aurai que la peine de mettre un mantelet et un chapeau.

— Comment ! mais c’est le jour de réception de madame de Saint-Prix ; voilà deux fois qu’elle est venue vous voir, et vous n’avez pas encore mis les pieds chez elle. Vous me ferez donc le plaisir d’y venir ce soir.

— M’habiller, faire une toilette ! ma foi non, c’est trop ennuyeux.

— Madame, il ne s’agit pas de ce qui est ennuyeux ou amusant ; il est des devoirs de société à remplir, et vous viendrez chez madame de Saint-Prix.

— La société se passera de moi comme je me passe d’elle. Le monde me fatigue, je n’irai pas chez madame de Saint-Prix.

— Vous irez.

— Non ; et quand je dis non, c’est non.

— Morbleu ! madame.

— Mon ami, je vous l’ai dit souvent : je me suis mariée pour quitter le couvent, pour dormir ma grasse matinée, pour me lever tons les jours à l’heure qu’il me plairait, pour ne plus prendre de leçons, pour jouir du délice de ne rien faire, pour être, en un mot, ma maîtresse.

— Mais c’est parler et raisonner comme un enfant, comme un enfant gâté.

— Soit.

— Ah ! votre tuteur m’avait prévenu. Pourquoi ne l’ai-je pas cru ? Mais j’étais à mille lieues de m’imaginer qu’un caractère comme le vôtre pouvait exister. Je me disais : chez une jeune fille de seize ans, cette apathie, cette paresse, n’est autre chose que l’ennui, que le dégoût que cause la vie monotone du couvent. Une fois dans le monde, le devoir et les plaisirs de la société, le soin de sa maison, les voyages triompheront de son indolence, et…

— C’est pourtant vrai, cela, dit madame de Luceval en interrompant son mari avec un ton de reproche, sous le prétexte que vous aviez encore à parcourir les trois quarts du globe, vous avez eu la barbarie de me proposer de voyager, le lendemain de notre mariage.

— Mais, madame, les voyages…

— Ah ! monsieur, rien qu’en me parlant, vous m’en donnez le frisson ! Un voyage ! bon Dieu, un voyage ! c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus pénible, de plus fatigant au monde ! Des nuits passées en voiture ou dans d’horribles auberges ; des promenades, des courses sans fin, pour aller voir les prétendues beautés du pays, ou les curiosités de la route. Tenez, monsieur, je vous en ai déjà supplié, ne me parlez plus de voyages, je les ai en horreur !

— Ah ! madame, madame, si j’avais pu prévoir !…

— Je comprends, je n’aurais pas le bonheur d’être madame de Luceval.

— Dites que je n’aurais pas le malheur d’être votre mari.

— Après six mois de mariage, c’est gracieux.

— Eh ! morbleu, madame, vous me poussez à bout, aussi. Il n’y a pas sur la terre un être plus malheureux que moi ; car, enfin, il faut bien que j’éclate.

— Allons, éclatez, mais tout doucement, j’abhorre le bruit.

— Eh bien ! madame, je vous dirai, doucement, qu’il est du devoir d’une femme de se mêler de sa maison, et que vous ne vous occupez nullement de la vôtre ; sans moi, je ne sais comment elle irait.

— Cela regarde votre intendant. D’ailleurs, vous avez de l’activité pour deux ; il faut bien que vous l’employiez à quelque chose.

— Je vous dirai encore, tout doucement, madame, que j’avais rêvé une vie délicieuse. Je m’étais réservé de parcourir, une fois marié, les pays les plus curieux, me disant : « Au lieu de voyager seul, j’aurai une compagne charmante ; fatigues, hasards, périls même, nous partagerons tout avec courage. »

— Ah ! mon Dieu, murmura Florence en levant ses beaux yeux au ciel, oser avouer cela, encore !

— Quel bonheur ! me disais-je, reprit M. de Luceval emporté par l’amertume de ses regrets, quel bonheur de parcourir ainsi les contrées les plus intéressantes, l’Égypte…

— L’Égypte !

— La Turquie.

— Ah ! mon Dieu ! la Turquie !

— Et même, si vous aviez été la femme que j’avais malheureusement rêvée, nous aurions pu pousser jusqu’au Caucase.

— Au Caucase ! s’écria Florence en se levant cette fois tout à fait sur son séant ; car, jusqu’alors, à chacune des énumérations géographiques de son mari, elle s’était progressivement soulevée du fond de son fauteuil. Est-il possible ! ajouta-t-elle en joignant ses jolies mains avec effroi, au Caucase !

— Eh, morbleu ! madame, lady Stanhope, madame la duchesse de Plaisance, et tant d’autres, n’ont pas reculé devant de pareils voyages.

— Au Caucase ! Voilà donc ce qui m’était réservé ! voilà ce que vous complotiez en sournois, monsieur, lorsque, toute confiante, je vous donnais innocemment ma main, à la chapelle de l’Assomption. Ah ! c’est maintenant que je puis juger du cruel égoïsme de votre caractère.

Et l’indolente retomba dans son fauteuil en répétant :

— Au Caucase !

— Oh ! je le sais bien, reprit monsieur de Luceval avec amertume, vous n’êtes pas de ces femmes capables de faire la plus petite concession aux moindres désirs de leurs maris.

— Une petite concession ! Mais, monsieur, proposez-moi donc tout de suite un voyage de découvertes à Tombouctou, ou dans la mer Glaciale !

— Madame, la courageuse femme d’un peintre éminent, madame Biard, a eu le courage, elle, d’accompagner gaiement son mari au pôle Nord ; oui, ajouta monsieur de Luceval d’un ton de récrimination courroucé, entendez-vous, madame, au pôle Nord ?

— Je n’entends que trop, monsieur. Allez, vous êtes le plus méchant ou le plus fou des hommes.

— Madame !

— Mais, mon Dieu ! monsieur, qui vous retient ? Vous avez la passion, la monomanie des voyages ; le repos vous donne des vertiges, voyagez ! allez au Caucase, allez au pôle Nord, partez, courez, nous y gagnerons tous deux, je ne vous affligerai plus du spectacle de ma monstrueuse indolence, et vous ne m’irriterez plus les nerfs par cette agitation continuelle qui vous empêche de rester un moment en place ou d’y laisser les autres. Vingt fois par jour vous entrez chez moi pour le seul plaisir d’aller et de venir ; ou, mieux encore, car c’est à n’y pas croire, vous vous imaginez d’accourir m’éveiller à cinq heures du matin, pour me proposer des promenades à cheval, ou de me conduire à l’école de natation. N’avez-vous pas été jusqu’à m’engager à faire un peu de gymnastique ? De la gymnastique ! il n’y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles ! Aussi, monsieur, je vous le répète, vos propositions sauvages, vos allées, vos venues, ce bruit, ce mouvement perpétuel, cette incessante activité dont vous êtes possédé, me causent au moins autant d’ennuis que ma paresse vous en cause ; après tout, il ne faut pas croire que seul vous ayez à vous plaindre ; et, puisque nous en sommes enfin à nous dire nos vérités, je vous déclare à mon tour, monsieur, qu’une pareille vie m’est insupportable, et que, si cela doit durer ainsi, il me sera impossible d’y résister.

— Qu’entendez-vous par là, madame ?

— J’entends par là, monsieur, que nous serions bien sots de nous contraindre et de nous mutuellement gêner ; vous avez vos goûts, j’ai les miens ; vous avez votre fortune, j’ai la mienne : vivons comme bon nous semblera, et, pour l’amour du ciel, vivons surtout en repos.

— En vérité, madame, je vous admire, c’est exorbitant. Ah ! vous croyez que je me suis marié pour ne pas vivre à ma guise ?

— Eh ! mon Dieu ! monsieur, vivez comme il vous plaira, mais laissez-moi vivre comme il me plaît.

— Il me plaît, à moi, madame, de vivre avec vous ; c’est pour cela que je vous ai épousée, je pense ? c’est donc à vous d’accepter mon genre de vie. Oui, madame, j’ai le droit de l’exiger, et j’aurai l’énergie de l’obtenir.

— Monsieur de Luceval, ce que vous dites là est parfaitement ridicule.

— Ah ! ah ! dit le mari avec un sourire sardonique, vous croyez ?

— Du dernier ridicule, monsieur.

— Alors le Code civil est du dernier ridicule ?

— Eh mais ! sans le connaître, je ne répondrais pas que non, puisse vous l’invoquez au sujet de cette discussion.

— Apprenez, madame, que le Code civil déclare formellement que la femme est tenue, obligée, forcée de suivre son mari.

— Au Caucase ?

— Partout où il lui plaît de l’emmener, madame, pourvu qu’il y ait sécurité pour elle.

— Monsieur, je ne suis pas en humeur de plaisanter ; sans cela, votre interprétation du Code civil m’amuserait beaucoup.

— Je parle sérieusement, madame, très sérieusement.

— Voilà justement le comique de la chose.

— Madame ! prenez garde ; ne me poussez pas à bout.

— Allons, menacez-moi tout de suite du pôle Nord, et que cela finisse.

— Je ne vous menacerai pas, madame ; mais rappelez-vous bien une chose : c’est que le temps de la faiblesse est passé ; aussi, lorsqu’il me conviendra de partir en voyage, et ce moment-là est peut-être plus prochain que vous ne le pensez, je vous avertirai huit jours à l’avance, afin que vous ayez le temps de faire vos préparatifs, et, bon gré, mal gré, lorsque les chevaux de poste seront arrivés, il vous faudra monter en voiture.

— Ou sinon, le commissaire, et un bon de par la loi, suivez votre mari, je suppose, monsieur ?

— Oui, madame. Vous avez beau rire, vous me suivrez de par la loi, car vous sentez bien qu’il faut et qu’il existe des garanties à l’endroit d’une chose aussi sérieuse, aussi sainte, que le mariage. Après tout, les goûts, le bonheur, la tranquillité d’un honnête homme ne peuvent pas être soumis au premier caprice d’une enfant gâtée !

— Un caprice ! c’est curieux. J’ai les voyages en horreur, la moindre fatigue m’est insupportable ; et, parce qu’il vous plaît de continuer la tradition du Juif errant, je serai forcée de vous suivre ?

— Oui, madame, et je vous prouverai que…

— Monsieur de Luceval, je hais la discussion ; c’est un véritable travail, et des plus fastidieux. Aussi, pour me résumer, je vous déclare que je ne vous accompagnerai dans aucun de vos voyages, ne fût-ce que pour aller d’ici à Saint-Cloud ; vous verrez si je manque à ma résolution.

Et Florence se replongea dans son fauteuil, croisa ses petits pieds l’un sur l’autre, laissa retomber languissamment ses mains sur les accoudoirs du siège, renversa sa tête en arrière, et ferma à demi ses yeux, comme si elle avait à se reposer d’une fatigue accablante.

— Madame ! s’écria monsieur de Luceval, il n’en sera pas ainsi, je ne supporterai pas ce dédaigneux silence.

Quoi qu’il en dît, quoi qu’il en eût, le mari de Florence parla longtemps sans pouvoir arracher d’elle la moindre parole. Désespérant de vaincre ce silence obstiné, il sortit furieux.

M. de Luceval était parfaitement sincère dans ses prétentions. Égoïste, ingénu, touriste effréné, il n’admettait pas que sa femme n’eût point, ainsi que lui, la passion des voyages, ou que du moins elle n’agit pas comme si elle les eût aimés. Il l’admettait d’autant moins, qu’en épousant Florence il s’était persuadé qu’une enfant de seize ans, orpheline et sortant du couvent, n’aurait aucune volonté, et serait au contraire ravie de voyager, proposition qu’il avait délicatement ménagée à sa femme comme une surprise délicieuse.

Telle fut l’erreur de M. de Luceval : son notaire lui avait parlé d’une orpheline de seize ans, d’une figure charmante, riche de plus d’un million, qui placé chez son tuteur, banquier renommé, rapportait quatre-vingt mille livres de rente. M. de Luceval remercia son notaire et la Providence, vit la jeune fille, la trouva ravissante, en devint amoureux, bâtit follement sa vie à venir sur le sable mouvant d’un cœur de seize ans, se maria, et, au réveil, il avait la bonhomie de s’étonner de la perte de ses illusions ; il avait la simplicité de croire que le droit, que l’obsession, que les menaces, que la force, que la loi, pouvaient quelque chose sur la volonté d’une femme qui se retranche dans une résistance passive.

 

*  *  *

 

M. de Luceval avait quitté Florence depuis peu de temps, lorsque mademoiselle Lise, la femme de chambre, entra dans le salon d’un air effaré, et dit à sa maîtresse :

— Ah ! mon Dieu ! madame.

— Eh bien, qu’y a-t-il, mademoiselle ?

— Une dame, qui s’appelle madame d’Infreville, est en bas, dans un fiacre.

— Valentine ! dit vivement la jeune femme avec un accent de surprise et de joie, il y a des siècles que je ne l’ai vue : qu’elle monte.

— Oh ! madame, c’est impossible.

— Comment ?

— Cette dame a fait demander par le portier la femme de chambre de madame la marquise ; on est venu me prévenir, je suis descendue ; alors cette dame, qui était toute pâle, m’a dit : « Mademoiselle, priez madame de Luceval de se donner la peine de descendre, j’ai à lui parler pour une chose fort importante ; vous lui direz mon nom, madame d’Infreville, Valentine d’Infreville. »

À peine mademoiselle Lise achevait-elle ces mots, qu’un valet de chambre entra, après avoir frappé, et dit à Florence :

— Madame la marquise peut-elle recevoir madame d’Infreville ?

— Comment ! demanda Florence, fort surprise de ce brusque revirement dans la résolution de son amie, madame d’Infreville est donc là ?

— Oui, madame.

— Priez-la d’entrer, dit madame de Luceval en se levant pour aller au-devant de son amie, qu’elle embrassa avec effusion, et avec qui elle demeura seule.

II

Valentine D’INFREVILLE avait trois ans de plus que madame de Luceval, et formait avec celle-ci un contraste frappant, quoiqu’elle fût aussi fort jolie ; grande, très brune, très mince, sans être maigre, elle avait de beaux yeux, pleins de feu, aussi noirs que ses longs et épais cheveux ; ses lèvres rouges, estompées d’un léger duvet, ses narines roses, dilatées et palpitantes à la moindre émotion, l’excessive mobilité de ses traits, son geste vif, le timbre un peu viril de sa voix de contralto, tout annonçait chez cette jeune femme un caractère ardent et passionné ; elle avait connu Florence au couvent du Sacré-Cœur, où elles s’étaient liées intimement. Valentine était sortie de cette retraite pour se marier, une année avant sa compagne, qu’elle vint cependant maintes fois visiter au couvent ; mais, peu de temps avant son union avec M. de Luceval, Florence, à sa grande surprise, n’avait plus revu son amie, et leurs relations s’étaient dès lors bornées à une correspondance assez rare du côté de madame d’Infreville, absorbée, disait-elle, par des soins de famille ; les deux compagnes se retrouvaient donc en suite d’un intervalle de six mois environ.

Madame de Luceval, après avoir tendrement embrassé son amie, remarqua sa pâleur, son agitation et, s’adressant à elle avec inquiétude :

— Mon Dieu ! Valentine, qu’as-tu donc ? Ma femme de chambre m’avait dit d’abord que tu désirais me parler, mais que tu ne voulais pas monter chez moi.

— Tiens, Florence, j’ai la tête perdue, je suis folle.

— De grâce, explique-toi, tu m’effrayes.

— Florence, veux-tu me sauver d’un grand malheur ?

— Parle, parle. Ne suis-je pas ton amie, quoique tu m’aies bien délaissée depuis six mois ?

— J’ai eu tort, j’ai été oublieuse, ingrate, et pourtant je viens m’adresser à toi.

— C’est la seule manière de te faire pardonner.

— Florence, Florence, toujours la même !

— Voyons, vite, que puis-je faire ?

— Tu as ici ce qu’il faut pour écrire ?

— Oui, là, sur cette table.

— Écris ce que je vais te dicter. Je t’en supplie, cela peut me sauver.

— Ce papier est à mon chiffre, est-ce indifférent ?

— C’est au contraire à merveille, puisque c’est toi qui m’écris.

— Maintenant, Valentine, dicte, je t’attends.

Madame d’Infreville dicta ce qui suit d’une voix altérée, en s’interrompant de temps à autre, vaincue par l’émotion :

« J’ai été si heureuse de notre bonne et longue journée d’hier, ma chère Valentine, journée qui ne l’a cédé d’ailleurs en rien à celle de mercredi, qu’au risque de te paraître égoïste et importune, je viens encore te demander celle de dimanche. »

— Celle de dimanche, répéta Florence fort intriguée par ce début.

Madame d’Infreville poursuivit sa dictée :

« Notre programme sera le même. »

— Souligne PROGRAMME, ajouta la jeune femme avec un sourire amer, c’est une plaisanterie ; puis elle reprit :

« Notre programme sera le même : déjeuner à onze heures, promenade dans ton joli jardin, travail de tapisserie, musique et causerie jusqu’à sept heures, puis le dîner, et ensuite quelques tours d’allée au bois de Boulogne, en voiture découverte, si le temps est beau, et tu me ramèneras chez moi à dix heures comme hier.

« Réponds-moi par un oui ou par un nom, tâche surtout que ce soit un oui, et tu rendras bien heureuse ta chère

« FLORENCE. »

 

— Et tu rendras bien heureuse ta chère Florence, répéta madame de Luceval en écrivant ; puis elle ajouta, en souriant à demi : — Ce qu’il y a de cruel à toi, Valentine, c’est de me dicter de pareils programmes, qui ne me donnent que des désirs et des regrets ; enfin, l’heure des reproches ou des explications viendra tout à l’heure, et je me vengerai. Est-ce tout, ma chère Valentine ?

— Mets mon adresse sur ce billet, cachète-le, et fais-le porter à l’instant chez moi.

Madame de Luceval s’apprêtait à sonner ; une réflexion la retint ; elle dit à son amie, avec un certain embarras :

— Valentine, je t’en supplie, ne prends pas ce que je vais te dire pour une indiscrétion.

— Explique-toi.

— Si je ne me trompe, le but de cette lettre est de faire supposer à quelqu’un que nous avons depuis quelque temps passé plusieurs journées ensemble.

— Oui, oui, c’est cela ; ensuite ?

— Eh bien ! je crois prudent de te prévenir que mon mari est malheureusement doué d’une si prodigieuse activité, que, quoiqu’il soit presque toujours hors de la maison, il trouve encore le moyen d’être presque toujours chez moi, et d’y venir huit à dix fois par jour ; de sorte que si, par hasard, son témoignage pouvait être invoqué, il ne manquerait pas de dire qu’il ne t’a jamais vue ici !

— J’avais prévu ce danger ; mais de deux dangers il faut choisir le moindre. Envoie, je te prie, cette lettre à l’instant par quelqu’un de tes gens, ou plutôt, non ; il pourrait parler. Fais-la mettre à la poste. Elle arrivera chez moi toujours à temps.

Madame de Luceval sonna.

Un valet de chambre entra.

Elle allait lui remettre la lettre ; mais elle changea d’idée et lui dit :

— Baptiste est-il là ?

— Oui, madame la marquise, il est à l’antichambre.

— Faites-le monter.

Le domestique sortit.

— Florence, pourquoi ce domestique plutôt qu’un autre ? – demanda madame d’Infreville.

— Mon valet de chambre sait lire ; je le crois passablement curieux, et il pourrait trouver singulier que je t’écrive, toi étant là. Le valet de pied que j’ai fait demander ne sait pas lire ; il est assez niais, et il n’y a aucune indiscrétion à craindre de sa part.

— Tu as raison, cent fois raison, Florence. Dans mon trouble, je n’avais pas réfléchi à cela.

— Madame la marquise m’a fait demander ? dit Baptiste en entrant dans le salon.

— Vous connaissez bien la marchande de fleurs qui a sa boutique aux Bains-Chinois ? dit Florence.

— Oui, madame la marquise.

— Allez-y ; vous m’achèterez deux gros bouquets de violettes de Parme…

— Oui, madame.

Et le domestique s’en allait.

— Ah ! j’oubliais, dit madame de Luceval en le rappelant, vous mettrez cette lettre à la poste.

— Madame n’a pas d’autres commissions ?

— Non.

Et Baptiste sortit.

Madame d’Infreville comprit l’intention de son amie, qui avait eu la précaution de donner comme accessoire la commission principale.

— Merci, merci, ma chère Florence, lui dit-elle avec effusion. Ah ! fasse le ciel que ton bon vouloir ne me soit pas inutile !

— Je l’espère, je le désire, mais…

— Florence, écoute-moi. Ma seule manière de te prouver ma reconnaissance du grand service que tu viens de me rendre, est de me mettre à ta discrétion, de ne te rien cacher. J’aurais dû peut-être commencer par là, et d’abord te dire le but de cette lettre, au lieu de surprendre ainsi cette preuve de ton dévouement et de ton amitié ; mais, je l’avoue, j’ai craint ton blâme et un refus en t’apprenant que…

Et après un moment d’hésitation douloureuse, Valentine dit résolûment, tout en rougissant jusqu’aux yeux :

— Florence… j’ai un amant.

— Valentine, je m’en doutais.

— Oh ! je t’en prie, ne me juge pas sans m’entendre…

— Ma pauvre Valentine, je ne pense qu’à une chose, à la confiance que tu me témoignes.

— Ah ! sans ma mère, reprit Valentine avec angoisse, je ne serais pas descendue à la ruse, au mensonge, j’aurais supporté toutes les conséquences de ma faute, car j’ai du moins le courage de mes actions ; mais, dans le triste état de santé où se trouve ma mère, un éclat la tuerait. Ah ! Florence, si je suis coupable, je suis bien malheureuse, dit madame d’Infreville en pleurant et en se jetant au cou de son amie.

— Valentine, je t’en conjure, calme-toi, dit la jeune dame en partageant l’émotion de sa compagne, confie-toi à ma sincère affection. Parle, épanche ton cœur dans un cœur ami, c’est du moins une consolation.

— Je n’ai d’espoir que dans ton attachement. Oui, Florence, je crois, je sais que tu m’aimes, cette conviction me donne seule la force de te faire un aveu pénible ; et, tiens, il en est un autre dont je veux tout de suite débarrasser mon cœur. Si je suis venue, après une longue séparation, te demander le grand service que tu m’as rendu, c’est moins encore peut-être parce que je comptais aveuglément sur ton amitié, que parce que, de toutes les femmes de ma connaissance, tu étais la seule chez qui mon mari ne fût jamais venu. Maintenant, écoute-moi : lorsque j’ai épousé M. d’Infreville, tu te trouvais encore au couvent ; tu étais toute jeune fille, et la réserve m’empêchait de te confier bien des choses, de te dire que je m’étais mariée sans amour.

— Comme moi, murmura Florence.

— Ce mariage plaisait à ma mère, et m’assurait une grande fortune. Je cédai malheureusement à l’influence maternelle, et, je l’avoue, je me laissai aussi éblouir par les avantages d’une haute position. J’épousai donc M. d’Infreville, sans savoir, hélas ! à quoi je m’engageais, et à quel prix je vendais ma liberté. Quoique j’aie le droit de me plaindre de mon mari, ma faute devrait m’interdire toute récrimination. Cependant il faut bien que, sans excuser ma faiblesse, tu en comprennes pour ainsi dire la fatalité. M. d’Infreville est un homme valétudinaire, parce que, dans sa jeunesse, il s’est livré à tous les excès ; morose, parce qu’il regrette le passé ; impérieux et dur, parce qu’il n’a pas, ou qu’il n’a plus de cœur. Je n’ai jamais été à ses yeux qu’une pauvre fille sans fortune, qu’il avait daigné épouser pour s’en faire une sorte de garde-malade ; pendant longtemps j’acceptai ce rôle, je l’accomplis religieusement ; rôle pénible, honteux, parce que les soins que je donnais à mon mari ne partaient pas du cœur ; mais trop tard, hélas ! j’avais reconnu combien ma conduite avait été vile.

— Valentine…

— Non, non, Florence, ce n’est pas trop sévère. J’ai épousé M. d’Infreville sans amour, je l’ai épousé parce qu’il était riche, je lui ai vendu mon âme et mon corps ; c’est une honte, te dis-je.

— Encore une fois, Valentine, tu t’accuses à tort, tu auras songé moins à toi qu’à ta mère.

— Et ma mère songeait bien moins encore à elle qu’à moi. En me pressant à ce mariage, va, Florence, la richesse de M. d’Infreville a rendu ma déférence filiale trop facile. Enfin, je me résignai d’abord à mon sort. Au bout de quelque temps de mariage, mon mari, jusqu’alors trop souffrant pour sortir de chez lui, éprouva une grande amélioration dans sa santé, grâce à mes soins, peut-être ; mais, de ce moment, ses habitudes changèrent, je ne le vis presque plus, il vivait hors de chez lui, et bientôt j’appris qu’il avait une maîtresse…

— Ah ! pauvre Valentine !

— Une fille connue de tout Paris ; mon mari l’entretenait d’une manière splendide, et si ouvertement, que j’ai appris ce scandale par le bruit public. Je hasardai quelques remontrances à M. d’Infreville, non par jalousie, grand Dieu ! mais je le priai, par convenance pour moi, de ménager du moins les apparences. La modération même de mes reproches irrita mon mari ; il me demanda, avec le plus insolent dédain, de quel droit je me mêlais de sa conduite. Il me rappela durement que je lui devais un sort auquel je n’aurais jamais pu prétendre, et que, m’ayant épousée sans dot, il devait se croire à l’abri de mes récriminations.

— C’est odieux !… c’est infâme !

— Mais, monsieur, lui dis-je, puisque vous manquez si ouvertement à vos devoirs, que diriez-vous donc si j’oubliais les miens ?

— Il n’y a pas de comparaison à faire entre vous et moi, me répondit-il. Je suis le maître ; c’est à vous d’obéir ; vous me devez tout, je ne vous dois rien ; ayez le malheur de manquer à vos devoirs, et je vous mets sur le pavé, vous et votre mère, qui vit de mes bienfaits.

— Ah ! c’est trop d’insolence et de cruauté…

— J’eus une bonne et honnête inspiration ; j’allai trouver ma mère, bien résolue de me séparer à tout jamais de mon mari, et de ne pas retourner chez lui. « Et moi ? que deviendrai-je, me dit ma mère, souffrante, infirme comme je le suis ? la misère pour moi, c’est la mort, et puis, ma pauvre enfant, une séparation est impossible : ton mari est dans son droit, tant qu’il n’entretient pas sa maîtresse là où tu habites ; la loi est pour lui, et comme il a besoin de toi, comme il est accoutumé à tes bons soins, il ne voudra pas entendre parler de séparation, et te forcera de rester avec lui ; fais donc contre fortune bon cœur, ma pauvre enfant ; cette maîtresse ne durera pas toujours ; patience, tôt ou tard ton mari te reviendra ; ta résignation le touchera ; d’ailleurs, il est d’une si faible santé, que son caprice pour cette créature sera certainement le dernier ; alors tout reprendra comme par le passé ; crois-moi, mon enfant, en pareil cas, une honnête femme souffre, attend et espère. »

— Comment ! ta mère a osé te…

— Ne l’accuse pas, Florence. Elle avait si peur de la misère ! moins pour elle que pour moi, je le répète ; et puis son langage n’était-il pas, après tout, celui de la raison, du droit, du fait, et en tout conforme à l’opinion du monde ?…

— Hélas ! il n’est que trop vrai…

— Eh bien ! soit, me dis-je avec amertume, une fière et légitime révolte m’est interdite, le mariage ne doit plus être pour moi qu’un dégradant servage. J’accepte. J’aurai la bassesse de l’esclave ; mais aussi j’aurai sa ruse, sa perfidie, son manque de foi ; après tout, la dégradation de l’âme a du bon ; elle bannit tout scrupule, anéantit tout remords. De ce moment je fermai les yeux, et, au lieu de lutter contre le courant qui m’entraînait à ma perte, je m’y abandonnai…

— Que veux-tu dire ?…

— C’est maintenant, Florence, que j’ai besoin de toute l’indulgence de ton amitié. Jusqu’ici, je méritais quelque intérêt peut-être, mais cet intérêt va cesser.

