Eugène Sue

LA LUXURE

MADELEINE

LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX

suivi de : Le Domino rouge

1848

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Table des matières

 

PREMIER VOLUME. 4

I. 4

II. 18

III. 27

IV.. 40

V.. 51

VII. 68

VIII. 79

IX.. 93

X.. 103

XI. 110

XII. 125

XIII. 137

SECOND VOLUME. 146

I. 146

II. 156

III. 167

IV.. 179

V.. 187

VI. 197

VII. 207

VIII. 219

IX.. 227

X.. 243

XI. 254

LE DOMINO ROUGE. 262

Une double haine. 262

Les deux femmes. 266

L’amant de Pépita. 277

Le duel. 286

L’insulte. 293

Les trois dominos. 298

Ce livre numérique. 304

 

PREMIER VOLUME

I

Le palais de l’Élysée-Bourbon (ancien hôtel de la marquise de Pompadour), situé au milieu du faubourg Saint-Honoré, était, dans ces derniers temps[1], ainsi qu’on le sait, l’hôtel garni des altesses royales étrangères, catholiques, protestantes ou musulmanes, depuis les princes de la confédération germanique jusqu’à Ibrahim-Pacha.

Vers la fin du mois de juillet de l’une des années passées, vers les onze heures du matin, plusieurs jeunes secrétaires et gentilshommes de la suite de S.A.R. l’archiduc LÉOPOLD-MAXIMILIEN, qui habitait l’Élysée depuis six semaines, étaient réunis dans l’un des salons de service du palais.

— La revue donnée au Champ-de-Mars en l’honneur de S.A.R. se prolonge, disait l’un. L’audience du prince sera encombrée ce matin.

— Le fait est, reprit un autre, qu’il y a déjà cinq à six personnes qui attendent depuis une demi-heure.

— Et monseigneur, dans sa rigoureuse ponctualité militaire, regrettera fort cette inexactitude forcée.

Une des portes de la salle s’ouvrit alors ; un jeune homme de vingt ans au plus, commensal de la maison, traversa le salon et entra dans une pièce voisine après avoir salué, avec un mélange de bienveillance et de timidité, les personnes dont nous avons parlé, et qui s’étaient levées à son aspect, lui témoignant ainsi une sorte de déférence que son âge et sa position ne semblaient pas d’ailleurs commander.

Lorsqu’il eut disparu, l’un des gentilshommes reprit en faisant allusion au très jeune homme qui venait de traverser le salon :

— Pauvre comte Frantz... toujours aussi timide ; une jeune fille de quinze ans sortant du couvent aurait plus d’assurance que lui…

— Qui croirait, à le voir si virginal, qu’il a fait pendant trois ans la guerre du Caucase avec une rare bravoure ?…

— Et qu’il a eu à Vienne un duel acharné dont il est vaillamment et brillamment sorti.

— Moi, messieurs, je me figure que le comte Frantz devait toujours baisser candidement les yeux en allongeant ses coups de sabre aux Circassiens.

— Du reste, je crois que S.A.R. s’accommode fort de l’ingénuité de son…

— Diable ! pas d’indiscrétion ; mon cher !

— Laissez-moi donc achever. Je dis que monseigneur s’accommode fort de la persistante ingénuité de son… filleul…

— À la bonne heure… Et je pense, comme vous, que le prince n’avait pas vu sans quelque crainte ce beau garçon exposé aux tentations de ce diabolique Paris. Mais qu’avez-vous à sourire, mon cher ?

— Rien.

— Est-ce que vous pensez que le comte Frantz, malgré son apparente innocence, a eu quelque amourette ?

— Voyez un peu, messieurs, toutes les belles choses que peut signifier un sourire… car, je vous en prends à témoin, je me suis contenté de sourire…

— Sérieusement, mon cher, pensez-vous que le comte Frantz ?…

— Je ne pense rien… je ne dis rien, je serai muet comme un diplomate qui a intérêt à se taire… ou comme un jeune officier des gardes… nobles, lorsqu’il passe pour la première fois sous l’inspection de monseigneur.

— Le fait est que le prince a un de ces regards qui imposent aux plus hardis. Mais, pour en revenir au comte Frantz…

Cet entretien fut interrompu par un collègue des personnages réunis dans le salon de service.

Ce nouveau venu fit oublier le comte Frantz, et deux ou trois voix lui demandèrent à la fois :

— Eh bien ! votre merveille ?

— Cette fameuse usine du faubourg Saint-Marceau ?

— Cela valait-il au moins la peine d’être vu ?

— Pour moi, messieurs, qui suis très curieux de ces constructions de machines, répondit celui qui venait d’entrer, cette matinée a été du plus grand intérêt, et je déclare M. Charles Dutertre (le propriétaire de cette usine) un des plus habiles et des plus savants mécaniciens que je connaisse… en ajoutant qu’il est peu d’hommes plus avenants ; je compte même engager monseigneur à aller visiter ces ateliers.

— À la bonne heure, vous, mon cher, on ne vous accusera pas de perdre votre temps à des futilités : moi j’ai de moins hautes prétentions, et ma prétention n’est même encore qu’à l’état d’espérance…

— Et cette espérance ?

— Est d’être invité à dîner chez le célèbre docteur Gasterini.

— Le plus illustre, le plus profond gourmand de l’Europe…

— On dit en effet que sa table est un échantillon du Paradis… des gourmands.

— Je ne sais, hélas ! s’il sera pour moi de ce paradis comme de l’autre ;… mais j’espère…

— Moi, j’avoue ma faiblesse. De tout ce que j’ai vu à Paris, ce qui m’a le plus charmé… fasciné… ébloui… ravi… je dirai même, instruit…

— C’est ? voyons.

— Eh bien ! c’est… (dût ce blasphème faire rougir notre pudique et fière Germanie) c’est…

— Achevez donc !

— C’est le bal Mabille.

Les rires, les exclamations, provoqués par ce franc aveu duraient encore, lorsqu’un des secrétaires de l’archiduc entra, tenant deux lettres à la main, et s’écria gaiement.

— Messieurs ! des nouvelles toutes fraîches de Bologne et de Venise…

— Bravo, mon cher Ulrik… et quelles nouvelles ?

— Les plus curieuses, les plus extraordinaires du monde.

— Vraiment ?

— Vite… contez-nous cela, cher.

— Bologne d’abord et Venise ensuite ont été, pendant plusieurs jours dans une agitation incroyable… par suite d’événements non moins incroyables.

— Une révolution ?

— Un mouvement de la jeune-Italie ?

— Ou bien un nouveau mandement du pape libérateur ?

— Non, messieurs, il s’agit d’une femme.

— D’une femme !

— Oui… à moins que ce ne soit le diable, et j’inclinerais à le croire.

— Ulrik, vous nous mettez au supplice, expliquez-vous donc.

— Vous rappelez-vous, messieurs, avoir entendu parler en Allemagne, l’an passé, de cette jeune veuve mexicaine, la marquise de MIRANDA ?

— Parbleu ! c’est elle que notre poète Moser-Hartman… a chantée en vers si magnifiques et si passionnés sous le nom de la moderne APHRODITE.

— Ah ! ah ! ah ! quelle plaisante erreur ! dit un des interlocuteurs en riant aux éclats, Moser Hartman… le poète religieux et spiritualiste par excellence, le poète chaste, pur et froid comme la neige immaculée, aller chanter Aphrodite en vers brûlants ! J’ai entendu, en effet, citer ces vers vraiment admirables… mais ils sont évidemment d’un autre Hartman...

— Et moi je vous assure, mon cher, et Ulrik vous le confirmera, que ce poème que l’on place, avec raison, à la hauteur des plus belles odes de Sapho, est bien de Moser-Hartman.

— Rien de plus vrai, reprit Ulrik ; j’ai entendu Moser-Hartman réciter, lui-même, ses vers… dignes de l’antiquité.

— Alors je vous crois, mais comment expliquer cette transformation soudaine, inconcevable ?

— Eh ! mon Dieu ! cette transformation, qui a changé un homme d’un talent estimable, mais correct et froid, en un homme de génie, plein de fougue et de puissance, dont le nom est à cette heure européen… cette transformation a été opérée par la femme que le poète a chantée… par la marquise de Miranda.

— Moser-Hartman, ainsi changé… j’aurais cru la chose impossible !

— Bah !… reprit Ulrik, la marquise en a fait bien d’autres… et voici un de ses meilleurs tours, que l’on m’écrit de Bologne. Il y avait là un certain cardinal-légat… la terreur et l’aversion du pays.

— C’est nommer Orsini, homme aussi détestable que détesté.

— Et il a bien l’extérieur de son emploi ; je l’ai vu en Lombardie… quelle figure cadavéreuse… et sinistre ! Je me suis toujours ainsi représenté le type de l’inquisiteur.

— Eh bien ! la marquise l’a conduit au bal du Casino de Bologne, masqué et déguisé en cavalier Pandour.

— Le cardinal-légat en cavalier Pandour ! s’écrie-t-on tout d’une voix. Allons donc, Ulrik, c’est un conte bleu !

— Vous lirez cette lettre, et quand vous verrez de qui elle est signée, vous ne douterez plus, incrédules que vous êtes, reprit Ulrik. Oui, la marquise s’est fait accompagner de l’Orsini ainsi déguisé ; puis, en plein bal, elle lui a arraché son masque en lui disant à haute voix : Bonsoir cardinal Orsini ; et, riant comme une folle, elle a disparu, laissant le légat exposé aux huées de la foule exaspérée. Il eût couru quelque danger, sans la force armée qui vint le protéger ; le lendemain, Bologne se soulevait pour demander le renvoi de l’Orsini, qui, après deux jours d’agitation, a été forcé de quitter nuitamment la ville. Le soir, toutes les maisons ont été illuminées en signe d’allégresse : sur plusieurs transparents, on voyait, m’écrit-on, deux M entrelacées, le chiffre de la marquise.

— Et elle, qu’est-elle devenue ?

— On ne l’a plus revue ; elle était partie pour Venise… reprit Ulrik, en montrant une seconde lettre ; là, m’écrit-on, ç’a été bien autre chose…

— Quelle femme ! quelle femme !…

— Comment est-elle ?

— L’avez-vous vue ?

— Non…

— Ni moi…

— Ni moi…

— On dit qu’elle est très grande et très mince.

— On m’avait dit à moi quelle était d’une taille plus qu’ordinaire.

— Ce qu’il y a de sûr, c’est que, dans cette lettre de Venise, d’où la marquise est partie tout récemment pour la France, assure-t-on ; on appelle assez poétiquement cette femme singulière : la blonde étoile… ce qui donnerait à penser qu’elle est blonde !

— Mais, à Venise… qu’a-t-elle fait ? que s’est-il passé ?

— Ma foi ! répondit Ulrik, c’est une aventure qui tient à la fois des mœurs de l’antiquité païenne, et de celles du moyen-âge en Italie.

Malheureusement pour la curiosité des auditeurs d’Ulrik, le bruit soudain d’un tambour battant aux champs ayant annoncé le retour de l’archiduc Léopold, chaque personne de la maison du prince regagna son poste ; on se tint prêt à recevoir l’altesse royale.

En effet, le factionnaire de l’Élysée Bourbon, ayant vu de loin venir rapidement plusieurs voitures à la livrée du roi des Français, avait poussé le cri aux armes ! les soldats de garde, leur officier en tête, s’étaient alignés, et au moment où les voitures de la cour entraient successivement dans l’immense cour de l’Élysée, le tambour battit aux champs, la troupe présenta les armes.

La première des voitures s’arrêta devant le palais ; les valets de pied à grande livrée rouge ouvrirent la portière, et S.A.R. l’archiduc MAXIMILIEN LÉOPOLD, monta lentement les degrés du perron, en s’entretenant avec un colonel, officier d’ordonnance, chargé de l’accompagner ; à quelques pas du prince venaient ses aides-de-camp, vêtus de brillants uniformes étrangers, et déposés à leur tour au pied du perron, par les voitures royales.

L’archiduc, âgé de trente-neuf ans, était d’une taille à la fois robuste et élancée ; il portait, avec une raideur martiale, le grand uniforme de feld-maréchal : habit blanc, à épaulettes d’or ; culotte de casimir écarlate, sur laquelle tranchait le noir luisant de ses grandes bottes à l’écuyère, un peu poudreuses, (car il avait assisté, à cheval, à une revue de troupes commandée en son honneur) ; le grand cordon rouge, le collier de la Toison d’Or, et cinq ou six plaques d’ordres différents, ornaient sa poitrine ; ses cheveux étaient d’un blond pâle comme sa longue moustache militairement retroussée qui rendait plus rude encore l’expression de ses traits qu’accusaient fortement la carrure du menton et l’arête proéminente du nez ; l’œil bleu pénétrant et froid, à demi-couvert par la paupière, s’enchâssait sous un sourcil très relevé ; aussi le prince avait-il toujours l’air de regarder de très haut ; ce regard sévère, dédaigneux, joint à une attitude impérieuse, à un port de tête inflexible, donnait à l’ensemble de la personne de l’archiduc, un remarquable caractère d’altière et glaciale autorité.

Depuis un quart d’heure environ, le prince était rentré à Élysée lorsque la voiture d’un ministre français et celle d’un ambassadeur d’une grande puissance du Nord, s’arrêtant successivement devant le perron, l’homme d’État et le diplomate entrèrent dans le palais.

Presqu’à ce moment, l’un des principaux personnages de cette histoire arriva pédestrement dans la cour de l’Élysée Bourbon.

M. Pascal (notre héros s’appelait ainsi) paraissait avoir environ trente-six ans, il était de taille moyenne, très brun, et portait une assez longue barbe, rude et noire comme ses sourcils, sous lesquels luisaient deux petits yeux gris, très clairs, très fins et très perçants ; il marchait légèrement voûté, non par suite d’une déviation de sa taille, mais par une sorte de nonchaloir : ayant d’ailleurs coutume de tenir presque toujours sa tête basse et ses deux mains plongées dans les goussets de son pantalon, cette attitude arrondissait forcément ses larges épaules ; ses traits étaient surtout remarquables par une expression de dureté sardonique, à laquelle se joignait cet air d’inexorable assurance, particulier aux gens convaincus et vains de leur toute puissance ; une étroite cravate noire nouée comme on dit, à la Colin, un long gilet de coutil écossais, un léger paletot d’été de couleur blanchâtre, un chapeau gris assez râpé, et un large pantalon de nankin dans les goussets duquel M. Pascal tenait ses mains enfoncées ; tel était son costume, d’une propreté douteuse, et parfaitement en harmonie avec l’extrême chaleur de la saison et le sans gêne habituel de ce personnage.

M. Pascal, lorsqu’il passa devant la porte du suisse, fut interpellé par ce fonctionnaire de la loge, qui, du fond de son fauteuil, lui cria :

— Eh !… dites donc ! monsieur, où allez-vous ?

Soit que M. Pascal n’entendît pas le suisse, soit qu’il ne voulût pas se donner la peine de lui répondre, il continua sans mot dire de se diriger vers le perron.

Le suisse, quittant alors forcément son fauteuil, courut après le muet visiteur, et lui dit impatiemment :

— Encore une fois, monsieur, où allez-vous donc ? on répond, au moins !

M. Pascal s’arrêta, toisa dédaigneusement son interlocuteur, haussa les épaules, et répondit en se remettant en marche vers le perron :

— Je vais… chez l’archiduc.

M. le suisse savait son monde ; il ne put s’imaginer que ce visiteur en paletot d’été et en cravate à la Colin, eût réellement une audience du prince et surtout osât se présenter devant lui, dans un costume si impertinemment négligé, car toutes les personnes qui avaient l’honneur d’être reçues au palais, étaient ordinairement vêtues de noir ; aussi M. le suisse, prenant M. Pascal pour quelque fournisseur égaré ou mal appris, le suivit en lui disant à haute voix :

— Mais, monsieur… les marchands que S.A.R. fait venir, ne passent pas par le grand escalier, voilà… là-bas, à droite, la porte du fournisseur et des communs… par laquelle vous devez entrer.

M. Pascal n’aimait pas les paroles inutiles, il haussa de nouveau les épaules, et continua de s’avancer vers le perron, sans répondre au suisse.

Celui-ci, exaspéré par ce silence et cette opiniâtreté, saisit alors M. Pascal par le bras, et, élevant sa voix, s’écria :

— Encore une fois, monsieur, ce n’est pas par là que vous devez entrer…

— Qu’est-ce à dire, drôle ? s’écria M. Pascal avec un mélange de courroux et de stupeur, comme si l’attentat du suisse lui eût paru aussi audacieux qu’inconcevable :

— Sais-tu bien à qui tu parles ?…

Il y eut dans ces mots, dans leur accent, une expression d’autorité si menaçante, que le pauvre suisse, un moment effrayé, balbutia :

— Monsieur… je… je… ne sais.

La grande porte du vestibule s’ouvrit alors brusquement ; l’un des aides de camp du prince ayant vu, de l’une des fenêtres du salon de service, s’élever l’altercation du suisse et du visiteur, descendit précipitamment les degrés du perron, s’avança avec empressement vers M. Pascal, et, s’adressant à lui en excellent français, il lui dit d’un ton pénétré :

— Ah ! monsieur, S.A.R. sera, j’en suis sûr, aux regrets de ce malentendu. Veuillez me faire l’honneur de me suivre… je vais vous introduire à l’instant… J’ai reçu tout à l’heure les ordres de monseigneur à votre sujet, monsieur.

M. Pascal baissa la tête en manière d’assentiment, et suivit l’aide de camp, laissant le suisse ébahi et désolé de sa maladresse.

Lorsque M. Pascal et son guide furent arrivés dans le salon d’attente où se trouvaient d’autres aides de camp, le jeune officier reprit :

— L’audience de S.A.R. est encombrée ce matin, car la revue a retenu monseigneur plus longtemps qu’il ne le pensait ; aussi, désirant vous faire attendre le moins possible, monsieur, il m’a ordonné de vous conduire, dès votre arrivée, dans une pièce voisine de son cabinet. S.A.R. ira vous rejoindre aussitôt après la conférence qu’elle a en ce moment avec M. le ministre des affaires étrangères.

M. Pascal fit de nouveau un signe d’assentiment, et, précédé de l’aide de camp, il traversa un couloir assez obscur et arriva dans un salon donnant sur le magnifique jardin de l’Élysée.

Au moment de se retirer, l’aide de camp, distrait jusqu’alors par la malencontreuse altercation du suisse et de M. Pascal, remarqua le négligé de ce dernier. Habitué aux sévères formalités de l’étiquette, le jeune courtisan fut étrangement choqué de l’irrespectueux costume du personnage qu’il venait d’introduire ; il hésita entre la crainte d’indisposer un homme tel que M. Pascal, et l’envie de protester contre l’inconvenance de sa tenue, espèce d’injure faite à la dignité du prince, inexorable pour tout ce qui touchait aux égards dus à son rang ; mais la première crainte l’emporta et l’aide de camp, réfléchissant d’ailleurs qu’il était trop tard pour engager notre homme à aller se vêtir plus révérencieusement, lui dit en se retirant :

— Dès que M. le ministre des affaires étrangères sera sorti du cabinet de S.A.R. je la préviendrai, monsieur, que vous êtes à ses ordres.

Ces derniers mots :

Que vous êtes à ses ordres.

Parurent mal sonner aux oreilles de M. Pascal ; un demi-sourire sardonique plissa ses lèvres ; mais faisant bientôt, ainsi qu’on dit, comme chez lui, et trouvant sans doute la température du salon trop élevée, il ouvrit une des fenêtres, s’accouda sur la balustrade, et gardant son chapeau sur sa tête, se mit à examiner le jardin.

II

Tout le monde connaît le jardin de l’Élysée, ce petit parc ravissant, planté des plus beaux arbres du monde, et dont les frais gazons sont arrosés par une rivière anglaise ; une allée en terrasse qu’abritent des ormes séculaires borne ce parc du côté de l’avenue de Marigny : une allée semblable, et parallèle, le limite du côté opposé ; un mur très bas le sépare des jardins voisins.

Cette dernière allée dont nous parlons, aboutissait à peu de distance de la fenêtre du salon où se tenait alors M. Pascal ; bientôt son attention fut pour plusieurs motifs vivement éveillée.

Le jeune homme qui avait traversé le salon des secrétaires et des gentilshommes, et, par sa timidité, avait été l’objet de plusieurs remarques, se promenait alors lentement dans l’allée ombreuse. Il était d’une taille élégante et svelte ; de temps à autre, il s’arrêtait, baissait la tête, restait un instant immobile, puis il recommençait sa promenade ; lorsqu’il eut atteint l’extrémité de l’allée, il s’approcha presque furtivement du mur limitrophe du jardin voisin, et comme, à cet endroit, ce mur n’avait guère plus de quatre pieds de haut, il s’y appuya, et parut absorbé, soit dans la réflexion, soit dans l’attente.

Jusqu’alors ce promeneur avait tourné le dos à M. Pascal, qui se demandait avec curiosité ce que pouvait regarder ou attendre ce personnage dont il n’avait pas encore pu distinguer les traits ; mais lorsque, n’ayant pas sans doute vu ce qu’il semblait chercher du regard, le jeune homme se retourna et revint sur ses pas, il fit ainsi face à M. Pascal.

Le comte Frantz de Neuberg, nous l’avons dit, passait pour être le filleul de l’archiduc, dont il était tendrement aimé. Selon les bruits de cour, S.A.R. n’ayant pas eu d’enfants depuis son mariage avec une princesse de Saxe-Teschen, ne manquait pas de raisons pour traiter paternellement Frantz de Neuberg, fruit secret d’un premier et mystérieux amour.

Frantz, âgé de vingt ans à peine à l’époque de ce récit offrait le type accompli de la beauté mélancolique du Nord : ses longs cheveux blonds, séparés au milieu de son front candide et blanc comme celui d’une fille, encadraient un visage d’une régularité parfaite ; dans ses grands yeux, d’un bleu céleste, au regard doux et rêveur, semblait se réfléchir la pureté de son âme ; une barbe naissante, estompant de son duvet soyeux et doré son menton et sa lèvre supérieure, accentuaient virilement cette charmante figure.

À mesure qu’il s’avançait dans l’allée, Frantz attirait de plus en plus l’attention de M. Pascal, qui le contemplait avec une sorte de surprise admirative, car il était difficile de ne pas remarquer la rare perfection des traits de Frantz ; lorsqu’il fut à peu de distance de la fenêtre, il rencontra le regard fixe et obstiné de M. Pascal, parut non moins embarrassé que contrarié, rougit, baissa les yeux, et, se retournant brusquement, continua sa promenade, hâtant un peu le pas jusque vers le milieu de l’allée ; là, il recommença de marcher lentement, et sans doute gêné par la pensée qu’un étranger observait tous ses mouvements, à peine osa-t-il d’abord se rapprocher des limites du jardin voisin ; mais soudain, oubliant toute préoccupation, il courut vers le mur à la vue d’un petit chapeau de paille qui apparut de l’autre côté de la muraille et qui encadrait dans sa passe doublée de soie rose le plus frais, le plus délicieux visage de quinze ans que l’on puisse rêver…

— Mademoiselle Antonine… dit Frantz vivement, et à voix basse, on nous regarde.

— À ce soir… murmura une voix douce.

Et le petit chapeau de paille disparut comme par enchantement, la jeune fille ayant, sans doute, prestement sauté d’un banc sur lequel elle avait dû monter de l’autre côté du mur.

Mais, comme compensation sans doute à cette brusque retraite, une belle rose tomba aux pieds de Frantz, qui, la ramassant aussitôt, ne put s’empêcher de la porter ardemment à ses lèvres ; puis, cachant la fleur dans son gilet, le jeune homme disparut au milieu d’un massif, au lieu de continuer sa promenade dans la longue allée.

Malgré la rapidité de cette scène, malgré la disparition instantanée du petit chapeau de paille, M. Pascal avait parfaitement distingué les traits enchanteurs de la jeune fille et vu Frantz baiser passionnément la rose tombée à ses pieds.

Les traits durs et sardoniques de M. Pascal devinrent étrangement sombres. On y lisait un courroux violent mêlé de jalousie, de douleur et de haine ; pendant quelques instants, sa physionomie, devenue presque effrayante, trahit l’homme qui, habitué à voir tout plier devant soi, est capable de sentiments et d’actions d’une méchanceté diabolique, lorsqu’un obstacle imprévu vient contrarier sa volonté de fer.

— Elle ! elle ! dans le jardin voisin de l’Élysée, se disait-il, avec une rage concentrée, qu’y venait-elle faire ?… Triple sot que je suis, elle venait coqueter avec ce fluet et blond jouvenceau… Peut-être habite-t-elle l’hôtel mitoyen. Misère de Dieu ! apprendre... et apprendre de la sorte où elle demeure, après avoir en vain tout fait pour le découvrir… depuis que ce damné de minois de quinze ans m’a pris par les yeux et m’a rendu fou… moi… moi qui me croyais mort à ces caprices subits et frénétiques, auprès desquels ce qu’on appelle les plus violentes passions de cœur de la glace... car, pour avoir rencontré trois fois cette petite fille, je me sens, comme en mes plus beaux jours, capable de tout pour la posséder… à cette heure surtout, que la jalousie m’irrite et me dévore… Misère de Dieu ! c’est niais, c’est stupide ; mais je souffre…

Et, en disant ces mots, la figure de M. Pascal exprima, en effet, une douleur haineuse et farouche ; puis, tendant son poing du côté où avait paru le petit chapeau de paille, il murmura avec un accent de rage concentré :

— Tu me le payeras, va… petite fille… et quoi qu’il puisse m’en coûter… tu m’appartiendras…

Et, accoudé à la balustrade, ne pouvant détacher ses regards irrités de l’endroit où il avait vu Frantz échanger un mot avec la jeune fille, M. Pascal était encore plongé dans cette sombre contemplation, lorsqu’une des portes du salon s’ouvrit doucement, et l’archiduc entra.

Le prince croyait si évidemment se trouver face à face avec le personnage dont il se savait attendu, que, d’avance, il avait donné à ses traits, ordinairement d’une hauteur glaciale, l’expression la plus avenante possible ; aussi entra-t-il dans le salon le sourire aux lèvres.

Mais M. Pascal, à demi penché hors de la fenêtre, n’ayant pas entendu ouvrir la porte et ne se doutant pas de la présence du prince, continua de lui tourner le dos, en restant accoudé sur l’appui de la croisée.

Un physionomiste, témoin de cette scène muette, aurait pu curieusement étudier la réaction des sentiments du prince sur son visage.

À l’aspect de M. Pascal penché à la fenêtre, vêtu de son paletot d’été, et gardant incongrûment son chapeau sur sa tête, l’archiduc s’arrêta court ; son sourire emprunté s’effaça de ses lèvres, et, se cambrant sur ses hanches plus fièrement encore que de coutume, il se roidit dans son grand uniforme, devint pourpre de colère, fronça les sourcils, et ses yeux lancèrent un éclair d’indignation courroucée… Mais bientôt la réflexion venant sans doute apaiser cet orage intérieur… les traits du prince prirent soudain une expression de résignation amère, douloureuse… et il baissa la tête comme s’il eût fléchi sous le poids d’une nécessité fatale…

Étouffant alors un soupir de fierté révoltée, tout en jetant un regard de vindicatif mépris sur M. Pascal, toujours penché à la fenêtre, le prince reprit, si cela se peut dire, son sourire affable, là où il l’avait laissé, s’avança vers la croisée en toussant assez fort afin d’annoncer sa présence et de s’épargner la dernière humiliation de toucher l’épaule de notre familier personnage pour attirer son attention.

Aux hum ! hum ! sonores de l’altesse royale, M. Pascal se retourna subitement ; à la sombre expression de ses traits succéda une sorte de satisfaction cruelle et sardonique, comme si l’occasion lui eût amené une victime sur laquelle il pourrait se venger de ses tourments et de ses colères contenues.

M. Pascal s’avança donc vers le prince, le salua d’un air dégagé, en tenant son chapeau d’une main et plongeant l’autre dans son gousset.

— Mille pardons, monseigneur, dit-il, je ne savais vraiment pas que vous fussiez là…

— J’en suis persuadé, monsieur Pascal, répondit le prince avec une hauteur difficilement déguisée.

Puis il ajouta :

— Veuillez me suivre dans mon cabinet, monsieur, j’ai quelques pièces officielles à vous communiquer…

Et il se dirigeait vers son cabinet, lorsque M. Pascal lui dit avec un calme apparent, car cet homme avait, lorsqu’il le fallait, un rare empire sur lui-même :

— Monseigneur… me permettez-vous une question ?

— Parlez, monsieur, répondit le prince en s’arrêtant et se retournant assez surpris.

— Monseigneur… qu’est-ce donc qu’un jeune homme… d’une vingtaine d’années tout au plus, portant de longs cheveux blonds… que je viens de voir se promener dans cette allée… que l’on aperçoit de cette fenêtre ?… Tenez, monseigneur.

— Vous voulez sans doute parler, monsieur, du comte Frantz de Neuberg, mon filleul ?

— Ah ! ce jeune homme est votre filleul, monseigneur ?… je vous en fais mon sincère compliment, on ne peut voir un plus joli garçon…

— N’est-ce pas ? reprit le prince, sensible à cet éloge, même dans la bouche de M. Pascal, il a une charmante figure !

— C’est ce que tout à l’heure je remarquais à loisir, monseigneur.

— Et le comte Frantz a mieux qu’une charmante figure, ajouta le prince ; il a de rares qualités de cœur et une grande bravoure.

— Je suis enchanté, monseigneur, de vous savoir un filleul si accompli… et il y a longtemps qu’il est à Paris ?

— Il y est arrivé avec moi.

— Et il repartira sans doute avec vous, monseigneur car il doit vous être pénible de vous séparer d’un si aimable jeune homme ?

— En effet, monsieur, j’espère bien emmener le comte Frantz avec moi en Allemagne.

— Mille pardons de mon indiscrète curiosité… Mais votre filleul est de ces personnes auxquelles on s’intéresse malgré soi… Maintenant je suis tout à vous…

— Veuillez donc me suivre, monsieur.

Pascal fit un signe de tête d’assentiment, et, marchant parallèlement à l’archiduc, il arriva avec lui jusqu’à la porte de son cabinet ; là, s’arrêtant avec un geste de déférence qui n’était qu’une impertinence de plus, il s’inclina légèrement, et dit au prince, comme si celui-ci avait pu hésiter à passer le premier :

— Après vous, monseigneur, après vous.

Le prince sentit l’insolence, la dévora, entra dans son cabinet en faisant signe à M. Pascal de le suivre.

Celui-ci, quoique peu habitué au cérémonial des cours, avait trop de pénétration pour ne pas sentir la portée de ses actes et de ses paroles ; non-seulement il avait conscience de son insolence qu’exaspéraient encore des ressentiments récents et contenus ; mais, cette insolence, il la calculait, il l’étudiait, et, dans cette circonstance même, il avait, à part soi, agité la question de savoir s’il n’appellerait pas tout simplement l’altesse royale, monsieur ; mais, par un raffinement d’intelligente impertinence, il pensa que l’appellation de monseigneur rendrait ses familiarités plus blessantes encore pour le prince, en contrastant avec une apparence d’étiquette…

Nous reviendrons d’ailleurs sur l’exposition du caractère de M. Pascal, caractère moins excentrique qu’il ne le paraîtra peut-être tout d’abord. Disons seulement que, pendant dix années de sa vie, cet homme né dans une position humble, précaire, et d’abord homme de peine, avait subi et dévoré les humiliations les plus dures, les dominations les plus insolentes, les dédains les plus outrageants ; ainsi, de haineuses et implacables rancunes s’étaient amassées dans son âme ; et le jour venu où il fut puissant à son tour, il s’adonna sans scrupule, sans remords, à la féroce volupté des représailles, peu soucieux de se venger sur des innocents.

L’archiduc, à défaut d’un esprit supérieur, possédait une longue pratique des hommes, acquise par l’exercice d’un emploi suprême dans la hiérarchie militaire de son pays ; aussi, à sa seconde entrevue avec M. Pascal (entrevue à laquelle nous assistons), il avait compris la portée de l’insolence étudiée de ce personnage, et, lorsqu’en entrant avec lui dans son cabinet, il le vit, presque sans attendre l’invitation, familièrement s’asseoir dans le fauteuil occupé un instant auparavant par un premier ministre qu’il avait trouvé rempli de déférence et de respect, le prince éprouva un nouveau et cruel serrement de cœur.

Le regard pénétrant de M. Pascal surprit cette impression sur le front de l’archiduc, et il se dit avec un triomphant dédain :

— Voilà un prince né sur les marches d’un trône… un cousin, pour le moins, de tous les rois d’Europe, un généralissime d’une armée de cent mille soldats ; le voilà dans tout l’éclat de son uniforme de bataille, paré de tous ses insignes d’honneur et de guerre ; cette altesse, cet homme, me méprise dans son orgueil de race souveraine. Il me hait parce qu’il a besoin de moi et qu’il sait bien qu’il faut qu’il s’abaisse… et pourtant cet homme, malgré son mépris, malgré sa haine, je le tiens en ma puissance, et je vais le lui faire rudement sentir, car aujourd’hui j’ai le cœur noyé de fiel.

III

M. Pascal, s’étant établi dans un fauteuil doré, de l’autre côté de la table où se tenait le prince, s’empara tout d’abord d’un couteau à papier en nacre de perle qu’il trouva sous sa main et qu’il commença de faire incessamment évoluer en disant :

— Monseigneur… si vous le voulez… parlons d’affaires, car je dois être à une heure précise au faubourg Saint-Marceau… chez un manufacturier de mes amis…

— Je vous ferai remarquer, monsieur, répondit le prince, en se contraignant à peine, que j’ai bien voulu renvoyer à demain toutes les audiences que je devais donner aujourd’hui, afin de pouvoir vous consacrer tout mon temps…

— C’est trop aimable à vous… monseigneur… mais venons au fait.

Le prince prit sur la table une longue feuille de papier-ministre, et, la remettant à M. Pascal, lui dit :

— Cette note vous prouvera, monsieur, que toutes les parties intéressées à la cession que l’on me propose, non-seulement m’autorisent formellement à l’accepter, mais encore m’y engagent vivement, et sauvegardent même toutes les éventualités de mon acceptation.

M. Pascal, sans bouger de son fauteuil, tendit sa main d’un côté à l’autre de la table, pour recevoir la note, et la prit en disant :

— Il n’y avait absolument rien à faire sans cette garantie.

Et il se mit à lire lentement, tout en mordillant le bout du couteau de nacre dont il ne se dessaisissait point.

Le prince attachait un regard inquiet, pénétrant, sur M. Pascal, tachant de deviner, à l’expression de ses traits, s’il trouvait dans la note les garanties qu’il devait y chercher.

Au bout de quelques instants, M. Pascal s’interrompit de lire, disant entre ses dents, d’un air fâcheux et comme se parlant à soi-même :

— Hon… hon… voilà un article 7 qui ne me va point… du tout… mais du tout…

— Expliquez-vous… monsieur, s’écria le prince avec angoisse.

— Pourtant, continua M. Pascal en reprenant sa lecture, sans répondre à l’archiduc et en affectant toujours de se parler à lui-même, cet article 7 se trouve corrigé par l’art… 8. oui… et, au fait, c’est assez bon, c’est très bon même…

Le front du prince s’éclaircit, car, vivement préoccupé des puissants intérêts dont M. Pascal devenait forcément l’arbitre, il oubliait l’impertinence et la méchanceté calculée de ce personnage, qui trouvait, lui, une âpre jouissance à faire passer lentement sa victime par toutes les perplexités de la crainte et de l’espoir.

Au bout de quelques instants, nouvelles anxiétés du prince ; M. Pascal s’écriait :

— Impossible !… cela… impossible ! Pour moi, tout serait annulé par ce premier article supplémentaire. C’est une dérision.

— Mais enfin, monsieur, s’écria le prince, parlez clairement !

— Pardon, monseigneur… en ce moment je lis pour moi… Tout à l’heure, si vous le voulez… je lirai pour nous… deux.

L’archiduc baissa la tête, rougit d’indignation contenue, parut découragé, et appuya son front dans l’une de ses mains.

M. Pascal, tout en poursuivant sa lecture, jeta à la dérobée un regard sur le prince, et reprit, quelques moments après, d’un ton de plus en plus satisfait :

— Voilà du moins une garantie… certaine… incontestable…

Et comme le prince semblait renaître à l’espérance, M. Pascal ajouta bientôt :

— Malheureusement… cette garantie est isolée… de…

Il n’acheva pas, et continua silencieusement sa lecture…

Non, jamais solliciteur aux abois venant implorer un hautain et distrait protecteur… jamais emprunteur désespéré s’adressant humblement à un prêteur rogue et fantasque… jamais accusé cherchant à lire sa grâce ou sa condamnation dans le regard de son juge… n’éprouvèrent les tortures que ressentit le prince, pendant que M. Pascal lisait la note dont il devait prendre connaissance, et qu’il remit bientôt sur la table.

— Eh bien ! monsieur, lui dit le prince en dévorant son impatience, que décidez-vous ?

— Monseigneur… voudriez-vous, s’il vous plaît, me prêter une plume et du papier…

Le prince poussa un encrier, une plume et du papier devant M. Pascal. Celui-ci commença une longue série de chiffres, tantôt levant les yeux au plafond, comme pour calculer de tête, tantôt murmurant à mi-voix des phrases incomplètes, telles que :

— Non… je me trompais, car… mais j’oubliais le... C’est évident… la balance serait égale si…

Après une longue attente de la part du prince, M. Pascal jeta la plume sur la table, replongea ses deux mains dans les goussets de son pantalon, renversa sa tête en arrière en fermant les yeux comme pour faire mentalement une dernière supputation… puis, se redressant bientôt, il dit d’une voix brève, tranchante :

— Impossible, monseigneur.

— Comment ! monsieur, s’écria le prince consterné… vous m’aviez affirmé, lors de notre premier entretien, l’opération faisable…

— Faisable, monseigneur… non point faite.

— Mais cette note, monsieur… cette note, jointe aux garanties que je vous ai offertes ?

— Ce que propose cette note, complète, je le sais, les sûretés indispensables à une opération pareille.

— Alors, monsieur, d’où vient votre refus ?

— Des raisons particulières, monseigneur…

— Mais, encore une fois, est-ce que je ne vous offre pas toutes les garanties désirables ?

— Si, monseigneur… Je vous dirai même que je regarde l’opération, non-seulement comme faisable, mais encore comme sûre et avantageuse pour celui qui voudrait la tenter. Ainsi je ne doute pas, monseigneur, que vous ne trouviez…

— Eh ! monsieur, s’écria le prince, en interrompant Pascal, vous savez qu’en ce moment de crise financière, et pour d’autres raisons dont vous êtes aussi bien instruit que moi, vous êtes le seul qui puissiez vous charger de cette opération…

— La préférence de Votre Altesse Royale m’honore, et me flatte infiniment, dit M. Pascal avec un accent de reconnaissance ironique, aussi je regrette doublement de ne pouvoir y correspondre.

Le prince sentit le sarcasme et reprit, en feignant de s’offenser de voir sa bienveillance méconnue :

— Vous êtes injuste, monsieur… La preuve que je tenais à traiter cette affaire avec vous, c’est que j’ai refusé d’entendre les propositions de la maison Durand.

Je suis presque certain que c’est un mensonge, pensa M. Pascal, mais il n’importe… j’éclaircirai la chose ; d’ailleurs cette maison m’inquiète, et parfois me gêne. Heureusement, grâce à ce fripon de Marcelange, j’ai un excellent moyen de remédier à cet inconvénient pour l’avenir.

— Une autre preuve que je tenais à traiter cette affaire directement, personnellement avec vous, monsieur Pascal, continua le prince avec un accent de déférence, c’est que je n’ai voulu aucun intermédiaire entre nous, certain que nous nous entendrions, que nous devions nous entendre… Oui, ajouta l’archiduc d’un ton de plus en plus insinuant, j’espérais que ce juste hommage rendu… à votre capacité financière, si universellement reconnue…

— Ah ! monseigneur…

— À votre caractère aussi honorable qu’honoré…

— Monseigneur… en vérité vous me comblez.

— J’espérais, dis-je, mon cher monsieur Pascal, qu’en venant franchement à vous pour proposer, quoi ? une opération dont vous reconnaissez vous-même les avantages et la solidité, vous seriez sensible, je vous le dis sans détour, vous seriez sensible à ma démarche… car elle s’adressait non moins au financier qu’à l’homme privé… J’espérais enfin pouvoir vous assurer, en outre des avantages pécuniaires, des témoignages plus particuliers de mon estime et de ma reconnaissance.

— Monseigneur…

— Je le répète, mon cher monsieur Pascal… de ma reconnaissance… puisque, tout en faisant une excellente opération, vous m’auriez rendu un immense service… vous ne sauriez croire quelles peuvent être pour mes intérêts de famille les plus chers… les conséquences de l’emprunt que je sollicite de vous.

— Monseigneur… j’ignorais…

— Et quand je vous parle d’intérêts de famille, s’écria le prince en interrompant M. Pascal, qu’il espérait de plus en plus ramener, quand je vous parle d’intérêts de famille, ce n’est pas assez : une haute question d’État se rattache à la cession du duché que l’on m’offre et que je ne puis acquérir sans votre tout puissant secours financier : ainsi, en me rendant un service personnel, vous seriez encore grandement utile à ma nation… et vous savez, mon cher monsieur Pascal, comment les grands empires s’acquittent des services d’État…

— Excusez mon ignorance, monseigneur, mais j’ignore complètement la chose.

Le prince sourit, garda un moment le silence et reprit avec un accent qu’il crut irrésistible :

— Mon cher monsieur Pascal, connaissez-vous le célèbre banquier Torlonia ?

— Je le connais de nom, monseigneur.

— Savez-vous… qu’il est prince du Saint-Empire ?

— Prince du Saint-Empire, monseigneur ! reprit Pascal avec ébahissement.

Je tiens mon homme, pensa le prince, et il reprit tout haut :

— Savez-vous que le banquier Torlonia est grand dignitaire des ordres les plus enviés ?

— Il serait possible, monseigneur ?

— Cela n’est pas seulement possible, mais cela existe, mon cher monsieur Pascal. Or, je ne vois pas pourquoi l’on ne ferait pas pour vous ce que l’on a fait pour M. Torlonia.

— Plaît-il, monseigneur ?

— Je dis… répéta le prince, en appuyant sur les mots, je dis que je ne vois pas pourquoi un titre éclatant, de hautes dignités ne vous récompenseraient pas aussi.

— Moi, monseigneur ?

— Vous.

— Moi, monseigneur, je deviendrais… le prince Pascal ?

— Pourquoi non ?

— Allons… allons… Monseigneur veut rire de son pauvre serviteur.

— Personne n’a jamais douté de mes promesses… monsieur… et, c’est presque m’offenser que de me croire capable de rire de vous…

— Alors, monseigneur, c’est moi qui rirais de moi-même… et très fort, et très haut, et toujours, si j’étais assez bête pour avoir la velléité de me déguiser… en prince, en duc ou en marquis, dans le carnaval nobiliaire de l’Europe ! Voyez-vous, monseigneur, je ne suis qu’un pauvre diable de plébéien… (mon père était colporteur, et j’ai été homme de peine) j’ai mis quelques sous de côté en faisant mes petites affaires, je n’ai pour moi que mon gros bon sens ; mais ce bon sens-là, monseigneur, m’empêchera toujours de m’affubler en marquis de la Janotière c’est un très joli conte de Voltaire, il faut lire cela, monseigneur), et ce, à la plus grand-risée de ces malignes gens, qui s’amusent comme ça à emmarquiser ou à emprinciser le pauvre monde.

L’archiduc était loin de s’attendre à ce refus et à cette amère boutade ; cependant il fit bonne contenance, et reprit d’un ton pénétré :

— Monsieur Pascal, j’aime cette rude franchise, j’aime ce désintéressement. Grâce à Dieu, il est d’autres moyens de vous prouver ma reconnaissance et un jour… mon amitié.

— Votre amitié… à moi, monseigneur ?

— C’est parce que je sais ce qu’elle vaut, ajouta le prince avec une imposante dignité, que je vous assurais de mon amitié… si…

— Votre amitié, à moi, monseigneur, reprit M. Pascal en interrompant le prince, votre amitié… à moi, qui ai, disent les méchants, centuplé mon petit avoir par des moyens hasardeux, quoique je sois sorti blanc comme une jeune colombe de ces accusations calomnieuses ?

— C’est parce que vous êtes, ainsi que vous le dites, monsieur, sorti pur de ces odieuses calomnies dont on poursuit tous ceux qui s’élèvent par leur travail et par leur mérite, que je vous assurerais de mon affectueuse reconnaissance, si vous me rendiez l’important service que j’attends de vous.

— Monseigneur, je suis on ne peut plus touché... on ne peut plus flatté de vos bontés… mais malheureusement les affaires… sont des affaires, dit M. Pascal en se levant, et cette affaire-ci, voyez-vous, ne me va point… c’est dire à Votre Altesse Royale combien il m’en coûte de renoncer à l’amitié dont elle a bien voulu m’offrir l’assurance.

À cette réponse d’une amère et humiliante ironie, le prince fut sur le point d’éclater ; mais, songeant à la honte et l’inutilité d’un pareil emportement, il se contint, voulut tenter un dernier effort, et reprit d’un ton pénétré :

— Ainsi… monsieur Pascal… il sera dit que je vous aurai… prié… supplié… imploré en vain.

Ces mots, accentués avec une poignante sincérité : prié supplié imploré, parurent, aux yeux du prince, impressionner M. Pascal et l’impressionnèrent en effet ; jusqu’alors, pour lui, l’archiduc n’était pas encore descendu assez bas ; mais en voyant ce royal personnage, après de si durs refus… s’abaisser jusqu’à la prière jusqu’à une humble supplication… M. Pascal éprouva une de ces âpres jouissances qu’il savourait alors doublement.

Le prince, le voyant garder le silence, le crut ébranlé, et ajouta vivement :

— Allons… mon cher monsieur Pascal, ce n’est pas en vain… que j’aurai fait appel à la générosité de votre cœur.

— En vérité, monseigneur, répondit le bourreau, qui, sachant l’opération bonne, était au fond disposé à la faire, mais qui voulait y trouver profit et plaisir… en vérité, les affaires, je le répète, ne sont que des affaires… vous avez une manière de dire les choses !… et voilà que, malgré moi… je me laisse, comme un enfant, prendre au sentiment… je suis d’une faiblesse…

— Vous consentez ! s’écria le prince radieux, et, dans son premier moment de joie, il saisit avec effusion les deux mains du financier dans les siennes. Vous consentez… mon digne et bon monsieur Pascal !…

— Comment vous résister, monseigneur ?

— Enfin !… s’écria l’archiduc en soupirant avec une joie profonde, et comme s’il eût été, dès lors, dégagé d’une cruelle obsession. Enfin !

— Seulement… monseigneur, reprit M. Pascal, je mettrai une petite condition…

— Oh ! qu’à cela ne tienne ; quelle qu’elle soit, j’y souscris d’avance…

— Vous vous engagez peut-être plus que vous ne le pensez… monseigneur.

— Que voulez-vous dire ? s’écria le prince avec une légère inquiétude, de quelle condition, voulez-vous parler ?

— Dans trois jours d’ici, monseigneur, jour pour jour je vous la ferai connaître…

— Comment ! dit le prince stupéfait et atterré, encore des retards… comment ?… vous ne me donnez pas votre parole définitive ?

— Dans trois jours, monseigneur, je vous la donnerai… si vous acceptez ma condition…

— Mais cette condition… dites-la-moi maintenant.

— Impossible… monseigneur.

— Mon cher monsieur Pascal…

— Monseigneur, reprit l’autre d’une voix brève et sardonique, je n’ai point l’habitude… de m’attendrir deux fois de suite dans une séance. Voici l’heure de mon rendez-vous… au faubourg Saint-Marceau ; j’ai l’honneur de présenter mes respectueux devoirs à Votre Altesse Royale.

M. Pascal, laissant le prince plein de dépit et d’anxiété, allait atteindre la porte lorsqu’il se retourna et dit :

— C’est aujourd’hui lundi… ce sera donc jeudi à onze heures que j’aurai l’honneur de revoir Votre Altesse Royale, pour lui soumettre ma petite condition.

— Soit, monsieur, à jeudi…

M. Pascal salua profondément et sortit.

Lorsqu’il passa dans le salon de service où se tenaient les aides de camp, tous se levèrent respectueusement, connaissant l’importance du personnage que le prince venait de recevoir. M. Pascal fit à ces officiers un salut de tête protecteur et quitta le palais comme il y était entré, les deux mains dans ses goussets, se donnant le plaisir (cet homme ne perdait rien) de s’arrêter un instant devant la loge du suisse, et de lui dire :

— Eh bien ! monsieur le drôle, me reconnaîtrez-vous… une autre fois ?

Le fonctionnaire de la loge, tout décontenancé, salua profondément et balbutia :

— Oh ! je reconnaîtrai monsieur maintenant… Je supplie monsieur de vouloir bien m’excuser…

— Il me supplie, dit à mi-voix M. Pascal, avec un sourire amer et sardonique, ils ne savent tous… que supplier… depuis l’altesse royale jusqu’au portier.

M. Pascal, en sortant de l’Élysée, retomba dans ses cruelles préoccupations au sujet de la jeune fille dont il avait surpris le secret d’abord avec le comte Frantz de Neuberg. Voulant savoir si elle demeurait dans la maison contiguë au palais, il allait tenter de se renseigner, lorsque réfléchissant que c’était peut-être compromettre ses projets, il résolut d’arriver, sans imprudence, au but qu’il se proposait, et d’attendre le soir.

Avisant alors une citadine qui passait à vide, il fit signe au cocher de s’arrêter, monta dans la voiture, et lui dit :

— Faubourg Saint-Marceau, 15, à une grande usine dont on voit la cheminée de la rue.

— L’usine de M. Dutertre ? Je sais, bourgeois, je sais ; tout le monde connaît ça…

Le fiacre s’éloigna.

IV

M. Pascal, nous l’avons dit, avait passé une partie de sa vie dans une position plus que subalterne et précaire, dévorant les plus outrageants dédains avec une patience pleine de rancune et de haine.

Né d’un père colporteur, qui s’était amassé quelque pécule à force de privations et de trafics illicites ou douteux, il avait commencé par être homme de peine chez une espèce d’usurier de province, auquel M. Pascal père confiait le soin de faire valoir son argent.

Les premières années de notre héros s’écoulèrent donc dans une domesticité aussi dure qu’humiliante ; néanmoins comme il était doué de beaucoup d’intelligence, d’une grande finesse, et que sa rare opiniâtreté de volonté savait, au besoin, se plier et disparaître sous des dehors d’insinuante bassesse, dissimulation forcément née de l’état de servilité où il vivait, Pascal, à l’insu de son maître, apprit presque tout seul à lire, à écrire, à compter ; la faculté des chiffres et des calculs financiers se développa presque spontanément en lui d’une manière merveilleuse. Pressentant sa valeur, il se demanda s’il pouvait, en la cachant, s’en faire un avantage pour lui, et une arme dangereuse contre son maître qu’il abhorrait.

Après mûres réflexions, Pascal crut de son intérêt de révéler l’instruction qu’il avait secrètement acquise ; l’usurier, frappé de la capacité de son homme de peine, le prit alors pour teneur de livres au rabais, augmenta quelque peu son infime salaire, et continua de le traiter avec un mépris brutal, cherchant même à le ravaler davantage encore que par le passé, afin de ne pas lui laisser soupçonner le cas qu’il faisait de ses nouveaux services.

Pascal, ardent, infatigable au travail, impatient d’augmenter son instruction financière, continua de subir impassiblement les outrages dont on l’abreuvait, redoublant de servilité, à mesure que son maître redoublait de dédains et de duretés.

Au bout de quelques années passées ainsi, il se sentit assez fort pour abandonner la province et venir chercher un théâtre plus digne de lui ; il était entré au nom de son patron en correspondance d’affaires avec un banquier de Paris auquel il offrit ses services ; celui-ci ayant, depuis longtemps, pu apprécier Pascal, accepta sa proposition, et il quitta sa petite ville au grand regret de son premier maître, qui tenta, mais trop tard, de le retenir en l’intéressant à ses affaires.

Le nouveau patron de notre homme était chef d’une de ces riches maisons, moralement tarées, mais (et cela n’est pas rare) regardées, commercialement parlant, comme irréprochables, car si ces maisons se livrent à des opérations qui touchent parfois au dol, à la fraude, si elles se sont impunément engraissées par d’ingénieuses faillites, elles font, comme on dit, honneur à leur signature… signature pourtant déshonorée dans l’estime des gens de bien.

Fervents adeptes de ce bel axiome qui résume toute notre époque : ENRICHISSEZ-VOUS ! ! ! ils siègent fièrement à la chambre, prennent héroïquement le sobriquet d’honorables et visent au ministère… Pourquoi non ?