L’entretien des deux amies fut alors interrompu par la femme de chambre de madame de Luceval.

— Que voulez-vous ? lui demanda Florence.

— Madame, c’est une lettre qu’un commissionnaire vient d’apporter de la part de monsieur.

— Donnez.

— Voici, madame.

Après avoir lu, Florence dit à son amie :

— Peux-tu disposer de ta soirée et dîner avec moi ? M. de Luceval me fait savoir qu’il ne dînera pas ici.

Après un moment de réflexion, madame d’Infreville répondit :

— J’accepte, ma chère Florence.

— Madame d’Infreville dînera avec moi, dit madame de Luceval à la femme de chambre ; et faites dire à ma porte que je n’y suis absolument pour personne.

— Oui, madame, répondit mademoiselle Lise.

Et elle sortit.

III

Nous quitterons un instant les deux amies pour nous occuper de M. de Luceval. Celui-ci, ainsi qu’il venait de le faire savoir à sa femme, ne devait pas dîner chez lui.

Voici pourquoi :

Il avait, nous l’avons dit, quitté madame de Luceval très furieux, très décidé à user de ses droits et à lui faire subir ses volontés et ses fantaisies pérégrinatoires.

Il n’était encore qu’à quelques pas de sa demeure lorsqu’il fut abordé par un homme de quarante-cinq ans environ, d’un extérieur distingué, mais dont les traits fatigués, flétris, portaient l’empreinte et les rides d’une vieillesse précoce ; sa physionomie, dure, froide et hautaine, prit, à l’aspect de M. de Luceval, une expression de courtoisie banale, et, le saluant avec une extrême politesse, il lui dit :

— C’est à monsieur de Luceval que j’ai l’honneur de parler ?

— Oui, monsieur…

— J’allais chez vous, monsieur, pour vous faire à la fois des excuses et des remercîments.

— Avant de recevoir les uns et les autres, pourrai-je du moins savoir, monsieur ?…

— Qui je suis ? pardon, monsieur, de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Je suis M. d’Infreville, et mon nom ne vous est pas inconnu, je pense ?…

— En effet, monsieur, répondit M. de Luceval en paraissant se remémorer quelque circonstance, nous avons des amis communs, et je me félicite de la bonne fortune qui me met à même de vous connaître personnellement, monsieur. Mais nous ne sommes pas éloignés de chez moi, et, si vous voulez bien m’accompagner, je me mettrai tout à vos ordres.

— Je serais d’abord désolé, monsieur, de vous donner la peine de retourner chez vous. Puis, s’il faut tout vous dire, ajouta M. d’Infreville en souriant, je craindrais de rencontrer madame de Luceval.

— Et pourquoi cela, monsieur ?

— J’ai eu de si grands torts envers elle, monsieur, qu’il faudra que vous soyez assez bon pour faire agréer mes excuses à madame de Luceval avant que j’aie l’honneur de lui être présenté.

— Pardon, monsieur, dit le mari de Florence, de plus en plus surpris, je ne vous comprends pas…

— Je vais m’expliquer plus clairement. Mais nous voici aux Champs-Élysées ; si vous le voulez bien, nous causerons en marchant.

— Comme il vous plaira, monsieur.

Et M. de Luceval, qui mettait aussi dans sa marche l’activité dont il était possédé, commença d’arpenter le terrain à pas précipités, accompagné ou plutôt suivi de M. d’Infreville, qui, débile et usé, avait grand’peine à se tenir au niveau de son agile interlocuteur ; néanmoins, continuant l’entretien, il reprit d’une voix déjà un peu haletante :

— Il est vrai, monsieur, lorsque tout à l’heure j’ai eu l’honneur de vous dire mon nom, et d’ajouter que sans doute il ne vous était pas inconnu, vous m’avez répondu qu’en effet nous avions des amis communs… et je… Mais pardon, j’ai une grâce à vous demander, dit M. d’Infreville en s’interrompant tout essoufflé.

— De quoi s’agit-il, monsieur ?

— Je vous prierais de marcher un peu moins vite, je n’ai pas la poitrine très forte, et, vous le voyez, je suis haletant.

— C’est au contraire à moi, monsieur, de vous prier d’excuser la précipitation de ma marche ; c’est une mauvaise habitude dont il est difficile de se défaire, d’ailleurs, si vous le désirez, nous pouvons nous asseoir ; voici des chaises.

— J’accepte, monsieur, dit M. d’Infreville en se laissant tomber sur un siège, j’accepte avec grand plaisir.

Les deux interlocuteurs commodément établis, M. d’Infreville reprit :

— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que mon nom doit vous être connu par un autre intermédiaire que celui de nos amis communs.

— Par quel intermédiaire, monsieur ?

— Mais par celui de madame de Luceval.

— Ma femme ?

— Sans doute, monsieur, car, quoique je n’aie pas eu jusqu’ici l’honneur de lui être présenté, ainsi que je viens de vous le dire (et c’est ce dont je venais un peu tard m’excuser auprès de vous) ; ma femme étant intimement liée avec madame de Luceval, nous ne sommes pas, grâce à elles, étrangers l’un à l’autre ; leur intimité a commencé au couvent ; elle a toujours continué, puisque ces dames se voient presque journellement, et…

— Pardon, monsieur, dit M. de Luceval en interrompant son interlocuteur et le regardant avec une nouvelle surprise, il y a sans doute quelque erreur.

— Quelque erreur ?

— Ou quelque confusion de noms.

— Comment cela, monsieur ?

— Je quitte rarement madame de Luceval ; elle reçoit fort peu de monde, et je n’ai jamais eu le plaisir de voir chez elle madame d’Infreville.

Le mari de Valentine parut ne pas croire à ce qu’il entendait et reprit d’une voix oppressée :

— Vous dites, monsieur ?…

— Que je n’ai jamais eu l’honneur de voir madame d’Infreville chez ma femme.

— C’est impossible, monsieur, ma femme est sans cesse chez la vôtre !

— Je vous répète, monsieur, que jamais je n’ai vu madame d’Infreville chez madame de Luceval.

— Jamais !... s’écria le mari de Valentine avec une telle expression de stupeur, que M. de Luceval le regarda tout surpris et reprit :

— Aussi, monsieur, vous faisais-je observer qu’il y avait sans doute confusion de noms lorsque vous me disiez que ma femme recevait journellement la vôtre.

M. d’Infreville devint livide ; de grosses gouttes de sueur coulèrent de son front chauve. Un sourire amer et courroucé contracta ses lèvres blafardes ; puis, se dominant et voulant, aux yeux d’un étranger, prendre, comme on dit, la chose en homme de bonne compagnie, il reprit d’un ton sardonique :

— Heureusement cela se passe entre maris, monsieur, et nous devons avoir un peu de compassion les uns pour tes autres. Après tout, chacun son tour, car l’on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Ah ! ma vague défiance n’était que trop fondée, murmura M. d’Infreville avec une rage concentrée ; que ne me suis-je informé plus tôt de la vérité ? Oh ! les femmes ! les misérables femmes !

— Encore une fois, monsieur, veuillez vous expliquer.

— Monsieur, reprit M. d’Infreville d’un ton presque solennel, vous êtes un galant homme, je me confie à votre loyauté, certain que votre témoignage ne me fera pas défaut lorsqu’il s’agira de confondre et de punir une infâme. Car, maintenant, je devine tout. Oh ! les femmes ! les femmes !

M. de Luceval, craignant que les exclamations de son compagnon n’attirassent l’attention d’autres personnes assises non loin d’eux, tâchait de le calmer, lorsque, par hasard, il aperçut le valet de pied chargé par l’amie de Valentine de mettre une lettre à la poste.

Ce garçon, un peu niais, un peu flâneur, s’en allait dandinant, tenant la missive à sa main. M. de Luceval, le voyant porteur d’une lettre sans doute écrite par Florence après la vive explication du matin, céda à un invincible mouvement de curiosité. Il appela le valet de pied, qui accourut, et lui dit :

— Où allez-vous ?

— Monsieur, je vas acheter des violettes pour madame la marquise et mettre cette lettre à la poste.

Et il la montra à son maître.

Celui-ci la prit, jeta les yeux sur l’adresse, ne put retenir un mouvement de surprise ; puis, se remettant, il dit au domestique en le congédiant du geste :

— C’est bien ; je me charge de cette lettre.

Le valet de pied s’étant éloigné, M. de Luceval dit au mari de Valentine :

— Excusez-moi, monsieur, mais j’ai obéi à je ne sais quel pressentiment qui ne m’a pas trompé ; cette lettre de ma femme est adressée à madame d’Infreville.

— Mais alors, s’écria le mari de Valentine avec une lueur d’espoir, vous voyez donc bien que, du moins, ma femme et la vôtre sont en correspondance.

— Il est vrai, monsieur, mais je l’apprends aujourd’hui pour la première fois.

— Monsieur, je vous adjure, je vous somme d’ouvrir cette lettre ; elle est adressée à ma femme, je prends sur moi toute la responsabilité.

— Voici cette lettre, monsieur, lisez-la, répondit M. de Luceval, non moins intéressé à connaître le billet que M. d’Infreville.

Celui-ci, après avoir lu le billet, s’écria :

— Lisez, monsieur, c’est à devenir fou ; car, dans cette lettre, votre femme, rappelant à la mienne qu’elles ont passé toute la journée d’hier ensemble, journée non moins agréable, ajoute-t-elle, que celle de mercredi, l’invite à revenir dimanche.

— Et moi, je vous jure sur l’honneur, monsieur, reprit M. de Luceval après avoir à son tour lu la lettre de Florence avec ébahissement, je vous jure qu’hier ma femme s’est levée à midi, que je l’ai décidée, à grand’peine, à sortir en voiture avec moi, vers les trois heures ; nous sommes ensuite rentrés pour dîner, et, après dîner, deux personnes de nos amies sont venues passer la soirée avec nous. Quant à la journée de mercredi, je me rappelle parfaitement que je suis venu plusieurs fois chez ma femme, et je vous affirme de nouveau sur l’honneur, monsieur, que madame d’Infreville n’a pas passé la journée chez nous.

— Mais, enfin, cette lettre, monsieur, comment l’expliquez-vous ?

— Je ne l’explique pas, monsieur, je me borne à vous dire ce qui est. J’ai autant que vous à cœur, croyez-le bien, de pénétrer ce mystère.

— Oh ! je me vengerai ! s’écria M. d’Infreville avec une fureur concentrée. Maintenant, je n’ai plus de doute ! Ayant appris que depuis quelque temps ma femme s’absentait pendant des journées entières, cela m’a donné de vagues soupçons. Je lui ai demandé la cause de ces absences, elle m’a répondu qu’elle allait passer souvent ses journées auprès d’une de ses amies de couvent nommée madame de Luceval. Ce nom était si honorable, la chose si possible, l’accent de ma femme si sincère, que je la crus comme un sot. Cependant je ne sais quelle méfiance instinctive, jointe au désir de faire auprès de vous, monsieur, une démarche convenable, m’a décidé à venir vous trouver, et vous voyez ce que je découvre. Oh ! la misérable ! l’infâme !

— De grâce, calmez-vous, dit M. de Luceval en tâchant d’apaiser le courroux de son interlocuteur, l’animation de notre entretien attire les yeux sur nous, on nous regarde ; prenons un fiacre, et allons à l’instant chez moi, monsieur, car il faut que ce mystère s’éclaircisse, je frémis de penser que ma femme, par une complaisance indigne, s’est rendue peut-être complice d’un odieux mensonge. Venez, monsieur, venez. Je compte sur vous, comptez sur moi ; c’est un devoir pour les honnêtes gens de s’entr’aider, de se soutenir, en de si funestes circonstances ; il faut que justice se fasse, il faut confondre les coupables.

— Oh ! oui, monsieur, union et vengeance, vengeance implacable ! murmura M. d’Infreville.

Et, son émotion augmentant sa faiblesse, il fut obligé de s’appuyer sur le bras de son compagnon, pour gagner, tout tremblant de colère, une voiture où tous deux montèrent.

Ce fut environ une heure après cette rencontre fortuite et fâcheuse des deux maris que Florence reçut un billet de M. de Luceval qui lui annonçait qu’il ne dînerait pas chez lui.

Pendant que l’orage conjugal s’amasse de plus en plus menaçant, nous retournerons auprès des deux jeunes amies, restées seules par suite du départ de la femme de chambre qui venait d’apporter la lettre de M. de Luceval.

IV

Lorsque, après le départ de la femme de chambre, madame de Luceval et madame d’Infreville se trouvèrent seules, celle-ci dit à son amie :

— Tu m’as proposé de finir la journée ici : j’ai accepté ton offre, ma bonne Florence, autant pour rester auprès de toi que pour donner, en cas de malheur, quelque apparence de vérité à mon mensonge.

— Mais ma lettre ?

— Je serai censée m’être croisée avec elle, et être venue chez toi après la lettre envoyée.

— C’est juste.

— Maintenant, mon amie, je réclame toute ton indulgence, peut-être aussi ta compassion pour ce qui me reste à te confier.

— Compassion ! indulgence ! est-ce que tout cela ne t’est pas assuré d’avance, pauvre Valentine ? Malheureuse comme tu l’étais en ménage, froissée, humiliée, dégradée, qui ne te plaindrait ? Mais voyons, je t’écoute.

— Je ne sais si je t’ai dit que nous occupions le premier étage de l’hôtel de M. d’Infreville ; des fenêtres de ma chambre à coucher on plonge directement dans un petit jardin dépendant du rez-de-chaussée de la maison voisine. Trois mois environ avant que j’eusse découvert que mon mari avait une maîtresse, et alors qu’il était encore très souffrant, le jardin et le rez-de-chaussée dont je te parle, inhabités depuis quelque temps, subirent de grands changements ; le genre de vie que je menais alors me retenait presque constamment chez moi, la mauvaise santé de mon mari l’empêchant de sortir. C’était au commencement de l’été. Retirée dans ma chambre, pour être plus chez moi lorsque M. d’Infreville n’avait pas besoin de mes soins, je travaillais souvent auprès de ma fenêtre ouverte. La saison était magnifique. Je remarquai ainsi les changements qu’on faisait au jardin voisin ; ils étaient singuliers, mais ils annonçaient autant de goût que d’originalité ; peu à peu, dans mon triste désœuvrement, ma curiosité s’éveilla. Je voyais chaque jour les ouvriers exécuter ces travaux, sans apercevoir jamais le nouvel habitant du rez-de-chaussée : j’assistai de la sorte à la transformation d’un jardin assez maussade en un lieu délicieux ; une serre remplie de plantes rares, et communiquant à l’une des pièces de l’appartement, fut appuyée au mur du midi ; le mur qui lui faisait face disparut sous une grotte de pierres rocheuses entremêlée d’arbustes. De l’un des côtés de ce rocher une cascade retombait dans un large bassin, et répandait partout la fraîcheur. Enfin, une galerie de bois rustique, recouverte en chaume et espacée par des arceaux, dissimulait l’autre pan de muraille dont était entouré ce jardin, qui fut bientôt tellement encombré de fleurs, que, de ma fenêtre, il ressemblait à un gigantesque bouquet. Tu comprendras tout à l’heure pourquoi j’entre dans ces détails.

— Mais ce ravissant séjour, au milieu de Paris, c’était un petit paradis !

— C’était charmant, en effet, car les murailles disparaissaient sous les plus riants aspects. Une volière dorée, remplie d’oiseaux magnifiques, s’éleva au milieu d’une pelouse de gazon, une sorte de verandah indienne, formant une légère galerie couverte, fut construite devant les fenêtres du rez-de-chaussée, et meublée de sophas, de coussins turcs et d’épais tapis ; on y transporta aussi un piano. Cette galerie à jour, au besoin abritée par des stores, offrait pour l’été une retraite pleine d’ombre et de fraîcheur.

— En vérité, c’est un conte des Mille et une Nuits ! Quelle imagination ne fallait-il pas pour rassembler tant de merveilles de goût et de bien-être dans un si petit espace ! Et l’inventeur ne paraissait pas ?

— Il ne parut que lorsque tous ces arrangements furent terminés.

— Et déjà tu n’avais pas été assez curieuse pour tâcher de savoir quel était ce mystérieux voisin. Moi, je te l’avoue, je n’aurais pas résisté à la tentation.

Valentine sourit tristement et reprit :

— Le hasard avait voulu que la sœur d’un vieux maître d’hôtel de M. d’Infreville fut l’unique servante de ce mystérieux voisin. Renseignée par son frère, cette femme avait même indiqué à son maître cet appartement et ce jardin ; un jour, cédant à ma curiosité, je demandai à notre maître d’hôtel s’il savait qui devait venir habiter le rez-de-chaussée de la maison voisine ; il me dit que sa sœur était au service de ce nouveau locataire. J’appris ainsi sur lui certains détails qui déjà n’excitèrent que trop mon intérêt.

— Vraiment ! et qui était-il, ma chère Valentine ?

— Il n’y avait pas au monde, disait-on, d’âme meilleure et plus généreuse que la sienne ; pour t’en donner un exemple entre plusieurs, lorsqu’à la mort d’un oncle dont il héritait de biens assez considérables, il voulut prendre plusieurs domestiques, cette vieille servante, dont je t’ai parlé et qui avait été sa nourrice, lui dit, les larmes aux veux, que jamais elle ne pourrait s’habituer à voir chez lui d’autres serviteurs qu’elle. En vain il lui promit qu’elle serait au-dessus de tous et considérée comme femme de confiance, elle ne voulut entendre à rien. Lui, dans sa bonté parfaite, n’insista pas, et, malgré sa nouvelle fortune, il garda uniquement à son service cette vieille servante. Cela te semble puéril, peut-être, ma chère Florence, mais…

— Que dis-tu, au contraire, je trouve ce sentiment d’une délicatesse touchante. Souvent il n’en faut pas davantage pour juger sûrement d’un caractère.

— Aussi, dès ce moment, je jugeai notre voisin bon et généreux. J’appris aussi, avant de l’avoir connu, qu’il se nommait MICHEL RENAUD.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria madame de Luceval, Michel Renaud ?

— Sans doute, mais qu’as-tu donc, Florence ?

— Voilà qui est étrange…

— Achève…

— Est-il fils du général Renaud, mort dans les dernières guerres de l’empire ?

— Oui, tu le connais ?

— Il est cousin de M. de Luceval.

— Michel ! ! !

— Et il ne se passe presque pas de jour que mon mari ne me parle de lui.

— De Michel ?

— Sans doute. Mais je ne l’ai jamais vu, car, bien qu’il ait été prévenu du mariage de M. de Luceval avec moi, comme tous les membres de sa famille, il n’est pas encore venu nous voir ; cela ne m’étonne guère, car mon mari n’a jamais eu que peu de relations avec lui.

— En vérité, ce que tu m’apprends me confond. Michel, le cousin de ton mari ? Et comment, et à quel propos M. de Luceval te parle-t-il donc si souvent de Michel ?

— Hélas ! ma pauvre Valentine ; à cause d’un défaut qui m’est, à ce qu’il paraît, commun avec M. Michel Renaud, défaut qui fait mon bonheur, défaut qui devrait être la sécurité de mon mari, et qui fait son désespoir : mais les hommes sont si aveugles !

— De grâce, explique-toi.

— Tu le sais, au couvent, j’étais signalée comme une incurable paresseuse. Que de remontrances ! que de punitions j’ai subies pour ce cher défaut !

— Il est vrai.

— Eh bien ! mon défaut a pris des proportions incroyables. Si incroyables, qu’il est devenu presque une qualité.

— Que veux-tu dire ?

— Figure-toi que, loin de vouloir les imiter, j’éprouve la plus grande compassion pour ces malheureuses femmes que leur fol amour du monde jette dans le tourbillon de ses fêtes : tristes plaisirs dont la seule pensée me donne le frisson ; car, hélas ! n’est-ce pas, Valentine, on en a vu, de ces infortunées, de ces martyres volontaires, aller chaque jour jusque dans trois ou quatre bals ou soirées, sans compter les spectacles ! or, pour peu qu’elles soient coquettes avec cela, c’est à faire frémir. Courir chez ses couturières, chez ses marchandes de modes, chez sa fleuriste ; s’habiller, se déshabiller, essayer des robes, se faire tirailler les cheveux, s’emprisonner dans un corset, faire trois toilettes par jour ; danser, valser, galoper, po’ker… Non, vois-tu, Valentine, il faut avoir des membres d’acier, des tempéraments d’acrobate pour se résigner à de tels exercices, et cela tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, pendant quatre à cinq mois de l’année ! Ah ! ma chère Valentine, qu’il y a loin de cette furie de délassements, dont un seul suffirait à me harasser, au délicieux repos que je goûte dans ce fauteuil, où je passe ma vie, trouvant d’inépuisables jouissances dans l’indolente contemplation du ciel, des arbres, du soleil ! L’hiver arrive-t-il, je me trouve tout aussi heureuse de me dorlotter au coin de mon feu, ou sous mon édredon, en entendant grésiller le givre à mes carreaux. Que te dirai-je ? je savoure enfin en toute saison le suprême bonheur de ne rien faire ; rêvant, songeant, tantôt éveillée, tantôt à demi endormie, lisant parfois quelques poètes, parce qu’il y a, pour ainsi dire, après chaque vers, un long repos pour la pensée. Je suis enfin capable, faut-il t’avouer cette énormité, de rester toute une journée couchée sur l’herbe, tantôt occupée à dormir, tantôt à regarder passer les nuages, à écouter le vent dans la feuillée, le bourdonnement des insectes, le murmure de l’eau ; en un mot, ma pauvre Valentine, jamais sauvage rêveuse et paresseuse n’a ressenti plus délicieusement que moi la béatitude infinie d’une vie libre, oisive et indolente ; aussi, personne n’est plus que moi religieusement reconnaissante envers le bon Dieu, qui nous a douées de félicités si simples et si faciles… Mais, Valentine, reprit la jeune femme en regardant son amie avec surprise, qu’as-tu donc ? Ces regards inquiets, cette émotion que tu contiens à peine ; Valentine, encore une fois, je t’en supplie, réponds-moi.

Après un moment de silence, madame d’Infreville, passant sa main sur son front, reprit d’une voix légèrement altérée :

— Écoute la fin de mon récit, Florence ; tu devineras ce que je ne puis, ce que je n’ose te dire en ce moment.

— Alors parle, parle, je t’en prie.

— La première fois que je vis Michel, reprit Valentine, il était sous cette espèce de galerie couverte dont je t’ai parlé. Il y passait sa vie durant l’été ; cachée derrière ma persienne, je pus l’examiner à loisir ; je ne crois pas que l’on puisse imaginer des traits plus beaux que les siens. À demi couché sur un divan turc, vêtu d’une longue robe de chambre de soie de l’Inde, il fumait un narghiléh dans une attitude de nonchalance tout orientale ; le regard fixé sur son jardin encombré de fleurs, il semblait écouter avec ravissement le murmure de la cascade et le gazouillement des beaux oiseaux de sa volière ; puis il prit un livre, qu’il déposait de temps à autre comme pour songer à ce qu’il venait de lire. Deux de ses amis survinrent. L’un passe à juste titre pour un des hommes les plus éminents, les plus célèbres de ce temps-ci, c’était M. ***.

— Certes, il n’est pas de personnage plus illustre et plus justement considéré.

— Je le connaissais de vue et de réputation, sa très haute position, la différence d’âge qui existait entre Michel et lui, me firent trouver sa visite, chez ce jeune homme inconnu, presque extraordinaire.

— En effet, cette visite me semble flatteuse pour notre cousin.

— Michel l’accueillit avec une affectueuse familiarité. Il me parut que M. *** le traitait sur le pied d’une égalité parfaite ; un long entretien commença ; éloignée ainsi que j’étais, je ne pouvais rien entendre. Pour compenser cet empêchement, et toujours cachée par mes persiennes, je pris une lorgnette de théâtre, et j’étudiai curieusement la physionomie de Michel pendant cette conversation ; je distinguais jusqu’au mouvement de ses lèvres ; je trouvais un singulier attrait dans cet examen, et, sans deviner le sujet de l’entretien, je m’aperçus facilement qu’une discussion animée s’était élevée entre M. *** et Michel. D’abord, celui-ci parut être énergiquement combattu ; mais bientôt je vis à l’expression du visage de M. *** qu’il se laissait peu à peu convaincre par Michel, mais non sans résistance. Parfois, cependant, un signe d’assentiment spontané témoignait de l’avantage que prenait Michel, et qui finit par lui rester ; je ne puis te peindre le charme des traits de ton cousin pendant ce long entretien ; à leur mobilité, à ses gestes, je voyais qu’il employait tour à tour une chaleureuse éloquence, une fine raillerie, ou de graves raisonnements pour répondre à ses interlocuteurs et les ramener à son opinion ; ceux-ci marquaient leur adhésion tantôt par un sourire, tantôt par leur air convaincu ou entraîné. Cet entretien dura longtemps ; lorsqu’il fut terminé, les amis de Michel prirent congé de lui, avec un redoublement de cordialité ; il fit mine de vouloir se lever pour les accompagner, mais eux le forcèrent gaiement à rester étendu sur son divan, semblant lui dire qu’ils savaient trop combien il en coûterait à sa paresse pour se déranger. J’ai su depuis que M. *** ayant à prendre une résolution très importante, était venu, ainsi que cela lui arrivait souvent, consulter Michel, dont le tact était exquis et le jugement aussi élevé que solide. Que te dirai-je, mon amie, dès ce premier jour, qui me permettait déjà d’apprécier Michel, quoique jamais je ne lui eusse parlé, j’éprouvai pour lui un intérêt qui ne devait, hélas ! que prendre trop de place dans ma vie.

Et la jeune femme resta un moment silencieuse.

À mesure que Valentine parlait, Florence s’intéressait d’autant plus à ce récit et au héros de ce récit, qu’elle lui trouvait de nombreux points de contact avec son caractère, avec ses goûts, avec ses penchants à elle. M. de Luceval, en lui parlant de la paresse incurable de son cousin Michel, en manière d’épouvantail, ne lui avait jamais rien dit de ce qui pouvait excuser ou poétiser cette disposition morale et physique à l’indolence.

Florence comprit alors la surprise et peut-être même le sentiment de jalousie involontaire que Valentine n’avait pu dissimuler, alors que son amie lui développait ingénument sa théorie de la paresse et les délices qu’elle y trouvait.

Sans doute, madame d’Infreville ne pouvait être aucunement jalouse de madame de Luceval, c’eût été de la folie, Florence ne connaissait pas Michel Renaud, et elle se montrait trop sincère amie pour vouloir le connaître plus tard, dans quelque sournois dessein de rivalité.

Néanmoins Valentine, ombrageuse comme toutes les natures violentes et passionnées, ne pouvait vaincre une sorte d’envie vague et inquiète, mêlée de récriminations contre elle-même. Hélas ! elle songeait à tous les éléments de sympathie et de bonheur qui se rencontraient dans l’étrange conformité de caractère qu’elle remarquait entre Florence et Michel Renaud.

V

Madame de Luceval, après être restée un moment muette et pensive comme son amie, dit à Valentine :

— Je comprends parfaitement que les divers incidents de cette première journée où tu voyais notre cousin Michel aient fait sur toi une vive impression : tu le trouvais d’une rare beauté, son esprit était éminent, puisqu’il semblait exercer de l’influence sur l’un des hommes les plus considérables de ce temps-ci ; enfin, ce que tu savais de la délicate déférence de Michel pour sa vieille nourrice te prouvait qu’il avait un généreux cœur. Hélas, il n’en fallait pas tant, pauvre Valentine, pour t’intéresser profondément dans la triste situation où tu te trouvais.

— Enfin, Florence, si tu ne l’excuses pas, tu conçois du moins comment ce sentiment a pu naître dans mon cœur ?

— Non seulement je le conçois, mais je l’excuse. Abreuvée de chagrins, d’humiliations par ton mari, ta position était si cruelle ! Comment n’aurais-tu pas cherché à t’en distraire ou à t’en consoler ?

— Je n’ai pas besoin de te dire que, toute la nuit, je pensai malgré moi à Michel. Le lendemain, dès que cela me fut possible, je courus à ma persienne, la journée était superbe ; Michel la passa comme la veille, dans la galerie, couché sur son divan, fumant, rêvant, lisant, et jouissant, comme il me l’a dit plus tard, du bonheur de se sentir vivre ; ce jour-là, je vis entrer chez lui un homme vêtu de noir, et portant sous son bras un large portefeuille. Je ne sais pourquoi, et toujours grâce à ma lorgnette, je devinai quelque homme d’affaires ; en effet, il tira de son portefeuille plusieurs papiers ; il se préparait à les lire à Michel, lorsque celui-ci les prit et les signa sans même les parcourir ; après quoi l’homme d’affaires prit dans sa poche un paquet de billets de banque qu’il remit à ton cousin, en paraissant le prier de les compter, ce dont celui-ci se garda bien, témoignant ainsi sa confiance aveugle en cet homme.

— De tout ceci il ressort, dit Florence, que notre cher cousin est fort insouciant de ses affaires.

— Hélas ! que trop, malheureusement pour lui.

— Est-ce que sa fortune ?…

— Tu sauras tout… Prête-moi encore quelques moments d’attention. Pendant cette journée, qui se passa comme l’autre dans une complète indolence, la nourrice de Michel lui apporta une lettre ; il la lut ! Ah ! Florence, jamais je n’ai vu la compassion se peindre d’une manière plus touchante sur une figure humaine ! Ses yeux se remplirent de larmes, il ouvrit le meuble où il avait serré les billets de banque, et en donna un à sa nourrice. Le premier mouvement de cette digne femme fut de sauter au cou de Michel. Tu ne peux t’imaginer avec quelle délicieuse émotion il parut recevoir ces caresses presque maternelles.

— Bon et généreux cœur ! dit Florence attendrie.

— Le soleil était couché depuis longtemps, lorsque je pus m’enfermer chez moi, reprit Valentine, et revenir à ma chère fenêtre. Je cherchais Michel des yeux, lorsque je vis une jeune femme entrer dans la galerie, et courir à lui.

— Ah ! pauvre Valentine !

— Je reçus au cœur un coup violent. C’était stupide, c’était fou, car je n’avais aucun droit sur Michel ; mais cette impression fut involontaire ; aussitôt je quittai ma croisée, je me jetai dans un fauteuil, et, cachant ma figure dans mes mains, je pleurai longtemps, puis je tombai dans une douloureuse rêverie ; au bout de deux heures, je crois, j’entendis soudain un prélude de piano, et bientôt deux voix, d’un ravissant accord, commencèrent à chanter le duo si passionné de Mathilde et d’Arnold de Guillaume Tell.

— C’était Michel !

— Oui, c’était lui ; et cette femme ?

Il est impossible d’accentuer la manière dont Valentine prononça ces mots : Et cette femme ?

Après un instant de pénible silence, elle reprit :

— La nuit était calme, sonore ; ces deux voix vibrantes, pleines de passion, semblaient s’élever vers le ciel, comme un chant de bonheur et d’amour : pendant quelque temps j’écoutai malgré moi ; mais, à la fin, cela me fit tant de mal, que, sans avoir le courage de m’éloigner, je couvris mes oreilles de mes mains ; puis, rougissant de cette faiblesse ridicule et voulant chercher dans la douleur même je ne sais quel charme amer, j’écoutai de nouveau, le chant avait cessé. Je me rapprochai de la persienne, les fleurs du jardin embaumaient l’air, la fraîcheur de la nuit était délicieuse, pas un souffle de vent n’agitait les arbres ; une lueur affaiblie comme celle d’une lampe d’albâtre perçait à travers la transparence des stores baissés de la galerie. Le plus grand silence régna pendant quelques instants, puis j’entendis crier le sable des allées sous les pas de Michel et de cette femme ; la nuit était assez claire, je les distinguai tous deux. Ils se promenaient lentement et se tenant tendrement enlacés ; je refermai brusquement ma fenêtre, mes forces étaient à bout : je passai une nuit affreuse. Ah ! Florence, que de passions nouvelles, violentes, terribles, éveillées en deux jours ! L’amour, le désir, la jalousie, la haine, le remords, oui, le remords ; car, de ce moment, je sentis qu’une force irrésistible m’entraînait à ma perte, et que je succomberais dans la lutte ; tu connais l’énergie, l’ardeur de mon caractère. Cette énergie, cette ardeur, je les portai dans ce malheureux amour. Que te dirai-je ? Longtemps je résistai vaillamment ; mais, lorsque l’indigne et brutale conduite de mon mari m’eut exaspérée, je me crus dégagée de tous liens, et je m’abandonnai en aveugle à la passion dont j’étais dévorée.

— Au moins, tu as été heureuse ; Valentine, bien heureuse ?

— Ce furent d’abord les joies du ciel, quoique parfois flétries, malgré moi, par le ressouvenir de cette femme, dont Michel s’était d’ailleurs depuis longtemps séparé. C’était une cantatrice célèbre, actuellement, je crois, en Italie. Je le trouvai tel que je l’avais rêvé, esprit à la fois remarquable et charmant, cœur excellent, délicatesse exquise, enjouement et bonne humeur inaltérables, tendresse passionnée, grâce, égards, prévenances, il réunissait tout. Et cependant cette liaison durait à peine depuis deux mois, qu’en adorant toujours Michel j’étais la plus malheureuse des créatures.

— Pauvre Valentine ! comment cela ? D’après ce que tu viens de me dire, Michel devait réunir toutes les qualités désirables pour te rendre heureuse ?

— Oui, répondit Valentine en soupirant ; mais toutes ces qualités étaient chez lui paralysées par un vice incurable, par…

Et madame d’Infreville tressaillit et s’arrêta court.

— Valentine, pourquoi t’interrompre ? lui demanda Florence en la regardant avec surprise. Pourquoi cette réticence ? Parle, je t’en conjure. N’as-tu pas en moi toute confiance ?

— Ne t’en donné-je pas une preuve par mes aveux ?

— Si, oh ! si ; mais achève.

— Après tout, reprit madame d’Infreville en suite d’un moment d’hésitation, ma réticence, tu vas la comprendre. Eh bien ! tout ce qu’il y avait de bon, d’excellent, d’élevé, de tendre chez Michel, était gâté par une apathie incurable.

— Mon défaut ! dit madame de Luceval, et tu craignais de me dire cela.

— Non, non, Florence, ton indolence à toi est charmante.

— M. de Luceval n’est pas du tout de cet avis, dit la jeune femme en souriant à demi.

— Ton indolence n’a du moins, ni pour ton mari, ni surtout pour toi, aucune fâcheuse conséquence, reprit Valentine, ton indolence fait tes délices, et personne n’en souffre. Mais elle a eu chez Michel des suites fatales ; d’abord il a laissé ses intérêts de fortune aller comme ils purent, ne voulant jamais prendre la peine de s’en occuper. Un homme d’affaires infidèle, encouragé par cette incurie, non content de le voler indignement, l’a jeté dans des opérations fructueuses pour lui, ruineuses pour Michel, trop indolent pour vérifier ses comptes. Que te dirai-je ? à cette heure, je ne sais s’il lui reste de quoi vivre de la manière la plus humble.

— Pauvre garçon ! mon Dieu ! que c’est triste ! Mais comment ton influence n’a-t-elle pu vaincre cette funeste paresse ?

— Mon influence ! reprit Valentine en souriant avec amertume, quelle influence peut-on prendre sur un caractère pareil ? Raisonnements, inquiétudes, avertissements, prières, tout échoue devant cette inertie satisfaite et sereine, car, chez Michel, jamais un mot dur ou brusque ; oh ! non, il recule devant l’impatience ou la colère comme devant une fatigue ; toujours calme, souriant et tendre, il répond aux remontrances les plus sages, aux supplications les plus désolées, par une plaisanterie ou par un baiser. C’est en se jouant ainsi de mes conseils, de mes prières, qu’il est arrivé à une position qui m’épouvante pour lui ; car, ayant pu vivre jusqu’à présent dans cette incurie, dans cette oisiveté qu’il prise avant toute chose, une fois sa ruine accomplie, il sera incapable de trouver en lui assez de courage, assez d’énergie, pour sortir d’une si funeste position.

— Tu as raison, Valentine, cela est plus grave que je ne le pensais.

— Grave, oui, bien grave, reprit la jeune femme en tressaillant, car tu ne sais pas l’horrible idée qui m’obsède comme un spectre.

— Que veux-tu dire ?

— Michel est un homme d’un esprit trop juste pour se faire une illusion sur l’avenir ; il sait bien que, son dernier louis dépensé, il n’a rien à attendre de personne et encore moins de lui-même.

— À quoi pense-t-il donc alors ?

— À quoi ? dit Valentine en frémissant.

Puis ses lèvres tremblèrent, et elle ajouta d’une voix altérée :

— Il pense à se tuer.

— Grand Dieu ! il t’a dit ?…

— Oh ! non, reprit Valentine avec un redoublement d’amertume et d’affliction ; non, il s’est bien gardé de me dire cela. Un tel aveu eût amené ce que l’on appelle une scène de ma part, des larmes, des désolations infinies. Non, non, il ne m’a pas avoué que, par paresse, il se tuerait, comme jusqu’ici il a vécu pour la paresse ; mais un jour il lui est échappé de me dire en riant, comme la chose la plus simple du monde : Heureux morts… éternels paresseux !

— Ah ! Valentine, cette idée est horrible !

— Et c’est pourtant, vois-tu, avec cette idée que je vis, dit la malheureuse femme en fondant en larmes. Et cette terreur qui plane sur toutes mes pensées, sur toutes mes actions, je suis obligée de la dissimuler devant lui, car, s’il me voyait triste, préoccupée, sais-tu ce qu’il me dirait avec son tendre et gracieux sourire :

« — Ma pauvre Valentine, à quoi bon la tristesse ? Ne sommes-nous pas jeunes et amoureux ? Ne pensons qu’au bonheur. Je t’aime autant qu’il m’est possible d’aimer ; je t’aime comme je puis et comme je sais aimer ; accepte-moi tel que je suis ; sinon, si involontairement je t’ai chagrinée, si je ne te plais plus, laisse-moi, cherche mieux, et restons amis. À mon sens, l’amour ne doit être que joie, félicité, tendresse et repos ! Ce doit être un beau lac, toujours frais et calme, où se reflètent les plus riantes félicités de la vie. Pourquoi l’assombrir, le troubler par des inquiétudes inutiles ? Ne peut-on s’aimer tranquillement ? Va, mon ange, jouissons en paix de notre jeunesse ; celui qui a vécu en sa vie dix jours d’un bonheur complet, radieux, doit être content et mourir en disant : Merci Dieu ! ! ! Nous avons vécu cent et plus de ces jours-là, ma Valentine ! et nous en vivrons mille et davantage s’il te plaît, car je t’adore. Ne suis-je pas trop paresseux pour être inconstant ? Et puis, pourrai-je, sans effroi, songer à la peine de chercher de nouvelles amours ? »

— Oui, ajouta Valentine avec une animation douloureuse et croissante, pendant que Florence semblait profondément pensive. Oui, voilà comment Michel envisage l’amour ! Ces alternatives de joie et de larmes, ces vagues angoisses, ces jalousies folles, mais terribles, qui, incriminant le passé, l’avenir même, bouleversent et martyrisent le cœur ; oui, ces violences, ces tumultes inséparables de la passion font sourire Michel. Ce serait pour lui une fatigue de les ressentir ; moi, moi seule en suis déchirée. Son indolence, je ne puis dire son indifférence, car, après tout, il m’aime comme il sait et comme il peut aimer, ainsi qu’il le dit lui-même ; son indolence en amour me navre, me révolte, me fait bondir ; mais je me contiens, mais je souffre, parce que, malgré moi, je l’adore tel qu’il est ; et ce n’est pas tout : Michel ne semble pas se douter des remords, des transes, des effrois qui m’assiègent chaque jour, car, pour passer des heures, quelquefois même des journées avec lui, il me faut entasser mensonge sur mensonge ; me mettre presque à la discrétion de mes gens, trouver toujours de nouveaux prétextes à mes fréquentes sorties, vivre dans une agitation continuelle, et quand je rentre… ah ! Florence, quand je rentre, si tu savais quel poids affreux j’ai sur le cœur, lorsque après une longue absence je mets la main au marteau de ma porte, en me disant : Tout est peut-être découvert ! Et quand je me retrouve face à face de mon mari, autre martyre : affronter son regard, tâcher de lire sur ses traits s’il a le moindre soupçon, trembler, mais trembler en dedans à ses questions les plus insignifiantes ; paraître tranquille, indifférente, quand je suis bourrelée d’angoisses. Et puis, dernière douleur, dernière bassesse, avoir l’air souriant, empressé même, avec mon mari que j’abhorre. Oui, il faut bien que je le flatte, puisque j’ai peur de lui, puisque j’espère écarter ses soupçons en me composant une physionomie avenante et gaie. Comprends-tu, Florence ? quelquefois il faut que je sois gaie. Comprends-tu ? gaie ! quand j’ai la mort dans l’âme. Tiens, Florence, c’est l’enfer qu’une vie pareille ; elle brûle, elle use, elle tue, et pourtant il me serait impossible d’y renoncer.

— Ah ! Valentine, s’écria madame de Luceval en se jetant dans les bras de son amie ; merci à toi, ma tendre amie, merci, tu m’as sauvée !

Madame d’Infreville, aussi stupéfaite du mouvement que des paroles de Florence, reçut son embrassement avec autant d’émotion que de surprise.

VI

Madame de Luceval avait en effet, depuis quelques moments, écouté son amie avec un redoublement d’intérêt et de curiosité ; aussi, ne pouvant résister à son émotion, s’était-elle jetée dans les bras de Valentine en s’écriant :

— Merci, merci à toi, ma tendre amie, tu m’as sauvée !

Madame d’Infreville, après ce moment d’effusion, regarda la jeune femme avec le plus grand étonnement et lui dit :

— Mon Dieu ! Florence, explique-toi ; de quoi me remercies-tu ? de quoi t’ai-je sauvée ?

— En effet, reprit madame de Luceval en souriant à demi, je dois te paraître folle, mais si tu savais quel service tu me rends !

— Moi !

— Oh ! certainement, un grand, un immense service, ajouta Florence avec un mélange d’émotion, de malice et d’ingénuité difficile à rendre. Figure-toi que d’abord, en te sachant un amant, je t’ai enviée comme je t’enviais au couvent quand j’étais petite fille et que je t’ai vue mariée, et puis, pourquoi te le cacher ? je trouvais dans le caractère de notre cousin Michel tant de rapports avec mes goûts et ma manière d’être, que je me disais : « Combien ce qui désespère cette pauvre Valentine me séduirait, me ravirait, au contraire, moi qui n’ai jamais aimé. Voilà justement comment je comprendrais l’amour : de la paresse à deux ; et il me semble que je serais bien heureuse d’avoir aussi un petit Michel. »

— Florence ! que dis-tu ?

— Laisse-moi donc achever, et, pour ne te rien cacher, comme je pressens l’approche de grands orages entre mon mari et moi, comme il me devient de plus en plus insupportable, j’entrevoyais vaguement dans l’avenir (si comme toi je finissais par être poussée à bout) la nécessité de chercher peut-être un jour des consolations à une union si mal assortie.

— Ah ! Florence ! s’écria Valentine avec un accent de tendresse alarmée, prends garde, si tu savais !

— Si je savais, reprit madame de Luceval en interrompant son amie, si je savais ! Mais justement, et grâce à toi, maintenant je sais ; et après ce que tu viens de me dire, grand Dieu ! ajouta la jeune femme avec une expression d’épouvante naïve et presque comique, à cette heure que je vois ce qu’il en coûte d’angoisses, d’agitations, de peines, de démarches, de tourments, pour avoir un amant, je te jure bien que jamais je n’en aurai ! Et je crois, Dieu me pardonne ! que j’aimerais encore mieux aller au pôle Nord ou au Caucase avec mon mari que de me lancer dans les tribulations amoureuses ! j’y mourrais à la peine. Un amant ! juste ciel ! que de fatigues ! Cette fois encore, je t’en réponds, ma paresse me servira de vertu ; dame, chacun est vertueux selon ses moyens, et pourvu qu’on le soit, c’est l’essentiel. N’est-ce pas, Valentine ?

Florence fit, en disant ces mots, une petite mine à la fois si sérieuse et si drôle, que son amie, malgré ses cruelles préoccupations, ne put s’empêcher de sourire pendant que madame de Luceval ajoutait :

— Ah ! pauvre Valentine ! je te plains, je te plains doublement, car tu as raison, c’est un véritable enfer qu’une pareille vie !

— Oui, oui, un enfer ! et, crois-moi, Florence, ma bien-aimée Florence, persiste dans ta résolution, reste fidèle à tes devoirs, si pesants qu’ils te semblent ! Ah ! que mon malheur te serve de leçon, je t’en conjure, ajouta Valentine d’une voix suppliante, attendrie ; ce serait pour moi un éternel remords que de t’avoir donné de mauvaises idées ou un méchant exemple. Toute ma vie je me reprocherais comme un crime la confiance que j’ai eue en toi, Florence, mon amie, ma tendre amie, que du moins ce nouveau chagrin me soit épargné, jure-moi…

— Sois donc tranquille, Valentine, je suis encore plus de ton avis que toi-même, s’il est possible. Mais, penses-y donc. Moi, paresseuse comme je le suis ; moi qui ne puis seulement quitter mon fauteuil pour faire une visite, aller me jeter dans un tel tourbillon ! et surtout avec un mari comme le mien, qui vient chez moi dix fois par jour ; entreprendre de tromper un pareil homme ! mais ce serait un travail qui me donne le vertige rien qu’en y songeant. Non, non, la leçon est bonne, elle portera ses fruits, je t’en réponds. Mais parlons de toi ; je ne vois pas que, jusqu’ici, heureusement, les soupçons de ton mari aient été éveillés.

— Tu te trompes, je le crains, sans en avoir pourtant la certitude.

— Comment cela ?

— Mon mari, je te l’ai dit, vit presque toujours hors de chez lui. Il sort le matin après déjeuner, dîne le plus souvent chez cette fille qu’il entretient, et où il reçoit ses amis. Il la conduit ensuite au spectacle, rentre chez elle, où l’on joue fort gros jeu, m’a-t-on dit, et il n’est guère de retour chez lui avant trois ou quatre heures du matin.

— La belle vie pour un homme marié !

— Soit confiance, soit indifférence, il me fait peu de questions sur l’emploi de mon temps. Il y a deux jours, se trouvant subitement indisposé, il est rentré vers deux heures de l’après-midi ; je le croyais absent pour toute la journée, car il m’avait dit qu’il dînerait dehors ; aussi je ne revins de chez Michel qu’à dix heures du soir.

— Mon Dieu ! que tu as dû être saisie en apprenant le retour de ton mari ! J’en frissonne rien que d’y penser : et l’on a un amant !

— J’ai été si épouvantée, que mon premier mouvement a été de ne pas monter chez moi et de ressortir pour ne jamais revenir.

— C’est à quoi je me serais résolue ; et encore, je ne sais, non, décidément je serais morte de peur.

— Enfin, je rassemblai tout mon courage, je montai : le médecin était là. M. d’Infreville se trouvait si souffrant, qu’il ne m’adressa que quelques paroles. Je passai la nuit à le veiller avec un hypocrite redoublement de zèle. Lorsqu’il fut plus calme, il me demanda pourquoi je m’étais absentée tout le jour, et où j’étais allée. J’avais médité ma réponse et mon mensonge : je lui dis que j’étais restée toute la journée chez toi, ainsi que cela m’arrivait souvent, puisqu’il me laissait presque toujours seule. Il parut me croire, me dit même qu’il m’approuvait, connaissant de nom M. de Luceval, et qu’il voyait avec plaisir ma liaison avec sa femme. Je me crus sauvée ; mais, hier soir, nouvelles craintes ; j’ai appris par ma femme de chambre que mon mari l’avait interrogée très adroitement pour savoir si je m’absentais souvent.

— Mon Dieu ! toutes les transes ont dû revenir ! Quelle perplexité ! quelles angoisses ! ! ! et l’on a un amant !

— Mes inquiétudes devinrent si graves, que je me crus perdue. Voulant sortir à tout prix d’une position intolérable, ce matin je suis allée chez Michel. « Prenons un parti extrême, lui ai-je dit, je vais tout avouer à ma mère, lui annoncer que mon mari a de graves soupçons, qu’il ne me reste qu’à fuir. Je puiserai dans mon amour pour vous, Michel, la force de convaincre ma mère. Je ne retournerai pas chez mon mari. Nous quitterons Paris, ce soir même, ma mère et moi. Nous irons à Bruxelles ; vous viendrez nous y rejoindre. Le peu qui vous reste et mon travail nous suffiront à vivre ; nous voyagerons, s’il le faut, pour trouver d’autres ressources ; mais, du moins, si pauvre, si tourmentée que soit notre existence, je serai délivrée de cette horrible nécessité de mentir chaque jour, ou de vivre dans de continuelles alarmes. Ces tortures, vous ne les avez jamais soupçonnées, Michel, car je vous les ai cachées, mais je ne puis souffrir plus longtemps. »

— Et il a accepté ?

— Lui ! s’écria Valentine avec amertume, ah ! que j’étais insensée de compter sur une pareille résolution de sa part ! Il me regardait avec stupeur ; cette fuite, cette vie agitée, dure, malheureuse peut-être, épouvantait sa paresse ou plutôt son affreux égoïsme ; il a traité ma résolution de folie, me disant qu’il ne fallait prendre ces partis extrêmes qu’à la dernière extrémité ; qu’après tout mon mari n’avait tout au plus que des soupçons, et c’est Michel qui m’a donné l’idée de la lettre que je t’ai demandée.

— Après tout, Valentine, il a peut-être raison d’hésiter à fuir, et cela dans ton intérêt même. Car enfin rien n’est désespéré.

— Florence, un pressentiment me dit que…

Madame d’Infreville ne put achever.

Un nouvel incident interrompit cet entretien.

La nuit était presque venue.

L’on touchait à la fin des beaux jours de l’automne ; le salon où se tenaient les deux jeunes femmes n’était plus éclairé que par la clarté crépusculaire qui succède au coucher du soleil.

La porte de l’appartement s’ouvrit brusquement.

MM. de Luceval et d’Infreville apparurent aux regards stupéfaits de Florence et de Valentine.

Celle-ci, saisie d’effroi, s’écria :

— Je suis perdue !

Et, accablée de honte à l’aspect de M. de Luceval, qui accompagnait M. d’Infreville, elle cacha son visage dans son mouchoir.

Florence, se rapprochant de son amie, comme pour la protéger, dit impérieusement à M. de Luceval :

— Que voulez-vous, monsieur ?

— Vous convaincre de mensonge et d’une indigne complicité, madame ! s’écria M. de Luceval d’une voix menaçante.

— J’avais appris que, depuis quelque temps, madame d’Infreville passait des journées presque entières hors de chez elle, madame, ajouta l’autre mari en s’adressant à Florence, pendant que son amie, agitée d’un tremblement convulsif, continuait de cacher son visage entre ses mains ; hier, j’ai demandé à madame d’Infreville où elle avait passé la journée. Elle m’a répondu qu’elle l’avait passée chez vous. Cette lettre de vous, madame (et il la montra), écrite de complicité avec ma femme, et destinée à me rendre dupe d’un mensonge infâme, est tombée entre les mains de M. de Luceval. Il m’a juré sur l’honneur, et je le crois, qu’il n’avait jamais vu ici madame d’Infreville. Je ne suppose pas, madame, que vous puissiez soutenir plus longtemps ce qui est le contraire de toute vérité.

— Oui, madame, s’écria M. de Luceval, il faut que votre déclaration porte le dernier coup à une femme coupable ; ce sera l’une des punitions de votre odieuse complicité.

— Tout ce que j’ai à vous déclarer, monsieur, répondit résolûment Florence, c’est que madame d’Infreville est et sera toujours ma meilleure amie, et plus elle sera malheureuse, plus elle devra compter sur ma tendre affection.

— Comment ! madame, s’écria M. de Luceval, vous osez…

— J’oserai bien plus, monsieur, j’oserai dire à M. d’Infreville que sa conduite envers sa femme a toujours été celle d’un homme sans cœur et sans honneur.

— Assez, madame ! dit M. de Luceval exaspéré. Assez !

— Non, monsieur, ce n’est pas assez, reprit Florence, j’ai encore à rappeler à M. d’Infreville qu’il est chez moi, et, comme il sait maintenant dans quelle estime je le tiens, il comprendra que sa présence n’est plus convenable ici.

— Vous avez raison, madame, j’en ai trop entendu, dit M. d’Infreville avec un sourire sardonique.

Puis, prenant rudement sa femme par le bras, il lui dit :

— Suivez-moi, madame.

La malheureuse créature, anéantie, éperdue, se leva machinalement, cachant toujours son visage entre ses mains, tant sa honte était écrasante, puis elle murmura :

— Oh ! ma mère ! ma mère !

— Valentine je ne te quitte pas ! s’écria Florence en s’élançant vers son amie.

Mais M. de Luceval, poussé à bout, saisit violemment sa femme à bras-le corps, et la contint en disant :

— C’est me braver avec trop d’audace.

M. d’Infreville profita de ce moment pour entraîner Valentine, qui, d’une voix entrecoupée par les sanglots, jeta ces derniers mots à travers le mouchoir qui couvrait sa figure.

— Florence, adieu !

Et elle disparut avec M. d’Infreville.

Madame de Luceval, pâle d’indignation et de douleur, resta un moment contenue par son mari, qui ne lui rendit la liberté de ses mouvements que lorsque Valentine eut quitté le salon.

La jeune femme dit alors d’une voix calme :

— Monsieur de Luceval, vous avez porté brutalement la main sur moi, de ce jour tout est à jamais rompu entre nous.

— Madame !

— Vous avez votre volonté, monsieur, j’aurai la mienne, et je vous le prouverai.

— Et votre volonté, madame, dit M. de Luceval d’un ton sardonique, me ferez-vous du moins la grâce de me la signifier ?

— Certainement.

— Voyons, madame.

— La voici : nous nous séparerons à l’amiable, sans bruit, sans scandale.

— Ah ! madame arrange cela ainsi ?

— J’ai ouï dire que très souvent cela s’arrangeait ainsi.

— Et, à dix-sept ans à peine, madame pourra courir le monde à son gré.

— Courir le monde ! Dieu m’en préserve, monsieur : vous savez que tel n’est pas mon goût…

— Il ne s’agit pas de plaisanter, madame ! s’écria M. de Luceval, je vous demande si vous êtes réellement assez folle pour vous imaginer qu’à dix-sept ans à peine vous pouvez vous passer la fantaisie de vivre seule, lorsque vous êtes en puissance de mari ?

— Je ne compte pas du tout vivre seule, monsieur.

— Et avec qui madame vivra-t-elle ?

— Valentine est malheureuse ; je me retirerai auprès d’elle et de sa mère. Grâce à Dieu ! ma fortune est indépendante de la vôtre, monsieur…

— Vous retirer auprès de cette malheureuse ! une femme qui a eu un amant, une femme que son mari va chasser ce soir de sa maison, et bien il fera ! une femme qui mérite le mépris de tous les honnêtes gens. Et c’est auprès d’une pareille créature que vous voulez vivre ! Mais oser seulement avouer un pareil projet, c’est à vous faire enfermer, madame.