Le luxe tant vanté des anciens fermiers généraux, n’était que misère auprès de la magnificence de M. Thomas Rousselet.

Pascal, transplanté dans cette maison d’une imprudente et folle opulence, éprouva des humiliations bien autrement amères et poignantes que chez son bon vieux coquin d’usurier de province, qui le traitait comme un vil mercenaire, mais avec qui, du moins, il avait des rapports de travail fréquents et presque familiers.

Or, l’on chercherait en vain dans la fierté nobiliaire la plus altière, dans la vanité aristocratique la plus ridiculement féroce, quelque chose qui pût approcher de l’impérieux et écrasant dédain avec lequel monsieur et madame Rousselet traitaient leurs subalternes, qu’ils tenaient à une distance incommensurable. Parqués dans leurs sombres bureaux d’où ils voyaient resplendir les somptuosités de l’hôtel Rousselet, les employés de cette maison ne connaissaient que par manière de tradition féerique ou de légende fabuleuse, les fantastiques merveilles de ces salons et de cette salle à manger d’où ils étaient souverainement exclus de par la dignité de madame Rousselet, au moins aussi hautaine, aussi grande dame que la première femme de chambre d’une princesse de Lorraine ou de Rohan.

Quoique d’un ordre nouveau, ces humiliations n’en furent pas moins terriblement sanglantes pour Pascal ; il sentit là, plus que partout ailleurs, son néant, sa dépendance ; et le joug de l’opulent banquier le blessa bien plus à vif, bien plus profondément, que celui de l’usurier ; mais notre homme, fidèle à son système, cacha ses plaies, sourit aux coups lâches de la botte vernie qui parfois daignait s’amuser à le crosser, redoubla de travail, d’étude, de pénétration, et apprit enfin dans la pratique de cette maison ce qu’il regardait comme la vraie science des affaires, en un mot :

« Gagner, avec le moins d’argent possible, le plus d’argent possible, par tous les moyens possibles, en se sauvegardant rigoureusement de la police correctionnelle et des assises. »

La marge est grande ; on pouvait, on le voit, y évoluer fort à l’aise.

Cinq ou six ans se passèrent encore ainsi ; l’esprit recule effrayé, lorsqu’on songe à ce qui dut s’amasser de haines, de colères, de fiel, de venin, dans les abîmes de cette âme froidement vindicative… toujours calme au dehors, comme la noire et morne surface d’un marais fangeux.

Un jour M. Pascal apprit la mort de son père.

Les économies du colporteur, considérablement grossies par de savantes manipulations usuraires, avaient atteint un chiffre fort élevé ; une fois maître de ce capital, et fort de son activité, de son audace, de son rare savoir-faire, ou plutôt de son savoir-prendre, Pascal se jura sur l’honneur d’arriver à une grande fortune, dût-il, pour parvenir plus vite (il faut bien risquer quelque chose), sortir un peu, si besoin était, de l’étroit et droit chemin de la légalité.

Notre homme se tint à soi-même son serment. Il quitta la maison Rousselet ; puis l’habileté, le hasard, la fraude, le bonheur, la ruse et la probité de l’époque aidant, il gagna des sommes importantes, paya comptant l’amitié d’un ministre, qui, le renseignant avec une tendre sollicitude, le mit à même de jouer, à coup sûr, au trente et quarante de la bourse, et d’encaisser ainsi près de deux millions ; peu de temps après, un courtier d’affaires anglais, très aventureux, mais très intelligent, lui fit entrevoir la possibilité de réaliser d’immenses bénéfices en se jetant avec audace dans les opérations de chemin de fer, alors toutes nouvelles en Angleterre ; Pascal se rendit à Londres, sut profiter d’un engouement qui prit bientôt des proportions inouïes, joua toute sa fortune sur ce coup de dé, et, réalisant à temps, il revint en France avec une quinzaine de millions. Alors, aussi prudent, aussi froid qu’il avait été aventureux, et doué d’ailleurs de grandes facultés financières, il ne songea plus qu’à continuellement augmenter cette fortune inespérée ; il y parvint, profitant de toute occasion avec une rare habileté, vivant d’ailleurs largement, confortablement. Satisfaisant à tout prix ses nombreux caprices sensuels, mais n’affichant aucun luxe extérieur ou intérieur et dînant au cabaret. De la sorte, il dépensait à peine la cinquième partie de ses revenus qui, se capitalisant chaque année, augmentaient incessamment sa fortune que d’habiles opérations accroissaient encore.

Alors, nous l’avons dit, vint pour Pascal le grand et terrible jour des représailles.

Cette âme, endurcie par tant d’années d’abaissement et de haines, devint implacable et trouva mille voluptés cruelles à faire sentir aux autres la pesanteur de ce joug d’argent qu’il avait si longtemps porté.

Ce dont il avait surtout souffert, c’était de la dépendance, du servage, de l’annihilation complète du moi, où il avait été tenu si longtemps, obligé de subir sans murmurer les rudesses, les dédains de ses opulents patrons.

Ce fut cette dure dépendance qu’il prit plaisir à imposer aux autres : à ceux-ci en exploitant leur servilité naturelle, à ceux-là en les soumettant à une implacable nécessité, symbolisant ainsi en lui la toute puissance de l’argent, dans ce siècle vénal ; tenant ainsi en sa dépendance presque absolue, depuis le petit marchand qu’il commanditait jusqu’au prince du sang royal, qui s’humiliait pour obtenir un emprunt.

Ce despotisme effrayant que l’homme qui prête peut exercer sur l’homme que les besoins du moment forcent à l’emprunt, M. Pascal l’exerçait et le savourait avec des raffinements et des délicatesses de barbarie incroyables.

On a parlé du pouvoir de Satan sur les âmes. Satan accepté, M. Pascal pouvait perdre ou torturer autant et plus d’âmes que Satan.

Une fois dans sa dépendance, par un crédit, par un emprunt ou par une commandite, accordé d’ailleurs avec une parfaite bonhomie et souvent même offert avec un perfide semblant de générosité (mais toujours sur de solides garanties morales ou matérielles), l’on ne s’appartenait plus, on avait, comme on dit, vendu son âme à Satan-Pascal.

Il procédait à ces marchés avec une infernale habileté.

Un moment de crise commerciale arrivait-il, les capitaux devenaient, ou introuvables, ou d’un intérêt si exorbitant, que des commerçants très solvables, très probes d’ailleurs, se voyaient dans un embarras extrême, souvent à la veille d’une faillite. M. Pascal, parfaitement renseigné, certain d’être couvert de ses avances par les marchandises ou le matériel de l’exploitation, accordait ou proposait ses services à un intérêt d’une modération incroyable pour la circonstance, mais déjà fort lucratif pour lui ; seulement il mettait à ce prêt la condition expresse d’un remboursement à sa volonté, se hâtant d’ajouter : qu’il n’userait pas de ce droit ; son avantage étant de n’en pas user, puisque le placement lui offrait évidemment des bénéfices ; sa grande fortune garantissait, d’ailleurs, le peu de besoin qu’il avait d’une rentrée immédiate de cinquante ou de cent mille écus ; mais, par habitude, par bizarrerie si l’on voulait, ajoutait-il, il tenait expressément à ne prêter qu’à cette condition : de rembourser à sa volonté.

L’alternative était cruelle pour les malheureux que tentait Satan-Pascal : d’un côté, la ruine d’une industrie jusqu’alors prospère ; de l’autre, un secours inespéré et si peu onéreux, qu’il pouvait passer pour un généreux service, la presque impossibilité de trouver ailleurs des capitaux, même à un taux ruineux, et puis la confiance que savait inspirer M. Pascal, rendaient la tentation bien puissante ; elle était achevée par la bonhomie insinuante de l’archimillionnaire, si jaloux, disait-il, de venir, en manière de providence financière, à l’aide de gens laborieux et honnêtes.

Tout concourait, en un mot, à étourdir ces imprudents ; ils acceptaient…

Pascal, dès lors, les possédait.

Une fois sous le coup d’un remboursement considérable, qui pouvait à chaque instant les rejeter dans la position désespérée dont ils étaient sortis, ils n’avaient plus qu’un but, complaire à M. Pascal… qu’une crainte, déplaire à M. Pascal, qui ainsi disposait en maître de leur sort.

Souvent notre Satan n’usait pas tout d’abord de son pouvoir, et, par un raffinement de méchanceté sardonique, il commençait par jouer au bonhomme, au bienfaiteur, se complaisant, avec une satisfaction ironique, au milieu des bénédictions dont on le comblait, laissant ainsi longtemps ses victimes s’habituer à leur erreur ; puis, peu à peu, selon son humeur, son caprice du moment, il se révélait progressivement, n’employant jamais les menaces, la rudesse ou l’emportement, affectant au contraire une doucereuse perfidie, qui parfois, en raison même du contraste, devenait effrayante.

Les circonstances en apparence les plus insignifiantes, les plus puériles, lui offraient mille moyens de tourmenter les personnes qu’il tenait dans sa redoutable dépendance.

Ainsi, par exemple, il arrivait chez un de ses vassaux ; celui-ci allait partir avec sa femme et ses enfants, pour se rendre gaiement à quelque fête de famille longtemps préparée à l’avance.

— Je viens dîner sans façon avec vous, mes bons amis, disait Satan.

— Mon Dieu, monsieur Pascal, quels regrets nous avons ! C’est aujourd’hui la fête de ma mère, et, vous le voyez, nous partons pour aller dîner chez elle, c’est un anniversaire que jamais nous ne manquons de célébrer.

— Ah ! c’est très contrariant, moi qui espérais passer ma soirée avec vous.

— Et pour nous donc, monsieur Pascal, croyez-vous que la contrariété soit moins vive ?

— Bah !… vous me sacrifierez bien votre fête de famille ! Après tout… votre mère ne mourra point de n’être pas fêtée…

— Oh ! mon bon monsieur Pascal, c’est impossible ; ce serait la première fois, depuis notre mariage, que nous manquerions à cette petite solennité de famille.

— Allons, vous ferez bien cela pour moi ?

— Mais, monsieur Pascal…

— Je vous dis, moi, que vous ferez cela pour votre bon M. Pascal, n’est-ce pas ?

— Nous le voudrions de tout cœur… mais…

— Comment ?… vous me refusez cela… à moi

Et M. Pascal mettait une telle expression dans ce mot à moi, que toute cette famille tressaillait soudain ; elle sentait, comme on dit vulgairement, son maître, et, tout en ne concevant rien à l’étrange caprice du capitaliste, elle s’y soumettait tristement, afin de ne pas indisposer l’homme redoutable dont elle dépendait. On se résignait donc, on improvisait un dîner. On tâchait de sourire, d’avoir l’air joyeux, et de ne pas regretter cette fête de famille à laquelle on renonçait ; mais bientôt une crainte vague commençait de resserrer les cœurs ; le dîner devenait de plus en plus triste, contraint. M. Pascal s’étonnait doucereusement de cet embarras et s’en plaignait en soupirant :

— Allons, disait-il, je vous aurai contrariés ; vous me gardez rancune, hélas ! je le vois.

— Ah ! monsieur Pascal ! s’écriaient les malheureux de plus en plus inquiets ; pouvez-vous concevoir une pareille pensée ?

— Oh ! je ne me trompe pas, je le vois… je le sens… car mon cœur me le dit… Eh ! mon Dieu ! ce que c’est ! C’est toujours un grand tort de mettre les amitiés à l’épreuve, même pour les plus petites choses… car elles servent quelquefois à mesurer les grandes… Moi… moi… qui comptais sur vous comme sur de vrais et bons amis !… Encore une déception peut-être !

Et Satan-Pascal passait sa main sur ses yeux, se levait de table, et sortait de la maison d’un air contrit, affligé, laissant ces malheureux dans de terribles angoisses… car s’il ne croit pas à leur amitié, s’il les croit ingrats, il peut, d’un moment à l’autre, les replonger dans l’abîme, en leur redemandant un argent si généreusement offert… La reconnaissance qu’il attendait d’eux pouvait seule leur assurer son appui continu.

Nous avons insisté sur ces circonstances, qui sembleront puériles peut-être, et dont le résultat est pourtant si cruel, parce que nous avons voulu montrer pour ainsi dire, le premier échelon des tourments que M. Pascal faisait subir à ses victimes…

Que l’on juge d’après cela, de tous les degrés de torture auxquels il était capable de les exposer, lorsqu’un fait si insignifiant en soi qu’une fête de famille manquée, offrait tant de pâture à sa barbarie raffinée.

C’était un monstre… soit.

Il est malheureusement des Nérons de tout étage et de toute époque ; mais qui oserait dire que Pascal eût jamais atteint ce degré de perversité sans des exemples pernicieux, sans les terribles ressentiments depuis si longtemps amassés dans son âme irritée par la dépendance la plus dégradante ?

Le mot représailles n’excuse pas la férocité de cet homme ; elle l’explique. L’homme ne devient presque jamais méchant sans cause… le mal a toujours son générateur dans le mal.

 

***   ***

 

M. Pascal ainsi posé, nous le précéderons d’une heure environ chez M. Charles Dutertre.

V

L’usine de M. Dutertre, destinée à la fabrication des machines pour les chemins de fer, occupait un immense emplacement dans le faubourg Saint-Marceau, et les hautes cheminées de brique, incessamment fumantes, la désignaient au loin.

M. Dutertre et sa famille habitaient un petit pavillon séparé des bâtiments d’exploitation par un vaste jardin.

Au moment où nous introduisons le lecteur dans cette moderne demeure, un air de fête y régnait, l’on semblait s’y occuper de préparatifs hospitaliers ; une jeune et active servante achevait de dresser le couvert au milieu de la petite salle à manger dont la fenêtre ouvrait sur le jardin et qui avoisinait une cour assez exiguë séparée seulement du palier par un vitrage de carreaux dépolis ; une vieille cuisinière allait et venait d’un air affairé, au milieu de ce laboratoire culinaire, d’où s’échappaient des bouffées de vapeurs appétissantes qui se répandaient parfois jusque dans la salle à manger.

Au salon, garni de meubles de noyer recouverts de velours d’Utrecht jaune, et de rideaux de calicot blanc, l’on faisait d’autres préparatifs : deux vases de porcelaine blanche, ornant la cheminée, venaient d’être remplis de fleurs fraîches ; entre ces deux vases, et remplaçant la pendule, on apercevait sous un globe de verre, une petite locomotive en miniature, véritable chef-d’œuvre de mécanique et de serrurerie ; sur le socle noir de ce bijou de fer, de cuivre et d’acier, on voyait ces mots gravés :

 

À. M. CHARLES DUTERTRE,
Ses ouvriers reconnaissants.

 

Téniers ou Gérard Dow aurait fait un charmant tableau d’un groupe de figures alors réunies dans ce salon.

Un vieillard aveugle, à figure vénérable et mélancolique, encadrée par de longs cheveux blancs, tombant sur ses épaules, était assis dans un fauteuil, et tenait deux enfants sur ses genoux : un petit garçon de trois ans et une petite fille de cinq ans, deux anges de gentillesse et de grâce.

Le petit garçon, brun et rose, avec de grands yeux noirs veloutés, n’était pas sans jeter de temps à autre un regard satisfait et méditatif sur sa jolie blouse de casimir bleu clair, sur son frais pantalon blanc ; mais il semblait surtout se délecter dans la contemplation de certains bas de soie blancs rayés de cramoisi, et encadrés par des souliers de maroquin noir à bouffettes.

La petite fille, nommée Madeleine, en souvenir d’une amie intime de sa mère, qui avait servi de marraine à l’enfant, la petite fille, disons-nous, blonde et rose, avait de charmants yeux bleus, et portait une jolie robe blanche ; ses épaules, ses bras étaient nus ; ses jambes seulement à demi couvertes par de mignonnes chaussettes écossaises. Dire combien il y avait de fossettes sur ces épaules, sur ces bras, sur ces joues potelées, d’une carnation si fraîche et si satinée, une mère seule en saurait le compte, à force de les baiser souvent, de ces fossettes, et la mère de ces deux charmants enfants devait le savoir.

Debout et appuyée au dossier du fauteuil du vieillard aveugle, madame Dutertre écoutait avec la gravité qu’une mère apporte toujours en pareil cas, le ramage des deux oiseaux gazouilleurs que le grand père tenait sur ses genoux, et qui, sans doute, l’entretenaient de quelque chose de bien intéressant, car ils parlaient tous deux à la fois, dans ce jargon enfantin que les mères traduisent avec une rare sagacité.

Madame Sophie Dutertre avait au plus vingt-cinq ans ; quoiqu’elle fût légèrement marquée de petite vérole, que l’on pût rencontrer des traits plus réguliers et beaucoup plus beaux que les siens, il était impossible d’imaginer une physionomie plus gracieusement ouverte et plus attrayante… un sourire plus avenant et plus fin ; c’était l’idéal du charme et de la bienveillance. De superbes cheveux, des dents de perles, une peau éblouissante, une taille élégante, complétaient cet aimable ensemble, et lorsqu’elle levait ses grands yeux bruns limpides et brillants vers son mari, alors debout de l’autre côté du fauteuil du vieillard aveugle, l’amour et la maternité donnaient à ce beau regard une expression à la fois touchante et passionnée, car le mariage de Sophie et de Charles Dutertre avait été un mariage d’amour.

Le seul reproche… est-ce un reproche que l’on aurait pu adresser à Sophie Dutertre, car elle n’avait de coquetterie que pour la mise de ses enfants ? c’était la complète inintelligence de sa toilette. Une robe d’étoffe mal choisie et mal faite déparait sa taille élégante ; son petit pied n’était pas irréprochablement chaussé, et ses superbes cheveux bruns auraient pu être disposés avec plus de goût et de soin.

Franchise et résolution, intelligence et bonté, tel était le caractère des traits de M. Dutertre, alors âgé de vingt-huit ans environ ; son œil vif et plein de feu, sa stature robuste et svelte, annonçaient une nature active, énergique. Ancien ingénieur civil, homme de haute science et d’application, aussi capable de résoudre avec la plume les problèmes les plus ardus, que de manier dextrement la lime, le tour et le marteau de fer, sachant commander, parce qu’il savait exécuter, honorant, rehaussant le travail manuel, en le pratiquant parfois, soit comme exemple, soit comme encouragement, probe jusqu’au scrupule, loyal et confiant jusqu’à la témérité, paternel, ferme et juste avec ses nombreux ouvriers ; de mœurs d’une simplicité antique, ardent au labeur, amoureux de ses créatures de fer, de cuivre et d’acier, sa vie s’était jusqu’alors partagée entre les trois plus grands bonheurs de l’homme, l’amour, la famille, le travail.

Charles Dutertre n’avait qu’un chagrin : la cécité de son père, et encore cette infirmité était le prétexte de dévouements si tendres, de soins si délicats et si variés que Dutertre et sa femme tâchaient de se consoler en disant : qu’au moins il leur était donné de prouver doublement leur tendresse au vieillard. Malgré les apprêts de fête, Charles Dutertre avait remis au lendemain le soin de se raser, et avait gardé son habit de travail, blouse de toile grise, çà et là noircie, brûlée ou maculée par les accidents de la forge. Son front noble et élevé, ses mains à la fois blanches et nerveuses, étaient quelque peu noircis par la fumée des ateliers. Il oubliait enfin, dans sa laborieuse et incessante activité, ou dans les moments de repos réparateur qui succédaient, ce soin, sinon cette recherche de soi auquel certains hommes, et avec raison, ne renoncent jamais.

Tels étaient les personnages rassemblés dans le modeste salon de la fabrique.

Les deux enfants gazouillaient toujours, tous deux à la fois, tâchant de se faire comprendre du grand-père ; il y mettait d’ailleurs la meilleure volonté du monde, et leur demandait, en souriant doucement :

— Voyons, que dis-tu… mon petit Auguste… et toi, ma petite Madeleine ?

— Madame l’interprète veut-elle nous faire la grâce de nous traduire ce gentil ramage en langue vulgaire ? dit gaiement Charles Dutertre à sa femme.

— Comment, Charles, tu ne comprends pas ?

— Pas du tout.

— Ni vous, mon bon père ? demanda la jeune femme au vieillard.

— J’avais bien cru d’abord entendre quelque chose comme dimanche et habit, répondit le vieillard en souriant, mais cela s’est tellement compliqué, que j’ai renoncé… à comprendre, ou plutôt… à deviner…

— C’était pourtant à peu près cela ; allons, il n’y a que les mères et grands-pères pour comprendre les petits enfants, dit Sophie d’un air triomphant.

Puis s’adressant aux deux enfants :

— N’est-ce pas, chers petits, que vous dites à votre grand-père… « C’est aujourd’hui dimanche, puisque nous avons nos beaux habits neufs ? »

Madeleine, la blondinette, ouvrit ses grands yeux bleus tout grands, et baissa sa tête frisée d’un air affirmatif.

— Tu es le Champollion des mères ! s’écria Charles Dutertre, tandis que le vieillard disait aux deux enfants :

— Non… ce n’est pas aujourd’hui dimanche, mes enfants… mais c’est un jour de fête…

Ici Sophie fut obligée d’intervenir de nouveau, et de traduire encore :

— Ils demandent pourquoi c’est fête, mon bon père.

— Parce que nous allons voir un ami… reprit le vieillard avec un sourire un peu contraint… et, quand un ami vient, c’est toujours fête… mes enfants.

— À propos, et la bourse ? dit Dutertre à sa femme.

— Tenez, monsieur, répondit gaiement Sophie à son mari, en lui indiquant du geste sur la table une petite boîte de carton, entourée d’une faveur rose, croyez-vous que j’oublie plus que vous notre bon M. Pascal, notre digne bienfaiteur ?

Le grand-père, s’adressant à la petite Madeleine, lui dit en la baisant au front :

— On attend M. Pascal… tu sais… M. Pascal.

Madeleine ouvrit de nouveau ses grands yeux ; sa figure prit une expression presque craintive, et, secouant tristement sa petite tête bouclée, elle dit :

— Il est méchant…

— M. Pascal !… dit Sophie.

— Oh… oui… bien méchant ! répondit l’enfant.

— Mais, reprit la jeune mère, pourquoi… penses-tu, ma petite Madeleine, que M. Pascal… est méchant ?

— Allons, Sophie, dit Charles Dutertre en souriant, ne vas-tu pas t’arrêter à ces enfantillages au sujet de notre digne ami ?

Chose assez singulière, la physionomie du vieillard prit une vague expression d’inquiétude, et, soit qu’il crût à la sûreté de l’instinct ou de la pénétration des enfants, soit qu’il obéît à une autre pensée, loin de plaisanter, comme son fils, des paroles de Madeleine, il lui dit, en se penchant vers elle :

— Dis-nous, mon enfant, pourquoi M. Pascal est méchant ?

La blondinette secoua la tête, et répondit naïvement :

— Sais pas… Mais, bien sûr, il est méchant.

Sophie, qui pensait un peu comme le grand-père au sujet de la singulière sagacité des enfants, ne put s’empêcher de tressaillir légèrement ; car il est des rapports secrets, mystérieux, entre la mère et les créatures de son sang ; un indéfinissable pressentiment contre lequel Sophie lutta pourtant de toutes ses forces, car elle le trouvait injustifiable, insensé, lui disait quel instinct de sa petite fille ne la trompait peut-être pas à l’endroit de M. Pascal, quoique jusqu’alors la jeune mère, loin d’avoir le moindre soupçon sur cet homme, le regardât, au contraire, en le jugeant d’après ses actes, comme un homme d’un caractère rempli de noblesse et de générosité.

Charles Dutertre, ne se doutant pas des impressions de sa femme et de son père, reprit en riant :

— C’est moi qui vais faire à mon tour la leçon à ce grand-père et à cette mère qui se prétendent si entendus au jargon et aux sentiments des enfants… Notre excellent ami a l’écorce rude, les sourcils épais, la barbe noire, la figure brune, la parole brusque… c’est, en un mot, une sorte de bourru bienfaisant. Il n’en faut pas davantage pour lui mériter le titre de méchant de par l’autorité du jugement de cette blondinette.

À ce moment la jeune servante entra et dit à sa maîtresse :

— Madame… Mademoiselle Hubert est là avec sa domestique, et…

— Antonine ?… quel bonheur !… dit Sophie en se levant vivement pour aller au-devant de la jeune fille.

— Madame… ajouta mystérieusement la servante, Agathe demande si M. Pascal aime les pois au sucre ou au lard ?

— Charles ! dit gaiement Sophie à son mari, c’est grave… qu’en penses-tu ?

— Il faut faire un plat de pois au sucre et un plat de pois au lard, répondit Charles, d’un air méditatif.

— Il n’y a que les mathématiciens pour résoudre les problèmes, reprit Sophie ; puis, emmenant ses deux enfants par la main, elle ajouta :

— Je veux faire voir à Antonine comme ils sont embellis et grandis.

— Mais j’espère bien, dit M. Dutertre, que tu prieras mademoiselle Hubert de monter ici… sinon j’irais la chercher !

— Je vais conduire les enfants à leur bonne et je remonte avec Antonine.

— Charles, dit le vieillard en se levant lorsque la jeune femme eut disparu, donne-moi ton bras, je te prie.

— Volontiers, mon père ; mais M. Pascal ne peut tarder à arriver.

— Et tu tiens… à ce que je sois là, mon ami ?…

— Vous savez, mon père, tout le respect que notre ami a pour vous, et combien il est heureux de vous le témoigner.

Après un moment de silence, le vieillard reprit :

— Sais-tu que, depuis que tu l’as chassé, ton ancien caissier Marcelange est souvent allé voir M. Pascal ?

— Voilà, mon père, la première nouvelle que j’en apprends.

— Cela ne te paraît pas singulier ?

— En effet…

— Écoute-moi… Charles… je…

— Pardon, mon père, reprit Dutertre en interrompant le vieillard, maintenant, j’y songe : rien de plus naturel, je n’ai pas vu notre ami depuis que j’ai renvoyé Marcelange ; celui-ci n’ignore pas mon amitié pour M. Pascal, et il sera peut-être allé le voir pour le prier d’intercéder auprès de moi.

— Cela peut s’expliquer ainsi, dit le vieillard en réfléchissant. Cependant…

— Eh bien ! mon père…

— L’impression de ta petite fille… m’a tout à l’heure frappé.

— Allons, mon père, reprit Dutertre en souriant, vous dites cela pour faire votre cour à ma femme... Malheureusement elle ne peut pas vous entendre. Mais je lui rapporterai votre coquetterie pour elle…

— Je dis cela, Charles, reprit le vieillard d’un ton triste, parce que si puérile qu’elle te paraisse, l’impression de ta petite fille… me semble d’une certaine gravité, et quand je la rapproche de quelques circonstances qui me viennent à cette heure à l’esprit, quand je songe enfin aux fréquentes entrevues de Marcelange et de M. Pascal, malgré moi, je te l’avoue, je ressens à son égard une vague défiance.

— Mon père… mon père… reprit Charles Dutertre avec émotion, sans le vouloir… et par tendresse pour moi… vous m’affligez beaucoup… Douter de M. Pascal… douter de notre généreux bienfaiteur… Ah ! tenez, mon père… vrai… voilà le premier chagrin que j’ai ressenti depuis longtemps… Se défier sans preuves… subir l’influence de la fugitive impression d’un enfant, ajouta Dutertre avec la chaleur de son généreux naturel, cela est injuste… aussi…

— Charles… dit le vieillard blessé de la vivacité de son fils.

— Pardon… pardon, mon bon et excellent père, s’écria Dutertre, en prenant les mains du vieillard entre les siennes. J’ai été vif… excusez-moi… mais un moment l’amitié a parlé plus haut que mon respect pour vous…

— Mon pauvre Charles, répondit affectueusement le vieillard, fasse le ciel que tu aies raison contre moi, et loin de me plaindre de ta vivacité, j’en suis heureux. Mais j’entends quelqu’un… viens, reconduis-moi.

Au moment où M. Dutertre refermait la porte de la chambre où il avait ramené l’aveugle, mademoiselle Antonine Hubert entrait dans le salon, accompagnée de madame Dutertre.

VI

Que l’on nous pardonne la mythologie de cette comparaison surannée, mais l’Hébé qui servait d’échanson à l’olympe païen, n’a pu réunir plus de fraîcheur, d’éclat dans sa beauté surhumaine que n’en réunissait dans sa modeste beauté terrestre, mademoiselle Hubert, dont M. Pascal avait surpris le secret et amoureux accord avec Frantz.

Ce qui charmait le plus dans cette jeune fille, c’était surtout cette beauté de quinze ans et demi, à peine épanouie, qui tient de l’enfant par la candeur, par la grâce ingénue, et de la jeune fille par les charmes voluptueusement naissants ; âge enchanteur encore plein de mystères et de chastes ignorances, aube encore pure, transparente et blanche, que les premières palpitations d’un cœur innocent vont nuancer d’un coloris vermeil…

Tel était l’âge d’Antonine : et elle avait le charme et tous les charmes de cet âge.

Afin d’humaniser notre Hébé, nous la ferons descendre de son piédestal antique, et voilant modestement son joli corps de marbre rosé, aux formes si délicates, si virginales, nous la vêtirons d’une élégante robe d’été ; un mantelet de soie noire cachera son buste d’une finesse de contours toute juvénile, tandis qu’un chapeau de paille, doublé de taffetas rose comme ses joues, laissant apercevoir ses bandeaux de cheveux d’un châtain très clair, encadrera l’ovale de cette ravissante petite tête, d’une carnation aussi fraîche, aussi blanche, aussi satinée, que celle des enfants que la jeune fille venait d’embrasser.

En entrant dans le salon avec Sophie, mademoiselle Hubert rougit légèrement, car elle avait la timidité de ses quinze ans ; puis, mise à l’aise par le cordial accueil de Dutertre et de sa femme, elle dit à celle-ci avec une sorte de déférence puisée dans leurs anciennes relations de petite et de mère, ainsi qu’on disait au pensionnat où elles avaient été élevées ensemble, malgré leur différence d’âge :

— Vous ne savez pas la bonne fortune qui m’amène, ma chère Sophie ? — Une bonne fortune !... tant mieux, ma petite Antonine.

— Une lettre de Sainte-Madeleine…, reprit la jeune fille en tirant une enveloppe de sa poche.

— Vraiment ! s’écria Sophie, rougissant de surprise et de joie, en tendant impatiemment la main vers la lettre. — Comment, mademoiselle Antonine, reprit gaiement Charles Dutertre, vous êtes en correspondance avec le paradis ?… cela, il est vrai, ne doit pas m’étonner… cependant.

— Taisez-vous, monsieur le railleur, reprit Sophie, et ne plaisantez pas de notre meilleure amie… à Antonine et à moi…

— Je m’en garderai bien… Pourtant, ce nom de Sainte-Madeleine ?

— Comment ! Charles ? est-ce que je ne t’ai pas mille fois parlé de mon amie de pension… mademoiselle Madeleine Silveyra, qui, vu son absence, a été, par procuration, marraine de notre chère petite ? À quoi songes-tu donc ?

— J’ai très bonne mémoire, au contraire, ma chère Sophie, reprit Dutertre ; car je n’ai pas oublié que cette jeune Mexicaine était d’une beauté si singulière, si étrange, disais-tu, quelle inspirait, au moins, autant de surprise et d’attrait que d’admiration.

— C’est d’elle-même qu’il s’agit, mon ami ; après moi, Madeleine a servi de petite mère à Antonine, ainsi que nous disions à la pension, où l’on confiait aux soins de chaque grande, un enfant de dix ou onze ans… Aussi, en quittant notre maison d’éducation, j’ai légué cette chère Antonine à l’affection de Sainte-Madeleine.

— C’est justement le surnom qui a causé mon erreur, reprit Dutertre, surnom qui, je l’avoue, me semble très ambitieux ou très humble pour une si jolie personne, car elle doit être à peu près de ton âge.

— On a donné à Madeleine le surnom de sainte à la pension, parce qu’elle le méritait, monsieur Dutertre, reprit Antonine avec son grand sérieux de quinze ans ; et pendant les deux années qu’elle a été ma petite mère, on a continué de l’appeler Sainte-Madeleine comme du temps de Sophie.

— C’était donc une bien austère dévote, que mademoiselle Sainte-Madeleine ? demanda Dutertre.

— Madeleine, comme presque toutes les personnes de son pays (nous avions francisé son nom de Magdalena) s’adonnait à une dévotion particulière. Elle avait choisi le Christ ; et son adoration pour le Sauveur allait parfois jusqu’à l’extase, reprit Sophie. Du reste, elle alliait à cette dévotion ardente, le caractère le plus affectueux, le cœur le plus chaleureux, et l’esprit le plus piquant, le plus enjoué du monde... Mais, je t’en prie, Charles, laisse-moi lire sa lettre… je suis d’une impatience !… tu juges ? la première lettre après deux ans de séparation ! Nous voulions, Antonine et moi, lui garder rancune de son long silence ; mais, au premier souvenir de cette méchante Sainte-Madeleine, nous voici, tu le vois, désarmées…

Et prenant la lettre que mademoiselle Hubert venait de lui remettre, Sophie reprit avec émotion, à mesure qu’elle lisait :

— Chère Madeleine… toujours affectueuse et tendre… toujours spirituelle et gaie, toujours sensible aux chers souvenirs du passé… Après quelques jours de repos à Marseille, à son arrivée de Venise… d’où elle vient, elle part pour Paris, presque en même temps que sa lettre… et elle ne pense qu’au bonheur de revoir Sophie, son amie… et Antonine, notre petite fille… à qui elle écrit en hâte pour nous deux ; et elle signe comme à la pension :

Sainte-Madeleine.

— Elle n’est donc pas encore mariée ? demanda Charles Dutertre.

— Je n’en sais rien, mon ami, reprit sa femme, puisqu’elle signe seulement son nom de baptême.

— Au fait, reprit Charles en souriant, pouvais-je faire une pareille question ? une sainte… se marier !

À cet instant la jeune servante entra, et, restant au seuil de la porte, fit un signe d’intelligence à sa maîtresse ; mais celle-ci répondit :

— Vous pouvez parler, Julie, mademoiselle Antonine n’est-elle pas de la famille ?

— Madame, dit la servante, Agathe demande si elle peut toujours mettre le poulet à la broche, quoique M. Pascal n’arrive pas ?

— Certainement, dit madame Dutertre, M. Pascal est un peu en retard, mais, je n’en doute pas, il sera ici d’un instant à l’autre.

— Vous attendez donc quelqu’un, Sophie ? dit Antonine lorsque la servante se retira, alors, au revoir… ajouta la jeune fille avec un léger soupir, je ne venais pas seulement pour vous apporter la lettre de Sainte-Madeleine... je désirais longuement causer avec vous… je reviendrai demain, ma chère Sophie.

— Mais pas du tout, ma petite Antonine, j’use de mon autorité d’ancienne mère pour retenir ma chère fille à déjeuner avec nous… C’est une espèce de fête de famille… Est-ce que ta place n’y est pas marquée, mon enfant ?

— Allons, mademoiselle Antonine, dit Charles, faites-nous ce sacrifice.

— Vous êtes mille fois bon, monsieur Dutertre ; mais, en vérité, je ne puis accepter.

— Alors, reprit-il, je vais employer les grands moyens de séduction, en un mot, mademoiselle Antonine, si vous nous faites le plaisir de rester, vous verrez l’homme généreux qui, de lui-même, est venu à notre secours il y a aujourd’hui un an ; car c’est l’anniversaire de cette noble action que nous fêtons.

Sophie, ayant oublié l’espèce de pressentiment éveillé en elle par les paroles de sa petite fille, ajouta :

— Oui, ma petite Antonine, lors de ce moment de crise désastreuse et de si pénible gêne dans les affaires, M. Pascal a dit à Charles : monsieur, je ne vous connais pas personnellement, mais je sais que vous êtes aussi probe qu’intelligent et laborieux. Vous avez besoin de cinquante mille écus pour faire face à vos affaires ; je vous les offre en ami… acceptez-les… en ami ; quant aux conditions d’intérêts, nous les réglerons plus tard et encore… en ami.

— En effet, dit Antonine, c’était noblement agir.

— Oui, reprit M. Dutertre avec une émotion profonde, car ce n’est pas seulement mon industrie qu’il sauvait, qu’il assurait, c’était le travail des nombreux ouvriers que j’emploie… c’était le repos de la vieillesse de mon père, le bonheur de ma femme, l’avenir de mes enfants… Oh ! restez, mademoiselle Antonine… C’est si rare, c’est si doux, la contemplation d’un homme de bien… Mais, tenez… tenez, le voilà, ajouta M. Dutertre en voyant passer M. Pascal devant la fenêtre du salon.

— Je suis bien touchée de ce que Sophie et vous venez de m’apprendre, monsieur Dutertre, et je regrette de ne pouvoir me trouver avec l’homme généreux à qui vous devez autant… mais le déjeuner me mènerait trop loin… il faut que je rentre de bonne heure… Mon oncle m’attend, il a été cette nuit encore très souffrant ; dans ses moments de crise douloureuse, il désire toujours que je sois près de lui… et cette crise peut revenir d’un moment à l’autre.

Puis, tendant la main à Sophie, la jeune fille ajouta :

— Je pourrai bientôt vous revoir, n’est-ce pas ?

— Demain ou après-demain, ma chère petite Antonine, j’irai chez toi, et nous causerons aussi longuement que tu le désireras.

La porte s’ouvrit : M. Pascal entra.

Antonine embrassa son amie, et celle-ci dit au financier avec une affectueuse cordialité :

— Vous me permettez, n’est-ce pas, monsieur Pascal, de reconduire mademoiselle ?… Je n’ai pas besoin de vous dire combien j’ai hâte de revenir…

— Pas de façons, je vous prie, ma chère madame Dutertre, balbutia M. Pascal, malgré son assurance, stupéfait qu’il était de rencontrer encore Antonine qu’il suivit d’un sombre et ardent regard jusqu’à ce qu’elle eût quitté la chambre.

VII

M. Pascal, à l’aspect d’Antonine, qu’il voyait pour la seconde fois dans la matinée, était, nous l’avons dit, resté un instant stupéfait de surprise et d’admiration devant cette beauté si candide, si pure.

— Enfin ! vous voilà donc ! dit Charles Dutertre avec expansion, en tendant ses deux mains à M. Pascal, lorsqu’il se trouva seul avec lui. Savez-vous que nous commencions à douter de votre exactitude ?… Toute la semaine, ma femme et moi nous nous faisions une joie de cette matinée… car, après l’anniversaire de la naissance de nos enfants… le jour que nous fêtons avec le plus de bonheur, est celui d’où a daté, grâce à vous, la sécurité de leur avenir. C’est si bon, si doux de se sentir, par la reconnaissance et par le cœur, à la hauteur d’un de ces actes généreux qui honorent autant celui qui offre que celui qui accepte !

M. Pascal ne parut pas avoir entendu ces paroles de M. Dutertre, et lui dit :

— Quelle est donc cette toute jeune fille qui sort d’ici ?

— Mademoiselle Antonine Hubert.

— Est-ce qu’elle serait parente du président Hubert qui a été dernièrement si malade ?

— C’est sa nièce…

— Ah ! fit Pascal en réfléchissant.

— Vous savez que si mon père n’était pas des nôtres, reprit M. Dutertre en souriant, notre petite fête ne serait pas complète. Je vais l’avertir de votre arrivée, mon bon monsieur Pascal…

Et comme il faisait un pas vers la porte de la chambre du vieillard, M. Pascal l’arrêta d’un geste, et lui dit :

— Le président Hubert ne demeure-t-il pas…

Et comme il hésitait, Dutertre ajouta :

— Rue du Faubourg-Saint-Honoré ; le jardin touche à celui de l’Élysée-Bourbon.

— Et y a-t-il longtemps que cette jeune fille habite chez son oncle ?

Dutertre, assez surpris de l’insistance de M. Pascal au sujet d’Antonine, reprit :

— Il y a trois mois environ que M. Hubert est allé chercher mademoiselle Antonine à Nice, où elle était restée après la mort d’une de ses parentes.

— Et madame Dutertre est fort liée avec cette jeune personne ?

— À la pension, où elles étaient ensemble, Sophie lui servait de mère, et elles sont restées dans les termes de la plus tendre affection.

— Ah !… fit encore Pascal, et de nouveau il parut réfléchir profondément pendant quelques instants.

Cet homme possédait une grande et rare faculté qui avait contribué à sa prodigieuse fortune : ainsi que l’on ouvre et que l’on ferme à volonté certains casiers, M. Pascal pouvait momentanément se détacher à son gré des plus profondes préoccupations pour entrer froidement dans un ordre d’idées complètement opposé à celles qu’il venait de quitter. Ainsi, après l’entrevue de Frantz et d’Antonine qu’il avait surpris et dont il s’était trouvé si terriblement ému, il retrouvait toute sa liberté d’esprit pour causer d’affaires avec l’archiduc et le torturer.

De même, après cette dernière rencontre avec Antonine chez Dutertre, il ajourna, pour ainsi dire, ses violents ressentiments, ses projets, au sujet de la jeune fille, et, s’occupant de toute autre chose, il dit au mari de Sophie avec bonhomie :

— En attendant le retour de votre chère femme, mon ami, j’ai à vous demander un petit service.

— Enfin, s’écria Dutertre radieux en se frottant joyeusement les mains ; enfin… vaut mieux tard que jamais !

— Vous avez eu pour caissier… un nommé Marcelange !

— Malheureusement pour moi…

— Malheureusement ?

— Il a commis ici, non pas un acte d’improbité, à aucun prix je ne lui aurais épargné la punition de sa faute ; mais il a commis un acte d’indélicatesse dans des circonstances telles qu’il m’a été démontré que cet homme était un misérable… et je l’ai chassé…

— Marcelange m’a dit qu’en effet vous l’aviez renvoyé.

— Vous le connaissez ? reprit Dutertre très surpris et se rappelant les paroles de son père.

— Il y a quelques jours… il est venu chez moi… il désirait entrer dans la maison Durand…

— Lui, chez des gens si honorables ?

— Pourquoi pas ? il a bien été employé chez vous !

— Mais, ainsi que je vous l’ai dit, mon bon monsieur Pascal, je l’ai chassé dès que sa conduite m’a été connue…

— Bien entendu ! seulement comme il se trouve sans place, il faudrait, pour entrer dans la maison Durand, qui est prête à accepter ses services, il faudrait à ce pauvre garçon, une lettre de recommandation de votre part ; avec cette garantie, il est accepté d’emblée : or, cette lettre, mon cher Dutertre, je venais tout bonnement vous la demander.

Après un moment de brusque étonnement, Dutertre ajouta en souriant :

— Après tout, cela ne doit pas m’étonner… vous êtes si bon !… Cet homme est rempli de finesse et de fausseté... il aura surpris votre bonne foi…

— Je crois, en effet, Marcelange très fin, très madré ; mais cela ne peut vous empêcher de me donner la lettre dont je vous parle.

Dutertre crut avoir mal entendu ou s’être fait mal comprendre de MPascal ; il reprit :

— Pardon… je vous ai dit que…

— Vous avez à vous plaindre d’un acte d’indélicatesse de la part de ce garçon ; mais bah ! qu’est-ce que cela fait ?

— Comment, monsieur Pascal… qu’est-ce que cela fait ? Sachez donc qu’à mes yeux, l’action de cet homme était plus condamnable encore peut-être qu’un détournement de fonds !

— Je vous crois, mon brave Dutertre, je vous crois ; il n’est pas de meilleur juge que vous en matière d’honneur ; le Marcelange me semble, il est vrai, un rusé compère… et, s’il faut tout vous dire, c’est à cause de cela que je tiens, je tiens beaucoup à ce qu’il soit recommandé par vous.

— Franchement, monsieur Pascal… je croirais agir en malhonnête homme en favorisant l’entrée de Marcelange dans une maison respectable à tous égards.

— Allons ! faites cela pour moi… voyons !

— Ce n’est pas sérieusement que vous me parlez ainsi, monsieur Pascal ?

— C’est très sérieusement !

— Après ce que je viens de vous confier tout à l’heure ?

— Eh ! mon Dieu, oui !

— Vous ! vous ! l’honneur et la loyauté même !

— Moi ! l’honneur et la loyauté en personne, je vous demande cette lettre.

Dutertre regarda d’abord M. Pascal avec stupeur ; puis, en suite d’un moment de réflexion, il reprit d’un ton d’affectueux reproche :

— Ah ! monsieur, après une année écoulée… cette épreuve était-elle nécessaire ?

— Quelle épreuve ?

— Me proposer une action indigne afin de vous assurer si je méritais toujours votre confiance.

— Mon cher Dutertre, je vous répète qu’il me faut cette lettre… Il s’agit pour moi d’une affaire fort délicate et fort importante.

M. Pascal parlait sérieusement. Dutertre ne pouvait plus en douter ; il se souvint alors des paroles de son père, des pressentiments de sa petite fille, et, saisi d’un vague effroi, il reprit d’une voix contrainte :

— Ainsi, monsieur, vous oubliez la grave responsabilité qui pèserait sur moi si je faisais ce que vous désirez.

— Eh ! mon Dieu, mon brave Dutertre, si l’on ne demandait à ses amis que des choses faciles !

— C’est une chose impossible que vous me demandez, monsieur…

— Allons donc… vous me refuserez cela !… à moi ?

— Monsieur Pascal, dit Dutertre d’un accent à la fois ferme et pénétré, je vous dois tout… il n’est pas de jour où mon père, ma femme et moi, nous ne nous rappelions qu’il y a un an, sans votre secours inespéré, notre ruine et celle de tant de gens que nous faisons vivre étaient immanquables. Tout ce que la reconnaissance peut inspirer d’affection, de respect, nous le ressentons pour vous… toutes les preuves de dévouement possibles, nous sommes prêts à vous les donner avec joie… avec bonheur… mais…

— Un mot encore… et vous me comprendrez, reprit M. Pascal, en interrompant Dutertre. Puisqu’il faut vous le dire… j’ai un intérêt puissant… à avoir quelqu’un à moi… tout à moi, vous entendez bien ?… tout à moi, dans la maison Durand… or, vous concevez, en tenant ce Marcelange par la lettre que vous me donnerez pour lui, et par ce que je sais de ses antécédents, je me fais de lui une créature, un instrument aveugle. Ceci est tout à fait entre nous, mon cher Dutertre… et, comptant sur votre discrétion absolue… j’irai même plus loin, je vous dirai que…

— Pas un mot de plus à ce sujet, monsieur, je vous en conjure, s’écria Dutertre, avec une surprise et une douleur croissantes ; car il avait cru jusqu’alors M. Pascal un homme d’une extrême droiture. Pas un mot de plus… il est des secrets dont on n’accepte pas la confidence.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils peuvent devenir très-embarrassants… monsieur.

— Vraiment ? les confidences d’un vieil ami peuvent devenir gênantes ! soit, je les garderai… Alors donnez-moi cette lettre, sans plus d’explications.

— Je vous répète que cela m’est impossible, monsieur.

M. Pascal brida ses lèvres et plissa imperceptiblement ses sourcils ; aussi surpris que courroucé du refus de Dutertre, il avait peine à croire, dans l’ingénuité de son cynisme, qu’un homme qu’il tenait en sa dépendance eût l’audace de contrarier sa volonté ou le courage de sacrifier le présent et l’avenir à un scrupule honorable.

Cependant, comme M. Pascal avait un intérêt véritablement puissant à obtenir la lettre qu’il demandait, il reprit avec un accent d’affectueux reproche :

— Comment… vous me refusez cela… mon cher Dutertre… à moi, votre ami ?

— Je vous le refuse surtout à vous, monsieur, qui avez eu assez de foi dans ma sévère probité… pour m’avancer, presque sans me connaître, une somme considérable.

— Allons, mon cher Dutertre, ne me faites pas plus aventureux que je ne le suis. Est-ce que votre probité, votre intelligence, votre intérêt même (et en tout cas le matériel de votre usine) ne me garantissaient pas mes capitaux ? Est-ce que je ne me trouve pas toujours dans une excellente position, par la faculté que je me suis réservée d’exiger le remboursement à ma volonté ?… faculté dont je n’userai pas d’ici à bien longtemps, que je sache… Je m’intéresse trop à vous pour cela, se hâta d’ajouter M. Pascal, en voyant la stupeur et l’angoisse se peindre soudain sur les traits de Dutertre, car enfin, supposons… et ce n’est là, Dieu merci ! qu’une supposition, supposons que dans l’état de gêne et de crise excessive où se trouve à cette heure encore une fois l’industrie, je vous dise aujourd’hui : monsieur Dutertre, j’ai besoin de mon argent avant un mois, et je vous ferme mon crédit !

— Grand Dieu ! s’écria Dutertre, consterné, épouvanté à la seule supposition d’un pareil désastre ; mais je tomberais en faillite ! mais ce serait ma ruine, la perte de mon industrie ; il faudrait travailler de mes mains peut-être si je trouvais un emploi afin de faire vivre mon père infirme, ma femme et mes enfants !…

— Voulez-vous bien vous taire, méchant homme, et ne pas me mettre de si affligeantes idées sous les yeux ! Vous allez me gâter toute ma journée ! s’écria M. Pascal avec une bonhomie irrésistible et en prenant les deux mains de Dutertre entre les siennes… Parler ainsi… aujourd’hui… et moi qui, comme vous, me faisais une fête de cette matinée !... Eh bien ! qu’avez-vous ? vous voici tout pâle… maintenant…

— Pardon, monsieur, dit Dutertre en essuyant les gouttes de sueur froide qui coulaient de son front ; mais, à la seule pensée d’un coup si inattendu… qui frapperait ce que j’ai de plus cher au monde : mon honneur… ma famille… mon travail… Ah !… tenez, monsieur, vous avez raison, éloignons cette idée… elle est trop horrible…

— Eh ! mon Dieu ! c’est ce que je vous disais, n’attristons pas cette charmante journée… Aussi, pour en finir, reprit allègrement M. Pascal, bâclons de suite les affaires... vidons notre sac, comme on dit… donnez-moi cette lettre… et n’en parlons plus…

Dutertre tressaillit, une affreuse angoisse lui serra le cœur, et il répondit :

— Une pareille insistance m’étonne et m’afflige, monsieur… Je vous le répète, il m’est absolument impossible de faire ce que vous désirez.

— Mais, grand enfant que vous êtes ! mon insistance même vous prouve l’importance que j’attache à cette affaire.

— Il se peut, monsieur ?

— Et pourquoi y attaché-je autant d’importance, mon brave Dutertre ! c’est parce que cette affaire vous intéresse autant que moi.

— Que dites-vous, monsieur ?

— Eh ! sans doute… ma combinaison de la maison Durand manquant, puisque votre refus m’empêcherait d’employer ce coquin de Marcelange selon mes vues (vous ne voulez pas de mes secrets, je suis bien forcé de les garder), peut-être serais-je obligé, pour certaines raisons, ajouta M. Pascal en prononçant lentement les mots suivants et en attachant sur sa victime son regard clair et froid, peut-être serais-je obligé… et cela me saignerait le cœur… de vous redemander mes capitaux et de vous fermer mon crédit.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Dutertre en joignant les mains et devenant pâle comme un spectre.

— Voyez un peu, vilain homme, dans quelle atroce position vous me mettriez !… Me forcer à une action qui, je vous le répète, me déchirerait l’âme…

— Mais, monsieur… tout à l’heure encore… vous m’assuriez que…

— Eh ! parbleu, mon intention serait de vous les laisser le plus longtemps possible, ces malheureux capitaux, vous m’en payiez les intérêts avec une ponctualité rare… le placement était parfait, et, grâce à l’amortissement convenu, vous étiez libéré dans dix ans et j’avais fait une excellente affaire en vous rendant service.

— En effet, monsieur, murmura Dutertre anéanti, telles avaient été vos promesses, sinon écrites… du moins verbales… et la générosité de votre offre, la loyauté de votre caractère, tout m’avait donné la confiance la plus entière. Dieu veuille que je n’aie pas à dire la plus téméraire, la plus insensée, dans votre parole…

— Quant à cela, mon cher Dutertre, mettez-vous en paix avec vous-même ; à cette époque de crise commerciale, au moins aussi terrible que celle d’aujourd’hui, vous n’eussiez trouvé nulle part les capitaux que je vous ai offerts à un taux si modéré.

— Je le sais, monsieur !

— Vous avez donc pu, vous avez même dû, forcé par la nécessité, accepter la condition que je mettais à cet emprunt.

— Mais, monsieur, s’écria Dutertre dans un effroi inexprimable, j’en appelle à votre honneur ! vous m’aviez formellement promis de...

— Eh ! mon Dieu, oui… je vous avais promis ! sauf la force majeure des événements : et malheureusement votre refus à propos de cette pauvre petite lettre, crée un événement de force majeure, qui me met dans la pénible… dans la douloureuse nécessité… de vous redemander mon argent.

— Mais, monsieur, c’est une action indigne… que vous me proposez là, songez-y donc !

À ce moment on entendit au dehors le rire doux et frais de Sophie Dutertre qui s’approchait.

— Ah ! monsieur ! s’écria son mari, pas un mot de cela devant ma femme… car, ce ne peut être là votre dernière résolution, et j’espère que…

Charles Dutertre ne put achever, car Sophie entra dans le salon.

Le malheureux homme ne put faire qu’un geste suppliant à Pascal, qui y répondit par un signe d’affectueuse intelligence.

VIII

Lorsque Sophie Dutertre entra dans le salon où se trouvaient son mari et M. Pascal, le gracieux visage de la jeune femme, plus vivement coloré que de coutume, le léger battement de son sein, ses yeux humides témoignaient de son récent accès d’hilarité.

— Ah ! ah ! madame Dutertre, dit gaiement M. Pascal, je vous ai bien entendue, vous étiez là, à rire comme une folle…

Puis, se tournant vers Dutertre, qui tâchait de dissimuler ses horribles angoisses et de se rattacher à une dernière espérance, il ajouta :

— Comme le bonheur les rend gaies, ces jeunes femmes ! Rien qu’à les voir… ça met la joie au cœur, n’est-ce pas, mon brave Dutertre ?

— Je viens de rire, et bien malgré moi, je vous assure, mon bon monsieur Pascal, reprit Sophie.

— Malgré vous ? dit notre homme, comment est-ce que quelque chagrin ?…

— Un chagrin ? oh ! non, Dieu merci !… mais j’étais plus disposée à l’attendrissement qu’à la gaieté :... Cette chère Antonine… si tu savais… Charles, ajouta la jeune femme avec une douce émotion en s’adressant à son mari, je ne puis te dire combien elle m’a émue… quel aveu à la fois touchant et candide elle m’a fait… car le cœur de la pauvre petite était trop plein… et elle n’a pas eu la force de s’en aller sans me tout dire.

Et une larme d’attendrissement vint mouiller les beaux yeux de Sophie.

Au nom d’Antonine, M. Pascal, malgré son rare empire sur lui-même, avait tressailli ; ses préoccupations au sujet de la jeune fille, un instant ajournées, revinrent plus vives, plus ardentes que jamais, et, pendant que Sophie essuyait ses yeux, il jeta sur elle un regard pénétrant, tâchant de deviner ce qu’il pouvait espérer d’elle, pour une combinaison qu’il formait.

Madame Dutertre reprit bientôt, en s’adressant à son mari :

— Mais, Charles, je te conterai cela… plus tard ; toujours est-il que j’étais encore sous l’impression de mon entretien avec cette chère Antonine, lorsque ma petite Madeleine est venue à moi... et m’a dit, dans son gentil jargon, de si drôles de raisons, que je n’ai pu m’empêcher de rire aux éclats. Mais pardon, monsieur Pascal… votre cœur comprendra et excusera, n’est-ce pas, toutes les faiblesses maternelles ?

— C’est à moi que vous demandez cela, reprit cordialement Pascal, à moi… un bonhomme ?

— C’est vrai, ajouta Sophie avec une affectueuse expansion, si l’on vous aime tant ici… c’est que vous êtes, voyez-vous, comme vous le dites si bien : un bonhomme… Tenez… demandez à Charles… s’il me démentira ?

Dutertre répondit par un sourire contraint, et il eut la force et le courage de se contenir assez devant sa femme, pour que celle-ci, tout occupée de M. Pascal, n’eût pas d’abord le moindre soupçon des anxiétés de son mari. Aussi, se dirigeant vers la table et prenant la bourse qu’elle avait brodée, elle la présenta à M. Pascal, en lui disant d’une voix touchante :

— Mon bon monsieur Pascal, cette bourse est le fruit du travail de mes meilleures soirées… celles que je passais ici… avec mon mari… son excellent père et mes enfants. Si chacune de ces petites perles d’acier pouvait parler, ajouta Sophie en souriant, elle vous dirait combien de fois votre nom a été prononcé parmi nous, avec tout l’attachement et la reconnaissance qu’il mérite…

— Ah ! merci, merci, ma chère madame Dutertre, répondit Pascal, je ne peux pas vous dire combien je suis sensible à ce joli cadeau… à cet aimable souvenir ; seulement, voyez-vous, il m’embarrasse un peu.

— Comment cela…

— Vous venez de me donner, et moi, je vais vous demander encore.

— Quel bonheur !… Demandez… demandez, mon bon monsieur Pascal.

Puis s’adressant à son mari, avec surprise :

— Charles, que fais-tu donc là assis… devant ce bureau ?

— Monsieur Pascal voudra bien m’excuser ; je viens de me rappeler que j’ai négligé de revoir quelques notes relatives à un travail très pressé, répondit Dutertre en feuilletant au hasard quelques papiers afin de se donner une contenance et de cacher à sa femme à qui il tournait ainsi le dos l’altération de ses traits.

— Mon ami, dit Sophie d’un ton de tendre reproche, ne pouvais-tu donc pas remettre ce travail et attendre que ?…

— Madame Dutertre, je m’insurge si vous dérangez votre mari à cause de moi, s’écria M. Pascal, est-ce que je ne connais pas les affaires ? Allez, allez, heureuse femme que vous êtes, c’est grâce à cette ardeur du travail que ce brave Dutertre est aujourd’hui à la tête de son industrie.

— Et cette ardeur pour le travail, qui l’a encouragée, qui l’a récompensée, n’est-ce pas vous, monsieur Pascal ? Si Charles est, à cette heure, comme vous dites, à la tête de son industrie, si notre avenir et celui de nos enfants est maintenant à jamais assuré… n’est-ce pas grâce à vous ?

— Ma chère madame Dutertre, vous allez me confusionner, et alors je ne saurai plus comment vous demander le petit service que j’attends de vous.

— Et moi… qui l’oubliais… reprit Sophie en souriant ; heureusement, c’était pour vous parler de services bien autrement importants, sans doute, que vous nous aviez rendus ; aussi vous m’excuserez, n’est-ce pas ? Mais, voyons vite, vite, de quoi s’agit-il ? ajouta la jeune femme avec un empressement plein de charme.

— Ce que je vais vous dire va bien vous surprendre, peut-être…

— Tant mieux... j’adore les surprises.

— Eh bien !… l’isolement de la vie de garçon me pèse, et…

— Et ?…

— J’ai envie de me marier.

— Vraiment ?

— Cela vous étonne ?… J’en étais sûr.

— Vous vous trompez tout à fait, car, selon moi, vous deviez en arriver là.

— Comment donc ?

— Mon Dieu, souvent je me disais : tôt ou tard ce bon M. Pascal, qui vit tant par le cœur, voudra goûter les chères et douces joies de la famille… et s’il faut vous avouer mon orgueilleuse présomption, ajouta Sophie en souriant, je me disais même, à part moi : il est impossible que la vue du bonheur dont nous jouissons, Charles et moi, ne donne pas, quelque jour, à M. Pascal l’idée de se marier. Maintenant jugez un peu si je suis heureuse d’avoir pressenti notre projet !

— Triomphez donc, ma chère madame Dutertre, car, en effet, séduit par votre exemple et par celui de votre mari, je désire faire, comme vous deux… un mariage d’amour…

— Est-ce qu’il y a d’autres mariages possibles ? dit Sophie en haussant les épaules par un mouvement plein de grâce, et sans réfléchir tout d’abord aux trente-huit ans de M. Pascal, puis elle ajouta :

— Et vous êtes aimé ?

— Mon Dieu ! cela peut dépendre… de vous.

— De moi ?

— Absolument…

— De moi ?… reprit Sophie avec une surprise croissante, tu entends, Charles, ce que dit M. Pascal ?

— J’entends… répondit Dutertre, qui, non moins étonné que sa femme, écoutait avec une anxiété involontaire.

— Comment, monsieur Pascal, reprit Sophie, je puis faire, moi… que vous soyez aimé ?

— Vous pouvez cela… ma chère madame Dutertre…

— Quoique ceci me semble incompréhensible, que Dieu soit béni, si j’ai la puissance magique que vous m’attribuez, mon bon monsieur Pascal, reprit Sophie avec un doux sourire, alors vous serez aimé comme vous méritez de l’être…

— Comptant sur votre promesse, je n’irai donc pas par quatre chemins, et je vous avouerai tout bêtement, ma chère madame Dutertre, que je suis fou de mademoiselle Antonine Hubert.

— Antonine ! s’écria Sophie avec stupeur, pendant que Dutertre, toujours assis devant son bureau, se tournait brusquement vers sa femme dont il partageait l’étonnement extrême.

— Antonine ! reprit Sophie, comme si elle n’avait pu croire à ce qu’elle venait d’entendre, c’est Antonine que vous aimez !

— C’est d’elle que je suis fou… c’est chez vous, tout à l’heure, que je l’ai rencontrée pour la quatrième fois ; seulement, je ne lui ai jamais parlé… et pourtant ma résolution est prise ; car je suis de ces gens qui se décident vite et par instinct… Ainsi, quand il s’agit de venir en aide à ce brave Dutertre, en deux heures la chose a été faite… Eh bien ! la ravissante beauté de mademoiselle Antonine… la candeur de son visage… un je ne sais quoi qui me dit que cette jeune personne doit avoir les meilleures qualités du monde… tout a contribué à me rendre amoureux fou et à vouloir chercher, dans un mariage d’amour comme le vôtre, ma chère madame Dutertre, ce bonheur intérieur, ces joies du cœur… que vous me croyez à juste titre digne de connaître et de goûter…

— Monsieur… dit Sophie avec un pénible embarras, permettez-moi de…

— Un mot encore, c’est un amour de première vue, direz-vous… soit… mais il y a vingt exemples d’amours aussi soudains que profonds !… D’ailleurs, ainsi que je vous l’ai dit, je suis tout bonnement un homme d’instinct, de pressentiments ; d’un seul coup d’œil, j’ai toujours jugé une affaire bonne ou mauvaise ; pourquoi ne suivrai-je pas pour me marier une méthode qui jusqu’ici m’a parfaitement réussi ? Je vous ai dit qu’il dépendait de vous que mademoiselle Antonine m’aimât… Je m’explique : à quinze ans, et elle ne me paraît avoir guère plus que cet âge… les jeunes filles n’ont pas de volonté à elles… Vous avez servi de mère à mademoiselle Antonine, à ce que m’a dit Dutertre. Vous possédez sur elle un grand empire, puisqu’elle vous choisit pour confidente… Rien ne vous sera plus facile en lui parlant de moi… d’une certaine façon, lorsque vous m’aurez présenté à elle (et ce pas plus tard que demain, n’est-ce pas ?) il vous sera, dis-je, très facile de l’amener à partager mon amour et à m’épouser. Si je vous devais ce bonheur… ma chère madame Dutertre, tenez… ajouta M. Pascal d’un ton sincère et pénétré, vous parlez de reconnaissance ? eh bien !… celle que vous dites avoir pour moi… serait de l’ingratitude auprès de ce que je ressentirais pour vous.

Sophie avait écouté M. Pascal avec autant de trouble et de chagrin que de surprise, car elle croyait, et elle avait raison de croire à la réalité de l’amour… ou plutôt de l’irrésistible ardeur de possession qu’éprouvait cet homme ; aussi reprit-elle d’un ton pénétré, car il lui coûtait de renverser des espérances qui lui semblaient honorables :

— Mon pauvre monsieur Pascal, vous me voyez désolée de ne pouvoir vous rendre le premier service que vous me demandez ; je n’ai pas besoin de vous dire combien je le regrette.

— Qu’y a-t-il donc d’impossible ?

— Croyez-moi… ne songez pas à ce mariage.

— Mademoiselle Antonine… ne mérite-t-elle pas ?…

— Antonine est un ange, je la connais depuis son enfance… Il n’est pas au monde de cœur, de caractère meilleurs.

— Ce que vous me dites là, ma chère madame Dutertre, suffirait pour augmenter mon désir… s’il pouvait l’être…

— Encore une fois… ce mariage est impossible.

— Mais enfin ?… pourquoi ?…

— D’abord, songez-y… Antonine a quinze ans et demi à peine, et vous…

— Et moi j’en ai trente-huit ; est-ce cela ?

— La différence d’âge est bien grande, avouez-le… et comme je ne conseillerais ni à ma fille, ni à ma sœur… un mariage aussi disproportionné, je ne puis le conseiller à Antonine… car je ne voudrais à aucun prix son malheur et le vôtre.

— Oh ! soyez tranquille… je vous réponds de mon bonheur… à moi.

— Et de celui d’Antonine ?

— Bah ! bah ! pour quelques années de plus ou de moins…

— Je me suis mariée par amour, mon bon monsieur Pascal… je ne comprends pas d’autres mariages. Peut-être est-ce un tort ; mais enfin, je pense ainsi… et je dois vous le dire… puisque vous me consultez.

— Selon vous, je ne suis donc pas capable de plaire à mademoiselle Antonine ?

— Je crois qu’elle apprécierait, comme Charles et moi… comme tous les cœurs généreux, la noblesse de votre caractère… mais…

— Encore une fois, ma chère madame Dutertre, permettez… une enfant de quinze ans n’a pas d’idées arrêtées au sujet du mariage ; mademoiselle Antonine a en vous une confiance aveugle… Présentez-moi à elle… dites-lui toute sorte de bien du bonhomme Pascal… L’affaire est sûre : si vous le voulez… vous le pouvez.

— Tenez, mon cher monsieur Pascal, cet entretien m’attriste plus que je ne saurais vous le dire… Pour y mettre un terme… je confierai un secret à votre discrétion et à votre loyauté…

— Eh bien !… ce secret ?

— Antonine… aime et elle est aimée… Ah ! monsieur Pascal, rien n’est à la fois plus pur, plus touchant que cet amour… et, pour bien des raisons… je suis certaine qu’il assurerait le bonheur d’Antonine ; la santé de son oncle est chancelante : que la pauvre enfant le perde, elle est obligée d’aller vivre chez des parents qui non sans raison lui inspirent de l’éloignement… Une fois mariée, au contraire, selon son cœur, elle peut espérer le plus heureux avenir… car sa vive affection est noblement placée… Vous le voyez donc bien, mon bon monsieur Pascal, vous n’auriez, même avec mon appui, et cet appui, en mon âme et conscience… puis-je vous l’accorder lorsque, en dehors même d’une disproportion d’âge selon moi inadmissible, je suis certaine… et je n’affirme jamais rien légèrement, je suis certaine que l’amour que ressent et qu’inspire Antonine… doit la rendre à jamais heureuse ?

À cette confirmation de l’amour d’Antonine pour Frantz, secret déjà à demi pénétré par M. Pascal, celui-ci éprouva un cruel sentiment de rage et de douleur, encore exaspéré par le refus de madame Dutertre qui ne voulait en rien servir des projets qui lui semblaient irréalisables ; mais il se contint, afin de tenter un dernier effort, et, s’il échouait, de rendre sa vengeance plus terrible encore.

Il reprit donc avec un calme apparent :

— Ah !... mademoiselle Antonine est amoureuse… soit ; mais nous connaissons ces grandes passions de petites filles, ma chère madame Dutertre… un vrai feu de paille… Or, vous soufflerez dessus, il s’éteindra ; ce bel amour ne résistera pas à votre influence.

— D’abord, je n’essayerai pas d’influencer Antonine à ce sujet, monsieur Pascal, puis, ce serait inutile.

— Vous croyez ?

— J’en suis certaine.

— Bah !… essayez toujours.

— Mais je vous dis, monsieur, qu’Antonine…

— Est amoureuse ! c’est entendu ; de plus, le bonhomme Pascal a trente-huit ans, et n’est pas beau, c’est évident ; mais aussi, en revanche, il a de beaux petits millions ; et lorsque ce soir (car vous irez ce soir n’est-ce pas ? j’y compte), vous aurez fait comprendre à cette ingénue que si l’amour est une bonne chose, l’argent vaut encore mieux, car l’amour passe et l’argent reste, elle suivra vos conseils, congédiera dès demain son amoureux, et je n’aurai plus qu’à dire : gloire et merci à vous, ma chère madame Dutertre.

Sophie regarda M. Pascal avec autant d’étonnement que d’inquiétude ; sa délicate susceptibilité de femme était cruellement froissée, son instinct lui disait qu’un homme parlant comme M. Pascal n’était pas l’homme de cœur et de droiture qu’elle avait cru jusqu’alors trouver en lui.

À ce moment aussi Dutertre se leva, dans une douloureuse perplexité ; pour la première fois sa femme remarqua l’altération de ses traits, et s’écria en faisant un pas vers lui :

— Mon Dieu, Charles… comme tu es pâle !… tu souffres donc ?…

— Non... Sophie… je n’ai rien… une légère migraine…

— Moi, je te dis que tu as autre chose… Cette pâleur n’est pas naturelle… Monsieur Pascal, regardez donc Charles…

— En effet… mon brave Dutertre… vous ne paraissez pas à votre aise…

— Je n’ai rien, monsieur, répondit Dutertre d’un ton glacial qui augmenta la vague appréhension de Sophie…

Elle regardait tour à tour et en silence son mari et M. Pascal, tâchant de pénétrer la cause du changement qu’elle remarquait et dont elle se sentait effrayée.

— Voyons, mon cher Dutertre, reprit M. Pascal, vous avez entendu notre entretien… joignez-vous donc à moi, pour faire comprendre à votre chère et excellente femme que mademoiselle Antonine, malgré son fol amour de petite fille, ne peut trouver un meilleur parti que moi !

— Je partage en tout, monsieur, la manière de voir de ma femme à ce sujet.

— Comment !… méchant homme… vous aussi !

— Oui, monsieur !...

— Réfléchissez donc que…

— Ma femme vous l’a dit, monsieur ; nous avons fait un mariage d’amour, et comme elle je crois que les seuls mariages d’amour sont heureux…

— Marchander Antonine, dit Sophie avec amertume, moi… lui conseiller un acte de révoltante bassesse, un mariage d’intérêt, de se vendre, en un mot, lorsque, tout à l’heure encore, elle m’a avoué son pur et noble amour… Ah ! monsieur, je me croyais plus dignement connue de vous !

— Allons, voyons, mon cher Dutertre, vous, homme de bon sens, avouez que ce sont là des raisons de roman… aidez-moi donc à convaincre votre femme.

— Je vous le répète, monsieur, je pense comme elle…

— Ah ! s’écria M. Pascal, je ne m’attendais pas à trouver ici des amis si froids… si indifférents à ce qui me touche.

— Monsieur, s’écria Sophie, ce reproche est injuste.

— Injuste ! Hélas ! je le voudrais ; mais enfin… je n’ai que trop raison… Tout à l’heure, votre mari accueillait par un refus une de mes demandes ; maintenant… c’est vous… Ah ! c’est triste, triste !… Sur qui compter désormais !

— Quel refus ? dit Sophie à son mari, de plus en plus inquiète ; de quel refus s’agit-il, Charles ?

— Il est inutile de te parler de cela, ma chère Sophie.

— Je crois, moi, au contraire, reprit Pascal, qu’il serait bon de tout dire à votre femme, mon cher Dutertre, afin d’avoir son avis.

— Monsieur… s’écria Dutertre en joignant les mains avec effroi.

— Allons ! Est-ce que, dans un mariage d’amour, reprit Pascal, l’on a des secrets l’un pour l’autre ?

— Charles… je t’en supplie, explique moi ce que cela signifie… Ah ! j’avais bien vu, moi, que tu souffrais… Mais, monsieur, il s’est donc passé quelque chose entre vous et Charles ? dit-elle à Pascal d’une voix suppliante, répondez-moi, de grâce.

— Mon Dieu ! il s’est passé quelque chose de fort simple… Vous allez en juger, ma chère madame…

— Monsieur, s’écria Dutertre, au nom de la reconnaissance que nous vous devons, au nom de la pitié, pas un mot de plus, je vous en supplie ; car je ne croirai jamais que vous persistiez dans votre résolution. Et alors, à quoi bon donner à ma femme des inquiétudes inutiles ?

Puis, s’adressant à madame Dutertre, il ajouta :

— Rassure-toi, Sophie, je t’en conjure.

Le père Dutertre, qui, de sa chambre, avait entendu les voix s’élever de plus en plus, ouvrit soudain sa porte, fit vivement deux pas dans le salon en étendant ses mains devant lui, et s’écria, la figure bouleversée :

— Charles ! Sophie ! mon Dieu ! qu’y a-t-il ?

— Mon père !… murmura Dutertre avec accablement.

— Le vieux ! dit Pascal ! bon ! ça me va !

IX

Un moment de silence suivit l’entrée du vieillard aveugle dans le salon.

Dutertre s’avança vivement au-devant de son père, prit une de ses mains tremblantes, et, la serrant avec émotion, lui dit :

— Rassurez-vous, mon père, ce n’est rien… une simple discussion d’affaires… un peu vive… permettez-moi de vous reconduire chez vous.

— Charles, dit l’aveugle en secouant tristement la tête, ta main est froide… tu frissonnes… ta voix est altérée… il se passe ici quelque chose que tu veux me cacher…

— Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit Pascal au vieillard, votre fils vous cache quelque chose, et, dans son intérêt, dans le vôtre, dans celui de votre belle-fille et de ses enfants… vous ne devez rien ignorer.

— Mais, monsieur, rien ne peut donc vous toucher ? s’écria Charles Dutertre, vous êtes donc sans pitié, sans entrailles ?

— C’est parce que j’ai pitié de votre folle opiniâtreté et de celle de votre femme, mon cher Dutertre, que j’en veux appeler au bon sens de votre respectable père…

— Charles, s’écria Sophie, quelque cruelle que soit la vérité, dis-la… Ce doute, cette angoisse est au-dessus de mes forces.

— Mon fils, ajouta le vieillard, sois franc comme toujours, et nous aurons tous du courage.

— Vous le voyez, mon cher Dutertre, reprit M. Pascal, votre digne père lui-même désire connaître la vérité.

— Monsieur, reprit Dutertre d’une voix navrante, en attachant sur Pascal un regard humide de larmes à peine contenues, soyez bon, soyez généreux comme vous l’avez été jusqu’ici. Votre pouvoir est immense, je le sais ; d’un mot, vous pouvez nous plonger tous dans le deuil, dans le désastre ; mais d’un mot aussi, vous pouvez nous rendre au repos et au bonheur que nous vous avons dû. Je vous en supplie, ne soyez pas impitoyable.

À la vue des larmes qui, malgré ses efforts, coulèrent des yeux de Dutertre, cet homme si énergique, si résolu, Sophie pressentit la grandeur du péril, et, s’adressant à M. Pascal, d’une voix déchirante :

— Mon Dieu !… je ne sais pas le danger dont vous nous menacez, mais… j’ai peur… oh ! j’ai peur, et je vous implore aussi, monsieur Pascal.

— Après avoir été notre sauveur, s’écria Dutertre, en essuyant les pleurs qui s’échappaient malgré lui, vous ne pouvez pourtant pas être notre bourreau !

— Votre bourreau, reprit Pascal, à Dieu ne plaise, mes pauvres amis… ce n’est pas moi… c’est vous qui voulez être les bourreaux de vous-mêmes !… Ce mot que vous attendez de moi, ce mot qui peut assurer votre bonheur, dites-le, mon cher Dutertre, et notre petite fête sera aussi joyeuse qu’elle devait l’être… sinon… ne vous plaignez pas du mauvais sort qui vous attend… Hélas ! vous l’aurez voulu…

— Mais enfin, Charles… si cela dépend de toi, s’écria Sophie dans une angoisse inexprimable, ce mot que demande M. Pascal… dis-le donc, mon Dieu !… puisqu’il s’agit du salut de ton père… et de celui de tes enfants…

— Vous entendez votre femme, mon cher Dutertre, reprit Pascal, serez-vous aussi insensible à sa voix ?

— Eh bien donc ! s’écria Dutertre, pâle, désespéré, puisque cet homme est impitoyable… sache donc tout, mon père, et toi aussi, Sophie… J’ai chassé d’ici Marcelange. M. Pascal a un intérêt, que j’ignore, à ce que cet homme entre dans la maison Durand… et il me demande de garantir à cette maison la probité d’un misérable… que j’ai jeté hors d’ici comme un fourbe insigne…

— Ah ! monsieur, dit le vieillard révolté, en se tournant du côté où il supposait Pascal, cela est impossible : vous ne pouvez attendre de mon fils une indignité pareille !

— Et si je me refuse à cette indignité, reprit Dutertre, M. Pascal me retire les capitaux que j’ai si témérairement acceptés, il me ferme son crédit, et, dans la crise où nous sommes, c’est notre perte… notre ruine…

— Grand Dieu !… murmura Sophie avec épouvante.

— Ce n’est pas tout, mon père, ajouta Dutertre, il faut aussi que ma femme paye son tribut de honte… M. Pascal est, dit-il, amoureux de mademoiselle Antonine, et Sophie doit servir cet amour, qu’elle sait impossible ; cet amour que, pour d’honorables raisons, elle désapprouve ; ou sinon… encore une menace suspendue sur nos têtes… Voici la vérité, mon père : subir une ruine aussi terrible qu’imprévue, ou commettre une action indigne… telle est l’alternative où me réduit l’homme que nous avons si longtemps cru généreux et loyal.

— C’est bien cela, toujours cela ! Ainsi va le monde… reprit M. Pascal en soupirant et en haussant les épaules : tant qu’il s’agit de recevoir des services sans en rendre… oh ! alors, on vous flatte, on vous exalte ; c’est toujours mon noble bienfaiteur ! mon généreux sauveur ! on vous appelle bonhomme, on vous comble de prévenances, on vous brode des bourses, on vous fête… Les petits enfants vous récitent des compliments ; puis vient le jour où ce pauvre bonhomme de bienfaiteur se hasarde, à son tour, à demander un ou deux malheureux petits services… alors… on crie au gueux, à l’indigne, à l’infâme !

— Tous les sacrifices compatibles avec l’honneur, vous me les eussiez demandés, monsieur, s’écria Dutertre, d’une voix navrée, je vous les aurais faits avec joie…

— Alors, que voulez-vous ? reprit Pascal, sans répondre à Dutertre, si bonhomme, si bonasse qu’on le suppose, le bienfaiteur, à la fin, pourtant, se lasse… l’ingratitude surtout lui fend le cœur, car il est né sensible, trop sensible.

— L’ingratitude, s’écria Sophie, en fondant en larmes, nous, nous, ingrats… Oh ! mon Dieu !…

— Et comme le bonhomme voit un peu tard qu’il s’est trompé, continua Pascal, sans répondre à Sophie, comme il reconnaît avec douleur… qu’il a eu affaire à des gens incapables de mettre leur reconnaissante amitié au-dessus de quelques susceptibilités puériles… il se dit qu’il serait aussi par trop bonhomme en continuant d’ouvrir sa bourse à de si tièdes amis… Aussi leur retire-t-il argent et crédit… comme je le fais, étant amené d’ailleurs à cette résolution par certaines circonstances, dérivant du refus de ce cher Dutertre, que j’aimais tant… et que j’aimerais encore tant à appeler ainsi… Un dernier mot, monsieur, ajouta Pascal, en s’adressant au vieillard, je viens de vous exposer franchement ma conduite envers votre fils, et la sienne envers moi ; mais comme il coûterait trop à mon cœur de renoncer à la foi que j’avais dans l’affection de ce cher Dutertre, comme je sais les maux terribles qui peuvent l’accabler, par sa faute, lui et sa famille… je lui accorde encore un quart d’heure, pour réfléchir et s’amender… Qu’il me donne la lettre en question, que madame Dutertre me fasse la promesse que j’attends d’elle, et tout redevient comme par le passé… et je demande à grands cris le déjeuner et je porte un toast à l’amitié… Vous êtes le père de Dutertre, monsieur, vous avez sur lui une grande influence… jugez et décidez.

— Charles, dit le vieillard à son fils d’une voix émue, tu as agi en honnête homme… C’est bien… mais il te reste une chose à faire… refuser de garantir la moralité d’un misérable… ce n’est pas assez…

— Ah ! ah ! fit Pascal, et qu’y a-t-il donc à faire de plus ?

— Si M. Pascal, continua le vieillard, donne suite à son pernicieux dessein, tu dois, mon fils, écrire à la maison Durand que, pour des raisons que tu ignores, mais dangereuses peut-être, M. Pascal a intérêt à faire entrer ce Marcelange chez ces honnêtes gens, et qu’ils aient à se tenir sur leurs gardes, car se taire sur un projet indigne, c’est s’en rendre complice.

— Je suivrai votre conseil, mon père, répondit Dutertre d’une voix ferme.

— De mieux en mieux, reprit Pascal en soupirant. À l’ingratitude… on ajoute un odieux abus de confiance… Allons, je boirai le calice jusqu’à la lie… seulement, mes pauvres ci-devant amis, ajouta-t-il en jetant sur les acteurs de cette scène, un regard étrange et sinistre, seulement je crains, voyez-vous, qu’après boire, il ne me reste au cœur beaucoup d’amertume, beaucoup de fiel… et alors… vous savez, quand, à la plus tendre amitié, succède une haine légitime, malheureusement, elle devient terrible, cette haine…

— Oh ! Charles, il me fait peur… murmura la jeune femme en se rapprochant de son mari.

— Quant à vous, ma chère Sophie, ajouta le vieillard avec un calme imperturbable, et sans répondre à la menace de M. Pascal, vous devez non-seulement, ne favoriser en rien, ainsi que vous l’avez fait, des vues de mariage que vous désapprouvez ; mais si M. Pascal persiste dans ses intentions, vous devez encore éclairer mademoiselle Antonine et ses parents sur le caractère de l’homme qui la recherche… Pour cela, vous n’avez qu’à faire connaître à quel prix infâme il met la continuation des services qu’il a rendus à votre mari.

— C’est mon devoir… répondit Sophie d’une voix altérée, je l’accomplirai, mon père…

— Vous aussi, ma chère madame Dutertre ! abuser d’une confidence… loyale, reprit M. Pascal d’un air doucereusement féroce, me frapper dans ma plus chère espérance… ah ! c’est peu généreux. Dieu veuille que je ne me laisse pas aller à de cruelles représailles… Après deux années d’amitié… se quitter avec de pareils sentiments… Il le faut donc ? hein ! ajouta Pascal en regardant alternativement Dutertre et sa femme ; tout est donc fini entre nous ?

Sophie et son mari gardèrent un silence rempli de résignation et de dignité.

— Allons, dit Pascal, en prenant son chapeau, encore une preuve de l’ingratitude des hommes… hélas !

— Monsieur, s’écria Dutertre, exaspéré par l’affectation d’ironique sensibilité de Pascal, en présence du coup affreux dont vous nous écrasez… cette raillerie continue est atroce… Laissez-nous… laissez-nous…

— Me voici donc chassé de cette maison… par des gens qui ont la conscience de m’avoir dû si longtemps leur bonheur, leur salut, reprit Pascal en se dirigeant lentement vers la porte ; chassé d’ici… moi ! Ah ! cet humiliant chagrin me manquait…

Puis, s’arrêtant, il fouilla dans sa poche et en retira la petite bourse que Sophie Dutertre lui avait donnée peu d’instants auparavant, et, la tendant à la jeune femme, il reprit avec son impitoyable accent de contrition sardonique :

— Heureusement, elles sont muettes, ces petites perles d’acier, qui devaient me dire, à chaque instant, combien mon nom était béni dans cette maison d’où l’on me chasse.

Mais, ayant l’air de se raviser, il remit la bourse dans sa poche, après l’avoir contemplée avec un sourire mélancolique, en disant :

— Non… non… je te garderai, pauvre petite bourse innocente… tu me rappelleras le peu de bien que j’ai fait, et la cruelle déception qui m’a récompensé.

Ce disant, M. Pascal mit la main sur le bouton de la porte, l’ouvrit et sortit au milieu du morne silence de Sophie, de son mari et de son père.

Ce silence accablant durait encore lorsque M. Pascal, revenant et ouvrant demi à la porte, dit à travers un des vantaux entrebâillés :

— Au fait j’ai réfléchi… Écoutez, mon cher Dutertre…

Une lueur de folle espérance illumina la figure de Dutertre ; un moment il crut que malgré la sardonique et froide cruauté que venait d’affecter M. Pascal, il ressentait enfin quelque pitié.

Sophie partagea le même espoir ; ainsi que son mari, elle attendit avec une indicible angoisse les paroles de l’homme qui disposait souverainement de leur sort, et qui reprit :

— C’est samedi prochain votre jour d’échéance et de paye… n’est-ce pas, mon cher Dutertre ; laissez-moi vous appeler ainsi, malgré ce qui s’est passé entre nous…

— Dieu soit béni !… il a pitié, pensa Dutertre, et il reprit tout haut :

— Oui… monsieur…

— Je ne voudrais point, vous concevez, mon cher Dutertre, reprit M. Pascal, vous mettre dans un embarras mortel, je connais la place de Paris, et, dans l’état de crise des affaires, vous ne trouveriez pas un liard de crédit, surtout si l’on savait que je vous ai fermé le mien… et comme, après tout, vous aviez compté sur ma caisse pour faire face à vos engagements… n’est-ce pas ?

— Charles, nous sommes sauvés, murmura Sophie d’une voix palpitante, c’était une épreuve…

Dutertre, frappé de cette idée, qui lui parut d’autant plus vraisemblable, qu’il l’avait d’abord partagée, ne douta plus de son salut ; son cœur battit violemment ; ses traits, contractés, se détendirent, et il répondit en balbutiant, tant son émotion était grande :

— En effet… Monsieur… aveuglément confiant dans vos promesses… j’ai compté, comme à l’ordinaire, sur votre crédit…

— Eh bien !… mon cher Dutertre… afin que vous ne vous trouviez pas dans l’embarras, ainsi que je viens de vous le dire, et comme il vous reste d’ailleurs une huitaine de jours, vous ferez bien de vous précautionner ailleurs et de ne compter ni sur la place de Paris ni sur moi.

Et M. Pascal ferma la porte et se retira.

La réaction de cet espoir si horriblement déçu fut tellement violente chez Dutertre, qu’il tomba sur une chaise, pâle, inanimé, sans forces, et il s’écria, en cachant sa figure dans ses mains et en dévorant ses sanglots :

— Perdu… perdu…

— Oh !… nos enfants… s’écria Sophie, d’une voix déchirante, en se jetant aux genoux de son mari, nos pauvres enfants !…

— Charles… dit à son tour le vieillard en étendant les mains et se dirigeant à tâtons vers son fils, mon Charles… mon fils bien-aimé… du courage…

— Mon père… c’est la ruine… c’est la faillite… disait le malheureux au milieu de sanglots convulsifs. La misère, oh ! mon Dieu ! la misère pour vous tous…

Un contraste cruel vint porter cette douleur à son comble : les deux petits enfants bruyants, joyeux, se précipitèrent dans le salon en criant :

— C’est Madeleine ! c’est Madeleine !

X

À la vue de Madeleine (qui n’était autre que la marquise de Miranda), le bonheur de madame Dutertre fut si grand, que, pendant un moment, tous ses chagrins, toutes ses terreurs pour l’avenir furent oubliés ; son gracieux et doux visage rayonnait de joie ; elle ne pouvait que prononcer ces mots d’une voix entrecoupée :

— Madeleine… chère Madeleine… après une si longue absence… enfin… te voilà !…

Ces premiers embrassements échangés entre les deux jeunes femmes, Sophie dit à son amie, en lui indiquant tour à tour du regard Dutertre et le vieillard :

— Madeleine… mon mari… son père… notre père, car il m’appelle sa fille…

La marquise, entrant soudainement, s’était élancée au cou de Sophie avec tant d’impétueuse affection, que Charles Dutertre n’avait pu distinguer les traits de l’étrangère ; mais lorsque celle-ci, aux dernières paroles de madame Dutertre, se tourna vers lui, il éprouva une impression subite, étrange ; impression si vive, que, pendant quelques minutes, il oublia ainsi que sa femme les paroles vindicatives de M. Pascal.

Ce que ressentit Charles Dutertre à la vue de Madeleine, fut un singulier mélange de surprise, d’admiration et presque d’inquiétude, car il avait comme un remords confus d’être accessible, dans un moment si critique, à d’autres pensées que celle de la ruine dont lui et les siens étaient menacés.

La marquise de Miranda ne semblait cependant pas, au premier abord, devoir causer une impression si brusque et si vive. D’une stature assez élevée, sa taille et son corsage disparaissaient complètement sous un large mantelet d’une étoffe printanière, pareille à celle de sa robe, dont les longs plis traînants laissaient à peine apercevoir le bout de son brodequin ; il en était de même de ses mains, presque entièrement cachées sous l’extrémité des manches de sa robe, qu’elle portait, contre l’habitude, longues et presque flottantes ; une petite capote de crêpe, d’un blanc de neige, encadrait son visage d’un ovale allongé, et faisait ressortir la nuance de son teint, car Madeleine avait la carnation pâle et mate d’une femme extrêmement brune, et de très grands yeux du bleu le plus vif, frangés de cils noir comme ses sourcils de jais, tandis que, par un contraste piquant, sa chevelure, disposée en une foule de petites boucles à la Sévigné, était de ce blond charmant, vaporeux et cendré, dont Rubens fait ruisseler les ondes sur les épaules de ses blanches Naïades.

Ce teint pâle, ces yeux bleus, ces sourcils noirs et ces cheveux blonds, donnaient à Madeleine une physionomie saisissante ; ses cils d’ébène se pressaient si drus, si fournis, qu’on eût dit qu’à l’instar des femmes d’Orient, qui donnent ainsi à leur regard une expression de volupté, à la fois brûlante et énervée, elle teintait de noir le dessous de ses paupières, presque toujours demi-closes sur leur large prunelle d’azur ; ses narines roses, mobiles, nerveuses, se dilataient de chaque côté d’un nez grec du plus fin contour, tandis que ses lèvres, d’un rouge si chaud que l’on croyait voir circuler un sang vermeil sous leur derme délicat, étaient charnues, nettement découpées, un peu proéminentes, comme celles de l’Érigone antique, et parfois laissaient voir entre leurs rebords pourprés une ligne de l’émail des dents.

Mais pourquoi continuer ce portrait ? N’y aura-t-il pas toujours, entre notre description, si fidèle, si colorée qu’elle soit, et la réalité… l’incommensurable distance qui existe entre une peinture et un être animé ? Ce serait tenter l’impossible que de vouloir rendre perceptible l’atmosphère d’attraction irrésistible, magnétique peut-être, qui semblait émaner de cette singulière créature. Ainsi, ce qui, chez toute autre, eût produit un effet négatif, semblait centupler chez elle les moyens de séduction : nous voulons parler de l’ampleur et de la longueur de ses vêtements, qui, ne trahissant pas le moindre contour, laissaient à peine entrevoir le bout de ses doigts et de son brodequin ; en un mot, si la chaste draperie qui tombe aux pieds d’une Muse antique, à la figure sévère et pensive… ajoute au caractère imposant de son aspect, un voile jeté sur le corps charmant de la Vénus Aphrodite ne fait qu’irriter et enflammer encore l’imagination.

Telle était donc l’impression que Madeleine avait causée sur Charles Dutertre, que, muet et troublé, il resta quelques instants à la contempler.

Sophie, ne pouvant soupçonner la cause du silence et de l’émotion de son mari, le crut absorbé par l’imminence de sa ruine ; et cette pensée la ramenant elle-même à sa position, un moment oubliée, elle dit à la marquise en tâchant de sourire :

— Il faut excuser la préoccupation de Charles, ma chère Madeleine… Au moment où tu es entrée, nous causions d’affaires… et d’affaires… fort graves…

— En effet, madame, veuillez m’excuser, reprit Dutertre, en tressaillant et se reprochant doublement l’impression étrange que lui causait l’amie de sa femme, heureusement, tout ce que Sophie m’a dit de votre bienveillance habituelle, me fait compter, madame, sur votre indulgence.

— Mon indulgence ?… mais c’est moi qui ai grand besoin de la vôtre, monsieur, reprit la marquise en souriant, car, dans mon impérieux désir de revoir ma chère Sophie, accourant ici à l’improviste, je lui ai sauté au cou, sans songer à votre présence… ni à celle de M. votre père… mais il voudra bien aussi me pardonner d’avoir traité Sophie en sœur… lui qui la traite comme sa fille.

Et Madeleine, en disant ces mots, se tourna vers le vieillard.

— Hélas, madame, reprit-il involontairement, jamais mes pauvres enfants… n’ont eu plus besoin de l’attachement de leurs amis… C’est peut-être le ciel qui vous envoie…

— Mon père… prenez garde… dit à demi-voix Dutertre au vieillard, comme pour lui reprocher affectueusement de mettre une étrangère au courant de leurs peines domestiques, car Madeleine avait soudain jeté sur Sophie un regard surpris et interrogatif.

Le vieillard comprit la pensée de son fils et répondit tout bas :

— Tu as raison… j’aurais dû me taire ; mais la douleur est si indiscrète !… Allons… viens, Charles… reconduis-moi dans ma chambre… je me sens accablé…

Et il prit le bras de son fils. Au moment où Dutertre allait quitter le salon, la marquise fit un pas vers lui, en disant :

— À bientôt, monsieur Dutertre, car je vous en préviens… je suis résolue, pendant mon séjour à Paris, de venir souvent… oh ! bien souvent, voir ma chère Sophie… J’aurai d’ailleurs un service à réclamer de vous et, pour être certaine de votre consentement… je chargerai Sophie de vous le demander. Vous le voyez, j’agis sans façon, en amie… en ancienne amie… car mon amitié pour vous, monsieur Dutertre, date du bonheur que Sophie vous doit… À bientôt donc et au revoir ! ajouta la marquise en tendant sa main à Dutertre avec un mouvement de gracieuse cordialité.

Le mari de Sophie eut, pour la première fois, honte de ses mains noircies par le travail ; c’est à peine s’il osa presser le bout des petits doigts roses de Madeleine ; à ce contact, il frissonna légèrement ; une rougeur brûlante lui monta au front, et, pour dissimuler son trouble et son embarras, il s’inclina profondément devant la marquise et sortit avec son père…

Depuis le commencement de cette scène, les deux petits enfants de Sophie, se tenant par la main et à demi cachés par leur mère, auprès de laquelle ils restaient, ouvraient des yeux énormes, contemplant silencieusement la dame avec une grande curiosité.

La marquise, s’apercevant seulement alors de leur présence, s’écria en regardant son amie :

— Tes enfants ? mon Dieu ! qu’ils sont jolis !… Dois-tu être fière !

Et elle se mit à genoux devant eux, afin de se placer pour ainsi dire à leur niveau ; puis, écartant d’une main les boucles blondes qui cachaient le front et les yeux de sa filleule, dont la tête était à demi baissée, la marquise, lui relevant doucement le menton de son autre main, contempla un instant cette délicieuse petite figure, si rose, si fraîche, et baisa les joues, les yeux, le front, les cheveux, le cou de l’enfant, avec une tendresse toute maternelle.

— Et toi, gentil chérubin, ne sois pas jaloux, ajouta-t-elle, et, rapprochant la tête brune du petit garçon de la tête blonde de la petite fille, elle partagea entre eux deux ses caresses.

Sophie Dutertre, attendrie jusqu’aux larmes, souriait mélancoliquement à ce tableau, lorsque la marquise, toujours à genoux, leva les yeux vers elle, et ajouta, en tenant toujours les deux enfants enlacés :

— Tu ne croirais pas, Sophie, qu’en embrassant ces petits anges, je comprends… je ressens presque le bonheur que tu éprouves lorsque tu les manges de caresses, et il me semble que je t’en aime davantage encore, de te savoir si heureuse, si complètement heureuse.

En entendant ainsi vanter son bonheur, Sophie, ramenée de nouveau à sa situation présente, un moment oubliée, baissa la tête, pâlit, et ses traits exprimèrent soudain une si pénible angoisse, que Madeleine se releva vivement et s’écria :

— Mon Dieu !… Sophie… tu pâlis… qu’as-tu donc ?

Madame Dutertre étouffa un soupir, secoua tristement la tête et répondit :

— Je n’ai rien… Madeleine… l’émotion… la joie de te revoir après une si longue absence…

— L’émotion ! la joie ! reprit la marquise d’un air de doute pénible, non… non ! tout à l’heure c’était de l’émotion, de la joie ; mais, à cette heure, tu as l’air navré… ma pauvre Sophie…

Madame Dutertre ne répondit rien, cacha ses larmes, embrassa ses enfants, et leur dit tout bas :

— Allez retrouver votre bonne, mes chers petits.

Madeleine et Auguste obéirent, et quittèrent le salon, non sans s’être retournés plusieurs fois pour regarder encore la dame, qu’ils trouvaient des plus avenantes.

XI

À peine les deux enfants furent-ils sortis du salon, que Madeleine dit vivement à son amie :

— Nous voici seules… Sophie… Je t’en conjure, réponds-moi ; qu’as-tu ? D’où vient cet accablement soudain ? L’absence… l’éloignement m’ont-ils donc fait perdre ta confiance ?

Sophie eut assez de courage pour surmonter son accablement et cacher, sans mentir cependant, un pénible secret qui n’était pas le sien, n’osant avouer, même à sa meilleure amie, la ruine prochaine et probable de Dutertre ; elle répondit à Madeleine, avec un calme apparent :

— S’il faut te dire ma faiblesse, mon amie, je partage parfois, en me les exagérant, quelques-unes des préoccupations de mon mari au sujet de la crise, passagère sans doute, où se trouve l’industrie, car, ajouta Sophie en tâchant de sourire, madame la marquise ignore sans doute que nous autres, modestes industriels, nous éprouvons un moment de crise !

— Mais cette crise, ma chère Sophie, n’est que passagère, n’est-ce pas ? Elle n’a rien de grave, ou, si elle le devient, qu’y a-t-il à faire pour la rendre moins pénible pour toi et ton mari ? Sans être très riche… je vis dans l’aisance ; est-ce que je ne pourrais pas ?…

— Bonne… excellente amie ! dit Sophie en interrompant Madeleine avec émotion ; toujours le même cœur ! Rassure-toi : ce moment de crise ne sera, je l’espère, que passager ; ne parlons plus de cela, laisse-moi être toute à la joie de te revoir.

— Mais enfin… si tes inquiétudes…

— Madeleine, reprit Sophie en souriant avec douceur, et en interrompant de nouveau son amie, d’abord, parlons de toi…

— Égoïste !…

— C’est vrai… à ta façon ; mais, dis-moi, tu es heureuse, n’est-ce pas… car toute marquise que tu es, tu as sans doute fait comme moi un mariage d’amour… et ton mari…

— Je suis veuve…

— Oh ! mon Dieu, déjà !...

— Je l’étais la veille de mes noces, ma chère Sophie.

— Que veux-tu dire ?…

— Si extraordinaire que cela te semble, c’est pourtant bien simple… Écoute-moi : en sortant de pension, et de retour au Mexique, où j’avais été mandée, tu le sais, par mon père… je n’ai plus trouvé qu’un parent de ma mère… le marquis de Miranda… mortellement atteint des suites de l’épidémie qui venait de ravager Lima… Il m’avait vue toute petite, il n’avait pas d’enfants… il savait la fortune de mon père presque entièrement perdue par de ruineux procès. Il fut pour moi d’une bonté paternelle… presque à son lit de mort il me proposa sa main… « Accepte, ma chère Magdaleine, ma pauvre orpheline, me dit-il. Mon nom te donnera une position sociale, ma fortune assurera ton indépendance, et je mourrai content de te savoir heureuse. »

— Noble cœur ! dit Sophie.

— Oui… reprit Madeleine avec émotion, c’était le meilleur des hommes… L’isolement où je me voyais… ses instances, me firent accepter son offre généreuse… Le prêtre vint auprès de son lit consacrer notre union… et la cérémonie se terminait à peine, que la main de M. de Miranda se glaçait dans la mienne…

— Madeleine… pardon… dit madame Dutertre involontairement, je t’ai attristée… en te rappelant de pénibles souvenirs.

— Pénibles ? non, c’est avec une douce mélancolie que je songe à M. de Miranda. L’ingratitude seule est amère au cœur.

— Et si jeune encore… ta liberté ne te gêne pas ? Seule… sans famille… tu t’es habituée à cette vie d’isolement ?

— Je me crois la plus heureuse des femmes… après toi, bien entendu… reprit Madeleine en souriant.

— Et il ne t’est pas venu à la pensée de te remarier… ou plutôt, ajouta Sophie en souriant à son tour, ou plutôt de te marier ?… Car, enfin, malgré ton veuvage, tu es toujours demoiselle…

— À toi, bonne Sophie… je ne te cache rien. Eh bien !… si… une fois j’ai eu envie de… me marier… comme tu dis : ça a été une grande passion, tout un roman, reprit gaiement Madeleine.

— Libre comme tu es, qui a empêché ce mariage ?

— Hélas ! je n’ai vu mon héros que pendant cinq minutes... et de mon balcon encore…

— Cinq minutes seulement ?

— Pas davantage.

— Et tu l’as aimé tout de suite ?

— Passionnément…

— Et tu ne l’as jamais rencontré depuis ?

— Jamais… Il est sans doute remonté au ciel parmi ses frères les archanges… dont il avait l’idéale beauté.

— Madeleine… parles-tu sérieusement ?

— Écoute… Il y a six mois, j’étais à Vienne ; j’habitais une campagne située près des faubourgs de la ville… Un matin, je me trouvais dans un kiosque dont la fenêtre s’ouvrait sur la campagne… Soudain mon attention est attirée par le bruit d’un piétinement sourd et d’un choc d’épées… Je cours à ma fenêtre… c’était un duel !

— Oh ! mon Dieu !

— Un jeune homme de dix-neuf à vingt ans au plus, gracieux et beau comme on peint les anges, se battait avec une sorte de géant d’une figure féroce. Mon premier vœu fut que le blond archange (car ma passion est blonde) triomphât de l’horrible démon… et, quoique le combat n’ait duré devant moi que deux minutes à peine, j’eus le temps d’admirer l’intrépidité, le calme et l’adresse de mon héros ; sa blanche poitrine demi-nue, ses longs cheveux blonds flottant au vent, le front serein, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, il semblait braver le péril avec une grâce charmante, et, à ce moment, je te l’avoue, sa beauté me parut surhumaine ; soudain, au milieu de l’espèce d’éblouissement que me causait le scintillement des épées, je vis le colosse chanceler et s’affaisser sur lui-même. Aussitôt mon beau héros, jetant son épée au loin, joignit les mains… et, tombant à genoux devant son adversaire, leva vers le ciel sa figure enchanteresse, où se peignit tout à coup une expression si touchante, si ingénue, qu’à le voir douloureusement penché vers son ennemi vaincu, on eût dit une jeune fille désolée de voir sa colombe blessée… si toutefois il est permis de comparer à une colombe ce gros vilain colosse qui, du reste, ne semblait pas blessé mortellement ; car il se leva sur son séant, et, de sa voix rauque, qui arriva jusqu’à moi à travers les persiennes, il dit à son jeune adversaire :

« — C’est à genoux, monsieur, que je devrais vous demander pardon de ma conduite déloyale et de ma provocation grossière ; si vous m’aviez tué, c’eût été justice. »

Presque aussitôt une voiture s’approcha ; l’on y transporta le blessé ; quelques minutes ensuite, témoins ou acteurs du duel, tous avaient disparu. Cela s’était passé si rapidement, que j’aurais cru avoir rêvé, sans le souvenir de mon héros, qui depuis m’est toujours resté présent à la pensée, comme l’idéal de ce qu’il y a de plus beau, de plus brave et de plus généreux au monde.

— Maintenant, Madeleine, je conçois que, dans de pareilles circonstances, on puisse, en cinq minutes, ressentir une impression profonde… ineffaçable peut-être… Ainsi… ton héros… tu ne l’as jamais revu ?

— Jamais, te dis-je. J’ignore jusqu’à son nom, et si je dois me marier… ce ne sera qu’avec lui.

— Madeleine, tu sais que notre ancienne amitié m’autorise à être franche avec toi !

— Peut-il en être autrement ?

— Il me semble… que tu portes cette grande passion… bien allègrement ?

— Pourquoi serais-je triste ?

— Mais quand on aime… passionnément… rien de plus cruel que l’absence, que la séparation… et surtout que la crainte de ne plus jamais revoir l’objet aimé.

— Il est vrai, et pourtant les effets de cette passion profonde, je te le jure… se manifestent tout autrement chez moi…

— Que te dirai-je ? Lorsque j’ai commencé à aimer Charles, je serais morte de chagrin si l’on m’avait séparée de lui.

— C’est singulier !… ma passion à moi, je te le répète, se traduit d’une façon toute contraire… Il n’est pas de jour où je ne songe à mon héros… à mon idéal… pas de jour où je ne me rappelle avec amour, et dans les plus petits détails, l’unique circonstance où je l’ai vu… pas de jour où je n’élève vers lui toutes mes pensées, pas de jour où je ne triomphe d’orgueil en le comparant à tous ; car il est plus beau que les plus beaux, plus généreux que les plus généreux ; pas de jour enfin où, grâce à lui, je ne me berce des plus doux rêves. Oui, il me semble que mon âme est à jamais attachée à la sienne, par des liens aussi mystérieux qu’indissolubles… J’ignore enfin si je le reverrai jamais, et je ne sens au cœur que charme et allégresse.