— Monsieur de Luceval, je suis horriblement fatiguée des événements de cette journée ; vous m’obligerez de me laisser tranquille ; j’ajouterai seulement que si quelqu’un mérite le mépris des honnêtes gens, c’est M. d’Infreville, car ce sont ses indignes traitements qui ont poussé sa femme à sa perte. Quant à Valentine, ce qu’elle mérite et ce qu’elle devra toujours attendre de moi, c’est la plus tendre compassion.

— Mais c’est inouï ! mais c’est à vous faire enfermer, vous dis-je !

— Voici mes derniers mots, monsieur de Luceval : l’on ne m’enfermera pas, j’aurai ma liberté, et vous aurez la vôtre, et de ma liberté j’userai.

— Oh ! nous verrons cela, madame !

— Vous le verrez, monsieur.

VII

Quatre ans environ se sont écoulés depuis les événements que nous avons racontés.

L’hiver sévit rudement, le froid est âpre, le ciel gris et morne. Une femme s’avance rapidement dans la rue de Vaugirard, s’arrêtant çà et là pour consulter du regard les numéros des maisons, comme si elle eût cherché une adresse.

Cette femme, vêtue de deuil, paraît âgée de vingt-deux ou vingt-trois ans ; grande, svelte, très brune, elle a de grands yeux noirs, pleins d’expression et de feu ; ses traits sont beaux, quoiqu’un peu fatigués ; sa physionomie, vive et mobile, révèle tour à tour une tristesse amère, ou une inquiétude pleine d’impatience ; sa démarche saccadée, quelquefois brusque, décèle aussi une vive agitation.

Lorsque cette jeune femme eût parcouru à peu près la moitié de la rue de Vaugirard, elle interrogea de nouveau du regard les numéros du côté impair, et, étant arrivée en face du numéro 57, elle s’arrêta, tressaillit, et porta la main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements ; après être restée quelques moments immobile, elle se dirigea vers la porte cochère, puis fit une nouvelle pause avec une hésitation marquée ; mais, ayant aperçu des écriteaux annonçant plusieurs appartements à louer dans cette maison, elle entra résolûment et s’arrêta devant la loge du portier.

— Vous avez, monsieur, lui dit-elle, des appartements à louer ?

— Oui, madame, le premier, le troisième, et deux chambres séparées.

— Le premier serait sans doute trop cher pour moi, le troisième me conviendrait mieux : de quel prix est-il ?

— Six cents francs, madame, au dernier mot ; il est tout fraîchement décoré, il n’y a plus que les papiers à poser…

— Et de combien de pièces se compose-t-il ?

— Une cuisine donnant sur l’entrée, une petite salle à manger, un salon et une belle chambre à coucher avec un grand cabinet, où l’on peut mettre un lit pour une domestique. Si madame veut monter, elle verra par elle-même.

— Avant toute chose, je désire savoir qui habite cette maison. Je suis veuve, je vis seule, vous comprenez pourquoi je vous fais cette question.

— C’est tout simple, madame ; la maison est d’ailleurs des plus tranquilles ; le premier est vacant, comme je vous l’ai dit ; le second est occupé par un professeur à l’école de Droit, homme bien respectable, ainsi que sa dame ; ils n’ont pas d’enfants ; le troisième est l’appartement que je propose à madame, et le quatrième, de deux petites pièces et d’une entrée, est loué par un jeune homme, quand je dis jeune homme, c’est une manière de parler, car M. Michel Renaud doit avoir de vingt-six à vingt-huit ans.

Au nom de Michel Renaud, la jeune femme, malgré le grand empire qu’elle avait sur elle même, rougit et pâlit tour à tour, un sourire douloureux contracta ses lèvres, et ses grands yeux noirs semblèrent briller plus ardents sous leurs longues paupières.

Dominant pourtant son émotion, elle reprit d’une voix calme et d’un air indifférent :

— L’appartement du troisième est donc immédiatement au-dessous de celui de ce monsieur ?

— Oui, madame.

— Et ce monsieur est-il marié ?

— Non madame…

— Encore une fois, il ne faut pas vous étonner des questions que je vais vous adresser, mais je dois vous dire que j’ai horreur du bruit au-dessus de ma tête, et que je redoute fort la mauvaise compagnie ; or je désirerais savoir si mon futur voisin n’a pas, comme tant d’autres jeunes gens, des habitudes bruyantes, et de ces connaissances un peu légères qu’il me serait fort désagréable de rencontrer sur l’escalier en sortant de chez moi ou en y rentrant.

— Lui ! s’écria le portier avec un air de récrimination ; M. Michel Renaud recevoir des demoiselles. Ah ! madame ! ah ! madame !

Et il joignit les mains.

Une lueur de joie et d’espérance éclaircit un instant la triste physionomie de la jeune femme, qui reprit avec un demi sourire.

— Je suis loin de vouloir calomnier les mœurs de ce monsieur, et l’étonnement que vous cause ma question me paraît rassurant.

— M. Michel Renaud, madame, est rangé comme il n’y en a pas. Tous les jours que le bon Dieu fait, dimanches et fêtes, il sort de chez lui à trois heures et demie, ou quatre heures du matin, au plus tard, ne rentre qu’après minuit et ne reçoit jamais de visites…

— Je le crois, il faudrait qu’elles fussent singulièrement matinales, dit la jeune femme, qui parut très vivement frappée de ces détails. Comment ! tous les jours ce monsieur se lève aussi matin ?

— Oui, madame, été comme hiver, rien ne l’arrête.

— Mais, reprit la jeune femme, comme si elle ne pouvait pas croire à ce qu’elle entendait, c’est donc un prodige d’activité que ce monsieur ?

— Je ne pourrais pas vous dire, madame ; tout ce que je sais, c’est qu’il est aussi matinal qu’un coq de village.

— Et, sans indiscrétion, monsieur, reprit la jeune femme de plus en plus stupéfaite de ce qu’elle apprenait, quelle est donc la profession de ce monsieur qui sort, chaque jour, de chez lui à trois ou quatre heures du matin, et qui ne rentre qu’après minuit ?

— Vous m’en demandez là, madame, plus que je n’en sais. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce locataire-là ne sera pas gênant pour vous.

— Assurément je ne pouvais rencontrer un voisinage plus à mon goût, mais, franchement, il est impossible que vous ne connaissiez pas la profession de votre locataire ?

— Que voulez-vous que je vous dise, madame ? depuis trois ans que M. Renaud demeure ici, il ne lui est venu qu’une lettre, adressée à M. Michel Renaud tout court, et il ne reçoit âme qui vive.

— Mais il n’est pas muet ?

— Ma foi, madame, il n’en vaut guère mieux. Quand il sort, je suis couché ; quand il rentre, idem ; le matin, il me dit : Cordon, s’il vous plaît ! et le soir en prenant sa lumière : Bonsoir, monsieur Landri ! (C’est mon nom.) Voilà toutes nos causeries. Ah ! si pourtant, j’oubliais…

— Qu’oubliez-vous ?

— La veille du terme il me dit, le soir, en déposant ses soixante francs sur ma table : « Je mets là l’argent du terme, monsieur Landri ; » le lendemain soir, je lui dis : « La quittance est à côté de votre bougeoir, monsieur Renaud. » Il la prend, me dit : « Merci, monsieur Landri. » Et en voilà pour trois mois.

— Il est impossible, en effet, d’être moins communicatif, et la simple curiosité ne vous a pas donné l’envie de tâcher de pénétrer le secret de cette existence vraiment assez mystérieuse ? N’a-t-il pas quelqu’un qui le sert ?

— Non, madame, il fait lui-même son ménage, c’est-à-dire qu’il fait son lit, cire ses bottes, bat ses habits et balaye sa chambre.

— Lui ! ne put s’empêcher de s’écrier la jeune femme, avec un nouvel accent de stupeur.

Puis, se reprenant, elle ajouta :

— Comment, ce monsieur prend tant de peine ?

— Dame ! reprit le portier, qui parut surpris de l’ébahissement de la jeune femme, c’est tout simple, tout le monde n’a pas cinquante mille livres de rentes, et, quand on n’a pas de quoi se faire servir, il faut se servir soi-même.

— C’est très juste, monsieur, dit la jeune femme en deuil en reprenant son sang-froid ; mais êtes-vous quelquefois entré chez ce monsieur ?

— Deux fois, madame.

— Et il n’y a rien d’extraordinaire dans son appartement ?

— Ma foi non, madame ; il n’habite qu’une des deux pièces, l’autre n’est pas seulement meublée.

— Et, dans sa chambre, rien n’a pu vous faire deviner quelle était sa profession ?

— Mon Dieu, c’est une chambre comme toutes les chambres, madame, meublée en noyer et très propre, un lit, une commode, une table et quatre chaises, voilà tout.

— En vérité, monsieur, reprit la jeune femme, sentant bien que ses questions et surtout ses étonnements devaient sembler étranges, je m’aperçois un peu tard que je suis d’une indiscrétion rare ; mais vous la comprendrez, car je suis certaine que depuis que vous avez des locataires dans cette maison, vous n’en avez pas eu un pareil à ce monsieur.

— Pour ce qui est de cela, madame, c’est la pure vérité. Mais, comme M. Michel Renaud paye son terme rubis sur l’ongle, comme il n’y a pas de locataire moins gênant, vu qu’il ne reçoit pas un chat, je me dis : « Ma foi, qu’il soit ce qu’il voudra. » Maintenant, madame veut-elle voir l’appartement ?

— Certainement, car, après tout, je trouverai difficilement, je crois, une demeure plus à ma convenance.

VIII

Pendant que cette locataire en expectative commençait son ascension, sur les pas du portier, une autre scène, assez curieuse, se passait dans la maison mitoyenne, dont le rez-de-chaussée était occupé par un café.

Ce café, peu fréquenté d’ailleurs, ne possédait, à ce moment, qu’un seul consommateur, assis devant une table, sur laquelle étaient une carafe d’eau, du sucre et un verre d’absinthe.

Ce personnage, qui venait d’entrer depuis quelques instants à peine, était un homme de trente ans au plus, maigre, nerveux, au teint hâlé, aux traits fortement accentués, au geste prompt ; il prit plusieurs journaux les uns après les autres, il eut l’air de les parcourir, en fumant son cigare ; mais évidemment sa pensée n’était pas à ce qu’il lisait, si toutefois même il lisait ; il semblait en proie à une tristesse profonde, mêlée, çà et là, de sourdes irritations, qui se manifestaient par la brusquerie de ses mouvements ; ce fut ainsi qu’il rejeta violemment sur la table de marbre le dernier journal qu’il venait de parcourir.

Après un moment de réflexion, il appela le garçon d’une voix brève et dure.

Le garçon, homme à cheveux gris, accourut.

— Garçon ! versez-moi un verre d’absinthe, dit l’homme au cigare.

— Mais, monsieur, votre verre est encore plein.

— C’est juste.

Et notre homme vida son verre que le garçon remplit de nouveau.

— Dites-moi, reprit l’homme au cigare, ce café dépend de la maison numéro 59, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Voulez-vous gagner cent sous ? lui dit l’homme au cigare.

Et comme le garçon le regardait tout ébahi, il reprit :

— Je vous demande si vous voulez gagner cent sous ?

— Moi ? monsieur ; mais…

— Voulez-vous, oui ou non ?

— Je le veux bien, monsieur, que faut-il faire ?

— Parler.

— Parler de quoi, monsieur ?

— Répondre à quelques questions.

— C’est bien facile, si je sais.

— Êtes-vous dans ce café depuis longtemps ?

— Oh ! depuis sa fondation, monsieur, depuis dix ans.

— Vous habitez cette maison ?

— Oui, monsieur, je couche au cinquième.

— Vous connaissez tous les locataires ?

— De nom et de vue, oui, monsieur, mais voilà tout. Je suis seul garçon ici, et je n’ai guère le temps de voisiner.

Après un moment d’hésitation pénible, pendant lequel les traits de l’homme au cigare exprimèrent une douloureuse angoisse, il dit au garçon, d’une voix légèrement altérée :

— Qui habite le quatrième ?

— Une dame, monsieur.

— Une dame seule ?

Et son angoisse parut redoubler, en attendant la réponse du garçon.

— Oui, monsieur, reprit celui-ci, une dame seule.

— Veuve ?

— Pour cela, monsieur, je l’ignore ; elle s’appelle madame Luceval voilà tout ce que je peux vous dire.

— Vous sentez bien, mon cher, que si je vous promets cent sous, c’est pour que vous me disiez quelque chose.

— Dame, monsieur, on dit ce que l’on sait.

— Bien entendu. Voyons, franchement, que pense-t-on dans la maison de cette dame ? Comment l’appelez-vous ?

Évidemment le consommateur faisait cette question pour dissimuler le léger tremblement de sa voix, et prendre le temps de vaincre son émotion croissante.

— Cette dame, je vous l’ai dit, monsieur, se nomme madame Luceval, et il faudrait être bien malin pour jaser sur son compte, car on ne la voit jamais.

— Comment ?

— Dame ! monsieur, il n’est jamais plus de trois heures et demie ou quatre heures du matin lorsqu’elle sort de chez elle, été comme hiver ; et moi, qui ne me couche pas avant minuit, je l’entends toujours rentrer après moi.

— Allons donc ! c’est impossible, s’écria l’homme au cigare avec autant de stupeur que la femme en deuil en avait manifesté en apprenant les habitudes incroyablement matinales de M. Michel Renaud. Comment, reprit-il, cette dame sort ainsi tous les matins avant quatre heures ?

— Oui, monsieur, je l’entends fermer la porte.

— C’est à n’y pas croire, se dit l’homme au cigare.

Et, en suite d’un moment de réflexion, il reprit :

— Et que peut faire cette femme ainsi toujours hors de chez elle ?

— Je l’ignore, monsieur.

— Mais que pense-t-on de cela dans la maison ?

— Rien, monsieur.

— Comment, rien ! on trouve cela tout naturel ?

— Dans les premiers temps que madame Luceval a logé ici, voilà bientôt quatre ans, sa manière de vivre a semblé assez drôle, et puis on a fini par ne plus s’en occuper ; car, ainsi que je vous l’ai dit, monsieur, on ne la voit jamais ; ça fait qu’on l’oublie, quoiqu’elle soit jolie à plaisir.

— Allons, si elle est jolie, mon cher, dit l’homme au cigare avec un sourire sardonique, et comme si les mots lui eussent brûlé les lèvres, allons, il y a quelque amant, hein ?

Et il jeta un sombre et ardent regard sur le garçon, qui répondit :

— J’ai entendu dire que cette dame ne recevait jamais personne, monsieur.

— Mais le soir, lorsqu’elle revient à une heure aussi avancée de la nuit, elle ne rentre pas seule, j’imagine ?

— J’ignore, monsieur, si quelqu’un la conduit jusqu’à la porte ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne court pas, je vous le répète, le plus petit bruit sur son compte.

— Une véritable vertu, alors ?

— Dame ! monsieur, ça en a bien l’air, et je suis sûr que toute la maison en jurerait comme moi.

Cette fois encore il y eut complète analogie entre ce que parut ressentir l’homme au cigare et la joie qu’avait manifestée la femme en deuil en apprenant par les publiques dénégations du portier que M. Michel Renaud ne recevait jamais de demoiselles ; mais les traits de l’interlocuteur du garçon, un moment éclaircis, redevinrent sombres, et il reprit :

— Sait-on au moins quelles sont ses ressources, de quoi elle vit, enfin ?

— Encore une chose que j’ignore, monsieur, quoiqu’il ne soit pas probable qu’elle vive de ses rentes. Eh ! eh ! les rentières ne se lèvent pas si matin, surtout par des temps comme aujourd’hui, où il gèle à pierre fendre, et trois heures et demie sonnaient au Luxembourg lorsque j’ai entendu cette dame sortir ce matin de chez elle.

— C’est étrange, étrange ! c’est à croire que je rêve, se dit le personnage.

Puis il reprit tout haut :

— Voilà tout ce que vous savez ?

— Voilà tout, monsieur, et je vous certifie que personne, dans la maison, n’en sait davantage.

L’homme au cigare resta un moment pensif, puis, après quelques moments de silence, pendant lesquels il but son second verre d’absinthe à petites gorgées, il jeta sur la table une pièce d’or étrangère, et dit au garçon :

— Payez-vous, et gardez cent sous pour vous ; ils ne vous ont pas coûté beaucoup à gagner, je l’espère ?

— Monsieur, je ne vous les demandais pas, et si vous…

— Je n’ai qu’une parole. Payez-vous, reprit l’homme au cigare avec hauteur.

Le garçon alla au comptoir changer la pièce d’or, pendant que le consommateur semblait profondément rêveur. Ayant reçu la monnaie qui lui revenait, il sortit du café.

Au même instant, la jeune femme dont nous avons parlé quittait la maison mitoyenne, et venait en sens inverse de l’homme au cigare.

Lorsqu’ils passèrent à côté l’un de l’autre, leurs regards se rencontrèrent par hasard.

L’homme s’arrêta une seconde, comme si la vue de cette femme lui eut rappelé un vague souvenir ; puis, croyant que sa mémoire le trompait, il continua son chemin vers le haut de la rue de Vaugirard, tandis que la jeune femme descendait la même rue.

IX

L’homme au cigare et la jeune femme en deuil, après avoir passé à contre-bord l’un de l’autre, comme disent les marins, continuèrent leur chemin chacun de son côté pendant une dizaine de pas, au bout desquels l’homme au cigare, semblant revenir à sa première pensée, se retourna pour regarder encore la femme en deuil.

Celle-ci, à ce moment même, se retournait aussi ; mais, voyant l’homme qu’elle avait remarqué faire le même mouvement, elle détourna brusquement la tête, et continua sa route d’un pas un peu hâté.

Cependant, alors qu’elle allait traverser la rue pour entrer dans le jardin du Luxembourg, elle ne put s’empêcher de regarder de nouveau derrière elle ; aussi vit-elle de loin l’homme au cigare debout à la même place et la suivant des yeux. Assez impatientée d’avoir été pour ainsi dire surprise deux fois en flagrant délit de curiosité, elle rabaissa vivement son voile noir, et, activant encore sa marche, elle entra au Luxembourg.

L’homme au cigare, après un moment d’hésitation, revint sur ses pas, les précipita, atteignit bientôt la grille, et aperçut de loin la jeune femme se diriger du côté de la grande allée de l’Observatoire.

Un de ces instincts singuliers, qui souvent nous avertissent de ce que nous ne pouvons voir, donna à la jeune femme la presque certitude qu’elle était suivie ; elle hésita longtemps avant de se résoudre à s’assurer de la chose ; elle allait céder à cette tentation, lorsqu’elle entendit derrière elle une marche assez pressée, puis quelqu’un passa à ses côtés.

C’était l’homme au cigare ; il fit une vingtaine de pas devant lui, puis il revint en ligne directe vers la jeune femme. Celle-ci obliqua subitement à gauche ; son poursuivant fit la même manœuvre, s’approcha résolument, et, ôtant son chapeau, il lui dit avec une courtoisie parfaite :

— Madame, je vous demande mille pardons de vous aborder ainsi.

— En effet, monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

— Madame, permettez-moi une question.

— En vérité, monsieur, je ne sais…

— Cette question, madame, je n’aurais pas à vous l’adresser si j’étais assez heureux pour que votre voile fût relevé.

— Monsieur…

— De grâce, madame, ne croyez pas qu’il s’agisse d’une impertinente curiosité ; je suis incapable d’un pareil procédé ; mais, tout à l’heure, en passant auprès de vous, dans la rue Vaugirard, il m’a semblé vous avoir déjà rencontrée ; et comme c’était lors d’une circonstance extraordinaire…

— Mon Dieu ! monsieur, reprit la femme en deuil en interrompant l’étranger, s’il faut vous l’avouer, j’ai cru aussi…

— M’avoir déjà rencontré ?

— Oui, monsieur.

— Au Chili ?

— Il y a huit mois environ ?

— À quelques lieues de Valparaiso ?

— À la tombée du jour ?

— Au bord d’un lac encaissé de rochers ? Une bande de bohémiens attaquait une voiture où vous étiez, madame.

— L’arrivée d’un convoi de voyageurs, montés sur des mulets dont on entendait les sonnettes depuis quelques instants, a fait fuir ces bandits. Ce convoi qui venait de Valparaiso nous croisa.

— À peu près comme je vous ai croisée tout à l’heure dans la rue de Vaugirard, madame, dit l’homme au cigare en souriant ; et, pour plus de sûreté, un des voyageurs et trois hommes de l’escorte proposèrent aux personnes de la voiture de les accompagner jusqu’au plus prochain village.

— Et ce voyageur, monsieur, c’était vous. Maintenant, je me le rappelle parfaitement, quoique je n’aie eu le plaisir de vous voir que pendant quelques instants, car la nuit vient vite au Chili.

— Et elle était fort noire lorsque nous sommes arrivés au village de… de Balaméda, si j’ai bon souvenir, madame.

— Je ne me rappelais pas le nom de ce village, monsieur : mais ce dont je me souviens et me souviendrai toujours, c’est de votre extrême obligeance ; car, après nous avoir escortés jusqu’au village, vous avez dû rejoindre en toute hâte votre convoi, qui se dirigeait vers le nord, il me semble ?

— Oui, madame.

— Et vous l’avez, je l’espère, monsieur, rejoint sans accident, sans mauvaise rencontre ? Nous avions cette double crainte : les chemins sont affreux à travers ces précipices, et ces bohémiens pouvaient être restés dans ces rochers.

— J’ai atteint le convoi le plus paisiblement du monde, madame, il n’en a coûté à ma mule que de hâter un peu sa marche.

— En vérité, monsieur, avouez qu’il est fort singulier de renouer dans le jardin du Luxembourg une connaissance faite au milieu des solitudes du Chili ?

— Fort singulier, en effet, madame. Mais voici qu’il commence à neiger ; me permettez-vous de vous offrir mon bras et un appui sous ce parapluie ; j’aurai l’honneur de vous conduire, si vous le désirez jusqu’à la prochaine place de fiacres.

— Je crains, monsieur, d’abuser de votre complaisance, reprit la jeune femme en acceptant néanmoins l’offre de l’étranger ; il est dit qu’au Chili comme ici je mettrai toujours votre courtoisie à l’épreuve.

Ce disant, tous deux se dirigèrent, en se tenant par le bras, vers la place de fiacres située proche de l’une des galeries du théâtre de l’Odéon. Il ne restait qu’une seule voiture ; la jeune femme y monta. Son compagnon, par discrétion, semblait hésiter à monter après elle.

— Eh bien, monsieur, lui dit-elle avec affabilité, qu’attendez-vous ? Il ne se trouve pas d’autres voitures sur cette place ; ne profiterez-vous pas de celle-ci ?

— Je n’osais, madame, vous demander cette faveur, répondit-il en montant avec empressement.

Puis il ajouta :

— Quelle adresse vais-je donner au cocher, madame ?

— Veuillez seulement, reprit la jeune femme avec un léger embarras, me faire conduire à l’extrémité de la rue de Rivoli, vers la place de la Concorde. J’attendrai sous les arcades que la neige ait cessé ; quelques affaires m’appellent dans ce quartier.

L’ordre donné au cocher, la voiture se dirigea vers la rive droite de la Seine.

— Savez-vous, monsieur, reprit la jeune femme, que je trouve notre rencontre de plus en plus singulière ?

— Tout en reconnaissant, madame, la singularité de cette rencontre, elle me semble encore, je vous l’avoue, plus agréable qu’étrange.

— Allons, monsieur, entre nous pas de ces galanteries, cela est bon pour les gens qui n’ont rien de mieux à se dire, et je vous avoue que si vous êtes disposé à satisfaire ma curiosité, je ne vous aurai pas adressé la moitié de mes questions lorsqu’arrivera le moment de nous séparer.

— Il ne fallait pas me dire cela, madame ; vous me rendrez très diffus dans l’espoir que votre curiosité…

— M’inspirera le désir de vous rencontrer une seconde fois, si vous ne m’avez pas tout dit aujourd’hui, monsieur. Est-ce là votre pensée ?

— Oui, madame.

La femme en deuil sourit mélancoliquement, et reprit :

— Mais, pour procéder par ordre, qu’alliez-vous faire au nord du Chili ? Je revenais de ces contrées désertes, lorsque je vous ai rencontré il y a huit mois ; et comme je sais que les voyageurs qui se rendent dans ce pays sont fort rares, vous comprendrez et vous excuserez ma question, si toutefois elle vous semble indiscrète.

— Avant de vous répondre, madame, il faut absolument que je vous dise quelques mots de mon caractère, sans cela vous me prendriez pour un fou.

— Comment cela, monsieur ?

— Je dois donc vous déclarer, madame, que je suis possédé, dévoré d’un besoin d’activité, de locomotion, qui, depuis quelques années surtout, ne me permet pas de rester un mois dans le même endroit. En un mot, j’ai la passion, la monomanie, la rage des voyages.

— Ah ! monsieur.

— Quoi donc, madame ?

— En vérité, les singularités s’accumulent dans notre rencontre.

— Pourquoi cela ?

— Ce besoin invincible d’agitation, de mouvement, cette aversion du repos, j’éprouve cela comme vous, monsieur, et, comme vous, encore, depuis quelques années, j’ai trouvé dans les voyages d’utiles distractions.

Et la jeune femme étouffa un soupir.

— Oh ! n’est-ce pas, madame, que cette vie errante, aventureuse, est une belle et curieuse vie ? N’est-ce pas qu’une fois que l’on a senti son charme, toute autre existence est impossible ?

— Oui, vous avez raison, monsieur, reprit tristement la jeune femme ; au milieu de cette vie active, l’on trouve du moins l’oubli ! reste-t-on au contraire inactif, si l’on a des souvenirs fâcheux, ils nous assiègent et nous dominent bien plus sûrement : aussi, ai-je le repos en horreur.

— Que dites-vous, madame ? Ainsi que moi, vous auriez horreur de ces existences calmes, mornes, engourdies, qui ressemblent à celle de l’huître sur son banc, ou du colimaçon dans sa carapace ?

— Ah ! monsieur, n’est-il pas vrai ? le mouvement, l’action, jusqu’au vertige, car le vertige vous enlève à de tristes réalités !

— Tandis que la torpeur, l’immobilité, c’est la mort.

— C’est pis que la mort, monsieur, car l’on doit avoir conscience de cette espèce de léthargie de l’âme et du corps.

— Et pourtant, madame, s’écria le compagnon de la jeune femme, cédant à de secrets sentiments qu’il pouvait à peine contenir, n’y a-t-il pas des personnes, que dis-je ? ce ne sont plus des êtres animés, qui resteraient des mois, des années entières, attachés au même lieu, dans une sorte d’extase contemplative, goûtant ce qu’ils appellent le charme du far niente ?

— S’il y a de ces gens-là, monsieur, s’écria la femme en deuil avec une douloureuse vivacité, de ces gens qu’une incurable indolence cloue pour la vie au même endroit, et qui ont l’audace de vous vanter les béatitudes de leur apathie ; misérable apathie qui paralyse toute énergie, toute résolution généreuse, funeste paresse, morale et physique, qui aboutit toujours au plus cruel, au plus impitoyable égoïsme ? Oui, oui, monsieur, il y a de ces gens-là ; je ne le sais que trop !

— Vous aussi, madame ?

— Comment ?

— Auriez-vous été aussi à même de connaître tout ce qu’il y a d’intraitable chez ces caractères, dont la force d’inertie finit par triompher des volontés les plus tenaces ?

Et la femme en deuil et l’étranger se regardèrent un moment avec une sorte de stupeur, tant ils paraissaient frappés de l’étrange coïncidence de leur destinée.

X

La jeune femme rompit la première le silence, et dit en soupirant :

— Tenez, monsieur, laissons ce sujet, il éveille en moi de trop douloureux souvenirs.

— Oui, oui, laissons ce sujet, madame, car moi aussi j’ai de pénibles souvenirs, et, ces souvenirs, je les fuis comme une honte, comme une lâcheté, car il est honteux, il est lâche de sentir souvent sa pensée occupée de ceux que l’on hait, que l’on méprise ! Ah ! madame, pour votre repos, ne connaissez jamais ce mélange de regrets, d’aversion et d’amour, qui rend parfois la vie à jamais misérable.