— À mon tour je dis comme toi, ma chère Madeleine, c’est singulier…

— Voyons, Sophie, parlons sincèrement… nous sommes seules, et, entre femmes… (quoique je sois encore demoiselle à marier…) on se dit tout… Tu trouves, n’est-ce pas, mon amour un peu… platonique… tu t’étonnes de me voir insouciante ou ignorante de ce trouble enivrant que tu as dû ressentir lorsque, pour la première fois, la main de ton Charles a pressé amoureusement la tienne ?…

— Allons… Madeleine… tu es folle…

— Sois franche, je t’ai devinée ?…

— Un peu… mais moins que tu ne le penses…

— Ce peu m’a suffi pour pénétrer ta secrète pensée… madame la matérialiste…

— Encore une fois, Madeleine, tu es folle…

— Oh… oh… pas si folle…

Puis, après un moment de silence, la marquise reprit en souriant :

— Si tu savais, Sophie… ce qu’il y a d’étrange, d’extraordinaire, je dirais presque d’incompréhensible pour moi-même, dans certaines circonstances de ma vie ! Que d’aventures bizarres me sont arrivées, depuis que nous nous sommes quittées !… Mon médecin et mon ami, le célèbre docteur Gasterini, grand philosophe d’ailleurs, m’a dit cent fois qu’il n’y avait pas au monde une créature aussi singulièrement douée que moi.

— Explique-toi.

— Plus tard… peut-être.

— Pourquoi pas maintenant ?

— S’il s’agissait d’un chagrin à épancher, est-ce que j’hésiterais ? mais, malgré ce qu’il y a de très extraordinaire dans ma vie… ou peut-être à cause de cela, je me trouve, te dis-je, la plus heureuse des femmes… Attends-moi à mon premier chagrin… Eh mon Dieu ! tiens… à cette heure… j’ai presque du chagrin, car c’en est un que d’avoir conscience d’un manque de cœur… ou de souvenir.

— Un manque de souvenir ?

— Et Antonine… ne l’ai-je pas oubliée depuis que je suis ici, pour ne te parler que de moi ? Est-ce assez mal ? Est-ce assez d’ingratitude ?

— Je serais au moins aussi coupable que toi ; mais nous n’avons pas de reproches à nous faire : ce matin elle est venue m’apporter ta lettre et m’annoncer ton arrivée… Songe à sa joie, car elle a conservé pour toi, et tu peux m’en croire, le plus tendre attachement.

— Pauvre petite ! quel tendre et charmant naturel ! Mais, dis-moi, si elle a tenu ce qu’elle promettait, elle doit être jolie comme un ange, avec ses quinze ans à peine fleuris !

— Tu as raison, c’est un bouton de rose pour la fraîcheur ; ajoute à cela les traits les plus fins, les plus délicats que l’on puisse rencontrer. Après la mort de sa plus proche parente, elle est, tu le sais sans doute, venue habiter avec son oncle, le président Hubert, qui a toujours été parfait pour elle. Malheureusement, il est fort gravement malade, et si elle le perdait, elle serait sans doute obligée d’aller demeurer chez des parents éloignés, et cette pensée l’attriste. D’ailleurs tu la verras, elle te fera toutes ses confidences… Il en est une qu’elle m’a faite presque tout entière, afin de me demander mes conseils, car les circonstances étaient assez graves…

— Et cette confidence ?

« — Si vous voyez Madeleine avant moi, m’a dit Antonine, ne lui apprenez rien, ma chère Sophie. Je désire lui tout confier moi-même ; c’est un droit que me donne son affection pour moi ; j’ai d’autres raisons encore pour vous faire cette recommandation. » Tu vois, ma chère amie, que, forcément, je dois être discrète.

— Je n’insiste pas pour en savoir davantage… Aujourd’hui ou demain, j’irai voir cette chère enfant, répondit la marquise en se levant pour prendre congé de madame Dutertre.

— Tu me quittes déjà, Madeleine ?

— Malheureusement, il le faut… j’ai rendez-vous de trois à quatre heures, chez l’envoyé du Mexique, mon compatriote ; il doit me conduire demain chez une altesse royale étrangère… Tu le vois : je suis dans les grandeurs.

— Une altesse ?

— Tellement altesse… que, comme tous les princes appartenant aux familles souveraines étrangères, il habite l’Élysée-Bourbon durant son séjour à Paris.

Madame Dutertre ne put retenir un mouvement de surprise, et dit, après une minute de réflexion :

— C’est singulier !

— Quoi donc, Sophie ?

— Antonine habite dans une maison qui touche à l’Élysée… Cela n’a rien de bien surprenant, sans doute… mais…

— Mais ?

— Je ne puis t’en dire plus, Madeleine ; lorsque tu auras entendu la confidence d’Antonine, tu comprendras pourquoi j’ai été frappée d’un certain rapprochement.

— Qu’y a-t-il de commun entre Antonine et l’Élysée ?

— Encore une fois, ma chère amie, attends les confidences d’Antonine.

— Soit, chère mystérieuse… Du reste, je ne savais pas qu’elle habitât une maison voisine du palais ; je lui avais adressé une lettre à son ancienne demeure. Cela se rencontre d’ailleurs à merveille ; j’irai la voir avant ou après mon audience avec le prince.

— Allons, te voilà tout à fait grande dame…

— Plains-moi plutôt, ma chère Sophie, car il est question d’une supplique… non pas pour moi, j’ai peu l’habitude de supplier… mais il s’agit de rendre un grand service à une famille proscrite et digne du plus vif intérêt. La mission est fort délicate, fort difficile ; j’ai cependant consenti à m’en charger, lors de mon départ de Venise… et je veux du moins tout tenter pour réussir.

— Et certainement tu réussiras… Est-ce que l’on peut te refuser quelque chose ? Souviens-toi donc, qu’à la pension… dès qu’il y avait une demande à adresser à notre maîtresse, c’était toujours toi que l’on choisissait pour ambassadrice, et l’on avait raison… car, en vérité, on dirait que tu as un talisman pour tout obtenir.

— Je t’assure, ma bonne Sophie, répondit Madeleine en souriant malgré elle, je t’assure que je suis magicienne souvent malgré moi… Mon Dieu, ajouta la marquise en riant, que j’aurais donc à ce sujet de bonnes folies à te raconter !… Enfin… plus tard nous verrons… Allons, chère Sophie, adieu et à bientôt…

— Oh oui, à bientôt !… Je t’en conjure…

— Mon Dieu, tu peux compter sur moi presque tous les jours… car je suis un oiseau de passage, et je suis décidée à bien employer mon temps à Paris ; c’est te dire si je te verrai souvent !

— Comment, déjà tu penses à t’éloigner ?

— Je ne sais ; cela dépendra de l’inspiration que me donnera mon héros… ma passion… mon idéal… car jamais je ne me décide à rien sans le consulter par la pensée… Mais, comme il m’inspire toujours à merveille, je ne doute pas qu’il ne m’engage à rester auprès de toi le plus longtemps possible…

— Ah ! mon Dieu ! Madeleine... mais j’y songe… tu as dit à mon mari que tu avais un service à lui demander ?…

— C’est vrai… je l’oubliais, la chose est toute simple : je n’entends rien aux affaires d’argent. En Allemagne, je m’en suis dernièrement aperçue à mes dépens… J’avais une lettre de crédit sur un certain Aloysius Schmidt, de Vienne, il m’a indignement friponnée ; aussi me suis-je promis d’être sur mes gardes à l’avenir ; j’ai donc pris une autre lettre de crédit sur Paris… Je voudrais que ton mari eût la bonté d’aller demander pour moi l’argent dont j’aurais besoin ; il en prendrait note, veillerait ainsi à mes intérêts, et, grâce à lui, je ne serais plus exposée à tomber entre les griffes d’un nouvel Aloysius Schmidt.

— Rien de plus facile, ma chère Madeleine, Charles se substituera à toi pour la lettre de crédit, et il vérifiera de près tous tes comptes.

— Ce sera d’autant plus nécessaire, qu’entre nous l’on m’a dit que la personne sur qui l’on me donnait cette lettre de crédit était puissamment riche, solvable autant que qui que ce fût, mais retors et arabe au dernier point.

— Tu fais bien de me prévenir ; Charles redoublera de surveillance.

— Du reste, ton mari, qui est dans les affaires, doit connaître l’homme dont je parle ; il est, dit-on, l’un des plus grands capitalistes de France.

— Comment le nommes-tu ?

— Monsieur Pascal.

— M. Pascal ! répéta madame Dutertre.

Et elle ne put s’empêcher de pâlir et de frissonner.

La marquise, s’apercevant de l’émotion de son amie, lui dit vivement :

— Sophie… qu’as-tu donc ?

— Rien… rien… je t’assure…

— Je vois bien que tu as quelque chose… Je t’en prie… réponds-moi.

— Eh bien !… s’il faut te le dire… mon mari a été en rapport d’affaires avec M. Pascal… Malheureusement une assez grande mésintelligence s’en est suivie… et…

— Comment… Sophie… tu es assez peu raisonnable pour t’impressionner aussi vivement de ce que, par suite de sa mésintelligence avec M. Pascal, ton mari ne peut sans doute me rendre le bon office que j’attendais de lui !

Madame Dutertre, voulant laisser son amie dans son erreur, tâcha de redevenir calme et lui dit :

— En effet… cela me contrarie beaucoup de penser que Charles ne pourrait te rendre le premier service que tu nous demandes…

— Tiens, Sophie, tu me ferais presque regretter de m’être adressée si cordialement à toi…

— Madeleine…

— En vérité, ne voilà-t-il pas un beau malheur ! Et d’ailleurs, afin de n’être pas trompée, je m’adresserai directement à ce M. Pascal ; mais je lui demanderai mes comptes chaque semaine ; ton mari les examinera, et, s’ils ne sont pas nets, je saurai parfaitement bien m’en plaindre à monsieur mon banquier et en prendre un autre.

— Tu as raison, Madeleine, dit Sophie en reprenant peu à peu son sang-froid, et le contrôle de mon mari… te sera en effet plus nécessaire que tu ne le penses.

— Ainsi… ce M. Pascal est… un arabe ?

— Madeleine… dit madame Dutertre sans pouvoir en ce moment vaincre son émotion, je t’en conjure… et laisse-moi te parler en amie, en sœur… Sous quelque raison… sous quelque prétexte que ce soit, ne te mets pas dans la dépendance de M. Pascal !

— Que veux-tu dire… Sophie ?

— En un mot, s’il t’offre ses services… refuse-les…

— Ses services ? mais je n’ai aucun service à lui demander. J’ai une lettre de crédit sur lui, j’irai ou j’enverrai prendre de l’argent à sa caisse lorsque j’en aurai besoin… voilà tout.

— Soit… mais enfin… tu pourrais par étourderie… par ignorance des affaires, outrepasser ton crédit… et alors…

— Et alors ?…

— Je sais cela par… par une personne qui nous l’a dit à Charles et à moi ; une fois que M. Pascal vous tient en sa dépendance... vois-tu, il abuse cruellement… oh ! bien cruellement, de son pouvoir.

— Allons, ma bonne Sophie, je vois que tu me prends pour une prodigue… pour une écervelée. Rassure-toi et admire-moi ; j’ai tant d’ordre, que chaque année je fais quelques économies sur mon revenu, et, quoique minimes, ce sont ces économies que je mettais à ta disposition.

— Chère et tendre amie… merci, mille fois merci, je te le répète ; la crise dont moi et mon mari nous nous préoccupons… aura bientôt un terme ; mais, encore une fois… défie-toi de M. Pascal… Lorsque tu auras vu Antonine… je t’en dirai davantage.

— Encore Antonine !… Tu m’en parlais aussi tout à l’heure à propos de l’Élysée…

— Oui, tout cela se tient… Tu le verras toi-même après-demain… je m’expliquerai complètement… Ce sera très important pour Antonine.

— Après-demain, donc, ma chère Sophie… Tu irrites, je te l’avoue, beaucoup ma curiosité… et je cherche en vain à trouver ce qu’il peut y avoir de commun entre Antonine et l’Élysée, entre Antonine et cet assez vilain homme (il y parait, du moins) qui s’appelle M. Pascal.

Trois heures et demie sonnèrent à l’horloge de la fabrique.

— Mon Dieu ! que je suis en retard, dit Madeleine à son amie. Je me sauve bien vite… non pas cependant sans avoir embrassé tes anges d’enfants.

Les deux jeunes femmes quittèrent le salon.

Nous reviendrons avec le lecteur à l’Élysée-Bourbon où nous avons laissé l’archiduc seul après le départ de M. Pascal.

XII

L’archiduc, soucieux, préoccupé, se promenait de long en large dans son cabinet, pendant que le secrétaire de ses commandements lui analysait, à mesure qu’il les décachetait, les lettres reçues dans la journée.

— Cette dépêche, monseigneur, poursuivit le secrétaire, est relative au colonel Pernetti, exilé en Angleterre avec sa famille… L’on croit devoir prévenir Votre Altesse de se tenir en garde contre les démarches et les prières des amis du colonel Pernetti.

— Je n’avais pas besoin de cette recommandation. Les principes républicains de cet homme sont trop dangereux pour qu’à aucun prix j’écoute qui que ce soit en sa faveur… Poursuivez…

— S.E. l’envoyé plénipotentiaire de la république mexicaine demande la grâce de présenter une de ses compatriotes à Votre Altesse. Il s’agit d’un intérêt très urgent, et l’on solliciterait des bontés de Votre Altesse une audience pour demain…

— La liste d’audience est-elle bien chargée pour demain ?

— Non, monseigneur.

— Écrivez que je recevrai demain, à deux heures, M. l’envoyé du Mexique et sa compatriote.

Le secrétaire écrivit.

Au bout d’un instant, l’archiduc lui dit :

— Est-ce que dans cette lettre il n’est pas fait mention du nom de la personne qui désire m’être présentée ?

— Non, monseigneur…

— Cela est contraire à tous les usages ; je n’accorde pas l’audience.

Le secrétaire mit de côté la lettre qu’il venait de commencer d’écrire, et prit une autre feuille de papier.

Cependant le prince, se ravisant après réflexion, ajouta :

— J’accorde l’audience.

Le secrétaire inclina la tête, et, prenant une autre lettre, il se leva, la présenta au prince sans la décacheter, en lui disant :

— Il y a sur l’enveloppe : confidentielle particulière, monseigneur.

— L’archiduc prit la lettre, la lut ; elle était de M. Pascal, et conçue en ces termes familiers :

 

« Après mûres réflexions, monseigneur, au lieu d’attendre à jeudi, je vous verrai demain, sur les trois heures : il dépendra de vous absolument, que notre affaire soit conclue et signée séance tenante,

» Votre tout dévoué,

PASCAL. »

 

Un moment de vive espérance, bientôt tempérée par le ressouvenir des étrangetés du caractère de M. Pascal, avait fait tressaillir le prince, qui reprit froidement :

— Vous inscrirez M. Pascal sur la liste d’audience pour demain trois heures.

Un aide de camp, s’étant présenté, demanda si le prince pouvait recevoir M. le comte Frantz de Neuberg.

— Certainement, dit l’archiduc.

Et après avoir encore travaillé quelques moments avec son secrétaire des commandements, il donna l’ordre d’introduire Frantz.

Frantz se présenta en rougissant devant le prince son parrain, car Frantz était d’une timidité excessive et d’une candeur dont riraient fort nos roués de vingt ans ; élevé par un pasteur protestant, au fond d’un village d’Allemagne dépendant d’un des nombreux apanages de l’archiduc, le filleul de l’altesse royale n’avait quitté cette solitude austère que pour entrer, à seize ans, dans une école militaire destinée aux gardes nobles et tenue avec une rigueur puritaine.

De là Frantz, par ordre du prince, était allé servir dans l’armée russe comme volontaire, lors des guerres du Caucase ; la rude discipline des camps, la sévérité des mœurs du vieux général auprès duquel il avait été envoyé et particulièrement recommandé par son royal parrain ; l’ordre d’idées sérieuses ou tristes qu’éveille dans certaines âmes vaillantes, mais tendres et mélancoliques, la vue des champs de bataille, durant une guerre acharnée, sans merci ni pitié ; l’habituelle gravité de pensées que donne à ces mêmes âmes, sinon l’attente, du moins la possibilité d’une mort froidement bravée chaque jour au milieu des plus grands périls ; le mystère de sa naissance auquel se joignait la pénible certitude de devoir à jamais ignorer la douceur des caresses d’une mère ou d’un père ; tout, enfin, avait jusqu’alors concouru à tenir Frantz dans un milieu de circonstances et de réflexions peu faites pour modifier la réserve craintive de son caractère et l’ingénuité de son cœur sincère et bon comme celui d’un enfant ; chez Frantz, ainsi que chez tant d’autres le courage héroïque se conciliait d’ailleurs parfaitement avec une extrême et invincible timidité dans les relations ordinaires de la vie.

Du reste, soit prudence, soit calcul, pendant les six mois que Frantz passa en Allemagne à son retour de la guerre, le prince tint son filleul éloigné de la cour. Cette détermination s’accordait à merveille avec les goûts simples et studieux du jeune homme, car il n’avait jamais rêvé le bonheur que dans les loisirs occupés d’une vie obscure et tranquille ; quant aux sentiments qu’il éprouvait pour le prince, son parrain, ils étaient pleins de reconnaissance, de soumission et du plus respectueux attachement, mais contenus dans leur expression timide par l’imposant prestige du rang presque souverain de ce royal protecteur.

L’embarras de Frantz était tel lorsque, après le départ du secrétaire, il se présenta chez son parrain, que, d’abord, il resta muet, immobile, et les yeux baissés.

Heureusement, à la vue du jeune homme, le prince parut oublier ses pénibles préoccupations ; sa froide et hautaine physionomie s’attendrit, son front s’éclaircit, un sourire tendre dérida ses lèvres, et, s’adressant affectueusement à Frantz :

— Bonjour, mon enfant, lui dit-il.

Et, prenant la tête blonde du jeune homme entre ses deux mains, il le baisa tendrement au front ; puis il ajouta, comme s’il eût senti le besoin d’épancher à demi son cœur :

— Je suis content de te voir, Frantz… J’ai été ce matin… accablé d’affaires… de tristes affaires… Tiens… donne-moi le bras, allons faire ensemble un tour de jardin…

Frantz ouvrit une des portes vitrées qui donnaient sur un perron, en face de la pelouse, et le parrain ainsi que son filleul, se dirigèrent bras dessus bras dessous, vers l’allée ombreuse, dans laquelle le jeune homme s’était longtemps promené le matin.

— Mais qu’as-tu, mon enfant ? dit bientôt le prince, remarquant l’embarras du jeune homme.

— Monseigneur, répondit Frantz, dont le trouble augmentait, j’ai une confidence à faire à votre Altesse Royale.

— Une confidence ?… reprit le prince en souriant. Voyons la confidence de M. Frantz…

— Une confidence… grave, monseigneur.

— Voyons… cette grave confidence !

— Monseigneur… je n’ai pas de parents, votre Altesse Royale a daigné jusqu’ici me tenir lieu de famille.

— Et tu as dignement répondu à mes soins… à toutes mes espérances, mon cher Frantz : tu les a même dépassées ; modeste, studieux… plein de courage, il y a trois ans, quoique bien jeune encore, tu as combattu, avec autant d’intelligence que d’intrépidité dans cette terrible guerre, où je t’avais envoyé faire tes premières armes… tu as reçu là le baptême de feu... ta première blessure, mon pauvre enfant… Je ne veux pas parler d’un duel, que je dois ignorer, mais dans lequel tu as encore, je le sais, fait preuve d’autant de bravoure que de générosité.

— Monseigneur.

— Je t’en prie, laisse-moi en ce moment me rappeler tous tes titres à ma tendresse… Cela me fait du bien… cela me fait oublier d’amers ennuis dont tu es la cause innocente et involontaire.

— Moi, monseigneur ?

— Toi… car si tu continues à me combler de satisfaction, tu ne peux prévoir l’avenir que ma tendre ambition te prépare… la position inespérée qui peut-être t’attend.

— Vous savez, monseigneur, la simplicité de mes goûts… et…

— Mon cher Frantz, cette modestie, cette simplicité, sont des vertus dans de certaines conditions, tandis que, dans d’autres circonstances, ces vertus deviennent faiblesse et inertie. Mais nous voilà loin de ta confidence… Voyons, qu’as-tu à me dire ?

— Monseigneur…

— Allons, parle, est-ce que je te fais peur ? est-ce qu’il y a dans ton cœur une seule pensée que tu ne puisses avouer le front haut, le regard assuré ?

— Non, monseigneur… aussi je dirai sans détour à Votre Altesse... Royale… que je désire… me marier.

La foudre fût tombée aux pieds du prince qu’il n’aurait pas été plus étourdi qu’il ne le fut à ces paroles de Frantz ; il dégagea brusquement son bras de celui du jeune homme, se recula de deux pas, et s’écria :

— Vous marier, Frantz ?

— Oui, monseigneur.

— Mais vous êtes fou !

— Monseigneur…

— Vous marier… à vingt ans à peine… vous marier… quand je songe pour vous à…

Puis, le prince, s’interrompant et redevenant calme et froid par réflexion, ajouta :

— Et… avec qui voulez-vous vous marier... Frantz ?…

— Avec mademoiselle Antonine Hubert, monseigneur.

— Qu’est-ce que c’est que mademoiselle Hubert ?… Son nom ? comment le dites-vous ?

— Hubert… monseigneur.

— Qu’est-ce que c’est que mademoiselle Hubert ?

— La nièce d’un magistrat français, monseigneur M. le président Hubert…

— Et où avez-vous connu cette demoiselle ?…

— Ici… monseigneur.

— Ici ?… Je n’ai jamais reçu personne de ce nom…

— Quand je dis ici… monseigneur, je veux dire dans cette allée où nous sommes.

— Parlez plus clairement.

— Votre Altesse Royale voit ce mur d’appui qui sépare ce jardin voisin ?

— Ensuite ?…

— Je me promenais dans cette allée, monseigneur… lorsque, pour la première fois, j’ai aperçu mademoiselle Antonine.

— Dans ce jardin ? reprit le prince en s’avançant jusqu’au mur, et après y avoir jeté un coup d’œil ; puis il ajouta :

— Cette demoiselle… demeure donc dans la maison voisine ?

— Oui, monseigneur… son oncle occupe une partie du rez-de-chaussée…

— Fort bien.

Après quelques moments de réflexion, le prince ajouta sévèrement :

— Vous m’avez offert vos confidences, j’accepte… mais, faites-les moi avec franchise… avec la plus entière sincérité… ou sinon…

— Monseigneur ! dit Frantz, avec un accent de surprise pénible.

— Soit, j’ai eu tort, Frantz, de suspecter votre loyauté ;… de votre vie vous ne m’avez menti… Parlez !… je vous écoute.

— Votre Altesse Royale sait que, depuis notre arrivée à Paris, je suis très rarement sorti le soir.

— Il est vrai… je connaissais votre peu de goût pour le monde, votre excessive timidité qu’augmentait encore l’appréhension de paraître dans ces salons français si redoutés, et où vous deviez être doublement étranger ; je n’ai pas voulu insister auprès de vous… Frantz, et je vous ai laissé, seul ici… disposer de presque toutes vos soirées…

— C’est pendant une de ces soirées, monseigneur, qu’il y a six semaines… j’ai vu pour la première fois mademoiselle Antonine dans le jardin voisin… Elle arrosait des fleurs… J’étais accoudé… là… sur ce mur d’appui… Je l’ai saluée… Elle m’a rendu mon salut en rougissant… et a continué d’arroser ses fleurs ; deux autres fois encore… elle a levé les yeux de mon côté. Nous nous sommes de nouveau salués… puis la nuit venant tout à fait, mademoiselle Antonine a quitté le jardin.

Il est impossible de rendre la grâce ingénue avec laquelle le pauvre Frantz fit ce naïf récit de sa première entrevue avec la jeune fille… L’émotion de sa voix, la rougeur de son front montraient toute la candeur de cette âme innocente et pure.

— Une question… Frantz, dit le prince, cette demoiselle a-t-elle sa mère ?

— Non, monseigneur… mademoiselle Antonine a perdu sa mère au berceau, et son père est mort il y a bien des années.

— Son oncle, M. le président Hubert, est-il marié ?

— Non, monseigneur…

— Et quel âge a-t-elle ?…

— Quinze ans et demi, monseigneur…

— Et elle… est… jolie ?…

— Antonine ! monseigneur ?…

Dans cette exclamation de Frantz, il y avait presque un reproche, comme s’il était permis d’ignorer la beauté de mademoiselle Antonine.

— Je vous demande, Frantz, répéta l’archiduc, si cette jeune fille est jolie ?

— Monseigneur se rappelle l’Hébé endormie qu’il a dans la galerie de son palais d’Offenbach ?

— Un de mes plus beaux Corrège…

— Monseigneur… mademoiselle Antonine ressemble à ce tableau du Corrège… quoiqu’elle soit bien plus belle encore…

— C’est difficile.

— Monseigneur sait que je dis toujours la vérité, répondit Frantz ingénument.

— Continuez votre récit…

— Je ne saurais vous dire, monseigneur, ce que j’ai ressenti lorsque, revenu chez moi… j’ai songé à mademoiselle Antonine… j’étais à la fois agité, inquiet et heureux… Je n’ai pas dormi de la nuit… la lune s’est levée, j’ai ouvert ma fenêtre… et je suis resté à mon balcon jusqu’au jour à regarder le faîte des arbres du jardin de mademoiselle Antonine… Oh ! monseigneur, combien la journée du lendemain m’a paru longue !… Bien avant le coucher du soleil, j’étais là… près du mur… Enfin, mademoiselle Antonine est revenue arroser ses fleurs… À chaque instant, croyant qu’elle m’avait déjà aperçu… je m’apprêtais à la saluer… mais je ne sais comment cela se fit, elle ne me vit pas. Pourtant elle venait arroser tout près du mur, où je me trouvais… J’avais bien envie de tousser légèrement pour lui faire remarquer ma présence… mais… je n’ai pas osé… La nuit venait, j’avais le cœur navré, monseigneur… mademoiselle Antonine continuait de ne pas me voir ; enfin elle regagna sa maison après avoir déposé son petit arrosoir près de la fontaine ; heureusement, le trouvant mal placé là sans doute, elle revint, et l’apporta sur un banc près de mon mur. Tournant alors par hasard les yeux vers moi, elle m’a enfin aperçu… Nous nous sommes salués tous les deux en même temps, monseigneur, et elle est rentrée vite chez elle. Je cueillis alors quelques belles roses, et tâchant d’être adroit, quoique le cœur me battît fort, j’eus le bonheur de laisser tomber le bouquet juste dans l’ouverture de l’arrosoir que mademoiselle Antonine avait laissé là. De retour chez moi, je tremblai en songeant à ce que cette demoiselle penserait en trouvant ces fleurs ; j’étais si inquiet, que j’eus envie de redescendre, et de sauter par dessus le petit mur pour aller retirer le bouquet… Je ne sais quoi me retint… J’espérai que mademoiselle Antonine ne se formaliserait peut-être pas. Quelle nuit je passai, monseigneur !... Le lendemain, je cours au mur… L’arrosoir et le bouquet étaient toujours sur le banc : mais j’attendis en vain mademoiselle Antonine : elle ne vint pas ce soir là, ni le lendemain, soigner ses fleurs ; ma tristesse et mes angoisses pendant ces trois jours et ces trois nuits, monseigneur, je ne saurais vous les peindre, et vous auriez deviné mon chagrin, si, à cette époque vous n’étiez parti.

— Pour le voyage de la cour à Fontainebleau, sans doute ?

— Oui, monseigneur… Mais, pardonnez-moi, j’abuse peut-être de la patience de Votre Altesse Royale…

— Non… non… Frantz, continuez… je tiens, au contraire, à tout savoir… Continuez, je vous prie, votre récit avec la même sincérité.

XIII

Frantz de Neuberg, sur l’invitation de l’archiduc, continua son récit avec une candeur charmante.

— Depuis trois jours, mademoiselle Antonine n’avait pas paru, monseigneur ; accablé de tristesse, n’espérant plus rien, j’allai pourtant au jardin à l’heure accoutumée ; quelle fut ma surprise, ma joie, monseigneur, lorsque arrivant près du mur, je vis au-dessous de moi, mademoiselle Antonine, assise sur le banc ! Elle tenait à sa main, posé sur ses genoux, mon bouquet de roses, fanées depuis longtemps ; elle avait la tête penchée ; je ne voyais que son cou et la naissance de ses cheveux ; elle ne se doutait pas que je fusse là : je restais immobile, retenant presque ma respiration, tant je craignais de causer son départ, en révélant ma présence… enfin, je m’enhardis et je dis en tremblant, car, pour la première fois, je lui parlais : Bonsoir, mademoiselle. Elle tressaillit ; ce mouvement fit tomber le bouquet fané ; elle ne s’en aperçut pas, et, sans changer d’attitude, sans retourner ou relever la tête, elle me répondit d’une voix aussi basse, aussi émue que la mienne… Bonsoir, monsieur… Me voyant si bien accueilli par elle, monseigneur, j’ajoutai : Voilà trois jours que vous n’êtes venue arroser vos fleurs, mademoiselle ; il est vrai, monsieur, reprit-elle d’une voix toute tremblante, j’ai été… un peu souffrante… Oh ! mon Dieu ! m’écriai-je avec tant d’inquiétude que mademoiselle Antonine releva un moment la tête vers moi. Je la trouvai, hélas ! en effet, bien pâle, monseigneur ; mais elle reprit bientôt sa première attitude, et je ne vis que son cou, qui me parut légèrement rougir… Et maintenant, mademoiselle, vous êtes moins souffrante ? Oui, monsieur, me dit-elle... Alors j’ajoutai, après un moment de silence : Vous pourrez au moins revenir arroser vos fleurs… tous les soirs, comme par le passé. Monsieur… je ne sais pas… je l’espère. Et ne craignez-vous pas, mademoiselle, qu’après avoir été malade, la fraîcheur de cette soirée ne vous soit nuisible ? Vous avez raison, monsieur, je n’y songeais pas, me répondit-elle, je vous remercie… je vais rentrer… En effet, monseigneur, il avait plu toute la matinée, et il faisait très froid. Au moment où elle allait quitter le banc, je lui dis : mademoiselle, voulez-vous me donner ce bouquet fané qui est tombé là à vos pieds ? Elle le ramassa, me le tendit en silence, sans relever la tête et sans me regarder ; je le pris comme un trésor, monseigneur, et bientôt mademoiselle Antonine disparut au détour d’une allée.

Le prince écoutait son filleul avec une profonde attention. La candeur de ce récit en prouvait la sincérité. Jusqu’alors, rien ne pouvait donner à penser que Frantz eût été le jouet d’une de ces coquettes parisiennes, si redoutées des étrangers, ou dupe d’une fille aventureuse et manégée ainsi que l’avait d’abord appréhendé l’archiduc ; mais une crainte bien plus grave vint l’assaillir : un pareil amour, sans doute conservé chaste et pur, devait, en raison même de sa pureté, qui éloignait tout remords de l’âme de ces deux enfants (l’une avait quinze ans et demi, l’autre vingt), devait être déjà bien profondément enraciné dans leur cœur.

Frantz, voyant la physionomie du prince s’assombrir de plus en plus, et ayant rencontré son regard devenu hautain et glacial, s’arrêta tout interdit.

— Ainsi, reprit ironiquement l’archiduc pendant le silence de son filleul, vous voulez épouser une jeune fille à qui vous n’avez pas adressé quatre paroles, et dont la rare beauté… dites-vous, vous a tourné la tête…

— J’espère obtenir le consentement de Votre Altesse Royale pour épouser mademoiselle Antonine, parce que je l’aime, monseigneur, et qu’il est impossible que notre mariage soit différé.

À ces mots, résolument accentués malgré la timidité de Frantz, le prince tressaillit et se reprocha d’avoir cru à l’un de ces chastes amours germaniques d’une candeur proverbiale.

— Et pourquoi, monsieur, s’écria-t-il d’une voix menaçante, pourquoi ce mariage ne saurait-il être différé ?

— Parce que je suis homme d’honneur, monseigneur…

— Un homme d’honneur ! Vous êtes monsieur, un malhonnête homme… ou une dupe…

— Monseigneur !…

— Vous avez indignement abusé de l’innocence d’une enfant de quinze ans… ou vous êtes sa dupe… vous dis-je. Les Parisiennes sont précoces dans l’art de piper les maris.

Frantz regarda un moment le prince en silence, mais sans confusion, sans colère, et comme s’il eût en vain cherché le sens de ces paroles qui ne l’atteignirent ni dans son amour ni dans son honneur.

— Excusez-moi, monseigneur, reprit-il, je ne vous comprends pas…

Frantz prononça ces mots avec une telle expression de sincérité, avec une assurance si ingénue, que le prince, de plus en plus étonné ajouta, après un moment de silence, en attachant sur le jeune homme un coup d’œil pénétrant :

— Ne m’avez-vous pas dit que votre mariage avec cette demoiselle ne pouvait être différé ?…

— Non, monseigneur… avec la permission de Votre Altesse Royale… il ne peut pas l’être… il ne le sera pas !

— Parce que sans cela vous manqueriez à l’honneur ?

— Oui, monseigneur.

— Et en quoi… et pourquoi… manqueriez-vous à l’honneur en n’épousant pas mademoiselle Antonine ?

— Parce que nous nous sommes fait serment à la face du ciel d’être l’un à l’autre, monseigneur, répondit Frantz avec une énergie contenue.

Le prince, à demi-rassuré, ajouta cependant :

— Et… ensuite… dans quelles circonstances avez-vous pu échanger ce serment ?

— Craignant de vous mécontenter, monseigneur, ou de fatiguer votre attention, j’avais interrompu mon récit…

— Soit… continuez-le…

— Monseigneur… je crains…

— Continuez… mais n’omettez rien… je tiens à tout savoir…

— Souvent l’oncle de mademoiselle Antonine sortait le soir, monseigneur, et elle restait seule chez elle… La saison était si belle… que mademoiselle Antonine passait toutes ses soirées au jardin… Nous nous étions enhardis l’un et l’autre ; nous avions plusieurs fois longuement causé : elle, sur le petit banc, moi accoudé au mur ; elle m’avait ainsi raconté toute sa vie… moi, je lui avais dit la mienne, et surtout ma respectueuse affection pour vous, monseigneur, à qui je dois tout… Aussi, mademoiselle Antonine partage à cette heure ma profonde reconnaissance pour Votre Altesse Royale.

À cet endroit du récit de Frantz, un bruit de pas, de plus en plus rapproché, attira l’attention du prince ; il se retourna, et vit un de ses aides de camp qui s’avançait, mais qui s’arrêta respectueusement à distance. À un signe de l’archiduc, l’officier fit quelques pas.

— Qu’y a-t-il, monsieur ? demanda le prince.

— S.E. M. le ministre de la guerre vient d’arriver ; il est aux ordres de Votre Altesse Royale pour la visite quelle doit faire à l’hôtel des Invalides.

— Dites à S.E. que je suis à elle dans l’instant.

Pendant que l’aide-de-camp s’éloignait, le prince s’adressant à Frantz d’un air glacial, lui dit :

— Rentrez chez vous, monsieur, vous garderez les arrêts jusqu’au moment de votre départ.

— De mon départ, monseigneur ?…

— Oui.

— Mon départ ? répéta Frantz, anéanti, où mon Dieu ! et où m’envoyez-vous, monseigneur ?

— Vous le verrez ; je vous confierai au major Butler… il me répondra de vous ; avant vingt-quatre heures vous aurez quitté Paris.

— Grâce… monseigneur, s’écria Frantz d’une voix suppliante, ne pouvant croire à ce qu’il entendait, ayez pitié de moi… ne m’obligez pas à partir…

— Rentrez chez vous, lui dit le prince, avec la rudesse du commandement militaire, en lui faisant signe de la main de passer devant lui, je ne reviens jamais sur un ordre que j’ai donné… Obéissez.

Frantz, accablé, regagna tristement sa chambre, située au premier étage du palais, non loin de l’appartement de l’archiduc, et donnant sur le jardin. Vers les sept heures on servit au jeune prisonnier un dîner auquel il ne toucha pas. La nuit venue, Frantz, à son grand étonnement, et à sa profonde et douloureuse humiliation, entendit que l’on fermait, au dehors, sa porte à double tour ; vers minuit, lorsque tout dormit dans le palais, il ouvrit doucement sa fenêtre, sortit sur son balcon, puis, penché en dehors, il parvint, à l’aide d’une canne à éloigner un peu du mur où il était plaqué, l’un des montants d’une persienne des fenêtres du rez-de-chaussée, ce fut sur ce point d’appui vacillant, qu’avec autant d’adresse que de témérité, Frantz, ayant enjambé la grille du balcon, posa le bout du pied, puis, s’aidant des lames de la persienne, comme d’une échelle, atteignit le sol, gagna l’allée ombreuse, escalada le petit mur d’appui, et se trouva bientôt dans le jardin de la maison habitée par Antonine.

Quoique la lune fût voilée par des nuages épais, il régnait une demi-clarté sous les grands arbres qui jusqu’alors avaient servi de lieu de rendez-vous à Antonine et à Frantz ; au bout de quelques instants, il aperçut de loin une forme blanche qui s’approchait rapidement ; en peu d’instants la jeune fille fut auprès du jeune homme, et lui dit d’une voix précipitée :

— Je viens seulement pendant une minute, afin que vous ne soyez pas inquiet, Frantz. J’ai profité d’un moment d’assoupissement de mon oncle ; il est très souffrant… je ne puis m’éloigner plus longtemps de lui. Adieu, Frantz, ajouta Antonine avec un gros soupir ; c’est bien triste de se séparer si vite ; mais il le faut. Encore adieu… peut-être à demain.

Le jeune homme était si atterré de ce qu’il devait apprendre à la jeune fille, qu’il n’eut pas la force de l’interrompre ; puis, d’une voix entrecoupée par les sanglots, il s’écria :

— Antonine, nous sommes perdus !

— Perdus !

— Je pars…

— Vous ?

— Le prince m’y force.

— Oh ! mon Dieu ! murmura Antonine en pâlissant et s’appuyant au dossier du banc rustique, oh ! mon Dieu !

Et, ne pouvant prononcer un mot de plus, elle fondit en larmes. Après un moment de silence déchirant, elle reprit :

— Et vous espériez le consentement du prince… Frantz ?

— Hélas ! je croyais l’obtenir en lui disant simplement combien je vous aimais… combien vous méritiez cet amour… Le prince a été inflexible…

— Partir !… nous séparer… Frantz, murmura Antonine d’une voix brisée, mais c’est impossible ; nous séparer, c’est vouloir nous faire tous deux mourir de chagrin… Et le prince ne voudra pas cela.

— Sa volonté est inflexible… Mais quoi qu’il arrive, s’écria Frantz en tombant aux genoux de la jeune fille, oui, quoique je sois ici étranger, sans famille, sans savoir que devenir… je resterai malgré le prince… Rassurez-vous, Antonine…

Frantz ne put continuer ; il vit au loin une lumière briller, et une voix s’écria avec angoisse :

— Mademoiselle Antonine…

— Mon Dieu ! la gouvernante de mon oncle ! elle me cherche, s’écria la jeune fille ; et s’adressant à Frantz :

— Frantz… si vous partez, je meurs.

Et Antonine disparut du côté où avait paru la lumière.

Le jeune homme, brisé par la douleur, tomba sur le banc, en cachant son visage entre ses mains. Au bout de quelques minutes, il entendit une voix, venant de l’allée du jardin de l’Élysée, l’appeler par son nom :

— Frantz !

Il tressaillit, croyant reconnaître la voix du prince ; il ne se trompait pas ; pour la seconde fois, son nom fut prononcé.

La crainte, l’habitude de l’obéissance passive, son respect et sa reconnaissance envers l’archiduc, qui lui avait jusqu’alors tenu lieu de famille, ramenèrent Frantz vers le petit mur d’appui qui séparait les deux jardins ; derrière ce mur, il vit le prince à la clarté de la lune, celui-ci lui tendit la main avec une ironie glaciale, afin de l’aider à remonter dans l’allée.

— Tout à l’heure, à mon retour, je suis entré chez vous, lui dit sévèrement l’archiduc ; je ne vous ai pas trouvé… Votre fenêtre ouverte m’a tout appris… maintenant suivez-moi…

— Monseigneur, s’écria Frantz en se jetant aux pieds du prince, et tendant vers lui ses mains jointes, monseigneur, écoutez-moi…

— Major Butler ! dit le prince à voix haute en s’adressant à un personnage jusqu’alors caché dans l’ombre, accompagnez le comte Frantz chez lui… vous ne le quitterez pas d’un instant, vous me répondez de lui.

 

FIN DU PREMIER VOLUME.

SECOND VOLUME

I

Le lendemain du jour où les événements précédents s’étaient accomplis, l’archiduc, toujours vêtu de son grand uniforme, car il poussait la manie militaire jusqu’à ses dernières limites, se trouvait dans son cabinet, vers les deux heures de l’après-midi ; l’un de ses aides de camp, homme de quarante ans environ, d’une physionomie calme, résolue, se tenait debout devant la table, de l’autre côté de laquelle le prince était assis, occupé à écrire, l’air plus soucieux, plus sévère et plus hautain encore que d’habitude ; tout en écrivant et sans lever les yeux sur l’officier, il lui dit :

— Le capitaine Blum est resté auprès du comte Frantz ?

— Oui, monseigneur.

— Vous venez de voir le médecin ?

— Oui, monseigneur.

— Que pense-t-il de l’état du comte ?

— Il le trouve plus satisfaisant, monseigneur.

— Croit-il que le comte Frantz puisse supporter sans aucun danger les fatigues du voyage ?

— Oui, monseigneur.

— Major Butler, vous allez donner ordre à l’instant de faire préparer une de mes voitures de voyage…

— Oui, monseigneur.

— Ce soir à six heures vous partirez avec le comte Frantz… Voici l’itinéraire de votre route, ajouta le prince en remettant à son aide de camp la note qu’il venait d’écrire.

Puis il reprit :

— Major Butler, vous n’attendrez pas longtemps les marques de ma satisfaction, si vous accomplissez, avec votre dévouement et votre fermeté ordinaires, la mission… dont je vous charge…

— Votre Altesse peut compter sur moi.

— Je le sais… mais je sais aussi qu’une fois revenu de son premier abattement, et n’étant plus contenu par son respect et son obéissance pour moi, le comte Frantz tâchera certainement d’échapper à votre surveillance pendant la route, afin de regagner Paris à tout prix. Si ce malheur arrivait, monsieur, prenez garde… tous mes ressentiments tomberaient sur vous…

— Je suis certain que je n’aurai pas à démériter des bontés de Votre Altesse.

— Je l’espère, monsieur… N’oubliez pas, d’ailleurs, de m’écrire deux fois par jour, jusqu’à votre arrivée à la frontière.

— Je n’y manquerai pas, monseigneur.

— À votre arrivée sur le territoire des provinces rhénanes, vous remettrez cette dépêche à l’autorité militaire.

— Oui, monseigneur.

— Le terme de votre voyage atteint, vous me le ferez savoir… et vous recevrez de moi de nouveaux ordres…

À ce moment, le prince, ayant entendu frapper légèrement à la porte, dit au major :

— Voyez ce que c’est.

Un autre aide de camp remit à l’officier une lettre, en lui disant tout bas :

— M. l’envoyé du Mexique vient de me remettre cette lettre pour S.A.

Et l’aide de camp sortit.

Le major alla présenter la lettre au prince, et lui dit de quelle part elle venait.

— Je vous recommande de nouveau la plus grande surveillance, major Butler, reprit l’archiduc, en mettant la lettre de l’envoyé mexicain à côté de lui, sans l’ouvrir encore. Vous me répondez de conduire le comte Frantz jusqu’à la frontière ?

— Je vous en donne ma parole, monseigneur.

— Allez, monsieur, je crois à votre parole ; je sais ce qu’elle vaut… Si vous la tenez… vous n’aurez qu’à vous en féliciter. Ainsi, vous partirez à six heures… Faites tout préparer à l’instant ; Diesbach vous remettra l’argent nécessaire pour le voyage.

Le major s’inclina.

— Vous direz au colonel Heidelberg d’introduire dans quelques instants M. l’envoyé du Mexique et la personne qui l’accompagne…

— Oui, monseigneur.

L’officier salua profondément et sortit.

Le prince, resté seul, se dit, en décachetant lentement la lettre qu’on lui avait remise :

— Il faut sauver ce malheureux jeune homme de sa propre folie… Un pareil mariage ! !… c’est insensé… Allons, je suis d’ailleurs moi-même insensé de m’être un instant inquiété des suites de la folle passion de Frantz, comme si je n’avais pas tout pouvoir sur lui. Ce n’est pas de la colère, c’est de la pitié que sa conduite doit m’inspirer.

Au milieu de ces réflexions, le prince avait décacheté la lettre, et jeté machinalement les yeux sur son contenu ; soudain il bondit sur son fauteuil ; ses traits hautains prirent une expression d’indignation courroucée, et il s’écria :

— La marquise de Miranda… cette femme infernale, qui dernièrement encore a causé à Bologne tant de scandale… et presque une révolution, en exposant ce malheureux cardinal légat aux huées, aux fureurs de toute une population déjà si mal intentionnée… Oh ! à aucun prix je ne veux recevoir cette indigne créature.

Et, ce disant, le prince s’élança vers la porte, afin de donner l’ordre de ne pas laisser entrer la marquise.

Il était trop tard.

Les deux battants s’ouvrirent à ce moment devant elle et elle se présenta, accompagnée de l’envoyé du Mexique.

Profitant du silence causé par la stupeur de l’archiduc, stupeur dont il ne s’apercevait pas d’ailleurs, le diplomate s’inclina profondément et dit :

— Monseigneur, j’ose espérer que Votre Altesse a bien voulu agréer les excuses que je viens d’avoir l’honneur de lui adresser par lettre au sujet de l’importante formalité que j’ai omise dans ma supplique d’hier… car je devais mentionner le nom de la personne en faveur de qui je sollicitais une audience de Votre Altesse, j’ai réparé cette omission ; il ne me reste plus qu’à avoir l’honneur de présenter à Votre Altesse madame la marquise de Miranda, qui porte l’un des noms les plus considérables de notre pays, et de la recommander à la bienveillance de Votre Altesse.

Le diplomate, prenant le silence prolongé du prince pour un congé, s’inclina respectueusement, et se retira fort désappointé d’un accueil si glacial.

Madeleine et l’archiduc restèrent seuls.

La marquise était, selon son habitude, aussi simplement vêtue que la veille ; seulement, soit hasard, soit calcul, une voilette de point d’Angleterre garnissait ce jour-là sa capote de crêpe blanc, et cachait presque entièrement son visage.

Le prince, dont les mœurs tenaient à la fois de la rudesse militaire et de l’austérité religieuse (son amour pour la mère de Frantz avait été sa première et sa seule erreur de jeunesse), le prince considérait avec une sorte d’aversion inquiète cette femme, qui, à ses yeux, symbolisait la perversité la plus profonde, la plus dangereuse ; car le bruit public accusait la marquise de s’attaquer de préférence, par ses séductions, aux personnes revêtues des caractères les plus imposants et les plus sacrés, et puis enfin la retentissante aventure du cardinal légat, avait eu des conséquences si déplorables (au point de vue absolutiste et religieux de l’archiduc), qu’un sentiment de vindication politique augmentait encore sa haine contre Madeleine ; aussi, malgré ses habitudes de dignité froide et polie il pensa d’abord à congédier brutalement l’importune visiteuse, ou à se retirer dédaigneusement dans une pièce voisine, sans prononcer une parole. Mais la curiosité de voir enfin cette femme, sur qui circulaient tant de rumeurs étranges, et surtout l’âpre désir de la traiter aussi durement qu’à son avis elle méritait de l’être, modifièrent la résolution du prince ; il resta donc ; mais, au lieu d’offrir un siège à Madeleine, qui l’examinait attentivement à travers son voile toujours baissé, l’archiduc s’adossa carrément à la cheminée, croisa les bras, et, la tête rejetée en arrière, le sourcil impérieusement relevé, il toisa la solliciteuse de toute la hauteur de sa morgue souveraine, se renferma d’abord dans un silence glacial, et ne dit pas à Madeleine un mot d’encouragement ou de banale politesse.

La marquise, habituée à produire un effet tout autre, subissant, à son insu peut-être, l’espèce d’intimidation qu’exerce souvent le rang suprême, surtout lorsqu’il se manifeste sous des dehors insolemment altiers, la marquise décontenancée par cet écrasant accueil, le sentit d’autant plus vivement, qu’elle avait davantage espéré de la courtoisie du prince.

Pourtant, comme il s’agissait pour elle d’intérêts sacrés, et qu’elle était vaillante… elle domina son émotion ; et, ainsi que dit le proverbe espagnol naturalisé au Mexique, elle se résolut bravement de prendre le taureau par les cornes. S’asseyant donc négligemment dans un fauteuil, elle dit au prince, de l’air du monde le plus souriant et le plus dégagé :

— Je viens, monseigneur, tout simplement vous demander deux choses : l’une presque impossible ; la seconde, tout à fait impossible…

L’archiduc resta confondu ; son rang souverain, la hauteur, la sévérité de son caractère, son inflexible rigueur pour l’étiquette, encore si puissante dans les cours du Nord, l’avaient si habitué à voir même les femmes l’aborder toujours avec les respects les plus humbles, que l’on pense s’il fut abasourdi par la familière aisance de Madeleine, qui reprit gaiement :

— Vous ne répondez rien, monseigneur ? Comment dois-je interpréter le silence de Votre Altesse ? Est-ce réflexion !… Est-ce timidité ?… Est-ce consentement… Serait-ce enfin impolitesse ?… Impolitesse ? non… je ne puis croire cela. En touchant la terre de France, les esclaves deviennent libres, et les hommes les moins galants deviennent d’une exquise courtoisie…

Le prince, presque hébété par la stupeur et par la colère que lui causaient ces audacieuses paroles, resta muet.

La marquise reprit, en souriant :

— Rien ?… pas un mot ? Allons, monseigneur, décidément que signifie le mutisme prolongé de Votre Altesse ? Encore une fois, est-ce réflexion ?… réfléchissez… Est-ce timidité ? surmontez-la… Est-ce impolitesse ?… souvenez-vous que nous sommes en France, et que je suis femme… Puis-je, au contraire, regarder votre silence comme un consentement aveugle à ce que je viens vous demander ? alors, dites-le-moi tout de suite… afin que je vous apprenne au moins quelles sont les faveurs que vous m’accordez si gracieusement d’avance, et dont je veux alors vous remercier cordialement.

Puis Madeleine, ôtant son gant, tendit sa main à l’archiduc.

Cette toute petite main, blanche, délicate, frétillante, effilée, veinée d’azur et dont les ongles allongés ressemblaient à des coquilles roses, attira malgré lui l’attention du prince ; de sa vie, il n’avait vu pareille main ; mais bientôt, honteux, révolté de s’abandonner à une telle remarque dans un moment semblable, la rougeur de l’indignation lui monta au front, et il chercha quelque mot souverainement dédaigneux et blessant, afin d’écraser d’un seul coup de massue cette audacieuse, dont l’outrecuidance avait déjà trop duré pour la dignité archiducale.

Malheureusement, le prince était plus habitué à commander ses troupes, ou à recevoir les hommages de ses courtisans, qu’à trouver soudain des mots écrasants, surtout lorsqu’il s’agissait d’écraser une jeune et jolie femme ; cependant, il chercha…

Cette cogitation sérénissime donna le temps à Madeleine de retirer sa petite main sous ses larges manches et de dire au prince avec un malin sourire :

— Il n’y a plus à en douter, monseigneur, le silence de Votre Altesse est de la timidité… et de la timidité allemande encore !… Je connais cela. Après la timidité de savant, c’est ce qu’il y a de plus insurmontable et, partant, de plus vénérable ; mais tout a des bornes ;… aussi, voyons… Monseigneur… remettez-vous ; je n’ai pourtant, je crois, rien en moi de très imposant… ajouta la marquise sans relever encore le voile qui cachait ses traits.

L’archiduc jouait de malheur ; malgré toute sa bonne volonté, il ne trouva pas son mot écrasant ; mais sentant combien sa position devenait ridicule, il s’écria :

— Je ne sais pas, madame, comment vous avez osé vous présenter ici.

— Mais… je m’y suis présentée avec votre agrément, monseigneur…

— Lorsque hier je vous ai accordé une audience, j’ignorais votre nom, madame.