La jeune femme écoutait son compagnon avec une stupéfaction profonde et croissante : en parlant de lui, il semblait aussi parler d’elle ; mais la réserve qu’elle devait nécessairement apporter dans ses relations avec un inconnu l’empêchant de correspondre ainsi qu’elle l’aurait pu aux dernières confidences qu’elle venait d’entendre, elle reprit donc, autant pour dissimuler ses propres sentiments que pour tâcher de satisfaire sa curiosité de plus en plus éveillée :

— Vous parlez, monsieur, d’aversion et d’amour. Comment peut-on aimer ce que l’on hait ? une contradiction pareille est-elle donc possible ?

— Eh ! mon Dieu ! madame, reprit l’étranger avec amertume et entraîné malgré lui par le courant de ses pensées, n’est-ce pas une énigme, un abîme sans fond que le cœur humain ? Depuis que le monde est monde, on a, je crois, parlé de l’attrait inexplicable que les caractères les plus opposés exercent parfois les uns sur les autres. Souvent, ce qui est faible cherche ce qui est fort ; ce qui est impétueux et violent cherche ce qui est doux et timide. Qui opère ces rapprochements ? Est-ce le besoin de contraste ? est-ce le charme d’une certaine difficulté à vaincre ? On ne sait. Pourquoi ces personnes d’un caractère complètement opposé au nôtre ont-elles cependant sur nous un empire inexplicable ? oh ! oui, bien inexplicable, car on les maudit, on les prend en pitié, en dédain, en aversion, et pourtant l’on ne peut se passer d’elles, ou, si l’on s’en passe, on les regrette au moins autant qu’on les hait, et, lorsqu’on se met à rêver l’impossible, tout ce que l’on désirerait au monde serait d’avoir sur elles assez d’influence pour les transformer, pour leur donner nos goûts, nos penchants, qu’on leur reproche si cruellement de ne pas avoir ; mais, hélas ! ce sont là des rêves qui ne servent jamais qu’à faire momentanément oublier de trop tristes réalités.

En prononçant ces derniers mots, l’étranger ne put retenir une larme et resta pensif.

La jeune femme se sentit de plus en plus émue ; elle l’avait été déjà par l’accent douloureux et sincère de son compagnon, pendant qu’il parlait de ces contrastes qui engendrent pour ainsi dire certaines attractions ; cette fois encore l’étranger semblait être l’écho de ses propres pensées à elle. Cette conformité de situation l’intéressait vivement ; aussi, voulant, sans livrer elle-même son secret, tâcher de pénétrer plus avant dans le secret de l’étranger, elle lui dit :

— J’ai comme vous, monsieur, souvent entendu parler de ces contradictions : elles me paraissent d’autant plus incompréhensibles, que la seule chance de bonheur probable devrait se trouver dans une complète harmonie de caractère.

Mais soudain la jeune femme s’arrêta, rougit, regrettant ses paroles qui pouvaient passer (et c’était bien loin de sa pensée) pour une sorte d’avance faite à l’étranger, lui et elle s’étant déjà plusieurs fois exclamés sur l’identité de leurs penchants. Cette crainte fut vaine ; le tour de l’entretien avait jeté le compagnon de la jeune femme dans une préoccupation visible.

À ce moment, la voiture s’arrêta devant les dernières arcades de la rue de Rivoli, et le cocher étant venu ouvrir la portière,

— Comment ? dit l’étranger en sortant de sa rêverie, et regardant sa compagne avec surprise, déjà ?

Puis, faisant signe au cocher de refermer la portière, il dit :

— Madame, excusez-moi, j’ai bien mal profité des derniers instants de l’entretien que vous avez bien voulu m’accorder ; mais involontairement j’ai subi l’influence de certains souvenirs. Vous ne me refuserez pas, je l’espère, un dédommagement en me permettant de vous revoir et d’avoir l’honneur de me présenter chez vous.

— Pour plusieurs raisons, monsieur, ce que vous me demandez là est impossible.

— Madame, je vous en conjure, ne me refusez pas ; il y a, ce me semble, dans notre destinée tant de points de contact, j’aurais encore tant de choses à vous dire sur les causes de ce voyage au Chili, que vous avez désiré connaître ; notre rencontre est enfin si extraordinaire, que toutes ces raisons vous décideront, je n’en doute pas, à m’accorder la grâce que je sollicite. Je n’oserais pas insister au nom du petit service que j’ai été assez heureux pour vous rendre autrefois, et dont vous voulez bien vous souvenir.

— Je ne suis point ingrate, monsieur, croyez-le. Je ne vous cache pas que j’aurais grand plaisir à vous revoir, et pourtant, peut-être devrai-je renoncer à cet espoir.

— Ah ! madame, que dites-vous ?

— Voici ce que je puis vous proposer, monsieur : nous sommes aujourd’hui lundi.

— Eh bien ! madame…

— Trouvez-vous jeudi ici, sous ces arcades, à midi.

— J’y serai, madame, j’y serai.

— Si au bout d’une heure je ne suis pas venue, c’est qu’il sera plus que probable, monsieur, que nous ne devrons jamais nous revoir.

— Et pourquoi cela, madame ?

— Il m’est impossible de vous en dire davantage, monsieur ; mais, quoi qu’il arrive, soyez du moins persuadé que j’ai été très heureuse de pouvoir vous remercier d’un service dont je me souviendrai toujours.

— Comment ! madame, il se peut que je ne vous voie plus ! je vous quitte, et j’ignore même jusqu’à votre nom.

— Si nous ne devons plus nous rencontrer, monsieur, à quoi bon savoir mon nom ? si, au contraire, nous nous retrouvons ici jeudi, je vous dirai qui je suis, et, si vous le désirez, nous pourrons continuer des relations commencées si loin d’ici, et renouées par une rencontre bien imprévue.

— Je vous remercie, du moins, madame, de cet espoir si incertain qu’il soit ; je n’insisterai pas davantage ; à jeudi donc, madame.

— À jeudi, monsieur.

Et tous deux se séparèrent.

XI

Le lendemain de l’entrevue des deux voyageurs qui s’étaient rencontrés au Brésil, la scène suivante se passait dans la maison de la rue de Vaugirard, 57, au quatrième étage. Trois heures trois quarts du matin venaient de sonner dans le lointain.

Un homme jeune et d’une beauté remarquable écrivait à la lueur d’une petite lampe.

Avons-nous besoin de dire que ce personnage était M. Michel Renaud, cet excellent mais silencieux locataire, qui sortait régulièrement de chez lui chaque matin avant quatre heures, et ne rentrait jamais qu’après minuit.

Michel Renaud écrivait donc à la lueur de sa lampe, alignant, sur un de ces gros registres adoptés dans le commerce, une foule de chiffres et d’indications qu’il transcrivait au net, d’après d’autres cahiers assez mal en ordre ; il s’occupait, en un mot, d’écritures de commerce.

Deux ou trois fois cet aride et fastidieux labeur appesantit les yeux et les mains de Michel, mais il surmonta bravement ces velléités de somnolence, ramena la couverture de laine dont il avait enveloppé ses jambes et ses pieds afin de se réchauffer, souffla dans ses doigts roidis par le froid, et reprit son travail ; il n’y avait pas de feu dans cette petite chambre ; l’atmosphère y était glaciale, et les carreaux opaques scintillaient de dessins bizarres formés par la gelée.

Malgré ce qu’il y avait de pénible dans cette occupation accomplie durant une rude nuit d’hiver, la physionomie de Michel exprimait autant de satisfaction que d’heureuse quiétude.

Lorsque le dernier quart de trois heures eut sonné, le jeune homme quitta sa table, puis, la figure affectueuse et souriante comme celle de quelqu’un qui s’apprête à présenter un bonjour amical, il alla vers sa cheminée avec empressement, et du manche de son couteau de buis il frappa deux petits coups sur le mur mitoyen qui séparait la maison qu’il habitait de la maison voisine.

Presque aussitôt deux autres coups lui répondirent.

Michel sourit alors avec une expression de satisfaction aussi grande que si on lui eût adressé les paroles du monde les plus agréables. Il s’apprêtait sans doute à y répondre, car déjà il levait le manche de son couteau, lorsqu’un petit coup léger, presque mystérieux, suivi de deux autres plus sonores, arrivèrent à son oreille.

Michel rougit, ses yeux s’animèrent, il semblait éprouver un délicieux sentiment ; on eût dit qu’il recevait une faveur aussi douce qu’inattendue ; ce fut donc avec l’expression d’une reconnaissance exaltée qu’il répondit par plusieurs battements aussi précipités que les violentes pulsations de son cœur.

Cette batterie d’une passion désordonnée se fût sans doute prolongée pendant quelques secondes avec une furie croissante, si elle n’eût été subitement arrêtée net par un petit coup sec et bref qui retentit de l’autre côté de la muraille, comme une interruption impérative.

Michel obtempéra respectueusement à cet ordre, et suspendit la trop vive manifestation de son allégresse.

Bientôt après, quatre coups bien distincts, lents, prolongés comme le tintement d’une horloge, et accentués comme un signal, venant encore de l’autre côté de la muraille, mirent un terme à ce mystérieux entretien digne des abords d’une loge de francs-maçons.

— Elle a raison, se dit Michel, voici bientôt quatre heures.

Et il s’occupa diligemment de ranger ses registres, de tout mettre en ordre avant de sortir de chez lui et de faire comme on dit : son ménage.

Durant ces préparatifs, nous conduirons le lecteur au quatrième étage de la maison voisine, numéro 59, dans l’appartement de madame de Luceval, séparé, nous l’avons dit, de celui de Michel Renaud par un mur assez épais.

Cette jeune femme, âgée alors de vingt et un ans passés, était toujours charmante ; mais son embonpoint avait un peu diminué.

Florence s’occupait, ainsi que son voisin, de faire ses préparatifs de départ.

Une lampe à réflecteur, très basse et très ardente, pareille à celle dont se servent les enlumineurs qui travaillent le soir, éclairait une grande table sur laquelle se voyaient pêle-mêle plusieurs belles lithographies à demi coloriées, des couleurs pour l’aquarelle étendues sur une palette de faïence, et plus loin, parmi des bandes de tapisserie commencées, des cahiers de papier de musique destinés à la copie de partitions ; plusieurs de ces cahiers étaient déjà remplis.

La chambre, pauvrement meublée, était de la plus extrême propreté ; sur le petit lit, déjà soigneusement fait par Florence, l’on voyait son manteau et son chapeau.

Tout en rangeant allègrement dans différents casiers ses aquarelles coloriées, ses copies de musique et ses tapisseries, la jeune femme soufflait vaillamment dans ses jolis doigts rosés par le froid qui régnait avec autant d’intensité dans cet appartement que dans celui du voisin ; car dans cette chambre il n’y avait pas non plus de feu.

Notre paresseuse devait trouver un grand changement entre sa vie présente et sa vie passée, lorsqu’elle se rappelait le confort et le luxe de l’hôtel de Luceval, si favorable au développement de cette indolence dont elle faisait ses délices.

Et pourtant Florence semblait aussi heureuse que lorsque, plongée dans un moelleux fauteuil, les pieds sur le velours, elle jouissait de son cher far niente, regardant nonchalamment, après avoir dormi sa grasse matinée, le soleil jouer dans le feuillage de son riant jardin, ou écoutant le murmure de la cascade mêlé au gazouillement des oiseaux.

Oui, cette frileuse, cette dormeuse, qui autrefois passait des matinées entières à se dorloter, à se pelotonner comme une caille dans son nid, sous la tiède et pénétrante chaleur de l’édredon, ou à se chauffer à la braise ardente de son foyer, en entendant le grésil tinter sur la vitre sonore, ainsi que dit le grand poète, qu’elle lisait au fond d’un somptueux appartement ; oui, cette indolente, qui regardait comme une fatigue de sortir dans une élégante voiture doucement suspendue, notre paresseuse, en un mot, ne paraissait pas le moins du monde regretter ses splendeurs évanouies : ce fut au contraire en fredonnant gaiement qu’elle visita les ressorts de ses petits socques, et qu’elle tira de son fourreau un léger parapluie, prête à braver neige, bise et froidure.

Ces derniers préparatifs de départ terminés, Florence jeta un coup d’œil sur la glace de sa cheminée, passa le plat de sa main sur ses épais bandeaux de cheveux blonds, aussi luisants, aussi lustrés, malgré cette toilette matinale, que si une femme de chambre eût passé une heure à la coiffure de la jeune femme, puis… il faut avouer cette faiblesse, madame de Luceval étendit, et comme on dit vulgairement détira ses deux bras, en renversant un peu son buste en arriéré, et laissant tomber avec langueur sa tête charmante sur son épaule gauche.

Alors Florence poussa un petit gémissement, plein de douceur et de câlinerie, qui semblait dire :

— Ah ! qu’il me serait doux de rester dans un bon lit, bien chaud, au lieu de sortir à quatre heures du matin par ce vilain froid noir !

Il est impossible de peindre la grâce indolente de ce mouvement, et la gentille petite moue qui, étouffant un léger bâillement, renfla pendant un instant les lèvres vermeilles de cette jolie créature.

Mais bientôt, se reprochant sans doute ce paresseux regret et ce trop grand attachement à son réduit, bien froid cependant, Florence mit à la hâte son chapeau, s’enveloppa de son manteau, attacha ses socques à ses petits pieds, prit bravement son parapluie, alluma un modeste rat-de-cave, éteignit sa lampe, et, légère… descendit rapidement ses quatre étages.

À ce moment, quatre heures du matin sonnaient au Luxembourg.

— Mon Dieu ! déjà quatre heures ! murmura la jeune femme en arrivant au bas de l’escalier ; puis, de sa voix douce et fraîche, elle dit :

— Le cordon ! s’il vous plaît.

Et bientôt elle referma sur elle la porte de sa maison.

L’on touchait à la fin de décembre.

La nuit était très noire.

Une bise glaciale soufflait dans la rue déserte, faiblement éclairée çà et là par les lanternes du gaz.

Lorsque madame de Luceval fut sortie, elle toussa légèrement et en manière de signal.

Un hum !… hum !… plus mâle lui répondit.

Mais la nuit était si profonde, que c’est à peine si Florence put apercevoir Michel, qui, sorti de chez lui depuis quelques instants et posté de l’autre côté de la rue, venait de répondre ainsi à l’appel de sa voisine.

Alors tous deux, sans s’être adressé une parole, commencèrent de marcher parallèlement l’un à l’autre.

Celui-ci sur le trottoir de gauche.

Celle-là sur le trottoir de droite.

Une demi-heure avant que Michel Renaud eût quitté sa demeure, un fiacre s’était arrêté à peu de distance du n° 57.

Une femme, enveloppée d’une pelisse, était dans cette voiture, et avait dit au cocher :

— Lorsque vous verrez un monsieur sortir de cette maison, vous le suivrez au pas jusqu’à ce que je vous dise de vous arrêter.

Le cocher ayant, grâce à la clarté de ses lanternes, vu Michel sortir, et bientôt prendre le trottoir, le suivit en se maintenant au milieu de la chaussée au pas de son cheval.

La femme, restée dans la voiture qui cheminait lentement, ne quittait pas Michel du regard, et ainsi toujours occupée de ce qui se passait sur le trottoir de gauche, elle n’avait pu encore apercevoir sur le trottoir de droite madame de Luceval.

Celle-ci venait à peine de fermer la porte de sa maison, lorsqu’un homme enveloppé d’un vaste manteau, hâtant le pas comme quelqu’un qui craint de se trouver en retard, arriva rapidement par le haut de la rue de Vaugirard.

Cet homme n’avait donc pu ni entendre le signal échangé entre Florence et Michel, ni apercevoir celui-ci, caché qu’il était par le fiacre qui cheminait lentement au milieu de la chaussée.

L’homme au manteau commença donc de suivre pas à pas madame de Luceval, de même que la femme restée dans la voiture ne quittait pas Michel du regard.

XII

Michel et Florence, occupés l’un de l’autre, quoique séparés par la largeur de la chaussée, ne prêtèrent aucune attention à ce fiacre, qui cheminait lentement dans une direction semblable à la leur, rien n’étant plus commun que de voir, à cette heure matinale, des fiacres regagner au pas leur domicile.

Au moment où les deux voisins, toujours suivis à leur insu, entraient dans la rue de Tournon, l’angle de cette rue était obstrué par un embarras de ces charrettes de maraîchers qui, entrant par toutes les barrières, se rendent de grand matin à la Halle.

La femme tapie dans le fiacre, le voyant s’arrêter devant cet encombrement, craignit de perdre de vue la personne qu’elle suivait, dit au cocher de lui ouvrir la portière, le paya, descendit, et, hâtant le pas, se remit sur les traces de Michel ; mais, en arrivant vers le milieu de la rue de Tournon, elle remarqua pour la première fois l’homme au manteau qui marchait à peu près de front avec elle. D’abord elle ne s’inquiéta pas de cet incident ; cependant ayant, à la lueur d’une lanterne, vu qu’une femme précédait cet homme de quelques pas, et que cette femme cheminait parallèlement à Michel Renaud, elle commença de trouver ceci fort singulier ; dès lors son attention se partagea malgré elle entre Michel, madame de Luceval, et l’homme qui marchait à quelque distance de celle-ci.

Michel et Florence, bien encoqueluchonnés pour se garantir du froid, celle-ci dans son chapeau et dans son manteau, celui-là dans son paletot et dans un large cache-nez de laine qui lui montait presque jusqu’aux yeux, ne s’apercevaient pas encore de ce qui se tramait derrière eux, tâchaient d’échanger un regard lorsqu’ils passaient sous la lueur d’un bec de gaz, et se dirigeaient allègrement vers le carrefour auquel aboutit la rue Dauphine.

L’homme au manteau, tout encapé (comme disent les Espagnols) dans les larges plis de son vêtement, et profondément absorbé, remarqua tardivement qu’une femme suivait un homme sur le trottoir opposé à celui où lui-même suivait Florence ; il y avait à cette heure trop peu de passants, pour qu’après quelques minutes d’attention il pût se méprendre sur la manœuvre de la femme à la pelisse ; mais combien il fut surpris, lorsque, l’ayant entrevue à la clarté d’un magasin de liquoriste matinalement ouvert, il crut reconnaître à sa taille élevée, à sa démarche légère et à son chapeau de deuil, la femme que la veille il avait reconduite en fiacre rue de Rivoli ; car l’on a sans doute déjà nommé les deux voyageurs du Chili.

Cette nouvelle rencontre, cette coïncidence dans leur double poursuite, après leur entrevue du jour précédent, était trop extraordinaire pour ne pas donner à l’homme au manteau le désir d’éclaircir à l’instant ses soupçons ; aussi, sans quitter pour ainsi dire Florence du regard, il traversa rapidement la rue, et, s’approchant de la femme à la pelisse :

— Madame… un mot, de grâce !…

— Vous ! monsieur, s’écria-t-elle, c’était donc vous ?

Et tous deux restèrent un instant stupéfaits.

L’homme, prenant la parole le premier, s’écria :

— Madame, d’après ce qui se passe, et dans notre intérêt commun, il faut que nous ayons à l’instant une explication sincère.

— Je le crois, monsieur.

— Eh bien ! madame, je…

— Rangez-vous ! prenez garde à cette charrette, s’écria la femme à la pelisse en interrompant son interlocuteur, et lui montrant une voiture de laitière qui s’avançait au grand trot, effleurant le trottoir en dehors duquel l’homme au manteau était resté.

Celui-ci se gara prestement ; mais, pendant ce temps, Florence et Michel, arrivés au carrefour, venaient de disparaître, grâce à l’avance qu’ils avaient prise durant les quelques mots échangés entre les deux poursuivants.

La femme à la pelisse, s’apercevant la première de la disparition de Michel, s’écria avec un accent de dépit douloureux :

— Je ne le vois plus ! je l’ai perdu !

Ces mots rappelèrent à l’autre personnage que sa poursuite devait être aussi déçue ; en effet, il se retourna vivement, et ne vit plus Florence.

— Madame, s’écria-t-il, marchons vite jusqu’au carrefour, peut-être est-il encore temps de les rejoindre. Venez, prenez mon bras.

— Courons, monsieur, courons, dit la jeune femme en s’attachant au bras de son compagnon.

Et tous deux s’élancèrent vers le carrefour.

Arrivés à cette place où aboutissent quatre ou cinq rues étroites et sombres, ils ne trouvèrent personne, et reconnurent combien il serait vain de pousser plus loin leurs recherches.

Après s’être un instant reposés de la précipitation de leur course, nos deux personnages gardèrent un moment le silence, songeant pour ainsi dire à loisir au rapprochement singulier de leur destinée.

Puis l’homme au manteau s’écria :

— En vérité, madame, c’est à se demander si l’on rêve ou si l’on veille.

— Il n’est que trop vrai, monsieur, je ne puis croire à ce que je vois, à ce qui se passe.

— Je vous le répète, madame, il y a dans ce qui nous arrive depuis hier quelque chose de tellement inexplicable, que notre réserve mutuelle ne saurait durer plus longtemps.

— Je le pense comme vous, monsieur ; veuillez me donner votre bras, je suis glacée, l’émotion, la surprise, je ne me sens pas bien ; mais en marchant cela se dissipera.

— Où irons-nous, madame ?

— Peu m’importe, monsieur, gagnons le pont Neuf, les quais.

Et tous deux, descendant la rue Dauphine, eurent en marchant l’entretien suivant :

— Je dois d’abord, monsieur, reprit la jeune femme, vous faire connaître mon nom, cela est de peu d’intérêt, sans doute, mais enfin il faut que je vous apprenne qui je suis, je m’appelle Valentine d’Infreville, je suis veuve…

— Grand Dieu ! s’écria l’homme au manteau et s’arrêtant pétrifié, vous !

— Que voulez-vous dire ?

— Vous, madame d’Infreville ?

— Pourquoi cet étonnement, monsieur ? mon nom ne vous est donc pas étranger ?

— Après tout, reprit l’homme au manteau en sortant de l’espèce d’étourdissement où le jetait cette révélation, il n’est pas étonnant que je ne vous aie point reconnue, madame, ni au Chili, ni ici, car la première fois que je vous ai vue, il y a quatre ans de cela, je n’ai pu distinguer vos traits, que vous cachiez dans vos deux mains ; puis l’indignation que je ressentais…

— Que dites-vous, monsieur ? il y a quatre ans, vous m’aviez déjà vue, avant notre rencontre au Chili ?

— Oui madame.

— Et où cela ?

— En vérité, maintenant je n’ose vous rappeler.

— Encore une fois, chez qui m’avez-vous vue, monsieur ?

— Chez ma femme…

— Votre femme ?

— Chez madame de Luceval.

— Comment ! vous êtes ?…

— M. de Luceval.

Valentine d’Infreville, à son tour, resta pétrifiée de cette rencontre, qui éveillait en elle de cruels souvenirs ; aussi reprit-elle avec accablement :

— Vous dites vrai, monsieur ; la première et seule fois que nous nous sommes rencontrés chez madame de Luceval, il a dû vous être aussi impossible de distinguer mes traits qu’à moi de distinguer les vôtres. Je me cachais le visage, écrasée de honte ; et encore, ajouta Valentine en baissant la tête comme pour se soustraire aux regards de M. de Luceval, bien que des années se soient passées depuis cette funeste soirée, je remercie Dieu qu’il fasse nuit.

— Croyez-le, madame, c’est à regret que je vous ai rappelé de si pénibles souvenirs, biens pénibles aussi pour moi, car, entraîné par l’animosité de M. d’Infreville, qui vous accablait, j’ai…

Mais Valentine l’interrompit, et lui dit avec un mélange de curiosité, d’inquiétude et de tendre intérêt :

— Et Florence ?

— C’est elle que je suivais tout à l’heure, répondit M. de Luceval d’un air sombre.

— Elle ? comment… cette femme c’était…

— C’était madame de Luceval.

— Mais pourquoi la suivre ?

— Vous ignorez donc ?

— Parlez, monsieur, parlez…

— Nous sommes séparés, séparés de corps et de biens, répondit M. de Luceval en étouffant un soupir douloureux, il l’a fallu…

— Et Florence, où demeure-t-elle ?

— Rue de Vaugirard.

— Ah ! mon Dieu ! dit Valentine en tressaillant, cela est étrange.

— Qu’avez-vous, madame ?

— Florence demeure rue de Vaugirard, et à quel numéro ?

— Au numéro 59.

— Et Michel demeure au numéro 57, s’écria Valentine.

— Michel ! s’écria à son tour M. de Luceval, Michel Renaud ?

— Oui… votre cousin… Il demeure au quatrième, numéro 57. Hier, lorsque je vous ai rencontrée, je venais de m’en assurer.

— Et ma femme demeure au même étage que lui ! dit M. de Luceval.

Puis il ajouta, en sentant le bras de Valentine trembler convulsivement et s’appuyer pesamment sur le sien :

— Mon Dieu ! madame, qu’avez-vous ? Vous faiblissez.

— Pardon, monsieur, le saisissement… le froid… Je ne sais ce que j’éprouve… mais je puis à peine me soutenir, et, je le sens, la tête me tourne.

— Madame, un peu de courage… encore un effort… seulement jusqu’à cette boutique éclairée… là… au coin du quai…

— Je vais tâcher, monsieur, de me soutenir jusque-là, répondit Valentine d’une voix altérée.

Elle eut en effet la force de se traîner jusqu’à une boutique d’épicier déjà ouverte : une femme se trouvait au comptoir, elle s’empressa d’accueillir madame d’Infreville, la fit entrer dans l’arrière-boutique, où elle lui prodigua tous les soins possibles.

 

*  *  *

 

Au bout d’une heure, et il faisait alors grand jour, une voiture ayant été mandée à la porte de la boutique, M. de Luceval reconduisit chez elle madame d’Infreville.

XIII

Madame d’Infreville s’était trouvée si souffrante, si bouleversée, après ces événements de la nuit, que, hors d’état de mettre quelque suite dans ses idées, elle avait prié M. de Luceval, lorsqu’il l’eut reconduite chez elle, de revenir le soir, vers les huit heures, afin d’avoir avec lui un sérieux entretien.

À huit heures, M. de Luceval se rendit chez Valentine, qui demeurait dans un hôtel garni de la Chaussée-d’Antin.

— Comment vous trouvez-vous, ce soir, madame ? dit-il à la jeune femme avec intérêt.

— Mieux, monsieur… beaucoup mieux, et j’ai à vous demander pardon de ma ridicule faiblesse de ce matin.

— N’était-elle pas concevable, madame, après tant d’événements étranges ?…

— Enfin, monsieur, à cette heure, j’ai toute ma tête, avantage dont je ne jouissais pas ce matin ; aussi ai-je été forcée de vous demander de remettre à ce soir l’entretien si nécessaire que nous devons avoir.

— Me voici, madame, à vos ordres.

— Permettez-moi, monsieur, quelques questions, je répondrai ensuite aux vôtres. Vous êtes, m’avez-vous dit, séparé de Florence ? Je l’ignorais complètement.

— En effet, madame, depuis cette triste soirée où je vous ai rencontrée chez ma femme, pour la première fois, ni elle ni moi n’avons eu aucune nouvelle de vous.

— Je vous dirai pourquoi, monsieur.

— Vous comprendrez, madame, qu’après la terrible scène qui s’était passée entre vous, M. d’Infreville, ma femme et moi, mon irritation ait été grande ; après votre départ, j’eus une violente explication avec Florence ; elle me déclara qu’elle voulait se séparer de moi, que je vivrais de mon côté, elle du sien ; elle désirait, disait-elle, se retirer auprès de vous et de madame votre mère, supposant qu’il vous serait désormais impossible de vivre avec M. d’Infreville.

— Vraiment ! telles étaient les intentions de Florence ?

— Oui, madame, car elle m’a toujours paru ressentir pour vous la plus tendre amitié ; cependant, ainsi que vous le pensez, je repoussai ce projet de séparation comme une folie ; Florence m’affirma que, bon gré, mal gré, nous serions séparés ; je haussai les épaules, et pourtant cette séparation eut lieu.