— Et… que vous a donc fait mon nom, monseigneur ?

— Votre nom, madame ? Votre nom ?

— Oui, monseigneur…

— Mais votre nom a été le scandale de l’Allemagne ; vous avez rendu païen… idolâtre… matérialiste… le plus religieux, le plus spiritualiste de nos poètes.

— Dame ! monseigneur, répondit Madeleine, avec un accent d’ingénue de village, ça n’est pas ma faute, à moi.

— Ce n’est pas votre faute ?

— Et puis… où est le grand mal, monseigneur ? Votre poète religieux faisait des vers médiocres… il en fait à cette heure de magnifiques.

— Ils n’en sont que plus dangereux, madame… et son âme ?… son âme ?

— Son âme a passé dans ses vers, monseigneur ; elle est maintenant deux fois immortelle.

— Et le cardinal légat, madame ?

— Vous ne me reprocherez pas du moins, monseigneur, d’avoir agi sur l’âme de celui-là… il n’en avait point.

— Comment ! madame, n’avez-vous pas assez avili le caractère sacré de ce prince de l’Église, de ce prêtre jusqu’alors si austère, de cet homme d’État qui, depuis vingt ans, était la terreur des impies et des révolutionnaires ?… Ne l’avez-vous pas livré au mépris, à la haine des gens pervers ?… car, sans un secours inespéré, on le massacrait ; enfin, madame, n’avez-vous pas été sur le point de révolutionner Bologne ?…

— Ah ! monseigneur, vous me flattez.

— Et vous osez, madame, vous présenter chez un prince qui a tant d’intérêt à ce que l’Allemagne et l’Italie soient calmes et soumises !… vous osez venir me demander… quoi ? des choses que vous dites vous-même impossibles ou presque impossibles ! Et, cette inconcevable demande, de quel ton me la faites-vous ? d’un ton familier, railleur, comme si vous étiez certaine d’obtenir tout de moi… Erreur ! je ne ressemble, je vous en préviens, ni au poète Moser-Hartman ni au cardinal légat, ni à tant d’autres que vous avez ensorcelés, dit-on : en vérité, c’est à douter si l’on dort ou si l’on veille. Mais qui êtes-vous donc, madame, pour vous croire assez au-dessus de tous les respects… de tous les devoirs, pour oser me traiter d’égal à égal, moi que les princesses des familles royales, n’abordent qu’avec déférence ?

— Hélas ! monseigneur, je ne suis qu’une pauvre femme… répondit Madeleine.

Et elle rejeta en arrière son voile, qui, jusqu’alors baissé, avait dérobé son visage aux regards de l’archiduc.

II

Le prince, emporté par la véhémence de son indignation et de son courroux, s’était, tout en parlant, approché peu à peu de la marquise, toujours négligemment assise dans son fauteuil.

Lorsque celle-ci eut relevé son voile en rejetant légèrement sa tête en arrière, afin de pouvoir attacher ses yeux sur ceux du prince, il resta immobile, et éprouva ce mélange de surprise, d’admiration et de trouble involontaire que presque tout le monde ressentait à la vue de cette charmante figure, à laquelle son teint pâle, ses grands yeux bleu d’azur, ses sourcils noirs et ses cheveux blonds, donnaient un charme si singulier.

Cette impression profonde que subissait le prince, Charles Dutertre l’avait aussi subie malgré son amour pour sa femme, malgré les terribles préoccupations de désastre et de ruine dont il était assiégé.

Pendant quelques secondes, l’archiduc resta pour ainsi dire sous la fascination de ce regard fixe, pénétrant dans lequel la marquise s’efforçait de concentrer toute l’attraction, toute l’électricité vitale qui était en elle… et de la darder dans les yeux du prince, car la projection du regard de Madeleine était, pour ainsi dire, intermittente, et avait, si l’on peut s’exprimer ainsi, des pulsations ; aussi, à chacune de ces pulsations, dont il semblait ressentir physiquement le contre-coup, l’archiduc tressaillait-il involontairement ; sa morgue glaciale paraissait fondre comme la neige au soleil ; sa hautaine attitude s’assouplissait ; sa physionomie altière exprimait un trouble inexprimable.

Soudain Madeleine fit retomber son voile sur son visage, baissa la tête, et tâcha de s’effacer davantage encore, s’il était possible, sous l’ampleur des plis de son mantelet et de sa robe traînante qui cachait complètement son petit pied, de même que ses larges manches cachèrent aussi la main charmante qu’elle avait cordialement tendue au prince ; celui-ci n’eut donc plus devant lui qu’une forme indécise et chastement voilée.

La coquetterie la plus provoquante, la plus audacieusement décolletée, eût été de l’ingénuité auprès de cette mystérieuse réserve, qui, dérobant aux regards jusqu’au bout du pied, jusqu’au bout des doigts, ne laissait absolument rien apercevoir de la personne, mais donnait le champ libre à l’imagination, qui devait s’allumer, au souvenir des récits étranges qui couraient sur la marquise.

Lorsque le visage de Madeleine disparut de nouveau sous son voile, le prince, délivré de l’obsession qu’il subissait malgré lui, reprit son sang-froid, gourmanda rudement sa faiblesse, et, afin de se sauvegarder de tout dangereux entraînement, il s’efforça de songer aux déplorables aventures qui prouvaient la fatale influence de cette femme, sur des hommes longtemps inflexibles ou inexorables.

Mais, hélas ! la chute ou la transformation de ces hommes ramenait forcément les idées du prince sur la marquise et sur son irrésistible influence ; il sentait le péril grave, imminent ; mais, on le sait, parfois le danger possède l’attraction de l’abîme.

En vain le prince, pour se rassurer, se disait-il que, d’un naturel flegmatique, il était arrivé jusqu’à la maturité de l’âge sans avoir subi l’empire de ces passions brusques et grossières qui dégradent l’homme. En vain encore il se disait qu’il était prince du sang royal, qu’il devait à la souveraine dignité de son rang de ne pas s’abaisser à de honteux entraînements, etc. ; en un mot, le malheureux archiduc philosophait à merveille, mais aussi utilement qu’un homme qui, se voyant avec effroi rouler sur une pente rapide, philosopherait gravement sur les précieux avantages de la stabilité.

Il faut malheureusement des lignes, des phrases, des pages, pour rendre perceptibles des impressions instantanées comme la pensée, car tout ce que nous venons de décrire si longuement depuis le moment où Madeleine avait levé son voile, jusqu’au moment où elle l’avait abaissé, s’était passé en quelques secondes, et l’archiduc, tout en se gourmandant, tâchait, à son insu sans doute (tant sa philosophie dégageait son esprit de la matière,) tâchait, disons-nous, d’apercevoir encore les traits de Madeleine à travers la dentelle qui les cachait.

— Je vous disais donc, monseigneur, reprit la marquise en tenant toujours sa tête baissée sous le regard avide et troublé de l’archiduc, je vous disais donc que j’étais une pauvre veuve… qui vaut mieux que sa réputation… et qui ne mérite vraiment pas… vos sévérités.

— Madame…

— Oh ! je ne vous en fais pas un reproche… monseigneur… Vous avez dû, comme tant d’autres, croire à certains bruits.

— Des bruits, madame… s’écria l’archiduc en sentant avec joie renaître dans son âme sa première colère, des bruits… c’était un vain bruit, n’est-ce pas, que la scandaleuse apostasie du poète Moser-Hartman ?

— Ce que vous appelez son apostasie est un fait, monseigneur… soit… mais…

— C’est peut-être aussi un vain bruit, reprit impétueusement l’archiduc en interrompant Madeleine, que la dégradation du cardinal légat ?

— C’est encore un fait, monseigneur… soit, mais…

— Ainsi, madame… vous avouez vous-même que…

— De grâce, monseigneur… écoutez-moi… Je m’appelle Madeleine… C’est le nom d’une grande pécheresse… comme vous savez.

— Il lui a été pardonné, madame.

— Oui, parce qu’elle avait beaucoup… aimé ; cependant, croyez-moi, monseigneur, je n’ai pas à chercher une excuse… ou un exemple dans la vie amoureuse de ma sainte patronne… je n’ai rien à me faire pardonner… non… rien… absolument rien, monseigneur ! Cela paraît vous étonner beaucoup. Aussi, pour me faire tout à fait comprendre… ce qui est assez embarrassant, je serai obligée, au risque de passer pour pédante, d’en appeler aux souvenirs classiques de Votre Altesse.

— Que voulez-vous dire, madame ?…

— Quelque chose de fort bizarre ; mais l’acrimonie de vos reproches, et d’autres raisons encore, m’obligent à un aveu… ou plutôt à une justification fort singulière.

— Madame… expliquez-vous.

— Vous savez, monseigneur, à quelle condition on choisissait à Rome les prêtresses de Vesta ?

— Certainement, madame, répondit le prince, avec une rougeur pudique.

Et il ajouta ingénument :

— Mais je ne vois pas quel rapport…

— Eh bien ! Monseigneur, reprit Madeleine, en souriant de ce germanisme, si nous étions à Rome, sous l’empire des Césars, j’aurais tous les droits possibles… imaginables, à entretenir le feu sacré sur l’autel de la chaste déesse… en un mot, je suis veuve, sans avoir jamais été mariée… monseigneur ; car, à mon retour d’Europe, le marquis de Miranda, mon parent et mon bienfaiteur, se mourait… et il m’a épousée à son lit de mort… pour me laisser son nom et sa fortune…

L’accent de la vérité est irrésistible, aussi, d’abord, le prince crut aux paroles de Madeleine, malgré la stupeur où le jetait cette révélation si complètement opposée aux bruits d’aventures et de galanterie qui couraient sur la marquise.

L’étonnement du prince se mêla bientôt d’une satisfaction confuse, dont il ne se rendait pas compte ; pourtant, craignant de donner dans un piège, il reprit, non plus avec emportement, mais avec une récrimination douloureuse :

— C’est trop compter sur ma crédulité, madame… Quoi ! lorsque tout à l’heure encore vous m’avez avoué que…

— Pardon, monseigneur… faites-moi le plaisir de répondre à quelques questions.

— Parlez, madame…

— Vous avez certes tous les vaillants dehors d’un homme de guerre, monseigneur ; et, lorsque je vous voyais à Vienne, monté sur votre beau cheval de bataille, traverser fièrement le Prater, suivi de vos aides de camp, je me suis dit souvent : voilà pour moi le type du général d’armée, de l’homme fait pour commander aux soldats.

— Vous m’avez vu à Vienne ? demanda l’archiduc, dont la voix rude s’attendrissait singulièrement, vous m’avez remarqué ?

— Heureusement vous l’ignoriez, monseigneur ; sans cela vous m’eussiez fait exiler, n’est-ce pas ?

— Mais, répondit le prince en souriant, je le crains.

— Allons, c’est de la galanterie, je vous aime mieux ainsi ; je vous disais donc, monseigneur, que vous avez les dehors d’un vaillant homme de guerre, et vous répondez à ces dehors. Cependant, vous m’avouerez que parfois la tournure la plus martiale… peut cacher un poltron ?

— À qui le dites-vous, madame ? J’ai eu sous mes ordres un général-major qui avait bien la figure la plus farouche qu’on puisse imaginer, et c’était un fieffé poltron !

— Vous m’avouerez encore, monseigneur, que parfois aussi l’enveloppe la plus chétive… peut recéler un héros…

— Certes… le grand Frédéric… le prince Eugène, ne payaient pas de mine…

— Hélas ! monseigneur… c’est cela même… et moi, tout au contraire de ces grands hommes malheureusement… je paye trop de mine…

— Que voulez-vous dire, madame ?…

— Eh ! mon Dieu, oui !… je suis comme le poltron qui fait trembler tout le monde avec sa mine rébarbative, et qui, à part soi, est plus tremblant que les plus tremblants de ceux qu’il intimide… En un mot, j’inspire souvent malgré moi… ce que je ne ressens pas ; figurez-vous, monseigneur, un pauvre glaçon tout surpris de porter autour de lui la flamme et l’incendie ! aussi j’aurais parfois la prétention de me croire un phénomène, si je ne me rappelais que les beaux fruits de mon pays, si vermeils, si délicats, si parfumés, m’inspiraient parfois de furieux appétits… sans partager le moins du monde le bel appétit qu’ils me donnaient, sans qu’ils éprouvassent enfin le plus léger désir d’être croqués ! Il en est ainsi de moi, monseigneur ; il paraît qu’aussi innocente en cela que les fruits de mon pays, je donne à certains égards… des faims d’ogre… moi qui suis d’une frugalité cénobitique… Aussi ai-je pris le parti de ne plus m’étonner de l’influence que j’exerce involontairement ; mais comme après tout, cette action est puissante, en cela qu’elle met en jeu une des plus violentes passions de l’homme, je tâche de tirer parfois le meilleur parti possible de mes victimes, soit pour elles-mêmes, soit pour autrui, et cela, je vous le jure, sans coquetterie, sans tromperie, sans promesses… Je brûle pour vous… me dit-on. Soit, brûlez… peut-être l’ardeur de vos feux fera-t-elle fondre ma glace… peut-être la lave se cache-t-elle en moi sous la neige… Brûlez… brûlez donc… faites que votre flamme me gagne, je ne demande pas mieux… car je suis libre comme l’air et j’ai vingt-deux ans.

Madeleine, en disant, ces mots, redressa la tête, releva son voile, et regarda fixement l’archiduc.

La marquise disait vrai, car sa passion pour son blond archange, dont elle s’était entretenue avec Sophie Dutertre, n’avait eu jusqu’alors rien de terrestre.

Le prince crut Madeleine : d’abord parce que presque toujours la vérité porte avec soi la conviction, puis parce qu’il se sentait heureux d’ajouter foi aux paroles de la jeune femme, il rougissait moins de s’avouer l’impression subite, profonde, que cette singulière créature lui causait, en se disant qu’après tout, elle eût été digne d’entretenir le feu sacré de Vesta ; aussi l’imprudent, les yeux fixés sur les yeux de Madeleine, aspirait-il à loisir le philtre enchanteur en la contemplant avec une avidité passionnée.

Madeleine reprit en souriant :

— En ce moment, monseigneur, vous vous faites, j’en suis sûre, une question que je me fais souvent…

— Voyons…

— Vous vous demandez… (pour parler comme une romance du vieux temps) quel est celui qui me fera partager sa flamme ?… Eh bien ! moi aussi, je serais très curieuse de pénétrer l’avenir à ce sujet…

— Cet avenir pourtant… dépend de vous.

— Non pas, monseigneur ; pour qu’une lyre résonne, il faut qu’on la fasse vibrer.

— Et cet heureux mortel… qui sera-t-il ?

— Mon Dieu ! qui sait ? peut-être vous, monseigneur.

— Moi !… s’écria le prince, ébloui, transporté, moi !

— Je dis : peut-être…

— Oh ! que faudrait-il faire ?…

— Me plaire…

— Et pour cela ?

— Écoutez, monseigneur.

— Je vous en prie, ne m’appelez pas monseigneur, c’est trop cérémonieux…

— Oh ! oh ! monseigneur… c’est une grande faveur pour un prince que d’être traité avec familiarité : il faut la mériter. Vous me demandez comment me plaire ?… Je veux vous citer, non un exemple, mais un fait : le poète Moser-Hartman, dont j’ai, ainsi que vous le dites, causé l’apostasie, m’a adressé la plus singulière déclaration du monde. Un jour il me rencontre chez une amie commune, me regarde longtemps, et enfin me dit d’un air d’alarme et de courroux : « madame, pour la tranquillité du spiritualisme, on devrait vous enterrer toute vive. » Et il sort ; mais le lendemain il vient chez moi fou d’amour, en proie, me dit-il, à une passion aussi subite, aussi nouvelle que brûlante. « Brûlez, lui dis-je, mais écoutez un conseil d’amie ; la passion vous dévore… qu’elle coule dans vos vers. Devenez un grand poète, et peut-être votre gloire m’enivrera. »

— Et l’enivrement ne vous est pas venu ! dit le prince.

— Non, mais la gloire est restée à mon amoureux pour se consoler, et un poète se console de tout avec la gloire… Eh bien ! monseigneur, franchement, ai-je bien ou mal usé de mon influence ?

Soudain l’archiduc tressaillit.

Un soupçon poignant lui serra le cœur ; dissimulant cette pénible angoisse, il dit à Madeleine en s’efforçant de sourire :

— Mais, madame, votre aventure avec le cardinal légat n’a pas eu pour lui une fin si heureuse ; que lui est-il resté, à lui, pour se consoler ?

— Il lui en reste la conscience d’avoir délivré de sa présence un pays qui l’abhorrait, répondit gaiement Madeleine ; n’est-ce donc rien que cela, monseigneur ?

— Voyons, entre nous, madame, quel intérêt aviez-vous à rendre ce malheureux homme victime d’un si terrible scandale ?

— Comment, quel intérêt ? monseigneur ! mais celui de démasquer un infâme hypocrite ! de le faire chasser d’une ville qu’il opprimait, de le couvrir enfin de mépris et de honte… « Je crois à votre passion, lui ai-je dit, et peut-être la partagerai-je si vous vous masquez en cavalier Pandour pour venir avec moi au bal du Rialto, mon cher cardinal ; c’est de ma part un caprice bizarre, insensé, soit, mais c’est ma condition ; et d’ailleurs, qui vous reconnaîtra sous le masque ? » Cet horrible prêtre avait la tête tournée ; il a accepté, je l’ai perdu…

— Et moi… vous ne me perdrez pas ainsi que le cardinal légat, madame ! ! s’écria l’archiduc en se levant et faisant, un suprême effort pour rompre le charme dont il sentait déjà l’irrésistible puissance. Je vois le piège… j’ai des ennemis… vous voulez, par vos séductions perfides, m’entraîner à quelque démarche dangereuse, et ensuite me livrer aussi au mépris et aux risées que mériterait ma faiblesse… Mais, Dieu soit béni ! il m’ouvre les yeux à temps... Je le reconnais avec horreur ! cette fascination diabolique, qui m’ôtait l’usage de ma raison… n’était pas même de l’amour… non, je cédais à la passion la plus grossière, la plus ignoble qui puisse ravaler l’homme au niveau de la brute, à cette passion que, pour ma honte et pour la vôtre, je veux nommer tout haut, À LA LUXURE ! madame ! ! !

Madeleine haussa les épaules, se mit à rire d’un air moqueur, se leva, alla droit au prince qui, dans son agitation, s’était reculé jusqu’à la cheminée, le prit délicatement par la main, et le ramena s’asseoir auprès d’elle, sans qu’il eût eu la force de s’opposer à cette douce violence.

— Faites-moi la grâce de m’écouter, monseigneur, dit Madeleine, je n’ai plus que quelques mots à vous dire… et ensuite, de votre vie vous ne reverrez la marquise de Miranda.

III

Lorsque Madeleine eut fait rasseoir l’archiduc auprès d’elle, elle lui dit :

— Écoutez, monseigneur… je serai franche… tellement franche… que je vous défie… de ne pas me croire… Je suis venue ici dans l’espoir… de vous tourner la tête…

— Ainsi, s’écria le prince, stupéfait, ainsi, vous l’avouez !

— Parfaitement… ce but atteint… je voulais user de mon empire sur vous… pour obtenir, je vous l’ai dit, monseigneur, au commencement de cet entretien, deux choses regardées… l’une comme presque impossible… l’autre comme tout à fait impossible…

— Vous aviez raison, madame, de me défier de ne pas vous croire, répondit le prince avec un sourire contraint, je vous crois.

— Les deux actions que je voulais obtenir de vous étaient grandes, nobles, généreuses ; elles vous auraient fait chérir et respecter… Il y a loin de là, je pense, à vouloir abuser de mon empire pour vous pousser au mal ou à l’indignité… ainsi que vous le supposez.

— Mais enfin, madame, de quoi s’agit-il ?

— D’abord un acte de clémence ou plutôt de justice, qui vous rallierait une foule de cœurs en Lombardie… la grâce pleine et entière du colonel Pernetti.

Le prince bondit sur son fauteuil et s’écria :

— Jamais… madame… jamais.

— La grâce pleine et entière du colonel Pernetti, l’un des hommes les plus vénérés de toute l’Italie, poursuivit Madeleine… sans tenir compte de l’interruption du prince. La juste fierté de cet homme de cœur l’empêchera toujours de solliciter de vous le moindre adoucissement à ses malheurs, mais venez généreusement au-devant de lui, et sa reconnaissance vous assurera de son dévouement.

— Je vous répète, madame, que de hautes raisons d’État s’opposent à ce que vous demandez… C’est impossible… tout à fait impossible.

— Bien entendu… j’ai commencé moi-même par vous le dire… monseigneur. Quant à l’autre chose, plus impossible encore sans doute, il s’agit tout simplement de votre consentement au mariage d’un jeune homme que vous avez élevé…

— Moi ! s’écria l’archiduc, comme s’il en croyait à peine ses oreilles, moi… consentir au mariage du comte Frantz…

— Je ne sais pas s’il est comte ; ce que je sais c’est qu’il s’appelle Frantz, ainsi que me l’a dit ce matin… mademoiselle Antonine Hubert, ange de douceur et de beauté que j’ai aimée toute petite, et pour qui je ressens à la fois la tendresse d’une sœur et d’une mère.

— Madame, dans trois heures d’ici, le comte Frantz aura quitté Paris… voilà ma réponse.

— Mon Dieu, monseigneur… c’est à merveille… tout ceci est impossible, absolument impossible… encore une fois, c’est convenu…

— Alors, madame, pourquoi me le demander ?

— Eh mais !… monseigneur… afin de l’obtenir…

— Comment ! malgré tout ce que je viens de vous dire… vous espérez encore ?

— J’ai cette prétention-là, monseigneur.

— Une pareille confiance…

— Est bien modeste... car je ne compte pas sur ma présence…

— Et sur quoi donc comptez-vous, madame ?

— Sur mon absence… monseigneur, dit Madeleine en se levant.

— Sur votre absence ?…

— Sur mon souvenir, si vous le préférez.

— Vous partez, dit vivement le prince sans pouvoir cacher son dépit et son regret, vous partez… déjà.

— C’est mon seul et dernier moyen de vous amener à composition…

— Mais enfin, madame…

— Tenez, monseigneur, voulez-vous que je vous dise ce qu’il va arriver ?

— Voyons, madame…

— Je vais vous quitter… Vous serez tout d’abord soulagé d’un grand poids ; ma présence ne vous obsédera plus de toutes sortes de tentations qui ont leur angoisse et leur charme ; vous me chasserez… tout à fait de votre pensée… Malheureusement, peu à peu et malgré vous… je reviendrai l’occuper ; ma figure mystérieuse, voilée, vous suivra partout ; vous ressentirez bien davantage encore ce qu’il y a de peu platonique dans votre penchant vers moi, et ces sentiments n’en seront que plus irritants, plus obstinés… Aussi demain, après-demain peut-être, réfléchissant qu’après tout, je ne vous demandais que des actions nobles, généreuses, vous regretterez amèrement mon départ ; vous me rappellerez, mais il sera trop tard, monseigneur.

— Trop tard ?…

— Trop tard… pour vous, pas pour moi. Je me suis mis dans la tête que le colonel Pernetti aurait sa grâce et que M. Frantz épouserait Antonine. Vous comprenez, monseigneur, qu’il faudra bien que cela soit…

— Malgré moi ?

— Malgré vous.

— C’est un peu fort…

— C’est ainsi… Car voyons, monseigneur, pour ne vous parler que de faits que vous n’ignorez pas, quand on a su amener le cardinal légat que vous connaissez, à courir la mascarade en cavalier Pandour, quand on a su faire éclore un grand poète sous la chaleur d’un regard, quand on a su rendre amoureux (dans l’expression toute… terrestre du mot), je l’avoue humblement, un homme comme vous, monseigneur… il est évident que l’on peut autre chose… Vous forcez, n’est-ce pas, ce pauvre M. Frantz à partir de Paris… mais la route est longue, et avant qu’il soit hors de France, j’ai deux jours devant moi… Quelque peu de retard dans la grâce du colonel Pernetti ne sera rien pour lui… et, après tout, sa grâce ne dépend pas que de vous seul, monseigneur ; vous ne pouvez pas vous imaginer où peut atteindre le ricochet des influences, et, grâce à Dieu, ici, en France, j’ai tout moyen et toute liberté d’agir… C’est donc la guerre que vous voulez, monseigneur ; va pour la guerre. Je pars, et je vous laisse déjà blessé… c’est-à-dire amoureux. Eh ! mon Dieu ! (quoique je puisse à bon droit m’enorgueillir de ce succès) ce n’est pas par vanité que j’insiste sur l’impression subite que j’ai faite sur vous ; car, en vérité, je n’ai pas mis la moindre coquetterie en tout ceci ; presque toujours j’ai eu mon voile baissé, et je suis habillée en véritable mère-grand… Allons, adieu, monseigneur ; me ferez-vous du moins la grâce de m’accompagner jusqu’à la porte de votre premier salon !… La guerre n’empêche pas la courtoisie…

L’archiduc était dans un trouble inexprimable ; il sentait que Madeleine disait vrai ; car déjà à la seule pensée de la voir s’éloigner pour toujours, peut-être, il éprouvait un véritable chagrin ; puis réfléchissant que si le charme, l’attrait singulier et presque irrésistible de cette femme agissaient puissamment sur lui qui, pour tant de raisons, avait dû se croire sauvegardé d’une telle influence, bien d’autres que lui pourraient céder à cet empire, alors il ressentait une sorte de jalousie vague, mais amère et courroucée, et cependant il ne pouvait se résoudre à accorder la grâce qu’on lui demandait et à consentir au mariage de Frantz ; néanmoins, comme tous les indécis, il essaya de gagner du temps, et dit à la marquise avec émotion :

— Puisque je ne dois plus vous revoir, prolongez du moins quelque peu cette visite.

— À quoi bon, monseigneur ?

— Peu vous importe, si cela me rend heureux.

— Cela ne vous rendra nullement heureux, monseigneur, car vous n’avez ni la force de me laisser partir, ni la force de m’accorder ce que je vous demande.

— C’est vrai, répondit le prince en soupirant… les deux choses me semblent aussi impossibles l’une que l’autre.

— Ah !… comme demain, comme tout à l’heure, après mon départ, vous vous repentirez !

Le prince, en suite d’un assez long silence, reprit avec effort et de sa voix la plus insinuante :

— Tenez… ma chère marquise…, supposons, ce qui n’est pas supposable… que peut-être un jour… je songe… à vous accorder la grâce de Pernetti…

— Une supposition ?… peut-être un jour ?… vous songerez ?… Combien tout cela est vague et nébuleux, monseigneur !… Dites donc tout uniment : Admettez que je vous accorde la grâce du colonel Pernetti…

— Eh bien !… soit, admettez cela…

— Bon… vous m’accordez cette grâce, monseigneur, et vous consentez au mariage de Frantz ?… il me faut tout ou rien…

— Quant à cela… jamais… jamais…

— Ne dites donc pas jamais, monseigneur… Est-ce que vous en savez quelque chose ?…

— Après tout, une supposition n’engage à rien… Enfin admettons que je fasse tout ce que vous désirez… je serai du moins certain de ma récompense…

— Vous me le demandez, monseigneur ? Est-ce que toute généreuse action ne porte pas en elle sa récompense ?

— D’accord… mais il en est une… à mes yeux… la plus précieuse de toutes… et, celle-là, vous pouvez seule… la donner.

— Oh… pas de conditions, monseigneur.

— Comment ?

— Voyons ! franchement, monseigneur, est-ce que je puis m’engager à quelque chose ? Est-ce que tout ne dépend pas, non de moi, mais de vous ? Plaisez-moi… cela vous regarde.

— Oh ! quelle femme vous êtes ! dit le prince avec dépit, mais enfin… vous plairai-je ? Croyez-vous que je vous plaise ?

— Ma foi, monseigneur, je n’en sais rien… Vous n’avez jusqu’ici rien fait pour cela… sinon de m’accueillir assez rudement, soit dit sans reproche.

— Mon Dieu ! j’ai eu tort ; pardonnez-moi ; si vous saviez aussi l’inquiétude… je dirais presque la crainte, que vous m’inspiriez, chère marquise !

— Allons, je vous pardonne… le passé, monseigneur, et vous promets de mettre la meilleure volonté du monde à me laisser séduire… et, comme je suis très franche… j’ajouterai même qu’il me semble que j’aimerai assez à ce que vous réussissiez.

— Vraiment ! s’écria le prince enivré.

— Oui… vous êtes à demi souverain… vous le serez peut-être un jour… et il peut y avoir toutes sortes de belles et bonnes choses à vous faire faire un jour de par l’empire de cette ardente passion que vous avez flétrie tout à l’heure en vrai capucin, passez-moi le terme… Allez… monseigneur, si le bon Dieu l’a mise chez toutes ses créatures, cette passion, il a su ce qu’il faisait… c’est une force immense, car, dans l’espoir de la satisfaire, ceux qui l’éprouvent sont capables de tout, même des actions les plus généreuses… n’est-ce pas, monseigneur ?

— Ainsi… ajouta le prince dans un ravissement croissant, je puis espérer…

— Espérez tout à votre aise, monseigneur, mais voilà tout… je ne m’engage à rien, ma foi ! Brûlez, brûlez… fasse que ma neige se fonde à votre flamme.

— Mais enfin, supposez que je vous aie accordé tout ce que vous me demandez, qu’éprouveriez-vous pour moi ?

— Peut-être cette première preuve de dévouement à mes désirs me causerait-elle une vive impression… mais je ne puis l’affirmer, ma divination ne va pas jusque-là, monseigneur.

— Ah ! vous êtes impitoyable, s’écria le prince, avec un dépit douloureux, vous ne savez qu’exiger.

— Vaut-il mieux vous faire de fausses promesses, monsieur ? Cela ne serait digne, ni de vous, ni de moi ; et puis enfin, voyons, parlons en gens de cœur, encore une fois, qu’est-ce que je vous demande ? de vous montrer juste et clément pour le plus honorable des hommes ; paternel pour l’orphelin que vous avez élevé. Si vous saviez, ces pauvres enfants, comme ils s’aiment ! Quelle naïveté ! quelle tendresse ! quel désespoir !… Ce matin, en me parlant de la ruine de ses espérances, Antonine m’a émue jusqu’aux larmes.

— Frantz est d’une naissance illustre, j’ai d’autres projets et d’autres vues sur lui, reprit impatiemment le prince, il ne peut pas se mésallier à ce point.

— Le mot est joli… Et qui suis-je donc, moi, monseigneur ? Magdalena Pérès, fille d’un honnête négociant du Mexique, ruiné par des banqueroutes et marquise de hasard… Vous m’aimez pourtant sans crainte de mésalliance ?…

— Eh ! madame… moi… moi…

— Vous… vous… c’est autre chose, n’est-ce pas ? comme dit la comédie.

— Du moins, je suis libre de mes actions.

— Et pourquoi donc Frantz ne serait-il pas libre des siennes, lorsque ses vœux se bornent à une vie modeste et honorable, embellie par un pur et noble amour ?… Allez, monseigneur… si vous étiez, comme vous le dites, épris de moi… comme vous compatiriez tendrement au désespoir d’amour de ces deux pauvres enfants qui s’adorent, avec l’innocence et l’ardeur de leur âge ! Si la passion ne vous rend pas meilleur, plus généreux, cette passion n’est pas vraie… et si je dois jamais la partager… il faut que je commence par y croire ; ce que je ne puis, en voyant votre impitoyable dureté pour Frantz.

— Eh ! mon Dieu, si je l’aimais moins, je ne serais pas impitoyable.

— Singulière façon d’aimer les gens !

— Ne vous ai-je pas dit que je pensais pour lui à de hautes destinées ?

— Et je vous dis, monseigneur, que les hautes destinées que vous lui réservez lui seront odieuses… Il est né pour une vie heureuse, modeste et douce ; ses goûts simples, la timidité de son caractère, ses qualités même l’éloignent de tout ce qui est honneurs et splendeur, est-ce vrai ?

— Mais alors, dit le prince, très surpris, mais vous le connaissez donc ?

— Je ne l’ai jamais vu.

— Comment savez-vous ?…

— Est-ce que cette chère Antonine ne m’a pas fait toutes ses confidences ? est-ce que, d’après la manière d’aimer des gens, on ne devine pas leur caractère ? En un mot, monseigneur, le caractère de Frantz est-il tel que je le dis, oui ou non ?

— Il est vrai… tel est son caractère…

— Et vous auriez la cruauté de lui imposer une existence qui lui serait insupportable tandis qu’il trouve là… sous sa main… le bonheur de sa vie ?

— Mais sachez donc que j’aime Frantz comme mon propre fils… et jamais je ne consentirai à me séparer de lui !

— Beau plaisir pour vous d’avoir sans cesse sous les yeux la figure navrée d’une pauvre créature dont vous aurez causé l’éternel malheur ! D’ailleurs Antonine est orpheline ; rien ne l’empêche d’accompagner Frantz : au lieu d’un enfant, vous en auriez deux. Combien alors la vue de ce bonheur toujours souriant et doux vous reposerait délicieusement de vos grandeurs, des adulations d’un entourage menteur et intéressé ; avec quelle joie vous iriez vous rafraîchir le cœur et l’âme auprès de ces deux enfants qui vous chériraient de tout le bonheur qu’ils vous devraient !

— Tenez… laissez-moi… s’écria le prince de plus en plus ému. Je ne sais quelle inconcevable puissance ont vos paroles, mais je sens chanceler mes résolutions les plus arrêtées, je sens faiblir les idées de toute ma vie…

— Plaignez-vous donc de cela, monseigneur. Tenez, entre nous… sans médire des princes… souvent ils font bien, je crois, de renoncer aux idées de toute leur vie, car, Dieu sait… ce que c’est que ces idées-là… Voyons, croyez-moi, cédez à l’impression qui vous domine… elle est bonne et généreuse…

— Eh ! mon Dieu... sais-je seulement, à cette heure, distinguer le bien du mal ?

— Interrogez pour cela, monseigneur, la figure de ceux dont vous aurez assuré le bonheur ; quand vous direz à l’un : Allez, pauvre exilé, allez revoir la patrie que vous pleurez… vos frères vous tendent leurs bras ; et à l’autre : Mon enfant bien-aimé… sois heureux, épouse Antonine… Alors, regardez-les bien l’un et l’autre, monseigneur… et si des larmes viennent mouiller leurs yeux… comme, en ce moment, elles mouillent les vôtres et les miens… soyez tranquille, monseigneur… c’est le bien que vous aurez fait… et à ce bien… pour vous encourager… car votre émotion me touche… je vous promets d’accompagner Antonine en Allemagne…

— Il serait vrai ! s’écria le prince éperdu, vous me le promettez ?

— Il faut bien, monseigneur, reprit Madeleine en souriant, vous donner le temps de me séduire…

— Eh bien !… quoiqu’il arrive… quoi que vous fassiez… car vous vous plaisez peut-être à vous jouer de moi, reprit le prince en se jetant aux genoux de Madeleine... je vous donne ma parole royale que je pardonne à l’exilé… que je…

L’archiduc fut brusquement interrompu par un bruit assez violent qui se fit tout à coup derrière la porte du salon, bruit que dominaient plusieurs voix paraissant échanger des paroles très vives, entre autres celle-ci :

— Je vous dis, monsieur, que vous n’entrerez pas.

L’archiduc se releva soudain, devint pâle de dépit et de colère, et dit à Madeleine, qui écoutait aussi avec surprise :

— Je vous en conjure… entrez dans la pièce voisine, il se passe ici quelque chose d’extraordinaire… dans un instant, je vous rejoins.

À cet instant, un coup assez violent retentissait derrière la porte ; le prince ajouta, en allant ouvrir à Madeleine la pièce voisine :

— Entrez-là, de grâce…

Puis, refermant la porte, et voulant dans sa colère savoir la cause de ce bruit insolent et inaccoutumé, il sortit soudain du salon et vit M. Pascal, que deux aides de camp, très émus, tâchaient de contenir.

IV

À la vue de l’archiduc, les aides de camp s’écartèrent respectueusement, et M. Pascal, qui semblait hors de lui-même, s’écria :

— Mordieu, monseigneur, on accueille singulièrement les gens ici…

Le prince, se souvenant alors seulement du rendez-vous qu’il avait donné à M. Pascal, et craignant pour sa propre dignité quelque nouvelle incartade de ce brutal personnage, lui dit, en lui faisant signe de le suivre :

— Venez, monsieur, venez.

Et, aux yeux des aides de camp silencieux, la porte se referma sur le prince et sur le financier.

— Maintenant, monsieur, reprit l’archiduc blême de colère et se contenant à peine, me direz-vous la cause d’un pareil scandale ?

— Comment ! monseigneur, vous me donnez audience pour trois heures… je suis ponctuel ; un quart d’heure se passe… personne ; une demi-heure, personne ; ma foi, je perds patience, et je prie un de vos officiers de venir vous rappeler que je vous attends… On me répond que vous êtes en audience… Je me remets à ronger mon frein… mais enfin, au bout d’une autre demi-heure… je déclare formellement à vos messieurs que, s’ils ne veulent pas venir vous avertir, je suis décidé à y aller moi-même…

— Ceci, monsieur… est d’une audace !

— Comment ! d’une audace ! Ah çà ! monseigneur, est-ce moi qui ai besoin de vous, ou vous qui avez besoin de moi ?

— Monsieur Pascal !…

— Est-ce moi qui suis venu à vous, monseigneur ? Est-ce moi qui vous ai demandé un service d’argent ?

— Mais, monsieur…

— Mais, monseigneur, lorsque je consens à me déranger de mes affaires pour venir attendre dans votre antichambre, ce que je ne fais pour personne… il me semble que vous ne devez pas me laisser donner au diable pendant une heure, et justement, à l’heure la plus intéressante de la Bourse, que j’aurai manquée aujourd’hui, grâce à vous, monseigneur ; désagrément qui ne m’empêchera pas de trouver fort étrange que vos aides de camp me repoussent, lorsque, sur le refus de m’annoncer, je prends le parti de m’annoncer moi-même…

— La discrétion… les plus simples convenances vous commandaient d’attendre… la fin de l’audience que je donnais, monsieur…

— C’est possible, monseigneur, mais malheureusement ma juste impatience m’a commandé tout le contraire de la discrétion, et franchement je croyais mériter un autre accueil en venant vous parler d’un service que vous m’aviez supplié de vous rendre.

Dans le premier moment de son dépit, de sa colère, encore exaltés par les grossièretés de M. Pascal, le prince avait oublié que la marquise de Miranda pouvait tout entendre de la pièce voisine où elle se trouvait ; aussi, écrasé de honte et sentant alors le besoin d’apaiser la rude et fâcheuse humeur du personnage, qui ne s’était déjà que trop manifestée, le prince, se contraignant de toutes ses forces pour paraître calme, tâcha d’emmener M. Pascal, tout en causant avec lui, du côté de l’embrasure d’une des fenêtres, afin d’empêcher Madeleine d’entendre la suite de cet entretien.

— Vous savez, monsieur Pascal, reprit-il, que j’ai toujours été… très tolérant pour les brusqueries de votre caractère… Il en sera cette fois encore ainsi.

— Vous êtes, en vérité, trop bon, monseigneur, répondit Pascal avec ironie, mais c’est que, voyez-vous, chacun a souvent ses petites contrariétés… et, en ce moment, j’en ai de grandes… ce qui fait que je ne possède pas tout à fait la mansuétude d’un agneau.

— Cette excuse… ou plutôt cette explication me suffit et m’explique tout, monsieur Pascal, répondit le prince, dominé par le besoin qu’il avait des services du financier. La contrariété, je le sais, aigrit souvent les caractères les plus faciles ; ne parlons donc plus du passé… Vous m’avez demandé d’avancer de deux jours le rendez-vous que nous avions pris pour terminer notre affaire… J’espère que vous m’apportez une réponse satisfaisante.

— Je vous apporte un OUI bien complet, monseigneur, répondit notre homme, en s’adoucissant, et il tira un portefeuille de sa poche ; de plus, pour corroborer ce oui, voici un bon sur la banque de France, pour toucher le premier dixième de la somme, et cet engagement de moi pour le restant de l’emprunt.

— Ah ! mon cher monsieur Pascal ! s’écria le prince radieux, vous êtes un homme… un homme d’or.

— Un homme d’or ! C’est le mot, monseigneur ; voilà, sans doute, la cause de votre penchant pour moi…

Le prince ne releva pas ce sarcasme ; tout heureux de cette journée qui semblait combler ses vœux les plus divers, et très impatient de congédier le financier afin d’aller retrouver Madeleine, il reprit :

— Puisque tout est convenu, mon cher monsieur Pascal, échangeons seulement nos signatures… et, demain matin ou après… à votre heure, nous nous entendrons pour régulariser complètement l’affaire.

— Je comprends, monseigneur : une fois l’argent et la signature en poche, le plus vif besoin de votre cœur est de vous débarrasser au plus tôt de votre très humble serviteur Pascal ! Et demain, vous l’adresserez à quelque subalterne chargé de vos pouvoirs et de régulariser l’affaire.

— Monsieur !

— Bon, monseigneur, est-ce que ce n’est pas la marche naturelle des choses ? Avant le prêt on est un bon génie… un demi ou un trois-quarts de dieu… une fois l’argent prêté on est un juif, un arabe… Je connais ceci, c’est le revers de la médaille ; ne vous hâtez donc pas tant, monseigneur, de retourner ladite médaille.

— Enfin, monsieur, expliquez-vous.

— Tout de suite, monseigneur, car je suis pressé… L’argent est là, ma signature est là, ajouta-t-il en frappant sur le portefeuille, l’affaire est conclue à une condition…

— Encore des conditions ?…

— Chacun, monseigneur, fait ses petites affaires comme il les entend. Ma condition d’ailleurs est bien simple.

— Voyons, monsieur, terminons...

— Hier, je vous ai fait remarquer dans le jardin où il se promenait, un beau jeune homme blond… qui demeure ici… m’avez-vous dit.

— Sans doute… c’est le comte Frantz, mon filleul.

— On ne peut certes voir un plus joli garçon, je vous l’ai dit… Or donc, étant le parrain de ce joli garçon, vous devez avoir, n’est-ce pas, quelque influence sur lui ?

— Où voulez-vous en venir, monsieur ?

— Monseigneur, dans l’intérêt de votre cher filleul, je vous dirai en confidence que je crois l’air de Paris… mauvais pour lui.

— Comment ?

— Oui, et vous feriez sagement de le renvoyer en Allemagne ; sa santé y gagnerait beaucoup, monseigneur… beaucoup, beaucoup.

— Est-ce une plaisanterie, monsieur ?

— Cela est si sérieux, monseigneur, que l’unique condition que je mette à la conclusion de notre affaire est celle-ci : Vous ferez partir votre filleul pour l’Allemagne dans les vingt-quatre heures au plus tard.

— En vérité, monsieur… je ne puis revenir de ma surprise… quel intérêt avez-vous au départ de Frantz ?… c’est inexplicable.

— Je vais m’expliquer, monseigneur, et, pour vous faire bien comprendre l’intérêt que j’ai à ce départ, il faut que je vous fasse une confidence ; cela me permettra de mieux préciser encore ce que j’attends de vous. Or donc, monseigneur, tel que vous me voyez, je suis amoureux fou… Eh ! mon Dieu oui… amoureux fou… cela vous paraît drôle ? et à moi aussi… mais enfin cela est… Je suis donc amoureux fou d’une jeune fille appelée mademoiselle Antonine Hubert, votre voisine…

— Vous… monsieur… s’écria le prince abasourdi, vous !

— Certainement, moi ! moi, Pascal ! et pourquoi donc pas, monseigneur ? L’amour est de tout âge, dit la chanson ; seulement, comme il est aussi de l’âge de votre filleul, M. Frantz, il s’est mis le plus innocemment du monde à aimer mademoiselle Antonine… celle-ci, non moins innocemment, a payé de retour ce joli garçon ; ce qui me place, vous le voyez, dans une position fort désobligeante ; heureusement, de cette position, vous pouvez parfaitement m’aider à sortir, monseigneur.

— Moi ?

— Oui, monseigneur ; voici comme : faites partir M. Frantz à l’instant, garantissez-moi, et c’est facile, qu’il ne remettra pas les pieds en France avant plusieurs années ; le reste me regarde…

— Mais vous n’y songez pas, monsieur… Si cette jeune personne aime Frantz…

— Le reste me regarde, dis-je, monseigneur ; le président Hubert n’a pas deux jours à vivre, mes batteries sont prêtes ; la petite sera forcée d’aller vivre avec une vieille parente horriblement avaricieuse et cupide ; une centaine de mille francs me répondront de cette mégère, et une fois qu’elle tiendra la petite entre ses griffes, je jure Dieu qu’il faudra bien qu’Antonine devienne bon gré mal gré madame Pascal, et encore il n’y aura pas besoin de la violenter. Allez, monseigneur, toutes les amourettes de quinze ans ne tiennent pas contre l’envie de devenir, je ne dirai pas madame l’archiduchesse, mais madame l’archimillionnaire. Maintenant, monseigneur, vous le voyez, j’ai franchement joué cartes sur table ; n’ayant aucun intérêt à agir autrement, il doit vous importer peu ou prou que votre filleul épouse une petite fille qui n’a pas le sou. La condition que je vous pose est des plus faciles à remplir… Encore une fois, est-ce oui ? est-ce non ?

Le prince était atterré, bien moins des projets de Pascal et de son odieux cynisme, que de la cruelle alternative où le plaçait la condition imposée par le financier.

Ordonner le départ de Frantz et s’opposer à son mariage avec Antonine, c’était perdre Madeleine… refuser la condition posée par M. Pascal… c’était renoncer à un emprunt qui lui permettait d’accomplir des projets d’ambitieux agrandissements.

Au milieu de cette lutte de deux passions violentes, le prince, en vrai prince qu’il était, se souvint qu’il avait seulement engagé sa parole à Madeleine pour la grâce de l’exilé… le tumulte causé par l’emportement de Pascal ayant interrompu le prince au moment où il allait aussi jurer à Madeleine de consentir au mariage de Frantz.

Malgré la facilité que lui laissait cette échappatoire, l’archiduc sentit surtout à ce moment combien déjà était puissante sur lui l’influence de la marquise, car, la veille, le matin même, il n’eût pas hésité un instant à sacrifier Frantz à son ambition.

L’hésitation et la perplexité du prince frappaient Pascal d’une surprise croissante ; il n’avait pas cru que sa demande au sujet de Frantz pût faire seulement question ; néanmoins, pour peser sur la détermination du prince en lui remettant sous les yeux les conséquences de son refus, il rompit le premier le silence et dit :

— En vérité monseigneur, votre hésitation n’est pas convenable ! Comment ! par condescendance, par faiblesse pour une amourette d’écolier, vous renonceriez à la certitude d’acquérir une couronne ; car, après tout, le duché dont on vous offre la cession, est souverain et indépendant… cette cession, mon emprunt seul peut vous mettre à même de l’accepter… Ce qui, soit dit en passant, n’est pas peu flatteur pour le bonhomme Pascal… car enfin… de par l’empire… de son petit boursicot, il peut faire ou ne pas faire des souverains ; il peut ou permettre ou empêcher ce joli commerce où se vendent et se revendent, se cèdent et se rétrocèdent ces jobards de peuples, ni plus ni moins que si c’était un parc de bœufs ou de moutons… Mais cela ne me regarde point… Je suis peu politique ; mais vous qui l’êtes, monseigneur, je ne comprends pas votre hésitation. Encore une fois, est-ce oui ? est-ce non ?

— C’est non… dit Madeleine, en sortant soudain de la pièce voisine, d’où elle avait entendu la conversation précédente, malgré les précautions du prince.

V

L’archiduc, à l’apparition inattendue de la marquise de Miranda, partageant la surprise de Pascal qui jeta d’abord des regards ébahis sur Madeleine, la croyant commensale du palais, car elle avait ôté son chapeau, et sa beauté singulière rayonnait dans toute sa splendeur. L’ombre jusqu’alors portée par la passe de son chapeau qui cachait en partie le front et les joues, avait disparu, et la vive lumière du grand jour, faisant valoir encore la transparente pureté du teint pâle et brun de Madeleine, dorait les boucles légères de sa magnifique chevelure blonde et donnait à l’azur de ses grands yeux, aux longs sourcils noirs, cette étincelante limpidité que donne au bleu d’une mer tranquille, le rayon de soleil qui la pénètre.

Madeleine, la joue légèrement colorée par l’indignation que lui causait l’odieux projet de Pascal, le regard animé, les narines frémissantes, la tête fièrement redressée sur son cou élégant et souple, Madeleine s’avança donc au milieu du salon, et répéta en s’adressant au financier :

— Non… le prince n’acceptera pas la condition, que vous avez l’audace de lui imposer, monsieur.

— Madame… balbutia M. Pascal en sentant son effronterie habituelle l’abandonner, et se reculant à la fois troublé, intimidé, charmé, madame… je ne sais… qui vous êtes… je ne sais de quel droit vous…

— Allons, monseigneur, reprit la marquise en s’adressant à l’archiduc, reprenez donc votre dignité… non de prince, mais d’homme, accueillez donc avec le mépris qu’elle mérite l’humiliante condition que l’on vous impose… À quel prix, grand Dieu ! achèteriez-vous un accroissement de pouvoir ? Comment ! vous auriez le courage de ramasser votre couronne souveraine aux pieds de cet homme ? Mais elle souillerait votre front ! mais un homme de cœur, dans la plus humble des conditions, n’aurait pas toléré la millième partie des outrages que vous venez de dévorer… monseigneur ! et vous êtes prince ? et vous êtes fier ? et vous êtes de ceux qui se croient d’une race supérieure au vulgaire ? Ainsi, pour vos plats courtisans, pour vos bas adulateurs, pour vos peuples intimidés, vous n’aurez que hauteur, et devant un… M. Pascal, vous abaisserez votre orgueil souverain… Voilà donc la puissance de l’argent ! ajouta Madeleine avec une exaltation croissante, en coupant la parole au financier, d’un geste de dédain écrasant, voilà donc devant qui l’on s’incline ! Merci-Dieu ! ! ! voilà donc aujourd’hui les rois des rois… Songez-y donc, prince, ce qui fait l’empire et l’impudence de cet homme, c’est votre ambition… Allons, monseigneur, au lieu d’acheter, par un honteux abaissement le hochet fragile d’un rang souverain… renoncez à cette pauvre vanité… reprenez vos droits d’homme de cœur, et vous pourrez ignominieusement chasser cet homme qui vous traite plus insolemment que vous n’avez jamais traité le dernier de vos pauvres vassaux.

Pascal, depuis son avènement à la fortune, s’était habitué à une domination despotique et aux déférences craintives de ceux dont il tenait le sort entre ses mains ; que l’on juge de son saisissement, de sa rage, en s’entendant apostropher ainsi par Madeleine… la femme, sinon la plus belle, du moins la plus attrayante qu’il eût jamais rencontrée… Que l’on songe à son exaspération en pensant qu’il lui faudrait sans doute renoncer à l’espoir d’épouser Antonine et perdre le bénéfice de l’emprunt ducal, excellente affaire selon lui ; aussi s’écria-t-il d’un air menaçant :

— Madame… prenez garde… ce pouvoir de l’argent que vous traitez si indignement, peut mettre bien des ressources au service de sa vengeance… prenez garde ! !

— Merci-Dieu ! ! ! la menace est bonne, et elle m’épouvante beaucoup, reprit Madeleine avec un éclat de rire sardonique, et en arrêtant d’un geste le prince qui fit vivement un pas vers Pascal. Votre pouvoir est grand, dites-vous, monsieur du coffre-fort ! c’est vrai, c’est un pouvoir immense que celui de l’argent… J’ai vu, à Francfort, un bon petit vieil homme qui a dit, en 1830, à deux ou trois grands rois furibonds : « Vous voulez faire la guerre à la France, cela ne me convient pas ; or, ni moi, ni ma famille ne vous donnerons d’argent pour payer vos troupes » et il n’y a pas eu de guerre… Ce bon vieil homme, cent fois plus riche que vous, monsieur Pascal, habite l’humble maison de son père, et vit de peu, tandis que son nom bienfaisant est inscrit sur vingt splendides monuments d’utilité publique… On l’appelle le roi des pauvres, et son nom est autant de fois béni, que le vôtre est honni ou sifflé, monsieur Pascal ! ! Car votre réputation de loyal et honnête homme est aussi bien établie à l’étranger qu’en France. Certainement, oh ! vous êtes connu... Monsieur Pascal… trop connu, car vous n’imaginez pas comme on apprécie votre délicatesse, votre scrupuleuse probité !… Ce qui est surtout l’objet de la considération universelle, c’est la manière honorable dont vous avez gagné, augmenté votre immense fortune… Tout cela vous a fait une réputation très retentissante, monsieur Pascal, et je suis heureuse de pouvoir vous l’affirmer dans cette circonstance.

— Madame, reprit Pascal, avec un calme glacial, plus effrayant que la colère, vous savez bien des choses, mais vous ignorez quel est l’homme que vous irritez… Vous ignorez ce qu’il peut… cet homme du coffre-fort, comme vous dites.

Le prince fit un nouveau geste de menace, que Madeleine contint encore ; puis elle reprit, en haussant les épaules :

— Ce que je sais, monsieur Pascal, c’est que, malgré votre audace, votre impudence, votre coffre-fort, vous n’épouserez jamais mademoiselle Antonine Hubert, qui demain sera fiancée à Frantz de Neuberg, ainsi que monseigneur va vous en donner l’assurance.

Et la marquise, sans attendre la réponse de Pascal, lui fit un demi-salut ironique et rentra dans la pièce voisine.

Entraîné par la généreuse indignation des paroles de Madeleine, de plus en plus subjugué par sa beauté qui venait de lui apparaître sous un jour tout nouveau, l’archiduc, sentant se raviver dans son cœur toutes les rancunes, toutes les colères amassées par les insolences de Pascal, éprouvait la joie de l’esclave, libre enfin d’un joug détesté ; à la voix chaleureuse de la jeune femme, la mauvaise âme de ce prince, durcie par l’orgueil de race, glacée par l’atmosphère de morne adulation où il avait jusqu’alors vécu, eut du moins quelques nobles palpitations, et la rougeur de la honte couvrit enfin le front de ce hautain personnage, en mesurant à quel degré d’abaissement il était descendu devant M. Pascal…

Celui-ci, n’étant plus intimidé, troublé, par la présence de la marquise, sentit renaître son audace, et, s’adressant brusquement au prince, il lui dit avec son habitude d’ironie brutale, à laquelle se mêlait la haineuse jalousie de voir à l’archiduc une si belle maîtresse (du moins telle était la croyance de Pascal) :

— Morbleu ! je ne m’étonne plus, monseigneur, d’avoir si longtemps fait le pied de grue dans votre antichambre. Vous étiez, je le vois, occupé en bonne et belle compagnie… Je suis un fin connaisseur, et vous fais mon compliment ; mais des hommes comme nous ne se laissent pas mener par un cotillon ; or je crois que vous connaissez trop vos intérêts pour renoncer à notre emprunt et prendre au sérieux les paroles que vous venez d’entendre, et que je n’oublierai pas… moi… car, j’en suis fâché pour vous, monseigneur, ajouta Pascal, dont la rage redoublait l’effronterie ; mais malgré ses beaux yeux, il faudra que je me venge des outrages de cette trop adorable personne…

— Monsieur Pascal, dit le prince, triomphant de pouvoir enfin se venger, monsieur Pascal ! et du geste il lui montra la porte, sortez d’ici… et n’y remettez jamais les pieds…

— Monseigneur… ces paroles…

— Monsieur Pascal, reprit le prince d’une voix plus élevée en allongeant la main vers le cordon d’une sonnette, sortez d’ici… à l’instant, ou je vous fais jeter dehors…

Il y a ordinairement tant de lâcheté dans l’insolence, tant de bassesse dans la cupidité, que M. Pascal, atterré de voir ses espérances lui échapper, et de perdre aussi les bénéfices de l’emprunt, se repentant, mais trop tard, de sa grossièreté, devint aussi abject qu’il avait jusqu’alors été arrogant et dit au prince d’une voix piteuse :

— Monsieur… je plaisantais ; je croyais que Votre Altesse, en daignant me laisser mon franc-parler, s’amusait de mes boutades. Voilà pourquoi je me permettais tant de choses… incongrues… Votre Altesse peut-elle penser que j’ose conserver le moindre ressentiment des plaisanteries que cette charmante dame m’a adressées ?… Je suis trop galant, trop chevalier français pour cela ; je demanderai même à Votre Altesse, dans le cas où, comme je l’espère, notre emprunt aurait toujours lieu, d’offrir à cette respectable dame ce que nous autres hommes du coffre-fort, comme elle le disait si gaiement tout à l’heure, nous appelons des épingles, pour sa toilette… quelques rouleaux de mille louis ; les dames ont toujours de petites emplettes à faire… Et…

— Monsieur Pascal, dit le prince, qui jouissait de cette humiliation qu’il n’avait pas eu le courage d’infliger à M. Pascal, vous êtes un misérable drôle… sortez…

— Ah ça ! monseigneur, est-ce sérieusement que vous me traitez ainsi ? s’écria Pascal.

Le prince, sans répondre, sonna vivement ; un aide de camp entra.

— Vous voyez bien monsieur, dit l’archiduc à l’officier, en indiquant du geste Pascal, regardez-le !

— Oui, monseigneur.

— Savez-vous son nom ?

— Oui, monseigneur, c’est M. Pascal.

— Vous le reconnaîtrez bien ?

— Parfaitement, monseigneur.

— Eh bien ! conduisez cet homme jusqu’à la porte du vestibule, et s’il avait jamais l’impudence de se présenter ici, chassez-le honteusement.

— Nous n’y manquerons pas, monseigneur, répondit l’aide de camp, qui, ainsi que ses camarades, avait eu sa part des insolences de M. Pascal.

Notre homme, voyant la ruine de ses espérances, et n’ayant plus rien à ménager, retrouva son audace, redressa la tête et dit au prince, qui, suffisamment vengé, avait hâte d’aller rejoindre Madeleine dans la chambre voisine :

— Tenez, monsieur l’archiduc, notre courage et notre bassesse à tous les deux, sont de la même farine : l’autre jour j’étais fort de votre lâcheté, comme tout à l’heure vous avez été fort de la mienne… la seule personne vaillante ici, c’est cette damnée femme… aux sourcils noirs et aux cheveux blonds… mais je me vengerai d’elle et de vous !

Le prince, irrité de se voir ainsi traité devant un de ses subalternes, devint pourpre et frappa du pied avec fureur.

— Sortirez-vous, monsieur ! s’écria l’officier en mettant la main à la garde de son épée, et menaçant Pascal, hors d’ici, ou sinon…

— Tout beau… monsieur le batailleur, répondit froidement Pascal, en se retirant, tout beau ! on ne sabre personne ici, voyez-vous ? nous sommes en France, voyez-vous ?… et nous avons, voyez-vous ? de bons petits commissaires de police pour recevoir la plainte des honnêtes citoyens que l’on violente…

M. Pascal sortit du palais le cœur noyé de fiel, rongé de haine, crevant de rage ; il songeait à sa cupidité déçue, à son amour déçu, et il ne pouvait chasser de sa pensée l’ardente et pâle figure de Madeleine, qui, loin de lui faire oublier la candeur virginale de la beauté d’Antonine, semblait la rendre plus présente encore à son souvenir, car ces deux types à la fois, si parfaits et si dissemblables, se faisaient valoir par leur contraste même.

— L’homme est un animal bizarre… je me sens des instincts de tigre, se disait M. Pascal, en suivant à pas lents la rue du Faubourg-Saint-Honoré, les deux mains plongées dans les goussets de son pantalon. Non, ajoutait-il en marchant la tête baissée et les yeux machinalement fixés sur le pavé, non… il ne faut pas dire cela… de peur de rendre moins cruelle, moins amère à ceux qui la ressentent, l’envie qu’ils nous portent, à nous autres millionnaires… car heureusement nos envieux souffrent comme des damnés de toutes les joies qu’ils nous supposent… Mais enfin c’est un fait : me voici, moi, à cette heure… ayant dans ma caisse de quoi me rassasier de toutes les jouissances, permises et défendues, qu’il soit donné à l’homme de rêver… je suis jeune encore, je ne suis pas sot, je suis plein de vigueur et de santé, libre comme l’oiseau… la terre est à moi… je puis me rassasier de ce qu’elle offre de plus exquis dans tous les pays, je puis mener une vie de sybarite, à Paris, à Londres, à Vienne, à Naples ou à Constantinople, j’ai pu être prince, duc ou marquis, et chamarré de cordons, je puis avoir ce soir à mon coucher les actrices les plus belles et les plus enviées de Paris, je puis avoir chaque jour un festin de Lucullus… me faire traîner par les plus beaux chevaux de Paris ; je peux encore, dans un mois, en prenant un hôtel splendide, comme tant d’autres fripons ou imbéciles, réunir chez moi l’élite de Paris, de l’Europe : ce quasi roi que j’ai failli sacrer avec la sainte ampoule de la banque de France, cet archiduc que je quitte, m’a léché les pieds… Eh bien ! ma parole d’honneur, ajouta mentalement M. Pascal en grinçant des dents, je gage que personne au monde ne souffre autant que moi en ce moment. J’étais dans le paradis lorsque, homme de peine, je décrottais les souliers de mon vieux coquin d’usurier de province... Heureusement que, pour ne pas mâcher à vide… je peux toujours, en attendant de meilleurs morceaux, manger un peu de Dutertre… courons chez mon huissier.

 

***   ***

 

L’archiduc, après le départ du financier, se hâta, nous l’avons dit, d’aller retrouver la marquise de Miranda ; mais, à son grand étonnement, il ne la retrouva pas dans la pièce où elle était entrée.

Cette pièce n’ayant d’autre issue que dans le salon de service, le prince demanda aux aides de camp s’ils avaient vu passer la personne à qui il avait donné audience. Il lui fut répondu que cette dame était sortie du salon, et avait quitté le palais peu de temps avant le départ de M. Pascal.

Madeleine, en effet, s’était éloignée, quoiqu’elle eût d’abord résolu d’attendre le prince jusqu’à la fin de son entretien avec M. Pascal.

Voici pourquoi la marquise avait pris le parti contraire :

Elle rentrait dans le salon après avoir traité M. Pascal comme il méritait de l’être, lorsque, jetant par hasard les yeux dans le jardin, elle aperçut Frantz, qui avait sollicité la grâce de faire avant son départ quelques tours de parc, accompagné du major Butler.

À la vue de Frantz, Madeleine resta pétrifiée…

Elle reconnut son blond archange, l’objet de cette idéale et unique passion, dont elle avait fait l’aveu à Sophie Dutertre.

VI

Madeleine ne douta pas un moment que le héros du duel dont elle avait été le témoin invisible, que son blond archange, qu’en un mot l’idéal de sa passion… et Frantz, l’objet de la passion d’Antonine, ne fussent qu’un même personnage.

À cette brusque découverte, la marquise ressentit une commotion profonde. Jusqu’alors, cet amour, entouré de mystère et d’inconnu, cet amour vague et charmant, comme le souvenir d’un doux rêve, avait suffi à remplir son cœur au milieu des agitations de sa vie, rendue si bizarre par le calme de ses sens glacés, comparés aux folles ardeurs qu’involontairement elle inspirait sans les ressentir.

Jamais Madeleine n’avait pensé que son idéal pût partager l’amour d’une autre femme, ou plutôt jamais sa pensée ne s’était arrêtée sur ce doute ; pour elle, son radieux archange était muni de belles ailes blanches qui devaient le ravir à tous les yeux dans les plaines infinies de l’Éther… Sans cesse assaillie de sollicitations très peu platoniques, elle éprouvait une joie, un délassement moral, ineffables, à s’élever parmi les régions immatérielles, où ses yeux, éblouis et charmés, voyaient planer son idéal.

Mais, soudain, la réalité avait coupé les ailes de l’archange, et, déchu de sa sphère céleste, il n’était plus qu’un beau jeune homme, épris d’une jolie fille de quinze ans, qui l’adorait aussi…

À cette découverte, Madeleine éprouva d’abord une sorte de tristesse ou plutôt de mélancolie douce, semblable à celle qui suit le réveil d’un songe enchanteur ; car, pour éprouver les tortures de la jalousie, il faut aimer charnellement. Madeleine ne pouvait donc pas être jalouse d’Antonine. Enfin, si Frantz avait presque toujours occupé la pensée de Madeleine, il n’avait eu aucune part dans sa vie ; il ne s’agissait donc pas pour elle de rompre ces mille liens que l’habitude, la sympathie, la confiance rendent si chers ; cependant elle se sentit bientôt en proie à une inquiétude croissante, à de pénibles pressentiments, dont elle ne se rendait pas compte. Soudain elle tressaillit et dit :

— Si la fatalité voulait que ce charme étrange que j’exerce sur presque tous ceux qui m’approchent, agît aussi sur Frantz ; si, cette impression… j’allais la partager en la voyant vivement ressentie par le seul homme qui ait jusqu’ici occupé mon cœur et ma pensée !

Puis, tâchant de se rassurer en faisant appel à son humilité, Madeleine se dit :

— Mais, non… Frantz aime trop Antonine, c’est son premier amour ; la candeur, la sincérité de cet amour le sauvegarderont. Il aura pour moi cette froideur que j’éprouve pour tous… Oui… et pourtant, qui me dit que mon orgueil, que mon amour peut-être, ne se révolteront pas de la froideur de Frantz ? qui me dit, qu’oubliant les devoirs d’une amitié sainte, presque maternelle, pour Antonine… je n’userai pas de toutes les ressources de l’esprit et de la séduction pour vaincre l’indifférence de Frantz ? Oh ! non, ce serait odieux… et puis, je m’abuse… encore une fois, Frantz aime trop Antonine… Hélas ! le mari de Sophie l’aime tendrement aussi… et je crains que…

Ces réflexions de la marquise avaient été interrompues par les éclats de voix de l’archiduc, qui ordonnait à Pascal de sortir ; prêtant alors l’oreille à cette discussion, elle s’était dit :

— Après avoir mis cet homme à la porte, le prince va venir ; occupons-nous du plus pressé…

Tirant alors de sa poche un agenda, la marquise détacha l’un de ses feuillets et traça quelques lignes au crayon, plia le papier, le ferma au moyen d’une épingle, et, après avoir écrit sur l’adresse : Pour le prince, elle posa ce billet, bien en évidence, sur une table de marbre placée au milieu du salon, remit son chapeau et sortit, nous l’avons dit, peu de temps avant le départ de M. Pascal.

Pendant que l’archiduc, stupéfait et désolé de ne pas trouver la marquise, ouvrait avec une angoisse inexprimable le billet laissé par elle, celle-ci se rendait chez Antonine, où Sophie Dutertre devait se trouver aussi.

À son arrivée chez le président Hubert, introduite dans un modeste salon, la marquise y fut reçue par Sophie Dutertre, qui, courant à elle, lui dit avec anxiété :

— Eh bien ! Madeleine, tu as vu le prince ?

— Oui ; et j’ai bon espoir.

— Il serait possible ?…

— Possible, oui, ma chère Sophie ; mais voilà tout. Je ne veux pas causer de folle espérance à cette pauvre enfant. Où est-elle ?

— Auprès de son oncle. Heureusement, la crise de ce matin paraît avoir des résultats de plus en plus satisfaisants. Le médecin vient de dire que, si ce mieux continue, M. Hubert sera peut-être ce soir hors de danger.

— Dis-moi, Sophie, crois-tu que M. Hubert soit en état de recevoir une visite ?

— De qui ?

— D’un certain personnage. Je ne puis maintenant t’en dire plus.

— Je crois que oui ; car un des amis de M. Hubert sort d’ici. Seulement, le médecin lui avait recommandé de ne pas rester trop longtemps, afin de ne pas fatiguer le malade.

— C’est à merveille. Et Antonine, pauvre petite, elle doit être dans une inquiétude mortelle !

— Pauvre chère enfant, elle fait pitié… C’est une douleur si naïve et à la fois si douce et si désespérée, que j’en ai le cœur navré… Tiens, Madeleine… je suis sûre qu’elle mourrait de chagrin s’il lui fallait renoncer à Frantz… Ah !… mieux vaut la mort que certaines souffrances, ajouta Sophie avec un accent si profondément triste, que les larmes lui coulèrent des yeux ; puis, les essuyant, elle ajouta : Oui, mais quand on a des enfants… il faut vivre…

Madeleine fut si frappée de l’accent de madame Dutertre, de sa pâleur, qu’elle n’avait pas encore remarquée, des pleurs quelle lui voyait verser, qu’elle lui dit :

— Mon Dieu ! Sophie… qu’as-tu donc ? pourquoi ces pénibles paroles ? pourquoi ces larmes ?… Hier, je t’avais laissée calme, heureuse, sauf, m’as-tu dit, quelques préoccupations causées par les affaires de ton mari ! Y a-t-il aujourd’hui quelque chose de nouveau ?

— Non… je ne… le pense pas, répondit madame Dutertre avec hésitation. Mais, depuis hier… ce sont moins les préoccupations d’affaires de mon mari… qui m’inquiètent, que...

— Achève…

— Non, non, je suis folle… reprit madame Dutertre en se contraignant et semblant refouler quelques paroles prêtes à lui échapper, ne parlons pas de moi, parlons d’Antonine ; je suis si émue du désespoir de cette pauvre enfant… qu’on dirait que ses peines sont les miennes…

— Sophie… tu ne me dis pas la vérité ?

— Je t’assure…

— Je te trouve pâle… changée… Oui… depuis hier… tu as souffert, beaucoup souffert, j’en suis sûre.

— Mais non… reprit la jeune femme, mettant son mouchoir sur ses yeux, tu te trompes…

— Sophie… dit vivement Madeleine en prenant entre les siennes les mains de son amie, tu ne sais pas combien ton manque de confiance m’afflige ; tu me ferais croire que tu as à te plaindre de moi…

— Que dis-tu ? s’écria Sophie, désolée de ce soupçon, tu es… tu seras toujours ma meilleure amie, et si je ne craignais de te fatiguer de mes doléances…

— Ah ! encore ? reprit la marquise d’un ton d’affectueux reproche.

— Pardon… pardon, Madeleine ; mais, en vérité, ne suffit-il pas de confier à ses amis des peines réelles, sans les attrister encore par l’aveu de pressentiments vagues, mais souvent bien douloureux pourtant ?

— Voyons, Sophie, ma chère Sophie, ces pressentiments.

— Depuis hier… mais encore une fois… non, non… je vais te paraître folle…

— Tu me paraîtras folle… soit… mais parle, je t’en conjure.

— Eh bien ! il me semble que, depuis hier, mon mari est sous l’empire de je ne sais quelle idée fixe… qui l’absorbe.

— Des préoccupations d’affaires, peut-être ?

— Non… oh ! non… il a autre chose, et c’est cela qui me confond… et m’alarme.

— Qu’as-tu donc remarqué ?

— Hier, après ton départ, il avait été convenu qu’il ferait deux démarches d’une grande importance pour nous… Voyant l’heure s’écouler, je suis allée dans notre chambre où il s’était rendu pour s’habiller. Je l’ai trouvé encore avec ses vêtements de travail, assis devant une table, son front appuyé sur sa main ; il ne m’avait pas entendue entrer. Charles, lui dis-je, mais tu oublies l’heure ; tu as à sortir. Pourquoi sortir ? me demanda-t-il. Mais, mon Dieu ! pour deux démarches très urgentes, pour tes affaires… et je les lui rappelai. Tu as raison, me dit-il, je n’y pensais plus. Mais à quoi songes-tu donc, Charles ? lui ai-je demandé. Il a rougi, a paru embarrassé, et ne m’a rien répondu.

— Peut-être a-t-il un projet, une résolution qu’il médite et qu’il ne croit pas encore devoir te confier.

— C’est possible… et pourtant jamais il ne m’a rien caché, même ses projets les plus vagues. Non… non… ce ne sont pas ses affaires qui le préoccupent ; car, hier soir, au lieu de causer avec son père et moi d’un état de choses qui, je dois te l’avouer, Madeleine, est plus grave que je ne te l’ai dit, Charles nous a entretenus de choses tout à fait étrangères à ce qui devait le préoccuper… Et… là… seulement, je n’ai pas eu le courage de le blâmer, car il nous a surtout parlé de toi.

— De moi ?... Et… qu’a-t-il dit ?

— Que tu avais été pour lui remplie de bienveillance, hier matin ; puis il m’a demandé mille détails sur toi, sur ton enfance, sur ta vie ; je lui ai répondu avec bonheur, comme bien tu penses, Madeleine ; et puis, soudain, il est retombé dans un morne silence, dans une sorte de méditation si profonde, que rien n’a pu l’en tirer, pas même les caresses de nos enfants.

À ce moment, le vieux domestique de M. Hubert, qui était connu de madame Dutertre, entra d’un air surpris, affairé, et dit à Sophie :

— Madame, mademoiselle Antonine est auprès de monsieur, sans doute ?

— Oui, Pierre ; qu’y a-t-il ?

— Mon Dieu ! madame… ça m’a très étonné, et je n’ai su que répondre.

— Voyons, Pierre, expliquez-vous.

— Voici, madame. Il y a là un officier étranger… probablement un de ceux de la suite du prince qui habite maintenant l’Élysée.

— Ensuite ?

— Cet officier a une lettre qu’il veut remettre lui-même, dit-il, entre les mains de M. le président, qui devra donner une réponse… J’ai eu beau dire à cet officier que monsieur était bien malade ; il m’a assuré qu’il s’agissait d’une chose très importante et très pressée, et qu’il venait de la part de Son Altesse qui occupe l’Élysée ; alors, madame, dans mon embarras, je viens vous demander qu’est-ce qu’il faut faire ?

Madame Dutertre, oubliant ses chagrins, se tourna vers Madeleine, et lui dit vivement et avec joie :

— Ton espoir ne t’avait pas trompée… Cette lettre du prince… c’est son consentement peut-être à ce mariage… Pauvre Antonine… va-t-elle être heureuse !…

— Ne nous hâtons pas trop de nous réjouir, chère Sophie… Attendons… mais, si tu m’en crois, va trouver cet officier, un aide de camp du prince, sans doute… Dis-lui que M. Hubert, quoique éprouvant un peu de mieux, ne peut cependant le recevoir ; tu prieras l’officier de te confier la lettre, en l’assurant que tu vas la faire remettre à M. Hubert qui donnera une réponse.

— Tu as raison, Madeleine… venez, Pierre, dit Sophie, en sortant, accompagnée du vieux domestique.

— Je ne m’étais pas trompée, dit la marquise, restée seule. Ces regards de M. Dutertre. En vérité, cela est fatal… Mais, je l’espère, ajouta-t-elle en souriant à demi, dans l’intérêt de Sophie et de son mari, je saurai tirer bon parti de cette infidélité vénielle.

Puis, en suite d’un moment de réflexion, Madeleine ajouta :

— Le prince est d’une ponctualité rare… Puisse-t-il également avoir égard à l’autre recommandation contenue dans mon billet au crayon !

Antonine sortit alors de la chambre de son oncle. À la vue de la marquise, la pauvre enfant n’osa faire un pas. Elle resta immobile, muette, tremblante, attendant son sort avec une angoisse mortelle, car Madeleine lui avait promis le matin même d’intercéder auprès du prince.

Sophie alors rentra, tenant à la main la lettre que l’aide de camp venait de lui remettre, elle la donna à Antonine, en lui disant :

— Tiens, mon enfant, porte cette lettre tout de suite à ton oncle… C’est très pressé… très important… il te donnera la réponse… et je la transmettrai à la personne qui attend…

Antonine prit la lettre des mains de madame Dutertre et jeta un regard de curiosité inquiète sur ses deux amies, qui échangeaient un regard d’intelligence et d’espoir contenu ; leur physionomie frappa tellement Antonine, que, s’adressant tour à tour aux deux jeunes femmes, elle leur dit :

— Sophie… Madeleine, qu’y a-t-il ? Vous vous regardez en silence… et cette lettre !… Que se passe-t-il donc, mon Dieu ?

— Va vite, mon enfant, dit Madeleine, tu nous retrouveras ici.

Antonine, de plus en plus troublée, rentra précipitamment chez son oncle ; madame Dutertre, voyant la marquise baisser la tête et rester silencieuse et pensive, lui dit :

— Madeleine… qu’as-tu donc ?…

— Rien… mon amie… Je songe au bonheur de cette pauvre Antonine, si mes espérances ne me trompent pas…

— Ah ! ce bonheur… c’est à toi qu’elle le devra… Avec quelle ivresse, elle et M. Frantz te rendront grâces !… N’auras-tu pas été leur providence ?

Au nom de Frantz, Madeleine tressaillit, rougit légèrement, et un nuage passa sur son front. Sophie n’eut pas le temps de s’apercevoir de l’émotion de son amie, car Antonine sortit soudain de la chambre voisine, sa charmante figure bouleversée par une expression de surprise et de joie impossible à rendre ; puis, sans pouvoir prononcer une parole, elle se jeta au cou de Madeleine ; mais, l’émotion étant trop vive sans doute, elle pâlit soudain, et les deux amies furent obligées de la soutenir.

— Dieu soit loué ! dit Sophie, malgré ton trouble, ta pâleur, ma pauvre Antonine… je suis certaine qu’il s’agit d’une bonne nouvelle.

— Ne tremble donc pas ainsi, chère enfant, reprit à son tour Madeleine. Calme-toi… remets-toi…

— Oh ! si vous saviez !… murmura la jeune fille. Non… non… je ne puis le croire encore.

VII

La marquise de Miranda, prenant affectueusement les deux mains d’Antonine entre les siennes, lui dit :

— Il faut toujours croire au bonheur, mon enfant ; mais voyons… explique-toi, de grâce.

— Tout à l’heure, reprit la jeune fille d’une voix entrecoupée par des larmes de joie, j’ai porté la lettre à mon oncle… Il m’a dit : Antonine, j’ai la vue bien affaiblie… lis-moi cette lettre, je te prie. Alors j’ai décacheté l’enveloppe ; je ne sais pourquoi, le cœur me battait d’une force… mais d’une force à me faire mal, tenez… comme maintenant encore, ajouta la jeune fille en mettant sa main sur son sein comme pour comprimer ses pulsations… si vives, qu’elle fut obligée de s’interrompre un instant, puis elle reprit :

— J’ai donc lu la lettre ; il y avait… oh !… je n’en ai pas oublié un seul mot :

 

« Monsieur le président Hubert, je vous prie, malgré l’état maladif où vous êtes, de m’accorder à l’instant, si cela vous est possible, un moment d’entretien pour une affaire urgente et de la plus haute importance.

» Votre affectionné,

» LÉOPOLD-MAXIMILIEN. »

 

— Mais, a dit mon oncle en se dressant sur son séant, c’est le nom du prince qui occupe maintenant l’Élysée… Je… je… crois… que oui, mon oncle, lui ai-je répondu. Que peut-il me vouloir ? a repris mon oncle. Je ne sais, lui ai-je dit en tremblant et en rougissant, car je mentais, et je me reprochais de n’avoir pas encore osé lui avouer mon amour pour M. Frantz. Alors mon oncle a repris : « Il m’est impossible, quoique souffrant, de ne pas recevoir le prince, mais je ne saurais lui répondre par lettre, je suis encore trop accablé. Remplace-moi, Antonine, et va écrire ceci : rappelle-le-toi bien :

« Monseigneur, ma faiblesse ne me permettant pas d’avoir l’honneur de répondre moi-même à Votre Altesse, j’emprunte une main étrangère pour vous dire, monseigneur, que je suis à vos ordres. »

— Cette lettre, je vais maintenant l’écrire pour mon oncle, reprit Antonine en s’approchant d’un pupitre placé sur une table de salon. Mais, dites, Sophie, ajouta la jeune fille avec entraînement, dites… si je ne dois pas bénir Madeleine, la remercier à deux genoux ?… car si le prince voulait s’opposer à mon mariage avec M. Frantz, il ne viendrait pas voir mon oncle, n’est-ce pas, Sophie ?… et sans Madeleine, le prince aurait-il jamais consenti à venir ?

— Comme toi, mon enfant, je dis qu’il faut bénir notre chère Madeleine, reprit madame Dutertre, en serrant la main de la marquise, mais, en vérité, je le répète encore, Madeleine, tu as donc un talisman pour obtenir ainsi tout ce que tu désires ?

— Hélas ! chère Sophie, reprit la marquise, en souriant, ce talisman… si je l’ai… ne sert qu’aux autres… et pas à moi.

Pendant que les deux amies échangeaient ces paroles, Antonine s’était assise devant le pupitre ; mais au bout de deux secondes de vaine tentative, il lui fallut renoncer à écrire ; sa petite main tremblait si fort… si fort… qu’elle ne pouvait tenir sa plume.

— Laisse-moi me mettre à ta place, ma chère enfant, dit Madeleine, qui ne la quittait pas des yeux, je vais écrire pour toi…

— Pardon, Madeleine, dit la jeune fille, en cédant sa place à la marquise. Ce n’est pas ma faute… mais… c’est plus fort que moi.

— C’est la faute de ton cœur, pauvre petite. Je conçois ton émotion, dit la marquise en écrivant d’une main ferme la réponse du président Hubert… Maintenant, ajouta-t-elle, sonne… quelqu’un, Antonine, afin que cette lettre soit remise à l’aide de camp du prince.

Le vieux domestique entra et fut chargé d’aller remettre la lettre à l’officier.

— À cette heure, ma petite Antonine, dit la marquise à la jeune fille, il te reste un devoir à remplir, et je suis certaine que Sophie sera de mon avis ; avant l’arrivée du prince, il faut en peu de mots tout avouer à ton oncle.

— Ce que dit Madeleine est très juste, reprit Sophie, il serait d’un mauvais effet que M. Hubert ne fût pas prévenu du but probable de la visite du prince.

— Ton oncle est bon et bienveillant, ma chère Antonine, ajouta Madeleine, il excusera un manque de confiance… causé surtout, je n’en doute pas, par ta timidité…

— Vous avez raison toutes deux, je le sens, dit Antonine, de cet aveu d’ailleurs je n’ai pas à rougir… car c’est comme malgré moi, mon Dieu, et sans y songer… que j’ai aimé M. Frantz.

— C’est ce qu’il faut te hâter d’aller confier à ton oncle, mon enfant, car le prince ne peut tarder beaucoup à venir… Mais dis-moi… ajouta la marquise, pour une raison à moi connue, je désirerais ne pas me trouver ici lors de l’arrivée du prince… Ne peut-on, de ce salon, aller dans ta chambre ?

— Le corridor sur lequel s’ouvre cette porte, répondit Antonine, mène à ma chambre ; Sophie connaît bien le chemin.

— En effet… je vais te conduire, Madeleine, reprit Sophie en se levant ainsi que la marquise, qui, baisant tendrement Antonine au front, lui dit, en lui montrant la porte de la chambre de son oncle : va vite… chère petite, les moments sont précieux.

La jeune fille jeta un regard de tendresse reconnaissante sur les deux amies ; celles-ci, quittant le salon, se dirigeaient vers la chambre de mademoiselle Hubert, en suivant le corridor, lorsqu’elles virent venir à elles le vieux domestique, qui dit à Sophie :

— Madame… M. Dutertre voudrait vous parler à l’instant.

— Mon mari !… et où est-il ?

— En bas, madame, dans un fiacre, à la porte ; il m’a fait demander par le concierge pour me dire de vous prier de descendre.

— C’est singulier ! pourquoi n’est-il pas monté ? dit Sophie, en regardant son amie.

— M. Dutertre n’a que quelques mots à dire à madame, reprit Pierre.

Madame Dutertre, assez inquiète, le suivit ; et, s’adressant à la marquise :

— Je reviens à l’instant, mon amie, car j’ai bien hâte de savoir le résultat de la visite du prince à M. Hubert.

Madeleine resta seule.

— J’ai bien fait de me hâter, pensa-t-elle avec une sorte d’amertume ; j’ai bien fait de céder à mon premier mouvement de générosité ; demain il eut été trop tard, je n’aurais peut-être pas eu le courage de me sacrifier à Antonine… Cela est étrange : il y a une heure, en songeant à Frantz et à elle, je ne ressentais aucune jalousie, aucune angoisse… et seulement une mélancolie douce ; mais voilà que peu à peu mon cœur s’est resserré, s’est endolori ; et, à cette heure, je souffre… oh ! oui… je souffre bien…

La brusque rentrée de Sophie interrompit les réflexions de la marquise, et elle devina quelque grand malheur à l’expression sinistre, presque égarée, de madame Dutertre, qui lui dit d’une voix brève, haletante :

— Madeleine… tu m’as offert tes services, je les accepte.

— Grand Dieu ! Sophie… qu’as-tu ?

— Notre position est désespérée…

— Explique-toi…

— Demain, ce soir, peut-être… Charles sera arrêté.

— Ton mari !

— Arrêté… te dis-je… oh ! mon Dieu !…

— Mais pourquoi… mais comment ?

— Un monstre de méchanceté… que nous croyions notre bienfaiteur… M. Pascal…

— M. Pascal !…

— Oui… hier… je n’ai pas osé… je n’ai pas pu tout te dire… mais…

— M. Pascal ! ! répéta Madeleine.

— Notre sort est entre les mains de cet homme impitoyable… il peut, il veut nous réduire à la dernière misère… Mon Dieu ! que devenir ?… et nos enfants ! et le père de mon mari ! et nous-mêmes !… ah ! c’est horrible !

— M. Pascal, reprit la marquise avec une indignation contenue, le misérable… oh ! oui… je l’ai lu sur sa figure… je l’ai vu à son insolence et à sa bassesse… cet homme doit être impitoyable.

— Tu le connais ?…

— Ce matin… je l’ai rencontré chez le prince… Ah ! maintenant… je regrette d’avoir cédé au courroux, au mépris que m’inspirait cet homme… Pourquoi ne m’as-tu pas parlé plus tôt ? c’est un malheur, Sophie… un grand malheur…

— Que veux-tu dire ?…

— Enfin, il n’importe, il n’y a pas à revenir sur le passé. Mais voyons, Sophie… mon amie… ne te laisse pas abattre… ne t’exagère rien… dis-moi tout… et peut-être trouverons-nous le moyen de conjurer le coup qui vous menace…

— C’est impossible… tout ce que je viens te demander, au nom de Charles… au nom de mes enfants… c’est de…

— Laisse-moi t’interrompre… Pourquoi dis-tu qu’il est impossible de conjurer le coup qui vous menace ?

— M. Pascal est impitoyable.

— Soit… Mais quelle est votre position envers lui ?

— Il y a un an, mon mari s’est trouvé, comme tant d’autres industriels, dans une position embarrassée. M. Pascal lui a offert ses services. Charles, trompé par de loyales apparences, a accepté ; il serait trop long de t’expliquer par quel enchaînement d’affaires, Charles, confiant dans les promesses de M. Pascal, s’est trouvé bientôt sous la dépendance absolue de cet homme, qui pouvait, du jour au lendemain, réclamer à mon mari plus de cent mille écus, c’est-à-dire ruiner son industrie, nous plonger dans la misère ; enfin le jour est venu où M. Pascal, fort de ce pouvoir terrible, a mis mon mari et moi dans l’alternative d’être perdus, ou de consentir à deux indignités qu’il nous imposait.

— L’infâme ! l’infâme !

— Hier, lorsque tu es arrivée, il venait de nous signifier sa menace. Nous avons répondu selon notre cœur et notre honneur… il nous a juré de se venger, et aujourd’hui il tient parole… Nous sommes perdus… te dis-je, il prétend, en vertu de je ne sais quel droit, faire provisoirement emprisonner Charles... Ma pensée, à moi, est qu’il faut, avant tout, que mon mari échappe à la prison… Il s’y refuse, disant que c’est un piège… qu’il n’a rien à craindre, et que…

Madeleine, qui était restée quelque temps pensive, interrompit de nouveau son amie, et lui dit :

— Pour que vous n’ayez plus rien à redouter de M. Pascal, que faudrait-il ?

— Le rembourser…

— Et ton mari lui doit ?

— Plus de cent mille écus, garantis par notre usine ; mais une fois expropriés, nous ne possédons plus rien au monde. Mon mari est déclaré en faillite, et son avenir est perdu.

— Et il n’y a pas absolument d’autre moyen d’échapper à M. Pascal qu’en le remboursant ?

— Il y en a un sur lequel mon mari avait toujours compté, d’après la parole de ce méchant homme.

— Et ce moyen ?

— D’accorder dix années à Charles pour se libérer.

— Et avec cette certitude ?

— Hélas ! nous serions sauvés, mais M. Pascal veut se venger, et jamais il ne consentira à nous donner un moyen de salut.

Ce triste entretien fut coupé par l’arrivée d’Antonine, qui, rayonnante et folle de joie, entra dans la chambre en disant :

— Madeleine… oh ! venez… venez…

— Qu’y a-t-il, mon enfant… une heureuse nouvelle, je le devine à ton radieux visage…

— Ah !… mes amies, reprit la jeune fille, toute ma crainte est de ne pouvoir supporter un si grand bonheur : mon oncle… le prince consentent à tout… Et le prince… si vous saviez combien il a été indulgent… paternel, pour moi ! car il a voulu que j’assiste à son entretien avec mon oncle… il m’a demandé pardon du chagrin qu’il m’avait causé en voulant s’opposer à notre mariage. « Ma seule excuse, a-t-il ajouté avec la plus touchante bonté, ma seule excuse, mademoiselle Antonine, c’est que je ne vous connaissais pas… madame la marquise de Miranda, votre amie, a commencé ma conversion, et vous l’avez achevée ; seulement, puisqu’elle est ici, dites-vous, ayez la bonté de lui témoigner le désir que j’aurais de la remercier devant vous, de m’avoir mis à même de réparer mes torts à votre égard… » Ne sont-ce pas là de nobles et touchantes paroles ? ajouta la jeune fille. Oh ! venez, Madeleine, venez, ma bienfaitrice… ma sœur, ma mère… vous à qui Frantz et moi devrons notre bonheur… Venez aussi, Sophie, ajouta Antonine en allant prendre madame Dutertre par la main, n’êtes-vous pas aussi de moitié dans mon bonheur, comme vous l’avez été dans mes confidences et dans mon désespoir ?

— Ma chère enfant, reprit madame Dutertre en tâchant de dissimuler son abattement, je n’ai pas besoin de te dire si je prends part à ta joie ; mais la présence du prince m’intimiderait, et d’ailleurs… je le disais tout à l’heure à Madeleine, il me faut retourner chez moi… Je ne puis laisser trop longtemps mes enfants seuls… Allons, embrasse-moi, Antonine, ton bonheur est assuré ; cette pensée me sera douce, et, si j’ai quelque chagrin, crois-moi, elle m’aidera à le supporter… Adieu… Si tu as quelque chose de nouveau à m’apprendre, viens me voir demain matin.

— Sophie, dit tout bas la marquise d’une voix ferme à son amie, courage et espoir ; que ton mari ne parte pas, attends-moi chez toi demain matin, toute la matinée.

— Que dis-tu ?

— Je ne puis m’expliquer davantage ; seulement, que l’exemple d’Antonine te donne un peu de confiance. Ce matin, elle était désespérée… la voici maintenant radieuse.

— Oui, grâce à toi.

— Allons, embrasse-moi ; et, encore une fois, courage et espoir.

Alors, se rapprochant d’Antonine, Madeleine lui dit :

— Maintenant, mon enfant, allons retrouver le prince.

La jeune fille et la marquise quittèrent madame Dutertre qui, cédant malgré elle à l’accent de conviction des paroles de Madeleine, regagnait sa triste demeure avec une lueur d’espérance.

Le prince attendait Madeleine dans le salon du président Hubert ; il la salua profondément, et lui dit, avec une affectation de politesse cérémonieuse que lui imposait la présence d’Antonine :

— J’avais à cœur, madame la marquise, de vous remercier du grand service que vous m’avez rendu. Vous m’avez mis à même d’apprécier mademoiselle Antonine Hubert comme elle méritait de l’être ; le bonheur de mon filleul Frantz est à jamais assuré… Je suis convenu avec M. le président Hubert, qui a bien voulu y consentir, que, demain matin, les fiançailles de Frantz et de mademoiselle Antonine auraient lieu selon la coutume allemande, c’est-à-dire que moi et M. le président Hubert nous signerions, sous peine de parjure et de déloyauté, le contrat d’union que Frantz et mademoiselle auront signé aux mêmes conditions…

— Ainsi que vous l’avez dit à Antonine, monseigneur, je n’ai fait que vous mettre sur la voie de la vérité… Antonine s’est chargée de vous prouver tout le bien que je vous avais annoncé d’elle.

— J’ai une grâce à vous demander, madame la marquise, reprit le prince en tirant de sa poche une lettre, et la remettant à Madeleine, vous connaissez la famille du colonel Pernetti ?

— Beaucoup, monseigneur.

— Eh bien ! veuillez avoir la bonté de faire parvenir au colonel cette lettre après en avoir pris connaissance… Je suis certain, ajouta l’archiduc, en appuyant sur ces derniers mots, je suis certain que vous aurez autant de plaisir à envoyer cette lettre, que celui à qui elle est adressée aura de bonheur à la recevoir.

— Je n’en doute pas, monseigneur, et je vous renouvelle ici mes bien sincères remercîments, dit la marquise en faisant une cérémonieuse révérence.

— À demain, mademoiselle Antonine, dit le prince à la jeune fille, je vais ménager à mon pauvre Frantz la bonne nouvelle que je lui apporte… de peur d’une émotion trop vive… mais je suis certain, lorsqu’il saura tout, qu’il me pardonnera comme vous… les chagrins que je lui ai causés…

Et après avoir de nouveau salué Antonine et la marquise avec qui il échangea un regard d’intelligence, le prince regagna l’Élysée-Bourbon……

……

Le lendemain matin, à dix heures, Madeleine monta en voiture et se fit conduire d’abord chez un notaire, puis chez M. Pascal.

VIII

M. Pascal habitait seul le rez-de-chaussée d’une maison située dans le nouveau quartier Saint-Georges, et donnant sur la rue. Une entrée particulière était réservée pour la caisse du financier, gérée par un seul homme de confiance, assisté d’un jeune commis pour les écritures, M. Pascal continuant à faire l’escompte d’excellentes valeurs.

L’entrée principale de son logis, précédée d’un vestibule, conduisait à l’antichambre et aux autres pièces : cet appartement, sans aucun luxe, était néanmoins confortable ; un valet de chambre pour l’intérieur, un enfant de quinze ans pour les commissions, suffisaient au service de M. Pascal ; cet homme ne faisant pas même excuser son immense richesse par ces magnificences fécondes, par ces larges dépenses qui alimentent le travail et l’industrie.

Ce matin-là, vers neuf heures et demie, M. Pascal, vêtu d’une robe de chambre, se promenait avec agitation dans son cabinet ; sa nuit avait été une longue et fiévreuse insomnie ; un espion bien payé, ayant eu depuis deux jours mission d’observer autant que possible ce qui se passait chez mademoiselle Antonine, avait rapporté à M. Pascal la visite du prince au président Hubert.

Cette démarche significative et prompte ne laissait au financier aucun doute sur la ruine de ses projets à l’endroit de la jeune fille ; cette cruelle déception se compliquait chez lui d’autres ressentiments : d’abord la rage de reconnaître que, malgré les millions dont il disposait, sa volonté, si opiniâtre qu’elle fût, était obligée de reculer devant des impossibilités d’autant plus poignantes, qu’il s’était cru et vu sur le point de réussir. Ce n’était pas tout : s’il n’éprouvait pas d’amour pour Antonine dans la généreuse acception du mot, il éprouvait, pour cette ravissante enfant, l’un de ces ardents caprices, éphémères peut-être, mais d’une extrême vivacité, tant qu’ils durent ; aussi avait-il fait ce raisonnement d’un féroce égoïsme :

« — Je veux posséder à tout prix cette petite fille ; je l’épouserai s’il le faut, et quand j’en serai las, une pension de 12 ou 15.000 francs m’en débarrassera ; je suis assez riche pour me passer cette fantaisie. »

Tout ceci, quoique odieux, était, au point du vue de la société actuelle, parfaitement possible et légal, et c’est, nous le répétons, cette possibilité même qui rendait l’insuccès si douloureux à M. Pascal. Autre chose encore ; ce qu’il ressentait pour Antonine, n’étant, après tout, qu’une ardeur sensuelle, ne comportait pas la préférence exclusive de l’amour ; aussi, tout en désirant passionnément cette jeune fille, d’une beauté virginale et candide, il n’en avait pas moins été vivement frappé de la beauté provoquante de Madeleine, et, par un raffinement de sensualité, qui redoublait aussi sa torture, M. Pascal avait, toute la nuit, évoqué à son imagination enflammée le contraste de ces deux adorables créatures.

À l’heure où nous le voyons chez lui, M. Pascal était encore en proie à la même obsession.

— Malédiction sur moi ! se disait-il, en se promenant d’un pas inégal et fébrile. Pourquoi ai-je vu cette damnée femme blonde, aux sourcils noirs, aux yeux bleus, au teint pâle, à la physionomie hardie, à la tournure provoquante ?… Elle me fait paraître plus désirable encore cette petite fille à peine éclose... Malédiction sur moi ! ces deux figures vont-elles me poursuivre ainsi malgré moi !… ou plutôt, ma pensée désordonnée va-t-elle toujours ainsi les évoquer ! Misère de Dieu !… ai-je été assez sot… assez brute !… En m’y prenant autrement… je ne sais comment… mais enfin la chose était faisable, facile (et c’est là ce qui fait ma rage), je pouvais certainement, riche comme je le suis, épouser cette petite fille… et avoir l’autre pour maîtresse, car, je n’en doute pas, elle est la maîtresse de cet archiduc que Dieu confonde ; et je le défie de pouvoir lui donner autant d’argent que je lui en aurais donné, moi… oui, oui, reprit-il en serrant les poings avec un redoublement de rage, c’est à en devenir fou… fou furieux… de se dire : Je ne demandais pas, après tout, à avoir pour maîtresse l’impératrice de Russie ou à épouser la fille de la reine d’Angleterre, ou autre… Qu’est-ce que je voulais ? me marier à une petite fille bourgeoise, nièce d’un vieux bonhomme de magistrat, qui n’a pas le sou … Est-ce qu’il n’y a pas cent exemples de mariages pareils ? et je n’ai pu réussir ! et j’ai près de trente millions de fortune ! Misère de Dieu ! Elle me sert à grand’chose, ma fortune !… pas même à enlever une belle maîtresse à cet automate de prince allemand ! Après tout, elle ne doit l’aimer que pour son argent… il approche de la quarantaine, il est fier comme un paon, bête comme une oie, et froid comme une glace. Je suis plus jeune que lui, pas plus laid, et, s’il est archiduc, ne suis-je pas archimillionnaire ? Et puis, j’ai sur lui l’avantage de l’avoir mis sous mes pieds, car cette maudite et insolente femme m’a entendu traiter son imbécile de prince comme un misérable... Elle lui a reproché devant moi de souffrir les humiliations que je lui imposais. Elle doit mépriser cet homme-là !… et, comme toutes les femmes de son espèce, avoir un faible pour l’homme énergique et rude qui a mis sous ses pieds ce grand flandrin couronné ; elle m’a impitoyablement traité devant lui… c’est vrai… mais pour le flatter… nous connaissons ces roueries-là… Oh ! si je pouvais la lui enlever, cette femme !… quel triomphe !… quelle vengeance !… quelle consolation de mon mariage manqué !… Consolation ? non… car l’une de ces deux femmes ne me fait pas oublier l’autre… Je ne sais si c’est l’âge, mais je ne me suis jamais connu une ténacité de désirs pareille à celle que j’éprouve pour cette petite fille… Enfin, n’importe, si je pouvais enlever au prince sa maîtresse… ce serait déjà la moitié de mon vouloir accomplie… et, qui sait ? cette femme connaît Antonine… elle semble avoir de l’influence sur elle… Oui, qui sait si, une fois à moi, je ne pourrais pas, à force d’argent, la décider à… Misère de Dieu ! s’écria Pascal avec une explosion de joie farouche, quel triomphe !… enlever sa femme à ce blond jouvenceau, et sa belle maîtresse à cet archiduc !… Quand ma fortune devrait y passer… cela sera !

Et notre homme, se redressant, sembla se grandir dans une attitude d’impérieuse volonté, tandis que ses traits prenaient une expression de joie diabolique.

— Allons… allons… reprit-il en relevant la tête, quoique j’en aie médit, comme un sot et comme un ingrat… l’argent est une belle chose.

Puis, s’arrêtant pour réfléchir, il reprit, après quelques moments de silence :

— Voyons, du calme… engageons bien la chose… et surtout lestement. Mon espion saura ce soir où demeure la maîtresse de l’archiduc, à moins qu’elle n’habite au palais, ce qui n’est pas probable… Une fois sa demeure connue !… ajouta-t-il, en se frottant le menton d’un air méditatif, une fois sa demeure connue, pardieu ! je lui dépêche cette vieille rouée de madame Doucet… la marchande à la toilette. C’est le vieux moyen… et toujours le meilleur… pour engager la chose, avec les actrices, les bourgeoises et les femmes entretenues ; car, après tout… la maîtresse du prince ne doit pas être autre chose ; elle est venue, tête nue, se jeter sans façon au beau milieu de notre conversation ; elle n’avait donc aucun ménagement à garder… Ainsi, je ne peux pas me servir d’un intermédiaire plus convenable que la mère Doucet… Mandons-la tout de suite.

M. Pascal était occupé à écrire à son bureau lorsque son valet de chambre entra.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda brusquement le financier, je n’ai pas sonné…

— Monsieur… c’est une dame…

— Je n’ai pas le temps.

— Monsieur, c’est qu’elle vient pour une lettre de crédit.

— Qu’elle passe à la caisse.

— Cette dame voudrait parler à monsieur.

— Impossible… qu’elle passe à la caisse.

Le valet de chambre sortit.

Pascal continua d’écrire ; mais, au bout de quelques instants, le domestique revint.

— Çà ! finira-t-il ? cria M. Pascal. Qu’est-ce encore ?…

— Monsieur, c’est cette dame qui…

— Ah çà est-ce que vous vous moquez du monde ? Je vous ai dit de l’envoyer à la caisse !

— Cette dame m’a remis sa carte, en me disant de prier monsieur de lire ce qu’elle venait d’écrire au bas au crayon.

— Voyons… donnez… C’est insupportable, dit Pascal, en prenant la carte, où il lut ce qui suit :

 

LA MARQUISE DE MIRANDA.

 

Au-dessous du nom, était écrit au crayon :

« Elle a eu l’honneur de rencontrer hier M. Pascal à l’Élysée-Bourbon, chez S.A. l’archiduc Léopold. »

La foudre serait tombée aux pieds de M. Pascal, qu’il n’eût pas été plus stupéfié ; il ne put en croire ses yeux et relut une seconde fois la carte en se disant :

— La marquise de Miranda… c’est donc une marquise !...Bah !... elle est marquise comme Lola-Montès est comtesse, noblesse de cotillon. Mais enfin c’est elle… Elle ici… chez moi… au moment où je m’ingéniais à trouver moyen de me mettre en rapport avec elle… Ah ! Pascal, mon ami Pascal… ton étoile d’or, un moment cachée, brille enfin de tout son éclat… Et c’est sous le prétexte d’une lettre de crédit qu’elle vient ici… Voyons… voyons, Pascal, mon ami, du calme… on ne retrouve pas deux fois dans sa vie… une occasion pareille… Songe que si tu es habile… tu peux, du même coup de filet, prendre la maîtresse du prince et la femme de ce blond jouvenceau. Ah ! mon cœur bat d’une force !… Je suis sûr que je suis pâle…

— Monsieur… qu’est-ce que je dois répondre à cette dame ? demanda le valet de chambre, étonné du silence prolongé de son maître.

— Un moment, drôle, attends mes ordres, reprit brusquement Pascal.

— Allons… du calme, encore une fois du calme, pensait-il. L’émotion perdrait tout… paralyserait mes moyens… C’est une terrible partie à jouer… car ayant si beau jeu… je crois, misère de Dieu ! que je me brûlerais la cervelle de rage si j’avais la maladresse de perdre.

Après un moment de silence, pendant lequel il parvint à dominer son agitation intérieure, Pascal se dit :

— Me voilà remis, voyons la venir… et jouons serré.

Et il ajouta tout haut :

— Faites entrer cette dame…

Le domestique sortit et revint bientôt ouvrir la porte et annoncer :

— Madame la marquise de Miranda.

Madeleine, contre son habitude, était vêtue ce jour-là, non plus en mère-grand, ainsi que, la veille, elle l’avait dit au prince, mais avec une fraîche élégance qui rendait sa beauté plus irrésistible encore : un chapeau de paille de riz à la Pamela, orné d’épis de blés mêlés de bleuets, dégageait et découvrait le visage et le cou de la marquise, une fraîche robe de mousseline blanche, aussi semée de petits bleuets, dessinait les contours d’une taille incomparable, type achevé de la fine élégance, de la souplesse voluptueuse qui caractérise les créoles mexicaines, tandis que son écharpe de gaze ondulait légèrement selon les aspirations tranquilles d’un sein de marbre.

IX

Pascal resta un moment ébloui, fasciné.