— Une telle opiniâtreté de volonté m’étonne de la part de Florence, et s’accorde peu avec son indolence habituelle.

— Ah ! madame, que vous la connaissez peu, et que je la connaissais peu moi-même ! Si vous saviez la force d’inertie d’un pareil caractère ! Dès avant la scène dont je vous parle, nous avions eu de vifs dissentiments. Je vous l’ai dit, j’ai un goût passionné pour les voyages ; le plus doux rêve de ma vie eût été de faire partager ce goût à Florence, car j’étais très amoureux d’elle ; et entreprendre d’intéressants voyages avec une femme aimée, c’eût été pour moi le bonheur idéal mais Florence, dans son incurable paresse, repoussa toujours mes projets ; sans doute j’eus des torts, je le reconnus, mais il n’était plus temps ; je la traitai trop en enfant, je fis trop le maître, le mari, et, quoique l’aimant à l’idolâtrie, je crus de son intérêt et de ma dignité de me montrer sévère, impérieux ; et puis, enfin, que vous dirai-je ? vif, emporté comme je le suis, son apathie railleuse me mettait hors de moi. Le lendemain du jour où je vous vis chez Florence, elle alla chez vous ; on lui dit que vous étiez partie dans la nuit, avec madame votre mère et M. d’Infreville ; elle ne put savoir de quel côté vous vous étiez dirigée, son chagrin fut profond. J’en eus tellement pitié, que je reculai de quelque temps un projet de voyage que j’avais arrêté ; plus tard, voulant enfin dominer la résistance de ma femme et lui imposer mes goûts, je lui annonçai ma résolution. Il s’agissait, pour commencer, d’un petit voyage en Suisse, une véritable promenade : je m’attendais à une vive résistance, il n’en fut rien.

— Elle consentit !

« — Vous voulez me faire voyager, me dit-elle, soit, c’est votre droit, ainsi que vous le prétendez ; essayez-en, ajouta-t-elle de son air nonchalant, seulement, je dois vous prévenir qu’avant huit jours vous m’aurez ramenée à Paris. »

— Et au bout de huit jours, monsieur ?

— Je la ramenais à Paris.

— Mais comment a-t-elle pu vous contraindre à ce retour ?

— Oh ! dit M. de Luceval avec amertume, par un moyen bien simple. Nous partons ; à la première couchée, je la préviens que nous nous remettrons en route le lendemain à neuf heures, afin de ne pas l’obliger à se lever trop tôt.

— Eh bien !

— Elle est restée quarante-huit heures au lit, dans une mauvaise chambre d’auberge, sous prétexte qu’elle était très fatiguée, me disant avec un calme indolent qui m’exaspéra : « Vous avez, de par la loi, le droit de me forcer de vous accompagner, mais la loi ne limite pas, je pense, les heures qu’il m’est permis de passer au lit. » Que répondre à cela, madame ? Et surtout que devenir pendant quarante-huit heures dans ce maudit endroit ? Vous dire, madame, mon irritation pendant ces deux mortels jours, est impossible, ne pouvant arracher un mot de ma femme, et réduit à courir cette petite ville dans tous les sens pour me distraire. Cependant, courroucé comme je l’étais, je tins bon. « Elle se lassera plus que moi, me dis-je, elle aime le luxe, le bien-être, toutes ses aises ; deux ou trois séances pareilles, dans de mauvaises auberges, auront raison de son entêtement. »

— Je ne sais si vous avez calculé juste, monsieur ?

— Vous allez le voir, madame. Au bout de ces deux mortels jours, nous repartons, nous arrivons, vers les trois heures de l’après-midi, à un relais situé dans un misérable village. La route était remplie de poussière, Florence avait les cheveux quelque peu poudreux ; elle descend de voiture, ordonnant à sa femme de chambre de venir la peigner pour lui ôter cette poussière. On conduit ma femme dans une chambre délabrée. Là, répugnant de se coucher dans un lit sordide, elle se fait apporter un vieux fauteuil, s’y établit, et me déclare que, se trouvant de plus en plus lasse, elle ne bougera cette fois de quatre jours ; je crus qu’elle plaisantait, elle parlait sérieusement.

— Comment, monsieur, pendant ces quatre jours ?…

— Je ne perdis courage qu’à la fin du troisième, mais il me fut impossible de résister plus longtemps ! Trois jours, madame ! trois jours entiers dans un lieu pareil ! cherchant, mais en vain, le moyen de dompter la résistance de ma femme, ne sachant qu’imaginer. Requérir la force, faire enlever Florence et la remettre en voiture ? quel scandale ! et il eût fallu sans doute recommencer à chaque relais, la menacer, la supplier ? peine inutile. Que vous dirai-je, madame ? le sixième jour après notre départ nous rentrions à Paris. Peu de temps après notre arrivée, j’appris une déplorable nouvelle. Toute la fortune de ma femme était restée placée chez son tuteur, banquier très connu ; il avait fait faillite, pris la fuite ; Florence se trouvait complètement ruinée. J’eus un moment de joie. Ma femme, désormais sans fortune, se trouvant pour ainsi dire à ma discrétion, se montrerait peut-être plus traitable.

— Je connais Florence, monsieur, et si je ne me trompe, votre espoir a dû être trompé.

— Il n’est que trop vrai, madame : Florence, en apprenant la perte de sa fortune, loin de manifester aucun regret, parut fort satisfaite. Ses premiers mots furent ceux-ci :

« — J’espère maintenant, monsieur, que vous ne vous opposerez plus à notre séparation ?

« — Plus que jamais, lui dis-je, car j’ai pitié de vous, et je ne veux pas vous exposer à la misère.

« — Monsieur, reprit-elle, avant la perte de mes biens, j’aurais peut-être hésité à me séparer de vous, car je n’ai plus l’espoir de retrouver Valentine, et je ne demandais qu’à vivre en repos, à ma guise ; je vous aurais posé certaines conditions ; mais, à présent, chaque jour, chaque heure, que je passerais dans cette maison, serait pour moi une humiliation et un supplice ; ce supplice, je ne veux pas l’endurer ; consentez donc à me rendre ma liberté et à reprendre la vôtre.

« — Mais, malheureuse enfant ! lui dis-je, comment vivrez-vous, habituée que vous êtes au luxe, à la paresse ?

« — Je vous ai demandé, en me mariant, dix mille francs en or sur ma dot, me répondit-elle, il me reste une partie de cette somme, cela me suffira.

« — Mais cet argent, une fois dépensé, quelles seront vos ressources ?

« — Peu vous importe, me répondit-elle.

« — Cela m’importe tellement, que je vous sauverai malgré vous, et, quoi que vous fassiez, je ne me séparerai pas de vous.

« — Écoutez, monsieur, me dit-elle d’un ton pénétré, votre intention est généreuse, je vous en remercie ; vous avez des qualités, vous êtes l’homme le plus honorable du monde, mais nos caractères, nos penchants, sont et seront toujours en un tel désaccord, que la vie commune deviendrait pour nous intolérable. De plus, et c’est cela surtout qui me décide, je serais à votre charge, puisque je suis ruinée. Or, sachez-le bien, il n’est pas de puissance humaine capable de me forcer de vivre avec vous dans une condition pareille. Je vous en supplie donc, monsieur de Luceval, séparons-nous à l’amiable, et je conserverai de vous un bon souvenir. »

— Ah ! je la reconnais là. Il n’y a pas de délicatesse plus ombrageuse que la sienne. Ce refus, si pénible qu’il fût pour vous, monsieur, sortait du moins d’un noble cœur.

— Je pensais comme vous, madame. Et bien plus, ce qu’il y avait de généreux dans la résolution de Florence, la fermeté de son caractère dans cette circonstance, sa courageuse résignation à un coup imprévu, tout vint augmenter encore l’amour que, malgré moi, je ressentais toujours pour elle ; aussi, dans l’espoir que la réflexion et la crainte d’une vie misérable la ramèneraient à moi, je repoussai plus énergiquement que jamais toute idée de séparation, promettant même à Florence de tâcher de modeler mes goûts sur les siens. « Cette contrainte, me dit-elle, vous donnerait un vice que vous n’avez pas, l’hypocrisie ; vous avez votre tempérament, j’ai le mien, il n’y a rien à faire à cela ; toutes les résolutions, tous les raisonnements du monde n’empêcheront jamais, n’est-ce pas, que je sois blonde et que vous soyez brun. Il en sera toujours ainsi de la disparité de nos caractères ; et puis enfin, et surtout, je ne veux pas être à votre charge ; c’est tout au plus si j’y consentirais vous aimant d’amour ; or, vous le savez, il n’en est rien ; une dernière fois, je vous en supplie, séparons-nous en amis. » Je refusai.

— Et pourtant cette séparation ?

— Cette séparation eut lieu, madame ; Florence m’y a forcé !

— Et par quel moyen ?

— Oh ! par un moyen bien simple et parfaitement digne de son indolence. Imaginez-vous, madame, que, pendant trois mois, elle ne m’a pas une fois adressé la parole, elle n’a pas répondu à une seule de mes questions, pendant ces trois mois, enfin, son regard ne s’est pas arrêté une seule fois sur moi.

— Sa ténacité a pu aller jusque-là ?

— Oui, madame, et il vous serait, voyez-vous, impossible de vous figurer ce que j’ai souffert ; les accès de colère, de fureur, de désespoir, où me jetait ce mutisme obstiné. Figurez-vous un homme assez insensé pour s’opiniâtrer à vouloir faire parler une statue et à solliciter d’elle un regard. Prières, larmes, offres, menaces, tout fut vain pour lui arracher une seule parole ; rien, jamais rien que l’immobilité, le silence et un dédaigneux sourire. Ah ! bien des fois, madame, j’ai senti mon cerveau s’ébranler, mon esprit s’égarer après des heures entières passées aux pieds de cette implacable créature ou dans les emportements d’une rage folle, pendant que ses traits conservaient leur impassible insouciance.

— Ah ! je le comprends, monsieur, tout se brise devant une telle force d’inertie.

— Que vous dirai-je, madame ? Peu à peu ma santé s’altéra gravement ; épuisé par une fièvre lente, ma volonté perdit son énergie, et, convaincu d’ailleurs de l’inutilité de ma persistance, je cédai.

— Mon Dieu ! que vous avez dû souffrir ! mais lutter plus longtemps eût été inutile.

— Aussi me résignai-je ; et voulant autant que possible atténuer l’éclat de cette séparation, je consultai les gens de loi. Ils m’apprirent que l’une des causes qui pouvaient amener une séparation de corps était le refus formel que fait la femme de réintégrer le domicile conjugal : ce moyen, joint surtout à l’incompatibilité absolue d’humeur, malheureusement trop prouvée par le silence obstiné que Florence avait gardé durant trois mois, et par les scènes qui s’étaient passées dans les auberges, lors de mon essai de voyage, ce moyen parut suffisant ; il fut convenu que ma femme sortirait un jour de chez moi, et irait s’établir dans un hôtel garni. Je fis alors à Florence les sommations légales ; son avoué y répondit : la séparation fut plaidée et prononcée. Ma santé avait été rudement atteinte, les médecins ne virent de salut pour moi que dans un long voyage. Avant mon départ, je remis cent mille francs à mon notaire, le chargeant de les faire accepter à ma femme. En cas de refus de sa part, il devait lui faire savoir qu’il les tiendrait toujours à sa disposition, et, à cette heure, il a encore cette somme entre les mains. Je partis, j’espérais trouver l’oubli dans les voyages. Loin de là, plus que jamais je sentis combien la présence de Florence me manquait. Je parcourus l’Égypte, la Turquie d’Europe et d’Asie ; je revins par les provinces illyriennes, et m’embarquai ensuite à Venise pour Cadix, de là je partis pour le Chili, où je vous rencontrai, madame. Après une excursion dans les Indes occidentales, je fis voile pour le Havre où j’ai débarqué il y a peu de jours. En arrivant ici, ma première démarche a été de m’enquérir de Florence ; après d’assez nombreuses recherches, j’ai appris qu’elle demeurait rue de Vaugirard. Hier, lorsque nous nous sommes reconnus, madame, je venais de prendre quelques renseignements sur elle, en faisant causer une personne qui habite la même maison qu’elle.

— Et qu’avez-vous appris, monsieur ?

— Sa position de fortune est sans doute bien modeste, car elle loge au quatrième étage, et n’a personne pour la servir : du reste, sa conduite est, dit-on, irréprochable, elle ne reçoit personne. Seulement, par une bizarrerie qui me paraît doublement inexplicable quand je songe à ses anciennes habitudes de bien-être et de paresse, Florence sort tous les jours de chez elle avant quatre heures du matin, et ne rentre qu’après minuit.

— Comme Michel ! s’écria Valentine sans pouvoir cacher sa surprise et son inquiétude croissante. Cela est étrange !

— Que dites-vous, madame ?

— Hier aussi, monsieur, j’avais appris que M. Michel Renaud, votre cousin, demeurait numéro 57, au quatrième étage ; que, comme Florence, il ne rentrait jamais qu’après minuit, et qu’il sortait chaque matin avant quatre heures. Impossible de tirer du portier d’autres éclaircissements.

— Que signifie cela ? s’écria M. de Luceval. Michel et ma femme demeurant au même étage, dans deux maisons mitoyennes ! sortant et rentrant aux mêmes heures ! Quel mystère !

— Florence connaît donc Michel ? demanda vivement Valentine.

— M. Renaud est mon cousin, et maintenant je me rappelle que, peu de temps après votre départ de Paris, madame, il est venu me voir et m’a prié de le présenter à ma femme, qui l’a reçu plusieurs fois. Mais vous-même, madame, vous connaissez donc aussi M. Michel Renaud, puisque vous aviez intérêt à le suivre cette nuit ?

— Tout à l’heure, monsieur, je vous dirai tout, reprit Valentine en rougissant, car, autant que vous, j’ai intérêt à pénétrer le mystère de certains rapprochements entre la vie de Florence et celle de Michel.

— Ah madame, s’écria M. de Luceval avec une sombre amertume, il faut vous l’avouer, plus d’une fois, durant mes longs voyages, j’ai ressenti les tortures de la jalousie, en pensant que Florence, désormais libre…

Puis, tressaillant, il s’interrompit et reprit bientôt d’une voix sourdement courroucée :

— Libre ! oh ! non ; malgré notre séparation, la loi me réserve du moins le droit de me venger, si la femme qui porte encore mon nom était coupable, et cet homme, cet homme ! Oh ! si j’avais la certitude, je le provoquerais, et lui ou moi…

— De grâce, calmez-vous, monsieur, dit madame d’Infreville. Si bizarres que doivent paraître certains rapprochements, rien jusqu’ici n’accuse Florence. Ce matin, elle est sortie de chez elle ainsi que Michel, et quoique la nuit fût sombre et la rue déserte, ils ne se sont pas adressé une parole et se sont toujours tenus éloignés l’un de l’autre, car ce n’est que longtemps après avoir commencé de suivre Michel, que je me suis aperçu qu’une femme marchait parallèlement à lui de l’autre côté de la rue.

— Eh ! madame, cette affectation même n’est-elle pas significative ? Ils sortent et rentrent aux mêmes heures : leur logis n’est séparé que par un mur mitoyen où se trouve peut-être une communication secrète. Puis tout le temps qu’ils sont hors de chez eux, que font-ils ? où vont-ils ? Sans doute ils se réunissent, mais où cela ?

— Oh ! ce mystère, nous le pénétrerons, il le faut, j’ai à cela autant d’intérêt que vous, monsieur, et, pour vous le faire comprendre, je vais en peu de mots vous dire quelle a été ma vie, ma triste vie, depuis le jour où vous m’avez vue chez vous écrasée de honte sous les justes reproches de M. d’Infreville.

XIV

Après un moment de silence causé par son embarras et par sa confusion, madame d’Infreville reprit courage, et dit à M. de Luceval :

— Lorsqu’il y a quatre ans, monsieur, le mensonge dont Florence s’était rendue complice par dévouement fut découvert en votre présence, mon mari, quittant votre maison, me ramena chez lui. Là, je trouvai ma mère.

« — Madame, me dit M. d’Infreville, nous allons partir dans une heure avec votre mère. Je vous conduirai dans une de mes fermes du Poitou ; vous y resterez désormais seule avec votre mère : son existence et la vôtre seront assurées à ce prix. Si vous refusez, dès demain, je plaide en séparation, et je vous poursuis comme adultère. J’ai des preuves : des lettres, peu nombreuses, mais significatives, saisies par moi dans votre secrétaire. Je vous traînerai sur le banc des accusés, vous et votre complice, et, à la face de tous, vous boirez la honte jusqu’à la lie. Vous irez ensuite en prison avec les femmes de mauvaise vie ; après quoi vous et votre mère serez sur le pavé, où vous mourrez de faim. Si vous voulez échapper à tant de misère et d’infamie, partez pour le Poitou. Ce n’est ni par compassion ni par générosité que je vous fais cette offre, mais parce que je crains le ridicule d’un scandaleux procès. Cependant, si vous me refusez, je braverai ce ridicule ; l’infamie dont vous serez couverte me consolera. »

— Ah ! s’écria M. de Luceval, je comprends toute la violence des ressentiments d’un cœur blessé, mais ce langage est atroce !

— Je devais tout entendre, tout souffrir, tout accepter, monsieur. J’étais coupable et j’avais une mère infirme, sans ressources, nous partîmes pour le Poitou, où M. d’Infreville nous laissa : la ferme que nous habitions était isolée au milieu des bois ; son vaste enclos dont nous ne pouvions sortir, toujours soigneusement fermé. Je suis restée avec ma mère dix-huit mois dans cette prison, sans qu’il me fût permis ou possible d’écrire une lettre et d’avoir la moindre communication avec le dehors. Au bout de ce temps, je fus libre, j’étais veuve. M. d’Infreville, justement irrité, ne m’avait rien laissé ; ma mère et moi nous tombâmes dans une profonde misère. Mes travaux d’aiguille furent insuffisants à soutenir ma mère, et, après une longue agonie, elle mourut.

Valentine essuya une larme qui lui vint aux yeux, garda un moment le silence, et, surmontant son émotion, continua ainsi :

— Dès notre retour à Paris je m’étais informée de Florence. Je ne pus rien apprendre, sinon que vous étiez en voyage, monsieur ; je la crus partie avec vous. Dans ma détresse, j’eus le bonheur de rencontrer une de nos anciennes compagnes de couvent ; elle me proposa d’entrer comme institutrice chez sa sœur, dont le mari venait d’être nommé consul à Valparaiso. C’était pour moi une position inespérée, j’acceptai, je partis avec cette famille. C’est en revenant d’un voyage fait avec elle dans le nord du Chili que nous nous sommes rencontrés, monsieur. Quelque temps après mon retour à Valparaiso, des lettres d’Europe m’apprirent qu’une parente éloignée de mon père, bien que je ne la connusse pas, m’avait laissé en mourant une fortune modeste, mais indépendante. Je revins en France pour régulariser cette succession, et, il y a dix jours, j’ai débarqué à Bordeaux. Maintenant, monsieur, il me reste à aborder une question très délicate : mais, si embarrassante qu’elle soit pour moi, je l’aborderai ; la franchise de vos aveux m’en fait un devoir.

Et après un moment d’hésitation pénible, Valentine ajouta en baissant les yeux et devenant pourpre :

— Le complice de ma faute était votre cousin, M. Michel Renaud.

— Les quelques mots prononcés tout à l’heure à part vous, à son sujet, madame, m’avaient donné cette pensée.

— J’ai aimé, oh ! passionnément aimé Michel ; cet amour a survécu à toutes les cruelles épreuves par lesquelles j’ai passé ; l’agitation, le mouvement d’un voyage qui m’intéressait beaucoup, ont pu me distraire parfois de ce fol amour, et apporter quelque adoucissement à mes peines ; mais mon affection pour Michel est aussi profonde à cette heure qu’il y a quatre ans ; vous comprenez, monsieur, si j’ai dû m’identifier à vos regrets et à vos chagrins, si j’ai dû apprécier tout ce que vous me disiez hier sur l’inexplicable empire que prennent sur nous certains caractères complètement opposés aux nôtres.

— En effet, madame, le peu de relations que j’ai eues avec mon cousin et ce que j’ai appris de lui m’ont prouvé qu’il était d’une telle indolence, d’une telle apathie, que, dans les premiers temps de mon mariage, je le citais à Florence pour lui faire honte de sa paresse.

— Je les connais tous deux, monsieur ; il est impossible de rencontrer des caractères d’une plus grande similitude.

— C’est ce qui les aura sans doute rapprochés. Leur liaison aura sans doute commencé lors des premières visites de Michel ; et pourtant alors, rien dans la conduite de ma femme ne pouvait éveiller chez moi le moindre soupçon. Mais la ruse aidant, on m’aura trompé. Oh ! ils s’aiment, madame ! Ils s’aiment, vous dis-je ! L’instinct de la jalousie ne trompe pas…

— Je devrais partager vos alarmes, monsieur, et pourtant je doute. Oui, je doute encore, monsieur ; car, si je me croyais oubliée de Michel, j’aurais renoncé à la pensée de le revoir.

— Vous doutez, madame, et ce logement seulement séparé par un mur ? Et ces sorties, ces rentrées aux mêmes heures ?

— Permettez, monsieur ? Florence et Michel ne sont-ils pas libres, parfaitement libres ? N’est-elle pas légalement séparée de vous ? Quel droit, désormais, auriez-vous sur elle.

— Le droit de la vengeance, madame ?

— Et à quoi vous servirait cette vengeance, monsieur ? S’ils s’aiment, les plus rudes épreuves ne feront qu’augmenter leur amour, sans vous donner aucun espoir ! Non, non, vous êtes trop généreux pour vouloir faire le mal pour le mal.

— Ah ! j’ai tant souffert, madame !

— Moi aussi, monsieur, j’ai souffert. Peut-être de plus grandes douleurs encore m’attendent, et pourtant j’aimerais mieux mourir que de chercher à troubler l’amour de Michel et de Florence, si j’étais certaine de leur bonheur.

— Mais pourquoi l’avez-vous suivi cette nuit, madame, au lieu de l’aborder franchement ?

— Parce que, avant de me présenter à lui, je voulais tâcher de pénétrer le mystère de sa vie. Si cette découverte m’eût appris que lui et Florence s’aimaient, jamais ni lui ni elle n’auraient entendu parler de moi. Si, au contraire, j’avais la preuve que Michel est resté fidèle à mon souvenir, ou qu’il est, du moins, libre de tout lien, je lui aurais proposé un mariage, qui, peut-être, assurait le repos de sa vie.

— J’ai moins de résignation, madame.

— Alors, quel était donc votre but en suivant Florence ?

— De la surprendre en faute, car son genre de vie me semblait suspect, et alors, armé de ce secret…

— Ah ! monsieur, toujours l’intimidation, toujours la violence ! Voyez, hélas ! à quoi cela vous a servi !

— Et mes prières, et mes larmes ! et mon désespoir dont elle riait, à quoi cela m’a-t-il servi, madame ?

— À rien, sans doute ; aussi, croyez-moi, ce qui a déjà été vain le serait encore. Florence vous a donné des preuves de la fermeté de son caractère ; la supposez-vous changée ? Erreur ! Si elle aime, sa volonté puisera de nouvelles forces dans son amour même, et si vous vous vengez, vous n’aurez que le triste triomphe d’avoir fait le mal.

— Du moins, je serai vengé ! je tuerai cet homme, ou il me tuera.

— Monsieur, si je vous croyais capable de persister dans de pareils projets, je n’aurais qu’une pensée : prévenir Florence et Michel du danger qui peut les menacer.

— Vous êtes généreuse, madame, dit M. de Luceval avec une sombre amertume.

— Et vous aussi, vous êtes généreux, monsieur, lorsque vous ne cédez pas à d’aveugles ressentiments ; oui, vous êtes généreux, je n’en veux pour preuve que votre touchante sollicitude lorsque, avant votre départ, et malgré votre désespoir, vous songiez à subvenir aux besoins de Florence.

— C’était faiblesse de cœur et d’esprit, madame ; les temps sont changés.

— Tout ce que je puis vous dire, monsieur, c’est que, si vous espérez trouver en moi la complice d’une vaine et méchante vengeance, nous devons à l’instant terminer cet entretien. Si, au contraire, vous voulez comme moi arriver à connaître la vérité, afin de savoir si nous pouvons espérer ou si tout espoir doit nous être ravi, comptez sur moi, monsieur ; car, en nous servant mutuellement, nous arriverons sans doute à la découverte de la vérité.

— Et si la vérité est qu’ils s’aiment ?

— Avant d’aller plus loin, monsieur, donnez-moi votre parole d’homme d’honneur que, si pénible que soit la découverte que nous pouvons faire, vous renoncerez à toute vengeance, et même à voir Florence.

— Jamais, madame ! jamais !… Aimez à votre manière, j’aime à la mienne.

— Soit, monsieur, dit Valentine en se levant, nous agirons donc isolément et comme bon vous semblera.

— Mais, madame, je ne puis pourtant pas…

— Vous êtes libre de vos actions, monsieur.

— De grâce…

— C’est inutile, monsieur.

XV

M. de Luceval garda un moment le silence, en proie à la lutte violente de sa jalousie, de sa générosité naturelle et de sa crainte de voir madame d’Infreville, ainsi qu’elle l’en avait menacé, avertir Florence des dangers qu’elle pouvait courir. Enfin, cette dernière considération, et, il faut le dire, un fonds de sentiments élevés, l’emportèrent, et M. de Luceval répondit à Valentine :

— Allons, madame, vous avez ma parole.

— Bien, bien, monsieur ; et, tenez, mes pressentiments me disent que cette bonne résolution nous portera bonheur. Car, enfin, raisonnons seulement sur ce que nous savons…

— Voyons, madame. Eh ! mon Dieu ! je ne demande qu’à espérer !…

— C’est justement d’espérances que je veux vous parler.

— Mais lesquelles ?

— D’abord, si Michel et Florence s’aimaient… tranchons le mot, s’ils étaient amants, qui les empêcherait de vivre comme mari et femme dans quelque solitude de province, ou même à Paris, l’endroit du monde où l’on peut vivre le plus à sa guise et le plus obscurément ?

— Mais ces appartements mitoyens, n’est-il pas probable qu’ils communiquent l’un à l’autre ?

— À quoi bon ces précautions, ce mystère, cette gêne si éloignée du caractère de Michel et de Florence ?

— À quoi bon ? mais à se voir sans scandale, madame.

— Mais, encore une fois, en changeant de nom et en se donnant pour mari et femme, M. et madame Renaud, je suppose, où eût été le scandale ? qui eût pénétré la vérité ? qui aurait eu intérêt à la découvrir ?

— Qui ? mais, tôt ou tard, vous ou moi, madame.

— Raison de plus, monsieur ; s’ils avaient craint quelque chose, ils auraient changé de nom, c’était plus simple et plus sûr, tandis que, gardant leurs noms, n’étaient-ils pas bien plus faciles à découvrir, ainsi que l’ont prouvé nos recherches ? Et puis enfin, monsieur, s’ils avaient voulu absolument s’entourer de mystère, ne pouvaient-ils pas tout aussi bien cacher ce qu’ils laissent apparaître de leur vie que ce qu’ils en dissimulent, car ils passent la majeure partie de leur temps hors de chez eux.

— Et c’est là ce qui me confond. Où vont-ils ainsi ? Florence, qui pouvait à peine se lever à midi, se lève, depuis trois ans, avant quatre heures du matin, et par des temps aussi détestables que celui de cette nuit.

— Et Michel ? n’est-ce pas tout aussi surprenant ?

— Quel changement ! à quoi l’attribuer ?

— Je l’ignore ; mais ce changement même me fait espérer. Oui, tout me fait croire que Michel a enfin vaincu cette apathie, cette paresse qui lui avait été si funeste, et dont je n’avais aussi que trop souffert.

— Ah ! si vous disiez vrai, madame ! Si Florence n’était plus cette indolente qui regardait une course en voiture comme une fatigue et le moindre voyage comme un supplice ; si l’existence pénible à laquelle elle a été réduite depuis quatre ans l’avait transformée, avec quel bonheur j’oublierais le passé ! combien ma vie pourrait être belle encore !… Ah ! madame ! tenez, je ne crains plus qu’une chose maintenant, c’est de follement espérer.

— Pourquoi follement ?

— Vous pouvez espérer, vous, madame ! car du moins vous avez été aimée, tandis que Florence n’a jamais ressenti d’amour pour moi !…

— Parce qu’il y avait entre son caractère et le vôtre un complet désaccord. Mais si, comme tout nous le fait supposer, son caractère s’est transformé par les nécessités mêmes de la vie qu’elle mène depuis quatre ans, peut-être ce qui alors lui déplaisait en vous lui plaira-t-il maintenant. Ne vous a-t-elle pas dit elle-même, au fort de vos dissentiments, qu’elle vous tenait pour un homme aussi généreux qu’honorable ?

— Mais notre séparation légale ?

— Eh ! monsieur, raison de plus.

— Comment ?

— Contrainte, Florence a été intraitable ; maîtresse d’elle-même, sa conduite envers vous sera peut-être toute autre.

— Encore une fois, madame, je crains de me laisser entraîner à de folles espérances. La déception serait trop pénible.

— Espérez, espérez toujours, monsieur ; la déception, si elle vient, ne viendra que trop tôt. Mais, pour changer nos espérances en certitudes, il est urgent de pénétrer le mystère dont s’entourent Florence et Michel, dans ce mystère est certainement le nœud de leurs rapports. Une fois la nature de ces relations connues, nous serons fixés.

— Je suis de votre avis, madame ; mais comment faire ?

— En attendant mieux, revenir au moyen que nous avons employé hier, c’est le plus simple et le meilleur ; en un mot, de les suivre en redoublant de précaution. L’heure à laquelle ils sortent rend notre entreprise bien facile ; si ce moyen est insuffisant, nous aviserons à un autre.

— Peut-être serait-il préférable, afin de ne pas éveiller leurs soupçons, que je les suivisse seul.

— En effet, monsieur ; et, si vous ne réussissez pas, j’essayerai à mon tour.

Deux coups légers, frappés à la porte du salon, interrompirent l’entretien.

— Entrez, dit madame d’Infreville.

Un domestique de l’hôtel se présenta tenant une lettre à la main.

— C’est une lettre qu’un commissionnaire vient d’apporter pour madame.

— De quelle part ?

— Il ne l’a pas dit, madame, et il est reparti aussitôt.

— C’est bien, dit Valentine en prenant la lettre.

Puis s’adressant à M. de Luceval :

— Vous permettez ?

Il s’inclina. Valentine décacheta la lettre, chercha la signature et s’écria bientôt :

— Florence ! une lettre de Florence !…

— De ma femme ! s’écria M. de Luceval.

Et tous deux se regardèrent avec stupeur.

— Mais comment sait-elle votre adresse, madame ?

— Je l’ignore, et je reste confondue.

— Lisez, madame ; lisez, de grâce !

Madame d’Infreville lut ce qui suit :

 

« Ma bonne Valentine,

« J’ai appris que tu étais à Paris ; je ne puis te dire le bonheur que j’aurais à t’embrasser ; mais, ce bonheur, il me faut l’ajourner et le remettre à trois mois environ, c’est-à-dire aux premiers jours de juin de cette année.

« Si, à cette époque, tu tiens à revoir ta meilleure amie (j’ai la présomption de ne pas douter de ta bonne volonté), tu iras chez M. Duval, notaire à Paris, rue Montmartre, n° 17 ; tu lui diras qui tu es, et il te remettra une lettre où tu trouveras mon adresse. Quant à cette lettre, il ne la recevra lui-même qu’à la fin de mai, car, à cette heure, M. Duval ne me connaît même pas de nom.

« Je suis tellement certaine de ton amitié, ma bonne Valentine, que je compte sur ta visite. Le voyage te semblera peut-être un peu long, mais tu pourras te reposer chez moi de tes fatigues, et Dieu sait si nous aurons à causer !

« Ta meilleure amie, qui t’embrasse de toute son âme.

« FLORENCE DE L. »

 

L’on comprend la surprise profonde de Valentine et de M. de Luceval en lisant cette lettre. Ils gardèrent un instant le silence ; M. de Luceval l’interrompit le premier et s’écria :

— Cette nuit, ils se sont aperçus que nous les suivions !

— Comment Florence a-t-elle su mon adresse ? dit Valentine pensive. Je n’ai vu personne à Paris, excepté vous, monsieur, et un de nos anciens domestiques, à l’aide de qui je suis parvenue à découvrir l’adresse de Michel, qui a eu pour nourrice la sœur de l’homme dont je vous parle.

— Pourquoi Florence vous écrit-elle à vous, madame, et non pas à moi, si elle s’est doutée que je la suivais ?

— Peut-être nous trompons-nous, monsieur, et m’écrit-elle sans savoir que vous êtes à Paris.

— Mais alors, madame, pourquoi ce retard à vous recevoir, et cette recommandation indirecte de ne pas chercher à savoir son adresse avant la fin du mois de mai, puisqu’elle vous avertit que la personne qui vous donnera cette adresse ne doit la savoir qu’à cette époque ?

— Oui, il est évident, reprit Valentine un peu abattue. Florence ne désire pas me voir avant trois mois, et elle aura pris ses mesures en conséquence. Maintenant, Michel a-t-il participé à l’envoi de cette lettre ?

— Madame, il n’y a pas une minute à perdre, dit M. de Luceval après un moment de réflexion ; prenons une voiture et allons rue de Vaugirard. Si ma femme a quelque soupçon, quelque crainte, elle sera revenue chez elle dans le jour, ou elle aura fait donner quelque ordre qui pourra nous éclairer.

— Vous avez raison, monsieur ; partons, partons.

Une heure après, Valentine et M. de Luceval se rejoignaient dans le fiacre qui les avait déposés à peu de distance des deux maisons mitoyennes où ils étaient allés se renseigner.

— Eh bien ! monsieur, dit avec anxiété madame d’Infreville, qui, pâle et agitée, était remontée la première en voiture, quelle nouvelle ?

— Plus de doute, madame, ma femme a des soupçons. J’ai demandé au portier madame de Luceval, ayant à l’entretenir d’une affaire très importante. « Depuis tantôt, monsieur, m’a répondu cet homme, cette dame ne demeure plus ici. Elle est venue en fiacre sur les onze heures, elle a emporté plusieurs paquets, en annonçant qu’elle ne reviendrait plus. Cela était tout simple, a ajouté le portier, car madame de Luceval avait payé six mois d’avance en entrant ici, et avait, il y a quelque temps, donné congé pour le 1er juin. Quant à son petit mobilier, elle fera savoir plus tard comment elle en disposera. » Telles ont été les réponses de cet homme, madame ; il m’a été impossible d’en tirer autre chose. Et vous, madame, qu’avez-vous appris ?

— Ce que vous avez appris vous-même, monsieur, répondit Valentine avec un accablement croissant. Michel est venu sur les onze heures ; il a de même annoncé qu’il quittait la maison et qu’il aviserait à la destination de ses meubles. Il avait d’ailleurs aussi donné congé pour le 1er juin.

— Ainsi c’est le 1er juin qu’ils doivent se réunir ?

— Alors, monsieur, pourquoi me donner rendez-vous à cette époque ?

— Oh ! quoi qu’il en soit, quoi qu’ils fassent, s’écria M. de Luceval, je pénétrerai ce mystère !

Madame d’Infreville secoua mélancoliquement la tête, ne répondit rien et resta profondément absorbée.

XVI

Il y avait trois mois environ que M. de Luceval et madame d’Infreville s’étaient rencontrés à Paris.

Les scènes suivantes se passaient dans une bastide située à deux lieues environ de la ville d’Hyères, en Provence.

Cette bastide, toute petite maison de campagne, de la plus modeste mais de la plus riante apparence, s’élevait au pied d’une colline, à cinq cents pas de la mer.

Le jardin, d’un demi-arpent tout au plus, planté de sycomores et de platanes séculaires, était traversé par un cours d’eau rapide ; alimenté par les sources de la montagne, ce ruisseau allait se jeter dans la mer après avoir répandu la fraîcheur dans ce jardinet.

La maison, blanche, à volets verts, semblait enfouie au milieu d’un quinconce d’énormes orangers en pleine terre, qui l’abritaient contre les rayons brûlants du midi.

Une simple baie d’aubépine fleurie clôturait le jardin, où l’on entrait par une petite porte enchâssée entre deux assises de pierres sèches. Vers les trois heures de l’après-midi, par un soleil aussi resplendissant que le soleil d’Italie, une calèche de voyage, venant d’Hyères, s’arrêta non loin de la petite bastide, sur la pente de la colline.

M. de Luceval, pâle, la figure contractée, sortit le premier de la voiture, et aida madame d’Infreville à en descendre.

Celle-ci, après avoir un instant jeté les yeux autour d’elle, aperçut, de la hauteur où la voiture venait de s’arrêter, la maisonnette enfouie au milieu des orangers.

Valentine, désignant alors d’un geste la bastide à M. de Luceval, lui dit d’une voix légèrement altérée :

— C’est là !…

— En effet, reprit-il avec un soupir contenu, ce doit être là, d’après les renseignements qu’on nous a donnés. Le moment suprême est arrivé. Allez, madame, je vous attends ; je ne sais s’il n’y a pas plus de courage à rester ici, dans l’angoisse de l’incertitude, qu’à vous accompagner.

— Rappelez-vous, de grâce, votre promesse, monsieur ; laissez-moi seule accomplir cette mission peut-être bien pénible ; vous pourriez ne pas rester maître de vous, et, malgré l’engagement d’honneur que vous avez pris envers moi… Ah ! monsieur, tenez, je n’achève pas ; je frémis à cette pensée !

— Ne craignez rien, madame, reprit M. de Luceval d’une voix sourde, je n’ai qu’une parole, à moins que…

— Ah ! monsieur, vous m’avez juré…

— Soyez tranquille, madame, je n’oublierai pas ce que j’ai juré.

— À la bonne heure, vous me rassurez. Allons, monsieur, courage et espoir. Ce jour, que nous attendons depuis trois mois avec tant d’anxiété, est enfin venu. Le même mystère enveloppe pour nous la conduite de Michel et de Florence. Dans une heure nous saurons tout, et tout sera décidé.

— Oui, reprit M. de Luceval avec accablement, oui, tout sera décidé.

— À bientôt, monsieur ; peut-être ne reviendrai-je pas seule.

M. de Luceval secoua tristement la tête, et Valentine, descendant un sentier, se dirigea vers la porte du jardin de la maisonnette.

M. de Luceval, resté seul sur le versant de la colline, se promena d’un air sombre et pensif, jetant parfois les yeux comme malgré lui sur la maisonnette.

Soudain il s’arrêta, tressaillit, devint livide ; son regard étincela.

Il venait de voir, à quelque distance de la haie dont était entourée la bastide, passer un homme vêtu d’une veste de coutil blanc et coiffé d’un large chapeau de paille.

Mais bientôt cet homme disparut parmi quelques rochers bordant la mer, et au milieu desquels s’élevaient çà et là d’énormes chênes de liège.

Le premier mouvement de M. de Luceval fut de courir à la voiture, d’y prendre sous une des banquettes une boîte à pistolets de combat soustraite aux regards de madame d’Infreville, et de s’élancer à la poursuite de l’homme au chapeau de paille.

Au bout de dix pas, M. de Luceval fit une pause, réfléchit, revint lentement auprès de la calèche, et y replaça les armes en se disant :

— Il sera toujours temps ; et, quant à mon serment, je le tiendrai, tant que le désespoir et la rage de la vengeance ne m’emporteront pas au delà de toutes les limites de la raison et de l’honneur.

Puis M. de Luceval, les yeux fixés sur la maisonnette, descendit le sentier, et, semblant lutter contre une puissante tentation, il examina la haie dont le jardin était entouré.

Pendant la durée de ces derniers incidents, Valentine, arrivant à la porte extérieure de l’enclos, y avait frappé.

Au bout de quelques instants cette porte s’ouvrit.

Une femme de cinquante ans environ, très proprement vêtue à la mode provençale, parut sur le seuil.

À sa vue, Valentine s’écria sans cacher sa surprise :

— C’est vous, madame Reine !…

— Oui, madame, reprit la vieille femme avec un accent méridional, et sans paraître d’ailleurs nullement étonnée de la visite de Valentine, toujours votre servante ; donnez-vous la peine d’entrer.

Valentine sembla retenir une question qui lui vint aux lèvres, rougit légèrement, entra dans le jardin, et la porte se referma sur les deux femmes (madame Reine avait été la nourrice et l’unique servante de Michel Renaud, même au temps de sa splendeur).

Madame d’Infreville arriva bientôt sous l’épaisse voûte de verdure formée par le quinconce d’orangers, au centre duquel était bâtie la petite maison blanche.

— Madame de Luceval est-elle ici ? demanda Valentine d’une voix un peu altérée.

La vieille nourrice s’arrêta court, mit un doigt sur sa bouche, comme pour recommander le silence à madame d’Infreville ; puis, d’un geste, elle lui fit signe de regarder à gauche, et resta immobile.

Valentine aussi resta immobile.

Voici ce qu’elle vit :

Deux hamacs caraïbes, tressés de jonc aux mille couleurs, étaient attachés, à peu de distance l’un de l’autre, aux troncs noueux des orangers.

L’un de ces hamacs était vide.

Dans l’autre reposait Florence.

Une sorte de léger velarium en toile blanche, à raies bleues, tendu au-dessus du hamac, se gonflant comme une voile au souffle du vent de mer, qui venait de s’élever, imprimait un doux balancement à ce lit aérien.

Florence, les bras et le cou nus, vêtue d’un peignoir blanc, sommeillait dans une attitude ravissante d’abandon, de mollesse et de grâce. Sur son bras droit, à demi replié, sa jolie tête s’appuyait languissante, et parfois la fraîche haleine de la brise, caressant le front de la jeune femme, soulevait quelques boucles de ses cheveux blonds ; son bras gauche pendait nonchalamment en dehors du hamac, et sa main tenait encore le large éventail vert dont elle s’éventait peu d’instants auparavant que le sommeil l’eût surprise. Une de ses jambes charmantes, découverte jusqu’à la naissance d’un petit mollet rebondi, emprisonné dans les fines mailles d’un bas de fil d’Ecosse, était aussi négligemment pendante en dehors du hamac, et mettait en évidence un pied de Cendrillon, chaussé d’une pantoufle de maroquin rouge.

Jamais Valentine n’avait vu Florence plus jolie, plus rose et plus fraîche : ses lèvres purpurines, à demi ouvertes, exhalaient un souffle pur et doux comme celui d’un enfant, et ses traits, dans leur adorable sérénité, exprimaient une quiétude ineffable.

À quelques pas de là, on voyait au milieu de l’eau transparente du ruisseau, qu’ombrageaient aussi les orangers, une grande corbeille de jonc à demi submergée, remplie de pastèques verts à chair vermeille, de figues empourprées et de raisins précoces, qui rafraîchissaient dans cette onde presque glacée, où étaient aussi presque noyées des carafes de cristal remplies de limonade au citron couleur de l’ambre et de jus de grenade couleur de rubis. Enfin, sur le gazon dont le ruisseau était encadré, et toujours bien à l’ombre, on voyait deux vastes fauteuils, des nattes de paille, des carreaux, des coussins, et autres engins de paresse et de far niente ; puis, à portée des fauteuils, une table où se trouvaient pêle-mêle quelques livres, une pipe turque, des coupes de cristal, et, sur un plateau, de petits gâteaux de maïs à la mode du pays. Enfin, pour compléter ce tableau, l’on apercevait à travers deux des percées du quinconce, d’un côté les flots bleus et assoupis de la Méditerranée ; de l’autre, les cimes étagées des hautes collines, dont les lignes majestueuses se profilaient sur l’azur du ciel.

Valentine, frappée du spectacle qu’elle avait sous les yeux, restait malgré elle immobile et charmée.

Soudain la petite main de Florence s’ouvrit machinalement, l’éventail tomba, et, en s’échappant des doigts de la dormeuse, l’éveilla.

XVII

À l’aspect de madame d’Infreville, pousser un cri de joie, sauter de son hamac et se jeter au cou de son amie, tels furent les premiers mouvements de Florence.

— Ah ! dit-elle en embrassant tendrement Valentine, pendant que des larmes d’attendrissement mouillaient ses paupières, j’étais bien sûre que tu viendrais ! Depuis deux jours je t’attendais ; et, tu le vois, ajouta-t-elle en souriant et en jetant un coup d’œil sur le hamac dont elle venait de descendre, le bonheur vient en dormant ; proverbe de paresseux, mais il n’en est pas moins vrai, puisque enfin te voilà ! Mais laisse-moi donc bien te regarder, ajouta Florence en tenant entre ses mains les mains de son amie et se reculant de deux pas. Toujours belle ; oui, plus belle que jamais. Embrasse-moi donc encore, ma bonne Valentine ! Quand j’y songe, voilà pourtant plus de quatre ans que nous ne nous sommes vues, et dans quelle occasion encore ! Mais chaque chose aura son temps. Et d’abord, ajouta Florence en prenant son amie par la main et la conduisant auprès du ruisseau, comme la chaleur est accablante, voici des fruits de mon jardin que j’ai fait rafraîchir pour toi.

— Merci, Florence, je ne prendrai rien maintenant. Mais, à mon tour, laisse-moi te regarder et te dire (je ne suis pas une flatteuse, moi !) combien tu es embellie. Quel éclat ! quelle fraîcheur ! et, surtout, quel air de bonheur !…

— Vrai ? tu me trouves l’air heureux ? tant mieux ! car je serais bien ingrate envers le sort si je n’avais pas cet air-là. Mais je devine ton impatience, tu veux causer ? moi aussi, j’en meurs d’envie. Eh bien ! causons ; mais d’abord assieds-toi là, dans ce fauteuil. Maintenant, ce carreau sous tes pieds, puis ce coussin pour t’accouder plus mollement. Oh ! on ne saurait trop prendre ses aises.

— Je le vois, dit Valentine de plus en plus étonnée de l’air dégagé de son amie, quoique leur entrevue, en raison de plusieurs circonstances, dût avoir un caractère fort grave. Oui, ajouta-t-elle avec un sourire contraint, tu me parais, Florence, avoir fait encore de grands progrès dans tes recherches de bien-être.

— J’en ai fait d’étonnants, ma chère Valentine. Tiens, regarde cette petite mentonnière fixée au dossier de ce fauteuil.

— Bien, mais je ne devine pas.

— C’est pour se soutenir la tête quand on le veut.

Et, joignant l’exemple au précepte, la nonchalante ajouta :

— Vois-tu comme c’est commode ! Mais à quoi pensais-je ? Tu me regardes d’un air surpris, presque chagrin, dit la jeune femme en devenant sérieuse, tu as raison. Tu me crois peut-être insensible à tes douleurs passées, et, je l’espère, heureusement oubliées, ajouta Florence d’un ton ému et pénétré. Moi insensible ! oh ! il n’en est rien, je te jure. À toutes tes peines j’ai compati ; mais ce jour est si doux, si beau pour moi, que je ne voudrais pas l’attrister par de méchants souvenirs.

— Comment ! tu as su…

— Oui, j’ai su, il y a de cela un an, ta retraite en Poitou, ton veuvage, ta détresse, dont tu as moins souffert pour toi que pour ta mère, reprit Florence de plus en plus attendrie. J’ai su aussi avec quel courage tu as lutté contre l’adversité jusqu’à la mort de ta pauvre mère. Mais, tiens, voilà ce que je craignais, ajouta la jeune femme en portant sa main à ses yeux, des larmes, et aujourd’hui encore !

— Florence, mon amie, dit Valentine en partageant l’émotion de sa compagne, jamais je n’ai douté de ton cœur.

— Bien vrai ?

— Peux-tu le croire ?

— Merci, Valentine, merci ; tu me rends toute à ma joie de te revoir.

— Mais comment as-tu appris ce qui me regarde ?

— Je l’ai appris de ci, de là, un peu de chaque côté. Je menais une vie si active, si agitée.

— Toi !

— Moi, répondit la jeune femme avec une petite mine joyeuse et triomphante, oui, moi. Oh ! tu en sauras bien d’autres.

— Certes, si tu le veux, tu me feras tomber de surprise en surprise ; car, moins instruite que toi, je ne sais rien de ta vie depuis quatre ans, sinon ta séparation d’avec M. de Luceval.

— C’est vrai, dit Florence avec un demi-sourire, M. de Luceval a dû te raconter cela, et par quels moyens un peu bizarres, mais puisés dans mon arsenal de paresse (que veux-tu ? on se sert de ce qu’on a), j’ai amené mon mari à renoncer à la fantaisie de me faire voyager contre mon gré, et surtout de me garder malgré moi pour sa femme.

— Et cette séparation, tu l’as exigée lorsque tu as appris ta ruine. M. de Luceval m’a tout dit ; il rend pleine justice à ta délicatesse.

— La générosité venait de lui, pauvre Alexandre ! À part ses habitudes de mouvement perpétuel et ses manières de Juif-Errant, il a du bon, beaucoup de bon, n’est-ce pas, Valentine ? ajouta Florence en souriant malignement. Quel heureux hasard que vous vous soyez rencontrés si à propos, et que, depuis trois mois, vous vous soyez vus si fréquemment ! Vous avez dû ainsi vous apprécier ce que vous valez.

— Que veux-tu dire ? reprit Valentine en rougissant et regardant son amie avec surprise. En vérité, Florence, tu es folle !

— Je suis folle, à la bonne heure. Mais, tiens, Valentine, soyons franches comme toujours. Il est un nom que tu es impatiente et embarrassée de prononcer depuis ton arrivée, c’est le nom de Michel.

— C’est vrai, Florence, et cela pour plusieurs raisons.

— Eh bien ! Valentine, pour nous mettre tout de suite à l’aise et appeler les choses par leur nom, je te dirai que Michel n’a pas été et n’est pas mon amant.

Une lueur d’espérance brilla dans les yeux de Valentine, mais elle reprit bientôt avec un accent de doute :

— Florence…

— Tu le sais, je ne mens jamais ; pourquoi te tromperais-je ? Michel n’est-il pas libre ? moi aussi ? Je te répète qu’il n’est pas mon amant ; je ne sais pas ce qui arrivera plus tard, mais je te dis la vérité quant à présent. Et puis enfin, est-ce que tu ne comprends pas, Valentine, toi, la délicatesse même, que, si j’avais été ou que si j’étais la maîtresse de Michel, il y aurait pour toi et pour moi quelque chose de si embarrassant, de si pénible, dans cette entrevue, que je me serais bien gardée de la solliciter ?

— Ah ! Florence, ton loyal et bon cœur ne se dément jamais, dit Valentine en ne pouvant s’empêcher de se lever et d’aller embrasser son amie avec effusion ; malgré toute ma joie de te revoir, j’avais le cœur serré, contraint ; mais maintenant je respire à l’aise, je suis délivrée d’une angoisse poignante.

— Ça aura été ta punition d’avoir douté de moi, méchante amie ; mais tu m’as demandé d’être franche. Aussi ajouterai-je en toute franchise que, si nous ne sommes point amants, nous nous adorons, Michel et moi, autant que deux paresseux comme nous peuvent prendre la peine de s’adorer. Et tiens, il y a une heure encore, les yeux demi-clos et fumant lentement sa longue pipe orientale, en se balançant dans ce hamac à côté du mien pendant que je m’éventais délicieusement, Michel me disait : « Ne trouvez-vous pas, Florence, que notre amour ressemble au doux balancement de ce hamac ? Il nous berce entre la terre et le ciel. » Tu me répondras, Valentine, que cette pensée n’est pas très claire, ajouta Florence en souriant, qu’elle est vague et obscure comme les idées qui nous viennent entre le sommeil et la veille. Je suis de ton avis ; maintenant cela me paraît ainsi ; mais, quand Michel me disait cela, je jouissais sans doute de toute la béatitude de corps et de tout l’engourdissement d’esprit nécessaires pour apprécier cette sublime comparaison de notre ami, qui me paraissait alors d’une vérité frappante.

— Michel ne m’aime plus, dit madame d’Infreville d’une voix altérée en regardant fixement Florence ; il m’a tout à fait oubliée !

— Je ne puis répondre à cela, ma bonne Valentine, dit la jeune femme, qu’en te racontant notre histoire, et…

— Ah ! mon Dieu ! dit Valentine en interrompant son amie, tu n’as pas entendu ?

— Quoi donc ? dit la jeune femme en prêtant l’oreille et regardant du côté vers lequel se dirigeaient les regards de son amie, qu’as-tu entendu ?

— Écoute donc.

Les deux compagnes restèrent muettes, attentives, pendant quelques instants.

Le plus grand silence régnait au dedans et au dehors du jardin.

— Je me serai trompée, dit madame d’Infreville rassurée, j’avais cru entendre du côté de ce massif…

— Quoi donc, Valentine ?

— Je ne sais… comme un bruit de branches cassées…

— C’est le vent de mer qui s’élève par intervalles ; il aura agité les grands rameaux de ce vieux cèdre, placé là-bas près de la baie, et dont tu vois la cime au-dessus de ces massifs ; le frottement des branches des arbres verts cause souvent des bruits singuliers, reprit Florence en toute sécurité de conscience ; puis elle ajouta : Maintenant, Valentine, que je t’ai expliqué ce grand phénomène, écoute notre histoire à Michel et à moi.

XVIII

Madame d’Infreville, revenue de la crainte dont elle avait été un moment agitée, dit à madame de Luceval :

— Florence, je t’écoute ; je n’ai pas besoin de te dire avec quelle curiosité, ou plutôt avec quel intérêt.

— Eh bien donc ! ma chère Valentine, ce que mon mari ne t’a pas sans doute appris, car il l’ignorait, c’est que, deux jours après ton départ, je reçus une lettre de Michel.

— Et le but de cette lettre ?

— Était tout simple. Sachant par toi que, pour dérouter les soupçons de ton mari, tu voulais me demander de t’écrire, afin d’établir que nous avions eu de fréquentes entrevues. Michel, n’entendant plus parler de toi, fut très inquiet, s’informa, apprit que, depuis deux jours, tu étais partie avec ta mère, mais il lui fut impossible de découvrir le lieu de ta retraite.

— Vrai ? il s’est ému de ma disparition ? dit Valentine avec un mélange de doute et d’amertume. Une fois, enfin, il est sorti de son apathie !

— Oui, oui, méchante, il s’est ému, et pensant que, t’ayant vue la surveille, je serais peut-être mieux instruite que lui, il m’écrivit, me supplia de le recevoir, j’y consentis ; rien de plus naturel que sa visite, il était notre cousin.

— Mais ton mari ?

— Il n’avait aucune objection à faire, ignorant que Michel fût l’objet de la passion qui t’avait perdue.

— En effet, M. de Luceval n’a su cela que par moi.

— Michel vint donc me voir ; je lui appris ce qu’il ignorait, la cruelle scène dont j’avais été témoin. Sa douleur me toucha ; elle était profonde et contrastait avec ce que je savais par toi de ce caractère ennemi du chagrin comme d’une fatigue de l’âme, et préférant aux regrets l’oubli, comme moins gênant.

— Michel est-il donc changé à ce point, que ce caractère ne soit plus le sien ?

— Il est le sien, plus que jamais le sien, ma bonne Valentine. Michel est toujours, a toujours été le Michel que tu as connu. C’est pour cela, je te répète, que sa douleur m’a beaucoup touchée. Nous sommes donc convenus que moi de mon côté, lui du sien, nous ferions toutes les tentatives possibles pour te retrouver. Il s’y est bravement résolu ; je dis bravement, parce que tu comprends ce qu’était pour un paresseux comme lui la perspective de tant de peines ! d’embarras ! Seulement…

— Seulement ?