Il revoyait Madeleine mille fois plus belle… plus provoquante, plus désirable encore que la veille… Et quoique fin connaisseur, ainsi qu’il l’avait dit au prince, quoiqu’il eût joui et abusé de tous ces trésors de beauté, de grâce et de jeunesse que la misère rend tributaires de la richesse, de sa vie, il n’avait soupçonné l’existence d’une créature telle que Madeleine… et, chose étrange ou plutôt naturelle pour cet homme blasé, dépravé par la satiété de tous les plaisirs, il évoquait, en ce moment même, la figure virginale d’Antonine à côté de celle de la marquise ; pour lui, Vénus Aphrodite se complétait par Hébé...

Madeleine, profitant du silence involontaire de Pascal, lui dit d’un ton sec, hautain et sans faire la moindre allusion à la scène de la veille, malgré les quelques mots ajoutés à son nom sur sa carte :

— Monsieur… j’ai sur vous une lettre de crédit… la voici… j’ai voulu vous voir pour quelques arrangements d’affaires.

Cet accent dédaigneux et bref déconcerta Pascal ; il s’attendait, sinon à des excuses, du moins à quelques explications sur la scène de la veille ; aussi lui dit-il presque en balbutiant :

— Comment… madame… vous venez ici, seulement, à propos… de cette lettre de crédit !…

— Pour cette lettre… d’abord ; puis… pour autre chose…

— Je m’en doutais, se dit Pascal avec un soupir d’allégement, la lettre de crédit n’était qu’un prétexte… C’est bon signe.

Et il reprit tout haut :

— La lettre de crédit, madame, est du ressort de mon caissier… Il aura l’ordre de faire ce que vous lui demanderez. Quant à l’autre chose qui vous amène, elle m’est, je l’espère, toute personnelle ?

— Oui…

— Avant d’en parler, madame, me permettrez-vous de vous faire une question ?

— Laquelle ?

— Sur la carte que vous venez de me faire remettre, madame, vous avez écrit que vous m’aviez vu hier à l’Élysée ?

— Ensuite ?…

— Mais vous ne paraissez vous souvenir de notre entrevue… que par écrit.

— Je ne comprends pas.

— Voyons, dit Pascal en reprenant peu à peu son assurance, et pensant que la sécheresse d’accent de Madeleine était une feinte dont il ne devinait pas encore le but, voyons, madame la marquise… avouez qu’hier vous avez traité… bien durement votre humble serviteur…

— Après ?…

— Comment ? vous n’éprouvez pas un petit remords, d’avoir été si méchante ?… vous ne regrettez pas votre injuste vivacité envers moi ?…

— Non !

— Très bien !… j’y suis… c’était d’un excellent effet pour ce brave homme d’archiduc, se hasarda de dire Pascal en souriant, espérant d’une façon ou d’une autre faire sortir Madeleine de cette réserve glacée dont il commençait à s’inquiéter, c’est toujours très adroit d’avoir l’air de prendre les intérêts de la dignité de ceux que nous dominons… car, entre nous… belle… adorable… comme vous l’êtes, vous devez faire de ce pauvre prince tout ce que vous voulez… mais je vous défie d’en jamais faire… un homme d’esprit… et un homme généreux.

— Continuez…

— Tenez, madame la marquise, je n’ai pas vu votre lettre de crédit, et Pascal l’ouvrit, je parie que c’est d’une mesquinerie atroce… Parbleu… j’en étais sûr… quarante mille francs… qu’est-ce qu’une femme comme vous peut faire à Paris, avec cette misère ?… Ah ! ah ! ah ! quarante mille francs… il n’y a qu’un archiduc allemand capable d’une telle magnificence.

Madeleine avait d’abord écouté Pascal sans le comprendre. Bientôt elle le comprit : il la regardait comme la maîtresse du prince et vivant de ses libéralités.

Une bouffée de rougeur monta soudain au visage de Madeleine… Puis, un moment de réflexion la calma, et, pour ses projets, elle sut même gré à M. Pascal de cette supposition ; aussi reprit-elle avec un demi-sourire :

— Décidément, monsieur… vous n’aimez pas le prince…

— Je l’abhorre ! s’écria audacieusement Pascal, encouragé par le sourire de la marquise, et croyant faire un coup de maître en brusquant les choses. Je l’exècre, ce maudit prince… car il possède un inestimable trésor… que je voudrais lui ravir au prix de tous les miens…

Et Pascal jeta un regard enflammé sur Madeleine, qui reprit :

— Un trésor ?… je ne croyais pas le prince si riche… puisqu’il avait recours à vous… pour un emprunt… monsieur.

— Eh ! madame… dit Pascal d’une voix basse et palpitante, ce trésor… c’est vous…

— Allons, vous me flattez, monsieur.

— Écoutez, madame, reprit Pascal après un moment de silence, allons droit au fait, c’est la bonne méthode. Vous êtes une femme d’esprit, je ne suis point sot, nous nous entendrons…

— À propos de quoi, monsieur ?

— Je vais vous le dire. Si à l’étranger je ne passe pas positivement pour… une rosière en matière de finances… je passe pour avoir une petite aisance, n’est-ce pas ?

— Vous passez pour puissamment riche, monsieur.

— Je passe pour ce que je suis… je vais vous le prouver : un million comptant pour frais d’établissement… cent mille livres de rentes viagères, une corbeille de noce, comme tous les archiducs de la Germanie réunis n’en pourraient payer une… en boursicotant, et de plus je défraie la maison. Que dites-vous de cela ?

Madeleine, qui ne comprit pas tout d’abord, regarda Pascal d’un air très surpris ; il reprit :

— Cette libéralité vous confond… ou bien vous n’y croyez pas peut-être. Cela vous paraît fort… je vais vous montrer que je peux me permettre cette folie-là… Voici un petit carnet qui n’a l’air de rien… et il le prit dans l’un des tiroirs de son bureau ; c’est mon bilan… et, sans être bien forte en finances, vous pouvez voir que, cette année, mon inventaire se monte à vingt-sept millions cinq cent soixante mille francs. Maintenant, supposons que ma folie me coûte une somme ronde de trois millions, il me reste vingt-quatre petits millionnets qui, manipulés, me rapporteront toujours bien dans les environs de quinze cent mille livres de rente… et comme je vis admirablement bien avec cinquante ou soixante mille francs par an, je rattrape en trois années, seulement avec mon revenu, les trois millions de ma folie. Je vous dis cela, marquise, parce que, surtout en fait de folies, il faut compter et prouver qu’on peut tenir ce qu’on promet. Maintenant, avouez que le bonhomme Pascal vaut bien un archiduc !

— Ainsi… cette offre… c’est à moi que vous la faites, monsieur ?

— Quelle question ! voyons, quittez votre archiduc… donnez-moi des arrhes… je vous compte de la main à la main le million de bons du trésor. Je passe acte chez mon notaire pour les cent mille livres de rentes viagères… et, si le père Pascal est content… il n’est pas au bout de son rouleau.

Le financier disait vrai ; ces offres, il les faisait sincèrement, l’impression croissante qu’il éprouvait à la vue de Madeleine, l’orgueil d’enlever à un prince sa maîtresse, la vanité de l’entourer aux yeux de tout Paris d’une grande splendeur et d’exciter l’envie de tous ; enfin, l’abominable espérance d’amener la marquise, à force d’argent, à enlever Antonine à Frantz, tout enfin justifiait, dans son ignominie et dans sa magnificence, l’offre de Pascal à Madeleine.

Reconnaissant à cette offre le degré d’influence qu’elle exerçait sur Pascal, Madeleine s’en réjouit, et, pour éprouver davantage encore la sincérité de cette offre, elle reprit, en paraissant hésiter :

— Sans doute, monsieur, ces propositions sont au-dessus de mon faible mérite ; mais…

— Cinquante mille livres de rentes viagères de plus, et une maison de campagne ravissante, s’écria Pascal. C’est mon dernier mot, marquise !

— Voici le mien, monsieur Pascal, reprit Madeleine en se levant et en jetant sur le financier un regard qui le fit reculer :

— Écoutez-moi bien : Vous êtes bassement cupide ; votre offre magnifique me prouve donc l’impression que j’ai produite sur vous.

— Si cette offre ne suffit pas, s’écria Pascal en joignant les mains, parlez, et…

— Taisez-vous, je n’ai pas besoin de votre argent.

— Ma fortune, s’il le faut.

— Regardez-moi, monsieur Pascal, et si vous avez jamais osé regarder une honnête femme en face et su lire sur son front la vérité, vous verrez que je dis vrai. Vous mettriez toute votre fortune là, à mes pieds, que le dédain et le dégoût que vous m’inspirez resteraient ce qu’ils sont.

— Écrasez-moi, mais laissez-moi vous dire…

— Taisez-vous… Il m’a convenu de vous laisser croire un instant que j’étais la maîtresse du prince… d’abord parce que je n’ai pas souci de l’estime d’un homme de votre espèce… et puis parce que cela vous encourageait dans vos offres insolentes.

— Mais alors… pourquoi m’avoir…

— Taisez-vous… j’avais besoin de savoir mon degré d’influence sur vous ; je le sais… je vais en user.

— Oh !… je ne demande pas mieux, si vous voulez me…

— Je suis venu ici pour deux raisons ; la première, pour toucher cette lettre de crédit…

— À l’instant, mais…

— J’étais venue ensuite pour mettre un terme à l’abus infâme que vous faites d’un service en apparence généreusement rendu au mari de ma meilleure amie, M. Charles Dutertre…

— Vous connaissez les Dutertre… ah ! je vois le piège...

— Tous moyens sont bons… pour prendre les êtres malfaisants… vous y êtes pris…

— Oh ! pas encore, reprit Pascal en serrant les dents de rage et de désespoir, car l’impérieuse beauté de Madeleine, encore augmentée par l’animation de son langage, exaspérait sa passion jusqu’au vertige ; peut-être triomphez-vous trop tôt, madame.

— Vous allez le voir…

— Voyons, dit Pascal en tâchant de payer d’audace malgré la torture qu’il endurait, voyons…

— À l’instant… là… sur cette table, vous allez signer un acte en bonne forme… par lequel vous vous engagez à accorder à M. Dutertre le temps que vous lui aviez accordé sur parole, pour se liquider envers vous.

— Mais…

— Comme vous pourriez me tromper, et que je n’entends rien aux affaires, j’ai chargé un notaire de rédiger cet acte, afin que vous n’ayez plus qu’à le signer.

— C’est une plaisanterie !

— Le notaire m’a accompagnée… il attend dans la pièce voisine…

— Comment !… vous avez amené ?…

— On ne vient pas seule chez un homme comme vous… Vous allez donc me signer cet acte… à l’instant.

— Et en retour ?

— Mon dédain et mon dégoût, comme toujours…

— C’est ainsi.

— Vouloir m’enlever gratis mon meilleur morceau, au moment où, dans la rage qui me possède… il ne me reste qu’à me repaître de vengeance pour me consoler un peu ! Ah ! la Dutertre est votre meilleure amie !… ah ! ses larmes vous seront amères !… ah ! les douleurs de cette famille vous déchireront le cœur ! Pardieu ! cela se trouve à point, et j’aurai ma vengeance aussi, moi !

— Vous refusez ?

— Si je refuse… Ah çà ! madame la marquise, vous me croyez donc idiot ! et, pour une femme d’esprit, vous êtes faible… en ce moment. Vous m’auriez pris par la câlinerie… entortillé par quelque promesse… j’étais capable de…

— Allons donc, est-ce qu’on s’abaisse à faire semblant de vouloir séduire M. Pascal ?… on lui ordonne de réparer une indignité… il la répare… et on méprise M. Pascal après comme devant, aujourd’hui comme hier… demain comme aujourd’hui…

— Misère de Dieu ! c’est à devenir fou ! s’écria le financier, abasourdi, presque effrayé de l’accent de conviction que prenait Madeleine, et se demandant si elle n’avait pas connaissance de quelque petit secret véreux dont elle pouvait se faire une arme.

Mais notre homme, fin et prudent comme un fripon, se rassura bientôt après un rapide examen de conscience, et reprit :

— Eh bien ! madame, me voici prêt à obéir si vous m’y forcez… j’attends…

— Ce ne sera pas long…

— J’attends…

— J’ai vu… dans votre rue plusieurs logements à louer… Cela n’a rien, assurément, d’extraordinaire, monsieur Pascal ; mais un hasard heureux a voulu qu’il y eût un fort joli appartement, au premier, disponible, presque en face de votre maison.

Pascal regarda Madeleine d’un air hébété.

— Cet appartement… je le prends… et je m’y installe demain…

Un vague pressentiment fit tressaillir le financier ; il pâlit.

Madeleine poursuivit, en attachant son regard brûlant sur celui de cet homme :

— À toute heure du jour et de la nuit… vous saurez que je suis là… Vous ne pourrez sortir de chez vous ou y entrer sans passer devant mes fenêtres… où je serai souvent, très souvent… j’aime assez me mettre à la fenêtre… Vous ne quitterez pas votre maison… je vous en défie… Un charme irrésistible… fatal… vous y retiendra pour votre supplice de tous les instants… Ma vue… causera votre torture, et vous rechercherez ma vue… Chaque fois que vous rencontrerez mes regards, et vous les rencontrerez souvent, vous recevrez un coup de poignard au cœur… et cependant, embusqué derrière vos rideaux, vous épierez mes moindres regards.

En parlant ainsi, Madeleine avait fait un pas vers Pascal, le tenant fasciné, pantelant, sous ses yeux fixes, ardents, dont il ne pouvait détacher les siens.

La marquise poursuivit :

— Ce n’est pas tout… comme ce logement est vaste… Antonine, aussitôt après son mariage, viendra, ainsi que Frantz, habiter avec moi… je ne sais vraiment pas alors, mon pauvre monsieur Pascal, ce que vous deviendrez.

— Oh !… cette femme… est infernale, murmura le financier.

— Jugez donc… les tortures de toutes sortes que vous aurez à endurer. Il fallait que vous fussiez bien épris d’Antonine, pour vouloir l’épouser ; il fallait que vous fussiez bien épris de moi, pour mettre votre fortune à mes pieds… Eh bien ! non-seulement vous souffrirez un martyre atroce en voyant posséder par d’autres les deux femmes que vous avez si follement désirées (car je suis veuve… et j’ai fort envie de me remarier), mais encore, vos immenses richesses, vous les maudirez… car chaque instant du jour vous dira qu’elles ont été impuissantes, qu’elles seront toujours impuissantes à satisfaire vos plus ardents désirs.

— Laissez-moi ! balbutia Pascal en reculant devant Madeleine qui le tenait toujours sous son regard. Laissez-moi ! Mais c’est donc le démon… que cette femme !…

— Tenez, voyez-vous, reprit la marquise, malgré moi, je vous plains, mon pauvre monsieur Pascal, en songeant à votre rage envieuse, à votre jalousie féroce, exaspérées jusqu’à la frénésie par la pensée incessante du bonheur d’Antonine, car vous nous verrez presque chaque jour… souvent aussi la nuit ; oui, la saison est belle, le clair de lune charmant, et, bien des fois, le soir, très tard, caché dans l’ombre, le regard ardemment fixé sur ma demeure, vous verrez tantôt Antonine et moi, accoudées à notre balcon, jouissant de la fraîcheur du soir, et riant fort, je vous l’avoue, de monsieur Pascal, alors placé, sans doute, derrière quelque persienne et nous dévorant des yeux, tantôt Antonine et Frantz, à leur croisée, parleront d’amour au clair de la lune, tandis que moi et mon futur mari, nous serons aussi délicieusement occupés sous vos yeux.

— Malédiction ! s’écria Pascal hors de lui, elle me torture sur des charbons ardents.

— Et ce n’est pas tout, reprit la marquise d’une voix basse, presque palpitante, à une heure plus avancée, vous verrez nos fenêtres se fermer, nos rideaux discrètement tirés sur la faible lueur de la lampe d’albâtre, si douce et si propice aux voluptés de la nuit… Puis, la marquise, riant aux éclats, ajouta : Aussi, tenez, mon pauvre monsieur Pascal, je ne serais pas étonnée que, de désespoir et de rage, vous deveniez fou ou que vous vous brûliez la cervelle.

— Pas sans m’être vengé, du moins, murmura Pascal, saisi d’un effrayant vertige, en se précipitant sur son bureau dans lequel il y avait un pistolet chargé…

Mais, Madeleine, qui savait avoir tout à redouter d’un pareil homme, s’était, en s’avançant pas à pas vers lui, le tenant sous son regard, ainsi peu à peu approchée de la cheminée ; au geste menaçant de Pascal, elle tira violemment le cordon de la sonnette qu’elle avait remarqué.

Aussi, au moment où Pascal, livide, effrayant, se retournait vers Madeleine, le domestique entrait vivement, tout surpris de la précipitation des coups de sonnette…

Au bruit de la porte qui s’ouvrit, à la vue de son valet de chambre, Pascal revint à lui… rejeta vivement derrière lui la main qui tenait le pistolet, et le laissa tomber sur le tapis.

La marquise avait profité de ces quelques instants pour s’approcher de la porte, laissée ouverte par le domestique, et pour dire à haute voix au notaire, qui, assis dans une pièce voisine, s’était aussi vivement levé au bruit précipité de la sonnette :

— Monsieur… mille pardons de vous avoir fait si longtemps attendre… veuillez-vous donner la peine d’entrer.

Le notaire entra.

— Sortez, dit brusquement Pascal à son domestique.

Et le financier essuya son front livide, baigné d’une sueur froide.

Madeleine, restée seule avec Pascal et le notaire, dit à celui-ci :

— Vous avez, monsieur, préparé l’acte relatif à M. Charles Dutertre ?

— Oui, madame la marquise, il n’y a plus qu’à approuver l’écriture et à signer.

— Fort bien… dit la marquise ; puis, pendant que Pascal, anéanti, s’appuyait sur le fauteuil placé devant son bureau, elle prit une feuille de papier, une plume, et écrivit ce qui suit :

« Signez l’acte… et non-seulement je ne viendrai pas habiter en face de votre maison… mais, ce soir, je quitterai Paris, où je ne reviendrai pas de longtemps… Ce que je promets, je le tiens… »

Ces lignes écrites, Madeleine remit le papier à Pascal, en disant au notaire :

— Pardon, monsieur… il s’agit d’une condition relative à l’acte… que je désire soumettre à M. Pascal.

— Parfaitement, madame la marquise, répondit le notaire en s’inclinant, pendant que le financier lisait.

À peine eut-il lu, qu’il dit au notaire d’une voix altérée, et comme s’il avait hâte d’échapper à un grand danger :

— Cet acte… monsieur… cet acte… finissons.

— Je vais, monsieur… préalablement vous en donner lecture, répondit le notaire en tirant l’acte de son portefeuille et le dépliant avec lenteur.

Mais M. Pascal le lui arracha brusquement des mains, et dit, comme si sa vue eût été troublée :

— Où faut-il signer ?…

— Ici, monsieur… et approuver l’écriture auparavant… mais il est d’usage de…

Pascal écrivit d’une main convulsive et tremblante l’approbation d’écriture, signa, jeta la plume sur le bureau et baissa la tête, afin de ne pas rencontrer le regard de Madeleine.

— Il manque encore un paraphe ici, dit le minutieux notaire.

Pascal parapha, le notaire prit l’acte en jetant un coup d’œil surpris, presque craintif, tant l’expression de la figure livide de Pascal était sinistre.

La marquise, toujours de sang-froid, reprit sa lettre de crédit, laissée sur le bureau, et dit au financier :

— Comme j’aurai besoin de tous mes fonds pour mon voyage, monsieur, et que je pars ce soir… je vais, si vous le voulez bien, toucher la totalité de cette lettre de crédit ?

— Passez à la caisse ! répondit machinalement Pascal, les yeux égarés et injectés de sang, car, à sa pâleur livide, avait soudain succédé une rougeur pourprée.

Madeleine, précédant le notaire, qui prétexta de saluer Pascal pour le regarder encore d’un air alarmé, Madeleine sortit du cabinet, ferma la porte, et dit au domestique :

— Où est la caisse, je vous prie ?

— La première porte à gauche dans la cour, madame.

La marquise quittait le salon lorsqu’un grand bruit se fit entendre dans le cabinet de Pascal…

On eût dit la chute d’un corps tombant sur le plancher.

Le domestique, quittant aussitôt Madeleine et le notaire, courut chez son maître.

La marquise, après avoir touché en billets de banque le montant de sa lettre de crédit, allait remonter en voiture, accompagnée du notaire, lorsqu’elle vit sortir de la porte cochère le domestique d’un air effaré.

— Qu’y a-t-il, mon bon ami ? lui demanda le notaire, vous semblez effrayé ?

— Ah ! monsieur, quel malheur ! Mon maître vient d’avoir une attaque d’apoplexie… je cours chercher un médecin...

Et il disparut en courant.

— Je disais aussi, reprit le notaire, en s’adressant à Madeleine, ce cher monsieur ne me paraît pas dans son état naturel, cela ne vous a-t-il pas fait cet effet-là, madame la marquise ?…

— Je trouvais comme vous, monsieur, quelque chose de particulier dans l’expression de la physionomie de M. Pascal.

— Dieu veuille que cette attaque n’ait rien de grave, madame la marquise… Un homme si riche mourir dans toute la force de l’âge, ce serait vraiment dommage.

— Grand dommage, en vérité ; mais dites-moi, monsieur, si vous le voulez bien, je vais vous reconduire chez vous, et vous me remettrez l’acte relatif à M. Dutertre… J’en ai besoin.

— Le voici, madame la marquise, mais je ne souffrirai pas que vous vous dérangiez de votre route pour moi… Je vais à deux pas d’ici.

— Soit. Ayez alors la bonté de prendre ces quarante mille francs. Je désirerais avoir dix mille francs en or pour mon voyage, et une lettre de crédit sur Vienne.

— Je vais m’en occuper tout de suite, madame la marquise. Et quand faudra-t-il vous porter ces fonds ?

— Ce soir, avant six heures, je vous prie.

— Je serai exact, madame la marquise.

Le notaire salua respectueusement, et Madeleine se fit aussitôt conduire à l’usine de Charles Dutertre.

X

Madeleine, nous l’avons dit, s’était, en sortant de chez M. Pascal, fait conduire chez madame Dutertre ; celle-ci était seule, retirée dans sa chambre à coucher lorsque la servante lui annonça la marquise.

Sophie, alors assise dans un fauteuil, semblait en proie à un grand désespoir ; à la vue de son amie, elle releva vivement la tête ; ses traits, navrés, baignés de larmes, étaient d’une pâleur mortelle.

— Tiens… lis… et ne pleure plus, s’écria tendrement Madeleine, en lui remettant l’acte signé par M. Pascal, hier… avais-je tort de te dire : Espère.

— Ce papier !… reprit madame Dutertre avec surprise, qu’est-ce ?… explique-toi.

— Ta délivrance et celle de ton mari…

— Notre délivrance ?

— M. Pascal s’est engagé à donner à ton mari tout le temps que celui-ci demandait pour s’acquitter…

— Il serait vrai ! ! Non… non… un tel bonheur… encore une fois, c’est impossible ! !

— Lis donc… incrédule.

Sophie parcourut rapidement l’acte, puis, regardant la marquise avec stupeur :

— Cela… tient du prodige, reprit-elle, je ne puis en croire mes yeux… et par quel moyen ?… Mais, mon Dieu ! c’est de la magie !

— Peut-être… répondit Madeleine en souriant, qui sait ?

— Ah… pardon… mon amie… s’écria Sophie en se jetant au cou de la marquise, ma surprise était si vive… qu’un instant elle a paralysé ma reconnaissance. Tu nous arraches à la ruine… nous et nos enfants nous te devrons tout, bonheur… sécurité… fortune… Oh ! Madeleine… tu es notre ange sauveur…

L’expression de la reconnaissance de madame Dutertre était sincère.

Cependant la marquise remarqua dans l’accent, dans le geste, dans le regard de son amie, une sorte de contrainte… Sa physionomie ne semblait pas sereine, radieuse, comme elle aurait dû le devenir à la nouvelle d’un salut inespéré.

Un autre chagrin préoccupait évidemment madame Dutertre ; aussi, après un moment de silence attentif, Madeleine reprit :

— Sophie… tu me caches quelque chose, tes chagrins ne sont pas à leur fin ?…

— Peux-tu le croire… lorsque, grâce à toi, Madeleine… notre avenir est aujourd’hui aussi beau, aussi assuré qu’il était hier désespéré… lorsque ?…

— Je te dis, moi, ma pauvre Sophie, que tu souffres encore… Je devrais lire sur tes traits la joie la plus entière, et tu peux à peine dissimuler ton chagrin.

— Me croirais-tu ingrate ?

— Je crois ton pauvre cœur blessé… oui, et cette blessure est si douloureuse, qu’elle n’est pas même adoucie par la bonne nouvelle que je t’apporte.

— Madeleine, je t’en conjure… laisse-moi… ne me regarde pas ainsi… cela me trouble… ne m’interroge pas ; mais, crois, oh ! je t’en supplie, crois bien que, de ma vie, je n’oublierai ce que nous te devons.

Et madame Dutertre cacha sa figure entre ses mains et fondit en larmes.

La marquise réfléchit pendant quelques instants, parut hésiter, et reprit :

— Sophie, où est ton mari ?

La jeune femme tressaillit, rougit et pâlit tour à tour, et s’écria involontairement et presque avec crainte :

— Tu veux donc le voir ?

— Oui.

— Je ne sais… s’il est… en ce moment à l’usine, répondit madame Dutertre en balbutiant, mais, si tu le désires… si tu y tiens absolument… je vais le faire demander… afin qu’il apprenne de toi-même… tout ce que nous te devons…

La marquise secoua mélancoliquement la tête et reprit :

— Ce n’est pas pour recevoir les remercîments de ton mari, que j’aurais voulu le voir, Sophie… c’eût été pour… lui faire, comme à toi… mes adieux…

— Tes adieux ?

— Ce soir… je quitte Paris.

— Tu pars !…

S’écria madame Dutertre, et son accent trahit un singulier mélange de surprise, de tristesse et de joie.

Aucune de ces nuances ne devait échapper à la pénétration de Madeleine.

Elle éprouva d’abord une impression pénible ; ses yeux devinrent humides ; puis, surmontant son émotion, elle dit à son amie en souriant avec douceur et prenant ses deux mains entre les siennes :

— Ma pauvre Sophie… tu es jalouse…

— Madeleine !

— Tu es jalouse de moi… avoue-le…

— Je t’assure…

— Sophie… sois franche… me nier cela, serait me faire penser que tu crois que j’ai été sciemment coquette… avec ton mari… et Dieu sait ce qui en est… je ne l’ai vu qu’une fois… en face de toi…

— Madeleine, s’écria la jeune femme avec effusion et sans pouvoir retenir ses larmes, pardonne-moi… ce sentiment est honteux… indigne… car je connais l’élévation de ton cœur… et, à ce moment encore, tu viens nous sauver tous… mais si tu savais…

— Oui… ma bonne Sophie… si je savais… mais… je ne sais rien… voyons… fais-moi ta confession jusqu’au bout ; peut-être me donnera-t-elle une bonne idée…

— Madeleine… en vérité, j’ai honte, je n’oserai jamais…

— Voyons… que crains-tu ? puisque je pars… puisque je pars… ce soir !

— Tiens, c’est là ce qui me navre et m’irrite contre moi-même… ton départ me désole… j’avais espéré te voir ici chaque jour, pendant longtemps peut-être… et pourtant…

— Et pourtant… mon départ te délivrera d’une cruelle appréhension… n’est-ce pas ? Mais c’est tout simple, ma bonne Sophie, qu’as-tu à te reprocher, puisque, ce matin, avant de venir te voir, j’avais résolu de partir ?

— Oui… tu dis cela… vaillante et généreuse comme tu l’es toujours.

— Sophie, je n’ai jamais menti… je te répète que, ce matin, avant de t’avoir vue… mon départ était arrêté… mais, je t’en conjure… dis-moi quelles causes ont éveillé ta jalousie… Cela est peut-être plus important que tu ne le penses pour la tranquillité de ton avenir.

— Eh bien ! hier soir, Charles est rentré, brisé de fatigue et d’inquiétude, épouvanté des promptes mesures dont M. Pascal le faisait menacer ; malgré ces préoccupations terribles… il m’a encore longuement parlé de toi… alors, je te l’avoue, les premiers soupçons me sont venus en voyant à quel point ton souvenir dominait sa pensée… Charles s’est mis au lit… je suis restée pensive, assise à son chevet ; bientôt il s’est endormi… épuisé par les poignantes émotions de cette journée, au bout de quelques instants son sommeil, d’abord tranquille, a paru agité, deux ou trois fois… ton nom est sorti de ses lèvres… puis ses traits se sont péniblement contractés, et il a murmuré, comme s’il eût été oppressé par un remords : Pardon, Sophie… pardon et mes enfants, oh ! Sophie… puis il a encore prononcé quelques mots inintelligibles, et son repos n’a plus été troublé… Voilà tout ce qui s’est passé, Madeleine… ton nom seulement prononcé par mon mari… durant son sommeil… et cependant… je ne puis te dire le mal affreux que cela m’a fait… en vain je cherchais la cause de cette impression si vive, si soudaine, car Charles ne t’avait vu qu’une fois et pendant un quart d’heure à peine… sans doute tu es belle… oh ! bien belle… et je ne puis t’être comparée, je le sais… cependant jusqu’ici Charles m’avait toujours tant aimée !…

Et la jeune femme ne put retenir ses larmes.

— Pauvre et bonne Sophie, reprit la marquise avec attendrissement, rassure-toi… il t’aime… il t’aimera toujours… et tu m’auras bientôt fait oublier…

Madame Dutertre soupira en secouant tristement la tête, Madeleine poursuivit :

— Crois-moi, Sophie… il dépendra de toi de me faire oublier… de même qu’il eut dépendu de toi d’empêcher ton mari de songer un seul instant à moi.

— Que veux-tu dire ?

— Tout à l’heure j’ai provoqué ta confidence en t’assurant qu’elle aurait sans doute quelque heureux résultat pour ton bonheur à venir et pour celui de ton mari… je ne m’étais pas trompée.

— Explique-toi…

— Voyons, figure-toi, ma bonne Sophie, que tu es à confesse… reprit Madeleine en souriant ; oui, imagine-toi que tu es au confessionnal de ce grand et gros abbé Jolivet… tu sais : l’aumônier de la pension, qui nous faisait de si étranges questions lorsque nous étions jeunes filles… Aussi depuis ce temps-là, me suis-je toujours demandé pourquoi il n’y avait pas d’abbesses pour confesser les jeunes filles… mais comme sans être abbesse, je suis femme… ajouta la marquise en souriant de nouveau, je peux hasarder quelques questions dont notre ancien confesseur eût été fort affriandé… Voyons… dis-moi et ne rougis pas… ton mari t’a épousé par amour ?…

— Hélas ! oui.

— Veux-tu bien ne pas gémir à propos d’un si charmant souvenir !

— Ah ! Madeleine… plus le présent est triste, plus certains souvenirs nous navrent…

— Le présent… l’avenir seront ce que tu voudras qu’ils soient… Mais, réponds-moi : pendant les deux ou trois premières années de ton mariage… vous vous êtes aimés… aimés… en amants, n’est-ce pas ?… tu me comprends !

La jeune femme baissa les yeux en rougissant.

— Puis, peu à peu… sans que votre affection diminuât pour cela, cette tendresse passionnée a fait place à un sentiment plus calme… que votre amour pour vos enfants a rempli de charme et de douceur… mais enfin… les deux amants n’étaient plus que deux amis réunis par les devoirs les plus chers et les plus sacrés… est-ce vrai ?

— Cela est vrai, Madeleine, et, s’il faut te le dire… quelquefois j’ai regretté ces jours de première jeunesse et d’amour ; mais je me suis reproché ces regrets… me disant qu’ils étaient incompatibles peut-être avec les sérieux devoirs qu’impose la maternité.

— Pauvre Sophie !… Mais, dis-moi… ce refroidissement… ou plutôt votre transformation d’amants en époux, en amis, si tu veux, n’a pas été soudaine, n’est-ce pas ? Cela est venu… insensiblement et presque sans que vous vous en soyez aperçus ?

— En effet… mais comment sais-tu ?…

— Encore une question… chère Sophie… dans les premiers temps de votre amour… toi et ton mari… vous étiez, j’en suis certaine, très coquets l’un pour l’autre ? Jamais ta toilette n’était assez fraîche, assez jolie ?… Rehausser par la recherche et par la grâce tout ce qu’il y avait en toi de charmant… enfin plaire à ton mari, le séduire toujours, le rendre amoureux toujours, telle était ta seule pensée ?… Ton Charles avait sans doute quelque parfum de prédilection… Et tes beaux cheveux, tes vêtements exhalaient cette douce senteur qui, lors de l’absence, matérialise pour ainsi dire le souvenir de la femme aimée ?

— C’est vrai… nous adorions l’odeur de la violette et de l’iris… Ce parfum me rappelle toujours nos beaux jours d’autrefois.

— Tu vois donc bien… quant à ton mari, je n’en doute pas, il luttait avec toi de soins, d’élégance et de goût dans les plus petits détails de sa mise… enfin, tous deux ardents, passionnés, vous pariez avec délices vos jeunes amours… mais hélas ! du sein de ce bonheur si facile, si commode, est sortie peu à peu l’habitude… l’habitude, ce fatal précurseur du sans-gêne, du sans-façon, de la négligence de soil’habitude, d’autant plus dangereuse, que souvent elle ressemble, à s’y méprendre, à un confiant et intime abandon… Aussi l’on se dit : « Je suis sûre d’être aimée… à quoi bon ces recherches, ces soins de tous les instants ?… que sont ces futilités auprès du véritable amour ? » De sorte, ma bonne Sophie, qu’il est venu un jour où, tout absorbée d’ailleurs par ta tendresse pour tes chers enfants, tu ne t’es plus occupée de savoir si ta coiffure seyait plus ou moins bien à ton joli visage ?… si ta robe se drapait bien ou mal à ton gracieux corsage ?… si ton petit pied était ou non coquettement chaussé dès le matin ?… Ton mari, absorbé de son côté par ses travaux, comme toi par la maternité, s’est aussi peu à peu négligé. Insensiblement, vos yeux se sont accoutumés à ce changement sans presque s’en apercevoir, de même que, pour ainsi dire, l’on ne se voit pas vieillir lorsque l’on vit continuellement ensemble. Et cela est si vrai, chère Sophie, que si, à cette heure, tu évoquais par le souvenir, la recherche, l’élégance des soins charmants dont ton mari et toi vous vous entouriez au beau temps de vos amours… tu resterais saisie de surprise en comparant le présent au passé…

— Il n’est que trop vrai… Madeleine, répondit Sophie en jetant un regard triste, presque honteux sur ses vêtements négligés, sur sa coiffure en désordre. Oui… peu à peu, j’ai oublié l’art, ou plutôt le désir de plaire à mon mari. Hélas ! il est maintenant trop tard pour se repentir.

— Trop tard ! s’écria la marquise, trop tard ! Avec tes vingt-cinq ans, avec cette figure si attrayante… trop tard, avec cette taille enchanteresse, ces cheveux magnifiques, ces dents de perles, ces grands yeux tendres, cette main de duchesse et ce pied d’enfant, trop tard !… Laisse-moi être ta femme de chambre pendant une demi-heure, ma chère Sophie, et tu verras s’il est trop tard pour faire redevenir ton mari ardent et passionné comme autrefois.

— Ah ! Madeleine, il n’y a que toi au monde pour donner de l’espoir à ceux qui n’en ont plus ; et pourtant la vérité de tes paroles m’épouvante. Hélas ! tu as raison… Charles ne m’aime plus.

— Il t’aime toujours autant, et peut-être même plus que par le passé, pauvre folle. Car tu es pour lui l’épouse la plus éprouvée, la tendre mère de ses enfants ; mais tu n’es plus l’enivrante maîtresse ; aussi n’a-t-il plus pour toi ce tendre, ce brûlant amour des premiers jours de votre bonheur. C’est un peu bien cru ce que je te dis là, ma bonne Sophie ; mais enfin, le bon Dieu sait ce qu’il fait ; il ne nous a pas créés d’essence matérielle ; tout en nous n’est pas matière, soit ; mais tout, non plus, n’est pas esprit. Va, crois-moi, il est quelque chose de divin, le plaisir ; aussi faut-il le parer, le parfumer, l’adoniser. Enfin, pardonne-moi cette énormité, en ménage… vois-tu, une petite pointe de luxure… n’est pas trop, pour réveiller les sens endormis par l’habitude… sinon l’agaçante maîtresse a toujours l’avantage sur l’épouse ; et, entre nous, c’est un peu la faute de l’épouse, car, après tout, voyons, Sophie, pourquoi les devoirs de femme et de mère seraient-ils incompatibles avec les séductions et les voluptés de la maîtresse ? pourquoi le père, le mari, ne serait-il pas aussi un amant ravissant ? Tiens, ma bonne Sophie, je vais, en deux mots, avec ma brutalité ordinaire, résumer ta position et la mienne : ton mari t’aime, et IL NE TE DÉSIRE PLUSil ne m’aime pas, et IL ME DÉSIRE.

Puis, la marquise, riant comme une folle, ajouta :

— N’est-il pas étrange que ce soit moi… une mademoiselle, hélas ! bien désintéressée dans la question, car je suis comme un gourmand sans estomac, qui parlerait d’une chère délicieuse… n’est-il pas étrange que ce soit moi qui fasse ainsi la leçon à une femme mariée ?

— Ah ! Madeleine, s’écria Sophie avec effusion, tu nous auras sauvés deux fois aujourd’hui… car ce que mon mari ressent pour toi… il aurait pu le ressentir pour une autre femme moins généreuse que toi… et alors, songe donc à mon chagrin, à mes larmes ! Oh ! tu as raison… tu as raison… il faut que Charles revoie et retrouve dans sa femme… sa maîtresse d’autrefois.

L’entretien des deux amies fut interrompu par l’arrivée d’Antonine.

XI

L’entretien de Madeleine et de Sophie fut donc interrompu par l’arrivée d’Antonine, qui, impétueuse comme la joie, la jeunesse et le bonheur, entra, en s’écriant :

— Sophie, je savais hier que Madeleine serait ici ce matin, et j’accours pour vous dire que…

— Pas un mot de plus, petite fille, reprit gaiement la marquise, en baisant Antonine au front, nous n’avons pas un moment à perdre ; il faut que nous soyons, comme nous l’étions autrefois en pension entre nous, les femmes de chambre de Sophie.

— Que dis-tu ? s’écria la jeune femme.

— Mais, Madeleine, reprit Antonine, je venais vous prévenir que mon contrat a été signé ce matin par le prince et par mon oncle, et que…

— Ton contrat est signé ! mon enfant ; c’est l’important, et je m’y attendais ; tu me conteras le reste lorsque nous aurons fait à notre chère Sophie, la plus coquette toilette du monde ; c’est fort important et surtout fort pressé.

Puis la marquise ajouta tout bas à l’oreille de madame Dutertre :

— Ton mari peut venir d’un moment à l’autre ; il faut qu’il soit ravi… charmé… il le sera.

S’adressant alors à Antonine, Madeleine ajouta :

— Vite, vite, mon enfant… aide-moi à apporter cette toilette devant la fenêtre… et occupons-nous d’abord de la coiffure de Sophie…

— Mais, en vérité, Madeleine… répondit madame Dutertre, en souriant, car elle renaissait, malgré elle, à l’espoir et au bonheur, en vérité, tu es folle.

— Pas si folle… répondit la marquise, en faisant asseoir Sophie devant la toilette ; dénouant alors la magnifique chevelure de son amie, elle ajouta : avec des cheveux pareils, je serais laide comme un monstre, que je voudrais paraître agaçante au dernier point ; juge un peu de toi… Sophie… Voyons, aide-moi, Antonine, car… ces cheveux sont si longs, si épais, que je ne puis les tenir dans ma main.

Ce fut quelque chose de charmant à voir que ces trois amies de beautés si diverses, ainsi groupées. La candide figure d’Antonine exprimait un étonnement tout naïf de cette toilette improvisée. Sophie, émue, troublée, par les tendres et brûlants souvenirs du passé, sentait sous son voile de cheveux bruns sa gracieuse figure, jusqu’alors pâle et attristée, se colorer d’une rougeur involontaire, tandis que Madeleine, tirant merveilleusement parti de la superbe chevelure de son amie, la coiffait à ravir.

— Maintenant, dit la marquise à Sophie, quelle robe vas-tu mettre ? Mais, j’y pense, elles doivent t’habiller horriblement mal, si elles sont toutes taillées sur le même patron ?

— Elles le sont malheureusement, répondit Sophie en souriant.

— Très bien ! reprit la marquise, et toutes sont montantes, je parie ?

— Oui, toutes sont montantes, dit la pauvre Sophie.

— De mieux en mieux, dit Madeleine. De sorte que ces jolies épaules à fossettes, ces bras charmants sont condamnés à un enfouissement perpétuel… c’est déplorable. Voyons, as-tu du moins quelque robe de chambre bien élégante, quelque peignoir bien coquet ?

— Mes robes de chambre sont toutes simples. Il est vrai qu’autrefois…

— Autrefois ?

— J’en avais de délicieuses.

— Eh bien ! où sont-elles ?

— Je les ai trouvées trop jeunes pour une mère de famille comme moi, répondit Sophie en souriant, et je les ai reléguées, je crois, dans le haut de cette armoire à glace.

La marquise n’en entendit pas davantage : elle courut à l’armoire, qu’elle bouleversa, et trouva enfin deux ou trois très jolies robes de chambre de taffetas rayé, d’une extrême fraîcheur ; elle en choisit une fond bleu clair à rayures paille ; les manches, ouvertes et flottantes, devaient laisser les bras nus à partir du coude, et, quoique se croisant par devant, cette robe pouvait s’entr’ouvrir à volonté, et dégager la poitrine.

— À merveille ! dit Madeleine, cette étoffe est charmante, et aussi fraîche que si elle était neuve ; il me faut maintenant des bas de soie blancs, dignes de ces élégantes pantoufles de Cendrillon que je trouve aussi dans cette armoire… où tu as enseveli tes armes, comme un guerrier qui ne va plus à la bataille.

— Mais, ma chère Madeleine, dit Sophie, je…

— Il n’y a pas de mais, reprit impatiemment la marquise, je veux et j’entends que, tout à l’heure en entrant ici ton mari se croie… et soit rajeuni de cinq ans.

Malgré une faible résistance, Sophie Dutertre se montra docile aux conseils et aux soins coquets de son amie ; bientôt, à demi couchée sur une chaise longue, dans une pose pleine de morbidesse et de langueur, elle consentit à ce que la marquise donnât la dernière touche à ce tableau vivant. En effet, Madeleine fit jouer quelques longues boucles de cheveux à l’entour du cou, d’une éblouissante blancheur, releva les larges manches, afin de bien laisser voir un coude à fossettes, entrouvrit quelque peu (malgré les chastes scrupules de Sophie) le corsage de la robe de chambre, qui, drapée avec une agaçante préméditation, laissait voir le bas d’une jambe faite au tour et le plus joli petit pied du monde.

Il faut le dire, Sophie Dutertre était ainsi charmante : l’émotion, le trouble, l’espoir, une vague inquiétude colorant son doux et attrayant visage, animaient son regard, faisaient palpiter son sein et donnaient à ses traits une expression délicieuse.

Antonine, frappée de cette espèce de métamorphose, s’écria naïvement, en frappant dans ses petites mains :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Sophie, je ne vous savais pas si jolie que cela.

— Ni Sophie non plus ne le savait plus, répondit Madeleine en haussant les épaules, il faut que ce soit moi qui exhume tant d’attraits.

La servante de madame Dutertre, ayant frappé à la porte, entra et dit à sa maîtresse :

— Monsieur désirerait parler à madame… il est à l’atelier ; il fait demander si madame est chez elle.

— Il te sait ici, dit tout bas Sophie à Madeleine avec un soupir.

— Fais-lui dire de venir, reprit à demi-voix la marquise.

— Prévenez M. Dutertre que je suis chez moi, dit Sophie, à la servante, qui sortit.

Madeleine, s’adressant alors à son amie, d’une voix pénétrée, lui tendit les bras et lui dit :

— Et maintenant… adieu, Sophie… annonce à ton mari qu’il est délivré de M. Pascal.

— Tu pars… déjà ?… reprit Sophie avec tristesse, et quand te reverrai-je ?…

— Je ne sais… un jour peut-être ; mais j’entends les pas de ton mari… je te laisse.

Puis elle ajouta, en souriant :

— Seulement je veux, cachée derrière cette portière abaissée, jouir de ton triomphe.

Et, faisant signe à Antonine de l’accompagner, elle se retira derrière la portière baissée du salon voisin, au moment où M. Dutertre entrait dans la chambre à coucher de sa femme : pendant quelques instants, les yeux de Charles errèrent comme s’il cherchait une personne qu’il s’était attendu à rencontrer, et il ne s’aperçut pas de la métamorphose de Sophie, qui lui dit :

— Charles, nous sommes sauvés… voici le désistement de M. Pascal…

— Grand Dieu ! serait-il vrai ? s’écria Dutertre en parcourant les papiers que sa femme venait de lui remettre ; puis, son regard se relevant et s’arrêtant sur Sophie, il remarqua seulement alors sa toilette si coquette, si agaçante ; après un moment de silence causé par la surprise et l’admiration, il s’écria :

— Sophie ! que vois-je ? cette toilette si charmante, si nouvelle ! c’est donc pour fêter le jour de notre délivrance ?

— Charles, reprit Sophie en souriant et en rougissant tour à tour, cette toilette n’est pas nouvelle… il y a quelques années, si tu te le rappelles, je te plaisais ainsi…

— Si je me le rappelle ! s’écria Dutertre, sentant se réveiller en lui mille tendres et voluptueux souvenirs, ah ! c’était le beau temps de nos brûlantes amours, et cet heureux temps, il renaît, il existe… je te revois comme par le passé… ta beauté brille à mes yeux d’un éclat tout nouveau… Je ne sais quel est ce prestige, mais cette élégance... cette coquetterie… cette grâce… ta rougeur… tout, jusqu’à cette douce senteur d’iris que nous aimions tant, tout me transporte et m’enivre… jamais, non, jamais, je ne t’ai vue plus jolie, ajouta Dutertre d’une voix passionnée, en baisant avec ardeur les belles mains de Sophie. Oh ! oui, c’est toi, c’est bien toi ; je te retrouve, maîtresse adorée de mon premier amour.

— Maintenant, petite fille… il est, je crois, fort à propos de nous retirer, dit tout bas Madeleine à Antonine, sans pouvoir s’empêcher de sourire.

Et toutes deux, s’éloignant sur la pointe du pied, et quittant le salon, dont la marquise ferma discrètement la porte, se trouvèrent dans le cabinet de M. Dutertre qui donnait sur le jardin.

— Tout à l’heure, Madeleine, dit Antonine à la marquise, vous ne m’avez pas laissée achever ce que je venais vous dire.

— Eh bien ! parle, mon enfant.

— M. Frantz est ici.

— Lui… ici ! dit la marquise en tressaillant sans pouvoir cacher un sentiment douloureux. Et pourquoi, et comment… M. Frantz est-il ici ?

— Sachant par moi que vous deviez vous trouver ici ce matin, reprit Antonine, M. Frantz est venu pour vous remercier de toutes vos bontés pour nous… Il attend dans le jardin… et tenez, le voilà !…

Ce disant, la jeune fille montra Frantz, qui, en effet, était assis sur un banc du jardin.

Madeleine jeta un long et dernier regard sur son blond archange, sans pouvoir retenir une larme qui roula dans ses yeux ; puis, baisant Antonine au front, elle lui dit d’une voix légèrement altérée :

— Adieu, mon enfant.

— Comment, Madeleine, s’écria la jeune fille, stupéfaite d’un si brusque départ, vous vous en allez sans vouloir voir M. Frantz ? mais c’est impossible… mais…

La marquise mit son doigt sur ses lèvres, en faisant signe à Antonine de garder le silence ; puis, s’éloignant, non sans que ses yeux se tournassent encore une fois du côté du jardin, elle disparut.

 

***   ***

 

Deux heures après, la marquise de Miranda quittait Paris en laissant ce billet pour l’archiduc :

 

« Monseigneur,

» Je vais vous attendre à Vienne, venez achever de me séduire*.

» MADELEINE. »

 

* On trouvera la conclusion de cette aventure, dans le dernier de ces sept récits : LA GOURMANDISE (le Docteur Gasterini). E. S.

 

FIN.

LE DOMINO ROUGE.

Une double haine.

Deux siècles et demi ont passé déjà sur les événements qu’on va lire, et cependant leur souvenir vit encore dans plus d’une mémoire à Venise, et, chaque soir, les improvisateurs du Lido, qui rassemblent autour d’eux une foule d’oisifs et de lazzaronni, prennent pour thème favori de leurs chants le drame sombre que nous allons raconter.

Venise, en 1650, était une florissante république, si toutefois ce mot, dont on a fait le synonyme de liberté ou pour mieux dire de licence, peut s’entendre d’un État dont tous les habitants naissaient, vivaient et mouraient esclaves.

La crainte était partout, car partout on trouvait la délation, et la délation c’était ou la mort ou la captivité sous les plombs.

Le père se défiait de son fils, le mari tremblait devant sa femme, le frère soupçonnait son frère ! et ces craintes n’avaient rien d’exagéré, car dans presque toutes les familles le conseil des Dix entretenait des espions inconnus.

À voir cet effroi général, on serait tenté de supposer que chacun ne pensait qu’à soi, et qu’enveloppant tout le monde dans une défiance et dans une haine communes on n’avait pour personne une horreur particulière et dominante.

En cela on se tromperait.

Deux hommes de conditions et de fortunes bien diverses accumulaient sur leurs têtes les malédictions de la foule.

L’un de ces hommes, Camillo Cavalcanti, était un noble Vénitien.

L’autre, Beppo Canti, à qui la renommée sanglante de son stylet avait valu le surnom de Mammone (démon), était un bravo fameux.

Camillo pouvait passer pour un charmant cavalier ; il avait vingt-cinq ans, il était grand, mince et blond. Nul ne portait avec plus d’élégance que lui le pourpoint de velours aux longues manches ouvertes pendantes derrière le bras, nul n’avait un air plus cavalièrement gentilhomme.

Tout enfin séduisait dans son extérieur, tout, jusqu’à l’expression franche et ouverte de sa physionomie.

Et pourtant, de même que le fruit du mancenillier cache le poison sous une apparence attrayante, de même l’extérieur séduisant de Camillo masquait un cœur flétri, une âme corrompue, livrée à tous les vices : la déloyauté, la méchanceté, la bassesse, la peur même, car dans cette Venise où le courage était si commun qu’il passait à peine pour une vertu, Camillo était un lâche !

Cavalcanti tenait par des liens de famille aux plus puissantes maisons de la république. Il comptait un doge parmi ses ancêtres, et lui-même était parent du doge alors vivant.

Son père, mort depuis longtemps, lui avait laissé une immense fortune, qu’il fondit bien vite au feu de ses passions infernales, dès qu’il eut atteint l’âge d’en jouir.

Une partie de cet or fut jeté par lui à l’insatiable avidité des courtisanes vénitiennes, l’autre servit aux profusions des orgies, aux pertes de jeu, au soudoiement des bravi dont il payait les coups, aux mille folies enfin d’un luxe insolent et royal.

Au moment où commence cette histoire Camillo était un peu plus que ruiné, mais il comptait rebâtir un jour l’édifice écroulé de sa fortune, en épousant quelque riche héritière séduite par sa charmante figure et ses nobles manières. Il avait même, par prévoyance, jeté les yeux sur la belle et jeune Héléna Fornasari.

Maintenant que nous avons esquissé rapidement les principaux traits du caractère détesté de Camillo, occupons-nous de l’homme par nous désigné comme son rival dans la haine publique.

Chaque soir, à l’époque où se passaient les faits que nous allons raconter, et à l’heure où le soleil venait de disparaître derrière les sommets des Alpes tyroliennes, un homme de moyenne taille sortait lentement de la place Saint-Marc, suivait l’un des quais, s’arrêtait à l’entrée de la cour qui conduit à l’intérieur du palais par l’escalier des Géants sur lequel tomba la tête de Faliero, et là, s’adossant à un pilastre sculpté, passait de longues heures dans un état d’immobilité complète.

Cet homme semblait âgé de trente ans à peu près. Ses traits nobles et réguliers mais singulièrement basanés exprimaient la résolution et l’énergie. Son apparence n’avait rien d’extraordinaire, et pourtant dès qu’il approchait la foule s’écartait devant lui comme devant un pestiféré, et sitôt qu’il avait pris position auprès de l’entrée du palais, le quai devenait désert.

Les joyeux improvisateurs, les citadins, les soldats dalmates, les matelots des galères, les moines, les Juifs du Rialto ; les dames de la ville et les femmes de mœurs légères s’éloignaient à la fois, et le silence régnait dans ces lieux, un instant avant si remplis de mouvement et de bruit.