— Il s’est naïvement écrié : « Ah ! que je la retrouve ou non, c’est bien la dernière maîtresse que j’aurai ! » Ce qui correspondait parfaitement, tu le vois, à ma terreur des angoisses auxquelles peut vous exposer l’inconvénient d’avoir un amant. Je trouvai en cela Michel rempli de bon sens, et l’encourageai dans ses démarches pour te retrouver.

— Et ces démarches, vraiment il les a faites ?

— Avec une activité qui me confondait, car il me tenait au courant de tout ; malheureusement les mesures de ton mari avaient été si bien prises, que nous ne pûmes rien découvrir, et, de plus, nous ne recevions aucune nouvelle, aucune lettre de toi.

— Hélas ! Florence, presque prisonnière dans une demeure isolée au milieu des bois, entourée de gens dévoués à M. d’Infreville, tout envoi de lettres m’était impossible.

— Nous l’avons bien pensé, ma pauvre Valentine ; mais enfin il nous fallut renoncer à l’espoir de retrouver tes traces.

— Et en t’occupant ainsi de moi, tu voyais souvent Michel ?

— Nécessairement.

— Et que pensais-tu de lui ?

— T’en dire tout le bien que j’en pensais serait faire mon éloge, car, chaque jour, je m’étonnais de plus en plus de l’inconcevable ressemblance qui existait entre son caractère, ses idées, ses penchants et les miens. Or, comme je ne suis pas d’une modestie farouche lorsque je cause avec moi-même, je trouvais que nous étions tous deux charmants.

— C’est alors que tu as pensé à te séparer de ton mari.

— Qu’elle est donc mauvaise ! dit Florence en menaçant du doigt son amie. Non, madame, la cause de notre séparation est toute autre ; car nous étions, Michel et moi, si fidèles à notre caractère, qu’en parlant de toi, et conséquemment de toutes les algarades, de tous les soubresauts, de tous les émois que causent une liaison criminelle, comme disent les maris, nous nous écriions de la meilleure foi du monde :

« — Voilà pourtant, monsieur, où ça conduit l’amour ! jamais de repos, toujours sur le qui-vive, l’oreille au guet, l’œil inquiet, le cœur palpitant, rôder, ruser, épier sans cesse.

« — Et le dérangement, madame ? et les séances dans la rue, à l’affût d’un signal, par la pluie et par la neige ?

« — Et les rendez-vous manqués, après trois heures d’attente, monsieur ?

« — Et le tracas des duels, madame ?

« — Et les tracas de la jalousie, monsieur ? Et les courses furtives dans d’horribles fiacres, où l’on est moulue, brisée !

« — Ah ! que de peines ! que de fatigues ! madame, et, je vous le demande un peu, au résumé, pourquoi ?

« — C’est ma foi vrai, monsieur, pourquoi ? »

— Enfin, je t’assure, Valentine, reprit gaiement Florence, que si un démon caché eût écouté nos moralités paresseuses, il eût ri comme un fou, et pourtant nous raisonnions en sages. Vint le moment où M. de Luceval entreprit de me faire voyager malgré moi ; cette fantaisie lui passa.

— Oui, il m’a dit ton moyen ; il était singulier, mais efficace.

— Que voulais-je à cette époque ? le repos ; car, bien que mon mari eût été très dur, très brutal envers moi lors de la scène de ta lettre, ma pauvre Valentine, et que je l’eusse alors menacé d’une séparation, toute réflexion faite, je m’étais amendée, reculant devant la pensée de vivre seule, c’est-à-dire d’avoir à m’occuper de mille soins dont mon mari ou mon intendant s’occupaient pour moi ; je bornais donc mes prétentions à ceci : ne jamais voyager, encourager mon mari à voyager le plus souvent possible, afin de n’être pas continuellement impatientée par ses agitations.

— Et pouvoir recevoir Michel à ta guise ?

— C’est entendu, et cela bien à mon aise, sans le moindre mystère, sans avoir à me donner la peine de rien cacher, car rien n’était à cacher dans nos relations ; toujours la vertu de la paresse, chère Valentine. Mais ce n’est rien encore, tu sauras tout à l’heure quelles merveilles elle peut enfanter cette chère paresse.

— Je te crois, et cette séparation, m’a dit ton mari, fut réellement amenée par la perte de ta fortune ? Cela en a été le vrai motif ?

— Voyons, Valentine, franchement, être désormais à la merci de mon mari, à ses gages, pour ainsi dire, est-ce que je pouvais admettre cela ? Non, non, je me rappelais trop les humiliations que tu avais souffertes, pauvre fille sans fortune, en épousant un homme riche. Non, non, la seule pensée d’une vie pareille révoltait ma délicatesse et ma paresse.

— Ta délicatesse, soit, mais ta paresse, Florence ? Comment cela ? ne te fallait-il pas renoncer à ce luxe, à cette richesse qui te permettaient d’être paresseuse tout à ton aise ?

— De deux choses l’une, Valentine : si je restais aux gages de M. de Luceval, il me fallait complètement sacrifier mes goûts aux siens, me lancer dans son tourbillon d’activité, et aller au Caucase s’il avait eu cette fantaisie ; or, j’aurais, je crois, préféré la mort à cette vie-là.

— Mais pourquoi, au contraire, n’avoir pas imposé tes goûts à ton mari ? profitant de l’empire que tu avais sur lui ; car il t’aimait, et…

— Il m’aimait, oui, comme j’aime les fraises, pour les manger. Mais d’abord je le connais, il ne pouvait pas plus changer son caractère que moi changer le mien ; le naturel eût chez lui repris le dessus, et, tôt ou tard, notre vie eût été un enfer ; je préférai donc me séparer tout de suite.

— Et Michel fut-il prévenu de la résolution ?

— Il la trouva des plus convenables. Ce fut à cette époque que lui et moi nous fîmes quelques vagues projets pour l’avenir, projets d’ailleurs toujours subordonnés à toi.

— À moi ?

— Certes, Michel connaissait ses devoirs, il les eût accomplis, s’il fût parvenu à te retrouver. Aussi, pendant qu’il se livrait à une dernière recherche, je m’occupai de mon côté d’arriver à la séparation que je voulais obtenir ; je priai Michel de cesser ses visites jusqu’à ce que je fusse libre ; sa présence m’eût gênée ; mon mari t’a dit sans doute ?…

— Comment tu étais parvenue à forcer sa volonté par ton silence obstiné.

— Il était impossible, j’espère, d’employer un moyen plus doux et de meilleure compagnie. Enfin, au bout de quatre mois, j’étais légalement séparée de M. de Luceval, et il partait en voyage. Je revis Michel. Il n’avait, non plus que moi, aucune nouvelle de toi. Renonçant à l’espoir de te retrouver, nous revînmes à nos premiers projets d’avenir : notre détermination fut arrêtée. Je t’ai tout à l’heure, ma chère Valentine, parlé des prodiges que peut enfanter la paresse ; ces prodiges, tu vas les connaître.

— Je t’écoute ; mon intérêt et ma curiosité redoublent.

— Voici quel fut notre point de départ, ou, si tu veux, ajouta Florence en souriant et faisant une petite mine solennelle, la plus drôle du monde, voici notre DÉCLARATION DE PRINCIPES à nous deux, Michel : « Pour nous, il n’y a qu’un désir, qu’un bonheur au monde : la parfaite quiétude de corps et d’esprit, appliquée à ne rien faire du tout, si ce n’est à rêver, à lire, à s’aimer, à causer, à regarder le ciel, les arbres, les eaux, les prairies et les montagnes du bon Dieu ; à se bercer à l’ombre en été, à se chauffer durant la froidure. Nous sommes trop religieusement paresseux pour être glorieux, ambitieux ou cupides, pour rechercher le fardeau du luxe ou les fatigues du monde et de ses fêtes. Que nous faut-il pour vivre dans ce paradis de paresseux que nous rêvons ? Une petite maison bien close en hiver, avec un jardinet bien frais en été ; d’excellents fauteuils, des hamacs, des nattes pour nous y étendre ; de beaux points de vue à la portée de notre regard, pour ne point nous donner la peine d’aller les chercher ; un beau ciel, un climat doux et riant, une nourriture frugale (nous ne sommes gourmands ni l’un ni l’autre) et une servante ; il faut surtout que cette vie soit bien réglée, bien assurée, afin que nous n’ayons jamais l’esprit troublé par des préoccupations d’affaires. » Tel était l’unique objet de nos désirs. Comment les réaliser ? C’est là que nous avons fait des efforts de génie et de courage. Écoute et admire, ma bonne Valentine.

— Je t’écoute, Florence, et je suis bien près d’admirer, car il me semble que je devine un peu.

— Ne devine rien, laisse-moi le plaisir de te surprendre. Je poursuis ; « La nourrice de Michel est Provençale et native d’Hyères ; elle nous parla de la beauté de son pays, où l’on vivait, disait-elle, presque pour rien, affirmant que l’on pouvait y acheter, pour dix à douze mille francs au plus, une maisonnette comme nous la désirions, sur le bord de la mer, avec un joli jardin planté d’orangers. Justement un des amis de Michel était établi à Hyères pour sa santé ; il fut chargé de prendre des renseignements ; ils confirmèrent ceux de la nourrice de Michel ; il se trouvait même alors, à deux lieues d’Hyères, une petite maison du prix de onze mille francs, admirablement située ; mais elle était louée pour trois années encore, l’on ne pouvait en jouir qu’à l’expiration du bail ; pleins de confiance dans le goût de l’ami de Michel, nous le priâmes d’acheter la maison, mais là était la grande difficulté, le nœud de notre situation. Pour l’acquisition de la maisonnette et pour l’achat d’une rente de deux mille francs suffisant à nos besoins, il nous fallait soixante mille francs environ, afin d’avoir au moins, outre cela, deux ou trois mille francs d’avance. Or, ma bonne Valentine, le tout était de trouver les bienheureux soixante mille francs, une grosse somme, comme tu le vois.

— Et comment avez-vous fait ?

— Il me restait, à moi, près de six mille francs en or que j’avais, lors de mon mariage, demandés sur ma dot. Un ami de Michel se chargea de liquider ses déplorables affaires ; il en retira une quinzaine de mille francs. Ces sommes furent placées. Nous résolûmes d’y toucher le moins possible, jusqu’à ce que nous fussions en mesure de gagner les quarante mille francs dont nous avions besoin pour arriver à notre paradis.

— Gagner ! Comment pouviez-vous espérer gagner une si forte somme ?

— Eh ! mon Dieu ! en travaillant, ma chère, dit Florence d’un air conquérant, en travaillant comme des lions.

— Toi ! travailler, Florence ? s’écria Valentine en joignant les mains avec surprise, toi travailler ? et Michel aussi ?

— Et Michel aussi ! ma bonne Valentine. Oui, nous avons travaillé presque nuit et jour, en acceptant les plus drôles de métier du monde, et cela pendant plusieurs années.

— Toi et Michel capables d’une pareille résolution ?

— Comment ! cela t’étonne ?

— Si cela m’étonne, grand Dieu !

— Voyons, Valentine, souviens-toi donc combien nous étions paresseux, moi et Michel.

— Et c’est cela même qui me confond, cette paresse !

— Mais au contraire.

— Au contraire ?

— Certainement. Songe donc quel excitant, quel aiguillon c’est que la PARESSE !

— La paresse, la paresse ?

— Tu ne comprends pas quel courage, quel élan, quelle ardeur cela vous donne, de se dire à la fin de chaque jour, quelque harassé que l’on soit, quelque privation que l’on ait endurée : « Encore un pas de fait vers la liberté, l’indépendance, le repos et la volupté de ne rien faire !… » Oui, Valentine, oui… Et la fatigue même que l’on ressent alors vous fait songer, avec plus de délices encore, au bonheur ineffable dont on jouira plus tard. Eh ! mon Dieu ! tiens, c’est en petit, et appliqué à la vie réelle, le procédé des joies éternelles achetées par les douleurs d’ici-bas ; seulement, entre nous, j’aime mieux tenir mon petit paradis sur terre que d’attendre l’autre.

Madame d’Infreville fut tellement stupéfaite de ce qu’elle apprenait, elle regardait son amie avec un tel ébahissement, que Florence, voulant lui donner le temps de se remettre d’une si profonde surprise, garda un moment le silence.

XIX

Madame d’Infreville, sortant enfin de sa stupeur, dit à madame de Luceval :

— En vérité, Florence, je ne sais si je rêve ou si je veille ! encore une fois… toi ? toi, si indolente, si habituée au bien-être, un tel courage, une telle opiniâtreté dans le travail ?

— Allons, il faut que je t’étonne davantage encore. Sais-tu, Valentine, quelle a été ma vie pendant quatre ans, et notamment il y a trois mois, lorsque mon mari et toi vous êtes venus vous informer de Michel et de moi, rue de Vaugirard ?

— L’on nous a dit que chaque jour vous sortiez tous deux le matin, avant le jour, et ne rentriez que bien avant dans la nuit ?

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Florence en riant comme une folle, maintenant que ces souvenirs me reviennent et que je vois tout cela de loin, combien c’est amusant ! Tiens, voici le récit de l’une des dernières journées qui ont clos mon purgatoire. Elle te donnera une idée des autres. À trois heures du matin, je me suis levée, j’ai terminé la copie d’une partition et la coloration d’une grande lithographie. Tu ne t’étonneras pas, du moins, de mes talents. Tu sais qu’au couvent, ce dont je me tirais le moins mal, c’était de la copie de musique et de la mise en couleur des gravures de sainteté !

— Il est vrai, et cela t’a été de quelque ressource ?

— Je le crois bien ; j’ai parfois gagné, rien qu’à ces ouvrages, jusqu’à quatre et cinq francs par jour, ou plutôt par nuit, sans compter mes autres états.

— Tes autres états… mais lesquels ?

— Je poursuis le récit de ma journée. À quatre heures, je suis sortie et me suis rendue à la HALLE

— Ah ! mon Dieu ! à la Halle, toi ! et qu’y faire ?

— J’y tenais jusqu’à huit heures du matin le bureau d’une factrice, trop grande dame pour se lever si tôt. Du reste, rien de plus pastoral ; un entrepôt de crème, d’œufs et de beurre. J’avais, en outre, un petit intérêt dans la factorerie, et bon an, mal an, je retirais de cela deux mille et quelques cents francs.

— Toi, Florence, toi, marquise de Luceval, un pareil métier !

— Et Michel, donc ?

— Lui ? et quel métier faisait-il ?

— Il en faisait plusieurs : d’abord celui d’inspecteur des arrivages à la Halle, ma chère, rien que cela ! Quinze cents francs, une haute considération de la part de messieurs les charretiers et de messieurs les maraîchers. Par là-dessus, libre à neuf heures du matin : c’est alors qu’il se rendait à son bureau et moi à mon magasin.

— Comment, à ton magasin ?

— Certainement, rue de l’Arbre-Sec, À LA CORBEILLE D’OR ; j’étais première demoiselle chez une grande lingère, une maison de la vieille roche, et comme, sans me vanter, je chiffonne avec assez de goût, je n’avais pas ma pareille pour la confection des canezous, des baigneuses, des mantilles, des cols, des visites, et pour l’élégance des garnitures, mais je me faisais payer très cher, quinze cents francs (il faut profiter de sa vogue) ; oui, quinze cents francs par an et nourrie, s’il vous plaît ! c’était à prendre ou à laisser. Il était aussi formellement entendu que je ne paraîtrais jamais à la vente ; j’aurais craint d’être reconnue par quelque pratique, et cela m’eût gênée en sortant du magasin.

— Ta journée n’était donc pas finie ?

— À huit heures, y penses-tu ? car j’avais encore mis pour clause que je serais libre à huit heures, afin de pouvoir utiliser mon temps. Pendant un an je travaillai chez moi à la tapisserie, à la copie de musique et à mes aquarelles ; mais, plus tard, la femme d’un ami de Michel m’a trouvé quelque chose de miraculeux, une bonne vieille dame aveugle, du meilleur monde, mais très misanthrope : aussi, ne pouvant sortir de chez elle, et n’aimant pas à recevoir, elle préférait passer ses soirées à entendre des lectures ; pendant trois ans, j’ai été sa lectrice au prix de huit cents francs par année. J’arrivais chez elle à neuf heures ; tour à tour je lisais, nous causions, puis nous prenions le thé. Cette dame demeurait rue de Tournon, de sorte que Michel, après minuit, venait me chercher en revenant de son théâtre.

— De son théâtre ?

— Oui, de l’Odéon.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Valentine, il était acteur ?

— Que tu es folle ! dit Florence en riant aux éclats. Pas du tout ; il était contrôleur à l’Odéon. Je te dis que nous avons fait tous les métiers. Michel remplissait ces fonctions au théâtre, après avoir quitté son bureau où il gagnait ses deux mille quatre cents francs par an.

— Michel ? si indolent ! incapable autrefois de s’occuper seulement de ses affaires !

— Et remarque bien qu’en rentrant il mettait encore au net des livres de commerce, ce qui augmentait d’autant nos revenus. Ainsi donc, ma bonne Valentine, tu concevras qu’en vivant avec la plus sévère économie, en nous passant de feu en hiver, en nous servant nous-mêmes, et en employant même nos dimanches à travailler, nous ayons en quatre ans amassé la bienheureuse somme qu’il nous fallait. Eh bien, quand je te parlais des prodiges enfantés par la paresse, avais-je tort ?

— Je n’en reviens pas ; c’est à n’y pas croire.

— Eh ! mon Dieu ! Valentine, comme le disait Michel : « Il y a un vif amour de la paresse au fond de bien des existences très laborieuses. Pourquoi tant de gens, qui ne sont ni ambitieux ni cupides, travaillent-ils souvent avec une infatigable ardeur ? Afin de pouvoir se reposer le plus tôt possible. Or, qu’est-ce que le repos sinon la PARESSE ? Aussi, ajoutait Michel, on ne sait pas de quels travaux énormes est capable un paresseux bien déterminé à pouvoir paresser un jour. »

— Tu as raison. Je conçois maintenant que l’amour de la paresse puisse donner momentanément une ardeur extrême pour le travail ; mais dis-moi, Florence, pourquoi votre logement si voisin et pourtant séparé ?

— Oh ! quant à cela, vois-tu, Valentine, ç’a été, de notre part, le comble de la raison, une résolution d’une sagesse sublime, héroïque, dit Florence avec un accent de triomphe plein de gentillesse et de gaieté ; nous nous sommes dit : « Quel est notre but ? Amasser le plus vite possible l’argent qu’il nous faut pour paresser un jour ; en ce sens, le temps c’est l’argent ; donc, moins nous perdrons de temps, plus nous gagnerons d’argent ; or, pour nous le meilleur moyen de perdre beaucoup de temps, c’est d’être ensemble, et, par suite, de nous livrer ainsi aux délices de jaser de songes creux, de rêver à deux ; nous trouverions cela si charmant, que la pente serait irrésistible. Alors, adieu le travail, c’est-à-dire les moyens de pouvoir un jour paresser à tout jamais ; car, pour paresser, encore faut-il vivre à son aise. Ce n’est pas tout, disions-nous encore ; nous avons, il est vrai, une sainte horreur des amours qui donnent de la peine et du souci, c’est très moral ; mais à cette heure que nous sommes libres, à cette heure que rien ne nous serait moins gênant que notre amour, eh ! eh ! qui sait ? le diable est bien fin, et alors que deviendrait le travail ? Que de temps ! c’est-à-dire que d’argent perdu ! car comment trouver le double courage de s’arracher à la paresse et à l’amour ! Non ! non ! soyons inexorables envers nous-mêmes, ne compromettons pas l’avenir, et jurons-nous, au nom du salut de notre divine paresse, de ne pas nous dire un mot, un seul mot, tant que notre petite fortune ne sera pas faite. »

— Comment ! pendant ces quatre années !

— Nous avons tenu notre serment.

— Pas un mot ?

— Pas un mot, à partir du jour où nous avons commencé à travailler.

— Florence, tu exagères. Une telle retenue c’est impossible.

— Je t’ai promis la vérité, je te la dis.

— Mais enfin, pas un mot, cela me semble une précaution exagérée…

— Exagérée ! Eh ! mon Dieu ! tout dépendait d’un mot, d’un seul mot, et ce premier mot-là dit, comment répondre du reste ?

— Ainsi, pendant ces quatre années ?

— Pas un mot. Mais pour les choses graves, les mesures à prendre concernant nos intérêts, nous nous écrivions, voilà tout. Il faut te dire aussi que nous avions imaginé un moyen de correspondre à travers la cloison qui séparait nos chambres, c’était juste tout autant qu’il nous en fallait, et pour nous dire : — Bonsoir, Michel. — Bonsoir, Florence. – Et le matin : — Bonjour, Michel. — Bonjour Florence. – Ou bien encore : — Il est l’heure de partir, – et de temps à autre : — Courage, Michel. — Courage, Florence, songeons à notre PARADIS, et gai le PURGATOIRE ! – Vois combien nous avons été prévoyants d’adopter cette méthode ! Croirais-tu que Michel trouvait encore quelquefois le moyen de tant bavarder, à coups de manche de couteau frappés sur notre cloison, que j’étais obligée d’imposer silence à cet emporté. Juge donc si nous avions eu le malheur de nous parler !

— Et cette étrange correspondance vous suffisait ?

— Parfaitement ; n’avions-nous pas une vie commune, malgré cette muraille qui nous séparait ? Notre esprit, nos moindres pensées ne tendaient-elles pas au même but ? et poursuivre ce but, c’était songer toujours l’un à l’autre. Puis enfin, matin et soir, nous nous apercevions, nous n’étions pas amants, cela nous suffisait ; si nous l’eussions été… brrr… la paille ne vole pas plus vite à l’aimant que nous n’eussions volé l’un vers l’autre, au premier regard. Enfin, il y a quinze jours, notre but a été atteint ; nous avions en quatre ans gagné quarante-deux mille francs et tant de cents francs ! J’espère que c’était vaillant ! Nous aurions pu, comme disent les commerçants, nous retirer quelques mois plus tôt ; mais nous nous sommes dit ou plutôt écrit : « C’est bien de ne vouloir que le nécessaire ; mais il faut du moins que le pauvre passant qui aura faim et qui frappera à notre porte, trouve aussi chez nous son nécessaire. Rien ne donne plus de quiétude à l’âme et au corps que la conscience d’avoir toujours été bon et humain. Cela repose. » Aussi, une fois en train, nous avons un peu prolongé notre purgatoire. Eh bien, maintenant, Valentine, avoue qu’il n’est rien de tel que la PARESSE bien dirigée pour donner aux gens activité, courage et vertu

 

*  *  *

 

— Adieu, Florence, dit madame d’Infreville d’une voix étouffée en fondant en larmes et se jetant dans les bras de son amie. Adieu, et pour toujours adieu !

— Valentine, que dis-tu ?

— Un vague et dernier espoir m’avait conduite ici, espérance insensée, comme toutes celles de l’amour opiniâtre et déçu… Adieu ! encore adieu ! Sois heureuse avec Michel ; Dieu vous avait créés l’un pour l’autre ; votre bonheur, vous l’avez vaillamment gagné, mérité.

Soudain l’on entendit sonner bruyamment à la petite porte du jardin.

— Madame, madame ! dit la vieille nourrice, en accourant aussitôt, tenant à la main une lettre sans cachet, qu’elle remit à Valentine ; voici ce que le monsieur qui était resté dans la voiture m’a dit de vous remettre tout de suite ; il venait du côté de la haie, ajouta la vieille servante en indiquant du geste la direction de la clôture végétale, masquée de ce côté par un épais massif d’arbustes.

Valentine, pendant que Florence la regardait avec une surprise croissante, ouvrit la lettre qui contenait un billet, et lut ce qui suit, écrit au crayon :

« Remettez, de grâce, ce mot à Florence, et venez me rejoindre. Il faut partir, il n’y a plus d’espoir… »

Madame d’Infreville fit un mouvement pour sortir.

— Valentine, où vas-tu ? dit vivement Florence à son amie en la prenant par la main.

— Attends-moi un instant, reprit madame d’Infreville en serrant presque convulsivement les mains de son amie entre les siennes ; attends-moi et lis cela…

Puis, remettant le billet à Florence, elle s’éloigna d’un pas précipité pendant que la jeune femme, de plus en plus étonnée en lisant l’écriture de son mari, lisait ces lignes aussi écrites au crayon :

« Au moment où madame d’Infreville entrait chez vous, je franchissais la haie de votre jardin ; caché dans un massif, j’ai tout entendu. Un vague et dernier espoir m’amenait ici, et, s’il faut tout vous dire, cet espoir déçu, je voulais me venger. Je renonce à l’espérance comme à la vengeance. Soyez heureuse, Florence, je ne puis désormais ressentir pour vous qu’estime et respect.

« Mon seul regret est de ne pouvoir vous rendre une liberté absolue, la loi s’y oppose, il faut donc vous résigner à porter mon nom.

« Encore adieu, Florence : vous ne me reverrez jamais, vous n’entendrez plus parler de moi ; mais, de ce jour, conservez mon souvenir comme celui de votre meilleur, de votre plus sincère ami,

« A. DE LUCEVAL. »

Madame de Luceval fut attendrie à la lecture de cette lettre, qu’elle terminait à peine, lorsqu’elle entendit le roulement d’une voiture qui s’éloignait de plus en plus.

Florence comprit que Valentine ne reviendrait pas. Lorsqu’à la tombée du jour Michel revint trouver madame de Luceval, celle-ci lui remit la lettre de son mari.

Michel fut, comme Florence, ému de cette lettre, puis il dit en souriant :

— Heureusement, Valentine est libre.

XX

Environ deux ans après ces événements, on lisait dans les journaux du temps les nouvelles suivantes :

 
ÉTRANGER. 

 

On écrit de Symarkellit :

« Parmi les rares voyageurs qui ont osé jusqu’à présent gravir les cimes les plus élevées du Caucase, on cite une ascension faite, au mois de mai dernier, par deux intrépides touristes français, M. et madame ***. Celle-ci, svelte et brune, d’une beauté remarquable, était vêtue en homme, et a partagé tous les dangers de cette aventureuse expédition. Les guides ne pouvaient assez admirer son courage, son sang-froid et sa gaieté. L’on prétend que les deux infatigables touristes se sont ensuite dirigés vers Saint-Pétersbourg, à travers les steppes, afin d’arriver à temps pour faire partie de l’expédition nautique du capitaine Moradoffs, chargé d’entreprendre un voyage d’exploration au PÔLE NORD. Les pressantes recommandations dont sont favorisés M. et madame *** auprès de la cour de Russie leur font espérer qu’ils obtiendront la faveur qu’ils sollicitent, et qu’ils pourront prendre part à cette périlleuse expédition dans ces régions boréales. »

FRANCE.
 

On écrit d’Hyères, à la date du 29 décembre :

« Un phénomène de végétation extraordinaire s’est dernièrement présenté dans nos contrées. L’on nous avait parlé d’un oranger en pleine floraison à cette époque de l’année. Comme nous paraissions douter de ce prodige, l’on nous a proposé de nous convaincre, et nous nous sommes rendu, à deux lieues d’ici, dans une petite maison située au bord de la mer ; là, au milieu d’un quinconce d’orangers, nous avons vu, de nos yeux, vu, ce qui s’appelle vu, un de ces arbres magnifiques littéralement couvert de boutons et de fleurs qui parfumaient l’air à cent pas à la ronde. Nous avons été bien payés de la peine de notre excursion par la vue de cette merveille et par l’accueil plein de bonne grâce qu’ont bien voulu nous faire les maîtres de la maison, M. et madame Michel. »


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Allain C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Eugène Sue, Œuvres, Les sept Péchés capitaux, La Paresse – L’Avarice – la Gourmandise, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, s. d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de La Paresse, gravée par Félix Vallotton en 1896 (Museum of Fine Arts, Houston).

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