Par intervalles, des cavaliers enveloppés jusqu’aux yeux dans leurs manteaux, et portant pour plus de sûreté des demi-masques de velours noir, s’approchaient silencieusement de cet inconnu, lui parlaient à voix basse, mettaient dans sa main une bourse pleine d’or, et se retiraient en regardant autour d’eux si personne n’avait pu les épier et les reconnaître.

Le lendemain, on trouvait des cadavres flottants sur les lagunes.

Tous portaient la marque bien connue d’un poignard triangulaire, et les pêcheurs se disaient les uns aux autres :

— Il Mammone a gagné de l’argent cette nuit !

C’est qu’en effet, l’inconnu du pont des Soupirs était Renzo Mammone le bravo !

Les deux femmes.

La brise de l’Adriatique faisait succéder une délicieuse fraîcheur aux brûlants rayons du soleil italien.

Des myriades de gondoles glissaient sur les canaux, dans la direction du port de Fusina ou des îles voisines.

Mais c’était surtout le long du grand canal bordé par la place Saint-Marc, que l’on voyait passer les barques les plus élégantes, toutes remplies de brunes Vénitiennes.

Les belles signoras se souriaient en passant, répondant par un gracieux regard ou par un coquet mouvement d’éventail aux saluts et aux compliments des galants seigneurs qui faisaient manœuvrer leurs gondoles autour d’elles.

Parmi ces derniers, on remarquait don Camillo.

Il montait une barque noire dont les ciselures merveilleuses étaient encore rehaussées par des dorures d’un goût exquis.

Six rameurs nègres maniaient les avirons. Ils portaient des jaquettes blasonnées à ses couleurs. Des anneaux d’argent massif brillaient à leurs cous, à leurs poignets et aux chevilles de leurs jambes nues.

Camillo n’était point assis.

Debout, dans une attitude négligée et peut-être un peu prétentieuse, il s’appuyait contre le dais de sa gondole dont les rideaux étaient ouverts.

De la main gauche, il tenait une guitare, et de la droite il jouait avec un petit masque en velours suspendu par un ruban de soie à la boutonnière de son pourpoint.

Non loin du comte se tenait également debout un jeune homme, qu’à son habillement blasonné comme celui des nègres on reconnaissait pour un subalterne, mais dont la pose, tout à la fois familière et respectueuse, indiquait un de ces domestiques privilégiés qui sont les favoris du maître.

Ce jeune homme se nommait Grizzo. C’était le valet de chambre, le confident et l’âme damnée de Calvalcanti.

Depuis une heure à peu près, la gondole dont nous nous occupons avait parcouru le Giudecca dans tous les sens, quand Camillo, qui semblait absorbé par ses réflexions, releva la tête.

— Grizzo !

— Signore ! répondit le valet en portant la main à sa toque.

— Au port !

Grizzo transmit cet ordre aux rameurs, et la gondole glissa rapide et silencieuse avec ce mouvement d’oscillation fantastique produit par le va-et-vient continuel des petites vagues qui se brisent contre les chaussées.

Au moment de sortir du canal, la barque de Camillo passa devant un de ces escaliers qui descendent jusqu’aux flots et près desquels stationnent d’habitude les gondoles de louage. La place était alors déserte ; mais sur la dernière marche se tenait une jeune fille semblant attendre le retour de l’une des barques destinées au service public.

Quoique mise d’une façon très simple, cette jeune fille était charmante.

Elle portait une courte jupe de couleur foncée. Un mantelet noir serrait sa taille et se terminait par un capuchon qui pouvait à volonté cacher le visage, mais qui dans ce moment rabattu en arrière découvrait une riche chevelure brune et une délicieuse figure.

Camillo était connaisseur ; aussi donna-t-il l’ordre à son valet de faire ralentir le mouvement des rames, et dès que l’escalier fut dépassé il appela Grizzo près de lui :

— As-tu remarqué cette enfant ? lui demanda-t-il.

— Oui, signore.

— Elle est jolie, n’est-ce pas ?

— Charmante, signore !

— La connais-tu ?

— Oh ! signore, je sais par cœur toutes les vierges folles de notre cité ; mais quant à celles qui font profession de sagesse et de cruauté, c’est autre chose ! du reste, si Votre Seigneurie désire savoir quelle est cette enfant, elle n’a qu’à dire un mot, elle le saura ce soir !

— Cela m’est assez égal, per Bacco ! Cependant, fais comme tu voudras !

Grizzo dit quelques paroles aux nègres, qui firent à l’instant virer de bord la gondole et l’amenèrent jusqu’au pied de l’escalier où la jeune fille attendait toujours.

Grizzo descendit, s’éloigna, et se mêla aux groupes des promeneurs, sans toutefois perdre de vue la pauvrette qui restait là, tranquille et calme comme la perdrix qui ne devine point l’approche du limier.

— Au palais Fornasari ! dit Camillo, après avoir admiré de nouveau et de plus près les jolis traits de la petite Vénitienne éclairée par les rayons de la lune, qui faisaient resplendir sa peau blanche et dorée.

La gondole repartit comme une flèche.

— Chantez ! ajouta Camillo.

Et les bateliers élevant la voix en chœur firent entendre une de ces barcaroles bien-aimées des pêcheurs des lagunes, une de ces barcaroles dont rien ne saurait exprimer la douce et magique harmonie le soir sur les flots tranquilles.

Pendant ces chants, la gondole avait traversé divers canaux à peu près déserts.

Soudain un brusque mouvement rétrograde des avirons l’arrêta en face d’un palais de belle apparence.

Tout dans les alentours était silencieux ; une faible lumière brillait seulement au premier étage, à l’une des fenêtres masquées en dehors par une jalousie.

Camillo prit sa guitare, l’accorda et se mit à chanter amoroso une romance de sa composition.

La voix du Vénitien était agréable ; aussi, vers le sixième couplet, une ombre intercepta la lumière de l’intérieur, la fenêtre s’ouvrit, une petite main blanche souleva la jalousie ; mais dès que le chanteur eut été reconnu, la jalousie retomba, et la fenêtre fut refermée avec une vivacité qui annonçait, sinon de la colère, au moins un vif mouvement d’impatience.

Camillo chanta deux ou trois couplets encore, puis craignant que la fraîcheur du soir ne finit par l’enrouer, il fit prendre à ses gondoliers le chemin de sa demeure.

Il était rentré depuis quelques instants, avait échangé ses vêtements d’apparat contre une somptueuse robe de chambre, et, à demi étendu sur un divan, savourait un sorbet au marasquin, quand on frappa légèrement à la porte.

— Entrez ! dit-il. Ah ! c’est toi, Grizzo !

— Moi-même, signore.

— Et sais-tu quelque chose ?

— Beaucoup de choses, signore.

— Le nom de la jeune fille ?

— Pépita.

— Son âge ?

— Dix-sept ans.

— Elle demeure ?…

— Tout près de l’église de la madone des Fleurs.

— Et, pour me servir de ton expression pittoresque, est-ce une vierge folle ?

— Sage comme la bienheureuse Gizelda, vierge et martyre, ma patronne ! Elle habite une petite maison seule avec son père, vieux soldat infirme, paralytique et aveugle. Elle le soigne constamment, et sort si peu que c’est un miracle que nous l’ayons rencontrée ce soir. Elle a d’ailleurs un amoureux qui doit, dit-on, l’épouser.

— Un pêcheur ou un gondolier, sans doute ?

— On l’ignore, et c’est la seule chose étrange dans la vie de cette jeune fille. L’amoureux en question, quand il vient chez elle, est toujours masqué.

— Ah !

— Il est vêtu, du reste, comme un homme du peuple, et l’on ne comprend pas cette précaution de cacher ainsi son visage, du moins pour de semblables rendez-vous.

— Tu piques ma curiosité, Grizzo ! Quel peut être mon rival ?

— Votre rival, signore ?

— Oui. Ne comprends-tu pas qu’il faut que cette jeune fille soit à moi ?

— Pardon, signore, mais cela me semble impossible !

— Impossible ! Allons donc ! tu es fou, Grizzo ! impossible à Camillo Cavalcanti…

— Je suis fou, sans contredit, si tel est l’avis de Votre Seigneurie ; mais je pense que c’est précisément parce que vous êtes le plus brillant seigneur de Venise que cette conquête offre d’insurmontables difficultés. Votre éclat effrayera l’enfant ! Vous ne serez point reçu dans la maison !…

— Il y a une apparence de raison dans ce que tu me dis là ; aussi tu auras soin, Grizzo, de me tenir prêt pour demain un costume complet de pêcheur des lagunes !

— Cela sera fait, signore !

Vers le milieu du jour qui succéda à cette soirée, une gondole fort simple, quoique portant à sa proue un écusson surmonté d’une couronne de baron, s’arrêta devant l’escalier du palais Fornasari, et un jeune homme, franchissant les marches, entra rapidement dans l’intérieur de la cour.

— La signora est-elle visible ? demanda-t-il à un valet.

— Oui, signore, répondit ce dernier.

Et après avoir introduit le jeune homme dans un élégant salon, il le quitta pour aller prévenir sa maîtresse.

Ce visiteur était un Français âgé de vingt-huit ans, de moyenne taille, d’une tournure et d’un visage distingués. Ses yeux étaient noirs, ses cheveux de la même couleur tranchaient avec son teint aussi blanc que celui d’une femme.

Il portait avec goût les modes de la cour de France, était spirituel, beau joueur, aimait singulièrement Paris, l’aurait regagné depuis longtemps si l’amour ne l’avait enlacé et retenu à Venise, où il était venu par curiosité avec une ambassade.

Ayant rencontré dans une fête Héléna Fornasari, toute jeune veuve de dix-neuf ans, Georges, baron de Chivry, tel était le nom du cavalier français, s’était pris de belle passion pour elle, avait risqué bientôt un aveu qu’on avait écouté de la manière la plus indulgente, et enfin, au bout de quelque temps, s’était vu payer de retour.

Héléna ne dépendait que d’elle seule, aussi ne prévoyait-elle nul obstacle à son union avec le baron. Mais elle n’en avait point fixé l’époque, et elle évitait de rendre cette liaison publique, craignant que le désappointement de ses soupirants nombreux n’amenât pour Georges quelques coups d’épée, ou, ce qui était pis, quelques coups de poignard.

— La signora attend Votre Seigneurie, dit le valet en reparaissant et en ouvrant au baron la porte du plus délicieux boudoir qu’il soit possible d’imaginer.

Figurez-vous une pièce ovale, au plafond formant coupole et peint à fresque, et aux murailles revêtues d’une teinture de velours cramoisi à crépines d’or.

De longs rideaux de même couleur interceptaient les rayons du jour et ne laissaient pénétrer dans l’appartement qu’une lumière douce et voilée.

Imaginez, dans de magnifiques bordures, plusieurs de ces hautes glaces qui valurent à Venise une telle réputation, et sur une table de marbre noir, une foule de ces objets charmants dont s’entourent encore aujourd’hui les femmes à la mode. Les statuettes d’or et d’argent, des ivoires ciselés, des vases de Benvenuto Cellini, etc., etc., et surtout rêvez, si vous le pouvez, la délicieuse jeune femme, qui empruntait un nouveau charme de ce splendide entourage.

Héléna était blanche comme un lis, et pâle de cette pâleur dorée particulière aux Italiennes et aux Espagnoles. La rougeur éclatante de ses lèvres contrastait d’une façon charmante avec la carnation délicate de son visage.

Si vous voulez avoir une idée exacte de cette ravissante Italienne, allez à Venise, et faites-vous montrer, dans la galerie du palais de Santa-Croce, le portrait d’une jeune femme en deuil.

Sur le cadre de ce tableau, vous remarquerez deux lettres : H. C.

La première de ces lettres, on le devine, veut dire Héléna.

— Vous voilà, mon cher seigneur ! dit-elle en tendant la main au jeune homme.

— Oui, ma bien-aimée, répondit Georges en portant cette main à ses lèvres, je viens vous demander quand vous ferez un roi de votre esclave, un bienheureux de celui qui souffre tant de vos rigueurs ?

— Ce qui veut dire, n’est-ce pas, en termes moins poétiques : Quand Héléna Fornasari deviendra-t-elle baronne de Chivry ?

— Comme vous voudrez, mais j’aime mieux ma première idée. Enfin, Héléna, répondez, soit à ma question, soit à la vôtre, et pourvu que vous disiez : bientôt ! jamais mot plus charmant n’aura rempli mon âme de bonheur !

— J’hésite, j’hésite beaucoup ! répliqua la jeune femme avec un sourire malicieux.

— Vous hésitez ! s’écria Georges en tressaillant.

— Oui.

— Doutez-vous donc de moi ?

— Pas le moins du monde !

— Eh bien ?

— C’est qu’il me faudra, voyez-vous, cesser d’être Italienne.

— Vous deviendrez Française ! La France y gagnera, et vous n’y perdrez pas.

— Quitter ma belle Venise !

— Pour habiter mon beau Paris !

— Renoncer aux gondoles !

— Vous aurez des chevaux.

— Aux sérénades ! Et, tenez, justement hier soir encore…

— Hier soir ?…

— Un galant musicien est venu sous cette fenêtre…

— Achevez, Héléna ! pour l’amour de Dieu, achevez !

— Me jurer…

— Quoi donc ?

— Qu’il m’aimait à en perdre la tête !

— L’insolent ! murmura Georges en touchant involontairement la poignée de son épée. Et qui donc a osé…

— Oh ! mon Dieu ! ne soyez donc pas jaloux pour si peu ! Ce n’est que Camillo Cavalcanti !

— Lui, ce fat déshonoré, ce débauché perdu de dettes !

— On dit, mio caro, que la beauté est comme le soleil, et qu’elle brille pour tout le monde ! Camillo est galant d’ailleurs, plus galant que vous, car il chante sous mes fenêtres le soir, et depuis que vous prétendez m’aimer…

— Prétendez… le mot est dur !

— Depuis que vous m’aimez, si vous voulez, vous ne m’avez pas donné une pauvre petite sérénade.

— C’est qu’on ne le fait pas en France !

— Nous sommes à Venise.

— Eh bien ! demain je réparerai ma faute…

— Et je vous pardonnerai.

— Mais je vous en prie, chère Héléna, fixez le jour de notre union !

— Nous en reparlerons plus tard.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Parce que cela ne me convient pas ! c’est une excellente raison. Adieu donc, et surtout n’oubliez pas la sérénade !

Et Georges de Chivry quitta sa fiancée.

L’amant de Pépita.

Tandis que se passaient, au palais Fornasari, les faits que nous venons de rapporter, une scène presque du même genre avait lieu à la petite maison, voisine de l’église de la Madone.

Un homme vêtu comme un pêcheur, et masqué, ouvrit la porte qui donnait sur le quai, entra dans la première pièce qu’il trouva déserte, frappa doucement à une seconde porte qui conduisait à une autre chambre, et une voix de jeune fille demanda de l’intérieur :

— Qui est là ?

— Moi, Beppo !

— Entrez, ami, je suis seule avec mon père !

La jeune fille qui venait de parler était debout près d’un vieillard aux longs cheveux blancs, étendu dans un fauteuil à côté de la fenêtre, et dont la tête belle et noble recevait un nouveau caractère de la cicatrice d’un large coup de sabre qui partait du haut du front et se prolongeait jusqu’au bas de la joue.

Ce vieillard était enveloppé d’un large manteau de laine et ses jambes reposaient sur une chaise placée devant lui.

Le nouveau venu, en se démasquant, montra les traits du bravo Mammone.

Un sourire éclaira la figure du vieux soldat, il essaya de faire à l’arrivant un signe affectueux, et ses lèvres murmurèrent quelques sons inintelligibles. La paralysie dont il était frappé l’avait rendu sourd et muet.

Beppo s’approcha de lui, prit sa main décharnée et la porta à ses lèvres avec une tendresse respectueuse.

— Comment va-t-il aujourd’hui, Pépita ? demanda-t-il à la jeune fille.

— Comme toujours, Beppo ! Il souffre avec courage, et son chapelet ne le quitte pas.

Effectivement on voyait entre les doigts du vieillard un chapelet à gros grains d’ébène, terminé par une petite croix en argent.

— Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, Beppo !

— Je n’ai pu venir hier.

— Heureusement, car vous ne m’auriez pas trouvée.

— Vous êtes sortie ! ! !

Et le bravo ne put retenir un mouvement de surprise et d’inquiétude en prononçant ces mots.

— Ne vous tourmentez pas, Beppo, personne ne m’a parlé, personne ne m’a même regardée en route ; je suis sortie parce que mon père et le ménage avaient besoin de différentes choses.

— Êtes-vous rentrée tard ?

— Après la nuit tombée ; mais les places et les quais étaient si remplis de monde qu’il n’y avait réellement pas plus de danger pour moi qu’en plein jour. J’ai eu cependant une grande frayeur.

— Et pourquoi ?

— Parce que j’ai rencontré, à deux ou trois cents pas d’ici, des pêcheurs portant un cadavre qu’ils venaient de trouver dans les lagunes. C’était un jeune homme, Beppo, un beau jeune homme ! Ce malheureux avait été assassiné la veille, et l’on disait, autour du corps, qu’il portait la marque de cet homme infâme, de cette bête fauve plutôt, qu’on a surnommé : Mammone !

— L’on disait cela, murmura le bravo d’une voix altérée.

— Oui. Mais est-ce-vrai, Beppo, dites-moi, est-ce bien vrai qu’il y ait à Venise des hommes capables de tuer pour de l’argent ? Moi je ne puis le croire.

— C’est vrai, c’est bien vrai.

— Et la justice les laisse vivre ?

— Oui. La justice ! qu’est-ce que la justice humaine ?

— Et la malédiction du ciel ne s’appesantit pas sur eux ?

— Peut-être.

— Oh ! je ne suis qu’une faible femme, mais si mes prières sont entendues là-haut ! Mon Dieu, maudissez-les !

— Taisez-vous, Pépita, taisez-vous ! enfant, votre bouche est pure et ne doit adresser au ciel que des prières de pardon. Ne maudissez jamais ! Dieu ne peut-il pas faire grâce ? Et savez-vous d’ailleurs ce que souffrent ces hommes ? Connaissez-vous leurs remords ? N’ignorez-vous pas si une terrible fatalité s’appesantit sur eux et leur dit : Du sang ! du sang !

En parlant de la sorte, Mammone était devenu pâle comme un linceul.

— Vous pouvez avoir raison, Beppo, répliqua la jeune fille après un moment de silence, mais pour de tels crimes, je suis sans pitié ! Je comprends qu’on frappe par haine, je suis Italienne ! Je comprends qu’on frappe par vengeance. Et je crois que Dieu peut pardonner. Mais tuer pour de l’or ! comprenez-vous cela, Beppo ?

— Et si c’est un désir de vengeance qui pousse le bras du bravo, si la haine pour toute la caste des nobles orgueilleux le décide à leur vendre son stylet afin qu’ils se détruisent les uns les autres ; s’il rêve la liberté ; s’il frappe les puissants pour être libre ! comprenez-vous cela, Pépita ?

— Non, car ces projets de liberté, de haine et de vengeance ne peuvent vivre avec l’amour du gain dans le cœur d’un bravo maudit.

— Peut-être.

Renzo prononça ces mots d’une voix tellement étrange, que Pépita ne put s’empêcher de jeter les yeux sur lui.

— Pourquoi vous attrister par des paroles sinistres, Pépita ? reprit le bravo. Pourquoi, quand nous sommes ensemble, parler de meurtre et de sang ? Ne vaut-il pas bien mieux penser à notre amour, dites-moi ?

— Oui, Beppo, mais c’est vous qui depuis longtemps ne vous occupez plus de notre mariage.

— Parce que maintenant il est impossible.

— Et pourquoi ?

— J’aime votre père, vous le savez, comme si j’étais son fils, Pépita, et cependant tant que Dieu n’aura pas mis fin à ses longues souffrances en l’appelant à lui, nous ne pouvons être unis.

— Je ne comprends pas cette nécessité de mêler des larmes à notre bonheur, et de ne pouvoir porter la couronne d’épousée sans une robe de deuil ; mais enfin j’attendrai ; Beppo ! J’attendrai et je prierai.

En ce moment on entendit du bruit dans la première pièce, et Renzo se hâta de remettre son masque. C’était une voisine qui venait demander des nouvelles du père de Pépita, et qui sortit presque aussitôt.

Expliquons en quelques mots la liaison du bravo et de la jeune fille, et l’ignorance de cette dernière sur l’affreuse industrie de son fiancé.

Le véritable nom du redoutable Vénitien était Beppo Canti, son nom de guerre était Lorenzo, dont par une abréviation habituelle en Italie, on avait fait Renzo, et Mammone, nous le savons déjà, son surnom.

La famille dont il Mammone était le dernier rejeton tenait par quelques liens de parenté à celle de Piétro, le père de Pépita.

Le jeune Beppo avait grandi sous les yeux du soldat, qui l’avait pris en tendre affection. Une paralysie, suite de ses longues campagnes et de ses nombreuses blessures, vint clouer Piétro sur son fauteuil et laisser Beppo abandonné à lui-même avec une âme ardente et pleine d’énergie, pouvant se porter avec une égale impétuosité, aux bonnes comme aux mauvaises actions. Une direction sage l’eût fait marcher dans une voie honorable et droite : la fatalité le poussa au crime. Nous disons la fatalité, car ce fut un incident vulgaire qui décida de toute sa vie et voua son avenir au mal.

Un riche seigneur venait de lui succéder dans les bonnes grâces d’une belle fille.

Avec une tête moins bouillante, Beppo aurait remercié tout bas la courtisane de son aumône amoureuse et se serait éloigné sans bruit.

Il voulut faire du scandale, et fut honteusement chassé par les gens de son ex-maîtresse.

Ce jour-là, pour la première fois, Beppo rêva la vengeance, mais la vengeance loyale et franche.

Il alla le lendemain chez son rival de hasard, et lui proposa un duel.

Le gentilhomme le crut fou, et le fit mettre à la porte par ses laquais.

De ce jour sa haine pour un seul rejaillit sur la caste entière. Une profonde horreur pour toute richesse et pour toute aristocratie s’empara de son âme et subjugua sa pensée. De ce jour, il prit place dans les rangs des bravi.

Ses rapports avec Piétro et Pépita ne furent point interrompus. Son affection de frère pour la jeune fille devint peu à peu un amour de fiancé, un amour qui remplit son âme, et bien souvent le poursuivit comme un remords au milieu de ses abominables exploits.

Il eut peur de la justice divine !

Il se dit que le ciel ne pouvait permettre l’union de tant d’innocence et de pureté, avec tant de scélératesse et d’infamie !

Il voulut s’arrêter, mais en vain ! La pente était rapide, et, comme il le disait tout à l’heure à Pépita, le sang appelait le sang !

Il éloignait donc son mariage et comptait, après la mort de Piétro, jeter son stylet dans la mer et emmener la jeune fille dans quelque pays lointain où son sanglant renom ne serait pas encore parvenu !

Rien n’était plus simple, du reste, que l’ignorance de Pépita à son égard : elle sortait à peine, ne connaissait personne. Renzo venait toujours masqué, et pour expliquer cette circonstance à la jeune fille, il lui avait dit que, s’étant compromis dans une affaire de contrebande, il ne pouvait se montrer à visage découvert !

La naïve enfant ne conçut pas même l’ombre d’un doute ou d’un soupçon.

Un moment interrompue, la conversation des jeunes gens reprit et continua quelque temps encore ; puis le bravo dit adieu à sa bien-aimée, et sortit en jetant autour de lui un regard circonspect avant de s’avancer sur le quai.

Il aperçut à peu de distance, et s’adossant à la muraille, un homme vêtu comme lui, et comme lui masqué, qui semblait examiner avec attention la porte de la maison de Pépita.

Renzo fit quelques pas.

L’homme masqué le suivit.

Renzo s’arrêta.

L’inconnu s’arrêta de même.

Il se remit à marcher.

L’inconnu reprit aussitôt sa marche.

Le bravo voyant ce manège, revint sur ses pas, s’arrêta en face de l’individu qui paraissait s’attacher à lui, et lui dit :

— Que me voulez-vous ?

— Pas la moindre chose.

— Vous me suiviez pourtant !

— Moi ! ! !

— Oui.

— Je ne vous suis pas !

— Alors, passez votre chemin !

— Et de quel droit me parlez-vous ainsi ? Le quai ne vous appartient pas plus qu’à moi, je pense !

— Vous êtes un espion !

— Que vous importe ?

— Rien, si vous ne vous occupez pas de moi ; mais souvenez-vous de ceci : Ne me suivez pas, ne cherchez pas à savoir qui je suis, d’où je viens, ni où je vais, car il vous arriverait malheur !

Et le bravo s’éloignant rapidement se jeta dans une petite barque amarrée par lui non loin de là, décrivit quelques circuits au milieu des gondoles, ôta son masque, changea de toque, et revint sur le quai sans avoir remarqué qu’il avait été suivi dans tous ses détours par une barque exactement semblable à la sienne et montée par un seul homme.

L’inconnu n’était plus là, mais cinq minutes après, Grizzo rejoignait sur la Piazetta son maître encore déguisé, et lui disait :

— Oh ! signor, signor, prenez garde à vous !

— Pourquoi ?

— Vous ne savez pas quel est l’amant de la Pépita !

— Eh bien !

— Eh bien ! c’est Renzo Mammone !

Le duel.

Comme on le pense bien, Georges de Chivry n’oublia point le lendemain soir la sérénade promise à la belle Héléna. Il loua donc pour la soirée un certain nombre de musiciens, les fit ranger sur une grande barque, et monté sur une autre gondole, les dirigea du côté du palais Fornasari.

Que l’on juge de sa surprise et de son mécontentement, quand en arrivant il vit la place prise par un gentilhomme vêtu de noir et masqué qui roucoulait de son mieux.

Georges fit manœuvrer de manière à aborder la gondole rivale, et dit au premier arrivé :

— Vous vous trompez sans doute de balcon, cavalier !

— Je ne me trompe nullement, signore !

— En ce cas, comme vous perdez votre temps et vos chansons, faites-moi le plaisir de jouer des rames et de porter ailleurs vos langoureuses mélodies.

— J’allais vous faire la même demande.

— Savez-vous que ceci est une insulte, monsieur ?

— Pas le moins du monde, signore !

— Enfin, l’un de nous est de trop ici !

— C’est ce que je pense.

— Alors nous partirons ensemble. Vous avez votre épée ?

— Oui, signore.

— Je suis à vous. Une minute cependant, je vous prie.

Les deux barques partirent, et, après quelques minutes d’une course rapide, arrivèrent au quai désert dont nous avons parlé déjà à propos du bravo Mammone. Les rivaux s’avancèrent jusqu’à un endroit qu’éclairaient les rayons de la lune.

Un homme que l’ombre projetée par la masse du palais avait caché jusque-là, s’avança silencieusement vers eux, mais quand il les eut vus tirer leurs épées et jeter leurs manteaux à terre, il s’éloigna en murmurant : Ils n’ont pas besoin de moi ! C’était Renzo.

Georges se mit en garde. Son adversaire l’imita. Les lames se croisèrent, et la lumière tombant sur leur acier poli sembla faire jaillir des étincelles dont s’illumina la pénombre.

Déjà quelques passes venaient d’être échangées avec une adresse presque égale, quand le Français sentit tout à coup l’épée du Vénitien trembler en frappant la sienne, et le vit rompre d’une semelle.

— Que faites-vous ? lui cria-t-il. Êtes-vous gentilhomme ?

Le Vénitien, à cette parole, sembla reprendre un peu de fermeté ; mais bientôt la frayeur l’emporta, il continua de rompre et finit par tourner le dos, laissant son manteau sur le terrain. — Vous n’êtes qu’un lâche ! un lâche éhonté ! lui cria Georges.

L’autre entendit à merveille, mais il n’en courut que plus vite, et sautant dans sa gondole, il s’éloigna comme une flèche.

On a, nous le pensons, deviné Camillo.

— Français damné ! disait-il à part lui, spadassin maudit ! faut-il que je n’aie pas eu assez de cœur pour t’enfoncer trois pouces de ma dague dans la poitrine ! Mais patience ! patience ! il y a des bravi à Venise !

Georges fut achever tranquillement sa sérénade sous les fenêtres du palais Fornasari.

Laissons un instant de côté le baron de Chivry, Héléna et les amours patriciennes pour nous occuper de la charmante et pauvre Pépita.

Camillo était sans contredit plus habile séducteur que duelliste courageux, aussi ne négligea-t-il rien de ce qui pouvait lui rendre plus facile la conquête de la jeune fille.

D’abord, et déjà sans doute on a deviné son plan en l’entendant demander à Grizzo dans l’un des premiers chapitres de cette histoire un costume complet de pêcheur, d’abord, disons-nous, revêtu de la livrée du peuple, il chercha tous les moyens de se rapprocher de la fiancée du bravo. C’était difficile, mais à quoi ne réussissent pas les roueries d’un Don Juan de profession.

Chaque jour Pépita, si par hasard elle mettait le pied sur le seuil de la porte, apercevait la figure du pêcheur inconnu, et peu à peu elle ne put s’empêcher d’admirer cette beauté délicate et patricienne, plus remarquable peut-être sous les rudes vêtements que sous le velours et la soie.

Et puis ce beau jeune homme rêveur, il était là pour elle. Elle n’en pouvait douter, car il s’éloignait l’air joyeux sitôt qu’il l’avait entrevue.

Pépita en arriva bientôt à ne plus pouvoir penser à son fiancé sans évoquer la figure pâle et charmante du pêcheur mystérieux, à côté du visage bruni de Beppo. Puis les deux images apparurent ensemble, puis enfin celle de Beppo n’arriva plus que la seconde. Elle aima Camillo et elle le lui dit, mais elle lui déclara en même temps qu’elle n’appartiendrait jamais qu’à l’homme qui la mènerait à l’autel.

Le gentilhomme, fort incrédule à l’endroit de l’honneur des femmes, prit cela pour les derniers efforts d’une résistance expirante.

Plusieurs semaines s’écoulèrent ainsi.

Mammone, presque chaque jour, venait passer quelques instants à la petite maison du vieux soldat. Pépita, qui jadis avait pris pour de l’amour le sentiment d’affection qui l’attirait vers Beppo, sentait se dissiper cette illusion, et chaque fois qu’elle se trouvait en présence de son fiancé, sa froideur et son embarras se trahissaient de plus en plus.

Beppo remarquait ce trouble et cette indifférence, et s’en affligeait profondément, mais sans en deviner la cause.

Un bruit vague, et qui peu à peu prit de la consistance, se répandit dans l’aristocratie vénitienne. Chacun parla, d’abord comme d’une chose possible, ensuite comme d’une chose certaine, du mariage d’Héléna Fornasari avec le jeune et beau Français.

Ce bruit parvint à Camillo qui ne le crut nullement fondé, mais qui pourtant résolut d’offrir en toute hâte ses hommages et sa personne à la riche patricienne, afin de ne point laisser à quelque rival le temps de prendre les devants.

Donc un beau soir, il dit à Grizzo d’envoyer sa plus belle gondole, pavoisée de ses plus riches tentures, stationner dans la Giudecca, tout près de la place Saint-Marc, afin de se rendre au palais Fornasari dès qu’il aurait fait quelques tours dans la foule, ainsi que l’exigeait la mode.

Ces ordres furent exécutés, et Camillo, suivi de son valet, se disposait à gagner sa barque dont les oisifs promeneurs admiraient depuis le bord du canal l’équipage resplendissant, quand il entendit pousser un cri tout près de lui, et quand une femme, se suspendant à son bras, s’affaissa tout à coup. Il se retourna surpris et vit à son côté la pâle Pépita évanouie.

Elle venait de reconnaître, dans le brillant seigneur, le lazzarone qui chaque jour promettait de l’épouser.

— Quel contre-temps ! s’écria Camillo. Maudit soit le sort qui conduit en ce moment cette folle enfant sur mon passage ! Qu’en faire ? Grizzo ! — Signore ? — Mets un masque à cette petite, porte-la dans la gondole et retournons au palais. Voilà le peuple qui déjà s’amasse autour de nous !

Grizzo souleva la jeune fille dans ses bras, traversa la foule et descendit dans la barque dont il ferma les rideaux. Camillo se tint debout près du dais, et les rameurs battant l’eau rapidement et en mesure, arrivèrent bientôt à la demeure du comte.

— Où suis-je ? demanda Pépita en reprenant connaissance. — Chez moi, mon ange ! répondit Camillo. — Chez vous ! Et qui êtes-vous ?

La jeune fille, en prononçant ces mots, écarta les cheveux qui voilaient ses yeux, fixa son regard effrayé sur le comte, et s’écria :

— Oh ! je vous reconnais ! Je me souviens ! Vous m’avez trompée, monseigneur ! je veux partir ! — Pourquoi partir, ma charmante ? Pourquoi partir si vite ? — Mon père se meurt, signore ! — Attendez du moins un instant, répondit Camillo en la retenant. — Ne me touchez pas ! ! ! — Mais que vous ai-je fait ? — Ce que vous m’avez fait ? Santa-Maria, il le demande ! Mais vous m’avez indignement trompée en vous faisant passer pour un humble pêcheur, en me disant que vous m’aimiez, que vous m’épouseriez !… tandis que maintenant !… Oh ! que je suis malheureuse ! — Voyons, Pépita, apaisez-vous ! — Non ! non ! je veux partir ! — Vous serez libre quand vous m’aurez écouté. Tout mon crime est de vous aimer, Pépita. Vous souvenez-vous d’un soir où vous attendiez une barque près du port ? C’est en ce moment que je vous remarquai pour la première fois, c’est en ce moment que commença mon amour. Je vous fis suivre. Je sus combien vous étiez sage et pure, je sus que je serais infailliblement repoussé par vous si je me présentais comme un noble Vénitien, et pour vous plaire, pour toucher votre cœur, je pris les humbles vêtements d’un homme du peuple… Qu’importe mon rang après tout ? Le grand seigneur vous aime, Pépita, comme vous aimait le lazzarone ! — Oh ! mon Dieu ! répétait la jeune fille qui pleurait, et n’avait qu’à peine entendu le discours de Camillo. Oh ! mon Dieu ! et c’est pour cet homme que j’ai méprisé l’affection de mon fiancé, du pauvre Beppo ? — Votre fiancé ! répliqua Camillo d’un ton railleur, osez-vous parler de votre fiancé ? — Et pourquoi donc, n’en parlerais-je point ? — Mais savez-vous son nom, seulement ? Savez-vous son état ? — Raillez-vous, signore ? Mon fiancé est un gondolier et se nomme Beppo Canti ! — Votre fiancé est un bravo et s’appelle Renzo le Démon ! — Vous mentez ! ! — Non, Pépita, et si vous voulez la preuve de ce que j’avance, vous l’aurez dans un instant. — La preuve ? — Oui. — Donnez ! — Vous savez, n’est-ce pas, que Mammone attend chaque soir près de l’arche du pont des Soupirs ceux qui viennent acheter son stylet ? — Je le sais ! — Mettez un masque, prenez mon bras et venez ! — Vous êtes donc mon mauvais génie ? — Je suis votre adorateur, Pépita ! — Partons !

Camillo jeta sur son épaule un manteau de couleur sombre, se masqua et sortit avec la fille de Piétro.

Camillo sentit le bras de Pépita trembler violemment sur le sien en passant devant lui.

— Eh bien ? demanda-t-il, quand ils eurent fait quelques pas encore.

Pépita ne répondit point, mais quittant le bras du noble stupéfait, elle repassa devant le bravo sans lui jeter un regard, et disparut dans la foule.

— Elle m’appartiendra ! se dit Camillo en rejoignant sa gondole. — Où va Votre Seigneurie ? demanda Grizzo. — Au palais Fornasari !

L’insulte.

Camillo sauta légèrement de sa barque sur les degrés de marbre, passa sous le portique, monta l’escalier et dit avec un superbe aplomb au laquais qu’il rencontra dans l’antichambre :

— La signora Héléna m’attend ; annoncez, je vous prie, don Camillo Cavalcanti.

L’instant d’après, il était introduit dans le boudoir de la jeune femme que son arrivée imprévue surprit désagréablement, mais qui cependant sut prendre assez sur elle-même pour sourire à demi, et dire, en faisant au visiteur importun un salut poli, mais froid :

— À quoi dois-je attribuer le plaisir inattendu de recevoir aujourd’hui Votre Seigneurie ?

— Vous devez ma visite, signora, au désir de voir enfin cesser mon tourment ! Depuis longtemps je vous aime, sans même savoir si je puis conserver l’espérance. Vous savez qui je suis. Mon nom passe pour l’un des plus beaux de Venise. Ma famille tient une place brillante dans toutes les pages de l’histoire de notre république. Ma fortune pourrait être plus considérable, il est vrai ; mais il est bon d’avoir semé dans la jeunesse toutes les jouissances de la vie, et mes dissipations passées vous sont un sûr garant de ma sagesse à venir. — Où voulez-vous en venir ? demanda Héléna, d’une voix où perçait une ironie mal contenue. — À vous offrir mon cœur, signora, en vous demandant votre amour et votre main.

Et tout en disant ces paroles, Camillo mit un genou en terre devant la jeune femme.

— Je vous ai laissé parler jusqu’au bout, signor Camillo, répondit cette dernière, parce qu’il me convenait de connaître en une seule fois toutes vos prétentions pour les détruire toutes d’un seul coup. Vous me parlez d’amour et vous me demandez ma main. Mais dites-moi, je vous prie, seigneur, jamais la voix publique n’a-t-elle prononcé devant vous, à côté de mon nom, le nom du baron de Chivry ? — Je ne comprends pas, signora, quel rapport… — Et n’a-t-on jamais ajouté qu’il doit m’épouser dans un mois ? — Ainsi, c’est un aventurier français que vous préférez, signora, au descendant, à l’héritier des doges ? Ainsi ce bonheur que j’espérais, sera le partage d’un inconnu à peine gentilhomme… — Signor Camillo, interrompit Héléna d’une voix sévère, ne parlez pas ainsi ! ce que vous venez de dire de Georges de Chivry absent, vous n’oseriez le répéter s’il était là pour se défendre ! — Je n’oserais, signora ! — Non, signor, vous n’oseriez ! — Je le répéterais au baron de Chivry lui-même. — Répétez-le donc, car le voici !

Héléna et le Vénitien tournèrent en même temps la tête vers la porte d’où partaient ces paroles, et tous deux virent la tapisserie s’écarter pour laisser passer Georges de Chivry souriant et calme.

— Salut, Héléna, salut, ma belle souveraine, dit-il en prenant avec une exquise galanterie la main de la Vénitienne, et en la portant à ses lèvres. Salut aussi, signor Camillo, et permettez à l’aventurier français, à l’inconnu à peine gentilhomme, de complimenter l’héritier des doges sur l’heureuse et non sanglante issue de son duel du pont des Soupirs. — Que voulez-vous dire ? demanda Camillo d’une voix agitée, tandis qu’un trouble extraordinaire se peignait sur sa figure. — Je veux dire, monsieur, répondit Georges de Chivry en se posant en face de lui, la tête haute et les bras croisés sur la poitrine, je veux dire que l’autre jour j’ai trouvé sur les canaux, juste en face de ce palais, un homme que je croyais brave, et qui n’était qu’un lâche. J’ai fait l’honneur à ce lâche de croiser mon épée avec la sienne, et ce lâche s’est enfui. — Quel était cet homme ? murmura Camillo. — Cet homme était masqué, et pourtant je l’ai reconnu, et tout en le reconnaissant j’hésitais à publier son nom, parce que ce nom est illustre, parce qu’il porte un blason, jusqu’à lui sans tache, sur une poitrine où ne bat pas de cœur. Cet homme, ce noble, ce lâche, c’est vous.

Camillo pâlit affreusement et mit la main sur la garde de son épée. Georges vit ce mouvement et sourit.

— Pas de comédies, monsieur, continua-t-il, à quoi bon toucher cette arme, vous n’oserez pas la tirer. Votre main manie sans doute la guitare avec plus de succès que l’épée. Bornez-vous à faire des conquêtes, et ne chantez plus nos galantes gazonnettes aux belles fiancées des gentilshommes de France. Si vous le permettez, Héléna, ajouta Georges en se tournant vers sa maîtresse, j’accompagnerai monsieur jusqu’à la porte de vos appartements.

Héléna fit un signe approbatif, Georges souleva la portière, et, saluant avec grâce, fit passer devant lui Camillo, qui sortit sans prononcer une seule parole.

— J’ai peur, Georges, j’ai bien peur ! dit Héléna quand M. de Chivry fut de retour auprès d’elle. — Peur de quoi, ma belle fiancée ? — De cet homme. Vous l’avez cruellement blessé dans son amour et dans son orgueil. Il est lâche, c’est vrai ; mais il est adroit, rusé, vindicatif. Ce n’est pas son épée, c’est son poignard que je crains. Écoutez, Georges, avançons le jour de notre mariage, et sitôt après, je vous en prie, quittons Venise pour votre France. Le voulez-vous, dites-moi, Georges ? — Si je le veux, Héléna ! quand vous allez au-devant de mes plus ardents désirs, quand vous hâtez l’heure de vous posséder et de revoir mon pays ! — Alors, monsieur mon mari, à huit jours, s’il vous plaît, la fête de mes noces, et qu’elle soit brillante, entendez-vous, car je veux qu’on en parle bien longtemps à Venise. — Elle sera brillante, et l’on en parlera.

Camillo était sorti du palais Fornasari sans prononcer une parole, mais dans son âme grondait le tonnerre de la vengeance. Il s’élança dans sa gondole, se fit conduire à l’escalier du pont des Soupirs et courut jusqu’à l’endroit où le bravo Mammone se tenait d’ordinaire. Il trouva cette place déserte. Voici ce qui s’était passé :

Tandis que Camillo subissait au palais Fornasari un échec humiliant, Beppo quittant son poste funèbre, gagnait la petite maison du quai de la Madone.

Comme d’habitude, le loquet de la première porte céda facilement sous sa main ; comme d’habitude, il pénétra dans la seconde pièce, mais là, ce ne fut pas comme d’habitude, par un doux regard, par un sourire qu’il fut accueilli.

Le père de Pépita dormait dans son fauteuil, mais la pâleur livide de son front, ses bras roidis et tombant de chaque côté, sans se reposer sur les appuis du vieux meuble, son chapelet échappé de sa main, disaient qu’il dormait du sommeil de la mort.

Pépita, agenouillée auprès de lui, la tête renversée et cachée dans ses deux mains, sanglotait convulsivement.

Au moment où Beppo entra, elle passa les mains sur son front comme pour en écarter les cheveux qui le voilaient. Elle se releva vivement, la colère, en une seconde, remplaça la douleur dans ses yeux, et, sans dire un seul mot, elle montra la porte à Beppo d’un geste plein de mépris.

— Qu’avez-vous, Pépita ? demanda le jeune homme. Qu’est-il arrivé à votre père ? Pourquoi me chassez-vous ? — Pourquoi je vous chasse ? Devant le cadavre de mon père, vous osez demander pourquoi je vous chasse, Mammone !

En entendant Pépita prononcer ce nom, qui prouvait qu’elle savait tout, le bravo tressaillit ; un cri comprimé s’échappa de sa poitrine, et il murmura :

— Qui m’a trahi ? — Un homme qui m’aime, entendez-vous, Mammone ? un homme à qui je disais : Je ne puis vous appartenir, je suis fiancée à Beppo Canti, un noble cœur, un noble cœur, vous ! ! ! comme vous deviez rire de moi, Mammone ! — Pépita ! Pépita ! — Et ce seigneur, car c’est un seigneur, m’a répondu : Beppo Canti, votre fiancé, ce noble cœur, ne porte pas le même nom pour tous : la foule l’appelle Renzo le Démon, regardez plutôt, le voilà. — Cet homme, Pépita ? dites-moi le nom de cet homme ! — Vous irez le tuer, n’est-ce pas ? me prenez-vous donc maintenant pour la pourvoyeuse d’un bravo ? — Son nom ! répéta Beppo d’une voix sourde et haletante, et, prenant dans sa main droite l’avant-bras de la jeune fille, il le serra si violemment, quelle ne put contenir une exclamation de douleur. — Vous ne le saurez pas, et si vous voulez me tuer, tuez-moi vite, assassin !

À ce dernier mot, Beppo lâcha la main de Pépita, et s’enfuit comme une bête fauve frappée par l’épieu du chasseur.

Les trois dominos.

Il courut ainsi pendant longtemps, ne sachant où il allait et coudoyant les passants sans les voir.

Enfin, il arriva sur la place Saint-Marc, brillamment éclairée par cent fanaux, car la nuit était venue.

Bientôt il eut gagné les quais, il passa devant la place où chaque soir son poignard était aux enchères, et monta sur le pont des Soupirs.

Sous la molle clarté de la lune, apparaissaient au loin les dômes des églises, les balcons des palais.

Beppo jetait sur tout cela le triste et dernier regard du mourant, quand une main se posa sur son épaule, et une voix lui dit :

— Renzo Mammone a donc bien du temps à perdre, que ceux qui veulent lui parler le cherchent en vain à sa place ordinaire, et le rencontrent, par hasard, plongé dans quelque amoureuse rêverie, et s’oubliant sur le pont des Soupirs ? — Que me veut Votre Seigneurie ? demanda Mammone en reconnaissant Camillo. — Te proposer cent sequins pour un coup de poignard. — Mon poignard n’est plus à vendre, et le bras qui s’en servait sera glacé dans dix minutes. — Le tribunal des Dix t’aurait-il condamné ? — Un tribunal plus inexorable a prononcé ma mort, et c’est moi qui suis tout à la fois et le juge et l’exécuteur. — Et quoi donc te pousse à cet acte de désespoir ? Ce n’est pas la misère, l’or ne t’a jamais manqué, et d’ailleurs tu refuses celui que je viens de t’offrir. Tu es jeune, tu es beau, et tes amours doivent être heureuses… — Assez, seigneur Camillo, ne cherchez pas à savoir mon secret. Passez votre chemin, et dites aux Vénitiens que Renzo Mammone n’est plus, car vous êtes le dernier homme qui l’aurez vu vivant. — Peut-être ! — Que voulez-vous dire ? — Écoute cette histoire, et nous verrons après si tu veux toujours mourir. — Une histoire… à moi… en ce moment… raillez-vous ? — Écoute. Il y avait dans Venise un bravo redouté ; ce bravo aimait une jeune fille qui, ne sachant ni son véritable nom, ni son véritable état, semblait aussi l’aimer. Un beau seigneur se mit un jour en tête de plaire à la fiancée du bravo. Il y parvint facilement, et dans les derniers efforts d’une résistance expirante, la jeune fille lui dit : Je ne puis être à vous, un terrible serment me lie à mon fiancé. Viens avec moi, dit le beau seigneur à la naïve enfant, tu jugeras ce qu’est ton fiancé, et tu sauras si tu peux briser le serment qui te lie au bravo maudit. La jeune fille ne voulait pas croire, d’abord, mais elle vit enfin la vérité et ne résista plus…

Pendant ce récit une sueur froide coulait sur le visage contracté de Beppo, et quand Camillo se tut, c’est à peine s’il put demander d’une voix strangulée par la colère et l’émotion :

— Et comment savez-vous cela ? — Je sais cela, parce qu’il y a cinq minutes, l’homme qui t’a pris Pépita, et qui m’enlève, à moi aussi, celle que j’aime, se vantait hautement, sur le cours du Lido, d’avoir séduit la maîtresse de Mammone le bravo. Cet homme est notre ennemi commun, c’est contre lui que je voulais t’armer. — Je suis à vous corps et âme. Mais son nom ! dites-moi son nom. — Le baron Georges de Chivry, un Français. — Dans une heure il aura vécu ! — Non, Renzo ! du calme, laisse-moi te guider aujourd’hui. Il nous faut une vengeance, mais il nous la faut plus terrible !

Une semaine s’était écoulée. On avait célébré le matin le mariage de Georges et d’Héléna, et c’était grande fête le soir au palais Fornasari.

Les préparatifs ordonnés pour le bal surpassaient tout ce dont on se rappelait de mémoire d’homme à Venise.

Les seigneurs et les belles dames avaient employé les huit jours qui précédaient la fête à se procurer de riches et brillantes parures, car dona Héléna avait décidé que le bal de ses noces serait un bal masqué.

Les gondoles se pressaient au débarcadère du palais, et sur les marches de marbre blanc se posaient incessamment les jolis pieds des belles Vénitiennes.

Héléna et Georges de Chivry seuls n’étaient pas masqués.

Héléna était vêtue de blanc avec des nœuds rouges dans ses beaux cheveux.

Georges portait le costume de mode alors à la cour de France.

Minuit allait bientôt sonner.

Une gondole noire, conduite par quatre rameurs, s’arrêta devant le palais.

Deux hommes en sortirent revêtus de dominos noirs, soutenant chacun par le bras un troisième personnage enveloppé dans les larges plis d’un ample domino rouge.

Tous trois étaient masqués.

Arrivés à la porte du premier salon, là où un huissier faisait démasquer pendant une seconde tous les arrivants afin d’empêcher l’introduction de quelque intrus, l’un des dominos noirs glissa dans la main de l’huissier une bourse remplie d’or, et en vertu de cette maxime : Qui paye bien n’est pas suspect, sut se soustraire, lui et ses compagnons, à la formalité de rigueur.

L’entrée des trois masques fit sensation. On s’empressa autour d’eux, on les accabla des mille questions et des mille lazzis ordinaires. Un seul d’entre eux répondit d’une voix évidemment contrefaite, en repoussant toutes les attaques par des sarcasmes souvent amers.

Ils firent ainsi le tour des salons, et parvinrent jusqu’à Héléna.

Après un salut profond ils passèrent, et cherchèrent Georges de Chivry, autour duquel se pressait la foule des invités.

— Daignerez-vous, seigneur, dit alors celui des dominos qui prenait habituellement la parole, daignerez-vous nous accorder un instant d’audience ? Il s’agit de faire passer joyeusement une heure aux nobles cavaliers réunis dans ce noble palais !

— Je suis à vous, répondit Georges de Chivry, quoiqu’à vrai dire la joie ne me paraisse point habiter sous vos déguisements lugubres.

Le Français et les trois masques quittèrent alors les salons, et entrèrent dans un petit boudoir dont la porte se referma sur eux.

Au bout de cinq minutes la porte du boudoir s’ouvrit et le trio reparut.

Les deux dominos noirs assirent la figure rouge dans un fauteuil blasonné qu’ils portèrent ensuite au milieu de l’un des salons, puis ils se mêlèrent à la foule.

Un cercle se forma presque aussitôt autour du domino rouge.

Chacun prévoyait quelque folle improvisation, quelque grotesque intermède.

Mais, trompant l’attente et la curiosité générales, la figure rouge restait immobile et muette.

En ce moment Héléna s’approcha du groupe qui s’ouvrit respectueusement devant elle.

Elle arriva jusqu’au fauteuil.

— Beau domino, dit-elle, ne seriez-vous point, par aventure, quelque savant magicien venu dans notre palais pour nous révéler aujourd’hui notre fortune à venir ?

Le domino ne répondit pas.

— Peut-être, poursuivit la jeune femme, peut-être, comme à la Sybille de Cumes, faut-il vous faire violence pour vous arracher des oracles ?

Même silence.

— Voici ma main, lisez-y l’avenir ; je le veux ! je l’ordonne !

Et tout en riant joyeusement, Héléna souleva la manche rouge et flottante qui tombait jusque sur les genoux du masque.

Elle recula soudain en poussant un cri de terreur.

La main qu’elle venait de toucher était inerte et glacée comme celle d’un mort.

On arracha le capuchon du domino sinistre, et on vit la pâle figure de Georges assassiné.

Une main habile avait porté le coup. Le stylet était entré de haut en bas, et pas une goutte de sang n’avait jailli au dehors.

Il était facile du reste de reconnaître dans la blessure la trace triangulaire du stylet de Renzo Mammone.

Héléna devint folle de désespoir, mais sa folie fut un bonheur, car elle lui fit tout oublier.

Elle resta belle. Allez voir son portrait couronné de cyprès dans la galerie du palais Santa-Croce.

Renzo voulait mourir ; il mourut, portant un crime de plus sur sa tête déjà si coupable.

Pépita chercha dans la religion un asile contre les séductions des beaux Vénitiens, et referma sur elle les portes d’un couvent.

Don Camillo ne fut point puni par la justice humaine.

La justice de Dieu, sans doute, se le réservait tout entier.

 

FIN.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2020.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marc, Alain C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue, Eugène, Les sept Péchés capitaux, La Luxure, Madeleine, Bruxelles et Leipzig, C. Muquart, 1848. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de : Allégorie de la Pureté et de la Luxure, huile sur toile, 1881, Luis Ricardo Falero (1st Art Gallery).

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[1] Ce récit a été écrit avant la révolution de février.